Artamène ou
le Grand Cyrus


Projets
CPEM

Le Règne d'Astrée
Molière 21

Navigation
 • Recherche de mots

 • Recherche de pages
 • Téléchargement

Texte
 • Synopsis
 • Partie 1
 • Partie 2
 • Partie 3
 • Partie 4
 • Partie 5
 • Partie 6
 • Partie 7
 • Partie 8
 • Partie 9
 • Partie 10
 • Illustrations

Encyclopédie
 • Sommaire
 • Nouveautés

Documents
 • Textes sources
 • Cartes
 • Bibliographie
 • Liens








 

   

 
accueil  |   projet   |   œuvre   |   édition   |   contacts     


Modes d'affichages :   texte continu texte et images 
Impression :                   texte continu  texte paginé 
Fiches :                           masquer les fiches 
Navigation :                    masquer les résumés 
Taille du texte :             agrandir la police  réduire la police 
Aide :                               utilisation des options d'affichage 

Partie 9, livre 3


Nouvelles du front
En raison des blessures consécutives à son duel avec Thomiris, Cyrus se voit prescrire un repos forcé. Pendant ce temps, plusieurs nouvelles arrivent au camp. Le héros apprend ainsi que le sort de Mandane est entièrement aux mains de Thomiris, et non pas seulement de son frère Ariante. Par ailleurs, Phraarte, ravisseur de la princesse Araminte, se trouve également à la cour des Massagettes. Il est sur le point de conduire sa bien-aimée en Bithinie, où règne l'usurpateur Arsamone. Or le roi de Pont, frère dAraminte, sest battu en duel contre le ravisseur de sa sur. Les deux hommes ont succombé à leurs blessures. Enfin, le serviteur du roi de Pont informe Cyrus dune faille dans le fort des Sauromates, susceptible de rendre sa prise plus aisée.
La négociation d'Adonacris
De retour au camp après le duel avec Thomiris dans le bois, Cyrus, légèrement blessé à la hanche, est contraint par les chirurgiens à se reposer. Il ne peut monter à cheval pendant sept ou huit jours, qui lui paraissent une éternité. Adonacris revient bientôt de sa mission auprès de la reine des Massagettes, porteur de mauvaises nouvelles. Si Ariante se repent d'avoir trahi la confiance de Cyrus, il n'est plus en mesure de lui rendre Mandane, car Thomiris la détient en son pouvoir. Par ailleurs, durant son séjour, Adonacris a vu Phraarte mourir, au lendemain d'un duel. Il explique également à Cyrus pourquoi Thomiris se trouvait dans le bois : sachant que Cyrus passerait bientôt l'Araxe par cet endroit, elle était partie reconnaître le lieu pour y poster des hommes.

   Page 6333 (page 499 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Des que Cyrus fut arrivé à sa Tente, il changea l'ordre qu'il avoit donné à Chrysante d'aller vers Thomiris : et il se fit rendre conte en peu de mots de l'estat des choses, pendant qu'on estoit allé appeller ses Chirurgiens : et donna ses ordres à tous en si peu de temps, qu'il n'avoit plus rien à faire, lors qu'ils arriverent, pour visiter sa blessure, qu'ils trouverent estre tres favorable, et sans aucun danger. Mais ils dirent pourtant à Cyrus, qu'il estoit absolument necessaire qu'il gardast le lit deux jours, et qu'il en fust sept ou huit sans

   Page 6334 (page 500 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

monter à cheval : à cause que sa blessure estant assez prés de la hanche, elle ne pourroit se consolider en peu de temps, s'il ne se donnoit du repos ; adjoustant que s'il ne le faisoit pas, il s'exposeroit à estre forcé d'y estre malgré luy beaucoup davantage. D'abord Cyrus ne vouloit pas leur obeïr, regardant alors sept ou huit jours comme sept ou huit Siecles : car il n'ignoroit pas que tant qu'il ne seroit point en estat d'agir, il ne pourroit rien faire entreprendre à son Armée. Toutesfois à la fin voyant que les advis de ceux qu'il devoit croire en cette occasion estoient conformes, il leur obeït, mais à peine eut-il eu loisir de se reposer deux heures, qu'Adonacris qui estoit demeuré aux Tentes Royales apres Anacharsis, arriva, et fut luy rendre conte de son voyage. Il est vray que Cyrus n'eut pas eu grande impatience de luy en demander des nouvelles, veû la disposition où il sçavoit par luy mesme qu'estoient Thomiris et Aryante, si ce n'eust esté parce qu'il avoit beaucoup d'envie de sçavoir, qui pouvoit les avoir fait partir si tost des Tentes Royales, apres le départ d'Anacharsis : et ce qui les avoit fait aller dans les Bois où il les avoit rencontrez : car il sçavoit bien qu'ils ne pouvoient pas alors avoir eu nouvelles du dessein qu'il avoit fait de passer l'Araxe. De sorte que dés qu'Adonacris fut aupres de luy, ce Prince prit la parole le premier, afin de l'obliger plustost à luy aprendre ce qu'il vouloit sçavoir. Je ne vous demande point, luy dit-il, genereux

   Page 6335 (page 501 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Adonacris, ce que vous avez gagné sur l'esprit d'Aryante : car apres l'avoir veû l'Espée à la main, je sçay la responce qu'il vous a faite. Mais je vous demande pourquoy Thomiris est venuë si promptement dans les Bois qui sont au deça du Fort des Sauromates ? Seigneur, repliqua Adonacris, pour satisfaire vostre curiosité, il faut vous dire beaucoup de choses importantes : c'est pourquoy encore que ma negociation n'ait pas esté heureuse, je ne laisseray pas de vous suplier de me permettre de vous dire tout ce que j'ay fait : afin de vous dire en suite tout ce que j'ay apris. Je vous diray donc Seigneur, puis que vostre silence semble m'en donner la permission, qu'il est vray que je n'ay pû rien obtenir d'Aryante : il est pourtant certain que j'ay veû une fois son esprit esbranlé : et que se souvenant de toutes les obligations qu'il vous a, je luy ay veû autant de confusion que d'amour. Ouy mon cher Adonacris (me dit-il, lors que je le pressois le plus fortement) tout ce que vous dittes est vray : et j'advouë qu'Anaxaris est un lasche, un ingrat, et un perfide, que Cyrus doit haïr horriblement : et qu'il est esgallement indigne, et de l'amitié de Cyrus, et de l'amour de Mandane. Mais Adonacris, quand Aryante voudroit reparer le crime d'Anaxaris, il le voudroit inutilement : et Mandane est si peu en sa disposition, adjousta-t'il, qu'à peine Thomiris souffre t'elle qu'il la voye, bien loin d'estre en estat de la pouvoir rendre à Cyrus. Ainsi comme je me repentirois

   Page 6336 (page 502 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en vain, puis que je ne pourrois la delivrer quand je le voudrois, il vaut autant que je ne me repente pas. Aussi bien, poursuivit-il, suis-je persuadé que je me repentirois bienstost de m'estre repenti : c'est pourquoy faites seulement ce que vous pourrez, pour faire que mon Rival me haïsse sans me mespriser : et taschez de diminuer la grandeur de mon crime, par la grandeur de mon amour. Apres cela Seigneur, je redoublay mes raisons, et mes prieres : et j'ose vous assurer que mon affection me fit dire tout ce qu'un beaucoup plus habille homme que moy eust pû penser en cette occasion. Mais comme j'estois avec ce Prince, on le vint querir de la part de Thomiris, qui venoit de recevoir advis que le Prince Phraarte, qui estoit allé voir le travail du Fort des Sauromates, s'estoit batu contre un Estranger qu'il avoit rencontré : et qu'il estoit blessé à mort, aussi bien que son ennemy. De sorte que comme Phraarte estoit en tres grande consideration aupres de Thomiris, elle ne sçeut pas plustost l'estat où il estoit, qu'elle partit des Tentes Royales, pour aller le voir au Fort des Sauromates, où on l'avoit porté, parce qu'il s'estoit batu assez prés de là. Si bien que partant deux heures apres qu'Anacharsis fut parti, et menant le Prince Aryante, et Andramite avec elle, je les suivis : esperant que je pourrois peutestre gagner quelque chose sur l'esprit d'Aryante, par mon opiniastreté. Ainsi je fus avec eux jusques au Fort des Sauromates : où

   Page 6337 (page 503 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nous ne fusmes pas plustost arrivez, que Thomiris et Aryante furent visiter Phraarte qu'ils trouverent à l'extremité. Toutesfois comme il avoit sa raison toute libre, il les pria qu'il leur pûst parler sans tesmoins : et en effet il les entretint prés de demie heure, apres quoy ayant perdu la parole, ils le quitterent. Mais ce qu'il y eut de remarquable, fut que depuis qu'il eurent parlé à Phraarte, ils consulterent assez long temps ensemble : paroissant mesme qu'Aryante avoit quelque chose dans l'esprit, qui ne luy plaisoit pas. En suitte de quoy Thomiris le quittant, fut voir celuy qui s'estoit battu contre Phraarte, qu'on avoit porté au mesme lieu : de sorte qu'il est aisé de juger qu'il faut que cét Inconnu fust fort considerable : cependant je n'ay pû en sçavoir davantage : et tout ce que je vous en puis dire ; est qu'ils sont tous morts : et qu'on leur a rendu les mesmes honneurs. Mais Seigneur, pour achever men recit, je vous diray encore, qu'Aryante et Thomiris, dans le dessein que j'ay sçeu qu'ils ont, de vous engager parmi les Défilez qui sont dans les Bois qui environnent le Fort des Sauromates, furent les reconnoistre, pour voir où ils Posteroient des Gens de Guerre si vous passiez l'Araxe. Mais comme il auroit falu trop de temps à les voir tous en un jour, s'ils les eussent veûs ensemble ; Thomiris et Aryante prirent chacun une partie du Bois pour en reconnoistre les passages, sans sçavoir que vous aviez passé l'Araxe : car comme ceux qui estoient au

   Page 6338 (page 504 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bord de ce Fleuve, croyoient que Thomiris estoit aux Tentes Royales, il est à croire que c'est là qu'ils envoyerent pour luy porter cette nouvelle. Aussi vous puis-je assurer qu'on n'en a rien sçeu au Fort des Sauromates, jusques au retour de Thomiris, et à celuy d'Ariante : qui apres vous avoir rencontré dans les Bois, et vous avoir combatu, ont esté esclaircis de la verité par plusieurs advis qu'ils en ont eus. Cependant quoy qu'Aryante soit blessé ; il a voulu qu'on le reportast aux Tentes Royales, aupres de qui est le gros de l'Armée : mais il n'a pas voulu que je luy parlasse. De sorte que je suis revenu vers vous, bien-marry Seigneur, de n'avoir pû rien faire pour vostre service, non plus que les Amis d'Anabaris, qui m'ont promis de ne perdre aucune occasion de toutes celles que la Fortune leur offrira, pour tascher de moyenner la liberté de Mandane.

Phraarte, ravisseur d'Araminte
L'homme que Cyrus avait rencontré durant la fuite du roi de Pont est de retour, apportant de mauvaises nouvelles de son maître. Alors qu'il rejoignait les troupes d'Ariante, le roi de Pont a appris la présence de Phraarte, ravisseur de sa sur Araminte, à la cour de Thomiris. Il a ensuite rencontré deux de ses sujets, obéissant désormais à Arsamone. Il s'avère que celui-ci a proposé un marché à Phraarte : il lui envoie Istrine et la princesse de Bithinie en échange d'Araminte. Phaarte a accepté, persuadé qu'il lui sera plus aisé de contraindre Araminte à l'épouser en Bithinie, plutôt qu'au pays des Massagettes.

Comme Adonacris achevoit de prononcer ces paroles, on vint dire à Cyrus qu'un homme à qui il avoit parlé aupres de l'Araxe, le jour qu'il estoit revenu de voir la Princesse Onesile, de mandoit avec empressement à luy parler. De sorte que Cyrus jugeant bien que c'estoit celuy qu'il avoit chargé de dire au Roy de Pont, qu'il seroit mieux de venir combatre dans son Armée, que d'aller combatre pour le Ravisseur de Mandane, il commanda qu'on le fist entrer. Si bien qu'Adonacris s'estant retiré, et cét homme estant entré, Cyrus luy demanda ce qu'il avoit à luy dire de la part du Roy son Maistre ? Seigneur

   Page 6339 (page 505 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

(respondit-il en soûpirant) je vous damande pardon de ne pouvoir vous cacher la douleur que j'ay de la mort d'un Prince qui estoit vostre Rival : mais ce qu'il m'a chargé de vous dire, me rendra peut-estre excusable : et vous obligera vous mesme à pleindre le malheur d'un si Grand Prince. Quoy, s'escria Cyrus, le Roy de Pont est mort ? ouy Seigneur, repliqua-t'il, et il est mort avec des sentimens bien opposez à ceux du Prince qui luy a fait perdre la vie. Ce que vous me dittes, reprit Cyrus, me surprend d'une telle sorte que pour m'obliger à vous croire, il faut que vous me racontiez cet accident avec toutes ses circonstances. Pour le pouvoir faire Seigneur, respondit cét homme, il faut que je vous die qu'apres que je vous eus quitté, je sus passer le Fleuve à l'endroit le plus proche où je le pûs passer : et que je fus si heureux que le lendemain je rencontray le Roy mon Maistre qui s'estoit arresté à la premiere Habitation : afin d'avoir un cheval en donnant une Bague qu'il avoit encore. Mais Seigneur, quoy que je luy disse tout ce que vous m'aviez fait l'honneur de me dire, et que mesme il en fust sensiblement touché, il ne laissa pas de continuer son voyage trois jours apres. De sorte que comme on luy dit que le chemin des Bois estoit le plus court pour aller au lieu où estoit l'Armée, il le prit ; et fut en passant au Fort des Sauromates ; où il aprit fortuitement, en s'informant des nouvelles generales, que Phraarte (qu'il avoit sçeu à Cumes avoir enlevé la

   Page 6340 (page 506 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse sa Soeur, estoit aux Tentes Royales avec Araminte : et il sçeut de plus qu'il devoit arriver ce jour là au Fort où nous estions. De vous dire Seigneur, ce que ce déplorable Prince pensa en cette occasion, il ne me seroit pas aisé : Ha Fortune, s'escria-t'il, c'est trop d'opiniastreté à me persecuter ! et il faut à la fin que ma constance succombe. En effet, poursuivit-il, n'est-ce pas estre bien malheureux, que d'estre accablé de tant de disgraces à la fois ? J'aime sans estre aimé ; j'ay perdu deux Royaumes que mes ennemis possedent ; j'ay de l'obligation au Rival qu'on me prefere ; je l'estime mesme autant que la Princesse qui le prefere à moy le peut estimer ; je haïs Aryante, et comme mon Rival, et comme le Ravisseur de Mandane, et comme mon Vainqueur ; et cependant je me resous à combatre pour luy, plustost que de combatre pour Cyrus : et pour achever de m'accabler, je trouve en cette Cour le Ravisseur d'Araminte. Songe donc, adjoustoit-il, si l'honneur te permet de voir un Prince qui a enlevé ta Soeur, sans te vanger de cét affront : et pense enfin que n'ayant jamais rien fait de lasche, que l'amour ne t'ait forcé de faire, tu n'auras pas cette excuse en cette occasion. Apres cela Seigneur, ce Grand Prince se teût : et m'ayant fait signe qu'il vouloit estre seul, je sortis du lieu où il estoit : mais comme le hazard se mesle de tout, il se trouva qu'à la Tente qui touchoit celle où j'estois, il y avoit des Estrangers qui parloient une Langue qui ne

   Page 6341 (page 507 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

m'estoit pas inconnuë : car j'ay trop esté en Pont, et en Bithinie, pour n'en sçavoir pas le langage, qui est celuy dont ces Estrangers se servoient, l'entendis donc que deux hommes qui estoient dans cette Tente parloient assez haut, parce qu'ils ne croyoient pas qu'on entendist leur Langue : mais comme je prestay l'oreille, j'entendis qu'un des deux disoit à l'autre, qu'Arsamone auroit une grande joye de voir Araminte en sa puissance : et qu'il ne doutoit pas que les Princesses qu'il devoit donner en Ostage à Thomiris, n'arrivassent bientost. Il est vray (repliqua celuy à qui il parloit) qu'Arsamone en aura bien de la joye : mais Spitridate en aura aussi bien de la douleur quand il le sçaura : et je ne sçay si nous sommes bien sages, de servir si aveuglement Arsamone dans toutes ses violences : et si quand le Prince son Fils viendra à regner, nous ne nous en repentirons point. Apres cela Seigneur, ces deux hommes ayant changé de place, je n'entendis plus ce qu'ils dirent : cependant comme je creus qu'il importoit que mon Maistre sçeust ce que j'avois entendu, je fus le retrouver et le luy dire : si bien qu'ayant une forte curiosité d'en scavoir davantage, et ne doutant pas que ceux que je venois d'entendre ne fussent nais ses Sujets, il se resolut de se montrer à eux. Et en effet sans se consulter davantage luy mesme, il sortit de la Tente où il estoit logé, et fut à celle où ces Gens estoient : qu'il surprit d'une telle sorte par sa veuë ; que quoy qu'ils le vissent en un estat

   Page 6342 (page 508 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien different de celuy où ils l'avoient veû, ils ne laisserent pas de trembler en le voyant : et d'avoir du respect pour luy. Si bien que comme il connut leurs sentimens par leur action, il profita du desordre de leur esprit : et sçeut leur parler avec tant d'authorité, qu'il les obligea à luy dire ce qu'ils faisoient au lieu où il les trouvoit. De sorte qu'il sçeut par eux qu'Arsamone (qui avoit sçeu que Phraarte en partant de la Colchide, avoit pris la route des Massagettes) avoit envoyé vers Thomiris luy offrir de faire une puissante diversion, en attaquant Ciaxare : et en faisant mesme soûlever une partie de l'Assirie, pourveû qu'elle remist Araminte en son pouvoir : s'engageant mesme de luy faire espouser Phraarte ; et luy offrant pour la seureté de ce Traité, de remettre entre ses mains la Princesse sa Fille, et la Princesse sa Niece : à condition qu'elle luy promettroit aussi que si Spitridate tomboit sous sa puissance, pendant la Guerre qu'elle alloit avoir avec Cyrus, elle le remettroit sous la sienne. En suite de cela, ces deux hommes qui estoient tous deux d'Heraclée, dirent que Thomiris avoit accepté la chose : et que Phraarte y avoit consenti ; se tenant encore plus assuré d'espouser Araminte par force à la Cour d'Arsamone, qu'à celle de Thomiris : adjoustant qu'ils estoient demeurez en ce Païs là, pour tenir les choses en l'estat qu'elles estoient : et que bien tost la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine y arriveroient. Apres cela ils luy dirent encore qu'ils estoient

   Page 6343 (page 509 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

venus voir ce Fort par curiosité : et qu'ils venoient d'aprendre que Phraarte y arriveroit ce jour-là. Et en effet Seigneur, à peine ces Sujets du Roy de Pont, eurent-ils dit à ce Prince ce qu'il avoit voulu sçavoir, qu'on dit que Phraarte alloit arriver ; et qu'il estoit allé voir les Travaux du dehors de la Place : de sorte que le Roy de Pont deffendant à ces deux hommes de dire qui il estoit ; et le leur deffendant avec la mesme authorité que s'il eust encore esté sur le Thrône ; il monta à cheval, et j'y montay aussi, sans sçavoir quel estoit son dessein.

La mort du roi de Pont
Le roi de Pont a fait parvenir à Phraarte des tablettes dans lesquelles il le défiait en duel. Ce dernier, étonné de se voir confronté au frère de sa bien-aimée, alors quil pensait avoir affaire à Spitridate, sest trouvé finalement vaincu. Mais les blessures des deux hommes ont été si nombreuses que tous deux ont péri peu de temps après. Avant de mourir, Phraarte a exhorté Thomiris à envoyer Araminte à Arsamone, afin qu'elle n'épouse pas Spitridate, tandis que le roi de Pont s'est repenti de ses actions criminelles contre Mandane et Cyrus.

Mais enfin Seigneur, sans m'amuser à des circonstances inutiles, il fut où l'on luy avoit dit que Phraarte estoit : il ne se monstra pourtant pas à luy d'abord : au contraire apres se l'estre fait montrer, il fut aut galop dans un Bois qui n'en est pas loin : et me donnant ses Tablettes dans quoy il avoit escrit quelque chose, il me chargea de les donner à Phraarte, qui regardoit travailler, et de ne luy dire pas qui il estoit. Et en effet, obeïssant au Roy mon Maistre, je portay ces Tablettes, Phraarte leût ce qui estoit escrit dedans, et me demanda tout bas, qui estoit celuy qui les luy envoyoit, et où il estoit ? Seigneur, luy dis-je, il est à deux cens pas d'icy : mais pour son nom il m'a deffendu de vous le dire, et je n'oserois luy desobeïr. Apres cela, comme Phraarte estoit brave, et que sa valeur estoit un peu inconsiderée, il ne s'opiniastra pas davantage à vouloir sçavoir le nom de celuy qui le vouloit voir l'Espée a la

   Page 6344 (page 510 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

main : et il ne songea qu'a contenter cét Inconnu qui luy demandoit satisfaction d'un outrage. Joint que s'imaginant, à ce qu'il dit apres, que c'estoit peut-estre Spitridate, il ne voulut pas differer davantage à le satisfaire. Si bien que comme il estoit allé peu accompagné, il se défit aisément des siens sur divers pretextes : et apres m'avoir renvoyé assurer mon Maistre, qu'il seroit bien tost à luy, il me suivit un quart d'heure apres, et vint à l'endroit que je luy avois marqué en le quitant, sans autre compagnie que celle d'un Esclave seulement, et sans autres armes que son Espée : car mon Maistre, comme je l'ay sçeu depuis, luy avoit mandé qu'il faloit que l'Espée seule decidast leur different. Mais Seigneur, il fut bien estonné lors qu'arrivant au lieu où estoit son ennemy, il vit qu'il ne le connoissoit pas : il est vray qu'il sortit bien-tost de cét estonnement, pour rentrer dans un autre : car dés que le Roy de Pont le vit, il mit l'Espée à la main : et s'avançant vers luy ; c'est en cet estat, luy dit il, que je vous dois dire que je suis Frere de la Princesse Araminte : et que je suis en pouvoir de vous empescher de la remettre entre les mains de l'Usurpateur de mes Royaumes. Si vous estes celuy que vous dittes (reprit brusquement Phraarte, en mettant aussi l'Espée à la main) vous ne devez pas vous pleindre d'un Prince qui veut oster Araminte à Spitridate que vous n'aimez pas. Il est vray que je ne l'aime pas, reprit-il, mais je l'estime : et il n'en est pas autant de vous.

   Page 6345 (page 511 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pour un Ravisseur de Mandane, repliqua brusquement Phraarte, vous estes bien sensible à un enlevement. A ces mots le Roy de Pont sans respondre davantage s'avança vers luy, avec une valeur incroyable : Phraarte de son costé, se batit comme un homme desesperé d'estre forcé de se batre, contre le Frere de sa Maistresse : neantmoins comme il avoit une valeur un peu brutale, à ce que disent ceux qui le connoissoient, il ne laissa pas de se batre contre le Roy de Pont, avec la mesme opiniastreté que s'il eust esté son Rival. Pour moy je fus contraint d'estre Spectateur de ce combat : car comme Phraarte n'avoit qu'un Esclave aveque luy, je ne pouvois faire autre chose. Mais enfin Seigneur, apres s'estre batus tres long-temps, et s'estre blessez mortellement en divers endroits, le Roy de Pont pressant vivement le Prince Phraarte, luy donna un si grand coup à travers le corps, qu'il tomba de cheval, et laissa tomber son Espée, dont le Roy de Pont se saisit, parce qu'il se jetta à terre au mesme instant. Ainsi il fut vainqueur de Phraarte : mais à peine sçeut-il qu'il avoit vaincu, qu'il tomba de foiblesse à quatre pas de son ennemy : de sorte qu'estant contraint de me servir de l'Esclave du vaincu, pour secourir le vainqueur, je l'envoyay advertir ceux du Fort de cét accident. Si bien qu'estant venu du monde, on porta ces deux blessez dans les Tentes du Fort des Sauromates : et on envoya advertir Thomiris, et Aryante, de ce qui estoit arrivé. Cependant quoy qu'un Chirurgien

   Page 6346 (page 512 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui se trouva là, dist que les blessures de mon Maistre estoient mortelles, aussi bien que celles de Phraarte, je ne dis pourtant pas qui il estoit : de peur qu'on ne l'arrestast, et qu'on ne hastast sa mort par cette violence. Mais lors que Thomiris et Aryante arriverent, j'ay sçeu que Phraarte le leur dit : et qu'ils les pria de luy promettre de tenir le Traité qu'ils avoient fait avec Arsamone : afin qu'Araminte estant sous la puissance de ce Prince, n'espousast jamais Spitridate. Mais Seigneur, apres que Phraarte eut fait cette injuste priere à Thomiris, et à Aryante, il perdit la parole ; et peu de temps apres la vie. Cependant Thomiris ayant sçeu de Phraarte la qualité de mon Maistre, le vint voir, suivie seulement d'un homme de condition de Lydie, apellé Andramite : car pour Aryante il est à croire qu'il ne pût se resoudre à faire une visite à son Rival. Seigneur, ce malheureux Prince à qui les aproches de la mort avoient donné ses sentimens plus justes, et pour vous, et pour Mandane ; dit à cette Reine des choses si touchantes, pour l'obliger à vous rendre cette Princesse ; et pour la porter à persuader à Aryante de se repentir de la violence qu'il luy avoit faite ; que si je pouvois vous les redire, vous seriez charmé de sa vertu. Je vy pourtant bien Seigneur, adjousta cét homme, que Thomiris ne se laissoit pas persuader : aussi ne fut-elle pas long temps aupres de luy : mais comme elle l'assuroit qu'encore qu'il eust un ennemy qui luy estoit fort considerable,

   Page 6347 (page 513 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle ne laissoit pas de le considerer aussi extrémement, et de vouloir qu'on eust beaucoup de soin de luy : j'ay si peu de part à la vie, luy repliqua-t'il, que je ne vous demande rien pour moy, non pas mesme un Tombeau : car je n'ay pas dessein d'eterniser la memoire de mes malheurs : mais Madame, poursuivit il en soupirant, je vous demande toutes choses pour la Princesse Mandane. Apres cela Thomiris estant sortie sans luy respondre precisément ; et ce malheureux Roy sentant bien qu'il ne pouvoit plus guere vivre ; me commanda de faire sçavoir à la Princesse Mandane quand je le pourrois, qu'il s'estoit repenti de sa violence, sans se pouvoir repentir de l'avoir aimée : et de la conjurer de ne haïr point sa memoire. Pour vous Seigneur, il me chargea de vous dire qu'il estoit au desespoir de mourir ingrat, et de ne pouvoir s'empescher de mourir vostre Rival : et qu'il vous prioit d'avoir soin de la Princesse Araminte : adjoustant en suite, qu'il vouloit mourir Amy de Spitridate : et qu'il me conmandoit de l'en assurer. Apres cela Seigneur, sa raison s'estant esgarée, il passa la nuit suivante à parler continuellement de Mandane : mais à en parler sans suitte et sans aucune liaison : puis s'estant affoibly tout d'un coup, il mourut à la pointe du jour : ainsi le vainqueur et le vaincu, moururent presques en mesme temps : et reçeurent apres leur mort les mesmes honneurs parles ordres de Thomiris.

