Mlle de Scudéry

Artamène ou le Grand Cyrus

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Partie 10 sommaire :

  • Réactions au chantage de Thomiris
  • Trêve
  • Histoire d'Arpasie : Arpasie promise à Astidamas
  • Histoire d'Arpasie : Meliante et Arpasie
  • Histoire d'Arpasie : atmosphère festive
  • Histoire de Pisistrate : Histoire d'Arpasie : motif de la froideur d'Astidamas
  • Histoire d'Arpasie : aveux de Meliante à Cleonide
  • Histoire d'Arpasie : Arpasie rompt avec Meliante
  • Histoire d'Arpasie : rencontre d'Arpasie et d'Hidaspe
  • Cyrus passe à l'attaque
  • Suite de l'attaque de Cyrus et nouvelle trêve
  • Histoire de Sapho : amour malheureux et départ de Tisandre
  • Histoire de Sapho : réunions mondaines
  • Histoire de Sapho : Phaon et Themistogene
  • Histoire de Sapho : Phaon amoureux de Sapho
  • Histoire de Sapho : les portraits de Sapho
  • Histoire de Sapho : retour de Tisandre
  • Histoire de Sapho : bonheur et Sapho et de Phaon
  • Histoire de Sapho : la Scythie
  • Attaque des ennemis et mort de Spitridate
  • Captivité de Cyrus et cruauté de Thomiris
  • Conséquences de la fausse nouvelle de la mort de Cyrus
  • Histoire de Méréonte et Dorinice
  • Jalousie de Cyrus
  • Cyrus se fait découvrir en voulant envoyer une lettre à Mandane
  • Libération de Cyrus et d'Anaxaris
  • Cyrus prisonnier de Thomiris
  • L'ultime bataille
  • Triomphe de Cyrus et mariages
  • Mariages

Livre premier

Réactions au chantage de Thomiris


Comme Ortalque n'avoit pas esté avec Anacharsis, lors qu'il avoit parlé à Thomiris, parce qu'il avoit d'abord songé à s'aquiter de toutes les commissions qu'on luy avoit données, ceux qui obligerent ce sage Scythe à partir à l'heure mesme des Tentes Royales, et à s'en retourner vers Cyrus, ne songerent point à luy : si bien qu'Anacharsis s'en alla sans Ortalque, avec les mesmes Gens qui avoient accompagné le Corps de Spargapise Mais lors qu'il fut arrivé à la derniere Garde des Massagettes, qui estoit au Défilé du Bois, et qu'il vint à penser à la douleur qu'alloit avoir Cyrus, quelles reflections ne fit-il point sur les malheurs de la vie, et sur toutes les fâcheuses suittes qu'ont pour l'ordinaire toutes les grandes passions ! Combien de fois s'estima-t'il heureux d'avoir entierement assujetty toutes les siennes à sa raison ; et de s'estre dérobé à la puissance de la Fortune, en mesprisant tout ce qu'elle peut donner ; et en ne s'attachant qu'à l'amour de la vertu, et à l'estude de la Philosophie ! Il eut pourtant besoin de toute sa sagesse, pour s'empescher de murmurer contre les Dieux qu'il adoroit, en voyant un aussi Grand Prince que Cyrus, estre exposé à tant de fâcheuses advantures : mais il s'attacha principalement à chercher de quelles paroles il se pourroit servir, pour adoucir une partie de l'aigreur de celles de Thomiris, qu'il estoit obligé de luy raporter. Il est vray qu'il n'en fut pas à la peine : car comme cette vindicative Princesses s'imagina qu'Anacharsis ne diroit pas assez fortement à Cyrus, ce qu'elle l'avoit chargé de luy dire de sa part, elle envoya un des siens vers luy : afin d'estre non seulement assurée qu'il sçauroit ce qu'elle luy mandoit, mais encore pour sçavoir precisément sa responce. Si bien que quoy que cét Envoyé de Thomiris fust party deux heures apres Anacharsis, comme il avoit fait plus de diligence que luy, il le joignit avant qu'il fust arrivé au Fort de Sauromates, où Cyrus l'attendoit : ainsi ce sage Scythe ne se vit pas dans la liberté de pouvoir diminuer sa douleur, en luy cachant une partie de la fureur de Thomiris : car il ne douta point que celuy qu'elle envoyoit vers Cyrus n'eust ordre de luy dire les mesmes choses qu'elle luy avoit dittes. Cependant ce Grand et malheureux Prince, ne sçeut pas plustost qu'Anacharsis estoit revenu avec un Envoyé de Thomiris, qu'il sentit une agitation de coeur et desprit qu'il n'avoit jamais sentie. Il chercha diligemment à prevoir ce qu'il luy devoit dire ; et l'esperance et la crainte luy donnerent successivement de doux et de fâcheux momens. Il avoit alors aupres de luy Mazare, Artamas, Atergatis, Intapherne, Hidaspe, Araspe, et Aglatidas : mais quoy qu'il parust de l'inquietude et de l'impatience sur le visage de tous, il estoit pourtant aisé de discerner, que Cyrus et Mazare avoient une curiosité de sçavoir le sujet du voyage de cét Envoyé de Thomiris, qui ne pouvoit venir que d'une mesme passion. En effet, ils avoient tous deux une telle envie d'aprendre comment cette Reine avoit reçeu la nouvelle de la mort du Prince son Fils, et une telle aprehension qu'elle n'eust pris la resolution de s'en vanger sur Mandane, qu'ils exprimoient leur douleur et leur crainte par tous les mouvemens de leur visage. Ils se communiquoient mesme leur tristesse et leur impatience par leurs regards : quoy que Mazare fist pourtant toujours tout ce qu'il pouvoit pour cacher une partie de ses sentimens, afin de cacher une partie de son amour à ce genereux Rival, à qui il ne pouvoit, ny ne vouloit plus disputer Mandane. Mais à la fin Cyrus ayant commandé avec empressement, qu'on fist entrer Anacharsis, et qu'on fist attendre l'Envoyé de Thomiris dans une Tente prochaine, il se vit en estat d'estre instruit de ce qu'il vouloit sçavoir. Et bien sage Anacharsis (luy dit ce Prince dés qu'il le vit paroistre) comment Thomiris vous a-t'elle reçeu ? helas Seigneur, repliqua-t'il en soûpirant, je voudrois bien que la fidellité que je vous dois me pûst permettre de vous déguiser une partie de la fureur de cette Princesse : mais puis qu'il importe que vous la sçachiez, et que de plus il y a aparence que celuy qu'elle vous envoye, ne vous la déguisera pas, il faut que je vous die que cette injuste Reine m'a reçeu d'une maniere si indigne de vous, et si idigne d'elle, que pour agir equitablement on en doit presques tout craindre, et on n'en doit presques rien esperer. Ha Anacharsis, s'escria Cyrus, pourveû que je ne doive rien craindre pour Mandane, j'abandonne tout le reste au caprice de la Fortune, et je m'abandonne moy mesme à la fureur de Thomiris : mais encore, adjousta-t'il, de quoy se pleint elle, et quelle injuste vangeance veut elle tirer de la mort de Spargapise ; Seigneur, luy dit alors Anacharsis, comme il ne seroit pas impossible qu'elle eust changé de sentimens apres m'avoir congedié, je pense qu'il est à propos que vous entendiez ce que son Envoyé vous dira, autant que je vous die ce qu'elle m'avoit chargé de vous dire de sa part : car apres y avoir bien songé, je ne puis croire qu'elle ait pû demeurer dans des sentimens si injustes, et qu'elle n'ait pas eu horreur de sa propre injustice. En ne me disant pas ce que vous a dit Thomiris, repliqua Cyrus, vous me donnez lieu de croire qu'elle veut la plus effroyable chose du monde, et qu'elle a dessein d'accabler la Princesse Mandane sous la pesanteur de ses Fers. Anacharsis estant bien aise que Cyrus se portast de luy mesme à craindre tout ce qu'il pouvoit y avoir de plus funeste à aprehender, luy fit encore deux ou trois responces peu precises : afin que craignant tout, il vinst à trouver moins à craindre, à ce qu'il avoit à luy dire. De sorte que Cyrus venant enfin à s'imaginer, que peutestre Thomiris avoit elle fait tuer Mandane ; il dit des choses si touchantes, qu'Anacharsis jugeant alors qu'il estoit temps de luy aprendre la verité, luy die en peu de mots que Thomiris l'accusoit d'avoir fait tuer son Fils ; et qu'elle luy avoit ordonné de luy dire que s'il ne se remettoit en sa puissance dans trois jours, elle luy renvoyeroit le Corps de Mandane dans le mesme Cercueil ou il luy avoit renvoyé le Corps de son Fils. J'ay pourtant à vous dire pour vous consoler dans un si grand malheur, poursuivit alors Anacharsis, que le Prince Aryante a fait ce qu'il a pû pour vous justifier aupres de Thomiris : et que dans la disposition où je l'ay veû, vous devez estre assuré qu'il s'opposera autant qu'il pourra à la fureur de cette Reine. Ha Anacharsis (s'escria Cyrus avec un desespoir estrange) rien ne peut s'opposer à la vangeance d'une Princesse de l'humeur de Thomiris : et je me voy en estat d'estre le plus malheureux homme du monde. En mon particulier, (dit Mazare avec beaucoup de douleur) je suis persuadé que Thomiris pour son propre interest, ne perdra pas Mandane : et je le suis fortement, repliqua Cyrus, qu'elle la perdra pour se vanger de moy, si je ne me perds moy mesme : aussi suis-je bien resolu de le faire, plustost que de hazarder la vie de cette admirable Princesse. Cependant, adjousta-t'il, il faut escouter l'Envoyé de cette cruelle Reine : apres cela ayant commandé qu'on le fist entrer, ce Massagette dit à Cyrus que Thomiris aprehendant qu'Anacharsis ne luy dist pus positivement ce qu'elle l'avoit chargé de luy dire ; il venoit l'assurer que si dans trois jours il ne se rendoit aupres d'elle, elle feroit mourir Mandane, et luy en renvoyeroit le Corps. Vous direz à vostre injuste Reine, repliqua brusquement Cyrus, que dans trois jours elle aura ma responce : mais en attendant je luy declare, que si elle fait souffrir quelque violence à la Princesse Mandane, je ne pardonneray à aucun des Prisonniers qui sont entre mes mains : et que perdant le respect que je luy ay toujours porté, toute mon ennemie qu'elle est, je la poursuivray opiniastrément jusques à ce que j'aye vangé la Princesse qu'elle aura outragée. Je veux pourtant esperer (adjousta-t'il en retenant sa fureur, par un sentiment d'amour pour Mandane) que vous trouverez que la Reine des Massagettes aura changé de sentimens, quand vous arriverez aupres d'elle ; et qu'elle se sera repentie d'avoir fait dire une si injuste et si cruelle chose à un Prince qui ne l'a jamais offensée. Mais encore une fois, dittes luy qu'elle songe à faire en sorte que la Princesse Mandane ne souffre aucune injure : et assurez la qu'il y va de la vie de tous les Prisonniers qui sont en ma puissance, et de celle de tous ceux que je feray à l'avenir. Apres cela Cyrus ayant congedié cet Envoyé, il fut quelque temps sans parler : examinant en luy mesme quelle resolution il devoit prendre. D'abord il creût qu'il faloit marcher droit aux Tentes Royales, forcer le Défilé, et aller à la Teste de son Armée deffendre la vie de sa Princesse : mais tout d'un coup venant à penser que plus il presseroit Thomiris, plus il y auroit à craindre pour Mandane : et que plus la Reine des Massagettes se verroit prés de sa perte, plus elle seroit capable d'avancer celle de cette Princesse, il ne sçavoit que resoudre. Mais si son Grand coeur luy conseilloit de combatre, son amour luy persuadoit plus tost que d'exposer sa Princesse, de se mettre effectivement entre les mains de Thomiris, pourveû qu'elle voulust delivrer Mandane. Il est vray que comme il n'y avoit nulle aparence, qu'elle pûst se resoudre à la delivrer de bonne foy, puis qu'elle n'avoit pas dit qu'elle la delivreroit, quand mesme il se remettoit en son pouvoir ; il ne trouvoit pas son conte à cette pensée non plus qu'à l'autre. Cependant veû l'estat où en estoient les choses, il faloit ou se remettre prisonnier, ou exposer la vie de Mandane : si bien que ne sçachant que resoudre en luy mesme, il avoit l'esprit si agité, que ne pouvant plus renfermer toute sa douleur dans son coeur ; eh de grace, dit-il à tous ceux qui l'environnoient, dittes moy tous les uns apres les autres, ce que vous croyez que je doive, ou que je puisse faire, pour n'exposer pas la vie de ma Princesse ? mais au nom des Dieux, ne considerez qu'elle seulement : et ne me considerez point. Conseillez moy donc precisément ce que vous pensez qui la puisse sauver, sans considerer ny la conservation de mon Armée, ny celle de mes conquestes, ny celle de ma vie : car bien loin de considerer toutes ces choses, je vous dis que je ne considere pas mesme la gloire en cette occasion : et qu'encore qu'il soit honteux au vainqueur de Thomiris, de se remettre dans ses Fers, je suis prest de le faire, si vous n'imaginez nulle autre voye d'empescher que la Princesse ne perisse. Je sçay bien, poursuit-il, qu'il n'y a aucun d'entre vous, qui ose me dire qu'il faut que je reçoive des Fers des mains d'une Reine que j'ay vaincuë : mais je me le diray moy mesme, si vous ne me dittes rien de meilleur. En mon particulier, dit Anacharsis, je suis persuadé que le plus expedient est de tirer les choses en longueur, en faisant une responce qui n'ait rien de precis : afin de donner le temps au Prince Aryante, de remettre la raison dans l'ame de Thomiris, ou de se mettre en estat de pouvoir s'opposer à sa violence. Ha sage Anacharsis, s'escria Cyrus, qu'il paroist bien que vous ignorez quelle est celle de la passion qui me possede ! puis que vous croyez qu'il soit possible que je puisse vivre quelques jours, dans la cruelle incertitude où je suis. Il est vray, adjousta tristement Mazare, que les momens où l'on peut douter de la vie de la Princesse Mandane, semblent bien longs à ceux qui s'y interessent : comme je connois la puissance de l'Amour, reprit Intapherne, je comprends aisément ce que vous dittes : mais à dire les choses comme je les pense, je ne croiray jamais qu'une Reine qui ne fait la guerre que pour se faire aimer, veüille donner un aussi grand sujet de haine, à celuy dont elle veut estre aimée, que seroit celuy de faire mourir une Princesse qu'il adore. Comme on dit que Thomiris est tres violente, reprit Atergatis, je ne mets pas la plus grande seureté de la vie de la Princesse Mandane en ce que vous dites : mais je la mets en l'amour d'Aryante : car enfin puis que sa passion a bien esté assez forte pour luy faire oublier ce qu'il devoit à l'illustre Cyrus ; et qu'elle a esté assez violente pour luy faire entreprendre le hardi dessein de l'enlever presques à ses yeux ; elle sera sans doute et assez forte, et assez ingenieuse, pour luy faire conserver la vie de Mandane : et pour luy faire trouver les moyens de s'opposer à la violence de Thomiris. Quand il ne feroit pas ce que vous dittes, reprit Hidaspe, je ne laisserois pas de croire que la Reine des Massagettes n'attenteroit pas à la vie de la Princesse Mandane. En effet apres avoir esté vaincuë, il y auroit beaucoup d'imprudence d'irriter son Vainqueur par une si cruelle action : et je ne croiray jamais qu'elle s'y puisse resoudre. Comme il luy vient de nouvelles Troupes de divers endroits, reprit Araspe, la consideration de la Bataille qu'elle a perduë, ne l'empescheroit pas de se vanger : mais comme l'a fort judicieusement dit le Prince Atergatis, Aryante s'y opposera, et s'y opposera mesme avec succés et sans beaucoup de peine : car son Parti paroistra si equitable, que je croy que Thomiris trouvera tous ses Sujets rebelles, si elle leur commande de perdre la Princesse Mandane. Pour moy (adjousta Aglatidas, en adressant la parole à Cyrus) qui connois tous les sentimens que l'amour et la fureur peuvent inspirer, je ne croy point que la Reine des Massagettes ait effectivement eu dessein de faire perir la Princesse Mandane : mais elle a seulement pretendu par une si funeste menace, empescher que vous n'avançassiez vers elle ; avant que les nouvelles Troupes qu'elle attend fussent jointes au débris de son Armée : et en effet, poursuivit-il, je suis persuadé que si on la pressoit trop, le desespoir pourroit la porter à toutes choses. Je croy mesme que si vous estiez sous sa puissance, la vie de Mandane seroit plus exposée qu'elle n'est : mais je ne croy point qu'en l'estat où sont les choses, elle ose se vanger inutilement sur une Princesse dont la mort luy feroit des ennemis de tout ce qu'il y a d'hommes raisonnables au monde, l'entens bien, repliqua Cyrus, que vous me dittes tous ce que vous croyez que je dois craindre ou esperer, mais je n'entens pas que vous me disiez ce que je dois faire : cependant il faut faire quelque chose. Je me suis engagé à respondre à cette injuste Princesse, poursuivit-il, et il le faut faire d'une maniere qui n'expose pas Mandane. Ce que le sage Anacharsis à proposé, repliqua Artamas, me semble si à propos, que je ne pense pas qu'on puisse rien dire de mieux : car enfin en ne donnant pas une responce decisive, vous donnez loisir à la raison de cette Reine de combatre sa fureur, et vous donnez le temps au Prince Aryante de faire des brigues pour la seureté de Mandane. Eh Dieux, s'escria alors Cyrus, en quel pitoyable estat suis-je reduit ? d'estre contraint d'attendre le falut de ma Princesse, d'un Rival que je voudrois avoir tué ; et qui faut qui perisse si je ne veux la perdre, et estre par consequent perdu moy mesme. Non non (adjousta t'il emporté par son amour) je ne puis me resoudre de demeurer dans un estat si fâcheux : et il faut des remedes plus violens au mal dont je suis tourmenté : car enfin quand j'auray rendu une responce ambiguë à l'injuste Princesse à qui je l'ay promise, il faudra apres cela l'esclaircir, et en revenir tousjours au mesme point où j'en suis. Il est vray Seigneur, reprit Anacharsis : mais j'ay à vous dire pour vous amener dans mon sentiment, que lors qu'il s'agit d'empescher quelqu'un de faire une meschante action, et principalement une action de creauté ; il ne faut bien souvent que retenir le premier mouvement de ceux qui la veulent faire : car je suis fortement persuadé, qu'il y a peu de Gens au monde qui soient assez meschans pour vouloir opiniastrément executer une action d'inhumanité. De plus, il faut considerer que Thomiris n'est pas meschante naturellement ; que la fureur qu'elle a dans l'esprit luy estrangere ; et qu'ainsi il y a aparence que si on luy donne loisir d'examiner ce qu'elle veut faire, elle ne fera pas ce que vous craignez, puis qu'elle ne pourroit rien faire qui fust plus opposé à ses interests. En effet, adjousta de sage Scythe, si Mandane n'estoit plus sous la puissance de Thomiris, quelle seroit sa seureté si elle tomboit sous vostre pouvoir ? au lieu que l'ayant sous le sien, elle tient la Paix en ses mains : et elle est assurée de desarmer les vostres toutes les fois qu'elle voudra vous rendre cette Princesse : c'est pourquoy Seigneur, ne vous inquietez pas avec excés ; faites ce que la prudence veut que vous faciez ; et laissez faire le reste aux Dieux, qui ne souffriront pas qu'une Princesse aussi vertueuse que Mandane, meure d'une mort si tragique. Ha sage Anacharsis, repliqua Cyrus, puis que les Dieux souffrent qu'elle soit si malheureuse, ils pourront bien souffrir sa mort : aussi quelque confiance que j'aye en leur justice, je n'ose m'assurer de la vie de ma Princesse : car enfin leur conduite est presques tousjours impenetrable à tous les hommes : et nous voyons si souvent les innocens miserables, et les criminels heureux, que toute la vertu de Mandane ne m'assure point contre l'injustice de Thomiris : neantmoins, adjousta-t'il, je veux croire vostre conseil ; et je luy respondray comme vous l'entendez, quand le temps en sera venu. Apres cela Cyrus ayant tesmoigné qu'il vouloit estre seul, tout le monde se retira, et le laissa dans la liberté d'entretenir sa propre douleur : mais à peine furent-ils sortis, que cette terrible menace de Thomiris luy repassant dans l'esprit, y mit un si grand desordre, qu'il ne sçavoit plus ce qu'il devoit resoudre : et il y eut des instans où il ne trouvoit rien à faire que de se remettre effectivement sous la puissance de cette Reine irritée. Car lors qu'il s'imaginoit de voir le Corps de Mandane dans le Cercueil de Spargapise, sa raison n'estoit plus Maistresse de son esprit : et son imagination luy representant ce funeste objet, comme si la chose eust esté veritable, il en estoit si esmeu, qu'il sentoit presques la mesme douleur qu'il eust sentie, si Mandane eut esté morte. De sorte que son amour ne luy suggerant alors que des pensées tumultueuses, il n'avoit pas plustost pris une resolution qu'il la condamnoit : car comme il n'en pouvoit prendre on il pust voir une seureté infaillible pour la vie de Mandane, il ne pouvoit demeurer dans un mesme sentiment : et la delicatesse de sa passion luy fit mesme imaginer que sa Princesse auroit un jour lieu de faire des reproches, s'il ne se resolvoit pas à se mettre en prison pour la sauver. Mais justes Dieux, disoit-il, la difficulté n'est pas de porter des Fers pour elle : mais la difficulté est de ne pouvoir imaginer sa seureté en prenant des chaisnes : car Thomiris ne voudra pas la delivrer que je ne sois dans ses Fers : et je ne dois pas m'y mettre qu'elle ne soit en liberté. Mais helas (adjousta-t'il en se reprenant) cette injuste Princesse ne m'a pas fait dire qu'elle delivrera Mandane si je me mets sous sa puissance : mais seulement qu'elle ne la fera pas mourir. Quoy cruelle Thomiris, poursuivit-il, vous avez pu faire cette cruelle menace à un Prince qui pouvant vous tuer, baissa la pointe de son Espée par un respect si grand, qu'il fit peut-estre outrage à son amour ? Quoy injuste Princesse, vous avez pû voir Mandane sans l'aimer, et sans advoüer que je n'estois pas coupable de ne luy estre point infidelle ? Quoy vous avez pû la connoistre, et prendre la resolution de menacer sa vie ? et vous avez pû conçevoir qu'il pûst estre possible, que quelqu'un pûst avoir assez de cruauté pour vous obeïr, si vous luy commandiez de la tuer ? Cependant Anacharsis a entendu de vostre bouche cette terrible menace, et je l'ay entendue moy mesme par celle de vostre Envoyé. Apres cela ce Prince affligé estant comme accablée d'une pensée si funeste, n'eut plus que des images confuses dans l'esprit : qui s'entremeslant les unes dans les autres, ne luy laisserent pas la liberté de faire, un raisonnement distinct durant quelque temps. Mais à la fin les ayant dissipées, et voyant alors les choses comme il les faloit voir, il connut qu'il n'y avoit rien de raisonnable à faire, que ce qu'Anacharsis luy avoit conseillé. Neantmoins comme ce conseil satisfaisoit plus sa raison que son amour, il resolut défaire plus qu'il n'avoit dit qu'il feroit : et d'envoyer secrettement Feraulas vers Aryante, pour luy dire qu'il luy donnoit la vie de Mandane en garde : luy déclarant qu'il luy en respondroit en sa propre personne, si Thomiris la luy faisoit perdre : et pour porter encore l'excès de son amour plus loin, il prit effectivement la resolution, selon ce que Thomiris diroit apres la responce incertaine qu'il luy devoit faire, de se remettre sous la puissance de cette Reine, pourveû qu'elle voulust non seulement sauver la vie de Mandane, mais la delivrer. De sorte que trouvant alors quelque espece de repos, apres avoir pris cette resolution, il se trouva capable d'imaginer ce qu'il manderoit à Thomiris, afin de tirer les choses en longueur. Ainsi apres y avoir bien pensé, il resolut d'envoyer Chrysante le troisiesme jour, dire à cette injuste Princesse, qu'avant que de songer à se remettre entre ses mains, il faloit qu'elle luy fist sçavoir quelle seureté elle pouvoit donner de la vie de Mandane : luy declarant qu'il n'y en avoit point d'autre à chercher, que celle de la remettre en liberté, et de la renvoyer au Roy des Medes. Mais afin de faire plus d'une chose à la fois, il fit aussi dessein d'avancer avec toute son Armée, le mesme jour que Chrysante partiroit : et de s'aller poster à l'entrée des Bois, afin que la responce de Thomiris fust moins fiere. Mais quoy que cette resolution fust la plus raisonnable qu'il pouvoit prendre, il n'en estoit point satisfait : et il luy sembloit qu'il pouvoit mieux faire qu'il ne faisoit, quoy qu'il ne le pûst pourtant imaginer : si bien que recommençant tousjours de se pleindre, il estoit en un malheureux estat. Mazare de son costé, souffroit des maux incroyables : et il les souffroit avec d'autant plus de rigueur, qu'il n'osoit les faire esclatter, de peur qu'en monstrant sa douleur, il ne monstrast son amour. Intapherne et Atergatis, avoient aussi beaucoup de redoublement d'inquietude : car ils concevoient bien que si les affaires se broüilloient davantage, les Princesses qu'ils aimoient ne seroient pas trop seurement entre les mains de Thomiris. Gobrias et Hidaspe, pensoient la mesme chose d'Arpasie : où le premier prenoit interest comme son Pere, et l'autre comme son Amant. Myrsile par la passion qu'il avoit pour Doralise, avoit aussi beaucoup de douleur : car comme il sçavoit que Mandane l'aimoit cherement, son amour luy faisoit craindre que Thomiris ne l'envelopast dans sa vangeance : de sorte que soit par interest, ou par compassion du malheur de Cyrus il y avoit de Gens dans cette grande Armée, que ne souffrissent, et qui n'eussent de la douleur. Mais enfin le terme que Cyrus avoit pris pour rendre sa responce estant arrivé, et Chrysante et Feraulas estant prests de partir, le premier pour aller trouver la Reine des Massagettes, et l'autre pour aller secrettement vers le Frere de cette Princesse ; on dit à Cyrus qu'un homme que des Soldats avoient pris à l'entrée des Bois, demandoit à luy parler de la part d'Aryante. A ce nom, Cyrus sentit une esmotion extraordinaire : non seulement par la haine qu'il avoit pour son Rival, mais encore par la crainte qu'il ne luy mandast quelque chose de funeste de la Princesse Mandane. De sorte qu'ayant une impatience estrange de sçavoir ce que son ennemy luy mandoit, il commanda qu'on fist entrer celuy qu'il luy envoyoit : et il le commanda avec tant de precipitation, qu'il estoit aisé de voir qu'il vouloir estre promptement obeï. Aussi le fut il avec tant de diligence, que sa crainte et son amour, n'eurent pas le loisir de luy faire tout le mal qu'elles luy eussent fait, s'il eust eu le temps de chercher à deviner quel estoit lé nouveau malheur qu'il s'imaginoit qui luy alloit arriver : car dans l'assiette où estoit son ame, il ne pouvoit prevoir que des maux. Comme il estoit donc dans cette impatience craintive, qui luy faisoit souhaiter de sçavoir ce qu'il craignoit pourtant d'aprendre ; cét Envoyé d'Aryante s'estant aproché de luy, et luy parlant bas, s'aquita de sa commission avec beaucoup d'exactitude, et beaucoup de respect. Seigneur, dit-il à Cyrus, le Prince Aryante connoissant quelle est la passion que vous avez pour la Princesse Mandane, a eu peur que vous ne vous resolussiez de faire ce que la Reine des Massagettes vous a mandé, et qu'ainsi vous n'exposassiez la vie de cette Princesse : c'est pourquoy poussé par un sentiment de reconnoissance pour les obligations qu'il vous a, et par l'envie qu'il a de conserver la vie de la Princesse qu'il adore, il m'a commandé de vous dire que vous vous gardiez bien de vous remettre sous la puissance de Thomiris : parce que tant que vous n'y serez pas, il vous respond de la vie de la Princesse que vous aimez : ou au contraire si vous vous y mettiez, il ne seroit peutestre plus en pouvoir de la auuer. Mais Seigneur, afin que mon message ne vous soit pas suspect, ne me renvoyez s'il vous plaist qu'apres qu'un des vostres qui s'apelle Ortalque, qui estoit demeuré aux Tentes Royales sera arrivé, et vous ait apris l'estat des choses, en vous aprenant ce que le Prince Aryante a fait pour la Princesse Mandane. Comme il arrivera ce soir, adjousta-t'il, je ne vous demande pas un grand temps : et je vous assure que quand vous l'aurez veû, vous ne douterez pas de la sincerité de l'advis que le Prince Aryante vous donne, tout vostre Rival, et tout vostre ennemy qu'il est. Comme je puis aveque raison, reprit Cyrus, douter de la probité d'un Prince qui m'a si outrageusement trompé, en enlevant la Princesse Mandane, j'accepte l'of- re que vous me faites et puis qu'Ortalque doit revenir ce soir, je remettray à demain au matin à vous renvoyer. Apres cela Cyrus ayant donné ce Massagette en garde, à ceux qui le luy avoient amené, resolut d'attendre aussi jusques au jour suivant à envoyer Chrysante et Feraules vers Thomiris : y ayant encore autant de loisir qu'il en faloit pour rendre sa responce dans le temps qu'il l'avoit promise. Cependant au lieu que ce qu'Aryante luy avoit mandé deust le consoler, son inquietude en redoubla : car outre qu'il ne sçavoit s'il le devoit fier à ce que son Rival luy mandoit, il avoit encore une telle impatience qu'Ortalque fust arrivé, qu'il ne pouvoit durer en nulle part : et certes ce n'estoit pas sans raison, s'il avoit envie de sçavoir ce qu'il avoit à luy aprendre, car il s'estoit passé des choses aux Tentes Royales, depuis le départ d'Anacharsis, et depuis celuy de l'Envoyé de Thomiris. En effet cette injuste Reine n'eut pas plustost commandé qu'on fist partir Anacharsis sans le laisser parler à personne, et qu'un redoublast les Gardes de Mandane ; qu'Aryante à qui la vie de cette Princesse estoit si chere, qu'il eust mieux aimé la voir posseder par Cyrus, que de la voir mourir, alla diligemment pour s'assurer adroitement de ceux qui devoient redoubler la Garde de la Tente où elle estoit : et il le sit avec tant d'adresse et tant de bonheur, que sans que Thomiris le sçeust, il estoit plus Maistre de ceux qui gardoient Mandane, que cette Reine n'en estoit Maistresse. Ce qui facilita le dessein de ce Prince, fut que celuy qui commandoit les Troupes qui estoient destinées à la garde de Mandane, avoit un Frere prisonnier de Cyrus : si bien que l'interessant à la conservation de la vie de cette Princesse, il luy fit voir clairement que son Frere seroit perdu, si Thomiris perdoit Mandane : de sorte que soit par un sentiment d'honneur, de compassion, d'interest pour son Frere, ou d'amitié pour Aryante, il luy promit de mourir plustost que de souffrir que Thomiris fist perdre la vie à la Princesse Mandane. Apres cela Aryante estant en quelque repos, cabala avec ses Amis : et songeant à s'assurer d'une partie des Capitaines, qui avoient eschapé de la Bataille ; il leur dit, ou leur fit dire, tout ce qu'il creût capable de leur donner de l'honneur de la funeste resolution que Thomiris sembloit avoir prise : mais afin que la chose reüssist mieux, il jugea qu'il faloit justifier Cyrus autant qu'il pourroit, de la mort de Spargapise, afin que le dessein de la Reine sa Soeur parust plus injuste. D'ailleurs Ortalque qui estoit demeuré caché chez un homme avec qui il avoit fait amitié, du temps qu'il estoit aux Tentes Royales, solicita les Amis d'Anabaris, et ceux d'Adonacris, de s'opposer à Thomiris : si bien que se joignant en cette occasion au Prince Ariante, il y eut un estrange vacarme dans cette Cour. De plus, Ortalque allant voir Gelonide, l'excita encore à servir Mandane : mais elle pût pourtant alors luy faire donner les Lettres qu'il avoit pour cette Princesse : et elle luy promit seulement de dire à Thomiris tout ce qu'elle croiroit capable d'adoucir son esprit. Ortalque dans ce grand desordre, ne pût aussi donner toutes les autres Lettres dont il estoit chargé, à la reserve de celles d'Adonacris et d'Anabris : joint que n'ayant alors que la conservation de la vie de Mandane dans l'esprit ; il ne pensa à autre chose. Cependant cette malheureuse Princesse estoit bien estonnée de voir le redoublement de ses Gardes : et Doralise et Martesie ne l'estoient pas moins qu'elle. Elles furent mesme encore plus affligées : car ayant obligé un de leurs Gardes à leur dire la cause de cette nouvelle rigueur, il la leur aprit : si bien que s'imaginant de moment en moment, qu'on viendroit poignarder Mandane entre leurs bras, ces deux genereuses Filles souffroient des maux incroyables, et ne se trouvoient pas en estat de la consoler. D'autre part la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, n'ayant plus la liberté de voir Mandane, et aprenant l'estat des choses par ceux qui les servoient, en avoient une douleur extréme. Arpasie en son particulier, se trouvoit tres malheureuse, d'estre dans la Cour d'une Reine capable d'une aussi grande injustice : et Aripite luy mesme, qui estoit cause de tout ce tumulte, estoit au desespoir de connoistre qu'il faloit que Thomiris eust autant d'amour que de fureur, et d'estre obligé de croire que la mesure de l'une, estoit la mesure de l'autre. Mais quoy que toutes ces diverses Personnes souffrissent beaucoup, ce n'estoit rien en comparaison de ce que souffroit Thomiris : car enfin l'amour, la haine, la vangeance, et la jalousie, déchiroient son coeur avec tant de violence, qu'on peut assurer que jamais qui que ce soit n'a tant souffert que cette Princesse souffroit. En effet, apres les premiers mouvemens de sa fureur, elle connut mesme qu'il n'y avoit pas d'aparence de soubçonner Cyrus d'avoir fait tuer Spargapise : mais elle se garda pourtant bien de tesmoigner qu'elle avoit cette pensée ; car dans le dessein qu'elle avoit de vanger son amour mesprisée sur Mandane ; elle vouloit garder ce funeste pretexte à sa vangeance, afin d'esbloüir les yeux du Peuple : de sorte que ne voyant pas Cyrus teint du sang de son Fils, elle ne vouloit respandre celuy de Mandane, qu'afin d'oster à ce Prince la cause de son amour. Il y avoit pourtant d'autres instans, où cherchant à le noircir, afin d'excuser son injustice, elle doutoit de son innocence : et le regardant comme le meurtrier de Spargapise, elle eust ce luy sembloit voulu l'immoler luy mesme sur le Cercueil de son Fils. Mais apres que des mouvemens si tumultueux, avoient agité son esprit, il y avoit quelquesfois des momens où croyant que Cyrus seroit capable de se remettre sous sa puissance, une partie de sa fureur l'abandonnant, elle songeoit desja comment elle pourroit faire, et pour justifier Cyrus envers ses Peuples, et pour se justifier elle mesme envers Cyrus. Si bien que suprenant tantost dans des sentimens de vangeance et de haine, et tantost dans des sentimens d'amour, elle avoit quelquesfois honte de sa propre foiblesse, et avoit mesme horreur de sa propre cruauté : mais elle n'estoit pas souvent dans ces bons intervales : et pour l'ordinaire, la fureur estoit Maistresse de sa raison. Pense Thomiris, pense, disoit elle, à te bien servir du grand pretexte que tu as de te vanger de ce er ennemy qui t'a si cruellement outragée : et quand tu sçaurois d'une certitude infaillible qu'il n'a pas fait mourir ton Fils, regarde le pourtant tousjours comme la cause de sa mort : car enfin quand il seroit innocent de ce costé là il est coupable de tant d'autres, qu'il merite toute ta haine. En effet, poursuivoit elle, il est venu troubler ton repos ; il t'a fait perdre toute l'innocence de ta vie ; et il t'a fait faire cent choses contre ta propre gloire. Poursuy le donc opiniastrement jusques à la mort, et vange toy de luy sur la Princesse qui est cause du mespris qu'il a pour toy. Pense que la passion qu'il à fait naistre dans ton coeur, a mis ton Fils dans le Cercueil : et que le feu de ton amour, a allumé une Guerre, qui ne s'esteindra peut-estre que par le sang de tous tes Sujets. Immole donc Mandane pour premiere victime de ta vangeance, en attendant que Cyrus soit luy mesme en estat d'estre immolé à ton ressentiment. Mais que fais-je (disoit elle en se reprenant) et que dis-je dans ma fureur ? je parle d'immoler un Prince qui regne dans mon coeur malgré moy : et qui ne seroit pas plustost sous ma puissance, que je dépendrois absolument de la sienne. Quoy, disoit-elle, je pourrois voir Cyrus se remettre prisonnier, et je pourrois le regarder aveque haine ! Ha ouy, ouy, adjoustoit elle, je le pourrois : car puis qu'il ne se seroit mis dans mes chaines, que par un sentiment d'amour pour Mandane, je le haïrois sans doute plus que je ne l'ay jamais aimé : c'est pourquoy affermissons nous donc dans les sentimens de cruauté où nous sommes : et puis que nous ne pouvons plus nous signaler par nostre vertu, signalons nous par nostre vangeance. Apres cela Thomiris semblant s'estre fortement déterminée à n'escouter plus que sa fureur, resolut pour esmouvoir le coeur des Peuples, de faire faire le jour suivant les Funerailles de Spargapise : afin que la veue de ce funeste objet animast les Massagettes à la vangeance de la mort de leur Prince ; et les preparast à celle qu'elle en vouloit prendre. Et en effet cette triste Ceremonie se fit avec beaucoup de larmes : Aripithe en son particulier s'y trouva avec beaucoup de marques de douleur : et Aryante s'y trouva aussi. Mais apres la Ceremonie, il suivit Thomiris à sa Tente : et comme il estoit desja assuré de grand nombre de ses Amis, et particulierement d'Octomasade, et d'Agathyrse ; il luy parla avec beaucoup de hardiesse en faveur de Mandane, afin de l'obliger à renvoyer vers Cyrus. De sorte que cette Princesse s'en irritant, luy respondit fort aigrement : Aryante dans sa fermetè, ne s'emporta pourtant pas : mais il luy dit tout ce qu'il luy devoit dire, et pour sa propre gloire, et pour la conservation de la vie de la Princesse qu'il aimoit : car enfin Madame, luy dit il, je vous declare que comme elle n'est sous vostre puissance, que parce que je l'y ay mise, il n'est rien que je ne face pour l'en tirer, si vous faites quelque chose contre elle. Comme ce que vous pourrez faire, luy dit elle fierement, sera peu de chose, je ne m'en mets pas en peine : cependant je vous commande de ne me voir point que je ne vous l'ordonne. Je vous obeïray Madame, repliqua Aryante, mais ne trouvez pas mauvais si je m'oppose à tout ce que vous entreprendrez contre Mandane. Si Cyrus se remet sous ma puissance, repliqua t'elle, vous n'avez rien a craindre pour cette Princesse : mais s'il ne s'y remet pas, je feray ce que je me conseilleray moy mesme, et je ne feray point du tout ce que vous me conseillerez. Apres cela ayant quitté Aryante elle entra dans une Tente qui luy servoit de Cabinet, où elle apella Aripithe, afin de donner divers ordres pour s'opposer à ce qu'Aryante voudroit entreprendre. Mais il n'estoit plus temps : car non seulement ce Prince avoit presques tous les Capitaines, et tous les Soldats pour luy : mais il avoit mesme envoyé au douant des Troupes qui venoient, pour s'en asseurer en cas de besoin. De plus, Aripithe quoy que bien aise de se voir employé par Thomiris, se trouvoit pourtant fort embarrassé, dans la crainte où il estoit que Cyrus ne se remist prisonnier : s'imaginant que si Thomiris le voyoit, toute sa fureur l'abandonneroit : joint qu'estant bien adverty que le Prince Aryante avoit beaucoup d'Amis, et que la resolution que Thomiris sembloit avoir prise de perdre Mandane, irritoit tous les Gens d'honneur, il ne se voyoit Maistre que du Corps qu'il commandoit : encore cette action de cruauté sembloit elle si estrange à tout le monde, qu'il ne s'y fioit pas absolument. Cependant la sage Gelonide, qui connoissoit bien qu'il ne faloit jamais s'opposer d'abord à la fureur de Thomiris, creut qu'il estoit temps de commencer de parler, et de tascher de la ramener à la raison : c'est pourquoy cherchant à s'insinuer avec adresse dans l'esprit de cette Reine irritée, elle ne la contredit pas avec vehemence. Au contraire elle excusa sa violence par quelques foibles raisons : afin que sans irriter cette Reine, elle pûst apres luy dire aveque plus de force, ce qu'elle vouloir luy persuader. En effet lors qu'elle se vit seule aupres de Thomiris, elle pleignit cette Princesse, du pitoyable estat où la Fortune la mettoit : et de la cruelle necessité où elle se trouvoit reduite, d'avoir à se vanger d'un aussi Grand Prince que Cyrus. Car encore que Gelonide eust ardemment souhaité que Thomiris n'eust plus eu d'amour pour ce Prince, elle creut pourtant qu'en l'occasion qui se presentoit, rien ne pouvoit empescher cette Reine de tremper ses mains dans le sang de Mandane, que le seul interest de son amour. C'est pourquoy prenant un assez long détour pour arriver à sa fin ; en verité Madame (luy die elle, apres quelques autres choses) je vous trouve bien à pleindre d'avoir à vous vanger d'un Prince si favorisé, de la Fortune, et il estimé de toute la Terre : car enfin quoy qu'on die que la vangeance soit douce, le suis pourtant persuadée qu'une ame veritablement genereuse, ne se vange pas sans repugnance : principalement quand elle ne se peut vanger sans respandre du sang. Mais du moins Madame (adjousta-t'elle avec beaucoup de finesse) ay je la consolation de croire que vostre ame a changé de passion : et que si elle souffre toutes les inquietudes qui suivent la haine, elle est delivrée de celles qui suivent l'amour. Ha Gelonide, luy repliqua-t'elle, je suis bien plus malheureuse que vous ne pensez ! et cette premiere passion, n'a pas chassé l'autre de mon coeur. Mais Madame, reprit Gelonide, quelle aparence y a t'il que vous aimiez encore Cyrus ? car à mon advis si cela estoit, vous ne songeriez pas à vous en faire haïr, en persecutant Mandane : puis qu'il est vray que je suis fortement persuadée, que Cyrus vous haïroit beaucoup moins, si vous le persecutiez luy mesme, que de persecuter la Personne qu'il adore : ainsi Madame, s'il est vray que vous ne haïssiez pas ce Prince, songez bien serieusement à ce que vous faites : et si vous m'en croyez, au lieu de menacer la vie de la Princesse qu'il aime, protegez la : et forcez ce Prince par vostre generosité, à advoüer que vous meritez qu'il vous donne son estime, s'il ne peut vous donner son affection. Car enfin Madame, je suis assurée que si vous respandez le sang de Mandane sans haïr Cyrus, vous vous rendrez la plus malheureuse Personne du monde : c'est pourquoy examinez bien vos sentimens : et si vous le haïssez, je consens que vous contentiez vostre vangeance, par les voyes les plus funestes, et les plus creulles. Mais si vous ne le haïssez pas, retenez toute vostre fureur : et pensez, afin d'en avoir la force, que si vous faites mourir Mandane, Cyrus ne sera jamais en estat de vous voir que pour vous perdre. En effet quand il seroit possible que l'amour de Cyrus pour cette Princesse mourust avec elle, il n'oseroit jamais cesser d'estre vostre ennemy si vous l'aviez perduë : et l'honneur l'engageroit tellement à vous faire la Guerre, qu'il seroit impossible, quand mesme il viendroit à vous aimer, qu'il osast jamais faire la Paix aveque vous. Voyez donc Madame apres cela, quels sont vos veritables sentimens, afin de ne vous tromper pas vous mesme : mais pour le pouvoir faire, fondez vostre coeur jusques au fonds : et prenez garde que ne pensant avoir que de la haine, vous n'ayez peutestre que de l'amour. En effet, adjousta t'elle, j'ay oüy dire que ces deux passions, toutes opposées qu'elles font, se desguisent quelquesfois sous des aparences si trompeuses, qu'on ne les connoist pas : et que telle Personne à creû agir par un pur mouvement de haine, qui n'agissoit toutes fois que par un mouvement d'amour. Ha Gelonide, s'escria Thomiris, je n'esprouve que trop à ma confusion, que ce que vous dittes est veritable ! car enfin, je l'advouë aveque honte, Cyrus n'est pas hors de mon coeur : et si je ne l'aimois plus, je ne chercherois pas à m'en vanger sur Mandane. Cependant j'agis comme si je voulois vanger la mort de mon Fils, quoy qu'à dire la verité, mon coeur ne l'en accuse pas comme ma bouche. Ouy Gelonide, puis qu'il faut que je vous descouvre toute ma foiblesse, je le regarde bien plus comme un ingrat envers moy, que comme le meurtrier de Spargapise : ainsi dans le mesme temps que je le noircis en public d'un crime si horrible, je l'en justifie dans mon coeur autant que je le puis. Mais puis que cela est Madame, repliqua Gelonide, il faut donc agir tout autrement que vous n'agissez : et ne vous mettre pas en estat de n'oser estre heureuse, si la Fortune vouloit que vous le pussiez devenir. Car enfin Madame, si vous ne portez pas les choses à la derniere extremité, qui sçait si vous ne pourrez pas un jour voir Cyrus sous vostre puissance ? il peut estre vostre Prisonnier par la guerre : et il peut mesme estre vostre Esclave par l'amour, si vous traitez bien Mandane. Ce Prince du moins vous en estimera davantage : et se trouvera peut-estre à la fin capable de rendre justice à vostre merite, et à vostre affection. Qui sçait mesme si les Troupes qui vous viennent estant jointes aux vostres, ne vous mettront pas en estat d'avoir autant d'avantage sur Cyrus, qu'il en a sur vous ? et si Ciaxare ne se trouvera pas reduit à vous demander la Paix, sans autre condition que de luy rendre la Princesse sa Fille, en vous abandonnant Cyrus ? et qui sçait mesme encore si par cette heureuse Paix, la passion d'Aryante ne pourroit pas estre satisfaite aussi bien que la vostre ? Tout ce que vous dittes a si peu d'aparence (repliqua Thomiris en soûpirant) qu'il est bien difficile que je m'en laisse flatter : du moins Madame, reprit Gelonide, si ce que je dis n'est vray-semblable, il n'est pas impossible : mais il l'est absolument, si vous perdez Mandane, que Cyrus puisse, ny ose jamais vous aimer, ny faire de Paix aveque vous. Ha Gelonide, quel obstacle venez vous mettre à ma vangeance ? repliqua-t'elle, pourquoy voulez vous m'empescher de jouïr du seul plaisir que je puis jamais esperer ? Cependant je sens malgré moy, que ce que vous dittes fait impression dans mon coeur : et que la crainte que j'ay de la haine de Cyrus, retient celle que j'ay pour Mandane. Plûst aux Dieux Madame, repliqua Gelonide, que je pusse empescher vostre Majesté de souffrir tout ce qu'elle souffre : mais puis que je ne le puis, je voudrois du moins pouvoir luy persuader, si elle aime encore Cyrus, de ne le forcer pas à la haïr eternellement, en sacrifiant Mandane à sa vangeance : car par ce moyen je l'empescherois de détruire sa gloire, et je ferois peut-estre quelque chose pour satisfaire la passion qu'elle a dans l'ame. Pour ma gloire, reprit Thomiris, j'ay peu de chose à mesnager : car puis que je ne m'estime plus moy mesme, je ne me soucie guere que les autres m'estiment, ou ne m'estiment pas. Comme Thomiris disoit cela, un ancien Officier de cette Reine, qui estoit fort affectionné à son service, quoy qu'il blasmast sa violence, vint luy donner advis qu'il sçavoit de certitude qu'Aryante estoit Maistre des Troupes ; qu'il avoit envoyé vers celles qui venoient, que celuy qui gardoit Mandane estoit à sa disposition ; et que le Peuple en general commençant de craindre l'ire des Dieux, si elle faisoit mourir une Princesse innocente, murmuroit fort haut, et se porteroit peut-estre à quelque rebellion, si elle persistoit dans le dessein qu'elle tesmoignoit avoir. Comme cét advis luy fut donné par un homme qu'il sçavoit qui luy estoit tres fidelle, il fit quelque impression dans son esprit : joint que ce que Gelonide luy avoit dit en interessant son amour dans fou discours, avoit preparé son ame à le bien recevoir : de sorte qu'apres avoir remercié celuy qui le luy avoit donné, et l'avoir congedie, elle demeura quelque temps sans parler, et se mit à considerer le malheureux estat où elle se trouvoit : et à examiner principalement, ce que Gelonide luy avoit dit. Si bien que venant à penser que si effectivement elle faisoit mourir Mandane, il seroit absolument impossible que Cyrus la pûst jamais aimer ; elle en eut le coeur si touché, qu'elle s'accusa elle mesme de precipitation dans sa fureur : et se repentit presques de ce qu'elle luy avoit mandé. Neantmoins comme elle ne croyoit pas impossible que ce Prince se remist prisonnier pour delivrer sa Princesse, elle se consola de ce qu'elle luy avoit envoyé dire : mais en mesme temps elle se resolut, s'il ne le faisoit pas, de chercher un pretexte pour moderer sa fureur. Toutesfois, comme elle ne sçavoit pas trop bien comment elle se pourroit desdire, apres avoir porté la chose aussi loin qu'elle estoit ; elle demanda à Gelonide comment elle pourroit faire pour suivre son advis, si Cyrus ne se remettoit pas dans ses Fers ? Eh Madame, luy dit alors Gelonide, il faut des pretextes pour faire une violence, mais il n'en faut point pour faire une action de vertu et de bonté : ainsi si vostre Majesté, par l'interest de la passion qu'elle a dans l'ame, et pour sa propre gloire, peut se resoudre à changer d'advis, elle doit diligemment desabuser le Prince Aryante, avant qu'il ait en loisir de rien faire esclatter contre elle ; car enfin Madame, qui sçait si ce Prince ayant un grand pretexte de vous accuser de cruauté envers la Personne qu'il aime, ne se servira pas de ceux qu'il armera contre vous, pour vous arracher la Couronne, comme il l'a desja voulu faire une autre fois ? Desarmez vous donc, afin de le desarmer : et si vous m'en croyez, dittes luy confidemment que vous n'avez jamais eu dessein de faire ce que vous luy avez dit que vous feriez : et que vous n'avez agi comme vous avez fait, que pour tascher de porter effectivement Cyrus à se remettre sous vostre puissance : afin de finir plus promptement la Guerre, et de luy assurer mieux la possession de Mandane. Vous pourriez mesme Madame, luy faire valoir la resolution que vous prenez de ne vous vanger pas de Cyrus sur cette Princesse : et luy dire que ce n'est que sa seule consideration qui vous en empesche. Non non, luy dit Thomiris, je ne suis pas en pouvoir de luy dire ce que vous dittes, car je luy ay parlé trop fortement : et tout ce que je puis est de luy dire que j'ay changé de sentimens pour l'amour de luy. Mais Gelonide adjousta t'elle, quand j'auray dit cela au Prince mon Frere, que diray-je à Cyrus, et à tous ceux qui sçavent ce que je luy ay mandé ? Vous direz Madame, reprit Gelonide, que vous avez voulu vous servir d'une menace rigoureuse, pour tascher de donner la Paix à vos peuples : mais que n'en ayant pas tiré l'effet que vous en aviez attende, vous ne voulez pas noircir vostre reputation par une action de cruauté : ainsi en ne faisant rien contre l'interest de la passion que vous avez dans l'ame, vous aquerrez beaucoup de gloire. Je ne sçay si j'en aquerray beaucoup, repliqua Thomiris en soûpirant, mais je sçay bien que je n'en meriteray guere : et que je suis la plus criminelle, et la plus malheureuse Personne de la Terre. Cependant apres avoir dit que je croyois que Cyrus avoit fait tuer mon Fils, le moyen de changer d'advis ? comme vous l'avez dit dans les premiers mouvemens de vostre douleur, reprit Gelonide, on n'a pas fait un fondement solide sur vos paroles : et tout le monde est si persuadé que cela n'est point, que personne ne vous accusera quand on croira que vous ne le croyez plus. Apres cela Thomiris ayant encore resvé quelque temps, et consideré fortement le danger où elle s'exposoit, et principalement tout ce que luy avoit dit Gelonide touchant la haine de Cyrus pour elle, si elle faisoit mourir Mandane ; elle se détermina tout d'un coup, et sans tarder d'avantage elle envoya querir Aryante. D'abord ce Prince fut surpris de ce commandement : et quelques uns voulurent le dissuader d'obeïr à cette Princesse, s'imaginant qu'elle le vouloit faire arrester : mais comme Aryante estoit fort assuré de ses Amis, et principalement de celuy qui gardoit Mandane, il fut vers Thomiris avec beaucoup de hardiesse. Comme il fut aupres d'elle, il luy demanda si c'estoit pour luy dire qu'elle avoit changé de sentimens, qu'elle l'avoit mandé ? et elle luy respondit avec tant d'art, que tout autre que luy eust esté abusé par le discours qu'elle luy fit : et auroit creû qu'en retenant sa vangeance, elle n'avoit autre consideration, que celle qu'elle disoit avoir. Aryante comprit pourtant bien qu'il faloit que sa passion fust la principale cause du favorable changement qui estoit dans son esprit : il n'en tesmoigna toutesfois rien à cette Princesse : et il voulut bien se charger de toute l'obligation qu'elle vouloit qu'il luy eust, de ce qu'elle n'avoit pas fait dire à Cyrus qu'elle rendroit Mandane, s'il se remettoit prisonnier, mais seulement qu'elle luy sauveroit la vie. Elle adjousta mesme qu'elle n'avoit jamais eu positivement dessein de la faire mourir : mais seulement celuy d'obliger Cyrus à se remettre sous sa puissance. Cependant quoy qu'elle parlast avec beaucoup d'adresse, Aryante connut bien qu'elle avoit une haine estrange contre Mandane : et que si effectivement Cyrus se fust remis sous son pouvoir, elle auroit esté capable de sacrifier la Princesse qu'il aimoit, si on ne l'en eust empeschée par la force. De sorte que craignant alors par un sentiment d'honneur pour Thomiris, et par un sentiment d'amour pour Mandane, que Cyrus, par un transport de sa passion, ne se portast à faire ce que Thomiris luy avoit mandé, il se resolut de l'en empescher par adresse. Cependant il se fit alors une si grande reconciliation entre Thomiris et Aryante, qu'avant que de se quitter, ils resolurent tout ce qu'il faudroit dire au Peuple, quand Cyrus auroit respondu, et tout ce qu'il faudroit faire quand les Troupes qu'ils attendoient seroient jointes : apres quoy Aryante ayant quitté cette Princesse, fut diligemment à sa Tente, afin de depescher un des siens vers Cyrus. Mais comme il l'instruisoit de ce qu'il devoit dire à son Rival, il fut adverty qu'Ortalque demandoit à luy parler : et en effet ce fidelle Serviteur, conseillé par Gelonide, fut trouver ce Prince pour luy dire de quelle maniere il estoit demeuré aux Fentes Royales : et pour le prier de luy donner moyen de s'en retourner vers son Maistre : le conjurant par sa propre gloire, de vouloir luy faire l'honneur de le charger de quelque asseurance de la vie de la Princesse Mandane. Car enfin Seigneur, luy dit-il, apres avoir sçeu ce que vous avez desja fait pour elle, j'ay lieu d'esperer, que quoy que vous ne le faciez pas pour l'interest du Grand Prince à qui je suis, vous ne laisserez pas de souffrir que je luy puisse donner la joye de sçavoir que vous estes son Protecteur. Aryante estimant fort la hardiesse d'Ortalque, le reçeut fort bien : et luy dit obligeamment qu'il voyoit bien que Cyrus estoit heureux en tout, puis qu'il l'estoit jusques à ses Domestiques : apres quoy il luy dit encore que pour tesmoigner à Cyrus qu'il estoit son Rival et son ennemy, sans estre ny ingrat, ny lasche, il vouloit bien reconnoistre les obligations qu'il luy avoit, du temps qu'il estoit Anaxaris, par l'assurance qu'il luy donnoit de la seureté de la vie de Mandane, tant qu'il ne seroit point sous la puissance de la Reine sa Soeur : et pour luy persuader mieux la chose, il luy dit tout ce que la bien-seance luy permit de luy dire, de ce qui le confirmoit dans l'opinion où il estoit : luy disant en suitte tout ce qu'il avoit fait pour conserver la vie à cette Princesse : apres quoy Aryante luy dit aussi qu'il alloit envoyer vers son Maistre, mais que de peur d'estre suspect à la Reine des Massagettes, il falloir que celuy qu'il alloit envoyer et luy, allassent separément : et en effet la chose s'executa ainsi. Cependant Ortalque apres avoir sçeu que l'Envoyé de Thomiris estoit revenu, et avoir apris par Gelonide le bon estat où estoit la chose, partit sans s'amuser inutilement à rendre les Lettres dont il estoit chargé : mais il partit avec un Habillement tel que les Massagettes en portoient : et avec un ordre d'Aryante, afin qu'il ne fust pas arresté par les Troupes : de sorte que ce fidelle Serviteur arrivant aupres de Cyrus, justement dans le temps que l'Envoyé d'Aryante avoit dit à ce Prince qu'il arriveroit, il le combla d'une joye infinie, lors qu'il luy aprit tout ce qu'il avoit sçeu de Gelonide, et d'Aryante : et qu'il connut qu'il luy estoit permis d'esperer que la vie de Mandane n'estoit point exposée. De sorte que voulant faire part de sa joye à ses plus chers Amis, et mesme à Mazare tout son Rival qu'il estoit, il l'envoya querir aussi bien qu'Anacharsis, Artamas, Myrsile, Intapherne, et Atergatis. Ces trois derniers furent pourtant bien fâchez de sçavoir que leurs Lettres n'avoient point esté renduës : mais ils eurent du moins la consolation d'aprendre que les Personnes qu'ils aimoient se portoient bien. Cependant Cyrus changea la responce qu'il vouloit faire à Thomiris, il ne la changea pourtant pas sans bien examiner en luy mesme, s'il se devoit fier, et à Aryante, et à Gelonide : mais apres avoir consideré qu'Aryante estoit amoureux de Mandane, il conclut qu'il faloit de necessité adjouster foy à tout ce qu'on luy disoit de sa part, pour la conservation de la vie de cette Princesse. Si bien que s'estant affermi dans cette resolution, il dit à l'Envoyé d'Aryante en le congediant, et en le chargeant de presens magnifiques, que le procedé de son Maistre estoit si genereux, qu'il luy redonnoit toute son estime : et qu'il ne desesperoit pas qu'il ne le mist un jour en termes de luy redonner aussi toute son amitié, en redonnant la liberté à la Princesse Mandane. Qu'en attendant, il le conjuroit par sa propre gloire, de vouloir continuer d'estre son Protecteur : et de l'advertir de tout ce qui pouvoit assurer la vie de cette Princesse : car enfin (dit-il a l'Envoyé de son Rival) j'ay conçeu une telle estime d'Ayrante, par ce qu'il vient de faire, que je pense que s'il me mandoit que Mandane seroit en danger si je ne me mettois dans les Fers de Thomiris, j'irois les prendre sur sa parole. D'autre part ce grand Prince chargea Chrysante de dire à la Reine des Massagettes, qu'il estoit trop assuré de sa vertu, pour craindre rien pour la vie de Mandane : qu'il estoit persuadé qu'elle estoit en seureté aupres d'elle : et qu'il l'estoit aussi que s'il avoit à se remettre sous sa puissance, il faloit que ce fust lors qu'elle auroit remis Mandane entre les mains du Roy des Medes : adjoustant que comme elle n'en parloit pas, il n'avoit autre chose à luy dire, sinon qu'il luy demandoit pardon de ce que lors que son Envoyé luy avoit parlé, il avoit creû, dans les premiers mouvemens de sa douleur, qu'en effet elle avoit quelque mauvaise intention contre la vie de cette Princesse : mais que pour reparer cette faute, il s'engageoit par serment de traiter si bien tous les Prisonniers qui estoient dans son Armée, et tous ceux qui y seroient pendant la suitte de cette Guerre, qu'elle auroit lieu de ne se repentir pas, de ne s'estre pas portée à une action de cruauté, contre une Princesse aussi vertueuse, et aussi innocente que Mandane. Chrysante ayant donc reçeu cette instruction, partit pour aller vers Thomiris : mais quoy que Cyrus eust respondu à Aryante, par celuy qu'il avoit renvoyé, il voulut pourtant que Feraulas accompagnast Chrysante, et qu'il dist encore quelque chose de sa part à son Rival : et en effet ces deux fidelles Serviteurs d'un illustre Maistre, furent s'aquiter de leur commission. Comme la responce de Cyrus à Thomiris, estoit douce et civile, et qu'elle ne sçavoit pas que ce Prince eust este adverti du veritable estat de son ame, ny par Aryante, ny par Gelonide, elle luy donna beaucoup de joye : principalement parce que la passion qu'elle avoit dans l'ame luy fit croire, que Cyrus n'estoit pas aussi amoureux de Mandane qu'elle l'avoit pensé, puis qu'il ne se remettoit pas sous sa puissance. Si bien que cette imagination flattant son esprit, elle reçeut Chrysante assez favorablement : et luy dit qu'elle commençoit de croire que Cyrus n'estoit pas coupable de la mort de son Fils : adjoustant qu'elle feroit tout ce qu'elle pourroit pour l'en justifier entierement : et que si elle l'en trouvoit innocent, il n'avoit rien à craindre pour Mandane. Que cependant elle esperoit le voir bientost sous la puissance malgré luy : et d'estre en peu de jours en estat de remporter sur luy l'avantage qu'il avoit remporté sur elle.

Trêve


Mais comme elle cherchoit à pouvoir gagner quelques jours, afin de donner loisir d'avancer aux Troupes qui luy venoient, elle proposa à Chrysante une petite Tréve, pour traiter, disoit elle, de la liberté de quelques Prisonniers : engageant mesme dans son discours beaucoup de choses, qui luy donnoient lieu depenser que peut-estre cette Reine demandoit elle ce temps là pour achever de se vaincre, et pour redonner la liberté à Mandane. De sorte qu'il s'en separa avec promesse de dire à son Maistre tout ce qu'elle luy avoit dit : Feraulas de son costé vit Aryante, qui respondit à ce que Cyrus luy mandoit avec beaucoup de civilité : mais quelque adroit que fust Feraulas, il luy fut impossible de voir ny Mandane, ny Doralise, ny Martesie. Ce n'est pas qu'il ne vist Gelonide, et qu'elle ne le favorisast autant qu'elle pût : mais comme celuy qui gardoit alors Mandane, estoit plus au Prince Aryante qu'à Thomiris, la Garde de cette Princesse estoit fort exacte. Il sçeut pourtant qu'on la servoit avec beaucoup de respect : et qu'elle n'avoit autre souffrance que la solitude, et les visites d'Aryante qui luy estoient beaucoup plus fâcheuses, quoy qu'il ne la vist qu'avec la mesme soûmission que s'il eust esté son Esclave. Mais si Feraulas ne pût voir Mandane, il eut la permission de voir la Princesse de Bithinie, la Princesse Istrine, et la belle Arpasie : à qui il dit des nouvelles de Gadate, d'Intapherne, d'Atergatis, de Gobrias, et d'Hidaspe, en qui elles prenoient divers interests. Elles n'eurent pourtant pas la liberté d'escrire : mais elles chargerent Feraulas de tant de choses à dire, qu'il eut besoin de toute sa memoire pour les retenir. La Princesse de Bithinie s'informa aussi fort soigneusement, de la Princesse Araminte : ayant beaucoup de joye d'aprendre qu'on attendoit Spitridate de jour en jour au Camp de Cyrus. Mais enfin l'heure du despart de Chrysante prenant Feraulas de les quitter, il s'en separa : apres avoir remarqué qu'il y avoit desja beaucoup d'amitié entre Arpasie et ces deux Princesses avec qui elle estoit alors. Cependant Cyrus, suivant sa premiere resolution, avoit marché jusques à l'entrée des Bois, dés que Chrysante avoit esté party : et s'estoit posté si prés de la premiere Garde des Ennemis, qu'ils estoient en de continuelles escarmouches : de sorte que ce fut en ce lieu là que Chrysante et Feraulas luy rendirent conte de leur voyage. La proposition que Thomiris luy faisoit l'embarrassa : car il jugea bien qu'elle pouvoit ne luy estre faite que pour gagner temps : mais d'ailleurs Chrysante qui pensoit avoir bien descouvert les sentimens de Thomiris, assuroit ce Prince qu'infailliblement cette Reine avoit quelque incertitude dans l'esprit, qui pourroit luy estre avantageuse, si on donnoit loisir à sa raison de surmonter sa passion. Cyrus ne se seroit pourtant pas resolu à la Tréve, et il auroit continué d'avancer pour forcer le Défilé que les Sauromates gardoient, sans une chose que luy vint proposer un Ingenieur qui venoit d'arriver à son Armée ; et qui avoit la reputation d'avoir des secrets admirables. En effet, comme ce Défilé estoit long et difficile à forcer, Cyrus se trouvoit assez embarrassé à l'entreprendre : car comme il n'avoit pû gagner une Bataille sans que son Armée en fust affoiblie, il craignoit de perdre beaucoup de Gens en cette occasion, et de se trouver apres trop foible, quand il seroit au delà des Bois pour avancer vers les Tentes Royales, où estoit le rendez-vous des nouvelles Troupes qui venoient de toutes parts à Thomiris. C'est pourquoy il escouta favorablement cét Ingenieur, qui luy fut proposer un expedient pour luy faire passer ce Défilé aveque moins de perte : pourveû qu'il pûst faire une Tréve de quelques jours, pendant laquelle il disposeroit les choses necessaires pour faire reüssir le dessein qu'il avoit : mais comme Cyrus ne vouloit jamais rien hazarder sur la prudence des autres, il voulut que cét homme l'instruisist à fonds de ce qu'il pretendoit faire. Cét Ingenieur luy dit donc, qu'apres avoir remarqué qu'il y avoit deux Défilez dans les Bois qui n'estoient qu'à quinze stades l'un de l'autre ; et que c'estoient les seuls endroits par où l'on les pouvoit passer ; il avoit encore sçeu qu'il y en avoit un des deux que les ennemis gardoient plus soigneusement que l'autre : et où ils avoient beaucoup plus de Troupes, parce qu'ils estoient persuadez que ce seroit par celuy là qu'il les attaqueroit. Il luy dit de plus, que sur ce fondement, il avoit resolu que durant une Tréve où les Soldats des deux Partis auroient la liberté d'aller et de venir dans les Camps les uns des autres, avec la permission des Capitaines ; il feroit en sorte que les Soldats de Cyrus commandez pour cela, faisant semblant de se promener dans les distances des Bois qui separoient les deux Défilez, jetteroient en divers endroits contre les Troncs des Arbres, une certaine Composition faite avec un tel artifice, qu'elle s'attachoit à toutes les choses qu'elle touchoit : et qui avoit une telle disposition à s'embraser, et à faire brusler le Corps où elle estoit attachée, qu'une seule estincelle suffiroit pour mettre le feu au premier Arbre dont le Tronc en auroit esté froté, et pour embraser apres toute la Forest ; pourveû que de distance en distance il y eust des Arbres preparez par le moyen de cette Composition à recevoir le feu, et à le communiquer. De sorte Seigneur (dit encore cet Ingenieur à Cyrus) que ce que je pretens est que lors que j'auray preparé ces Arbres, d'une maniere dont on ne se peut aperçevoir, parce que la Composition qu'on y jette, et de la couleur de leur écorce, et de celle de la Mousse qui les couvre ; je pretens, dis-je, que comme en cette saison il se leve presques tous les soirs un vent avez fort, qui dure jusques à ce que le Soleil paroisse, vous choisissiez une nuit où il en face : et que vous avanciez vers le Défilé où la Garde est la moins forte. Mais afin que vous le puissiez passer sans peine, il faut qu'il ne puisse y avoir nulle communication entre les Quartiers des Ennemis : et que l'espouvente se mette parmy eux dans le mesme temps que vous commencerez vostre Attaque. Pour cét effet je feray mettre le feu à douze des Arbres preparez à le recevoir : qui embraseront si subitement toute cette partie du Bois qui est encre les deux Defilez, que les Ennemis surpris par une chose où ils ne se seront pas attendus, ne sçauront qu'elle resolution prendre, et n'oseront aller à travers les flammes, secourir ceux des leurs que vous attaquerez. Ainsi quand ceux que vous aurez en teste, ne s'estonneront pas pour cét accident impreveû, ils ne laisseront pas d'estre assez facilement vaincus : puis qu'ils ne seront point soustenus par ceux de qui ils se seront attendus de l'estre. Mais, luy dit alors Cyrus, ce feu quand nous l'aurons mis à ces Arbres preparez à le recevoir, sera aussi dangereux pour nous que pour les Ennemis. Nullement Seigneur, repiqua cét homme : car outre que le vent qui souffle ordinairement en cette saison, le poussera contre les Troupes que vous ne voulez pas qui puissent venir secourir ceux que vous attaquerez ; il faudra encore ne preparer pas des Arabes si prés du costé que vous voudrez aller que de l'autre : ainsi la chose s'executera sans danger pour vos Troupes. Joint que faisant passer le secret de la chose de bouche en bouche, sur le point de l'execution, vos Soldats bien loin d'estre espouventez de cét embrasement comme vos Ennemis le seront, en prendront un nouveau coeur, par l'esperance qu'ils auront que ces flammes combatront pour eux. Cyrus apres cela fit encore diverses questions à cét homme, et voulut voir une experience de cette Composition merveilleuse, dont la matiere principale estoit du Limon d'un Lac, qui est en Comagene assez prés d'une Ville qui s'apelloit Samosate : et qui estant fort gluant, s'attachoit inseparable ment à tout ce qu'il touchoit : et avoit en luy une telle disposition à s'embraser, et à consommer le Corps où il estoit attaché, qu'une simple estincelle pouvoit faire un grand embrasement. Cét embrasement estoit mesme d'autant plus dangereux, que l'eau n'esteignoit pas cette espece de feu : n'y ayant point d'autre invention pour l'esteindre, que de jetter beaucoup de Terre dessus. Aussi cét Ingenieur assuroit-il à Cyrus d'en avoir fait des prodiges : se vantant mesme de sçavoir tirer un certain Extrait du Limon de ce Lac, qui s'apelloit Maltha, qui auoit la mesme force de cette dangereuse Composition dont Medée se servit autrefois pour faire mourir Creuse. Mais comme il sçavoit bien que Cyrus n'estoit pas capable de songer à une vangeance lasche, il n'exagera que l'invention qu'il avoit de pouvoir facilement embraser une Forest : et en effet ce Grand Prince luy dit tout ce qu'il pût pour l'exhorter à ne publier pas qu'il eust un si dangereux secret, de peur qu'on ne mist sa probité à une trop difficile espreuve : en suitte de quoy il luy fit encore plusieurs questions sur l'invention qu'il luy proposoit. Cependant comme Cyrus escoutoit cette proposition clans le mesme temps que Chrysante luy raportoit que Thomiris demandoit une Tréve, il se resolut plus facilement à la luy accorder : puis qu'au lieu de reculer ses desseins, elle les pourroit avancer. Son Grand coeur avoit pourtant de la repugnance à toutes les ruses que la Guerre permet : niais Mazare à qui il en parla, le pressa tellement de se servir d'une invention qui pouvoit accourcir la Guerre ; que craignant que Mandane ne l'accusast un jour d'avoir consideré trop scrupuleusement sa gloire, en une chose d'où despendoit peut-estre sa vie, il s'y resolut. Si bien qu'apres avoir tenu conseil de Guerre sur ce sujet, et avoir conclu qu'il ne faloit pas refuser la Tréve à une Princesse aussi vindicative que Thomiris, et qui tenoit Mandane en sa puissance, Cyrus renvoya Chrysante vers cette Reine : de sorte que la Tréve fut concluë pour huit jours, et commencée dans les deux Partis, dés qu'on l'eut publiée dans les deux Camps. Thomiris proposa alors diverses choses, pour retirer les Officiers de son Armée, qui avoient esté faits prisonniers à la Bataille qu'elle avoit perduë : et pour abuser le peuple, et luy faire croire que ce n'estoit pas la passion qu'elle avoit dans l'ame, qui estoit cause de la Guerre qui le ruinoit, elle fit mesme faire quelques Propositions de Paix, qui n'eussent pas esté tout à fait déraisonnables, n'eust esté qu'elle demandoit pour la seureté du Traité, que Mandane demeurast trois ans en Ostage dans sa Cour. Cependant Cyrus qui vouloit tascher de profiter d'une proposition si bizarre, pria Anacharsis d'aller dire à Thomiris, qu'il ne pouvoit luy respondre precisément, si elle ne luy permettoit de voir Mandane, pour sçavoir de sa bouche si elle voudroit consentir à ce qu'elle proposoit : mais elle ne le voulut pas, quoy qu'Anacharsis luy peust dire : si bien que durant ces huit jours, ce ne furent que negociations inutiles. On ne laissoit pourtant pas d'avoir dans tous les deux Partis durant cette Tréve, je ne sçay qu'elle esperance incertaine, que peut-estre produiroit elle quelque changement dans le coeur de Thomiris : et on l'espera d'autant plustost, que cette Reine emportée par sa passion, demanda à traiter elle mesme avec Cyrus, dans la pensée que sa presence pourroit toucher le coeur de ce Prince : qui n'osant refuser cette entre-veuë, quoy qu'elle l'embarrassast fort, demanda aussi à son tour de parler du moins à Aryante, puis qu'on ne vouloit pas le faire parler à Mandane. Cyrus eust sans doute bien voulu ne voir pas Thomiris : et Aryante eust bien souhaité aussi de ne voir pas Cyrus : mais leurs interests estoient si bizarrement meslez, qu'ils n'oserent refuser ce qu'on desiroit d'eux. Ainsi on se disposa à ces diverses entre veuës : qu'on resolut de faire au milieu des Bois, justement entre les Gardes avancées des deux Armées. Atergatis, et Intapherne, demanderent à voir la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine : et Hidaspe aussi bien que Gobrias, demanda à voir la belle Arpasie. Mais quoy que leur demande ne fust-pas moins juste que celle des deux premiers, Thomiris refusa à ceux cy, ce qu'elle accorda aux autres : il est vray que ce fut à la priere de Licandre : de sorte que l'admirable Arpasie eut la douleur de ne pouvoir voir ny son Pere ny son Amant : si bien qu'elle s'affligea avec excés de cette rigueur qui luy estoit particuliere. La Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, qui l'estimoient desja infiniment, tascherent de la consoler de cette fâcheuse avanture : et luy offrirent de dire aux deux Princes, qu'ils devoient voir dans un jour ou deux, tout ce qu'elle voudroit faire sçavoir à son Pere : et certes ce n'estoit pas sans raison si ces deux Princesses s'interessoient pour Arpasie, qui n'estoit pas sans doute une Personne ordinaire Elle estoit grande et de belle taille, quoy qu'elle ne fust pas de cette grandeur au delà de laquelle une Femme ne plairoit pas : mais elle estoit justement comme il faut estre, pour ne paroistre pas petite aupres des plus grandes, et pour ne paroistre pas aussi excessivement grande aupres des plus petites. De plus, Arpasie avoit les cheveux d'un chastain cendré si admirable, qu'on n'eust pû les souhaiter plus beaux : et ils avoient une telle disposition à se friser, que le vent tout seul en les agitant, y faisoit des Boucles et des Anneaux beaucoup mieux que l'Art ne les eust pû faire. Le tour du visage d'Arpasie estoit ovale : elle avoit les yeux bleux, grands, et passionnez : et elle avoit la bouche si belle et taillée d'un tour si particulier, qu'il suffisoit de voir le bas de son visage pour la connoistre. En effet il y avoit un certain soûrire spirituel aux coins de sa bouche ; et ses levres estoient si unies, et d'un Incarnat si vif, que leur beauté estoit incomparable. Elle avoit de plus les jouës si agreablement arrondies ; et l'on voyoit en son embonpoint une fraicheur si aimable, qu'encore que le teint d'Arpasie n'eust pas le dernier esclat de la blancheur, on pouvoit dire qu'elle avoit pourtant le teint fort beau, parce qu'elle l'avoit fort uni et fort lustré. Arpasie n'avoit sans doute pas le nez aussi regulierement beau que le reste du visage : mais il n'estoit pourtant pas de ceux qui gastent quelquesfois de beaux et de fort beaux traits ; et s'il avoit quelque diffaut, il servoit mesme à donner un air plus relevé à cette Personne : qui ayant outre ce que je viens de dire, de belles dents, une belle gorge, et de fort beaux bras, estoit sans doute une des plus charmantes Fille du Monde. En effet Arpasie avoit la mine si haute, l'air si noble, et le marcher si agreable, qu'on ne pouvoit la voir sans avoir beaucoup de disposition à l'aimer. Elle dançoit mesme d'aussi bonne grace qu'elle marchoit : et il se faisoit : en sa personne un certain meslange d'enjoüement et de serieux, qui plaisoit infiniment. Pour son humeur, elle estoit aussi charmante que sa beauté : car enfin elle estoit tousjours douce, civile, et complaisante. Elle avoit sans doute quelque penchant à railler, ou à aimer du moins ceux qui railloient bien, mais elle retenoit pourtant son inclination : et paroissoit pour l'ordinaire, plustost serieuse qu'enjoüée. Elle aimoit toutesfois tous les plaisirs : principalement la conversation, et la conversation un peu galante. Ce n'est pas qu'elle ne fust capable de passer une apresdisnée seule avec une de ses Amies particulieres sans s'ennuyer : parce qu'elle avoit un certain esprit d'accommodement, ennemy de toute sorte de chagrin, qui la faisoit prendre plaisir a tout ce qu'elle faisoit. Au reste elle estoit née magnifique, liberale, et bonne : et avec une ame si tendre, qu'on estoit presques assuré de n'estre pas haï, quand on luy persuadoit qu'on l'aimoit. Elle n'estoit neantmoins pas capable d'une violente passion : et le plaisir d'estre aimée faisoit quelquefois qu'elle souffroit de l'estre, plustost qu'une veritable inclination. Arpasie n'estoit pourtant nullement coquette : et le desir de plaire qui estoit dans son coeur, avoit une cause plus noble. Au reste elle avoit l'esprit si bien tourné, et elle entroit si adroitement dans les sentimens de ceux dont elle vouloit sçavoir les desseins, qu'on peut dire que les coeurs qu'elle ne prenoit pas, elle les ouvroit du moins quand elle en avoit envie, et en penetroit le secret. C'estoit pourtant sans paroistre fine : et en effet Arpasie avoit un temperamment si opposé à la finesse, qu'elle n'avoit point d'Amie qui ne la pûst tromper une premiere fois : tant elle estoit capable de cette espece de confiance genereuse, qu'ont tous ceux qui aiment mieux s'exposer à la tromperie des autres, que de paroistre avec une certaine prudence trop subtile, qui sert bien souvent autant à tromper, qu'à s'empescher d'estre trompé. Enfin Arpasie ayant de la beauté, de l'esprit, et de la bonté, plût tellement à la Princesse de Bithinie, et à la Princesse Istrine, que pour l'obliger à leur donner commission de dire quelque chose pour elle aux deux Princes qu'elles devoient voir, elles la presserent de leur aprendre ses Avantures : car en effet (luy disoit Istrine, apres plusieurs autres choses) il n'est pas possible que nous vous puissions servir, si nous ne sçavons vos malheurs. Ils sont de telle nature, reprit elle, que je ne pourrois attendre autre avantage de vous de les avoir racontez, celuy de vous avoir donné de la pitié. Quand cela seroit répliqua la Princesse de Bithinie, il ne faudroit pas laisser de nous les dire : car pour moy je trouve beaucoup de soulagement à estre pleinre. Il y en a sans doute, reprit Arpasie, mais je suis si incapable d'aller raconter moy mesme tous les accidens de ma vie, que si vous les vouliez absolument sçavoir, il faudroit que vous les sçeussiez de la Personne que la Fortune a attachée à ma disgrace : car outre qu'elle les sçait aussi bien que moy, il est encore vray que je ne sçaurois raconter avec nul ordre, des choses qui ont mis tant de desordre dan mon esprit, que je ne sçay presques plus ce que j'ay senti. Je sçay bien qu'on dit que je souvenir des malheurs est doux : mais il faudroit que je fusse heureuse, pour pouvoir me souvenir agreablement de mes infortunes passées : c'est pourquoy comme je ne suis pas en cét estat là, vous me dispenserez s'il vous plaist, de vous dire tout ce qui m'est arrivé. Nous vous en dispenserons facilement, repliqua la Princesse de Bithinie, pourveû que l'aimable Nyside qui est aveque vous nous l'aprenne : j'y consens, respondit Arpasie, et l'y consens d'autant plus volontiers, que je pourray apres cela avoir droit de vous conjurer de souffrir que je sçache toutes vos avantures. Ce n'est pas que comme elles ont este fort esclatantes, la Renommée ne m'en ait apris une grande partie : mais comme elle ne publie presques jamais certaines petites choses, qui sont pour l'ordinaire la veritable cause de tous les grands eve- mens ; je seray bien aise de sçavoir plus precisément, toutes les injustices que la Fortune a faites à vostre verru. En mon particulier, dit la Princesse Bithinie, je m'engage à vous dire tout ce qui est arrivé à la Princesse Istrine : car comme elle n'aime pas à se loüer elle mesme, vous le sçaurez mieux par moy que par elle. Comme cette raison ne me convient pas, repliqua modestement Istrine, il faut que je la place mieux que vous ne la placez : et que je m'engage à dire toutes vos avantures à la belle Arpasie, de peur que vous ne luy dérobassiez, par un sentiment modeste, les plus beaux endroits de vostre vie. Cependant pour ne perdre point de temps, il faut que ce soit s'il vous plaist dés aujourd'huy, dit elle à Arpasie, que Nyside nous aprenne la vostre : car comme nous ne sçavons pas precisément le jour que nous verrons les deux Princes par qui nous pourrons faire dire à Cyrus et à Gobrias, ce que vous jugerez qui vous pourra servir, il est à propos que nous nous instruisions mieux que nous ne le sommes, de l'estat de vostre fortune. Pour vous tesmoigner que je veux bien vous descouvrir tous mes malheurs, respondit elle, je m'en vay vous laisser Nyside, avec ordre de vous dire mesme toutes mes foiblesses : c'est une Fille dont la Fortune n'a pû abaisser le coeur, en abaissant sa Maison : et qui a une telle part au mien, qu'elle en sçait tous les sentimens : c'est pourquoy vous pouvez adjouster foy à tout ce qu'elle vous dira ; excepté aux loüanges qu'elle me donnera sans doute : parce que l'amitié qu'elle a pour moy, la preocupe à mon avantage. Quand nous l'aurons escoutée, repliqua la Princesse de Bithinie, nous vous rendrons justice : et nous croirons assurément de vous, tout ce que nous en devrons croire. Apres cela Arpasie s'estant retirée, et Nyside estant demeurée seule avec les deux Princesses qui la devoient escouter, elle leur demanda pardon par avance, du peu d'art qu'elle aporteroit à faire le recit qu'elles alloient entendre : et elle le leur demanda avec tant d'esprit, qu'elles eurent lieu de croire qu'elle le feroit fort bien, et qu'elle estoit digne de la confiance de la belle Arpasie. De sorte qu'apres luy avoir rendu civilité, pour civilité : elles la presserent de commencer sa narration, ce qu'elle fit en ces termes, en adressant la parole à la Princesse de Bithinie, comme estant Fille de Roy.

Histoire d'Arpasie : Arpasie promise à Astidamas


HISTOIRE D'ARPASIE.

Quoy que je sois persuadée que vous avez assez bonne opinion du jugement de l'admirable Arpasie, pour croire qu'elle ne m'auroit pas fait l'honneur de m'ordonnerde vous raconter ses Avantures, si je ne les sçavois assez bien pour vous dire precisément les choses comme elles se sont passées, je ne laisseray pas Madame, de vous assurer qu'il n'y a personne au monde qui les sçache si parfaitement que moy : et j'oserois presques dire, que je les sçay mieux qu'elle mesme. Car enfin l'accablement de ses propres disgraces, luy a quelquesfois osté le loisir d'observer beaucoup de choses que j'ay veuës avec moins de trouble, quoy que j'aye toûjours pris beaucoup de part à toutes ses douleurs. En effet, la Fortune ayant renversé la Maison dont je suis sortie, qui a autrefois tenu un rang assez considerable, et ayant perdu ceux qui m'avoient donné la vie en un âge fort tendre ; je fus mite aupres d'Arpasie, comme ayant l'honneur d'avoir quelque alliance avec elle du costé de ma Mere : si bien qu'ayant tousjours esté depuis mon enfance aupres de cette admirable Personne ; j'ay non seulement veû de mes propres yeux tout ce qui luy est arrivé, mais j'ay encore eu l'avantage de sçavoir ses plus secrettes pensées. Apres cela Madame, je ne m'amuseray point à vous parler de la naissance d'Arpasie : car vous n'ignorez pas que Gobrias son Pere a un petit Estat qui ne reloue que des Dieux et de luy : et que luy et Gadate estoient les deux plus Grands Seigneurs de tous ceux qui pretendoient autrefois à espouser Nitocris. Je m'arresteray pas non plus, à vous exagerer les premiers malheurs de la belle Arpasie : qui commencerent par la mort d'un Frere aisné qu'elle avoit, qui mourut d'une maniere si funeste à Babilone, par la violence du feu Roy d'Assirie, qu'il n'est pas possible que vous ne l'ayez sçeu : joint qu'Arpasie estoit si jeune en ce temps là, qu'elle n'estoit pas encore capable d'une longue douleur. Mais Madame, ce qu'il faut que vous sçachiez, est que Gobrias depuis la perte de son Fils, se détacha entierement des interests du Prince d'Assirie. Il cacha pourtant son ressentiment, par le respect qu'il voulu rendre à la Reine Nitocris, qui vivoit encore : mais dés qu'elle fut morte, et que le Prince son Fils eut mené la Princesse Mandane à Babilone, le desir de vangeance qu'il avoit dans le coeur commença d'esclater : et il ne pensa plus à autre chose qu'à imaginer par quelle voye il pourroit nuire au Roy d'Assirie. Pour cét effet, il songea à faire Ligue contre luy, non seulement avec les Princes voisins, mais il pensa encore à s'unir avec tous les mescontens de cette Cour là. Mais Madame, avant que de passer outre, il faut que je vous die que Gobrias ayant perdu sa Femme aussi bien que son Fils, ne faisoit plus consister sa satisfaction qu'en l'aimable Arpasie, qui commençoit alors sa quinziesme année : et il l'aimoit d'autant plus, qu'il la regardoit comme une Personne qui devoit contribuer à la vangeance qu'il vouloit prendre du Roy d'Assirie, comme je le diray dans la suite de mon discours. Cependant il faut que vous sçachiez, qu'il y avoit alors un Gouverneur d'une Province qui apartenoit à ce Roy : qui sçachant bien qu'il ne l'aimoit pas, et qu'assurément il luy osteroit son Gouvernement, ne cherchoit qu'une occasion de se revolter : si bien que n'ignorant pas que Gobrias avoit de grands sujets de pleinte, il envoya un Neveu qu'il avoit vers luy, afin de sonder ses sentimens : et il l'y envoya aussi tost apres la mort de Nitocris. Mais Madame, comme celuy dont je parle, qui se nommoit Astidamas, a esté la principale cause de tous les malheurs d'Arpasie ; il faut que je vous le dépeigne tel qu'il estoit, lors qu'il vint à la Ville où Gobrias faisoit son plus ordinaire sejour, et où Arpasie se plaisoit extrémement. Et à dire vray, ce n'estoit pas sans sujet : car bien que ce ne soit pas l'ordinaire que les Places sortes soient fort agreables, celle la l'est infiniment, et par sa scituation ; et par le beau Pais qui l'environne ; et par la magnificence du Chasteau qui fait sa principale force. De plus, quoy que cette petite Cour n'eust pas le tumulte des grandes, elle laissoit pas d'estre agreable et divertissante : aussi Astidamas s'y plût il d'abord extrémement lors qu'il y vint. Mais pour vous le dépeindre comme l'en ay eu le dessein, il faut que je vous die qu'il estoit de taille mediocre, mais bien faite : qu'il avoit les cheveux et les yeux noirs : et que sans qu'on pûst dire qu'il fust ny beau ny laid, il estoit infiniment agreable : principalement parce qu'il avoit tout à fait l'air du monde : et qu'il y avoit en son procedé un certain enjoüement plein de liberté qui plaisoit fort. Au reste il estoit propre, et magnifique en Habillemens : et il entendoit si bien ces sortes de choses, qu'on ne luy a jamais veû de couleurs mal assorties. De plus, sa conversation estoit divertissante et commode : et il tournoit les choses d'un certain biais, qu'il n'estoit pas necessaire qu'il en dist de belles pour plaire, parce que le seul air dont il disoit les plus communes, faisoit cét effet là. C'estoit pourtant un homme qu'il faloit plustost voir en conversation generale, qu'en conversation particuliere : car comme il avoit une espece d'enjoüement inquiet dans l'esprit, qui le faisoit eternellement passer d'objet en objet, il ne pouvoit s'assujettir à parler long temps d'une mesme chose, ny à une mesme Personne : ainsi plus la compagnie estoit grande, plus la sienne estoit agreable. Il dançoit de fort bonne grace : et il chantoit mesme passablement bien, pour un homme de qualité. Mais Madame, apres vous avoir dit ce qu'Astidamas avoit de bon, il faut que je vous die ce qu'il avoit de mauvais : et que je vous aprenne que ses moeurs n'estoient pas fort innocentes. Du costé de la valeur, on ne luy pouvoit rien reprocher : mais il avoit une ame si voluptueuse, et il se faisoit des plaisirs de si bizarre maniere, qu'on ne pouvoit pas l'aimer dés qu'on le connoissoit bien. Pour ses amours, elles estoient toutes particulieres : car il paroissoit tantost inconstant, et tantost opiniastrément amoureux : je pense toutefois qu'à le bien definir, il aimoit plus à estre aimé, qu'il n'aimoit celles qui l'aimoient : quoy qu'en certaines occasions, il ait pourtant paru avoir effectivement de l'amour. Il est vray que je suis persuadée qu'on a quelquesfois attribué à cette passion, des choses qu'il a faites, qu'on ne luy devoit pas attribuer : car je croy fortement qu'il suffisoit qu'Astidamas eust voulu faire une chose, pour l'engager à la pousser aussi loin qu'il estoit possible : non pas tant pour la chose mesme, que parce qu'il l'avoit entreprise. Cependant il paroissoit civil, complaisant, et tousjours tout prest à dire quelque galanterie à la premiere Dame qu'il trouvoit. Astidamas estant donc tel que je viens de vous le despeindre, vint comme je l'ay desja dit, de la part de son Oncle, pour sonder les sentimens de Gobrias : et pour tascher de le porter à entreprendre quelque chose contre le nouveau Roy d'Assirie : de sorte qu'il fut reçeu de luy avec beaucoup de joye, et beaucoup de magnificence. Il commanda mesme à Arpasie, de luy faire voir toutes les Dames chez elle : il ne s'y fit pourtant point d'Assemblée, à cause de la mort de la Reine Nitocris : mais on se promena souvent ; on fit quelques Parties de Chasse, et la conversation fut le plaisir le plus ordinaire. D'abord Astidamas plût à toutes les Dames, à la reserve d'Arpasie : car soit qu'elle connust plu. s promptement que les autres tout ce qu'il y avoit à connoistre de mal en Astidamas ; ou soit par une aversion naturelle, elle se contraignit pour le loüer. Cela ne parut pourtant pas alors : parce que comme elle sçavoit les intentions de son Pere, elle eut toute la civilité imaginable pour Astidamas. Pour luy, il parut estre si touché de la beauté de cette admirable Fille, de son esprit, et de son merite, que personne ne douta qu'il n'en fust amoureux : et Arpasie elle mesme le creût comme les autres. Neantmoins quoy qu'elle n'eust aucuns sentimens pour luy qui luy fussent avantageux, elle vit cette passion naissante sans chagrin : car outre qu'elle ne prevoyoit pas que cette amour pûst avoir de suitte qui luy pûst nuire, puis qu'Astidamas devoit s'en retourner dans peu de jours ; il est encore vray qu'elle estoit en un âge, où l'on n'a guere souvent besoin de consolation pour avoir fait une nouvelle conqueste. Ainsi Arpasie sans rebuter Astidamas, et sans faire semblant de s'aperçevoir de sa passion, vescut fort civilement aveque luy : de sorte que comme il estoit d'humeur à esperer aisément, il fut Amant sans estre miserable, quoy qu'il n'eust aucun sujet d'estre heureux. Cependant tout le monde parloit de la passion d'Astidamas à Arpasie : et je pense mesme pouvoir dire que les autres luy en parloient plus que luy. En effet on en parla tant, et il sçeut si bien tout ce qu'on disoit de cette pretenduë passion, qu'il se servit du grand bruit qu'elle faisoit dans cette petite Cour, pour la descouvrir à Arpasie : et il le fit assurément d'une maniere assez galante, et assez particuliere, quoy qu'elle fust un peu brusque. Comme il estoit donc un jour chez elle, il arriva que les choses de dispo- serent d'une certaine façon, que la conversation fut tellement partagée entre toutes les Personnes qui s'y trouverent alors, que quoy qu'on fust placé pour pouvoir parler tous ensemble, on parloit pourtant deux à deux : et Astidamas avoit esté si heureux, que c'estoit luy qui parloit à la belle Arpasie. De sorte que voulant profiter d'une occasion si favorable, il se mit à l'entretenir, et à la loüer : sçachant bien qu'il n'y a point de meilleure preparation que les loüanges, pour faire recevoir une declaration d'amour favorablement. Mais comme Arpasie voulut par modestie changer de discours, et destourner cette conversation, de peur qu'elle n'allast plus loin qu'elle ne vouloit ; apres s'estre agreablement deffenduë des choses flateuses qu'il luy avoit dittes, elle luy fit remarquer que le hazard avoit justement amené autant de Gens chez elle, qu'il en faloit pour pouvoir s'entretenir deux à deux : mais ce que j'admire le plus, adjousta-t'elle, est que toutes les Personnes qui sont icy, se soient trouvées avoir toutes à dire chacune un secret à une de celles qui les touchent : et que le hazard les ait si bien placées, qu'elles avent pû s'entretenir en particulier. Plûst aux Dieux Madame (luy dit alors Astidamas, qui avoit oüy que deux Dames qui le touchoient parloient de sa passion pour Arpasie) qu'apres avoir admiré ce que le hazard a fait, vous eussiez en suitte la curiosité de sçavoir ce que toutes ces Personnes se disent, et que vous leur commandassiez ? absolument de vous le dire à l'heure mesme. Je vous assure, repliqua-t'elle, que si elles estoient d'humeur à satisfaire ma curiosité, elles me feroient un grand plaisir : elles m'en feroient peutestre plus qu'à vous, reprit-il : ce n'est pas que je ne croye que vous estes naturellement plus eurieuse que je ne suis curieux : mais c'est que comme je devine assez aisément par les mouvemens du visage, ce que des Gens qui parlent bas disent, je crois sçavoir une partie de ce que vous voudriez qu'on vous dist. Ha sans mentir Astidamas, repliqua-t'elle, vous portez la Science des conjectures trop loin ! et si vous aviez celle de deviner tout ce que disent des Gens qui parlent bas, je pense que je vous prierois de me l'aprendre. Pour vous en donner l'envie, repliqua-t'il, et pour vous monstrer que je ne ments pas, si vous le voulez je vous diray ce que les deux Dames qui me touchent viennent de dire : et puis quand je vous l'auray dit, vous leur demanderez si je m'esloigne de la verité. Je le veux bien, respondit elle, mais ce sera à condition que si vous avez mal deviné, vous ne vous meslerez jamais de deviner : car je n'aimerois pas en mon particulier, que vous m'allassiez faire dire des choses où je n'aurois jamais pensé. Je m'y engage volontiers, repliqua-t'il, parce que je sçay bien que je ne me trompe pas. Dittes moy donc promptement, reprit elle, ce que vous pensez que ces Dames ont dit : elles ont dit Madame (respondit il en la regardant) que je suis esperdûment amoureux de vous : c'est pourquoy vous ne devez pas trouver si estrange, que je devine ce qu'elles disent, puis qu'elles ont bien deviné ce que je ne vous ay encore lamais dit, quoy qu'il n'y ait rien de plus vray que ce qu'elles viennent de dire. Ha Astidamas, reprit Arpasie en rougissant, vous sçavez mal deviner ! et ces Dames devineroient aussi mal que vous, si elles pensoient ce que vous dittes. Vous plaist il Madame, repliqua-t'il, que je leur face advoüer devant vous, qu'elles ont dit ce que je viens de vous dire ; et que je vous face en suitte advoüer à vous mesme, que ce qu'elles pensent est vray ? Ha pour cette derniere chose, reprit elle, il ne vous seroit pas aisé de la faire ! et pour l'autre, il n'est pas à propos de l'entreprendre. Pourveû que vous me veüilliez croire sur ma parole, reprit-il, je n'auray que faire du tesmoignage de ces Dames : mais si vous ne les faites pas, je pense que je prieray tous ceux qui parlent de mon amour, de vous en parler comme ils en parlent aux autres : et je vous suplieray Madame, de ne vous offencer non plus de ce que je vous en diray, que vous vous estes offencée lors qu'on vous en a dit quelque chose : car il ne seroit pas juste que vous vissiez tous les jours des Gens que je sçay bien qui vous ont dit que je vous aime, et que vous me bannissiez, parce que je vous aurois dit que je vous adore. Ce que vous dittes est si plaisamment pensé pour une raillerie galante, repliqua-t'elle, que je n'ay garde de le prendre serieusement : pourveû que tout en raillant vous croyez que ce que je dis est vray, respondit-il, vous en userez comme il vous plaira. Il vous seroit si peu avantageux que je le creusse, reprit Arpasie, que vous feriez bien de ne le souhaiter pas : cependant je vous declare que je n'aime pas mesme qu'on me die en raillant ce que vous venez de me dire : et que si je vous pouvois soubçonner d'avoir le dessein de me le dire une autre fois, je ne vous parlerois de ma vie en particulier. Mais Madame, luy dit-il, qu'elle injustice est la vostre ? de vouloir bien souffrir que tout le monde vous die que je suis amoureux de vous, et de ne vouloir pas endurer que je vous le dise moy mesme, quoy que je le sçache bien mieux que ceux qui vous l'ont dit ne le sçavent. Je vous assure, repliqua-t'elle, qu'on ne m'a point dit que vous fussiez amoureux de moy : et que si on me le disoit, on ne me feroit pas plaisir. Je serois donc bien malheureux, repliqua-t'il, car depuis qu'il est des Dames, je suis assuré qu'il n'y en a guere eu qui se soient offencées, quand on leur a dit qu'elles avoient fait une nouvelle conqueste, quoy qu'elles se soient fâchées lors que ceux qui les aimoient, le leur ont voulu dire. C'est pourtant une injustice effroyable, adjousta-t'il, que celle qu'ont toutes les Femmes en cette occasion. Comme je ne suis pas persuadée que vous ayez raison (repliqua-t'elle tout haut, pour rendre la conversation generale) il faut que toute la Compagnie juge si vous estes equitable de condamner toutes les Dames comme vous faites. Tous ceux qui estoient aupres d'Arpasie, avant entendu ce qu'elle disoit, interrompirent leur conversations particulieres, et se mirent en estat d'escouter la proposition qu'elle leur vouloir faire, en luy demandant qu'elle estoit l'injustice d'Astidamas ? Pour vous la faire connoistre, dit elle, je n'ay qu'à vous dire qu'Astidamas avance hardiment, qu'il n'y a point de Femme qui ne trouve bon qu'on luy die qu'elle a fait une nouvelle conqueste : et il trouve en suitte fort estrange, que parce qu'on ne querelle pas tousjours outrageusement ceux qui font la guerre de ces sortes de choses, on n'escoute pas aussi paisiblement ceux dont on est accusé d'avoir assujetti le coeur. Vous estes tousjours si equitable (reprit une des Dames à qui elle parloit, qui se nomme Stenobire) qu'on est assuré d'estre du Parti de la raison, dés qu'on est du vostre : et vous estes si forte toute seule, à soustenir mesme une mauvaise cause, adjousta une autre, qu'il n'est pas necessaire de se joindre à vous pour vous faire vaincre Astidamas. Pour moy (dit un homme de qualité appellé Tirimene) j'avouë que la plainte qu'Astidamas fait des Dames me paroist si raisonnable, que j'ay murmuré mille et mille fois contre l'injustice qu'elles ont : en effet, adjousta Astidamas, y a t'il rien de plus injuste, que le procedé de toutes les Femmes ? car enfin, à parler en general, elles souffrent qu'on leur die qu'elles donnent de l'amour, pourveû que ce ne soit pas ceux à qui elles en ont effectivement donné qui leur en parlent. Je suis pourtant persuadé, que si une Dame a quelque droit de trouver mauvais qu'un homme luy die qu'il est amoureux d'elle, elle en a beaucoup d'avantage de ne trouver pas bon que des Gens qui ont l'aiment point, l'entretiennent de ses conquestes. Toutesfois l'usage a presques fait une Loy de cette injustice : et il n'est point de Femme à qui on ne puisse dire qu'elle fait bien des mal heureux ; que ses yeux mettent le feu par tout ; qu'on connoist des Gens qui ont le coeur touché pour elle ; qu'on en sçait d'autres qui en mourront, et mille autres choses semblables. Cependant jamais Femme n'a rompu avec ses Amis, ny avec ses Amies, pour luy avoir parlé de la puissance de sa beauté : et ce qu'il y a de terrible, et que si ces mesmes Gens dont toutes les Belles souffrent qu'on leur face la guerre, pensent ouvrir la bouche pour leur dire seulement, je vous aime, elles les veulent bannir ; elles les mal-traitent ; elles leur imposent un silence eternel ; et elles les menacent de leur haine. Cette regle n'est pas si generale que vous le pensez, repliqua Stenobire en soûriant, car je connois des Femmes qui s'offençent peut-estre plus quand leurs Amies leur font la guerre d'avoir donné de l'amour à quelqu'un, que lors que celuy à qui elles en ont donné leur en parle. Il est vray que ce que vous dittes arrive quelquefois, repliqua Tirimene, mais cela n'arrive jamais que ce ne soit lors que la Dame à une amitié liée avec celuy dont on luy parle : ainsi cette colere n'est pas causée par un excés de severité. En effet, dit alors Astidamas, Tirimene a raison : et il n'y eut jamais que celles qui ont une galanterie, qui se fâchent qu'on leur parle de leurs conquestes : car pour les autres, quand elles ont dit negligeamment qu'on se trompe ; qu'on ne s'y connoist pas ; qu'on ne dit pas ce qu'on croit ; ou que du moins elles n'en croyent rien ; elles ne s'en tourmentent pas d'avantage. Mais si le pauvre Amant s'en mesle, la fureur les prend : et elles ont autant de colere de ce qu'il leur dit, que les autres Dames qui escoutent paisiblement leurs Amants en ont, quand d'autres leur en font la guerre. Cependant je ne pardonne ny aux unes, ny aux autres : car je ne trouve point bon qu'une Dame qui escoute volontiers son Amant, trouve si mauvais que les autres s'aperçoivent de l'amour qu'on a pour elle, et luy en disent quelque chose : mais je trouve encore bien plus mauvais, que celles qui souffrent qu'on leur die des années entieres qu'elles ont donné de l'amour à celuy cy, et à celuy-là, ne veüillent pas souffrir que ceux qui les adorent leur disent durant un quart d'heure seulement, tous les maux qu'ils endurent pour elles. S'il y avoit quelque reformation à faire à l'usage, repliqua brusquement Arpasie, ce seroit sans doute celuy de faire qu'il n'y eust jamais de Femmes qui escoutassent leurs Amans : et qu'il n'y en eust point suffi qui souffrissent que leurs Amies leur fissent la guerre d'avoir donné de l'amour. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que la raison pourquoy on le souffre, ne soit assez forte pour excuser celles qui en usent de cette maniere : car enfin ce qui fait qu'on ne querelle pas ceux qui disent de ces choses-là, c'est qu'on sçait qu'ils ne les disent qu'avec l'intention de dire une flatterie : s'imaginant qu'on ne peut dire fortement à une Dame qu'elle est aimable, si on ne luy dit qu'elle est aimée. Ainsi prenant en ces occasions ces sortes de choses là comme une flatterie de ceux qui parlent, plustost que comme une verité, on les escoute sans se fâcher : mais lors qu'un homme perd le respect jusques au point de dire à une Femme ce qu'il sçait bien qu'elle ne doit pas escouter, cette colere est aussi juste que l'autre seroit mal sondée. Vous deffendez une mauvaise cause avec tant d'esprit, reprit Astadamas, que tant que vous avez parlé, peu s'en est falu que je n'aye quitte mon Parti pour estre du vostre : mais Madame, vous n'avez pas plustost eu fermé la bouche, que je suis revenu dans mon premier sentiment : c'est pourquoy que je vous declare que si c'est un crime que de donner de l'amour, il ne faut pas trouver bon que vos Amies vous en accusent : et que si ce n'en est pas un, il ne faut pas trouver mauvais que celuy à qui vous en avez donné vous le dise aussi bien que les autres : car il n'est pas juste que ceux qui ne souffrent ny peine, ny inquietude, de la passion dont ils vous parlent, avent la liberté de vous en entretenir : et que ceux qui la souffrent avec des tourmens incroyables, n'osent seulement dire ce qu'ils endurent. En mon particulier, reprit Arpasie en rougissant, j'ay peu d'interest à cette dispute : car je ne suis point de celles qui escoutent paisiblement leurs Amans, et qui se fâchent contre leurs Amies : et je ne me souviens pas non plus qu'on m'ait jamais dit que personne ait eu de l'amour pour moy. Ha Madame (repliqua Stenobire, qui ne sçavoit pas ce qui venoit de se passer entre Astidamas et Arpasie) vous n'estes pas tout à fait sincere ! car il me semble que je vous ay dit que je connoissois des Gens à qui vostre beauté preparoit bien de suplices. J'ay donc la memoire bien mauvaise, repliqua t'elle froidement ; mais si vous dittes vray, et que je veüille profiter de ce qu'Astidamas a dit, il faut que je me fâche contre vous : et en verité Stenobire, adjousta-t'elle, je me fàcherois aisément, si je vous pouvois croire. Apres cela Arpasie proposant de s'aller promener, la conversation changea : mais ce qu'il y eut de rare fut que ces deux Dames qui estoient aupres d'Astidamas, et qu'il avoit entendues, lors qu'elles avoient parlé de la passion qu'il avoit pour Arpasie ; ne trouverent pas plustost une occasion d'entretenir cette belle Personne, durant la Promenade, que pensant luy faire plaisir, elles luy dirent tout ce qu'elles avoient dit bas : et l'assurerent tellement qu'Astidamas l'aimoit, et qu'elles n'avoient parlé d'autre chose, qu'elle comprit bien alors qu'il faloit qu'il eust entendu ce qu'elles avoient dit, lors qu'il luy avoit parlé comme il avoit fait. Cependant comme elle avoit naturellement aversion pour luy, elle eut presques autant de chagrin d'estre obligée de croire qu'Astidamas l'aimoit, qu'elle en eust deû avoir si elle eust apris qu'une Personne qu'elle eust aimée l'eust haïe. Mais ce qui la confirma en l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, fut qu'on descouvrit que dans le mesme temps qu'il agissoit comme estant amoureux d'elle, il ne laissoit pas de se dérober pour aller quelquesfois avec assez d'empressement, chez une Femme de qualité qui estoit fort belle : mais qui avoit eu si peu de conduite en sa vie, que celles qui estoient un peu soigneuses de leur reputation ne la voyoient point. De sorte que comme Arpasie avoit une aversion estrange pour ceux qui estoient capables de traiter presques esgallement toutes sortes de Femmes, pourveû qu'elles fussent belles ; elle conçeut une espece d'aversion pour Astidamas, qui ressembloit si fort à la haine, que si elle n'eust eu beaucoup de respect pour son Pere, elle n'eust pû la luy cacher. Toutesfois comme il est certain qu'Astidamas estoit fort agreable quand on ne le connoissoit guere, et qu'on n'avoit pas dans l'esprit une certaine pureté delicate, qui fait qu'on a l'imagination blessée de beaucoup de choses, dont les autres ne l'ont pas, la plus grande partie des Femmes l'estimoit sort. Mais enfin Astidamas, apres avoir esté un mois aupres de Gobrias, s'en retourna vers son Oncle ; qui le consideroit comme son Fils, parce qu'il n'avoit point d'Enfans : et il s'y en retourna sans avoir aucun sujet ny de se loüer ny de se pleindre d'Arpasie : car elle avoit vescu avec tant de prudence, par la peur d'irriter son Pere, que l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, n'avoit para qu'à moy seulement : à qui elle avoit fait la grace de la confier. Quelques jours apres son retour à Alfene, il vint un Envoyé de la part de Protogene Oncle d'Astidamas : et durant quelque temps on entendoit tousjours dire que Gobrias envoyoit vers Protogene, ou que Protogene envoyoit vers Gobrias. On ne s'en estonnoit toutesfois pas : car comme l'enlevement de la Princesse Mandane avoit mis alors toute l'Asie en un esbranlement universel ; et que la mort de la Reine Nitocris avoit aussi aporté beaucoup de changement dans les esprits de ceux qui estoient attachez aux interests du Roy d'Assirie ; on jugeoit bien que chacun songeant à sa seureté, et examinant quel Parti on devoit prendre, en une Guerre qu'on prevoyoit avec certitude devoit bien tost estre, il y avoit lieu de negociation entre Gobrias et Protogene. On ne penetroit pourtant pas tout le secret de cette affaire, mais nous le penetrasmes bien tost : car Madame, il faut que vous sçachiez, que Gobrias ayant traité avec Protogene, afin de se vanger du Roy d'Assirie, ils resolurent qu'ils se rangeroient du Parti de Cyrus : et qu'ils attendroient toutesfois à se declarer, que ce Prince eust une Armée en campagne, et qu'il avançast vers Babilone, comme il y avoit apparence qu'il feroit. Mais pour faire que leurs interests fussent plus unis, et que leur Traité fust plus solidement fait, ils resolurent de faire le Mariage d'Arpasie et d'Astidamas. Si bien qu'un matin que cette belle Personne ne prevoyoit pas le malheur qui luy devoit arriver, Gobrias luy vint dire qu'il faloit qu'elle se disposast à partir dans huit jours pour l'aller espouser à Alfene : qui estoit le lieu où Protugene faisoit son plus ordinaire sejour. De vous dire Madame, qu'elle fut la douleur d'Arpasie, il ne me seroit pas aisé : cependant comme elle craignoit Gobrias, elle n'osa luy tesmoigner l'horrible aversion qu'elle avoit pour ce mariage : n'ignorant pas qu'elle la tesmoigneroit inutilement : car elle jugeoit bien que son Pere ne rompoit pas un Traité de la nature de celuy qu'il avoit fait, quand mesme elle auroit employé toutes ses larmes pour l'y obliger. Si bien que se faisant une violence estrange pour cacher l'excés de sa douleur, elle dit à son Pere qu'elle luy obeïroit : mais elle le luy dit avec une tristesse qui trahit son coeur, et qui luy fit connoistre une partie de ce qu'elle ne vouloit pas monstrer. Neantmoins Gobrias estant trop engagé dans les desseins de vengeance qu'il avoit, ne fit pas semblant de remarquer qu'elle obeïssoit avec peine : et donna tous les ordres necessaires pour faire ce voyage avec beaucoup de magnificence. Car comme il ne vouloir pas qu'on soubçonnast rien de la Ligue qu'il faisoit, il publia le mariage de sa Fille avec Astidamas, afin qu'on ne s'estonnast point de ce qu'il alloit à Alfene : et qu'on ne creût pas que ce fust pour conferer avec Protogene, qui n'estoit pas en estat de le venir trouver, parce qu'il avoit quelques incommoditez qui l'en empeschoient. De sorte que voulant donc pretexter son voyage du mariage de sa Fille, on en fit tous les preparatifs, avec beaucoup d'esclat : et Arpasie fut contrainte de recevoir toutes les visites de ceux qui venoient se réjouir avec elle, de la chose du monde qui luy donnoit le plus de douleur. Ce qui augmentoit encore son affliction, estoit qu'un de ceux que Gobrias avoit envoyé à Alfene, n'avoit dit mille choses d'Astidamas, qui n'estoient pas propres à luy aquerir l'estime d'Arpasie : si bien que ne prevoyant pas alors qu'elle le deust jamais espouser, je les luy avois dittes, pour la loüer d'avoir sçeu si bien connoistre, ce que les autres n'avoient pas connu. De sorte qu'ayant besoin de toute sa patience en cette rencontre, elle estoit quelquesfois contrainte de chercher quelque consolation en se pleignant à moy de la rigueur de sa fortune. Cependant comme les affaires dont il s'agissoit vouloient de la di- gence, toutes les choses necessaires pour ce voyage furent bientost prestes : et nous partismes plustost que nous ne l'avions creû. Presques tout ce qu'il y avoit de jeunes Gens de qualité aupres de Gobrias, luy suivirent pour luy faire honneur : et cette petite Cour errante, s'il est permis de parler ainsi, eust elle fort agreable, si Arpasie n'eust pas eu dans le coeur le chagrin qu'elle y avoit. Elle s'estoit mesme trouvée obligée, par le commandement de son Pere, de respondre à une Lettre qu'Astidamas luy avoit escrite : et d'y respondre avec toute la civilité d'une Personne qui le regardoit comme devant estre son Mary : cependant il est certain que la Lettre qu'elle avoit reçeuë qu'Astidamas n'estoit pas trop obligeante : en effet Madame, je ne croy pas qu'on en ait jamais escrit une telle. Car enfin elle estoit pleine d'esprit, et bien escrite : toutes les paroles en estoient civiles et respectueuses : et toutesfois elles estoient disposées de telle sorte, qu'elles n'obligeoient point : car il y avoit je ne sçay quel carractere de tiedeur en toute cette Lettre, qui faisoit qu'elle n'avoit rien de tendre ni de passionné : et l'on eust dit enfin qu'elle estoit escrite par un homme qui n'estoit point amoureux, et qui avoit pourtant voulu escrire une Lettre d'amour, parce qu'il estoit obligé. Vous pouvez donc aisément juger, quels estoient les entretiens particuliers que j'avois avec Arpasie durant ce voyage : aussi vouloit elle bien souvent que je fusse seule dans son Chariot, afin de me pouvoir parler avec liberté : pretextant la chose de l'incommodité du chaud qu'il faisoit : si bien que pour l'ordinaire toutes les Femmes qui la suivoient estoient dans d'autres Chariots, et j'estois seule avec elle. Suivant donc cét ordre, je me trouvay un jour tout entier avec Arpasie, sans parler d'autre chose que de son malheur : car à mesure que nous aprochions d'Alfene, sa melancolie augmentoit : de sorte que comme nous n'en estions plus qu'à deux journées, elle avoit un redoublement de chagrin estrange. Elle eut toutefois quelque consolation, de sçavoir que Gobrias s'arresteroit quelques jours à un Bourg où nous allions coucher : afin d'envoyer encore vers Protogene de qui il avoit eu des nouvelles en chemin, qui mettoient quelque legere difficulté au Traité qu'il avoit fait, et qu'il vouloit terminer par negociation, devant que d'avancer d'avantage. Nous ne sçeûmes pourtant par alors, la veritable cause du sejour que nous devions faire à ce Bourg : au contraire Gobrias dit à sa Fille, que c'estoit seulement parce que les choses necessaires pour la recevoir magnifiquement, n'estoient pas encore prestes. Quoy qu'il en soit, Arpasie eut quelque legere consolation, comme je l'ay dit, de ce petit retardement : bien qu'elle eust neantmoins tousjours beaucoup de douleur de s'aprocher d'un lieu où elle croyoit devoir estre tres malheureuse. Mais Madame il faut que je vous die ce qui nous arriva, ce jour que nous nous entretenions d'une maniere si triste : ce jour, dis-je, que nous estions si proche du Bourg où nous devions nous arrester, qu'il n'y avoit plus qu'une petite Riviere à passer, sur laquelle il y avoit un petit Pont de planches et de Gazon, soustenu sur des Pilotis, qui servoit à passer les Gens de pied, mais qui ne pouvoit servir à passer des Chariots, parce qu'il estoit trop foible et trop estroit. Vous sçaurez donc que quelques Gens du Pais ayant adverti Gobrias, que depuis quelques jours la chutte d'un Torrent dans cette petite Riviere, y avoit aporté tant de Cailloux d'une Montagne voisine, qu'il estoit assez dangereux de la passer dans un Chariot, jusques à ce qu'on eust remedié à ce desordre, qui faisoit tant d'inesgalitez au fonds de l'eau ; il falut se resoudre à descendre, et à passer cette Riviere sur ce petit Pont dont je viens de vous parler. Mais comme cette resolution ne fut pas si tost prise, parce que Gobrias vouloit voir luy mesme à travers l'eau, si ces gens luy disoient la verité ; nous fusmes assez longtemps arrestez aupres de ce Pont rustique, au delà duquel nous voiyons un honme d'admirablement bonne mine, qui se promenoit avec un autre au bord de cette petite Riviere, avant que nous fussions là, comme je l'ay sçeu depuis : et qui s'estoit arresté à nous regarder, dés que nous nous estions arrestez. Comme Arpasie n'avoit l'esprit remply que de ce qui causoit son chagrin, elle ne vit pas plustost cét agreable Inconnu, que s'imaginant que c'estoit peut estre quelque Amy d'Astidamas qu'il envoyoit vers son Pere, elle en changea de couleur : et se tournant vers moy ; ha Niside, me dit elle, je seray au desespoir si cét Estranger que je voy, et qui a si bonne mine, est envoyé par Astidamas : car je vous advouë que dans l'aversion que j'ay pour luy, je voudrois qu'il n'eust que de sots Amis, et que je devinsse moy mesme ce que je ne crois pas estre ; afin qu'il eust une Femme digne de luy. Le souhait que vous faites est si injuste, luy dis-je, et l'execution en est si impossible, que vous le faites inutilement : mais pour cét Estranger, adjoustay-je, il n'y a pas aparence qu'il soit là comme Amy d'Astidamas : parce que si cela estoit, il se seroit desja avancé : et je suis assurée qu'il ne s'y arreste que pour avoir le plaisir de vous voir de plus prés, quand vous passerez le Pont : car comme vous pouvez voir d'où vous estes qu'il a fort bonne mine, il peut aussi voir d'où il est, que vous estes digne d'arrester ses regards : et peut-estre mesme (luy dis je en riant, pour détourner son esprit de son chagrin ordinaire) que s'il vous regarde encore un quart d'heure, il sera Rival d'Astidamas : du moins a-t'il la mine assez haute, pour estre de condition à le pouvoir devenir. Plûst aux Dieux, repliqua brusquement Arpasie, que ce que vous dittes fust vray : et que cét homme, quel qu'il soit, m'aimast assez pour troubler tous les desseins d'Astidamas : à condition toutesfois, que je ne l'aimasse pas assez moy mesme, pour troubler mon propre repos. Je pensois Madame, luy dis-je, que la haine que vous avez pour Astidamas, fust assez forte pour vous obliger à ne faire nulle exception : et que vous aimeriez mesme mieux aimer cét Inconnu, que d'estre Femme de l'autre. En verité, repliqua-t'elle, si c'estoit une proposition d'une chose possible, on m'embarrasseroit estrangement si on me la faisoit : car il est vray qu'il est peu de choses que je ne fisse, pour n'espouser point Astidamas. Pendant que nous parlions ainsi, je voyois que cét Estranger regardoit Arpasie avec beaucoup d'attachement : et que s'aprochant insensiblement du bout du Pont où il jugeoit bi ? qu'elle passeroit, il agissoit côme un honme qui la trouvoit fort belle de loin et qui la vouloit voir de plus prés : de sorte que nous continuasmes de parler de luy jusques à ce que nous descendissions du Chariot où nous estions pour passer le Pont. Mais Madame, comme la veuë est admirable de ce lieu là, principalement quand on est au lieu de ce petit Pont, parce qu'on peut voir de droit fil le courant de l'eau : Arpasie (à qui un de ces hommes de qualité qui acconpagnoient Gobrias donnoit la main) s'y arresta pou jouïr un peu plus longtemps d'un si bel objet : luy semblant mesme qu'elle differoit son malheur de quelques momens, en ne se hastant pas de marcher. Et puis, à dire la verité, cét endroit est tout à fait agreable : car d'un costé la Riviere est aussi droite qu'un Canal, jusques à de superbes ruines d'un beau Chasteau, qui bornent la veuë de ce costé là : et de l'autre, cette mesme Riviere fait tant de tours et de détours dans de grandes Prairies qu'elle arrose, qu'on diroit qu'on voit cinq ou six Rivieres au lieu d'une. Mais ce qui rend encore cét aspect plus agreable, c'est qu'au delà de ces Prairies, on voit un rang de Montagnes, qui s'eslevant les unes sur les autres, semblent aller jusques au Nuës, et enfermer ce Païsage de ce costé là : et au contraire la veuë est si libre de celuy qui est opposé au Bourg, qui est basty assez prés de cette petite Riviere, que les yeux se lasseroient dans une Plaine d'une si vaste estenduë, s'ils n'estoient agreablement arrestez, par diverses petites Touffes de Bois ; par de jolis Hameaux ; par des Cabanes de Bergers ; et par un nonbre infini de Troupeaux, dont cette Plaine est couverte. De sorte qu'Arpasie estant au milieu de ce petit Pont d'où l'on descouvre toutes les beautez de ce Païsage, s'y arresta, comme je l'ay desja dit : et elle s'y arresta d'autant plus longtemps, qu'une Nuë ayant caché le Soleil, elle y pouvoit estre sans incommodité : joint qu'estant desja assez bas, il n'avoit plus assez de chaleur pour incommoder considerablement. Si bien que par ce moyen, cét Inconnu, qui estoit au bout du Pont, eut le loisir d'admirer la beauté d'Arpasie : qui ayant son Voile levé, me parût effectivement plus belle, que je ne l'avois jamais veuë. En effet, comme elle avoit un peu chaud, sa beauté en estoit plus esclatante : et la negligence de ses cheveux, que le vent agitoit, servit encore à faire voir à cét Inconnu qui la regardoit, qu'elle avoit de beaux bras, et de belles mains : parce que voulant les empescher de luy couvrir les yeux, elle les remettoit de temps en temps en la scituation où ils devoient estre. Mais enfin apres avoir assez regardé un si bel objet, Arpasie acheva de passer le Pont, sans que cét Inconnu eust détourné ses regards de dessus son visage : car je vous advouë Madame, que je le regarday autant qu'il regarda Arpasie, quoy que par une raison differente : puis que je ne le regardois que parce que j'avois quelque joye de voir l'admiration qu'il avoit pour sa beauté : et qu'il la regardoit sans doute, parce qu'il la trouvoit la plus belle chose qu'il eust veuë. Cependant dés qu'Arpasie aprocha de luy, il commença de la salüer avec beaucoup de respect : et il se sit de si bonne grace, qu'il estoit aisé de voir que c'estoit un homme de qualité : et un homme qui avoit veû le monde. Mais apres qu'Arpasie eut passé le Pont, elle s'assit sur une Colomne renversée, que le temps avoit à moitié enfoncée dans terre, depuis qu'elle estoit tombée : et elle s'y assit afin d'attendre plus commodément que ses Chariots, qui estoient allé chercher un Gué plus commode, eussent passé l'eau : et fussent venus à l'endroit où elle estoit. De sorte que toutes les Femmes qui la suivoient, s'estant rangées aupres d'elle, la plus grande partie des hommes ayant passé la Riviere à cheval avec Gobrias, allerent avecque luy vers le Bourg qui estoit assez proche : si bien que n'en estant demeuré que deux ou trois avec Arpasie, elle se mit à parler de diverses choses : pendant quoy cét Inconnu estant tousjours au mesme lieu avec son Amy, continua de la regarder comme un homme qui se fust volontiers aproché d'elle.

