Mlle de Scudéry

Artamène ou le Grand Cyrus

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Partie 1 sommaire :

  • Incendie de Sinope
  • A la recherche de la galère du ravisseur de Mandane
  • Colère de Ciaxare et arrestation de Cyrus
  • Réunion des amis de Cyrus
  • Histoire d'Artamène : origines de Cyrus
  • Histoire d'Artamène : éducation de Cyrus
  • Histoire d'Artamène : pérégrinations de Cyrus
  • Histoire d'Artamène : arrivée en Cappadoce
  • Histoire d'Artamène : début de la guerre contre le roi de Pont
  • Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont, trêve (rencontre de Cyrus et de Mandane)
  • Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont, combat des deux cents hommes
  • Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (le jugement)
  • Histoire d'Artamène : soulévement de Crasie (reprise des hostilités)
  • Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (adieux)
  • Histoire d'Artamène : suite de la guerre contre le roi de Pont
  • Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (trève hivernale)
  • Séjour de Cyrus en prison
  • Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : rencontre
  • Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : Arbate amoureux d'Amestris
  • Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : projets de mariage et duels
  • Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : exil d'Aglatidas
  • Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : méprise d'Aglatidas
  • Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : jalousie d'Aglatidas
  • Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : chagrin d'Amestris
  • Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : mariage d'Amestris avec Otane
  • Sollicitude de Cyrus à l'égard Aglatidas

Livre premier

Incendie de Sinope


L'embrazement de la Ville de Sinope estoit si grand, que tout le Ciel ; toute la Mer ; toute la Plaine ; et le haut de toutes les Montagnes les plus reculées, en recevoient une impression de lumiere, qui malgré l'obscurité de la nuit, permettoit de distinguer toutes choses. Jamais objet ne fut si terrible que celuylà : l'on voyoit tout à la fois vingt Galeres qui brusloient dans le Port ; et qui au milieu de l'eau dont elles estoient si proches, ne laissoient pas de pousser des flames ondoyantes jusques aux nuës. Ces flames estant agitées par un vent assez impetueux, se courboient quelquefois vers la plus grande partie de la Ville, qu'elles avoient desja toute embrazée ; et de laquelle elles n'avoient presque plus fait qu'un grand bûcher. L'on les voyoit passer d'un lieu à l'autre en un moment ; et par une funeste communication, il n'y avoit quasi pas un endroit en toute cette déplorable Ville, qui n'esprouvast leur fureur. Tous les cordages, et toutes les voilles, des Vaisseaux et des Galeres, se destachans toutes embrazées, s'eslevoient affreusement en l'air, et retomboient en estincelles, sur toutes les maisons voisines. Quelques unes de ces maisons estant desja consumées, cedoient à la violence de cét impitoyable vainqueur ; et tomboient en un instant, dans les Ruës et dans les Places, dont elles avoient esté l'ornement. Cette effroyable multitude de flames, qui s'élevoient de tant de divers endroits ; et qui avoient plus ou moins de force, selon la matiere qui les entretenoit, sembloient faire un combat entr'elles, à cause du vent qui les agitoit ; et qui quelques-fois les confondant et les separant, sembloit faire voir en effet, qu'elles se disputoient la gloire de destruire cette belle Ville. Parmy ces flames esclattantes, l'on voyoit encore des tourbillons de fumée, qui par leur sombre couleur adjoustoient quelque chose de plus terrible, à un si espouvantable objet : et l'abondance des estincelles, dont nous avons desja parlé, retombant à l'entour de cette Ville, comme une gresle enflamée, faisoit sans doute que l'abord en estoit affreux. Au milieu de ce grand desordre, et tout au plus bas de la Ville, il y avoit un Chasteau, basty sur la cime d'un grand Rocher qui s'avançoit dans la Mer, que ces flames n'avoient encore pû devorer : et vers lequel toutefois, elles sembloient s'eslancer à chaque moment, parce que le vent les y poussoit avec violence. Il paroissoit que l'embrazement devoit avoir commencé par le Port ; puis que toutes les maisons qui le bordoient, estoient les plus allumées, et les plus proches de leur entiere ruine, si toutefois il estoit permis de mettre quelque difference, en un lieu où l'on voyoit esclater par tout, le feu et la flame. Parmy ces feux et parmy ces flames, l'on voyoit pourtant encore quelques Temples et quelques maisons, qui faisoient un peu plus de resistance que les autres ; et qui laissoient encore assez voir de la beauté de leur structure, pour donner de la compassion, de leur inevitable ruine. Enfin ce terrible Element détruisoit toutes choses ; ou faisoit voir ce qu'il n'avoit pas encore détruit, si proche de l'estre ; qu'il estoit difficile de n'estre pas saisi d'horreur et de pitié, par une veuë si extraordinaire et si funeste. Ce fut par cét espouvantable objet, que l'amoureux Artamene (apres estre sorty d'un valon, tournoyant et couvert de bois, à la teste de quatre mille hommes) fut estrangement surpris. Aussi en parut-il si estonné, qu'il s'arresta tout d'un coup : et sans sçavoir si ce qu'il voyoit estoit veritable ;et sans pouvoir mesme exprimer son estonnement, par ses paroles ; il regarda cette Ville ; il regarda le Port ; il jetta les yeux sur cette Mer, qui paroissoit toute embrazée, par la reflexion qu'elle recevoit des Nuës, que ce feu avoit toutes illuminées ; il regarda la Plaine et les Montagnes ; il tourna ses yeux vers le Ciel ; et sans pouvoir ny parler, ny marcher, il sembloit demander à toutes ces choses, si ce qu'il voyoit estoit effectif, ou si ce n'estoit point une illusion. Hidaspe, Chrisante, Aglatidas, Araspe, et Feraulas, qui estoient les plus proches de luy, regardoient cét embrazement, et n'osoient regarder Artamene ; qui poussant enfin son cheval sur une petite eminence, où ils le suivirent ; vit et connut si distinctement, que cette Ville qui brusloit, estoit celle-là mesme qu'il pensoit venir surprendre cette nuit, par une intelligence qu'il y avoit, afin d'en tirer sa Princesse, que le Roy d'Assirie y tenoit captive ; que tout d'un coup s'emportant avec une violence extréme ; Quoy injustes Dieux, s'écria t'il, il est donc bien vray que vous avez consenti à la perte de la plus belle Princesse qui fut jamais ? et que dans le mesmne temps que je croyois sa liberté infaillible, vous me faites voir sa perte indubitable ? En disant cela il s'avança encore un peu davantage : et n'estant suivi que de Chrisante et de Feraulas, Helas mes Amis (leur dit il en commençant de galoper, et commandant que tout le suivist) quel pitoyable destin est le mien, et à quel effroyable spectacle m'a t'on amené ? Allons du moins, allons mourir dans les mesmes flames, qui ont fait perir nostre illustre Princesse. Peut-estre (poursuivoit il en luy mesme) que ces flames que je voy, viennent d'achever de reduire en cendre, mon adorable Mandane. Mais que dis-je, peut-estre ? Non, non, ne mettons point nostre malheur en doute, il est desja arrivé ; et les Dieux n'ont pas permis un si grand embrazement pour la sauver. S'ils eussent voulu ne la perdre pas, ils auroient souslevé les vagues de la Mer, pour esteindre ces cruelles flames, et ne l'auroient pas mise en un si grand danger. Mais helas ! s'écrioit il, injuste Rival, n'as tu point songé à ta conservation plustost qu'à la sienne, et n'as tu point causé sa perte par ta lascheté ? Si je voyois ma Princesse (adjoustoit il en se tournant vers Chrisante) entre les mains d'un Prince, à la teste de cent mille hommes, et que ce Prince la voulust sacrifier à mes yeux, je ne serois pas si desesperé, j'aurois un ennemy que je pourrois du moins attaquer, si je ne le pouvois vaincre : Mais icy, je n'ay rien à faire, qu'à m'aller jetter dans ces mesmes flames, qui ont desja confumé ma Princesse. En disant cela, il s'avançoit encore davantage : et apres avoir esté quelque temps sans parler ; Ha Ciel ! (s'ecrioit il tout d'un coup, voyant qu'il n'y avoit que Chrisante qui le peust entendre) ne seroit-je point la cause de la mort de ma Princesse ? n'est-ce point pour l'amour de moy qu'elle a elle mesme embrazé cette Ville, plustost que de manquer de fidelité, au malheureux Artamene ? Ha Dieu ! s'il est ainsi, je suis digne de mon infortune ; et je merite tous les maux que je ressens. Chrisante voyant qu'il avoit cessé de parler, s'approcha de luy, pour tascher de luy donner quelque legere consolation : mais Artamene marchant tousjours ; et le regardant d'une maniere capable de donner de la compassion aux personnes les plus insensibles ; Non, non, luy dit-il, Chrisante, ce malheur n'est pas de ceux dont l'on peut estre consolé : et je n'ay qu'une voye à prendre, que je suivray sans doute bien tost. Ouy, Chrisante, j'auray du moins cette funeste consolation, que ce mesme feu qui a peut-estre bruslé ma Maistresse et mon Rival ; qui a confondu l'innocence et le crime ; et qui m'a privé tout ensemble, de l'objet de ma haine, et de celuy de mon amour, achevera encore de me détruire ; et meslera du moins mes Cendres, avec celles de mon adorable Princesse. en disant cela, il sembloit avoir toutes les marques d'un prochain desespoir sur le visage : sa voix avoit quelque chose de triste et de funeste : et toutes ses actions tesmoignoient assez, qu'il se preparoit à mourir. Cependant la pointe du jour venant à paroistre ; et l'approche du Soleil, diminuant quelque chose, de l'horreur de cét embrazement ; parce que la Mer, la Plaine, et les Montagnes, reprenoient une partie de leurs couleurs naturelles ; la face de cette funeste Scene, changea en quelque façon : et Feraulas vit presque en mesme temps deux choses, qu'il fit remarquer au mesme instant à son cher Maistre. Seigneur, luy dit-il, ne voyez vous pas en Mer, une Galere qui vogue, et qui semble faire beaucoup d'effort pour s'esloigner de cette malheureuse Ville ? Et ne voyez vous pas encore, comme quoy il semble que l'on ne songe qu'à esteindre le feu qui s'approche de cette grosse Tour, qui est sur le portail du Chasteau, et que l'on abandonne tout le reste pour la conserver ! Je voy l'un et l'autre, respondit Artamene ; Je ne sçay, adjousta Chrisante, si ce n'est point une marque asseurée, que la Princesse n'a pas encore pery : puis qu'il peut estre, qu'elle est dans cette Galere, ou dans cette Tour, que les flames n'ont pas encore embrazée. Helas ! (s'escria tout d'un coup Artamene) s'il estoit ainsi, que je serois heureux, de pouvoir conserver quelque espoir ! Il s'approcha alors beaucoup plus prés de la Ville : et voyant effectivement qu'il y avoit plusieurs personnes qui taschoient d'empescher le feu d'approcher de cette Tour ; Travaille (s'écria t'il en redoublant sa course) trop heureux Rival ; travaille pour le salut de nostre Princesse : et sois asseuré si tu la peux sauver de ce peril, que je te pardonne tous les maux que tu m'as faits. Ce Prince ne demeuroit pourtant pas long temps dans un mesme sentiment : tantost il faisoit des voeux pour sa Maistresse : tantost des imprecations contre son Rival. Un moment apres, regardant cette Galere, et luy semblant y remarquer des femmes sur la poupe, il s'en resjoüissoit beaucoup : puis venant à songer que quand ce seroit sa Maistresse, elle seroit tousjours perduë pour luy ; il rentroit dans son desespoir. Apres venant à considerer cette Tour, que la Mer et les flames environnoient de toutes parts ; et venant à penser, que peut-estre sa Princesse estoit enfermée en ce lieu-là, il changeoit de sentimens tout d'un coup ; et ces mesmes Troupes, qui estoient venuës pour détruire cette Ville, eurent commandement d'aider à en esteindre le feu. Artamene donc ne pouvant se resoudre de retourner sur ses pas, envoya Feraulas commander aux siens, de marcher en diligence, et de le suivre. Mais en approchant de Sinope, l'on sentoit un air si chaud et si embrazé ; et l'on entendoit un bruit si espouvantable, que tout autre qu'Artamene n'auroit jamais entrepris d'y aller. Le mugissement de la Mer ; le murmure du Vent ; le petillement de la flame, joint au bruit affreux, de la chutte des maisons entieres qui crouloient de fonds en comble ; et à toutes les plaintes, et à tous les cris que jettoient les mourants ; ou ceux que la peur d'une mort prochaine faisoit crier, causoient une confusion espouventable. De tous ces mugissemens, dis-je ; de tous ces murmures ; de tous ces cris ; de toutes ces chuttes de maisons, et de toutes ces plaintes, il se formoit un bruit si lugubre et si esclatant, que tous les Echos des Montagnes y respondans encore, en formoient une harmonie tres-funeste, s'il est permis d'appeller harmonie, un retentissement si rempli de confusion. Cela n'empescha pourtant pas Artamene de se faire entendre : car estant desja assez proche de la Ville, en un lieu où tous les siens l'avoient joint ; il se tourna vers eux, et leur dit avec une affection inconcevable ; Imaginez vous, mes Compagnons, que c'est moy qui suis dans cette Tour ; que c'est moy qui suis dans la necessité de perir, parmy les eaux, ou parmy les flames ; et que c'est à moy enfin à qui vous allez sauver la vie. Ou pour mieux dire encore, imaginez vous que vostre Roy ; vostre Princesse ; vos Femmes ; vos Peres ; et vos Enfans ; sont enfermez dans cette Tour avec Artamene, et y vont perir ; afin qu'estans poussez par des sentimens si tendres, vous agissiez avec plus de courage, et avec plus de diligence. Il faut, mes Compagnons, il faut aujourd'huy faire, ce qui n'a peut-estre jamais esté fait : il faut perdre nos ennemis, et les sauver ; il faut les combattre d'une main, et les secourir de l'autre ; et bref il faut faire toutes choses pour conserver une Princesse, qui doit estre vostre Reine ; et qui merite de l'estre de toute la Terre. A ces mots, Chrisante, Araspe, Aglatidas, et Hidaspe, qui commandoient chacun mille hommes en cette occasion ; s'approcherent d'Artamene, pour recevoir ses derniers ordres : et Feraulas qui estoit l'Agent de l'entreprise, et celuy qui avoit intelligence dans Sinope ; et auquel Artucas avoit promis de livrer une des Portes de la Ville cette mesme nuit ; fut aussi de ce conseil : et ce fut luy qui dit qu'il ne faloit pas laisser d'agir de la mesme façon, que si cette Ville n'estoit pas embrazée : et qu'ainsi sans chercher d'autres expediens, il faloit sans doute marcher droit à la porte du Temple de Mars. Parce, dit il, que si par hazard cét embrazement n'a pas encore mis toute la Ville en confusion ; par tout autre lieu que par celuy-là, nous pourrions trouver de la resistance : la coustume estant mesme en de semblables rencontres, de redoubler la Garde, de peur que l'incendie ne soit un artifice des ennemis, où au contraire nous sommes assurez de n'en trouver aucune par cét endroit : car si Artucas et les siens n'ont pas encore esté devorez par les flames, nous les trouverons prests à nous aider : et s'ils ont peri, aparemment nous ne trouverons là personne quï s'oppose à nostre passage. Cét aduis ayant esté trouvé raisonnable, ils resolurent apres, par quel lieu ils pourroient le plus commodément gagner le pied de la Tour : mais Aglatidas leur fit remarquer, que l'embrazement commençoit de diminuer du costé du Port ; parce que des Galeres et des Vaisseaux estans plustost consumez que des maisons, il faloit sans doute que le feu s'y esteignist plus tost qu'ailleurs ; et qu'ainsi il faloit prendre tout le long du Port ; afin de n'avoir presque plus à se garantir que d'un costé, et que par ce moyen, ils pourroient arriver avec assez de facilité au pied de la Tour. Artamene qui souhaittoit impatiemment d'y estre, ne voulut contredire à rien, de peur de les arrester davantage ; et se mit à marcher le premier ; commandant seulement aux siens, de crier par toute la Ville, qu'ils ne venoient que pour sauver la Princesse : afin que ce peuple entendant un Nom qui luy estoit si cher et si precieux, peust faire moins de resistance ; et mettre moins d'obstacle à leur dessein. Ils marcherent donc ; et Feraulas conduisant Artamene, (qui avoit mis pied à terre, aussi bien que tous ses Capitaines) à la porte du Temple de Mars ; ils y trouverent celuy qu'ils cherchoient : qui desesperé qu'il estoit, qu'Artamene devst arriver ; (car la veüe de ce funeste embrazement, l'avoit beaucoup retardé) commençoit de ne songer plus qu'à se mettre à couvert de la violence des flames. Mais il n'eut pas plustost veû ceux qu'il attendoit, qu'il fit ouvrir la porte, où il estoit peu accompagné : parce que malgré luy, une grande partie des siens estoit allé voir en quel estat estoient leurs Maisons ; leurs Peres ; leurs Enfans ; ou leurs Femmes. Ils n'eurent donc aucune peine à se rendre Maistres de cette porte : mais ils en eurent bien davantage, à se garantir du feu qu'ils trouvoient par tout. Artamene en marchant dans ces Ruës toutes enflamées, fut plusieurs fois exposé, à se voir accabler par la chutte des maisons : et si cét objet luy avoit semblé terrible par le dehors de la Ville, il luy sembla espouvantable par le dedans. Ils marchoient l'espée à la main droite, et le bouclier à la gauche ; dont ils eurent plus de besoin de se servir pour repousser les charbons ardants qui tomboient de toutes parts sur leurs testes ; que pour recevoir les traits de leurs Ennemis. Ce n'est pas que d'abord l'arrivée d'Artamene ne redoublast les cris et l'estonnement, parmy ce qui restoit de personnes vivantes dans cette Ville : et que ce Heros n'en vist plusieurs, qui estans occupez à esteindre le feu de leurs propres logemens, ou à sauver leurs familles ; quittoient cét office charitable, pour tascher de se rassembler, et de faire quelque resistance. Mais ils ne trouvoient dans ce grand desordre, ny armes, ny Chefs, ny compagnons capables de s'opposer à son passage. L'on voyoit en un lieu des gens qui abatoient leurs propres maisons, pour sauver celles de leurs voisins : l'on en voyoit d'autres qui jettoient ce qu'ils avoient de plus precieux par les fenestres, pour tascher d'en sauver au moins quelque chose : l'on voyoit des Meres, qui sans se soucier ny de meubles, ny de maisons, s'enfuyoient les cheveux desja à demy bruslez, avec leurs enfans seulement entre les bras : Enfin l'on voyoit des choses si pitoyables et si terribles tout ensemble ; que si Artamene n'eust pas esté emporté comme il l'estoit, par une passion violente ; il se fust arresté à chaque pas pour les secourir, tant ils estoient dignes de compassion, et tant il estoit sensible à leur misere. Cependant il avançoit tousjours : mais le bruit de sa venuë l'ayant pourtant devancé ; Aribée Gouverneur de Sinope, qui faisoit tous ses efforts, pour empescher que le feu ne gagnast la Tour, et qui occupoit en ce lieu, la meilleure partie de ce qui restoit de peuple et de soldats dans la Ville ; ne le sçeut pas plustost, qu'il se trouva dans une inquietude inconcevable ; et dans une incertitude, qu'on ne sçauroit exprimer : ne sçachant s'il devoit aller combattre, ou s'il devoit continuer de faire esteindre ce feu. Car, disoit il, que servira au Roy d'Assirie que je vainque, s'il est vaincu par les flames ? Mais que me servira t'il aussi à moy mesme d'esteindre ce feu, adjoustoit il, si je suis pris par Artamene ? moy qui suis son plus grand ennemy ; moy qui ay trahy le Roy mon Maistre ; moy qui ay servi à l'enlevement de la Princesse sa Fille ; et qui ay fait revolter ses Peuples. Ha ! non non, combattons Artamene, qui est aussi redoutable au Roy d'Assirie, que le feu et que les flames : et songeons à nostre conservation, en pensant à celle d'autruy. En disant cela, il commanda à ceux qui esteignoient le feu, et qui par des machines dont ils se servoient, taschoient de luy couper chemin, en abatant les maisons voisines, où il s'estoit attaché ; de prendre des armes s'ils en avoient ; d'en aller chercher en diligence s'ils n'en avoient point ; ou de s'en faire de tout ce qu'ils rencontreroient ; et mesme du feu et des flames ; plustost que de ne le secourir pas. Apres donc qu'Artamene eut traversé une partie de cette Ville embrazée ; et qu'ayant marché tout le long du Port, il fut arrivé proche de la Tour ; il fut bien surpris de voir que personne ne travailloit plus pour esteindre le feu, et qu'Aribée s'avançoit pour le combattre. Quoy, s'écria-t'il, je viens pour esteindre ces flames, et ce sera moy qui empescheray qu'on ne les estéigne ? Ha ! non non, mes Compagnons, il ne le faut pas. En disant cela, il commanda à une partie de siens, de songer à faire ce que les autres ne faisoient plus ; pendant qu'il combatroit ceux qui sembloient en avoir envie. Comme il estoit en cét estat, et qu'il s'avançoit vers le gros, à la teste duquel estoit Aribée ; il leva les yeux vers le haut de la Tour : et y reconnut le Roy d'Assirie : qui par une action toute desesperée, sembloit n'avoir autre dessein, que de choisir s'il se jetteroit dans les flames ou dans la Mer. Cette veuë ayant encore confirmé Artamene, dans la croyance que sa Maistresse n'estoit pas morte ; il redoubla les commandemens qu'il avoit desja faits, d'esteindre ce feu ; et marcha teste baissée vers ses Ennemis, qui venoient à luy, avec assez de resolution. Comme il fut proche d'eux, et qu'il reconnut distinctement qui estoit leur Chef ; Aribée, luy cria t'il, je ne viens pas aujourd'huy pour te combatre, et pour te punir : et il ne tiendra qu'à toy, que je n'obtienne ton pardon du Roy des Medes, si tu veux mettre les armes bas ; et m'ayder à, sauver ta Princesse et la mienne. Mais Aribée, qui croyoit son crime trop grand, pour luy pouvoir estre jamais pardonné ; et qui de plus, avoit appris une chose, qu'Artamene ignoroit encore ; au lieu de luy respondre, s'eslança vers luy l'espée haute, et commença un combat au milieu des feux et des flames ; qui n'estoit pas moins redoutable, par ce qui tomboit d'enhaut, que pour les coups qui partoient de la main d'un Ennemy invincible ; que l'Amour, la Haine, et la Vangeance, rendoient encore plus vaillant qu'à 1'accoustumée ; quoy qu'il fust toujours le plus vaillant homme du monde. Hidaspe, Artucas, Chrisante, Aglatidas, et Araspe ; se rangerent aupres d'Artamene : car pour Feraulas, ce fut luy qui eut ordre de faire continuer d'esteindre le feu. Ainsi le Roy d'Assirie voyoit tout à la fois, travailler à son falut et à sa perte ; vouloir sauver sa vie, et vaincre celuy qui l'avoit servi. Encore (disoit Artamene en luy mesme, et en jettant les yeux vers le haut de la Tour, où il voyoit tousjours son Rival) si ma Princesse regardoit ce que je fais pour la sauver, je serois bien moins malheureux : et si j'estois asseuré qu'elle vist ma mort, ou ma victoire, je n'aurois presque rien à desirer. Cependant la meslée se commence, et se continuë fort chaudement : et sans qu'Artamene cesse de fraper, il ne laisse pas d'avoir soin de voir si Feraulas fait bien executer ses ordres. Enfin dans cette confusion, il s'attache en un combat particulier contre Aribée, qui fut dangereux et opiniastré : car quoy que ce traistre eust en teste le plus redoutable des hommes, le desespoir faisoit en luy, ce que la valeur n'auroit pû faire en un autre. Neantmoins comme au contraire, Artamene combatoit alors avec espoir ; et qu'il estoit persuadé, qu'il n'y avoit plus que quelques murailles entre sa Princesse et luy ; il fit des choses prodigieuses. Il tua tout ce qui s'opposa à son passage ; et blessa Aribée en tant de lieux, qu'enfin il se seroit sans doute resolu de se rendre ; si tout d'un coup une maison enflamée ne fust tombée si prés du lieu où ils combatoient, qu'Aribée en fut enseveli sous ses ruines : et l'on creut qu'il avoit peri par le fer et par le feu, pour expier une rebellion criminelle, qui meritoit tous les deux ensemble. Artamene qui n'avoit pû estre blessé par son Ennemy, pensa estre accablé en cette rencontre, et se vit tout couvert de flame ; tout environné de charbons et de fumée : et s'il n'eust mis son Bouclier sur sa teste, il estoit infailliblement perdu. Toute sa Cotte d'armes en fut à demy bruslée : et peu s'en falut qu'il ne perist en cette rencontre. La chutte de cette maison, fit qu'il s'esleva en l'air une poussiere si espaisse : une fumée si noire ; et une nuée d'estincelles si bruslantes, que l'on fut quelque temps sans pouvoir rien voir de tout ce qui se passoit en ce lieu là. Ce qui surprit Artamene en cette occasion, fut que lors que cette maison embrazée tomba, Aribée, qui à ce qu'on pouvoit juger par son action, avoit eu dessein de se rendre, s'estoit reculé de quatre ou cinq pas : si bien que par là, il sembloit estre allé au devant de ce qui le devoit accabler : et par un miracle de la Fortune, Artamene, qui le touchoit de la pointe de son espée, ne se trouva pourtant point engagé sous ces perilleuses ruines. Apres cét accident, tout ce qui le secondoit s'estonna et s'enfuit : et nostre Heros faisant crier ; et leur criant luy mesme, qu'il venoit pour les servir, et qu'il ne vouloit point leur perte ; les obligea enfin à jetter leurs armes ; et à se fier en la parole d'un Vainqueur, qui'ls avoient autre-fois tant aymé. ainsi en fort de peu temps, tout le monde se trouva d'un mesme Parti : et Artamene encourageant les siens, et leur monstrant par son exemple, ce qu'il faloit faire pour esteindre le feu ; ce Peuple fut ravi de voir de charitables Ennemis. Ils abatirent des maisons avec des Beliers : ils employerent leurs Boucliers à jetter de l'eau, sur tout ce qui tomboit d'enflamé, de peur que cela n'embrazast ce qui ne l'estoit pas encore ; et enfin ils n'oublierent rien, de tout ce qu'ils jugerent qui pouvoit servir. Tous les Chefs firent des miracles en cette journée : mais entre les autres, Aglatidas sembloit avoir eu dessein, de chercher plustost la mort que la victoire ; tant il s'estoit courageusement exposé à la fureur des flames, et au desespoir des Ennnemis. Cependant Artamene voyant que le feu commençoit de diminuër, se resjoüissoit en luy mesme, dans l'esperance qu'il avoit, de revoir bien tost sa chere Princesse. Elle est, disoit-il en son coeur, dans cette Tour : et si je ne suis le plus malheureux des hommes, je verray dans quelques moments, cette adorable personne : et j'entendray peut-estre sa belle bouche, m'appeller son Liberateur. Enfin, disoit il encore, je verray bien tost l'objet de ma haine et de mon amour. En effet, le feu ayant esté esteint de ce costé là ; et estant arrivé à la porte de la Tour, qui commençoit desja de s'embrazer, il envoya s'asseurer de toutes les portes de la Ville ; mais comme il voulut faire enfoncer celle de cette Tour, ne sçachant s'il n'y trouveroit point encore quelque resistance ; il vit un homme de fort bonne mine qui la luy ouvrit ; et qui au lieu de luy en disputer l'entrée, comme il eust fait, s'il ne l'eust pas reconnu auparavant du haut des creneaux ; luy dit avec beaucoup de respect, Seigneur, si le Nom de Thrasibule n'est pas sorti de vostre mémoire, accordez luy la grace d'employer vostre authorité, pour empescher la perte d'une illustre Personne, que le desespoir va sans doute faire perir, sur le haut de cette Tour, si vous ne m'aydez à la secourir promptement. Artamene, qui creut que c'estoit sa Princesse, qui estoit en cette extremité, ne s'amusa pas à faire un long compliment, au genereux Thrasibule, qu'il reconnut d'abord à la voix ; Allons mon ancien vainqueur (dit il à ce fameux Pirate qui n'avoit point déguisé son veritable Nom, parce qu'estant fort commun parmi les Grecs, il ne pouvoit pas le faire reconnoistre) allons secourir cette personne illustre : et en disant ces paroles avec assez de precipitation ; il monta l'escalier, suivi de grand nombre des siens ; mais particulierement d'Hidaspe ; de Chrisante ; d'Aglatidas ; de Thrasibule, et de Feraulas : et tous, excepté Thrasibule, estoient estonnez de ne rencontrer point de Soldats dans cette Tour, et de n'en voir point dans le reste du Chasteau. Araspe par les ordres d'Artamene, demeura à la porte avec ses compagnons, afin de ne s'exposer pas mal à propos à quelque surprise. Ce Prince donc impatient de revoir sa Maistresse, marche le premier ; et devançant les autres d'assez loing, arrive au haut de cette Tour. Mais helas, quel desplaisir, et quel estonnement fut le sien ! lors qu'au lieu d'y voir sa Princesse, il n'y vit que le Roy d'Assirie ; c'est à dire le ravisseur de Mandane, son Rival et son Ennemi : mais un Ennemi sans armes, et accablé de douleur. Artamene se tourna alors vers Thrasibule, comme pour luy demander, si c'estoit là cette illustre personne, dont il luy avoit voulu parler ; et voyant que tous ceux qui l'avoient suivi, vouloient aussi estre sur le haut de cette Tour ; et prevoyant que sa conversation avec le Roy d'Assirie, ne seroit pas d'un stile à estre escoutée de tant de monde ; il leur fit signe qu'ils se retirassent, se preparant à demander où estoit sa Princesse ; croyant encore qu'elle pouvoit estre dans un Apartement plus bas, ou en quelque autre lieu du Chasteau. Mais il fut bien surpris d'entendre que le Roy d'Assirie luy dit ; Tu vois, Artamene, tu vois un Prince bien plus malheureux que toy ; puis qu'il est la cause de son malheur et du tien. Mais tu peux voir en mesme temps (adjousta t'il, en luy monstrant une Galere qui paroissoit en Mer, et qui n'estoit pas encore fort esloignée, parce qu'elle avoit le vent contraire) un autre ravisseur de nostre Princesse, bien plus criminel que moy ; puis qu'il m'avoit promis une amitié inviolable ; et que je ne t'avois jamais fait esperer nulle part en mon affection. Quoy (s'écria alors Artamene, en regardant cette Galere, et ne regardant plus son Ennemi ; (la Princesse n'est plus en tes mains ? Non, luy respondit le Roy d'Assirie en soupirant : le Prince Mazare, le plus infidelle de tous les hommes me l'enleve ; et t'oste le plus doux fruit de ta victoire. Mais puis que tu ne peux satisfaire ton amour, par la veuë de ta Princesse ; satisfaits du moins ta haine, par la vangeance que tu peux prendre de ton Rival. Tu vois que je ne suis pas en estat de t'en empescher ; et si j'avois pû ne suivre pas des yeux cette Galere, tant qu'elle paroistra le long de cette côste ; il y auroit desja long temps que je me serois jetté dans la Mer ou dans les flames, pour achever mes mal-heurs, et pour ne tomber pas entre les mains de mon Ennemi. Les Ennemis d'Artamene (luy respondit ce genereux affligé) n'ont rien à craindre de luy, que lors qu'ils ont les armes à la main : et l'estat où je te voy, te met à couvert de ma haine, et de mon ressentiment. A ces mots, Artamene se sentit si accablé de douleur, que jamais personne ne le fut davantage : il voyoit sa Maistresse une seconde fois enlevée, et ne pouvoit la suivre ny la secourir : puis que tous les vaisseaux et toutes les Galeres, qui estoient dans le Port, ayant peri par les flames, il n'estoit pas en sa puissance de suivre ce dernier ravisseur pour le punir. Il voyoit d'autre costé ton premier Rival en son pouvoir : mais il le voyoit seul et sans armes ; et sans autre dessein que celuy de songer à mourir. En ce pitoyable estat, desesperé qu'il estoit, par une affliction sans égale, comme sans remede ; il y avoit des momens où sa generosité n'estoit assez sorte, pour l'empescher de penser à satisfaire en quelque façon sa vangeance, par la perte de son Rival : il y en avoit d'autres aussi, où il n'en vouloit qu'à sa propre vie : et dans cette cruelle incertitude de sentimens, ne sçachant ce qu'il devoit faire, ny mesme ce qu'il vouloit faire ; il entendit le Roy d'Assirie qui luy cria, Tu vois, Artamene, tu vois que la Fortune te favorisé en toutes choses : que le vent s'estant renforcé, repousse cette Galere vers le rivage : et que peut-estre bien tost, tu reverras ta Princesse. Artamene regardant alors vers la Mer, vit effectivement que par la violence d'un vent contraire, cette Galere c'estoit si fort raprochée, que l'on pouvoit facilement distinguer des Femmes, qui paroissoient sur la Poupe : et remarquer en mesme temps, qu'avec un prodigieux et vain effort, la Chiurme faisoit ce que les Mariniers appellent Passe-vogue, pour resister aux vagues et aux vents ; et pour s'esloigner de la terre à force de rames. A cét instant, l'on vit de la joye dans les yeux d'Artamene : mais pour le Roy d'Assirie l'on ne vit que de la douleur, et du desespoir dans les siens ; sçachant bien que quand le vent repousseroit cette Galere dans le Port, ce ne seroit qu'à l'avantage d'Artamene, et que ce ne pouvoit estre au sien. Il s'imaginoit pourtant quelque espece de consolation, dans l'esperance qu'il concevoit, de pouvoir punir Mazare. Ne me permettras tu pas, dit il à Artamene, si les Dieux te redonnent ta Princesse, de t'espargner la peine de chastier ton ravisseur ? et ne souffriras tu pas que pour faire ce combat, l'on me donne une espée ? que je te promets de passer un moment apres ma victoire au travers de mon coeur, afin de te laisser joüir en paix, d'un bon heur que je te disputerois toujours, tant que je serois en vie. Cette vangeance me doit estre reservée, reprit Artamene : et puis que par le respect que je porte au Roy d'Assirie, desarmé et malheureux, je me prive du plaisir de me vanger de luy ; il faut du moins que je me reserve celuy de punir Mazare, et de sa perfidie, etde sa temerité. Apres cela, ces deux Rivaux sans se souvenir presque plus de leur haine, se mirent à regarder l un et l'autre cette Galere : et faisant tantost des voeux, et tantost des imprecations, comme s'ils n'eussent eu qu'un mesme interest ; il y avoit des momens, où l'on eust dit qu'ils estoient Amis, tant cét objet dominant attachoit leurs yeux, leurs esprits, et leurs pensées. Mais enfin ils virent que tout d'un coup, la Mer changea de couleur ; que ses vagues s'esleverent ; et que grossissant encore en un moment, elles portoient tantost la Galere dans les Cieux ; et tantost elles l'enfonçoient dans les abismes, Cette triste veuë faisant alors un mesme effet, dans ces coeurs également passionnez ; Artamene regarda le Roy d'Assirie, avec une douleur inconcevable : et le Roy d'Assirie regarda Artamene, avec un desespoir que l'on ne sçauroit exprimer. Ce fut alors que l'égalité de leur malheur, suspendit tous leurs autres sentimens ; et qu'ils esprouverent tout ce que l'amour peut faire esprouver de douloureux et de sensible. Ils voyoient que si le vent continuoit de souffler du costé qu'il estoit, cette Galere se viendroit infailliblement briser contre le pied de la Tour où ils estoient ; si bien que faisant des voeux tous contraires à ceux qu'ils avoient faits un peu auparavant ; ils desiroient que le vent secondast les voeux du ravisseur, et qu'il l'esloignast de la terre. Cependant la tempeste se redoubla : et selon le caprice, et l'inconstance de la Mer, le vent ayant par des tourbillons qui s'entre-choquoient, esté quelque temps en balance ; comme s'il n'eust pû determiner de quel costé il devoit se ranger ; tout d'un coup il esloigna la Galere de la Ville : et luy fit raser la Côste avec tant de vistesse, que ces deux Rivaux la perdirent de veuë en un instant : et perdirent avec elle, tout ce qui leur restoit d'esperance, voyant tousjours durer l'orage aussi fort qu'auparavant. Que ne dirent point apres cela, ces deux illustres malheureux ; dans la crainte qu'ils avoient, voyant continuer la tempeste, que leur Princesse ne fist naufrage ? Ils eussent bien voulu pouvoir separer Mazare de Mandane ; et ne luy donner point de part aux voeux qu'ils faisoient pour elle : mais apres tout, ils consentoient au salut du Rival, plus tost que de se consentir à la perte de la Maistresse. Ils se la souhaiterent mesme plus d'une fois l'un a l'autre, plustost que de la sçavoir exposée au danger où elle estoit : et plus d'une fois aussi, ils se repentirent de leurs propres souhaits. Cependant cét objet qui avoit comme suspendu toutes leurs passions, et toutes leurs pensées, n'estant plus devant leurs yeux ; ils recommencerent de se regarder comme auparavant : c'est à dire comme deux Rivaux, et comme deux Ennemis. Artamene estoit pres de s'en aller, et de commander que l'on gardast le Roy d'Assirie ; lors que ce Prince luy dit, je sçay bien que ta naissance est égale à la mienne : et je le sçay par des voyes si differentes, et si asseurées, que je n'en sçaurois douter : c'est pourquoy me confiant en cette generosité, de laquelle j'ay esté si souvent le secret admirateur malgré ma haine ; et que j'ay si souvent esprouvée ; je veux croire encore, que tu ne me refuseras pas une grace que je te veux demander. Comme à mon Rival, luy respondit Artamene, je te dois refuser toute chose : mais comme au Roy d'Assirie, je te dois accorder tout ce qui n'offensera point le Roy que je sers, ou la Princesse sa fille : c'est pourquoy fois asseuré que je ne te refuseray rien de tout ce qui ne choquera point ny mon honneur, ny mon amour : et je t'en engage la parole d'un homme, qui comme tu dis, n'est pas de naissance inégale à la tienne, quoy qu'il ne passe pas pour cela, dans l'opinion de toute la Terre. Demande donc ce que tu voudras : mais consulte auparavant ta propre vertu, pour ne forcer pas la mienne à te refuser malgré elle. Le Roy d'Assirie voyant qu'il avoit cessé de parler ; je sçay bien, luy dit il, que tu peux me remettre entre les mains de Ciaxare : et qu'apres luy avoir conquis la meilleure partie de mon Royaume, il te seroit en quelque façon avantageux, de luy en remettre le Roy dans ses fers. Mais tu és trop brave, pour vouloir que la Fortune t'ayde à triompher d'un homme fait comme moy ; et pour te prevaloir de la captivité d'un Rival, que tu ne sçaurois croire qu'homme de coeur, puis qu'il à desja mesuré ton espée avec la tienne. Dans les termes où est ma passion pour la Princesse, je ne te celle pas qu'il faut de necessité que je meure avant que tu la possedes : ne me prive donc pas inutilement de la gloire d'avoir contribué quelque chose, à la punition de nostre Ennemy commun, et à la liberté de la Princesse : te promettant apres cela, quand mesme le destin me seroit favorable, et me feroit retrouver l'illustre Mandane ; de ne songer jamais à la persuader à ton prejudice ; que par un combat particulier, le fort des armes n'ait decidé de nostre Fortune. je voy bien, Artamene, adjousta t'il, que ce que je veux est difficile : mais si ton ame n'estoit capable que des choses aisées, tu serois indigne d'estre mon Rival. Il est vray, reprit Artamene, qu'il ne m'est pas aisé de faire ce que tu desires : et qu'il me fera bien plus facile, de terminer nos differens, te faisant redonner une espée ; que de t'accorder cette liberté que tu me demandes ; et qui n'est pas peut-estre tant en mon pouvoir que tu le crois. Comme mon amour n'est pas moins sorte que la tienne, reprit le Roy d'Assirie, peut-estre que le desir de combattre n'est pas moins violent dans mon coeur, que dans celuy d'Artamene : Mais comme je ne veux combattre Artamene que pour la possession de la Princesse ; et qu'elle n'est pas en estat de pouvoir estre le prix du Vainqueur ; il faut Artamene, il faut aller apres le Ravisseur de Mandane, et travailler conjointement à sa liberté, y ayant égal interest. Ne consideres tu point que si nous perissions tous deux dans ce combat, Mandane, l'illustre Mandane, demeureroit sans protection et sans deffence, entre les mains de nostre Rival ? A ces mots, Artamene s'arresta un moment : puis reprenant la parole ; il ne seroit sans doute pas juste, dit il, d'exposer nostre Princesse, à un semblable malheur : mais il n'est pas équitable non plus, que commandant les armes du Roy des Medes, je dispose souverainement de la liberté d'un prisonnier, comme est le Roy d'Assirie. Tout ce que je puis avec honneur ; c'est de luy promettre, d'employer tous mes soins, et tout mon credit, pour la luy faire rendre, s'il m'est possible, et de n'oublier rien pour cela. Mais pour luy tesmoigner, adjousta t'il, que je ne veux pas m'espargner la peine qui se rencontre à combattre un si redoutable Ennemy ; ny m'en exempter laschement, en le retenant prisonnier ; je veux bien luy engager ma parole, de ne pretendre jamais rien à la possession de la Princesse, quand mesme elle seroit en ma puissance ; quand mesme le Roy des Medes y consentiroit ; et quand mesme elle le voudroit, qu'auparavant par un combat particulier ; le sort des armes ne m'ait rendu son Vainqueur. Je ne sçaurois nier, luy dit le Roy d'Assirie, que vous n'ayez raison d'en user comme vous faites ; et que je n'aye eu tort de vous faire cette demande : mais advoüant que vous estes plus sage que moy, confessez aussi que je suis plus amoureux que vous, puis que je le suis jusques à perdre la raison, que vous conservez toute entiere. je vous disputeray, luy repliqua Artamene, cette derniere qualité, bien plus opiniastrément que l'autre : Le Roy d'Assirie le supplia alors sans luy repliquer, de se souvenir, que peut-estre ne seroit il pas inutile pour la liberté de la Princesse : et qu'ainsi par cette seule raison, il le conjuroit de travailler pour la sienne. A ces mots Artamene se retira, apres avoir mis le Roy d'Assirie sous la garde d'Araspe : luy ordonnant de le traiter avec tout le respect, et toute la civilité possible : et de le mener à son Apartement accoustumé. Le Roy d'Assirie l'entendant, respondit que ce devoit estre le sien : mais Artamene ne le voulut pas : et s'en separant à l'instant mesme, il s'en alla dans toutes les Ruës, pour tenir le Peuple en son devoir ; et pour faire achever d'esteindre le feu.

A la recherche de la galère du ravisseur de Mandane


Il envoya tout le long des Cistes, pour voir si l'on n'apprendroit rien de la Galere, qui avoit enlevé sa Princesse : et il depescha un des siens vers Ciaxare, pour l'advertir de ce qui s'estoit passé. Enfin il employa tout le reste du jour à donner ses ordres : et le soir estant venu, il se retira dans le mesme Apartement que sa Princesse avoit occupé, à ce qu'il sçeut par Thrasibule ; auquel Artamene fit toute la civilité, que l'extréme inquietude où il estoit, luy pût permettre de luy faire. Il sçeut qu'estant arrivé seulement depuis un jour dans ce Port, pour y faire radouber ses Vaisseaux, qui avoient esté battus de la tempeste ; le Roy d'Assirie l'y avoit fort bien reçeu : et l'avoit obligé de loger dans le Chasteau, où il avoit veû la Princesse de Medie : mais que la nuit derniere, l'on avoit entendu tout d'un coup, le bruit que faisoient les Vaisseaux embrazez, qui en suite avoient mis le feu aux maisons voisines. Qu'à ce bruit, le Roy d'Assirie ayant voulu prendre son espée, ne l'avoit plus trouvée à sa place, et qu'ayant voulu aller à l'Apartement de la Princesse, il l'avoit trouvé fermé : et n'avoit trouvé aucun des Soldats qui avoient accoustumé de garder le Chasteau. Qu'aussi tost il avoit appellé quelques uns des siens, qui avoient ouvert par force cét Apartement, et qui n'y avoient trouvé personne. Que cependant ayant voulu faire sortir tous les domestiques, et voulu sortir luy mesme, il luy avoit esté impossible ; à cause de l'embrazement. Et que depuis cela, il avoit toujours esté sur le haut de cette Tour, à considerer son infortune : resolu à tous les momens, de se jetter dans la Mer ou dans les flames. Thrasibule n'en pouvoit pas dire d'avantage : car il n'y avoit encore qu'un jour qu'il estoit arrivé à Sinope : il laissa donc Artamene dans cét Apartement ; apres que ce Prince l'eut asseuré en s'en separant, qu'il auroit soing de le faire recompenser par le Roy, de la perte de ses Vaisseaux, que le feu avoit devorez : le loüant infiniment de sa moderation ; luy qui dans un accident tant inopiné, ne s'amusoit point à des regrets inutiles ; et souffroit en homme de coeur, une perte si considerable. Artamene passa la nuit avec des inquietudes que l'on ne sçauroit concevoir : voicy, disoit il en luy mesme, le lieu de la persecution de ma Princesse ; et voicy peut-estré l'endroit où elle s'est souvenuë de moy avec douleur ; et où peut-estre elle à regretté le malheureux Artamene. Du moins sçay-je bien qu'elle en a parlé : Car, par quelle autre voye le Roy d'Assirie auroit il pû sçavoir, qu'Artamene n'est pas veritablement Artamene ? moy qui dans le temps que je l'ay veû à la Cour de Capadoce, ne le croyois estre que Philidaspe ; c'est à dire un simple Chevalier, tel qu'il se disoit ; quoy que je fusse pour le moins aussi amoureux que luy ; et par consequent aussi difficile à tromper ? Mais helas ! adorable Princesse, pourquoy faut il que je fois dans vostre prison ; que vostre persecuteur soit icy, et que vous n'y soyez pas ? Je tiens un Rival que je ne puis punir ; je pers une Maistresse que je ne puis sauver, et sa beauté qui fait tout mon bon-heur et toute sa gloire, fait aussi toute mon infortune et tout son mal-heur. Elle luy donne des Adorateurs ; mais des Adorateurs sans respect : et en quelque lieu qu'elle aille, elle me donne des Rivaux et des Ennemis. Ha ! beaux yeux, s'ecrioit il, comme est-il possible que vous inspiriez des sentimens si injustes ; et si déreglez ; Vous, dis-je, qui n'avez jamais porté dans mon coeur, que de la crainte, et de la veneration ? Moy qui n'ay presque jamais osé vous dire que je vous aymois : moy qui ne vous ay regardé qu'en tremblant ; moy qui vous ay si long temps adorez en secret ; et moy, dis-je enfin, qui serois plustost mort mille fois, que de vous faire voir dans mes actions, la moindre chose qui vous peust desplaire. Cependant vous avez embrazé des coeurs indignes de vous : et des coeurs qui sans considerer ce qu'ils vous doivent, n'ont consideré que ce qui leur plaist. Cependant je ne sçaurois me repentir de ma respectueuse passion : et je ne sçay si tout malheureux que je suis ; si tout esloigné que je me trouve de ma Princesse, je n'aime pas encore mieux estre Artamene, que d'estre Mazare. Ce n'est pas poursuivit il, qu'il ne soit heureux dans son crime : car enfin il la voit ; il luy parle ; et il luy parle de sa passion. Mais sans doute aussi qu'elle luy respond avec mépris ; et que les mesmes yeux qui sont son plaisir et sa gloire, sont aussi sa peine et son chastiment, par les marques de leur colere. En un mot, je pense que j'ayme mieux estre innocent dans le coeur de ma Princesse, qu'estre seulement à ses pieds comme un Criminel. Mais Ciel ! adjoustoit il tout d'un coup ; qui m'a dit que cette tempeste qui s'est eslevée, et qui dure encore, ne l'aura pas fait perir ; et de quelles flateuses pensées laissez-je entretenir mon espoir, dans l'incertitude où j'en suis ? Comme il en estoit là, il entendit un bruit assez grand : et Chrisante estant entré dans sa chambre, Seigneur, luy dit-il, l'on delivre le Roy d'Assirie ; ou pour mieux dire, on l'a desja delivré. Araspe ayant entendu quelque bruit dans la chambre du Roy prisonnier, où par respect il n'avoit pas voulu coucher ; l'a ouverte, et ne l'y a plus trouvé. A l'instant mesme nous sommes sortis ; nous avons cherché ; et nous avons veû que sous une fenestre qui respond vers une maison bruslée ; un amas de ruines et de cendres, a comblé le fossé du Chateau en cét endroit, et a eslevé un grand monceau de ces matieres fumantes, à la faveur duquel nous jugeons que ce Prince s'est sauvé. Artamene surpris d'une nouvelle si fascheuse, envoya promptement ses ordres à toutes les Portes de Sinope ; et fut luy mesme en personne, pour tascher de retrouver son prisonnier. Mais durant qu'il estoit à un des bouts de la Ville, il sçeut qu'une troupe de gens armez paroissoit à l'autre ; et qu'ils taschoient de se rendre Maistres de la Porte. Il y courut aussi tost ; mais il y arriva trop tard : car le Roy d'Assirie estoit desja sorti, et avoit forcé le Corps de Garde. Il y avoit pourtant encore quelques uns des siens, commandez par Aribée, que l'on avoit creû mort, et qui s'estoit retiré de dessous ces ruines qui l'avoient enseveli ; qui pour donner temps au Roy d'Assirie de se sauver, rendoient encore avec luy quelque combat, malgré les blessures que ce perfide avoit desja reçeuës. Mais Artamene ne l'eut pas plustost reconnu, qu'il luy dit ; Traistre, tu és donc ressuscité, pour trahir encore une fois ton Maistre ! Mais si tu veux échaper de mes mains, il faut que les tiennes m'ostent la vie. En disant cela, il fut à luy, avec une impetuosité si grande ; qu'Aribée, quoy que courageux, fut contraint de lascher le pied. Ce ne fut neantmoins reculer sa perte que d'un moment : car Artamene le pressa de telle sorte ; qu'il ne songea plus qu'à parer les coups qu'il luy portoit : cedant visiblement à la valeur d'un homme, qui ne combatoit gueres sans vaincre. Il luy donna donc enfin un si grand coup d'espée à travers le corps, au deffaut de sa cuirasse, qu'il l'abatit à ses pieds. Là, il advoüa avant qu'expirer, que s'estant retiré de dessous ces ruines, il avoit rassemblé tout ce qu'il avoit pû des siens, qu'il avoit fait cacher parmi ces maisons bruslées : et qu'ayant sçeu en quel Apartement estoit le Roy d'Assirie, il avoit esté au commencement de la nuit, monter sur cét amas de cendres et de bois à demi consumé ; faire quelque bruit à la fenestre de ce Prince, pour l'obliger à y regarder ; et que la chose luy ayant succedé, il l'avoit fait sauver par cette fenestre. A ces mots, cét infidelle perdit la parole et la vie : et tous ses compagnons le voyant en cét estat, prirent aussi tost la suite. Mais Artamene fut contraint de ne poursuivre pas davantage un Prince, que l'obscurité de la nuit, déroboit facilement à ses soins. Comme il s'en fut retourné au Chasteau, il dépescha vers Ciaxare, pour l'advertir de cét accident : et s'occupa tout le reste de la nuit, à considerer le caprice de sa fortune et de son malheur. Repassant donc tout ce qui luy estoit arrivé, il s'estonnoit quelquesfois, qu'une vie aussi peu avancée que la sienne, eust desja esté subjette à tant d'evenemens extraordinaires : et se promenant seul dans sa chambre (car il n'avoit pû se resoudre de se remettre au lit) il apperçeut sur la table des Tablettes de feüilles de Palmier, assez magnifiques : Mais helas ! quelle surprise fut la sienne, lors qu'en les ouvrant, il vit qu'il y avoit quelque chose qui estoit escrit de la main de sa Princesse. Il les regarde de plus prés ; il parcourt en un moment toutes ces precieuses lignes ; et apres s'estre fortement confirmé en l'opinion que c'estoit elle qui les avoit tracées : il lût distinctement ces paroles.

A PRINCESSE MANDANE, AU ROY D'ASSIRIE.

Souvenez vous, Seigneur, que vous m'avez dit plus de cent fois, que rien ne pouvoit resister à Mandane ; afin que vous en souvenant, vous n'accusiez pas le genereux Mazare d'une infidelité, que mes larmes, mes prieres, et mes plaintes, luy ont persuadé de commettre : sans qu'il ait autre interest en ma liberté, que celuy que la vertu inspire aux Ames bien nées, en faveur des Personnes malheureuses. Resoluez vous donc à luy pardonner un crime, qui à parler raisonnablement, vous est en quelque façon avantageux ; puis qu'il vous oste les moyens d'attirer mon aversion, par les tesmoignages que vous me donnez de vostre amour. Sçachez donc que je protegeray dans la Cour du Roy mon Pere, celuy qui m'a protegée dans la vostre : et que c'est par le pardon de Mazare que vous pouvez obtenir le vostre de la Princesse de Medie : et trouver quelque place en son estime, n'en pouvant jamais avoir en son affection.

MANDANE.

Artamene achevant de lire ce Billet, se repentit de tout ce qu'il avoit dit et pensé contre Mazare ; et admirant sa generosité, il faisoit autant de voeux pour son falut, qu'il en avoit fait pour sa perte. Que les apparences sont trompeuses, disoit il, et qu'il y a de temerité à juger des sentimens d'autruy, à moins que d'en estre pleinement informé ! Qui n'eust pas dit que Mazare estoit le plus criminel des hommes ; et que l'infidelité qu'il avoit euë pour le Roy d'Assirie, ne pouvoit avoir d'autre cause qu'une injuste amour ? Cependant il se trouve que la pitié et la compassion, sont les veritables motifs qui l'ont fait agir : et il n'a pas tenu à luy que je ne fois parfaitement heureux. Mais, adjoustoit il, si la tempeste a espargné sa Galere, comme je le veux esperer ; mon bon heur ne me fera pas long temps differé : et je n'auray bien tost plus d'autre desplaisir, que celuy de n'avoir rien contribué à la liberté de ma Princesse ; et d'estre arrivé trop tard pour la delivrer. Mais qu'importe, poursuivoit il, par quelles mains le bon heur nous arrive, pourveû que nous le recevions ? Joüissons donc de cette esperance : et disposons nous à estre l'Ami de Mazare ; et à le proteger contre le Roy d'Assirie. Apres un semblable raisonnement, il se mit à relire ce que la Princesse de Medie avoit escrit : et apres l'avoir releû diverses fois, il se mit à regarder, s'il n'y avoit plus rien dans ces Tablettes. Mais helas ! il y trouva ce qu'il ne croyoit pas y rencontrer. C'estoit un Billet de Mazare au Roy d'Assirie, qui estoit conçeu en ces termes.

MAZARE PRINCE DES SACES, AU ROY D'ASSIRIE.

Bien loing de vous cacher mon crime, je veux vous le descouvrir aussi grand qu'il est. Je ne vous fais pas seulement une infidelité ; je trompe encore la Personne du monde pour laquelle j'ay le plus de veneration ; qui est sans doute la Princesse Mandane. Elle croit que je songe à la soulager dans ses malheurs ; lors que je ne pense qu'à diminuer les miens. Enfin je suis coupable envers elle comme envers vous ; et je le suis encore envers moy mesme ; puis que selon toutes les apparences, je fais un crime inutilement. Mais qu'y ferois-je ? l'Amour m'y force et m'y contraint ; et je ne me suis pas rendu sans combatre. Si vous estes veritablement genereux, vous me plaindrez ; si non, vous chercherez les voyes de vous vanger, sans que je m'en plaigne. Je vous declare toutefois, que je seray assez bien puni par Mandane, puis qu'Artamene est assez bien dans son coeur pour en deffendre l'entrée ; et à vous et à moy ; et à tous les Princes de la Terre : et pour me punir de tout ce que je fais malgré que j'en aye, et contre vous, et contre l'exacte generosité.

MAZARE.

Que vois-je, dit alors Artamene, et que ne dois-je point craindre de voir ? je pense avoir trouvé un Ami, et un moment apres je retrouve un Rival ! et un Rival encore, qui peut-estre a employé mon Nom, pour abuser ma Princesse, et pour l'enlever. Mais, genereuse Princesse, puis-je esperer pour me consoler, que je fois aussi bien dans ton coeur, que Mazare tesmoigne le croire ? Ha ! s'il est ainsi Fortune, que je suis heureux, et malheureux tout ensemble ! heureux de posseder un honneur que tous les Rois de la Terre ne sçauroient jamais meriter ; et malheureux d'avoir quelque droit à un thresor, dont la possession m'est deffenduë. Le Destin capricieux, qui regle mes avantures, ne me montre jamais aucun bien, que pour m'en rendre la privation plus sensible : je ne connois la douceur, que pour mieux gouster l'amertume : et je n'aprens que je suis aimé, que lors que par l'excés de mes infortunes, je suis contraint de haïr la vie, et de souhaiter la mort. Comme il en estoit là, on luy vint dire que l'on n'avoit rien appris de cette Galere où estoit la Princesse, le long du rivage de la Mer : ce qui le consola en quelque façon ; dans la peur où il estoit, qu'elle n'eust fait un triste naufrage : et ce qui l'obligea à souffrir la veuë de tous les Chefs qui l'avoient suivi. Hidaspe, Chrisante, Aglatidas, Araspe, Feraulas, et Thrasibule, cét illustre Grec, entrerent tous dans sa Chambre : où Artamene ayant entretenu ce dernier en particulier, luy dit qu'il estoit bien fasché, de ne pouvoir aussi promptement qu'il l'eust desiré, luy rendre d'autres Vaisseaux : Mais que s'il estoit vray qu'il ne courust la Mer, que pour se mettre en seureté de ses Ennemis, ainsi qu'on le luy avoit dit, il l'assuroit de luy faire trouver un Azile inviolable à la Cour du Roy des Medes : et de l'obliger mesme à le remettre dans son Estat, aussi tost qu'il auroit retrouvé la Princesse sa Fille. Thrasibule le remercia fort civilement de cette offre obligeante, et l'accepta : ne pouvant faire autre chose, en un temps où il n'avoit point à choisir : joint que la valeur, et les rares qualitez d'Artamene, luy avoient donné tant d'amour, dés la premiere fois qu'il l'avoit connu, qu'il estoit presque consolé de sa disgrace, par une si heureuse rencontre. Artamene donc luy faisant beaucoup d'honneur, sortit avec luy, et avec tous ces autres Chefs, et fut par les Ruës de cette Ville : où le feu estoit veritablement esteint, mais où la desolation n'estoit pas passée. Cette noirceur espouvantable qui paroissoit par tout ; ces poûtres à demi bruslées ; et tous ces bastimens ruinez ; inspiroient quelque chose de si lugubre dans l'imagination ; qu'il eust esté difficile de pouvoir rien penser que de triste, en un lieu qui paroissoit si funeste. L'on y voyoit diverses personnes, qui parmi les cendres de leurs maisons, cherchoient leurs thresors fondus : et l'on en voyoit d'autres, qui poussez par un sentiment plus tendre, cherchoient sous ces ruines à demy consumées, les os de leurs Parens ou de leurs Amis. Artamene touché par des objets si tristes, consola tous ceux qui se trouverent sur son passage : et promit aux habitans en general, malgré leur rebellion, d'obliger le Roy à faire rebastir leur Ville. Feraulas presenta alors un homme à Artamene, qui luy donna une Lettre de la part du Roy d'Assirie : il la prit, et l'ayant leuë tout bas, il trouva ces paroles ; lors qu'il eut rompu les cachets des Tablettes de cire où elles estoient gravées.

LE ROY D'ASSIRIE A ARTAMENE.

Je louë cette scrupuleuse vertu, qui vous a forcé de n'escouter pas vostre generosité ; elle qui auroit sans doute esté bien aise, d'accorder la liberté à un Ennemy qui vous la demandoit : si elle eust pû consentir que vous eussiez un peu manqué à ce que vous deviez au Roy des Medes. Mais comme je suis equitable envers vous, ne soyez pas injuste envers moy, et ne blasmez pas un Prince, qui ne se seroit pas sauvé, si vous l'aviez laissé sur sa foy : et qui n'a pas creû faire un crime de s'échaper de ses Gardes pour tascher de delivrer nostre Princesse. Pour vous tesmoigner qu'en rompant ma prison, je n'ay pas rompu les conditions de nostre Traité ; je vous promets tout de nouveau, de vous advertir de toutes choses : de ne faire plus la guerre contre le Roy des Medes : de luy envoyer des Troupes : et ce qui est le plus difficile à executer, je vous promets encore une fois, de ne parler jamais de ma passion à la Princesse, quand mesme ce seroit moy qui la delivrerois ; que vostre deffaite ne m'en ait donné la liberté. Faites ce que je feray : et gardez la fidelité à un Ennemi, si vous voulez qu'il vous la garde.

LE ROY D'ASSIRIE.

Artamene leût cette Lettre avec joye, et avec chagrin tout ensemble : il estoit bien aise de la promesse que le Roy d'Assirie luy faisoit : car enfin la Princesse pouvoit aussi tost tomber entre les mains de Labinet, qu'entre les siennes. Mais d'autre part, il estoit fasché d'avoir reçeu devant tant de monde, une Lettre du Roy d'Assirie ; qu'il n'oseroit montrer à Ciaxare, pour beaucoup de choses qu'elle disoit. Il n'en fit pourtant pas semblant : et comme il fut rentré dans sa Chambre, choisissant d'entre des Tablettes de bois de Cedre, de plomb, et d'escorce de Philire, les plus magnifiquement enrichies ; (car toute l'Antiquité ne connut jamais papier ni encre) et prenant un de ces Burins que les Anciens appelloient un Style ; il en escrivit ces mesmes paroles.

ARTAMENE AU ROY D'ASSIRIE.

Je ne manque jamais à ce que j'ay promis, non plus qu'à ce que je dois : ainsi vous devez estre assuré, de me voir observer inviolablement, toutes les choses dont nous sommes convenus. Je souhaite seulement, que nous soyons bien tost en estat, de disputer un prix dont je suis indigne : mais que personne ne possedera pourtant jamais, que par la mort.

D'ARTAMENE.

Ces Tablettes estant cachetées, il les donna à cét homme qui luy avoit apporté les autres ; qui s'estant approché de son oreille, luy dit qu'il avoit ordre du Roy d'Assirie, de luy apprendre, en cas qu'il eust quelque chose à luy mander, qu'il s'estoit retiré à Pterie : Ville dont Aribée avoit esté Gouverneur aussi bien que de Sinope, et qu'il avoit remise en ses mains. Apres cela cét homme sortit ; et Artamene sortant aussi, continua de faire le tour de la Ville ; pour s'en aller à un Temple, à une stade de Sinope ; qui luy estoit considerable, pour plus d'une raison ; puis que c'estoit le lieu, où il avoit commencé d'aymer. De là, sans sçavoir precisément ce qu'il cherchoit, ny ce qu'il faisoit ; il se mit à suivre le bord de la Mer, du costé que la Galere, qui avoit enlevé sa Princesse avoit pris sa route : pendant cette promenade melancholique, il s'entretenoit avec les deux fidelles Compagnons de ses avantures, le sage Chrisante, et le hardy Feraulas. Fut il jamais un temps, leur dit il, ny mieux ny plus mal employé que celuy que nous avons passé, depuis que nous sommes arrivez à Sinope ? Car enfin, par le nombre des choses qui m'y sont advenuës en si peu de momens, s'il faut ainsi dire, il est impossible de passer jamais aucun jour avec plus d'occupation mais aussi pour le peu d'utilité que je retire de cét employ, je ne pense pas que jamais personne ait si mal occupé sa vie. Je m'imagine venir delivrer ma Princesse, et je la trouve selon les apparences, dans un danger espouvantable : si j'en crois la crainte qui faisoit mon coeur, je la voy dans les feux et dans les flames ; et je la voy mesme reduite en cendre, aussi bien que la Ville où elle estoit. Apres je la voy ressuscitée ; je travaille à la sauver ; je combats ; j'esteins les flames qui apparamment la veulent devorer : et puis à la fin il se trouve que je ne delivre que mon Rival, et que je le delivre en un estat, qui ne me permet pas mesme de m'en vanger avec honneur. Enfin je voy un autre Ravisseur de ma Princesse, que je ne puis suivre : et peu apres je me voy sans Rival prisonnier, comme sans Maistresse delivrée. Dans le moment qui suit, je change encore d'estat : je fais des voeux pour Mazare, dont j'avois desiré la perte : et au mesme instant je le haïs plus que je ne faisois. O Destins ! rigoureux Destins ! determinez vous sur ma Fortune : rendez moy absolument heureux, ou absolument miserable : et ne me tenez pas tousjours entre la crainte et l'esperance ; entre la vie et la mort. Seigneur, luy dit alors Chrisante, apres tant de maux que vous avez soufferts, ou évitez ; vous devez esperer de surmonter toutes choses : et apres une si longue obstination de la Fortune à vous persecuter, adjousta Feraulas, il est à croire qu'elle se lassera bien tost. Cependant le Ciel s'estoit esclairci : et depuis qu'Artamene estoit hors de la Ville, le vent s'estoit appaisé ; et la Mer paroissoit aussi tranquile, qu'elle avoit esté agitée. Ses ondes ne faisoient plus que s'espancher lentement sur le rivage : et par un mouvement reglé elles sembloient se remettre avec respect, dans les bornes que la puissance Souveraine qui les gouverne, leur a prescrites. Artamene se resjoüissant de cette profonde tranquilité, presques avec autant de transport qu'il en eust pû avoir, s'il eust esté le Ravisseur de sa Princesse ; vit encore assez loing devant luy au bord de la Mer, plusieurs personnes ensemble : qui par leurs actions tesmoignoient avoir de l'estonnement, et estre fort occupées. Il s'avança alors, poussé d'une curiosité extraordinaire : et changeant de couleur en un instant ; que peuvent faire ces gens ? dit il à Chrisante et à Feraulas ; Seigneur, luy dirent ils, peut-estre sont-ce des Pescheurs, qui sechent, ou qui démeslent leurs filets sur le fable. Cependant Artamene s'avançant tousjours vers eux, Feraulas commença de remarquer le long de la rive, quelque débris d'un naufrage : il fit pourtant signe à Chrisante de n'en parler point à leur Maistre ; qui regardoit avec tant d'attention, ces hommes qui estoient au bord de la Mer ; qu'il ne s'aperçeut pas encore de ce que Chrisante et Feraulas avoient veû. Mais helas ! à peine eut il fait vingt pas, que tournant les yeux vers le rivage qu'il avoit à sa gauche ; il vit qu'il estoit tout couvert de planches rompuës ; de cordages entremeslez ; et de corps privez de vie. O que cette funeste veuë donna de frayeur à Artamene ! il s'arreste ; il regarde ces débris ; il regarde ces morts ; il regarde Chrisante et Feraulas ; et n'ose plus s'avancer vers ces gens, qui n'estoient qu'à trente pas de luy ; dans la crainte effroyable qu'il a desja, d'y rencontrer le corps de sa chere Princesse. Feraulas le voyant en cét estat, luy dit, Hé quoy, Seigneur, pensez vous qu'il n'y ait que cette Galere, pour laquelle vous craignez, en toutes les Mers du Monde ? Et ne sçavez vous pas que les naufrages sont des choses fort ordinaires ? C'est pour cette raison que je crains, luy respondit le malheureux Artamene ; et si ces malheurs estoient plus rares ; je ne les craindrois pas tant. Cependant malgré son apprehension ; il s'aprocha de ces Mariniers qui estoient fort occupez à profiter des infortunes d'autruy ; et qui ramassoient tout ce qu'ils pouvoient de ce débris. Artamene leur demanda ce qu'ils sçavoient de cét accident : et l'un d'eux luy respondit, qu'il faloit que quelque Galere eust peri la derniere nuit ; à ce qu'ils en pouvoient juger par ce que la Mer poussoit au bord, et à ce qu'ils en avoient pû apprendre, d'un homme bien fait, et de bonne mine, que l'on avoit porté dans une Cabane de Pescheurs, qu'il luy montra à cent pas de là sur le rivage : et qui faisoit tout ce qu'il pouvoit pour refuser le secours que l'on taschoit de luy donner. Artamene sans attendre davantage d'esclaircissement, s'y en alla ; et entrant dans cette Cabane, où tout le monde estoit occupé à secourir cet homme qui avoit pensé perir, et qui souhaitoit encore la mort ; il vit que c'estoit Mazare. Il l'avoit veû si souvent dans Babilone, à la Cour de la Reine Nitocris, Mere du Roy d'Assirie, que d'abord il reconnût ce Ravisseur de Mandane. Il estoit couché sur un lit ; le visage plus moüillé de ses larmes que de l'eau de la Mer ; et plus changé par son desespoir que par son naufrage. Ce Prince affligé tenoit les yeux quelquesfois eslevez vers le Ciel ; et quelquesfois aussi il les abaissoit sur une Escharpe magnifique qu'il avoit entre les mains ; et qu'Artamene reconnut à l'instant pour estre à sa Princesse : parce qu'elle la luy avoit refusée autrefois. Cette veuë fit un effet si estrange dans le coeur d'Artamene, qu'il en pensa expirer. Mais pendant que la douleur luy ostoit l'usage de la voix ; il entendit que Mazare, qui sembloit presques aller pousser le dernier soupir, faisant un effort pour parler, s'escria aussi haut que sa foiblesse le luy permit ; ô pitoyables restes de ma belle Princesse ! pourquoy ne l'ay-je pas sauvée, ou pourquoy du moins, n'ay-je pas peri avec elle ? Helas ! que me dites vous ? Que me monstrez vous, funestes reliques de la malheureuse Princesse que j'ay perduë ? Et vous Dieux, qui sçaviez le dessein que j'avois ; et qui n'ignorez pas tout ce j'ay tasché de faire pour sa conservation, pourquoy ne m'avez vous pas secondé ? Comme il disoit cela, Artamene s'estant approché ; et sa douleur ; sa colere ; sa rage, son desespoir ; et son amour, ne luy laissant pas la liberté de determiner s'il devoit achever de faire mourir ce miserable, qui paroissoit à demy mort ; s'il devoit luy reprocher son crime ; ou s'informer du moins, comment ce malheur estoit arrivé ; il fut encore quelque temps en cette cruelle irresolution. Il vouloit interroger Mazare ; il vouloit pleindre sa Princesse ; il vouloit accuser les Dieux ; il vouloit tuer son Rival ; il se vouloit tuer luy mesme ; et ses pleurs et ses plaintes voulant et ne pouvant sortir tout à la fois ; firent que Mazare eut le temps d'entendre quelqu'un de cette maison qui prononça le nom d'Artamene. Il se tourna alors de son costé, avec autant de precipitation, qu'une personne extrémement foible en pouvoit avoir : et le regardant d'une façon tres touchante et tres pitoyable ; est-ce vous, luy dit il, qui par l'affection d'une grande Princesse estiez le plus heureux de tous les hommes ; et que j'ay rendu le plus infortuné par sa perte ? Est-ce toy (luy respondit Artamene outré de douleur) qui par ton injustice as desolé toute la Terre, en la privant de ce qu'elle avoit de plus beau et de plus illustre ? C'est moy (luy repliqua cet infortuné, les yeux tout couverts de larmes) qui suis ce criminel que vous dittes ; et qui me serois desja puni, si j'en avois eu la force. Mais j'espere toutefois, que la mort ne sera pas long temps à venir : cependant comme je la trouve trop lente ; je ne vous seray pas peu obligé, si vostre main devance la sienne. Ceux qui mont trouvé au bord de la Mer, sçavent bien que je ne les ay pas priez de me secourir ; et que c'est malgré moy que j'ay vescu, depuis la mort de cette illustre Princesse. Mais est il bien vray, reprit Artamene, que ma Princesse soit morte ? L'as tu veuë perir ? As tu fait ce que tu as pû pour la sauver ? Ne l'as tu point abandonnée ? L'as tu veuë sur la Galere ? L'as tu veuë sur le rivage ? Enfin l'as tu veuë mourante ou morte ? Je l'ay veuë sur la Galere, respondit tristement Mazare ; je l'ay veuë tomber dans la Mer ; je m'y suis jetté apres elle ; je l'ay prise par cette Escharpe ; je l'ay soustenuë long temps sur les flots : mais ô Dieux ! un coup de Mer espouvantable à fait détacher cette malheureuse Escharpe, qui m'est demeurée à la main : et tout d'un coup cette mesme vague nous ayant separez, je n'ay fait que l'entrevoir parmy les ondes, sans pouvoir ny la rejoindre, ny la secourir. Ne me demandez plus apres cela, ce que j'ay fait ; ny ce que j'ay pensé : j'ay souhaité la mort ; et je me suis abandonné à la fureur des vagues, sans prendre plus aucun soin de ma vie : Et enfin je me suis trouvé esvanoüy sur le rivage, entre les mains de ceux qui sont dans cette Cabane. Voila, Artamene, tout ce que je puis vous dire : et voila, Prince infortuné, luy dit il en luy presentant cette funeste Escharpe qu'il tenoit, ce qui vous apartient mieux qu'à moy : qui n'attens plus rien au monde, que la gloire de mourir de vostre main, si vous me la voulez accorder. Mazare prononça ces dernieres paroles d'une voix si basse et si foible, que chacun creut qu'il s'en alloit expirer : Artamene le voyant en cét estat, prist cette Escharpe, que ce malheureux Prince, dans sa foiblesse, avoit laissé tomber aupres de luy : et s'esloignant d'un Ennemy, qui n'estoit pas en estat de satisfaire sa vangeance, apres avoir satisfait sa curiosité ; il sortit de cette maison, et s'en alla tout le long du rivage de la Mer, suivi de Chrisante et de Feraulas ; pour voir si par hazard il ne trouveroit point encore du moins quelque chose, qui eust esté à sa Princesse. Il commanda mesme à ces Pescheurs, qu'il avoit laissez au bord de la Mer, d'aller tous le long des rochers, pour voir s'ils n'y descouriroient rien, de ce qu'il craignoit, et de ce qu'il desiroit tout ensemble de trouver. Jamais l'on n'a vû personne en un si deplorable estat : Chrisante et Feraulas n'avoient pas la hardiesse de luy parler : et luy mesme ne sçavoit pas seulement, s'ils estoient aupres de luy. Il marchoit en regardant le rivage : et s'imaginant que tout ce qu'il voyoit estoit le Corps de sa chere Princesse ; il y couroit avec une precipitation extréme : et s'y arrestoit apres, avec un redoublement de chagrin estrange. Enfin apres avoir esté fort loing inutilement, il se mit sur un rocher qui s'avançoit un peu dans la Mer ; comme pour attendre si les vagues ne luy rendroient point ce qu'elles luy avoient dérobé : et commandant encore une fois à tous ceux qui avoient commencé de chercher, de continuer leur queste ; il ne demeura que Chrisante et Feraulas aupres de luy : qui quoy qu'il leur peust dire, ne le voulurent point abandonner. Helas, que ne dit point ! et que ne pensa point ce malheureux Amant en cét endroit ! Ne suis-je pas, disoit il, le plus infortuné de tous les hommes ? et pourroit-on imaginer un suplice plus espouvantable, que celuy que je suis obligé de soufrir par la rigueur de ma destinée ? Ha ! belle Princesse, faloit-il que les Dieux ne fissent que vous montrer à la Terre ? Et ne vous avoient-ils renduë la plus adorable Personne du monde, que pour vous mettre si tost en estat de n'estre plus adorée ? Helas ! cruelles flames (s'écrioit il en regardant vers la Ville, dont on voyoit les ruines en esloignement) que j'avois de tort de vous accuser de la perte de ma Princesse ! et que je sçavois peu que ce seroit par un Element qui vous est opposé, que ce malheur m'arriveroit ! Toutes impitoyables que vous estiez, vous m'en eussiez au moins laissé les precieuses Cendres : et les miennes eussent pû avoir la gloire d'y estre meslées. Mais ô rigueur de mon Sort ! cette Mer inexorable ne me veut pas seulement rendre ma Princesse morte : et elle se contente de sauver la vie à son Ravisseur et à mon Rival. Encore la cruelle qu'elle est, si elle la luy eust conservée en estat de satisfaire ma haine et ma vangeance, j'aurois quelque legere consolation dans mon infortune : mais la Barbare, en retenant ma Princesse, me rend mon Rival, seulement pour me dire qu'il l'a veuë en un danger presques inevitable ; qu'il l'a veuë entre les bras de la Mort ; et qu'il l'a veuë dans des sentimens pour moy, que je n'osois esperer qu'elle eust. Et apres cela, il perd la parole, et demeure en estat de ne pouvoir servir de soulagement à mon desespoir. Du moins respondit Chrisante, vous avez la consolation de sçavoir qu'il ne l'a pas veuë morte : et que cét Arrest irrevocable, ne vous a pas esté prononcé. Ainsi, adjousta Feraulas, il vous est permis d'esperer, que le mesme fort de Mazare aura esté celuy de la Princesse ; et peut-estre mesme que le sien aura encore esté meilleur. Car comme elle n'aura pas eu le mesme regret de sa mort qu'il a eu de la sienne ; elle aura voulu vivre, au lieu qu'il a voulu mourir : et la douleur n'aura pas fait en elle, ce que le naufrage n'aura pû faire. Ouy, Seigneur, peut-estre qu'elle aura vescu ; et qu'elle vit presentement, sans autre inquietude que celle de se voir sans vous. Ha Chrisante ! ha Feraulas ! s'écria t'il, cette foible esperance, qui malgré moy occupe encore quelque petite place au fonds de mon coeur, est peut-estre un de mes plus grands malheurs : car si je ne l'avois pas, sçachez mes Amis, que sans m'amuser à des cris ; ni à des pleintes, j'aurois desja suivi l'illustre Mandane. Ce n'est donc que par ce foible espoir que je vis encore : Mais quoy que l'esperance soit un grand bien dans la vie ; et qu'elle soit appellée le secours de tous les malheureux ; elle est si debile dans mon esprit, qu'elle ne m'empesche pas de souffrir les mesmes douleurs que je souffrirois, si j'avois veû de mes propres yeux, la perte de ma Princesse. Ouy, Chrisante, je la voy dans la Mer recevoir comme avec chagrin, le secours de son Ravisseur ; je voy cette vague impitoyable, qui l'arrache d'entre les mains de celuy, qui apres l'avoir perduë la vouloit sauver ; et je voy cette mesme vague (ô Dieux quelle veuë et quelle pensée !) la sufoquer, et l'engloutir dans l'abisme. En disant cela, ses larmes redoublerent encore : et il se mit à baiser cette Escharpe qu'il tenoit, avec une tendresse extréme. O vous, s'écria t'il, qui fustes autrefois l'objet de mes desirs, et que je souhaitay comme la plus grande faveur que j'eusse jamais pû pretendre ; qui m'eust dit que je vous eusse deû recevoir avec tant de douleur, j'aurois eu bien de la peine à le croire. Je vous desirois alors, pour me donner le courage de vaincre les Ennemis du Roy, et de la Princesse : et je vous regarde aujourd'huy, afin que vous hastiez ma mort, en redoublant dans mon esprit desesperé, le triste souvenir de Mandane. Mais n'admirez vous pas, dit il à Chrisante, le caprice de ma fortune ? J'ay plus reçeu de tesmoignages d'affection de cette chere Princesse, par la bouche de mes Rivaux, que je n'en avois jamais reçeu par la sienne : et cette vertu severe, avoit tousjours distribué les graces qu'elle m'avoit faites, avec tant de sagesse, et tant de retenuë, que je n'avois jamais osé m'assurer entierement de ma bonne fortune : et cependant j'aprens du Roy d'Assirie ; d'une Lettre de Mazare, et de Mazare luy mesme, et de Mazare mourant ; que j'avois plus de part en son coeur, que je n'y en osois esperer ; et qu'enfin j'estois beaucoup plus heureux que je n avois pensé l'estre. Mais ô Dieux ! à quoy me sert ce bonheur ; à quoy me sert cette certitude d'estre aimé, si celle qui pouvoit faire ma felicité par son eslection, n'est plus en estat d'aimer : et si je suis contraint moy mesme d'abandonner avec la vie, et toutes mes esperances, et toute ma bonne fortune ? Apres cela, il fut quelque temps sans parler : tantost regardant vers la Mer ; tantost regardant si ces gens qu'il avoit envoyé chercher ne revenoient point ; et tantost regardant cette Escharpe qu'il tenoit. Mais enfin Chrisante voyant que le jour alloit finir, voulut luy persuader de reprendre le chemin de la Ville : quand mesme ce ne seroit, luy dit il, que pour pouvoir renvoyer plus de monde, chercher tout le long de la Côste. Cette derniere raison, quoy que forte et puissante sur son esprit, ne l'eust neantmoins pas si tost fait partir du lieu où il estoit ; n'eust esté qu'il vit paroistre de loing Thrasibule, Araspe, Aglatidas, Hidaspe, et beaucoup d'autres ; qui ne l'ayant pas suivy par respect, pour luy laisser la liberté de ses pensées, venoient le rejoindre, apres luy avoir laissé un temps raisonnable pour les entretenir. Il ne les vit pas plus tost, qu'il se leva ; et regardant Chrisante et Feraulas, le moyen, leur dit il, de cacher une partie de ma douleur ? Et comment pourray-je faire pour tesmoigner à tous ceux qui viennent à nous, que je n'en ay qu'autant que la compassion en peut raisonnablement donner ? et que si je regrette la Princesse, c'est comme Fille de Ciaxare, et non pas comme Maistresse d'Artamene. Pour moy, leur dit il, mes Amis, je ne pense pas le pouvoir faire : Cependant je sçay bien que si Mandane pouvoit m'aparoistre en cet instant, ce seroit pour me l'ordonner : et ce seroit pour me commander de cacher mes larmes afin de cacher mon affection. Mais, belle Princesse, s'écria t'il, il faudroit ne vous aimer pas comme je vous aime ; et il faudroit avoir sa raison plus libre que n'est la mienne, pour vous pouvoir obeïr. A ces mots, Thrasibule et toute cette Troupe, se trouverent si prés de luy, qu'il fut contraint de se taire ; et de s'avancer vers eux pour les recevoir. Ils le virent si changé, que quand il ne leur auroit rien dit, ils n'eussent pas laissé de connoistre qu'il luy estoit arrivé quelque grand sujet de déplaisir : et comme il estoit infiniment aimé de tout le monde ; et particulierement de ceux qui estoient alors aupres de luy ; sans sçavoir mesmes ce qu'il avoit, ils changerent tous de visage : et partagerent une affliction, dont ils ne sçavoient pas encore la cause. Ils ne l'ignorerent pourtant pas long temps : et l'affligé Artamene, qui n'eust pû leur dire cette funeste nouvelle le premier sans en mourir ; fut relevé de cette peine par Feraulas, qui la leur apprit d'abord en peu de mots : de peur que s'il se fust arresté à exagerer cette perte, Artamene n'eust pas esté Maistre de sa douleur : et n'eust donné des marques trop visibles, d'une chose qu'il vouloit cacher. Thrasibule deplora ce malheur, autant qu'il estoit déplorable : Hidaspe comme plus attaché d'interest à la Maison de Ciaxare, en fut sensiblement touché : Araspe s'en affligea aussi beaucoup : et Aglatidas qui par sa propre melancolie, avoit tousjours une forte disposition à partager celle d'autruy ; en pleura comme s'il eust eu un interest plus particulier, en la perte de cette Princesse. Cependant Artamene qui crût qu'il luy seroit plus aisé de cacher sa douleur dans la Ville qu'en ce lieu là, parce qu'il pourroit y estre seul dans sa chambre, sur le pretexte d'y aller escrire cette funeste nouvelle à Ciaxare ; en reprit le chemin, apres avoir ordonné à Feraulas, d'aller encore avec quelques uns de ceux qui avoient accompagné Thrasibule ; chercher et s'informer tout le long du rivage, si l'on n'auroit rien veû ny rien trouvé, qui peust donner une connoissance plus assurée, du salut ou de la perte de la Princesse. Pendant ce chemin, il parla le moins qu'il luy fut possible : et tous les autres s'entretindrent de ce funeste accident. Les uns plaignoient la Princesse, pour les grandes qualitez qu'elle possedoit ; soit pour les beautez du corps ; soit pour celles de l'esprit ; ou pour les beautez de l'ame : les autres pleignoient le Roy son pere, pour la douleur qu'il recevroit : et les autres disoient, que c'estoit grand dommage qu'une Race aussi illustre que celle des Rois des Medes, s'esteignist en cette Princesse, d'une maniere si pitoyable. Enfin tous pleignoient, et tous regrettoient cette perte, sans sçavoir que celuy qui estoit le plus à pleindre, estoit meslé parmy eux. Hidaspe parlant à Chrisante, cét accident, luy dit il, me fait souvenir, de la douleur que ressentit le Roy de Perse nostre Maistre, lors qu'il reçeut les nouvelles du naufrage du jeune Cyrus : qui comme vous sçavez mieux que moy, estoit le Prince du monde de la plus belle esperance : et comme je ne doute point que Ciaxare ne soit aussi sensible au malheur de la Princesse sa fille, que Cambise le fut à celuy du Prince son fils ; je le pleins infiniment. Car encore que je ne fusse pas si estroitement attaché que le Roy, aux interests de Cyrus, je ne laissay pas de le pleurer, et de le regretter beaucoup. Chrisante pour faire changer de discours, et pour ne respondre pas à celuy-là ; dit à l'affligé Artamene, que peut-estre ceux qu'il avoit envoyez vers Ciaxare, l'auroient desja trouvé fort avancé : estans convenus ensemble lors qu'il estoit parti, qu'il le suivroit bien tost avec toute l'Armée : et Aglatidas, de qui toutes les pensées alloient tousjours à l'amour, et à la melancolie ; adressant la parole au mesme Artamene ; je vous assure, luy dit il, que quoy que je sois sujet de Ciaxare, et par consequent ennemy du Roy d'Assirie ; je ne puis m'empescher de pleindre ce dernier : comme devant estre sans doute le plus malheureux, lors qu'il sçaura cette perte ; s'il est vray qu'elle nous soit arrivée. Car enfin, adjousta t'il, quoy qu'il ne fust pas aimé, il estoit Amant ; et l'Amour est tellement au dessus de tous les sentimens, que la Nature, la Raison, et l'Amitié peuvent donner, qu'il n'y a nulle comparaison d'elle aux autres. Pour moy, adjousta t'il encore, si au lieu de connoistre un Amant haï, comme le Roy d'Assirie, je connoissois un Amant aimé, qui eust souffert cette infortune ; je pense que la seule compassion que j'en aurois, me feroit mourir de douleur. Mais comme la vertu de la Princesse estoit trop severe, pour avoir donné cette matiere d'affliction à personne ; il se faut contenter de pleindre le Roy d'Assirie, qui effectivement est le plus à pleindre. Artamene fut estrangement embarrassé, à respondre à un discours si pressant : mais s'il eut assez de force pour retenir ses larmes, il n'en eut pas assez pour estousser ses souspirs. Il dit donc seulement à Aglatidas, que cette Princesse avoit tant de vertus, que tous ceux qui l'avoient connuë, avoient esté ses adorateurs : et qu'ainsi il faloit pleindre en general, tous ceux qui avoient eu cét honneur : soit qu'ils fussent Medes, Assiriens, ou Persans. Apres cela, pour n'estre plus exposé à une conversation si penible ; il marcha trente pas devant les autres : qui continuerent de s'entretenir, de la douleur qu'ils voyoient en Artamene : et de louër l'affection qu'il témoignoit avoir pour le Roy son Maistre. Car encore que cét accident les eust fort touchez ; comme une partie d'entr'eux n'avoient jamais veû la Princesse, et que pas un n'en avoit esté amoureux ; ils remarquoient facilement, qu'il y avoit une notable difference, de leur affliction à la sienne ; dont ils ne sçavoient pas la cause la plus forte et la plus cachée. Artamene estant arrivé à la Ville, et entré dans sa chambre, congedia tout le monde : et demeura seul à entretenir son desespoir, par le souvenir de toutes ses infortunes. Il fut luy mesme mettre dans sa Cassette, l'Excharpe de sa Princesse, qu'il avoit euë par les mains du miserable Mazare : Mais s'il prit soin de la conserver, ce fut plustost comme un moyen infaillible de redoubler ses desplaisirs, que comme une consolation à ses douleurs : et pour ne negliger rien de tout ce qui pouvoit augmenter ses peines. Il fit mesme servir à son suplice, la memoire de quelques legeres faveurs, qu'il avoit reçeuës de sa Princesse : et cette Ame grande et noble, qui ne faisoit jamais nulle reflexion sur les belles choses qu'elle avoit faites ; et qui ne s'attachoit qu'à l'advenir, pour en faire encore de plus heroïques ; souffrit en cette occasion, que l'image de tant de glorieux Combats ; de tant de Batailles gagnées ; et de tant de Triomphes ; repassast en son imagination, afin de le faire passer en un desespoir plus legitime : et d'avoir du moins quelque excuse, à se donner à luy mesme, de la foiblesse qu'il tesmoignoit en cette rencontre. Car lors qu'il venoit à songer, que tout ce qu'il avoit fait, avoit esté fait pour cette Princesse, qu'il croyoit presque n'estre plus au monde ; le souvenir de toutes ces choses redoubloit encore son affliction : s'il est possible de concevoir quelque redoublement, en une douleur, qui dés le premier moment qu'il l'avoit sentie, avoit esté extréme et insuportable. Il ne pouvoit se resoudre, d'envoyer porter cette triste nouvelle au Roy des Medes : il pouvoit encore moins se resoudre à la luy apprendre de sa propre bouche : et dans cette irresolution, le reste du jour et de la nuit se passerent, sans qu'il peust en façon aucune, se determiner là dessus. Feraulas estant revenu le matin, assura ce Prince, que du moins il n'y avoit nulle autre marque de sa disgrace, que celle qu'il en avoit veuë luy mesme : Mais, reprit Artamene tout d'un coup, n'avez vous point sçeû des nouvelles de Mazare ? et ne seroit il point revenu de la foiblesse où il tomba hier devant moy, et en laquelle je le laissay dans cette Cabane ? Que l'on aille, dit il, le sçavoir ; et si cela est, que l'on me l'amene. Il donna cét ordre avec beaucoup de precipitation ; et sans sçavoir presques ce qu'il vouloit dire : mais à quelque temps de là, on luy vint raporter, que les Pescheurs, entre les mains desquels ce Prince estoit demeuré, avoient dit que Mazare n'estoit point revenu de l'évanoüissement où Artamene l'avoit veû le jour auparavant : et qu'il estoit mort un moment apres, qu'il avoit esté sorti de cette Cabane. La nouvelle de cette mort donna divers sentimens au malheureux Artamene : et admirant la Justice divine en la perte d'un Prince qu'il croyoit tres criminel ; il ne pouvoit s'empescher de murmurer contre la rigueur que ces mesmes Dieux avoient euë, pour une Princesse tres innocente. Cependant comme il avoit l'esprit entierement occupé, de la grandeur de sa perte ; il ne fit pas faire une plus exacte perquisition de la mort, et des funeraille de Mazare : et l'image de ce Ravisseur l'affligeoit si fort, qu'il l'esloigna de son souvenir autant qu'il luy fut possible. Comme il agissoit de cette sorte, l'on luy vint dire qu'il y avoit apparence que Ciaxare alloit arriver avec toute son Armée : parce que du haut de la Tour, l'on voyoit s'eslever sur un Vallon, une poussiere si grande et si espaisse, qu'il estoit aisé de juger que ce ne pouvoit estre que la marche de ces Troupes qui la causoit. Artamene fut fort esmeu à ce discours : et il le fut encore davantage, lors qu'il vit arriver Andramias, qui l'assura que Ciaxare seroit à Sinope, tout au plus tard dans une heure. Il voulut pourtant faire quelque effort sur luy : et il y travailla avec tant de succés, qu'il espera avoir assez de pouvoir sur sa douleur, pour en cacher une partie. Il commanda à tous les Chefs de ces Troupes, de les faire mettre en bataille : et il monta luy mesme à cheval, suivy de Thrasibule, d'Hidaspe, de Chrisante, d'Araspe, et d'Aglatidas, pour aller au devant du Roy ; qui à la veuë de Sinope, s'estoit détaché de son Armée : et marchoit accompagnée du Roy de Phrigie ; du Roy d'Hircanie ; de Persode Prince des Cadusiens ; du Prince des Paphlagoniens ; de celuy de Licaonie ; de Gobrias ; de Gadate ; de Thimocrate ; de Philocles ; et d'Artabase ; de Madate ; et d'Adusius, Persans, et les premiers d'entre les Homotimes : aussi bien que l'estoient Hidaspe et Chrisante, qui accompagnoient Artamene. Jamais entre-veuë ne fut si triste que celle-là : Ciaxare voyant de loing sa ville détruite, ne pût s'empescher d'en soupirer : et Artamene voyant Ciaxare, auquel il alloit donner un si grand redoublement de douleur, par la funeste nouvelle du naufrage de la Princesse sa fille ; ne pouvoit quasi se resoudre d'avancer vers luy. Cependant, quelque lentement qu'il marchast, comme le Roy venoit assez viste, ils furent bien tost à trente pas l'un de l'autre : Artamene et tous ceux qui l'accompagnoient, descendirent de cheval, et furent à pied à la rencontre du Roy, qui sembla se haster d'aller droit à luy.

Colère de Ciaxare et arrestation de Cyrus


Ce Prince malgrè sa douleur, luy presenta Thrasibule : et Ciaxare leur ayant tendu la main à tous, leur commanda de remonter à cheval ; et ayant appellé Artamene aupres de luy, il se mit à luy parler de son malheur en general ; et à exagerer combien il avoit esté surpris d'apprendre que Mazare eust enlevé sa fille. Seigneur, interrompit tristement Artamene, vous le serez bien encore davantage, lors que vous sçaurez que Mazare n'est plus : et que peut-estre. . . . . . A ces mots Artamene s'arresta : et ne pût jamais achever de dire, ce qu'il vouloit luy apprendre. Ciaxare le regardant alors tout troublé ; que voulez vous dire Artamene, luy demanda t'il, et quel nouveau malheur avez vous à m'anoncer ? Seigneur, luy respondit il, ce malheur est si grand, que je n'oserois presques vous le faire sçavoir : et je demande du moins à vostre Majesté qu'elle se donne la patience d'estre à Sinope, pour en estre pleinement instruite : afin que la douleur qu'il vous causera, puisse avoir moins de tesmoins dans vostre Cabinet, que vous n'en auriez à la campagne. Ciaxare estrangement surpris, d'un discours si obscur pour luy, regardoit Artamene : et luy voyant sur le visage et dans les yeux, toutes les marques d'une tristesse excessive ; il n'osoit plus le presser de luy apprendre ce qu'il mouroit d'envie de sçavoir, de peur de trouver ce qu'il craignoit de rencontrer : et d'estre contraint en effet de donner des marques de foiblesse, devant tant d'illustres Personnes. Il cherchoit donc dans les yeux d'Artamene, et dans sa propre raison, à devenir ce qu'il ignoroit : et par son silence, et par celuy d'Artamene, il estoit aisé de juger, que l'un craignoit de dire ce qu'il sçavoit, et que l'autre apprehendoit d'aprendre ce qu'il ignoroit. Cependant ceux qui estoient venus avec Artamene s'estans meslez avec ceux qui avoient suivi Ciaxare ; leur racontoient ce qui leur estoit advenu ; et cette funeste nouvelle qu'ils leur aprenoient, faisoit eslever parmi eux un murmure plaintif d'exclamations et d'estonnement ; qui raisonnant aux oreilles de Ciaxare, luy disoit encore, qu'il y avoit quelque chose d'estrange à sçavoir. Mais comme ils estoient alors assez prés de Sinope, toutes les Troupes qu'Artamene avoit amenées, suivant l'ordre qu'elles en avoient reçeu ; ayant paru sous les armes, et s'estans rangées en haye pour laisser passer le Roy ; il ne voulut pas devant tant de monde, satisfaire sa curiosité. Il marcha donc sans parler, jusques à tant qu'il fust arrivé au Chasteau : car pour son Armée, il avoit ordonné qu'elle camperoit dans une grande plaine, qui est entre un Vallon et la Ville : et qui estoit assez spacieuse pour l'y loger commodément, quoy qu'elle fust composée de plus de cent mille Combatans. Le Roy ne fut pas plustost descendu de cheval, qu'Artamene le conduisit dans le plus bel Apartement du Chasteau : et il n'y fut pas si tost, qu'estant entré seul avec luy dans son Cabinet ; Et bien mon cher Artamene, luy dit il, que m'aprendrez vous de plus estrange, que ce que je sçay desja ? Cette demande où Artamene s'estoit bien attendu, ne laissa pas de le surprendre : et se voyant sans autre tesmoin que le Roy ; et forcé de luy faire sçavoir le naufrage de la Princesse ; il ne pût empescher que ses larmes ne previnssent son discours. Ciaxare les voyant couler, que me disent vos pleurs, Artamene, s'écria t'il, et auriez vous la mort de ma fille à m'annoncer ? Alors Artamene faisant un effort extraordinaire sur son esprit, luy dit en peu de mots, tout ce qu'il sçavoit du naufrage de Mandane. Cette nouvelle affligea si fort Ciaxare, que l'on peut dire que jamais Pere n'avoit tesmoigné plus de tendresse ni plus de douleur. Artamene voyant qu'il luy estoit permis de pleurer, en un temps où l'affliction de Ciaxare l'empeschoit de prendre garde à la sienne ; s'y abandonna de telle sorte, que jamais l'on n'avoit rien veû de si pitoyable. Il ne disoit rien à Ciaxare pour le consoler ; et Ciaxare ne laissoit pourtant pas de trouver de la consolation aux pleurs d'Artamene. Fut il jamais, disoit ce malheureux Pere, un Prince plus affligé que moy ? Mais, adjoustoit il, ne devois-je pas aussi prevoir mon malheur ? et tant d'Oracles qui avoient asseuré à Astiage que le Sceptre qu'il portoit, et qu'il m'a laissé, passeroit bien tost en des mains estrangeres ; Ne devoient ils pas m'avoir appris, puis que je n'avois qu'une fille unique, que je la perdrois infailliblement ? Helas ! Astiage s'amusoit à chercher les voyes de perdre celuy qui devoit luy arracher la Couronne ; et il ne songeoit pas à conserver celle qui la devoit perdre en perdant la vie. Car n'en doutons point, dit il à Artamene, Mandane n'est plus : et l'esperance est un bien, où nous ne devons plus pretendre de part. Mais du moins, adjousta t'il, cette Innocente Princesse ne demeurera t'elle pas sans vangeance : et les Dieux qui ont fait perir Mazare, l'un de ses Ravisseurs ; nous enseignent ce que nous devons faire du Roy d'Assirie. Il mourra, poursuivoit il, il mourra : et comme il est cause que la Race de l'illustre Dejoce est esteinte en la personne de ma fille, il faut que celle des Rois d'Assirie le soit en la sienne : et les Dieux ; non, mesme les Dieux, ne sçauroient l'empescher de mourir ; ny le dérober à ma colere. Artamene surpris de ce discours, et regardant le Roy ; Seigneur, luy dit il, n'avez vous pas vû celuy que je vous ay envoyé, pour vous advertir de la suite de ce Prince ? Que dites vous, Artamene, que ce Prince ?. . . . . . reprit brusquement le Roy. Je dis, Seigneur, luy respondit il, que j'ay envoyé advertir vostre Majesté de sa suite. Quoy, interrompit Ciaxare, le Roy d'Assirie n'est plus en mon pouvoir ! Le Roy d'Assirie est en liberté ! Ha ! non, non, cela n'est pas possible ; et je ne le croiray pas facilement. Je ne croiray, dis-je, pas facilement, qu'Artamene ait laissé eschaper un Prisonnier de cette importance. Il est pourtant vray, respondit froidement Artamene, que mon malheur et : sa bonne fortune ont voulu qu'il s'échapast, malgré les Gardes que je luy avois donnez : Mais, Seigneur, que cela ne vous inquiete pas tant : car s'il m'estoit aussi aisé de vous faire revoir la Princesse, qu'il me sera peut-estre facile de donner la mort à cét Ennemy de vostre Majesté ; vostre douleur ne seroit pas sans remede. Ciaxare ne trouva pourtant pas grande consolation en ce discours : et quoy qu'il aimast Artamene ; qu'il luy eust des obligations infinies ; et qu'il n'eust jamais eu le moindre soubçon de sa fidelité ; neantmoins en cette rencontre, il ne pouvoit concevoir que le Roy d'Assirie se fust sauvé, sans qu'Artamene fust au moins coupable de peu de soin, et de beaucoup d'imprudence, quoy qu'il n'eust jamais veû nulle de ses actions, qui luy peust donner un raisonnable sujet, de l'accuser de semblables choses. Il sortit donc de ce Cabinet, sans luy parler davantage : et trouvant dans sa Chambre tous les Princes, et tous les Chefs qui l'avoient suivi ; il leur parla de son affliction avec assez de constance, quoy qu'avec beaucoup de douleur : et chacun selon l'obligation qu'il y avoit, luy tesmoigna la part qu'il prenoit en sa perte : luy disant pourtant tousjours, que tant que le corps de la Princesse ne paroistroit point, il faloit conserver quelque esperance. Pour Artamene, il passa un moment apres dans une autre Chambre : où tous ces Princes qui avoient suivi Ciaxare, furent les uns apres les autres luy faire compliment, et le visiter : car ils le regardoient bien plus, comme leur Protecteur et leur Maistre, que non pas le Roy qu'il servoit. Cependant Ciaxare qui vouloit estre pleinement esclairci, de tout ce qui s'estoit passé en la suite du Roy d'Assirie ; sçeut qu'il avoit esté mis à la garde d'Araspe, qui estoit un des hommes du monde qu'Artamene aimoit le plus : toute-fois quoy qu'il pûst faire il ne pût jamais rien descouvrir, qui luy fist voir que personne des siens eust facilité l'evasion du Roy d'Assirie. Mais parmi ceux qui estoient venus avec le Roy, il y avoit un Amy particulier d'Aribée ; qui sçachant sa mort, en conçeut beaucoup de ressentiment contre Artamene. Si bien qu'ayant sçeu fortuitement que le Roy d'Assirie luy avoit escrit, il fut en advertir Ciaxare ; qui au mesme instant envoya querir Artamene. Il ne le vit pas plustost, qu'il luy demanda d'un ton, fort aigre, pourquoy il ne luy avoit pas dit que le Roy d'Assirie luy avoit escrit depuis sa fuite ? Artamene surpris de cette demande, parce que la Lettre dont il s'agissoit (parlant de l'amour du Roy d'Assirie et de la sienne) n'estoit pas de nature à estre monstrée ; fut un moment sans respondre : en suitte dequoy il dit à Ciaxare, qu'il avoit eu de si fascheuses choses à luy apprendre tout à la fois ; qu'il n'estoit pas fort estrange, qu'il en eust oublié une de si peu d'importance que celle-là : puis qu'il estoit vray que le Roy d'Assirie ne luy avoit escrit, que pour luy mander qu'il n'avoit rien crû faire contre la generosité, en s'échapant de ses Gardes, puis qu'on ne l'avoit pas laissé sur sa foy. Nous sçaurons plus precisément, luy respondit Ciaxare, ce que le Roy d'Assirie vous a mandé en nous monstrant son Billet, que nous ne l'aprenons par vos paroles. Seigneur, repliqua Artamene, je voudrois bien pouvoir satisfaire vostre Majesté : mais ayant esté tout un jour le long de la Côste, à chercher des nouvelles de la Princesse, j'ay eu le malheur de perdre les Tablettes que j'avois reçeuës : et je m'imagine qu'elles pourront bien estre tombées dans la Mer. Cette responce faite avec assez de froideur surprit Ciaxare : et l'obligea de dire à Artamene contre sa coustume, avec beaucoup de rudesse ; que ce cas fortuit luy sembloit estrange : et que sa procedure en cette rencontre, ne la luy sembloit pas moins. Mais comme Artamene avoit un grand respect pour le Pere de sa Princesse ; et qu'il sçavoit bien qu'en effet, Ciaxare avoit raison de trouver quelque chose à dire en sa conduite ; il se teût et se retira, voyant que le Roy luy avoit tourné le dos sans vouloir plus l'escouter. Le soir estant venu, une partie des Chefs s'en retournerent au Camp ; et tous les Princes furent logez dans le Chasteau, et dans les plus belles maisons, que la flame eust espargnées. Ciaxare passa la nuit avec beaucoup d'inquietude : et Artamene fut encore bien plus malheureux que luy ; qui du moins n'avoit que sa propre douleur à souffrir : au lieu que ce Prince en souffrant la sienne, partageoit encore celle du Roy, malgré ses soubçons et sa rudesse. Mais comme il arrive assez souvent que la Fortune ne garde nulle mesure, ny en ses faveurs, ny en ses disgraces ; et qu'elle comble de felicité, ou accable de malheur, ceux qu'elle regarde avec amour ou avec haine ; l'affligé Artamene, de qui la constance succomboit presque en cette occasion ; se vit encore attaqué par un endroit assez sensible, puis qu'il s'agissoit de son honneur. Le lendemain au matin, Ciaxare luy envoya dire qu'il se rendist en diligence dans son Cabinet ; comme il fut aupres de luy, il le trouva avec un visage où la colere paroissoit plus que la douleur : et qui luy fit bien connoistre, qu'infailliblement il alloit tomber dans quelque nouvelle infortune. Mais comme l'estat où il estoit, luy donnoit beaucoup d'indifference pour la vie ; il ne se troubla point, voyant Ciaxare si troublé : et luy demanda avec beaucoup de respect, s'il faloit faire quelque chose pour son service ? Ciaxare sans luy respondre, luy donna des Tablettes qu'il tenoit : et apres l'avoir regardé avec des yeux remplis de fureur ; Voyez Artamene, luy dit il, voyez s'il y a quelque apparence que vous soyez innocent de la suite du Roy d'Assirie : et expliquez moy silabe pour silabe cét enigme obscur que je ne puis deviner. Artamene fut d'abord estrangement surpris : parce qu'il luy sembla que ces Tablettes estoint celles qu'il pensoit que le Roy d'Assirie eust reçeuës ; et qu'il avoit données à celuy qui luy avoit apporté les siennes. Neantmoins pour s'éclaircir pleinement de la chose, il les ouvrit ; et y relût les mesmes paroles qu'il y avoit escrites. Mais en les relisant, il changea de couleur plusieurs fois ; et fit durer cette lecture le plus long temps qu'il luy fut possible ; cherchant à prendre sa resolution, sur une chose si difficile à resoudre. Car il voyoit bien que s'il n'expliquoit pas son Billet, son honneur souffriroit sans doute une tache : puis qu'il paroistroit perfide à son Maistre, ayant eu une intelligence secrette avec son Ennemy : et d'autre costé, il voyoit qu'en descouvrant son amour, il exposoit en quelque façon la reputation de sa Princesse, qui luy estoit encore plus precieuse que la sienne. Cependant Ciaxare, qui ne penetroit pas dans le fonds de son coeur, s'ennuyant de son silence ; que cherchez vous Artamene, luy dit il, dans ce Billet ? ce n'est pas là que vous pouvez trouver vostre excuse : et les marques de vostre crime ne sçauroient servir à faire paroistre vostre innocence. Parlez donc, vous dis-je ; et expliquez moy ce que vous avez escrit, depuis le premier mot jusques au dernier. En disant cela, il reprit les Tablettes des mains d'Artamene, qui regardant le Roy avec beaucoup de respect ; Seigneur, luy dit il, si je pouvois vous montrer le billet que j'ay reçeu du Roy d'Assirie, vostre Majesté verroit bien, que je ne suis pas si criminel qu'elle le croit : et que les conventions que nous avons ensemble, ne sont pas de la nature que vous les imaginez. Si elles ne sont pas criminelles, respondit Ciaxare, vous n'avez qu'à me les apprendre : n'ignorant pas qu'il y a sans doute quelque secret sentiment dans le fonds de mon coeur, qui ne cherche qu'à vous justifier. Ciaxare ouvrant alors les Tablettes, se mit à relire tout haut ce qu'Artamene y avoit escrit : et le regardant fixement ; comment expliquez vous ces paroles ? luy dit il.

Je ne manque jamais à ce que j'ay promis, non plus qu'à ce que je dois : ainsi vous devez estre assuré de me voir observer inviolablememt, toutes les choses dont nous sommes convenus.

Parlez Artamene, parlez, adjousta t'il ; qu'avez vous promis au Roy d'Assirie ? Et comment pouvez vous luy avoir promis quelque chose, et n'avoir pas manqué à ce que vous me devez ? Seigneur, respondit Artamene, vous sçavez que le Roy d'Assirie et moy, avons eu autrefois quelques petits differens ensemble : et que l'amour de la Gloire nous a faits Rivaux il y a long temps. Ainsi, Seigneur, nous avons certaines choses à démesler, qui ne regardent point vostre Majesté ; et dont je la supplie tres-humblement ; de ne s'informer pas davantage. Vous me direz pourtant encore, respondit Ciaxare en eslevant la voix, quelle couleur vous pouvez donner à ces paroles, qui sont la fin de vostre Billet.

Je souhaite seulement, que nous soyons bien tost en estat, de disputer un prix dont je suis indigne : mais que personne ne possedera pourtant jamais, que par la mort

D'ARTAMENE.