La faille dans le fort des Sauromates
Après la mort du roi de Pont, son serviteur a rencontré un écuyer d'Andramite. Ensemble, ils se sont promenés autour du fort des Sauromates ; ils ont découvert une faille dans la construction, qui pourrait permettre à cinq cents hommes de s'emparer du bâtiment. Tandis que l'écuyer est resté sur place, le serviteur du roi de Pont est venu avertir Cyrus.

Cependant comme cette Princesse estoit sur les lieux, elle voulut aller reconnoistre les Bois qui sont à l'entour

   Page 6348 (page 514 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ce Fort, avant que de s'en retourner : mais durant qu'elle y fut, et que nous combatiez Aryante, un Escuyer d'Andramite que son Maistre avoir laissé en ce lieu là pour quelque commission qu'il luy avoit donnée, vint m'aborder par curiosité, pour sçavoir qui estoit le Maistre dont je regrettois la perte : car Seigneur, j'oubliois de vous dire, que Thomiris n'avoit point publié sa condition mesme apres sa mort : et je m'imagine qu'elle en via ainsi, afin que la nouvelle de la mort du Roy de Pont, ne fust pas portée à la Princesse sa Soeur, avant qu'elle fust retournée aux Tentes Royales. Mais enfin Seigneur, cét Escuyer d'Andramite ne m'eut pas plustost abordé, que nous nous reconnusmes pour avoir porté les Armes ensemble au Siege d'Ephese, du temps que le Prince Artamas s'apelloit Cleandre : de sorte que nous embrassant aveque joye, nous nous rendismes conte de nos avantures, et nous renoüasmes nostre ancienne amitié, qui avoit esté fort estroite. Mais pour la renoüer fortement, il me confia le dessein qu'il a de vous servir : et je luy dis aussi qui estoit mon Maistre, et ce qu'il m'avoit chargé en mourant de vous venir dire. De sorte que nous excitant l'un l'autre dans le dessein de reparer les fautes que nous avions faites contre vous, en taschant de vous rendre quelque service considerable ; nous fusmes nous promener ensemble à l'entour du Fort. Mais Seigneur, en nous y promenant, nous remarquasmes que l'endroit par où

   Page 6349 (page 515 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il n'est pas encore entierement achevé, est si facile à surprendre, qu'avec cinq cens hommes seulement, on s'en peut rendre Maistre : si bien que souhaitant alors ardamment que vous eussiez passé l'Araxe pour pouvoir former cette Entreprise, nous creûmes faire des souhaits inutiles, parce que nous ne sçavions pas encore que vous l'eussiez passé. Mais Seigneur, nous sçeusmes bien tost par le retour de Thomiris, et par Aryante qui revint blessé, que vous estiez plus prés de nous que nous ne pensions. Si bien que cét Escuyer d'Andramite et moy, regardant alors la chose que nous avions imaginée, comme une chose possible, nous l'examinasmes aveque soin : et pour faciliter nostre dessein, Thomiris partant de là, et Aryante aussi, Andramite laissa heureusement pour nous cét Escuyer dans ce Fort, par les ordres d'Aryante : avec commandement d'aller les advertir quand il seroit achevé : et il l'y laissa mesme avec quelque authorité sur les Travailleurs : car comme cét Homme s'intriguoit autant qu'il pouvoit, pour faire reüssir le dessein que nous avions formé, il persuada à son Maistre qu'il avoit autre fois servy le Prince de Cumes aux Fortifications de sa Ville, et qu'il s'y entendoit extremement. Or Seigneur, depuis le départ de Thomiris et d'Aryante, cét Escuyer et moy ayant consideré l'assiette des lieux et l'estat present de la Place ; nous avons resolu que je viendrois vous advertir que si vous voulez diligemment envoyer

   Page 6350 (page 516 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cinq cens hommes, par un chemin qu'un Guide que j'ay pris m'a fait prendre, vous surprendrez le Fort, et vous en serez bientost Maistre : mais Seigneur, ce dessein veut de la diligence, car on dit que des que Thomiris sera retournée aux Tentes Royales, et qu'elle aura donné quelque ordre à la seureté de la Princesse Mandane, et au despart d'Araminte, qu'elle doit renvoyer à Arsamone, dés que les deux Princesses qu'il baille en Ostage seront arrivées, elle reviendra avec toute son Armée, afin de s'emparer des Passages qu'elle a reconnus : et de vous engager à la combatre en un Poste desavantageux pour vous : c'est pourquoy Seigneur, il faut se haster : et il ne faut pas mesme plus de Gens que ce que je vous en demande, de peur que si on separoit un plus grand Corps de vostre Armée, ceux du Fort n'en fussent advertis. Vous me dittes tant de choses surprenantes (dit alors Cyrus, voyant que cét honme n'avoit plus rien à dire) que je ne sçay à laquelle respondre la premiere : je vous diray toutesfois que je pleins le pitoyable Destin du Roy de Pont ; que je louë la fidellité que vous avez euë pour luy ; et que je reconpenseray le zele que vous avez pour moy.


Attaque de la forteresse des Sauromates et ses conséquences
Tandis que Feraulas est chargé de s'emparer du fort des Sauromates, Intapherne et Atergatis, partis à la recherche de la princesse de Bithinie et d'Istrine, regagnent le camp avec Araminte et Hesionide. Surpris, Cyrus est cependant heureux de revoir Araminte. Bientôt, des nouvelles encourageantes arrivent du fort des Sauromates ; les hommes conduits par Feraulas se sont rendus maîtres de la forteresse et attendent désormais du secours. Cyrus organise le convoi. Alors qu'il va dire au revoir à Araminte et à la princesse Onesile en compagnie de son ami le sage Anacharsis, l'arrivée d'un ami de Solon, Salamis, fait porter la conversation sur les changements politiques intervenus à Athenes. On demande alors à Salamis de raconter l'histoire de Pisistrate, désormais tyran de la cité grecque.
Le traité entre Arsamone et Thomiris
Cyrus fait envoyer cinq cents hommes au fort des Sauromates, sous le commandement de Feraulas. Pendant ce temps, il continue à diriger le camp, ainsi qu'à s'enquérir des nouvelles de ses amis. Cyrus essaie de dissimuler à Intapherne les projets d'Arsamone et de Thomiris concernant la princesse de Bithinie. Mais bientôt, Atergatis, prévenu trop tard du départ des princesses, révèle en détails à Intapherne l'existence du traité entre l'usurpateur et la reine des Massagettes.

Apres cela Cyrus luy ayant fait dire le veritable estat de la Place, il trouva qu'il en parloit si pertinemment, qu'il y avoit apparence que le dessein qu'il luy vouloit faire prendre n'estoit pas mal fondé, pourveû qu'il fust executé avec diligence. Neantmoins comme il estoit fort important, il envoya querir Mazare, et Indathyrse seulement, pour en

   Page 6351 (page 517 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

conferer avec eux : ne voulant pas proposer la chose au Conseil de Guerre, de peur qu'elle ne fust sçeuë. De sorte qu'ayant exposé en peu de mots à ces deux Princes, l'affaire dont il s'agissoit ; et leur ayant dit qu'il trouvoit à propos de hazarder cinq cens hommes pour tenter cette Entreprise, ils furent de son advis : si bien que sans differer davantage, Cyrus ayant choisi Feraulas pour cette hardie action, il l'envoya querir. Il choisit en suite les Troupes qu'il devoit commander ; il luy donna tous les ordres necessaires, et tous les conseils qu'il creût luy devoir donner ; et l'ayant fait conferer avec celuy qui luy avoit donné cét advis, il fut resolu qu'ils partiroient à l'entrée de la nuit : que quand ils seroient assez prés du Fort, ils feroient aveque du feu un signal qui advertiroit cet Escuyer d'Andramite, suivant qu'il en estoit demeuré d'accord avec son Amy, afin qu'il respondist par un autre : et qu'ils sçeussent precisement l'endroit par où ils devoient surprendre le Fort : car ces deux hommes en se separant avoient pris toutes leurs mesures, comme ne doutant pas que Cyrus ne hazardast la chose, et ne l'entreprist. Et en effet, les Troupes que ce Prince avoit choisies partirent à l'entrée de la nuit, comandées par Feraulas, et conduites par cét honme qui avoit esté au Roy de Pont, et par le Guide qu'il avoit. Mais apres qu'ils furent partis, Cyrus se mit à considerer avec plus de loisir, la pitoyable mort du Roy le Pont : et à deplore le malheur d'un Prince que la Fortune avoit persecuté toute sa vie, avec une opiniastreté estrange. De sorte que

   Page 6352 (page 518 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rapellant en suite dans sa memoire, la mort du Roy d'Assirie, il se trouva estre capable de compassion pour ces deux illustres Rivaux, aussi bien que d'amitié pour Mazare : si bi ? que r'assemblant toute la haine qu'il avoit euë pour eux, en la personne d'Aryante, il le haït autant tout seul, qu'il les avoit haïs tous ensemble. C'estoit pourtant une haine accompagnée d'estime : mais qui estoit d'autant plus forte, qu'il avoit eu beaucoup d'amitié pour luy, apres les Grandes actions qu'il avoit faites, et à Sardis, et à Cumes. Mais ce qui affligeoit sensiblement Cyrus, estoit de se voir obligé de n'agir point durant quelques jours : cependant il ne laissoit pas d'ordonner de tout, et de voir tous ceux qui avoient quelque chose à luy dire : et mesme de souffrir la veuë de tous ceux qui n'avoient qu'à se donner le plaisir de le voir. Il est vray que l'envie qu'il avoit de sçavoir le succés de cette Entreprise, partageoit fort son esprit, et qu'il ne l'avoit pas tout à fait libre. Il ne laissoit pourtant pas de parler à tous ses Amis, comme s'il n'eust ri ? eu d'extraordinaire dans l'ame ; et de s'informer obligeamment de leurs interests. En effet il demandoit quelquefois des nouvelles de Palmis au Prince Artamas ; de celles d'Amestris, à Aglatidas ; et de celles de Cleonice, à Ligdamis : mais pour Intapherne, il ne luy voulut point dire ce qu'il avoit apris du Traité qu'Arsamone avoit fait avec Thomiris, de peur de l'affliger : il commanda seulement aux Chefs qui avoient leurs Quartiers le plus prés de l'Araxe, que s'ils rencontroient

   Page 6353 (page 519 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelque Cavalerie qui conduisist des Dames, qu'on les respectast, et qu'on les amenast au Champ. Il est vray que ce Prince n'ignora pas longtemps son malheur car comme il estoit un matin au bout du Pont de Bateaux que Cyrus avoit fait faire sur l'Araxe, à regarder passer quelques Troupes qui estoient nouvellement arrivées, et que Ciaxare envoyoit à Cyrus, il vit paroistre le Prince Atergatis : mais à peine le vit il, que l'impatience le prenant, il fut droit à luy : et sans descendre de cheval, parce que le lieu ne le permettoit pas, ils se donnerent la main l'un à l'autre ; et se la ferrant estroitement, ils se confirmerent leur amitié. Mais comme Intapherne avoit beaucoup de choses à demander à Atergatis et qu'Atergatis en avoit beaucoup à dire à Intapherne ; ils s'esloignerent promptement du Pont : et se separant de la presse, Intapherne vit tant de melancolie dans les yeux de son Amy, que cette tristesse passa bien tost dans son coeur : et y mit une certaine curiosité accompagnée de crainte qui faisoit qu'il avoit une envie extréme de demander des nouvelles de la Princesse de Bithinie, sans qu'il osast s'en informer. Mais à la fin ne pouvant plus s'en empescher ; et bien mon cher Atergatis, luy dit-il, estes vous banny par Arsamone, pour m'avoir voulu rendre office aupres de la Princesse sa Fille ? Helas, reprit Atergatis en soûpirant, que vous allez estre surpris de la cause de mon voyage ! et que vous serez estonné, et affligé tout ensemble, quand vous sçaurez que la Princesse de Bithinie,

   Page 6354 (page 520 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et la Princesse Istrine, sont presentement en la puissance de Thomiris, ou y seront bien tost ! et que la Princesse Araminte, sera bientost aussi en celle d'Arsamone. Quoy, s'escria Intapherne, il peut y avoir de la verité à ce que vous dittes ? eh de grace, adjousta-t'il, ne me tenez pas plus long temps en peine : et dittes moy quelle peut estre une si bizarre avanture. Apres cela Atergatis luy aprit ce que Cyrus sçavoit desja : c'est à dire le Traité de Thomiris et d'Arsamone : il est vray qu'il luy dit de plus le commencement de l'execution de ce Traité, par le despart des Princesses. Mais, luy dit Intapherne, comment avez vous pû souffrir une si injuste chose sans vous y opposer ? comme Arsamone jugea bien que je m'y opposerois si j'en avois connoissance, repliqua Atergatis, il agit avec tant de secret, que je ne sçeus point du tout quelle estoit la negociation qu'il faisoit avec Thomiris : et pour m'empescher de faire obstacle au départ de ces Princesses, il m'envoya à Heraclée, durant qu'il les fit embarquer à Chrysopolis, pour les envoyer à la Reine des Massagettes. Mais comme ces Princesses sçeurent quel estoit leur destin, elles en furent si affligées, que touchant le coeur d'un de ceux qui estoient dans le Vaisseau où on les mit, il leur promit de me venir advertir, si ce Vaisseau prenoit Terre : de sorte que comme le lendemain il falut de necessité aborder, parce que la Princesse de Bithinie demanda pour grace qu'on luy permist d'envoyer faire un Sacrifice à un Temple qui est

   Page 6355 (page 521 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au bord de la Mer, à la pointe d'un Cap qu'il faloit que ce Vaisseau doublast ; cét honme que ces deux Princesses avoient gagné, sortit du Vaisseau, et n'y r'entra pas : au contraire il vint diligemment me trouver, et m'advertir en peu de mots, de ce que les Princesses sçavoient de l'estat de leur fortune. De sorte que ne jugeant pas ny que je les pusse joindre, ny que je deusse retourner trouver Arsamone, ny que je deusse m'arrester à faire ce qu'il m'avoit ordonné, je suis venu diligemment vous trouver : et j'ay joint à trois journées d'icy, les Troupes avec lesquelles je suis venu. Mais en venant j'ay sçeu que ces Princesses sont menées par un chemin assez long, afin de ne passer pas l'Araxe si prés du lieu où Cyrus est Campé : ainsi si elles sont aupres de Thomiris, ce ne peut estre que depuis un jour seulement. Intapherne aprenant une si fâcheuse nouvelle, en eut une douleur inconcevable : et ces deux illustres Amis se plaignirent avec tant de violence de la rigueur de leur destin, qu'il ne falloit que les voir sans les entendre, pour connoistre qu'ils avoient quelque grand sujet d'affliction. Mais à la fin Intapherne ayant dit à Atergatis, qu'il faloit donc mettre leur esperance en la valeur de Cyrus, qui en delivrant Mandane, delivreroit leurs Princesses ; il se disposa à le mener à sa Tente, apres l'en avoir fait advertir. De sorte que comme ce Prince n'ignoroit ny son nom, ny sa qualité, ny son merite, ny ses advantures, ny l'amitie qui estoit ?tre Intapherne et luy, il le reçeut avec toute la civilité possible. Mais lors qu'Intapherne voulut

   Page 6356 (page 522 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy aprendre le Traité qu'Arsamone avoit fait, il l'arresta : et sans luy donner la peine de luy dire une chose qu'il sçavoit desja, il luy dit qu'il ne l'ignoroit pas : et qu'il luy en avoit fait un secret, pour luy espargner quelques soûpirs : adjoustant que dés qu'il avoit reçeu cét advis, il avoit donné ordre à ceux qui commandoient les Quartiers les plus esloignez, s'ils rencontroient des Dames de les respecter, et de les amener dans son Camp : en suite de quoy ces deux Amans estant esgallement satisfaits des soins de Cyrus, le remercierent avec une esgalle civilité. Atergatis en son particulier, le fit de si bonne grace, que Cyrus connut bien qu'il meritoit toutes les loüanges que celuy qui luy avoit apris son Histoire luy avoit données. Mais pour commencer leur amitié par une confiance, ils se pleignirent ensemble : et Cyrus repassant ses principales Avantures en se pleignant, fit un abregé de ses malheurs qui suspendit la douleur des deux Amans à qui il parloit, parce qu'ils le trouverent encore plus infortuné qu'eux. Car enfin, leur dit-il, vous n'avez point de Rivaux qui tiennent les Personnes que vous aimez captives : et Thomiris n'a point d'interest de les mal traiter. Mais pour Mandane, adjousta-t'il, elle est sous la puissance d'un Amant : et sous le pouvoir d'une Reine, qui croit avoir raison de la retenir.

Nouvelles du fort des Sauromates
Tandis qu'Atergatis et Intapherne partent à la recherche de la princesse de Bithinie et d'Istrine, des nouvelles positives arrivent du fort des Sauromates : l'assaut mené par Feraulas a été un succès et l'on attend désormais les renforts. Or durant ce temps, un violent coup de vent a brisé les bateaux de Cyrus sur l'Araxe, ce qui retarde les opérations. Par ailleurs, les blessures du héros le contraignent encore au repos. Pendant ce temps, la conversation d'Anacharsis lui est d'un grand réconfort.

Cependant comme Cyrus avoit apris plus precisément la route qu'on faisoit prendre à ces deux Princesses qui venoient de Bithinie, il commanda divers

   Page 6357 (page 513 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Partis pour aller en remontant le long de l'Araxe : jusques à ce qu'ils eussent perdu l'esperance de les rencontrer, ou de trouver du moins la Princesse Araminte, que Thomiris devoit renvoyer à Arsamone, quand les autres seroient arrivées aupres d'elle : car il jugeoit bien qu'elle l'envoyeroit avec la mesme Escorte ; et par le mesme chemin. De sorte que comme Intapherne et Atergatis ne pouvoient pas s'empescher d'y aller en personne, veû l'interest qu'ils y avoient, il falut que Cyrus leur permist d'y aller : leur disant obligeamment, qu'il estoit bien marry de n'estre pas en estat d'y aller luy mesme, et de leur aider à delivrer leurs Princesses, comme il esperoit qu'ils luy aideroient à delivrer Mandane. Cependant Anacharsis qui estoit charmé de la vertu de Cyrus, le voyoit avec beaucoup d'assiduité : disant à ceux à qui il en parloit, que jusques alors il avoit apris à parler de la sagesse : mais qu'en voyant agir Cyrus, il vouloit aprendre à la pratiquer. Ce Prince de son costé, trouvoit en la conversation de ce sage Scythe, une sincerité qui luy plaisoit infiniment : et une Grandeur de sentimens qui touchoit fort son inclination. Aussi l'entretien d'Anacharsis servit-il beaucoup à luy faire suporter le chagrin qu'il avoit d'estre contraint d'estre quelques jours sans agir : et à luy faire attendre avec moins d'impatience, le succés de son Entreprise. Mais enfin il en eut une nouvelle plus heureuse qu'il n'avoit osé l'esperer : et ce Garde de Mandane, qui

   Page 6358 (page 524 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit devenu Escuyer d'Andramite, et qui avoit formé ce hardy dessein, vint luy mesme pour mieux obtenir son pardon, aporter à Cyrus la nouvelle de son execution, et luy dire qu'il estoit Maistre du Fort. Mais pour luy particulariser cette Grande action, il luy dit que Feraulas, conduit par cét homme qui avoit esté au Roy de Pont, avoit fait sa marche si diligemment, et si heureusement, que ceux du Fort n'en avoient eu aucune connoissance : que le signal avoit esté fait si à propos, et que l'attaque avoit tellement surpris la Garnison, qu'elle avoit pris l'espouvante, et avoit esté taillée en pieces. Que de plus, Feraulas apres s'en estre rendu Maistre, avoit si bien r'assuré les Travailleurs ; et leur avoit promis de si grandes recompenses, s'ils achevoient ce qui restoit encore à faire ; que ces Gens qui avoient oüy parler de la liberalité de Cyrus, s'y estoient resolus : et avoient promis d'achever leur Travail en deux jours. Cette grande nouvelle eust donné une joye extréme à ce Prince, s'il eust esté en estat d'avancer avec toute son Armée : mais outre que sa blessure ne le luy permettoit pas, il arriva un accident qui l'empescha d'y songer : qui fut que l'Araxe ayant esté fort agité par un grand Vent, qui dura toute la nuit, rompit le Pont : et que le courant du Fleune emporta avec impetuosité plusieurs des Batteaux destachez, et fracassa presques tous les autres. De sorte que comme l'Armée de Cyrus ne pouvoit tirer sa subsistance que du Païs qui estoit

   Page 6359 (page 525 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au de là du Fleuve, il n'y avoit pas moyen de s'en esloigner que le Pont ne fust refait, afin de faire passer les Munitions pour toute l'Armée : car tout ce qu'on pouvoit faire, le Pont estant rompu, estoit d'en avoir assez chaque jour, en employant ce qu'il y avoit de Bateaux dont on se pouvoit servir, pour la faire subsister au Poste où elle estoit. Ainsi il falut de necessité que Cyrus se resolust d'attendre à entreprendre quelque chose, qu'il pûst monter à cheval ; que le Pont fust refait : et que les Munitions necessaires durant sa marche fussent passées. Cependant il fit travailler avec une diligence incroyable à racommoder ce Pont : et renvoya celuy qui luy avoit aporté la nouvelle de la prise du Fort des Sauromates, pour dire a Feraulas que si on l'attaquoit qu'il se deffendist, avec l'esperance d'estre bientost secouru.

Arrivée de la princesse Araminte
Intapherne et Atergatis reviennent au camp, menant avec eux la princesse Araminte, accompagnée d'Hesionide. Les deux hommes ont délivré les jeunes femmes, alors que Thomiris les faisait conduire auprès d'Arsamone. Cyrus est à la fois surpris et ravi. Après avoir déploré la mort du roi de Pont, Araminte et Cyrus s'entretiennent de Mandane et de Spitridate. La jeune femme certifie à Cyrus que sa bien-aimée est traitée avec beaucoup de respect, mais qu'il sera difficile de la libérer. De son côté, le héros annonce à la princesse de Pont que Spitridate devrait arriver dans peu de jours. En attendant, Araminte est conduite dans la ville la plus proche, auprès d'Onesile.

Mais enfin, apres avoir gardé quatre jours le Lit, les Chirurgiens luy permirent de se lever : pourveû qu'il ne sortist point de sa Tente de quatre ou cinq jours : de sorte que comme il y estoit un matin avec Mazare, Artamas, et Myrsile, on luy dit que le Prince Intapherne, et le Prince Atergatis arrivoient : et qu'ils amenoient des Dames. Cette nouvelle surprit extrémement Cyrus : il creût pourtant, apres y avoir pensé, que peut-estre auroient-ils rencontré leurs Princesses : et qu'il les auroient tirées des mains de ceux qui les menoient à Thomiris. Si bien que sçachant que ces deux Princes luy demandoient la permission de luy amener ces Dames, il la leur

   Page 6360 (page 526 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donna promptement : et leur manda, dans la croyance que c'estoient celles qu'il pensoit, que s'il eust esté en estat de leur aller aider à descendre de leur Chariot, il eust esté au devant d'elles. Mais ce Prince fut bien surpris, lors qu'Intapherne et Atergatis, luy amenerent la Princesse Araminte, suivre d'Hesionide, au lieu de la Princesse de Bithinie, et d'Istrine, qu'il avoit creû voir. Il est vray, qu'il la vit si triste, que jugeant bien qu'elle sçavoit la mort du Roy son Frere, il n'osa luy tesmoigner la joye qu'il avoit, ny commencer de la traitter en Reine : joint que venant à penser que Mandane avoit perdu une grande consolation, en perdant la presence de cette Princesse, il ne luy fut pas difficile de retenir le premier mouvement de joye qu'il avoit eu en la voyant : mais il ne laissa pourtant pas de luy faire voir dans ses yeux, qu'il avoit tousjours pour elle, l'amitié qu'il luy avoit promise. Cependant comme cette Princesse qui avoit autant de jugement que d'esprit, jugea que Cyrus se trouveroit peut-estre embarrassé à luy parler de la mort du Roy son Frere ; elle resolut de luy en parler la premiere en l'abordant. En effet elle ne fut pas plus tost dans sa Tente, à l'entrée de laquelle il la reçeut, que prenant la parole ; je pense Seigneur, luy dit-elle, que pour justifier la tristesse qui paroist sur mon visage, en un jour où la joye de la liberté, et l'honneur de vous revoir, n'y devroient mettre que des marques de satisfaction, il faut que je vous die que la mort du Roy mon

   Page 6361 (page 527 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Frere est la cause de ma douleur : et je pense aussi que pour justifier sa memoire aupres de vous, il faut que je vous aprenne que j'ay sçeu par Thomiris, qu'il s'est repenti en mourant de la violence qu'il avoit faite à la Princesse Mandane : et que s'il n'a merité que vous le pleigniez, il a du moins merité que vous me permettiez de le pleindre. J'ay desja bien fait davantage Madame, reprit Cyrus, car j'ay pleint moy mesme le pitoyable destin d'un si Grand Prince : et j'ay loué les Dieux, tout mon Rival et tout mon ennemy qu'il estoit, de ce que vous ne pouvez pas me reprocher sa mort. Aussi vous puis-je assurer que si je pouvois le ressusciter, quand mesme je devrois ressusciter la passion qu'il avoit pour la Princesse Mandane, je le ferois aveque joye pour faire cesser vostre douleur, et pour faire tarir vos larmes. Mais Madame (adjousta-t'il, forcé de son amour) que n'ameniez vous la Princesse Mandane ? afin que j'eusse l'obligation au Prince Intapherne, et au Prince Atergatis de l'avoir delivrée, comme je leur ay celle de vous avoir mise en liberté. Helas Seigneur, reprit-elle, je n'ay que faire de respondre à ce que vous me dittes, car vous y respondrez bien vous mesme : mais je vous diray, apres vous avoir loüé de la generosité que vous avez, de pleindre la mort de vostre ennemy, que cette Princesse est presentement gardée avec tant d'exactitude, qu'on ne la sçauroit delivrer, qu'en destruisant Thomiris : elle est pourtant servie avec beaucoup de respect : et elle sçait si bien

   Page 6362 (page 528 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'art de se rendre redoutable à ses Ravisseurs, que le Prince Aryante ne l'aborde jamais qu'en tremblant : et ne luy parle qu'avec autant de soumission, que s'il ne la tenoit pas sous sa puissance. Mais Seigneur (poursuivit-elle, en faisant violence à sa douleur, pour rendre office à Cyrus) la nouvelle de la prise du Fort des Sauromates a fort estonné la Reine des Massagettes : et si le Prince Aryante n'eust pas esté blessé, je croy qu'elle l'auroit desja assiegé : mais comme ce Prince n'est pas en estat d'agir à cause de sa blessure, je croy que ce dessein est differé de quelques jours. Apres cela Seigneur, adjousta-t'elle, il faut malgré ma tristesse, que je vous parle de la generosité du Prince Intapherne, et de celle du Prince Atergatis : qui sçachant que ceux qui me conduisoient me menoient vers Arsamone, ennemy mortel du feu Roy mon Frere, n'ont pas laissé de le combatre, et de m'amener aupres de vous : quoy que par plus d'une raison, ils doivent considerer ce Prince. Quand vous les connoistrez bien, reprit Cyrus, vous verrez que vous leur estes encore plus obligée que vous ne pensez : car si vous leur devez la liberté, vous devez aussi celle de Spitridate au Prince Atergatis. Quand on ne fait que ce qu'on est obligé de faire, reprit ce Prince, on ne doit pas apeller obligation, ce qui n'est simplement que satisfaire à son devoir : c'est par cette raison, adjousta Intapherne, que je declare que n'ayant fait que ce que je devois faire, je n'ay point