Histoire d'Arpasie : Meliante et Arpasie


Et en effet la Fortune favorisa son envie : car comme Arpasie a naturellement l'esprit curieux ; et qu'elle s'informe tousjours avec autant de jugement que de curiosité, de tout ce qui merite la sienne ; elle s'estonna de voir une aussi belle Colomne que celle sur quoy elle estoit assise, en un lieu où elle ne voyoit point de ruines de Bastimens d'où elle peust estre partie : car ce superbe Chasteau ruiné qui faisoit une des beautez de ce Païsage, estoit trop loin pour croire qu'elle en eust aussi esté. De sorte que ne pouvant alors parler que de choses indifferentes, elle donna ordre à un des siens de demander à deux hommes qui estoient assez prés de cét agreable Inconnu, s'ils ne sçavoient point à quoy avoit servy cette magnifique Colomne ? Mais comme ces deux hommes estoient deux Marchands, sans nulle curiosité, ils respondirent qu'ils n'en sçavoient rien : et qu'ils ne l'avoient pas demandé, quoy qu'il y eust deux jours qu'ils fussent au Bourg qui estoit proche de là, pour quelque affaire qu'ils y avoient. La curiosité d'Arpasie ne laissa pourtant pas d'estre satisfaite : car comme ils estoient fort prés de cét Inconnu de bonne mine, il entendit ce qu'on leur avoit demandé, et ce qu'ils avoient respondu. Si bien qu'estant alors fort aise d'avoir une occasion de parler à une Personne dont la beauté luy donnoit tant d'admiration, il dit à cét Officier d'Arpasie qu'il alloit satisfaire sa curiosité : et en effet apres avoir demandé le nom, et la qualité de la Personne à qui il alloit parler, il s'aprocha d'elle fort respectueusement : et prenant la parole en sa mesme Langue ; je m'estime bien heureux Madame, luy dit-il, de m'estre trouvé assez curieux pour m'estre informé dés hier de ce que vous voulez aprendre : afin d'avoir aujourd'huy la gloire de contenter la curiosité de la plus belle Personne du monde. Je merite si peu les loüanges que vous me donnez (repliqua-t'elle en se levant pour le salüer) qu'il faut assurément que vous soyez naturellement flatteur, pour me parler comme vous faites : du moins sçay-je bien, poursuivit elle en soûriant, qu'en me regardant dans la Riviere que je viens de passer, elle ne m'a rien fait voir sur mon visage, qui ne me doive faire rougir des loüanges que vous me donnez. Mais obligeant Inconnu (luy dit elle sans luy donner loisir de luy respondre) puis que vous sçavez à quoy a servy cette magnifique Colomne, dont le destin est si changé, faites moy la grace de me l'aprendre. Je pense pouvoir dire Madame, reprit il, que le destin de cette Colomne est encore plus Grand que vous ne pensez : car enfin c'est une des marques des victoires de ce Grand Sesostris, qui fit autresfois plus de Conquestes que tous les Rois qui l'ont suivi n'en ont fait : et qui avoit cette coustume de faire dresser des Colomnes dans tous les Païs qu'il avoit conquis : et d'y faire graver non seulement son Nom, et celuy de sa Patrie, mais d'y faire mesme mettre des marques de la valeur, ou de la lascheté de ceux qu'il avoit vaincus. Ainsi il eternisoit la honte, ou la gloire de ses Ennemis, avec sa propre gloire, selon qu'ils avoient plus ou moins resisté à sa valeur : en faisant eslever des Colomnes, comme celle sur quoy vous estiez assise. Il fit faire aussi quelques Statues de luy : car l'on en voit encore deux qui sont faites d'une Pierre admirable ; dont il y en a une dans un grand chemin par ou l'on va d'Ephese à Phocée : et l'autre est sur celuy par où l'on va de Sardis à Smyrne : mais comme le temps détruit toutes choses successivement, cette Colomne a moins duré que ces Statuës dont je parle, qui sont encore debout. Cependant Madame, adjousta-t'il galamment, l'heureux destin de cette Colomne ne l'a pas abandonnée dans sa chutte : car puis qu'elle a eu le bonheur de servir à vous reposer, elle meriteroit qu'on la revelast : afin que nul autre ne la prophenast en s'y reposant apres vous : et je ne sçay, poursuivit-il en soûriant, si on y faisoit graver vos conquestes, si elles ne seroient pas aussi grandes que celles de Sesostris. Si vous ne m'eussiez pas dit cette derniere flatterie, repliqua-t'elle, j'allois vous dire que j'estois bien marrie d'avoir trouvé un aussi honneste homme que vous, puis qu'il m'en faut separer si tost : mais je pense que je vous dois dire que je suis bienheu- se de ne vous voir pas plus longtemps, de peur de perdre l'equitable opinion que j'ay de moy : cependant je ne laisseray pas de vous rendre grace de m'avoir apris ce que je voulois sçavoir. En suitte de cela, Arpasie considerant davantage cette Colomne, y vit encore quelque reste d'Inscription, que cét Inconnu dechiffra : et il agit enfin de telle sorte, qu'il fut aisé de connoistre que c'estoit un homme de beaucoup d'esprit : aussi Arpasie, qui voulut luy tesmoigner la bonne opinion qu'elle en avoit conçeuë, luy demanda qui il estoit, d'une maniere fort oblegeante. Il me semble, luy dit elle, qu'on auroit grand sujet de trouver estrange, que j'eusse eu une si forte curiosité de sçavoir à quoy a servy la Colomne dont vous m'avez si bien instruite, si ayant trouvé un aussi honneste homme que vous, je n'en avois pas de sçavoir aussi quel Païs est le sien, et quel nom il porte : c'est pourquoy je vous conjure de me dire quelle est vostre Patrie, et quel est vostre nom. Je fais si peu d'honneur au lieu qui m'a donné la naissance, repliqua-t'il modestement, que je veux attendre que je me sois rendu digne de quelque loüange, à vous le faire sçavoir : ainsi Madame, il me suffira de vous dire qu'on m'apelle Meliante ? sans vous aprendre d'où je suis. S'il ne faut qu'estre digne d'estre loüé, pour me dire vostre Païs, reprit elle, vous n'avez qu'à me l'aprendre : car encore que je ne vous connoisse que depuis un quart d'heure seulement, je sens bien que je ne pourray parler de vous sans vous loüer. Comme Arpasie disoit cela, son Chariot estant arrivé, et Meliante ayant respondu comme un homme qui avoit quelque sujet de ne dire pas d'où il estoit, elle ne l'en pressa pas davantage. Il est vray que Meliante luy ayant dit que puis qu'elle devoit tarder au Bourg où elle alloit, il auroit l'honneur de l'y voir, elle remit à tascher de satisfaire sa curiosité, quand elle le reverroit : de sorte que se separant de Meliante tres civilement, elle remonta dans son Chariot, où j'entray avec elle. Mais Madame, tant que dura le chemin que nous avions encore à farie pour arriver au Bourg où nous allions coucher, nous ne parlasmes que de Meliante : et nous ne fismes autre chose que loüer sa bonne mine, son air, et son esprit. J'ay sçeu depuis que de son costé, il n'avoit parlé le reste du jour, que de la beauté d'Arpasie, à celuy qui estoit aveque luy : et qu'apres s'en estre encore entretenu assez long temps en se promenant au bord de l'eau, il estoit retourné au Bourg avec son Amy ; et qu'il y estoit retourné avec intention de s'informer plus particulierement de la cause du voyage de Gobrias : et en effet il en trouva l'occasion, comme je le diray bien tost. D'autre costé, Arpasie avoit esté si satisfaite de Meliante, qu'elle en parla à son Pere dés qu'elle l'eut rejoint : luy racontant ce qu'il luy avoit apris de cette Colomne de Sesostris. Elle demanda mesme à celuy chez qui elle estoit logée, s'il ne sçavoit point qui estoit un Estranger qu'elle luy dépeignit ; et qu'elle luy dit avoir veû au bord de la petite Riviere qu'elle avoit passée ? mais il luy dit qu'il ne le connoissoit pas ; qu'il y avoit trois jours qu'il estoit dans le Bourg où elle estoit alors ; et qu'apparemment c'estoit un homme de qualité : adjoustant qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon que le lendemain qu'il y estoit arrivé avec un autre, il avoit envoyé en quelque part un Escuyer qui se disoit estre à luy : et que depuis cela il n'avoit fait que se promener continuellement avec son Amy, et que s'informer des singularitez du Païs. Mais Madame, pendant qu'Arpasie s'informoit de Meliante, Meliante s'informoit encore plus soigneusement d'Arpasie, à un Escuyer de Gobrias qu'il rencontra dans une grande Place qui est devant le Temple de ce lieu là : car comme tous les Estrangers ont un droit particulier de s'aborder, quand ils se rencontrent en un Païs qui leur est esgallement inconnu, il fut aisé à Meliante de s'entretenir avec cét Escuyer : qui aimant naturellement à parler, luy en dit plus qu'il ne luy en demandoit : car non seulement il luy aprit que Gobrias alloit à Alfene, mais il luy dit qu'il y alloit marier sa Fille à Astidamas : et il luy fit mesme entendre qu'Arpasie ne l'aimoit point, et qu'elle n'estoit pas contente de ce Mariage : adjoustant en suitte, par un excés de zele pour Arpasie : tout ce qu'il avoit sçeu du déreglement des moeurs d'Astidamas, afin de justifier son aversion. Ainsi Meliante sçeut presque aussi parfaitement tout ce qui regardoit la fortune d'Arpasie, que s'il l'eust veuë dés le Berçeau : si bien qu'estant confirmé par ce mesme Escuyer, que Gobrias devoit tarder quelques jours en ce lieu là, parce qu'il avoit envoyé à Alfene, il fit dessein de le visiter de lendemain au matin : et en effet il n'y manqua pas, car il y fut avec son Amy, qui se nommoit Phormion. De sorte que comme Arpasie avoit parlé avantageusement de Meliante à son Pere, il le reçeut fort civilement : joint que sa personne plaist si fort, et a quelque chose de si noble, qu'il est aisé de conçevoir bonne opinion de luy dés qu'on le voit : car enfin il est grand, de belle taille, et de bonne mine : mais j'entens de cette taille aisée, qui persuade facilement qu'il faut qu'un homme soit adroit à toutes choses quand il l'a ainsi. De plus Meliante a les cheveux chastains, le visage un peu long, les yeux bruns, les dents belles, la bouche agreable et la phisionomie si sine, qu'elle monstre presque tout son esprit sans qu'il ait la peine de parler. Cependant il parle galamment et juste tout ensemble : bien qu'il ait quelque accent different du nostre : et quoy que Meliante sçeust desja tant de choses differentes, qu'on ne pouvoit comprendre en quel temps il les avoit aprises, veû l'âge qu'il avoit, sa conversation estoit pourtant naturelle et aisée, et il parloit avec une telle facilité, qu'on connoissoit bien qu'il ne parloit jamais que de ce qu'il sçavoit, quoy qu'il parlast de toutes choses : du moins suis-je assurée que je ne luy ay jamais rien entendu dire, que j'eusse voulu qu'il n'eust pas dit : il fait mesme de fort agreables Vers, et il escrit de fort belles Lettres. De plus, Meliante a l'imagination vive, l'esprit brillant, l'humeur enjoüée, le coeur tout à fait noble, et les inclinations si genereuses, qu'on ne les peut avoir davantage : en effet il cherche avec un soint estrange à connoistre toutes les Personnes qui ont un merite extraordinaire, et à s'en faire aimer : et il sçait s'insinuer si adroitement dans leur esprit, qu'il n'a pas plustost aquis leur connoissance, qu'il aquiert leur estime et leur affection. Ce qui contribuë encore infiniment à le rendre agreable, c'est que pour peu qu'on le connoisse, on connoist qu'il a le coeur tendre, et l'ame passionnée : et il y a effectivement je ne sçay quoy de si affectueux dans ses expressions, qu'on peut presques dire qu'il parle d'amour en parlant d'amitié, tant il est vray qu'il s'exprime obligeamment, quand il veut obliger quelqu'un. Meliante estant donc aussi aimable que je vous le represente, plût extrêmement à Gobrias, qui le pria de le voir pendant qu'il seroient en mesme lieu. Il le retint mesme à disner aveque luy aussi bien que Phormion, qui a sans doute beaucoup d'esprit : et pour achever son bonheur, Gobrias ayant à escrire à Alfene, luy dit apres le repas, qu'il allast faire une visite à Arpasie, qui avoit mangé en particulier. De sorte que Meliante luy obeïssant volontiers, fut où son inclination l'apelloit : et vint en effet dans la Chambre d'Arpasie, qui fut fort aise de le voir. Comme ils avoient desja assez d'estime l'un pour l'autre, pour souhaiter de s'estimer encore davantage, il parut en leur conversation qu'ils n'avoient pas dessein de se cacher leur esprit. Ils se le montrerent pourtant sans aucune affectation : et leur entretien fut si agreable, et si divertissant, que tous ceux qui s'y trouverent, eurent leur part de la joye qu'ils se donnerent, en se confirmant dans l'estime qu'ils avoient : desja l'un pour l'autre. Ce qui fut le principal sujet de leur conversation, fut cét enchainement universel de toutes les choses du monde, qui fait que si on changeoit quelquesfois l'ordre d'une seule, il y en auroit cent mille qui changeroient, où qui ne seroient mesme point du tout. En effet, disoit agreablement Arpasie à Meliante, si Sesostris n'eust jamais passé d'Affrique en Asie, je ne vous aurois peut-estre jamais parlé : car il n'eust point fait eslever la Colomne sur laquelle j'estois assise, qui a fait le commencement de nostre connoissance : et si le Temps ne l'eust point destruite, je ne vous aurois pas non plus connu : puis que si elle eust esté debout, son Inscription eust pû estre entenduë par mon Pere : si bien que je n'aurois pas eu besoin de vous. Ainsi on peut dire que je dois le plaisir que j'ay de vous entretenir, à deux choses bien differentes : puis que je le dois à cét illustre Conquerant, qui fit eslever cette Colomne : et que je le dois aussi au Temps qui l'a ruinée, et qui l'a mise en estat d'avoir besoin de vous pour satisfaire ma curiosité. De grace Madame, luy dit Meliante en soûriant, souvenez vous bien de ce que vous venez de dire : afin que si dans la suitte du temps, ma connoissance vous donne quelque importunité, vous en accusiez tousjours Sesostris, sans m'en accuser : car je seray fort aise que vous soyez persuadée qu'il y a une certaine necessité inevitable à toutes les choses du Monde : afin que vous vous plaigniez toujours du Destin, si mes visites vous incommodent. Je ne sçay pas si je me pleindray de celuy qui a fait nostre connoissance, repliqua t'elle, mais je sçay bien que je me pleindray de vous, si vous ne voulez pas que je sçache un peu plus precisément qui vous estes. Je vous ay desja dit Madame repliqua-t'il, une des raisons qui m'em empeschent : et je ne desespere pas de vous dire peut-estre un jour les autres, si je ne vous dis pas ce que vous voulez sçavoir. Mais vous parlez, respondit elle, comme si nous devions demeurer toute nostre-vie ensemble : et cependant, veû la maniere dont nous nous sommes recontrez, il y a aparence que nous nous separerons bientost. Comme vous ne sçavez ny qui je suis, ny quels sont mes desseins, reprit-il en soûriant, qui vous a dit Madame, que mes affaires ne sont pas au lieu où vous allez ? Ce que je souhaite a si peu accoustumé d'arriver, repliqua-t'elle, que je n'ay garde de croire que cela soit : et je suis persuadée que bien loin d'attirer un aussi honneste homme que vous au lieu où je vay, je banniray plustost tous ceux qui y sont. Ce que vous me dittes est obligeant, reprit Meliante, que quand je n'aurois point eu dessein d'aller à Alfene, j'y devrois aller pour me rendre digne de l'honneur que vous me faites. Mais Madame, pour vous dire quelque chose de ma fortune, il faut que vous sçachiez qu'ayant eu la fantaisie des voyages, j'ay esté voir toute la Grece : et qu'ayant fait amitié particuliere avec Phormion que vous voyez, et à qui j'ay l'obligation de tout le plaisir que j'ay eu en son Païs, je viens luy faire voir toute l'Asie, comme il m'a fait voir toute la Grece : c'est pourquoy Madame : n'ayant autre dessein que celuy de luy montrer ce que l'Asie a de plus beau et de plus rare, je pense que je ne puis mieux faire que de vous suivre, puis qu'il n'y a rien de si beau que vous. Mais Madame, adjousta t'il, comme je me suis desja aperçeu que vous estes aussi modeste que belle ; et que vos propres loüanges vous font rougir ; je vous diray, si vous le voulez, que nous irons à Alfene pour voir ce merveilleux Lac d'Arethuse, que le Tigre traverse sans mesler ses eaux avec les siennes. Ce dessein là estant plus raisonnable que l'autre, repliqua-t'elle, je seray bien aise que vous le preniez : et que je puisse esperer de ne perdre pas si tost une si agreable conversation. Comme Phormion n'avoit pas encore la facilité de la Langue qu'Arpasie parloit, il ne dit que peu de chose à cette premiere visite : mais le peu qu'il dit ne laissa pas de faire voir qu'il estoit digne d'estre Amy de Meliante. Cependant lors que le soir aprocha, Arpasie fut se promener dans un assez beau Jardin, et Meliante luy donna la main : de sorte qu'il la vit et luy parla l'apresdisnée toute entiere. Il retourna mesme le le soir chez Gobrias, et le lendemain chez Arpasie, de qui il estoit charmé, et à qui il estoit fort agreable : aussi m'en parloit elle avec beaucoup de marques d'estime. Il avoit mesme cét avantage, que dans l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, il luy sembloit qu'elle trouvoit quelque douceur à estimer les autres plus que luy : et qu'elle luy ostoit ce qu'elle leur donnoit. Mais Nyside (me disoit elle un soir que Meliante avoit passé le jour tout entier aupres d'elle) que dittes vous de cét Inconnu ? et ne suis-je pas bien malheureuse, de voir que la Fortune qui me fait rencontrer de si honestes Gens pour mes Amis, et des Gens qui me plaisent si fort, m'ait choisi un Mary, pour qui j'ay tant d'aversion ? Mais helas, adjousta Arpasie, que n'a-t'elle renversé l'ordre des choses, et que ne m'a t'elle fait rencontrer Astidamas, au lieu où j'ay trouvé Meliante ! En effet je n'aurois veû de luy que ce qu'il a d'agreable : et quand mesme il ne l'auroit pas esté, je n'en aurois esté guere importunée. Mais de vouloir que je passe toute ma vie avec un homme dont l'ame est beaucoup au dessous de son esprit, et pour qui j'ay une antipathie invincible ; c'est une rigueur que je ne puis suporter. Aussi me semble-t'il, poursuivit elle, que je me vange de cette injustice, en donnant mon estime à Meliante : et dans les bizarres sentimens où je suis, je voudrois trouver de moment en moment des Gens que je pusse estimer et aimer : afin que quand j'arriveray à Alfene, j'eusse tellement donné toute mon estime, et toute mon amitié, que je ne pusse plus estre capable ny d'aimer, ny d'estimer rien, de tout ce que j'y trouveray. Pour l'amitié Madame, repliquay-je, je conçoy bien qu'elle peut avoir des bornes, et qu'au delà d'un certain nombre de Personnes, on ne peut plus aimer fortement : mais pour l'estime, je vous assure que comme vous estes fort equitable, vous estimerez malgré vous, tout ce que vous croirez digne d'estre estimé : et que vous estimerez mesme en Astidamas, ce qu'il a d'estimable. En verité Nyside, me dit elle, les sentimens que j'ay pour luy, sont bien esloignez de pouvoir rendre justice à ce qu'il a de bon : ce n'est pas que je ne me condamne moy mesme, mais je n'y sçaurois que faire : et je suis si peu Maistresse des mouvemens de mon coeur, que je pense que Meliante a raison de me dire, qu'il faut tout attribuer au Destin : car je suis en effet persuadée, qu'il y a beaucoup de choses que nous pensons faire par choix, que nous faisons par necessité. Voila donc Madame, en quelle assiete Arpasie avoit l'esprit, pendant le petit sejour que nous fismes au lieu où nous avions trouvé Meliante. Ce sejour fut mesme plus long que nous ne l'anions pensé : car il y eut plusieurs Envoyez de Protogene, qui vinrent vers Gobrias : et plusieurs Envoyez de Gobrias, qui surent vers Protogene, pour des choses que je n'ay jamais tout à fait bien sçeuës : et qui ne regardoient que la Ligue qu'ils vouloient faire contre le Roy d'Assirie, sans laquelle le Mariage d'Arpasie n'eust point esté resolu. De sorte que Meliante vit plus Arpasie en douze jours que nous fusmes là, qu'on n'a pour l'ordinaire accoustumé de se voir en trois mois dans les grandes Villes, principalement quand on se connoist depuis peu. Aussi peut on dire qu'il la connut si bien, qu'il la connut trop pour son repos : car il en devint si amoureux, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage. Il n'en dit pourtant rien alors, excepté à Phormion, à qui il fut contraint d'advoüer son amour naissante : afin qu'il ne s'opposast point au dessein qu'il avoit de tarder plus long temps à Alfene qu'il n'en avoit eu l'intention. Joint que comme nous l'avons sçeu depuis, il se trouvoit en un embarras estrange : car enfin Madame, il faut que vous sçachiez que Meliante s'apelle effectivement Clidaris ; qu'il est d'une Maison tres illustre d'une Province d'Assirie, et qu'estant party fort jeune de la Maison de son Pere, il avoit tousjours voyagé jusques alors. Mais pour achever de vous bien esclaircir l'avanture que j'ay à vous raconter, il faut que je vous die encore que lors qu'il partit, il avoit une Soeur nommée Cleonide, qui dés l'âge de trois ans avoit esté envoyée à Alfene par son Pere qui avoit perdu sa Femme : et qui l'y avoit envoyée, afin qu'elle fust eslevée aupres d'une Soeur qu'il avoit qui y estoit mariée. De sorte que Meliante avoit une Soeur et une Tante au lieu où nous allions : mais une Soeur et une Tante dont il n'estoit pas connu : car sa Tante avoit esté mariée à Alfene devant qu'il fust né ; et sa Soeur estoit si jeune quand elle estoit partie, qu'il ne pouvoit ny en estre connu, ny la connoistre. Mais ce qui faisoit son plus grand embarras, estoit qu'en faisant voir l'Asie à Phormion, il avoit esté à Samosate, où son Amy estoit tombé malade : et le mal estoit qu'il y avoit demeuré assez long temps pour avoir aquis l'affection d'une Soeur d'Astidamas apellée Argelyse : car comme la Mere d'Astidamas s'estoit remariée, elle demeuroit en ce lieu là avec sa Fille. Si bien que Meliante ayant fait plus de progrés dans son esprit qu'il ne l'avoit esperé, lors qu'il s'estoit attaché à la voir, se trouvoit dans une inquietude estrange, veû la passion qu'il avoit dans l'ame. Aussi Phormion fut il fort surpris, lors qu'il s'aperçeut de l'amour de son Amy, et qu'il luy proposa de demeurer à Alfene le plus qu'ils pourroient. De grace, luy disoit il, considerez bien l'estat des choses ; les suites fâcheuses de cette passion ; et le peu d'esperance que vous pouvez avoir : car enfin vous aimez une Personne qui va peur estre se marier dans huit jours à un homme dont la Soeur croit que vous l'aimerez eternellement : et en effet Madame, il est certain qu'Argelyse estoit dans cette opinion. Il faut pourtant dire, à la deffence de Meliante, qu'elle avoit plus contribué à son erreur que luy : car j'ay sçeu depuis assez precisément, que d'abord qu'il la vit à Samosate, il n'eut pour elle qu'une certaine civilité particuliere, que beaucoup d'autres n'auroient pas appellée amour, et qu'elle expliqua de cette sorte. Mais ce qui fait que cette Fille croit si aisément qu'on l'aime, est qu'elle sçait si bien qu'elle est aimable, et qu'elle est si persuadée que les hommes ne sont capables que d'amour, et qu'ils ne le sont point d'amitié ; que des qu'on aporte quelque assiduité à la voir elle croit qu'on est amoureux d'elle. Si bien que comme elle plaisoit à Meliante, il la vit assez souvent à Samosate pour luy persuader sans le luy dire, qu'il avoit de l'amour pour elle. De sorte que se trouvant avoir une puissante inclination pour luy, elle le reçeut comme un homme dont elle croyoit estre aimée, et dont elle n'estoit pas marrie d'avoir assujetty le coeur. Mais conme elle ne pouvoit pas agir ainsi, sans que Meliante connust ses sentimens, il ne voulut pas luy dire qu'il n'avoit pas dans l'ame toute la passion dont il connoissoit qu'elle le croyoit capable : joint qu'il pensa luy mesme que ce qu'il sentoit estoit amour : car il la trouvoit belle ; elle luy plaisoit ; et il n'aimoit alors rien plus qu'elle Neantmoins, veû conme il a depuis examiné ses sentimens, la sorte d'affection qu'il avoit pour Argelyse, estoit plustost une amitié galante, qu'une forte amour. Il a pourtant advoüé, que lors qu'il s'estoit separé d'elle, il croyoit en estre amoureux : et qu'il ne s'estoit desabusé de cette opinion, que lors qu'il l'estoit devenu d'Arpasie. Cependant il estoit certain qu'en quitant Argelyse, il luy avoit dit beaucoup de choses obligeantes : et je suis persuadée, que s'il n'eust jamais veû Arpasie, il eust continué d'aimer Argelyse. En effet lors qu'il avoit pris la resolution d'aller à Alfene pour faire voir le Lac d'Arethuse à Phormion, il avoit eu dessein de se faire aimer d'Astidamas, quoy qu'il n'eust pas eu l'intention de s'en faire connoistre alors : ne luy semblant pas qu'il deust paroistre en ce lieu là où sa Soeur demeuroit, qu'il n'eust un autre equipage. Aussi avoit il quité son veritable nom, pour prendre celuy de Meliante qu'il portoit en ce temps là, afin de se desguiser à Cleonide, jusques à ce qu'il eust un Train proportionné à sa condition : car pour son visage, elle ne pouvoit pas le connoistre, comme je l'ay desja dit. Mais comme Phormion avoit estropié son cheval en sautât par dessus un Torrent, le pretendu Meliante avoit envoyé son Escuyer à une Ville prochaine pour en avoir un autre : et c'estoit le retour de cét Escuyer qu'ils attendoient lors que la rencontre d'Arpasie fit un si estrange renversement dans le coeur et dans les desseins de Meliante, que Phormion ne pouvoit assez s'estonner de voir qu'il ne sembloit pas mesme penser à resister à la passion qu'il avoit dans l'ame : de sorte qu'il n'est rien de fort et de persuasif, qu'il ne luy dist pour luy persuader de s'opposer à cette amour naissante. J'aime mieux, disoit Phormion à Méliante, ne voir jamais le Lac d'Arethuse, que d'aller à Alfene pour vous voir le plus malheureux de tous les hommes : et l'aime mieux, reprenoit Meliante, estre le plus miserable Amant de la Terre, que de me separer d'Arpasie. Au reste, adjoustoit il, ne pensez pas que je me sois rendu sans combatre, et que je ne voye pas les malheurs dont je suis menacé : car je puis vous assurer qu'il n'est rien que je n'aye fait pour n'estre point amoureux d'Arpasie, et pour estre fidelle à Argelyse. De plus, je voy bien qu'il n'y a jamais rien eu de si bizarre, que le dessein que je prens : et que le changement qui est arrivé en mon coeur pour Astidamas, est la plus sur prenante chose du monde. Car enfin j'ay bien oüy dire qu'on aime, ou qu'on haït des Gens qu'on connoist, et qu'on peut changer de sentimens pour tous ceux qu'on voit : mais je ne pense pas qu'il soit jamais arrivé, qu'on ait aimé et haï un homme sans l'avoir veû. Cependant il est certain que si je n'aimois Astidamas, lors que je suis venu icy, j'avois du moins dessein d'en estre aimé, et de faire tout ce que je pourrois pour cela quand il me connoistroit. J'ay pourtant bien changé de sentimens sans l'avoir connu : car j'ay presentement une telle disposition à la haïr, que je suis assuré que je le haïray. Il est vray, adjousta-t'il, qu'il est arrivé un grand changement pour luy dans le rang où je le considerois : puis qu'un moment avant que d'avoir veû la belle et charmante Arpasie, je le regardois comme le Frere de ma Maistresse, et que je le regarde aujourd'huy comme mon Rival. Mais, luy disoit Phormion, sans m'amuser à vous parier d'Argelyse pour vous guerir de vostre nouvelle passion ; je ne veux seulement que vous demander sur quoy vous fondez vostre esperance ? Je la fonde, repliqua-t'il, sur ce qu'Arpasie haït Astidamas : et cette pensée a quelque chose de si doux pour moy, que je ne vous le puis exprimer. Mais quoy qu'elle le haïsse, reprit Phormion, elle consent pourtant à l'espouser : il est vray, repondit il, mais elle y consent avec repugnance : et si vous voulez que je vous die, combien ma passion est ingenieuse à se former une esperance chimerique, qui n'a de fondement qu'en la seule grandeur de mon amour ; je vous diray, mon cher Phormion, que comme je suis assuré qu'Arpasie haït Astidamas malgré elle, et qu'elle a fait tout ce qu'elle a pû pour l'aimer, sans le pouvoir faire ; je le suis de mesme, qu'il ne seroit pas impossible qu'elle aimast malgré qu'elle en eust, et qu'il pourroit aussi arriver, que je serois ce bien heureux qu'elle voudroit inutilement pouvoir haïr. Ha Meliante, s'escria Phormion, qu'il faut avoir l'esprit puissamment touché d'amour, pour se faire une esperance aussi mal fondée que celle-là ! Je l'advouë, repliqua-t'il, et ma folie n'est pas encore si grande, que je ne la connoisse bien. Cependant mon mal n'a point de remede : et il faut que j'aime Arpasie, et que je la suive à Alfene. Mais en l'y suivant, reprit Phormion, vous vous trouverez à ses Nopces : et vous y verrez peut-estre Argelyse, qui apparamment y viendra, Eh cruel Amy, dit alors Meliante, ne m'accablez point de fâcheuses predictions ! et laissez moy raisonner à ma mode. Mais comment pouvez vous raisonner à vostre avantage ? reprit-il. Ceux qui ne sçavent point aimer (repliqua brusquement Meliante, comme Phormion me le dit depuis) ne sont pas capables de trouver de la raison à ce que pense un homme amoureux : et je suis fortement persuadé, qu'il seroit plus aisé à un Egiptien, d'entendre le langage d'un Persan sans l'avoir apris, qu'à un homme qui n'a point aimé, d'entrer dans les sentimens d'un Amant. Quoy qu'il en soit, adjousta-t'il, je veux du moins aimer Arpasie, jusques à ce que je sçache qu'elle aime Astidamas. Mais quand elle haïra toute sa vie son Mary, luy dit Phormion, vous n'en serez pas plus heureux : je ne sçay ce que je seray, repliqua-t'il, mais je sçay bien que je ne puis faire que ce que je fais : et que quand Argdise seroit icy, je ne changerois pas de sentimens. Ce n'est pas encore une fois, pour suivit-il, que je ne connoisse bien que jamais passion naissante, n'a esté si mal fondée que la mienne : mais quand ce ne seroit que pour faire voir que l'amour peut naistre et subsister sans esperance, il saut que j'aime la belle Arpasie : du moins auray-je la consolation de sçavoir que sa grande beauté servira d'excuse à ma foiblesse, si elle ne la peut justifier : joint qu'à parler raisonnablement, c'est estre fort injuste que de vouloir obliger quelqu'un de faire plus qu'il ne peut : et la sagesse, cesseroit d'estre sagesse, si elle exigeoit des choses impossibles. C'est pourquoy mon cher Phormion, puis que je ne puis me vaincre moy mesme, flattez ma passion au lieu de la combatre : et aidez moy à me tromper, pour me rendre moins miserable. Voila donc Madame, en quelle assiette estoit l'ame de Meliante : Phormion jugeant donc qu'il s'opposeroit inutilement à l'amour de son Amy, et qu'il n'estoit pas temps de vouloir guerir un mal, qui augmentoit de moment en moment, ceda quelque chose à Meliante : et se resolut d'aller à Alfene, suivant son premier dessein. Cependant comme Meliante avoit une complaisance extréme pour Gobrias, il en fut bientost aimé : de sorte que profitant de cette amitié, et voulant se rendre autant qu'il pourroit inseparable d'Arpasie, il le suplia de souffrir qu'il l'accompagnast à Alfene, et qu'ils passassent Phormion et luy, pour estre du nombre de ceux qui l'avoient suivy en ce voyage, où pour l'honnorer, ou pour contenter leur curiosité. Vous pouvez juger Madame, que Meliante ne fut pas refusé : car comme ce qu'il demandoit estoit agreable à Gobrias, et luy faisoit honneur, il le luy accorda aveque joye. Meliante agit mesme si adroitement, que personne ne soubçonna qu'il eust nul sentiment caché dans l'ame : et Arpasie elle mesme pensa qu'il n'avoit demandé à suivre son Pere, qu'afin d'estre mieux reçeu dans cette petite Cour, dont elle alloit faire la plus belle partie. Cependant, comme elle estimoit fort Meliante, elle se réjouit du dessein qu'il prenoit : et le regardant alors comme un Amy qu'elle ne devoit pas si tost perdre, elle vescut encore plus obligeamment aveque luy : et il vescut de son costé si respectueusement avec elle, qu'il eust esté difficile qu'elle n'en eust pas esté tres satisfaite. aussi commença t'elle de luy parler avec plus de sincerité : si bien que se contraignant moins qu'à l'ordinaire, elle soûpiroit quelquesfois devant luy : et sans luy en dire la cause, elle ne laissoit pas de luy montrer une partie de sa tristesse. Mais Madame, que cette tristesse luy donnoit de joye, par la pensée que c'estoit un effet de la haine qu'Arpasie avoit pour son Rival ! Il arrivoit mesme souvent, que cette belle Personne, me disoit beaucoup de choses en sa presence, touchant son aversion pour Astidamas, dans la pensée qu'il ne les entendoit point : mais comme il estoit mieux instruit qu'elle ne le croyoit, il les entendoit aussi bien que moy : et il en avoit tant de joye, qu'on peut dire que la haine d'Arpasie pour Astidamas, fit une partie de l'amour de Meliante pour Arpasie. Mais à la fin toute la negociation d'entre Protogene et Gobrias estant terminée : ce dernier dit un soir à sa Fille qu'il falloir partir le lendemain : et qu'Astidamas viendroit au devant d'elle jusques à une demie journée d'Alfene. Vous pouvez juger Madame, que cette nouvelle ne fut pas fort agreable à Arpasie : car elle avoit esperé, quoy qu'il n'y eust pas grande aparance, que peut-estre Protogene et Gobrias se broüilleroient tout à fait pendant une si longue negociation : et que son Mariage avec Astidamas seroit rompu. Meliante de son costé, en eut une douleur extréme : mais il en cacha si bien le sujet, qu'Arpasie la remarquant, s'imagina qu'elle estoit causée par la sienne, sans qu'il eust d'autre interest que la douleur qu'il voyoit sur son visage, dont elle pensa bien alors qu'il pouvoit deviner la cause. Neantmoins par vertu et par prudence, elle fit ce qu'elle pût pour se contraindre : il est vray que quand j'estois seule aupres d'elle, elle soulageoit ses desplaisirs par ses pleintes : et Meliante en son particulier en faisoit autant, lors qu'il estoit seul avec Phormion. Cependant l'Escuyer de Meliante estant revenu fort à propos avec un tres beau Cheval qu'il avoit achepté pour l'Amy de son Maistre, il se disposa à suivre Gobrias et Arpasie, et à aller vers son Rival. D'entreprendre de vous dire Madame, quels furent tous les sentimens de Meliante et d'Arpasie en cette occasion, il y auroit de la temerité : car je ne pense pas qu'à moins que d'avoir souffert ce qu'ils souffrirent, il fut possible de les bien exprimer. En effet, comme le malheur qu'Arpasie aprehendoit estoit plus proche, elle eut un si grand redoublement de douleur le jour que nous devions rencontre Astidamas, et arriver à Alfene, que voulant du moins avoir la consolation de se pouvoir pleindre, elle voulut que le fusse seule avec elle dans son Chariot. Je l'irritay pourtant plustost que je ne la consolay : parce que comme je croyois qu'il faloit de necessité qu'elle espousast Astidamas, je voulus luy persuader que les qualitez agreables qu'il avoit, devoient luy faire excuser les mauvaises : car enfin, luy disois-je, Madame, il est sans doute assez bien fait, il a de l'esprit, et du coeur ; sa conversation est enjoüée ; et si on ne sçavoit rien du déreglement de ses moeurs, on ne trouveroit rien à y desirer. Et puis Madame, adjoustoy-je, ce n'est guere la coustume que les Personnes de vostre condition ayent la liberté de se choisir des Maris : et pour l'ordinaire la Fortune les donne plus tost, que la raison ne les choisoit. Ha Nyside, me dit elle, que ce que vous me dittes est foible pour me consoler ! car enfin je sçay bien qu'Astidamas a quelques qualitez agreables : et s'il n'en avoit que quelques-unes un peu incommodes, les premieres me feroient excuser les secondes : mais comme tout ce qu'il a d'agrément est en la personne, et son esprit : et que tout ce qu'il a de mauvais est dans ses inclinations, et dans le fonds de son ame, je ne puis me consoler des unes par les autres : et il y a enfin quelque chose de si opposé entre Astidamas et moy, que je ne sçay encore si l'interest de ma propre gloire, sera assez puissant pour m'obliger à luy sacrifier tout le repos de ma vie. Voila donc Madame, de quelle maniere s'entrenoit Arpasie, pendant le chemin que nous avions à faire. Pour Meliante, il estoit encore plus malheureux : car Gobrias ce jour là luy par la tousjours ; et pensant luy faire grand plaisir, il luy dit qu'il vouloit le presenter le premier à Astidamas, quand ils le trouveroient. Mais enfin Madame, sans vous faire attendre trop long temps une si cruelle entreveuë, comme nous entrasmes dans une Plaine d'une assez vaste entenduë, nous vismes sortir d'un Bois qui la borne, un gros de Cavalerie qui venoit à nous : si bien qu'Arpasie ne pouvant douter que ce ne fust Astidamas qui venoit au devant d'elle, cette veuë pensa luy faire perdre toute la resolution qu'elle avoit prise de se contraindre : et si la Plaine eust esté moins longue, elle n'eust sans doute pû avoir le temps de se remettre. D'autre part Meliante sentit dans son coeur une agitation estrange, se voyant sur le point de voir celuy qu'il croyoit devoir posseder la Personne qu'il aimoit. Il fit pourtant un dernier effort contre luy mesme, pour tascher de considerer plustost Astidamas, conme le frere d'Argelyse, que conme l'Amant d'Arpasie : mais il n'y eut pas moyen. Aussi n'eut il pas plustost aperçeu ce gros de Cavalerie qui paroissoit, que conme il n'estoit pas fort esloigné du Chariot d'Arpasie, il tourna la teste pour voir si elle le voyoit : et pour tascher de remarquer quels sentimens elle en avoit : de sorte que ne voyant sur son visage qu'une esmotion pleine de chagrin, il en eut une satisfaction extréme. Cependant Gobrias sans prendre garde ny à la tristesse d'Arpasie, ny à l'inquietude de Meliante, luy dit qu'il falloit un peu haster le pas de leurs chevaux, afin d'aller aut devant de celuy qui venoit au devant d'eux : et en effet il commença de marcher un peu plus viste, si bien qu'il falut que Meliante le suivist comme les autres : et qu'il se hastast d'aller voir un homme, qu'il eust voulu ne voir jamais. L'entreveuë de Gobrias, et d'Astidamas, eut toutes les civilitez, et toutes les ceremonies, que l'usage a establies en de pareilles rencontres. Astidamas s'arresta le premier pour descendre de cheval ; Gobrias fit la mesme chose dés qu'il vit que l'autre descendoit ; et marchant en mesme temps l'un vers l'autre, ils s'embrasserent avec beaucoup de marques de satisfaction : apres quoy Gobrias se tourna pour presenter Meliante à Astidamas, croyant qu'il estoit encore aupres de luy. Mais comme cét Amant caché, pensoit que c'estoit toujours quelque chose de differer d'un moment à embrasser son Rival, il s'estoit meslé parmy ceux qui suivoient Gobrias : de sorte que par ce moyen, il sut contraint de les presenter tous les uns apres les autres, selon qu'ils s'avançoient. Mais quand ce fut à Meliante, Gobrias fit un Eloge plus particulier qu'aux autres, pour rendre son merite recommandable à Astidamas, qui le reçeut en effet tres civilement : si bien que ce malheureux Amant, se vit contraint de rendre à son Rival civilité pour civilité. Phormion fut aussi bien reçeu d'Astidamas : et cette entreveuë se passa mieux que celle d'Arpasie et de luy. Mais pour vous la dire telle qu'elle fut, il faut que vous sçachiez que pendant que Gobrias presentoit tous ceux qui le suivoient à Astidamas, nostre Chariot et les autres qui nous suivoient avançoient tousjours : si bien que nous arrivasmes aupres du lieu où ces complimens se faisoient, justement comme Astidamas les achevoit. De sorte que venant alors droit à Arpasie, il faloit sans doute qu'elle commandast à celuy qui conduisoit son Chariot d'arrester : mais comme elle avoit l'esprit estrangement troublé, elle ne luy dit pas : si bien que cét homme qui ne sçavoit pas ce qu'il faloit faire, attendoit ce commandement, et marchoit tous jours : et je pense que si Gobrias ne luy eust crié qu'il s'arrestast, Arpasie l'eust laissé aller sans luy rien dire, quoy qu'elle vist bien qu'Astidamas avançoit vers elle. D'autre part il parut tant de desordre sur le visage de cét Amant, que de ma vie je n'ay rien veû de pareil : pour moy je creu alors que c'estoit un effet dû despit qu'il avoit de ce qu'Arpasie n'avoit pas fait arrester son Chariot dés qu'elle l'avoit veû : et de ce qu'il voyoit une si grande froideur sur le visage de cette belle Personne. Cependant comme je voulois descendre de ce Chariot, pour luy laisser la liberté de parler plus commodément à Arpasie, il ne le voulut pas : et il dit à Gobrias, qui l'avoit presenté à sa Fille, que Protogene les attendoit avec tant d'impatience, qu'il ne vouloit pas luy retarder un bien qu'il souhaitoit si fort, pour en recevoir un qu'il ne meritoit pas. Mais enfin Madame, Astidamas dit cela avec une civilité qui avoit quelque chose de si contraint, quoy qu'il eust naturellement l'air fort libre, qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit quelque inquietude dans l'esprit. Plusieurs de ceux qui remarquerent l'agitation de son ame, creurent que c'estoit un effet de la grandeur de sa passion : mais pour moy je creus tousjours que c'en estoit un de son despit. Cependant Meliante, qui s'estoit reculé autant qu'il avoit pû, lors que Gobrias l'avoit voulu presenter à Astidamas, s'aprocha le plus qu'il luy fut possible, pour voir l'entreveue d'Arpasie et de luy : et en effet il en fut si proche, qu'il pouvoit observer tous les mouvemens de leur visage : principalemêt de celuy d'Arpasie, qu'il regardoit avec bien plus de soin que celuy d'Astidamas : car presuposant qu'il estoit fort amoureux d'elle, il n'avoit rien à chercher dans ses yeux : mais esperant de voir dans ceux d'Arpasie quelques marques d'aversion pour Astidamas, il les regardoit avec tant d'attention, qu'il eust aisé de voir, si on l'eust observé, qu'il prenoit un grand interest à ce qui se passoit. Du moins Phormion me l'a t'il dit depuis : car pour moy je ne regardois presques qu'Astidamas : et j'avois un tel estonnement de voir que le despit que je pensois qu'il avoit estoit si grand, qu'il l'empeschoit de faire paroistre une joye excessive sur son visage, se voyant si prés d'estre heureux, que je ne sçavois qu'en penser. Cependant apres quelque complimens assez courts, et assez peu liez, le Chariot marcha : et Gobrias, Astidamas, et tous les autres, remontant à cheval, le devancerent : de sorte que demeurant dans la liberté de faire sçavoir ce que je pensois à Arpasie, je pris celle de luy dire, qu'il me sembloit qu'elle avoit eu tort de ne commander pas que son Chariot s'arrestast Ha Nyside, me dit elle, je n'avois garde de faire ce commandement ! et si j'eusse suivy mon inclination, j'en aurois fait une tout contraire : mais, adjousta-t'elle, je trouve fort estrange qu'au lieu d'insulter sur la froideur avec la quelle Astidamas m'a abordée, vous m'acusiez sans l'accuser. Comme vostre incivilité à precedé sa froideur, (luy dis-je, avec la liberté qu'elle me donnoit aupres d'elle) j'ay creû qu'il en falloit parler, devant que de m'estonner du procedé d'Astidamas : et qu'il le falloit d'autant plus, que je suis persuadée que le despit qu'il a eu de ce que vous luy avez fait, a causé l'embarras où je l'ay veû. Quoy qu'il en soit, dit elle, il m'a fait un plaisir extréme, de ne me recevoir pas mieux : bien que j'en aye pourtant de la colere. Il n'est toutesfois pas aisé, repris je, qu'on puisse avoir ces deux sentimens là pour une mesme chose : il est pourtant vray, que je les ay tous deux, repliqua-t'elle, car la joye que j'ay de ce qu'Astidamas a fait, vient principalement de ce qu'il m'a irritée. En verité Madame, luy dis-je, vous me faites une estrange pitié : de voir que vous aportiez tant de soin à haïr un homme, avec qui vous devez passer toute vostre vie. Conme je suis bien assurée, respondit elle, qu'il est absolument impossible que je l'aime jamais, il faut bien que je cherche quelque bizarre consolation, dans la haine que j'ay pour luy : et que je me persuade du moins qu'elle est juste, afin de n'avoir pas la douleur d'estre contrainte de m'accuser moy mesme. Cependant estant arrivez le long du Tigre, Astidamas, par les ordres de Protogene, nous fit prendre un chemin plus à gauche, afin que nous ne vissions pas ce soir là en arrivant, le Lac d'Arethuse, dans le dessein de le faire voir à Arpasie avec plus de plaisir : si bien que tournoyant la Ville, nous y entrasmes par une Porte du costé de la Plaine, où Gobrias et Arpasie furent complimentez de la part de Protogene. Je ne m'amuseray point à vous dire, que presques tous les Habitans de cette belle Ville estoient en Armes ; que toutes les Ruës estoient pleines de monde ; que les fenestres estoient remplies de Dames de qualité ; et que Protogene, qui n'estoit point marié, estoit à la Porte de son Palais où il nous attendoit : n'ayant pû aller plus loin, à cause des incommoditez qu'il avoit alors. Comme cette entreveuë n'eut rien de remarquable, je ne m'y arresteray pas : je vous diray toutesfois, qu'Astidamas ayant eu loisir de se remettre de l'agitation d'esprit qu'il avoit euë, dont nous ne sçavions pas la cause, aida à Arpasie à descendre de son Chariot : et que ce fut luy qui la conduisit à son Apartement, apres que Protogene l'eut salüée : de sorte que ce fut alors que le suplice de Meliante redoubla, et que celuy d'Arpasie augmenta aussi. Astidamas ne l'importuna pourtant guere ce soir là : car conme elle feignit d'estre extrémement lasse, il la laissa dans la liberté de se reposer : mais il falut le lendemain qu'elle se resolust à reçevoir les visites de tout ce qu'il y avoit de Personnes de qualité à Alfene, de l'un et de l'autre Sexe. Il est vray qu'elle eut la consolation de n'avoir pas Astidamas tout le jour aupres d'elle : car comme Protogene ne marchoit pas alors aisément, et ne pouvoit aller à cheval à cause de ses incommoditez, ce fut Astidamas qui fut avec Gobrias pour luy faire voir toute la Ville. Mais en eschange, Meliante passa la journée toute entiere chez Arpasie : ainsi il fut tesmoin de toutes les visites qu'elle reçeut : si bien que comme il sçavoit le nom de sa Tante, et celuy de sa Soeur, qui demeuroient à Alfene, quoy qu'il ne les connust pas, et qu'il n'en fust pas connu ; il demanda soigneusement comment s'appeloient les Dames qui entroient dans la Chambre d'Arpasie : et il le demanda durant long temps inutilement. Mais à la fin vers le soir, il vint une Dame assez avancée en âge, qui estoit suivie d'une jeune Personne admirablement belle, de qui il demanda diligemment le nom : et à peine l'eut il demandé, qu'on luy dit que la premiere se nommoit Ferinte, et l'autre Cleonide : si bien qu'il connut par là, que l'une estoit sa Tante, et l'autre sa Soeur. Il ne voulut pourtant pas se faire connoistre à elles, ny se confier à deux Personnes dont il ne connoissoit pas l'esprit : et il ne voulut pas mesme dire à Phormion, lesquelles de toutes ces Dames estoient celles qui luy estoient proches : car comme il n'estoit pas de son Païs, et que le hazard avoit fait qu'il s'estoit contenté de luy dire qu'il avoit une Tante et une Soeur à Alfene, sans luy en dire les noms, il ne pouvoit sçavoir qui elles estoient, si Meliante ne les y montroit. Cependant comme Cleonide estoit plus belle, et plus aimable que tout ce qu'Arpasie avoit veû à Alfene, elle la reçeut avec une civilite aussi particuliere, que si elle eust sçeu qu'elle estoit Soeur de Meliante : de sorte que cét Amant cherchant à flatter sa passion, s'imagina en remarquant les caresses qu'Arpasie faisoit à Cleonide, que c'estoit plustost un effet d'une grande inclination, que de sa beauté : si bien que faisant en suite cette aplication à son avantage, il voulut esperer qu'elle en auroit peut-estre pour le Frere comme pour la Soeur. Mais à dire la verité, Arpasie rendoit simplement justice au merite de Cleonide : en effet Madame, on ne peut guere estre plus aimable que l'est cette Personne : car non seulement elle a tous les traits du visage fort beaux, mais elle à encore l'air de la grande beauté : et tous les charmes que la douceur peut mettre dans de beaux yeux, sont sans doute dans les siens. Elle y a mesme je ne sçay quelle langueur passionnée, qui fait croire dés qu'on la voit, qu'on seroit fort heureux d'estre aimée d'elle : de plus elle parle juste, et agreablement : et elle est fort ennemie de toute sorte de medisance, qu'elle dit mesme du bien de ses ennemies, quand elles ont du merite : et si l'on peut trouver un deffaut en Cleonide, c'est celuy d'avoir l'ame capable d'un trop grand attachement, et de se confier trop tost à ceux qui luy promettent amitié : car comme elle ne voudrait tromper personne, elle pense aussi que personne ne la voudroit tromper. Cependant cette espece de deffaut, sert mesme à la faire paroistre plus aimable, parce qu'elle a la sincerité peinte sur le visage : et la confiance qu'elle prend en ceux qui la voyent, la leur rend assurément plus charmante. Elle estoit pourtant un peu triste, le premier jour qu'Arpasie la vit, et la loüa tant : mais comme elle la loüoit ainsi, Astidamas apres avoir remené Gobrias à la Chambre de Protogene, entra dans celle d'Arpasie : qui redoubla encore ses loüanges quand elle le vit : luy disant qu'elle trouvoit fort estrange, qu'il ne luy eust point parlé de la beauté de Cleonide, du temps que Protogene l'avoit envoyé vers Gobrias. Cette civilité obligeante d'Arpasie, fit non seulement rougir celle à qui elle s'adressoit, mais elle fit mesme quelque changement sur le visage d'Astidamas : qui respondit à ce que luy avoit dit Arpasie, d'une maniere assez embarrassée. Neantmoins ceux qui y prirent garde, creurent qu'il avoit respondu ainsi, parce qu'il est tousjours assez difficile de loüer une Belle, devant une autre Belle. Pour Meliante, il sentoit bien, à ce qu'il a dit depuis, que s'il eust esté à la place d'Astidamas, il eust respondu autrement qu'il ne respondit : et en effet il pût si peu souffrir la responce qu'il avoit faite, que dés qu'il eut cessé de parler, il prit diligemment la parole. Pour moy (dit-il en parlant à Arpasie) je suis persuadé Madame, qu'une beauté comme la vostre occupe si fort ceux qui la regardent, qu'elle ne laisse pas la liberté de se souvenir de nulle autre chose. Vous avez raison de parler comme vous faites (reprit Cleonide avec quelque esmotion dans les yeux) et je puis dire que j'aurois beaucoup d'obligation à une Personne qui se souviendroit de moy aupres d'Arpasie. Comme Meliante sçavoit que Cleonide estoit sa Soeur, et qu'on le sçauroit quelque jour, il ne se soucia pas d'apaiser le despit qu'il voyoit qu'elle avoit de ce qu'il avoit si mal mesnagé l'interest de sa beauté, pour donner toutes ses loüanges à Arpasie : s'imaginant bien que dés qu'elle sçauroit qu'il ; estoit son Frere, elle luy pardonneroit. Cependant comme elle ne le sçavoit pas, il est certain qu'elle ne pût s'empescher d'avoir en suite quelque disposition à contredire Meliante, durant le reste de la conversation. Pour Astidamas, il dit si peu ce qu'il faloit dire d'obligeant à Arpasie en cette occasion, qu'il n'y eut personne qui n'y prist garde : aussi s'en aperçeut elle comme les autres, et encore mieux : de sorte qu'apres que la Compagnie fut hors de sa Chambre, elle m'en parla avec tant de colere qu'elle m'en fit pitié. N'eust on pas dit tantost en oyant parler Astidamas, me dit elle, qu'il estoit desja mon Mary ? et qu'estant persuadé qu'il ne faut jamais loüer la beauté de sa Femme, il n'osoit me rien dire davantageux ? jugez donc ce qu'il pourra faire, si les Dieux veulent que je l'espouse. En verité (adjousta-t'elle avec un chagrin estrange) il a agy si bizarrement, que s'il y eust eu quelqu'un dans la conversation qui n'eust point sçeu les noms de ceux qui la composoient, et qu'on luy eust dit que j'avois un Amant dans la Compagnie qui me devoit bien tost espouser, il n'auroit pas deviné que ç'eust este Astidamas : et il auroit bien plus tost creû que ç'auroit esté Meliante. Et à parler veritablement de cette avanture, poursuivit-elle. Astidamas a agy comme un Mary descontenancé des loüanges qu'on donne à sa Femme : et Meliante comme un Galant adroit, et civil, quoy qu'il ne soit pas le mien. Pour moy (luy dis-je, bien que je ne creusse pas) je pense que c'est qu'Astidamas est si amoureux de vous, qu'il en a perdu la raison : car je ne le trouve point tel qu'il estoit, la premiere fois que je l'ay veû. Ha Nyside, me dit elle, si Astidamas m'aimoit jusques à perdre la raison ; s'il faisoit des incivilitez, elle, ne seroient pas de cette nature : et il auroit bien plustost desobligé toutes les Belles d'Alfene, que de me desobliger comme il a fait, en me loüant aussi froidement qu'il m'a loüée. Comme Arpasie parloit ainsi, elle reçeut une agreable nouvelle par un Officier de Gobrias, qui avoit assez de part à son secret ; car il vint luy dire que Protogene et luy avoient resolu de ne faire point le Mariage d'Astidamas et d'elle sans en envoyer demander la permission an nouveau Roy d'Assirie : pour ne rompre pas ouvertement aveque luy, que Cyrus n'eust des Troupes en Corps d'Armée : et qu'il ne fust desja assez pres d'eux pour se pouvoir declarer : sans danger : adjoustant que durant cela ils donneroient ordre secretement à s'assurer de Gens de Guerre, afin que quand ils se declareroient, ils fussent plus considerables au Prince de qui ils devoient prendre le Parti : de sorte qu'Arpasie aprenant que du moins son malheur estoit differé, eut une joye incroyable. D'autre part, comme Meliante avoit une passion qui luy aprenoit à connoistre celle des autres ; il luy sembla qu'Astidamas n'estoit point fort amoureux d'Arpasie : si bien que voulant tascher de descouvrir les sentimens, pour pouvoir le mettre encore plus mal avec elle qu'il n'y estoit, il l'observa aveques soin : s'imaginant bien qu'il falloit qu'il y eust quelque chose dans son coeur qu'on ne connoissoit pas. En effet il est certain que lors mesme qu'Astidamas se contraignoit le plus pour dire quelque chose de doux à Arpasie, en voyoit que son esprit n'avoit pas sa liberté ordinaire : et qu'il estoit en une contrainte continuelle. De plus, la presence d'Arpasie ne l'empeschoit pas de donner la plus grande partie de son temps à tous les divertissemens qui touchoient son inclination, quoy qu'elle n'en pûst pas estre : car il joüoit et le jour et la nuit, à tous les jeux que les Lydiens ont inventez. Il faisoit mesme plusieurs petites visites obscures : et l'on ne sçavoit la moitié du temps, ny où estoit Astidamas, ny ce qu'il faisoit, ny ce qu'il avoit fait. Mais si Astidamas estoit peu assidu, Meliante l'estoit d'une telle sorte, qu'excepté les heures où il s'attachoit aveques luy malgré qu'il en eust pour descouvrir ses sentimens, il estoit toujours aupres d'Arpasie : de qui il aquit l'amitié et la confiance toute entiere.

Histoire d'Arpasie : atmosphère festive


Cependant comme Protogene estoit magnifique, ce ne furent que Festes continuelles : et comme il se porta mieux, il en fit une pour faire bien voir toutes les raretez du Lac d'Arethuse, qui fut extrémement galante : car il est vray que je ne pense pas qu'il y ait rien eu de plus beau que le lieu où elle se passa. Mais Madame, pour vous la bien despeindre, il faut que je vous die quelque chose de la Source et du cours du fameux Fleuve qui passe à Alfene, et qui traverse le Lac d'Arethuse. En effet Madame, le Tigre a cela de particulier, qu'une seule Fontaine qui sort du Mont Niphate, suffit d'abord à le former en Fleuve : il est vray qu'il ne porte pas tousjours le mesme nom : car comme il est fort lent en sa premiere course, les Habitans du Païs l'apellent Diglito, qui veut dire tardif et paresseux : et il ne prend le nom de Tigre, qui veut dire Fleche, que lors que par le penchant des Terres qu'il arrose, il a en effet la rapidité d'un Trait : et pour vous le tesmoigner, je n'ay qu'à vous dire que lors qu'il arrive aupres d'Alfene, où est le grand et fameux Lac d'Arethuse, il le traverse avec tant d'impetuosité, que ses eaux ne se meslent point avec les siennes : et que ses Poissons mesme, estans emportez par la violence de son cours, ne se meslent point avec ceux du Lac, non plus que ceux du Lac, avec ceux du Fleuve. Au contraire cette eau turbulente, est si opposée au naturel des Poissons que le Lac nourrit, qu'on n'en voit jamais bondir aupres de l'endroit où il l'agite en le traversant : ainsi on peut dire, que le Lac et le Fleuve sont continuellement ensemble, et sont pourtant tousjours separez, puis qu'ils ne se meslent jamais. Ce Fleuve a encore beaucoup d'autres singularitez dans sa course, qui sont dignes de curiosité : mais comme je ne vous ay parlé de ce Lac, qu'à cause de la Feste qui s'y fit, je ne dois pas m'arrester à vous les dire : et je dois seulement vous faire sçavoir que Protogene ayant voulu faire voir que tout ce qu'on disoit des merveilles de ce Lac estoit veritable, fit le dessein d'une Feste fort galante : puisque tous les divertissemens qu'on peut avoir en divers jours, se trouverent en un seul. Il est vray que pour cette Feste, Astidamas s'en mesla, et en prit grand soin : et s'il eust agy avec Arpasie comme il devoit, lors qu'il luy parloit, elle eust eu lieu d'estre satisfaite de cette magnificence. Il faut pourtant rendre justice à Meliante en cette occasion : car il est certain qu'il contribua beaucoup à donner l'invention d'une Feste où tous les plaisirs se trouverent. Mais Madame, pour vous la descrire, il faut que vous sçachiez que toutes les Dames qui en devoient estre, suivies de tous les hommes qui les devoient accompagner, se rendirent aussi tost apres disner au bord du Lac : les Dames dans des Chariots, et les hommes à cheval. Cependant avant que de vous dire ce que nous y trouvasmes, et ce que nous y vismes, il faut que je vous represente le Grand et bel objet, que ce lieu offre à la veuë. Imaginez vous donc un Lac d'une si vaste estenduë, qu'il semble presques une petite Mer, mais une Mer pacifique, qui n'a ny vagues, ny agitation : et où le vent tout seul forme de petites Ondes frisées, qui ne menaçent jamais de naufrage : et imaginez vous en suite de voir en esloignement un grand et beau Païsage, arrosé du Tigre : qui venant avec impetuosité se jetter dans ce Lac, le traverse, comme je l'ay desja dit, en conservant toute sa fierté naturelle. De sorte qu'au milieu de cette eau paisible et dormante, on voit boüillonner et bondir ce Fleuve, dont les Ondes roulant les unes sur les autres avec precipitation, vont ressortir du Lac dans une Prairie proche de l'endroit où la Ville d'Alfene est bastie. On voit mesme la couleur de ces deux eaux si differente, qu'on connoist clairement qu'elles ne se meslent point : mais ce qui rend cét objet plus beau, est qu'aux deux endroits par où le Fleuve entre et sort du Lac, on a basty deux Pavillons magnifiques, afin de voir plus commodément le passage merveilleux de ce Fleuve : et de voir plus agreablement un si bel obier. Mais Madame, pour en revenir où j'en estois, je vous diray que lors que la Compagnies ut arrivée au bord du Lac du costé d'Alfene, elle trouva trente petites Barques peintes et dorées, avec des Tentes magnifiques, pour garentir les Dames du Soleil : et des Tapis et des Quarreaux pour les asseoir. Si bien que comme chaque Barque pouvoit contenir sept ou huit Personnes sans ceux qui la conduisoient ; il pouvoit y avoit en chacune assez bonne compagnie pour ne s'ennuyer pas : car comme d'ordinaire ceux qui ne s'ennuyent point ensemble cherchent à s'y mettre, il y avoit lieu de croire que tout le monde se divertiroit bien ce jour là. En effet on ne craignoit personne, et chacun se pouvoit martre où il vouloit, sans ceremonie, et sans considerer aucun rang. La chose n'alla pourtant pas ainsi : car comme on se contraint bien souvent soy mesme par prudence, il y en eut plusieurs qui ne furent pas où ils vouloient estre, Comme Cleonide plaisoit fort à Ardasie, elle la retint avec deux autres pour estre dans sa Barque : où elle voulut aussi que je fusse. Elle pria mesme Meliante de s'y mettre : et pour Astidamas, il s'y mit par plus d'une raison. Pour Protogene et pour Gobrias, ils estoient dans une autre avec des Gens proportionnez à leur âge. Mais enfin Madame, apres que ces trente petites Barques furent remplies, et que cette belle et agreable Flotte eut commencé de voguer sur ce beau Lac, qui n'avoit presque point d'autre agitation que celle que les Rames luy donnoient, cela fit un objet le plus agreable du monde. Mais outre ces trente petites Barques qui estoient destinées à estre remplies de tous ceux qui formoient la Compagnie, il y en avoir d'autres où il n'y avoit que des Musiciens : qui par une harmonie moitié Champestre, et moitié Maritime, bannissoient le silence de dessus ce paisible Lac : en meslant leurs voix à l'agreable murmure qui faisoient les Rames en battant l'eau : et à celuy d'un petit vent frais qui temperoit la chaleur, et qui agitoit les Tentes dont les Barques estoient couvertes. Outre celles là, il y en avoit d'autres destinées à la Pesche du Fleuve, et d'autres aussi destinées à la Pesche du Lac, afin de faire voir effectivement que les Poissons que l'on peschoit en l'un ne se peschoient point en l'autre, quoy que le Fleuve passast dans le Lac. Et en effet Madame, nous observasmes cette merveille sans en pouvoit douter : car nostre petite Flotte voguant tantost sut le Lac, et tantost sur le Tigre, nous vismes plus de vingt fois les Filets pleins de Poissons differens, sans qu'on trouvast jamais un de ceux du Lac, dans les Filets qu'on avoit jettez dans le Fleuve, ny un de ceux du Fleuve dans les Filets qu'on avoit jettez dans le Lac : quoy que cela se fist dans une distance si peu considerable, qu'il n'estoit presques pas croyable que la chose fust comme nous la voiyons. Mais ce qu'il y avoit d'agreable, estoit que nous estions quand nous voulions, tantost dans le calme, et tantost dans l'orage : car lors que nous voguions sur je Lac, c'estoit si imperceptiblement, que c'estoit plustost glisser, que voguer : mais lors que nous passions du Lac dans le courant du Fleuve, nous sentions la mesme agitation que si, nous eussions esté sur la Mer : aussi tour le monde n'y fut il pas si long temps que sur le Lac, où la Promenaste estoit plus seure, et plus agreable. Neantmoins il n'y eut personne qui n'eust la curiosité d'aller sur tous les deux : et qui ne voulust esprouver le calme de l'un, et l'agitation de l'autre. Mais enfin apres que toutes les Barques eurent bien passé, et repassé les unes devant les autres ; qu'elles se furent croisées de cent et cent façons, et qu'on eut fait conversation de Barque à Barque ; on commença de voguer vers le magnifique Pavillon, qui est basty à l'endroit où le Tigre se jette dans le Lac d'Arethuse. Apres y estre abordez, toutes les Dames furent conduites dans une grande et magnifique Chambre ouverte des quatre faces, afin de jouir mieux de la belle veuë : mais pour les hommes, ils monterent presques tous sur de beaux chevaux qui les attendoient au bord du Fleuve, apres avoir conduit les Dames dans cette belle et agreable Chambre : en suite de quoy ils furent joindre un grand esquipage de Chasse qui les attendoit à cinq cens pas de là : car Protogene avoit donné ordre qu'on enfermast dans des Toiles diverses Bestes sauvages, afin de les lascher quand les Dames seroient en lieu pour pouvoir avoir le plaisir de la Chasse. Et en effet dés que tous les hommes de qualité eurent joint ces Chasseurs qui les attendoient, et que les Dames furent aux Fenestres, les Bestes qui estoient enfermées dans les Toiles furent lancées : et la Chasse commença, sans qu'elles peussent s'esloigner de la veuë des Dames : car outre que le Lac et le Fleuve les en fermoient de divers costez, Protogene par des Toiles, et par grand nombre de Gens armez, avoit fait fermer les passages par où les Bestes qu'on chassoit, eussent pû s'esloigner : de sorte que cette Chasse se faisant, pour ainsi dire, en Champ clos, elle passa vingt fois tout contre le Pavillon où estoient les Dames. Si bien que comme tous les hommes avoient de fort beaux chevaux ; que leurs Habillemens estoient magnifiques ; et qu'ils estoient fort adoits, cette Chasse donnoit grand plaisir. Cependant afin qu'on en pûst avoir plus d'un à la fois, la Pesche continuoit aussi bien que la Chasse. En effet lors qu'on regardoit du costé du Fleuve et du Lac, on les voyoit tous couverts de Barques de Pescheurs, qui par mille actions differents, occupoient les yeux agreablement : et lors qu'on regardoit vers la Campagne, la veuë de la Chasse et son harmonie rustique et guerriere, divertissoient encore beaucoup. Mais apres que la Chasse et la Pesche furent finies ; et que les Chasseurs et les Pescheurs eurent offert et leur Pesche, et leur Chasse à Arpasie, on fit monter toutes les Dames à l'Estage qui est au dessus de celuy où elles estoient : car comme ce Pavillon est ouvert des quatre faces, il ne peut pas y avoir de plein pied. Mais Madame, comme cela ne se fit qu'apres quelque conversation, nous fusmes bien surprises de voir que tous les hommes avoient esté insensiblement les uns apres les autres quiter leurs habillemens de Chasse, dans diverses Chambres qui estoient en bas, car il n'y a que le premier, et le second Estage qui n'en ont qu'une : et pour achever nostre estonnement, nous trouvasmes au lieu où l'on nous mena une Colation si belle, et une Colation si meslée, qu'il y avoit de tout ce qu'on a accoustumé de servir aux Repas les plus magnifiques. Cependant ce ne fut pas encore la fin du divertissement : car apres qu'on fut hors de Table, on redescendit au mesme lieu d'ou l'on avoit veû la Chasse, que nous trouvasmes admirablement, esclairé : et où le Bal commença. Je ne vous diray point precisément Madame, ce qui s'y passa, ny combien Astidamas y parut inquiet : mais je vous diray seulement qu'Arpasie y parut admirablement belle, et que Cleonide ne laissa pourtant pas de paroistre aussi ce qu'elle est : car encore qu'il soit assez difficile de trouver deux grandes Beautez qui ne se destruisent point, il est pourtant vray que comme celles de ces deux Personnes sont tres differentes, elles conserverent leur esclat l'une aupres de l'autre. Mais pour toutes les autres Dames d'Alfene, quoy que belles, il falut qu'elles cedassent entierement, et à Arpasie, et à Cleonide. Parmy celles qui faisoient l'Assemblée, il y en avoit une dont il faut que je vous parle, qui n'avoit sans doute aucun droit à la beauté, mais qui s'en establissoit un sur tout ce qui tomboit sous sa connoissance. Car Madame je ne pense pas que depuis qu'on à commencé de mesdire, il y ait jamais eu personne qui s'en soit si bien aquitée que celle-là : et veû la haine universelle qu'elle a pour tout ce qu'elle connoist, on diroit qu'elle se veut vanger sur tout ce qu'il y a de Gens au monde, de ce que les Dieux ne l'ont pas faire plus belle qu'elle est. Cependant elle parle aussi hardiment des deffauts d'autruy, que si elle n'en auoit point : il est pourtant certain quelle a à peu prés tout ce qu'il faut pour estre laide et desagreable : neantmoins elle a une certaine hardiesse qui fait qu'on n'oseroit presques penser d'elle ce qu'elle merite qu'on en pense. Il se trouve mesme des Gens, et des Gens qui paroissent raisonnables en toute autre chose, qui la voyent, et qui la cherchent : bien est-il vray que je suis persuadée qu'il faut qu'ils ayent quelque secrette malignité dans l'esprit, qui leur fait prendre plaisir aux médisances continuelles qu'elle fait. Au reste tout ce qu'il y a de Gens malicieux dans Alfene, s'empressent tellement à luy aller conter toutes les nouvelles qui peuvent estre une matiere de médisance, que personne n'est est si bien adverty qu'elle. En effet, comme il y a beaucoup de Gens qui pour leur propre honneur, ne voudroient pas parler aussi mal d'autruy qu'elle en parle, et qui ne sont pourtant pas marris que l'on n'en dise point de bien, parce qu'ils n'ont qu'une vertu apparente ; ils arrivent à leur fin en allant faire confidence à cette Personne qui s'appelle Alcianipe, de ce qu'ils veulent publier : ainsi et espargnant la peine et la honte de médire, ils ne laissent pas de faire autant de mal que s'ils médisoient eux mesmes. Ils le font mesme plus grand : estant certain que comme Alcianipe ne fait autre chose que médire, elle s'y est renduë merveilleusement ingenieuse : et pour moy je ne sçay comment elle peut avoir mis dans sa memoire toutes les choses qu'elle y a. Car enfin Madame, s'il y a une Maison dans Alfene qui pretende passer pour ancienne, elle en fait une Genealogie à sa mode, qui vous fait croire que ceux qui en sont ne sont pas ce qu'ils se disent. De plus, s'il y a eu quelqu'un dans une Race il y a deux ou trois Siecles, qui ait fait une mauvaise action, elle en noircit le sang de tous les Successeurs de celuy qui l'a faite : et elle va mesme chercher dans les Familles, des maux, et des vices, qu'elle assure qui sont hereditaires. Pour la beauté des Femmes, elle ne la louë jamais, que lors que cela peut servir à faire croire plus facilement qu'elles font galanterie, ou que leurs Maris en sont jaloux. Si on l'en croit, il n'y a personne riche à Alfene ; il n'y a personne noble ; il n'y a pas un homme qui n'ait trahy son Amy, ou qui n'ait fait quelque lascheté ; et il n'y a pas une Femme qui n'ait eu quelque commerce criminel, ou du moins quelque intelligence un peu trop particuliere. Au reste elle ne neglige pas mesme les petites médisances : car je suis assurée qu'il n'y a pas une belle Femme de vingt-cinq ans à Alfene, à qui elle n'en donne liberalement cinq ou six plus qu'elle n'en a : cependant il est certain qu'elle a l'esprit si propre à dire toutes ces sortes de choses, qu'à moins que d'estre né avec des inclinations tout à fait opposées à la médisance, on a peine à n'adjouster pas foy à tout ce qu'elle assure : car elle circonstancie tellement ses mensonges, qu'on ne peut s'imaginer qu'elle ait pû se donner la peine d'inventer tout ce qu'elle dit. Aussi quoy qu'elle soit connuë de tout le monde pour faire profession ouverte de ne dire jamais bien de qui ce soit, sans exception, il ne laisse pas d'y avoir des Gens qui croyent du moins une partie de ce qu'elle conte. De plus, comme elle se fait craindre, les Femmes ne laissent pas de la voir, quoy qu'elles sçachent bien que dés qu'elles seront hors de chez elle, elle les deschirera devant celles qui y seront demeurées. Neantmoins comme elles s'imaginent qu'elle diroit encore pis si elle ne la voyoient pas, elles la visitent sans l'estimer et sans l'aimer : joint que comme il y a cent Femmes qui ont presques plus de joye d'ouïr dire du mal de celles qu'elles n'aiment pas, qu'elles n'ont de douleur qu'os en die d'elles mesmes, elles vont se donner cette satisfaction chez Alcianipe, au hazard de s'exposer à son humeur satirique : de sorte que par ce moyen, elle est aussi visitée que si elle estoit la meilleure personne de la Terre. Pour moy j'advouë que j'en ay mille et mille fois grondé toutes les Amies que j'ay faites en ce lieu là : et que je ne trouve point qu'il soit beau, d'aller visiter souvent une Personne qu'on n'estime pas : aussi n'ay-je jamais esté chez elle si on ne m'y a menée par force ; car il est vray que je ne puis souffrir ces sortes de Personnes qui font du venin de toutes choses, et qui ne disent jamais vray, si ce n'est qu'elles sçachent quelque verité fâcheuse. Mais encore une fois ; ce qu'il y a de cruel à Alcianipe, c'est qu'elle a un Talent si particulier pour mesdire, qu'elle conserve la vray-semblance dans toutes ses médisances : et elle les dit mesme avec des circonstances si adroitement inventées, qu'elle donne lieu de croire à ceux qui ne la connoissent pas bien, qu'ils devinent mesme par où elle peut avoir sçeu ce qu'elle raconte. De plus, elle parle facilement et juste : et choisit si admirablement tous les termes les plus forts, lors qu'il s'agit d'insulter sur quelque malheureux, qu'elle ne s'y trompe jamais. Alcianipe estant donc de l'humeur que je viens de vous la despeindre, fut de cette belle Feste que je vous ay representée : mais elle en fut pour faire de faux Portraits de tous ceux qui s'y trouverent à Meliante, que le hazard mit aupres d'elle, durant qu'Astidamas menoit dancer Arpasie. En effet Madame, il m'a dit depuis, qu'il n'y eut personne à l'Assemblée de qui il ne luy entendist dire quelque chose de fâcheux, sans en excepter Arpasie : qu'elle disoit estre mal habillée ce jour là, quoy qu'elle le fust admirablement bien. Cependant, comme tous ces jeunes Gens de qualité qui avoient suivy Gobrias, estoient bient aises de sçavoir un peu plus precisément, qui estoient ceux qu'ils voyoient dans cette petite Cour, il y en eut un appellé Pelinthe, qui à mesure que quelque homme prenoit une Dame à dancer, luy en demandoit ou le nom, ou la condition : de sorte que comme elle respondoit tousjours selon son humeur, Meliante estant d'un costé, et luy de l'autre, ils se mirent apres s'estre fait un signe d'intelligence, à luy faire questions sur questions. De grace (luy dit alors Pelinthe, voyant une femme d'assez bonne condition, qui avoit la mine fort haute) dittes moy qui est cette Personne ? si vous en jugez par l'air de Grandeur qu'elle a sur le visage, repliqua-t'elle, vous la croirez du Sang des Dieux : et à dire vray (adjousta Alcianipe pour médire plus finement) cette Personne est admirable : car il est vray qu'elle a tellement le procedé d'une femme de la plus Grande condition, qu'elle ne fait pas une action, ny ne dit pas une parole, qui ne persuade qu'il y a eu des Rois dans sa Race. Cependant il est certain que son Ayeul estoit un pauvre Estranger sans aucu ne naissance : et il y en a mesme qui disent que ceux qui la connoissent fort particulierement, remarquent quelque chose dans ses inclinations, qui sent la bassesse de sa premiere origine : mais pour tout ce qu'on voit de cette Personne, il faut advoüer qu'il sent plus la Reine que la Sujette. Il n'en est pas de mesme, adjousta-t'elle, d'une femme de la plus grande qualité d'Alfene, que vous voyez aupres de Gobrias : car imaginez vous qu'elle parle comme si elle estoit née parmy le peuple le plus bas, et le plus grossier : mais si elle parle mal, elle agit de mesme : et elle a une certaine civilité contrainte, qui fait que toutes ses actions desplaisent. Elle ne fait pas seulement la reverence comme les autres ; elle s'habile autrement ; et elle a mesme une sorte de marcher, que les personnes du monde n'ont pas : mais à cela prés c'est une assez bonne Femme. Eh de grace (interrompit Meliante, en luy montrant un homme qui estoit en un coin de la Sale, et qui paroissoit assez resveur) dittes moy qui est cét homme si triste, et pourquoy il vient à une Feste de joye, puis qu'il est si melancolique ? En verité, luy dit elle, il ne faut pas s'estonner si celuy que vous me montrez est triste : puis qu'à n'en mentir pas, il ne se trouve guere d'hommes qui aiment que leurs Femmes aiment tant le monde : et tout galant que vous estes, je suis assurée que si vous estiez à la place de celuy dont vous parlez, vous feriez aussi embarrassé que luy : car enfin cette jeune Personne guaye et enjoüée que vous voyez à l'autre costé de la Sale, et que tant de Gens environnent est sa Femme le croy bien qu'elle est vertueuse, adjousta t'elle, mais elle vit presques comme si elle ne l'estoit pas. En effet elle ne se soucie point de son Mary, et se soucie trop des autres : elle est eternellement hors de chez elle, où si elle y est c'est pour y estre accablée de tant de Gens, que le pauvre Mary pour son propre honneur, ne s'y oseroit montrer : et bien souvent encore apres avoir esté les journées entieres sans la voir, il la trouve le soir si accablée des divertissemens du jour, ou si occupée des soins de sa parure du lendemain, qu'elle n'a pas le loisir de luy dire un mot : si bien qu'il est contraint de la laisser dormir, sans pouvoir avoir un quart d'heure de conversation : et sans qu'il puisse mesme esperer qu'il aura quelque part à ses songes : car comme ils ne sont faits pour l'ordinaire que des pensées des choses qu'on a veuës pendant le jour, il auroit tort d'y pretendre. Cependant, poursuivit Alcianipe, c'est luy qui faut qui donne les Ameublemens magnifiques, et qui paye les Sieges, sur quoy les Galans sont assis : c'est luy, dis-je, qui donne les Habillemens qui parent sa femme pour plaire à autruy : et je ne sçay si ce n'est point luy encore qui paye les Peintres, qui font les Portraits qu'elle donne à ses Adorateurs. C'est toutesfois fort grand donmage que cela soit ainsi, adjousta cette malicieuse personne, car c'est la plus jolie femme qu'il est possible de voir, pour ceux qui ne sont que la visiter, sans prendre interest à sa conduite, et au malheur de son Mary. Je m'assure (repliqua Pelinthe, en luy montrant une autre Dame, qui paroissoit assez chagrine) que celle que je voy ne donne pas tant de peine à son Mary que celle que vous dittes : du moins n'a t'elle pas la mine d'aimer la galanterie. Il est vray, dit elle, qu'elle ne luy donne point de jalousie ; mais elle le tourmente d'une autre maniere : car parce qu'elle est honneste femme, elle croit qu'il doit luy en avoir la plus grande obligation du monde : si bien qu'il n'est sorte de persecution qu'elle ne luy face souffrir : car elle est jalouse jusques à haïr toutes les Femmes qu'il voit, et à leur faire mille incivilitez : cependant je ne pense pas qu'il luy doive estre si obligé de ce qu'elle ne fait pas galanterie : puis qu'à mon advis on n'a pas mis sa vertu à une bien difficile espreuve. J'en voy une autre aupres de celle dont vous parlez, reprit Meliante, qui a assez la mine de mespriser son Mary si elle en a un : vous ne vous trompez pas, dit elle, car conme cette Personne est de beaucoup meilleure Maison que celuy qu'elle a espousé, elle le traite tellement de haut en bas, qu'il vaudroit mieux qu'il fust son Esclave que son Mary : et ce qu'il y a de cruel, c'est que durant qu'elle le mal traite parce qu'il n'est pas de si bonne condition qu'elle, elle souffre des Galans qui sont de plus mauvaise naissance que luy. Cette injustice est si grande, repliqua Pelinthe, que je ne veux plus regarder celle qui en est capable : et l'aime mieux vous demander qui est cét homme si magnifique que je voy derriere elle ? Ne diroit-on pas, adjousta-t'elle alors, qu'il doit avoir tous les Thresors de Cresus ? il est pourtant certain qu'il n'a point de Bi ? que celuy que le hazard luy donne, sans qu'on puisse mesme dire d'où cela vient : il est vray que chacun en parle à sa fantaisie : et il y en a mesme qui croyent que cette despence qu'il fait appauvrit des Gens qui n'y pensent pas : et je ne sçay, poursuivit-elle, si un homme qui n'est pas trop loin d'Arpasie n'a point plus de part à sa magnificence qu'il n'y en croit avoir. Quoy qu'il en soit, adjousta t'elle, il y a bien du déreglement dans le Monde : et je ne connois quasi personne qui face ce qu'il doit. En effet, poursuivit Alcianipe, celuy que vous voyez aupres de Protogene, est un homme fort riche, effroyablement avare : cét autre qui le touche, est prodigue jusqu'à la folie, quoy qu'il soit pauvre : cette jeune Fille qui n'en est pas loin, est Coquette plus qu'on ne se le peut imaginer : cette autre habillée de bleu, est artificieuse jusques à estre meschante : et cette autre qui a des Rubans incarnats, est la plus envieuse Femme du monde : car elle ne peut rien voir de beau aux autres sans despit. En suite de cela, Alcianipe se mettant d'elle mesme à regarder tous ceux qui estoient dans la Compagnie, sans que Meliante et Pelinthe luy demandassent plus rien, elle leur fit une Histoire si Satirique, et si fausse, de tout ce qu'il y avoit là de Gens, que s'ils eussent creû tout ce qu'elle leur en disoit, ils fussent sortis de l'Assemblée à l'heure mesme, afin de s'oster d'un lieu où il y avoit un si grand nombre d'estranges Personnes. De sorte que Meliante voyant qu'elle disoit du mal de tous ceux dont elle parloir, resolut de luy parler de son Rival : afin d'avoir quelque consolation de n'entendre pas loüer un homme qu'il n'aimoit pas. Mais Madame, ce qu'il y avoit de particulier dans la haine que Meliante avoit pour Astidamas, c'est qu'encore qu'il n'eust pas voulu qu'il eust esté plus assidu qu'il estoit aupres d'Arpasie, il ne laissoit pas de luy vouloir un mal estrange, de ce qu'il n'estoit pas assez sensible à la bonne fortune qu'il avoit de se voir en estat de pouvoir esperer de posseder Arpasie. Si bien qu'estant poussé par cette premiere adversion avoit pour luy, il obligea adroitement Alcianipe à parler de son pretendu Rival : et ce qu'il y eut de rare, fut que pour parler plus mal d'Astidamas, elle parla peut-estre mieux d'Arpasie qu'elle n'en eust parlé sans cela. Car apres avoir seulement dit en passant, que c'estoit dommage qu'elle n'estoit pas mieux habillée ce jour là, elle se mit à la loüer, afin d'avoir plus de sujet de blasmer Astidamas : car enfin, disoit elle à Meliante, on diroit qu'il ne sçait pas qu'elle est belle. veû comme il agit : il est vray, adjousta t'elle, qu'il ne s'en faut trop estonner : car il n'y a pas un homme au monde qui ait un plus grand desreglement dans l'esprit que celuy-là : et si j'avois connu Gobrias, je l'aurois bien empesché de donner sa Fille à un homme de cette humeur. En suitte de cela, Alcianipe raconta à Meliante, tout ce qu'Astidamas avoit jamais fait de mal à propos : y adjoustant mesme cent choses qu'il n'avoit pas faites. Cependant poursuivit-elle, ce qui m'espouvante dans le procédé qu'il tient avec Arpasie c'est que presentement il n'y a pas tant de desreglement en sa vie qu'il y en a eu autrefois : il n'y a pourtant pas apparence que ce soit l'amour qu'il a pour Arpasie qui l'en empesche, veû la tiedeur qu'il paroist avoit pour elle en cent rencontres : et je suis la plus trompée du monde, s'il ne faut qu'il ait quelque passion secrette : car enfin je sçay par deux ou trois de ces hommes d'avantures, qui ne se couchent que quand le Soleil se leve, qu'on le voit souvent se retirer assez tard, sans qu'on puisse descouvrir d'où il vient : et qu'on sçait mesme qu'il va quelquefois à un Temple escarté, où un Esclave Inconnu luy porte des Lettres : mais il a beau faire, adjousta Alcianipe, car devant qu'il soit huit jours, je sçauray quel est cét intrigue, quelque caché qu'il puisse estre : et je luy ay donné tant d'Espions, que ce secret ne m'eschapera pas. Eh de grace (luy dit alors Meliante avec beaucoup d'empressement) donnez moy quelque part à cette confidence : je le veux, luy dit elle, à condition que de vostre costé vous observerez Astidamas) et que vous me direz tout ce que vous en aurez descouvert. Vous pouvez juger Madame, que Meliante promit facilement à Alcianipe qu'elle vouloit : de sorte que leur Traité estant fait justement comme la Compagnie se retira, ils se separerent. Cependant les mesmes Barques qui nous avoient amenez, servirent à nous remener : car comme la Lune estoit alors en son plain, et que nous estions en une saison où le Ciel n'est pas souvent couvert, Protogene avoit bien preveû qu'on s'en retourneroit commodément et agreablement, à la seule clarté de la Lune : et en effet Madame, je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une nuit si belle que celle-là, ny rien de plus divertissant que d'estre sur le Lac d'Arethuse en une pareille heure. Car Madame, si je pouvois vous representer cette belle nuit, vous advoüeriez que le jour ne peut rien faire voir de si agreable : en effet le silence qui regnoit alors, et qui n'estoit interrompu que par le seul bruit des Rames qui retomboient dans l'eau, avoit un charme inexprimable. De plus, on sentoit un petit vent, qui sans estre ny trop frais, ny trop chaud, faisoit qu'on respiroit un parfum qui exhaloit des Prairies prochaines : joint que la Lune, et les Estoiles, qu'on voyoit differamment, selon qu'on les regardoit, ou dans le Fleuve, ou dans le Lac, faisoient le plus bel objet du monde : car comme l'eau du Fleuve estoit la plus tumultueuse, chaque Estoile par cette agitation sembloit briller de mille feux : ou au contraire conme celle du Lac estoit plus tranquile, tous les Astres qu'on y voyoit, la penetroient par de longs filets d'argent, qui n'estoient point agitez par le tumulte des Ondes : ainsi on les voyoit dans la profondeur de ce beau Lac, avec la mesme tranquillité qu'on les voit au Ciellors qu'il est fort serein. De plus, l'ombre de ce magnifique Pavillon dont nous partions ; et celle des Arbres du Rivage, qui les representoit dans l'eau, adjoustoit encore quelque chose à la beauté de cette nuit. Mais ce qu'elle eut pourtant de plus agreable, fut sans doute la conversation d'Arpasie, de Cleonide, de Meliante, et d'Astidamas : car comme on c'en retourna dans le mesme ordre qu'on estoit venu, ces deux Rivaux estoient en mesme Barque, et j'y estois aussi avec les autres Dames qui y avoient esté en allant. De sorte que comme on eut un peu abandonné le Rivage, et que durant quelque temps on eut parlé de la beauté de la nuit, Arpasie qui avoit desja fort entendu parler de l'humeur d'Aleianipe, et qui avoit pris garde que Meliante l'avoit entretenuë assez long temps, se mit à luy en faire la guerre : et à luy dire qu'elle avoit quelque peine à luy pardonner le choix qu'il avoit fait : car enfin (dit elle en parlant à Cleonide) pour me servir d'une comparaison que le lieu où je suis me fournit, j'advouë que comme les Poissons du Tigre que nous voyons, ne se meslent point avec ceux du Lac sur qui nous sommes ; non plus que ceux du Lac ne se meslent point aussi avec ceux du Fleuve qui le traverse ; je voudrois de mesme, qu'encore que dans le Monde les bons et les meschans semblent estre meslez confusément ; je voudrois, dis-je, qu'ils ne se meslassent pourtant jamais : et qu'à l'exemple de ces ingenieux Poissons dont je parle, ils sçeussent l'art de se separer les uns d'avec les autres : et qu'ainsi les Personnes qui auroient de vertu, n'eussent jamais nul commerce avec celles qui n'en auroient pas. Je voudrois donc que les bons, fussent avec les bons ; les meschans, avec les meschans ; les fâcheux, avec les fâcheux ; les agreables, avec les agreables, les stupides, avec les stupides ; et les Gens d'esprit, avec les Gens d'esprit : car de cette sorte, et les uns, et les autres, en seroient mieux : et Meliante qui est le moins medisant de tous les hommes, n'auroit pas si long temps entretenu la plus médisante Femme de la Terre. Je vous suis bien obligé Madame, repliqua Meliante, de la justice que vous me rendez : mais peut-estre Madame (dit alors Gleonide, qui se souvenoit tousjours du premier jour que l'avoit veué) n'estes vous pas si equitable que vous pensez l'estre : car pour moy je ne mers guere de difference entre celuy qui escoute le médisant avec plaisir, et celuy qui fait la médisance : c'est pourquoy il me semble que comme Meliante a choisi Alcianipe pour l'entretenir tout le soir, c'est luy faire grace que de dire qu'il est le moins médisant de tous les hommes : puis qu'à mon advis s'il haïssoit autant la médisance que vous le pensez, il auroit changé de place, en un lieu où il en pouvoit trouver cent plus agreables que celle qu'il occupoit. Peut-estre (repliqua froidement Meliante en soûriant) que la belle Gleonide se repentira de l'injure qu'elle me fait, quand elle me connoistra mieux : mais cependant pour me justifier, je diray que le hazard m'a mis à la place où je me suis rencontré : et que la curiosité de sçavoir si ce qu'on disoit d'Alcianipe estoit vray m'y a retenu. Dittes nous du moins, repliqua Astidamas, ce que vous en avez trouvé : quoy que ce ne fust peut-estre pas passer pour médisant, reprit Meliante, que de dire qu'Alcianipe dit un peu trop franchement ses sentimens sur toutes choses, je ne veux pourtant en rien dire : et j'aime beaucoup mieux loüer ce que la belle Arpasie a dit, que de blasmer ce que j'ay entendu dire à Alcianipe : car enfin il est vray que le souhait qu'elle a sait est tout à fait juste : et que la plus grande injustice de la Fortune, est pour l'ordinaire d'enchainer indissolublement les interests de tant de Personnes d'humeur opposée, qui faut qui vivent ensemble : et qui en pourroient trouver d'autres qui seroient plus conformes à leur humeur. En effet, adjousta Arpasie, je suis assurée qu'il n'y a point de Ville au Monde, où l'on ne pûst faire un partage si equitable, que chacun se plairoit à son Quartier, sans aller aux autres : où au contraire de la façon dont les choses sont disposées, il y a peu de Gens qui ne s'ennuyent de ce qu'ils sons obligez de faire, et des Personnes qu'ils sont obligez de voir : ainsi il vaudroit bien mieux que chacun fust où il se plairoit. Il est vray, reprit Astidamas, que ce que vous dittes seroit agreable : mais s'il estoit possible que cela arrivast, poursuivit-il, je pense que peu de Gens demeureroient à la place où ils sont : et je ne sçay mesme (adjousta une des Dames qui estoient de cette conversation) s'il y auroit une des Barques qui sont presentement sur le Lac, où il n'arrivast quelque changement. Je suis si peu digne d'estre en celle où je suis (repliqua modestement Meliante, en regardant Arpasie) que je devrois craindre d'en estre chassé. Vous avez tant entretenu Alcianipe, repliqua cette belle Personne en soûriant, que vous meriteriez presques qu'on vous en bannist : mais comme je croy que vous ne luy avez parlé que pour luy persuader de ne parler plus mal d'autruy, je vous assure que de mon consentement vous ne changeriez point de place. Pour moy (adjousta Astidamas sans regarder Arpasie) je me trouve si bien en celle où je suis, que plustost que de passer en une autre, je pense que je me jetterois dans le Lac. Cette preuve d'affection que vous rendriez à la Compagnie où vous estes (repliqua Cleonide en soûriant, et en rougissant) ne seroit pas si grande que la belle Arpasie peut se l'imaginer : car comme le Fer mesme ne peut aller au fonds de ce Lac, vous ne seriez pas en danger d'estre noyé quand vous vous y jetteriez : c'est pourquoy pour rendre cette marque d'estime plus esclatante, il falloit dire que vous vous jetteriez dans ce Fleuve, qui n'a pas cette vertu merveilleuse qui rend ce Lac si celebre. Ce Lac est si prés du Fleuve, reprit Astidamas en riant, que vous ne deviez pas me faire une querelle pour si peu de chose : si ce n'est que vous me veüilliez faire entendre par là, qu'il ne tiendroit pas à vous que je ne sortisse de la Barque, si le souhait d'Arpasie pouvoit arriver. Cependant, adjousta-t'il, apres y avoir bien pense, je suis persuadé que si tous les bons, estoient avec les bons ; tous les meschans, avec les meschans ; tous les stupides, avec les stupides ; et tous les Gens d'esprit, avec ceux qui en ont ; le Monde seroit moins agreable qu'il n'est : estant certain que ce meslange universel de tant d'humeurs differentes, fait une partie de sa beauté. Je vous assure, repliqua Arpasie, que si la diversité des Gens qu'on voit, fait une partie de la beauté du Monde, elle fait aussi bien souvent le suplice des honnestes Gens. Car enfin il n'y a rien plus insuportable, que de voir eternellement des Personnes qu'on n'estime point : cependant de la maniere dont les choses sont ordonnées, on passe la moitié de sa vie avec des gens qu'on ne voudrait jamais voir. J'avouë, repliqua Astidamas, qu'on n'est pas tousjours où l'on voudroit estre : et de l'heure que je parle, s'il estoit permis de faire le changement de toutes les Barques qui sont sur ce Lac, on verroit que ce qui a desja esté dit seroit vray. Mais encore, reprit Cleonide, qui croyez vous qui changeast de place ? apres cela Astidamas luy ayant respondu que pour pouvoir satisfaire sa curiosité, il faloit aller de Barque en Barque, pour voir qui y estoit ; Arpasie commanda à celuy qui conduisoit la sienne, d'aller croiser toutes les autres : si bien que les visitant toutes, cette petite Troupe se divertissoit à partager selon sa fantaisie, les Personnes qui les remplissoient. Mais comme Astidamas, Cleonide, et les autres Dames qui estoient d'Alfene, sçavoient mieux l'Histoire de leur Ville, qu'Arpasie ny Meliante, ce furent eux qui dirent que celuy-cy iroit aupres de celle-là ; et que celle-là, iroit aupres de celuy-cy : de sorte que changeant tout l'ordre de la Compagnie en general, il n'y avoit presques plus qu'Alcianipe à qui ils n'eussent point assigné de place. Si bien qu'Arpasie faisant agreablement cette remarque, se mit à prier instamment Cleonide, de ne la mettre pas dans leur Barque : car enfin, luy dit elle, j'ay une telle horreur pour toutes les Personnes médisantes, que si vous l'y mettiez, je pense que comme vous m'avez assuré qu'on ne peut aller au fonds de ce Lac, je m'y jetterois plus tost que d'estre exposée à souffrir long temps la conversation d'une Femme qui déchire tous ceux qu'elle connoist. Il vaudroit bien mieux la jetter dans le Fleuve, repliqua Meliante, que de vous exposer à vous jetter dans le Lac : en verité, adjousta-t'elle, il n'y a point de suplice dont ceux qui médisent ne soient dignes : et pour dire les choses comme je les pense, je trouve encore bien plus terrible de voir une Femme médisante, que de voir un homme médisant : et si je pouvois souffrir la médisance, je l'endurerois moins impatiemment en la bouche d'un homme, qu'en celle d'une femme. En effet, adjousta-t'elle, comme il y a des vertus qui semblent estre encore plus necessaires aux femmes qu'aux hommes, il y aussi des vices moins horribles aux hommes qu'aux femmes : car comme on ne peut médire sans mentir, et qu'on ne peut bien mentir sans insolence, qui est une qualité qui ne se devroit jamais trouver en une femme, je trouve que les hommes à qui la hardiesse est permise, sont du moins plus propres à médire que les femmes : qui ne doivent pas mesme faire une action de vertu avec trop de hardiesse, si elles veulent demeurer dans les justes bornes de la modestie de leur Sexe : ainsi je conclus qu'une femme médisante est un Monstre : et qu'une Personne qui aime à noircir la reputation d'autruy, ne se soucie guere de la sienne : et qu'elle pourroit aisé ment estre soubçonnée de tous les crimes qu'elle suppose aux autres. Apres cela, dit Astidamas, je voy bien que nous ne sçaurons que faire de la pauvre Alcianipe : et qu'il faudra la laisser seule dans quelque Barque. Si on faisoit bien, respondit Arpasie, on la laisseroit du moins seule chez elle : car si on ne se divertissoit point à escouter ses médisances, elle s'en corrigeroit : mais le mal est que presques tout le monde prend plus de plaisir à entendre médire, qu'à entendre loüer. Comme Arpasie disoit cela, elle vit non seulement que la Barque où estoit Alcianipe estoit preste de joindre la sienne, mais elle entendit que cette Dame la conjuroit de luy permettre de dire un mot à Meliante : de sorte que quelque haine qu'elle eust pour la médisance, comme elle n'estoit pas incivile, elle n'osa devant tant le monde, luy refuser ce qu'elle luy demandoit. Elle le luy accorda pourtant si froidement, qu'il fut aisé de connoistre qu'elle luy desplaisoit fort. Cependant Meliante se trouvoit bien embarrassé : neantmoins comme il ne pouvoit se deffendre de parler à une Personne de cette condition ; et que de plus la promesse qu'elle luy avoit faite l'engageoit à la souffrir, il se pancha vers la Barque où estoit Alcianipe, qui se panchant aussi vers celle où il estoit, luy dit pas à l'oreille que depuis qu'il l'avoit quitée, elle avoit appris des choses qui l'obligeoient à luy promettre hardiment une seconde fois, de luy démesler dans huit jours tout l'intrigue dont elle luy avoit dit qu'elle avoit quelque soupçon. De sorte que Meliante ne pouvant s'empescher de la remercier, et de la conjurer de ne manquer pas à sa parole, il le fit si haut, qu'Arpasie luy en fit une guerre estrange, apres que la Barque d'Alcianipe se fut separé de la sienne. D'autre part, Astidamas qui entendoit plus clair que personne n'entendra jamais, ayant oüy qu'Alcianipe avoit promis à Meliante de luy démesler un intrigue, le dit à Arpasie sans penser y avoir interest : si bien qu'apres cela ils se mirent tous ensemble à le presser de dire du moins ce qu'Alcianipe luy avoit promis. Il faudroit que ce qu'Alcianipe me doit dire, reprit il en souriant, ne fust pas un secret de grande importance, si je le pouvois dire à sept ou huit personnes à la fois. Choisissez en du moins une de la compagnie, repliqua Arpasie, à qui vous puissiez dire ce que vous avez à démesler avec Alcianipe, afin de justifier le commerce que vous avez avec une si dangereuse personne. Si elle me tient sa parole, respondit il, et que vous veüilliez encore sçavoir ce qu'elle m'aura dit, je pense que j'auray bien de la peine à ne vous le dire pas : et peut-estre mesme, adjousta t'il, que j'auray plus d'envie de vous le dire, que vous n'en aurez de le sçavoir. Si la belle Arpasie, reprit Cleonide, avoir moins de merite qu'elle n'en a, toute la Compagnie auroit lieu de s'offencer de ce que vous n'y trouvez personne que vous estimiez assez pour luy confier un secret, qui ne peut mesme estre fort secret, puis qu'Alcianipe le partage aveque vous : si ce n'est adjousta-t'elle, que quelqu'un luy ait dit beaucoup de bien d'un autre : mais si cela est, je ne pense pas qu'elle vous le die, car elle ne dit jamais bien de personne. Comma la Barque où nous estions aborda justement comme Cleonide parloit ainsi, Meliante luy respondit civilement en deux mots, et luy donna la main pour luy aider à en sortir, et pour la conduire à son Chariot : car Astidamas ayant esté obligé de la donner à Arpasie, la raison voulut qu'il la luy cedast, et qu'il aidast à marcher à Cleonide, qui ne sçavoit pas qu'elle estoit sa Soeur. Mais Madame, pour ne m'amuser pas à tant de petites choses qui se passerent, je diray que Meliante fut si bien avec Arpasie, qu'insensiblement elle vint à luy faire confidence de l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, et à se pleindre aveque luy de la maniere dont il vivoit avec elle. Elle m'a pourtant dit qu'elle ne s'y seroit pas resoluë, n'eust esté qu'elle n'avoit bien remarqué que Meliante s'aperçevoit des sentimens qu'elle avoit dans l'ame : si bien que jugeant qu'il valloit mieux l'obliger au secret par la confiance qu'elle prendroit en luy, elle ne luy cacha point ce qu'elle pensoit. Joint que le hazard aussi contribua encore à cette confidence : car Meliante s'estant trouvé une apresdisnée toute entiere à l'entretenir ; leur conversation se tourna d'un certain biais, qu'ils se dirent cent choses qu'ils n'eussent pas creû se pouvoir dire en la commençant. Meliante ne dit pourtant rien à Arpasie, qui luy pûst faire soubçonner qu'il fust amoureux d'elle, mais il luy dit tout ce qu'il falloir pour luy donner beaucoup d'estime, et beaucoup d'amitié pour luy : car il entra si adroitement dans tous ses sentimens ; il trouva les pleintes qu'elle faisoit d'Astidamas si justes ; et il la pleignit d'une maniere si obligeante ; que depuis cela elle ne luy cacha plus aucune chose, de tout ce qu'elle avoit dans l'esprit. Cependant Phormion qui voyoit l'amour de Meliante augmenter de moment en moment, faisoit tousjours tout ce qu'il pouvoit pour tascher de remettre le souvenir d'Argelyse dans son coeur, afin d'affoiblir le pouvoir qu'Arpasie y avoit, mais il le faisoit inutilement : car comme l'aversion qu'Arpasie avoit pour Astidamas, et la confiance qu'elle prenoit en luy, flattoient l'a passion ; l'amour de Meliante estoit si forte. qu'encore qu'il n'eust nulle esperance raisonnable, il ne laissoit pas de croire qu'il n'avoit pas tout à fait tort, de ne combatre point son amour. D'autre part la promesse qu'Alcianipe luy avoit faite, n'estant pas hors de sa memoire, il la fut voir precisément au bout des huit jours qu'elle luy avoit demandez : il ne sçeut pourtant pas encore tout ce qu'il avoit envie de sçavoir : mais il en sçeut tousjours allez pour luy faire esperer d'avoir de quoy augmenter la haine qu'Arpasie avoit pour Astidamas : car elle luy dit qu'elle sçavoit d'une certitude infaillible, qu'Astidamas avoit une affection liée avec une Fille de qualité depuis tres long temps : et qu'elle sçavoit de plus qu'il luy promettoit tous les jours de n'espouser point Arpasie : l'assurant en suite que dans quatre jours au plus tard, elle luy en pourroit dire le nom. Vous pouvez juger Madame, que cette nouvelle fut infiniment agreable Meliante : neantmoins comme il connoissoit Alcianipe pour estre effroyablement médisante, il craignoit estrangement que tout ce qu'elle luy disoit ne fust pas vray : toutesfois comme on croit aisément ce qui flatte une violente passion, il creut qu'il falloit qu'en effet Astidamas fust amoureux de quel- une autre que d'Arpasie : et il le creut d'autant plus facilement, qu'il ne voyoit pas que nulle autre raison l'eust pû faire vivre comme il vivoir, avec cette admirable Fille : de sorte que conjurant instamment Alcianipe de tascher de sçavoir le nom de celle avec qui Astidamas avoit un commerce si particulier, elle le luy promit tout de nouveau. Cependant Meliante estant venu au sortir de chez elle, chez Arpasie, il sçeut qu'Astidamas n'y avoit point elle de tout le jour, ny le soir auparavant : de sorte qu'estant bien aise d'insulter sur luy, il se mit à l'accuser d'une injustice effroyable, d'avoir si peu d'assiduité aupres d'elle. Pour moy, repliqua Arpasie, sa presence m'est si peu agreable, que si je n'estois pas condamnée à passer le reste de ma vie aveque luy, je serois bien aise de ne le voir guere : mais il est certain que devant espouser Astidamas, c'est une cruelle chose que de voir la maniere dont il vit aveques moy. C'est tousjours un grand malheur, poursuivit elle, de n'aimer pas celuy qu'on espouse : mais ç'en est un encore plus grand, d'estre mesprisée de celuy qu'on doit espouser. En effet si Astidamas m'aimoit sans que je l'aimasse, je pourrois esperer que mon aversion passeroit aveque le temps, et que ma raison la surmontant, me feroit voir à la fin que j'aurois tort : mais le haïssant et en estant mesprisée, quelle aparence y a-t'il que je puisse jamais vaincre la haine que j'ay pour luy ? car y a-t'il rien de si naturel, que de n'aimer pas qui ne nous aime point ? principalement quand il ne nous paroist pas aimable. Meliante la voyant dans ces sentimens là, voulut luy persuader de se resoudre de dire à Gobrias l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, et de le conjurer de ne l'obliger point à l'espouser : mais elle luy dit qu'il estoit hors d'aparence que son Pere qui ne la marioit que pour affermir le Traitée qu'il faisoit avec Protogene, afin de se vanger du Roy d'Assirie, l'allast rompre pour une simple aversion, sans avoir rien à luy dire, sinon qu'Astidamas ne luy tesmoignoit pas avoir assez d'affection pour elle : et il faudroit, adjousta-t'elle, que je sçeusse d'autres choses de luy que ce que j'en sçay. Mais si vous sçaviez qu'Astidamas fust fort amoureux d'une autre Personne (luy dit il emporté par sa passion) et qu'il luy promist tous les jours de ne vous espouser lamais, ne prendriez vous pas la resolution de le faire sçavoir à Gobrias ? Je la prendrois sans doute, repliqua Arpasie, mais qu'elle apparence y a-t'il, adjousta-t'elle, qu'Astidamas souffrist que son Oncle envoyast vers le Roy d'Assirie, s'il n'avoit pas dessein que nostre mariage s'achevast ? Comme on n'envoye vers ce Prince, repliqua Meliante, que pour l'amuser, plustost que pour luy demander sa permission, Astidamas ne se soucie peut-estre pas de cela : joint que s'il est assez injuste pour ne vous aimer pas, et pour en aimer une autre, il n'est pas estrange que sa prudence ait quelque irregularité. Mais encore, luy dit alors Arpasie, quelle raison vous oblige à dire ce que vous dittes ? et ne seroit-ce point, adjousta-t'elle, cét intrigue qu'Alcianipe vous avoit promis de vous descouvrir ? de grace Meliante, luy dit elle encore, ne me cachez rien de ce qui peut nuire à Astidamas, je vous en conjure par nostre amitié. Cette conjuration est si forte Madame, reprit il, que je ne vous puis rien refuser : et en effet il se mit alors à luy dire ingenûment ce qu'Alcianipe luy avoit apris, et ce qu'elle luy avoit promis de luy aprendre. Ha Meliante, luy dit elle, tant qu'Alcianipe ne vous particularisera pas davantage les choses, et qu'elle ne vous dira pas le nom de celle à qui elle dit qu'Astidamas promet tous les jours de ne m'espouser jamais, je ne sçaurois luy nuire aupres de mon Pere : joint qu'Alcianipe est si suspecte de mensonge, que cela ne suffiroit pas pour persuader Gobrias de ce que je luy dirois. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je ne croye qu'il faut en effet qu'Astidamas ait une passion dans l'ame, et que celle qui la luy donne, soit à Alfene : car quand je le vy la premiere fois, il ne vivoit pas aveque moy comme il y vit : ainsi je conclus que la presence de cette Personne, l'oblige d'en user comme il fait : soit qu'il l'aimast dés que je le connus, ou qu'il soit devenu amoureux icy depuis qu'il m'eut quitée. Quoy qu'il en soit, adjousta-t'elle, il faut tascher d'en sçavoir davantage : c'est pourquoy encore que je haïsse Alcianipe, ne laissez pas de la voir, et de tascher de l'obliger à vous dire le nom de cette pretenduë Maistresse d'Astidamas : car peut-estre quand nous le sçaurons, viendrons nous à bout de descouvrir le reste de la chose sans Alcianipe. Meliante charmé d'ouïr parler Arpasie de cette sorte, luy promit facilement ce qu'elle desiroit de luy : et attendit avec une impatience incroyable, le jour qu'Alcianipe luy avoit assigné, pour luy dire le nom de cette Personne qu'Astidamas aimoit. Comme je sçavois toutes les pensées d'Arpasie, je n'ignorois pas la confiance qu'elle avoit en Meliante : et il sçavoit aussi celle qu'Arpasie avoit en moy : si bien que lors que nous estions ensemble, nous ne parlions que de ce qui regardoit cette admirable Fille. Nous cherchasmes mesme à deviner qui pouvoit estre celle qu'Astidamas luy preferoit : mais toutes nos conjectures nous sembloient si mal fondées, que nous n'en pouvions former un raisonnable soubçon. Cependant comme Meliante ne s'observoit pas si soigneusement en parlant à moy, que lors qu'il parloit à Arpasie, il me sembla un jour que le zele qu'il avoit pour elle, estoit un peu trop ardent pour un Amy : et peu s'en falut que je ne le soubçonnasse d'estre son Amant. Neantmoins veû le temps et la maniere dont Arpasie l'avoit connu, je me condamnay moy mesme : et je ne pûs comprendre qu'il n'eust pas resisté aux charmes d'une personne qu'il avoit sçeu qu'on alloit marier, des qu'il avoit sçeu son nom.

Histoire de Pisistrate : Histoire d'Arpasie : motif de la froideur d'Astidamas


Mais enfin le jour qu'Alcianipe luy avoit marqué estant arrivé, il fut chez elle pour la sommer de sa parole, mais il y fut sans l'y rencontrer : il est vray qu'on luy dit qu'elle avoit donné ordre en sortant, de luy dire qu'elle s'en alloit chez la Tante de Cleonide : et qu'elle luy donnoit le choix de l'y aller trouver, ou de l'attendre chez elle, où elle reviendroit bien tost. Quoy que Meliante ne pûst craindre d'estre reconnu par sa Tante, ny par sa Soeur, chez qui estoit alors Alcianipe, il ne voulut pourtant pas y aller ce jour là, quoy qu'il y eust esté plusieurs autres fois, et il aima mieux attendre qu'elle revinst : luy semblant que s'il alloit faire cette visite, il seroit plus long temps sans sçavoir ce qu'il mouroit d'envie d'aprendre : parce qu'il eust falu qu'Alcianipe la luy eust laissé faire de longueur raisonnable. Si bien qu'entrant dans un Jardin qui est à la Maison de cette Dame, il se mit à s'y promener en l'attendant : il est vray qu'il n'eut pas loisir de s'y ennuyer : car à peine en eut il fait le tour qu'il vit entrer Alcianipe, mais avec un visage si guay, qu'il ne douta point du tout qu'elle n'eust descouvert tout ce qui pouvoit satisfaire sa curiosité, et qu'elle ne sçeust enfin tout ce qu'il faloit sçavoir pour nuire à Astidamas. Et bien Madame, luy dit il dés qu'il la vit, sçavez vous le nom de cette Belle qui fait qu'Astidamas est injuste pour l'admirable Arpasie ? je le sçay si bien, repliqua-t'elle, qu'on ne peut le mieux sçavoir : mais à dire vray (adjousta-t'elle, en le menant dans un Cabinet de verdure où elle le fit asseoir) je m'estonne que nous ne nous sommes aperçeus plus tost de cét intrigue : car on ne m'a pas plustost eu dit le nom de Cleonide, qu'il m'est souvenu de cent choses que j'avois veuës, qui me devoient faire connoistre qu'il y avoit une intelligence tres estroite entre Astidamas et elle. Quoy (s'escria Meliante fort surpris d'ouïr le nom de sa Soeur) c'est Cleonide avec qui Astidamas a un commerce de galanterie ? oüy, repliqua-t'elle, et à peine m'a-t'on eu dit que c'estoit elle qu'il aimoit, que je suis sortie pour aller chez elle, afin d'observer exactement son visage, en luy parlant d'Astidamas. Si bien que comme sa Tante n'y estoit point, j'ay eu une conversation avec elle, qui ne me permet pas de douter de tout ce qu'on m'a dit. Car enfin je l'ay fait rougir cent fois, en luy parlant d'Arpasie, ou d'Astidamas : et je suis assurée non seulement qu'elle a de l'amour, mais qu'elle a mesme de la jalousie : et qu'elle ne s'assure pas tant aux promesses qu'Astidamas luy fait, qu'elle ne craigne que la beauté d'Arpasie ne le face inconstant : ou que le respect qu'il a pour Protogene ne l'oblige à luy obeïr, quand mesme il ne seroit pas infidelle. Mais Alcianipe, reprit Meliante, sçavez vous bien que c'est avec Cleonide qu'Astidamas a une intelligence ? car j'ay oüy dire qu'elle est assez solitaire, et je m'aperçoy bien qu'elle fuit plustost le monde qu'elle ne le cherche. Il est vray qu'elle le fuit, repliqua-t'elle, mais c'est principalement pour oster tout sujet de jalousie à Astidamas, et pour avoir plus de temps à luy donner. Au reste ce n'est pas une affection liée depuis peu : car il estoit amoureux de Cleonide, devant que de voir Arpasie : neantmoins il ne laissa pas d'avoir le coeur assez fortement touché de sa beauté quand il la vit : mais dés qu'il ne la vit plus, et qu'il revit Cleonide, cette amour passagere finit, et l'autre devint plus forte que jamais. Ce n'est pas qu'elle ne soit souvent exposée à luy voir de ces sortes de passions qui l'occupent durant quelques jours, mais qui ne le détachent pourtant pas de Cleonide : qui souffre ces frequentes inconstances avec tant de patience, et tant d'adresse, que je suis espouventée de tout ce qu'on m'en a raconte : car dans le commencement elle fait semblant de ne s'en aperçevoir pas ; et puis dés qu'elle sçait qu'il a quelque leger despit, ou quelque desgoust de sa nouvelle passion, elle le querelle si flatteusement, s'il est permis de parler ainsi, qu'elle le ramene. Aussi luy dit-il (à ce qu'on m'a assuré, lors qu'il veut se justifier, ou s'excuser) qu'il n'y a que ses yeux qui soient infidelles, et que son coeur n'est jamais inconstant : car enfin, luy dit-il, je puis quelquesfois trouver qu'il est d'autres Belles au Monde que vous : et quand, je ne vous voy pas, je puis aussi prendre quelque plaisir à voir certaines Beautez surprenantes, que le hazard me fait rencontrer : mais ce qui plaist à mes yeux, ne charme jamais tellement mon coeur, que vous n'en puissiez rompre l'enchantement par un regard favorable. Eh comment est il possible, reprit Meliante, que vous puissiez sçavoir toutes ces particularitez ? j'en sçay bien encore d'autres, adjousta-t'elle, car enfin je sçay que c'est chez une de ses Amies qu'elle voit Astidamas, et qu'elle le voit à des heures où ils ne peuvent estre interrompus parce que c'est ordinairement le soir. Mais Cleonide, repliqua brusquement Meliante, passe pourtant dans le monde pour une Personne qui a de la vertu, et de la conduite : pour de la vertu, reprit Alcianipe, je veux croire qu'elle en a : et puis (poursuivit-elle suivant son humeur) quand elle n'en auroit pas naturellement, elle en auroit par prudence : car elle connoist assez Astidamas, pour sçavoir que pour en estre aimée long temps, il luy faut estre rigoureuse. Pour moy, reprit Meliante, qui veux donner un plus noble motif à la vertu de Cleonide, je croy que quand Astidamas ne seroit pas de cette humeur, elle vivroit comme elle vit aveque luy. Quoy qu'il en soit, dit Alcianipe, on ne peut pas accuser Cleonide de ne conduire pas bien son affection avec Astidamas : car comme je l'ay desja dit, elle le voit presques tous les tours chez une de ses Amies, et elle l'y voit le soir. J'advouë que je ne comprends pas trop bien, repliqua Meliante, comment cela peut estre : vous le comprendrez, respondit Alcianipe, quand je vous auray dit que le Jardin de la Tante de Cleonide, et celuy de son Amie se touchent : qu'il y a une Porte de communication de l'un à l'autre : que cette Amie est veusve : et que la Tante de Cleonide qui ne soubçonne rien de l'intelligence d'Astidamas et de sa Niece, luy permet d'aller se promener le soir dans le Jardin de son Amie : ne trouvant mesme pas mauvais qu'elle n'en revienne que long temps apres qu'elle est retirée : ainsi Astidamas la voit tant qu'il veut. Mais afin de la voir sans qu'on le sçache, il passe par la Maison d'un de ses Amis, qui est dans une autre Ruë : et qui a une Porte de derriere, qui donne justement vis à vis de la Porte du Jardin de cette Amie de Cleonide, qui bien souvent la luy ouvre elle mesme. Si bien que les Gens d'Astidamas l'attendent à la Porte de devant de son Amy, avec qui ils croyent qu'il est : et de cette sorte, il n'y a presques que le Confident, et la Confidente de cette amour, qui en sçachent quelque chose. Mais il faut donc, reprit Meliante, que cette Confidente ou ce Confident, ayent trahy le secret de ceux qui se confient en leur discretion, puis que vous sçavez tout ce que vous me dittes : nullement, dit elle, mais c'est que cette Amie de Cleonide a chassé une Fille qui la servoit (qui est Soeur d'une Femme qui est à moy) qui sçait toute cette avanture : non seulement parce qu'elle en a veû, mais encore par une Fille qui est à Cleonide, de, qui luy en a conté toutes les circonstances que j'en sçay. Cependant je puis vous assurer que Cleonide a fait tout ce qu'elle a pû pour empescher son Amie de se deffaire de cette Fille, de peur qu'elle ne dist à quelqu'un qu'Astidamas la voit dans ce Jardin : et qu'elle n'a rien oublié pour persuader à son Amie, qu'il faloit qu'elle endurast autant de cette Personne à sa consideration, qu'elle endure de celle qui est à elle, mais elle ne l'a pas voulu. Et certes elle n'a pas grand tort, adjousta Alcianipe, car je ne pense pas qu'il y ait un plus grand suplice qu'est celuy des Femmes qui ont une galanterie, que quelques Filles qui sont a elles sçavent : estant certain que dés que ces sortes de personnes sçavent un secret de cette nature, leurs Maistresses sont leurs Esclaves : et je sçay en effet que Cleonide endure des choses si estranges de la Fille qui est à elle, parce qu'elle sçait son affection ; qu'il faut conclurre qu'elle aime bien la gloire, ou Astidamas, puis que le service qu'elle en tire, ou la crainte de l'obliger à dire ce qu'elle sçait, l'empeschent de s'en deffaire. Cependant comme son Amie n'a pas esté si patiente qu'elle, parce qu'elle n'y a pas un si grand interest, elle a congedié cette Fille de la bouche de qui je sçay tout ce que je viens de vous dire. Peut-estre, reprit Meliante, adjouste-t'elle quelque chose à la verité : au contraire (repliqua Alcianipe suivant son humeur médisante) je connois bien qu'elle ne me dit pas tout, et qu'il y en a encore plus qu'elle ne m'en a conté. Elle m'a pourtant encore dit, qu'elle est persuadée qu'Astidamas, quoy qu'il aime Cleonide, et qu'il n'aime point Arpasie, ne laissera pas de tromper la premiere, et d'espouser la seconde, parce qu'il n'ose desobeïr à Protogene, de qui il attend toutes choses : ainsi on peut dire qu'il les tronpe toutes deux, et qu'il se trompe luy mesme. Apres cela Meliante voyant qu'il n'y avoit plus rien à aprendre, et qu'il en sçavoit mesme plus qu'il n'en avoit voulu sçavoir, quita Alcianipe apres l'avoir priée pour plus d'une raison, de ne publier pas ce quelle sçavoit : pretextant la chose du dessein qu'il avoit de ne nuire pas à Astidamas : et de la crainte où il estoit de ne pouvoir pas sçavoir la suite de cette galanterie, si on pouvoit soubçonner par où elle auroit esté descouverte : mais c'estoit en effet afin que la reputation de sa Soeur ne fust pas exposée. Cependant dés qu'il fut hors d'avec Alcianipe, il rencontra Phormion qui le trouva si triste, et si inquiet, qu'il ne douta pas qu'il n'eust quelque chose de tres fâcheux dans l'esprit. Meliante se trouva alors dans un embarras estrange : car d'un costé il avoit beaucoup de joye de voir qu'il pouvoit nuire à Astidamas : mais de l'autre il estoit au desespoir de sçavoir l'intelligence qu'il avoit avec sa Soeur : et un sentiment d'amour, et un sentiment d'honneur, partagerent de telle sorte son ame, que ne pouvant apaiser un si grand different tout seul, il se resolut de confier son inquietude à son Amy, qui sçavoit desja tout le secret de sa vie. De sorte qu'apres que Phormion luy eut demandé ce qu'il et qu'ils furent en lieu commode pour s'entretenir, il luy conta ce qu'il venoit d'aprendre : et luy dit en suite que ne prevoyant pas que cette Fille avec qui Alcianipe luy avoit dit qu'Astidamas avoit une galanterie deust estre la Soeur, il s'estoit engagé à Arpasie de luy en dire le nom, dés qu'Alcianipe le luy auroit dit. Voyez donc, poursuivit il, en quel embarras je me trouve : car pour nuire à mon Rival, il faut que je die à Arpasie qu'il promet tous les jours à Cleonide, qu'il ne l'espousera jamais, et qu'il luy jure qu'il ne l'aime point : et pour n'exposer pas la reputation de ma Soeur, il faut que je cache la galanterie d'Astidamas avec elle. Toutesfois, adjousta-t'il, je pense qu'à bien raisonner, l'honneur ne veut pas moins que l'amour, que je rompe le Mariage d'Astidamas avec Arpasie : et quand je ne serois que le Frere de l'une, sans estre l'Amant de l'autre, je devrois sans doute advertir Arpasie de ce qui se passe, afin de l'obliger à n'espouser point Astidamas : et afin de forcer Astidamas, à espouser Cleonide. Mais par quel droit, reprit Phormion, pourriez vous vouloir forcer Astidamas à espouser Cleonide, vous qui avez une intelligence aussi particuliere avec sa Soeur, que celle qu'il a avec la vostre ? Ha Phormion, s'escria Meliante, il y a bien de la difference entre Astidamas et moy ! car il a de l'amour pour Cleonide, et je n'ay que de l'estime et de l'amitié pour Argelyse : ainsi il luy est bien plus aisé qu'à moy de luy tenir sa parole : à moy, dis-je, qui ay une passion si démesurée pour Arpasie, qu'il n'est plus en mon pouvoir de respondre à l'affection d'Argelyse. Cependant, adjousta-t'il, je me trouve en de pitoyables termes : car je connois bien, à parler veritablement, que si Astidamas sçavoit ce qui s'est passé à Samosate, il auroit presques autant de droit de se pleindre de l'intelligence que j'ay euë avec sa Soeur, que je pretends en avoir de celle qu'il a avec la mienne : je connois bien encore qu'il est tres fâcheux d'aller publier moy mesme la galanterie d'une personne qui m'est si proche : mais je connois encore mieux qu'aimant Arpasie au point que je l'aime, il faut que je ne considere que ce qui peut satisfaire mon amour : et qu'ainsi sans considerer ny la justice, ny la gloire, ny l'interest de ma Soeur, ny celuy d'Argelyse, je me resolve seulement à faire ce que l'amour veut que je face : ainsi mon cher Phormion, il faut que je die à Arpasie l'amour d'Astidamas pour Cleonide, et que je luy die mesme qu'elle est ma Soeur, afin de luy donner une plus grande marque d'affection, et de l'obliger à user discretement du secret que je luy reveleray. Vous estes donc resolu, luy dit Phormion, de luy aprendre vostre condition ? je suis bien resolu à davantage, repliqua-t'il brusquement, car je suis déterminé de luy descouvrir mon amour. Il est vray, adjousta-t'il, que je ne sçay pas trop bien si je le pourray : car j'ay une telle crainte de me mettre mal avec elle, et de l'obliger à changer sa façon d'agir aveque moy, que je ne sçay si j'auray la force de luy dire que je l'aime. Pour moy, reprit Phormion, j'aimerois mieux attendre que son mariage fust entierement rompu avec Astidamas : mais si je suy vostre conseil, reprit Meliante, elle croira que je ne traverseray les desseins d'Astidamas, que comme Frere de Cleonide, et non pas pour ses interests. Si j'estois à vostre place, repliqua Phormion, je ne dirois point encore à Arpasie ce que vous voulez luy dire : et je luy cacherois esgallement que je suis son Amant, et que je serois Frere de Cleonide : ainsi ne vous croyant que son Amy, elle adjousteroit plus de foy à vos paroles : et ne vous croyant pas Frere de Cleonide, elle ne vous accuseroit pas d'avoir d'autre interest que le sien en cette affaire. Meliante trouvant de la raison à ce que luy disoit Phormion, se resolut de suivre ce conseil : il est pourtant vray que Phormion ne le luy donnoit que dans l'esperance que peut-estre gueriroit-il de sa passion, s'il ne s'engageoit pas à la descouvrir : de sorte que cela estant resolu ainsi, Meliante fut chez Arpasie, avec dessein de luy dire tout ce qu'il sçavoit de l'affection d'Astidamas pour Cleonide : se resoluant pourtant de luy en cacher ce qui pouvoit luy estre desavantageux : et de luy parler plus fortement de l'amour d'Astidamas pour Cleonide, que de l'affection de Cleonide pour Astidamas. Il ne pût toutesfois luy parler aussi tost en particulier qu'il l'avoit esperé, parce qu'il trouva cét Amant infidelle qui entroit chez Arpasie comme luy : joint aussi qu'il y trouva sa Soeur. Mais à peine furent ils assis, qu'Astidamas dit à demy bas à Cleonide, qu'il venoit de recevoir une Lettre d'un de ses Amis, qui estoit à Samosate, qui luy aprenoit qu'elle connoistroit bien tost ce cher Frere qu'elle avoit tant d'envie de connoistre. Conme Arpasie entendit ce que disoit Astidamas, elle prit la parole, et l'adressant à Cleonide ; quoy qu'il semble qu'Astidamas, luy dit elle, ne vous parle que pour estre entendu de vous seulement, je ne laisse pas de me mesler dans vostre conversation : et de vous demander comment il peut estre que vous ayez un Frere que vous ne connoissiez pas ? Comme je n'estois que dans ma troisiesme année, repliqua Cleonide, lors qu'on me fit partir de la Province où je suis née pour venir demeurer à Alfene avec ma Tante ; et que je n'ay point veû mon Frere depuis ce temps là, je pourrois aisément le voir sans le connoistre : car il doit estre arrivé un grand changement en luy depuis que je ne l'ay veû : et je m'en souviens mesme si confusément, que quand il seroit possible que Clidaris fust tel qu'il estoit, je pense mesme que je ne le connoistrois point. Pour son escriture, adsta-t'elle, je la connois bien, car il m'a escrit souvent ; et je luy ay respondu fort regulierement : mais pour luy, je le verrois sans doute sans le connoistre, si je le rencontrois en quelque part sans l'entendre nommer. S'il est tel que mon Amy me le represente, repliqua Astidamas, vous aurez bien de la joye de le voir : car il me dit par sa Lettre que c'est un des honmes du monde le mieux fait, et qui a le plus d'esprit. Il m'aprend mesme, adjousta-t'il, qu'il a fait grande amitié avec ma Soeur qui demeure en ce lieu là : et il me dit enfin tant de choses avantageuses de luy, que je suis desja son Amy sans l'avoir veû. Vous pouvez juger Madame, en quel embarras estoit alors Meliante, qui entendoit parler de luy en sa presence. Cependant comme il eut peur de se rendre suspect en ne disant mot, il demanda hardiment à Astidamas quand ce Frere de Cleonide devoit venir ? Je ne vous le puis dire, repliqua-t'il, car malheureusement celuy qui m'escrit n'a point datté sa Lettre : de sorte que comme elle m'est venuë par une voye détournée que je n'ay encore pû démesler, je ne sçay s'il y a long temps, ou s'il n'y a guere qu'elle est escrite : ainsi je ne puis connoistre quand cét aimable Frere de Cleonide doit venir. Pour moy, reprit Cleonide, je voudrois qu'on ne vous eust pas escrit si avantageusement de mon Frere : car pour l'ordinaire on a bien de la peine à se rendre digne de ces grandes loüanges qui precedent la connoissance des Personnes a qui on les donne. Il est si vray semblable, reprit obligeamment Arpasie, que la belle Cleonide ait un Frere fort honneste homme, que je suis desja toute disposée à l'estimer quand il arrivera. Ce que vous dittes est bien obligeant, repliqua-t'elle, mais pour sçavoir un peu mieux si je puis raisonnablement croire ce qu'on escrit à Astidamas, il faut que je luy demande si celuy qui fait ce Portrait de mon Frere est Juge competent du veritable merite ? et si ce n'est point un de ces grands faiseurs d'Eloges, qui ne mettent nulle difference entre les Personnes mediocres, et les Personnes extraordinaires ? Nullement, reprit Astidamas, et je vous responds qu'il faut que Clidaris soit un des hommes du monde le plus accomply, puis que celuy qui m'escrit le louë comme il fait : car si mon Amy a un deffaut, c'est celuy d'estre un peu trop difficile en Gens, et de donner son estime à trop peu de personnes : ainsi je vous dis encore une fois, qu'il faut que Clidaris soit un homme admirable, et qu'il ait mille bonnes et agreables qualitez, puis que mon Amy le louë. En effet, adjousta-t'il, celuy qui m'escrit est si difficile à satisfaire, qu'à peine trouve-t'il quatre honnestes Gens en la Province où il est né : et pour vous le définir en peu de mots, c'est un de ces hommes delicats, qui font l'anatomie du coeur des autres, et de leur esprit, devant que de s'exposer à les loüer ; qui examinent toutes les paroles, et toutes les actions de ceux qu'ils voyent ; et qui veulent mesme deviner toutes leurs pensées, devant que de se hazarder à en dire ny bien ny mal : jugez donc apres cela si j'ay tort de soustenir qu'il faut que le Frere de la belle Cleonide soit digne de l'estre. Apres cela Astidamas suivant sa coustume, fit changer d'objet à la conversation, dont Meliante fut bien aise : et il la diversifia tellement, qu'il n'est presques rien dont on ne dist quelque chose : mais quoy qu'il dist, il ne dit rien d'assez obligeant pour Arpasie. Cependant comme Cleonide s'en fut allée, Astidamas s'en alla : de sorte que Meliante estant demeuré seul avec Arpasie, elle se mit à le regarder en resvant : parce que faisant reflection sur ce qu'Astidamas avoit dit du Frere de Cleonide, elle s'imagina, veû l'endroit où elle l'avoit rencontré, et veû le soin qu'il aportoit à cacher le lieu de sa naissance, que ce pouvoit estre luy : et elle se l'imagina d'autant plustost, que toutes les loüanges qu'on donnoit à ce Frere de Cleonide luy convenoient. Neantmoins ne voulant pas luy faire paroistre le soubçon qu'elle avoit, jusques à ce qu'elle eust plus de certitude de la chose, elle revint de sa resverie, justement comme Meliante l'alloit interrompre, pour luy dire ce qu'il avoit sçeu d'Alcianipe : et en effet prenant la parole ; veû l'estat où sont les choses, je suis bien marry Madame, luy dit-il, de ne pouvoir vous dire autant de bien d'Astidamas, qu'on luy en escrit du Frere de Cleonide : mais Madame, la fidellité que je vous ay promise, et le zele que j'ay pour vostre service, font qu'il faut que je vous die que je sçay le nom de la personne qu'Astidamas aime depuis long temps, et à qui il promet de ne vous espouser jamais. Je souhaite de tout mon coeur, repliqua-t'elle brusquement, qu'il luy tienne sa parole : mais encore Meliante, adjousta-t'elle, qui est celle qui tient le coeur d'Astidamas ? C'est Cleonide Madame, reprit il, et je sçay des circonstances de son affection pour elle, qui me font dire qu'il est le plus criminel de tous les hommes, de s'estre engage au point qu'il l'est aveque vous, sans se dégager du moins d'avec elle. Quoy, s'escria Arpasie en le regardant, c'est Cleonide avec qui Astidamas a une intelligence ? oüy Madame, c'est Cleonide, respondit il, et Alcianipe m'en a dit des choses si particulieres, que je n'en sçaurois douter. Mais Alcianipe est si méditante, repliqua-t'elle, qu'il n'y a pas grand fondement à faire sur ce qu'elle dit : comme je sçay assez bien discerner la verité du mensonge, reprit il, je vous assure Madame, qu'Astidamas aime Cleonide. Apres cela Arpasie se teut durant quelque temps : et faisant alors reflection sur le soubçon qu'elle avoit eu, elle le perdit : et elle ne pensa plus que Meliante pûst estre Frere de Cleonide, puis qu'il luy disoit l'intelligence qu'elle avoit avec Astidamas. En suite le souvenant de cent choses où elle n'avoit pas pris garde, elle trouva en effet qu'il y avoit lieu de croire qu'Alcidamas aimoit Cleonide : mais malgré l'aversion qu'elle avoit pour luy, elle ne laissa pas d'avoir je ne sçay quelle espece de despit, d'aprendre qu'il estoit amoureux de cette belle Fille. Ce leger sentiment passa pourtant si viste, qu'un moment apres elle eut beaucoup de joye, de pouvoir esperer que cette amour d'Alcidamas pourroit rompre son mariage : et elle en donna tant de marques à Meliante, qu'il en eut beaucoup de satisfaction. Neantmoins comme elle sembloit estre resoluë d'attendre qu'Astidamas rompist la chose, parce qu'elle craignoit d'irriter son Pere, Meliante se vit contraint de luy dire, qu'encore qu'Astidamas aimast cherement Cleonide, et qu'il luy promist de rompre son Mariage à sa consideration, il sçavoit que par un sentiment d'interest, il estoit pourtant resolu, de peur de perdre tout le Bien qu'il attendoit de Protogene, de ne laisser pas de l'espouser, et de tromper Cleonide. Quoy, dit alors Arpasie, Astidamas pretendroit m'espouser sans m'aimer, et n'espouser pas Cleonide qu'il aime ! ha Meliante, je ne puis souffrir cette double perfidie : et comme je serois encore plus malheureuse d'espouser un homme qui ne m'aime pas, et que je n'aime point, que Cleonide ne le seroit de n'espouser pas un homme qui l'aime, et qu'elle ne haït pas, c'est à moy à faire tout ce que je pourray, pour empescher que ce malheur ne m'arrive. Car enfin quand je n'aurois point d'aversion pour Astidamas, la seule infidellité dont il est capable pour Cleonide, m'empescheroit de l'espouser : c'est pourquoy Meliante il faut s'il vous plaist que vous m'aidiez à me tirer de l'embarras où je me trouve : et que vous taschiez de me faire avoir des preuves si convainquantes des promesses que ce trompeur fait à Cleonide, que je puisse les faire voir à mon Pere : et luy declarer en suite que je n'espouseray jamais Astidamas. Meliante oyant ce qu'Arpasie luy disoit, se mit à resver pour tascher d'imaginer comment il la pourroit satisfaire : apres quoy il luy demanda quelques jours : la conjurant cependant de ne dire rien de ce qu'il luy avoit dit, de peur, disoit il, que si Protogene aprenoit l'amour d'Astidamas, il ne precipitast son mariage avec elle. Ainsi Meliante mettant la reputation de sa Soeur à couvert avec un pretexte assez plausible, dit en suite mille choses flatteuses, tendres, et obligeantes à Arpasie : qui croyant luy avoir une obligation infinie, se mit alors à le presser de luy dire un peu plus precisément qui il estoit. De grace (disoit elle, pour l'obliger à se faire connoistre) dittes moy qu'elle justice il y a que vous sçachiez jusques à mes plus secrettes pensées, et que je ne sçache pas seulement quel Païs vous a donné la naissance ? Quand je vous auray rendu quelque service considerable, reprit-il, je vous promets Madame de vous dire qui je suis : et pour donner un terme limité à ce que vous voulez aprendre, je vous promets de vous dire ce que vous voulez sçavoir de moy, le jour que vostre Mariage avec Astidamas sera rompu : mais en attendant Madame (adjousta-t'il, emporté par sa passion) faites moy seulement l'honneur de croire, que j'ay autant de naissance qu'il en faut avoir, pour n'estre pas indigne d'estre au nombre de vos Amis : et que si Astidamas avoit dans le coeur les sentimens que j'y ay, il n'auroit point d'amour pour Cleonide. Quoy que ce que disoit Meliante, fust en effet une espece de declaration d'amour, Arpasie ne l'escouta pourtant point ainsi : et elle creut qu'il n'avoit parlé de cette sorte, que pour luy faire comprendre qu'il l'estimoit tant, que si Alcidamas l'eust autant estimée, il n'eust pû avoir le coeur sensible pour Cleonide : de sorte qu'elle luy respondit fort civilement. D'abord il fut fâché qu'elle ne l'eust pas entendu : mais un moment apres il en fut fort aise : connoissant bien qu'il auroit pû luy rendre suspect tout ce qu'il luy avoit dit, si elle eust sçeu qu'il eust esté amoureux d'elle : si bien qu'apres s'estre dit encore de part et d'autre plusieurs choses obligeantes, ils se separerent. Mais Madame, pendant que ces choses se passoient, Protogene ayant remarqué qu'Astidamas ne vivoit pas comme il devoit avec Arpasie, luy en parla fort aigrement : et luy dit qu'il se preparast à y vivre mieux, et à l'espouser bien tost : car enfin, luy dit il, soit que le Roy d'Assirie y consente, ou n'y consente pas, vous l'espouserez. Astidamas qui avoit infiniment de l'esprit, et qui en effet avoit resolu de trahir Cleonide, et d'espouser Arpasie, se démesla admirablement de cette pressante conversation : disant hardiment à Protogene, que pour luy il n'avoit jamais creû, qu'il fallust vivre avec une Personne dont on devoit estre le Mary, avec la mesme sorte de galanterie, qu'avec celles dont on est amoureux sans sçavoir si on les espousera : et en effet, luy dit-il, si vous vous informez de la maniere dont je vivois avec Arpasie, lors que vous m'envoyastes vers Gobrias, vous sçaurez qu'elle estoit toute differente de celle dont je me serts : et vous connoistrez que si j'ay changé, c'a esté parce que je ne croy pas qu'il faille faire en cette occasion, toutes ces petites choses, que la galanterie veut qu'on face en d'autres sortes d'amours : cependant soyez assuré que j'obeïray quand il vous plaira. Mais Madame, il faut que vous sçachiez, qu'un Officier de Protogene, qui connoissoit Alcianipe, ayant entendu cette conversation, la luy redit : si bien que cette Personne l'ayant fait sçavoir à Meliante, il se trouva fort embarrassé. Qui vit jamais (disoit-il à Phormion qui me l'a redit depuis) un malheur esgal au mien ? car enfin tous les autres Amants ne sont ordinairement malheureux, que parce qu'ils sont haïs, ou que parce qu'ils ont des Rivaux, et mesme des Rivaux aimez. Cependant il est certain qu'Arpasie m'estime ; que je n'ay point de Rival ; que celuy qui pretend l'espouser sans amour, en est haï ; et que malgré tout cela, je suis pourtant le plus malheureux de tous les hommes, puis que je me voy en estat de voir un homme que je haïs posseder la Personne que j'aime : et de le voir trahir, et abandonner ma Soeur : de sorte que par ce moyen, il détruira en mesme temps mon amour, et mon honneur, si je ne destruits tous ses desseins. Il n'est pourtant pas aisé de le faire : car Alcidamas obeïra à Protogene ; Protogene voudra qu'il espouse Arpasie ; et Gobrias le voudra autant que luy ; si je ne luy fais voir la perfidie d'Alcidamas, pour Cleonide et pour Arpasie. Mais iray-je aussi publier moy mesme l'intelligence qu'il a avec ma Soeur, sans estre assure de pouvoir venir à bout de l'obliger à l'espouser ? et puis, à parler sincerement, puis-je me souvenir de mon avanture avec la sienne, et avoir la hardiesse de le quereller de ce qu'il n'est pas plus fidelle à Cleonide, que je le suis à Argelyse ? Il est vray que je suis moins inconstant que luy, parce que je l'ay moins aimée : mais cette excuse n'est pas assez bonne pour me justifier. Que feray-je donc mon cher Phormion ? luy dit il ; en verité, repliqua son Amy, je suis bien embarrassé à vous conseiller : et je pense que pour vous conseiller bien, il faudroit vous persuader de vaincre vostre passion, comme Alcidamas surmonte la sienne. Car enfin il est amoureux de Cleonide, mais il ne laisse pourtant pas de se refondre à en espouser une autre : ainsi je conclurrois que vous rapellassiez le souvenir d'Argelyse dans vostre coeur, et que vous quitassiez le dessein de continuer d'aimer Arpasie : car pour l'interest de Cleonide, je vous advouë que hors d'estre assuré de forcer Astidamas à l'espouser, il est bien plus à propos d'estouffer le bruit de l'intelligence qu'il a avec elle, que de la publier. Mais vous ne songez pas, repliqua Meliante, que la chose n'est pas en cét estat là : puis que je ne sçay cette intelligence que par Alcianipe qui ne sçait jamais rien qui puisse nuire à quelqu'un qu'elle ne le die à cent personnes. En effet, poursuivit il, on m'a assuré que quand elle sçait quelque chose de fâcheux, s'il ne vient pas de monde assez tost chez elle, à qui elle le puisse dire, elle en sort diligement pour en aller chercher : et on assure mesme que quand elle est malade, rien ne la guerit si tost, et ne luy fait plus promptement quiter le Lit, que d'avoir quelque médisance à aller faire chez quelqu'un, à qui elle croit qu'elle donnera quelque plaisir, ou à qui elle pense qu'elle fera despit : car elle agit par divers motifs, bien qu'ils soient presques esgallement mauvais : et vous pretendriez apres cela, qu'Alcianipe ne dist pas à tout ce qu'elle connoist de Gens, ce qu'elle m'a dit ! Ha non non Phormion, adjousta-t'il, ne vous y abusez point, Alcianipe ne sçait taire que des loüanges : ainsi il faut tenir pour assuré, que dans peu de jours toute la Ville sçaura qu'Astidamas a trompé Cleonide : et comme Alcianipe entasse tousjours malice sur malice, peut-estre que d'une intelligence innocente, elle en fera une tour à fait criminelle, Joint qu'à parler sincerement, quand Astidamas ne trahiroit point ma Soeur, je ne le haïrois pas moins que je le haï : et il suffit qu'il soit en estat de pouvoir espouser Arpasie, pour me porter à le perdre si je le puis. Mais Arpasie, reprit Phormion, ne sçait pas seulement que vous l'aimez : elle sçait que je la voy, et que je l'admire, reprit il, et je veux esperer qu'elle sçaura bien tost que je l'aime, sans que je le luy die : car ma passion est trop force, pour qu'elle ne la connoisse pas. Ainsi tout ce que j'ay à faire, est de me mettre en estat de pouvoir destruire Astidamas dans l'esprit du Pere d'Arpasie, en luy aprenant l'amour qu'il a pour Cleonide, et en la luy aprenant avec des circonstances qui facent paroistre Astidamas ce qu'il est, c'est à dire fourbe et perfide. Je voy bien par l'air de vostre visage, adjousta-t'il, que vous trouvez estrange que je donne des noms si terribles à Astidamas, dans l'opinion où vous estes que je les merite aussi bien que luy ; mais Phormion ne vous y trompez par : car s'il y a quelque espece d'esgalité en nostre crime, il n'y en a pas en nostre procedé : et en effet lors que j'ay creû estre amoureux d'Argelyse, ç'a esté parce que je ne connoissois pas encore l'amour : mais je connois bien aujourd'huy, que je n'avois que de l'estime, et de l'amitié pour elle : et si je la quite, je la quite parce qu'une violente passion me force à la quiter : et elle m'a mesme l'obligation d'avoir fait tout ce que j'ay pû pour luy conserver mon coeur. Mais pour Astidamas, il n'en est pas de mesme : car il est fort amoureux de Cleonide, et malgré cette amour, il l'abandonne par un sentiment d'interest. De plus il a l'injustice non seulement de l'abandonner, mais de la trahir, en luy déguilant son inconstance : de peur qu'elle ne nuise au dessein qu'il a d'espouser Arpasie. Mais pour moy, je n'en userois pas de cette sorte : estant certain que si Argelyse estoit icy, je luy aprendrois moy mesme son malheur et le mien. Ha Meliante, interrompit Phormion, vous parlez comme vous faites, parce qu'Argelyse n'est pas à Alfene ! car je vous assure qu'il est plus difficile que vous ne pensez à un honneste homme, d'aller dire à une femme pour qui il a tesmoigné avoir de l'amour, qu'il ne l'aime plus : et si vous voiyez Argelyse, vous vous trouveriez sans doute fort embarrassé. Je ne doute pas, reprit il, que je n'eusse une confusion estrange de la voir : mais apres tout, plustost que de la trahir, comme Astidamas trahit ma Soeur, je luy descouvrois ma foiblesse : et je luy en demanderois pardon, sans m'en pouvoir repentir. Cependant, adjousta-t'il, comme je voy bien que vous ne me conseilleriez pas comme je veux l'estre, je suivray mon propre sentiment : et en effet Meliante apres avoir resvé quelque temps, sortit, et sut faire une visite à Cleonide, à qui il en avoit desja fait plusieurs, comme à toutes les autres Dames de qualité d'Alfene. Il ne pût pourtant l'entretenir aussi tost qu'il eust voulu, parce qu'il y avoit du monde avec sa Tante, et avec elle : mais la Compagnie estant partie, à la reserve d'un homme qui avoit à parler d'affaires avec cette Dame chez qui Cleonide demeuroit, il eut tout le loisir qu'il eust pû souhaiter : et il l'eut d'autant plus grand, que cette Dame mena celuy qui luy parloit dans son Cabinet.