Quel est ce prix, Artamene, dont la possession vous est si chere ? Je vous ay desja dit, Seigneur, respondit il, que la Gloire est la cause de tous les differens, que le Roy d'Assirie a eus, et aura tousjours avec Artamene : et c'est ce premier rang de la Valeur que je veux luy disputer jusques à la mort. Pour moy, adjousta Ciaxare, apres avoir bien cherché l'explication de ces paroles, je ne voy point qu'il puisse y avoir d'autre prix à disputer entre vous, que ma Couronne, ou ma Fille ; et lequel que ce soit des deux, vous estes également criminel : et mesme beaucoup plus criminel que n'est pas le Roy d'Assirie : Puis qu'en fin il est d'une condition à pouvoir pretendre à l'une et à l'autre : et que selon les apparences, la vostre en est bien esloignée. Seigneur, reprit froidement Artamene, par cette mesme raison, vous devez croire que le Roy d'Assirie ne voudroit pas me faire l'honneur de disputer contre moy, une chose où je ne pourrois jamais pretendre. Vous dites cela d'un certain ton, repliqua le Roy, si disproportionné à vostre condition, qu'il me confirme encore dans ma croyance : car en fin tout mon ennemy qu'est le Roy d'Assirie, il est tousjours Roy : et dés là, vous luy devez plus de respect, qu'il n'en paroist en vos discours. Lors que j'ay l'espée à la (main respondit Artamene, qui ne pût s'empescher d'estre un peu esmeu ;) j'embarrasse peut-estre les Rois, aussi bien que les autres hommes : vous en connoissez plus d'un, qui peut vous apprendre si je dis vray : et celuy mesme dont vous semblez prendre la deffence, peut vous en dire quelque chose, s'il n'a mauvaise memoire. Il n'est pas icy question de vostre bravure, adjousta Ciaxare, je ne doute pas que vous ne soyez vaillant ; mais j'ay lieu de douter si vous estes fidelle. Vostre Majesté ne douteroit non plus de l'un que de l'autre, si elle me connoissoit bien, luy dit Artamene ; et il n'est pas aisé d'imaginer, qui pourroit corrompre la fidelité de celuy qui dispose à son gré des Couronnes. Pourquoy donc, repartit le Roy, ne m'éclaircissez vous de vos intentions, s'il est vray qu'elles soient innocentes ? Je supplie vostre Majesté, luy respondit il, de ne me presser pas davantage, sur une chose que je ne puis, ny ne dois luy dire : il me suffit, adjousta t'il, que l'on sçait que les Dieux ont voulu quelque-fois se servir de ma main, pour soutenir ce mesme Sceptre, auquel vous croyez que je pretens. Ne me reprochez point, interrompit alors Ciaxare, les services que vous m'avez rendus : car outre que vous verrez que vous n'en estes pas mal payé, si vous vous souvenez de ce que vous estiez, et de ce que vous estes ; il ne m'en souvient que trop : et si j'en avois perdu la memoire, peut-estre auriez vous desja perdu la vie. Du moins ne m'arresterois-je pas si long temps, à chercher moy mesme des excuses à vostre crime : et je ne me verrois pas plus diligent que vous, à essayer de vous justifier. Seigneur, reprit Artamene, je ne vous reproche pas mes services : et ils sont si peu considerables, que je ne vous en aurois pas parlé, si j'eusse eu d'autres raisons pour soutenir mon innocence calomniée. Et d'où voulez vous que nous tirions les preuves de cette innocence pretenduë, luy dit Ciaxare ? De la connoissance de ma vertu, respondit Artamene ; si vous estes encore capable de la connoistre. Quoy ! adjousta Ciaxare encore plus irrité, vous ne voulez donc pas me descouvrir plus precisément, quelle est cette intelligence que vous avez, avec le Ravisseur de ma Fille et mon Ennemy ? Seigneur, le temps vous l'apprendra, respondit cét innocent accusé ; et ce ne sera que par luy, que vous sçaurez de quelle façon Artamene, cét homme que vous ne connoissez pas ; cét homme qui à ce que vous croyez, vous à voulu trahir ; cét homme, dis-je, que vous avez aimé ; est d'intelligence avec vostre Ennemy. Je n'ay que faire du temps, pour vous le faire avoüer, repliqua Ciaxare : il paroist assez dans vostre Billet ; et mesme dans vos discours. Mais comme la connoissance des particularitez de cette Conjuration secrette, est necessaire à ma seureté, et au bien de mon Estat ; sans attendre que le temps m'en esclaircisse, il pourra estre qu'estant mis dans une prison plus estroite et plus sevre que celle que vous aviez donnée au Roy d'Assirie ; vous vous resoudrez enfin de me les apprendre. Seigneur (respondit Artamene sans plus s'esmouvoir, et sans s'emporter ;) ce n'est point par la captivité, ny mesme par les suplices, que l'on peut faire dire à Artamene, ce qu'il ne veut pas descouvrir : ce qui me console en cette avanture, c'est que je ne quitteray mon espée pour recevoir des fers, qu'en un temps où vostre Majesté n'a plus gueres d'Ennemis assez puissans pour luy nuire : et qu'ainsi elle ne perdra en me perdant, qu'un serviteur inutile. Je vous entens bien, repliqua le Roy en colere ; et vous ne pouvez vous empescher de me reprocher vos services. Alors se tournant vers la porte de son Cabinet, où il estoit seul avec Artamene ; il appella le Capitaine de ses Gardes, et luy commanda de le mener à sa Chambre ; et de luy en respondre sur peine de la vie. Ce Capitaine qui aimoit Artamene cherement, et qui sçavoit quelle avoit esté sa faveur ; demeura surpris de ce commandement : ne sçachant presque s'il y devoit obeïr. Et voyant une si prompte revolution, en la fortune d'un homme, qui un jour auparavant estoit le plus absolu de tout le Royaume ; et qui faisoit le destin des Princes et des Rois tel qu'il luy plaisoit ; il ne pouvoit s'empescher de faire voir son estonnement ; ny se determiner sur ce qu'il avoit à faire. Mais Artamene l'ayant remarqué, allons, luy dit il, allons (en luy tendant son espée ;) et rendons mesme ce dernier service au Roy, d'aprendre à tous ses Subjets à obeïr de bonne grace, aux commandemens les plus rudes. En disant cela, il fit une grande et profonde reverence à Ciaxare : et suivit Andramias, avec aussi peu d'émotion, que s'il fust retourné libre à sa chambre, comme il en estoit sorti. Le Roy commanda en suitte, que l'on s'assurast d'Araspe ; et ses ordres furent suivis. De dire ce que le malheureux Artamene pensa en cette occasion ; et combien le Roy des Medes eut de repugnance à faire ce qu'il fit, ce seroit une chose assez difficile. Le premier s'arrestoit quelquesfois autant à admirer la bizarrerie de ce dernier accident qu'à s'en pleindre : et le second se repentoit presque à tous les momens, de ce qu'il venoit de faire. Il n'estoit jamais un instant bien d'accord avec luy mesme : que feray-je, disoit il, de ce Criminel, qui m'a tant servi ; que j'ay tant aimé ; et qui possede le coeur de mes amis, et de mes ennemis tout ensemble ? De ce Criminel, dis-je, que toute la Terre connoist avec estime ; et dont personne ne connoist pourtant la naissance ? Qui vit jamais, adjoustoit il, une chose plus surprenante, que celle qui m'arrive aujourd'huy ? Le moyen de s'imaginer qu'Artamene, par la valeur duquel j'ay remporté tant de victoires, et vaincu tant de Rois ; ait voulu ternir sa reputation par une perfidie ? Mais le moyen aussi de penser que ce Billet que j'ay dans les mains, ne puisse estre expliqué par luy, sans penser en mesme temps, que le crime qu'il a commis est si grand, que la confusion qu'il en a, ne luy laisse pas seulement assez de liberté d'esprit, pour inventer un pretexte à cette intelligence ? Non, non, poursuivit il, Artamene est criminel : et soit par amour, ou par ambition, ou par tous les deux ensemble ; il est coupable, et merite d'estre puni. La difficulté que j'y trouve, n'est qu'à sçavoir si l'aimant comme je l'aime, je pourray bien m'y resoudre : et si ce coupable n'est point assez puissant dans mon coeur, pour m'affliger plus de sa perte, qu'il ne s'en afflige luy mesme. Mais, reprenoit il tout d'un coup, la douleur que je sens pour la perte de Mandane, me sera un puissant preservatif, contre celle d'Artamene : estant à croire que mon ame se trouvant si sensible pour celle-là, ne se la trouvera pas tant pour l'autre. Essayons neantmoins toutes choses, adjoustoit il, pour fléchir cét esprit obstiné : et pour trouver matiere de luy pardonner, faisons encore ce que nous pourrons, pour luy faire confesser son crime. Mais pendant que Ciaxare raisonnoit de cette sorte en luy mesme ; Artamene de qui l'esprit amoureux, ne pouvoit se separer de sa Princesse, songeoit bien plus à son naufrage qu'à sa prison : et avoit bien plus d'aprehension de sa perte, que de frayeur de la sienne. Fais ce que tu voudras, rigoureux Destin, s'écrioit il, tu ne sçaurois plus m affliger : et mon ame n'estant plus sensible que du costé de Mandane, te deffie de l'esbranler par tous les autres. Adjouste les suplices à la prison, je ne me pleindray point de ton injustice : et tant que j'auray lieu de craindre que ma Princesse ne soit dans le Tombeau ; s'il m'arrive de murmurer d'estre dans les fers, ce sera parce qu'ils m'empescheront d'avoir recours à une mort plus prompte et plus genereuse. Ha ! belle Princesse, adjoustoit il, soit que vous soyez parmi les morts ou parmi les vivans : dans le Ciel ou sur la Terre ; si vous pouviez voir le malheureux Artamene dans les prisons de Ciaxare, n'en auriez vous pas de la douleur et de l'estonnement ? Cependant je ne me pleins ni de sa rigueur, ni de son injustice : car enfin, je parois coupable à ses yeux ; et je le suis en effet : mais c'est d'une maniere bien differente de celle qu'il imagine. Je suis coupable, ma Princesse, mais c'est envers vous : ouy, je suis criminel, poursuivoit il, de vous avoir aimée, non pas comme fille du Roy des Medes ; mais comme la plus parfaite personne qui sera jamais. Comme fille d'un grand Roy je vous pouvois aimer : mais comme Mandane, il faloit vous aimer sans le dire ; il faloit souffrir sans se plaindre ; il faloit vous adorer en mourant ; et mourir sans oser vous parler d'amour. Ouy Mandane, s'escrioit il, je suis peut-estre la cause de tous vos malheurs : Car si je ne vous eusse point aimée, vostre ame n'estant preoccupée de nulle bonté pour moy ; peut-estre auriez vous reconnu l'affection d'un des plus grands Rois du monde : et sans tant de guerres, et sans tant de peines, vous seriez femme du Roy d'Assirie, et Reine de plusieurs Royaumes. Mais aussi, adjoustoit il, je n'aurois pas eu la gloire d'estre aimé de vous ; et vous n'auriez pas eu l'advantage, d'avoir en la personne du malheureux Artamene, un Amant dont la passion respectueuse n'a jamais offensé vostre vertu, par un desir criminel ; de qui l'ame obeissante s'est soumise à toutes vos volontez ; de qui la vie a esté consacrée à vostre service ; et de qui la mort ne sera mesme que pour vous. Car enfin, poursuivoit il, je mourray, ma Princesse, sans apprendre à Ciaxare, quelle est la cause de l'intelligence qui paroist entre le Roy d'Assirie et Artamene. Ne pensez pas, disoit il en luy mesme, adorable Mandane, que ce soit un petit sacrifice, que celuy que je suis resolu de vous faire en cette rencontre : le desir de la Gloire est une passion aussi bien que l'amour ; et une passion dominante ; et une passion imperieuse, qui n'a pas accoustumé de ceder. Mais apres tout, je n'ay point d'interest, où celuy de ma Princesse se trouve : que Ciaxare me croye lasche et perfide tant qu'il luy plaira ; pourveu que je ne le sois pas, il ne m'importe. Je sçay que le Roy d'Assirie, tout mon ennemy qu'il est, déposera en ma faveur : et que tout mon Rival qu'il est, il parlera à mon advantage. Croyez donc, Ciaxare, croyez que je vous ay trahy tant qu'il vous plaira ; pourveu que vous ne croyez pas la chose telle qu'elle est, et que la verité vous en soit cachée. Car encore que ma Princesse soit tres innocente ; et que sa vertu n'ait eu que trop de severité, dans une affection toute pure ; Ciaxare et les malicieux de la Cour, ne croiroient peut-estre jamais, que j'eusse peû estre si long temps déguisé, sans le consentement de Mandane : joint qu'en descouvrant ce que je suis, ce seroit encore confirmer le Roy dans l'opinion qu'il a, que j'en veux à sa Couronne : puis qu'en fin je ne suis pas nay si loin du Throsne qu'il se l'imagine. Helas ! disoit il, quel pitoyable destin est le mien ? Je crains autant ma justification, qu'il est naturel de la desirer : et la peur d'offenser ma Princesse, est plus puissante en moy, que la crainte de l'infamie : quoy que la crainte de l'infamie soit le plus grand de tous les maux, pour quiconque cherit la Gloire, au point qu'Artamene la cherit. Je ne pense pourtant pas estre condamnable d'en user ainsi : car enfin quelque passion que j'aye pour la Princesse, je ne ferois pas un crime pour la contenter : mais aussi quelque amour que je puisse avoir pour cette Gloire, je n'offenseray jamais la reputation de Mandane, plustost que de laisser soubçonner la mienne. Non, non, disoit il, nostre vertu ne doit point despendre d'autruy : et quand nous sommes assurez du tesmoignage de nostre propre conscience, et de celuy de nos plus mortels Ennemis ; il faut ne se mettre pas en peine du reste. Les Dieux qui sont les Protecteurs de l'innocence oprimée, auront soing de faire connoistre la mienne apres ma mort sans que je m'en mesle : ceux qui souffrent que l'on m'accuse, sçauront bien me justifier, par des voyes que je ne sçaurois moy mesme comprendre : et la verité se trouera la plus forte. Mais pendant qu'Artamene et Ciaxare sont si occupez en eux mesmes ; toute Cour, et toute l'Armée, ne le sont pas moins en cette occasion : le Roy de Phrigie ; le Roy d'Hircanie ; le Prince des Cadusiens ; celuy de Licaonie, et celuy des Paphlagoniens ; Hidaspe ; Chrisante ; Aglatidas ; Thrasibule ; Madate ; Megabise ; Adusius ; Artabase, et Feraulas, furent estrangement estonnez de la prison d'Artamene : et non seulement tous ces Princes et tous ces Capitaines ; mais encore tous les Habitans de Sinope, et toute l'Armée. D'abord que le bruit s'en espandit, tous ces Rois et tous ces Princes, furent à l'Apartement d'Artamene, dont on leur refusa l'entrée : et un moment apres, Ciaxare les envoyant tous querir, leur dit qu'il avoit esté obligé de faire arrester Artamene, pour le bien de ses affaires : qu'il leur ordonnoit d'empescher que leurs Soldats dont il sçavoit qu'il estoit aimé, ne se mutinassent : et qu'il y alloit du repos de son Estat, et de celuy de tous les Princes ses Alliez. Un discours si peu vray-semblable, ne fit nulle impression dans l'esprit de ceux ausquels il parloit : qui tous d'une voix le supplierent, de songer bien meurement à une chose si importante. Vous sçavez, Seigneur, dit le Roy de Phrigie, que nous n'avons pas tousjours esté de mesme party : c'est pourquoy vous devez adjouster plus de croyance à mes paroles : et croire qu'il est absolument impossible qu'Artamene vous ait trahi, puis que je n'en ay rien sçeu. Pour moy, adjousta le Roy d'Hircanie, je ne croiray jamais qu'il soit coupable d'une trahison : non pas mesme, adjousta Hidaspe, quand il la confesseroit. S'il ne faut que ma teste pour estre caution de son innocence, dit Aglatidas, je la mets aux pieds de vostre Majesté ; Et si cette innocence, repliqua le Prince des Cadusiens, a pour ses Accusateurs, la moitié de vostre Armée ; il ne faut que le bras d'Artamene pour les confondre, si on luy permet de la deffendre. Je démentirois mes yeux, adjousta le Prince de Licaonie, s'ils pouvoient tesmoigner contre luy : et je ne croy pas, dit celuy de Paphlagonie, qu'il se trouve un homme qui ait l'audace de faire cette accusation. Je suis son complice s'il est criminel, adjousta Chrisante ; et je sçay que je suis innocent. J'ay veû son ame trop ferme dans la mauvaise fortune, dit alors Thrasibule, pour croire qu'elle ait seulement chancelé dans la bonne : Cela n'est croyable ny possible, s'écrierent à la fois Madate et Megabise : et si vostre Majesté, adjousta Feraulas, fait parler ceux qui l'accusent, je m'offre à les faire taire. Enfin tous ces Princes, et tous ces Chefs, les uns apres les autres, et quelques fois tous ensemble, s'empressoient à qui parleroit plus fortement, pour l'illustre et malheureux Artamene. L'un se souvenoit de ses Victoires ; l'autre de sa Generosité : L'un exaltoit sa valeur ; l'autre vantoit son affection ; et tous enfin en vindrent à tel point, qu'ils perdirent une partie du respect qu'ils devoient à Ciaxare, par le peu de loisir qu'ils luy donnoient de s'expliquer. Le Roy emporté de colere, leur presenta les Tablettes, dans lesquelles Artamene avoit escrit au Roy d'Assirie : et leur dit tout en fureur ; Voyez si celuy que vous deffendez si ardamment, est aussi innocent que vous le pensez. Le Roy de Phrigie ayant leu ce Billet tout haut, en demeura un peu surpris, aussi bien que tous ceux qui l'entendirent. Neantmoins il ne changea point de sentimens non plus que les autres : et apres avoir fort exageré, comme quoy les apparences sont bien souvent trompeuses et incertaines ; ils conclurent tous d'une voix, sans pouvoit bien dire pourquoy, qu'Artamene estoit innocent : Mais que quand mesme il seroit coupable ; ce seroit tousjours un coupable, qu'il ne faudroit pas perdre legerement. Nous y adviserons, leur respondit alors Ciaxare : Mais cependant, que chacun se souvienne en cette rencontre, qu'il est quelquefois tres dangereux d'embrasser avec trop de chaleur, la deffence des criminels : et que ceux dont les Troupes feront quelque rumeur dans mon Camp, me respondront en leurs propres personnes, de l'insolence et de la revolte de leurs Soldats. Ces Princes et ces Capitaines qui virent que Ciaxare se laissoit emporter à la colere, ne voulurent pas l'irriter davantage : et comme la valeur d'Artamene les avoit presque tous rendus ses Vassaux, ses Sujets ou ses Alliez ; ils ne voulurent pas perdre entierement le respect qu'ils luy devoient, ny se mettre en estat de se rendre inutiles pour Artamene qu'ils aimoient beaucoup ; comme ils eussent fait, s'ils eussent continué d'eschauffer un esprit, qui ne l'estoit desja que trop. Ils le laisserent donc dans la liberté de s'entretenir soy mesme, et de dissiper une partie de son chagrin, par le temps qu'il auroit de faire reflexion sur ce qu'il avoit fait, et sur ce qu'il avoit à faire. Cependant Chrisante et Feraulas en sortant du Cabinet du Roy, leur firent de nouveau mille sermens, en faveur de l'innocence de leur Maistre : et les confirmerent puissamment dans le dessein qu'ils avoient de le servir. Ils protesterent tous de perir plus tost que de souffrir qu'un homme d'un merite si extraordinaire, fust injustement traité. Ce n'est pas que ce Billet ne les embarrassast un peu : mais Artamene eut pourtant ce bonheur là, que tous creurent qu'il y avoit quelque chose de caché qui le justifieroit : et que personne ne crût qu'il fust coupable. En effet quelle apparence y avoit il, qu'Artamene peust avoir une intelligence criminelle avec un Prince qu'il venoit de vaincre ; et du quel il venoit de renverser l'Empire ; et sans qu'il eust paru aux yeux du monde, nul sujet de mescontentement de sa part, ny nul changement en sa fortune ? Aussi ne fust-ce pas sans peine, que les Chefs retindrent le Peuple, et les Soldats en leur devoir : et en les y retenant, ils agirent de telle sorte avec eux, qu'ils les laisserent dans la disposition qu'il faloit qu'ils fussent pour s'en pouvoir servir, en cas qu'il en fust besoin. Ils leur dirent seulement, qu'il faloit se donner patience, et qu'Artamene seroit bien tost delivré : qu'il ne faloit pas precipiter le secours qu'ils luy vouloient donner, de peur de rendre sa condition plus mauvaise : et meslant tousjours parmi cela, des loüanges d'Artamene ; ils empeschoient la revolte, et la fomentoient tout ensemble : ainsi sans atiedir leur affection, ils reprimoient seulement leur violence, qui n'estoit pas encore necessaire. Cependant tout le Camp et toute la Ville estoient en desordre : le Nom d'Artamene retentissoit par tout : Les Medes ; les Persans ; les Capadociens ; les Phrigiens ; les Hircaniens ; les Cadusiens ; les Paphlagoniens, et tant d'autres Nations differentes, dont cette grande Armée estoit composée, s'accordoient toutes en faveur d'Artamene : et faisant toutes son Eloge, chacun en sa langue et en sa maniere ; il n'y avoit presque pas un Capitaine en tout ce grand Corps, qui ne se vantast d'avoir reçeu quelque bien-fait de luy : ny presque pas un Soldat, qui ne publiast qu'il avoit l'honneur d'en estre connu. Enfin Artamene estoit le sujet de toutes leurs conversations : tous les Soldats vouloient quitter le Camp, pour aller apprendre à la Ville ce qui s'y passoit : et quelques uns des Habitans de la Ville alloient au Camp pour y exciter les Soldats, à ne laisser pas perdre leur General. Il n'y avoit que cét Amy d'Aribée, qui n'agissant qu'en secret, ne laissoit pas de nuire beaucoup au genereux Artamene, et d'entretenir la colere du Roy : c'estoit luy qui luy avoit escrit à cét illustre accusé : mais qui luy avoit encore baillé les Tablettes, dans lesquelles il avoit respondu à ce Roy. Chrisante et Feraulas estoient fort empeschez à deviner par quelle voye Ciaxare pouvoit les avoir reçeuës : mais le Ciel qui veut tousjours que les crimes se descouvrent, fit qu'ils en furent bien tost esclaircis. Ils n'avoient garde d'imaginer, comment la chose estoit advenue : ny de prevoir par quel moyen ils l'apprendroient. Car il estoit arrivé que celuy que le Roy d'Assirie avoit envoyé vers Artamene, et par lequel Artamene luy avoit respondu ; avoit rencontré en s'en retournant un Frere d'Aribée ; qui luy ayant demandé d'où il venoit, et où il alloit, avoit sçeu par luy la verité de la chose. Ce Frere l'ayant apprise, avoit suborné cét homme, qui luy avoit montré ces Tablettes : et apres les avoir ouvertes et leuës, il avoit par sa permission, escrit la mesme chose dans d'autres : et luy avoit persuadé, qu'il pouvoit à toute la Medie, et à toute la Capadoce d'où il estoit : mais encore à toute l'Asie, et mesme à toute la Terre ; s'il vouloit retourner à Sinope, et aller porter les Tablettes d'Artamene à un de ses amis, qui estoit aupres de Ciaxare ; et c'estoit le mesme qui de son costé, avoit commencé d'agir contre ce fameux Prisonnier. Il luy dit en suitte, que ce seroit rendre un service tres important au Roy, et dont il seroit tres magnifiquement recompensé : que le Roy d'Assirie qui à faute de gens l'avoit envoyé, seroit ravi de ce qu'il auroit fait, ayant interest en la perte d'Artamene : qu'il verroit aussi bien sa Lettre en copie qu'en original ; et qu'il la luy porteroit, pendant qu'il retourneroit à Sinope. Qu'au reste il ne faloit pas qu'il eust de scrupule, de perdre un homme ambitieux, qui aspiroit à la Monarchie universelle ; un homme que l'on faisoit semblant d'aimer, pour la crainte que l'on avoit de luy : mais que s'il arrivoit jamais que la Fortune l'abandonnast pour un moment, il seroit perdu sans ressource. Que tout changeroit de face : que ses plus chers Amis en apparence, estoient ses Ennemis en secret : et qu'enfin il recevroit des loüanges, et : des benedictions de tout le monde, s'il venoit about d'un grand dessein. Que tout grand qu'il estoit, il l'acheveroit pourtant sans aucun danger : puis que ce ne seroit pas luy qui presenteroit ces Tablettes au Roy : et qu'il ne seroit connu, qu'apres que tout le peril seroit passé. Enfin ce frere d'Aribée qui se nommoit Artaxe, sçeut tant dire de choses à celuy auquel il parloit ; qu'adjoustant une riche bague à ses raisons ; il persuada cette ame foible et mercenaire ; et luy fit faire tout ce qu'il voulut. Artaxe escrivit donc à son Amy, qu'ayant trouvé un moyen infaillible, de vanger la mort de son frere, il le conjuroit de ne le negliger pas, et de s'en servir utilement. Que pour luy, il s'en alloit de son costé dans Pterie ; Ville qui n'est pas fort esloignée de Sinope, où le Roy d'Assirie s'estoit retiré ; afin d'agir aupres de ce Prince contre Artamene : et pour y attendre le succés de l'affaire, dont il luy laissoit la conduite, n'osant pas paroistre à la Cour. Cét homme donc, estant arrivé à Sinope, avoit esté trouver cét Amy d'Aribée et d'Artaxe ; l'avoit trouvé disposé, à ce qu'il desiroit de luy ; et ce traistre avoit en effet conduit la chose, jusques au point qu'elle estoit. Mais ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre ; ce fut que cét homme qui ne s'estoit principalement resolu à ce qu'il avoit fait ; que parce qu'il s'estoit laissé persuader, que c'estoit rendre un office universel à toute l'Asie, que de faire perir Artamene ; fut bien estonné de voir, qu'au lieu de causer une joye generale, il avoit causé une douleur publique : et qu'il avoit mis un desordre, et une confusion si grande par tout, qu'il n'estoit pas aisé de prevoir, par quels moyens l'on pourroit remettre les choses en leur tranquilité premiere. Cét homme donc, de qui l'ame estoit sans doute plus fragile que meschante ; pressé de remords : et de plus extrémement irrité, de la fourbe qu'on luy avoit faite, et de la mauvaise action qu'on luy avoit fait faire à luy mesme ; se resolut absolument de la reparer ; et d'apprendre aux Amis d'Artamene, quel estoit celuy qui entretenoit Ciaxare dans son chagrin et dans sa colere. Il s'adressa pour en venir about à Feraulas ; et luy advoüa ingenûment comme la chose s'estoit passée : mais avec des paroles si pleines de repentir ; que quoy que cet homme eust mis la vie de son Maistre en danger, il ne le mal-traita point. Au contraire, apres avoir blasmé sa premiere action, il loüa fort la seconde : et se resolut de se servir de luy, pour descouvrir tout ce qui se passeroit, chez l'Ennemy caché d'Artamene. Il fit aussi tost sçavoir à son Maistre, tout ce qu'il avoit appris : car encore que Ciaxare eust deffendu que personne ne luy parlast ; le Capitaine des Gardes n'observoit pas cét Ordre si exactement, qu'il ne donnast la liberté de luy escrire : estant fortement persuadé de son innocence : et plus fortement amoureux encore, d'une vertu si extraordinaire. Artamene sçeut ainsi par quelle voye son Billet avoit esté entre les mains de Ciaxare, dont il fut extrémement aise : car bien que les grandes Ames, qui sont incapables de crimes, n'en croyent pas aisément les autres capables non plus qu'elles ; il avoit pourtant eu quelque leger soubçon, que le Roy d'Assirie n'eust fait la chose : et cette pensée luy avoit donné beaucoup d'inquietude. Car, disoit il, si par hazard l'illustre Mandane n'estoit point morte : et que par le mesme hazard elle revinst entre les mains du Roy d'Assirie ; quelle asseurance pourrois-je avoir en la parole d'un Prince, capable d'une si noire perfidie ? Cependant Chrisante et Feraulas voulant se servir du moyen que le Sort leur presentoit, et travailler à la conservation d'Artamene, se trouvoient fort embarrassez, car en l'estat qu'estoient les choses, ils ne sçavoient s'ils devoient dire la verité des advantures de leur Maistre à Ciaxare. Ils voyoient qu'en le justifiant d'un costé, ils l'accuseroient de l'autre : et jugeoient bien que sa vie seroit encore plus en danger, comme Amant de la Princesse, que comme Amy du Roy d'Assirie. Sa condition mesme qui estoit tant au dessus de ce qu'elle paroissoit estre, leur sembloit aussi un mauvais moyen pour le sauver : et dans cette incertitude, ils ne sçavoient ny que resoudre, ny qu'imaginer. Ils crûrent neantmoins enfin, qu'il estoit juste en une chose si importante, de ne se fier pas entierement en leurs propres opinions : et de ne se charger pas seuls, de l'evenement d'une affaire, d'où dépendoit la perte ou la conservation de la Personne du monde la plus considerable. Ils jugerent donc à propos, de choisir les principaux des Persans ; et ceux d'entre ces Princes Estrangers, qui paroissoient les plus affectionnez à Artamene, et qu'il avoit le plus obligez : afin de leur apprendre, que celuy qu'ils aimoient, estoit encore plus digne de leur amitié, et de leur protection qu'ils ne pensoient : et pour avoir apres cela leurs advis, sur ce qu'ils avoient à faire. Ils eussent bien voulu en faire demander la permission à leur cher Maistre : mais c'estoit une chose si delicate à confier legerement, qu'ils ne crûrent pas qu'il la falust hazarder. Joint que dans l'indifference qu'il tesmoignoit avoir pour la vie ; ils s'imaginerent facilement, qu'il ne se donneroit pas la peine d'examiner, ce qui luy seroit le plus advantageux : et ils jugerent mesme qu'il n'y consentiroit jamais, vû le silence obstiné qu'il observoit en une occasion, où il s'agissoit de son honneur et de sa vie. Comme ils eurent formé cette resolution, ils prirent encore celle de ne confier ce secret qu'à des Persans, et à des Princes Estrangers, et de n'en donner point de partaux Medes : parce qu'estans nais Subjets de Ciaxare, ils auroient peut-estre pû se dispenser, de la fidelité qu'ils auroient promise ; ou du moins la garder avec quelque repugnance, et quelque scrupule. Ainsi apres s'estre fortement déterminez sur ce dessein ; ils furent chercher l'occasion de l'executer : afin d'avoir au moins la satisfaction de n'avoir rien negligé pour la conservation de la personne du monde la plus illustre, et la plus malheureuse tout ensemble.

Livre second

Réunion des amis de Cyrus


Chrisante et Feraulas avoient un dessein si juste, que la Fortune toute ennemie qu'elle est de la Vertu ; et toute irritpe qu'elle estoit, contre l'illustre Artamene ; le favorisa au lieu de s'y opposer : et le hazard voulut que ces deux fidelles Serviteurs, ayant intention d'assembler les plus chers Amis de leur Maistre, à la reserve des Medes ; trouverent tout à la fois chez Hidaspe, le Roy d'Hircanie ; le Prince des Cadusiens, et Thrasibule, qu'Artamene leur avoit envoyé recommander, depuis qu'il estoit arresté. Adusius et Artabase s'y rencontrerent aussi : tous ces autres Princes s'y trouverent, excepté le Roy de Phrigie, qui estoit aupres de Ciaxare, pour tascher de le fléchir. Et comme Artamene estoit le sujet de tous leurs discours, en l'estat qu'estoient les choses ; ils ne les virent pas plustost qu'ils leur en parlerent ; et leur apprirent que Ciaxare estoit tousjours irrité. En suitte, le Roy d'Hircanie s'adressant à Chrisante, le pria de luy dire, si luy qui avoit une si grande part à l'amitié, et à la confidence d'Artamene ; et qui avoit tousjours esté aupres de luy depuis si long temps (à ce qu'il avoit entendu dire, depuis qu'il estoit arrivé à la Cour de Ciaxare, lors qu'il n'estoit que Roy de Capadoce) n'avoit rien sçeu qui peust les instruire de sa naissance ; afin de voir si par ce costé là, ils ne pourroient point trouver les moyens d'interesser à sa conservation, le Prince dont il seroit nay subjet : ou de se servir du moins de ce pretexte, pour tenir Ciaxare en suspens, en attendant que sa colere fust passée. En effet, adjousta Hidaspe, le moyen que l'Armée de Ciaxare estant composée de tant de Nations differentes, il ne soit pas de quelqu'une de celles-là ? et si cela est, il est bon de le sçavoir : puis que ce seroit encore un puissant motif pour luy concilier les coeurs de ceux qui auroient la gloire d'estre nais sous mesmes loix, et sous mesme Prince. Que si aussi il est nay dans le Party de nos Ennemis ; peut-estre que Ciaxare sçachant qu'il a entre ses mains un homme de cette importance, sera bien aise de le conserver, pour en tirer quelque advantage contre eux. Hidaspe ayant cessé de parler, tous les autres approuverent ce qu'il avoit dit : et Thrasibule adjousta, que peut-estre mesme tireroient ils de cette connoissance, celle des raisons de l'intelligence d'Artamene, avec le Roy d'Assirie, et celle de l'obstination qu'il avoit, à ne vouloir point les descouvrir à Ciaxare ; qui estoient deux choses qui ne les embarrassoient pas peu. Seigneurs, respondit Chrisante, je tiens à bon presage, que vous ayez prevenu l'intention de Feraulas et la mienne : puis que nous n'estions venus chez Hidaspe, qu'à dessein de l'obliger d'assembler chez luy, tous ceux que la Fortune y a fait trouver fortuitement. La suitte de nostre discours vous fera voir pourquoy nous avons choisi la maison d'Hidaspe : et pourquoy nous n'avons pas jugé à propos, que tant d'illustres Medes qui sont amis d'Artamene s'y rencontrassent. En un mot, Seigneurs, nous sommes icy pour vous apprendre, qui est veritablement Artamene. Chrisante n'eut pas plustost prononcé cette derniere parole, que tous ces Princes l'interrompirent, par des tesmoignages de joye et d'impatience : et par des souhaits qu'ils firent qu'il peust estre de leur Nation. Non, disoit le Roy d'Hircanie, je n'auray point cét avantage ; je ne suis point assez heureux pour cela : le Prince des Cadusiens disoit aussi la mesme chose : et tous ensemble n'osant l'esperer, quoy qu'ils le desirassent avec ardeur, advoüoient tacitement, que personne n'estoit digne d'estre nay son Souverain : et qu'il l'estoit de l'estre de toute la Terre. Mais enfin un moment apres, Hidaspe le plus impatient de tous, ayant fait assoir tous ces Princes ; et ordonné que l'on ne laissast entrer personne, qui peust interrompre cette narration ; pressa Chrisante de parler. Quelqu'un demanda alors s'il ne faloit point attendre le Roy de Phrigie ? Mais tout les autres qui brusloient depuis si long temps, du desir de sçavoir les commencemens d'une vie dont ils avoient veû les glorieuses suittes ; ne peurent souffrir cette remise : et prierent tout de nouveau Chrisante de ne les faire plus languir. Alors ce sage Persan, apres avoir esté quelques momens sans dire mot, pour rappeller en sa memoire, l'idée de tant de grandes actions, qu'il avoit veû faire à son cher Maistre ; suivant qu'ils en estoient convenus Feraulas et luy, commença son recit de cette sorte.

Histoire d'Artamène : origines de Cyrus


HISTOIRE D'ARTAMENE.

J'ay de si merveilleuses choses c vous apprendre, que ce n'est pas sans sujet que je croy qu'il est à propos de vous preparer en quelque façon, à n'en estre pas surpris : Car enfin, Seigneur (dit il s'adressant au Roy d'Hircanie) la naissance et la vie d'Artamene, ont des circonstances si extraordinaires ; si glorieuses pour luy ; et si surprenantes pour ceux qui ne les sçavent pas ; que pour trouver de la creance parmy ceux qui m'escoutent ; je ne pense pas qu'il soit inutile de leur protester, que la verité toute pure leur parlera par ma bouche : et que si dans la narration que je vay faire, je ne la dis pas tousjours exactement ; c'est que la modestie d'Artamene m'a accoustumé à cacher une partie de sa gloire, et à n'exagerer jamais les grandes choses qu'il a faites. Cependant, Seigneur, cét Artamene, dont le Nom s'est rendu si fameux et si illustre, par sa valeur et par sa vertu, en porte un autre, qui n'est pas moins considerable par le Grand Prince qui le luy a donné avec la vie. Car, Seigneur, quand je vous diray qu'Artamene a esté promis par les Dieux ; apprehendé des Rois de la Terre, avant sa naissance ; et qu'Artamene enfin, n'est autre que CYRUS, fils de Cambise Roy de Perse ; je ne vous diray rien qui ne soit veritable, et que je ne prouve facilement. A ces mots, Hidaspe et tous ceux qui estoient presens, firent un grand cry ; et interrompirent Chrisante : quoy, s'écrierent-ils tous d'une voix, Artamene est Cyrus ? Artamene est Fils du Roy de Perse ? Artamene, reprit Chrisante, est certainement ce que je dis : et est par consequent, d'une des plus illustres Races du monde ; puis qu'elle compte entre ses premiers Devanciers, le vaillant Persée ; celuy, dis-je, qui se vantoit d'estre Fils de Jupiter. Mais, luy respondit Hidaspe, ne m'avez vous pas confirmé vous mesme, dans l'opinion que tout le monde a eu de son naufrage ? Et ne m'avez vous pas dit vous mesme, quand je vous ay reconnu icy, que vous aviez changé de Maistre apres sa perte, et que celuy que vous serviez presentement s'appelle Artamene ? Je l'ay fait sans doute, reprit Chrisante : mais je l'ay fait par le commandement de Cyrus ; qui voulant encore estre Artamene, m'obligera à ne luy changer point de Nom qu'il ne me l'ait permis ; à continuer de l'appeller ainsi dans la plus part de ce recit, pour vous en faciliter d'autant plus l'intelligence ; et vous sçaurez enfin, par la suitte de mon discours, quelles ont esté les raisons qui l'ont obligé de se cacher. Il faut tomber d'accord, dit lors Hidaspe, que vous aviez sujet de preparer ceux qui vous escoutent, à estre surpris : et il faut advoüer, adjousta Artabase, que nous avions bien perdu la raison, de ne subçonner rien de la verité, vous voyant vous et Feraulas, si attachez à Artamene. Quoy qu'il en soit (dit le Roy d'Hircanie, parlant à Hidaspe, à Adusius, et à Artabase) je n'ay point de peine à me persuader qu'Artamene est Cyrus : et j'en avois bien davantage à m'imaginer, qu'un homme si extraordinaire fust d'une naissance commune. Pour moy, adjousta Thrasibule, je ne le creus pas mesme le premier jour que je le connus : et je luy vis faire des choses, qui ne me permirent pas de douter de sa condition. Persode Prince des Cadusiens, s'adressant à Hidaspe, à Artabase, à Adusius, à Chrisante, et à Feraulas ; je vous estime si heureux, leur dit il, de vous devoir touver Subjets d'un tel Prince ; qu'il s'en faut peu que je ne die, que cette glorieuse servitude, est preferable à la Souveraine Domination : et qu'il vaudroit mieux luy obeïr, que de commander à cent millle autres. Hidaspe qui brusloit d'impatience, de sçavoir precisément les particularitez de toute une vie, dont il sçavoit les premieres advantures ; voulut obliger Chrisante à commencer son recit, par le départ de Cyrus, de la Cour du Roy son Pere : mais comme Thrasibule n'en avoit rien sçeu ; et que ces autres Princes n'avoient apris tout ce qui s'estoit autrefois passé à la Cour d'Astiage que par la Renommée, qui change tousjours un peu les choses en les publiant ; ils furent tous bien aises que Chrisante les repassast en general : afin de leur en rafraischir la memoire, et d'en instruire Thrasibule, qui les ignoroit absolument. Chrisante donc apres avoir esté quelque temps sans parler, comme pour chercher à reprendre le fil de son discours ; se tournant vers le Roy d'Hircanie ;Seigneur, luy dit il, je ne m'arresteray point à vous particulariser de nouveau, la glorieuse naissance d'Artamene : puis qu'il suffit de dire son veritable Nom ; et d'adjouster qu'il est de l'illustre Race des Perfides ; pour faire advoüer, qu'il n'y en a point de plus noble sur la Terre. Il a mesme cét avantage, d'estre nay parmi des Peuples (s'il est permis à un Persan de parler de cette sorte,) où toutes les Vertus s'apprennent, pour ainsi dire, en naissant : et chez qui les vices sont en si grande horreur, qu'ils n'oseroient mesme y paroistre, que sous les apparences de ces Vertus. Artamene (car nous l'appellerons encore long temps ainsi) a de plus la gloire d'estre Fils d'un Prince, et d'une Princesse, de qui les loüanges sont en la bouche de toutes les Nations : et le bonheur de n'avoir par consequent pû recevoir de ses parens, que des inclinations tres nobles, tres hautes, et tres heroïques. Mais comme il semble que l'Histoire des Rois de Medie, n'est pas moins necessaire que celle des Rois de Perse, pour esclaircir ce que j'ay à dire ; et qu'il faille reprendre les choses d'un peu plus loing ; pour vous faire perfaitement entendre toutes celles que j'ay à vous raconter ; il faut que je vous fasse souvenir, comment les anciens Rois des Assiriens s'estoient rendus Maistres de la haute Asie : et comment le sage et l'illustre Dejoce fils de Phraorte, fit souslever ses Compatriotes contre leurs Tyrans : et remit la Souveraineté des Medes entre les mains d'un Mede, puis que ce fut entre les siennes. Vous sçavez, Seigneur, que ce grand et excellent homme estoit descendu en droite ligne des anciens Rois de Medie : que ce fut luy qui fit de si belles Loix ; qui bastit la superbe Ville d'Ecbatane ; et qui remit enfin sous son obeïssance, tous les Estats de ses Devanciers ; qui comprennent, comme vous ne l'ignorez pas, les Brusses ; les Paretacenes ; les Struchates ; les Arisantins ; et les Budiens. Apres Dejoce, qui regna cinquante trois ans, Phraorte son fils posseda sa Couronne, et fut aussi paisible dans son Royaume, que si les Rois d'Assirie ne l'eussent jamais usurpé. Mais non content de se revoir sur le Throsne de ses Peres, il fut faire la guerre aux Persans : qui apres une paix de plus d'un Siecle, dont ils avoient joüy, se trouverent surpris par des gens aguerris, et desja accoustumez à vaincre. Si bien que pour empescher la desolation entiere de leur Païs, ils firent alliance avec eux : et convindrent que la Couvronne de Perse et celle de Medie, n'auroient plus d'interests se parez : et que toutes les fois que Phraorte auroit besoin de leur assistance, ils seroient obligez de la luy donner. Voila Seigneur, quelle fut la premiere liaison des Medes avec les Persans. Je ne m'arreste point à vous dire, comment Phraorte qui estoit ambitieux, ayant voulu declarer la guerre au Roy d'Assirie, qui le laissoit paisible dans ses Estats ; perit en cette entreprise, en assiegeant la Ville de Ninos ; apres avoir regné vint et deux ans : ny comment apres sa mort, Ciaxare son Fils, et premier de ce Nom parmy les Rois des Medes parvint à la Couronne : ny comment ce Prince fut tantost mal-traité de la Fortune, et tantost favorisé. Car vous n'ignorez pas, que donnant une Bataille contre les Lydiens qu'il estoit prest de gagner ; il s'espandit tout d'un coup, sur toutes les deux Armées, des tenebres si espaisses, qu'il luy fut impossible de continuer de combattre, et d'achever de gagner la Victoire. Vous sçavez aussi, comment en assiegeant la Ville de Ninos, dont je vous ay desja parlé, pour vanger la mort de Phraorte son pere, qui comme je l'ay dit, avoit esté tué devant cette Ville : et qu'estant tout prest de la prendre ; Madias Roy des Scithes, parut avec une Armée de plus de cent mille hommes, à la portée d'une fléche de son Camp. Enfin, Seigneur, vous sçavez que ce Prince combatit le Roy des Medes, qui perdit la Bataille avec l'Empire : mais vous sçavez aussi, qu'il remonta sur le Throsne ; que cette invasion des Scithes ne dura que vingt-huit ans : et que n'ayant pas changé de sentimens en changeant de fortune, il recommença la guerre contre les Rois d'Assirie ; et qu'il prit enfin cette Ville de Ninos. Or, Seigneur, ce premier Ciaxare, fut pere d'Astiage, qu'il laissa paisible possesseur de ses Estats : Mais comme ce Prince estoit nay dans un temps de troubles et de divisions ; je pense que les troubles et les agitations de l'esprit du pere, pendant de si grandes revolutions ; passerent dans l'ame du fils : et y laisserent certaines impressions melancoliques et défiantes, qui ont fait passer toute la vie de ce Prince, avec beaucoup d'inquietude ; et qui ont peut-estre causé en partie, toutes les traverses de celle d'Artamene. Il fut marié assez jeune ; et d'une façon sans doute assez extraordinaire, pour m'en devoir souvenir icy. Cette Bataille que le Roy son pere n'avoit pû gagner contre Aliatte Roy de Lydie, à cause de cette obscurité qui s'estoit espanduë sur toutes les deux Armées, fut cause des Nopces dont je vous parle : car apres un accident si estrange, le Roy des Medes consulta les Mages, et Aliatte envoya au Temple de Diane à Ephese, qui commençoit d'estre en grande reputation, pour les Oracles qui s'y rendoient. Ces Princes sçeurent par l'advis des Mages, et par l'Oracle de Diane ; que les Dieux avoient donné une marque trop visible qu'ils ne trouvoient pas bon qu'ils se fissent la guerre, pour la continuer davantage : et qu'ainsi il faloit qu'ils se resolussent à faire la paix. Le Roy de Cilicie s'estant entremis de la chose, fit que le Roy de Lydie qui avoit une fille, Soeur de Cresus, la fit espouser à Astiage fils de son Ennemy. Ainsi vous pouvez connoistre par là, que ces Nopces furent faites si tost apres la guerre de Lydie ; que ce n'est pas sans raison, que je dis que ce Prince nay dans le tumulte, en reçeut quelques dispositions au trouble et à la confusion. Pour son Regne, Seigneur, comme il n'y a pas long temps qu'il est achevé, il seroit superflu de vous le raconter exactement : il suffira donc que je vous die, que ce Prince qui sçavoit que pas un de ses Predecesseurs, depuis l'illustre Dejoce, n'avoit possedé la Couronne de Medie en paix ; se tenoit tousjours preparé à la guerre ; et craignoit tousjours quelque revolte. Vous n'ignorez pas non plus qu'il eut de la Reine sa femme, Fille d'Alliate, et Soeur de Cresus, Ciaxare qui regne presentement, et qui retient l'invincible Artamene prisonnier. Vous sçavez aussi qu'il eut encore une fille appellée Mandane, d'une eminente beauté, et d'une grande vertu : à quelque temps de là, il perdit la Reine sa femme, qu'il avoit si cherement aimée, qu'il ne voulut jamais se remarier. Depuis cette perte, il ne songea plus qu'à faire bien eslever le jeune Ciaxare, et la jeune Mandane ; et à tascher de se maintenir en paix, sans rien entreprendre contre ses voisins. Mais s'il eut le bonheur de n'avoir pas de guerre fort considerable ; il eut aussi le malheur de se voir presque tousjours à la veille d'en avoir : tantost contre ses anciens Ennemis les Rois d'Assirie ; tantost contre ses Alliez ; tantost contre ses propres Subjets. Neantmoins au milieu de tant d'inquietudes, que ces remuëmens continuels luy donnoient ; sa Cour ne laissoit pas d'estre la plus superbe de toute l'Asie. Car comme vous sçavez que la Nation des Medes aime les plaisirs et la magnificence ; et qu'Astiage en son particulier, estoit fort sensible à tous les divertissemens, malgré ses chagrins et ses inquietudes ; Ecbatane ne laissoit pas d'estre le sejour du monde le plus agreable. Ce Prince avoit observé cette coustume, depuis la Naissance de Ciaxare son Fils, de ne manquer pas toutes les années, d'en faire celebrer le jour, par des resjoüissances publiques : et de le conduire luy mesme au Temple, pour y remercier les Dieux de le luy avoir donné ; et pour les prier encore, de le luy vouloir conserver. Le jeune Ciaxare pouvoit avoir seize ans, et la Princesse sa Soeur quatorze, lors qu'une de ces Festes arrivant, il y advint une chose, qui troubla estrangement la ceremonie :car comme Astiage partit un matin de son Palais pour aller au Temple, y mener le Prince son fils ; tout d'un coup la clarté du jour commença de diminuer : et le Soleil s'éclipsant, il y eut une si grande obscurité sur toute la Terre, qu'à peine se pouvoit-on reconnoistre : et ce peu de lumiere qui restoit, avoit je ne sçay quoy de si lugubre ; que l'aveuglement absolu, eust en quelque chose de moins effroyable. Cét accident surprit infiniment Astiage : tout le peuple mesme ne prit pas cela pour un bon augure ; encore que tous ceux qui virent cette Eclipse, en eussent veû d'autres ; celle là ne laissoit pas de leur donner une frayeur que les autres ne leur avoient pas donnée. Outre que celle-cy estoit plus grande, que toutes celles qu'ils pouvoient avoir veuës ; la rencontre du jour leur sembloit une chose si remarquable ; qu'ils ne pouvoient s'imaginer, que le cas fortuit l'eust causée : et ils croyoient asseurément, que les Dieux vouloient advertir le Roy, et tous les Medes, de quelque evenement considerable. Chacun se souvenoit de ces effroyables tenebres, dont le premier Ciaxare pere d'Astiage, avoit esté si troublé : et personne ne doutoit, que puis que celles là avoient esté causées pour advertir le Roy des Medes et celuy de Lydie, de faire la paix ; celles cy ne voulussent aussi signifier quelque chose de grande importance. Enfin tout le monde en parloit selon son caprice : et chacun se mesloit d'expliquer cét accident, selon son humeur, et selon sa passion. Les uns disoient, qu'il pourroit bien presager la mort du Roy : les autres craignoient seulement, la chutte de son Empire : quelques uns la perte du Prince son Fils : et tous ensemble n'en auguroient que des evenemens funestes. Mais si l'obscurité et l'épaisseur des tenebres les avoit surpris ; ce qui suivit cette Eclipse ne les estonna gueres moins : car apres qu'elle eut duré quatre heures toutes entieres ; le Soleil contre sa coustume, se descouvrit en un moment : et parut si clair ; et si brillant ; et d'une lumiere si inaccessible, qu'il pensa aveugler tous ceux qui eurent la hardiesse de le vouloir regarder. Sa chaleur ne fut pas moins extréme que sa clarté : et l'on sentit tout d'un coup une ardeur si grande ; que le Peuple creut que toute la Terre s'alloit embrazer. Cependant Astiage qui de son naturel estoit fort inquiet, et fort apprehensif ; et qui de plus estoit fort scrupuleux, et fort persuadé de l'opinion que les Mages connoissoient presque tout ce qui devoit advenir ; les assembla tous, et les conjura de bien considerer cét accident. Vous sçavez sans doute que ces hommes menent une vie, qui leur donne plus de loisir qu'aux autres, de connoistre les choses celestes : car outre leur austerité ; leur retraite, et leur solitude ; ils ont une connoissance si particuliere des Astres, que par eux seulement ils penetrent bien loing dans celle de l'advenir : joint que les Dieux les inspirent encore par des voyes secrettes et particulieres, que le vulgaire ne connoist pas. Leurs responses sont presque aussi asseurées, que celles des Oracles : et quand elles rencontrent heureusement ; elles ont cét advantage, qu'elles sont beaucoup plus claires. Quoy qu'il en soit Astiage ayant fait assembler tous les Mages, comme je l'ay desja dit ; et eux ayant prié les Dieux, et consulté les Astres ; dirent à ce Prince, apres l'avoir preparé à recevoir ce qu'ils avoient à luy dire, sans se laisser emporter à nulle violence ; que selon toutes leurs s selon tout ce que leur sçavoir, et les dons qu'ils avoient reçeus du Ciel leur pouvoient aprendre ; il faloit de necessité que cette grande Eclipse, qui ne venoit point dans le temps, ny dans les revolutions establies par la Nature ; signifiast ou sa mort ; ou celle du Prince son fils ; ou la perte de son authorité Souveraine. Que pour les deux premiers, ils luy respondoient que cela ne pouvoit estre : parce qu'ayant fait autrefois par son commandement, des observations Astronomiques sur la durée de leur vie ; et dressé la figure de leur nativité, avec tout le soing que demande un Horoscope ; ils avoient tousjours trouvé, qu'elle seroit assez longue : et qu'ainsi il faloit de necessité conclurre, que ce mauvais presage regardoit son authorité toute seule. Que venant à considerer, que la paix estoit presentement chez tous ses voisins comme chez luy ; ils ne voioyent point de cause bien apparente, de cette revolution universelle, dont toute l'Asie, et particulierement la Medie estoit menacée ; que cependant il estoit certain qu'elle arriveroit d'où qu'elle vinst ; si l'on ne profitoit des advertissemens que le Ciel en avoit donné, comme Ciaxare son pere en avoit profité autrefois. Astiage surpris et espouvanté de ce discours, les pressa de nouveau fort instamment, de luy dire tout ce qu'ils pensoient : et comme il eut remarqué, qu'infailliblement ils cragnoient encore quelque chose qu'ils ne luy disoient pas ; il leur commanda si absolument de parler avec sincerité ; qu'enfin ils luy dirent, que selon leur advis, il estoit à craindre, que cette clarté extraordinaire, qui avoit suivy l'obscurité ; et que ce Soleil qui s'estoit découvert en un instant ; ne voulussent signifier que le Prince son fils conseillé par quelques esprits ambitieux, ne songeast un jour à s'emparer de sa Couronne : que cette lumiere eclipsée ne fust un presage que sa puissance la seroit bien tost : et que cette nouvelle clarté, ne marquast bien visiblement, l'esclat qui suit un nouveau Prince. Que la chose n'estoit pas pourtant sans remede : que les Dieux n'advertissoient pas les hommes inutilement ; et que comme le Roy son pere les avoit appaisez en faisant la paix ; il faloit qu'il songeast à se les rendre propices, par des Sacrifices et par des Voeux, aussi bien que par ses Vertus. Que sur tout il faloit avoir grand soing de tenir aupres du jeune Prince, des gens sages et raisonnables, qui pussent luy donner de bons conseils : et détruire dans son esprit, les mauvais que d'autres gens mal intentionnez luy pourroient suggerer. Le Roy n'eut pas si tost entendu ce que les Mages luy dirent, qu'il en fut pleinement persuadé : car outre qu'il avoit quelque disposition naturelle, à croire les choses fâcheuses ; il est certain qu'il y avoit quelque apparence en celle là. Car enfin Ciaxare paroissoit estre fort ambitieux : et toutes ses inclinations penchoient à la Grandeur, et à la Domination. Il y avoit mesme diverses personnes apres de luy, qui fomentoient cette inclination naturelle : si bien qu'Astiage n'eut pas plustost tourné son esprit de ce costé la ; qu'il pensa voir son Fils dans son Trône, luy arracher le Sceptre, et luy vouloir donner des fers. Vostre Majesté peut juger, quel trouble un pareil accident mit dans l'ame d'un Prince, qui preferoit ce Throsne à la vie : et qui malgré la jalousie qu'il avoit de son authorité, ne laissoit pas d'avoir de la tendresse pour son fils. Cependant il deffendit aux Mages de publier ce qu'ils luy avoient dit, de peur d'avancer luy mesme sa ruine : et de peur que son Fils venant à sçavoir la chose, ne creust qu'il n'y avoit point de crime à oster la Couronne à son Pere, puis qu'il sembloit presque que les Dieux l'eussent absolument resolu. Il leur commanda donc de dire au Prince son fils et au peuple, que cette Eclipse n'avoit rien d'extraordinaire : que la rencontre du jour où elle avoit paru, n'estoit qu'un simple cas fortuit, dont il ne faloit pas tirer de mauvaises consequences : et que pourtant ils ne laissassent pas de prier les Dieux, de vouloir conserver sa bonne fortune. Les Mages obeïrent à ses commandemens : mais en luy obeïssant, il ne reçeut pas de leur silence, tout l'effet qu'il en attendoit : car le peuple crût au contraire, que puis que l'on ne vouloit pas luy apprendre de quel mal il estoit menacé ; il faloit necessairement qu'il fust fort à craindre : le jeune Prince mesme s'imagina, que peut-estre les Mages avoient trouvé que sa vie estoit menacée : ainsi toute la Cour et tout le peuple estoit en confusion et en desordre. Le Roy faisoit pourtant tout ce qui luy estoit possible, pour tesmoigner qu'il n'avoit rien de fâcheux en l'esprit : mais au milieu des Festes de resjoüissance qu'il faisoit faire exprés pour déguiser, son chagrin, l'on ne laissoit pas de remarquer en luy, une inquietude si extraordinaire, qu'il estoit aisé de juger que son ame n'estoit pas en repos. En effet l'on peut dire que son coeur estoit agité par deux passions, qui ne se trouvent ensemble, sans exciter de grands troubles : et la tendresse paternelle ayant à combattre la jalousie de la Souveraine authorité : il est facile de juger, qu'Astiage n'estoit pas d'accord avec luy mesme. Il aimoit la Couronne, comme il aimoit son Fils : et peut-estre mesme penchoit il un peu plus d'un costé que d'autre : en effet sa procedure le fit assez remarquer peu de temps apres. Car venant à chercher les moyens d'empescher le jeune Ciaxare de songer à la revolte ; il crût qu'il n'en avoit point de meilleure voye, que celle de l'esloigner de la Cour, où les Grands de l'estat demeurent : qui le regardant comme devant estre un jour leur Roy, avoient des déferences pour luy ; qui l'entretenoient dans une disposition fort propre à recevoir agreablement de mauvais conseils. Neantmoins ce n'estoit pas sans beaucoup d'inquietudes, et sans beaucoup d'irresolutions, qu'il se determinoit à cét esloignement : car il y avoit des momens, où au contraire il craignoit que ce ne fust donner à Ciaxare les moyens de luy nuire plustost. Car, disoit il en luy mesme, tant qu'il est aux lieux où je suis, je n'ay presque pas besoin d'Espions pour observer ce qu'il fait ; et ; je suis moy mesme le tesmoin de ses actions. Mais quand il fera dans une Province esloignée, en qui me pourray-je confier de sa conduitte ? et ne dois-je pas croire que les personnes mal intentionées, luy diront en ce lieu là, ce qu'elles ne feroient peut-estre que penser en celuy cy ? Enfin, Seigneur, apres avoir bien examiné la chose ; et l'avoir bien regardée de tous les biais, il crût avoir trouvé un expedient plus seur de l'éloigner, que tous ceux qu'il avoit imaginez auparavant. Car venant à penser que le Roy de Capadoce, son Voisin et son Allié, n'avoit laissé en mourant qu'une fille sous la conduite de la Reine sa Mere ; il creut que s'il la pouvoit faire espouser à Ciaxare, ce seroit une excellente voye de l'esloigner, sans luy donner sujet de pleinte, et sans qu'il parust que ce fust avec un dessein caché. Que de plus, il estoit à croire, qu'en mettant une Couronne sur la teste de son fils, elle suffiroit à satisfaire son ambition : et qu'elle pourroit l'empescher de commettre un crime, en songeant à arracher celle de son pere. Enfin il vit tant d'avantage en ce dessein, qu'il ne pensa plus qu'à l'achever. Je ne m'arresteray point, Seigneur, à vous dire tout ce qu'il fit pour y parvenir, et tous les obstacles qu'il y rencontra : car je presupose que vous n'ignorez pas, qu'il y a une loy en Capadoce, qui veut que les Rois ne marient jamais leurs filles, à des Princes Estrangers, de peur d'exposer leur estat, à passer sous la domination de quelqu'un qui ne fust pas du païs. Neantmoins, Astiage dont je vous parle, agit avec tant d'adresse et tant de bonheur, qu'il vint à bout de son entreprise. Il se trouva mesme par hazard, que Ciaxare estoit nay en Capadoce : parce que la Reine sa Mere, revenant de visiter un fameux Temple qui estoit en ce païs là, avoit esté surprise de mal, vers la fin de sa grossesse, et contrainte d'accoucher en un lieu, qui estoit effectivement dans les limites de la Capadoce. Il maria donc Ciaxare à cette jeune Reine : de qui la beauté et la vertu estoient encore d'un prix plus considerable que sa Couronne. Mais à peine l'eut il espousée, que la Reine, mere de sa femme, mourut : et le Peuple s'imagina, que cette mort estoit une punition des Dieux, pour n'avoir pas assez rigoureusement observée la loy fondamentale de l'Estat. Cependant Astiage apprenant que Ciaxare son fils se tenoit tres content de sa condition : et que la Couronne de Capadoce, et la vertu de la Princesse sa femme, suffiroient pour le rendre heureux, il se l'estima luy mesme : et la joye et les plaisirs reprenant leur place dans Ecbatane ; l'on peut dire que la jeune Mandane sa fille ne devoit rien apprehender davantage, que de partir d'une Cour, dans laquelle tout le monde l'adoroit : car depuis l'absence du Prince son frere, ce n'estoit plus que par elle, que l'on obtenoit quelque chose du Roy son Pere. Mais au milieu de ce calme, et de cette felicité universelle, il advint qu'Astiage fit un songe estrange et bizarre, dont l'on a parlé par toute la Terre ; et comme il consultoit tousjours les Mages, sur tous les accidens de sa vie ; ils trouverent que leurs premieres Predictions, pouvoient les avoir trompez : et qu'infailliblement la Princesse sa fille devoit avoir un fils, qui se rendroit Maistre de toute l'Asie : et par consequent un Fils, qui le renverseroit du Thrône ; qui occuperoit la place de Ciaxare, et qui causeroit enfin, une revolution generale. D'abord, Astiage contre sa coustume, eut peine à se laisser persuader, une chose si peu vray-semblable : et resista long temps aux Mages, dont les secondes Predictions luy estoient en quelque façon suspectes de mensonge, par la fausseté des premieres, que celles-cy destruisoient. Mais ces fascheuses et extravagantes visions, l'ayant persecuté plusieurs nuits de suitte, il commença d'apprehender tout de bon. Neantmoins une semblable chose (quoy que d'assez grande consideration chez les Medes et parmy les Mages, qui croyent que les songes sont les voyes les plus ordinaires, par lesquelles les Dieux se communiquent aux hommes) n'auroit pourtant peut-estre pas obligé Astiage à craindre si fort les malheurs dont il estoit menacé ; s'il n'en fust arrivé d'autres, qui redoublerent sa crainte ; et qui semblerent mesme l'authoriser. La Princesse Mandane qui ne sçavoit rien de ce qui se passoit, estant un soir dans son Cabinet, qui estoit esclairé de plusieurs lampes de Cristal ; on luy vint dire que le Roy son Pere la venoit voir : comme en effet, Astiage avoit resolu de s'entretenir avec elle : pour tascher de trouver quelque soulagement à ses inquietudes, dans la moderation de cette Princesse : qui certainement est la plus vertueuse personne qui sera jamais. Mais à peine estoit il entré dans ce Cabinet, que toutes ces lampes s'esteignirent d'elles mesmes : à la reserve d'une qui estoit droit sur la teste de Mandane : et qui sembla redoubler sa lumiere, de toute celle que les autres avoient perdue. Astiage plus troublé de ce dernier Prodige, qu'il ne l'avoit esté de ses songes ; consulta de nouveau les Mages : qui luy dirent que sans doute cela estoit une marque asseurée, que toute domination cesseroit ; et seroit confonduë dans celle qu'un fils de Mandane devoit avoir ; selon les songes qu'ils luy avoient expliquez auparavant. Le jour d'apres, la Princesse estant allée au Temple, les fondemens s'en esbranlerent ; tous les ornemens en tomberent à terre ; excepté une image d'un jeune Enfant, qui demeura debout, avec un Arc à la main : ce qui fit encore dire aux Mages, que cét Enfant qui devoit naistre, seroit l'amour de toutes les Nations : et seroit Maistre absolu de la plus noble partie du Monde. Apres ces accidens, et ces prodiges redoublez, Astiage abandonna entierement son coeur à la crainte : et la Princesse qui peu de jours auparavant, faisoit toutes ses delices ; fut la cause de tous ses chagrins, et de toutes ses inquietudes. Il est vray qu'il ne les souffrit pas seul ; et qu'elle les partagea avec luy, quoy que ce fust d'une maniere differente : car ayant sçeu enfin l'explication que les Mages avoient donnée à Ciaxare, sur tout ce qui estoit arrivé ; cette sage Princesse fut trouver le Roy son pere, pour le suplier tres humblement, de se mettre l'esprit en repos. Que pour le pouvoir faire, il n'avoit qu'à s'asseurer, que s'il le jugeoit à propos, elle ne songeroit jamais à se marier : et qu'ainsi, toutes les menaces qu'on luy faisoit se trouveroient vaines. Que si sa vie luy donnoit de l'inquietude, et qu'il ne voulust pas se fier en ses paroles ; elle venoit luy dire, qu'elle estoit resoluë à la mort : qu'elle s'estimeroit heureuse d'estre la Victime qui appaiseroit les Dieux irritez, et qui remettroit la tranquilité dans son ame : et qu'apres tout, luy devant la vie, elle se croyoit obligée de la luy rendre. Astiage entendant parler la Princesse sa fille de cette sorte, au lieu d'en estre touché, crût qu'il y avoit de dissimulation en sa procedure, et que la frayeur la faisoit parler si hardiment : de plus, comme il sçavoit qu'il y avoit un homme de qualité, nommé Artambare, qui estoit fort amoureux de la Princesse, et qui avoit mesme esperé l'obtenir de luy ; il crût que cét homme, qui effectivement estoit fort ambitieux, devoit estre pere de celuy qu'il apprehendoit si fort. De sorte que sans respondre rien à tout ce que la Princesse sa fille luy avoit dit d'obligeant ; il se contenta de luy dire, qu'il luy deffendoit de sortir de son Apartement : et qu'il ne vouloit autre chose d'elle, si non qu'elle se preparast à obeïr sans reserve, à tout ce qu'il ordonneroit. Cette sage Princesse se retira, apres avoir promis cette obeïssance aveugle : et Astiage demeura dans sa chambre, avec une inquietude insupportable. Il ne pouvoit pas se resoudre de penser à la mort de sa fille : et il ne pouvoit non plus s'assurer en la promesse qu'elle luy faisoit de ne se marier jamais. Car, disoit il, quand mesme elle n'en auroit nulle intention presentement ; qui sçait si Artambare qui en est amoureux, ne gagnera point enfin son esprit ; ou bien si sans son consentement, il ne l'enlevera pas ? elle est jeune et belle ; et soit par les desseins qu'elle peut prendre ; ou par ceux que l'on peut avoir pour elle ; il y a beaucoup de danger à se confier en ses paroles : Si je l'enferme dans une Tour, ceux qui en sont amoureux, la delivreront, ou par force, ou par adresse : si je la laisse libre, on la persuadera contre ma volonté : enfin, disoit il, je ne sçay que faire, ny que resoudre. Mais apres tout, il crût, (puis qu'il n'estoit pas capable du violent dessein de la perdre ;) que le mieux qu'il pouvoit faire, estoit de la marier : mais de la marier de façon, que selon toutes les apparences, il ne deust pas craindre les choses dont il estoit menacé. Apres avoir bien resvé sur cette pretenduë alliance, il s'avisa que Cambise qui depuis peu estoit parvenu à la Couronne de Perse, par la mort du Roy son pere, pouvoit estre assez propre pour le r'assurer, et pour le guarir de ses craintes : Car, disoit il en luy mesme, je sçay que les Persans naturellement ne sont point ambitieux : qui'ils sont fort equitables ; qu'ils sont satisfaits des Terres qu'ils possedent ; qu'ils ne songent point à reculer les bornes de leur Estat ; et que pourveu qu'on les laisse joüir en paix de ce qui leur appartient ; ils n'ont jamais nulle intention de perdre un repos assuré, pour des conquestes incertaines. De plus, adjoustoit il, je sçay que Cambise en son particulier, surpasse autant en moderation tous les autres Persans, que les Persans en general, surpassent en cette vertu, tous les autres Peuples de la Terre : il se laisse gouverner par les Loix, et ne gouverne que par elles : de sorte qu'il semble par toutes ses façons d'agir avec ses Subjets, qu'il est moins leur Roy, que leur Pere. Joint que la Royauté de Perse n'est pas si absoluë, que le Gouvernement n'y retienne quelque ombre de Republique ; ainsi moins facilement plusieurs s'engagent à la guerre qu'un seul : et l'ambition qui peut tout dans l'ame d'un Prince, ne peut presque rien sur tout un Senat. Enfin, Seigneur, pour n'allonger pas mon recit, par des choses qui n'y sont pas absolument necessaires, en ayant tant d'autres importantes à vous dire ; Vous sçaurez seulement que le Roy des Medes resolut ce mariage en luy mesme, et le fit proposer adroitement à Cambise, qui y consentant avec joye, envoya des Ambassadeurs à Ecbatane, pour y demander la Princesse. Astiage qui s'estoit procuré cette demande, n'eut garde de les refuser : de sorte qu'il envoya aussi tost sa Fille en Perse ; qui luy obeït avec sa vertu ordinaire : et qui s'estima peu de temps apres la plus heureuse Princesse du monde, par la connoissance qu'elle eut des excellentes qualitez que possedoit le Roy son Mary : et par les tesmoignages qu'elle reçeut, de l'amour qu'il avoit pour elle. Enfin selon les apparences, Astiage sembloit estre en seureté ; Ciaxare son fils estoit en estat d'attendre en repos sa Couronne ; et la Princesse sa fille, estoit en un païs de paix, d'où selon les regles de la Prudence humaine, il ne faloit pas craindre la guerre. Cependant le calme ne fut pas long dans l'ame d'Astiage : et à peine Mandane fut elle mariée, que se repentant de ce qu'il avoit fait ; il ne fut rien qu'il ne fist, pour tascher de la faire revenir en son pouvoir. Ce qui entretenoit ses frayeurs, et ce qui les redoubloit souvent ; c'estoit que tous les Sacrifices qu'il offroit aux Dieux, sembloient n'estre pas bien reçeus : et que tous les Mages qui depuis les songes qu'il avoit faits, ne s'occupoient continuellement, qu'à la contemplation des Astres, et qu'à l'observation des choses Celestes ; disoient tousjours tout d'une voix, que le grand changement dont la Medie estoit menacée, arriveroit bien tost : que de jour en jour ils voyoient plus clair dans ces malignes constellations, une revolution generale : et qu'enfin il faloit plustost desormais songer à s'y preparer, qu'a l'empescher. Les choses estant en cét estat, Astiage envoya prier Cambise, de souffrir que Mandane fist un voyage aupres de luy : cette Princesse quoy que bien informée de l'humeur de Roy son Pere, n'en dit rien au Roy son Mary : et le supplia de luy permettre de donner cette satisfaction, à celuy qui luy avoit donné la vie. Car encore qu'elle sçeust bien les imaginations de son Pere ; elle espera l'en pouvoir guerir enfin : et au pis aller, quoy qu'elle aimast infiniment Cambise, elle se resoluoit plustost à s'en priver, qu'à estre cause d'une guerre entre son Pere et son Mary, comme elle eust esté par ce refus. Ce Prince qui aymoit cherement la Reine sa femme, eut cette complaisance pour elle : et la renvoya en Medie, avec un equipage proportionné à sa condition ; et à la Cour où elle avoit esté nourrie, plustost qu'à la moderation de celle où elle demeuroit alors. Le Roy son Mary la conduisit jusques sur la Frontiere : et là ils se dirent un adieu le plus touchant et le plus tendre, qu'il est possible d'imaginer. Car comme Mandane craignoit que le Roy son Pere ne la voulust retenir, pour se mettre l'esprit en repos, et pour se delivrer de ses terreurs ; elle avoit une secrette cause de douleur dans l'ame, que Cambise ne partageoit pas avec elle, parce qu'il ne la sçavoit point. Mais enfin ils se separerent ; Cambise s'en retournant à Persepolis ; et Mandane fort melancolique, s'en allant à Ecbatane. Elle y fut reçeuë avec une joye inconcevable : et Astiage ne s'estoit jamais veû si en repos, ny si assuré qu'il se le croyoit. Car auparavant que la Princesse fust mariée, il apprehendoit que quelqu'un (comme je l'ay dit) ne luy persuadast de se marier, ou ne l'en levast : au lieu que la voyant mariée, et esloignée du Roy son mary ; il ne croyoit pas que rien peust troubler son repos. Il prevoyoit bien toutefois, que lors qu'il auroit retenu la Princesse sa Fille un temps considerable aupres de luy, et qu'elle voudroit s'en retourner, il seroit obligé, peut-estre, d'avoir la guerre contre la Perse, pour l'outrage fait à son Roy : mais il n'estoit rien qu'il n'apprehendast moins, que de voir Mandane en estat de pouvoir avoir un Fils. Ce ne furent donc que Festes et que resjoüissances à son arrivée dans la Cour : et veû le bon accueil qu'Astiage luy avoit fait ; elle creu avoir lieu d'esperer, que ce qu'elle avoit apprehendé n'arriveroit pas. Mais au milieu de tant de divertissemens, sa santé commença de s'altérer : et son visage donna des marques visibles, des incommoditez qu'elle sentoit. D'abord elle s'imagina que la fatigue du voyage ; le changement d'air, quoy qu'elle fust en celuy où elle estoit née ; et le déplaisir qu'elle sentoit de l'absence de son Mary, pouvoient luy causer cette indisposition : mais peu de jours apres, elle connut avec certitude, qu'elle estoit partie grosse de Perse : ce qui la troubla d'une telle façon, qu'elle en fut effectivement malade. Car elle s'imagina, qu'infailliblement le Roy son Pere ne luy permettroit pas de s'en aller en cét estat : et que si elle accouchoit d'un Fils à Ecbatane, le moindre mal qui luy pust arriver, seroit qu'en entrant dans le Berçeau, il entreroit dans les fers, et seroit mis en lieu, où elle n'en pourroit pas disposer. Elle apprehendoit mesme quelquefois, que le Roy son Mary ne l'accusast, de luy avoir caché l'humeur de son Pere : enfin tant de choses l'inquietoient, qu'elle avoit besoin de toute sa constance, pour ne montrer qu'une partie de ses chagrins. Cependant elle se resolut de cacher sa grossesse aussi long temps qu'elle le pourroit : elle ne sortit donc plus de sa Chambre : et mesme pour l'ordinaire, elle gardoit tousjours le lict. A quelque temps de là, se pleignant tousjours davantage, elle fit semblant de croire, que l'air d'Ecbatane ne luy estoit point bon : suppliant le Roy son Pere, de souffrir qu'elle s'en retournast en Perse, ou du moins qu'il luy permist de s'en aller à une tres belle Maison, qui estoit environ à deux cens stades de cette Ville : esperant qu'il luy seroit plus aisé en ce lieu là, de cacher ce qu'elle vouloit tenir secret. Mais le malheur voulut qu'un des Medecins qui la visitoient, s'aperçeut de la verité de la chose, malgré les soins qu'elle avoit eus de la déguiser : car elle s'estoit pleinte de plusieurs incommoditez qu'elle n'avoit pas, afin de les tromper, et de leur oster la connoissance de son veritable mal. Ce Medecin, croyant donner une agreable nouvelle à Astiage, luy apprit qu'elle estoit grosse : si bien que la Reine venant à demander son congé, ne fut pas en estat de l'obtenir. Au contraire, le Roy luy dit que si elle estoit en Perse, il faudroit qu'elle revinst en Medie, pour y recouvrer la santé : puis que c'estoit son Païs natal, et que l'air y estoit beaucoup plus sain qu'à Persepolis : et qu'enfin il ne faloit pas seulement songer à partir. Que pour aller à la Campagne, il y consentiroit volontiers, s'il estoit persuadé que cela luy peust servir : Mais qu'Ecbatane ayant d'aussi beaux jardins qu'elle en avoit ; il croyoit que le chagrin qui paroissoit meslé dans ses maux, se vaincroit plustost à la Cour, que non pas dans la solitude, qui seroit plus propre à l'entretenir qu'à le chasser. A quelques jours delà on luy osta toutes les Femmes qu'elle avoit aupres d'elle ; on luy en donna d'autres ; et le temps de son accouchement estant arrivé, vous sçavez Seigneur, jusques où cette crainte ambitieuse, qui possedoit Astiage le porta : et quelle inhumanité la frayeur qu'il avoit de perdre l'Empire, luy inspira en cette rencontre. Cét accident, Seigneur, a esté si extraordinaire, que toute la Terre l'a sçeu : ainsi je vous feray seulement souvenir en peu de paroles, comme Mandane estant accouchée d'un Fils, l'ambitieux Astiage le fit prendre par Harpage son confident, avec commandement de l'exposer sur quelque Montagne deserte, ou dans quelque affreuse forest : Ce Prince tout inhumain qu'il estoit, n'ayant pû se resoudre à la faire tuer : ou plus tost les Dieux l'ayant aveuglé, pour l'empescher de commettre un crime. Mais Harpage estant encore moins cruel que luy, ne pût se resoudre d'executer luy mesme cét ordre, quoy qu'il l'eust promis : et n'estant pas aussi assez hardy pour sauver cét Enfant ; il le remit entre les mains d'un Berger appellé Mitradate, qui demeuroit au pied des Montagnes, et qu'il envoya querir pour cela, à une Maison de la compagne qui estoit à luy, afin qu'il fist ce qu'il ne pouvoit se resoudre de faire. Vostre Majesté aura sçeu sans doute que ce Berger emportant cét Enfant chez luy, qui estoit le plus beau que l'on eust jamais veû ; trouva que pendant le temps qu'il avoit esté à la Ville, sa Femme estoit accouchée d'un Enfant mort : et que luy ayant monstré celuy qu'il tenoit, qui commença de sousrire, dés qu'elle le prit entre ses bras ; elle ne donna point de repos à son Mary, qu'il ne luy eust advoüé, l'ordre qu'il avoit eu de l'exposer. Cette Femme genereuse et pitoyable, comme vous sçavez, n'y voulut jamais consentir : mais pour se mettre en seureté, elle abandonna le corps mort de son Fils, pour sauver celuy de ce bel Enfant vivant. Ce n'est pas que cette pauvre Mere, qui se nommoit Spaco, n'eust quelque peine à se resoudre, de mettre le corps de son Fils en estat d'estre devoré par les bestes sauvages ; enfin cette tendresse maternelle ceda à une tendresse plus legitime : et ne pouvant ressusciter son Enfant, elle voulut du moins conserver celuy de quelque Personne de haute condition, à ce qu'elle en pouvoit juger, par les langes de drap d'or, dans lesquels cét Enfant estoit enveloppé. Tant y a, Seigneur, que Mitradate et sa Femme, demeurant au pied de ces Montagnes desertes, tirant vers le Septentrion d'Ecbatane etb le Pont Euxin ; il leur fut aisé de mettre cét Enfant mort en lieu, où il peust estre déchiré : car comme partie de la Medie qui regarde les Aspires, est extrémement montagneuse, et couverte d'espaisses forests, qui sont toutes remplies de Bestes sauvages, jusques à cette grande Plaine qui la borne de ce costé là. Vous sçavez aussi, comment Mitradate ayant exposé son Fils mort dans le Berçeau magnifique, dans lequel on luy avoit baillé le Fils de Mandane ; fit voir cét Enfant déchiré, à ceux qu'Harpage y envoya ; qui prenant ces pitoyables restes de la fureur des Tigres et des Pantheres, les reporterent à leur Maistre, qui en ayant adverty Astiage, reçeut ordre de les faire mettre dans le Tombeau des Rois de Medie. Ainsi l'on voyoit le Fils d'un Berger, dans un Sepulchre Royal ; et le Fils d'un Roy dans la Cabanne d'un Berger. Vous n'ignorez pas non plus, qu'Astiage fit publier dans sa cour, que le Fils de Mandane estoit mort de maladie ; qu'il fit dire la mesme chose à cette Princesse, et qu'il envoya consoler Cambise de cette perte : Mais vous ne sçavez peut-estre pas, que Mandane ne soubçonnat que trop la verité de la chose ; eut pourtant la fermeté de n'en tesmoigner jamais rien : et de se contenter de faire voir une melancolie estrange dans ses yeux, sans en vouloir découvrir la cause. Elle ne voulut pas mesme mander rien de ses soubçons au Roy son Mary : et pour cacher mieux sa douleur, elle demanda une seconde fois la permission d'aller aux champs, qu'on luy accorda alors sans repugnance : et mesme à quelque temps de là, Astiage luy fit dire, que si elle vouloit retourner en Perse, il luy en donnoit la liberté. Car comme il s'estoit imaginé que ce premier Fils de Mandane estoit celuy qu'il devoit apprehender ; il fut bien aise de s'oster la veuë d'une Princesse, qui par sa respectueuse douleur, luy faisoit mille reproches secrets de sa cruauté. Elle partit donc pour s'en retourner aupres de Cambise, auquel elle ne dit jamais rien des soubçons qu'elle avoit dans l'esprit : n'attribuant le changement qu'il vit en son visage, qu'à son absence, et à la mort de son Fils. Mais, Seigneur, je ne songe pas que contre mon intention, je m'estens plus que je ne devrois : il faut donc reparer le passé, par ce qui me reste à vous dire : et ne vous exagerer point, la merveilleuse enfance de mon Maistre ; qui dans la Cabane d'un Berger, ne laissa pas de trouver les honneurs de la Royauté. Vous sçaurez donc seulement en peu de paroles, que ce jeune Prince, qui sans se connoistre agissoit en Roy ; se fit declarer pour tel à l'âge de dix ans, par tous les autres Enfans des hameaux voisins, qui se joüoient aveques luy. Qu'en suitte il s'en fit craindre, aimer, et obeïr, comme s'il eust esté leur Maistre : et qu'ayant puny un de ces Enfans, qu'il appelloit ses subjets, pour une faute qu'il avoit commise ; le Pere de cét enfant qui se trouva estre un Officier de la Maison du Roy, ayant sçeu la chose ; et ayant admiré ce jeune Berger, qui faisoit si bien le Prince : avoit redit a Astiage ce qu'il avoit veû, comme une chose extraordinaire : luy vantant infiniment, la beauté, et la hardiesse de cét Enfant, qu'il luy dépeignoit miraculeuses. Que le Roy l'ayant fait venir, pour rendre raison de la punition qu'il avoit faite ; il luy avoit respondu si admirablement, qu'il en avoit esté surpris : voyant qu'il ne parloit pas moins en Roy avec un Roy, qu'avec les enfans qui l'avoient esleu. Qu'apres, Astiage avoit esté fort estonné de voir, que ce Fils de Berger ressembloit si fort à Mandane sa Fille, que rien n'a jamais esté plus semblable : et que de plus, il sentoit des mouvemens en son coeur, qui l'advertissoient de ce qu'il estoit. Enfin, Seigneur, vous sçavez qu'Astiage fit venir le Berger dans son Cabinet : et que luy ayant demandé, où il avoit pris cét Enfant ? d'un ton qui l'espouvanta, et qui luy fit croire que le Roy sçavoit la chose ; Mitradate demeura interdit : et qu'ayant esté menacé par Astiage, il l'advoüa, telle qu'elle s'estoit passée. Qu'en suitte le Roy qui malgré ses frayeurs, se sentoit forcé d'aimer cét aymable Enfant, ayant assemblé tous les Mages ; ils trouverent, soit que ce fust leur veritable sentiment ; soit que la pitié les obligeast à le déguiser ; que cette Royauté dont il avoit joüy sur tous ses compagnons, estoit assurément une marque infaillible, que les Dieux avoient exaucé ses prieres : que toute la domination de ce jeune Prince sur les Medes, seroit bornée à celle qu'il avoit euë sur ces sujets volontaires : et qu'ainsi il n'avoit plus rien à craindre de ce costé là. Que les cas fortuit ayant fait, que les Bergers, Peres de ces Enfans, fussent presque de toutes les Provinces de l'Asie ; les Astres n'eussent pû marquer plus precisément les conquestes innocentes, d'un Vainqueur si noble et si jeune. Que les Dieux se plaisoient quelquesfois, à menacer les grands Princes, de peur qu'il n'oubliassent le respect qu'ils leur devoient : et qu'enfin s'il suivoit leur advis, il renvoyeroit ce jeune Prince au Roy de Perse son Pere. Astiage qui avoit effectivement conçeu quelque amitié pour cét Enfant, fut bien aise qu'on le conseillast de cette sorte : et comme il déferoit beaucoup aux Mages ; et que son ame estoit un peu foible ; il crût tout de bon que cette Royauté imaginaire, estoit la veritable explication de son mauvais songe : comme en effet, l'estat où nous voyons le malheureux Artamene aujourd'huy, nous fait bien voir, qu'Astiage n'avoit pas raison de craindre Cyrus. Cependant, en laissant vivre ce jeune Prince, qu'il nomma ainsi, il ne pardonna pas à Harpage : car il le bannit de sa Cour : et cét homme qui n'avoit pû se determiner à estre absolument pitoyable, ou absolument cruel ; se vit sans suport et sans refuge, contraint d'endurer la rigueur d'un long exil. Cependant (comme vous ne l'ignorez pas) Astiage renvoya Cyrus à Cambise : luy escrivant, que pour éviter certaines constellations malignes, qui menaçoient cét Enfant ; il avoit esté contraint de luy causer durant quelque temps, le desplaisir de le croire mort : mais que cette douleur seroit changée en une joye qui le recompenseroit au couble, par la satisfaction qu'il auroit, de se voir un fils, si bien fait et si aimable. Tanty a, Seigneur, que Cambise le reçeut avec un plaisir inconcevable : et que Mandane toute sage et toute genereuse, en fit un remerciment aussi tendre à Astiage, que si jamais elle n'eust reçeu aucun sujet de plainte de luy : quoy qu'elle eust sçeu la verité de la chose, par Harpage qui l'en advertit : croyant du moins par là, s'assurer de sa protection. Comme en effet, Mandane luy sçeut bon gré, de ne l'avoir pas laissée dans l'opinion qu'Astiage fust aussi innocent qu'il tesmoignoit l'estre : parce que la connoissance du passé, la feroit precautionner pour l'advenir. Cependant voicy le jeune Cyrus dans Persepolis : pour lequel l'on fit des Sacrifices publics et particuliers dans toute la Perse : et pour lequel tout ce qui se trouva de grands hommes en tout le Royaume, fut employé à son education. Ciaxare ayant sçeu la chose telle qu'elle estoit, envoya se resjoüir avec Cambise et avec la Reine sa Soeur, de la joye qu'il avoient reçeuë, et escrivit mesme à la Reine, d'une maniere assez galante, qu'il souhaittoit, que la jeune Mandane sa Fille, peust un jour se rendre digne d'estre Maistresse de Cyrus : de qui on luy avoit parlé si advantageusement : car le Roy de Capadoce avoit eu cette jeune Princesse, trois ans apres la naissance de Cyrus, et luy avoit fait donner le Nom de sa Soeur.

Histoire d'Artamène : éducation de Cyrus


Maintenant, Seigneur, de vous dire de quelle façon le jeune Cyrus fut eslevé, ce seroit abuser de vostre patience : et les grandes choses qu'il a faites depuis montrent assez qu'il faut qu'il ait appris de bonne heure à pratiquer la Vertu. Je vous diray donc seulement, que le Roy et la Reine n'eurent plus d'autres pensées, que celles de tascher de cultiver avec tous les soins imaginables, un aussi beau naturel, que celuy de Cyrus leur paroissoit estre. Car en tout ce qu'il faisoit ; et en tout ce qu'il disoit ; il y avoit quelque chose de si grand ; de si agreable ; et de si plein d'esprit ; qu'il estoit impossible de le voir sans l'aimer. Il estoit admirablement beau : et quoy que l'on vist encore en quelques unes de ses actions, cette naïveté charmante, et inseparable de l'enfance ; il y avoit pourtant tousjours en luy, je ne sçay quoy qui faisoit voir, que son esprit estoit plus avancé que son corps. Vous avez peut estre sçeu, qu'il y a dans Persepolis une grande Place, que l'on appelle la place de la Liberté : qu'à une de ses faces, est le Palais de nos Rois : et que les trois autres ne sont habitées que par les plus grands Seigneurs, et par les plus sages d'entre les Persans : car la Sagesse chez nostre Nation, a des privileges qui ne sont pas moins considerables que ceux de la Noblesse du Sang : quoy que la Noblesse du Sang le soit infiniment parmy nous. Ce fut donc dans cette fameuse Place, où ne demeurent que des Personnes veritablement libres, et par leur naissance, et par leur vertu ; que le jeune Cyrus commença de faire connoistre ce que l'on devoit attendre de luy : car comme parmy nous l'on esleve les Enfans des particuliers, avec autant de soin que s'ils devoient tous estre Rosi ; estant persuadez que toutes les Vertus sont necessaires à tous les hommes ; Cyrus passant de la Cabane d'un Berger, à la plus celebre, et à la plus rigoureuse Academie qui soit au monde ; ce ne fut pas sans estonnement que l'on vit que la nature luy avoit enseigné, tout ce que la Prudence cultivée peut apprendre. Il avoit aupres de luy des Vieillards consommez en la pratique de la Vertu : des jeunes gens fort adroits à tous les exercices du corps : et des Enfans admirablement bien nais et bien faits pour le divertir. Mais le soin le plus grand qu'eurent le Roy et la Reine, ce fut d'empescher que nulles personnes vicieuses n'approchassent jamais de luy, de peur qu'elles ne corrompissent ses belles inclinations : sçachant bien que c'est empoisonner une source publique, que de corrompre l'ame d'un Prince qui doit regner. Si bien que de la façon qu'il vivoit, il apprenoit tousjours quelque chose de bon, de tous ceux qui l'environnoient. La moderation ; la liberalité ; la justice ; et toutes les autres vertus, estoient desja si eminemment en luy ; qu'il en avoit aquis une reputation si grande parmy les Persans, qu'ils parloient de Cyrus comme d'un Enfant envoyé du Ciel pour les instruire, plustost que pour estre instruit par eux. Mais, Seigneur, je ne songe pas que je sors des bornes que je m'estois moy mesme prescrites : et que sans y penser, je lasse vostre patience : et plus encore celle des Persans qui m'escoutent : ne leur disant que ce qu'ils sçavent aussi bien que moy. Mon Maistre vescut donc de cette sorte, jusques à sa seiziesme année : que la Fortune commença de luy donner un moyen de faire paroistre par des effets, aussi bien que par des paroles, la generosité de son ame, par une avanture qui luy arriva : et de mettre en pratique cette equité, et cette grandeur de courage, qui paroissoit en tous ces discours. Il vous souvient sans doute, Seigneur, qu'Harpage avoit esté banny par le Roy des Medes, pour n'avoir pas esté assez exact à obeïr au commandement qu'il luy avoit fait, de faire mourir le jeune Cyrus : Or Seigneur, ce Banni avoit esté assez puissant en Medie : s'estant veû par la faveur du Roy, Gouverneur d'une de ses meilleures Provinces. Cét homme donc, apres avoir tasché vainement de faire sa paix avec Astiage ; ennuyé qu'il estoit de s'en aller de Cour en Cour, demander retraite et protection, à tous les Princes ennemis du Roy son Maistre ; s'en alla six ans apres son exil en Perse : où s'estant tenu caché quelque temps, il prit l'occasion d'une grande Chasse que faisoit Cyrus, pour l'aborder plus facilement. Il s'estoit habillé à la Persienne ; si bien que s'estant meslé parmy ce grand nombre de Chasseurs qui accompagnoient le Prince ; il ne fut point reconnu pour Estranger ; sçachant mesme assez bien la langue du Païs, pour s'en servir en cas de necessité. Cyrus des ce temps là estoit si grand, si adroit, et si vigoureux, qu'il n'y avoit point d'homme qui parust plus infatigable que luy, ny plus hardy ; soit qu'il falust poursuivre les bestes, ou les attaquer dans leur fort. Il sçavoit tirer de l'arc ; lancer le javelot, ou se servir d'une espée admirablement : et comme il y avoit des prix destinez pour toutes ces choses ; il les emportoit tous, sans y manquer jamais, et paroissoit tousjours vainqueur dans toutes ces Festes publiques, que l'on faisoit pour cela. Mais pour revenir à Harpage, il suivit donc Cyrus à cette grande Chasse, dont je vous ay desja parlé, et l'observant soigneusement, il prit garde que ce jeune Prince s'estant emporté, se mit à poursuivre un Sanglier, dans le plus espais de la forest ; il fit alors des efforts incroyables pour le suivre, et pour ne le perdre pas de veuë : comme firent tous les Persans qui l'avoient suivy, dont pas un ne le pût atteindre. Cependant malgré la vitesse de la beste, Cyrus l'approcha ; banda son Arc ; tira, et luy fit heureusement passer la fléche au travers du coeur. Cette victoire dont Harpage avoit esté le seul tesmoin ; et qu'il n'avoit mesme veuë que d'une distance assez esloignée ; fit que ce jeune Prince se reposa, en attendant qu'il vinst quelques uns des siens : il s'assit donc aupres du Sanglier qu'il avoit tué, sur le bord d'un petit ruisseau, qui traversoit la forest en cét endroit. Et comme dans ces sortes de Chasses, ceux de nostre Nation portent d'ordinaire un Arc, un Carquois, une Espée, et deux javelots ; ce beau Chasseur mit toutes ses Armes aupres de luy, et s'appuya sur son Bouclier (car nous le portons aussi bien à la Chasse qu'à la guerre) pour joüir en repos de sa victoire. Comme il estoit en cét estat, Harpage enfin s'approcha de luy : et Cyrus le prenant pour un Persan, commença de luy crier ; en souriant, et en luy montrant sa prise ; J'ay vaincu, j'ay vaincu : Mais Harpage ayant mis un genoüil à terre, luy dit qu'il ne tiendroit qu'à luy qu'il ne remportast une victoire plus glorieuse. Le jeune Prince croyant que cét homme avoit descouvert la bauge de quelque Sanglier plus grand, et plus redoutable que celuy qu'il avoit tué, se releva, et luy demanda promptement, où il faloit aller pour remporter cette victoire ? à la teste d'une Armée de trente mille hommes, luy respondit Harpage, que je viens vous offrir, pour vous rendre Maistre d'un grand Royaume si vous le voulez. A ce discours, Cyrus tout estonné, regarda Harpage, avec plus d'attention qu'auparavant : et luy semblant l'avoir veû autrefois ; qui estes vous, luy dit il, qui venez m'offrir une chose si glorieuse ? et dont je n'ose croire estre digne, par une valeur que je n'ay encore esprouvée, que contre des Ours, des Sangliers, des Lyons, et des Tygres. Je suis, Seigneur, luy respondit il, un homme que les Dieux vous envoyent, pour vous donner un illustre moyen d'acquerir une gloire immortelle. Si cela est, repartit Cyrus, vous n'avez qu'à me montrer le chemin qu'il faut suivre pour l'aquerir : car quelque difficile qu'il puisse estre, vous m'y verrez aller avec precipitation et avec joye. Je vous l'ay desja dit, respondit Harpage, il ne faut que vous rendre à la teste d'une Armée de trente mille hommes, qui ne sont que vous attendre, pour se mettre en campagne et pour vaincre. Ce n'est point, repliqua Cyrus, à celuy qui ne sçait pas encore obeïr, à commander : et ce sera bien assez, que je sois le compagnon de ceux que vous dittes qui me veulent pour leur General. Mais de grace, poursuivit il, genereux Estranger que je pense avoir veû, et que je ne me remets pourtant pas parfaitement ; aprenez moy qui sont ceux qui me veulent faire cét honneur : et ne me cachez pas plus long temps, quels sont ces Amis qu'il faut proteger, et ces Ennemis qu'il faut vaincre. Seigneur, luy respondit Harpage, je ne vous demande rien d'injuste, en vous demandant vostre assistance ; contre un Roy qui a violé toutes sortes de droits, en la personne d'un jeune Prince, qui est l'admiration de tous ceux qui le connoissent. Qui a, dis-je, mesprisé tous les sentimens de la Nature et de la Raison : et qui contre toute sorte de droits, par une jalousie d'ambition mal fondée, luy a voulu faire perdre la vie. C'est pour les interests de cét illustre Prince que je vous solicite : c'est contre cét injuste Roy que je vous anime : et c'est pour vostre propre gloire, que je vous conjure de m'accorder ce que je vous demande. Ce que vous me demandez, respondit Cyrus, est trop equitable, et m'est trop advantageux pour le refuser : Mais pour ne retarder pas le service que vous attendez de moy, et que j'ay grande impatience de rendre à ceux qui me sont l'honneur de le desirer ; achevez de me dire quel est ce Roy inhumain, et quel est ce Prince injustement oppressé : car je m'estonne fort, de n'avoir point entendu parler de la violence de l'un, et de l'infortune de l'autre, moy que l'on instruit si soigneusement de tous les grands evenemens. Seigneur, luy dit alors Harpage, vous estes ce Prince qu'il faut vanger : Moy ! adjousta Cyrus ; et par qui, genereux Estranger, puis-je estre oppressé ? Moy, dis-je, qui vis dans une profonde paix ; qui à peine ay commencé de vivre ; qui n'eus jamais d'ennemis en toute ma vie ; et qui ne suis ennemy que de ces bestes sauvages, dit il en montrant ce Sanglier, qui habitent dans nos forests. Seigneur (repliqua Harpage, qui voyoit venir plusieurs Chasseurs de divers endroits du Bois) s'il vous plaist de vous enfoncer un peu plus avant dans la forest, et de m'y donner un moment d'audience ; vous verrez que vous avez des ennemis plus redoutables que vous ne croyez : et que si vous ne leur faites une guerre ouverte, ils vous en feront peut-estre une secrette, qui pourra vous estre funeste. Cyrus luy accordant ce qu'il luy demandoit, s'enfonça vingt ou trente pas plus avant dans le Bois ; et faisant signe de la main à ceux qui venoient, qu'il ne vouloit point estre suivy ; il s'apuya enfin contre un Arbre ; et regardant Harpage attentivement ; est il possible, luy dit il, qu'il puisse y avoir de la verité en vos paroles ; et que vous sçachiez mieux ma vie que moy mesme ? Mais apres m'avoir apris le nom du Prince opressé, aprenez moy celuy de cét Ennemy que j'ignore. Seigneur, luy respondit Harpage, le Roy des Medes est ce redoutable Ennemy qui vous a pensé perdre, et qui vous perdra si vous ne le perdez luy mesme. Quoy ! (interrompit Cyrus, encore plus estonné qu'auparavant) Astiage est mon Ennemy ! et je dois estre le sien ! ha non, non, poursuivit il, cela ne peut jamais estre : et si ce Prince a des Ennemis, je vous prie de me les apprendre, afin que j'aille les combattre, et les vaincre s'il m'est possible : Mais de luy faire la guerre et de l'attaquer, c'est ce que je ne dois, ce que je ne veux, et ce que je ne sçaurois faire. Astiage est Pere de la Reine de qui j'ay l'honneur d'estre Fils ; je le dois presque autant respecter que le Roy qui m'a fait naistre ; et je ne me souviens point d'avoir reçeu de luy, que des caresses, et des tesmoignages d'affection fort tendres. Il a eu soin de ma vie en naissant, il a fait courir le bruit de ma mort, afin de me faire vivre ; il m'a tiré de la Cabane d'un Berger, pour me remettre en un lieu plus proportionné à ma naissance ; et il n'a rien fait enfin, qui ne demande de moy, du respect et de la tendresse. Cyrus ayant achevé de parler, Harpage le suplia de le laisser parler à son tour : et alors il commença de luy raconter, tout ce que ce jeune Prince n'avoit point sçeu : car la Reine sa Mere depuis son retour, n'avoit eu garde de luy en rien dire. Il se mit donc à luy exagerer la cruauté du Roy des Medes : il se fit reconnoistre à luy, pour l'avoir veû à Ecbatane, durant quelques jours qu'ils y avoient esté en mesme temps ; et il luy dit, qu'il n'avoit garde d'estre mal informé de ce qu'il disoit ; puis que ç'avoit esté luy, qui avoit reçeu l'injuste commandement de le perdre. Il n'eut pourtant pas la hardiesse de dire à Cyrus qu'il l'avoit baillé à Mitradate pour l'exposer : au contraire, de la façon dont il fit son recit, il sembloit qu'il eust dessein de le sauver. En suitte, il luy apprit quelles intelligences il avoit dans la Province des Paretacenes ; et luy fit voir effectivement, que s'il vouloit estre le Chef des Troupes qu'il pouvoit mettre en campagne ; et authoriser de son nom et de sa presence, le Party qu'il avoit formé ; il pouvoit facilement envahir toute la Medie. Cependant Cyrus l'ayant paisiblement escouté, fut quelque temps sans parler : puis reprenant la parole, avec un visage un peu plus triste qu'auparavant, je ne sçay Harpage, luy dit il, si je dois me pleindre de vous, ou vous remercier : mais je sçay bien que vous m'avez causé une sensible douleur : en m'apprenant que je suis la cause innocente, de l'injustice d'un Prince, en la gloire duquel je me dois interesser. La vostre, luy respondit Harpage, vous doit encore estre plus considerable ; et c'est pour cela, repliqua Cyrus, qu'il ne m'est pas permis de songer à la vangeance. Cruel Ami, s'ecria t'il, quelle proposition me venez vous faire ? Vous me venez offrir une Armée, dont je n'oserois me servir : vous me faites connoistre un Ennemi que je dois respecter, au lieu de le combattre : et vous me proposez tant de choses injustes et agreables tout ensemble ; que j'admire comment il est possible que mon coeur n'en soit pas esbranlé. Cependant Harpage, malgré cette boüillante ardeur que j'ay, d'acquerir un jour ce glorieux bruit, qui fait conquester des Couronnes, ou qui du moins les fait meriter ; je ne balance point sur la resolution que je dois prendre : et quoy que je fois en un âge, où l'on ne doit au plus donner que des marques de valeur ; il faut neantmoins, que j'en donne une de moderation. Ha ! Harpage, s'escria t'il encore une fois, que n'avez vous dit ? et pour quoy ne m'avez vous plustost proporé de legitimes ennemis ? Seigneur (luy respondit Harpage assez froidement) je pensois que les violences du Roy des Medes contre vous, fussent des causes assez justes, pour vous dispenser du respect que les droits du sang vous obligent d'avoir pour luy : mais puis que je me suis trompé, il faut Seigneur, que je me taise : et que je ne sois pas plus sensible que vous, aux injustices qu'on vous a faites. Il faut donc, poursuivit il, satisfaire pleinement cette moderation, qui vous fait oublier vos propres injures : et que passant tout le reste de ma vie exilé de mon païs, j'aye peut-estre encore le desplaisir d'apprendre pendant mon bannissement, que Cyrus, fils du sage Cambise, et de la vertueuse Mandane ; que Cyrus, dis-je, de qui l'on attend tant de grandes choses ; aura succombé sous l'injustice du Roy des Medes : qui sans doute ne manquera pas d'attaquer de nouveau son illustre vie, ou par le fer, ou par le poison. Cyrus, dis-je, qui pourroit s'il le vouloit, se vanger pleinement, se mettre à couvert de l'orage ; conserver aux Persans leur ancienne liberté ; se rendre Maistre d'un grand Royaume ; et peut-estre de toute l'Asie. Luy, dis-je encore une fois, que les Dieux semblent appeller à la Souveraine puissance par tant de prodiges : qui devroient luy avoir apris, qu'ils veulent que je luy propose : et que quand il entreprendra la guerre ; quand il renversera toute la Medie ; quand il conquestera toute la Terre ; et qu'enfin il montera au Throsne d'Astiage ; il ne fera que ce que les Dieux veulent qu'il face. S'ils le veulent, respondit brusquement Cyrus, il sçavent bien par où ils m'y doivent conduire sans que je m'en mesle : du moins suis-je bien resolu de n'y monter jamais par l'injustice. L'on ne gagne pas des Royaumes sans combattre, respondit Harpage, et la Gloire est une cruelle Maistresse, qui ne se laisse pas posseder, sans que l'on ait exposé sa vie à de grands perils. J'exposeray la mienne, repliqua Cyrus, en ne voulant pas perdre celuy qui me la veut oster : mais pour me la voir encore exposer plus noblement, donnez vous patience, Harpage : car si je ne me trompe, je quitteray bien tost la guerre innocente que je fais dans ces Bois, pour une autre plus penible et plus glorieuse. Cependant pour vous montrer que je veux estre equitable envers vous, comme je suis indulgent envers Astiage ; sçachez que tout autre que vous qui m'eust fait une semblable proposition, ne me l'eust pas faite sans estre puny : mais pour vous, Harpage, qui n'avez pas voulu m'oster la vie, je ne veux point escouter une vertu si severe : tant s'en faut, je veux vous proteger ; je veux vous presenter au Roy mon pere, et à la Reine ma mere ; et je veux que cette Cour vous soit un Azyle inviolable : à condition toutefois, que vous ne me proposerez plus rien qui choque si fort mon devoir. Je veux mesme croire, que l'excés de vostre zele, vous a porté à me faire ces propositions injustes : et je veux me persuader, que si je dois respecter mon Ennemy, je dois aussi aimer celuy qui m'a garenty de sa violence. Mais Harpage (luy dit il avec un visage un peu plus tranquille) il est bon que je ne vous escoute pas plus long temps : car de quelque generosité que je me pique, ce n'est pas sans peine que je rejette un discours, qui me parle de Guerres ; de Combats ; de Victoires, et de Triomphes. A ces mots, ce miraculeux Enfant commença de retourner vers ses gens : et Harpage ravy et confus de l'esprit et de la vertu de ce jeune Prince, accepta l'offre qu'il luy avoit faite : et le suplia seulement, de sçavoir la volonté de la Reine sa mere, auparavant qu'il parust à la Cour ; ce que Cyrus luy promit. Ainsi Harpage s'estant separé de luy, se mesla dans la pressé : et Cyrus s'en retourna, sans songer plus à continuer sa Chasse, quoy qu'il en eust eu dessein. J'avois alors l'honneur d'estre aupres de luy, et d'estre destiné par le Roy et par la Reine, à avoir un soin particulier de sa conduitte : et Feraulas que vous voyez icy, n'estant âgé que de deux ans plus que Cyrus, servoit seulement à ses plaisirs ; comme estant tres propre à le divertir ; et comme l'ayant touché d'une inclination fort estroite. Feraulas donc, qui ne l'abandonnoit presque jamais, s'aperçeut le premier, que Cyrus avoit quelque chose en l'esprit : si bien que s'aprochant de moy, qui n'avois pas pris garde, Seigneur, me dit il, le Prince me semble bien resveur et bien melancolique ; d'où peut venir ce changement ? Je ne sçay, luy dis-je, et je ne voy pas qu'il ait eu nulle avanture fascheuse en cette Chasse. Peut-estre, me dit il, qu'un homme que j'ay veû qui luy a parlé assez long temps en particulier, luy aura apris quelque chose qui le fasche. Comme nous en estions là, Cyrus s'estant aproché de moy ; Chrisante, me dit il, j'ay quelque affaire à vous communiquer. Tous les siens qui l'entendirent s'esloignerent aussi tost de nous ; et le Prince commença de me parler bas. Mais, Seigneur, pour ne vous arrester pas plus long temps sur cét endroit de ma narration, le Prince me dit tout ce qu'Harpage luy avoit dit, et tout ce qu'il luy avoit respondu : et il me le dit avec tant d'esprit, tant de sagesse, et tant de generosité, que j'en fus surpris, et que je le regarday comme un prodige. Quand il m'exageroit la joye qu'il avoit euë, lors qu'Harpage luy avoit offert une Armée de trente mille hommes à commander, l'on eust presque dit qu'il n'estoit pas bien aise de l'avoir refusé : Mais quand il venoit en suitte à representer la douleur qu'il avoit sentie, en aprenant qu'il ne luy estoit pas permis d'accepter ce qu'on luy offroit ; il donnoit aussi de la pitié, en donnant de l'admiration : et je ne pense pas que depuis qu'il y a des Hommes, et des Hommes illustres, il y en ait jamais eu un de cét âge-là, qui en une rencontre aussi delicate, ait agy avec tant de prudence, ny tant de generosité. Il se repentit mesme d'avoir promis à Harpage de le proteger, et de le presenter à la Reine sa mere : car, disoit il, si elle ne sçait pas la cruauté d'Astiage elle s'en affligera : et je serois bien marry de luy causer cette douleur. Enfin Chrisante, me dit il, c'est à vous à me dire si j'ay bien fait ; et à me conseiller ce que je dois faire. Car, adjousta t'il, je me fierois peut-estre bien à mon courage, s'il s'agissoit de combattre quelque redoutable Ennemy : mais il n'est pas juste que je me fie en ma prudence, en un âge où l'experience ne luy a encore rien apris. Comme il eut cessé de parler, je le loüay autant qu'il meritoit de l'estre : et je luy dis que tout ce qu'il avoit dit estoit bien dit : mais que pour ce qui estoit de faire un secret à la Reine, de ce qu'Harpage luy avoit apris, je ne le jugeois pas à propos. Chargez vous donc de cette Commission, me respondit il, car pour moy, je vous advoüe, que je ne puis me resoudre de luy dire une chose si fascheuse à sçavoir pour elle. Je luy accorday ce qu'il me demandoit : et comme nous fusmes retournez à Persepolis, il s'en alla droit à l'Apartement du Roy, pour me donner le temps d'àller à celuy de la Reine. Je fus donc aprendre à cette sage Princesse, la rencontre du Prince son fils, dont elle reçeut beaucoup de déplaisir et beaucoup de satisfaction : car elle eust bien voulu que ce jeune Prince eust tousjours ignoré la cruauté d'Astiage : mais voyant aussi comme il en avoit usé ; elle se consoloit de ce qui estoit advenu, et s'abandonnoit à la joye : voyant qu'elle avoit un fils si bien nay et si admirable. Cependant apres avoir bien examiné l'estat des choses ; elle trouva qu'il faloit obliger Cyrus à ne dire rien de ce qu'il sçavoit au Roy son Pere, puis que ce seroit l'affliger inutilement, pour une chose passée. Que pour Harpage, il estoit sans doute juste de le proteger : et que de plus, il estoit necessaire de tascher de le retenir en Perse, par l'esperance qu'il luy faloit donner, de faire sa paix avec Astiage. Car, disoit cette vertueuse Princesse, encore que le Roy mon Pere soit injuste, je suis pourtant toujours sa fille : c'est pourquoy je dois songer à son repos, autant que je le pourray. Et c'est pour cela, poursuivoit elle, qu'il ne faut pas renvoyer Harpage mescontent : car s'il est vray qu'il ait trente mille hommes en sa disposition ; il pourroit allumer la guerre civile en Medie, et desoler mon Païs. Il vaut donc mieux luy donner un Azyle en cette Cour, que de le renvoyer dans une autre : dont le Prince profiteroit peut-estre de nos malheurs, et des intelligences de cét homme violent et irrité, aux despens de ma Patrie. Helas ! disoit elle encore, qui vit jamais une advanture pareille à la mienne ? Harpage comme voulant faire la guerre au Roy mon Pere, doit estre mon ennemi : mais comme n'ayant pas tué mon fils, lors qu'on le luy commanda ; il merite que je le protege. Le Roy des Medes comme m'ayant donné la vie, me demande de la tendresse et de l'amitié : et comme l'ayant voulu oster à mon fils, il faut que j'aye, si je l'ose dire, de l'horreur et de la haine pour luy. Et comment Chrisante, me disoit elle, accorderons nous toutes ces choses ? comment satisferons nous, la Nature et la Raison ! Mais enfin apres avoir bien exageré cette affaire, et bien examiné ce qu'elle feroit : nous resolûmes qu'elle obligeroit le Roy son mary à proteger Harpage, comme un de ses anciens serviteurs à elle, que le Roy son Pere avoit exilé pour quelque autre sujet qu'il faudroit inventer. Que l'on tascheroit d'arrester Harpage en Perse, le plus long temps que l'on pourroit, de peur qu'il n'allast faire la guerre au Roy des Medes : Mais qu'on l'obligeroit à demeurer à la campagne, et à ne paroistre point à la Cour ; de peur qu'Astiage ne s'en offençast, s'il sçavoit qu'on donnast retraite à ceux qu'il chasse. Et que de mon costé, j'apporterois un soin particulier à empescher que cét homme n'aprochast le jeune Cyrus, et ne luy fist enfin changer de pensée. La chose s'executa comme elle avoit esté resoluë : et apres que le Reine eut extraordinairement carressé le Prince son fils, et qu'elle l'eut infiniment loüé, de l'action qu'il avoit faite ; elle reçeut Harpage fort civilement ; le presenta en particulier au Roy son Mary ; l'envoya en suitte à une des plus belles Maisons du Roy ; y donna ordre à sa subsistance ; et l'entretint tousjours d'espoir, durant tout le temps qu'il y fut. Cependant comme Astiage ne s'estoit jamais entierement affermy, en l'opinion qu'il avoit euë, que les menaces des Dieux ne seroient point suivies de mauvais effets ; il avoit tousjours des Espions à Persepolis, qui l'advertirent de l'arrivée, et du sejour d'Harpage en Perse, sans que nous ayons pû sçavoir, par où ils l'avoient pû découvrir. Le Roy des Medes sçeut bien tost qu'il avoit esté reçeu favorablement ; et que mesme il avoit parlé au Prince dans la Forest ; car depuis, quelques Persans le reconnurent, et le publierent. Il sçeut de plus, que toute la Province des Paretacenes, dont Harpage avoit eu le Gouvernement, luy estoit fort affectionnée : qu'elle se sousleveroit facilement, s'il en avoit l'intention : et que mesme depuis peu, il s'y estoit fait quelques assemblées secrettes, dont il ignoroit la cause. Si bien que par toutes ces nouvelles, qui luy venoient de divers lieux tout à la fois ; et par son temperament craintif, il retomba dans ses premieres frayeurs, et dans ses premieres inquietudes. Il r'assembla donc les Mages ; ils consulterent de nouveau, et les Astres, et les Dieux ; ils firent des prieres et des Sacrifices ; et apres toutes ces choses, ils dirent à Astiage, qu'ils ne pouvoient sans manquer à la fidelité qu'ils luy devoient, luy celer que tout ce qu'ils avoient veû et observé dans les Estoiles ou dans les Victimes, ne leur parloir que de revolution et de changement : et que sans doute l'on en verroit bien tost des marques. Il n'en faloit pas davantage, pour exciter le trouble en l'ame d'un Prince, qui estoit tousjours disposé à le recevoir : et qui d'ailleurs voyoit, ce luy sembloit, desja quelque apparence, à ce que les Mages luy disoient. Ciaxare qui n'estoit que Roy de Capadoce en ce temps là, n'avoit qu'une fille : de sorte que ce Prince defiant voyoit bien que si le jeune Cyrus avoit de mauvais desseins, il les pouvoit executer plus facilement que s'il eust eu un fils : estant certain que les Peuples aiment ordinairement mieux avoir un Roy qu'une Reine. De plus, Harpage estant refugié en Perse, et ayant autant d'intelligences dans ses Estats qu'il y en avoit, il estoit à croire que les choses n'en demeureroient pas là. Tant y a Seigneur, qu'Astiage craignant tout ; et prevoyant non seulement ce qui vray-semblablement pouvoit arriver, mais apprehendant encore les choses impossibles ; il se retrouva plus malheureux, qu'il n'avoit jamais esté. La Reine de Perse fut bien tost informée des inquietudes du Roy son Pere : car comme il avoit des Espions à Persepolis, elle avoit des amis à Ecbatane, qui l'en advertirent à l'heure mesme ; et qui en luy rendant cét office, luy causerent beaucoup de douleur. Elle me fit la grace de me descouvrir la crainte qu'elle avoit, qu'Astiage ne se laissast persuader par sa passion, de suivre quelque conseil violent : et de chercher les voyes de se deffaire du jeune Cyrus : car enfin l'exemple du passé luy faisant aprehender l'advenir, rendoit sa crainte bien fondée. Je la r'asseurois neantmoins, autant qu'il m'estoit possible : mais comme elle a beaucoup d'esprit, il n'estoit pas aisé de s'opposer absolument à son opinion : estant certain qu'il y avoit sujet d'aprehender qu'Astiage ne se portast aux dernieres extremitez, par quelque voye cachée, que nous ne pouvions pas prevoir precisément. Cependant la Reine m'ordonna de prendre garde de plus prés au Prince son Fils ; et de l'empescher d'aller à la Chasse autant que je le pourrois : sans pourtant luy apprendre la cause de ce changement : estant à croire, que si Astiage faisoit quelque entreprise contre sa vie, ce seroit plustost en une semblable occasion qu'en toute autre. Je luy promis donc de suivre ses ordres, que je n'eus pas grand peine à exécuter : car depuis quelque temps, Cyrus estoit devenu melancolique : et ce qui le divertissoit autrefois, ne faisoit plus que l'ennuyer. Neantmoins comme il est naturellement fort complaisant, je ne m'aperçeus de ce que je dis, que lors que par les ordres de la Reine, je commençay de l'observer plus exactement. Car comme il voulut un jour aller à la Chasse, plustost par coustume et par bien-seance, que par aucun plaisir qu'il y prist ; je luy dis que j'avois un conseil à luy donner en cette rencontre, que je le suppliois de recevoir favorablement. Et comme il m'eut asseuré, qu'il suivroit tousjours mes advis sans repugnance ; je luy dis que la Chasse qui dans sa premiere jeunesse, avoit esté son occupation ; ne devoit plus estre que son divertissement : et qu'ainsi il y falloit aller un peu moins souvent, qu'il n'avoit accoustumé. Vous avez raison Chrisante, me dit il en m'interrompant, il y a desja long temps que je prie Feraulas, de m'aider à trouver les moyens de m'occuper plus noblement Seigneur, luy dis-je, Feraulas est sans doute digne de l'honneur que vous luy faites de l'aimer, et de luy demander des conseils ; mais en cette rencontre, je pense qu'il n'a pas eu grand peine à trouver les voyes de vous faire employer en autre chose, les heures que vous aviez accoustumé de donner à la Chasse. Chrisante, me dit il, cela n'est pas si aisé que vous pensez. Comme nous estions là, le Roy envoya querir Cyrus, et cette partie de Chasse fut rompuë, comme nostre conversation. Quelques jours apres le Roy partit pour un voyage d'un mois, qu'il estoit obligé de faire ; et laissa la Reine et le Prince à Persepolis, avec ordre d'y attendre son retour. Aussi tost qu'il fut party, Cyrus n'allant plus du tout à la Chasse, et paroissant tousjours plus triste ; je me mis à presse Feraulas de m'aprendre la cause de cette melancoile : mais d'abord il ne voulut rien dire, de ce que le Prince luy avoir dit. Toutefois je le pressay tant, qu'à la fin il me confessa, que Cyrus s'ennuyoit de l'oysiveté de sa vie, et qu'il s'en estoit pleint à luy. Depuis cela, le Prince devint d'une humeur si sombre, qu'il n'estoit pas connoissable ; cét air galant et enjoüé, qui le faisoit adorer des Dames, l'avoit absolument abandonné ; la Chasse n'avoit plus de par en son esprit ; l'estude luy donnoit du chagrin ; il ne s'occupoit plus, ny à lancer un javelot, ny à tirer de l'Arc, comme il avoit accoustumé ; et la solitude estoit la seule chose qu'il sembloit aimer. La Reine estant en une peine extréme de ce changement, luy en parla diverses fois : mais il luy respondit tousjours, que quelques legeres incommoditez, faisoient cét effet en luy ; et qu'il l'a suplioit de ne s'en inquieter pas davantage. Harpage cependant, soulageoit tousjours les ennuis qu'il avoit dans son Desert, par l'espoir qu'il conservoit en son Coeur, que Cyrus s'avançant en âge, pourroit peut-estre devenir plus sensible à l'ambition qu'à la justice ; et luy donner les moyens d'achever ce qu'il avoit projetté. Les choses estoient en ces termes, lors que voyant un jour le Prince encore plus chagrin qu'à l'accoustumée, et remarquant qu'il n'y avoit point d'occupations, ny de divertissemens qu'il n'eust refusez ; Seigneur, luy dis-je, jusques à maintenant, vous m'avez tousjours fait l'honneur de me croire, quand j'ay pris la liberté de vous advertir de quelque chose, que vous ne pouviez pas sçavoir, dans un âge si peu avancé que le vostre : mais aujourd'huy que je vous voy mener une vie si differente et si esloignée de celle que vous meniez autrefois ; je ne puis que je ne vous en demande la cause. Ne m'avez vous pas dit assez souvent, me respondit il, que les occupations des Enfans, ne devoient plus estre celles des hommes ? Je vous l'ay dit Seigneur, luy dis-je : mais il y a bien de la difference, entre ne faire plus ce que font les Enfans, et ne faire rien du tout. Il est vray Chrisante, me respondit le Prince, que si je ne faisois tousjours, que ce que je fais presentement, je serois indigne de vivre : mais le malheur de ma condition, veut que j'aye besion de cét intervale, pour chercher les voyes de changer de vie. Quoy Seigneur, luy dis-je, vous parlez du malheur de vostre condition, comme si vous n'estiez pas nay Fils d'un Grand Roy, et d'une Grande peine, que la Fortune favorise de telle sorte, qu'ils sont adorez de tous leurs Subjets, et respectez de tous leurs Voisins. Vous, dis-je, qui pouvez prevoir sans crime, que vous serez un jour possesseur d'un grand Royaume, où la Paix est si solidement establie, que rien ne l'en sçauroit bannir. Vous, dis-je, enfin, que les Dieux ont fait naistre, avec tant de rares qualitez ; Vous de qui l'esprit est grand ; de qui l'ame est genereuse ; de qui les inclinations sont nobles ; de qui la santé et la vigeur sont incomparables ; et de qui l'adresse du corps, secondant les genereux mouvemens du coeur, peut vous faire executer facilement, les actions les plus Heroïques. Quand je serois tout ce que vous venez de dire, me respondit brusquement Cyrus, à quoy me serviroit cette disposition à faire de grandes choses ? Et s'il est vray que les Dieux ayent mis en moy, quelqu'une des qualitez necessaires, pour les actions peu communes ; ne suis-je pas le plus malheureux des hommes, de sembler estre destiné, à passer toute ma vie dans une oysiveté honteuse ; qui, si j'y demeurois tousjours, feroit douter au Siecle qui suivra le nostre, si Cyrus auroit esté ? Non non, Chrisante, je ne suis pas si heureux que vous pensez ; particulierement depuis le jour qu'Harpage me parla dans la Forest, j'ay souffert des choses qui vous seroient pitié si vous les sçaviez ; et que je vous diray, si vous me promettez de m'estre fidelle et de me servir. Seigneur, luy dis-je, je ne puis jamais manquer de fidelité, non pas mesme à mes ennemis : mais je ne puis non plus vous promettre de vous servir que dans les choses justes. Je n'en veux pas davantage, me dit il, et alors me regardant d'une façon toute propre à gagner le coeur des plus Barbares ; Mon cher Chrisante, poursuivit il, si vous sçaviez le martyre secret que j'ay souffert depuis long temps, je vous donnerois de la compassion. Car enfin, Harpage m'a proposé d'aller à la guerre, et je l'ay refusé. Vous en repentez vous, Seigneur ? luy dis-je en l'interrompant : Non, me dit il, mais cela n'empesche pas, que ce ne me soit une avanture bien fascheuse, de voir qu'apres tout, il y a un Homme au monde, qui m'a voulu porter à une chose difficile, sans que je l'aye acceptée. Et à n'en mentir pas, si j'avois suivy mon inclination, je n'aurois pas esté huit jours apres cette fascheuse avanture, sans aller chercher la guerre, en quelque endroit de l'Univers ; pour luy faire voir, que si je ne voulus pas faire celle qu'il me proposoit, ce fut parce que je la trouvay injuste, et non pas parce qu'elle me parut dangereuse. Car qui sçait, me dit il, si Harpage dans le fond de son coeur, ne me soubçonne pas plustost de foiblesse, qu'il ne me louë de moderation ? Je suis dans un âge, où cette vertu peut estre raisonnablement suspecte ; et je ne seray jamais en repos, que je ne l'aye justifiée, par une autre dont à mon advis, la pratique est un peu plus perilleuse. Tant y a, me dit il, Chrisante, je suis las de mon oysiveté ; et je ne puis comprendre, pourquoy vous m'avez eslevé comme vous avez fait, pour ne vouloir exiger de moy que ce que je fais. L'on m'a dit dés que j'ay ouvert les yeux, qu'il faloit estre infatigable ; que la mollesse estoit un deffaut ; l'on m'a appris en suitte, que la valeur estoit une qualité essentiellement necessaire à un Prince : après l'on m'a enseigné comment il faloit combattre : et comment il faloit se servir d'un Arc, d'un Javelot, d'un Bouclier, et d'une Espée : Mais à quoy bon toutes ces choses, si je les laisse inutiles ? à quoy bon estre infatigable, si je passe toute ma vie, dans la tranquilité de la Cour ? à quoy bon estre nay avec quelque valeur, si je suis dans une paix continuelle ? à quoy bon avoir de l'adresse, si je n'ay à combatre que des Bestes, qui ne sçavent que ce que la Nature leur a enseigne ? Enfin Chrisante, (pour ne vous déguiser pas mes sentimens) en me disant tout ce que l'on m'a dit, et en m'aprenant tout ce que l'on m'a apris ; il me semble que l'on m'a assez authorisé pour achever de faire ce que j'ay resolu, aussi tost que j'en auray trouvé les moyens. Et que voulez vous faire ? luy dis-je ; Je veux, me respondit il, quitter la Cour ; m'en aller passer en Assirie ; et de là en Phrigie ; où l'on m'a dit qu'il y a guerre : Et puis que vous voulez que je vous parle avec sincerité ; je veux m'instruire par les voyages ; je veux m'esprouver dans les occasions ; je veux me connoistre moy mesme ; et s'il est possible, je veux me faire connoistre à toute la Terre. Ce dessein est grand, luy respondis-je, et ne peut partir que d'une Ame toute noble : Mais, Seigneur, il ne faut pas l'executer legerement. Je ne sçay pas si je le pourray executer, me respondit il, car la Fortune a sa part à toutes choses : mais je sçay bien que je feray tout ce qui sera en mon pouvoir pour cela. Hé ! de grace, adjousta ce Prince, n'entreprenez pas de m'en destourner : car tout ce que vous pourriez me dire, seroit absolument inutile. Je sçay le respect que je dois au Roy et à la Reine ; et je sçay de plus, que j'ay une tendresse inconcevable pour l'un et pour l'autre ; mais apres tout, la gloire m'arrache d'aupres d'eux ; et soit que vous y consentiez, ou que vous n'y consentiez pas ; croyez mon cher Chrisante, que je trouveray les voyes de faire ce que je veux, ou que la mort sera le seul obstacle qui m'en pourra empescher. Cyrus prononça toutes ces paroles, avec une action si animée ; et avec tant de marques d'une veritable ardeur heroïque ; que je fus quelque temps à le considerer, sans pouvoir luy respondre. Ses yeux estoient plus brillans qu'à l'accoustumée ; son teint en estoit plus vermeil ; et il m'aparut quelque chose de si grand et de si divin en toute sa Personne, et quelque chose de si ferme en tous ses discours ; que je n'osay le contredire ouvertement. Je l'advouë, j'eus du respect pour cette Vertu naissante ; et je ne pûs me resoudre, de combattre ce que j'admirois. Enfin je luy demanday huit jours, pour songer à ce que j'avois à faire, ne voulant rien faire en tumulte, dan une chose si importante : j'eus bien de la peine à les obtenir ; car il avoit resolu de partir, durant le voyage que Cambise estoit allé faire, pour visiter la Frontiere qui regarde la Medie, où les Peuples s'estoient pleints de la violence de leur Gouverneur. Or, Seigneur, je me trouvay estrangement embarrassé en cette rencontre ; je voyois par les advis que la Reine recevoit tous les jours d'Ecbatane, que les frayeurs d'Astiage augmentoient, au lieu de diminüer ; et qu'ainsi il estoit presque indubitable que ce Pince violent, deffiant, et scrupuleux, se porteroit à faire perir Cyrus, ou à declarer la guerre à la Perse ; et que le quel que ce fust des deux, c'estoit une chose qu'il seroit bon d'éviter s'il estoit possible. Pendant cela, je proposay avec adresse à la Reine, que je voyois tousjours plus inquietée, des advis qu'elle recevoit ; de persuader au Roy son Mary, d'envoyer le Prince son Fils voyager inconnu, afin de s'instruire dans les Païs Estrangers ; et de laisser passer en mesme temps, une constellation si maligne. Mais elle me respondit, que Cambise estant persuadé que les moeurs des Persans estoient generalement parlant, plus vertueuses que celles des autres Peuples, il n'y consentiroit jamais ; à moins que de luy dire la pressante raison qu'il y devoit obliger. Mais que pour celle là, elle advoüoit que dans le respect qu'elle avoit pour le Roy son Pere, elle ne pouvoit se resoudre à la luy apprendre. Je vis bien neantmoins à travers beaucoup d'autres choses qu'elle m'opposa qu'elle eust bien voulu que le Prince son Fils eust esté esloigné d'elle, le jugeant si exposé ; mais la tendresse maternelle, jointe à ce qu'elle ne vouloit pas aprendre au Roy son Mary, la cruauté du Roy son Pere ; faisoit qu'elle ne consentoit pas absolument au départ de Cyrus. Car elle voyoit bien, que selon les apparences, cela devoit produire un bon effet : supposé que l'on déguisast si bien Cyrus, et que l'on cachast si bien sa route, qu'il ne peust pas estre suivy, par les Espions qu'Astiage avoit dans Persepolis, et que l'on ne connoissoit pas. Elle voyoit de plus, que comme le Roy des Medes estoit fort vieux, et fort changeant en ses opinions ; il estoit à croire que pendant le voyage de ce jeune prince, il pourroit arriver qu'il mourroit, ou qu'il se gueriroit de ses aprehensions ; aprenant que celuy qu'il redoutoit si fort, bien loing de se mettre à la teste d'une Armée pour luy faire la guerre, s'en seroit allé voyager, sans suitte et sans train, proportionné à sa condition. Mais quoy que la Reine connust toutes ces choses, et les advoüast ; la veuë de son Fils luy estoit si chere, qu'elle ne pouvoit prendre cette fâcheuse resolution, quelque necessaire qu'elle la vist estre. Voyant donc dans son esprit tous ces sentimens ; et connoissant en effet, que le dessein que Cyrus avoit formé, par le seul desir de la gloire ; estoit le seul que l'on pouvoit prendre par prudence, pour sa conservation, et pour maintenir la paix entre deux grands Royaumes ; je me resolus sans rien descouvrir au Prince, des motifs qui me portoient à consentir à ce qu'il vouloit, de favoriser sa fuite, et d'estre moy mesme le compagnon de sa fortune, et le tesmoin de cette vertu, dont j'attendois de si grandes choses. Et certes ce ne fut pas sans raison : que je luy cachay les sujets de crainte que nous avions pour sa vie, s'il demeuroit plus long temps en Perse ; puis qu'il est certain, que s'il eust sçeu la verité, il eust bien tost changé de resolution ; et n'eust jamais consenty à quitter le Nom de Cyrus, pour prendre celuy d'Artamene, comme je le luy conseillay. De vous dire, Seigneur, quelle fut la joye de ce jeune Prince, lors que l'estant allé trouver dans sa Chambre, je luy apris que je m'estois laissé vaincre, et persuader ce qu'il vouloit, pourveu qu'il me promist que durant le voyage qu'il alloit entreprendre, il defereroit tousjours quelque chose à mes prieres, je n'aurois jamais fait ; estant certain que je n'ay veû de ma vie tant de marques de satisfaction en personne, qu'il en parut en ses yeux. Ha ! Chrisante, s'écria t'il en m'embrassant, apres ce que vous faites aujourd'huy pour moy, ne craignez pas que je vous refuse jamais rien : allons seulement, allons ; et du reste ne vous en mettez pas en peine ; car tant que vous ne me deffendrez pas les choses justes et glorieuses, je ne vous desobeïray jamais. Enfin, Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, nous resolusmes Cyrus et moy, que le seul Feraulas, auquel il n'avoit pas caché son dessein, et deux hommes pour le servir, seroit tout ce que nous menerions. Pour ce qui estoit de nostre subsistance, nous prismes tout ce que le Prince avoit de Pierreries, qui n'estoient pas en petit nombre : car encore que nostre Nation face profession ouverte, de mespriser les choses superfluës, et trop magnifiques ; la Reine qui suivant la coustume de son Païs, en avoit aporté une quantité prodigieuse ; en avoit donné la meilleure partie à Cyrus ; dont il ne se servoit toutefois, que pour les Festes publiques, et dans les grandes ceremonies ; afin de se partager ; entre la magnificence Medoise, et la moderation Persienne, de peur d'irriter l'une ou l'autre de ces deux Nations.