   Page 6363 (page 529 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

droit de pretendre qu'on m'en soit obligé. Quoy qu'il en soit, dit Cyrus, vous nous permettrez d'en penser ce qu'il nous plaira : mais Madame, adjousta-t'il je ne puis tarder plus long temps à vous dire, que nous attendons de jour en jour que le Prince Spitridate arrive. Vous sçavez donc (reprit Araminte en rougissant et en soûpirant) où est ce Prince infortuné ? je ne sçay pas precisément où il est Madame, repliqua Cyrus, mais je sçay qu'il doit arriver bien tost : et qu'il estoit à un Port de la Colchide, lors que le Prince Tigrane a escrit à la Princesse Onesile : et qu'ainsi il ne peut tarder longtemps à avoir l'honneur de vous entretenir. Apres cela, Cyrus demanda à Intapherne, et à Atergatis, en quel endroit ils avoient rencontré cette Princesse, et il demanda aussi à Araminte, apres que ces Princes luy eurent dit qu'ils l'avoient trouvée comme elle alloit passer le Fleuve, si les deux Princesses qu'Arsamone devoit bailler en Ostage à Thomiris estoient arrivées ? De sorte qu'elle luy respondit, ce qu'elle avoit desja respondu à Intapherne, et à Atergatis : c'est à dire qu'elles estoient arrivées un jour avant qu'elle partist : et quelle avoit encore eu la douleur, de ne pouvoir obtenir la permission de voir la Princesse de Bithinie, qu'elle aimoit depuis si long temps. En suite Cyrus luy dit, que quoy que le malheur du Roy son Frere, fust cause qu'il ne luy avoit laissé que le titre de Reine, il ne laissoit pas de vouloir qu'on

   Page 6364 (page 530 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la traitast comme s'il luy eust laissé les deux Royaumes qu'il avoit perdus : car enfin Madame, luy dit-il, le Prince Spitridate vous les rendra : et je suis assuré qu'il ne pretend pas jouïr de l'usurpation d'Arsamone : et qu'il vous traittera luy mesme en Reine de Pont, dés qu'il sera icy, quoy que son Pere en possede le Royaume. Et puis Madame, s'il plaist à la Fortune que je delivre Mandane, Arsamone ne se trouvera pas en estat de refuser de rendre justice à ceux à qui il la doit. Araminte charmée de la civilité de Cyrus, luy respondit avec autant de generosité que d'esprit, et autant de tristesse que de generosité : apres quoy Cyrus donna ordre qu'on la menast à une superbe Tente, en attendant qu'il y eust des Bateaux prests pour la faire passer à la mesme Ville où estoit Onesile, afin qu'elle y fust plus commodément, et plus seurement. D'abord, quoy qu'Araminte estimast infiniment cette Princesse, elle fit beaucoup de difficulté d'estre avec elle, lors qu'on le luy proposa, parce qu'elle estoit Belle-soeur de Phraarte : mais Cyrus luy ayant fait representer, que cette Princesse l'avoit estrangement blasmé de la violence qu'il luy avoit faite ; et que le Prince Tigrane son Mary estoit le meilleur Amy de Spitridate : et le plus grand ennemy de son Frere depuis qu'il l'avoit enlevée, elle s'y resolut : joint que ne voyant rien à son choix, que d'estre dans une Armée, ou d'estre avec la plus vertueuse Princesse du Monde, elle ne balança plus,

   Page 6365 (page 531 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et elle y fut conduite par Chrysante dés le mesme jour : Cyrus ayant fait sçavoir à Onesile, et la mort du Roy de Pont, et celle de Phaarte, et l'arrivée d'Araminte, afin qu'elle sçeust comment elle la devoit recevoir. L'entre-veuë de ces deux Princesses fut fort touchante ; et elles se dirent si precisément ce qu'elles se devoient dire, qu'il estoit aisé de voir quelles avoient toutes deux autant de jugement que d'esprit, et autant de vertu que de jugement.

Les paroles d'Anacharsis à Solon
Avant de prendre le chemin du fort des Sauromates, Cyrus, rétabli de ses blessures, va rendre visite à Araminte et à Onesile, accompagné du sage Anacharsis. Ils y rencontrent un homme nommé Salamis, ami d'Anacharsis, de Solon et de Mnesiphile. Salamis est chargé de dire à Anacharsis qu'à ce jour, Solon prête foi aux paroles que son ami lui avait dites plusieurs années auparavant. Tout le monde s'interroge sur ces mystérieux propos. Anacharsis satisfait à leur curiosité : devant la foi de Solon dans les lois, il avait comparé ces dernières à des toiles d'araignées, capables seulement de retenir les moucherons, et non les bêtes de plus grande envergure.

Cependant le Pont estant racommodé, et Cyrus estant en estat de sortir de sa Tente, et de monter à cheval, resolut de faire passer diligemment toutes les Munitions qui luy estoient necessaires durant sa Marche, et de décamper aussi tost qu'elles seroient passées : donnant de plus divers ordres, pour faire qu'il y eust des Convois continuels pour la subsistance de son Armée. De sorte que devant partir dans deux jours, il resolut d'en employer un à aller faire une visite à la Reine de Pont : et à aller dire adieu à la Princesse d'Armenie. Comme il s'agissoit de consoler une affligée ; et que de plus Cyrus aimoit fort la conversation d'Anacharsis, il l'obligea à faire cette visite aveque luy : si bien que Cyrus estant parti un matin, accompagne de cét illustre Scythe, d'Indathyrse, d'Araspe, de Ligdamis, d'Aglatidas, de Mnesiphile, et de Chersias, il fut s aquiter de ce qu'il devoit à la bien-seance, et à l'amitié qu'il avoit pour les Princesses qu'il alloit visiter. Comme Araminte

   Page 6366 (page 532 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit en deüil, et que de plus il voulut la traiter en Reine, Cyrus la vit la premiere : et ne fut chez la Princesse Onesile, qu'apres l'avoir veuë. Mais il ne prit pas garde en y entrant, qu'Anacharsis ne l'y suivoit pas : et qu'il avoit esté arresté par un Estranger au bas de l'Escallier, par où on alloit à l'Apartement d'Araminte. Il est vray que dés qu'il fut dans sa Chambre il s'en aperçeut, et le demanda : mais Chersias luy ayant dit qu'il s'estoit arresté à un homme qui sembloit avoir beaucoup de choses à luy dire ; Cyrus fit sa visite, et s'engagea si fort à parler de Mandane avec Araminte, qu'il oublia Anacharsis : car comme il y avoit peu de jours qu'elle avoit veû cette Princesse, il luy sembloit que c'estoit presques luy parler que de l'entretenir. En effet sa passion luy faisoit trouver un si grand plaisir à voir une Personne qu'elle avoit veuë, et avec qui elle avoit parlé de luy, qu'il ne pensa jamais s'en separer pour aller chez Onesile. Il la quita pourtant à la fin, pour aller chez la Princesse d'Armenie : mais ce fut en luy disant qu'il la reverroit pour luy dire adieu. Cependant en passant d'un Apartement à l'autre, il vit un homme de bonne mine, qu'il ne connoissoit pas ; et qui paroissoit estre Grec, qui se promenoit dans une Antichambre avec Anacharsis : et qui ne vit pas plustost Mnesiphile, qu'il s'en aprocha. Neantmoins comme Cyrus estoit tout contre l'Apartement d'Onesile, il y entra sans s'arrester : ayant encore l'esprit si

   Page 6367 (page 533 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rempli de Mandane, qu'il ne voulut pas interrompre ses propres pensées, pour demander à Anacharsis ce qui l'avoit empesché de le suivre. Mais lors qu'il fut au milieu de l'Anti-chambre de cette Princesse, Anacharsis l'ayant rejoint, le suplia de souffrir qu'un des Amis de Solon, de Mnesiphile, et de luy (qui s'apelloit Silamis) eust l'honneur de le salüer : de sorte que Cyrus s'estant arresté, et ce Grec s'estant aproché, il le salüa tres civilement : et luy dit que comme il n'estoit pas possible qu'il fust Amy de tant d'honnestes Gens, sans estre luy mesme un fort honneste homme, il estoit bien aise de le connoistre. Apres quoy luy demandant quel estoit le sujet de son voyage ? Silamis luy respondit qu'ayant eu. diverses raisons de s'éloigner d'Athenes, il avoit pris la resolution de passer en Asie, et d'aller à Artaxate pour y voir Onesile, de qui il avoit l'honneur d'estre Allié : de sorte que Solon l'ayant obligé à tascher de rencontrer Anacharsis, qu'il sçavoit estre passé en Asie avec Mnesiphile, Diocles, et Chersias, afin de l'assurer de sa part, qu'il avoit autrefois eu raison, de luy dire ce qu'il luy avoit dit, lors qu'il composoit ses Loix, il avoit eu bien de la joye en aprenant de la Princesse d'Armenie que ce sage Scythe estoit dans son Armée. Si je ne craignois, reprit Cyrus, de faire trop attendre cette Princesse, je vous prierois de me dire à l'heure mesme, ce que dit Anacharsis à Solon : car puis qu'il s'en est souvenu si long

   Page 6368 (page 534 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

temps, il faut que ce soit une chose considerable. Elle l'est tellement, repliqua Silamis, que depuis qu'il l'a ditte, tout le monde s'en sert lors qu'il s'agit de parler de la mesme chose dont il parloit. Ce que je dis fut pourtant si simplement dit, reprit Anacharsis, qu'il ne merite pas l'honneur qu'on me fait de s'en souvenir. Comme la Princesse d'Armenie a l'esprit infiniment esclairé (repliqua Cyrus, en commençant de marcher) elle en jugera : car je prieray Silamis de me le dire en sa presence. Et en effet, apres que Cyrus eut salüe cette Princesse : qu'il luy eut presenté Anacharsis ; et qu'il luy eut parlé de Silamis, qu'elle luy dit n'estre arrivé que le jour auparavant ; il luy dit que pour luy donner une grande marque de son estime, il vouloit quelle jugeast, si Solon et tout ce qu'il y avoit d honnestes Gens à Athenes, avoient raison de se souvenir de quelques paroles qu'Anacharsis avoit dittes à ce sage Legislateur, du temps qu'il estoit à cette fameuse Ville. Les Atheniens, reprit Onesile. ont la reputation d'avoir l'esprit si delicat, qu'il est à croire que ce qu'ils ont jugé digne d'estre retenu, merite de l'estre de tout le monde. Apres cela Cyrus se tournant vers Anacharsis, le pressa de dire ce qu'il avoit dit à Solon : en verité Seigneur, luy dit-il, ce que je luy dis luy parut alors si desraisonnable, qu'il faut qu'il soit arrivé un grand changement dans son esprit, pour avoir changé d'advis. Il en est tant arrivé à Athenes, reprit Silamis, que vous ne devez pas vous estonner

   Page 6369 (page 535 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il a changé de sentimens : et s'il a connu, que vous connoissiez mieux que luy le naturel des Peuples, qu'il pretendoit gouverner par la seule authorité de ses Loix. Il est vray Seigneur, reprit alors Anacharsis, que voyant quelles estoient les moeurs des Atheniens ; et considerant mesme tous les hommes en general ; je trouvé estrange qu'un homme aussi sage que Solon, et qui connoissoit aussi parfaitement l'impetuosité de toutes les passions qui desreglent la vie des hommes ; et qui connoissoit aussi quelle est l'audace et la stupidité de la multitude, pretendist restablir l'ordre dans un si grand Peuple : et y faire regner la concorde et la vertu, par ses Loix seulement. De sorte que comme il m'alleguoit tousjours ses Loix, pour remedes a tous les maux de sa Patrie ; ha Solon (m'escriay-je, en le regardant fixement) les Loix sont comme les Toiles de ces ingenieux Animaux qui les filent, et qui les font avec tant d'art : car enfin elles n'arrestent que les plus foibles Moucherons qui s'y prennent : et sont facilement rompuës par ceux qui ont plus de force. Ainsi je prevoy, avec toute la certitude que la Sciences des conjectures peut donner, que les foibles observeront vos Loix : et que les puissans les enfreindront bien tost, et les mettont mesme en estat de n'estre plus gardées par personne : si ce n'est que ce soient des Loix armées, et que la crainte et l'authorité les facent plustost observer que la Justice. Je ne m'estonne pas, dit alors Cyrus, si l'on

   Page 6370 (page 536 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

a retenu ces paroles : car pour moy je ne les oublieray jamais. Elles sont sans doute dignes d'estre retenues, dit la Princesse Onesile : et elles le sont d'autant plus, repliqua Silamis, que l'evenement à fait voir qu'Anacharsis avoit raison.

L'identité complexe de Pisistrate
Salamis rapporte que les bouleversements survenus à Athenes sont à l'origine du changement d'opinion de Solon. Désormais Pisistrate, dont la vie et le caractère sont d'une grande complexité, s'est rendu maître de la cité. Or malgré la perte de la liberté d'Athenes, chère à Solon, ce dernier n'a pas rompu les liens qui l'unissent à Pisistrate. Cyrus souhaite connaître la vie de ce dernier en détails, afin de comprendre le comportement du sage Solon. Salamis commence le récit.

En effet les Loix de Solon en son absence, ont esté mal observées : et depuis son retour, les choses ont esté si en desordre, qu'enfin Pisistrate, qui n'estoit que Citoyen d'Athenes, en est aujourd'huy le Maistre. Il n'est donc plus Amy de Solon, reprit Anacharsis : pardonnez moy, repliqua Silamis : mais je ne sçay si Solon est tousjours le sien, quoy qu'il le voye encore quelquesfois, et qu'il luy donne mesme des conseils. Il me semble, reprit Onesile, que c'est une chose fort nouvelle, que d'entendre dire qu'Athenes ne soit plus libre : et il l'est encore plus, repliqua Cyrus, de sçavoir que ce soit Pisistrate qui l'ait assujettie : puis que veû l'humeur dont il estoit lors que je le connus à Athenes, je ne comprens pas qu'il ait pû s'apliquer assez aux affaires, pour faire reüssir un si grand dessein : car enfin Pisistrate, quand je l'ay veû, sembloit n'aimer que les plaisirs : il est vray, adjousta Cyrus, que je tarday peu à Athenes, et qu'ainsi je n'en puis juger equitablement, Seigneur, reprit Silamis, Pisistrate ne peut estre connu aussi facilement qu'un autre : estant certain, qu'on peut dire qu'il est trois ou quatre hommes differens à la fois. Cependant quoy que les plus zelez pour la liberté l'apellent le Tiran d'Athenes, je ne

   Page 6371 (page 537 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

laisse pas de soustenir que c'est un des hommes du monde qui a le plus de merite : et que si la Republique avoit à perdre sa liberté, il luy est avantageux qu'elle soit assujettie à Pisistrate : dont la vie est si meslée, qu'on en pourroit faire divers recits, qui seroient tous veritables, et qui ne se ressembleroient pourtant point. En effet, adjousta-t'il, qui ne conteroit que les actions de valeur qu'il a faites, donneroit l'idée de la valeur mesme : qui ne raporteroit que ses intrigues, et toutes les Factions dont il a esté, feroit le Portrait d'un ambitieux remüant, et inquiet : qui ne raconteroit que ses bontez ; sa sincerité ; les generositez qu'il a eues ; ses liberalitez ; et sa magnificence ; feroit la Peinture d'un veritable homme d'honneur : et qui ne reciteroit que ses amours, et ses galanteries, donneroit le Modelle d'un Amant fort agreable, et fort galand. Ce que vous dittes de Pisistrate, reprit Onesile, me donne la plus grande curiosité du monde de sçavoir toutes ses Avantures : Silamis les sçait si bien, repliqua Mnesiphile, qu'il ne les sçait pas mieux luy mesme. Puis que cela est, dit Cyrus, je le prierois de les vouloir raconter à la Princesse d'Armenie, s'il y avoit seulement un jour entier que je fusse son Amy. Puis qu'il y a bien plus longtemps que je suis à vous, sur le raport de la Renommée, reprit Silamis, je vous assure Seigneur, qu'il n'est rien que vous ne me puissiez commander. Comme je ne fais jamais que des prieres à mes Amis,

   Page 6372 (page 538 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

respondit ce Prince, je ne vous seray point de commandement : mais je vous prieray au nom de la Princesse d'Armenie, de vouloir luy dire toute la vie de Pisistrate. Cependant comme il y a aparence, adjousta-t'il, que le sage Anacharsis ne croiroit pas avoir assez bien employé son temps, s'il l'avoit passé à entendre une Histoire amoureuse, il vaut mieux qu'il aille faire une visite à la Reine de Pont : chez qui je l'iray retrouver, lors que j'iray dire adieu à cette Princesse. D'abord Anacharsis ne vouloit pas s'en aller : disant que tout ce qui estoit digne d'estre escouté par Cyrus, l'estoit de l'estre de tout le monde : mais comme Silamis luy avoit donné une Lettre de Solon, qu'il avoit impatience de relire, parce qu'il l'avoit leuë avec precipitation, il ne fut pas marry d'avoir un pretexte de sortir : afin de pouvoir revoir ce que luy mandoit un homme pour qui il avoit tant d'estime. De sorte qu'obeïssant à Cyrus, il se retira : et fut satisfaire son envie, avant que d'aller chez Araminte, conduit par un des Officiers d'Onesile. Cependant Anacharsis ne fut pas plustost sorty, que cette Princesse solicitant Silamis de tenir sa parole, et Cyrus l'en pressant aussi, il se disposa à satisfaire leur curiosité : si bien qu'apres avoir rapellé dans sa memoire, ce qu'il avoit à dire ; et avoir tasché d'y donner quelque ordre ; il commenca son recit de cette sorte, en parlant à Onesile, parce que Cyrus le voulut ainsi.


Histoire de Pisistrate : Pisitrate et ses amis
Pisistrate, plus galant qu'ambitieux, fait une cour assidue à Cerinthe l'enjouée, avant de s'éprendre également d'Euridamie la mélancolique. Les deux amies, aux caractères opposés, reflètent les contradictions de l'humeur de Pisistrate, tour à tour gai et chagrin. Par ailleurs, le mélancolique Theocrite est amoureux de Cerinthe. Celle-ci aime à profiter de l'absence de son malheureux amant pour railler son attitude. Euridamie fait un jour une remontrance à Cerinthe à ce sujet. Les propos d'Euridamie sur la raillerie suscitent alors une longue conversation. Pisistrate prie finalement la jeune femme d'établir les lois de la raillerie.
Portrait de Pisistrate
Pisitrate est un descendant de l'illustre Ajax. Il vit à Athenes au temps où règnent la paix et les lois de Solon. Il est bien fait ; un nez élevé renforce sa haute mine. Pourtant il apparaît certains jours particulièrement négligé. Il a par ailleurs dans l'humeur des traits contradictoires, mais qui contribuent finalement à faire de lui un honnête homme. Il peut être enjoué ou chagrin, très actif ou oisif. L'accoutumance augmente ses plaisirs, qui du reste sont changeants. Pisistrate écrit en outre des vers particulièrement galants. Il a l'âme désintéressée, il est fidèle en amitié, libéral et magnifique.

   Page 6373 (page 539 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

HISTOIRE DE PISISTRATE.

Comme je sçay, Madame, que je parle à une Personne qui ne sçait pas seulement ce qui se passe au Pais qu'elle habite, mais qui n'ignore rien de tout ce qu'une Grande Princesse doit sçavoir ; je retrancheray beaucoup de choses de mon recit, que je serois obligé de dire, si je parlois à une Personne moins instruite qu'elle de l'estat des affaires de la Grece : car puis qu'elle a la gloire d'avoir donné l'origine à vostre illustre Maison, je veux croire qu'elle ne vous est pas si indifferente que vous ne vous informiez quelquesfois des changemens que la Fortune y apporte : joint aussi que comme c'est l'Histoire de Pisistrate que je vous raconte, et non pas celle d'Athenes, je ne suis pas obligé de m'arrester longtemps à vous parler des affaires generales de nostre Republique : et je ne vous en diray, que ce qu'il est necessaire que vous en sçachiez, pour entendre parfaitement tout ce qui regarde Pisistrate. Mais Madame, comme la naissance illustre est un avantage fort grand, quand on a assez de vertu pour en soustenir l'esclat ; je vous diray que la sienne est aussi digne de luy, qu'il est digne de ceux dont il est descendu : car enfin il vient en droite ligne d'un Fils d'Aiax, appellé Philaeus, qui fut fait Citoyen d'Athenes, avec

   Page 6374 (page 540 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son Frere nommé Eurisace : et qui donna l'Isle de Salamine aux Atheniens. Je puis pourtant vous assurer, que son coeur est encore plus Grand que sa naissance : et qu'il y a peu d'hommes en Grece, qui ayent de plus Grandes qualitez que luy. Pour sa personne, elle plaist infiniment : car Pisistrate est grand, et bien fait : et il a tous les trais du visage beau. Il est vray qu'il a le nez un peu grand et eslevé vers le milieu : mais cela sert tellement à sa bonne mino, qu'il luy est avantageux de l'avoir ainsi : estant certain qu'on ne peut pas avoir l'air plus Grand et plus noble que l'a Pisistrate : principalement quand il n'est point negligé : et qu'il n'est point en un de ces jours, où il est si different de luy mesme, qu'à peine le connoit-on. En effet quand il est en une de ces humeurs chagrines et paresseuses, qui luy prennent quelquesfois, il n'est pas seulement negligé en ses habillemens, il semble mesme encore qu'il soit un autre homme : les cheveux qu'il a si beaux, paroissent fort bruns, et ne sont plus frisez : la taille qu'il a si bien faite, est moins agreable : et il y a un certain abandonnement en toute sa personne, qui fait qu'on diroit que son esprit ne soustient plus son corps, ou que ce n'est plus le mesme Pisistrate. Mais aussi quand il est en un de ces jours où il est avec luy mesme, et où il est propre et magnifique tout ensemble, il n'est pas possible de voir un homme de plus grande mine, ny d'un air plus noble et plus agreable

   Page 6375 (page 541 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que luy. De plus Madame, il n'est pas seulement different de luy mesme, selon les jours où on le voit : mais il a encore dans le coeur des choses toutes contraires, et des inclinations toutes opposées. Car Pisistrate est enjoüé, et chagrin : et d'un naturel ardent, quoy qu'il aime l'oisiveté. Au reste il faut encore dire à sa loüange, qu'il a infiniment de l'esprit, et de l'esprit du monde, et de l'esprit cultivé. Mais il faut dire aussi, qu'encore qu'il soit d'humeur paresseuse : il ne laisse pas d'estre le plus agissant de tous les hommes, quand la fantasie luy en prend : car il est capable de renverser tout l'ordre de sa vie ; de dormir quand il faut veiller ; et de veiller quand il faut dormir. Cependant il aime pourtant naturellement le repos : et quand il en jouït, il en jouït, avec plus de tranquillité qu'aucun autre. Cette amour du repos n'empesche pourtant pas qu'il ne se jette facilement dans le tumulte des affaires : parce qu'il a dans l'esprit une certaine droiture delicate, qui fait qu'il ne peut souffrir le Gouvernement de qui que ce soit : et qu'il se pleint continuellement de ceux qui ont l'administration des affaires, quels qu'ils puissent estre. Si bien qu'encore qu'il ait le bien public pour objet, et que ses intentions soient les meilleures du monde, ils ne laisse pas de faire quelques fois comme ceux qui ne les ont pas : et de se mesler parmy ceux qui sont les plus remüans dans la Republique. Cela ne l'empesche pourtant pas d'aimer tous les plaisirs avec passion : non

   Page 6376 (page 542 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

seulement ceux qui sont d'un grand esclat, mais encore les plaisirs rustiques, et champestres : car il n'a pas de plus grande satisfaction que de voir dancer des Bergeres au son des Haut-bois, et à l'ombre des Saules, dans une Prairie. Il se jouë mesme avec un Enfant, quand il est ioly : et se trouve capable de se divertir des petites choses, quand les grandes luy manquent : et de s'amuser du moins sans ennuy, quand il ne peut faire autrement. Au reste l'accoustumance est si puissante sur son esprit, qu'elle luy tient, quelquesfois lieu de raison, de merite, et de beauté. En effet il s'accoustume aux lieux qu'il habite ; aux Ruës où il passe ; aux Maisons où il va ; aux Portiers qui luy en ouvrent les Portes ; aux Esclaves qu'il y rencontre ; et aux Personnes qu'il y visite ; plus que qui que ce soit ne s'y est jamais accoustumé. Et cette accoustumance est si forte, que je suis assuré, que des yeux gris qu'il sera accoustumé de regarder, luy plairont quelquefois davantage, que les plus beaux yeux bleus, ou les plus beaux yeux noirs du monde, qu'il ne verroit pas souvent : et qu'il faudroit qu'il allast chercher en quelque autre Quartier que celuy où il va d'ordinaire. Cependant il ne laisse pourtant pas d'estre quelquesfois fort changeant dans ses plaisirs : car il y a des temps où la Peinture est sa passion dominante, et où il ne parle que de Tableaux : ne faisant autre chose que d'aller de Peintre en Peintre, de Cabinet en Cabinet, et de parler de la diversité des Manieres. Mais il y

   Page 6377 (page 543 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en a d'autres aussi, où la Musique a son tour : et où sans se souvenir plus de sa premiere passion, il se donne tout entier à l'Harmonie. En un autre temps, la dance l'occupe : et il n'a l'imagination remplie que de Bals et d'Assemblées. Une autre fois l'amour des Liures et des Vers le possede entierement : et il a la memoire si pleine de tout ce qu'on a escrit de beau, que ceux qui ont fait ces belles choses, ne sçavent pas si precisément les beaux endroits de leurs Ouvrages qu'il les sçait. De sorte que passant ainsi d'une passion à une autre, Solon luy disoit un jour agreablement, en luy reprochant cette espece d'inconstance, qu'il avoit aimé toutes les Muses les unes apres les autres, depuis Melpomene jusques à Ptersichore. Au reste Madame, Pisistrate n'aime pas seulement les Vers, il en fait aussi de fort jolis, et de fort galands : et j'ay entendu dire souvent à Solon qu'il eust voulu avoir fait ceux qu'il luy montroit, quoy qu'il en face tres bien. Mais ce qui rend Pisistrate le plus loüable, c'est qu'il est bon autant qu'on le peut estre, qu'il est ardent et fidelle Amy ; qu'il est magnifique et liberal ; qu'il est brave et genereux : et que quoy qu'il ait plus d'ambition qu'il n'en croit avoir, il n'a pourtant pas l'ame interessée. Ainsi la seule chose qu'on peut reprocher à Pisistrate, c'est d'estre un peu trop attaché à ses opinions : et de croire un peu trop facilement que ce qu'il a pensé arrivera comme il l'a imaginé. Au reste Pisistrate a encore une chose que j'oubliois de vous

   Page 6378 (page 544 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire ; qui est que quand il a esté une fois accoustumé avec quelqu'un, l'absence ne peut jamais faire qu'il s'en de sa coustume : et quand il auroit esté dix ans sans voir un de ses Amis, ou une de ses Amies, si la Fortune les luy fait revoir, il leur parle avec la mesme familiarité que s'il les avoit veûs tous les jours : et il est aussi aisé de leur parler des choses passées, que s'il ne pouvoit vivre sans eux. Cela n'empesche pourtant pas qu'il ne soit apres cela encore tres longtemps sans les voir, et sans s'en desesperer : ainsi je pense avoir eu raison de dire au commencement de mon discours, qu'il a cent choses dans l'humeur et dans l'esprit, qui semblent estre incompatibles : mais apres tout il n'en a aucune qui l'empesche d'estre un fort honneste homme.