Histoire d'Arpasie : aveux de Meliante à Cleonide


Mais à peine fut il seul avec Cleonide, que tirant une des Lettres qu'elle luy avoit autrefois escrites, et dont je vous ay dit qu'elle avoit parlé un jour chez Arpasie, il la pria de la voir, et de luy dire si elle en connoissoit l'escriture. De sorte que Cleonide la prenant avec impatience, se mit à la lire sans penser que ce fust une Lettre qu'elle eust escrite : mais dés qu'elle eut jetté les yeux dessus, elle reconnut son escriture, et connut en suite un moment apres, que c'estoit une Lettre qu'elle avoit escrite à son Frere. D'abord elle le regarda attentivement : mais il avoit si peu l'air de tous ceux qu'elle avoit veûs de sa Famille, et elle luy ressembloit si peu, que ne conçevant pas pourquoy son Frere se seroit caché à elle, elle ne creût pas encore qu'elle estoit sa Soeur : et elle s'imagina seulement qu'il estoit Amy de son Frere. Eh de grace, luy dit elle, en quel lieu avez vous connu celuy a qui j'ay escrit cette Lettre ? en quel lieu vous l'a-t'il donnée ? et pourquoy l'a-t'il mise entre vos mains ? Je vous diray tout ce que vous me demandez, luy repliqua Meliante, et mesme plus que vous ne me pouvez demander ; pourveû que vous me promettiez de ne dire rien de ce que je vous diray, non pas mesme à Astidamas, adjousta-t'il, en la regardant sixement. A ces mots Cleonide rougit : et prenant la parole (en racommodant quelque chose à sa coiffure, pour tascher de cacher sa rougeur) je ne m'estonne pas, luy dit elle, que vous me priyez de ne dire à qui que ce soit ce que vous me direz : car comme je ne sçay pas ce que vous me devez dire, il peut estre que vous avez des raisons qui vous obligent à me faire cette priere : mais je pense que je me dois offencer, que vous me particularisiez Astidamas : et que vous me parliez de luy, comme si je ne pouvois rien sçavoir sans le luy dire. Tout ce que je puis faire presentement pour vendre satisfaction, reprit Meliante, est de vous assurer que dés que je vous auray dit ce que je ne vous puis dire si vous ne me promettez ce que je veux, vous connoistrez si clairement que je ne puis avoir dessein de vous offencer, que vous vous repentirez de m'en avoir soubçonné. Mais injuste Cleonide, poursuivit il, pour pouvoir faire un esclaircissement de cette nature, il faudroit estre assuré qu'il ne vinst personne nous interrompre : et pour vous obliger à me donner une Audience particuliere, je vous jureray par tout ce qui m'est de plus sacré, que vous serez la plus malheureuse Personne de vostre condition, et de vostre Sexe, si vous ne m'escoutez, et si vous ne faites positivement tout ce que je vous diray, quand vous m'aurez escouté. Vous me dittes des choses si surprenantes, repliqua-t'elle, que bien qu'il semble que vous ne me deviez parler que pour m'en dire de fâcheuses, j'advouë que je ne puis resister à la curiosité que j'ay de les sçavoir : c'est pourquoy si vous le voulez, nous passerons dans ce Jardin où il n'y a que deux Filles qui sont à moy qui se promenent : et où nous ne serons point interrompus, parce que j'ordonneray que s'il vient quelqu'un, on le mene à l'Apartement de ma Tante. Je le veux bien, reprit Meliante, mais il faut me promettre de ne dire rien de ce que je vous diray à Astidamas : et me le promettre solemnellement. En vous promettant de ne le dire à personne, respondit Cleonide en rougissant encore, c'est vous promettre tacitement de ne le dire point à Astidamas : c'est pourquoy ne vous amusez pas à une ceremonie inutile, et qui selon moy m'est outrageuse. Ne vous amusez point vous mesme, reprit-il, à une delicatesse mal fondée : et ne detruisez pas vostre repos, pour une bien-seance imaginaire. Cleonide oyant parler Meliante si fortement, pensa se fâcher tout de bon, et ne luy donner point d'audience : mais comme la mesme chose qui la fâchoit, estoit ce qui luy donnoit la curiosité de sçavoir ce qu'il avoit à luy dire, elle surmonta, son ressentiment : et dit à Meliante que pour luy tesmoigner qu'elle n'avoit pas une telle liaison avec Astidamas, qu'elle ne pûst s'engager à ne luy dire jamais ce qu'il luy diroit, quoy qu'il ne fust pas de ses Amis particuliers ; elle vouloit bien le luy promettre, encore que ce fust en quelque sorte choquer la bien-seance. Apres cela, Meliante ayant pris toutes les seuretez qu'il pouvoit prendre, luy donna la main : et sortant par un Perron qui donne dans le Jardin, il la conduisit dans l'Allée la plus esloignée de ces Femmes de Cleonide qui s'y promenoient. Mais ils n'y furent pas plustost, que Cleonide prenant la parole ; et bien Meliante, luy dit elle, me direz vous qui vous a donné cette Lettre que vous m'avez montrée, et si vous la tenez de la propre main de mon Frere ? Avant que de vous respondre precisément, repliqua-t'il, il faut que je vous proteste que tout ce que je m'en vay vous dire est si constamment vray, qu'il n'est pas plus veritable que vous estes ma Soeur, qu'il est vray qu'Astidamas vous trahit. A ces mots, Cleonide demeura si surprise, qu'elle changea plus d'une fois de couleur : d'abord elle regarda Meliante : puis un moment apres, elle baissa les yeux avec beaucoup de confusion. Il y eut mesme des instans où elle souhaita que Meliante dist vray : et il y en eut d'autres, où elle desira qu'il ne dist pas la verité : n'imaginant rien de plus fâcheux, que de commencer de connoistre son Frere par une si cruelle avanture. Mais à la fin faisant quelque effort sur elle mesme, pour s'esclaicir du doute où elle estoit ; le nom de Meliante que vous portez, repliqua-t'elle, ressemble si peu à celuy de Clidaris que porte mon Frere, que je ne vous puis prendre l'un pour l'autre. Comme les noms, repondit il, ne sont pas si essentiellement attachez à ceux qui les portent, qu'on ne les desguise quand on en a besoin, et qu'on ne les change enfin selon l'occasion ; la raison que vous dittes n'est pas convainquante. Mais pour vous dire quelque chose de plus fort que tout ce que je vous ay dit, je veux non seulement m'engager à vous montrer toutes les Lettres que vous m'avez escrites, mais encore à vous dire une grande partie de ce que je vous ay escrit : et pour porter la chose plus loin, j'escriray en vostre presence tout ce qu'il vous plaira : afin que confrontant mon escriture, avec les Lettres que vous avez de Clidaris, vous puissiez connoistre sans en pouvoir douter, que Meliante et luy ne sont qu'une mesme personne. Et en effet sans differer davantage, il tira des Tablettes de sa poche, et se mit à escrire quelques lignes dedans, qu'il donna à lire à Cleonide. Mais elle ne fut guere moins surprise, de voir qu'il avoit mis dans ces Tablettes, que si elle ne suivoit son conseil, elle n'espouseroit jamais Astidamas ; que de voir qu'en effet l'escriture qu'elle voyoit, estoit si semblable à celle de toutes les Lettres qu'elle avoit reçeuës de son Frere, qu'elle ne pouvoit douter que la main qui les avoit escrites, ne fust la mesme qui venoit d'escrire en sa presence, une chose qui luy estoit si fâcheuse. Mais avant qu'elle fust revenuë de l'estonnement où elle estoit, Meliante prenant la parole, luy dit tant de choses particulieres de sa Famille, et tant de choses qu'un autre n'eust pu luy dire, qu'enfin ne pouvant plus douter qu'il ne fust son Frere, elle fit ce qu'elle pût pour luy tesmoigner qu'elle avoit beaucoup de joye d'estre Soeur d'un homme fait comme luy : mais pour achever de s'esclaircir entierement, elle luy demanda comment il pouvoit estre que cét Amy d'Astidamas, eust escrit de luy comme l'ayant veû à Samosate ? De sorte que Meliante luy raconta alors le voyage qu'il avoit fait en ce lieu là ; et la rencontre qu'il avoit aussi faite de Gobrias et d'Arpasie. Mais de grace, dit alors Cleonide, aprenez moy pourquoy vous avez changé de nom ; et pourquoy vous n'avez pas voulu que je vous connusse ? Ce que vous me demandez ma chere Soeur, repliqua Meliante, est de telle importance, que je ne devrois vous le dire, qu'apres que vous m'auriez advoüé qu'Astidamas a de l'amour pour vous ; que vous ne le haïssez pas ; qu'il vous promet de n'espouser jamais Arpasie ; et que vous le croyez ainsi. Ha mon Frere, s'escria Cleonide en rougissant, je ne puis vous advoüer des choses de cette nature ! pour vous empescher, reprit Meliante, de vous amuser à me vouloir desguiser la verité, sçachez que je n'ignore presques rien de tout ce qui s'est passé entre vous : et pour vous en dire une partie, je sçay que c'est dans le Jardin d'une de vos Amies qui touche celuy où nous sommes, où vous voyez Astidamas : principalement depuis qu'Arpasie est icy, et que c'est là qu'il vous fait mille faux sermens : en effet je sçay d'une certitude infaillible, que si vous ne croyez mon conseil, il espousera Arpasie. Au reste pour vous obliger à vous confier absolument en moy, je m'en vay vous confier tout le secret de ma vie, en vous aprenant que j'ay autant d'interest que vous à empescher ce Mariage : car enfin pour vous aprendre à me dire la verité, et pour vous obliger à celer tout ce que je vous dis à Astidamas, il faut que je vous aprenne que je suis amoureux d'Arpasie : mais amoureux jusques au point que si la vie d'Astidamas vous est chere, il faut que vous m'aidiez à faire qu'il vous soit fidelle, et que vous faciez tout ce que je vous diray, pour empescher qu'il n'espouse la Personne que j'aime : car je vous declare, que si vous ne le faites, vous vous exposerez à voir vostre Frere tuer vostre Amant, ou à voir vostre Amant tuer vostre Frere. Pensez donc bien serieusement, adjousta-t'il, à ce que je vous dis : et soyez fortement persuadée, que vous avez autant d'interest que moy à suivre le conseil que je vous donneray. Vous me dittes tant de choses surprenantes, repliqua Cleonide, que je ne sçay, qu'y respondre : je vous en dis de si importantes, reprit il, qu'il y faut respondre precisément : au reste, adjousta Meliante (que je n'ay jamais pû m'accoustumer à nommer Clidaris) pour vous obliger à vous resoudre à me parler avec sincerité, vous n'avez qu'à considerer que je ne me mesle pas de vous faire des reprimandes d'avoir lié affection avec Astidamas : car comme je suis persuadé de vostre vertu, et que je connois par mon experience, que l'amour n'est pas une chose volontaire, je serois injuste si je voulois que vous eussiez plus de force que je n'en ay. Mais apres avoir excusé vostre foiblesse, comme je pretends que vous excusiez la mienne, il faut me dire sincerement tout ce qui s'est passé entre Astidamas et vous, et tout ce qui s'y passe encore : afin de le forcer apres à vous estre fidelle, et de l'empescher de me rendre malheureux : car si vous ne le faites, je vous declare que devant que vous puissiez revoir Astidamas, pour luy dire ce que je vous ay dit, je le verray : et luy diray des choses qui nous porteront à la derniere extrémité : c'est pourquoy ma chere Soeur, je vous conjure par vostre propre gloire ; et par l'affection que vous avez pour Astidamas ; de vouloir m'empescher d'estre malheureux, et de ne vous obstiner pas à me nier une chose que je sçay avec autant de certitude que vous mesme. Vous me parlez d'une maniere si embarrassante, repliqua Cleonide, que je n'ay pas la force, ny de vous nier, ny de vous advoüer, ce que vous me demandez : il faut pourtant faire le dernier, repliqua Meliante, si vous voulez conserver vostre gloire et vostre Amant : et ne détruire pas toute la fecilité d'un Frere, qui vous devra tout son repos, si vous songez seulement à establir le vostre. Apres cela joignant encore mille conjurations tendres et obligeantes, à tout ce qu'il luy avoit desja dit ; Cleonide apres toutes les precautions que sa modestie luy pût faire prendre, afin que son Frere pust croire son affection pour Astidamas aussi innocente qu'elle l'estoit, luy advoüa d'abord qu'il y avoit long temps qu'il l'aimoit : et en suite qu'il luy disoit tous les jours qu'il l'aimoit encore. De sorte qu'apres avoir franchi la premiere difficulté d'advoüer une semblable chose, elle dit à Meliante tout ce qu'il vouloit sçavoir. Mais comme elle estoit persuadée que c'estoit se justifier, que d'exagerer les soins qu'Astidamas avoit aportez à gagner son coeur, elle n'en oublia aucun : et elle aprit mesme à son Frere, qu'il n'y avoit point de jour qu'il ne luy escrivist. Si bien que Meliante entrant avec beaucoup d'adresse dans ses sentimens, la pressa de vouloir luy montrer les Lettres d'Astidamas : et il l'en pressa si instamment, que cette Fille qui craignoit si elle luy refusoit de les luy faire voir, qu'il ne creûst qu'elles estoient de nature à ne pouvoir estre montrées sans luy faire tort, eut impatience qu'il les eust veuës : car comme Astidamas sçavoit admirablement comment il falloit escrire des Lettres passionnées, toutes les siennes n'estoient que des pleintes continuelles, de n'estre pas assez bien traité, quoy qu'il sçeust qu'il n'estoit pas haï. De sorte que Cleonide sçachant que toutes les Lettres d'Astidamas la justifioient plustost que de l'accuser ; elle tira de sa Poche les deux dernieres qu'elle avoit reçeuës : dont l'une estoit escrite du soir, et l'autre du matin, et les donna à Meliante : qui les ayant ouvertes, y trouva tout ce qu'il eust pu desirer qui y eust esté. Mais Madame, comme ces deux Lettres ont beaucoup servy au desnouëment de cette avanture, et que je les ay euës si long temps entre mes mains, qu'elles sont demeurées dans ma memoire, il faut que je vous die que la premiere que vit Meliante estoit telle.

A L'INCREDULLE CLEONIDE.

Vous estes donc resoluë de ne me croire jamais, lors que je vous assure que je n'aime point Arpasie, et que je n'aime que vous ? et il semble que vous ayez dessein d'estre aussi injuste, que vous avez tousjours esté rigoureuse, en doutant de la sincerité de mes paroles comme vous faites. Ne vous laissez donc plus abuser aux apparences : et soyez fortement persuadée, que je ne seray jamais mary d'Arpasie, et que je seray tousjours Amant de la belle Cleonide.

ASTIDAMAS.

Vous pouvez juger Madame, que Meliante fut bien aise de tenir cette Lettre en son pouvoir : c'est pourquoy dans l'esperance qu'il eut de trouver l'autre aussi favorable au dessein qu'il avoit, il l'ouvrit diligemment, et y trouva ces paroles.

A L'INJUSTE CLEONIDE.

Je ne sçay pourquoy vous ne me croyez pas, mais je sçay bien que vous me devez croire, lors que je vous proteste que Protogene avec toute l'authorité quil a sur moy, ne me fera point faire d'infidellité à ma chere Cleonide. Croyez donc que soit par le Roy d'Assirie, ou par ma Mere, qui arrivera bi ? tost icy, je rompray mon Mariage avec Arpasie : et que si vous estes aussi constate que je suis fidelle, nous aimerons eternellement.

ASTIDAMAS.

Quoy que cette seconde Lettre fust aussi propre que l'autre à nuire à Astidamas, elle ne donna pourtant pas à Meliante une joye aussi tranquille que la premiere : parce qu'il aprit par elle, que la Mere de son Rival devoit venir : et qu'il ne douta point qu'elle n'amenast Argelyse avec elle. De sorte que cette nouvelle precipitant encore le dessein qu'il avoit de nuire à Astidamas, fit qu'il se resolut de ne rendre point ces deux Lettres à sa Soeur, et de s'en servir pour les faire voir à Arpasie, afin qu'elle les montrast à Gobrias : et qu'elle s'en pûst servir aussi, à rompre son Mariage. Ce n'est pas que comme il sçavoit que les autres choses qu'Astidamas disoit par ses Lettres estoient fausses, il eust eu tout à fait lieu de croire celle la, n'eust esté qu'il y avoit en effet apparence que sa Mere viendroit à ses Nopces, et qu'il ne parloit de son voyage à Cleonide, que pour la mieux tromper. Mais enfin apres avoir fait toutes ces reflections en tumulte, au lieu de rendre ces deux Lettres à sa Soeur il les mit dans sa Poche : et luy dit que c'estoit d'elles d'où despendoit tout son bonheur, et tout le sien. D'abord Cleonide voulut s'opposer à son dessein : mais Meliante prenant la parole : non non ma Soeur, luy dit il, je ne vous les rendray pas : et elles sont si necessaires à vous conserver Astidamas, et à me faire aquerir Arpasie, que je vous servirois mal, si je me resoluois à vous les rendre : car enfin je vous l'ay desja dit, Astidamas vous trompe : et il promit hier positivement à Protogene d'espouser Arpasie quand il luy plaira : ainsi il ne continuë d'agir aveque vous comme il fait, que de peur que vous ne faciez quelque esclat qui rompe son Mariage. Apres cela Meliante luy ayant raconté encore plus exactement qu'il n'avoit fait, et son amour pour Arpasie, et tout ce qu'il sçavoit de la perfidie d'Astidamas, luy dit pour l'amener entierement dans ses sentimens, que la chose n'avoit point de milieu : et qu'il falloit absolument qu'il se batist contre Astidamas, ou qu'il rompist son Mariage avec Arpasie, en se servant de ces deux Lettres. De sorte que Cleonide aimant mieux la derniere voye que la premiere, consentit qu'il les emportait : apres luy avoir promis qu'il n'y auroit que Gobrias et Arpasie qui les verroient : joint que quand elle n'y eust pas consenty, elle n'eust pû l'en empescher. Cependant il luy fit promettre de son costé, qu'elle ne descouvriroit pas à son Amant qui il estoit, jusques à ce que son Mariage fust rompu avec Arpasie : et il luy fit voir si clairement qu'elle se destruiroit elle mesme, si elle ne luy estoit pas fidelle, et qu'elle exposeroit la vie d'Astidamas, qu'il ne craignit pas qu'elle luy manquast de parole. De sorte que s'estant separez, apres s'estre promis une esgalle fidellité, Cleonide demeura seule dans le Jardin où elle estoit à s'entretenir sur l'avanture qui luy venoit d'arriver : et Meliante s'en alla chez Arpasie, avec intention de luy montrer les Lettres d'Astidamas. Et en effet dés qu'il luy pût parler en particulier, elle luy donna occasion de les luy faire voir : car comme elle n'avoit rien de si pressant dans l'esprit que ce qui regardoit son Mariage, elle luy demanda si Alcianipe ne luy avoit rien apris ? Si bien que ne voulant pas luy dire encore que Cleonide estoit sa Soeur, de peur qu'elle ne creûst qu'il nuisoit autant à Astidamas par un interest d'honneur, que pour le sien, il la laissa dans l'opinion qu'il ne sçavoit rien de l'amour d'Astidamas que par cette Femme : et il le fit d'autant plustost, que cela ne pouvoit rendre suspect de mensonge, ce qu'il avoit à luy aprendre, parce qu'Arpasie connoissoit fort bien l'escriture d'Astidamas. De sorte qu'apres luy avoir preparé l'esprit à la lecture des deux Lettres qu'il avoit, il les luy donna à lire : mais Madame, Arpasie les leût avec des sentimens bien meslez : car elle eut de la joye, et de la colere : et la haine qu'elle avoit desja pour Astidamas, augmenta d'une telle sorte en cét instant, que Meliante eust esté bien heureux s'il eust esté autant aimé qu'Astidamas estoit haï. Je vous proteste (dit elle à Meliante, apres avoir leû ces deux Lettres) que la perfidie d'Astidamas pour Cleonide, me donne encore plus d'aversion pour luy, que son insensibilité pour moy : et je luy pardonnerois plus volontiers de ne m'aimer pas, que de la trahir. En mon particulier Madame, repliqua Meliante, je ne suis pas de vostre sentiment : car je fais consister le plus grand crime d'Astidamas à ne vous aimer point : et le second à estre infidelle à Cleonide, sans estre amoureux de vous. Car enfin s'il avoit à luy dire que vostre beauté auroit effacé la sienne dans son coeur, il seroit fort excusable : mais de la trahir sans vous aimer, et de vous voir sans estre vostre Amant, ce sont des crimes incroyables. En effet, poursuivit il, on ne peut comprendre qu'un Amant de Cleonide, veüille estre Mary d'Arpasie : et moins encore qu'un homme qui pretend estre Mary d'Arpasie, ne soit pas son Amant : et je comprends si peu qu'on puisse vous voir sans vous aimer, que si Astidamas n'avoit signé de sa propre main son insensibilité pour vous, dans les deux Lettres que vous venez de voir, j'aurois bien de la peine à la croire. Je trouve bien moins estrange qu'il soit insensible pour moy, reprit elle, que je ne le trouve qu'il soit infidelle à Cleonide : et comme vous l'avez fort bien remarqué, qu'il soit infidelle sans estre inconstant, quoy que cela paroisse impossible. Mais enfin Madame, luy dit Meliante, quelle resolution prenez vous ? je prends celle de montrer ces deux Lettres à mon Pere, repliqua-t'elle : et de luy dire que je n'espouseray jamais Astidamas. Et pour vous descouvrir tout ce que je pense, comme à l'homme du monde en qui je me confie le plus, et pour qui j'ay le plus d'amitie ; je vous assure que quand l'interest de sa vangeance le voudroit porter à me forcer d'espouser Astidamas, je ne luy obeïrois qu'à l'extremité : j'espere pourtant, poursuivit elle, que comme il est fort sensible à l'honneur, il aura des sentimens plus equitables : et qu'il aimera mesme mieux ne se vanger pas du Roy d'Assirie, que de s'en vanger par une lasche voye. Il sçait bien sans doute que je n'aime pas Astidamas, mais il ne sçait pas la raison que j'en ay : et il a tousjours creû que mon aversion estoit une simple aversion naturelle, que le temps et la raison surmonteroient : mais je suis assurée qu'il n'aura pas plustost veû les deux Lettres que vous me venez de donner, qu'il changera de sentimens. Je pense Madame, reprit Meliante, qu'il sera à propos de ne dire pas à Gobrias, que vous sçavez qu'encore qu'Astidamas ne vous aime point, et qu'il aime Cleonide, il ne laisse pas de vouloir vous espouser : car il pourroit estre que l'interest d'Estat, l'emporteroit sur toute autre consideration. Au contraïre, repliqua-t'elle, je pretends luy persuader par ces deux Lettres, qu'Astidamas a dessein de ne m'espouser point, et de luy faire reçevoir un affront en me refusant ouvertement, quand Protogene l'en pressera trop : et je pretens luy persuader en suite, qu'il faut devancer Astidamas, et rompre aveque luy sans luy donner le temps de ronpre aveque nous. Enfin Meliante, si je ne me trompe, j'agiray de façon qu'il ne tiendra pas à moy, que la belle Cleonide n'espouse Astidamas : et que je ne parte bien tost d'Alfene pour n'y r'entrer jamais. Il est vray, adjousta-t'elle, obligeamment, que je n'en partiray pas sans douleur, puis que je n'en pourray partir sans vous perdre : mais du moins pretens-je bien ne nous separer pas sans vous connoistre un peu plus precisément que je ne fais. Comme je n'ay tardé à Alfene que pour l'amour de vous, repliqua Meliante, j'en partiray quand vous en partirez : et si la Fortune ne traverse point mon dessein, je pense Madame, que j'iray où vous irez : car vous avez aquis un tel pouvoir sur moy, que je ne croy pas que je pusse vivre esloigné de vous. Si j'avois autant de pouvoir sur vous, repliqua-t'elle, que vous voulez que je croye que j'y en ay, vous me diriez qui vous estes : et vous m'aprendriez tout le secret de vostre coeur, conme je vous ay apris tout le secret du mien. Plûst aux Dieux Madame, luy dit-il en la regardant, que vous pussiez le deviner sans que je vous le disse : car il est vray que je n'ay rien dans l'ame que je ne voulusse que vous sçeussiez : mais il est vray en mesme temps, que je ne vous diray pas sans peine tout ce que j'ay dans le coeur. Car enfin Madame, le moyen de vous oser descouvrir toutes mes foiblesses ? le moyen, disie, de vous oser dire que je n'ay pû me deffendre d'aimer une Personne admirable, et de l'aimer mesme sans esperance ? quelle apparence y auroit il de vous exagerer toutes les peines que cette passion me fait souffrir ? à vous, dis-je, qui ne la connoissez pas : et qui ne vous laissez conduire que par la raison toute seule. Ce n'est pas que la Personne que j'adore, n'ait tout ce qui peut faire excuser ma foiblesse : car elle est belle de la derniere beauté ; elle a de l'esprit plus que nulle autre n'en sçauroit avoir ; elle a de la vertu et de la bonté ; et elle a mesme quelque estime, et quelque amitié pour moy : mais apres tout Madame, je ne suis point assez hardy, pour vous entretenir de ma passion. Ce qui m'en fâcheroit sans doute (luy repliqua Arpasie sans soubçonner encore rien de son amour pour elle) c'est que j'ay oüy dire qu'on ne peut estre amoureux sans estre miserable : joint que si je considerois mon interest en cette rencontre, je m'en devrois affliger : puis qu'il n'y a pas d'apparence que nous pussions plus estre guere long temps en mesme lieu. Cependant (adjousta-t'elle, sans luy donner loisir de luy respondre) puis que la Personne que vous aimez a de la beauté, de l'esprit, de la vertu, de la bonté, et de l'amitie pour vous, je ne voy pas que vous soyez tant à pleindre. Je ne serois sans doute pas trop malheureux, reprit-il, si elle aprenoit sans s'en fâcher, que j'ay de l'amour pour elle : mais comme je ne le luy ay jamais dit, je suis dans une crainte continuelle qu'elle ne descouvre ma passion : et je suis en mesme temps dans un desespoir estrange de ce qu'elle ne la devine point. Il faudra pourtant qu'elle la devine si elle la doit sçavoir, adjousta-t'il, car je sens bien que je n'oseray jamais luy dire ouvertement que je l'aime. Meliante dit ces paroles d'un certain au passionné, qui fit qu'Arpasie en rougit : et qu'elle fut contrainte de se faire l'aplication de ce qu'elle venoit d'entendre : mais comme elle ne pût avoir cette pensée sans avoir une agitation qui parut dans ses yeux, aussi bien que sur son visage, Meliante la remarqua, et vit bien qu'il estoit entendu : de sorte que craignant d'en dire trop, et croyant en avoir assez dit pour taire soubçonner sa passion à celle qui la causoit, il changea de discours : et reparlant d'Astidamas, de Cleonide, et de Gobrias, il tira Arpasie d'un estrange embarras, et s'en tira aussi luy mesme. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'Arpasie luy sçeut si bon gré, de la peur qu'elle voyoit qu'il avoit euë de luy en avoir trop dit, que cela fit qu'elle ne s'offença pas de cette demie declaration d'amour qu'il luy avoit faite. Cependant elle ne fut pas plustost retirée, qu'elle me fit l'honneur de m'aprendre ce qui luy estoit arrivé, et de me dire l'opinion qu'elle avoit : mais à peine m'eut elle raconté ce qui la luy faisoit avoir, qu'entrant tout a fait dans son sens, je luy dis que j'avois remarqué cent choses en Meliante, qui me faisoient croire ce qu'elle croyoit : car enfin, luy disois-je, il haït trop Astidamas, pour ne le haïr que pour l'amour de vous seulement : et il le haït mesme d'une certaine maniere, qui me persuade qu'il faut qu'il soit de condition à pouvoir estre son Rival. Pour sa condition, repliqua Arpasie, j'en doute beaucoup moins que de son amour : car il est vray qu'il a tous les sentimens de l'ame si nobles, et qu'il y a quelque chose de si Grand dans son procedé, qu'il faut assurément qu'il soit de Grande qualité. Mais apres tout Niside, me dit elle, je ne dois le considerer que comme un agreable Amy que la Fortune m'a donné, et qu'elle m'ostera bien tost : et je devray estre satisfaire d'elle, si elle fait seulement que je n'espouse point Astidamas. Apres cela Arpasie ayant changé de discours, nous ne parlasmes plus que de ce qu'elle diroit le lendemain au matin à Gobrias : et en effet à peine fut elle esveillée, que se faisant habiller en diligence, elle fut en suite trouver son Pere : a qui elle parla avec tant d'adresse, tant de respect, et tant de prudence, qu'apres luy avoir montré les Lettres d'Astidamas, dont il connoissoit parfaitement l'escriture, il sembla se porter de luy mesme à consentir qu'elle ne l'espousast point. Il luy dit pourtant que pour rompre avec une raison specieuse, il falloit attendre le retour de celuy que Protogene et luy avoient envoyé à Babilone : parce qu'aparamment le Roy d'Assirie n'aprouveroit pas cette alliance, et leur fourniroit un pretexte à Protogene et à luy de n'achever pas ce qu'ils avoient commencé, bien qu'ils eussent resolu de ne laisser pas de conclurre ce Mariage, quoy que le Roy d'Assirie n'y consentist pas. En effet ma Fille, luy dit il, je suis assuré que Protogene ne verra pas plustost les deux Lettres que vous me monstrez, qu'il advoüera que vous avez raison de ne vouloir pas espouser Astidamas : de sorte que comme les autres interests que nous avons ensemble, nous unissent assez, sans que cette alliance soit d'une absoluë necessité, puis qu'elle ne se peut faire sans vous rendre malheureuse ; je n'hesiteray pas un moment à la rompre quand il en sera temps, si ce n'estoit qu'Astidamas rompist avec Cleonide. Cependant il faut dissimuler comme il dissimule, jusques à ce que je juge à propos de tesmoigner mon ressentiment : car enfin Protogene est Maistre d'Alfene, et il pourroit peut estre faire sa paix à mes despens avec le Roy d'Assirie, si j'agissois imprudemment. Comme ce que Gobrias disoit à Arpasie, paroissoit raisonnable, elle l'en remercia : et luy dit mille choses tendres pour le confirmer dans les sentimens où il tesmoignoit estre. Si bien que n'osant le presser de luy rendre les Lettres qu'elle luy avoit baillées, parce qu'il disoit les garder pour les faire voir à Protogene quand il le jugeroit à propos ; elle les laissa entre ses mains, et s'en alla à sa Chambre avec beaucoup de satisfaction. Elle n'avoit pourtant pas grand sujet d'en avoir : car vous sçaurez Madame, que Gobrias n'avoit parlé comme il avoit fait à Arpasie, que pour l'amuser : et que pour l'empescher de faire esclatter son ressentiment en mal traitant Astidamas. Et en effet nous sçeusmes bien tost la chose d'une maniere assez surprenante, puis que ce fut par Meliante, qui la sçeut d'une façon encore plus extraordinaire. Car imaginez vous Madame, que dans l'opiniastre dessein que Gobrias avoit alors de se vanger du Roy d'Assirie, il ne consideroit que cela seulement : et ne consideroit point du tout la satisfaction d'Arpasie. De sorte que ne songeant qu'à faire que ce Mariage s'accomplist, il envoya prier Meliante qu'il luy pûst parler : si bien que l'estant allée trouver en diligence, il le trouva seul dans son Cabinet : et il l'y trouva tenant à la main les deux Lettres d'Astidamas qu'Arpasie luy avoit baillées, et que Meliante avoit baillées à Arpasie. Mais à peine fut il aupres de luy, que Gobrias prenant la parole ; pour vous tesmoigner, luy dit-il, quelle est l'estime que je fais de vostre esprit, et de vostre amitié, je veux bien vous confier tout le secret de ma Famille : et essayer s'il est possible de vous mettre dans le Party que je tasche de former contre le Roy d'Assirie. Apres cela Gobrias se mit à luy exagerer tous les sujets de pleinte qu'il avoit autrefois eus de ce Prince ; à luy dire en suite le Traité qu'il avoit fait avec Protogene ; à luy aprendre que le Mariage d'Arpasie n'estoit fait que pour cela ; et à luy dire tout ce que cette admirable Fille luy avoit dit, et tout ce qu'il luy avoit respondu : en suitte de quoy il continua de parler. Comme vous avez infiniment de l'esprit, luy dit-il, je m'assure que vous jugez bien que je n'ay pas respondu à ma Fille comme j'ay fait, avec intention de faire ce que je luy ay dit que je ferois, mais seulement de gagner temps. Car enfin ce seroit une estrange chose, si j'estois capable de rompre avec Protogene, parce qu'Astidamas est amoureux de Cleonide, et qu'il n'est pas amoureux de ma Fille : car les Mariages des Personnes de ma condition, ne se font presques jamais que par des interests solides, sans s'amuser à ces sortes de choses qui ne servent de rien à l'establissement des Maisons. Joint que quand il seroit possible qu'Astidamas n'aimast point Cleonide, et qu'il aimast Arpasie, les choses ne seroient pas long temps en cét estat : et il arriveroit sans doute bien tost quelque changement en l'assiette de son ame : puis que selon l'ordre estably par la Nature, et par la coustume, peu de Maris sont Amans de leurs Femmes. C'est pourquoy comme Astidamas a du coeur, et de l'esprit, et qu'il peut servir à ma vangeance, il faut qu'Arpasie se resolve à l'espouser. Neantmoins comme je voudrois bien que la façon d'agir d'Astidamas l'obligeast à s'y porter, plustost que mon authorité absoluë : je vous ay choisi pour luy persuader d'aporter un peu plus de soin à gagner son esprit : et pour faire qu'il s'y resolve plustost, et qu'il m'ait quelque obligation de la discretion avec laquelle j'use de la connoissance que j'ay de son amour avec Cleonide, montrez luy les deux Lettres que je remets entre vos mains. En disant cela Gobrias bailla effectivement à Meliante, les mesmes Lettres qu'il avoit baillées à Arpasie, et qu'Arpasie avoit mises entre les mains de son Pere : de sorte que les prenant, et faisant semblant de les lire, comme s'il ne les eust pas veuës, il dit en suite à Gobrias qu'il luy sembloit qu'Astidamas promettant aussi fortement qu'il faisoit à Cleonide, de n'espouser jamais Arpasie, il n'y avoit pas lieu de croire qu'il luy pûst persuader de vivre mieux avec elle. Non non, reprit Gobrias, ne vous y trompez point : Astidamas qui promet à Cleonide de n'espouser jamais Arpasie, promet encore plus affirmativement à Protogene de l'espouser quand il luy plaira : et en effet pour vous descouvrir le secret de cette affaire, je vous advoüeray que celuy qu'on avoit envoyé vers le Roy d'Assirie est revenu, quoy qu'on ne le publie pas encore, parce qu'on veut concerter une responce supposée qu'on fera faire à ce Prince, comme s'il consentoit à ce Mariage, quoy qu'il n'y consente pas : et je vous diray en suite que dés que la Mere et la Soeur d'Astidamas seront arrivées les Nopces de ma Fille se feront. C'est pourquoy je voudrois bien que pendant cét intervale qui ne sera pas long, vous dissiez à Astidamas que non seulement je sçay son amour pour Cleonide, mais aussi que ma Fille ne l'ignore pas : car comme je sçay d'une certitude infaillible, qu'encore qu'il aime Cleonide, il ne laissera pas d'espouser Arpasie, je suis persuadé que pour esviter la persecution qu'elle luy pourroit faire apres son Mariage, il se contraindra, et rompra plustost avec Cleonide qu'il ne feroit, s'il pensoit que cette galanterie ne fust sçeuë ny de moy, ny de ma Fille : dittes luy donc que je la cacheray soigneusement à Protogene, pourveû qu'il se contraigne autant qu'il faut pour appaiser Arpasie, et que je la luy descouvriray, s'il ne fait ce qu'il doit faire. Vous pouvez juger Madame, si cette commission pouvoit estre agreable à Meliante : soit qu'il se considerast comme Amant d'Arpasie, ou comme Frere de Cleonide. Il se contraignit pourtant autant qu'il pût : et il se vit mesme contraint d'accepter un si fâcheux employ, de peur que Gobrias ne le donnast à quelque autre ; qui s'en aquitast mieux qu'il n'eust voulu. Il promit donc à Gobrias de faire ce qu'il vouloit : mais il ne le luy promit qu'apres avoir fait tout ce qu'il pût, pour luy persuader qu'il exposeroit Arpasie à estre tres malheureuse s'il la forçoit à espouser Astidamas : puis qu'il estoit vray qu'elle avoit aversion pour luy. Mais enfin ne pouvant rien gagner sur son esprit, Meliante le quita, et s'en alla avec plus de douleur qu'il n'estoit capable d'en suporter. En effet ayant sçeu qu'il y avoit beaucoup de monde avec Arpasie, il ne se sentit pas en estat d'entrer chez elle : et il fut chercher Cleonide qu'il trouva seule, pour luy demander si elle avoit veû Astidamas le soir auparavant au lieu où elle avoit accoustumé de le voir ? Helas mon Frere, luy dit elle, je ne l'ay que trop veû ! car depuis que vous m'avez ouvert les yeux, je voy son infidellité si claire dans les siens, que je n'en sçaurois plus douter. Ce n'est pas qu'il ne me promist encore hier, de n'espouser jamais Arpasie : mais il me le promit plus foiblement qu'à l'ordinaire : et il m'exagera tellement l'humeur imperieuse de Protogene, que je connus bien qu'il vouloit preparer mon esprit à l'obeïssance qu'il luy veut rendre. Enfin mon cher Frere, Astidamas est un infidelle, qui vous desrobera Arpasie, et qui m'ostera son coeur, si vous ne trouvez les moyens d'empescher vostre malheur et le mien. Il me dit hier, adjousta-t'elle, que sa Mere et sa Soeur arriveroient peut-estre demain : mais qu'il craignoit estrangement que Protogene ne les gagnast toutes deux, et que sa Mere n'eust pas la force de s'oposer à son Mariage comme il l'avoit esperé, et comme il le souhaitoit. Quoy, s'escria Meliante, Argelyse Soeur d'Astidamas sera demain à Alfene ? ha si cela est, il faut que j'aye recours aux remedes les plus extremés. Cleonide surprise du discours de son Frere, luy demanda pourquoy il parloit ainsi ? mais Meliante ne voulant pas luy dire le sujet qu'il en avoit, luy dit que sa douleur estoit si forte, qu'il ne faloit pas prendre garde de si prés à ce qu'il disoit : de sorte qu'apres avoir esté encore un quart d'heure avec elle, il retourna chez Arpasie, pour voir si ce grand monde qui avoit esté chez elle en estoit party : si bien qu'ayant sçeu qu'il n'y avoit plus qu'Alcianipe, deux autres Dames, et un homme de qualité d'Alfene nommé Merose, il creût qu'ils s'en iroient bien tost, et ne laissa pas d'entrer. Son esperance se trouva pourtant mal fondée : car Alcianipe estoit tellement en humeur de parler ce jour là, et en humeur de médire, qu'elle ne pensa jamais s'en aller. Ce n'est pas qu'Arpasie ne luy tesmoignast civilement qu'elle ne prenoit pas plaisir à la médisance : mais comme elle croyoit que c'estoit par elle seulement, que Meliante sçavoit toute la galanterie d'Astidamas avec Cleonide, elle l'endura un peu moins impatiemment ce jour là, qu'elle n'eust : fait, si elle n'eust pas creû que c'estoit par son moyen, que son Mariage avec Astidamas seroit rompu. De plus, comme ce que Gobrias luy avoit dit, luy donnoit de la joye, Meliante la trouva aussi guaye qu'il estoit triste : en effet elle faisoit alors agreablement la guerre à Merose, qui parloit aussi fort legerement d'autruy, afin qu'en le corrigeant, elle corrigeast indirectement Alcianipe. Mais ce qu'il y avoit de rare, estoit que ces deux Personnes médisantes, pour suivre chacune leur heumeur, s'accuserent l'une l'autre tour à tour d'aimer trop à médire. Pour moy, disoit Merose, comme je ne dis jamais de mal de personne si je ne le sçay bien, je ne pense pas pouvoir raisonnablement passer pour médisant : mais pour Alcianipe, elle ne dit pas seulement ce qu'elle sçait, ny ce qu'elle a ouy dire, mais elle dit encore ce qu'elle s'imagine qui doit estre, ou qui peut estre. J'advouë, repliqua-t'elle, que je dis beaucoup de choses que je n'ay point veuës : mais si on ne parloit que de ce qu'on à veû, on parleroit peu : et si on bannissoit la Science des conjectures, il n'y auroit plus de nouvelles par le monde : cependant il est certain qu'elle ne me trompe guere plus souvent que mes yeux. En effet, adjousta-t'elle, quand on sçait qu'une Femme qui est jeune et belle, a un Mary qu'elle n'aime point, et qu'elle a un Amant qu'elle ne haït pas, il est aisé de s'imaginer de quoy ces deux Personnes parlent, quand elles sont cinq ou six heures ensemble à quelque assignation particuliere : et l'on ne doit pas estre nommée médisante, quand on dira que ces Gens là ont une intelligence de galanterie. Il est sans doute permis de raisonner sur des conjectures, reprit Arpasie, pourveû qu'on les explique le plus favorablement qu'on peut : mais si on ne les peut bien expliquer, repliqua Merose, que faut il faire, et que faut il dire ? Il faut alors, reprit Arpasie, se contenter de penser le mal sans le publier : car je suis persuadée ; qu'il n'est mesme pas permis de dire celuy qu'on sçait avec certitude : si ce n'est que ce soit une chose si generalement sçeuë, qu'on ne puisse raisonnablement presuposer, qu'on puisse l'aprendre à quelqu'un en la disant. Quoy Madame, s'escria Alcianipe, vous voudriez que je ne disse ny ce que je pense, ny ce que je croy, ny ce que je sçay ? je voudrois, repliqua Arpasie, qu'on ne dist jamais d'autruy, que ce qu'on voudroit qu'on dist de soy mesme. Je suis donc dans les termes où vous voulez qu'on soit, repliqua Alcianipe en riant : car si j'estois belle ; que j'eusse tousjours cent Galans qui me suivissent aux Temples, aux Promenades, et aux visites ; et que je fusse comme il y en a cent qui sont, je voudrois bien qu'on dist que je serois Coquette : c'est pourquoy comme je ne dis jamais que ce que je souffrirois qu'on dist de moy, si je faisois ce que font ceux dont je parle, je ne dois pas passer pour medisante. Pour vous tesmoigner que vous ne feriez pas ce que vous dittes, dit alors Merose, n'est-il pas vray qu'encore que vous parliez plus d'autruy, que personne n'en parla jamais, vous ne voulez pourtant pas qu'on die que vous estes médisante ? et je suis assuré, poursuivit-il, que la raison pourquoy vous ne le voulez pas, c'est parce que vous craignez que cela n'empesche que l'on ne croye tout le mal que vous dittes de ceux dont vous parlez. Il y a grande aparence, repliqua-t'elle, que vous jugez d'autruy par vous mesme : car pour moy je ne dis jamais rien qui ne soit tellement vray, et tellement vray semblable tout ensemble, qu'on n'en sçauroit douter : ainsi ce ne peut estre par le motif que vous dittes, que je ne veux pas qu'on m'apelle médisante, mais seulement parce que je dis tousjours la verité. Car enfin (adjousta-t'elle, en repassant presques toute la Ville, et en designant precisément les Gens dont elle entendoit parler, quoy qu'elle ne les nommast point) est-ce médire, que de trouver qu'un homme qui devient Amy particulier du Galant de sa Femme, est trop bon Mary ? qu'un Mary qui a une Femme jeune et belle, qui ne voit personne, est jaloux ? que des Gens qui ont despensé tout leur Bien mal à propos sont des fous ? qu'un homme qui n'a point de naissance, et qui veut contrefaire l'homme de haute qualité est ridicule ? qu'il y a de la temerité aux Gens de la Ville, de se mesler trop avec les Gens de la Cour ? qu'un vieil homme, qui espouse une jeune Fille, s'expose à tous les malheurs du Mariage ? qu'une vieille Femme, qui espouse un jeune homme, merite tous les mespris qu'elle en doit attendre ? qu'un Mary avare, hazarde sa Femme si elle est belle, pour peu qu'elle aime a estre parée, et qu'elle n'aime pas trop la gloire ? et qu'une Femme qui passe toutes les journées aux Temples, et qui ne laisse pas de donner des assignations, ne se sert de la pieté que pour couvrir sa galanterie ? Comme vous avez bien de l'esprit, reprit Arpasie, vous dittes quelques fois les choses d'une façon qu'on diroit que vous n'avez pas trop de tort : mais apres tout Alcianipe, si vous emploiyez le mesme esprit que vous avez à dire du bien de tout le monde, vous auriez mille Amis que vous n'avez pas : et vous avez peut-estre cent ennemis que vous n'auriez n'auriez point. Pour des Amis Madame, repliqua-t'elle en soûriant, il en est si peu, que bien loin d'en pouvoir avoir mille comme vous le dittes, je suis persuadée que quand j'aurois toute la lasche complaisance de ces sortes de Gens qui loüent indifferamment toutes choses, et qui bien qu'ils trouvent à redire à tout, font comme s'ils ne trouvoint à redire à rien, j'aurois bien de la peine à en pouvoir aquerir un fidelle : c'est pourquoy je trouve bien plus seur de se rendre un peu redoutable aux autres, que d'estre en estat de les craindre. Et puis à quoy bon d'avoir l'esprit de discernement, si je ne m'en serts à faire la distinction des Gens que je voy, et des Gens dont je parle. Pendant qu'Alcianipe raisonnoit ainsi, Meliante qui estoit entré il y avoit desja quelque temps, ne disoit mot : et paroissoit si resveur qu'Arpasie y prenant garde, s'imagina que le soubçon qu'elle avoit que Meliante estoit amoureux d'elle n'estoit pas mal fondé : de sorte qu'apres qu'Alcianipe et les autres Dames qui estoient chez Arpasie en furent parties, et que Merose fut aussi sorty, elle esvita autant qu'elle pût de luy parler en particulier. Pour cét effet elle apella ses Femmes les unes apres les autres, pour leur donner quelque commission : mais comme Meliante avoit des choses trop importantes à luy dire, pour ne luy demander pas audience, il la suplia de la luy donner à l'heure mesme : car enfin Madame, luy dit-il en soûpirant, il vous importe de tout vostre bonheur, que vous m'escoutiez, et que vous m'escoutiez promptement. Arpasie connoissant bien alors qu'il falloit que Meliante eust quelque chose de fâcheux à luy dire ; changea de couleur : et sans pouvoir deviner quel changement il pouvoit y avoir en sa fortune, elle le pressa de luy aprendre quel nouveau malheur la menaçoit. Si bien que se hastant de luy raconter toutes les choses que Gobrias luy avoit dittes, de peur qu'il ne vinst quelqu'un les interrompre ; il luy aprit en peu de mots, toute la conversation qu'il avoit euë avec son Pere : mais il la luy aprit avec tant de marques de douleur sur le visage, qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit un interest caché à celle d'Arpasie. Quoy Meliante (s'escria cette admirable Fille, apres avoir entendu tout ce qu'il luy avoit dit) mon Pere a l'inhumanité de me vouloir sacrifier à sa vangeance, en me rendant la plus malheureuse Personne du monde ? et il peut vouloir que j'espouse un homme qui trahit une des plus aimables Filles de la Terre, pour satisfaire son ambition ? quoy Astidamas se resoudra de quitter Cleonide qu'il aime, pour obeïr à Protogene ? et j'espouseray Astidamas que je n'aime point, pour obeïr à mon Pere ? Cependant, poursuivit-elle, la bien-seance que l'usage a establie veut que je ne luy desobeïsse pas, si mes larmes et mes prieres ne le peuvent flechir. Quoy Madame, reprit brusquement Meliante, vous pourriez vous resoudre d'espouser Astidamas ? je me resoudrois sans doute plus facilement à la mort, repliqua-t'elle, mais je pense que je m'y resoudray pourtant, plustost que de me couvrir de la honte qu'il y auroit de desobeïr à un Pere tel que Gobrias. Il faut pourtant, adjousta-t'elle, essayer toutes choses avant que de se rendre : et je ne sçay s'il ne seroit point à propos d'avertir Cleonide de l'infidelité de son Amant : afin que songeant à l'empescher de la trahir, elle m'empeschast d'estre malheureuse. Ha Madame, reprit Meliante, ce que vous dittes qu'il faut faire est desja fait inutilement : quoy, repliqua Arpasie, vous avez fait parler Alcianipe à Cleonide ? nullement Madame, respondit-il, mais je luy ay parlé moy mesme : et puis qu'il vous importe aussi bien qu'à moy, que vous n'ignoriez plus qui je suis ; sçachez Madame ; que je suis Frere de Cleonide. Vous estes Frere de Cleonide ! reprit Arpasie avec beaucoup d'estonnement ; et vous estes celuy de qui un Amy d'Astidamas, luy escrivoit de Samosate si avantageusement ? Ouy Madame, reprit-il, je suis le malheureux Clidaris sous le nom de Meliante, que Cleonide mesme ne connoist que depuis deux jours. Je suis fort aise, reprit elle, de sçavoir que je ne me suis point trompée, lors que j'ay creû que vous estiez d'une Naissance proportionnée à vostre merite : et j'en ay d'autant plus de joye, adjousta-t'elle, qu'en aprenant que vous estes Frere de Cleonide, j'aprens que vous avez presques autant d'interest que moy, à faire que je n'espouse point Astidamas. Quand vous me connoistrez bien Madame, reprit-il, vous verrez peut-estre que j'y en ay plus que vous : et que quand Cleonide ne seroit point ma Soeur, j'y en prendrois autant que j'y en prens. Car enfin Madame, pour ne vous desguiser plus rien, je devins vostre conqueste, en vous parlant des conquestes de Sesostris, des le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir. Ouy Madame, poursuivit-il, le premier moment de vostre veuë, fut le premier moment de ma passion : et je vous aime d'une maniere si respectueuse, que vous ne devez pas vous offencer si j'ay la hardiesse de vous le dire, dans un temps où je ne pretens nullement que vous attribuyez tout ce que je feray contre Astidamas à l'interest de ma Soeur. Je suis en un estat si malheureux, repliqua Arpasie, que vous ne devriez pas me parler comme vous me parlez, et me priver de la consolation que j'avois de vous pouvoir ouvrir mon coeur. Quoy Madame, s'escria-t'il, vous croyez qu'il faille me fermer vostre coeur, parce que je vous ay donné le mien ! et que vous ne soyez plus obligée d'avoir de l'amitié pour moy, parce que j'ay de l'amour pour vous ! ha Madame, si vous le croyez ainsi, vous estes injuste, et vous estes mesme rigoureuse. Au reste la passion que j'ay pour vous, n'est point incompatible avec vostre vertu : puis que je ne vous demande rien presentement que de souffrir que je vous aime, et que je m'oppose au dessein d'Astidamas. J'en ay un pretexte où vous ne paroistrez point avoir de part : et je suis le plus trompé de tous les hommes, si je ne vous mets en estat de ne l'espouser point, sans vous mettre dans la necessité de desobeïr à Gobrias. Quoy que ce que vous dittes me fust fort avantageux, repliqua-t'elle, je ne voudrois pas que vous prissiez une voye qui vous pourroit estre funeste, bien que vous m'ayez offencée : et j'aimerois encore mieux estre Femme d'Astidamas, que d'estre cause de la mort de quelqu'un, non pas mesme de celle d'Astidamas : voyez donc si je voudrois m'exposer à causer la vostre. Au reste, adjousta-t'elle, pour vous tesmoigner que l'amitié que j'ay pour vous est assez forte, puis qu'elle peut subsister apres une declaration d'amour, je veux bien vous pardonner la hardiesse que vous venez d'avoir : à condition que vous ne me parlerez plus que comme estant de mes Amis, et comme estant tousjours Meliante. Laissez du moins à Clidaris, repliqua-t'il, l'esperance de n'estre pas mal traité, si les choses sont jamais en estat qu'il puisse faire connoistre à Gobrias le sentiment qu'il a pour vous. Je luy permets d'esperer, respondit-elle, que s'il peut obliger mon Pere à luy estre aussi favorable qu'il l'est à Astidamas, que je ne luy seray pas aussi contraire, que je le suis à cét Amant infidelle. Mais apres cela Meliante, ne m'en demandez pas davantage, si vous ne voulez que je rompe aveque vous. Quoy que vous refacicz presques rien pour moy, repliqua-t'il, je ne laisseray pas d'estre satisfait de vostre bonté : pourveû que vous me permettiez encore de vous dire que personne n'a jamais aimé avec plus d'ardeur que je vous aime ; que nul autre Amant n'a jamais souffert plus que je souffre ; ny n'a eu une amour plus violente, ny plus solide tout ensemble, que celle que j'ay pour vous. Car enfin Madame, je vous aime avec la certitude de ne pouvoir jamais cesser de vous aimer : et je vous aime sans que l'esperance ait rien contribué à faire croistre mon amour, et sans que vous ayez serré les chaines qui m'attachent à vous par nulle complaisance pour ma passion naissante, puis que vous n'avez pas mesme soubçonné que je fusse amoureux de vous. L'amour que j'ay dans l'ame estant sans doute une de ces amours de constellation que la raison ne peut jamais vaincre, et qui vont au delà du Tombeau ; resolvez vous à la souffrir, et à recevoir favorablement tout ce qu'elle me fera faire contre Astidamas.

Histoire d'Arpasie : Arpasie rompt avec Meliante


Comme Meliante disoit cela, Astidamas avec trois autres entra dans la Chambre d'Arpasie : si bien qu'estant forcé de se taire, et Arpasie aussi, il falut un moment apres changer de conversation. En effet comme Astidamas estoit ce jour là en un de ses jours d'enjoüement ; et que de plus dans le dessein qu'il avoit d'espouser Arpasie ; il avoit pris la resolution de changer sa forme de vie avec elle, et de tascher de gagner son esprit, il parla avec tout l'agrément qu'il avoit pour tous ceux qui ne le connoissoient guere : mais comme je pense vous avoir dit qu'il passoit continuellement d'un sujet à un autre sans aprofondir jamais rien, je pense aussi pouvoir dire qu'en une heure de temps seulement, il parla de toutes les choses dont on pouvoit parler alors. Car non seulement il raconta des nouvelles de ce qui se passoit à Babilone, mais il en dit de tout ce qui se passoit à Alfene : en suite il parla de tout ce qu'il avoit fait ce jour là : il raconta mesme ce qu'on avoit dit aux lieux où il avoit esté ; et il demanda à Arpasie ce qu'elle avoit fait. Apres il fit la guerre à Meliante de son silence : en suite il parla de Musique et de Peinture : il proposa diverses Parties de Promenades : et il dit tant de choses differentes, qu'un homme de la Compagnie prenant garde à cette grande diversité, y fit en suite prendre garde aux autres, avec intention de loüer Astidamas : car enfin (dit-il apres l'avoir fait remarquer) il n'y a rien de plus ennuyeux, que de se trouver en conversation avec ces sortes de Gens qui s'attachent à la premiere chose dont on parle, et qui l'aprofondissent tellement, qu'en toute une apresdisnée on ne change jamais de discours. Car comme la conversation doit estre libre et naturelle, et que tous ceux qui forment la Compagnie, ont esgallement droit de la changer comme bon leur semble ; c'est une importune chose que de trouver de ces Gens opiniastres, qui ne laissent rien à dire sur un sujet, et qui y reviennent tousjours quelque soin qu'on aporte à les interrompre. Pour moy, reprit froidement Meliante, je ne croy pas qu'il faille faire une regle generale de ce que vous dittes : car en mon particulier, je sçay des Personnes avec qui je me divertirois bien mieux à ne leur parler jamais que d'une mesme chose, que je ne ferois à entendre raconter toutes les nouvelles du Monde. Si vous parliez d'amour à quelque belle Personne, reprit Astidamas, je pense que vous auriez raison de ne vouloir pas changer de discours : mais encore faudroit il diversifier la maniere dont vous luy diriez vostre passion, si vous ne vouliez pas l'ennuyer, et vous ennuyer vous mesme. Ceux qui sçavent bien aimer, repliqua Meliante, ne s'ennuyent pas si aisément que les autres qui ne le sçavent pas : et cette passion a cela de particulier, qu'elle occupe si doucement l'esprit de ceux qu'elle possede, que bien souvent le silence mesme divertit : et deux Personnes qui s'aiment, pourveû qu'elles soient ensemble, ne seroient pas exposées à s'ennuyer, quand mesme elles ne se parleroient pas. Quoy qu'il en soit, dit Astidamas, j'aime la diversité en tout : je la trouve belle aux Fleurs d'une Prairie (dit Arpasie avec une voix assez languissante) mais je ne l'aime pas trop en beaucoup d'autres choses : et soit par paresse, ou par sterilité d'esprit, je parle volontiers long temps de ce qui me plaist. Apres cela Meliante poussant la chose encore plus loin, obligea Astidamas à luy respondre un peu brusquement : de sorte que si Arpasie n'eust agy avec beaucoup d'adresse, ils se fussent querellez en sa presence. Ils se separerent pourtant assez civilement : et chacun s'en alla chez soy, avec des sentimens bien differens. Arpasie de son costé, demeura avec beaucoup d'inquietude : car comme elle n'avoit rien conclu avec Meliante, elle craignoit qu'il ne se portast à quelque resolution violente : et elle le craignoit d'autant plus, qu'elle connoissoit bien qu'il n'y avoit nulle autre voye de rompre son Mariage, et qu'elle avoit connu parfaitement que Meliante estoit fort amoureux d'elle. Si bien que m'apellant dans son Cabinet, dés qu'elle fut en liberté de le pouvoir faire, elle me dit la cause du redoublement de sa douleur : en m'aprenant tout ce que Gobrias avoit dit à Meliante, et tout ce que Meliante luy avoit apris, et de sa naissance, et de sa passion : apres quoy continuant de parler en soûpirant, elle exagera son infortune avec des paroles si touchantes, qu'elle m'inspira toute sa douleur. Mais Madame, luy dis-je alors pour la consoler, encore est-ce un avantage pour vous, que Meliante soit Frere de Cleonide, et soit vostre Amant. C'en est un sans doute, reprit-elle, pour faire qu'Astidamas ne m'espouse point : mais Nyside c'est un avantage, qui me donne de l'inquietude : car enfin j'estime assez Meliante, pour ne vouloir pas qu'il perisse pour me sauver : et je l'estime mesme assez, pour n'estre pas bien aise que cette estime soit secondée d'une grande obligation. Meliante estant de la condition dont il est, repris-je, il ne me semble pas que vous deviez craindre de luy estre obligée : et si en rompant le Mariage d'Astidamas, il pouvoit vous espouser, je ne voy pas que vous eussiez lieu d'accuser la Fortune. N'allons pas si viste Nyside, me dit-elle, et ne conçevons pas des esperances mal fondées. Meliante est sans doute un des hommes du monde qui a le plus de charmes dans l'esprit, et de qui la Personne plaist davantage : mais apres tout, quoy que je le connusse assez pour en avoir voulu faire mon Amy, je ne le connois pas autant qu'il faut pour souhaiter si precisément qu'il soit mon Mary, quoy que je connoisse bien qu'il est mon Amant, et quoy que j'aye sans doute pour luy une estime tres particuliere : joint que comme je me connois tres malheureuse, je n'ose rien souhaiter, de peur de souhaiter mesme quelque chose à mon desavantage. Cependant durant qu'Arpasie raisonnoit ainsi, Meliante n'avoit pas l'ame en repos : car apres avoir sçeu qu'Astidamas estoit resolu d'espouser Arpasie ; que Gobrias forceroit sa Fille à luy obeïr ; et qu'elle estoit elle mesme en disposition de le faire, quelque repugnance qu'elle y eust ; il voyoit bien qu'il n'y avoit point de remedes à son mal qui ne fussent tres violens. De plus, sçachant encore avec certitude qu'Argelyse devoit arriver, il voyoit embarras sur embarras, sans sçavoir par où une avanture si meslée se pourroit desmesler. De sorte qu'apres avoir passé la nuit sans dormir, et sans dire son inquietude à Phormion, parce qu'il le trouvoit trop sage pour luy donner un conseil aussi violent que celuy qu'il s'estoit donné luy mesme, il se leva diligemment ; et sans estre suivy que de son Escuyer, il fut en un lieu où il sçavoit qu'Astidamas avoit accoustumé de se promener le matin : car com- il logeoit d'un costé de la Ville ou il y avoit une Porte qui donnoit à trente pas du Lac, Astidamas y alloit souvent jouïr de la pureté de l'air, à une de ces heures où les Gens de son âge ne trouvent rien à faire, parce que ce n'est pas encore l'heure des visites, ny celle où les Dames vont aux Temples. Mais comme Meliante y fut tres matin, Astidamas n'y estoit pas encore : si bien qu'il eut loisir d'examiner plus d'une fois ce qu'il alloit faire : mais plus il examina l'estat present de son ame, plus il trouva, qu'il ne pouvoit faire autre chose que ce qu'il avoit resolu. Pense (disoit- il en luy mesme, comme il l'a redit depuis) pense Meliante à ce que tu vas faire : Astidamas est Frere d'Argelyse, à qui tu as de l'obligation ; pour qui tu as de l'estime ; et pour qui tu as eu une espece d'amitié, que tu croyois estre amour ; et que cette malheureuse et aimable Fille croit estre encore dans ton coeur : contente toy donc de luy estre infidelle, sans quereller une Personne qui luy est si chere. Mais helas (adjoustoit il en se reprenant) le moyen de ne considerer Astidamas que comme Frere d'Argelise, puis que je sçay, avec certitude qu'il veut espouser Arpasie, et trahir Cleonide ? Encore pour ce dernier crime, je serois assez equitable pour ne l'en accuser pas, puis qu'il m'en pourroit accuser luy mesme : mais pour l'autre, il n'y a pas moyen de souffrir qu'il en soit capable. Non non, poursuivoit-il, je n'endureray point qu'Astidamas espouse Arpasie : et puis que je ne le puis empescher qu'en prenant une resolution violente ; il la faut prendre, et il la faut executer avec hardiesse et avec fermeté. Comme il estoit dans ce sentiment là, Astidamas parut avec un des siens seulement : de sorte que s'avançant vers luy, comme si le hazard tout seul les eust fait rencontrer, il le salüa afin que leurs Gens ne prissent pas garde à eux : apres quoy Astidamas prenant la parole le premier ; d'où vient donc Meliante, luy dit-il, que je vous trouve à une Promenade que je pensois m'estre particuliere ? Vous m'y trouvez (reprit-il, voyant qu'il ne pouvoit estre entendu que de luy) parce que je suis venu vous y chercher, pour vous aprendre une chose qu'il importe que vous sçachiez, et que je veux croire qui vous sera agreable : car dans les sentimens que je sçay que vous avez pour Cleonide, je ne veux pas douter que vous n'apreniez aveque joye que je suis son Frere : et que vous ne vous serviez des expediens que je vous donneray pour n'espouser pas Arpasie que vous n'aimez point, et pour espouser Cleonide que je sçay que vous aimez. Quoy (reprit Astidamas fort surpris, et fort estonné) vous estes Clidaris qu'on m'a mandé avoir passé à Samosate ? ouy, repliqua-t'il, je suis le mesme Clidaris dont on vous a escrit trop avantageusement, qui viens vous sommer de tenir la parole que vous avez donnée à ma Soeur. Ce n'est pas qu'elle ne s'y assure absolument : mais comme le bruit general de la Ville est que vous allez espouser Arpasie, j'ay esté bien aise pour l'interest de mon honneur, qui est engagé avec le sien en cette occasion, d'aprendre de vostre bouche quel est vostre veritable dessein. Mais afin que vous ne croiyez pas que je prens un nom qui ne m'apartient point, voyez (luy dit-il en luy montrant les deux Lettres qu'il avoit escrites à Cleonide) que je ne puis avoir ce que je vous montre que de la main de ma Soeur, et respondez apres cela precisément à ce que je vous demande. Quand j'ay escrit ces deux Lettres à Cleonide, repliqua brusquement Astidamas, j'avois dessein de faire ce que je luy mandois : mais aujourd'huy que je voy qu'elle doute de mes promesses ; qu'elle m'envoye faire un esclaircissement ; et qu'elle m'a caché que vous estiez son Frere ; son infidellité me dispense de luy estre fidelle : aussi bien n'ay-je pas un engagement si grand avec Cleonide, que sa reputation y soit engagée : je l'ay aimée, et elle m'a souffert favorablement, mais il ne s'en est espandu nul bruit dans le monde : et quand on sçauroit mesme que j'en aurois esté amoureux, et que je n'en aurois pas esté haï, elle n'en seroit pas deshonnorée. Quand on ne le devroit jamais sçavoir, reprit Meliante, puis que je le sçay cela suffit pour faire que je face toutes choses possibles pour vous obliger à luy tenir ce que vous luy avez promis. Je le luy aurois tenu ; reprit artificieusement Astidamas, si elle s'estoit fié à ma parole : mais je ne croy pas que je doive irriter Protogene ; perdre toute ma fortune ; et faire recevoir un affront à Gobrias et à Arpasie, pour une Personne qui m'en fait un. Vous ne voulez donc pas espouser Cleonide ? reprit froidement Meliante, et vous pretendez espouser Arpasie ? Comme la raison le veut, je le veux aussi, repliqua Astidamas, et je ne pense pas que rien m'en puisse empescher. Si je suivois mon inclination, repliqua Meliante, je mettrois tout à l'heure l'Espée à la main pour vous obliger de faire par la force, ce que vous ne voulez pas faire par la seule consideration de la justice : mais une puissante raison que je ne vous puis dire, ne voulant pas que je me porte à cette extremité, que je n'y sois forcé ; j'ay encore à vous aprendre, pour vous obliger à faire ce que je veux, que non seulement je suis Frere de Cleonide, mais que je suis encore Amant d'Arpasie : si bien que quand je pourrois consentir que vous abandonnassiez ma Soeur, je ne souffrirois pas que vous espousassiez ma Maistresse. C'est pourquoy ayant un double interest en cette affaire, examinez la bien, et resolvez vous de bonne grace à faire ce que vous devez, puis qu'à mon advis il n'est pas bien difficile : car puis que vous n'aimez pas Arpasie, et que vous aimez Cleonide, il vous doit estre aisé de me satisfaire. Comme l'aime mon honneur plus que toutes choses, repliqua brusquement Astidamas, je ne suis plus en termes de deliberer : et apres ce que vous venez de me dire, il ne me reste rien à faire qu'à terminer nostre different par un combat : et qu'à vous faire voir que ce n'est pas l'Espée à la main qu'on me fait tenir ma parole : c'est pourquoy esloignons nous insensiblement de ceux qui nous suivent : car enfin je n'aime point Arpasie, et j'aimois encore tendrement Cleonide quand vous avez commencé de me parler : mais il n'est rien presentement qui puisse m'empescher d'espouser celle que je n'aime pas, et de quitter celle que j'aime. Nous le verrons bien tost, reprit Meliante avec precipitation, puis que vous ne voulez point vous laisser vaincre à la raison : et en effet Madame, ces deux ennemis s'estant esloignez de leurs Gens, et s'estant mesme dit plusieurs choses fâcheuses, mirent l'Espée à la main, et commencerent de se battre avec autant d'animosité que de courage. Mais comme ils songeoient chacun à se vaincre, et qu'ils estoient prests de s'entretuer, un Chariot plein de Dames, suivy de quelques hommes à cheval parut assez prés d'eux, pour faire que ceux qui accompagnoient ces Dames, peussent separer ces combatans : et ils arriverent si heureusement, que ny l'un ny l'autre n'estoit encore blessé lors qu'ils les forcerent de finir leur combat. Mais ce qu'il y eut de surprenant en cette rencontre, fut que ce Chariot estoit celuy de la Mere d'Astidamas, dans lequel estoit Argelyse : si bien que le premier objet qu'eut cette belle Personne, fut de voir son Frere l'Espée à la main conrte son pretendu Amant, dont elle ne sçavoit pas l'infidellité. Aussi ne les vit elle pas plustost, qu'elle fit un grand cry, pour tesmoigner son estonnement et sa douleur : de sorte que comme dans ce temps-là on acheva de separer ces deux Ennemis, ils reconnurent sa voix malgré le trouble où ils estoient, et tournerent tous deux la teste du costé qu'ils l'avoient entenduë. Si bien que les yeux de Meliante ayant rencontré ceux d'Argelyse, il eut une telle confusion de penser qu'elle sçauroit bien tost sa nouvelle amour qu'à peine pût il souffrir ses regards. Il la salüa pourtant aussi bien que sa Mere fort civilement : et luy demandant pardon de l'estat où elle l'avoit trouvé avec son Frere, il luy dit en deux mots que c'estoit un effet de son malheur, dont il meritoit d'estre pleint. Cependant Astidamas et Meliante voyant encore venir du monde, et leurs Escuyers paroissant, virent bien qu'ils ne pouvoient pas empescher qu'ils ne fussent conduits à la Ville, dont ils n'estoient qu'à deux cens pas : et où ils ne furent pas plustost que Protogene leur donna des Gardes, en attendant qu'on sçeust le sujet de leur querelle, et qu'il eust veû Gobrias : car comme Meliante estoit venu aveque luy, il luy sembla que c'estoit un respect qu'il luy devoit rendre, que de ne rien ordonner de cette affaire sans sa participation. Vous pouvez juger Madame, quel bruit fit ce combat dans Alfene, et en quel estat estoient toutes les Personnes qui y prenoient interest. Lors qu'Arpasie en eut la nouvelle, et qu'elle pensa au peril où Meliante s'estoit exposé, et quel esclat cette querelle alloit faire, elle en eut beaucoup d'inquietude. Elle aprehenda mesme qu'on ne la soubçonnast d'avoir contribué quelque chose à ce combat : et elle craignit qu'au lieu de rompre son Mariage, cette querelle ne le fist achever plus promptement. Cependant elle ne sçavoit comment s'esclaircir de la verité de la chose : et il falut qu'elle eust patience, et qu'elle attendist que le temps satisfist sa curiosité. D'autre part Cleonide estoit esgallement irritée, et contre son Frere, et contre son Amant : elle croyoit que le premier n'avoit pas assez d'amitié pour elle, de s'estre mis en estat de tuer un homme pour qui elle luy avoit advoüé avoir beaucoup de tendresse : et elle pensoit en mesme temps, qu'il falloit qu'Astidamas n'eust plus d'amour pour elle, et qu'il fust effectivement un fourbe, et un perfide, puis qu'il avoit pû se resoudre à se batre contre son Frere. Si bien qu'ayant tantost de la colere contre l'un, et tantost contre l'autre, elle estoit dans une impatience estrange de sçavoir positivement comment ce combat s'estoit fait. Astidamas de son costé, n'estoit pas dans un petit embarras : car comme il craignoit fort Protogene, parce que son establissement despendoit de luy, il aprehendoit estrangement qu'il ne fust irrité lors qu'il aprendroit son engagement avec Cleonide. L'amour qu'il avoit aussi pour cette Personne, luy donnoit de la peine et de la confusion : et l'estime qu'il avoit pour Arpasie, faisoit encore qu'il n'estoit pas bien aise qu'elle sçeust son inconstance, et sa double trahison. Meliante en son particulier, estoit en une inquietude inconcevable, par la crainte où il estoit qu'Arpasie ne s'offençast de l'esclat qu'il avoit fait, et de ce qu'il avoit dit à Astidamas qu'il estoit amoureux d'elle. La presence d'Argelyse luy donnoit aussi de la douleur, et de la confusion, quoy qu'il sentist pourtant quelque soulagement de pouvoir esperer qu'il romproit le Mariage d'Astidamas avec Arpasie : mais pour Argelyse, elle ne sçavoit pas elle mesme ce qu'elle devoit penser du combat de son Frere et de Meliante. Aussi chercha-t'elle diligemment à s'en esclaircir avec adresse : car bien qu'Astidamas eust des Gardes ils ne l'empeschoient pas de luy parler, parce qu'elle ne pouvoit leur estre suspecte. Argelise, tirant donc son Frere à part, durant que sa Mere estoit avec Protogene pour le soliciter d'accommoder cette affaire, elle se mit à le presser de luy dire la cause de sa querelle avec Meliante : si bien qu'Astidamas luy accordant ce qu'elle luy demandoit, se mit à luy raconter son amour pour Cleonide ; son voyage aupres de Gobrias ; la passion qu'il avoit euë alors pour Arpasie ; son renouëment avec Cleonide apres son retour ; l'embarras où il s'estoit trouvé par la crainte de desplaire à Protogene, s'il luy advoüoit cette passion ; et le dessein qu'il avoit pris, par un sentiment d'ambition, d'abandonner Cleonide, et d'espouser Arpasie. De sorte (luy dit alors l'impatiente Argelyse en l'interrompant) que c'est comme Frere de Cleonide que Meliante s'est batu contre vous ? c'est sans doute comme Frere de Cleonide, repliqua-t'il, mais c'est bien plus encore comme Amant d'Arpasie : ha pour Amant d'Arpasie (reprit Argelyse, avec precipitation et en rougissant) je n'y voy guere d'apparence. Comme je le sçay de sa propre bouche repliqua Astidamas, il ne m'est pas permis d'en douter : quoy mon Frere (reprit Argelyse avec estonnement, et sans pouvoir cacher la douleur qu'elle avoit dans l'ame) il seroit possible que Meliante aimast Arpasie, et qu'il vous eust querellé par un sentiment d'amour pour elle, plustost que par un sentiment d'honneur pour Cleonide ? J'en suis si persuadé, repliqua-t'il, que je n'en sçaurois douter : mais ma Soeur, adjousta Astidamas en la regardant fixement, pourquoy trouvez vous tant de difficulté à croire que Meliante soit amoureux d'Arpasie, qui est une des plus belles Personnes du monde ? seroit-ce que pendant son sejour à Samosate, il vous auroit persuadé qu'il vous aimoit ? et. aurois-je un interest d'honneur à vanger sur luy, comme il pretend en avoir un sur moy ? De grace, pour suivit-il, ne me desguisez pas une verité qui me seroit avantageuse, en la conjoncture où je me trouve : et qu'il vous importe que je sçache, si la chose est comme l'agitation de vostre esprit, et le changement de vostre visage me le persuadent. Parlez donc ma chere Soeur, luy dit-il encore, mais de grace parlez avec sincerité. Helas mon Frere, luy respondit elle, que voulez vous que je vous die ? je veux que vous me disiez la verité, repliqua-t'il : je vous diray donc, reprit Argelyse en portant la main sur ses yeux, que Meliante est un infidelle ; qui m'avoit persuadé qu'il m'aimoit ; et qui m'avoit juré que le principal dessein qui l'amenoit à Alfene, n'estoit que pour tascher d'estre aimé de vous : mais à ce que je voy, il a bien changé de sentimens. Cependant, adjousta-t'elle en soûpirant, je ne voy pas quel avantage je puis tirer de la connoissance que je vous donne de son infidelité, et de ma foiblesse : car enfin mon Frere, tant que vous serez resolu d'abandonner Cleonide pour Arpasie, vous n'aurez aucun droit de trouver estrange qu'il me veüille aussi abandonner pour elle. Il est vray, reprit Astidamas, mais il n'en aura pas aussi de pretendre qu'il luy soit permis d'estre Amant d'Arpasie, non plus qu'à moy d'estre son Mary. Et quand je n'aurois autre avantage de la tromperie qu'il vous a faite, que celuy que je trouveray à l'empescher de continuer de faire l'Amant d'Arpasie, je le trouverois encore assez grand : et vous devez mesme vous estimer heureuse d'estre arrivée assez à temps pour vous vanger de luy Ha mon Frere, s'escria Argelyse, vous vous vangerez plus sur moy, que sur luy, si vous publiez l'innocente affection que j'ay euë pour cét infidelle. Mais si je ne la publie pas, repliqua-t'il, je ne doute point du tout que par un accommodement on ne trouve que je dois espouser Cleonide, et qu'il n'ait droit apres cela d'espouser Arpasie : c'est pourquoy pour empescher ce Mariage, et pour embroüiller les choses, il faut qu'il paroisse aussi coupable envers vous, que je parois coupable envers Cleonide. Aussi est-ce pour cette raison, que je vous conjure de me dire toutes les marques d'affection qu'il vous a données : helas, dit-elle en soûpirant encore, puis que je suis en estat de n'en recevoir plus, je ne m'en veux plus souvenir. Comme ils en estoient là, ils furent interrompus par diverses Personnes de qualité qui venoient faire compliment à Astidamas sur son combat. Si bien qu'Argelyse estant contrainte de se retirer pour cacher sa douleur, Astidamas demeura avec ceux qui le visitoient. Mais dés qu'ils furent partis, il employa tous ses soins à gagner un de ses Gardes pour l'obliger à faire en sorte que Meliante reçeust un Billet qu'il trouva invention d'escrire : par lequel il luy mandoit que comme il l'avoit querellé comme estant Frere de Cleonide, et Amant d'Arpasie, il pretendoit avoir droit de l'exhorter à son tour, comme Frere d'Argelyse, et comme devant estre Mary d'Arpasie, de se deffaire de ses Gardes la nuit prochaine, comme il esperoit se deffaire des siens, afin d'aller apres achever leur combat à un lieu qu'il luy marquoit : si ce n'estoit qu'il se resolust de luy ceder Arpasie, et d'espouser Argelyse : Mais Madame, ce Billet ne fut pas rendu à Meliante : car comme Protogene le faisoit encore garder plus exactement qu'Astidamas, celuy qui le devoit faire recevoir à Meliante, s'estant un peu trop empressé, fut arresté et visité par ceux qui le gardoient : si bien que ce Billet ayant esté trouvé sur luy, il fut porté à Protogene durant que Gobrias, la Mere d'Argelyse et luy estoient ensemble. Vous pouvez juger Madame, quel desordre ce Billet causa : car par luy Protogene connut qu'Astidamas faisoit une infidellité à la Soeur de Meliante : et que Meliante en faisoit aussi une à la Soeur d'Astidamas. Gobrias de son costé vit mieux qu'il n'avoit fait jusques alors, que sa Fille avoit raison d'avoir aversion pour un homme qui ne l'aimoit pas : et la Mere d'Argelyse aprit que le coeur de sa Fille estoit plus engagé qu'elle ne le pensoit. Cependant il n'y avoit pas moyen de faire un secret de cette bizarre avanture : car ce Billet avoit esté leû tout haut per ceux qui l'avoient pris à celuy qui le vouloit rendre à Meliante : de sorte que ne s'agissant plus que de voir par où cette grande affaire seroit terminée, ils s'y trouverent s'y embarrassez qu'il falut deux jours à l'examiner, devant que de rien resoudre : si bien qu'il s'en espandit un bruit si grand et si general dans Alfene, qu'on ne parloit d'autre chose. Vous pouvez juger qu'Alcianipe ne fut pas des moins empressées à en dire son advis : et que joignant l'imposture à la verité, elle fit une estrange Historie de celle de toutes ces Personnes. Mais Madame pour vous aprendre quelque chose de bien particulier, il faut que je vous aprenne la douleur qu'eut la belle Arpasie, de sçavoir que Meliante estoit accusé d'infidellité pour Argelyse, quoy qu'il ne fust infidelle que parce qu'il l'aimoit. Cependant elle m'a tousjours soustenu que ce n'avoit esté que par un pur sentiment d'estime et d'amitié, qu'elle avoit eu cette douleur. Mais Madame, luy disois-je, puis que Meliante n'est infidelle qu'à vostre avantage, il me semble qu'il merite d'estre excusé, et que vous ne devez pas en estre affligée : principalement en un temps où il vous est permis d'esperer de n'espouser point Astidamas : et où il pourroit arriver que vous espouseriez Meliante, qui est un des hommes du monde le plus accomply. Meliante, reprit-elle, est assurément infiniment agreable : mais puis qu'il est infidelle, il ne peut jamais estre mon Amant avec nulle esperance d'estre aimé. Il peut sans doute estre encore mon Amy, et en cette qualité je le puis pleindre, et l'excuser : mais il faut qu'il n'en pretende pas davantage. D'autre part, Meliante sçachant qu'Arpasie sçavoit toute son Avanture avec Argelyse, et qu'Argelyse sçavoit aussi son amour pour Arpasie, pria Phormion de deux choses bien differentes ; car il le conjura d'aller l'excuser aupres de celle pour qui il estoit infidelle ; et aupres de celle qui luy avoit fait faire l'infidellité. Comme ceux qui le gardoient, avoient ordre de laisser parler Phormion à luy ; parce qu'on sçavoit qu'il portoit les choses à la douceur autant qu'il pouvoit, il eut la liberté de luy dire tout ce que les divers sentimens qu'il avoit dans l'ame luy inspirerent. Si bien que luy adressant la parole ; de grace mon cher Amy, luy disoit-il, dittes à Argelyse tout ce que vous croirez capable d'adoucir l'aigreur de son esprit : pourveû que vous ne luy disiez pourtant rien qui offence l'amour que j'ay pour Arpasie. Mais quand vous parlerez à l'admirable Personne qui regne dans mon coeur, employez tout vostre esprit à faire en sorte qu'elle ne m'oste pas son estime. Si Arpasie estoit une personne ordinaire, je devrois esperer qu'elle me sçauroit gré de mon infidellité : mais la connoissant comme je fais, j'aprehende qu'elle ne luy rende ma passion suspecte. Dittes luy donc, vous qui connoissez mon coeur, que je suis moins infidelle qu'on ne me le croit : puis qu'il est vray que je ne fus jamais amoureux d'Argelyse, au point qu'Argelyse l'a creû. N'insultez pourtant pas sur cette malheureuse Personne : mais protestez à Arpasie, qu'encore qu'Argelyse ait esté ma premiere affection, elle est pourtant ma premiere amour. Dittes luy donc que mon coeur m'avoit trompé, lors que je croyois estre amoureux d'Argelyse : et que le peu d'experience que j'avois de cette passion, faisoit que je disois des mensonges innocemment, lors que j'assurois Argelyse que j'avois de l'amour pour elle : puis qu'il est constamment vray que la puissance des charmes d'Arpasie, m'a bien apris que je n'ay effectivement eu de l'amour, que depuis que j'ay commencé de la voir : de sorte que cela estant ainsi, je ne dois point estre regardé comme un infidelle, dont l'amour doit estre suspecte. Phormion voulut alors tascher de porter son esprit à ne s'opiniastrer pas à l'amour d'Arpasie, mais il n'y eut pas moyen : cependant cét adroit et fidelle Amy qui en fort peu de temps avoit aquis à Alfene beaucoup de facilité à s'expliquer en une Langue qui ne luy estoit pas naturelle, s'aquita exactement de la commission que Meliante luy avoit donnée : mais il trouva Argelyse si en colere, qu'il ne pût adoucir son esprit, quelque soin qu'il y aportast. Pour Arpasie, il la trouva fort douce, et fort civile : elle luy dit mesme qu'elle se tenoit fort obligée à Meliante, de ce qu'il avoit hazardé sa vie pour ses interests, quoy qu'elle eust souhaité qu'il n'eust pas cherché un remede si violent : mais elle luy dit qu'elle le prioit de le conjurer de sa part, de ne s'opiniastrer point à vouloir avoir de l'amour pour elle, puis qu'il s'y opiniastreroit inutilement. Phormion luy dit pourtant alors toutes les raisons que son Amy luy avoit dittes : mais elle luy dit tousjours si fortement, qu'elle ne vouloit point d'Amant qu'on pûst soubçonner d'inconstance, qu'il connut bien que Meliante n'avoit rien à esperer. D'autre part Cleonide qui voyoit alors avec une certitude infaillible, qu'Astidamas avoit esté capable de l'abandonner par un sentiment d'interest, en eut l'esprit si irrité, qu'elle declara hautement que quand il voudroit revenir à elle, il y reviendroit inutilement : et qu'elle n'espouseroit jamais un homme qui avoit eu plus d'ambition que d'amour. Cét exemple de generosité toucha le coeur d'Argelyse : qui n'esperant pas que Meliante revinst dans ses Fers, dit la mesme chose que Cleonide : si bien que les sentimens de ces trois Personnes estant bien tost sçeus par Protogene, et par Gobrias, ils ne trouverent plus l'accommodement si difficile à faire. Ils estoient pourtant bien maris de voir qu'ils ne pouvoient achever le Mariage d'Arpasie et d'Astidamas : mais comme ils ne laisserent pas de s'unir d'interests contre le Roy d'Assirie, ils se consolerent de cette avanture : si bien que voyant alors que Meliante et Astidamas estoient presques esgallement coupables envers eux mesmes ; et envers leurs Soeurs ; et que Cleonide, et Argelyse, ne pretendoient plus rien à leurs Amants, non plus qu'Arpasie à Meliante ; ils jugerent qu'il n'y avoit autre chose à faire qu'à empescher qu'il n'arrivast un second combat encre ceux qui s'estoient desja battus : si bien qu'ayant employé tous leurs Amis pour les persuader, ces deux ennemis firent semblant de ceder à leurs prieres pour se deffaire de leurs Gardes, et ils consentirent de s'embrasser : promettant mesme de ne se quereller plus, sans qu'on meslast les noms des Dames dans cét accommodement. Mais ces deux ennemis qui se haïssoient comme deux hommes qui s'estoient destruits l'un autre, se firent, en s'embrassant, un Appel reciproque pour le lendemain : et ils se le firent si adroitement, que personne ne s'en aperçeut. En effet estant tous deux partis d'Alfene la nuit suivante, ils se battirent à la pointe du jour, sans qu'on les pûst separer. Meliante blessa dangereusement Astidamas, et le desarma : de sorte que n'y ayant pas d'aparence qu'il r'entrast dans Alfene apres ce combat, veû l'estat où il avoit mis son ennemy, il se retira apres l'avoir laissé entre les mains de l'Escuyer qui l'avoit suivy : et il envoya le sien à Phormion, pour l'advertir du lieu où il l'alloit attendre : le chargeant d'un Billet pour Arpasie, qu'il escrivit dans des Tablettes qu'il avoit sur luy. Ainsi Madame, un moment apres que cette belle Personne eut sçeu qu'on avoit raporté Astidamas fort blessé, cét Escuyer trouva lieu de luy donner le Billet de son Maistre, où il n'y avoit que ces paroles, si ma memoire ne me trompe.

A LA BELLE ARPASIE.

J'avois bien oüy dire qu'on pouvoit mal traiter un Amant infidelle, mais je ne pensois pas qu'il fust juste de mal traiter un fidelle Amant : et je croyois enfin Madame, qu'Argelyse me pouvoit haïr sans injustice, et que vous ne me pouviez haïr sans cruauté. cependant quoy que vous ne le croiyez pas ainsi, je laisse pas de vous conjurer de vous souvenir que sans la passion que j'ay pour vous, vous eussiez esté Femme d'Astidamas : et de croire qu'en quelque lieu de la Terre que je sois, je seray tousjours vostre Amant : et que je seray plus fidelle sous le nom de Meliante, que je ne l'ay esté sous celuy de Clidaris.

Comme j'estois aupres d'Arpasie, lors qu'elle reçeut ce Billet, je vy qu'elle ne le pût lire sans quelque esmotion : elle ne voulut pourtant pas y respondre : et elle se contenta de prier Phormion, quand il luy vint dire adieu, de dire à son Amy que comme elle estoit fort equitable, elle ne perdroit jamais le souvenir de l'obligation qu'elle luy avoit : le conjurant toutesfois de ne se souvenir d'elle que comme d'une personne qui ne pouvoit jamais estre que son Amie. Mais Madame ; apres que Phormion eut rejoint Meliante, comme il luy fut aisé de prevoir que Gobrias s'en retourneroit bien tost, il ne voulut pas s'esloigner extrémement d'Alfene, afin de sçavoir ce qui s'y passeroit joint que s'estant resolu de parler à Arpasie, il voulut, quoy que Phormion pûst luy dire, attendre Arpasie sur sa route. Cependant nous estions à Alfene, où Gobrias se trouva assez embarrassé : car comme Meliante estoit venu aveque luy, et qu'il l'avoit presenté à Protogene, cét homme affligé de voir son Neveu en danger de mourir, pretendit que Gobrias deust sçavoir le lieu où il s'estoit retiré, et qu'il devoit le luy dire. Gobrias de son costé estant persuadé que puis que ce combat s'estoit fait sans aucune supercherie, et avec un égal avantage, c'estoit choquer les Loix de l'honneur, que de vouloir poursuivre Meliante, dit assez fortement à Protogene, qu'il ne sçavoit point où il estoit : mais que quand il le sçauroit il ne le luy diroit pas, dans les sentimens où il le voyoit. Si bien que s'aigrissant insensiblement, quoy que leurs interests les deussent unir, ils se separerent assez mal, et avec beaucoup de deffiance de part et d'autre. Il est vray que je croy que la médisante Alcianipe servit fort à les broüiller : car elle fit courir le bruit que Protogene pour s'accommoder avec le Roy d'Assirie, avoit dessein de luy descouvrir celuy qu'avoit Gobrias, de se jetter dans le Party de Ciaxare : et qu'il avoit mesme intention de l'arrester, et Arpasie aussi, afin de les envoyer à Babilone. Mais en mesme temps elle disoit à d'autres, que Gobrias de son costé songeant à trahir Protogene, faisoit entrer des Soldats secrettement dans Alfene, et qu'Arpasie avoit commandé à Meliante de se battre contre Astidamas : et ce qu'il y avoit de rare, estoit que pensant dire un mensonge, elle disoit en suitte une verité : car elle assuroit que Meliante estoit allé attendre Arpasie sur le chemin qu'elle devoit prendre. Elle disoit de plus qu'elle sçavoit qu'il y avoit une grande affection entr'eux : elle vouloit mesme que ce combat n'eust pas esté tout à fait franc : et elle disoit des choses si fâcheuses de Cleonide et d'Argelyse, qu'enfin sa médisance lassant la patience de ceux qui s'interessoient à ces deux belles Filles, et celle de tous ceux qui avoient de la vertu, et de la bonté, elle se vit exposée à de tres fâcheuses avantures : et elle se descria tellement, que lors que nous partismes d'Alfene, toutes les Femmes avoient dessein de ne la voir plus, et de la fuir comme la plus dangereuse et la plus detestable Personne du monde. Cependant apres que nostre départ fut resolu, et que Gobrias et Protogene en se deffiant l'un de l'autre, eurent pourtant agy entre eux comme s'ils eussent esté fort unis, toutes les Dames vinrent dire adieu à Arpasie : et luy tesmoigner la douleur qu'elles avoient de la perdre : il en faut pourtant excepter Argelyse, qui feignit d'estre malade : ne pouvant se resoudre de faire une civilité à une Personne qui luy avoit osté le coeur de son Amant, et qu'elle croyoit estre cause de l'estat où estoit son Frere. Mais pour Cleonide, elle y vint, et eut une grande conversation avec Arpasie, où elles se dirent beaucoup de choses obligeantes. Cependant comme Arpasie luy dit qu'elle croyoit qu'Astidamas reviendroit à elle, quand il seroit guery ; Cleonide luy respondit que graces aux Dieux, sa guerison avoit precedé la sienne : car enfin Madame, luy dit elle, si Astidamas avoit rompu aveque moy par un sentiment d'amour pour vous, j'aurois excusé son inconstance par vostre rare beauté, et par vostre extréme merite : et j'aurois esté capable de luy pardonner. Mais de voir qu'il m'ait quittée par un sentiment d'interest, est une chose qui me donne un si grand mespris pour luy, que je me console de la cruauté de mon avanture, par la joye que j'ay d'avoir pû chasser Astidamas de mon coeur. Et en effet, Madame, cette belle Personne voulant s'oster d'un lieu où elle avoit reçeu un desplaisir si sensible, obligea sa Tante de la remener à son Pere : aupres de qui elle fut bientost mariée tres avantageusement. Cependant nous sçeusmes devant que de partir, qu'Astidamas ne mourroit point de ses blessures : et nous sceusmes encore qu'il estoit en un desespoir si grand, de voir qu'il ne satisfaisoit ny son ambition, ny son amour, qu'il en avoit conçeu une haine horrible contre son vainqueur : car Protogene estoit fort irrité contre luy ; Cleonide s'en alloit ; et il voyoit bien qu'il n'estoit pas en estat de pretendre d'espouser Arpasie. Mais enfin Madame, nous partismes : et sans sçavoir que nous deussions trouver Meliante sur nostre route, nous l'y trouvasmes. Il est vray qu'il ne vit pas Gobrias : et il est vray aussi qu'il n'eust pas veû Arpasie sans moy : car enfin il faut que vous sçachiez, que comme nous arrivasmes au mesme Bourg où il l'avoit veuë la premiere fois au bord de cette petite Riviere, où il luy aprit que la Colomne qu'elle y voyoit avoit esté eslevée par Sesostris ; un homme que je ne connoissois point, me donna une Lettre de Meliante, qui me conjuroit si tendrement de luy donner occasion de dire adieu à Arpasie ; que croyant que puis qu'elle luy avoit l'obligation d'avoir rompu son Mariage, elle ne luy devoit pas refuser cette grace ; je creus que je devois ne refuser point à Meliante ce qu'il me demandoit : car connoissant Arpasie comme je la connoissois, je pensay qu'elle ne seroit pas marrie de voir Meliante. Mais je ne creûs toutesfois pas que je deusse luy demander cette permission : y ayant certaines petites choses de bien-seance qu'on veut bien faire par force, et qu'on ne veut pas faire volontairement, par une vertu scrupuleuse. De sorte que respondant à Meliante, qui estoit caché dans ce Bourg où nous couchions, je luy manday que je ferois ce que je pourrois pour obliger Arpasie à aller se promener dans un Jardin qui est à la Maison où nous logions : qui estoit la mesme où nous avions desja logé en allant à Alfene : et que s'il vouloit se trouver à une Porte de ce Jardin qui est au bord d'un petit Ruisseau, je la luy ouvrirois quand Arpasie y seroit. Et en effet la chose se fit ainsi : car comme il est tousjours aisé de persuader à Arpasie de se promener quand il fait beau, parce qu'elle l'aime extrémement ; il ne me fut pas difficile de l'obliger d'aller à ce Jardin dés qu'elle fut hors de Table, et d'y aller mesme peu accompagne. Arpasie fut donc où je voulois qu'elle allast : et Meliante la vit et luy parla dans une Allée où j'estois seule avec elle, sans qu'il fust besoin qu'elle donnast d'ordre pour cela : car comme elle estoit fort accoustumée à me parler en particulier, dés qu'elle m'apelloit, toutes ses Femmes se retiroient. Je ne m'arreste point Madame, à vous dire la surprise qu'elle eut de voir Meliante : mais je vous diray qu'il ne fut pas plustost aupres d'elle, que prenant la parole ; souffrez du moins Madame, luy dit-il, que j'aye la satisfaction d'entendre de vostre bouche, les raisons qui font ma condamnation : et de sçavoir par quel motif la meilleure et la plus douce Personne de la Terre, est devenue la plus rigoureuse. Car enfin Madame, tant que j'ay esté l'inconnu Meliante, vous avez eu pour moy de l'estime et de l'amitié : mais dés que vous avez sçeu qui j'estois, et que vous avez connu que je vous aimois autant qu'on peut aimer, vous avez commencé d'estre injuste. Pour vous tesmoigner que je ne le suis point, repliqua Arpasie, je vous assure que je me souviendray tousjours des obligations que je vous ay : et que je ne perdray jamais le souvenir du service important que vous m'avez rendu, en m'empeschant d'espouser Astidamas : mais pour porter ma sincerité au delà de ce que peut estre elle devroit aller, je vous diray encore ingenûment, que si vous n'aviez aimé Argelyse, ou que du moins vous ne luy eussiez pas promis une affection eternelle, je vous aurois peut-estre permis de m'aimer de la maniere dont vous le desirez : puis qu'à l'infidellité pres, je trouve en vous toutes les choses que je pourrois souhaiter en un homme digne d'estre choisi par mon Pere. En effet vous avez de la naissance, de l'esprit, du coeur, de la bonté, de la generosité, et mille qualitez à plaire : mais apres tout vous avez esté infidelle à Argelyse, qui est infiniment aimable : et vous le seriez peut-estre à Arpasie, si elle s'engageoit à souffrir d'estre aimé de vous. Ha Madame, luy dit-il, je n'ay jamais eu qu'une amitié tendre pour Argelyse : en vous excusant d'un costé, repliqua-t'elle, vous vous accusez de l'autre : car si vous avez eu de l'amour pour Argelyse, vous n'estes qu'inconstant : et si vous n'en avez point eu, vous estes quelque chose de pis de le luy avoit dit si serieusement : et d'avoir engagé son coeur, sans que le vostre fust engagé. Si Phormion vous a dit à Alfene, repliqua Meliante, ce que je l'avois prié de vous dire, il vous aura apris que je croyois avoir de l'amour, lors que je n'avois que de l'amitié : et qu'ainsi conservant encore beaucoup d'amitié pour Argelyse, quoy que j'aye de l'amour pour vous, je ne dois pas passer pour infidelle dans vostre esprit, bien que je doive passer pour inconstant dans celuy d'Argelyse. Quoy qu'il en soit, dit Arpasie, vous ne pouvez jamais estre qu'au rang de mes Amis ; c'est pourquoy reglez vostre esprit sur ce que je vous dis : et croyez qu'il m'est tellement impossible de m'assurer en vostre affection, que vous seriez le plus malheureux de tous les hommes, fi je souffrois que vous m'aimassiez : car enfin Argelyse est belle et charmante ; et puis qu'elle n'a pû retenir vostre coeur, il me pourroit bien eschaper. Et puis, à parler raisonnablement, en l'estat où sont les choses, je ne dois pas songer à disposer de moy : en effet puis que mon Pere m'auoit bien voulu sacrifier à fa vangeance, il m'y sacrifiera bien encore une autrefois : et selon toutes les apparences, je suis destinée à celuy qui traitera avec le plus d'avantage aveque luy : et je me regarde comme un Ostage, sans que je sçache sous la puissance de qui je tomberay. Si je voulois Madame, repliqua Meliante, vous obliger à beaucoup de choses, vous auriez sujet de m'oposer une partie des raisons dont vous vous servez : mais je ne veux rien, sinon que vous enduriez que je vous aime, et que vous remettiez la connoissance de ma fidellité au Temps : qui est seul Juge legitime des affections fidelles, ou des affections inconstantes. Je vous demande mesme cette permission, à la veille d'une rigoureuse absence : et mon amour sera exposée d'abord à la plus dangereuse espreuve de toutes : de sorte que fi je suis un inconstant, je ne vous importuneray guere, puis que je ne vous reverray jamais : et si je ne le suis point, vous seriez injuste de ne vouloir pas que j'eusse l'honneur de vous revoir. Accordez moy donc Madame, la permission de vous aimer : et considerez je vous prie, combien peu de chose est ce que je vous demande : car enfin quand vous ne me le permettrez pas, je ne laisseray pas de vous adorer : et quand mesme vous me le deffendriez, je vous desobeïrois sans scrupule. Mais apres tout, quoy que je vous puisse aimer malgré vous, je ne laisse pas d'imaginer une grande douceur à en obtenir la permission : ne me la refusez donc pas, je vous en conjure, puis que je vous la demande sans condition. Je consens, luy dit-elle, que vous ayez encore de l'amitié pour moy : mais pour de l'amour, n'attendez pas que je vous permette d'en avoir. Si vous me desesperez Madame, luy dit-il, vous me forcerez à vous suivre : et à ne me separer point de vous, que vous ne m'ayez accordé ce que je vous demande. Ha Meliante, reprit Arpasie, je vous croy trop genereux, pour vouloir exposer ma gloire : cependant vous sçavez bien qu'apres que la médisante Alcianipe a dit que je vous avois obligé à quereller Astidamas, il y auroit lieu de le croire, si vous faisiez ce que vous dittes : c'est pourquoy je vous conjure de tout mon coeur, de n'en avoir pas la pensée : et de ne vous obstiner pas inutilement, à vouloir des choses qui choquent mon inclination. Separons nous donc, puis que la raison le veut : et laissez vous conduire à vostre destinée, sans vouloir estre nous mesme l'Arbitre de vostre fortune. Si les Dieux ont resolu que vous m'aimiez, et que je change de sentimens, ils le feront par des voyes qui nous sont inconnuës : et s'ils ne le veulent pas, vous vous tourmenteriez inutilement. Faites donc, je vous en prie, ce que la prudence veut que vous faciez : et sans vous pleindre de ma rigueur, soyez assuré que vous avez eu plus de part en mon estime, et en ma confiance, que je n'en ay jamais donné à personne. Helas Madame, s'escria alors Meliante, qu'il s'en faut peu que je ne sois heureux ! car enfin vous n'aviez qu'à adjouster quatre ou cinq paroles à celles que vous venez de dire, pour me combler de gloire et de felicité. Apres cela il luy dit encore mille choses touchantes, qui attendrirent effectivement le coeur d'Arpasie, mais qui n'esbranlerent pourtant pas sa resolution : de sorte qu'elle se separa de luy sans qu'elle luy eust permis ny de l'aimer, ny de la suivre : et la crainte de l'irriter fit qu'il se resolut à la laisser partir le lendemain sans l'accompagner. Ainsi il s'en retourna chez luy, avec une violente passion, et peu d'esperance : et Arpasie s'en retourna aussi avec son Pere, avec beaucoup d'estime et d'amitié pour Meliante.

Histoire d'Arpasie : rencontre d'Arpasie et d'Hidaspe


Cependant comme ceux qui ne sont attachez que par des interests qui peuvent changer, ne sont pas fort unis, dés que la raison qui les unissoit cesse ; Protogene ayant trouvé qu'il feroit mieux de demeurer en repos, que de s'engager dans une Guerre dont l'evenement seroit douteux, se détacha de Gobrias : de sorte qu'il se vit alors seul qui eust donné de justes soubçons de défiance au Roy d'Assirie. Si bien que la prudence voulant qu'il fist ce que le seul desir de se vanger luy avoit inspiré, il munit sa Place, et en augmenta la Garnison : et il se disposa enfin à se jetter dans le Party de Cyrus, dés que ce Prince qui portoit alors le nom d'Artamene, aprocheroit du lieu où nous estions. Cependant nous sçeusmes qu'Astidamas estoit tousjours mal de ses blessures, qui le tinrent tres long temps au Lit : et nous aprismes aussi que Meliante n'estoit pas guery de la passion qu'il avoit dans l'ame, car il escrivit tres souvent à Arpasie ; quoy qu'elle ne luy respondist pas. Il est vray qu'elle souffroit que je luy écrivisse quelquefois, mais c'estoit tousjours en m'ordonnant de luy deffendre de continuer de luy escrire, s'il ne pouvoit regler son esprit. Il y avoit pourtant des jours où il me sembloit que j'avois lieu de croire que si Meliante eust esté aupres d'Arpasie, et qu'il se fust attaché à la voir, et à la servir, elle eust pû se resoudre à oublier l'infidellité qu'il avoit faite à Argelyse : mais le Destin voulut que tant de choses arresterent Meliante en son Païs, qu'il luy fut impossible d'en partir. Car outre que son Pere l'y retint, il se trouva encore engagé dans une longue et fâcheuse querelle qu'avoit un de ses Parents : qui le mit en estat de ne pouvoir s'esloigner avec honneur d'un lieu il ou avoit des ennemis qui eussent tiré avantage de son absence. Cependant toute l'Asie estant en Armes, ou pour l'illustre Artamene, ou pour le Roy d'Assirie, on ne parloit d'autre chose : et le nom d'Artamene estoit si celebre, qu'il estoit en la bouche des Amis, et des Ennemis, avec une esgalle admiration. Conme Gobrias avoit resolu de se jetter dans son Party, il aprenoit avec beaucoup de douleur, que son Armée n'estoit pas si forte que celle du Roy d'Assirie : mais il aprit aussi bien-tost avec beaucoup de joye, l'heureux presage qu'il avoit eu : lors qu'en commençant de marcher, il vit voller une grande Aigle à sa droite, qui sembloit par la route de Babilone qu'elle tenoit, luy montrer le chemin qu'il devoit prendre : et il aprit encore avec plus de plaisir, qu'il avoit poussé les premieres Troupes qu'il avoit rencontrées, et qu'il les avoit forcées de repasser le Fleuve du Ginde. Mais Madame, nous aprismes peu de jours apres, avec un estonnement estrange, l'invention dont l'illustre Artamene, comme vous le sçavez, s'estoit servy pour faire passer ce Fleuve à son Armée, en le divisant en cent soixante Canaux : et nous aprismes en suite avec beaucoup de satisfaction, le desordre où il avoit mis les Troupes Assiriennes, apres avoir passé ce Fleuve : et conbien grande estoit la frayeur qu'elles avoient porté dans le Corps de leur Armée : si bien que Gobrias ne voyant plus de Riviere entre luy et Artamene, dont il cherchoit la protection, il se disposa à la luy aller demander en personne. Il se mit donc à la Teste de trois cens chevaux seulement, et fut au devant de ce Heros, pour luy offrir tout ce qui estoit en sa puissance. Je ne vous diray point Madame, comment l'illustre Artamene reçeut Gobrias : car je suppose que comme la vie d'un si Grand Prince est sçeuë de toute la Terre, jusques aux moindres circonstances, vous ne pouvez ignorer avec combien de bonté il reçeut ce Prince, ny avec quelle magnificence Gobrias le reçeut dans sa Place : il s'y passa pourtant des choses qui sont si essentiellement de l'Histoire d'Arpasie, que je ne puis les obmettre. Je vous diray donc Madame, que le premier jour qu'Artamene vit la belle Arpasie, un illustre Persan apellé Hidaspe, estoit aveque luy : de sorte qu'apres les premieres civilitez, Artamene s'estant trouvé obligé d'entretenir Gobrias, qui avoit à luy parler d'une negociation qu'il avoit faite avec le Prince Gadate, pour l'engager dans les interests de Ciaxare, ce fut Hidaspe qui parla le plus à la belle Arpasie : mais ce qui la surprit fort, fut d'entendre qu'il luy parla en sa Langue, avec une justesse admirable. Pour moy qui regardé tout ce qui se passa en cette entreveuë, j'advouë que je trouvay Hidaspe infiniment aimable : il n'est pourtant pas d'une taille fort haute, mais sans estre ny grand ny petit, il l'a admirablement bien faite. De plus, il a tous les traits du visage agreables, et l'air infiniment noble : car encore qu'Hidaspe soit tres brave, il n'a nulle ferocité ny dans l'humeur, ny dans la mine : et il a au contraire une douceur infiniment charmante en sa phisionomie. Hidaspe a aussi l'esprit adroit et flatteur : et la Fortune enfin ne pouvoit pas donner un plus dangereux Rival a Meliante que celuy-là. Ce n'est pas que je veüille mettre le merite de l'un, au dessus de l'autre : car j'advouë que je me trouverois fort embarrassé si je devois juger du merite de deux hommes qui en ont tant : mais c'est qu'en effet je suis persuadée qu'il n'y avoit qu'Hidaspe qui pûst entrer en concurrence aveque luy dans le coeur d Arpasie. Le hazard fit mesme que leur premiere conversation eut quelque chose de desavantageux à Meliante, parce qu'il fut avantageux à Hidaspe : car enfin comme la conference d'Artamene, et de Gobrias fut assez longue, celle d'Hidaspe et d'Arpasie ne fut pas courte : ainsi ils eurent loisir de parler de beaucoup de choses differentes. De sorte qu'apres qu'Hidaspe eut adroitement loüé la beauté d'Arpasie, et qu'elle eut rejetté ses loüanges avec beaucoup d'esprit, et beaucoup de modestie ; ils vinrent à parler des changemens que la Guerre aportoit en toutes choses, quand elle duroit long temps. En effet, dit alors Hidaspe, il arrive bien souvent que la Guerre fait d'estranges reversemens, mesme dans l'Empire de l'Amour : car enfin, dit il fort galamment, comme elle separe beaucoup d'Amans des Personnes qu'ils aiment, il y en a tousjours quelqu'un ou qui se guerit de sa passion, ou qui change de Maistresse, en changeant de lieu. Il est vray, adjousta-t'il, que pour cette derniere chose, elle n'arrive guere à des Persans : et l'infidellité en amour est un crime qu'on ne leur peut presques jamais reprocher avec justice. Comme il est naturel, reprit Arpasie, d'aimer à loüer sa Patrie, je ne trouve pas fort estrange de vous entendre loüer la vostre : mais apres tout je croy qu'il est des infidelles de cette nature par toute la Terre. En verité Madame, luy dit-il, je n'en connois point à Persepolis : et toute la Cour de Cambise ne vous donneroit pas un exemple pour me convaincre de mensonge, quand vous la connoistriez comme je la connois. Il s'y trouve sans doute des Gens, poursuivit-il, qui cessent quelquesfois d'aimer par raison, parce que leurs Maistresses sont trop severes, ou pour quelque autre sujet : mais il ne s'en trouve point qui change d'affection par inconstance naturelle : ou parce qu'ils trouvent d'autres Dames plus belles que celles qu'ils aiment : et nous sommes si fortement persuadez que le changement sans sujet, est une perfidie, que nous mettons une partie de nostre honneur, à ne changer pas de passion par caprice : et à resister mesme à nostre propre inclination, si elle vouloit nous faire changer d'affection sans une cause legitime. Comme Hidaspe disoit cela, le souvenir de Meliante fit rougir Arpasie, du moins me l'a-t'elle dit depuis : si bien que pour cacher ce petit desordre, dont elle sçavoit la veritable raison, elle prit la parole ; et dit à Hidaspe (qu'elle vit qui prenoit garde à sa rougeur) que pour luy donner bonne opinion d'elle, il falloit qu'elle luy aprist la cause du changement de son visage. Car enfin, luy dit elle, je n'ay pû vous entendre blasmer l'infidellité, lité, sans avoir quelque douleur de ce que j'ay un Amy que j'accuse d'en avoir eu. En mon particulier, dit Hidaspe, j'advouë que si j'estois femme, je ne donnerois jamais mon affection à un homme qui auroit osté la sienne à une autre : parce que quiconque est infidelle une fois, le peut estre deux. J'ay sans doute tousjours esté de cette opinion, repliqua Arpasie : mais apres tout, poursuivit elle, je pense que pour agir raisonnablement, il ne se faut fier ny à ceux qui ont esté infidelles, ny à ceux qui ne l'ont pas encore esté : puis que s'ils ne le sont, ils le peuvent devenir. Ha Madame, s'escria-t'il, il en faut excepter les Persans ; et entre les Persans il faut mettre Hidaspe au premier rang de ceux qui sont le plus incapables de nul changement en leurs affections. En effet Madame, adjousta-t'il, j'aime si opimastrément ce que j'aime, que rien ne m'en sçauroit détacher : ce que je trouve beau une fois : je le trouve beau toute ma vie : et je suis si jaloux de mes propres sentimens que je ne les puis jamais changer. Ainsi je puis vous assurer que puis que j'ay commencé de vous estimer aujourd'huy, je vous estimeray jusques à la mort : car je ne pense pas, adjousta-t'il obligeamment, que je descouvre rien dans vostre ame, qui ne soit aussi beau que vostre visage : et je ne doute nullement que vous n'ayez autant de generosité que d'esprit. Apres cela ils dirent encore plusieurs autres choses, dont il ne me souvient pas : mais je me souviens positivement, qu'Arpasie ne me parla que d'Hidaspe le reste du jour : et j'ay sçeu depuis qu'Hidaspe ne parla aussi que d'Arpasie à tous ceux avec qui il se trouva apres l'avoir quittée. Le jour suivant il la vit encore, et la loüa plus que le premier jour : et pour achever de se mieux connoistre, Gobrias ayant voulu remettre sa Place entre les mains d'Artamene, afin de ne luy estre pas suspect, et d'aquerir sa confiance toute entiere, Artamene y laissa Hidaspe : qui n'y demeura toutesfois qu'à condition qu'il l'iroit rejoindre dés que Gobrias auroit achevé le Traité de Gadate : et qu'il le rapelleroit enfin aupres de luy, avant que de donner la Bataille. Ce n'est pas qu'Hidaspe n'eust de la joye de demeurer en un lieu où on laissoit Arpasie sous sa puissance : car enfin Madame, il se trouva entre ces Personnes une si puissante simpathie, que je pense pouvoir dire, que depuis qu'on a commencé d'aimer, il ne s'est jamais trouvé d'affection dont le progrés ait esté plus grand en peu de temps. Cependant Gobrias laissa sa Fille aupres d'une belle Soeur qu'il a, qu'il fit venir de la Campagne où elle demeure d'ordinaire, pour estre aupres d'elle durant son absence : car il suivit Cyrus deux jours apres, et ne l'a point quite depuis. D'abord quelque inclination qu'Arpasie eust pour Hidaspe, elle eut quelque inquietude de le voir Maistre de la Place où elle estoit : mais il usa si bien du pouvoir qu'il y avoit, qu'elle eut tous les sujets du monde de se loüer de luy, et du respect qu'il avoit pour elle. En effet Madame, comme il est impossible d'estre Amant sas estre respectueux, il ne faut pas s'estonner de la déference qu'avoit Hidaspe pour Arpasie, puis qu'il avoit eu de l'amour pour elle, dés qu'il l'avoit veuë. Il n'osoit pourtant le luy tesmoigner, de peur qu'elle ne s'imaginast que la hardiesse qu'il auroit ne fust un effet de l'authorité qu'on luy avoit laissée : ainsi il soupiroit sans oser le dire, lors que le hazard luy fit naistre l'occasion de parler de son amour. Ce n'est pas qu'il ne vist Arpasie à toutes les heures où la bien-seance le luy permettoit : car comme il avoit peu d'occupation en ce lieu là, et qu'il prenoit un fort grand plaisir à la voir, et à luy parler, il en estoit inseparable : mais c'est, comme je l'ay desja dit, que la crainte de l'irriter luy fermoit la bouche. Cependant pour vous apprendre ce qui luy facilita les voyes de descouvrir sa passion, vous sçaurez que comme Hidaspe songeoit soigneusement à conserver cette Place, qui estoit d'une fort grande consequence, la garde en estoit fort exacte : si bien qu'un de ceux qui avoient accoustumé de venir aporter des Lettres de Meliante estant arrivé à la Porte, y fut arresté. Mais comme il ne rendit pas un conte bien exact de la cause de son voyage à ceux qui la luy demanderent, on le visita : et on le trouva chargé d'un Paquet sans subscription, qu'Hidaspe ouvrit des qu'on le luy eut porté. Mais au lieu de trouver qu'il y eust un dessein formé sur la Place où il commandoit alors, il vit qu'il ne s'agissoit que de la possession du coeur de quelque belle Personne : et que bien loin de parler de guerre, les Lettres qu'il y trouva, ne parloient que d'amour : et d'une amour encore peu satisfaite ; et mal recompensée. Comme il y en avoit une fort respectueuse, Hidaspe s'imagina qu'elle devoit estre escrite à Arpasie : si bien que la passion naissante qu'il avoit dans l'ame, luy donnant beaucoup de curiosité de s'en esclaircir, il voulut voir celuy qui avoit aporté ce Paquet : à qui il dit tant de choses, qu'enfin il l'obligea à luy advoüer qui avoit escrit les Lettres qu'il avoit aportées (car il y en avoit aussi une pour moy) et à qui elles estoient escrites. Mais Madame, ce qu'il y eut de rare, fut qu'Hidaspe eut une telle joye de connoistre par la Lettre de Meliante qu'il estoit mal traité, et de pouvoir esperer qu'Arpasie n'aimoit encore rien, qu'il en devint plus amoureux qu'il n'estoit avant que de l'avoir veuë. Il se trouva pourtant un peu embarrassé à resoudre ce qu'il feroit de cette Lettre : car il jugeoit bien qu'il falloit necessairement qu'Arpasie sçeust un jour qu'elle estoit tonbée en ses mains : de sorte que pour se servir de cette occasion a plus d'un usage, il dit à celuy qui luy avoit avoüé de qui estoient ces Lettres, et à qui elles s'adressoient, qu'il se gardast bien de dire jamais qu'il eust trahy le secret de son Maistre : en suitte de quoy il vint voir Arpasie ayant ces Lettres dans sa Poche. Mais apres avoir parlé quelque temps avec elle de diverses choses, elle luy demanda s'il n'avoit point de nouvelles de Ciaxare, ou d'Artamene ? non Madame, luy dit-il, mais j'ay reçeu aujourd'huy un Paquet qui ne s'adresse pourtant pas à moy, dont je vous veux faire confidence : en disant cela il tira de sa Poche les deux Lettres de Meliante : et luy racontant comment les Gardes de la Porte avoient arresté celuy qui les portoit, il luy dit en suite que n'ayant pas voulu dire à qui s'adressoient ces Lettres, il seroit bien aise devant que de les luy rendre, de pouvoir sçavoir qui estoit cette Belle rigoureuse, pour qui elles estoient escrites : car enfin Madame, luy dit il en les luy donnant, je suis assuré que ce doit estre une Personne de qualité. Arpasie se trouva alors fort embarrassée : parce qu'elle ne vit pas plustost ces Lettres, qu'elle connut qu'elles estoient de Meliante, et qu'elles estoient pour elle. Si bien que pour se tirer adroitement d'un embarras si fâcheux, elle dit à Hidaspe qu'elle estoit si scrupuleuse en matiere de Lettres, qu'elle n'en vouloit jamais voir qui ne fussent à elle : et qu'elle ne trouvoit pas que l'exacte probité permist seulement de tascher de deviner les secrets d'autruy. Arpasie dit pourtant cela d'une maniere qui fit bien connoistre à Hidaspe, qu'elle connoissoit l'escriture de Meliante : mais il eut tant de joye de voir le peu d'empressement qu'elle avoit de voir ces Lettres, qu'il ne pût s'empescher de la faire paroistre dans ses yeux. Neantmoins comme Arpasie ne croyoit pas qu'il sçeust quelle estoit la part qu'elle y avoit, et qu'elle eust esté bien aise que ces Lettres ne fussent pas demeurées entre les mains d'Hidaspe, elle l'affligea un moment apres : car elle entreprit de luy persuader de les rendre à celuy à qui on les avoit prises, afin qu'il en fist ce qu'il voudroit ; ou de les rompre. Comme vous donnez vostre advis sans sçavoir ce que ces Lettres contiennent, reliqua Hidaspe, je pense que quelque respect que je vous porte, je puis ne le suivre pas. S'il ne faut que les lire pour vous obliger à les brusler : dit elle en les prenant, j'aime mieux les voir : et en effet Arpasie qui avoit effectivement envie de sçavoir ce qu'il y avoit dans ces Lettres, les prit, et se tournant vers le jour pour les lire, comme si elle n'eust pas veû assez clair, elle tascha de cacher la rougeur de son visage. Elle ne le pût pourtant faire : car Hidaspe se tourna comme elle, et la regarda tousjours attentivement, tant qu'elle leût ces deux Lettres que je puis vous montrer : parce que le hazard ayant fait que je les avois sur moy, le jour de l'enlevement d'Arpasie, je les ay encore aujourd'huy : c'est pourquoy pour ne me fier point à ma memoire, je m'en vay vous les lire toutes deux, afin que vous entriez mieux dans les sentimens d'Hidaspe, et Arpasie : voicy donc celle qui s'adressoit à moy, où il n'y avoit point de suscription qui me pûst faire connoistre, comme vous l'allez entendre.

A LA CRUELLE CONFIDENTE DE MA PASSION.

Je ne m'estonne pas tant de la cruauté de l'admirable Personne que j'adore, que de vostre : et je ne m'estonne pas tant encore de ce qu'elle ne me respond point, que on l'inhumanité que vous avez de m'escrire pour m'assurer qu'elle ne m'escrira jamais : car enfin puis que je ne puis cesser de l'adorer, il faudroit me tromper pour me faire vivre moins miserable : et ne me desesperer pas comme vous faites. aussi suis-je resolu d'aller bien tost voir si vos paroles ne me seront point plus favorables que vos Lettres : cependant ayez la bonté de faire voir celle que je vous envoye à la belle Personne qui regne dans mon coeur : et dittes luy tousjours qu'il m'est si absolument impossible que je puisse n'avoir que de l'amitié pour elle, que je luy desobeïray toute ma vie, si elle s'opiniastre à me faire un si injuste commandement.

Tant que la lecture de cette Lettre dura, Hidaspe regarda tousjours Arpasie : qui voyant qu'il n'y avoit rien qui pûst estre mal expliqué, se remit si bien de l'esmotion qu'elle avoit euë, qu'elle leût celle que je m'en vay vous lire sans aucune agitation, quoy qu'elle s'adressast à elle par ces paroles.

A LA PLUS BELLE, ET A LA PLUS INHUMAINE PERSONNE DU MONDE.

Vous estes si injuste Madame, qu'il n'est point de patience qui puisse souffrir vostre injustice sans s'en pleindre : car enfin vous ne vous contentez pas de ne me respondre point, et de me faire escrire que vous ne voulez plus que je vous escrive ; mais vous me faites tousjours dire que vous voulez, que mon amour devienne amitié : et que si je ne le fais, vostre amitié deviendra haine. Je ne sçay Madame, si vous estes capable de faire quand il vous plaist des changemens si prodigieux dans vostre ame : mais pour moy je sçay bien que mon amour ne sçauroit devenir amitié : et ces deux sentimens sont si distincts, et si separez dans mon coeur, qu'ils ne peuvent jamais s'y confondre. Croyez donc s'il vous plaist Madame, que quelque merite que vous ayez, vous ne pouvez m inspirer aucune amitié : et croyez au contraire que j'auray tousjours de l'amour pour vous, quelque rigueur que vous ayez pour moy.