Histoire d'Artamène : pérégrinations de Cyrus


Nous prismes donc toutes ces Pierreries ; et le Prince ayant feint de vouloir aller la Chasse, avec peu de monde ; nous fismes durer cette Chasse jusques à la nuit ; et nous estant escartez dans la Forest ; et retrouvez à un rendez-vous, que nous nous estions donné ; nous nous mismes en chemin ; et commençasmes un voyage, dont les admirables fuites m'espouventent, toutes les fois qu'elles me repassent dans la memoire. Mais auparavant que de partir, le Prince escrivit au Roy son Pere, pour luy demander pardon, de sortir de ses Estats sans son congé : il escrivit aussi à la Reine sur le mesme sujet ; et donna mesme ordre, sans m'en rien dire, que l'on portast un Billet à Harpage ; dans lequel il luy disoit, qu'il verroit bien tost par quels sentimens il avoit agi, lors qu'il avoit refusé ses offres. Pour moy, je ne creus pas qu'il fust à propos que j'escrivisse à la Reine, de peur que ce que j'escrirois ne fust veû du Roy ; qui auroit pû comprendre par là, ce que la Reine ne vouloit pas qu'il sçeust. Enfin, Seigneur, Cyrus cessa d'estre Cyrus ; et ce ne sera plus que sous le Nom d'Artamene, que vous apprendrez les merveilleuses choses qu'il a faites. Apres avoir campé dans les Forests durant trois jours, où nous changeasmes d'habillemens, et marché durant trois nuits ; nous arrivasmes bien tost à la Susiane, que nous traversasmes ; ce chemin nous semblant plus seur que nul autre, pour entrer dans l'Assirie ; de qui, comme vous sçavez, Babilone est la Capitale ; Ville qui estoit alors en la plus grande splendeur, où jamais Ville ait esté. Mais, Seigneur, ce n'est pas icy où j'en dois parler ; et comme tous ceux qui m'escoutent, à la reserve de Thrasibule, ont aidé à la destruire, ils n'ignorent pas ce qu'elle estoit. Je vous diray donc seulement, qu'encore qu'Artamene n'eust pas fait dessein de prendre le party des Assiriens contre les Phrigiens ; à cause que ces premiers estoient les anciens Ennemis d'Astiage ; je ne laissay pas de le porter à voir cette Cour là ; qui estoit la plus grande et la plus pompeuse qui fust en toute l'Asie. Comme nous aprochasmes de Babilone, Artamene reçeut un desplaisir bien sensible : car comme nous marchions le long de l'Euphrate, et que je luy faisois admirer la merveilleuse scituation de cette superbe Ville ; que l'on a bastie entre deux des plus beaux Fleuves du monde ; le Tigre n'estant gueres moins fameux que l'Euphrate ; il passa deux hommes aupres de nous, qui dirent que la Reine avoit eu tout à la fois, une grande joye, et une grande douleur. Or, Seigneur, il faut que vous sçachiez, que Cambise avoit voulu que le Prince son Fils sçeust les langues des Nations les plus celebres qui soient au monde : luy semblant, disoit il, estrange, qu'un Prince n'entende pas le langage de ceux dont il doit un jour recevoir des Ambassadeurs. Ainsi comme la Nation des Assiriens, estoit la plus fameuse de toutes, le Prince sçavoit leur langue, et je la sçavois aussi. Entendant donc ce que ces deux hommes dirent ; il leur demanda fort civilement en la mesme langue, quelle estoit cette joye et cette douleur, que leur Reine avoit reçeuë ? l'un d'entr'eux luy respondit, que quant à la joye, c'estoit que depuis huit jours, la guerre que l'on croyoit aller estre tres forte, entre le Roy d'Assirie, et le Roy de Phrigie, s'estoit heureusement terminée par une Paix avantageuse, qui avoit esté publiée, depuis deux jours seulement. Mais que le lendemain, la joye de cette Grande Reine, qui gouvernoit seule ce grand Royaume, depuis la mort du Roy son Mary, comme estant effectivement à elle, quoy qu'elle eust fait Couronner le Prince son Fils ; avoit reçeu un desplaisir tres sensible : que ce qui l'avoit causé, estoit que n'ayant que ce Fils unique, auquel elle vouloit faire espouser la Fille d'un Prince appellé Gadatte, dés que la Paix avoit esté concluë ; et laquelle il ne pouvoit aimer ; il s'estoit dérobé de la Cour, sans que l'on eust pû sçavoir ce qu'il estoit devenu. Apres que cét homme eut satisfait à la demande que le Prince luy avoit faite, et que je l'en eus remercié ; il poursuivit son chemin et nous le nostre. Mais venant à regarder Artamene, je le trouvay tout changé et tout melancolique ; Et quoy, Seigneur, luy dis-je en souriant, prenez vous un si grand interest aux choses qui regardent la Reine Nitocris, que vous deviez partager son affliction ? Chrisante, me dit il, quoy que je sçache bien que cette Princesse est la gloire de son Sexe ; et que le bruit de son Nom et de sa Vertu, m'ait donné beaucoup d'estime pour elle ; ce n'est pas toutefois, ce qui m'afflige le plus. Mais n'admirez vous point, poursuivit il, la bizarrerie de ma fortune ? je viens pour faire la guerre, et c'est sans doute moy qui fais la Paix. Je cherche un Païs de trouble et de division, et j'arrive en un Païs de tranquilité et de repos. Je me prepare à entendre le bruit des Trompettes, et je n'entendray que les cris d'allegresse que ce Peuple fait sans doute pour son bonheur. Que si pour me consoler de voir l'effet d'un dessein si noble differé, je veux au moins sçavoir, de quelle façon le plus puissant Prince d'Asie, regne dans la plus superbe Bille du Monde ; il se trouve que ce Prince n'y est plus ; et que cette Cour est en larmes et en deüil. Mais Feraulas, disoit il en se tournant de son costé, cette derniere chose ne m'inquiete gueres ; et si l'autre ne me tourmentoit pas davantage, j'en serois bien tost consolé. Feraulas aussi bien que moy, le consoloit de cette petite disgrace, que nous ne croiyons pas aussi grande qu'il la croyoit. Cependant nous arrivasmes dans Babilone, que nous visitasmes avec grand soing : le Prince en observa toutes les Fortifications : et j'estois estonné de voir, avec quel jugement il parloit des choses qu'il ne pouvoit pas mesmes avoir aprises. Cette humeur guerriere qui le possedoit, faisoit qu'il s'arestoit bien plus à tout ce qui avoit quelque raport avec elle, que non pas aux autres choses : il consideroit bien plus attentivement, les prodigieuses Murailles de cette grande Ville ; les fossez pleins d'eau qui l'environnent ; les cent Portes d'Airain qui la ferment ; L'Euphrate qui la divise et qui la rend plus forte ; que non pas la magnificence du Palais des Rois ; celle de ces merveilleux jardins, que l'on a dit qui estoient en l'air, parce qu'ils sont sur les Maisons et sur les Murailles ; ny que celle du Temple de Jupiter Belus, qui est pourtant, comme vous le sçavez, une des plus rares choses du Monde. Toutes les fois que nous nous promenions, ou que nous faisions voyage, toutes ses pensées n'alloient qu'à la guerre : Si je voulois prendre cette Ville, nous disoit-il, je l'attaquerois par un tel costé : une autrefois voyant une Plaine ; où il y avoit quelque petite eminence, il me demandoit s'il ne faudroit pas s'en rendre Maistre si l'on avoit à donner Bataille en cét endroit ? et l'on eust dit dés ce temps là, veû la façon dont il regarda Babilone, qu'il avoit desja dessein de la prendre ; et qu'il sçavoit desja quelque chose, de ce qui est arrivé depuis. Mais comme il y avoit beaucoup à voir dans une si belle Ville, nous y fusmes prés d'un mois ; pendant lequel il vit plusieurs fois la Reine, qui certainement estoit une des plus Grandes Princesses du Monde. Elle faisoit alors achever ce magnfiique Pont, et ce grand Ouvrage, par lequel elle changea le cours de l'Euphrate, qui depuis a donné tant de peine à Artamene : et comme malgré le desplaisir qu'elle avoit de l'absence du Prince son Fils, elle n'abandonnoit point son dessein ; Nous la voyons tous les matins et tous les soirs, suivie de toute sa Cour, aller elle mesme voir travailler et haster un labeur, qui rendra sans doute son Nom illustre, à toute la Posterité. Nous vismes souvent aupres d'elle Mazare Prince des Saces ; qui depuis se trouva estrangement meslé dans les avantures de mon Maistre ; qui luy causa mille desplaisirs, et qui luy pensa mesme couster la vie. Artamene considerant un jour Nitocris, me dit en se tournant vers moy ; cette Princesse par les soins qu'elle prend, me donne de la confusion : car apres tout, adjousta t'il, c'est pour sa gloire qu'elle travaille ; et je n'ay encore rien fait pour la mienne. Ne vous en inquietez pas, Seigneur, luy dis-je, puis qu'enfin vous avez encore si peu vescu, que vous n'avez pas grand sujet de pleindre le temps que vous avez laissé perdre ; et vous avez encore tant à vivre, que vous n'avez pas raison non plus, d'aprehender de n'avoir pas loisir de faire parler de vous. Neantmoins il falut contenter son impatience, et partir de Bablione ; principalement depuis qu'il eut sçeu qu'il y avoit apparence de guerre, entre les Grecs Asiatiques, comme aussi entre le Roy de Lydie, et celuy de Phrigie ; qu'on disoit n'avoir fait la Paix avec les Assiriens, que pour n'avoir pas tout à la fois, tant d'ennemis sur les bras. Mais comme je n'estois pas si hasté que luy, de l'exposer aux perils ; je taschay de le faire resoudre, en attendant que ces guerres dont on parloit, fussent ouvertement declarées ; de voir tous ces divers Païs sans prendre party. Ce ne fut pas sans peine qu'il consentit : mais le faisant souvenir qu'il m'avoit promis quelque deference à mes prieres durant nostre voyage ; il s'y resolut ; avec beaucoup de repugnance. Nous vismes donc ces petits Estats, qui sont gouvernez par de si Grands hommes ; et Artamene tout imparient qu'il estoit, de se voir les Armes à la main ; ne fut pas marry de s'estre laissé persuader. En effet il faut advoüer, que la Nation Greque a quelque chose au dessus de beaucoup d'autres : et que si elle estoit aussi unie qu'elle est divisée ; que ceux qui habitent leur ancien Païs, se fussent joints à ceux qui sont en Asie ; ils pourroient peut-estre bien apprendre à obeïr, à ceux qu'ils appellent Barbares. Tant y a, Seigneur, qu'apres avoir veû plusieurs choses, qui seroient trop longues à dire ; nous fusmes à la Ville de Milet, que nous trouvasmes toute partialisée : les uns regrettant leur Prince que les autres avoient banny ; et les autres apprehendant qu'il ne recouvrast son Estat, de peur d'estre traitez comme des rebelles. Nous vismes en suitte la Ville de Mius, et celle de Prienne, qui sont toutes deux dans la Carie : Nous fusmes apres à Clasomene, à Phocée, et à Ephese ; ou la beauté du Temple de Diane, pensa presque persuader à Artamene, que nostre Nation avoit tort de n'en bastir jamais ; et de n'offrir ses Sacrifices que sur le haut des Montagnes ; ne jugeant pas que les Ouvrages des hommes, puissent estre dignes d'estre la Maison des Dieux. Et certes il faut advoüer que ce Temple est une chose si magnifique, qu'elle merite bien la reputation qu'elle a d'estre une des Merveilles du Monde. Nous sçeusmes en ce lieu là, que le dernier Roy de Lydie, nommé Aliatte, et Pere de Cresus, qui regne aujourd'huy, y avoit eu beaucoup de devotion : et qu'il y avoit en effet envoyé des Offrandes si riches, que le Temple de Delphes n'en avoit pas qui le fussent davantage, quoy qu'il soit un des plus celebres de toute la Terre ; et qu'il soit mesme plus ancien que celuy d'Ephese. Mais nous aprismes aussi, que les Habitans de cette fameuse Ville, n'estoient pas si satisfaits de Cresus, qu'ils l'avoient esté de son Pere : le bruit courant qu'il avoit dessein de leur declarer la guerre ; ce qui fut cause qu'Artamene pour s'en esclaircir y tarda quelques jours, pendant lesquels nous admirasmes cette multitude d'estrangers, qui venoient en foule consulter l'Oracle. Je voulus obliger Artamene de s'informer quel devoit estre le succés de son voyage ; et quelle devoit estre sa fortune, mais il ne le voulut pas : et me dit que pour luy, il croyoit que c'estoit tesmoigner plus de respect pour les Dieux, de ne vouloir pas sçavoir leurs secrets ; que de vouloir par une impatience inutile, penetrer si avant dans l'advenir. Cependant il est certain, que ce qui l'en empescha principalement, ce fut la crainte qu'il eut de ne trouver pas dans la responce de la Deesse, ce qu'il desiroit si ardemment ; c'est à dire des occasions de guerre et de gloire. Mais la suitte des choses a bien monstré, que sa crainte estoit mal fondée : et que les Dieux qui voyoient dans ses destins, ne luy pouvoient promettre que des Victoires et der Triomphes. Pendant que nous fusmes à Ephese, nous conversasmes avec beaucoup de Grecs, qui vinrent en ce lieu là, ou par curiosité, ou par devotion ; et entre les autres, Periandre Roy de Corinthe y vint inconnu, et logea en mesme lieu que nous ; ce qui lia une amitié assez estroite entre luy et moy, s'il m'est permis de parler ainsi d'un Souverain. Ce Sage Prince qui passe pour un des excellens Hommes de toute la Grece, eut tant d'inclination pour Artamene, qu'il me fit promettre, que nous passerions à Corinthe, si l'ordre de nos affaires, et la route que nous devions prendre nous le permettoit. Apres avoir donc visité toute la Carie ; et une partie de la Lydie, comme je l'ay desja dit, nous fusmes en la haute et basse Phrigie. Nous vismes en la premiere, la grande Ville d'Apamée ; et en l'autre le mont Ida, le Port de Tenedos, le Fleuve de Xanthe, et les déplorables ruines de Troye. Ce fut là qu'Artamene s'arresta avec beaucoup de plaisir ; et que se voyant aux mesmes lieux où le Vaillant Hector, et le redoutable Achille avoient combattu, il ne s'en pouvoit tirer ; et il passa des journées entieres, à regarder le Tombeau de ce dernier demi-Dieu. Mais comme depuis que nous estions entrez dans l'Jonie, nous avions toujours eu un homme de l'Isle de Samos, qui ayant fort voyagé, et estant fort sçavant aux choses de l'Antiquité, nous guidoit, et nous monstroit tout ce qu'il y avoit de rare ; ce fut là qu'il pensa venir à bout de sa patience, en luy faisant cent questions et cent demandes, sur le Siege d'Ilium. Il y reste encore quelques ruines, de deux grands Chasteaux de Marbre, que les flames espargnerent, et que le Temps a jusques icy respectez ; ce Prince les visita, avec un plaisir extréme : et parcourut tous les rivages, des fameux Fleuves de Scamandre, et de Simoïs. Enfin cette Terre qui a autrefois esté arrosée de tant d'illustre sang, luy sembloit une Terre consacrée aux Dieux ; tant il avoit de veneration pour elle. Cependant cét excellent Grec, que nous avions avec nous, luy ayant dit que Periandre, que nous avions veû dans Ephese, n'estoit pas seul Sage en Grece ; et qu'enfin cette Nation commençoit de n'estre pas moins remplie d'excellens Hommes, qu'elle l'estoit du temps d'Agamemnon, d'Ulysse, et de Nestor ; commença aussi de mettre en son coeur, une forte envie d'y aller. Si bien que ne voyant pas que la guerre de Lydie, ny celle de Phrigie, s'avançassent fort ; je luy persuaday de passer en Grece, ce que nous fismes : et pour commencer par ce qu'elle avoit de plus grand, nous fusmes droit à Athenes, dont il admira la beauté, aussi bien que celle du fameux Port de Pirée : comme l'ordre merveilleux, que les Loix d'un homme reputé souverainement sage y entretenoit. Nous sçeûmes que cét excellent Homme apellé Solon s'estoit banny volontairement de son Païs pour dix ans, afin de ne changer plus rien à ses Loix : ayant obligé ses Citoyens par ferment, de les observer jusques à son retour. Artamene connut Pisistrate en ce lieu là, qui à ce que l'on disoit, aspiroit à la tyrannie. Mais durant que nous estions dans Athenes, il courut bruit que Solon s'estoit arresté à l'Isle de Chypre : si bien que j'advouë que je contribuay beaucoup, au dessein qu'Artamene prit, d'aller en ce lieu là : tant pour voir la plus belle Isle de la Mer Egée, et le celebre Temple de Venus ; que pour connoistre le plus fameux sage de Grece. Nous eusmes pourtant le malheur de ne l'y trouver plus ; bien est-il vray qu'Artamene eut du moins l'avantage, d'y faire amitié particuliere, avec un Prince nommé Philoxipe, de grand esprit, et de grande vertu. Mais comme je ne veux pas m'estendre, sur toutes les rencontres de nostre voyage, et que je ne le vous raconte qu'afin que vous vous estonniez moins, des grandes choses que mon Maistre a faites, dans une si grande jeunesse ; je reserveray pour quelques autres occasions, plusieurs petites avantures qu'il eut, aux divers lieux où nous passasmes. Ainsi sans vous particulariser ce grand nombre d'Isles que nous vismes dans la Mer Egée, je vous diray seulement qu'apres nostre retour à Athenes, où mon Maistre avoit promis à Pisistrate de retourner ; nous fusmes à Lacedemone, de qui le gouvernement ne luy pleut pas ; cette grande Ame ne pouvant s'imaginer, que deux Rois peussent compatir ensemble ; elle qui auroit trouvé toute la Terre trop petite, pour assouvir pleinement son ambition. Nous fusmes en suitte à Delphes, à Argos, à Micenes, et à Corinthe, où le sage Periandre nous reçeut magnifiquement. Car cét excellent Homme est persuadé, que le droit d'Hospitalité, doit estre un des plus inviolables : et qu'ainsi l'on ne peut faire trop d'honneur aux Estrangers. Aussi voulut il que la Princesse Cleobuline sa Fille, de qui la beauté, la sagesse, et le sçavoir, l'ont renduë celebre par toute la Grece, ne refusast pas sa conversation à Artamene : qui estoit devenu sçavant en la langue Grecque, qu'il pouvoit estre pris, pour originaire de ce Païs là. Periandre luy fit mesme entendre pour le regaller, ce fameux Musicien nommé Arion, que de l'Istme de Corinthe, à porté sa reputation par toute la Terre ; tant pour l'excellence de son Art, que pour le Dauphin qui le sauva, comme vous l'avez sçeu sans doute. Je ne m'amuse pas, Seigneur, à vous dire que nous vismes mille belles choses pendant ce voyage, que mon Maistre remarqua, avec beaucoup de jugement ; et qu'il profita de tout ce qu'il y avoit de bon, dans les moeurs ou dans les coustumes, de tous ces Peuples differens que nous visitames : estant aisé de connoistre, par le grand nombre des vertus qu'il possede, que c'est une acquisition qu'il a faite en plus d'un lieu. Mais je vous diray enfin, que Corinthe ayant un Port où l'on aborde de toutes parts ; nous sçeûmes que la guerre de Lydie et de l'Jonie estoit declarée : et qu'apres que cét orage avoit si long temps grondé, il estoit fondu sur ces deux Provinces. Si bien qu'Artamene impatient qu'il estoit, de se voir des ennemis à combattre ; se resolut de s'en aller jetter dans Ephese, pour la deffendre contre Cresus qui l'attaquoit : voulant du moins, dit il à Periandre en prenant congé de luy, recompenser en quelque sorte les Grecs Asiatiques, de la civilité qu'il avoit rencontrée, parmy les veritables Grecs. Ainsi Periandre nous ayant fait trouver un Vaisseau bien equipé, nous nous mismes à la voille, avec un vent tres favorable. Artamene croyant avoir bien tost une occasion de mettre en pratique, cette valeur prodigieuse, que la Nature luy à donné, et que le desir de la gloire, a porté à un si haut point ; estoit dans une joye qui n'est pas imaginable : Mais la Fortune qui estoit lasse de le faire attendre si long temps, les occasions de se signaler ; luy en donna une qu'il n'attendoit pas ; et qui pensa luy estre bien funeste. Car tout d'un coup, un de nos Mariniers cria, qu'il voyoit quatre voilles à la Mer qui venoient sur nous : et que si l'on n'y prenoit garde, ces quatre Vaisseaux auroient bien tost joint le nostre. A cét advis, le Pilote observa ce qu'on luy monstroit : et plus estonné que le premier, il cria que sans doute c'estoit le vaillant Corsaire qui nous venoit investir. Pardonnez moy genereux Thrasibule, dit alors Chrisante en interrompant son recit, si je suis contraint pour suivre ma narration exactement, de vous donner un Nom que vous avez rendu si redoutable, sur toutes les Mers où nous avons passé. Non non, luy dit Thrasibule, je ne trouveray point mauvais, que vous me donniez un Nom, que ma mauvaise fortune m'a fait porter : et que peut-estre mon bonheur à rendu assez considerable, sur la Mer Egée, sur l'Helespont, et sur le Pont Euxin ; pour en avoir osté toute l'infamie qui suit la qualité de Pyrate. Continuez donc vostre recit ; et ne cachez pas la moindre circonstance, d'une des plus grandes actions de la vie d'Artamene : quoy que je sçache qu'il en a fait d'admirables. Chrisante voyant que Thrasibule avoit cessé de parler ; et que tous ces Princes renouvelloient leur attention, par ce qu'ils venoient d'entendre reprit ainsi la parole. Ce Pilote donc, ayant asseuré que c'estoit le vaillant Corsaire, qui nous venoit investir ; sans attendre d'autre commandement, voulut changer sa route, et tascher d'éviter la rencontre d'un Ennemy accoustumé à vaincre : et de qui les forces estoient tant au dessus des nostres. Mais Artamene ne s'en fut pas si tost aperçeu, qu'entrant en une colere estrange, il prit son Espée d'une main, et luy arracha le Timon de l'autre. Non non, luy dit il, tu ne seras pas le Maistre du vaisseau : et si tu ne veux me conduire droit aux Ennemis, je vay te jetter dans la Mer, ou te passer mon Espée au travers du corps. Cét homme surpris aussi bien que moy, d'un discours si violent, se jetta à ses pieds ; et luy dit qu'il ne pensoit pas qu'il voulust aller vers des Ennemis, qu'il n'estoit pas permis d'esperer de vaincre. Fais seulement ce que je veux, luy respondit Artamene, et laisse le soing du reste, à la conduite des Dieux et mon courage. Entendant parler le Prince de cette sorte ; et ayant apris des Mariniers, combien le fameux Corsaire estoit redoutable ; Seigneur, luy dis-je, que voulez vous faire ? Je veux vaincre ou mourir, me respondit il, et ne refuser pas la premiere occasion, que la Fortune m'ait offerte. Mais Seigneur, luy repliquay-je, le moyen de vaincre, en combattant sans esperance ? Je vous l'ay desja dit, adjousta le Prince, si nous ne pouvons vaincre nous mourrons : et je l'aime beaucoup mieux, que de ne combattre pas, et de fuir laschement à la premier occasion où s'est trouvé Artamene. Seigneur, luy repliquay-je, se retirer devant un Ennemy trop sort, n'est pas une suite honteuse, mais une prudente retraite ; et il ne faut pas confondre la temerité et la valeur. Je ne sçay pas encore trop bien, me dit le Prince assez brusquement, faire toutes ces distinctions : c'est pourquoy de peur de me tromper, en une chose où il va de mon honneur ; je veux prendre le chemin le plus asseuré, qui est celuy de combattre. Et c'est pour cela, dit il en se tournant vers les Soldats et vers les Mariniers, que je veux que chacun se prepare à faire son devoir et à m'imiter. Pendant cette contestation, les quatre Vaisseaux qui nous donnoient la chasse, et qui estoient beaucoup meilleurs voilliers que le nostre, estoient desja si proches, que je jugeay qu'il n'y avoit plus rien à faire, qu'à penser à se deffendre : n'estant pas croyable que celuy qui n'avoit pas voulu se retirer, voulust se rendre sans combattre. Je commençay donc d'aider au Prince à donner les ordres : et apres qu'il eut commandé à tous les siens de ne tirer point, qu'ils ne fussent un peu plus prés que la portée de la fléche ; et à son Pilote de le porter tousjours sur l'Admiral des Ennemis, Feraulas et moy nous nous rengeasmes aupres de luy. Je suis obligé de rendre ce tesmoignage à sa Vertu, que jamais peut-estre il ne s'est veû dans un si grand peril, plus de sermeté qu'il en parut en l'ame de ce jeune Prince. Il fit mettre un Arc et un Carquois aupres de luy, outre celuy qu'il avoit à la main et sur l'espaule ; quantité de fleches, avec plusieurs javelots : Mais il ne s'avisoit pas, de demander un Bouclier, tant il songeoit peu à éviter le peril ; si je ne luy en eusse fait donner un, pour s'en servir lors qu'on aborderoit les Ennemis. Cependant le fameux Corsaire qui ne doutoit point du tout, qu'il ne nous prist sans combattre, veû l'inégalite de nos forces ; commença de nous faire signe d'ameiner ; mais Artamene, qui par sa hardiesse avoit enfin inspiré de la valeur à tous ces Soldats, et à tous ces Mariniers, ayant commandé au Pilote de le mener droit aux Ennemis, et de tascher de gagner le vent ; il fut si promptement et si adroitement obeï, qu'en fort peu de temps nous fusmes à la portée de la fléche les uns des autres, et mesme encore un peu plus prés. Si bien qu'au lieu d'ameiner les voiles, comme le fameux Corsaire l'avoit creû ; nous le couvrismes d'une gresle des traits, qui tua plusieurs de ses Soldats, que nous vismes tomber sur le Tillac. Un procedé si hardi, luy persuada qu'il y avoit sans doute quelque homme de grand coeur dans nostre Vaisseau : ou que peut-estre mesme pouvoit il y avoir quelques uns de ses Ennemis, qui plustost que de se rendre à luy, vouloient combattre en desesperez. Irrité donc qu'il fut de nostre temerité, il commença d'agir en homme qui sçavoit faire la guerre : car il commanda à tous ses Vaisseaux de nous enfermer entr'eux, afin de nous estonner et de nous prendre, sans estre obligé d'aborder. Mais quoy qu'il peust faire, il fut plus de deux heures sans en pouvoir venir à bout : et si le Prince eust pû se resoudre, de se contenter d'avoir eu la gloire de combattre avec des forces tant inégales, et de se retirer sans vouloir vaincre absolument ; il ne se fust pas trouvé dans le peril, où je le vis bien tost apres. Car enfin ces quatre Vaisseaux, malgré tout l'Art de nostre Pilote, nous mirent au milieu d'eux ; et commencerent de tirer sur nous, avec tant de violence ; que nous combattions à l'ombre, par la multitude des traits qui couvroient nostre Vaisseau, et qui tomboient de toutes parts sur nos testes. Artamene voyant les choses en cét estat, commanda alors d'aller droit à, l'Amiral, et de s'attacher à luy : on luy obeït, nous l'abordons ; nous l'acrochons ; et nous commençons un combat, qui n'eut jamais de semblable. Artamene fautant au mesme instant, dans le Vaisseau du fameux Corsaire, le fameux Corsaire fit la mesme chose dans celuy d'Artamene : si bien qu'il y eut intervale d'un moment, où les deux Chefs se trouverent seuls parmy leurs Ennemis. Mais la chose ne fut pas long temps en ces termes ; et il arriva en cette occasion, ce qui n'arrivera peut-estre jamais. Car comme nous ne songions qu'à suivre Artamene ; tout se lança avec luy ; tout se pressa pour le suivre ; et tout passa dans le Vaisseau du Corsaire ; excepté quelques uns qui tomberent dans la Mer, ou qui furent tuez, par ceux qui d'abord les repousserent. D'autre part, les Soldats du Corsaire ayant fait mesme chose que nous ; et ayant suivy leur Capitaine, avec mesme impetuosité, que nous avions suivy le nostre : dans ce desordre et dans cette confusion, il se trouva qu'Artamene fut Maistre du Vaisseau du fameux Corsaire ; et que le fameux Corsaire aussi, fut Maistre du Vaisseau d'Artamene. D'abord ils eurent tous deux de la joye : mais venant à considerer, qu'ils n'avoient fait que changer de Navire ; et que comme Artamene par des menaces, faisoit obeïr les Mariniers de l'illustre Pyrate ; l'illustre Pyrate aussi, faisoit suivre ses ordres à ceux d'Artamene ; ils recommencerent le combat : et chacun voulant rentrer dans son Vaisseau, combatit avec une ardeur qui n'est pas imaginable. Cependant ce bizarre evenement, differa nostre perte de quelques momens : car les trois autres Vaisseaux du Corsaire, qui ne discernoient pas si parfaitement les choses, tant parce qu'ils estoient plus esloignez, qu'à cause de la quantité de leurs propres traits ; ne songeoient point attaquer le Vaisseau de leur Amiral, dont nous estions les Maistres : si bien que durant quelque temps, ce genereux Corsaire se vit attaqué, et par nous, et par les siens tout à la fois. Bien est il vray qu'il n'estoit pas luy mesme trop en estat d'y prendre garde, et d'y donner ordre : car mon Maistre l'ayant connu pour le Chef des Ennemis, l'attaqua avec tant de vigueur, et tant de resolution ; qu'il ne s'est jamais veû une pareille chose : et tous nos Mariniers, qui estoient les seuls spectateurs de ce combat, nous ont asseuré, que plus de vingt fois Artamene rentra dans son Vaisseau ; et que plus de vingt fois aussi, le fameux Pyrate revint dans le sien ; sans que ny l'un ny l'autre parust avoir nul avantage. Tous à leur exemple, ou lançoient un javelot, ou tiroient des fléches, ou se servoient d'une Espée : pour Artamene, l'on peut dire qu'il employa toutes sortes d'armes en cette journée : car tant que nous fusmes un peu esloignez, il tira de l'Arc ; estant un peu plus prés, il lança plusieurs javelots, avec une force incroyable ; et quand nous fusmes accorchez, il ne se servit plus que de son Espée. Mais a dire la verité, il s'en servit d'une maniere si prodigieuse, que je n'oserois presque croire ce que je luy vis faire en cette occasion. Cependant les trois Vaisseaux du Pyrate, s'estant apreçeus de leur erreur, ne tirerent plus contre leur Maistre ; et nous vismes en un moment sur nous, toutes les forces de nos Ennemis. Ce fut alors qu'Artamene voyant qu'il faloit perir ; et nous voyant tousjours aupres de luy Feraulas et moy ; Feraulas, dis-je, de la valeur duquel je n'oserois parler en sa presence ; nous dit en se tournant vers nous, toujours plus fier ; nous ne vaincrons pas mes Amis : mais si vous me secondez, la victoire coustera bien cher à ces Pyrates. Apres cela, que ne fit il point ! et que pourrois-je dire qui ne fust au dessous de la verité ? il voyoit nostre Vaisseau investy de tous les costez ; il voyoit au Chef des Corsaires, une valeur peu commune, s'il m'est permis de le dire devant luy ; il voyoit que ce qui luy restoit de gens, estoient presque tous blessez ; et qu'il l'estoit luy mesme à l'espaule gauche, d'un coup de fléche qui l'avoit atteint ; et malgré tout ce que je dis, il donnoit encore ses ordres ; il estoit tantost à la Proüe, tantost à la Poupe ; il poussoit un Pyrate dans la Mer ; il en tuoit un autre d'un coup d'Espée ; et bref il agissoit de façon, qu'il estoit aisé de connoistre, qu'il estoit incapable de se rendre. Cependant Feraulas et moy eusmes le malheur d'estre blessez de telle forte, que nous en demeurasmes hors de combat : Feraulas ayant deux coups de javelot dans une cuisse, et moy deux grands coups d'Espée au bras droit. Neantmoins quoy qu'Artamene vist qu'il estoit perdu ; que je luy criasse qu'il pouvoit se rendre sans honte ; que le fameux Corsaire, tout blessé qu'il estoit de sa main, le voulust sauver ; que le Tillac fust tout couvert de sang, de blessez, et de morts à l'entour de luy, ce coeur inflexible et opiniastre dans sa generosité, n'escouta rien de tout ce qu'on luy dit, et combatit tousjours avec plus d'ardeur. Mais enfin estant venu aux prises avec un vaillant Grec, qui s'estoit signalé en ce combat, ils tomberent tous deux dans la Mer sans que d'abord l'on y prist garde. Un moment apres, l'absence d'Artamene ayant fait quitter les armes au petit nombre des siens qui ne les avoient pas abandonnées, tant qu'ils l'avoient veû combattre ; le fameux Corsaire n'ayant plus d'Ennemis qui luy resistassent, vit à trente pas de son Vaisseau, l'invincible Artamene qui nageant d'une main, et tenant son Espée de l'autre, combatoit encore contre ce genereux Grec, qu'il avoit entraisné dans la Mer, lors qu'il y estoit tombé ; et qui estant en mesme posture que luy, faisoit voir une chose, qui n'avoit jamais esté veuë. Artamene s'élançoit tousjours vers son Ennemy, avec un courage incroyable ; Mais comme ce Grec estoit plus avancé en âge que luy, beaucoup plus fort, et moins blessé, il resistoit mieux à la violence des vagues, qui tantost les separant ; tantost les rejoignant ; et tantost semblant les engloutir, et terminer leurs differents, en triomphant de tous les deux ; faisoient voir un spectacle au milieu des flots, qui n'avoit jamais eu de pareil sur la terre. Mais un moment apres, on les voyoit revenir sur l'eau, et se chercher des yeux, pour recommencer un combat si extraordinaire. Je vous laisse à penser, Seigneur, quel effet fit cette veüe dans mon coeur : car comme je n'estois blessé qu'au bras, quoy que je fusse si foible que je ne pouvois me remüer, à cause du sang que j'avois perdu, et que je perdois encore ; je ne laissois pas d'avoir l'usage de la veuë et de la raison. Imaginez vous donc ce que je devins, lors que je vis cét excellent Prince en cét estat : je ne sçay pas quel estoit mon dessein ; mais je sçay bien que je taschay de me trainer, et que j'estois prest de me jetter dans la Mer pour aller à luy, si je l'eusse pû, lors que le fameux Corsaire, qui avoit esté charmé de la valeur d'Artamene, le voyant en ce peril, commanda à cinq ou six des siens, de se jetter dans son Esquif, et d'aller sauver mon cher Maistre. Ces hommes donc obeïssant au commandement qu'ils avoient reçeu, furent droit à Artamene ; et commandant à ce vaillant Grec, de la part de leur Amiral, de n'attaquer plus ce genereux Estranger ; il se jetta dans leur bateau ; et changea le dessein de tuer Artamene, en celuy de le sauver. Mais je ne sçay si tous ensemble, ils en eussent pû venir au bout, sans un accident qui luy arriva : ce fut qu'Artamene qui estoit las de combattre et de nager ; qui de plus avoit esté blessé au bras droit par la pinte d'une escueil, à une des fois qu'il avoit plongé ; voulant faire un effort pour nager plus viste, et se reculer de ceux qui venoient à luy ; laissa tomber son Espée dans la mer ; que l'impetuosité des vagues, déroba bien tost à sa veuë. Il voulut plonger pour la reprendre ; mais ces cinq ou six Mariniers le prirent luy mesme malgré qu'il en eust ; le tirerent dans leur Esquif ; le menerent à leur bord ; et le presenterent au fameux Pyrate, qui le reçeut avec une gerosité sans exemple. Dés qu'il le vit dans son Vaisseau, où il estoit repassé, apres s'estre rendu Maistre du nostre : Ay-je combattu avec si peu de coeur, luy dit il, que vous me jugiez indigne d'estre vostre Vainqueur, et vostre Liberateur tout ensemble ? Vous avez combatu, luy respondit Artamene, avec tant de courage, que la crainte de ne pouvoir jamais vous esgaler m'a desespere : joint que j'ay quelque repugnance, à recevoir la vie d'un homme, auquel j'ay voulu donner la mort. L'inégalité du nombre, luy respondit doucement l'illustre Corsaire, justifie assez vostre valeur, et excuse assez vostre deffaite : Si je triomphois deux fois ainsi, je ne triompherois plus de ma vie : et je trouve, adjousta t'il, que la victoire que j'ay r'emportée, m'est si peu avantageuse, et vous est si honorable, que s'il y avoit un Prix pour le Vainqueur, je vous le cederois ; et n'aurois pas la hardiesse de l'accepter. Cela dit, il commanda que l'on eust autant de soing d'Artamene que de luy : Et apres s'estre informé quel estoit ce Vaisseau, et avoir apris que nous estions des Estrangers, que la seule curiosité avoit conduit en Grece ; il nous traita encore avec plus de douceur. Je ne vous diray point, Seigneur, toute la bonté que l'illustre Corsaire eut pour Artamene et pour nous ; parce qu'il est trop de la connoissance du genereux Thrasibule que quand Artamene eust esté son Frere, il n'en eust pas eu un soing plus particulier. Comme les blessures de mon Maistre n'estoient pas dangereuses, non plus que celles du fameux Pyrate, ils furent bien tost gueris : mais Feraulas et moy, ne le fusmes pas si promptement. Cependant quoy qu'Artamene ne peust presque se consoler, de n'avoir pas esté Vainqueur, au premier combat qu'il eust jamais fait, quelque gloire qu'il y eust aquise ; comme la vertu a des charmes tres puissans, il se lia insensiblement, une amitié si estroitte, entre luy et le fameux Corsaire ; que jamais Vainqueur et Vaincu, n'avoient agy comme ils agirent. Cette amitié fut cause que l'illustre Pyrate ne se hasta pas d'offrir la liberté à mon Maistre ; et que mon Maistre aussi ne se hasta pas de la luy demander. Si bien que comme les affaires du premier, l'appelloient au Pont Euxin, nous prismes cette route avec luy, sans sçavoir presque où nous allions ; et sans prevoir qu'il nous y arriveroit des choses, d'où dépendoit toute la gloire, tout le bonheur, et toute l'infortune d'Artamene. En y allant, nous abordasmes à Lesbos, où le fameux Pyrate avoit affaire ; et mon Maistre et moy fusmes voir une Fille illustre, appellée Sapho, que toute la Grece admire : et qui est sans doute admirable, et par sa beauté ; et par les Vers qu'elle compose. Mais, Seigneur, pour venir promptement au point le plus important de mon recit ; je vous diray en peu de mots, qu'estant arrivez au Pont Euxin, nous n'avions pas marché trois jours et trois nuits, que le fameux Corsaire accoustumé à attaquer les autres, fut attaqué par six Vaisseaux. Ce combat ayant esté tres long et tres opiniastre, Artamene qui voulut combattre, y fit des actions si admirables, que la modestie de l'illustre Pyrate, luy fit dire apres le combat, qu'il luy devoit la victoire. Et en effet, il se sentit si estroitement obligé à mon Maistre ; que de trois Vaisseaux qu'il avoit pris, il voulut luy en donner deux. Mais Artamene n'en voulut prendre qu'un ; avec lequel il eut dessein de s'en aller regagner l'Helespont, et la Mer Egée, pour se rendre à Ephese, suivant son intention ; et de là renvoyer à Periandre le Vaisseau qu'il acceptoit, en eschange du sien, qui avoit esté coulé à fonds dans le dernier combat. Il se separa donc du genereux Pyrate, sans estre connu de luy, et sans le connoistre : car comme ils avoient tous deux resolu de ne se descouvrir pas, ils n'osoient se demander l'un à l'autre, ce qu'ils ne se vouloient pas dire. Ainsi leur amitié, quoy que grande, fit qu'ils ne se presserent que mediocrement, sur une chose qui leur tenoit pourtant fort au coeur : et la retenuë de mon Maistre fut telle en cette rencontre ; qu'il combatit, sans demander seulement pourquoy il avoit combatu ; ny qui il avoit combatu ; parce qu'il remarqua, que le genereux Pyrate, en vouloit faire un mystere. Artamene reprenant donc Feraulas et moy, et les deux hommes de sa suite, nous commmençasmes de retourner d'où nous venions, avec un vent assez favorable : mais à peine avions nous marché un demy jour, qu'une terrible tempeste se leva : mais si violente, et si extraordinare, que le Pilote luy mesme en fut espouventé. L'air se troubla tout d'un coup ; la Mer se grossit ; et roulant des Montages d'escume les unes sur les autres ; elle mugissoit effroyablement ; et agitoit si fort le Vaisseau, que les plus fermes Mariniers, ne pouvoient se tenir debout. Le feu des esclairs, le bruit du tonnerre, et l'obscurité de la nuit, se joignant à toutes ces choses, nous firent voir lors mesme que nous ne voyons plus rien, que ceux qui sont veritablement genereux, n'aprehendent jamais la mort, sous quelque forme qu'elle leur apparoisse : car mon Maistre fut aussi peu esmeu de cette tempeste, que s'il se fust promené sur un Fleuve le plus tranquille du monde. Il donnoit ses ordres sans confusion : et quoy qu'il n'eust pas esté marry d'eschaper de ce peril qui paroissoit si grand, et presque si inevitable ; la crainte ne luy fit pourtant jamais changer de visage. Nous fusmes trois jours et trois nuits de cette sorte, nous esloignant tousjours de nostre routte ; et nous engageant tellement dans le Pont Euxin, qu'en fin le quatriesme jour au Soleil Levant, la tempeste nous jetta au Port de Sinope, où nous sommes : qui comme vous sçavez est en Capadoce, et vers les Frontieres de Galatie.

Histoire d'Artamène : arrivée en Cappadoce


Je vous fais souvenir, Seigneur, de cette particularité, afin que vous admiriez davantage, la bizarrerie de la Fortune : qui voulant sauver Artamene de la rigueur des flots irritez, le jetta au milieu des Païs de ses Ennemis. Car enfin Ciaxare estoit Fils d'Astiage : et c'estoit veritablement plustost luy qui devoit craindre les menaces des Dieux, que non pas le Roy son Pere ; qui par son extréme vieillesse, n'avoit plus gueres de part au Thrône qu'il occupoit. Neantmoins comme nous sçeûmes que la Cour n'estoit pas alors à Sinope, et qu'elle estoit à une autre Ville qui s'appelle Pterie, je fus en quelque repos. Joint que je ne voyois pas qu'il fust possible qu'Artamene peust facilement estre connu pour ce qu'il estoit : toutefois je fis tout ce que je pus, pour l'empescher de descendre de son Vaisseau, mais il n'y eut pas moyen : et voyant d'où nous estions, ce beau Temple de Mars, qui comme vous sçavez est hors de la Ville ; il voulut y aller le lendemain de fort bon matin, pendant que l'on radouberoit son Vaisseau, que la tempeste avoit fort gasté. Feraulas et moy y fusmes donc avec luy : et comme les choses indifferentes, sont ordinairement l'objet de la conversation, de ceux qui n'ont rien à faire dans un Païs, que d'en voir les raretez ; le Prince commença de me demander, pourquoy en tant de lieux que nous avions visitez, il avoit remarqué moins de Temples de Mars, que de nulle autre Divinité ? et comme s'il eust esté jaloux des honneurs qu'on leur redoit ; il repassa dans sa memoire, tous les Temples qu'il avoit veus dediez à Venus ; et trouva qu'il y en avoit beaucoup davantage, pour cette Deesse des Amours, que pour le Dieu de la Guerre. Et quoy, Seigneur, luy dis-je en sous-riant, estes vous ennemy de cette Divinité, qui reçoit des Voeux de toute la Terre ? et qui sous des Noms differens, reçoit des Sacrifices de toutes les Nations, et mesme de tous les hommes ? Je n'en suis pas ennemy, me respondit il, mais j'en suis jaloux : et je voudrois bien que Mars eust autant d'Autels qu'elle en a. Peut-estre, luy dis-je, ne serez vous pas tousjours de cette humeur : je ne sçay, me respondit il ; mais dans celle où je suis presentement, je prefere la guerre à l'amour. Vous avez raison, Seigneur, luy dis-je ; et la passion de l'une, est bien plus heroïque que celle de l'autre : Mais quelque ardeur que vous ayez pour la gloire, peut-estre luy ferez vous quelque jour infidelité. Je ne le pense pas, me dit il, et je seray fort trompé, si jamais une pareille chose m'arrive. En disant cela, nous entrasmes dans ce Temple, que nous vismes magnifiquement orné : il y avoit alors encore peu de monde ; si bien que nous eusmes plus de liberté, d'en considerer toutes les beautez. Il se trouva en ce mesme lieu, un Estranger de fort bonne mine et fort bien fait, à peu prés de mesme âge que mon Maistre : n'ayant pas, à ce que l'on pouvoit juger en le voyant, plus d'un an ou deux plus que luy. Ce jeune Chevalier, suivant la coustume de ceux qui ne sont pas du Païs où ils se rencontrent, vint se mesler parmy nous, et fit conversation avec Artamene. Ils se regarderent tous deux avec attention, et avec estonnement : et comme cét Estranger avoit entendu que nous parlions la langue du Païs, qui ressemble fort à celle des Medes, aussi bien qu'à celle des Assiriens, par le voisinage de tous ces Royaumes qui se touchent ; il la parla aussi comme nous ; et tesmoigna avoir autant d'esprit que de bonne mine. Cependant nous vismes venir beaucoup de monde dans ce Temple : et à quelque temps de là, nous commençasmes de voir passer devant nous, tous les aprests d'un superbe Sacrifice. Nous vismes donc arriver cent Taureaux blancs, couronnez de fleurs, conduits chacun par deux hommes, nombre ordinaire aux Hecatombes : Nous vismes passer quantité de riches Vases d'or, pour recevoir le sang des Victimes, et pour faire les libations : Nous vismes aussi porter les Foyers Sacrez pour brusler l'Encens, et les riches Couteaux qui devoient servir à esgorger ces Victimes, Tous les Sacrificateurs marchoient deux à deux, en leurs habits de ceremonie : et toutes choses enfin estoient prestes pour le Sacrifice : n'y manquant plus rien, que la Personne qui le devoit offrir. Je regardois toutes ces choses avec autant de plaisir qu'Artamene, lors que tout d'un coup, l'on entendit dire à plusieurs personnes, Voicy le Roy, voicy le Roy : et à ces mots, tout le Peuple se pressa des deux costez du Temple, pour laisser passer le Prince. Je vous advouë, Seigneur, que cette advanture me surprit un peu ; et que je fus bien fasché, de voir Artamene si prés de Ciaxare ; qui estoit venu de Pterie à Sinope ce jour là, pour faire ce Sacrifice. Cependant Artamene encore plus curieux qu'il n'avoit esté, s'avança malgré moy au premier rang, et se mit droit au passage du Prince. Un moment apres, les gardes se saisirent des Portes ; se mirent en haye au milieu du Temple ; et toute cette foule de Courtisans, qui marchent ordinairement devant les Rois, s'avança jusques à l'Autel. Artamene qui ne s'estoit preparé qu'à voir le Roy de Capadoce seulement, le vit alors entrer, appuyé sur le bras d'Aribée, qui estoit en faveur aupres de luy en ce temps là : Mais ô Dieux ! il le vit, accompagné de la Princesse Mandane sa fille ; qui certainement estoit la plus belle Personne qui sera jamais. Je ne la vy pas plustost paroistre, que je vy Artamene presser ceux qui le touchoient, et quitter le jeune Estranger que nous avions rencontré, pour voir mieux et plus long temps cette Princesse ; qui comme je l'ay desja dit, meritoit bien d'exciter en son coeur la curiosité qu'elle y fit naistre. Vous vous souvenez sans doute, Seigneur, qu'en un endroit de mon recit, je vous ay dit que cette Princesse estoit née trois ans apres Artamene : ainsi la premiere fois qu'il la vit elle commençoit d'entrer dans sa seiziesme année. Elle estoit ce jour là habillée assez magnifiquement : et quoy qu'il ne parust nulle affectation en sa propreté, elle estoit neantmoins tres propre. Le voile de Gaze d'argent qu'elle avoit sur sa teste, n'empeschoit pas que l'on ne vist mille anneaux d'or, que faisoient ses beaux cheveux, qui sans doute estoient du plus beau blond qui sera jamais : ayant tout ce qu'il faut pour donner de l'esclat, sans oster rien de la vivacité, qui est une des parties necessaires à la Beauté parfaite. Cette Princesse estoit d'une taille tres noble, tres advantageuse, et tres elegante : et elle marchoit avec une majesté si modeste, qu'elle entrainoit apres elle, les coeurs de tous ceux qui la voyoient. Sa gorge estoit blanche, pleine, et bien taillée : elle avoit les yeux bleux, mais si doux, si brillans, et si remplis de pudeur et de charmes ; qu'il estoit impossible de les voir sans respect et sans admiration. Elle avoit la bouche si incarnatte ; les dents si blanches, si égales, et si bien rangées ; le teint si éclatant, si lustré, si uni, et si vermeil ; que la fraicheur et la beauté des plus rares fleurs du Printemps ne sçauroit donner qu'une idée imparfaite de ce que je vy, et de ce que cette Princesse possedoit. Elle avoit les plus belles mains et les plus beaux bras, qu'il estoit possible de voir : car comme elle avoit relevé son voile par deux fois en entrant au Temple, je remarquay cette derniere beauté, comme j'avois desja remarqué toutes les autres. Mais enfin Seigneur, de toutes ces beautez, et de tous ces charmes, que je ne vous ay décris si au long, que pour vous rendre Artamene plus excusable ; il resultoit un agréement en toutes les actions de cette illustre Princesse, si merveilleux et si peu commun ; que soit qu'elle marchast ou qu'elle s'arrestast ; qu'elle parlast ou qu'elle se teust ; qu'elle sous-rist ou qu'elle resvast ; elle estoit toujours charmante et tousjours admirable. Ce fut donc par une si belle apparition, qu'Artamene fut surpris, lors que n'attendant que Ciaxare, il vit arriver Mandane telle que je l'ay dépeinte, et plus belle encore mille fois : aussi en fut il tellement charmé, que partant de sa place, il la suivit jusques au pied de l'Autel, où elle se fut mettre à genoux. Feraulas et moy voyant qu'il se mesloit parmy ceux qui la suivoient, fismes aussi la mesme chose : et nous remarquasmes qu'il s'estoit placé de façon, qu'il pouvoit voir la Princesse et en estre vû. Pour moy je ne vy de ma vie une pareille chose : car imaginez vous, Seigneur, que depuis que la Princesse de Capadoce fut entrée dans ce Temple, Artamene ne vit plus rien, de tout ce qui s'y passa. Il ne sçeut si c'estoit un Sacrifice, ou une Assemblée pour donner des Prix à des Jeux publics ; et il ne vit rien autre chose que Mandane. Il la regarda tousjours ; et en la regardant, il changea diverses fois de couleur. Il nous a dit depuis, qu'il se trouva si extraordinairement surpris de cette veuë ; et si fortement attaché par un si bel Objet ; qu'il luy fut absolument impossible, d'en pouvoir detourner les yeux. Il nous assura qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pû pour cela ; mais qu'il n'avoit jamais esté en son pouvoir d'en destourner ny ses regards, ny ses pensée. Cependant le Sacrifice commença : et le premier des Mages s'estant prosterné au pied de l'Autel, prononça ces paroles à haute voix ; le Roy, la Princesse, et tout le monde estant à genoux, avec un profond silence. Apres les douceurs de la paix, acceptez, ô puissant Dieu de la guerre, ces pures et innocentes Victimes, que nous vous allons offrir : au lieu de celles que le jeune Cyrus, la terreur de toute l'Asie, devoit vous immoler : si la bonté du Ciel n'eust affermy tous les Trosnes des Rois de la Terre par sa mort. Recevez au nom du Roy ; de la Princesse sa fille ; de toute la Capadoce ; et de toute la Medie, les remerciemens de cette bienheureuse mort. De cette mort, dis-je, qui a remis la tranquilité dans toute l'Asie : et sans laquelle toute la Terre, auroit esté en trouble et en division.Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle surprise fut la mienne, et quelle fut celle de mon Maistre : car encore qu'il n'eust rien veû que Mandane, et qu'il ne songeast qu'a elle ; lors qu'il s'entendit nommer, il en fut estrangement estonné : et je remarquay sur son visage, une partie de ce qu'il eust pû voir sur le mien s'il y eust pris garde, aussi bien que je l'observois. Je changeay alors de place ; et m'avançant vers luy ; Seigneur, luy dis-je tout bas, nous ne ferons pas mal de sortir d'icy : et nous ferons encore mieux, me respondit il en rougissant, d'y demeurer. Voyant le Prince en cette resolution, je n'osay pas le presser davantage, de peur de faire prendre garde à nous : je demeuray donc aupres d'Artamene, qui malgré un evenement si surprenant, regarda Mandane avec tant d'attention ; qu'il ne vit ny la mort des Victimes, ny la fumée des Parfums : et il ne s'aperçeut de la fin de cette Ceremonie, que lors que le Roy et la Princesse sa fille s'en allerent. Il les suivit jusques hors du Temple : et je pense qu'il les auroit suivis jusques à un Chasteau qui n'est qu'à Six Stades de Sinope, où ils s'en alloient disner, si je ne l'en eusse empesché. Seigneur, luy dis-je en luy montrant nostre chemin, c'est par là qu'il faut aller à Sinope : Artamene sans me respondre, fit ce que je luy disois : Mais ce ne fut pas sans regarder le Chariot de la Princesse, le plus long temps qu'il luy fut possible : et sans tourner mesme encore plus d'une fois, la teste de ce costé là, quoy qu'il ne la peust plus voir. Enfin nous arrivasmes à la Maison où nous nous estions logez, pendant que l'on travailloit à remettre noste Vaisseau en estat de faire voile : mais nous y arrivasmes avec un changement bien considerable : car Artamene en partant pour aller au Temple, avoit commandé que l'on se hastast ; et à son retour il dit que l'on se hastoit trop ; et que ce n'estoit pas le moyen de pouvoir bien faire les choses. Il parla peu durant le disner, et mangea encore moins : pour moy, quoy que je l'eusse veû si attentif, à regarder la Princesse de Capadoce ; je ne l'avois au plus soubçonné que d'une assez forte disposition à l'aymer, si la Fortune l'eust attaché aupres d'elle : mais je n'avois pas creû qu'en si peu de temps une passion violente eust pû naistre. Cependant, aussi tost apres le repas, Feraulas que nous avions perdu dans la presse, lors que le Roy estoit arrivé, estant revenu, et ayant appris plus particulierement, la cause du Sacrifice ; nous tirant à part Artamene et moy, Seigneur, luy dit il, il faut songer à partir d'icy, et à en partir promptement : et d'où peut venir cette precipitation qu'il faut avoir pour cela ? luy respondit le Prince en soupirant : c'est parce, luy repliqua Feraulas, que vous estes en un païs où vostre mort passe pour un si grand bien, que la croyant veritable, l'on en fait des Sacrifices aux Dieux, pour les en remercier. Je l'ay desja sçeu, repliqua le Prince sans s'émouvoir ; et puis que l'on me croit mort, l'on ne me cherchera pas vivant. Mais Feraulas, luy dis-je, sçavez vous quelque chose de plus, que ce que nous avons entendu de la bouche du Mage, qui a parlé dans le Temple ? J'ay sçeu, me respondit-il, par un des Sacrificateurs, à qui je m'en suis informé, qu'Astiage ayant esté assuré par diverses personnes, que le jeune Cyrus avoit fait naufrage ; depuis ce temps là, c'est à dire depuis trois ans qu'il y a que nous sommes partis, et qu'il croit que le Prince est mort, a fait faire en pareil jour qu'il croit que Cyrus a pery, des Sacrifices dans tous les Temples de Medie et de Capadoce, pour rendre graces aux Dieux, d'avoir fait cesser la cause apparente, du renversement de son Empire, dont les Astres l'avoient menacé. C'est donc à vous, me dit il, à songer à la seureté du Prince : et à considerer quel traitement il recevroit, s'il estoit reconnu d'un Roy et d'une Princesse, qui se resjoüissent de sa mort ; et qui en remercient les Dieux. Pendant le discours de Feraulas, Artamene avoit esté fort pensif : mais voyant que je me preparois à luy parler, il me prevint, et me dit avec un visage assez inquiet ; ne craignez pas, Chrisante, que je sois reconnu : et croyez que si quelque chose le pouvoit faire, ce seroit la precipitation que nous aporterions à partir, qui pourroit nous rendre suspects : c'est pourquoy ne nous hastons pas tant, et ne faisons rien tumultuairement. En disant cela il nous quitta, sans me donner le temps de luy respondre ; et fut se promener au bord de la Mer, suivy de deux Esclaves que le fameux Corsaire luy avoit donnez. Mais helas ! que cette promenade où nous le suivismes bien toust apres, fut peu agreable pour luy ! et de quelles estranges inquietudes ne se vit il pas accable ! Car enfin Seigneur, il aimoit : et il aimoit si esperdûment, que jamais personne n'a aime avec plus de violence. Neantmoins comme cette passion, en avoit trouvé une autre en possession du coeur d'Artamene, il se fit un grand combat en son ame : et ce qu'il nous avoit dit contre l'amour en allant au Temple ; estoit cause qu'il n'osoit nous descouvrir sa foiblesse. Il y avoit mesme des momens, où ne sçachant pas trop bien si ce qu'il sentoit en luy, estoit amour, il se le demandoit en secret : quel est ce tourment que je sens, disoit il, et d'où me peut venir l'inquietude où je me trouve ? Quoy ! pour avoir veû la plus belle personne du monde, faut il que j'en sois le plus malheureux ? les beaux Objets, adjoustoit il, n'ont accoustumé d'inspirer que de la joye : d'où peut donc venir que le plus bel Objet qui sera jamais, ne me donne que de la douleur ? Je ne sçay, poursuivoit il, si ce que je soubçonne estre amour, ne seroit point quelque chose de pire : car enfin que veux-je, et que puis-je vouloir ? Mais helas ! adjoustoit il, c'est parce que je ne sçay ce que je veux, ny ce que je puis vouloir ; que je suis inquiet, et que je suis malheureux. Je sçay bien toutefois, que si je suy mon inclination, j'aimeray la belle Mandane, toute mon ennemie qu'elle est. mais que dis-je j'aimeray ? Ha ! non, non, j'explique mal mes pensées : et ma langue a trahi les sentimens de mon coeur. Disons donc que je sçay bien que j'aime Mandane ; que je la veux tousjours aimer ; et que je ne seray jamais heureux, que je ne puisse esperer d'en estre aimé. Mais helas ! infortuné que je suis, poursuivoit il, ne viens-je pas d'apprendre, qu'elle fait des Sacrifices pour remercier les Dieux de ma mort ? et ne viens-je pas de sçavoir, que Cyrus ne luy peut jamais plaire que dans le Tombeau, où elle le croit ensevely ? Apres cela, il estoit quelque temps un peu plus en repos : s'imaginant que cette consideration seroit assez forte, pour le guerir de cette passion naissante. Mais tout d'un coup, l'esperance qui seule fait vivre l'amour ; et qui s'attache mesme aux choses les plus impossibles, pour entretenir dans une Ame ce feu consumant qui la devore, et qui ne peut subsister sans elle ; luy persuada qu'Artamene n'estoit plus Cyrus : et qu'il ne devoit presque plus prendre de part, à ce que l'on seroit contre luy, tant qu'il ne seroit fait que contre le fils du Roy de Perse : et qu'ainsi encore que Cyrus fust haï, Artamene ne laisseroit pas d'estre aimé, s'il en cherchoit les moyens, et qu'il taschast de s'en rendre digne par ses services. Mais au milieu de ce raisonement flateur, cét ardent desir d'aquerir de la gloire, qui jusques là avoit esté Maistre de son coeur, commença de disputer la victoire à la Princesse de Capadoce : et d'abord qu'il retourna les yeux vers cette éclatante Rivale de Mandane, il la vit briller de tant d'appas, qu'il pensa ne les tourner plus vers la Princesse. Quoy, disoit il, je pourrois abandonner une Maistresse, qui ne manque jamais de recompenser ceux qui la suivent ! et de qui la servitude est si glorieuse, qu'elle ne donne pas moins que des Couronnes, et une immortelle renommée, à ceux qui luy sont fidelles. Qu'est devenu, disoit il, ce puissant desir d'estre connu de toute la Terre ? moy qui me veux cacher sous le faux Nom d'Artamene, et qui me veux ensevelir tout vivant, pour satisfaire mes Ennemis ? N'ay je quitté la Perse, que pour devenir Amant de la Princesse de Capadoce ? et n'ay-je cessé d'estre Cyrus, que pour estre l'Esclave d'une personne, qui fait des Sacrifices de rejoüissance pour ma mort ; et qui me repousseroit peut-estre de sa propre main dans le Tombeau, si elle m'en voyoit sortir ? Non non, disoit il, ne soyons pas assez foibles pour nous rendre si facilement : et ne soyons pas assez lasches, pour nous enchainer nous mesme. Souviens toy Artamene, adjoustoit il, combien de fois l'on t'a dit en Perse, que l'amour estoit une dangereuse passion : dispute luy donc, l'entrée de ton coeur, et ne souffre pas qu'elle en triomphe. Mais helas ! adjoustoit il tout d'un coup, que dis-je ? et que fais-je ? je parle de liberté, et je suis chargé de fers : je parle de regner, et je suis Esclave : je parle d'ambition, et je n'en ay plus d'autre que celle de pouvoir estre aimé de Mandane : je parle de gloire, et je ne la veux plus chercher qu'aux pieds de ma Princesse : Enfin, je sens bien que je ne suis plus à moy mesme ; et que c'est en vain que ma Raison se veut opposer à mon amour. Mes yeux m'ont trahi ; mon coeur m'a abandonné ; ma volonté a suivi Mandane ; tous mes desirs me portent vers cette adorable Personne ; toutes mes pensées sont pour elle ; je n'aime presque plus la vie, que par la seule esperance de l'employer à la servir ; et je sens mesme que ma Raison, toute revoltée qu'elle paroist estre contre mon coeur, commence de me parler pour ma Princesse. Elle me dit secretement, que cette belle passion est la plus noble Cause de toutes les actions heroïques : qu'elle a trouvé place dans le coeur de tous les Herois : que l'illustre Persée, le premier Roy de ma Race, s'en laissa vaincre tout vaillant qu'il estoit, d'abord qu'il eut veû son Andromede : que les Dieux mesmes s'y trouvent sensibles : qu'elle n'est lasche que dans le coeur des lasches : et qu'elle est heroïque dans l'ame de ceux qui sont veritablement genereux. Enfin elle me dit que Mandane estant la plus belle chose du monde, je suis excusable d'en estre amoureux : et n'osant pas m'avouër que j'en dois estre loüé ; elle m'assure du moins, que je n'en suis pas fort blasmable. Suivons donc, suivons cette amour, qui nous emporte malgré nous, et ne resistons pas davantage à une Ennemie que nous ne pourrions jamais vaincre : et que nous serions mesme bien marris d'avoir surmontée. Apres une agitation d'esprit si violente, le Prince commençant de revenir sur ses pas ; et nous ayant joints Feraulas et moy, je le trouvay si changé, que j'en demeuray surpris : il paroissoit dans ses yeux beaucoup de tristesse : et je ne sçay quelle inquietude en toutes ses actions, qui commença de m'en donner à moy mesme. Seigneur, (luy dis-je en le separant un peu, des autres qui nous suivoient) j'ay peine à comprendre, d'où peut venir la melancolie, qui paroist sur vostre visage : car encore que les Sacrifices de remerciment que l'on fait icy pour vostre mort, ne soient pas une chose agreable ; neantmoins je ne juge pas qu'une Ame comme la vostre, soit capable de s'en laisser ébranler. Vous, dis-je, qui avez desja méprisé la mort plus d'une fois, sous la plus effroyable forme, où l'on la puisse rencontrer. Vous avez raison Chrisante, me dit il, de croire que cette rejoüissance publique de ma perte, ne fait pas ma douleur particuliere : car enfin je suis assuré, que toutes les fois que Cyrus voudra ressusciter, cette fausse joye de ses ennemis sera bien tost changée en une veritable affliction. Mais Chrisante, j'aurois bien d'autres choses à vous dire, si j'en avois la hardiesse ; mais je vous advouë que vostre sagesse me fait peur. Seigneur, luy dis-je, il faut estre si sage en l'âge où vous estes, pour apprehender la sagesse d'autruy, comme vous dites que vous faites ; que cela seul me persuade, que je n'ay rien à craindre de vous : et que cette sagesse dont vous parlez, n'aura rien à faire qu'à vous loüer, quand mesme vous m'aurez apris vos secrettes pensées. Je ne sçay pourtant, me dit il, si vous pourrez sçavoir que. . . . . A ces mots il fut impossible à Artamene d'achever ce qu'il vouloit dire : et cherchant à s'expliquer sans le pouvoir faire ; et changeant de couleur, et me regardant, avec un sous-ris accompagné d'un souspir ; devinez, me dit il, mon cher Chrisante, ce que je n'oserois vous apprendre : et ce que vous blasmerez sans doute, dés que vous l'aurez apris. Lors que j'entendis parler Artamene de cette sorte, l'attention que je luy avois veuë au Temple, à regarder la Princesse, et tout ce qu'il avoit fait depuis ; furent cause que je me persuaday, qu'il en estoit amoureux. Si bien que me souvenant de ce qu'il m'avoit dit, auparavant que d'entrer dans ce Temple, où il avoit veû Mandane ; n'est-ce point, luy dit-je, Seigneur, que Venus a voulu se vanger de vous, et que Mars n'a pû vous deffendre contre Venus ? Je luy dis cela en riant ; ne voulant pas presupposer que cette passion peust estre autre chose, qu'une simple galanterie : et une legere disposition, à pouvoir aimer cette Princesse. Mais helas ! Artamene qui demandoit de moy des sentimens plus tendres et plus pitoyables ; en m'advoüant sa deffaite, me respondit d'une maniere, qui me fit bien voir qu'il ne faloit pas de mediocres remedes pour le guerir, d'un mal aussi grand que le sien. Je n'oubliay donc rien pour cela : et apres qu'il m'eut advoüé ce mal, je luy representay tout ce que je pus, pour le détourner de cette pensée. Je luy fis voir le peu de raison qu'il y avoit, d'aimer si esperdûment, ce qu'il avoit si peu veû : et le peu d'apparence qu'il y avoit aussi, qu'il peust esperer d'en estre jamais aimé. Car luy disois-je, Seigneur, si vous paroissez comme Cyrus, bien loing de pouvoir plaire à la Princesse, vous luy donnerez de l'aversion : et Astiage tout au moins, vous chargera de chaines et de fers. Si vous n'estes aussi qu'Artamene, que pouvez vous esperer de Mandane ? et que peut pretendre un simple Chevalier, de la fille d'un grand Roy ? et d'une Princesse qui est regardée, comme devant succeder à la Couronne de Medie ; à celle de Capadoce et de Galatie ; et mesme à celle de Perse ? Car comme l'on vous croit mort, Astiage et Ciaxare se preparent sans doute desja à l'usurper, si Cambise meurt le premier : quoy qu'ils sçachent bien l'un et l'autre, que la Royauté parmy les Persans est elective : encore qu'elle soit depuis long temps par succession, dans l'illustre Maison des Persides. Revenez donc Seigneur, revenez à la raison : et ne vous perdez pas legerement. Les Dieux, adjoustay-je, n'ont pas predit de vous de si grandes choses, pour ne vous amuser qu'à faire l'amour. Que voulez vous que j'y face ? me respondit le Prince en m'embrassant ; je ne me suis pas rendu sans combattre : et je me suis dit à moy mesme, tout ce que vous venez de me dire. Si bien Chrisante, que tout ce que je puis est de vous promettre, de faire encore de nouveaux efforts pour me guerir : Mais pour cela, il me faut du temps : c'est pourquoy ne pressez pas tant nostre départ : et donnez moy quelques jours à me resoudre. Seigneur, luy repliquay-je, l'amour est une espece de maladie, de qui le venin est contagieux : et d'une nature si maligne et si subtile, que l'on ne sçauroit fuir avec trop de diligence, les jeux où l'on s'en peut trouver atteint. Ceux qui sont empoisonnez, me repliqua le Prince, emportent le poison avec eux en changeant de place : c'est pourquoy ne me pressez pas davantage de partir, je vous en conjure : si vous ne voulez rendre mon mal, encore plus grand qu'il n'est. Mais si vous estes reconnu, luy dis-je, vostre perte est indubitable : elle la seroit encore plus si je partois, me respondit-il ; c'est pourquoy donnons quelque chose à la Fortune, et ne parlons point encore de partir. Le Prince me dit cela d'une maniere, qui me fit connoistre qu'il faloit avoir quelque indulgence pour luy : joint qu'aussi bien nostre Vaisseau n'estoit pas en estat de nous permettre de faire voile si tost. Le lendemain Artamene retourna au Temple de Mars ; et faignant de vouloir s'informer des particularitez du Païs il parla à un des Sacrificateurs : Mais en effet, ce fut pour avoir sujet de luy parler de la Princesse. Ce Mage, qui se trouva estre un homme d'esprit, apres avoir respondu à cent questions indifferentes, que luy fit Artamene ; ne venant pas de luy mesme où il desiroit qu'il vinst ; ce Prince ne sçachant par où commencer à luy parler de Mandane, luy demanda si Ciaxare n'avoit jamais eu d'autres Enfans, que la Princesse sa Fille ? Non, luy dit ce Sacrificateur ; et ce qu'il y a en cela de fort extraordinaire, c'est que tous les Peuples qui ont accoustumé de desirer plus tost un Roy qu'une Reine ; ont cessé d'avoir cette fantaisie, depuis que la Princesse Mandane a esté en âge de raison. Car, adjousta t'il, sa vertu a paru avec tant d'éclat, aux yeux de ces Peuples ; que quand la chose seroit à leur choix, ils ne voudroient pas changer cette Reine pour un Roy. Artamene ravi d'entendre parler ce Mage de cette sorte, luy dit que si la beauté de l'ame de cette Princesse, respondoit à celle du corps, il faloit sans doute qu'elle fust admirable en toutes choses. Plus encore mille fois, luy respondit le Sacrificateur, que vous ne pouvez vous l'imaginer : car enfin elle possede la beauté sans affectation et sans vanité : elle est prés du Thrône sans orgueil : elle voit les malheurs d'autruy avec compassion : elle les soulage avec vonté : et ceux qui l'approchent plus souvent que je ne fais, disent qu'elle à des charmes inevitables dans sa conversation. Pour moy qui ne puis et qui ne dois parler, que des sentimens de pieté, qu'elle tesmoigne avoir envers les Dieux, je puis assurer, qu'il n'y a pas au monde une Personne plus vertueuse qu'elle, ny plus esclairée en toutes les choses qui peuvent estre comprises par l'esprit humain. En un mot, adjousta ce Mage, elle est la gloire de son Sexe, et presque la honte du nostre : tant il est vray qu'elle est au dessus de tout ce qu'il y a de Grand sur la Terre. Je vous laisse à juger. Seigneur, si l'amoureux Artamene avoit une joye bien sensible, d'aprendre qu'il ne s'estoit pas trompé ; et si sa passion n'en augmenta pas encore : il me regarda plusieurs fois pendant le discours de ce Sacrificateur : comme pour se resjouïr avec moy, de trouver une si puissante excuse à sa foiblesse. Mais comme il ne se lassoit pas d'une conversation qui luy estoit si agreable ; pour la faire durer plus long temps, il demanda encore à ce Mage, si elle venoit souvent à leur Temple ? Quand elle est à Sinope, luy respondit il, elle y vient presque tous les jours : mais du moins ne pouvons nous pas manquer de la voir tous les ans à pareil jour que celuy d'hier : car elle y vient tousjours avec le Roy, pour y remercier les Dieux, de la mort d'un jeune Prince qui eust usurpé toute l'Asie s'il eust vescu. Elle haït donc bien sa memoire ; (interrompit Artamene en changeant de couleur) et elle est bien aise de la mort de celuy, qui l'auroit, dit on, empeschée d'estre Reine de tant de Royaumes. Je n'ay pas remarqué ce sentiment là dans son esprit, reprit le Sacrificateur ; et je la croy trop sage pour porter sa haine au delà du Tombeau : ny mesme pour haïr un homme qu'elle n'a pas connu, et que l'on disoit estre fort accompli. Elle est trop sçavante, adjousta t'il, dans les choses de la Religion, pour ignorer qu'il faut recevoir avec un respect égal, tous les biens et tous les maux que le Ciel nous envoye : comme elle sçait que les Conquerans et les Usurpateurs, n'agissent que par les ordres des Dieux, qui veulent en ces occasions, chastier ceux qu'ils renversent du Thrône ; je m'imagine que si elle a de la joye, c'est de connoistre par la mort de ce jeune Prince, dont les Astres et les Victimes nous menaçoient ; que les Dieux sont apaisez. Mais cette joye, est une joye tranquile ; qui n'estant accompagnée ny de haine, ny de colere, laisse l'ame en son assiette naturelle, et toutes ses passions en repos. Remercier les Dieux de la mort d'un homme, à le considerer simplement comme homme ; seroit une impieté et un sacrilege, plustost qu'un acte de devotion ; dont le Roy, la Princesse, ny les Mages, ne seroient jamais capables : Mais les remercier de la mort des Tyrans, et des Usurpateurs, comme d'une chose qui eust renversé des Thrônes, et desolé des Empires ; c'est faire une action de Justice et de Pieté tout ensemble, qui ne choque ny l'humanité ny l'equité. Artamene escoutoit tout ce que luy disoit cét Homme, avec des sentimens si differens, et si contraires, qu'il men faisoit compassion : car tantost il avoit de la joye ; et tantost de la douleur : tantost de l'esperance, et tantost du desespoir. Mais apres tout, il estimoit son bonheur fort grand, d'avoir apris que Mandane avoit autant d'esprit et de vertu que de beauté. Cependant, comme ce Sacrificateur avoit trouvé quelque chose en la personne d'Artamene, qui luy plaisoit infiniment ; aimable Estranger, luy dit il, si vous aimez à voir les belles Ceremonies, revenez à ce Temple dans trois jours : car celle que l'on y fera, sera beaucoup plus magnifique et plus superbe, que n'a esté celle que vous y avez veuë. Artamene l'ayant prié de luy dire ce que ce seroit ; ce Sacrificateur luy aprit, qu'un Prince voisin de la Capadoce, qui estoit Roy de Pont et de Bithinie, et duquel il luy dit beaucoup de bien ; estant devenu fort amoureux de la Princesse Mandane, avoit envoyé des Ambassadeurs à Ciaxare, pour la demander en mariage. Artamene tout troublé de ce discours, ne luy donna pas le loisir de l'achever : et luy demanda en l'interrompant ; si cette Ceremonie seroit pour les Nopces de cette Princesse ? Non, luy respondit le Mage : car nous avons gardé une coustume des Assiriens, qui ont esté nos anciens Maistres ; qui veut que le lors qu'il n'y à qu'une Princesse à succeder à la Couronne, elle ne puisse espouser de Prince Estranger. C'est pourquoy Ciaxare a refusé le Roy de Pont : qui ne s'estant pas contenté de cette responce ; et ne pouvant se guerir, de la passion qu'il a pour cette Princesse ; a fait alliance avec le Roy de Phrygie, et a declaré la guerre à celuy de Capadoce. Si bien que les Troupes estant prestes à marcher dans peu de jours, le Roy et la Princesse viendront icy, dans le temps que je vous marque, pour demander aux Dieux, et principalement a celuy auquel ce Temple est consacré, luy qui preside dans les combats ; l'heureux succés d'une guerre si importante, puis qu'elle regarde les Loix fondamentales de l'Estat. Artamene surpris d'aprendre tant de choses differentes tout à la fois ; et qui luy donnoient aussi de fort differents sentimens n'eut plus la force de faire de nouvelles questions à ce Sacrificateur : de sorte qu'apres l'avoir remercié en peu de paroles, il s'en separa civilement. Et comme il s'estoit enfin resolu, de ne cacher plus ses sentimens, ny à Feraulas, ny à moy, parce qu'il ne pouvoit recevoir assistance que de nous ; aussi tost que nous fusmes en liberté, fut il jamais, nous dit il, rien de comparable à la bizarrerie de mon destin ? Et ne diroit on pas, que les Dieux ont resolu, de me faire esprouver en un seul jour, toutes les passions les plus violentes ? A peine ay-je de l'amour, que j'ay desja de la jalousie : je n'apprens pas plustost, que Mandane a autant d'esprit que de beauté, que j'apprens que cét Esprit, et cette beauté, luy ont acquis le coeur d'un Prince ; et d'un excellent Prince, que la seule coustume de Capadoce a fait refuser. Mais qui sçait si cette Princesse ne desaprouve point cette coustume dans son coeur ? et si je n'aime point une Personne, de qui l'ame est preoccupée ? Mais helas, disoit-il, cette coustume qui me met un peu de seureté du Roy de Pont, me desespere pour moy mesme ! Car s'il est Estranger, je le suis aussi : et par cette raison, et par beaucoup d'autres, je n'y dois jamais rien pretendre. Seigneur, luy dis-je, si toutes les difficultez que vous pouvez imaginer, vous peuvent faire changer de dessein, figurez les vous encore plus grandes mille fois que vous ne faites ; j'y consens de fort bon coeur : mais si cela n'est pas, ne vous inquietez point sans sujet : et ne vous formez pas vous mesme des Monstres pour les combattre, et peut-estre pour en estre vaincu. Non Chrisante, me respondit il, n'esperez jamais de me voir changer de resolution : principalement aujourd'huy, que je puis satisfaire tout ensemble, le desir que j'ay pour la Gloire, et la passion que j'ay pour Mandane. Car enfin, puis que je trouve la guerre en Capadoce je n'ay que faire de l'aller chercher dans Ephese. Mais Seigneur, luy dis-je, s'il arrivoit que vous fussiez connu, en quel peril ne vous exposeriez vous pas ? Ce n'est point par la consideration du peril, reprit Artamene, que l'on me peut faire changer de resolution : au contraire, toutes les entreprises dangereuses, sont celles que je dois chercher avec le plus de soin. Cependant pour vous mettre en repos, me dit il, sçachez que je suis resolu de faire de si belles choses en cette guerre sous le Nom d'Artamene, qu'apres cela, Cyrus pourra mesme sortir du Tombeau, sans devoir craindre d'y rentrer. Mais Seigneur, luy dis-je, puis que le Roy vostre Pere, et la Reine vostre Mere vous croyent mort, n'y aura-t'il point quelque inhumanité, de les laisser dans une creance, qui sans doute les afflige infiniment ? Et quoy Chrisante, me dit alors le Prince, ne croyez vous pas aussi bien que moy, que ce bruit de ma mort, n'aura esté qu'une adresse de la Reine ma Mere ? qui pour empescher qu'Astiage ne me fist chercher par toute la Terre, aura enfin apris sa cruauté à Cambise ; de son consentement aura fait semer cette fausse nouvelle ; et l'aura peut-estre elle mesme fait donner à Astiage, comme si elle estoit veritable. Ainsi la raison dont vous me voulez combattre, est trop foible pour me vaincre, et pour me faire changer de resolution. Il est certain que je trouvois quelque apparence à ce que le Prince disoit : ne pouvant m'imaginer, par quelle autre voye ce bruit de naufrage auroit pû estre si universel. Neantmoins je ne laissay pas tout de nouveau, de luy vouloir persuader, de se deffaire de sa passion : de vouloir s'esloigner d'une Cour, si dangereuse pour luy : et de vouloir donner au Roy son Pere, et à la Reine sa Mere, quelque certitude de sa vie. Mais pour le premier, c'estoit luy demander une chose impossible : pour le second comme nul danger ne pouvoit ébranler son ame, c'estoit sans doute une mauvaise raison à luy dire, que celle dont je ne me servois, que parce que je n'en avois pas de meilleure : Et pour le dernier, sçachez, me dit il, Chrisante, que Cyrus n'apprendra jamais au Roy de Perse, en quelle Terre il habite ; qu'Artamene ne se soit rendu si fameux, qu'il soit connu de toute l'Asie. Ouy, me dit il, Chrisante, je veux qu'Astiage estime Artamene ; que Ciaxare le favorise ; que le Roy de Pont le craigne ; et que Mandane l'aime : autrement il s'ensevelira dans le Tombeau de Cyrus : et mourra effectivement plustost, que de ne faire pas tout ce qui sera en son pouvoir, pour satisfaire pleinement, la passion qu'il a pour la Gloire, et l'amour qu'il a aussi, pour la Princesse de Capadoce. Seigneur, luy dis-je, vous m'avez demandé du temps pour vous resoudre ; et je vous en demande à mon tour : ne m'estant possible de ceder si promptement à vostre passion : et d'entrer dans les sentimens d'une personne, de qui la raison estant preoccupée, doit me les rendre suspects. Nous nous separasmes de cette sorte : et le Prince estant bien aise de demeurer seul avec Feraulas, qui comme plus jeune que moy, n'estoit pas si contraire au dessein d'Artamene ; je me retiray, pour aller songer à loisir, à ce que je devois faire, en une rencontre si fascheuse. Pour Artamene, il ne faut pas demander de quoy il s'entretint avec Feraulas : Mandane estoit la seule chose, dont il luy pouvoit parler : il luy demanda s'il n'advoüoit pas, que c'estoit la plus belle Personne du monde ? et comme il luy respondit, que toute la Perse n'avoit rien qui luy fust comparable : Ce n'est pas encore assez, luy repliqua le Prince, mais dites que toute la Grece (elle qui se vante d'estre la premiere partie du Monde, pour la beauté des Femmes qui l'habitent) n'a rien qui ne soit mille degrez au dessous de celle que j'adore. Dittes que cette fameuse Image de Venus, que nous avons veuë en Chypre, et des charmes de laquelle, l'on dit que personne n'a jamais approché ; est absolument sans graces, si on la compare à la Princesse de Capadoce : tant il est vray qu'elle est au dessus de tout ce qu'il y a de beau en l'Univers. Je vous exagere, Seigneur, peut-estre un peu plus que je ne devrois, tous ces petits effets de la passion d'Artamene : mais comme je fus contraint de luy ceder ; il me semble que c'est me justifier en quelque façon, que de vous faire voir, que je souffris un mal, que je ne pouvois guerir : et que j'enduray ce que je ne pouvois empescher. Cependant, le jour de ce Sacrifice dont l'on avoit parlé à Artamene estant venu, il ne manqua pas de s'y trouver : et d'estre mesme plus diligent que tous les Mages ; estant arrivé au Temple, que les portes n'en estoient pas encore ouvertes. Mais quoy que nous y allassions si matin, nous trouvasmes pourtant que ce jeune Estranger que nous y avions rencontré la premiere fois, nous avoit desja devancez, et attendoit que l'on les ouvrist. Mon Maistre sans en sçavoir la raison, eut quelque secret despit, de le trouver en ce lieu là ; et de voir qu'il avoit esté plus diligent que luy. Ne pouvant toutefois s'empescher avec bien-seance de luy parler, il le fit du moins d'une maniere, qui descouvrit une partie de son chagrin, et qui me surprit beaucoup : car il ne fut jamais un esprit plus doux, ny plus civil que le sien. Aussi ne fut ce pas tant par ces paroles, que par le ton de sa voix, que je remarquay que la rencontre de ce jeune Estranger ne luy plaisoit pas. Il faut sans doute, luy dit il en l'abordant, que vous soyez bien devot ou bien curieux, puis que vous estes si diligent, à venir voir une Ceremonie, où à mon advis vous n'avez pas grand interest : et qui n'aura pas la grace de la nouveauté pour vous, puis que vous en avez desja veû une autre. Comme vous n'avez esté gueres plus paresseux que moy, respondit ce jeune Estranger, je pourrois vous dire ce que vous me dites : mais j'aime mieux vous advoüer, que je vy de si belles choses dans ce Temple, le premier jour que nous nous y rencontrasmes, que je n'ay pû m'empescher d'y revenir. Je voudrois bien sçavoir (luy repliqua Artamene, avec assez de precipitation) ce que vous trouvastes le plus beau en cette Ceremonie : fut-ce les ornemens du Temple, l'abondance des Victimes ; la richesse des Vazes sacrez ; tout ce que firent les Mages ; l'affluence du Peuple ; la Majesté du Prince ; la magnificence de sa Cour ; ou la beauté de la Princesse ? Ce furent toutes ces choses ensemble, respondit cét agreable Inconnu ; et si je ne me trompe, adjousta t'il en rougissant, vous vous connoissez assez bien en belles Ceremonies, pour deviner facilement ce qu'un homme qui s'y connoist aussi un peu, doit avoir trouvé le plus beau, en celle dont vous parlez. Comme nous ne sommes sans doute pas de mesme Païs, repliqua mon Maistre, nos inclinations peuvent estre differentes : ainsi ce qui seroit beau pour moy, ne le seroit pas pour vous. Les Persans ne veulent point de Temples ; les Scithes ne bastissent point de Maisons ; les Grecs s'immortalisent par des Statuës ; les Assiriens et les Medes ont des Palais magnifiques ; ainsi chacun se formant une raison à sa fantaisie, ne trouve rien de beau, que ce qui se conforme à son humeur, et se raporte à l'usage de sa Patrie. Il est certaines Beautez universelles, repliqua l'Estranger, qui sont au goust de toutes les Nations : Le Soleil plaist à tout le monde : les Diamans brillent à tous les yeux : et il est des choses enfin qui sont si parfaites, qu'elles plairoient à tous les Peuples de la Terre. Ce discours qui pouvoit estre fort indifferent, ne plaisoit pourtant point à Artamene : et je pense que s'il ne fust venu un des Sacrificateurs ouvrir la porte du Temple, cette conversation eust pû ne finir pas aussi civilement qu'elle avoit commencé : tant il est vray qu'Artamene avoit une secrette et puissant aversion pour cét Estranger, quoy qu'il eust peu d'égaux en bonne mine. Aussi la porte du Temple ne fut-elle pas plus tost ouverte, qu'il s'en separa : et se meslant parmy d'autres gens qui estoient venus depuis nous, il évita sa conversation et sa rencontre. Il est certain que ce Sacrifice parut beaucoup plus magnifique que l'autre : car comme les Peuples s'empressent bien davantage, pour demander aux Dieux qu'ils puissent éviter les malheurs à venir, que pour les remercier, de les avoir garantis de ceux dont ils avoient esté menacez ; il y eut incomparablement plus de monde qu'au premier ; il y eut plus de ceremonies ; les Victimes y parurent plus ornées ; et toutes choses enfin y furent plus agreables à voir. La Princesse mesme, sembla encore plus belle à l'amoureux Artamene, qu'elle n'avoit fait la premiere fois qu'il l'avoit veuë : et comme l'Amour est ingenieux dans ses caprices ; il fit remarquer à mon Maistre, que Mandane prioit les Dieux avec plus de ferveur, et plus d'attention, qu'elle n'avoit fait l'autrefois ; ce qui d'abord luy donna beaucoup de joye ; luy semblant qu'il y avoit quelque chose d'avantageux pour luy, qu'elle priast plus ardemment les Dieux, pour le bon succés de la guerre, que pour leur rendre grace de sa mort. Mais un moment, apres il passa de la joye à l'inquietude : car qui sçait, disoit il, si de l'heure que je parle, elle ne prie point pour mon Rival ? et si les voeux secrets qu'elle fait en son coeur, ne contredisent point ceux que l'on fait en public ? peut-estre qu'elle prie également, pour le Roy de Capadoce, et pour celuy de Pont : et que l'heureux succés de la guerre qu'elle demande, est l'heureux succés de l'affection qu'elle à pour ce Prince. Mais que fais-je, insensé que je suis ? reprenoit il, j'offense une Princesse de qui la vertu est sans tache : et de qui l'ame sans doute, n'est preoccupée d'aucune passion. Je le voy dans ses yeux ; je le juge par toutes ses actions ; et peut-estre que je ne trouveray son coeur que trop insensible, et que trop incapable d'amour. Enfin Seigneur, (pour n'abuser pas de vostre patience) cette seconde veuë acheva, ce que la premiere avoit commencé : il arriva mesme une chose, qui contribua encore beaucoup, à augmenter la passion d'Artamene : qui fut que le Sacrifice estant achevé, la Princesse ne sortit pas si tost du Temple, comme l'autrefois. Au contraire, elle y demeura apres le Roy : et la plus grande partie du Peuple, sçachant la coustume qu'elle avoit, d'y estre tousjours assez long temps apres la Ceremonie, lors qu'elle devoit tarder à Sinope ; se retira insensiblement, et la laissa dans la liberté d'achever ses devotions. Pour Artamene, il n'en alla pas ainsi, car il ne sortit du Temple qu'avec elle : non plus que cét autre jeune Estranger, dont j'ay déja parlé plus d'une fois ; que j'observay n'estre pas plus diligent à sortir que nous, et que je vis tousjours devant Mandane. Comme ce Sacrificateur, auquel mon Maistre avoit parlé il y avoit trois jours, l'eut reconnu parmy la presse ; il s'aprocha de luy ; et le voulant favoriser, comme un Estranger curieux ; et comme un homme dont la mine et la conversation luy avoient plû, et luy estoient demeurées dans la memoire ; Si vous voulez, luy dit il tout bas, vous donner un peu de patience, vous pourrez entendre parler la Princesse quand elle sortira, car j'ay quelque chose à luy dire. Artamene ravy de cette heureuse rencontre, remercia ce Mage tres civilement de ce bon office : et se prepara à recevoir un plaisir, qu'il n'avoit pas attendu si tost. Icy encore nostre jeune Inconnu, profitant de l'advis qu'il entendit donner à mon Maistre, commença de s'aprocher du Sacrificateur, avec un empressement estrange. La Princesse s'estant donc levée pour s'en aller ; comme elle fut assez prés de la porte du Temple, ce Sacrificateur s'approcha d'elle, suivy de mon Maistre, comme mon Maistre de nostre Estranger ; et la supplia de vouloir employer son credit, pour obtenir du Roy son pere, que dans la guerre que l'on alloit entreprendre, l'on apportast un soin particulier, à la conservation des Temples. Car Madame, luy dit il, les Dieux sont les Dieux de tous les Hommes : la Capadoce à des Autels, aussi bien que le Pont en a : et comme la Victoire peut changer de Party, il ne faut pas enseigner aux Ennemis, à commettre des Sacrileges : ny s'attirer sur les bras des Dieux irritez, pensant n'avoir à combattre que des hommes. La Princesse qui trouva cette priere juste ; remercia le Sacrificateur de la luy avoir faite : et l'assura qu'elle auroit un soin particulier, d'empescher que ce desordre n'arrivast, comme il estoit autrefois arrivé, durant les guerres des Scithes en Medie et en Assirie : et qu'elle en parleroit au Roy, de la façon qu'elle devoit. Mais sage Thiamis, (luy dit elle, car il se nommoit ainsi) pour mieux conserver vos Temples, demandez la paix aux Dieux, et ne vous en lassez jamais : car enfin, tant que la guerre durera, je n'auray pas l'esprit en repos : et de l'humeur dont je suis, j'avouë que j'aimerois mieux la paix que la Victoire. Demandez donc au Ciel, luy dit elle, qu'il change le coeur du Roy de Pont : et qu'il porte tousjours celuy du Roy mon Pere, à preferer le bien general de ses Subjets, à sa gloire particuliere. A ces mots, la Princesse se retira : et laissa Artamene aussi charmé de sa sagesse que de sa beauté. Car encore qu'elle eust dit peu de chose, il n'avoit pas laissé de trouver dans le son de sa voix ; dans la pureté de son expression ; et dans le sens de ses paroles ; dequoy se persuader, qu'elle avoit beaucoup d'agrément en la conversation ; beaucoup d'esprit ; beaucoup de bonté ; et beaucoup de vertu. Enfin, Seigneur, Artamene ne fut plus en estat d'estre guery : et quoy que je pusse faire, il ne voulut plus m'escouter. Cependant, lors que nous fusmes retournez à la ville, venant à examiner la chose de plus prés, je trouvay qu'elle n'estoit pas aussi dangereuse, qu'elle me l'avoit paru d'abord : car qui sçait, disois-je, si ce n'est point par cette innocente voye, que les Dieux malgré toute la prudence d'Astiage, et toutes ses craintes, veulent conduire Artamene au Thrône des Medes, et le rendre Maistre de toute l'Asie ? est il à croire, que ces Souveraines Puissances, qui ne sont jamais rien sans raison, ayent fait predire par les Mages, tant de grandes choses de Cyrus inutilement ? l'auront il exposé au danger d'estre devoré par les Lions et par les Tigres ; l'auront il sauvé miraculeusement ; l'auront il rendu si accomply ; luy auront il donné de si grandes inclinations ; l'auront il fait errer parmy tant de Peuples sans s'y arrester ; l'auront il sauvé du dangereux combat qu'il fit contre le fameux Corsaire ; l'auront il conduit malgré luy chez ses Ennemis ; l'auront il amené à Sinope par une tempeste ; l'auront il fait assister à un Sacrifice, fait pour sa mort ; l'auront il fait devenir amoureux, de la Princesse qui l'offroit ; auront ils, dis-je, fait toutes ces choses pour le perdre ? Non, non, cela n'est pas possible : et si les Dieux ne le destinoient point à une meilleure fortune, ils l'auroient laissé déchirer par les bestes sauvages, ou il auroit pery sur la mer ; il eust esté tué dans les dangereux combats ; qu'il a faits, ou ce Port nous eust esté un escueil. De plus, disois-je, il n'est presque pas possible, qu'Artamene soit reconnu pour estre Cyrus : car enfin les Capadociens ne vont guere en Perse : la seule fois que Ciaxare y envoya, son Ambassadeur estoit de Medie ; et j'ay sçeu qu'il n'est plus en cette Cour, et qu'il s'en est retourné à Ecbatane. Joint que de tous les lieux où il pourroit estre reconnu, celuy cy apparamment seroit le moins dangereux que l'on peust choisir : estant certain que quand par une joye que je ne puis iamginer. Astiage viendroit à sçavoir qu'Artamene seroit Cyrus, il n'est pas croyable qu'il peust mal-traiter un Prince, qu'il trouveroit les armes à la main, pour les interests de Ciaxare qui est son fils : ny que Ciaxare son fils qui regne seul en Capadoce, voulust se des-honorer, pour les frayeurs de son Pere, qu'il n'a pas si grandes que luy. Au lieu qu'en toute autre Cour Astiages s'imaginant qu'Artamene y caballeroit pour luy susciter des Ennemis, n'oublieroit rien pour le perdre, s'il venoit à sçavoir qu'il y fust. Ainsi tant qu'Astiage sera vivant, Cyrus ne sçauroit estre plus seurement, que dans l'Armée du Roy de Capadoce : le temps mesme que nous avons employé à nos voyages, n'a pas si peu changé ce jeune Prince qui croist ; qu'il soit fort aise à reconnoistre, par ceux qui l'ont pû voir en Medie durant sa premiere enfance, ny mesme depuis en Perse, dans un âge un peu plus avancé. Il est vray que Feraulas et moy, qui avons tenu un rang assez considerable à Persepolis, pouvons estre plus facilement reconnus : Mais ne pouvons nous pas dire, que depuis le naufrage de Cyrus, nous avons changé de Maistre ? et ne faut-il pas donner quelque chose à la Fortune ? Et puis apres tout, qui sçait si l'amour n'est point necessaire à la gloire d'Artamene ? l'ambition toute seule dans un jeune coeur, n'a pas toujours assez de force, pour le retenir long temps, dans un violent desir d'entasser victoire sur victoire : et comme cét âge a un grand panchant aux plaisirs, l'amour est un moyen plus aise et plus agreable, pour faire trouver de la facilité aux choses les plus penibles. De plus, comme Artamene est fort bien fait et fort aimable, qui sçait s'il ne sera point aimé comme il aime ? et si comme il est haï sans estre connu, l'on ne l'aimera point lors que l'on le connoistra ? Ce fut Seigneur, par ces raisonnemens, que je me resolus enfin, à satisfaire mon Maistre : neantmoins, ne voulant pas me fier en ma propre raison, en une chose de cette importance ; je fis offrir le lendemain un Sacrifice aux Dieux, pour les prier de m'inspirer ce que je devois faire, dans une conjoncture si delicate. Mais il me sembla, que depuis que je l'eus offert, je me sentis si puissamment confirmé, en la resolution de laisser agir Artamene, selon les mouvemens de son amour ; que je crus en effet, que ce seroit m'opposer aux ordres du Ciel, que d'apporter un plus long obstacle à son intention. Et de cette sorte, la prudence humaine, qui est une aveugle, pour les choses de l'avenir, me fit consentir à un dessein, qui enfin à jetté mon cher Maistre dans le peril où il est. Je ne voulus pas toutefois ceder si tost en apparence : et je resistay encore un peu, à l'amoureux Artamene : mais apres avoir consenty qu'il taschast de se signaler à la guerre que l'on alloit entreprendre ; il ne falut plus songer qu'à le mettre en equipage d'y paroistre en homme de quelque condition. Nous avions encore assez de Pierreries pour cela, et mesme plus qu'il n'en faloit : de sorte que la chose estant absolument resoluë, il escrivit une lettre tres civile à Periandre ; et commanda au Capitaine de son Vaisseau, de reprendre la route de Corinthe : et de l'offrir de sa part à ce fameux Grec, au lieu du sien qui avoit esté coulé à fonds au dernier combat. Or comme le Roy et la Princesse estoient demeurez icy, Artamene les vit encore plusieurs fois l'un et l'autre : Mais quoy qu'il eust pû trouver les moyens de les salüer, il ne le voulut jamais : estant resolu de se faire connoistre, d'une façon plus glorieuse pour luy.

Histoire d'Artamène : début de la guerre contre le roi de Pont


Cependant, ce n'estoient que preparatifs de guerre : et les nouvelles venoient tous les jours, que le Roy de Pont et le Roy de Phrigie, s'avanuoient à grandes journées vers la Galatie. Ciaxare voulant donc les prevenir, marcha en diligence, vers le rendez-vous general, qu'il avoit donné à ses Troupes : afin de tascher s'il estoit possible, de porter la guerre chez son Ennemy, et d'entrer dans la Bithinie. Mais comme la Princesse sa fille estoit la cause de cette guerre, et qu'il eut peur que durant son absence, l'on n'entreprist quelque chose contre sa personne, il voulut qu'elle le suivist, jusques à une ville appellée Ancire ; qui n'est pas fort esloignée du lieu par où il avoit resolu d'entrer en Païs ennemy. Pendant cela, Artamene n'estoit occupé, qu'à donner ordre aux choses qui luy estoient necessaires : c'est à dire, à des Armes, à des Chevaux, et à des Tentes. Il rencontra diverses fois ce jeune Estranger, qu'il avoit veû au Temple de Mars : et le mesme homme qui vendit des Armes à Artamene, en vendit aussi à Philidaspe ; car c'estoit le Nom que cét Inconnu portoit. Si bien que s'estant rencontrez en ce lieu-là, ils sçeurent l'un de l'autre, qu'un mesme desir de Gloire, les faisoit resoudre de se trouver à cette guerre, et en tesmoignerent l'un et l'autre assez peu de satisfaction. Mais, Seigneur, pour ne m'arrester pas si long temps, sur des choses qui ne sont pas absolument necessaires à mon recit ; Nous fusmes au rendez vous ; le Roy y fit la reveuë de ses Troupes ; et nous marchasmes droit à l'Ennemy. Ce ne fut pourtant pas sans douleur, qu'Artamene vit partir la Princesse Mandane pour aller à Ancire, où deux mille hommes luy firent escorte, et furent laissez pour sa Garde. Mais enfin, comme c'estoit son destin de souffrir tout ce que l'Amour peut faire endurer de rigoureux, auparavant qu'il eust seulement dit qu'il aimoit ; il falut se resoudre à cette absence, et s'en consoler par l'espoir de la victoire et du retour. Mon Maistre se rangea donc dans l'Escadron des Volontaires : tant pour camper, et pour combatre, plus prés de la personne du Roy ; que parce que dans ces Troupes qui n'obeïssent qu'au General mesme, et qui n'ont point de Capitaine particulier ; il est plus aisé de cacher qui l'on est : et plus aisé encore à ceux qui se veulent signaler, par des actions extraordinaires, d'en pouvoir trouver l'occasion. L'Armée de Ciaxare estoit composée de quarante mille hommes, et celle des Ennemis de cinquante mille : je ne m'amuseray point, Seigneur, à vous dire le nombre des gens de trait ; ny de ceux qui lançoient le javelot ; des gens de pied, ou des gens de cheval ; puis que cela ne serviroit de rien à mon discours : et qu'ayant encore tant de Combats, et tant de Batailles à vous raconter ; il n'est pas juste que je m'estende beaucoup à celle-cy : car enfin, ce n'est pas l'Histoire de Capadoce que je compose ; c'est celle d'Artamene que je vous raconte. Je vous diray donc seulement, que les deux Armées estant en presence, je ne vy jamais Artamene si content : il estoit armé ce jour là, d'une façon assez remarquable : ses Armes estoient brunies, et toutes couvertes de flames d'or. Son pennache ondoyant, et tombant jusques sur la croupe de son cheval, estoit d'une couleur de feu, tres vive : et ce cheval suivant l'usage du Païs, estoit tout bardé de mailles d'acier, moitié brunies et moitié dorées. Artamene voulut porter deux javelines à la main gauche, avec son bouclier au mesme bras : une autre javeline à la main droite, et une espée courte et large à son costé, pour s'en servir plus commodément, lors qu'il seroit meslé parmy les Ennemis. Jamais je ne le vy si fier ny si beau : et quoy que la Perse ait peu de bons hommes de cheval, il fit pourtant aller le sien avec tant de justesse, et d'un si bel air ; que son adresse le fit remarquer à tout le monde, aussi bien que sa bonne mine. Les Armées estant donc en estat de venir aux mains, et la charge ayant sonné de part et d'autre ; Artamene qui s'estoit mis au premier rang, ne vit pas plustost branler les premiers Escadrons ; qu'il partit à l'instant comme un foudre ; devança tous les nostres de plus de cent pas ; et fut fondre sur les Ennemis, avec une hardiesse qui les mit en desordre ; qui rompit leurs rangs ; et qui porta d'abord la mort et la terreur, bien avant dans leur Armée. Et certes je me suis souvent estonné comment il ne succomba point, en cette premiere Bataille : estant certain, qu'il essuya toutes les fleches, que les Ennemis tirerent. Apres que ce funeste nuage qui obscurcit l'air à l'approche des deux Armées, fut dissipé, et qu'elles vindrent à se mesler ; Artamene y fit des choses, qui surpassent tout ce que l'on s'en peut imaginer : ces trois javelines porterent la mort à trois des plus braves : et lors qu'il vint à tirer l'espée, malheur à quiconque se trouva devant ses pas : et malheur encore plus grand, à quiconque eut la temerité de l'attendre. Il chercha le Roy de Pont autant qu'il pût, pour s'attacher à un combat particulier avec luy, mais il ne le pût trouver ; le hazard voulant que lors qu'il estoit d'un costé, le Roy de Pont estoit de l'autre. Et quoy que sa valeur éclaircist tous les rangs ; qu'il rompist tous les Escadrons qu'il rencontroit ; et que rien ne peust resister à son courage ; il n'en estoit pourtant pas satisfait : et il luy sembloit, qu'à moins que de tüer ou de faire prisonnier le Roy de Pont, c'estoit ne s'estre pas signalé. Ce qui l'excita encore davantage à bien faire, ce fut que malgré le desordre et la confusion d'une Bataille, il reconnut Philidaspe : et remarqua que c'estoit sans doute, un des plus vaillants hommes du monde. Cette valeur extraordinaire luy donnant de l'estime et de l'estonnement, luy donna aussi de l'emulation : et il commença de faire un nouvel effort de combattre, afin de tascher de faire encore plus, qu'il ne voyoit faire à un autre. Philidaspe de son costé avoit remarqué la mesme chose en mon Maistre, et avoit eu les mesmes sentimens : si bien que se regardant tous deux avec une espece d'envie, qui n'avoit pourtant rien de lasche ny de bas ; ils taschoient de se surmonter l'un l'autre en valeur : et ils commencerent dés ce jour là d'estre Rivaux d'ambition, et d'aspirer à mesme Gloire. Artamene fut pourtant plus heureux que Philidaspe : et la Fortune luy presenta une occasion plus important qu'à luy de se signaler. Ce fut que le Roy de Pont, qui ne pouvoit terminer plus heuresement cette guerre, qu'en prenant le Roy de Capadoce prisonnier ; puis qu'alors pour sa rançon il pourroit obtenir sa fille : avoit laissé un gros de reserve, de dix mille hommes, les meilleurs de toutes ses Troupes ; qui avoient eu commandement de ne combattre point, que par un signal qu'on leur devoit faire, ils n'eussent apris precisément l'endroit où seroit Ciaxare : afin d'y donner tout d'un coup, et de tascher de le prendre. Cet ordre ayant esté donné, fut executé exactement : et le Roy de Pont et celuy de Phrigie voyant que la Victoire balançoit ; et ayant demeslé l'endroit où Ciaxare estoit en personne ; ils firent faire le signal : et ces dix mille hommes tous frais, venant attaquer des gens qui estoient desja las de combattre ; mirent une estrange confusion dans nostre Armée, Artamene eut le bonheur de se trouver assez prés du Roy, lors qu'il fut envelopé, et attaqué si rudement : et certes il est à croire, que s'il ne s'y fust pas rencontré, ce Prince ne seroit pas aujourd'huy en estat de le tenir prisonneir : estant aisé de juger, qu'il auroit succombé en cette occasion. Artamene voyant donc ce nouvel orage, qui venoit fondre sur la teste du Roy, prit la hardiesse de s'aprocher de luy pour luy dire, Seigneur, quoy que je ne sois qu'un malheureux Estranger, si tous vos Subjets sont aujourd'huy pour vostre conservation, ce que je suis resolu de faire, vous vaincrez ; et vos Ennemis seront deffaits. Alors sans attendre la responsé du Roy, à moy vaillants hommes, (dit il à ceux qui l'environnoient, et que la peur commençoit d'ébranler) à moy ; si vous me suivez, nous sauverons vostre Prince, et n'acquerrons pas peu de gloire. A ces mots, la honte leur fit faire ferme : et l'asseurance qu'ils virent dans les yeux de mon Maistre, en remit enfin en leur coeur. Il se mit donc à leur teste ; et commença de charger les Ennemis, avec une ardeur inconcevable. Et comme ils avoient ordre d'espargner Ciaxare autant qu'ils pourroient ; et de tascher seulement de le prendre prisonnier ; cela fut cause que n'osant pas combattre en tumulte, ny de toute leur force, de peur de s'y tromper ; Artamene en tua un si grand nombre, quoy qu'ils se deffendissent contre luy autant qu'ils pouvoient ; que je m'estonne qu'il ne se trouva las de vaincre. Mais pendant qu'il se laissoit emporter à cette noble ardeur, il entendit plusieurs voix, qui crierent en confusion et en trouble, le Roy est pris, et un moment apres, le Roy est mort. A ces mots si funestes pour luy, il se tourna, et vit un gros de Cavalerie, qui sembloit vouloir garder le Roy, qu'ils avoient pris, soit qu'il fust vivant ou mort. Il s'avança donc droit vers eux ; et animant de nouveau les Capadociens qui le suivoient ; et nous appellant par nos noms Feraulas et moy qu'il aperçeut ; allons, nous dit il, allons delivrer le Roy : et ne soyons pas moins vaillans à le secourir, que les Ennemis l'ont esté à le prendre. Nous fusmes donc attaquer ce gros de Cavalerie, au milieu duquel nous voyons encore quelque confusion et quelque combat. Artamene comme le plus vaillant, le plus adroit, le plus interessé, et le plus hereux ; fendit le premier la presse ; et rompit les rangs des Ennemis, donnant la mort à tout ce qui s'opposa à son passage. Estant arrivé au milieu de cét Escadron, il vit Ciaxare, accompagné de quinze ou vingt seulement, qui ayant encore les armes à la main, ne se vouloit pas rendre à ceux qui l'avoient envelopé, et qui le pressoient de le faire. Mais comme les Ennemis virent, que le secours qu'Artamene luy donnoit, l'alloit sauver ; un d'entr'eux qui creut qu'il seroit encore plus avantageux au Roy de Pont, que Ciaxare mourust, que de le laisser échaper, quelque deffense qu'on luy en eust faite, leva le bras, et voulut luy décharger un grand coup d'espée sur la teste qu'il avoit nuë : parce que dans le combat, le courroyes de son Casque s'estoient défaites, et le luy avoient fait perdre. Si bien que ce coup l'eust infailliblement tué, si Artamene ne l'eust paré avec son espée : et sans perdre temps ne l'eust enfoncée jusqu'aux gardes, dans le corps de ce temeraire, qui tomba mort à ses pieds. Le Roy qui vit cette action, l'appella son Liberateur : Mais mon Maistre voyant qu'un pareil malheur pouvoit encore arriver ; sans cesser de combattre, et sans perdre moment de temps, s'osta son habillement de teste, et le mit sur celle du Roy : se servant de son Bouclier, pour se garantir des coups qu'on luy vouloit porter. Cette action qui fut veuë des Amis et des Ennemis, fit des Effetr differents : le Roy en fut surpris ; et voulut s'oster le Casque qu'Artamene luy avoit donné, pour le luy rendre. Mais les Ennemis voyant mieux qu'ils ne faisoient auparavant, l'admirable beauté d'Artamene, et cette fierté guerrerie, qui luy donnoit si bonne mine dans les Combats ; ils creurent que c'estoit quelque Divinité, qui venoit sauver leur Ennemy : et contre laquelle, il n'y avoit pas moyen de resister. Leurs efforts commençant donc de s'alentir peu à peu, ils lascherent le pied ; et tout d'un coup prenant l'espouvante et la suite, Artamene les poursuivant, et eux se renversant sur l'aisle gauche de leur Armée, qu'ils mirent toute en desordre ; il les eust absolument deffaits, si la nuit ne fust survenuë : et n'eust obligé tous les deux Partis à se retirer sous leurs Enseignes. Philidaspe quoy qu'il ne fust pas present à tout ce qui s'estoit passé, n'avoit pas laissé de contribuer quelque chose, à l'heureux succés de cette grande action : car de l'adveu mesme des Capadociens, ce fut luy qui empescha nostre Aisle droite de plier : et qui combatit la gauche des Ennemis, pendant que nous estions occupez à delivrer le Roy : si bien que si cela n'eust pas esté, nous eussions eu toute l'Armée des Rois Alliez sur les bras, et n'eussions peut-estre pas pû faire ce que nous fismes. Ainsi l'on peut dire, qu'Artamene et Philidaspe : sauverent la Capadoce en cette journée. Mais comme l'action de mon Maistre avoit eu le Roy pour tesmoin ; et qu'effectivement il luy avoit sauvé la Couronne et la vie ; elle fit aussi un effet different dans son esprit. Cependant la nuit ayant fait retirer chacun dans son Camp, sans que la Victoire se fust absolument declarée, pour l'un ny pour l'autre Party, Artamene fut à sa Tente, se faire penser de deux blessures assez legeres, qu'il avoit reçeuës au bras gauche, et qui ne l'obligerent pas mesme à garder le lit. Le Roy se trouva aussi estre un peu blessé à la main : Mais nous sçeusmes par un de nos gens qui avoit esté pris prisonnier, et qui se sauva d'entre les Ennemis, que le Roy de Pont l'avoit esté encore plus considerablement d'un coup de Traict : ce qui fut cause que de part et d'autre, l'on ne songea pas si tost à combattre. A peine le Roy fut il entré dans sa Tente, qu'il ordonna que l'on cherchast par tout son Liberateur, et qu'on le luy amenast : toutefois comme personne ne sçavoit le nom d'Artamene, ce ne fut que le lendemain au matin, que l'on pût satisfaire l'extréme desir qu'avoit Ciaxare, de remercier celuy auquel il devoit la vie. Mon Maistre ayant enfin esté trouvé, et ayant reçeu l'ordre du Roy, se rendit aupres de luy : Mais avec autant de modestie, et autant de respect, que s'il ne luy eust rendu aucun service. Dés qu'il commença de paroistre, tout le monde se pressa, et pour le voir, et pour le laisser passer : Philidaspe mesme en y allant, luy fit un compliment fort civil, sur le bonheur qu'il avoit eu le jour auparavant ; et tout le monde enfin, ravi de sa valeur et de sa bonne mine, eut de l'estime pour luy, et de la curiosité pour sa naissance. Le Roy ne le vit pas plustost, qu'il fit trois pas pour l'embrasser : apres ces premieres carresses, et ces premieres civilitez, il le loüa si hautement, que la modestie d'Artamene ne le pût souffrir. Seigneur, luy dit il, j'ay fait si peut de chose pour vostre Majesté, que si je n'esperois me rendre à l'advenir plus digne de l'honneur qu'elle me fait aujourd'huy que je ne le suis, j'en aurois beaucoup de confusion : Mais peut-estre que si elle me permet de continuer de combattre sous ses Enseignes ; les zele que j'ay pour son service, et l'exemple de tant de braves gens qui sont dans son Armée ; me donnant un nouveau desir de gloire, me donnera aussi la force d'en aquerir : et la hardiesse que je n'ay pas, d'oser peut-estre recevoir sans rougir, les loüanges d'un Prince tel que Ciaxare. Vostre modestie, luy respondit le Roy, m'estonne encore plus que vostre valeur : estant bien plus extraordinaire de trouver cette sage vertu, en un homme de vostre âge, que non pas d'y rencontrer l'autre : qui estant plus tumultueuse, n'est pas incompatible avec la jeunesse. Seigneur, luy repliqua Artamene, vôtre Majesté me pardonnera, si je luy dis qu'elle change le nom des choses : puis qu'elle appelle modestie en moy, ce qui n'est qu'un simple effet de ma raison et de mon equité. Car enfin apres avoir veû tous ceux qui m'escoutent, faire de si grandes actions ; et entre les autres, dit il en montrant Philidaspe, ce brave Estranger, en faire de si heroïques ; il faudroit estre bien hardy et bien injuste, pour oser prendre de la vanité de ce que j'ay fait : et pour ne recevoir pas plustost les loüanges de vostre Majesté, comme un moyen fort propre à m'exciter à bien faire, que comme une legitime recompense, du petit service que je luy ay rendu en cette journée. Je voy bien, luy respondit Ciaxare, que vous estes difficile à vaincre en toutes choses : c'est pourquoy j'ay quelque crainte de vous demander, quelle Terre vous a veû naistre, de peur que vous ne le veüilliez pas dire. Seigneur (luy repartit Artamene, suivant ce que nous avons resolu en partant de Sinope, et que j'avois oublié à vous apprendre) je suis d'un Païs où il semble que l'on soit obligé d'estre sage et vaillant dés le Berçeau : et c'est ce qui fait sans doute que j'ay quelque peine à me resoudre de vous le nommer, auparavant que je me sois rendu digne d'estre advoüé par ma Patrie : et que je me sois mis en estat par mes actions, de ne luy faire point de honte. Ne laissez pas de satisfaire ma curiosité (luy repliqua Ciaxare en sous-riant) car quand vous seriez Grec ou Persan, qui sont à mon advis les deux Nations de toute la Terre, ausquelles peut mieux convenir, l'idée que vous nous avez donné de vostre Païs ; et quand vous seriez Fils du plus Grand, et du plus sage Roy du Monde ; il luy seroit advantageux, de vous advoüer pour tel. Artamene ayant seulement respondu à ce discours, par une profonde reverence ; puis que vous me l'ordonnez, luy dit il, je vous advoüeray, Seigneur, que ma naissance est assez illustre : et que je suis de plus, d'une des plus considerables Parties de toute la Terre. De vous dire maintenant, Seigneur, ny le nom de mes Parens ; ny precisément le lieu qui m'a vû naistre ; c'est ce que je ne puis, ny ne dois pas faire : m'estant resolu en partant de mon Païs, de voyager inconnu, pour des raisons qui sans doute ne donneroient pas grande satisfaction à vostre Majesté quand elle les sçauroit ; c'est pourquoy je la suplie tres humblement, de ne me commander pas, de luy en dire davantage : et de se contenter de sçavoir, lors qu'elle aura quelque chose à m'ordonner, que je m'appelle Artamene. Il est juste (luy respondit Ciaxare en l'embrassant) de n'exiger de vous, que ce que vous nous voulez accorder : et je vous dois bien assez, pour ne vous contraindre pas en une chose, où vous seul avez interest : et où je n'en ay sans doute point d'autre, que celuy de vous obliger si je le pouvois. Voila Seigneur, tout le déguisement dont se servit Artamene : qui fut de ne nommer rien ; et de donner une idée de son Païs, qui convient aux Grecs et aux Persans, pour laisser la chose en doute : cette Ame Grande et Noble ayant une Vertu scrupuleuse et delicate, qui ne peut se resoudre à dire un mensonge, quelque innocent qu'il puisse estre. Apres cela, Ciaxare pria mon Maistre, avec toute la civilité imaginable ; de vouloir prendre la place d'un Chef, qui estoit mort à la Bataille, et qui commandoit mille Chevaux. D'abord Artamene s'en excusa : mais enfin craignant de déplaire à Ciaxare, il accepta cét employ. Il remercia donc le Roy de fort bonne grace : et l'assura qu'il n'acceptoit cette Charge, qu'afin de le pouvoir servir plus utilement. Et comme il y en avoit encore une autre vacante, par la mort de celuy qui la possedoit ; Ciaxare la donna à Philidaspe, qu'il connoissoit un peu de plus long temps que mon Maistre : parce qu'Aribée qui estoit alors, en faveur (comme je l'ay ce me semble desja dit) le luy avoit presenté, auparavant que de partir de Sinope. Le Roy n'eut pas plustost fait cette derniere liberalité, qu'Artamene fut s'en resjoüir avec Philidaspe ; qui reçeut son compliment, avec beaucoup de civilité ; qui dans le fonds de son ame, avoit encore pourtant quelque espece de jalousie, de toutes les carresses que Ciaxare avoit faites à Artamene. Cependant mon Maistre estant regardé comme le Liberateur du Roy ; c'eust esté se rendre criminel, que de ne le carresser pas : si bien que tant par cette raison, que parce qu'en effet il à ce don particulier, d'attirer les coeurs de tous ceux qui le voyent ; il fut visité, loüé, et carressé de toute l'Armée. Mais entre les autres, ceux qu'il devoit commander, en eurent une joye inconcevable : et vindrent luy rendre leurs premiers devoirs, avec des marques d'une satisfaction, que je ne sçaurois exprimer. Philidaspe et luy se visiterent aussi : et nous sçeusmes qu'il se disoit estre de la Bactriane, et de fort bonne condition. Comme la Bataille avoit esté tres sanglante, de tous les deux costez, les choses ne furent pas si tost en estat de pouvoir songer à combattre de nouveau ; c'est pourquoy le Roy voulant advertir la Princesse sa Fille de tout ce qui s'estoit passé ; et voulant favoriser mon Maistre, en l'en faisant connoistre et carresser ; luy commanda d'aller jusques à Ancire, porter une Lettre à Mandane : afin de la pouvoir assurer mieux que tout autre, et de sa vie, et du gain de la Bataille. Aussi bien, luy dit le Roy en sous-riant, un homme qui porte encore le bras en écharpe, peut avec bienseance quitter l'Arméee pour quatre jours, sans craindre d'estre pris pour Deserteur ; et ne refuser pas cette Commission, à la priere de ses Amis. Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle fut la joye, et l'émotion d'Artamene : et si quelque passion qu'il eust pour la guerre, l'amour ne l'emporta pas sur son esprit. Il changea pourtant de couleur, à cette proposition : et n'osant l'accepter sans resistance ; Seigneur, luy dit il, les blessures qui me sont porter une écharpe sont si petites, qu'elles ne m'empescheroient pas de combattre vos Ennemis, si l'occasion s'en offroit : c'est pourquoy je ne sçay si dans la crainte que j'ay, qu'il ne s'en presente quelqu'une ; je dois accepter l'honneur que vostre Majesté me veut faire. Non, non, (luy dit Ciaxare, en luy donnant sa lettre pour la Princesse) ne craignez pas que nous combations sans vous : Vous m'avez trop persuadé, que vous nous estes necessaire à remporter la victoire sur nos Ennemis, pour ne vous attendre pas. Il est juste, poursuivit-il, qu'une Princesse qui doit porter la Couronne de Capadoce, aussi tost qu'elle aura l'âge ordonné par nos Loix ; sçache le service que vous lu

Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont, trêve (rencontre de Cyrus et de Mandane)


y avez rendu : et qu'elle l'aprenne mesme de vostre bouche : afin que vous puissiez apprendre de la sienne, la reconnoissance que vous en devez esperer. Comme Artamene se preparoit n respondre, Philidaspe qui pour des raisons que vous sçaurez apres, n'estoit nullement bien aise que mon Maistre acceptast cette Commission, prit la parole ; et l'adressant au Roy, d'une maniere fort respectueuse et assez adroite ; Seigneur, dit il en sous-riant, si vostre Majesté a dessein que la Princesse soit bien informée des belles actions que ce genereux Estranger a faites ; il me semble qu'estant aussi modeste qu'il est, ce n'est pas une bonne voye à suivre : et qu'il est à craindre que ce ne soit luy donner un moyen, de dérober beaucoup à sa propre Gloire. C'est pourquoy si vostre Majesté me le permet, j'iray faire son Panegyrique à la Princesse : Moy, dis-je, qui ay esté le tesmoin de sa valeur, et un des plus grands Admirateurs de son courage. Artamene entendant ainsi parler Philidaspe, eut peur qu'on ne luy accordast ce qu'il demandoit : c'est pourquoy sans donner loisir au Roy de respondre, Seigneur, luy dit il, comme les actions de ce genereux Estranger, sont bien plus illustres que les miennes ; il est bien plus juste qu'elles ne soient pas ignorées de la Princesse ; et c'est pour cela, que ne m'opposant plus au dessein de vostre Majesté, j'accepte la Commission qu'elle m'a fait l'honneur de me donner : estant plus equitable qu'au lieu qu'il face mon Panegyryque, je m'en aille faire son Eloge. Seigneur (repliqua Philidaspe en changeant de couleur) il y va de la gloire d'Artamene de le refuser : il y va de celle de Philidaspe, respondit mon Maistre, de ne l'escouter pas. Le Roy prenant plaisir à cette agreable contestation, dont nous avons depuis sçeu la cause, et que nous ignorions alors ; voulut pourtant la terminer : et pour les mettre d'accord, je veux, dit il à Artamene, profiter des advis de Philidaspe : et me precautionner contre vostre modestie. Je veux donc qu'Arbace le Lieutenant de mes Gardes vous accompagne : afin qu'il die, ce que vous ne direz pas. Le Roy s'estant fait donner d'autres Tablettes, changea sa Lettre, et la donna à Artamene, qui la reçeut avec autant de joye, que Philidaspe en eut de dépit. Mon Maistre donc ravy de cette heureuse rencontre, prit la Lettre du Roy, que ce Prince luy bailla ouverte : et si je ne me trompe, elle estoit à peu prés conçeuë en ces termes.