La galanterie de Pisitrate
Pisistrate est naturellement porté à la galanterie. On peut donc s'étonner qu'un homme tel que lui, manifestant si peu d'ambition, se soit rendu maître d'Athenes. Marié de force à dix-sept ans par ses parents, il est veuf à l'âge de vingt-et-un ans. Parent de Solon, il a profité des préceptes du sage dès son plus jeune âge. Solon a également préféré nourrir chez lui l'amour de la galanterie, plutôt que celui de l'ambition. A cette époque, la paix et les divertissements règnent à Athenes.

Je m'assure Madame, qu'apres vous avoir despeint Pisistrate, vous avez quelque peine à comprendre qu'il ait songé à se rendre Maistre d'Athenes : n'y ayant pas trop d'aparence qu'un homme qui aime tant les plaisirs ; qui a l'ame si desinteressée ; et qui aime Solon si tendrement ; ait pû penser à entreprendre d'usurper l'authorite Souveraine. Mais Madame, quand je vous auray raconté ses avantures, vous en serez encore bien plus surprise : et vous aurez peine à concevoir comment un mesme coeur pouvoit contenir tant d'ambition et tant d'amour. Je ne m'amuseray point Madame, à vous dire tous les commencemens de la vie de Pisistrate, quoy qu'ils ayent esté tres beaux : car

   Page 6379 (page 545 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il se signala à l'Entreprise de Salamine, et fit plusieurs autres belles choses. Je vous diray aussi en peu de mots, qu'à dix-sept ans son Pere le força de se marier, et que trois ans apres sa Femme mourut : car comme ce fut un Mariage sans amour, et une obeïssance qu'il voulut rendre à son Pere, il ne s'y passa rien digne de vous estre raconté. Mais Madame apres avoir sacrifié cette premiere fois sa liberté a sa Famille, il la voulut sacrifier pour luy mesme, comme vous le sçaurez dans la suite de mon discours. Cependant il est à propos que vous sçachiez que sa Mere et celle de Solon estant fort proches Parentes, il reçeut dés le Berçeau des enseignemens de cét homme illustre : cela ne l'empescha pourtant pas d'estre galant : car outre que Solon n'est pas ennemy de l'amour, il est encore vray que par le desir de la liberté de sa Patrie, il aimoit beaucoup mieux que la jeunesse d'Athenes penchast à la galanterie qu'à l'ambition : car enfin (disoit-il un jour à Thales du temps qu'il estoit à nostre Ville) durant que Pisistrate et tous les autres de sa volée sont Esclaves de nos Belles, ils ne songent pas à faire que nous soyons les leurs. De sorte Madame, que Pisistrate estant naturellement galant ; et n'estant retenu par nulle consideration, non pas mesme par les conseils d'un homme qu'il croit aveque raison souverainement sage ; il se donna tout entier à ce qu'on apelle plaisir : ne trouvant nulle occasion de se divertir, ou de divertir les autres, qu'il

   Page 6380 (page 546 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne la prist. Il est vray qu'il y en a qui disent que dés ce temps là, il songeoit à se rendre Maistre d'Athenes : et qu'il n'agissoit ainsi, que pour mieux cacher son dessein : mais pour Pisistrate, il n'en tombe pas d'accord : et il dit que la Fortune l'a porté où il est par un des caprices, sans une longue premeditation. Quoy qu'il en soit, Pisistrate ne fut pas plûtost Maistre absolu de luy mesme, qu'il sembla ne songer qu'à passer le temps agreablement. Et certes il estoit en lieu commode pour cela : car Madame, quoy qu'il semble que les Cours des Rois, soient plus propres aux grands divertissemens que les Republiques, parce que les Palais des Princes reünissent plus les honnestes Gens, qu'ils ne le peuvent estre en un lieu où la puissance est divisée ; il est pourtant vray, qu'Athenes estoit alors en un si grand esclat, qu'il est peu de lieux au Monde où on se pûst mieux divertir. Car outre qu'il sembloit que de par toute la Grece on eust affaire à Athenes, et qu'ainsi il y eust un fort grand abord d'Estrangers ; il est encore vray que par une constellation favorable, il y avoit tant de Femmes aimables, et tant de Gens d'esprit en un mesme temps, qu'on eust dit que les Dieux les avoient proportionnez en merite, afin qu'ils honnorassent leur Patrie, et qu'ils s'estimassent les uns les autres. Joint qu'il sembloit alors que la paix et la tranquillité, y fussent establies pour un Siecle : à peine se souvenoit on de toutes les Factions qui

   Page 6381 (page 547 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'avoient divisée, du temps que ceux qu'on accusoit d'estre descendus de ces Citoyens qui avoient esté de la Conjuration Cylonienne, qui a tant fait de bruit par toute la Terre, y estoient encore, et servoient de pretexte à toutes nos divisions. Les Loix de Solon estoient alors religieusement gardées, quoy qu'il y eust eu quelque desordre depuis son absence : et la paix, l'abondance, et les plaisirs estoient dans Athenes, plus qu'en aucun lieu du Monde. Ce n'est pas qu'à cause de toutes les divisions passées, il n'y eust encore quelque disposition à la nouveauté, dans la plus part des esprits : mais comme il y avoit fort peu que le dernier desordre estoit apaisé, il y avoit un calme assez grand en apparence, pour faire esperer à ceux qui aimoient le repos, qu'il dureroit longtemps : ainsi il sembloit qu'on n'eust plus autre soin que d'empescher que l'oysiveté de la Paix ne devinst ennuyeuse.

Les Thesmophories
Pisistrate est le jeune homme athénien de la plus haute condition. Après lui viennent Lycurgue, Theocrite et Ariston. Parmi les dames, Cleorante, fille de Megacles, Cerinthe, fille de Philombrote, et Euridamie, parente de Solon, tiennent le premier rang. Tous les deux ans, une grande fête, appelée les Thesmophories, est organisée au temple en l'honneur de Ceres. Les dames, parées comme pour aller au bal, veillent durant neuf jours au temple. Pisistrate y rencontre Cerinthe, jeune femme gaie, spirituelle et enjouée.

Mais entre les jeunes gens de qualité qui tenoient le premier rang, Pisistrate estoit le plus considerable : Lycurgue, et Theocrite, qui estoient de la premiere condition, et qui estoient fils d'un homme appellé Aristolas, avoient de fort Grandes qualitez, quoy que d'humeur differente : et il y en avoit un autre appellé Ariston, qui estoit aussi infiniment agreable. Pour les Dames, entre ce grand nombre qui faisoit l'ornement de nostre Ville, Cleorante, qui est fille d'un homme fort considerable à Athenes, apellé Megacles, tenoit le premier rang, aussi bien que Cerinthe,

   Page 6382 (page 548 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fille d'un autre homme de qualité apellé Philombrote, et Euridamie Parente de Solon. Mais Madame, il faut s'il vous plaist que je ne vous les face connoistre, que selon l'ordre que Pisistrate les connut. Je vous diray donc, qu'encore que nostre Ville soit sous la protection de Minerue, nous ne laissons pas d'avoir une veneration particuliere pour Cerés : en effet elle a un Temple fameux à Athenes : et on celebre tous les ans deux Festes à son honneur, que nous appellons Thesmophories, où les femmes principalement font le plus de Ceremonies. Car non seulement elles font diverses austeritez, mais elles vont veiller neuf soirs de suitte dans le Temple de cette Deesse : et ce qu'il y a de particulier à cette Feste, c'est que pour honnorer Cerés, elles y vont parées comme pour aller au Bal. De sorte que comme ce Temple est fort beau, et qu'il est esclairé de mille Lampes, c'est une fort belle chose que d'y voir les Dames durant les neuf soirs qu'elles y vont veiller jusques à my-nuit : aussi à dire la verité, n'y a-t'il guere d'hommes de qualité qui ne s'y trouvent : car ceux qui ne sont plus jeunes, y vont pour honnorer la Deesse seulement : et ceux qui le sont, partageant leur dessein, y vont autant pour voir les Dames, que pour prier Cerés. Estant donc en un de ces temps où on celebre cette Feste, Pisistrate de qui j'estois assez Amy, me proposa d'aller où tout le monde alloit : si bien que comme il n'eust pas

   Page 6383 (page 549 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

esté aisé que j'eusse pû trouver autre chose à faire, j'y fus aveque luy, Pisistrate n'ayant alors nul engagement particulier non plus que moy : de sorte que n'ayant point de place affectée à chercher nous nous mismes où le hazard voulut que nous fussions. Mais à peine fusmes nous placez, que l'aimable Cerinthe, fille de Philombrote, qui suivoit sa Mere, vint se mettre aupres de nous : et s'y mit d'une maniere si agreable, que quoy qu'elle ne nous parlast point, elle ne laissa pas de nous tesmoigner par l'air dont elle reçeut nostre falut, qu'elle n'estoit pas marrie que nous fussions aupres d'elle. Car Madame, il faut que vous sçachiez, qu'il n'y a pas une Personne au Monde qui ait des actions si significatives que celle là : en effet d'un clein d'oeil, d'un signe de teste ou de main, elle fait des Satyres ou des Eloges, et fait entendre mille choses differentes quand elle veut. Au reste Cerinthe quoy que brune, et quoy que petite, est infiniment aimable : car elle a tous les traits du visage delicats et beaux, le teint vif, les yeux fins, l'air fort spirituel, et fort enjoüé et la taille fort agreable pour sa grandeur. Mais ce qu'elle a encore d'avantageux, c'est que sa phisionomie n'est pas trompeuse : estant certain qu'elle a infiniment de l'esprit, et qu'elle est infiniment gaye. Estant donc telle que je vous la dépeins, vous jugez bien Madame, que nous n'estions pas mal placez, puis que nous estions aupres d'elle : neantmoins comme elle

   Page 6384 (page 550 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

a une Mere assez severe, dés que nous voulusmes luy dire quelque chose pour nous loüer de nostre bonne fortune, elle nous imposa silence sans nous rien dire : mais ce fut d'une maniere si obligeante, quoy qu'elle ne nous parlast que des yeux pour s'en excuser, que nous connusmes aisément que si elle n'eust pas autant craint sa Mere que la Deesse, elle n'eust pas esté trop marrie de nous respondre. De sorte que ce premier soir s'estant passé ainsi, nous nous retirasmes Pisistrate et moy, en murmurant fort contre la Mere de Cerinthe : car nous avons bien connu que sans elle, nous eussions pû faire un peu de conversation, durant certains intervales de la Ceremonie, où l'on ne fait pas grand scrupule de parler. Cependant quoy que Cerinthe eust semblé plus belle ce soir là à Pisistrate, qu'il ne l'avoit jamais veuë, il n'y songea plus le lendemain : et ne retourna pas mesme au Temple. Mais le troisiesme jour y estant allé seul, et de fort bonne heure, le hazard fit qu'il se retrouva aupres de Cerinthe, quoy que ce ne fust pas au mesme lieu qu'il l'avoit veuë la premiere fois : et pour achever sa bonne fortune, elle estoit ce soir là sans sa Mere : et estoit avec une de ses Parentes qui n'estoit pas si severe qu'elle. De sorte que Pisistrate ne la vit pas plustost aupres de luy, que prenant la parole, en s'aprochant respectueusement de son oreille ; vous me deffendites l'autre jour si cruellement de vous dire que j'estois ravi d'avoir l'honneur d'estre aupres de vous, luy

   Page 6385 (page 551 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit-il, que je ne sçay si vous l'endurerez aujourd'huy. On est si heureux, repliqua-t'elle en soûriant, quand on est destiné à estre meslé dans la multitude, de se trouver aupres d'un honneste homme, que je pense que Cerés me pardonnera, si j'employe un moment à recevoir la civilité que vous me faites : un moment est si court aupres de vous, reprit-il, que si vous ne m'en donnez pas davantage, je ne seray pas trop satisfait. Si vous y aviez passé un jour tout entier, reprit-elle en soûriant, vous trouveriez peutestre les momens bien longs : il y a pourtant quelque chose dans vos yeux, repliqua-t'il, qui est fort propre à faire que j'y pusse passer toute ma vie avec beaucoup de plaisir, Ha Pisistrate (luy dit-elle, en destournant agreablement la teste, et luy imposant silence avec la main) je ne vous escoute plus. Cerinthe ne fit pourtant pas ce qu'elle disoit : car de temps en temps elle escouta ce que luy dit Pisistrate : il est vray que ce fut tousjours en luy deffendant de parler, et en ne luy respondant point. Mais Madame, depuis ce soir là, Pisistrate s'accoustuma à voir Cerinthe : et ce que le hazard avoit fait en faisant qu'il la rencontrast au Temple de Cerés, il le fit apres avec beaucoup de soin, tant que la Ceremonie des neuf jours dura : de sorte qu'à la fin de cette Feste, ils estoient desja assez bien ensemble.

Les bizarreries de l'amour
Le grave et sérieux Theocrite est amoureux de Cerinthe, tandis quEuridamie, la meilleure amie de Cerinthe, est également portée à la mélancolie. Elle a cependant une grande beauté et beaucoup desprit. Salamis sétonne que lamour rapproche des êtres aux caractères contraires plutôt que dapparier des semblables : Euridamie et Theocrite devraient être par conséquent amoureux lun de lautre, mais il nen est rien. Par contre, il nest pas étonnant que Pisistrate, tantôt gai, tantôt chagrin, séprenne ainsi des deux jeunes femmes à la fois

Ce qui fâchoit Pisistrate, estoit que tant qu'elle dure, les Dames ne reçoivent point de visites : si bien que quelque envie qu'il eust de voir Cerinthe chez

   Page 6386 (page 552 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle, il falut qu'il attendist que les neuf jours fussent passez. Mais aussi dés qu'ils le furent, Pisistrate se fit mener chez la Femme de Philombrote, qui le reçeut tres bien, et qui voulut que sa Fille le reçeust aussi avec beaucoup de civilité : car elle sçavoit que son Mary songeoit à s'aquerir des Amis tels que Pisistrate. Comme Cerinthe est fort guaye, et qu'elle aime naturellement à railler, dés cette premiere visite Pisistrate et elle furent en grande familiarité : car comme il vint beaucoup de personnes serieuses qui occuperent la Mere de Cerinthe, Pisistrate luy parla plus librement qu'il n'eust fait, si la conversation eust esté plus generale. Comme il estoit donc aupres d'elle, il l'engagea adroitement à n'entretenir que luy : ce n'est pas qu'il creust en estre amoureux, ny qu'il le fust en effet bien fort : mais on peut dire qu'il avoit desja pour elle, cette espece d'accoustumance amoureuse, dont je vous ay dit qu'il est capable : et qu'elle avoit aussi pour luy, cette premiere disposition favorable qui est quelquefois suivie d'une violente amour, et qui ne precede aussi quelquesfois qu'une grande amitié, ou une grande estime. De sorte que Pisistrate estant ce jour là en un de ses jours d'enjoüement, et Cerinthe ayant tousjours le sien ordinaire, ils ne s'ennuyerent pas. D'abord ils parlerent de tout ce qu'ils avoient veû au Temple, durant les neuf jours de la Feste, et de tout ce qu'ils y avoient remarqué : soit des Amans qui avoient esté mal placez, puis

   Page 6387 (page 553 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils estoint loin de celles qu'ils aimoient ; ou de quelques Maris jaloux qu'ils y avoient veûs, et qu'ils s'imaginoient n'y avoir esté que pour voir qui estoit aupres de leurs Femmes. Si bien qu'apres avoir fait tantost quelque innocente Satire, et tantost quelque plaisante description, tout d'un coup Pisistrate interrompant Cerinthe ; mais encore, luy dit-il, n'est-il pas juste que vous parliez de tout ce que vous avez veû au Temple de Cerés durant neuf jours, et que vous ne disiez pas un mot de moy. Sans mentir Pisistrate, luy dit-elle en riant, vous estes admirable de parler comme vous faites : car enfin que voulez vous que je vous puisse dire de vous ? si ce n'est que vous m'obeïstes mal quand je vous deffendis de parler : et que vous estiez le moins deuot de toute l'Assemblée. Tout ce que vous dittes là est vray, repliqua-t'il, mais ce n'est pas encore tout ce que vous m'en pourriez dire : car je suis assuré, que vous ne vistes pas mieux qu'il y avoit des Amans qui ne pouvoient estre aupres de leurs Maistresses, et des Maris qui vouloient voir qui estoit aupres de leurs Femmes ; que vous vistes que vous estiez desja assez avant dans mon coeur. Je vous proteste, luy dit-elle en riant, que je ne me vy pas seulement dans vos yeux : il ne tint pas à moy, repliqua Pisistrate, car je cherchay à rencontrer les vostres autant qu'il me fut possible : et à vous faire voir dans les miens, que je vous rendois justice, et que je vous trouvois

   Page 6388 (page 554 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la plus belle de toutes celles que je voyois. Puis que vostre bouche peut bien dire des flatteries, reprit-elle, vos yeux m'eussent bien pû dire un mensonge : mais pour vous en punir adjousta-t'elle en riant, je voudrois presques que ce que vous dittes fust vray : et que mesme vous m'aimassiez plus que personne n'a jamais aimé : aussi bien y a-t'il long temps que j'ay la curiosité de voir un homme effectivement amoureux. Ha Madame, luy dit-il, vous n'estes guere sincere ! car il n'est pas possible que vous n'ayez point veû d'Amans, puis que vous n'avez esté ny aveugle, ny invisible. Mais pour parler selon vos termes, je suis le plus trompé de tous les hommes, si vostre curiosité n'est bien tost satisfaite : car si je ne suis amoureux de vous il s'en faut si peu, que j'ose asseurer que vous ne m'aurez pas encore regardé deux fois que je le seray. Ne pensez pas (luy dit-elle, en entendant admirablement raillerie) que lors que je dis que j'ay la curiosité de voir un Amant, je veüille dire de ces Amans qui se le disent sans l'estre, puis que ce n'est pas de ceux-là que j'ay envie de voir : au contraire c'est de ces Amans qui font, ou qui sont capables de faire, tout ce que la plus violente passion peut inspirer. Mais encore, adjousta-t'il, qu'entendez vous par ce que vous dittes ? j'entens, dit-elle, que si l'occasion s'en presente, on se tuë, on se precipite, et on s'empoisonne de desespoir. Du moins Madame, reprit Pisistrate, faut il que vous choisissiez une de ces trois marques d'amour,

   Page 6389 (page 555 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous voulez qu'on vous rende, si vous en faites naistre l'occasion : car enfin, poursuivit-il en riant, on ne peut pas se tuer, se precipiter, et s'empoisonner tout à la fois : et puis à dire la verité, adjousta-t'il, il me semble qu'il y a trop de joye dans vos yeux, pour vouloir des marques d'amour aussi tragiques que celles-là : et je suis le plus trompe de tous les hommes, si vous ne preniez plus de plaisir, à entendre une Serenade qu'un Amant vous donneroit, qu'à en voir precipiter un. Ainsi, advoüez moy du moins, que vous voulez qu'on ne vous rende ces funestes marques d'amour qu'à l'extremité : car je vous advouë qu'il y a tant de plaisir à vous voir, que s'il faloit me tuer dés le premier jour que je serois vostre Amant, j'aurois bien de la peine à vous obeïr. Ha Pisistrate, s'escria-t'elle, que vostre sincerité me plaist ! cependant il faut pourtant que vous ne soyez que mon Amy : puis que si je voulois avoir un Amant, je vous le dis encore une fois, je voudrois que ce fust un de ceux que j'entens : qu'il fust pasle : sombre, et chagrin ; qu'il fust tousjours inquiet et resveur ; et qu'il fust enfin le plus malheureux homme du monde : car je n'en veux point de ceux qui se divertissent de tout, et qui se font des plaisirs de toutes choses. Quoy qu'il en soit, dit Pisistrate, recevez moy pour vostre Amant, et puis nous verrons si je seray tel que vous en voulez un : mais, poursuivit il, ne pensez pas que je puisse estre maigre, pasle, sombre, et chagrin, en vingt-quatre

   Page 6390 (page 556 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

heures : non non, luy dit-elle en riant, je ne suis pas si desraisonnable ; et je vous donne quinze jours pour devenir amoureux de moy, et quinze autres pour estre ce miserable Amant que je veux voir par curiosité : car comme je n'ay pas une de ces grandes beautez qui agissent en un instant, il vous faut bien ce temps là pour m'aimer assez pour en estre seulement un peu resveur. Mais si au bout d'un Mois que je vous donne, adjousta-t'elle, vous n'estes le plus malheureux Amant du Monde, je veux pour mon honneur, que vous me permettiez de croire qu'il n'en est point, et qu'il n'en fut jamais. Mais Madame, luy dit-il, comme il dépendra de vous que je sois heureux, ou malheureux, ce n'est pas à moy à vous promettre de l'estre ou de ne l'estre pas : mais c'est à moy à m'engager d'estre plus amoureux de vous, que personne ne l'a jamais esté : et à parler sincerement, si mon amour croist à mesure de ce qu'elle a crû depuis un quart d'heure, je n'auray pas besoin de quinze jours pour vous faire voir le plus passionné Amant du Monde. Serieusement Pisistrate, luy dit-elle, je serois bien faschée que vous dissiez vray : car à vous descouvrir le fonds de mon coeur, j'aime le monde et les plaisirs, mais je n'aime ny les veritables Amants, ny ceux qui le croyent estre, et qui ne le sont point, et qui font pourtant beaucoup plus de bruit que les autres : car enfin je suis persuadée que c'est fonder mal sa gloire, que de l'establir

   Page 6391 (page 557 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sur cette foule d'adorateurs, dont il y a tant de femmes qui font vanité. Il me semble pourtant, reprit Pisistrate, qu'il y a beaucoup de gloire à regner souverainement sur le coeur de tant de gens : je vous assure qu'il y en a bien moins qu'on ne pense, repliqua Cerinthe, car à vous dire la verité, je suis fortement persuadée que quand on est jeune, et qu'on n'est pas tout à fait laide, on est en pouvoir avec un mediocre merite, pourveû qu'on ait un peu d'adresse, de se faire suivre, et de se faire une Troupe d'Amants des plus assidus : estant certain que cela n'est point un effet ny de la grande beauté, ny du grand esprit : et que cela dépend seulement de certaines petites indulgences affectées, et d'un certain air de vivre, qui est propre à les attirer, et qui fait qu'un homme n'oseroit estre Amy de ces sortes de femmes, et n'oseroit mesme les voir, sans leur dire des douceurs. Et au contraire, je soustiens que la plus belle Personne du monde, et mesme la plus charmante, n'aura point cette multitude d'Amans, si elle ne la veut avoir : de sorte qu'estant persuadée que les Amans ne sont nullement un effet du merite extraordinaire de celles qui en ont un si grand nombre, mais bien plustost de leur foiblesse, qui leur fait prendre soin de les attirer, je serois bien marrie d'en avoir. Ainsi quoy que je vous aye dit que j'avois la curiosité d en voir un, il est pourtant vray que j'aimerois mieux n'en voir de ma vie, que de me voir importunée

   Page 6392 (page 558 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des pleintes de ces sortes de Gens qu'on ne peut jamais contenter : et je crains tellement, adjousta-t'elle, d'en trouver quelqu'un, que de peur d'avoir des Amans, je ne veux mesme faire gueres d'Amis, par la crainte que j'ay que cette affection ne s'allast adviser de changer de nature, et ne devinst à la fin amour. A ce que je voy Madame, repliqua Pisistrate, mon destin est changé en peu de temps : puis qu'il n'y a qu'un quart d'heure que vous me priyez presques de vous faire voir un Amant : et il s'en faut peu que vous ne me deffendiez d'estre vostre Amy. Je vous asseure, luy dit-elle en riant, que je me trouve si bien de n'avoir que des connoissances, que ce seroit me rendre un mauvais office que de me faire changer d'avis : car enfin de la maniere dont je vy, la mauvaise fortune ne me peut toucher sensiblement, si elle ne me touche moy mesme : joint que je ne trouve rien de plus doux, que de se reserver la liberté de penser des autres tout ce que l'on veut, et de pouvoir mesme en dire son advis quand l'occasion s'en presente. Pour moy, reprit Pisistrate, je ne m'oppose point au dessein que vous avez de ne faire guere d'Amis, et de n'aimer pas à estre accablée d'un nombre infiny d'Amans : mais j'avouë que je ne puis souffrir que vous n'en veüilliez pas avoir un, et que je ne sois pas celuy-là. Comme Cerinthe alloit respondre, ces Dames qui parloient avec sa Mere s'en estant allées, leur conversation fut interrompuë : et il falut que Pisistrate changeast de

   Page 6393 (page 559 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

discours. Cependant comme Cerinthe est naturellement fort guaye, et qu'elle aime à railler, elle sçeut si bien conduire la chose, que sans dire ny ouy, ny non à Pisistrate, il continua de la voir, et de la voir avec joye : parce qu'il estoit aussi amoureux de Cerinthe qu'il le falloit estre pour prendre un grand plaisir à l'entretenir, et pour se trouver mieux aupres d'elle qu'en nul autre lieu du monde : et qu'il ne l'estoit pas assez pour avoir toutes les inquietudes de ceux qui ont de violentes passions. Au contraire, il estoit en une joye continuelle : car il voyoit tous les jours Cerinthe, qui le choisissant pour le Confident des railleries qu'elle faisoit ; luy donnoit aussi tous les jours mille plaisirs, par mille agreables choses qu'elle luy disoit sur tous les sujets qui s'offroient. Mais Madame, pour comprendre mieux ce qui contribua à leur divertissement durant quelque temps, il faut que vous sçachiez que Theocrite dont je vous ay parlé, qui estoit le second Fils d'Aristolas, estoit fort amoureux de Cerinthe : mais il l'estoit d'une maniere qui la divertissoit extrémement, et qui luy faisoit dire cent agreables follies à Pisistrate. Ce n'est pourtant pas que Theocrite ne fust bien fait, et qu'il n'eust du coeur, et de l'esprit : mais c'est que comme il estoit naturellement sage, grave, et serieux, il parloit d'amour comme s'il eust parlé d'une negociation de Politique, et il observoit religieusement jusques aux moindres petites choses de la plus exacte civilité amoureuse. En

   Page 6394 (page 560 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

effet Madame, c'estoit un de ces Amans qui demanderoient pardon s'ils avoient soûpiré trop haut : et qui quand ils devroient estre heureux, ne le seroient qu'à la fin de leur vie, tant ils prennent un long destour. Vous pouvez donc juger qu'une semblable matiere, donnoit assez de quoy parler à Cerinthe : cependant toute guaye qu'elle estoit, la fille de toute la Ville qui la voyoit le plus souvent estoit Euridamie Parente de Solon, qui est une personne serieuse et froide, qui a une langueur melancolique dans les yeux, qui est un de ses plus grands charmes, quoy qu'elle en ait beaucoup d'autres : car Euridamie est belle, et a infiniment de l'esprit, et de l'esprit doux et flateur. De sorte qu'il sembloit que la Fortune eust pris plaisir d'opposer la guayeté de Cerinthe, au serieux d'Euridamie, et à la gravité de Theocrite, pour la faire paroistre davantage : et qu'elle eust aussi mis en Pisistrate diverses choses qui avoient du raport avec le serieux d'Euridamie, et l'enjoüement de Cerinthe. Aussi vint-il insensiblement à s'accoustumer presques esgallement avec toutes les deux : et l'on peut mesme dire, qu'elles luy plaisoient toutes deux plus, ou moins, chacune à leur tour, selon l'humeur où il estoit : car lors qu'il estoit chagrin, il se mettoit plus volontiers aupres d'Euridamie, qu'aupres de Cerinthe : et quand il estoit guay, il cherchoit plus la conversation de Cerinthe, que celle d'Euridamie. Cependant il est

   Page 6395 (page 561 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

certain qu'il fit d'abord plus de progres dans le coeur de la melancolique, que dans celuy de l'enjoüée, quoy qu'elle estimast pourtant plus Pisistrate qu'aucun autre. Pour moy qui me trouvois presques tous les jours meslé à leurs conversations, j'avois un plaisir estrange de voir combien bizarrement l'amour avoit disposé les choses entre ces quatre personnes : car enfin il sembloit que Theocrite estoit fait pour aimer Euridamie, et qu'Euridamie devoit aimer Theocrite, par le seul raport de leur melancolie : il sembloit aussi que Cerinthe deust estre fortement touchée du merite de Pisistrate, et que Pisistrate ne le deust estre que du sien : cependant il avoit plû à l'Amour que le Chagrin aimast la Guaye ; que la Serieuse aimast l'Enjoüé ; que Pisistrate aimast presque et la Serieuse, et la Guaye ; et que la Guaye n'aimast presques rien. En mon particulier, j'estois le plus heureux de la Troupe car j'estois si bien aveque toutes ces Personnes, qu'elles me faisoient toutes leurs pleintes selon les occasions qui s'en presentoient. En effet Pisistrate se pleignoit quelquesfois de ce qu'il trouvoit trop souvent Theocrite chez Cerinthe : Cerinthe se pleignoit aussi des trop frequentes visites de cét Amant serieux ; parce qu'elle disoit qu'il ne luy donnoit pas le temps de pouvoir railler de sa façon de faire l'amour : Theocrite se pleignoit de son costé d'estre forcé d'aimer une Personne d'humeur si opposée à la

   Page 6396 (page 562 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sienne : et Euridamie accusoit aussi quelquesfois Cerinthe, de railler trop indifferemment de toutes sortes de Gens, sans espargner ses Amis.