Apres qu'Arpasie eut leû cette Lettre, elle dit à Hidaspe, que comme il paroissoit qu'elle estoit escrite à une Personne qui avoit de la vertu, elle ne pouvoit souffrir qu'il l'exposast à recevoir le desplaisir que cette Lettre fust publique : et qu'ainsi pour l'en empescher, elle vouloit la retenir : car aussi bien, luy dit elle en soûriant, puis que celle à qui elle est escrite, ne respond pas à celuy qui luy escrit, je change de sentimens : et je trouve qu'il ne faut pas la rendre à celuy qui l'a aportée, de peur que la luy rendant ouverte, il n'en usast pas bien. C'est pourquoy, adjousta-t'elle, il vaut mieux qu'elle demeure en mes mains, que de retourner dans les vostres : car comme il faut assurément que la Personne à qui on escrit ait de la vertu, et de la retenuë, veû comme on luy parle, j'entre si fort dans ses sentimens, que je veux luy espargner la douleur de voir qu'on sçeust seulement qu'elle eust donné de l'amour. Je m'imagine Madame, repliqua Hidaspe, qu'il faut que vous connoissiez cette belle Personne, veû comme vous en parlez : mais si c'est celle que je m'imagine, adjousta-t'il en la regardant, je veux bien vous laisser ces deux Lettres : à condition que vous me promettrez qu'elle n'y respondra jamais : ou que du moins elle n'y respondra jamais favorablement. Sans mentir Hidaspe, dit Arpasie en riant, vous estes admirable de parler comme vous parlez : car enfin vous ne sçavez qui escrit ces Lettres ; vous ignorez mesme à qui elles sont escrites ; et vous vous interessez pourtant à cét innocent intrigue. Je m'y interesse en effet de telle sorte, reprit il, que je ne me suis jamais tant interessé à nulle autre chose : c'est pourquoy je vous conjure de me faire l'honneur de me promettre que celle à qui cét Amant caché escrit, ne luy respondra point. Tout ce que je puis, repliqua-t'elle, est de vous promettre que si je viens à la connoistre, elle n'y respondra point de mon consentement : cela suffit Madame, reprit-il, car si cela est, elle ne luy respondra jamais. Mais Madame (adjousta-t'il, sans luy donner loisir de luy respondre) je voudrois bien encore vous suplier de sçavoir d'elle, si tous ceux qui pourroient entreprendre de l'aimer, seroient aussi malheureux que cét Amant, et si elle ne respond non plus quand on luy parle d'amour, que quand on luy en escrit ? Ce que vous me dittes est si peu raisonnable, repliqua-t'elle, que je ne sçay qu'y respondre : en effet, poursuivit Arpasie, vous ne sçavez pas si je connoistray jamais celle à qui cette Lettre s'adresse, et je ne le sçay pas moy mesme : et cependant vous voulez que je puisse descouvrir le secret de son coeur ; que je luy persuade vos sentimens ; et que je croye presques que vous avez de l'amour pour elle. Ha pour cette derniere chose Madame, repliqua-t'il avec precipitation, je vous conjure de n'en douter pas : et d'estre fortement persuadée que je suis bien plus amoureux de la Personne à qui cette Lettre est escrite, que celuy qui l'escrit ne le sçauroit estre : car je le suis assurément plus que qui ce soit ne le fut jamais. Comme Arpasie alloit luy respondre, sa Tante entra : de sorte que cette conversation estant rompuë, les Lettres demeurerent à Arpasie, qui me les bailla devant Hidaspe, pour luy tesmoigner qu'elle ne s'en soucioit guere : car elle avoit bien connu par ces dernieres paroles, qu'il sçavoit ou qu'il soubçonnoit que c'estoit elle qui y devoit prendre le principal interest. Mais Madame, pour ne m'amuser pas à des choses inutiles, apres un si long recit, Hidaspe agit si adroitement, et si respectueusement aupres d'Arpasie ; et il luy persuada si bien qu'il n'avoit jamais esté infidelle, et qu'il ne le pouvoit jamais estre ; qu'il fut plus heureux que Meliante, puis que la belle Arpasie luy permit d'avoir de l'amour pour elle. Ainsi cette belle Personne divisant toute la tendresse de son coeur, conserva toute son amitié pour Meliante : et donna toute son amour à Hidaspe, qui luy rendit tant de soins pendant qu'il fut aupres d'elle, que jamais aucun autre Amant n'en a tant rendu que luy. Mais Madame, il arriva une chose fort surprenante : car vous sçaurez qu'Hidaspe ayant renvoyé celuy qui avoit aporté les Lettres de Meliante ; cét Amant fut si affligé de cette avanture, que precipitant son voyage, il vint desguisé dans la Place : mais comme on n'y laissoit entrer personne sans une fort exacte perquisition, et qu'il avoit la mine si Haute qu'il ne pouvoit se bien desguiser, il fut arresté et reconnu pour ce qu'il estoit, par des Gens qui avoient suivy Gobrias à Alfene : et qui le croyant dans les interests du Roy d'Assirie, en advertirent Hidaspe : qui au lieu d'estre bien aise de voir son Rival en sa puissance, en fut bien fâché dés qu'il le vit : car il le trouva si bien fait, et si aimable, qu'il craignit qu'il n'en fust moins aimé. Cependant Arpasie ayant sçeu aussi tost que Meliante estoit arresté resté par Hidaspe, creût que l'obligation qu'elle luy avoit d'avoir rompu son Mariage avec Astidamas, et l'amitié qu'elle avoit effectivement pour luy, vouloient qu'elle priast Hidaspe de le bien traiter : mais pour le pouvoir faire sans luy donner de la jalousie, elle le conjura de le vouloir mettre en liberté, en le renvoyant avec Escorte, de peur qu'il ne tombast entre les mains d'Artamene, qui l'eust pû traiter d'ennemy, quoy qu'il ne se fust pas encore declaré. D'autre part, Meliante qui avoit infiniment de l'esprit, connut aisément par le procedé d'Hidaspe, qu'il estoit Amant d'Arpasie : car lors qu'il fut arresté, comme ayant dessein sur la Place, Meliante le pria de le vouloir faire conduire devant Arpasie, afin qu'elle pûst respondre de son innocence : s'assurant qu'elle ne le verroit pas plustost, qu'elle luy diroit qu'il ne pouvoit jamais avoir un semblable dessein. De sorte qu'Hidaspe respondant à cela d'une maniere peu precise, donna sujet à Meliante de soubçonner son amour, et de croire mesme qu'il sçavoit la sienne. Si bien qu'il fut plus malheureux qu'auparavant : et il le fut d'autant plus, qu'il sçeut la chose avec certitude, par un homme de sa connoissance, qui estoit à Arpasie : mais il le fut encore davantage, lors qu'Hidaspe à la priere de cette belle Personne luy dit qu'il pouvoit s'en aller où il luy plairoit : et qu'il luy donneroit Escorte pour le conduire où il voudroit, mais il ne voulut pourtant pas partir sans voir Arpasie : et il s'y opiniastra si fort, qu'Arpasie sçachant la chose, et craignant que Meliante ne s'obstinast jusques à la faire trop esclatter, pria Hidaspe de souffrir qu'elle le vist. Jusques alors Hidaspe avoit eu ce respect pour elle, de ne luy tesmoigner rien de ce qu'il sçavoit de la passion de Meliante : mais lors qu'elle voulut l'obliger à le luy laisser voir, il ne pût s'empescher de luy en parler. Il est vray qu'il le fit si respectueusement, que bien loin de l'offencer, il l'obligea à luy advoüer toute son avanture avec Meliante : et à ne luy desguiser pas qu'elle avoit beaucoup d'estime, et beaucoup d'amitié pour luy. Mais Madame, luy dit Hidaspe, quelle seureté puis-je avoir contre un Rival aussi honneste homme que celuy là, si vous luy accordez l'honneur de vous revoir ? vous, dis-je, qui ne faites rien pour moy, que l'amitié ne veüille que vous faciez pour luy ? De grace Hidaspe, luy dit elle en rougissant, ne m'obligez point à vous dire quelle est la distinction que je fais entre Meliante et vous : et contentez vous de sçavoir que je vous prie de luy accorder un bien dont il ne peut jouïr sans me perdre, puis que vous ne pouvez luy donner la liberté que je vous demande pour luy sans l'esloigner de moy. Enfin Madame, cette conversation se passa de sorte, qu'Hidaspe commanda luy mesme qu'on menast Meliante à l'Apartement d'Arpasie, devant que de le conduire hors de la Ville. Mais comme elle ne pensoit pas que Meliante pûst avoir nul soubçon de l'amour d'Hidaspe, elle n'aprehenda pas trop de le voir : au contraire elle le desira, dans l'esperance de luy persuader de ne songer plus à elle. Mais lors qu'apres le premier compliment, elle voulut luy dire qu'il devoit se tenir obligé à Hidaspe, de ce qu'il n'advertissoit pas Artamene, avant que de le delivrer ; ha Madame, luy dit-il, quand je n'auray nulle reconnoissance pour luy, de la liberté qu'il me donne, je ne seray pas ingrat : et je pense qu'à parler raisonnablement de mon avanture, je pourrois avec plus de justice me pleindre de ce qu'il me bannit, que le remercier de ce qu'il me delivre. Car enfin Madame, Hidaspe vous aime : et si je ne suis le plus trompé de tous les hommes, Hidaspe est plus heureux que Meliante. Tout ce que je vous puis dire, reprit Arpasie, est que je vous faits justice à tous deux : et que quelle que soit la place que vous tenez dans mon coeur, vous l'y tiendrez tant que je vivray. Cependant, adjousta-t'elle flatteusement, elle n'est pas si mauvaise que vous pensez : car enfin j'ay de l'estime, de la reconnoissance, et de l'amitié. Quelque glorieuse que soit cette place, repliqua-t'il, je la donnerois à Hidaspe, s'il me vouloit ceder la sienne, qu'il ne merite peut estre pas mieux que moy : du moins sçay-je bien, qu'il ne vous peut pas aimer avec une esgalle ardeur. Quoy qu'il en soit, dit Arpasie, comme je ne vous puis jamais, regarder que comme mon Amy, il vous importe peu qu'Hidaspe soit mon Amant ou ne le soit pas : mais si vous voulez conserver mon amitié, il vous importe extrémement de ne me dire rien qui m'offence : c'est pourquoy je vous conjure pour vostre propre interest, de regler vostre esprit sur les sentimens du mien : et d'estre esgalement persuadé de deux choses : la premiere, que vostre amitié peut vous conserver la mienne, jusques à la fin de ma vie : et la seconde, que vostre amour pourroit vous aquerir ma haine : car enfin Meliante, je ne vous ay point trompé : et dés que j'ay sçeu vostre infidellité pour Argelyse, je vous ay dit que je ne pouvois jamais me confier à vostre affection. Mais Madame, repliqua Meliante, qui vous a dit qu'Hidaspe qui est Persan, n'a pas fait mille infidellitez à Persepolis, et mille infidellitez qu'il n'a pas faites pour vous, comme celle que vous me reprochez aussi cruellement, que si je vous avois esté infidelle ? Meliante eut toutesfois beau parler et beau se plaindre, il ne changea point le coeur d'Arpasie : elle luy dit pourtant tout ce que l'amitié la plus tendre peut inspirer de plus doux : mais elle luy dit aussi tout ce qui luy pouvoit persuader que son amour ne seroit jamais recompensée, ny soufferte : et il fut contraint de se separer d'avec elle, sans avoir pû seulement obtenir la permission de l'aimer sans esperance, quoy qu'elle luy promist de luy conserver son amitié durant toute sa vie. Comme Hidaspe avoit quelque curiosité de sçavoir comment sa conversation avec Arpasie se seroit passée, il voulut s'en esclaircir en le voyant, et tascher de deviner dans ses yeux s'il avoit esté bien où mal reçeu : et en effet il luy fut aisé de connoistre par la tristesse de Meliante, qu'il avoit sujet de se resjoüir. L'entre-veuë de ces deux Rivaux fut assez froide : et jamais Prisonnier n'a reçeu la liberté avec moins de marques de reconnoissance. Voila donc Madame, de quelle sorte l'aimable et malheureux Meliante sortit malgré luy, d'un lieu où il laissoit sa Maistresse en la puissance de son Rival. Il est vray qu'elle n'y fut pas longtemps : car nous sçeusmes bientost apres que Gobrias avoit achevé le Traité de Gadate avec Artamene ; que le Roy d'Hircanie et le Prince des Cadusiens ayant reçeu quelque mescontentement du Roy d'Assirie, avoient aussi pris le Party de Ciaxare ; que le Roy de Chypre avoit envoyé des Troupes à Artamene, sous la conduite de deux illustres Grecs, dont l'un se nommoit Thimocrate, et l'autre Philocles ; et que dans peu de jours on donneroit un Bataille, qui sembloit devoir estre une Bataille decisive. De sorte qu'Hidaspe estant persuadé qu'Artamene luy tiendroit la parole qu'il luy avoit donnée, de le rapeller dés qu'il verroit les choses en cét estat, commença de se disposer à partir dés qu'il en auroit reçeu l'ordre, et de connoistre que l'Amour, et l'Honneur, ne veulent pas tousjours les mesmes choses : car il eust bien voulu aller où la Gloire l'appelloit : et il eust bien voulu aussi demeurer où sa passion le retenoit. Cependant Artamene ayant alors une confiance toute entiere en Gobrias, qui avoit mis Gadate dans ses interests, voulut par un excés de generosité, luy redonner l'authorité toute entiere dans sa Place : de sorte que nous fusmes fort surprises d'aprendre un matin qu'Hidaspe avoit reçeu commandement d'aller à l'Armée ; que les Troupes qu'Artamene avoit laissées dans la Ville, avoient aussi ordre d'en sortir ; et que Gobrias envoyoit un de ses Parens pour y commander à la place d'Hidaspe. Je ne m'arresteray point Madame, à vous dépeindre quels furent les sentimens d'Hidaspe et d'Arpasie en cette occasion : car vous pouvez vous les imaginer, puis que je vous ay dit qu'Hidaspe estoit infiniment amoureux d'Arpasie, et qu'Arpasie avoit une puissante inclination pour Hidaspe. Elle ne s'engagea pourtant qu'à souffrir d'estre aimée de cét Amant : et qu'à trouver bon qu'il luy donnast de ses nouvelles pendant une absence dont il ne sçavoit pas la durée. Mais Madame, la Renommée nous en donna bien tost de fort glorieuses pour Artamene, et de fort avantageuses pour Hidaspe : car nous sçeusmes que le premier avoit gagné la Bataille contre le Roy d'Assirie ; et que le second ayant eu ordre d'aller attaquer le Roy de Phrigie, qui sembloit encore vouloir faire ferme, l'avoit vaincu, et pris prisonnier : et ce qu'il y avoit de plus beau, c'est qu'Hidaspe en escrivant à Arpasie, ne luy disoit rien de luy, et ne parloit que d'Artamene seulement ; dont il disoit des choses si admirables, qu'on avoit de la peine à conçevoir que la valeur d'un homme pûst aller jusques où la sienne alloit. Apres cela Madame, n'attendez pas que je suive tousjours Hidaspe à la guerre comme il suivit tousjours Artamene, car ce seroit vous dire des choses que personne n'ignore, et qui passeront de Siecle en Siecle, tant qu'il y aura des hommes. Mais je vous diray que la passion d'Hidaspe luy fit donner un tel ordre pour avoir des nouvelles d'Arpasie, et pour luy donner des siennes, qu'en quelque lieu qu'il ait esté, elle n'a jamais esté plus de dix jours sans en avoir. En effet durant le Siege de Babilone, elle en eut regulierement tous les quatre jours : et pendant qu'il fut à Sinope, elle en eut encore plus souvent qu'à l'ordinaire, parce qu'il eut de fort grandes choses à luy mander. Enfin Madame, durant la Guerre d'Armenie, et celle de Lydie, il y a eu un commerce si reglé entre ces deux Personnes, que jusques à ce que l'illustre Cyrus qui avoit quité le nom d'Artamene, envoya Hidaspe au Camp de Cumes, pour delivrer le Roy d Assirie, il n'y a jamais eu aucune interruption. Mais Madame, j'oubliois de vous dire que lors que Cyrus partit de Sinope pour aller en Armenie, il y eut une maladie si contagieuse dans la Place où nous estions, que la Tante d'Arpasie, aupres de qui elle estoit alors, fut contrainte d'en sortir, et de s'en aller à un Chasteau tres fort qui estoit à Gobrias, afin d'esviter un air si dangereux et si infecté : et que c'est en ce lieu là qu'elle a tousjours demeuré jusques à l'accident qui est cause qu'elle est presentement sous la puissance de Thomiris. Mais pour vous dire ce malheur en peu de paroles, il faut que vous sçachiez que cette Tante d'Arpasie avoit un Fils d'un premier Mary, qui estoit esloigné depuis long temps, et qui revint justement aupres d'elle, lors que nous fusmes demeurer à ce Chasteau. Mais à peine fut il arrivé, qu'il devint amoureux d'Arpasie, sans qu'il osast d'abord le luy dire : ce n'est pas que cét homme, qui se nommoit aussi Astidamas, ne fust naturellement audacieux : mais c'est qu'Arpasie estoit alors si solitaire, qu'elle ne luy donnoit guere d'occasion de luy parler en particulier : car comme j'estois seule qui sçavois tout le secret de son ame, elle n'avoit point plus de douceur que lors qu'elle me pouvoit parler sans tesmoins. En effet nous avions tousjours cent choses à dire, quoy que nous n'eussions rien à faire : ce qui nous estonnoit quelquefois estoit de n'entendre rien dire de Meliante : et ce qui nous surprit encore davantage, fut que quelque temps apres nous sçeusmes qu'il ne paroissoit point en son Pais, et qu'on ne sçavoit où il estoit. Pour Astidamas Neveu de Protogene, nous fusmes mieux informées de luy : car nous aprismes qu'apres qu'il fut guery, il chercha Meliante pour se battre encore contre luy : et que ne l'ayant pû rencontrer, il retourna à Alfene, où il fit tant de choses qui irriterent Protogene, qu'il le menaça de ne le reconnoistre point pour son Successeur, et il le bannit mesme de sa presence : si bien que partant d'Alfene, il fut passer quelque temps à voyager : ainsi lors que l'autre Astidamas devint amoureux d'Arpasie, nous ne sçavions où estoit Meliante et son ancien Rival. Cependant comme la passion de ce nouvel Amant augmenta, et qu'il estoit impossible qu'il ne vist pas quelquesfois Arpasie seule, il luy descouvrit son amour : mais il la luy descouvrit d'une maniere si fiere, qu'Arpasie s'en irrita estrangement : et luy parla avec tant d'authorité, pour luy deffendre d'oser jamais luy dire de pareilles choses, qu'il connut bien qu'il n'y avoit pas grande apparence qu'il deust estre aimé. Le peu d'esperance qu'il eut, n'affoiblit pourtant pas sa passion : au contraire elle en devint plus forte : et le desespoir luy fit prendre une resolution aussi injuste que violente. Car enfin Madame, il fit dessein de tascher de suborner ceux qui gardoient le Chasteau où elle estoit alors, et ou il estoit aussi, parce que c'estoit avec sa Mere qu'estoit Arpasie : et il resolut quand il les auroit gagnez de s'assurer de ce Chasteau, et d'obliger apres cela Arpasie à l'espouser. Mais Madame, pendant qu'il formoit ce dessein, l'autre Astidamas en formoit aussi un, comme nous l'avons sçeu depuis : car comme il estoit mal avec Protogene, et qu'il s'estoit mesme broüillé avec sa Mere, il ne sçavoit quelle resolution prendre. En effet, comme il avoit sçeu quelque chose de l'amour d Hidaspe pour Arpasie, il ne pouvoit se resoudre de se jetter dans le Parti ou il estoit : et il ne pouvoit aussi plus rien entreprendre pour le Roy d'Assirie : qui n'estoit plus en termes d'esperer de se revoir jamais sur le Thrône. De sorte que dans cét embarras d'esprit, ayant sçeu qu'Arpasie estoit dans ce Chasteau, où je vous ay dit qu'elle s'estoit retirée, il fit dessein de s'en emparer en le surprenant ; de se faire un Azile en s'en rendant Maistre ; et de se vanger de Meliante en quelque part qu'il fust : en possedant Arpasie, pour qui il y avoit alors dans son coeur des sentimens qu'à mon advis l'on ne pouvoit définir tant ils estoient meslez. Mais Madame, pour vous aprendre ce que nous ne sçavions pas alors, il faut que je vous die que Meliante qui ne paroissoit en nulle part, et dont on n'avoit aucunes nouvelles, avoit eu un destin bien bizarre. Je pense Madame, que vous vous souvenez bien que je vous ay dit qu'Hidaspe luy avoit donné Escorte pour le conduire où il voudroit, lors qu'à la priere d'Arpasie il le delivra : et en effet elle l'accompagna jusques où il voulut. Mais comme on ne peut esviter son malheur, il arriva quelque temps apres, que Meliante voulant aller d'un lieu à un autre, fut rencontré par des Troupes d'Artamene, qui n'estoit pas encore reconnu pour estre Cyrus, de sorte qu'il fut fait prisonnier : et le hazard voulut que cét accident luy arrivast justement comme Hidaspe avoit eu ordre d'Artamene de l'aller trouver. Mais comme il luy obeïssoit, il rencontra ceux qui avoient pris Meliante, qu'il reconnut en passant : si bien que comme c'estoit un Rival qui luy estoit redoutable, il ne fut pas marry de ce qu'il n'estoit pas en estat de pouvoir profiter de son absence, et de retourner desguisé dans la Place où estoit Arpasie. Il se trouva mesme que l'Officier qui commandoit les Troupes qui avoient pris Meliante estoit de ses Amis particuliers : de sorte que l'ayant abordé, il luy demanda ce qu'il alloit faire de ce Prisonnier ? et l'autre luy ayant respondu que tous les Prisonniers appartenant à ceux qui les faisoient, il l'alloit laisser à un petit Chasteau, dont il venoit de s'emparer avec les Troupes qu'il menoit, jusques à ce qu'il en eust adverti Artamene, et qu'il eust sçeu la qualité de ce Prisonnier. Mais à peine eut il dit cela, qu'un sentiment d'amour et de jalousie, obligea Hidaspe de dire à son Amy que ce Prisonnier estoit son Rival : et que de peur qu'il ne prist avantage de son esloignement, il ne seroit pas marry qu'il ne fust en liberté qu'à la fin de la Guerre : l'obligeant toutesfois à le bien traiter, pendant une captivité qui devoit estre apparamment assez longue. Et en effet Madame, Meliante fut mis dans ce petit Chasteau, où on le devoit conduire : et laissé sous la garde de celuy qui commandoit les Soldats qu'on y laissa. Mais Madame, pour en revenir au dernier Amant d'Arpasie, et au Neveu de Protogene ; et pour me tirer promptement d'un embarras aussi estrange que fut celuy où nous nous trouvasmes ; je vous diray en deux mots, que le dessein qu'Astidamas d'Alfene, avoit de surprendre ce Chasteau, et celuy que fit l'autre Astidamas, de faire souslever la Garnison contre celuy qui la commandoit, afin d'estre Maistre d'Arpasie, se trouverent si estrangement conduits par le Destin, que l'execution s'en fit justement à la mesme nuit, et à la mesme heure : de sorte Madame, que jamais il n'y a eu un desordre pareil à celuy où nous nous trouvasmes : car enfin imaginez vous que durant que les Soldats que ce nouvel Amant avoit gagnez furent à la Chambre de celuy qui les commandoit, avec dessein de le mettre hors de la Place, ou de le tuer s'il resistoit trop ; Astidamas d'Alfene, à la teste de trois cens hommes, qu'un Gouverneur d'une Place voisine qui estoit son Amy, et qui se nomme Licandre, luy avoit baillez, vint poser des Eschelles contre les Murailles du Chasteau. Imaginez vous donc quelle surprise fut celle de celuy qui y commandoit, de se voir attaqué par ses propres Soldats : et quel estonnement fut celuy de l'autre Astidamas, qui estoit dans la Place, de voir que ce Chasteau l'estoit par des Gens qu'il ne connoissoit point : cependant quels qu'ils fussent, il falut songer à se deffendre. Mais comme il ne vouloit pas avoir des ennemis au dehors, et au dedans, il fit poignarder celuy qui commandoit dans ce Chasteau pour Gobrias : et fit tuer aussi les Soldats qui n'estoient pas de son intelligence. Mais comme cette cruelle execution ne se pût faire sans quelque temps, cela donna loisir à Astidamas d'Alfene, de faire entrer une partie de ses Gens dans ce Chasteau : de sorte qu'il y eut alors un si terrible vacarme, que je ne m'en puis souvenir sans en avoir une esmotion estrange. Cependant nous n'entendismes pas plustost ce grand bruit, que nous nous levasmes diligemment, sans pouvoir faire autre chose que prier les Dieux ; et sans sçavoir quel estoit le malheur qui nous alloit arriver. Mais Madame, pendant qu'Astidamas d'Alfene faisoit ce qu'il pouvoit pour se rendre Maistre de ce Chasteau, et que l'autre le deffendoit opiniastrément, on entendit un bruit de Gens armez qui aprochoient : si bien que tous les deux Partis en prenant l'allarme, Astidamas d'Alfene, et l'autre Astidamas, ne songerent plus qu'à enlever Arpasie. De sorte que le premier s'estant fait dire par force où estoit sa Chambre ; et le second la sçachant, ils y vinrent tous deux : mais ils y vinrent par deux Escaliers differens. De vous dire Madame, en quel estat nous nous trouvasmes, il ne seroit pas aisé : car d'un costé nous entendions la voix du second Astidamas, que nous sçavions qui avoit fait poignarder celuy qui commandoit les Soldats qui gardoient le Chasteau : et de l'autre nous entendions des voix que nous ne connoissions pas : car Astidamas d'Alfene ne parloit point : ou s'il parloit nous ne discernions pas sa voix. Mais ce qui nous embarrassoit, estoit que de chaque costé, nous entendions nommer Astidamas : de sorte que de cette façon nous n'ouvrions ny aux uns, ny aux autres : mais à la fin Astidamas d'Alfene ayant fait enfoncer la Porte le premier, nous le vismes entrer l'Espée à la main : et un moment apres trois des siens contraignirent Arpasie de descendre par le grand Escalier : si bien que la suivant, et m'attachant à elle, nous fusmes menées dans la Cour, où l'on nous mit par force sur des chevaux, où des hommes nous tenoient : ainsi ils nous enleverent malgré nos cris, et malgré nos pleintes, sans que l'autre Astidamas s'y pûst opposer. Car comme il estoit engagé dans un Escalier estroit, Astidamas d'Alfene y mit quelques uns des siens pour l'empescher d'en sortir, jusques à ce qu'il fust hors de l'enclos du Chasteau. Cependant ces Gens armez qu'on avoit entendus, et qui avoient precipité l'enlevement d'Arpasie, n'estoient pas ce qu'Astidamas d'Alfene les croyoit : car il sçeut par Licandre qu'il rencontra, que les Habitans de la Ville d'où il avoit tiré les Troupes avec lesquelles il avoit surpris ce Chasteau, n'avoient pas plustost eu apris que la Garnison estoit affoiblie, qu'ils avoient pris les armes, et l'avoient forcé à sortir de leur Ville, avec ce qui luy restoit de Gens de Guerre. Ainsi Madame, c'estoit luy qui estoit venu pour joindre Astidamas d'Alfene : qui aprenant le malheur qu'il avoit causé à son Amy, et que par ce moyen il n'avoit plus de retraite proche, se trouva fort embarrassé. Et ils se le trouverent d'autant plus Licandre et luy, qu'ils s'aperçeurent à la pointe du jour que leurs Soldats les avoient quittez : ainsi ne leur estant demeuré que vingt chevaux, ils nous firent faire une diligence inimaginable, sans sçavoir où ils nous vouloient mener. Mais Madame, ce qu'il y eut d'estrange, fut qu'Astidamas d'Alfene en enlevant Arpasie par un sentiment de vangeance et d'interest, en redevint plus amoureux qu'il ne l'avoit esté la premiere fois qu'il l'avoit veuë : et si elle eust esté capable de se laisser toucher par des paroles flatteuses, elle eust pardonné à cét injuste Amant. D'autre part, Licandre son Amy qui n'avoit jamais veû Arpasie, fut si touché de sa beauté, qu'il estoit aisé de voir qu'il en estoit surpris. Cependant nous marchions tousjours sans que nous sçeussions où l'on nous menoit : mais à la fin apres plusieurs jours de chemin, estant arrivez dans un Bois, nous vismes paroistre l'autre Astidamas, à la Teste de dix ou douze chevaux, qui vint attaquer celuy qui nous enlevoit : car pour Licandre, il s'estoit alors separé de nous avec quatre ou cinq des siens, pour aller reconnoistre le Bois, avant que de nous y enfoncer davantage. De vous dire Madame, combien ce combat fut aspre et sanglant, il ne seroit pas aisé : et il me suffit de vous dire, que les deux Astidamas se trouverent en une telle necessité de songer à eux, que je pense qu'ils ne penserent plus à Arpasie. En effet ceux qui la tenoient et moy aussi, nous descendirent tumultuairement au pied d'un Arbre, où ils nous laisserent pour aller deffendre la vie de leur Maistre : et l'autre Astidamas estoit si occupé à vaincre son ennemy, qu'il ne prenoit pas garde à nous. De sorte que profitant d'une occasion si favorable, nous nous enfonçasmes diligemment dans l'espaisser du Bois, durant qu'ils se battoient : cependant comme nous l'avons sçeu depuis, le second Astidamas fut tué par l'autre Astidamas : et ce qu'il y eut d'estrange, fut que Licandre estant revenu sur ses pas, au bruit qu'il avoit entendu, fut accusé par son Amy, de luy avoir enlevé Arpasie, durant qu'il se battoit : car la passion de Licandre pour cette belle Personne, estoit si visible, qu'il la connoissoit. Cette accusation estoit pourtant mal fondée : estant certain que puis que Licandre retournoit vers luy avec ses Gens, il n'y avoit pas d'apparence que ce qu'il disoit pûst estre vray. Mais apres tout, ils se querellerent, et en vinrent aux mains ; si bien que comme les Gens qui estoient avec Astidamas luy avoient esté presques tous donnez par Licandre, il fut facilement vaincu par luy, et tue de sa propre main. Cependant apres cette victoire, il nous chercha inutilement tout le reste du jour, et toute la nuit : car nous nous estions mises dans une Caverne qui nous servit d'Asile en cette occasion. Mais comme la peur des Bestes sauvages et la faim nous en fit sortir le matin, nous fusmes si heureuses, que de rencontrer Hidaspe : qui apres avoir delivré le Roy d'Assirie, qu'il accompagnoit pour s'en aller trouver Cyrus à Cumes, s'estoit esgaré dans le Bois ou il nous trouva. Nyside estant arrivée à cét endroit de son recit, raconta en suite plus particulierement qu'Hidaspe n'avoit fait à Cyrus, la joye qu'Arpasie avoit eue de le voir, et celle qu'il avoit eue de la rencontrer : disant apres en peu de mots, comment le hazard avoit fait trouver un Chariot vuide dans lequel Hidaspe l'avoit fait mettre ; comment ils avoient veû cinq ou six hommes morts dans le Bois, entre lesquels Arpasie avoit reconnu un de ses Ravisseurs ; l'arrivée de Licandre ; la contestation d'Hidaspe et de luy ; leur combat et tout ce qu'Hidaspe avoit raconté à Cyrus, jusques à ce qu'il tomba comme mort aupres du Chariot d'Arpasie. En suite elle dit aux Princesses à qui elle parloit, que d'abord Licandre qui avoit autrefois connu Atergatis en Assirie, avoit en dessein de choisir la Cour d'Arsamone pour sa retraite : mais qu'apres avoir sçeu qu'elle estoit en trouble, il avoit changé de dessein, et s'estoit embarqué sur le Pont Euxin : où la Tempeste l'ayant accueilly, elle l'avoit jetté à la Colchide, où Arpasie estoit tombée malade d'affliction. En effet Madame, poursuivit Nyside, elle eut une telle douleur de voir l'opiniastreté de sa mauvaise fortune, et d'estre en estat de craindre la mort d'Hidaspe, que sa santé en fut considerablement alterée. Aussi ne faisoit elle autre chose que de s'entretenir aveque moy de toutes ses infortunes, et que se souvenir de toutes ses disgraces, entre lesquelles elle mettoit encore celle de ne scavoir point qu'estoit devenu le malheureux Meliante. Cependant guerissant presques malgré qu'elle en eust, nous sçeusmes que Licandre sçachant que Cyrus approchoit, avoit pris la resolution de se jetter dans le Parti de Thomiris : et en effet il nous a amenées dans sa Cour, apres avoir obtenu d'elle qu'elle le protegeroit. Mais ce qu'il y a, encore d'admirable, c'est que je croy avoir veû ce matin par l'ouverture d'une de nos Tentes, le malheureux Meliante déguisé en Massagette : de sorte Madame, que comme Arpasie a encore trois Amants vivans, et qui sont tous braves, je ne pense pas qu'elle soit à la fin de ses malheurs, ny que vous luy puissiez donner d'autre secours, que celuy de la pleindre, et de faire sçavoir à Gobrias, et à Hidaspe, le malheureux estat où elle est : et l'obligation qu'elle vous a, de la part que vous prenez à ses disgraces.

Cyrus passe à l'attaque


Nyside ayant finy son recit, les Princesses qui l'avoient escouté, luy tesmoignerent la satisfaction qu'elles en avoient : et jugerent qu'il seroit à propos, quand elles verroient Intapherne et Atergatis, de faire sçavoir par eux à Gobrias, et à Hidaspe, le veritable estat de la fortune d'Arpasie. Mais durant qu'elles se preparoient à une entre-veuë qui leur devoit donner tant de consolation, elles ne sçavoient pas qu'il se passoit des choses dans le coeur de Thomiris, qui les penserent empescher de la recevoir. En effet, cette Reine qui avoit desiré la Tréve, et qui avoir souhaité de voir Cyrus, se voyant sur le point de cette entre-veuë, sentit une agitation dans son coeur, dont elle ne pût estre Maistre : et comme toutes les Personnes passionnées sont plus sujettes à changer d'avis que les autres, parce qu'elles suivent tous les mouvements de la passion qui les possede, Thomiris se vit en estat de craindre ce qu'elle avoit desiré : et de ne vouloir mesme plus ce qu'elle avoit voulu. En effet, disoit elle, que veux-je dire à Cyrus ? et que puis-je esperer qu'il me die ? luy parleray-je de ma haine, ou de mon amour ? paroistray-je devant luy comme Amante, ou comme ennemie ? et m'est il permis de croire qu'il puisse changer de sentimens pour moy, puis que je n'en puis changer pour luy ? Suis-je plus aimable que je n'estois, lors qu'il se déroba de ma Cour, et qu'il me meprisa si cruellement ? au contraire, adjousta-t'elle, je suis si dissemblable de moy mesme, que je ne me connois plus. mon Miroir me dit sans doute que mes yeux ne sont pas trop changez : mais ma gloire est si flestrie, et je me suis tellement deshonnorée, qu'il est impossible que Cyrus m'estime encore, quoy que je n'aye fait autre lascheté en ma vie, que celle de l'avoir trop aimé. Ainsi puis qu'il est absolument hors d'aparence, que je puisse changer son coeur par une entre-veuë comme celle que j'ay souhaitée, ne le voyons point : ou ne le voyons du moins, qu'apres qu'Aryante l'aura veû. Car enfin s'il luy parle tousjours avec beaucoup d'amour pour Mandane, il faudra que je ne luy parle point du tout : puis que si je l'avois veû, et veû inutilement, je ne pourrois apres cela recommencer de le traiter comme meurtrier de mon Fils. Je sçay bien que je pourrois dire que j'aurois apris des choses de cette mort que je ne sçavois pas : mais je sçay bien aussi que je ne puis voir Cyrus sans estre exposée à la plus cruelle avanture qui puisse arriver à une Personne qui aime : qui est de voir de la haine et du mespris, dans les yeux de la Personne aimée. Attendons donc a nous resoudre. , que Cyrus ait veû son Rival, adjousta-t'elle, et ne nous exposons pas legerement à estre mesprisée, par un Prince de qui la gloire est si solidement establie, que toute la Terre croit que ce qu'il mesprise, est en effet digne d'estre méprisé. Apres cela cette Princesse s'affermissant dans cette resolution, donna tous les ordres necessaires pour l'entreveuë de Cyrus et d'Aryante, et pour celle d'Intapherne, d'Atergatis, d'Istrine, et de la Princesse de Bithinie. Cyrus de son costé, se disposa à voir son Rival : et à tascher de luy persuader de n'estre plus le Persecuteur de Mandane, apres avoir esté son Liberateur. Mais pour ne perdre point de temps pendant cette Tréve, en cas que ses persuasions fussent inutiles, cét Ingenieur qui estoit cause que Cyrus l'avoit accordée, agit avec tant de diligence, qu'il prepara autant d'Arbres qu'il luy en faloit, pour embraser tout l'endroit du Bois qui estoit entre les deux Defilez : et il le fit avec tant d'adresse, par le moyen des Soldats que Cyrus luy donna pour suivre ses ordres, que personne de l'un ny de l'autre party ne sçeut la chose, excepté ceux qui estoient necessaires pour l'executer. Cependant le jour et l'heure où ces entreveuës se devoient faire estant pris, on se disposa de part et d'autre à tout ce qu'il faloit pour cela. Ces deux entreveuës se firent pourtant diversement : car Intapherne et Atergatis, furent conduits par les Officiers de Thomiris, dans une Tente où l'on avoit mené les deux Princesses qu'ils devoient voir : et celle de Cyrus, et d'Aryante, se fit à cheval entre les deux Gardes avancées des deux Camps : et precisément en un endroit où le Bois estant croisé de trois Routes differentes, laissoit un assez grand espace vuide, pour cette entreveuë. Cependant Intapherne et Atergatis furent où ils estoient impatiemment attendus : et ils y furent chargez de tant de commissions differentes, que s'ils les eussent toutes faites exactement, ils n'auroient point parlé de leur amour à leurs Princesses. En effet Cyrus les pria de leur parler de Mandane : Myrsile les conjura de s'informer de Doralise : Gobrias les obligea de luy promettre de sçavoir des nouvelles d'Arpasie, et de la leur recommander : et Hidaspe les en conjura avec un empressement qu'ils connurent bien ne pouvoir estre causé que par la mesme passion qu'ils avoient dans l'ame. De sorte que comme les Amants servent plus volontiers leurs Amis amoureux que les autres, ils songerent plus à rendre office à Arpasie, à la consideration de son Amant, qu'à celle de son Pere : mais ils penserent principalement à la joye qu'ils alloient avoir. Aussi fut elle si grande, que lors qu'ils entrerent dans la Tente où estoient les Princesses qu'on leur permettoit d'entretenir, ils n'eurent pas la force d'exprimer leurs sentimens par leurs paroles. Pour ces Princesses ; elles furent plus Maistresses d'elles mesmes que ces Princes : car encore qu'Istrine eust peut-estre autant d'envie de parler à Atergatis qu'à Intapherne, elle fut pourtant vers son Frere, plustost que d'aller vers son Amant. Atergatis de son costé sans considerer le rang de la Princesse de Bithinie, salüa Istrine la premiere : il est vray que ce petit desordre ne parut pas, et que la prudence d'Istrine ne luy fit rien perdre : car encore qu'elle allast vers son Frere, il ne fut pas vers elle ; parce qu'il fut où son amour l'apelloit : si bi ? qu'il falut de necessité qu'elle demeurait où son inclination vouloit qu'elle fust. La conversation de ces quatre Personnes fut pourtant d'abord assez generale : car comme ils sçavoient tout le secret de leur coeur, et que leurs fortunes estoient si meslées qu'on ne les pouvoit separer, ils repasserent tous les malheurs qui leur estoient arrivez, depuis qu'ils ne s'estoient veus. Ils parlerent de Spitridate, et d'Araminte ; de Gadate, et de Gobrias : ils s'entretinrent de Cyrus, et de Mandane : Atergatis se souvint de la priere de Myrsile ; et Intapherne de celle d'Hidaspe : et les Princesses de leur costé, leur dirent tout ce qu'elles creurent devoir servir à Arpasie. Mais apres cela, partageant insensiblement leur conversation, sans changer de place, Intapherne entretint la Princesse de Bithinie, et Atergatis la Princesse Istrine : de sorte que durant une heure que dura cét entretien particulier, ils renouvellerent leur affection : et la lierent si estroitement, qu'elle n'avoit jamais esté si forte. D'autre parc l'heure de l'entre-veuë de Cyrus et d'Aryante estant arrivée, ces deux Rivaux s'avançant esgallement avec pareil nombre de Gens, se joignirent à cette petite Esplanade que ces diverses Routes dont j'ay desja parlé faisoient au milieu des Bois : mais ils s'y joignirent à cheval, suivant l'ordre qui en avoit esté donné de part et d'autre. Ils ne laisserent pourtant pas de le pouvoir parler en particulier : parce que ceux qui les accompagnoient leur laisserent autant d'espace qu'il leur en faloit pour cela. Cependant l'esprit de ces deux Rivaux estoit en une assiette tres differente : car comme Aryante connoissoit bien qu'il avoit trahy Cyrus, il avoit beaucoup de confusion de le voir : et s'il eust osé desobeir à Thomiris, il n'eust pas consenty à cette entre-veuë. Neantmoins comme l'amour est une passion qui accommode toutes choses à elle, il pensa que n'estant criminel que par excés d'amour, ce crime n'estoit pas si honteux qu'il l'avoit pensé : joint qu'il ne vit pas plustost Cyrus, que le regardant comme un Rival, et comme un Rival aimé, la colere dissipa une partie de sa confusion. Pour Cyrus il ne pût voir Aryante sans le regarder d'abord comme ce traiste et cét ingrat Anaxaris, qui avoit détruit toute sa felicité en luy enlevant Mandane : neantmoins considerant qu'il la tenoit en sa puissance, il se contraignit par excés d'amour : joint que la derniere generosité d'Aryante, luy donnoit encore quelque disposition à l'aborder moins fierement. Cyrus fut suivy en cette occasion, de Mazare, de Myrsile, d'Araspe, d'Aglatidas, de Silamis, de Mnesiphile, de Chersias, de Chrysante, de Ligdamis, et de beaucoup d'autres, et Aryante le fut d'Octomosade, d'Agathyrse, d'Andramite, et de tout ce qu'il y avoit de plus considerable dans la Cour de Thomiris, excepté d'Aripithe, qui ne pût se resoudre de voir Cyrus que les armes à la main : car comme il estoit persuadé que si Thomiris n'eust pas aimé ce Prince, il eust esté heureux, il avoit une haine terrible pour luy. Mais enfin Cyrus et Aryante s'estant joints, et s'estant salües avec une civilité que la seule generosité leur fit avoir l'un pour l'autre, Cyrus parla le premier. Avant que de m'engager à vous parler, luy dit-il, je voudrois bien sçavoir de vostre bouche, si je vous dois regarder comme ce vaillant Anaxaris que j'ay si cherement aimé, ou comme le Ravisseur de Mandane que je suis obligé de hair ? S'il estoit possible, repliqua t'il, que je pusse encore estre ce mesme Anaxaris que j'estois en Lydie, et que j'estois encore le jour que je fus fait prisonnier à Cumes, je croy que je le devrois souhaiter : mais puis qu'il n'est pas possible que je ne sois pas Amant de la Princesse Mandane, je pense qu'il n'est pas aisé que je sois Amy de Cyrus. Ce n'est pas, adjousta-t'il, que je ne sois au desespoir que la Fortune m'ait forcé d'estre ingrat : mais apres tout puis que vous connoissez la puissance des charmes de Mandane, je n'ay point d'excuse à vous faire de la passion qui me possede, puis qu'elle est plus forte que ma raison. Quoy que je sois le plus amoureux de tous les hommes, reprit Cyrus, l'amour ne m'a pourtant jamais rien fait faire, dont je me doive repentir, ny qu'on me puisse reprocher. Il est si aisé d'estre equitable quand on est heureux, repliqua Aryante, et si difficile de n'estre pas injuste quand on est miserable, qu'il ne faut pas s'estonner de la difference qu'il y a entre vous et moy en cette rencontre. Puis que vous ne voulez pas que je vous considere, repliqua Cyrus, comme un honme qui soit obligé à escouter ny la raison, ny la justice, ny la generosité, ny la reconnoissance ; mais seulement comme un homme que l'amour dispense de tous les devoirs de la societé raisonnable ; je vous dis que vous regardant simplement comme Amant de la Princesse Mandane, vous faites tout ce que vous ne devriez point faire. Car enfin (adjousta-t'il sans parler de la passion de Thomiris, par une discretion admirable) en la tenant sous la puissance de la Reine des Massagettes, qui m'accuse injustement de la mort du Prince son Fils, vous l'exposez à toutes les rigueurs que la vangeance peut faire souffrir : et vous estes le plus mauvais Amant du monde, puis que vous preferez vostre interest, à la vie de la Personne que vous aimez. C'est pourquoy pour agir plus equitablement, faites en sorte que Mandane ne soit plus entre les mains de Thomiris : choisissez en toute la Terre un Asile qui luy soit inviolable : et apres cela sans exposer vos Protecteurs à estre détruits par une injuste Guerre, terminons nos differens par un combat singulier : c'est une chose où je m'engageay avec le Roy d'Assirie, quoy qu'il fust mon Prisonnier ; j'en puis donc bien faire autant avec un homme qui est à la Teste d'une Armée. Car enfin (poursuivit-il avec une generosité inconcevable) pour vous montrer que l'amour ne me rend pas injuste comme vous ; j'advouë que si ma fidelle passion ne m'avoit pas mis au dessus de tous mes Rivaux ; ou que la mort m'eust fait perdre les droits que j'ay à la possession de la Princesse Mandane ; il n'y a que Mazare au Monde qui vous la deust disputer. Pour respondre precisément à la proposition que vous me faites, repliqua Aryante, je vous diray que je ne suis pas en estat de l'accepter : car je suis sans doute assez puissant pour empescher Thomiris d'entreprendre sur la vie de la Princesse : mais je ne le suis pas assez pour la tirer des mains de la Reine des Massagettes. De plus, pour vous tesmoigner que je ne suis injuste que dans les choses qui n'interessent pas directement mon amour ; je vous declare que me souvenant des obligations que je vous ay comme estant Anaxaris, je ne me battray contre vous qu'à la Guerre : et que lors que la Fortune nous fera rencontrer comme elle le fit dans les Bois du Fort des Sauromates. Ainsi tout ce que je vous puis dire, est que je deffendray la vie de Mandane contre la Reine ma Soeur, comme si elle estoit mon ennemie : et que je disputeray la possession de cette Princesse contre vous, comme si vous ne m'aviez jamais obligé. Pourveû que vous la deffendiez bien contre Thomiris, reprit brusquement Cyrus, il ne m'importe guere que vous preniez la resolution de la disputer contre moy : car comme la Guerre que je fais est juste ; que les Dieux sont equitables ; et que mes Armes n'ont pas accoustumé d'estre malheureuses ; Il pourra arriver que la Reine des Massagettes se verra en estat de se repentir de ses injustices : et que vous vous repentirez vous mesme de ce que vous faites. La Fortune, repliqua Aryante, se lasse quelquesfois de favoriser tousjours un mesme homme : je ne sçay si la Fortune se lasse, reprit Cyrus, mais je sçay bien que les Dieux ne se lassent jamais d'estre equitables : et que je ne me lasseray pas moy mesme de poursuivre les persecuteurs de Mandane jusques à l'extremité de la Terre. Pensez donc bien à ce que je vous propose, devant que nous nous separions : je vous offre encore une fois de me battre contre vous, et de renoncer à tous les avantages que la Guerre m'a donnez, pourveû que Mandane soit en assurance. Ouy, adjousta cét illustre Prince, je m'engage à rendre le Fort des Sauromates ; à faire retirer mes Troupes au delà de l'Araxe ; et à ne faire jamais la Guerre à Thomiris ; pourveû que vous l'obligiez à mettre la Princesse Mandane en lieu de seureté, ou que vous l'y mettiez vous mesme. Je vous ay desja dit, reprit Aryante, que je puis deffendre la vie de Mandane contre Thomiris, mais que je ne la puis pas tirer de sa puissance. Il n'y a donc point de negociation à faire, repliqua brusquement Cyrus, et la Tréve doit finir tout à l'heure, sans que je voye Thomiris : car puis que je ne puis vous persuader, je ne la persuaderois pas. Cependant soyez du moins le Protecteur de Mandane contre la Reine des Massagettes : et pour vous donner encore un exemple d'equité, je vous declare que si Mandane vous prefere à moy, et veut effectivement vous rendre heureux, je vous declare, dis-je, que je poseray les Armes : et que sans penser jamais à me vanger ny de Thomiris, ny de vous, je ne songeray qu'à me guerir par la mort ; mais je veux entendre cette declaration de sa bouche. Eh Dieux, s'escria Aryante, si vous n'aviez jamais fait d'action genereuse plus difficile que celle là, vous ne meriteriez pas toute la gloire dont vous estes couvert ! car enfin vous ne sçavez que trop, que Mandane ne prononceroit pas en ma faveur : c'est pourquoy je n'ay rien à vous dire que ce que je vous ay desja dit. Puis que cela est, repliqua fierement Cyrus, je n'ay qu'à me retirer : et qu'à me preparer des que la Tréve sera expirée, à vous aller combatre à la Teste de mon Armée, puis que vous ne le voulez pas autrement. Quand je vous rencontreray de cette sorte, reprit Aryante, je me deffendray comme je me suis desja deffendu : et je vous vaincray peutestre, adjousta Cyrus en se retirant comme je vous ay desja vaincu. Comme ce Prince prononça ces dernieres paroles avec impetuosité, Aryante ne les entendit pas distinctement : de sorte qu'y faisant une responce douteuse, que Cyrus n'entendit pas, ils se retirerent tous deux en se regardant fierement, sans vouloir s'expliquer davantage. On voyoit pourtant une notable difference en la fierté de ces deux Princes : car il paroissoit sur le visage d'Aryante, de la confusion et du chagrin parmy sa fierté : mais pour celle de Cyrus, elle n'avoit rien que de Grand et d'Heroïque. Car encore que le feu de la colere brillast dans ses yeux, il avoit pourtant de la Majesté sur le visage : et il y avoit je ne sçay quoy de si noble, et de si Grand en son action ; et une activité si penetrante dans ses regards ; que ne les pouvant soustenir, on estoit contraint de baisser les yeux, tant la colere le faisoit paroistre redoutable. Il tourna mesme deux ou trois fois la teste vers son Rival apres qu'il s'en fut separé : mais pour Aryante, il n'eut pas la force d'en faire autant : car comme il avoit naturellement les inclinations vertueuses, il sentoit une repugnance estrange toutes les fois que son amour le forçoit à s'esloigner des sentimens que la vertu inspire. Cependant dés que Cyrus eut rejoint Mazare et Myrsile, il leur dit tout ce qu'ils s'estoient dits Aryante et luy : car comme ils s'estoient tenus dans les Routes du Bois, aussi bien que ceux qui suivoient Aryante, ils n'avoient pas entendu ce qu'ils se disoient. Mais il le leur dit avec une esmotion sur le visage, qui leur persuada aisément qu'il ne songeoit plus qu'à combatre. D'autre part Thomiris qui attendoit le retour d'Aryante avec impatience, pour deliberer apres cela si elle verroit Cyrus, ou si elle ne le verroit point ; ne vit pas plustost le Prince son Frere, qu'elle l'obligea de luy rendre conte de son entre-veuë avec ce Prince. De sorte qu'Aryante ne pouvant la luy redire tout à fait fidellement, de peur de la porter à prendre quelque resolution violente contre Mandane, ne luy parla point de ce qui la regardoit directement touchant cét Article : mais quoy que par un sentiment d'amour pour la Princesse qu'il aimoit, il n'osast irriter Thomiris contre son Rival ; comme cette Reine avoit infiniment de l'esprit, elle connut bien que Cyrus ne luy avoit rien dit, qui deust luy faire croire qu'il pûst jamais avoir nuls sentimens qui pussent luy permettre d'esperer de luy voir cesser d'aimer Mandane. Si bien que se voyant sur le point de voir Cyrus, elle ne comprenoit pas ce qu'elle pourroit luy dire : de sorte que ne voyant plus les choses comme elle les avoit veuës, elle se condamna elle mesme, et cherchant un pretexte à ne faire pas ce qu'elle avoit demandé, elle employa le temps de la Trevé à achever le Traité de quelques Prisonniers : en suite de quoy elle feignit d'avoir surpris des Lettres qui l'advertissoient qu'elle ne se devoit point exposer à l'entre-veuë qui avoit esté resoluë avec Cyrus. Si bien que par ce moyen, ce Prince fut delivré de la peine qu'il eust euë à s'empescher de s'emporter contre une Reine, et contre une Reine dont il estoit aimé. Il eut encore la consolation d'aprendre par le retour d Intapherne et d'Atergatis, qui l'avoient sçeu de leurs Princesses, que Mandane n'estoit pas mal traitée : et qu'excepté la solitude où elle vivoit depuis la mort de Spargapyse, elle ne souffroit aucune violence. Cependant dés que la Tréve fut finie, Cyrus ne songea plus qu'à executer son dessein : de sorte que donnant tous les ordres necessaires pour cela, il se trouva le lendemain au soir en estat de faire l'experience, du rare Secret de cét Ingenieur, qui devoit embraser cette partie des Bois qui separoit les deux Défilez : et oster par là toute communication entre les deux Quartiers des Ennemis. Cyrus ayant donc choisi les Troupes qu'il avoit destinées à l'Attaque du Défilé qui estoit le plus foiblement gardé, se disposa à l'execution d'une Entreprise qui estoit d'une tres grande importance. Il ne desgarnit pourtant pas le Poste qu'il occupoit le plus prés de l'autre Défilé, de peur que les Ennemis ne descouvrissent son dessein. Cependant celuy de l'Ingenieur reüssit admirablement : car suivant qu'il l'avoit judicieusement preveû, dés que la nuit aprocha il se leva un Vent aussi fort qui le falloit pour favoriser son Entreprise : il se leva mesme du costé qu'il l'avoit predit, et du costé qu'il estoit à propos qu'il se levast, pour pousser les flammes vers ceux des Ennemis qui voudroient venir secourir ceux que Cyrus attaqueroit : et pour ne les pousser pas vers les Troupes de ce Prince. En effet dés que la nuit fut venuë, Cyrus apres avoir rangé les divers Corps de son Armée, se mit à la Teste des premieres Troupes qui devoient avancer vers le Défilé que les Ennemis gardoient, et qu'il vouloit attaquer : mais avant que de marcher, tous les Capitaines ayant esté instruits de l'embrasement qu'ils devoient voir à leur gauche, en instruisirent leurs Soldats : si bien que la chose passant de bouche en bouche, toutes les Troupes se trouverent disposées en un quart d'heure à ne s'estonner pas d'un effet si extraordinaire et si surprenant : et à croire au contraire qu'elles alloient en une Occasion presques sans peril, et où la victoire leur estoit indubitable. Les choses estant donc en ces termes, Cyrus à la Teste des siens commença de marcher vers le Défilé : mais afin que l'Attaque ne precedast pas l'embrasement de l'endroit des Bois qui separoit les deux Défilez, dés que ce Prince marcha, l'Ingenieur suivant son premier dessein, mit le feu à douze des Arbres qu'il avoit preparez à le recevoir : et il le mit si judicieusement, que comme ces douze Arbres estoient en divers endroits, et au milieu de beaucoup d'autres, qui avoient esté frottez de la mesme Composition qui les rendoit si susceptibles d'embrasement ; on vit presques en un instant toute cette partie des Bois qui separoit les deux Défilez, estre entierement embrasée. Car encore qu'on n'eust mis de cette Composition qu'aux Troncs des Arbres, parce qu'on n'en eust pû mettre aux branches sans qu'on s'en fust aperçeu, les Arbres tous entiers ne laisserent pas de s'embraser facilement : car il sortoit d'abord une espaisse fumée des premiers Arbres allumez, qui mettoit en tous les autres une disposition estrange à brusler : joint que pour l'ordinaire, l'endroit qui avoit esté touché de cette merveilleuse Composition ; se consumoit si promptement, que la plus part des Arbres tomboient les uns sur les autres à moitié embrasez. Cyrus attaquant donc le Défilé dans le mesme temps que l'embrasement commença, les Ennemis se trouverent estrangement surpris : neantmoins comme celuy qui commandoit à ce Poste là estoit brave, il resista d'abord autant qu'il pût : dans l'esperance que le feu ne gagneroit pas tout le Bois, et qu'il pourroit estre secouru par Aripithe, qui estoit à l'autre Défilé. Son esperance fut pourtant trompée : car l'embrasement fut si grand, et il se fit un tel embarras dans ces Bois, et des Arbres enflammez qui tomboient, et des Arbres qui estoient tombez ; et de ceux qui brusloient encore sans tomber ; qu'on n'a jamais veû un plus terrible ny un plus surprenant objet que celuy-là. Cependant comme le vent poussoit les flammes vers le costé d'Aripithe, il les esloignoit de l'endroit par où les Troupes de Cyrus marchoient : ainsi elles avoient à leur gauche cét embrasement effroyable, sans en estre incommodées. au contraire il leur servoit à esclairer le chemin qu'elles tenoient, et à leur faire voir l'espouvante des Ennemis qu'elles avoient à combatre. Ce n'est pas, comme je l'ay desja dit, que d'abord celuy qui commandoit à ce Poste, qui estoit Sauromate de naissance, ne fist un grand effort pour soustenir celuy de Cyrus : Aripithe de son costé estant adverty de l'attaque de ce Défilé, voulut revenir en personne pour le deffendre : mais cét embrasement terrible luy faisant obstacle, il fut contraint de ne s'y opiniâtrer pas, et d'aller par un chemin fort long pour tascher de s'opposer au passage de Cyrus. Mais ce Grand Prince ne luy en donna pas le temps : car comme il vit que ce vaillant Sauromate qu'il avoit en Teste, avoit pris le Party de perir plustost que d'abandonner ce Défilé, il l'attaqua en personne : et le poussa si vivement, qu'il luy fit lascher le pied. Et comme ceux qui combatent en se retirant, ne conservent pas tousjours l'usage de leur jugement, ce vaillant Sauromate recula du costé que le Bois estoit embrasé : neantmoins comme Cyrus jugea qu'en le poussant encore davantage, il laisseroit le passage libre à ses Troupes, que Mazare et Myrsile faisoient filer diligemment, pendant qu'il combatoit ; il le poussa avec tant de vigueur, qu'on peut dire qu'il le poussa trop loin. En effet ce vaillant Sauromate se trouvant alors avec les siens en une extremité terrible, changea sa valeur en desespoir : et fit des choses si prodigieuses, que Cyrus ne s'estoit jamais trouvé en un plus grand peril que celuy où il se trouva alors. Mais pour pouvoir comprendre le danger où un si Grand Prince fust exposé ; il faut sçavoir qu'en poussant ces vaillans Sauromates vers les Arbres embrasez, il j'avoit fait sans craindre de se trouver engagé dans l'embrasement, et dans la pensée de les forcer à se rendre : mais comme malheureusement les Soldats qui avoient agy sous les ordres de l'Ingenieur, avoient preparé quelques Arbres à recevoir le feu en un endroit où il ne leur avoit pas commandé, et où Cyrus ne pensoit pas qu'il y en eust ; il arriva qu'un tourbillon d'estincelles qui sortirent d'un grand Arbre embrasé, qui tomba pourtant assez loin, s'espandirent jusques à ces Arbres preparez : de sorte qu'en un moment, Cyrus qui combatoit ces Sauromates, se vit au milieu des feux et des flammes. Il avoit pourtant si fortement resolu d'achever de vaincre ce vaillant Chef des Sauromates, que s'imaginant qu'il luy seroit aisé de se retirer vers les siens, dés qu'il l'auroit vaincu, avant que ces derniers Arbres embrasez pussent tomber, il s'opiniastra encore avec ceux qui l'avoient suivy à remporter cette victoire : de sorte qu'il ne fut jamais rien de plus terrible que cette espece de combat. Cette grande lumiere qui s'espandoit par tout le Bois, faisoit mesme paroistre une fierté extraordinaire sur le visage des Combatans : leurs Armes en brilloient davantage ; et le feu et la fumée meslez ensemble, changeoient tellement tous les objets, qu'à peine Cyrus estoit il connoissable : mais s'il ne l'estoit pas par la couleur de son teint, il l'estoit par sa valeur. Cependant l'embrasement augmentoit : et les coups de ce Prince redoublant, afin de se haster de vaincre ; on voyoit des Sauromates qui pour les esviter, s'enfonçoient du costé que le Bois estoit le plus embrasé : si bien que pensant esviter sa poursuite, un grand Arbre enflamé tombant sur eux, arrestoit leur fuite, et leur faisoit esprouver la mort, d'une maniere effroyable. De plus, les chevaux espouvantez de la veuë de cét embrasement, emportoient quelquesfois leurs Maistres malgré qu'ils en eussent, à l'endroit le plus dangereux du combat : ces malheureux Animaux songeant plus à esviter les flammes, que les ennemis de ceux qu'ils portoient. Ce qu'il y avoit encore d'estonnant, c'est que le vent qui agitoit ces flammes, joint au craquetement des feüilles embrasées, à la chutte des Arbres enflammez, et aux cris des mourans, des vaincus, et des vainqueurs, faisoient un bruit si effroyable, que celuy du mugissement de la Mer irritée, et du Tonnerre joints ensemble, ne seroit pas si espouventable. Cyrus estant donc en cét estat, vit enfin tous les Ennemis morts, à la reserve du vaillant Sauromate qu'il vouloit vaincre, et d'un autre : mais il se vit aussi abandonné du peu de Gens qui l'avoient suivy. Ce n'est pas qu'ils eussent fuy : mais c'est que la cheute d'un Arbre embrasé les ayant separez de Cyrus, ils ne l'avoient pû rejoindre, et ne l'avoient mesme pû revoir : de sorte que ce Grand Prince se trouva seul au milieu des feux et des flammes, contre deux ennemis redoutables. Cependant au lieu de s'estonner, il en devint plus hardy, et plus vaillant : et en effet il combatit avec une valeur si extraordinaire, qu'il vainquit ces deux Sauromates : car il en tua un d'un coup qu'il luy porta à travers le corps, et il blessa l'autre au bras droit, et à la cuisse gauche : le heurtant mesme si fierement, qu'il le renversa de son cheval : qui ne se sentit pas plustost libre, qu'il s'enfuit au travers des feux et des flammes, laissant son Maistre blessé, et desarmé : car son Espée se rompit en tombant. Si bien que s'estant relevé avec assez de peine, il se vit à la mercy de son Vainqueur, et à la mercy des flammes. Mais comme Cyrus avoit beaucoup d'admiration pour sa valeur, il ne l'eut pas plustost vaincu, qu'il songea à luy conserver la vie : car comme il se fut rendu à luy, et qu'il s'y fut rendu d'une maniere qui luy fit connoistre que sa valeur n'estoit pas une valeur brutale, et qu'il le vit sans armes, et sans cheval, et sans pouvoir marcher, il le fit monter en croupe derriere luy, afin de tascher de le sauver en se sauvant luy mesme, à travers les Arbres embrasez : et en se démeslant de ce Labirinthe de feu, s'il est permis de parler ainsi, où il se trouvoit engagé. De sorte que ce vaillant Prisonnier acceptant l'offre de son illustre Vainqueur, monta comme il pût derriere luy : apres quoy ce Grand Prince allant tantost à droit, et tantost à gauche, pour esviter les flammes, et la chutte des Arbres, fit si bien qu'il arriva à l'endroit où Mazare et Myrsile faisoient filer les Troupes, sans qu'ils fussent en peine de luy : parce qu'ils s'estoient imaginez qu'il estoit retourné à l'entrée des Bois, apres avoir assuré le passage. Mais il n'y fut pas si tost, qu'ils aprirent de la bouche de celuy qu'il avoit vaincu, les miracles qu'il avoit faits, et la generosité qu'il avoit euë, de luy avoir sauvé la vie. Cependant afin de meriter encore mieux les loüanges que son Prisonnier luy donnoit, il le fit mettre sur un cheval derriere Ortalque, qui eut ordre de le mener jusques au Fort des Sauromates ; de l'y faire penser ; de luy donner des Gardes ; et de faire qu'on eust grand soin de luy : mais apres cela, ce Grand Prince laissa Myrsile et Mazare pour continuer de faire passer les Troupes : pendant quoy il passa luy mesme, et fut au delà des Bois les faire ranger en Bataille, à mesure qu'elles passoient ; de peur qu'Aripithe ou Aryante, ne le vinssent charger en desordre. Et pour agir avec autant de prudence que de courage, il ne desgarnit pas le Poste qui estoit aupres de l'autre Défile : et il fit garder celuy qu'il venoit de passer, pour s'en servir selon l'occasion. Cependant il n'avoit que faire de craindre d'estre attaqué : car cét embrasement et le bruit du passage de l'Armée de Cyrus, mit d'abord une telle consternation parmy les Ennemis, qu'ils n'estoient pas en estat de rien entreprendre : de sorte que deux heures apres que le Soleil fut levé, Cyrus se trouva au delà des Bois à la Teste de son Armée rangée en Bataille, sans avoir perdu qu'un assez petit nombre de Gens.

Livre second

Suite de l'attaque de Cyrus et nouvelle trêve


Comme on diroit que la Fortune se plaist esgallement à enchaisner les évenemens heureux, et à entasser malheur sur malheur selon son caprice, Cyrus n'eut pas seulement l'avantage d'avoir fait passer son Armée, il eut encore la joye de sçavoir que Ciaxare luy envoyoit un Corps fort considerable de Cavalerie et d'Infanterie qui estoit desja fort avancé : et il sçeut que Tigrane, et Spitridate, devoient arriver dans trois jours à la Ville où la Princesse Onesile, et la Princesse Araminte estoient : et qu'ainsi il pouvoit esperer qu'il verroit bientost dans son Armée, deux des plus vaillans Princes du Monde. Mais pendant qu'il jouïssoit de quelque consolation, Thomiris qui estoit venuë en personne pour rassurer ses Troupes, qui n'estoient pas loin de l'Avant-garde de Cyrus, fut en un desespoir incroyable, lors qu'elle vit de ses propres yeux l'Armée d'un ennemy qu'elle aimoit, malgré qu'elle en eust : et qu'elle la vit avoir passé un Défilé qu'elle avoit esperé luy disputer du moins jusques à ce que toutes les Troupes qu'elle attendoit fussent arrivées. De sorte que ne s'agissant plus de deffendre ny de garder des passages, elle rapella les Troupes d'Aripithe : mais en les rapellant elle le mal-trait a horriblement, quoy qu'il n'eust fait aucune faute. Elle luy parla pourtant avec la mesme fierté, que s'il eust pû empescher que les Bois ne se fussent embrasez : et qu'il eust pû aller à travers les flammes secourir ceux que Cyrus avoit attaquez. Cependant l'embrasement des Bois continuoit tousjours ; et Thomiris vit de ses propres yeux, de dessus une petite eminence, ce grand et terrible Bûcher, dont les flammes paroissant au delà de cette grande Armée, sembloient borner l'Orison de ce costé là par une Ceinture de feu. En effet cét embrasement estoit si grand, que si le vent n'eust cessé tout d'un coup, il ne se fust pas esteint si tost : mais à la fin n'y ayant plus nulle agitation dans l'air, le feu ne se communiqua plus ; et dés que les Arbres qui avoient commencé de brusler furent consumez, le feu s'esteignit de luy mesme. Si bien qu'apres cela, cét endroit des Bois qui avoit esté si beau, et si agreable, devint un des plus affreux objets du monde : car outre qu'on ne voyoit par tout que de grands monçeaux de Cendres, et de Charbons esteints, on voyoit encore quelques Arbres debout ; mais on les voyoit sans branches, et leur Tronc tout noircy aussi bien que celuy de tous les Arbres qui n'estoient pas fort loin de cét endroit, où le feu avoit esté mis. Si bien que ce mesme Bois qui un jour auparavant estoit si beau, et si charmant, faisoit horreur aux mesmes Oyseaux, à qui il avoit servy de retraite : et à qui il avoit presté les branches de ses Arbres et la fraischeur de son ombrage. Cyrus voyoit mesme du lieu où il estoit Campé, le Fort des Sauromates : et cét endroit estoit enfin si changé par cét embrasement, qu'il n'estoit plus le mesme qu'il avoit esté. Cependant quelque envie qu'eust Cyrus d'avancer vers Thomiris, il n'osa pourtant s'engager plus avant au delà des Bois, qu'il n'eust des Munitions pour son Armée : car encore qu'il y eust quelques Troupes de Thomiris, qui ne paroissoient pas fort loin, il sçavoit bien qu'il ne pourroit pas forcer si tost cette Reine à combatre, parce qu'il y avoit une petite Riviere, qui favoriseroit sa retraite. Et en effet Aryante qui ne jugeoit pas qu'il fust à propos de combatre, que toutes les Troupes que Thomiris attendoit de jour en jour ne fussent jointes, laissa quelques Troupes à deffendre le Gué de la Riviere ; et se retira assez prés des Tentes Royales : se postant si avantageusement, qu'il n'eust pas esté aisé de l'attaquer sans s'exposer à estre vaincu : apres quoy ils tinrent Conseil de Guerre, où il fut resolu qu'il falloit absolument hazarder la Bataille, dés que les Troupes qu'ils attendoient seroient arrivées. D'autre part Thomiris et Aryante penserent se broüiller de nouveau : car comme cette Princesse sçavoit que celuy qui gardoit Mandane estoit plus affectionné à Aryante qu'à elle, elle eut dessein de le changer : afin que si elle perdoit la Bataille, elle pûst disposer de Mandane : et avoir cette Princesse en son pouvoir, pour s'en servir à sa vangeance, ou à sa seureté. Mais comme Aryante ne craignoit guere moins que Mandane pûst tomber sous l'entiere puissance de Thomiris, que sous celle de Cyrus, il s'opposa si fortement au dessein que cette Reine tesmoignoit avoir de changer celuy qui commandoit les Gardes de Mandane, qu'elle n'osa s'y opiniastrer, en un temps où la moindre division parmy les siens eust pû la faire vaincre facilement. Cependant comme elle envoya divers ordres pour faire haster les Troupes qui luy venoient, elles sirent une si grande diligence, qu'elles arriverent au Rendez-vous general, avant que Cyrus fust en estat d'avancer : et elles y arriverent mesme sans peril ; parce qu'elles venoient toutes du costé qui estoit au delà des Tentes Royales : ainsi l'Armée d'Aryante les couvroit : et faisoit que Cyrus ne pouvoit empescher qu'elles ne le joignissent. D'ailleurs ce Grand Prince qui avoit une impatience estrange de combatre, n'eut pas plustost toutes les choses necessaires, pour la subsistance de son Armée, qu'il marcha droit aux Ennemis, qui luy disputerent quelque temps le passage de la Riviere : mais à la fin ils l'abandonnerent : et Cyrus faisant faire à l'instant divers Ponts, avec des Facines, et des Planches, pour faire passer son Infanterie ; il fit en effet passer toute son Armée en un jour et demy : apres quoy il la remit en Bataille. Mais comme il estoit prest de marcher, le sage et vertueux Anacharsis arriva aupres de luy : qui voyant les choses à la derniere extremité, se mit à conjurer Cyrus de luy permettre de voir encore une fois Thomiris ; car enfin Seigneur, luy dit-il, je trouve que Mandane sera plus en peril si Thomiris perd la Bataille, que si vous la perdez. Si vous m'aviez persuadé ce que vous dittes, reprit Cyrus, je pense que je me laisserois vaincre : quoy qu'il en soit, Seigneur, reprit Anacharsis, je trouve que pour vous rendre tout à fait les Dieux propices, il faut qu'on ne vous puisse accuser de tout le sang qui sera respandu à la Bataille que vous allez donner : c'est pourquoy je vous conjure de me donner trois jours pour faire un dernier effort. J'advouë sage Anacharsis, reprit Cyrus, que je ne puis assez m'estonner que vous puissiez esperer que Thomiris change de sentimens : neantmoins comme je fais gloire de defferer à ceux d'un homme comme vous, je veux bien que vous voiyez encore Thomiris, quoy qu'à mon advis ce soit faire quelque chose contre ma gloire, que de demander à parler de Paix, apres l'avantage que j'ay remporté. Au contraire Seigneur, repliqua Anacharsis, c'est aux Vainqueurs qu'il appartient de faire des propositions de Paix avec honneur : et il n'y a que les vaincus qui puissent la demander avec honte : joint que je n'iray pas mesme vers cette Reine comme Envoyé de vous, mais comme simple Mediateur : et comme un homme qui confondant toutes les deux Scythies avec le Païs des Massagettes, considere le lieu où il est presentement comme sa Patrie, et s'interesse à la perte de tant de braves Gens qui periront en cette funeste Bataille si elle se donne. Ainsi ne passant tout au plus, comme je l'ay dit, que pour un simple Mediateur entre vous et Thomiris, vous me refuserez tous deux si bon vous semble, tout ce que je vous demanderay : mais du moins n'auray-je pas à me reprocher d'avoir negligé quelque chose, pour empescher la mort de tant de Personnes innocentes, qui meurent aux Guerres les plus justes. Apres cela Cyrus ne voulant pas s'opiniastrer à refuser une chose à Anacharsis, qui ne pouvoit tout au plus, à ce qu'il croyoit, retarder son dessein que de deux ou trois jours, il luy dit qu'il fist ce qu'il voudroit : ainsi luy donnant un Heraut pour le conduire, ce sage Scythe fut vers Thomiris. Dés qu'il aprocha de ses premieres Troupes, il fut arresté : de sorte que cette Princesse ayant à l'heure mesme esté advertie de son arrivée, elle s'imagina que ce vertueux Scythe venoit plus par le mouvement de Cyrus, que par le sien : si bien que se flattant d'une esperance mal fondée : elle commanda qu'on le traitast civilement, et qu'on le luy amenast. Cependant comme Anacharsis sçavoit que les choses difficiles ne se font presques jamais tout d'un coup ; il resolut de faire en sorte que cette Reine s'imaginast qu'il ne luy disoit pas encore tout ce qu'il avoit ordre de luy dire : afin que conçevant quelque petit espoir, elle ne le renvoyast pas brusquement suivant sa coustume : et qu'elle luy donnast loisir de luy dire toutes ses raisons : et qu'il peust mesme aussi parler à Aryante. Et en effet, ce sage Scythe agit avec tant de prudence, que Thomiris l'escouta assez paisiblement : et il mesnagea si bien son esprit, qu'il s'en falut peu, qu'il ne luy persuadast que si elle eust pû se resoudre à mettre Mandane en liberté, elle eust pû esperer que Cyrus auroit changé de sentimens. Il ne luy disoit pourtant rien qui pûst positivement estre expliqué de cette sorte : mais luy disant en general qu'elle ne pouvoit jamais estre heureuse, tant qu'elle seroit injuste, son imagination preocupée la trompa si bien, qu'elle redemanda une seconde fois qu'il y eust Tréve. De sorte qu'Anacharsis estant retourné vers Cyrus, et revenu vers Thomiris, on fit une Tréve de cinq jours, sans qu'on sçeust dans aucun des deux Partis, ny pourquoy on la faisoit, ny de quoy on devoit traiter. Cependant elle se fit : et tous les bien intentionnez qui estoient aupres de Thomiris, et aupres d'Aryante, agirent plus fortement que jamais, pour leur inspirer des sentimens plus equitables, que ceux que l'amour leur donnoit. Pour Cyrus il n'y avoit rien à faire aupres de luy : car il estoit tousjours disposé à faire la Paix avec Thomiris, pourveû qu'elle voulust rendre Mandane. Mais pendant toutes ces negociations inutiles, Spitridate, et Tigrane, arriverent à la Ville où estoient Onesile, et la Reine de Pont : et la Fortune enfin, toute rigoureuse qu'elle estoit à Araminte et à Spitridate, permit qu'ils eussent la joye de se revoir. L'entre-veuë de ces quatre Personnes, eut pourtant quelque chose de triste parmy leur satisfaction : car il n'estoit pas possible qu'elle se reuissent sans se souvenir de la mort du Roy de Pont, et de celle de Phraarte : et sans s'en souvenir avec des sentimens proportionnez à la cruauté de cette avanture. La Princesse Onesile mesnagea pourtant si adroitement les choses, que la joye l'emporta sur la douleur : et elle sçeut mesme esviter si adroitement, tout ce qui eust pû engager Araminte et Tigrane en un esclaircissement estendu, sur les pertes qu'ils avoient faites, qu'ils s'en dirent seulement assez pour se faire connoistre qu'ils se rendoient justice, en se pleignant sans s'accuser, et pour se promettre de ne s'en parler jamais. Cependant apres que la conversation eut duré quelque temps de cette sorte, dans la Chambre d'Onesile ; Araminte s'en allant à la sienne, Spitridate l'y accompagna, et eut une audience particuliere de cette Princesse : qu'il n'avoit point veuë depuis qu'apres l'avoir fait sortir de Cabira, où Artane l'avoit menée, et où il l'avoit assiegé, il l'avoit conduite en Armenie : où elle pensoit qu'estoit le Roy de Pont son Frere. De sorte que ne pouvant exprimer la joye qu'il avoit de revoir cette belle et charmante Princesse apres tant de disgraces, il s'en pleignit à elle d'une maniere tres passionnée. Je voy bien Madame, luy dit-il, que le malheur est inseparable de Spitridate : puis que mesme en ayant l'honneur de vous voir, que j'ay si longtemps et si ardemment souhaité ; et : de vous revoir mesme plus belle que je ne vous vy jamais ; j'ay la douleur de ne pouvoir vous tesmoigner jusques où va ma satisfaction. Car enfin je m'aperçoy bien que mes yeux ne vous disent point ce que mon coeur ressent : et que je ne trouve point de paroles qui puissent vous bien representer quelle est ma satisfaction. Je vous assure, repliqua obligeamment Araminte, que je n'ay qu'à juger de la vostre par la mienne, pour comprendre quelle doit estre grande. Ha Madame, s'escria Spitridate, quelque obligeant que soit ce que vous dittes, je suis assuré qu'il est injuste : car il n'est pas possible que vous soyez aussi aise de me revoir, que je le suis d'estre aupres de vous : et d'y estre avec la liberté de vous pouvoir dire tous les tourmens que j'ay soufferts. Vous en avez eu d'une espece, respondit elle en soûriant à demy, dont je vous conseille de ne me faire pas souvenir : car je ne veux pas me pleindre de vous, apres avoir eu tant de raisons de m'en loüer. Je vous entens bien Madame, luy dit-il, et je comprens enfin que vous voulez bien sçavoir les tourmens du malheureux Spitridate, lors qu'il a esté errant, fugitif, prisonnier, blessé, et absent : mais que vous ne voulez pas aprendre ses suplices, lors qu'il a eu l'audace d'oser estre jaloux. Il a pourtant esté plus malheureux par sa jalousie, poursuivit-il, qu'il ne l'a esté pour toutes ses autres infortunes : mais enfin Madame, puis que vous le voulez, je ne m'excuseray mesme pas de cette foiblesse : et je vous en demanderay non seulement pardon, mais je me soûmettray encore à en estre puny. Apres cela ces deux illustres Personnes rapellant le souvenir de toutes leurs avantures, depuis leur enfance, jusques alors ; trouverent un si grand nombre de malheurs, qu'ils s'estonnerent eux mesmes comment ils les avoient pû suporter : et ils virent en leur vie un si grand exemple de l'inconstance et des caprices de la Fortune, qu'ils n'osoient presques s'assurer que le bonheur dont ils jouïssoient pûst estre de longue durée. Neantmoins par un second sentiment, ils creurent que puis qu'ils estoient ensemble, il ne leur pouvoit plus rien arriver de funeste : si bien que reconfirmant l'innocente affection qu'ils s'estoient promise, on peut dire qu'ils la renouvellerent : et qu'ils la rendirent mesme plus forte qu'elle n'avoit jamais esté. Spitridate sans sçavoir que Cyrus avoit voulu qu'on traitast Araminte en Reine de Pont, depuis la mort du Roy son Frere, luy parla comme la reconnoissant pour Reine, quoy que son Pere possedast le Royaume qui luy donnoit ce rang là : et il agit enfin comme un Prince qui estoit digne de ressembler à Cyrus, et qui luy ressembloit en effet presques autant par les qualitez de l'ame, que par les traits du visage. D'autre part la conversation particuliere de Tigrane et d'Onesile, eut toute la tendresse qu'une affection solide et sincere pouvoit faire trouver en l'entretien de deux Personnes de Grand coeur, de Grand esprit, et qui s'estimoient et s'aimoient cherement. Car Tigrane en devenant Mary de l'admirable Onesile, n'avoit pas renoncé à toutes les civilitez, et à tous les respects d'un Amant : la belle Telagene avoit aussi sa part à la satisfaction de ces illustres Personnes : la sage Hesionide avoit tant de joye de revoir Spitridate, qu'Araminte n'en pouvoit guere avoir davantage. Cependant comme Spitridate et Tigrane, sçeurent qu'il y avoit une Tréve, ils ne songerent pas à se haster d'aller trouver Cyrus : mais comme Onesile pensa que si l'Armée de ce Prince s'esloignoit encore, Araminte et elle auroient moins souvent des nouvelles des Personnes qui leur estoient cheres ; elle proposa à la Reine de Pont d'aller au Fort des Sauromates, dont Cyrus estoit Maistre, et d'y attendre le succés de la Guerre. De sorte qu'Araminte ayant aprouvé ce qu'elle proposa, elles le proposerent en suite à Tigrane, et à Spitridate : qui ne croyant pas qu'il y eust nul danger pour ces Princesses ; et y voyant beaucoup de commodité pour eux si la Guerre duroit, les remercierent du dessein qu'elles prenoient, et se disposerent à les conduire où elles vouloient aller ; ainsi elles partirent dés le lendemain. Mais afin qu'elles fussent reçeuës au Fort des Sauromates sans aucune difficulté, Tigrane envoya advertir Cyrus du dessein de la Reine de Pont, et de la Princesse Onesile : si bien que ce Prince estant fort agreablement surpris de cette nouvelle, donna tous les ordres necessaires pour les faire bien recevoir à ce Fort : se disposant d'aller luy mesme faire une visite à ces Princesses puis que la Tréve le luy permettoit : et qu'il n'y avoit que quatre heures de chemin de son Camp au Fort des Sauromates. Et en effet il executa ce dessein si subitement, que Tigrane et Spitridate qui avoient eu intention d'aller au Camp, n'estoient pas encore partis du Fort quand il y arriva. De sorte qu'ayant beaucoup de confusion d'avoir esté prevenus, il furent au devant de luy : et l'assurerent que s'ils n'eussent pas sçeu qu'il y avoit Tréve, ils ne se fussent pas arrestez comme ils avoient fait. Je ne viens pas icy, respondit ce Prince, pour recevoir des excuses d'une chose qui n'en merite point : mais seulement pour prendre part à la joye que vous sentez, et à celle que vous avez donnée à deux des plus parfaites Princesses de la Terre. Apres cela Cyrus leur demanda ce qui les avoit retenus si longtemps au Port, où ils avoient abordé ? et ils luy dirent que d'abord ç'avoit esté pour se mettre en equipage de venir à l'Armée : et qu'en suitte ils y avoient encore sejourné quelque temps, pour sçavoir si un grand bruit qui couroit qu'il y avoit un soûlevement en Bithinie estoit vray : mais que n'en ayant pû avoir que des nouvelles incertaines, ils s'estoient enfin ennuyez d'attendre ; et estoient venus diligemment où l'amour et l'honneur les appelloient. En suite de quoy Cyrus et Spitridate repassant en peu de mots une partie de leurs malheurs ; Cyrus dit obligeamment à ce Prince, qu'il estoit bien aise de ce qu'il ne luy ressembloit plus en une chose. Il est si glorieux de vous ressembler en tout, repliqua Spitridate, que je ne sçay si vous avez raison de parler comme vous faites : vous en tomberez sans doute d'accord, repliqua Cyrus, dés que je vous auray dit que vous devez estre satisfait de n'estre pas esloigné de la Princesse que vous aimez, comme je le suis de celle que j'adore. Mais pour ne vous en esloigner pas davantage, luy dit-il obligeamment, il faut que je vous remene aupres d'elle : et en effet Cyrus fut à la Chambre de cette Reine, aupres de qui estoit Onesile. La veuë de ce Prince surprit si fort Araminte, qu'elle ne pût s'empescher de rougir, en se souvenant de l'injuste jalousie dont Spitridate avoit esté capable. Neantmoins comme elle connoissoit bien qu'il en estoit entierement guery, elle se remit en un moment : et la conversation fut ce jour là infiniment agreable. Cyrus avoit esté suivy à ce petit voyage, du Prince Indathirse, d'Intapherne, d'Atergatis, de Silamis, de Mnesiphile, et de Chersias : de sorte qu'il n'estoit pas aisé que tant de Personnes d'esprit pussent estre ensemble, sans que leur entretien fust infiniment divertissant. Spitridate et Intapherne, s'embrasserent par les ordres de Cyrus, aussi bien qu'Atergatis et Spitridate, à qui ce Prince aprit que c'estoient eux qui avoient delivré Araminte : si bien que cela les faisant souvenir de tous les Grands evenemens de leur vie, ils se parlerent comme des Gens qui sçavoient toutes leurs avantures. Mais comme Cyrus avoit eu dessein de disner à ce Fort, apres avoir fait cette premiere visite à ces Princesses, il voulut en aller faire une au Roy d'Hircanie, qui avoit esté conduit en ce lieu là, quelques jours apres les blessures qu'il avoit reçeuës à la Bataille : et il voulut en suitte voir aussi ce vaillant Sauromate, à qui il avoit sauvé la vie apres l'avoir vaincu, en le tirant du milieu des flammes où il auroit pery s'il n'eust pas eu la generosité de le secourir. Mais en y allant, quelques uns des Gardes de la Porte du Fort, luy amenerent deux hommes qui disoient estre envoyez vers luy : et Cyrus fut bien agreablement surpris, de voir que l'un de ces deux estoit le jaloux Leontidas : aussi ne le vit il pas plustost, qu'il se prepara à l'embrasser avec plaisir. Eh de grace mon cher Leontidas, luy dit il apres la premiere civilité, aprenez moy si je dois la joye que j'ay de vous voir à vostre jalousie, ou à ma bonne fortune ? En verité Seigneur, repliqua-t'il, je ne sçay precisément à qui je dois l'honneur que j'ay d'estre aupres de vous : car j'y viens parce que le Prince Thrasibule m'y envoye ; parce que mon inclination m'y attire ; et parce que ma mauvaise fortune m'a chassé d'aupres d'Alcidamie, apres avoir eu peur d'esprouver une espece de jalousie qui est la plus fâcheuse de toutes. Il me semble pourtant, repliqua Cyrus, que vous aviez eu de la jalousie de toutes les manieres dont on en pouvoit avoir : car vous aviez esté jaloux de Policrate, qui estoit au dessus de vous, et d'Hiparche qui estoit beaucoup au dessous en toutes choses. Il me semble, dis-je, que vous l'aviez esté d'un homme qui estoit vostre Amy ; d'un autre qui estoit vostre ennemy ; et que vous aviez enfin esprouvé la jalousie de toutes les façons dont on la peut esprouver. Il n'en manquoit sans doute plus que d'une espece, reprit-il, mais comme elle est la plus terrible de toutes, je ne m'y suis pas voulu exposer. Quand nous serons en un lieu plus commode, reprit Cyrus, et que j'auray plus de loisir, vous m'instruirez de la fin de vostre avanture : mais en attendant, dittes moy des nouvelles du Prince Thrasibule, et de la belle Alcionide. Ils sont tousjours si heureux, reprit Leontidas, que rien ne trouble leur felicité, que la pensée de vos infortunes : il est vray qu'ils en sont sensiblement touchez : aussi m'ont ils chargé l'un et l'autre de vous assurer de la part qu'ils y prennent : et le Prince Thrasibule en son particulier, m'a ordonné de vous offrir tout ce qui despend de luy : et je l'ay laissé dans la resolution de venir mesme vous servir en personne, s'il aprend par moy que cette Guerre doive durer : aussi est-ce principalement pour luy pouvoir mander l'estat des choses, qu'il m'a envoyé vers vous. Apres cela Cyrus luy ayant respondu obligeamment pour Thrasibule, acheva le dessein qu'il avoit eu d'aller voir ce vaillant Sauromate, à qui il avoit sauvé la vie : de sorte que Leontidas le suivant, aussi bien que celuy avec qui il estoit, qu'il avoit presente à Cyrus, comme un de ses amis qui se nommoit Democede, ils furent tesmoins de la conversation de ce genereux Vainqueur, et de ce brave Prisonnier : et ils en eurent d'autant plus de plaisir qu'elle se fit en Grec, qui estoit leur Langue naturelle. Pour Cyrus, ils n'estoient pas surpris de voir qu'il parloit leur Langue comme la sienne : mais ils l'estoient estrangement de voir un Sauromate parler Grec : aussi ne purent ils s'empescher de se tesmoigner l'un à l'autre, l'admiration qu'ils en avoient. Si bien que Cyrus ayant à demy entendu, et à demy deviné ce qu'ils disoient ; dit à ce vaillant Prisonnier, qui gardoit encore le Lit, qu'il luy estoit bien glorieux d'estre loüé par des Grecs, et par des Grecs encore qui estoient les plus honnestes Gens de toute la Grece : car pour Leontidas, adjousta-t'il, je le connois pour tel, et pour Democede, puis qu'il est son Amy, il faut qu'il soit digne de l'estre. Si Democede n'avoit point de plus grand avantage, reprit Leontidas, que d'estre mon Amy, ce ne seroit pas assez pour donner une aussi grande opinion de son merite qu'on la doit avoir. Mais Seigneur, quand je vous auray dit qu'il est Amy particulier de Sapho ; et qu'il est Frere de la plus chere des Amies de cette fameuse Lesbienne ; je pense que vous conçevrez que les louanges qu'il donne, sont d'un prix plus considerable que les miennes. Quoy, s'escria Cyrus, Democede est Amy de Sapho, et Frere de la belle Cydnon, que je vy à Mytilene ; et qui estoit alors la plus particuliere Amie qu'elle eust ? Ouy Seigneur, repliqua Democede, je suis Frere de Cydnon, et Amy de Sapho, à qui j'ay entendu parler mille et mille fois de l'illustre Artamene : car comme vous le sçavez Seigneur, vous portiez encore ce nom là, lors que vous abordastes à Lesbos. Eh de grace, reprit Cyrus, dittes-moy en quel estat est cette illustre Personne ? Seigneur, repliqua Democede, il ne me seroit pas aisé : car je viens en Scythie pour la voir, où pour tascher du moins d'en avoir des nouvelles. Si vous ne voulez que sçavoir comment elle se porte (repliqua ce Prisonnier, aupres de qui estoit Cyrus) j'accourciray vostre voyage : puis qu'il n'y a pas fort long temps que je l'ay veuë. Vous me surprenez tellement tous deux, reprit ce Prince, que je ne sçay ce que je dois penser : car Democede dit qu'il vient en Scythie pour voir Sapho ; et un Sauromate assure qu'il l'a veuë depuis peu de temps. Si cette derniere chose se trouve vraye, dit Democede, j'en seray bien agreablement surpris : et si celle que vous dittes est veritable, repliqua Cyrus, j'en seray bien espouventé : car comment peut il estre vray, que Sapho ait quitté sa Patrie, pour venir en un Païs il esloigné ? L'avanture de cette admirable Fille, reprit il, est si surprenante, et si extraordinaire, que rien ne l'est davantage : sa vie n'est toutesfois pas remplie de ces grands evenemens qui arrivent quelquefois aux Personnes qui sont d'une fortune plus eslevée que la sienne : mais il y a pourtant sans doute quelque chose de si particulier, qu'on peut dire que ce qui est arrivé à Sapho, n'est jamais arrivé à personne. Quoy qu'il en soit (reprit le vaillant Sauromate, qui se nommoit Mereonte) je puis vous en dire des choses que vous ne pouvez sçavoir que de moy. Cyrus eust bien eu la curiosité d'aprendre, et ce que Democede sçavoit, et ce que Mereonte avoit à luy dire de Sapho ; mais comme il craignoit de faire attendre la Reine de Pont, et la Princesse Onesile, il laissa Democede aupres de Mereonte : le conjurant de se preparer à luy dire au premier loisir qu'il auroit de l'escouter, et tout ce qu'il sçavoit de Sapho, et tout ce qu'il en alloit aprendre : en suite de quoy il fut retrouver ces Princesses : qui sans sçavoir ce qui luy estoit arrivé, se mirent à parler de diverses choses, en attendant qu'on les advertist qu'on auroit servy. De sorte que conme Onesile porta un jugement fort delicat, sur une question qu'on agitoit ; la Princesse Araminte luy dit pour la loüer, qu'elle ne pensoit pas que la fameuse Sapho dont on parloit tant par toute la Terre, eust pû mieux juger de la beauté des vers, qu'elle jugeoit de toutes choses : si bien que cela donnant sujet à Cyrus de leur parler d'elle, il leur dit ce qu'il venoit d'aprendre de cette illustre Personne : et il la loüa avec tant de chaleur, qu'elles furent alors fortement persuadées qu'elle meritoit toute la reputation qu'elle avoit. De sorte qu'ayant beaucoup de curiosité de sçavoir ses avantures, elles prierent Cyrus d'obliger Democede à les leur raconter : si bien qu'estant venu avec Leontidas, et beaucoup d'autres, dans la Chambre d'Araminte aussi tost apres disner, Cyrus luy dit quelle estoit la curiosité de ces Princesses : et le conjura de la vouloir satisfaire. Cependant, adjousta-t'il, comme il faut que je retourne coucher au Camp, il faut que je vous demande si ce recit doit estre long, et si en vous donnant deux heures je pourray avoir ma part de la satisfaction que vous leur donnerez, en leur aprenant la vie d'une des Personnes du monde qui a le plus de merite ? Seigneur, reprit Democede, comme je suis persuadé qu'il n'y a point de si grande Histoire qu'on ne puisse narrer en deux heures quand on le veut, je pense que je puis m'engager à vous dire celle de Sapho en ce temps là, quoy qu'il y ait beaucoup de longues conversations que je ne dois pas obmettre, si vous voulez que ces Princesses connoissent bien l'admirable Personne dont elles veulent sçavoir la vie. Puis que cela est, dit Araminte, il ne faut point perdre un temps si precieux : mais afin que ce recit soit mieux escouté, il faut passer dans mon Cabinet : et en effet Araminte, Onesile, Cyrus Telagene, Spitridate, et Indathyrse, entrerent dans une petite Tente qui luy en servoit : tous les autres demeurant avec Tigrane, qui parlant avec Intapherne et Atergatis, de cét embrasement qui avoit facilité le passage de l'Armée de Cyrus, ne songea point à les suivre. Cependant ces six Personnes ne furent pas plustost au lieu où elles devoient escouter Democede, que Cyrus le pria de vouloir commencer son recit : mais de grace, luy dit il, comme ces Princesses ne connoissent Sapho que par la Renommée, dittes leur bien precisément ce qu'elle est, avant que de leur dire ses avantures : car il n'y a sans doute rien qui attache davantage l'esprit de ceux qui doivent escouter une Histoire, que de leur faire bien connoistre la Personne qui y a interest : et que de la leur representer si parfaitement, qu'ils puissent presques s'imaginer qu'ils la connoissent par eux mesmes. Pour pouvoir faire ce que vous dittes, repliqua Democede, il faudroit Seigneur, que je fusse ce que je ne suis point : car à mon advis il n'est pas aussi aisé de faire une Peinture fidelle, du coeur, de l'esprit, et de toutes les inclinations d'une Personne, que de son visage : puis qu'il est vray qu'à moins que d'avoir un certain esprit de discernement, qui sçait trouver de la difference entre les choses qui paroissent semblables, à ceux qui ne les examinent pas bien, il n'est pas aisé de faire une Peinture bien ressemblante. En effet il faut sçavoir distinguer tous les divers degrez de melancolie, et d'enjoüement : et ne se contenter pas de dire en general, c'estoit une Personne serieuse, ou une Personne enjoüée, comme il y beaucoup de Gens qui font : car il est certain qu'il y a mille petites observations à faire, qui mettent une notable difference, entre des temperammens qui ne semblent pas opposez. Cependant c'est cela principalement, qui fait la ressemblance juste, sans que ceux qui reconnoissent les Personnes qu'on peint de cette maniere, puissent dire precisément tout ce qui les fait ressembler : car comme toutes les Femmes qui ont les yeux grands, bleus, et doux, ne se ressemblent toutes-fois pas, il y a aussi mille Personnes de qui on peut presques dire les mesmes choses, qui ne se ressemblent pourtant non plus d'esprit que de visage : c'est pourquoy il faut, comme je l'ay desja dit, sçavoir l'art de mettre de la difference entre la melancolique, et la serieuse ; entre la divertissante, et l'enjoüeé ; quand on veut faire une de ces Peintures, où les Pinceaux et les Couleurs n'ont aucune part. Apres ce que vous venez de dire, reprit Onesile, je suis assurée de connoistre mieux Sapho que moy mesme, dés que vous en aurez fait le Portrait. Quoy que j'aye l'avantage de connoistre cette admirable Fille, reprit Cyrus, je ne laisse pas d'estre persuadé, que je la connoistray encore mieux par Democede que par moy : mais pour ne perdre pas des momens si precieux à loüer le Peintre qui doit faire cette belle Peinture, dit alors Spitridate il faut l'obliger à commencer cét admirable Ouvrage. Araminte joignant alors ses prieres à ce que disoit ce Prince, Democede commença sa narration : en adressant la parole à la Reine de Pont.

Histoire de Sapho : amour malheureux et départ de Tisandre


HISTOIRE DE SAPHO.

Comme il est assez naturel d'aimer à loüer toutes les choses où l'on prend quelque interest, je ne sçay Madame, si en vous loüant l'admirable Sapho, je ne vous loüeray pas aussi sa Patrie, qui est la mienne : et si pour vous faire remarquer tous les avantages de sa naissance, je ne vous aprendray pas qu'elle est née en un des plus aimables lieux de la Terre. En effet Madame, l'Isle de Lesbos est si agreable, et si fertile, que la Mer Egée n'en a presques point de plus belle : car enfin cette Isle est assez grande, pour faire qu'on puisse se persuader aisément en divers endroits, qu'on est en Terre ferme : mais elle n'est pas aussi de celles qui sont si montueuses, qu'elles semblent n'estre qu'un grand amas de Rochers au milieu de la Mer : et elle n'est pas non plus de ces autres Isles, qui n'ayant aucune eminence en toute leur estenduë, semblent estre tousjours exposées à estre englouties par les vagues qui les environnent. Au contraire l'Isle de Lesbos a en son Terroir, toutes les diversitez qu'on peut voir en de grands Royaumes qui ne sont point Isles : car du costé de l'Orient, elle a des Montagnes, et de grands Bois : et du costé opposé, elle a des Prairies, et des Plaines. L'air y est pur, et sain ; la bonté de la Terre y produit l'abondance ; le commerce y est grand ; et la Terre ferme en est si proche du costé de la Phrigie, qu'en deux heures on passe quand on le veut en une Cour estrangere. De plus, Mytilene qui en est la principale Ville, est si bien bastie, et elle a deux Ports si beaux, que tous les Estrangers qui y viennent l'admirent, et en trouvent le sejour fort agreable. Voila donc Madame, quel est le lieu de la naissance de Sapho : mais par où il est encore le plus agreable, c'est que le sage Pittacus en est Prince : et que cela y a attiré un nombre infiny d'honnestes Gens. Il avoit mesme aussi un Fils apellé Tisandre, qui estoit un aussi honneste homme qu'il y en eust au Monde, qui contribuoit encore à rendre le sejour de Mytilene fort divertissant : neantmoins comme il y a desja assez long temps qu'il est mort, je ne m'arresteray pas beaucoup à parler de luy, quoy qu'il ait esté un des Amants de Sapho. Mais Madame, apres vous avoir dit le lieu de la naissance de cette merveilleuse Personne, il faut que je vous die quelque chose de sa condition : elle est donc Fille d'un homme de qualité apellé Scamandrogine, qui estoit d'un Sang si noble qu'il n'y avoit point de Famille à Mytilene où l'on pûst voir une plus longue suite d'Ayeuls, ny une Genealogie plus illustre, ny moins douteuse. De plus, Sapho a encore eu l'avantage que son Pere et sa Mere avoient tous deux beaucoup d'esprit, et beaucoup de vertu : mais elle eut le malheur de les perdre de si bonne heure, qu'elle ne pût recevoir d'eux que les premieres inclinations au bien : car elle n'avoit que six ans lors qu'ils moururent. Il est vray qu'ils la laisserent sous la conduite d'une Parente qu'elle avoit, apellée Cynegire, qui avoit toutes les qualitez necessaires pour bien eslever une jeune Personne : et ils la laisserent avec un bien beaucoup au dessous de son merite : mais pourtant assez considerable pour n'avoir non seulement besoin de personne, mais pour pouvoir mesme paroistre avec assez d'esclat dans le monde. Sapho a pourtant un Frere nommé Charaxe, qui estoit alors extrémement riche : car Scamandrogine en mourant avoit partagé son Bien fort inesgalement : et en avoit beaucoup plus laissé à son Fils qu'à sa Fille, quoy qu'à dire la verité il ne le meritast pas, et qu'elle fust digne de porter une Couronne. En effet Madame, je ne pense pas que toute la Grece ait jamais une Personne qu'on puisse comparer à Sapho : je ne m'arresteray pourtant point Madame, à vous dire quelle fut son Enfance : car elle fut si peu Enfant, qu'à douze ans on commença de parler d'elle comme d'une Personne dont la beauté, l'esprit, et le jugement, estoient desja formez, et donnoient de l'admiration à tout le monde : mais je vous diray seulement qu'on n'a jamais remarqué en qui que ce soit, des inclinations plus nobles, ny une facilité plus grande à aprendre tout ce qu'elle a voulu sçavoir. Cependant quoy que Sapho ait esté charmante dés le Berçeau, je ne veux vous faire la Peinture de sa Personne, et de son esprit, qu'en l'estat qu'elle est presentement, afin que vous la connoissiez mieux. Je vous diray donc Madame, qu'encore que vous m'entendiez parler de Sapho comme de la plus merveilleuse, et de la plus charmante Personne de toute la Grece ; il ne faut pourtant pas vous imaginer que sa beauté soit une de ces grandes beautez, en qui l'Envie mesme ne sçauroit trouver aucun deffaut : mais il faut neantmoins que vous compreniez, qu'encore que la sienne ne soit pas de celles que je dis, elle est pourtant capable d'inspirer de plus grandes passions, que les plus grandes beautez de la Terre. Mais enfin Madame, pour vous despeindre l'admirable Sapho, il faut que je vous die qu'encore qu'elle se dise petite, lors qu'elle veut médire d'elle mesme, elle est pourtant de taille mediocre : mais si noble, et si bien faite, qu'on ne peut y rien desirer. Pour le teint, elle ne l'a pas de la derniere blancheur : il a toutesfois un si bel esclat, qu'on peut dire qu'elle l'a beau : mais ce que Sapho a de souverainement agreable, c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux, et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ny en soustenir l'esclat, ny en détacher ses regards. En effet ils brillent d'un feu si penetrant, et ils ont pourtant une douceur si passionnée, que la vivacité, et la langueur, ne sont pas des choses incompatibles dans les beaux yeux de Sapho. Ce qui fait leur plus grand esclat, c'est que jamais il n'y a eu une opposition plus grande que celle du blanc et du noir de ses yeux : cependant cette grande opposition n'y cause nulle rudesse : et il y a un certain esprit amoureux, qui les adoucit d'une si charmante maniere, que je ne croy pas qu'il y ait jamais eu une Personne dont les regards ayent esté plus redoutables. De plus, elle a des choses qui ne se trouvent pas tousjours ensemble : car elle a la phisionomie fine et modeste, et elle ne laisse pas aussi d'avoir je ne sçay quoy de Grand et de relevé dans la mine. Sapho a de plus le visage ovale, la bouche petite, et incarnate, et les mains si admirables, que ce sont en effet des mains à prendre des coeurs : on si on la veut considerer comme cette sçavante Fille qui est si cherement aimée des Muses, ce sont des mains dignes de cueillir les plus belles fleurs du Parnasse. Mais Madame, ce n'est pas encore par ce que je viens de dire, que Sapho est la plus aimable : car les charmes de son esprit, surpassent de beaucoup ceux de sa beauté : en effet elle l'a d'une si vaste estenduë, qu'on peut dire que ce qu'elle ne comprend pas, ne peut estre compris de personne : et elle a une telle disposition à aprendre facilement, tout ce qu'elle veut sçavoir, que sans que l'on ait presques jamais oüy dire que Sapho ait rien apris, elle sçait pourtant toutes choses. Premierement elle est née avec une inclination à faire, des Vers, qu'elle a si heureusement cultivée, qu'elle en fait mieux que qui que ce soit : et elle a mesme inventé des mesures particulieres pour en faire, qu'Hesiode et Homere ne connoissoient pas : et qui ont une telle aprobation, que cette sorte de Vers, portent le nom de celle qui les a inventez, et sont appeliez Saphiques. Elle escrit aussi tout à fait bien en Prose ; et il y a un carractere si amoureux dans tous les Ouvrages de cette admirable Fille, qu'elle esmeut, et qu'elle attendrit le coeur de tous ceux qui lisent ce qu'elle escrit. En effet je luy ay veû faire un jour une Chanson d'improviste, qui estoit mille fois plus touchante, que la plus plaintive Elegie ne le sçauroit estre : et il y a un certain tour amoureux à tout ce qui part de son esprit, que nulle autre qu'elle ne sçauroit avoir. Elle exprime mesme si delicatement les sentimens les plus difficiles à exprimer ; et elle sçait si bien faire l'anatomie d'un coeur amoureux, s'il est permis de parler ainsi, qu'elle en sçait descrire exactement toutes les jalousies ; toutes les inquietudes ; toutes les impatiences ; toutes les joyes ; tous les dégousts ; tous les murmures ; tous les desespoirs ; toutes les esperances ; toutes les revoltes ; et tous ces sentimens tumultueux, qui ne sont jamais bien connus que de ceux qui les sentent, ou qui les ont sentis. Au reste, l'admirable Sapho ne connoist pas seulement tout ce qui dépend de l'amour : car elle ne connoist pas moins bien, tout ce qui appartient à la generosité : et elle sçait enfin si parfaitement escrire, et parler de toutes choses, qu'il n'est rien qui ne tombe sous sa connoissance. Il ne faut pourtant pas s'imaginer que ce soit une science infuse : car Sapho a veû tout ce qui est digne de l'estre : et elle s'est donné la peine de s'instruire de tout ce qui est digne de curiosité. Elle sçait de plus, joüer de la Lire, et chanter : elle dance aussi de fort bonne grace : et elle a mesme voulu sçavoir faire tous les Ouvrages où les Femmes qui n'ont pas l'esprit aussi eslevé qu'elle, s'occupent quelquesfois pour se divertir. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que cette Personne qui sçait tant de choses differentes, les sçait sans faire la sçavante : sans en avoir aucun orgueil ; et sans mespriser celles qui ne les sçavent pas. En effet sa conversation est si naturelle, si aisée, et si galante, qu'on ne luy entend jamais dire en une conversation generale, que des choses qu'on peut croire qu'une Personne de grand esprit pourroit dire sans avoir apris tout ce qu'elle sçait. Ce n'est pas que les Gens qui sçavent les choses, ne connoissent bien que la Nature toute seule ne pourroit luy avoir ouvert l'esprit au point qu'elle l'a : mais c'est qu'elle songe tellement à demeurer dans la bien-seance de son Sexe, qu'elle ne parle presques jamais que de ce que les Dames doivent parler : et il faut estre de ses Amis tres particuliers, pour qu'elle advouë seulement qu'elle ait apris quelque chose. Il ne faut pourtant pas s'imaginer, que Sapho affecte une ignorance grossiere en sa conversation : au contraire elle sçait si bien l'Art de la rendre telle qu'elle veut, qu'on ne sort jamais de chez elle, sans y avoir oüy dire mille belles et agreables choses : mais c'est qu'elle a une adresse dans l'esprit, qui la rend Maistresse de celuy des autres : ainsi on peut assurer qu'elle fait presques dire tout ce qu'elle veut aux Gens qui sont avec elle, quoy qu'ils pensent ne dire que ce qui leur plaist. Au reste elle a un esprit d'accommodement admirable : et elle parle si également bien des choses serieuses, et des choses galantes, et enjoüées, qu'on ne peut conprendre qu'une mesme Personne puisse avoir des talents si opposez. Mais ce qu'il y a encore de plus digne de loüange en Sapho, c'est qu'il n'y a pas au monde une meilleure Personne qu'elle, ny plus genereuse, ny moins interessée. ny plus officieuse. De plus, elle est fidelle dans ses amitiez ; et elle a l'ame si tendre, et le coeur si passionné, qu'on peut sans doute mettre la supreme felicité, à estre aimé de Sapho : car elle a un esprit si ingenieux, à trouver de nouveaux moyens d'obliger ceux qu'elle estime, et de leur faire connoistre son affection, que bien qu'il ne semble pas qu'elle face des choses fort extraordinaires, elle ne laisse pas toutesfois de persuader à ceux qu'elle aime, qu'elle les aime cherement. Ce qu'elle a encore d'admirable c'est qu'elle est incapable d'envie : et qu'elle rend justice au merite avec tant de generosité, qu'elle prend plus de plaisir à loüer les autres qu'à estre loüée. Outre tout ce que je viens de dire, elle a encore une complaisance qui sans avoir rien de lasche, est infiniment commode, et infiniment agreable : et si elle refuse quelquesfois quelque chose à ses Amies, elle le fait avec tant de civilité et tant de douceur, qu'elle les oblige mesme en les refusant : jugez apres cela ce qu'elle peut faire lors qu'elle leur accorde son amitié et sa confiance. Voila donc à peu prés Madame, quelle est la merveilleuse Sapho : de qui le Frere a sans doute les inclinations bien differentes de. celles de sa Soeur : ce n'est pas que Charaxe n'ait quelques bonnes qualitez, mais c'est qu'il en a beaucoup de mauvaises. En effet il a du courage : mais c'est de celuy qui rend les Taureaux plus vaillans que les Cerfs : et non pas de cette espece de courage que l'on confond quelquesfois avec la generosité, et qui est si necessaire à un honneste homme. Mais enfin Madame, cette merveilleuse Fille estant telle que je viens de vous la dépeindre, fit un bruit si grand à Mytilene, malgré toute sa modestie, et tout le soin qu'elle aportoit à cacher ce qu'elle sçavoit, que la Renommée porta bien tost son nom par toute la Grece : et l'y porta si glorieusement, qu'on peut assurer que jusques alors, nulle Personne de son Sexe n'avoit eu une si grande reputation. Les plus Grands hommes du monde demandoient de ses Vers avec empressement, de toutes les parties de la Grece, et les conservoient avec autant de soin que d'admiration. Elle en faisoit pourtant un si grand mistere ; elle les donnoit si difficilement ; et elle tesmoignoit les estimer si peu ; que cela augmentoit encore sa gloire. De plus, on ne sçavoit quel temps elle prenoit pour les faire : car elle voyoit ses Amies fort assiduëment ; et on ne la voyoit presques jamais ny lire, ny escrire. Cependant elle prenoit le temps de faire tout ce qui luy plaisoit : et ses heures estoient si bien reglées, qu'elle avoit loisir d'estre à ses Amies, et à elle mesme. Au reste elle est si absolument Maistresse de son esprit, que quelque chagrin qu'elle puisse avoir dans l'ame, il ne paroist jamais dans ses yeux, si ce n'est qu'elle veüille qu'il y paroisse. Mais Madame, ce n'est pas assez de vous avoir dit ce qu'est l'admirable Sapho : car il faut que je vous die encore quelles sont les Personnes qu'elle a honnorées de son amitié, afin que vous connoissiez mieux son jugement. Je vous diray donc qu'entre celles qui la voyoient, il y en avoit principalement quatre qui avoient le plus de part à tous ses divertissemens : la premiere se nomme Amithone : la seconde Erinne : la troisiesme Athys : et la quatriesme Cydnon, qui est ma Soeur. Cependant la bien-seance que l'usage a establie, ne souffrant pas qu'on louë les Personnes avec qui l'on a une alliance fort proche, avec la mesme sincerité que les autres ; je pense que je seray obligé pour la gloire de Sapho, de ne laisser pas d'en parler avantageusement : car comme elle a tousjours esté sa premiere Amie, il est juste de justifier son choix. Je vous diray donc, pour commencer de vous dépeindre ces quatre Personnes, qu'Amithone est une grande Femme de belle taille, et de bonne mine : et qui sans estre admirablement belle, ne laisse pas d'attirer les regards, et de plaire infiniment. Son humeur est douce, et commode ; elle parle agreablement, et juste ; et sans avoir jamais rien apris, que par la conversation de Sapho, et par celle de tous les honnestes Gens qu'elle a veûs, elle entend assez finement les choses les plus difficiles à bien entendre : et ce grand esprit naturel que les Dieux luy ont donné, et que la seule societé du monde a esclairé, luy fait parler de tout avec beaucoup de jugement. Pour Erinne, il n'en est pas de mesme : car elle a cultivé ce qu'elle le a d'esprit fort soigneusement : si bien qu'encore qu'elle n'en ait pas naturellement un si grand qu'Amithone, l'Art a si bien suplée à la Nature, que sa conversation est infiniment charmante. Son imagination ne va pas tousjours si loin que celle d'Amithone, mais elle marche encore plus seurement : elle fait mesme de fort agreables Vers : et si l'on en vouloir croire la modestie de Sapho, on les mettroit au dessus des siens. Pour la belle Athys, on peut dire qu'elle a tout ce que les deux autres ont de bon : car elle a naturellement beaucoup d'esprit : et elle s'est donné la peine de l'orner par mille belles connoissances, et de le polir par la conversation de tout ce qu'il y a d'honnestes Gens à Mytilene. Sapho luy a mesme si bien inspiré cét air modeste qui la rend si charmante, qu'Athys ne peut souffrir qu'on luy die qu'elle sçait quelque chose que les autres Dames ne sçavent point : et elle ne veut rien advoüer, sinon qu'elle juge de tout sans autre Guide que le simple sens commun, et le seul usage du monde. Au reste sa Personne est infiniment charmante : car elle est de belle taille : elle a les cheveux d'un chastain cendré, si clair et si beau, qu'ils sont presques blonds : elle a le tour du visage agreable, la bouche merveilleuse, le nez bien fait, les yeux brillans, l'air fort modeste, et l'humeur fort douce. Cependant quoy que ces trois Personnes soient admirables, Cydnon a esté plus aimée de Sapho que toutes les trois, bien qu'elle les ait pourtant beaucoup aimées. Apres cela Madame, je ne sçay comment faire le Portrait de ma Soeur, quoy que je m'y sois engagé : je pense pourtant qu'apres avoir advoüé que je ne luy ressemble point, il peut m'estre permis de la loüer comme une autre, pour justifier le choix de Sapho. Je vous diray donc que tous ceux à qui la bien-seance permet de parler de sa beauté, la trouvent belle et agreable, quoy qu'elle soit petite et brune : mais comme ce n'est pas par l'agréement de sa Personne qu'elle a aquis l'amitié de Sapho, il faut que je vous parle plus de son humeur, et de son esprit, que de sa beauté. Vous sçaurez donc que Cydnon est naturellement guaye, douce, flatteuse, et complaisante : et qu'elle a un certain esprit d'expedient, qui fait qu'elle ne trouve jamais difficulté à rien entreprendre pour ses Amies. De plus, elle connoist sans doute assez bien toutes les belles choses, et elle aime avec une tendresse si proportionnée à celle du coeur de Sapho, qu'elles n'ont jamais pû convenir laquelle des deux sçait le mieux aimer : ce n'est pas que ce soit l'ordinaire des Personnes enjoüées, d'estre capables d'un grand attachement : mais c'est que l'enjoüement de Cydnon n'est pas excessif, et qu'il n'a nul panchant à la raillerie, si elle n'est tout à fait innocente. Ces quatre Personnes estant donc toutes non seulement de Mytilene, mais du Quartier de Sapho, elles s'accoustumerent si bien à estre tousjours ensemble, qu'elles estoient inseparables. Ce n'est pas qu'elles ne vissent aussi quelquesfois toutes les autres Dames de qualité : mais elles ne les voyoient pas avec la mesme assiduité qu'elles se voyoient : et cette union estoit si grande, qu'on n'osoit plus prier pas une d'elles d'aucune Feste, sans prier toutes les autres. Vous pouvez juger Madame, qu'il n'estoit pas aisé que cette belle Troupe ne fust pas cherchée et suivie de la plus grande partie des honnestes Gens, qui n'estoient pas en petit nombre : en effet je puis vous assurer qu'il y a peu de Villes en Grece, où il y en eust plus qu'il y en avoit à Mytilene : principalement du temps que le Prince Tisandre fils de Pittacus, devint amoureux de Sapho. Comme ce Prince fut sa premiere conqueste, je ne sçay si je pourray demeurer dans les bornes que je m estois prescrites, et si je ne seray pas obligé de vous en parler plus longtemps que je n'avois resolu. Je ne m'arresteray pourtant pas Madame, a vous dépeindre exactement son merite : car comme il n'est plus, cela ne serviroit qu'à vous donner compassion de son mauvais Destin : mais je vous diray seulement qu'il estoit si honneste homme, qu'il avoit merité l'estime de l'illustre Cyrus qui m'escoute, et qu'il merita d'estre pleint de luy apres sa mort. Tisandre estant donc un des hommes du monde le plus accomply, et estant dans cette premiere jeunesse, où l'amour est si sensible, il y eut une grande Assemblée à Mytilene, pour les Nopces d'Amithone qui espousoit un homme extrémement riche : et qui pour certaines raisons d'Estat, estoit fort consideré de Pittacus. De sorte qu'ayant honnoré cette Feste de sa presence, et le Prince son Fils s'y estant trouvé, Tisandre parla à la belle Sapho pour la premiere fois : car comme il y avoit encore peu que Cynegire qui avoit soin de sa conduite, la laissoit aller aux Assemblées publiques, il ne l'avoit veuë qu'au Temple. Mais ce qui le surprit fort, fut de voir qu'elle paroissoit assez triste, quoy qu'elle fust à des Nopces, et que celle qui se marioit fust son Amie. De sorte que se servant de cette aimable melancolie, qui paroissoit dans ses yeux, pour commencer sa connoissance avec elle ; vous me trouverez peut-estre bien hardy, aimable Sapho, luy dit-il, de vouloir commencer ma conversation aveque vous par une confidence que je voudrois que vous m'eussiez faite : cependant je ne puis m'empescher de vous demander pourquoy vous estes aujourd'huy plus serieuse, que je n'ay accoustumé de vous voir au Temple, où j'ay quelquesfois le bonheur de vous rencontrer ? Car enfin, luy dit-il encore, comme il y a long temps que je souhaite de pouvoir avoir la satisfaction de vous parler, je seray bien aise de sçavoir si je dois vous pleindre de quelque petite disgrace : afin que dés le premier moment de nostre connoissance, je vous rende une preuve d'affection, par la part que je prendray à ce qui vous touchera. Ce que vous me dittes est si obligeant, repliqua Sapho, qu'il merite que je vous aprenne la cause de ma tristesse : que vous trouverez peut-estre si mal fondée, que vous aurez bien de la peine à la partager. Car enfin Seigneur, luy dit elle en soûriant, il faut que je vous aprenne que je n'ay encore jamais esté à nulle Feste de Nopces, sans chagrin : et que j'ay l'esprit si irregulier, que je n'ay jamais pû me rejouïr de la satisfaction d'Amithone, quoy que ce soit une de mes plus cheres Amies : et quoy que je sois pourtant la plus sensible Personne du monde à toutes les joyes qui arrivent à celles que j'aime. Il faut donc sans doute, repliqua Tisandre, que vous ne regardiez pas le Mariage comme un bien : il est vray, repliqua Sapho, que je le regarde comme un long esclavage : vous regardez donc tous les hommes comme des Tirans ? reprit Tisandre : je les regarde du moins comme le pouvant devenir, repliqua t'elle, dés que je les regarde comme pouvant estre Maris. De sorte que comme cette fâcheuse idée ne manque jamais de me passer dans l'esprit, dés que je suis à des Nopces ; je suis assurée que la melancolie me prend, pour peu que je m'interesse au bonheur de la Personne qui se marie. Ce qui me fâche de ce que vous dittes, reprit Tisandre, est que je crains estrangement que la haine que vous avez pour le Mariage en particulier, ne vienne de celle que vous avez pour tous les hommes en general : cependant, adjousta-t'il, vous seriez injuste, si vous mettiez vostre Sexe tant au dessus du nostre. Veritablement, poursuivit il, s'il y avoit beaucoup de Femmes comme vous, vous auriez raison de le faire : et s'il y en avoit seulement deux ou trois en toute la Terre, je consentirois encore que vous le fissiez : mais charmante Sapho, adjousta-t'il, puis que vous estes seule au Monde, qui ayez trouvé l'Art d'unir toutes les vertus, et toutes les bonnes qualitez des deux Sexes, en une seule Personne ; contentez vous d'estre estimée, ou enviée de toutes les Femme, et d'estre adorée de tous les hommes, sans vouloir les haïr en general, comme je croy que vous faites. Comme je ne suis pas injuste, repliqua-t'elle, je connois bien que je ne dois prendre aucune part à toute les loüanges que vous me donnez : et je connois bien en suite, qu'il y a des hommes fort honnestes gens, qui meritent toute mon estime, et qui pourroient mesme aquerir une partie de mon amitié : mais encore une fois, dés que je les regarde comme Maris, je les regarde comme des Maistres : et comme des Maistres si propres à devenir Tirans, qu'il n'est pas possible que je ne les haïsse dans cét instant là : et que je ne rende graces aux Dieux de m'avoir donné une inclination fort opposée au Mariage. Mais s'il y avoit quelqu'un assez heureux, et assez honneste homme, pour toucher vostre coeur, reprit Tisandre, peutestre changeriez vous de sentimens : je ne sçay si je changerois de sentimens, repliqua-t'elle, mais je sçay bien qu'à moins que d'aimer jusques à perdre la raison, je ne perdrois jamais la liberté : et que je ne me resoudrois jamais à faire de mon Esclave mon Tiran. Je conçoy si peu, repliqua Tisandre, qu'il y eust quelqu'un au monde qui osast avoir l'audace de cesser de vous obeïr, que je n'ay garde de pouvoir comprendre qu'il y eust quelqu'un qui osast vous commander. En effet, adjousta-t'il, le moyen de penser que cette Fille admirable qui sçait toutes choses. . . . . . . . . . . Eh de grace Seigneur, interrompit modestement Sapho, ne me parlez point de cette sorte : car je sçay si peu toutes choses, que je ne sçay pas seulement si j'ay raison de parler comme je fais. Comme elle disoit cela, le Prince de Mytilene ayant fait apeller Tisandre pour luy dire quelque chose, il falut qu'il se separast de Sapho : il est vray qu'il ne s'en separa pas tout entier : car son coeur demeura dés ce moment la en la puissance de cette belle Personne. Cette amour ne fut pas mesme fort long temps cachée : car comme Tisandre estoit jeune, et d'une condition à ne se pouvoir cacher aisément, tout le monde s'aperçeut bien tost de sa passion pour Sapho. En effet il fut chez elle dés le lendemain des Nopces d'Amithone : et il luy rendit tant de devoirs, qu'on ne pût douter qu'il ne fust amoureux de cette admirable Fille. Ce fut alors que tous les plaisirs furent en leur plus grand esclat à Mytilene : car il n'y avoit point de jour qu'il n'y eust quelque divertissement nouveau. Cependant comme Tisandre n'estoit pas destiné à estre aimé de l'admirable Sapho, et qu'il n'avoit pas pour elle ce qu'elle avoit pour luy, je veux dire ce je ne sçay quoy, qui fait plus aimer que le veritable merite, elle n'eut que de l'estime pour luy, et de la reconnoissance pour son affection : sans pouvoir se resoudre à suivre le conseil de son Frere, qui vouloit qu'elle sacrifiast sa liberté à sa fortune, en respondant à l'amour de ce Prince. Mais comme Sapho haïssoit naturellement le Mariage, et qu'elle n'aimoit point Tisandre ; quand elle auroit esté assurée d'espouser ce Prince du consentement de Pittacus, elle n'y auroit pas consenty. Cependant comme il esperoit toûsjours de la fléchir, il ne laissoit pas, comme je l'ay desja dit, de donner mille divertissemens à toute la Ville : et cette petite Cour estoit si galante, que nulle autre ne le pouvoit estre davantage. En effet l'admirable Sapho, avoit inspiré un certain esprit de politesse, à tous ceux qui la voyoient, qui se communiquoit mesme à une partie de ceux qui ne la voyoient point : et je suis estonné qu'il ne se respandoit non seulement dans toute la Ville de Mytilene, mais dans toute l'Isle de Lesbos. La chose n'estoit pourtant pas ainsi : car il y avoit presques la moitié de la Ville, que l'envie, l'ignorance, et la malignité, empeschoient de profiter de la conversation de Sapho, et de celle de ses Amies. Mais à dire vray, elle ne perdoit guere à ne voir pas ces sortes de Gens, à qui la Grandeur de son esprit faisoit peur. Il n'en estoit pas ainsi des Estrangers qui venoient à Lesbos : car il n'y en abordoit aucun, qui ne fust à l'heure mesme chez l'admirable Sapho, et qui n'en sortist charmé de sa conversation : et certes à dire vray, ce n'estoit pas sans raison : car je ne croy pas possible de l'entretenir deux heures sans l'estimer infiniment, et sans avoir une grande disposition à l'aimer. Aussi estions nous cinq ou six hommes qui en estions inseparables ; qui suivions tousjours le Prince Tisandre quand il alloit chez elle, et qui ne laissions pas d'y aller sans luy, quand la rigueur de Sapho le rendoit si chagrin, qu'il n'y alloit pas. Cependant toute cette Cabale ignorante, ou envieuse, qui estoit opposée à la nostre, parloit de nous d'une si plaisante maniere, que je ne m'en puis souvenir sans estonnement : car ils se figuroient qu'on ne parloit jamais chez Sapho que des regles de la Poësie, que de questions curieuses ; et que de Philosophie : et je ne sçay mesme s'ils ne disoient point qu'on y enseignoit la Magie. Il est vray que ces ennemis declarez du bon sens, et de la vertu, estoient d'estranges Gens : car apres les avoir un jour repassez les uns apres les autres, je trouvay que les plus raisonnables de tous ceux qui fuyoient Sapho, et ses Amies, estoient de ces jeunes Gens guays, et estourdis, qui se vantent de ne sçavoir pas lire : et qui font vanité d'une espece d'ignorance guerriere, qui leur donne l'audace de juger de ce qu'ils ne connoissent pas : et qui leur persuade que les Gens qui ont de l'esprit, ne disent que des choses qu'ils n'entendent point : de sorte que sans se donner seulement la peine de sçavoir par eux mesmes comment parlent ces Personnes qu'ils fuyent avec tant de soin, ils en font des contes extravagans, qui les rendent eux mesmes ridicules à ceux qui sont dans le bon sens. Mais outre ces sortes d'hommes, qui ne sont capables que d'un enjoüement evaporé et inquiet, qui les mene continuellement de visite en visite ; sans sçavoir ce qu'ils y cherchent, ny ce qu'ils y veulent faire ; il y avoit encore des Femmes, que je mets en mesme rang, qui fuyoient Sapho, et ses Amies : et qui en faisoient des railleries à leur mode. Il est vray que c'estoient de ces Femmes qui pensent qu'elles ne doivent jamais rien sçavoir, sinon qu'elles sont belles : et qu'elles ne doivent jamais rien aprendre, qu'à se bien coiffer : de ces Femmes, dis-je, qui ne peuvent jamais parler que d'habillemens : et qui font consister toute la galanterie, à bien manger les Colations que leurs Galans leur donnent : et à les manger mesme en ne disant que des sottises, et en se plaignant bien plus aigrement, si on ne les traite pas assez magnifiquement, que si on leur avoit manqué de respect, en une chose plus importante. Il y avoit encore aussi d'une autre espece de Femmes, qui pensant que la vertu scrupuleuse vouloit qu'une Dame ne sçeust rien faire autre chose qu'estre Femme de son Mary ; Mere de ses Enfans ; et Maistresse de sa Famille, et de ses Esclaves ; trouvoient que Sapho et ses Amies, donnoient trop de temps à la conversation : et qu'elles s'amusoient à parler de trop de choses, qui n'estoient pas d'une necessité absoluë. Il y avoit aussi quelques uns de ces hommes qui ne regardent les Femmes que comme les premieres Esclaves de leurs Maisons, qui deffendoient à leurs Filles de lire jamais d'autres Livres que ceux qui leur servoient à prier les Dieux : et qui ne vouloient pas qu'elles chantassent mesme des Chansons de Sapho : et il y avoit enfin encore, et des hommes, et des Femmes qui nous fuyoient, qu'on pouvoit sans injustice confondre parmy le Peuple le plus grossier, quoy qu'il y eust des Personnes de qualité. Ce n'est pas qu'il n'y eust aussi quelques Gens d'esprit, preocupez d'une fausse imagination, qui avoient quelque disposition à croire que la societé où nous vivions, estoit presques telle que tant de sottes Gens la disoient : et qui sans s'en esclaircir, demeuroient dans cette erreur sans s'en desabuser. Il est vray qu'une des choses qui servoit à leur persuader, qu'en effet il estoit dangereux aux Femmes de vouloir mettre leur esprit au dessus des Rubans, des Boucles, et de toutes les bagatelles de la parure des Dames, fut une chose qui arriva, qui estoit sans doute assez estrange. Car imaginez vous Madame, qu'il y a une Femme à Mytilene, qui ayant veû Sapho dans le commencement de sa vie, parce qu'elle estoit alors dans son voisinage, se mit en fantaisie de l'imiter : et elle creut en effet l'avoir si bien imitée, que changeant de Maison, elle pretendit estre la Sapho de son Quartier. Mais à vous dire la verité, elle l'imita si mal, que je ne crois pas qu'il y ait jamais rien eu de si opposé que ces deux Personnes. Je pense Madame, que vous vous souvenez bien que je vous ay dit qu'encore que Sapho sçache presques tout ce qu'on peut sçavoir, elle ne fait pourtant point la sçavante : et que sa conversation est naturelle, galante, et commode. Mais pour celle de cette Dame, qui s'apelle Damophile, il n'en est pas de mesme, quoy qu'elle ait pretendu imiter Sapho. Cependant pour vous la dépeindre, et pour vous faire voir l'oposition de ces deux Personnes ; il faut que je vous die que Damophile s'estant mis dans la teste d'imiter Sapho, n'entreprit pas de l'imiter en destail, mais seulement d'estre scavante comme elle : et croyant mesme avoir trouvé un grand secret pour aquerir encore plus de reputation qu'elle n'en avoit, elle fit tout ce que l'autre ne faisoit pas. Premierement elle avoit tousjours cinq ou six Maistres, dont le moins sçavant luy enseignoit je pense l'Astrologie : elle escrivoit continuellement à des hommes qui faisoient profession de science : elle ne pouvoit se resoudre à parler à des Gens qui ne sçeussent rien : on voyoit tousjours sur sa Table quinze ou vingt Livres, dont elle tenoit tousjours quelqu'un quand on arrivoit dans sa Chambre, et qu'elle y estoit seule : et je suis assuré qu'on pouvoit dire sans mensonge, qu'on voyoit plus de Livres dans son Cabinet, qu'elle n'en avoit leû : et qu'on en voyoit bien moins chez Sapho, qu'elle n'en lisoit. De plus, Damophile ne disoit que de grands mots, qu'elle prononçoit d'un ton grave, et imperieux ; quoy qu'elle ne dist que de petites choses : et Sapho au contraire ne se servoit que de paroles ordinaires, pour en dire d'admirables. Au reste, Damophile ne croyant pas que le sçavoir pûst compatir avec les affaires de sa Famille, ne se mesloit d'aucuns soins domestiques : mais pour Sapho elle se donnoit la peine de s'informer de tout ce qui estoit necessaire pour sçavoir commander à propos, jusques aux moindres choses. De plus, Damophile non seulement parle en stile de Livre, mais elle parle mesme tousjours de Livres : et ne fait non plus de difficulté de citer les Autheurs les plus inconnus, en une conversation ordinaire, que si elle enseignoit publiquement dans quelque Accademie celebre. Mais ce qu'il y a eu de plus rare en la vie de cette Personne, est qu'elle a esté soubçonnée d'avoir promis à un homme à qui sa beauté avoit donné quelques sentimens tendres, de l'escouter favorablement, quoy qu'il fust tres desagreable : à condition qu'il feroit des Vers qu'elle diroit qu'elle auroit faits, afin de ressembler mieux à Sapho : jugez apres cela si la passion de passer pour sçavante, peut faire faire de plus bizarres choses que celle là. Ce qui rend encore Damophile fort ennuyeuse, est qu'elle cherche mesme avec un soin estrange, à faire connoistre tout ce qu'elle sçait, ou tout ce qu'elle croit sçavoir, dés la premiere fois qu'on la voit : et il y a enfin tant de choses fâcheuses, incommodes, et desagreables en Damophile, qu'on peut assurer que comme il n'y a rien de plus aimable, ny de plus charmant qu'une Femme qui s'est donné la peine d'orner son esprit de mille agreables connoissances, quand elle en sçait bien user ; il n'y a rien aussi de si ridicule, ny de si ennuyeux, qu'une Femme sottement sçavante. Damophile estant donc telle que je vous la dépeins, estoit cause que ces sortes de Gens qui ne voyoient ny Sapho, ny ses Amies, s'imaginoient que nostre conversation estoit telle que celle de Damophile, qu'ils disoient avoir imité Sapho : de sorte qu'ils en disoient mille bizarres choses, dont nous nous divertissions quand on nous les racontoit : nous estimant bien heureux, de ce que l'opinion que ces sortes de Gens avoient de nostre societé, les empeschoit de nous importuner, et de la venir troubler par leur presence. Pour Tisandre, comme il estoit amoureux, il eut bien de la peine à souffrir ces sots bruits : et il y eut deux ou trois de ces mauvais railleurs de beaux Esprits, qui ne s'en trouverent pas bien : car comme ce Prince estoit chagrin des rigueurs de Sapho, il les mal traita d'une telle sorte, qu'ils furent contraints de quitter la Cour. Mais Madame, pour ne m'arester pas trop longtemps à l'amour de ce Prince ; je vous diray qu'apres avoir essayé toutes choses pour gagner le coeur de Sapho, comme il estoit dans un desespoir extréme de cette opiniastre rigueur, le Prince Thrasibule qui estoit son Amy, arriva à Mytilene, apres avoir perdu son Estat, et toute sa Flotte, et n'ayant plus que deux Vaisseaux pour toutes choses. Cependant comme ce Prince a le coeur Grand et ferme, il ne laissa pas quelque temps apres qu'il fut arrivé à Mytilene, d'avoir la curiosité de voir l'admirable Sapho, pour qui il eut beaucoup d'estime. Mais Madame, comme ce n'est pas l'amour de Tisandre, qui est le principal sujet de l'Histoire de Sapho, je ne m'y arresteray pas davantage : et je vous diray que quoy qu'il semblast qu'elle le deust aimer, elle ne l'aima point : et qu'il en fut si desesperé, qu'il se resolut de s'embarquer avec le Prince Thrasibule, lors qu'il partit de Lesbos, afin d'aller voir si l'absence ne le gueriroit point : et en effet Madame, Tisandre partit, mais il ne partit du moins pas sans se plaindre, et sans dire adieu à l'admirable Sapho. Conme ma Soeur sçavoit tous ses secrets, et qu'elle m'a raconté depuis son despart de Lesbos, tout ce que je ne sçavois pas de sa vie, j'ay sçeu que cette conversation fut une des plus belles conversations du monde : car enfin Sapho agit avec tant d'art, qu'elle fit comprendre à Tisandre qu'elle n'estoit pas coupable de ce qu'elle ne respondoit point à son amour : et elle luy persuada presques qu'elle avoit apporté autant de soin à tascher de forcer son coeur à avoir de l'affection pour luy, qu'il en avoit apporté luy mesme à se faire aimer d'elle : de sorte que de cette maniere il se separa de Sapho sans s'en pleindre, quoy qu'il fust le plus malheureux de tous les hommes. Lors qu'il partit de Mytilene, il donna commission à un homme apellé Alcé qui a infiniment de l'esprit, et qui fait aussi fort joliment des Vers, de parler de luy autant qu'il pourroit à l'admirable Sapho : et de tenir un conte exact de tout ce qui se passeroit durant son absence, afin de le luy redire à son retour. Mais à dire la verité, il ne pouvoit choisir un homme plus assidu que luy chez la belle Sapho : car comme il estoit amoureux de la charmante Athys, qui estoit eternellement en ce lieu là, il luy estoit aisé d'estre fidelle Espion de Tisandre : et il estoit d'autant plus propre à cela, qu'Alcé est un Garçon adroit, plein d'esprit et grand intrigueur.