CIAXARE ROY DE CAPADOCE ET DE GALATIE, A LA PRINCESSE MANDANE SA FILLE

Celuy qui vous rendra ma Lettre m'ayant sauvé la vie, j'ay creû ne pouvoir vous apprendre plus agreablement le peril dont je suis échapé, que par la mesme Personne qui me l'a fait éviter. Et j'ay pensé ne pouvoir employer un moyen plus puissant, pour l'arrester aupres de nous, que les prieres que je sçay que vous luy en ferez. Toutefois, comme je connois sa modestie, j'envoye Arbace avec luy, pour vous dire, ce que peut-estre il ne vous dira pas : m'imaginant assez aisément, qu'il vous entretiendra plus, de la valeur d'autruy que de la sienne. Mais enfin il m'a sauvé la vie : et il auroit vaincu tous mes Ennemis, si la nuit ne les eust dérobez à sa poursuite. Priez les Dieux, que tous mes Capitaines luy ressemblent : et ne pouvant en faire mon Sujet, taschez du moins d'en faire mon Amy.

CIAXARE.

Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle fut la joye d'Artamene : Feraulas l'accompagna à ce petit voyage aussi bien qu'Arbace, et fut le tesmoin de tout ce qui s'y passa, comme du transport de mon Maistre. Helas (disoit-il en luy mesme, en lisant la fin de la Lettre du Roy) que cette priere est inutile ! et qu'il seroit difficile à un Amant de Mandane, de n'estre pas Amy de Ciaxare ! Ouy, ouy, poursuivoit-il, je suis Amy du Roy de Capadoce ; et mesme du Roy des Medes ; et Amy jusques à tel point, que j'en suis ennemy de Cyrus. Qu'il demeure donc dans le Tombeau, ce malheureux Cyrus, qui est l'objet de la crainte, et de la haine de ces Princes : et pourveu qu'Artamene puisse conserver sa bonne fortune ; puisse t'il demeurer dans l'obscurité du Sepulchre, et n'en ressortir jamais. O Artamene ! heureux Artamene, adjoustoit-il, tu vas revoir ta Princesse ; tu luy vas parler ; tu vas en estre loüé ; tu vas en estre connu ; et peut-estre, disoit-il, peut-estre que ta bonne fortune fera, que tu n'en seras pas haï. Mais helas, poursuivoit-il, ce ne seroit pas encore assez ! et pour estre entierement heureux, il faudroit pouvoir esperer d'en estre aimé. Tant y a Seigneur, que tout ce que l'amour peut inspirer de tendre et de delicat, dans un esprit passionné, se trouva dans celuy d'Artamene en cette rencontre. Tantost il s'abandonnoit absolument à la joye : et tantost cette joye estoit moderée par la crainte : car qui sçait, disoit-il, si malgré ce que le Roy dit à la Princesse, je n'attireray point son aversion ? il est des sentimens secrets qui nous portent à aimer ou à haïr, dont l'on ne peut dire de raison, et ausquels l'on ne sçauroit resister : ainsi quand il seroit vray que je ne serois pas le plus haïssable des hommes ; et que j'aurois rendu un service assez important au Roy ; s'il arrive que j'aye le malheur de trouver quelque anthipathie dans son ame ; toutes mes actions, tous mes soings, tous mes services, toutes les vertus du monde si je les possedois ; et toutes les Couronnes de la Terre, si je les avois conquises ; ne m'obtiendroient pas son affection. Je pourrois mesme posseder son estime, que je ne serois pas content : et l'amour, cette passion capricieuse, qui ne se satisfait que par elle mesme, me rendroit tousjours le plus malheureux des hommes, si je ne pouvois trouver en ma Princesse, qu'une simple estime sans cette affection. Les violents transports de son esprit, ne l'empeschoient pourtant pas d'avoir soing de cent petites choses, dont il n'avoit guere accoustumé de se soucier. Aussi tost qu'il fut arrivé à Ancire. Il voulut luy mesme choisir un habillement parmy les siens : et demanda cent fois à Feraulas lequel il devoit prendre, et lequel luy estoit le plus advantageux. Mais enfin s'estant fait habiller, et ayant pris une Escharpe d'une tissu d'or tres beau et tres magnifique, pour soustenir, le bras où il estoit blessé ; il se laissa conduire par Arbace, au lieu où estoit la Princesse. Artamene, Seigneur, nous a advoüé depuis, que le jour du Combat du fameux Corsaire ; ny celuy de la Bataille ; il n'avoit point eu tant d'émotion, qu'il en sentit en celuy-là : et ce grand coeur qui ne s'ébranloit jamais, dans les perils les plus effroyables ; se trouva saisi de tant de crainte, que si la joye ne l'eust un peu moderée, il n'eust sans doute jamais pû se resoudre, des exposer à pouvoir estre haï. Mais enfin il fut chez la Princesse, qu'Arbace avoit esté voir auparavant, pendant que mon Maistre s'habilloit : afin de le prevenir sans luy en rien dire, en instruisant Mandane, de la maniere dont elle le devoit recevoir. Il la trouva dans un Apartement magnifiquement meublé : et accompagnée d'un grand nombre de Dames, tant de celles de la Cour, qui l'avoient suivie en ce voyage, que de celles de la Ville d'Ancire, et de toute la Province, qui ne la quittoient que le moins qu'il leur estoit possible. Elle estoit ce jour là habillée avec assez de negligence : Mais elle estoit toutefois si belle, et si propre ; que de tant de Personnes belles, et richement parées qui l'environnoient ; Artamene m'a dit depuis, qu'il n'en discerna aucune : tant ce puissant Objet attacha fortement, et ses yeux et son esprit. La Princesse ne vit pas plustost mon Maistre qu'elle se leva, et se prepara à le recevoir, avec beaucoup de joye et beaucoup de bonté : ayant desja sçeu par Arbace, le service qu'il avoit rendu au Roy son Pere. Artamene luy fit alors deux profonds reverences ; et s'approchant apres d'elle, avec tout le respect qui estoit deû à une Personne de sa condition ; il luy baisa la robe, et luy presenta la Lettre du Roy, qu'elle leût à l'instant mesme : et comme elle eut achevé de la voir, il voulut commencer la conversation par un compliment, apres luy avoir dit ce qui l'amenoit : mais la Princesse le prevenant d'une façon fort obligeante ; quelle Divinité, luy dit elle, genereux Estranger, vous a conduit parmy nous, pour sauver toute la Capadoce en sauvant le Roy ; et pour luy rendre un service, que tous ses Subjets ne luy auroient pas rendu ? Madame, luy respondit Artamene, vous avez raison de croire, que quelque Divinité m'a conduit icy : et il faut mesme que ce soit une de ces Divinitez bien-faisantes, que ne font que du bien aux hommes, puis qu'elle m'y a fait recevoir l'honneur d'estre connu de vous : et le bonheur d'estre choisi de la Fortune, pour rendre un petit service au Roy, qu'il pouvoit sans doute recevoir mieux de tout autre. La modestie (luy dit la Princesse en sous-riant, et se tournant vers les Dames qui estoient les plus proches d'elle) est une Vertu qui apartient si essentiellement à nostre Sexe, que je ne sçay si je dois souffrir que ce genereux Estranger l'usurpe sur nous avec tant d'injustice, et que ne se contenant pas de posseder la valeur eminemment, où nous ne devons rien pretendre ; il veüille encore estre aussi modeste, quand on luy parle de la beauté des actions qu'il a faites ; que les femmes raisonnables le sont, quand on les loüe de leur beauté. Pour moy (adjousta t'elle, en regardant Artamene) je vous avouë que je trouve un peu d'injustice en vostre procedé : et je ne pense pas que je la doive souffrir : ny m'empescher de vous loüer infiniment, quoy que vous ne le puissiez endurer. Les Personnes comme vous (luy repartit Artamene, avec un profond respect) doivent recevoir des loüanges de toute la Terre, et n'en donner pas legerement : c'est une chose, Madame, dont il n'est pas agreable de se repentir : c'est pourquoy-je vous suplie de ne vous exposer pas à ce peril. Attendez, Madame, que j'aye l'honneur d'estre un peu mieux connu de vous : j'ay desja sçeu par Arbace, luy respondit elle en sous-riant, que l'on vous croit estre d'une Nation, quoy que vous na l'avoüyez pas, qui parmy les grandes qualitez que l'on attribuë à ceux qui en sont, est un peu soubçonnée d'artifice : Mais ce que vous avez fait, merite bien que je vous excepte de la regle generale : que je ne vous soubçonne pas de cét excés de raison, qui fait de generer la prudence en finesse : et qu'au contraire, je sois persuadée que vous estes effectivement, tel que vous paroissez estre. Je vous suis bien obligé, Madame, respondit Artamene, de vous voir faire une si glorieuse exception en ma faveur : je puis aussi vous assurer qu'en cette rencontre, vous ne vous abusez pas : et que l'artifice dont la foy Greque est suspecte, n'est pas un deffaut que l'on me puisse reprocher. Mais, Madame, soit que je fois Grec, comme vous semblez le croire, soit que je fois d'une autre Nation que l'on croye plus ingenuë, n'avoir point une mauvaise qualité, n'est pas avoir une grande vertu : et j'ay toujours raison de dire, que si vous avez bonne opinion de moy, j'ay sujet de craindre que le temps ne vous fasse changer d'avis. Le temps, repliqua-t'elle, ne sçauroit tousjours faire, que ce que vous avez fait, ne soit digne de loüange : ainsi en attendant que le temps que vous dittes m'ait desabusée, de la bonne opinion que je veux et dois avoir, de celuy qui a sauvé la vie au Roy mon Pere ; laissez moy dans une erreur, qui ne vous est pas desavantageuse. Je souhaite, Madame, luy respondit Artamene, que vous ne la perdiez jamais : et que la plus illustre Princesse qui soit au monde, me fasse toujours l'honneur de croire, que je ne suis pas absolument indigne de son estime. Apres cela, la Princesse s'informa particulierement de tout ce qui s'estoit passé à la Bataille : et Artamene le luy raconta avec beaucoup d'exactitude, excepte ce qui le regardoit, qu'il passoit tousjours legerement, et en peu de mots ; ce qui donnoit de l'admiration à Mandane, qui en avoit esté bien mieux informée par Arbace. Artamene n'oublia pas de luy parler dignement de la valeur de Philidaspe, que la Princesse se ressouvint d'avoir veû à Sinope quelques jours auparavant que d'en partir : et enfin il sortit si heureusement de cette premiere conversation, qu'il en fut hautement loüé de toutes les Dames qui l'entendirent. Ce n'est pas qu'il eust la liberté entiere de son esprit : car outre qu'il estoit fortement attaché par les yeux à la veuë de la Princesse ; son coeur estoit si agité, qu'il n'avoit pas la moitié des charmes qu'il avoit accoustmé d'avoir. Mais la bonne mine d'Artamene, sa civilité, sa modestie, et sa bonne grace ; jointe à ce qu'il disoit, qui estoit tousjours ; respectueusement dit, et judicieusement pensé ; firent que le desordre de son ame ne fut point aperçeu : et qu'il se tira de cét entretien, avec une approbation generale. Arbace le fit loger en un Pavillon du Chasteau qui gardoit sur le jardin : et eut de luy tout le soin qu'il devoit avoir d'un homme qui avoit sauvé la vie au Roy son Maistre : et qu'on luy avoit recommandé, d'une façon toute particuliere. Mais Artamene ne fut pas plustost au superbe Apartement qu'on luy avoit destiné, qu'il luy prit envie de s'aller promener ; et qu'il descendit dans le jardin qu'il avoit veû par les fenestres de sa chambre ; tant son inquietude amoureuse luy donnoit peu de repos. Ce n'est pas que son ame ne s'abandonnast alors à la joye : et que la veuë, et les civilitez de cette Princesse ne l'intretinssent agreablement : mais c'est qu'en effet l'Amour est de telle nature, qu'il ne peut jamais causer de plaisirs tranquiles : et soit qu'il donne de la joye ou de la douleur, il ne donne presque jamais rien qu'en tumulte, et avec agitation et desordre. Artamene donc tout heureux qu'il estoit, ne laissoit pas d'estre inquieté : il estoit pourtant bien aise d'avoir entretenu la Princesse, et d'avoir encore trouvé en sa veuë et en sa conversation de nouveaux charmes pour le captiver. Du moins, disoit il, Raison tu ne t'oposeras plus à mon amour : et bien loin de t'employer à la destruire, tu m'ayderas à chercher les voyes de la satisfaire. Il y avoit aussi des momens, où luy sembloit qu'il n'avoit pas dit tout ce qu'il eust pû dire : et tout ce qu'il eust dit en une conversation où il n'eust pas esté si preoccupé : Mais apres tout, l'image de Mandane, fut ce qui remplit toute son ame. Il luy sembloit la revoir à chaque pas qu'il faisoit : et apres se l'estre figurée avec tous ses charmes ; et s'estre dit plus de cent fois à luy mesme, que s'estoit la plus belle chose du monde et la plus aimable ; apres avoir admiré cette façon d'agir qu'elle avoit, où sans perdre rien de sa modestie naturelle, elle avoit pourtant quelque chose de galant et d'aisé dans l'esprit, qui rendoit son entretien incomparable ; apres, dis-je, avoir bien passé et repassé toutes ces choses en son imagination ; ô Dieux ! disoit il, si estant si aimable, il arrivoit que je ne pusse en estre aimé, que deviendroit le malheureux Artamene ? Mais (reprennoit il tout d'un coup)puis qu'elle paroist sensible à la gloire et aux bien-faits, continuons d'agir, comme nous avons commencé : et faisons de si grandes choses ; que quand mesme son inclination nous resisteroit, l'estime nous introduisist malgré elle dans son coeur. Car enfin, quoy que l'on puisse dire, et quoy que j'aye dit moy mesme, l'on peut estimer un peu, ce que l'on n'aimera point du tout ; mais je ne pense pas ne l'on puisse estimer beaucoup, ce que l'on n'aimera pas un peu. Esperons donc, esperons : et rendons nous dignes d'estre pleints, si nous ne le sommes pas d'estre pleints, si nous ne le sommes pas en d'estre pleints, si nous ne le sommes pas d'estre aimez. Comme il raisonnoit de cette sorte, sur l'estat de sa fortune, Feraulas l'advertit qu'il voyoit paroistre la Princesse au bout d'une Allée ; qui suivant sa coustume, venoit se promener dans le jardin, sur le point que le Soleils s'abaissoit. Artamene voyant qu'elle venoit vers luy, eust sans doute passé par respect dans une autre Allée qui touchoit celle où elle se promenoit, si elle ne luy eust fait signe de s'approcher. Mais Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray qu'en cette seconde conversation, et en cette promenade ; Artamene descouvrit tant de nouvelles beautez, et tant de saggesse en l'esprit de Mandane ; que si jusques là il avoit eu de l'amour, depuis il eut de l'adoration. La Princesse aussi connoissant mieux par cét entretien, moins general et un peu plus long, le merveilleux esprit de mon Maistre, conçeut une grande estime de luy : et le traita encore plus civilement, que la premiere fois qu'il l'avoit veuë. Pour s'aquitter du commandement du Roy, elle entreprit de luy persuader, de s'attacher à son service : Mais helas, que cette priere estoit inutile ! qu'il eut peu de peine à luy en accorder l'effet ! et qu'il eut de joye, de se voir prier de faire une chose, où il estoit resolu, et qui estoit si favorable à sa passion ! Comme il eut remené la Princesse à son Apartement, suivie de sa Dame d'honneur, de sa Gouvernante, et de toutes ses filles ; elle donna ordre qu'on le servist au sien, avec toute la magnificence possible : comme en effet, la chose fut ponctuellement executée selon ses intentions. Cependant Artamene qui ne parla presque point tant qu'il fut à table, lors que ceux qui le servoient se furent retirez à son Antichambre, estant demeuré seul avec Feraulas, se mit à luy demander son advis de la Princesse : comme si de son approbation eust dépendu toute sa felicité. Et malgré luy, et contre son dessein, et presque sans qu'il s'en prist garde, il employa la moitié de la nuit, à s'entretenir avec Feraulas : qui sans doute ne pouvoit pas combattre sa passion, du costé de la Princesse ; estant certain que c'estoit la plus aimable Personne qui sera jamais. Mais enfin il falut se coucher : toutefois ce ne fut pas pour dormir : car venant à penser que la bien-seance vouloit qu'il demandast son congé dés le lendemain, et qu'il s'en retournast au Camp ; l'inquietude qu'il en eut, ne luy permit pas assez de repos, pour s'abandonner au sommeil. Il se leva donc le matin, sans avoir pû fermer les yeux : et aussi tost que la Princesse fut en estat d'estre veuë, il fut la supplier de luy permettre de s'en retourner aupres du Roy, où son devoir et l'estat où il avoit laissé les choses l'appelloient. Mais elle luy dit, qu'elle vouloit qu'il fust tesmoin d'un Sacrifice qu'elle alloit offrir aux Dieux, pour les remercier d'avoir preservé le Roy par son moyen ; afin qu'il le peust assurer, de la part qu'elle prenoit en sa conservation : et du soing qu'elle avoit de la demander au Ciel. Enfin, luy dit-elle, je vous en prie, n'osant pas dire que je vous le commande. Vous le pourriez pourtant, Madame, par plus d'une raison, luy respondit Artamene ; et une Princesse comme vous, en à plus de cent, qui la doivent faire obeïr de toute la Terre. Artamene demeura donc encore ce jour là tout entier à Ancire : il fut au Temple avec la Princesse, qu'il eut l'honneur d'y accompagner, où tout le Peuple le combla de benedictions : Car en un moment par le moyen d'Arbace, et des Domestiques de la Princesse, il fut connu pour estre le Liberateur du Roy. Le lendemain au matin estant venu plustost qu'il n'eust souhaitté, il falut partir, et prendre congé de la Princesse : ce qu'il fit sans doute avec autant de douleur que d'amour, quoy qu'il n'osast tesmoigner ny l'une ny l'autre que par son silence, et par un profond respect. Elle luy donna une Lettre pour le Roy, qui se trouva estre telle que je m'en vay vous la dire. Car Ciaxare la montra à tant de monde, afin d'obliger mon Maistre, qu'il y eut peu de gens de quelque consideration dans l'Armée, qui par leurs propres yeux, ou par le raport d'autruy, ne sçeussent ce qu'elle contenoit.

LA PRINCESSE MANDANE AU ROY DE CAPADOCE ET DE GALATIE SON PERE.

SEIGNEUR,

Ce n'estoit pas sans raison, que vostre Majesté avoit de la défiance, de la modestie d'Artamene : puis que ce n'a esté que par le Lieutenant de vos Gardes, que j'ay apris ce qu'il a fait pour vostre conservation : ou pour mieux dire, pour celle de toute la Capadoce, de toute la Galatie, de toute la Medie, et pour celle de Mandane, que vostre perte auroit fait mourir de douleur. Il m'a bien dit le grand danger où vostre Majesté s'est exposée : Mais il ne m'auroit jamais apris, que sa valeur vous en avoit garanty : et je l'aurais tousjours ignoré, si je ne l'eusse sçeu par une autre voye. Je l'ay touvé si persuadé de vostre vertu, et si attaché à vostre service ; que mes soings ont esté absolument inutiles, pour vous l'aquerir davantage. Mais, Seigneur, faites s'il vous plaist que mes prieres ne le soient pas aupres de vous, lors que je vous supplieray, comme je fais, de n'exposer plus une vie si precieuse à de si grands hazards. Vostre Majesté sçait, comme je luy ay desja dit, que le salut de ses Estats y est attaché : et que peut-estre Artamene ne seroit pas toujours assez heureux, pour la pouvoir secourir. Laissez donc seulement, Seigneur, à ce genereux Estranger, le soing de vaincre vos Ennemü : et ne l'occupez plus à deffendre la vie d'un Prince, à laquelle est inseparablement attachée celle de MANDANE.

Artamene ayant rendu cette Lettre au Roy, en fut admirablement bien reçeu : mais Philidaspe, qui l'entendit lire, ne fut pas celuy de toute l'assemblée, qui tesmoigna y prendre le plus de plaisir : et l'on vit un chagrin sur son visage, qui marquoit visiblement, le trouble et l'émotion de son coeur. A quelques jours de là, les blessures de mon Maistre estant entierement gueries, et voulant commencer de mettre en exercice le Corps qu'on luy avoit donné à commander ; comme les deux Armées estoient retranchées l'une devant l'autre, il fit plusieurs Parties, où il eut tousjours de l'avantage : et il enleva mesme un Quartier au Roy de Phrigie. Philidaspe sur aussi assez heureux, en de pareilles rencontres : Cependant, quoy que cette guerre fust effectivement faite par le Roy de Pont, à cause qu'on luy avoit refusé la Princesse de Capadoce ; neantmoins comme cette cause n'eust pas esté assez plausible aux yeux des Peuples, veû qu'il n'est rien qui doive estre si libre que les Mariages ; ny rien de plus juste, que l'authorité des Peres sur leurs Enfans ; ny rien de plus fort, que les Loix fondamentales de L'estat, qui deffendoient cette Alliance ; le pretexte avoit esté de deux Villes qui bornoient de deux costez une grand Plaine, qui joint la Galatie à la Bithinie en cét endroit : tous ces deux Princes croyant que toutes les deux leur appartenoient, quoy qu'ils ne fussent chacun en possession que de celle qui estoit la plus proche de leurs Provinces. C'estoit donc apparemment pour ces deux Villes, que la guerre se faisoit : dont l'une se nomme Cerasie, qui estoit alors en la puissance du Roy de Pont : et l'autre Anise, qui estoit sous le pouvoir de Ciaxare. Mais comme le Roy de Pont avoit esté assez blessé ; et que ses Medecins et ses Chirurgiens l'avoient assuré qu'il ne seroit pas si tost guery ; il fuyoit le combat autant qu'il pouvoit : neantmoins l'on ne laissa pas de combattre à diverses fois pendant sa maladie : et mesme, excepté lors qu'Artamene ou Philidaspe furent à la guerre, la Victoire sembla tousjours balancer entre les deux Partis. Cependant le Roy de Phrigie ayant esté adverty secrettement que le Roy de Lydie se vouloit encore declarer contre luy, et entrer dans ses Estats, le fit sçavoir au Roy de Pont, qui se trouva fort embarrassé : sçachant bien que si le Roy de Phrigie l'abandonnoit, il ne seroit pas assez puissant, pour resister à Ciaxare, qui luy jetteroit sur les bras, non seulement toute la Capadoce, et toute la Galatie : mais encore toutes les forces des Medes et des Persans.

Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont, combat des deux cents hommes


Apres que ces Princes eurent bien cherch à imaginer ce qu'ils avoient à faire, dans une conjoncture si fascheuse ; le Roy de Phrigie dit, que comme l'advis qu'il avoit reçeu, estoit apparemment ignoré de Ciaxare, puis que le Roy de Lydie n'avoit encore fait aucun acte d'hostilité contre luy ; et qu'il avoit eu cét adus, par une intelligence secrette, qu'il avoit dans le Conseil de ce Prince ? il faloit avant qu'il en apprist des nouvelles, luy envoyer offrir de terminer leurs differens, par un Combat de deux cens hommes contre deux cens ; afin d'espargner de tous les deux Partis le sang de leurs Sujets ; et de terminer plus promptement cette guerre. Car enfin, luy dit le Roy de Phrigie, si celle de Lydie ne m'occupe pas trop long temps, nous ne manquerons pas apres de pretextes pour rompre la paix que nous aurons faite, avec le Roy de Capadoce. Le Roy de Pont qui ne voyoit point d'apparence de pouvoir sortir avec honneur de cette guerre, si ce Prince son Allié l'abandonnoit ; quelque desir qu'il eust de se vanger ; quelque brave qu'il fust ; et quelque passion qu'il eust pour la Princesse de Capadoce, fut contraint d'aprouver cét advis, et de le suivre. Il envoya donc proposer la chose à Ciaxare, qui tint Conseil de guerre pour cela : les opinions furent differentes : les uns vouloient que l'on acceptast cette proposition ; les autres qu'on la refusast. Aribée qui trouvoit quelque avantage pour luy, à faire durer la guerre, s'y opposoit ouvertement : Mais le Roy qui par l'extréme vieillesse d'Astiage Roy des Medes, prevoyoit que sa mort arriveroit bien tost ; auroit esté bien aise de ne se trouver pas engagé en cette guerre, en un temps où il luy faudroit peut-estre quitter dans peu de jours la Capadoce, pour s'en aller en Medie. De sorte qu'ayant bien examiné toutes choses, et connu qu'apres tout, les Ennemis estoient un peu plus forts en nombre que les Capadociens ; Ciaxare accepta le party qu'on luy presentoit ; et l'execution de la chose, fut remise à huit jours de là. Les conditions de se Traité furent,

Que ces deux Princes retireroient leurs Armées, au de là de chacune de ces Villes, qui estoient le sujet de la guerre. Que le Combat se ferait dans cette grande Plaine, où les Armées estoient presentement retranchées ; et aux extremitez de laquelle, sont les deux Villes, qui estoient en contestation.

Que chaque Prince choisiroit à sa volonté, ceux qui devroient combattre pour ses interests ; sans considerer le rang ny la qualité : et que la seule valeur suffiroit, pour estre reçeu en ce Combat.

Que partant en mesme temps des deux Villes, les Combattans de part et d'autre se trouveroient au milieu de la Plaine où se feroit leur Combat.

Que ceux qui combatroient seroient à pied, et n'auroient pour armes que deux javelots avec leur espées : et qu'ils ne porteroient ny arcs ny fléches.

Que les deux Rois ennemis, attendroient l'evenement du Combat ; chacun à la teste de leur Armée ; prés de la Ville où elle camperoit : sans s'en informer par nulle autre voye, que par le retour des Vainqueurs ; et par l'advis que le Victorieux en envoyeroit donner à l'autre : n'estant pas permis aux Vaincus de revenir, ny mesme de demander la vie à leur ennemis, ny à pas un des deux Paris d'envoyer aucun pendant l'action aux nouvelles pour éviter superoberie.

Que la fin du Combat estant sçeve les deux Rois suivis chacun de deux mille hommes de guerre se rendroient au Champ de bataille, tant pour s'y embrasser, que pour verifier le raport des Victorieux.

Que l'on se donneroit des Ostages de part et d'autre, Que ces Ostages qui seroient dans les deux Camps, visiteroient les deux cens hommes qui seroient choisis pour combattre ; afin qu'ils n'eussent point d'autres armes, que celles qui estoient permises selon leurs conditions : et qu'ils en envoyeroient assurer chacun leur Prince.

Qu'apres le Combat, le Party vaincu abandonneroit la Ville, et retiroit son Armée dans son Païs, le Vainqueur entrant en possesion de cette Ville, pour laquelle cette guerre avoit esté commencée.

Que les corps des deux cens morts du Party vaincu, ne recevroient nulle ignominie : et que leurs funerailles seroient faites avec honneur, sur le propre Champ de bataille, avec celles des morts du Party victorieux. Et qu'apres cela, la paix seroit ferme et stable entre ces deux Princes ; le commerce restably entre leurs Subjets ; le Roy de Phrigie compris dans cette Paix, comme Allié du Roy de Pont.

Tous ces articles estant accordez et signez de part et d'autre, on les publia dans les deux Camps : et les deux Armées commencerent de marcher vers ces deux Villes, où elles se devoient rendre. La Princesse ayant sçeu la chose, voulut estre aupres du Roy son Pere : si bien qu'en ayant eu la permission, elle arriva dans Anise, le jour auparavant que l'on deust choisir ceux qui devoient combatre. Je vous laisse à juger Seigneur, avec qu'elle ardeur tous ceux qui avoient du courage, et qui estoient piquez d'un puissant desir de gloire, solicitoient en cette occasion : et je vous laisse à juger encore, si Artamene et Philidaspe entre les autres, estoient des plus empressez. Ce dernier esperoit en la faveur d'Aribée qui le protegeoit : et mon Maistre dans l'extréme envie qu'il avoit d'estre du nombre des Combatans, n'osoit s'assurer à rien. Car encore qu'il eust rendu un grand service au Roy, et que sa valeur eust desja esté assez connuë : neantmoins parce qu'il estoit Estranger, il craignoit plus qu'il n'esperoit ; et jugeoit bien que ce luy estoit un grand obstacle. Je voyoit cependant, que s'il n'estoit pas de ce Combat, toutes ses esperances s'en alloient bien reculées. Car, disoit il, que pourray-je faire, pour acquerir l'estime de la Princesse, dans une Cour tranquile, et où je ne pourray jamais trouver d'occasions de la servir ? Du moins si je pouvois aider à emporter cette victoire, j'aurois toujours quelque leger sujet d'esperer. Mais helas ! je ne suis pas assez heureux pour cela ; et je crains bien mesme, que Philidaspe ne me soit preferé, quoy qu'il soit Estranger aussi bien que moy. Car Seigneur, c'estoit une chose inconcevable de voir combien ces deux jeunes et braves Guerriers, se regardoient tousjours en tous leurs desseins, sinon avec envie, du moins avec une emulation extréme. Ainsi la Princesse ne fut pas plustost arrivée, qu'Artamene se determinant tout d'un coup, fut la trouver sans m'en rien dire : et comme il y avoit alors peu de monde aupres d'elle, Madame, luy dit il, je viens vous demander une grace, quoy que je n'en sois pas digne : Vous estes digne de tout (luy respondit la Princesse fort obligeamment) et soyez assuré que si ce que vous voulez n'est ny injuste ny impossible, vous l'obtiendrez infailliblement : et comme vous estes trop genereux et trop sage, pour vouloir des choses de cette nature ; vous ne devez point mettre en doute, l'effet de vostre demande. Artamene ayant fait une profonde reverence, reprit la parole de cette sorte. Je sçay bien, Madame, que ce que je souhaite est en vostre pouvoir, puis qu'il est en celuy du Roy : n'ignorant nullement, qu'il n'est rien qu'il vous puisse refuser. Mais je vous advoüe, que je n'oserois pas m'assurer, qu'il y ait autant de justice en ma demande, que de possibilité : et quoy que je face ce que je dois, en vous supliant de me faire obtenir ce que je souhaite ; je ne sçay si vous ferez ce que vous devez en me l'accordant. Cependant, Madame, je vous le demande, avec toute l'affection imaginable : et s'il est vray que le bonheur que j'ay eu, de rendre quelque petit service au Roy vous ait obligée ; faites m'en obtenir, s'il vous plaist, la plus grande, et la plus glorieuse recompense, que j'en puisse jamais recevoir. Faites donc Madame, que le Roy me face l'honneur de me nommer, pour estre un des deux cens qui doivent combattre. Ce que vous me demandez (reprit la Princesse toute surprise, de la generosité d'Artamene) n'est sans doute pas impossible ; et est mesme tres advantageux au Roy mon Pere : mais je vous advoüe, que je ne le trouve guere juste. Car apres luy avoir sauvé la vie comme vous avez fait ; c'est vous en recompenser d'une façon bien estrange, que d'exposer de nouveau la vostre, à un combat qui ne peut manquer d'estre tres sanglant, et tres dangereux, veû les conditions du Traité. Vous estes trop bonne, luy respondit Artamene, de craindre ma perte : Mais Madame, ne vous en inquietez pas : la bonté que vous avez pour moy, me met à couvert de tous les perils : n'estant pas croyable que les Dieux veüillent perdre, ce que vous voulez sauver. Ainsi Madame, poursuivit-il en sous-riant, pouvant me faire combatre sans danger, faites moy la grace de m'en faire obtenir la permission. Car Madame (adjousta-t'il, en prenant un visage plus serieux) si je ne l'obtiens pas, il faudra necessairement, que je m'esloigne d'un lieu où je ne pourrois vivre sans honte : et où l'on ne m'auroit pas jugé digne de faire, ce que deux cens autres auroient fait. S'il n'y avoit, luy dit il encore, qu'un seul homme qui deust combattre, peut-estre n'auroi-je pas la hardiesse d'oser vous dire, estant Estranger, que je souhaiterois ardemment pouvoir estre ce bien-heureux, qui seroit choisi pour deffendre vos interests : Mais puis qu'il y en doit avoir deux cens appellez à cette gloire ; je pense Madame, que sans une trop grande presomption, je puis vous demander ce bon office. Je voudrois bien au moins (luy respondit la Princesse fort obligeamment) que vous eussiez choisi une autre personne pour vous le rendre : mais enfin puis que vous le voulez, je vous promets de l'obtenir du Roy. Comme Artamene vouloit luy respondre, et se jetter à ses pieds pour la remercier ; Ciaxare entra dans sa Chambre : et la Princesse ne le vit pas plustost, que s'avançant vers luy, Seigneur, luy dit-elle, Artamene qui est insatiable de gloire, n'estant pas content du service qu'il vous a rendu, veut encore que ce soit de sa main, que vous receviez la Victoire : et il vous supplie, de luy permettre de combattre vos Ennemis, en l'occasion qui s'en presente. Ciaxare ravi de cette proposition, embrassa Artamene, pour le remercier du zele qui'l tesmoignoit avoir pour son service : Mais il fut toute-fois quelque temps, sans pouvoir se resoudre de luy accorder ce qu'il demandoit. Et comme la Princesse durant ce temps-là ne parloit point, Artamene se tournant vers elle, Madame, luy dit il, est-ce-là ce que vous m'aviez fait l'honneur de me promettre ? Non, luy respondit Mandane, mais je vous advoüe que je ne vous puis tenir ma parole : et que la guerre est une chose qui choque si fort mon humeur, que je ne puis obtenir de moy, d'y contribuer rien, que des voeux tres passionnez pour la faire cesser. Ha Madame, reprit Artamene, vostre bonté m'oblige, et m'outrage tout ensemble ! et alors il pressa tant Ciaxare, qu'il se rendit enfin, apres avoir long temps resisté. Ce n'est pas qu'il ne fust bien aise, qu'un homme aussi vaillant qu'Artamene fust de ce combat : mais c'est qu'effectivement il l'aimoit ; et qu'il craignoit de le perdre en cette occasion. De vous dire quelle fut la joye d'Artamene ; quels furent les remercimens qu'il fit au Roy ; et les agreables reproches qu'il fit à la Princesse, de l'avoir si mal servi, ce seroit perdre un temps qui m'est cher, veû ce qui me reste encore à vous aprendre : je vous diray donc seulement au lieu de cela, que Philidaspe qui souhaittoit estre de ce Combat aussi bien que mon Maistre, n'eut pas le mesme destin : car quoy qu'Aribée peust dire, Ciaxare ne le voulut pas. Il en fit des excuses à Philidaspe de fort bonne grace : et luy dit qu'Artamene ayant parlé le premier ; et qu'ayant desja accordé la chose à un Estranger, il n'osoit l'accorder encore à un second : de peur de faire trop murmurer les Capadociens : qui diroient que ce seroit leur faire tort. Cette avanture donna une grande douleur à Philidaspe : et s'il n'eust esté attaché aupres du Roy, par une raison tres puissante ; il auroit quitté son service. Ce qui l'affligeoit le plus, c'estoit de voir qu'Artamene luy estoit preferé, quoy qu'il fust Estranger comme luy : et bien que Ciaxare luy dist, comme je l'ay remarqué, que s'il eust parle le premier, il n'eust pas esté refusé ; cela ne le consoloit gueres. Artamene au contraire, sentit redoubler sa joye, par la douleur de Philidaspe : et ce grand coeur, tout genereux qu'il estoit, ne pût s'empescher d'estre bien aise de son déplaisir ; tant il y avoit desja d'emulation entre ces deux grands Courages. Ne suis-je pas bien heureux (me dit Artamene, lors que je l'eus rencontré) de voir qu'enfin je ne puis manquer, ou de vaincre pour ma Princesse, ou de mourir pour elle ? Si j'échape de ce danger, je suis assuré de ne la revoir que pour luy annoncer la victoire, et mon triomphe ; et si je meurs, je suis encore assuré d'en estre pleint. Ha Chrisante quelle Gloire ! ha Seigneur ! luy respondis-je, qu'avez vous fait ? Ce que j'ay deû, mon cher Amy, me repartit il, et ce que vous auriez fait si vous eussiez esté en ma place. Mais luy dis-je, Seigneur, avez vous oublié qu'Artamene n'est pas un simple Chevalier tel qu'il paroist, et qu'il est fils du Roy de Perse ? Non, mon Gouverneur, adjousta t'il ; et c'est parce que je me souviens que sa naissance n'est pas commune, que je veux qu'il tasche de faire des actions extraordinaires. Mais Seigneur, luy dis-je, pourquoy du moins n'avez vous obtenu pour Feraulas et pour moy, ce que vous avez obtenu pour vous ? est-ce que vous doutez de nostre courage ? Ha Chrisante ! me dit-il en m'embrassant, je douterois plustost du mien, mais la chose n'estoit pas possible : et si je l'eusse demandée pour vous, je me fusse exposé peut-estre à ne l'avoir pas pour moy mesme. Cependant malgré toutes ses raisons, comme je n'estois pas possedé de passions si violentes que luy, je ne pouvois me consoler, de le voir engagé dans un semblable combat, mais la chose estoit sans remedes : et il s'estoit caché de moy, lors qu'il avoit esté chez Mandane, pour la prier de le servir en cette rencontre. Le choix des deux cens Combatans estant donc fait ; le jour du combat estant arrivé ; les Ostages estant donnez de part et d'autre ; la visite des armes estant faite par eux, suivant les conditions du Traité ; et l'advis en ayant esté envoyé au Roy de Pont, qui envoya le mesme à Ciaxare, de la part de ceux qui estoient à luy, et qui avoient aussi visité ses gens ; la Troupe choisie passa devant le Roy ; qui avoit fait faire dés la pointe du jour un Sacrifice, pour demander la Victoire aux Dieux. Artamene avoit esperé, que la Princesse seroit aupres de Ciaxare lors qu'ils partiroient, et qu'il auroit le plaisir de la voir encore en partant : mais elle ne pût s'y resoudre ; et elle aima mieux demeurer au Temple : si bien qu'il fut privé de cette consolation. Pour moy, Seigneur, qui le vis partir, je ne pûs m'empescher d'en avoir les larmes aux yeux : car enfin dans les autres occasions, Feraulas et moy taschions au moins de luy rendre tousjours quelque service : mais en celle-cy, nous ne pouvions pas seulement estre les tesmoins de sa valeur. Il s'apperçeut de nostre tristesse ; et nous regardant d'un visage aussi gay, que le nostre estoit melancolique : Je vaincray (nous dit il en sous-riant ;) et vous ne serez pas bons Devins, Artamene vous en assure. Comme il disoit cela, nous arrivasmes à la porte le la Ville, où le Roy les attendoit : Seigneur (luy dit mon genereux Maistre, qui marchoit à la teste de cette Troupe) je vay tascher de me rendre digne de l'honneur que vostre Majesté m'a fait à l'exemple de ces vaillans hommes : et je vay, respondit le Roy, preparer des Couronnes pour vous et pour eux ; ne doutant point de l'heureux succés de nos armes, puis qu'Artamene combat. Ta Gloire est grande Artamene, s'escria le desesperé Philidaspe : mais tu ne la possederois pas seul, si j'eusse eu ta bonne fortune, aussi bien que j'ay ta valeur. Nous eussions esté trop forts avec toy (luy respondit mon Maistre en passant) et nous tascherons de vaincre sans toy. A ces mots ces deux Heros devouëz à la Grandeur et au repos de la Capadoce, sortirent de la Ville, et les portes furent refermées. Nous ne laissasmes pourtant pas, Seigneur, d'estre assez bien informez du détail de cette grande action : C'est pourquoy je vous reciteray ce que nous en avons sçeu : me reservant à la suitte de mon discours, à vous dire par quelle voye nous l'avons apris. Comme ces deux Troupes furent donc dans la plaine, elles firent alte quelque temps : et chaque Party envoya quatre des siens, pour voir une seconde fois eux mesmes, si le nombre estoit égal, et si les armes estoient semblables. Tout s'estant trouvé comme il devoit estre de part et d'autre, et chac ? s'en estant retourné à son rang, apres avoir partagé le Soleil, et choisi un endroit également avantageux ; ils commencerent d'avancer teste baissée, sans bruit, sans cris, et avec un silence qui donnoit de la terreur. Comme ils furent assez proches, pour se servir de leurs javelots, ils les lancerent avec tant de violence, que de tous les deux partis ces armes volantes firent un assez grand effet : Mais beaucoup plus grand sur les Capadociens que sur les autres. En suite ayant mis l'espée à la main, et s'estans couverts de leurs Boucliers ; ils commencerent de se mesler : et Artamene, à ce que nous avons sçeu, immola la premiere victime de ce Sacrifice sanglant. Car ayant devancé tous ses Compagnons de quelques pas, il tua d'un grand coup d'espée le premier qui luy resista. Sa valeur ne fut pourtant pas assez heureusement secondée, au commencement de ce Combat : estant certain, qu'à parler en general, le party du Roy de Pont eut de l'avantage sur celuy du Roy de Capadoce. Ce n'est pas que l'autre ne fist bien son devoir, ny qu'il reculast ; Mais c'est enfin que ceux de Pont estoient plus heureux : et que les blessures qu'ils faisoient à leurs Ennemis estoient plus mortelles. Artamene voyant donc que malgré tous ses efforts, le nombre des Capadociens diminuoit plus que celuy des autres ; estoit en un desespoir estrange : et faisoit des choses qui ne se peuvent non plus imaginer que dire. L'on eust dit qu'il estoit seul chargé de l'evenement de ce combat : car il ne se contentoit pas d'attaquer et de se deffendre : il deffendoit encore tous ceux de son Party : et paroit autant qu'il le pouvoit, tous les coups qu'il voyoit porter à ceux qui estoient proches de luy. Enfin il fit tant de merveilles, et tant d'actions heroïques ; qu'un homme d'entre les Ennemis nommé Artane, commença de croire, que quelque advantage qu'eust son Party, il seroit fort difficile qu'il emportast la Victoire : et ce fut pourquoy il se resolut de fourber, et de joüer d'adresse, dont il avoit plus que de courage, pour tascher de sauver sa vie. Car (dit il en luy mesme, à ce que l'on à sçeu depuis) si nos gens sont les plus forts, je me remesleray parmy eux sur la fin du combat, sans qu'aucun s'en aperçoive : et s'ils succombent tous, je sauveray au moins ma vie en me tenant caché : et en seray quitte pour me bannir apres de mon païs, et pour aller vivre inconnu, en quelqu'autre part de la Terre. Comme il se fut resolu à cette lascheté, dans le desordre et dans l'embarras de ce combat, laschant le pied insensiblement, et se démeslant d'entre les siens, il se retira enfin derriere eux : qui estant occupez à combattre, ne songerent pas à luy. Pour les Capadociens, comme ils estoient desja moins en nombre que leurs ennemis, ils ne s'aperçeurent pas du dessein de ce lasche : qui à six pas de là, se laissa tomber comme s'il eust esté blessé : et se trainant tout doucement derriere une petite eminence, qui s'élevoit à un endroit de la plaine, qui n'estoit pas fort esloigné ; il demeura là paisible spectateur du combat. Cependant les choses en vindrent aux termes, qu'Artamene se vit luy quinziesme contre quarante : je vous laisse à juger, Seigneur, si le Party du Roy de Pont ne croyoit pas avoir vaincu : et si les Capadociens n'avoient pas sujet de croire qu'ils estoient vaincus. Mais comme en ce combat il n'estoit permis ny de demander la vie, ny de la donner, et qu'il y faloit necessairement vaincre ou mourir : les plus desesperez devinrent les plus vaillans : et Artamene leur redonna tant de courage, et par sa voix, et par son exemple ; qu'ils reprirent une nouvelle ardeur. Pour luy, l'on eust dit qu'il estoit assuré d'estre invulnerable, veû la façon dont il s'exposoit. Mais en s'exposant aussi comme il faisoit à tous les momens ; l'on peut dire qu'il sembloit y avoir une fatalité attachée à tous les coups qu'il portoit. Il n'en donnoit pas un qu'il ne fist rougir son espée, du sang de ses Ennemis : il se faisoit jour par tout : il escartoit tous ceux qui le vouloient envelopper : il suivoit ceux qui le fuyoient : il tüoit ceux qui l'attendoient : et Artamene enfin, fit de si grandes choses ; qu'apres s'estre veû luy quinziesme contre quarante, comme je l'ay dit, il se revit luy dixiesme contre dix. Cette égalité luy ayant redonné un nouveau coeur, Allons, dit il aux siens, mes chers Amis, allons achever de vaincre. Et en effet, veû le changement qui estoit arrivé, il leur pouvoit parler de cette sorte : Mais il ne sçavoit pas que des neuf Compagnons qui luy restoient, il y en avoit trois qui estant blessez en divers lieux, s'affoiblirent tout d'un coup, et tomberent un moment apres ; si bien qu'il demeura luy septiesme contre dix. Il avoit esté si heureux, qu'il n'avoit encore reçeu qu'un leger coup d'espée au costé, au deffaut de sa Cuirace : qui n'ayant qu'effleuré la peau, ne l'incommodoit point du tout. Ce coeur de Lion sans s'estonner de ce nouveau malheur, ne laissa donc pas de continuer de combattre avec mesme vigueur, que s'il eust encore esté au commencement du combat. D'abord il tua deux de ces dix Ennemis qui restoient : Mais le troisiesme qu'il attaqua, luy ayant un peu plus resisté que les autres ; comme il eut achevé de vaincre, et qu'il se voulut tourner vers les siens, pour s'en resjoüir avec eux ; il vit qu'il n'y en avoit plus qu'un debout, que trois Ennemis qui restoient, alloient infailliblement tüer. Il y courut en diligence pour le secourir, mais il y arriva trop tard : cét homme estant tombé mort, comme il estoit prest de le deffendre. Ce fut en cét endroit, Seigneur, où l'illustre Artamene eut besoin de tout son courage : car enfin apres trois heures de combat ; et d'un combat encore plus violent et plus opiniastré qu'une Bataille ; il se vit seul de son Party contre trois. Neantmoins ne perdant ny le coeur ny le jugement, il se recula dé quelques pas, pour n'estre point enveloppé : et comme il a une agilité merveilleuse quand il s'en veut servir ; ces trois hommes se virent fort embarrassez. De quelque costé qu'ils l'attaquassent, ils trouvoient par tout la pointe de son espée. Quand ils le pressoient, ils ne le pouvoient atteindre, et son corps disparoissoit à leurs yeux : quand ils ne le pressoient pas, il les pressoit : et quoy que tous leurs coups ne fussent pas portez en vain, et qu'ils vissent couler son sang de plusieurs endroits ; sa vigueur ne diminuoit point du tout. Enfin s'estant resolus de le vaincre ou de mourir ; et s'estant encouragez l'un l'autre, avec quelque confusion, de voir un homme seul, leur resister si long temps ; ils furent à luy teste baissée. Mais Artamene ayant eu l'adresse d'en separer un de quelques pas d'avec ses Compagnons ; il se couvrit si bien de son Bouclier, du costé qu'estoient les deux autres, qu'il ne pût en estre blessé. Et s'élançant avec une force estrange sur ce troisiesme, il luy passa son espée au travers du corps, et le fit tomber mort ses pieds. Cette chutte fit lascher le pied aux deux autres ; et redonna une nouvelle vigueur à Artamene : si bien que changeant alors la façon de combattre qu'il avoit esté contraint de prendre, quand il estoit seul contre trois ; il commença de presser et de charger les deux qui restoient, avec tant de precipitation ; que l'un ayant pensé tomber, à cause d'un Bouclier qu'il avoit rencontré sous ses pieds ; Artamene prenant ce temps, déchargea un si grand coup sur la teste de l'autre, qu'il le renversa mort à l'instant. C'est maintenant (s'escria alors Artamene en haussant l'espée, et se tournant vers celuy qui restoit encore) que la veritable valeur decidera nostre combat, sans que la Fortune s'en mesle : et sans que personne partage la gloire du Vainqueur. En disant cela, il marcha comme un Lion, contre ce dernier Adversaire, qui le reçeut avec une fermeté, qui n'estoit pas d'une Ame commune. Voila donc enfin Artamene en estat de n'avoir plus qu'un Ennemy à combattre : Mais certes c'estoit un Ennemy qui n'estoit pas des moins redoutables : et l'on eust dit que la Fortune l'avoit choisi exprés, pour faire qu'Artamene achetast cette Victoire bien cher. Ces deux vaillans Guerriers se voyant seuls à soustenir toute la gloire de leur Party, furent un temps à se regarder, comme pour reprendre haleine : et se voyant tous couverts de sang, et au milieu d'un Champ tout couvert de morts, il est à croire que la Victoire ne leur aparut pas avec tous ses charmes : et que si chacun d'eux dans son coeur eut de l'esperance, il eut aussi de la crainte de ne la remporter pas. cependant le combat se recommença, entre ces deux vaillans hommes : Mais avec tant d'ardeur etb tant de courage, qu'il ne s'est jamais rien veû de semblable. Celuy qui combattoit contre Artamene, estoit un homme de qualité, aussi bien que ce lasche Artane, qui estoit tousjours caché : et qui ayant tousjours veû mon Maistre, pour ainsi dire, foudroyer les siens, n'avoit jamais osé se lever. Icy, Seigneur, admirez la conduitte des Dieux, lors qu'ils ont resolu de conserver quelqu'un : et tombez d'accord avec moy, que leurs secrets sont impenetrables. Car enfin les choses estant en cét estat, n'est il pas vray qu'il n'y a personne qui ne croye, que cét Artane qui s'estoit caché, voyant mon Maistre blessé en tant de lieux, ne deust se lever, pour aider à celuy de son Party qui combattoit encore ; à vaincre un homme, de qui le sang couloit de divers endroits ? Cependant il n'en alla pas ainsi ; quoy que ç'eust esté la premiere intention de ce lasche, comme je pense l'avoir dit. Car outre qu'Artane n'estoit pas vaillant ; et qu'il s'estoit veû contraint d'estre de ce combat malgré luy, comme nous l'avons sçeu depuis ; outre, dis-je, qu'il avoit veû qu'Artamene s'estant trouvé seul contre trois, n'avoit pas laissé de vaincre ; il se trouva encore, que celuy qui combatoit le dernier contre mon Maistre, estoit son Rival : si bien que se voyant en cette occasion, entre les sentimens de la Patrie, et les sentimens de vangeance, de jalousie, et d'amour ; il ne balança point du tout ; et se resolut de laisser finir ce combat sans s'en mesler. Car (disoit-il en luy mesme, comme on l'a sçeu depuis de sa propre bouche) ce combat ne finira pas, sans qu'il en meure au moins un des deux, veû la maniere dont ils agissent : et celuy qui mourra, ne mourra pas sans faire de nouvelles blessures à son ennemy : ainsi donc si l'ennemy de mon Païs succombe, je trouveray tousjours mon rival en estat d'estre vaincu plus facilement : et si mon Rival meurt, plus facilement encore vaincray-je l'ennemy de ma Patrie, ; qui en perdant tant de sang, aura perdu toutes ses forces, et qui en faisant respandre tout celuy de son ennemy, aura respandu presque tout le sien : de forte que de quelque costé que la Fortune se tourne, ils combatront, ils mourront ; et je vivraz, et triomphery sans peine. Artane demeura donc en cét estat, faisant des voeux également pour la mort ses deux ennemis. Et veritablement il s'en falut peu, que ses injustes voeux ne fussent exaucez : Artamene et Pharnace (car nous avons sçeu que ce vaillant homme s'apelloit ainsi) s'estant regardez un moment, comme je l'ay desja dit, pour reprendre un peu d'haleine, recommencerent un combat, où tout ce que l'amour de la gloire peut inspirer de grand et de noble, se fit voir en cette occasion. Et comme Artamene craignoit que le sang qu'il perdoit ne trahist enfin son courage, et ne l'affoiblist malgré luy ; il pressa son ennemy avec une ardeur, qui n'est pas imaginable. Si bien que Pharnace, qui voyoit qu'il n'y avoit à choisir que la mort ou la victoire : et qui en se voyant seul de son Party, avoit eu cette consolation de croire qu'Artane son Rival et son ennemy estoit mort, puis qu'il ne combattoit plus ; il est, dis-je, à croire, que dans l'esperance où il estoit, de n'estre plus traversé dans son amour, il avoit encore un plus grand desir de vaincre. Du moins fit il des choses si merveilleuses ; que j'ay entendu dire à mon Maistre, que quand on ne luy en eust rien apris, il n'eust pas laissé de connoistre, que l'amour soustenoit son courage ; et l'enflamoit d'une ardeur si heroïque. Ils se battirent donc encore fort long temps : Pharnace blessa Artamene en quatre endroits : et Artamene blessa Pharnace en plus de six. Leurs forces commencerent alors de diminuer, et leurs corps de s'apesantir peu à peu : si bien que pour finir leur combat plustost, ils se tinrent tousjours prés l'un de l'autre : et ne s'esloignerent plus de la pointe de leurs espées, ny ne se servirent plus de leurs Boucliers, qu'ils ne pouvoient soustenir qu'à peine. En cét estat se frappant continuellement il arriva qu'ils se porterent en mesme temps : mais avec cette difference ; qu'Artamene passa son espée au travers du coeur de Pharnace ; et le fit tomber mort à ses pieds ; et que Pharnace passa la sienne au travers d'une cuisse d'Artamene, où il la laissa. Si bien que mon Maistre ayant encore son espée à la main ; et ayant retiré courageusement celle de son Ennemy de sa blessure ; tenant ces deux espées entre ses mains ; j'ay vaincu, s'écria-t'il ; et un moment apres, cette derniere blessure luy ayant fait perdre beaucoup plus de sang, il tomba, et fut quelque temps en foiblesse. Mais admirez, Seigneur, encore cette advanture : Si Artamene ne fust pas tombé, il estoit mort ; car Artane l'auroit achevé. Et en effet, nous avons sçeu par luy mesme, comme vous l'aprendrez en suitte ; qu'aussi tost qu'il vit son Rival mort, il se leva ; et se prepara à venir attaquer mon Maistre, qu'il voyoit chanceler à tous les pas. Mais conme un moment apres il le vit tomber, et ne remüer plus du tout ; il ne s'amusa point à aller voir s'il avoit poussé le dernier soupir ; et il s'en alla en diligence vers ceux de son Party, pour profiter laschement du labeur des autres ; et pour annoncer la victoire au Roy de Pont. Et certes cét homme (si toutefois il est digne de ce Nom) avoit bien plus de joye, que le veritable Vainqueur : car il se croyoit prest de remporter une grande gloire, qu'il avoit euë à fort bon marché. Il avoit veû mourir son Rival ; il croyoit que cette Victoire luy feroit obtenir sa Maistresse, qui estoit Soeur du Roy de Pont ; et rien enfin ne pouvoit troubler sa felicité, que le remors de sa malice, et de sa lascheté sans exemple. Je sçay bien, Seigneur, que je ne vous ay pas raconté cette grande action, avec assez de particularitez : Mais comme nous ne l'avons sçeuë que par Artane, lors qu'il fut vaincu, et depuis encore prisonnier de guerre parmy nous ; et par mon Maistre, de qui la modestie ne luy permet guere d'exagérer les choses qui luy sont avantageuses ; je n'en ay pas pû dire davantage. Cependant Artamene ayant esté quelque temps en foiblesse ; il arriva que le sang s'estant arresté par l'évanoüissement, luy redonna de la force. Si bien qu'estant revenu à soy, il se releva sur un genoüil, son espée à la main, comme pour voir s'il n'y avoit plus personne en estat de luy disputer la Victoire. Mais regardant de tous les costez, il ne vit plus à l'entour de luy, que des Javelots rompus ; des tronçons d'Espées ; des Boucliers sanglants ; et des hommes, qui tous morts qu'ils estoient, avoient encore de la fureur sur le visage. Il voyoit d'un costé un Capadocien ; de l'autre un de ses Ennemis ; et par tout de l'horreur et du sang en abondance. Il effaya diverses fois de se lever pour marcher, mais il luy fut impossible : principalement à cause de sa derniere blessure, qui faisoit qu'il ne pouvoit absolument se soustenir. Cependant il sçavoit que c'estoit aux Vainqueurs à aller porter la nouvelle de la Victoire, puis que leur combat n'avoit point eu de tesmoins : et comme le fort des Armes avoit voulu qu'il fust demeuré seul en vie, il estoit en une peine qui n'est pas imaginable. Helas ! disoit-il, que me servira d'avoir vaincu, si je meurs sans qu'on sçache que j'ay esté victorieux ? Ciaxare se repentira de l'honneur qu'il m'a fait ; et Mandane, l'illustre Mandane, croira peut-estre que je seray mort dés le commencement du combat ; sans rien faire de considerable pour elle : qu'enfin j'ay mal occupé la place que j'ay tenuë ; et que peut-estre Philidaspe l'auroit mieux remplie que moy. Cependant ô Dieux ! ô justes Dieux ! vous sçavez ce que me couste la Victoire ; et ce que j'ay fait pour ma Princesse. En disant cela il regardoit tousjours de tous costez ; mais il ne voyoit personne : car comme la Plaine baisse un peu du costé qu'Artane s'en alloit, il ne le pouvoit plus voir. Artamene en cette extremité ne sçachant que faire ; et craignant effectivement de mourir, sans que l'on sçeust qu'il avoit vaincu ; commença de se trainer lentement ; et d'amasser autant qu'il pût, de Javelots, d'Espées, de Casques et de Boucliers : et ayant entassé toutes ces Armes les unes sur les autres, comme pour en eslever un Trophée ; il prit un grand Bouclier d'argent, qui avoit esté au vaillant Pharnace ; et trempant son doict dans son propre sang, qui recommençoit de, couler abondamment, par l'agitation qu'il s'estoit donnée ; il escrivit en Lettres vermeiles, au milieu de ce Bouclier,A JUPITER GARDE DES TROPHEES. et le plaça sur le haut de ce superbe amas d'Armes, qu'il avoit entassées aupres de luy. En suitte dequoy, foible et las qu'il estoit, de ce glorieux travail, il se coucha à demy, le bras gauche appuyé sur son Bouclier ; et tenant tousjours son espée de la main droite : comme pour deffendre le Trophée qu'il avoit eslevé, et le Monument de sa Victoire. En cét estat là, un peu plus en repos qu'auparavant, il m'a dit depuis, qu'il donna toutes ses pensées à sa Princesse : et que dans l'esperance qu'il eut, qu'elle n'ignoreroit peut-estre pas l'avantage qu'il avoit remporté, la mort luy parut douce et agreable. Il eust pourtant bien voulu la voir encore une fois apres avoir vaincu : s'imaginant que s'il eust pû avoir ce bonheur, il n'auroit plus rien eu à desirer. Cependant Artane qui estoit allé annoncer son faux Triomphe, mit la joye dans le coeur de tous ceux de son Party : et principalement dans celuy du Roy de Pont : qui quoy qu'il n'aimast pas trop Artane, ne laissa pas d'estre bien aise de recevoir une si agreable nouvelle par luy. Les Ostages qui suivant l'accord estoient avec le Roy de Pont, en furent sensiblement affligez : et furent advertir leur Maistre de ce qui estoit arrivé, afin que les autres ostages fussent rendus, et que ces deux Princes chacun de leur costé, se rendissent au champ de Bataille avec deux mille hommes seulement, comme ils en estoient convenus. Ciaxare et la Princesse Mandane, estoient en une inquietude estrange : car ne voyant revenir personne de leur Party, il y avoit grande apparence, que les choses n'alloient pas bien. Mais enfin ayant esté tirez de ce doute par le retour de ces Ostages ; ce qui n'estoit qu'une simple inquietude, devint à l'instant une douleur effective. Neantmoins pour demeurer dans les termes de leurs conditions, Ciaxare marcha vers le lieu du Combat, avec le nombre de gens dont ils estoient tombez d'accord, comme fit aussi le Roy de Pont. Mais pour la Princesse, elle demeura dans la Ville, extrémement affligée. Nous sçeumes mesmes alors, que malgré l'interest qu'elle avoit en cette guerre ; une des premieres choses qu'elle dit, en apprenant cette funeste nouvelle, fut de s'écrier en parlant au Roy, et presque les larmes aux yeux ; helas Seigneur ! le pauvre Artamene ne servira plus vostre Majesté : et je l'ay mal recompensé, du bon office qu'il me rendit, lors qu'il vous sauva la vie. Pour Feraulas et pour moy, je vous laisse à penser, Seigneur, quelle fut nostre douleur, et quel fut nostre desespoir : Mais encore que nous ne doutassions point, que nostre cher Maistre, n'eust peri, nous ne laissasmes pas d'accompagner le Roy ; pour rendre du moins les derniers devoirs au corps d'un si grand et si genereux Prince. Nous fusmes donc avec Ciaxare, qui arriva en mesme temps que le Roy de Pont ; sur le champ de Bataille : Mais les deux Partis furent bien estonnez, lors que s'en approchant ; ils virent Artamene qui ayant repris de nouvelles forces, à la veuë du Roy qu'il servoit ; s'estoit relevé sur un genoüil l'espée à la main, aupres du Trophée qu'il avoit dressé, semblant se vouloir mettre en estat de le deffendre, si quelqu'un eust voulu l'abatre. Mais entre tous ceux qui eurent de l'estonnement, Artane qui estoit mené Victorieux par ceux de son Party, parut le plus estonné. Principalement quand il entendit qu'Artamene faisant un effort pour hausser la voix, en se tournant vers Ciaxare, luy dit ; Seigneur, vous avez vaincu : et les Dieux se sont servis de ma main, pour vous donner la Victoire. Le Roy de Pont entendant parler Artamene de cette sorte, luy dit que c'estoit luy qui l'avoit remportée : puis qu'enfin il s'estoit trouvé un des siens en estat de la luy annoncer ; n'estant pas mesme blessé. Il faut sans doute, interrompit Artamene, que celuy que vous dites soit un lasche, qui ait esvité la mort par la fuitte : et qui bien loing d'avoir triomphé, n'ait pas seulement combattu. Car s'il estoit vainqueur, que ne m'a-t'il achevé ; et que ne m'a-t'il empescfié d'eslever ce Trophée ? Je t'ay laissé entre les morts (luy respondit alors l'insolent Artane) et il y avoit long temps que tu estois hors de combat quand je suis party. Ha lasche imposteur ! luy cria Artamene, si je n'avois pas eu de plus redoutables ennemis que toy à combattre, la victoire que j'ay remportée, ne m'auroit pas cousté si cher. Ce vaillant Guerrier que tu vois mort à mes peids, dit il en monstrant Pharnace, est le dernier que j'ay veû debout : et le seul qui m'a pensé vaincre. Mais pour toy qui parois sans blessure, dans un champ tout couvert de morts ; oses tu bien te vanter, d'avoir triomphé à si bon marché ? L'estat où tu és, luy respondit l'insolent Artane, n'est guerer celuy d'un Victorieux : à ces mots Artamene transporté de fureur, ramassant toutes ses forces, acheva de se lever : et regardant Artane avec une fierté qui faisoit peur, et qui avoit pourtant quelque chose de divin ; viens, luy dit il, viens seulement, toy qui te vantes de n'estre point blessé : car tout foible que je suis, tout couvert de playes ; et tout trempé de mon sang, et de celuy de nos Ennemis ; je ne laisseray pas de te soustenir, que tu és un imposteur : et qu'il est impossible que tu ayes combatu. En disant cela, il se mit en posture de l'attendre : lors que le Roy de Phrigie, qui estoit venu avec le Roy de Pont, ravy de la generosité d'Artamene ; luy cria qu'il n'estoit pas juste qu'un homme qui paroissoit si vaillant, entreprist un nouveau combat en l'estat qu'il estoit. Mon Maistre l'interrompant ; Seigneur, luy dit-il, je n'ay peut estre pas assez de force pour vivre long temps ; mais j'en ay encore trop, pour vaincre un ennemy si foible. Artane estoit si confondu, qu'il estoit aisé pas de sincerité en ses paroles : Cependant Ciaxare ayant mis pied à terre, aussi bien que les deux autres Rois, fut embrasser Artamene, et commanda qu'on luy aidast à se soutenir : de sorte que Feraulas et moy nous approchasmes pour l'appuyer malgré qu'il en eust. Ciaxare dit alors, que quand bien Artamene seroit en estat de combattre, il ne trouvoit pas qu'il le deust souffrir : n'estant pas juste que le Victorieux hazardast une seconde fois sa Victoire. A cét instant il se fit une contestation, qui pensa porter les choses aux dernieres extremitez : et sans doute si le Roy de Pont n'eust pas encore eu le bras en écharpe, pour la blessure qu'il avoit reçeuë, dans la derniere Bataille, ce desordre eust esté plus avant qu'il ne fut. Mais le Roy de Phrigie comme le moins interessé, appaisa ce deux Princes en quelque sorte : et dit à ces Rois ennemis, qu'il faloit du temps pour bien examiner cette affaire ; qu'il faloit dire ses raisons de part et d'autre ; et ne faire rien inconsiderément. Les deux Rois ayant consenty à ce que l'autre voulut, ils se retirerent : mais Artamene demanda auparavant fort instamment, que son Trophée ne fust point abatu : et qu'il fust permis à Ciaxare d'y laisser des Gardees, ce qui luy fut accordé. Pendant toutes ces contestation, comme j'avois bien preveû, que quoy qu'il en arrivast, il faudroit tousjours faire remporter Artamene ; j'avois envoyé à la Ville, pour avoir une Lictiere. La Princesse l'ayant sçeu, envoya la sienne : dont mon Maistre, comme vostre Majesté peut juger, ne luy fut pas mediocrement obligé. Tous ces Princes estant donc partis, apres avoir donné l'ordre necessaire pour faire enterrer les morts sur le champ de Bataille, tant d'un costé que de l'autre, avec de belles pompes funebres : nous voulûmes Feraulas et moy, mener Artamene à une Maison de la Ville, où nous avions logé durant quelques jours : mais Ciaxare ne le voulut pas, et le fit conduire dans le Chasteau. Tous les Medecins, et tous les Chirurgiens du Roy, furent au mesme instant dans sa Chambre : et apres avoir visité huit grandes blessures qu'il avoit, et y avoir mis le premier appareil ; ils raporterent au Roy, qu'il n'y en avoit aucune qui fust absolument mortelle ; quoy qu'il y en eust deux assez dangereuses : Et qu'ainsi il faloit esperer de leurs soings, du regime du malade, et de la force de la Nature, un heureux succés à son mal. La Princesse envoya aussi plusieurs fois dés ce premier soir là, s'informer de l'estat où estoit Artamene : ce qu'ayant entendu à la derniere, quoy que celuy qu'elle envoyoit parlast fort bas, les Medecins ayant deffendu qu'on ne luy fist aucun bruit ; il l'appella, et voulut recevoir luy mesme, le compliment de la Princesse. Apres qu'il l'eut reçeu, il tourna foiblement la teste du costé de celuy qui luy avoit parlé ; et haussant un coing d'un Pavillon de drap d'or qui couvroit son lict. Vous direz, luy dit il, à la Princesse, que je luy demande pardon, d'avoir si mal combatu ses ennemis : et d'avoir remporté une Victoire, qui peut encore estre mise en doute. Si je meurs j'espere qu'elle me le pardonnera : et si j'eschape, j'espere aussi de reparer cette faute, par quelque action plus heureuse. Rendez-luy graces tres-humbles pour moy, de l'honneur de son souvenir : et l'asseurez que sa bonté n'a pas obligé une ame ingrate. Cependant, la fiévre luy prit si violente, que je creus qu'il estoit perdu : je ne vous sçaurois exprimer, quels furent les soings que Ciaxare et la Princesse sa fille eurent de luy ; si je ne vous dis que Ciaxare fit pour Artamene, tout ce qu'il eust pû faire, si Mandane eust esté malade : et que Mandane aussi, ne fut guere moins soigneuse, que si Ciaxare eust esté blessé. Apres que le peril où nous avions veû Artamene, fut un peu diminué ; je ne pouvois pas m'empescher, de penser assez souvent à la bizarrerie de son destin : qui faisoit que ce mesme Prince, qui offroit des Sacrifices pour remercier les Dieux de sa mort ; estoit occupé avec tant d'empressement, à luy conserver la vie. Nous eusmes enfin la satisfaction de voir, que tant de soins ne furent pas inutiles : et le vingtiesme jour, les Medecins respondirent de son falut : et promirent mesme une guerison assez prompte à ses blessures. Aussi tost qu'il fut permis de le voir, toute la Cour et toute l'Armée le visita : Aribée tout Favory qu'il estoit, y fut plusieurs fois : Philidaspe malgré cette ambitieuse jalousie, que la valeur d'Artamene luy donnoit, ne manqua pas de luy rendre cette civilité : et le Roy qui le voyoit presque tous les jours, y mena la Princesse sa fille par deux fois. Cela fit un effet merveilleux en Artamene : estant certain qu'en fort peu de jours, il parut un amendement extraordinaire en ses blessures ; tant l'esprit a de pouvoit sur le corps. Je ne m'arreste point à vous dire, quels furent leurs entretiens, en ces deux visites de la Princesse : estant bien aisé de s'imaginer, que le mal et la valeur d'Artamene, furent tout le sujet de la conversation. Mais ; Seigneur, pour reprendre les choses de la guerre, au point où je les ay laissées ; je vous diray que tant que le mal d'Artamene dura, ce ne furent qu'ambassadeurs de part et d'autre : pour convenir d'Arbitres, et pour chercher les voyes de terminer ce different. Le Roy de Pont le faisoit durer autant qu'il pouvoit : esperant que pendant ce temps là le Roy de Phrigie pourroit estre esclaircy des desseins des Lydiens : et que selon cela, il pourroit conclure la paix, ou recommencer la guerre. Mais les choses furent tousjours si douteuses, durant toute cette negociation ; qu'il sembla que les Dieux eussent permis que cela arrivast ainsi ; afin de donner seulement le loisir à Artamene de recouvrer la force et la santé, pour acquerir une nouvelle gloire. Deux mois apres ses blessures, il quitta la Chambre, pour aller remercier le Roy et la Princesse, de la bonté qu'ils avoient euë pour luy : et en suitte, il rendit ses civilitez à toute la Cour, et fut mesme chez Philidaspe.

Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (le jugement)


Ce fut en ce temps ll, Seigneur, qu'enfin les Rois ennemis estant convenus de luges, pour entendre les raisons de tous les deux Partis ; l'on dressa une Tente magnifique, dans la mesme Plaine où s'estoit fait le combat, et tout devant le Trophée qu'Artamene avoit dressé. Quatre des plus grands Seigneurs de Capadoce et deGalatie, et. autant de Pont et de Bythinie, furent les Arbitres de ce fameux different : apres avoir fait le ferment necessaire, pour oster toute crainte de preoccupation à leurs Maistres. Les deux coins de cette Tente estant retroussez par de gros Cordons à houpes d'or, laissoient voir trois superbes Thrônes, également eslevez ; et plus bas un long Siege couvert de Pourpre, pour placer ces juges de Camp. Toutes choses estant donc preparées, les Rois de Pont et de Phrigie conduisirent Artane pour soustenir sa pretenduë Victoire : Mais encore qu'il eust plus d'esprit que de valeur, il fut pourtant avec beaucoup de repugnance à ce combat, quoy qu'il ne deust pas estre sanglant. Artamene de son costé, fut conduit par Ciaxare : quatre mille hommes des deux Partis, se rangerent à droit et à gauche : et ces Rois ayant pris leurs places selon leur rang, les Arbitres s'assirent à leurs pieds, Artamene et Artane demeurant debout. Il se fit alors un fort grand silence : Mais Seigneur, je ne m'arresteray pas à vous redire mot à mot, les Harangues de ces deux nouveaux Orateurs ; car il me seroit peut-estre impossible : je vous diray donc seulement, que celuy qui parla le premier fut Artane : et qu'encore qu'il eust beaucoup d'adresse, son discours ne fit aucune impression. Mais au contraire celuy d'Artamene, estant appuyé sur la verité, estant prononcé par un homme de qui la bonne mine gagnoit d'abord le coeur des Auditeurs, et de qui le courage rendoit l'eloquence plus heroïque et plus forte ; toucha mesme jusques au Roy de Pont, qui n'admira pas moins l'esprit d'Artamene que sa valeur. A ces mots, le Roy d'Hircanie prenant la parole ; ne pensez pas, dit il, sage Chrisante, nous priver absolument, du plaisir de sçavoir du moins le sens, de ce qui fut dit en un Playdoyé si remarquable ; dont la cause estoit si extraordinaire ; dont les Juges estoient subjets de ceux qui devoient estre jugez ; et qui par consequent donne tant de curiosité à ceux qui l'ignorent. Puis que vous voulez, Seigneur, reprit Chrisante, je vous en rapporteray tout ce que ma memoire en aura pû conserver. Je vous ay, ce me semble, desja dit poursuivit il, que le premier qui parla fut Artane : qui apres avoir fait une profonde reverence aux Rois et aux Juges, commença son discours, à peu prés de cette sorte.

HARANGUE D'ARTANE.

Comme il ne s'agit fus de nu gloire particuliere en cette occasion, je ne m'arresteray point à exagérer a mes luges, tout ce que je fis au combat où je me trouvay ; et ce sera bien assez si je leur montre seulement, que c'est mon Party qui a, vaincu, et qui doit joüir du fruit de la Victoire. Je pense, si je ne me trompe, que l'on ne peut pas mettre en doute, que si j'ay vaincu : c'est pourquoy le plus important pour la justice de ma Cause ; est de faire voir par des conjectures tres pressantes, puis que tous les tesmoins de mes actions sont morts ; que si j'ay paru sans blessures à la fin du combat ; c'a esté par une grace toute particuliere que les Dieux m'ont faite, et non pas par ma lascheté. Imaginez, vous, ô mes Juges, quelle apparence il y a, qu'un combat de cette nature, se faisant dans vue Plaine toute descouverte, je pusse avoir ozé entreprendre, de fuir et de me cacher. N'y eust il pas eu, plus de peril à cette fuitte qu'à combattre ; puis que si elle eust esté apperçeuë des Ennemis, j'aurois infailliblement esté poursuivy ? et que si elle l'eust esté des Amis, j'estois exposé à leur vangeance ; et à toutes les punitions d'un lasche Deserteur, qui trahit son Roy et sa Patrie ? Ainsi j'eusse attiré contre moy, les Amis ou les Ennemis, ou peut estre tous les deux ensemble : et je me fusse jetté dans un danger bien plus grand, que si je fusse demeure parmy ceux qui combatoient. Au reste, Seigneur, vous scavez que l on n'a forcé personne de se trouver en ce combat : de sorte qu'il est ce me semble à croire, que si je ne me fusse pas senti le coeur de m'exposer à une semblable occasion, je ne m'y serois pas engagé. Tout le Pont, et toute la Bithinie n'ont pas combatu en cette journée : et tous les braves gens de l'un et de l'autre Royaume, n'ont pas esté employez en cette action : Si bien qu'il m'eust esté aisé de faire sans honte, ce que cent mille autres ont fait. J'eûsse pû comme eux tesmoigner de desirer le combat, et pourtant ne combatre point : Enfin comme la peur est ingenieuse, elle auroit en assez d'adresse, pour me fournir les moyens de ne me trouver pas en une semblable rencontre. Je pense donc qu'il suffira de dire, à toute personne raisonnable et desinteressée ; que je me suis trouvé au Champ de Bataille, pour prouver que j'ay combatu : et que puis que j'ay combatu, j'ay gagné la victoire : estant hors de doute qu'elle appartient à celuy qui demeure les armes à la main, et en estat d'oster la vie à son ennemi. Or, Seigneurs, aucun n'ignore qu'Artamene n'ait esté plus malheureux que moy : et les Rois qui m'escoutent ; sçavent bien qu'ils ne voulurent pas qu'il combatist en l'estat qu'il estoit : c'est à dire tout couvert de sang et blessures : et si foible, que l'on peut assurer, que son courage soutenoit plustost son espée que son bras. Je sçay bien que cette grande inegalite qui parut entre nous, a quelque chose d'extraordinaire : et qu'il y a lieu de s'estonner, de voir que de quatre cens qui ont combatu, il n'en soit demeuré que deux vivans : dont l'un ait esté veû blessé en tant de lieux ; et l'autre aussi sain, que s'il n'eust pas seulement veû les Ennemis. Mais outre, comme je l'ay desja dit, que les Dieux sont des miracles quand il leur plaist ; depuis quand est-ce, que les blessures sont des marques infaillibles de la Victoire ? Et si cela est, pourquoy nos Maistres nous apprennent-ils avec tant de soin, à esviter les coups qu'on nous porte ? il faut si la chose est ainsi, ne porter plus de Boucliers ; aller à la guerre sans armes deffensives ; et n'attaquer mesme nos Ennemis, que pour les obliger à nous couvrir de playes et de sang. Enfin, Seigneurs, les blessures sont aussi souvent des marques de la foiblesse de ceux qui les reçoivent, que de leur grand coeur : et si pour se vanter d'estre victorieux, il faloit estre necessairement le plus blessé ; les foibles, les mal-adroits, et malheureux, auroient bien de l'avantage sur les forts, sur les adroits, et sur les heureux. Dans un combat particulier une petite égratigneure, est comptée pour un desavantage : et l'on veut en celuy-cy, que de grandes blessures soient des preuves suffisantes de la victoire de celuy qui les a reçeuës. Je sçay bien que c'est vue marque indubitable, qu'il s'est trouvé dans le peril : Mais ç'en est une aussi certaine, que sa valeur ne le luy a pas fait esviter. Que l'on ne me die donc plus, que ses playes parlent pour luy, puis qu'au contraire, si l'on entend bien leur langage, elles ne parlent que de sa deffaite et de mon Triomphe. Car pour ce Trophée quil a eslevé pendant mon absence, il ne luy estoit pas difficile de le faire puis qu'il estoit seul : et c'est un mauvais artifice, que la honte d'avoir esté vaincu, et le desir de la vie luy ont inspiré. Mais apres tout, Seigneurs, supposons que je n'aye pas combatu ; que j'aye fui ; et que je me sois caché, dés le commencement du combat ; où est ce grand advantage qu'il en pretend ? Il est vray que j'en meriterois punition, mais il n'est pas vray qu'il en meritast beaucoup de loüange : puis qu'enfin, il y auroit eu inegalité dans le combat : y ayant deux cens hommes d'un costé, et un homme moins de l'autre. Ainsi veû l'estat où l'on l'a trouvé, il est aisé de connaistre, qu'un homme de plus dans mon Party, aurois facilement achevé de le vaincre et de le tuer. Qu'il die luy mesme s'il m'a veû fuir ; s'il m'a veû cacher ; et si cela est, je douteray peut-estre de ma victoire : et je croiray autant à ses yeux qu'à ma propre valeur. Mais si mon ennemy ne dit autre chose, contre moy, sinon qu'il ne m'a point vû combattre, et que je ne suis pas blessé ; je demande que l'on n'escoute point ses mauvaises raisons, et que l'on, reçoive les miennes qui sont bonnes. Car enfin si j'ay combatu, j'ay vaincu ; et il paroist assez que j'ay combatu, puis que je me suis trouvé au lieu du combat, et m'y suis trouvé volontairement. De plus, quand je ne l'aurois pas fait, il ne devroit pas pour cela estre declaré Vainqueur : puis que ce ne seroit pas avoir vaincu legitimement, que d'avoir combatu avec inegalité. Ainsi, Seigneurs, ne deliberez pas plus long temps, sur ce que vous avez à prononcer : je ne m'oppose point à la gloire d'Artamene : concedons luy qu'il a bien fait son devoir ; que ses blessures sont plustost des marques de son grand coeur, que de sa faiblesse : et disons seulement, que personne ne deposant contre moy, non pas mesme mou Ennemy, qui ne peut rien dire à mon prejudice, sinon qu'il ne m'a point veû combattre ; luy qui peut-estre dés le commencement du combat, n'estoit plus en estat de rien voir ; je merite que l'on m'adjuge la Victoire. Car s'il ne m'a point veû, il est à croire, comme je le dis, que c'est que la perte du sang, luy avoit osté l'usage de la veuë : Mais pour moy à qui la bonté des Dieux et ma valeur, ont laissé la veuë, le sang, et la force ; je l'ay veû combattre ; je l'ay veû blessé ; et vous l'avez veû presque mort, aupres de ce Trophée imaginaire. Apres cela, Seigneurs, je n'ay plus rien à dire ; ne voulant pas differer plus long temps l'heure de mon Triomphe, et la gloire de mon Party.

Artane ayant cessé de parler, il s'esleva dans toute l'assemblée un bruit confus sans acclamations : par lequel il estoit aisé de comprendre, que le monde n'estoit guere persuadé de son discours. Artamene m'a dit depuis, qu'il n'eut jamais tant de peine en sa vie, qu'il en eut à le souffrir. Neantmoins il se resolut d'y respondre sans s'emporter : et la foiblesse de cét homme faisant succeder la pitié à la colere ; qu'il ne luy dit point d'injures, que celles qui estoient absolument necessaires, pour la deffense de sa valeur, et pour l'advantage de sa Cause. Apres donc que ce murmure qui s'estoit eslevé dans cette illustre Compagnie, fut entierement appaisé ; et qu'Artamene eut fait une reverence de fort bonne grace aux Rois et à ses Juges ; tout le monde se pressa pour escouter : et par une attention extraordinaire, il se fit un si grand silence, qu'il se vit obligé de l'interrompre, en commençant son discours par ces mesmes paroles, si ma memoire ne me trompe.

HARANGUE D'ARTAMENE.

La Victoire est un si grand bien, et la lascheté un si grand mal, que je ne m'estonne pas qu'il se trouve un homme, qui veüille remporter les honneurs de la premiere sans l'avoir gagnée ; et des-advoüer l'autre, quoy qu'effectivement elle soit en luy. Le desir de la gloire naist avec nous : et la crainte de l'infamie n'abandonne pas mesme les plus lasches et les plus criminels. Je ne suis donc point estonné de voir qu'Artane veüille triompher sans avoir combatu : mais je suis fort surpris de voir qu'ayant plus d'esprit que de coeur, il n'ait pas rendu son me songe plus vray-semblable par son discours : qu'il n'ait un peu plus particularisé la grandes choses qu'il doit avoir faites, pour pouvoir sortir d'un pareil combat sans blessure. Il devoit du moins nous dire, quel est le Dieu qui l'a conservé : car pour moy, je sçay bien que la valeur d'un homme ne pourroit pas faire voir une chose si prodigieuse. Il devoit en suitte nous apprendre, par quelle autre Divinité, il s'est rendu invisible à mes yeux : lors qu'apres estre demeuré seul contre trois, je n'ay veû personne à l'entour de moy que ceux que je dis : eux que le Sort à fait succomber en cette occasion, plustost que ma force ny que mon adresse. Je sçay bien qu'Artane n'estoit pas un de ces trois : je sçay bien encore que le vaillant Pharnace est demeuré de bout le dernier, qu'il m'a opinastrément disputé la Victoire ; et que s'il eust esté secondé par un homme qui n'eust pas esté blessé comme Artane, il luy eust esté aisé de me vaincre : puis que tout affoibly qu'il estoit, il s'en est si peu falu qu'il n'ait vaincu. Je scay bien que les blessures ne sont pas des marques infaillibles de l'advantage d'un combat : mais je sçay bien mieux encore, que ce n'est pas prouver d'avoir combatu, que de se vanter de n'estre pas blessé. Il faut du moins estre couvert du sang de ses Ennemis, si l'on ne l'est pas du sien : Mais pour Artane, il sort de ce combat comme il sortiroit d'un simple combat de galanterie, où les Victoires sanglantes auroient esté deffendues. J'advouë que je ne puis rien dire de particulier contre luy : je ne scay ny comment il a fuï ; ny comment il s'est caché ; ny comment il a disparu : je sçay seulement que je ne l'ay point veû combattre : et cela suffit pour luy pouvoir soustenir, qu'il ne peut avoir vaincu. Il est sans doute des crimes d'une autre nature : et dont l'en ne peut convaincre ceux qui en sont accusez, qu'en leur soutenant qu'on leur a veû attendre un homme pour l'assassiner ; qu'on le leur a veû tuer au coing d'un Bois ; qu'on leur a veû hausser le bras, et enfoncer leur espée dans je coeur de leur Ennemi. Enfin il faut avoir veû bien des choses ; et ceux qui n'ont rien veû de tout cela, justifient les accusez, bien plus tost qu'ils ne les convainquent. Mais en l'occasion qui presente, il en va tout autrement : car disant que je n'ay point veû Artane, je dis tout ce que l'on peut dire centre luy : et je l'accuse d'un crime, dont il ne peut se justifier, qu'en faisant advoüer à Artamene, qu'il l'a veû ; qu'il l'a combatu ; et qu'il la vaincu ; ce qui à mon advis, ne luy sera pas fort facile. Au reste comme il se fie pas trop aux Exploits qu'il a faits, pour remporter cette fameuse Victoire ; il ose encore dire, que quand il auroit fui, je n'aurois pas vaincu, puis que j'aurois combatu, avec inegalité : Mais Seigneurs, où trouve-t'il des Loix, qui authorisent son discours ? quand l'on commence un combat, comme celuy dont il est question, il faut sans doute que le nombre des Combatans soit esgal, et que les Armes soient semblables : Mais dés que ce combat est commencé ; chacun peut profiter de tous les avantages que la Fortune luy presente, ou que ses Ennemis luy laissent prendre. Qu'importe donc si un Soldat est hors de combat, par sa mort, ou par sa laschete ; s'il suit, il est aussi bien vaincu, que s'il estoit mort ou prisonnier : et celuy qui ne s'oppose à la victoire de ses ennemis qu'en fuyant ; qui ne sauve sa vie qu'en ne l'exposant pas ; est indigne pretendre aucune part, à la gloire du Triomphe. Si celle d'une semblable action, consistoit à sauver sa vie ; j'advouë qu'Artane ayant si bien conservé la sienne, auroit quelque sujet de dire, qu'il auroit mieux agi que moy, qui n'ay pas si bien mesnagé la mienne : Mais la Victoire consistant icy, en la mort de ses Ennemis ; il n'aura pas sans doute l'audace de dire qu'il l'a remportée : puis que tous ceux qui m'escoutent sçavent, que l'on m'a trouvé les armes à la main ; et qu'il n'a pas tenu à moy, que je n'aye deffendu mon droit contre luy. Or Seigneurs, pour vous faire voir, que bien qu'Artane ait parû invulnerable dans un Combat, où tous ceux qui l'ont fait ont perdu la vie, je ne crains ny sa valeur ny son adresse : je vous demande pour grace, de me permettre de le combattre en Champ clos ; et en presence des Rois qui m'escoutent. Car si l'on m'accorde ce que je demande ; ce qu'il n'a pas demandé ; et ce que l'on ne peut equitablement me refuser ; je suis asseuré qu'il ne disparoistra plus à mes yeux, et que je vous en rendray bon compte. Je sçay bien que c'est en quelque façon faire tort à l'equité de ma cause ; et à l'illustre Roy de qui j'ay l'honneur de soutenir les interests, que de remettre la chose en doute : Mais apres tout, puis qu'elle doit estre jugée par vous, je ne pense pas que vous en puisiez, estre aussi bien instruits, par les paroles d'Artane, que par ses actions, et par les miennes. Joint qu'à dire les choses comme elles sont, j'aurois quelque peine à me resoudre de conserver par mon eloquence, ce que sans vanité j'ay acquis par ma valeur : et l'esclat de cette Victoire est trop grand, pour qu'il n'en couste pas une goutte de sang au vaillant Artane. Il faut Seigneurs, il faut qu'à la veuë de tous ceux qui m'escoutent, je luy fasse advouër la verité de la chose, où qu'il m'arrache la vie : puis que deux cens hommes ne l'ont peû blesser, il n'en doit pas craindre un tout seul : et un encore dont les forces sont diminuées de beaucoup, par ces grandes blessures qu'il luy a tant reprochées. Je l'assure toutefois, qu'il ne me vaincra pas sans gloire : et que je feray tout ce qui me sera possible, pour luy en faire trouver en ma deffaite. Tant y a Seigneurs, que s'il à combatu comme il le dit, il ne doit pas craindre de combattre encore : et s'il n'a pas combatu, comme je le soustiens ; je veux bien me retracter de ce que j'ay avancé : et tomber d'accord, que je ne dois point triompher que je ne l'aye vaincu. Je ne vous demande donc plus, ô mes Juges, le gain de ma Cause ; mais seulement la permission de combattre. Aussi bien ne pourriez vous juger vos Maistres qu'en tremblant : quoy que vous pussiez dire et faire, il y auroit tousjours quelqu'un qui se plaindroit : au lieu que lors que par la propre bouche d'Artane je vous feray entendre la verité, vous pourrez prononcer hardiment, sans craindre de faire une injustice, et sans que personne vous en accuse. Ne me refusez donc pas je vous en conjure ; puis que je ne vous demande rien que d'equitable. Au reste, qu'Artane ne s'amuse pas à s'opposer à ce que je veux, par l'esperance de s'épargner un combat : puis que quand on me l'auroit refusé, et que l'on m'auroit mesme fait justice ; il ne luy seroit pas aisé de l'éviter. Il vaut donc mieux qu'il s'y resolue de bonne grace : et qu'il tesmoigne du moins en cette rencontre, que s'il a eu de la lascheté, en l'occasion qui s'est presentée ; c'est qu'il a creû qu'il valoit mieux dérober la Victoire, que la hazarder. Mais aujourd'huy qu'elle luy est disputée, et qu'il s'agit de son honneur en particulier ; il faut que ce brave se resolue à ce que je vous demande, et à, ce que je vous suplie de luy ordonner. Je luy donne le choix des armes : et luy promets de plus, de n'abuser pas de ma Victoire je la remporte : pourveu qu'il soit plus ingenu sous mes pieds, qu'il ne le paroist devant des Thrônes si venerables ; et devant un Tribunal, qu'il ne pas redouter. C'est à vous, Seigneurs, à prononcer l'arrest favorable que j'attens de vostre equité : et à ne me refuser pas la seule voye qui vous peut montrer la venité telle qu'elle est, et telle que je l'ay raportée.

Artamene n'eut pas si tost achevé de parler, qu'il se fit un bruit extrémement grand, dans toute cette assemblée : mais avec cette difference, entre le premier qui s'estoit eslevé à la fin du discours d'Artane et ce dernier ; qu'en celuy-là, l'on n'avoit entendu que des murmures et des doutes : et qu'en celuy cy l'on n'entendit que des exclamations et des loüanges, qui sembloient demander aux Dieux, aux Rois, et aux Juges, la Victoire pour Artamene. Ceux mesme du Party ennemy ne pouvoient s'empescher de le loüer ; tant il est vray que la Vertu a de charmes, et que la verité est puissante. Artane voulut respondre quelque chose, pour s'opposer à ce combat : mais on luy imposa silence par des cris et par des injures, sans que personne voulust seulement l'escouter. Toutefois les Rois n'estoient pas bien aises de la proposition qu'Artamene avoit faite : Ciaxare estant fasché d'exposer de nouveau la vie d'un homme si illustre : et le Roy de Pont n'estant nullement satisfait, que sa Cause fust entre les mains d'Artane, dont il n'avoit pas fort bonne opinion. Cependant les Juges s'estant levez, et s'estant assemblez pour examiner tout bas la chose entre eux ; Philidaspe qui avoit esté present à tout ce qui venoit d'estre fait ; et qui estoit au desespoir, de voir tous les jours acquerir une nouvelle gloire à Artamene ; s'approcha de Ciaxare, et le suplia de considerer, le peu de temps qu'il y avoit, qu'Artamene avoit quitté le lict et la Chambre. Qu'ainsi s'il luy vouloit faire l'honneur de souffrir que ce fust luy qui combatist Artane, en cas que les Juges permissent ce second combat ; il luy en seroit eternellement obligé. Philidaspe ne put parler si bas, qu'Artamene qui l'observoit tousjours sans sçavoir precisément pourquoy, n'en entendist quelque chose : si bien qu'ayant peur qu'il n'obtinst ce qu'il demandoit, il s'approcha du Roy de Capadoce à son tour, avec beaucoup de respect ; et luy adressant la parole, Seigneur, luy dit il, n'escoutez pas la priere de Philidaspe, puis qu'elle est également injurieuse, et à sa valeur, et à la mienne. Comment l'entendez vous ? reprit le jeune Inconnu ; l'entens, luy repliqua Artamene ; qu'un homme comme Philidaspe, ne doit pas demander à combattre un lasche, sans y estre forcé comme moy : et que c'est aussi me faire un outrage, que de croire que j'aye besoin de toutes mes forces, pour vaincre un pareil Ennemy. Quand Artane seroit Artamene, repliqua brusquement Philidaspe, je demanderois ce que je demande ; et quand Artane seroit Philidaspe, repliqua mon Maistre, je ne cederois pas ma place à un autre. Ciaxare voyant que cette contestation pouvoit aller trop avant, les embrassa ; et loüant leur zele et leur courage, les fit embrasser eux mesmes à l'instant. Ce Prince dit à Philidaspe, qu'il n'estoit pas Juge en sa propre Cause ; à Artamene qu'il devoit sçavoir bon gré à Philidaspe de ce qu'il avoit voulu faire ; et les conjura tous deux, d'attendre en repos, j'arrest que l'on alloit prononcer. Cependant les Juges furent long temps à deliberer, sur ce qu'il avoient à resoudre : car encore qu'l n'y en eust pas un qui ne connust distinctement, qu'il y avoit de la fourbe du costé d'Artane ; toutefois comme il se deffendoit opiniastrément, et que la chose n'avoit point eu de tesmoins, ils se trouvoient fort embarrassez. Ceux du costé de Ciaxare, ne pouvoient pas condamner leur Prince, eux qui connoissant Artamene, ne doutoient point du tout qu'il n'eust vaincu : et les autres quoy que persuadez de la mesme chose, n'osoient pourtant condamner le Roy de Pont, parce que ce qu'ils croyoient, n'estoit fondé que sur des conjectures. Ainsi apres avoir bien examiné cette affaire, ils permirent le combat à Artamene : et ordonnerent que celuy qui feroit advoüer à son ennemy, qu'il auroit esté vaincu, seroit estimé le Victorieux : et que s'il arrivoit qu'il en mourust un sans pouvoir parler, l'on expliqueroit la chose, à l'avantage de celuy qui l'auroit tué. Que ce Duel se feroit en Champ clos, comme Artamene l'avoit desiré ; et en la presence des Rois ennemis. Cét Arrest estant prononcé, Artamene en tesmoigna une extréme joye : et en remercia ses Juges, d'une façon qui sembloit luy presager la Victoire. Il n'en fut pas ainsi d'Artane, qui s'en plaignit, et aux Juges, et au Roy son Maistre : car nous avons sçeu depuis, que comme ce Prince est tres brave, il le mal-traitta assez : et luy dit mesme assez rudement, que s'il avoit effectivement vaincu, il vaincroit encore : mais que s'il estoit un lasche, comme il commençoit de le soubçonner ; il seroit bien aise de le voir puny par la main d'Artamene : adjoustant à ce discours, qu'il se consoleroit de la perte de Cerasie, par la joye quil auroit de la sienne. En effet, nous sçeusmes que ce Prince le fit observer avec tant de soing, qu'il fut impossible à ce lasche, d'éviter ce combat par sa fuite ; comme il eust fait infailliblement, s'il en eust pû trouver les moyens. Pour Ciaxare, il ne fut fasché de la chose, que parce qu'enfin c'estoit tousjours en quelque façon exposer la vie d'un homme si illustre, que de l'engager dans un nouveau peril : n'y ayant point de si foible ennemy, qui ne puisse quelquefois par un malheur, blesser dangereusement le plus vaillant homme du monde. Cependant le temps du combat ayant esté remis à quatre jours de là, chacun se retira dans sa Ville, aupres de laquelle, comme je l'ay dit, les Rois avoient fait camper leurs Armées. Ciaxare ne fut pas plustost arrive dans Anise, qu'il fut à l'Apartement de la Princesse, accompagné d'Aribée, d'Artamene, de Philidaspe, et de beaucoup d'autres : comme il luy aprit ce qui avoit esté resolu, quoy Seigneur, luy dit elle, est-il juste de vaincre deux fois un mesme Ennemy ? et n'acheterez vous point trop cher la conqueste de Cerasie, si elle couste encore quelques gouttes de sang à Artamene ? Pour moy je vous advouë ma foiblesse (poursuivit elle en portant la main sur ses yeux, pour cacher la rougeur qui luy estoit montée au visage) je ne puis entendre parler de combats, sans émotion et sans repugnance : principalement lors qu'il s'agit d'exposer la vie d'un homme qui a défendu la vostre. Je suis trop glorieux, Madame, interrompit Artamene, que vous me faciez l'honneur de prendre quelque soin d'une chose, qui ne peut jamais estre plus avantageusement exposée, que pour le service du Roy : Mais Madame, ne craignez rien pour moy en ce combat : et pleignez moy plustost, d'avoir un si foible ennemy. Il n'a pas tenu à Philidaspe, dit alors Aribée à la Princesse, qu'Artamene ne se soit pas exposé à ce danger ; puis qu'il a fait tout ce qu'il a pû pour l'en exempter, et pour pouvoir combattre au lieu de luy. Il est vray Madame, poursuivit Philidaspe, que j'avois eu la hardiesse d'en supplier le Roy ; mais il ne m'en a pas jugé digne. Ce n'est pas par cette raison, respondit Ciaxare ; mais c'est parce qu'il n'eust pas esté juste. Et c'est aussi, adjousta mon Maistre, parce qu'Artamene ne l'eust pû souffrir : et qu'il n'a guere accoustumé de ceder sa place à un autre. Le Roy qui eut peur que ces deux braves Estrangers ne s'aigrissent tout de nouveau, changea de discours : et apres avoir encore esté quelque temps chez la Princesse il la quitta ; et emmena avec luy, tous ceux qui l'avoient suivy chez Mandane. Cependant comme l'Amour n'abandonnoit point Artamene ; qu'il ne voyoit jamais la Princesse, qu'il n'en remarquast toutes les actions, avec une exactitude estrange ; et qu'il ne s'en entretinst avec Feraulas ou avec moy ; il nous demanda quand il fut retiré dans sa Chambre, ce que nous pensions de cette rougeur, qui avoit paru sur le visage de Mandane, lors qu'elle avoit parlé de luy, et de l'aversion qu'elle avoit pour les combats ? Est-ce, nous disoit-il, un simple effet de cette humeur douce et tranquile, qui luy fait avoir de la repugnance pour la guerre et pour le sang ? ou ne seroit-ce point que le service que j'ay rendu au Roy son Pere, eust insensiblement engagé son esprit, dans quelque legere disposition à ne me haïr pas ? Mais helas (poursuivoit-il un moment apres, et sans nous donner le loisir de luy respondre) n'est-ce point aussi que ces paroles obligeantes, qu'elle a prononcées en ma faveur, luy ont donné de la honte et du repentir, lors qu'elle s'en est apperçeuë ? n'est-ce point, dis-je une marque infaillible, que son coeur a desadvoüé sa bouche ? et ne sçaurois-je deviner precisément la veritable cause de cette aimable rougeur, qui me l'a fait paroistre si belle, et qui luy a adjousté de nouveaux charmes ? Ne me flatez point mon cher Feraulas, luy disoit-il ; qu'en pensez vous, qu'en dois-je croire ? Seigneur, luy dit il, je ne voy rien en cette rougeur, qui ne vous soit advantageux : car quand ce ne seroit qu'un simple effet de pitié, ce seroit tousjours avoir sujet d'esperer, que plus facilement vous pourrez toucher son coeur, lors qu'elle sçaura les maux, que vous aurez souffers pour elle. Ha Feraulas, s'écria-t'il, qui sera-ce qui les y fera sçavoir ? Cyrus n'osant pas sortir du Tombeau, ne les y aprendra jamais : et Artamene quine paroist estre qu'un simple Chevalier, en pourroit-il concevoir la temeraire pensée, sans folie, et sans extravagance ? Enfin Seigneur, à vous parler sincerement, Artamene songeoit bien plus à la Princesse qu'à Artane : Ce n'est pas qu'il n'eust tous les soings qu'il faloit avoit pour le combat qu'il devoit faire : mais c'est qu'en effet en pensant à toute autre chose, il pensoit encore à Mandane : et l'Amour qui fait bien d'autres miracles, luy avoit donné ce privilege, de pouvoir parler de guerre ; d'affaires ; de nouvelles ; de complimens ; et de toutes sortes de choses ; sans abandonner jamais entierement le cher souvenir de sa Princesse. Cependant, le jour du combat estant arrivé, il fut prendre congé d'elle, avec une joye sur le visage, qui devoit l'assurer de son Triomphe. Je viens, Madame, luy dit il, vous demander des armes pour combattre Artane : je voudrois bien (luy respondit elle fort obligeamment, mais avec un peu plus de melancolie qu'il n'en avoit) avoir trouvé les moyens de vous rendre absolument invincible : Vous le pouvez aisément Madame, adjousta t'il, me faisant seulement l'honneur de recevoir favorablement les services que je veux rendre au Roy et à vous : et me faisant simplement la grace, de me desirer la Victoire. Car si j'obtiens cette faveur, quand Artane seroit le plus vaillant homme du monde, ce que je suis bien asseuré qu'il n'est pas ; je le vaincrois infailliblement. S'il ne faut que de sa reconnoissance pour vos services, repliqua la Princesse, et pour des voeux vous faire triompher ; allez Artamene, allez ; et ne craignez pas d'estre vaincu. Apres cela, la Princesse comme si elle n'eust pû souffrir davantage cette conversation, le congedia d'une maniere fort civile et fort obligeante : et Artamene s'en alla retrouver le Roy, qui estoit prest à partir. Ciaxare ne fut suivy que de deux mille hommes non plus que l'autre fois : et les Rois de Pont et de Phrigie se rendirent aussi avec pareil nombre de gens, dans cette mesme Plaine, et au mesme lieu, où les Juges avoient prononcé leur Arrest ; c'est à dire à la veüe du Trophée d'Artamene. L'on y avoit dressé des Barrieres, qui formoient un quarré plus long que large, de grandeur assez raisonnable, pour y pouvoir faire un combat : Artane qui se trouvoit assez embarrassé de son espée, ne voulut point avoir d'autres armes offensives : et s'imagina, que moins son ennemy en auroit, moins il seroit exposé. Ils n'avoient donc chacun, que l'Espée et le Bouclier : aux deux bouts du Champ, il y avoit deux Eschaffaux dressez pour les Rois ennemis : et à un des costez, il y en avoit un autre, où estoient les Juges. Les quatre mille hommes de guerre, estoient placez, partie derriere les Eschaffaux des Rois, et partie à l'autre face du Champ de Bataille, sans se mesler toutefois les uns parmy les autres, chacun demeurant sous ses Enseignes : mais si bien rangez, que presque tout le monde pouvoit voir. Aux deux bouts des Lices il y avoit deux entrées : et ce fut par ces deux endroits opposez, qu'Artamene et Artane entrerent en mesme temps : et commencerent de faire prevoir l'evenement du combat, par leur differente contenance. Artane avoit voulu se battre à cheval : se confiant plus en la vigueur et en l'adresse de celuy qu'il devoit monter, qu'en sa force et en son courage. Mais il ne sçavoit pas, que plus un Cheval est vigoureux, moins il rend de service à celuy qui perdant le jugement par la crainte, ne le sçait plus conduire comme il faut, ny luy faire les chastimens à propos. Artane parut donc avec des armes tres magnifiques : et sur un cheval blanc, si beau, si bien fait, si noble, et si plein de fierté ; que d'abord il attira les yeux de tout le monde. Il avoit l'action vive et superbe : et frapant du pied, seçoüant son crin, blanchissant son mors d'escume, et hanissant avec violence en entrant dans la Carriere ; il sembloit avoir impatience de porter son Maistre vers son ennemy. Mais Seigneur, si le cheval d'Artane attira l'admiration de tout le monde ; la mauvaise posture de celuy qui le montoit, donna de l'aversion et de la pitié. Le moindre mouvement du cheval l'esbranloit ; et l'on voyoit qu'il ne songeoit qu'à l'empescher d'avancer vers son ennemy : comme s'il eust eu peur d'estre trop tost attaqué. Pour Artamene, il n'en alla pas ainsi : car encore qu'il fust monté sur un cheval noir extrémement beau, ce fut directement à sa personne, que furent toutes les aclamations : bien que ce jour là il n'eust voulu prendre que des armes toutes simples, comme ayant quelque honte de combattre un si foible adversaire. Son corps estoit bien planté ; sa contenance estoit assurée ; il portoit ses jambes si admirablement ; et paroissoit si bien estre Maistre absolu du cheval qu'il montoit, qu'il estoit aisé de voir, qu'il s'en sçauroit bien servir. Comme en effet, les ceremonies ordinaires en pareilles occasions ne furent pas plustost achevées ; et le signal fut a peine donné par les Trompettes ; que partant de la main, et poussant son cheval à toute bride ; il fut contre Artane en haussant le bras, avec une impetuosité estrange ; sans songer presque à se servir de son Bouclier tant il craignoit peu ce foible ennemy. Pour Artane qui ne sçavoit ce qu'il faisoit, il arriva que laschant trop la bride à son cheval, et puis voulant le retenir tout d'un coup il fit qu'il se jetta à costé par un grand bond : et que secoüant la teste fierement, et se cabrant à demy ; il emporta en suitte son Maistre à l'autre bout du champ, sans qu'Artamene le peust joindre. Ce Prince marry de l'avoir manqué, achevant prestement sa passade, et faisant prendre la demy volte au sien, fondit sur Artane, qui à peine s'estoit raffermy dans la selle. Il le poussa alors, et luy déchargea un grand coup d'espée, qui glissant sur son Casque, luy tomba sur l'espaule droite, et en fit jalir le sang, jusques sur sa Cotte d'armes. Artamene redoubla encore. Artane para le mieux qu'il pût : et sans oser attaquer un si redoutable ennemy, il se contenta de se tenir sur la deffensive : esperant tousjours que le cheval d'Artamene se lasseroit plustost que le sien : ou qu'il luy arriveroit quelqu'autre accident qui le sauveroit. Cependant Artamene n'estoit pas sans quelque inquietude : car il voyoit bien qu'il luy estoit for aisé de tuer Artane, s'il vouloit employer toute sa force : mais son esprit ne se contentoit pas de cette espece de victoire : et il vouloit avoit la satisfaction, d'oüir de la bouche de son ennemy, l'adveu de la verité. il le combatit donc, et l'espargna tout à la fois : Mais malgré cét advantage qu'Artamene donnoit à Artane ; ce miserable n'eut jamais la force de s'en prevaloir. Il fut blessé en quatre endroits, sans qu'il portast jamais un seul coup d'espée à mon Maistre : et comme si son cheval eust esté las de porter ce honteux fardeau, l'on voyoit qu'il avoit dessein de s'en décharger. Comme en effet, mon Maistre ayant quelque confusion, de voir ce lasche si long temps devant luy ; et voulant le traiter avec mépris, luy déchargea un si grand coup de plat d'espée, qu'il l'estourdit, et le fit tomber sur le col de son cheval : qui prenant son temps, se déroba de dessous luy, et le renversa demy mort sur la poussiere. Son Casque en tombant s'osta de sa teste ; son espée luy échapa de la main ; et il ne luy demeura que son Bouclier, dont se servoit bien mieux que de tout le reste de ses armes. Aussi tost Artamene descendit de cheval : et courant à luy l'espée haute, advoüeras tu, luy dit il, indigne ennemy que tu és, ce que tu sçais de ma premiere Victoire ? J'advoüeray tout (luy respondit ce miserable, en se couvrant de son Bouchlier) pourveu que vous me promettiez la vie. Il y auroit trop peu d'honneur à te l'oster (luy respondit mon Maistre, en luy mettant le pied sur la gorge) pour ne te l'accorder pas : Mais songe à ne mentir pas devant nos juges : car enfin rien ne te sçauroit dérober à ma vangeance, si tu ne dis la verité toute pure. Les Juges estant alors descendus de leur Eschaffaut, furent dans la Lice trouver Artamene : qui les voyant aprocher, Venez, leur dit il, venez aprendre la verité, de la bouche mesme de mon ennemy. Parle donc, luy dit il, si tu veux vivre : et ne differe pas davantage ma justification Alors le malheureux Artane, pressé de quelque remords, et beaucoup plus de la crainte de mourri ; raconta en peu de paroles, la verité de la chose : disant seulement pour son excuse, qu'ayant bien connu, veû la maniere dont on combatoit, que la Victoire seroit si opinastrément disputée, qu'aparemment tout y periroit ; il avoit voulu tascher d'avoir par la ruse, ce qu'il ne pouvoit avoir par la force. Mais enfin il advoüa qu'Artamene estoit demeuré luy quinziesme contre quarante : qu'en suitte il avoit combattu dix contre dix : qu'apres il s'estoit veû luy septiesme contre ces dix : encore luy seul contre trois : de nouveau luy seul contre deux : et puis luy seul contre Pharnace. Bref il dit tout ce qu'il sçavoit : et la peur de la mort fut plus forte en luy, que celle de l'infamie. Il est vray qu'apres s'estre si mal battu, il ne devoit plus craindre de se deshonorer, l'estant presque desja, autant qu'on le pouvoit estre. Les Juges ayant entendu tout ce qu'Artane avoit à dire, prierent mon Maistre de se contenter de ce qu'il avoit advoüé, et de le vouloir laisser relever et vivre : qu'il se releve et qu'il vive (respondit Artamene, en remettant son espée au fourreau :) Mais qu'il tasche de vivre en homme d'honneur : et de ne faire plus d'actions si lasches. Les Juges alors, n'eurent plus de contestation : et tous tomberent d'accord, que mon Maistre avoit esté, et estoit Victorieux : declarant que Cerasie appartenoit au roy de Capadoce : et ordonnant que le Trophée d'Artamene demeureroit : et seroit dressé à loisir avec plus d'art, ce qui fut executé. Le Roy de Pont reçeut cette nouvelle en Prince qui avoit du coeur et de la sagesse : et il tesmoigna plus de ressentiment de la mauvaise action d'Artane, que de la perte de Cerasie. Pour Ciaxare, il reçeut Artamene avec des caresses extraordinaires : ce qui ne fut sans doute guere agreable, ny à Ariblée, ny à Philidaspe, qui estoient presens à cette action. Pour Artance, comme il estoit de grande condition, malgré la colere du Roy de Pont, quelques uns de ses parens ne laisserent pas de l'oster de là, et d'en avoir soing : Mais le Roy de Pont leur dit, que s'il guerissoit de ses blessures, il ne le vouloit plus voir. Lors que les Juges eurent les uns et les autres adverty leurs Maistres, de ce qu'ils avoient resolu, les deux Rois ennemis, et le Roy de Phrigie, se virent et s'embrasserent pour la seconde fois. Celuy de Pont dit à Ciaxare, qu'il s'en retourneroit dans son Armée : et que le lendemain il décamperoit de devant Cerasie et s'en reculeroit d'une journée, afin de l'en laisser prendre possession. Il dit en suitte au Roy de Capadoce, qu'il l'estimoit bien plus heureux, d'avoir aquis l'amitié d'Artamene, que d'avoir recouvré une Ville : et que pour luy, il donneroit tousjours volontiers la moitié de ses Estats, pour aquerir un simple Soldat, aussi vaillant que mon Maistre. Artamene se trouva aupres de Ciaxare, lors qu'il reçeut ce compliment, où il respondit avec beaucoup de civilité : quoy que tout ce qui venoit de la part d'un Amant de Mandane, ne luy fust guere agreable. Cependant les Rois se separerent, et Ciaxare s'en retourna dans Anise : tout le Peuple sortit de la Ville pour le recevoir : toute l'Armée parut en bataille : la Princesse mesme qui avoit esté advertie de ce qui s'estoit passé, par un homme que le Roy luy avoit envoyé en diligence, et qui en avoient averty le Camp et le Peuple, vint au devant du Roy jusques à la porte du Chasteau : où Ciaxare luy presenta Artamene, qu'elle reçeut de fort bonne grace, et avec beaucoup de joye. Mais comme elle voulut luy tesmoigner la satisfaction qu'elle avoit, de le voir sorty d'une occasion dangereuse ; ne la nommez pas ainsi Madame, luy dit il en rougissant, et ne me faites pas ce tort, de croire que j'aye esté fort exposé en ce combat. L'honneur que vous m'aviez fait, de m'assurer de faire des voeux pour ma victoire, a esté plus loing que je ne voulois : puis qu'enfin ces voeux et ces prieres, m'ont fait vaincre sans peril. J'e ne sçay pas, luy respondit la Princesse, si vous avez vaincu sans peril : mais je sçay bien que vous n'avez pas viancu sans gloire. Ils dirent encore beaucoup d'autres choses, qui seroient trop longues à raconter : et Ciaxare pour reconnoistre en quelque façon les services d'Artamene, luy donna non seulement le Gouvernement de Cerasie qu'il avoit conquise ; et de la quelle il croyoit entrer en possession un jour apres : mais encore celuy d'Anise, et de tout le païs qui l'environne, qui vaquoit par la mort e son Gouverneur : estant bien juste, dit le Roy, qu'Artamene joüisse de ce qu'il a ganné, et de ce qu'il m'a empesche de perdre. Aribée n'osa pas s'opposer directement à ce bien-fait de Ciaxare, car les services d'Artamene estoient trop considerables pour cela. Il avoit fait des merveilles à la Bataille ; il avoit sauvé la vie du Roy ; il avoit remporté plusieurs advantages sur ses ennemis ; il avoit vaincu par un prodige, dans le combat des deux cens hommes, qui devoient terminer la guerre ; et il venoit d'achever de conclurre la Paix, par une Victoire particuliere. Mais encore qu'Aribée ne s'opposast pas absolument à cette reconnoissance ; comme la nouvelle faveur de mon Maistre faisoit quelque ombre à la sienne ; et que de plus il estoit fasché, de le voir devancer Philidaspe ; il dit toutefois tout bas au Roy, comme nous l'avons sçeu depuis, qu'il y avoit quelque danger, de confier deux Places frontieres à un Inconnu : et qu'il vaudroit mieux luy donner de plus grandes recompenses, pourveu que ce fust au milieu de L'estat : Mais quoy qu'il peust dire, et quoy qu'il peust faire, il ne pût rien changer au dessein du Roy. Ce Prince voulut aussi, que suivant ce qu'avoient prononcé les Juges, il demeurast un Monument eternel, de la Victoire d'Artamene, au mesme lieu où il avoit eslevé son Trophée : et le propre jour de son Triomphe, il commanda que l'on fist venir des Sculpteurs et des Architectes, pour placer ce Trouphée, dont Artamene avoit amassé les armes de sa propre main ; sur un magnifique piedestal de Marbre, où toutes ses grandes actions seroient representées en bas relief ; avec une inscription, tres glorieuse pour luy : ce que fut executé quelque temps apres, malgré la continuation de la guerre.

Histoire d'Artamène : soulévement de Crasie (reprise des hostilités)


Car Seigneur, vous sçaurez que le Roy de pont suivant sa parole, se retira effectivement de devant Cerasie : mais vous sçaurez aussi que les habitans de cette Ville, aimoient si passionément ce Prince, sous la domination duquel, ils vivoient depuis long temps ; et avoient esté si mal traitez par les derniers Rois de Capadoce, sous lesquels ils avoient autrefois esté ; que le Roy de Pont ne pût jamais leur persuader ; d'ouvrir leurs portes à son Ennemy. Il creut toutefois, que lors qu'ils le verroient party, ils changeroient de resolution : si bien qu'il n'en envoya rien dire à Ciaxare, pour ne l'irriter pas contre eux : et se contenta de se retirer, comme il y estoit obligé : y laissant un Capitaine, et cinq cens Soldats, avec ordre de remettre la Place, à ceux que le Roy de Capadoce envoyeroit pour la recevoir. D'autre par, Ciaxare voulant favoriser Artamene en toutes choses, luy dit fort obligeamment, que c'estoit à luy à s'en aller prendre possession de sa Conqueste : et pour cét effet, le jour qu'il devoit entrer dans Cerasie estant arrivé, le Roy l'envoya vers cette Ville, à la teste de six mille hommes. Mais Artamene fut bien estonnée de voir que les Portes en estoient fermées. et que toute les Murailles estoient bordées de Soldats, avec des Arcs et des Fleches pour se deffendre, si on les vouloit attaquer. Artamene qui s'estoit attendu à une Entrée, fut un peu surpris, de vois, qu'il luy faloit plustost songer à un affaut : neantmoins il voulut auparavant sçavoir, ce que cela vouloit dire. Il fit donc faire alte à ses Trouper, à la portée de la fleche : et envoya sommer les Habitans de Cerasie de luy ouvrir leurs Portes, suivant les conditions faites avec le Roy de Pont. Mais comme ils avoient bien preveû que la chose iroit ainsi, lors qu'ils s'estoint resolus à ne changer point de Maistre ; aussi tost qu'ils avoient eu pris les armes, et defarmé ces cinq cens Soldats, que le Roy de Pont y avoit laissez, ils avoient dressé un Manifeste, qu'ils jetterent alors du haut des Murailles, au Heraut qui leur parloit : et luy dirent en le luy jettant, que Ciaxare verroit leurs raisons par cét Escrit, et peut-estre les approuveroit. Que cependant il se retirast s'il ne vouloit qu'on le fist retirer bien viste ; estant resolus de se deffendre eux mesmes, puis que le Roy de Pont les avoit abandonnez. Artamene ayant reçeu ce Manifeste, en demeura estonné : non seulement parce qu'il estoit admirablement bien fait ; mais encore parce qu'il faisoit voir, qu'il n'y eut jamais de subjets si fideles à leur Prince. Je ne me sçaurois plus souvenir, de ce que precisément il contenoit ; je n'ay pas oublié toutefois, qu'il finissoit à peu prés par ces paroles. Si nous estions persuadez que nous fussions vos legitimes Subjets, nous serions contre le Roy de Pont, ce que nous faisons contre vous : mais comme au contraire, nous croyons estre les siens, nous mourrons mille fois plustost, que de recevoir un autre Maistre. Nous sçavons bien qu'il nous abandonné : mais nous sçavons aussi, qu'il nous abandonne à regret. Ainsi nous sommes resolus de nous garder pour luy malgré luy : et de luy estre rebelles en cette rencontre, plustost que de changer de domination. Si nous pouvons vous resister, nous serons heureux : et si nous perissons en vous resistant, la mort nous delivrera de toute servitude. Quoy qu'il en soit, nous ne voulons point changer de Roy : et si vous estes genereux et bien conseillé, (comme nous le voulons croire) vous nous recompenserez de nostre fidelité, au lieu de nous en vouloir punir : et vous serez bien aise, que nous ayons donné un si illustre Exemple à vos Subjets, afin de leur apprendre d'estre aussi fideles que nous, quand l'occasion s'en presentera.