Conversation sur la raillerie
Un jour, Cerinthe se met à railler, en imitant le comportement de Theocrite, après le départ de ce dernier. Euridamie la réprimande : on ne devrait railler un ami quen sa présence. Une conversation vive sengage alors sur les règles de la raillerie. Celle-ci procède dun don naturel qui ne sacquiert pas par létude. On ne doit jamais railler quà propos, dun objet digne dintérêt, en utilisant un langage poli.

Il est vray que pour cette pleinte, elle la faisoit devant elle, aussi bien qu'en son absence : et je me souviens d'un jour que Cerinthe estant en une de ses plus agreables humeurs, se mit à contrefaire Theocrite, et à representer et sa façon de parler, et son action, et mesme jusques à ses regards : de sorte qu'Euridamie voyant le plaisir qu'elle donnoit à Pisistrate, ne pùt s'empescher de la reprendre de sa raillerie, peut-estre autant par un sentiment jaloux, que par un sentiment d'equité. En verité Cerinthe, luy dit-elle, vous avez une horrible injustice, de traiter Thocrite comme vous le traitez : en verité, reprit Cerinthe en riant, vous estes bien plus injuste que je ne le suis, de vouloir rendre tout à la fois un fort mauvais office à Theocrite, et à moy : car enfin je vous declare que s'il ne m'estoit pas permis de rire en son absence de cent choses qu'il fait, je ne le souffrirois point du tout. C'est pourquoy si vous croyez qu'il m'aime, et que ma presence luy soit agreable, il faut que vous enduriez que je me réjoüisse de son chagrin : car apres tout, cela n'empesche pas que je ne die que Theocrite est un fort homme d'honneur. Mais de vouloir que je le voye grave depuis le matin jusques au soir ; que j'escoute serieusement ses soûpirs des journées entieres ; et qu'apres cela je ne m'en divertisse pas ; c'est n'estre ny Amie de Theocrite,

   Page 6397 (page 563 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ny la mienne, puis que vous luy voulez causer un grand chagrin, et que vous voulez m'oster un fort grand plaisir. Pour moy, dit alors Pisistrate, je trouve que la belle Cerinthe a raison : en mon particulier, adjoustay-je, je suis de l'opinion d'Euridamie : et il me semble que c'est estre trop inhumaine, que de railler d'un Amant : et je ne sçay si je ne luy pardonnerois pas plus tost de railler d'un Amy. A parler sincerement, dit alors Euridamie, je pense qu'il n'est guere de raillerie innocente : je suis donc bien souvent coupable, reprit Cerinthe : car j'advouë que je ne trouve point de conversation plus douce, que celle où il y a je ne sçay quelle agreable malice meslée, qui la rend plus divertissante, et plus animée : joint qu'à parler veritablement, s'il y a jamais eu une raillerie innocente, c'est celle qu'on fait d'un Amant serieux et grave : car il est vray que la galanterie sans enjoüement, est une si extravagante chose, que je ne sçay comment on peut trouver mauvais que j'en raille : puis qu'il est certain qu'il ne seroit pas plus estrange lors que le Conseil general de la Grece est assemblé, de voir dancer tous les Amphictions en parlant du bien public, que de voir un Galant à mine severe et grave. Comme vous n'ignorez pas que vous raillez de bonne grace (repliqua Euridamie avec dépit, voyant que Pisistrate rioit de ce que disoit Cerinthe) vous vous persuadez facilement qu'il n'y a pas de scrupule à faire de railler comme vous faites : et je suis assurée que vous croyez

   Page 6398 (page 564 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fortement qu'il est permis de dire sans exception, en matiere de raillerie, tout ce qu'on peut dire agreablement. Ha Euridamie, reprit elle, vous en dittes trop ! il est pourtant vray, adjousta-t'elle en se reprenant, qu'il est assez difficile de renfermer dans son esprit une chose qu'on aura pensée plaisamment, et qu'on sçait qu'on ne dira pas trop mal : car enfin, à n'en mentir pas, je suis persuadée qu'il faut plus de delicatesse d'esprit à railler de la belle maniere, qu'il n'en faut à faire des choses qui paroissent bien plus difficiles. Il faut advoüer, adjousta Pisistrate, qu'il en faut infiniment pour tourner les choses comme vous les tournez quand il vous plaist : et qu'il y a quelquesfois plus de plaisir à estre raillé de vous, qu'à estre loüé d'une autre. Il est certain, adjoustay-je, que Cerinthe est admirable quand elle veut : mais il est vray aussi qu'il y a mille personnes qui se meslent de railler, qui ne s'en devroient pas mesler. Pour moy, dit Euridamie, je vay bien plus loin que vous : car je dis encore une fois, qu'il n'est presques point de raillerie innocente : et que quiconque s'en fait une trop grande habitude, s'expose à renoncer à l'amitié, à la probité, et la bonté. Ha sans mentir, s'escria Cerinthe en riant, vous me traitez bien cruellement : je vous traite comme vous meritez de l'estre, repliqua Euridamie : ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je ne conçoive bien, qu'il y a une espece de raillerie galante, qui a moins de malignité que l'autre :

   Page 6399 (page 565 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais ce que je soustiens est, qu'elle ne sçauroit plaire s'il n'y en a ; que c'est marcher sur des precipices que de s'accoustumer à railler souvent ; et que la plus difficile chose du monde, est de le faire tout à fait bien, sans choquer ou l'amitié, ou la bienseance, ou la probité, ou la bonté, ou sans se faire tort à soy-mesme. Car enfin, il n'est presques pas possible de faire profession de raillerie sans se faire haïr, ou du moins sans se faire craindre : joint qu'à parler raisonnablement, il n'y a presques personne dont il doive estre permis de railler. En effet, adjousta-t'elle, je ne sçache guere de Gens qui puissent estre un juste sujet de railliere : quoy, s'escria Cerinthe, vous voudriez deffendre tout ce qu'il y a de Gens au monde ? je vous assure, repliqua Euridamie, qu'il n'y en a guere que je voulusse vous abandonner. Premierement, poursuivit-elle, je ne veux point qu'on raille non seulement de ses Amis particuliers, mais mesme de ses connoissances : car enfin choisissez les bien, et soyez si delicate qu'il vous plaira en les choisissant : mais quand vous les aurez choisies, je ne veux plus que vous en railliez : et je ne sçaurois nullement estre de l'opinion de ceux qui s'espargnent pas les personnes du monde qu'ils aiment le mieux : puis qu'il est vray que selon mon sentiment, il est bien dangereux de se divertir aux despens de ses Amis. Mais du moins, dit Pisistrate, abandonnez vous à Cerinthe ses Ennemis si elle en a : en verité, repliqua Euridamie,

   Page 6400 (page 566 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je ne trouve guere plus beau de railler de ses Ennemis, que de ses Amis ; car lors qu'on a de la haine, c'est se vanger foiblement que de ne se vanger que par une raillerie qu'on vous peut rendre. Enfin, dit Cerinthe, veû la maniere dont vous parlez, je pense que vous ne voulez pas seulement qu'on raille de soy mesme : je vous assure, reprit-elle, qu'encore que ce soit la plus innocente raillerie qu'on puisse faire, si elle n'est faite avec beaucoup de jugement, elle n'est pas trop divertissante : et il est assurément encore plus difficile de parler agreablement de soy que des autres. De plus, adjousta-t'elle, je trouve encore qu'il ne faut jamais railler des Gens qui n'ont nul merite ; parce que la raillerie en ces occasions, n'a presques jamais nulle grace : et je trouve aussi qu'il ne faut point railler de ceux qui en ont, parce qu'il y a beaucoup d'injustice de s'attacher à un leger deffaut, au prejudice de mille bonnes qualitez. Du moins veux-je, que si on veut railler de quelqu'un, ce soit en parlant à luy mesme : et qu'on ne die jamais que des choses qui ne peuvent effectivement fâcher, et qui ne font simplement qu'animer un peu la conversation : car en ce cas là, j'advouë qu'il peut estre permis de faire la guerre à ses meilleurs Amis : mais Cerinthe, qu'il se trouve peu de Gens qui sçachent railler, ny agreablement, ny innocemment ! Et certes je ne m'en estonne pas : car enfin il faut que la naissance donne ce Talent là, estant certain que l'Art ne

   Page 6401 (page 567 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le sçauroit donner : et que quiconque veut forcer son naturel, reüssit si mal à divertir les autres, qu'il donne luy mesme une ample matiere de raillerie, en pensant railler. Il n'en est pas de mesme de toutes les autres qualitez agreables de l'esprit, poursuivit-elle, puis qu'il n'en est point qu'on ne puisse aquerir par estude : mais pour celle-la, il faut que la Nature la donne, et que le jugement la conduise. En effet ce n'est pas assez de penser plaisamment les choses, il faut encore qu'il y ait je ne sçay quel tour à l'expression, qui acheve de les rendre agreables : et il faut mesme que l'air du visage, le son de la voix, et toute la personne en general, contribuent à rendre plaisant ce qui de luy mesme ne l'est quelques fois pas tant. Je n'eusse jamais creû, dit alors Pisistrate, qu'une Personne aussi serieuse qu'Euridamie, eust si bien parlé d'une chose qu'elle ne fait jamais : au contraire, repliqua-t'elle, c'est parce que je ne raille point, que je dois estre creuë en matiere de raillerie : car comme je n'y ay nul interest, j'en parle sans passion : et j'examine toutes les differentes railleries de ceux que je connois, sans faire injustice à personne.

Suite de la conversation : les différents types de railleurs
La conversation porte ensuite sur les différents types de railleurs. Peu de personnes savent véritablement railler. D'aucuns croient railler alors qu'ils médisent. D'autres confondent langage vulgaire et raillerie. Certains s'imaginent railler sans cesse et ne disent pourtant que des choses ennuyeuses. Il en va de même pour ceux qui allèguent constamment des proverbes

Mais à vous dire la verité, à la reserve d'un de mes Amis, qui a une delicatesse admirable dans l'esprit, et une malice galante dans l'imagination, qui plaist malgré qu'on en ait, je ne connois que Cerinthe à qui je pardonne de railler. Il est vray, dis-je alors, qu'il n'y a rien de plus insuportable que ces sortes de Gens, qui sans y penser médisent horriblement,

   Page 6402 (page 568 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en ne pensant que railler : et qui croyent que parce qu'ils parlent des deffauts d'autruy, et qu'ils en parlent grossierement, ce soit une raillerie. Il y en a encore d'une autre espece, reprit Pisistrate, qui me font desesperer quand je les trouve : car enfin ils font consister toute leur plaisanterie, en une façon de parler populaire et basse, qui ne remplit l'imagination que de vilaines choses ; qui met dans leur bouche tout ce qui n'est que dans celle des plus vils Esclaves ; et qui fait voir que pour avoir apris tout ce qu'ils disent, il faut de necessité qu'ils ayent passé la plus grande partie de leur vie, avec la plus mauvaise compagnie du monde. Ha Pisistrate, s'escria Cerinthe, vous me faites un plaisir extréme de haïr ces sortes de Gens dont vous parlez ! car bi ? que je deffende la raillerie en general, j'abandonne presques toute la plaisanterie, s'il est permis de parler ainsi, et celle-là en particulier : car enfin je veux que la raillerie soit galante, et mesme un peu malicieuse : mais je veux qu'elle soit modeste, et delicate ; qu'elle ne blesse, ny les oreilles, ny l'imagination ; et qu'elle ne face jamais rougir que de despit. Il est encore d'une autre sorte de Railleurs, reprit Euridamie, qui m'accablent quand je les trouve en quelque part ; parce qu'ils se sont mis dans la fantaisie, qu'il faut qu'ils raillent sur tout : de sorte que comme ils ont tousjours l'esprit a la gehenne, pour trouver ce qu'ils cherchent, ils disent mille chose ennuyeuses, pour une divertissante : ainsi il se trouve

   Page 6403 (page 569 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que pour trois ou quatre railleries suportables, qu'ils auront dittes en toute leur vie, il en aura falu entendre cent mille mauvaises. Pour moy, repris-je, je rencontre quelquesfois un homme qui me fait desesperer, par les redittes continuelles de ce qu'il croit avoir plaisamment dit : car je puis vous jurer qu'il y a telle raillerie que je luy ay oüy dire plus de mille fois. Je crains encore estrangement, adjousta Pisistrate, ces faiseurs de meschans contes, qui en rient les premiers : et qui en riroient tousjours tous seuls, s'ils ne les contoient jamais à d'autres qu'à moy. Apres tout, dit Euridamie, il y en a encore d'une autre sorte, qui est la plus ennuyeuse de toutes : puis que selon moy, je ne sçache rien de plus incommode, qu'une certaine raillerie fade, et froide, qui n'est propre à rien : car enfin, quand on voit que ceux qui parlent ont dessein d'estre plaisans, et que pourtant ils ne le sont point, il n'y a rien de plus ennuyeux. Ces grands faiseurs de longs recits, repris-je, qui disent mille choses non necessaires, devant que d'en dire une agreable, ne sont pas encore trop divertissans, quoy qu'ils pretendent l'estre beaucoup : et il est si difficile, de ne dire ny trop, ny trop peu, en matiere de recits, soit qu'ils soient plaisans ou non, que peu de Gens au monde les font bien. Ces grands allegueurs de Proverbes, reprit Euridamie, sont encore fort à craindre : ce n'est pas que quand ils sont placez à propos, ils ne puissent estre fort agreables : mais aussi quand ils

   Page 6404 (page 570 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le sont mal, ils font un mauvais effet : et il vaudroit mieux dire une mauvaise chose tout à fait de soy-mesme, que d'en choisir une peu judicieusement, et de la placer mal. Pour moy, adjousta Cerinthe, j'en connois encore, qui tous sots qu'ils sont, ne laissent pas de me divertir : car enfin quand je trouve de ces Gens qui croyent que pour railler il ne faut qu'estre fort guays ; parler beaucoup ; rire de ce qu'ils disent et de ce qu'ils pensent ; que faire grand bruit ; et que dire brusquement des choses fâcheuses ; je ne puis m'empescher d'en rire d'aussi bon coeur, que s'ils estoient les plus agreables du monde. Mais ce qui fait que vous en riez, reprit Euridamie, c'est que vous estes naturellement malicieuse : et que vous trouvez une ample matiere de railler agreablement, en ceux qui raillent de mauvaise grace.

Suite de la conversation : Euridamie, législatrice de la raillerie
Pisitrate approuve Euridamie dans sa condamnation de certaines formes de railleries. Il demande alors à la jeune femme détablir les lois de la raillerie, de même que Solon a promulgué les lois dAthenes. Euridamie résume ses opinions : la raillerie ne doit jamais être forcée, ni sapparenter à la satire. Si possible brève, elle doit réserver le meilleur pour la fin et non pour le début. Pour bien railler, il faut avoir limagination vive, le jugement délicat et la mémoire remplie de choses diverses. Enfin, la raillerie ne doit jamais faire de tort à un ami.

Cependant, adjousta Pisistrate, il se trouve que sans y penser, nous sommes de l'opinion d'Euridamie : car puis que la raillerie est une chose si difficile à bien faire, je pense qu'elle a raison de dire qu'il est dangereux de s'en servir souvent. Je consens bien, dit Cerinthe, qu'elle condamne la mauvaise raillerie, et qu'elle ne puisse souffrir, ny la Satirique, ny la grossiere, ny la froide, ny l'extravagante : mais pour la galante, et la delicate, je m'y oppose autant que je le puis : et il faut absolument qu'Euridamie soit de mon opinion, ou qu'elle me die precisément à quelle sorte de raillerie elle me permet de prendre plaisir. le vous ay desja dit, reprit Euridamie, qu'il n'y

   Page 6405 (page 571 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en a guere que j'aprouve, quoy qu'il y en ait qui me plaise. Dittes nous du moins celle qui vous plaist, dit Pisistrate : car à mon advis, peu de choses vous plaisent, qui ne doivent plaire à tout le monde : et quand ce ne seroit que pour corriger Cerinthe de sa malice, adjousta-t'il, je vous conjure de vouloir establir des Loix pour la raillerie : vous protestant que je les garderay plus exactement que les Loix de Solon. Ha pour moy, interrompit Cerinthe en riant, je n'en dis pas de mesme : et je suis bien trompée si l'on ne peut dire des Loix qu'elle va faire, ce qu'Anacharsis a dit de celles de nostre Legislateur. Quoy qu'il en soit, dit Euridamie, puis que Pisistrate les suivra, je ne laisseray pas d'en faire : je vous promets aussi de ne les enfraindre jamais, luy dis-je, pourveû que vous nous les donniez a l'heure mesme. Le mot de Loix m'espouvante pourtant si fort, dit alors Euridamie, que je n'ose presques ouvrir la bouche : c'est pourquoy pour parler un peu plus modestement, je veux seulement vous dire mon opinion, et la soumettre mesme à vostre jugement. Je vous diray donc, adjousta-t'elle, que je veux qu'on soit nay à la raillerie, et qu'on ne s'y force jamais : je veux mesme qu'on ne la cherche point : car assurément si elle ne vient toute seule, et si elle ne vient sans peine, elle ne vient jamais agreablement. De plus, il faut qu'il y ait un si grand intervale, entre la raillerie, et la Satire, qu'on ne puisse jamais prendre l'une pour l'autre. Je sçay bien

   Page 6406 (page 572 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on dit que si la raillerie n'est un peu piquante, elle ne plaist pas : mais pour moy je la considere autrement. En effet, je veux bien qu'elle soit surprenante, et qu'elle touche mesme sensiblement ceux à qui elle s'adresse, mais je ne veux pas que les piqueures en soient profondes : et je ne veux tout au plus, qu'elles facent au coeur de ceux qui les ressentent, que ce que font les Espines à ceux qui cueillent des Roses en resvant. Enfin je veux que la raillerie parte d'une imagination vive, et d'un esprit plein de feu : et que tenant quelque chose de son origine, elle soit brillante comme les Esclairs, qui esblouïssent, mais qui ne bruslent pourtant pas. Au reste, je veux encore qu'on ne raille pas tousjours : car outre qu'il est peu de longues railleries qui ne soient mauvaises : c'est encore qu'il ne faut pas que l'esprit de ceux qui doivent en avoir le plaisir, y soit trop accoustumé, de peur qu'il n'en soit plus surpris. Mais ce que je veux principalement, est que chacun connoisse son Talent, et s'en contente : c'est pourquoy je veux que ceux à qui la Nature a donné une certaine naïveté, soit en leurs actions ; soit aux mouvemens de leur visage ; soit mesme en leurs expressions ; ne se meslent point de vouloit faire plus qu'elle : puis qu'il est vray que l'Art qui la perfectionne quelquefois, gaste tout en ces occasions. Ainsi il faut simplement suivre son Genie, sans vouloir prendre celuy des autres : estant certain qu'il n'est pas de la raillerie comme de la Peinture : car on peut quelquesfois faire une Coppie

   Page 6407 (page 573 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pie si juste d'un Tableau, qu'elle fait douter ceux qui s'y connoissent le plus parfaitement : mais on ne peut jamais que mal imiter la raillerie d'un autre ; c'est pourquoy il ne le faut jamais entreprendre. Cependant pour repasser une partie des mauvais Railleurs que nous avons blasmez, selon que ma memoire m'en fera souvenir ; je veux que ceux qui font un conte, ne l'annoncent point comme fort plaisant, devant que de le faire : je veux de plus qu'il soit, ou fort naif, ou plein d'esprit : que le commencement n'en soit pas plus plaisant que la fin : et sur toutes choses, je veux qu'il soit nouveau, et qu'il soit fort court. Je veux encore que ceux qui font un recit de plus longue estenduë, le facent avec Art, et avec agréement : qu'ils suspendent l'esprit de ceux qui les escoutent ; et s'il est possible qu'ils les trompent, en disant à la fin de leur discours ce qu'ils n'avoient pas preveû. Mais je veux principalement, qu'ils ne disent rien d'inutile, et que leur eloquence ne soit ny trainante, ny embroüillée : et qu'au contraire ils passent d'une chose à une autre, sans embarras, et sans confusion : et qu'ils ne s'interrompent pas trop souvent eux mesmes, pour dire j'avois oublié ; ou je n'ay pas dit ; ou je devois dire ; et mille autres choses semblables, que disent ceux qui n'ont point d'ordre dans leurs pensées : et de qui le jugement n'aide point à la memoire, lors qu'ils font un long recit. Au reste, je ne veux nullement que ceux qui raillent, cessent de parler le langage des honnestes Gens, comme ceux

   Page 6408 (page 574 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Pisistrate a si judicieusement repris : si ce n'est que ce soit de ces Gens qui ont le Talent de contrefaire les autres, et qu'on ne peut pas mettre precisément au rang de ceux qui raillent : puis qu'en ce cas là, celuy qui voudra contrefaire un Esclave en colere qui se plaint, aura tort s'il le fait parler comme son Maistre : car comme l'imitation est son objet, plus il aprochera de celuy qu'il imite, et plus il meritera d'estre loüé. Au reste, je veux encore que ceux qui raillent, ne soient point avares de leurs pensées : et qu'ils songent autant qu'ils pourront, à ne redire point ce qu'ils ont dit. Pour ce qui est de ceux qui se servent de Proverbes en raillant, j'ay desja dit qu'il les faut bien placer : et je dis encore qu'il faut qu'ils viennent si naturellement à la chose où on les aplique, que ceux qui les entendent s'estonnent pourquoy ils ne leur estoient pas venus dans l'esprit : car alors plus ils sont populaires, et meilleurs ils sont. Mais enfin, pour parler de ce qu'on apelle positivement raillerie, je dis que pour bien railler, il faut avoir l'esprit plein de feu ; l'imagination fort vive ; le jugement fort delicat ; et la memoire remplie de mille choses differentes, pour s'en servir selon l'occasion. Il faut de plus sçavoir le monde, et s'y plaire : et il faut avoir dans l'esprit, un certain tour galant, et naturel, et une certaine familiarité hardie, qui sans rien tenir de l'audace, ait quelque chose qui plaise, et qui impose silence aux autres. Ha Euridamie, qu'il faut avoir d'esprit pour dire ce que

   Page 6409 (page 575 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous dittes ! reprit Pisistrate. Pour moy, dit Cerinthe, je croy que si elle vouloit quiter son humeur serieuse, il n'y auroit personne en Grece qui raillast si agreablement qu'elle. Le serieux, reprit Euridamie, n'est pas un aussi grand obstacle que vous pensez, à railler finement : et j'ay connu un homme qui n'est plus, qui avec un air languissant, et melancolique, et mesme avec une mine assez niaise, et assez langoureuse, a plus dit de jolies choses, et de railleries galantes, que personne n'en dira jamais. Cependant, adjousta-t'elle, quoy que je vous aye fait comprendre, que je conçois a peu prés comment il faut railler, il faut que je redie encore ce que j'ay dit : et que je soustienne qu'on doit bien prendre garde principalement, comment on raille ses Amis. Il y a pourtant une Regle generale à suivre, adjousta-t'elle, où l'on ne se sçauroit tromper : qui est de ne dire jamais rien d'eux, que l'on ne veüille bien qu'ils entendent : et de ne leur dire jamais rien à eux mesmes, qui soit assez piquant pour les empescher de prendre plaisir à ce qu'on leur dit : car il n'est nullement juste, que vous disiez rien à vos Amis, qui divertisse plus les autres qu'eux, ny qui les mette dans la necessité de vous dire à vous mesme, des choses qui vous divertissent aussi moins que les autres qui les entendent. Car enfin l'amitié est si delicate, qu'on ne peut avoir trop de crainte de la blesser : et puis à parler raisonnablement, ce ne sont nullement les choses piquantes, qui font la belle raillerie : et le plaisir

   Page 6410 (page 576 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'y prennent ceux à qui elles plaisent, vient assurément plus de la malignité de leur inclination, que de l'art de la raillerie qui les divertit : estant certain qu'une simple bagatelle tournée plaisamment, est bien plus propre à faire une raillerie divertissante, qu'une invective satirique, de qui on change seulement le nom, en l'appellant raillerie. Joint que quand mesme on railleroit moins bien, en raillant moins malicieusement, il faudroit encore le faire : car apres tout, ce n'est pas un deffaut de ne sçavoir point railler, pourveû qu'on entende raillerie : mais s'en est un fort grand de n'estre pas scrupuleux dans ses amitiez, et d'aimer mieux s'exposer à fâscher un Amy, qu'à perdre une chose plaisante. Ce que vous dittes, repliqua Cerinthe, est tellement d'une Parente de Solon, que je croy qu'il vous a laissé toute sa sagesse en partant d'Athenes : quoy qu'il en soit, dit Pisistrate, elle ne dit rien où la raison se puisse opposer. Je ne le connois que trop pour ma satisfaction, repliqua Cerinthe : car si je voulois regler mon esprit selon ce qu'elle vient de dire, il faudroit que je ne parlasse de ma vie. Ce seroit pourtant grand dommage de vous imposer silence, repris-je, puis qu'il est peu de personnes qui parlent aussi agreablement que vous. Comme je disois cela, Theocrite entra avec une gravité majestueuse, qui changea la conversation, et qui separa mesme bien tost la Compagnie : parce qu'Euridamie s'en estant allée, Pisistrate à qui elle avoit fort plû ce jour la,

   Page 6411 (page 577 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que Theocrite importunoit, luy donna la main : si bien que les suivant un moment apres, nous laissasmes Cerinthe avec son Amant melancolique, qu'elle n'endura que dans l'esperance de s'en divertir le lendemain, en nous racontant combien serieusement il l'auroit entretenue.