Histoire de Sapho : réunions mondaines


Cependant comme Sapho n'avoit que de l'estime pour Tisandre, son absence ne troubla guere ses plaisirs : et nostre societé redevint en peu de jours aussi divertissante qu'elle l'avoit esté, et mesme davantage : car les chagrins de Tisandre la rendoient quelquesfois un peu melancolique. Nous estions donc tous les jours cinq ou six hommes ensemble, qui n'avions rien à faire qu'à voir Sapho : ce n'est pas que nous ne fissions quelques autres visites, mais à dire la verité nous les faisions courtes, et nous les faisions de fort bonne heure, chacun en nostre particulier, afin de revenir diligemment chez Sapho : où Amithone, Erinne, Athys, et Cydnon, estoient tousjours. Quand il faisoit beau, toute cette belle Troupe s'alloit promener, ou sur la Mer, ou sur le Rivage : et quand le mauvais temps ne le permettoit point, nous demeurions chez l'admirable Sapho, dont le logement estoit le plus agreable du monde : car enfin elle avoit une Antichambre, une Chambre, et un Cabinet de plein pied qui regardoient sur la Mer. Cependant à dire les choses comme elles sont, peu d'hommes voyoient Sapho, sans avoir de l'amour pour elle : ou sans avoir du moins une amitie si tendre, qu'elle ne pouvoit estre mise au rang de celle qu'on avoit pour ses autres Amies. En effet quoy qu'Alcé fust amoureux de la belle Athys, je luy ay oüy advoüer, que l'amitié qu'il avoit pour Sapho, n'estoit nullement de la nature de celle qu'il avoit pour moy, quoy qu'il m'aimast fort : mais c'est assurément qu'il y a un certain feu subtil et penetrant dans les yeux de Sapho, qui donne du moins de la chaleur aux coeurs qu'elle n'embrase pas. Au reste, il ne faut pas s'imaginer que la conversation fust pleine de ceremonie en ce lieu là : car elle y estoit entierement libre et naturelle : et s'il y avoit quelque contrainte, c'est qu'on avoit une envie continuelle de loüer Sapho, sans l'oser faire, parce qu'elle ne le vouloit pas. On estoit aussi quelquesfois fort mutine contre elle, de ce qu'elle ne vouloit, ny montrer, ny donner de ses Vers : et de ce qu'on estoit forcé d'avoir recours à mille sortes d'artifices pour en avoir. En mon particulier j'estois le moins malheureux : car comme elle se confioit absolument à ma Soeur, je voyois par elle tout ce qu'escrivoit l'admirable Sapho : et j'estois quelquesfois si espouvanté quand je voyois les belles choses qu'elle me montroit, et le peu de vanité qu'en faisoit son illustre Amie, que je ne croyois pas possible qu'on pûst jamais assez estimer Sapho. En effet Cydnon me monstroit des Elegies, des Chançons, des Epigrammes, et mille autres sortes de choses si merveilleuses, qu'à peine pouvois je conprendre qu'il fust possible qu'une Fille pûst les faire : car les Vers en estoient si beaux ; l'expression en estoit si juste ; les sentimens en estoient si nobles ; et les passions en estoient si tendres ; que rien ne leur pouvoit estre comparé. Au reste on voyoit qu'elle ne faisoit pas les choses par hazard et qu'elle n'estoit pas conme ces Dames qui ayant quelque inclination à la Poësie, se contentent de la suivre, sans se donner la peine d'y chercher la derniere perfection ; car elle n'escrivoit riê que de juste, et d'achevé. Cependant, cette Fille qui sçait tout, a plus de modestie que celles qui ne sçavent ri ? : et certes le hazard fit un jour une chose qui fit bien connoistre ce que je dis à tous ceux qui le trouverent en un lieu, où Sapho et Damophile se rencontrerent. Mais Madame, pour vous dire ce qui se passa en cette occasion, il faut que vous sçachiez qu'il y eut à Mytilene un Concert admirable, que toute la Ville alla entendre un jour chez une Femme de qualité, où Sapho, et toute sa Troupe, furent comme les autres Dames : mais conme c'estoit une de ces Assemblées sans choix, où la Porte est ouverte à tout le monde, et où l'on voit quelquesfois cent Personnes qu'on ne vit jamais, et qu'on ne voudroit jamais voir ; et où l'on voit aussi, tout ce que l'on connoist de Gens fâcheux, et incommodes ; le hazard voulut que Sapho fut assise aupres de Damophile : de sorte qu'elle fut contrainte, en attendant que le Concert commençast, de faire conversation avec elle, et avec ceux qui l'environnoient. Si bien que comme Damophile n'alloit jamais sans qu'elle eust avec elle deux ou trois de ces demy sçavans, qui sont plus les habiles, que ceux qui le sont effectivement, Sapho se trouva terriblement embarrassée : car elle ne craignoit ri ? davantage que ces sortes de Gens : et certes ce n'estoit pas sans raison qu'elle les craignoit, principalement ce jour là. En effet, à peine fut elle assise, qu'un de ces Amis de Damophile se mit à luy faire une question sur la Grammaire, où Sapho respondit negligeamment, en tournant la teste de l'autre costé, que n'ayant apris à parler que par l'usage seulement, elle ne pouvoit luy respondre. Mais dés qu'elle eut dit cela, Damophile luy dit à demy bas, avec une suffisance insuportable, qu'elle vouloit la consulter sur un doute qu'elle avoit touchant un Vers d'Hesiode, qu'elle n'entendoit pas. Je vous jure, repliqua modestement Sapho en soûriant, que vous ferez bien de consulter quelque autre : car pour moy qui ne consulte jamais que mon Miroir, pour sçavoir ce qui me sied le moins mal, je ne suis pas propre à estre consultée sur des questions difficiles. Comme elle achevoit ces paroles, un de ces hommes de qualité qui pensent que dés qu'une Personne se mesle d'escrire, il faut ne luy parler que de Livres, vint de l'autre bout de la Sale soit empressé, luy demander si elle n'avoit point fait quelqu'une des Chançons qu'on alloit chanter ? Je vous assure, luy respondit elle en rougissant de despit, que je n'ay rien fait d'aujourd'huy que m'ennuyer : car j'ay une telle impatience que le Concert commence, adjousta-t'elle en se reprenant, que je ne souhaitay jamais rien avec plus d'ardeur. Pour moy, luy dit alors un de ces Amis de Damophile, j'aimerois bien mieux que vous voulussiez nous reciter quelque belle Epigramme, que d'entendre la Musique. Comme Sapho estoit preste de respondre à celuy là, avec assez de chagrin, il en vint un autre avec des Tablettes à la main, qui la pria de vouloir lire une Elegie qu'il luy bailla, et de luy en dire son advis : de sorte que comme elle aimoit encore mieux lire les Vers des autres, que de souffrir qu'on luy parlast des siens d'une si bizarre maniere, elle se mit à lire bas : ou du moins à faire semblant de lire : car elle avoit tant de dépit d'estre si mal placée, qu'elle n'eust pas bien jugé des Vers qu'on luy montroit, si elle l'eust entrepris. Mais ce qui fit encore sa plus grande distraction, fut que pendant qu'elle avoit les yeux attachez sur ces Vers, elle entendit et des hommes, et des femmes derriere elle, qui parloient de son esprit, de ses Vers, et de son sçavoir : la montrant à d'autres, et disant chacun ce qu'ils en pensoient selon leur fantaisie. En effet, les uns disoient qu'elle n'avoit pas la mine d'estre si sçavante : les autres au contraire, trouvoient qu'on voyoit bien à ses yeux qu'elle en sçavoit encore plus qu'on n'en disoit. Il y eut mesme un homme qui dit qu'il n'eust pas voulu que sa Femme en eust sçeu autant qu'elle : et il y eut une Femme qui souhaita d'en sçavoir seulement la moitié : si bien que chacun suivant son inclination, la loüa ou la blasma, pendant qu'elle faisoit semblant de lire bien attentivement. Cependant Damophile s'entretenoit avec ces deux ou trois demy sçavans qui estoient aupres d'elle : et leur disoit de si grandes paroles qui ne vouloient rien dire, qu'à la fin voulant avoir le plaisir d'ouïr parler quelque temps ensemble, deux Personnes aussi opposées que Sapho, et Damophile ; l'obligé la premiere malgré qu'elle en eust, à rendre l'Elegie à celuy qui la luy avoit baillée : afin de la forcer d'estre de cette conversation. Et en effet Sapho estant bien aise de me voir aupres d'elle, parce qu'elle esperoit qu'elle ne parleroit plus qu'à moy, rendit cette Elegie à celuy qui l'avoit faite : à qui elle dit qu'elle ne s'y connoissoit pas assez bien pour oser le loüer. Apres quoy se tournant de mon costé ; et bien Democede (me dit elle à demy bas) ne suis-je pas bien malheureuse de m'estre trouvée si près de Damophile, et de ses Amis ? mais du moins, adjousta-t'elle, ay-je une grande consolation, que vous soyez venu à mon secours. Non non Madame, luy dis-je en riant, ce n'est pas ce qui m'amene presentement icy : car selon moy, il importe à vostre gloire, que vous parliez, afin qu'on sçache que vous ne parlez pas comme Damophile. Et en effet apres cela je me meslay dans la conversation de Damophile, et de ceux à qui elle parloit : adressant toûsjours la parole à Sapho, quelque despit qu'elle en eust. Cependant comme parmy ces hommes qui estoient aupres de Damophile, il y en avoit un qui parloit effectivement assez bien des choses qu'il sçavoit, il se mit à parler de l'Harmonie : et en suite de la nature de l'amour, avec beaucoup d'eloquence. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut de voir la difference de Sapho, et de Damophile : car la derniere ne cessoit d'interrompre celuy qui parloit, où pour luy faire des objections embroüillées, ou pour luy dire de nouvelles raisons qu'elle n'entendoit point, et qui ne pouvoient estre entenduës. Elle ne saissoit pourtant pas de dire toutes ces choses d'un ton suffisant, et avec un air de visage, qui faisoit voir la satisfaction qu'elle avoit d'elle : quoy que l'on connust clairement, que la moitié du temps, elle n'entendoit point du tout ce qu'elle disoit. Pour Sapho elle ne parloit, que lors que la bien-seance vouloit absolument qu'elle respondist, à ce que cét homme luy demandoit : mais quoy qu'elle dist tousjours qu'elle n'entendoit rien aux choses dont il parloit, elle le disoit comme une Personne qui les entendoit mieux que celuy qui se mesloit de les vouloir enseigner : et toute sa modestie, et tout son chagrin, ne pouvoient empescher qu'on ne connust malgré la simplicité de ses paroles, qu'elle sçavoit tout, et que Damophile ne sçavoit ri ?. Ainsi cette derniere en parlant beaucoup, disoit peu de chose : et l'autre en ne disant presques rien, disoit pourtant tout ce qu'il faloit dire pour se faire admirer. Mais enfin, quand il plût aux Dieux, le Concert commença : et dés qu'il fut finy Sapho se leva diligemment, et feignant d'avoir une affaire pressée, elle s'osta d'aupres de Damophile : qui ne pouvant encore la laisser partir, sans luy donner quelque nouveau desgoust, luy dit que c'estoit sans doute qu'elle avoit laissé quelque Chanson imparfaite dans son Cabinet, qu'elle vouloit aller achever. Sapho entendit bien ce que luy dit Damophile, mais elle ne s'amusa pas à y respondre : au contraire, me tendant la main afin que je luy aidasse à marcher, elle fut de l'autre costé de la Sale, où Amithone, Athys, Erinne, et Cydnon, avoient esté placées. A peine les eut elles jointes, que les pressant de sortir avec une diligence extréme, elle les força en effet de s'en aller plustost qu'elles n'eussent fait. Mais encore (luy dit Cydnon, qui la vit toute rouge, et toute esmeuë) que vous est il arrivé, qui vous fait sortir si diligemment ? Quand nous serons dans ma Chambre, luy dit elle, je vous le diray : car il me faut un peu de temps à me remettre de mon avanture : du moins, me disoit Amithone, dittes nous ce qu'a Sapho, vous qui avez esté aupres d'elle. Pour moy (dit Athys, sans me donner loisir de respondre) j'ay bien de la peine à le deviner. Peut-estre, reprit Erinne, que Democede ne le sçait non plus que nous : pardonnez moy, repliquay-je, je le sçay, mais je ne sçay pas si la belle Sapho veut que vous le sçachiez. Je ne veux pas seulement, reprit-elle, qu'Amithone, Athys, Erinne, et Cydnon le sçachent : mais voudrois encore s'il estoit possible, que toute la Terre sçeust combien je haïs Damophile, et tous ses Amis : et combien je suis lasse de trouver tant de sortes Gens par le monde. Sapho dit cela avec un chagrin si agreable, qu'elle m'en fit rire : et comme nous en estions là, Alcé, qui comme je vous l'ay ce me semble dit, estoit un homme qui passoit pour bel esprit à Mytilene, et qui en avoit en effet beaucoup ; nous joignit, aussi bien qu'un homme de qualité nomme Nicanor, justement comme nous arrivions à la Porte de Sapho : où nous trouvasmes une Dame apellée Phylire qui entra aussi. De sorte qu'entendant que toutes ces Dames faisoient la guerre à cette admirable Fille, d'une chose qu'ils n'entendoient pas, ils se mirent à me demander ce que c'estoit, dés que nous fusmes dans la Chambre de cette belle Personne, et que nous y fusmes assis. Mais dés que Sapho eut entendu ce qu'ils me demandoient, elle se tourna vers eux, et prenant la parole ; non non, leur dit elle, ce n'est point à Democede à dire quel est mon chagrin : car il n'y a que moy qui le sçache bien. Dittes le nous donc, afin que nous vous en pleignions, dit alors Nicanor, qui est un fort honneste homme, et qui n'a aucun des deffauts de tous les jeunes Gens de sa condition. Ce que vous me demandez n'est pas si aisé à dire que vous vous l'imaginez, repliqua Sapho : mais encore, adjousta Alcé, qu'avez vous, et que pouvez vous avoir ? vous, dis-je, pour qui toute la Terre a de l'admiration. Puis qu'il vous le faut dire, reprit elle, je suis si lasse d'estre bel Esprit, et de passer pour sçavante, qu'en l'humeur où je me trouve adjourd'huy, je mets la supréme felicité, à ne sçavoir ny lire, ny escrire, ny parler : et si c'estoit une chose possible, que de pouvoir oublier à lire, à escrire, et à parler, je vous proteste que je commencerois de me *aire tout à l'heure, pour ne parler de ma vie, tant je suis rebutée de la sotise du monde, et de la persecution qui est inseparablement attachée à celles qui comme moy, ont le malheur d'avoir la reputation de sçavoir quelque autre chose que faire des boucles, et choisir des rubans. Sapho dit cela avec un chagrin si aimable, et d'un air si spirituel, que cette agreable colere augmenta l'amour ou l'amitié qu'on avoit pour elle, dans l'ame de tous ceux qui l'entendirent. Mais encore, luy dit Cydnon, dittes nous precisément ce qui vous est arrivé : mais comment est il possible, repliqua-t'elle, que vous m'ayez pû voir aupres de Damophile, environnée de tous ces Sçavans qui la suivent tousjours, sans me pleindre, et sans songer que je passois fort mal mon temps ? Si vous eussiez esté du costé où j'estois, repliqua Phylire en soûriant, vous n'eussiez pas esté importunée par des Dames trop sçavantes. Je vous assure, repliqua-t'elle, que je ne sçay où je ne l'eusse pas esté aujourd'huy : car vous aviez à l'entour de vous quatre ou cinq Femmes, qui font une profession si ouverte, de haïr toutes les Personnes qui ont de l'esprit ; et qui affectent une ignorance si grossiere ; qu'elles m'auroient encore dit quelque chose, qui m'auroit déplû, ou qui m'auroit ennuyée. Du moins, reprit Nicanor, si vous eussiez esté où j'estois, vous y eussiez trouvé plus de complaisance : car comme il n'y avoit que des hommes à l'entour de moy, vous n'eussiez pû manquer d'en estre loüée. Je l'aurois sans doute esté, repliqua-t'elle, car on s'est mis dans la fantaisie qu'il me faut tousjours loüer : mais ce qu'il y a de vray, c'est que je ne l'aurois pas esté à ma mode : car enfin Nicanor, la plus grande partie des Gens de vostre condition, sçavent si peu ce qu'il faut dire, à une Personne comme moy, que la moitié du temps, ils me mettent en colere, lors qu'ils pensent m'obliger : et à la reserve de ceux qui sont icy presentement, je ne sçache presques personne, qui ne m'ait dit quelque chose qui m'ait desplû : encore ne sçay-je, adjousta-t'elle, s'il n'y a point quelqu'un icy qui m'ait fâchée quelquesfois : du moins sçay-je bien que j'ay sujet de me pleindre de ce que vous n'apprenez pas à tous les Gens que vous voyez, de quelle maniere je veux qu'on me traite. Pour Alcé, adjousta-t'elle ; je suis assurée qu'il entre mieux dans mes sentimens que tout le reste de la Compagnie : il est vray, dit-il en riant, que le Mestier de bel Esprit, dont on dit que je me mesle, est sans doute assez incommode. Mais encore, dit Phylire, quelle incommodité peut il avoir ? et quel mal peut faire à Sapho, cette grande reputation qu'elle a par tout le Monde ? En effet ne doit elle pas avoir bien de la joye, de penser que tout ce qu'il y a de Gens d'esprit à Athenes, à Corinthe, à Lacedemone, à Thebes, à Argos, à Delphe, et par toute la Grece, ne parlent d'elle qu'avec admiration ? Pour tous les Gens qui ne me connoissent point, repliqua Sapho, j'en suis fort contente : mais pour la plus grande partie de ceux que je voy, je n'en suis pas si satisfaite : et si vous voulez que je vous face toutes mes plaintes, je vous les feray : afin que Nicanor instruise les Gens de la Cour, comment il faut qu'ils vivent avec les Gens d'esprit : que Phylire aprenne aux Dames de son Quartier, à vivre bien avec celles du nostre : et qu'Amithone, Erinne, Athys, et Cydnon, ne m'accusent plus d'estre bizarre dans mes plaintes, et dans mes chagrins. C'est pourquoy pour parler de la chose en general, je vous diray encore une fois, qu'il n'y a rien de plus incommode, que d'estre bel Esprit ; ou d'estre traité comme l'estant, quand on a le coeur noble, et qu'on a quelque naissance. Car enfin, je pose pour fondement indubitable, que dés qu'on se tire de la multitude, par les lumieres de son esprit, et qu'on aquiert la reputation d'en avoir plus qu'un autre, et d'escrire assez bien en Vers, ou en Prose, pour pouvoir faire des Livres, on pert la moitié de sa Noblesse, si l'on en a : et on n'est point ce qu'est un autre de la mesme Maison, et du mesme Sang, qui ne se meslera point d'escrire. En effet, on vous traite tout autrement ; et l'on diroit que vous n'estes plus destiné qu'à divertir les autres : et qu'il y a une Loy qui vous oblige à escrire tousjours des choses de plus belles en plus belles, et que dés que vous n'en voulez plus escrire, on ne vous doit plus regarder. Si vous estes riche, on a bien de la peine à le croire : si vous ne l'estes pas, c'est la derniere infortune : et pauvre pour pauvre, on est bien traité plus doucement, quand on n'est point bel Esprit, que quand on l'est. Je voy pourtant, repliqua Nicanor, que tous les hommes de la Cour carressent fort tous ceux qui se meslent d'escrire : je vous assure, repliqua Sapho, qu'ils les carressent d'une estrange maniere : car enfin presques tous les jeunes gens de la Cour, traitent ceux qui se meslent d'escrire, comme ils traitent des Artisans. En effet, ils pensent leur avoir rendu tout ce qu'ils doivent à leur merite, quand ils leur ont loüé en passant, et bien souvent mal à propos, quelque chose qu'ils ont escrit : ou qu'ils leur ont demandé ce qu'ils font ; quel Ouvrage ils ont entrepris ; s'il sera bien tost fait ; et s'il ne sera point trop court ? car c'est ce qu'ils y sçavent de plus fin, que de dire tousjours que ce qu'on leur montre n'est pas assez long. Cependant il y a sans doute une grande distinction à faire, entre ceux qui escrivent : car il y a assurément des Gens dont il ne faut voir que les Ouvrages : mais il y en a d'autres aussi, dont la Personne doit encore estre preferée à leurs escrits. Cependant ces Gens qu'on apelle les Gens du Monde, les confondent avec les autres : et ne leur parlent point comme ils parlent à ceux qui ne se meslent point d'écrire, quoy que peut-estre ils en soient plus dignes. Je consens donc que ces sçavans qui ne sont point du tout propres à la conversation ordinaire, n'y soient point admis : quoy que je veüille qu'on les respecte, ou qu'on les excuse, s'ils ont effectivement du merite. Mais pour ceux qui sçavent parler aussi agreablement qu'ils sçavent escrire, je veux qu'on leur parle d'ordinaire, comme s'ils n'escrivoient pas : et qu'on ne les accable point de demandes continuelles de leurs Ouvrages. Je sçay bien qu'il y a de ces Gens là qui en importunent les autres, et qui ne cessent de persecuter ceux avec qui ils sont, des productions de leur esprit : mais à dire la verité, je ne sçay qui est le plus importuné, ou de celuy qui trouve un de ces Autheurs qui accablent ceux qu'ils voyent de recits continuels ; ou de celuy qui se mesle d'escrire, et qui trouve de ces Gens de qualité, qui ne luy parlent jamais d'autre chose que de ce qu'il escrit : principalement lors qu'il a quelque naissance, et qu'il a le coeur bien placé. Pour moy, j'advouë qu'on ne me sçauroit faire un plus grand despit, que de me venir parler hors de propos, de Vers que je fais quelquesfois pour me divertir. Mais encore faut il estre equitable, dit Amithone, car le moyen de ne loüer jamais ce que vous escrivez ? mais le moyen que j'endure eternellement, reprit Sapho, que l'un me vienne demander si je fais une Elegie ? l'autre si j'ay fait une Chançon ? un autre encore si c'est moy qui ay fait une Epigramme ? et le moyen enfin d'endurer qu'on ne me parle point comme on parle aux autres ? moy qui ne veux estre que comme les autres sont, et qui ne puis souffrir qu'on m'en distingue, d'une si bizarre maniere. Cependant on ne me dit jamais rien comme on le dit à tout le reste du monde : car si on me fait excuse de ce qu'on ne m'est pas venu voir, on me dit qu'on a eu peur d'interrompre mes occupations. Si on m'accuse de resver, on me dit que c'est sans doute que je ne suis jamais mieux, que lors que je suis seule avec moy mesme : si je dis seulement que j'ay mal à la teste, je trouve tousjours quelqu'un qui aime assez les choses communes, et populaires, pour me dire que c'est la maladie des beaux Esprits : et mon Medecin mesme, quand je me pleins de quelque legere incommodité, me dit que le mesme temperamment qui fait mon bel esprit, fait mes maux. Enfin je suis si importunée de Vers, de sçavoir, et de bel esprit, que je regarde la stupidité, et l'ignorance, comme le souverain bien. Il est vray, reprit Alcé, que la belle Sapho a raison de se pleindre comme elle fait : je ne sçay mesme si elle en dit encore assez : et à parler sincerement, si ce n'estoit qu'il faut chercher sa satisfaction en soy, quand on est capable d'escrire quelque chose de suportable, je vous assure qu'on seroit bien malheureux : car pour moy, j'ay esté en plusieurs Cours du Monde, et j'ay veû presques par tout une injustice effroyable, pour tous les Gens qui escrivent. En effet, presques tous les Grands, veulent bien qu'on les louë : mais ils reçoivent l'Encens qu'on leur offre, comme un Tribut qui leur est deû, sans regarder seulement la main qui le donne : et en mon particulier, je fis un jour un grand Poëme pour un Prince, qui ne demanda pas mesme à me voir, quoy qu'il dist, qu'il ne le trouvoit pas mauvais. Mais à dire la verité, je me consolay bien tost de cette disgrace : car veû comme il en usa, j'aymay mieux estre l'Autheur que le Prince : et j'eus l'esprit plus satisfait d'avoir le coeur mieux fait que luy, que si la Fortune m'eust mis autant au dessus de sa teste, qu'elle l'avoit mis au dessus de la mienne. Ha mon cher Alcé, repliqua Sapho, que vous me donnez de joye de parler comme vous parlez ! car il est vray que rien ne me donne plus de satisfaction, que lors que je me puis dire à moy mesme, que j'ay l'ame plus noble, que ceux que le caprice de la Fortune a mis au dessus de moy : mais apres tout, cela n'empesche pas qu'il n'y ait tousjours quelques instans, où je sens tous les desgousts que la reputation que j'ay me donne : car enfin je voy des hommes et des femmes qui me parlent quelquesfois, qui sont dans un embarras estrange, parce qu'ils se sont mis dans la fantaisie qu'il ne me faut pas dire ce qu'on dit aux autres Gens. J'ay beau leur parler de la beauté de la saison ; des nouvelles qui courent ; et de toutes les choses qui font la conversation ordinaire ; ils en reviennent tousjours à leur point : et ils sont si persuadez que je me contraints pour leur parler ainsi, qu'ils se contraignent pour me parler d'autres choses qui m'accablent tellement, que je voudrois n'estre plus Sapho quand cette avanture m'arrive. Car enfin, je le dis comme si vous pouviez voir mon coeur, on ne sçauroit me faire un plus sensible despit, que de me traiter en Fille sçavante : c'est pourquoy je conjure toute la Compagnie de m'empescher de recevoir cette persecution, en disant plus tost à toute la Terre, que je ne suis point ce qu'on me dit ; que c'est Alcé qui fait les vers qu'on m'attribuë, et que je n'ay rien digne d'estre estimé ; afin qu'apres cela on me laisse en repos, sans me chercher, ny sans me fuir : car je vous advouë que je n'aime guere, ny qu'on me cherche, ny qu'on me fuye comme sçavante. Dés qu'elle eut dit cela, il arriva beaucoup de monde, qui fit changer la conversation : mais pour Sapho elle parla peu le reste du jour, à ce que ma Soeur me dit : car pour moy je sortis dés que cette augmentation de compagnie arriva : parce qu'on m'avoit dit que deux de mes anciens Amis, qui estoient en voyage depuis longtemps, estoient arrivez : de sorte que ne voulant pas estre des derniers à les visiter, je fus bien aise de me desrober pour leur aller rendre ce devoir.

Histoire de Sapho : Phaon et Themistogene


Mais Madame, comme il y en a un apellé Phaon, qui a beaucoup de part à l'Histoire que je vous raconte, il faut que je vous en parle un peu plus particulierement que de l'autre, qui s'apelle Themistogene. Je vous diray pourtant qu'ils sont tous deux de Lesbos ; que nous avions apris tous nos exercices ensemble ; et que durant nos premieres années, je les aimois presques esgallement : cependant au retour de mes Amis, il arriva que je trouvay que j'en avois perdu un, quoy que je les reuisse tous deux. Mais Madame, pour vous expliquer cette Enigme, il faut que vous sçachiez que lors que Phaon et Themistogene partirent, j'aimois un peu plus le dernier que le premier, parce qu'en effet il avoit alors quelque chose de plus aimable dans l'humeur, et mesme en sa Personne. Mais à leur retour je trouvay un grand changement : car l'un estoit enlaidy, et l'autre estoit beaucoup plus beau. De plus, l'esprit de Themistogene n'avoit fait nul progrés, et celuy de Phaon s'estoit tellement augmenté, qu'on peut assurer qu'il y en a peu au dessus du sien : et pour dire les choses comme elles sont, il est peu d'hommes plus aimables que luy. Pour sa Personne, on n'en voit guere qu'on luy puisse comparer : car il est sans doute extrémement beau, mais c'est d'une beauté qui ne ressemble pourtant pas à celle des Dames : et il conserve toute la bonne mine de son Sexe, avec toute la beauté du leur. Il a la taille belle et noble, quoy qu'il ne soit pas fort grand : les cheveux fort bruns, les yeux noirs et beaux, le tour du visage agreable, les dents belles, le nez bien fait, et la mine haute. De plus, il a les mains belles pour un homme ; l'air spirituel ; la phisionomie heureuse ; et il a je ne sçay quoy de passionné dans les yeux, quoy qu'il n'y ait nulle affectation, qui sert encore à le rendre tour propre à estre un fort agreable Galant. Enfin Madame, Phaon est si beau, et si bien fait, que le Peuple de Lesbos a fait une Fable de luy la plus bizarre du monde : car comme il est Fils d'un homme de condition de Mytilene, qui avoit commandé dans plusieurs Vaisseaux, à diverses Guerres ; ce Peuple greffier dit que comme il estoit encore assez jeune, et qu'il se joüoit dans un Esquif, aupres d'un des Vaisseaux de son Pere, Venus le pria de la faire passer dans cét Esquif, jusques à une Isle où elle vouloit aller : et que pour le recompenser de cét office qu'il luy rendit, elle le fit devenir aussi beau qu'il est : ainsi sans qu'il y ait aucun fondement à cette Fable, sinon que Phaon contre l'ordinaire des hommes, n'estoit pas aussi beau quand il estoit Enfant, qu'il l'a esté depuis, tout le Peuple de Lesbos ne laisse pas de croire ce mensonge, comme une chose veritable. Mais Madame, si la Personne de Phaon est aimable, son esprit et son humeur ne le sont pas moins : car il est civil, doux, et complaisant : et sans estre ny enjoüé, ny melancolique, il a tout ce qu'il faut pour plaire. Outre ce que je viens de dire, il a l'air aisé, et agreable ; il parle juste, et fort à propos ; et il connoist si finement toutes les belles choses, que ceux qui les sont, ou qui les disent, ne les connoissent pas mieux que luy. Au reste il a l'inclination naturellement galante : et il y a enfin un tel raport entre sa Personne, son humeur, et son esprit, qu'on peut dire qu'ils sont veritablement faits l'un pour l'autre. Pour Themistogene, il ne luy ressemble point : ce n'est pas qu'il soit mal fait, mais c'est qu'il ne plaist pas et qu'il a l'air contraint. Ce n'est pas non plus qu'il soit absolument sans esprit : mais c'est encore que ce qu'il en a est mal tourné, et que Themistogene n'est presques jamais du Party de la raison, quand il ne suit que la sienne : et qu'il est si accoustumé à mal choisir, qu'on est presques assuré de choisir tousjours bien, en prenant seulement ce qu'il ne choisit pas. Cependant il fait fort l'empressé à aimer les belles choses, et à chercher les honnestes Gens, quoy qu'il ne les sçache pas connoistre. Ces deux hommes estant donc tels que je vous les represente, avoient fait un long voyage, sans avoir fait beaucoup d'amitié, et sans avoir eu beaucoup de societé ensemble : car dés qu'ils estoient arrivez en une Ville, leur inclination les separoit : et ce qui plaisoit à l'un, ne plaisoit jamais à l'autre. Ainsi ils estoient ensemble par les chemins, et n'estoient presques jamais ensemble en nul autre lieu. Suivant donc cette coustume, dés qu'ils furent arrivez à Mytilene, ils se separerent : quoy qu'ils n'eussent alors ny l'un ny l'autre ny Pere ny Mere, chez qui aller loger : de sorte que je les fus chercher separément, mais je ne les trouvay pas : car durant que je les cherchois ils me cherchoient, et ce ne fut que le lendemain que je les vy. Mais comme je connus bientost là difference qu'il y avoit entre Themistogene et Phaon, je rendis justice au merite, et je changeay comme ils avoient change : car j'aimay plus Phaon, que Themistogene, pour qui je ne pouvois plus avoir la mesme estime que j'avois euë, en un âge où l'on ne sçait pas tousjours trop bien la raison de ce qu'on fait. Cependant comme je ne fus pas le premier qu'ils virent à Mytilene, je les trouvay desja instruits de la grande reputation de Sapho : neantmoins ils ne l'estoient pas par des Gens qui sçeussent la loüer comme elle meritoit de l'estre : car on leur avoit seulement dit qu'elle avoit un Grand esprit, qu'elle estoit sçavante, et qu'elle faisoit admirablement des Vers. Mais ce qu'il y eut de rare, fut que quoy qu'on eust dit la mesme chose à Phaon, et à Themistogene, elle produisit des effets bien differens : car Themistogene par l'envie qu'il avoit de connoistre toutes les Personnes extraordinaires, eut une impatience estrange d'aller chez Sapho : et Phaon au contraire qui avoit veû le soir Damophile, en une Maison où elle avoit esté au sortir du Concert, n'eut nulle curiosité de connoistre Sapho. En effet, bien loin d'en avoir envie, lors que je luy en parlay, et que je luy offris de l'y mener, il s'en deffendit comme d'une visite qu'il aprehendoit, au lieu de la desirer. De sorte que la chose alla à tel point, que Themistogene me tourmentoit continuellement pour m'obliger de le mener chez Sapho, sans que je le voulusse faire, parce que je ne l'en trouvois pas digne : et que je tourmentois continuellement Phaon, pour l'obliger d'y aller, sans qu'il s'y pûst resoudre, par l'imagination qu'il avoit, qu'il estoit presques impossible, qu'une Femme pûst estre sçavante sans estre ridicule : ou du moins incommode, ou peu agreable. Joint que comme Phaon avoit encore peu d'experience de l'amour, il avoit une erreur dans l'esprit, dont il s'est bien guery depuis : car il s'imaginoit alors, qu'il estoit bien plus agreable d'aimer une belle stupide, que d'avoir de l'amour pour une Femme de Grand esprit. Si bien qu'un jour que je le pressois chez moy, d'aller chez Sapho, et qu'il s'en deffendoit avec opiniastreté ; je me mis à le quereller estrangement, de ce qu'il ne vouloit pas adjouster foy à ce que je luy disois. Car enfin, luy dis-je, quelle raison avez vous à me dire, pour ne vouloir pas voir Sapho ? premierement, me dit-il, j'ay trouvé des Gens qui m'ont dit que Damophile est la coppie de Sapho : et je vous declare que si cela est, il est impossible que l'Original m'en puisse jamais plaire : car je la trouve si ridicule, et si incommode, que je fuirois de Province en Province, pour ne rencontrer pas celle qu'elle a imitée. Ha injuste Amy, luy dis-je, si vous sçaviez quel tort vous faites à l'admirable Sapho, vous auriez horreur de vostre injustice : et vous verriez si bien que Damophile ne luy ressemble point, que vous vous repentiriez de l'injure que vous me faites, en m'accusant de ne me connoistre point en merite. Je ne vous en accuse pas, me dit-il, mais comme vous le sçavez, chacun a son goust, et son caprice : et pour moy je vous le dis, comme je ne veux voir des Dames que pour me divertir, je les cherche belles, et galantes, et de conversation agreable, sans les chercher sçavantes : car je crains terriblement ces diseuses de grands mots, et de petites choses, qui sont tousjours sur le haut du Parnasse, et qui ne parlent aux hommes qu'avec le langage des Dieux. Joint que si vous voulez encore que je vous descouvre tout mon secret, je vous advoüeray que je me suis si bien trouvé en Sicile, d'avoir aimé une belle stupide, que je ne veux pas m'exposer à pouvoir aimer une belle sçavante, qui me feroit peut-estre desesperer. C'est pourquoy ne me tourmentez donc plus je vous en conjure : car si Sapho est comme je me l'imagine, elle me desplairoit horriblement : et si elle est telle que vous le dittes, elle me plairoit peut-estre trop pour mon repos. Mais est il possible, luy dis-je, que vous ayez pû aimer la stupidité ? je n'ay pas aimé la stupidité, reprit-il en riant, mais j'advouë que je n'ay pas haï la belle stupide. Je comprens bien, luy dis-je alors, qu'on peut aimer à voir la beauté par tout où on la trouve : et je comprens bien mesme, qu'on peut avoir une espece d'amour passagere, pour une tres belle Femme sans esprit : mais je ne comprens point qu'on puisse avoir nul attachement considerable, pour une Personne qui n'en a pas, quelque belle qu'elle puisse estre : et vous ne connoissez point du tout la delicatesse des plaisirs de cette passion, si vous n'avez jamais aimé qu'une belle stupide. Je ne sçay si j'en connois tous les plaisirs, repliqua Phaon, mais du moins n'en connois-je pas les suplices : ha mon cher Amy, luy dis-je, vous n'estes encore guere sçavant en amour ! car on n'y sçauroit estre heureux, si on n'y a esté miserable. En effet, adjoustay-je, il faut avoir soûpiré douloureusement, pour sentir la joye ; il faut avoir desiré un bien avec inquittude, pour le posseder avec plaisir ; et il faut enfin avoir aimë une Femme d'esprit, pour connoistre toutes les douceurs de l'amour. En mon particulier, adjoustay-je, d'abord que je voy une tres belle Femme, j'en conçois une si Grande idée, que je luy donne un esprit proportionné à sa beauté : de sorte que lors qu'il arrive que je ne trouve pas que le sien soit tel, j'en suis si estonné, et si rebuté tout ensemble, que je n'en puis jamais devenir amoureux : et j'aime beaucoup mieux une belle Peinture, qui ne peut dire de sotises, qu'une belle Femme qui peut faire et dire mille impertinences. Comme nous en estions là, Themistogene arriva : qui estant dans des sentimens bien opposez à ceux de Phaon, me venoit encore prier de le mener chez Sapho : me disant qu'il avoit une fort grande envie de la connoistre : adjoustant que selon toutes les apparences, il en deviendroit amoureux, si elle estoit telle que son imagination la luy representoit. Si cela est, luy dis-je pour m'en deffaire, il ne faut pas que je vous y mene : car vous seriez trop malheureux, si vous deveniez Amant d'une Personne qui en a tant d'autres. Ainsi sans avoir pû persuader Phaon, et sans que Themistogene m'eust persuadé, nous nous separasmes : mais ce qu'il y eut de rare, fut que l'apresdisnée estant allé chez Sapho, elle me dit que Nicanor et Phylire, qui avoient veû Phaon, luy en avoient dit tant de bien, que quoy qu'elle n'eust pas accoustumé de souhaiter de nouvelles connoissances, elle ne laissoit pas de desirer celle-là. Il est vray Madame, luy repliquay-je, que Phaon a beaucoup de merite : comme il est vostre Amy particulier, reprit elle, je veux croire qu'il ne manquera pas de voir Cydnon : et qu'ainsi je pourray le rencontrer chez elle. Il luy seroit fort honteux de ne vous voir pas chez vous, repris-je, devant que de vous voir ailleurs, si ce n'estoit qu'il vous aprehende. Ha Democede, me dit elle, je ne veux point que vostre Amy me craigne : et si vous voulez que je vous die tout ce que je pense, je croiray que vous luy aurez donné mauvaise opinion de moy, s'il ne me vient voir. Vous pouvez juger Madame, combien ce que Sapho me disoit m'embarassoit, sçachant les sentimens où estoit Phaon : cependant je ne pûs jamais me resoudre à nuire à mon Amy : et j'aimay mieux m'engager de le mener à Sapho : me resolvant de faire une affaire serieuse de cette visite, et de prier Phaon de la donner à mon amitié, s'il ne la vouloit pas donner au merite de Sapho. Et en effet dés que je fus hors de chez elle, je fus le chercher, pour tascher de luy persuader ce que je souhaitois de luy : mais ce ne fut pas sans peine. Toutesfois comme il connut que je le desirois, et qu'il craignit de me fâscher, s'il s'opiniastroit davantage, il me dit qu'il falloit du moins que je luy tinsse conte de cette complaisance, comme d'une grande marque de son amitié : en suite de quoy il fut resolu que je le menerois le lendemain chez Sapho. Mais ce qui m'embarrassa, sut que je n'osay l'y mener sans y mener aussi Themistogene, parce qu'il s'en seroit fâché : de sorte que pour mener un homme agreable, il en fallut mener un fâcheux. Comme j'avois adverty Sapho de cette visite, elle en avoit adverty ses cheres Amies : si bien qu'Amithone, Erinne, Athys, et Cydnon, estoient avec elle, lors que nous y arrivasmes Phaon, Themistogene, et moy. Comme Sapho est une des Personnes du monde qui a l'abord le plus agreable, et le plus obligeant quand elle le veut, elle nous reçeut admirablement : et d'une maniere si galante, que je vy bien que Phaon en fut surpris, et qu'il ne s'estoit pas attendu de trouver une Fille sçavante, qui eust un air si libre, si aimable, et si naturel. Pour Themistogene, je remarquay qu'il fut aussi estonné que Phaon, mais qu'il l'estoit d'une maniere differente : neantmoins comme ils estoient tous deux preocupez de l'opinion du sçavoir de Sapho, et qu'ils estoient persuadez qu'il ne luy falloit parler qu'en haut stile, ils commencerent la conversation d'un ton fort serieux. Ce n'est pas que je n'eusse dit à Phaon, qu'il ne le falloit pas faire, mais il ne m'avoit pas creu : de sorte que croyant qu'en effet il falloit du moins la loüer comme une Personne extraordinaire, et la loüer mesme avec de Grandes et belles paroles, il commença de le faire avec une exageration fort eloquente. Mais Sapho l'arrestant tout court, en se tournant vers moy ; sans mentir Democede, me dit elle, je me pleins estrangement de vous. De moy Madame ! repris-je avec estonnement ; ouy, repliqua-t'elle, c'est de vous dont je me pleins : car comme Phaon ne me connoist pas, je serois injuste de me pleindre de luy : ainsi c'est positivement vous que j'accuse de toutes les loüanges qu'il me donne : puis que si vous l'aviez adverty que je n'aime point qu'on me louë de la maniere qu'il le fait, je le croy trop honneste homme, pour n'avoir pas eu assez de complaisance pour s'empescher de me dire des flatteries qui ne me peuvent jamais plaire. Je vous assure, luy repliquay-je, qu'il n'a pas tenu à l'advertir qu'il ne se soit accommodé à la modestie de vostre humeur : il faut donc qu'il ne me connoisse pas pour ce que je suis, reprit Sapho : mais Phaon, adjousta-t'elle en se tournant vers luy, comme je n'aime point à devoir rien à la Renommée, je vous demande pour grace singuliere, de ne juger de moy que par vous mesme : et de vouloir vous donner la peine et le temps de me connoistre : car à mon advis, vous me feriez injustice, si vous jugiez de moy sur le raport d'autruy. Je ne sçay Madame, repliqua Phaon en soûriant, s'il y a autant de modestie que vous le pensez à ce que vous dittes : car enfin advoüer que vous meritez plus de loüanges, que la Renommée ne vous en donne, c'est tomber d'accord que vous en meritez plus que Personne n'en a jamais merité. En effet (adjousta Themistogene, pensant qu'il alloit dire des merveilles) y a-t'il rien de plus beau, que d'entendre dire qu'une Fille fait mieux des Vers qu'Homere n'en a fait, et qu'elle est plus sçavante que tous les sept Sages de Grece ? Quoy qu'il en soit, dit Sapho, je n'aime nullement qu'on parle de moy en ces termes : et le dernier outrage que je puisse recevoir de mes Amis, est de me soubçonner d'estre bien aise qu'on me loue de cette maniere : car enfin comme je ne suis point sçavante, je ne veux pas qu'on me die que je le suis : et quand je le serois, je ne le voudrois pas non plus. Je ne puis sans doute pas nier que je n'aye fait quelques Vers : mais puis que la Poësie est un effet d'une inclination naturelle, aussi bien que la Musique, il ne me faut non plus loüer de ce que je fais des Vers, que de ce que je chante. Apres cela Sapho destournant agreablement la conversation, apporta un soin estrange à ne parler de rien qui aprochast de l'esprit sçavant : au contraire toute l'apresdisnée se passa à faire une agreable guerre à ses Amies, de mille petites choses qui s'estoient passées dans leur Cabale : et qu'elle faisoit pourtant si bien entendre, que Phaon, et Themistogene, y prenoient aussi autant de plaisir, que celles qui les avoient veû arriver, et que moy qui les sçavois. En suite Alcé et Nicanor estant arrivez, Sapho reprocha au premier, une chose qu'il avoit faite chez elle, il y avoit quelques jours : et qu'il faisoit presques tousjours quand l'occasion s'en presentoit. En effet Madame, Alcé s'estoit si bien mis dans la fantaisie, qu'il faut qu'une Femme soit belle, qu'il ne pouvoit presques endurer celles qui ne l'estoient pas : et il ne manquoit guere de changer de place, quand le hazard le mettoit aupres d'une Femme laide. De sorte qu'il estoit arrivé que comme il estoit chez Sapho, il y estoit venu une Femme qui estoit sans doute fort desagreable : si bi ? que suivant son humeur, il estoit sorti à l'heure mesme : et estoit sorti si brusquement, que cette Femme qui a de l'esprit, s'estoit aperçeuë qu'il la fuyoit. Ainsi Sapho qui estoit alors bien aise de tourner la conversation d'une maniere galante, se mit à luy reprocher sa delicatesse, et à blasmer en sa personne, la plus grande partie des jeunes Gens du monde, qui font presques tous la mesme chose. En verité Madame (luy dit il voyant la guerre qu'elle luy faisoit) pour ce jour que vous me reprochez, je ne sortis de chez vous que parce que je voulois aller chez la belle Athys : et je vous proteste que ce ne fut pas pour la raison que vous dittes. De grace Alcé, reprit Athys, ne vous excusez point sur la visite que vous me vouliez faire, car vous ne m'en fistes point ce jour là. Je fus donc chez Amithone, adjousta-t'il : nullement, repliqua cette belle Personne, et Erinne, Cydnon, et moy, vous vismes promener plus de deux heures des Fennestres de ma Chambre, avec un de vos Amis, qui est un des plus laids hommes du monde : et qui est sans doute plus laid, que la Dame que vous fuyez n'est laide. Sans mentir, reprit Sapho, il faut estre bien bizarre pour avoir des sentimens si irreguliers : car je voudrois bien sçavoir pourquoy vos yeux souffrent la laideur en un homme, et pourquoy ils ne l'endurent pas en une Femme ? Cependant il est certain qu'il n'y a pas un de ces Galands delicats pour la beauté des Femmes, qui ne passe la plus grande partie de sa vie, avec des hommes qui sont fort laids, et qui n'ait mesme quelque Amy qui ne soit pas beau. Toutesfois par une bizarrerie injurieuse à nostre Sexe ; dés qu'une Femme n'est point belle, ils ne la peuvent endurer ; ils la fuyent comme si elle avoit la peste ; et on diroit que les Femmes ne sont au monde, que pour avoir le Destin des Couleurs, c'est à dire pour divertir les yeux seulement. Il faut pourtant advoüer, adjousta t'elle, que cela est tout à fait injuste : car si en general vous aimez ce qui est beau, et haïssez ce qui est laid, n'ayez donc que de beaux Amis, aussi bien que de belles Maistresses ; et fuyez aussi soigneusement les hommes qui sont laids, que vous fuyez les laides Femmes. Mais si au contraire, vos yeux peuvent s'accoustumer à la laideur de ceux de vostre Sexe, parce qu'ils ont d'ailleurs des qualitez estimables ; accoustumez les aussi au peu de beauté de quelques Femmes, qui peuvent avoir mille charmes dans l'esprit, et mille beautez dans l'ame. Veritablement si on vous obligeoit d'estre Amant de toutes les Dames que vous verriez, vous auriez raison d'estre aussi delicat que vous l'estes : mais ayant le coeur tout occupé de l'amour d'une des belles Personnes du monde, je ne voy pas qu'il faille avoir une si grande delicatesse, que vous ne puissiez parler un quart d'heure à une Femme si elle n'est pas belle : et que vous sortiez mesme d'une visite, où il en arrivera quelqu'une qui sera laide. Cependant tous les jeunes gens ont presques cette sorte d'injustice : et il y en a mesme qui sont laids, de la derniere laideur, qui ne peuvent souffrir celle d'une Femme. En effet ils veulent que les plus beaux yeux du monde, les regardent favorablement : et ils veulent de plus quelquesfois ne regarder que de belles Femmes, avec les plus laids yeux de la Terre. J'en connois mesme un qui se regarde aussi souvent dans tous les Miroirs qu'il rencontre, que s'il estoit le plus beau de tous les hommes : et qui regardant sa propre laideur avec agréement, ne peut souffrir celle des autres avec patience. Ce que vous dittes est si agreablemant pensé, reprit Phaon, que je croy qu'Alcé avec tout son esprit, aura bien de la peine à vous respondre. Je vous assure, reprit Alcé, que j'aime mieux advoüer que j'ay tort, que d'entre prendre de me justifier : puis que je ne le pourrois faire sans dire beaucoup de choses contre les Dames en general. Ce que vous dittes à tant de malignité, reprit Amithone, que vous meriteriez pour vous punir de ce que vous fuyez les Femmes dés qu'elles ne sont point belles, que toutes les belles évitassent soigneusement vostre rencontre. Pourveû qu'il y en eust quelqu'une qui ne me fuyst pas, reprit il en regardant Athys, je me consolerois de ne voir pas les autres. Quand je serois belle, repliqua Erinne, je sçay bien que je ne serois pas de celles qui vous consoleroient : et comme je ne le suis point, adjousta Athys en rougissant, je n'aurois rien à faire qu'à me consoler de n'estre pas du nombre de celles qui consoleroient Alcé. A mon advis (reprit Nicanor, en regardant cette belle Fille, dont Alcé estoit amoureux) vous sçavez bien la part que vous avez en cette avanture : et il n'y a personne à Mytilene qui ait veû qu'Alcé soit sorty d'une Compagnie où vous ayez esté. C'est assurément, reprit elle, qu'il n'est pas si delicat qu'il ne puisse endurer celles qui comme moy ne sont ny belles ny laides. Ce que vous dittes de vous est si injuste, repliqua Alcé, que je ne sçay comment la belle Sapho qui aime tant à rendre justice au merite l'endure. C'est que je ne pensois pas, repliqua-t'elle, qu'il m'apartinst de loüer la beauté d'Athys en vostre presence : car enfin comme vous avez les yeux si delicats, qu'ils ne peuvent souffrir la laideur aux Femmes, je suis persuadée que vous les avez aussi extrémement fins, à connoistre la veritable beauté : et que vous la sçavez mieux louer qu'un autre. Cependant, adjousta-t'elle, je voudrois bien sçavoir si Phaon, et Themistogene, ont la mesme delicatesse qu'Alcé : car pour Nicanor, et pour Democede, je sçay qu'ils ont des Amies qui ne sont point belles. Pour moy, reprit Phaon, quoy que je sois fortement touché de la beauté, je croirois faire un grand outrage aux Dames, si je la regardois comme le seul avantage de leur Sexe : aussi vous puis-je assurer, que bien loin d'estre dans les sentimens d'Alcé, qui ne peut avoir d'Amie si elle n'est belle, je suis persuadé qu'il n'est mesme pas impossible d'estre fort amoureux d'une Femme qui ne l'est point, pourveû qu'elle ne soit pas horrible : car enfin les yeux s'accoustument aisément à tout, et il peut y avoir des Femmes qui ont des beautez si surprenantes dans l'esprit, et des graces si engageantes dans l'humeur. qu'elles ne laissent pas de plaire, et d'estre fort aimables, et fort aimées. Pour moy, dit alors Themistogene, comme je m'attache plus à l'esprit qu'à la beauté du visage, j'aimerois bien mieux une Femme qui sçauroit mille belles et Grandes choses, quand mesme elle seroit laide, qu'une belle qui ne sçauroit rien. A ce que je voy, reprit Sapho en riant, je ne puis donc jamais estre ny Amie d'Alcé, ny Amie de Themistogene : car je ne suis ny belle comme le premier en veut une, ny sçavante comme Themistogene desire la sienne : c'est pourquoy il faut que je cherche à faire mes Amis de Nicanor, de Phaon, et de Democede. Mais si en cherchant des Amis, reprit Cydnon en soûriant, vous trouviez quelque Amant, vous seriez bien espouvantée : je le serois sans doute comme le devroit estre une Personne qui n'en a jamais trouvé, repliqua t'elle, et qui ne souhaite pas trop d'en avoir. Comme Nicanor Phaon et moy allions luy respondre, Cynegire entra dans sa Chambre : de sorte que sa presence fit changer de conversation, et nous chassa bientost Nicanor, Phaon, Themistogene, et moy. Cependant Madame, comme il y avoit une assez belle Place devant le Logis de Sapho, nous nous mismes à nous y promener : mais à peine y fusmes nous, que Phaon me parlant bas, parce qu'il ne vouloit pas que Nicanor sçeust l'opinion qu'il avoit euë de Sapho ; ha mon cher Amy, me dit-il, que j'estois injuste, et que j'estois ennemy de moy mesme, quand je ne voulois pas voir l'admirable Sapho. Et bien, luy dis-je, luy avez vous trouvé l'air trop sçavant ? ressemble t'elle a Damophile ? et luy faut il dire de ces Grandes choses dont vous vous estiez imaginé qu'il la falloit entretenir ? Pour moy, reprit-il, je suis si charmé de l'avoir veuë, que je ne pense pas qu'il y ait au Monde une Personne si aimable : car enfin quand je songe en voyant Sapho si douce, si sociable, et si galante, que c'est elle qui fait ces vers que toute la Terre admire ; et que je pense que cette mesme Fille qui se divertit des plus petites choses, en sçait tant de Grandes ; j'ay tant d'admiration pour son merite, que je commence de craindre d'en devenir amoureux, si je continuë de la voir ; cependant je ne croy pas qu'il soit possible de m'en empescher. Je vous avois bien dit, luy dis-je alors, que dés que vous auriez veû Sapho, vous changeriez de sentimens : mais encore, me dit il, voudrais-je bien sçavoir si on la voit tousjours aussi aimable que je l'ay veuë aujourd'huy ? et si on ne luy voit jamais nul sentiment de cette espece d'orgueil, qui est presques inseparable de tout ceux qui sçavent quelque chose d'extraordinaire ? Dites moy donc mon cher Amy, ce que je m'en vay vous demander : parle t'elle tousjours avec aussi peu d'affectation, et avec autant d'agrément, qu'elle en a eu tantost ? Tout ce que je vous en puis dire, repris-je, c'est qu'elle est encore quelquesfois autant au dessus de ce que vous l'avez veuë, que vous l'avez trouvée au dessus de ce que vous vous l'estiez figurée. Ha Democede, repliqua t'il, ce que vous dittes n'est pas possible : et je défie la belle Sapho, de me paroistre plus aimable qu'elle me l'a paru aujourd'huy. Apres cela Nicanor s'estant mis à parler à Phaon, Themistogene s'aprocha de nous, avec assez de froideur : en suite de quoy m'adressant la parole ; je vous advoüe, me dit il, que j'ay esté bien estonné apres disner : et quoy, luy dis-je tout surpris, vous n'estes pas satisfait d'avoir veû Sapho ? je le suis si peu, reprit il, que si ce n'estoit que je suis persuadé que c'est qu'elle a voulu cacher son sçavoir, à cause qu'il y avoit trop de femmes, je serois tout à fait desabusé de la haute opinion que j'avois conçeuë d'elle. Car enfin je ne luy ay rien oüy dire d'aujourd'huy qu'une autre Dame qui n'auroit rien sçeu, n'eust pû dire : du moins m'advoüerez vous, repris-je froidement, que si elle a parlé comme une Dame, c'est comme une Dame qui parle bien. J'advouë, dit-il, qu'elle n'a pas dit de mots barbares : mais à vous dire la verité, je m'estois attendu à toute autre chose qu'à ce que j'ay oüy. Vous pensiez donc, luy dis je, qu'elle enseignast la Philosophie, qu'elle fist des Argumens invincibles ; qu'elle resolust des questions difficiles ; et qu'elle expliquast des passages obscurs d'Hesiode, ou d'Homere ? Je pensois du moins, dit-il, qu'il ne devoit sortir de sa bouche que de belles et de Grandes choses, qui faisoient connoistre ce qu'elle sçavoit : et pour moy je vous dis ingenûment, que je suis persuadé qu'il faut qu'il y ait des jours, où elle montre son sçavoir : car il ne seroit pas possible qu'elle eust la reputation qu'elle a par toute la Grece, si elle ne disoit jamais que des bagatelles, comme celles que je luy ay entendu dire aujourd'huy. Vous pouvez juger Madame, combien j'estois espouventé, de voir la difference qu'il y avoit entre les sentimens de Phaon, et ceux de Themistogene : cependant comme il parloit assez haut, Phaon entendit confusément ce qu'il me disoit : de sorte que comme il estoit desja devenu un des plus zelez Partisans de Sapho, il se mesla à nostre conversation, et me demanda de quoy Themistogene me parloit ? Il me dit, repris-je en soûriant, qu'il n'a pas trouvé que Sapho merite les loüanges qu'on luy donne : et qu'il s'estoit imaginé qu'elle disoit mille belles choses qu'elle n'a pas dittes. A ce que je voy, repliqua froidement Phaon, la belle Sapho ne pouvoit aquerir l'estime de Themistogene et de moy : car je l'estime infiniment apres luy avoir entendu dire toutes les bagatelles qu'il luy reproche : mais je ne l'aurois guere estimée si elle avoit dit toutes ces Grandes choses qu'il s'imagine qu'elle devoit dire : ainsi il s'enfuit de necessité, qu'elle ne nous pouvoit satisfaire tous deux. J'en tombe d'accord, reprit brusquement Themistogene, mais la difficulté est de sçavoir s'il n'eust pas esté plus avantageux à Sapho de me satisfaire que de vous contenter : si vous voulez bien que Nicanor et Democede soient nos Juges, reprit Phaon, j'y consens. Comme je suis tout à fait de vostre Party, repliqua Nicanor, je ne puis prendre cette qualité : et comme je suis directement opposé à celuy de Themistogene, adjoustay-je, il m'est plus aisé d'estre sa Partie que son Juge. Apres cela, dit Phaon à Themistogene, croirez vous encore que j'ay tort d'estimer plus Sapho de parler comme elle parle, sçachant ce qu'elle sçait, que je ne l'estimerois si elle estalloit continuellement toute sa science comme vous l'entendez ; et qu'elle passast les journées entieres à dire mille choses que ceux qui vont chez elle n'entendroient point, et que vous n'entendriez peut-estre guere mieux que moy ? Du moins sçay-je bien que quand je les entendrois, je ne les escouterois pas longtemps : car bien loin de pouvoir souffrir une Femme qui fait la sçavante, je n'endure mesme qu'aveque peine les hommes sçavans qui se piquent trop de leur sçavoir. Mais à dire la verité, adjousta-t'il en se tournant vers moy, je ne m'estonne pas trop de ce que pense Themistogene : car il y a plus de deux ans que nous n'avons esté de mesme advis : ainsi il m'a esté aisé de prevoir dés que j'ay commencé d'admirer Sapho, qu'il ne l'admireroit pas, et qu'il luy preferoit Damophile : que je mets autant au dessous de toutes les autres Femmes, que je mets Sapho au dessus de toutes celles que j'ay connuës jusques icy : car enfin escrire comme elle escrit, et parler comme elle parle, sont deux qualitez si admirables, qu'elle merite l'estime de toute la Terre. Mais encore (reprit Themistogene avec un chagrin qui nous fit rire) qu'a t'elle dit de Grand, et de beau ? elle a parlé juste, et galamment, repliqua Phaon ; et elle a parlé avec modestie, et d'une maniere si naturelle, et si judicieuse, qu'elle a merité mon admiration. Il n'en est pas de mesme de moy, reprit il, car je n'admire que les choses extraordinaires. J'ay connu un homme à Athenes, repliqua Phaon, qui estoit de l'humeur de Themistogene : car il ne sçavoit point mettre de difference entre les choses qu'on admire, et les choses qui donnent de l'estonnement. Je ne sçay si je suis de ceux que vous dittes, repliqua fierement Themistogene, mais je sçay bien que je ne mets point de difference entre Sapho, et toutes les autres Femmes de Mytilene, si elle ne dit jamais que des choses pareilles à celles que je luy ay entendu dire : et dans les sentimens que j'ay d'elle, apres l'avoir oüy parler, je vous declare que si je ne luy entens rien dire de plus eslevé, que ce qu'elle a dit aujourd'huy, je croiray que quelqu'un luy fait les Vers que l'on publie sous son nom. Phaon entendant ce que disoit Themistogene, se mit à en rire d'une maniere si injurieuse pour luy, qu'il s'en fâcha tout de bon : si bien que luy parlant fort aigrement, et l'autre luy respondant de mesme, ils se querellerent tout à fait : et Nicanor et moy, eussions bien eu de la peine à les separer, si Alcé et deux autres ne fussent fortuitement venus à nous. Cependant comme cette querelle ne pût estre accommodée sur le champ, et que ce ne fut que le lendemain que ces deux ennemis s'embrasserent, elle fit un grand bruit à Mytilene. Mais ce qu'il y eut d'avantageux pour Phaon, fut que comme je contay tout ce qui s'estoit passé à ma Soeur, elle le dit à Sapho : ainsi dés le premier jour qu'elle connut Phaon, elle sçeut qu'elle luy avoit de l'obligation. L'accommodement de ces deux ennemis eut mesme une circonstance remarquable : car Phaon ne voulut point s'accommoder, que Themistogene n'avoüast qu'il avoit eu tort de juger si legerement du merite de Sapho ; et de croire plustost sa propre opinion, que celle de toute la Terre. De sorte que cette admirable Fille sçachant la chose comme elle s'estoit passée, s'en tint sensiblement obligée a Phaon : aussi le reçeut-elle fort obligeamment, lors qu'il la retourna voir. En effet, à peine le vit elle entrer dans sa Chambre, qu'elle fut au devant, de luy de la meilleure grace du monde : et elle luy fit mesme un compliment si particulier, et si galant, qu'il merite de vous estre raconté. Car enfin dés qu'elle fut aupres de Phaon, elle prit la parole la premiere : et le regardant avec un visage soûriant ; vous m'avez tellement loüée de ne dire point de Grandes choses, luy dit elle, que je n'ose presque vous faire un grand remerciment de l'obligation que je vous ay : de peur que contre ma coustume, il ne m'échapast quelqu'une de ces Grandes paroles, qui pourroient m'aquerir l'estime de Themistogene, et qui me feroient perdre la vostre. Ce que vous dittes est si plein d'esprit, et si galant, repliqua-t'il, que je me repens de m'estre accommodé avec Themistogene : car il est vray qu'un homme qui ne vous admire point, merite que tout ce qu'il y a de Gens raisonnables au Monde, luy declarent une Guerre immortelle. Quand vous me connoistrez bien, repliqua Sapho, vous verrez que je ne suis pas si jalouse de ma gloire : et que tant qu'on ne dira pas que je manque de vertu et de bonté, je ne me mettray guere en peine de ce qu'on dira de moy. Apres cela Sapho ayant fait assoir Phaon, la conversation fut tout à fait divertissante : car non seulement ses Amies particulieres estoient chez elle, mais Phylire, Nicanor, Alcé, et moy, y estions aussi : joint que la querelle de Phaon et de Themistogene, la tourna d'un costé qui fit dire mille belles et agreables choses à Sapho. En effet, apres avoir bien parlé de l'erreur de Themistogene, qui croyoit qu'on ne pouvoit rien sçavoir si on ne parloit continuellement de Science ; Phylire dit qu'encore que l'ignorance grossiere fust un grand deffaut, elle pensoit pourtant qu'il y avoit moins d'inconvenient que la plus grande partie des femmes fussent ignorantes que d'estre sçavantes. Car imaginez vous, dit elle, quelle persecution ce seroit, s'il y avoir deux ou trois cens Damophiles à Mytilene : mais imaginez vous au contraire, repliqua precipitamment Phaon, quelle felicité il y auroit, s'il y avoit seulement cinq ou six Sapho en toute la Terre ? et qu'Athenes, Delphes, Thebes, et Argos, peussent se vanter d'avoir la leur, aussi bien que Mytilene. Eh de grace Phaon, reprit elle en rougissant, n'effacez point l'obligation que je vous ay, par des loüanges que je n'aime pas : et souvenez vous s'il vous plaist, que je ne veux point passer pour sçavante : car enfin je suis fortement persuadée, que si je sçay quelque chose que toutes les femmes ne sçavent pas, je ne sçay du moins rien que toutes les Dames ne deussent sçavoir. En verité, reprit Cydnon en riant, vous les engagez à bien des choses : car à parler sincerement, vous en sçavez tant, que je ne sçay comment vous pouvez faire pour les cacher, ny comment nous les pourrions aprendre. Je vous assure, repliqua Sapho, que j'en sçay si peu, que si toutes les femmes vouloient bien employer tout le temps qu'elles employent à rien, elles en sçauroient mille fois plus que moy. Ce que dit la belle Sapho, est si bien dit, quoy qu'il ne soit pas positivement vray pour ce qui la regarde, reprit Phaon, que je ne puis m'empescher de l'en loüer : car il est certain qu'il y a lieu de reprocher presques à toutes les Dames, qu'elles perdent la plus precieuse chose du monde, en perdant beaucoup d'heures qu'elles pourroient plus agreablement employer qu'elles ne font. En mon particulier, dit Phylire, je ne sçay comment les Dames pourroient trouver le loisir d'aprendre quelque chose quand elles le voudroient : car pour moy je n'ay pas bien souvent celuy d'aller au Temple : et j'ay une Amie qui est tous les jours habillée si tard, qu'elle ne peut jamais sortir, que quand le Soleil se couche. J'avois tousjours crû, reprit Amithone, qu'il falloit que Sapho ne dormist point, pour avoir le temps de faire tout ce qu'elle fait, jusques à ce que j'aye eu fait un voyage à la Campagne avec elle : mais depuis cela je m'en suis desabusée : estant certain qu'elle regle si bien toutes ses heures, qu'elle a loisir de faire mille choses que je ne ferois point. Car enfin elle trouve le temps de dormir autant qu'il faut pour avoir le taint reposé, et les yeux tranquilles : elle trouve celuy de s'habiller aussi galamment qu'une autre : elle trouve, dis-je, celuy de lire, d'escrire, de resver, de se promener, de donner ordre à ses affaires, et de se donner à ses Amies : et tout cela sans estre empressée, et sans embarras. Je voudrois bien, dit la belle Athys, qu'elle m'eust enseigné son Secret : car si je le sçavois, je pense que je me resoudrois à tascher d'aprendre plus que je ne sçay. Mais avant que de l'obliger à dire un si grand Secret, repliqua Erinne, je voudrois bien que toutes les Personnes qui sont icy, examinassent si en effet, il seroit bien que les Femmes en general sçeussent plus qu'elles ne sçavent. Ha pour cette question, reprit Sapho, je pense qu'elle est aisée à resoudre : car enfin il faut que j'avouë (aujourd'huy, que je ne suis plus en colere comme je l'estois il y a quelques jours) qu'encore que je sois ennemie declarée de toute Femmes qui font les sçavantes, je ne laisse pas, de trouver l'autre extremité fort condamnable : et d'estre souvent espouvantée de voir tant de Femmes de qualité avec une ignorance si grossiere, que selon moy elles deshonnorent nostre Sexe. En effet, adjousta-t'elle, la difficulté de sçavoir quelque chose avec bien-seance, ne vient pas tant à une Femme de ce qu'elle sçait, que de ce que les autres ne sçavent pas : et c'est sans doute la singularité, qui fait qu'il est tres difficile d'estre comme les autres ne sont point, sans estre exposée à estre blasmée : car à parler veritablement, je ne sçache rien de plus injurieux à nostre Sexe, que de dire qu'une Femme n'est point obligée de rien aprendre. Mais si cela est, adjousta Sapho, je voudrois donc en mesme temps qu'on luy deffendist de parler, et qu'on ne luy aprist point à escrire : car si elle doit escrire, et parler, il faut qu'on luy permette toutes les choses qui peuvent luy esclairer l'esprit ; luy former le jugement ; et luy aprendre à bien parler, et à bien escrire. Serieusement, poursuivit elle, y a-t'il rien de plus bizarre, que de voir comment on agit pour l'ordinaire, en l'education des Femmes ? On ne veut point qu'elles soient coquettes, ny galantes ; et on leur permet pourtant d'aprendre soigneusement, tout ce qui est propre à la galanterie, sans leur permettre de sçavoir rien qui puisse fortifier leur vertu, ny occuper leur esprit. En effet toutes ces grandes reprimandes qu'on leur fait dans leur premiere jeunesse, de n'estre pas assez propres ; de ne s'habiller point d'assez bon air ; et de n'estudier pas assez les leçons que leurs Maistres à dancer et à chanter leur donnent ; ne prouvent elles pas ce que je dis ? et ce qu'il y a de rare, est qu'une Femme qui ne peut dançer avec bien-seance que cinq ou six ans de sa vie, en employe dix ou douze à aprendre continuellement, ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six : et à cette mesme Personne qui est obligée d'avoir du jugement jusques à la mort, et de parler jusques à son dernier soûpir ; on ne luy aprend rien du tout qui puisse ny la faire parler plus agreablement, ny la faire agir avec plus de conduite : et veû la maniere dont il y a des Dames qui passent leur vie, on diroit qu'on leur a deffendu d'avoir de la raison, et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir ; pour estre grasses ; pour estre belles ; pour ne rien faire ; et pour ne dire que des sottises : et je suis assurée qu'il n'y a personne dans la compagnie qui n'en connoisse quelqu'une à qui ce que je dis convient. En mon particulier, adjousta-t'elle, l'en sçay une qui dort plus de douze heures tous les jours ; qui en employe trois ou quatre à s'habiller ; ou pour mieux dire à ne s'habiller point : car plus de la moitié de ce temps là se passe à ne rien faire, ou à deffaire ce qui avoit desja esté fait. En suite elle en employe bien encore deux ou trois à faire divers repas : et tout le reste à recevoir des Gens à qui elle ne sçait que dire ; ou à aller chez d'autres qui ne sçavent de quoy l'entretenir : jugez apres cela si la vie de cette Personne n'est pas bien employée, Il est vray, repliqua Alcé en riant, qu'il y a beaucoup de Dames qui font ce que vous dittes : pour moy, reprit Cydnon, je n'ay point de part à cette reprimande indirecte : car puis que je passe presques toute ma vie aupres de Sapho, on n'a rien à me reprocher. Ha Cydnon, reprit Amithone, que vous m'avez obligée de trouver une si agreable et si puissante raison pour rendre mon ignorance excusable ! comme j'y ay autant de droit que vous, adjousta la belle Athys, il ne me doit pas estre deffendu de m'en servir. Si je sçavois ce que vous sçavez, reprit Erinne, je ne croirois pas en avoir besoin comme j'en ay. Pour ce qui me regarde, adjousta Phylire, je n'ay rien qui me puisse deffendre : car je ne voy pas assez souvent Sapho, pour me pouvoir vanter d'employer bien une partie de mon temps : ainsi il faut que j'avou@« ingenûment, que je passe quelques-fois des jours entiers où je nay pas un moment de loisir, sans que je puisse pourtant dire que j'aye eu nulle occupation considerable. Pour moy, dit Sapho, je suis persuadée que la raison de ce peu de temps qu'ont toutes les Femmes, à en parler en general, est sans doute que rien n'occupe davantage qu'une longue oisiveté : joint qu'elles se font presques toutes de grandes affaires de fort petites choses : et qu'une boucle de leurs cheveux mal tournée leur emporte plus de temps à la mieux tourner, que ne feroit une chose fort utile et fort agreable tout ensemble. Il ne faut pourtant pas qu'on s'imagine, adjousta-t'elle, que je veüille qu'une Femme ne soit point propre, et qu'elle ne sçache ny dancer, ny chanter : car au contraire je veux qu'elle sçache toutes les choses divertissantes : mais à dire la vérité je voudrois qu'on eust autant de soin d'orner son esprit que son corps : et qu'entre estre sçavante, ou ignorante, on prist un chemin entre ces deux extremitez, qui empeschast d'estre incommode, par une suffisance impertinente, ou par une stupidité ennuyeuse. Je vous assure, reprit Amithone, que ce chemin est bien difficile à trouver : si quelqu'un le peut enseigner, repliqua Phaon, ce ne peut estre que Sapho. En mon particulier, reprit Phylire, je luy serois fort obligée si elle me vouloit dire precisément ce qu'une Femme doit sçavoir. Il seroit sans doute assez difficile, repliqua Sapho, de donner une regle generale de ce que vous demandez : car il y a une si grande diversité dans les esprits, qu'il ne peut y avoir de Loy universelle qui ne soit injuste. Mais ce que je pose pour fondement, est qu'encore que je voulusse que les Femmes sçeussent plus de choses qu'elles n'en sçavent pour l'ordinaire, je ne veux pourtant jamais qu'elles agissent ny qu'elles parlent en sçavantes. Je veux donc bien qu'on puisse dire d'une Personne de mon Sexe, qu'elle sçait cent choses dont elle ne se vante pas ; qu'elle a l'esprit fort esclairé ; qu'elle connoist finement les beaux Ouvrages ; qu'elle parle bien ; qu'elle escrit juste ; et qu'elle sçait le monde ; mais je ne veux pas qu'on puisse dire d'elle, c'est une Femme sçavante : car ces deux carracteres sont si differens, qu'ils ne se ressemblent point. Ce n'est pas que celle qu'on n'apellera point sçavante, ne puisse sçavoir autant et plus de choses que celle à qui on donnera ce terrible nom : mais c'est qu'elle se sçait mieux servir de son esprit, et qu'elle sçait cacher adroitement, ce que l'autre montre mal à propos. Ce que vous dittes est si bien démeslé, reprit Nicanor, qu'il est aisé de comprendre cette difference : mais à ce que je voy, dit alors Phylire, il y a donc des choses ou qu'il ne faut pas sçavoir, ou qu'il ne faut pas montrer quand on les sçait : il est constamment vray, repliqua Sapho, qu'il y a certaines Sciences que les Femmes ne doivent jamais aprendre : et qu'il y en a d'autres qu'elles peuvent sçavoir, mais qu'elles ne doivent pourtant jamais avoüer qu'elles sçachent ; quoy qu'elles puissent souffrir qu'on le devine. Mais à quoy leur sert de sçavoir ce qu'elles n'oseroient montrer ? reprit Phylire ; il leur sert, repliqua Sapho, à entendre ce que de plus sçavans qu'elles disent, et à en parler mesme à propos, sans en parler pourtant comme les Livres en parlent : mais seulement comme si le simple sens naturel, leur faisoit comprendre les choses dont il s'agit. Joint qu'il y a mille agreables connoissances, dont il n'est pas necessaire de faire un si grand secret : en effet on peut sçavoir quelques Langues Estrangeres ; on peut avoüer qu'on a leû Homere, Hesiode, et les excellens Ouvrages de l'illustre Aristhée, sans faire trop la sçavante : on peut mesme en dire son advis d'une maniere si modeste, et si peu affirmative, que sans choquer la bien-seance de son Sexe, on ne laisse pas de faire voir qu'on a de l'esprit, de la connoissance, et du jugement. On peut, et on doit sçavoir tout ce qui peut servir à escrire juste : car selon moy, c'est une erreur insuportable à toutes les Femmes, de vouloir bien parler, et de vouloir mal escrire : et le Privilege qu'elles pretendent en avoir est si honteux à tout le Sexe en general, si elles l'entendoient bien, qu'elles en devroient rougir. Il est vray, dit Nicanor, que la plus part des Dames semblent escrire pour n'estre pas entendues, tant il y a peu de liaison en leurs paroles : et tant leur ortographe est bizarre. Cependant, adjousta Sapho en riant, ces mesmes Dames qui font si hardiment des fautes si grossieres en escrivant, et qui perdent tout leur esprit dés qu'elles commencent d'escrire, se moqueront des journées entieres d'un pauvre Estranger qui aura dit un mot pour un autre. Il y a toutesfois bien plus de sujet de trouver estrange de voir une Femme de beaucoup d'esprit, faire mille fautes en escrivant en sa Langue naturelle, que de voir un Scythe qui ne parlera pas bien Grec. Helas, dit alors Phylire en riant, que j'ay de part à ce que vous dittes ! vous parlez pourtant si juste, repris-je, que je ne sçay comment il est possible que vous n'escriviez pas de mesme. Je veux croire, reprit Sapho, que Phylire escrit aussi bien qu'elle parle : mais apres tout, il est certain qu'il y a des Femmes qui parlent bien, qui escrivent mal : et qui escrivent mal purement par leur faute. Mais encore voudrois-je bien sçavoir d'où cela vient, dit la belle Athys ; cela vient sans doute, repliqua Sapho, de ce que la plus part des Femmes n'aiment point à lire, ou de ce qu'elles lisent sans aucune aplication : et sans faire mesme nulle reflection sur ce qu'elles ont leû : ainsi quoy qu'elles ayent leû mille et mille fois les mesmes paroles qu'elles escrivent, elles les escrivent pourtant tout de travers : et en mettant des lettres les unes pour les autres, elles font une confusion qu'on ne sçauroit desbroüiller, à moins que d'y estre fort accoustumé. Ce que vous dittes est tellement vray, reprit Erinne, que je fis hier une visite à une de mes Amies qui est revenue de la Campagne ; à qui je reportay toutes les Lettres qu'elle m'a escrites, pendant qu'elle y estoit, afin qu'elle me les leûst : jugez donc, poursuivit Sapho, si j'ay tort de souhaiter que les Femmes aiment à lire, et qu'elles lisent avec quelque aplication. Cependant il s'en trouve qui ont naturellement beaucoup d'esprit, qui ne lisent presques jamais : et ce qu'il y a selon moy de plus estrange, c'est que ces Femmes qui ont infiniment de l'esprit, aiment mieux s'ennuyer quelques fois horriblement lors qu'elles sont seules, que de s'accoustumer à lire, et à se faire une Compagnie telle qu'elles la pourroient souhaiter, en choisissant une Lecture enjoüée, ou serieuse, selon leur humeur. Il est pourtant certain, que la lecture esclaire si fort l'esprit, et forme si bien le jugement, que la conversation toute seule ne peut le faire aussi tost, ny aussi parfaitement. En effet la conversation ne vous donne que les premieres pensées de ceux qui vous parlent : qui sont bien souvent des pensées tumultueuses, que ceux mesmes qui les ont euës condamnent un quart d'heure apres. Mais la lecture vous donne le dernier effort de l'esprit de ceux qui ont fait les Livres que vous lisez : de sorte que quand mesme on ne lit simplement que pour son plaisir, il en demeure toûjours quelque chose dans l'esprit de la Personne qui lit, qui le pare, et qui l'esclaire, et qui empesche cette Personne de tomber dans des ignorances grossieres, qui choquent terriblement tous ceux qui n'en sont pas capables. Pour moy, dit Alcé, je connois une de ces ignorantes hardies, qui ne laissent pas de parler de tout, quoy qu'elles ne sçachent rien ; qui parlant l'autre jour à un Estranger qui estoit chez elle, et qui luy racontoit ses voyages, fit connoistre qu'elle croyoit que la Mer Caspie estoit plus grande que la Mer Egée ; que le Pont Euxin estoit au delà de la Mer Caspie ; et que la Mer Egée estoit moins grande que toutes les autres Mers. Ce que je voudrois principalement aprendre aux Femmes, reprit Sapho, seroit de ne parler point trop de ce qu'elles sçauroient bien : et de ne parler jamais de ce qu'elles ne sçavent point du tout : et à parler raisonnablement, je voudrois qu'elles ne fussent ny fort sçavantes, ny fort ignorantes, et qu'elles voulussent mesnager un peu mieux les avantages que la Nature leur a donnez. Je vroudrois, dis-je, qu'elles eussent autant de soin, comme je l'ay desja dit, de parer leur esprit, que leur personne : mais encore une fois ; dit Phylire, où trouver le temps de lire, et d'aprendre quelque chose ? Je ne demande pour cela, repliqua Sapho, que celuy que les Dames perdent à ne rien faire, ou à faire des choses inutiles, et il y en aura de reste pour en sçavoir assez, pour avoir besoin d'en cacher. De plus, il ne faut pas qu'on s'imagine que je veüille que cette Femme que j'introduis, soit une liseuse eternelle, qui ne parle jamais : au contraire je veux qu'elle ne lise que pour aprendre à bien parler : et s'il estoit impossible de joindre la lecture, et la conversation, je conseillerois encore plustost la derniere que l'autre à une Dame. Mais comme cela n'est nullement incompatible, et qu'il y a mille agreables connoissances qu'une Femme peut avoir sans sortir de la modestie de son Sexe, pourveû qu'elle en use bien, je souhaiterois de tout mon coeur, que toutes les Femmes fussent moins paresseuses qu'elles ne le sont : et que j'eusse moy mesme profité des conseils que je donne aux autres. Ha Madame, s'escria Phaon, vous portez la modestie trop loin ! et vous devez vous contenter de ce qu'on n'ose vous dire ce que l'on pense de vous, sans vouloir dire de vous, ce que personne n'en pense ; et ce que vous n'en pensez pas vous mesme. Il est vray, adjousta Nicanor, que la belle Sapho est fort injuste pour son propre merite : elle est si equitable pour celuy des autres, reprit Athys, qu'il est fort estrange qu'elle ne le soit pas pour le sien. Ce qu'il y a d'avantageux pour elle, repliqua Cydnon, c'est qu'on luy rend la justice qu'elle se refuse : et qu'encore qu'elle se cache autant qu'elle peut, elle ne laisse pas d'estre connuë pour ce qu'elle est par toute la Grece. Vous donnez des Aisles trop foibles à la Renommée, reprit Phaon en soûriant, car je suis assuré que le nom de Sapho est celebre par toute la Terre. De grace (interrompit cette admirable Fille en rougissant) ne parlez jamais de moy en ma presence : car je ne puis souffrir qu'on me puisse soubçonner de prendre plaisir à des loüanges si extraordinaires : puis qu'il est vray qu'à parler avec toute la sincerité de mon coeur, je suis fortement persuadée que je ne les merite pas. Si ce que vous dittes estoit vray, reprit Athys, vous seriez bien malheureuse de sçavoir tant de choses, et d'ignorer vostre propre merite. Serieusement (reprit Sapho, avec un fort agreable chagrin) si vous ne vous desacoustumez de me loüer, je pense que je ne vous verray plus : ha Madame (nous escriasmes nous tous à la fois, Phaon, Nicanor, Aicé, et moy) ne nous menacez pas d'un si grand malheur : apres cela Sapho continuant de parler avec sa modestie accoustumée, nous dit mille agreables choses : et sçeut si bien charmer toute la Compagnie, qu'elle ne se separa que le soir. Au sortir de chez Sapho, nous vismes Themistogene qui menoit Damophile : et nous sçeusmes le lendemain par un de ses Amis, qu'il la mettoit mille degrez au dessus de Sapho. De sorte que ne pouvant assez nous estonner de son extravagance, nous nous promismes tous deux de le fuir autant que Damophile. Cependant je commençay de m'apercevoir dés ce jour là, que Phaon selon toutes les apparences deviendroit amoureux de Sapho, s'il ne l'estoit desja. D'autre part, je sçeus pas ma Soeur, que Sapho l'estimoit infiniment, et qu'il luy plaisoit plus que tous les hommes qui la voyoient. Alcé qui estoit Espion du Prince Tisandre, s'aperçeut aussi bientost de l'amour naissante de Phaon, et de l'inclination de Sapho : car il en dit quelque chose à la belle Athys, dont il estoit amoureux. Nicanor qui estoit Amant de Sapho, en eut aussi quelque leger soubçon : et Amithone, et Erinne, s'en aperçeurent comme les autres.

Histoire de Sapho : Phaon amoureux de Sapho


Pour Sapho elle n'attendit pas à sçavoir que Phaon estoit amoureux d'elle, qu'il le luy dist : car elle a un esprit de discernement pour ces sortes de choses, si fin, et si delicat, qu'elle connoist precisément tous les sentimens qu'on a pour elle : et elle les connoist mesme quelquesfois devant que ceux qui les ont les connoissent bien eux mesmes. Quelque ardente que soit l'amitié qu'on a pour cette charmante Personne, elle ne la prend jamais pour amour : et quelque foible que soit cette passion dans le coeur de certaines Gens qui n'en peuvent jamais avoir de force, à cause de la tiedeur de leur temperamment, elle ne la prend jamais aussi pour amitié. De sorte qu'on est assuré qu'elle sçait precisément de quelle maniere on l'aime : et il y a tant d'impossibilité de se cacher à elle, qu'il y auroit de la follie à l'entreprendre : car enfin elle sçait si bien discerner des regards d'amitié, d'avec des regards d'amour, qu'elle ne s'y trompe jamais. Au reste, elle ne connoist pas seulement de quelle nature est l'affection qu'on a pour elle : car elle connoist encore tous les sentimens que ceux qui vont chez elle ont les uns pour les autres : si bien que cette connoissance parfaite qu'elle a du coeur de tous ceux qui la voyent, fait qu'elle sçait les mesnager avec tant d'adresse, qu'elle fait vivre les Rivaux en paix : et qu'elle augmente ou affoiblit l'affection qu'on a pour elle, presques comme bon luy semble. Cette derniere chose luy est pourtant plus difficile à faire que l'autre : car elle est si aimable, qu'il n'est pas aisé de l'aimer moins qu'on ne l'a aimée : mais tousjours fait elle en sorte qu'on ne luy dit guere souvent que ce qu'elle veut bien entendre. Sapho estant donc telle que je vous la represente, connut bien tost que Phaon estoit amoureux d'elle : mais elle le connut sans s'en irriter : et elle sentit dans son coeur une si douce agitation, qu'elle connut bien que si elle vouloit se deffendre contre Phaon, il falloit qu'elle commençast de bonne heure. Aussi prit elle la resolution de se vaincre : mais elle ne pût prendre celle de faire ce qu'elle pourroit pour empescher Phaon de continuer de l'aimer : et elle se contenta de se resoudre à ne reconnoistre jamais son affection par une semblable. Cependant comme elle vivoit dans une entiere confiance avec Cydnon, elles eurent une conversation ensemble sur ce sujet, qu'il faut que je vous redie : afin que vous connoissiez mieux l'assiette de l'ame de Sapho. Comme ma Soeur estoit donc un soir avec elle, et qu'elles estoient toutes deux appuyées sur un Balcon qui donnoit du costé de la pleine Mer, elle vit au clair de la Lune quelques Vaisseaux qui paroissoient, et qui venoient à Mytilene : si bien que prenant la parole en soûriant ; je ne voudrois pas, luy dit elle, que ces Vaisseaux que je voy, fussent ceux du Prince Thrasibule qui nous ramenassent Tisandre : car comme ce Prince a beaucoup de merite, je dois souhaiter pour son repos, qu'il ne revienne pas en un lieu où il seroit encore plus malheureux, qu'il n'estoit quand il partit. Je ne voy pas, reprit alors Sapho, qu'il soit arrivé grand changement icy depuis son départ : car j'ay tousjours pour luy la mesme estime que j'avois : et il y a aussi tousjours dans mon coeur la mesme impossibilité de l'aimer. S'il n'y avoit que cela, repliqua Cydnon, il ne seroit qu'aussi malheureux qu'il estoit, et il ne le seroit pas davantage : cependant je sçay bien qu'il y a quelque chose de plus. Mais encore, reprit Sapho, qu'est-il arrivé qui puisse vous obliger à parler comme vous parlez ? puis que vous voulez que je vous le die, repliqua Cydnon en riant, Phaon est arrivé à Mytilene : vous estes si malicieuse, repliqua Sapho en rougissant, que je devrois n'estre jamais surprise de vos malices : toutesfois je ne m'en sçaurois deffendre : et je m'y trouve tousjours attrapée. Je vous assure, respondit Cydnon, qu'il n'y a malice aucune à ce que je viens de dire : car il est si visible que Phaon est amoureux de vous, qu'il n'est pas possible de le voir une heure sans s'en aperçevoir. En effet, quand il est au lieu où vous estes, il faudroit estre aveugle pour ne voir pas qu'il vous aime : et quand il est en lieu où vous n'estes pas, il faudroit estre sourd pour ne connoistre point par ses paroles qu'il est amoureux de vous : car il en parle tousjours, et en parle avec tant d'empressement, qu'on ne peut douter de ses sentimens. Du moins, reprit Sapho, ne voit on pas que j'y responde avec la mesme ardeur : vous sçavez si bien regler toutes vos actions, repliqua Cydnon, qu'on ne connoist guere ce que vous pensez : mais pour moy qui vous connois mieux que les autres, je suis persuadée que vous né haïssez pas Phaon : et que si le Destin a resolu que vous aimiez quelque chose, ce sera luy que vous aimerez. A ce que je voy Cydnon, repliqua-t'elle en soûriant, vous pretendez m'avoir dérobé l'Art de connoistre les sentimens d'autruy par de simples conjectures, et de deviner l'advenir par le present : mais à mon advis vous vous tromperez en vostre prediction. Il est vray, adjousta-t'elle, que je connois bien que Phaon qui s'estoit imaginé de voir une Fille sçavante en me voyant, et de la voir telle qu'il se l'estoit figurée en voyant Damophile, a esté agreablement surpris de trouver que je ne luy ressemble pas : et si vous voulez que je vous die sincerement tout ce que je pense, je connois bien encore que s'il ne m'aime, il a du moins quelque disposition à m'aimer : mais apres tout je vous declare que je n'ay nulle intention de respondre à son amour. Car enfin, comme l'acte de bi ?-seance ne se contente pas de deffendre les amours criminelles, et qu'elle deffend mesme les plus innocentes, il faut la suivre, et ne s'exposer pas legerement à la médisance : quoy que je sois fortement persuadée, qu'il seroit possible d'aimer fort innocemment. Je croy en effet, repliqua Cydnon, qu'il ne seroit pas impossible : mais à dire la verité, veû comme la plus part des hommes ont le coeur fait, il est un peu dangereux de s'engager avec eux : il est si dangereux, adjousta Sapho, que depuis que je suis au monde, je n'en ay pas connu deux que je puisse croire capables d'un attachement de la nature de celuy que l'imagine. Car enfin, à vous parler comme a une autre moy mesme, quoy que je trouve que la bien-seance qui veut que les Femmes n'aiment jamais rien, ait esté judicieusement establie, à cause des fâcheuses suites que l'amour peut avoir, quand elle est dans des esprits mal faits, et dans des coeurs qui n'ont que des sentimens greffiers, brutaux, et terrestres ; je ne laisse pas de dire, qu'à parler positivement, elle est injuste : et de croire en suite que sans s'esloigner des veritables sentimens d'une vertu solide, on peut faire quelque distinction entre les Gens qu'on voit, et lier une affection toute pure avec quelqu'un qu'on peut choisir. En effet, les Dieux qui n'ont jamais rien fait en vain, n'ont pas mis inutilement en nostre ame, une certaine disposition aimante, qui se trouve encore beaucoup plus forte dans les coeurs bien faits que dans les autres. Mais Cydnon, la difficulté est de regler cette affection ; de bien choisir celuy pour qui on la veut avoir ; et de la conduire si discretement, que la médisance ne la trouble pas : mais à cela prés, il est certain que je conçoy bien qu'il n'y a rien de si doux que d'estre aimée par une Personne qu'on aime. Je condamne sans doute tous les déreglemens de l'amour, mais je ne condamne pourtant pas la passion qui les cause : joint qu'à parler veritablement, ils viennent plustost du temperamment de ceux qui sont amoureux, que de l'amour mesme : et il faut enfin avoüer que qui ne connoist point ce je ne sçay quoy qui redouble tous les plaisirs, et qui sçait mesme l'Art de donner quelque douceur à l'inquietude, ne connoist pas jusques où peut aller la joye. Car pour ces Dames qui trouvent du plaisir à estre aimées sans aimer ; elles n'ont point d'autre satisfaction que celle que la vanité leur donne : mais je comprens bien qu'il y a mille douceurs toutes pures, et toutes innocentes, dans une affection mutuelle. En effet, cét agreable eschange de pensées, et de pensées secrettes, qui se font entre deux Personnes qui s'aiment, est un plaisir inconcevable : et pour juger de l'amour par l'amitié, je vous assure ma chere Cydnon, que j'ay presentement plus de joye à vous dire sans desguisement ce que je pense, que je n'en ay lors que nous sommes ensemble aux Festes les plus magnifiques. Mais pour avoir ce plaisir là tout entier, repliqua Cydnon en riant, dittes moy donc, je vous en conjure, vos plus secrettes pensées : et avoüez moy sincerement, que si vous croiyez trouver en Phaon tout ce que vous pourriez desirer pour lier une affection aveque luy de la nature que vous l'imaginez, vous auriez quelque peine à vous en deffendre : et pour porter la confiance aussi loin qu'elle peut aller, dittes moy bien precisément la nature de cette affection, et de quelle maniere vous la conçevez. Ha Cydnon, luy dit elle, vous m'engagez à bien des choses : neantmoins comme je ne vous puis jamais rien refuser, je veux bien vous dire les deux que vous me demandez. Mais pour commencer par la derniere, je vous diray que je ne suis nullement dans le sentiment de ceux qui parlent de l'amour, comme d'une chose qui ne peut estre innocente, si l'on n'a le dessein de s'espouser : car pour moy je vous avoüe, que dans la delicatesse que j'ay dans l'esprit, et dans l'imagination, et dans l'idée que j'ay conçeuë de cette passion, je ne trouve pas cette sorte d'amour assez pure, ny assez noble : et si je surprenois dans mon coeur, un simple desir d'espouser quelqu'un, j'en rougirois comme d'un crime ; je me le reprocherois comme une chose indigne de moy ; et j'en aurois plus de confusion, que les autres Femmes n'ont accoustumé d'en avoir d'une galanterie criminelle, Vous voulez donc, repliqua Cydnon, qu'on vous aime sans esperance ? je veux bien qu'on espere d'estre aimé, repliqua-t'elle, mais je ne veux pas qu'on espere rien davantage : car enfin, c'est selon moy la plus grande folie du monde, de s'engager à aimer quelqu'un, si ce n'est dans la pensée de l'aimer jusques à la mort. Or est il que hors d'aimer de la maniere que je l'entens, c'est s'exposer à passer bientost de l'amour à l'indifference, et de l'indifference à la haine et au mespris. Mais encore, reprit Cydnon, dittes moy un peu plus precisément comment vous entendez qu'on vous aime, et comment vous entendez aimer ? l'entens, dit elle, qu'on m'aime ardemment ; qu'on n'aime que moy ; et qu'on m'aime aveque respect. Je veux mesme que cette amour soit une amour tendre, et sensible, qui se face de grands plaisirs de fort petites choses ; qui ait la solidité de l'amitié ; et qui soit fondée sur l'estime et sur l'inclination. Je veux de plus, que cét Amant soit fidelle et sincere : je veux encore qu'il n'ait ny Confident, ny Confidente de sa passion : et qu'il renferme si bien dans son coeur, tous les sentimens de son amour, que je puisse me vanter d'estre seule à les sçavoir. Je veux aussi qu'il me dise tous ses secrets ; qu'il partage toutes mes douleurs ; que ma conversation et ma veuë facent toute sa felicité ; que mon absence l'afflige sensiblement ; qu'il ne me dise jamais rien qui puisse me rendre son amour suspecte de foiblesse ; et qu'il me dise tousjours tout ce qu'il faut pour me persuader qu'elle est ardente, et qu'elle sera durable. Enfin, ma chere Cydnon, je veux un Amant, sans vouloir un Mary : et je veux un Amant, qui se contentant de la possession de mon coeur, m'aime jusques à la mort : car si je n'en trouve un de cette sorte, je n'en veux point. Mais apres m'avoir dit comment vous voulez estre aimée, repliqua Cydnon, il faut me dire encore comment vous voulez aimer. En vous disant l'un, repliqua Sapho, je vous ay dit l'autre : car en matiere d'amour innocente, à parler sincerement, il ne doit y avoir autre difference dans les sentimens du coeur, que ceux que l'usage a estably : qui veut que l'Amant soit plus complaisant, plus soigneux, et plus soûmis : car pour la tendresse ; et la confiance, elles doivent sans doute estre égalles : et s'il y a quelque difference à faire, c'est que l'Amant doit tousjours tesmoigner toute son amour, et que l'Amante doit se contenter de luy permettre de deviner toute la sienne. Si Phaon est jamais assez heureux, repliqua Cydnon, pour vous en donner, et pour faire que vous luy permettiez de la deviner, il sera sans doute le plus digne d'envie d'entre les hommes. Je craindrois fort, repliqua Sapho, s'il estoit digne d'envie, que je ne fusse digne de pitié : car de la maniere dont j'ay le coeur, si j'aimois, j'aimerois si tendrement, et si fortement, qu'il seroit difficile qu'on me rendist l'amour avec usure. Cependant je suis persuadée, que pour estre heureuse en aimant, il faut croire qu'on est pour le moins autant aimée qu'on aime : car autrement on a de la honte de sa propre foiblesse, et du despit de la tiedeur d'autruy. C'est pourquoy Cydnon, bien que je sois persuadée qu'on peut aimer innocemment, et que je le sois aussi que Phaon est aimable, et qu'il a quelque disposition à m'aimer ; je ne laisse pas d'estre resoluë de faire ce que je pourray pour ne l'aimer point. Mais Madame, pendant que Sapho disoit toutes ces choses à ma Soeur, Phaon, m'en disoit d'autres, qui estoient aussi particulieres : car enfin comme nous estions alors inseparables, nous nous promenions ce soir là sur une Terrasse, au bout de laquelle il y avoit une Balustrade qui donnoit sur la Mer, du costé par où l'on pouvoit aller en Sicile. De sorte qu'apres nous estre promenez quelque temps, il s'y appuya : et se luit à resver si profondément, que je connus bien qu'il ne se souvenoit plus que je fusse là. Comme j'avois desja remarqué beaucoup de choses qui m'avoient fait connoistre qu'il estoit amoureux de Sapho, quoy que je ne luy en eusse rien dit, je connus bien qu'il pensoit plus à elle qu'à moy : mais pour luy en faire la guerre malicieusement ; je m'imagine (luy dis-je en m'apuyant aussi bien que luy sur cette Balustrade, sur quoy il estoit appuyé) qu'en regardant la Mer du costé par où l'on peut aller en Sicile, vous songez à cette belle stupide que vous y avez aimée. Ha cruel Amy, me dit-il, ne raillez point de mon malheur ! et contentez vous de l'avoir causé, sans insulter sur un miserable, qui a bien changé de sentimens. Quoy, luy dis-je, vous ne croyez plus qu'il vaille mieux aimer une belle stupide, qu'une belle qui ne l'est pas ? non Democede, me dit-il, je ne le crois plus du tout : et je suis si espouventé d'avoir esté capable d'aimer une Femme sas esprit, que je suis persuadé que je n'en avois point moy mesme ; et que ce que j'en ay ne m'est venu que depuis que je suis party de Sicile. Mais mon cher Amy, adjousta-t'il, avant que je vous descouvre tout le secret de mon coeur, dittes moy precisément de quelle nature est l'affection que vous avez pour Sapho ? car si vous estes mon Rival, vous ne pouvez pas estre mon Confident. Je suis sans doute Admirateur de Sapho, repliquay-je, mais je n'ay jamais osé estre son Amant. Je suis donc bien plus hardy que vous, reprit-il, car j'ay une passion si forte pour cette admirable Personne, que je croy que j'en perdray la raison. Quand je vous y voulois mener, repris-je en soûriant, vous ne croiyez pas pouvoir devenir amoureux d'une Fille sçavante : ha Democede, me dit-il, je pensois qu'elle ne sçeust, que ce qu'elle ne devoit point sçavoir ; et qu'elle ne sçavoit pas l'art de charmer les coeurs. Mais helas, que j'estois abusé, et que vous aviez un jour raison de me dire que pour estre heureux en amour, il falloit avoir esté miserable ! car il est vray qu'en l'estat où je suis, je sens de plus grands plaisirs lors que je rencontre seulement les yeux de Sapho, que je n'en avois à estre aimé de ma belle stupide. Je ne trouvois veritablement nulle difficulté à obtenir son estime : mais elle me donnoit bien souvent son admiration si mal à propos, que je m'estonne aujourd'huy pourquoy je ne la mesprisois pas. Elle me regardoit sans doute favorablement : et elle me regardoit avec de fort beaux yeux : mais ils disoient si peu de chose, et ils entendoient si mal les miens, que je ne sçay comment je les pouvois trouver beaux. Enfin Democede, je suis bien esloigné d'aimer encore la belle stupide, puis que j'aime la belle Sapho : mais helas, la difficulté est de luy dire que je l'aime, et que j'en veux estre aimé. Comme vous avez tout ce qu'il faut pour meriter son estime, repris-je, qui vous a dit que vous ne pourrez pas aquerir son affection ? il y a plus de huit jours, me dit-il, que je consulte ses yeux, pour tascher de deviner quel doit estre mon Destin : et si je suis assez bien avec elle pour luy descouvrir mon amour. Mais à dire la verité, je ne sçay ce que j'en dois croire : il y a des instans ou il me semble que ses yeux me disent je ne sçay quoy qui ne m'est pas desavantageux : il y en a d'autres où je pense au contraire, qu'ils ne me disent rien de bon : ainsi je suis un moment à croire qu'elle connoist mon amour, et j'en suis apres vingt autres à penser qu'elle ne la veut pas connoistre : ou qu'elle ne la connoist mesme point du tout. Mais malgré ce que je dis, il n'y a pas un de ses regards qui n'augmente ma passion : et je n'ay encore jamais pû rencontrer ses yeux, sans sentir une esmotion extraordinaire dans mon coeur : qui en le troublant ne laisse pas d'y inspirer je ne sçay quoy de doux et d'agreable, que je ne puis exprimer. Aussi ne fais-je autre chose que la regarder quand je suis aupres d'elle : et que me souvenir ; quand je n'y suis plus, que j'en ay esté regardé. Ne vous estonnez donc pas mon cher Democede, de ma resverie : car je resve mesme en parlant, si ce n'est quand je parle à Sapho : et j'ay l'ame si occupée de cette admirable Fille, que je ne pense qu'à elle. En effet je ne fais autre chose que m'imaginer le plaisir qu'il y auroit d'estre aimé d'une Personne comme celle-là : et de pouvoir se vanter d'avoir mis quelque foiblesse dans un aussi Grand esprit que celuy de la merveilleuse Sapho : et d'avoir inspiré de l'amour à un coeur aussi tendre que le sien. J'imagine mesme tout ce que nous nous dirions, si nous nous aimions : je fais de longues conversations avec elle, quoy que je sois seul aveque moy : j'ay mesme l'audace de penser qu'elle feroit des Vers où ma passion seroit dépeinte : et je me forme enfin mille plaisirs dont je ne jouïray peut-estre jamais, et qui ne laissent pas de faire naistre en foule dans mon coeur cent mille desirs differens, qui l'agitent, et qui l'inquiettent estrangement. Car enfin je trouve sans doute la belle Sapho, civile, douce, et obligeante pour moy : mais apres tout, elle me fait encore secret de toutes choses : et je n'ay jamais pû l'obliger à me montrer rien de tout ce qu'elle a escrit. Cette admirable Fille est si modeste, repris-je, que vous ne devez pas vous estonner de ce qu'elle vous refuse : car il n'y a pas encore assez longtemps que vous la voyez, pour avoir un privilege si particulier. Mais en fin, luy dis-je, vous avez du moins cet avantage, que jusques à cette heure, elle n'a point esté soubçonnée de rien aimer, quoy qu'on connoisse bien qu'elle ait l'ame passionnée. Apres cela Madame, nous nous retirasmes, sans avoir pris garde que durant que nous parlions, la Lune s'estoit éclipsée : mais en nous retirant, nous trouvasmes Themistogene avec cinq ou six sçavans en Astrologie, qu'il alloit mener chez Damophile : afin de raisonner en sa presence sur l'Eclipse qu'on voyoit ; et en effet nous sçeusmes qu'ils avoient presques passé toute la nuit chez elle à parler de l'interposition de la Terre, entre la Lune et le Soleil : et de beaucoup d'autres choses de semblable nature : si bien que toute la belle et galante Troupe qui avoit accoustumé de se trouver chez Sapho, s'y trouvant suivant sa coustume, on s'y divertit de cette avanture. Car comme Cynegire chez qui demeuroit Sapho, connoissoit alors admirablement sa sagesse, elle voyoit le monde dans sa Chambre quand Cynegire n'estoit pas en estat d'en voir : de sorte qu'Amithone, Erinne, Athys, Cydnon, Nicanor, Phaon, Alcé, et moy, estant aupres de Sapho, nous dismes cent agreables follies des conversations qu'on faisoit chez Damophile. Car encore que Sapho n'aime point qu'on raille en sa presence, elle n'avoit garde de s'opposer à cette espece de raillerie : au contraire elle railloit de Damophile la premiere : afin de faire mieux connoistre combien elle estoit esloignée de sa maniere d'agir. Si bien que faisant une plaisante Peinture d'une conversation sçavante, et embroüillée, elle en divertit extrémement la Compagnie : mais encore, dit alors Cydnon, tire-t'on cét avantage de la sotte conversation de Damophile, qu'elle sert à rendre la nostre plus divertissante, par l'agreable Peinture que Sapho en vient de faire. Je voudrois bien, repliqua Phaon, qu'elle voulust nous peindre aussi toutes les autres sortes de conversations bizarres, dont on trouve par le monde. Il est vray, adjousta Athys, qu'il y en a qui seroient plaisantes si elle se vouloit donner la peine d'en remarquer l'impertinence. Vous me donneriez trop d'employ, repliqua Sapho : et il seroit bien plus court, et bien plus agreable, que chacun se pleignist de celles dont il a esté ennuyé. Pour moy, dit Erinne, je suis toute preste d'accepter ce party là : car il est vray que je fis hier une visite de Famille dont je fus si accablée, que j'en pensay mourir d'ennuy. En effet, imaginez vous que je me trouvay au milieu de dix ou douze Femmes, qui ne parlerent jamais d'autre chose, que de tous leurs petits soins domestiques ; que des deffauts de leurs Esclaves ; que des bonnes qualitez, ou des vices de leurs Enfans : et il y eut une Femme entr'autres, qui employa plus d'une heure, à raconter silabe, pour silabe, les premiers begayemens d'un Fils qu'elle a qui n'a que trois ans : jugez apres cela si je ne passay pas mon temps d'une pitoyable maniere. Je vous assure, repliqua Nicanor, que je ne le passay guere mieux que vous : car je me trouvay engagé malgré moy, avec une Troupe de Femmes que vous pouvez aisément deviner : qui n'employerent le jour tout entier qu'à se dire du bien, ou du mal de leurs habillemens : et qu'à mentir continuellement sur le prix qu'ils leur avoient cousté : car les unes par vanité disoient beaucoup plus qu'il ne falloit, a ce que me dit la moins folle de toutes : et les autres pour faire les habiles, disoient beaucoup moins : si bien que je passay tout le jour à n'entendre que des choses si basses, et de si peu d'esprit, que j'en suis encore un peu chagrin. En mon particulier, reprit la belle Athys, je me suis trouvée depuis quinze jours avec des Dames, qui quoy qu'elles ayent de l'esprit, m'importunerent estrangement : car enfin à dire les choses comme elles sont, ce sont de ces Femmes galantes de profession, qui ont du moins chacune une affaire : et une affaire qui les occupe tellement, qu'elles ne pensent à autre chose qu'à s'entre-oster leurs Galans par toutes sortes de voyes : si bien que quand on n'est point de leurs intrigues, et qu'on se trouve engagé avec elles, on s'y trouve fort embarrassé, et on les embarrasse fort. En effet tant que je fus avec celles dont je parle, je les entendis tousjours parler, sans entendre ce qu'elles disoient ; car il y en avoit une à ma droite, qui disoit à une autre qui la touchoit, qu'elle sçavoit de bonne part, qu'un tel avoit rompu avec celle-là : et que celle-cy, avoit renoüé avec un tel : et il y en avoit une autre à ma gauche, qui parlant avec esmotion, à une Dame qui estoit aupres d'elle, luy disoit les plus folles choses du monde. Car enfin, luy disoit elle avec chagrin, il ne faut pas que celle que vous sçavez, se vante de m'avoir osté un Galant : puis qu'elle n'a celuy qu'elle oroit m'avoir arraché, que parce que je l'ay chassé : mais si la fantaisie m'en prend, je le rapelleray : et je feray si bien qu'elle n'en aura de sa vie. En un autre endroit, j'entendis qu'il y en avoit qui racontoient une Collation qu'on leur avoit donnée : affectant de dire avec autant d'empressement, qu'elle estoit mauvaise, que si elles eussent creû diminuer la beauté de la Dame à qui on l'avoit donnée, en disant que son Amant n'estoit pas assez magnifique. Enfin je vous avouë que de ma vie je n'eus tant d'impatience que j'en eus ce jour là. Pour moy, repliqua Cydnon, si j'avois esté à vostre place, j'aurois trouvé l'invention de me divertir aux despens de celles qui m'auroient ennuyée : mais je ne trouvay point celle de ne m'ennuyer pas il y a trois jours, avec un homme et une Femme qui ne font jamais leurs conversations que de deux sortes de choses : c'est a dire des Genealogies entieres des Maisons de Mytilene, et de tous les Biens des Familles. Car enfin, si ce n'est en certaines occasions particulieres, quel divertissement y a-t'il, d'ouïr dire durant tout un jour, Xenocrate estoit Fils de Tryphon : Clideme estoit sorty de Xenophane : Xenophane estoit issu de Tyrtée : et ainsi da reste ? et quel divertissement y a t'il encore, d'ouïr dire qu'une telle Maison, où vous n'avez nul interest ; ou vous ne fustes jamais ; et ou vous n'irez de vostre vie ; fut bastie par celuy-cy ; achetée par celuy-là ; eschangée par un autre ; et qu'elle est presentement possedée par un homme que vous ne connoissez pas ? Cela n'est sans doute pas trop agreable, repliqua Alcé, mais cela n'est pas encore si incommode, que de trouver de ces Gens qui ont quelque fâcheuse affaire, et qui ne peuvent parler d autre chose : car en mon particulier, je trouvay il y a quelque temps un Capitaine de Mer, qui pretend que Pittacus doive le recompenser d'un Vaisseau qu'il a perdu, qui me tint trois heures, non seulement à me raconter les raisons qu'il pretendoit avoir d'estre recompensé ; mais encore ce qu'on luy pouvoit respondre, et ce qu'il pouvoit repliquer : et pour me faire mieux comprendre la perte qu'on luy vouloit causer, il se mit à me dire en détail, ce que luy avoit couté son Navire. Pour cét effet, il me dit les noms de ceux qui l'avoient basty : et il me nomma enfin toutes les parties de son Vaisseau, les unes apres les autres, sans qu'il en fust besoin, pour me faire entendre qu'il estoit des meilleurs, et des plus chers, et qu'on luy vouloit faire une grande injustice. Il est vray, dit Amithone, que c'est une grande persecution, que de trouver de ces sortes de Gens : mais à vous dire la verité, ces conversations graves et serieuses, où nul enjoüement n'est permis, ont quelque chose de si accablant, que je ne m'y trouve jamais que le mal de teste ne m'en prenne : car on y parle tousjours sur un mesme ton ; on n'y rit jamais ; et on y est aussi concerté qu'aux Temples. Ces conversations sont sans doute incommodes, reprit Phaon, mais il en est d'une espece opposée qui m'importune encore estrangement. En effet je me trouvay un jour à Siracuse, avec cinq ou six Femmes, et deux ou trois hommes, qui se sont mis dans la teste, que pour faire que la conversation soit agreable il faut rire eternellement : de sorte que tant que ces Personnes sont ensemble, elles ne font que rire de tout ce qu'elles se disent les unes aux autres, quoy qu'il ne soit pas trop plaisant : et elles menent un si grand bruit, que bien souvent elles n'entendent plus ce qu'elles disent : et elles rient alors seulement, parce que les autres rient, sans en sçavoir la raison. Cependant elles le sont d'aussi bon coeur, que si elles en sçavoient le sujet : mais ce qu'il y a d'estrange, c'est qu'effectivement leur rire est quelquefois si contagieux, qu'on ne sçauroit s'empescher de prendre leur maladie : et je me suis trouvé un jour avec de ces rieuses eternelles, qui m'inspirerent si fort leur rire, que je ris presques jusques aux larmes, sans que je sçeusse pourquoy je riois : mais à dire la verité, j'en eus tant de honte un quart d'heure apres, que je passay en un moment de la joye au chagrin. Quoy qu'il y ait bien de la folie à rire sans sujet, reprit Sapho, encore ne serois-je pas si embarrassée de me trouver avec ces sortes de Gens, que de me rencontrer avec ces Personnes dont toute la conversation n'est que de longs recits pitoyables, et funestes, qui ennuyent terriblement : car enfin je connois une Femme qui sçait toutes les avantures tragiques qui sont jamais arrivées : et qui passe les journées entieres à desplorer les malheurs de la vie : et à raconter des choses lamentables, avec une voix triste, et langoureuse, comme si elle estoit payée pour pleindre tous les malheurs du Monde. Je sçay encore une Maison où la conversation est bien importune, reprit Erinne, car on n'y raconte jamais que de petites nouvelles de Quartier, dont les Gens de la Cour que le hazard y pousse n'ont que faire, et où ils n'entendent rien. En mon particulier je sçay bien que j'y entendis un jour nommer vingt Personnes, que je ne connoissois pas : que j'y entendis raconter cent petits intrigues obscurs, dont je ne me souciois point du tout, et dont le bruit ne s'estendoit pas plus loin que la Ruë où ils estoient arrivez : et qui de plus estoient si peu divertissans par eux mesmes, que je m'ennuay fort. C'est encore un assez grand suplice, reprit Nicanor, de se trouver dans une grande Compagnie, où chacun a un secret : principalement quand on n'en a pas : et que l'on n'a rien à faire qu'à escouter ce petit murmure que font ceux qui s'entretiennent en parlant tout bas. Encore si c'estoient de veritables secrets, repliqua Sapho, j'aurois patience : mais il arrive bien souvent que ce qu'on dit avec tant de mistere, ne sont que des bagatelles. Je sçay encore d'autres Gens, adjousta Alcé, qui selon moy ont quelque chose de fâcheux, quoy qu'ils ayent aussi quelque chose d'agreable : car enfin ils ont tellement la fantaisie des grandes nouvelles dans la teste, qu'ils ne parlent jamais s'il ne se donne des Batailles ; tailles ; s'il n'y a quelque Siege de Ville considerable ; ou s'il n'y a quelque grande revolution dans le Monde : et l'on diroit à les entendre, que les Dieux ne changent la face de l'Univers, que pour fournir à leur conversation : car excepté de ces grandes, et importantes choses, ils ne parlent point, et n'en peuvent souffrir de nulle autre sorte : si bien qu'a moins que de sçavoir raisonner à fonds de Politique, et de sçavoir l'Histoire fort exactement, on ne peut parler avec eux de quoy que ce soit. Il est vray, repris-je, que ce que vous dittes n'est pas tousjours agreable : mais ces autres Gens qui sans se soucier des affaires generales du Monde, ne veulent sçavoir que les nouvelles particulieres, ont encore quelque chose d'incommode : car vous les voyez tousjours aussi occupez que s'ils avoient mille affaires, quoy qu'ils n'en ayent point d'autre nature, que celle de sçavoir toutes celles des autres, pour les aller redire de Maison en Maison, comme des Espions publics qui ne sont pas plus à celuy-cy, qu'à celuy-là : car ils disent à celuy-là les nouvelles de celuy-cy, selon que l'occasion s'en presente, sans qu'ils en tirent aucun avantage : ainsi ils ne veulent pas mesme sçavoir les choses pour les sçavoir, mais seulement pour les redire. Pour moy, dit Cydnon, je suis bien embarrassée de vous entendre tous parler comme vous faites : car enfin s'il n'est pas bien de parler tousjours de science comme Damophile ; s'il est ennuyeux de s'entretenir de tous les petits soins d'une Famille ; s'il n'est pas à propos de parler souvent d'habillemens ; s'il est peu judicieux de ne s'entretenir que d'intrigues de galanterie ; s'il est peu divertissant de ne parler que de Genealogies ; s'il est trop bas de s'entretenir de Terres, venduës, ou eschangées ; s'il est mesme deffendu de parler trop de ses propres affaires ; si la trop grande gravité n'est pas divertissante en conversation ; s'il y a de la follie à rire trop souvent, à rire sans sujet ; si les recits des choses funestes, et extraordinaires, ne plaisent pas ; si les petites nouvelles de Quartier ennuyent ceux qui n'en sont point ; si ces conversations de petites choses qu'on ne dit qu'à l'oreille sont importunes ; si ces Gens qui ne s entretiennent que de grandes nouvelles ont tort ; et si ces chercheurs eternels de nouvelles de Cabinet n'ont pas raison ; de quoy faut il donc parler ? et de quoy faut-il que la conversation soit formée pour estre belle, et raisonnable ? Il faut qu'elle le soit de tout ce que nous avons repris (repliqua agreablement Sapho en soûriant) mais il faut qu'elle soit conduite par le jugement : car enfin, quoy que tous les Gens dont nous avons parlé soient incommodes, je soutiens pourtant hardiment, qu'on ne peut parler que de ce qu'ils parlent : et qu'on en peut parler agreablement, quoy qu'ils n'en parlent pas ainsi. Je comprens bien que ce que la belle Sapho dit est vray, repliqua Phaon, bien qu'il ne le semble pas d'abord : car je suis tellement persuadé, que toutes sortes de choses peuvent tomber à propos en conversation, que je n'en excepte aucune. En effet, adjousta Sapho, il ne faut nullement s'imaginer qu'il y ait des choses qui n'y peuvent jamais entrer : car il est vray qu'il y a certaines rencontres, où il est tres à propos d'en dire qui seroient ridicules en toute autre occasion. Pour moy, dit Amithone, j'avouë que je voudrois bien qu'il y eust des regles pour la conversation, comme il y en a pour beaucoup d'autres choses. La regle principale, reprit Sapho ; est de ne dire jamais rien qui choque le jugement : mais encore, adjousta Nicanor, voudrois-je bien sçavoir comment vous conçevez que doit estre la conversation. Je conçoy, reprit elle, qu'à en parler en general, elle doit estre plus souvent de choses ordinaires, et galantes, que de grandes choses : mais je conçoy pourtant qu'il n'est rien qui n'y puisse entrer : qu'elle doit estre libre, et diversifiée selon les temps, les lieux, et les Personnes avec qui l'on est : et que le grand secret est de parler tousjours noblement des choses basses ; assez simplement des choses eslevées ; et fort galamment des choses galantes, sans empressement et sans affectation. Ainsi quoy que la conversation doive tousjours estre esgallement naturelle et raisonnable, je ne laisse pas de dire qu'il y a des occasions, où les Sciences mesme peuvent y entrer de bonne grace : et où les follies agreables peuvent aussi trouver leur place, pourveû qu'elles soient adroites et galantes : de sorte qu'à parler raisonnablement, on peut assurer sans mensonge, qu'il n'est rien qu'on ne puisse dire en conversation, pourveû qu'on ait de l'esprit et du jugement : et qu'on considere bien où l'on est ; à qui l'on parle ; et qui l'on est soy mesme. Cependant quoy que le jugement soit absolument necessaire pour ne dire jamais rien de mal à propos, il faut pourtant que la conversation paroisse si libre, qu'il semble qu'on ne rejette aucune de ses pensées, et qu'on die tout ce qui vient à la fantaisie, sans avoir nul dessein affecté de parler plustost d'une chose que d'une autre : car il n'y a rien de plus ridicule, que ces Gens qui ont certains sujets, où ils disent des merveilles, et qui hors de là ne disent que des sotises. Ainsi je veux qu'on ne sçache jamais ce que l'on doit dire ; et qu'on sçache pourtant tousjours bien ce que l'on dit : car si on agit de cette sorte, les femmes ne feront point les sçavantes mal à propos, ny les ignorantes avec excés ; et chacun ne dira que ce qu'il devra dire, pour rendre la conversation agreable. Mais ce qu'il y a de plus necessaire pour la rendre douce et divertissante, c'est qu'il faut qu'il y ait un certain esprit de politesse, qui en bannisse absolument toutes les railleries aigres, aussi bien que toutes celles qui peuvent tant soit peu offencer la pudeur : et je veux enfin qu'on sçache si bien l'art de destourner les choses, qu'on puisse dire une galanterie à la plus severe femme du monde ; qu'on puisse conter agreablement une bagatelle, à des Gens graves, et serieux ; qu'on puisse parler à propos de science, à des ignorans, si l'on y est forcé, et qu'on puisse enfin changer son esprit selon les choses dont l'on parle, et selon les Gens qu'on entretient : mais outre tout ce que je viens de dire, je veux encore qu'il y ait un certain esprit de joye qui y regne, qui sans tenir rien de la follie de ces rieuses eternelles, qui menent un si grand bruit pour si peu de chose, inspire pourtant dans le coeur de tous ceux de la Compagnie, une disposition à se divertir de tout, et à ne s'ennuyer de rien : et je veux qu'on dise de grandes et de petites choses, pourveû qu'on les dise tousjours bien : et que sans y avoir nulle contrainte, on ne parle pourtant jamais que de ce qu'on doit parler. Enfin, adjousta Phaon, sans vous donner la peine de parler davantage de la conversation, pour en donner des Loix, il ne faut qu'admirer la vostre, et qu'agir comme vous agissez, pour meriter l'admiration de toute la Terre : car je vous assure que je ne seray repris de personne, quand je diray qu'on ne vous a jamais rien entendu dire que d'agreable, de galant, et de judicieux : et que qui que ce soit n'a sçeu si bien que vous, l'art de plaire, de charmer, et de divertir. Je voudrois bien, repliqua-t'elle en rougissant, que tout ce que vous dittes fust vray, et que je pusse vous croire plustost que moy : mais pour vous montrer que je ne le pins, et que je connois que j'ay souvent tort, je declare ingenûment, que je sens bien que je viens d'en trop dire : et qu'au lieu de dire tout ce que je conçoy de la conversation, il falloit me contenter de dire de toute la Compagnie, ce que vous venez de dire de moy. Apres cela tout le monde s'opposant chacun à son tour à la modestie de Sapho, nous luy donnasmes tant de loüanges, que nous pensasmes la mettre en colere : et nous fismes en suite une conversation si galante, et si enjoüée, qu'elle dura presques jusques au soir, que cette belle Troupe se separa. Il est vray que Phaon qui estoit encore devenu plus amoureux ce jour là, qu'il ne l'estoit auparavant, demeura le dernier chez Sapho, pour l'entretenir encore une demie heure : et il se trouva si pressé de sa passion, qu'il se resolut de ne la quitter point qu'il ne luy en eust donné quelques marques. De sorte qu'apres que nous fusmes, tous sortis, il luy demanda pardon de l'importuner si long temps : mais en fin Madame, luy dit-il, quand je ne vous voy qu'en compagnie, je ne vous voy point assez. J'ay sans doute ma part à toutes les belles choses que vous dittes, adjousta-t'il, et je les entens, et les admire avec plus de plaisir que qui que ce soit : mais apres tout, je sens encore plus de joye lors que je suis seul à vous escouter : et trois ou quatre paroles qui ne seront entendues que de moy, me donneront plus de satisfaction et plus de transport, si vous me les voulez dire, que toutes les belles choses que vous avez dittes aujourd'huy ne m'en ont donné, quoy que j'en aye esté charmé. Si vous estiez amoureux de moy, repliqua t'elle en soûriant, ce que vous venez de dire seroit obligeamment pensé, et fort galamment dit : mais comme je n'ay que des Amis, et que je ne veux point avoir d'Amans, il faut que je vous reproche de n'avoir pas bien profité de ce que j'ay eu l'audace de dire aujourd'huy touchant la conversation ; puis qu'enfin vous placez mal à propos, une chose qui seroit fort jolie si elle estoit ditte à quelque personne que vous aimassiez : et qui ne l'est point du tout, puis que vous ne la dites qu'à une Amie. Mais Madame, adjousta-t'il, m'assurez vous que ce que je viens de vous dire, seroit effectivement joly, s'il estoit dit à une Personne dont je serois amoureux ? Comme vous sçavez que je suis sincere, repliqua-t'elle, vous devez croire ce que je vous en ay dit : croyez donc, Madame, repliqua-t'il en la regardant, que ce que je viens de vous dire est la plus jolie chose que je dis jamais : puis que bien loin de la dire à une Amie, je la dis à une Personne de qui je suis esperdûment amoureux : mais amoureux d'une maniere si respectueuse, qu'elle ne s'en doit pas offencer. Si la bien-seance permettoit, repliqua Sapho en soûriant, qu'on ne s'offençast point d'une declaration d'amour, je pense que je pourrois effectivement ne m'offencer pas de celle que vous venez de me faire, tant elle est galamment faite ; mais Phaon cela n'est pas ainsi, et il n'y a autre chose à mon choix, que de me mettre en colere, ou de ne vous croire point. Ha Madame, s'escria Phaon, je ne balance pas entre ces deux choses : j'aime beaucoup mieux estre mal traité, que de n'estre point creû. Comme vous ne m'avez jamais veuë en colere, repliqua-t'elle galamment, vous ne sçavez ce que vous demandez : c'est pourquoy comme je sçay mieux ce qui vous est propre, que vous ne le sçavez vous mesme, je ne me fâcheray pas, mais je ne vous croiray point. Eh de grace Madame, luy dit-il, fâchez vous et me croyez : s'il est vray que vous ne puissiez croire que je vous aime sans vous fâcher : car je vous le dis encore une fois, j'aime mieux vous voir en colere qu'incredule. Comme on n'est pas Maistre de sa croyance, repliqua-t'elle, on ne croit pas ce que l'on veut : ainsi lors que j'ay dit que j'avois en mon choix de vous croire, ou de me fâcher, je pense que j'ay parlé improprement : et que je feray mieux de vous dire, que m'estant impossible de vous croire, il m'est impossible de me mettre en colere. Mais Madame, luy dit-il, pourquoy ne croirez vous pas que je vous aime ? est-ce que vous n'estes point assez belle, et assez charmante, pour m'avoir donné de l'amour ? est-ce que je n'ay pas assez d'esprit, pour connoistre ce que vous valez ? est-ce que j'ay l'ame dure, et le coeur incapable d'estre possedé d'une tendre passion ? est-ce que mes yeux n'ont jamais rencontré les vostres, et ne vous ont jamais dit ce que ma bouche vient de vous dire ? et est-ce enfin que l'admirable Sapho, trouve le malheureux Phaon si indigne d'estre chargé de ses chaines, qu'elle aime mieux le croire insensible, que de luy permettre de les porter ? Mais Madame, quoy que vous me puissiez dire, je ne croiray jamais qu'une Personne qui sçait tant de choses, ne sçache point que je l'adore. Je vous assure, repliqua galamment Sapho, que bien loin de le sçavoir, je suis persuadée que vous ne le sçavez pas vous mesme : c'est pourquoy pour vous faire toute la grace que je puis, je vous donne trois mois à bien examiner vos sentimens sans m'en rien dire ; et si apres cela vous croyez encore que vous m'aimez, j'aviseray si je devray vous croire, et me fâcher : cependant nous vivrons s'il vous plaist tous deux comme à l'ordinaire. Sapho dit cela avec tant d'adresse, et d'un air si galant, que Phaon ne pouvant douter qu'elle ne creûst qu'il l'aimoit, se tint bien heureux d'en avoir tant dit sans estré plus mal traite : et comme Sapho ne vouloit pas qu'il la forçast à se mettre en colere, elle le congedia : et elle garda un si juste temperamment en toutes ses paroles, que si ses beaux yeux n'eussent un peu trahy le secret de son coeur, Phaon n'eust pu en tirer nul avantage. Mais comme elle avoit sans doute pour luy une tres violente inclination, il y eut quelques uns de ses regards qui assurerent à Phaon que sa passion ne luy desplaisoit pas : de sorte qu'il se retira tres satisfait, et tres amoureux. Il n'en fut pas de mesme de Sapho, car ma Soeur m'a dit qu'elle fut fort inquiette : ce n'est pas qu'elle n'eust pour Phaon tous les sentimens avantageux qu'elle estoit capable d'avoir : mais c'est que connoissant la tendresse de son coeur, elle craignoit de s'engager à aimer quelque chose : et elle le craignoit d'autant plus qu'elle sentoit dans son ame une disposition si favorable à cét Amant, qu'elle aprehendoit que sa raison ne fust plus foible que son inclination. Ce qui luy fit encore connoistre combien elle se devoit craindre, fut qu'elle remarqua que tout ce qu'Alcé luy disoit à l'avantage du Prince Tisandre, l'irritoit plus qu'il ne faisoit auparavant : et elle connut aussi qu'elle se divertissoit moins avec ses Amies quand Phaon n'y estoit pas, qu'elle ne faisoit avant sa connoissance. Elle ne pouvoit mesme s'empescher, quand la fantaisie luy prenoit de faire des Vers, de penser à Phaon, quoy qu'elle n'en fist pas alors pour luy : et il occupoit desja si fort sa memoire, son coeur, et son imagination, qu'elle disoit bien souvent son nom pour celuy d'un autre. De sorte que Cydnon luy en faisant la guerre, luy demandoit de temps en temps en riant, quel progrés elle faisoit dans le coeur de Phaon ? et quel progrés Phaon faisoit dans le sien ? Au commencement Sapho luy respondoit en riant aussi bien qu'elle : apres elle luy respondoit plus serieusement : en suite elle ne luy respondit plus : et à la fin elle luy respondit avec chagrin : si bien que Cydnon cessa de luy en parler durant quelque temps. Mais apres un silence d'un Mois sur ce sujet, cette mesme Personne qui n'avoit plus voulu respondre à ma Soeur, lors qu'elle luy avoit parlé de Phaon, luy en parla la premiere. Il est vray que cette conversation ne fut qu'en suitte d'une avanture que je m'en vais vous dire.