Artamene trouvant quelque chose de fort heroïque, dans le sentiment de ces Peuples, n'eut garde de songer à les attaquer, sans un nouvel ordre. Il m'envoya donc le prendre de Ciaxare, et luy porter le Manifeste, que son Heraut avoit reçeu : se contentant de demeurer à la teste de ses Troupes, et à la veuë de Cerasie. Le Roy fut sans doute fort surpris de cét evenement : et comme Aribée avoit un esprit artificieux, il ne creut point du tout que cette advanture si extraordinaire, n'eust autre fondement, que l'affection de ces Peuples pour leur Prince : Et il s'imagina que le Prince faisoit plustost ainsi agir ces Peuples ; de sorte que comme son interrest se trouvoit, à faire durer la guerre ; il aigrit l'esprit du Roy, autant qu'il luy fut possible. Cependant nous avons bien sçeu depuis, que cela n'estoit pas : et que la passion que les Habitans de Cerasie avoient pour leur Roy et l'aversion qu'ils avoient pour les Capadociens ; Ciaxare dépescha vers le Roy de Pont ; pour se plaindre à luy du procedé de ces Habitans, et pour luy reprocher l'infraction de leur Traitté, et le manquement de sa parole : et pour ne perdre point de temps, il fit avancer toute son Armée pour investir la Ville : de peur qu'il n'y entrast des vivres, ou des gens de guerre. Le Roy donna alors sa Lieutenance general à Artamene : ce qui pensa faire mourir Philidaspe de douleur et de despit : se voyant sous-mis à l'homme du monde qui faisoit le plus d'obstacle à sa gloire, et par consequent à ses desseins. La Princesse s'affligea de cét accident ; Philidaspe s'en affligea aussi bien qu'elle ; Ciaxare en fut en inquietude ; le Roy de Pont en eut de la joye et de la douleur ; le Roy de Phrigie en fut fasché ; Aribée en fut fort aise ; et Artamene n'en estant ny bien aise, ny bien fasché, demeura assez indifferent, entre ces deux sentimens : parce qu'il n'y voyoit pas son amour interessée ; elle qui estoit la seule chose, qui pouvoit luy donner de la couleur et de la joye. Le Roy de Pont respondit à ceux que Ciaxare envoya vers luy, qu'il estoit bien fasché que les habitans de Cerasie n'eussent pas obeï : que pour luy, il y avoit fait tout ce qu'il avoit peû, et que mesme il n'y pouvoit pas faire autre chose, que de leur commander encore une fois d'ouvrir leurs Portes. Mais apres cela, dit il à ces Envoyez, je pense pas estre obligé de les aller assieger, et de les aller combattre : eux, dis-je, qui ne se portent à cette desobeïssance, que par un excés d'amour. Ce sera bien assez, que je n'aille pas les secourir : apres tout, ils ne sont plus mes subjets, ils sont ceux de Ciaxare : c'est donc à luy à y donner ordre. Je me sens pourtant obligé de le prier, de ne les traiter pas à la rigueur : et de se souvenir que s'ils peuvent se resoudre un jour à luy obeïr ; ils luy seront plus fidelles que le reste de ses Subjets. Ce Prince congediant ainsi les Ambassadeurs de Ciaxare, envoya avec eux un de ses Herauts, que le Roy de Capadoce fit conduire au pied des Murailles de Cerasie, pour sommer les habitans de rendre la Place : mais il n'en voulurent rien faire : et dirent à ce Heraut qu'il dist à leur Maistre, que quoy qu'ils se vissent cruellement abandonnez par luy, ils prefereroient tousjours la mort, à la domination du Roy de Galatie. Ciaxare voyant leur fermeté, quoy qu'il l'estimast dans son coeur, ne laissa pas de songer à les attaquer : et pour cét effet, il fit tenir Conseil de guerre : où il fut resolu d'emporter cette Ville de force. Il commença donc son campement ; il ordonna ses quartiers et ses attaques ; il fit travailler à sa circonvalation ; il fit ouvrir la tranchée ; et preparer ses Beliers et ses autres Machines. Pendant cela, Philidaspe qu'en ce temps là nous ne croyons capable que d'une ambition demesurée, n'estoit pas sans inquietude et sans chagrin : et la chose paroissoit si visiblement dans ses yeux, que tout le monde y prenoit garde. Il pensoit que s'il ne se signaloit point en ce Siege, il demeureroit infiniment au dessous d'Artamene ; veû les grandes actions qu'il avoit faites ; et qu'ainsi ce seroit ruiner les grands desseins qu'il avoit. Mais aussi il consideroit en suitte qu'il ne pouvoit faire de belles choses en cette occasion, où mon Maistre estoit destiné au Gouvernement de cette ville, que ce ne fust à l'advantage d'Artamene, qu'il estimoit infiniment ; mais qu'il ne pouvoit pourtant aimer. Le Roy de Pont son costé, n'estoit pas aussi sans inquietude : car enfin l'affection de ces Peuples luy donnoit de la tendresse pour eux : et de plus, il aimoit tousjours Mandane. Ainsi il est certain que si ce n'eust esté la guerre de Lydie que le Roy de Phrigie craignoit, il n'eust pas esté marry de recommencer celle qui venoit de finir. Mais Seigneur, il ne tarda guere sans avoir ce qu'il souhaittoit si fort : car le Roy de Phrigie fut adverty en ce mesme temps, que celuy de Lydie n'estoit plus en estat de luy faire la guerre, une partie de ses subjets s'estant revoltez. Cette nouvelle mit d'autres sentimens dans l'esprit du Roy de Pont : Mais pendant qu'il deliberoit sur ce qu'il avoit à faire, Ciaxare fit attaquer Cerasie. Artamene y fit des choses admirables : et Philidaspe y en fit aussi, qui ne furent guere moins merveilleuses. Je ne m'arresteray point Seigneur, è vous décrire ce Siege exactement, ayant encore trop de choses plus importantes à vous dire : je vous diray donc en peu de mots, que les habitans de Cerasie se deffendirent en desesperez, et donnerent une ample matiere la valeur d'Artamene, et à celle de Philidaspe. Cependant, j'ay entendu dire plusieurs fois, long temps depuis à mon Maistre, qu'il n'avoit jamais combatu avec plus de repugnance qu'en cette occasion : car voyant le grand coeur de ces gens là, et leur incomparable fidelité ; ce n'estoit pas sans douleur, qu'il estoit contraint d'employer contre eux, les deniers efforts de son courage. Ils soustinrent quatre affauts, avec une vigueur sans exemple : ils virent leurs Portes rompuës, une partie de leurs Murailles renversées par les Beliers sans se vouloir rendre : et s'estant retranchez vers le plus haut de la ville, ils donnerent encore beaucoup de peine. Philidaspe sans doute ne servit pas peu en ce Siege : et Artamene et luy conçeurent une si haute estime l'un de l'autre en cette rencontre, que l'on peut dire que jamais la valeur ne donna tant d'admiration et si peu d'amitié. Mais enfin, apres que ces infortunez Habitans de Cerasie eurent long temps resisté, ils furent forcez : Neantmoins auparavant que de les attaquer pour la derniere fois, Artamene supplia le Roy de luy permettre de les envoyer encore sommer de se rendre ; avec assurance d'un pardon general s'ils ne resistoient plus ; ce que Ciaxare luy accorda. En ce mesme instant, il luy vint un Ambassadeur du Roy de Pont, pour le prier de nouveau de vouloir pardonner aux Habitans de cette Ville, quand il les auroit vaincus, et de n'ensanglanter pas sa victoire : il luy repartit, qu'il ne tiendroit qu'aux Rebelles, s'il ne leur pardonnoit pas. mais cette derniere sommation ne servit de rien : et ces desesperez respondirent, qu'en l'estat qu'estoient les choses, ils ne songeoient plus qu'à mourir glorieusement : que puis que leur Prince les avoit abandonnez comme il avoit fait, ils ne vouloient plus avoir de Maistre : et que par consequent, ils ne pouvoient plus vouloir que la mort, n'ayant point d'autre voye de recouvrer la liberté. Ciaxare voyant donc leur obstination, non seulement les fit attaquer, et les fit prendre ; mais encore malgré toutes les prieres d'Artamene, il les fit passer au fil de l'espée. Ce qui avoit tant irrité le Roy, c'estoit tant qu'effectivement il avoit perdu plus de six mille hommes en ce Siege. Au reste jamais Philidaspe ne combatit mieux, qu'en cette derniere attaque : car comme il voyoit que c'estoit achever de perdre cette miserable Ville ; cette ambitieuse jalousie qui le possedoit, trouvoit quelque douceur, à voir qu'Artamene ne seroit Gouverneur que d'une Ville destruite. Mon Maistre sauva pourtant de ces malheureux, autant qu'il luy fut possible ; et vers la fin du combat, il força le Roy de luy permettre de donner la vie au peu qui restoit, qui fut contraint de la recevoir. Cette funeste Victoire fut remportée assez heureusement, et pour Artamene, et pour Philidaspe : n'ayant chacun reçeu qu'une blessure assez legere. Cependant le Roy de Pont, que l'amour et le despit ne laissoient pas en repos, et qui ne cherchoit qu'un pretexte, pour recommencer la guerre ; envoya se pleindre à Ciaxare, de la cruauté qu'il avoit euë. Mais ce Prince respondit, que ceux qu'il avoit punis estoient ses Subjets ; et ses Subjets rebelles plus d'une fois : et qu'ainsi il n'avoit à en rendre compte à personne. Le Roy de Pont fort satisfait de cette response un peu aigre, parce qu'elle luy fournissoit un leger sujet de pleinte ; renvoya vers Ciaxare : et luy manda qu'il ne vouloit point d'alliance avec un Prince, qui traittoit si mal ses propres Subjets : et qu'ainsi, il luy declaroit qu'il estoit tousjours son ennemy. Qu'au reste Ciaxare sçavoit bien qu'il avoit un moyen infailible de faire la paix quand il luy plairoit, et de luy faire tomber les armes des mains ; c'est pourquoy il le supplioit de ne se pleindre pas de son procedé. Vous entendez bien Seigneur, que ce moyen dont le Roy de Pont vouloit parler, estoit le mariage de la Princesse Madane et de luy : Mais Ciaxare reçeut ce discours fort aigrement : et respondit avec autant de fierté, que l'autre avoit d'injustice. Revola donc les choses plus broüillées qu'auparavant : Ciaxare de qui l'Armée estoit exrémement affoiblie, se retira vers Anise, où aussi bien quelque legere émotion le rapelloit ; apres avoit fait mettre le feu dans Cerasie : tant pour empescher le Roy de Pont de s'en emparer, que pour n'estre pas obligé d'y laisser garnison, et pour en faire aussi un Monument redoutable de sa vangeance. Mais Artamene qui creut que cette retraite pouvoit faire croire au Roy de Pont qu'on le craignoit, supplia Ciaxare de luy permettre de demeurer à quelques stades au delà de Cerasie, avec dix mille hommes de pied, et quatre mille chevaux seulement, pour observer la contenance de l'Ennemy, et pour luy faire voir qu'on ne le redoutoit pas : pendant que de son costé, il grossiroit son Armée de toutes les Garnisons des Places les plus proches ; feroit faire de nouvelles levées ; et apaiseroit par sa presence, et par celle des Troupes qu'il emmeneroit, le tumulte arrivé dans Anise, qui n'estoit pas fort considerable. Le Roy aprouvant la proposition d'Artamene, consentit à ce qu'il voulut ; et commanda les Troupes, qui devoient demeurer sous la conduitte de mon Maistre. Mais admirez Seigneur, les bizarres effets que produisent les passions violentes, dans une ame ambitieuse qui en est possedée : Philidaspe qui estoit desesperé, de se voir dans la cruelle necessité d'obeïr à Artamene, comme Lieutenant General ; et qui par plus d'une raison, devoit estre bien aise de suivre le Roy dans Anise, où il s'en retournoit ; ne laissa pas malgré tous les sentimens secrets qui luy donnoient de la repugnance à obeïr à mon Maistre ; et qui l'appelloient aupres de Ciaxare ; de soliciter puissamment le Roy, pour estre de ceux qui devoient demeurer aupres d'Artamene. Et en effet, il agit si fortement pour cela, qu'il obtint ce qu'il de mandoit. Ce n'est pas que ce qu'il demandoit, n'eust des choses tres fascheuses pour luy : mais c'est qu'enfin rien ne luy estoit plus insupportable, que de voir qu'Artamene peust aquerir de la Gloire, sans que du moins il la partageast avec luy : et qu'il estoit absolument resolu d'estre son Rival en ambition. Le Roy de Pont ayant donc sçeu, que l'armée de ses Ennemis estoit partagée, s'avança vers Artamene avec toute la sienne, qui estoit encore de vingt-cinq mille hommes ; resolu de profiter de cette occasion : et de pousser au moins les Troupes de mon Maistre jusques à Anise. L'inegalité du nombre ne pouvant obliger Artamene à se retirer ; je pris la liberté de luy dire, qu'il hazardoit trop en cette rencontre. Je hazarderois bien davantage, me respondit il, si je fuyois le combat : puis qu'enfin je pourrois peut-estre perdre l'estime de ma Princesse. Non, non Chrisante, me dit il, dans le dessein que j'ay d'en estre aimé, il faut faire des choses toutes extraordinaires : gagner des Batailles avec des forces égales, c'est ce que la Fortune fait voir tous les jours, avec une mediocre valeur. Mais les gagner, lors que selon toutes les apparences on les doit perdre ; c'est de ces choses là, dont il faut qu'Artamene face : s'il veut esperer de se mettre assez bien dans l'esprit de Mandane, pour luy faire souffrir Artamene comme Artamene ; ou pour l'obliger à ne haïr pas Cyrus. Enfin Seigneur, il assembla le Conseil de Guerre : Mais comme Philidaspe estoit de son advis, luy qui n'avoit garde de refuser le combat, et de paroistre moins hardy qu'Artamene ; tous les autres Chefs eurent beau faire et beau dire : il falut en cette occasion, que la Prudence cedast à la Valeur. Artamene toutefois ne laissa pas de songer à se mesnager autant qu'il pût : il se saisit tousjours de tous les Postes advantageux : et n'oublia rien, de tout ce que le plus grand Capitaine du monde eust pû faire. Le Roy de Phrigie et le Roy de Pont, essayerent diverses fois, d'enlever quelque Quartier à Artamene ; mais par tout ils furent battus : et de que costé qu'ils l'attaquassent, ils trouvoient toujours mon Maistre en teste ; ils se voyoient toujours repoussez ; et le voyoient tousjours invincible. Ces deux Rois conçeurent une estime si particuliere pour luy (comme nous l'avons sçeu depuis) qu'ils craignoient bien plus Ciaxare à cause d'Artamene, qu'à cause de sa puissance : soit qu'ils le considerassent comme Fils du Roy des Medes, ou comme Roy de Capadoce et de Galatie. Mais Seigneur, pour ne vous arrester pas si long temps ; l'on peut dire qu'Artamene donna et gagna trois petites Batailles en peu de jours : à la premiere, il s'attacha à un combat particulier avec le Roy de Pont, qu'il blessa legerement, et eut tout l'advantage de cette Journée : à la seconde, les choses furent un peu plus douteuses : et Philidaspe y fit des merveilles, et pensa prendre le Roy de Phrigie prisonnier. Mais à la troisiesme, il arriva une chose à Artamene, qui luy sauva la vie quelque temps apres, comme vous l'apprendrez par la suitte de mon discours : et qui merite que vous la sçachiez. Je vous diray donc Seigneur, que comme Artamene avoit accoustumé à tous les Combats où il se trouvoit, de chercher autant qu'il luy estoit possible, les Chefs du Party contraire ; il fit tout ce qu'il pût pour combattre le Roy de Pont, et comme Roy ennemy, et comme Amant de Mandane. Ainsi le cherchant par tout, il vit à sa droite un Cavalier qui se deffendoit contre quinze ou vingt des siens, avec une valeur extréme. Il s'avance ; il s'en approche ; et reconnoist que c'est le Roy de Pont, qu'ils vont infailliblement accabler par le nombre. Il va droit à eux ; et se faisant aisément connoistre à la voix, Mes Compagnons, leur dit il, arrestez vous ; les Rois ne doivent pas estre vaincus de cette sorte. Il faut les combattre plus noblement : et ne les vaincre pas par la multitude. En disant cela, il escarte tous ces Cavaliers ; leur fait cesser le combat ; et adressant la parole au Roy de Pont, vaillant Prince (luy dit il en s'arrestant un moment) il ne tiendra qu'à vous que vous ne vous vangiez du sang que je vous ay fait verser : et que nous n'achevions presentement, ce que nous avions commencé il y a peu de jours. Genereux ennemy (luy repliqua le Roy de Pont, en se reculant, et levant son espée) il ne seroit pas juste de combattre mon Liberateur : et je ne veux point vous mettre en estat de m'oster ce que vous venez de me donner : ny me mettre en estat moy mesme de me deshonorer, en tuant celuy qui m'a sauvé la vie. Mais comme il vit qu'Artamene n'estoit pas content de ce discours, et que peut-estre le forceroit il à combattre ; il le quitta, et se mesla avec precipitation dans la multitude : où Artamene le suivit, sans le pouvoir rejoindre de tout ce jour là. Cette action donna de l'admiration à mon Maistre, et de la douleur tout ensemble : car enfin apres les belles choses qu'il avoit veu faire au Roy de Pont, il connoissoit parfaitement, que la seule generosité le faisoit agir ainsi. Helas ! (me dit il le soir, lors qu'il fut retiré à sa Tente) que j'ay un dangereux rival, et que je serois malheureux, si Mandane le connoissoit aussi bien que moy ! Mais Dieux, poursuivoit-il, que ce Prince sçait peu quel est celuy qu'il n'a point voulu combattre, et quel est celuy qui luy a sauvé la vie ! Il ne sçait pas, adjoustoit-il encore, que je ne le sauvois que pour le perdre : car il ne me regarde que comme un Ennemy genereux, et ne me soubçonne point du tout d'estre son Rival. Mais Chrisante, me disoit-il, comment est-il possible, que la Princesse l'ait connu, et l'ait haï ? et que ne dois-je point craindre, moy qui ne suis qu'Artamene, et qui suis bien plus haïssable pour elle, comme fils du Roy de Perse, que comme un simple Estranger ? Apres cela, par un secret sentiment de jalousie, il m'ordonna de m'informer avec soin et avec adresse, de la naissance de l'amour du Roy de Pont ; ce que je fis, et ce que je sçeû facilement : n'y ayant personne en Capadoce qui l'ignorast. Je sçeû donc que le feu Roy de Pont ayant en guerre contre celuy de Capadoce, et en suitte estans venus à quelque traité de Paix ; ils s'estoient donnez des Ostages de part et d'autre : et que le Roy de Pont avoit envoyé un de ses Enfans qui estoit celuy-cy, mais qui n'estoit pas alors l'aisné. Qu'en six mois qu'il avoit esté à la Cour de Ciaxare, son amour avoit pris naissance, qu'il n'avoit pourtant osé tesmoigner ouvertement : parce que ce n'estoit pas luy qui devoit estre Roy, apres la mort de son Pere. Qu'en suitte ce Pere et ce Frere estant morts, et estant parvenu à la Couronne, il avoit envoyé demander la Princesse en mariage, que l'on luy avoit refusée pour diverses raisons, comme je vous l'ay desja dit. Artamene aprenant cela, en fut estrangement inquiet : et toute la vertu de Mandane, sa modestie, et sa severité, eurent bien de la peine à luy persuader, qu'en six mois ce Prince n'eust gagné nulle place en son affection ; genereux, bien fait, Amant, et honneste homme comme il est. Neantmoins, quand il venoit à penser, que personne n'en disoit rien ; que la Princesse se resjoüissoit effectivement, des Victoires qu'il remportoit sur ce Prince, cette crainte se dissipoit, et donnoit quelque tresve à ses inquietudes ; mais son ame n'en estoit pourtant pas plus en repos. Car, disoit-il, si ce Prince qui est beau, de bonne mine, extrémement vaillant, et plein d'esprit, comme on me l'assure ; n'a pû rien gagner sur son coeur, que puis-je pretendre, moy qui suis Prince sans oser le dire, et qui me dis simplement, un malheureux Estranger, sans biens et sans patrie ? Tant y a Seigneur, que quelques jours apres ce troisiesme Combat, où Artamene avoit eu de l'advantage, et où Philidaspe s'estoit signalé ; il crût qu'il pouvoit aller un peu refraichir ses Troupes, puis que le Roy de Pont en faisoit autant que luy. En ce mesme temps, Ciaxare reçeut celles qu'il avoit donné ordre qu'on luy amenast de toutes ses Places ; acheva de faire ses recruës ; et son armée se retrouva alors, de plus de cinquante mille hommes. Celle du Roy de Pont fut aussi fortifiée d'un puissant secours : et ces deux Rois ennemis, se retrouverent également forts, et également en estat de se disputer la Victoire. artamene fut reçeu du Roy et de la Princesse, avec des Eloges merveilleux : et Philidaspe en fut aussi assez carressé, quoy que beaucoup moins qu'Artamene, ce qui le mettoit dans un chagrin inconcevable. Durant quelques jours qu'ils furent à Anise, ils virent fort souvent la Princesse, et presque tousjours ensemble, ce qui ne plaisoit guere à Artamene. Que Philidaspe est cruel (me disoit quelquefois mon Maistre) de me dérober la moitié des regards de l'adorable Mandane, et toute la douceur de sa conversation ! Car enfin quoy que tout le monde ne le croye capable que d'une ambition genereuse ; il est aussi assidu aupres d'elle, que s'il en estoit amoureux. Que ne s'attache-t'il à Ciaxare, pour obtenir cette fortune qu'il cherche ? et que ne me laisse-t'il ma Princesse ? Helas ! ne s'imagnie-t'il point, poursuivoit-il, que c'est par cette voye que je veux estre son Rival en ambition, et me maintenir bien dans l'esprit du Roy ? Ha ! s'il est ainsi, Philidaspe, que tu és abusé ! Possede, possede en repos toutes les grandes Charges de Capadoce ; sois plus en faveur, que personne n'y fut jamais ; et laisse moy seulement aupres de Mandane. Prens un autre chemin pour arriver où ton ambition te porte : et ne viens pas troubler le plaisir que je prens à l'entretenir en liberté, et à la voir seule. Ce n'est pas, nous disoit-il, que je ne sçache bien, que je n'oserois luy parler de ma passion : car outre que sa vertu m'impose silence ; que le respect m'en empesche ; que sa modestie et sa severité me le deffendent ; je n'ay pas encore fait d'assez grandes choses, pour m'exposer à un si grand peril. Mais enfin, je ne laisse pas de souhaiter ardemment, de l'entretenir sans tesmoins : car, mes chers Amis, si du moins ce bonheur m'arrivoit, personne ne partageroit ses regards et sa civilité : j'occuperois seul ses yeux et son esprit : et sans luy rien dire de ma passion, je ne laisserois pas de m'estimer fort heureux. Que sçay-je mesme, poursuivoit-il, si cette Princesse si pleine d'esprit et de lumiere, me voyant seul aupres d'elle, ne devineroit point peut-estre plus aisément, une partie de ce que je veux qu'elle sçache, que lors que sa courtoisie fait qu'elle partage son esprit, entre Philidaspe et moy ? Mais que dis-je ! reprenoit-il ; non, non, il n'est pas temps Artamene, de descouvrir nostre passion : cachons la si bien au contraire, que personne ne la puisse connoistre. Artamene n'est pas encore en l'estat où je le veux, pour avoir un party assez fort dans le coeur de Mandane, pour le deffendre de sa colere. Il faut auparavant l'obliger par de grands services ; gagner son estime par des actions heroïques ; forcer son inclination, par une complaisance continuelle ; divertir son esprit par toutes les voyes possibles ; et meriter son amitié, par la plus respectueuse passion qui sera jamais ; et apres cela, nous pourrons peut-estre luy parler d'amour. Mais helas ! adjoustoit-il, si Philidaspe l'obsede tousjours, comment en pourray-je trouver les moyens ? En suite, il y avoit des moments, où il craignoit que Philidaspe n'eust de l'amour aussi bien que de l'ambition : et cette amour enfin, luy inspiroit tant de pensées differentes ; que l'on peut dire, que personne n'a jamais guere plus souffert. Cependant toutes les recruës estant arrivées comme je l'ay dit, le Roy avant que marcher vers son Ennemy, qui s'estoit remis en campagne, pour venir luy presenter la Bataille ; fit faire une reveuë generale à son Armée ; et la fit toute passer devant les Murailles d'Anise, sur lesquelles estoit la Princesse, pour regarder cette ceremonie guerriere. Artamene avoit ce jour là des Armes toutes simples : quoy qu'il en eust d'admirablement belles qu'il avoit fait faire, et que personne n'avoit encore jamais veües. Mais il ne voulut pas les porter à un jour de Montre, qu'il ne les eust portées auparavant à un jour de Combat : nous respondant en riant, à Feraulas et à moy qui l'en pressions ; que des Armes n'estoient point belles à separer, si elles n'estoient émaillées du sang des Ennemis. Mais quoy qu'il se fust confié ce jour là à sa seule bonne mine ; il ne laissa pas toutefois de paroistre plus que tout le reste de l'Armée, et que Philidaspe mesme : quoy que Philidaspe soit extrémement bien fait, et qu'il fust ce jour là fort superbement armé. La Princesse estant donc sur le haut de ces Murailles, accompagnée de toutes les Dames de la Cour, et de toutes celles d'Anise, regardoit filer toutes les Troupes : qui apres avoir passé devant le Roy, s'alloient mettre en bataille assez prés de là, sous les ordres d'Artamene qui marchoit à leur teste : et qui les donnoit de si bonne grace, qu'il attiroit les yeux de tout le monde avec plaisir. L'on eust dit que tout ce grand Corps estoit attaché à luy, par une chaine invisible : Puis qu'au moindre signe de la main, ou de la voix ; il se failoit mouvoir comme il luy plaisoit : tantost à droit, tantost à gauche : tantost en avant, tantost en arriere : tantost en doublant les rangs, tantost en élargissant les files : enfin jamais Sergeant de Bataille n'a mieux entendu son mestier, qu'Artamene l'entendit. Comme il estoit occupé à ce noble exercice, la Princesse vit venir d'assez loin dans la Plaine, un Heraut du Roy de Pont, qui fut aisement remarqué pour tel, par les marques qu'il portoit, qui le faisoient distinguer d'un simple Cavalier : et comme il fut arrivé aux premiers rangs, l'on le conduisit au Roy, auquel il demanda la permission de dire quelque chose à Artamene, de la part du Roy de Pont. Ciaxare au mesme instant, l'ayant fait approcher, ce Heraut luy adressant la parole, Seigneur, luy dit il, le Roy mon Maistre qui vous estime ; qui vous a de l'obligation ; et qui ne veut point devoir la victoire s'il la remporte, à la lascheté des siens ; m'envoye vous advertir, qu'il a sçeu qu'il y a quarante Chevaliers dans son Camp (qu'il ne connoist pas ; car s'il les connoissoit il les feroit tous punir) qui ont conspiré contre vostre vie : et qui ont juré solemnellement de se trouver à la premiere Bataille qui se donnera ; de ne s'y separer point ; de ne chercher qu'Artamene ; de ne combattre qu'Artamene ; et de tuër Artamene ; ou d'y perir tous eux mesmes. Ce sont Seigneur, les mesmes paroles que le Roy mon Maistre a veües, dans un Bille qui s'est trouvé dans son Camp : sans qu'il ait pû sçavoir à qui il s'adresse, ny qui sont ceux qui l'on escrit. Or Seigneur, le Roy de Pont et le Roy de Phrigie, qui m'envoyent vers vous : n'osant pas vous prier, ny pour vostre gloire, ny pour la leur, de ne combattre pas ce jour là : sçachant bien que vostre grand courage ne le pourroit souffrir : vous conjurent au moins, de ne prendre que des Armes toutes simples en cette journée comme je vous en voy ; afin que les lasches qui ont fait cette conspiration contre vous ; ne vous reconnoissant pas, ne puissent pas venir à bout de leur infame entreprise. Le Heraut ayant cessé de parler, fit une profonde reverence : et Artamene apres en avoit aussi fait une au Roy, et luy avoir demandé la permission de respondre ; tout desesperé qu'il estoit, d'avoir cette nouvelle obligation à son Rival, ne laissa pas de le faire tres civilement. Je suis trop obligé au Roy ton Maistre, dit il au Heraut, du soin qu'il prend de la conservation du ma vie : Mais pour luy tesmoigner, que je ne suis pas indigne de l'honneur qu'il me fait, il faut avec la permission du Roy, dit il en se tournant vers Ciaxare, que je tarde un moment à te donner ma response. Alors il s'aprocha de l'oreille de Feraulas, qui estoit assez prés de luy ; et luy commanda quelque chose tout bas, que personne n'entendit. Mais nous en fusmes bien tost éclaircis : car Feraulas ayant obeï promptement, et la Tente de nostre Maistre n'estant pas fort esloignée ; nous le vismes revenir un moment apres, suivy d'un Soldat que portoit comme en Trophée, ces magnifiques Armes qu'Artamene avoit fait faire. Cette veüe surprit tout le monde ; et donna mesme de la curiosité à la Princesse : Car Feraulas remarqua, qu'elle le suivit des yeux ; et qu'elle sembloit s'estonner de ce qu'elle voyoit porter ces Armes. Certes Seigneur, Artamene n'en pouvoit pas choisir de plus magnifiques, ny de plus remarquables : Elles estoient d'or cizelé, et émaillées en divers endroits, de couleurs si vives, que l'Arc en Ciel n'en a pas de plus éclatantes. Tous les cloux en estoient marquez par des Rubis et par des Esmeraudes entre-meslées : Son Bouclier au milieu un grand Soleil, representé avec des Diamans, qui esbloüissoit tous ceux qui le regardoient : et sur son Casque tres riche, estoit une Aigle d'or massif, avec les aisles déployées ; qui penchant la teste, tenoit avec ses serres et avec le bec, le haut de ce Casque, et sembloit regarder fixement, du costé que devoit estre le Bouclier, où brilloit ce Soleil de Diamans ; comme voulant dire, que ce Soleil qui representoit la Princesse, selon l'intention d'Artamene, meriotoit mieux ses regards, que celuy qui éclaire tout le Monde. De la queuë de ce superbe Oyseau sortoit un grand panache ondoyant, de vingt couleurs differentes, et admirablement assorties : la garde de l'Espée, le fourreau, le Baudrier, la Cotte d'Armes, et tout le reste, respondoit à cette magnificence : et comme mon Maistre les a encore, vous pourrez voir Seigneur, si vous voulez, que soit pour la richesse de la matiere ; pour l'excellence de l'ouvrage ; ou pour la diversité des couleurs ; il n'en fut jamais, comme je l'ay dit, de plus riches ny de plus faciles à remarquer. D'abord qu'on les vit paroistre, chacun en parla tout bas, et eut envie de sçavoir, ce qu'Artamene en vouloit faire : le Roy regarda mon Maistre, et alloit s'informer de ce que cela vouloit dire ? lors qu'Artamene, apres avoir fait une profonde reverence, et luy avoir demandé congé de parler à ce Heraut ; Tu diras, luy dit il, au Roy ton Maistre, que puis que mes Armes se sont trouvées assez bonnes pour pouvoir resister aux siennes, qui sont tres-redoutables ; j'espere qu'elles seront encore assez fortes, pour ne devoir pas craindre celles de ces Cavaliers qui ont si mauvaise opinion de leur valeur, qu'ils croyent avoir besoin d'estre quarante pour en vaincre un seul. Publie donc dans tout le Camp du Roy de Pont, que je porteray le jour de la Bataille, les mesmes Armes que tu vois : et assure de ma part ton Maistre, si le Roy me le permet, que pour reconnoistre en quelque façon sa generosité, personne ne l'attaquera jamais en ma presence que seul à seul : et que du moins sa valeur ne succombera point sous le nombre, aux lieux où je me trouveray. Ce Heraut surpris et charmé du grand coeur d'Artamene, voulut luy repartir quelque chose ; mais il l'en empescha : Non non, luy dit il, mon Amy, ne t'oppose pas à mon dessein : et sois assuré, que si le Roy ton Maistre me connoissoit bien il ne desaprouveroit pas ce que je fais.

Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (adieux)


Ciaxare entendant ce que disoit Artamene, s'y voulut opposer : luy representant qu'il n'estoit pas juste, de hazarder si legerement une vie, qui luy estoit si considerable. Ma gloire Seigneur, luy repliqua-t'il, vous doit encore estre plus precieuse : c'est pourquoy je suplie tres-humblement vostre Majest , de ne me forcer pas à luy desobeïr. Ciaxare repartit encore, mais ce fut inutilement : et il falut congedier le Heraut, sans qu'Artamene luy voulust faire d'autre response. Apres qu'il fut party, et que l'on eut reporté ses Armes à sa Tente, il parut aussi peu esmeu, que si on ne luy eust pas donné un advis si important pour sa vie. Il n'en estoit pas de mesme de Ciaxare, qui en parut fort inquieté : et qui se rosoluoit presque de ne marcher pas si tost vers l'Ennemy, tant la conservation d'Artamene luy estoit chere. Cependant, la Princesse qui avoit veû arriver ce Heraut aupres du Roy ; et qui en suite avoit reconnu Feraulas, qui faisoit porter ces Armes magnifiques ; avoit eu une fort curiosité de sçavoir, ce que tout cela vouloit dire : de sorte qu'elle avoit envoyé un des siens pour s'en informer, que nous rencontrasmes comme nous allions remener ce Heraut, hors de l'enceinte du Camp : apres l'avoir fait passer suivant l'ordre d'Artamene, à travers toute l'Armée : mon Maistre estant bien aise qu'il peust redire au Roy de Pont, combien elle estoit belle et forte. Nous luy donnasmes alors en luy disant adieu, par les mesmes ordres d'Artamene, un Diamant d'un prix fort considerable : Cet Officier de la Princesse nous ayant donc demandé ce qu'il vouloit sçavoir, nous le luy apprismes : Feraulas et moy luy recitant en peu de paroles, la generosité de nostre Maistre. Il estoit si aimé de tout le monde, que cét homme n'en tesmoigna pas avoir une petite inquietude, pour le grand peril où il le voyoit exposé : ny une mediocre joye non plus, de voir qu'il faisoit servir toutes choses à sa gloire, jusques aux mauvais desseins de ses Ennemis. Il fut donc apprendre à Mandane, ce que le Heraut du Roy de Pont estoit venu faire ; et ce qu'Artamene avoit fait : nous avons sçeu apres par une Fille que la Princesse aimoit beaucoup, et avec laquelle Feraulas à eu depuis une amitié assez particuliere ; qu'elle changea de couleur à ce discours ; qu'elle en parut inquietée ; et qu'elle loüa veritablement : mais ce fut d'une maniere, où il parut de l'envie et de la jalousie : j'entens toutefois de cette envie et de cette jalousie ambitieuse, qui est inseparable de ceux qui aspirent à la Fortune, et à la haute reputation : car pour celle que l'amour peut inspirer, comme Artamene n'eut que de legers soubçons, que Philidaspe fust amoureux de la Princesse ; je pense que Philidaspe non plus, n'en soubçonna guere Artamene. Cependant ils agissoient tous deux, comme s'ils eussent sçeu l'un et l'autre, qu'ils l'aimoient également ; et qu'ils estoient possedez d'une mesme passion : la Princesse de son costé, ne les croyoit amoureux que de la gloire : et ne pensoit avoir nulle part, en leur haine ny en leur amitié. Ciaxare les aimoit sans doute beaucoup tous deux, parce qu'en effet ils le meritoient : mais avec cette difference, qu'il se sentoit forcé par une puissante inclination, à preferer Artamene à Philidaspe : quand mesme il ne luy eust pas eu plus d'obligation qu'à l'autre. Bien est-il vray que Philidaspe aussi estoit appuyé d'Aribée : lequel voulant s'opposer à la faveur naissante d'Artamene, croyoit ne le pouvoir mieux faire, que par ce jeune Estranger, qui aussi bien que mon Maistre avoit la grace de la nouveauté, qui est un charme particulier presque pour tout le monde : afin que s'estant un obstacle l'un à l'autre, il peust par l'un et par l'autre, conserver sa puissance et son credit. Cependant, mon Maistre qui n'a jamais laissé échaper une occasion d'inquietude dans son amour, en eut beaucoup lors qu'il aprit que la Princesse apres l'avoir loüe, avoit aussi parlé assez advantageusement, de la generosité du Roy de Pont. Que je suis malheureux ! (nous dit il le soir quand il se fut retiré) et que ne dois-je point craindre de ma fortune, puis qu'elle employe des artifices tout particuliers pour me tourmenter ! Trop genereux Ennemy, s'escria-t'il, que ne laissois tu conjurer contre ma vie, sans me la vouloir conserver, d'une façon si cruelle ? Que ne cherchois tu d'autres voyes, pour aquerir l'estime du monde, sans vouloir que je servisse moy mesme à te la faire meriter ? Mais aussi, adjoustoit il, je suis coupable, de ne faire pas sçavoir au Roy de Pont, quels sont mes veritables sentimens : c'est abuser de sa generosité, que de luy cacher un Rival, contre lequel il conjureroit peut-estre luy mesme, s'il le connoissoit tel qu'il est. Mais helas ! oseray-je descouvrir mon amour à mon Rival, moy qui n'oserois en parler ma Princesse ? Mais aussi endureray-je tousjours, que le Roy de Pont m'accable d'obligation, et me force malgré moy à luy rendre generosité pour generosité ; et à luy conserver une vie, que je voudrois luy oster ; et que je luy osteray infailliblement, dés que j'en trouveray une occasion honorable, s'il ne change de passion ? Helas malheureux Prince, reprenoit il, que je te pleins ! tu as sans doute quelque estime pour Artamene ; tu voudrois qu'il fust attaché à ton service ; et qu'il fust nay ton Subjet, ou qu'il devinst ton Vassal : Mais Dieux ! quand il seroit ton Vassal, ton Subjet, et mesme son Frere, il seroit tousjours ton Rival, et tu ne devrois point souhaiter sa vie. Cependant tu me la conserves ; et quoy que je puisse faire, si ce que tu m'as mandé est veritable, je te la devray sans doute, si j'échape de ce peril : puis que si je ne m'y estois pas preparé, il seroit comme impossible que je n'y succombasse. Ha Mandane ! s'escrioit-il tout d'un coup, incomparable Mandane, ne donne pas toute ton estime à mon Rival : attens la fin de cette Bataille, afin de la dispenser equitablement : et donne toy le loisir, de comparer ses actions avec les miennes. Toutefois, adjoustoit il, il y a une notable difference entre luy et moy : car enfin, Mandane sçait que le Roy de Pont est amoureux d'elle : et elle ignore absolument ma passion, Peut-estre, luy dis-je, Seigneur, que cette connoissance qu'elle a de ses sentimens, luy est plus nuisible qu'advantageuse : Non non, Chrisante, me dit il, quelque severe que soit ma Princesse ; quelque rigoureuse vertu qui soit en elle ; il est impossible qu'elle prive l'Amour du privilege qu'il a, de donner un nouveau prix aux belles actions, que font ceux qui le reconnoissent. Ouy Chrisante, quand la personne aimée ne devroit jamais aimer, il est certain que lors qu'elle est persuadée, que tout ce que l'on fait de beau et d'heroïque est fait pour elle ; si elle n'en conçoit pas de amour, elle a du moins de l'estime, et quelquefois de la pitié. Ainsi Chrisante, peut-estre que de l'heure que je parle, Mandane estime et pleint mon Rival : j'ay peut-estre quelque part à cette estime ; mais je n'en ay point à cette pitié : et je suis bien assuré, que dans les recompenses qu'elle me destine, elle n'y met ny son coeur, ny son affection. Elle me trait peut-estre, dis-je, de mercenaire et d'interessé, qui cherche sa fortune par sa valeur, et qui songe plus à la recompense qu'à la gloire : Mais pour le Roy de Pont, il n'en va pas de cette sorte : toutes ses actions luy parlent d'amour : la guerre mesme qu'il fait au Roy son Pere, luy en fait connoistre la violence : la generosité qu'il tesmoigne, luy persuade qu'il est digne d'estre aimé d'elle : et toutes choses enfin, sont pour luy, et contre moy. Je n'aurois jamais fait, Seigneur, si je voulois vous redire tout ce qu'Artamene dit : Cependant comme il faloit partir le lendemain, et marcher vers l'Ennemy ; apres avoir donné l'ordre necessaire pour son départ ; et commandé plusieurs fois, que l'on s'empeschast bien d'oublier ces Armes magnifiques qu'il vouloit porter le jour de la Bataille ; il fut le matin accompagner le Roy chez la Princesse, à laquelle il alloit dire adieu. Ciaxare le loüa extrémement en ce lieu là : Mais apres l'avoir beaucoup loüé, il le blasma beaucoup aussi, de l'opinastreté qu'il avoit, à vouloir absolument porter des Armes si remarquables. Du moins (luy dit le Roy fort obligeamment) suis-je bien resolu, de vous rendre ce que vous m'avez presté : et de deffendre vostre vie, comme vous avez deffendu la mienne : Car enfin, je ne veux point que vous m'abandonniez le jour du combat. Seigneur (luy respondit Artamene, en se jettant à ses pieds) je suis trop obligé à Vostre Majesté de la bonté qu'elle a pour moy : mais je la supplie de me pardonner, si je luy desobeïs en cette occasion. Estant bien resolu, de m'esloigner d'elle le plus qu'il me sera possible en cette Journée : n'estant pas juste que je l'expose à la fureur de quarante hommes tout à la fois : qui pourroient peut-estre me blesser plus dangereusement en sa personne qu'en la mienne. Combatez donc, luy repliqua le Roy, avec des armes toutes simples : car encore que vous l'ayez mandé autrement, vous l'avez mandé sans que j'y aye consenty : et je dois estre le Maistre dans mes Estats et dans mon Armée. Il est vray, Seigneur, reprit Artamene ; mais la generosité doit estre la Maistresse de toutes vos actions : et par consequent elle ne me commandera pas de faire une chose qui me deshonoreroit. Le Roy voyant qu'Artamene ne se vouloit pas rendre ; je vous le laisse ma Fille, dit il à la Princesse : combattez-le, et surmontez-le, si vous pouvez, et si vous voulez m'obliger. En disant cela le Roy embrassa la Princesse et sortit de sa Chambre, jusques à la porte de laquelle elle fut l'accompagner. Artamene fut donc obligé de tarder un peu apres luy : et comme la Princesse revenuë d'accompagner le Roy son Pere, qu'elle n'avoit pas pû quitter sans larmes ; Artamene qui luy avoit donné la main, voulut prendre congé d'elle : mais le retenant de fort bonne grace, Artamene, luy dit-elle, craint-il si fort d'estre vaincu par mes prieres, qu'il veüille partir avec tant de precipitation ? Vous estes redoutable en toutes façons Madame, luy respondit mon Maistre ; et je dois me défier de ma propre generosité contre vous. Je n'ay pas dessein, repliqua-t'elle, de vous persuader de n'estre plus genereux : mais je voudrois bien s'il estoit possible, vous obliger à n'exposer pas sans sujet, une vie aussi glorieuse que la vostre, et qui a esté si utile au Roy mon Pere. Vous sçavez, adjousta-t'elle, que la raison doit donner des bornes à toutes choses ; et que la valeur a les siennes, au delà desquelles l'on peut estre soubçonné de temerité, plus tost que loüé de veritable courage. Je pense, Madame, interrompit Artamene, qu'il vaut encore mieux à un homme de mon âge, aller un peu au delà des bornes que l'exacte sagesse luy prescrit, que de demeurer au deça : et que l'excéz en cette rencontre, vaut toujours mieux que le deffaut. Vous avez raison, repliqua la Princesse, mais je voudrois qu'Artamene ne fust ny trop prudent, ny trop hardy : il n'est pas possible, Madame, interrompit il de nouveau, que je puisse regler mes sentimens, à cette juste mediocrité, que vous desirez de moy : Et dans le choix de ces deux extremitez, je vous supplie tres-humblement, de me permettre d'aller tousjours plustost vers celle qui du moins peut faire trouver la Gloire en son chemin : que non pas vers l'autre, qui ne la peut jamais faire rencontrer. Il y en a pourtant quelquefois beaucoup, interrompit la Princesse, à se surmonter soy mesme : ouy Madame, respondit Artamene, pourveû que cette Victoire ne nous rende pas indignes de vaincre les autres. Mais enfin, adjousta Mandane, je ne vous demande pas, que vous ne combatiez point : et je voudrois seulement, que vous voulussiez ne porter pas ces Armes si remarquables, à la premiere Bataille. Vous pouvez Madame, repliqua mon Maistre, commander les choses du monde les plus difficiles à Artamene, sans craindre d'estre desobeïe : mais pour celle-là, il ne sçauroit suivre vos volontez. Le déguisement, poursuivit il en rougissant, est pardonnable en amour, et ne l'est pas à la guerre : Enfin Madame, adjousta t'il en sous-riant, bien loing de me vouloir cacher à mes Ennemis, et de me rendre moins remarquable ; si j'avois toutes les qualitez necessaires, pour meriter une faveur de la plus excellent Princesse du Monde ; je prendrois sans doute la liberté de demander à l'illustre Mandane, cette belle et magnifique Escharpe, qu'elle porte presentement. et si je l'avois obtenuë, ce seroit un moyen infaillible, de me faire remporter la victoire sans peril : et de me rendre invincible, en me rendant plus remarquable. Artamene, repliqua la Princesse en rougissant à Son tour, a toutes les qualitez necessaires, pour meriter que la plus Grande Princesse du monde, prenne soing de sa conservation : et si j'estois persuadée, que cette Escharpe dont il parle, le peust rendre invulnerable, il l'obtiendroit infailliblement : Mais bien loin de croire ce qu'il dit, je pense que ce seroit ayder moy mesme à sa perte : et conduire les traits de ses Ennemis contre son coeur, ce que je n'ay garde de faire. C'est estre bien ingenieuse, respondit Artamene, que d'obliger en refusant : Mais Madame (poursuivit il d'un visage plus serieux) je ne vous ay rien demandé : car enfin pour oser vous faire une semblable priere, il faudroit estre ce que l'on ne me voit pas : et ce que je deviendray peut-estre, si la Fortune ne m'abandonne, et si mon courage ne me trahit. Je suis bien aise, reprit la Princesse, que vous mesme tombiez d'accord, que vous ne m'avez pas mise en estant de vous refuser quelque chose : Mais enfin Artamene, poursuivit elle, que voulez vous faire ? vaincre vos Ennemis, Madame, respondit il, et faire que vous sçachiez que je les auray vaincus : ce qui n'arriveroit pas si je me cachois, ainsi que vous le desirez. Comme ils en estoient là, ils virent entrer Philidaspe, qui venoit aussi prendre congé de la Princesse : ils changerent tous trois de couleur en cét instant : Philidaspe rougit de colere, de trouver mon Maistre en ce lieu là : Artamene de despit d'estre interrompu par Philidaspe : et la Princesse d'une confusion, dont elle mesme n'eust pû dire la cause. Comme il y avoit desja assez long temps, que le Roy estoit sorty de la chambre de Mandane ; Artamene jugeoit bien qu'il eust esté à propos, qu'il eust laissé Philidaspe aupres d'elle, et qu'il fust allé le retrouver, mais il luy fut impossible : et il y demeura autant que luy. Aussi tost donc que Philidaspe fut entré, la conversation changea : et quoy qu'il n'y eust nulle intelligence, entre Artamene et Mandane ; que cette Princesse mesme, ne sçeust pas que mon Maistre estoit amoureux d'elle ; et que cette flame si belle, et si pure, qui s'est depuis allumée dans son coeur, y fust encore si foible ; si petite : et si peu de considerable, qu'elle mesme ne s'en apercevoit pas ; neantmoins il sembla à Feraulas et à moy, qui estions presens à cette conversation, que l'arrivée de Philidaspe, avoit un peu fâché, et interdit la Princesse. Il ne fut pourtant pas plustost aupres d'elle, qu'elle luy parla avec beaucoup de civilité : mais il faut advoüer, que quelque douceur qu'eust l'incomparable Mandane dans l'esprit ; elle se conservoit toutefois, quelque chose de si Majestueux ; de si modeste ; et de si Grand sur le visage ; que mon Maistre m'a dit souvent, que lors qu'il estoit aupres d'elle, il n'osoit quasi penser à sa passion, bien loing de l'entretenir ; et s'il eust pû s'en separer il l'eust presque souhaité ; tant il est vray, qu'elle se faisoit autant craindre, comme elle se faisoit aimer. Philidaspe et Artamene demeurerent donc encore quelque temps avec elle, sans oser se tesmoigner ouvertement, cette secrette aversion qu'ils avoient tous deux l'un pour l'autre : et comme ils luy estoient tous deux esgalement inconnus, elle les traita à peu prés, avec une esgalle civilité. Neantmoins comme Artamene avoit commandé Philidaspe, à la derniere occasion ; et que peut-estre aussi l'inclination de la Princesse l'y porta ; elle fit un peu plus d'honneur à Artamene qu'à Philidaspe. Comme ils furent prests à partir, allez, leur dit elle, genereux Estrangers ; et mesnagez si bien vostre vie le jour de la Bataille, que ce soit de vostre bouche à tous deux, que j'apprenne les particularitez de la victoire. Mais sur toutes choses, dit elle, en se tournant vers mon Maistre, je vous recommande le Roy. C'est à moy, Madame, repliqua Philidaspe, à qui apartient cét honneur : car pour Artamene, devant avoir quarante Chevaliers à combattre, il ne faut pas luy en demander davantage. Nous verrons, Madame, à la fin de la Bataille, respondit froidement Artamene, qui se sera le mieux aquité de son devoir : car si je ne me trompe, c'est de cette espece de chose, dont il est permis de juger par l'evenement. Je jugeray tousjours, reprit la Princesse, que vous ferez l'un et l'autre tout ce que des gens de grand coeur doivent faire : et je m'en vay demander aux Dieux, qu'ils vous facent vaincre et triompher. En disant cela, elle les quitta tous deux, et s'en alla effectivement au Temple. Un moment apres, il vint un Lieutenant des Gardes, dire à Artamene et à Philidaspe, que le Roy les demandoit, et qu'il s'en alloit partir : et certes il fut peut-estre à propos, que cét ordre arrivast ainsi : car si la conversation eust continué entr'eux, en l'absence de la Princesse ; je croy qu'ils se seroient querellez, tant ils avoient de disposition à n'estre pas bien ensemble. Cette precipitation avec laquelle il faloit aller, fit que chacun ne songea qu'à obeïr : et ne s'amusa point à parler, en un temps où il faloit songer à agir. Ils furent donc trouver le Roy : et toute l'Armée qui avoit desja commencé de marcher, s'avança droit vers l'Ennemy, qui n'estoit qu'à deux petites journées de là. Je ne doute pas que vous ne soyez surpris, d'entendre parler de tant de Batailles, comme Artamene en donna et en gagna en cette guerre : mais Seigneur, vous n'ignorez pas, que comme il n'y a pas un fort grand nombre de Places fortes, ny en Bythinie, ny en Galatie, ny en Capadoce ; la Victoire est sans doute à celuy qui se peut rendre Maistre de la Campagne : ce qui ne se peut faire, qu'en donnant et en gagnant des Batailles. Le premier jour de cette marche, Artamene fut assez resveur : et comme je sçavois bien que ce n'estoit pas l'inquietude du peril qui l'attendoit, qui luy causoit cette resverie ; je luy en demanday la cause : et je sçeu que cette capricieuse passion, qui se fait une affaire d'importance, d'une fort petite chose ; avoit occupé tout ce jour là l'esprit de mon Maistre, à determiner, si le refus que la Princesse luy avoit fait de cette Escharpe qu'il luy avoit demandée, avoit esté veritablement causé, par le sentiment qu'elle avoit tesmoignée avoir : ou par quelque autre qui ne luy fust pas si advantageux. Est-ce, me disoit il, qu'en effet elle ait eu soing de ma vie ; et qu'elle ait crû que cette Escharpe qui est si magnifique et si belle, me feroit encore plus aisément remarquer par mes Ennemis ? ou n'est ce point qu'elle ne m'en ait pas jugé digne ; et que son esprit adroit, ait voulu prendre un pretexte si obligeant pour me refuser, sans me donner sujet de pleinte ? Enfin est-ce pour Artamene ou contre Artamene qu'elle a agi ? me dois-je loüer d'elle, ou m'en dois-je plaindre ? faut il que je m'aflige, ou que je me resjoüisse ? et ne sçaurois-je connoistre les veritables sentimens de ma Princesse, afin de regler les miens ? Mais helas ! poursuivoit il, quels qu'ils puissent estre ils seront tousjours raisonnables ; et je n'auray pas sujet de la blasmer. Si elle m'a refusé, parce qu'elle a eu peur que cette Escharpe ne fust fatale à ma vie, c'est une bonté inconcevable : et si elle m'a refusé, comme ne me croyant pas de condition à obtenir une pareille faveur, elle ne fait point de tort à Cyrus, et n'offence guere Artamene. Mais Dieux, adjoustoit il ; si apres les services qu'Artamene a rendus, l'on refuse une Escharpe à Artamene, parce qu'il n'est qu'Artamene ; comment peut il esperer, qu'on luy accorde jamais, la permission de dire qu'il aime, et comment peut il esperer d'estre aimé ? Non non, disoit il, ne nous attachons point à ce cruel sentiment : interpretons le refus de la Princesse de l'autre maniere, qui nous est plus advantageuse : et croyons puis qu'elle nous l'a dit, et qu'elle nous l'a dit si obligeamment ; que c'est pour nous, qu'elle a agy contre nous. N'expliquons point ses paroles ; n'ayons pas l'audace de vouloir penetrer le secret de son coeur ; et laissons nous tromper agreablement, plustost que d'aller chercher une verité si fascheuse à sçavoir. Apres cela, Artamene examina encore, jusques aux moindres regards de la Princesse, tant que Philidaspe avoit esté aupres d'elle : et quoy qu'il luy eust semblé qu'en effet il avoit esté beaucoup mieux reçeu que luy ; neantmoins il eust voulu qu'il n'y fust point venu du tout : et peu s'en faloit qu'il ne souhaitast que la Princesse l'eust querellé sans sujet. Il se reprenoit pourtant luy mesme, de tant de bizarres pensées, que sa passion luy donnoit : elle qui toute violente qu'elle se faisoit paroistre, luy permettoit pourtant tousjours, d'entre-voir un peu la raison, lors mesme qu'il ne la suivoit pas. Mais enfin Seigneur, le lendemain nous marchasmes ; le jour d'apres nous fusmes à veuë de l'Avantgarde de l'Ennemy ; et à deux jours de là, nous fusmes en estat de donner la Bataille, que les deux Partis desiroient également. Le Roy voulut encore empescher Artamene, de prendre ces Armes si remarquables, mais il n'en pût venir à bout : et je ne vy de ma vie mon Maistre avec plus de joye sur le visage que ce matin là. Pour moy, quelque valeur que je connusse estre en luy, je tremblay de frayeur, à la seule pensée du peril où je le voyois exposé : Feraulas et moy sans luy en parler, resolusmes de le suivre par tout, autant que le desordre d'une Bataille le pourroit permettre : et de tascher de conserver sa vie, aux despens mesme de la nostre. Ciaxare fit tout ce qu'il pût pour l'arrester aupres de luy : et voyant qu'il ne vouloit pas, il luy bailla l'aisle droite de son Armée à commander, et la gauche à Aribée, aupres duquel se rangeoit tousjours Philidaspe. Enfin Seigneur, sans vous particulariser l'ordre de cette Bataille, il suffit que je vous die qu'elle se donna : et qu'Artamene y fit des choses si prodigieuses, que moy qui en ay esté le tesmoin, ay peine à comprendre comment il les pût executer. Il avoit donc suivant son intention, et ce qu'il avoit promis au Heraut du Roy de Pont, ces magnifiques Armes, que je vous ay representées : si bien qu'il ne fut pas difficile aux quarante Chevaliers de la conjuration de le connoistre ; de l'attaquer ; et de le combatre, quand ils le jugerent le plus à propos. Ils avoient resolu entr'eux, comme nous l'avons sçeu depuis ; de ne l'attaquer jamais seul à seul ; et de tascher tousjours de le surprendre, lors qu'il seroit occupé contre quelques autres de leur Party : Mais comme Artamene estoit preparé, il ne leur fut pas possible d'executer leur dessein. D'abord que les Armées furent à la portée de la fleche, et que de part et d'autre l'on eut obscurcy l'air, par une gresle de traits ; Feraulas et moy qui n'avions des yeux que pour Artamene, remarquasmes qu'il en estoit plus accablé, que tous ceux qui l'environnoient ; que son Bouclier, quoy qu'il fust couvert d'une lame d'or, en estoit tout herissé ; et qu'ainsi il y avoit grande apparence, que plusieurs personnes concertées, n'avoient visé qu'à luy seul. Mais Artamene sans s'estonner du prejugé qu'il devoit avoir, du peril où il alloit estre exposé ; secoüant fortement son bras gauche, pour le décharger de la pesanteur des fleches qui l'incommodoient ; et se tournant vers ceux qui estoient à l'entour de luy ; allons, leur dit il, mes Compagnons, vaincre ceux qui nous combatent si bien de loin : et qui peut-estre ne seront pas si vaillans l'espée à la main qu'à tirer de l'arc. En disant cela, il s'avança le premier ; tout le suivit, et tout se mesla : mais avec tant de courage, tant d'ardeur, et tant de precipitation ; que l'aisle gauche des Ennemis en fut esbranlée, et pensa plier entierement. Un moment apres pourtant, elle se r'affermit et se r'assura, et le combat fut estrangement opiniastré. Cependant les quarante Chevaliers qui devoient tuer Artamene, n'oublierent pas ce qu'ils avoient promis, à celuy qui les faisoit agir : et il fut aisé de les distinguer des autres ennemis, qui n'avoient pas un dessein particulier contre sa vie. Car pour ceux-cy, ils fuyoient tous ceux des nostres qui les attaquoient, et ne cherchoient que mon Maistre : Si bien qu'il estoit impossible, qu'il peust jamais joüir de certains momens de relasche, que l'on a quelquefois dans les plus sanglantes Batailles. Par tout où il alloit il estoit tousjours en estat d'estre enveloppé : s'il en attaquoit un, il estoit aussi tost attaqué par trois ou quatre : s'il en tuoit un, il en reparoissoit deux : plus il se deffendoit, plus il estoit accablé : plus il en faisoit trébucher, et plus ceux qui restoient debout, redoubloient leurs efforts pour achever leur dessein. Feraulas et moy, faisions ce que nous pouvions pour luy aider à combattre ces cruels Ennemis, qui le poursuivoient si opiniastrément : toutefois si sa propre valeur ne l'eust mieux garanty que la nostre, tous nos efforts eussent sans doute esté vains. Mais Seigneur, il fit des choses si suprenantes ; que l'on n'ose presque les raconter, tant elles sont incroyables. Comme le Chef de la Conjuration estoit aussi fin, et aussi méchant qu'il estoit lasche ; il avoit commandé à quelques uns de ces Chevaliers, de ne songer qu'à tuer le cheval d'Artamene : afin qu'estant renversé par terre, il fust plus aisé à leurs compagnons de le tuer. En effet, cét accident luy arriva par deux fois. A la premiere, j'eus le bon-heur de me trouver assez prés de luy, pour luy bailler le mien malgré qu'il en eust : et je pense qu'il ne l'auroit pas accepté, si le hazard ne m'en eust fait trouver un autre au mesme instant, d'un homme de nostre Party, qui fut tué proche de moy. Mais pour la seconde, je vy seulement le cheval que j'avois donné à mon Maistre tomber mort, et Artamene se dégager de dessous luy, et combatre ceux qui l'attaquoient, sans que je pusse joindre ; parce que ceux qui l'avoient environné m'en empeschoient. Mais quoy que selon les apparences il d'eust succomber en cette occasion, le Ciel voulut encore le conserver : et fit qu'il fut si heureux, qu'il tua un de ces Chevaliers, dont le cheval estoit admirablement bon : si bien qu'Artamene sans perdre temps, et malgré la resistance de ceux qui vouloient s'y opposer, se jetta dessus ; et coupa la main d'un autre, qui voulut luy saisir la bride, achevant de mettre en déroute tout ce qui luy voulut resister. Enfin, Seigneur, Artamene de ma connoissance, en tua ou blessa plus de trente, et fit plusieurs prisonniers, tant des Conjurez que des autres. Cependant l'Aisle droite des Ennemis avoit encore plus resisté que la gauche : et quelque valeur qu'eussent Aribée et Philidaspe, la victoire leur avoit cousté un peu plus cher, et plus de temps qu'à Artamene, quoy qu'ils n'eussent pas d'ennemis particuliers à combattre : Neantmoins ils l'avoient enfin remportée. Ciaxare de son costé, qui estoit au Corps de la Bataille, s'estoit meslé avec les Ennemis ; et les avoit mis en desordre, de sorte que la victoire s'estoit entierement declarée pour luy. Tout estoit donc dans une confusion extréme : les Vainqueurs poursuivoient les vaincus opiniastrément : les uns se rendoient et jettoient leurs armes : les autres preferoient la mort à la captivité ; et toutes choses enfin, estoient dans un bouleversement estrange : et tout cela, par la valeur d'Artamene, qui estoit sans doute la plus sorte cause de la victoire. Car j'avois oublié de vous dire, qu'au commencement de la Bataille, Aribée et Philidaspe avoient esté contraints par le rude choc des Ennemis de plier un peu : si bien qu'Artamene en ayant esté adverty, et se sentant assez fort pour vaincre ceux qu'il avoit en teste avec moins de Troupes ; avoit détaché deux mille hommes, et les avoit envoyez à Aribée et à Philidaspe pour les soustenir, ce qui les avoit empeschez d'estre vaincus ; et ce qui par consequent, avoit fait remporter la victoire entiere. Dans ce grand desordre, Artamene qui n'estoit blessé qu'en deux endroits, et mesme assez legerement ; chargeoit les Ennemis et les poursuivoit, par tout où il leur voyoit rendre encore quelque combat : car pour ceux qui n'estoient plus en estat de resister, il ne fut jamais un vainqueur si doux ny si clement qu'Artamene. Comme il estoit donc engagé en cette poursuite, il reconnut le Roy de Pont, que Philidaspe pressoit estrangement : et qui estant suivy de douze ou quinze, l'auroit infailliblement tué ; si mon Maistre, suivy de Feraulas, de moy, et de deux autres encore, n'y fust heureusement arrivé. D'abord qu'il approcha, haussant la voix autant qu'il pût ; et escartant ceux qui secondoient Philidaspe en son dessein ; genereux Prince, dit il au Roy de Pont, comme vous n'estes pas si heureux que moy, quoy que vous soyez plus vaillant ; vous n'eschapperez pas peut-estre si facilement de ceux qui vous attaquent, que j'ay eschapé de ceux qui m'ont attaqué : c'est pourquoy ne vous obstinez pas à combattre contre des gens ausquels je ne puis pas commander absolument, pour vous tenir ma parole, puis que le Roy que je sers, est en personne dans son Armée. Mais rendez vous ; ou combatez moy en particulier, je vous donne le choix des deux. A ces mots, qui ravirent d'admiration le Roy de Pont ; et qui surprirent fort Philidaspe ; le premier voulut repartir, lors que cent chevaux des siens qui le cherchoient, s'estant r'alliez, et l'ayant reconnu, vinrent pour charger ceux qui l'avoient enveloppé : Mais luy qui vit qu'il ne pouvoit combattre Philidaspe, qui luy avoit pensé oster la vie, sans combattre aussi Artamene, qui la luy avoit conservée ; ne songea qu'à se retirer, avec assez de diligence. Un evenement si peu attendu, surprit autant Philidaspe, que vous pouvez vous l'imaginer : neantmoins un moment apres, estant revenu de son estonnement, sans songer à suivre le Roy de Pont ; et se tournant brusquement vers Artamene, Vous voulez donc, luy dit il, qu'il n'y ait que vous qui triomphe ? et non content de vos propres victoires, vous voulez encore dérober celles des autres. Artamene le regardant assez fierement, c'est à ceux, luy respondit il, qui se servent de la valeur d'autruy, pour vaincre un Prince abandonné des siens, qu'il faudroit reprocher de vouloir dérober la Victoire : et non pas à Artamene, qui n'employe que son propre bras pour la remporter : et qui laissant tout le butin aux Soldats, les apelle peu souvent, au partage du peril. Ceux que la Fortune favorise repliqua Philidaspe, n'ont besoin d'apeller personne à leur secours : Ceux qui se fient à leur courage, respondit Artamene, n'invoquent point la puissance de la Fortune. Il faut bien pourtant, qu'elle vous ait secouru en cette journée, reprit Philidaspe ; et il faut bien qu'elle vous ait abandonné, repliqua Artamene, pour avoir eu besoin d'estre assisté de douze ou quinze, pour attaquer un Prince seul, et las de combattre. Il vous est facile, respondit Philidaspe, de trouver tout aisé à vaincre, vous qui n'avez à combattre que des lasches, et de simples Chevaliers. Il vous est encore plus facile, reprit Artamene, de vaincre des Rois abandonnez, et de les faire succomber sous le nombre : mais il ne vous le sera peut-estre pas tant, adjousta t'il, en haussant la voix, de vaincre Artamene tout seul, quand vous luy donnerez l'occasion de vous combattre. Il vous la demande ; et ce sera demain au matin si vous le voulez. Il ne faut pas attendre si long temps, repliqua fort haut Philidaspe ; et alors haussant le bras, il se mit en estat de vouloir attaquer Artamene, qui de son costé s'avança fierement sur luy ; et luy porta un grand coup d'espée, qui l'eust sans doute fort blessé, si la main ne luy eust tourné, et si ce coup n'eust glissé sur ses Armes. Enfin, malgré nous qui taschions de les separer ; ils sentirent chacun plus d'une fois et la pesanteur de leurs coups, et la force de leur bras. Mais, Seigneur, admirez je vous prie, ce que peut la vertu, et la veritable valeur ; nous n'estions que quatre avec Artamene, et ils estoient douze ou quinze avec Philidaspe : Cependant au mesme instant qu'ils virent la dispute qui estoit entre eux, ceux qui l'avoient suivy contre le Roy de Pont, l'abandonnerent contre mon Maistre, et se rangerent de son Party. Bien est-il vray qu'il n'en eust pas esté plus mal traité : mais nous n'eusmes pas loisir de voir ce qu'il fust arrivé de ce différent : car au mesme temps Ciaxare suivy de grand nombre des siens, arriva en ce mesme endroit : et ces deux fiers ennemis à la veuë du Roy, suspendirent leur colere, et cesserent de se frapper. Quel Demon ennemy de ma gloire, s'escria Ciaxare en les separant, veut faire perir ceux qui m'ont fait triompher ? et pourquoy faut il que vous faciez vous mesme, ce qu'une Armée de cinquante mille hommes n'a pû faire ? A ces mots il s'informa du sujet de leur querelle : et l'ayant apris il blasma fort Philidaspe, d'avoir tiré l'espée contre un homme qui luy pouvoit commander : et se pleignit un peu de mon Maistre, de ce qu'il avoit esté cause en quelque façon, que le Roy de Pont s'estoit sauvé. Seigneur, luy dit Artamene, je m'engage à reparer cette faute, par des voyes plus honorables : et je vous promets de remettre en vos mains cét illustre Prisonnier, avant que la guerre finisse, ou de mourir dans cette entreprise. J'avois promis devant vostre Majesté, de n'endurer point qu'on le vainquist par le nombre ; et je me suis aquité de ma promesse. Si le Roy ne fust pas venu. . . . . . (reprit le desesperé Philidaspe) vous auriez peut-estre esté puny, adjousta mon Maistre en l'interrompant, de vostre audace, et de vostre temerité. Le Roy leur imposa alors silence à l'un et à l'autre ; les accorda sur le champ, d'authorité absoluë ; et les fit embrasser devant luy. En suitte dequoy, ayant fait sonner la retraite, l'on campa sur le champ de Bataille : et chacun s'estant retiré à sa Tente, Artamene fut se faire penser à la sienne, et Feraulas qui avoit esté blessé, fit aussi la mesme chose. Pour moy, qui avois esté plus heureux, je me trouvay en estat de servir les autres : le Roy vint voir Artamene dés le mesme soir : et ne pouvant se lasser de le loüer, ny de se resjoüir de le voir échapé d'une occasion si dangereuse ; il luy donna sans doute toutes les marques d'une affection tres tendre et tres reconnoissante. Il envoya à l'instant mesme advertir la Princesse sa fille, et du gain de la Bataille, et de la conservation d'Artamene : et mon Maistre, comme vous pouvez croire, reçeut l'honneur que luy fit le Roy, avec beaucoup de joye et beaucoup de respect. Cependant Philidaspe et Artamene estant demeurez amis en apparence, ne l'estoient pas en effet : et il est aisé de juger, que cette derniere advanture, avoit encore aigry leur esprit. Elle avoit pourtant produit un assez bizarre sentiment dans leur ame : car Seigneur, pour ne vous déguiser plus la chose, Philidaspe que mon Maistre ne croyoit estre qu'un ambitieux, avoit autant d'amour que luy pour la Princesse. C'est pourquoy il avoit attaqué si ardemment le Roy de Pont : le regardant bien plus comme Amant de Mandane, que comme ennemy de Ciaxare. Il tira toutefois quelque repos de cét accident : car voyant avec quelle generosité Artamene avoit couservé la vie du Roy de Pont, il s'imagina qu'il ne devoit pas soubçonner mon Maistre d'estre son Rival : luy semblant qu'il estoit impossible d'estre rival et genereux tout ensemble, en une pareille occasion. Pour Artamene il n'en alla pas ainsi : au contraire, il n'avoit jamais eu un si fort soubçon, de l'amour de Philidaspe pour la Princesse, comme il en eut ce jour là. Comment est-il possible (nous dit il le soir, apres que Ciaxare fut sorty de sa Tente) que Philidaspe qui ne peut avoir nulle haine particuliere contre le Roy de Pont, si ce n'est qu'il soit son Rival, ait pû se resoudre de le faire tuer si cruellement comme il s'y preparoit ; luy qui est brave et genereux, et qui semble estre piqué d'un veritable desir de gloire ? Ha ! non non Chrisante, me disoit il, Philidaspe aime Mandane, si je ne suis le plus trompé de tous les hommes. Ainsi, Seigneur, une mesme action faisoit differens effets : car Philidaspe croyoit qu'Artamene n'aimoit point, parce qu'il avoit voulu sauver le Roy de Pont : et Artamene croyoit au contraire que Philidaspe aimoit, parce qu'il avoit voulu perdre ce Prince, d'une maniére si peu genereuse. Toutefois toutes ces diverses opinions, estoient si chancelantes, si incertaines, et appuyées sur des conjectures si foibles, qu'ils ne pouvoient s'y asseurer : et il n'y avoit rien de constant dans leur esprit, que l'invincible aversion, qu'ils avoient tous deux l'un pour l'autre.

Histoire d'Artamène : suite de la guerre contre le roi de Pont


Cependant deux ou trois jours apres la Bataille, Ciaxare tint Conseil de Guerre, pour s avoir si l'on poursuivoit les Ennemis qui s'estoient retirez, et que l'on sçavoit qui attendoient un puissant secours : il fut alors resolu pour les embarrasser davantage, de separer l'Armée : et d'envoyer assieger une place de Bythinie, qui est scituée au bord d'un grand Lac : et par ce moyen, faire une puissante diversion, des forces qu'ils attendoient. Que cependant, la partie la plus considerable de l'Armée, demeureroit pour observer la contenance de l'Ennemy, lors qu'il se seroit r'allié, et pour agir selon qu'il agiroit. La chose ayant esté resoluë de cette façon, Ciaxare qui se trouvoit un peu mal, s'en retourna dans Anise : et laissa Artamene Lieutenant General de l'Armée qui devoit tenir la Campagne : Aribée le suivant, et envoyant Philidaspe assieger cette Ville dont j'ay desja parlé, avec le reste des Troupes. Ces deux Rivaux par le caprice de leur passion, n'estoient pas contents de leur employ : Philidaspe trouvoit qu'Artamene demeurant en estat de pouvoir combattre le Roy de Pont, avoit de l'advantage sur luy : et Artamene s'imaginoit, que la prise d'une Ville importante, estoit quelque chose de plus, que le gain d'une Bataille : parce, disoit il, que l'une fait avoir qualité de Conquerant, et de Vainqueur tout ensemble ; au lieu que l'autre ne donne d'ordinaire que la derniere. Il adjoustoit qu'apres la victoire, l'un se trouve en possession d'une Place considerable, et que l'autre n'a que le simple Champ de Bataille, sans avoir quelquefois nul advantage d'avoir vaincu. Mais enfin il falut qu'ils se contentassent : Philidaspe partit avec seize mille hommes, et Artamene demeura avec trente mille : le Roy ne remenant avec luy, que ce qui estoit absolument necessaire pour sa Garde. Mon Maistre avoit esté si legerement blessé à la derniere Bataille, qu'il n'en garda le lit qu'un jour seulement : ces deux Rivaux se separant en presence du Roy, se souhaiterent en apparence, toute sorte de bonheur : mais en effet ils se regarderent avec aversion, si ce ne fut avec une haine formée. Le lendemain que le Roy fut party, et qu'il eut laissé le commandement de l'Armée à mon Maistre malgré la resistance qu'y fit Aribée ; il y eut deux des prisonniers que l'on avoit faits à la Bataille, dont l'un estoit fort blessé, qui demanderent à parler à Artamene, pour une chose importante : mon Maistre en estant adverty, fut à l'instant mesme à la Tente où estoient ces Chevaliers : s'imaginant que ce pouvoit estre quelque chose, qui regardoit le service du Roy. Comme il y fut arrivé, le blessé parla le premier : Seigneur, luy dit il, apres m'avoir donné de si puissantes marques de vostre valeur, par les blessures que je porte, et que j'ay reçeuës de vostre main, je veux vous donner une ample matiere d'exercer vostre justice ou vostre clemence. Ce sont deux Vertus, repliqua mon Maistre, au choix desquelles il n'est pas dangereux de se tromper : Neantmoins mon inclination panchant tousjours plus tost vers l'indulgence que vers la rigueur ; vous devez presque estre asseuré, laquelle des deux je dois suivre. Seigneur, interrompit le Chevalier qui n'estoit pas blessé, ce que mon Frere vous veut dire, et que je vous diray pour luy, à cause de sa foiblesse, vous surprendra assez pour vous mettre en peine de ce que vous aurez à faire ; et suffiroit mesme pour justifier toute la rigueur que vous pourriez avoir contre nous. Car enfin, Seigneur, poursuivit-il en se jettant à ses pieds, nous sommes des lasches et des Criminels, que la connoissance de vostre vertu a rendus vertueux, en les rendant amoureux de vostre gloire : et qui par consequent, ne pouvons plus souffrir la vie, que nous n'ayons reparé par quelque petit service, le mal que nous vous avons voulu faire. Artamene entendant parler ces Chevaliers de cette sorte, ne sçavoit que penser ; lors qu'enfin celuy qui estoit blessé reprit la parole, et luy dit avec quelque peine, Seigneur, pour ne vous tenir pas davantage en suspens ; et pour vous tesmoigner que nous sommes veritablement repentans de nostre crime, puis que nous le descouvrons nous mesmes ; sçachez, Seigneur, que nous estions mon Frere et moy du nombre de ces quarante Chevaliers, qui avoient conjuré contre vostre vie : et qui l'ont attaquée avec tant de lascheté, à la derniere Bataille. Helas ! mes Amis (dit alors Artamene, interrompant celuy qui parloit, et les regardant tous deux sans aucune esmotion) par quels mouvemens avez vous agy, et par quels mouvemens agissez vous ? Pourquoy m'avez vous voulu perdre ? pourquoy me voulez vous sauver ; et pourquoy voulez vous encore vous exposer à la discretion d'un Vainqueur justement irrité Seigneur, reprit ce Chevalier, nous avons voulu vous perdre, parce que nous estions malheureux : et que l'espoir de la recompense, a esté plus puissant en nous, qu'un veritable desir de gloire. Mais aujourd'huy, Seigneur, vostre illustre exemple nous à mieux instruits : et nous preferons une action de vertu, à toutes les Grandeurs de la terre. C'est pourquoy nous avons mieux aimé hazarder nostre vie, en vous descouvrant nostre faute, que d'exposer encore une fois la vostre, en ne vous aprenant pas, que le Chef de la conspiration est en vos mains sans estre connu : et que si on le delivre par l'eschange des Prisonniers, il n'en deviendra peut-estre pas meilleur pour cela : et attentera une seconde fois, contre la Personne du monde de qui la vie est la plus glorieuse. Quoy, s'escria alors Artamene, le Chef de la conspiration est entre mes mains ! et quel peut-estre cét homme que je n'ay point offensé, qui me haït si estrangement ; et qui se haït si fort luy mesme, qu'il prefere la mort de son enemy à sa propre gloire ? C'est Artane, Seigneur (repliquerent tout à la fois ces deux Chevaliers. ) C'est Artane ! reprit mon Maistre fort estonné ; Ouy, Seigneur, poursuivit l'un d'eux ; et c'estoit effectivement à Artane que s'adressoit le Billet qui fut trouvé dans le Camp du Roy de Pont : par lequel mon Frere et moy l'asseurions que tous les quarante Chevaliers estoient resolus de ne combattre qu'Artamene, et de tuër Artamene : mais celuy qui le luy devoit rendre, et qui nous avoit parlé de sa part, le perdit parmy nos Tentes. Si bien qu'ayant esté porté au Roy, il fut cause de l'advis qu'il vous donné : car comme Artane, ny pas un des Conjurez n'y estoit nommé, et que mon escriture que j'avois desguisée ne fut connuë de personne ; il sçeut bien la conjuration, mais il n'en pût descouvrir, ny l'autheur, ny ses complices : et ce fut pourquoy, comme je l'ay dit, il envoya vous en advertir ; ne pouvant pas y remedier par la en advertir ; ne pouvant pas y remedier par la punition des coupables, puis qu'il ne les connoissoit point. Croyez donc, Seigneur, que c'est Artane qui nous a subornez : que c'est luy qui desesperé de la mauvaise action qu'il a faite ; et d'avoir esté vaincu par vous d'une façon si honteuse pour luy ; et si prejudiciable à l'amour qu'il a pour la Princesse de Pont, dont il est amoureux ; a voulu vous perdre. Et pour se pouvoir restablir aupres de son Prince, il s'est trouvé desguisé à cette Bataille : où ne doutant point que vous ne deussiez perir par la partie qu'il vous avoit dressée ; il pretendoit se monstrer apres le combat avec vos Armes ; et si j'ose dire tout, avec vostre teste à la main, comme vous ayant vaincu : afin que le Roy de Pont le remist en grace, pour avoir sur monté le plus vaillant de ses ennemis : Mais, Seigneur, la justice des Dieux et vostre valeur, en ont disposé autrement : et c'est maintenant à vous, à disposer de nostre fortune et de nostre vie. Si vos blessures ne sont pas dangereuses (respondit Artamene, en regardant celuy qui estoit au lit) vous aurez loisir de reparer vostre faute, par quelque action genereuse : car je ne sçay point punir ceux qui se repentent : ny me vanger de ceux qui ne sont plus en estat de se deffendre. Ha ! Seigneur (s'escrierent ces deux Chevaliers, l'un en joignant les mains, et l'autre en se rejettant à genoux) contre quel homme, ou plus tost contre quel Dieu, nous avoit-on employez ? Contre un homme qui craint les Dieux (repliqua mon Maistre en le relevant d'une main, et tendant l'autre à son Frere) et qui prefereroit la mort à la moindre injustice, et à la moindre lascheté. C'est pourquoy, poursuivit il, oubliant la faute que le malheur de vostre condition vous a fait commettre : et voulant vous recompenser de vostre repentir, et du service que vous m'avez voulu rendre, en m'advertissant qu'Artane est en mon pouvoir : je vous donne la vie ; et vous promets la liberté : que je ne veux pourtant pas vous accorder sans rançon. Ha ! Seigneur, s'escrierent de nouveau ces Chevaliers, demandez nous toutes choses, sans craindre d'estre refusé : car que ne doivent pas des gens, à qui l'on accorde la vie, apres avoir marité la mort ? je veux donc, repliqua Artamene, auparavant que je vous delivre, que vous me juriez solemnellement, que par nulle consideration, vous ne vous porterez jamais plus, à employer vôtre courage et vostre valeur contre qui que ce soit, de la maniere que vous avez fait contre moy : et que vous ne deshonnorerez de vostre vie, la glorieuse profession que vous faites, par des actions qui en sont indignes. Combattez-moy en vaillans Soldats, poursuivit il, comme l'Ennemy de vostre Roy, et n'oubliez rien pour me vaincre : car je vous promets de ne refuser à pas un de vous, de mesurer mon Espée contre la sienne : attaquez moy mesme plusieurs ensemble, si vous avez assez bonne opinion de moy, pour n'oser pas m'attaquer seuls : mais ne marchandez jamais, le sang ny la vie de personne : et faites que l'espoir d'un gain infame, ne vous mette jamais en estat de le devenir. Ha ! Seigneur, s'escrierent ces deux Chevaliers en l'interrompant, nous passerions plustost nos Espées à travers nostre coeur, que de les tirer plus contre vous : et que de les employer jamais à faire une mauvaise action. Apres cela, Artamene les carressa fort : et ayant sçeu qui estoit celuy qui tenoit Artane prisonnier, qui s'estoit caché autant qu'il avoit pû ; il luy envoya commander de le luy amener, dans la Tente où estoient ces deux Chevaliers. D'abord qu'il y fut, et qu'il les eut reconnus, il jugea bien qu'il estoit descouvert : c'est pourquoy sans attendre qu'Artamene luy parlast, et luy reprochast son crime ; je connois bien, luy dit il, que ces Traistres que je voy, qui n'ont pas eu la force de resister à des promesses, ont eu la perfidie de m'accuser. C'est pourquoy-je ne m'arresteray point, à vouloir me justifier d'une chose, dont ils me pourroient facilement convaincre. Mais, Seigneur, (luy dit il d'une façon toute suppliante, et où la crainte de la mort paroissoit visiblement) que vouliez vous que fist un homme qui en perdant l'honneur avoit perdu la raison ? sinon de tascher d'effacer son crime par un autre crime : et trouver son salut dans vostre perte. Je sçay bien, que c'est dire une mauvaise raison : mais n'en ayant point d'autre, il faut avoir recours à la clemence de l'offensé que l'on a desja esprouvée : et demander de nouveau pardon, quand l'on ne peut demander justice, qu'en demandant chastiment. C'est craindre la honte d'une estrange maniere, respondit Artamene, que de se deshonnorer, de peur d'estre deshonnoré : Non non Artane, vostre passion vous avoit fait esgarer : et ce n'est nullement par le chemin que vous aviez pris, que l'on peut rencontrer la gloire. Je sçay sans doute un peu mieux que vous, par quels sentiers on la peut trouver : c'est pourquoy souffrez aujourd'huy que je sois vostre Guide : et que je vous aprenne sans colere et sans reproche ; que pour faire oublier vos fautes passées, il n'en faloit point commettre de nouvelles : et que si vous avez dessein d'effacer de la memoire des hommes, le souvenir d'une action ou de deux, qui n'ont peut-estre pas esté fort genereuses ; il en faut faire cent de vertu et de courage ; et non pas en adjouster de pires aux mauvaises. C'est pour cela Artane, que je vay vous renvoyer au Roy vostre Maistre : à ces mots, Artane changea de couleur : et l'on vit bien qu'il eust presques mieux aimé demeurer entre les mains de celuy à qui il avoit voulu desrober la Victoire ; et à qui il avoit en suite voulu faire perdre la vie ; que de retourner aupres du Roy de Pont. De sorte que comme Artamene le remarqua, ne craignez rien, luy dit il, Artane : je ne vous rendray pas, sans mettre vostre vie en seureté : car si je vous la voulois faire perdre, je n'aurois pas besoin de vous envoyer à un autre pour vous punir. A juger de l'advenir par le passé, il y a veritablement peu d'espoir, que vous deveniez plus raisonnable : et à en juger mesme par le present, il est facile de voir dans vos yeux, et dans vostre procedé, qu'il y a dans vostre coeur beaucoup de colere ; un peu de crainte ; et point du tout de repentir. Mais apres tout, Artane ne m'est guere plus redoutable vivant que mort : c'est pourquoy j'oubli le passé qui n'est plus : je laisse l'advenir aux Dieux : et j'use du present, comme un homme de coeur en doit user ; faites la mesme chose si vous estes sage. Enfin Seigneur, apres plusieurs discours qu'ils eurent encore ensemble, Artamene renvoya Artane au Roy de Pont : et luy manda qu'il ne luy auroit pas mesme descouvert le crime de cét homme, s'il n'eust jugé qu'il est tousjours dangereux aux Rois, d'avoir des Sujets capables d'une extréme meschanceté sans les connoistre : Mais qu'il le supplioit, de se contenter de connoistre Artane sans le punir : ordonnant au Heraut, auquel il commanda de l'aller conduire, de ne le laisser point, que le Roy de Pont ne luy euse engagé sa parole d'en user ainsi. Artane malgré toute sa malice, ne pouvant s'empescher de voir la moderation d'Artamene ; ne pouvoit s'empescher non plus de se pleindre de sa fortune ; qui luy faisoit trouver tant de rigueur, en la clemence de son Ennemy : puis qu'en luy donnant la vie et la liberté, il le couvroit de honte et de confusion, en le renvoyant au Roy de Pont : et achevoit de le détruire, dans l'esprit de la Princesse qu'il aimoit. Pour ces deux Chevaliers prisonniers, apres qu'Artamene leur eut rendu la liberté, ils le supplierent de ne les renvoyer point au Roy leur Maistre : et de souffrir qu'ils allassent cacher leur infamie en quelque Païs esloigné. Artamene qui jugea qu'ils craignoient peut-estre quelque lasche vangeance d'Artane, qui estoit homme de condition ; leur accorda ce qu'ils demandoient, lors que celuy qui estoit blessé fut guery ; leur faisant encore de magnifiques presens à leur départ. Cette action qui fut sçeuë de la Princesse, en fut extrémement loüée, aussi bien que du Roy de Pont, lors qu'on luy remena Artane : et de cette sorte, mon Maistre reçeut des Eloges en mesme temps, et de son Rival, et de sa Maistresse. Bien est-il vray que ce Prince ne sçavoit pas, que celuy qu'il loüoit avec tant d'empressement, estoit l'homme du monde qui devoit mettre le plus d'obstacle à tous ses desseins : et que la Princesse ignoroit aussi qu'Aretamene fust son Amant. Nous sçeusmes Seigneur, par le retour du Heraut, que le Roy de Pont avoit en beaucoup de peine à se resoudre de laisser vivre le lasche Artane : mais que s'estant obstiné, suivant l'ordre de mon Maistre, à ne le laisser point qu'il ne fust assuré de sa vie, par la parole de ce Prince, il avoit enfin promis de ne le faire pas punir : à condition toutefois, qu'il ne se presenteroit jamais devant luy : et qu'il sortiroit pour tousjours de ses Estats, et de son Armée. Artamene durant toutes ces choses, n'envoyoit jamais vers Ciaxare, qu'il ne fist faire un compliment à la Princesse ; et la Princesse aussi, ne voyoit jamais venir personne du Camp à Anise, qu'elle ne s'informast exactement de tout ce qui le regardoit : et qu'elle ne témoignast beaucoup de plaisir, d'aprendre toutes les merveilles de sa vie. En effet, l'on peut dire que tout ce qu'Artamene a fait, il l'a fait excellemment : et je me souviens mesme qu'en ce temps là, un vieux Capitaine Capadocien, qui avoit son Quartier dans la Galatie, fit quelque desordre dans un logement, dont les Habitans se vinrent pleindre. Artamene sçachant que c'estoit un homme de service, et qui avoit vieilli sous les armes ; voulut luy faire une reprimande, qui le corrigeast sans l'irriter : luy semblant qu'il devoit ce respect pour un Officier, qui avoit porté les armes si long temps devant luy. Il luy manda donc dans un Billet, qu'il le conjuroit de ne forcer pas un jeune Soldat, d'avoir l'audace de reprendre et de chastier un vieux Capitaine.

Je vous dis cecy, Seigneur, afin que vous connoissiez par ce discours, le jugement et la moderation de mon Maistre : et que vous ne vous estonniez pas de voir, que tout Estranger qu'il estoit, il ne laissoit pas d'estre craint, aimé, et obeï, comme s'il fust nay en Capadoce, et de la plus illustre Race qui y fust. Cependant le Roy de Pont ayant eu un puissant secours de Phrigie, en avoit fortifié son Armée de telle sorte, qu'il estoit en estat, s'il eust voulu, de s'opposer en mesme temps, à Artamene et à Philidaspe : Mais il jugea plus à propos de tascher de combattre mon Maistre sans separer ses Troupes : parce qu'en effet il en avoit alors plus que luy : se reservant à secourir la Ville que Philidaspe assiegeoit, et qui estoit bien munie de toutes choses ; lors qu'il auroit gagné la Bataille, comme il esperoit la gagner. Mais comme il estoit amoureux de la valeur d'Artamene ; et que luy devant la vie, il vouloit s'en aquiter ; le Roy de Phrigie et luy, chercherent quelque voye extraordinaire, de ne luy estre pas tousjours redevables : et de n'estre pas aussi absolument vaincus par sa vertu que par sa valeur. Ils prirent donc une resolution fort estrange et fort nouvelle : bien est-il vray que le Roy de Pont qui est effectivement genereux, avoit un peu d'interest à ce qu'il fit. Car enfin quoy qu'il sçeust bien qu'Artamen, ne l'eust pas soubçonné d'une fausse generosité, en l'affaire des quarante Chevaliers : neantmoins depuis qu'Artane avoit esté renvoyé, quelques esprits mal intentionnez, ou peut-estre Artane luy mesme ; avoient fait courir un bruit sourd, que le Chef de cette conspiration n'avoit pas esté bien connu : et ils faisoient entendre tacitement, que le Roy de Pont, quoy qu'il eust envoyé advertir Artamene de cette entreprise sur sa vie, en estoit toutefois l'autheur : et que cette generosité n'estoit au fonds qu'une finesse. Ce Prince ayant donc sçeu ce qui s'estoit dit, voulut en s'aquittant de ce qu'il devoit à Artamene, se justifier pleinement de cette fausse accusation : et pour cét effet, les deux Rois firent publier dans leur Camp, un Commandement absolu, de ne se servir ny d'Arcs, ny d'Arbalestes, ny de Frondes, ny de Javelots, contre Artamene, dont les Armes estoient assez remarquables, pour ne s'y pouvoir tromper : de n'employer contre luy que l'Espée seulement : et de ne le combattre que seul à seul, autant que la confusion d'une Bataille le pourroit permettre : ne voulant pas qu'un homme si vaillant, mourust de la main d'un lasche, qui pourroit le tuer de loin par un coup de fleche : ny qu'il fust accablé par le nombre, comme Artane avoit pensé l'accabler. Jugeant, disoient ils, qu'il y alloit de la gloire de leurs Nations d'en user de cette sorte : et de tesmoigner, qu'ils n'avoient pas besoin pour vaincre d'estre plusieurs contre un seul, quelque vaillant qu'il peust estre. Le jour d'apres ce commandement, Artamene qui ne se fioit qu'à luy mesme, de toutes les choses importantes : et qui exerçoit successivement (s'il est permis de parler ainsi) toutes les Charges de l'Armée, tant il estoit vigilant, et capable de toutes choses : fit une partie pour aller reconnoistre la contenance de l'Ennemy. Le Roy de Pont qui en fut adverty par un Espion, destacha pareil nombre des siens, pour aller repousser ceux qui le venoient regarder de si prés. Mais Artamene fut bien surpris de remarquer que luy qui avoit accoustumé de se voir tout couvert d'une gresle de Fleches et de Traits, n'en estoit plus touché que par hazard : et que bien loing d'estre enveloppé par la multitude à son ordinaire, il ne se voyoit presque jamais qu'un Ennemy à la fois. Il en attaquoit plusieurs ; mais il n'estoit attaqué que par un seul : et au milieu d'un combat de douze cens hommes, l'on peut dire qu'il faisoit un combat particulier, puis qu'il n'en avoit jamais qu'un à la fois sur les bras. Cét evenement l'estonnoit un peu ; car la chose n'avoit accoustumé d'aller ainsi : Neantmoins dans la chaleur de l'action, il ne fit qu'une legere reflexion là dessus : et ne songea qu'à remporter la victoire. Comme en effet, une bonne partie des Ennemis fut taillée en pieces ; beaucoup demeurerent prisonniers ; et le reste se sauva en desordre et en confusion. Artamene estant retourné au Camp, les prisonniers que l'on avoit faits, esperant en estre mieux traitez, y publierent la generosité de leur Maistre : et de la défense qu'il avoit faite en faveur du mien. Ces Soldats y ayant descouvert un procedé si peu commun, et Artamene l'ayant sçeu, il les fit delivrver au mesme instant : les priant de dire au Roy leur Maistre, qu'il verroit bien tost qu'il n'estoit peut-estre pas absolument indigne de l'honneur qu'il luy faisoit : et qu'il sçauroit aussi bien recevoir ses bons offices que ses bons advis. J'estois aupres de luy lors que cela arriva : et à peine fut-il seul, que me regardant avec estonnement ; quelle bizarre fortune est la mienne ? me dit-il, Chrisante, d'avoir un Rival qui me poursuit par ses bien-faits, et par sa generosité, jusques à me forcer presque de ne le haïr pas : et qui tout bien intentionné qu'il est pour moy, ne laisse pas de me causer un estrange desespoir. Il cherche sans doute l'estime de ma Princesse par cette voye : et cherche plus les acclamations publiques que la Victoire. Ha ! s'il est ainsi, disoit-il, combien m'est il plus redoutable, lors qu'il veut conserver ma vie, que lors qu'il la veut attaquer ! Non, non, trop genereux Rival, poursuivoit ce Prince amoureux, je ne sousriray point que tu me surmontes en vertu : et je suis resolu de te disputer aussi opiniastrément l'estime de Mandane, que je t'ay disputé la Victoire, à la teste d'une Armée. Ouy, Chrisante, adjoustoit il en me regardant ; je veux que ma Princesse n'entende jamais dire que le Roy de Pont à fait une belle action : qu'elle n'aprenne en mesme temps, qu'Artamene en a fait une autre encore plus heroïque. Je veux que du moins il se fasse un combat secret dans le coeur de Mandane, où il Roy de Pont ne me puisse vaincre avec justice. Si l'inclination de ma Princesse ne panche de son costé, et ne me surmonte plustost son merite. Apres cela, Seigneur, je voulus luy dire quelque chose, mais il ne m'escouta pas : le lendemain il tint Conseil de Guerre ; et quoy que selon l'ordre, il falust se contenter d'empescher l'Ennemy d'aller faire lever le siege que faisoit Philidaspe, en cas qu'il se mist en devoir de le vouloir faire ; il ne pût se resoudre d'aider à la gloire de celuy-cy ; ny de laisser plus long temps le Roy de Pont en estat d'avoir eu l'avantage de donner la derniere marque de generosité extraordinaire. Il fit donc si bien par cette eloquence forte et puissante, que la Nature luy a donné, et qu'il a beaucoup cultivée en Grece : qu'il fit resoudre tous les chefs de son Armée à forcer l'Ennemy de combattre : qui de son costé, comme je vous l'ay desja dit, en avoit aussi l'intention. Vous pouvez juger, Seigneur, que deux ennemis qui se cherchent, se rencontrent facilement : c'est pourquoy Artamene ne fut pas long temps sans avoir la satisfaction qu'il desiroit. Mais admirez, Seigneur, ce que peut le desir de la gloire, dans une ame vrayement genereuse ! Artamene qui sur l'advis que le Roy de Pont luy avoit donné, de la conjuration faite contre sa vie ; avoit pris les plus belles et les plus magnifiques Armes du monde, afin de se faire mieux remarquer à ceux qui le cherchoient. Dans cette derniere rencontre, aprenant que ceux qui le reconnoistroient, ne le combattroient, ny avec l'Arc ny avec le Javelot, et ne l'attaqueroient que seul à seul : il quitta ces belles Armes, et en prenant de toutes simples, afin de n'estre pas reconnu ; il acheva sans doute de montrer à toute la Terre, que personne ne le pouvoit vaincre en generosité. Seigneur, luy dis-je le matin comme il commença de s'armer, voulez vous cacher tant de belles actions que vous faites, sous des armes si peu remarquables ? il faut bien, me dit-il, Chrisante, que je me cache en cette occasion, si je me veux montrer digne de la grace que l'on m'a voulu faire : Mais, adjoustay-je, Seigneur, ne craignez vous point d'oster le coeur à vos Soldats, faisant qu'ils ne puissent vous distinguer, dans le grand nombre de ceux qui seront armez comme vous ? S'ils me suivent, me respondit-il, ils ne laisseront pas de me reconnoistre : et je pretens agir d'une façon, qui ne leur permettra peut-estre pas de douter des lieux où je combattray. En effet Seigneur, l'on combatit : et Artamene fit des choses en cette journée, qui ne sont pas concevables. Jusques là, il avoit combattu en vaillant homme : mais en cette occasion, l'on peut quasi dire, qu'il combatit comme un Dieu irrité. L'on eust dit qu'il sçavoit qu'il estoit invulnerable, veû la maniere dont il s'exposoit : il enfonçoit des Escadrons ; il éclaircissoit tous les rangs ; il se faisoit jour à travers les Bataillons les plus serrez ; et rien ne luy pouvoit resister. Enfin il agissoit d'une maniere si prodigieuse ; que malgré ses armes simples, il se fit bien tost reconnoistre, et des Ennemis. Elles estoient toutes teintes du sang qu'il avoit respandu : et qui jalissant jusques sur sa Cuirace, l'avoit rendu plus terrible, et plus redoutable. Son Bouclier estoit tout herissé des traits qu'on luy avoit tirez : et qu'il n'avoit pû faire tomber comme autrefois en le secoüant, tant ils avoient eu la pointe acerée ; et tant ils avoient penetré avant dans ce Bouclier. Le Roy de Pont l'ayant rencontré en cét estat, et le reconnoissant facilement ; il ne tient pas à moy, luy cria-t'il, genereux Artamene, que je ne m'aquite de ce que je vous dois, en conservant vostre vie. Il ne tient pas non plus à moy, luy respondit mon Maistre, que vostre valeur ne reçoive un grand avantage de ma deffaite : puis que je fais tout ce que je puis, pour vous la rendre plus glorieuse : et pour n'espargner pas une vie, qui fait peut-estre plus d'un obstacle à vostre victoire, et à vostre felicité. Mais vaillant, Prince poursuivit-il, nous avons assez disputé de generosité : voyons donc aujourd'huy si nous sçaurons aussi bien combattre, que nous sçavons reconnoistre un bien-fait : car enfin je ne me trompe, nous pouvons nous vaincre l'un l'autre sans deshonneur. A ces mots le Roy de Pont voulut encore repartir quelque chose : mais Artamene luy faisant signe qu'il valoit mieux combattre que parler, s'avança vers luy : et alors ces excellens hommes commencerent un combat, qui eust peut-estre esté funeste à tous les deux ; si la nuit et la foule les eust separez malgré qu'ils en eussent : et n'eust par consequent laissé, et la Victoire generale, et la Victoire particuliere un peu douteuses. Le plus grand advantage demeura toutefois du costé d'Artamene : car il perdit peu de gens ; en tua beaucoup ; et fit grand nombre de prisonniers : mais enfin comme le combat n'estoit pas finy, lors que la nuit estoit survenuë ; que les uns et les autre estoient demeurez sur les Armes, et les autres estoient demeurez sur les Armes, et sur le Champ de Bataille ; l'on ne pouvoit pas dire qu'elle eust esté absolument perdue, ny absolument gagnée. Neantmoins elle fut cause en partie, de la prise de la Ville que Philidaspe assiegeoit, parce qu'apres cela, l'Armée du Roy de Pont ne se trouva plus assez forte pour estre partagée : ny pour oser entreprendre devant la nostre, d'aller secourir cette Place, en s'enfermant entre deux Armées. Le lendemain Artamene estant adverty que deux mille hommes venoient par un chemin destourné, le long de certaines Montagnes qui bornent la Plaine d'Anise et de Cerasie, pour se rendre au Camp des Ennemis, où ils escortoient l'argent d'une Montre, que le Roy de Pont faisoit venir, pour la payer à ses Soldats ; il fut couper chemin a ce Convoy. Si bien qu'ayant rencontré ces deux mille hommes, il les poussa dans un Vallon, environné de rochers inaccessibles, d'où ils ne se pouvoient sauver. Se voyant reduits en cét estat, ils consulterent sur ce qu'ils avoient à faire : et connurent clairement, que s'ils combattoient ils estoient perdus, et demeureroient inutiles au Roy leur Maistre. De sorte que pour essayer de se sauver, et de se tirer d'un si mauvais pas ; ils firent signe qu'ils vouloient parler : et envoyerent douze d'entr'eux vers Artamene, avec leurs Boucliers pleins d'or et d'argent : le priant de le recevoir pour leur rançon, et de les laisser passer. Artamene qui fait tousjours les choses de la façon la plus heroïque qu'elles se puissent faire ; leur dit qu'il leur donnoit la vie et la liberté : et qu'il vouloit mesme qu'ils remportassent leur or et leur argent, pourveû qu'ils laissassent les Boucliers dans lesquels il estoit, comme une marque de sa victoire. Mais ces Soldats braves et courageux, jettant par terre tout ce qui estoit dans ces Boucliers ; les remettant à leurs bras gauche ; et mettant leurs espées à la main droite ; vous verrez (luy dirent-ils en s'en retournant vers leurs Compagnons) que ceux de nostre Nation, ne laissent leurs Boucliers qu'avec la vie : et que peut-estre quelque inégalité qui soit entre nous, ne les aurez vous pas sans peril. Artamene voyant faire une action si heroïque à ces Soldats ; en fut si charmé, qu'il ne pût resister à la genereuse envie qu'il eut de ne les perdre pas et d'autant plus, qu'il voyoit qu'il eust emporté cét avantage sans gloire, parce qu'il l'eust remporté sans peine : et qu'en l'estat qu'estoient les choses, deux mille hommes de plus aux Ennemis, ne pouvoient pas changer la face des affaires. Voyant donc ces douze Soldats s'en aller, avec une fermeté admirable ; Vaillans hommes, leur cria-t'il, revenez prendre vostre argent, et recevoir la liberté que vous avez si bien meritée : Vous avez vaincu, mes Compagnons, leur dit-il encore ; et si vous eussiez esté à la derniere Bataille, le Roy vostre Maistre nous auroit deffaits. Ces Soldats aussi surpris de la generosité d'Artamene, qu'il l'avoit esté de la leur ; ne sçavoient s'ils devoient adjouster foy à ce qu'il disoit. Mais enfin ils connurent que la chose estoit vraye : et en ayant adverty leurs Capitaines, ils en jetterent des cris de joye et d'estonnement, qui firent retentir tous les rochers d'alentour, du glorieux nom d'Artamene. Ainsi on laissa dégager ces braves gens d'entre ces Vallons où ils s'estoient embarrassez : qui furent publier dans leur Camp, la generosité de mon Maistre : auquel le Roy de Pont envoya aussi tost un Trompette, pour le remercier tres civilement de cette bonté.

Histoire d'Artamène : guerre contre le roi de Pont (trève hivernale)


Mais Seigneur, je ne songe pas, que j'abuse de vostre patience : et que la passion que j'ay pour Artamene m'emporte trop loing : revenons donc s'il vous plaist, aux choses les plus importantes de mon recit. L'Hyver estoit desja commencé, lors que cette derniere Bataille fut donnée : qui se vit suivie peu de jours apres, de la prise de cette Ville, que Philidaspe estoit allé assieger : et où certainement il avoit agi en homme de coeur et en Capitaine. Ciaxare ayant donc eu tant d'heureux succés, en une Campagne de huit mois, rapella Artamene et Philidaspe : qui apres avoir mis toutes les Troupes en leurs quartiers d'Hyver, et avoir veû que l'Ennemy en avoit fait autant ; se rendirent aupres du Roy, qui s'en revint à Sinope. Je ne vous diray point, Seigneur, comment Artamene et Philidaspe furent reçeus de Ciaxare et de la Princesse : car vous pouvez aisément juger, que ce fut avec toute la civilité et toute la joye, que leurs grands services meritoient. Comme ils s'estoient importunez en prenant congé de la Princesse, ils s'importunerent encore à leur retour : et la premiere fois qu'ils virent Mandane à son Apartement, ils s'y rencontrerent à l'ordinaire. Il sembla à Feraulas qui s'y trouva, et qui estoit parfaitement guery de ses blessures, que la Princesse en eut de l'inquietude et du chagrin : neantmoins elle ne laissa pas d'avoir pour eux, tous les charmes qui peuvent captiver les coeurs les plus rebelles à l'amour. Et par une complaisance adroite, qui n'avoit rien be bas, ny d'affecté ; elle destourna la conversation d'une façon si ingenieuse ; qu'elle ne leur donna aucune occasion, de renouveller les differens qu'ils avoient eus ensemble, pendant la derniere Campagne, et que la Princesse n'ignoroit pas. Quand vous pristes congé de moy, leur dit-elle, je me souviens que je vous priay de vous conserver si bien, que ce fust de vostre bouche, que je pusse apprendre les particularitez de la Victoire : Mais aujourd'huy je vous dispence de cette peine : et j'ay une si forte aversion pour la guerre ; que je n'aime pas mesme à entendre parler souvent des glorieux advantages que le Roy mon Pere a remportez par vostre valeur. Ne craignez pourtant pas, poursuivit-elle, que je les ignore, ny que je les oublie ; la Renommée aime trop Artamene, et ne haït pas assez Philidaspe, pour ne publier point jusques à leurs moindres actions : et mon ame est trop reconnoissante, pour perdre la memoire des bienfaits. Mais enfin j'aime la paix : et toutes les vertus paisibles, touchent plus mon inclination, que les fieres et les superbes. Ce seroit donc un grand malheur, reprit Artamene, aux Princes qui auroient un dessein particulier de vous plaire, de ne trouver point d'autre voye de vous rendre service, que par le fer, le feu, et le sang ? Il est certain, adjousta-t'elle, qu'un Prince qui n'auroit que de la valeur, et de la bonne fortune dans les combats, n'auroit pas selon mon sens, tout ce qui est necessaire, pour meriter l'estime d'une Princesse raisonnable : Ce n'est pas que ces bonnes qualitez ne soient dignes de loüange : Mais s'il les avoit seules, je croirois qu'il se devroit contenter d'une legere estime : et qu'il ne devroit pas pretendre à son amitié. Que faudroit-il donc qu'il eust, repliqua Philidaspe, pour pouvoir esperer quelque part en la bien-veüillance d'une illustre et grande Princesse ? Il faudroit, reprit-elle, si je ne me trompe, que sa valeur ne fust point trop farouche ; qu'il aimast la Victoire sans aimer le sang ; que la fierté ne le suivist que dans les combats ; que la civilité ne l'abandonnast jamais ; qu'il aimast la gloire sans orgueil ; qu'il la cherchast par toutes les voyes où l'on la peut rencontrer ; que la douceur et la clemence, fussent ses qualitez dominantes ; qu'il fust tres liberal, mais liberal avec choix ; qu'il fust reconnoissant en tout temps ; qu'il n'enviast point la gloire d'autruy ; qu'il fust equitable à ses propres ennemis ; qu'il fust Maistre absolu de ses passions ; que sa conversation n'eust rien d'altier ny de superbe ; qu'il fust aussi fidelle à ses Amis, que redoutable à ses Ennemis ; et pour dire tout en peu de paroles, qu'il eust toutes les vertus, et qu'il n'eust aucun deffaut. Vous avez raison, Madame, (repartit Artamene, en la regardant avec beaucoup d'amour et de respect) de dire qu'il faudroit estre parfait en toutes choses, pour meriter l'affection d'une illustre Princesse : Mais, Madame, il faudroit sans doute aussi qu'elle vous ressemblest, pour pouvoir sans injustice demander ce qui ne se trouve point aux hommes, je veux dire la perfection : et si elle n'accordoit jamais cette affection qu'à ceux qui en seroient dignes, ce seroit un thresor qui ne seroit possedé de personne : quoy qu'infailliblement il fust desiré de tous les Princes de la Terre. Je ne sçay pas poursuivit-elle, si la bien-veüillance d'une Princesse qui me ressembleroit, seroit une chose assez precieuse, pour pouvoir la nommer un thresor : mais je sçay bien du moins que si elle me ressembloit parfaitement, cette bien-veüillance ne seroit pas aisée à aquerir. Puis que de dessein premedité, je suis resoluë, de ne donner jamais legerement aucune par en mon amitié : et de combattre mesme pour cela, mes propres inclinations, si elles entreprenoient de me vaincre. Je ne sçay, Madame, interrompit Philidaspe, si cette dureté de coeur, n'est point aussi condamnable, en une personne de vostre Sexe, que vous trouvez que l'orgueil l'est au nostre ; je ne le pense pas, dit-elle ; car si je le croyois, je changerois peut-estre de sentimens. Mais quoy qu'il en soit, pour vous tesmoigner que je ne suis pas injuste, sçachez que je suis aussi liberale de mon estime, que je suis avare de mon amitié : puis qu'enfin, je ne la refuse pas mesme à mes plus grands ennemis, lors qu'ils la meritent. Juges donc, dit-elle à Artamene, si je n'ay pas pour vous, non seulement beaucoup d'estime, mais mesme beaucoup d'admiration, apres tant de belles choses que vous avez faites : et juges aussi Philidaspe, dit-elle en se tournant vers lux, si vous n'avez pas droit de pretendre une grande part en mes loüages, apres tout ce que vous venez de faire. C'estoit de cette sorte que cette adroite et sage Princesse, entretenoit deux personnes, qu'elle voyoit fort ambitieuses, et fort jalouses de leur propre gloire : et c'estoit aussi pour cela, qu'elle n'avoit osé exagerer les grandes actions que mon Maistre avoit faites : de peur que Philidaspe, qui paroissiot le plus inquiet et le plus violent ne s'en offençast. Ils se separerent donc ; et tres satisfaits de la civilité de Mandane ; et tres affligez d'avoir apris de sa bouche, combien son affection estoit difficile à aquerir. Du moins y a-t'il apparence, que Philidaspe estant aussi amoureux qu'Artamene, eut à peu prés les mesmes sentimens que luy, et peut-estre encore plus fascheux : puis qu'enfin dans le discours de la Princesse, il y avoit tousjours eu quelques paroles, un peu plus obligeantes pour son Rival que pour luy. Cependant Ciaxare ne parla plus que de festes et de resjoüissances publiques. Astiage aprenant ses Victoires, envoya s'en resjoüir avec son Fils : et fit mesme faire un grand compliment à mon Maistre, de la valeur duquel il avoit assez entendu parler. La Cour ne fut jamais si grosse, ny si belle qu'en ce temps là : tous les Chefs de l'Armée estoient à Sinope : et presque toutes les Femmes de qualité des deux Royaumes s'y rendirent. La conversation estoit assez libre chez la Princesse : il n'y avoit point de jour que le Roy n'allast à son Apartement : et que par consequent, tout le monde n'eust la permission d'y entrer. De plus, comme le Roy connoissoit parfaitement la vertu de Mandane, elle ne laissoit pas d'estre veüe chez elle, encore qu'il ne la vist pas ? et d'y souffrir les gens de condition en presence de sa Dame d'honneur, de sa Gouvernante, et de ses Filles, qui ne l'abandonnoient jamais. Ainsi l'on peut dire, qu'Artamene sembloit estre heureux, quoy qu'en effet il ne le fust pas. Car enfin il avoit eu le bonheur dans sa passion, d'aquerir une gloire infiniment grande ; d'avoir servy Ciaxare tres importemment ; et d'avoir sensiblement obligé sa Princesse, en sauvant la vie du Roy son Pere, et en luy faisant vaincre ses Ennemis ; de sorte qu'il pouvoit presque estre assuré de son estime. Mais apres tout, quand il venoit à considerer cette austere vertu dont elle faisoit profession ; il n'osoit esperer qu'elle peust jamais souffrir, ny qu'Artamene, ny que mesme Cyrus, eussent la temerité de luy parler d'amour. De plus, la passion du Roy de Pont, luy donnoit encore de la jalousie : et la presence de Philidaspe de l'inquietude, quoy qu'il n'en sçeust pas bien la raison. Cependant Artamene et luy, ne perdoient aucune occasion de voir la Princesse : ils la suivoient au Temple ; ils l'accompagnoient aux Chasses et aux promenades ; ils la visitoient aux heures où il estoit permis de la voir ; et n'oublioient rien de tout ce que deux hommes également passionnez peuvent faire. Mais ce qui abusoit tousjours un peu mon Maistre touchant Philidaspe, c'estoit qu'outre les soings qu'il avoit pour la Princesse, on luy en voyoit aussi beaucoup pour Ciaxare et pour Aribée : et il paroissoit tant d'empressement en toutes ses actions ; que mon Maistre y soubçonnoit autant d'ambition que d'amour : quoy qu'il y eust tousjours des momens, où il le croyoit capable de l'une et de l'autre. En toutes les Parties de galanterie qui se faisoient, ils estoient tousjours opposez : et dans toutes les conversations, leurs opinions estoient tousjours differentes. Bien est-il vray qu'Artamene avoit cét advantage, qu'il s'opposoit à Philidaspe, sans qu'il parust nulle bizarrerie en son esprit ; ce qui n'arrivoit pas toussjours à son Rival : car encore qu'il soit effectivement fort honneste homme, comme il est plus violent, et d'un temperament plus actif ; il y avoit des jours où son entretien n'estoit pas fort agreable, parce qu'il estoit trop contredisant. En effet, il parut bien un soir qu'ils estoient chez la Princesse, qu'il n'estoit pas toujours Maistre de ses sentimens : et qu'ils l'emportoient quelque fois plus loing qu'il ne vouloit. Il y avoit alors peu de monde aupres d'elle : et ces deux Amans secrets y estoient presque seuls capables de l'entretenir et de la divertir. Apres plusieurs discours sur des choses indifferentes, la Princesse qui vouloit les mettre bien ensemble, s'il estoit possible, afin de les attacher plus fortement, au service du Roy son Pere ; venant à parler de ce qui ordinairement fait naistre l'amitié ; je me suis cent fois estonnée, dit-elle à Artamene et à Philidaspe, de ne remarquer pas en vous, une plus grande liaison que celle que j'y voy : me semblant que vous devriez vous aimer plus que vous ne faites, quoy que je sçache bien, que vous vous estimez beaucoup. Mais j'entens, adjousta-t'elle, de cette amitié de confiance et de tendresse, qui fait que l'on dit toutes choses à la personne que l'on aime : et que l'on partage toutes ses douleurs et tous ses plaisirs. Car enfin, poursuivit-elle, vous estes tous deux Estrangers ; vous avez tous deux de l'esprit, du coeur, et de la generosité ; vous servez le mesme Prince ; vous en estes aimez l'un et l'autre ; et je vous crois l'ame trop grande, pour estre capables d'envie. D'ou vient donc que vous ne vous aimez pas autant que vous vous estimez ? et d'où vient que je ne voy pas entre vous, cette union qui rend les Amis Maistres de toutes les pensées, et de tous les secrets de ceux qu'ils aiment, et de qui ils sont aimez ? C'est peut-estre, respondit Philidaspe, que nous nous estimons trop, pour nous aimer : et c'est peut-estre aussi, repliqua Artamene, que nos secrets sont de trop grande consequence, pour nous mettre en estat de les reveler à personne. Je voudrois pourtant bien, reprit la Princesse, que vous m'eussiez apris plus precisément ce qui vous desunit, car je vous advouë, que je ne le puis comprendre. Pour moy, adjousta-t'elle, je ne sçache que deux passions, capables d'empescher les honnestes gens de s'aimer ; qui sont, à ce que j'ay entendu dire, l'ambition et l'amour : mais pour la premiere, il me semble que le Roy mon Pere a dequoy contenter celle de l'un et de l'autre : et pour la seconde, outre que je ne veux pas soubçonner deux hommes si genereux, d'une si grande foiblesse ; je ne voy pas encore qu'il y ait acuune apparence que cela soit. Et peut-estre n'y a-t'il pas une de mes Filles (dit-elle en sous-riant, et en les regardant toutes) qui n'ait fait un secret reproche à sa beauté, de n'avoir pû vous donner des chaines, depuis que vous estes à la Cour : où l'on ne remarque pas, que vous ayez un attachement de cette espece. Parlez donc, leur dit-elle, je vous en conjure : et ne me déguisez point vos veritables sentimens. Je vous laisse à penser, Seigneur, quel embarras estoit celuy où se trouvoient Artamene et Philidaspe : et quel bizarre evenement estoit celuy-là, qui faisoit que la Princesse vouloit sçavoir, ce qu'ils ne pouvoient luy dire : et ce qu'elle eust esté bien estonnée d'apprendre, s'ils eussent eu la hardiesse de luy declarer ce qu'ils en sçavoient, quoy que chacun en particulier ne sçeust pas tout ce qu'il y avoit à sçavoir. Car il est certain, qu'elle ne soubçonnoit encore rien de la passion d'Artamene, ny de celle de Philidaspe : et que Philidaspe et Artamene aussi, se haïssoient plustost par quelques pressentimens secrets qu'ils avoient de leurs desseins ; que par aucun sujet raisonnable qu'ils eussent de se douter de la verité des choses. Cependant la Princesse qui croyoit agir fort advantageusement pour le service du Roy son Pere, de tascher de concilier les esprits de deux hommes de cette importance : les pressa encore de vouloir luy dire, quel estoit cét obstacle, qui s'opposoit à leur amitié. Madame, luy respondit Artamene, il ne me seroit pas aisé de vous l'apprendre : puis qu'il est vray que pour l'ordinaire, je n'ay pas accoustumé d'avoir de l'indifference pour ceux que j'estime : pour moy, repliqua Philidaspe, je vay bien plus loing que cela : et je dis que je n'ay guere accoustumé de n'avoir que de l'indifference, pour ceux que je n'aime pas ; soit que je les estime ou que je les méprise. Mon coeur, poursuivit il, ne sçait point comment il se faut arrester, dans cette juste mediocrité, qui separe la haine et l'amitié : et quoy que je puisse faire, je panche tousjours vers l'une ou vers l'autre. Vous me donnez beaucoup de joye (respondit la Princesse avec precipitation, de peur qu'Artamene ne dist quelque chose qui aigrist davantage l'esprit de Philidaspe) car je n'ay garde de vous soubçonner de haïr un homme du merite d'Artamene : qui ne vous a point offensé ; que toute la Cour adore ; que le Roy mon Pere aime cherement ; et que j'estime beaucoup ainsi Philidaspe (poursuivit-elle, sans luy donner loisir de parler) ne pouvant sans doute haïr Artamene, je conclus qu'il faut de necessité que vous l'aimiez un peu : et cela estant ainsi, j'espere que je n'auray pas grand peine à faire que vous l'aimiez beaucoup. Car, dit-elle en se tournant vers Artamene, vous ne me resisterez pas sans doute : et vous ne serez pas tousjours indifferent pour Philidaspe : Luy, dis-je, qui a cent bonnes qualitez ; luy que le Roy estime aussi infiniment, luy qui certainement vous aime desja un peu ; et qui merite l'approbation de personnes bien plus connoissantes que je ne suis. Et puis, adjousta-t'elle, si mes prieres vous sont en quelque consideration, vous ferez pour l'amour de moy, qu'à l'advenir toute la Cour ne parlera, que de la bonne intelligence qui sera entre vous : et ne s'estonnera plus de cette froideur, qui paroist en toutes vos actions ; en toutes vos paroles ; et dont la cause est ignorée de tout le monde. Nous ne la sçavons peut-estre pas nous mesmes, reprit Philiaspe : Mais enfin, adjousta la Princesse, soit que vous la sçachiez, ou que vous ne la sçachiez pas ; vous ne laisserez pourtant pas de faire ce que je desire. Les Dieux, Madame, interrompit Artamene, à ce que je voy, sont bien moins rigoureux que vous : puis qu'ils nous laissent la liberté d'aimer ou de haïr, ceux que nous jugeons dignes de nostre affectio, ou de nostre haine. Contentez vous Madame, de cette authorité legitime, que vos rares qualitez vous ont donnée sur les coeurs de tous ceux qui ont l'honneur de vous approcher : et n'ayez pas la tyrannie (si le respect que je vous dois, me permet de parler ainsi) de vouloir que Philidaspe aime Artamene par contraient : n'y qu'Artamene aime Philidaspe malgré luy. S'ils ont à s'aimer quelque jour, laissez leur en la liberté toute entiere, et ne leur ostez pas le merite de cette affection : et s'ils ont à se haïr eternellement, reprit Philidaspe, laissez les dans la liberté de le pouvoir faire, sans vous offenser injustement. Cela n'est pas possible, reprit elle ; et je vous estime trop tous deux. Quoy Madame (luy dit Artamene en changeant de couleur) je ne pourrois pas haïr Philidaspe, sans irriter la Princesse Mandane ? Non, dit-elle ; ny Philidaspe aussi ne pourroit pas haïr Artamene, sans m'offenser extrémement, apres la priere que je luy ay faite. Nous sommes tous deux bien heureux et bien malheureux, reprit Philidaspe ; et vous serez tous deux bien raisonnables, adjousta la Princesse, si vous voulez vous aimer pour l'amour de moy. Cela n'est pas possible, repartit Philidaspe ; en effet, Madame, respondit Artamene, je pense qu'il nous seroit plus aisé de nous haïr pour l'amour de vous, que de nous aimer pour l'amour de vous. Car enfin, dit-il, aimant tous deux la gloire comme nous faisons ; et cherchant avec soing les occasions de nous signaler, et d'aquerir l'estime et l'amitié du Roy ; si vous panchiez plus vers Philidaspe que vers Artamene, je pense qu'Artamene n'osant se pleindre de vous, en haïroit un peu Philidaspe : et je pense mesme, repliqua ce Prince violent, que quoy qu'il en arrive, Philidaspe se contentera d'estimer Artamene sans l'aimer. La Princesse fut alors bien faschée, d'avoir entrepris une chose qu'elle trouvoit beaucoup plus difficile qu'elle n'avoit crû : et elle jugea qu'il valoit encore mieux finir tost ce discours, que de le continuer davantage. C'est pourquoy reprenant la parole avec beaucoup de douceur ; du moins, dit-elle, promettez moy que vous vivrez, comme si vous vous aimiez : et que vous ne vous contredirez jamais en aucune chose. Philidaspe, respondit Artamene, paroist si zelé pour le service du Roy et pour le vostre ; et je le suis aussi de telle sorte, qu'il y a lieu de croire, que nous aurons tousjours beaucoup de raport en tous nos desseins : du moins sçay-je bien, repliqua Philidaspe, que nous nous rencontrons en tous lieux : et je pense que depuis le premier jour qu'Artamene arriva en Capadoce, je l'ay tousjours veû par tout. Il est vray que je vous rencontray au Temple de Mars, respondit Artamene, le lendemain que j'eus abordé à Sinope : quel jour fut celuy-là ? reprit la Princesse ; ce fut celuy, repliqua Philidaspe, où l'on sacrifioit pour remercier les Dieux de la mort de ce Prince qui devoit renverser toute l'Asie, et vous oster la Couronne. Je m'en souviens bien (dit la Princesse, qui vouloit destourner la conversation) et je n'eus de ma vie si peu de disposition à les remercier d'un bien-fait que ce jour-là. Ce n'est pas, que selon ce que les Mages en ont dit, la perte du jeune Cyrus, n'ait esté un bonheur par toute l'Asie : mais c'est que naturellement j'ay tant de repugnance à me resjoüir de la mort de quelqu'un ; que j'ay eu besoin de m'interesser beaucoup en la felicité publique, pour pouvoir obtenir de moy, de prendre quelque part en celle-cy. Et quoy, Madame, respondit mon Maistre en rougissant un peu, estes vous assez bonne, pour n'avoir pas haï Cyrus ? et comment (interrompit Philidaspe, qui vouloir tousjours estre d'avis contraire) eust elle pû haïr un Prince, qu'elle n'avoit jamais veû ; qui estoit son parent ; et que l'on assure qui avoit beaucoup de merite ? cela n'eust pas esté raisonnable ; ny mesme n'eust pas esté possible. Mais, respondit mon Maistre, vous venez de dire ce me semble, que Cyrus devoit renverser toute l'Asie, et oster la Couronne à la Princesse : Mais je l'ay dit, repartit brusquement Philidaspe, parce que les Mages l'ont dit, sans y voir guere d'aparence. Cyrus, respondit froidement mon Maistre, vous seroit obligé s'il vivoit encore ; et il ne vous l'est pas beaucoup, reprit Philidaspe, de vouloir qu'on le haïsse tout mort qu'il est. Puis que le Roy mon Pere, leur dit la Princesse, devoit vous avoir l'un et l'autre à son service, je pense que Philidaspe a raison : et qu'il n'eust pas esté aisé à Cyrus de nous détruire, tant que nous eussions eu de si genereux defenseurs. Ce sentiment nous est bien glorieux Madame, respondit Artamene ; et j'adjousterois bien agreable, reprit Philidaspe, si elle n'avoit nommé que moy. Je vous laisse à juger Seigneur, quel effet ces discours faisoient en l'esprit de mon Maistre : Mais comme il alloit encore repartir quelque chose, le Roy arriva, qui rompit la conversation. Comme il eut esté quelque temps avec Mandane, il fut se promener au bord de la mer, où tout le monde le suivit : le hazard qui se mesle de toutes choses, fit malheureusement qu'Aribée se mit à entretenir le Roy en particulier : si bien qu'Artamene et Philidaspe, s'estant trouvez l'un aupres de l'autre, firent cette promenade ensemble. Mais comme ils estoient sortis de chez la Princesse l'esprit irrité, ils furent quelque temps sans parler : mon Maistre et luy repassant sans doute en leur memoire, tout ce qui venoit de leur arriver. Qui vit jamais, disoit Artamene en luy mesme, une plus bizarre avanture que la mienne ? Mandane veut que j'aime par force Philidaspe, qui ne m'aime point ; qui s'oppose à tous mes desseins ; qui contredit tous mes discours ; que je trouve continuellement aupres d'elle ; qui me regard eternellement avec envie ; et qui peut-estre est mon Rival. Cette derniere reflexion s'imprimant alors fortement en son ame, fit paroistre sur son visage, un chagrin que je remarquay facilement, car je ne marchois pas fort loing de luy : et pour moy je juge que son ennemy pensa à peu prés les mesmes choses : puis que je vy en un instant Philidaspe, aussi bien que mon Maistre, changer de couleur : et de resveurs qu'ils avoient paru tous deux, ils parurent chagrins et en colere. Apres avoir donc esté quelque temps sans parler ; et marchant assez lentement, ils demeurerent derriere, un peu separez des autres ; parce que ne songeant pas au Roy, en un temps où leur passion les occupoit si fort, ils ne s'aperçeurent qu'ils alloient trop doucement pour le suivre, qu'apres avoir fait vingt ou trente pas de cette sorte. Mais tout d'un coup Artamene revenant un peu de sa resverie, vit que le Roy estoit deja assez esloigné : si bien que se souvenant de ce que Philidaspe luy avoit dit chez la Princesse. Vous avez raison, luy dit-il, de dire que nous nous rencontrons par tout : puis que mesme nous nous trouvons seuls, au milieu de tant de monde, sans en avoir aucun dessein. Il ne m'importe pas beaucoup, reprit brusquement Philidaspe, de me rencontrer aupres de vous à une promenade : mais je vous advouë que je n'aime pas tant à vous rencontrer chez le Roy, chez la Princesse ou dans les Bataille, lors que je suis prest de faire des Rois prisonniers. Pour moy, repliqua Artamene, je n'ay pas tant d'aversion à vous rencontrer : et je voudrois bien vous avoir trouvé à la teste d'un armée ennemie, pour vous disputer la victoire : et pour vous apprendre, de quelle façon il faut faire des prisonniers, pour les faire glorieusement. Il n'est pas besoing, respondit Phidaspe, d'un Armée de cinquante mille hommes, pour vous faire avoir le plaisir que vous desirez : et pour peu que vous en ayez d'envie, je vous la feray passer facilement. Il ne tiendra donc qu'à vous, reprit Artamene ; et pourveu que les pretentions que vous avez à la Cour ne vous empeschent pas de me satisfaire ; et ne vous obligent pas à vous repentir, de ce que vous venez de dire ; nous verrons demain au matin au Soleil levant, si la Princesse a raison, de desirer que Philidaspe aime Artamene, et qu'Artamene aime Philidaspe. Il le veux bien, respondit-il : mais de vostre costé, gardez que le respect que vous avez pour le Roy, et celuy que vous avez pour la Princesse, ne vous facent changer de resolution. C'est dequoy nous serons esclaircis demain au matin, repliqua Artamene, derriere le Temple de Mars, où je vous attendray avec une espée. Cependant, poursuivit il, je pense qu'il est bon de nous r'aprocher du Roy, afin que l'on ne descouvre rien de nostre dessein. Apres cela ils se r'aprocherent en effet : et se contraignirent si admirablement, que personne ne s'aperçeut de ce qui c'estoit passé entre eux. Moy mesme, qui comme je l'ay desja dit, avois remarqué quelque agitation sur le visage d'Artamene, et sur celuy de Philidaspe, y fus trompé comme les autres : tant parce que j'avois accoustumé de les voir tousjours assez chagrins, quand ils estoient seuls ensemble, sans qu'il en arrivast aucun malheur ; que parce qu'en effet l'on peut dire ; que mon Maistre a esté presque l'inventeur des combats particuliers : et qu'ainsi je ne pouvois pas prevoir ce qui arriva en suite. Le soin Artamene estant retiré, s'enferma seul dans son Cabinet avec Feraulas, auquel il confia son dessein, parce qu'il avoit besoin de luy pour l'executer, et pour luy faciliter les voyes de sortir sans estre aperçeu : Feraulas, à ce qu'il m'a dit, voulut luy representer, que Philidaspe paroissoit estre d'une condition si inégale à la sienne, qu'il y avoit de l'injustice, à mesurer son espée contre luy : Mais il luy respondit, qu'Artamene ne paroissoit pas estre plus que Philidaspe : qu'il faloit plus regarder la valeur que l'a condition, dans les combats : et qu'apres tout, il croiroit se battre plus glorieusement contre un vaillant Soldat, que contre un grand Roy qui seroit lasche. Cependant Seigneur, quoy que l'action qu'Artamene avoit à faire, deust luy occuper tout l'esprit, cela ne l'empescha pas de raconter à Feraulas qui l'escoutoit, la conversation qu'il avoit euë chez la Princesse avec Philidaspe : et d'y faire toutes les reflexions qu'il eust pû faire, en un temps où il n'auroit point eu de peril à courre, tant cette passion occupoit son ame : et tant cette grande Ame est ferme, au milieu des plus grands dangers. Quel a esté le dessein de Mandane, disoit-il à Feraulas, en voulant si opiniastrément, que nous nous aimassions Philidaspe et moy ? n'est-ce qu'un simple effet de sa prudence et de sa bonté ; ou en seroit-ce un de quelque secrette bienveüillance, pour Artamene ou pour Philidaspe ? a-t'elle veû dans mon coeur, poursuivoit-il, les soubçons qui entretiennent l'aversion que j'ay à l'aimer ? Mais helas ! s'il estoit ainsi, elle sçauroit que je l'adore : et n'ignorant pas ma passion, elle ne m'auroit pas souffert aupres d'elle : et bien loing de s'amuser à me commander d'aimer Philidaspe ; je m'imagine qu'elle m'auroit plustost deffendu de la voir : et qu'elle m'auroit mesme plustost commandé de mourir. O. Dieux ! poursuivoit-il, ne sçauroi-je sçavoir precisément, si Philidaspe n'a que de l'ambition, ou s'il n'a que de l'amour ? quoy qu'il en soit, je puis esperer que s'il est amoureux, la Princesse ne sçait rien de sa passion non plus que de la mienne. Et ce qu'elle nous a dit au commencement de son discours, me le fait assez connoistre. Je vous crois trop genereux, a-t'elle dit, pour vous soubçonner d'une pareille foiblesse :

Ha ! Mandane, illustre Mandane, s'escrioit-il, que cette foiblesse est glorieuse ! et qu'il faut avoir l'ame grande pour en estre capable ! Mais est-il possible, adjoustoit-il encore, que mes yeux, et toutes mes actions, ne vous ayent pas au moins donné un leger soubçon de mon amour ? et que tant de choses que j'ay entreprises à la guerre, et que j'ay executées assez heureusement ; ne vous ayent pû faire concevoir, que je ne les ay faites que pour vous ? M'a-t'on veû demander, les recompenses que l'on m'a données ? Ay-je paru interessé ? et Mandane, la divine Mandane, n'a-t'elle point deû imaginer, qu'Artamene estoit poussé à ce qu'il faisoit, par quelque passion encore plus noble que l'ambition ? Cependant Feraulas, reprenoit-il, cette aimable et aveugle Princesse, bien loing d'en avoir quelque legere connoissance, a adjousté à ce qu'elle avoit desja dit ; et peut-estre n'y a-t'il pas une de mes Filles, qui n'ait-fait une reproche secret à sa beauté, de n'avoir pû vous donner des chaines, depuis que vous estes à la Cour : où l'on ne remaque pas, que vous ayez un attachement de cette espece :

Ha trop injuste Princesse, s'escrioit-il ; pourquoy ne le remarquez vous pas ? et pourquoy ne dites vous pas plustost en vous mesme, puis qu'Artamene n'aime rien dans la Cour, il m'aime sans doute ? Mais helas ! poursuivoit-il, Mandane m'a bien fait voir par ce discours, qu'elle ne me voudroit pas pour sa conqueste : et qu'elle croit m'avoir encore assez fait d'honneur, de me dire, que la beauté de ses Filles pourroit m'avoir donné des chaines.