Histoire de Pisistrate : les bains des Thermopyles
L'inconstance de l'humeur de Pisistrate fait qu'il ne peut pas s'éprendre véritablement ni de Cerinthe l'enjouée, ni d'Euridamie la sérieuse. Les deux femmes deviennent de surcroît rivales. Alors qu'elles sont toutes deux absentes d'Athenes, Pisistrate se rend en compagnie de Salamis aux fameux bains des Thermopyles. Il y fait la connaissance de Cleorante, dont il tombe très amoureux. La jeune femme témoigne à la fois des qualités de Cerinthe et d'Euridamie : elle est tour à tour enjouée et sérieuse. Elle possède cependant davantage d'esprit et de beauté que les deux autres.
Dissensions entre Cerinthe et Euridamie
Le temps passe sans que Pisistrate ne puisse tout à fait tomber amoureux ni de Cerinthe, ni d'Euridamie. Son humeur étant changeante, il les affectionne toutes les deux. Conscientes du tort que chacune fait à l'autre dans le cur de Pisistrate, les deux amies deviennent rivales. Cerinthe et Euridamie médisent l'une de l'autre et prennent le jeune homme à partie. Un jour, le hasard fait que les deux jeunes femmes quittent la ville en même temps. N'étant pas véritablement amoureux, Pisistrate n'est pas profondément chagriné par leur absence. A son tour, il part en voyage.

Cependant Pisistrate, sans sçavoir s'il estoit Amant, ou Amy de Cerinthe et d'Euridamie ; s'il avoit de l'amour pour l'une, et de l'amitié pour l'autre ; ou de l'amour pour toutes les deux ; se plaisoit presques esgallement avec ces deux Filles. Il est vray, comme je l'ay desja dit, que c'estoit selon l'humeur où il estoit : car par exemple, quand il estoit en un de ces jours où il trouvoit mauvais tout ce qu'on faisoit dans la Republique, il n'alloit point chez Cerinthe, et il cherchoit Euridamie : aupres de qui il se pleignoit de la mauvaise conduite des affaires, les examinant à fonds ; en remarquant tous les deffauts ; et en cherchant tous les remedes ; comme si ce qu'il en disoit avec Euridamie, eust deû estre suivi. En effet il s'eschauffoit l'esprit et l'imagination, comme s'il eust eu à persuader tout le Peuple d'Athenes : et portant la chose encore plus loing il prevoyoit tous les biens et tous les, maux de la Republique selon sa pensée : et faisoit quelquesfois un si grand renversement de toutes choses, que si la Fortune eust executé ses volontez, personne ne seroit demeuré dans Athenes à la place où il estoit. Cependant Pisistrate ne laissoit pas d'entremesler quelques douceurs galantes à sa Politique :

   Page 6412 (page 578 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sorte qu'Euridamie l'escoutoit paisiblement : et il estoit aussi tres satisfait d'en avoir esté escouté. Mais lors qu'il estoit en un de ses jours d'enjouëment, il se donnoit tout entier à Cerinthe : avec qui il faisoit des projets de plaisirs, et de divertissemens, qui alloient aussi loin que ses prevoyances de Politique : car non seulement il faisoit dessein de faire quelque partie de Promenade ; de Bal, ou de Musique ; mais ils passoient quelquesfois une apresdisnée toute entiere, à regler les divertissemens qu'ils auroient l'Esté qui devoit suivre celuy où nous estions : et à imaginer mille plaisirs, qu'ils sçavoient bien eux mesmes qu'ils n'auroient jamais. Cependant durant ces jours d'enjoüement, Theocrite et Euridamie, ne se divertissoient pas trop bien : cét Amant grave estoit pourtant plus malheureux que cette Amante serieuse : car pour elle, comme elle a infiniment de l'esprit, elle connoissoit bien que Cerinthe n'avoit guere plus de pouvoir sur le coeur de Pisistrate, qu'elle y en avoit : mais pour Theocrite, il connoissoit si parfaitement qu'il n'en avoit point du tout sur celuy de Cerinthe, qu'il en estoit fort affligé. Il voyoit pourtant bien que cette Personne n'estoit pas capable d'un grand attachement : neantmoins comme Pisistrate luy plaisoit plus qu'un autre, il en estoit fort jaloux. Mais Madame, si Cerinthe avoit raison de dire, qu'un Amant serieux estoit une bizarre chose ; je pense que je n'ay pas tort d'assurer, qu'un jaloux grave ne l'est guere moins.

   Page 6413 (page 579 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

En effet Madame, il n'y avoit rien de plus estrange à voir que Theocrite, lors qu'il eut de la jalousie : car comme c'est une passion qui porte le chagrin avec elle, jugez quel devoit estre celuy d'un Amant qui l'estoit naturellement. Mais ce qu'il y avoit de plus estrange, estoit de voir cét homme si serieux : et dont toutes les actions estoient ordinairement si concertées ; estre capable de toutes ces sortes de petits soins, et de curiositez impertinentes, que la jalousie inspire à la plus grande partie de ceux qu'elle possede. Cependant je me divertissois du chagrin des autres, et de leur joye aussi : car j'estois de toutes les parties de divertissement que faisoit Pisistrate, comme ayant alors beaucoup de part à son amitié. De sorte que luy parlant un jour de Cerinthe et d'Euridamie, je le pressay de me dire comment elles estoient dans son esprit ? elles y sont toutes deux si bien, reprit-il, que je suis persuadé, que si je n'en connoissois qu'une, j'en serois terriblement amoureux : mais parce que je les estime esgallement, mon coeur ne se détermine point tout à fait : il bien que je pense qu'on peut dire que je les aime beaucoup plus, que je n'aime mes autres Amies, et un peu moins qu'une Maistresse, pour qui on auroit un grand attachement. Cette responce est si extraordinaire repliquay-je en riant, que je croy que vous me la faites plustost parce que vous la trouvez plaisante, que selon vos veritables sentimens. Je vous proteste, me dit-il, que je vous dis ce que je sens,

   Page 6414 (page 580 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et ce qui est effectivement dans mon coeur : car si Euridamie ne fust point tant venuë chez Cerinthe, au commencement que je la connus, je sentois bien que j'en allois estre amoureux tout de bon : et si j'eusse connu Euridamie, sans connoistre Cerinthe, je pense aussi que je l'eusse aimée tendrement. Enfin Silamis, me dit il, l'enjouëment de Cerinthe me plaist si fort ; et la melancolie passionnée d'Euridamie me charme tellement ; que je suis persuadé que s'il y en avoit une des deux qui s'en allast aux champs pour un Mois, je serois infalliblement tout à fait amoureux de celle qui demeureroit à Athenes. Ha sans mentir, m'escriay-je, vous estes admirable de parler comme vous faites ! Quoy qu'il en soit, dit-il, la chose est comme je le dis : mais, luy dis-je, le moyen que vostre esprit puisse estre suspendu entre deux Personnes d'humeur si opposée ? Comme ces deux Personnes d'humeur si opposée, reprit-il, ne laissent pas d'estre d'un merite esgal chacune en sa maniere, il n'y a pas tant de quoy s'estonner de ce que mon esprit ne se détermine pas : et il est d'autant moins estrange, poursuivit-il, que Cerinthe et Euridamie ne se ressemblent point : car si elles estoient toutes deux guayes, ou toutes deux melancoliques, je choisirois sans doute celle dont la guayeté, ou la melancolie me plairoit le plus : mais parce que ce que je trouve en l'une, je ne le trouve point en l'autre, je suis contraint de partager mon estime, et mesme mon affection : ainsi on peut presques

   Page 6415 (page 581 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire que je les aime toutes deux, ou que du moins j'ay une esgalle disposition à les aimer. Et en effet Madame, Pisistrate ne mentoit pas : puis que selon toutes les apparences, sans l'inclination qu'il avoit pour Euridamie, il eust esté fort amoureux de Cerinthe : et que sans celle qu'il avoit pour Cerinthe, il l'eust esté d'Euridamie. Cependant ces deux Filles s'estant à la fin aperçeuës, qu'elles se faisoient un esgal obstacle dans le coeur de Pisistrate, commencerent de s'en aimer un peu moins : de sorte que Cerinthe qui avoit accoustumé en parlant d'Euridamie, de dire seulement qu'elle estoit serieuse, dit en diverses occasions quelle estoit trop chagrine : et Euridamie de son costé qui n'accusoit autrefois Cerinthe que d'aimer un peu trop à railler, l'accusa d'aimer à médire : si bien que cette petite division produisit diverses querelles entre ces deux Filles, qui embarrasserent estrangement Pisistrate : parce qu'elles vouloient tousjours le forcer à prendre party entre elles. Il agit pourtant si adroitement, qu'en condamnant tantost l'une, et tantost l'autre, il s'establit Juge de leurs differens, et ne se declara point. Mais pendant tous ces démeslez, Theocrite continuant d'agir gravement selon son humeur, continuoit aussi de n'estre pas mieux avec Cerinthe qu'à l'ordinaire, et d'estre par consequent aussi malheureux qu'il avoit accoustumé de l'estre. Les choses estant donc en ces termes, et Pisistrate disant tousjours que sans Euridamie il eust aimé Cerinthe ;

   Page 6416 (page 582 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que sans Cerinthe il eust aimé Euridamie ; je sçeus que Philombrote s'en alloit aux champs, et qu'il y menoit toute sa Famille. De sorte que je ne le sçeus pas plus tost que je fus chercher Pisistrate, que je sçavois bien qui ne le sçavoit pas : mais à peine fus-je aupres de luy, que luy adressant la parolle ; enfin, luy dis-je en riant, nous verrons bien tost si vous dittes vray, et si vous deviendrez amoureux d'Euridamie, dés que vous ne verrez plus Cerinthe : car je viens d'aprendre qu'elle s'en va à la Campagne. Quoy dit-il, Cerinthe s'en va aux champs ! ouy, luy respondis-je, et je viens de sçavoir que Philombrote a pris cette resolution là ce matin : je suis donc bien à pleindre, me dit-il, car je sçay dés hier qu'Euridamie s'en va aussi demain : et lors que vous estes arrivé, je disois en moy mesme que je n'avois qu'à me disposer à devenir tout à fait amoureux de Cerinthe, durant l'absence d'Euridamie : mais à ce que je voy, je suis hors de ce peril puis qu'elles s'en vont toutes deux. Comme il n'est pas possible, repliquay-je en riant, que le mesme hazard qui fait qu'elles partent d'Athenes en mesme temps, les y fasse revenir en mesme jour, je ne desespere pas encore de voir bien tost ma curiosité satisfaite : car enfin nous verrons si vous aimerez celle qui reviendra la premiere. Cependant Pisistrate fut effectivement fort touché de l'absence de ces deux Personnes : neantmoins comme il avoit plustost pour elles une simple disposition amoureuse, qu'une

   Page 6417 (page 583 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veritable amour, il s'en consola : joint qu'estant obligé de faire luy mesme un voyage peu de jours apres leur départ, le changement de lieu acheva de dissiper son chagrin.

Description des bains des Thermopyles
Pisistrate emmène son ami Salamis aux célèbres bains des Thermopyles. Prétendant vouloir se divertir, il lui dissimule ses véritables motivations qui semblent politiques. Ne possédant aucune vertu curative, les bains des Thermopyles ont cependant la réputation de conserver la santé et la beauté intactes. Lieu de divertissement par excellence, ils sont le lieu délection des gens de bonne condition. Les deux amis logent dans le bourg le plus proche nommé Alpene. Surgissant des montagnes, des sources tièdes sont canalisées et rendues accessibles dans des bassins aménagés dans une prairie. Les visiteurs dressent des tentes somptueuses au-dessus des cuves. Femmes et hommes se baignent séparément, avant daller se promener ensemble.

Mais Madame, comme j'estois alors celuy de tous ses Amis avec qui il avoit le plus de familiarité, il m'engagea à faire le voyage où il alloit : me disant pour m'y obliger, que comme il alloit assez proche de ces fameux Bains qui sont au pied de la Montagne des Thermopyles, nous irions nous y divertir quelques jours, quand il auroit achevé ses affaires : car Madame, il faut que vous sçachiez que ces Bains sont si celebres, que trois mois durant, il y a un nombre infiny de Personnes de qualité de toute la Grece qui y vont : et ce qui fait que cette Assemblée est plus agreable, c'est qu'elle n'est pas composée de Personnes malades et languissantes. Au contraire l'opinion de ceux qui pensent estre les mieux instruits de la vertu de ces Bains, est qu'ils sont plus propres à conserver la santé qu'à la restablir : ainsi tous ceux qui s'y trouvent se portant bien, sont en estat de songer à se divertir. De plus, comme les Dames se sont mis dans la fantaisie, que ces Bains augmentent la beauté, ou du moins qu'ils la conservent ; il n'y a point d'année qu'il n'y en ait une quantité estrange qui y vont, sur le pretexte de vouloir s'empescher d'estre malades, quoy que ce soit effectivement, ou pour estre plus long temps belles, ou du moins pour se divertir : car un des preceptes

   Page 6418 (page 584 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ceux qui ordonnent ces Bains, est de bannir toute sorte de melancolie durant qu'on les prend, et de se rejouïr autant qu'on peut. Ainsi Madame, comme je n'y avois jamais esté, et que j'avois oüy dire qu'on s'y divertissoit fort bien, j'acceptay aveque joye l'offre que me fit Pisistrate. Je ne m'arresteray point à vous dire quelle estoit l'affaire qui le mena aupres des Thermopyles, car j'advouë qu'il m'en fit un secret : j'ay pourtant creû que c'estoit pour conferer avec quelques Bannis d'Athenes, qui luy pouvoient servir au changement qu'il a fait depuis, en les y faisant rapeler, quoy qu'il ne me l'ait pas voulu confesser. Mais enfin je le suivis à ce voyage : de sorte qu'apres m'avoir laissé deux jours chez un de ses Amis, pendant quoy il fut faire ce qu'il ne me dit pas, il me revint prendre, et nous fusmes aux Thermopyles, dont nous n'estions qu'à une demie journée. Mais Madame, il faut s'il vous plaist que je vous represente, et le lieu, et la maniere dont on y vit durant trois Mois de l'Année que la Saison des Bains dure. Vous sçaurez donc Madame, qu'assez prés de cette Montagne des Thermopyles, qui partage la Grece, et qui ne laissant qu'un passage estroit et difficile, par où l'on peut aller d'une partie de la Grece à l'autre, semble la vouloir esgalement fortifier ; il y a un Bourg qui s'apelle Alpene, ou il y a grand nombre de Maisons assez commodes, pour loger tous ceux qui sont aux Bains : mais pour l'endroit où ils sont, et où l'on va se baigner, il a sans

   Page 6419 (page 585 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

doute quelque chose de sauvage, et d'agreable tout ensemble. En effet, quand on est à ce passage estroit, par où l'on peut aller d'une partie de la Grece à l'autre, ou voit du costé de l'Occident, une Montagne inaccessible, environnée de precipices effroyables, qui s'estend jusques au Mont Eta : et du costé de l'Orient on voit la Mer, et une espece de Marescage Maritime si plein de Sources, et si fangeux, qu'on n'y peut aller. Il est vray que descendant un peu plus bas, du costé qui regarde Artemision, il y a une Prairie infiniment agreable : car outre qu'elle a la veuë de cette affreuse Montagne, et que de l'autre costé elle a la Mer pour objet, elle a encore un nombre infini d'Arbres qui la bordent. De plus, comme c'est là que sont les Bains, on a eu soin d'en ramasser les eaux qui eussent pû la rendre fangeuse, comme le Marescage qui la touche : de sorte qu'ayant conduit en cét endroit par divers Canaux, ces eaux celebres qui doivent servir aux Bains ; on a fait aux deux bouts de la Prairie, plus de cent Cuves de Marbre, dans lesquelles on fait quand on le veut, venir autant d'eau qu'il en faut pour se baigner. Si bien que comme tous ceux qui vont à ces Bains, ont chacun une Tente magnifique, pour couvrir la Cuve qu'on leur donne ; ces diverses Tentes dans cette Prairie, font un objet tres agreable. Mais Madame, j'oubliois de vous dire que la raison pourquoy cela est ainsi, est que ces eaux qui sont tiedes naturellement, perdent leur vertu estant

   Page 6420 (page 586 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

transportées : ainsi il faut de necessité se baigner au lieu mesme où elles coulent. Cependant cela n'empesche pas que les Dames n'y soient autant en particulier, que si elles estoient dans leur Chambre : car outre que les Tentes destinées pour les hommes, sont à l'autre bout de la Prairie, et que ce seroit passer pour extravagant, que de perdre le respect qu'on doit aux Dames, il y a encore une grande Balustrade qui la partage, et où il y a des Gardes tant que l'heure des Bains dure. De sorte que les hommes conduisent ces Dames jusques à cette Balustrade seulement : apres quoy elles s'en vont dans leurs Tentes, où elles sont en pleine liberté : joint aussi que les hommes ne se baignent jamais en mesme heure qu'elles : car ils se baignent le matin, et les Dames le soir ; si bien qu'apres qu'ils les ont conduites à la Balustrade, ils se promenent dans la Prairie, en attendant qu'elles sortent du Bain, afin de les aller reprendre au mesme lieu où ils les ont conduites, pour les remener à leurs Chariots, qui sont rangez le long de la Prairie, à cause qu'il n'en peut aller qu'un de front par ce chemin là, ou pour se promener le long de la Mer, si elles ne veulent pas retourner si tost à Alpene : car la commodité de ces Bains là est qu'ils n'obligent à nul regime particulier, qu'à celuy de se divertir : aussi le fit on admirablement l'année que j'y fus avec Pisistrate : parce que le bonheur voulut pour nous qu'il n'y avoit jamais eu tant de monde. En effet il y avoit des Dames de toutes

   Page 6421 (page 587 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les parties de la Grece : il y en avoit d'Athenes, de Thebes, de Megare, d'Argos, de Corinthe, de Chalcis, de Delphes, et de cent autres lieux : et je croy effectivement, qu'excepté de Lacedemone, il y en avoit de toutes les principales Villes de la Grece. De plus, il y avoit des Musiciens de tous les endroits de la Terre, où la Musique a quelque reputation : et il n'y a enfin nul plaisir qu'on ne trouvast en ce lieu là, et qu'on n'y trouvast plus pur qu'en nul autre, parce qu'il n'y avoit que des Gens qui vouloient se divertir, et qui n'avoient ny affaires, ny soins domestiques qui les occupassent.

Pisistrate rencontre Cleorante
Aux bains des Thermopyles, Pisistrate et Salamis rencontrent Ariston, qui leur présente une jeune Athénienne de grande beauté. Il s'agit de Cleorante. Comme elle est la fille de Megacles, qui est d'un parti opposé à celui de Pisistrate, ce dernier ne la connaît pas. Lors de la promenade nocturne, Cleorante donne le bras à Pisistrate : les jeunes gens se lient d'emblée d'une profonde affection l'un pour l'autre.

Mais Madame, il faut que vous sçachiez que comme l'heure du Bain des Femmes, est un peu devant que le Soleil se couche, comme celle des hommes est un peu apres qu'il est levé ; nous arrivasmes aux Thermopyles Pisistrate et moy, que les Dames estoient encore dans leurs Tentes : de sorte que comme Pisistrate y avoit esté une autre année, et qu'il en sçavoit l'usage, nous descendismes de cheval au bord de la Prairie, et nous allasmes nous y promener, comme beaucoup d'autres que nous y voiyons : car comme nous ne venions pas de loin, nous pouvions paroistre devant des Dames avec bien-seance : joint que Pisistrate qui n'estoit pas par bonheur en une de ses humeurs de negligence, avoit un Habillement de Campagne le plus magnifique, et le plus galant qu'il estoit possible de voir. Mais à peine eusmes nous fait vingt pas dans cette Prairie, qu'un homme de

   Page 6422 (page 588 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qualité d'Athenes, nommé Ariston, que nous ne sçavions pas qui fust aux Bains, nous nomma à ceux avec qui il estoit, et vint au devant de nous avec eux : car comme c'est la coustume en ce lieu-là que les premiers venus font honneur aux autres qui arrivent, ils nous reçeurent fort civilement. Pour moy qui y estois tout a fait estranger, je regardois ces diverses Tentes avec beaucoup de plaisir : et je me faisois instruire par Ariston, de ce que je voulois sçavoir. Mais enfin apres la premiere civilité, Pisistrate et moy nous estant separez des autres, avec Ariston, nous luy demandasmes s'il y avoit de belles Femmes cette année là au lieu où nous estions ? de sorte qu'apres qu'il nous eut dit qu'il y en avoit de fort belles ; d'autres qui ne l'estoient plus ; d'autres qui ne l'estoient gueres ; et d'autres qui ne l'estoient point du tout. ; je vy entre ces Tentes des Dames, une Personne qui se promenoit seule en resvant : dont la taille estoit extrémement noble, et dont l'habillement estoit fort galant. En effet Madame, j'oubliois de vous dire qu'on s'habille d'une façon particuliere en ce lieu là, qui plaist infiniment : car enfin l'habit des Dames, ressemble si fort à celuy que les Peintres donnent aux Nimphes de Diane, qu'il n'y a presques point de difference : et ce qui a estably cette coustume, est que comme elles se deshabillent pour se baigner, il a falu inventer un habillement galant et commode tout ensemble. Mais pour en revenir où j'en estois, je vous diray qu'ayant

   Page 6423 (page 589 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donc veû cette Personne qui se promenoit seule, et dont je ne voyois pourtant pas le visage, je demanday à Ariston qui elle estoit : quoy, me dit-il, vous ne connoissez pas à la voir marcher seulement, que c'est une de nos belles d'Athenes ? A ces mots Pisistrate la regardant plus attentivement, et cette Personne ayant tourné la teste de nostre costé, il la reconnut pour estre Cleorante, dont je vous ay parlé au commencement de ce discours, et qui est Fille de Megacles, un des principaux d'Athenes : Mais à peine l'eut-il reconnuë, qu'il la salüa, quoy qu'il ne luy eust jamais parlé : car comme son Pere avoit esté d'une Faction opposée à la sienne, il n'y avoit nulle familiarité entre leurs Familles. Neantmoins comme Athenes estoit alors tranquile, Pisistrate, et Megacles estoient en civilité, quoy qu'ils ne se vissent pas l'un chez l'autre : mais comme ce dernier n'estoit pas à ces Bains, et qu'il n'y avoit que sa Femme qui s'apelle Erophile ; cela facilita la connoissance de Pisistrate et de Cleorante. Cependant cette belle Personne luy rendit son falut si civilement, que cela obligea Pisistrate de parler plus longtemps d'elle, et de demander à Ariston combien il y avoit qu'elle estoit aux Bains ? Il y a si peu, repliqua-t'il, que si vous vous estiez veûs particulierement à Athenes, je croirois que vous auriez intelligence ensemble : car Erophile et elle n'y sont que depuis deux jours seulement. Mais d'où vient, dis-je à Ariston, que Cleorante ne se baigne

   Page 6424 (page 590 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point ? car je la trouve assez belle, pour vouloir conserver sa beauté : c'est qu'elle est si belle, reprit-il, qu'elle croiroit se faire tort de faire une chose qui a la reputation d'embellir. Je pense en effet, dit alors Pisistrate, que Cleorante est fort belle : du moins me souviens-je bien que du temps des divisions d'Athenes, je la vy un jour au Temple, de plus prés que je ne la voy, et que je dis à quelqu'un que j'estois bien marry que Megacles eust une si belle Fille. Vous parlez de cela d'une si plaisante sorte, repliqua Ariston, qu'on diroit que vous n'avez point d'yeux : je vous assure, nous dit-il, que je n'en ay pas tousjours pour tout ce que je regarde : car si mon esprit et mes yeux ne regardent d'intelligence, je ne sçay pas trop bien ce que je voy. Comme Pisistrate disoit cela, nous vismes plusieurs Dames sortir de leurs Tentes, apres s'estre baignées : qui ayant joint Cleorante, se mirent à se promener en s'aprochant de la Balustrade. De sorte que comme elles en furent assez proches, nous les salüasmes : mais comme elles voulurent retourner sur leurs pas, en attendant que les autres Dames fussent hors du Bain, Ariston prenant la parole, à la priere de Pisistrate ; eh de grace Madame (dit-il à Cleorante, dont il rencontra les yeux) ne nous privez pas si tost du plaisir de vous voir : et souffrez que je vous presente deux Atheniens qui sont au desespoir d'avoir besoin de mon entremise pour vous les faire connoistre : et de ce qu'ils n'ont pas eu plut tost le bonheur d'estre

   Page 6425 (page 591 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

connus de vous. Comme Ariston estoit Amy particulier de Cleorante, elle s'arresta, et retint une de ses Amies avec elle, nommée Cephise : de sorte que s'aprochant alors de la Balustrade avec autant de grace que de civilité ; si ces illustres Atheniens, dit-elle, me connoissoient mieux qu'ils ne font, ils vous desavouëroient de la civilité que vous venez de me dire. Il paroist bien Madame, reprit Pisistrate, que je n'ay pas l'honneur d'estre connu de vous, puis que vous me pouvez soubçonner de desavoüer ce que vous a dit Ariston. En mon particulier, adjoustay-je, je croy qu'il suffit que la belle Cleorante se connoisse, pour ne douter nullement que dés qu'on la voit, on ne soit au desespoir de ne l'avoir pas veuë plustost. Du moins vous puis-je assurer, luy dit Ariston, que Silamis vous trouve si belle, qu'il ne comprend pas pourquoy vous ne vous baignez point, puis que les Bains des Thermopyles ont la reputation de conserver la beauté. Comme je me connois admirablement, reprit-elle en soûriant, j'ay lieu de croire que voyant le peu d'agréement que j'ay sur le visage, vostre Amy a creû que j'avois tort de m'exposer à le perdre, dans la pensée qu'il ne me resteroit plus rien, qui me peust faire endurer. Ha sans mentir Cleorante (luy dit cette Dame qui estoit avec elle) c'est estre bien hardie de parler comme vous venez de parler, avec une aussi grande beauté que la vostre. De grace, reprit Cleorante en soûriant, ne m'accablez point de loüanges : car