Histoire de Sapho : les portraits de Sapho


Vous sçaurez donc qu'estant arrivé un excellent Peintre à Mytilene, qui se nommoit Leon, toutes les Amies de Sapho la persecuterent tellement de souffrir qu'il la peignist, afin qu'elles pussent avoir son Portrait, qu'elle fut contrainte de s'y resoudre : elle s'y resolut mesme d'une façon particuliere : car vous sçaurez que non seulement il fut resolu que toutes ses Amies auroient chacune un Portrait d'elle, mais que ses Amis en auroient aussi : de sorte que ses Amans profitant de cette occasion, s'empresserent fort à ne vouloir passer que pour Amis en cette rencontre : et la chose se fit d'une maniere si galante, qu'elle ne la pût esviter. En effet, comme nous estions un jour chez elle, Nicanor, Phaon, Alcé, et moy ; et qu'Amithone. Erinne, Athys, et Cydnon, y estoient aussi, nous nous mismes à persecuter Cynegire, afin qu'elle obligeast Sapho à nous donner sa Peinture : chacun disant en cette occasion, les droits qu'il avoit pour y pretendre. Si bien que par là, Nicanor et Phaon, quoy qu'Amans de Sapho ne parloient pourtant que comme estant de ses Amis : et Alcé quoy que Confident de Tisandre, pour qui il vouloir principalement avoir cette Peinture, ne faisoit valoir que son amitié : ainsi il n'y avoit que moy qui disois effectivement ce que je pensois. Ce qu'il y avoit de rare, estoit qu'il estoit aisé de remarquer, que Nicanor estoit bien fâché, de ne pouvoir avoir le Portrait de Sapho sans que Phaon l'eust aussi bien que luy : et que Phaon n'estoit pas trop satisfait, que Nicanor eust une Peinture qu'il pensoit seul meriter. On voyoit bien aussi qu'Alcé eust souhaité qu'ils ne l'eussent euë ny l'un ny l'autre : car il disoit en riant, que si Sapho le croyoit ; elle ne le donneroit qu'à luy. En effet, luy disoit-il, comme je suis bel Esprit, et qu'on sçait bien que mon coeur estoit engagé devant que j'eusse l'honneur de vous voir, vous pouvez me donner vostre Portrait sans en craindre nulle dangereuse consequence : car comme bel Esprit que je pretens estre en cette occasion, la bien-seance souffre que vous me le donniez : et comme Amant d'une belle Personne que tout le monde connoist, l'admirable Sapho peut me donner sa Peinture sans scrupule. Mais pour Nicanor, et pour Phaon, j'avouë que comme on ne sçait pas leurs secrets, il est un peu à craindre qu'en pensant ne donner son Portrait qu'à ses Amis, elle ne le donne à ses Amans. Dés qu'Alcé eut dit cela, Phaon et Nicanor se regarderent, comme s'ils eussent cherché chacun à deviner ce qu'ils alloient respondre à Alcé : ils n'en furent pourtant pas à la peine : car prenant la parole pour mon interest ; comme chacun n'est icy que pour soy, repris-je en parlant à Alcé, je ne parle ny pour Nicanor, ny pour Phaon : mais je soustiens hardiment, que quand je ne serois que Frere de Cydnon, je pourrois demander la Peinture de la charmante Sapho : et je soustiens à mon tour, adjousta Phaon, qu'Alcé n'est pas en estat d'estre digne de l'avoir, quoy qu'il ait bien du merite. Car enfin puis qu'il est amoureux, le Portrait de Sapho seroit mis au dessous d'un autre, s'il est assez heureux pour en avoir un de sa Maistresse. Comme il n'en aura peut-estre jamais, reprit Athys en rougissant, je ne croy pas que cette raison doive obliger Sapho à refuser Alcé : qui à mon advis ne peut jamais avoir de Maistresse qu'il ne mette au dessous d'elle. Quoy qu'il en soit, dit Phaon, je trouve qu'il faut que la belle Sapho ne donne sa Peinture qu'à des Amis, qui ne soient point amoureux comme l'est Alcé : mais cela estant ainsi, adjousta Nicanor, qui assurera à la belle Sapho, que vous estes digne d'avoir son Portrait ? car enfin vous ne faites presques que d'arriver à Mytilene : et vous avez demeuré si long temps en Sicile, qu'il est croyable que vous y avez eu une Maistresse : mais pour moy il n'en est pas de mesme : car comme je n'ay point sorty de Lesbos depuis tres long temps, on sçait bien que je ne voy assidûment que la belle Sapho, et que je n'ay point de galanterie qui me rende indigne d'avoir sa Peinture. Puis que je suis revenu à Mytelene, reprit Phaon, sans avoir nulle raison pressante de le faire, il est croyable que je ne suis pas amoureux au lieu où vous dittes : mais sans chercher de nouvelles raisons pour me justifier, je consens que l'admirable Sapho me refuse sa Peinture, si elle croit que je sois amoureux en Sicile. Pour moy, dit Amithone, si j'en estois creuë, j'aurois seule le Portrait de Sapho : et si l'on suivoit mon advis, dit Erinne, on l'envoyeroit par toute la Terre. Pourveû que je l'aye, reprit Athys, elle en fera comme il luy plaira : et pourveû que mon Frere en ait un, repliqua Cydnon, je consens qu'elle le refuse à Alcé, à Nicanor, et à Phaon. En verité, dit alors Sapho, je pense que pour agir raisonnablement, je ne le dois donner à personne : non non, luy dit alors Cynegire, vous n'en serez pas la Maistresse : et pour ne desobliger personne, vous le donnerez à toutes vos Amies, et à tous vos Amis sans exception : car si vous en exceptiez quelqu'un, vous luy feriez peut-estre plus de grace qu'en le luy donnant. Quoy que ce que disoit Cynegire, deust donner de la joye à toute la Troupe, Nicanor, et Phaon, disputerent encore quelque temps entr'eux : mais à la fin il fallut que pour avoir le Portrait de Sapho, ils s'apaisassent ; puis que l'un ne pouvoit l'avoir sans l'autre. Conme Sapho sçavoit ce que Phaon luy avoit dit, elle jugea qu'il estoit à propos qu'elle ne se laissast pas vaincre si pronptement : et qu'elle devoit mesme faire quelque difficulté particuliere pour luy : si bien que se rangeant du sentiment de Nicanor, elle dit à Phaon que peutestre avoit il vingt Portraits qu'il mettroit au dessus du sien : et il se fit alors entre eux une conversation tout à fait galante. Car encore qu'il ne semblast avoir autre dessein en luy protestant qu'il n'estoit point amoureux en Sicile, que d'obtenir son Portrait, il ne laissoit pas de luy faire mille protestations d'amour, qu'elle entendoit bien, quoy qu'elle ne le tesmoignast pas. Elle l'embarrassa pourtant malicieusement : et il se vit bien empesché lors qu'il voulut luy respondre : car enfin, luy dit-elle, vous croyez avoir assez dit, quand vous avez juré que vous n'estes point amoureux en Sicile : et cependant ce n'est pas assez : et il faut me jurer aussi que vous ne l'estes point à Mytilene. Mais Madame (luy dit-il, pour se tirer d'un si grand embarras) comme je n'y voy que vous ; il ne me semble pas qu'il soit necessaire de vous dire rien davantage, que ce que je vous ay dit : car vous devez aussi bien sçavoir ma vie que moy mesme, depuis que je suis icy. J'ay des Amies si aimables, repliqua t'elle en soûriant, qu'encore que vous n'alliez guere ailleurs, il ne seroit pas impossible que vous fussiez devenu amoureux dans ma Chambre : en mon particulier, reprit Amithone en riant, je n'empescheray pas que Phaon n'ait vostre Portrait : car je vous declare qu'il n'est point amoureux de moy : l'en puis dire autant pour ce qui me regarde, adjousta Erinne : et je dis encore davantage, poursuivit Athys, puis que je respons qu'il ne l'est non plus de Cydnon que de moy. Mais quand cela seroit, dit Alcé, ce n'est pas encore assez pour faire que Sapho donne son Portrait à Phaon : car il peut estre amoureux d'elle : de sorte que comme elle ne veut donner son Portrait qu'à ses Amis, et qu'elle ne le veut pas donner à ses Amans, il faut qu'il jure qu'il ne l'aime point, s'il veut avoir sa Peinture. Ha pour cela, repliqua Sapho, je l'en dispense : car je suis persuadée qu'il n'a rien dans le coeur pour moy, qui doive m'empescher de luy donner mon Portrait. Puis que cela est (dit alors Cynegire, sans donner loisir à Phaon de respondre) il ne faut plus disputer sur une chose resoluë ; et il faut que le Peintre commence dés demain à travailler : et en effet Leon commença d'esbaucher le Portrait de Sapho le jour suivant. De sorte que de cette façon, les Amis, les Amans, les Rivaux, et les Amies, estoient esgallement favorisez. Phaon trouvoit pourtant quelque chose de doux à penser que Sapho sçavoit son amour, et qu'elle ne laissoit pas de souffrir qu'il eust sa Peinture : mais cette agreable pensée fut troublée par celle qui la suivit un moment apres : car il ne pût songer que Nicanor estoit aussi favorisé que luy, sans en avoir de la douleur : neantmoins comme il ne sçavoit pas si son Rival avoit descouvert sa passion à Sapho, il se flattoit de quelque esperance. Il sçavoit bien aussi qu'Alcé estoit Confident du Prince Tisandre : mais on luy avoit tellement assuré qu'il n'avoit rien à craindre de ce costé là, que le Portrait qu'il devoit avoir ne l'inquiettoit guere. D'autre part Sapho dans la violente inclination qu'elle avoit pour Phaon, n'estoit pas trop marrie que le hazard luy eust donné une innocente voye de luy donner sa Peinture : car il vivoit avec elle d'une maniere si obligeante, qu'il n'estoit pas possible qu'elle ne fust pas bien aise de l'obliger. En effet il estoit demeuré dans les termes qu'elle luy avoit prescrits, puis qu'il ne luy parloit point de sa passion : mais il la luy faisoit pourtant connoistre par tant de choses differentes ; et il sçavoit si bien l'Art de parler d'amour sans en parler, que jamais personne ne l'a si bien sçeu : estant certain que quoy qu'il parust agir sans affectation, il ne faisoit pas une action aux lieux ou estoit Sapho, qu'il n'en tirast quelque avantage : car si le hazard le mettoit aupres d'elle, il luy faisoit voir si clairement la joye qu'il en avoit, que jugeant, de son amour par sa satisfaction, elle en jugeoit equitablement. Au contraire, si son malheur faisoit qu'il en fust esloigné, il luy montroit si adroitement la douleur qu'il en avoit ; que Sapho jugeant encore de son amour par son chagrin, ne la pouvoit croire que grande : enfin, s'il luy parloit sans estre entendu, il luy parloit d'un air si adroit, si galant, et si passionné tout ensemble, quoy qu'il ne luy parlast pas ouvertement de sa passion, qu'il ne laissoit pas d'en tirer beaucoup davantage. S'il la regardoit, ses yeux luy descouvroient toute la tendresse de son amour : et j'ay remarqué cent et cent fois, par une aimable rougeur qui paroissoit sur le visage de Sapho, qu'elle trouvoit que les regards de Phaon luy en disoient trop. Ce n'est pas, qu'en n'y voulant point respondre, ses beaux yeux n'y respondissent quelques fois malgré elle, sans y respondre rigoureusement. En effet, pendant qu'on sit sa Peinture, et que nous regardions travailler le Peintre qui la faisoit ; l'admirable Sapho resvant assez profondément, arresta ses beaux yeux sur le visage de Phaon, qu'elle ne voyoit pourtant pas, parce que sa resverie l'occupoit : mais ce qu'il y eut d'estrange, fut qu'elle avoüa apres à ma Soeur, que lors qu'elle regardoit Phaon sans le voir, il estoit toutesfois l'objet de la resverie qui l'en empeschoit. Cependant comme ce qu'elle pensoit de luy ne luy estoit pas desavantageux, il y avoit un air si languissant et si amoureux dans ses yeux, quoy qu'il n'y eust nulle affectation, que Nicanor ne pouvant souffrir que son Rival fust si favorablement regardé, luy dit qu'elle ne regardoit pas assez le Peintre, pour qu'il pûst bien faire son Portrait : et que si elle continuoit de resver comme elle faisoit, il la peindroit trop melancolique. A peine Nicanor eut il dit cela, que Sapho en rougit : car elle s'aperçeut bien par quel sentiment il avoit parlé : elle sçeut pourtant luy respondre si à propos, qu'elle persuada à toute la Compagnie, qu'il estoit impossible de se faire Peindre sans estre surpris de ces sortes de resveries : qui venoient, disoit elle, de la contrainte où l'estoit de n'oser changer de place. Mais pour Phaon, il fut si irrité contre Nicanor, qu'il le contredit cent fois le reste du jour : en effet s'il disoit qu'il croyoit que ce Peintre rencontreroit heureusement à faire ressembler les yeux de Sapho, Phaon disoit que ce n'estoit pas son advis : et qu'il luy sembloit qu'il avoit bien mieux attrapé l'air de sa bouche. Si Nicanor trouvoit que cette Peinture estoit trop pasle, Phaon disoit au contraire qu'elle estoit plustost un peu trop vive : et si le Peintre eust voulu s'arrester aux divers sentimens de ces deux Rivaux, ils eussent eu un mauvais Portrait de leur Maistresse. Mais ce qu'il y eut de plus plaisant dans l'humeur contredisante de Phaon, fut qu'apres que cette esbauche fut achevée, Nicanor dit qu'elle faisoit tort à Sapho, parce qu'elle estoit mille fois plus belle que son Portrait : de sorte que Phaon n'osant pas le contredire, puis qu'il ne l'eust pû sans dire que cette Peinture estoit plus belle que celle pour qui elle estoit faite, il ne le contredit pas : mais il fit du moins voir dans ses yeux, qu'il avoit dépit de ne le pouvoit contredire : et il voulut mesme flatter le Peintre que Nicanor blasmoit, afin de luy estre opposé en quelque chose. C'est pourquoy il dit qu'il ne falloit nullement s'estonner si on ne pouvoit avoir un Portrait tout à fait ressemblant de l'admirable Sapho, parce qu'elle avoit un feu dans les yeux, qui estoit inimitable : et qu'il estoit persuadé que Leon avoit fait ce que nul autre Peintre n'eust pû faire. Comme toute la Compagnie sçavoit par quel motif ces deux hommes se contredisoient, nous en eusmes bien du plaisir : car comme leur dispute n'estoit pas fort aigre, parce qu'ils respectoient tous deux trop Sapho, pour se quereller en sa presence, nous nous en divertismes admirablement : et Sapho elle mesme n'estoit pas trop marrie de recevoir une nouvelle marque de l'amour de Phaon, par l'opiniastreté qu'il avoit à contredire Nicanor. Sur la fin de la conversation, nous eusmes encore un autre divertissement : car comme on voulut obliger le Peintre à dire precisément le jour qu'il retoucheroit ce Portrait, et le temps où il commenceroit celuy de toutes ces autres Dames, qui vouloient donner leur Peinture à Sapho, comme elle leur donnoit la sienne, il dit que ce ne pouvoit estre ny le lendemain, ny le jour suivant, parce qu'il estoit occupé à faire un grand Portrait de Damophile, ou il y avoit beaucoup de travail. Mais pourquoy, luy dit Sapho, y a-t'il plus à travailler à son Portrait qu'au mien ? c'est Madame, luy dit-il, qu'elle veut que je represente aupres d'elle, une grande Table où il y ait quantité de Livres ; des Pinçeaux ; une Lire ; des Instrumens de Mathematique ; et mille autres sortes de choses, qui puissent marquer son sçavoir. Je pense mesme qu'elle veut estre habillée comme on peint les Muses : si bien qu'il ne sera pas aise que l'esbauche de ce Portrait soit bien tost faite. Eh de grace Leon, s'escria Sapho en riant, habillez moy comme on habille la Bergere Oenone, afin que mon Portrait n'ait rien qui ressemble à celuy de Damophile : et en effet il falut que le Peintre qui avoit esbauché l'habillement, comme devant estre celuy d'une Nimphe, luy promist de l'habiller en Bergere pour la contenter : apres quoy elle fit une si plaisante et si innocente raillerie du Portrait de Damophile, que nous achevasmes de passer le jour fort agreablement. Mais enfin Madame, pour accourcir mon recit autant que je le pourray, vous sçaurez que le Portrait de Sapho estant achevé, fut une des plus admirables choses du monde : l'Habit de Bergere estoit mesme si avantageux à l'air du visage de Sapho, qu'il n'y avoit rien de plus aimable que cette Peinture : si bien que toutes les Coppies qu'elle en devoit donner à ses Amies, et à ses Amis estant faites, et les Portraits d'Amithone, d'Athys, d'Erinne, et de Cydnon, estant achevez, la distribution de toutes ces Peintures se fit. Sapho donna la sienne à ses Amies, et elles luy donnerent les leurs : mais pour Nicanor, Phaon, Alcé, et moy, qui estions au rang des Amis, nous ne fismes que la remercier d'un present qui nous estoit si precieux. Il est vray que ce fut d'une maniere differente : car Nicanor qui n'osoit luy parler de sa passion, ne la remercia que comme un Amy qui n'osoit luy dire qu'il estoit son Amant : mais pour Phaon, il le fit avec des paroles si passionnées, qu'encore qu'il ne prononçast point le mot d'amour, Sapho ne pouvoit escouter son compliment comme un compliment d'amitié. Pour Alcé, comme il vouloit tousjours rendre office au Prince Tisandre, il luy dit à demy bas qu'il ne seroit pas seul à la remercier d'une si precieuse liberalité : et qu'elle le seroit un jour par une Personne qui valoit mieux que luy : de sorte que je fus le seul qui luy rendis grace par un pur sentiment d'amitié et de reconnoissance ordinaire. Cependant comme Phaon estoit tousjours le plus opiniastre en ses visites, le jour qu'il la remercia de sa Peinture, il fut le dernier chez elle : si bien que regardant l'Original de ce Portrait qui estoit encore sur sa Table, il vint à parler de l'extravagance de Damophile, qui avoit voulu se faire peindre avec tout ce grand attirail de sçavante : et en suite de ce qu'avoit dit Sapho, lors qu'elle avoit prié le Peintre de l'habiller comme on peint la Bergere Oenone. Du moins Madame, luy dit-il, estes vous bien assurée que vous n'aurez jamais son Destin, comme vous avez son habillement : car il n'est pas possible que si vous aimez jamais quelqu'un, celuy que vous aimerez vous abandonne. Quand les Deesses auroient tous les jours une nouvelle contestation pour leur beauté, repliqua t'elle en soûriant, il pourroit estre que quand je serois d'humeur à aimer un Berger, aussi bien qu'Oenone, il ne seroit pas leur Juge : et que sa constance ne seroit pas mite à une aussi. difficile espreuve que celle de son Berger. Ha Madame, s'escria-t'il, pourveû que cét heureux Berger que vous choisiriez eust le coeur de Phaon, il ne seroit guere sensible aux promesses de la plus belle de ces trois Deesses ; quand elle luy montreroit la mesme beauté qui fit Pâris infidelle : car enfin Madame, vous estes pour moy l'unique beauté de toute la Terre. En effet, je n'y trouve rien d'aimable que vous : et vous possedes si absolument mon coeur, que vous en deffendez l'entrée à tout ce qu'il y a d'autres Dames au Monde. Je pense mesme, adjousta-t'il, que vous en chasserez mes Amis : et qu'à force d'estre sensible pour vous, je deviendray insensible pour tout autre. De grace, luy dit alors Sapho en l'interrompant, pensez bien à ce que vous dittes : car si vous m'estes quelque chose au delà d'un Amy, il faut me rendre mon Portrait : puis que je ne pretens pas qu'on me puisse reprocher de l'avoir donné à un Amant. Non non Madame, luy dit-il, la chose n'est pas en termes que je puisse vous rendre vostre Peinture : et il faudroit m'oster la vie, pour me la pouvoir arracher d'entre les mains. Aussi ay-je voulu attendre que je l'eusse, à vous dire que je m'ennuye tellement de ne vous dire jamais ce que je pense, que je ne vous puis plus obeïr : de sorte que quand vous devriez vous irriter, me bannir, et me mal traiter horriblement, il faut que je vous die que je vous aime, toutes les fois que je vous le pourray dire sans tesmoins : et il faut mesme que je vous conjure de ne m'en haïr point. Car enfin je ne puis vivre sans vous aimer ; je ne puis vous aimer sans vous le dire ; et je ne puis vous le dire, sans vous conjurer de rendre justice à la grandeur, et à la fidellité de ma passion ; en la preferant à la qualité, et au merite de mes Rivaux. Je voy bien Madame, adjousta-t'il, que vous vous preparez à me dire beaucoup de choses fâcheuses : mais je suis resolu de les endurer toutes avec un profond respect : et de ne vous obeïr pourtant point, quand vous me deffendrez de vous dire que je vous aime. C'en une chose assez nouvelle, repliqua Sapho, que de protester qu'on desobeïra, devant que d'avoir reçeu le commandement où l'on pretend desobeïr. Quoy qu'il en soit Madame, luy dit-il, la chose en est arrivée au point, que je ne puis plus vivre comme j'ay vescu : et il faut absolument que vous me permettiez de vous aimer, ou que vous me commandiez de mourir. Comme je ne pretens avoir aucun droit de regler vostre amour, ny vostre haine, repliqua-t'elle, je n'ay rien à vous deffendre, ny à vous commander : et comme vous estes un trop honneste homme pour en desirer la mort, je ne vous feray pas de commandement qui vous oblige à la chercher : mais je vous diray que quand je serois persuadée que sans offencer la bien-seance, je pourrois souffrir d'estre aimée de vous, je devrois par generosité vous advertir que je serois la plus difficile personne du monde à contenter. En effet, je voudrois tant de choses differentes en celuy dont je voudrois estre aimée, qu'il seroit assez difficile de les pouvoir rencontrer en une seule Personne : c'est pourquoy il vaut mieux ne s'engager pas mal à propos en une affection qui ne seroit peut-estre pas durable, quand mesme elle seroit presentement tres violente : car enfin il y a dans le coeur de tous les hommes une pente si naturelle à l'inconstance, que quand je serois mille fois plus aimable que je ne le suis, il y auroit de l'imprudence à croire qu'il s'en pûst trouver un tout à fait fidelle. Cependant si je voulois un Amant, j'en voudrois un sur qui le Temps et l'absence n'eussent aucun pouvoir : et j'en voudrois un enfin comme on n'en trouve point au Monde : c'est pourquoy je vous conseille de vous contenter d'estre de mes Amis : car si j'avois souffert que vous m'aimassiez, vous seriez peut-estre très malheureux, ou vous ne seriez pas longtemps mon Amant. Ha Madame, luy dit-il, je le seray toute ma vie, quoy que vous puissiez faire : et il ne s'agit d'autre chose, que de sçavoir si vous souffrirez que je vous die que je vous aime, et si je pourray esperer d'estre aimé ? Comme il n'est pas deffendu d'estre curieuse, repliqua Sapho, je ne seray pas marrie de sçavoir de quelle maniere vous estes capable d'aimer : c'est pourquoy sans m'engager à rien, je consens seulement que vous me disiez quels sentimens cette passion vous peut donner : car jusques à cette heure, je n'ay point connu d'hommes qui n'eussent mille sentimens grossiers de cette passion, que je conçoy ce me semble d'une maniere plus pure et plus delicate. Tout ce que je vous puis dire Madame, luy dit-il, est que vous estes si absolument Maistresse de mon coeur, de mon esprit, et de ma volonté, que vous n'avez pas un sentiment que vous ne me puissiez inspirer : ouy Madame, vous n'avez qu'à me faire connoistre de quelle façon vous voulez qu'on vous aime, et vous trouverez en moy une obeïssance aveugle pour toutes vos volontez : car dans les sentimens où je suis, je mets la perfection de l'amour, à vouloir tout ce que veut la Personne aimée. Mais enfin Madame, sans m'amuser à vous redire toute cette conversation, je vous diray en deux mots, que Sapho sans rien accorder à Phaon, ne le desespera pourtant point : et que Phaon sans avoir rien obtenu de Sapho, se separa toutesfois d'avec elle l'esprit remply de beaucoup d'esperance : car si sa bouche ne luy avoit rien dit de bien favorable, elle ne luy avoit rien dit de fâcheux : et ses yeux luy avoient mesme parlé si doucement, qu'il ne pouvoit pas s'estimer malheureux en la conjoncture où il se trouvoit. Il se seroit pourtant encore trouvé bien plus heureux, s'il eust pû sçavoir une conversation que Sapho eut le lendemain avec ma Soeur : car enfin, comme je l'ay desja dit, cette Personne qui avoit tesmoigné à Cydnon, ne trouver pas bon qu'elle luy fist la guerre de Phaon, luy en parla la premiere : et luy en parla avec une si grande confiance, qu'elle luy descouvrit tout ce qui se passoit dans son coeur. Ha Cydnon, luy dit elle, que je veux de mal à Democede, de m'avoir fait connoistre Phaon ! car enfin selon toutes les apparences, il s'opiniastrera à m'aimer : et je ne pourray peut-estre m'opiniastrer à refuser son affection. Je sens déjà que ma Raison ne deffend mon coeur que foiblement : et que mon coeur luy mesme est si peu à moy, que si celuy de Phaon n'y estoit pas davantage, je serois bien malheureuse. Au reste je ne sçay quel dessein est le mien, en vous avoüant ma foiblesse : car il y a des instans où je croy que c'est afin que vous la condamniez, et que je m'en repente : et il y en a d'autres où je croy au contraire, que c'est afin que vous la flattiez. Cependant je ne laisse pas d'estre au desespoir, de sentir tout ce que je sens dans mon ame : ce n'est pas que je ne trouve quelque chose de doux dans mon inquietude : mais c'est que ma raison n'estant pas encore tout à fait preoccupée, je voy le peril où je suis exposée, en m'engageant à souffrir l'affection de Phaon. En effet, il est presques impossible qu'il m'aime comme je le veux estre : et il ne l'est guere moins, que je ne l'aime pas plus que je ne voudrois. Il est vray, reprit Cydnon, que si vous voulez qu'on vous aime sans songer jamais à vous espouser, qu'il sera difficile que Phaon vous obeïsse : il faudra pourtant qu'il le face s'il veut que je l'aime, repliqua-t'elle : et qu'il se contente de l'esperance de pouvoir estre aimé, sans pretendre rien davantage. Voila donc Madame, en quels sentimens estoit Sapho : neantmoins quoy qu'elle eust une tres grande inclination pour Phaon, elle se deffendit encore quelque temps, sans souffrir qu'il luy dist qu'il l'aimoit : et sans luy permettre d'esperer d'estre aimé. Elle vivoit pourtant aveque luy fort civilement : et il en vint enfin au point, qu'elle ne luy faisoit plus de secret des choses qu'elle avoit escrites, ou de celles qu'elle escrivoit : de sorte que nous estant un jour luy et moy trouvez seuls avec elle, nous la pressasmes tant d'avoir la bonté de nous vouloir montrer tous les Vers qu'elle avoit faits, qu'enfin elle se resolut de nous en faire voir une partie. Mais comme elle avoit une modestie qui ne pouvoit souffrir qu'elle nous les leust, elle nous les bailla : et s'en alla dans son Cabinet pour escrire deux ou trois Lettres pressées qu'elle avoit à faire, pour quelques unes de ses Parentes, à qui il falloit qu'elle respondist. Mais Madame, je suis au desespoir de n'estre pas en estat de vous faire voir ce que nous vismes : non seulement parce que vous auriez le plaisir de voir les plus belles choses du monde, mais encore parce que vous comprendriez mieux le bizarre et surprenant effet de cette agreable lecture, dans le coeur de Phaon. Cependant puis que je n'ay pas ces admirables Vers, il faut que je tasche pourtant de vous faire entendre la chose autrement. Imaginez vous donc Madame, qu'apres que Sapho nous eut remis entre les mains plusieurs magnifiques Tablettes, dans quoy les Vers qu'elle vouloit que nous vissions estoient escrits, et qu'elle fut entrée dans son Cabinet, Phaon se mit diligemment à en ouvrir une, et à lire une Elegie qu'elle avoit autrefois faite pour ma Soeur, pendant une absence. Mais Madame, il y trouva des choses si touchantes, si tendres, et si passionneés, qu'il en eut le coeur esmeu en les lisant : et il s'arresta cent et cent fois pour les admirer. Mais à la fin l'ayant forcé de lire d'autres Vers, il leût une Chançon qu'elle avoit faite sur le retour de ma Soeur : où il y avoit en peu de paroles tous les transports de joye, que l'amour la plus ardente peut causer dans un coeur amoureux, lors qu'on revoit ce qu'on aime, apres en avoir esté esloigné. En suite Phaon leût un autre petit Ouvrage que Sapho avoit fait, pour exprimer la joye qu'on a de rencontrer d'improviste, une Personne qu'on aime. Mais Madame, cette joye estoit dépeinte avec des paroles si puissantes, qu'elle faisoit voir ce qu'elle décrivoit. Elle dépeignoit admirablement la douceur des regards ; le battement de coeur, qu'une agreale surprise donne ; l'esmotion du visage ; l'agitation de l'esprit ; et tous les mouvemens d'une ame passionnée. Mais Madame, apres que Phaon eut achevé de lire ces Vers tout haut, il les releut tout bas : et apres avoir achevé de les relire, il les regarda attentivement sans rien dire, et sans se mettre en estat d'en lire d'autres. De sorte que voulant satisfaire ma curiosité, je le fis revenir de la resverie que je croyois que la seule admiration luy causoit : et je le forçay de lire des Vers que Sapho avoit faits sur une jalousie d'amitié, qui avoit esté entre Athys, et Amithone. Mais Madame, cette jalousie avoit le veritable carractere de l'amour : et tout ce que cette tirannique passion peut inspirer de plus violent dans un coeur amoureux, y estoit exprimé si merveilleusement, qu'il estoit impossible de le faire mieux. Pour moy je ne fis autre chose que faire des exclamations continuelles à la loüange de Sapho, tant que Phaon leùt cet Ouvrage : mais pour luy il le lisoit avec une attention pleine de chagrin, qui commença de me surprendre : neantmoins pour ne perdre point de temps à luy en demander la cause, je me mis à lire certains Vers que Sapho avoit faits à la Campagne, durant un petit voyage de huit jours, où elles avoient esté seules elle et ma Soeur, à une fort agreable Maison qui est à Sapho. De sorte que par ces Vers elle representoit la felicité de deux Personnes qui s'aiment : et prouvoit par là qu'elles n'avoient besoin que d'elles mesmes, pour vivre heureuses : descrivant en suite la tendresse de leur affection ; leur sincerité l'une pour l'autre ; leurs plaisirs ; leurs Promenades ; leurs entretiens sur la douceur de l'amitié ; et mille autres choses semblables. Mais Madame, tout ce que l'amour la plus delicate peut inventer de delicieux, estoit descrit dans ces Vers, quoy qu'il ne s'agist que d'exagerer la douceur de l'amitié : et je ne vy de ma vie rien de si beau, de si galant, et de si passionné. Cependant quelques beaux que fussent ces Vers, je ne pûs achever de les lire : car Phaon qui les avoit escoutez avec une attention extraordinaire, m'interrompit brusquement par ces paroles ; ha Democede, me dit-il, Sapho est la plus admirable Personne du monde, mais je suis le plus malheureux Amant de la Terre : et vous estes le moins fin de tous les hommes. Pour la premiere chose que vous dittes, repliquay-je j'en tombe d'accord : mais je n'entens point ny la seconde, ny la troisiesme : car pourquoy estes vous le plus malheureux Amant de la Terre, et pourquoy suis-je le moins fin de tous les hommes ? Je suis le plus malheureux Amant de la Terre, repliqua-t'il, parce que Sapho aime infailliblement quelqu'un : et vous estes le moins fin de tous les hommes, puis que vous m'avez assuré qu'elle n'aimoit rien. Mais encore, luy dis-je, sur quoy fondez vous l'opinion où vous semblez estre, qu'elle aime quelque chose ? je la fonde, reprit-il, sur ce que je viens de lire : car enfin Democede, il est absolument impossible d'escrire des choses si tendres, et si passionnées, sans les avoir senties. Comme Phaon disoit cela avec une agitation d'esprit estrange, Sapho revint où nous estions : et elle y revint dans la pensée d'aller reçevoir mille loüanges de Phaon. Mais Madame, si je ne l'eusse loüée, elle ne l'eust pas esté autant qu'elle le meritoit : car Phaon avoit l'esprit si agité de cette jalousie sans objet qui commençoit de naistre dans son coeur, qu'à peine pouvoit il parler. Neantmoins apres que je luy eus donné le temps de se remettre pendant que je loüois Sapho, cette mesme jalousie qui avoit causé son silence le luy fit rompre : afin de tascher de descouvrir dans les yeux de cette admirable Fille, il les soubçons estoient bien fondez. Ce que je viens de voir Madame, luy dit-il, est si surprenant, que vous ne devez pas trouver estrange que je ne puisse vous tesmoigner mon admiration : comme il y a desja assez long temps que vous me connoissez, respondit-elle, pour sçavoir que je n'aime pas trop qu'on me loue en ma presence, vous me feriez plaisir si vous vouliez bien ne me dire rien davantage de ce que vous venez de voir. Ha Madame, luy dit-il avec precipitation, il faut que je vous en dise encore quelque chose : et que je vous demande hardiment ce que vous faites de toute la tendresse dont vostre coeur est remply ? car enfin il y a des choses si touchantes dans ce que j'ay leû, qu'il faut du moins qu'il soit capable de pouvoir estre touché. Il l'est aussi du merite de mes Amies, repliqua-t'elle en rougissant ; et l'amitié que j'ay pour elles a quelque chose de si tendre, que si j'avois autant d esprit que d'amitié, j'escrirois encore plus tendrement que je ne fais. Phaon qui regardoit Sapho attentivement, ne manqua pas de remarquer sa rougeur : mais il ne devina pourtant point qu'elle luy estoit avantageuse : et que Sapho n'avoit charné de couleur en luy respondant, que parce qu'elle se reprochoit en secret à elle mesme, qu'elle avoit des sentimens trop tendres pour luy. Au contraire expliquant cette rougeur d'une autre façon, il creût qu'assurément Sapho avoit une passion dans l'ame pour quelqu'un de ses Rivaux : et cette croyance excita un si grand trouble dans son esprit, qu'au lieu de continuer de luy faire galamment la guerre comme il en avoit eu le dessein, afin de tascher de descouvrir ses veritables sentimens, il se teût tout d'un coup : et s'il ne fust arrivé du monde, son silence eust sans doute paru fort bizarre à la belle Sapho. Mais comme Nicanor, Phylire, et quelques autres Dames arriverent, Sapho se hasta de cacher les Vers qu'elle nous avoit monstrez : si bien que durant cela elle ne prit pas garde au silence de Phaon. Cependant comme il sentit qu'il avoit l'esprit fort inquiet, il me fit signe que nous nous en allassions : et en effet durant que Sapho recevoit ces Dames, nous sortismes sans luy dire adieu : et nous fusmes nous promener au bord de la Mer. Mais Madame, nous n'y fusmes pas plustost, que Phaon se mit à se pleindre de moy : car enfin, dit-il, comment peut-il estre possible que vous soyez Frere de la meilleure Amie de Sapho, et que vous ne sçachiez pas qui elle aime ? Il est pourtant constamment vray, adjousta-t'il, qu'il faut de necessité absoluë qu'elle ait de l'amour, ou qu'elle en ait eu : car on ne sçauroit jamais toucher si delicatement la tendresse des passions qu'elle exprime, sans les avoir esprouvées. En effet, me disoit-il encore, il y a certains sentimens bizarres, tendres, et passionnez, dans ce que Sapho nous a fait voir, que l'amitié toute seule ne pourroit luy avoir suggerez : et il faut absolument qu'elle aime, ou qu'elle ait aimé. Pour moy, luy dis-je, qui connois Sàpho dés le Berçeau ; qui connois de plus tous ceux qui l'ont veuë, ou qui la voyent ; et qui suis Frere d'une Fille qui sçait tout le secret de son coeur ; je vous proteste que je suis fortement persuadé que quoy que Sapho ait presques esté aimée de tous ceux qui l'ont veuë, elle n'a pourtant point encore eu d'amour : mais je le suis en mesme temps, qu'elle est fort capable d'en avoir : et que si cette passion s'emparoit de son coeur, elle aimeroit avec plus de tendresse, et plus de fidellité, que personne n'aimera jamais. Ha Democede, me dit-il, vous me trompez, ou vous estes trompé : et il faut que Sapho aime quelqu'un, pour escrire ce que j'ay veû aujourd'huy. Mais (luy dis-je pour tascher de soulager son esprit) si vous aviez veû un Ouvrage que Sapho fit pour une Victoire que Pittacus remporta, vous verriez qu'elle parle aussi bien de Guerre que d'amour : et vous en tireriez cette consequence avantageuse pour vous, et pour elle, que comme elle parle admirablement de Guerre sans y avoir esté, elle peut aussi parler admirablement d'amour sans en avoir eu. Ha Democede, me dit-il, ce n'est pas la mesme chose : car la seule lecture d'Homere, peut luy avoir apris à parler de Guerre : mais l'Amour seulement peut luy avoir apris à parler d'amour. Pour moy, luy repliquay-je, je ne sçay comment vous raisonnez : mais je sçay bien qu'Homere parle d'amour aussi bien que de Guerre : et que Sapho peut y avoir apris comment il en faut parler. Eh Democede, me dit-il avec un chagrin estrange, ce que vous me dittes m'espouvante tellement, qu'il y a des momens où j'ay presques envie de croire que c'est vous qui avez apris à Sapho à escrire tendrement comme elle fait : car enfin si vous n'y entendiez pas quelque finesse, vous diriez ce que je dis : et vous soustiendriez hardiment comme je le soustiens, qu'on ne peut bien escrire d'amour sans en avoir eu. En effet, adjousta-t'il, si vous comparez les sentimens d'amour qui sont dans Homere, à ceux qui sont dans les Vers de Sapho, vous y trouverez une grande difference : et le bon Homere a bien mieux representé l'amitié de Patrocle, et d'Achille, que l'amour d'Achille et de Briseis. Encore si Sapho n'avoit parlé que des Grands sentimens que l'amour donne ; et qu'elle n'eust dit que ce que font dire les violentes passions, en certaines rencontres extraordinaires, je dirois comme vous qu'elle auroit pû les comprendre et les escrire, sans avoir eu d'amour. Mais Democede ce n'est pas cela : car les sentimens qui me persuadent que Sapho a de l'amour, ou en a eu, sont certains sentimens delicats, tendres, et passionnez, que l'on ne sçauroit deviner : et qu'on a mesme peine à croire qui soient dans le coeur des autres, quand on ne les a point dans le sien. En effet, adjousta-t'il, mon experience vous prouve ce que je dis : car quand je suis revenu à Mytilene, je vous avouë ingenûment que je ne connoissois l'amour que d'une maniere si grossiere, que je n'eusse pas connu la beauté des Vers de Sapho : et la belle stupide que j'avois aimée en Sicile, ne m'avoit inspiré que des sentimens proportionnez à son esprit. Ainsi Democede c'est l'amour que j'ay pour Sapho, qui m'a apris à connoistre celle qu'elle a infailliblement dans le coeur : et il ne s'agit plus de sçavoir autre chose, sinon qui est ce bienheureux qui a pû estre assez aimé de cette admirable Fille, où qui l'est encore, pour luy avoir inspiré des sentimens si tendres. C'est pourquoy mon cher Democede, adjousta-t'il, si ce n'est point vous qui ayez apris à aimer à la belle Sapho, aidez moy à descouvrir qui a elle aime : afin que je face de deux choses l'une ; ou que je me guerisse ; ou que je perde mon Rival. Serieusement, luy dis-je encore une fois, je ne croy point que Sapho ait rien aimé : car enfin, adjoustay-je, il est constamment vray qu'elle n'aime pas le Prince Tisandre, et qu'elle n'aime pas Nicanor : et il est vray encore que ces deux Amans qui l'ont observée d'assez prés, ne l'ont jamais soubçonnée de rien aimer : c'est pourquoy je ne voy pas que vous ayez raison de vous mettre une si bizarre jalousie dans l'esprit, et si mal fondée. Je ne sçay Democede, me dit-il assez brusquement, comment il est possible que vous pensiez ce que vous dittes que vous pensez : car pour moy quand j'aurois veû de mes propres yeux, et entendu de mes propres oreilles, mille choses à me faire connoistre que Sapho a de l'amour, ou qu'elle en a eu, je ne le croirois pas plus fortement que je le croy : c'est pourquoy s'il est vray que vous n'aimiez pas cette belle Personne, et que vous n'ayez nul interest caché à dire ce que vous dittes, je vous conjure d'employer toute vostre adresse à descouvrir ce que je veux sçavoir. Cydnon vous aime si tendrement, et vous avez tant d'esprit, adjousta-t'il en me flattant, que si vous le voulez, vous m'aprendrez bien tost qui est ce bien heureux qui regne dans le coeur de Sapho : et qui luy inspire des sentimens si tendres. Eh Dieux, disoit-il, que j'eusse trouvé mon sort digne d'envie, si l'admirable Sapho eust pensé pour moy, ce que je voy qu'elle a pensé pour un autre ! Ce qui m'espouvante (adjoustoit il sans me donner le temps de luy rien dire) c'est qu'il y ait un homme qui ait la gloire d'avoir donné de l'amour à cette merveilleuse Fille, sans que la joye qu'il en a descouvre leur intelligence : car le moyen de cacher une felicité si sensible ? Apres cela il me dit encore cent choses qui faisoient voir esgallement et son amour, et sa jalousie : en suite de quoy je luy promis de m'informer aussi soigneusement de ce qu'il vouloit sçavoir, que si j'en eusse esté aussi persuadé que luy. Cependant il est certain que je sçavois bien que Sapho n'avoit rien aimé, si elle ne l'aimoit : et que ce qui luy faisoit escrire des choses si tendres, estoit qu'elle avoit en effet l'ame naturellement tres passionnée. Je ne laissay pourtant pas, pour la satisfaction de mon Amy, de m'en informer à ma Soeur, comme si j'en eusse douté : mais je m'en informay inutilement : car elle ne me dit pas que Sapho commençoit d'aimer Phaon, et elle ne m'eust pû dire sans mentir, qu'elle eust aimé avant que l'avoir connu. Si bien que disant à Phaon que je ne descouvrois rien, il estoit en une inquietude estrange : et il m'a avoüé depuis, qu'il y avoit eu des jours où il avoit creû que Sapho m'aimoit : et que l'amitié qu'elle tesmoignoit avoir pour ma Soeur, n'estoit que pour cacher celle qu'elle avoit pour moy. Neantmoins comme il ne voyoit rien d'ailleurs qui pûst le confirmer dans cette croyance, il n'osoit m'en rien tesmoigner : il ne pouvoit pourtant si bien se contraindre, que je ne m'aperçeusse qu'il avoit l'ame à la gehenne : et en effet cette bizarre jalousie le tourmenta d'une si cruelle maniere, que tout le monde s'aperçeut aussi bien que moy, qu'il avoit quelque inquiettude. Sapho mesme luy demanda la cause du changement de son humeur, mais il n'osa la luy dire : et il n'osoit mesme plus m'en parler, à cause des soubçons qui luy passoient par la fantaisie : de sorte qu'il menoit une vie fort melancolique. Au reste comme il n'estoit pas possible qu'il n'entendist tres souvent reciter des Vers de Sapho, ce luy estoit tous les jours un nouveau suplice : car il ne pouvoit en entendre parler sans une esmotion estrange. De plus, il observoit non seulement tous les hommes qui alloient souvent chez Sapho, mais il observoit mesme ceux qui n'y alloient guere : et la jalousie n'a jamais plus tourmenté personne qu'elle tourmenta Phaon : quoy qu'il n'en eust aucun sujet, et qu'il fust le seul aimé de tous les Amans de Sapho. Car enfin il ne sçavoit que faire, ny qu'imaginer, pour s'esclaircir des soubçons qu'il avoit : aussi l'inutilité de ses soins luy donna-t'elle un si grand chagrin, que sentant bien qu'il ne le pouvoit plus cacher, il se resolut de s'en aller quelque temps à la Campagne, pour tascher de guerir de sa jalousie, et de son amour tout ensemble : et il s'y resolut mesme sans m'en parler. De sorte que je fus fort surpris de son départ : Sapho murmura aussi extrémement de ce qu'il estoit party sans luy dire adieu, aussi bien que toutes ses autres Amies, qui ne cessoient de m'en demander la cause. Cependant comme le hazard fit que j'eus une affaire qui m'apella à la Campagne, je partis deux jours apres que Phaon fut parry : mais à peine fus-je hors de Mytilene, que le Prince Thrasibule y aborda, pour y laisser le Prince Tisandre, que l'invincible Cyrus, qui se nommoit encore alors Artamene, avoit blessé en deux endroits : lors qu'estant tous deux tombez dans la Mer, ils firent un combat si admirable, et si extraordinaire ; que le Prince Thrasibule, qu'on apelloit alors le fameux Pirate, n'eut pas moins d'envie de sauver la vie à un ennemy qui luy avoit si opiniastrément resisté, qu'à un Amy qui luy estoit alors infiniment cher. Mais enfin Madame, pour passer cét endroit legerement, le Prince Tisandre revint à Mytilene, encore plus malade des blessures que les beaux yeux de Sapho avoient faites dans son coeur, que de celles qu'il avoit reçeuës de l'illustre Artamene : qui honnora cette admirable Fille de quelques unes de ses visites, dont elle fut si satisfaite, qu'elle ne parla que de luy durant tres longtemps.

Histoire de Sapho : retour de Tisandre


Mais enfin le Prince Thrasibule estant party, et l'ayant emmené, je revins à Mytilene : et Phaon qui sçeut le retour de son Rival y revint aussi. Mais il y revint poussé par sa jalousie : s'imaginant que peut estre estoit-ce le Prince Tisandre que Sapho aimoit, quoy qu'on ne le dist pas. Lors qu'il fut revenu, tout le monde luy fit la guerre de son départ precipité : mais il entendit si peu raillerie là dessus, qu'on fut contraint de ne luy en dire plus rien. Sapho mesme le vit si chagrin, qu'elle ne luy en parla guere : joint qu'estant persuadée que son chagrin estoit un effet de l'amour qu'il avoit pour elle, cette admirable Fille en eut pitié, et ne voulut plus luy en parler. Cependant Alcé ne cessoit de luy dire tous les jours, quelque chose de la part du Prince Tisandre : mais quoy qu'il luy pûst dire, elle ne luy dit rien de favorable pour luy : et en effet les choses n'estoient pas en termes de cela : car il est vray que Sapho aimoit desja tendrement Phaon, ou que du moins elle avoit beaucoup de disposition à l'aimer. Neantmoins le merite et la qualité de Tisandre, l'obligeant à garder quelque mesure aveque luy ; elle luy refusoit son coeur sans incivilité, et sans luy refuser son estime. Elle eut pourtant un assez grand démeslé avec Alcé, parce qu'elle sçeut qu'il avoit baillé au Prince Tisandre, le Portrait qu'elle luy avoit donné : il sçeut neantmoins si bien s'excuser, qu'elle luy pardonna dans son coeur, quoy qu'elle luy dist tousjours qu'elle ne luy pardonneroit jamais. D'autre part, comme Sapho avoit des envieuses, il y eut des Dames qui dirent à Tisandre, dés qu'elles le virent, qu'elle n'avoit donné sa Peinture à tant de Gens, que pour la donner avec plus de bien-seance à Phaon : et on luy parla enfin si avantageusement de ce nouvel Amant de Sapho, que la jalousie se joignit à l'amour pour le tourmenter. Mais ce qui la rendit plus forte, fut que Tisandre trouva en effet que Phaon estoit si aimable, qu'il fut tout disposé à croire qu'il estoit aimé : de sorte qu'il n'eut alors guere moins de jalousie que luy. Nicanor de son costé, n'en fut pas exempt : puis qu'il en eut de celuy qui estoit aimé, et de ce luy qui ne l'estoit pas : car il craignoit tousjours que la condition de Tisandre ne portast enfin Sapho à le rendre heureux : mais il aprehendoit encore davantage que le merite extraordinaire de Phaon, ne le rendist miserable. Cependant cét Amant aimé, qui rendoit ses Rivaux si malheureux, l'estoit encore plus qu'ils ne l'estoient : car comme il voyoit tres souvent des Vers de Sapho, et des Vers tendres, et ; passionnez, son inquietude et sa jalousie redoubloient de moment en moment. En effet il n'en pouvoit lire qu'il ne fist l'aplication de ce qu'il y avoit de plus amoureux, à ce pretendu Amant aimé qui luy donnoit tant de jalousie : qu'il n'enviast son bonheur ; et qu'il ne s'imaginast quelle devoit estre sa joye, en voyant des sentimens si tendres. Helas, disoit-il quelquesfois, quelle felicité seroit la mienne, si en lisant tant de choses passionnées, je pouvois esperer d'estre aimé d'une Personne qui sçait si bien aimer : et qui par la tendresse de son coeur, donne assurément mille felicitez à ceux qu'elle aime, que les autres ne connoissent pas, et que les plus grandes beautez de la Terre ne sçauroient donner ? Car enfin les yeux s'accoustument à la beauté, et ce qu'on a veû long temps, n'a plus la grace que la nouveauté donne : mais la tendresse d'un coeur amoureux et passionné, est une source inespuisable de nouveaux plaisirs, qui naissent en foule de moment en moment : et qui augmentent l'amour avec le temps ; au lieu que pour l'ordinaire le temps la diminuë. Mais le mal est que la tendresse de Sapho estant pour un autre, elle me rend aussi infortuné, qu'elle rend quelqu'un de mes Rivaux heureux : et tant de belles et touchantes choses qu'elle escrit, et qui me donneroient tant de joye si j'en estois aimé, m'affligent horriblement, parce que je ne le suis point. Phaon estant donc en cette inquietude, ne sçachant que faire, et ne se fiant mesme plus à moy ; il creût que s'il pouvoit venir à bout de pouvoir voir tout ce que Sapho avoit escrit, il pourroit peut-estre tirer quelque connoissance de ce qu'il vouloit scavoir : et venir enfin à connoistre qui estoit celuy qu'il s'imaginoit avoir inspiré des sentimens si tendres à la personne qu'il aimoit. De sorte que depuis cela, il ne faisoit autre chose que demander à tout le monde des Vers de Sapho, et que la presser elle mesme quand elle estoit seule de luy en montrer. De plus, quand il estoit chez elle, il regardoit soigneusement sur sa Table, s'il ne trouveroit point quelques Tablettes oubliées : et il se resolut enfin, sur le pretexte de la curiosité de voir de si beaux Vers, de tascher de suborner la fidellité d'une Fille qui estoit à Sapho : afin qu'elle en dérobast si elle pouvoit, dans le Cabinet de sa Maistresse : mais quoy qu'il pûst faire, il n'en pût venir à bout. Cependant Madame, le hazard fit une chose qui luy en fit voir qu'il n'eust peut-estre jamais veûs sans l'accident qui arriva : et qui causerent un grand desordre, et une grande inquietude dans son esprit. Vous sçaurez donc Madame, que dés que le Prince Tisandre fut guery, il fut voir Sapho : et qu'il y fut suivy de beaucoup de monde : de sorte que cette visite n'estant pas propre à luy donner moyen de faire ses pleintes ordinaires à la belle Sapho, elle se passa à parler de choses indifferentes. Si bien que comme Cynegire, chez qui elle demeuroit avoit fort embelly sa Maison, depuis le départ de ce Prince ; on parla extrémement des choses qu'elle y avoit faites : et principalement du Cabinet de Sapho, qui avoit esté peint depuis le départ de Tisandre. Ce Prince demandant donc à le voir, et cette belle Personne n'osant le luy refuser, elle l'ouvrit : et toute la Compagnie y entra. De sorte que Phaon y entrant comme les autres, prit garde que Sapho ayant veû des Tablettes sur sa Table en avoit rougy : et s'estoit hastée de les mettre diligemment dans un Tiroir à demy ouvert, qu'elle ne pût mesme refermer tout à fait, parce qu'elle le fit avec trop de precipitation : et que de plus Tisandre l'ayant tirée vers les Fenestres (sur le pretexte de la belle veuë, afin de luy pouvoir parler un moment en particulier) luy en osta le moyen. Si bien que Phaon qui avoit tousjours dans l'esprit sa bizarre jalousie, eut une envie estrange de voir les Tablettes, que Sapho avoit serrées si diligemment : et qui l'avoient fait rougir. Ainsi sans perdre temps, durant que Tisandre parloit à Sapho, et que les autres regardoient les Peintures de ce Cabinet, il tira le Tiroir tout doucement, prit les Tablettes que Sapho y avoit mises, et le remit comme il estoit auparavant : apres quoy ne pouvant plus durer en ce lieu là, il repassa dans la Chambre, pour voir s'il devoit garder ou remettre ce qu'il avoit pris. Mais à peine eut il ouvert ces Tablettes, qu'il vit qu'il y avoit des Vers escrits dedans : et des Vers escrits de la main de Sapho. De sorte que ne jugeant pas qu'il peust avoir le temps de les lire en ce lieu là sans estre interrompu ; et jugeant par les premieres paroles qu'il en voyoit, qu'ils meritoient la curiosité qu'il avoit de les voir ; il sortit de chez Sapho, et fut se pormener seul dans un Jardin qui est au bord de la Mer : et qui est tousjours ouvert à tout le monde. Mais à peine y fut-il, qu'ouvrant diligemment ces Tablettes, il y leût les Vers que je m'en vay vous montrer, car je les ay tels qu'il les eut : c'est à dire sans que le nom de celuy pour qui ils estoient faits, y soit ; comme vous le pourrez voir, par la Coppie que je vous en montre. A ces mots Democede donnant des Tablettes à la Reine de Pont, elle y leût tout haut les vers qui suivent.

Ma peine est grande, et mon plaisir extréme ;Je ne dors point la nuit, je resve tout le jour ;Je ne sçay pas encor si l'aime,Mais cela ressemble à l'amour. Un mesme objet occupe ma pensée ;Nul des autres objets ne m'en peut divertir :Si c'est avoir l'ame blessée,le sens tout ce qu'il faut sentir. Certains rayons penetrent dans mon ame ;Et l'esclat du Soleil me plaist moins que le leur :L'on ne voit pas encor ma flame,Mais j'en sens pourtant la chaleur,Voyant mon ame est satisfaite,Et ne le voyant point la peine est dans mon coeur : J'ignore encore ma deffaite,Mais peut-estre est-il mon vainqueur. Tout ce qu'il dit me semble plein de charmes ;Tout ce qu'il ne dit pas, n'en peut avoir pour moy :Mon coeur as-tu mis bas les armes ? Je n'en scay rien, mais je le croy.

Apres que la Reine de Pont eut leû ces Vers, elle les rendit à Democede : le conjurant de luy dire promptement ce que cette lecture avoit fait dans l'esprit de Phaon. J'ay sçeu depuis par luy mesme) repliqua Democede, en continuant son recit) que ces Vers exciterent un si grand trouble dans son coeur, qu'il fut un quart d'heure sans les pouvoir relire, bien qu'il en eust envie : car enfin quoy qu'il eust creû que Sapho aimoit, où avoit aimé, il ne l'avoit pas creû si fortement qu'il ne fust encore estrangement surpris, de le voir escrit de sa propre main. Mais à la fin s'estant mis à relire ces Vers, et les trouvant encore plus amoureux la seconde fois que la premiere, il en fut si transporté de fureur, qu'il pensa rompre ces Tablettes, et les jetter dans la Mer. Comme il estoit donc tout prest de le faire, il luy vint en fantaisie de ne le faire pas : et de chercher soigneusement quel nom de tous ceux qui voyoient Sapho, pouvoit convenir à la mesure du Vers où celuy de cét Amant aimé devoit estre : car il jugeoit bien malgré son desespoir, que si Sapho eust voulu luy donner un autre nom que le sien, elle l'auroit escrit dans ses Vers. Ainsi il concluoit aveque raison, que le nom qui n'estoit pas remply, estoit la inste place de celuy pour qui les Vers estoient faits : si bien que regardant encore une fois ces quatre Vers où il y a. Voyant **** mon ame est satisfaite,Et ne le voyant point la peine est dans mon coeur :J'ignore encore ma deffaite,Mais peut estre est-il mon vainqueur.Il se mit à regarder quel nom pouvoit remplir ce premier Vers, mais il s'y trouva bien embarrassé : car celuy de Tisandre estoit trop long d'une silabe : celuy de Nicanor l'estoit trop d'une aussi : et le mien estoit plus long que celuy de Tisandre. Phaon trouvoit bien que celuy d'Alcé, estoit de la longueur qu'il falloit pour achever ce Vers : mais son amour pour la belle Athys estoit si connuë de tout le monde, et on sçavoit si bien qu'il estoit Confident de Tisandre, que cela ne fit nulle impression dans son esprit. En suite il chercha les noms de tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité qui voyoient Sapho, sans en trouver aucun qui convinst à ce Vers qu'il falloit remplir, parce qu'ils estoient tous trop longs : et il chercha mesme les noms de ceux qui ne la voyoient point, sans songer que le sien estoit tel qu'il falloit pour cela. Car comme il sçavoit bien que Sapho avoit fait les Vers qui luy avoient donné sa premiere jalousie, avant que de l'avoir connu, il n'avoit garde de penser que ceux qui luy donnoient alors tant d'inquietude, luy eusseut donné beaucoup de joye s'il en eust sçeu la cause : et il estoit si esloigné de ce sentiment là, qu'il ne s'estoit pas seulement advisé de regarder si son nom y convenoit, lors que j'arrivay fortuitement aupres de luy. Mais Madame, ce qu'il y eut de rare, fut que Phaon qui depuis sa bizarre jalousie, vivoit assez froidement aveque moy ; et qui ne m'avoit jamais voulu croire tout à fait, lors que je luy avois juré que je n'avois nulle intelligence avec Sapho ; se tint si assuré que je n'y en avois point, parce que mon nom ne pouvoit convenir à ce Vers qui n'estoit pas remply ; et il se sentit si accablé de sa douleur, qu'il m'aborda avec son ancienne franchise : et qu'il me redonna sa confiance toute entiere, comme si je n'eusse eu aucune part à sa jalousie. En effet, il ne me vit pas plustost, que s'en venant à moy ; comme nous avons tous deux tort, me dit-il en m'embrassant, il faut mon cher Democede, que nous oubliyons le passé, et que nostre amitié recommence : car enfin je connois aujourd'huy que j'avois affectivement tort de croire que c'estoit vous qui aviez apris à Sapho à connoistre toutes les delicatesses de l'amour : et je vous feray connoistre à vous mesme que vous n'avez pas raison de croire qu'elle n'en a point. Est-il possible, luy dis-je, que vous en ayez des marques si claires que je n'en puisse douter ? vous le verrez bientost, me dit-il, en lisant les Vers que je vous baille, et que je luy ay dérobez sans qu'elle le sçache : car enfin vous connoissez son stile, et son escriture, et vous devinerez mesme peut-estre aisément le nom de celuy pour qui ils sont faits : car comme j'ay l'esprit estrangement troublé, je ne suis pas en estat de le deviner. Apres cela je me mis à lire les Vers de Sapho : mais en les lisant je trouvay d'abord que le nom de Phaon remplissoit si justement le Vers qui n'estoit pas remply ; et je me souvins de tant de choses qui m'avoient fait croire que Sapho ne haïssoit pas Phaon, que je ne doutay presques plus qu'ils n'eussent esté faits pour luy : et je le creûs d'autant plustost, que je ne trouvay effectivement pas un nom d'homme de qualité, qui vist Sapho, ou qui l'eust veuë, qui y convinst : excepté celuy d'Alcé, pour qui ces Vers ne pouvoient estre. De sorte que prenant la parole pour le consoler ; pour moy, luy dis-je, j'avouë que je ne voy pas grande difficulté à trouver le nom qui manque à ce Vers : car enfin je suis assuré que pour suivre l'intention de la belle Sapho, il faut qu'il y aitVoyant Phaon mon ame est satisfaite,Et ne le voyant point la peine est dans mon coeur :J'ignore encore ma deffaite,Mais peut-estre est-il mon vainqueur. Ha Democede, s'escria-t'il, mon nom convient à ce Vers, mais ce Vers ne me convient point : et je ne sçay comment vous avez pû avoir la pensée de chercher si mon nom estoit de la longueur qu'il falloit : car pour moy je ne me suis pas seulement souvenu que je me nommois Phaon. Cependant ce cas fortuit ne me console pas : car enfin toutes ces belles choses tendres, amoureuses, et passionnées, que nous avons veuës de la belle Sapho, sont escrites devant que je la connusse : ainsi il est à croire que les Vers que je vous montre, ont esté faits pour celuy qui a eu le bonheur de luy aprendre toute la tendresse de l'amour, en s'en faisant aimer. Pour moy, repliquay-je, je ne sçay si je me trompe : mais il me semble que les Carracteres qui sont dans ces Tablettes, ne sont pas comme ceux qu'il y a longtemps qui sont faits : et je suis enfin le plus trompé de tous les hommes, si ces Vers ne sont faits pour vous : et si au lieu d'estre le plus malheureux Amant du monde, vous n'estes le plus heureux Amant de la Terre. Quoy, dit-il, vous croiriez que Sapho pûst m'aimer sans que je m'en aperçeusse ? et qu'un homme qui la regarde à tous les momens ; qui observe toutes ses actions, et toutes ses paroles ; et qui fait mesme tout ce qu'il peut pour deviner ses pensées, ne connust point qu'elle l'aimeroit ? ha Democede, cela n'est pas possible : et il n'est que trop vray que ces Vers ne sont point faits pour moy. Comme il disoit cela, nous entendismes un assez grand bruit de plusieurs Personnes qui parloient : si bien que tournant la teste, nous vismes tout contre nous le Prince Tisandre qui menoit Sapho, qui avoit avec elle toutes ses Amies, Nicanor, Alcé, et plusieurs autres : si bien que rendant diligemment à Phaon, les Tablettes que je tenois, il les mit dans sa Poche avec assez de precipitation. Mais comme Sapho avoit pris garde que Phaon estoit sorty assez brusquement de chez elle, elle luy en fit la guerre : et luy reprocha si galamment d'avoir prefere la solitude à une fort agreable Compagnie, qu'il se trouva engagé à faire la Promenade que toute cette belle Troupe alloit faire : et en effet Phaon et moy la suivismes, quoy que nous n'en eussions pas grande envie : car il avoit son chagrin, et j'avois une affaire. Mais enfin, nous fusmes au bout d'une Allée de ce Jardin, qui aboutit à la Mer : ou nous trouvasmes une Barque dans quoy nous nous mismes : et où nous estions si pressez qu'il n'estoit pas aisé de changer de place : de sorte que comme le hazard plaça Phaon fort prés de Tisandre et de Sapho, il luy fut aisé de connoistre que ce n'estoit pas pour ce Prince que les Vers qu'il avoit avoient esté faits : car Sapho ne respondoit à pas un des regards de Tisandre : et elle vivoit aveque luy avec une civilité si concertée, et si froide, qu'il estoit facile de voir que l'amour n'unissoit pas leurs coeurs. Cependant il estoit si occupé de ce qu'il avoit alors dans l'esprit, qu'il ne prit aucune part à la conversation generale. Ce que je luy avois dit luy passant quelques fois dans l'imagination, il s'en sentoit assez doucement flatté : mais un moment apres venant à penser que les choses amoureuses que Sapho avoit escrites, l'estoient devant qu'il la connust, sa jalousie recommençoit : ainsi passant de l'esperance, à la crainte, il s'entretenoit luy mesme sans entretenir personne : et il vint à resver si profondément, qu'il s'apuya sur le bord de la Barque, et se mit à regarder attentivement ce boüillonnement d'escume qui paroist tousjours à la Prouë des Vaisseaux et des Barques, qui vont avec rapidité. De sorte que comme Phaon estoit trop cher à Sapho, pour faire qu'elle ne s'aperçeust pas de son chagrin, elle y prit garde, et y fit prendre garde aux autres : mais entre les autres, Tisandre qui avoit sçeu que Phaon estoit amoureux de Sapho, et que Sapho ne haïssoit pas Phaon, aporta un soin extréme à l'observer : voulant tascher de deviner pourquoy il estoit si melancolique : et de penetrer, s'il estoit possible, si son chagrin venoit de ce qu'il estoit mal avec Sapho ; ou si ce n'estoit seulement que parce qu'il estoit trop amoureux d'elle. Si bien que ne le regardant guere moins qu'il regardoit Sapho, il arriva malheureusement que Phaon, en tirant quelque chose de sa Poche, sans sçavoir ce qu'il en vouloit faire, et sans interrompre sa resverie, tira aussi sans s'en aperçevoir, les Tablettes où estoient les Vers de Sapho : qui glissant le long de la Barque ; tomberent sans faire presques aucun bruit jusques aux pieds de Tisandre : qui les ayant veû tomber se baissa, et les prit sans qu'on s'en aperçeust. Mais Madame, depuis qu'il les eut, il ne fut guere moins resveur que Phaon : car dans la pensée qu'il estoit son Rival, il craignoit de trouver ce qu'il ne cherchoit que pour ne le trouver point. Cependant Cydnon qui voyoit bien que la resverie de Phaon inquiettoit Sapho, se mit à luy parler, et à luy en demander la cause, qu'il ne luy voulut pas dire, comme vous pouvez penser. Mais comme il n'avoit alors dans l'esprit que les Vers de Sapho, il mit la main dans sa Poche, pour voir s'il ne les avoit pas encore, quoy qu'il n'en doutast point : car c'est la coustume de ceux qui aiment, de faire souvent de ces choses inutiles, qu'ils ne feroient pas si leur raison estoit libre. Phaon ayant donc mis la main dans sa Poche, pour voir s'il n'avoit pas tousjours les Tablettes de Sapho, fut estrangement estonné de voir qu'il ne les avoit plus : cependant il n'osoit tesmoigner son estonnement, ny dire ce qu'il avoit perdu : car s'il l'eust dit, il eust fait sçavoir à Sapho le larcin qu'il luy avoit fait : et il l'eust couverte d'une confusion estrange. De plus, ne pouvant sçavoir avec certitude, s'il les avoit perduës dans le Jardin, ou dans la Barque ; ou si elles ne seroient point tombées dans la Mer, il n'osoit faire aucun bruit de sa perte, principalement pour l'interest de Sapho : car encore qu'il eust beaucoup de jalousie, il avoit pourtant encore beaucoup de respect : et l'interest de la gloire de cette admirable Fille, luy estoit aussi considerable que son propre repos. De plus, ce que je luy avois dit, remettant quelquesfois quelque agreable doute dans son esprit, faisoit qu'il estoit encore plus retenu ; si bien qu'il se contenta de chercher tout doucement à l'entour de luy, sans dire ce qu'il cherchoit. Mais comme il le faisoit fort soigneusement, quoy qu'il taschast de le faire sans nulle affectation ; Tisandre connut bien que ce que son Rival avoit perdu, luy tenoit au coeur : et que ce qu'il avoit trouve, luy donneroit peut-estre quelque fâcheux esclaircissement de ses doutes. Mais à la fin nostre Promenade Maritime estant faite nous remenasmes les Dames chez elles, et nous conduismes mesme le Prince Tisandre chez luy : qui n'y fut pas si tost, qu'entrant diligemment dans son Cabinet, il ouvrit les Tablettes qu'il avoit trouvées, et y leut les Vers que vous avez leûs, et qui avoient donné tant d'inquietude à son Rival. Mais Madame, il ne se trouva pas aussi embarrassé que luy à deviner le nom qui devoit remplit ce Vers imparfait, qui estoit marqué par de petites Estoilles : car des qu'il le leût, il ne douta point que le nom de Phaon ne fust celuy qui y devoit estre : et il creût mesme que Sapho avoit donné ces Vers de sa propre main à son Rival : et que c'estoit enfin une affection si solidement liée, que rien ne la pouvoit rompre. Vous pouvez juger Madame, combien cette pensée luy en donna de fâcheuses : aussi a-t'il dit depuis, qu'il n'avoit jamais tant souffert, et qu'il avoit passé la nuit sans dormir. D'autre part Phaon n'estoit pas en repos : et il me dit des choses si touchantes, sur la perte qu'il avoit faite de ces Vers de Sapho ; et il me tesmoigna avoir une si forte aprehension que cette avanture ne luy nuisist ; que je connus qu'en effet il estoit aussi amoureux qu'on pouvoit l'estre : puis que malgré sa jalousie, il songeoit si fort à la reputation de Sapho, qui estoit encore plus en peine que luy. Car enfin Madame, imaginez vous que cette admirable Fille, avoit senty une si grande inquietude lors qu'elle avoit serré diligemment ces Tablettes dans le Tiroir où Phaon les avoit prises ; et qu'elle s'estoit si Fort repentie de s'estre mise en estat que ces Vers peussent estre veûs ; que des qu'elle sut retournée chez elle, elle entra dans son Cabinet avec intention de les brusler, et de n'en faire jamais de pareille nature. Mais Madame, elle fut bien surprise et bien affligée, lors qu'elle ne les trouva plus au lieu où elle les avoit mises : elle ne se fia pourtant pas alors à sa memoire : et elle chercha dans tous les autres lieux ou il n'eust pas esté impossible qu'elles eussent elle. Mais à la fin ne pouvant plus douter que ces Vers ne luy eussent esté dérobez, elle en eut une douleur si sensible, qu'elle n'en avoit jamais senty de pareille. Cependant dans cét estrange embarras d'esprit, elle ne trouvoit point de souhait plus doux à faire, sinon que ce fust Phaon qui eust pris ses Vers : quoy qu'elle eust pourtant une grande confusion qu'il les eust veus. Car comme elle ne sçavoit pas sa bizarre jalousie, elle s'imaginoit qu'il s'en seroit fait l'aplication : mais encore qu'elle le souhaitast, elle ne pouvoit pas esperer que ce fust Phaon qui les. eust : parce qu'elle l'avoit veû si triste, qu'elle ne l'en soubçonna pas. Joint que se souvenant qu'il estoit sorty de chez elle un moment apres que Tisandre avoit esté dans son Cabinet, elle ne pensa pas qu'il eust pû avoir le loisir de faire ce larcin : si bien que ne sçachant qui en soubçonner, elle estoit en une peine estrange. D'autre part Tisandre qui estoit un aussi homme d honneur qu'il y en ait jamais eu, voyant par ces Vers que Sapho aimoit Phaon ; voyant de plus que Phaon estoit digne de Sapho ; et ne doutant nullement que son Rival n'eust reçeu ces Vers des mains de sa Maistresse, et que leur affection ne fust tout a fait liée, se resolut de vaincre sa passion ; et il porta mesme le respect qu'il avoit pour Sapho aussi loin qu'il pouvoit aller. Car encore qu'Alcé fust son Confident, il ne luy montra point les Vers de cette merveilleuse Fille : il est vray qu'il sut trois jours entiers à prendre une resolution decisive : pendant lesquels il ne vit point Sapho : qui de son costé esvita avec adresse de voir Compagnie, de peur d'ouïr dire quelque chose de ces Vers qui luy desplust. Ce n'est pas qu'elle n'eust fait la resolution de dire si on luy en parloit, que c'estoient des Vers faits sans sujet, par la seule curiosité de voir s'il estoit possible de faire parler d'amour à une Femme, sans choquer la bien-seance : mais apres tout, comme elle sçavoit dans le fonds de son coeur, qu'ils avoient une cause veritable, elle en avoit une confusion estrange. D'ailleurs Phaon n'osoit chercher à la voir : car il sentoit bien qu'il luy seroit impossible de ne luy donner pas de trop grandes marques de son chagrin ; de son inquietude, et de sa jalousie : ainsi durant trois jours on ne voyoit en nulle part, ny le Prince Tisandre, ny Sapho ; ny Phaon : et Nicanor estoit si embarrassé, à tascher de deviner pourquoy deux de ses Rivaux et sa Maistresse estoient solitaires en mesme temps, qu'il n'estoit guere moins inquiet qu'ils l'estoient. Mais à la fin Tisandre ayant fait un grand effort sur luy mesme, se surmonta : et envoya demander une Audience particuliere à Sapho, pour l'entretenir d'une affaire tres importante. De sorte que Sapho n'osant la luy refuser, à cause de sa condition, elle la luy accorda : mais elle l'attendit avec une inquietude estrange, par la crainte où elle estoit, que ce ne fust pour luy parler de ses Vers qu'il venoit chez elle. Ce n'est pas qu'elle ne sçeust bien qu'il estoit impossible que ce fust luy qui les eust pris dans son Cabinet, car elle l'avoit tousjours veû : mais elle craignoit que quelque autre ne les luy eust baillez. Cependant l'heure de cette Audience estant arrivée, Tisandre fut chez Sapho, sans estre suivy de personne : mais au lieu de l'aborder comme à l'ordinaire ; il la salüa avec une civilité serieuse, et froide, quoy que pleine de beaucoup de respect : qui luy fit connoistre qu'il avoit quelque chose de fâcheux à luy dire. Comme il n'y avoit alors dans sa Chambre qu'une Fille qui estoit à elle, Tisandre fut d'abord dans la liberté de l'entretenir : de sorte que sans perdre temps ; je viens Madame, luy dit-il, vous rendre la plus grande marque d'amour que personne ait jamais rendue : en vous rendant des Vers que Phaon a perdus, et que vous luy avez donnez : car enfin Madame, tout autre que moy se vangeroit de vostre cruauté, en les montrant à toute la Terre. Le respect que je vous porte est pourtant si grand, que toute rigoureuse que vous m'estes, je ne laisse pas de craindre de vous déplaire : et de vouloir du moins conserver vostre estime, puis que je ne puis aquerir vôtre affection. En disant cela, Tisandre rendit à Sapho les Tablettes oû estoient les Vers qu'elle avoit faits pour son Rival : mais il les luy rendit ouvertes : et luy fit voir qu'il avoit escrit le nom de Phaon, à l'endroit où il devoit estre. Vous pouvez juger Madame, que Sapho ne prit pas ces Tablettes sans rougir : neantmoins apres s'estre un peu remise, elle entreprit de faire deux choses tout à la fois : la premiere, d'achever de dégager Tisandre de son affection : et la seconde, de luy persuader que ces Vers n'avoient point esté faits pour Phaon en particulier, ny pour nul autre. Mais quoy qu'elle dist tout ce qu'on pouvoit dire d'adroit, et de spirituel, en une conjoncture si delicate, elle ne fit que la moitié de ce qu'elle vouloit faire : car elle acheva de desgager Tisandre de son amour, mais elle ne pût luy faire croire que ces Vers n'avoient pas esté faits pour Phaon. Elle ne pût mesme luy persuader qu'elle ne les luy eust pas donnez de sa propre main ; quoy qu'elle dist vray, lors qu'elle assuroit qu'il les avoit dérobez. Non non, Madame, luy dit alors Tisandre, vous ne me persuaderez pas : car enfin quiconque a donné son coeur, peut bien donner des Vers. On peut quelques fois donner son coeur tout entier, repliqua Sapho, sans donner nulle autre chose : et cette circonstance que vous voulez conter pour rien est si considerable pour moy, que je ne mets nulle comparaison entre avoir fait ces Vers pour Phaon, ou les luy avoir donnez de ma main. En effet, presuposé que j'eusse pour luy une inclination tres puissante, il ne seroit pas si estrange que je me disse à moy mesme ce que je sentirois malgré moy dans mon coeur : et si c'estoit une foiblesse, elle ne choqueroit du moins pas la modestie, puis qu'elle ne seroit sçeuë que de moy. Mais Seigneur, en m'acusant d'avoir donné ces Vers à Phaon, vous me faites un si grand outrage, et vous pensez de moy une si estrange chose, que je suis estonnée que vous ne les avez montrez à toute la Terre. Car en effet je serois indigne que vous eussiez nulle discretion, si j'avois esté assez indiscrette pour donner ces Vers à Phaon. Cependant je ne laisse pas de vous rendre grace de me les avoir rendus : et de vous conjurer de me dire positivement, de quelle façon vous les avez eus : car comme je n'ay nulle intelligence particuliere avec Phaon, je ne le puis sçavoir que de vous. Ha Madame, que ce que vous me dittes est outrageant ! repliqua Tisandre, et que ce que je sais merite peu ce que vous faites ! Cependant comme il peut-estre que Phaon n'a ozé vous dire qu'il a perdu des Vers qu'il devoit conserver si soigneusement ; je vous diray que je les vy tomber de sa poche le soir que nous fusmes nous promener sur la Mer : et que je les ramassay sans sçavoir que j'y trouverois l'Arrest de ma mort. Phaon estoit si triste ce soir là, repliqua-t'elle, que vous devez ce me semble estre persuadé que je ne luy avois pas donné ces Vers, et qu'il ne croyoit pas mesme qu'ils fussent faits pour luy : car à dire la verité, le coeur de Sapho n'est pas une conqueste si facile à faire, qu'il ne deust tirer quelque vanité de l'avoir faite, et qu'il n'en deust mesme avoir quelque joye. Quoy qu'il en soit, dit alors Tisandre, je suis persuadé que Phaon est autant aime, que je suis haï : et si je n'avois pour vous des sentimens de respect, que nul Amant mal traité n'a jamais eus ; estant ce que le suis à Mytilene, je trouverois bien moyen de renvoyer Phaon en Sicile. Mais comme je le chasserois en vain de cette Isle, puis que je ne le puis chasser de vostre coeur, je ne veux pas estre vostre Tyran, apres avoir esté vostre Esclave. Vous m'avez persuadé autrefois avec tant d'adresse, adjousta-t'il, qu'il ne tenoit mesme pas à vous que vous ne m'aimassiez, que je veux vous sçavoir gré de ce que vous avez fait contre vous mesme : mais Madame, pour reconnoistre mon respect, il faut avoir de la sincerité : et m'advoüer ingenûment le veritable estat de vôtre ame, comme je vous advouë l'estat de la mienne : afin qu'apres cela je vous laisse en repos, et que je tasche de m'y mettre. Seigneur ; repliqua Sapho en rougissant, si je pouvois vous donner toute mon affection, comme je vous donne toute mon estime, je le ferois sans doute, pour reconnoistre vostre generosité : mais à vous parler sincerement, il y a tousjours eu dans mon coeur un si puissant obstacle au dessein que vous avez eu d'estre aimé de moy, que je ne l'ay jamais pû surmonter, quelque effort que j'aye fait. Apres cela Seigneur, ne m'en demandez pas davantage : car puis que je ne vous puis aimer, il ne vous importe guere si j'aime Phaon, ou si je ne l'aime pas. Je ne vous le demande pas Madame, reprit-il, pour m'éclaircir de la chose, car je n'en doute point du tout : mais je vous le demande afin d'avoir du moins l'avantage de me pouvoir loüer de vous une fois en ma vie. De grace Seigneur, reprit Sapho, ne vous obstinez pas à vouloir une chose injuste et inutile : et contentez vous que je vous die seulement, que je ne vous puis aimer, et que je ne sens pas pour Phaon, la mesme impossibilité d'avoir quelque affection pour luy. C'en est assez Madame, luy dit il en se levant, pour me rendre le plus mal-heureux de tous les hommes : cependant comme je me suis resolu de vous respecter tousjours, je m'en vay faire tout ce que je pourray pour desnoüer les Liens qui m'attachent à vous, sans les rompre avec violence : et je souhaitte seulement en vous quitant, que vous connoissiez un jour que si vous avez donné vostre coeur au plus honneste homme de vos Amants ; vous ne l'avez pas donné au plus fidelle, ny au plus amoureux. Apres ce la Madame, Tisandre s'en alla : mais avec tant de tristesse sur le visage, que Sapho toute insensible qu'elle estoit pour luy, en eut le coeur vil peu touché. Mais comme il y avoit alors des choses qui le touchoient encore plus sensiblement, elle pensa plus à Phaon qu'à Tisandre : et elle eut mesme un nouveau sujet d'y penser, par une visite que luy fit ma Soeur. Car vous sçaurez, Madame, que voyant Phaon dans un si grand desespoir, et ayant moy mesme une assez grande curiosité de sçavoir si effectivement ces Vers qui causoient tant de desordre, avoient esté faits pour Phaon, comme je le croyois, je fus trouver Cydnon avec qui je vivois non seulement comme avec une Soeur qui m'estoit tres chere, mais encore comme avec une Amie tres fidelle. Si bien qu'apres luy avoir fait un grand secret, de ce que j'avois à luy dire, je luy contay la jalousie de mon Amy, et l'avanture des Vers : et je la conjuray de me dire s'ils estoient faits pour Phaon. S'ils sont faits pour quelqu'un, reprit elle, ils sont assurément faits pour luy : mais mon Frere je n'en sçay rien : et Sapho ne m'a point montré les Vers dont vous me parlez. Cependant, luy dis-je, le pauvre Phaon qui croit qu'ils sont faits pour un autre, en a une jalousie si forte, et une douleur si violente, que je croy qu'il en mourra, si vous ne m'aidez à le secourir. En verité mon Frere, repliqua t'elle, il ne me sera pas aisé : car enfin Sapho qui ne m'a jamais fait secret d'aucune chose, ne m'a rien dit de cette avanture : et je ne voy pas que je luy en puisse parler, si elle ne m'en parle. Il est vray, adjousta t'elle, que je ne l'ay veuë qu'un moment, depuis nostre promenade sur la Mer : ainsi tout ce que je puis, est de vous promettre de voir Sapho : et de rendre office à Phaon, si elle me donne lieu de le pouvoit faire. Apres cela je luy exageray autant que jé pûs la jalousie de cét Amant, afin de luy faire pitié de son malheur : mais plus je luy parlois, plus je luy voyois d'envie de rire : car comme elle sçavoit les veritables sentimens de Sapho pour Phaon, elle trouvoit quelque chose de si plaisant à penser qu'il estoit luy mesme ce Rival aimé qui l'affligeoit si fort, qu'elle ne pouvoit s'empescher d'en rire. Mais cruelle Soeur, luy dis-je alors, je ne vous represente pas les maux de mon Amy, pour vous en divertir : et ce n'est pas en riant qu'il le faut pleindre. Si je croyois qu'il fust fort à pleindre, reprit-elle, je n'en userois pas ainsi ; mais comme je ne voy pas que Phaon ait de Rivaux qu'il doive craindre, je vous avoüe que je ne puis m'empescher de me divertir de son chagrin : car je ne trouve rien de si plaisant à observer, quand on a le coeur entierement libre, que tout ce que font les gens les plus sages quand ils ont un engagement de cette nature. C'est pourquoy pardonnez à un enjouëment naturel que j'ay dans l'esprit pour ces sortes de choses, dont je ne suis pas la Maitresse : et croyez que je rendray tout l'office que je pourray à Phaon. Et en effet Madame, dés que je fus party, elle fut chez Sapho, et elle y arriva un quart d'heure apres que le Prince Tisandre l'eut quittée si bien qu'ayant alors l'esprit remply de trop de choses, pour en pouvoir faire un secret à Cydnon, elle la fit passer dans son Cabinet : et donnant ordre qu'on dist qu'on ne la voyoit point si on la demandoit, elle la conjura de luy pardonner si elle luy avoit sait un secret durant trois jours d'une avanture qui luy estoit arrivée. Car enfin ma chere Cydnon (luy dit Sapho, apres la luy avoir racontée) elle est si cruelle, qu'il ne m'est jamais rien arrivé de si fâcheux en ma vie. En effet y a-t'il rien de plus insuportable, que de voir que Tisandre ait veû des Vers de la nature de ceux qu'il a veûs ? et y a-t'il rien de si terrible que depenser que Phaon luy mesme les a leûs ? Pour moy, adjousta-t'elle, je ne pense pas que je puisse me resoudre à le voir : et il y a trois jours que je ne voy personne, pour esviter sa rencontre. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu quelques instans, où j'ay souhaité que ce fust luy qui eust trouvé ces Vers : mais je le souhaitois quand je ne pensois pas qu'il les eust. Cependant il n'en est pas de mesme aujourd'huy : et je ne sçay si je ne voudrais point que cent autres personnes les eussent leûs, et que Phaon ne les eust pas eus en sa puissance : car comment oseray-je le voir, apres une si fâcheuse avanture ? En effet ne dois-je pas craindre que se fiant à la passion qu'il sçait que j'ay pour luy, il n'ait l'audace de me parler avec moins de respect ? et ne dois-je pas aprehender encore, qu'il ne me regarde comme une Conqueste si facile, qu'elle ne luy est pas fort glorieuse ? Si vous avez quelque chose à craindre, repryt Cydnon, ce n'est nullement ce que vous dites : et pour vous tesmoigner que je vous suis absolument acquise, adjousta-t'elle, il faut que je trahisse un secret que mon Frere m'a confié : et que je vous aprenne que Phaon est le plus malheureux, et le plus jaloux de tous les hommes. Il n'est donc pas amoureux de moy, reprit brusquement Sapho en rougissant : il est plus amoureux de vous, repliqua Cydnon, qu'on ne le fut jamais personne : mais il est si jaloux, et jaloux d'une si bizarre maniere, que je ne sçay comment vous l'en pourrez guerir. Cette Enigme est si obscure pour moy, respondit Sapho, que je n'y puis rien comprendre. Quand je vous l'auray expliquée, repliqua t'elle, vous la comprendrez mieux, mais vous n'en serez pas moins estonnée : car enfin le jour que vous montrastes des Vers à Phaon, et à Democede, ce premier y trouva des choses si passionnées, qu'il conclut qu'il falloit de necessité que vous eussiez aimé, ou que vous aimassiez encore : et qu'il estoit impossible que vous pussiez escrire des choses si tendres sans avoir eu de l'amour. Si bien que s'estant mis cette bizarre fantaisie dans la teste, il a depuis cela souffert des maux incroyables : et il n'a fait autre chose que chercher ce pretendu Rival, qu'il croit vous avoir inspiré toute la tendresse de vos Vers. Mais de grace, Cydnon, interrompit Sapho, dittes moy sincerement si ce que vous dittes n'est point un jeu de vôtre esprit ? nullement, reprit-elle, et ce que je vous dis est si positivement vray, que rien ne l'est davantage. En effet le malheureux Phaon est si preoccupé de cette imagination, qu'apres avoir pris les Vers dont il s'agit presentement, au lieu de se les attribuer, et de joüir de sa bonne fortune, il n'a fait autre chose que chercher des noms qui convinssent à ce Vers qui n'estoit pas remply : et pour moy, je vous avoüe que je conçoy cela d'une si plaisante maniere, que si ce n'estoit que je vous en voy en chagrin, j'en rirois de tout mon coeur. Cependant je ne laisse pas de vous prier serieusement, de chercher les voyes de guerir le pauvre Phaon de sa jalousie : car mon Frere me l'a representé si miserable, qu'il merite d'estre secouru. Mais à ce que je voy, repliqua Sapho, Democede a veû ces terribles Vers qui me donnent tant de confusion : et apres avoir dit cent fois que si je voulois un Amant, je ne voudrois pas qu'il eust de Confident, je me voy exposée à avoir autant de Confidents de ma foiblesse, qu'il y a d'hommes à Mytilene. Ce n'est pas que je ne sçache bien, adjousta-t'elle obligeamment, que Democede est discret : mais apres tout, Cydnon, avoüez la verité, il devine mieux que Phaon. Il ne me l'a pas dit, repliqua-t'elle, mais je luy ay assuré que ces Vers n'estoient faits pour personne, ou qu'ils l'estoient pour Phaon : car comme il est son Amy particulier, j'ay crû par là l'engager à plus de discretion : et l'empescher de s'aller informer à d'autres, d'une chose dont je luy ay promis de luy rendre conte. Mais Cydnon, quel conte luy pourrez vous rendre, repliqua brusquement Sapho, qui ne me soit point desavantageux ? car de luy dire que j'aime Phaon, c'est une chose effroyable : de luy jurer que je ne l'aime pas, il croira donc que j'en aime un autre : de luy protester que je n'aime rien, dans la follie que Phaon a dans la teste, c'est augmenter sa jalousie sans me justifier : cependant je voudrois trouver un expedient qui l'empeschast d'estre jaloux ; qui me conservast son affection ; qui cachast la mienne à Democede ; et qui permist seulement à Phaon d'en deviner une partie. Pour moy, reprit Cydnon, veû comme mon Frere m'a parlé, je croy qu'il sera difficile de guerir Phaon de sa jalousie, si vous ne luy monstrez toute la tendresse que vous avez pour luy. Ha Cydnon, repliqua Sapho, j'aime mieux qu'il soit eternellement jaloux, que de luy faire voir toute ma foiblesse. Vous ne vous souciez donc pas de conserver son coeur ? respondit Cydnon : car enfin vous sçavez mieux que moy, que les longues jalousies destruisent l'amour. Le fondement de celle de Phaon, reprit Sapho, a si peu de solidité, que je ne croy pas qu'elle puisse durer long temps : au contraire, respondit ma Soeur, c'est parce qu'elle n'a point de fondement, qu'elle est difficile à chasser : car si par exemple Phaon estoit positivement jaloux de Nicanor, vous n'auriez qu'à le maltraiter, et à ne le voir plus, pour faire cesser la jalousie : mais n'estant jaloux, que parce que vous escrivez avec des sentimens si tendres et si passionnez, qu'il s'est imaginé qu'il saut que vous aimiez quelqu'un, il n'est pas possible de le guerir, qu'un luy donnant lieu de penser que vous n'aimez que luy : et qu'en luy permettant de croire que les Vers qu'il a veûs luy apartiennent. Comme j'ay bien deviné la passion qu'il a pour moy, devant qu'il me l'ait ditte, respondit elle, qu'il devine, s'il peut, la tendresse que j'ay pour luy : car s'il ne le fait, il ne la sçaura jamais. Mais encore, dit alors Cydnon, faut il luy dire precisément quelque chose de ces Vers, où il n'y a point de nom : ne suffit il pas qu'il voye, reprit elle, que les noms de tous les hommes qui pourroient estre amoureux de moy n'y conviennent point, et que le sien y convient, pour luy faire comprendre, ou qu'ils ne sont faits pour personne, ou qu'ils sont faits pour luy ? S'il n'avoit pas l'imagination preoccupée, repliqua Cydnon, ce que vous dittes suffiroit sans doute : mais dans les sentimens où il est, si la conservation de Phaon vous est chere, il faut faire quelque chose davantage : et souffrir du moins que mon Frere le console dans sa douleur, et luy donne quelque esperance. Pourveû qu'il ne puisse pas soubçonner que ce soit de mon consentement, reprit Sapho, Democede peut luy dire ce qu'il voudra, pour luy persuader que je n'ay jamais rien aimé : car apres tout malheur pour malheur, je souffrirois plus volontiers que Phaon creust que je l'aimasse, que de croire que j'eusse seulement souffert l'amour d'un autre. Apres cela Sapho raconta à Cydnon, tout ce que Tisandre luy avoit dit : ainsi vous voyez, luy dit elle, que le Rival de Phaon est bien mieux informé de l'affection que j'ay pour luy, qu'il ne l'est luy mesme. En verité Cydnon, adjousta-t'elle, mon avanture est bien bizarre : car enfin Tisandre sçait que j'aime Phaon : et il le sçait avec tant de certitude, qu'il m'en abandonne : et Phaon au contraire, est tout prest de me quitter, parce qu'il croit que je ne l'aime point, et que l'en aime un autre : ainsi estant luy mesme son propre Rival, s'il faut ainsi dire, il se fait plus de mal, que tous ses Rivaux ne luy en font : et il me reduit dans la plus fâcheuse conjoncture où une personne de mon humeur se puisse trouver. Car enfin les femmes ne doivent jamais dire qu'elles aiment, qu'en souffrant seulement d'estre aimées : c'est pourquoy Cydnon, il faut laisser le soin de cette Avanture à la Fortune. Mais prenez garde, repliqua-t'elle, que vous ne vous repentiez de ce que vous dittes : si je me repens de ce que je dis, reprit Sapho, je ne feray que ce que j'ay desja fait cent fois, depuis que je connois Phaon : puis qu'il est vray que je me suis repentie d'avoir demandé sa connoissance à Democede : et que je me repens encore de l'heure que je parle, de l'avoir aimé, et d'avoir fait les Vers qui causent ce dernier desordre. Et pour vous descouvir tout ce que je pense, je sens bien que quoy que je vous puisse dire, et que quoy que je puisse faire, je m'en repentiray toute ma vie. En effet si je conserve Phaon par des soins indignes de moy, j'en auray un repentir eternel : et si je le perds par une severité trop scrupuleuse, je m'en repentiray jusques à la mort. Voila donc Madame, en quelle assiette Sapho avoit l'esprit, lors que ma Soeur luy parla : de sorte que connoissant bien qu'elle consentoit qu'elle fist pour guerir Phaon de sa jalousie, tout ce qui ne l'engageroit point trop, elle ne voulut pas la presser davantage : et elle me dit apres l'avoir veuë, que Phaon avoit tort : que je devois luy conseiller de voir Sapho le plustost qu'il pourroit : et qu'assurément il n'avoit point de Rivaux qu'il deust craindre. Mais Madame, ce qu'il y avoit de rare en cette rencontre, c'est que Sapho avoit l'esprit si occupé des divers sentimens qui l'agitoient, qu'elle ne s'avisa point de se mettre en colere, de la hardiesse qu'avoit eu Phaon de prendre ses Vers dans son Cabinet. Cependant Cydnon agit si bien aveque moy, et j'agis si adroitement avec Phaon, que quoy qu'il ne creust pas positivement tout ce que je luy disois, il ne laissa pas de se resoudre d'aller chez Sapho, et d'y aller avec le dessein de luy dire tout ce qu'il avoit dans l'ame. Cependant il arriva encore du changement dans son esprit : car comme les Grands ne peuvent jamais se cacher, il y eut un bruit si universel dans Mytilene, que Tisandre avoit resolu de ne voir plus Sapho ; que Phaon s'imaginant que ce Prince ne la quittoit, que parce qu'il avoit descouvert qu'elle aimoit quelqu'un, il en eut un redoublement de jalousie qui rompit son premier dessein. Ce n'est pas qu'en effet il n'eust raison de croire de Tisandre ce qu'il en croyoit : mais comme il ne sçavoit pas que c'estoit luy qui desgageoit ce Prince de l'amour de Sapho, il tiroit des consequences du changement de cét Amant, qui le rendoient tres malheureux. Mais à la fin apres avoir passé deux jours dans cette incertitude, il se détermina tout d'un coup d'aller chez Sapho, pour luy descouvrir toute la grandeur de son amour, et toute la violence de sa jalousie : et en effet il fut le jour suivant de si bonne heure chez elle, qu'il n'y trouva encore personne. De vous dire Madame, ce qu'ils sentirent en se revoyant, il ne seroit pas aisé : car Sapho eut de la confusion de sa propre foiblesse, et de la pitié de celle de Phaon : et cét Amant eut tant de sentimens differens, qu'on ne les sçauroit representer : car il me dit qu'il avoit senty redoubler son amour et sa jalousie : et qu'il avoit pourtant aussi senti renaistre son esperance. Mais enfin apres s'estre salüez presques avec une esgalle agitation d'esprit, Phaon demanda pardon à Sapho, d'avoir esté si long temps sans la voir : mais Madame, adjousta-t'il, je ne sçay si apres vous avoir demandé pardon de ne vous avoir pas veuë, je ne dois pas encore vous le demander de ce que je viens vous revoir : car j'y vins avec la resolution de vous dire tant de choses differentes, que je ne sçay si je ne seray point assez malheureux pour vous en dire quelqu'une qui vous desplaise : quoy que je sois resolu de ne vous dire rien qui ne soit digne de l'amour et du respect que j'ay pour vous. Nous avons eu si peu de chose à démesler ensemble depuis que nous nous connoissons, repliqua-t'elle, que je ne sçay ce que vous pouvez avoir tant à me dire : j'ay à vous demander, Madame, repliqua-t'il, si j'ay tort d'estre le plus jaloux de tous les hommes ? j'ay à vous conjurer de me parler avec sincerité : j'ay à vous suplier d'avoir compassion de ma foiblesse : d'examiner bien la passion qui la cause : de peser toutes les raisons qui peuvent excuser ma jalousie : et de vouloir s'il est possible, ne me desesperer pas. Tout ce que vous me dittes, repliqua Sapho, marque qu'il y a un si grand déreglement dans vostre esprit, que je veux faire par pitié, ce que je ne devrois pas faire par raison, si je n'écoutois que l'exacte justice, et l'exacte bien-seance. C'est pourquoy je veux bien escouter vos pleintes, et souffrir mesme que vous me parliez de vostre jalousie, quoy que je n'aye guere enduré que vous m'ayez parlé de vostre amour : parlez donc Phaon, luy dit-elle encore, et dittes moy de qui vous estes jaloux ? Je n'en sçay rien Madame, luy dit-il, mais je sçay bien qu'il y a des instans où je crois en avoir tous les sujets imaginables : car enfin Madame, vous escrivez des choses si tendres, qu'il faut que vous les ayez senties : et vous avez fait des Vers que j'ay eu l'audace de vous dérober, qui me coustent mille soupirs, et qui me cousteront peut-estre la vie, si vous n'avez la bonté de me dire des choses qui me guerissent. Mais encore, luy dit Sapho, que faudroit il vous dire pour voue guerir ? il faudroit, reprit-il, me pouvoir persuader qu'en effet vous n'avez jamais rien aimé : et que si vous avez à aimer quelque chose, ce sera le malheureux Phaon. Mais Madame, comme cela n'est pas possible, je ne vous le demande point : et je vous demande positivement le veritable estat de vostre ame, quel qu'il puisse estre : et je vous demande le nom de celuy pour qui vous avez fait les Vers que je pris dans vostre Cabinet. Pour respondre en general à tout ce que vous me demandez, repliqua-t'elle, je vous diray que j'eseris tendrement, parce que naturellement j'ay l'ame tendre : et je vous assureray en suite, que si je dois donner de la jalousie à quelqu'un, ce ne doit pas estre à vous : car enfin je vous le dis pour ma propre gloire, autant que pour vostre repos : je n'avois rien aimé le jour que vous arrivastes à Mytilene : et je puis encore vous asseurer que je n'ay rien fait depuis cela, qui vous doive donner de la jalousie. Mais pour tesmoigner que je dis vray, je consens que vous observiez toutes mes actions, toutes mes paroles, et mesme tous mes regards : et si apres les avoir observez, vous trouvez que vous deviez estre jaloux, soyez le jusques à la fureur : et soyez persuadé qu'en vous permettant d'avoir de la jalousie, je fais pour vous ce que je n'ay jamais fait pour personne. Comme vous ne pouvez me permettre d'estre jaloux, reprit-il, sans me permettre d'estre amoureux, il faut Madame que je vous remercie de cette permission, comme de la plus grande faveur du monde : cependant, adjousta-t'il, le vous serois bien plus obligé de me dire precisément que vous voulez bien que j'aye de l'amour, que de m'assurer que vous souffrirez que j'aye de la jalousie : dittes moy donc Madame, je vous en conjure, s'il me peut estre permis d'esperer que vous aurez un jour pour moy une partie de la tendresse que vous sçavez si admirablement exprimer ? et n'aurois-je point trop de presomption, de pretendre que vous puissiez un jour m'attribuer les Vers qui m'ont donné une si cruelle jalousie ? Mais Madame, pour me rendre croyable une assurance si glorieuse, il faudroit avoir de la sincerité : il faudroit me dire ce que vous ne me dittes pas : il faudroit me montrer vostre coeur, comme je vous montre le mien : et ne me faire pas un secret de tout ce qui s'est passé dans vostre ame, avant que je vous connusse. Car enfin quand vous auriez aimé quelqu'un, avant que j'eusse eu l'honneur d'estre connu de vous, je n'aurois pas raison de m'en plaindre : ce n'est pas que je ne souhaitasse avec une passion estrange, d'avoir la gloire d'estre le premier qui eust un peu attendry vostre coeur : mais si cela n'est pas possible, je ne laisseray pas de m'estimer tres heureux, d'estre le Successeur d'un heureux Rival. Parlez donc divine Sapho, et dittes moy si je dois estre jaloux ; si je dois estre heureux, ou miserable ; et pour le dire en deux mots, si je dois vivre ou mourir ? Phaon dit toutes ces choses avec une action si pleine de respect ; il y avoit dans le son de sa voix je ne sçay quoy de si persuasif ; et il regardoit Sapho d'une maniere si soumise, et si passionnée ; qu'enfin cette belle Personne ne pouvant se resoudre de mal traiter un Amant qu'elle vouloit conserver, luy parla avec tant d'adresse, que sans luy dire d'abord qu'elle l'aimoit, elle r'anima son esperance ; dissipa entierement sa jalousie ; augmenta sa passion ; et remit la joye dans son ame.

Histoire de Sapho : bonheur et Sapho et de Phaon


Enfin Madame, ces deux Personnes qui en commençant cette conversation, ne sçavoient que se dire, et qui avoient dans le coeur mille sentimens qu'ils croyoient qu'ils ne se diroient jamais, se dirent, à la fin toutes choses : et firent un eschange si sincere de leurs plus secretes pensées, qu'on peut dire que tout ce qui estoit dans l'esprit de Sapho, passa dans celuy de Phaon : et que tout ce qui estoit dans celuy de Phaon, passa dans celuy de Sapho. Ils convinrent mesme des conditions de leur amour : car Phaon promit solemnellement à Sapho qui le voulut ainsi, de ne desirer jamais rien d'elle que la possession de son coeur : et elle luy promit aussi de ne recevoir jamais que luy dans le sien. Ils se dirent en suite tout ce qui leur estoit arrivé de plus particulier en leur vie : et depuis cela Madame, il y eut durant tes long temps une union si admirable entre ces deux Personnes, qu'on n'a jamais rien veû d'esgal. En effet l'amour de Phaon augmenta avec son bonheur : et l'affection de Sapho devint encore plus violente, par la connoissance qu'elle eut de la grandeur de l'amour de son Amant. Jamais l'on n'a veû deux coeurs si unis : et jamais l'Amour n'a joint ensemble tant de pureté, et tant d'ardeur. Ils se disoient toutes leur pensées : ils les entendoient mesme sans se les dire : ils voyoient dans leurs yeux tous les mouvemens de leurs coeurs : et ils y voyoient des sentimens si tendres, que plus ils se connoissoint, plus ils s'aimoient. La paix n'estoit pourtant pas si profondément establie parmy eux, que leur affection en pûst devenir tiede, et languissante : car encore qu'ils s'aimassent autant qu'on peut aimer, ils se plaignoient pourtant quelquesfois tour à tour de n'estre pas assez aimez : et ils avoient enfin assez de petits démeslez, pour avoir tousjours quelque chose de nouveau à souhaiter : mais ils n'en avoient jamais d'assez grands pour troubler essentiellement leur repos. Cependant depuis le jour que Phaon lia cette grande affection avec Sapho, Nicanor fut tres malheureux, et Tisandre s'estima aussi heureux que prudent, d'avoir pû se desgager de la passion qu'il avoit euë. Il est vray qu'il en guerit bientost par une autre : car Pittacus ayant resolu de le marier à la belle Alcionide, il fut à Gnide où elle estoit, et il en devint aussi amoureux qu'il l'avoit esté de Sapho : mais apres tout, quoy qu'il n'eust plus d'amour pour cette admirable Fille, il conserva tousjours beaucoup d'estime pour elle. Cependant Charaxe, Frere de Sapho, qui n'avoit pas trouvé bon qu'elle eust refusé l'affection de Tisandre ; et qui trouvoit fort mauvais qu'elle souffrist celle de Phaon, s'en alla voyager, et partit sans luy dire adieu. D'autre part, quoy que Nicanor aimast tousjours tendrement Sapho, et qu'il haïst estrangement Phaon, il ne s'emporta pourtant à aucune violence, ny contre l'un, ny contre l'autre : car Sapho a une adresse si admirable, à tenir tout le monde dans le respect qu'on luy doit, et à reünir les esprits les plus divisez ; que si elle ne tenoit ces deux Rivaux tout à fait en paix, elle les empeschoit du moins d'estre tout à fait en guerre. Joint que ce qui contribuoit encore à cela, estoit que comme Phaon estoit assuré d'estre preferé à tous ses Rivaux, il n'estoit jaloux d'aucun : ou s'il avoit quelquesfois quelques sentimens de jalousie, c'estoit lors que son ancienne fantaisie luy repassoit dans l'esprit ; et qu'il s'imaginoit qu'avant que de l'avoir connu, il falloit que Sapho en eust aimé quelque autre, pour avoir escrit des choses aussi tendres que celles qu'il avoit veuës. Mais à dire la verité, il fut bien heureux de n'estre pas capable d'estre jaloux de l'amour qu'on avoit pour Sapho : car elle en donna à tant de Gens, qu'Alcé luy mesme, tout amoureux qu'il estoit de la belle Athys, sentit partager son coeur : et à la reserve de Themistogene qui ne pouvoit aimer tout ce qui ne ressembloit pas Damophile, il n'y eut pas un homme d'esprit qui n'eust quelques sentimens d'amour pour Sapho. Pour moy comme j'estois Amy particulier de Phaon, et que de plus je songé tousjours à me deffendre, je ne fus pas tout à fait amoureux : mais j'eus du moins assez d'affection, et assez d'attachement pour elle, pour n'avoir point d'amour pour aucune autre. Cependant cette aprobation universelle, ne manqua pas d'irriter toutes les Dames : qui pretendant en grande beauté, n'avoient plus d'Adorateurs : durant que Sapho qu'elles ne croyoient pas si belle qu'elles, en estoit environnée. Mais ce qu'il y avoit de rare, estoit que cette admirable Fille, sans rien faire contre la fidellité qu'elle devoit à Phaon, ne laissoit pas de maintenir son Empire dans les coeurs de tous ses Amans : car comme elle agissoit avec tant d'adresse qu'on ne luy disoit jamais que ce qu'elle vouloit qu'on luy dist, elle n'avoit aucun sujet de se pleindre d'eux ; et par consequent elle n'en avoit point de les bannir d'aupres d'elle. Ce n'est pas qu'il n'y eust quelques jours, où Phaon se pleignoit respectueusement de voir tousjours tant de monde chez elle : mais dés qu'elle luy avoit parlé un moment, elle luy faisoit comprendre que la prudence vouloit qu'il fust caché dans la presse : parce que si elle en eust banny quelques uns, il eust fallu qu'elle l'eust banny aussi, ou qu'elle eust fait paroistre leur intelligence si publiquement, que sa gloire en eust souffert quelque diminution : de sorte qu'il fallut que Phaon endurast tous les Amans de Sapho, qui n'osoient pourtant paroistre que comme ses Amis. Pour moy je me suis cent et cent fois estonné, de la puissance que Sapho avoit sur ses Esclaves : car enfin il n'y en avoit pas un qui ne connust que Phaon en estoit aimé ; et en estoit seul aimé ; cependant pas un ne perdoit esperance, quoy qu'elle ne leur en donnast point : et quoy qu'ils haïssent tous Phaon, ils n'osoient ny ne pouvoient luy nuire. Ils n'estoient pas mesme trop mal les uns avec les autres : car comme ils ne pouvoient avoir de jalousie que de Phaon seulement, ils vinrent en quelque espece de confiance : ainsi, et l'Amante, et les Amans, et l'Amant aimé, et les Rivaux mal traitez, estoient tousjours ensemble, sans avoir de dispute qui troublast nostre societé : et ce qu'il y avoit de plus admirable, c'est qu'au milieu de tant de monde, Sapho ne laissoit pas de trouver moyen de donner mille marques d'affection à Phaon : et de luy sacrifier mesme tous ses Rivaux sans qu'on s'en aperçeust. Ainsi sans rien faire contre l'exacte civilité, et sans estre Coquete, Sapho avoit la gloire de se voir un nombre infiny d'Adorateurs : et sans avoir toute la severité de ces Amans fidelles, qui deviennent presques sauvages à force de l'estre, Phaon et elle jouïssoient de toutes les douceurs, d'une amour pure et innocente. En effet ils n'estoient pas de ces Gens qui dés qu'ils sont assurez de s'aimer, renoncent presques autant à la galanterie, que s'ils estoient mariez : car Phaon estoit aussi soigneux, et aussi assidu que s'il eust encore eu à conquerir l'illustre coeur qu'il possedoit : et Sapho estoit aussi exacte, et aussi regulierement civile et complaisante, que si sa Conqueste ne luy eust pas esté tout à fait assurée. De plus, la joye, les Pestes, et les plaisirs, les suivoient inseparablement : et quoy qu'ils fussent tres assurez de leur estime, ils aportoient pourtant tous les soins imaginables à se la conserver. Voila donc Madame, quelle estoit la vie que menoient Phaon et Sapho, durant qu'ils estoient heureux : cependant comme l'Empire de l'Amour, est plus sujet aux grandes revolutions que les autres, cette tranquile et profonde paix, qui estoit dans le coeur de Sapho, ne dura pas tousjours, quoy qu'elle semblast devoir tousjours durer : car enfin il est certain que jamais Amant n'a sçeu si parfaitement l'art de tesmoigner beaucoup d'amour que Phaon. De plus, il ne voyoit que Sapho à Mytilene : et l'on peut presques assurer qu'il ne voyoit pas mesme les Amies de sa Maistresse, quoy qu'il fust tousjours avec elles : car il estoit si inseparablement attaché, et d'yeux, et d'esprit, à la merveilleuse Sapho, qu'elle ne pouvoit douter qu'elle ne fust la seule Personne qu'il consideroit, en tous les lieux où il se trouvoit avec elle. De sorte que comme il n'y a rien de plus obligeant, que cette distinction adroite qui se fait d'une Personne au milieu d'une grande Compagnie ; il sçavoit si bien obliger Sapho de cette maniere, que jamais en sa vie il n'y a manqué, quand l'occasion s'en est presentée. De plus, quand il estoit aupres d'elle, il paroissoit si heureux, si content, et si sensible aux plus petites graces qu'il en reçevoit, que cette Personne dont l'ame est tendre, de la derniere tendresse, croyoit ne devoir jamais rien trouver à desirer en son Amant. Mais ce qui la charmoit encore infiniment, estoit qu'elle trouvoit en Phaon toute la delicatesse d'esprit qu'elle y eust pû desirer. En effet il avoit quelquesfois un certain enjoüement doux et melancolique, s'il est permis de parler ainsi, qui luy faisoit penser des choses si divertissantes, qu'on ne pourroit les redire sans leur dérober beaucoup. De plus, comme il estoit naturellement curieux, ils avoient tousjours quelque agreable contestation, qui rendoit leur entretien plus doux : car tantost Phaon vouloit sçavoir pourquoy elle avoit rougy ; tantost pourquoy elle avoit resvé : et il portoit mesme cette excessive curiosité si loin, qu'un jour ils eurent une tendre et amoureuse dispute ensemble, parce que Phaon demandoit à Sapho, pourquoy elle luy avoit esté plus douce ce jour là qu'un autre ? s'affligeant autant de ce qu'elle ne luy vouloit pas dire, que si elle l'eust mal traité. Mais (luy disoit elle en voyant cette opiniastre curiosité, qu'elle ne vouloit pas satisfaire) vous me demandez quelquesfois de si petites choses, avec un si grand empressement, qu'il faut que je vous demande à mon tour, quelle est la cause de cette curiosité generale, qui nous fait tant de petites querelles ? car enfin, adjousta Sapho, si vous pouviez douter d'estre bien dans mon esprit, je ne trouverois point estrange que vous voulussiez que je vous le disse, et que vous eussiez de la curiosité pour des choses essentielles, et importantes : mais de l'humeur dont vous estes, vous en avez pour toutes sortes de choses. Ouy Madame, luy dit-il, j'en ay pour tout ce qui vous touche : et si je le pouvois, je vous obligerois à me rendre conte de toutes vos pensées, et de tous vos regards : car enfin Madame, comme vous avez donné des bornes à mes desirs infiniment estroites ; et que la possession de vostre coeur est la seule chose, où vous m'avez permis d'aspirer ; comment voulez vous que je m'en assure, si je ne sçay tout ce qui s'y passe ? Ne trouvez donc pas estrange, si je ne puis souffrir que vous me refusiez ce que je vous demande : car apres tout, en m'aprenant quelquesfois pourquoy vous avez rougy ; pourquoy vous avez resvé ; pourquoy vous ne me regardiez pas ; ou pourquoy vous m'avez regardé ; vous me mettez veritablement en possession du coeur que vous m'avez promis : et vous me donnez une joye, que je ne vous puis exprimer. En effet je fais plus d'estat d'un de ces petits sentimens cachez que vous me descouvrez obligeamment, que de beaucoup d'autres choses qui paroissent plus favorables, à ceux qui ne sont pas capables de sentir toute la delicatesse de l'amour. Ne me fusez donc plus Madame, de satisfaire ma curiosité, quand mesme elle me porteroit à vous demander de petites choses : et de petites choses qui ne vous paroistroient pas raisonnables : car enfin Madame, adjousta-t'il en soûriant, l'Amour est un Enfant qui se fait des plaisirs à sa mode, et qui a d'innocens caprices, qui luy tiennent lieu d'une grande felicité quand on les satisfait, et d'une grande infortune quand on ne les contente pas. Ainsi regardant ma trop grande curiosité, comme un effet de la grandeur de mon amour, j'espere que vous vous accommoderez à ma foiblesse : et que plustost que de m'affliger en ne me disant rien, vous me direz tour ce que je vous demanderay. Vous pouvez ce me semble juger apres ce que je viens de vous dire, Madame, que l'amour de Phaon estoit tendre, ingenieuse, et galante : et qu'aimant la Personne du monde qui sçait le mieux aimer, et qui a le plus d'esprit, ils se donnoient tous les jours mille et mille innocens plaisirs, que ceux qui n'ont qu'une amour grossiere ne connoissent point. Il y avoit pourtant, des jours où quand Phaon pensoit que Sapho ne vouloit point se marier, et que Sapho estoit la plus vertueuse Personne du monde, il avoit quelque chagrin : mais elle sçavoit si bien dissiper cette melancolie, dont elle descouvroit bientost la cause, qu'il estoit luy mesme contraint d'avoüer qu'il estoit le plus heureux Amant de la Terre. Cependant comme je vous ay desja dit que Nicanor estoit tousjours amoureux de Sapho, et qu'il s'en falloit peu qu'Alcé ne le fust aussi, la jalousie qui se mit dans le coeur de la belle Athys, aussi bien que dans celuy de Nicanor, troubla à la fin la felicité de ces bien-heureux Amans. Mais pour vous faire comprendre la cause de ce changement, il faut que je vous raconte une petite Feste que Sapho fit à une Maison qu'elle avoit, qui n'est qu'à cent stades de Mytilene : et qui est sans doute un des plus agreables lieux de nostre Isle. En effet, imaginez vous Madame, que tout ce que l'on peut desirer en une Maison de la Campagne s'y trouve : car elle est assez prés de la Mer, et elle a pourtant les plus belles Fontaines qu'on puisse voir. Elle a de plus des Bocages, des Prairies, des Jardins, et des Grottes : et elle est mesme fort agreablement bastie : de sorte qu'il ne se passoit point d'Esté que Sapho n'y fist deux ou trois petits voyages avec Cynegire, pendant lesquels toutes ses Amies l'alloient visiter. Comme nous estions donc dans cette agreable Saison, qu'on peut appeller la jeunesse de l'Année ; et où le premier vert des Herbes et des Feüilles rend la Campagne si belle ; Sapho qui estoit chez elle avec Cynegire, convia toutes ses cheres Amies d'y aller passer un jour tout entier : mais quoy qu'elle ne priast pas ses Amis, ny ses Amans, il ne laissa pas d'y en avoir quelques uns. En effet Nicanor, Alcé, Phaon, et moy, accompagnasmes Amithone, Athys, Erinne, et Cydnon : et le hazard fit encore que le mesme jour que nous y fusmes, Philire avec deux de ses Amies, et deux des Adorateurs de Sapho, y vint passer l'apresdisnée, sans sçavoir que nous y fussions : si bien que la Compagnie fut tout à fait agreable ce jour là. Je ne m'arresteray point Madame, à vous dire les particularitez de cette petite Feste ; mais je vous diray seulement que quoy que Sapho et toutes ses Amies ne fussent habillées que de blanc, et parées que de Fleurs, elles estoient pourtant si galantes, qu'on ne pouvoit rien voir de plus joly. Quand nous arrivasmes chez Sapho, nous trouvasmes qu'elle nous attendoit, suivie de deux Filles, dans un petit Bocage espais, au milieu duquel est une Fontaine admirable, qui par sa propre impetuosité, fait un grand Rocher d'Eau, au milieu d'un Baffin rustique, bordé de Gazon, qui est au pied d'un grand Arbre : dont les branches sont si estenduës, et si espaisses, qu'elles ombragent non seulement toute la Fontaine, mais encore plusieurs Sieges de Gazon qui l'environnent. Sapho estant donc en ce lieu là, en l'habit que je vous l'ay representée, nous y reçeut d'un air si galant, et de si bonne grace, que de ma vie je ne l'avois veuë si aimable : car enfin elle avoit toute la fraischeur du Printemps sur le visage ; ses yeux avoient tout l'esclat du Soleil Levant, quand il se leve sans aucun nuage ; et la joye qu'elle nous tesmoigna avoir de nous voir chez elle, esclattoit si visiblement par ses regards, que quand elle eust esté effectivement environnée des Jeux, des Amours, et des Ris, nous n'eussions pas eu un plus heureux presage de passer le jour agreablement, que celuy que nous eusmes en voyant de quel air elle nous reçeut. Car enfin il n'y eut personne dans la Troupe à qui elle ne dist quelque chose d'obligeant, et qui ne creust mesme qu'elle luy en avoit plus dit qu'aux autres. Mais pour moy qui l'observois tousjours tres soigneusement, je ne m'y abusay pas comme eux : car au milieu de cette joye tumultueuse, qu'elle nous tesmoignoit avoir de nous voir chez elle, je vy dans ses beaux yeux, je ne sçay quoy de si particulier pour Phaon, lors qu'il luy fit son compliment, qu'il me fut aisé de remarquer qu'il avoit une place bien avantageuse dans le coeur de cette belle Personne. Cependant toute cette belle Troupe voulant s'arrester quelque temps en un si beau lieu, les Chariots qui nous avoient amemez, furent par le derriere du Bocage à la Maison de Sapho : et nous demeurasmes à nous entretenir à l'ombre, à l'agreable murmure de la Fontaine, et à l'aimable bruit des Feüilles, qu'un petit vent frais agitoit. Cette premiere conversation, fut une conversation interrompuë, où l'on passa continuellement d'objet en objet : d'abord toutes les Dames qui venoient de Mytilene, loüerent la beauté de Sapho ; et admirerent comment il pouvoit estre qu'elle ne fust point hâlée : sçachant bien que tant qu'elle estoit à la Campagne, elle se promenoit continuellement. Sapho de son costé, leur dit toutes ces agreables flatteries, que la coustume a introduites parmy les Dames qui sçavent le monde, et qui ont de la jeunesse et de la beauté. Apres elle nous demanda des nouvelles de Mytilene : en suitte nous luy demandasmes à nostre tour, ce qu'elle avoit fait dans sa solitude ? Cydnon luy reprocha de ne luy avoir point escrit : Erinne de ne s'estre pas souvenuë d'elle : Athys d'estre partie sans luy dire adieu : et nous luy dismes tous ensemble qu'elle aimoit trop la solitude, et que son absence nous affligeoit trop pour la pouvoir souffrir plus longtemps. Pour me prouver ce que vous dittes, repliqua agreablement Sapho, il faudroit que vous me dissiez tout ce que vous avez fait depuis huit jours que je suis icy : car si effectivement vous me faites voir que vous vous estes tous ennuyez de mon absence, je pense que je m'en retourneray aveque vous : mais à dire la verité, je suis persuadée que vous n'avez pas laissé de vous divertir. Pour moy, dit Nicanor, je n'ay esté en nulle part que chez Pittacus, où j'ay eu besoin d'aller deux ou trois fois, pour une affaire importante d'un de mes Amis : et la belle Athys sçait bien, que quoy que je sois dans son voisinage, je ne l'ay pas mesme veuë. Il est vray, reprit-elle, que Nicanor a esté fort solitaire depuis vostre départ : et en mon particulier, adjousta-t'elle malicieusement, il n'en a pas esté de mesme, car j'ay veû beaucoup de monde : et je me suis mesme promenée assez souvent : mais cela n'a pas empesché, que je ne me sois ennuyée, et que je ne vous aye desirée cent et cent fois. En effet Phaon qui a esté de deux de mes Promenades, sçait bien que je luy en ay parlé en ces termes là : et que je luy ay mesme reproché qu'il n'estoit pas assez triste de vostre absence. J'avouë, reprit Phaon, que vous me fistes hier ce reproche, mais vous me le fistes injustement : car la joye qui paroissoit dans mes yeux, ne venoit que de ce que je sçavois que je viendrois icy aujourd'huy. Vous vous estes bien adroitement tiré de l'embarras où la belle Athys vous avoit mis peut-estre sans y penser, repliqua Alcé, mais je ne sçay si vous vous tirerez aussi bien de celuy où je vous mettray, quand je vous diray que le lendemain que Sapho fut partie, nous fismes cinq ou six visites ensemble, où je m'ennuyay fort : et où vous parlastes comme si vous ne vous fussiez point ennuyé. Sapho m'a si bien apris, repliqua-t'il, qu'il ne faut, point estre incivil, que je ne puis pas me resoudre d'aller voir des Gens pour ne leur rien dire, j'aimerois mieux ne les voir point du tout : cependant Cydnon que je vis deux jours apres, peut dire qu'elle me vit assez melancolique. Il est vray, reprit Amithone, mais je ne sçay si c'estoit de l'absence de Sapho : car vous aviez joüé le jour auparavant, et vous aviez beaucoup perdu. Comme la belle Sapho, repliqua-t'il, sçait bien que je n'ay pas l'ame interessée, je ne crains pas d'estre soubçonné d'avoir plus de douleur de perdre beaucoup au jeu, que de la perdre de veuë. Quoy qu'il en soit (dit elle en rougissant, et en soûriant à demy) vous n'avez guere eu loisir de vous ennuyer : car vous avez fait des Promenades ; vous avez fait des visites ; vous avez joüé ; et vous avez sans doute fait vostre Cour chez Pittacus : ainsi si je suis bonne Amie, je dois me réjoüir de ce que vous avez si bien passé le temps : mais je ne dois pas vous remercier de ce que vous avez pensé à moy. Ha Madame, luy dit il, ne me condamnez pas sans m'entendre : je vous entendray une autre fois, reprit elle, car pour aujourd'huy il vaut mieux à vostre exemple ne songer qu'à nous divertir. Sapho dit cela d'un air si libre, que Phaon n'en fut point en peine : et en effet il est certain qu'encore qu'elle eust eu d'abord quelque leger dépit de ce que la guerre qu'on avoit fait a Phaon, luy avoit fait comprendre qu'il ne s'estoit pas trop ennuyé de son absence ; neantmoins comme elle avoit eu de ses Lettres tous les jours depuis qu'elle estoit aux Champs, elle pensa qu'il avoit vescu ainsi, plustost par prudence, que par deffaut d'amour : de sorte que cela n'empescha pas qu'elle ne fust aussi guaye le reste du jour, que si cela n'eust pas esté dit en sa presence. Mais à la fin apres que cette belle Troupe se fut reposée quelque temps, et que l'eus aussi rendu conte à Sapho de ce que j'avois fait durant son absence, elle nous conduisit à travers cét agreable Bocage, à la Porte d'un grand Jardin où nous trouvasmes une grande Allée qui le traverse : et qui nous mena jusques au Perron de la Maison, où Cynegire nous reçeut. Je ne vous diray point exactement la propreté des Meubles, la politesse du repas, ny l'agreable odeur qu'on respiroit en ce lieu là, car je ne veux pas m arrester à de si petites choses : mais je vous diray qu'une heure apres qu'on fut hors de Table, et que nous fusmes dans une agreable Chambre qui est aupres de la Salle où nous avions disné, Philire et sa Troupe dont je vous ay parlé arriverent : de sorte que cette augmentation de bonne Compagnie, augmentant encore la joye de Sapho, elle fit si bien les honneurs de chez elle, que Phaon estant charmé de la voir, et n'estant point Maistre de sa passion, la tesmoigna si ouvertement, que Sapho luy fit plus d'une fois quelque signe d'intelligence, pour luy ordonner de la renfermer un peu plus dans son coeur : car enfin il la loüoit avec tant d'exageration ; il s'aprochoit d'elle avec tant d'empressement ; et il la regardoit avec tant d'amour ; qu'en effet il y auroit eu lieu de croire, veû la joye qu'il avoit en la voyant, que dés qu'il ne la verroit plus, il seroit desesperé. Cependant un peu apres que Philire fut arrivée, et qu'elle eut presenté à Sapho tous ceux qu'elle luy amenoit, cette admirable Fille dit à toute la Compagnie, qu'elle la vouloit conduire en un lieu plus agreable que celuy où elle estoit, afin de laisser passer le milieu du jour, et jusques à l'heure de la promenade : et en effet Cynegire et elle nous menerent par une grande Allée couverte, dans un Bois qui paroist si sauvage, et si esloigné de toute Habitation, qu'on croit effectivement qu'on est dans un Desert. Mais ce qu'il y a de plus agreable, c'est qu'à l'endroit le plus toufu de ce Bois, on trouve une grande Grotte que la Nature a commencée, et que l'Art et les soins de Sapho ont achevée, qui est une des plus belles choses du Monde : car enfin elle est grande, elle est fraische, elle est profonde : et elle est pourtant assez claire. La Roche en est mesme de plusieurs couleurs : et ce qu'on y a adjousté imite si bien la Nature, qu'on croit qu'en effet l'Art n'y a aucune part. De plus, les Sieges qui sont à l'entour de cette Grotte, sont d'une matiere si rustique, qu'on diroit que le hazard les a faits : ils sont pourtant assez commodes : car par un artifice particulier, on a fait croistre de la Mousse en ce lieu là, qui les rend moins durs, et qui les fait mesme plus beaux. On y voit encore une petite Source tranquile, qui par sa fraischeur rend la Grotte beaucoup plus agreable : mais Madame, outre ce que je viens de dire, il y a diverses petites ouvertures, qui donnent dans une seconde Grotte, où l'on ne va point par celle-là : et dont l'ouverture est opposée à celle de la premiere, par où l'on peut entendre ce que l'on dit de l'une à l'autre. Cét agreable lieu estant donc tel que je viens de vous le representer, Cynegire et Sapho nous y conduisirent : mais à peine y fusmes nous, que nous oüysmes tout d'un coup une harmonie admirable, qui venoit de la seconde Grotte où nous n'estions pas, dans celle où nous estions : et qui la remplissoit si agreablement, qu'il n'y eut jamais une plus charmante surprise. D'abord nous creusmes tous que c'estoit Sapho, qui nous donnoit ce divertissement : mais elle en fut elle mesme si estonnée, que nous connusmes bien tost que ce n'estoit pas elle : cependant tout le monde se regardoit, et Sapho regardoit tout le monde : mais à dire la verité elle n'eut pas plustost regardé Phaon, qu'elle connut que c'estoit une galanterie qu'il luy faisoit. Il ne voulut pourtant pas advoüer tout haut : et la chose passa pour un enchantement durant tout le reste du jour, et fournit une agreable matiere à la conversation. Mais comme Cynegire estoit la plus curieuse de la Troupe, elle sortit de la Grotte avec une des Dames que Philire avoit amenées, pour aller dans l'autre Grotte : afin de sçavoir de la propre bouche des Musiciens, qui les avoit fait venir : en suitte de quoy elle fut se promener avec celle qui l'accompagnoit dans une Allée solitaire, qui n'estoit pas loin de là. Cependant cette galanterie que Phaon avoit faite de si bonne grace, fit que chacun le loüa, quoy qu'il dist tousjours qu'il ne meritoit point d'estre loüe : et qu'il n'estoit pas assez galant, pour faire une pareille chose. En verité Phaon, luy dit ma Soeur en soûriant, si l'on vous croyoit, vous seriez bien attrapé : car enfin ceux qui ont veritablement l'ame galante, sçavent qu'ils l'ont ainsi : et ne trouveroient nullement bon qu'on creûst qu'ils ne l'eussent pas. Et en effet, adjousta-t'elle, ils ont raison de ne vouloir pas qu'on leur oste une qualité qui donne un nouveau prix à toutes les autres, quelques grandes qu'elles puissent estre. Il faut avoir l'inclination bien galante, repliqua Alcé en soûriant, pour dire ce que vous dittes : il faut à mon advis l'avoir aussi raisonnable que galante, reprit elle : car il est vray que quand on ne fait point les choses de la maniere que je l'entens, on ne les fait guere agreablement. Pour moy, repliqua Amithone, je voudrois bien sçavoir precisément en quoy consiste cette espece de galanterie dont Cydnon entend parler : en mon particulier, interrompit Phaon, j'aimerois mieux que nous nous entretinsions de celle dont elle ne parle point : car je vous avouë que je voy tant de mauvais Galans par le monde, qui ne laissent pas de faire d'assez grands progrés dans le coeur de quelques Dames, que si l'on n'y prend garde, les veritables Galans ne trouveront plus de Conquestes à faire. C'est pourquoy je voudrois bien que nous commençassions icy, de décrier la mauvaise galanterie : afin qu'à nostre retour à Mytilene, nous fissions passer nos Maximes dans l'esprit de toute la Ville. Il faudroit donc aussi, reprit Philire, establir des regles pour la belle : car il ne serviroit de rien de blasmer l'une, si l'on n'enseignoit l'autre. Pour moy, repliqua Sapho, qui suis ennemie declarée de tous les mauvais Galans, et qui aime naturellement l'air galant en toutes choses, je serois ravie que l'on fist ne semblable conversation, si nous n'estions pas icy : mais à vous dire la verité, adjousta-t'elle en souriant, je ne veux point qu'on aille dire à Mytilene, que nous nous sommes assemble pour faire des Loix pour l'amour. Pour moy, reprit Phaon, je sçay bien que je ne parleray d'aujourd'huy d'autre chose : et en mon particulier, adjoustay-je, je ne pense pas que je pusse trouver rien à dire sur un autre sujet. Il est en effet si agreable, repliqua Nicanor, qu'il seroit difficile de le changer en mieux : et il est mesme si necessaire, dit alors Alcé, que je ne sçay de quoy nous parlerions, si on n'en parloir pas. En effet, repliqua Phaon, nous avons dit devant disner, toutes les nouvelles que nous sçavions : nous avons loüé la beauté du lieu où nous sommes : et nous avons parlé presques de toutes choses : si bien qu'il n'y a rien à faire, dit-il à Sapho, sinon que vous enduriez qu'on vous loue, ou que vous souffriez que nous parlions de galanterie tant qu'il nous plaira. Je vous assure, reprit elle, que j'aime encore mieux que vous parliez de galanterie, que de me loüer : parlons en donc tout le reste du jour, repliqua Phaon, car dans la disposition où est mon ame aujourd'huy, il me semble que j'auray presques autant d'esprit que vous en avez, lors que vous estes en vos moins admirables jours. Si vous n'en aviez jamais davantage, reprit elle, vous seriez moins galant que vous n'estes : mais encore, dit la belle Athys à Sapho, dittes nous un peu je vous en conjure, ce que vous avez fait, et ce que vous faites, pour estre la plus galante Personne du monde ? Je n'entens pas, dit elle malicieusement, quand je parle ainsi, vous accuser de faire galanterie : mais j'entens effectivement vous loüer de ce que vous ne faites pas une action, ny ne dittes pas une parole, qui n'ait un air galant. Quoy que je n'aye pas assez de vanité pour croire de moy ce que vous en dittes, reprit Sapho, je ne laisse pas de croire que je connois assez bien en autruy, ce que vous voulez sçavoir : et que je fais un discernement assez juste de cette espece de galanterie sans amour, qui se mesle mesme quelques fois aux choses les plus serieuses : et qui donne un charme inexpliquable à tout ce que l'on fait, ou à tout ce que l'on dit. Cependant cét air galant dont j'entens parler, ne consiste point precisément à avoir beaucoup d'esprit, beaucoup de jugement, et beaucoup de sçavoir : et c'est quelque que chose de si particulier et de si difficile à aquerir quand on ne l'a point ; qu'on ne sçait où le prendre, ny où le chercher : car enfin, adjousta-t'elle, je connois un homme que toute la Compagnie connoist aussi, qui est bien fait ; qui a de l'esprit ; qui est magnifique en Train, en Meubles, et en Habillemens ; qui est propre ; qui parle judicieusement, et juste ; qui de plus fait ce qu'il peut pour avoir l'air galant ; et qui cependant est le moins galant de tous les hommes. Mais qu'est-ce donc, dit Amithone, cét air galant qui plaist si fort ? c'est je ne sçay quoy, reprit Sapho, qui naist de cent choses differentes : car enfin je suis persuadée qu'il faut que la Nature mette du moins dans l'esprit, et dans la personne de ceux qui doivent avoir l'air galant, une certaine disposition à le recevoir : il faut de plus que le grand commerce du monde, et du monde de la Cour, aide encore à le donner : et il faut aussi que la conversation des Femmes le donne aux hommes : car je soustiens qu'il n'y en a jamais eu qui ait eu l'air galant, qui ait fuy l'entretien des Personnes de mon Sexe : et si j'ose dire tout ce que je pense, je diray encore qu'il faut mesme qu'un homme ait eu du mois une fois en sa vie, quelque legere inclination amoureuse, pour aquerir parfaitement l'air galant. Mais prenez garde de ne vous engager pas trop, reprit Amithone, en disant ce que vous dittes : en effet, adjousta Alcé, je trouve qu'Amithone a raison de dire ce qu'elle dit : car s'il est necessaire d'avoir aimé quelque chose, pour avoir l'air galant, il s'enfuit qu'une Dame qui a cét air souverainement, doit avoir plus aimé qu'une autre. Nullement, repliqua Sapho, car dans le mesme temps que je soutiens que pour faire qu'un homme ait l'air tout à fait galant, il faut qu'il ait eu le coeur un peu engagé ; je soustiens aussi, que pour faire qu'une Dame ait ce mesme air, il suffit qu'elle ait reçeu une disposition favorable de la Nature ; qu'elle ait veû le monde ; qu'elle ait sçeu connoistre les honnestes Gens ; et qu'elle ait eu dessein de plaire en general, sans aimer rien en particulier. Apres tout, dit la belle Athys, il me semble qu'on abuse un peu trop du mot de Galant : car je trouve bon qu'on dise, cela est pensé galamment ; cela est dit avec galanterie ; et mille autres choses semblables, où l'esprit a sa part : mais je ne sçay s'il est aussi bien de dire cét habit est galant, ou cét homme est galamment habillé. Pour moy, dit Phaon, je n'en ferois pas de difficulté : car enfin c'est cét air galant que Sapho a dans l'esprit, et en toute sa personne, qui fait que l'habillement qu'elle porte aujourd'huy luy sied si bien : et cela est tellement vray, qu'on voit des Dames au Bal qui sont admirablement parées, qui sont tres mal en comparaison de la simplicité de cét habillement, qui ne tire sa galanterie, que de celle de la personne qui le porte : et qui l'a imaginé aussi agreable qu'il est. En mon particulier, adjousta Sapho, je croy qu'on peut mettre l'air galant à tout : et qu'on le peut mesme conserver jusques à la fin de sa vie : mais à vous dire la verité, et à parler de la chose en general, cette espece de galanterie, est assurément Fille de l'autre : et il faut avoir aimé ou avoir souhaité de plaire, pour l'aquerir. Ce n'est pas, comme je l'ay desja dit qu'il ne faille plusieurs choses pour cela : et il y a mesme des Personnes qui sont nées avec de Grandes qualitez, qui ne le sçauroient avoir : cependant c'est un grand malheur de ne l'avoir pas : car il est vray qu'il n'y a point d'agréement plus grand dans l'esprit, que ce tour galant et naturel, qui sçait mettre je ne sçay quoy qui plaist, aux choses les moins capables dé plaire : et qui mesle dans les entretiens les plus communs, un charme secret, qui satisfait et qui divertit. Enfin ce je ne sçay quoy galant, qui est respandu en toute la personne qui le possede, soit en son esprit, en ses actions, ou mesme en ses habillemens ; est ce qui acheve les honnestes Gens ; ce qui les rend aimables ; et ce qui les fait aimer. En effet il y a un biais de dire les choses, qui leur donne un nouveau prix : et il est constamment vray, que ceux qui ont un tour galant dans l'esprit, peuvent souvent dire ce que les autres n'oseroient seulement penser : mais selon moy, l'air galant de la conversation, consiste principalement à penser les choses d'une maniere aisée, et naturelle ; à pancher plustost vers la douceur, et vers l'enjoüement, que vers le serieux, et le brusque : et à parler enfin facilement, et en termes propres sans affectation. Il faut mesme avoir dans l'esprit je ne sçay quoy d'insinuant, et de flatteur, pour seduire l'esprit des autres : et si je pouvois bien exprimer ce que je comprens, je vous ferois avoüer que l'on ne sçauroit estre tout à fait aimable, sans avoir l'air galant. Il est vray, reprit Alcé, que sans cela il est difficile de plaire : mais il faut pourtant avoüer que ceux à qui il est absolument necessaire, sont ceux qui font profession de faire galanterie. Il est certain, repliqua Sapho, qu'un Amant qui n'a point l'air galant, est une pitoyable chose : et ce qu'il y a de plus fâcheux, adjousta t'elle, c'est qu'il y a un nombre infiny de ces jeunes Gens qui ne font qu'entrer dans le monde, qui croyent que toute la galanterie ne consiste qu'à se haster de prendre les plus bizarres modes, que le caprice des autres invente ; qu'à s'empresser fort ; qu'à estre hardis ; qu'à parler beaucoup ; et qu'à aller continuellement dans toutes les Maisons dont les Portes sont ouvertes, sans avoir rien à y faire, qu'à y dire des bagatelles, qui ne sont ny galantes, ny passionnées, ny spirituelles. Il y en a encore, repliqua Cydnon, qui croyent estre fort galans, pourveû qu'ils puissent dire seulement, qu'ils voyent toutes les Femmes galantes d'une Ville : et qui passent en effet toute leur vie, à estre de toutes les Parties qui se font, pour avoir seulement le plaisir de dire ; j'estois hier avec celles-cy ; je menay l'autre jour celles-là ; je donnay la Musique @  une telle ; je traittay Sapho, et sa Troupe ; je fus avec d'autres Dames le jour suivant, et ainsi du reste. Ceux que vous dittes ne sont sans doute pas de trop bons Galans, repliqua Sapho ; et ils ont assurément peu d'esprit, et beaucoup de foiblesse : mais je crains bien davantage ces grands diseurs de douceurs, qui font les languissans eternels : qui en veulent aux yeux bleus, aux yeux noirs, et aux yeux gris, avec une esgalle ardeur : et qui penseroient estre deshonnorez, s'ils avoient esté un jour avec une Femme sans avoir soûpiré aupres d'elle : car en mon particulier je ne les puis endurer : et je suis si persuadée qu'ils ont dit cent mille fois tout ce qu'ils me disent, que je ne puis ny les escouter, ny leur respondre. J'avouë que ces soûpireurs universels sont d'estranges Gens, repliqua Phaon, mais nous connoissons quelques autres Amans brusques, et fiers, qui ne sont pas trop agreables : et toute la Compagnie en connoist un, qui aime une tres belle Personne ; qui luy jure continuellement de toutes les manieres dont on peut jurer, qu'il l'aime plus qu'aucun n'a jamais aimé, qu'il mourroit pour son service ; et qu'il feroit mourir tous ceux qui oseroient luy desplaire : et il croit mesme qu'il suffit pour avoir droit de luy demander de grandes recompenses qu'il luy offre tousjours de tuer quel qu'un pour son service. Celuy là est si brutal, repliqua Erinne, qu'il ne merite pas qu'on en parle : mais je voudrois bien sçavoir ce que je dois penser de certains Galans enjoüez, qui ne parlent jamais d'amour qu'en raillant : et qui en parlent pourtant tousjours : et qui sans estre ny Coquets, ny Amans, vont eternellement de Ruelle en Ruelle, distribuer leur galanterie enjoüée, sans avoir nul dessein formé. Comme ces Gens là ne tardent jamais longtemps en un lieu, reprit Erinne, ils ne m'incommodent pas trop quand je les rencontre : et il y en a mesme qui me divertissent : mais ceux qui me mettent en colere, sont les veritables Coquets, qui embarrassent dix ou douze intrigues, sans avoir aucune amour : et qui se font cent affaires, sans en avoir une seule. Je vous assure, repliqua Philire, que ces Amans opiniastres qui sont tousjours en chagrin, ne sont pas trop divertissans pour leurs Amies, ny pour leurs Amis : et j'en connois un qui est tousjours si sombre, que toutes les fois que je le voy, je m'imagine qu'il est jaloux ; qu'il cherche à tuer son Rival ; ou qu'il songe à s'empoisonner. Il est sans doute quelques Amans opiniastres, qui sont aussi fâcheux que vous le dittes, reprit Phaon, mais aimable Philire, il peut y avoir des Amans fidelles, qui ne sont pas si incommodes. Ce qu'il y a de constamment vray, reprit Cydnon, c'est qu'il est peu d'hommes fort amoureux, qui soient fort galans : ny qui soient aussi agreables pour les autres, que pour celles qu'ils aiment : et quoy que l'amour ne semble estre qu'une bagatelle ; c'est pourtant la chose du monde la plus rare ; que de trouver un Amant qui le soit de bonne grace. Mais encore, dis je en adressant la parole à Sapho, n'est-il pas juste de n'examiner que les Calans, et il vaudrait mieux parler de la Galanterie en general : afin qu'on parlast aussi un peu des Dames en particulier. Je vous assure, reprit Sapho, qu'il y en a qui font galanterie d'une si terrible maniere, que c'est leur faire grace et se faire honneur, que de n'en parler point. Cependant je suis contrainte d'avoüer, que c'est aux Femmes à qui il se faut prendre de la mauvaise galanterie des hommes : car si elles sçavoient bien se servir de tous les Privileges de leur Sexe ; elles leur aprendroient à estre veritablement galans, et elles n'endureroient pas qu'ils perdissent jamais devant elles le respect qu'ils leur doivent. En effet elles ne leur souffriroient nullement cent familiaritez inciviles, que la plus part des nouveaux Galans veulent introduire dans le monde : car enfin entre la ceremonie contrainte, et l'incivilité, il y a un fort grand intervale : et si toutes les Dames galantes entendoient bien le mestier dont elles se meslent, leurs Galans seroient plus respectueux, et plus complaisans, et par consequent plus agreables. Mais le mal est que les Femmes qui se mettent la galanterie de travers dans la teste, s'imaginent qu'à force d'estre indulgentes à leurs Galans, elle les conservent : et toutes celles dont j'entens parler ne songent ny à leur reputation, ny mesme à l'avantage de leur propre galanterie, mais seulement à oster un Amant à celle-cy ; à attirer celuy-là ; à conserver cét autre ; et à en engager mille si elles peuvent. Il y en a mesme, adjousta-t'elle, qui font encore pis : et qui par un interest avare font cent intrigues au lieu d'un. Il est certain, reprit Amithone, que je connois des Femmes dont la galanterie fait grande horreur, à quiconque a de la vertu : car enfin elles ne mesnagent chose aucune : et elles agissent avec une telle imprudence, qu'on diroit qu'elles font gloire de ce qui leur doit faire honte. Cependant je suis assurée que leurs Galans mesmes les en mesprisent : et qu'elles n'en peuvent jamais avoir qui les estiment, veû la maniere dont elles agissent : car pour moy je suis persuadée que non seulement il faut se conduire avec prudence, pour ne donner pas sujet au monde de parler mal à propos ; mais qu'il faut mesme le faire pour conserver l'estime de l'Amant, qui ne sçauroit estre un honneste homme, s'il trouve bon que la Personne qu'il aime hazarde sa gloire pour luy. Nous en voyons pourtant beaucoup, repliqua Erinne, qui ne se soucient guere de la reputation des Dames qu'ils aiment : comme elles ne s'en soucient pas elles mesmes, reprit Cydnon, je ne voy pas qu'ils ayent si grand tort de ne s'en mettre pas en peine. Mais encore, dit Nicanor, est-il possible que vous ne trouviez que du mal à dire de la galanterie, et des Galans ? en verité, reprit Sapho, il est plus, aisé d'en dire du mal que du bien, veû le grand nombre de Gens qui se meslent d'une chose qu'ils n'entendent pas. Cependant il est certain que si les Dames en general sçavoient bien mesnager tous leurs avantages, il seroit possible d'introduire dans le monde une galanterie si spirituelle, si agreable, et si innocente tout ensemble, qu'elle ne choqueroit ny la prudence, ny la vertu. En effet si les Dames ne vouloient devoir leurs Amans qu'à leur propre merite, sans les devoir à leurs soins, et à leurs faveurs, la conqueste de leur coeur estant plus difficile à faire, les hommes seroient plus complaisans, plus soigneux, plus soumis, et plus respectueux qu'ils ne sont : et les femmes seroient aussi moins interessées, moins lasches ; moins fourbes, et moins foibles qu'on ne les voit. De sorte que chacun estant à sa place, c'est à dire les Maistresses estant les Maistresses, et les Esclaves, les Esclaves ; tous les plaisirs reviendroient en foule dans le monde : la politesse y regneroit : et la veritable galanterie se reverroit en son plus grand esclat : et nous ne verrions pas tous les jours comme nous le voyons, des hommes parler des femmes en general avec un si grand mespris ; ny se vanter si publiquement de leurs faveurs. Nous ne verrions pas non plus tant de femmes renoncer à la scrupuleuse pudeur, quoy qu'elle leur soit si necessaire, et quoy qu'elle soit mesme le charme de la belle galanterie. Nous ne verrions pas, dis-je, des Dames s'entrequereller à qui aura un Amant ; s'entre-deschirer en parlant les unes des autres ; ny vendre leur coeur par un sentiment mercenaire, comme s'il estoit de Diamans : car enfin si la galanterie peut estre quelquesfois permise, il faut qu'on ne puisse rien reprocher à ceux qui s'en meslent, que de ne pouvoir s'empescher d'aimer autruy plus que soy mesme. Comme Sapho disoit cela, Cynegire et la Dame qui estoit allée avec elle estans revenuës, la conversation fut interrompuë : parce qu'elles leur dirent qu'il faisoit alors si beau se promener, que toute la Compagnie sortit de la Grotte, et fut à une grande Allée sombre, où ceux qui faisoient l'harmonie l'ayant suivie, il y eut un Bal d'une heure, qui fut le plus agreable du monde. Cependant quoy qu'il ne semblast pas possible que Phaon peust trouver moyen d'entretenir Sapho en particulier, en un jour où elle estoit obligée de faire les honneurs de chez elle, il ne laissa pas d'en rencontrer l'occasion : car comme apres ce petit Bal on se promena chacun selon son inclination, il donna la main à Sapho : si bien que par ce moyen marchant insensiblement un peu moins viste que les autres, il se separa de huit ou dix pas de toute la Compagnie, et luy parla de sa passion : mais avec des transports si grands, que Sapho toute difficile à contenter qu'elle est en matiere de tendresse, fut satisfaite de luy ce jour là. En effet il luy dit si precisément tout ce qu'elle pensoit qu'il luy devoit dire ; et il le luy dit d'une maniere si obligeante ; qu'elle le creût digne de luy montrer une partie de la joye qu'elle avoit d'estre aimée de luy. Elle luy reprocha pourtant de s'estre trop diverty durant son absence ; mais il luy respondit avec tant d'adresse, qu'elle creût en effet que le hazard l'avoit engagé dans tant de divertissemens differens, plustost que son inclination : et il paroissoit enfin si content de la voir, qu'elle ne le soubçonna point de n'estre pas tres affligé de ne la voir point. Cependant quelque plaisir qu'elle trouvast à entretenir Phaon, la bien-seance l'emporta sur son inclination : de sorte qu'apres luy avoir permis de croire, en le regardant favorablement, qu'elle estoit bien marrie de ne luy pouvoir parler plus longtemps, elle se raprocha de la Compagnie : qui se trouva si bien en ce lieu là, qu'elle n'en partit que le soir apres avoir soupe. Sapho retint mesme Cydnon avec elle : et les autres luy promirent de luy escrire : de sorte qu'apres que nous les eusmes quittées, ces deux Personnes s'entretinrent encore assez longtemps. Mais du costé de Sapho, ce fut d'une maniere plus triste : car comme elle aime avec un attachement extréme, elle ne pouvoit pas ne sentir point l'absence de Phaon : c'estoit pourtant une tristesse douce qui occupoit son esprit sans l'accabler : et qui ne l'empescha pas de dire mille belles choses à ma Soeur sur la tendresse de l'amour. En verité, luy disoit elle, ma chere Cydnon, l'amour est pourtant une bizarre passion : car enfin quoy qu'on ne souhaite rien avec tant d'ardeur que la felicité de la Personne qu'on aime ; il est pourtant certain que de l'heure que je parle, je serois au desespoir si Phaon n'avoit point autant de douleur de ne me voir point, que j'en sens de ne le voir plus : et il y a des instans où j'ay un tel despit de ne pouvoir jamais sçavoir positivement ce qu'il fait, et ce qu'il pense, quand il est esloigné de moy, que j'en suis presques aussi chagrine que si je sçavois de certitude qu'il n'y pense plus dés qu'il m'a perduë de veuë. Cependant ce seroient ces sentimens là qui me combleroient de joye si le les pouvois sçavoir : et si je les trouvois dans le coeur de Phaon tels qu'ils sont dans le mien. Mais Madame, pendant que Sapho parloit avec ma Soeur, tout nostre Troupe s'en retournoit à Mytilene : et s'y en retournoit avec un esprit de joye que je ne vous puis exprimer : à la reserve de Nicanor, qui ne pouvoit jamais estre guay, parce qu'il ne pouvoit jamais esperer d'estre aimé de Sapho : mais pour tous les autres de la Troupe, ils se divertirent extrémement. Je m'imagine Madame, que vous croyez que je me suis trompé, lors que je n'ay excepté que Nicanor, et que je devois aussi excepter Phaon : mais Madame, il faut que j'acheve de vous le faire connoistre, et que je vous aprenne qu'il a dans l'esprit ce que peut-estre nul autre Amant que luy n'y a jamais eu. Car enfin, quoy que Phaon ait l'ame tendre et passionnée, et qu'il aime avec une ardeur inconcevable, il est pourtant certain qu'excepté quand il a de la jalousie, il n'a pas l'ame fort sensible à la douleur ; et l'absence toute rigoureuse qu'elle est aux autres Amans, ne le touche que mediocrement, quoy qu'il ait plus de joye d'estre aupres de ce qu'il aime, qu'on ne s'en sçauroit imaginer. En effet je l'ay veû quelquesfois aupres de Sapho, avec des transports de plaisir qui aprochoient de l'extase : et je l'en ay veû esloigné sans en avoir une douleur excessive. Ce n'est pourtant pas qu'il ne l'aime autant qu'il peut aimer, et qu'il ne l'aime mesme quand il la voit, plus que personne n'a jamais aimé : mais c'est que son ame est plus sensible à la joye qu'à la douleur : et que dés qu'il perd ce qui fait son plus grand plaisir, il en cherche de moindres pour s'en consoler. Enfin son ame s'attache tellement à suivre tout ce qui luy peut plaire, et à esviter tout ce qui luy donne du chagrin, qu'il peut estre quelquefois absent de ce qu'il aime le plus, sans estre fort malheureux. Cela n'empesche pourtant pas que lors qu'il revoit la Personne qu'il aime, il ne se trouve aussi heureux que s'il avoit esté fort affligé : en effet on voit briller la joye dans ses yeux : et il s'espand sur son visage je ne sçay quoy que je ne puis exprimer, qui tesmoigne si fortement la satisfaction qu'il a de revoir ce qu'il adore ; qu'on ne peut jamais s'imaginer, qu'un homme qui retrouve un bien avec tant de plaisir, le puisse perdre sans une grande douleur. Aussi Sapho est elle excusable, d'avoir esté si longtemps sans connoistre que Phaon ne connoissoit que les douceurs de l'amour, sans en connoistre les amertumes : car elle le voyoit si transporté de joye quand il estoit aupres d'elle, qu'elle s'imaginoit aisément qu'il estoit accablé de douleur dés qu'il n'y estoit plus. Pour moy au commencement je croyois qu'il agissoit comme il faisoit par prudence, afin de mieux cacher l'amour qu'il avoit pour Sapho : et le soir que nous nous en retournasmes à Mytilene, apres avoir quitté cette admirable Fille ; je creûs encore que l'enjoüement qu'il eut pendant tout le chemin que nous fismes, estoit pour tromper toute la Compagnie. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que la belle humeur de Phaon, augmenta la mauvaise de Nicanor : qui creût que la guayeté de son Rival, ne venoit que de ce que Sapho luy avoit dit des choses si obligeantes, qu'il ne pouvoit cacher sa joye. Pour Athys, la jalousie qu'elle commençoit d'avoir, luy mettant dans 1 esprit l'envie d'inquietter Sapho, elle se souvint que le matin elle avoit pris garde que cette belle Fille avoit remarqué tout ce qu'on avoit dit des divertissemens de Phaon durant son absence : de sorte qu'agissant avec autant d'esprit que de malice en cette occasion, elle envoya deux jours apres son retour un Esclave à Sapho, avec une Lettre qu'il faut que je vous die : car si je ne me trompe, elle estoit à peu prés en ces termes.