Seigneur, luy dit alors Feraulas, ce n'est qu'Artamene qui a reçeu ce leger outrage : il est vray, reprit-il : mais Cyrus n'est-il pas fait comme Artamene ? Mais est-il permis à Artamene d'estre Cyrus ? et Cyrus peut-il cesser d'estre Artamene, sans commencer d'estre haï ? ha cruelle parole, s'escrioit-il de nouveau, que tu me donnes de douleur et de desespoir ! Car enfin, je veux que Mandane connoisse ma passion sans que je la luy die : et le moyen qu'elle le puisse jamais, si elle s'amuse à chercher dans toute la Cour, qui peut m'avoir surmonté ? et si elle ne s'avise jamais, que l'on ne la peut voir sans l'aimer ; et que quand Artamene ne seroit qu'Artamene, ayant le coeur aussi grand qu'il l'a, il ne pourroit s'abaisser à aimer ailleurs ? Ce qui me console un peu en cette occasion, c'est qu'elle n'a pas mieux traité mon pretendu Rival que moy : et qu'il y a mesme eu dans son discours, quelques paroles un peu plus obligeantes pour Artamene que pour luy. Il y en a pourtant eu de bien cruelles, poursuivoit-il ; et si j'eusse esté fortement assuré que Philidaspe eust esté mon Rival, j'en serois mort de douleur : et les marques de ma jalousie, eussent descouvert mon amour à ma Princesse. Enfin, Seigneur, Artamene parla à Feraulas, comme s'il n'eust rien eu à faire le lendemain au matin : mais voyant qu'il ne songeoit pas à se coucher, il l'en fit souvenir : et mon Maistre l'ayant creû, se mit au lit, d'où il sortit à la pointe du jour. J'avois oublié de vous dire, que Philidaspe et ouy estoient convenus, qu'ils se batroient à cheval sans autres armes qu'un bouclier et qu'une Espée, de peur que cela ne fist descouvrir leur dessein : et qu'ils auroient chacun un Escuyer avec eux, qui seroient spectateurs de leur combat. Feraulas donc sortit avec Artamene, aussi tost qu'il fut habillé : et par une porte de derriere, il se déroba facilement, à la veuë de tout le monde, et se rendit au lieu de l'assignation, demie heure plustost que Philidaspe. Ce fut là Seigneur, où Artamene commença de craindre beaucoup l'indignation de la Princesse : qui venant à sçavoir leur querelle, si tost apres la priere qu'elle leur avoit faite de s'aimer ; auroit lieu d'en estre offensée. Neantmoins cette forte aversion qu'il avoit pour Philidaspe, estoit encore plus puissante que sa crainte : et il concluoit, que dans les soubçons qu'il avoit qu'il ne fust amoureux de Mandane, il valoit mieux s'exposer à desplaire une fois à sa Princesse, que de manquer à se vanger d'un Rival. Il attendoit donc Philidaspe, avec une estrange impatience : lors que paroissant tout d'un coup, et s'apercevant que mon Maistre l'avoit attendu ; je vous demande pardon Artamene, luy dit-il, de n'estre pas venu plustost : mais je tascheray de reparer ma paresse, par la diligence que j'apporteray à vous vaincre, si je le puis l'espere, luy repliqua Artamene, que la mienne vous previendra une seconde fois : et que nous sçaurons bien tost si nous nous devons aimer ou haïr. En disant cela, il mit l'espée à la main, aussi bien que Philidaspe : et apres avoir fait faire chacun une passade à leurs Chevaux, comme pour les mettre en haleine ; ils demeurerent un moment vis-à-vis l'un de l'autre, pour prendre leurs mesures, et pour se r'affermir dans la selle. En suite dequoy, Artamene et Philidaspe partant de la main en mesme temps, et se couvrant de leurs boucliers, se heurterent si rudement, qu'ils penserent tomber tous deux. L'espée de Philidaspe glissa sur le Bouclier d'Artamene. et celle d'Artamene effleura legerement le costé droit de Philidaspe. leurs chevaux qui estoient fort bien dans la main, ne s'emporterent point apres un choc si violent : et ces redoutables rivaux tournant tout court en mesme temps, tascherent de se gagner la croupe autant qu'ils purent : Mais ils estoient tous deux si adroits, et conservoient tant de jugement dans ce combat, qu'il ne leur fut pas possible. Redonnant donc la main à leurs Chevaux, et leur faisant faire une seconde toute bride, l'Espée d'Artamene à cette seconde fois, tombant sur la teste de Philidaspe, et glissant de là sur son espaule, luy fit deux grandes blessures d'un seul coup : celle de Philidaspe aussi, demeura tenite du sang d'Artamene, et luy perça une cuisse d'outre en outre. Mon Maistre se sentant blessé, en devint plus furieux : et Philidaspe de mesme voyant couler son sang de divers endroits, en augmenta sa colère de la moitié. Voila donc ces deux fiers Ennemis, aussi animez que s'ils eussent sçeu tous deux l'un de l'autre et leur condition, et leur amour : de sorte Seigneur, que tout ce que l'adresse, la force, et la valeur peuvent faire, ils le firent en cette occasion. Artamene pressa son ennemy ; son ennemy le pressa à son tour ; quelques fois ils ruserent, et voulurent mesnager leurs forces : un moment apres, ils voulurent vaincre ou mourir : et tous deux enfin se disputerent si opiniastrément la victoire ; qu'ils s'en estimerent encore depuis, beaucoup plus qu'auparavant, quoy qu'ils ne s'en aimassent pas davantage. Mais sans m'auser à vous raconter plus precisément tout ce qui se passa en ce furieux combat ; je vous diray seulement, que mon Maistre blessa Philidaspe en six endroits, et qu'il ne reçeut que trois blessures. Ils estoient en cét estat, lors qu'Artamene desesperé de se voir resister si long temps ; jettant son Bouclier deriere son dos ; pressant son Cheval des talons et de la voix ; et haussant l'espée de toute l'estenduë de ses bras ; la fit tomber si terriblement sur la teste de Philidaspe ; qu'il le fit trébucher à demy pasmé, entre les pieds de leurs Chevaux ; luy arrachant son espée de la main comme il tomboit. A l'instant mesme mon Maistre se jettant à vas de son Cheval, et tenant ces deux Espées, courut à luy fierement, et luy cira, Philidaspe, si tu peux te relever je te le permets, et je te rends ton Espée pour recommencer : mais si tu ne le peux pas, advoüe qu'Artamene estoit digne d'estre ton Amy, si ta mauvaise fortune l'eust voulu permettre. Philidaspe à ces mots, revenant de son estourdissement, voulut faire effort pour se relever, mais il luy fut impossible. De sorte que regardant mon Maistre avec des yeux d'où le feu sembloit sortit ; tu as vaincu, luy respondit-il en gemissant ; mais tu ne vaincras peut-estre pas tousjours, si tu es assez inhumain pour me laisser vivre. Ils en estoient là ; et Artamene s'aprochoit pour le soustenir, lors qu'Aribée qui fortuitement alloit à la chasse, parut suivy de grand nombre de personnes : et voyant mon Maistre l'Espée à la main, il vint à luy avec tous les fines, ne sçachant ce que ce pouvoit bien estre. D'abord il fut fort estonné, lors qu'en s'aprochant plus prés, il reconnut mon Maistre, et vit que c'estoit Philidaspe qu'il avoit vaincu : Quoy Artamene, luy dit-il, vous combatez donc aussi bien les Amis du Roy, que ses Ennemis : Je combats, luy respondit-il, les ennemis du Roy, par tout où je les rencontre : Mais je combats aussi les ennemis d'Artamene en quelque lieu que les trouve. Mon Maistre se tournant alors vers ce genereux vaincu, qui mouroit de despit et de douleur, d'estre veû en cette posture, dont il n'avoit pas la force de s'oster ; Philidaspe, luy dit-il en luy rejettant son espée, tu t'en és trop bien servy pour t'en priver : et si tu estois aussi raisonnable que vaillant, tu ne me mettrois jamais en estat de te faire la mesme grace. Artamene sans attendre sa response, voulut remonter à cheval, mais il eut besoin que Feraulas luy aidast ; car la perte du sang l'avoit extrémement affoibly : neantmoins estant un peu soustenu par luy, il se tint encore assez ferme dans la selle, pour pouvoir faire sa retraite. Il n'en fut pas de mesme de Philidaspe : car comme il estoit beaucoup plus blessé, il falut que cinq ou six hommes le portassent sur leurs bras, dans la maison la plus proche, afin de l'y faire penser. Aribée apres avoir laissé des gens avec luy, et donné ordre d'avoir les chirurgiens du Roy pour le secourir ; fut advertir Ciaxare de ce qui estoit arrivé : pour Artamene, il ne voulut pas par respect rentrer dans la Ville : et il s'en alla chez ce Sacrificateur auquel il avoit parlé la premiere fois qu'il fut au Temple de Mars : ayant fait depuis avec luy une amitié fort particuliere. Aussi tost qu'il y fut, et que l'on eut donné ordre à ce qu'il faloit pour ses blessure, il envoya Feraulas vers le Roy et vers la Princesse, pour leur demander pardon, et pour les suplier de ne le condamner pas sans l'entendre. Comme Chrisante vouloit continuer son recit, le Roy de Phrigie arriva : qui venant de chez Ciaxare, interrompit cette narration, pour dire à tout cette illustre Compagnie, que ce Prince estoit inflexible : et quil paroissoit tousjours plus irrité contre Artamene. Ha ! (s'écrierent tout d'une voix le Roy d'Hircanie, et tous ces Princes, qui venoient d'entendre ce que Chrisante avoit dit) si vous sçaviez quel est cét Artamene dont vous parlez, vous le pleindriez encore beaucoup davantage. Il seroit difficile, reprit le Roy de Phrigie, que cela peust estre : car j'ay une si prodigieuse estime pour luy, qu'il n'est pas aisé de m'interesser plus que je le suis, en la conservation d'un si Grand Homme. Vous changerez pourtant de sentimens, respondit le Roy d'Hircanie, quand vous connoistrez veritablement Artamene : et vous confesserez, adjousta Persode, qu'il ne fut jamais un Prince si illustre que luy. Un Prince, reprit precipitamment le Roy de Phrigie ; Ouy Seigneur, repliqua Hidaspe, et des plus considerables du monde. A ces mots le Roy de Phrigie se mit à les presser tous, de luy dire ce qu'ils en sçavoient : et tous voulurent luy en raconter quelque chose. L'un luy vouloit parler de sa naissance ; l'autre exageroit sa valeur ; l'autre luy vouloit dire quelques particularitez de son amour ; et tous selon les choses qui les avoient le plus touchez, vouloient l'instruire de la merveilleuse vie d'Artamene. Chrisante voyant cét empressement, entre des personnes si illustres ; encore que cette confusion fust glorieuse à son cher Maistre, puis que c'estoit un effet de la passion qu'ils avoient pour luy, et une marque de la grandeur des choses qu'il avoit faites ; les supplia voyant qu'il se faisoit tard, de vouloir remettre la partie à une autre fois : se soumettant d'aller aprendre le commencement de cette histoire au Roy de Phrigie en son particulier. Afin qu'ils peussent apres tout ensemble, en escouter la merveilleuse suitte de la bouche de Feraulas, qui en estoit encore mieux instruit que luy, comme ayant esté fort employé, à sa cause de sa jeunesse, dans les amours de son Maistre. Tous ces Princes estant tombez d'accord, que Chrisante avoit raison ; ne peurent toutefois se separer si tost : et ils furent encore un temps assez considerable, à loüer le malheureux Artamene : et à exagerer également, ses vertus, ses infortunes, et sa gloire.

Livre troisiesme

Séjour de Cyrus en prison


Pendant que ces illustres Amis d'Artamene s'entretenoient de son malheur, et de ses grandes qualitez ; il se rendoit encore plus digne des loüanges qu'ils luy donnoient : estant certain qu'il supportoit sa prison, avec une constance admirable. L'incertitude de la vie de sa Princesse, estoit la seule chose qui touchoit son coeur sensiblement : et le malheur de sa propre captivité luy sembloit trop peu considerable, pour pouvoir esbranler son esprit. Mais à dire vray, l'amour le tourmentoit si cruellement, qu'il n'estoit pas besoin que d'autres passions s'en meslassent : jamais personne ne le fut davantage : et quand il repassoit dans sa memoire tous les merveilleux evenemens de sa vie ; qu'il se souvenoit de combien de perils il estoit échappé ; quelle amitié Ciaxare avoit euë pour luy ; quels services il luy avoit rendus ; quelle passion respectueuse il avoit euë pour Mandane ; quels obstacles il avoit trouvé en tous ses desseins ; quelle douce vie il eust pû mener, s'il ne fust point sorty de Perse ; à combien de travaux il avoit esté exposé ; combien la Fortune luy avoit fait acquerir de gloire ; quels illustres Rivaux l'Amour luy avoit donnez ; quelles fameuses victoires il avoit remportées ; et en quel malheur il estoit reduit ; repassant, dis-je, toutes choses en confusion dans son esprit, il ne pouvoit presque se croire soy mesme : et se voyant seul dans sa chambre, il avoit y des momens où il ne sçavoit trop bien, s'il estoit Cyrus ou Artamene, ou s'il n'estoit ny l'un ny l'autre. Mais du moins n'ignoroit-il pas, qu'il estoit le plus malheureux Prince du monde : et qu'à moins que de la puissance absoluë des Dieux, il ne luy estoit pas possible d'esperer jamais nulle satisfaction en la vie. L'absence de la personne aimée, disoit-il en luy mesme, passe dans la croyance de toute la Terre, pour une supresme infortune : mais helas ? je n'en suis pas seulement absent pour un temps, j'en suis peut-estre esloigné pour tousjours. Quand j'estois à l'Armée adjoustoit-il, et que je sçavois qu'elle estoit dans Ancire, ou dans Sinope, je sçavois qu'elle estoit en seureté : je sçavois qu'elle estoit en un beau lieu ; je sçavois qu'elle estoit en agreable compagnie ; et je sçavois encore de certitude, que mon absence ne la touchoit pas. Ainsi je n'avois que ma propre douleur à suporter : et le seul déplaisir d'estre esloigné d'elle, faisoit toute mon inquietude. Cependant les Dieux sçavent quelle estoit ma peine ; et combien la privation de la veüe de ce que l'on cherit, est une chose insupportable. Mais helas ! je suis bien en un estat plus pitoyable : je sçay que ma Princesse est ou morte, ou entre les mains de quelqu'un qui la retient contre sa volonté : je sçay qu'elle est infailliblement, dans le Tombeau, ou dans la Prison : et qu'en quelque lieu qu'elle soit, elle souffre, et me pleint sans doute dans mon infortune. Encore, poursuivoit-il, si je pouvois rompre mes chaines avec honneur, j'irois chercher son Cercueil ou sa Prison : car la mer suivant sa coustume, aura rendu ce beau Corps, vivant ou mort. J'irois mourir aupres de l'un, ou la delivrer de l'autre : et j'aurois quelque consolation dans mon malheur : au lieu qu'il faut que j'expire dans les fers : et que malgré moy je souffre une accusation injuste, sans m'en oser justifier. Ce n'est pas que je ne parusse encore plus criminel à Ciaxare, comme amant de Mandane, que comme Amy du Roy d'Assirie : mais ce seroit un crime, où il n'y auroit rien de honteux pour Artamene : et qui au contraire, luy donneroit beaucoup de gloire. Apres tout, poursuivoit-il, celle de ma Princesse m'est encore plus considerable : et cette severe et scrupuleuse vertu, dont elle faisoit profession ; m'ayant toujours deffendu de donner le moindre tesmoignage de ma passion à personne ; mourons plustost mille fois, que d'en faire paroistre la moindre marque. Ce n'est pas, ô illustre Princesse, s'escrioit-il, que vous ayez eu raison de me faire cacher mon amour, comme une amour criminelle : ny la bonté que vous avez euë pour moy, comme une chose qui eust pû offenser cette vertu. Car enfin, qu'avez vous fait pour Artamene, que ne vous ait pas conseillé la raison, et que n'ait pas aprouvé l'innocence ? vous m'avez fuy opiniastrément ; vous vous estes combatuë vous mesme ; vous m'avez caché une partie de vostre bien-veüillance ; et vous ne m'en avez presque jamais donné d'autres preuves, que celles que j'ay pû tirer de foibles conjectures, de n'estre pas haï de vous. Il a falu que j'aye penetré dans vostre coeur, par des voyes extrémement détournées : Vous m'avez dérobé quelques fois jusques à vos regards : vous avez mesnagé jusques à vos moindres paroles : et tout ce que je puis dire de vous, c'est que me pouvant perdre, vous ne m'avez pas perdu. Mais Dieux ! eussiez vous pû concevoir innocemment la pensée de perdre un homme qui vous aimoit, de la plus respectueuse façon, dont personne ait jamais aime ? un Prince qui vous a caché tous ses desirs ; qui les a estoussez en naissant ; et qui mesme n'a jamais osé desirer rien qui peust offenser la Vertu la plus delicate ? Un Prince, dis-je, qui vous adoroit, comme l'on adore les Dieux : et qui vous avoit consacré tous les momens de sa vie. Cependant vous avez voulu que je fisse un grand secret de ma passion : ne le descouvrons donc pas ma Princesse : et preparons nous à mourir sans nous pleindre : et sans faire voir nostre veritable douleur. C'estoit de cette sorte, que l'amoureux Artamene, passoit les jours et les nuits : il avoit pourtant cét advantage dans sa prison, que ses Gardes le pleignoient et le respectoient : et s'il eust esté d'humeur à vouloir rompre ses fers, il ne luy eust pas esté difficile. Andramias qui commandoit à ceux qui le gardoient, estoit proche parent d'Aglatidas, qui avoit une amitié si particuliere et si desmesurée pour Artamene, qu'il n'est rien qu'il n'eust esté capable de faire pour le delivrer. Andramias outre l'alliance qui estoit entr'eux, luy avoit beaucoup d'obligation : si bien qu'il luy fut fort aisé, de l'obliger à luy donner la permission de voir Artamene. Il fut donc un soir comme tout le monde fut retiré, le visiter dans sa chambre, et luy offrir tout ce qu'il pouvoit. Il voulut mesme luy parler de quelques moyens qu'il avoit imaginez, pour faciliter sa fuite s'il le vouloit : Mais Artamene apres l'en avoir remercié fort civilement, l'assura qu'il ne sortiroit, jamais de sa Prison, que par la mesme main qui l'y avoit mis. Il luy dit encore, que les Criminels faisoient bien de rompre leurs liens : mais que les innocens devoient attendre que l'on desnoüast les leurs sans violence. Qu'ainsi il le conjuroit de se mettre en repos de ce costé là : et de ne s'exposer pas pour l'amour de luy, à la colere du Roy. Que ce n'estoit pas qu'il n'eust eu beaucoup de consolation de le voir quelquesfois : et d'autant plus, que la melancolie qui paroissoit tousjours en son esprit, s'accommodoit assez à sa fortune presente : mais qu'enfin il n'estoit pas juste qu'il se mist en un si grand peril à sa consideration. Aglatidas respondit alors à Artamene, que la vie ne luy estoit pas si agreable, qu'il deust craindre d'exposer la sienne : et que mesme en cette occasion, il ne se hazardoit point du tout : parce qu'outre que le Roy n'avoit pas precisément deffendu de le laisser voir ; Andramias estant son Amy, son Parent, et son obligé ; ce n'estoit pas une chose fort extraordinaire, qu'il le visitast souvent. Et que comme sa chambre estoit engagée dans celle d'Andramias, et par consequent separée de celle de ses Gardes ; il pouvoit sans doute le visiter tant qu'il voudroit sans qu'ils s'en aperçeussent : et luy donner du moins cette foible consolation d'avoir quelqu'un aupres de luy, qui peust l'aider à se pleindre de son malheur. Artamene s'en défendit autant qu'il pût : mais Aglatidas fut si pressant, qu'enfin il fut contraint de luy permettre d'aller passer tous les soirs dans sa chambre. Jamais personne n'eust pû estre plus propre qu'Aglatidas, à consoler un malheureux : qui ne trouve rien de plus capable d'irriter sa douleur, que la joye qu'il voit sur le visage de ceux qui l'approchent. Un soir donc que cét illustre melancolique, estoit aupres d'Artamene : et qu'apres avoir long temps parlé de l'inconstance de la Fortune, et de toutes les miseres de la vie, ils eurent observé l'un et l'autre un assez long silence : Aglatidas qui voulut luy donner quelque legere consolation, et qui ne sçavoit rien de son amour, commença de luy parler de cette sorte. Seigneur, luy dit-il, je vous voy sans doute bien malheureux : Mais apres tout, vous ne l'estes pas le plus qu'on le peut estre. La Grandeur que vous semblez avoir perduë, se peut recouvrer facilement : et l'on passe assez souvent, du Thrône dans la Prison, et de la Prison sur le Thrône. Enfin il est des malheurs moins éclatans, qui sont encore plus sensibles : et qui sont d'autant plus insuportables qu'ils sont plus secrets. Vous avez du moins ce triste soulagement, adjousta-t'il, que tout le monde vous plaint : car ces grandes chuttes telles que la vostre, ne manquent gueres d'attirer la compassion de tous les honnestes gens. Où au contraire, il est des malheurs de telle nature, qu'ils ne sont pitié à personne : et qui bien loing d'exciter la compassion, sont que l'on accuse de foiblesse, et mesme de folie, les malheureux qui les souffrent. Si bien que pour esviter ce surcroist d'infortune et de douleur, il faut étousser ses souspirs ; il faut cacher ses larmes ; ou ne dire du moins jamais la cause de son affliction. Artamene entendant parler Aglatidas de cette sorte, s'imagina alors facilement, que cette tristesse qui paroissoit tousjours dans son esprit comme sur son visage, et dont il n'avoit jamais sçeu le sujet, estoit sans doute causée par l'amour : et comme il est certain que la curiosité d'aprendre les malheurs de ceux qui ont quelque conformité avec nous, est inseparable de tous les infortunez : Artamene qui en l'estat où estoit son ame, n'en eust pointeu pour toutes les affaires de la Terre, quand on eust deû la bouleverser ; en eut en cette rencontre, pour ce qui pouvoit avoir quelque raport avec sa passion. Si bien que regardant Aglatidas en soupirant, seroit-il possible, luy dit-il, que cette melancolie que j'avois creû estre un simple effet de vostre temperamment, eust quelque cause secrette, dont je n'eusse point entendu parler ? Ouy Seigneur, repliqua Aglatidas, elle en a une : mais elle est de telle nature, que je la dois cacher soigneusement, à tous ceux qui comme vous n'ont peut-estre jamais eu l'ame sensible, qu'à l'ambition et qu'à la gloire : et qui n'ayant jamais esprouvé la puissance de l'amour, appelleroient foiblesse et folie, comme je l'ay dit, tout ce que cette passion auroit fait faire aux autres. Ne craignez pas (luy respondit Artamene en soupirant une seconde fois) que ma vertu soit aussi severe que vous la croyez : car bien que ma vie ne soit pas encore fort avancée ; peut-estre qu'en tant de voyages que j'ay faits, n'ay-je pas esté absolument insensible à cette passion. Ainsi mon cher Aglatidas, luy dit-il, si vous avez dessein de me consoler dans mes infortunes, faites que je sçache les vostres, et n'apprehendez pas je vous en conjure, de ne trouver point de compassion dans mon ame : qui toute accablée qu'elle est de sa propre douleur, ne laissera pas d'estre sensible pour la vostre. Aglatidas fut encore quelque temps à se deffendre : mais enfin vaincu par les prieres d'Artamene, et par les persuasions d'Andramias, qui avoit esté tesmoin de toutes ses disgraces ; il commença de parler cette sorte : apres que ce Capitaine des Gardes eut donné tous les ordres necessaires, pour n'estre ny descouverts, ny interrompus.

Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : rencontre


HISTOIRE D'AGLATIDAS, ET D'AMESTRIS.

J'ay entendu dire bien souvent, que l'amour est une passion, qui se sert de toutes les autres ; qui les fortifie ou qui les affoiblit, selon les occasions qui s'en presentent ; et qui ne les chasse jamais si absolument d'une ame, qu'il n'y reste tousjours quelques marques de leur ancienne domination. Il n'en a pourtant pas esté ainsi en mon coeur : et cette regle generale, a eu son exception en luy, comme toutes les autres regles en ont : puis que lors que l'amour s'en empara, il en bannit l'ambition ; il luy osta le desir de la gloire ; et ne luy laissa plus de sentiment, que pour la jalousie et pour la douleur. Je ne m'arresteray point, Seigneur, à vous dire que je suis de l'illustre Race du fameux Aglatidas dont je porte le nom ; qui fit de si de belles choses, sous le regne de Phraorte, aux guerres qu'il eut en Perse, en Medie, et en Assirie ; car peut-estre ne l'ignorez vous pas. Mais je vous diray seulement, que depuis cela, ceux de ma Maison ont tousjours tenu aupres de nos Rois, un des rangs le plus considerable, apres les Princes de leur sang. J'estois donc nay, Seigneur, d'une condition assez relevée : et j'ose dire que toutes mes inclinations n'estoient pas indignes de ma naissance. J'avois un Pere qui eut sans doute beaucoup de soin de mon education : et si l'amour n'eust pas empesché l'effet de ce qu'il attendoit de moy, je serois peut-estre encore aujourd'huy beaucoup au dessus de ce que je suis. Je n'eus donc pas plustost attaint ma dix-septiesme année, que voyant la paix par toute la Medie ; et voulant pourtant acquerir quelque estime ; je fus chez le Roy des Saces, Pere du Prince Mazare ; qui a fait naufrage, et qui à pery ces jours passez, qui avoit guerre avec un Prince de ses voisins : où j'ose dire qu'en fort peu de temps, j'aquis quelque reputation. Mais comme cette guerre fut bien tost terminé ; et que la paix estoit alors par toute l'Asie ; je fus contraint apres avoir esté deux ans ou parmy les Saces, ou en mes voyages, de m'en retourner à Ecbatane : qui comme vous sçavez, est une des plus belles, des plus magnifiques, et des plus agreables Villes du Monde. J'y arrivay, Seigneur, quelques jours apres qu'Astiage eut reçeu la nouvelle de la mort du jeune Cyrus, fils du Roy de Perse, et de la Princesse sa fille : Or il y a desja trop long temps que vous estes en Capadoce, pour n'avoir pas sçeu ce qui s'est passé en Medie : et pour avoir ignoré les menaces des Dieux ; les frayeurs d'Astiage ; et la joye qu'il eut de croire, que le repos de toute l'Asie estoit solidement estably, par la perte d'un Prince, que l'on dit qui promettoit des grandes choses. Je revins donc à la Cour en une saison de festes et de resjoüissances : et j'y fus sans doute quelque temps, avec toute la douceur imaginable. Le Roy ne faisoit pas une Chasse que je n'en fusse : il ne se faisoit pas une assemblée de Dames que je ne m'y trouvasse : j'aimois la magnificence des habillemens ; je me divertissois aux promenades ; et comme vous sçavez que le Palais du Roy, et les Jardins d'Ecbatane, sont la plus belle chose du monde ; il n'y avoit point de jour, qui ne me fournist un nouveau plaisir. Le Roy me faisoit l'honneur de me considerer, plus que je ne le meritois : je m'estois fait aimer de tous les jeunes gens de la Cour ; et si je l'ose dire, toutes nos Dames ne me haïssoient pas : Car comme je n'avois qu'un dessein general de plaire à tout le monde ; il eust esté assez difficile, que j'eusse beaucoup despleu à quelqu'un. Je joüissois donc de la jeunesse et de la liberté, avec une satisfaction extréme : lors qu'Artambare, qui comme vous sçavez peut-estre, avoit autrefois esté amoureux de la Reine de Perse, avant qu'elle fust mariée avec Cambise Pere de Cyrus dont j'ay parlé : et qui s'estoit esloigné de la Cour pour ce sujet, et marié depuis en la Provinces des Arisantins, avec la fille du plus grand Seigneur de ce Païs là, revint à Ecbatane, et amena avec luy une fille unique qu'il avoit, âgée de quinze ans, qu'il aimoit infiniment, et qui meritoit sans doute de l'estre de cette sorte. Le hazard voulut qu'en ce temps-là metrouvant l'esprit un peu lassé du tumulte de la Cour, et de l'abondance des plaisirs ; je montay à cheval, suivy seulement d'un Escuyer, avec intention de m'en aller pour quelques jours joüir de la solitude, dans une assez belle Maison qu'avoit mon Pere, à deux cens stades d'Ecbatane. Je m'en allay donc assez melancolique, et assez resveur, sans que j'en eusse aucun sujet : et sans avoir autre dessein, que d'aller visiter les Peintures, les Statuës, les jardins, et les Fontaines, de la Maison de mon Pere : afin de retrouver apres la conversation plus douce, quand je retournerois à la Ville. Mais helas Seigneur, que je sçavois peu ce qui me devoit arriver en ce voyage ! et que je me suis estonné de fois depuis ce temps là, du soin que je pris, de m'enchainer moy mesme ; et du chemin que je fis pour aller chercher ce qui a troublé tout le repos de ma vie : Comme j'arrivay à cent pas d'une grande route, qui conduit jusques à la porte du Chasteau, je vis un Chariot renversé, dont l'essieu estoit absolument rompu : et qui par sa magnificence tesmoignoit estre à une personne de qualité. Mais comme il n'y avoit aucuns valets aupres de ce Chariot, pour sçavoir à qu'il estoit, je continuy d'avancer : estant arrivé à la premiere porte du Chasteau, le Concierge qui me l'ouvrit, me dit qu'Artambare dont je connoissois assez le nom et la condition, s'en allant à Ecbatane ; avoit eu le malheur qu'un de ses Chariots s'estoit rompu : si bien que ne voyant pas qu'il peust aller plus loin ce jour là, il estoit venu demander retraite pour cette nuit, en attendant que l'on racommodast son Chariot, et qu'il la luy avoit accordée. Ce Concierge qui ne songeoit simplement qu'à me dire pourquoy Artambare estoit là, ne me dit rien d'Hermaniste sa femme, ny d'Amestris qui estoit sa fille : si bien qu'apres luy avoir dit qu'il avoit bien fait ; et apres luy avoir ordonné qu'il fist toutes choses possibles, pour bien traiter Artambare ; je m'en allay en diligence dans le Jardin, où cét homme me dit qu'il estoit. Mais Seigneur, je fus estrangement surpris de trouver dans un Cabinet de verdure, que je voulus traverser, pour aller au Parterre ; la plus belle personne que je vy de ma vie, et que je ne connoissois point du tout ; car Amestris n'avoit jamais esté à la Cour. Cette belle fille ne fut guere moins surprise de me voir, que je le fus de la rencontrer : Car croyant quil n'y avoit personne dans cette Maison que des Domestiques, elle ne s'estoit pas attenduë à y voir un homme fait comme moy. Et en effet, comme il faisoit assez chaud, et qu'elle n'avoit qu'une de ses femmes avec elle ; elle avoit osté un Crespe qui luy couvroit la gorge, qu'elle a admirablement belle : et ayant les bras assez descouverts, elle estoit negligemment couchée sur un siege de gazon : la teste appuyée sur les genoux de cette fille qui estoit aupres d'elle. Je ne la vy opas plustost que je m'arrestay : et dés le premier moment qu'elle m'aperçeut, elle se leva avec precipitation, et se fit remettre son Crespe. Nous rougismes tous deux à cét abord : mais ce fut sans doute, par des sentimens differens : la modestie faisant en elle, ce que l'amour fit en moy. Car Seigneur, le premier instant de cette fatale veuë, fut le premier de ma passion : neantmoins malgré mon estonnement, ma surprise, et mon admiration sans égale, je salüay l'adorable Amestris, avec beaucoup de respect ; car c'estoit effectivement la fille d'Artambare : et prenant la parole, Madame (luy dis-je, pour luy faire connoistre qui s'estois) je ne pensois pas trouver une si belle et si agreable compagnie dans la maison de mon Pere : et si j'eusse sçeu qu'une personne comme vous eust esté dans ce Cabinet ; le respect que je porte à toutes celles qui vous ressemblent (si toutefois il en est au monde) m'auroit bien empesché d'y entrer, et de troubler vostre repos. Seigneur, me respondre-elle, ce seroit plus tost à moy, à vous demander pardon, de ce que j'interromps peut-estre la douceur de la solitude, que vous venez sans doute chercher dans un si aimable lieu : Mais Seigneur, c'est à mon Pere qui est dans ce Parterre, poursuivit-elle en commençant d'y aller, à vous faire des excuses de la liberté qu'il a pris de loger chez vous, apres un accident assez fascheux qui l'y a forcé. Voyant alors qu'elle avoit dessein de me conduire vers Artambare, je luy donnay la main : T je remarquay aisément par cette premiere adresse qu'elle avoit euë à me faire connoistre qui elle estoit ; et par je ne sçay quel air galant, spirituel, et modeste, qui paroissoit en ses actions, qu'elle avoit autant d'esprit que de beauté. Madame (luy dis-je en la conduisant, et en respondant à ce qu'elle m'avoit dit) il est est bien advantageux, d'estre interrompu dans la solitude, par une Personne comme vous : et je pense qu'il n'y a pont de gens raisonnables, qui nen seulement ne quitassent pour un si grand bien, la solitude avec joye : mais mesme la Cour, avec toute sa magnificence et tous ses plaisirs. Je me suis bien preparée, me dit-elle en souriant, à trouver la flatterie dans Ecbatane ; et peut-estre sçauray-je bien m'en deffendre en ce lieu-ià : Mais je vous avoüe que je crains un peu d'en estre surprise en celuy-cy, où je n'avois pas creû en estre attaquée. Et lors que vous estes arrivé, dans le Cabinet où j'estois, je disois à cette fille que vous voyez aupres de moy, qu'il seroit bien tost temps de songer à dire adieu, à l'innocence de nos Bois, et à la simplicité de nos Provinces. Mais à ce que je voy, l'empire de la flaterie s'estend bien plus loing que je ne pensois ; puis qu'il n'y a pas mesme de seureté pour l'humilité et pour la modestie, à deux cens stades d'Ecbatane. Quand vous vous deffendrez, luy repliqua-je, de toutes les loüanges, que l'on vous donnera sans doute à la Cour, il ne sera pas aisé que vous vous défendiez de vostre propre connoissance : et que vous ignoriez que vous estes la plus belle personne du monde. Nous nous trouvasmes alors si prés d'Artambare et d'Hermaniste sa femme, qu'au lieu de me respondre, elle leur dit qui j'estois : et m'obligea par son discours, l'estant desja par mon devoir, à leur faire un compliment. Ils me firent beaucoup d'excuses, de la liberté qu'ils avoient prise : et je leur tesmoignay que mon Pere leur en seroit extrémement obligé : et qu'en mon particulier, je m'en estimois infiniment leur redevable. Ils respondirent à cette civilité par une autre : et la conversation fut assez long temps panchant un peu trop vers la ceremonie : tant il est dangereux de tarder dans les Provinces, apres mesme avoir esté à la Cour. En suitte ils se mirent à loüer la beauté des Jardins et des Fontaines : et Amestris tesmoigna trouver ce lieu-là si beau : qu'elle osa bien dire, qu'elle croyoit qu'Ecbatane ne luy plairoit pas davantage : quoy qu'elle en eust entendu raconter des miracles. Artambare me demanda apres des nouvelles de la Cour : et s'informa de cent choses qu'il ignoroit : parce qu'elles estoient arrivées depuis son départ : et j'eus le bonheur en cette premiere veuë, de trouver beaucoup de disposition à m'aimer, et dans l'esprit d'Artambare, et dans celuy d'Hermaniste. Pour Amestris, ce fut bien assez, de ne pas remarquer qu'elle eust de l'aversion pour moy : et de demeurer dans une incertitude de ses sentimens, qui ne me deffendoit pas absolument d'esperer de n'en estre pas haï. Comme elle a beaucoup de jugement, et qu'elle sçavoit qu'il y a une notable difference, de l'air de la Cour à celuy des Provinces, elle parloit avec moderation, et ne se hazardoit pas legerement : s'estant resoluë de laisser agir sa beauté toute seule, dans les commencemens qu'elle seroit à Ecbatane, avant que de faire éclater les charmes de son esprit. Et veritablement c'est le seul secret infaillible, dont se peuvent servir les Provinciales, en arrivant à la Cour, si elles veulent y aquerir quelque estime : car les manieres d'agir du grand monde, et celles de la campagne sont si differentes ; que quelque adresse que puissent avoir ces Personnes nouvelles venuës ; il est impossible qu'elles ne facent quelques manquemens, si elles se commettent à parler beaucoup : et hors de battre froid en ces rencontres ; et d'escouter long temps les autres, avant que de se vouloir faire escouter soy mesme ; il est, dis-je, absolument impossible, que ces personnes dont je parle ne s'embarrassent, et ne nuisent à leur gloire, plus elles travaillent à l'establir. Amestris parut donc fort reservée, en cette premiere conversation : elle ne pût pas toutefois me cacher les rares qualitez qui sont en elle : et durant un jour et demy que je retins Artambare à la Maison de mon Pere, je vy briller Amestris de tant de lumieres, que j'en demeuray esbloüy. J'admirois la pureté de son acçent ; la beauté de ses expressions ; et combien son eloquence estoit naturelle : la galanterie de son esprit ; la complaisance de son humeur ; et les charmes de son entretien, quelque retenuë quelle y voulust aporter. Pendant le temps que cette agreable Compagnie fut en ce lieu là, je taschay de la divertir, le plus qu'il me fut possible : je la menay à la Chasse, dans un Parc qui est derriere les Jardins : je la fis tousjours promener à l'ombre, aux heures mesme où les Soleil est le plus ardant. Enfin, soit par le chant des Oyseaux ; par le bruit des Fontaines ; par l'email des Parterres ; par les Peintures des Galeries, et par les Statuës ; ou par ma conversation, que je vinsse à bout de mon dessein ; toutes ces illustres Personnes m'assurerent, qu'elles ne s'estoient point ennuyées. Apres donc, Seigneur, les avoir traitées avec le plus de magnificence qu'il me fut possible, il falut se resoudre à partir : je dis à partir en general ; car il ne fut pas en mon pouvoir de demeurer davantage dans cette maison : quoy que j'y fusse allé avec intention d'y tarder sept ou huit jours. Je dis à Artambare, que je voulois estre son guide : et que je voulois aussi aller estre tesmoin de l'aparition de ce bel Astre à la Cour dis-je en monstrant la belle Amestris. Elle rougit à ce discours ; et y repartit sans affectation : et sans se piquer trop de bel esprit, elle ne laissa pas de tesmoigner, qu'elle en avoit infiniment. Leur Chariot estant racommodé, nous partismes : je montay à cheval, et fus tousjours à la portiere où estoit Amestris : et tant que le chemin dura, je continuay de faire, ce que j'avois fait de puis le premier instant que je l'avois veuë : c'est à dire, la regarder et l'admirer, avec tant de plaisir, et tant de satisfaction ; que moy qui avois tousjours entendu dire que l'amour n'estoit jamais sans inquietude, ne soubçonnay point d'en avoir. Je sentis bien que mes yeux, mon coeur, et toutes mes pensées estoient pour Amestris : Mais je me trouvois si content, et si tranquile ; que je croyois n'avoir pour cette belle Personne, que de cette espece d'amour, que l'on a pour tous les beaux objets. Je m'apercevois que je n'avois jamais eu tant d'attachement ny tant d'admiration pour nulle autre chose : Mais comme je sçavois que je n'avois aussi jamais rien veû de si beau, je ne m'en estonnois pas : et je joüissois en repos du plaisir de la voir ; de l'honneur d'estre aupres d'elle ; et de la joye de l'entendre parler. Nous fismes donc de cette façon tout le chemin qu'il y avoit à faire, du lieu d'où nous partions jusques à Ecbatane : et pendant cét intervale, j'instruisois Amestris de tous les divertissemens de la Cour : et elle s'informoit avec adresse, quelles estoient celles qui avoient l'empire de la beauté ; qu'elles avoient la reputation d'avoir le plus d'esprit ; et par cent questions de cette sorte, qu'Artambare, Hermaniste, ou Amestris me firent ; elle connut la Cour, avant mesme que d'y estre. Mais enfin nous arrivasmes à Ecbatane : et nous fusmes descendre à l'ancien Palais d'Artambare, qui est un des plus beaux qui s'y voye. Je m'imagine Seigneur, que vous vous souvenez bien, que cette fameuse Ville a sept Murailles, qui sont enfermées les unes dans les autres : ques les Creneaux pour les distinguer, sont tous de hauteur differente ; et pour faire un plus magnifique objet, aux yeux de ceux qui y viennent, sont peints de differentes couleurs. Que ceux de la premiere le sont de blanc ; ceux de la seconde de noir ; ceux de la troisiesme de rouge, ceux de la quatriesme de bleu ; ceux de la cinquiesme d'orangé ; et que ceux de la sixiesme sont argentez, et ceux de la derniere dorez. Or Seigneur, vous sçavez que dans l'enceinte de cette derniere Muraille, est le Palais des Rois de Medie, depuis que l'illustre Dejoce fit bastir ces superbes Murs : et que dans celles qui sont les plus proches, sont ceux des Personnes de la plus haute condition. Celuy d'Artambare est donc, entre la Muraille à Creneaux dorez, et celle qui les a d'argent : et le hazard qui se mesle de tout, fit que celuy de mon Pere touchoit celuy dont je parle. Comme nous fusmes arrivez à la porte de celuy d'Artambare, nous y trouvasmes grand nombre de ses anciens Amis qui l'y attendoient : ce qui fut cause qu'il me fut plus aisé de donner la main à Amestris, pour la conduire à son Apartement : parce que de ce grand nombre de gens qui estoient là, il ne manqua pas d'y en avoir qui la donnerent à Hermaniste. Jusques là Seigneur, la joye avoit esté dans mon ame : et l'Amour, ce dangereux Serpent, s'estoit si bien caché sous des fleurs, que je n'avois point senti ses piqueures. Mais dés le premier moment que je songeay, qu'il faloit quitter Amestris, et prendre congé d'elle, l'Amour m'aparut tout d'un coup, le plus terrible, et le plus espouventable, qu'il se soit jamais monstré à personne. Je le vy tout armé de fleches et de traits ; je luy vy plus d'un flambeau à la main ; et je connus enfin parfaitement, que c'estoit le plus redoutable des Dieux. A peine eus-je veû que tout le monde commençoit de s'en aller, que je changeay de couleur : je perdis la parole tout d'un coup : je devins serieux et triste : et regardant Amestris sans luy rien dire, je luy dis sans doute beaucoup de choses, si elle eust voulu les entendre. Mais enfin il falut partir, et je partis : ce fut toutefois avec tant de peine, et avec tant d'amour ; que je ne pense pas que jamais nulle passion, ait aproché de la mienne. Mon Pere me demanda le soir, quelle cause m'avoit fait revenir si tost ? Mais comme je voulois luy respondre, un Escuyer d'Artambare, vint luy faire un compliment de sa part, sur ce qu'il avoit pris sa Maison : et le remercier de la civilité que j'avois euë pour luy. Et certes il fut à propos pour moy, que la chose allast ainsi : car j'avois l'esprit si inquiet, et si preoccupé, que je n'aurois pas trop bien respondu, à ce que mon Pere me demandoit. Je me retiray donc à ma chambre, bien different de ce que j'estois, lors que j'en estois sorti : l'image d'Amestris me suivoit par tout : et je ne pouvois me lasser d'admirer sa beauté, son esprit, et son jugement. Je la comparois dans mon imagination, avec tout ce que la Cour avoit d'aimable en ce temps-là ; et je ne trouvois rien qui ne luy cedast en toutes choses : je m'estonnois de voir qu'une personne nourrie dans une Province, et dans une Province assez esloignée, n'eust rien qui la peust faire distinguer, d'avec les personnes de la Cour les mieux faites : ny en son action ; ny en son habit ; ny en son langage : et je la considerois comme un Miracle. Or en la considerant de cette sorte, je l'admirois sans doute avec beaucoup de satisfaction : Mais ce qui m'estonnoit le plus, c'estoit de me sentir malgré moy, inquiet, et melancolique. Que veux-je, disois-je en moy mesme, et d'où vient que la beauté d'Amestris ne produit pas en mon esprit, ce que tous les beaux objets ont accoustumé d'y produire ? Car enfin c'est l'ordinaire que la veuë des belles choses, remplit l'imagination d'idées agreables : qui donnent encore du plaisir, lors mesme que l'on ne voit plus ce qui les a causées. D'où vient donc divine Amestris, poursuivois-je, qu'en me souvenant de vous, j'ay de l'inquietude et du chagrin ? au contraire n'ay-je pas sujet d'estre content ? je vous ay veuë le premier ; je vous ay trouvée dans une Maison, où j'ay pû vous rendre une partie de ce qui vous est deû ; et de la façon dont la chose s'est passée, la civilité veut presque absolument que vous me preferiez à toutes les connoissances que vous ferez à la Cour. J'auray du moins cét avantage d'avoir esté le premier à vous connoistre ; à vous admirer ; et à vous. . . . . . Je m'arrestois à ce mot là : ne sçachant si je devois dire, estimer, aimer, ou adorer, tant mes sentimens estoient confus : et tant je les connoissois peu moy-mesme. Mais enfin me determinant tout d'un coup, apres avoir esté quelque temps sans parler ; Non non mon coeur, m'escriay-je, en reprenant la parle, ne balançons plus : advoüons que nous estimons ; que nous aimons ; et que nous adorons Amestris : et s'il y a encore quelques termes plus propres à exprimer une violente passion, servons nous en cette rencontre : et publions que nous avons esté heureux, d'estre la premiere conqueste, d'une beauté si extraordinaire. D'où vient donc ma melancolie ? (disois-je en moy-mesme, et me taisant comme si j'en eusse bien voulu examiner la cause) mais helas Seigneur, j'estois encore bien ignorant en amour ; et je ne sçavois pas sans doute, que la nature de cette passion, porte l'inquietude avec celle. Que les biens que l'on n'a pas, affligent : que ceux que l'on possede, ostent le repos : et que ceux que l'on a perdus, desesperent. J'ignorois que la douleur et le chagrin, sont inseparables de l'amour ; que l'on ne fait point de conquestes sans peine : que l'on ne les conserve pas sans travail ; et que l'on ne les sçauroit perdre, sans perdre la raison. Je ne fus pas toutefois longtemps dans cette ignorance : et je fis une espreuve si rude de cette dangereuse manie ; que j'ose dire, qu'il n'y a personne au monde, qui soit devenu si universellement sçavant en tous ses caprices. Apres avoir donc bien examiné ce que je sentois ; je conclus que j'estois sans doute amoureux : et que l'inquietude que j'avois, venoit aparemment de cette crainte, qui naist tousjours avec l'amour ; et qui fait que l'on aprehende de n'estre pas aimé de ce que l'on aime. En effet, quand je venois à penser, que peut-estre mes services ne seroient pas reçeus favorablement : ce mot de peut-estre me sembloit si funeste ; et cette incertitude si cruelle ; que j'en devenois presque furieux : et si j'eusse ose suivre la folie qui me possedoit ; j'eusse volontiers accusé Amestris de ce qu'elle ne songeoit pas desja, à recompenser une amour naissante, qu'elle ne sçavoit pas encore, et que j'ignorois moy mesme, quelques momens auparavant. Je vous demande pardon, Seigneur, si je vous raconte si particulierement, les premiers transports de ma passion : mais je pense qu'il est à propos que vous les sçachiez, afin que vous ne vous estonniez point, de voir avec quelle violence j'en ay esté tourmenté, dans la suitte de ma vie. Apres avoir donc passé la nuit avec beaucoup d'agitation, je me levay assez matin : et je voulus me rendre chez Artambare avec mon Pere, afin de l'accompagner quand il iroit chez le Roy : me semblant que c'estoit en quelque façon rendre service à Amestris, que d'en rendre à une personne, qui luy estoit si proche et si chere. En effet, Artambare apres avoir salüé mon Pere, me remercia de cette derniere civilité, comme d'une chose qui l'obligeoit beaucoup : car il n'ignoroit pas que je n'estois pas mal avec Astiage. Nous fusmes donc chez le Roy : où il me fut impossible de ne parler pas d'Amestris, à autant de gens que j'y rencontray. J'annonçay à tous ceux que je sçavois qui avoient desja de l'amour, que leur constance alloit estre mise à une dangereuse espreuve : et à tous ceux qui n'en avoient pas, qu'ils ne vissent point Amestris, s'ils vouloient conserver leur liberté. Enfin je puis dire, que j'en parlay tant, que j'en parlay trop ; comme vous sçaurez par la suite de mon discours. Il y avoit pourtant des momens, où je me demandois à moy mesme, quel dessein j'avois, en voulant gagner tant de coeurs à Amestris ? et où un secret sentiment de jalousie me faisoit taire au milieu de mon discours. Le mesme jour ayant voulu aller chez Hermaniste, j'appris qu'on ne la voyoit pas : parce qu'elle s'estoit trouvée un peu mal la derniere nuit. Je fus donc faire quelques visites chez d'autres Dames : non pas pour me divertir ; car il n'y avoit desja plus de divertissement pour moy, qu'aupres d'Amestris : mais avec intention de parler d'elle, sans crainte de me faire des Rivaux. Je fus donc chez les plus belles Personnes de toute la Cour, et de toute la Ville : et quoy que ce ne soit pas estre fort judicieux, que de loüer extraordinairement la beauté d'une autre, en parlant à une belle ; je le fis pourtant avec tant d'exageration, que je suis asseuré, que je m'en fis presque haïr, de toute celles que je vy ce jour là : et que de la façon dont j'en usay, il n'y eut plus qu'Amestris qui ne sçeust pas que j'estois amoureux d'elle. Je donnay de la jalousie à quelques unes ; de l'envie à d'autres ; et du moins de la curiosité aux plus sages. Le lendemain Hermaniste s'estant mieux portée, toute la Cour fut chez elle ; et je my rendis des premiers. Amestris s'estoit parée ce jour là : de sorte qu'elle me sembla encore si admirablement belle, que je m'estimay cent fois en ce moment, le plus heureux homme du monde, d'avoir l'honneur d'estre son Esclave. Elle me reçeut avec beaucoup de civilité : et me pria fort obligeamment, de vouloir prendre le soing de luy nommer les personnes qui viendroient chez elle : et de l'empescher de faire quelque faute considerable, l'advertissant de leur condition. Je vous laisse à penser, Seigneur, si je recensée commandement avec satisfaction et avec respect : et si je mesloignay d'elle de tout le jour. Je vous avouë que je le passay avec des sentimens bien differens : et que la joye et l'inquietude furent tousjours si bien meslées dans mon ame ; que je puis dire, que je ne sentis point de plaisir sans douleur, ny de douleur sans plaisir. Il est certain, comme je l'ay desja dit, que toute la Cour fut chez Hermaniste : et plus certain encore, que la beauté d'Amestris charma et surprit toute la Cour. Il n'entra pas un homme, en qui l'on ne vist de l'estonnement : ny pas une femme, je dis mesme des plus belles, qui n'eust de la confusion, de se voir surmontée par une personne de Province. De vous dire Seigneur, quelle estoit la joye que je recevois, de la gloire d'Amestris, il ne me seroit pas aisé : et de vous dire aussi l'inquietude où je me trouvay, par la pensée que j'aurois autant de Rivaux, qu'il y auroit d'hommes qui la verroient, ce ne me seroit pas non plus une chose facile à faire. Ce qu'il y eut de plus admirable, en ce premier jour de sa gloire, ce fut qu'elle ne fit pas une faute, en toute cette grande et longue conversation : et qu'elle reçeut toutes les loüanges que tout le monde luy donna, avec tant de modestie ; que mesme les plus belles de nos Dames furent contraintes de l'aimer malgre leur deffaite : et d'advoüer qu'elle meritoit l'estime universelle de toute la Cour. Apres que tout le monde fut party, à la reserve de cinq ou six personnes, du nombre desquelles je fus ; je voulus la loüer comme les autres : Mais elle me dit, que si elle n'avoit point fait de fautes en cette rencontre, elle m'en avoit l'obligation : et que de cette sorte, si elle avoit merité quelques loüanges des autres, elle n'en devoit point reçevoir de moy, ny n'en devoit pas pretendre. Je voulus luy respondre, et l'assurer, qu'elle avoit sujet de pretendre plus loing qu'à mes loüanges : mais elle m'en empescha : et commença de me parler, de tout ce qu'elle avoit veû. Elle loüa extrémement la beauté de toutes celles qui en avoient, et qui l'avoient visitée : et me demanda en suite, plus particulierement des nouvelles de tous ceux qu'elle avoit veus : tantost en loüant l'esprit de quelques uns : et tantost la bonne mine de quelques autres. Je vous avouë Seigneur, que je me trouvay alors fort embarrassé : car j'avois remarqué que tout le monde l'avoit trouvée si belle ; que je craignois un peu en satisfaisant sa curiosité, de dire trop de bien de quelqu'un qui fust mon Rival : et j'apprehenday mesme aussi, que cette curiosité qu'elle avoit pour quelques uns, ne fust un effet de quelque legere disposition qu'elle eust à ne les haïr pas. Je parlay donc avec le plus de moderation que je pus : et contre ma coustume, je loüay mes plus chers Amis, avec un peu moins de chaleur : de peur d'aider à me détruire moy mesme. Cependant le soir estant venu, il falut se retirer : en m'en retournant je passay chez le Roy, où l'on ne parloit que de la beauté d'Amestris : mais en des termes si advantageux, qu'il fit dessein de n'attendre pas qu'Hermaniste le vinst voir, comme Artambare l'avoit assuré qu'elle feroit ; et d'y aller le jour suivant : quoy que comme vous sçavez, son âge deust raisonnablement le dispenser d'avoir de la curiosité pour les belles Personnes. En effet, ce Prince y fut le lendemain : et advoüa comme les autres, qu'Amestris estoit un miracle. Je ne vous diray point combien cette Beauté se fit d'Esclaves : combien d'Amants rompirent leurs chaines, pour porter les siennes : et quelle estrange revolution elle aporta, à toute la galanterie d'Ecbatane. Mais je vous diray seulement qu'il n'y avoit pas un homme en toute la Cour, qui ne l'eust veuë ; qui ne l'eust aimée ; ou qui du moins n'eust eu de l'admiration pour elle ; excepté un de mes Amis nommé Arbate, frere de Megabise qui est icy ; et qui comme vous sçavez, est un peu allié à la Maison Royale. Cét homme avoit certainement beaucoup d'esprit ; et tesmoignoit avoir beaucoup d'affection pour moy : aussi en avois-je une pour luy, si tendre et si fidelle ; qu'il n'est rien que je n'eusse fait, pour luy pouvoir tesmoigner que je le preferois à tous mes autres Amis. Arbate aimoit assez la solitude, et n'aimoit guere la conversation des Dames. Si bien que quoy qu'on luy eust pû dire ; et quoy que la bien-seance de sa condition, l'obligeast à cette visite ; il s'estoit contenté de voir Artambare, et n'avoit point veû Hermaniste, ny par consequent Amestris. Cependant je voyois cette belle Personne, avec une assiduité estrange : et quoy que eusse assurément plus d'occasions de luy parler que nul autre, parce qu'il s'estoit lié une assez estroite amitié entre Artambare et mon Pere ; et que de plus, ce premier eust de l'affection pour moy ; Amestris avoit un pouvoir si absolu sur mon esprit, et j'avois tant de respect pour elle ; que je n'osois luy descouvrir ce que j'avois dans le coeur. De sorte que je luy cachois ma passion, presque avec autant de soing, que les autres en aportoient à luy monstrer la leur ; tant j'avois de crainte de la fascher.

Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : Arbate amoureux d'Amestris


Je voyois donc entre plusieurs autres, que Megabise en estoit devenu amoureux : cette connoissance m'affligeoit sans doute : et comme je ne cachois rien à Arbate, de tout ce que j'avois dans l'ame ; je me pleignis à luy de ce que Megabise son frere devenoit mon Rival : et je luy demanday conseil de ce que j'avois à faire. Il est certain, qu'il me le donna alors tres fidelle : d'arbord il me dit, que s'il estoit possible de me guerir d'une si dangereuse maladie, il me le conseilloit fort : que si cela n'estoit pas, il seroit tout ce qu'il pourroit, pour tascher d'en guerir son frere : Mais que du moins il trouvoit à propos, que comme j'avois esté le premier Amant d'Amestris à la Cour, je fusse aussi le premier, à luy descouvrir ma passion. Je le remerciay d'un conseil si genereux et si fidelle : et je le pressay si extraordinairement de vouloir voir Amestris ; qu'enfin il me promit d'y venir, pourveû que j'eusse preparé cette belle Personne, à la conversation d'un Solitaire. Je fus donc chez Amestris, que pour ma bonne fortune, je rencontray presque seule : si bien qu'il me fut aisé de trouver occasion de luy parler, sans estre entendu que d'elle. Madame, luy dis-je apres quelques discours indifferens, vous me trouverez sans doute bien hardy, de n'estre pas satisfait, de l'honneur que je reçoy, d'estre souffert aupres de vous ; et de vouloir encore obtenir la permission, de vous amener un de mes Amis ; qui souhaite passionnement de recevoir ce mesme honneur, quoy que ce ne soit guere sa coustume de visiter les Dames. Je luy en suis d'autant plus obligée, me respondit elle : et puis que vous le jugez digne d'estre de vos Amis ; je suis persuadée, qu'il me sera advantageux, qu'il puisse devenir des miens. Mais, Madame, luy dis-je en changeant de couleur, je voudrois bien vous demander grace pour luy : et vous obliger s'il estoit possible, d'agir de telle sorte avec mon Amy, qu'il n'eust que de l'estime pour vous, et qu'il vous admirast sans vous aimer. J'ay creû (me dit-elle en sous-riant, et en rougissant tout ensemble) que vous desiriez de moy, une chose bien difficile : mais à ce que je voy, puis que vous ne me deffendez que les choses impossibles ; il me sera bien aisé de vous satisfaire. Ha Madame, luy dis-je, que vous croyez peu ce que vous dites, s'il est vray que vous vous connoissiez comme je vous connois ! Aglatidas (me respondit-elle, avec un sous-ris encore plus malicieux) sçachez que je ne pretens nullement, que vous qui estes des Amis d'Artambare mon Pere, viviez avec moy comme y vivent les autres qui ne le sont pas : et desquels je souffre les flatteries, par complaisance et par coustume. Mais pour vous, je n'en userois pas ainsi : et si vous continuyez de me parler de cette sorte ; vous me forceriez d'agir d'une maniere, qui ne vous plairoit peut-estre pas. Quoy, Madame, luy dis-je, vous souffrirez que tout le monde vous loüe ; et vous ne pourrez souffrir qu'Aglatidas vous die, que tout le monde vous aime ? du moins s'il juge des sentimens d'autruy par les siens. J'advoüe (me dit-elle en riant, et cherchant une voye de tourner la chose en raillerie, et de ne se fascher pas) que voila me parler de vostre affection, d'une façon qui n'est pas commune : puis qu'on ne me parlant pas plus de la vostre, que de celle de toute la Cour ; je n'ay pas lieu de vous en punir en particulier. Mais enfin, dit-elle en changeant de discours, amenez moy vostre Amy ; et du reste, laissez en le soing à mon peu de merite, sans rien craindre pour sa liberté. Je souhaitte : Madame, luy repliquay-je, qu'il soit plus heureux qu'un de ses plus chers Amis : Vous estes si peu sage, me repliqua-t'elle, que l'on trouve en ce que vous dites, plus de sujet de vous pleindre que de vous quereller : c'est pourquoy Aglatidas, j'ay quelque indulgence pour vous. En disant cela elle se leva ; et fut s'appuyer contre un Balcon, qui donnoit sur un Jardin de son Palais. Elle appella alors deux de ses Filles aupres d'elle : et je jugeay facilement qu'elle vouloit rompre ce discours. Je fus donc joindre Hermaniste sa Mere, avec laquelle j'estois aussi bien qu'avec Artambare : et apres que la conversation eut duré encore quelque temps, je sortis, et m'en allay retrouver Arbate, à qui j'apris la permission que j'avois obtenuë d'Amestris. Je luy racontay tout ce que je luy avois dit, et tout ce qu'elle m'avoit respondu. et comme j'exagerois un peu l'endroit où je l'avois priée despargner la liberté d'Arbate ; advoüez la verité, me dit-il en riant, vous n'estes pas seulement jaloux de Megabise et de plusieurs autres, qui voyent tous les jours Amestris : mais vous l'estes desja d'Arbate, qui ne l'a point encore veuë ; qui ne la vouloit point voir ; et qui ne la verra mesme jamais si vous souhaittez. Arbate me dit cela, avec un sous-ris malicieux, qui me fit quelque confusion de ma foiblesse. Car il est certain, que je n'eus pas plustost demandé à Amestris, la permission de mener Arbate chez elle, que je m'en repentis : et que j'eusse bien voulu, que la chose eust esté encore à faire, pour ne la faire point du tout. Mais enfin, je creus que ce seroit paroistre trop bizarre à mon Amy, que d'en user de cette sorte : et qu'apres ce que j'avois dit à Amestris, elle mesme trouveroit estrange, que je ne l'y menasse pas. Joint que venant à considerer, que Megabise estoit frere d'Arbate, et Amant d'Amestris, il me sembla que j'estois en quelque sureté : et ce qui m'avoit beaucoup fasché auparavant, ne m'inquieta plus tant apres : m'imaginant qu'Arbate ne se resoudroit jamais, de devenir Rival de son Frere, et de son Amy tout ensemble. J'avois donc esté quelque temps sans parler, apres la proposition qu'il m'avoit faite, de ne voir point Amestris si je le voulois ; lors que reprenant la parole tout d'un coup, non, luy dis-je, Arbate, je ne veux, pas priver Amestris, du plaisir de connoistre un aussi honneste homme que vous ; et il n'est pas juste non plus, qu'Arbate qui connoist si admirablement le prix de toutes les belles choses ; ne connoisse pas Amestris. Mais si elle m'enchaine, me dit-il en riant, que deviendra nostre amitié ? Si vous rompez ses fers pour l'amour de moy, luy respondis-je, elle en deviendra beaucoup plus forte. Mais si je ne le pouvois pas faire, me repliqua-t'il, serois-je coupable ? Je ne sçay, luy repliquay-je, mais je sçay bien que je ne sçaurois concevoir, que l'on puisse aimer un Rival. Ne m'exposez donc pas, reprit-il à perdre vostre amitié : et si Amestris est si dangereuse et si redoutable, laissez moy dans ma solitude, joüir du repos de la liberté. Car je ne sçay, me dit-il, si j'avois le malheur de la perdre, si je ne vous haïrois point autant de me l'avoir cause ; que vous me haïriez d'estre devenu vostre Rival. Ce n'est pas, adjousta-t'il, que je sente nulle disposition en moy, qui me face craindre cét accident : au contraire, je voy tant de foiblesse dans l'esprit des gens les plus raisonnables, dés qu'ils sont possedez de cette passion ; que je pense avoir trouvé par ce moyen, un puissant contrepoison, pour me garantir d'un venin si dangereux. Ne craignez donc rien mon cher Aglatidas, me dit-il, et croyez que si je pers ma liberté, ce ne sera pas sans la deffendre. Lors que vous avez esté pris, poursuivit-il, l'on peut dire que l'Amour vous a trompé : Vous pensiez estre dans la solitude, lors que vous rencontrastes Amestris : vostre ame ne s'estoit pas preparée, à une si rude attaque : vos yeux en furent esbloüis : vostre raison en fut troublée : et vostre coeur en fut surpris. Ce ne fut donc pas une grande merveille, si elle fit un Esclave d'un homme qui ne se deffendit pas, et qui n'avoit point d'armes pour se deffendre. Mais pour moy, il n'en est pas ainsi : tout le monde m'a dit, et vous me l'avez dit comme tout le monde, et me l'avez dit plus de cent fois : qu'Amestris est la plus belle chose de la Terre : et dés là je m'en suis formé une idée si parfaite ; que je suis absolument persuadé, qu'elle ne me surprendra point : et que peut-estre mesme suivant la coustume, la trouveray-je un peu moins belle, que l'image que je m'en suis faite sur vostre raport. De plus, j'y vay avec intention de luy resister, et de luy disputer mon coeur, autant qu'il me sera possible : et sçachant que mon Frere l'aime et que vous l'aimez ; à moins que je perde tout d'un coup l'usage de la raison, je ne suis pas en danger de porter des fers. Je le souhaite, luy dis-je, mais je ne laisse pas de craindre le contraire. Arbate ne pouvant s'empescher de rire de ma foiblesse ; vous estes si peu sage, me dit-il, que la crainte que j'ay de devenir aussi fou que vous, vous doit mettre l'esprit en repos : neantmoins je vous le dis encore pendant qu'il en est temps, si vous voulez je ne la verray point : si ce n'est que le hazard me la face rencontrer. Je vous advoüe Seigneur, que je fus tenté cent et cent fois de le prendre au mot, mais je n'en eux pas la force : et je trouvois moy mesme tant de folie en mon procedé, que j'en eus de la confusion. Je dis donc à Arbate, que je ne changerois point d'avis : et qu'enfin le lendemain aussitost apres disner je l'irois prendre, et que nous irions chez Amestris. Arbate, comme je vous l'ay dépeint, estoit un peu solitaire : mais il n'estoit pourtant pas de ces melancoliques chagrins, de qui la conversation est pesante et incommode : au contraire, il avoit l'esprit agreable : et mesme assez enjoûé pour un serieux, parmy les personnes avec lesquelles il se plaisoit. Et ce qui faisoit sa retraite, n'estoit pas tant qu'il fust de temperamment melancolique ; que c'estoit qu'il avoit un esprit difficle et delicat, qui se rebutoit aisément : et qui ne pouvoit souffrir qu'avec beaucoup de difficulté, le moindre deffaut en ses Amis. Il cherchoit la perfection en toutes choses, et fuyoit tout ce qui estoit defectueux : si bien que comme il n'est pas aisé de trouver grand nombre de personnes parfaites, il en aimoit peu, et en voyoit encore moins. Pour moy, il m'avoit fait grace : et son inclination le forçant sans doute à m'aimer, une regle si generale pour luy, avoit eu de l'exception en ma faveur : et je le voyois plus souvent, qu'aucun autre ne le voyoit. Le lendemain nous fusmes donc chez Amestris, où nous trouvasmes Megabise : qui paroissoit estre le plus assidu de mes Rivaux, et le plus redoutable aussi : estant certain que c'estoit le plus honneste homme, et le mieux fait de toute la Cour. Vous en pouvez juger, Seigneur, puis que vous le connoissez, et qu'il est presentement à Sinope : il est pourtant vray, qu'il estoit encore beaucoup plus aimable en ce temps-là, qu'il n'est en celuy-cy : parce que la melancolie l'a changé aussi bien que moy. D'abord que nous entrasmes, je presentay Arbate à Hermaniste, et en suitte à Amestris : elles le reçeurent l'une et l'autre, avec beaucoup de civilité : et me tesmoignerent en effet, veû la façon dont elles le traitterent, qu'elles faisoient quelque estime de ce que j'estimois. Car outre le respect qu'elles devoient, et qu'elles rendirent à sa condition et à son merite ; elles firent les choses d'un certain air obligeant, qui me disoit sans me le dire, que les faveurs que recevoit Arbate, estoient faites en partie, pour l'amour d'Aglatidas. Et à parler veritablement, les premieres carresses qu'il reçeut, ne pouvant estre attribuées à ce merite dont j'ay parlé, dans une si nouvelle connoissance ; bien loin de me causer de l'inquietude, me donnerent de la joye. Ce n'est pas qu'il ne me vinst quelque legere crainte, que cette civilité n'engageast Arbate plus que je ne voulois : mais enfin elle se dissipa bien-tost. La conversation fut sans doute fort agreable ce jour-là : car comme Megabise avoit esté surpris, de voir son Frere chez des Dames ; il ne pût s'empescher de luy en faire la guerre : et de vouloir persuader à Amestris, que c'estoit un des plus grands miracles de sa beauté. Ne pensez pourtant pas Madame, luy dit-il, que mon Frere vienne icy, avec intention de chercher en vous, toutes les belles choses que tout le monde y admire : au contraire, Madame, j'oserois presque assurer, qu'il seroit ravy, de trouver s'il estoit possible, quelque legere imperfection en vostre beauté ; quelque petit deffaut en vostre langage ; quelque obscurité en vostre esprit ; et quelque rudesse en vostre humeur. Il seroit peut-estre avantageux à Megabise, et à beaucoup d'autres, reprit Arbate, que la belle Amestris eust eu quelque deffaut, pour ne pouvoir pas juger des leurs : mais pour moy qui ne cherche les deffaux, que parce que je cherche la perfection, je suis ravy de la rencontrer, en une seule Personne : et de me voir desabusé de l'erreur où j'estois, de croire qu'il n'y avoit rien de parfait au monde. Vous estes bien flateur pour un solitaire, interrompit Amestris : Je suis bien sincere, Madame, reprit-il, et c'est pour cette raison que je vous ay dit si franchement, ce que je devois peut-estre me contenter de penser. Apres cela, Hermaniste changea la conversation : et les nouvelles du monde, et les divertissemens de la Cour, furent ce qui servit d'entretien, durant toute l'apres-disnée. Pour moy je parlay peu tout ce jour-là : et j'estois si occupé, à regarder Amestris ; à observer Megabise, Arbate, et Otane ; que je ne le fus jamais plus. Je voyois Megabise devenir tous les jours plus amoureux : et cent autres paroistre aussi tous les jours, plus assidus et plus passionnez. Arbate selon mon sens, se plaisoit trop en cette premiere conversation, pour un homme qui aimoit tant la solitude : et Amestris avoit une civilité si esgallé ; et une modestie qui cachoit si bien ses sentimens ; que je ne les pouvois descouvrir. Enfin je fus fort inquiet tout ce jour-là : et jusques au point, qu'Amestris s'en aperçeut et m'en fit la guerre avec beaucoup d'adresse : me reprochant agreablement, que si elle ne m'eust connu que de reputation non plus que mon Amy ; elle eust pris Aglatidas pour Arbate, et Arbate pour Aglatidas. Cependant je me creus fort heureux de ce qu'Amestris s'estoit aperçeuë de ma mauvaise humeur : et Arbate demeura tres-satisfait, de ce que la solitude en laquelle il avoit accoustumé de vivre, ne l'avoit pas fait paroistre plus melancolique qu'un autre. Le soir estant venu, chacun et retira chez soy : je menay pourant Arbate chez mon Pere : et voulant l'entretenir, je le conduisis sur une Terrasse, d'où l'on voit l'Oronte, qui comme vous sçavez passe à Ecbatane. Comme nous y fusmes, nous fismes deux tours entiers sans parler : Arbate n'osant peut-estre me dire ce qu'il pensoit d'Amestris : et moy n'osant aussi luy demander, quel jugement il en faisoit. Mais admirez, Seigneur, la bizarrerie de l'amour ! je vous proteste que je craignois alors esgalement, qu'Arbate loüast trop Amestris, ou ne la loüast pas assez. Je craignois qu'il ne desaprouvast mon choix ; ou qu'il ne choisist luy mesme ce que j'avois choisi. Et dans cette inquietude, ayant esté, comme je l'ay desja dit, deux fois tout le long de la Terrasse, sans parler ny l'un ny l'autre ; enfin rompant un silence si plein de trouble ; et bien Arbate, luy dis-je, avec un sous-ris un peu forcé ; vous estes vous bien deffendu ? et la belle Amestris ne m'a-t'elle point fait un Rival, du plus cher Amy que j'aye ? Vous estes si soubçonneux, me respondit Arbate, que pour vous desacoustumer d'une si mauvaise habitude, je veux ne satisfaire pas vostre curiosité : et vous dire seulement, qu'Amestris est sans doute digne de l'admiration de toute la Terre. Mais si vous l'admirez, luy dis-je, vous l'aimez : ce n'est pas une necessité absoluë, me respondit-il, ny une consequence necessaire. Toutefois je ne veux point vous esclaircir davantage là dessus : car je veux guerir vostre esprit : l'acoustumer insensiblement, à ne se former pas des Monstres pour les combatre. Ha mon cher Arbate ! luy dis-je en l'interrompant, ne me laissez point dans cette incertitude : et dites moy de grace quels sont vos veritables sentimens pour Amestris. Que voulez-vous que je vous die ? me respondit-il, si je la louë, vous direz que j'en suis amoureux : et si je la blasme, vous croirez que je vous veux tromper, ou que j'ay perdu la raison. Il n'en faut pas davantage, luy dis-je, pour me faire connoistre que vous l'estimez : mais je voudrois sçavoir si vostre coeur n'en est point esmeu : et si vous ne l'aimerez point assez, pour m'en haïr quelque jour. Je ne sçay pas l'advenir, me respondit-il, mais je sçay bien que presentement, je vous suis infiniment obligé de m'avoir donné la connoissance, d'une personne si aimable et si illustre. Je vous advoüe, Seigneur, que voyant avec quelle liberté d'esprit Arbate me parloit ; je creus que toutes les tesponses malicieuses qu'il me fit : n'estoient qu'un jeu pour se divertir, et pour se moquer de ma foiblesse. Si bien qu'en ayant honte moy mesme, je cessay de le tourmenter, et nous fusmes souper en repos. En effet, j'ay bien sçeu depuis, qu'Arbate quoy que puissamment touché de la beauté d'Amestris, ne croyoit pas encore se trouver forcé de s'engager à l'aimer : et que comme il avoit de la vertu, il resista sans doute autant qu'il pût ; et fit tous ses efforts, pour ne devenir pas Rival, de son Frere et de son Amy : Et d'un Amy encore, qui l'avoit choisi pour Confident de sa passion : et sans lequel il n'eust jamais vû Amestris. Il est donc à croire, que ce qu'il en a dit depuis à un de ses Amis et des miens, est veritable : et qu'il fit toutes choses possibles pour n'aimer pas Amestris. Mais, Seigneur, que tous ses efforts furent inutiles ! et que l'amour fit un estrange changement en luy ! Jusques là il m'avoit toujours paru le plus sincere, et le plus fidele de tous les hommes que j'avois connus : et il devint en un moment le plus fourbe de toute la Terre. Il fut donc quelques jours sans me parler non plus d'Amestris, que s'il ne l'eust jamais veuë : et il guerit si bien mon esprit de tout soubçon par cét artifice, que je luy en parlay le premier : et le priay mesme de la vouloir visiter quelquefois. Il s'en deffendit avec opiniastreté : et en effet, il fut plusieurs jours sans la vouloir voir chez elle. Mais pour mon malheur, je sçeu depuis qu'il l'avoit veuë trois fois au Temple : deux fois à la promenade dans les Jardins du Roy : et une encore aux bords de l'Oronte, où elle alloit assez souvent. Voyant donc combien Arbate me paroissoit essoigné d'avoir aucun dessein pour Amestris ; je continuois à luy parler de ma passion, et à luy demander conseil : et comme je luy disois que je n'avois pû profiter entierement de celuy qu'il m'avoit donné, de descouvrir mon amour le plus tost que je pourrois, à celle qui l'avoit fait naistre, parce qu'elle en évitoit les occasions : Lors que je vous conseillay, me respondit le malicieux Arbate, de vous haster de parler de vostre passion à Amestris, je ne la connoissois pas encore : Mais Dieux, Aglatidas, s'escria t'il, que j'ay bien changé de sentimens en la voyant ! et que cette extréme modestie, que j'ay remarquée sur son visage, m'a bien fait connoistre, qu'il ne faut pas vous exposer legerement, à luy descouvrir vostre dessein ! Croyez moy, reprit cét infidelle Amy, ne songez point à parler d'amour à Amestris, que vous ne luy ayez rendu cent et cent services : et que vous ne l'ayez mise en estat de ne pouvoir vous maltraiter sans ingratitude. Ce chemin est bien long, luy dis-je : ouy, me respondit-il, mais il est bien assuré, et l'autre est bien dangereux. Car enfin, poursuivit-il, si elle se fasche, lors que vous luy descouvrirez vostre passion ; qu'elle vous deffende de la voir ; qu'elle vous fuye, et qu'elle vous haïsse ; que ferez vous ? Je mourray sans doute, luy repliquay-je : Mais aussi, pousuivis-je, si elle ne sçait point que je l'aime ; si je ne le luy dis jamais ; et que mes Rivaux plus heureux et plus hardis que moy, luy parlent de leur amour, voulez vous qu'elle devine la mienne, et qu'elle me recompense d'une chose qu'elle ignorera ? Je veux, me repondit-il, qu'elle la sçache ; mais je veux que ce soit d'une façon, qui ne luy puisse déplaire : et que son coeur soit desja un peu engagé, quand vous luy direz ouvertement, qu'elle possede le vostre. Mais qui l'engagera, luy repliquay-je, cét illustre coeur d'Amestris ? vos soings ; vos services ; vostre respect ; et vostre silence, me respondit-il ; au lieu que les autres se feront haïr par leurs importunitez. Et puis, adjousta-t'il encore, croyez Aglatidas, que bien que je n'aye connu l'amour, que par le raport d'autruy ; comme j'ay examiné cette passion en elle mesme ; connoissant sa cause, je puis dire que j'en connois les effets. Soyez donc assuré, que puis que vous aimez, Amestris le sçait : l'amour est un feu qui brille aussi bien qu'il brusle, en tous les lieux où il se rencontre : et personne ne le fait naistre sans s'en apercevoir. Ainsi Aglatidas, mettez vous l'esprit en repos de ce costé là, et songez seulement à trouver les voyes de servir la Personne que vous adorez : et de luy faire adroitement deviner vostre amour sans la luy dire. Tant y a, Seigneur, que l'artificieux Arbate sçeut si bien manier mon esprit, qu'il me fit resoudre, à ne descouvrir point ma passion, plus ouvertement que j'avois fait. Car encore que toute la Cour me soubçonnast d'estre amoureux, je ne l'avois advoüé qu'à Arbate : et tant d'autres le paroissoient estre autant que moy ; que cela ne m'empeschoit pas de pouvoir demeurer dans les termes que mon infidelle Amy me prescrivoit. Je luy promis donc, de me conduire par ses ordres : et luy me promit aussi, de faire tout ce qu'il pourroit pour m'oster le plus dangereux de mes Rivaux : ne jugeant pas, adjoustoit il finement, que ce dessein fust advantageux à Megabise son Frere. En effet, il s'aquita admirablement de cette promesse : Mais helas ! ce fut pour son interest et non pas pour le mien, comme vous sçaurez apres. Or Seigneur, la veritable raison qui l'empeschoit de retourner si tost chez Amestris, n'estoit pas seulement pour me cacher l'amour qu'il avoit pour elle ; mais encore afin que les conseils qu'il prentendoit donner à Megabise, ne luy fussent point suspects. Il fut donc un matin à sa chambre, où il le trouva seul : d'abord il luy parla de cent choses indifferentes : et faisant semblant de le vouloir quitter, il luy demanda où il passeroit le jour ? Megabise qui ne voyoit pas l'artifice de son Frere, luy respondit ingenûment, que ce seroit chez Hermaniste : Vous deviez plustost dire chez Amestris (respondit Arbate en sous-riant, et en se r'aprochant de luy) car quelque vertu qu'ait Hermaniste, si Amestris estoit sans beauté, vos visites ne seroient pas si frequentes chez Artambare. Il est vray, respondit Megabise : Mais que fais-je, que toute la Cour ne fasse aussi bien que moy ? Aglatidas mesme qui est vostre Amy particulier, n'est-il pas aussi assidu aupres d'Amestris que je le suis ? Ouy, repliqua le malicieux Arbate ; et pleust au Ciel que la chose ne fust pas ainsi : car aimant son repos comme je fais, je voudrois qu'il ne s'amusast pas à un dessein qui ne peut estre fort advantageux, à ceux qui s'y opiniastreront. Je sçay bien, repliqua Megabise, que l'amour est une passion inquiette, qui ne donne pas mesme de plaisirs tranquiles : mais apres tout, si Arbate la connoissoit par experience, il pleindroit peut-estre moins qu'il ne fait, ceux qui en sont possedez : et sçauroit que les peines de l'amour, toutes rigoureuses qu'elles sont ; ont plus de douceur, que tous les autres plaisirs du monde, qui ne sont pas causez par cette passion. Celle où vous vous engagez, est pourtant si dangereuse, respondit Arbate, qu'il n'est rien que je ne fisse pour vous en guerir, s'il estoit en mon pouvoir : commencez par Aglatidas, interrompit Megabise en embrassant son Frere ; et croyez que je vous seray plus obligé de sa guerison, que de la mienne. Il ne tiendra pas à moy, repliqua Arbate ; et j'ay peut-estre desja plus fait, aupres de luy qu'apres de vous. He Dieux, reprit Megabise, seroit-il bien possible que vous pussiez empescher Aglatidas, de me nuire apres d'Amestris ? Je feray sans doute, respondit Arbate, tout ce qui sera en mon pouvoir, afin qu'Aglatidas ne nuise point aux Amants d'Amestris : Mais ne vous y trompez pas ; et sçachez que ce n'est point avec intention, que Megabise en profite. Au contraire je souhaite de tout mon coeur, qu'il ne nuise non plus aux autres, que je veux qu'Aglatidas luy nuise. Et que voulez vous donc ? repliqua Megabise ; je veux, respondit Arbate, que vous faciez effort pour vous deffaire d'une passion, qui en general a beaucoup de foiblesse : et qui en cette rencontre particuliere, vous peut donner beaucoup de peine inutilement. Car enfin, poursuivit-il, vous avez un dessein que cent autres ont comme vous : et de plus, vous servez une Personne, de laquelle il n'est pas aisé de toucher le coeur. La difficulté, respondit Megabise, est ce qui fait vivre l'Amour : Ouy, repliqua Arbate ; mais l'impossibilité le doit faire mourir. Il est vray, respondit Megabise : mais où voyez vous qu'il soit impossible à un homme de ma condition, d'espouser la fille d'Artambare ? Je ne tiens pas, repliqua Arbate, absolument impossible à Megabise d'espouser Amestris : mais je ne pense pas qu'il luy soit aussi aisé d'en estre aimé. Car j'ay sçeu par Aglatidas, poursuivit-il, qui s'en est assez bien informé, qu'Amestris malgré toute cette modestie qui paroist en elle, aime si passionnement sa beauté, qu'elle en est absolument incapable de rien aimer autre chose, Or mon Frere, croyez vous que ce soit estre fort heureux, que d'espouser une Femme, qui preferera tousjours son Miroir à son Mary ? et qui n'a l'ame sensible, que pour ses propres attraits. De plus, ne songez vous point (poursuivit-il, en prenant un visage encore plus serieux) qu'Amestris est fille d'Artambare ? c'est à dire d'un homme exilé depuis dix-huit ans : et qui n'a fait sa paix, parce que Ciaxare qui le haït tousjours, à cause de la Reine de Perse sa Soeur, n'est pas maintenant icy. Et ne songez vous point, qu'Astiage estant extrémement vieux, Artambare est exposé à sortir d'Ecbatane, le jour mesme que Ciaxare quittera la Capadoce, et viendra prendre la Couronne de Medie ? Imaginez vous Megabise, quel plaisir vous auriez alors, en ce changement de Regne, de vous aller confiner dans la Province des Arisantins, avec une personne insensible, qui auroit destruit vostre fortune au lieu de l'establir : et qui n'estant peut-estre desja plus belle (car cent choses aussi bien que l'âge, peuvent destruire la beauté) ne contribueroit plus rien à vostre satisfaction. Ha mon Frere, s'escria Megabise, Amestris sera belle eternellement ! ainsi faites seulement que je l'espouse, et ne vous mettez pas en peine de mon bon heur. Que je sois exilé, ou qu'elle soit insensible, il ne m'importe : si nous sommes bannis ensemble, je joüiray de mon bon heur avec plus de liberté : et si elle est incapable de rien aimer, je seray delivré de tout sujet de jalousie. De sorte que quoy qu'il en soit, si vous m'aimez, servez moy dans ma passion ; et ne vous y opposez plus. Vous me demandez, respondit Arbate, ce que je ne feray pas : car enfin nous ne devons pas donner du poison à nos Amis phrenetiques lors qu'ils nous en demandent : principalement quand nous avons beaucoup d'interest à ce qui les touche. Insensible Frere, s'escria de nouveau Megabise ; je voudrois presque que vous fussiez mon Rival, pour vous punir de cette humeur severe, qui vous fait condamner ma passion : et pour vous apprendre par vostre propre experience, ce, que l'amour n'est pas une chose volontaire. Vous vous repentiriez bien tost de vostre souhait, reprit Arbate, si vous croiyez qu'il peust estre possible : mais du moins, poursuivit-il, advoüez moy que vous estiez plus heureux quand vous estiez libre, que vous ne l'estes presentement : et promettez moy en suitte, que vous essayerez durant quelques jours, de rompre vos chaines. Je ne pense pas le pouvoir faire, reprit Megabise ; mais pour ne vous refuser pas toutes choses, je vieux bien vous promettre celle-là : quoy qu'à vous dire la verité, ce soit ne vous promettre rien. Arbate voyant qu'il ne pouvoit gagner davantage sur l'esprit de Megabise, le quitta à cét instant : resolu de chercher toutes les voyes possibles de satisfaire son amour, aux despens de celle de son Frere et de son Amy. Je veux croire, comme il l'a dit depuis, qu'il fut forcé à faire tout ce qu'il fit, par une passion fort violente, et qu'il ne se rendit pas sans combattre : Mais je suis pourtant persuadé, que l'amour quelque forte qu'elle puisse estre, ne doit jamais rien faire faire contre l'honneur, ny contre la probité : et que cette passion toute noble, ne peut, et ne doit point servir d'excuse à une mechante action. Cependant Arbate se trouvoit en un assez estrange estat : il estoit amoureux d'une Personne qu'il n'osoit aller voir, de peur que le changement de sa vie retirée ne parust trop grand, et ne devinst suspect, et à son Frere, et à moy. Il avoit une amour violente qu'il n'osoit descouvrir : il avoit deux Rivaux qu'il aimoit, et qu'il devoit aimer : son Frere le prioit de ne luy nuire pas ; et il m'avoit promis de me servir : il m'assuroit qu'il faisoit tout ce qu'il pouvoit, pour guerir Megabise de sa passion : et il disoit aussi à Megabise, qu'il en vouloit delivrer Aglatidas : comment donc fera-t'il, pour voir Amestris ; pour trahir son Frere ; pour tromper son Amy ; et pour s'establir à leur prejudice ? Il sçait qu'ils sont inseparables d'Amestris qu'elle voye prendra-t'il donc, pour la pouvoir visiter tous les jours, sans leur devenir suspect l'un ny à l'autre ? et de quel artifice pourra-t'il user, pour venir à bout de son dessein ? Preparez vous Seigneur, à entendre la plus signalée trahison, dont l'amour ait jamais fait adviser personne : et soyez persuadé, que vous ne laisserez pas d'estre surpris, de celle que j'ay à vous raconter. Arbate fut donc quelques jours à me dire qu'il faisoit tous ses efforts, pour guerir son Frere de sa passion : et en effet comme la chose estoit vraye, il me la fit sçavoir si precisément, que je n'en doutay point du tout : et je luy en fus si obligé, que je pense que si apres cela il m'eust descouvert son amour, et qu'il m'eust dit qu'elle estoit née depuis le tesmoignage d'amitié que je croyois qu'il m'eust rendu ; je me serois resolu à la mort, afin de luy pouvoir ceder Amestris : tant il est vray que je suis sensible aux bien-faits et à la generosité. Mais pendant qu'Arbate m'amusoit durant quelque temps, à me raconter tout ce qu'il disoit à Megabise, et tout ce que Megabise luy respondoit : il changea de Personnage avec son Frere : et peu à peu feignant de se laisser toucher à la compassion ; il joüa si bien, que Megabise en fit le plus cher Confident de son amour. Il luy demandoit donc conseil en toutes choses : et ne se laissoit plus conduire que par ses ordres non plus que moy. Et comme Arbate ne craignoit rien tant, sinon que Megabise et moy nous trouvassions seuls aupres d'Amestris ; et que de plus, ce qu'il projettoit avoit besoin que nous nous trouvassions souvent aupres d'elle ; il ne manquoit jamais d'advertir Megabise, de l'heure où je devois aller chez Amestris : et de me donner advis à mon tour, de celle où son Frere s'y devoit rendre. De sorte que depuis qu'il se mesla de nos affaires : nous ne la vismes jamais plus l'un sans l'autre : et l'amour et la jalousie luy firent plus craindre un Rival tout seul aupres d'Amestris, que plusieurs ensemble. Neantmoins il avoit eu cette prudence, de me prier et pour son interest, et pour le mien, de ne quereller pas son Frere : et de m'assurer tousjours en la parole qu'il me donnoit, qu'il faisoit toutes choses possibles, pour ruiner les desseins de Megabise : qui aussi bien, me disoit-il, ne luy plairoient pas : quand mesme je n'y eusse point eu de part. Il avoit aussi dit à son Frere, qu'il ne faloit pas me faire une querelle legerement : parce que durant qu'il seroit forcé de s'esloigner apres un combat, d'autres pourroient profiter de son absence. Nous vivions donc de cette sorte : Megabise se pleignant fort, de l'obstacle eternel que je luy aportois : et me pleignant aussi beaucoup de celuy qu'il me faisoit. Pour Amestris, elle vivoit avec une sagesse et une retenuë si grande, que la vertu mesme n'eust pû trouver rien à redire à toutes ses actions : il est pourtant certain, que quelque égalité qu'elle peust aporter, à la civilité qu'elle avoit, pour tous ceux qui l'aprochoient : l'on remarquoit toutefois que Megabise et moy, avions un peu plus de part en son estime, que tout le reste du monde ; et qu'Otane, que vous avez peut-estre veû à la Cour de Medie, estoit le plus méprisé et le plus haï. En mon particulier, il ne me sembloit pas que je fusse mieux avec elle, que beaucoup d'autres y estoient : et il me sembloit mesme, que Megabise y estoit un peu mieux que moy : de sorte que je ne pouvois m'empescher de m'en pleindre eternellement à Arbate. Megabise de son costé, croyoit que j'estois mieux traité que luy, et s'en pleignoit aussi à son Frere : qui enfin se détermina à nous trahir également. Un soir donc qu'il estoit dans ma chambre, et que nous y estions seuls ; mon cher Arbate, luy dis-je, jusques à quand m'entretiendrez vous d'esperance ? et jusques à quand seray-je persecuté, par la passion de Megabise ? Pourquoy faut-il, disois-je, que les yeux d'Amestris ayent esté choisir le Frere de mon Amy, pour s'en faire un Amant ? et un Amant qu'ils regardent un peu trop favorablement, si ma jalousie ne m'abuse. Ha mon cher Arbate, luy disois-je, si Megabise n'estoit pas ce qu'il vous est, qu'il y auroit desja long temps que mon Espée m'auroit fait raison, de l'injustice que l'on fait à mon amour, qui à precedé la sienne : et qui est peut-estre estre encore, plus fidelle et plus sincere. Arbate paroissoit alors fort touché, de mes pleintes et de ma douleur : tantost il me demandoit pardon du mal que son Frere me faisoit : tantost il me remercioit, du respect que j'avois pour nostre amitié : tantost il me prioit de continuer. Apres, il me demandoit ce que je voulois qu'il fist ? puis tout d'un coup, me regardant d'un visage un peu troublé ; Voyez vous Aglatidas, me dit-il, si Arbate n'aimoit, et n'aimoit autant que l'on peut aimer ; il ne vous feroit pas la proposition qu'il vous va faire : et ne se porteroit jamais à faire une trahison pareille à celle qu'il premedite. Sçachez donc, poursuivit-il, que je ne sçay plus qu'une voye, que je tiens presque infaillible pour rompre les desseins de Megabise pour Amestris. Ha mon cher Arbate, m'écriay-je, tentons la promptement, cette bien heureuse voye, si elle me peut delivrer d'un si redoutable Rival. Vous sçavez, me dit-il que Megabise m'aime avec une tendresse estrange : de sorte que peut-estre fera-t'il pour mes interests et pour ma conservation, ce qu'il n'a pas voulu faire, pour mes prieres et pour mes raisons. Il faut donc, poursuivit-il, que je luy paroisse durant quelques jours, plus inquiet et plus melancolique qu'à l'ordinaire : et que lors qu'il m'en demandera la cause, apres m'en estre fait presser plus d'une fois ; je luy die que je suis amoureux d'Amestris : et que tous les soins que j'ay aportez à le guerir de cette passion ; n'estoient que parce que je ne pouvois vaincre la mienne. Qu'en suitte, je le prie, et je le presse de prendre quelque soing de ma vie : et qu'avec des larmes et des soupirs, je tasche de l'obliger à souffrir, que je luy dispute cette victoire, s'il ne me la veut pas ceder. Je sçay, poursuivit-il, que Megabise a l'ame tendre, et qu'il ne luy sera pas aisé de me resister : je rougis mon cher Amy, adjousta le malicieux Arbate, de vous proposer une si noire trahison : Mais que ne fait-on point quand l'on aime bien ? Mais mon cher Arbate, (luy dis-je l'embrassant, et craignant qu'il ne s'offençast de ce que j'allois luy dire) si l'amitié que vous avez pour moy, est assez forte pour vous obliger à tromper Megabise ; que ne feriez vous point, et à Megabise ; et à Aglatidas, si vous deveniez amoureux d'Amestris ? Et ne dois-je point craindre qu'en feignant de l'estre, vous ne le soyez enfin effectivement ? C'est donc ainsi (reprit l'artificieux Arbate, tesmoignant estre un peu irrité) que vous recevez les preuves de mon affection ? Mais prenez garde Aglatidas, me dit-il, que si je demeure dans les simples bornes de la raison, je ne me trouve obligé, de servir Megabise contre vous : et de preferer en effet, les droits du sang à ceux de l'amitié. Arbate prononça ces paroles d'un visage si serieux, que j'eus peur de l'avoir fasché : de sorte que faisant un effort sur moy, je taschay de me fier en ses promesses : et je luy dis tant de choses, que sa feinte colere s'appaisa ; et il m'en respondit de si adroites, que ma crainte s'en dissipa presque entierement. Je vous advoüe, Seigneur, que d'abord cette proposition m'estonna : mais voyant l'utilité que j'en devois recevoir ; et sentant bien enfin, que je ne souffrirois jamais, que l'on m'ostast Amestris sans m'oster la vie : je creus qu'il valoit mieux avoir recours à l'adresse qu'à la force : et je consentis à ce qu'Arbate voulut, sans avoir presque ny soubçon, ny jalousie : ne pouvant m'imaginer qu'il fust amoureux : et craignant seulement un peu qu'il ne le devinst. Cependant comme ce n'estoit pas encore assez pour luy, d'avoir la liberté de voir Amestris, sans que je le trouvasse mauvais, s'il n'avoit le mesme advantage dans l'esprit de son Frere ; il le fut trouver le lendemain au matin, et le trompa aussi bien que moy, presque de la mesme façon qu'il m'avoit trompé : quoy que les raisons dont il se servit ne fussent pas toutes semblables. Il fut donc chercher Megabise, dans les jardins du Roy, où l'on luy dit qu'il estoit : comme il l'eut trouvé, que faites vous icy ? luy dit-il, mon Frere ; pendant qu'Aglatidas est peut-estre chez Amestris : Du moins, poursuivit-il, m'assura-t'il hier au soir, qu'il iroit ce matin chez Artambare. Vous feriez bien mieux, luy respondit brusquement Megabise, de n'estre plus son Amy, et de l'abandonner à ma fureur et à ma jalousie, que de m'advertir comme vous faites des soings qu'il rend à Amestris. Aussi bien ne pensay-je pas, que je puisse avoir long temps cette complaisance pour vous : et ma patience se lasse enfin de voir eternellement Aglatidas aimé d'Arbate, et favorisé de la personne que j'aime. Aglatidas, adjousta-t'il, qui est le seul que je crains de tous mes Rivaux ; et le seul que l'on me prefere. Arbate fit alors le surpris et l'estonné : et regardant Megabise, quoy mon Frere, luy dit'il, vous voudriez que je rompisse avec Aglatidas, parce qu'il est vostre Rival ! luy qui est assez genereux, pour ne rompre pas avec moy encore que vous soyez le sien, et que je sois vostre Frere : Mais qui au contraire, m'a cent et cent fois demandé pardon, de ce que son malheur l'avoit engagé à aimer Amestris. De plus, il l'a aimée auparavant que vous la connussiez : et il m'avoit mesme donné quelque legere esperance ces jours passez, de et guerir de cette passion ; pour l'amour de vous et de moy. Cependant à ce que je voy (poursuivit l'artificieux Arbate, feignant d'estre en colere, et de s'en vouloir aller) vous recevez si mal les bons offices que l'on vous rend, qu'il ne vous en faut plus rendre. Ha mon Frere ! (s'escria Megabise en le retenant) pardonnez à un malheureux, qui n'a pas l'usage de sa raison : et ne l'abandonnez point dans son desespoir. Je voy que vous aimez si fort mon Rival, poursuivit-il, que j'ay pensé vous prendre pour luy ; et malgré moy, et presque sans que je m'en sois aperçeu, la colere m'a surpris : et m'a peut-estre forcé de vous dire quelque chose qui vous a dépleu. Mais pardonnez le moy, je vous en conjure : et s'il est vray que vous m'aimiez, et que mesme vous aimiez Aglatidas ; ostez luy l'amour qu'il a pour Amestris, car je ne la puis plus souffrir : et il faut que je meure, ou qu'il cesse de l'aimer, de quelque façon que ce soit. Vous estes bien violent, luy repliqua Arbate ; et quelle apparence y a-t'il, de pouvoir servir un homme incapable de raison, et qui veut que l'on renonce à toute sorte de generosité, pour contenter sa passion déreglée ? L'amour, reprit Megabise, excuse presque toutes sortes d'injustices : souvenez vous de ce que vous dites, reprit Arbate, et voyons un peu si pour empescher que je ne sois exposé à voir mon Frere et mon Amy l'espée à la main l'un contre l'autre ; il me sera permis de faire une trahison à Aglatidas, en faveur de Megabise. A ces mots Arbate se teût : comme pour mieux examiner en soy mesme, la proposition qu'il avoit à faire : (car Megabise l'a raconté depuis ainsi à plusieurs personnes) et apres avoir un peu resvé, il reprit la parole d'un ton plus serieux. Jusques icy mon Frere, luy dit-il, je n'ay employé contre Aglatidas, que des raisons qui le regardoient, pour le dissuader de sa passion : ou qui vous regardoient vous, pour qui il n'a pas sans doute mesme amitié que pour moy. Mais aujourd'huy que je voy vostre amour devenir extréme : et que je crains qu'en voulant respecter l'affection que j'ay pour Aglatidas, je ne hazarde sa vie ; je veux suivant vos maximes, agir pour ce que j'ayme, sans considerer si la chose est juste, ou si elle ne l'est pas. Je veux donc, luy dit-il, faire une fausse confidence à Aglatidas : luy demander pardon d'un secret que je luy ay fait : luy dire que lors que je l'ay voulu retirer de son amour, ç'a esté pour mon interest, et non pas pour le sien, ny pour le vostre : et enfin le prier et le presser, de souffrir que j'ayme et que je serve Amestris, comme cent autres l'aiment et la servent. Luy representant qu'il y va de ma vie et de mon repos : et le conjurant mesme avec des larmes, de ne me haïr pas, et de ne me desesperer point. Mais qu'esperez vous de cette fourbe ? luy repliqua Megabise ; J'espere, respondit Arbate, que peut-estre me cedera-t'il Amestris : ou que du moins estant persuadé que j'en seray amoureux, il ne trouvera point estrange que je la voye : et ne soubçonnera point que je ne seray aupres d'elle que pour vous y servir. Ha mon Frere, interrompit Megabise, si Aglatidas sçait aimer, il ne vous la cedera pas, et vous la disputera aussi bien qu'à moy : vous aurez du moins cét avantage, reprit Arbate, que vous aurez tousjours une personne fidelle aupres d'Amestris, qui destruira tous les desseins de vostre Rival : et qui avancera tous les vostres. Vous avez raison, reprit le trop credule Megabise ; mais mon Frere, adjousta-t'il, je vous ay veû une fois chez Amestris : ne seroit-ce point, que vous l'aimeriez un peu ? Quand je suis arrivé icy, reprit Arbate en sousriant, j'aimois trop vostre Rival : et à la fin de la conversation, il s'en faut peu que vous ne me croiyez amoureux de vostre Maistresse. Encore une fois Megabise, adjousta-t'il, voyez si vous voulez que je vous serve, ou si vous ne le voulez pas : car pour moy, vous m'obligerez fort, de me dispenser de faire une infidelité à mon Amy. Megabise voyant une si grande indifference dans l'esprit d'Arbate, se r'assura : et il ne soubçonna point en effet, qu'un homme qui tesmoignoit aimer tant Aglatidas, et l'aimer tant luy mesme ; peust jamais aimer Amestris. Tant y a Seigneur, qu'il le deçeut comme il m'avoit deçeu : Et qu'il se vit alors au point où il s'estoit tant desiré. Car enfin il m'assura qu'il avoit dit la chose dont nous estions convenus à son Frere : il me representa sa douleur et son desespoir : et me dit en suitte, que Megabise ne luy avoit pas voulu promettre de ne voir plus Amestris : mais qu'il luy avoit permis de la voir : et de tascher de s'en faire aimer. Luy jurant que s'il remarquoit que cette belle Fille le traitast mieux que luy, il s'en retireroit absolument : et le laisseroit en paisible possession de son bonheur. Or Seigneur, ce qu'Arbate me dit à moy, il le dit à Megabise : et luy persuada que j'aurois cette defference pour luy, de luy ceder Amestris, dés qu'il sembleroit estre assez bien avec elle : et qu'alors il la luy cederoit à son tour : et qu'ainsi rien ne s'opposeroit plus à sa joye. De sorte donc, nous disoit-il separément, qu'il n'y a plus rien à faire, sinon que je voye Amestris avec assiduité : que je tasche de gagner son estime ; et de l'obliger à quelque civilité particuliere. Mais, luy dis-je, mon cher Arbate, si elle venoit à vous aimer tout de bon durant cette feinte, que ferions nous ? Je ne crains pas cela (me respondit-il ; et sans doute ce n'estoit pas ce qu'il craignoit) car mes propres deffauts ne m'asseurent que trop du contraire. Et puis, adjoustoit-il, je vous promets que tant que je seray seul aupres d'elle, je ne luy parleray que de vous ; et de cette façon, il n'y a rien à harzarder. En un mot, Seigneur, Arbate sçeut si bien conduire l'esprit de Megabise et le mien, que nous consentismes qu'il vist Amestris, et qu'il en fust presque inseparable. Je vous laisse à juger si jamais il y a eu une pareille avanture : et si jamais il y eut un fourbe plus heureux qu'Arbate le fut durant quelques jours. Car comme je croyois que Megabise se retireroit, dés qu'il connoistroit qu'Arbate seroit mieux traité que luy ; je faisois des voeux pour cela : et Megabise de son costé, ayant les mesmes sentimens, faisoit aussi les mesmes souhaits. Si bien que de cette façon, nous servions tous deux nostre plus grand ennemy, et nostre plus redoutable Rival : et durant qu'il travailloit à nostre ruine, nous luy rendions grace, comme s'il eust estably nostre felicité. Le voila donc tous les jours chez Amestris, qui le reçevoit tres-civilement : il sembloit mesme qu'elle tesmoignoit luy avoir plus d'obligation de ses visites, qu'à tout le reste du monde : à cause que ce n'estoit qu'à sa consideration, qu'il avoit quitté sa solitude, et qu'il avoit changé de vie. Il parloit avec Amestris autant qu'il vouloit, et avec beaucoup plus de liberté que pas un de nous : car comme nous estions persuadez l'un et l'autre, que lors qu'il luy parloit seul, il luy parloit à nostre advantage ; nous luy en facilitions les moyens : et luy fournissions nous mesmes des Armes pour nous destruire. Car au lieu d'employer ces precieux moments où il estoit seul aupres d'elle, à l'entretenir de Megabise ou de moy ; il s'en servoit à tascher de se mettre bien dans l'esprit d'Amestris. Mais pendant les premiers jours, ce fut d'une façon si adroite et si respectueuse, qu'elle ne s'en pût pas fascher : et si elle soubçonna qu'il eust de l'amour ; elle creut aussi qu'il ne luy en donneroit jamais de tesmoignages qui luy pussent desplaire. Elle vescut donc avec luy, avec beaucoup de retenuë ; mais pourtant, comme je l'ay dit, avec beaucoup de civilité : parce qu'en effet il en estoit digne, et par sa condition, et par son esprit. Megabise luy demandoit tous les jours, si je ne commençois point de changer de sentimens ? et je luy demandois aussi fort souvent, si son Frere n'auroit pas bien tost pitié de sa pretenduë passion ? A cela il respondoit à l'un, qu'il commençoit d'en avoir quelque esperance : à l'autre, qu'il ne sçavoit encore qu'en esperer : à l'un, que la chose estoit possible, mais difficile : à l'autre, que malgré la difficulté, il en viendroit pourtant à bout : et à tous les deux, qu'il ne faloit rien precipiter, si l'on vouloit qu'il peust agir utilement : et qu'il faloit luy donner tout loisir de prendre son temps, pour pouvoir faire reüssir la chose. Bref, Seigneur, ce fourbe conduisoit si bien son entreprise, que nous le servions l'un et l'autre, au lieu qu'il nous devoit servir : et que nous luy rendions mille graces, lors qu'il nous assassinoit. Nous nous trouvasmes plusieurs fois tous ensemble chez Amestris : et plusieurs fois aussi Megabise et moy souffrismes ce que l'on ne peut s'imaginer. Car tantost nostre seule passion nous desesperoit par sa violence : tantost la jalousie s'y joignoit : Megabise craignoit que son Frere ne me servist au lieu de luy : j'aprehendois aussi qu'Arbate ne me trahist pour le favoriser : et il y eut aussi quelques moments, où nous craignismes ce que nous devions croire : et où nous aprehendasmes qu'Arbate ne fust amoureux, ou ne le devinst. Je pense que vous vous souvenez bien que je vous ay dit, que par les ordres de mon infidelle Amy, je n'avois osé parler ouvertement de ma passion à Amestris. Mais bien que je les eusse suivis exactement, j'ose dire que cette belle Personne, n'ignoroit pas le pouvoir que ses beaux yeux avoient sur mon coeur : puis qu'encore que ma bouche ne revelast pas le secret de mon ame ; toutes mes actions ; tous mes regards ; et mesme toutes mes paroles les plus indifferentes ; ne laissoient pas d'avoir je ne sçay quoy, qui faisoit connoistre assez clairement, la violence de mon amour : principalement à une personne qui estoit prevenuë de quelque legere inclination, à juger de toutes choses à mon advantage. Je suis obligé de dire pour justifier Amestris, de la bonté qu'elle a euë pour moy, que si elle me souffrit, ce fut parce qu'elle connut qu'Artambare et Hermaniste le souhaitoient : estant certain qu'ils avoient desiré, comme nous l'avons sçeu depuis, que je m'attachasse à la servir. Ce fut aussi parce que j'estois le premier homme de la Cour, qui eust eu l'honneur de la connoistre : que de plus, je ne luy avois jamais rien dit qui luy peust desplaire : et que j'avois cherché avec beaucoup de soing, toutes les occasions de la divertir. Neantmoins cette petite disposition à ne me haïr pas, qui estoit dans le coeur d'Amestris, ne me rendoit pas plus heureux en ce temps-là : parce qu'elle avoit une sagesse si severe : et une civilité si prudente ; qu'aucun ne pouvoit croire raisonnablement, estre bien dans son esprit : ny craindre aussi fortement d'y estre mal : tant elle avoit d'adresse, et de jugement en sa conduite. Cependant j'ose dire, qu'Arbate tout heureux qu'il estoit dans sa fourbe, avoit quelques facheux moments : car lors qu'il se voyoit aupres d'Amestris, entre Megabise et moy ; je tiens impossible qu'il n'eust quelque remords, de trahir son Frere et son Amy tout ensemble : et qu'il n'aprehendast quelque-fois, la fin de cette advanture. Ce n'est pas qu'il n'eust preveû toutes choses : et que si son dessein eust reüssi, il n'eust songé à ce qu'il avoit à nous dire. Il avoit donc eu intention, dés qu'il auroit pû s'assurer de l'esprit d'Amestris ; de nous demander pardon à tous deux ; de feindre qu'il seroit devenu amoureux d'elle, en la voyant pour l'amour de nous : et de tesmoigner une si grande douleur de cét accident, qu'il nous en eust fait pitié. Il s'estoit imaginé aussi, que du costé de son Frere, il n'avoit rien à craindre pour sa vie : et il avoit creû que nostre amitié, et le respect que j'aurois pour Amestris, m'empescheroient de faire esclatter la chose : et puis apres tout, cette belle Personne valoit bien la peine de s'exposer à avoir une querelle. C'estoit donc de cette sorte, qu'Arbate avoit formé ses desseins : mais la Fortune qui se mesle de tout, en disposa autrement. Il y avoit desja quelque temps, que nous vivions de la façon que je vous ay dit, lors qu'Arbate se trouvant persecuté de son Frere et de moy ; et jugeant qu'il estoit assez bien avec Amestris, pour chercher les voyes de l'entretenir de sa passion, plus ouvertement qu'il n'avoit fait, forma le dessein de luy en parler : et peu de temps apres, il en fit naistre une occasion tres-favorable. Il dit à Megabise et à moy separément, qu'enfin il estoit resolu de sçavoir, qui de nous deux estoit le mieux dans l'esprit d'Amestris : mais que pour cela, il faloit que nous n'allassions point chez elle durant deux jours : afin qu'il ne manquast pas de trouver les moyens de l'entretenir en particulier : et de tascher de descouvrir en luy parlant de l'un et de l'autre, la privation de la veüe duquel luy estoit la plus sensible. Nous luy accordasmes tout ce qu'il voulut : quoy que de mon costé ce ne fust pas sans beaucoup de peine. Il fut donc chez Amestris, à la quelle il ne pût parler le premier jour, qu'en presence de beaucoup de monde. Joint qu'il y vint alors un de ses Amants apellé Otane, le plus mal fait ; le plus haïssable, et le plus haï de toute la Cour, quoy qu'il eust assez d'esprit, lequel ne partoit presque plus de chez elle. Ce n'est pas qu'Amestris n'eust une aversion estrange pour luy : mais comme c'estoit un homme de qualité, Artambare n'osoit le bannir de sa Maison : et ce fut principalement celuy-là, qui empescha Arbate de pouvoir parler, le premier jour qu'il fut chez Amestris. Mais le lendemain il fut plus heureux : car il la trouva sans autre compagnie que celle de ses Femmes. Elle estoit mesme apuyée sur un Balcon, qui regarde le jardin : si bien qu'ainsi il pouvoit aisément luy dire tout ce qu'il vouloit, sans estre entendu de personne. D'abord, la conversation fut de choses indifferentes : mais comme il avoit son dessein caché ; et qu'il vouloit la faire tomber insensiblement dans un discours, qui facilitast ce qu'il avoit à luy descouvrir ; Madame, luy dit il, je vous trouve aujourd'huy dans une solitude, qui ne vous est pas ordinaire : et qui ressemble fort à celle dont vous m'avez retiré. Je m'estimerois bien glorieuse, luy respondit-elle, si je pouvois croire que ce fust à ma consideration, que vous vous fussiez redonné à vos Amis : mais il y a bien plus d'aparence, que les persuasions, de Megabise et d'Aglatidas, ont enfin eu ce pouvoir sur vous : que de croire que j'y aye contribué quelque chose. Megabise et Aglatidas, reprit-il, n'ont pas tant de pouvoir sur moy que la belle Amestris : vous estes donc fort injuste, respondit elle ; car selon mon sens, ils ont bien plus de droit d'y en pretendre qu'Amestris : qui n'en veut avoir sur personne que sur elle mesme. Ce que vous vous reservez, Madame, repartit Arbate, vaut sans doute beaucoup mieux que tout le reste de vostre Empire : quoy que vous regniez absolument, sur tous ceux qui ont l'honneur de vous approcher : Et en mon particulier, je le prefererois tousjours à toutes les Couronnes du monde. Si la difficulté d'aquerir quelque chose, respondit elle, luy donne un nouveau prix, vous avez raison d'estimer celle-là : estant certain qu'il n'est pas aisé d'avoir jamais un pouvoir absolu sur le coeur d'Amestris. Ce seroit trop, Madame, que de vouloir regner Souverainement, en un lieu si glorieux, repliqua Arbate ; et je connois des gens, de qui l'ambition se contenteroit à moins : et qui se croiroient heureux, si on les advoüoit pour Esclaves. Pour moy (repartit Amestris, sans croire encore qu'Arbate voulust s'expliquer plus clairement) je ne conseillerois jamais à personne, de donner ny de recevoir des chaines : et de mon consentement, nul de mes Amis ne sera jamais malheureux. Ha Madame, luy dit alors Arbate, demeurez tousjours dans un sentiment si juste, et ne vous en repentez jamais. Le repentir des choses equitables, respondit Amestris, seroit sans doute un crime, c'est pourquoy je n'ay garde d'y tomber. Cela estant ainsi, Madame, repliqua-t'il, comment souffrez vous qu'il y ait un homme au monde, qui vous adore avec un respect sans pareil ; et dans un silence dont la rigueur ne se peut exprimer ; sans adoucir ses malheurs, par un regard favorable ; vous qui dites que de vostre consentement, nul de vos Amis ne sera jamais malheureux ? Amestris fut quelque temps sans respondre : et ne sçachant si Arbate vouloit parler pour Megabise, pour moy, ou pour luy ; elle fut si surprise de ce discours, qu'elle ne sçavoit pas trop bien comment l'expliquer. Neantmoins le premier desordre de son esprit estant passé ; je ne sçay Arbate (luy dit-elle, d'un ton de voix un peu eslevé,) si vous avez dessein suivant vostre humeur ordinaire, de me faire preferer la solitude à la conversation : mais je sçay bien que si la vostre ne change, elle m'obligera de vous conseiller d'aller chercher le repos dans vostre Cabinet : et de ne troubler plus le mien dans ma Chambre. Je ne le sçaurois plus trouver qu'aupres de vous (reprit precipitamment Arbate, qui estoit assez violent de son naturel, quoy qu'il parust froid et melancolique, à ceux qui ne le connoissoient gueres ;) Je pense Arbate (luy dit alors Amestris, en le regardant avec beaucoup de marques de colere dans les yeux) que vous ne me connoissez plus : Pardonnez moy Madame, luy respondit-il, je vous connois bien encore : et je ne puis ignorer, que vous ne soyez la plus belle, et la plus aimable personne du monde. Mais c'est vous, Madame, adjousta-t'il, qui ne connoissez pas le malheureux Arbate : luy, dis-je, qui vous adore, comme l'on adore les Dieux. Luy qui ne considere que vous ; luy qui ne cherche que vous ; luy, dis-je enfin, qui meurt, et qui mourra mille fois, plustost que de vivre sans estre aimé d'Amestris. Vous n'avez donc qu'à vous preparer à la mort, luy respondit-elle en l'interrompant ; car Amestris ne donne ny son estime, ny son amitié, à ceux qui perdent le respect qu'on luy doit. Est-ce manquer de respect que de vous adorer ? luy repliqua-t'il ; c'est en manquer, luy respondit-elle, que de me le dire. Devinez donc mes pensées comme les Dieux, respondit Arbate ; et comme les Dieux prevenez les voeux et les prieres : et accordez ce que vous ne voulez pas que l'on vous demande. Je n'accorde rien, dit-elle, à ceux qui s'en sont rendus indignes : non pas mesme la compassion, que je n'ay guere acoustumé de refuser aux miserables. Mais Arbate, poursuivit Amestris, je ne veux pas que vous m'entreteniez davantage : et je vous deffends mesme de me voir jamais. En disant cela, elle s'en voulut aller, mais il la retint : Puis que c'est la derniere fois, luy dit-il, que je dois avoir l'honneur de vous entretenir, Il faut Madame que vous m'escoutiez, tant que je voudray parler : et que je vous face connoistre Arbate pour ce qu'il est : afin qu'auparavant que vous l'ayez absolument perdu, vous songiez bien si vous avez raison de le perdre. Je ne le connois que trop, luy repliqua-t'elle ; et il luy seroit plus advantageux, que je le connusse moins. Vous ne sçavez pourtant pas Madame, adjousta-t'il, que celuy qui vous parle, vous aime avec une telle violence, qu'il n'est point de crime qu'il n'ait commis pour vous : il a trahi ses Amis ; il a trahi ses plus proches ; il s'est deshonoré luy mesme ; et il n'est rien enfin qu'il n'ait fait, et qu'il ne soit capable de faire, pour posseder vostre affection : et pour empescher que personne ne la possede. C'est pourquoy Madame, poursuivit-il, je vous declare ce que j'ay fait, afin que vous connoissiez ce que je suis capable de faire. S'il y à quelqu'un de mes Rivaux, adjousta-t'il, qui vous déplaise, faignez de luy vouloir du bien, et je vous en defferay bien tost : mais si au contraire, continua-t'il encore, Megabise ou Aglatidas sont plus heureux que moy ; si vous les voulez conserver, cachez de telle sorte les sentimens advantageux que vous avez pour l'un ou pour l'autre ; que JE ne m'en aperçoive pas, et qu'ils ne s'en aperçoivent pas eux mesmes. Megabise et Aglatidas, repliqua Amestris, sont à mon advis plus sages que vous : Je ne sçay Madame, respondit-il, s'ils sont plus sages : mais je sçay bien que s'ils sont plus heureux, ils ne le seront pas long temps. A ces dernieres paroles, Amestris entra en une si grande colere, qu'il n'est rien de facheux et de rude, qu'elle ne dist à Arbate : qui se repentit sans doute plus d'une fois de sa violence, quoy que ce fust inutilement : cét homme si fin et si rusé, ayant perdu en cette rencontre, par la force de sa passion et de sa douleur, toute sa ruse et toute sa finesse. Ils en estoient là, lors que l'on advertit Amestris, qu'il venoit du monde pour la visiter : mais comme elle se sentoit l'esprit un peu en desordre ; et qu'elle ne doutoit point qu'elle n'eust beaucoup de marques de despit et de tristesse sur le visage, que l'on auroit pû apercevoir ; elle quitta Arbate, et entra un moment dans sons Cabinet pour se remettre : pendant quoy il sortit de cette Chambre : mais si furieux et si desesperé, que jamais homme ne le fut davantage. L'affliction le posseda de telle sorte, que ne pouvant se resoudre de me voir non plus que Megabise : et ne sçachant pas encore ce qu'il vouloit faire ; il monta à cheval, et s'en alla aux champs pour quelque jours : ordonnant que l'on nous dist, qu'il luy estoit arrivé une affaire importante, qui l'avoit forcé de partir sans nous dire adieu et sans nous voir.

Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : projets de mariage et duels


Cependant Megabise et moy qui ne sçavions rien de la verité ; et qui estions au desespoir, de ce qu'Arbate ne nous avoit point rendu conte de la conversation qu'il avoit euë avec Amestris, voulusmes aller chez elle le lendemain : mais l'on nous dit que l'on ne la voyoit pas : et qu'elle se trouvoit mal. Le jour d'apres nous y retournasmes encore, et nous la vismes : mais plus melancolique qu'à l'accoustumée. Il me sembla mesme qu'elle nous traita un peu plus froidement qu'à l'ordinaire : je vous laisse à penser Seigneur, quelle inquietude j'en eus : car comme je croyois qu'Arbate luy avoit parlé de moy, la derniere fois qu'il l'avoit entretenuë ; j'expliquois cela d'une maniere bien cruelle. Megabise de son costé, n'estoit pas plus en repos que j'estois, à ce que j'ay sçeu depuis : et nous passasmes l'apresdisnée avec beaucoup de chagrin. Mais admirez Seigneur, comment la Fortune dispose des choses ! durant que je m'affligeois de cette sorte, et que j'avois donné la conduitte de mon amour, à un Amy qui me trahissoit ; mon Pere, sans que j'en sçeusse rien, travailloit à ma felicité, comme vous allez sçavoir. J'estois donc fort melancolique, et pour l'absence d'Arbate, et pour la froideur que j'avois remarquée sur le visage d'Amestris : lors que mon Pere m'ayant fait appeller, me proposa le mariage de la Fille d'Artambare, non seulement comme une chose qu'il souhaitoit ; mais comme une chose dont il avoit desja fait parler, et comme une chose presque faite. Seigneur, luy repliquay-je, ce que vous me proposez m'est trop advantageux, pour n'y consentir pas avec joye : mais croyez vous qu'Amestris ait les mesmes intentions ? Amestris, me respondit-il, n'en sçait encore rien : je ne laisse pourtant pas de croire qu'elle est trop bien née, pour desobeïr aux volontez de ses parens, que je sçay qui le desirent autant que moy. Seigneur, luy dis-je, je voudrois bien devoir Amestris à Amestris, et non pas à Artambare : C'est à vous, me repliqua mon Pere, à vous informer des ses sentimens : estant toujours bien aise, de ne trouver point de resistance aux vostres. Je vous laisse à juger Seigneur, quelle fut ma joye, à une si agreable nouvelle : elle fut si grande, que je ne la goustois qu'imparfaitement : et elle excita un trouble en mon ame, qui fit que je ne la sentis pas comme je devois. O Dieux, combien de fois souhaitay-je l'infidelle Arbate, pour estre le tesmoin de ma bonne fortune, et pour luy demander pardon, du desplaisir que Megabise en recevroit ! Cependant comme je trouvois un peu estrange, que l'on me mariast avec Amestris, auparavant que je l'eusse entretenuë moy mesme de m ? amour ; j'en cherchay l'occasion le lendemain : et je fus assez heureux pour la rencontrer. M'estant donc trouvé seul aupres d'Amestris, je remarquay qu'elle changea de couleur plus d'une fois : et je m'imaginay, comme il estoit vray, qu'elle sçavoit deja quelque chose de l'intention d'Attambare, touchant nostre mariage : comme en effet, il luy en avoit parlé, une heure avant que j'arrivasse aupres d'elle. Mais helas Seigneur, que cét aimable incarnant en l'embellissant, me donna d'estranges inquietudes ! et que je craignis fortement, qu'elle n'eust de l'aversion, pour ce que je m'imaginois qu'on luy avoit proposé ! Madame, luy dis-je presque en tremblant, Aglatidas oseroit-il bien prendre la liberté, de demander à la belle Amestris, si les divers changemens qu'il voit sur son visage, sont d'un bon ou d'un mauvais presage pour luy ? Je pensois, dit-elle en rougissant encore plus fort, avoir entendu dire à nos Mages, que les hommes ne devoient consulter que les Astres, pour s'informer de leur fortune : et ne s'amuser pas à de si petites, et de si legeres observations. Je pense, luy repliquay-je, que ceux qui ont dessein de sçavoir s'ils seront riches, ou s'ils seront heureux à la guerre, doivent faire ce que vous dittes : mais je crois aussi que ceux qui ne veulent sçavoir autre chose, que ce qui se passe dans le coeur de l'adorable Amestris, ne doivent consulter que ses yeux : et ne doivent aprendre que d'eux, leur bonne ou leur mauvaise fortune. Amestris, me respondit elle, n'est pas assez considerable, pour faire le malheur, ou la felicité de quelqu'un : Mais quand cela seroit, Aglatidas la doit assez connoistre, pour croire qu'elle ne cherchera pas mesme la sienne, que par la volonté de ceux qui doivent raisonnablement disposer d'elle. Mais Madame, adjoustay-je, si ceux que vous dittes, souhaittoient de vous une chose, ou vous eussiez de la repugnance, leur obeïriez vous sans murmurer ? Je le ferois sans doute, repliqua-t'elle, quand mesme j'en devrois perdre la vie : car je tiens bien plus advantageux pour moy de faire ce que je dois, que de faire ce qui me plaist. Cette vertu est bien severe, luy dis-je, et cette obeïssance me semble un peu trop aveugle : car Madame, quel desespoir seroit celuy d'un homme, qui auroit eu le bonheur d'estre choisi par vos parens, pour estre le Mary de la divine Amestris, s'il venoit à connoistre apres, qu'elle auroit obeï par contrainte ? Je cacherois si bien mes sentimens, respondit elle, qu'il ne connoistroit jamais : Ha Madame, luy dis-je, ne vous y abusez pas : c'est une chose qui ne sçauroit estre : c'est pourquoy, Madame, je vous conjure par tout ce qui vous est de plus venerable, et de plus sacré, de me dire ingenûment en quels termes je suis dans vostre esprit : car Madame, je ne crois pas estre assez malheureux, pour faire que vous ignoriez de quelle façon vous estes dans le mien. Ouy Madame, poursuivis-je, vous sçavez que depuis le premier moment que j'eus l'honneur de vous voir, je vous ay aimée avec une passion sans égale : que je vous ay servie avec un respect, tel que celuy que l'on a pour les Dieux : et que je vous ay adorée en secret, de toutes les forces de mon coeur. C'est donc à vous Madame, à m'apprendre si je dois esperer ou craindre : si vous me souffrez sans aversion, ou si vous m'endurez par complaisance : et c'est à vous enfin, à determiner de mon bonheur ou de mon infortune. Je vous ay desja dit, me repliqua-t'elle, que je n'ay point de pouvoir en ma propre felicité ; et par consequent, je n'en ay guere en celle d'autruy : mais Aglatidas, puis qu'un commandement que je viens de recevoir d'Artambare et d'Hermaniste, me permet de souffrir avec bien-seance que vous me parliez de vostre affection : je vous diray avec beaucoup de sincerité, que le choix qu'ils ont fait me semble si avantageux pour moy, que j'en ay quelque confusion : et si vous avez remarqué quelque changement sur mon visage, ç'a esté sans doute par la honte que j'ay, de n'estre pas digne de l'honneur que vous me faites. Amestris prononça ces paroles avec tant de retenuë, qu'il me fut impossible de descouvrir ses sentimens : ce qui me mit en une inquietude si estrange, et si bizarre ; que jamais l'on n'a entendu parler d'une pareille chose. En cét instant, je voulois presque mal à mon Pere, d'avoir si tost avancé mon bonheur : car, disois-je, le moyen de sçavoir si je suis aimé d'Amestris ? Amestris, reprenois-je, qui est la plus sage personne de toute la Terre : et qui vivroit bien avec l'homme du monde le plus mal fait, si elle l'avoit espousé. Tant y a Seigneur, que je fus si fort possedé de cette espece d'inquietude, que je ne pus la cacher à Amestris. Madame, luy dis-je, vous voyez devant vous le plus malheureux de tous les hommes tout ensemble : le plus heureux sans doute, adjoustai-je, par la glorieuse esperance, qu'Artambare a donné à mon Pere, de ne me refuser pas Amestris : mais le plus malheureux aussi, de ce que je ne puis sçavoir, si Aglatidas eust esté choisi par Amestris, quand Artambare ne l'eust pas choisi. Que vous importe, me respondit elle, de sçavoir une chose qui ne peut plus arriver, et que je ne sçay pas moy mesme ? Car comme j'ay tousjours creû fortement, que je ne devois pas disposer de moy ; je me suis contentée d'empescher mon coeur d'estre capable d'aucune preocupation ; sans me determiner à rien, qu'à obeïr aveuglément. Si bien Madame, luy dis-je, que si l'on vous eust commandé de recevoir les services de Megabise ou d'Otane, vous n'eussiez pas desobeï ? Je vous l'ay desja advoüé si je ne me trompe, repliqua-t'elle ; Ha Dieux, m'escriay-je, Madame, pourquoy ne voulez vous pas que je sois heureux ? Je ne m'oppose point à vostre bonheur, respondit Amestris, s'il est vray que mon consentement y soit necessaire : Mais Madame (luy dis-je en l'interrompant) qui m'assurera que ce n'est point par contrainte que vous obeïssez : vous qui dites que vous obeïriez, quelque repugnance que vous y pussiez avoir ? Vous estes injuste, Aglatidas, me dit elle, de vouloir que je vous die mes sentimens, vous qui voulez que j'aye deviné tous les vostres : c'est pourquoy taschez de les descouvrir si vous pouvez : et contentez vous de sçavoir, qu'Artambare tient le coeur d'Amestris en sa puissance : et que s'il en dispose en vostre faveur, comme il y a beaucoup d'apparence qu'il le fera, vous y aurez un pouvoir absolu et legitime, que ri ? ne troublera jamais. Ce n'est pas encore assez Madame, luy dis-je, et je voudris sçavoir precisément, ce que vous pensiez d'Aglatidas, un moment auparavant qu'Artambare vous eust parlé en sa faveur : J'en pensois, me dit elle, sans doute ce que toutes les personnes raisonnables en pensent. Mais vous estoit-il absolument indifferent ? luy dis-je : Vous estes trop curieux (me respondit-elle en sous-riant, et en rougissant tout ensemble) et si je continuois de vous respondre, il seroit difficile que je ne disse quelque chose, qui seroit à vostre desavantage ou au mien. Ce fut de cette sorte Seigneur, que cette sage et adroite Personne, se delivra de ma persecution : et qu'elle me guerit un peu de mon bizarre chagrin : Car il me sembla que de la façon dont elle m'avoit dit ces dernieres paroles : je pouvois les expliquer favorablement pour moy. Je me trouvay donc heureux : et si Arbate eust esté à Ecbatane, il me sembloit que je n'eusse rien eu à souhaiter. Cependant comme les personnes de condition, ne se marient jamais en Medie, sans le consentement du Roy ; Artambare et mon Pere tinrent encore la chose secrette durant quelques jours, afin de prendre leur temps à propos, pour la faire agreer à Astiage. Mais Seigneur, que ces jours furent heureux pour Aglatidas ! et quelles douceurs ne trouva-t'il point, en la conversation d'Amestris ! Car comme cette sage Fille avoit enfin reçeu un commandement de son Pere, de me regarder comme celuy qu'elle devoit espouser ; je trouvay dans son ame tant de complaisance ; et il me sembla y remarquer tant de tendresse pour moy ; que je puis dire que je fus pleinement recompensé par ces bien-heureux momens, de tous les maux que j'avois souffers. Elle ne voulut pourtant jamais m'advoüer, qu'elle m'eust aimé, ny qu'elle m'aimast : Mais en me permettant d'esperer, que cela pourroit estre un jour ; elle m'en dit assez pour me faire croire qu'elle ne me haïssoit pas. Artambare et mon Pere ayant alors trouvé l'occasion qu'ils attendoient, parlerent de nostre mariage au Roy, qui y consentit sans peine : parce qu'il ne sçavoit pas que Megabise qui avoit l'honneur de luy apartenir songeast à espouser Amestris. Le consentement d'Astiage ne fut pas plustost obtenu, que la chose fut sçeuë de toute la Cour : Megabise en estant informé des premiers, fut à l'instant mesme supplier le Roy, de ne souffrir pas ce mariage, et de vouloir le proteger, au dessein qu'il avoit pour Amestris. Mais ce Prince luy dit, qu'il avoit parlé trop tard : et qu'ayant donné sa parole, la chose estoit absolument sans remede. Megabise quitta le Roy assez mescontent : et se resolut de prendre une voye qu'il jugea meilleure, pour arriver à sa fin. Il chercha donc l'occasion de me rencontrer ; et l'ayant trouvée, sans me faire un plus long discours ; Aglatidas, me dit-il tout bas à l'oreille, ne possedera point Amestris, que par la mort de Megabise : c'est pourquoy, poursuivit-il, sans tarder davantage, sortons par la Porte qui regarde les Montagnes, et venez achever vostre conqueste par ma deffaite. Megabise, luy dis-je, je n'ay guere accoustume de me faire presser d'aller où vous me voulez conduire : mais je vous advoüe, que je voudrois bien s'il estoit possible, ne mettre point l'espée à la main, contre un Frere d'Arbate. Vous le pouvez, me repliqua-t'il, en me cedant Amestris : Amestris ! repliquay-je, ha non non, Megabise, je ne la sçaurois ceder : et s'il n'y a point d'autre voye de vous satisfaire, il faut suivre vestre intention. En disant cela nous sortismes, apres nous estre deffaits de ceux qui estoient aveque nous : et nous fusmes au pied d'un grand rocher, sur une assez belle Pelouse, où il voulut que nous batissions. Je vous advoüe que l'amitié que j'avois pour Arbate me troubloit un peu : et que j'avois beaucoup de repugnance à respandre le sang d'un homme qui estoit son Frere. Mais dés que je venois à penser, que Megabise estoit mon Rival ; et que de sa vie ou de sa mort dépendoit la possession d'Amestris ; cette consideration me quittoit : et la fureur se rendoit Maistresse de mon esprit. Nous ne fusmes donc pas plustost au lieu qu'il avoit choisi, que nous mismes l'espée à la main : car comme c'estoit fort prés de la Ville, quoy que nous fussions à pied, nous n'eusmes pas besoin de reprendre haleine. D'abord Megabise vint à moy, avec une fierté et une violence, qui me firent bien connoistre que j'avois à faire à un dangereux ennemy : et j'ose dire que je le reçeus avec assez de vigueur et de fermeté, pour ne luy donner pas mauvaise opinion de mon courage. Comme nous n'estions pas mal adroits tous deux, nous nous portasmes plusieurs coups sans nous blesser : ce qui à mon advis, nous fascha également. Mais comme nous nous estions enfin resolus d'abandonner tout à la Fortune, et de ne nous mesnager plus ; Arbate, l'artificieux Arbate, ayant selon toutes les apparences, inventé quelque nouvelle fourbe pour nous tromper ; revenant à la Ville, nous vit de loin au pied de ce rocher : et sans sçavoir qui c'estoit, il vint à nous l'espée haute pour nous separer. Mais Dieux qu'il fut surpris, lors qu'il nous reconnut, et que de divers sentimens s'emparerent de son ame ! Megabise estant son Frere, il est à croire qu'il m'eust volontiers prié, de cesser de le combattre : et je pense aussi, que me regardant comme son Amy, il eust presque bien voulu obliger Megabise, à ne tirer plus l'espée contre moy : mais comme estant tous deux ses Rivaux, je ne sçay s'il n'eut point quelque tentation, d'attaquer tous les deux ensemble : et de ne respecter ny le sang, ny l'amitié. Neantmoins les sentimens de la Nature estans presques tousjours les plus diligens à paroistre, dans les accidens inopinez ; Arbate ne nous reconnut pas plustost, qu'il nous cria autant qu'il pût, que nous nous arrestassions. Sa voix, que nous reconnusmes d'abord, nous ayant touchez également Megabise et moy, nous tournasmes la teste, et vismes Arbate l'espée à la main comme je l'ay dit : qui s'estant mis au milieu de nous pour nous separer, et sans descendre de cheval ; quelle fureur vous possede ? nous dit-il ; et quel nouveau sujet de querelle avez vous ensemble ? Il n'a pas tenu à moy, luy dis-je, mon cher Arbate, que je ne me sois pas battu contre Megabise : et les Dieux sçavent avec quelle repugnance j'y ay consenty. C'est donc vous Megabise, luy dit alors Arbate, qui sans considerer qu'Aglatidas est mon Amy, avez voulu le quereller en mon absence, contre ce que vous m'aviez tant promis ? C'est moy sans doute, luy repliqua-t'il, qui ay voulu voir Aglatidas l'espée à la main : et qui le verray dans le Tombeau, s'il ne m'y pousse le premier, ou s'il ne me cede Amestris. Arbate qui ne sçavoit pas l'estat où estoient les choses depuis son départ : et qui ne vouloit non plus, que Megabise possedast Amestris qu'Aglatidas ; nous regardant l'un et l'autre, vous estes des furieux, nous dit-il, qui avez perdu la raison : car enfin, poursuivit-il, je n'ay pas entendu dire, qu'Artambare veüille donner sa Fille, au plus vaillant de tous ceux qui la servent : c'est pourquoy au lieu de vous battre inutilement, allez la luy demander tous deux : et celuy auquel il l'accordera, en demeurera paisible possesseur. Ha mon cher Arbate, luy dis-je, vous avez prononcé en ma faveur sans y penser : car Artambare m'a promis de me donner Amestris. Ouy, adjousta Megabise, et le Roy y a consenti : jugez apres cela, luy dit-il encore, si j'ay tort de me battre contre Aglatidas : et si nous sommes en termes de pouvoir suivre vostre conseil. A ces mots, Arbate qui sans doute ne nous l'avoit donné que dans la pensée qu'Artambare ne voudroit pas accorder sa Fille, à des gens qui avoient querelle, et qu'il profiteroit de nostre infortune ; changea de couleur, et me regardant alors avec des yeux où la rage et le desespoir paroissoient egalement ; il est donc vray Aglatidas, me dit-il, que l'on vous a promis Amestris, et qu'Amestris y consent ? Il est vray, luy dis-je, que je joüis de ce bonheur : et que la belle Amestris, obeït sans murmurer. Ha s'il est ainsi (dit-il en m'interrompant, et en regardant son Frere ;) laissez moy, Megabise, laissez moy le soing de combattre un Amant heureux d'Amestris, et ne vous en meslez pas, car j'y ay plus d'interest que vous : et Aglatidas mesme, sera encore plus innocent d'avoir causé ma mort que la vostre si elle arrive. En disant cela il s'en vint de mon costé, avec une fureur estrange : d'abord je laschay le pied, et ne pouvant à fraper mon Amy, et ne pouvant aussi me retirer de l'estonnement, où venoient de me mettre ses paroles. Megabise qui est genereux, se mettant alors entre son Frere et moy, insensé, luy dit-il, tu veux donc te couvrir d'infamie, et m'en couvrir en mesme temps ; faisant croire à tout le monde, veû ce que tu m'es, que nous aurons esté deux à combattre un homme seul, et que nous l'aurons assassiné ? Retire toy ; ou les sentimens de l'honneur et de l'amour, me feront oublier ceux de la Nature. A ces mots j'abaissay la pointe de mon espée, pour faire voir à Arbate, que je n'avois pas dessein de m'en servir contre luy : quoy Arbate, luy dis-je, dois-je croire ce que je voy ? et Aglatidas pourra t'il s'imaginer qu'Arbate soit devenu son ennemy ? Ha non non, adjoustay-je, je ne le sçaurois penser : mais quand cela seroit je ne serois pourtant jamais le sien : car je ne suis capable de haine, que pour les Amans d'Amestris. C'est aussi en cette qualité (me respondit le furieux Arbate, en descendant de cheval, et en s'avancant vers moy) que je ne puis souffrir vostre bonheur : et que je vous le veux disputer, jusques à la derniere goutte de mon sang. Vous estes Amant d'Amestris ? (s'ecria Megabise aussi bien que moy) Ouy, nous repliqua-t'il, je le suis : et de telle sorte, que nul ne la possedera jamais, tant que je seray vivant. Je vous laisse à juger Seigneur, de l'étonnement de Megabise et du mien : Mais admirez un peu le bizarre effet du discours d'Arbate ! un moment auparavant, j'aimois cét infidelle Amy, et haïssois Megabise : mais à peine eus-je entendu ce qu'il avoit dit, que l'amitié que j'avois pour luy cessa : et que la haine que j'avois pour l'autre, en fut comme suspenduë : cette nouvelle jalousie s'emparant de mon esprit, plus fortement que la premiere. Megabise de son costé, me regardant, comme estant également trompé aveque luy par Arbate, sembla aussi diminuer de l'aversion qu'il avoit pour moy, pour le haïr davantage : et Arbate dans sa violente passion, et dans son desespoir ; ne faisoit à mon advis nulle distinction, entre son Amy et son Frere. Quoy qu'il en soit, je pense qu'il estoit le plus malheureux : estant à croire, que l'image de son crime et de sa double trahison, s'offroit continuellement à son esprit, et le tourmentoit sans relasche. Cependant comme il n'estoit pas aisé a Arbate de se battre contre moy ; et parce qu'en effet j'y resistois ; et parce que Megabise ne le vouloit pas souffrir : que d'autre part, Arbate ne vouloit pas estre le tesmoin du combat que j'avois commencé contre Megabise ; que ce furieux ne pouvoit pas non plus nous combattre tous deux à la fois ; et que je n'aurois pas enduré, qu'il eust combattu son Frere : nous estions contraints malgré nous, d'employer à parler, un temps que nous avions destiné à un autre usage. Mais comme Megabise n'estoit pas moins surpris de l'amour d'Arbate que je l'estois ; et depuis quand mon Frere (luy dit-il, s'il m'est permis de donner ce nom à mon Rival) estes vous devenu amoureux d'Amestris ? Depuis le premier moment que je la vy, luy respondit-il ; Quoy, luy dis-je en l'interrompant, vous devintes Amant le jour que je vous y menay ? Ouy cruel Amy, reprit Arbate ; ce fut vous qui me forçastes d'y aller : et qui m'avez forcé en suitte de vous trahir ; de tromper Megabise ; d'offenser Amestris ; et de me deshonorer. C'est pourquoy Aglatidas, poursuivit-il, je ne puis plus estre vostre Amy : et il faut de necessité, que vous mouriez ou que je meure. Il vaudroit mieux, luy dis-je, que vous vous repentissiez de vostre crime : je m'en repentiray, me respondit-il, quand Aglatidas et Megabise n'aimeront plus Amestris. Ha si cela ne doit arriver qu'ainsi (luy dismes nous en mesme temps Megabise et moy) nous n'avons qu'à songer lequel vaut mieux, de vous pardonner ou de vous punir. Comme nous en estions là, nous vismes arriver quantité de gens : qui ayant esté advertis que nous estions sortis de la Ville, venoient nous chercher, ayant eu quelque soubçon de nostre querelle. Le furieux Arbate ne voulant pas estre arresté remonta à cheval : et me dit tout bas, qu'il m'attendroit trois jours, depuis le matin jusqu'au soir, à un lieu qu'il me marqua : et me dit que si je n'estois le plus lasche de tous les hommes, j'yrois le satisfaire, et me vanger : Il s'esloigna alors en un moment, et nous le perdismes de veuë dans les Montagnes. Ceux qui nous cherchoient, nous ayant trouvé comme je l'ay dit, nous remenerent à la Ville, et nous donnerent en garde à nos Amis, en attendant que le Roy nous accommodast : mais quelques diligens qu'ils pussent estre, Megabise et moy nous échapasmes, et nous fusmes battre à cinq cens pas d'Ecbatane. Je ne m'arresteray point à vous dire les particularitez de nostre combat : et vous sçaurez seulement, que je fus assez heureux pour ne blesser Megabise, que legerement à la main ; et pour le desarmer. Neantmoins quoy que sa blessure ne fust pas considerable ; je creux que je devois point r'entrer dans la Ville le mesme jour : par ce que Megabise estant allié du Roy, ç'eust esté manquer de respect pour luy, que d'en user de cette sorte : quoy que ce n'eust pas esté moy qui eust commencé nostre querelle. Je pris donc le chemin de la Maison d'un de mes amis : sans songer que ce chemin m'obligeoit de passer par l'endroit où Arbate m'avoit donné assignation : car si j'eusse pensé, peut-estre n'y eussay-je pas esté, quelque haine que j'eusse pour luy, tant mon amitié avoit esté forte. Or Seigneur, j'oubliois de vous dire qu'en desarmant Megabise, mon espée s'estoit rompuë : si bien qu'à la fin du combat je n'avois pû luy rendre la sienne : ne me semblant pas juste que celuy qui avoit eu le bonheur de vaincre demeurast sans armes. J'avois donc l'espée de Megabise, qui estoit assez remarquable par la garde, qu'elle avoit d'une façon fort particuliere : de sorte que comme j'arrivay à l'endroit qu'Arbate m'avoit designé, et où il m'attendoit effectivement : il ne me vit pas plustost, qu'il reconnut l'espée de Megabise, et s'imagina que je venois de le tuer. Cette veuë suspendit pour un moment, toutes ses autres pensées : quoy, dit-il en s'avançant vers moy, je ne voy donc pas seulement, celuy qui doit posseder Amestris, mais je voy encore le meurtrier de mon Frere ? Vostre Frere, luy dis-je en me reculant, n'est pas en l'estat que vous dittes : et s'il vous estoit aussi aisé de n'aimer plus Amestris, qu'il me le sera de vous redonner Megabise, nous serions bien tost amis. Cela ne peut-estre, me dit-il ; ceux de ma Maison n'ont accoustumé de quitter leur espée qu'avec la vie : mais quoy qu'il en soit, adjousta-t'il, il faut tousjours que vous vous battiez contre moy : Et quand cela ne seroit pas, j'ay assez d'autres sujets de haïr la vie, et de desirer vostre mort. Arbate, luy dis-je alors, au nom des Dieux, ne me forcez pas à tuer un homme que j'ay tant aimé : donnez vous la patience de m'escouter un moment. Arbate s'arresta à ces mots, et ne me pressa plus tant : je commençay donc malgré ma haine et mon ressentiment, de luy dire cent choses touchantes, pour le ramener à la raison sans le pouvoir faire. Quoy, luy dis-je, ne vous souvient il plus que j'estois vostre Amy ? Ouy, me repliqua-t'il, mais je me souviens encore mieux, que vous estes mon Rival : et un Rival encore, qui doit espouser Amestris. Les Dieux me sont tesmoins, luy dis-je, que si je vous la pouvois ceder je le ferois, malgré toutes vos trahisons : il n'en est pas ainsi de moy, me respondit ce desesperé ; car si je pensois que mon coeur fust capable de la ceder à quelqu'un, je passerois mon espée au travers, pour le punir d'un sentiment si lasche, et si indigne d'Amestris. Mais, luy repliquay-je, quand je n'espouserois pas Amestris, peut-estre qu'Arbate n'en seroit pas plus heureux, et qu'un autre le seroit plus que luy : cét autre, me respondit-il, seroit alors pour Arbate, ce qu'Aglatidas luy est presentement : c'est à dire l'homme du monde, de qui il peut le moins souffrir ny la veuë, ny la vie. Car, poursuivit ce furieux, si je vous regarde comme mon Amy, j'ay de la confusion de mes perfidies, sans en avoir de repentir : si je vous regarde comme le vainqueur de mon Frere, il faut que je vange sa honte et sa deffaite : et si je vous regarde comme mon Rival, il faut que je vous haïsse, et que je vous tuë si je le puis. Mais, luy dis-je, voulez vous que je me batte contre vous, avec l'espée de Megabise et que je vous blesse des armes de vostre Frere ? Mon Frere, me respondit-il, est mon Rival aussi aussi bien que vous : et vous n'employerez contre moy, que les armes d'un de mes ennemis, quand vous vous servirez des siennes. Au nom de nostre amitié passé luy dis-je, ne me forcez point à me battre : au nom de nostre haine et de nostre amour presente, me repliqua-t'il, ne discourons pas davantage. A ces mots perdant patience, il s'eslança sur moy tout d'un coup : et je me vy alors forcé de songer à me deffendre. Je fus pourtant encore assez long temps sans faire autre chose que parer, aux coups qu'Arbate me portoit : et je le fis d'autant plustost, que je remarquay que la colere et la fureur luy avoient fait perdre le jugement. Il ne songeoit qu'à me porter : il s'abandonnoit à tous les momens : et si j'eusse voulu, je luy aurois passé cent fois mon espée au travers du corps. Mais voyant la façon dont il se battoit, il me fit quelque pitié : et il ne seroit point mort, si luy mesme n'eust causé sa perte. Apres que nostre combat eut duré quelque temps, il remarqua que je l'espargnois : et ce qui le devoit fleschir fut ce qui l'irrita davantage. De sorte que voulant passer sur moy, il prit mal ses mesures et s'eslançant avec violence, il s'enferra de luy mesme, et mon espée luy entra dans le corps jusqu'à la garde. Je la retiray au mesme instant : mais en la retirant il sembla que j'eusse donné un passage plus libre à son ame ; car il expira un moment apres sans pouvoir parler. Je vous advoüe, Seigneur, que je ne fus jamais guere plus affligé, que je me le trouvay alors : car enfin j'avois aimé cherement Arbate : de plus, je j'avois tué de l'espée de son Frere : et ce qui m'estoit le plus sensible et le plus important, c'estoit que je voyois bien que cette mort reculeroit mon mariage, et me forceroit de ne paroistre point à la Cour durant quelque temps : Arbate estant d'une condition trop relevée, pour pouvoir faire que la chose allast autrement. Cependant au mesme instant qu'Arbate avoit voulu passer sur moy, il estoit venu du monde, qui avoit veû son action et la mienne, et qui en rendit tesmoignage en suitte quand il en fut besoing : mais comme ma douleur estoit extréme, apres avoir prié ces gens de prendre soing du corps de mon infidelle et infortuné Amy ; je m'en allay chez un de mes parens, qui avoit une Maison assez proche de ce lieu-là. Je n'y fus pas plustost, que que j'envoyay vers mon Pere, vers Artambare, et vers Amestris, pour leur aprendre ce qui m'estoit arrivé : et je n'oubliay rien de tout ce que je creus devoir faire, en une occasion si fascheuse. Je ne m'arresteray point à vous dire, les divers sentimens, de toutes ces diverses Personnes, puis que vous les pouvez aisément concevoir : la mort d'Arbate fit un grand bruit dans la Cour : et le hazard qui avoit fait que j'avois combatu les deux Freres en un mesme jour ; et que j'avois tué Arbate de l'espée de Megabise, estoient des circonstances qui agravoient bien la chose en apparence, mais qui en effet ne me rendoient pas plus coupable. Toutefois Astiage ne laissa pas d'en paroistre fort irrité : et Megabise quoy que son Frere l'eust trahi et fust son Rival, ne laissa pas aussi de tesmoigner beaucoup de ressentiment de sa mort : et de cacher l'interest de son amour, sous le pretexte de la vangeance de son frere. Artambare donc, et mon Pere avec luy, resolurent que je me tiendrois caché pour quelque temps : que mesme je m'esloignerois d'Ecbatane le plus que je pourrois, afin d'esviter un nouveau combat contre Megabise : et que pendant mon absence, ils travailleroient l'un et l'autre de toute leur force, pour tascher d'accommoder les choses. Ils n'eurent pas plustost pris cette resolution, qu'ils me la firent sçavoir : mais encore que je l'eusse preveuë, il est pourtant certain que je ne laissay pas d'en estre surpris ; et que la seule pensée de la felicité où j'estois un jour auparavant, et du malheur où je me voyois tombé, m'accabloit de telle sorte ; que je n'avois pas mesme la liberté de raisonner sur mon infortune. Je fis pourtant supplier mon Pere, de me donner encore quelque temps, pour me resoudre à ce fascheux depart, et pour m'y pouvoir preparer : ce qu'il m'accorda sans peine, parce qu'il sçavoit que j'estois en une Maison, où il y avoit seureté pour moy : et que d'ailleurs il n'ignoroit pas, qu'encore qu'Astiage fust irrité, il ne se pourteroit pas à la derniere violence, contre le Fils d'un homme qui l'avoit si long temps et bien servy. Je fus donc encore quelques jours en ce lieu là : pendant lesquels j'escrivis trois fois à Amestris, pour obtenir d'elle la permission de luy aller dire adieu : mais quelques pressantes que fussent mes prieres et mes raisons, je pense qu'elle ne seroit pas laissée persuader, si je n'eusse employé aupres d'elle, l'adresse d'une parente que j'ay, qui est fort de ses Amies : et à laquelle j'escrivis aussi pour cela.

Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : exil d'Aglatidas


Enfin Seigneur, j'obtins donc la liberté de me rendre un soir dans ces superbes Jardins, qui sont à cent pas d'Ecbatane du costé du Midy : et de qui la vaste estenduë, fait que l'on les peut plustost nommer un grand Parc que de grands Jardins. C'est en cét endroit, que ceux qui ne cherchent pas le tumulte se vont promener : estant certain qu'il y en a beaucoup moins que dans les Jardins du Palais du Roy, ou au bord de l'Oronte. Je ne sçay Seigneur, s'il vous souvient qu'en ce lieu là, il y a un grand Parterre rustique, dont les compartimens ne sont que de gazon : au milieu duquel est une belle Fontaine, de qui le bassin est semé d'un sable argenté ; et de qui les bords sont ornez d'une mousse verte, qui par son espaisseur et par sa fraischeur, offre un lict fort agreable à ceux qui s'y veulent reposer. Or Seigneur, ce grand Parterre est environné d'un Bois taillis fort espais : entrecoupé de petits sentiers ondoyans qui y conduisent : et qui par cent tours et retours, rendent l'abord de ce lieu-là, un peu long et difficile : aussi est-il beaucoup moins frequenté que tous les autres, quoy que ce ne soit pas le moins agreable : mais comme les autres Parterres sont plus proches des Portes par où l'on entre ; il n'y a presque que les solitaires et les melancoliques, qui aillent resver au bord de cette Fontaine. Ce fut donc en cét endroit, que la belle Amestris, persuadée par ma Parente qui estoit son Amie, se resolut de m'accorder la permission de la voir : de vous dire, Seigneur, quelle fut la joye que je reçeus, à cette agreable nouvelle, il me seroit bien difficile. J'oubliay quasi que je ne la reverrois que pour luy dire adieu : et sans songer à ce qui devoit suivre cette entreveuë ; je pensay seulement que je reverrois Amestris par sa permission, en un lieu où je pourrois l'entretenir de mon amour : et où je pourrois peut-estre recevoir quelque leger tesmoignage, qu'elle ne luy desplaisoit pas. Je me rendis donc dés la pointe du jour de peur d'estre aperçeu, dans ces beaux Jardins : et je passay tout le matin, et toute l'apresdisnée, dans un petit Pavillon, qui est au bout d'une allée : où il ne loge que des Jardiniers, desquels en leur donnant quelque chose, l'on obtient tout ce que l'on veut. Cependant le Soleil n'eut pas si tost commencé de s'abaisser, que je fus me mettre dans le Bois-taillis, qui environne le Parterre de gazon : regardant avec beaucoup de soin et d'impatience, si Amestris ne venoit point. Toutes les fois que le vent agitoit les feüilles, je croyois l'entendre venir : et mon imagination, me la representa si vivement, que je creus la voir en plus d'un lieu où elle n'estoit pas. Enfin le Soleil s'estant couché, ce bel Astre m'aparut : et je vis sortir Amestris du Bocage, suivie de ma Parente, et de trois ou quatre de ses Femmes. Car encore que ce fust un secret que nostre entreveuë, comme ce n'estoit pas un crime, cette sage Fille avoit mieux aimé y venir avec plusieurs personnes, que d'y venir peu accompagnée. Je ne la vis pas plustost que je fus vers elle : et luy donnant la main, je la menay aupres de la Fontaine : où l'on estoit assuré de n'estre entendu de personne, et de ne pouvoir estre surpris. D'abord je la remerciay de la bonté qu'elle avoit pour moy, avec toute la passion, et tout le respect qu'il me fut possible : mais comme les momens m'estoient precieux, elle ne fut pas plustost assise, que me mettant à genoux aupres d'elle, pendant que ma Parente et toutes ses Femmes parloient de la beauté du lieu et de la saison à trois pas de nous ; Madame, luy dis-je, est-il permis au malheureux Aglatidas, de croire que vous avez bien sçeu qu'il auroit l'honneur de vous voir icy ? Et est-il bien vray, que ce ne soit pas un hazard, qui luy donne le plaisir qu'il a de vous entretenir ? Ouy Aglatidas, me respondit elle, c'est de mon consentement que je vous voy : et j'ay creû que mon Pere m'ayant commandé de vous honorer infiniment, je pouvois sans crime aucun, vous donner ce tesmoignage de mon estime : et si je l'ose dire, de mon amitié. Ha Madame, luy dis-je, ne me cachez point mon bonheur : et s'il est vray que je sois assez heureux, pour vous avoir obligée à quelque legere connoissance de ma passion ; faites le moy connoistre, Madame, si vous voulez conserver ma vie : et ne croyez pas que je sois de l'humeur de ceux qui se flatent en toutes choses ; et qui expliquent tout à leur advantage. Au contraire, je me connois si parfaitement, que je doute tousjours, que l'on me puisse estimer. C'est pourquoy Madame, il faut que vous ayez cette indulgence pour ma foiblesse, de n'escouter pas tant aujourd'huy cette humeur severe, qui vous fait croire que l'amour est une chose, qui ne peut-estre sans crime dans un esprit : et qui fait que ces cruelles paroles d'estime et d'amitié, trouvent tousjours leur place en tous vos discours : et que celles d'amour et de passion, ne s'y rencontrent jamais. Songez s'il vous plaist, luy dis-je, que je suis infortuné : et que je vay estre exilé du seul lieu de la Terre, où je puis trouver quelque repos. Pensez donc je vous en conjure, que j'ay besoin de quelque consolation, pendant une si cruelle absence : et que si vous ne me donnez quelques marques particulieres de vostre affection, je mourray de douleur et de desespoir. Croyez vous Aglatidas, me dit elle, que ce soit avoir fait peu de chose pour vous, que d'estre venuë dans ce Jardin, que de souffrir que vous me parliez en particulier ; et que d'endurer que vous m'entreteniez d'une passion, qui quelque legitime qu'elle puisse estre, ne laisse pas d'avoir quelque chose de dangereux, quand elle est trop forte ; et qui apres tout, ne peut-estre soufferte par une fille, sans faire beaucoup de violence à sa modestie, si elle est effectivement raisonnable ? Quoy Madame, luy dis-je, une passion qu'Artambare et Hermaniste n'ont pas desaproüvée, laisseroit quelque scrupule dans l'esprit d'Amestris ; et Aglatidas qui n'a pas eu une seule pensée qui vous puisse offenser, seroit criminel de vous parler de son amour ? Ha Madame, s'il est ainsi, je suis bien plus malheureux que je ne pensois. Non, me dit-elle, Aglatidas, je ne veux pas estre si severe : et je veux bien vous advoüer, poursuivit-elle en baissant les yeux, que je vous estime assez, pour n'estre pas faschée que vous m'aimiez : et pour souhaiter mesme, que cela soit eternellement. Mais je ne sçay Aglatidas, si quand il seroit vray que je vous aimerois autant, que vous voulez que je croye que vous m'aimez ; Je ne sçay, dis-je, s'il seroit dans l'ordre de vous le dire : et s'il ne vaut pas mieux vous laisser deviner mes sentimens, que de vous les expliquer davantage. Car enfin Aglatidas, adjousta-t'elle, l'absence destruit bien souvent les affections les plus fortes : et s'il arrivoit que vous changeassiez, Amestris ne se consoleroit jamais : si elle vous avoit advoüé, qu'elle se fust trouvée sensible à vostre amour. Ha Madame, luy dis-je, que cette consideration ne vous empesche point de me dire une parole si favorable : et sçachez que lors que je n'aimeray plus l'adorable Amestris, je ne seray plus au monde. Le temps et l'absence, sont deux puissans ennemis, reprit-elle ; Ouy contre les foibles, luy repliquay-je : mais Aglatidas n'est pas de ce nombre là : et vos beaux yeux ont trop puissamment attaché son coeur, pour qu'il se puisse jamais dégager. Mais vous Madame, poursuivis-je, qui estes adorée de toute la Terre ; qui me respondra que quelqu'un de tant d'illustres Rivaux, n'occupera point en vostre ame, une place que vous ne m'y avez pas donnée ? Car Madame, adjoustay-je, apres ce que vous venez de dire, je voy bien que ce n'est qu'à Artambare, que je dois toute la bonté d'Amestris. Vous ne luy devez pas cette promenade, me dit elle en sous-riant, puis que personne ne la sçait : hé bons Dieux Madame, luy dis-je en la regardant, que ne vous determinez vous ? et que ne dittes vous precisément, que vous haïssez Aglatidas, ou que vous l'aimez ? Le premier n'est pas veritable, me repliqua-t'elle, et l'autre ne seroit pas dans la bien-seance, quoy qu'il ne fust pas criminel. Permettez moy donc Madame, luy dis-je, d'expliquer toutes vos actions, et toutes vos paroles à mon advantage : de faire parler vos yeux favorablement pour moy : et mesme vostre silence, puis que vous ne voulez pas parler. Je vous permets, me dit-elle alors en rougissant, de penser tout ce qui pourra conserver la vie d'Aglatidas, et me le ramener fidelle. C'est assez Madame, luy dis-je, c'est assez : et puis que vous desirez que je sois constant, il n'en faut pas davantage, pour me rendre le plus heureux de tous les hommes. Mais Madame, sçavez vous bien à quoy un si glorieux commandement vous engage ? et oseray-je me persuader qu'en m'ordonnant d'estre fidelle, vous m'avez assuré de l'estre ? Croyez Aglatidas, me dit-elle alors, qu'Amestris n'engage pas son coeur legerement : et que puis que j'ay creû vous pouvoir donner place dans le mien, rien ne vous en ostera que la mort. Je vous laisse à penser Seigneur, quel effet firent ces favorables paroles dans mon esprit : je pris alors la main d'Amestris, et malgré elle la luy baisant avec autant de respect que d'amour ; je la remerciay avec des termes si passionnez, que j'ose croire que j'en attendris son coeur. Cependant comme je laissois Megabise, Otane, et cent autres aupres d'elle, que je sçavois qui en estoient amoureux : Madame, luy dis-je, j'ay une grace à vous demander, que je n'ose presque vous dire, et que je ne puis toutesfois vous taire. Elle me pressa alors de m'expliquer : m'assurant que tout ce qui ne seroit point injuste, ne me seroit pas refusé. Ce que je voudrois, luy dis-je, Madame, si je le pouvois sans perdre le respect que je vous dois ; seroit de vous prier d'estre la moins liberale que vous pourrez de vos regards, et à Megabise et à Otane, et à cent autres qui vous aiment et qui vous servent : et de ne souffrir pas que tous mes Rivaux soient heureux, pendant que l'infortune Aglatidas endurera des suplices, qui ne sont pas imaginables. Je sçay bien Madame, adjoustay-je, que je ne suis pas trop raisonnable, de parler de cette sorte : mais l'Amour n'est pas accoustumé de reconnoistre la raison, et de s'enfermer dans les bornes qu'elle prescrit. Je ne puis pas, me respondit-elle, vous promettre de ne voir point ceux que vous nommez vos Rivaux : mais je puis bien vous assurer, que je ne les regarderay pas favorablement. Ce n'est pas encore assez, Madame, luy repliquay-je, pour satisfaire ma bizarre jalousie : et si vous voulez m'obliger vous me ferez l'honneur de me promettre, de les regarder le moins qu'il vous sera possible. Car Madame, poursuivis-je, quelques irritez que puissent estre vos yeux, ils sont tousjours beaux : et leur esclat a quelque chose de si divin et de si merveilleux ; qu'il vaut beaucoup mieux les voir en colere, que de ne les voir point du tout. Ainsi Madame, ayez compassion de ma foiblesse : et ne me refusez pas la consolation de pouvoir esperer que mes ennemis ne profiteront point de mon absence : et que je ne seray pas seul privé de la satisfaction de vous voir. Je veux bien Aglatidas, me dit elle, vous mettre en repos de ce costé là : et vous asseurer que je chercheray la solitude avec soing, tant que je ne pourray pas joüir de vostre presence, et de vostre conversation. Mais en vous accordant ce que vous desirez, je vous diray toutefois, que je ne m'y engage qu'autant que la bien-seance me le permettra : ne me semblant pas juste de vous promettre davantage. C'est peut-estre trop peu, Madame, luy dis-je, pour satisfaire mon amour : mais c'est sans doute assez, pour une personne qui doit donner des Loix à tout le monde, et qui n'en doit recevoir, que de sa propre volonté : et c'est mesme trop, si l'on considere le peu que je vaux, et vostre rare merite. Je serois trop long, Seigneur, si je vous redisois tout ce que nous dismes dans cette triste, et pourtant agreable conference : mais enfin, comme il estoit desja assez tard, Amestris s'en voulut aller : et je me separay d'elle avec autant de desplaisir que de satisfaction. Plus elle m'avoit dit de choses obligeantes, plus je me trouvois malheureux en l'abandonnant : et j'eusse presque bien voulu, qu'elle m'eust esté moins favorable, afin d'estre moins affligé. Je n'estois pourtant pas long temps, dans un sentiment si interessé : et j'aimois de telle sorte la cause de ma douleur, que ma douleur mesme m'en devenoit precieuse, et presque agreable. Aussi la conservay-je avec un soing que je ne vous puis exprimer : et depuis le fatal moment, où je quittay Amestris, jusques à celuy où je parle ; je ne l'ay presque point abandonnée. Comme j'avois suivy Amestris des yeux, le plus long temps qu'il m'avoit esté possible ; et que je m'estois separé d'elle en soupirant, et sans luy pouvoir dire adieu : je m'en retournay aussi au lieu de ma demeure, sans songer ny au chemin que je tenois, ny à nulle autre chose, qu'à mon affliction : et l'image d'Amestris, malgré l'espaisseur des tenebres, ne laissa pas de m'apparoistre avec tous ses charmes et tout son esclat. Deux jours apres cette entreveuë, je partis pour m'en aller dans la Province des Arisantins, où Artambare me fit trouver retraite chez un de ses Amis, qui estoit Gouverneur d'une assez bonne Place. Je ne vous dis point quelle fut ma melancolie et mon chagrin, pendant ce voyage et pendant mon exil : estant assez aisé de comprendre, qu'une amour aussi violente, que celle qui regnoit dans mon coeur ; et une ame aussi passionnée que la mienne ; ne me laisserent guere en repos. Aussi tost apres mon départ, j'apris encore une nouvelle, qui augmenta beaucoup ma douleur : qui fut qu'Hermaniste ayant esté prise d'une fievre continuë, en estoit morte le septiesme jour : et qu'Artambare qui l'aimoit avec une tendresse inconcevable, en estoit tombé malade. Le malheur ne s'arresta pas encore là : car quelques jours apres, je sçeu que le Mary avoit suivy au Tombeau, celle qu'il avoit tant aimée au monde : et qu'Amestris par les ordres du Roy, avoit esté remise sous la conduite d'un de ses parens, qui estoit allié de Megabise, et qui n'estoit point du tout de mes amis. Je vous laisse à penser, Seigneur, en quel estat me mirent ses funestes nouvelles : j'avois effectivement beaucoup d'obligation à Artambare et à Hermaniste : de plus, je partageois encore l'affliction d'Amestris : et je voyois outre cela, qu'elle alloit en des mains ennemies, qui ne me permettroient pas de la voir facilement : et qu'enfin je n'avois rien à esperer, qu'en la fidelité d'Amestris : que je n'avois pas, ce me sembloit, assez bien meritée, pour m'y devoir assurer. Ce n'est pas que je ne sçeusse que mon Pere desiroit tousjours nostre Mariage : mais il y avoit pourtant lieu de craindre, que s'il voyoit que le Roy changeasst de sentimens en faveur de Megabise qui avoit fait sa paix, apres mon troisiesme combat : il ne changeast aussi bien que luy, et ne s'accommodast au temps, pour obtenir plus facilement ma grace. Je vivois donc avec un chagrin, qui se peut plus aisément concevoir qu'exprimer : et Amestris de son costé menoit aussi une vie qui avoit beaucoup d'amertume. Je luy escrivois regulierement toutes les semaines, par un homme que je luy envoyois exprés : et elle avoit la bonté de me respondre : mais avec tant d'esprit et tant de sagesse ; que je puis dire que ses lettres ne me donnoient pas moins d'admiration que d'amour. Comme elle avoit esté extraordinairement touché de la perte d'Artambare et d'Hermaniste, elle m'en escrivit en des termes, capables d'inspirer la douleur dans l'ame la plus gaye, et la plus esloignée de toute melancolie : et comme naturellement elle a de la tendresse pour tout ce qu'elle doit aimer ; elle paroissoit si fort dans les Lettres qu'elle m'envoyoit ; que je souhaittois presque d'estre à la place d'Hermaniste et d'Artambare, pour recevoir des marques aussi sensibles, de l'amitié d'Amestris. Helas, disois-je, que cette Personne sçait bien aimer ce qu'elle veut aimer ! et que je serois heureux, si son affection estoit un bien, que je pusse posseder en repos et en liberté ! Mais durant que je passois les jours et les nuits à soupirer et à me pleindre, sans autre consolation que celle des Lettres d'Amestris ; mes affaires se reculoient, plustost que de s'avancer : parce que Megabise s'estant mis assez bien dans l'esprit du Roy, empeschoit qu'elles ne fissent. De sorte que mon Pere me mandoit tousjours, que je ne m'aprochasse pas d'Ecbatane, et que je me donnasse patience. Amestris qui craignoit aussi que je ne me hazardasse pour l'amour d'elle : et que je ne m'exposasse encore à un nouveau combat contre Megabise, ou contre Otane, qui la servoit tousjours ; me prioit instamment, de ne precipiter pas mon retour. Ainsi je me voyois attaché malgré moy au lieu de mon suplice : et contraint de demeurer dans la plus cruelle incertitude, où un homme qui aime se soit jamais trouvé. Je sçavois que Megabise avoit tousjours esté un peu mieux avec Amestris, que tous mes autres Rivaux : que pendant un assez long temps, elle nous avoit traitez également : et qu'enfin Megabise estoit bien fait : avoit du coeur : de l'esprit ; et de la condition. De plus, je sçavois encore qu'il estoit devenu beaucoup plus riche par la mort d'Arbate, et qu'il estoit en faveur aupres du Roy : de sorte que comme je faisois des armes de toutes choses, pour me persecuter ; je ne manquay pas de m'accuser moy mesme, du malheur que je craignois : m'imaginant que si je n'eusse point tué Arbate, je n'eusse pas tant deû craindre que Megabise eust espousé Amestris, parce qu'il n'eust pas esté si riche, ny peut-estre tant en faveur. Je vivois donc de cette sorte, c'est à dire le plus malheureux des hommes : me persuadant tousjours, que ce que je souhaitois n'arriveroit jamais : et que ce que je craignois pouvoit arriver à tous les momens. Je ne voulois pas seulement esperer, qu'Amestris fust sincere et fidelle : et je m'imaginois quelques fois, que ses Lettres me déguisoient ses sentimens : et qu'elle ne me tesmoignoit quelque affection que pour me tromper. Cependant cette aimable Personne (comme je l'ay sçeu depuis) m'avoit gardé une fidelité inviolable : car non seulement elle m'avoit conservé son amitié ; mais elle avoit agi avec tous ses Amants, d'une façon si severe et si rigoureuse ; que si elle eust pû inspirer de mediocres passions, sa cruauté les auroit infailliblement tous gueris. Mais comme sa beauté n'a jamais fait naistre que de violentes amours ; ils ne laissoient pas de s'opiniastrer dans leur dessein, et de la persecuter sans cesse. Neantmoins comme le deüil qu'elle portoit effectivement au coeur, aussi bien qu'à l'habillement, luy fournissoit un pretexte specieux, de retraite et de melancolie ; elle s'en servit au delà des bornes que la plus exacte bien-seance demande, en de pareilles occasions : et elle devint tellement solitaire et retirée, que ce n'estoit pas sans peine, que ceux qui l'aimoient la pouvoient voir. Les premiers mois de son deüil et de son affliction estant passez, elle ne changea point de forme de vivre : car elle refusa tous les divertissemens qu'on luy offrit : de la seule conversation de Menaste (c'est ainsi que s'appelle cette parente que j'ay, et qui est tant de ses Amies) estoit sans doute toute sa consolation et tout son plaisir. Elles alloient souvent ensemble, se promener dans ce mesme Jardin, où je l'avois veuë la derniere fois : et tout ce que l'Amour peut inspirer à une personne vertueuse ; il est certain qu'il l'inspira en ma faveur, à l'adorable Amestris. Mais helas, je n'en estois pas plus heureux ! et je voyois les choses d'une façon bien differente de ce qu'elles estoient. Ce n'est pas qu'il n'y eust quelques moments, où je m'imaginois qu'Amestris m'estoit fidelle, et que j'en estois effectivement aimé : mais Dieux ! cette imagination, toute douce qu'elle estoit, ne me rendoit pas moins impatient : et j'estois encore beaucoup plus pressé du desir d'aller à Ecbatane, pour y voir Amestris constante, que pour y trouver Amestris infidelle. Enfin je fus tellement emporté de mon amour, et de ma jalousie tout ensemble : que je me resolus de m'en aller secrettement à Ecbatane, chez ce mesme Jardinier où j'avois demeuré un jour : lors que j'avois pris congé d'Amestris, et que j'avois trouvé tout disposé, à recevoir des presens : et à me rendre un pareil office si j'en avois besoin. Je partis donc, avec un de mes gens seulement : et faisant le plus de diligence qu'il me fut possible, j'arrivay proche d'Ecbatane, sans que le bruit de mon départ peust estre parvenu jusques à mon Pere, ny jusques à Amestris : parce que j'avois obligé celuy qui m'avoit donné retraite, à ne l'escrire point à la Cour. Je voulus arriver de nuit, afin de n'estre pas reconnu : et ayant envoyé mon Escuyer s'assurer du logement que je m'estois destiné ; je fus en suitte dans le Jardin : resolu de m'envoyer informer secrettement, de ce que faisoit Amestris, auparavant que de la voir, apres que celuy qui me servoit, auroit mené mes chevaux à un Vilage proche de là. Je passay toute la nuit à me promener au mesme lieu où je l'avois veuë la derniere fois : et repassant dans ma memoire, toutes les favorables paroles que j'avois entenduës de sa belle bouche ; j'estois dans une satisfaction, que je ne vous puis exprimer. Je ne sçay par quel charme secret, ce beau lieu appaisa tous les troubles de mon ame : mais il est certain que depuis que j'y fus, je n'eus plus ny jalousie, ny chagrin : et que je n'eus plus d'autre inquietude, que celle que me causoit l'impatience que j'avois de revoir Amestris. Bien est-il vray qu'elle fut si grande, que comme je l'ay desja dit, je passay toute la nuit à me promener : m'estant impossible de concevoir que je pusse dormir. Or comme je ne pouvois faire sçavoir à Amestris que j'estois arrivé que par ma parente, il falut attendre qu'il fust jour : mais j'eus le malheur d'apprendre lors que j'y envoyay, qu'elle estoit aux champs, et qu'elle n'en reviendroit que le lendemain. Neantmoins je jugeay qu'il valoit mieux se donner patience, que de m'exposer à déplaire à Amestris, en luy donnant de mes nouvelles par une autre voye, que par celle où elle avoit accoustumé d'en recevoir. Je ne vous dis point Seigneur, quelles furent mes inquietudes, tant que cette journée dura, dans ce Pavillon du Jardinier où je m'estois retiré, de peur d'estre veû de quelqu'un : Mais je vous diray qu'aussi tost que le Soleil s'abaissa, et que je creus me pouvoir promener sans danger dans les petites routes du Bois taillis, qui environne ce grand Parterre de gazon, au milieu duquel est une Fontaine, comme je vous l'ay déja dit, je m'y en allay ; afin de pouvoir du moins jouïr de la veuë des mesmes lieux, où j'avois veû la derniere fois ce que j'aimois. Je repassois des yeux tous les endroits où Amestris avoit esté : et principalement le lieu où je l'avois veuë assise. Ce fut en cette mesme place, disois-je, que l'incomparable Amestris m'assura d'estre constante, lorsqu'elle me pria de l'estre : et où elle me permit de penser tout ce qui pourroit conserver Aglatidas, et le luy r'amener fidelle. Le voicy, (poursuivois-je en moy mesme, et comme si je l'eusse veuë) le voicy adorable Amestris, cét Aglatidas, tel que vous l'avez desiré : c'est à dire, le plus amoureux, et le plus passionné de tous vos Amants. Mais aimable Amestris, adjoustois-je encore, vous retrouveray-je ce que vous estiez lors que je vous quittay ? et puis-je esperer de n'avoir rien à combattre que cette severe vertu, qui vous oblige à me refuser les choses les plus innocentes ? Comme je m'entretenois de cette sorte, tout d'un coup j'entrevis à travers les branches des Arbres, de l'autre costé du Parterre, une personne qui me sembla estre Amestris, suivie de trois autres Femmes : je la regarday avec attention ; je l'observay avec soing ; et me confirmay absolument dans ma creance. Je vy alors qu'elle prit le chemin de la Fontaine : et qu'apres avoir regardé de tous les costez, comme pour voir si elle ne seroit point interrompuë en sa solitude ; elle se mit au bord de cette belle Source : precisément au mesme endroit où j'avois esté à genoux aupres d'elle, lors que je luy avoit dit adieu. Elle s'appuya la teste de la main gauche, à demy couchée sur la mousse verte qui bordoit la Fontaine : et laissant aller négligeamment son bras droit le long de sa robe, elle sembloit regarder dans l'eau, comme une personne qui resve profondément : au moins à ce que j'en pouvois juger par son action : car elle n'avoit pas le visage de mon costé. Mais, ô Dieux, quel effet fit cette veüe dans mon ame ! mon coeur en fut esmû ; mon esprit en fut troublé ; et je ne fus pas maistre de ma raison. Je voulois avancer vers Amestris sans le pouvoir faire : et je ne sçay quel bizarre sentiment que je ne puis exprimer, fit que je voulus joüir quelques moments sans estre veû, de ce bonheur que le hazard m'avoit envoyé, tant au delà de mon esperance. Enfin, Seigneur, la joye s'empara si absolument de mon ame, que je n'en avois jamais guere senty davantage. Car non seulement je voyois Amestris en lieu où j'esperois luy parler bientost ; mais je la voyois en un endroit, qui me faisoit croire qu'elle pensoit à moy : et qu'elle n'y estoit venuë, que pour se mieux souvenir de nostre derniere conversation. Ha trop heureux Aglatidas ! me dis-je à moy mesme, à quoy t'amuses-tu, et que ne vas tu rendre grace à ta fidelle Amestris ? A ces mots, pliant avec violence les branches qui s'opposoient à mon passage, je voulus sortir du Bois, pour m'aller jetter à ses pieds ; et interrompre le souvenir qu'elle avoit d'Aglatidas, par Aglatidas luy mesme. Mais comme j'estois presque entierement hors de ce Bois, et que je n'avois plus qu'un pas à faire, pour estre dans le Parterre ; je vy paroiste un personne de l'autre costé, qui me sembla avoir l'air d'un homme de condition. Je me retiray donc alors, avec autant de precipitation que je m'estois avancé : et comme l'Amour est ingenieux, à persecuter ceux qui le reconnoissent pour Maistre : je passay de la joye à l'inquietude en un moment. Lequel est ce de mes Rivaux, disois-je, qui va peut-estre interrompre les pensées que la divine Amestris, a de son cher Aglatidas ? ha s'il est vray, poursuivois-je, que je sois dans son coeur, que je porte peu d'envie à celuy qui va se mettre à ses pieds, pour l'entretenir de sa passion ! Mais qui sçait, reprenois-je tout d'un coup, si Amestris n'attend point cét heureux Rival en cét endroit ; et si elle ne prophane point par son infidelité, des lieux que je pensois estre consacrez par des tesmoignages de son affection ? Sans doute (disois-je encore tout transporté, et tout hors de moy, voyant qu'il avançoit tousjours vers elle) cette inconstante personne l'attend : car si cela n'estoit pas, il ne se hasteroit point comme il fait ; et il s'aprocheroit avec moins d'empressement, si le cas fortuit avoit fait cette rencontre. Mais, ô Dieux, quel redoublement de douleur fut le mien ! lors que le connus distinctement, que celuy que je voyois, estoit non seulement un de mes Rivaux, mais le plus redoutable de tous, puis qu'en effet c'estoit Megabise. Il fut tel, Seigneur, que je n'y puis encore songer, sans une émotion extraordinaire.

Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : méprise d'Aglatidas


Cependant, comme du lieu où j'estois caché, je ne pouvois voir le visage d'Amestris, et que je n'osois changer de place, de peur de faire quelque bruit qui me fist descouvrir ; je ne pouvois precisément connoistre, si elle le voyoit venir ou non. Neantmoins comme la jalousie change tous les objets, je ne laissay pas de m'imaginer, qu'elle le voyoit effectivement venir : et que par consequent, puis qu'elle ne s'en alloit point, il faloit croire qu'elle l'attendoit : et qu'ils estoient mesme en grande familiarité ensemble, puis qu'elle luy faisoit la grace de ne se lever pas pour le salüer, et de ne luy faire point de ceremonie. Je ne sçay, Seigneur, si je pourray bien vous exprimer ce que je sentis, en ces funestes moments : mais je sçay bien que l'Amour n'a jamais rien inventé de si cruel, pour tourmenter ceux qu'il veut punir, que ce que je souffris en cette occasion. Enfin, Seigneur, pour vous le faire connoistre, je n'ay qu'à vous dire que quelque joye que m'eust donné un instant auparavant, la veüe d'une si belle et si chere personne ; je ne laissay pas de desirer passionnément de la perdre. Je souhaittay qu'elle se levast, et qu'elle s'ostast de ce lieu-là en diligence : mais, disois-je, si elle s'en va, je ne la verray plus : mais, reprenois-je, si elle demeure, je la verray peut-estre favoriser mon Rival. Mais si elle se leve, adjoustois-je, il la suivra, et je ne verray point de quelle façon il sera traité : Mais si elle ne s'en va pas reprenois-je encore, ne sera-ce pas une preuve assurée, que Megabise est bien avec elle ? Va-t'en donc adorable Amestris, disois-je alors en joignant les mains, et n'attends pas davantage, le plus grand de mes ennemis. Mais helas, cette illustre Personne, n'avoit garde de s'en aller ! car comme je ne l'ay que trop sçeu depuis pour mon repos, elle estoit si fort occuppée, du souvenir d'Aglatidas, et de la longueur de son absence ; qu'elle ne vit Megabise, que lors qu'il fut si proche d'elle, qu'il n'y avoit pas moyen de l'éviter. Elle ne l'eut pas plus tost aperçeu, qu'elle se leva, contre la creance que j'en avois eüe : et comme je l'ay sçeu depuis, luy demanda avec assez de severité, pourquoy il la venoit troubler dans sa solitude ? Mais, ô Dieux ! comme je ne voyois pas le visage d'Amestris, sa fidelité pour moy, et sa rigueur pour Megabise, ne m'en rendoient pas plus heureux. Je fus cent fois tenté de sortir du Bois, et d'aller interrompre leur conversation, que je ne pouvois entendre : je pensay mesme aller attaquer Megabise devant Amestris : toutefois voyant qu'il n'avoit point d'espée, et que je n'en avois qu'une, je changeay de dessein, et je differay ma vangeance. Joint aussi, que j'avois un si grand respect pour Amestris, malgré mon desespoir et ma jalousie ; et malgré mesme tout ce que je croyois voir ; que je pense que je n'eusse pas osé en manquer jamais pour elle, quand Megabise eust eu son espée comme j'avois la mienne : et que je n'eusse pas eu l'audace de luy donner cette frayeur : ny l'inconsideration de l'exposer aux mauvais discours du monde, apres une avanture de cette sorte. Je demeuray donc immobile spectateur, d'une conversation assez longue : car comme je l'ay apris depuis assez exactement, apres qu'elle eut tesmoigné à Megabise, qu'elle ne trouvoit pas bon qu'il l'eust interrompuë, elle voulut s'en aller : mais il se mit à la conjurer tres-pressamment, de l'escouter pour la derniere fois : luy protestant, que si apres luy avoir accordé la permission de l'entretenir, elle continuoit de luy deffendre d'esperer rien de son affection, il ne l'en importuneroit jamais, et mesme ne la verroit plus. Amestris croyant avoir trouvé une occasion favorable de se delivrer de la persecution qu'elle recevoit de Megabise, luy dit enfin qu'il pouvoit parler pourveû que ce fust en effet pour la derniere fois : et pourveu qu'il fust absolument resolu de suivre ses ordres, quels qu'ils pussent estre. Megabise bien aise dans son desespoir, d'avoir obtenu la permission d'estre escouté, fit une profonde reverence pour remercier Amestris, de la grace qu'elle luy faisoit : Mais helas, Seigneur, que ce remerciment fit une profonde blessure en mon coeur ! et que je m'imaginay peu, la verité de la chose ! La Fontaine où ils estoient, est au milieu du Parterre ; le Parterre est extrémement large ; le Bois qui l'environne est également esloigné par tout de ce milieu où je les voyois, puis que le Parterre est rond : j'estois trop loing pour les entendre ; je ne pouvois m'approcher sans estre veû ; je ne voyois point le visage d'Amestris ; je voyois Megabise en l'action d'un homme qui remercie d'une faveur : et par toutes ces choses, je ne pus rien concevoir qui ne me desesperast : ny rien faire que souffrir une gehenne secrette, la plus insupportable qui fut jamais. Cependant Megabise pour ne perdre pas des momens si precieux, et d'ou dépendoit tout le repos ou tout le malheur de sa vie ; commença de luy parler à peu prés en ces termes, comme je l'ay sçeu depuis. Vous sçavez Madame, luy dit-il, que la passion que j'ay pour vous, à tousjours esté si respectueuse, qu'elle n'a presque osé paroistre à vos yeux, que lors que le desespoir m'ayant osté la raison, m'a forcé de la faire esclater. Ouy Madame, j'ay souffert ; j'ay enduré sans me plaindre ; jusques à tant que la nouvelle du bonheur dont Aglatidas estoit prest de joüir, m'ait forcé de luy disputer une gloire, où je pensois avoir autant de droit que luy. Car enfin Madame, nos conditions sont égales : je vous ay aimée dés le premier moment que je vous ay veuë : je vous ay servie avec une assiduité sans pareille, et une fidelité sans exemple. Et tout cela Madame, sans recevoir une parole favorable de vous ny seulement un simple regard, qui eust quelque legere ombre de douceur pour moy. Je vous ay trouvée civile, il est vray, tant qu'il ne s'est agi que de choses indifferentes : mais dés lors que ma passion a éclaté, ha Madame, ces yeux, ces beaux yeux que j'adore, ne m'ont plus regardé qu'en colere. Vous avez esvité ma rencontre, comme celle d'un ennemy : Et pour dire tout en peu de paroles, je croy que vous m'avez haï. Cependant Madame, je n'ay pas laissé de vous adorer : vous, dis-je, qui m'avez osté le repos ; qui avez troublé toute la tranquilité de ma vie ; qui m'avez fait perdre un Frere, que j'avois beaucoup aimé, qui luy aviez osté la raison et la vertu ; qui me l'aviez fait haïr ; qui m'en aviez fait haïr ; et qui enfin m'avez preferé celuy qui l'a tué de ma propre espée. Cependant, Madame, je vous aime encore, et je vous aimeray eternellement : neantmoins comme il me reste quelque rayon de bons sens, malgré le trouble de mon esprit : je voudrois aujourd'huy vous conjurer, de m'apprendre sans déguisement, la cause de vostre aversion pour moy, afin de regler mes sentimens. Car encore que je sçache bien que vostre mariage avoit esté resolu avec Aglatidas ; comme je sçay qu'Artambare l'aimoit, je ne sçay pas si ce fut par son choix, ou par le vostre. Dites moy donc Madame, je vous en conjure, si vostre insensibilité pour mon amour, est un effet de vostre affection pour Aglatidas, ou d'une antipathie naturelle pour Megabise. Parlez donc Madame, afin que je sçache de quelle sorte je dois agir, et ne craignez rien de mon desespoir. Au contraire, je vous promets de reconnoistre vostre sincerité, par un redoublement de respect, quand mesme vous prononceriez l'arrest de ma mort. Je pouvois Madame, adjousta-t'il, sans m'amuser à descouvrir vos veritables sentimens, me servir d'autres moyens, et prendre d'autres voyes pour faire reüssir mes desseins : Vous sçavez que je ne suis pas mal aupres du Roy : que vous estes presentement chez un de mes Amis et de mes Alliez, qui pouvoit me servir de plus d'une façon : et qu'enfin soit par la ruse, ou par l'authorité d'Astiage, je pouvois prendre des voyes plus violentes et plus infaillibles. Mais Madame, je n'en suis point capable : et le coeur d'Amestris est une chose que l'on ne peut recevoir agreablement que par elle mesme. Ainsi Madame, c'est à vous à m'apprendre avec ingenuité le secret de vostre ame : car si elle n'est pas engagée, je m'estimeray tres-heureux, et ne desespereray pas de ma fortune : Mais si elle l'est Madame, il est juste que je sois seul malheureux : et que je ne vous persecute pas tousjours : ou en vostre personne, ou en celle de ce bien-heureux Rival que vous aurez choisi. Parlez donc, Madame (luy disoit-il, avec une action suppliante et passionnée) et ne refusez pas du moins cette grace, au malheureux Megabise. A ces mots il s'arresta : et il attendit la response d'Amestris avec une impatience, que je pouvois aisément discerner. Mais helas, la mienne estoit bien encore plus cruelle ! Et quand je pensois que peut-estre ce qu'Amestris alloit respondre, seroit favorable à Megabise ; il s'en faloit peu que je ne me resolusse à sortir du lieu où j'estois, pour interrompre leur conversation. Neantmoins comme c'est le propre de la jalousie, de se nourrir de poison ; de chercher ce qui l'entretien ; et de fuir ce qui la peut détruire ; je demeuray à ma place : et je taschay de connoistre sur le visage de Megabise, si la response d'Amestris luy seroit favorable : car comme je l'ay desja dit, je ne voyois pas le sien. Cette sage Fille donc, comme je l'ay sçeu depuis, estant touchée de quelque compassion pour Megabise, se resolut d'essayer de le guerir, en luy apprenant ses veritables sentimens. Mais admirez Seigneur, les bizarres effets de l'amour ! Amestris dit plus de choses à mon advantage à Megabise, qu'elle ne m'en avoit dit en toute sa vie : et pendant qu'elle les disoit, je luy disois presque des injures dans mon coeur : prenant toutes ses actions pour des tesmoignages de sa nouvelle passion : et toutes ses paroles que je ne pouvois entendre du lieu où j'estois, pour des infidelitez. Apres donc qu'elle eut resvé un moment, à ce qu'elle luy devoit respondre ; je ne sçay luy dit elle, si ce que vous me dites, sont vos veritables sentimens : mais je sçay bien, que je vous déguiseray point les miens. Sçachez donc Megabise, que je vous ay estimé autant que vous meritez de l'estre : et que j'ay eu mesme de l'amitié pour vous, tant que j'ay creu que vous n'aviez que de la civilité pour moy. Mais dés lors que vous m'avez donné des marques d'une passion violente ; j'ay creû que je ne devois pas vous tromper, par des esperances mal fondées. Car enfin comme je m'estois resoluë d'obeïr aveuglément à mon Pere, je ne voulois point que mon esprit se determinast à rien. Quoy, luy dit alors Megabise en l'interrompant, si Artambare vous eust commandé de recevoir mes services, vous y auriez consenty ? N'en doutez nullement, luy respondit elle : Mais adjousta-t'il, n'avez vous eu que cette obeïssance aveugle pour Aglatidas, et vostre choix n'avoit il point precedé celuy d'Artambare ? Il ne l'avoit sans doute pas precedé, repliqua cette aimable Personne ; mais Megabise, il l'a depuis si puissamment confirmé, que rien ne me sçauroit faire changer. Ne pensez donc pas, adjousta-t'elle, qu'advoüant que je ne haï point Aglatidas, ce soit vous donner un nouveau sujet d'esperer, que puis que mon coeur est sensible pour luy, il pourroit le devenir pour vous ; Non Megabise, ne vous y trompez point : j'aime Aglatidas, et parce que mon Pere me l'a commandé mesme en mourant ; et parce que mon inclination n'y a pas resisté ; et parce que ma raison mesme m'a parlé en sa faveur. Mais outre cela, il faut encore vous advoüer quelque chose de plus : et vous dire pour vous guerir, quoy que je ne puisse vous le dire qu'en rougissant ; que je l'aime, et l'aimeray enternellement : quand mesme il n'y auroit autre raison à dire, sinon que je l'ay aimé. L'amour, poursuivit elle, est sans doute une passion, que s'il estoit possible, il ne faudroit jamais avoir : Mais apres tout, quand elle est innocente comme la mienne, et quand on l'a reçeuë ; il faut du moins la rendre illustre, par une constance inviolable. Le commandement de mon Pere a rendu la naissance de cette passion sans crime : c'est pourquoy il ne faut pas que je songe jamais à la rendre criminelle, par une infidelité. Ne croyez donc point Megabise, qu'il y ait rien d'offençant pour vous, en l'affection que j'ay pour Aglatidas : je ne l'ay pas choisi, on me l'a donné : mais l'ayant accepté comme j'ay fait, il faut le conserver jusques à la mort : et me conserver à luy tant que je vivray. Toutefois pour vous tesmoigner que je fais pour vous tout ce que je puis ; reglez vos sentimens si vous pouvez : contentez vous de mon estime et de mon amitié : et soyez assuré, de posseder l'une et l'autre aussi long temps que je joüiray de la vie. Amestris ayant cessé de parler, le malheureux Megabise qui avoit un respect inconcevable pour elle ; au lieu de s'emporter en des pleintes et en des reproches, la remercia de sa franchise, et de sa sincerité : et luy tesmoigna mesme les larmes aux yeux, qu'il luy estoit obligé, de la part qu'elle luy offroit en son estime et en son amitié. Mais comme il avoit un peu changé de place ; et que je ne le voyois plus que par le costé ; je ne pouvois pas voir la melancolie qu'il avoit sur le visage : et je voyois seulement, qu'il faisoit quelque action, comme pour remercier : ce qui comme vous pouvez juger, ne m'affligeoit pas avec mediocrité. Cependant Megabise apres avoir un peu deploré son malheur ; et admiré luy mesme le changement qui estoit arrivé en luy : et la moderation dont il se trouvoit capable : dit à Amestris, qu'il n'osoit pas luy promettre de changer ses sentimens : mais du moins, luy dit-il, Madame, je vous promets de les cacher si bien, que vous ne vous en aperceurez jamais. Je ne veux pas mesme, adjousta-t'il en soupirant, que vous partagiez vostre coeur : non Madame, ne pouvant avoir de place en vostre affection, de la façon dont je l'ay souhaité ; ne m'en donnez ny en vostre estime, ny en vostre amitié. Confondez toutes ces choses, en faveur du trop heureux Aglatidas : et n'accordez rien au malheureux Megabise, qu'une seule grace qu'il a dessein de vous demander. Apres cela Madame, il vous tiendra sa parole : il ne vous parlera plus : il ne vous verra mesme plus : et peut-estre encore ne vivra-t'il plus. Quoy qu'il en soit Madame, poursuivit-il les larmes aux yeux, ne me refusez pas : et souffrez du moins, que dans l'exil que je premedite, je puisse dire, que vous ne m'avez pas tout refusé. Assurez vous, luy dit alors Amestris, que tout ce qui n'offensera ny mon devoir, ny Aglatidas, ne vous sera point dénié. Dittes donc seulement Madame, adjousta-t'il, que si le desesperé Megabise eust esté heureux, il eust pû estre aimé de la divine Amestris : et qu'estant infortuné, elle à du moins quelque legere compassion de son infortune. Je vous ay desja dit le premier, luy respondit elle : et pour le second, comme je ne suis ny aveugle, ny stupide, je voy les choses comme elles sont, et comme je les dois voir : et pour dire plus, je les sens comme je les dois sentir. Mais n'en demandez pas davantage : et vous souvenez de vos promesses. Je mourray si je m'en souviens Madame, luy respondit-il : mais je ne les oublieray pourtant jamais. A ces mots il se jetta à genoux pour luy rendre grace, et pour luy dire un dernier adieu : et sans qu'elle eust le temps de s'y opposer, ny de faire aucune action qui peust tesmoigner qu'elle ne l'agreoit pas, il luy baisa deux fois la main. O Dieux, Seigneur, que devins-je ! lors que je vy ce que je vous raconte maintenant : ce fut à cét instant que l'amour et la jalousie se virent contraintes de ceder à une autre passion, qui fut la haine : ou pour mieux dire encore, la haine, l'amour, la jalousie, la colere, la fureur, et la rage, se meslerent toutes à la fois dans mon esprit : et voulant regner toutes ensemble dans mon ame ; elles y mirent un desordre si grand, que je n'eus plus de respect pour Amestris. Je commençay donc d'avancer afin de sortir du lieu où j'estois caché : pour luy aller faire mille reproches ; et peut-estre quelque chose de pire à Megabise : quand tout d'un coup, je vy paroistre le Roy, suivi de toute la Cour, qui contre sa coustume venoit se promener en ce lieu là. Les Gardes ne commencerent pas plustost de paroistre, qu'Amestris se separa de Megabise, qui de son costé s'en alla pleindre son infortune, en quelque lieu plus solitaire, que celuy là ne l'estoit alors. Mais ils ne vinrent ny l'un ny l'autre vers le lieu où j'estois : et je demeuray seul sans pouvoir ny me pleindre, ny me vanger. Je m'enfonçay donc dans l'espaisseur du Bois : mais tellement tourmenté, par toutes les passions qui me possedoient ; que je ne pouvois attacher mon esprit à nul objet. Je n'avois pas plustost commencé de songer à l'infidelité d'Amestris, que je pensois au bonheur de Megabise : je ne songeois pas plustost aussi, à me pleindre de ma Maistresse, que je faisois le dessein de me vanger de mon Rival : et mon ame estoit si cruellement agitée ; que je n'estois pas un moment d'accord avec moy mesme. Cependant comme le Roy estoit arrivé fort tard, sa promenade ne fut pas longue : et la nuit tombant tout d'un coup, je demeuray seul dans ce Jardin. Je me souviens que la Lune esclairoit ce soir là assez foiblement, parce qu'elle estoit vers la fin de son cours : et cette sombre lumiere, rendant le lieu où j'estois, plus conforme à mon humeur, apres avoir envoyé mon Escuyer reprendre mes chevaux, j'y passay la nuit sans m'assoir, et sans m'arrester que fort peu de temps en chaque endroit, excepté sur le bord de la Fontaine. L'on eust dit que je cherchois ma Maistresse et mon Rival, par tous les coings du Bois et du Parterre, quoy que je sçeusse bien qu'ils n'y estoient plus n'y l'un ny l'autre : Mais lors que je fus arrivé au mesme lieu où je les avois veux ensemble ; C'est icy, m'écriay-je, où j'ay veû l'infidelle Amestris, accorder une grace à mon Rival, où je n'aurois jamais osé prentendre. Et ce fut en ce mesme lieu, adjousta-je, où je reçeus une faveur, que je ne pensois pas que jamais nul autre que moy peust obtenir. Ouy Amestris, pousuivis-je, j'avois creû que vostre vertu estoit si severe, que sans le secours d'Artambare, je n'eusse pû trouver de place en vostre coeur : mais à ce que je voy, Megabise n'a eu besoin de personne, pour y regner souverainement. Vostre inclination l'en à rendu Maistre : et vostre inconstance en a chasse le malheureux Aglatidas. Mais cruelle Personne, adjoustay-je, faloit-il choisir le mesme lieu qui avoit esté le tesmoin de la seule preuve d'amour que vous m'ayez donnée, pour favoriser Megabise ? et comment avez vous pû me trahir au mesme endroit où vous m'aviez promis d'estre fidelle ? est-il possible qu'en parlant à Megabise, vous ne vous soyez point souvenuë d'Aglatidas ? le murmure de cette Fontaine, ne vous a-t'il point fait souvenir, que vous me vistes mesler mes pleurs avec ses eaux lors que je vous quittay ? Cette mousse verte sur laquelle vous estiez assise, ne vous a-t'elle point remis en la memoire, que je l'arrosay de mes larmes ? Et enfin, cruelle et infidelle Personne, avez vous perdu le souvenir, que vous retirastes cruellement, d'entre mes mains, cette belle main que je baisay malgré vous, et que Megabise n'a pas baisée malgré vous ? Pourquoy donc injuste et ingratte Amestris, cette mesme main a-t'elle esté si liberale à mon Rival, apres m'avoir esté si avare ? Ne vous souvient-il plus, adjoustois-je, que vous me permistes de penser, tout ce qui pourroit conserver Aglatidas, et vous le ramener fidelle ? ne vouliez vous donc le conserver que pour le perdre ? et ne souhaitiez vous qu'il fust constant, qu'afin qu'il sentist mieux vostre infidelité ? Si vous vouliez que je fusse malheureux, ne suffisoit-il pas de paroistre insensible ? et ne vous eust-il pas esté plus glorieux, de me maltraiter que de me trahir ? Vous n'eussiez esté que cruelle, et peut-estre un peu injuste : mais de la façon dont vous en avez usé, vous estes perfide, lasche, et inhumaine. Mais helas, disois-je encore, seroit-il bien possible, que dans le temps mesme où j'entretenois Amestris, elle ne m'aimast point du tout ? Est-ce qu'elle m'a tousjours trompé, où est-ce qu'elle m'a changé ? enfin dois-je regarder Amestris comme une Personne fourbe et insensible, qui se plaist aux malheurs d'autruy ? ou comme une Personne foible, inconstante, et passionnée pour la nouveauté, qui aime ce qu'elle voit ; qui oublie ce qu'elle ne voit plus ; et qui donne son coeur à quiconque le luy demande ? Mais heals, reprenois-je, ce coeur, cét illustre coeur, m'avoit tant cousté à aquerir ! Combien de larmes respanduës ; combien de soupirs inutiles ; et combien de peines souffertes auparavant que de recevoir la moindre marque de bien-veillance ? Que puis-je donc penser de vous infidelle Amestris ? m'avez vous quelquefois aimé, ou m'avez vous tousjours haï ? ha non non (reprenoit-je tout d'un coup) vous m'aimiez lors que je vous quittay ; je vy vostre coeur esmeu ; j'apperçeus malgré vous dans vos yeux, quelques larmes de tendresse, que vostre modestie vouloit retenir ; vous me cachastes mesme une partie de vos sentimens ; vous eustes de la douleur, lors que je vous abandonnay ; et vous m'aimastes enfin, trop aimable Amestris. Mais malheureux que je suis, vous ne m'aimez plus, sans que je puisse comprendre pourquoy. Je sçay bien, adjoustois-je, que l'absence est une dangereuse chose ; mais helas, j'estois absent, je l'estois pour l'amour de vous ! De plus, vous m'avez toujours escrit, comme si vous eussiez esté fidelle : et cependant vous estes la plus infidelle personne qui sera jamais. Ha trop heureux Megabise, m'écriois je alors, ne pense pas joüir en repos de ton bonheur : il faut que je me vange du tort que tu m'as fait : c'est toy qui par quelque artifice as fait changer le coeur d'Amestris, et qui as seduit sa bonté. Il faut sans doute, il faut que tu sois la seule cause de son crime et de mon malheur : ayons donc ce respect pour Amestris, de ne luy dire rien ; de ne vous pleindre pas mesme de son injustice ; et de n'attaquer que celuy seul qui l'a renduë coupable. Mais Dieux, adjoustois-je encore, Amestris a de l'esprit et du jugement ; Amestris n'est pas aisée à tromper ; et Arbate tout fin qu'il estoit, n'en avoit pû venir à bout. Non non, ne nous flattons point, reprenois-je, le coeur d'Amestris est d'intelligence avec Megabise : elle est plus coupable que luy : et il ne possede son affection, que parce qu'elle a voulu la luy donner. Si je voulois Seigneur, vous dire tout ce que je dis, ou tout ce que je pensay en cette occasion, je n'aurois pas finy mon recit à la fin de la nuit ; et j'abuserois trop de vostre patience et de vostre bonté. Je vous diray donc seulement, que je fis cent fois dessein de quitter Amestris ; de l'oublier, et de la mépriser : et cent fois aussi je m'en repentis. et me resolus de l'aimer eternellement malgré son crime. Il n'y avoit qu'une seule resolution constante dans mon esprit, qui estoit celle de tuer Megabise, dés que je le trouverois : et il y avoit des momens, où je ne sçavois si je devois aimer ou haïr Amestris : mais où je sçavois tousjours bien que je devois perdre mon Rival. Le jour ne fut donc pas plustost venu, et mes chevaux ne furent pas plustost arrivez à la porte de ce Jardin, que j'envoyay mon Escuyer, sçavoir si Megabise estoit chez luy, pour luy donner de mes nouvelles : mais pour mon malheur, il estoit party pour aller aux champs : sans que ses gens pussent dire, quelle route il avoit prise. Cette fascheuse rencontre augmenta de beaucoup mon desplaisir : et la pensée que l'entreveuë d'Amestris et de Megabise ne s'estoit faite en ce lieu là que pour se dire adieu ; redoubla encore mon desespoir. J'envoyay en suite pour voir si Menaste n'estoit point revenuë de la Campagne, afin de me pouvoir pleindre à elle, de l'infidelité de son Amie : nais je sçeu qu'elle y estoit tombée malade, et qu'elle n'en reviendroit pas si tost. Me voila donc le plus desesperé de tous les hommes : j'avois veû des choses qui ne me permettoient pas de douter de l'infidelité d'Amestris : je l'avois retrouvée plus belle, que je ne l'avois jamais veuë : du moins mon imagination me l'avoit figurée telle : je voyois mon Rival absent, et la confidente de ma passion esloignée : si bien que je ne pouvois ny me pleindre ny me vanger. En ce déplorable estat, ne sçachant quelle resolution prendre, je demeuray encore deux jours caché dans un Vilage qui est assez prés de la Ville, pour tascher de descouvrir où estoit allé Megabise : mais quoy que je pusse faire, je n'en pus rien aprendre avec certitude. L'on me dit seulement, qu'il avoit pris le mesme chemin que l'on a accoustumé de prendre, pour aller dans la Province des Arisantins, qui estoit le lieu de ma retraite : neantmoins comme ce chemin est croisé par plusieurs autres, je ne devois pas faire un grand fondement là dessus. Toutefois je ne laissay pas de m'imaginer, que pour posseder Amestris plus en repos, Megabise s'estoit peut-estre resolu de m'aller chercher, pour se rebattre contre moy. Cette pensée eut à peine fait quelque legere impression dans mon esprit, que je montray à cheval, et que je m'en retournay : m'informant exactement par les chemins de ce que je cherchois. Je creus quelques fois l'avoir trouvé : peu de temps apres je connus que je m'estois trompé : et j'arrivay enfin au lieu d'où j'estois party, sans avoir eu de veritables nouvelles de Megabise. A mon retour, je trouvay une Lettre d'Amestris, que l'on avoit reçeuë durant mon absence : qui m'affligea autant, que raisonnablement elle me devoit plaire, si je n'eusse pas eu l'esprit preoccupé. Mais comme elle n'estoit pas extrémement longue, et qu'elle ne servit pas à la resolution que je pris en suitte ; il faut que je vous la die : car si je ne me trompe elle estoit telle.

AMESTRIS A AGLATIDAS

Puis que vous avez quelque curiosité de sçavoir ce que je fais, et quels sont mes divertissemens : sçachez que je suis le tumulte de la Cour, autant que la bien-seance me le peut permettre : qu'il n'y à icy qu'une seule personne, de qui je puisse souffrir la conversation sans chagrin : et que mesme je fais autant que je le puis, que cette conversation soit en un lieu retiré et solitaire. Vous pouvez donc bien juger, que je ne choisis pas les Jardins du Palais pour me promener : et que la Fontaine du Parterre de gazon, est le lieu de plus ordinaire, où j'entretiens la seule Personne qui presentement me peut plaire à Ecbatane : et où je m'entretiens moy mesme. Je ne vous dis point Aglatidas, tout ce que je pense dans mes resveries : car peut-estre est-il bon pour vostre repos que vous l'ignoriez : et peut-estre aussi est-il advantageux à Amestris, que vous ne le deviniez pas.

Admirez Seigneur, je vous supplie la bizarrerie de mon advanture : si j'eusse reçeu cette Lettre auparavant que d'avoir veû ce que mes yeux pensoient m'avoir monstré, j'en eusse esté ravy de joye : car enfin j'eusse bien entendu que cette Solitude de laquelle Amestris parloit, n'estoit aimée que pour l'amour d'Aglatidas. J'eusse bien compris encore, que cette seule personne qu'elle pouvoit souffrir, estoit m'a Parente, avec laquelle elle pouvoit parler de moy. Je n'eusse pas ignoré non plus, qu'elle n'alloit à la Fontaine du Parterre de gazon, que pour s'y souvenir de la derniere fois que je l'y avois veuë ; et j'eusse bien entendu sans doute, que la fin de sa Lettre estoit infiniment tendre et obligeante : puis qu'en me disant qu'il estoit bon pour mon repos que je ne sçeusse pas ses resveries ; j'eusse bien compris qu'elle vouloit dire, que la connoissance de sa douleur augmenteroit la mienne : et j'eusse enfin bien entendu, qu'une personne aussi retenuë qu'elle est, ne pouvoit exprimer la tendresse de son affection, plus fortement ny plus galamment, qu'en me disant à la fin de sa Lettre, que peut-estre estoit-il aussi avantageux pour elle, que je ne devinasse pas ses pensées.

Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : jalousie d'Aglatidas


Cependant Seigneur, cette Lettre fit un effet bien different dans mon esprit : et l'expliquant d'un sens tout opposé, à celuy qu'elle avoit effectivement ; je trouvois quelque chose de si inhumain, de voir qu'en me trahissant, Amestris se fust donné la peine de m'escrire d'une maniere, où il y avoit un sens caché ; que je ne doutay presque point, que pour obliger Megabise, elle ne luy eust monstré ce qu'elle m'avoit escrit. Ouy, ouy, infidelle Amestris (disois-je en relisant cette Lettre, et en la repassant presque parole pour parole) j'ay eu quelque curiosité de sçavoir, ce que vous faisiez, et quels estoient vos divertissemens : et j'ay connu enfin que vous ne mentez pas, lors que vous m'escrivez, que vous fuyez le tumulte de la Cour ; qu'il n'y a qu'une seule Personne de qui vous puissiez souffrir la conversation sans chagrin : et que mesme vous faites tousjours tout ce qui vous est possible, pour faire que cette conversation soit en un lieu solitaire et retiré. Vous me dites, cruelle Amestris, que je puis bien juger, que vous ne cherchez pas les Jardins du Palais pour vous promener : mais infidelle que vous estes, je ne pouvois pas juger, que vous n'alliez à la Fontaine du Parterre de gazon, que pour y entretenir Megabise. Cependant j'ay veû de mes prepres yeux, que la seule Personne qui presentement vous peut plaire à Ecbatane, est le trop heureux Megabise. Vous dittes encore, que vous vous entretenez vous mesme : ha je ne l'ay que trop veû cruelle Amestris ! et pleust aux Dieux toutefois, que je n'eusse veû que cela. vous avez raison, adjoustois-je, de dire, qu'il seroit bon pour mon repos, que j'ignorasse vos resveries : et plus de raison encore, d'advoüer qu'il ne seroit pas advantageux à Amestris que je les devinasse. Mais comment, injuste Personne, pouvez vous connoistre que vous avez tort sans vous en repentir ? et toutefois vous avez peut-estre escrit cette Lettre, avant la cruelle conversation, que je vous ay veû avoir avec Megabise. En effet, je ne me trompois pas alors en mes conjectures : car ayant regardé de quel jour elle estoit dattée ; et me ressouvenant precisément, de celuy où j'avois veû Amestris avec Megabise ; je trouvay qu'elle estoit escrit d'un jour auparavant : ce qui me mit en une colere si grande ; que je fis resolution de faire tout ce qui me seroit possible, pour me guerir d'une passion si mal reconnuë. Vous pouvez juger que je ne la pris pas sans peine, cette cruelle resolution ; et qu'il falut me combattre plus d'une fois. Je fis pourtant dessein, d'attendre mesme que la Fortune me fist rencontrer Megabise pour me vanger, sans l'aller chercher par toute la Terre, comme j'en n'avois eu l'intention : et de tascher de surmonter dans mon coeur, les sentimens que l'Amour y avoit inspirez. Je ne voulus pas mesme respondre à Amestris : ny chercher quelque consolation à luy reprocher son crime. Au contraire, j'ordonnay encore à celuy qui avoit accoustumé de recevoir ses Lettres, de les luy renvoyer sans me les faire voir, et sans les ouvrir. Si vous aviez aimé Seigneur, je n'aurois que faire de vous exagerer tout ce que je souffris en cette rencontre : et vous connoistriez facilement, qu'il n'est rien de plus difficile, que de vouloir arracher de son coeur, une violente passion. J'avois beau ne vouloir plus songer à Amestris ; j'y songeois eternellement : et c'estoit en vain que je faisois effort pour la mépriser ; puis que malgré moy je sentois que je l'estimois tousjours, plus que tout le reste de la Terre. Je cherchois le monde et la conversation pour m'en destacher : Mais je m'y ennuyois si cruellement, que la solitude m'estoit encore moins insuportable. J'appellay les Livres à mon secours : mais je n'y rencontray que de bons conseils inutiles. Je m'amusay en suitte à la Chasse : mais je ne trouvay pas que la lassitude du corps, soulageast les peines de l'esprit. Enfin je me resolus d'attendre du temps, ce que je ne trouvois point ailleurs : mais Dieux, que ce remede fut long et mal assuré ! et que ma guerison fut penible et mal affermie ! Cependant l'innocente Amestris ne recevant plus de mes nouvelles ; et voyant qu'on luy renvoyoit toutes ses Lettres, ne m'en escrivit plus : et en fut en une peine incroyable. D'abord elle s'imagina que j'estois mort : mais ma Parente sçeust bien tost chez mon Pere que cela n'estoit pas. Elles chercherent alors en vain, la cause de mon silence, sans la pouvoir rencontrer : et l'innocence d'Amestris estoit une cause assez forte, pour l'empescher de la deviner. Elle craignit toutefois un peu, que Megabise ne m'eust fait faire quelque mauvais conte d'elle : mais apres y avoir bien pensé, elle ne trouvoit pas que quand il eust esté assez lasche pour le faire, j'eusse deû estre assez foible pour le croire, puis qu'il estoit mon Ennemy et mon Rival. Joint qu'il n'y avoit point d'apparence qu'il l'eust fait : car outre qu'il estoit trop homme d'honneur pour concevoir une fourbe de cette nature ; il n'estoit pas demeuré en lieu pour pouvoir joüir de l'effet de son artifice : puis que l'on avoit sçeu enfin, que son desespoir l'avoit porté à la guerre, qui estoit alors en Lydie. Que ne pensa donc point l'aimable Amestris ! Et dequoy n'accusa t'elle point le malheureux Aglatidas ! elle creut qu'il estoit inconstant : que quelque nouvelle passion l'avoit fait changer : et dans cette pensée, elle s'abandonna à la douleur ; se repentit de m'avoir aimé ; dit cent choses contre moy et contre l'amour ; et fit tout ce qu'elle pût, pour m'oster le coeur qu'elle m'avoit donné. Menaste mesme qui m'aimoit beaucoup, et qui estoit revenuë de la Campagne, ne pouvoit pas m'excuser : et la confirmoit encore, dans les sentimens de colere où elle estoit. Enfin Seigneur, l'on peut dire que nous estions tous deux aussi infortunez, que nous estions innocens. Cependant, celuy chez qui Amestris demeuroit, et qui vouloit favoriser Megabise ; le voyant absent, et sçachant le grand nombre de pretendans qu'il y avoit tousjours pour Amestris, luy proposa d'aller faire un voyage à la Province des Arisantins, où estoit la plus grande partie de son bien, pour y donner ordre à quelques affaires pressantes : car Seigneur, l'on n'avoit point sçeu à la Cour, où je m'estois retiré : et cét homme ne sçavoit pas que j'y fusse. Amestris qui ne pouvoit souffrir la Cour qu'avec peine, et qui estoit bien aise de pouvoir cacher son chagrin, y consentit facilement : et d'autant plus tost, à ce que je sçeu depuis, qu'elle espera que venant à la mesme Province où j'estois, elle pourroit du moins apprendre la cause de mon changement, dont elle n'avoit pû rien sçavoir. Cependant comme l'absence de Megabise avoit facilité mes affaires, mon Pere ayant enfin obtenu ma grace du Roy, m'ordonna de m'en retourner à Ecbatane, dans le mesme temps qu'Amestris en partoit. Je vous advoüe que je reçeus la nouvelle de la fin de mon exil avec douleur : et que j'eusse bien voulu que mon bannissement eust duré plus long temps. Neantmoins je pense, à dires les choses comme elles sont, que me voulant trahir moy mesme, je fis semblant de croire que mon coeur estoit assez bien guery, pour ne craindre plus que ses blessures se pussent r'ouvrir par la veuë d'Amestris. Je partis donc, et m'en retournay à Ecbatane sans la rencontrer : parce qu'elle avoit pris un chemin different de celuy que je tins. De vous dire Seigneur, quel trouble d'esprit fut le mien, en approchant d'Ecbatane ; en y entrant ; et en passant devant la porte du Palais d'Artambare ; c'est ce que je ne sçaurois faire. Je craignois de rencontrer Amestris : et je la cherchois pourtant exactement des yeux, en passant dans toutes les ruës : je me persuadois pour me tromper, que je ne voulois sçavoir le lieu où elle estoit, que pour ne la regarder pas : mais helas, que je me connoissois peu moy mesme, et que j'ignorois bien ce qui me devoit advenir ! Je ne fus pas plustost arrivé, que je fus à l'Apartement de mon Pere, qui me reçeut avec une joye incroyable : quoy qu'il eust quelque sentiment de douleur, de me trouver le visage aussi changé qu'il me le vit. Car Seigneur, il estoit en effet arrivé un changement si considerable en moy ; que je doutois quelquefois, si j'estois le mesme que j'avois esté. Mon Pere eut la bonté de me dire en suitte, qu'ayant eu à soliciter une affaire où il alloit de ma vie, il n'avoit pû songer à presser celle de mon mariage : parce que ç'eust esté trop irriter Megabise, que de s'opposer tout à la fois, à son amour et à sa vangeance. Seigneur, luy dis-je, tout ce que vous avez fait, à esté bien fait : et le Mariage est une chose que je crains presentement, bien plus que je ne le desire. Mon Pere voulut me faire expliquer cét enigme : mais je m'en excusay, et me retiray à mon ancien Apartement, avec un chagrin estrange. Le lendemain au matin, mon Pere me mena chez le Roy, qui me reçeut assez bien : et qui acheva l'accommodement de la Famille de Megabise et de la nostre : car pour luy, il n'estoit pas encore revenu à Ecbatane. Au sortir du Palais je m'en retournay dans ma chambre, où je ne fus pas long temps seul : le bruit de mon retour n'ayant pas esté plustost respandu dans Ecbatane, que la meilleure partie de mes Amis me vint visiter. Et comme mon amour avoit esté sçeuë de tout le monde ; apres les premiers complimens, Artabane Frere d'Harpage, que le Roy avoit autrefois employé pour faire perir le jeune Cyrus, et qui estoit fort de mes Amis ; me demanda si je n'avois point rencontré la belle Amestris par les chemins, en revenant à la Cour ? Je rougis au nom d'Amestris : et demanday à mon Amy, s'il estoit bien vray, qu'elle ne fust pas à Ecbatane ? Mais admirez Seigneur, tout ce que fait faire l'Amour ! je n'eus pas plustost esté assuré qu'elle n'y estoit plus effectivement ; que j'en eus de la joye, et de la douleur tout ensemble : et mon esprit fut si partagé en cette occasion, qu'il ne pût jamais se determiner. Je pense toutefois, que si j'eusse bien examiné le fonds de mon coeur, je l'eusse trouvé plus disposé à desirer qu'Amestris eust esté à Ecbatane, qu'à se resjoüir de ce qu'elle en estoit éloignée. Ce n'est pas que je ne creusse estre fortement resolu à ne luy donner plus jamais nulle marque d'amour, quand mesme j'en eusse deû mourir : mais c'est qu'enfin, pour ne déguiser pas les choses, je l'aimois encore plus que je ne le croyois moy mesme : et que c'est le propre de l'amour, de faire desirer la veuë de la personne aimée. Je me tins pourtant l'esprit si ferme, pendant cette conversation, que je n'en parlay jamais le premier : je me surpris bien plus de cent fois, dans un secret desir que quelqu'un m'en parlast mais je n'osay pourtant en parler. Et puis, comme je n'avois point eu d'autres personnes confidentes de ma passion, qu'Arbate qui n'estoit plus ; et que Menaste qui avoit suivy Amestris en son voyage, parce qu'elles s'aimoient cherement ; je ne pouvois pas me resoudre d'aller aprendre mes malheurs, à ceux qui ne les sçavoient point. Neantmoins il falut changer de resolution : et Artabane aporta un si grand soing à aquerir mon amitié ; et à s'informer du sujet de cette profonde melancolie, qui paroissoit et sur mon visage, et en toutes mes actions ; qu'en fin pressé par son affection, et par ma propre douleur, je luy apris la naissance de mon amour ; son progrés ; et sa fin : car j'avois quelques fois la hardiesse de parler, comme si je n'eusse plus aimé. Il me souvient mesme qu'un jour que nous estions seuls, parlant de quelque chose qui estoit arrivé à la Cour, j'eus l'audace de dire à Artabane, pour luy designer precisément, quand cela estoit advenu ; que c'estoit du temps que j'aimois Amestris. Mais Seigneur, en prononçant ces paroles je rougis : et Artabane s'escria en m'embrassant, ha mon cher Aglatidas vous l'aimez encore ! vostre visage vous a trahi : et vostre coeur à plus de sincerité que vos paroles. Je ne sçay si je l'aime encore, luy respondis-je en soupirant ; mais je sçay bien que je ne la dois plus aimer ; et que mesme je ne la veux plus aimer. L'Amour, me respondit-il, n'est pas acoustumé à demander le conseil de nostre raison, ny le consentement de nostre volonté pour nous assujettir : et la mesme violence qui le rend quelquefois Maistre de nostre coeur malgré nous, l'y peut maintenir par la mesme voye. L'Amour, poursuivit Artabane, n'est pas un Roy legitime, mais un Tyran : qui ne traite pas mesme plus doucement ceux qui ne se deffendent point, que ceux qui luy disputent leur liberté : et qui regne enfin Souverainement, par tous les lieux où il veut regner. Quoy qu'il en puisse estre, luy dis-je, soit que j'aime Amestris, ou que je ne l'aime pas ; elle n'aura plus de moy, ny marques d'amour, ny marques de haine. Vous changerez bien tost d'avis, me repliqua-t'il, et je n'auray pas besoin de beaucoup de paroles, pour vous prouver que tous les momens de vostre vie luy parlent d'amour : que tous vos discours, et toutes vos actions l'assurent, que vous luy estes tousjours fidelle : et qu'il n'est pas jusques à vos yeux, où vostre passion ne soit vivement dépeinte. Car (poursuivit-il, sans me donner loisir de luy respondre) d'où vient ce prodigieux changement, qui paroist en vostre visage, en vostre esprit, et en vostre humeur ? Et que veulent dire autre chose, cette profonde melancolie qui vous possede sans sujet ; cette solitude que vous preferez à tous vos Amis ; ces soupirs continuels ; cette indifference pour tout ce qu'il y a de beau à la Cour ; sinon que vous aimez encore ? Je n'aime peut-estre plus Amestris, luy repliquay-je, mais je haï tout le reste du Monde à la reserve d'Artabane. Et pourquoy le haïssez vous ? me respondit-il ; que vous ont fait tant d'honnestes gens qui vous recherchent et qui vous estiment ? Que vous ont fait tant de belles et aimables personnes qui sont à Ecbatane ? et que vous a fait enfin toute la Nature, pour faire que vous la haïssiez ? Non non, adjousta-t'il, Aglatidas, ne vous y trompez point : vous aimez encore Amestris : et vous l'aimez autant, que vous haïssez tout le reste de la Terre. Si vous n'aviez point d'amour pour elle, vous n'auriez point de haine pour les autres : et vous aimeriez sans doute, ce que tous les honnestes gens ont accoustumé d'aimer. Si j'aimois Amestris, luy dis-je, je souhaiterois son retour, et je l'aprehende : Cette apprehension, me repliqua-t'il, n'est pas moins une marque d'amour, que le pourroient estre vos souhaits : car enfin Amestris ne peut vous estre redoutable que d'une façon : et vous ne la pouvez craindre sans l'aimer. De plus, adjousta-t'il, quelle cause pouvez vous trouver à vostre melancolie ? Vous estes aimé de tout le monde ; vous avez un Pere qui vous accorde tout ce que vous desirez ; vous estes d'une condition, qui n'en voit guere d'autre au dessus d'elle ; Vous ne pouvez manquer d'estre extrémement riche ; vous avez de la jeunesse et de la santé ; vous avez de plus, me dit-il en me flattant, de l'adresse et de la bonne mine ; du courage et de la reputation ; qu'est-ce donc Aglatidas qui vous manque et qui cause vostre melancolie ? Le souvenir de mes malheurs, luy repliquay-je : le souvenir des malheurs, me respondit-il, donne de la joye, quand il est vray qu'ils sont effectivement passez : et vous feriez mieux de dire, que les vostres durent encore. Mais de grace, adjousta-t'il, que faudroit-il pour vous rendre heureux ? Il faudroit, luy dis-je, des choses impossibles : il faudroit qu'Amestris n'eust jamais esté infidelle. De sorte donc, me repliqua Artabane, que vostre bonheur est inseparablement attaché à Amestris ; et que sans Amestris vous ne pouvez estre heureux ? Vous estes trop pressant, luy dis-je, et je ne veux plus vous respondre. Dittes que vous ne le pouvez pas, me repartit-il, sans advoüer en mesme temps, que vous estes le plus amoureux des hommes. Mais mon cher Aglatidas, poursuivit Artabane, pourquoy cachez vous un mal si grand et si dangereux, et qui ne peut jamais estre guery qu'en le descouvrant ? Je le cache, luy dis-je en changeant de couleur, parce que je le crois incurable : et si je n'aimois infiniment Artabane, et qu'Artabane n'eust pas eu une opiniastreté invincible ; je ne luy eusse jamais advoüé comme je fay, qu'en despit de ma raison, et contre ma volonté, Amestris, l'infidelle Amestris, occupe encore toutes mes pénsées, et possede mon coeur malgré moy. Comme j'eus cessé de parler, Artabane m'embrassant, et prenant la parole, maintenant, me dit-il, que vous m'avez advoüé vostre mal, je veux tascher de le guerir : je croy que vous le souhaitez, luy dis-je, mais il n'est pas fort aisé d'en venir à bout : Car sçachez Artabane, que quand mesme Amestris se repentiroit de sa perfidie, et qu'elle reviendroit à moy les larmes aux yeux ; je ne pourrois jamais estre parfaitement satisfait. Le souvenir du passé, me tiendroit en une continuelle inquietude de l'advenir : et je possederois un thresor, que je craindrois eternellement de perdre. Toutes les fois qu'elle me diroit quelque chose d'obligeant, je m'imaginerois que ces mesmes paroles auroient esté employées en faveur de mon Rival : et je ne pourrois tout au plus regarder le coeur d'Amestris, que comme un Autel prophané. Quoy, me dit alors Artabane, si Amestris avec tous ses charmes et toute sa beauté vous demandoit pardon de sa foiblesse et de son changement, vous le luy refuseriez ? Ha cruel Amy, luy dis-je, quel plaisir prenez vous à me persecuter, au lieu de me guerir, et à me proposer des choses impossibles ? Mais si elles arrivoient, me dit il, comment en useriez vous ? Malgré cette jalousie delicate, luy repliquay-je, qui certainement est dans mon esprit, de la façon que je viens de le dire ; je sens bien que je me jetterois aux pieds d'Amestris, pour luy rendre grace de son repentir ; pour l'assurer d'une passion eternelle ; et pour luy demander une fidelité plus exacte que celle qu'elle a euë. Mais helas, que je suis loing de me trouver en cét estat ! Voulez vous, me dit alors Artabane, croire mes conseils ? Je veux faire, luy dis-je, tout ce qui me pourra soulager. Si cela est, me respondit-il, ne negligez pas ce que je m'en vay vous dire : et sçachez qu'en l'estat qu'est vostre ame, j'ay trouvé un remede infaillible, ou pour vous oster l'amour que vous avez pour Amestris ; ou pour faire qu'Amestris la satisface. Si j'escoute la raison, luy dis-je, j'aimeray mieux le premier que l'autre : et si j'escoute mon coeur, je prefereray le second au premier. Sçachez donc, me dit alors Artabane, que comme l'amour est une passion si noble, qu'elle ne peut-estre recompensée que par elle mesme : elle est aussi si puissante, qu'elle ne peut-estre vaincuë que par ses propres forces. Il faut aimer, pour cesser d'aimer : et la haine qui succede à l'amour, n'est pour l'ordinaire qu'une amour déguisée, sous les apparences de la colere : et qui est plus redoutable et plus dangereuse, que si elle paroissoit avec les marques qui luy sont naturelles. Enfin Aglatidas, me dit-il, il faut se guerir d'une passion par une autre passion : et pour n'aimer plus Amestris, il faut aimer une autre beauté. Helas, luy repliquay-je alors, qu'il est aisé à Artabane, de donner un semblable conseil, et qu'il est difficile à Aglatidas de le suivre ! Mais, me respondit-il, le remede que je vous enseigne, est pourtant le meilleur de tous : et n'est pas si impossible que vous le croyez. Veritablement, poursuivit-il ; tant que vous demeurerez dans la solitude où vous vivez, il ne sera pas aisé que vous vous trouviez engagé dans une nouvelle amour : mais il faut voir celles qui en peuvent donner ; il faut s'exposer au peril des flots, et se jetter mesme dans la mer, quand on veut se sauver d'un naufrage : et il est des maux si dangereux, et des remedes si extraordinaires, qu'il faut se mettre en danger de mourir, un peu plustost, par la seule esperance de pouvoir vivre plus long temps. Mais croyez vous, luy dis-je, que je puisse, je ne dis pas aimer une autre beauté, mais seulement la souffrir ? Vous le pourrez sans doute si vous le voulez, me respondit-il, car enfin d'abord il ne faut avoir dessein que de feindre d'aimer quelque belle Personne ; car peut-estre viendrez vous à l'aimer effectivement. Si cela arrive, vous vous moquerez de l'inconstance d'Amestris : et si cela n'est pas, vous vous vangerez au moins, de l'outrage que vous avez reçeu d'elle. Peut-estre mesme, continua-t'il, que cette feinte ramenera vostre Maistresse à la raison : et que ce que vostre amour ne vous a pas donné, sa jalousie vous le donnera. Ce remede, luy dis-je, est bien dangereux et bien incertain, pour estre si difficile : car enfin vous dites que peut-estre j'aimeray ; que peut-estre je n'aimeray pas ; que peut-estre je me vangeray ; que peut-estre Amestris reviendra de son erreur ; en un mot, tout est fondé sur un peut-estre : c'est à dire à peu prés sur rien : et je voy pour conclusion, tant d'incertitude en ce remede, que je ne le trouve pas fort bon. En avez vous un autre ? me dit-il ; j'en ay plus infaillible, luy dis-je, qui est la mort : qui me delivrera sans doute de toutes mes peines. C'est le dernier qu'il faut tenter, me respondit Artabane ; et il ne le faut au moins prendre que lors que l'on a essayé vainement tous les autres. Enfin Seigneur, quoy qu'il me peust dire, je ne me rendis point de tout ce jour là : mais quelque temps apres, ayant sçeu qu'Amestris devoit revenir, il me persecuta de telle sorte, de vouloir suivre son conseil ; que je m'y resolus, quoy que ce ne fust pas sans peine. Il y avoit alors à la Cour, une Fille nommée Anatise, qui avoit effectivement du merite et de la beauté : mais qui n'avoit pourtant pas fait grandes conquestes : et qui estoit sans doute incomparablement moins belle qu'Amestris, quoy qu'elle le fust beaucoup. Le hazard voulut que le jour mesme qu'Artabane m'avoit fait consentir d'essayer le remede qu'il m'avoit proposé ; je la trouvay à la promenade des Jardins du Palais : où il y avoit long temps que je n'avois esté, parce que je fuyois le monde autant qu'il m'estoit possible. Et comme je n'avois, et ne pouvois avoir d'inclination particuliere pour Personne ; et que mesme je n'avois pas la liberté de choisir en une saison où tout ce qui n'estoit pas Amestris ne me pouvoit plaire : Le hazard, dis-je, m'ayant fait rencontrer Anatise plustost qu'une autre ; je n'esvitay pas sa conversation, comme j'avois accoustumé d'esviter celle de toutes les Dames, depuis mon retour à Ecbatane : c'est à dire toutesfois, autant que la civilité me le permettoit. Je parlay donc à cette Fille diverses fois ce jour là : et quoy que ce ne fust que de choses indifferentes, elle ne laissa pas de s'estimer en quelque façon mon obligée : parce qu'enfin je faisois pour elle, ce que je n'avois fait pour personne, depuis que j'estois revenu à la Cour. Et certes il me fut advantageux, que la solitude où j'avois vescu, m'aidast à persuader au monde, ce que je voulois qu'il creust : estant certain qu'il ne m'eust pas esté bien aisé, de faire tout ce qu'il eust falu pour le tromper, s'il ne se fust trompé luy mesme : et si Anatise de son costé, ne m'eust aidé à le decevoir. Car Seigneur, je n'ay garde de croire, que la complaisance que cette aimable Fille eut pour quelques petits soins que je luy rendis, fust un effet de mon merite : au contraire, je connus clairement que ç'en fust un de celuy d'Amestris : estant indubitable, qu'Anatise ne me traita favorablement comme elle fit, que parce qu'elle s'imagina, qu'il y avoit quelque chose de glorieux pour elle ; qu'un homme qui avoit aimé la plus belle Personne du monde, quittast ses fers pour prendre ses chaines. Cette petite jalousie de beauté, fit donc qu'Anatise eut pour moy, toute la civilité possible : et que trouvant tant de facilité à executer ce qu'Artabane m'avoit conseillé ; je continuay d'agir comme il voulut. Ce n'est pas Seigneur, que je pusse jamais me resoudre, à dire à Anatise que je l'aimois : tant parce qu'en effet je ne le pus jamais obtenir de ma veritable passion ; que parce qu'il me sembloit que ç'eust esté choquer directement la generosité. Cependant ma façon de vivre avec Anatise, ne laissoit pas d'avoir presque le mesme effet dans la Cour, et dans l'esprit de cette Fille : car enfin je la voyois souvent ; je ne parlois presque qu'à elle ; je paroissois fort melancolique et fort inquiet ; et tout le monde regardoit toutes ces choses, comme des effets de ma nouvelle passion. Anatise d'autre part voyoit que je m'attachois à son entretien : que je la loüois à toutes les occasions qui s'en presentoient : que je fuyois toutes les Femmes excepté elle : et que dans nos conversations, je paroissois souvent avoir l'esprit interdit, et ne sçavoir pas trop bien ce que je luy voulois dire. Mais helas, ce qu'elle croyoit estre un effet de l'amour que j'avois pour elle, en estoit un de celle que j'avois pour Amestris, toute infidelle qu'elle me paroissoit alors. Et certes il y avoit des jours, où je me repentois d'avoir suivy les conseils d'Artabane : et d'autres aussi, où il sembloit que je me resolusse fortement d'aimer Anatise : et de vouloir chasser Amestris, de mon coeur et de ma memoire. Changeons, changeons, disois-je en moy mesme, cette feinte passion, en une passion veritable : ne soyons plus fidelles, à celle qui nous a trahis : et ne trahissons plus, celle qui n'a que de la sincerité pour nous. Anatise n'est pas sans doute si belle qu'Amestris ; mais elle nous aimera peut-estre plus fidellement. Disons luy donc que nous l'aimons, poursuivois-je, quoy que cela ne soit pas encore : afin qu'estant obligez par generosité à ne nous démentir pas ; nous ne soyons plus en termes de craindre de retourner vers l'infidelle Amestris : et d'avoir la foiblesse de la voir et de luy parler, si elle revient comme on nous le dit. Cette pensée Seigneur, se fortifia de telle sorte dans mon esprit, que je fus trois ou quatre jours de suitte chez Anatise, avec intention de luy dire que je l'aimois : Mais quelque resolution déterminée que j'en eusse faite, je ne pus jamais l'executer. Je perdois la parole tout d'un coup, dés que la pensée m'en venoit : je changeois de discours et de couleur hors de propos : ma bouche ne vouloit point m'obeïr : mon coeur se revoltoit contre ma volonté : ma volonté mesme demeuroit changeante et mal affermie : et enfin ne voulant plus du tout, ce que j'avois voulu un moment auparavant, je me taisois en baissant les yeux : comme estant presque également honteux, de ce que je faisois, et de ce que j'avois voulu faire. Mais Dieux ! ce qui me devoit détruire dans l'esprit d'Anatise, m'y establissoit : car s'imaginant que l'amour et le respect que j'avois pour elle, causoient tout le desordre qu'elle voyoit en mon esprit ; elle ne laissoit pas de me bien traitter : et je ne laissois pas de la voir. Tant y a Seigneur, que toute la Cour creut que j'estois amoureux d'Anatise : il y eut mesme un de mes Parens, qui l'escrivit à Menaste : qui comme je vous l'ay dit, estoit avec Amestris. Mais cette Fille qui sçavoit que son Amie ne pourroit aprendre cette nouvelle sans douleur, ne luy en dit rien : et voulut attendre qu'elle fust à Ecbatane pour s'en esclaircir. Cependant je sçeu deux choses tout à la fois, qui me donnerent bien de l'inquietude : l'une qu'Amestris arriveroit en peu de temps : l'autre que Megabise devoit revenir dans peu de jours. Cette rencontre si precise, que le seul hazard avoit faite, me parut une chose concertée : et je ne doutay point du tout, que le voyage d'Amestris n'eust esté fait à la seule consideration de l'absence de Megabise, de laquelle je ne pouvois pas deviner la raison. Mais comme la jalousie s'attache bien plus à ce qui la fortifie, qu'à ce qui la peut détruire ; je ne m'amusois pas à raisonner, sur ce qui pouvoit me faire tirer quelques conjectures à mon advantage : et je ne cherchois que ce qui me pouvoit affliger. Ils reviennent, disois-je, pour triompher à mes yeux de mon infortune : et ils ne s'estimeroient pas heureux, si je n'estois le tesmoin de leur felicité. Du moins, adjoustois-je, infidelle Amestris, vous n'aurez pas la satisfaction de croire que je sois malheureux : et je veux agir de telle sorte aupres d'Anatise, que vous ne puissiez pas seulement soubçonner que je vous aime encore malgré moy. Mais pour toy, trop heureux Megabise, n'espere pas de pouvoir joüir en repos de ta conqueste : car encore que je n'y pretende plus rien, je ne laisseray pas de t'en oster la possession en t'ostant la vie : ou de te la disputer du moins, jusques au dernier moment de la mienne. Ces sentimens tumultueux estant un peu appaisez, je trouvay en effet quelque consolation à penser qu'Amestris croiroit que j'aimois Anatise : et je m'attachay de telle sorte à elle durant quelques jours, que j'en estois moy mesme estonné. Cependant Amestris arriva : et Menaste ne fut que trop confirmée pour mon malheur, en la croyance qu'on luy avoit donnée de ma nouvelle passion. Elle voulut toutefois me parler auparavant que de me condamner, et elle en trouva les moyens facilement : car enfin comme elle estoit ma parente, je fus obligé de luy faire une visite, bien que je ne m'y resolusse pas sans peine. Je fis ce que je pus pour n'y aller pas seul : mais quoy que je pusse faire, elle me parla en particulier. Est-il possible, me dit-elle, Aglatidas, que ce que l'on m'a dit soit veritable ? et qu'un homme qui a esté assez heureux, pour n'estre pas haï d'Amestris, puisse se resoudre d'aimer Anatise ? Amestris, luy dis-je, n'a pas creû qu'Aglatidas fust digne d'elle : et je ne sçay pourtant Menaste, adjoustay-je, si elle n'a pas plus mal choisi que moy. Elle a peut-estre fait par foiblesse et par caprice, poursuivis-je, ce que j'ay fait par raison et pour me vanger. Mais apres tout Menaste, n'en parlons plus : je sçay qu'elle est tousjours de vos amies : et je veux mesme croire qu'elle s'est cachée de vous pour me trahir. Il faut bien sans doute, me respondit-elle, qu'elle m'en ait fait un secret si cela est vray, car je n'en ay jamais rien sçeu : mais je vous advoüe, que j'ay beaucoup de peine à me le persuader. J'en ay bien eu davantage, luy repliquay-je ; et si je n'avois esté moy mesme le tesmoin de son infidelité ; si je n'avois veû de mes propres yeux, sa trahison et sa perfidie, je ne l'aurois jamais creuë : non pas mesme quand vous m'en auriez assuré. Mais comme je ne vous aurois pas cruë, adjoustay-je, si vous m'eussiez parlé contre elle : je ne vous croiray pas non plus, aujourd'huy que vous la voulez justifier. Non, Menaste, ne m'en parlez jamais : Amestris m'a trahi, et je l'ay quittée : Amestris ne m'a pas jugé digne de son affection ; et je ne la juge plus digne de la mienne : quoy qu'elle la soit tousjours, à l'infidelité prés, de l'admiration de toute la Terre. Mais enfin comme je suis asseuré qu'elle a eu pour moy de la haine ou de mespris, je suis dispense de la fidelité que je luy avois promise. J'advouë, me dit Menaste, que si elle est coupable, vous estes moins criminel : Mais vous n'estes pourtant pas innocent. Car enfin, vous estes vous pleint à Amestris ? l'avez vous accusée ? et luy avez vous donné lieu de se justifier, ou de se repentir ? Il faut se pleindre, luy dis-je, lors que l'on est en doute du crime de la Personne aimée, ou que ce crime est si petit, qu'on le peut effacer en l'advoüant ; mais lors que l'offence est de la nature de celle que j'ay reçeuë, les pleintes ne serviroient qu'à donner nouvelle matiere de se laisser tromper. Espargnons cette peine à Amestris, pousuivis-je, et ne la forçons pas d'advoüer une chose, qu'elle ne pourroit advoüer sans confusion : toute preoccupée qu'elle est, de l'amour qui la possede. Menaste estoit si surprise de m'entendre parler de cette sorte, qu'elle ne pouvoit me respondre : car comme Amestris ne luy avoit rien dit de la conversation qu'elle avoit euë avec Megabise ; elle ne pouvoit imaginer nul pretexte à mes pleintes : et elle creut que pour excuser mon inconstance, je luy supposois un crime ; qu'elle estoit aussi innocente, qu'elle la paroissoit à ses yeux ; et que j'estois encore beaucoup plus coupable qu'elle ne l'avoit pensée. Ce qui la confirmoit en son opinion, estoit le trouble qu'elle remarquoit en mon esprit : ne doutant nullement, que ce trouble ne fust causé par la honte que j'avois de ma foiblesse, et par celle de mon changement. Toutefois voulant encore l'augmenter, je vous assure du moins, me dit-elle, que tant que le voyage qu'Amestris vient de faire a duré, elle n'a pas eu d'Amants qui puissent se loüer de son indulgence, ny se vanter de ses faveurs. Je n'en doute pas, luy respondis-je, car elle est plus fidelle à celuy qu'elle m'a preferé, qu'elle ne l'a esté pour moy : Mais quel est ce bienheureux Amant d'Amestris, me repliqua-t'elle en colere, que Menaste ne connoist point ? Puis qu'elle vous en a fait un secret, luy dis-je, je veux bien avoir encore ce respect pour elle, de ne relever pas ce que j'en sçay : et d'aider à cacher une chose, qui ne sera que trop tost publiée : et de laquelle vous ne douterez plus gueres dans peu de jours. Comme nous en estions là, il arriva tant de monde, que nostre conversation ne pût continuer davantage : et je sortis de chez Menaste, avec un redoublement de chagrin estrange. Car, disois-je, si Amestris estoit capable de repentir ; son Amie m'auroit advoüé une partie de sa foiblesse : ou du moins l'auroit pretextée, de quelque legere excuse. Mais en niant tout, l'on se rend coupable de tout : et il n'est plus rien apres cela, qu'il ne soit permis de faire pour se vanger. Vangeons nous donc de la veritable infidelité d'Amestris, par une feinte infidelité : donnons nos soins à Anatise, ne luy pouvant donner nostre coeur : punissons nous par ce suplice, du mauvais choix que nous avions fait : et n'oublions rien de tout ce qui peut satisfaire nostre ressentiment, ne pouvant plus satisfaire nostre amour.

Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : chagrin d'Amestris


Cependant Menaste qui estoit effectivement irritée, contre moy, ne doutant point que quelqu'un n'aprist ma nouvelle passion à Amestris, trouva plus à propos de luy en parler : et fut chez elle le soir mesme, dont je j'avois veuë l'apresdisnée. Elle ne fut pourtant pas la premiere, qui luy aprit cette nouvelle : et de tant de personnes qui l'avoient visitée, il s'en estoit trouvé quelqu'une, qui par malice ou par simplicité, luy avoit dit une chose, où tout le monde sçavoit bien qu'elle devoit prendre interest. Menaste la trouva donc assez triste : car Seigneur, pour vous bien faire connoistre mon infortune, je suis contraint de vous advoüer, qu'Amestris m'aimoit veritablement : et m'aimoit d'une affection si tendre, que je ne puis encore m'en sovenir, sans une extréme joye ; sans une excessive douleur ; et sans une estrange confusion tout ensemble. Elle ne vit donc pas plustost Menaste, qu'elle luy fit connoistre par sa melancolie, qu'elle sçavoit ma nouvelle passion : neantmoins comme elle se voulut contraindre, elle fut quelque temps à luy parler de choses indifferentes. Menaste de son costé, ne sçachant par où commencer un discours si fascheux, luy respondoit à mots entrecoupez, et ne sçavoit pas trop bien ce qu'elle luy vouloit dire. Mais enfin l'adorable Amestris ne pouvant plus cacher son ressentiment, luy demanda si elle ne m'avoit point veû ? et si ma nouvelle amour estoit assez forte, pour m'avoir fait manquer à la civilité que je luy devois ? Je l'ay veû, luy respondit elle ; mais je l'ay veû si privé de raison, que je n'oserois plus j'advoüer pour mon parent : ny croire presque qu'il soit encore ce mesme Aglatidas que j'ay connu autrefois : et que j'ay tant estimé. Enfin, luy dit elle, il sert Anatise ; il la suit en tous lieux : et je pense qu'il l'aime effectivement. Mais quoy que ce crime soit grand, ce n'est pas encore ce qui m'anime le plus contre luy : car apres tout, ceux qui sont nais foibles et inconstans, meritent plustost de la compassion que des reproches : puis qu'il est certain qu'ils ne sont que ce qu'ils ne peuvent s'empescher de faire. Mais qu'Aglatidas veüille exuser son crime, en vous en supposant un ; c'est ce que je ne puis souffrir : et c'est ce que j'ay creû à propos de vous dire : afin que par vostre haine et par vostre mépris, vous le punissiez de son extravagance, et de son ingratitude. Quoy, interrompit Amestris, Aglatidas m'accuse de quelque chose ? Ouy, repliqua Menaste, il dit que vous l'avez trahi ; il dit qu'il l'a veû de ses propres yeux ; qu'il n'en sçauroit jamais douter ; et que vostre nouveau choix est beaucoup plus déraisonnable que le sien. Enfin, dit elle, je ne puis dire autre chose, sinon qu'il a de la folie et de la malice tout ensemble. Amestris fut si surprise de ce discours, que son ame toute grande qu'elle estoit, ne pût s'empescher d'en estre esbranlée : elle changea de couleur ; les larmes luy vinrent aux yeux ; et sa sagesse eut beaucoup de peine à les retenir. Si elle se souvenoit de l'amour que je luy avois tesmoignée, et du respect : avec lequel je l'avois servie, elle regardoit mon changement, comme luy ayant causé une perte irreparable : Si elle repassoit en sa memoire, la bonté quelle avoit euë pour moy ; elle ne pouvoit assez condamner mon ingratitude : si elle consideroit la fidelité qu'elle m'avoit gardée ; elle avoit de l'horreur pour ma perfidie : et si elle regardoit la difference qu'il y avoit d'elle à Anatise, elle ne pouvoit assez s'estonner de ma foiblesse, et de mon aveuglement. Mais apres tout, il faloit me croire capable de l'une et de l'autre, et il n'estoit pas possible d'en douter. Menaste m'a pourtant assuré depuis, que le tort que je faisois à sa beauté, luy preferant une personne qui luy devoit ceder en toutes choses ; ne la toucha pas si sensiblement, que le tort que je faisois à sa vertu, en l'accusant d'estre inconstante. Qu'Aglatidas, disoit elle, m'oste le coeur qu'il m'avoit donné ; qu'il cesse de me voir et de m'aimer ; et qu'il oublie les obligations qu'il m'a sans doute, d'avoir souffert qu'il me parlast de sa passion : apres tout, je m'en affligeray sans colere ; et je m'en consoleray peut-estre par raison. Mais qu'il veüille excuser sa foiblesse en m'en accusant ; ha Menaste, c'est ce qui vient au bout de toute ma patience : et ce qui me fait bien voir, que l'amour est une dangereuse passion. Car enfin y eut-il jamais une personne plus excusable que moy, ny plus innocente ? J'ay aimé Aglatidas, il est vray : mais je l'ay aimé, non seulement parce qu'il m'aimoit ; mais parce que mes parens ont creû, qu'il avoit de la sagesse et du jugement : et qu'il avoit toutes les qualitez qui peuvent faire un honneste homme. De plus, ne devois-je pas croire, que la Fortune m'ayant fait naistre assez riche, son propre interest feroit en son coeur, ce que mon peu de beauté ne pourroit pas faire ? et que soit qu'il fust sensible à l'amour ou à l'ambition, je pouvois esperer qu'il seroit fidelle ? Cependant, je me suis trompée en mes conjectures : et je ne connois que trop, qu'il ne faut jamais rien aimer. Mais helas, reprenoit-elle, nous n'en sommes plus en pouvoir ! l'innocence et la raison ayant estably l'Amour en mon ame, le moyen de l'en chasser ? Il faut toutefois, adjoustoit elle, et j'y suis si fortement resoluë, que je ne dois pas desesperer d'en venir à bout. Enfin, Seigneur, l'adorable Amestris n'estant pourtant pas bien d'accord avec elle mesme ; ne put achever de prendre sa resolution : et elle fit dessein d'aller le lendemain à quelque promenade solitaire, avec sa chere Confidente, pour tascher de resoudre ce qu'elle feroit : et pour esviter la conversation des personnes indifferentes : qui en l'estat où estoit son ame, n'eusse fait que la contraindre et l'importuner. Elles furent donc le jour suivant à un Jardin, où peu de monde avoit accoustumé d'aller : et où pourtant Artabane se rencontra fortuitement. Il ne les vit pas plustost, que la curiosité luy prit d'entendre leur conversation : il se cacha pour cét effet, derriere une Pallissade fort espaisse : et les suivant des yeux, il vit qu'elles allerent s'assoir dans un Cabinet de verdure. Il y fut en se glissant entre les arbres d'une grande Allée qui y respondoit : et se coucha derriere une petite Palissade de Mirthe, qui estoit au delà du Cabinet. Il n'y fut pas plus tost, qu'il entendit que Menaste respondant à quelque chose qu'Amestris avoit dit, et qu'il n'avoit pas entendu ; Non, luy disoit elle, il ne faut pas vous vanger sur vous mesme : et il faut qu'Aglatidas tout seul, porte la peine de son crime. Ne confondez pas, adjoustoit-elle, l'innocente et le coupable : haïssez Aglatidas si vous le pouvez : et ne punissez pas Amestris qui n'a point failly. Amestris, repliqua cette aimable Personne, ne pouvant haïr ce qu'elle a aimé, que voulez vous qu'elle devienne ? et pourquoy ne voulez vous pas qu'elle s'estime aussi coupable de pouvoir cesser d'aimer, ce qu'elle devroit haïr ; qu'Aglatidas paroist criminel, de haïr ce qu'il devoit aimer eternellement ? En suitte de cela, ces deux filles se mirent à chercher ce qui pouvoit m'avoir donné la hardiesse d'accuser Amestris : Car, disoit Menaste, quelle apparence y a-t'il, que sans avoir un leger pretexte de le pouvoir faire, il ait eu cette inconsideration ? Amestris faisant quelque reflexion, sur ce que disoit Menaste, commença de luy conter ce qu'elle n'avoit point sçeu : c'est à dire la conversation qu'elle avoit euë avec Megabise. Mais, adjousta t'elle, quand Aglatidas eust esté present à la chose, il m'en auroit deû remercier au lieu de s'en pleindre : joint qu'il estoit bien esloigné d'icy : et Megabise de son costé, ayant tousjours esté en Lydie, n'a garde de le luy avoir dit. Non, adjousta Menaste, ce n'est point cela : car enfin il ne m'a point nommé Megabise : et infailliblement si c'estoit luy, il m'en auroit dit quelque chose. Ainsi il faut conclurre, que la seule honte de sa foiblesse, l'a forcé d'avoir recours à l'imposture, pour s'excuser en parlant à moy. En verité, disoit elle, ceux qui sont des crimes, se punissent sans doute eux mesmes tres severement en les commettant : et si vous eussiez veû l'inquietude qu'avoit Aglatidas lors qu'il me parloit, vous n'en douteriez nullement. Ce qui m'embarrasse le plus, luy dit Amestris, c'est que lors que nous avons esté à la Province des Arisantins, nous avons entendu dire, qu'Aglatidas y a toujours paru assez melancolique, et n'y a eu aucun attachement. Or s'il n'avoit changé sa forme de vivre aveque moy, qu'à son retour à Ecbatane ; je dirois que par caprice ou par raison, il auroit preferé la beauté d'Anatise à celle d'Amestris : mais Menaste, son changement pour moy à commencé pendant son exil : et dans un temps, où il recevoit plus de marques de mon affection, que je ne luy en avois jamais donné. Car enfin je luy escrivois, et luy escrivois d'une maniere assez obligeante, pour retenir tout autre coeur que le sien. Mais apres tout, luy dit Menaste, que pretendez vous faire ? M'affliger de mon malheur, reprit elle : m'en pleindre eternellement ; me repentir de ma foiblesse ; tascher d'oublier Aglatidas, sans pouvoir peut-estre en venir à bout ; et mener enfin la plus malheureuse vie, que personne ait jamais menée. Mais, répliqua Menaste, je ne voy point que vous songiez à deux choses assez importantes : l'une, si vous ne pouvez haïr Aglatidas, d'essayer de le ramener à la raison : et l'autre, si vous pouvez l'oublier, à le punir de son crime. Helas, repliqua Amestris, qu'il est difficile de haïr, ce que l'on avoit resolu d'aimer toute sa vie ! et qu'il est mal aisé de se resoudre à punir, ce que l'on aime encore malgré soy ! J'en sçay pourtant une voye infaillible, repartit Menaste ; mais admirez Seigneur, le bizarre destin des choses du monde : Menaste proposa à Amestris la mesme voye qu'Arbatane m'avoit proposée : c'est à dire de feindre de souffrir sans chagrin, quelqu'un de ceux qui pretendoient à son affection. Car, luy disoit cette fille, j'ay tousjours connu Aglatidas extrémement sensible à la gloire : de sorte que je ne doute point, que s'il voit effectivement devant ses yeux, ce qu'il n'a fait qu'inventer : et qu'il connoisse qu'en effet Amestris est capable de luy preferer un autre ; il n'arrive de deux choses l'une : c'est à dire, qu'il quittera Anatise, pour revenir à Amestris : ou que du moins, il sera fort affligé dans son coeur. De plus, qui sçait si en souffrant d'estre aimée, vous ne viendrez point à cesser d'aimer ? L'amour, à ce que j'ay entendu dire, adjousta-t'elle, ne se guerit point par des remedes qui luy soient contraires, ny par des remedes violents : le temps et la raison, par des voyes plus insensibles, viennent à bout de toutes choses : c'est pourquoy si vous m'en croyez, vous suivrez absolument mon conseil. Il est mesme à propos pour vostre gloire, adjousta Menaste, que l'on ne vous soubçonne point d'avoir aimé Aglatidas : et pour l'empescher, il faut faire ce que je dis. Cette derniere consideration fut sans doute la plus forte sur l'ame d'Amestris : qui apres plusieurs autres discours, se resolut de suivre les advis qu'on luy donnoit. Cependant Artabane qui estoit ravy d'avoir entendu tout ce que ces deux Personnes avoient dit ; se leva tout doucement, et sortit du Jardin sans estre aperçeu : allant en diligence me chercher par tous les lieux où il creût me devoir rencontrer : mais mon malheur fit, qu'il ne me pût jamais trouver. Apres m'avoir cherché vainement chez le Roy ; dans les Jardins du Palais ; et chez Anatise ; il se resolut enfin, d'attendre que je me retirasse le soir : ne pouvant pas imaginer qu'il peust rien m'arriver d'important le reste de la journée, où l'ignorance de ce qu'il sçavoit me peust nuire. Mais Dieux, que cette fatale journée m'a esté funeste ! et qu'elle me coustera encore de soupirs, si la mort n'en arreste le cours ! Je vous ay dit Seigneur, que ce Jardin où estoit Amestris, estoit un Jardin solitaire, où peu de monde se promenoit : mais pour mon malheur, tout ce qui me pouvoit donner de l'inquietude, s'y assembla sans doute pour m'affliger : et pour me rendre le plus infortuné de tous les hommes. Anatise conduitte par mon mauvais destin, ayant fait dessein de se promener, avec quelques unes de ses Amies, choisit ce lieu là, parce qu'elle ne l'avoit jamais veû : et je le choisis en mon particulier, pour aller entretenir mes tristes pensées : à cause que je croyois estre fort assuré de n'y rencontrer ny Amestris ; ny Anatise ; ny rien qui me peust troubler dans mes resveries. Mais Seigneur, que je fus estrangement surpris, lors qu'entrant dans ce Jardin, je vy d'assez loin Amestris, qui se promenoit dans une Allée, avec sa chere Menaste ! et que je vy en mesme temps, Anatise au pied d'une Palissade, où elle s'estoit assise, qui faisoit un Bouquet des fleurs ; qu'elle avoit desja cueillies. Cette veuë que je n'attendois pas, me troubla, et me surprit de telle sorte, que je m'arrestay tout court : et ne sçachant si je devois aller vers celle que j'aimois, quoy qu'elle m'eust trahi ; ou vers celle qui m'aimoit, et que je trahissois ; je fus un moment dans une incertitude, que je ne vous puis exprimer. Mes pas accoustumez à me conduire vers Amestris, penserent m'y porter, quoy que je ne le voulusse point : et peu s'en falut, que ma jalousie ne se trouvast plus foible que mon amour : et que sans regarder Anatise, je n'allasse me jetter aux pieds d'Amestris. Mais enfin l'image du crime dont je pensois avoir esté le tesmoin, s'estant remise en mon souvenir ; je me determinay tout d'un coup : et je commençay d'aller vers Anatise. Je m'en approchay toutefois si lentement ; et je me fis une telle contrainte pour m'esloigner d'Amestris, et pour m'empescher de la regarder ; qu'il s'en falut peu, que sans aller ny vers l'une, ny vers l'autre, je n'expirasse de douleur. Mais mon desespoir me faisant passer tout d'un coup, d'un extréme incertitude, à une obstination invincible ; je ne regarday plus Amestris ; et je fus me mettre à genoux aupres d'Anatise, à laquelle je parlay suivant ma coustume. Ce fut neantmoins avec un esprit si distrait ; que si cette fille n'eust elle mesme esté fort distraite, par le soing qu'elle avoit d'observer les actions d'Amestris, elle se seroit aisément aperçeuë de la cause de mes inquietudes. Mais elle avoit une joye si sensible, de se voir preferée à la plus belle Personne du monde, qu'elle ne prit point garde aux changemens de mon visage, ny à l'obscurite de mes paroles. Amestris de son costé, comme je l'ay sçeu depuis, voyant elle mesme ce qu'elle n'avoit fait qu'entendre dire, en fut extraordinairement surprise : jusques là cette adorable Personne, n'avoit eu que de la douleur de mon changement : mais voyant de ses propres yeux, Aglatidas aux pieds d'Anatise, la colere s'empara de son esprit : et un secret sentiment de gloire, luy inspira une si forte envie de se vanger du mépris que je faisois d'elle ; qu'elle ne pût s'empescher de le tesmoigner à Menaste. Mais Seigneur, admirez encore icy, la prodigieuse rencontre, que le hazard tout seul causa en cette journée ! Je vous ay dit, ce me semble, que Megabise devoit revenir dans peu de jours : et en effet apres avoir esté à la guerre de Lydie, il se resolut de revenir à Ecbatane : et de ne songer plus à me voir l'espée à la main, ny pour la mort de son Frere, qu'il sçavoit bien qui estoit coupable ; ny pour nos anciens differens. Le Roy le luy avoit envoyé deffendre absolument à Sardis, apres l'accommodement qu'il avoit fait de nos Familles : et m'avoit aussi ordonné, de ne le quereller plus jamais : et d'éviter sa rencontre, autant qu'il me seroit possible : estant juste d'avoir ce respect pour un homme dont j'avois tué le Frere. Megabise ne voulant donc entrer que de nuit dans la Ville, afin de pouvoir estre plus particulierement informé de l'estat des choses, auparavant que de recevoir des visites ; se resolut d'aller passer le reste du jour, dans le mesme Jardin où j'estois, comme le sçachant peu frequenté : et où estoient aussi Amestris et Anatise. Megabise donc qui connoissoit fort celuy à qui apartenoit ce Jardin, y entra aussi tost qu'il fut descendu de cheval : et dans le mesme instant, qu'Amestris emportée de colere de me voir aupres d'Anatise, disoit à Menaste qu'elle avoit bien eu raison, de luy conseiller de me punir. Megabise donc entrant inopinément, fut extrémement surpris, de voir en un mesme lieu, son Rival et sa Maistresse : et plus surpris encore de remarquer que je n'estois pas avec Amestris. Cependant Seigneur, comme Megabise ne l'avoit point veuë, depuis le jour qu'il luy avoit promis de ne la voir plus, et de ne luy parler plus ; il voulut luy faire connoistre par son respect, qu'il n'avoit pas oublié la parole qu'il luy avoit donnée : de sorte qu'apres luy avoir fait une profonde reverence, il voulut se retirer, et sortir de ce Jardin. Mais Amestris qui avoit l'esprit irrité, croyant avoir trouvé une occasion favorable de se vanger, l'appella, et le reçeut avec beaucoup de civilité : ce qui luy donna autant de joye, qu'il me donna d'affliction. Car Seigneur, j'avois veû entrer Megabise ; j'avois remarqué qu'il avoit voulu s'en aller, et qu'elle l'avoit retenu ; j'avois creû qu'il en usoit ainsi, parce qu'il voyoit que j'y estois ; et je ne doutay point du tout, qu'Amestris sçachant qu'il devoit arriver, ne fust venuë l'attendre en ce lieu là. Je vous laisse donc à juger Seigneur, du trouble de mon ame, et de l'agitation de mon esprit : pour moy, toutes les fois que je me souviens, de l'estat où nous estions, je ne puis assez m'estonner, du caprice de la Fortune. Car enfin Anatise avoit une joye extréme, de se croire preferée à Amestris, et aimée d'Aglatidas, qui ne la preferoit ny ne l'amoit : Megabise de son costé, tout guery qu'il pensoit estre de sa passion, estoit infiniment aise, de se voir rapellé par celle qui l'avoit banny pour tousjours ; quoy que cette personne ne l'eust rapellé par aucune affection qu'elle eust pour luy : et Amestris et moy, qui eussions esté si heureux, si nous eussions sçeu nos veritables sentimens, estions les plus malheureuses personnes de la Terre. Cependant, quoy que Megabise fust fort aise aupres d'Amestris, le souvenir de la mort de son Frere, et la veuë de celuy qui l'avoit tué, faisant sentir à son coeur, que nulle bien-seance ne luy permettoit d'estre où j'estois ; Madame, dit-il à Amestris, je doute si le commandement que j'ay reçeu du Roy, seroit assez puissant sur mon esprit, pour empescher mon juste ressentiment contre un homme que je voy, si le respect que j'ay pour vous ne me retenoit : et c'est pourquoy Madame, craignant que ce respect ne fust pas long temps assez fort, contre les sentimens du sans et de la Nature : je vous supplie tres-humblement de me pardonner mon incivilité, et de souffrir que je vous quitte. A ces mots sans attendre la responce d'Amestris, il luy fit une profonde reverence, et sortit de ce Jardin. Elle qui ne l'avoit appellé que pour me fascher, ne fit aucun effort pour le retenir : au contraire, un second sentiment corrigeant le premier, luy fit voir qu'elle avoit eu tort, de nous mettre en estat d'en venir aux mains, si Megabise n'eust pas eu ce tespect pour elle. Pour moy Seigneur, qui n'entendois pas ce qu'ils disoient, je ne le vy pas si tost sortir, que je n'en fusse autant en colere, que je l'avois esté de le voir entrer : m'imaginant qu'il ne s'en alloit que pour faire le fin : et pour tascher de déguiser l'assignation qu'Amestris luy avoit donnée. Ne pouvant donc plus durer au lieu où j'estois : et croyant qu'il me seroit plus aisé de cacher mon inquietude en me promenant, qu'en demeurant tousjours en un mesme endroit ; je le proposay à Anatise, qui y consentit. Bien est il vray que ce ne fut pas tant par complaisance que par vanité : car elle voulut, quoy que je pusse dire, aller droit vers Amestris : luy semblant que c'estoit veritablement triompher d'elle, que mener un de ses Esclaves où il luy plaisoit. Nous fusmes donc à le rencontre d'Amestris et de Menaste : et comme nous fusmes assez prés les uns des autres, Anatise sans me rien dire de son dessein, commença de parler à Amestris : dont je fus si fasché, que je pensay la quitter, et sortir d'un lieu, où tout ce que j'aimois, et tout ce que je haïssois, venoit de se trouver ensemble. Je n'osois et voulois regarder Amestris : j'eusse voulu que Megabise y eust encore esté pour le combattre : et je ne sçache point de sentimens bizarres et violens, qui ne me passassent dans l'esprit. Il y eut mesme des moments, où Amestris me sembla moins belle, et où Anatise me la parut davantage : Mais Dieux, que ces moments passerent viste ! et qu'il y en eut d'autres où je trouvay Anatise, laide, et Amestris admirablement belle ! Cependant Anatise, qui comme je vous l'ay dit, vouloit triompher pleinement, et s'assurer mieux de sa conqueste ; parla malicieusement à Amestris, et en l'abordant, je m'estime bien heureuse, luy dit elle, d'avoir rencontré une si agreable compagnie, en un lieu que l'on a accoustumé de trouver fort solitaire : et j'ay raison de me la croire, puis que ne cherchant icy que le seul plaisir de la promenade, j'y ay encore trouvé celuy de la conversation. La mienne, respondit froidement Amestris, est si peu agreable, que vous auriez grand sujet de vous plaindre, si vous n'en aviez point trouvé de plus propre à vous divertir. Si vous vouliez reconnoistre des Juges, repliqua malicieusement Anatise, je m'assure que Megabise que j'ay veû ce me semble aupres de vous, ne seroit pas de vostre opinion : et qu'Aglatidas mesme prononceroit en ma faveur. Pour moy, dis-je avec une confusion estrange, je ne doute point que Megabise ne trouvast Amestris incomparable en toutes choses : et je ne feray nulle difficulté d'avoüer, adjoustay-je en changeant de couleur, qu'il a sujet de publier, que la conversation d'Amestris est la plus complaisante du monde quand elle veut : et la plus contredisante aussi quand il luy plaist, me repliqua-t'elle. Ha Madame (luy dit Anatise, qui estoit ravie de voir quelques marques de colere sur le visage d'Amestris) ne soyez pas aujourd'huy de cette humeur : et resoluez vous de souffrir toutes les loüanges que je vous veux donner. j'en merite si peu, respondit-elle, que je ne vous conseille pas de les employer si mal à propos. Il est une espece d'humilité, reprit Anatise, où la gloire ne laisse pas de se trouver : Ouy, repliqua Amestris ; et il y a aussi une espece de fausse gloire, qui cache souvent beaucoup de bassesse. Je m'imagine, respondit Anatise, que ny vous ny moy n'avons point de part à l'une ny à l'autre de ces choses : je n'en sçay rien, repliqua Amestris, car on ne se connoist pas trop bien soy mesme. Il est bien encore plus difficile, luy dis-je, de connoistre les sentimens d'autruy : principalement, me repartit elle, de ceux qui contrefont les genereux et les sinceres, et qui ne le sont point du tout. Je m'assure, dit la malicieuse Anatise, que Megabise est absolument incapable de vous déguiser ses sentimens : Ceux qui comme luy (respondit Amestris pour me faire despit) aiment la veritable gloire, n'ont garde d'en user autrement : et il n'y a que les lasches qui se cachent. Je vous advoüe Seigneur, que je fus tellement troublé d'entendre parler Amestris de cette sorte, qu'il me fut impossible de demeurer là plus long temps : et comme je n'estois pas venu dans ce Jardin avec Anatise, je ne creus pas estre obligé d'y tarder autant qu'elle : joint que je n'estois pas en estat d'observer une exacte bien-seance en mes actions. J'avois creû voir Megabise si satisfait ; je voyois Anatise si contente ; Amestris si fiere contre sa coustume ; et je me sentois tant de chagrin, tant de colere, et tant de desespoir ; qu'enfin emporté par mon amour, par ma haine, et par ma jalousie ; je me separay d'une compagnie si chere, et si insupportable tout ensemble. Je sortis donc de ce Jardin, avec un assez mauvais pretexte : resolu de me vanger sur Megabise, de tous les outrages qu'Amestris m'avoit faits. Pour cét effet, au lieu de rentrer dans la Ville, je m'allay cacher en la maison d'un homme de ma connoissance : avec intention d'envoyer le lendemain de mes nouvelles à Megabise, afin de le revoir l'espée à la main. Je ne voulus point en faire advertir Artabane, parce que je sçavois qu'il s'opposeroit à mon intention : mais helas, je ne sçavois pas, que si je l'eusse veû, j'eusse esté aussi heureux que j'estois infortuné. Cependant Amestris qui n'avoit bien traitté Megabise que pour me fascher ; ne m'eut pas plustost perdu de veuë, que ne pouvant plus souffrir la conversation de sa Rivale, elle chercha un pretexte pour la quitter : et la laissant dans ce Jardin, elle s'en alla se pleindre en secret de son malheur, avec sa chere Menaste. Pour Megabise, l'on peut dire qu'il ne vit la bonne fortune que comme un esclair : qui en finissant aussi tost qu'il a commencé de paroistre, fait trouver les tenebres plus espaisses et plus insupportables qu'auparavant. Quant à Anatise, si la joye qu'elle eut d'estre preferée à Amestris, dura un peu davantage ; ce ne fut non plus que pour l'affliger plus sensiblement apres. Pour moy Seigneur, je ne m'estois jamais trouvé si malheureux que je me le trouvois : encore, disois-je, la premiere fois que je vy Amestris favoriser Megabise, j'avois cét advantage, qu'elle m'estimoit encore assez, pour se donner la peine de me tromper : elle ne sçavoit pas que je la voyois : et dans le mesme temps qu'elle luy parloit avec douceur, elle m'escrivoit au moins sans rudesse. Je pouvois mesme penser, que son coeur pouvoit estre partagé, et qu'il ne l'occupoit pas si absolument, qu'il n'en demeurast une partie pour moy : de plus, il la voyoit pour luy dire adieu : mais aujourd'huy, il revient pour ne la quitter plus sans doute : et Amestris estoit certainement dans ce Jardin pour l'attendre. Elle m'a veû auparavant qu'il arrivast, et ne s'est pas souciée que je fusse le tesmoin de leur entreveuë, puis qu'elle y est demeurée. Pour Megabise, adjoustois-je, il vouloit estre plus discret : il a fait semblant lors qu'il m'a descouvert, de ne la vouloir pas aborder : mais elle l'a appellé cruellement pour me faire despit ; elle m'a regardé avec colere ; elle l'a regardé avec douceur ; et l'a loüé en ma presence. Elle, dis-je, qui faisoit autrefois profession d'une vertu si austere : elle qui m'a refusé son affection si opiniastrément : elle qui m'a esté si severe et si rigoureuse. Et comment Amestris, disois-je, est-il possible, que vous ayez si fort changé d'humeur ? Mais du moins, adjoustois-je, faut-il que je trouble vostre felicité, comme vous troublez la mienne : et que le respect m'empeschant de songer à me vanger directement de vous, je me vange de Megabise. Voila Seigneur, comment je faisois du poison, des choses les plus innocentes : et comment j'expliquois toutes les actions d'Amestris : qui de son costé n'entendoit guere mieux les miennes : et qui premeditoit de se vanger de moy, d'une façon bien plus cruelle. Mais, Seigneur, il faut que je vous die auparavant, que celuy chez qui demeuroit Amestris, ayant esté gagné par Otane, ne tenoit plus le party de Megabise aupres d'elle : et persecutoit continuellement cette aimable personne, afin de l'obliger à preferer la richesse à toutes choses : et à ne considerer ny les bonnes, ny les mauvaises qualitez, de celuy qu'elle voudroit espouser. De plus, en s'en retournant chez elle, Artabane l'avoit rencontrée et l'avoit suivie : mais comme elle avoit alors l'esprit peu capable d'une conversation indifferente ; aussi tost qu'elle estoit arrivée dans sans chambre, elle l'avoit laissé seul avec Menaste, et s'estoit enfermée dans son Cabinet. Or Seigneur, l'entretien de ces deux personnes n'ayant esté que de moy ; Menaste qui sçavoit qu'Artabane avoit grande part à ma confidence, le pressa de telle sorte, qu'elle l'obligea de luy advoüer, qu'une effroyable jalousie, estoit ce qui m'avoit détaché du service d'Amestris : mais quoy qu'elle peust faire, il ne luy en voulut rien dire davantage. Car comme il esperoit me voir le soir mesme, il ne voulut point se declarer plus ouvertement : ne sçachant pas si je le trouverois bon. Il ne fut pas long temps avec Menaste : parce que l'impatience qu'il avoit de m'entretenir, ne luy permit point de faire une plus longue visite. Il ne fut donc pas plustost sorty, qu'elle fut trouver Amestris dans son Cabinet, qui s'y estoit retirée, sur le pretexte d'avoir quelques Lettres importantes à escrire, et luy aprit qu'Artabane apres plusieurs choses qu'elle luy avoit dites, luy avoit enfin advoüé, qu'une effroyable jalousie avoit causé mon changement. Aglatidas, respondit Amestris, a esté effroyablement jaloux ! he bons Dieux, comment est-il possible que cela puisse estre ? quel sujet luy en ay-je donné ? et quel est celuy de ses Rivaux que j'ay assez bien traitté, pour servir de pretexte à son changement ? m'a-t'on veû avoir un soin extraordinaire de plaire à tout le monde ? ay-je cherché les occasions de voir et d'estre veuë ? ay-je eu des conversations particulieres avec quelqu'un ? ay-je reçeu des Lettres en secret, où en ay-je escrit ? y a-t'il quelqu'un qui se vante d'avoir seulement esté regardé favorablement d'Amestris ? si ce n'est le perfide Aglatidas ? Et enfin Menaste, qu'ay-je fait, qu'ay-je dit, qu'ay-je pensé, qui puisse excuser son inconstance ? Pour moy, adjousta-t'elle, je n'entendis jamais parler d'une pareille jalousie à celle-là : mais de grace dittes moy un peu, si je l'eusse sçeuë dés le commencement, qu'eussay-je pû faire pour l'en guerir ? il eust falu sans doute ne regarder plus personne, et s'enfermer eternellement. Le moyen de deviner dans une grande Cour, et dans une grande Ville, où je suis veuë de tout le monde, et où je vis également avec tous ceux qui m'approchent ; quel estoit celuy qui luy donnoit de l'inquietude ? Car enfin, peut-estre que c'estoit Andramias ; peut-estre que c'estoit Araspe ; peut-estre que c'estoit Megabise ; et peut-estre que c'estoit le Roy. Le moyen donc Menaste, que j'eusse pû le guerir quand je l'eusse voulu ? Il faut advoüer, luy respondit ma Parente, qu'Aglatidas a bien manqué de conduitte : dittes, adjousta Amestris, qu'il a perdu la raison, en perdant l'estime qu'il avoit pour moy. Car veû la façon dont j'avois vescu avec Aglatidas, il ne devoit jamais me soubçonner mal à propos : ny croire à ses propres yeux contre Amestris. Et puis l'inconstance doit elle tousjours suivre la jalousie ? Pour moy je pensois que la jalousie fist des malheureux : mais je ne croyois pas qu'elle deust tousjours faire des infidelles. Qu'Aglatidas me croyant peu sincere en mes paroles, ne me voye plus ; ne m'aime plus ; et mesme me haïsse, je ne m'en pleindray pas : et je regarderay sa haine, comme une marque de la violence de son amour. Mais qu'aussi tost qu'Aglatidas pense que je ne l'estime plus, il m'oublie entierement ; et se trouve au mesme instant l'ame sensible à une nouvelle passion ; ha Menaste, c'est ce qui ne sçauroit estre. Si Aglatidas m'avoit aimée fortement, quelque sujet de pleinte que je peusse luy avoir donné, il seroit impossible qu'il ne m'aimast pas encore, ou que du moins il ne me haïst point : et il seroit encore plus impossible (s'il est permis de parler ainsi) qu'il peust si tost aimer Anatise. Helas, disoit elle, qui m'eust dit autrefois, vous verrez Aglatidas entrer en un lieu où vous serez, et aller plus tost vers Anatise que vers vous, je ne l'eusse pas creû : Cependant cét injuste que j'ay trop estimé, pour ne pas dire trop aimé ; apres m'avoir veuë la derniere fois, dans des sentimens qui luy estoient si advantageux ; a pû revoir Amestris, d'une maniere si offençante. Ne pouvoit il pas du moins, empescher Anatise de m'aborder, et ne pouvoit il pas esviter ma rencontre ? Non non, disoit elle à Menaste, il ne l'a pas voulu : et il a voulu au contraire, mettre ma patience à la plus rigoureuse espreuve. Je sçay, adjoustoit elle, qu'enfin il a quitté sa compagnie, et qu'il est sorty seul du Jardin : mais la confusion l'en a chassé, et non pas le repentir. Il a quelque honte de son crime ; mais il n'a pas assez de vertu pour s'en dégager. Joint qu'apres tout, quand il se repentiroit presentement, je n'en serois pas satisfaite. Mais, luy dit alors Menaste en l'interrompant, à quoy vous resoluez vous ? Je veux (luy respondit elle, le visage tout changé) ne me souvenir jamais plus d'Aglatidas : et faire que malgré luy il se souvienne eternellement d'Amestris. Je veux qu'il connoisse son crime par mon innocence : et qu'il connoisse mon innocence par mon malheur. Il faut que je luy face voir, que je n'ay jamais rien aimé que luy, et que je luy ay tousjours esté fidelle : mais en le luy faisant voir, je veux que ce soit d'une façon, qu'il n'en puisse jamais profiter. S'il ne se repent pas de sa faute, poursuivit elle, je me puniray de l'avoir aimé : et s'il s'en repent, je le puniray de m'avoir trahie : et le puniray aussi cruellement qu'il merite de l'estre. Je vous advoüe, luy dit alors Menaste, qu'il ne m'est pas aisé de comprendre, quelle espece de vangeance vous premeditez : Elle est si éstrange, luy respondit Amestris, que je n'ose vous la dire, de peur que vous ne m'en détourniez par vos raisons, ou par vos prieres. Mais comment pourriez vous, luy dit Menaste, luy faire voir si precisément, que vous luy avez esté fidelle, puis que vous ne sçavez pas mesme de qui il est jaloux ? Je ne sçay pas veritablement, repliqua Amestris, de qui Aglatidas est jaloux : mais je sçay du moins, de qui il ne peut jamais l'avoir esté : et cela suffit pour ma justification, pour ma vangeance, et pour mon chastiment tout ensemble. Menaste l'entendant parler ainsi, et comprenant tousjours moins le sens caché de ces paroles obscures ; se mit à la presser si tendrement, et l'assura tant de fois qu'elle ne s'opposeroit point à ce qu'elle voudroit ; qu'enfin reprenant son discours, Vous n'ignorez pas, luy dit elle, Menaste, non plus que l'inconstant Aglatidas, l'aversion invincible que j'ay tousjours euë pour Otane, malgré sa richesse et sa condition ; car je vous en ay parlé cent et cent fois à tous deux, comme de l'homme du monde pour lequel j'avois le plus de mépris et le plus de haine, malgré sa condition et sa richesse. Vous sçavez, adjousta-t'elle, qu'il m'a aimée, dés le premier jour que j'arrivay à Ecbatane : et que je l'ay haï, dés le premier moment que je l'ay veû. Sçachez donc Menaste, qu'auparavant que je puisse recevoir en nulle part le perfide Aglatidas, je veux obeïr à celuy de mes parens qui a le soing de ma conduite : c'est à dire que je veux espouser Otane, le plus imparfait des hommes : et par là, faire voir à Aglatidas, si j'ay aimé quelqu'un de ses Rivaux. Quoy, luy dit Menaste, vous voudriez espouser Otane ? Ouy, luy respondit Amestris, je le veux : et je ne sçaurois choisir un suplice plus grand, pour me punir d'avoir aimé Aglatidas : et pour chastier Aglatidas de m'avoir trahie. C'est de cette façon Menaste, poursuivit elle, que je me justifieray, et que je me vangeray : quoy que je ne sçache pas quel est celuy que l'on accuse d'estre le complice de mon crime. Par là je suis assurée de guerir Aglatidas de sa jalousie : Car enfin Otane a tant de deffauts, que je ne m'y sçaurois tromper : estant absolument impossible, qu'Aglatidas en aye esté jaloux. Ha Amestris, luy dit alors Menaste, ne confondez point l'innocente avec le coupable : punissez Aglatidas tout seul, et ne punissez point Amestris ? espousez plus tost Megabise : et croyez que vous ne laisserez pas de vous vanger de mon perfide parent. Non Menaste, luy dit elle, ce que vous me proposez ne seroit pas juste : et ce seroit me vanger sur moy mesme, et ne me vanger pas d'Aglatidas. Car enfin Megabise est assez bien fait, pour faire croire à Aglatidas que je l'aurois aimé : ainsi il acheveroit de se guerir de sa passion, s'il est vray qu'il en ait eu pour moy, et demeureroit en paix avec sa chere Anatise. Ouy, il auroit lieu de croire, que j'aurois aimé un homme, qui en effet est digne de l'estre : mais lors qu'il verra que j'auray choisi pour mary, un homme qu'il sçait de certitude, que je ne sçaurois jamais aimer ; peut-estre que son coeur tout perfide et tout inconstant qu'il est, aura quelque repentir de sa faute. Mais un repentir inutile : car enfin en espousant Otane, je luy seray aussi fidelle que si je l'aimois, et que s'il estoit le plus accompli de tous les hommes. He Dieux, interrompit Menaste, songez vous bien à ce que vous dittes ? et pourrez vous avoir assez de resolution, ou pour la mieux nommer assez d'inhumanité envers vous mesme, pour vous exposer au plus grand malheur qui puisse arriver ? Pourrez vous souffrir toute vostre vie, la presence d'un homme, de qui la conversation vous a tousjours esté insuportable, pour une heure seulement ? Je la souffriray sans doute, respondit Amestris, dans l'esperance que les maux que j'endureray, me justifieront dans l'esprit d'Aglatidas : et qu'apres avoir justifiée, ma mort arrivant infailliblement bientost en suitte, je laisseray dans son ame un douleur qui n'aura jamais de fin. S'il me demeuroit quelqu'autre voye de me justifier, peut-estre ne prendrois-je pas celle-là : mais apres tout, Aglatidas ne se plaignant pas, le moyen de deviner son mal et de le guerir ? Mais, luy dit Menaste, les apparences sont quelquefois si trompeuses : que sçavez vous s'il n'y a point eu quelque chose, qui ait fait naistre la jalousie d'Aglatidas, que nous ignorions absolument ? Quand cela seroit, respondit Amestris, Aglatidas n'en seroit pas plus innocent : j'advoüe qu'il pouvoit estre un peu jaloux sans m'offencer : mais il ne pouvoit jamais aimer Anatise, sans me faire un outrage irreparable. Ainsi Menaste, il faut s'il est possible, que je destruise cette amour naissante, par une douleur eternelle, et par un repentir inutile. Mais ne songez vous point, luy dit Menaste, qu' ? détruisant cette amour par une si estrange voye, vous vous détruisez vous mesme ? C'est ce que je souhaite, luy repliqua Amestris, et si je ne sçavois que la melancolie est un poison lent, dont l'effet est presque infaillible, je ne m'y abandonnerois pas. Souffrez, luy dit Menaste, que je parle encore une fois à Aglatidas : quand je seray morte, luy dit elle, je vous le permets : et je vous conjure mesme de luy bien exagerer ma douleur, afin d'augmenter la sienne. Quoy, luy dit Menaste, vous parlez de mort, et de mariage tout ensemble ? Ouy, luy repliqua Amestris ; en allant au Temple, je songeray que je m'en iray au Tombeau : et j'espereray que les Torches nuptiales, seront bien tost changées en Torches funebres. Mais pourquoy voulez vous mourir ? reprit Menaste ; parce, respondit elle, que je ne puis plus vivre heureuse ny innocente : trouvant que c'est estre fort criminelle, que d'avoir aimé Aglatidas. Enfin, Seigneur, Menaste fut contrainte de quitter Amestris, parce qu'il estoit fort tard, sans avoir rien avancé aupres d'elle. Cette prudente Fille ne fut pas pourtant plustost arrivée à son logis, qu'elle m'envoya chercher, resoluë de me parler, et de me guerir l'esprit si elle pouvoit, et de ma jalousie, et de ma nouvelle passion ; car elle me croyoit veritablement amoureux d'Anatise : mais ce fut en vain qu'elle prit cette peine. Le lendemain elle envoya aussi chez Artabane, afin de le prier de luy aider à me trouver : mais elle y envoya un moment trop tard, car il estoit desja sorty. Cependant Artabane aussi bien que Menaste, estoit desesperé de ne me trouver point : et ces deux Personnes qui avoient de si agreables choses à me dire, estoient également affligées, chacune en leur particulier, de n'apprendre point ce que j'estois devenu. Elles n'avoient pourtant garde de le sçavoir, puis que je me cachois avec beaucoup de soin : dans l'intention que j'avois, de donner de mes nouvelles à Megabise. En effet, la pointe du jour ne commença pas plus tost de paroistre, que je luy envoyay un homme avec un Billet : qui luy aprenant l'intention que j'avois de me battre contre luy, pour des raisons qu'il pouvoit aisément deviner : luy disoit encore, que cét homme le conduiroit au lieu où je l'attendois avec une espée. Mais le hazard voulut, que lors que celuy que j'envoyois à Megabise arriva chez luy, il y avoit desja du monde : parce que le Roy devant aller à la chasse ce jour là, trois des ses Amis l'estoient allé prendre, afin de se rendre au lever d'Astiage. Ce Billet que j'avois escrit, ne pût donc estre rendu si adroitement, que l'on ne s'en aperçeust, et que l'on ne soubçonnast quelque chose de la verité : de sorte qu'il fut impossible à Megabise de me satisfaire. Artabane ayant entendu quelque bruit de ce qui estoit arrivé, en advertit le Roy, qui donna ordre que l'on arrestast Megabise : et qui commanda que l'on me cherchast ; paroissant fort en colere contre moy. Mais admirez Seigneur, comme la Fortune se jouë des destins des hommes ! quoy que ce fust moy qui eust envoyé apeller Megabise, il n'y eut pourtant presque personne dans la Cour qui le creust ainsi : et le bruit s'épandant d'abord que Megabise et Aglatidas s'estoient voulu batre ; comme il y avoit aparence qu'ayant tué son Frere, ce devoit estre luy qui m'eust fait apeller, tout le monde le dit cette sorte : à la reserve de ceux qui s'estoient trouvez chez luy, et qui luy avoient vû recevoir mon Biller. Mais pour Amestris, elle crût en effet que c'estoit Megabise qui m'avoit fait apeller : et s'imagina encore, que cela me confirmeroit en l'opinion que j'avois d'elle : de sorte qu'elle se confirma d'autant plus elle mesme, en sa bizarre resolution. Cependant Artabane estant monté à cheval, avec dix ou douze de mes Amis, afin de me chercher, il le fit avec tant de soin, qu'il me descouvrit, comme je ne faisois que d'aprendre par le retour de celuy que j'avois envoyé, que Megabise estoit arresté : et qu'il me mandoit par luy qu'il ne manqueroit pas de me satisfaire, et de se satisfaire luy mesme, aussi tost qu'il le pourroit. Mai comme j'aperçeus Artabane de deux cens pas loing, et que je ne voulois pas estre arresté comme Megabise, je poussay mon cheval au grand galop, et tournant la teste à diverses fois, je vy qu'Artabane devançant tous les autres, poussoit le sien à toute bride : et me faisoit signe de la main que je m'arrestasse, et qu'il me vouloit parler. Mais comme mon malheur avoit resoulu ma perte, je me persuaday qu'Artabane qui avoit de la sagesse, avoit trouvé mauvais que j'eusse fait appeller un homme de qui j'avois tué le Frere. En effet je connoissois bien que cela n'estoit pas trop raisonnable : de sorte que m'imaginant qu'il n'avoit rien à me dire, sinon qu'il faloit que le Roy m'accommodast avec Megabise ; plus il me faisoit de signes, plus je pressois mon cheval. J'entendis mesme plusieurs fois sa voix sans luy vouloir respondre : et je pense qu'il m'eust à la fin atteint, n'eust esté qu'ayant rencontré un grand fossé que mon cheval franchit sans s'arrester, il ne pût venir à bout d'en faire faire autant au sien, qu'apres un qu'art d'heure de chastiment. Pendant cela, ayant trouvé un bois qui me déroba à sa veuë, j'en quittay la route ordinaire : et prenant un petit sentier fort couvert, je fis tant qu'Artabane fut contraint de s'en retourner, bien affligé et bien en colere de ne m'avoir pû parler. Ne sçachant donc alors qu'elle resolution prendre, apres avoir formé et détruit cent desseins ; je m'en allay à un Temple qui n'estoit pas fort esloigné, dont je connoissois un Sacrificateur : chez lequel j'eus intention de demeurer caché durant quinze jours : m'imaginant que l'on ne garderoit pas eternellement Megabise : et qu'aussi tost qu'il seroit libre, luy donnant de mes nouvelles, je pourrois me satisfaire plus aisément. De vous dire, Seigneur, quelle fut la vie que je menay en ce lieu là, ce seroit une chose inutile : vous estant fort aisé d'imaginer, qu'elle fut tres inquiette et tres melancolique. Ce Temple est basty dans une vieille Forest, dont les Arbres sont si grands et si espais, que le Soleil n'en dissipe jamais les ombres : j'errois donc tout le jour dans les lieux les moins frequentez : et m'entretenois quelquesfois aussi avec les Mages qui y demeureroient : et principalement avec celuy chez lequel j'estois logé : à qui j'avois dit qu'une broüillerie que j'avois euë à la Cour, m'en avoit fait retirer pour quelque temps. Mais soit que je m'entretinsse avec quelqu'un, ou que je me promenasse seul ; Megabise et Amestris occupoient toutes mes pensées. Peut-estre, disoisje, qu'ils sont presentement ensemble : peut-estre qu'Amestris luy parle de moy avec mespris : peut estre qu'elle le prie de s'exposer pas à un nouveau combat : peut-estre qu'elle fait des voeux contre ma vie : et peut-estre enfin que Megabise l'espouse.

Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : mariage d'Amestris avec Otane


De vous dire, Seigneur, le trouble que cette derniere pensde excitoit en mon ame, c'est que je ne sçaurois faire : un jour donc que j'estois le plus tourmenté de mes inquietudes, et que je me promenois dans la Forest, je vy arriver un Chariot plein de Dames. Je ne l'eus pas plustost aperçeu, que je voulus m'enfoncer dans le Bois : Mais une de ces Dames m'ayant reconnu, Aglatidas, me cria-t'elle, ne me fuyez pas : et souffrez que je vous parle un moment. Cette voix fut bien tost reconnuë de moy, pour estre celle de Menaste : si bien que m'imaginant, que peut-estre Amestris estoit avec elle, je ne sçavois si je devois m'arrester, ou continuer de fuir. Mais enfin m'entendant appeller diverses fois, je retournay sur mes pas : et arrivay aupres de Menaste, comme elle descendoit du Chariot, car elle estoit fort prés du Temple où elle alloit. Ayant deux de ses Amies avec elle, et une Fille qui la servoit, elle retint celle-cy : et pria les deux autres de l'aller attendre au Temple, pendant qu'elle me parleroit d'une affaire, dont elle avoit à m'entretenir. Comme nous estions parents, cette liberté ne choquoit pas la bien-seance : et ces Dames la luy ayant accordée, Menaste me donna la main, et commença de prendre une route du Bois, dans laquelle nous avançasmes vingt ou trente pas sans parler ny l'un ny l'autre. Puis tout d'un coup, Menaste s'estant arrestée, et me regardant fixement ; je ne sçay Aglatidas, me dit-elle, si ce que j'ay à vous dire, vous donnera de la douleur ou de la joye : et si vous aimez assez Anatise, pour ne prendre aucune part au mariage d'Amestris. Amestris (m'escriai-je tout transporté de douleur et de jalousie) est mariée ! ouy, reprit froidement Menaste ; Mais Aglatidas, poursuivit-elle, quelle part pouvez vous prendre eu cette nouvelle, qu'elle vous trouble si fort ? vous qui m'avez dit que vous n'aimiez plus Amestris. Je pense aussi, luy repliquay-je, que je n'aime plus Amestris : mais je haï si fort Megabise, que je ne puis aprendre qu'il soit heureux, sans avoir un desespoir, qui n'est pas imaginable. Si Megabise, me respondit elle, n'a jamais de joye plus sensible, que celle que luy cause le mariage d'Amestris, je ne vous conseille pas de vous affliger de sa bonne fortune : quoy (luy dis-je, l'esprit tout preoccupé de haine, de douleur, et de jalousie, et n'ayant pas bien entendu le sens de ce qu'elle m'avoit dit) Megabise peut estre Mary d'Amestris, et n'estre pas le plus satisfait, et le plus heureux de tous les hommes ! Ha Menaste, (luy dis-je, sans luy donner loisir de me respondre) cela n'est pas possible : et vous auriez plus de raison, si vous disiez qu'il joüit d'un bonheur, qu'il ne possedera pas long temps. Car enfin il mourra de ma main, cét injuste Ravisseur d'un thresor qui m'apartenoit, et que je pensois avoir bien aquis. Menaste toute surprise de me voir si troublé, et si transporté de colere, me regardant avec estonnement, me dit en m'interrompant, si vous ne haïssez Megabise, vous dis-je encore une fois, que comme Mary d'Amestris, vous n'avez qu'à remettre le calme en vostre ame : puis que ce n'est pas Megabise qu'elle a espousé. Ce n'est pas Megabise qu'elle a espousé ! luy dis-je ; Non, me respondit-elle : Ha Menaste, luy repliquay-je l'esprit un peu moins agité, ne me trompez pas ; et parlez moy sincerement. Je vous proteste, me dit-elle, que je ne vous ments point du tout : et qu'Otane est celuy que l'incomparable Amestris a espousé. Otane, luy dis-je, a espousé Amestris ! Otane le moins aimable des hommes ! Otane qu'elle a tousjours haï ! Ha s'il est ainsi, il faut que ses parens ou le Roy, l'ayent contrainte de consentir à cét estrange mariage. Point du tout, reprit Menaste, et vous y avez beaucoup plus de part que personne. Moy, repris-je tout estonné, j'auray marié Amestris ! Je vous avoüe bien (poursuivis-je, sans sçavoir presque ce que je disois) que je l'aurois encore plustost mariée à Otane qu'à Megabise : Mais apres tout, sçachez Menaste, qu'Aglatidas est incapable d'avoir marié Amestris : et que s'il avoit pû disposer de sa volonté, ç'auroit esté a son avantage. Ouy, reprit Menaste, auparavant que la beauté d'Anatise, eust effacé de vostre coeur celle d'Amestris : Anatise, luy repliquay-je avec precipitation, n'a jamais eu de place en mon ame : et Amestris, l'infidelle Amestris, y a tousjours regné Souverainement. Menaste n'estant pas alors moins estonnée de m'entendre parler ainsi ; que je l'estois d'aprendre qu'Amestris estoit mariée ; me demanda s'il estoit bi ? vray, que j'aimasse encore Amestris ? Ouy Menaste, luy dis-je, je l'aime encore : et quoy que mes propres yeux m'ayent fait voir des choses, que je ne croyois jamais voir ; je ne laisse pas de l'adorer tousjours. L'amour d'Anatise n'a esté qu'une feinte, et un effet de mon desespoir : Mais Menaste, poursuivis-je, aprenez moy qui peut avoir mis Megabise et Amestris mal ensemble : et qui peut l'avoir obligé à espouser Otane. Megabise, me dit-elle, n'a jamais esté bien avec Amestris : Ha Menaste, luy repliquay-je, vous n'avez pas vû ce que j'ay veû ! Ha Aglatidas, reprit-elle, vous ne sçavez pas ce que je sçay ! Mais admirez Seigneur, quels estranges effets l'Amour produisit en mon ame : la seule nouvelle du mariage d'Amestris, m'auroit sans doute infiniment affligé : Mais parce que d'abord j'avois creû qu'elle avoit espousé Megabise ; et qu'en suite j'avois apris que cela n'estoit pas : il y avoit quelques moments, où un petit sentiment de joye, se mesloit à ma douleur malgré moy : et me donnoit quelques instans de consolation. Mais enfin Seigneur, apres que Menaste m'eut fait jurer cent et cent fois, que je n'aimois point Anatise ; elle commença de m'exagerer, les obligations que j'avois à Amestris ; sa fidelité pour moy ; sa rigueur pour Megabise : et pour me la faire mieux comprendre, elle me conta comme quoy elle luy avoit deffendu de la voir jamais : et comme il le luy avoit promis, dans le Jardin du Parterre de gazon, où le hazard les avoit fait rencontrer. Ha Menaste, luy dis-je en l'interrompant, si vous estes veritable, que mes yeux m'ont cruellement trahy ! et qu'ils m'ont rendu un mauvais office. Tant y a Seigneur, que Menaste ne me disant que des choses vrayes, et trouvant mon ame attendrie par la douleur, il luy fut aisé de me persuader : et le bandeau que la jalousie m'avoit mis devant les yeux, estant tombé ; je vy tout d'un coup, ce que je ne voyois point auparavant : c'est à dire qu'Amestris me parut innocente, et que je me trouvay coupable. Apres cela, Menaste me conta tout ce que je vous ay desja dit : le desespoir d'Amestris de me voir inconstant, et de sçavoir que j'avois esté jaloux, sans pouvoir deviner de qui : en suitte le bizarre dessein qu'elle avoit pris d'espouser Otane, pour se justifier dans mon esprit : sçachant bien qu'il estoit impossible que ce fust luy qui m'eust esté suspect. Enfin, me dit Menaste, pouvant estre le plus heureux de tous les hommes, et rendre Amestris tres contente ; vous vous estes rendu malheureux, et l'avez renduë elle mesme beaucoup plus infortunée que vous. Ha Menaste, cela n'est pas possible m'écriay-je, et rien ne peut egaler mon malheur. Elle me conta encore, comment la querelle que j'avois avec Megabise, avoit hasté sa bizarre resolution : qu'apres ayant disparu, et Anatise s'en estant allée aux champs en mesme temps, elle avoit pensé que ce voyage estoit concerté, et qu'enfin ayant dit à ceux qui luy parloient tous les jours d'Otane, qu'elle estoit resoluë de l'espouser pourveû que l'on ne fist pas trainer la chose en longueur ; à l'instant mesme l'on en avoit demandé la permission au Roy, qui l'avoit accordée volontiers : pensant par ce moyen nous accommoder plustost Megabise et moy : nous ostant également, la principale cause de nos differens. Menaste me dit mesme que l'on croyoit que le Roy en avoit parlé à mon Pere, comme en effet la chose estoit ainsi : et que mon Pere pensant m'obliger, veû la froideur qu'il avoit remarquée en moy pour Amestris ; et estant bien aise que je n'eusse plus d'interests d'amour à démesler avec Megabise, avoit luy mesme prié le Roy de conclurre ce mariage. Bref Seigneur, Menaste me dit que la chose avoit esté si secrette, que l'on ne l'avoit sçeuë que lors qu'ils estoient allez au Temple pour se marier. Helas Aglatidas, me dit-elle, si vous eussiez veû Amestris en cét estat, vous eussiez bien plus tost creû vous eussiez bien connu son innocence par sa douleur. Je la vy, poursuivit elle, une heure auparavant cette funeste ceremonie : et elle ne m'aperçeut pas plustost, que me regardant avec les larmes aux yeux, je ne sçay, me dit elle, si l'inconstant Aglatidas me voyoit, s'il ne partageroit point ma douleur ; et s'il ne se repentiroit point de son crime. Mais quoy qu'il en soit, Menaste, il faut nous justifier : il faut qu'il voye, que sa jalousie a esté mal fondée : il faut que je meure de déplaisir : et si mes voeux sont exaucez, il faut qu'il pleure ma mort eternellement. En achevant de prononcer ces tristes paroles, on la vint querir pour aller au Temple, et je la suivis toute en pleurs. Tous ceux qui la virent en pleurerent : tous ceux qui ont sçeu ce mariage s'en sont estonnez : Megabise quoy qu'assez constant en cette occasion, en a pourtant paru fort touché : Artabane à qui je l'apris fut sur le point de troubler la ceremonie, qui estoit presque achevée, lors qu'il entra où nous estions : Otane luy mesme en a esté surpris, et n'est pas si satisfait qu'il le devroit estre : parce qu'il ne sçait pas trop bien d'où ce bonheur luy est arrivé : et qu'il a trop de deffauts, pour ignorer qu'il ne peut pas estre aimé. Enfin tout le monde en parle, et tout le monde en dit ce qu'il en pense, sans rencontrer la verité : n'y ayant qu'Amestris et Menaste, qui sçachent qu'Aglatidas est la seule cause, d'un mariage si injuste, si déraisonnable, et si mal assorty. Ne me demandez point apres cela, me dit elle, ce que fait Amestris, depuis ce funeste jour : elle est si melancolique, et si changée, que je ne la puis voir sans pleurer : et si vous la voiyez vous mesme, vous en auriez de la douleur. Comme nous en estions-là, Artabane pour achever de me rendre malheureux, ayant enfin descouvert où j'estois, vint m'y trouver comme j'escoutois Menaste : il ne me vit pas plus tost, que venant à moy, ha cruel Amy, s'écria-t'il, qu'avez vous fait ? et pourquoy m'avez vous fuy si opiniastrément, moy qui avois une des meilleures et des plus agreables nouvelles du monde à vous aprendre ? moy qui pouvois vous asseurer, que vos yeux vous avoient trompé ; et qu'Amestris estoit innocente. Menaste fort surprise de l'entendre parler ainsi, luy demanda ce qu'il vouloit dire : et alors il luy raconta devant moy, comme quoy il les avoit escoutées, Amestris et elle, dans un Cabinet de verdure : où par leurs discours, il avoit apris qu'Amestris m'estoit fidelle, et que Megabise n'en avoit jamais esté aimé. Que leur entreveüe dans le Jardin du Parterre de gazon, avoit esté un pur effet du hazard : qu'elle avoit commandé à Megabise de ne la voir jamais : et qu'effectivement il estoit party, et avoit observé ses ordres : et qu'enfin Amestris estoit tres innocente. Entendant donc parler Artabane de cette sorte ; et ne pouvant plus me demeurer nul soubçon, de la fidelité d'Amestris ; achevez, luy dis-je, cruel Amy, de me faire connoistre mon bonheur, afin de redoubler mon infortune : et n'oubliez rien de tout ce qui m'eust pû rendre heureux, afin de me rendre eternellement miserable. De vous dire Seigneur, quelle fut la confusion de mes sentimens en cette rencontre, il ne me seroit pas aisé : j'écoutois avec joye la justification d'Amestris : je voyois mon erreur avec une honte estrange : et je regardois mon infortune avec un si grand desespoir, que rien ne le sçauroit égaler. Mais lors que tout d'un coup, mon imagination me representoit Amestris la plus belle personne du monde, en la puissance du plus imparfait, et du plus haïssable de tous les hommes, quoy qu'il ait pourtant assez d'esprit ; je perdois patience : et je ne pouvois plus m'empescher de me pleindre et d'esclatter. Mais comme Menaste ne pouvoit pas alors me donner le temps qui m'estoit necessaire pour cela, elle me voulut quitter : du moins, luy dis-je, ne me sera-t'il pas deffendu, de voir Amestris encore une fois : je ne pense pas, reprit Menaste, qu'elle vous le permette : et dans les sentimens où je l'ay veüe, vous ne devez plus rien esperer d'Amestris. Ha Menaste, luy dis-je, n'achevez pas de me desesperer : je veux voir Amestris ; je la veux entretenir ; je veux mourir à ses pieds ; et si vous ne m'en facilitez les voyes, je feray peut-estre des choses, qui déplairont à Amestris, et qui rendronr mon desespoir trop public. Enfin Seigneur, je parlay avec tant de violence, que Menaste eut pitié de moy : et me promit de tromper son Amie : et de me donner de ses nouvelles, aussi tost qu'elle auroit imaginé les moyens, de me la faire rencontrer en quelque lieu. Apres cela, Menaste fut achever ses devotions : et Artabane qui n'avoit point eu d'autre dessein que de me trouver, pour me dire qu'il n'avoit pu empescher un malheur qu'il n'avoit sçeu, que lors qu'il estoit desja arrivé ; s'arresta et ne voulut point me quitter en l'estat où j'estois : et d'autant moins qu'il voyoit que le conseil qu'il m'avoit donné, m'avoit fort mal reüssi. Je fus toutesfois assez equitable, pour ne luy en faire point de reproches : et j'avois tant à m'accuser moy mesme, que je n'accusay point mon Amy. Ne faut-il pas advoüer, disois-je, que je suis le plus malheureux, le plus criminel, et pourtant le plus à pleindre de tous les hommes ? Car enfin, dis-je à Artabane, j'ay perdu plus que personne n'a jamais perdu : j'ay failly plus que personne ne faillira jamais : et je souffre plus que tous les malheureux n'ont jamais souffert. Apres avoir dit cela, je fus quelque temps sans parler : puis reprenant la parole tout d'un coup ; Mais Artabane, luy dis-je, vistes vous Amestris dans le Temple ? non, me respondit-il, et je fus si troublé, lors que rencontrant Menaste parmy la presse, elle m'eut dit qu'Otane espousoit Amestris ; que je ne fus plus capable de curiosité, pour une chose que je ne pouvois plus empescher : et que j'eusse empeschée sans doute, si je l'eusse sçeüe quatte heures auparavant. Quoy donc, reprenois-je alors, il est donc bien vray qu'Amestris m'a toujours aimé ? Il est donc bien vray que Megabise n'a jamais esté favorisé d'elle ? et cependant il peut estre vray, que je ne sois pas heureux. Et comment Artabane, cela peut il estre possible ? Ha non, non, poursuivois-je, je ne le sçaurois comprendre : et puis qu'Amestris est fidelle, et que Megabise n'est point heureux ; il faut de necessité, que le coeur d'Aglatidas se trouve sensible à la joye. Mais heals, le moyen de songer qu'Amestris toute fidelle qu'elle est, ne sera jamais plus pour moy, sans mourir de douleur au mesme instant ? Non, non, j'aime mieux qu'elle soit inconstante que fidelle : et ne pouvant jamais estre mienne, pourquoy trop cruelle Amestris, m'avez vous conservé vostre affection, pour m'en oster tous les effets, et pour me priver de vostre veüe ; de vostre entretien. et de vostre chere Personne ? C'est inhumaine Amestris, cacher un serpent sous des fleurs : c'est empoisonner vos presens : et c'est enfin estre barbare, en feignant d'estre pitoyable. Helas, qu'il m'eust bien mieux valu que vous ne vous fussiez pas justifiée, que de le faire par une voye si extraordinaire, et si cruelle ! Du moins en vous croyant inconstante, je n'avois que mes propres malheurs à supporter : je vous croyois heureuse, pendant que je soupirois : et je ne sçay si vostre felicité pretenduë, ne faisoit point alors mon plus plus grand suplice. Mais Dieux ! je n'avois pas encore esprouvé, combien les infortunes sont plus sensibles, en la personne aimée qu'en la nostre ! Quoy Amestris ! vous serez tousjours malheureuse, et malheureuse pour l'amour de moy ! vous serez contrainte de souffrir eternellement la veüe d'un homme que vous haïssez ! et de n'en voir jamais un autre que vous avez honnoré de vostre amitié ! et tout cela parce qu'Aglatidas vous a paru infidelle, et qu'il a esté jaloux sans raison, quoy que ce ne fust pas sans aparence de l'estre : et par consequent sans faire voir que j'aimois encore, puis que l'on n'est point jaloux, de ce que l'on n'aime pas. Helas Amestris, reprenois-je, connoissiez vous si peu vostre beauté, que vous pussiez vous laisser tromper à un artifice si aisé à descouvrir ? Pouviez vous croire qu'un coeur qui vous avoit adorée, pust offrir des voeux, à nulle autre Divinité ? Pour Aglatidas, il pouvoit avec raison s'imaginer, qu'il n'estoit pas aimé d'Amestris : ses défauts authorisoient tous ses soubçons : Mais pour Amestris, le moyen qu'elle ait pu seulement concevoir (bien loin de le croire fortement) que l'on peust cesser de l'aimer ; et cesser de l'aimer, pour en regarder une autre ? Cependant elle l'a pensé ; elle l'a crû et elle s'en est vangée : et vangée d'une maniere, qui me fera eternellement soupirer : Car enfin il n'y eut, et n'y aura jamais, de malheur comparable au mien. Je ne sçay, me dit alors Artabane, si ceux qui ne sont pas aimez, vous avoüeroient ce que vous dittes : Ceux qui ne sont point aimez, luy respondis-je, peuvent esperer de l'estre un jour : et cette esperance peut leur faire supporter leur mal avec plus de quietude et plus de repos. Pour moy au contraire, j'avoüe que je sçay que je suis aimé : mais dés l'instant que j'en reçoy une preuve indubitable, j'aprens que je ne reçevray jamais plus nulle marque de cette affection ; que je ne verray plus Amestris ; que je ne luy parleray plus ; qu'elle ne m'escrira plus ; et que je seray traité, comme si j'estois haï. Non, non, Artabane, je suis le plus malheureux des hommes : ceux qui pleignent la mort de leur Maistresse, reprit il, vous disputeroient encore ce premier rang, que vous voulez que tout le monde vous cede. Ils me le disputeroient sans raison, luy repliquay-je, car enfin qui les empesche de suivre au Tombeau celles qu'ils ont aimées ? Il y a cent chemins qui conduisent à la mort, et la fin de leur mal est en leur disposition. Mais il n'en est pas ainsi de moy tant qu'Amestris fera vivante, ce remede m'est deffendu : il faut que je conserve la vie, comme si elle m'estoit agreable : car enfin je ne puis quitter Amestris ; parce que peut-estre je perdrois quelque occasion de la servir : et parce qu'apres tout, je veux voir tant que je le pourray, jusques où ira la fidelité de cette Personne. Avoüez de moins, me dit Artabane, que ceux qui voyent leurs Maistresses, non seulement inconstantes, et mariées, mais mariées à ceux qu'elles ont plus cheris que les premiers qu'elles avoient aimez, sont encore plus à pleindre que vous n'estes. Je tarday alors un moment à respondre : puis reprenant la parole tout d'un coup, et parlant comme si j'eusse veû Amestris ; pardonnez, dis-je, divine Personne à ma foiblesse. et ne me haïssez pas, si je me considere plus que vous en cette rencontre. Ouy, ouy Artabane, adjoustay-je en me tournant vers luy, j'avoüe que malgré moy je contredis mes propres sentimens : et qu'encore que je sois desesperé du malheur d'Amestris ; je ne voudrois pas qu'elle fust heureuse avec Megabise : et que j'aime mieux qu'elle soit infortunée avec Otane. J'ay beau apeller ma raison et ma generosité à mon secours, pour deffendre l'entrée de mon coeur, à cette criminelle joye ; je ne puis m'empescher d'en avoir, de ce que je sçay que celuy qui possede Amestris, n'en sera jamais aimé : et de ce que je sçay qu'elle se souviendra de moy avec douleur, et qu'elle me regrettera eternellement. Car apres tout, je veux qu'elle sçache mon innocence, comme je sçay la sienne ; et que je sois aussi justifié dans son esprit, qu'elle l'est maintenant dans le mien. Je n'ignore pas, disois-je, que ce sera augmenter son malheur : puis qu'il pourroit arriver que le despit luy osteroit une partie de l'affection qu'elle a pour moy : Mais adorable Amestris, poursuivois-je, cherchez un autre remede à vos douleurs ; et trouvez le plus tost dans la douceur qu'il y a de sçavoir que l'on est parfaitement aimé, quoy qu'inutilement aimé. Apres cela je fus quelque temps à me promener sans rien dire : puis reprenant tout d'un coup la parole, et respondant à ce que j'avois pensé ; Non Megabise, disois-je, je ne veux plus me battre contre vous : et quand vous m'auriez offensé, si vous aimez encore Amestris, vous estes plus cruellement puni, que la mort ne vous puniroit. Et puis à dire les choses comme elles sont, et sans cette passion qui m'a aveuglé ; je dois ce respect au sang de son Frere que j'ay respandu, de ne songer plus à respandre le sien : Mais pour Otane, disois-je, le moyen de souffrir qu'il vive ? et le moy en d'oser seulement desirer sa mort, sçachant quelle est la vertu d'Amestris ? Quoy donc (disois-je à Artabane, avec une colere que je ne puis exprimer) il faudra voir toute nostre vie Amestris, l'incomparable Amestris, en la puissance d'un homme, à qui les Dieux ont refusé toutes choses, excepté la condition et les richesses ; et auquel ils n'ont donné de l'esprit, que pour le rendre plus haïssable, veû la maniere dont il s'en sert ! Quoy Artabane, ne me seroit il point permis, de remettre Amestris en liberté ? Ha non non, reprenois-je moy mesme, je n'oserois l'entreprendre ; je n'oserois le luy proposer ; je n'oserois mesme en concevoir la pensée, de peur qu'elle ne la devinast dans mes yeux. Que feray-je donc, disois-je à Artabane, et que pourray-je devenir ? Tant y a Seigneur, que je puis dire que je souffris tout ce que l'on peut souffrir sans mourir : la joye de sçavoir qu'Amestris estoit innocente, me conserva infailliblement la vie en cette occasion : n'estant pas possible que sans ce secours, j'eusse jamais pû apprendre qu'elle estoit mariée, sans expirer de douleur. Mais si je vescus, ce fut sans doute pour endurer davantage : estant certain que l'obscurité du Tombeau est preferable au trouble et au miserable estat ou j'estois. Il y avoit mesme des instans, où Otane ne me sembloit pas si haïssable, qu'il me l'avoit tousjours semblé : et où j'apprehendois qu'Amestris ne trouvast ses deffauts moins grands, par l'habitude qu'elle auroit à les voir tousjours. Je craignois mesme que les Tresors d'Otane ne touchassent enfin son coeur : mais cette crainte ne duroit pourtant gueres : et ma plus forte consolation estoit de penser, qu'Amestris ne pourroit jamais aimer celuy qui la possedoit. Cependant le soir estant arrivé, il falut se retirer : je passay la nuit sans dormir ; les deux jours suivans à me pleindre ; et le troisiesme au matin, je reçeus des nouvelles de Menaste ; qui me mandoit que si je voulois me rendre au Jardin du Parterre de gazon à six heures du soir, elle y conduiroit Amestris, sans qu'elle sçeust que j'y deusse estre : Mais qu'afin que cette entreveue ne fust point descouverte, il faloit qu'elle se fist dans le plus espais du bocage, à la main droite de la Fontaine. Qui m'eust dit Seigneur, un moment auparavant, vous aurez un instant de joye en toute vostre vie, je ne l'eusse pas creu : et cependant je ne sçeu pas plus tost que je reverrois Amestris ce jour là, que je m'y abandonnay entierement : et je fus prés d'une heure que je ne me souvenois ny de Megabise, ny d'Otane, ny mesme du mariage d'Amestris : et que je ne pensois à autre chose, sinon que je la reverrois ; que je luy parlerois ; et qu'elle me respondroit peut-estre favorablement. Puis revenant tout d'une coup de cette douce lethargie : Mais helas, disois-je, que me pourroit elle respondre, qui me peust rendre moins miserable, puis que plus elle me sera douce, plus je seray malheureux ? Je ne laissois pas neantmoins de desirer de l'estre de cette sorte, et de ne la trouver pas irritée. Je m'entretins donc tout le jour de cette façon avec Artabane : et je manday à Menaste, que je ne manquerois pas de faire ce qu'elle desiroit de moy. Cependant cette adroite fille, comme je l'ay sçeu depuis, avoit effectivement trompé Amestris : et luy avoit proposé cette promenade solitaire, comme tres conforme à son humeur et à sa fortune presente. Toutefois elle avoit jugé à propos, qu'elle ne me creust pas aussi coupable qu'elle pensoit que je le fusse, lors que je la verrois : de sorte qu'elle la mena une heure plustost à cette promenade qu'elle ne me l'avoit mandé, afin d'avoir le temps de l'entretenir. Comme elles furent donc dans ce petit Bois où elle la conduisit ; cette belle affligée contribua elle mesme à son dessein : et commença un discours, dont ma Parente fut bien aise. Advoüez, luy dit elle, Menaste, que le malheur qui me persecute est bien opiniastre, puis que mesme il ne veut pas que j'aye la consolation de sçavoir ce que pense Aglatidas de mon infortune. Il a disparu aussi bien qu'Anatise : et j'ay lieu de croire qu'ils se moquent peut-estre de mon bizarre destin : et qu'Aglatidas regarde plus tost mon mariage, comme un effet de mon caprice, que comme un malheur dont il soit la veritable cause. Mais adjousta-t'elle, mon ame, est en une assiette bien peu raisonnable : car enfin je ne puis m'empescher de vouloir deux choses toutes differentes à la fois : puis que je n'ay pas plus tost souhaitté, de sçavoir qu'Aglatidas soit sensible à mon infortune, qu'un moment apres je desire pour mon repos, de n'en aprendre jamais rien ; de ne le rencontrer de ma vie ; et de n'entendre plus parler de luy. Mais helas, que tous ces desseins sont mal affermis dans mon coeur : et que j'avois bien raison, de choisir mon mariage comme un supplice assez grand, pour me punir d'avoir aimé un infidele ! Je voudrois, luy dit alors Menaste, que vous ne l'eussiez jamais creû tel, ou que vous le creussiez tousjours : mais à mon advis, la chose n'ira pas ainsi : et vous serez encore plus malheureuse que vous n'estes. Quoy, interrompit Amestris, j'eusse pû ne croire pas Aglatidas infidelle ; et je pourrois croire qu'il ne l'auroit point esté ! Ha non Menaste, je n'ay point deû faire ce que vous dites : et je ne pourray pas non plus à l'advenir me persuader rien qui le justifie. Je souhaite seulement, qu'il se repente de son crime, afin qu'il en soit puny par luy mesme : Mais sçachez que tant que je ne croirois Aglatidas que repentant et malheureux, il ne mettroit pas la fermeté de mon ame à une dangereuse espreuve : et il faudroit pour me proposer quelque chose de bien cruel pour moy, me dire que je me suis trompée ; qu'Aglatidas ne fut jamais coupable ; que ce que j'ay veû estoit une illusion ; qu'il m'a tousjours esté fidelle ; qu'il n'a jamais aimé Anatise ; et qu'il a tousjours aimé Amestris. J'avoüe Menaste, que si l'on m'avoit persuadé tout cela, je serois plus malheureuse que je ne suis : et quoy que je n'en devinsse pas plus criminelle, j'en deviendrois sans doute bien plus infortunée. Mais à vous dire la verité, c'est ce qui ne sçauroit arriver : et c'est ce que je ne dois pas craindre. Pleust aux Dieux, luy dit Menaste qu'il me fust possible d'empescher, que vous ne connussiez l'innocence d'Aglatidas : L'innocence d'Aglatidas ! reprit Amestris : he de grace ne vous joüez point de mon malheur : il est trop grand, Menaste, pour servir à vostre divertissement : et je suis trop vostre Amie, pour me traiter de cette sorte. Non, luy respondit elle, je parle serieusement : Aglatidas a eu de l'imprudence, mais il ne fut jamais infidelle. Quoy, repliqua Amestris, Aglatidas n'a point aimé Anatise ? Aglatidas, respondit Menaste, n'a jamais rien aimé que vous. Dieux, s'escria cette sage Personne, impitoyable et cruelle fille que vous estes, pourquoy me parlez vous ainsi ? si ce que vous dittes est faux, pourquoy me le dittes vous ? Et s'il est veritable, que ne me l'avez vous dit plus tost, ou que ne me le cachez vous eternellement ? Je ne vous l'ay pas dit plus tost, respondit Menaste, parce que je ne l'ay point sçeu : et je ne vous l'ay pû cacher, parce qu'Aglatidas est resolu de vous le dire luy mesme. Ha (repliqua precipitamment Amestris, le visage tout changé) soit qu'Aglatidas soit coupable ou innocent, je ne le veux plus voir de ma vie : s'il est coupable, il n'en est pas digne : et s'il est innocent, je serois criminelle de le souffrir. Ainsi Menaste, ne me parlez plus d'Aglatidas : il n'occupe que trop ma memoire ; il n'est que trop dans mon coeur ; et pleust au Ciel qu'il y fust moins. A ces mots elle se teut : et Menaste voyant tant de trouble dans son esprit, se repentit de ce qu'elle m'avoit promis : et fut aussi assez long temps sans oser parler davantage. Quelques moments s'estant passez de cette sorte, Amestris la regarda les yeux moüillez de larmes ; et reprenant la parole, avec moins de violence. Mais encore, luy dit elle, Menaste, qui vous a obligée de me parler ainsi ? Je n'oserois plus vous le dire, luy respondit elle ; et voyant que l'innocence d'Aglatidas vous afflige autant que son crime vous affligeoit, je pense qu'il vaut mieux ne vous parler jamais de luy, ny comme inconstant, ny comme fidelle. Ne m'accordez pas si exactement, reprit Amestris, la priere que je vous ay faite : et sçachez, luy dit elle en rougissant, que je l'ay trop aimé, pour ne vous pardonner pas une semblable faute. Parlez donc Menaste, et dites moy de grace tout ce que vous sçavez d'Aglatidas, sans m'en déguiser aucune chose. Menaste voyant qu'en effet Amestris le souhaitoit, luy raconta tout ce qu'elle avoit sçeu de mon avanture : c'est à dire comment j'estois devenu jaloux, voyant Megabise avec elle dans ce Jardin ; comment j'avois cessé de luy escrire ; comment je n'avois pû cesser de l'aimer ; comment Artabane m'avoit conseillé de tascher d'aimer Anatise, ou du moins d'en faire semblant ; et enfin comment c'estoit moy qui avois fait apeller Megabise ; et que je ne m'estois caché que pour me battre contre luy, quand on ne le garderoit plus. En suitte voyant qu'Amestris escoutoit favorablement ce qu'elle luy disoit, elle luy redit une partie de ce que je luy avois dit : et luy confessa qu'elle avoit veû tant de marques de desespoir sur mon visage, qu'elle n'avoit pû me refuser la priere que je luy avois faite, de me donner les moyens de la voir seulement une fois. Et en effet, luy dit elle, sçachez, pour n'estre pas surprise absolument, que je ne vous ay conduite en ce lieu, que parce qu'Aglatidas s'y doit rendre. Ha Menaste, luy dit Amestris, qu'avez vous fait ? et à quoy m'exposez vous ? comment pensez vous que je puisse souffrir la veuë d'un homme que j'ay rendu malheureux ? Et comment puis-je refuser celle d'une personne qui pouvoit faire toute ma felicité ? Ouy Menaste, vous avez grand tort : si cette entreveuë est descouverte, croira t'on encore qu'il soit vray, qu'elle se soit faite sans mon consentement ? qu'en pensera toute la Cour ? qu'en devra penser Otane ? et à quel danger n'exposez vous pas ma reputation ? Non, non, vous ne deviez jamais consentir à ce qu'Aglatidas à desiré de vous : comment voulez vous, porsuivit-elle, que je luy parle ? que voulez vous que je luy die ? luy diray-je que je l'aime encore ? helas je ne puis plus le faire sans crime, ou du moins sans choquer la bien-seance. Luy diray-je que je le haï ? he bons Dieux comment le pourrois-je dire, moy qui ne l'ay pû quand je l'ay creû infidelle ? Parlez donc Menaste, je vous en conjure : vous avez de l'esprit, de la vertu, et de l'amitié ; de grace conseillez moy donc : mais conseillez moy fidellement. Toutefois (reprit elle, sans luy donner loisir de respondre) il vaut mieux ne demander point de conseil ; et fuir une si dangereuse occasion. En disant cela, elle commença de marcher pour s'en aller : lors que Menaste la retenant, luy fit prendre garde que j'arrivois. Elle ne me vit pas plustost, qu'elle essuya ses larmes : et se destournant à demy pour se cacher de moy, j'eus loisir de me jetter à genoux, auparavant qu'elle se fust entierement remise. Je creus bien Seigneur, que j'avois quelque part en la douleur que je remarquay sur le visage d'Amestris : ce qui augmenta si fort la mienne, qu'à peine puis-je ouvrir la bouche pour luy parler. Neantmoins apres m'estre fait quelque violence, vous voyez à vos pieds, luy dis-je, Madame, le plus criminel, le plus innocent, et le plus malheureux de tous les hommes : qui comme criminel, vient vous demander punition ; qui comme innocent, vient pour se justifier devant vous ; et qui comme malheureux, vient du moins chercher en vostre compassion, quelque soulagement à ses maux. Ce n'est pas, Madame, que je cherche à vivre : mais je cherche à mourir, et plus doucement, et plus glorieusement tout ensemble. Cela sera ainsi divine Amestris, poursuivis-je, si vous voulez seulement m'avoüer, que je n'ay pas merité mon infortune : et que vous ne m'aviez pas jugé indigne d'un destin plus heureux. Je ne sçay Aglatidas, me respondit elle en me relevant, ny ce que je vous dois respondre ; ny mesme si je vous dois escouter : mais je sçay bien tousjours, que vous estes la seule cause de vos malheurs et des miens : Car enfin, Amestris n'estoit point une personne, de qui l'on deust estre jaloux. Quoy Madame, luy dis-je, j'eusse pû démentir mes propres yeux ! j'eusse pû me fier malgré leur tesmoignage, à mon merite et à vostre bonté ! Ne sçavez vous pas Madame, qu'excepté la derniere fois que j'eus l'honneur de vous parler, vous ne m'avez jamais rien dit qui peust me faire croire fortement, que je n'estois pas mal dans vostre esprit ? Que vouliez vous donc Madame, qui soustinst ma foiblesse en cette occasion ? si j'eusse reçeu diverses preuves de vostre affection, j'eusse esté coupable de vous soubçonner d'inconstance : Mais qu'avois-je Madame, de si engageant pour vous, qui me peust donner une grande seurete ? J'avois veritablement entendu quelque paroles favorables : l'on m'avoit permis de les expliquer à mon advantage : et j'avois reçeu quelques Lettres civiles et obligeantes : Mais Madame, estoit-ce assez pour démentir mes yeux ? Et ma passion eust elle esté digne de vous, si j'eusse pû raisonner sans preoccupation en cette rencontre ? Non Madame, pour vous aimer parfaitement, il falloit perdre la raison comme je la perdis : et il faloit conserver le respect, comme je le conservay. Car enfin, je ne me suis point pleint devant le monde ; j'ay pleuré en secret ; j'ay cherché la solitude pour soupirer : et quand je suis revenu à Ecbatane, j'y suis revenu par force. Vous y estes revenu (me dit alors Amestris en m'interrompant, et en changeant de couleur) pour servir Anatise à mes yeux : et pour me forcer malgré moy, à recevoir une passion, qui ne peut-estre dans une ame, qu'elle n'y soit precedée par une autre. Ha Madame, luy dis-je, ne me reprochez point la seule faute que j'ay faite, mais que j'ay faite par le conseil d'autruy : il est vray, j'ay feint d'aimer Anatise : mais ç'a esté parce que je vous aimois tousjours. Cette amour aparente n'estoit qu'un effet d'une amour veritable : et je ne sçay comment l'adorable Amestris à pû se laisser tromper par un artifice si grossier, et où j'aportois si peu de soin. Ne pensez pas Madame, que j'aye prophané les mesmes paroles que j'ay employées, à vous persuader mon affection, et que je m'en sois servy aupres d'Anatise. Non, je ne luy ay jamais dit que je l'aimois : je luy ay laissé expliquer ma melancolie comme il luy a pleû : mais je n'ay jamais pû luy dire je vous aime. J'avoüe que je l'ay voulu quelquesfois : mais malgré moy, mon coeur et ma bouche vous ont esté fidelles. Enfin Madame, je puis vous assurer, que je ne vous ay jamais donné de si grandes preuves d'amour, que lors que vous n'en avez point reçeu. Ouy Madame, quand je vous fuyois ; quand vous croyez que je cherchois Anatise ; c'estoit lors que je vous donnois des preuves convainquantes de la grandeur de mon affection. Car enfin, que j'aiye aimé la plus belle personne du monde, tant qu'elle m'a esté favorable ce n'est pas une chose fort extraordinaire : mais que j'aye continué de l'aimer, lors que je croyois qu'elle m'avoit abandonné ; qu'elle m'avoit trahy ; et qu'elle en aimoit un autre : et que de peur de luy monstrer ma foiblesse, j'aye esvité sa rencontre, et j'ay fait semblant d'aimer ailleurs : ha Madame, c'est là ce qui fait voir, que rien ne peut faire finir ma passion que la mort : et que vous regnerez dans mon coeur eternellement. Amestris pendant ce discours, tenoit les yeux abaissez : puis les relevant tout d'un coup, avec une melancolie extréme. Ne vous justifiez pas davantage, me dit elle, car vous ne l'estes desja que trop dans mon esprit : et laissez moy employer le peu de moments qui me restent pour vous entretenir, à vous dire avec ingenuité, mes veritables sentimens. Je voudrois bien, luy dis-je, Madame (si cela se peut sans perdre le respect que je vous dois) vous suplier auparavant, de ne me desesperer pas, et de me laisser mourir, avec un peu moins de violence. Je voudrois bien mesme, pousuivis-je, vous demander, pourquoy lors que vous m'avez creû coupable, vous vous en estes vangée sur vous mesme ? Ne pouviez vous trouver un suplice où je souffrisse seul la peine que vous pensiez que je meritois ? Que ne m'ordonniez vous plustost de mourir à vos yeux ? Et pourquoy Madame, faloit il vous rendre malheureuse pour me punir ? Il le faloit, me respondit elle, parce que je ne pouvois selon mon opinion, vous rendre malheureux de cette sorte, sans me justifier dans vostre esprit : et que je ne croyois pas le pouvoir faire plus seurement qu'en espousant Otane, que vous sçaviez bien que je n'aimois pas : et dont je sçavois bien assurément que vous n'estiez point jaloux. Ha Madame, luy dis-je, que venez vous de me dire ? Et faloit il qu'Aglatidas entendist encore de vostre bouche, de si cruelle paroles ? Quoy Madame, Otane, ce mesme Otane que j'ay veû estre l'objet de vostre aversion, peut il estre Mary d'Amestris ? Ouy, me respondit elle, puis qu'Aglatidas l'a voulu : de grace Madame, luy dis-je, ne m'attribuez pas un pareil sentiment : et croyez au contraire, que si vous laissiez agir librement Aglatidas, Amestris ne seroit pas long temps Femme d'Otane. Je prononçay ces paroles avec une violence, dont je ne pus pas estre le Maistre : Mais Dieux ! je fus bien estonné, lors que je vy Amestris se reculer d'un pas, et me regarder d'un air imperieux, où il ne paroissoit guere moins de colere que de tristesse. Sçachez Aglatidas, me dit elle, que comme je n'ay pas changé de sentimens pour vous, je n'ay pas aussi changé de vertu. Je suis tousjours la mesme personne que vous avez connuë : c'est à dire, incapable de toute injustice. Je vous ay aimé, je l'avoüe : mais je vous ay aimé sans crime. Ne pensez donc pas, qu'encore que j'aye toujours eu de l'aversion pour Otane, et que je ne l'aye espousé que par un sentiment que je ne puis moy mesme exprimer, je puisse jamais desirer de n'estre plus sa Femme : je voudrois sans doute ne l'avoir point esté : mais puis que je la suis, il faut que je vive comme l'estant. Et pour ne vous tromper point, sçachez (poursuivit elle, les yeux tous pleins de larmes, qu'elle vouloit retenir) qu'il faut que je vive le reste de mes jours avec Otane que j'ay tousjours haï comme si je l'aimois : et avec Aglatidas, que j'ay tousjours aimé, comme si je le haïssois. Quoy Madame, luy dis-je, il faut que vous viviez avec Aglatidas, comme si vous le haïssiez ! Et quelle severe vertu vous peut imposer une telle loy ? Non non, Madame, luy dis-je, ne craignez rien de ma violence : et ne me punissez pas si cruellement, d'une parole prononcée contre ma volonté, et sans dessein de l'executer. J'ay voulu faire perdre la vie à Megabise, parce que je croyois que vous l'aimiez : mais je n'attenteray pas à celle d'Otane, que vous n'avez point aimé : et que je veux esperer, que vous n'aimerez jamais. Qu'il vive donc cét heureux Mary de la belle Ametris : pourveû qu'elle souffre que je la voye quelquefois : et que je la face souvenir de ces glorieux moments, où par la volonté d'Artambare, je pouvois esperer d'occuper la place qu'Otane occupe aujourd'huy. Qu'il la possede en paix, adjoustay-je, cette glorieuse place, puis que les Destins l'ont voulu : mais laissez moy aussi posseder en repos, ce que vous m'avez donné. Laissez moy Madame, joüir de quelque legere ombre de felicité, dans les derniers moments de ma vie : Vous pouvez si vous le voulez, me conduire à la mort, comme l'on y conduit les Victimes : c'est à dire avec des chants d'allegresse, et des Couronnes de fleurs. Ouy Madame, je mourray avec joye et avec gloire, si vous souffrez seulement que je vous rende conte de mes douleurs : et ne craignez pas que je desire jamais de vous, rien qui vous puisse déplaire. Non divine Amestris, je ne veux qu'estre escouté favorablement dans mes pleintes : ou tout au plus, je ne veux qu'estre consolé, par quelques paroles de tendresse. Vous escoutastes Megabise que vous n'aimiez pas, refuserez vous la mesme grace, à un homme que vous n'avez pas haï, et que peut-estre ne haïssez vous pas encore ? C'est pour cette raison, reprit elle, que je vous dois tout refuser : Car enfin Aglatidas je vous ay aimé, et je ne vous puis haïr : de sorte que c'est pour cela, que je me dois deffier de mes propres sentiments. Ce n'est pas, poursuivit elle (et les Dieux le sçavent bien) que quelque affection que je pusse avoir pour vous, je pusse jamais manquer à rien, ny de ce que je dois à Otane, ny de ce que je me dois à moy mesme ; Mais apres tout, ne pouvant plus estre à vous, je ne dois plus continuer de vous voir ny de vous aimer. Quoy Madame, luy dis-je, vous pretendez donc me haïr ? Je ne le pourrois pas quand je le voudrois, me respondit elle ; mais je puis m'empescher de vous parler. Ha si vous le pouvez, luy dis-je, vous ne m'aimez plus : et prenez garde Madame, de renouveller la jalousie dans une ame desesperée : et de me persuader, que peut-estre les tresors d'Otane ont touché vostre coeur. N'excitez pas Madame, une si violente passion dans mon esprit : et pour l'empescher, donnez moy un peu moins de marques d'indifference. Car enfin Madame, si vous achevez de me desesperer, je perdray de nouveau entierement la raison, comme je l'avois perduë dans ma premiere jalousie : et ne conserveray peut-estre pas tout le respect, que j'ay tousjours conservé. Dittes moy donc, adorable Amestris, que vous ne me haïssez pas : que vous voulez bien que je vous aime : et que vous souffrirez que je vous die quelques fois, que je meurs pour l'amour de vous. Je vous diray, me respondit elle, bien davantage : car je vous advoüeray que j'estime Aglatidas comme je le dois estimer : que je l'aime autant que je l'ay jamais aimée : et que je l'aimeray mesme jusques à la mort. Mais apres tout cela, il faut ne me voir plus de toute voste vie ; et tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous permettre de croire, lors que vous apprendrez ma mort (qui à mon advis arrivera bien tost) que la seule melancolie l'aura causée : et que mes dernieres pensées auront esté pour Aglatidas. Voila, me dit elle, tout ce que je puis ; et peut-estre mesme plus que je ne dois ; c'est pourquoy n'esperez rien davantage. Qui vit jamais, luy dis-je, Madame, une pareille advanture à la mienne ? Vous dittes que vous m'avez aimé ; et que vous m'aimez encore : Vous dittes mesme que vous mourrez en pensant à moy : et pourquoy donc ne voulez vous pas vivre en m'escoutant quelques fois ; C'est parce que je ne le puis, me respondit elle, sans offenser un peu la vertu : et sans exposer ma reputation. Vostre innocence, luy dis-je, ne suffit elle pas pour vous satisfaire ? Nullement, me respondit Amestris ; et il faut paroistre ce que l'on est. Paroissez donc, luy dis-je, bonne et pitoyable, s'il est vray que vous la soyez : Paroissez vous mesme, repliqua t'elle, raisonnable et genereux, si vous estes tousjours ce que vous estiez. Mais le moyen Madame, de ne vous voir plus ? luy repliquay-je ; Mais le moyen, reprit elle, de se voir, pour se voir toujours infortunez ? Les larmes, luy dis-je, que l'on mesle avec celles de la personne aimée, n'ont presque point d'amertume : et les douceurs, interrompit elle, où la vertu trouve quelque scrupule à faire, ne sont plus douceurs pour moy. Vous voulez donc, Madame, luy dis-je, qu'Aglatidas ne vous voye plus, et peut-estre ne vous aime plus ? Je devrois en effet souhaitter cette derniere chose comme la premiere, reprit elle ; mais j'advoüe que je ne le puis. Que voulez vous donc qu'il face ? luy dis-je ; Je veux, respondit Amestris, qu'il m'aime sans esperance ; qu'il se console sans me voir ; qu'il vive sans chercher la mort ; et qu'il ne m'oublie jamais. En disant cela, elle me voulut quitter : mais je luy pris la main malgré elle ; et la retenant par force, en me jettant à genoux ; au nom des Dieux Madame, luy dis-je, accordez moy ce que je vous demande, ou ne me deffendez pas de chercher la mort. Je ne puis plus vous rien accorder, me dit elle, car la gloire veut que je vous refuse ce que vous souhaitez : et mon affection demande que vous viviez, au moins tant que je vivray. Ayez patience Aglatidas, adjousta t'elle, le terme ne sera peut-estre pas long. Ha Madame, luy dis-je, ne parlez point de vostre mort : oubliez plustost le malheureux Aglatidas, que de faire entrer au Tombeau, la plus belle personne du Monde. Vous feriez mieux, interrompit elle, de la nommer la plus infortunée : et peut-estre aussi, adjoustay-je, la plus injuste, et la plus inhumaine. Mais au nom de ces mesmes Dieux que j'ay desja invoquez Madame, luy dis-je, souffrez au moins que je vous parle encore une fois : adieu Aglatidas, me dit elle, adieu ? je commence à sentir que mon coeur me trahiroit, si je vous escoutois davantage : et que je ne dois pas me fier plus long temps à ma propre vertu contre vous. Vivez, adjousta t'elle, si vous pouvez : n'aimez qu'Amestris s'il est possible : et ne la voyez jamais plus. Elle vous en prie : et mesme si vous le voulez, elle vous l'ordonne. En achevant de prononcer ces tristes paroles, elle me quitta toute en larmes : et tout ce que je pûs faire, fut de luy baiser la main, qu'elle retira d'entre les miennes, avec assez de violence. Vous pouvez juger Seigneur, en quel estat je demeuray, lors que je vy partir Amestris avec Menaste : qui pendant toute nostre conversation, s'estoit tenuë à trois pas de nous, pour prendre garde si personne ne venoit : ne laissant pas d'entendre de là tout ce que nous disions. Je ne m'arresteray point Seigneur, à vous exagerer tous mes sentimens, car ce seroit abuser de vostre patience : je vous diray seulement, que personne ne s'est jamais estimé plus malheureux que je me le trouvois. Car enfin je voyois que j'aimois, et que j'estois aimé : mais qu'apres tout, je n'avois plus d'esperance. Je voyois mesme qu'il ne m'estoit pas permis d'oster mon bien, à celuy qui le possedoit : je n'avois plus de Rival à punir : je n'avois plus de Maistresse inconstante, de qui je me peusse pleindre ; quel soulagement pouvois-je donc esperer dans mes douleurs ? Il n'y avoit pas moyen de pouvoir songer à oublier jamais une personne qui m'aimoit ; qui occupoit mon coeur ; mon esprit ; et toute ma memoire, et pour laquelle j'oubliois tout le reste du monde. Il ne m'estoit plus permis d'esperer de luy pouvoir parler : elle m'avoit mesme deffendu de mourir : enfin je ne trouvois rien qui ne m'affligeast extraordinairement. Neantmoins je voulus essayer de nouveau, si par l'adresse de Menaste, je ne pourrois point parler encore une fois à Amestris : mais Seigneur, il me fut impossible : et depuis ce jour là, cette cruelle personne ne voulut plus aller à nulle promenade, de peur de m'y rencontrer : et elle feignit mesme d'estre malade, afin de ne sortir plus du tout. Ayant donc apris par Menaste, que rien ne pouvoit changer la resolution d'Amestris : je pris celle de m'esloigner d'un lieu, où je ne la pouvois voir : et où j'eusse contribué peut-estre encore à sa perte, par la contrainte où elle vivoit, à ma consideration. Pour Megabise, qui avoit aussi esté fort touché du mariage d'Amestris ; quoy qu'il se fust imaginé ne l'aimer plus, quand il estoit revenu à Ecbatane, il sentit aussi bien que moy, que l'on ne se deffait pas aisément d'une passion violente. Astiage ayant sçeu où j'estois, nous accommoda, sans pourtant nous faire embrasser ny nous faire voir : me commandant parce que j'avois tué son frere, d'éviter sa rencontre autant que je le pourrois : la cause de nostre derniere querelle, n'ayant esté sçeuë de personne : non pas mesme de Megabise, qui a tousjours ignoré ce que j'avois veû, dans ce malheureux Jardin du Parterre de gazon. Pour ce qui est d'Anatise, je partis d'Ecbatane, auparavant qu'elle fust revenuë des champs : ainsi je ne vous puis dire ce qu'elle aura pensé de moy. J'escrivis en partant une lettre à Amestris, que j'envoyay à Menaste, de laquelle je n'ay point eu de response. Je fus quelque temps à errer de Province en Province, sans sçavoir ce que je voulois faire, ny ce que je pretendois devenir : jusques à ce que la guerre d'Assirie commençant, je creus que je devois y chercher la fin de mes malheurs, en y cherchant une mort honnorable. Durant tout ce temps là, je n'ay jamais reçeu nulles nouvelles, ny d'Amestris, ny de Menaste, quoy que j'aye fait toutes choses possibles pour obliger l'une ou l'autre à m'en donner.

Sollicitude de Cyrus à l'égard Aglatidas


Et depuis cela Seigneur, vous avez esté le tesmoin de mon chagrin, quoy que vous n'en sçeussiez pas la cause : et depuis cela encore, je n'ay non plus rien apris d'Amestris, sinon que j'ay sçeu par Araspe, qu'Otane est tousjours vivant ; qu'elle est tousjours malheureuse : et que selon les apparences, veû la melancolie qui paroist sur son visage, elle aime peut-estre encore l'infortuné Aglatidas. Voila Seigneur, qu'elle est l'advanture que vous avez desiré d'aprendre, et quels sont les malheurs de l'homme du monde qui souhaitteroit le plus, de voir bien tost finir les vostres : et qui n'attend plus que la mort, pour le guerir de tous les siens. A ces mots, Aglatidas s'estant teû, Artamene le remercia, de la peine qu'il avoit prise ; luy demanda pardon, d'avoir renouvellé toutes ses douleurs ; et luy tesmoigna en avoir esté tres sensiblement touché. J'advoüe, luy dit il, que vous estes infiniment à pleindre : et que ce n'est pas un evenement fort ordinaire, que celuy qui vous a rendu malheureux. Mais apres tout, luy dit il encore en souspirant, vous sçavez qu'Amestris est vivante : et vous ne pouvez presque pas douter qu'elle ne vous aime encore. Ainsi vous pouvez esperer du Temps et de la Fortune, quelque changement en vostre affliction : mais j'en connois de plus infortunez que vous. Je ne sçay Seigneur, repliqua Aglatidas, si cela peut estre : mais je sçay bien que quand j'aurois perdu une Couronne, en perdant Amestris ; et que l'ambition de seroit jointe à l'amour pour me persecuter ; je ne serois pas plus melancolique que je le suis. Cependant Seigneur, poursuivit il, c'est estre bien genereux, de vouloir plus tost vous interesser, dans les malheurs d'autruy que dans les vostres : Vous portez des chaines assez injustes et assez pesantes, pour vous en pleindre, plus tost que de vous arrester à pleindre Aglatidas, qui n'est pas digne de cét honneur. Aglatidas, luy respondit il, est digne de l'amitié de tout ce qu'il y a de Grand au monde : et c'est ce qui me fait esperer, que les Dieux feront un jour finir ses malheurs. Quand j'aurois quelques bonnes qualitez, reprit il, ce que vous dites ne me donneroit pas grand espoir : et tant qu'Artamene sera malheureux, je ne voy pas que les personnes qui ont de la vertu, doivent fonder leur esperance sur cette raison, qui n'est pas tousjours infaillible. C'estoit de cette sorte qu'Artamene et Aglatidas s'entretenoient, lors qu'Andramias les advertit qu'il estoit temps de se retirer. Aglatidas voulut avec adresse demander à Artamene, s'il ne pouvoit rien pour son service : voulant luy faire entendre, qu'il estoit capable d'entreprendre de le delivrer. Mais il le remercia en l'embrassant : et luy fit connoistre que sa prison n'estoit pas son plus grand malheur : et qu'il n'en vouloit sortir, que par la mesme main qui l'y avoit mis.