   Page 6426 (page 592 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme Pisistrate et Silamis ne me connoissent presques point, ils croiront que l'aime fort qu'on me louë, oyant une de mes Amies me dire tant de flatteries. Cependant il est certain que je n'aime point du tout les loüanges qu'on me donne en parlant à moy, quoy que j'aime fort qu'on me louë en parlant aux autres. Mais Madame, reprit Pisistrate, quelle satisfaction vous peuvent donner des loüanges que vous n'entendez point, et que bien souvent vous ne sçavez pas ? car par exemple, adjousta-t'il, je suis assuré que quand je partirois des demain, et que je ne vous verrois de ma vie, j'en parlerois plus de cent fois, sans que vous en sçeussiez rien. Vous en parleriez peut-estre si peu à mon advantage, reprit-elle en soûriant, qu'il me seroit avantageux de ne sçavoir pas ce que vous en auriez dit. Je vous assure Madame, luy dis-je, que si vous connoissiez bien Pisistrate, vous croiriez facilement qu'il ne parle pas tant de ce qui ne luy plaist pas : et elle connoistroit aussi, adjousta-t'il, que je parle tousjours de ce qui me plaist. Comme Pisistrate disoit cela, Erophile et presques toutes les autres Dames qui se baignoient, estant sorties de leurs Tentes, Cleorante nous quita, et fut rejoindre sa Mere, qui a sans doute esté une des plus belles Personnes d'Athenes, et qui l'est mesme encore extrémement. Ceux qui l'ont veuë jeune, disent pourtant qu'elle ne fut jamais si aimable que Cleorante, qui a en effet une des plus charmantes beautez de toute la Terre. Car outre

   Page 6427 (page 593 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que sa beauté est une beauté de grand esclat, elle a un air de jeunesse admirable ; un enjouëment modeste, le plus aimable du monde ; et je ne sçay quoy de si attirant, qu'il n'est pas aisé de luy resister. Mais Madame, dés qu'elle nous eut quittez, nous fusmes comme tous les autres hommes qui se promenoient dans la Prairie, attendre ces Dames à la Porte de la Balustrade, pour leur donner la main : car en ce lieu là on y est avec la liberté du Bal, où il n'est pas necessaire de se connoistre pour se parler, et pour dancer ensemble. Cependant, comme Ariston estoit le plus prés de la Porte, et que comme je l'ay desja dit, il estoit Amy particulier de Cleorante, lors qu'elle vint à sortir, elle luy tendit la main : mais dés qu'il la luy eut prise, il se tourna vers Pisistrate, et luy dit que pour luy donner une grande preuve de son amitié, il luy donnoit sa place : aussi bien (adjousta-t'il, en adressant la parole à Cleorante) il la merite mieux que moy, et il la tiendra mieux aussi. Vous avez donc envie, repliqua-t'elle en riant, que Pisistrate s'ennuye icy, et qu'il s'en aille dés demain : au contraire Madame, respondit Pisistrate, c'est pour m'y retenir qu'Ariston veut que j'aye l'honneur de vous parler. Quoy qu'il en soit (dit Ariston en les quitant) vous me direz tous deux des nouvelles l'un de l'autre à la fin de la Promenade. Apres cela Ariston donna la main à une autre Dame, et j'aiday a marcher à cette Amie de Cleorante, à qui j'avois desja parlé, lors que nous estions appuyez

   Page 6428 (page 594 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fur le bord de la Balustrade. De sorte que comme il faisoit fort beau ce soir là, on se promena fort long temps : et Pisistrate et Cleorante eurent assez de loisir de s'entretenir, pour connoistre qu'ils avoient tous deux infiniment de l'esprit. Mais enfin comme l'heure de retourner à Alpene fut venuë, Ariston les rejoignit : parce que la Dame qu'il avoit conduite s'en estant allée des premieres, dés qu'il leut mise à son Chariot, il fut demander à Cleorante et à Pisistrate (que Cephise et moy avions joints) comme ils se trouvoient l'un de l'autre ? En mon particulier, dit Pisistrate en riant, ce que je vous en puis dire, est que je ne fus de ma vie si tost accoustumé avec qui que ce soit qu'avec Cleorante : car enfin il me semble que je la connois, depuis qu'elle a commencé de vivre. Pour moy, dit cette belle Personne, Pisistrate m'est si peu Estranger, que je pense que si j'avois un secret je le luy confierois : enfin adjousta Pisistrate, pour vous tesmoigner qu'en effet nous ne nous sommes point trouvez embarrassez, comme le sont d'ordinaire ceux qui se voyent pour la premiere fois, nous avons tousjours parlé : et nous ne nous sommes pourtant point entretenus ny de la beauté du temps ; ny de celle du lieu ; ny de toutes ces sortes de choses qu'on dit quand on ne sçait que se dire. Comme Pisistrate disoit cela, Erophile s'estant tournée pour apeller sa Fille, Ariston s'avança, et luy dit à la priere de son Amy, que Pisistrate avoit dessein d'aller chez elle : de sorte

   Page 6429 (page 595 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que s'estant arrestée il la salüa, et elle le reçeut fort bien : parce que comme elle aimoit la paix et les plaisirs, elle eust esté bien aise de pouvoir faire qu'il se fust lié amitié entre Megacles et Pisistrate. Cette conversation ne fut pourtant pas longue : car comme il estoit tard nous ramenasmes ces Dames à leur Chariot : apres quoy nous nous promenasmes encore quelque temps Pisistrate, Ariston, et moy.

Cleorante enjouée
Salamis raille agréablement Pisistrate en insinuant qu'il a déjà oublié Cerinthe et Euridamie au bénéfice de Cleorante. Le jeune homme se défend d'une pareille inconstance, mais ne peut s'empêcher de rechercher la présence de la fille de Megacles. Erophile, mère de Cleorante, organise alors un bal, durant lequel sa fille et Pisistrate dansent presque exclusivement ensemble. Au sortir du bal, le jeune homme est ébloui : il a trouvé en Cleorante l'enjouement de Cerinthe, agrémenté cependant d'un surcroît d'esprit et de beauté. Il regrette de n'avoir pas été plus tôt son amant, au même titre que Lycurgue, amoureux d'elle depuis fort longtemps. Cependant, Lycurgue n'est pas aimé.

Cependant à peine les eusmes nous quitées, que je dis en riant à Pisistrate, que je trouvois qu'il estoit bien tost accoustumé avec Cleorante : mais prenez garde (adjoustay-je durant qu'Ariston donnoit quelque ordre à un de ses Gens pour nostre logement) que vous ne soyez desja desaccoustumé de Cerinthe et d'Euridamie. Nous serons si peu icy, repliqua-t'il en riant, que je n'auray pas loisir de m'accoustumer tout à fait avec Cleorante : et nous retournerons si tost à Athenes, que je n'auray pas non plus le loisir de me desaccoustumer de Cerinthe et d'Euridamie. Mais Euridamie et Cerinthe, luy dis-je, n'y seront pis quand nous y retournerons, puis qu'elles sont toutes deux à la campagne. Vous avez raison, me dit-il, et je resvois si fort que je ne m'en souvenois pas. Ha sans mentir, luy dis-je en riant, je ne veux point d'autre preuve que ce que vous venez de dire, pour me faire croire que vous n'estes point amoureux ! car enfin il est sans exemple, Bon seulement qu'un Amant, mais qu'un Amy, oublie qu'il a dit adieu à son Amie, et qu'il ne

   Page 6430 (page 596 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçache pas seulement s'il en est absent, ou s'il ne l'est pas. Comme je riois fort haut, Ariston qui vint nous rejoindre, me demanda de quoy c'estoit ? mais Pisistrate sans en sçavoir precisément la raison, me deffendit si fort de le dire, que je ne le luy dis point : apres quoy recommençant de parler de Cleorante, nous luy demandasmes si elle avoit autant de bonté que de beauté ? Elle en a sans doute autant qu'on en peut avoir, repliqua Ariston, mais elle a de plus une chose bien particuliere, adjousta-t'il, car c'est qu'elle est inesgalle sans estre bizarre, et qu'elle est en mesme temps une des plus esgalles Personnes de la Terre en beaucoup de choses. Ce que vous dittes, repris-je, n'est pas trop aisé à comprendre : il ne laisse pourtant pas d'estre vray, repliqua-t'il, car il est certain que Cleorante est tousjours une des meilleures Personnes du monde, et qui aime ses Amis avec le plus d'esgallité. Mais en quoy est elle donc inesgalle ? reprit Pisistrate : elle l'est, respondit-il, parce qu'elle est tantost guaye, et tantost serieuse : sa guayeté ne luy cause pourtant jamais un trop grand enjouëment, ny son serieux une trop grande melancolie : mais apres tout elle ne laisse pas d'estre d'humeur fort differente, quoy qu'elle soit tousjours également bonne. De plus, les mesmes plaisirs ne luy plaisent pas esgallement : car il y a des jours où ce luy est un suplice estrange d'aller au Bal : et il y en a d'autres où elle y va avec empressement. Cependant, soit qu'elle soit guaye, ou serieuse,

   Page 6431 (page 597 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle est esgallement aimable pour ses Amis : car elle n'a jamais nul caprice pour eux, quelque differente qu'elle soit d'elle mesme : et l'on diroit enfin qu'elle n'a de l'inesgalité, qu'afin de plaire davantage, et de faire voir qu'elle a tous les charmes qui se peuvent trouver en deux temperammens si opposez. Vous me representez Cleorante d'une maniere à me donner beaucoup de curiosité de la connoistre plus particulierement, reprit Pisistrate, et je pense que si je n'avois point d'affaires à Athenes, je demeurerois icy tant qu'elle y demeurera : mais comme je n'ay dessein d'y estre que sept ou huit jours, il faut du moins en mesnager tous les momens, et la voir le plus que je pourray. Si vous avez ce dessein là, reprit Ariston, il faut donc nous retirer : car ce sera ce soir chez sa Mere, que toutes les Dames se trouveront, et que l'on dancera. A peine Ariston eut-il dit cela, que Pisistrate prit le chemin d'aller vers nos chevaux, qui estoient avec celuy d'Ariston au bord de la Prairie : apres quoy montant à cheval, nous fusmes à Alpene, et nous logeasmes chez Ariston, qui donna sa Chambre à Pisistrate, et qui en partagea une autre aveque moy : car il y avoit cette année là tant de monde aux Bains, que sans luy nous eussions esté bien embarrassez. Cependant comme Pisistrate avoit ses Gens et son Esquipage, il se mit en habit de Bal : et il s'y mit sans doute sans avoir encore aucune pensée de pouvoir devenir amoureux de Cleorante.

   Page 6432 (page 598 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Au contraire estant entré dans sa Chambre, durant qu'Ariston estoit dans celle qu'il avoit prise, il me parla de Cerinthe et d'Euridamie comme à l'ordinaire, et les souhaita au lieu où nous estions : me demandant laquelle je croyois qui deust revenir la premiere à Athenes ? adjoustant qu'il avoit dessein dés que nous y serions retournez, de leur escrire tout ce qui nous seroit arrivé aux Bains, et de leur en faire une ample relation. Apres quoy Ariston estant entré, pour nous dire qu'il estoit temps d'aller, et nous ayant apris l'estat de la galanterie des Bains, afin que nous n'y parussions pas estrangers, nous fusmes chez Erophile, qui nous reçeut avec beaucoup de civilité, aussi bien que Cleorante : qui s'estant fait recoiffer au retour de la promenade, et ayant adjousté des Pierreries à sa parure, eut encore un nouvel esclat de beauté aux yeux de Pisistrate. D'ailleurs, comme il la connoissoit plus que les autres, quoy qu'il ne la connust guere ; et que c'estoit la seule Dame de toute cette Assemblée excepté Cephise à qui il eust jamais parlé, cela fit qu'il s'attacha assiduëment aupres d'elle, et qu'il la mena dancer beaucoup plus qu'aucune autre. Car comme le hazard fit qu'ils avoient tous deux ce soir là, leur humeur d'enjouëment et de Bal, ils dançoient si bien ensemble, que toute la Compagnie les admiroit, et prestoit une attention toute extraordinaire, des que Pisistrate alloit prendre Cleorante, ou que Cleorante alloit prendre Pisistrate. Enfin Madame, on peut

   Page 6433 (page 599 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire qu'ils passerent le soir en particulier, au milieu d'une grande Compagnie, tant ils furent peu separez l'un de l'autre. Pour moy, quoy que je me fusse aussi assez attaché à parler à Cephise, je ne laissois pas de remarquer sur le visage de Pisistrate, qu'il ne s'ennuyoit point, et sur celuy de Cleorante, qui ne l'importunoit pas : et je voyois enfin que les grandes Festes d Athenes, n'avoient jamais mieux diverty Pisistrate, que cette Assemblée le divertissoit. En effet elle estoit telle qu'il faloit pour plaire : car les Femmes y estoient fort belles ; elles y estoient en un habillement plus galant, que celuy que nos Dames portent d'ordinaire ; et il y avoit je ne sçay quelle liberté plus grande, qu'aux Bals qu'on donne dans les Villes. Mais l'heure de se retirer estant venuë, et la Compagnie se separant, nous sortismes comme les autres : il est vray qu'en nous en retournant, je remarquay que Pisistrate estoit extrémement guay : de sorte que m'aprochant de luy, pendant qu'Ariston parloit à d'autres hommes ; il faut sans doute, luy dis-je, que vous ayez trouvé beaucoup de satisfaction aupres de Cleorante, pour estre d'aussi belle humeur que je vous voy, en une heure où tout le monde a envie de dormir, et est las de dancer ou de veiller. Ha Silamis, me dit-il, si vous sçaviez mon advanture vous en seriez surpris ! mais encore, luy dis-je, quelle peut elle estre ? c'est (dit-il en me parlant avec empressement) que j'ay trouvé Cerinthe en Cleorante : ha Pisistrate, luy dis-je,

   Page 6434 (page 600 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elles ne se ressemblent point ! il est vray, dit-il, que Cleorante est grande et blonde, et que Cerinthe est petite et brune : et il faut mesme advoüer, que la blonde est beaucoup plus belle que la brune. Mais ce qu'il y a de vray, est que tous les charmes de l'esprit, et de l'enjoüement de Cerinthe, sont dans l'enjoüement, et dans l'esprit de Cleorante : et que s'il y a de la difference, c'est que Cleorante raille sans malice, et que je suis fort trompé si elle n'a l'ame un peu plus tendre que Cerinthe. Mais, luy dis-je en riant, s'il est vray qu'il n'y avoit que la presence d'Euridamie qui vous empeschast d'aimer Cerinthe, quand nous estions à Athenes, je pense donc que rien ne vous empeschera d'aimer Cleorante icy, puis que vous luy trouvez les mesmes charmes de Cerinthe, et mesme beaucoup davantage : comme nous n'y tarderons que huit jours, repliqua-t'il en soûriant, je ne seray infidellité, ny à Cerinthe, ny à Euridamie : il est vray pourtant, adjousta-t'il, que comme Cleorante me fait souvenir de Cerinthe, je ne sçay si elle n'aura point quelque avantage sur l'autre. Comme j'allois luy respondre, Ariston nous ayant rejoints, il se mit à demander à Pisistrate s'il avoit bien fait son profit de ce qu'il nous avoit dit devant que d'aller au Bal ? et s'il avoit bien remarqué l'attachement qu'avoit un homme de Corinthe, pour une Dame d'Argos ? celuy qu'avoit un autre Amant de Thebes, pour une Fille de sa Ville ? et ainsi de plusieurs autres, dont il nous

   Page 6435 (page 601 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit parlé. Vous ne serez pas mal de demander à Silamis, repliqua Pisistrate, s'il a veû ce que vous dittes : car pour moy je n'ay veû que Cleorante, qui me semble si belle, et si aimable, que je ne comprens point pourquoy je ne me suis point mis du Party de Megacles, pour estre Amy de sa Fille. Comme il est plus aisé d'estre son Amant que son Amy, reprit Ariston, il vous est peutestre avantageux de ne l'avoir pas veuë plustost : au contraire, reprit Pisistrate, si mon destin estoit d'estre Amant de Cleorante, je voudrois l'avoir esté dés qu'elle a commencé de pouvoir donner de l'amour : car outre que je luy aurois rendu mille services qu'elle me devroit, que sçay-je si de l'heure que je parle, je n'en serois point desja recompensé ? du moins aurois-je empesché qu'elle n'eust eu des Amans qui eussent rien fait à mon prejudice. Elle en a pourtant un bien opiniastre, reprit Ariston : il me semble, adjoustay-je, que c'est un Frere de Theocrite, apellé Lycurgue : ouy, repliqua Ariston, et il y a si longtemps qu'il aime sans estre aimé, que je croy qu'il aimera toute sa vie. Pourveû que cela soit tousjours ainsi, reprit Pisistrate, il n'incommodera pas trop ses Rivaux : je vous assure, repris-je, qu'un Rival importune tousjours, quand mesme il seroit haï. Comme je disois cela, nous nous trouvasmes au Logis d'Ariston : si bien que comme il estoit fort tard, apres avoit conduit Pisistrate à sa Cambre, nous fusmes à la nostre.

Cleorante sérieuse
Le lendemain, Pisistrate se rend auprès de Cleorante avec laquelle il s'entretient longuement. En la quittant, il ne tarit pas d'éloges : elle a été ce jour aussi agréablement sérieuse qu'elle était la veille enjouée. Elle ressemble ainsi également à Euridamie. Cependant, Cleorante est moins chagrine et possède plus de charmes. Salamis est convaincu que Pisistrate va tomber amoureux d'elle, mais ce dernier pense qu'en ne restant comme prévu que sept ou huit jours aux bains des Thermopyles, il n'aura pas le temps d'oublier Cerinthe et Euridamie. Le soir il fait cependant donner une sérénade, prétendument en l'honneur des dames, mais destinée en réalité tout particulièrement à Cleorante.

Cependant comme Pisistrate

   Page 6436 (page 602 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est magnifique, et que sa fantaisie du Bal luy duroit encore, il dit à Ariston en le quitant, qu'il le vouloit donner : de sorte que comme Cephise estoit Parente d'Ariston, il se chargea de l'obliger à vouloir bien que ce fust chez elle : et Pisistrate se resolut de l'en aller prier luy mesme, et d'employer toute l'apresdisnée du jour suivant, à visiter une partie des Femmes les plus considerables. Mais comme il voulut commencer par Erophile à cause de Cleorante, nous ne fismes pas tant de visites qu'il avoit dessein d'en faire : car je vous proteste. Madame, que le lendemain nous n'en sortismes qu'à l'heure du Bain : et qu'il fallut que ce fust en ce lieu-là, que Pisistrate fist sa priere à Cephise, en attendant qu'il l'a vist chez elle. Ce n'est pas que nous n'eussions esté de fort bonne heure chez Erophile : mais c'est que s'estant trouvé aupres de Cleorante, durant qu'Ariston, quelques Dames, et moy, entretenions sa Mere ; il s'y trouva si bien, que luy qui devoit regler la longueur de la visite, la fit durer tout le jour. Cependant, je ne voyois pas qu'ils parlassent avec le mesme enjouëment que le soir auparavant : au contraire Cleorante me paroissoit assez serieuse. Il est vray que de ma vie je n'ay veû personne avoir une melancolie plus douce, ny une modestie plus charmante que la sienne : je pense mesme qu'il faudroit inventer un mot pour exprimer l'air de son visage, quand elle n'est pas dans cét agreable enjouëment qui luy prend quelquesfois : car celuy de melancolie

   Page 6437 (page 603 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est trop fort ; le mot de serieux donne aussi l'idée d'une Personne trop grave ; et il faudroit qu'il y en eust un qui pûst faire entendre, que Cleorante sans estre precisément, ny serieuse, ny melancholique, a quelque chose de languissant, de doux, et de modeste, qui plaist, et qui imprime du respect. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'apres que nous l'eusmes conduite dans le Chariot de sa Mere, et que nous fusmes arrivez à la Prairie, où nous nous promenasmes durant le Bain des Dames ; Pisistrate me tirant à part, avec un empressement que je ne vous puis exprimer ; si je ne craignois, me dit-il, que vous vous moquassiez de moy, je vous dirois la plus surprenante chose qui soit jamais arrivée à personne : car enfin, poursuivit-il, je trouvay hier Cerinthe en Cleorante : et je vous proteste que j'y ay aujourd'huy trouvé Euridamie : mais une Euridamie sans chagrin, et une Euridamie mille fois plus charmante que l'autre. Sans mentir, luy dis-je en riant, c'est estre bien heureux que de retrouver deux Amies, ou deux Maistresses absentes, en une seule Personne : et de les retrouver mesme plus aimables, que celles dont l'on est esloigné. Quoy qu'il en soit, dit-il, la chose est comme je le dis : car Cleorante serieuse, est Euridamie : et Cleorante enjoüée, est Cerinthe : et cela est tellement vray, que si vous voulez l'observer vous mesme, vous trouverez que j'ay raison. La chose est si digne de curiosité, repliquay-je en riant, que je n'ay garde de

   Page 6438 (page 604 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

manquer de l'observer : mais cependant, luy dis-je, je ne voy pas comment vous pourrez resister à une Personne qui a les charmes de deux, dont vous eussiez esté vaincu, si vous les eussiez veuës l'une sans l'autre. Je vous dis dés hier, reprit-il, que nous serons si peu icy, que je n'auray pas loisir de m'attacher à Cleorante, ny de me détacher de Cerinthe, et d'Euridamie. Comme j'allois luy respondre, nous fusmes interrompus par diverses personnes : et de tout le reste du jour je ne luy parlay plus : car dés que les Dames sortirent de la Balustrade qui enferme leurs Tentes, il aida à marcher à Cleorante, et ne la quita point qu'elle ne fust dans le Chariot de sa Mere. De plus, à peine fusmes nous hors de Table, que nous fusmes chez une Dame d'Argos, chez qui la Compagnie devoit passer le soir : et où nous ne fusmes pas si tost, que Pisistrate se mit aupres de Cleorante. Au sortir de là il fit si bien qu'il assembla tout ce qu'il y avoit alors de Musiciens à Alpene, pour donner, disoit-il, une Serenade à toutes les Dames : mais à dire la verité nous commençasmes par Cleorante, et nous fusmes si longtemps devant ses Fenestres, que le Soleil se levoit quand nous revinsmes de tous les lieux où il s'estoit engagé d'aller. Encore vous puis je assurer, qu'il y eut une partie des Maisons où nous fusmes, où nous tardasmes si peu, qu'on peut dire que nous y tardions seulement assez pour esveiller les Dames, mais non pas assez pour les divertir : puis qu'à peine les Musiciens avoient-ils

   Page 6439 (page 605 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fait une certaine harmonie basse et confuse, qui precede tousjours les Serenades, qu'ils pensoient desja à finir, ce qu'ils n'avoient pas encore commencé.

Pisistrate amoureux de Cleorante
Pisistrate prolonge son séjour pour rester auprès de Cleorante. Salamis le raille : pourquoi n'écrit-il pas, comme il l'avait prévu, une relation détaillée des divertissements des Thermopyles à Cerinthe et Euridamie ? Pisistrate réagit avec quelque dépit, conscient qu'il est en train d'oublier ces deux jeunes femmes à cause de Cleorante. Pisistrate et Cleorante passent tous leur temps ensemble, et tout le monde s'aperçoit de leurs sentiments. Ils sont parfois d'humeur égale, parfois d'humeur opposée ; dans tous les cas, ils s'entendent à merveille.

Mais enfin, comme Pisistrate est tres magnifique, le dessein qu'il avoit eu de donner le Bal s'executa ; il fut voir Cephise qui se chargea de prier les Dames ; et il joignit à l'Harmonie une Colation admirable. Il s'engagea mesme à faire souvent de pareilles Festes tant qu'il seroit à Alpene : et veû la maniere dont je l'entendis parler ce soir là, je connus bien que nous y serions plus de huit jours, quoy qu'il m'eust dit le contraire l'apresdisnée : et en effet Madame, je ne me trompay pas : car au lieu de huit jours, nous y fusmes deux mois tous entiers. Cependant ce huictiesme jour où nous devions partir estant arrivé, je vis qu'au lieu d'y songer, Pisistrate donnoit ordre de faire venir diverses choses pour une grande Feste qu'il vouloit faire : de sorte que ne pouvant m'empescher de luy en faire la guerre : à ce que je voy, luy dis-je en riant, nous ne retournerons donc pas si tost à Athenes : mais du moins, adjoustay-je, devriez vous faire ce que vous disiez que vous feriez. Faites m'en donc souvenir, repliqua-t'il, car j'advouë qu'il ne me souvient pas de ce que vous voulez dire. Quoy, luy dis-je, il ne vous souvient plus que vous vouliez escrire à Cerinthe et à Euridamie, et leur faire de grandes Relations de tous les divertissemens des Bains, et de tout ce que vous y auriez veû ? Quand j'avois ce dessein là,

   Page 6440 (page 606 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repliqua-t'il en riant, je ne sçavois pas que je trouverois Cerinthe et Euridamie à Alpene : et puis Silamis, à parler plus serieusement, et plus sincerement tout ensemble, je ne sçay si je les divertirois fort, si je leur mandois tout ce qui se passe icy, et principalement ce qui se passe dans mon coeur : car enfin Silamis, je ne l'ay ce me semble jamais veû si prés de n'estre plus à moy. A dire la verité, repris-je, ce seroit une assez estrange nouvelle à leur mander, que de leur escrire que vous estes amoureux de Cleorante, ou que du moins vous estes tout prest de l'estre : car je suis bien assuré, qu'il n'y en a pas une des deux qui ne croye qu'elle a droit d'esperer de vous assujettir : et je ne sçay mesme s'il n'y a point quelques jours où elles pensent vous avoir assujetty. Cependant apres y avoir bien songé dit-il, soit que je devienne amoureux de Cleorante, ou que je ne le devienne pas, je crois qu'il seroit à propos que vous leur escrivissiez effectivement une Relation des divertissemens des Bains : et que vous leur mandassiez comme une nouvelle, que vous croyez que je suis amoureux de Cleorante : puis que si je le deviens, la chose ne les surprendra pas quand nous retournerons à Athenes : et que si je ne le deviens point, nous tournerons la chose en raillerie. Je le veux bien, luy dis-je : mais quelle aparence que j'escrive à ces deux Filles, sans que vous leur escriviez aussi ? n'escrivez donc point, me dit-il, car je sens bien que je ne trouverois rien à leur dire presentement.