ATHYS A SAPHO.

Comme je n'ay pas oublié la promesse que je vous fis de vous escrire des nouvelles, je voudrois bien m'en pouvoir aquiter : mais comme il n'y en a point à Mytilene, il faut que je ne vous parle encore que de nostre voyage, qui ne fut pas moins divertissant a nostre retour qu'il l'avoit esté en vous allant voir : car Phaon et Alcé furent de la plus belle humeur du monde : et excepté Nicanor qui fut tres melancolique, tout le reste de la Compagnie trouva le chemin fort court. En effet Phaon et Alcé dirent tant de jolies choses, que je vous ferois une des plus jolies Lettres du monde, si je vous les escrivois. Mais comme je suis persuadée qu'il est bon de ne vous divertir pas trop à la Campagne, de peur que vous n'y soyez plus longtemps que vos Amies ne le souhaitent, je ne vous en diray rien : aussi bien suis-je pressée finir ma Lettre, parce que je suis d'une Promenade dont Phaon et Alcé doivent estre, et que je crains de me faire attendre. Je leur ay veû ce matin au Temple tant de guayeté sur le visage, que j'ay lieu de croire qu'ils auront encore leur belle humeur : mais pour moy je vous assure que je n'auray point toute la mienne, que je n'aye le plaisir de vous revoir.

ATHYS.

Voila donc Madame, quelle estoit la Lettre d'Athys, qui avoit sans doute toute la malice imaginable : car elle nuisoit à Alcé ; elle inquiettoit Sapho, par ce qu'elle luy disoit de Phaon ; et elle nuisoit et à Phaon, et à Alcé, en rendant office à Nicanor. Cependant cette Lettre n'eust peut-estre pas eu tout le succés qu'elle en avoit attendu, si le hazard n'eust fait qu'Amithone, Erinne ; Philire, Alcé, Nicanor, et Phaon, n'eussent chacun escrit des choses qui confirmoient ce qu'Athys escrivoit, quoy que toutes ces Personnes escrivissent separément. En effet Amithone pour faire la guerre à Sapho dans la liberté de leur amitié, luy disoit apres plusieurs petites nouvelles de leur Cabale, qu'il falloit qu'elle eust dit quelque chose de bien obligeant à Phaon : parce qu'il avoit esté si guay depuis son retour, qu'elle ne l'avoit jamais veû davantage. Erinne en son particulier pour luy prouver la tendresse de son affection, luy mandoit qu'elle se pouvoit vanter d'estre la plus melancolique de tous ceux qui l'avoient quittée, excepté Nicanor : et Philire écrivoit que si la belle humeur de Phaon ne l'eust un peu consolée de son absence depuis son retour, elle se seroit fort ennuyée. Pour Alcé sans dire precisément si Phaon avoit esté guay, ou triste ; il engageoit adroitement dans sa Lettre plusieurs jolies choses que Phaon avoit dittes : et pour Nicanor il fit une si melancolique, quoy qu'il fist pourtant une Satyre fort plaisante de l'enjoüement de nostre Troupe, qu'il confirma tout ce que les autres avoient dit. Mais ce qu'il y eut de plus estrange, fut que mesme la Lettre de Phaon fut contre luy : car encore qu'il pretextast sa joye d'un sentiment d'amour, elle ne fit pas l'effet qu'il en avoit attendu : comme je vous le diray, aussi tost que je vous auray dit cette Lettre de Phaon qui estoit telle.

PHAON A LA CHARMANTE SAPHO.

Il faut sans doute que vous ayez un estrange pouvoir sur moy, et que vos paroles quand il vous plaist, ayent plus de force que celles dont on se sert à faire des enchantemens : car enfin ce que vous me dittes d'obligeant un moment avant que je me separasse de vous, mit un si grand fonds de joye dans mon ame, que toute la rigueur de vostre absence n'a pû m'empescher de men souvenir avec un plaisir extréme : jugez donc quel sera celuy que j'auray, lors que vous reviendrez icy. Au reste je pretens que vous receviez ce que je vous dis comme une plus grande marque d'amour, que si je m'estois desesperé : car il est bien plus extraordinaire de recevoir les faveurs avec une si grande sensibilité qu'elles puissent consoler de l'absence ; que de souffrir l'absence avec tant d'inquietude, qu'elle face oublier les faveurs : et je ne scay mesme s'il n'y a point plus d'amour à estre plus sensible aux bien-faits de la Personne aimée, qu'au malheur qui nous en separe. Je souhaite pourtant de tout mon coeur, que j'apprenne bientost de vostre belle bouche, ce que j'en dois croire : et que je vous puisse bientost protester à genoux, que je suis le plus amoureux de tous les sommes.

PHAON.

Voila donc Madame, quelle estoit la Lettre de Phaon : pour la mienne elle fut la seule qui ne luy fit ny bien ny mal, parce que je ne parlay point de luy : car comme je le trouvois trop guay pour un Amant absent ; et que je ne voulois pas luy nuire, j'aimay mieux n'en parler pas, que d'en parler à son desavantage. Mais pendant qu'on portoit toutes ces Lettres de Mytilene au lieu où estoit Sapho ; elle et Cydnon s'entretenoient avec toute la liberté de la Campagne, et toute celle de leur amitié. Mais elles s'entretenoient de choses bien esloignées, des sentimens de Phaon : car enfin ces deux Filles estant assises au bord de cette belle Fontaine dont je vous ay parlé, parloient de la rigueur de l'absence, et de la douleur qu'elle cause dans l'esprit de ceux qui sont capables de la sentir. Pour moy, disoit Cydnon, j'y suis si sensible, que je ne m'accoustume jamais à ne voir plus ce que j'aime : et je vous proteste, luy disoit elle encore, que depuis vostre depart de Mytilene, je n'ay eu aucun plaisir tranquile : car si j'ay fait des visites, je vous y ay souhaitée : si j'ay fait quelque Promenade, j'ay regretté que vous n'y estiez pas : si j'ay oüy dire quelque plaisante nouvelle, j'ay eu dépit que nous ne l'aprenions pas ensemble pour nous en divertir : et je n'ay enfin ny rien fait, ny rien dit, ny rien pensé, où vous n'ayez eu quelque part : et qui ne m'ait donné du chagrin, par la seule pensée de vostre absence. Pour moy, dit alors Sapho, je vous en suis tout à fait obligée ; car il est vray que selon mon opinion, la plus sensible et la plus seure marque de la tendresse d'une affection, est la douleur de l'absence. Mais Madame, comme elle prononçoit ces paroles, l'Esclave qui portoit la Lettre d'Athys arriva, et la donna à Sapho, qui se mit à la lire à demy haut, afin que Cydnon l'entendist : mais lors qu'elle vint à y lire ce qu'Athys luy mandoit de la belle humeur de Phaon, elle en rougit : et elle sentit une esmotion estrange dans son coeur. Neantmoins se condamnant elle mesme, elle se remit : et ordonnant cét Esclave d'attendre sa response ; elle se leva en intention d'aller effectivement escrire à Athys. Mais à peine sut elle levée, qu'un autre Esclave qui estoit à Phaon, et qui estoit venu par un autre chemin, arriva : et il arriva chargé de toutes ces autres Lettres dont je vous ay desja parlé, excepté de celle de Nicanor : car pour luy, il l'envoya par un homme qui vint aussi un quart d'heure apres. Mais Madame, ma Soeur m'a dit qu'il n'y eut jamais rien d'esgal à ce qui se passa dans le coeur de Sapho en cette occasion : car enfin apres avoir leû la Lettre d'Athys, avec l'esmotion que je vous ay ditte, elle leût encore celle d'Amithone avec plus d'agitation ; celle d'Erinne avec plus d'estonnement ; celle de Philire avec plus de dépit ; celle d'Alcé avec plus de chagrin ; celle de Nicanor avec plus de confusion ; et celle de Phaon avec plus de douleur : quoy qu'elle l'eust gardée la derniere, conme en esperant le plus grand plaisir. Ce cas fortuit luy parut pourtant si extraordinaire, qu'il luy vint d'abord dans la pensée que tant de personnes ne luy parloient de la guayeté de Phaon, que parce que cela estoit concerté entre elles : mais se souvenant que le jour qu'il l'avoit esté voir, on luy avoit dit beaucoup de choses qui luy avoient fait connoistre qu'il avoit eu plusieurs divertissemens depuis son absence, elle ne pût demeurer dans cette opinion : et elle connut mesme si bien, en relisant toutes ces diverses Lettres attentivement, qu'elles n'estoient pas concertées, qu'elle ne douta point que Phaon n'eust l'esprit aussi tranquile qu'on le luy disoit. Imaginez vous donc Madame, quel effet devoit faire cette pensée dans l'ame d'une Personne qui ne pouvoit souffrir l'absence de Phaon sans des inquietudes estranges : et qui avoit passé tout ce jour là avec ma Soeur, à s'entretenir de la rigueur de l'absence ; à exagerer le plaisir qu'il y a de sçavoir que la Personne que l'on aime est malheureuse, lors qu'elle ne voit point ce qu'elle aime. Cydnon m'a dit qu'il parût un si grand estonnement sur le visage de Sapho apres la lecture de toutes ces Lettres, qu'elle pensa croire qu'il estoit arrivé quelque estrange chose à Mytilene : car Sapho ne leût haut que la Lettre d'Athys. Il est vray qu'elle n'ignora pas longtemps la cause de l'estonnement de Sapho : car des que cette belle Personne eut achevé de relire toutes ces diverses Lettres, elle les donna toutes à ma Soeur : et prenant la parole en soûpirant ; voyez Cydnon, luy dit elle, que Phaon ne vous ressemble pas : et que l'amitié fait plus en vous, que l'amour ne fait en luy. Apres cela Cydnon s'estant mise à lire, ne fut pas si estonnée que Sapho, de ce qu'on luy mandoit : car elle avoit desja remarqué que Phaon se divertissoit presques de toutes choses : et ne s'ennuyoit jamais guere en quelque lieu qu'il fust. Neantmoins comme elle sçavoit que j'aimois cherement Phaon, elle voulut l'excuser : pour cét effet elle dit à Sapho qu'il ne falloit point qu'elle se fâchast de ce qu'on luy escrivoit : car enfin, luy dit-elle, tout ce qu'escrivent Athys, Nicanor, et Alcé, vous doit estre suspect : et vous devez lire ce que vous escrit Phaon comme une chose qu'il n'a escrite, que parce qu'elle luy sembloit nouvelle. Vous devez mesme considerer ce que vous mandent Amithone, Erinne, et Philire, sans aucune inquietude : puis qu'il est croyable que Phaon en s'en retournant, vit qu'on l'observoit si soigneusement, que par prudence il parut plus guay qu'il ne l'estoit. Ha Cydnon, reprit Sapho, je pense estre aussi prudente que Phaon : et cependant je ne pourrois pas paroistre guaye une heure apres l'avoir quitté : et tout ce que je pourrois sur moy, seroit de ne paroistre pas melancolique : c'est pourquoy ne l'excusez point je vous en conjure, puis qu'il est vray qu'on ne le sçauroit excuser. Je sçay bien que Phaon est Amy particulier de Democede, adjousta-t'elle, mais Cydnon, il faut pourtant prendre mes interests contre luy : et il faut me pleindre et le condamner. Si je le croyois coupable, repris-je, je le condamnerois sans doute : quoy, interrompit-elle ; vous croyez que Phaon ait pû estre assez guay, pour faire que tant de Personnes differentes me parlent de sa guayeté, et qu'il ne m'ait pas donné lieu de luy reprocher qu'il manque d'amour ? ha Cydnon, si vous le croyez vous vous abusez : et je sens tellement son peu de sensibilité pour mon absence, que si je pensois le pouvoir faire, j'entreprendrois de le bannir de mon coeur : car enfin ma chere Cydnon, je ne puis endurer que durant que je sens une melancolie qui m'accable pour l'absence de Phaon, il se divertisse, et divertisse les autres, avec la mesme liberté d'esprit que s'il ne m'avoit jamais veuë. Pour moy, luy dit Cydnon, je le voy si aise quand il est aupres de vous, que je ne puis croire qu'il ne soit bien affligé quand il n'y est pas : la raison et l'amour voudroient sans doute que la chose fust ainsi, repliqua Sapho, mais cependant six personnes déposent contre luy : et il se condamne luy mesme par sa Lettre. Les apparences sont si trompeuses, luy dit Cydnon, que vous ne seriez pas raisonnable, si vous vous affligiez avec excés d'une chose que vous sçavez avec tant d'incertitude. Pour la sçavoir mieux ma chere Cydnon, repliqua-t'elle, je vous conjure de vous en retourner à Mytilene : j'obligeray Cynegire à vous donner un Chariot : et vous n'aurez qu'à dire qu'on vous a escrit qu'il estoit necessaire que vous y retournassiez pour une affaire importante : cependant je demeureray encore icy quinze jours, afin de voir si Phaon se divertira tousjours comme il a commencé. Mais ma chere Cydnon, je veux que vous me faciez chaque jour un recit fidelle des divertissemens de Phaon ; de son humeur ; et de son enjoüemnet ; car enfin s'il ne m'aime que quand il me voit, je ne veux plus de son amour : et je veux si je le puis luy oster la mienne. Cydnon fit alors ce qu'elle pût pour appaiser Sapho : mais elle trouva si estrange que Phaon fust si guay où elle n'estoit pas, durant qu'elle estoit si melancolique où il n'estoit point, que toute l'adresse de ma Soeur ne pût luy faire changer de sentimens. De sorte qu'il falut qu'elle fist ce qu'elle vouloit, et qu'elle revinst à Mytilene : apres luy avoir promis une fidellité si exacte, qu'elle n'osa en effet y manquer. Cependant, Sapho respondit à toutes les Personnes qui luy avoient escrit, sans tesmoigner ouvertement à Phaon le mescontement qu'elle avoit de sa guayeté : il est vray que ne pouvant se contraindre longtemps, elle fit sa Lettre si courte, qu'il n'y avoit que ces paroles.

SAPHO A PHAON

Je ne doute nullement que la joye ne puisse estre quelquesfois une marque tres sensible d'une affection fort tendre : mais je ne sçay si c'est positivement de la maniere que vous l'entendez. Quand je seray à Mytilene, je verray si je vous trendray conte de la vostre : et si je la trouveray digne d'estre mise au rang des tesmoignages d'affection que vous m'avez rendus.

SAPHO.

Quoy que cette Lettre fust un peu seche, Phaon ne craignit pas que Sapho fust irritée contre luy : et il creût seulement qu'elle avoit tant eu de responces à faire, qu'elle n'avoit pas eu loisir de luy en faire une plus longue : de sorte que ne changeant pas sa façon d'agir, il vescut depuis le retour de Cydnon, comme il avoit fait auparavant : c'est à dire qu'il chercha autant qu'il pût à se consoler de l'absence de Sapho. Cependant comme il n'y avoit point de jour qu'elle n'envoyast en secret un Esclave à Cydnon, afin de sçavoir des nouvelles de Phaon, il n'y en avoit point aussi où elle n'aprist des choses qui l'affligeoient : car enfin de l'humeur dont est Phaon, il ne peut refuser un plaisir : et la raison pourquoy il estoit eternellement avec Sapho quand elle estoit à Mytilene, c'est qu'il en trouvoit plus aupres d'elle, qu'en nul autre lieu du monde. Mais cela n'empeschoit pas que quand il ne pouvoit avoir celuy de voir la Personne qu'il aimoit, il n'en prist de moindres : si bien que comme Sapho avoit engagé ma Soeur par serment, à luy mander tout ce que feroit Phaon, elle sçeut qu'il avoit esté de tous les divertissemens qu'il y avoit eus à Mytilene : et qu'il en avoit esté comme un homme qui n'avoit nulle repugnance à en estre : de sorte qu'en ayant l'esprit estrangement irrité, elle ne pût se resoudre de revoir Phaon, sans luy avoir fait sçavoir qu'elle se pleignoit de luy. Pour cét effet elle luy envoya le jour qui preceda son retour à Mytilene, un Memoire exact de tous les plaisirs qu'il avoit eus durant son absence : luy marquant jour pour jour les visites agreables qu'il avoit faites ; les Promenades où il s'estoit trouvé ; les conversations divertissantes où il s'estoit rencontré ; et en un mot tous les divertissemens qu'il avoit eus. Mais en luy envoyant ce Memoire, elle y joignit une Lettre qui estoit à peu prés en ces termes.

SAPHO A PHAON.

Comme il n'est pas croyable que ma veuë vous donne autant de joye, que vous en avez eu durant mon absence, je pense qu'il faudra vous consoler de mon retour, comme d'une chose qui troublera peutestre vos plaisirs. Vous verrez par le Memoire que je vous envoye, que j'ay voulu tenir un conte fort exact de tous vos divertissemens : mais la difficulté est sçavoir si c'est pour vous en punir, ou pour vous en recompenser : car à vous dire la verité, je ne pense pas que nous soyons de mesme advis : et je suis persuadé que si vous n'avez autant de douleur de m'avoir desplû, que vous avez eu de joye de puis mon absence, vous n'aurez plus guere de part à mon affection, ny estime.

SAPHO.

Comme Phaon estoit effectivement tres amoureux de Sapho, et qu'il sçavoit qu'elle revenoit le jour suivant, il ne pût recevoir cette Lettre sans une grande agitation d'esprit. IL espera pourtant de faire sa paix dés qu'il l'auroit veuë : mais afin de la voir devant qu'elle entrast à Mytilene, il me vint trouver et me pria apres m'avoir montré la Lettre qu'elle luy avoit escrite, de vouloir que nous allassions au devant d'elle : et en effet nous fusmes le lendemain l'attendre à un endroit où le chemin est si fâcheux, que tous ceux qui y passent en Chariot descendent : de sorte que jugeant bien que Cynegire que nous sçavions estre tres peureuse n'y manqueroit pas, nous fusmes Phaon et moy nous mettre sous des Saules qui sont aupres de ce passage difficile, que la chutte d'un Torrent y a fait. Mais apres estre descendus de cheval, afin d'attendre ces Dames en cét endroit, qui est mesme fort agreable, quoy que le chemin y soit scabreux, je me mis à faire la guerre à Phaon de son humeur ; car enfin, luy dis-je, comment peut-il estre que vous soyez si esperdûment amoureux de Sapho, et que vous ayez l'ame aussi peu sensible à la douleur pendant son absence ? car pour moy quand je vous voy aupres d'elle, je vous y voy avec des transports de joye qui me persuadent que vous ne pourrez la perdre de veuë sans mourir. Il est vray, dit-il, qu'on ne peut jamais avoir une passion plus forte que celle que j'ay dans l'ame ; et l'esperance que j'ay de voir aujourd'huy Sapho, m'agite le coeur d'une si agreable maniere de l'heure que je parle, que si vous pouviez connoistre ce qui s'y passe, vous avoüeriez que j'aime plus Sapho que personne ne peut aimer : mais il est vray pourtant qu'excepté la jalousie, peu de choses me peuvent donner une grande douleur. Veritablement, adjousta-il, si je pouvois craindre que Sapho ne m'aimast plus, je croy qu'en quelque lieu que je fusse, je serois desesperé : mais lors que je puis raisonnablement esperer d'estre aimé ; lors que j'ay de ses nouvelles tous les jours ; et lors que je sçay qu'elle reviendra bientost ; j'avouë que je ne sçay point me faire des chagrins sans sujet : et que j'ay une ame qui a un si grand penchant à chercher le plaisir, et à fuir la douleur, que je fais ce que je puis pour adoucir la rigueur de l'absence. Mais apres tout, dés que je reverray Sapho, vous me reverrez eternellement aupres d'elle : et vous m'y verrez le plus amoureux de tous les hommes. Ha Phaon, luy die-je, en aimant comme vous faites, on peut dire que vous vous aimez plus que vostre Maistresse : mais enfin, repliqua-t'il, ce qu'il y a de constamment vray, est qu'il n'y a personne au monde qui fist plus de choses difficiles que j'en ferois pour Sapho, si elle me les commandoit. De plus, je me sens capable de luy obeïr aveuglément : je suis plus soigneux, plus exact, et plus soumis que qui que ce soit ne l'a jamais esté : j'ay plus de tendresse dans le coeur, que nul autre n'en a jamais eu : je me fais de grands plaisirs de fort petites faveurs : le moins favorable de ses regards, me comble de joye : l'ay mille et mille tumultueux sentimens, que je ne puis exprimer, quand je me trouve aupres d'elle : je l'estime, je l'admire, et je l'adore avec un respect si profond, que je n'en ay pas tant pour nos Dieux : et j'ay une joye si parfaite quand je la puis entretenir seule, que jamais nul autre Amant n'en a tant eu, mesme pour la possession de sa Maistresse : jugez apres cela, si je ne sçay pas aimer, et si vous avez raison de m'accuser de peu d'amour. Il est vray que mon ame rejette naturellement la peine, et qu'elle cherche le plaisir : mais qu'importe à la Personne que j'aime, que je sois tout à fait malheureux quand je ne la voy pas, pourveû que je ne manque à nul des devoirs d'un veritable Amant ; et que quand je la voy, je sois tout ce que je dois estre pour la satisfaire ? Comme il disoit cela, nous vismes paroistre d'assez loin le Chariot de Cynegire : de sorte que Phaon s'interrompant luy mesme, monta diligemment à cheval aussi bien que moy : et par un transport de sa passion, qu'il ne pût retenir, il fut le plus viste qu'il pût à la rencontre de Sapho. Mais Madame, il y fut avec un empressement si plein d'amour, qu'en effet on ne pouvoit pas douter qu'il ne fust esperdûment amoureux : et la belle Sapho, toute irritée qu'elle estoit, ne pût le voir sans se repentir presques de ce qu'elle luy avoit escrit : car il l'aborda d'une maniere qui luy fit voir tant de joye, et tant d'amour dans ses yeux, que si elle ne se fust pas entierement fiée à Cydnon, elle eust douté des choses qu'elle luy avoit mandées : et elle eust creû que Phaon n'avoit fait que soûpirer pendant son absence. Mais apres tout, comme il n'estoit pas possible qu'elle pûst douter de ce que ma Soeur luy avoit escrit, elle reçeut Phaon avec une civilité un peu froide : et elle l'auroit encore plus mal reçeu, si Cynegire n'y eust pas esté. Cependant apres les premiers complimens faits, le Chariot que Cynegire avoit fait arrester recommença de marcher, jusques à cét endroit dangereux dont je vous ay parlé, où il fallut que ces Dames missent pied à terre. De sorte que comme j'estois trop Amy de Phaon, pour ne donner pas la main à Cynegire, afin qu'il pûst entretenir Sapho, je n'y manquay pas : si bien que par ce moyen Phaon pût parler quelque temps à cette belle Personne : car il faloit bien faire deux cens pas devant que d'estre hors de ce chemin difficille pour les Chariots : joint que comme il y eut quelque chose qui se rompit à celuy de Cynegire, qui fut assez long à racommoder, il falut nous asseoir sous des Saules que nous trouvasmes : et je fis mesme si bien que je tiray Cynegire à part, sur le pretexte de luy parler d'un grand dessein qu'on disoit alors qu'avoit Pittacus. Ainsi Phaon put entretenir Sapho : mais Madame, cette Personne qui mouroit d'envie de luy faire mille reproches, ne le vit pas plustost à ses pieds, de la maniere la plus passionnée du monde, qu'elle sentit que son coeur s'apaisoit malgré qu'elle en eust : neantmoins faisant un grand effort pour empescher sa colere de l'abandonner tout à fait, elle demanda à Phaon comment il avoit pû quiter ses divertissemens ordinaires, pour venir au devant d'elle ? mais elle le luy demanda en rougissant, et en faisant si bien connoistre qu'elle ne se pleignoit que pour estre appaisée, que Phaon qui entendoit tous ses regards, ne manqua pas de la satisfaire. Quoy Madame, luy dit-il, vous pouvez me demander ce que vous me demandez ? et je puis vous avoir donné sujet de me dire ce que vous me dittes ? moy qui n'ay jamais de veritable joye que celle que vous me donnez : car enfin Madame, luy dit-il, comment voulez vous qu'un homme à qui vous avez fait la grace de permettre de croire que vous ne le haïssez pas, puisse jamais estre malheureux ? Ainsi Madame, quand je suis absent sans estre desesperé, ce n'est par nulle autre raison, sinon que je sçay bien que vous ne m'avez pas banny de vostre coeur. En effet Madame, cette pensée est si douce, et elle met un fonds de joye si inespuisable dans mon esprit, que je deffie la Fortune, de me rendre miserable, tant que je seray aimé de vous. Ouy Madame, je puis perdre tous les biens qu'elle donne ; je puis estre exilé ; prisonnier ; et accablé de toutes sortes de malheurs ; que je ne croiray pas estre miserable, pourveû que je croye posseder vostre affection. Accusez vous donc vous mesme Madame, de l'innocente joye que vous me reprochez, si elle vous desplaist : mais pour moy, je vous le dis comme je le croy, je suis persuadé que je manquerois d'amour et de respect pour vous, si la joye d'estre aimé de la divine Sapho, n'estoit pas plus forte que la douleur d'en estre absent ne le peut estre. Au reste Madame (adjousta-t'il d'un air infiniment tendre et passionné) pour juger de ce que je sens quand je ne vous voy point, voyez ce que je sens quand je vous revoy : voyez donc dans mes yeux, charmante Sapho, ce qui est dans mon coeur : et s'ils ne vous disent que je vous trouve plus belle que je ne vous vy jamais ; que j'ay plus de joye de vous revoir, que personne n'en a jamais eu ; et que je suis le plus amoureux de tous les hommes ; regardez les comme des imposteurs qui trahissent la tendresse de ma passion, et punissez moy de leur crime. Mais si au contraire ils vous disent que je vous aime plus que personne n'a jamais aimé, ne vous amusez point à vouloir sçavoir si precisément ce que je fais, quand je ne vous voy pas : et songez seulement, que vous n'avez jamais veû d'Amant à vos pieds, dont la passion fust ny si forte, ny si tendre que la mienne. Car enfin, luy dit-il encore, que vous importe de quelle maniere je vous tesmoigne mon amour quand vous n'y estes pas, pourveû que je ne sois pas infidelle, et pourveû que vous me retrouviez tousjours avec la mesme ardeur et la mesme passion ? Pour moy, adjousta-t'il, j'ay souhaité que vous vous divertissiez à la Campagne ; je vous ay desiré de beaux jours ; et j'ay esperé que l'agreable humeur de Cydnon, vous empescheroit de vous ennuyer dans vostre solitude. Ha Phaon, s'escria Sapho, vous ne sçavez pas aimer, si vous souhaitez que vostre absence ne me touche point ! car pour moy, je vous le declare, je ne seray jamais satisfaite de vous, si vous ne devenez le plus malheureux de tous les hommes, dés que vous ne me verrez plus. Mais Madame, luy dit-il en l'interrompant, il faut donc que j'oublie que je suis aimé de vous : car si je ne l'oublie pas, je ne seray point malheureux. Au contraire, reprit Sapho, c'est par ce souvenir que je pretends que vous le devez estre davantage : du moins sçay-je bien, que la melancolie que vostre absence me donne, vient de ce que je suis esloignée d'une Personne dont je croy estre aimée. Ha Madame, repliqua Phaon, vos sentimens et les miens doivent estre bien differens en cette occasion : car il n'est pas possible que vous ayez autant de joye d'estre adorée de moy, que j'en ay d'avoir la gloire d'estre aimé de vous : ainsi il n'est pas estrange que le souvenir de ma passion, ne vous console point de mon absence : et il ne l'est pas non plus que le souvenir de la bonté que vous avez pour moy, diminuë une partie de la douleur que vostre esloignement me donne : car encore une fois Madame, je ne conçoy point qu'on puisse estre chagrin, et estre assuré d'estre aimé de vous. Il y a sans doute de l'esprit à ce que vous dittes, reprit Sapho, mais il n'y a guere d'amour : et si vos yeux ne démentoient vos paroles, j'aurois lieu de croire que vous ne m'aimez point : car enfin estre absent de ce qu'on aime sans estre miserable, est la plus grande marque de tiedeur qu'on puisse jamais donner. Mais Madame, luy dit-il, comment pourriez vous croire que je ne vous aimasse point, ou que je ne vous aimasse guere ? y a-t'il quelqu'une de mes actions, ou de mes paroles, qui vous permette de le soubçonner ? et y a-t'il mesme un seul de mes regards, qui ne vous dise pas que je vous aime ? Tout ce que je voy de vous, respondit-elle, me parle sans doute de vostre passion : mais tout ce que je n'en voy pas, me parle de vostre indifference. En effet, durant mon absence, vous faites des visites de plaisir ; vous vous promenez ; vous estes de belle humeur ; et je vous retrouve avec aussi peu de marques de melancolie sur le visage, que si vous n'aviez eu aucun sujet de chagrin. Mais ce qui m'espouvante, adjousta-t'elle, c'est que vous ne laissez pas d'avoir des sentimens tendres, et delicats, et de me dire autant de choses douces, et flatteuses, que si vous deviez vous desesperer dés que vous ne me verrez plus. Cependant je ne conçoy point qu'on puisse posseder avec plaisir, ce qu'on peut perdre sans douleur : et il y a des momens où je croy que ma veuë ne vous donne aucune joye, puis que mon absence ne vous donne aucune melancolie. Ha Madame (luy dit il en la regardant d'une maniere si passionnée qu'il l'en fit rougir) je vous deffie de croire quand je suis aupres de vous, que je ne suis pas le plus amoureux de tous les hommes. Ouy divine Sapho, adjousta-t'il, quand on vous auroit dit que j'aurois esté tous les jours au Bal durant vostre absence ; que je l'aurois donné à toutes les Belles de Mytilene ; et qu'on vous auroit mesme assuré que je serois un inconstant ; je suis persuadé que dés que vos yeux auroient rencontré les miens, la joye que vous y verriez vous persuaderoit que je vous aime plus que personne n'a jamais aimé : et en effet, poursuivit-il, nul autre Amant n'a jamais eu tant de sujet d'aimer que j'en ay. Car premierement vous estes la plus aimable Personne du monde sans exception : j'ay plus d'inclination pour vous qu'on n en a jamais eu pour qui que ce soit : je vous estime jusques à l'admiration : et je vous aime de plus, et parce que mon inclination m'y force ; et parce que ma raison me le conseille ; et parce que la reconnoissance le veut. Ha pour cette derniere cause d'amour, reprit Sapho, je ne veux jamais qu'on m'en parle : et j'ay une delicatesse d'esprit, qui ne la sçauroit endurer. Quoy Madame, reprit Phaon, vous voulez que je n'aye point de reconnoissance pour toutes vos bontez ? je veux bien qu'on ait de la reconnoissance, reprit-elle, mais je ne veux pas que ce soit l'unique cause de l'affection qu'on a pour moy : et si on ne m'aimoit que parce que j'aimerois, on me feroit un outrage tres sensible. Car enfin je veux qu'on m'aime par tant d'autres raisons, que quand mesme on seroit nay ingrat, on ne laissast pas de m'aimer ardemment. Ne mettez donc jamais vostre reconnoissance au rang des causes de vostre passion, si vous me voulez persuader que vous m'aimez comme je le veux estre : car cela n'est ny civil, ny galant, ny passionné. Il apartient à la reconnoissance, adjousta-t'elle, de faire quelquesfois naistre l'amitié : mais il ne luy appartient pas de faire naistre l'amour. Je veux bien que vous me disiez qu'elle serre doucement les liens qui vous attachent : mais je ne veux pas, comme je l'ay desja dit, que vous la mettiez au nombre des causes de vostre passion : car il s'ensuivroit que mes bontez auroient precedé vostre affection : et je pretens au contraire que vostre affection ait precedé mes bontez : et que si je dois vostre amour à quelque chose, c'est à vostre inclination, et à mon propre merite : car de l'humeur dont je suis, je ne puis souffrir qu'on m'aime de nulle autre maniere. En effet, adjousta-t'elle, je me souviens que j'ay autrefois presques haï une assez aimable Femme ; parce que je descouvris dans son coeur, que tout l'empressement qu'elle aportoit à se faire aimer de moy, n'estoit pas qu'elle m'aimast tendrement, mais seulement dans l'esperance que son nom seroit dans quelques uns de mes Vers, et que je ferois peut-estre sa Peinture. Jugez donc Phaon, si je trouverois bon que vous pussiez m'aimer par nulle autre raison que parce que vous me trouvez aimable, et que parce que vous ne pouvez vous empescher d'avoir de l'affection pour moy. Comme Sapho disoit cela, le Chariot de Cynegire estant achevé de racommoder, il falut que leur conversation finist aussi bien que celle que j'avois euë avec Cynegire : à qui j'avois fait de longs raisonnemens de Politique, pour donner loisir à Phaon de parler de son amour à Sapho, et de faire sa paix avec elle. Cependant cette belle Personne ne pût le laisser partir sans luy donner encore quelque marque de son chagrin : car comme ils vinrent à se separer, elle luy demanda en quelle agreable Compagnie il iroit passer le soir ? car pour nous, adjousta-t'elle en montrant Cynegire, nous ne verrons personne d'aujourd'huy. Je le passeray seul avec Democede, repliqua-t'il, et je le passeray à m'entretenir aveque luy, de la joye que j'ay de vostre retour : vous eussiez mieux fait d'estre en estat ces jours passez, repliqua-t'elle, de l'entretenir de la douleur que vous aviez de mon absence. Apres cela Sapho monta dans le Chariot où j'avois desja mis Cynegire : mais en luy aidant à y monter, Phaon luy serra si doucement, et si respectueusement la main ; et il luy fit voir dans ses yeux je ne sçay quoy de si amoureux ; qu'il s'en fallut peu que Sapho ne se repentist de l'avoir accusé de ne l'aimer pas assez : et en effet il est constamment vray qu'on ne peut pas aimer plus ardemment que Phaon, quoy qu'il ne soit pas fort sensible à la douleur que cause l'absence : et qu'au contraire il se console assez aisément de la perte d'un plaisir par un autre. Cependant les reproches que Sapho luy avoit faits, furent cause qu'il passa le soir en solitude : il est vray qu'il estoit si aise d'avoir fait sa paix avec elle, qu'il n'avoit pas besoin d'autres plaisirs. Ce n'est pas qu'elle luy eust dit qu'elle luy pardonnoit : mais ils estoient si accoustumez à s'entendre sans parler, que pour l'ordinaire ils croyoient plus leurs regards, que leurs paroles, ainsi quoy que Sapho eust fait beaucoup de reproches à Phaon, il ne laissoit pas de croire qu'il avoit veû dans ses yeux qu'il estoit encore aussi avant dans son coeur qu'il y avoit esté. Et en effet comme il fut le lendemain de si bonne heure chez elle, qu'il n'y avoit encore personne, il acheva de faire sa paix : et ils furent prés d'une heure ensemble avec toute la joye qui suit tousjours la reconciliation de ces petites querelles, qui ne font qu'accroistre l'amour. Mais à la fin leur plaisir fut interrompu par Alcé : qui n'aimant alors gueres moins Sapho que la belle Athys, fut un des plus diligens à la voir. Il est vray que sa Maistresse arriva bientost apres : mais l'on peut assurer que sa jalousie avoit autant de part à cette visite, que son amitié. Ce n'est pas qu'elle ne connust bien que Sapho n'aimoit pas Alcé : mais cela n'empeschoit point qu'elle ne fust tres jalouse. Nicanor ne fut pas aussi des derniers à rendre ses devoirs à Sapho : et Amithone, Erinne, et Cydnon, estant aussi arrivées, toute la belle Troupe se trouva rassemblée.

Histoire de Sapho : la Scythie


D'abord Athys, Amithone, et Erinne, parlerent de leur voyage et de leur retour, ce qui ne plaisoit pas trop à Phaon : et elles en eussent mesme parlé beaucoup davantage, si Philire ne fust arrivée, et n'eust amené un Estranger de fort bonne mine, qu'elle presenta à Sapho, et que j'ay sçeu aujourd'huy estre Frere de ce vaillant Prisonnier qui s'apelle Mereonte, que l'invincible Cyrus sauva du milieu des Flames apres l'avoir vaincu. Mais Madame, cét Estranger le parut si peu, que personne ne douta qu'il ne fust d'une des plus polies Villes de la Grece : et on ne soubçonna point du tout qu'il fust Scythe. Il n'avoit pourtant pas le teint ny les cheveux comme les ont ordinairement les Grecs : car il avoit le teint assez blanc, et il estoit mesme assez blond : mais comme cela n'a pas de regle generale, personne, comme je l'ay desja dit, ne douta qu'il ne fust d'une Ville Greque : car non seulement il avoit l'air d'un Grec, mais il parloit aussi nostre Langue avec beaucoup d'eloquence. Sa Personne mesme plaisoit infiniment : sa taille n'est pourtant pas fort haute, mais elle est noble, et bien faite : il a l'action libre et aisée ; tous les traits du visage beaux, et agreables ; les yeux un peu languissans, et la mine d'un homme de fort haute condition. De plus, il a l'esprit brillant et sage tout ensemble : et il a mesme l'air galant et spirituel. Au reste il pense les choses finement. et les dit de mesme : et cét illustre Scythe est enfin un des hommes du monde le plus aimable, et le plus accomply. Comme Sapho a tousjours aporté un soin particulier de faire honneur aux Estrangers qui l'ont esté visiter, quand ils ont eu du merite, elle reçeut celuy là avec cette civilité galante qui luy est si naturelle : et pour luy tesmoigner combien elle estoit agreablement surprise de le voir, elle se plaignit de toute la Compagnie, de ne luy avoir pas apris qu'il y eust un Estranger aussi honneste homme que celuy là à Mytilene. Il n'eust pas esté aisé que personne vous l'eust pû aprendre, repliqua Philire, car ce n'est que d'hier qu'un Frere que j'ay qui vient d'un tres long voyage me l'a amené : de sorte que comme il ne s'est pas trouvé en estat de vous le presenter, parce qu'il se trouve un peu mal ; et qu'il a luy mesme besoin que je vous le presente, quand il sera gueri ; sçachant que je venois icy, il a voulu que ce fust par mon moyen que Clirante connust cette admirable Personne, dont il a entendu parler avec tant d'estime dans toutes les Villes de Grece où il a sejourné. Si j'aimois plus la gloire que ma propre satisfaction, reprit Sapho, je devrois estre marrie de voir un homme qui m'estime sans doute plus sans me connoistre, qu'il ne m'estimera apres m'avoir connuë : mais comme je n'aime pas trop une estime mal acquise, j'aime mieux me voir en danger de perdre une partie de la sienne : et me voir aussi en estat de pouvoir aquerir quelque part à son amitié. Ce seroit une assez mauvaise voye d'aquerir mon amitié, repliqua cét agreable Estranger en souriant, que de destruire une partie de l'estime que j'ay pour vous : mais Madame, vous estes si assurée de ne le faire pas, que si la modestie ne permettoit point de faire quelquesfois d'innocents mensonges contre soy mesme, vous n'auriez pas dit ce que vous venez de dire : car enfin quoy que vous n'ayez encore guere parlé, je ne laisse pas de croire que vous parlez tousjours bien. Attendez du moins à me loüer, repliqua galamment Sapho, qu'il puisse y avoir quelque vray-semblance aux loüanges que vous me donnerez : c'est pourquoy faites moy s'il vous plaist la grace de ne me rien dire de flatteur, jusques à ce que vous ayez eu loisir de connoistre si je suis digne des flatteries d'un aussi honneste homme que vous. Vous estes bien hardie, Madame, reprit Clirante, de donner si promptement cette glorieuse qualité à un Scythe. Je suis tellement en reputation de connoistre bientost le merite des honnestes Gens, repliqua-t'elle, que j'ay une Amie qui me dit quelquesfois que je ne les connois pas, mais que je les devine : c'est pourquoy ne me soubçonnez point de juger des choses avec trop de precipitation : puis que c'est un Talent particulier que j'ay, que celuy de ne me tronper guere au choix que je fais de ceux que je trouve dignes d'estre loüez. Apres cela toute la Compagnie prenant part à cette conversation, elle fut fort agreable : mais comme Sapho ne pouvoit assez s'estonner de la politesse de Clirante, elle luy demanda encore comment il estoit possible qu'on ne parlast pas plus de la politesse des Scythes, que de celle des Grecs ? s'ils estoient tous faits comme luy. Le Païs dont je suis Madame, reprit-il, est veritablement si prés de la Scythie, que quelques-uns nous confondent avec les Scythes : mais si vous sçaviez quel il est, vous seriez aussi estonnée de ce que je ne suis pas plus poly que je ne le suis, que vous le paroissez estre de ce que vous me le trouvez peut-estre un peu plus que la plus part des Scythes ne le sont. Cependant je ne suis pas seulement Scythe, mais je suis Sauromate d'origine, qui est encore quelque chose de plus rustique : car les moeurs des Sauromates sont tout à fait estranges. Il est vray pourtant qu'encore que je sois Sauromate, je suis d'un Païs qui ne tient rien de leurs coustumes : aussi nous apellons nous les nouveaux Sauromates, à la distinction des autres. Nous n'avons toutesfois guere de commerce avec eux : car comme nostre Politique est de n'avoir point de voisins, et de ne laisser pas corrompre nos moeurs par des moeurs estrangeres ; nous faisons ce que nous pouvons pour nous passer de toutes les choses que nostre Païs ne nous donne pas, afin de n'avoir pas besoin du commerce des autres Nations. Ce que vous me dittes, reprit Sapho, me semble fort beau : et a mesme quelque raport avec la conduite des Lacedemoniens, qui aportent un soin particulier à ne vouloir pas souffrir que les coustumes estrangeres s'introduisent dans leur Ville. Mais lors que vous me dittes que vous n'avez point de voisins, j'avouë que je ne le comprens pas : et vous ferez sans doute plaisir à toute la Compagnie, si vous vous voulez donner la peine de me le faire entendre, et de me dire quelque chose de l'origine d'un Peuple, et des coustumes d'un Païs qui doit estre fort agreable, s'il a beaucoup de Gens qui vous ressemblent. De grace Madame, repliqua Clirante, ne jugez pas de mon Païs par ce que je suis : et pour luy rendre la justice que je luy dois, je veux bien vous dire quelque chose de ce qu'il est. Vous sçaurez donc Madame, que les Sauromates en general, que quelque-uns confondent avec les Scythes, comme je l'ay desja dit, et que d'autres en distinguent, ont tousjours eu des coustumes si bizarres, que leurs Sacrifices mesmes ont quelque chose qui marque la ferocité de leur naturel : car au lieu de bastir des Temples au Dieu Mars qu'ils adorent, ou de luy eslever des Statuës, ils font un grand Bûcher où ils mettent le feu : et puis quand il est consumé, ils plantent une Espée au milieu de ce grand monceau de Cendre, devant laquelle ils sacrifient les Prisonniers qu'ils ont faits à la Guerre : encore est-ce ce qu'ils ont de moins feroce, et de moins extraordinaires. Ces Peuples ont mesme encore esté plus cruels, et plus sauvages qu'ils ne sont presentement : car le Prince qui les gouverne aujourd'huy les a en quelque sorte civilisez. Mais enfin dans le temps qu'ils estoient les plus sauvages, la Fortune ayant mené parmy eux quelques-uns de ces Grecs, dont les Callipides se disent estre descendus, ils s'habituerent en un endroit qui est le long du Fleuve Tanaïs, et aprivoiserent si bien quelques-uns des principaux de ces Sauromates, qu'ils leur firent horreur de leurs coustumes, en leur enseignant les leurs. De sorte qu'insensiblement ces Grecs aquirent une telle authorité dans une assez grande estenduë de Païs, que ces Peuples reconnurent un d'entr'eux pour leur Chef : et la chose alla enfin si loin, que lors que le Prince qui regnoit alors sur les Sauromates voulut s'opposer à cette Faction, il s'y trouva fort embarrassé : car il se fit un soulevement si grand et si subit parmi ces Peuples, qu'il falut en venir aux Armes. Mais comme ce Grec estoit vaillant, et prudent tout ensemble, il ne pût estre vaincu par le Prince des Sauromates : au contraire il fut contraint de laisser former un petit Estat au milieu du sien, sans qu'il le pûst empescher. Car enfin Madame, cét illustre Grec ayant ramassé tous ceux qui volontairement voulurent estre tout à la fois, et ses Disciples, et ses Sujets, il planta des Bornes aux lieux qu'il choisit pour leur Habitation : et non seulement il deffendit ce petit Païs contre ceux qui l'en voulurent chasser, mais il fit mesme un dégast si grand à l'entour des Terres qu'il avoit choisies pour sa demeure, qu'il fit un grand Desert de tous les lieux qui environnoient son Estat : de sorte que par ce moyen il n'estoit pas aisé de luy faire la guerre. Ainsi apres l'avoir soustenuë cinq ou six ans avec beaucoup de gloire, le Prince des Sauromates fut contraint de faire la Paix : et de souffrir dans le coeur de son Estat, un autre petit Estat, environné d'un Desert. Mais une des conditions de cette Paix, fut qu'il seroit esgallement deffendu aux Sujets de l'ancien Prince des Sauromates, et à ceux de ce nouveau Souverain, de cultiver les Terres que ce dernier avoit fait laisser en friche, ny d'y bastir seulement des Cabanes. Et en effet Madame, cela a esté si rigoureusement observé par nos Peres, que de l'heure que je parle, il y a tout au moins trois grandes journées de Deserts à passer, de quelque costé qu'on arrive au lieu où j'ay pris ma naissance : ainsi on voit un des Païs du monde le mieux cultivé, enfermé dans un autre qui ne l'est point du tout : et l'on peut dire que vostre Isle, n'est pas si absolument sans voisine que mon Païs, quoy qu'il soit en Terre ferme : car il est bien plus aisé de passer de Mytilene en Phrigie, que de mon Païs aux autres qui l'environnent. Ce que vous me dittes du lieu qui vous a donné la naissance, repliqua Sapho, me semble si particulier, et si beau ; et l'idée de ce petit Estat qui n'a point de voisins, me plaist tellement ; que si les Femmes voyageoient aussi souvent que les hommes, je pense que j'aurois la curiosité d'y aller. Vostre curiosité Madame, repliqua Clirante, seroit encore plus satisfaite que vous ne vous le sçauriez imaginer : car cét illustre Grec qui fut nostre premier Prince, n'enferma son Estat dans un Desert, que pour y renfermer toutes les vertus, et toutes les Sciences, qu'il vouloit inspirer dans l'ame de ses Sujets : et que pour empescher les vices de leurs voisins de s'opposer à son dessein. En effet Madame, comme il avoit beaucop d'habiles Gens aveque luy, il establit un si bel ordre parmy ceux qui luy obeïssoient, qu'en fort peu de temps leurs moeurs furent entierement changées : de sorte que comme ce Prince ne mourut qu'en la derniere vieillesse, et qu'il eut loisir d'affermir ses Loix, et de laisser un Fils assez avancé en âge et assez prudent pour les maintenir ; il eut la satisfaction de voir tous les Arts, et toutes les Sciences fleurir dans son Estat : et sa memoire est encore si chere parmy nous, que lors qu'on veut affirmer quelque chose, on l'affirme par le premier de nos Rois. Mais de grace, luy dit alors Sapho, dittes moy encore quelques particularitez de vos coustumes : comme elles sont presques toutes Greques, reprit Clirante, je vous ennuyerois si je vous disois ce que vous sçavez mieux que moy : et il suffira que je vous die ce que nous avons de particulier. Je ne vous diray donc pas, Madame, que nous pensons des Dieux, ce que vous en pensez : qu'à la reserve de quelques restes de Ceremonies des anciens Sauromates, que nostre premier Roy ne voulut pas abolir par Politique, nos Sacrifices se font comme les vostres : et que nostre Ville, nos Villages, et nos Maisons, sont à peu prés semblables à celles qu'on voit icy. Mais je vous diray que nostre Estat n'est pas fort grand, car il n'y a qu'une grande Ville, cinquante Bourgs, et deux cens Villages : bien est il vray que cette Ville est une des plus agreables du monde : et s'il estoit permis aux Estrangers d'y venir librement, ou quand ils y sont d'en resortir, sa reputation iroit par toute la Terre. Mais comme c'est une de nos coustumes, de ne souffrir presques jamais qu'un Estranger qui vient parmy nous, sorte de nostre Païs, nostre reputation est renfermée dans les Deserts qui nous environnent : et nous nous trouvons si heureux de n'envier point les autres, et de n'estre enviez de personne, que nous ne nous soucions pas de ce qu'on ne parle point de nous. Quoy, reprit Amithone, quand on va dans vostre Païs, on n'en sort point ? on n'y est reçeu qu'à cette condition, repliqua Clirante, car comme il y a des Gardes tout à l'entour, et que de quelque costé qu'on y arrive, on est tousjours arresté, on ne fait pas là ce que l'on veut : et l'on n'y entre mesme pas, si l'on n'en est jugé digne. En effet quand il se trouve quelqu'un à qui l'envie prend de vouloir s'habituer dans nostre Païs, les Gardes l'arrestent, et le menent au Prince, qui le donné durant trois Mois à examiner à des Gens destinez à cela : afin de connoistre ses moeurs, et de voir s'il sçait quelque chose qui le rende digne d'estre reçeu parmy nous : et puis quand cela est fait, on le fait jurer de ne sortir jamais du Païs, sans la permission du Prince, qui ne la donne que rarement : et on luy fait promettre aussi d'observer inviolablement toutes nos coustumes : en suitte de quoy on luy donne du bien à proportion de sa qualité, et de son merite. Mais quand il arrive que quelqu'un de vostre Païs veut voyager, reprit Sapho, faut il aussi avoir la permission du Prince ? ouy Madame, repliqua Clirante, et on a bien de la peine à l'obtenir : mais enfin quand on l'a obtenuë, et qu'on retourne apres en son Païs, il faut subir le mesme examen, que si on n'en estoit pas : et il faut estre examiné durant trois Mois, afin de voir si les moeurs de celuy qui revient ne se sont point corrompuës durant son absence. Cette contrainte est sans doute un peu fâcheuse, adjousta-t'il ; aussi fit elle il y a environ un Siecle, qu'il y eut un soulevement qui ne finit pas sans une petite Guerre civile : mais à la fin le Prince qui regnoit alors bannit tous les Rebelles de son Estat : et cette grande Colonie fut s'habituer vers un Fleuve qui s'apelle le Danube : où ils ont pourtant estably les mesmes coustumes qui avoient fait leur rebellion : car ils ont fait un Desert à l'entour de leur Estat, comme il y en a un à l'entour du nostre. Mais Madame, pour ne vous ennuyer pas par un trop long recit des choses qui regardent la Politique, et le Gouvernement de mon Païs, il faut que je vous die seulement quelque chose de l'estat present de nostre Cour : car enfin Madame, nous sommes gouvernez par une jeune Reine, qui n'a qu'un Fils, et qui est une des plus accomplie Princesse du Monde. Comme tous les Arts, et toutes les Sciences se trouvent parmy nous, adjousta-t'il, il ne faut pas s'imaginer que nostre Cour soit sans politesse : au contraire, comme nous sommes presques tousjours en paix, la galanterie y est en son plus grand lustre. On y a mesme fait des Loix particulieres pour l'amour ; et il y a des punitions pour les Amans infidelles, comme il y en a pour de rebelles Sujets : enfin la fidellité est en si grande veneration parmy nous, qu'on veut mesme qu'on la garde aux Morts. En effet ceux qui se sont mariez par amour, n'ont point la liberté de se remarier : aussi leur en fait on faire une declaration publique. De plus on va consoler un Amant absent, comme on console icy une personne en deüil : et on luy feroit un si grand reproche si on le voyoit en quelque lieu de divertissement durant l'absence de sa Maistresse, qu'il n'y en a point qui s'y expose. Nous en connoissons quelques-uns icy, interrompit Sapho en rougissant, qui auroient bien de la peine à garder cette coustume : elle est si generale, repliqua Clirante, que s'ils estoient parmy nous, il faudroit bien qu'ils l'observassent : car enfin comme celuy qui fonda nostre Estat, voulut attacher ses Sujets dans leur Païs, il les y voulut enchaisner par l'amour : ainsi la galanterie qui s'est conservée parmy nous, estant un effet de sa Politique, toutes les coustumes des Amans sont aussi vieilles que nostre Estat, et sont presques aussi inviolables que celles de la Religion. Ainsi on ne peut changer de Maistresse, sans aller dire les causes de son inconstance : et la Maistresse aussi ne peut abandonner son Amant, sans avoir declaré le sujet de son changement. De sorte que comme la paix, l'oisiveté, et l'abondance sont toûjours parmy nous, on ne parle que d'amour dans toutes nos conversations : si bien que comme ceux qui viennent en nostre Païs, n'y peuvent venir sans passer par celuy des anciens Sauromates, ils sont si espouventez apres avoir veû des Peuples si sauvages, et si brutaux, d'en trouver un si civilisé, et si galant, qu'ils ne peuvent se lasser de tesmoigner leur estonnement. De plus, comme nostre Fondateur estoit Grec, la Langue Greque s'est conservée parmy nous, avec assez de pureté : ce n'est pourtant pas le langage du Peuple, mais il n'y a pas une Personne de qualité qui ne le sçache : et nous avons mesme des Gens dans nostre Cour qui font des Vers que la Belle Sapho pourroit ne trouver pas indignes de ses loüanges. Vous me dépeignez vostre Païs d'une si agreable maniere, reprit Sapho, et vous authorisez si bien par vostre presence, tout ce que vous en dittes d'avantageux, que s'il n'estoit pas aussi esloigné qu'il est, je pense que je quitterois le mien pour y aller demeurer. Apres cela toute la Compagnie se meslant à cette conversation, Clirante s'en démesla si admirablement, qu'il aquit l'estime de tout ce qu'il y eut de Gens qui le virent : mais comme Sapho connoissoit avec une promptitude estrange, ce qui se passoit dans le coeur de ceux qu'elle vouloit observer, elle predit dés cette premiere visite, que Clirante aimeroit Philire, et que Philire ne haïroit pas Clirante, s'il faisoit quelque sejour en leur Isle : et en effet ce qui arriva en suite, fit bien voir qu'elle ne s'estoit pas trompée. Cependant quoy que la reconciliation de Sapho et de Phaon, eust esté sincere, il demeura pourtant tousjours dans l'esprit de Sapho, quelque disposition à soubçonner Phaon de ne l'aimer pas tout à fait de la maniere dont elle le vouloit estre. Si bien qu'Athys, Alcé, et Nicanor, cherchant continuellement à luy nuire, ils luy faisoient souvent avoir des querelles : car il n'alloit en aucun lieu qu'ils ne le fissent sçavoir à Sapho : et s'il paroissoit guay hors de sa presence ils le luy disoient, ou le luy faisoient dire : joint que comme il n'estoit pas possible qu'il se changeast, il est certain qu'il estoit ce qu'il avoit toûjours esté, c'est à dire qu'il se divertissoit de tout, et qu'il ne s'ennuyoit de rien. Quand il estoit aupres de Sapho, il estoit sans doute le plus heureux du monde : et la joye esclatoit si visiblement dans ses yeux, qu'on voyoit aisément qu'elle estoit bien avant dans son coeur : mais apres tout quand il ne la voyoit point, il ne s'en desesperoit pas : et il pouvoit enfin s'accoustumer à ne la voir plus. De sorte que comme il n'estoit plus possible qu'il se desguisast, principalement ayant tant d'Espions interessez qui l'observoient, et qui luy rendoient de mauvais offices, Sapho vint à n'avoir plus aucun repos. Car enfin dés qu'elle ne voyoit plus Phaon, elle vouloit sçavoir ce qu'il faisoit : de sorte que s'en informant, et aprenant pour l'ordinaire, qu'il s'estoit diverty en quelque autre lieu, elle en avoit une douleur que je ne sçaurois vous exprimer, quoy que ma Soeur m'ait raconté une partie de ce qu'elle luy disoit en se pleignant de Phaon. Qui vit jamais un Destin esgal au mien, dit un jour Sapho à Cydnon : car enfin on diroit que je dois estre fort heureuse, d'estre aimé du plus honneste homme du monde, et du plus aimable : cependant je le serois beaucoup plus s'il me haïssoit : car comme je suis glorieuse, je suis persuadée que sa haine me gueriroit de l'amour que j'ay pour luy : mais en l'estat où je suis reduite, je ne puis, ny le haïr, ny l'aimer avec un plaisir tranquile : et ce qu'il y a de plus cruel, c'est que c'est un mal sans remede. Car si Phaon ne m'aimoit point, je pourrois penser qu'il pourroit m'aimer un jour comme je l'entens : s'il estoit effectivement tout à fait inconstant, je pourrois esperer qu'il reviendroit à moy : et s'il me haïssoit, je pourrois mesme encore croire que sa haine ne seroit pas immortelle. Mais Phaon m'aime assurément autant qu'il est capable d'aimer : et s'il estoit quand il ne me voit point, conme il est quand il me voit, je n'aurois rien à desirer. Cependant avec toute cette ardente amour qui paroist en toutes ses actions, en toutes ses paroles, et en tous ses regards, je suis si peu satisfaite de luy, que je suis la plus malheureuse Personne de la Terre : car enfin ce qui cause mon chagrin ne se pouvant jamais changer, il s'ensuit de necessité que je seray tousjours malheureuse. Mais, luy disoit Cydnon, puis que tant que vous voyez Phaon, vous estes contente de luy, voyez le tousjours, et espousez le mesme, afin de ne vous en separer jamais. Ha Cydnon, repliqua Sapho, quand je n'aurois pas pris une constante resolution de ne me marier jamais, l'humeur de Phaon me la feroit prendre : car si je ne puis en l'estat où nous sommes, le rendre malheureux quand il ne me voit point, jugez s'il le seroit en un temps où je ne le rendrois peut-estre plus heureux en me voyant. Mais encore, repliqua Cydnon, quel remede cherchez vous ? je cherche, dit-elle, à rendre Phaon aussi malheureux que je suis malheureuse ; et ce sentiment là est si avant dans mon coeur, que il je puis venir à bout de luy donner de la douleur, j'en auray une joye que je ne vous puis exprimer. Je l'ay veû si sensible à la jalousie, repliqua Cydnon, que si vous luy en voulez donner, je m'assure que vous aurez tout le plaisir que vous souhaitez : il y a desja plus de deux jours, repliqua Sapho, que j'ay resolu de le faire : et je veux (adjousta-t'elle, emportée par sa passion) commencer dés aujourd'huy à traiter si bien Nicanor, que puis qu'il ne peut estre fâché quand il ne me voit point, il le puisse estre quand il me verra. Et en effet Madame, la belle Sapho prit cette resolution, et l'executa avec tant d'adresse, que Phaon vint effectivement à avoir de la jalousie, et à estre aussi malheureux qu'elle l'avoit desiré. D'abord elle en eut une joye estrange : et toutes les pleintes qu'il luy faisoit luy estoient si douces, et si agreables, qu'elle ne voulut pas les faire cesser si tost. Cependant Nicanor ne sçavoit d'où cette bonne fortune luy venoit : et Alcé fut si sur pris de voir que Sapho eust changé sans changer à son avantage, qu'il se redonna tout entier à la belle Athys. Cependant Phaon que la jalousie tourmentoit, ne sçavoit d'où venoit le changement de Sapho : je luy disois pourtant que son humeur en estoit la cause, mais il ne me pouvoit croire : et il vint enfin à haïr Nicanor si horriblement, qu'il ne le pouvoit endurer. Ainsi ce pauvre Amant estoit haï de son Rival, sans estre aimé de sa Maistresse : et son malheur estoit d'autant plus grand, que comme il a infiniment de l'esprit, il s'aperçeut qu'en effet Sapho ne l'aimoit point, et qu'elle aimoit tousjours Phaon : si bien que regardant alors les faveurs qu'elle luy faisoit, comme un artifice pour augmenter l'amour de son Rival, il estoit encore plus irrité contre Sapho que contre Phaon : et ce meslange de sentimens fit un si plaisant effet dans le coeur de ces trois Personnes, qu'il n'y a jamais rien eu de semblable. Mais à la fin ces deux Amans en chagrin ne pouvant plus s'endurer, se querellerent et se batirent : sans qu'on pûst dire precisément qui avoit eu l'avantage, parce qu'on les avoit separez avant la fin de leur combat. Mais comme Pittacus est un Prince sage, et que de plus le chagrin qu'il avoit alors de la mort du Prince Tisandre, qui estoit arrivée il y avoit desja quelque temps, fit qu'il fut fort irrité de cette querelle, qui partagea toute la Ville ; il les exila tous deux pour un an, afin d'empescher les suittes de cette fâcheuse affaire. Si bien que comme Phaon avoit plus d'habitude en Sicile qu'en aucun autre lieu, il prit la resolution d'y aller passer le temps de son exil : et Nicanor forma le dessein d'aller en Phrigie : mais Phaon me pria si instamment de faire en sorte que Cydnon luy pûst faire voir Sapho en particulier, que je fis ce que je pûs pour le satisfaire. Il ne me fut pas mesme bien difficile : parce que dans la violente passion que cette Personne avoit dans l'ame, elle se repentoit d'avoir donné de la jalousie à Phaon : et elle avoit une telle envie de luy pardonner, qu'il n'en avoit guere davantage qu'elle luy pardonnast : car comme elle connoissoit son humeur, elle croyoit qu'il ne pouvoit luy arriver rien de plus dangereux que l'absence. Mais enfin ayant prié Cydnon d'employer toute son adresse aupres de Sapho, et l'ayant mesme obligée à me descouvrir que son Amie n'avoit favorisé Nicanor, que pour augmenter l'amour de Phaon, je dis cét agreable et important secret à mon Amy, qui d'abord ne le voulut pas croire : mais comme il n'est jamais impossible de se laisser persuader ce que l'on souhaite, il pensa du moins que cela pouvoit estre : et il se resolut de s'en esclaircir dans les beaux yeux de Sapho. Mais enfin cette entre-veuë s'estant faite chez Cydnon, il s'y fit un renoüement d'amitié de la plus tendre maniere du monde. Et bien Madame, luy dit Phaon en l'abordant, apres m'avoir veû le plus jaloux et le plus malheureux de tous les hommes, croirez vous enfin que je suis le plus amoureux de tous vos Amans ? et ce que la joye que j'avois d'estre aimé de vous ne vous a pû persuader, vous sera-t'il persuadé par la douleur que j'ay d'en estre abandonné ? Si vous en aviez esté abandonné, repliqua-t'elle, vous ne seriez pas en estat de me faire des pleintes, car je ne vous verrois jamais. Mais Phaon, si vous avez souffert, prenez vous en à vous mesme : puis que si vous aviez sçeu bien aimer, je ne vous l'aurois pas apris par une si fâcheuse voye que la jalousie. En verité Madame, luy dit il, vous vous estes servie d'une cruelle invention pour me faire souffrir : mais du moins dittes moy precisément que vous n'avez jamais aimé Nicanor, et que vous ne l'avez traité favorablement, que parce que vous m'aimiez tousjours. Souffrez, luy respondit-elle en rougissant, que je ne vous die que la moitié de ce que vous me demandez : et que je me contente de vous permettre de penser l'autre. Apres cela Madame, ces deux Personnes irritées, s'apaisant insensiblement, se dirent toutes les tendresses que l'amour pure et innocente peut permettre : la joye ne reprit pourtant point sa place dans le coeur de Sapho : car la pensée de cette cruelle et longue absence l'inquiettoit tellement, qu'elle ne joüissoit pas en repos de la douceur de cette reconciliation. Car enfin, disoit-elle à Phaon, que dois-je attendre de vous, de l'humeur dont vous estes ? vous, dis-je, qui n'estes fortement touché que de ce que vous voyez, et qui ne l'estes point de ce que vous ne voyez plus : car quand mesme il seroit possible, que durant ce long esloignement, vous seriez fidelle, il ne seroit pas que vous souffrissiez autant que je souffriray. Et puis si vous estes capable de joye et de plaisir, deux tours apres que vous m'avez quittée, que ne ferez vous pas quand il y aura des mois entiers que vous ne m'aurez veuë ? et ne dois-je pas craindre que dés que vous ne me verrez plus, je seray en estat de vous pouvoir perdre ? car enfin durant une longue absence, je ne sçache que la douleur qui puisse estre une Garde fidelle du coeur d'un Amant. En effet l'Amour est si accoustumé de naistre parmy les plaisirs, qu'on peut dire que la joye est la premiere disposition necessaire à sa naissance : de sorte que comme vous retrouverez sans doute toute la vostre dés que vous m'aurez perduë de veuë ; j'ay sujet d'aprehender qu'une nouvelle amour ne s'empare de vostre coeur, et ne m'en chasse. Comme je n'ay jamais rien aimé fortement que vous Madame, repliqua Phaon, parce que je n'ay jamais rien trouvé d'assez aimable pour meriter toute mon affection ; j'avoüe qu'à parler veritablement, je n'ay eu que de petits accés d'amour, avant que de vous avoir veuë. En effet j'ay senty cent et cent fois que ma passion s'allentissoit, et m'abandonnoit mesme en la presence de celles que je pensois aimer : et je me trouvois en certains jours si dissemblable de moy mesme, depuis l'heure où j'estois entré dans la Compagnie, jusques à celle où j'en sortois, que je ne me connoissois plus. Enfin j'avouë que j'ay quelquesfois veû naistre et mourir mes desirs en un mesme jour : sans sçavoir precisément ny pourquoy j'en avois eu, ny pourquoy je n'en avois plus. Mais pour vous Madame, il n'en est pas ainsi : je vous aime d'une autre maniere : et si je juge de ce que je dois sentir quand je ne vous verray plus, par ce que je sens en vous voyant, je dois me preparer à estre le plus malheureux de tous les hommes. Car apres tout, cette rigoureuse absence, ne ressemble nullement à celles que vous ne trouvez pas que j'aye assez senties : en effet toutes les fois que vous avez esté à la Campagne, j'ay tousjours veû vostre retour si proche, qu'il n'est pas estrange que l'esperance que j'en avois diminuast une partie de ma douleur : et que la croyance d'estre aimé de vous, me donnast assez de plaisir pour m'empescher de me desesperer. Mais Madame, je m'en vay pour un an : et je m'en vay avec l'aprehension que vous ne soyez pas assez bien persuadée de la grandeur de mon amour. Cependant il est certain que je ne vous aime point comme j'aimois avant que de vous avoir veuë : car en ce temps là j'estois si bizarre dans mes sentimens, que les faveurs mesme m'eussent rebuté l'esprit, si elles ne m'eussent esté faites de bonne grace, et avec toutes les circonstances qui les peuvent rendre agreables. Mais aujourd'huy Madame, j'y bien changé de sentimens : car vos plus petites graces me donnent une joye excessive, en quelque temps que je les reçoive : et vous faites mesme quelquesfois des actions indifferentes, dont je me sens obligé, parce que ma passion leur donne une expliquation à mon avantage. C'est pourquoy Madame, ne jugez s'il vous plaist point de moy par les choses passées, puis qu'il est vray que je n'ay jamais aimé comme j'aime. Ouy divine Sapho, adjousta-t'il, je vous aime plus que je ne vous aimois, et plus que je ne croyois jamais aimer. Je le croy, luy dit elle en l'interrompant : mais apres tout, selon toutes les apparences, vous m'aimerez moins que vous ne pensez, dés que vous aurez esté quinze jours sans me voir. En suite de cela Phaon parlant selon ce qu'il sentoit alors, fit mille et mille protestations de fidellité à la belle Sapho : et il les luy fit d'une maniere si passionnée, qu'elle aida elle mesme à se tromper, en se persuadant que le coeur de Phaon estoit changé, et qu'il sentiroit cette longue absence avec beaucoup de douleur. De sorte que toute la tendresse de leur amour se renouvellant dans leur coeur, ils se dirent en cette occasion tout ce que la passion la plus delicate peut inspirer : et tout ce que la douleur la plus sensible, et la plus ingenieuse, peut faire penser à deux Personnes qui s'aiment, et qui sont sur le point de se quiter. Ainsi Sapho et Phaon se separerent infiniment satisfaits l'un de l'autre : Phaon s'embarqua le lendemain, et Sapho s'en alla à la Campagne où elle mena ma Soeur : mais elle y fut bien moins pour joüir de la douceur de sa belle Solitude, que pour cacher la douleur qu'elle avoit dans l'ame, et pour esviter de dire adieu à Nicanor : qui ne connut que trop en cette occasion qu'il avoit eu raison de croire, que les graces qu'il avoit reçeuës ne luy apartenoient pas. Mais Madame, depuis le départ de Phaon, Sapho n'eut que du chagrin : il est vray qu'à son retour à Mytilene, elle lia pourtant une amitié assez estroite avec Clirante : qui devint si amoureux de Philire, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage. Cependant la conversation chez Sapho, ne fut plus aussi divertissante qu'elle estoit autrefois : parce qu'elle estoit si melancolique, qu'elle fuyoit autant que la bien-seance le luy permettoit, toutes les occasions de plaisir : oint que toute cette aimable et belle Troupe se trouva bientost separée : car Alcé espousa enfin la belle Athys, qui depuis son Mariage ne vit plus tant Sapho. Erinne devint malade d'une maladie languissante : ma Soeur fut en Phrygie avec ma Mere qui en estoit : et Amithone s'en alla à la Campagne : ainsi j'estois presques le seul à qui Sapho pûst parler avec quelque confiance. Elle avoit pourtant une Amie qui luy estoit fort chere, dont je ne vous ay point parlé au commencement de mon recit, parce que durant toute cette longue amour, elle n'avoit presques point esté à Mytilene : mais comme elle y revint le jour que ma Soeur en partit, on peut dire qu'elle prit sa place : et certes elle est bien digne de l'amitié que Sapho a pour elle, quoy qu'elle ne soit pas dans une fortune aussi eslevée que ses autres Amies. En effet cette Fille qui s'apelle Agelaste, à cause de son temperamment melancolique, a des qualitez excellentes, pour sa personne elle plaist plus que beaucoup d'autres plus belles qu'elle ne sçauroient plaire : elle n'est sans doute pas grande, mais elle est pourtant bien faite : elle a les cheveux cendrez ; les yeux bleus et doux ; le visage un peu long ; le nez un peu haut ; la bouche agreable ; le taint uny, mais un peu pasle ; les dents belles ; la gorge admirable ; les mains bien faites ; les bras fort beaux ; et la phisionomie si sage, et si modeste, qu'on a bonne opinion d'elle dés qu'on la voit. Agelaste jouë aussi de la Lire miraculeusement : mais ce que j'estime encore davantage en elle, c'est qu'elle a de l'esprit, de la discretion, de la tendresse, et une si grande fidelité, qu'on luy peut confier toutes choses. De plus, quoy qu'elle soit naturellement melancolique, elle ne saisse pas d'avoir beaucoup d'agréement dans sa conversation : principalement pour ses plus particulieres Amies : car excepté avec celles là, elle parle peu ; et elle est si incapable de vouloir s'empresser, qu'elle aime bien souvent mieux laisser dire de tres mauvaises choses à certaines Gens qui n'en peuvent dire d'autres, que d'en dire de judicieuses et d'agreables, en les interrompant. Agelaste estant donc telle que je vous la represente, devint inseparable de Sapho, depuis que toutes ses autres Amies l'eurent abandonnée : et Philire la vit aussi beaucoup plus qu'elle ne faisoit autrefois. Il est vray que Sapho eut besoin de consolation durant ce temps là : car vous scaurez que Cynegire à qui elle avoit beaucoup d'obligation mourut : et qu'elle sçeut quelques jours apres que son Frere dont il y avoit longtemps qu'elle n'aprenoit que de fâcheuses nouvelles, estoit devenu amoureux de cette Esclave appellée Rhodope, dont Esope l'avoit esté : et que la passion de Charaxe avoit esté si forte, qu'apres l'avoir affranchie, il s'estoit entierement ruiné pour l'amour d'elle. Elle sçeut aussi que Rhodope qui s'estoit rendue plus celebre en Egipte par sa beauté et par ses artifices que par sa vertu, le renvoyoit à Mytilene au plus pitoyable estat du monde. De plus, comme la mort de Tisandre avoit fort changé la Cour de Pittacus, on ne vivoit plus dans nostre Ville comme on y vivoit autrefois. et Sapho estoit alors bienheureuse d'avoir de quoy trouver sa satisfaction en elle mesme, sans la chercher en autruy. Cependant la plus grande inquietude qu'elle eust estant l'absence de Phaon, elle estoit contrainte, quoy qu'elle haïst fort les Confidents, et les Confidentes, de souffrir que je luy en parlasse quelquesfois : car c'estoit par mon moyen qu'elle reçevoit des nouvelles de Phaon, et qu'elle luy respondoit. Il n'estoit pourtant pas possible d'en avoir souvent des Lettres : ce qui ne luy estoit pas une petite augmentation d'inquietude. Mais Madame, cette inquietude devint encore plus forte quelque temps apres : lors que recevant un Paquet de Phaon, que je luy portay avec beaucoup de diligence, elle y trouva, outre la Lettre de son Amant, un Billet qui s'adressoit à luy, escrit de la main d'une Femme : mais un Billet si mal escrit, qu'il estoit aisé de voir, que celle qui l'escrivoit n'avoit guere d'esprit. Cependant il paroissoit qu'il falloit que Phaon luy en eust escrit plusieurs ; qu'il n'estoit pas mal avec elle ; et qu'il luy avoit donné une Serenade : et en effet Madame, j'ay sçeu depuis que quoy que Phaon aimast tousjours cherement Sapho, il n'avoit pas laissé de trouver quelque consolation aupres de cette belle stupide, qu'il avoit autrefois aimée en Sicile. Ce n'est pas qu'il y eust nulle comparaison, entre les sentimens qu'il avoit pour Sapho, et ceux qu'il avoit pour cette belle Sicilienne : car il avoit une passion ardente pour la premiere ; et l'engagement qu'il avoit aveque l'autre, se pouvoit plustost appeller un amusement, qu'une veritable affection. Cependant il ne laissoit pas de se divertir comme s'il n'eust point esté absent de la plus merveilleuse Personne du monde : et d'une Personne dont il estoit aimé avec une tendresse inconcevable. Mais pour en revenir à Sapho, vous pouvez juger Madame, quelle surprise fut la sienne, de trouver dans le Paquet de Phaon un Billet qui s'adressoit à luy : et un Billet de la plus sotte galanterie du monde. En effet, je ne pense pas qu'il y en ait jamais eu un tel : le Carractere en estoit pourtant fort beau : mais cela servoit à le rendre plus ridicule : car l'Ortographe en estoit si mauvaise ; le sens en estoit si embroüillé ; et si peu gallant ; les expressions en estoient si basses ; et l'ordre des paroles si confus, et si opposé à toutes les regles de l'eloquence et de la raison ; qu'on ne pouvoit comprendre comment il estoit possible qu'il y eust une Femme de qualité qui peust escrire de cette sorte. Mais ce qu'il y avoit d'estrange, c'est que la Lettre que Phaon escrivoit à Sapho, estoit si belle, si galante, et si passionnée, qu'il n'estoit pas croyable qu'un homme qui escrivoit si bien, pûst avoir lié nul commerce particulier avec uns Femme qui escrivoit si mal. Il paroissoit pourtant par ce Billet que Phaon la voyoit souvent ; qu'il luy avoit escrit plus d'une fois ; et qu'il luy avoit donné une Serenade, comme j'ay desja dit. Aussi vous puis je assurer que Sapho eut un estonnement si douloureux de cette cruelle avanture ; que ne pouvant cacher sa douleur, elle la montra à Agelaste et à moy. Qui vit jamais, me disoit-elle, une foiblesse esgalle à celle de vostre Amy ? car enfin, je connois bien quand je le voy, qu'il m'aime autant qu'il peut m'aimer : et je connois bien mesme qu'il croit alors qu'il sera incapable de prendre jamais nul plaisir sensible à la conversation d'aucune autre Personne. Cependant il paroist par ce Billet, qu'il a lié quelque sorte d'affection avec la plus stupide Femme du monde ; et que dans le mesme temps qu'il reçoit des Lettres de moy, qui du moins luy expriment mes sentimens avec quelque ordre, il met sans doute en mesme lieu, et conserve avec un mesme soin, les Lettres de cette nouvelle Amie, ou de cette nouvelle Maistresse, et celles que je luy escris. Comme je connoissois mieux l'humeur de Phaon, que Sapho ne la connoissoit, je rendis à mon Amy tout l'office que je pus : et je taschay de persuader à cette admirable Fille, que le coeur de cét Amant n'avoit nulle part à ces sortes de plaisirs qu'il prenoit durant qu'il estoit absent : et que c'estoit plustost pour s'amuser que pour se divertir, que Phaon vivoit comme il faisoit. Ha Democede, me dit elle, un Amant affligé n'a que faire d'amusement : et les Serenades les plus agreables ne divertiroient guere Phaon, s'il sçavoit aimer à mai mode. En effet bien loin d'en donner aux autres comme il en donne, il s'ennuyeroit s'il estoit obligé de se trouver en un lieu où d'autres en donneroient : aussi suis-je resoluë, adjousta-t'elle, de n'oublier rien pour ne l'aimer plus : et de me haïr plustost moy mesme, si je ne le puis haïr. Ce fut en vain que je protestay à Sapho, que l'amour de Phaon ne changeoit pas : et que ce n'estoit qu'un effet de son humeur, où son coeur n'avoit presques point de part : car elle ne me voulut pas croire : de sorte que dans la douleur où elle estoit, elle respondit à Phaon d'une maniere assez particuliere : car elle luy renvoya le Billet qu'il luy avoit envoyé sans y penser : et ne luy escrivit que ces paroles, quoy qu'on ait d t qu'elle luy avoit fait de longues pleintes pour le ramener à son devoir.

SAPHO A PHAON.

Puis que vous avez lié amitié avec la Dame dont je vous renvoye le Billet, resolvez vous à rompre la nostre : car je croirois faire une chose indigne de moy, si je souffrois plus longtemps dans mon coeur un homme qui m'oste le sien, pour le donner à une Personne si indigne de luy.

SAPHO.

Cette Lettre estoit sans doute fort propre à mettre la douleur dans le coeur de Phaon ; mais à dire la verité, je luy en escrivis une autre qui acheva de l'affliger : car je luy faisois de si grands reproches de sa legereté ; et je luy faisois si bien comprendre qu'il estoit exposé à perdre l'affection de Sapho ; que dés qu'il eut veû et sa Lettre, et la mienne, il changea de sentimens. En effet, quand il vint à penser que peut-estre Sapho luy osteroit son coeur, il ne trouva plus de difficulté à quiter de mediocres plaisirs, pour en conserver un fort grand : si bien que comme il ne pouvoit imaginer nulle autre voye de guerir l'esprit de Sapho, qu'en quittant la Sicile, et qu'en se rendant aupres d'elle, il prit la resolution de venir desguisé à Lesbos : et en effet il se mit dans un Vaisseau Marchand : et se faisant descendre à un Port qui est à la Pointe de nostre Isle, il fut se cacher chez un de ses Amis qui avoit une Maison assez prés de celle que Sapho avoit à la Campagne. Mais dés qu'il y fut, s'estant informé du lieu où elle estoit, et du lieu où j'estois, il sçeut que j'estois allé faire un voyage de quinze jours ; et que Sapho estoit chez elle sans autre compagnie que sa chere Agelaste. De sorte que ne perdant pas une occasion si favorable, et sçachant les heures où elle avoit accoustumé d'aller au bord de cette agreable Fontaine dont je vous ay fait la description, il fut se cacher dans ce petit Boscage qui l'environne, jusques à ce qu'elle y vinst : laissant son cheval à cinquante pas de là, sous la garde d'un Esclave. Mais Madame, à peine eut il attendu un quart d'heure, qu'il vit paroistre Sapho avec son Amie : mais il la vit si triste, que tout incapable qu'il estoit d'estre sensible à la douleur, il en eut le coeur touché. Il est vray que je pense que la certitude d'estre aimé si tendrement par la plus admirable Personne du monde, luy donna pour le moins autant de joye, que la melancolie de Sapho luy donna de douleur. Cependant il voulut luy donner le temps de s'asseoir devant que de se montrer, afin de se remettre un peu de l'agitation que cette veuë luy donnoit : mais le hazard ayant fait que ces deux Filles s'assirent sur un Siege de Gazon qui estoit disposé de sorte qu'elles tournoient le dos à Phaon, il put s'aprocher assez prés d'elles pour oüir ce qu'elles disoient, car le Bocage est fort espais en cét endroit : et il marcha si doucement, qu'elles ne le purent entendre. A peine furent elles assises, que Sapho prenant la parole ; mais ma chere Agelaste, luy dit elle, je trouve si peu d'aparence à ce que vous me dittes, que je ne sçay si je vous dois croire : c'est pourquoy je voudrois bien sçavoir toutes les particularitez de cette avanture. Elles sont bien aisées à sçavoir, repliqua-t'elle, car enfin c'est de la bouche de Philire, que j'ay sçeu apres Midy en partant de Mytilene pour revenir icy, que Clirante (qui est d'une si grande qualité, qu'il est Parent de la Reine des nouveaux Sauromates) est assez amoureux d'elle pour la vouloir espouser, pourveû qu'elle veüille suivre sa fortune, et s'en aller à son Païs. De sorte que Philire qui aime pour le moins autant qu'elle est aimée, et qui n'a personne à qui elle doive rendre conte de ses actions, si ce n'est à son Frere qui veut bien qu'elle espouse Clirante, s'y resoud, et est preste de suivre cét illustre Sauromate. Mais comme elle ne veut pourtant pas que la chose esclate qu'elle ne soit partie, parce qu'elle a quelques Parens qui s'y voudroient opposer, elle m'a confié tout son secret : et m'a chargée de vous prier de luy prester vostre Maison pour espouser Clirante : d'où elle partira aussi. tost apres, pour s'en aller à cét aimable Païs où il y a des Loix si severes contre les Amans infidelles. Plûst aux Dieux, repliqua Sapho, que l'inconstant Phaon y fust, pour y estre puny de sa legereté : mais Agelaste, adjousta-t'elle en soupirant, comme je sçay que vous n'avez nul attachement à Mytilene, et que diverses avantures de vostre vie, vous ont mise en estat de n'avoir point de lieu au monde qui vous engage plus qu'un autre, ne pourrions nous point suivre Philire dans ce bien heureux Païs de Clirante ? car je vous avouë, que je ne puis plus souffrir le sejour de Mytilene. Tant que Phaon sera dans vostre coeur, repliqua Agelaste, je ne vous conseilleray pas d'aller en un lieu où il ne pourroit estre reçeu. Tant que je ne seray pas dans celuy de Phaon, reprit Sapho, je dois estre bien aise d'estre en lieu où je n'entende jamais parler de luy : c'est pourquoy ma chere Agelaste, si vous estes capable de suivre ma fortune, nous suivrons celle de Philire : car enfin il n'y a plus rien à Mytilene qui ne me desplaise. Charaxe y va revenir pour me persecuter ; tout le monde que j'y voy m'ennuye ; je n'y verray jamais Phaon ; ou si je l'y voy je le verray inconstant : et je le verray aussi digne de ma haine, que je l'ay creû digne de mon affection. Ha Madame (s'escria-t'il, en sortant du lieu où il estoit caché, et en se mettant à genoux devant elle) ne traitez pas avec tant d'injustice le plus fidelle de tous les hommes : et pour vous tesmoigner que je dis vray (adjousta-t'il en luy prenant la main, sans qu'elle s'en pûst deffendre, tant elle estoit surprise de le voir) souffrez Madame, que j'aille aveque vous dans ce bien heureux Païs où les Amans infidelles sont si rigoureusement punis : car comme je ne seray jamais absent de vous en ce lieu là, je n'y craindray pas les Loix qui sont faites contre ceux qui se divertissent en l'absence da leurs Maistresses. Quoy Phaon, luy dit Sapho en retirant sa main d'entre les siennes, vous avez l'audace de parler comme vous faites, apres vostre dernier crime ? ouy Madame, luy dit-il, l'amour que j'ay dans l'ame me rend si hardy, que j'ose vous conjurer de faire pour moy, ce que je viens d'aprendre que Philire veut faire pour Clirante : car enfin n'est-il pas vray que tant que je suis aupres de vous, je suis le plus fidelle Amant de la Terre ? menez moy donc en un lieu d'où je ne puisse sortir, et où je ne puisse vous perdre de veuë : et vous trouverez en moy le plus constant Amant du monde. Ce n'est pas, adjousta-t'il, que je tombe d'accord que mes foiblesses me puissent faire meriter le nom d'inconstant : car il est vray Madame, que je n'ay jamais esté un moment sans vous adorer, depuis que je vous connois. J'avouë que j'ay une ame qui s'attache au plaisir, et qui fuit la douleur : mais apres tout dés que j'ay sçeu que je pouvois craindre de vous perdre j'ay quitté tout ce que vous vous imaginez qui vous déroboit mon coeur : et je suis revenu vous demander à genoux, la grace de ne vous abandonner plus. Je sçay bien que je n'oserois paroistre à Mytilene, et que j'en suis exilé encore pour long temps : mais s'il est vray que vous m'aimiez, vous vous en exilerez pour l'amour de moy. Car enfin Madame, je vous le dis comme je le sens, je ne veux plus m'esloigner de vous : et j'y suis si fortement resolu, que quand je sçaurois que Pittacus me devroit faire arrester demain, je ne m'en irois pas aujourd'huy. En effet j'aimerois bien mieux estre son Prisonnier, que de n'estre plus vostre Esclave : et il n'y a enfin aucun suplice que je ne choisisse plustost que de m'exposer à vous perdre. Voyez donc Madame, luy dit-il, si vous estes capable de prendre une resolution hardie ; j'ay quitté la Sicile sans peine, dés qu'il s'est agy de me justifier aupres de vous : quittez donc Lesbos sans repugnance, afin que vous puissiez estre assuré de moy. Je ne vous prescris aucun lieu de la Terre Madame, adjousta-t'il, puis qu'il n'y en a aucun où je ne puisse vivre heureux, pourveû que je vous y voye, et que vous soyez pour moy ce que vous estiez autresfois, et ce que je veux esperer que vous estes encore, malgré toutes mes foiblesses. Mais Phaon est-il possible, luy dit alors Sapho, que vous sentiez ce que vous dittes ? et puis-je croire qu'un homme qui est capable de lier quelque commerce avec une aussi stupide Personne qu'est celle dont je vous ay renvoyé un Billet, puisse encore avoir de la tendresse pour une autre qui ne luy ressemble pas ? Parlez donc Phaon, m'avez vous aimée ? avez vous cessé de m'aimer ? m'aimez vous encore ? ou avez vous recommencé d'avoir de l'affection pour moy ? et dois-je enfin regarder l'amour que je voy dans vos yeux, comme une amour fidelle, comme une amour feinte, ou comme une amour ressuscité ? Regardez la Madame, reprit-il, comme une amour immortelle, qui peut quelquesfois se cacher quand vous ne me voyez pas : mais qui ne peut jamais finir. C'est pourquoy pour vous mettre en repos, et pour me rendre heureux, voyez moy tousjours, et rendons s'il vous plaist nostre fortune inseparable. Apres cela Sapho luy dit encore beaucoup de choses, ou Agelaste se mesla aussi : et elle voulut mesme qu'il luy avoüast ingenûment sa derniere foiblesse, en luy racontant ce qui luy estoit arrivé en Sicile : mais il le fit avec tant de sincerité, que Sapho en fut satisfaite. Ouy Madame, luy dit-il, j'avouë que trouvant en ce lieu là une Personne que j'avois aimée avant vous ; et ne la trouvant pas plus insensible la seconde fois que la premiere, je luy ay donné quelques heures : et que je n'ay pû luy dire que j'avois changé de sentimens pour elle. Mais apres tout Madame, elle ne m'a jamais donné que des joyes imparfaites : et mon coeur n'a jamais esté engagé. J'ay mesme reçeu quelquesfois avec chagrin des marques d'affection assez tendres : et je me suis tousjours veû tout prest à la quitter sans peine, dés que vous me rapelleriez. Enfin Madame, j'ay esté foible, sans estre infidelle : mes yeux ont sans doute trouvé que vous n estes pas seule belle au monde : mais mon coeur n'a rien trouvé qu'il pûst aimer veritablement que l'admirable Sapho. Revenez donc à moy Madame, comme je reviens à vous : et redonnez moy cét illustre coeur dont vous m'aviez fait un present si precieux : mais redonner le moy je vous en conjure avec toute sa tendresse : et pour vous assurer contre la foiblesse du mien, choisissez si vous le voulez une Isle deserte, où nous allions vivre ensemble : et où je ne puisse rien aimer que le bruit des Fontaines, le chant des Oyseaux, et l'esmail des Prairies : car pour moy je vous declare que vous m'estes toutes choses : et que pourveû que je vous voye, je n'auray rien à desirer. Je pourrois mesme estre aveugle, adjousta-t'il, que je pourrois encore estre heureux : en effet quand je ne ferois que vous entendre parler, ma felicité seroit encore assez grande : et les seuls charmes de vostre esprit, sans estre secondez de ceux de vostre beauté, pourroient encore me rendre heureux : jugez donc Madame, si vous voyant, et vous entendant, je n'auray pas sujet d'estre le plus heureux Amant du monde, pourveû que vous veüilliez que je vous voye et que je vous entende tousjours. Toutes les autres Personnes que j'ay pratiquées, sçavent si mal l'Art d'obliger, que leurs plus grandes faveurs ont moins de douceur que les plus petites que vous faites. En effet vous sçavez si admirablement comment il faut faire sentir les graces, à ceux à qui vous les voulez faire, que jamais nulle autre que vous ne l'a sçeu comme vous le sçavez. Vous preparez les coeurs à la joye, par de legeres inquietudes, vous faites connoistre avéc adresse, la difficulté que vous avez à faire ce que vous faites, pour en redoubler l'obligation : et vous sçavez mesme pour quelques momens, oster l'esperance d'un bien que vous voulez accorder, afin qu'on en soit plus agreablement surpris. Aussi est-ce dans cette pensée Madame, que je veux croire que vous ne m'avez pas encore dit que vous me pardonnez, afin de me surprendre plus doucement par un oubly general de ma foiblesse. Apres cela Phaon dit encore beaucoup de choses tendres et touchantes, à l'admirable Sapho : qui y respondit durant long temps comme une personne qui ne vouloit pas luy pardonner : mais à la fin sa colere l'abandonnant malgré elle, il ne luy fut pas possible de le desesperer tout à fait. De sorte que prenant un milieu entre ces deux extremitez, elle luy permit d'esperer qu'il la pourroit apaiser : et elle luy promit que le lendemain à la mesme heure, il la pourroit voir au mesme lieu. Mais enfin Madame, pourquoy vous tenir plus longtemps en peine de la fin de cette avanture ? Sapho passa la nuit à examiner avec Agelaste, la resolution qu'elle devoit prendre : et apres l'avoir bien examinée, elle conclut qu'elle ne pouvoit vivre heureuse sans estre aimée de Phaon : et qu'elle ne pouvoit jamais estre assurée de son affection tant qu'elle seroit esloignée de luy. Si bien qu'apres avoir encore consideré l'estat de ses affaires, et celuy de Mytilene, elle se resolut de tirer de Phaon une grande preuve d'amour : en l'obligeant de la suivre, dans le dessein qu'elle avoit d'aller avec Philire : et en l'obligeant d'y aller mesme avec la certitude de ne l'espouser jamais : et de se contenter de toutes les innocentes marques d'affection qu'elle luy avoit données dans le temps où ils estoient tout à fait bien ensemble. De sorte que comme la chose pressoit, parce que Philire devoit se marier chez elle dans huit jours, et partir dés le lendemain de ses Nopces, Sapho dit le jour suivant à Phaon tout ce qu'elle avoit à luy dire. Il accepta d'abord aveque joye la proposition d'aller avec elle, au Païs des nouveaux Sauromates : mais il ne luy promit qu'avec beaucoup de repugnance, de ne la presser jamais de l'espouser. Neantmoins comme elle luy permettoit de l'aimer tendrement, et qu'elle luy promettoit de l'aimer de mesme, il luy promit à la fin tout ce qu'elle voulut : si bien qu'apres cela Sapho s'estima la plus heureuse Personne du monde ; et Phaon se creût aussi le plus heureux Amant de la Terre. Comme Agelaste n'avoit ny Pere ny Mere, et qu'elle avoit perdu tout ce qui luy pouvoit rendre Lesbos agreable, elle suivit la fortune de Sapho : qui quitta son Païs avec autant de joye, que Phaon en eut aussi à l'abandonner : car ils se donnoient tous deux une si grande marque d'amour en cette occasion, par la resolution qu'ils prenoient, que la joye qu'ils avoient de connoistre combien ils s'aimoient, fit qu'ils quitterent leur Patrie sans aucune peine : du moins le vaillant Mereonte me l'a-t'il assuré ainsi, en me racontant les dernieres choses que je viens de vous raconter, et que je ne pourrois avoir sçeues sans luy. En effet, je n'estois pas à Mytilene lors que cela se passoit ; ma Soeur estoit en Phrigie ; et quand mesme nous eussions esté aupres de Sapho, je pense qu'elle ne nous auroit pas dit son dessein, de peur que nous ne nous y fussions opposez. Ce qui l'y porta le plus fortement, fut que sçachant qu'il n'y avoit qu'une Ville dans ce petit Estat des nouveaux Sauromates, elle comprit qu'il ne seroit pas aisé que Phaon fust souvent esloigné d'elle : si bien qu'estant satisfaite de son amour tant qu'il la voyoit, elle espera qu'elle seroit tousjours contente de luy en ce lieu là ; puis qu'il ne pourroit en estre longtemps absent. Cependant Agelaste ayant dit le dessein de Sapho et de Phaon à Philire et à Clirante, ils en eurent une joye extréme : car comme cét illustre Sauromate sçavoit qu'il n'y avoit aucune de toutes ces Personnes qui n'eust tout ce qu'il faloit pour estre reçeuë en son Païs ; et que de plus il sçavoit le credit qu'il avoit aupres de la Reine qui gouvernoit alors cét Estat ; il ne douta point qu'il ne fist recevoir toute cette belle Troupe d'une maniere fort avantageuse. De sorte que Clirante allant chez Sapho pour achever de lier cette grande partie, Phaon qui estoit toûjours chez cét Amy qu'il avoit dans le voisinage de cette admirable Fille s'y rendit : et il se fit une si belle amitié entre ces deux Amans, et entre Sapho, Philire, et Agelaste, qu'il n'y a jamais rien eu de plus tendre. Ce qu'il y avoit de commode au voyage qu'ils entreprenoient, estoit qu'ils n'avoient que faire de songer à leur establissement : car outre que Clirante les assuroit qu'il avoit plus de bien qu'il n'en falloit pour les faire subsister avec esclat ; et qu'il ne pouvoit estre soubçonné de mensonge, parce que le Frere de Philire sçavoit de certitude qu'il disoit vray ; c'est encore que la coustume de ce Païs est, comme je l'ay desja dit, que le Prince donne aux Estrangers qu'il reçoit dans son Estat, autant de Bien qu'il leur en faut pour leur subsistance, selon leur condition et leur merite, Cependant comme Sapho partoit avec le dessein de ne revenir jamais, elle disposa de son Bien comme si elle eust deû mourir : et laissa les Tablettes dans quoy sa volonté estoit expliquée, entre les mains d'un vieux Parent qu'elle avoit, avec ordre de ne les ouvrir que dans un Mois ; apres quoy les Nopces de Clirante et de Philire se firent secretement. Mais dés le lendemain cette belle Troupe s'embarqua, avec intention d'aller passer le Bosphore de Thrace : et d'entrer apres dans le Pont Euxin, pour aller prendre Terre au dessus du Palûs Meotide. Mais à peine se furent-ils embarquez, qu'il se leva une Tempeste qui changea bien leur route : car apres les avoir balottez de Cap en Cap, et de Rivage en Rivage. elle les jetta en Epire, au pied d'un grand Rocher qui est battu de la Mer Leucadienne : et sur lequel est basty un Temple d'Apollon. Ce Rocher a mesme encore une chose fort remarquable : car on dit que ce fut de là que Deucalion quand il estoit amoureux en Thessalie, se jetta dans la Mer, et qu'il y guerit de sa passion. Cependant apres que cette belle Troupe eut rendu graces au Dieu qu'on adoroit en ce lieu là, et que le Vaisseau qui la portoit fut radoubé, elle se r'embarqua, et continua sa route heureusement, comme me l'a dit Mereonte. Mais Madame, avant que j'acheve de vous dire ce que j'ay apris de luy, il faut que je vous represente l'estonnement de tout ce qu'il y avoit d'honnestes Gens à Mytilene, lors que ce Parent de Sapho ouvrit les Tablettes dans quoy elle avoit declaré ce qu'elle vouloit qu'on fist de son Bien. Car enfin lors qu'elle estoit partie, elle avoit pretexté son voyage de l'accomplissement d'un Voeu, qu'elle disoit avoir fait à Neptune, qui avoit un Temple à trois journées des Lesbos. Mais lors qu'on vit qu'elle disposoit de son Bien, comme une personne qui n'y prenoit plus de part, on ne sçeut plus qu'en penser. Cependant pour marquer sa generosité, elle le laissa presque tout entier à Charaxe, quoy qu'ils fussent tres mal ensemble : mais pour toutes les chose qui estoient dans son Cabinet, elle les donna à ses Amies, et à ses Amis, sans rien dire ny du dessein qu'elle avoit, ny du lieu où elle alloit : si bien que chacun en pensa, et en dit ce que bon luy sembla. Comme il s'estoit espandu quelque petit bruit qu'elle n'estoit pas contente de Phaon, parce qu'il estoit devenu amoureux en Sicile, et qu'on ne sçavoit point qu'il fust revenu aupres d'elle, les uns creurent qu'elle estoit allée le trouver, et les autres dirent qu'elle s'estoit precipitée : et en effet cette derniere croyance a esté la plus generale, quoy qu'elle ne soit pas vray-semblable de la maniere qu'on la raconte à Mytilene. Car comme on avoit sçeu que Sapho avoit esté à sa Maison de la Campagne, avant que de s'embarquer ; le Peuple qui aime les choses extraordinaires et merveilleuses, et qui les croit mesmes quelquesfois plus facilement que les vray-semblables, dit que comme elle estoit au bord de cette agreable Fontaine que je vous ay descrite, et qu'elle y estoit pour se pleindre de l'infidellité de Phaon ; une Nayade luy apparut, qui luy dit qu'elle s'en allast en Epire ; qu'elle se jettast dans la Mer, à l'endroit mesme où Deucalion s'estoit autrefois jetté ; et qu'elle y gueriroit de sa passion, comme il avoit esté guery de la sienne : adjoustant en suitte, que Sapho avoit à l'instant mesme obeï à la Nayade : qu'elle estoit allée en Epire ; qu'elle s'y estoit precipitée ; et que la mort l'avoit en effet guerie de son amour. Mais à dire la verité les Gens un peu esclairez, n'ont pas creû une Histoire si esloignée de toute vray-semblance : car nous connoissons Sapho pour estre trop sage, pour faire une pareille chose : joint qu'apres que je fus retourné à Mytilene, je fis une perquisition si exacte ; qu'en fin cét Amy de Phaon chez qui il avoit esté caché durant quelques jours, me descouvrit confidemment qu'il avoit esté chez luy ; qu'il avoit veû Sapho tres souvent ; et qu'il estoit party avec elle : mais comme il n'en sçavoit davantage, je n'estois guere plus sçavant du dessein de mon Amy. J'avois pourtant tousjours la satisfaction de sçavoir que Sapho n'estoit pas morte, et que Phaon estoit heureux : car je jugeois bien qu'ils ne s'en seroient pas allez ensemble, sans avoir fait une grande reconciliation. Mais ce qu'il y avoit de rare, estoit qu'encore que Philire, son Frere, et Agelaste, eussent disparu aussi bien que Sapho, on n'en parloit presques point : et son avanture occupoit tellement tous les esprits, qu'on ne parloit que d'elle seulement. Cependant le pauvre Nicanor profita de cette conjoncture : car lors qu'on luy dit que Sapho s'estoit precipite, parce qu'elle avoit sçeu que Phaon estoit infidelle, il guerit de sa passion : luy semblant qu'il ne devoit plus aimer la memoire d'une Personne qui avoit eu une amour si forte pour un autre. Damophile de son costé, fut la seule qui se rejouït de la perte de Sapho. et elle s'en réjouït parce qu'elle se crût alors seule sçavante à Mytilene. Mais enfin Madame, apres que ma Soeur sut revenuë de Phrigie, nous descouvrismes encore que Clirante avoit espousé Philire avant que de partir : si bien que comme nous nous souvenions d'avoir entendu faire une description admirable à Clirante des Loix de son Païs, nous pensasmes que c'estoit là que Sapho, Phaon, et Agelaste estoient allez : et nous en doutasmes si peu, que je pris la resolution de m'en esclaircir moy mesme, et d'entreprendre le voyage que j'ay fait avec Leontidas que je rencontray. Cependant je puis dire que ce voyage m'a bien et mal reüssi : car enfin j'ay sçeu par le vaillant Mereonte que Sapho et Phaon ont esté reçeus par la Reine des Sauromates, avec des honneurs qu'on n'avoit jamais rendus à nuls autres Estrangers : que cette admirable Fille est logée dans le Palais de cette Reine : que Phaon l'est dans celuy de Clirante : qu'ils sont tous deux les delices de cette Cour : et qu'Agelaste y a aquis le coeur de tous les honnestes Gens. Mais ce qui est le plus considerable, c'est que Phaon est presentement le plus fidelle Amant du monde : et que Sapho est la plus heureuse Personne de la Terre : car enfin elle est adorée dans cette Cour ; c'est elle qui distribuë toutes les graces que la Reine des Sauromates fait aux autres ; et elle voit Phaon avec une passion ardente et durable. Ils ont pourtant eu un petit démeslé depuis qu'ils sont là : car comme il y a des Loix pour l'amour, et des Juges qui ne connoissent que des choses qui regardent cette passion ; Phaon pretendit devoir les obliger à condamner Sapho à luy permettre d'esperer de l'espouser un jour : si bien qu'il falut selon les Loix du Païs, que Sapho plaidast sa Cause, et que Phaon soutinst la sienne : ce qu'ils firent tous deux admirablement. Mais à la fin Sapho fit connoistre si adroitement, que pour s'aimer tousjours avec une esgalle ardeur, il falloit ne s'espouser jamais, que les Juges ordonnerent que Phaon ne l'en presseroit point : declarant que c'estoit une grace qu'il devoit attendre d'elle seulement : et que cependant il s'estimeroit le plus heureux, et le plus glorieux Amant de la Terre, d'estre aimé de la plus parfaite Personne du monde : et d'une Personne encore qui ne luy refusoit sa possession, que parce qu'elle vouloit tousjours posseder son coeur. De sorte que depuis cela, ils ont vescu dans la plus douce paix qu'on se puisse imaginer : et ils jouïssent enfin de tout ce que l'amour galante, delicate, et tendre, peut inspirer de plus doux, dans les coeurs qui en sont possedez. Mais ce qu'il y a de cruel pour moy, est que Mereonte m'a dit que Sapho et Phaon ont eu tant de peur que quelqu'un de Mytilene n'allast troubler leur repos, qu'ils ont obligé la Reine à faire une deffence exacte de recevoir nuls Estrangers dans ce Païs là durant dix ans : de sorte que cela estant ainsi, il me seroit inutile d'achever mon voyage : et je m'en retournay sans pouvoir mesme faire croire à Mytilene que Sapho n'est pas morte. Joint que dans le dessein qu'elle a de n'estre pas troublée dans sa felicité, je pense que je dois ne dire pas ce que je sçay de son dessein, de peur que quelques-uns de ses anciens Amans, n'allassent la chercher jusques au lieu où elle est : ou qu'on ne dist des choses contre elle, qui seroient pires que ce qu'on en dit. Ainsi durant que Sapho jouïra de la bonne fortune qu'elle merite, on la croira morte par toute la Grece, et on l'y croira tousjours : car j'ay sçeu que le Vaisseau qui la porta, perit en s'en revenant : de sorte que durant que cette admirable Lesbienne escrit sans doute tous les jours des choses galantes et passionnées, tout ce qu'il y a d'hommes illustres en Grece font des Epitaphes à sa gloire.

Attaque des ennemis et mort de Spitridate


Democede ayant cessé de parler, laissa toute la Compagnie avec tant d'estonnement, qu'elle ne pensa jamais s'imposer silence : et si l'invincible Cyrus n'eust pas esté pressé de s'en retourner, les louanges de Sapho eussent encore occupé beaucoup plus longtemps toutes ces illustres Personnes. Mais comme l'ardente et innocente amour de Phaon et de Sapho, renouvella dans son coeur, celle qu'il avoit pour Mandane, il se hasta de se mettre en estat de pouvoir estre heureux : et de s'en aller voir si Anacharsis ne luy auroit rien mandé de la part de Thomiris : c'est pourquoy apres avoir fait mille complimens à la Reine de Pont, et à la Princesse d'Armenie, il leur dit adieu : mais ce qu'il y eut de bien fâcheux pour ces Princesses, fut que Tigrane et Spitridate suivirent Cyrus : et qu'ils n'eurent mesme presques pas le temps de leur faire voir la douleur qu'ils avoient de les quitter. Spitridate trouva pourtant moyen de tirer Araminte à part : et de luy tesmoigner tant d'amour, qu'elle ne pût s'empescher de luy montrer une partie de la tendresse qu'elle avoit pour luy. A ce que je voy Madame (luy dit-il, apres quelques autres choses) je ne vous puis jamais retrouver sans vous perdre : et je ne vous ay pas plustost dit que j'ay une extréme joye de vous revoir, qu'il saut que je vous die que je suis desesperé de m'esloigner de vous. Ce qui me console, adjousta-t'il, c'est que nous serons si proches, que je pourray vous faire sçavoir tous les jours ce que j'endureray, en vous mandant les victoires de Cyrus. Comme il n y a point de victoire qui ne puisse couster trop cher, repliqua-t'elle obligeamment, je n'en seray guere plus en repos : car enfin Spitridate nous sommes nez si malheureux, que nous devons sans doute tousjours plustost craindre qu'esperer. Du moins Madame, repliqua Spitridate, ne dois-je pas perdre l'esperance d'estre aimé de vous, si les Dieux veulent que je vive apres la victoire de Cyrus : ou d'en estre regretté, s'ils ont resolu que je perisse à cette Guerre : ainsi la mort mesme ne me deffendant pas l'esperance, vous me permettrez de la conserver. Car je trouve quelque chose de si doux, à estre assure de recevoir des marques de vostre affection ou vivant, ou mort, que je n'ay jamais eu de pensée plus agreable : c'est pourquoy Madame, pour faire qu'elle ne m'abandonne point, faites moy l'honneur de me dire que je ne l'ay pas sans sujet. Vous en devez estre si persuadé, respondit elle, que c'est me faire une injure, que de m'en demander de nouvelles assurances : croyez donc Spitridate, luy dit elle encore en rougissant, tout ce qui vous pourra donner l'esperance d'estre un jour heureux : et je croiray aussi tout ce qui me pourra consoler de vostre absence, et me faire esperer de vous revoir. Apres cela Cyrus ayant achevé ses civilitez, il falut que Spitridate quittast Araminte : et que Tigrane se contentast de dire en deux mots à l'admirable Onesile, qu'il estoit au desespoir de s'en separer si tost. Cyrus en s'en retournant au Camp, apella Leontidas aupres de luy, à qui il ne trouvoit pas qu'il eust assez parlé de Thrasibule : il ne luy parla pourtant pas tousjours de ce Prince : car il luy parla de son amour, et luy demanda l'explication de ce qu'il luy avoit dit, lors qu'il l'avoit assuré qu'il n'avoit pas voulu s'exposer à la plus dangereuse de toutes les jalousies. Seigneur, reprit Leontidas, il m'est aisé de vous esclaircir en deux mots ce que je vous ay dit : car enfin, apres avoir esté jaloux de mes Amis, de mes ennemis, de mes égaux, de Gens au dessus de moy, et de Gens beaucoup au dessous, je trouvay qu'Alcidamie qui avoit perdu sa beauté, l'avoit recouvrée : et je la trouvay mesme si favorable, que je me vis en pouvoir de l'espouser. Mais Seigneur quand je me vis en cét estat, je sentis si bien que la jalousie ne m'abandonneroit point en l'espousant, que je n'en pouvois douter. En effet je cherchois desja par quelle raison elle avoit si promptement changé de sentimens pour moy : je la trouvois logée trop prés de quelques-uns de ses anciens Amans : et je me preparois à la mener à la Campagne dés que je l'aurois espousée. De sorte que sentant alors dans mon coeur, autant de disposition à estre un jaloux Mary, que j'en avois tousjours eu à estre un jaloux Amant, je compris que je serois si miserable le reste de mes jours si j'espousois Alcidamie, et que je la rendrois elle mesme si malheureuse ; que de peur d'en estre haï, et de la haïr moy mesme, j'ay mieux aimé ne l'espouser pas. Car enfin, en l'estat où je suis, je puis cesser d'estre jaloux, en cessant d'estre amoureux : mais quand on est Mary, et qu'on est jaloux, la jalousie ne cesse point avec la passion qui la fait naistre ; et ce pretendu honneur qui fait tant de jaloux, aussi bien que l'amour, fait que la jalousie dure jusqu'à la mort, et qu'elle dure sans donner un moment de repos. Car il n'est pas mesme des reconciliations des Maris et des Femmes, comme de celles des Amans et des Maistresses : en effet celles-cy ont mille douceurs, et celles des autres ne sont à proprement parler qu'une tresve de querelles et de persecutions ; c'est pourquoy Seigneur, ayant conçeu parfaitement toute la rigueur de cette espece de jalousie que je n'ay pas esprouvée, je ne l'ay point voulu esprouver : et j'ay rompu avec Alcidamie, pour n'y renoüer jamais. Si vous aviez esté aussi amoureux que vous l'estiez du temps que vous croiyez que Policrate aimoit vostre Maistresse, reprit Cyrus, vous n'auriez pas esté si prevoyant : et vous n'auriez pû refuser sa possession. Mais c'est assurément, que tant de diverses jalousies avoient affoibli vostre passion : et qu'ayant alors plus de prudence que d'amour, vous avez peut-estre connu qu'Alcidamie vous donneroit tousjours sujet d'estre jaloux, Quoy qu'il en soit Seigneur, adjousta-t'il, je suis resolu de n'aimer plus rien que la gloire : c'est pourquoy comme je sçay bien qu'on ne la trouve en nulle part si facilement qu'aupres de vous, je viens chercher à mourir pour vostre service, ou du moins à combatre pour la liberté de la Princesse Mandane. Cyrus ayant respondu à la civilité de Leontidas avec beaucoup de tendresse, parla apres encore un peu à Democede de l'admirable Sapho : et ainsi tour à tour à la plus part de ceux qui le suivoient : mais principalement à Spitridate et à Tigrane, qu'il fit loger dans des Tentes qui touchoient les siennes, dés qu'il fut arrivé. Et pour leur tesmoigner une confiance entiere, il voulut le lendemain au matin leur faire voir l'assiette de son Camp : et conferer avec eux du dessein qu'il avoit d'attaquer les Ennemis, dés que la Tréve seroit finie. Pour cét effet il leur fit remarquer la scituation des lieux, et tous les avantages qu'il y pouvoit trouver : chacun disant son opinion, et la soûtenant avec des raisons, selon qu'il conçevoit la chose. Mais comme celle de Spitridate n'estoit pas tout à fait semblable à celle de Cyrus, et qu'il croyoit qu'il vaudroit mieux aller aux Ennemis par un autre endroit, que par celuy que Cyrus luy avoit montré, il fit dessein sans en rien dire, d'aller en son particulier observer tous ces divers Postes de plus prés ; et il le fit d'autant plus tost, que la Tréve luy en donnoit la liberté. D'autre part, pendant qu'Anacharsis negocioit inutilement avec Thomiris, et avec Aryante, Aripithe estoit en une colere estrange, d'estre mal traité par la Reine des Massagettes : si bien que le desespoir s'emparant de son esprit, il ne luy passa que des resolutions violentes dans l'imagination. En effet ce Prince s'imaginant que si Cyrus estoit mort, il luy seroit plus aisé de toucher le coeur de cette Reine, il se resolut de perir ou de faire perir son Rival. Pour cét effet if se déroba la nuit du Camp de Thomiris, et prit le chemin de celuy de Cyrus : mais il le prit desguisé en Persan, afin de passer plus facilement sans estre observé par les Troupes de ce Prince : car comme il sçavoit quelle estoit sa generosité et son courage, il estoit persuadé que puis qu'il s'estoit battu contre le Roy d'Assirie ; et qu'il avoit offert à Aryante de faire la mesme chose, il ne luy refuseroit pas de mettre l'Espée à la main contre luy. Joint que dans les sentimens tumultueux où Aripithe estoit, il eust encore mieux aimé entreprendre mesme de tuer Cyrus au milieu de son Armée, que de demeurer aux pitoyables termes où sa passion le reduisoit. Si bien que ce Prince violent se mettant donc en chemin, comme je l'ay desja dit, arriva au Soleil Levant sur une petite Eminence qui estoit entre les deux Camps, où Spitridate estoit desja arrivé, pour observer mieux de là les divers Postes dont il croyoit qu'il se faloit emparer, pour attaquer les Ennemis avec avantage : afin que les ayant observez, il pûst soustenir son opinion avec plus de force, et tascher de la persuader à Cyrus. Cependant comme ce Prince n'avoit qu'un Escuyer aveque luy, non plus qu'Aripithe, ils se rencontrerent avec un esgal avantage. D'abord, comme Spitridate vit Aripithe habillé en Persan, il ne le regarda pas comme ennemy : mais pour Aripithe comme il fut abusé par la ressemblance que Spitridate avoit avec Cyrus, il ne le vit pas plustost que croyant voir son Rival, la fureur s'empara tellement de son esprit, que ses yeux ne furent pas capables de remarquer quelque legere difference qu'il y avoit entre ces deux Princes : car il est vray que Cyrus avoit encore quelque chose de plus Grand, et de plus noble sur le visage que Spitridate, quoy que Spitridate fust un des hommes du monde de la meilleure mine. Aripithe ayant donc dans l'ame toute l'animosité d'un Amant malheureux, mit l'Espée à la main : et s'avançant fierement vers celuy qu'il regardoit comme le destructeur de sa felicité ; quoy que je ne t'aye point veû depuis que tu portois le nom d'Artamene (luy dit-il en Assirien, que Spitridate entendoit) je ne laisse pas de te reconnoistre pour estre Cyrus : et de te regarder comme devant bien tost estre la victime de l'amour d'Aripithe : qui ne peut estre heureux tant que tu seras vivant. Si j'estois veritablement Cyrus (repliqua Spitridate en se reculant d'un pas, pour pouvoir mettre l'Espée à la main) l'evenement du combat ne seroit guere douteux : et ta deffaite seroit infaillible. Mais peut-estre (adjousta-t'il fierement avec une action menaçante) qu'encore que je ne sois pas si vaillant que luy, je ne laisseray pas de te faire connoistre qu'il est difficile d'estre son ennemy sans estre vaincu : ny d'estre son Amy sans estre vainqueur. Comme Aripithe n'avoit que de la fureur dans l'ame, il n'entendit que confusément ce que luy dit Spitridate, en la mesme Langue qu'il luy avoit parlé : c'est pourquoy au lieu d'y respondre, il attaqua ce Prince, qui le reçeut avec tant de vigueur, qu'Aripithe n'eut pas lieu de se desabuser de l'opinion où il estoit, que c'estoit Cyrus contre qui il se battoit. En effet Spitridate regardant celuy qui l'attaquoit comme un ennemy de Cyrus, le combatit avec la mesme fierté, que s'il eust esté le sien particulier : si bien qu'agissant avec toute son adresse, et toute sa valeur, Aripithe trouva que la sienne estoit trop foible, pour vaincre un si redoutable ennemy. De sorte que la fureur estant tout à fait Maistresse de son esprit, il s'exposoit d'une si terrible maniere, qu'il estoit aisé de voir qu'il combatoit comme un homme qui vouloit vaincre ou mourir : et qui ne souhaitoit mesme guere plus la victoire que la mort. Il combatit pourtant si vaillament, qu'il obligea Spitridate à l'estimer sans le connoistre : car il voyoit bien que si ce fier ennemy eust mesnagé ses avantages, il luy eust donné encore beaucoup plus de peine. Ce n'est pas que ses coups ne portassent, et qu'ils ne rougissent mesme les Armes de son ennemy en divers endroits : mais on eust dit que la Fortune retenoit la force du bras d'Aripithe, pour conserver Spitridate : car il n'eut qu'une tres legere blessure au bras gauche : et au contraire Spitridate ne pouvoit toucher Aripithe, qu'il ne fist rougir ses Armes de son sang : et il le blessa en tant d'endroits, qu'il connut bien luy mesme qu'il n'avoit plus de part à la victoire. Il ne pouvoit pas non plus esperer d'estre secouru par son Escuyer : car celuy de Spitridate avoit aussi avantage sur luy.

Captivité de Cyrus et cruauté de Thomiris


Les choses estant donc en ces termes, Cyrus qui avoit sçeu que Spitridate estoit allé reconnoistre encore les lieux qui faisoient leur contestation ; et qui avoit voulu les voir une seconde fois de plus prés, arriva à l'endroit où ce Conbat se faisoit : si bien que connoissant d'abord Aripithe, et ne doutant pas qu'il ne se fust trompé à la ressemblance de Spitridate et de luy, il s'avança diligemment avec ceux qui l'accompagnoient, pour se faire connoistre à ce Prince des Sauromates : afin que se repentant de son erreur, il n'attaquast plus un Prince qui n'estoit pas son ennemy. Et en effet joignant la parole à sa presence, Aripithe le reconnut : et demeura si estonné de voir que celuy qu'il avoit combatu n'estoit pas son Rival, qu'il se recula de quatre pas pour avoir loisir de faire quelque reflection sur une si bizarre avanture. Mais apres avoir veû qu'effectivement il s'estoit trompé ; si j'avois veû couler le sang de mon ennemy, dit-il fierement à Spitridate, je ne pleindrois pas celuy que je respans : et je ne me repentirois pas de m'estre battu, comme je me repens de vous avoir attaqué. le suis si persuadé, vaillant Inconnu, que le nom de Cyrus vous a plustost vaincu que moy, repliqua modestement Spitridate, que je ne pretens rien à la gloire de nostre combat, puis que c'est plustost la fortune des armes de ce Prince, qui est tousjours invincible, que ma propre valeur, qui m'a empesché d'estre vaincu. Comme vous avez mieux tenu ma place, que je ne l'eusse tenuë, reprit Cyrus, la valeur d'Aripithe a plus trouvé d'obstacle que la mienne ne luy en auroit fait : mais enfin vaillant ennemy, luy dit-il en se tournant vers luy, puis que vous voulez que je sois le vostre, je le veux bien, quoy que je ne sois pas vostre Rival : mais en attendant que vous soyez en estat que je vous puisse faire voir la difference qu'il y a de la valeur de Spitridate à la mienne, souffrez que je vous face conduire en une de mes Tentes, afin que vous soyez pensé avec le mesme soin que si vous estiez mon Amy. Comme je suis persuadé, repliqua fierement Aripithe, que des ennemis genereux ne doivent rien recevoir l'un de l'autre que la mort, et que je ne veux pas me mettre en estat de voir diminuer ma haine par un bien-fait, je refuse l'offre que vous me faites : et je ne veux nulle grace de vous que celle de me donner la liberté de retourner au Camp de Thomiris. Quoy que je pusse vous traiter en Espion, reprit Cyrus, puis que je vous trouve en habit desguisé durant la Tresve, je ne le feray pourtant pas : et je vous donneray un Chariot pour vous conduire où il vous plaira. Aripithe voulut encore d'abord refuser cette derniere grace : mais il sentit si bien qu'il luy seroit impossible de faire ce chemin à cheval, qu'il fut contraint de l'accepter : et en effet Cyrus envoya diligemment querir un Chariot et des Chirurgiens, et laissa mesme quelques-uns de ceux qui l'avoient suivy pour aider à l'Escuyer d'Aripithe à le soustenir : car il fut contraint de s'apuyer sur luy, de peur de tomber. Spitridate en le quittant, luy fit un compliment fort genereux, où l'autre respondit avec une civilité assez fiere : apres quoy ce Prince suivit Cyrus, et acheva de luy persuader son opinion, touchant le Poste qu'il estoit allé reconnoistre. Cependant comme il avoit une legere blessure au bras gauche, Cyrus voulut le voir penser, quoy que Spitridate ne le voulust pas : mais comme ce Prince remarqua que ses Armes estoient rompuës en divers endroit, il luy envoya ces magnifiques Armes d'or qu'il avoit portées la premiere fois, lors qu'il s'estoit voulu faire connoistre à ces quarante Chevaliers qui le vouloient tuer, et qu'il avoit portées depuis en tant de Grandes Occasions. Comme elles estoient tres magnifiques, ce present estoit digne de celuy qui le faisoit, et de celuy à qui il estoit fait : mais par où il estoit le plus precieux, c'est que Cyrus en donnant ses armes à Spitridate, le reconnoissoit pour estre digne de les porter apres luy, et de s'en pouvoir servir aussi glorieusement qu'il s'en estoit servy luy mesme. Cependant les cinq jours de la Tresve estant passez, sans qu'Anacharsis eust rien avance, ce sage Scythe fut contraint d'abandonner Thomiris à son mauvais Destin, et de se retirer aupres de Cyrus. Mais ce qu'il y eut de remarquable, fut qu'il sçeut avant que de partir, que cette Reine ayant sçeu qu'Anpithe estoit revenu blessé, et qu'il estoit party de son Camp, dans la pensée d'aller tuer Cyrus, en sut si irritée que s'il n'eust pas eu des Troupes dans son Armée dont elle avoit affaire, elle luy eust envoyé conmander de se retirer tout blessé qu'il estoit : car encore qu'elle se pleignist estrangement de Cyrus, elle n'en vouloit pas alors la mort : de sorte que conme elle ne pût tout à fait cacher ses sentimens, Aripithe qui les sçeut, en eut une douleur qui le fit mourir en vingt-quatre heures. Il est vray que Thomiris ne fut pas longtemps dans ce sentiment là : car il arriva que le dernier jour de la Tresve, Cyrus escrivit à Mandane, et envoya sa Lettre par un Esclave desguisé : afin que Gelonide taschast de la faire tenir à cette Princesse : si bien que comme cette Lettre au lieu d'aller dans les mains de Gelonide, fut en celles de Thomiris, parce que l'Esclave qui la portoit, s'estant arresté en chemin, n'arriva au lieu où estoit cette Reine qu'une heure apres que la Tresve fut finie, elle excita un trouble si grand dans son coeur, que la haine prit la place de l'amour. Car comme Cyrus avoit creû que ce seroit la derniere Lettre qu'il pourroit escrire à Mandane, jusques à la fin de la Guerre, qui ne pouvoit finir que par sa mort, ou par la liberté de cette Princesse ; il l'avoit escrite avec une tendresse inconcevable pour elle et assez d'aigreur pour Thomiris. En effet tout ce que l'amour la plus ardente, peut inspirer de plus passionné, estoit dans cette Lettre qui tomba entre les mains de cette Reine qui en eut l'esprit si irrité, que quand Cyrus luy eust promis une amour eternelle, Se qu'elle eust eu des marques de son inconstance, elle ne l'eust pas eu davantage. Si bien que ne songeant plus qu'à la Guerre et à la vangeance, et toutes ses Troupes estant en l'estat qu'elle les pouvoit souhaiter, elle se prepara à combatre. Aryante de son costé, voyant à la fin qu'il falloit encore donner une Bataille pour decider cette grande affaire, d'où despendoit le bonheur ou le malheur de tant de Personnes illustres, s'occupa tout entier à imaginer tout ce qui pouvoit nuire à Cyrus : de sorte que trouvant que ce luy seroit un merveilleux desavantage si Thomiris pouvoit avoir le Fort des Sauromates en sa puissance, parce que l'Armée de Cyrus estant engagée au de là des Bois, il ne pourroit faire sa retraite s'il estoit vaincu, il songea avec beaucoup d'aplication, par quelle voye il pourroit venir à bout d'un si grand dessein. D'autre part Cyrus qui avoit l'esprit fort irrité de ce que Thomiris par ses negociations inutiles avoit retardé ses desseins, pensa à reparer par sa diligence le temps qu'il avoit perdu : il eut pourtant la satisfaction d'estre loüé par le sage Anacharsis, qui luy declara qu'il ne luy reprocheroit jamais toutes les suites de cette Guerre : apres quoy il s'en alla au Fort des Sauromates aupres de la Reine de Pont, et de la Princesse d'Armenie. Cependant quelque envie de combatre qu'il y eust dans tous les deux Partis, ils surent pourtant encore assez longtemps sans s'attaquer : parce que chacun voulant chercher son avantage, et ne voulant pas hazarder legerement un combat decisif, taschoit de mesnager l'occasion pour ne donner pas la Bataille sans quelque apparence de la gagner. Mais durant ces grands preparatifs, Mandane vivoit dans une ignorance si generale de ce qui se passoit à son avantage, qu'elle n'en sçavoit chose aucune : car la Princesse de Bithinie, ny Istrine, ny Arpasie, ne la voyoient pas : de sorte qu'elle n'avoit nulle autre consolation, que celle qu'elle recevoit de Doralise, et de Martesie. Elle avoit pourtant la satisfaction de penser que si les affaires de Cyrus eussent esté en mauvais estat, on le luy eust dit : car Thomiris et Aryante, luy faisoient sçavoir les choses fâcheuses, et ne luy cachoient que les agreables. Si bien que comme il y avoit desja quelques jours qu'on ne luy avoit rien dit, elle en tiroit une consequence infaillible, que le Party de Cyrus auoit de l'avantage : ainsi elle avoit l'ame en quelque repos par la douceur que luy donnoit l'esperance qu'elle avoit que Cyrus vaincroit bientost, et qu'elle seroit delivrée. Mais enfin apres que de part et d'autre, Cyrus et Thomiris dont les Armées estoient en presence, eurent à diverses fois tasché de se surprendre, ils se resolurent esgallement à donner la Bataille. Ce n'est pas que Cyrus n'eust souhaité alors de pouvoir la differer : parce qu'il sçavoit que ce grand et puissant secours que Ciaxare luy envoyoit estoit assez proche. Mais comme il n'avoit jamais refusé de combatre, quand l'occasion s'en estoit presentée, il ne pût se resoudre de reculer : joint qu'en la disposition où estoient les choses, il ne l'eust pû faire sans danger, ou du moins sans décrediter ses Armes. De sorte que chacun ne songeant qu'à combatre dans les deux Armées, on vit dans ces deux grands Corps un mesme esprit, et une mesme ardeur. D'un coste Thomiris, et Aryante, n'oublierent rien pour se mettre en estat de vaincre : et de l'autre Cyrus, et Mazare, aporterent tous leurs soins à faire qu'ils ne fussent pas vaincus, et qu'ils pussent delivrer Mandane. Myrsile, Intapherne, Atergatis, et Hidaspe, poussez par un mesme interest d'amour, agissoient aussi autant qu'ils pouvoient pour aider à Cyrus à remporter la victoire. Ce dernier avoit mesme un nouveau sujet de la desirer : car il avoit sçeu que Meliante estoit aux Tentes Royales, et qu'il y estoit sans que Licandre le connust pour estre son Rival. De plus, Artamas, Tigrane, Spitridate, et tous les autres Braves de cette Armée, se preparant à conbatre, songeoient à se preparer à vaincre. Mais quoy que Cyrus eust accoustumé de sentir tousjours dans son coeur, quelques mouvemens de joye, lors qu'il se voyoit en estat de donner une Bataille, il ne trouvoit pas son esprit en une assiette aussi tranquile, qu'il avoit accoustumé de l'avoir : et il sentoit malgré luy une melancolie secrette dont il ne sçavoit point la cause, qui luy estoit de mauvais presage. Il dissimula pourtant ce sentiment là autant qu'il pût : et il resista par raison à ce mouvement de chagrin qu'il avoit par temperamment. En effet il ne laissa pas d'agir comme s'il ne l'eust pas eu : il ne voulut pourtant avoir ce jour là que des Armes simples : mais pour Spitridate il porta celles que Cyrus luy avoit données : et il les porta de si bonne grace, et d'un air si noble, qu'il en ressembla encore beaucoup plus à cét illustre Heros. En effet il y eut plusieurs Soldats qui ne sçachant pas que Cyrus eust donné ces magnifiques Armes à Spitridate, le prirent pour luy, et s'abuserent à cette merveilleuse ressemblance qui estoit entr'eux. Cependant quoy que Cyrus n'eust que des Armes simples, il ne laissoit pas d'avoir l'air si haut, et le commandement si noble, qu'il estoit aisé de voir que sa bonne mine toute seule le paroit : et qu'il n'avoit que faire d'ornemens estrangers, pour attirer les regards de tous ceux qui l'environnoient : et pour le faire respecter de tous ceux qui le voyoient. Mais enfin apres que de part et d'autre, les ordres furent donnez dans les deux Armées, quelques Espions que Cyrus avoit dans celle de Thomiris, revinrent dans la sienne : et luy aprirent qu'il y avoit eu le matin un Combat entre deux Estrangers qui estoient aupres de cette Reine, dont l'un se nommoit Meliante, et l'autre Licandre : que le premier avoit tué le second : et que neantmoins comme cela avoit passé pour une rencontre, où le mort avoit eu tort, le vainqueur n'en estoit pas plus mal avec Thomiris, et qu'il ne laisseroit pas de se trouver à la Bataille : raportant en fuite tout ce qu'ils sçavoient de l'estat de l'Armée ennemie. Comme Hidaspe estoit alors aupres de Cyrus, il entendit ce que ces Espions luy disoient : car il leur avoit commandé de parler haut devant Hidaspe. De sorte que cét Amant ayant une douleur estrange de voir que. cét aimable Rival, avoit tué le Ravisseur d'Arpasie, parce qu'elle luy en seroit obligée, il fit alors mille voeux de pouvoir le rencontrer à la Bataille, afin de s'attacher à un combat particulier aveque luy, au milieu d'un combat general : car il avoit tousjours remarqué qu'il estoit si bien dans l'esprit d'Arpasie, qu'il ne pouvoit s'empescher d'en estre jaloux. Neantmoins comme le lieu n'estoit pas propre à tesmoigner les sentimens qu'il avoit dans l'ame, il n'en dit rien à Cyrus qui avoit l'esprit si occupé de l'ardent desir de vaincre, qu'il ne prit pas garde à l'inquietude d'Hidaspe. Cependant le moment fatal destiné au commencement de cette grande et sanglante Bataille estant arrivé, les deux Corps d'Armée qui estoient presques postez avec un esgal avantage, s'avançerent : et dés qu'ils furent à la portée d'un Trait, une gresle de Fléches commença l'attaque en obscurcissant l'air, et en s'entrechoquant si horriblement, que le bruit qu'elles faisoient, se distinguoit au milieu de tout ce grand bruit d'Instrumens militaires, qui se fait tousjours au commencement des Batailles. Mais apres que tous les Quarquois furent vuides, et que les Machines eurent fait ce qu'elles devoient faire, il falut que l'Espée decidast cette grande et terrible Journée, qui ne ressembla point du tout à toutes celles où l'illustre Cyrus s'estoit trouvé jusques à lors : car dans toutes les autres Batailles, il avoit tousjours fait combatre ses Troupes avec ordre : mais en celle-cy il ne luy fut pas possible : et de part et d'autre il y eut une telle confusion dans les deux Armées, qu'à peine les Soldats purent-ils reconnoistre leurs Enseignes. Cependant le combat estoit aspre, et sanglant : et il y avoit une telle animosité entre ceux qui combatoient, qu'il paroissoit mesme de la cruauté en quelques-uns. Pour Cyrus, il fit des choses si prodigieuses ce jour là, qu'on ne les croiroit pas si on les racontoit en détail : car enfin au milieu de ce grand desordre, où la mort erroit de toutes parts, il démesloit si bien tous les siens, qu'il soustenoit tous ceux qui estoient foible ; qu'il rallioit tous ceux qui fuyoient ; qu'il aidoit à vaincre à ceux qui avoient l'avantage : et allant ainsi de lieu en lieu, on peut dire qu'il essuya tous les perils de la Bataille. Il ne pût pourtant rencontrer Aryante, quelque soin qu'il y aportast : mais il tua le vaillant Octomasade de sa main, et se fit faire jour par tout où il fit briller son Espée. Et en effet ce Grand Prince, secondé de la valeur de Mazare, aussi bien que de celle de tant de vaillans Chefs qui estoient dans son Armée, et de tant de braves Gens qui le suivoient, avoit mis les Ennemis tellement en déroute, que sans une fâcheuse nouvelle qu'il reçeut, et qui s'espandit parmy les siens, la victoire estoit entierement à luy ; Thomiris et Aryante estoient perdus ; et Mandane estoit delivrée. Mais comme il estoit en ce glorieux estat, on luy vint donner advis qu'Andramite avoit surpris le Fort des Sauromates ; qu'il avoit envoyé aux Tentes Royales la Reine de Pont, et la Princesse d'Armenie ; qu'Anacharsis, et le Roy d'Hircanie, estoient demeurez au Fort, mais tres soigneusement gardez ; qu'Andramite avoit dit à Mereonte qu'il estoit libre ; et que Mereonte luy avoit declaré qu'il ne le vouloit point estre, et qu'il retourneroit aupres de Cyrus dés qu'il pourroit monter à cheval, parce qu'il ne vouloit estre delivré que de la main de celuy qui luy avoit sauvé la vie : adjoustant qu'Andramite estoit avec des Troupes, entre le Fort et l'endroit des Bois qui avoit esté embrasé. Cette nouvelle affligea sans doute fort Cyrus : mais comme ceux qui la luy aporterent l'avoient ditte confusément à tous ceux qu'ils avoient rencontrez, elle fit un si meschant effet, qu'elle changea entierement le Destin de la Bataille. Car comme les choses qui sont dittes en tumulte, et escoutées de mesme, ne sont jamais bien entenduës ; en fort peu de temps la chose allant de bouche en bouche, au milieu du combat et de la confusion ; elle se changea d'une telle sorte, qu'on disoit à l'Avant-garde, que l'Arriere garde estoit deffaite ; que l'Armée de Cyrus alloit estre envelopée de toutes parts ; et que Thomiris estoit en personne aupres du Fort des Sauromates, afin d'empescher que Cyrus ne pûst faire sa retraite. Si bien que ce bruit s'espandant dans les Troupes de ce Prince, allentit la valeur des Soldats : et ceux qui pensoient estre les vainqueurs, commençant de craindre d'estre vaincus, se mirent en effet en estat de l'estre : car la terreur se mit d'une telle sorte parmy eux, que les Ennemis qui fuyoient s'en apercevant, se rallierent et changeant de destin, ils firent lascher le pied à ceux qui les avoient mis en déroute. Spitridate qui estoit allé pour r'assurer l'Aisle gauche, apres avoir sçeu cette fâcheuse nouvelle, se trouvant envelopé, parmy ceux que l'espouvente avoit mis le plus en confusion, fit tout ce qu'il pût pour les rassurer tous, et pour les remener au combat, mais il n'y eut pas moyen. Il rassembla pourtant un petit Corps avec lequel il fit férme : il est vray qu'il estoit si foible, en comparaison de celuy qu'il avoit en Teste, que s'il eust esté un peu moins brave, il eust creû pouvoir se retirer sans deshonneur : mais comme ce Prince creût sans doute que portant ce jour là des Armes que Cyrus avoit si glorieusement portées, il estoit obligé pour s'en rendre digne, de faire quelque chose d'extraordinaire, il encouragea ceux qu'il avoit ralliez à le seconder, dans le dessein qu'il avoit d'obliger par son exemple ceux qui fuyoient à ne fuïr plus : de sorte que payant de sa personne en cette dangereuse occasion, il fit des choses dignes de la ressemblance qu'il avoit avec Cyrus. Cependant comme Aryante se trouva à la Teste de ceux dont il soutenoit l'effort ; et qu'abusé par les Armes qu'il portoit, qu'il connoissoit extrémement, et par le visage de Spitridate, qu'il n'avoit pas loisir de regarder assez attentivement, pour remarquer cette legere difference qu'il y avoit entre Cyrus et ce Prince, il creût que c'estoit effectivement son Rival. Si bien qu'animant tous les siens à le suivre, il fut droit à luy : et l'attaqua avec tant de vigueur, qu'il estoit aisé de voir qu'il estoit persuadé qu'en vainquant ce redoutable ennemy, il vaincroit l'Armée toute entiere. D'autre part Spitridate se voyant attaqué si vigoureusement, se deffendit d'une maniere si heroïque, que si le Corps à la Teste de qui il combatoit, eust esté assez grand pour soustenir l'effort de celuy que commandoit Aryante, il n'auroit pas esté vaincu : mais comme il estoit trop inesgal en nombre, il fut entierement rompu, malgré la resistance de Spitridate, qui estoit desja blessé en divers endroits. Cependant comme dans le tumulte du combat il fut separé d'Aryante, il crût qu'il pourroit du moins se retirer : mais comme il songeoit à faire sa retraite, il fut envelopé par quinze ou vingt Massagettes ou Gelons, qui le croyant estre Cyrus, et pensant finir la guerre par la fin de sa vie, ne songerent pas mesme à le vouloir prendre prisonnier : car comme la valeur de Cyrus leur estoit redoutable, ils creurent que s'ils vouloient espargner sa vie, il seroit Maistre de la leur, et qu'ils ne le prendroient pas. Si bien qu'attaquant Spitridate tous à la fois, ce Grand et malheureux Prince se vit en un effroyable danger. Cependant quoy qu'il n'eust aupres de luy que peu des siens, il les excita à faire ce qu'il faisoit : et en effet ils seconderent si puissamment sa valeur, que si un coup de Javelot qui le perça de part en part ne l'eust fait tomber de cheval, il estoit capable de vaincre ses vainqueurs. Mais dés que cét illustre Prince fut tombé, quelques uns des siens venant aupres de luy, et s'y voulant arrester ; non non, mes Compagnons, leur dit il, ne vous arrestez pas aupres de moy : marchez plus avant, car c'est icy que je dois mourir, mais ce n'est pas icy que vous devez vaincre, et tirer la Princesse que j'adore de la puissance de la cruelle Thomiris. Ces genereuses paroles, qui ne furent pas moins entenduës de quelques uns des ennemis que des siens, parce qu'Aryante avoit plusieurs Officiers dans son Party, qui avoient fait la guerre en Bithinie, leur persuaderent encore davantage, que Spitridate estoit Cyrus. Car outre qu'ils les estimerent dignes de son Grand coeur, ils creurent encore que la Princesse dont il vouloit parler, estoit la Princesse Mandane : quoy que Spitridate eust sans doute entendu parler d'Araminte, qu'il venoit de sçavoir qu'Andramite avoit envoyée aux Tentes Royales. Si bien que se jettant sur luy tous à. la fois, ils acheverent de le tuer, quoy que les siens fissent ce qu'ils purent pour s'y opposer : et il y eut alors un combat si opiniastré à qui auroit son corps, qu'on n'a jamais rien veû d'esgal. Car comme il s'espandit quelque bruit parmy les Soldats qui fuyoient, que Cyrus estoit de ce costé là, il y en eut qui se rallierent, et qui combatirent avec plus de coeur, pour vanger leur Prince qu'ils croyoient avoir esté tué, et pour deffendre son Corps, qu'ils n'avoient fait pour obtenir la victoire. Mais à la fin ceux du Party d'Aryante estant les plus forts, emporterent cét illustre Mort : et tuerent tous ceux qui leur resistoient. Mais pendant que ce combat se faisoit, Cyrus qui voyoit la terreur dans toutes ses Troupes, et qui ne pouvoit estre par tout ; envoyoit ses Amis en divers endroits, pour essayer de les rassurer, durant que de son costé il taschoit de rallier ceux qui estoient à l'entour de luy. Il envoya donc Mazare d'un costé, et Artamas de l'autre : il fit la mesme chose d'Intapherne, d'Atergatis, d'Indathyrse, d'Hidaspe, et de tous les plus braves de son Armée. Si bien que les envoyant tous les uns apres les autres, selon qu'il le jugeoit à propos, il ne demeura pas un homme de commandement aupres de luy : et il fut luy mesme, comme je l'ay desja dit, r'allier ses Troupes dispersées. En effet il rassembla quelque Soldats espars : et en faisant un petit Corps, il soustint non seulement l'effort d'un beaucoup plus grand, mais il le rompit : et tua tant de Gens de sa main, que la chose paroistroit incroyable si on la disoit. Ceux qu'il avoit envoyez en divers lieux pour faire la mesme chose, luy obeïrent si exactement, et se rirent si bien obeïr, qu'ils r'allierent tous quelque petit nombre de Gens : avec lesquels ils tuerent tant de monde aux Ennemis, qu'ils n'en avoient pas tant perdu à la derniere Bataille que Cyrus avoit gagnée, qu'ils en perdirent en cette occasion. Neantmoins comme tous ces petits Corps ne faisoient que des combats particuliers, et qu'ils ne se joignoient pas, Cyrus ne se voyoit pas en estat de pouvoir esperer de vaincre. mais il eust du moins pû s'empescher d'estre vaincu, si le bruit de sa mort, que celle de Spitridate avoit causé, ne se fust espandu parmy les Ennemis, qui en prirent un nouveau coeur : et qui criant à ceux qu'ils combatoient, que Cyrus estoit mort, acheverent de mettre l'espouvante par tous les lieux où ce Prince n'estoit pas : si bien que la nuit tombant tout d'un coup, les Massagettes demeurerent avec leur avantage. Cyrus se voyant donc en ce pitoyable estat, songea du moins à ne tomber pas au pouvoir de Thomiris : de sorte qu'apres avoir fait des prodiges pour se démesler de ceux qui l'environnoient, il se desgagea encore luy vingtiesme, du milieu de plus de deux cens Massagettes. Mais comme il se retiroit avec ordre, il trouva un autre Corps à la Teste de qui combatoit le jeune et vaillant Meliante, qui avoit cherché Hidaspe pendant toute la Bataille sans l'avoir pû rencontrer : de sorte que voulant se consoler de son malheur, par la deffaite de ceux qu'il rencontroit, il les attaqua. Il est vray que comme le nombre estoit fort inesgal, et qu'il estoit brave sans estre cruel, il leur offrit de leur donner Quartier s'ils vouloient poser les Armes : mais comme Cyrus estoit accoustumé de faire grace aux autres, et qu'il n'en avoit jamais reçeu de personne les Armes à la main, il ne respondit qu'en se deffendant : et il se deffendit d'une maniere si heroïque, qu'il demeura seul de tous les siens : et par un prodige inoüy, il demeura au milieu des Ennemis sans estre blessé. Mais comme son courage donna de l'admiration à Meliante, il deffendit à ceux qu'il commandoit de le tuer : afin de tascher de le prendre. Il ne l'eust pourtant pû faire, si l'Espée de Cyrus qui s'estoit faussée par la multitude des coups qu'il avoit donnez, ne se fust tout à fait rompuë, en voulant porter un coup à un de ceux qui le vouloient prendre. Mais à la fin comme il se vit seul, et sans Armes, il ne s'opiniastra pas à une resistance inutile : et conservant le jugement au milieu d'un si grand tumulte, et d'un si grand peril, il ne songea plus qu'à se rendre s'il pouvoit à quelque Officier qui ne fust pas Massagette, de peur d'estre reconnu. Si bien qu'ayant remarqué par les commandemens que Meliante avoit faits, qu'il avoit l'accent Assirien, et qu'il n'estoit point Sujet de Thomiris, il se rendit à luy : de sorte que Meliante luy ayant beaucoup d'obligation, du choix qu'il faisoit de sa personne en cette rencontre, luy promit qu'il seroit traité comme sa valeur le meritoit : et pour commencer, luy dit-il, de vous tesmoigner combien les belles choses que je viens de vous voir faire m'ont donné d'estime pour vous ; quoy qu'il soit presques nuit je ne veux point vous faire lier, comme on lie les autres Prisonniers : et je veux seulement que vous me donnez vostre parole que vous ne songerez point à vous eschaper, tant que le chemin que nous aurons à faire durera. Comme Cyrus ne pouvoit faire autre chose en l'estat où il estoit, que recevoir la civilité de celuy à qui il s'estoit rendu, il le fit de bonne grace : si bien que Meliante le priant de marcher aupres, de luy, et entendant sonner la retraite de toutes parts, reprit le chemin du Camp : mais en y allant que ne pensa point le malheureux Cyrus, et quelle douleur ne souffrit-il pas ! Car enfin il voyoit son Armée deffaite ; il se voyoit prisonnier ; et il n'osoit esperer de n'estre pas connu pour ce qu'il estoit, dés qu'il seroit en lieu où l'on verroit clair. Neantmoins comme celuy à qui il s'estoit rendu, ne le pouvoit connoistre, il en eut quelque consolation : et il fit si bien durant le chemin, qu'il le confirma dans le dessein de le bien traiter : et en effet quoy que Cyrus n'eust ce jour là que des Armes simples, et qu'il affectast de ne parler point comme un homme d'une qualité extraordinaire, Meliante apres l'avoir veû dans sa Tente, ne douta nullement que ce ne fust un Prisonnier de grande condition. De sorte que se souvenant de la longue Prison où il avoit esté, lors qu'il avoit esté pris par les Troupes de Cyrus, du temps qu'il estoit en Assirie, il voulut rendre à ce Prisonnier la civilité qu'on avoit euë pour luy : car il estoit vray qu'encore qu'Hidaspe eust fait durer sa prison par un sentiment jaloux, il l'avoit pourtant tousjours fait admirablement bien traiter : de sorte que Meliante charmé de la valeur, de la bonne mine, de l'esprit, et de la constance de son Prisonnier, le mit dans sa Tente : et sit que ses Gens eurent autant de soin de luy que de luy mesme. Il ne voulut pas non plus, par un sentiment genereux, s'empresser d'aller dire ce qu'il croyoit de la condition de son Prisonnier, jusques à ce qu'il le connust mieux : prenant mesme le dessein de ne descouvrir pas sa qualité à Thomiris si elle estoit aussi Grande qu'il la croyoit : si ce n'estoit que cela luy pûst servir à obliger cette Reine à remettre Arpasie en sa puissance : car comme il n'avoit nul attachement à Thomiris, il se détermina à ne rendre nul mauvais office à son Prisonnier, si l'interest de son amour ne l'y obligeoit. Ainsi sans que Cyrus en sçeust rien, Meliante ne pensoit qu'à des choses qui facilitoient le dessein qu'il avoit de tascher de s'empescher d'estre connu pour ce qu'il estoit. Cependant ce Prince qui ignoroit les sentimens de Meliante ; jugeant par sa Phisionomie, et par son air, qu'il n'estoit pas possible qu'il n'eust aimé, où qu'il n'aimast quelque chose ; creût que pour l'obliger à prendre quelque soin de luy aider à se cacher, il devoit luy dire en termes obscurs, que l'interest d'une passion qu'il avoit dans l'ame, demandoit qu'il ne fust pas connu dans le Camp de Thomiris : et qu'il devoit en suitte le conjurer de luy rendre cét office : et en effet Cyrus fit une conversation si adroite avec Meliante, qu'il l'obligea à luy promettre tout ce qu'il voulut. Ce n'est pas que Meliante ne connust bien que son Prisonnier ne luy descouvroit pas tout son secret : mais comme il ne douta point qu'il ne fust amoureux, il joignit la compassion à l'estime : et dit tant de choses genereuses à Cyrus, que ce Grand Prince fut charmé de sa vertu. Il n'avoit pourtant pas l'ame assez tranquille, pour apliquer alors fortement son esprit à rien de ce qui ne regardoit pas l'estat present de l'interest de son amour : mais lors qu'il se souvenoit de toutes les victoires qu'il avoit remportées, et qu'il se consideroit au pitoyable estat où il estoit, il ne pouvoit assez s'estonner du caprice de la Fortune, ny assez s'affliger de son malheur. Car enfin il dépendoit de Meliante de le presenter à Thomiris, ou de le mettre entre les mains de son Rival : il ne sçavoit pas mesme si toute son Armëe estoit entierement deffaite ; si Mazare estoit mort ou prisonnier ; et si tant de Princes qui estoient ses Amis pourroient rassembler ses Troupes et les joindre à ce puissant secours que Ciaxare luy envoyoit : et il ne sçavoit mesme comment ils le pourroient, s'il estoit vray qu'Andramite eust des Troupes considerables entre le Fort et les Bois. Mais ce qui l'inquiettoit encore estrangement, estoit la pensée qu'on diroit à l'heure mesme à Mandane qu'il estoit deffait : de sorte que craignant que le changement de sa fortune, n'en aporrast au coeur de cette Princesse, il souffroit des maux qu'on ne sçauroit exprimer : et il se trouvoit enfin en un estat si déplorable, qu'il ne douta point que la response de la Sybile n'eust bientost son effet : et qu'il ne deust perir par la cruauté de Thomiris. Mais pendant qu'il s'entretenoit de choses si melancoliques, tous les siens estoient en une inquietude estrange : car comme il ne paroissoit en nulle part, ils creurent qu'il estoit mort ou prisonnier : de sorte qu'on n'a jamais entendu parler d'une telle consternation. Cresus, Mazare, Myrsile, Artamas, Gobrias, Gadate, Intapherne, Atergaris, Indathyrse, Hidaspe, et tous ceux qui avoient quelque authorité dans cette Armée, aporterent pourtant un grand soin à persuader à leurs Soldats, que Cyrus n'estoit pas mort : de peur qu'apres s'estre rassemblez, ils ne se dispersassent encore. Ils creurent mesme qu'il estoit à propos de ne dire pas qu'ils croyoient qu'il estoit prisonnier, et de n'en envoyer pas non plus demander des nouvelles au Camp de Thomiris : de peur que s'il l'estoit sans estre connu, on ne le fist connoistre à ses Ennemis. Si bien que tous ces Princes dirent qu'on les avoit assurez que Cyrus voyant que la Bataille estoit en si mauvais estat, estoit allé avec quelques-uns des siens joindre ce puissant secours que Ciaxare luy envoyoit : afin qu'estant à la Teste d'une nouvelle Armée, il pûst vaincre ses vainqueurs : adjoustant (comme Spitridate ne paroissoit point) que ce Prince estoit aveque luy : car il estoit vray qu'ils ne sçavoient alors non plus le Destin de l'un, que celuy de l'autre. Cependant Chrysante et Feraulas qui estoient dans un desespoir estrange, de ne sçavoir ce qu'estoit devenu leur illustre Maistre, se desguiserent tous deux en Massagettes : afin de passer dans le Camp ennemy, pour tascher d'aprendre du moins ce que l'on y disoit de Cyrus. Ainsi durant que Cresus et Mazare, du consentement de tous les autres Princes, prirent le commandement des Troupes qui se rassembloient, jusques à ce qu'on sçeust ce que Cyrus estoit devenu ; ces deux si delles Serviteurs furent non seulement au Camp de Thomiris, mais mesme aux Tentes Royales qui en estoient fort proches ; où ils sçeurent que cette Reine estoit allée, aussi tost apres la Bataile. En effet il estoit arrivé une chose qui avoit fait prendre cette resolution à cette Amante irritée : car comme ceux qui avoient tué Spitridate l'avoient pris pour Cyrus ; et qu'un d'entr'eux qui commandoit les Gelons dans cette Armée, avoit une ame fiere et cruelle, il avoit coupé la teste à cét infortuné Prince : et estant suivy de ses Compagnons qui en portoient le corps sur des Lances croisées, il l'avoit esté offrir à Thomiris : qui ayant l'esprit estrangement irrité contre Cyrus, à causa de la derniere Lettre qu'elle en avoit veuë, reçeut ce funeste present de la plus inhumaine maniere du monde. Son premier sentiment fut pourtant de destourner les yeux d'un si terrible objet : mais rapellant toute sa rage, et excitant toute la fierté et toute l'animosité de son coeur, elle le regarda apres sans tesmoigner aucun sentiment de compassion, quoy qu'elle eust l'esprit fort agité. Elle l'eut pourtant encore davantage, lors que ce Capitaine qui luy offroit cette glorieuse victime, luy raconta les belles paroles que Spitridate avoit dittes : lors qu'estant tombé, il dit aux siens qu'ils marchassent plus avant : parce que c'estoit là qu'il devoit mourir, mais que ce n'estoit pas là qu'ils devoiet vaincre, et delivrer la Princesse qu'il adoroit, en la tirant des mains de la cruelle Thomiris. En effet elle sentit alors redoubler sa haine : car dans la pensée qu'elle avoit que cette Teste estoit celle de Cyrus ; ces dernieres paroles luy mirent dans le coeur une telle augmentation de colére ; qu'estouffant tous les sentimens que l'amour, l'humanité, et la compassion y vouloient exciter, il n'y demeura que la jalousie, la haine, et la fureur. Elle renonça mesme à la bienseance de son Sexe, et à la dignité de sa naissance : neantmoins elle ne laissa pas dans un si grand trouble, de vouloir pretexter son inhumanité : si bien que sans parler de la passion qui la causoit, elle reçommença de parler de Cyrus comme du meurtrier de son Fils : et comme d'un Prince qui pour satisfaire son ambition, ne s'estoit pas soucié de faire des Ruisseaux de sang. Elle remercia donc ce Capitaine des Gelons, comme si elle luy eust deû le gain de cent Batailles ; elle luy promit des recompenses infinies : et elle luy commanda de la suivre avec cette illustre Teste à la main. De sorte que cette Reine irritée, apres avoir envoyé dire au Prince Aryante (qui r'assembloit ses Troupes, qui estoient encore plus affoiblies que celles de son Rival) que Cyrus estoit mort, et qu'il demeurast au Camp, elle monta à chenal, suivie de ses Gardes, et de deux cens Archers : ce Capitaine Gelon estant derriere elle, et portant la Teste qu'il avoit presentée à Thomiris. Mais ce qu'il y eut de remarquable, fut que tous ceux qui virent marcher cette Reine en ce funeste estat, en eurent de l'horreur pour elle, et de la compassion pour celuy qu'ils croyoient mort : car tous les Massagettes sçavoient si bien que la Guerre que Cyrus leur faisoit estoit juste, et que Thomiris avoit tort ; qu'ils ne la suivoient qu'avec peine en un si tragique Triomphe. Cependant comme il estoit nuit, et qu'elle avoit imaginé une voye de persecuter Mandane, puis qu'elle ne pouvoit plus se vanger de Cyrus d'une maniere qui luy fust sensible ; il falut qu'elle attendist qu'il fust jour, à faire une action de cruauté, dont elle esperoit un grand plaisir. De sorte qu'ayant commandé qu'on remplist un grand Vase de sang, et qu'on le mist dans la Place qui estoit devant ses Tentes ; et justement devant celle où estoit Mandane, et où l'on avoit mis aussi Araminte, et la Princesse Onesile ; elle s'y rendit le lendemain au matin, suivie de ses Gardes, et de tout ce qu'il y avoit de Troupes aux Tentes Royales. Elle avoit pourtant passé la nuit dans des irresolutions espouvantables : car tantost l'image de Cyrus vivant, luy avoit donné de la compassion pour ce Prince mort : et tantost la confiante amour de ce Prince pour Mandane, luy avoit donné de la joye de ce qu'il n'estoit pas vivant. C'avoit pourtant esté une joye inquiete, et tumultueuse : et qui avoit laissé li peu de marques de plaisir dans les yeux de celle qui l'avoit sentie, qu'on n'y vit en effet que des marques de fureur et de rage. Thomiris estoit ce jour là habillée comme lors qu'elle alloit à la Guerre : et elle avoit un Baston de commandement à la main, dont elle ne pouvoit s'empescher de faire de temps en temps quelque action menaçante, quoy qu'elle ne creûst plus avoir d'ennemy à combatre. Cependant pour se vanger plus sensiblement de Cyrus, en la personne de Mandane ; cette Reine irritée fit ouvrir la Tente où estoit cette admirable Princesse : aupres de qui estoient alors Araminte, Onesile, Doralise, et Martesie : afin qu'elle pûst voir le plus funeste objet qui luy pûst tomber sous les yeux. Comme on ne sçavoit ce que Thomiris vouloit faire de ce Vase plein de sang, qu'elle avoit fait mettre devant la Tente où estoit Mandane, la curiosité y avoit attiré une foule estrange de Gens de toutes conditions : qui parloient tous de ce qu'on alloit faire, avec beaucoup d'incertitude. Mais à la fin Thomiris sortant de sa Tente, suivie de ce Capitaine des Gelons, qui portoit cette pretenduë Teste de Cyrus, toute l'Assemblée attacha ses regards sur ce funeste objet : et Mandane et Araminte le regardant comme les autres, en eurent des sentimens que les autres n'avoient pas. Car bien que cette Teste fust défigurée, elle avoit pourtant encore beaucoup de ressemblance avec. Cyrus : de sorte que Mandane ne doutant point, veû tout ce funeste appareil, que ce ne fust celle de ce Grand et illustre Conquerant, à qui elle avoit tant d'obligation, et qu'elle aimoit d'une amour si pure et si ardente ; elle sentit une douleur qui la surprit d'une si estrange maniere, qu'apres avoir fait un cry infiniment douloureux, la voix luy manqua tout d'un coup : et elle fut mesme privée de la consolation de se pouvoir pleindre. Pour Araminte, quoy qu'elle ne pûst soubçonner que la Teste qu'elle voyoit, fust celle de Spitridate ; parce qu'elle sçavoit bien que Thomiris n'avoit point assez de haine pour luy, pour se porter à cette barbare action, elle ne laissoit pas d'estre infiniment touchée de la mort d'un aussi Grand Prince que Cyrus ; de la douleur de Mandane ; et de la cruauté de Thomiris. Cependant cette Reine irritée, apres avoir fait montrer cette Teste au Peuple, et luy avoir dit en peu de paroles, qu'elle avoit voulu leur annoncer la Paix, en leur montrant la Teste de celuy qui luy avoit fait la guerre, et qui avoit fait tuer le Prince son Fils ; commanda à celuy qui tenoit cette illustre Teste, de la plonger trois fois dans ce Vase plein de sang : afin (disoit elle, emportée par sa rage et par sa jalousie) que celuy qui n'en avoit pû estre assouvy tant qu'il avoit vescu, quoy qu'il en eust respandu par toute l'Asie, en pûst estre assouvy apres sa mort. A peine ce terrible commandement eut-il esté fait, que ce Capitaine des Gelons qui estoit naturellement cruel, plongea cette Teste dans ce Vase plein de sang : d'où il la retira en un estat, à donner de l'horreur à quiconque avoit quelque sentiment d'humanité. Aussi ce funeste objet fit-il baisser les yeux à tous ceux qui le virent : et la Cruelle Thomiris elle mesme, ne pouvant le souffrir, en destourna la teste en levant les yeux au Ciel : plustost pour faire des imprecations, que pour implorer les Dieux. Mais pour Mandane, lors qu'elle vit le sang degouter de toutes parts de cette Teste, apres avoir perdu la parole par ce premier objet, elle perdit la veuë et la connoissance par le second : et tomba esvanouïe entre les bras de Doralise et de Martesie, qui s'avançerent pour la soustenir. Cependant Chrysante et Feraulas, arrivant pour leur malheur, comme ce fier Ministre de la cruauté de Thomiris, plongeoit cette Teste dans ce Vase plein de sang, ils eurent leur part de la douleur de Mandane : car comme ils ne voyoient pas le corps dont les Armes leur eussent pû faire connoistre que c'estoit celuy de Spitridate, ils creurent qu'ils voyoient la Teste de leur illustre Maistre. De sorte que Feraulas emporté par son desespoir, voulut se jetter à travers la presse, pour l'aller arracher des mains de celuy qui la tenoit : ou se faire tuer par les Gardes de Thomiris. Mais Chrysante le retint, en luy montrant la Princesse Mandane : et en luy disant qu'il falloit qu'il vescust pour servir Cyrus en sa personne. Aussi bien n'en eust-il pas eu le temps : car dés que ce Capitaine des Gelons eut plongé cette Teste par trois fois dans ce Vase plein de sang, la fiere Thomiris qui vit sur le visage de tous les siens, que l'action qu'elle faisoit leur donnoit de l'horreur, en eut elle mesme : et commanda qu'on portast cette Teste aupres du corps d'où elle avoit esté separée, et qu'on le portast dans une Tente jusques a nouvel ordre : apres quoy faisant refermer la Tente de Mandane, elle retourna dans la sienne. Mais elle y retourna avec tant de rage contre elle mesme, et avec des sentimens si tumultueux, qu'elle ne se haïssoit guere moins qu'elle haïssoit Mandane.

Livre troisiesme

Conséquences de la fausse nouvelle de la mort de Cyrus


A peine Thomiris fut elle retournée dans sa Tente, que ce funeste objet qui avoit donné tant d'horreur à tous ceux qui l'avoient veû, et qui avoit fait une impression si forte dans son imagination, excita un trouble si grand dans son coeur, et dans son esprit, qu'elle ne sçavoit elle mesme ny ce qu'elle pensoit, ny ce qu'elle vouloit penser. En effet elle trouva en cét instant qu'elle s'estoit vangée foiblement par cette action de cruauté qu'elle venoit de faire : et son esprit passant d'objet en objet, elle se representa enfin l'illustre Artamene, tel qu'il estoit la premiere fois qu'elle luy avoit donné audience comme Ambassadeur de Ciaxare. Si bien que se le figurant en mesme temps au pitoyable estat où elle pensoit l'avoir veû, elle en paslit, et en fremit d'horreur : et la compassion s'introduisant malgré elle dans son coeur, y reveilla quelques sentimens de tendresse et d'amour, qui la tourmenterent encore plus cruellement que sa fureur, sa rage, et sa jalousie. Quoy Thomiris, dit-elle alors, il est donc bien vray que Cyrus que tu as si ardemment et si tendrement aimé est mort, et que tu as pû voir sa Teste se parée de son corps sans en avoir une douleur excessive ; et que tu as pu mesme commander qu'on la plongeast dans un Vase plein de sang ? Ha puis que tu l'as pû, adjousta-t'elle, tu merites toute la haine que ce Prince avoit pour toy : et tu és digne en effet de porter le nom de la cruelle Thomiris qu'il t'a donné dans sa derniere Lettre : et qu'il t'a mesme donné en expirant. Ouy inhumaine Princesse, poursuivit-elle, tu estois indigne que ce Prince fist une infidellité à la Princesse qu'il aimoit : et tu meritois qu'il fust aussi cruel envers toy, que tu és cruelle envers luy. Cependant quoy que tu tinsses Mandane en ta puissance, il baisa son Espée dans les Bois des Sauromates, lors que tu l'y rencontras : quoy qu'il pûst te tuer avec plus de facilité, que tu ne l'as outragé mort. Ouy impitoyable Thomiris, ce Prince ce tout amoureux qu'il estoit de Mandane, ne voulut pas t'oster la vie : et toy qui te vantes de l'avoir plus aimé que personne ne sçauroit aimer, tu le regardes mort sans aucun sentiment de douleur : et tu inventes des cruautez qui ne te servent à rien, qu'à te rendre plus odieuse à toy mesme, et qu'à te deshonnorer par toute la Terre. Apres cela Thomiris se taisant, fit cent et cent reflections differentes sur cette avanture : et elle se souvint si particulierement, de tout ce qu'avoit fait et dit Cyrus dans sa Cour, du temps qu'il portoit le nom d'Artamene ; que son coeur s'en attendrissant tout à fait, elle commença de regretter un Prince dont la premiere nouvelle de sa mort, luy avoit donné de la joye : mais de le regretter avec une douleur si vive, qu'elle n'en avoit jamais senty de plus forte dans son ame. Ce n'est pas que toutes les fois qu'elle se souvenoit de ces dernieres paroles qu'elle pensoit qu'il eust dittes, elle ne se blasmast d'avoir de la douleur de la mort de celuy qui les avoit prononcées : mais apres tout l'amour estant alors la plus forte passion de toutes celles qui agitoient son coeur, il y avoit des instans où elle conçevoit que Cyrus insensible pour elle, et vivant, luy auroit esté un objet moins douloureux, que Cyrus en l'estat où elle le croyoit. De sorte que se tourmentant elle mesme, de tontes les manieres dont un coeur amoureux peut estre tourmenté, elle souffrit plus qu'elle n'avoit jamais souffert. Ce qui l'affligeoit encore sensiblement, estoit que sçachant quelle estoit l'amour qu'Aryante avoit pour Mandane, elle jugeoit bien qu'il ne luy laisseroit pas la liberté de la mal traiter : et de se vanger sur elle, et de la mort de Cyrus, et de sa propre cruauté, et de toutes ses infortunes. Si bien que son ame ayant tant de supplices differens à souffrir tout à la fois, cette Princesse devint si incapable durant quelques jours de donner ses ordres, pour les choses qui regardoient les affaires generales de son Estat ; qu'elle renvoyoit au Prince son Frere, tous ceux qui luy venoient parler de quelque chose : et pour mieux faire voir l'inesgalité de ses sentimens, quoy qu'elle eust fait cette terrible action de cruauté, qui avoit donné tant d'horreur à tous ceux qui l'avoient veuë, elle commanda qu'on rendist secrettement les derniers devoirs au corps de Cyrus : et qu'on le fist sans qu'on dist que ce fust par ses ordres. Mais pour en revenir à Mandane, et pour dire quelque chose de ce qu'elle sentit lors qu'elle vit cette Teste sanglante de Spitridate, qu'elle croyoit estre celle de Cyrus ; il faut sçavoir que son esvanoüissement fut si long, que cette funeste action de Thomiris estoit non seulement achevée quand elle revint à elle, mais que la Tente estoit refermée il y avoit desja longtemps, lors que cette déplorable Princesse par les soins d'Araminte, d'Onesile, de Doralise, et de Martesie, recouvra l'usage de la veuë, et de la voix. D'abord qu'elle ouvrit les yeux, elle les referma en destournant la teste : car comme elle avoit l'imagination remplie de ce terrible objet qui avoit causé son esvanoüissement, elle creût qu'elle le voyoit encore. Mais enfin ses yeux se rassurant peu à peu, et sa raison se rafermissant pour luy faire mieux sentir sa douleur, elle connut qu'elle ne voyoit plus rien que des personnes qui la pleignoient : et qui avoient le visage tout couvert de larmes ; et pour sa propre douleur, et pour la mesme mort qui l'affligeoit si douloureusement. En effet la malheureuse Araminte, sans sçavoir toute la part qu'elle avoit à cette funeste perte qui donnoit tant de desespoir à Mandane, en estoit sensiblement touchée. Elle tascha pourtant de luy donner quelque consolation, sans sçavoir que c'estoit veritablement elle qui en avoit besoin : c'est pourquoy prenant la parole ; au nom des Dieux Madame, luy dit cette Grande Princesse, servez vous de toute vostre constance en cette occasion : et pour vous y obliger par l'interest d'un Prince dont la perte merite sans doute toutes vos larmes, considerez je vous en conjure, que si vous mourez de douleur, vostre mort et la sienne demeureront peut- estre sans vangeance : ou si au contraire vous faites quelque effort pour vivre, et que vous viviez en effet ; toute l'Asie estant en Armes pour vostre liberté, ce sera aussi pour vanger la mort de Cyrus. Helas, s'escria tristement Mandane, que le conseil que vous me donnez est difficile à suivre ! c'est pourquoy Madame. (adjousta-t'elle, en commençant de respandre des larmes, que l'excés de sa douleur avoit retenuës jusques alors) avant que de me le donner, considerez bien je vous prie si vous seriez capable de vivre, si vous aviez veû Spitridate au pitoyable estat où je viens de voir Cyrus. Mais Dieux (adjousta-t'elle, sans donner loisir à Araminte de luy respondre) est-il possible que je ne sois pas desja morte, apres avoir veû Cyrus mort ? mais illustre Prince (poursuivit cette déplorable Princesse, en luy adressant la parole, comme s'il eust pû l'entendre) si je suis encore vivante, j'ay du moins la satisfaction de sçavoir que je le suis malgré moy : et que je regarde la mort comme la seule chose que je puisse desirer. En effet qu'ay-je autre chose à faire qu'à mourir ? car enfin puis que Cyrus est mort, la victoire n'est plus dans son Party : et ce seroit une folie de penser que ceux qui restent pussent vanger sa perte ou me delivrer, puis qu'il ne m'a pû mettre en liberté. Et puis quand on m'y mettroit, que ferois-je au monde qui me pûst estre agreable ? j'y pleurerois eternellement la mort de Cyrus : et je n'aurois pas mesme la satisfaction de pleurer sur son Tombeau : car la cruelle Thomiris fera assurément déchirer son corps par des Bestes sauvages, veû la maniere dont elle en a usé. Ainsi il vaut bien mieux mourir promptement, que de faire durer une douleur qui me noirciroit d'ingratitude envers le plus Grand Prince du Monde. Car helas ! que ne dois-je point à Cyrus ? cependant c'est moy qui suis cause de sa mort : c'est pourquoy je serois indigne de la constante amour qu'il avoit dans l'ame, si je pouvois concevoir qu'il me fust possible de vivre. Apres cela Mandane s'estant teuë, parce que l'abondance de ses larmes ne luy permettoit plus de parler ; Doralise et Martesie luy dirent tour à tour, le visage tout couvert de pleurs, tout ce qu'elles creurent capable d'adoucir sa douleur en la pleignant : car pour Araminte luy estant passé dans l'esprit, que peut-estre Spitridate avoit esté tué à la Bataille aussi bien que Cyrus, elle avoit l'ame si troublée, qu'elle n'entendoit presques plus ce que Mandane disoit : et la mort de Cyrus qu'elle croyoit certaine, et l'incertitude de la vie de Spitridate, mettoit son esprit en une assiette si pleine d'inquietude, qu'elle n'estoit pas en pouvoir de continuer de consoler Mandane, comme elle avoit commencé. Joint qu'en l'estat où estoit cette Princesse, il eust esté difficile de trouver quelque raison aparente, par laquelle on eust pû entreprendre de luy persuader qu'elle n'estoit pas la plus malheureuse Personne de la Terre. Aussi celles qui estoient aupres d'elle, ne peurent-elles faire autre chose que luy demander la durée de sa douleur : et que pleurer avec amertume, une perte qu'elle pleuroit avec tant de sujet. Elles pleurerent donc toutes ensemble la mort de Cyrus : et elles la pleurerent comme si elles eussent deû la pleurer eternellement. D'autre part Chrysante, croyant estre bien assuré de la perte de son Maistre, se resolut d'en aller porter la nouvelle à Mazare, et à tous les Princes qui estoient dans son Armée : de peur que si le bruit s'en espandoit dans les Troupes par une autre voye, elles ne fussent plus en estat de vanger sa mort. Mais pour Feraulas ; il voulut demeurer encore en ce lieu là, pour tascher de sçavoir ce qu'on feroit du corps de Cyrus ; pour tascher aussi de voir Martesie afin de se pleindre avec elle du malheur de ce Prince, et pour essayer de recevoir quelques ordres de Mandane : car il s'imaginoit que puis que Cyrus estoit mort, on ne la garderoit plus si soigneusement. Cependant on peut dire que la pretenduë mort de ce Grand Conquerant, fat ce qui fit mieux voir quelle estoit sa gloire, lors qu'elle fut sçeuë dans les deux Partis : car il eut celle d'estre pleint des Amis, et des Ennemis. En effet Thomiris elle mesme le regretta ; Aryante eut de la compassion, s'il n'eut de la douleur ; tous les Massagettes le pleignirent ; tous ses Amis creurent qu'ils ne devoient vivre que pour vanger sa mort ; Mazare sentit sa perte, comme s'il n'eust pas esté son Rival ; tous ses Soldats le regretterent comme leur Pere ; et il y eut quelques uns de ceux qui avoient fuy à la Bataille, qui se tuerent de honte et de douleur d'avoir contribué au malheur de ce Prince par leur lascheté. De plus outre ceux qui le pleignoient par affection, par generosité, et par compassion, il y en avoit encore plusieurs qui joignoient à toutes ces raisons de le regretter, celle de leur interest particulier : car Intapherne, et Atergatis, ne voyoient pas leurs Princesses en estat d'estre si tost delivrées. Gobrias et Hidaspe pensoient la mesme chose d'Arpasie : Tigrane avoit le mesme sentiment pour l'admirable Onesile, et pour Telagene : et Myrsile avoit encore la mesme pensée pour Doralise. D'ailleurs, la Princesse de Bithinie, Istrine, Onesile, Arpasie et Telagene, voyoient bien aussi que leurs chaines ne seroient pas si tost rompuës : mais durant que tout le monde plaignoit la perte de Cyrus, et que tout le monde ignoroit le Destin de Spitridate, Cyrus luy mesme aprenant par Meliante qu'on le croyoit mort, en eut et de la douleur, et de la consolation : et il eut mesme de la douleur par plus d'une raison : car lors qu'il sçeut cette Tragique et funeste ceremonie que Thomiris avoit faite, il creût bien qu'il faloit que Spitridate fust mort : et qu'on se fust trompé à la ressemblance qu'il avoit avec ce Grand et malheureux Prince : si bien que malgré ses propres malheurs, il sentit sa perte et la douleur d'Araminte. De plus, il sentit non seulement celle qu'avoit Mandane, de la croyance qu'elle avoit de sa mort ; mais il craignit encore que l'opinion qu'elle en avoit ne luy nuisist d'une autre maniere : car s il est vray, disoit-il en luy mesme, qu'elle n'ait pas changé de sentimens pour moy, ne dois-je pas craindre que cette feinte mort, ne luy en cause une veritable : et puis qui sçait (adjoustoit-il, par un petit sentiment jaloux) si la croyance de ma perte, ne luy fera point changer de sentimens ? car l'on est quelquesfois fidelle à un Amant vivant, que l'on ne l'est pas à un Amant mort : et il y a peu de personnes qui portent leur affection et leur fidellité au delà du Tombeau. Si bien que comme la croyance de ma mort pourroit la faire mourir, ou la faire devenir inconstante, il m'importe encore plus que Mandane sçache que je suis vivant, qu'il ne m'importe que Thomiris ne le sçache pas. Cependant je sçay encore moins comment je puis me montrer à Mandane, que je ne sçay comment il faut me cacher à Thomiris : car enfin si je parle à Meliante de vouloir donner de mes nouvelles à cette Princesse, il pourra non pas soubçonner qui je suis, puis qu'il me croit mort ; mais s'imaginer du moins, qu'il importe à Thomiris et à Aryante qu'ils sçachent que je suis en ses mains. De sorte que Cyrus ne sçachant quelle resolution prendre, ny pour moyenner sa liberté, ny pour faire sçavoir à Mandane qu'il n'estoit pas mort, souffroit des maux incroyables. Il creût pourtant, apres y avoir bien pensé, qu'il estoit à propos qu'il fust encore quelques jours sans rien dire à Meliante : afin de ne se rendre pas suspect par un trop grand empressement : et qu'apres cela il luy demanderoit pour grace la permission d'envoyer advertir un de ses Amis qu'il estoit prisonnier : et qu'il le prieroit mesme de souffrir que cét Amy vinst déguise dans le Camp de Thomiris : afin de conferer aveque luy des voyes de le delivrer. Mais durant ce petit intervale, il se passa bien des choses : car Mazare apres avoir rallié ses Troupes, se posta avantageusement pour attendre le secours que Ciaxare envoyoit : et Aryante qui mouroit d'envie de voir Mandane, et qui craignoit tousjours la violence de Thomiris, posta aussi son Armée avec avantage, et s'en alla aux Tentes Royales : car encore qu'elle se dist victorieuse, la victoire luy avoit cousté si cher, qu'elle n'estoit pas alors en estat de rien entreprendre contre celle de Mazare, veû le lieu qu'il avoit choisi pour son Poste. Il n'eut pourtant pas grande satisfaction de son voyage : car il trouva que Thomiris avoit l'esprit si in quiet, et si irrité, qu'on ne luy pouvoit faire nulle proposition qui ne la mist en colere, principalement pour ce qui regardoit Mandane. D'autre part ce Prince ayant esté pour visiter la Princesse qu'il aimoit, en fut si mal traité, que ne voulant pas perdre le respect qu'il luy devoit, il fut contraint de se retirer, et de se resoudre d'attendre que le temps luy eust osté une partie de la douleur qu'elle avoit. En effet elle luy dit des choses si rudes ; elle l'accusa tant de fois de la mort de Cyrus ; elle luy protesta si hautement qu'elle ne se resolvoit à vivre, qu'afin que le Roy son Pere, et le Prince Mazare, continuassent de faire la Guerre à Thomiris pour la delivrer, et pour vanger la mort de Cyrus : et elle luy assura si fortement qu'elle le haïroit tousjours autant que s'il eust tué Cyrus de sa propre main ; que ce Prince se trouva presque plus malheureux dans la croyance où il estoit que son Rival estoit mort, que lors qu'il le croyoit vivant. Cependant la Princesse de Bithinie, la Princesse Istrine, et Arpasie, estoient continuellement ensemble : sans avoir encore eu la liberté de voir Mandane, aupres de qui Araminte et Onesile estoient tousjours : car comme on les y avoit mises en l'absence de Thomiris, lors qu'Andramite les avoit envoyées aux Tentes Royales, Aryante ne voulut pas irriter cette Princesse en les luy ostant : joint que dans l'opinion où il estoit que Cyrus estoit mort, on n'aporta mesme plus tant de soin à empescher qu'elle ne vist du monde : et la Princesse de Bithinie, Istrine, et Arpasie, eurent alors la permission de la voir en presence de celuy qui commandoit les Gardes de cette Princesse. Il est vray qu'ils n'en eurent pas grande consolation : car elles la virent si affligée, qu'elles ne creurent pas qu'elle pûst suporter longtemps une si violente douleur. D'ailleurs Arpasie qui sçavoit que Licandre son dernier Ravisseur, avoit esté tué par un inconnu ; et qui sçavoit par Nyside qui estoit à elle, qu'elle avoit veû Meliante desguisé, ne doutoit guere qu'elle ne luy eust encore cette nouvelle obligation : mais elle ne sçavoit si elle devoit en estre bien aise, ou en estre fâchée : car si elle avoit tousjours beaucoup d'estime et beaucoup d'amitié pour luy, elle avoit aussi tousjours beaucoup de tendresse, et beaucoup d'inclination pour Hidaspe. Mais elle se trouva encore plus embarrassée : car comme en l'estat où Thomiris et Aryante avoient l'esprit, ils ne songeoient pas de si prés aux choses où ils n'avoient pas un grand interest, il estoit alors assez aisè de voir Arpasie : de sorte que Meliante qui n'avoit que sa passion dans la teste, ne perdant pas une si favorable occasion, fut un matin trouver Nyside, à qui il parla sans beaucoup de peine. Comme cette Fille l'avoit tousjours protegé aupres d'Arpasie, elle fut fort aise de le voir : et d'aprendre de sa bouche que ç'avoit esté luy qui avoit tué Licandre. Il luy conta alors comment il avoit voulu venir desguisé dans cette Cour, de peur qu'Arpasie le reconnoissant ne le fist connoistre en suite, et que Licandre n'obligeast Thomiris â le faire arrester : mais qu'ayant veû qu'il ne devoit pas craindre d'estre connu d'Arpasie, puis qu'on ne la voyoit pas ; il s'estoit allé presenter à Thomiris, comme un homme qui venoit se jetter dans son Party : adjoustant que comme il n'avoit jamais veû Licandre, et que Licandre ne l'avoit aussi jamais connu, il l'avoit fait sans danger : et qu'il l'avoit fait avec l'esperance de se deffaire de ce Rival par un combat particulier, et de l'autre dans quelque combat general. En suite de quoy il pria Nyside de luy faire voir Arpasie : et en effet cette Fille qui vouloit le favoriser, luy en donna l'occasion sans en rien dire à cette belle Personne, qui fut si surprise de voir Meliante qu'elle ne sçavoit comment elle le devoit recevoir. Mais comme Nyside avoit eu l'adresse de luy aprendre avec certitude, que c'estoit luy qui avoit tué Licandre, et que de plus Meliante estoit plus aimable qu'il ne l'avoit jamais esté, l'affection qu'elle avoit pour Hidaspe ne pût l'empescher de rëcevoir tres civilement un homme pour qui elle avoit beaucoup d'estime, et beaucoup d'amitie : et pour qui elle avoit eu dans le coeur des dispositions infiniment tendres, avant qu'elle eust sçeu qu'il avoit eu quelque affection pour Argelyse. Aussi leur conversation fut elle si douce de part et d'autre, que si Hidaspe l'eust entenduë, il en eust eu quelque sentiment de jalousie. Ce n'est pas qu'Arpasie ne pretextast la civilité qu'elle avoit pour Meliante en cette occasion, de ce qu'il avoit hazardé sa vie pour perdre son Ravisseur : et qu'elle ne luy dist mesme beaucoup de choses à luy faire éntendre qu'elle ne changeroit point de sentimens, et qu'elle ne pouvoit jamais avoir que de l'amitié pour luy. Mais apres tout, elle les luy disoit si doucement, et il luy en respondoit de si tendres, et de si passionnées, qu'il l'engagea malgré qu'elle en eust à luy parler obligeamment. Il obtint mesme la permission de continuer de la voir : il est vray que ce fut à condition qu'il ne luy parleroit plus de son amour : mais il ne laissa pas de se trouver assez heureux dans son infortune : car enfin comme il croyoit que Cyrus estoit mort, il ne pensoit pas qu'Hidaspe se trouvast de longtemps en estat de luy pouvoir disputer Arpasie. De sorte qu'il s'en retourna trouver son Prisonnier avec beaucoup de satisfaction : et dés qu'il fut aupres de luy, il l'entretint longtemps de la puissance de l'amour : car comme cette passion regnoit dans leur coeur, ils en parloient volontiers : joint que Meliante luy racontant ce que l'on disoit de celle de Thomiris ; de celle d'Aryante ; et de celle de Mandane ; tournoit aisément la conversation de ce costé là. Mais pendant que ces choses se passoient au Camp de Thomiris, aux Tentes Royales, et au Camp de Mazare, la nouvelle de la mort de Cyrus ayant esté portée au Fort des Sauromates, Mereonte qui n'avoit pas voulu estre delivré par Andramite, parce qu'il avoit creû ne le devoir estre que par Cyrus, qui luy avoit sauvé la vie, ne creût pas qu'il deûst aller au Camp de ce Prince comme il en avoit eu le dessein, puis qu'il ne vivoit plus : si bien que se trouvant alors en estat de monter à cheval, il obligea celuy qui commandoit à ce Fort pour Thomiris, de luy laisser la liberté d'aller au Camp de cette Reine. Mais comme il y arriva fort tard ; qu'il n'avoit point de Tente à luy ; et qu'il avoit fait beaucoup d'amitié avec Meliante ; il demanda à un Officier qu'il rencontra fortuitement, et qu'il sçavoit qui connoissoit celuy qu'il cherchoit, s'il ne sçavoit point en quel Quartier il estoit ? si bien qu'ayant sçeu par luy qu'il n'estoit qu'à cinquante pas de sa Tente, il y fut avec intention de le prier de le loger pour cette nuit : mais il y fut avec une douleur extréme de la mort de son vainqueur. Et en effet dés qu'il vit Meliante, il ne luy parla que de la valeur de Cyrus : de la Grandeur de son ame ; de sa generosité ; de la maniere dont il l'avoit sauvé, et dont il l'avoit traité durant sa prison : et il luy en fit un si grand Eloge, que Meliante croyant faire grace à son Prisonnier, de luy faire voir un homme qui disoit tant de bien d'un Prince de qui il avoit embrasse le Party ; le fit passer dans la Tente où il estoit : car encore qu'il sçeust que son Prisonnier ne vouloit pas estre connu, il ne fit pas difficulté de luy faire voir Mereonte : parce que sçachant qu'il estoit du party de Thomiris, il ne concevoit pas qu'il pust connoistre un homme qui estoit de Party opposé à celuy dont il estoit. De sorte que dans ce sentiment là, il mena Mereonte comme je l'ay desja dit, au lieu où estoit Cyrus : mais à peine fut-il entré dans cette Tente avec celuy qu'il y menoit, qu'il fut estrangement estonné, et de l'estonnement que Mereonte eut de voir Cyrus, et de celuy qu'eut Cyrus de voir Mereonte : car comme ils furent tous deux surpris, ils ne furent pas Maistres de leurs premiers sentimens. En effet Mereonte ne vit pas plustost Cyrus, que faisant un grand cry ; ha Seigneur (dit-il à ce Prince en le regardant avec estonnement) puis-je croire ce que je voy ; et est-il possible que l'illustre Cyrus que deux cens mille hommes croyent mort, soit encore vivant ? A ces mots, ce Prince voyant bien qu'il n'y avoit plus moyen de se cacher à Meliante, fut contraint d'avoir recours à la generosité de ceux de qui il estoit connu : si bien que prenant la parole, vous voyez, dit-il, vaillant Mereonte, que la Fortune est une inconstante : puis qu'apres m'avoir mis en estat d'estre assez heureux pour vous pouvoir obliger, elle me reduit aux termes d'estre le plus malheureux de tous les hommes, si vous n'obligez le genereux Meliante à ne me descouvrir pas. Mereonte qui durant que Cyrus avoit parlé, avoit eu loisir de se remettre de l'estonnement qu'il avoit eu, se repentit de sa precipitation : mais comme il sçavoit que Meliante avoit infiniment de l'esprit, il vit bien que la chose estoit sans remede, et qu'il n'y avoit pas moyen de la reparer. Cependant comme Mereonte se sentoit infiniment obligé à Cyrus, qui luy avoit sauvé la vie d'une maniere si heroique, il se tourna vers Meliante : pour luy dire que s'il n'agissoit avec son Prisonnier, de la mesme sorte que s'il ne le luy eust pas fait connoistre, il seroit son plus mortel ennemy. Mais il n'en eut pas le temps : car Meliante qui n'avoit nul attachement à Thomiris, fut si fortement touché d'un sentiment genereux, en se voyant Maistre du Destin du plus Grand Prince du monde, qu'il interompit Mereonte pour assurer Cyrus qu'il n'avoit rien à craindre de luy. Joint qu'une seconde pensée luy faisant imaginer, qu'il luy estoit tres avantageux pour son amour d'obliger Cyrus, puis qu'il pourroit obliger Hidaspe à ne pretendre plus rien à Arpasie ; il se confirma dans le premier dessein qu'un desir de gloire luy avoit inspiré. De sorte que continuant de parler ; comme je ne suis pas Sujet de Thomiris, dit-il à Cyrus ; que je ne suis pas mesme volontairement de son Party ; et que l'amour seulement m'y a jetté malgré moy ; je pense Seigneur, que je puis sans faire rien contre l'honneur, ne vous remettre pas sous sa puissance. Pour moy, adjousta Mereonte, je vay bien plus loin que vous : car je dis que quand je serois son Sujet, et que je serois en vostre place, je croirois encore, connoissant son injustice et sa cruauté, par l'horrible action que j'ay sçeu qu'elle vient de faire ; je croirois, dis-je, que je ne devrois pas remettre cét illustre Prince entre ses mains : et que je serois plus ennemy de cette Reine que de luy, si je la mettois en pouvoir de faire une lasche action. Mais genereux Meliante, soit que vous soyez du Party de Thomiris, ou que vous n'en soyez point, vous estes obligé de ne descouvrir pas que Cyrus est en vos mains. Cependant comme je suis prisonnier de vostre Prisonnier, poursuivit-il, vous souffrirez s'il vous plaist que je ne l'abandonne point : car comme je luy dois la vie, je suis resolu de ne le quitter pas, et de mourir plustost que de souffrir qu'on le liure entre les mains de ses ennemis. Quand je ne serois pas naturellement genereux, reprit Meliante, je pense que je le deviendrois par l'exemple que l'illustre Cyrus m'en donne, et par celuy que vous m'en donnez : c'est pourquoy Mereonte ne craignez rien pour vostre illustre Vainqueur : car bien loin que j'ose dire qu'il soit mon Prisonnier, aujourd'huy que je le connois ; je luy declare que mon Destin est plus entre ses mains, que le sien n'est entre les miennes. Ha genereux Meliante, interrompit Cyrus, si je puis quelque chose pour vous, dittes le je vous en conjure : et pour vous montrer que je ne suis pas indigne de la generosité que vous avez, je vous declare que sans l'interest de Mandane, je ne voudrois pas vous obliger à faire ce que vous faites : et je vous diray mesme, pour vous faire voir que j'avois conçeu une Grande opinion de vous, que j'ay esté tenté plus d'une fois de me confier à vostre generosité, et à vostre discretion, sans sçavoir precisément quels estoient vos sentimens pour moy. Apres cela Meliante respondit à Cyrus d'une maniere qui luy fit si bien connoistre qu'il devoit en attendre toutes choses ; et Mereonte parut si zelé pour le falut de son Liberateur ; que ce Prince eut en effet sujet d'esperer beaucoup de l'adresse et de l'affection de deux hommes, qui avoient tant d'esprit et tant de coeur. Meliante aprit mesme une chose à Mereonte, qui le confirma encore dans les sentimens où il estoit : car il luy aprit qu'Aripithe à la consideration de qui il s'estoit engagé dans le Party de Thomiris estoit mort si peu satisfait d'elle, qu'il avoit commandé à quelques-uns des siens de dire à tous ses Capitaines, qu'il ne pretendoit plus qu'ils la servissent : si bien que la vertu de ces deux hommes, n'ayant plus nul scrupule à faire dans le dessein qu'ils avoient de servir le plus Grand Prince du Monde, contre la plus injuste Princesse de la Terre, ils promirent une si grande fidellité à Cyrus, qu'il eut lieu de s'estimer tres heureux dans son malheur, d'avoir trouvé deux Amis d'une si grande vertu. Mais afin de les obliger tous deux à le servir avec plus d'affection, il leur dit tout ce que la reconnoissance la plus heroïque, peut faire penser à ceux qui se sentent obligez, et qui veulent l'estre encore. Il eut pourtant une assez haute opinion de leur vertu, et de leur qualité, pour ne les vouloir pas interesser par des esperances ambitieuses : et il creut qu'en leur promettant son amitié, il leur promettoit toutes choses, et qu'il les leur promettoit d'une maniere plus noble, que s'il leur eust promis des Royaumes. Mais apres que Cyrus eut dit à Meliante, et à Mereonte, tout ce qu'il creut propre à les engager à le servir ; ce premier le suplia tres respectueusement, de luy permettre de luy dire une chose qu'il importoit qu'il sçeust. De sorte que Cyrus le luy ayant accordé ; Seigneur, luy dit-il, pour vous tesmoigner que je suis sincere, il faut apres vous avoir promis de vous servir sans exception aucune, et de vous delivrer quand je le pourray faire sans vous exposer ; il faut, dis-je, que je vous aprenne que je suis Rival d'Hidaspe que vous aimez si cherement : et que je vous conjure en consideration de ce que je fais pour vous, et de ce que je veux faire, d'estre neutre entre luy et moy, si la Fortune nous met en estat d'avoir un jour à disputer la possession d'Arpasie. Quoy, s'escria Cyrus, vous estes Rival d'Hidaspe, et j'ay le malheur d'avoir un Amy qui est vostre ennemy ? Apres cela Meliante dit en deux mots à Cyrus l'estat de sa fortune, sans luy cacher mesme qu'il avoit veû Arpasie depuis la Bataille : en suite de quoy Cyrus prenant la parole ; en me demandant que je sois neutre entre vous et Hidaspe, genereux Meliante, dit alors ce Prince, vous me demandez moins que je ne feray : car je vous promets si la Fortune veut que je le revoye, de le conjurer de vous ceder Arpasie : et de l'en conjurer comme si j'estois son Rival, aussi bien que son Amy. Mais apres cela, je ne puis vous promettre rien davantage : car de l'humeur dont je suis, je ne fais jamais de commandemens absolus à mes Amis : principalement quand ils sont amoureux. Mais enfin je vous promets encore une fois, de dire et à Gobrias, et à Hidaspe, tout ce qui vous pourra estre favorable. Apres cela Seigneur, reprit Meliante, je n'ay plus rien à faire qu'à vous assurer que quand vous m'auriez refusé, je n'aurois pas laissé de faire tout ce que je feray pour vostre service : le mal est, adjousta-t'il, qu'il n'est pas aisé au lieu où nous sommes presentement, que vous puissiez regagner vostre Camp, sans vous exposer à estre pris par des Gens qui vous pourroient connoistre. Ainsi il faudroit tascher d'aller de nuit aux Tentes Royales : car si vous estiez là, il seroit bien plus aisé estant desgagé de tous les Quartiers de l'Armée, de vous faire prendre un grand tour, par où vous pourriez aller joindre le secours que Ciaxare vous envoye : car je vous avouë que je ne trouve nulle apparence que vous entrepreniez de vous jetter dans vostre Camp. Mereonte estant de l'advis de Meliante, et Cyrus luy mesme conçevant parfaitement qu'il s'exposeroit au danger d'estre pris par des Gens qui le connoistroient, et qui le mettroient entre les mains de Thomiris, tomba d'accord de ce que Meliante luy disoit : mais la difficulté estoit d'aller aux Tentes Royales seurement, et d'en sortir de mesme. Cependant à la fin Meliante prit la resolution de faindre de se trouver mal : et sur le pretexte de l'incommodité du chaud, de ne vouloir point aller de jour, et de vouloir mesme aller dans un Chariot couvert, pour esviter l'humidité de la nuit : ainsi il fut resolu que Cyrus seroit dans ce Chariot avec Meliante ; que Mereonte l'escorteroit, avec ceux qui seroient de l'intelligence, et qu'ils ne partiroient qu'à l'entrée de la nuit. Mais comme il faloit donner un jour à Meliante pour pouvoir faire semblant de se trouver mal, et que Mereonte qui ne vouloit point abandonner son illustre Vainqueur, ne se montroit pas, ils passerent ce jour là tous trois ensemble : car on disoit à l'entrée de la Tente de Meliante, qu'on ne le voyoit point, parce qu'il estoit malade : de sorte qu'ayant beaucoup de loisir de s'entretenir, et ne pouvant parler que d'eux mesmes en cette occasion, Meliante et Mereonte furent longtemps à ne faire autre chose que pleindre Cyrus, et qu'admirer toutes les merveilles de sa vie. Mais comme ce Prince sçavoit bien que rien n'est plus obligeant que de tesmoigner d'avoir quelque curiosité pour ce qui regarde la fortune de ses Amis, il pressa Meliante de luy particulariser un peu plus sa vie : et il pressa en suite Mereonte, de luy aprendre la sienne : car enfin, luy dit-il, apres avoir sçeu par Democede, quel est le Païs dont vous estes ; apres vous avoir veû combatre, comme j'ay fait ; et apres la derniere action de generosité que vous venez de faire ; il n'est pas possible que je n'aye la curiosité de sçavoir qui vous a pû obliger à quiter un si aimable Païs. Seigneur, reprit Mereonte, mes avantures sont si peu heroïques, et il y a eu si peu d'evenemens surprenans en ma vie, qu'il y auroit en effet lieu de s'estonner, pourquoy je me serois banny volontairement de mon Païs qui est infiniment agreable : si ce n'estoit pas une chose assez ordinaire, de voir que l'Amour fait bien souvent des malheureux, sans le pouvoir de la Fortune : et que sans qu'il se passe rien de fort extraordinaire aux yeux du monde, il se passe pourtant des choses si estranges dans le coeur d'un Amant, qu'il peut estre tres miserable, sans qu'il paroisse aux autres Gens qu'il ait raison de se croire tel. Helas, dit alors Meliante, je ne sçay que trop par mon experience, que ce que vous dittes est vray : car enfin l'admirable Personne que j'adore m'estime, et a mesme de l'amitié pour moy : mais apres tout je ne laisse pas d'estre le plus malheureux Amant de la Terre, parce qu'elle a une affection d'une autre nature pour mon Rival, quoy qu'elle ne face pas plus de choses pour luy qu'elle en a fait autrefois pour moy. Le mal dont je me pleins, semble sans doute encore moindre que le vostre, repliqua Mereonte, mais j'ay l'ame si delicate, et j'aime d'une maniere si tendre, que je ne l'ay pû suporter. Comme nous ne sçaurions mieux employer un temps où nous ne pouvons rien faire pour la Princesse Mandane, repliqua Cyrus, qu'à sçavoir la vie d'un homme qui la doit servir, je vous conjure de nous la dire. Encore une fois Seigneur, reprit Mereonte, mes avantures sont trop peu de chose, pour estre dittes à un Prince qui en a eu de si esclatantes, et de si extraordinaires : et à un Prince encore qui est en un estat où son Destin est si douteux. Quand cela ne me serviroit, reprit Cyrus, qu'à vous faire voir à tous deux, que je suis capable de suporter la mauvaise Fortune avec assez de constance, il faudroit ne me refuser pas pour ma propre gloire : mais Mereonte, je vous assure que je le souhaite par un sentiment d'amitié, qui vous doit obliger à m'accorder ce que je vous demande. Mais afin que Meliante ait toute l'intelligence de vostre avanture, dittes luy s'il vous plaist en peu de paroles, les coustumes du Païs des nouveaux Sauromates : et en effet Mereonte obeïssant à Cyrus, dit à Meliante de la maniere la moins estenduë qu'il pût, tout ce qui regardoit l'origine de ces nouveaux Sauromates, leurs Loix et leurs Coustumes : et tout ce que Democede en avoit raconté à Cyrus, en luy racontant l'Histoire de Sapho : luy faisant mesme encore mieux comprendre l'assiette de ce petit Estat, engagé dans un plus grand : et environné de Deserts tout à l'entour. Mais apres cela ne pouvant plus se deffendre d'obeïr, à un Prince à qui il devoit la vie, il commença son discours en ces termes.

Histoire de Méréonte et Dorinice


HISTOIRE DE MEREONTE, ET DE DORINICE

Je ne vous diray point Seigneur, que je suis d'une Maison qui tient un rang assez considerable dans mon Païs : car puis que Democede vous a raconté l'Histoire de Sapho, il vous a parlé de Clirante qui est mon Frere : et vous a sans doute apris qui il est, et par consequent qui je suis. Joint que ne s'agissant que de vous dire ce qui s'est passé dans mon coeur, il ne s'agit pas de vous entretenir de ceux dont je suis descendu. Je ne me trouve pas mesme obligé, de vous representer quelle est la vie de nostre Cour : car puis que vous sçavez qu'elle est si galante, qu'il y a des Juges establis pour connoistre de tous les differens des Amans, et que l'admirable Sapho s'y trouve heureuse, vous n'aurez point de peine à croire toutes les choses avantageuses que je vous en diray. Mais Seigneur, comme la beauté, et le merite d'une Personne qui s'apelle Dorinice, est le fondement de cette avanture, et la cause de mon malheur, il faut que je vous la represente telle qu'elle est, afin que vous compreniez mieux la violence de ma passion, et la grandeur de mon infortune. Comme ce n'est pas par la qualité de Dorinice, que l'en suis devenu amoureux, je ne vous diray qu'en passant qu'elle est d'une Maison fort illustre : mais je vous diray qu'elle a mille choses propres à se faire aimer. En effet Dorinice est d'une taille tres agreable ; elle a le taint admirable, les yeux noirs, et pleins d'esprit, les cheveux presques blonds, la bouche merveilleuse, le sourire charmant et spirituel, les dents belles, l'air galant, noble, et modeste tout ensemble, la gorge miraculeuse, et les mains bien faites. De plus Dorinice a de l'esprit, et de cét esprit brillant et doux, qui sans estre pourtant fort flateur, ne laisse pas de plaire infiniment. Dorinice à mesme l'humeur si esgalle, qu'on ne la peut jamais voir differente d'elle mesme : et il y a un si juste meslange d'enjoüement et de serieux dans le temperamment de cette Personne, qu'elle plaist esgallement à tout le monde, soit qu'on soit melancolique ou enjoüé. Elle paroist aussi bonne Amie, et elle l'est en effet, quoy que j'aye esprouvé pour mon malheur, qu'il y a de la tiedeur dans son coeur. C'est pourtant une tiedeur déguisée : car lors qu'on commence de la voir, on diroit ; veû la franchise qui paroist sur son visage ; veû sa civilité. et sa douceur ; qu'avec le temps on fera de grands progrés dans son ame. Cependant il est certain que l'on est aussi bien avec elle au bout de trois mois qu'on la connoist, qu'on y est au bout de trois ans : et que tous les soins imaginables, et tous les services qu'on luy peut rendre, ne font pas qu'on entre plus avant dans son coeur. Apres cela Seigneur, je vous diray que quoy que nous n'ayons qu'une Ville dans nostre Estat, Dorinice auoit pourtant dix huit ans, que je ne luy avois jamais parlé : car outre que cette Ville est fort grande, et qu'on y pouroit estre aisément sans se connoistre particulierement ; c'est encore qu'ayant eu plusieurs petites passions passageres, qui m'avoient occupé dans le commencement de ma vie, le hazard m'avoit jetté dans une Cabale opposée à celle de la Mere de Dorinice : de sorte qu'on pouvoit dire que je ne la connoissois point, ou que je ne la connoissois guere. Mais comme il arriva plusieurs changemens qui desgagerent entierement mon coeur, le Destin fit que je me trouvay un jour aupres de cette belle Personne, à une Assemblée qui estoit chez la Reine. De sorte que croyant que je ferois despit aux Dames que je ne voyois plus, si j'entretenois Dorinice, que je sçavois qu'elles n'aimoient pas, je me mis à luy parler : ainsi je l'entretins la premiere fois plus pour faire despit aux autres, que pour me faire plaisir à moy mesme. Il est vray que je ne laissay pas d'en trouver beaucoup en sa conversation : car comme de son costé elle ne fut pas marrie de voir que je quittois des Dames qu'elle n'aimoit pas pour luy parler, elle me reçeut mieux qu'elle ne m'auroit reçeu du temps que j'estois bien avec ses ennemies. Elle ne laissa pourtant pas de me faire agreablement la guerre sur ce sujet là, lors que je commençay de luy parler, et de luy dire que je m'estimois bien heureux de m'estre trouvé aupres d'elle. Avant que je responde precisément à vostre civilité, repliqua-t'elle en soûriant, il faut s'il vous plaist, que j'examine un peu si je vous dois traiter en Espion, ou en Deserteur, ou en homme qui change de Party, parce qu'il a connu qu'il n'estoit pas dans le bon. Ha aimable Dorinice, luy dis-je en l'interrompant, je ne suis ny Espion, ny Deserteur ; et je change de Party avec tant de raison, que vous ne m'en sçauriez blasmer sans injustice. Cependant de peur de vous donner mauvaise opinion de moy, adjoustay-je, il faut mesme que je ne vous dise pas de mal de vos propres ennemies : joint aussi que j'ay tant de bien à vous dire de vous, que j'aurois grand tort d'employer le temps que j'ay à vous entretenir, à vous parler de nulle autre chose. Si vous me deviez entretenir longtemps, repliqua-t'elle en riant, vous me feriez grand frayeur d'avoir le dessein que vous avez : car j'ay tant de deffauts, et j'ay si peu de bonnes qualitez, qu'il seroit difficile que vous ne me dissiez que des choses agreables : mais comme il est croyable que vous ne serez pas si longtemps sans dancer que vous ayez loisir de me parler de ce que j'ay de mauvais, pourveû que vous commenciez de m'entretenir par ce que j'ay de bon, j'espere que vous ne me direz rien qui ne me plaise. Je sçay bien du moins, luy dis-je alors, que je ne vous diray rien que de vray, quand je vous diray que vous estes une des plus belles, et des plus aimables Personnes de la Terre. Comme Dorinice m'alloit respondre on la vint prendre à dancer : de sorte que de tout le reste du soir je ne pûs la rejoindre. Mais comme elle m'avoit extrémement plû, et que j'avois bien remarque que j'avois fait dépit aux Dames à qui j'avois eu dessein d'en faire, je me fis mener dés le lendemain par un de mes Amis chez la Mere de Dorinice, qui s'apelle Elicrate. Mais Seigneur, je fus si satisfait et de la Mere et de la Fille, que je me repentis bien d'avoir esté si longtemps sans les connoistre : car enfin cette societé estoit tout à fait agreable, en comparaison de celle que j'avois quittée. En effet les Dames chez qui je n'allois plus, estoient de ces Personnes qui ne choisissent rien, et qui souffrent chez elles de toutes sortes de Gens sans exception : ce qui est sans doute une chose fort incommode, pour ceux qui ont l'esprit delicat, et qui n'est pas trop avantageuse pour celles qui en usent ainsi. Mais pour la Maison d'Elicrate, il n'en est pas de mesme : car on n'y trouve presques jamais que d'honnestes Gens : et Dorinice sçait si bien l'Art de faire que ceux qui ne le sont pas s'y ennuyent, que quand le malheur y en mene quelquesfois quelqu'un, on est assuré qu'il n'y retourne point. Cependant il y a tousjours beaucoup de monde chez elle, parce qu'il y a beaucoup d'honnestes Gens dans nostre Cour, et que tout ce qu'il y en a vont chez Dorinice et sont de ses Amis. Car Seigneur, il faut que vous sçachiez que cette Personne qui ne fut jamais capable d'amour, et qui ne le sera de sa vie, est la plus grande Coquetre d'amitié qui soit au monde, s'il est permis de parler ainsi, car elle a des Amis de toute espece : et ce qu'il y a de rare, c'est qu'elle en aquiert tous les jours sans en perdre : et qu'elle ménage si bien tous les secrets qu'on luy confie, qu'elle ne nuit jamais à personne, et qu'elle sert autant qu'elle peut tous ceux à qui elle a promis quelque place en son amitié. Mais elle a pourtant cela de particulier (comme je l'ay desja dit au commencement de mon discours) qu'il y a des bornes dans son coeur, au delà desquelles personne ne sçauroit aller : car on est aussi bien aupres d'elle en trois mois, qu'on y peut estre en trois ans. Dorinice estant donc telle que je vous la represente, et ayant l'abord fort agreable, et fort engageant, je m'estimay le plus heureux de tous les hommes d'avoir sa connoissance : et je sentis bien tost que ce que je sentois pour elle se pouvoit nommer amour, et n'estoit point du tout amitié. Je ne m'en estimay pourtant pas plus malheureux : car comme je connoissois bien que j'avois quelque part à son estime, et qu'elle m'en promettoit mesme à son amitié, je creus que j'en pouvois encore pretendre à son amour : et que cependant pour agir selon les maximes ordinaires des Amans prudens, je ne devois pas me declarer si tost : et que je devois effectivement attendre que son coeur fust un peu engagé, avant que de luy dire ouvertement que j'estois amoureux d'elle. Je ne laisois pourtant pas de la voir avec une assiduité estrange, et de luy rendre tous les soins imaginables : car l'amitié qu'on a pour Dorinice, fait à peu prés faire les mesmes choses que l'amour : et en effet j'agis si heureusement qu'en assez peu de temps, elle me fit la grace de me mettre au rang de ses Amis. J'avouë toutesfois que ce rang là ne me plaisoit pas : car comme elle en avoit un autre dans mon coeur, je ne pouvois me contenter de celuy qu'elle me donnoit dans le sien. Il est vray que je me flattois de l'esperance qu'elle me distingueroit de tous ses autres Amis, dés qu'elle sçauroit que j'estois son Amant. Ce n'est pas que je ne sçeusse bien qu'elle disoit tousjours qu'elle faisoit profession ouverte de ne souffrir jamais aucune galanterie : mais comme on se flatte aisement quand on aime, je croyois que je pourrois estre l'exception de cette regle qui paroissoit estre si generale : si bien que ne voulant plus demeurer dans cette cruelle incertitude, je me resolus à luy descouvrir ma passion : et je m'y resolus apres avoir passé un jour avec un chagrin estrange aupres d'elle, quoy que je ne pusse durer ailleurs. Car imaginez vous Seigneur, que je suis persuadé que presques tout ce qu'elle avoit d'Amis vint cette apresdisnée là chez elle, et eut quelque chose à luy dire en particulier. En effet elle en avoit d'ambitieux, qui luy rendoient conte de l'estat de leur fortune ; elle en avoit de Coquets, qui luy racontoient leurs intrigues ; elle en avoit de malheureux, qui luy exageroient leurs infortunes ; elle en avoit d'enjoüez, qui luy disoient de ces malices qu'on peut dire bas, et qu'on n'ose dire haut ; elle en avoit de ces honnestes fainéans, qui ont pourtant mille secrets à faire, quoy qu'ils n'en ayent aucun ; elle en avoit d'amoureux, qui luy disoient mesme une partie de leurs avantures ; et elle en avoit enfin un si grand nombre ce jour là à l'entour d'elle, que j'en fus aussi importuné que s'ils eussent tous esté mes Rivaux. De sorte qu'estant demeuré le dernier pres de Dorinice, je me mis à la prier de me au dire si j'estois aussi pressè dans son coeur, que je l'avois estè ce jour là dans sa Chambre ? Vous y estes sans doute encore plus pressé, repliqua-t'elle en riant, car tous mes Amis y sont, et je ne les ay pas tous veûs aujourd'huy. Ha Madame, m'escriay-je, il n'est pas juste que vous soyez seule dans mon coeur, et que je sois dans le vostre avec une si grande foule d'Amis, que je ne scay comment vous pouvez regler leurs rangs : du moins ay-je veû des Ceremonies chez la Reine, où il y avoit plusieurs querelles, quoy qu'il n'y eust pas tant de Gens à qui il falust assigner les places qu'ils devoient occuper. C'est pour quoy Madame, il faut que je sorte de vostre coeur, où que tous les Gens qui m'y pressent en sortent : car je vous avouë que je ne puis plus y demeurer en repos. Aussi bien Madame (adjoustay-je sans luy donner loisir de me respondre) y a-t'il beaucoup d'injustice de me confondre avec eux, car je ne suis point de leur rang : et je ne pense rien de ce qu'ils pensent. En effet bien loin de vous entretenir de mon ambition, je vous declare que je n'en ay point d'autre que d'estre aimé de vous : que bien loin de vous conter mes intrigues, je vous assure que je n'en veux jamais avoir si vous n'en estes : que bien loin de vous entretenir de mes malheurs domestiques, je ne veux vous dire que ceux que vous me causez ; que bien loin de vous divertir par des malices enjoüées, je ne veux que vous faire des pleintes des maux que je souffre : que bien loin d'estre de ces oisifs qui n'ont rien à dire qui les regarde, je ne veux vous parler que de ce qui me touche ; et que bien loin enfin de vous raconter l'amour que j'ay pour les autres, je ne veux vous entretenir que de celle que j'ay pour vous. Apres cela Madame, adjoustay-je, jugez s'il vous plaist s'il y a de l'equité que vous me confondiez avec tant de Gens, à qui je ne ressemble point ? il n'y en a pas sans doute, reprit-elle en soûriant, car si vous estes ce que vous dittes, il faut que vous sortiez de mon coeur, et que vous laissiez vostre place à quelque autre : car il ne seroit pas equitable, poursuivit-elle en raillant, d'en chasser cent pour en garder un : et il y a bien moins d'injustice d'en chasser un, pour en garder cent : c'est pourquoy Mereonte, c'est à vous à choisir. Si vous estes de mes Amis comme je l'ay tousjours creû, adjousta-t'elle, demeurez en paix dans mon coeur, comme mes autres A mis y demeurent : mais si vous n'en estes pas, ne trouvez pas mauvais si je vous en fais sortir. Cependant comme je n'en sçay que ce que vous m'en dittes ; et que je ne veux pas mesme me donner la peine d'examiner si vous dittes vray, ou si vous ne le dittes pas ; je veux bien m'en raporter à vous, et vous croire sur vostre parole. Puis que cela est Madame, repris-je, vous croirés donc s'il vous plaist que je ne suis point vostre Amy, et que je suis vostre Amant : car je vous assure que je ne puis plus vivre dans une si grande confusion d'Amis. Puis que cela est, dit-elle à son tour, vous sortirez de mon coeur : et vous me ferez plaisir, adjousta-t'elle, de me faire aussi sortir du vostre : car puis que j'y suis seule, il y a aparence que de l'humeur dont je suis, je m'y ennuyerois estrangement. Mais Madame, luy dis-je, vous me respondez si peu serieusement, que je croy que vous ne me regardez ny comme vostre Amant, ny comme vostre Amy. Sincerement, repliqua-t'elle, je ne sçay effectivement ce que j'en dois croire : mais apres tout Mereonte (poursuivit-elle en prenant un visage plus serieux) si vous m'en croyez, vous vous contenterez d'estre au premier rang de mes Amis, sans vouloir changer de place : car je vous dis ingenûment, que vous ne pourriez changer sans y perdre. Si c'estoit une chose qui dépendist de moy, respondis-je, que d'estre vostre Amy, ou vostre Amant, je croy que je choisirois le premier, au prejudice de l'autre : car je voy tous ceux qui portent cette qualité si satisfaits de vous que je le devrois faire si j'aimois mon repos : mais Madame, la chose n'en est pas là : et vous avez beau me mettre au premier rang de vos Amis, il faut malgré vous que je sois vostre Amant : et que je le sois jusques à la mort. Comme il peut estre que vous vous trompez vous mesme à connoistre l'affection que vous avez pour moy, reprit elle en souriant, et que vous la croyez ce qu'elle n'est point, je ne veux pas encore vous bannir de mon coeur : et je veux en attendant que vous le sçachiez mieux, et que je m'en sois esclaircie, vous mettre au rang de certains Amis douteux, dont j'ay eu quelquesfois en ma vie : dans le coeur de qui je discernois une certaine amitié un peu differente de celle de mes autres Amis : et qui n'estant precisément ny amour, ny amitié, tenoit si fort de l'une et de l'autre, qu'on pouvoit presques luy donner tel nom qu'on vouloit, sans injustice. Ha Madame, m'escriay-je, l'affection que je sens pour vous, n'est nullement de cette nature : car je sçay de certitude infaillible, que l'amitié ne donne ny desirs, ny inquietude, ny jalousie. Ha Mereonte, me dit-elle, je voy bien que vous ne connoissez ny l'amitié tendre, ny l'amitié galante, puis que vous parlez comme vous faites : en effet quand on a de l'amitié à ma mode, on desire d'estre aimé ; on est inquiet quand on est long temps sans voir ses Amies ; et on est mesme jaloux d'en voir d'autres au dessus de soy. Mais Madame, luy dis-je, vous donnez donc bien de la jalousie : et veû ce grand nombre d'Amis que vous avez, je suis estonné qu'il n'arrive tous les jours quelque querelle entre eux. Plus vous parlez de cette amitié tendre et galante qui est à mon usage, repliqua Dorinice, plus vous m'y paroissez estre ignorant : car enfin la jalousie qu'elle inspire, n'est nullement de la nature de celle de l'amour ; au contraire, c'est une jalousie douce, ingenieuse, et spirituelle, qui fournit à la conversation ; qui augmente l'amitié ; qui n'a jamais rien de sombre, de chagrin, ny de funeste : et qui ne produit point d'autre effet, sinon qu'on en devïent plus soigneux, plus exact, et plus complaisant : afin de se mettre en estat de donner de la jalousie aux autres, au lieu d'en avoir. Ainsi on peut dire que l'amitié dont je parle, a toutes les douceurs de l'amour, sans en avoir les inquiettudes. Au reste, adjousta-t'elle, quand je parle d'amitié, je n'entens pas mesme parler de cette espece d'amitié, dont il n'y a que trois ou quatre exemples en tous les Siecles : ny de ces Gens qui n'ont qu'un Amy, ou qu'une Amie en toute la Terre : car pour estre du rang de ces premiers, il faudroit estre capable de vouloir mourir pour ses Amis, et se piquer mesme autant de generosité heroïque que d'amitié tendre : et pour estre comme ceux qui sont si difficiles et si delicats, qu'ils ne trouvent qu'une personne au monde qu'ils jugent digne de leur amitié, il faudroit ne se divertir pas trop bien : car comme selon moy, on ne se divertit qu'avec ceux que l'on aime, il seroit difficile que je passasse le temps agreablement, s'il n'y avoit qu'une Personne en toute la Terre qui me divertist. Je ne veux pas non plus, poursuivit-elle, d'une certaine amitié solide, dont il y a tant de Gens sages qui sont capables, et qui n'en connoissent point d'autre : car je la trouve trop froide, trop seche, et trop ennuyeuse. En effet ce sont de ces Gens qui se contentent de vous aimer solidement dans le fonds de leur coeur ; de vous servir dans toutes les rencontres importantes ; de parler bien de vous quand l'occasion s'en presente ; et qui ne vous disent jamais à vous mesme qu'ils vous aiment. Ce sont, dis-je, de ces Gens qui negligent tous les petits soins, et tous les petits devoirs de l'amitié : et qui pensent qu'elle doit tousjours estre si serieuse, qu'elle ne peut jamais souffrir nul enjoüement. Cependant je soutiens que pour l'ordinaire, ce sont les petites choses qui font les grandes amitiez : car pour les grands services, on les rend, ou on les reçoit si rarement, qu'il n'est pas possible que ce soient eux qui facent naistre et qui nourrissent l'amitié. Mais à ce que je voy Madame, repliqua-t'il, vous voulez que celle qui vous est propre, ressemble si fort à l'amour, qu'il s'en faut peu que je ne croye que je suis encore bien plus malheureux que je ne le pensois estre : et que je ne regarde tous vos Amis, comme mes Rivaux. Comme j'en ay quelques uns qui sont amoureux de Dames que vous connoissez, repliqua-t'elle, vous auriez tort si vous pensiez qu'ils fussent mes Amans : mais du moins Madame, repris-je, voudrois-je bien sçavoir quel rang vous donnez à tous vos Amis. Pour commencer par ceux dont je viens de parler, repliqua Dorinice, j'ay à vous dire que mes Amis amoureux, sont tousjours les derniers dans mon coeur, quoy qu'ils me divertissent fort en me racontant leurs follies et leurs avantures : et si vous voulez me nommer ceux pour qui vous avez de la curiosité, je vous diray ingenûment en quel rang ils sont dans mon esprit. Dittes moy donc Madame, luy dis-je, où vous placez un certain Amy que vous avez, dont l'ame est si ambitieuse, que je ne croy pas qu'il ait jamais eu un moment de repos ? pour celuy-là, dit elle, il n'est ny des premiers, ny des derniers : et il est au rang de ceux de qui j'escoute les secrets, mais à qui je ne voudrois pas dire les miens si j'en avois. Vous en avez un autre, repris je, qui a bien du merite : mais il est si fier, que je ne sçay quelle douceur son amitié vous peut donner, ny en quel rang vous le pouvez mettre, car vous n'en avez point qui luy ressemble. Je vous assure, repliqua t'elle, que cét Amy fier dont vous parlez, tout irregulier qu'il vous paroist en amitié, n'est pas un des plus mal placez dans mon coeur : et si sa fierté continuë de s'adoucir pour moy, il pourroit bien estre au premier rang : car enfin il a mille bonnes qualitez. Il est vray qu'il ne tesmoigne pas tousjours souhaiter assez ardemment qu'on l'aime, pour l'estre fortement : quoy qu'il n'y aye rien de plus propre à se faire aimer. Du moins, luy dis-je, suis-je persuadé que vous avez un autre Amy, qui s'apelle Artimas, qui s'il n'est au premier rang, y sera bien tost : car il a sans doute tout ce qu'il faut pour plaire : et je me suis mesme aperçeu qu'il vous a plû assez promptement. Il est vray, dit elle, que celuy dont vous parlez, est tel que vous dittes : car il est bien fait, il a infiniment de l'esprit, et de l'esprit agreable : il fait de fort jolis vers, et escrit fort bien en prose : il est capable d'enjoüement, et de serieux : et il commence une amitié de la plus jolie façon du monde. En effet il paroist tendre, il est doux, flateur, civil, et complaisant : il a mesme un certain empressement obligeant, qui persuade presques qu'il a tant d'amitié pour vous, qu'il n'aura jamais d'amour pour personne. De plus, il paroist si aise quand il vous voit ; il est si sensible aux bien-faits ; et il tesmoigne souhaiter si ardemment d'estre aimé, qu'il est assez difficile de n'avoir pas beaucoup de disposition à l'aimer. Mais à vous dire la verité, soit que son amitié se lasse tost, ou qu'il s'accoustume si promptement aux graces qu'on luy fait, qu'elles ne luy soient plus sensibles ; ou qu'il ait quelque inconstance naturelle dans l'esprit, il devient si inesgal dans son amitié, et si negligent, que quand il seroit ingrat, et indifferent, il ne sçauroit quelquesfois faire pis qu'il fait. En effet il y a des jours où il est aupres de vous, sans vous parler : où il vous voit, sans vous voir, s'il faut ainsi dire : et où il a une tiedeur dans l'esprit, qui ne donne pas moins d'estonnement que de dépit, à ceux qui s'y interessent : car il n'y a rien de plus surprenant, que de voir de ces Gens qu'on a veûs avec un empressement si tendre, devenir froids comme s'ils ne vous connoissoient point. Neantmoins comme il n'y a pas encore assez long temps que je connois celuy dont vous parlez, pour en juger decisivement ; tout ce que je vous en puis dire, est qu'infailliblement il sera au premier rang, ou au dernier, car il ne peût en avoir d'autre dans mon esprit. Ainsi je ne puis encore vous dire precisément, quelle place il occupera dans mon coeur, puis que cela dépend plus de luy que de moy : car enfin s'il continuë d'estre inégal, et tiede, il ne sera peut-estre mesme qu'au rang de mes connoissances, sans estre seulement au dernier rang de mes Amis : et s'il revient comme il estoit au commencement que je le connus, et qu'il ne devienne point sujet à avoir de ces emportemens qu'on voit presques â tous les jeunes Gens de la Cour, et qui les rendent esgallement incapables de faire jamais nulle illustre Conqueste, ny en amour, ny en amitié, il sera au rang de mes Amis, et mesme à celuy de mes plus chers Amis. Mais du moins Madame, repris-je, me direz vous plus positivement, la place qu'occupe un Parent que j'ay qui vous voit plus souvent qu'aucun autre, excepté moy. Ha pour celuy-là, me dit elle, t'avouë qu'il est au mesme rang que vous : car enfin je ne voy rien dans toute l'estenduë de nostre amitié qui ne me plaise : le commencement en fut galant ; la suite en fut obligeante ; et je l'ay tousjours veû esgallement soigneux de me plaire. Je le trouve mesme plus tendre, et plus sensible, qu'il n'estoit au commencement de nostre connossance : il paroist plus aise de me voir : et nous nous divertissons bi ? mieux ensemble, quand nous nous entretenons seuls, que nous ne faisions dans la naissance de nostre amitié. Vous avez encore un autre Amy, repris-je, qui aime autant à vous entretenir seule, que s'il estoit vostre Amant : et j'ay remarqué que dés qu'il vient quelqu'un chez vous, il s'en va. Celuy que vous dittes, repliqua-t'elle, n'est pas un de ceux qui sont le plus mal aveque moy : car enfin la plus grande marque d'un Grand esprit, est de pouvoir bien foutenir une conversation particuliere : et la plus grande preuve qu'on puisse donner de se plaire avec une Amie, est d'aller seul la chercher, et de la chercher seule : et si vous sçaviez le gré que je sçay à celuy dont vous parlez, de ce que je suis persuadèe qu'il ne cherche que moy quand il me vient voir, et de ce qu'il se divertit plus quand il me trouve seule, que quand il y a beaucoup de monde ; vous verriez que je le prefere à tous ces esvaporez qui ne peuvent durer s'ils ne sont en une grande Compagnie tumultueuse, où il faut bien souvent qu'ils crient de toute leur force pour se faire entendre : et qui aiment mieuz aller continuellement chercher toutes les mauvaises conversations d'une Ville, que de demeurer une apresdisnée avec deux ou trois personnes raisonnables à s'entretenir agreablement. Cependant ils en sont les premiers punis : car je suis assurée que pour l'ordinaire ces Gens là qui ne choisissent rien, prennent de tres mauvaises habitudes qui les rendent moins aimables, et qui les font moins aimer. Mais Mereonte, adjousta-t'elle, pour vous espargner la peine de me nommer tous ceux que je connois, il vaut mieux que je vous assure, que vous n'estes que trois ou quatre au premier rang de mes Amis : car pour tous les autres, je m'imagine que vous ne vous en souciez pas trop. Quoy Madame, repris je, vous croyez que je doive estre fort satisfait, de ce que vous me donnez trois ou quatre concurrens dans vostre coeur ? mais si vous considerez que j'ay cent Amis, repliqua t'elle, vous vous trouverez bien heureux de n'en avoir que trois ou quatre qui soient vos esgaux. Ha Madame, repris-je, quand je ne serois que vostre Amy, je ne serois pas content : et de l'humeur dont je suis, je voudrois du moins estre le premier de ces trois ou quatre : voyez donc si estant vostre Amant, je puis m'estimer heureux d'estre confondu avec tant d'Amis. Pour vous tesmoigner, repliqua-t'elle, que je fais pour vous tout ce que je puis, je vous declare que vous serez le premier des trois ou quatre Amis que j'ay mis au premier rang : pourveû que vous ne me parliez jamais de vostre pretenduë amour. Mais Madame, repliquay-je, comme vous avez un certain Amy fier qui pourra estre aussi au premier rang, et que vous en avez encore un autre dont vous mesme ne sçavez pas la place ; et que vous dittes qui sera infailliblement au premier ou au dernier rang de vos Amis ; je trouve qu'en m'offrant la premiere place dans vostre amitié, je n'y ay pas grande seureté : puis que ce dernier pourra peut-estre mesme en chasser tous les autres. Comme je ne sçay point l'advenir, respondit-elle, je ne puis parler que du present : c'est pourquoy tout ce que je vous puis dire est que si celuy dont vous parlez, continuë d'estre ce qu'il est depuis quelques jours, toute sa bonne mine, tout son merite, et tout son esprit, ne m'empescheront pas de le mettre au dernier rang de mes Amis : et de vous dire en suite que de tous ceux qui ont presentement quelque place en mon amitié, vous serez le premier si vous le voulez. Mais Madame, m'escriay-je, ne sçauriez vous comprendre qu'un Amant ne peut jamais estre content d'estre regardé comme un premier Amy ? en effet, adjoustay-je, jugez un peu quel avantage j'en pourrois tirer : car n'est-il pas vray, que vous ne me direz point tous les secrets de vos Amis ? Cela n'est pas douteux, reprit-elle, et la mesme fidellité que je vous garderay, je la leur garderay aussi. Mais Madame, luy dis-je alors, quelle marque singuliere auray-je donc de vostre affection ? car puis que vous n'avez nul attachement particulier dans l'ame, vous n'avez nuls secrets importans que vous me puissiez confier : et quand vous en auriez, je ne serois pas le seul à qui vous feriez peut-estre la grace de les raconter. Ainsi Madame, je ne voy pas comment vous concevez qu'il soit possible qu'un homme qui vous aime, et qui vous aime avec une passion infiniment tendre, puisse se contenter d'estre vostre premier Amy : et je pense mesme que j'aimerois mieux que vous me missiez au dernier rang de vos Amans, que de me mettre au premier rang de vos Amis. Quoy qu'il en soit Mereonte, adjousta-t'elle, je ne puis faire autre chose pour vous, que ce que je vous offre de faire : songez y donc bien serieusement : car il pourroit estre qu'en refusant d'estre le premier de mes Amis, je deviendrois vostre ennemie. Comme je voulois luy respondre, on luy vint dire que sa Mere la demandoit : de sorte que je la quittay sans que j'eusse accepté la qualité de son premier Amy : et sans qu'elle m'eust permis de me dire son Amant. Neantmoins comme je luy avois descouvert ma passion, j'en sentois quelque soulagement : et ce qui me donnoit encore beaucoup d'esperance, estoit que je connoissois bien effectivement que Dorinice avoit de l'amitié pour moy : si bien que m'imaginant alors qu'il n'y avoit nulle impossibilité que cette affection changeast de nature ; et croyant au contraire qu'il estoit plus aisé de passer de l'amitié, à l'amour, que de l'indifference, à cette passion, j'esperois beaucoup plus que je ne le disois : et j'esperois mesme plus que je ne croyois esperer, car je l'ay bien connu depuis. De sorte que je vescus quelques jours dans de grandes inquietudes : me semblant qu'il falloit en effet donner le temps à Dorinice, de connoistre si ce que je luy avois dit de ma passion estoit vray, avant que de commencer de la recompenser. Il n'y avoit pourtant point de jour que la multitude de ses Amis ne m'incommodast : et où je ne m'imaginasse qu'il y en avoit quelques uns qui n'appelloient qu'amitié, ce qu'on pouvoit apeller amour : et en effet je connus à la fin qu'il y avoit pour le moins, deux Amans travestis en Amis, parmy cette foule qui environnoit Dorinice : si bien que la jalousie se meslant quelquesfois à mon amour, j'avois de tres fâcheusés heures. Neantmoins apres avoir bien observé ces Rivaux cachez, je ne fus pas si jaloux d'eux, que de quelques Amis de Dorinice : ce n'est pas qu'il n'y en ait un qui est fort aimable, et fort propre à estre un dangereux Rival : car enfin il est agreable de sa personne, et il a l'esprit delicat : joint que comme dans le commencement de sa vie, sa premiere passion a esté pour une Personne de grand merite, et de grand esprit ; cette amour a mis une politesse dans sa conversation, qui l'a fait aussi honneste homme qu'il est : car il est certain qu'il n'y a rien de plus dangereux aux jeunes Gens, que de s'engager à aimer de sottes Personnes : et en effet ce second Rival que j'avois faisoit bien voir ce que je dis, car il estoit nay encore mieux fait que l'autre ; il avoit mesme de l'esprit ; et cependant comme il eut le malheur de se trouver dans une Cabale où il y avoit beaucoup de Femmes de peu de merite, et de Femmes qui ne sçavoient pas bien le monde, il s'est entierement gasté l'esprit dans cette societé, où il eut un premier attachement, qui l'accoustuma insensiblement à estre tel que les Gens qu'il voyoit. De sorte que pour celuy-là, je ne le craignois pas ; parce qu'en effet en l'estat où il estoit alors, il n'estoit pas redoutable. Pour l'autre, quoy qu'il eust de l'agréement et du merite, je ne le craignois pas non plus : parce que je connoissois bien que Dorinice le soubçonnant d'estre amoureux d'elle, le traitoit moins favorablement que ses autres Amis. Je connus mesme assez clairement, que ces deux Rivaux n'avoient pas tant de part que moy au coeur de cette belle Personne : car elle ne faisoit pas grande difficulté de me dire ce que ceux dont je parle luy disoient : mais pour ses veritables Amis, elle ne m'en vouloit jamais rien aprendre, bien que je luy disse qu'elle estoit Maistresse absoluë de mon coeur et de mon esprit : et que je sentois bien que quoy que la generosité voulust qu'on ne revelast pas le secret de ses Amis, je ne pourrois conserver celuy des miens, si elle les vouloit sçavoir, tant elle avoit de pouvoir sur moy. Il est vray que cette exageration d'amour, me fit le lendemain une grande querelle : car vous sçaurez Seigneur, que nous nous rencontrasmes le jour suivant en un lieu où une de ces Dames que j'avois aimée autrefois, se trouva avec beaucoup de monde : de sorte que Dorinice malicieusement, fit venir à propos de parler de là puissance qu'une Maistresse devoit avoir sur le coeur d'un Amant : car comme elle sçavoit bien qu'il commençoit de s'espandre quelque bruit de ma passion dans nostre Cour, elle espera tirer un assez grand plaisir de la guerre qu'elle entreprit de me faire. Pour cét effet elle me dit hardiment, qu'en parlant le jour auparavant avec elle, je luy avois dit que dés que j'estois Amant, je sacrifiois tous mes secrets, et tous ceux de mes Amis à ma Maistresse : et que je luy racontois mesme toutes mes premieres amours. Si bien que me trouvant dans la necessité de dédire la Personne que j'aimois alors, ou de déplaire à celle que je n'aimois plus, je choisis le dernier : et j'aimay mieux fâcher mon ancienne Maistresse, que la nouvelle. Je détournay pourtant la chose le plus adroitement que je pûs : en effet, dis-je alors â Dorinice, j'ay bien dit que lors qu'on estoit amoureux, on n'avoit plus rien à foy : mais je n'ay point dit que de moy mesme, j'allasse conter les secrets de mes Amis, et mes amours passees, à ma Maistresse : et ce que je dis est que si elle se mettoit dans la fantaisie de les vouloir sçavoir, et qu'elle me le commandast absolument, j'aurois bien de la peine à luy desobeïr. Cependant (repliqua un des Amis de Dorinice qui luy racontoit tousjours toutes choses) je ne trouve pas que cela se doive : car si j'en estois persuadé, je ne dirois donc jamais rien ny à mes Amis, ny à mes Amies, puis que je ne le pourrois dire seurement. Pour moy, adjousta cette Dame que j'avois aimée, je trouve qu'il y auroit de la perfidie à un Amant, qui reveleroit le secret de ses Amis à sa Maistresse : et qu'il y auroit de la lascheté à la Maistresse, si elle le souhaitoit. En mon particulier (reprit une Amie de Dorinice, qui s'apelle Nyrtile, à qui elle fit signe de contredire cette Dame que j'avois aimée) je ne sçay comment vous l'entendez : mais je sçay bien que la douceur de l'amour, est l'empire absolu du coeur d'un Amant : et que si j'en avois un que je descouvrisse qui me cachast une chose que je voudrois sçavoir, je ne lé verrois jamais. Car enfin, qu'il ne m'aime point s'il ne m'estime ; qu'il ne m'aime point, dis-je, s'il ne m'aime plus que tout le reste du monde ; et s'il n'est capable de m'obeïr aveuglément, soit que j'aye raison, ou que je ne l'aye pas. En effet, adjousta-t'elle, je ne veux pas seulement qu'un Amant soit capable de me dire les secrets de ses Amis, mais je veux mesme qu'il le soit de faire des injustices si la fantaisie m'en prend : il faut bien que cela soit ainsi (repliqua cét Amy de Dorinice, qui se nomme Oxaris) puis que vous voulez qu'il revele les secrets de ses Amis, qui est la chose du monde qui doit estre la plus inviolable : et pour moy qui ne croy point que la justice et la generosité soient incompatibles avec l'amour, je n'ay garde de penser qu'il soit permis de faire des perfidies : et je sens bien au contraire, que si j'avois une Maistresse qui voulust m'obliger à luy donner cette marque d'amour, je cesserois de l'estimer, et par consequent d'estre son Amant : ainsi je ne luy dirois nullement ce que mes Amis m'auroient dit. Si vous connoissiez bien l'amour, repris-je, vous ne diriez pas ce que vous dittes : car il est vray qu'encore qu'une personne qu'on aime veüille quelquesfois des choses injustes, on ne cesse pas de l'aimer pour cela : car si l'amour estoit volontaire, il s'ensuivroit de necessité que tout le monde voudroit n'aimer que de ces Personnes admirables, dont il n'y a que trois ou quatre en tout un Royaume, et en tout un Siecle : et qu'elles auroient une si grande presse à l'entour d'elles, qu'à peine en pourroit on aprocher. Cependant l'experience fait voir tous les jours qu'il y a des Gens de grand esprit, qui aiment des personnes qui ont des deffauts, et des deffauts qu'ils connoissent ; et qui ne les guerissent pourtant point de leur passion. Je comprens bien, reprit brusquement Oxaris, qu'on peut s'aperçevoir que la Personne qu'on aime a le teint un peu trop pasle, ou un peu trop brun, sans cesser de l'aimer : et qu'on peut mesme connoistre qu'elle a quelque inégalité dans l'humeur, ou quelque legereté dans l'esprit, sans changer d'amour : mais je ne comprens point qu'on continuë d'aimer une femme sans probité, et sans vertu. Cependant je soustiens tousjours, que la personne qui revele les secrets de ses Amis, manque absolument et de vertu, et de probité : que celle qui veut qu'on trahisse les autres en manque aussi : et qu'on ne peut rien faire de plus terrible, que de trahir ceux qui se sont confiez en nous. S'il s'agissoit de juger de la chose en elle mesme, reprit Nyrtile, je la trouverois fort condamnable : mais ce que je soustiens est que si un homme est amoureux, et qu'il aime une personne qui veüille sçavoir tout ce qu'il sçait, il n'est pas assez amoureux, s'il ne le luy dit point : puis qu'il est vray qu'il n'est pas si obligé comme homme d'honneur, de ne reveler point le secret de ses Amis, qu'il l'est comme Amant de les dire à la personne qu'il aime, si elle les veut sçavoir. Car enfin il ne s'agit pas d'examiner si ce qu'elle veut est juste, ou ne l'est pas : et il ne s'agit que de luy obeïr aveuglément, pour luy donner une marque d'amour : puis qu'il n'y en a point de plus grande que l'obeïssance, et que sans obeïssance il n'y a point d'amour, ny point de plaisir à aimer. Pour moy (repliqua cette Dame que j'avois autrefois aimée) je ne sçay comment on peut entendre cela ainsi : en effet, reprit brusquement Oxaris, je ne voy pas qu'il puisse y avoir de raison à estre de ce sentiment là. Car enfin (dit-il à Dorinice, quoy que ce ne fust pas elle contre qui il disputoit) n'est-il pas vray qu'il peut y avoir des causes legitimes de cesser d'aimer ? Il n'en faut point douter, reprit-elle : cela estant ainsi, repliqua t'il, pourquoy est-il plus juste, que la jalousie puisse faire mourir l'amour, que de la faire cesser, lors que vous descouvrez que la personne que vous aimez, n'a point de veritable vertu, puis qu'elle vous veut obliger à faire une lascheté et une perfidie ? et n'est il pas bien plus raisonnable, de rompre avec elle pour cela, que parce qu'elle aura regardé un Rival favorablement ? Tant qu'on vous considerera conme un Philosophe, vous aurez raison de parler comme vous faites, respondit Nyrtile, mais dés qu'on vous regardera comme un Amant, on vous regardera comme un homme qui ne doit rien refuser à la personne qu'il aime. Veritablement, adjousta-t'elle, si vous cessez de l'aimer, dés qu'elle vous demandera quelque chose d'injuste, vous devez estre regardé comme un homme sage, qui n'a de la passion que dans l'esprit, et qui n'en a point dans le coeur Mais cela n'empeschera pas que cette Dame qui a voulu vous obliger à faire cette injustice, n'ait sujet de vous accuser d'estre mauvais Amant : car encore qu'elle ait tort de vouloir une chose déraisonnable, ce n'est pas à dire que vous ayez raison de ne la luy accorder point : et vous ne pouvez attendre autre chose, sinon que durant que vos Amis diront que vous estes discret, vostre Maistresse dira que vous ne sçavez pas aimer. Ce qu'il y a de meilleur (repris-je pour ne desesperer pas cette Personne avec qui j'avois eu autrefois quel que intelligence) c'est qu'il y a peu de Dames qui ayent cette sorte d'injustice, ny qui veüillent s'amuser à aller sçavoir mille bagatelles, dont elles n'ont que faire. Pour moy, repliqua malicieusement Dorinice, si j'estois d'humeur à avoir un Amant, je ne ferois consister mon plaisir qu'a luy faire raconter toutes ses amours passées : car pour les secrets de ses Amis, je ne les voudrois pas sçavoir : mais pour toutes ces petites choses de galanterie qui paroissent si folles quand elles sont passées, et qui le semblent tousjours à ceux qui n'y ont point d'interest, j'aurois le plus grand plaisir du monde à me les faire dire exactement : et si quelque raison estoit capable de me faire souffrir un Amant : je pense que ce seroit l'esperance de recevoir un divertissement tel que je l'imagine. Car je ne sçache rien de si plaisant, que de trouver en conversation quelqu'une de ces Dames qui font les severes, dont on sçait cent folies, et cent bizarres intrigues. C'est pourquoy si je choisis jamais un Amant, j'en choisiray un qui ait eu quelque autre amour : car encore qu'on die que les premieres passions sont les plus fortes, je ne veux point estre sa premiere Maistresse, de peur d'estre privée du plaisir que je conçoy qu'il y a d'aprendre de pareilles choses. S'il ne faut que sçavoir beaucoup de secrets pour se bien divertir, repris-je, un Amant qui seroit aimé de vous, et qui seroit de l'humeur de Nyrtile, passeroit admirablement bien le temps, si vous luy vouliez raconter tous les secrets de vos Amis : vous, dis-je, qui en avez une si grande multitude, qu'on ne les sçauroit conter. Je ne sçay, reprit elle en soûriant, si vous me pensez blasmer : mais je pretens que la plus grande loüange qu'on puisse me donner, est d'avoir eu l'adresse d'aquerir et de conserver tant d'amis. Mais Madame (luy dis-je pour d'estourner la conversation) pensez vous effectivement qu'il n'y ait point quelque espece d'honneste coquetterie, à en avoir tant ? et croyez vous que cette espece d'amitié galante, que vous voulez qu'on ait pour vous, soit une chose qu'il soit permis d'avoir pour mille à la fois ? Car si cela est, j'avouë que je ne voy pas grand inconvenient, qu'un Amant ait plusieurs Maistresses, et qu'une Dame ait plusieurs Galans. Je suis si fortement persuadée, repliqua Dorinice, qu'on-peut avoir autant d'Amis qu'on veut, que je regarde mon amitié comme une chose infinie : en effet quand je fais un nouvel Amy, et que je luy donne part à mon amitié, selon celle que je croy qu'il a pour moy, je m'en trouve encore aussi riche un quart d'heure apres, que si je ne luy avois rien donné. Mais à ce que je voy, luy dis-je, ce n'est donc pas au merite, que vous accordez vostre affection : nullement, reprit-elle, car je trouve juste que le merite soit la mesure de mon estime : mais je trouve en mesme temps, qu'il n'y a que l'amitié, qui soit celle de l'amitié : aussi vous puis-je assurer, que je distribuë tres equitablement la mienne. En mon particulier, repris-je, je ne puis concevoir qu'on puisse aimer fortement un si grand nombre de Gens : et je ne sçay comment font ceux qui se contentent de la centiesme partie d'un coeur : car pour moy, si je n'en ay un tout entier, je ne me sçaurois estimer heureux. Ce ne sera donc jamais moy qui vous le rendray, reprit. Dorinice en soûriant, car je ne donneray jamais le mien ainsi. Je ne le seray donc de ma vie (repliquay-je tout bas, pendant qu'elle se levoit pour s'en aller) apres quoy m'en allant avec elle, je luy fis mille pleintes en particulier, de la malice qu'elle avoit eue : et il n'est rien que je ne luy disse en suitte, pour l'obliger de souffrir ma passion. Il est vray que je parlay inutilement : et que quoy que je pusse dire, elle ne fit rien de plus avantageux pour moy, que de m'offrir d'estre le premier de ses Amis. De sorte que ne pouvant alors obtenir rien davantage, je voulus voir si je pourrois me contenter du rang qu'elle me donnoit dans son coeur : et en effet je suis obligé de dire, que Dorinice me tint ce qu'elle m'avoit promis, et que je n'eus aucun sujet de penser qu'elle eust quelque Amy pour qui elle eust plus d'amitié que pour moy : car elle me parloit sans doute avec beaucoup de confiance ; elle estoit fort aise de me voir ; elle m'entretenoit avec plaisir ; et elle me disoit sincerement tout ce qu'elle pensoit sur toutes les choses dont nous nous entretenions. De plus, elle s'interessoit à ma fortune ; si j'estois malade elle envoyoit regulierement sçavoir de mes nouvelles ; si par malheur j'estois deux jours sans la voir, elle vouloit que je luy disse ce que j'avois fait ; elle prenoit mon party en toutes occasions ; et mesme contre ses plus chers Amis ; elle me loüoit avec chaleur ; elle vouloit que tous ceux qu'elle connoissoit m'estimassent ; et elle me loüoit mesme quelquesfois en parlant à moy, d'une maniere fort obligeante. De sorte qu'on peut dire que je joüissois de tout ce que la solide amitié, et mesme l'amitié tendre et galante, peut avoir de doux et d'agreable. Cependant je n'estois point du tout content : et les plus favorables regards de Dorinice, me donnoient quelquesfois de la colere, au lieu de me donner de la joye : car enfin quoy que je ne visse jamais ses yeux irritez, je ne les voyois pas comme je les voulois voir. En effet, Dorinice ne me regardoit que comme on regarde tous les objets indifferens, qui tombent sous la veüe : ses regards estoient tranquiles, et ses yeux estoient si muets pour moy, qu'ils ne me disoient rien : et je n'y voyois jamais un certain esclat languissant, qui est le veritable carractere de l'amour. Je n'y voyois non plus, ny plaisir, ny trouble, ny transport, ny passion : ils ne me disoient rien, comme je l'ay desja dit, et ils ne m'entendoient mesme pas, quand je leur disois quelque chose par mes regards : de sorte que je pouvois estre regardé favorablement sans estre heureux. De plus, quoy que Dorinice tesmoignast estre plus aise que je luy parlasse, que le reste de ses Amis, je ne m'aperçevois pas que ma conversation l'attachast assez : car s'il venoit quelqu'un d'eux qui eust quelque chose à luy dire en particulier, elle me quittoit sans peine pour l'entretenir, et me quittoit sans en avoir un grand chagrin. Elle faisoit mesme diverses parties de plaisir, dont je n'estois pas, sans en avoir nulle inquietude : elle ne me disoit jamais rien de ce que les autres Gens qu'elle aimoit luy disoient : et tout le privilege que le rang de son premier Amy me donnoit, estoit qu'elle se contraignoit quelquesfois moins pour moy, et qu'elle gardoit moins de mesure avec moy qu'avec beaucoup d'autres. En effet elle avoit deux ou trois de ces Amis d'enjoüement, avec qui elle vivoit d'une maniere plus galante, et plus enjoüée : si bien que comme cela avoit plus de raport avec la passion que j'avois dans l'ame, je portois quelquesfois envie à ces Gens là, quoy que je sçeusse de certitude que Dorinice m'aimoit plus qu'eux. Il est vray que comme elle sçavoit que j'estois amoureux d'elle, quoy que je ne le luy disse pas souvent, parce qu'elle ne le vouloit plus endurer, elle aportoit quelque soin à me persuader que son amitié ne pouvoit jamais estre qu'amitié : et en effet elle me le persuada si bien, que je creus estre le plus malheureux de tous les hommes. De sorte que ne pouvant plus me contraindre, je me mis à me pleindre continuellement : et je me pleignis tant, que j'en importunay Dorinice. Mais à dire la verité, j'estois excusable dans mes pleintes : car il est vray qu'il n'y a rien de plus insuportable, que d'avoir une violente passion, pour une personne qui n'a que de l'amitié pour vous : et il n'y a nulle comparaison à faire entre ce malheur là, et celuy de ceux qui aiment sans estre aimez. Car enfin on se voit presques toûjours tout prest d'estre heureux sans le pouvoir estre : et vous employez tous vos soins, sans faire jamais nul progrés, que celuy que vous avez fait, qui ne vous contente point du tout : car il est certain que la plus ardente amitié de la terre, ne sçauroit estre comparée avec la plus foible amour qu'on puisse avoir. Dorinice voulut pourtant un jour me persuader, que mes pleintes estoient fort injustes : en effet (me disoit-elle, apres que je me fus bien pleint) n est-il pas vray que me connoissant comme vous faites, vous estes persuadé que si l'affection que j'ay dans l'ame estoit d'une autre nature, je ferois moins pour vous que je ne fais ? Je le crois ainsi Madame, luy dis-je, mais en faisant moins, vous feriez plus : et je suis si persuadé de ce que je dis, qu'il y a des jours où je me trouverois plus obligé, si vous aportiez quelque soin à destourner vos beaux yeux, de peur de rencontrer les miens, que de me regarder tranquilement comme vous faites quelquesfois : et pour vous aprendre en peu de mots, combien mon amour est peu satisfaite de vostre amitié, je vous declare Madame, que vostre indifference me seroit beaucoup moins insuportable. Ce que vous me dittes est si bizarre, reprit-elle, que je croy que vous avez perdu la raison : si vous aviez eu de l'amour durant un quart d'heure seulement, repris-je, vous conçevriez aisément que l'estat le plus malheureux, où un Amant se puisse trouver, est d'estre persuadé qu'on n'aura jamais d'amour pour luy : de sorte Madame, que commençant de croire, qu'il est plus aisé de passer de l'indifference à l'amour, que de faire qu'une longue amitié devienne passion, vous ne devez pas trouver estrange, si je m'estime le plus malheureux de tous les hommes, de voir que toute mon amour, tous mes soins, et tous mes services, ne pourront faire changer de nature à l'affection que vous avez pour moy. Cependant il vous seroit ce me semble si aisé de me rendre heureux, que je ne sçay pourquoy vous ne le faites pas : car enfin Madame, adjoustay-je, je consens que vous m'aimiez moins que vous ne faites, pourveû que vous m'aimiez d'une autre maniere : car de penser que je puisse souffrir qu'il n'y ait autre difference entre ces cent Amis que vous avez et moy, sinon que vous m'aimez peut-estre un peu plus qu'eux, c'est penser une chose impossible : car enfin l'amour ne peut estre satisfaite que par elle mesme : et toute vostre amitié tendre, galante, et solide, ne sçauroit entrer en comparaison avec la plus foible passion du monde : jugez donc comment elle pourroit contenter la plus violente amour de la terre. Mais apres tout, repliqua Dorinice, il faut que je vous redie une seconde fois, que si je vous aimois de la maniere que vous l'entendez, vous en seriez moins heureux que vous n'estes : car en l'estat où je suis, je vous laisse voir toute la tendresse de mon coeur ; je vous dis mille choses obligeantes ; et je vous cherche mesme, quand vos chagrins font que vous ne me cherchez pas. Mais si j'avois pour vous de cette espece d'affection, que vous souhaitez que j'aye, je vous cacherois les plus tendres de mes sentimens ; je choisirois les paroles les plus indifferentes que je pourrois trouver, lors qu'il s'agiroit de vous exprimer l'affection que j'aurois pour vous ; et je vous fuirois au lieu de vous chercher : jugez apres cela si vous n'estes pas plus heureux que je n'aye que de l'amitié, que si j'avois de l'amour. Joint qu'à parler veritablement, c'est à mon amitié que vous devez l'indulgence que j'ay de souffrir que vous me parliez de vostre passion : car si je ne sentois bien dans mon coeur, qu'il est impossible que je vous aime jamais d'une autre maniere, je ne l'endurerois pas. Ha Madame, m'escriay-je, qu'il y a de cruauté à ce que vous dittes ! et que vous sçavez peu quelle douceur il y a d'aimer, et d'estre aimée, quoy que vous aimiez cent Personnes à la fois, et que cent Personnes vous aiment. Eh de grace, adjoustay-je, considerez bien que vous n'avez nul pouvoir absolu sur aucun de vos Amis : et qu'il n'y en a point qui ne soit capable de vous refuser quelque chose : ou au contraire vous pouvez tout sur moy, sans aucune exception ; vous estes Maistresse de mon Destin ; vous pouvez faire tout mon bonheur, ou toute mon infortune ; et vous pouvez enfin vous establir un Empire si absolu sur mon coeur, que vous y regnerez toute vostre vie. Mais pour y regner avec plaisir, il faut y vouloir regner : et il faut prendre quelque soin de conserver vostre authorité. Renonçez donc Madame, à cette multitude d'Amis qui vous environnent, dont il n'ny en a peut-estre pas un qui merite de porter le nom d'Amy : ny qui soit veritablement digne de vostre amitié. Mais quand mesme vous ne voudriez pas vous deffaire de cette foule de Gens qui vous accable, et qui m'importune ; faites du moins que vous ne m'aimiez pas comme vous les aimez : car j'aime tant la singularité en matiere d'affection, que je ne puis souffrir d'estre aimé de la mesme maniere qu'on aime les autres. Mettez donc Madame, je vous en conjure, quelque difference entre moy et tous vos Amis : et sçachez que si vous ne le faites, je perdray infailliblement ou la vie, ou la raison : car je sens bien que je ne pourray jamais perdre l'amour que j'ay pour vous. Il me semble Mereonte, me dit-elle, qu'en vous disant que vous estes le premier de tous mes Amis, c'est assez vous distinguer de tous les autres, pour vous obliger à estre content de moy. Mais Madame, repris-je, quand je serois seul vostre Amy, je ne serois pas content, quoy que j'aime fort la singularité : parce qu'en fin vostre affection seroit tousjours amitié : et je vous declare que pour estre satisfait de vous, il faut de necessité que vostre amitié devienne amour, ou que mon amour devienne amitié : c'est pourquoy comme il est ce me semble bien plus aisé, de donner un petit degré de chaleur à vostre affection, que de diminuer toute l'ardeur de la mienne, faites quelque effort je vous en conjure, pour me pouvoir aimer d'une autre maniere que vous ne faites. Mais Mereonte, me dit elle alors, ne sçauriez vous comprendre que quand je vous aimerois comme vous voulez que je vous aime, vous n'en seriez pas plus favorisé ? et que je ne pourrois faire que ce que je fais, quand mesme je ne voudrois pas faire moins, comme je vous j'ay desja dit. Car enfin je vous voy, et je vous parle, autant que vous le voulez : ouy Madame, vous me voyez, et vous me parlez, repris-je brusquement, mais vous ne me voyez pas, et ne me parlez pas, avec la mesme joye que vous me verriez, et que vous me parleriez, si vous m'aimiez comme je l'entens. Cependant ce n'est que ce mutuel eschange de plaisirs, qui nourrit et qui augmete l'amour, et qui fait la felicité de ceux qui aiment. En effet Madame, il n'y a rien de si doux, que de voir dans les yeux d'une Personne que nous adorons, qu'elle a autant de joye de nous parler, que nous en avons de l'entretenir : et je ne sçay si le plaisir qu'on donne à la Personne aimée lors qu'on la voit, ne fait pas la plus sensible partie de celuy qu'on reçoit soy mesme en la voyant : c'est pourquoy Madame, quand ce ne seroit que par curiosité, mettez vous une fois en estat de connoistre la difference qu'il y a entre l'amour et l'amitié : et ne vous privez pas vous mesme de la plus grande douceur de la vie, en rendant la mienne la plus malheureuse qui fut jamais. J'eus pourtant beau parler à Dorinice de toutes les douceurs de l'amour : car Seigneur je ne pûs jamais l'obliger à changer de sentimens, ny à me permettre seulement d'esperer qu'elle en pourroit changer un jour. De sorte que je me trouvay le plus malheureux de tous les hommes : je ne croyois pas mesme me pouvoir jamais servir des Juges et des Loix que nous avons pour l'amour : parce que ces Loix n'ont esté establies que pour ceux qui s'aiment : de sorte que comme j'estois seul à aimer, je ne pouvois tirer nul avantage de ce costé là. Je ne pûs pourtant renfermer toûjours toute ma douleur dans mon ame : et je m'en pleignis d'une maniere si touchante, à cette Amie de Dorinice qui se nomme Nyrtile, que l'attendris effectivement son coeur : et que je l'obligeay de parler à son Amie, et de luy parler à mon avantage. En effet comme elles s'estoient allé promener un jour dans un assez beau Jardin, elle la separa de la Compagnie avec qui elle y estoit allée, pour luy dire qu'elle avoit tort de me confondre avec tant d'autres : et qu'elle n'avoit mesme pas raison, de vouloir avoir autant d'Amis qu'elle en avoit. Car enfin (luy dit Nyrtile, comme elle me l'a dit depuis) j'avouë que de l'humeur dont je suis, j'aimerois mieux n'aimer qu'un honneste homme de quelque maniere que ce fust, que d'en aimer cent comme vous faites. Mais