   Page 6441 (page 607 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ce n'est pas, adjousta-t'il, que je ne les estime toûsjours beaucoup : mais Cleorante est tellement dans ma fantaisie, que je ne puis penser à autre chose : et en effet Madame, il s'accoustuma tellement à voir Cleorante, qu'il ne pouvoit plus durer ailleurs qu'aupres d'elle. Il ne luy disoit pourtant pas tout à fait qu'il l'aimoit, mais ses actions le luy disoient pour luy : et je suis assuré que Pisistrate craignoit encore de devenir amoureux de Cleorante, lors qu'il y avoit desja plus d'un mois qu'il l'estoit : aussi n'y avoit-il personne aux Bains qui ne s'en aperçeust et qui ne le dist. Et certes il eust esté difficile de ne s'en aperçevoir pas : car soit qu'il la vist, ou qu'il ne la vist point, on voyoit tousjours qu'il estoit son Amant. D'autre part, Cleorante estimoit fort Pisistrate : et il estoit aisé de voir, qu'elle ne voyoit point d'homme qui luy plûst tant que luy. Il est vray qu'il prenoit un si grand soin de la divertir, qu'il n'est pas estrange s'il toucha son coeur plus sensiblement qu'elle ne le vouloit, et qu'elle ne le pensoit : car il fit tout seul tous les divertissemens des Bains depuis qu'il y fut. Comme il y avoit cette année là, beaucoup plus de Femmes que d'hommes, je sçeus par Cephise, que lors que nous y estions arrivez, les Dames se preparoient à faire une partie de la despense des Musiciens, et de toutes les choses necessaires pour leur divertissement : parce qu'il y avoit eu quelques hommes qui avoient cherché de mauvais pretextes pour s'en excuser : mais depuis

   Page 6442 (page 608 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Pisistrate s'en mesla, personne n'eut plus que faire de s'en mesler. Cependant comme il ne se rencontroit pas tousjours, que les inesgalitez de sentimens de Cleorante et de Pisistrate se rencontrassent, ils avoient quelquesfois les plus plaisantes disputes du monde : mais aussi quand ils se trouvoient tous deux de mesme opinion, c'estoit une chose admirable que de les voir ensemble. Pour moy (disois-je un jour en riant à Pisistrate) je trouve qu'il vous estoit plus commode d'avoir separément une Amie enjoüée, et une Amie serieuse, que de ne les avoir qu'en une mesme Personne : car quand Cleorante est en son humeur languissante, et que vous n'y estes pas, vous ne scavez où prendre son enjouëment : où au contraire vous pouviez trouver à point nommé la joye, ou la melancolie, selon l'humeur où vous estiez : au lieu que ces deux sentimens opposez se trouvant en une mesme personne, vous ne la pouvez pas partager. Vous vous divertissez si bien à mes despens, me dit il, que vous devriez estre bien aise de ce que j'aime à voir Cleorante : car je vous rendrois un mauvais office si je ne la voyois plus. Pisistrate me dit cela d'un air si dépit, que je connus aisément que sa gayeté n'estoit pas en jour : et certes je m'en aperçeus bien, car je le vy resveur, et en colere, mesme chez Cleorante : et j'eus le plaisir de voir deux personnes qui s'estimoient infiniment, estre de sentimens opposez.

Conversation au sujet de la politique athénienne
Un jour, alors que Cleorante et Pisistrate sont en des dispositions différentes, le jeune homme fait porter la conversation sur la politique d'Athenes, et sur le fait que de plus en plus de gens se plaignent à juste titre de la république. Il vaut mieux selon lui être gouverné par un seul individu sensé, plutôt que par une multitude de gens incompétents. Cleorante, qui est d'humeur enjouée, ne supporte pas que l'on parle de politique, car elle juge cela inutile. Pisistrate lui demande si elle préfèrerait qu'il fût tyran d'Athenes ou de son cur. La jeune femme répond sans hésiter qu'elle ne voudrait pas être esclave de qui que ce soit. Elle convainc Pisistrate de ne plus l'entretenir de politique quand il est d'humeur mélancolique. En contrepartie, celui-ci obtient la permission de lui parler en échange d'amour.

Il est vray que cela leur arrivoit souvent : en effet, quand Pisistrate avoit

   Page 6443 (page 609 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Peinture dans la teste, et que Cleorante y avoit la Musique, ils faisoient des Eloges et des Satires admirables, de ces deux Arts : et ainsi de tous les autres, quand l'occasion s'en presentoit. Mais pour ce jour là dont je parle, la Politique et les affaires de la Republique, firent leur contestation : car comme nous avions apris le matin que depuis nostre départ d'Athenes, il y avoit eu quelque rumeur, Pisistrate qui avoit alors son humeur sombre, et sa fantaisie de regler la Republique, se mit à dire cent plaisantes choses contre ceux qui avoient l'authorité dans nostre Ville. De sorte que Cleorante qui avoit son humeur enjoüée, et qui n'eust pas esté bien aise d'employer tout le jour en reflections de Politique, se mit à le contredire : et elle le fit d'autant plus tost, qu'Erophile estant occupée dans son Cabinet à escrire à Megacles, il n'y avoit que Cephise, Pisistrate, et moy avec elle. Si bien qu'apres qu'elle eut enduré pres d'une demie heure, que Pisistrate se fust pleint avec exageration, des desordres de la Republique, elle l'interrompit, brusquement : et prenant la parole ; mais est-il possible Pisistrate, luy dit-elle, que vous ne compreniez pas que depuis que la force ou les Loix, ont mis de la distinction entre les hommes, il y en a presques tousjours eu, qui ont mal commandé, ou mal obeï ? et qu'ainsi c'est perdre le temps inutilement, que de s'amuser à des pleintes continuelles, qui ne servent à rien. Quoy, dit-il, vous voulez que je ne me pleigne point

   Page 6444 (page 610 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de voir tant de choses faites contre toute raison ? de voir, dis-je, que les Atheniens qui croyent estre libres, parce qu'ils n'ont point de Roy ; sont pourtant Esclaves de cent Tirans, qui ont l'authorité entre les mains : et qui ne s'en servent que pour s'enrichir, et pour apauvrir les autres. Quoy, adjousta-t'il, vous pouvez souffrir sans en rien dire, mille injustices qu'on voit tous les jours ? et qu'Athenes qui est la plus fameuse Ville de toute la Grece, soit en estat de perir, parce que ceux qui la gouvernent, la gouvernent mal. Je vous assure, luy dit elle, que plustost que de m'en tourmenter comme vous faites, il n'est rien que je ne fisse : car enfin si vous la pouvez gouverner, gouvernez la mieux, et vous serez fort bien : mais s'il ne plaist pas à la Fortune, de vous donner la conduite des affaires, croyez moy Pisistrate, laissez les aller comme elles pourront : et soyez fortement persuadé, que comme ce que les autres font ne vous plaist pas, ce que vous feriez ne plairoit point aux autres, si vous estiez à leur place. S'il ne leur plaisoit pas, il leur devroit plaire, repliqua-t'il, car je suis assuré que je ne serois rien d'injuste. Quand mesme vous ne feriez rien d'injuste, reprit Cleorante, on se plaindroit encore de vous : car enfin, soit Royaume, soit Republique, il faut qu'on se pleigne : c'est pourquoy comme à parler generalement, ces sortes de pleintes se doivent plustost faire par le Peuple, que par les Gens de qualité, je voudrois me pleindre le moins que je pourrois. Je vous assure,

   Page 6445 (page 611 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

reprit Cephise, que Pisistrate n'est pas seul de sa condition qui se pleint, et qu'il y en a beaucoup d'autres. S'il estoit seul, reprit Cleorante, je ne me pleindrois pas tant de ses pleintes : car comme il est fort de mes Amis, je luy imposerois silence, ou je le prierois de ne me venir point voir, quand son humeur Politique le tiendroit : mais tous les Gens de sa volée ont fait depuis quelque temps, une si grande habitude de parler eternellement de bien public, et d'affaires d'Estat, qu'ils en sont devenus insuportables. Car enfin on en voit qui à peine sont hors de la conduite de leurs Maistres, et qui aprennent mesme encore à dancer, qui pretendent pourtant estre les reformateurs de la Republique : et on voit aussi des Femmes qui n'ont pas seulement assez d'adresse pour se bien coiffer, qui disent aussi hardiment leurs sentimens sur les affaires d'Estat les plus difficiles, que si elles avoient la sagesse et l'experience de Solon. Cependant il seroit bien moins estrange de voir tous les sept Sages de Grece occupez à choisir des Rubans, que de voir tant de jeunes Personnes de l'un et de l'autre Sexe, se mesler de regler l'Estat. Il est vray (dit Cephise en riant, aussi que Pisistrate et moy) que la Politique est une importune chose, quand elle est le sujet d'une conversation d'une apresdisnée entiere : pour moy (adjoustez-je, pour me ranger de l'advis de ces Dames) je n'en parle jamais guere avec des Femmes, si je n'y suis forcé : et pour moy, reprit brusquement Pisistrate, j'en

   Page 6446 (page 612 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parle toutes les fois que l'envie m'en prend : car je suis ennemy declaré de toutes sortes d'injustices, et tres zelé pour le bien public. Mais à quoy servent toutes les pleinte que vous faites, et que font les autres, repliqua Cleorante, quand mesme elles seroient justes ? puis que quand vous auriez employé tout un jour à parler, on ne seroit rien de tout ce que vous auriez dit. Vous auriez mesme bien souvent raisonné des journées entieres sur des fondemens faux, adjousta-t'elle, parce que vous auriez sçeu les chose sans sçavoir les motifs. Ainsi vous auriez preveû des inconveniens, qu'il ne plairoit pas à la Fortune de faire arriver ; vous auriez proposé cent expedients qu'on ne suivroit point ; et que ceux qui les pourroient suivre ne sçauroient mesme jamais : jugez donc apres cela, si ce n'est pas bien employer son temps que de passer toute sa vie à parler de maux, où ceux qui en parlent ne sçauroient remedier. Joint, poursuivit-elle, que quand il seroit possible d'y trouver quelques remedes, en changeant toute la forme du Gouvernement, j'ay oüy dire à de plus habiles Gens que moy, qu'il vaudroit encore mieux vivre dans un desordre estably, que de s'exposer à remüer toutes les parties d'un Estat pour le regler. C'est pourquoy Pisistrate, si vous m'en croyez, ne faisons autre chose que prier les Dieux qu'ils mettent d'habiles Gens au Gouvernement des affaires : mais quand il leur plaira d'y en mettre qui ne le soient point, voyons leurs fautes sans en faire, et ne passons

   Page 6447 (page 613 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas toute nostre vie à parler de Politique, et à nous pleindre inutilement : si ce n'est, adjousta-t'elle en riant, que vous ayez quelque dessein caché, que vous ne nous disiez pas : et qu'en voulant descrier le Gouvernement, vous veüilliez faire soûlever le Peuple, et vous faire Tiran d'Athenes. Comme je ne le pourrois estre sans estre le vostre, repliqua-t'il brusquement, j'ay presques envie de tascher de le devenir : car pour avoir une telle Sujette que vous, je suis persuadé que le nom de Tiran ne doit point estre odieux. Aussi bien, dit-il, ne voy-je pas que vous ayez un zele si ardent pour la liberté de vostre Patrie, que vous me haïssiez beaucoup, si je la luy avois fait perdre. En verité, dit-elle en riant, pourveû qu'en vingt-quatre heures, vous restablissiez le calme dans Athenes ; qu'il n'y eust ny Guerre civile, ny Guerre estrangere, et que vous fissiez un Edit, par lequel vous deffendissiez de parler d'affaires d'Estat, à tous ceux qui n'en ont que faire, et particulierement à tous les Galans, et à toutes les Dames, je pense que je ne m'en soucierois pas trop : parce qu'en effet je suis persuadée, qu'il y a plus de repos, et moins de brigues, dans un Estat Monarchique, que dans une Republique. Mais comme cela n'arriveroit pas ainsi, et que vous ne pourriez regner sans nous rejetter dans le trouble et dans la division, tenez vous en repos je vous en conjure : et si vous m'en croyez parlons plustost de Bal, de Musique, de Vers, et de Peinture, que de Politique.

   Page 6448 (page 614 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Comme vous ne voulez pas parler de ce que je veux, reprit Pisistrate, je ne parleray pas aussi aujourd'huy de ce que vous voulez : mais je vous demanderay lequel vous aimeriez mieux que je fusse, ou Tiran d'Athenes, ou le vostre, comme Vostre Amant, ou comme vostre Mary ? Cleorante est si genereuse, reprit Cephise, que je devine desja ce qu'elle va respondre : pour moy, repris-je, je ne le devine pas il aisément : vous avez pourtant tort de ne le faire pas, repliqua-t'elle, car il me semble qu'il n'est pas trop difficile de s'imaginer que j'aimerois mieux que tous les Atheniens fussent Sujets de Pisistrate, que d'estre son Esclave. Mais Cleorante luy dit Cephise, que de deviendroit l'amour de la Patrie ? mais Cephise, repliqua Cleorante, que deviendroit l'amour de mon propre repos ? non non, adjousta-t'elle, ne nous y trompons pas, nostre interest particulier, va tousjours devant l'interest general : et tous ces zelez pour la Patrie, ne le sont bien souvent que pour leur propre bien : ainsi je vous declare, que j'aimerois mieux mille et mille fois, que Pisistrate fust Tiran d'Athenes que d'estre le mien. Je suis si esloigné de l'estre (reprit-il, en la regardant avec beaucoup d'amour) que je suis persuadé qu'il n'y a rien de plus impossible : si vous n'y prenez garde (dit alors Cephise en soûriant, et en se tournant vers Cleorante) en deffendant à Pisistrate de parler de Politique, vous l'obligerez à vous parler peut-estre d'amour. Quoy que je n'aimasse pas trop

   Page 6449 (page 615 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on m'en parlast, reprit Cleorante en riant, je pense que si on m'en parloit galamment, et qu'on ne m'en parlast guere, je l'aimerois mieux que d'estre obligée d'entendre parler tout un jour d'affaires d'Estat : principalement à certaines Gens qu'il y a dans le monde : car enfin on en voit à qui il ne doit importer qui gouverne, parce qu'ils n'y ont interest aucun, qui s'en tourmentent comme s'ils avoient autant de droit de pretendre à tout, que Pisistrate. Mais y a-t'il quelqu'un, interrompit-il, qui n'aye point d'interest au Gouvernement ? et les Esclaves mesmes peuvent-ils estre heureux, quand leurs Maistres ne le sont pas ? Je ne sçay en verité (luy dit-elle, avec le plus agreable chagrin du monde) s'ils le peuvent estre, ou ne l'estre pas : mais je sçay bien qu'on n'est pas trop heureux de vous voir, quand vous avez vostre humeur Politique dans la teste. Si vous voulez, luy dit-il alors, je ne vous en parleray de ma vie ? si vous le pouvez faire sans en mourir, reprit-elle en soûriant, vous me serez un fort grand plaisir. Mais, adjousta-t'il, je ne m'y engage qu'à condition que je vous diray de vous, et de moy, tout ce qu'il me plaira. A peine Pisistrate eut-il dit cela, que Cephise et moy la condamnasmes à accepter ce que Pisistrate luy offroit : elle s'en deffendit pourtant quelque temps fort agreablement : car enfin, disoit elle, que me peut-il dire de luy et de moy ? s'il me dit mes deffauts, il me sera despit ; et s'il me loüe, il ne me divertira pas trop : car je n'aime pas les

   Page 6450 (page 616 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

loüanges qu'on me donne en ma presence. De plus, s'il se louë luy mesme, je l'en estimeray moins : et s'il se blasme, je croiray encore que c'est un orgueil desguisé : si bien que ne prevoyant pas quel plaisir je puis avoir à souffrir qu'il me parle souvent de luy et de moy, il faut conclurre que je haïs bien la Politique, si j'accepte la proposition qu'il me fait. Mais enfin Madame, ce plaisant Traité fut achevé : et Pisistrate s'engagea à ne parler plus d'affaires d'Estat à Cleorante : et Cleorante promit aussi à Pisistrate d'endurer qu'il luy dist d'elle et de luy, tout ce qu'il luy plairoit : ne luy donnant pourtant cette liberté, que lors qu'il seroit en une de ses humeurs de Politique.


Histoire de Pisistrate : cabales
En rentrant des bains des Thermopyles, le chariot transportant Cleorante, sa mère Erophile, Cephise, Pisistrate, Salamis et Ariston, se rompt à proximité d'une maison de campagne. Les hôtes de cette habitation, qui viennent en aide aux accidentés, ne sont autres que Philombrote, sa femme, Cerinthe, Euridamie et Lycurgue, bientôt rejoints par Theocrite. La compagnie passe un séjour peu agréable, car tout le monde se rend compte des sentiments mutuels de Pisistrate et Cleorante, qui suscitent dépit et jalousie auprès des autres. De retour à Athenes, les jeunes gens sont confrontés à des tensions politiques entre les différents partis : la Plaine, la Montagne et la Marine. Comme Megacles, père de Cleorante, est d'un parti résolument opposé à celui de Pisistrate, ce dernier n'a d'autre recours que le dessein de se rendre maître d'Athenes, s'il espère continuer à voir Cleorante. Malgré les injonctions de Solon, désireux de préserver la République, les dissensions politiques se radicalisent
L'accident du chariot
Erophile décide de rentrer à Athenes avec sa fille et Cephise. Pisistrate s'offre d'accompagner les dames. En chemin, leur chariot se brise près d'une belle maison. Les occupants de la voiture sont contraints à demander de l'aide. Il s'avère que la maison est à Philombrote, qui s'y trouve alors en compagnie de sa femme, de Cerinthe, d'Euridamie et de Lycurgue. Pisistrate est gêné de revoir les deux amies qu'il a abandonnées pour Cleorante. Celles-ci ne tardent d'ailleurs pas à soupçonner la vérité.

Mais Madame, depuis cela je suis assuré qu'il ne s'en passa point qu'il ne jouïst de son Privilege ; qu'il ne luy dist qu'elle estoit la plus belle Personne qu'il eust jamais veuë ; et qu'il ne luy donnast lieu de deviner qu'il l'aimoit plus que personne n'avoit jamais aimé. De sorte que comme Cleorante avoit un pretexte de souffrir qu'il luy parlast ainsi, sans prendre la chose serieusement ; elle mesnagea si adroitement cette galanterie, que lors qu'Erophile parla de partir pour s'en retourner à Athenes, Pisistrate n'avoit encore pû dire à Cleorante qu'il ne railloit pas, quand il luy disoit qu'il l'aimoit : ou s'il le luy avoit dit, ç'avoit esté avec peu de loisir. Cependant comme Pisistrate n'estoit aux Bains, que parce que Cleorante y estoit, il s'offrit à Erophile de luy servir d'Escorte, si bien

   Page 6451 (page 617 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que nous nous en retournasmes avec elle ; Cephise fut encore de la partie, et Ariston revint aussi aveque nous. Mais Madame, il faut que vous sçachiez, que le hazard fit une avanture, qui embarrassa estrangement Pisistrate : car il arriva malheureusement, que comme nous estions assez pres d'Athenes, nous nous esgarasmes : et pour achever la disgrace, comme la nuit estoit proche, le Chariot d'Erophile rompit : et rompit justement aupres d'une grande Route, qui aboutissoit à la Porte d'une Bassecourt ; qui sembloit devoir estre celle d'une Maison de qualité. Si bien que n'y ayant point d'autre Party à prendre que celuy de demander assistance au Maistre de cette Maison s'il y estoit, nous descendisme de cheval : et les Dames descendirent de leur Chariot, et se mirent à se promener dans l'Allée : pendant que Pisistrate comme le plus hardy, et le plus soigneux d'empescher que ces Dames ne reçeussent de l'incommodité, se chargea d'aller prier ceux qui estoient dans la Maison que nous voiyons, de vouloir loger cette belle Troupe : afin que durant la nuit on peust racommoder le Chariot rompu, ou en envoyer querir un autre à Athenes, dont nous n'estions qu'à demy journée. De sorte que s'avançant à pied à la Porte de la Basse-court, pour sçavoir à qui estoit cette Maison, que pas un de nous ne connoissoit, parce qu'il y avoit peu qu'elle estoit à Philombrote, il y frapa, et on la luy ouvrit : mais à peine l'eut - on

   Page 6452 (page 618 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ouverte, qu'il vit à deux pas de luy, Philombrote, sa Femme, Cerinthe, Euridamie, et Lycurgue, qui les estoit venus voir : qui ayant dessein d'aller se promener dans les Champs, prenoient le chemin de la Route où ce Chariot s'estoit rompu. Vous pouvez juger Madame, combien Pisistrate dans les sentimens où il estoit alors, se trouva surpris de cette veuë : neantmoins comme il estoit si prés de Philombrote, qu'il ne pouvoit avoir nul loisir de raisonner sur ce qu'il avoit à faire ; et ne voyant pas qu'il peust mesme changer le dessein qu'il avoit eu ; il s'avança hardiment vers luy en le salüant, aussi bien que les Dames qui le suivoient : apres quoy leur disant l'accident qui estoit arrivé au Chariot d'Erophile, Philombrote prevint la priere qu'il luy vouloit faire, et offrit de bonne grace de loger cette belle Compagnie, vers qui il s'avança avec la sienne. Si bien que ces deux belles Troupes se joignant droit àu milieu de cette grande Allée, il vous est aisé de concevoir. Madame, en quelle inquietude Pisistrate se trouva : car outre qu'aimant alors incomparablement plus Cleorante, qu'il n'avoit jamais aimé, ny Cerinthe, ny Euridamie, leur veuë l'embarrassoit, et celle de Lycurgue ne luy plaisoit pas : parce qu'il avoit sçeu par Ariston qu'il estoit fort amoureux de Cleorante, aussi observa-t'il soigneusement cette entre-veuë : il est vray qu'il eut la satisfaction de remarquer que Cleorante reçeut son Rival assez froidement. Cependant comme Cerinthe et

   Page 6453 (page 619 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Euridamie n'avoient point eu de Relations des Bains, qui leur eust apris la conqueste de Cleorante, elles regardoient toutes deux Pisistrate, comme pouvant estre la leur : de sorte qu'elles luy firent chacune à leur maniere mille civilitez : Pisistrate de son costé leur en fit aussi beaucoup : mais il connut veritablement alors, que ces deux Filles dont il croyoit autrefois pouvoir devenir amoureux, n'estoient et ne seroient jamais que ses Amies : et il s'aperçeut aussi par les sentimens qu'il eut pour Licurgue, qu'il ne faloit plus qu'il se demandast à luy mesme de quelle nature estoit l'affection qu'il avoit pour Cleorante, puis qu'il ne pouvoit plus douter que ce ne fust amour. Cependant comme Cerinthe et Euridamie trouverent Cleorante admirablement belle ce jour là, parce qu'elles ne sçavoient pas qu'elle leur avoit osté Pisistrate ; elles ne purent s'empescher de la loüer, durant que Philombrote et sa Femme parloient à Erophile. En verité, dit Cerinthe à Cleorante, je vous trouve encore si embellie, que vous me persuaderez qu'en effet les Bains des Thermopyles ont la vertu qu'on leur attribuë : non non, interrompit hardiment Pisistrate, ne donnez point aux Bains, ce qui ne leur appartient pas, car Cleorante en revient sans s'estre baignée : et toute cette fraischeur que vous voyez sur son teint, n'est qu'un pur effet de sa jeunesse et de sa propre beauté : et je vous proteste de plus, adjousta-t'il, que d'un fort grand nombre de fort belle Dames, qui se baignoient

   Page 6454 (page 620 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tous les jours, il n'y en a pas eu une seule dont elle n'ait effacé les charmes. Puis que vous n'estiez pas allée pour vous baigner (reprit Cerinthe en rougissant de despit, des loüanges que Pisistrate venoit de donner à Cleorante) il est donc à croire que vous n'y alliez que pour embrazer tous les coeurs de ceux qui vous y verroient : vous voyez du moins (reprit-elle en montrant Pisistrate, Ariston, et moy) que j'ay espargné ceux de ma Patrie : car ils sont trop guais pour avoir eu le coeur blessé. Il est des blessures si douces (repris-je, voyant l'embarras où estoit Pisistrate) qu'on auroit mesme de la joye de les avoir : ainsi celle qui paroist sur le visage de Pisistrate ; d'Ariston, et de moy, n'est pas une preuve convainquante que vous ne nous avez pas blessez. Au contraire (reprit Euridamie en regardant Pisistrate) je trouve qu'il seroit si glorieux d'estre blessé d'une si belle main, qu'il seroit bien difficile de n'en avoir point de joye. Quoy qu'il en soit (dit alors Cephise, sans sçavoir l'interest que Cerinthe et Euridamie prenoient à Pisistrate) je puis vous assurer qu'il n'y a pas tant eu de Gens cette année à qui les Bains ont fait du bien, qu'il y en a eu à qui les yeux de Cleorante ont fait du mal. Pour moy (dit Cerinthe en raillant, pour descouvrir si le soubçon qu'elle avoit estoit bien fondé) je ne me soucie point trop du mal qu'elle aura fait à des Gens de Thebes, de Delphes, d'Argos, ou de Megare, pourveû que nos Atheniens soient

   Page 6455 (page 621 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

libres : mais pour ceux-là, je vous advouë que je n'aimerois point trop qu'elle nous les ramenast Esclaves : et que tout le reste de la Ville les perdist, parce qu'elle les auroit gagnez. Pisistrate, Ariston, et Silamis, paroissent estre si bien ensemble, reprit Euridamie, qu'il n'y a pas apparence qu'ils soient Rivaux : en mon particulier, dit Ariston, je declare hautement que je n'ay osé estre amoureux de Cleorante : et que je ne suis que son Amy. Pour moy, dit Pisistrate, je ne diray pas si precisément ce que je suis : car je suis persuadé qu'il ne faut jamais dire devant tant de monde, si on a de l'amour, ou si on n'en a pas. Cette responce que Pisistrate fit assez brusquement, ne fut pas interpretée d'une mesme maniere : car Cerinthe en se flattant, changea d'avis, et creût que Pisistrate n'avoit parlé comme il avoit fait, que parce qu'il n'avoit pas trouvé qu'il fust civil de dire à une belle Personne qu'il ne l'aimoit pas. Euridamie de son costé, n'ayant pas veû qu'elle peust avoir de part à ce que Pisistrate avoit dit, ne sçavoit si le sens caché de ces paroles regardoit Cleorante ou Cerinthe : mais pour Lycurgue, les regards de Cleorante luy esclaircirent l'obscurité du discours de Pisistrate : car cette belle Fille ayant tourné sans y penser les yeux vers luy, Lycurgue vit qu'elle les destourna d'une maniere, qui luy fit juger qu'elle sçavoit que Pisistrate l'aimoit plus qu'il ne le luy disoit. De sorte que les mesmes paroles diminuerent la jalousie

   Page 6456 (page 622 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans le coeur de Cerinthe ; la mirent dans celuy de Lycurgue ; firent douter Euridamie de ce qu'elle devoit penser ; et assurerent Cleorante de la discretion de Pisistrate.

Une soirée désagréable
Après le souper, plusieurs conversations particulières s'engagent, qui ne rendent pas la soirée très agréable : Cleorante demande à Salamis des éclaircissements sur les relations entre Pisistrate, Cerinthe et Euridamie. Celles-ci, pour leur part, s'enquièrent auprès d'Ariston et de Cephise des sentiments de Pisistrate pour Cleorante. De son côté, Pisistrate se trouve obligé de discuter avec son rival Lycurgue.

Cependant Philombrote et sa Femme qui parloient à Erophile, ayant commencé de reprendre le chemin de leur Maison, et commandé à quelques-uns de leurs Gens de faire travailler, à ce Chariot rompu ; Cephise, Cleorante, Euridamie, Cerinthe, Pisistrate, Lycurgue, Ariston, et moy, les suivismes : et le hazard disposa les choses si favorablement pour Pisistrate, que sans qu'il parust y avoir nulle affectation, il aida à marcher a Cleorante : parce que comme Cerinthe estoit chez elle, il fallut que les Dames Estrangeres allassent devant : ainsi Lycurgue mena Cephise, Ariston Euridamie, et je donnay la main à Cerinthe. Il est vray qu'elle ne me parla guere : car elle avoit tousjours quelque chose à dire à Pisistrate, ou à Cleorante : Euridamie de son costé, n'entretint guere mieux Silamis : et Lycurgue ne divertit pas beaucoup Cephise. Enfin Madame, de la maniere dont les choses estoient disposées, si nous eussions esté long temps ainsi, il nous eust fort ennuyé : car encore que Pisistrate fust où il vouloit estre, comme il n'y estoit pas avec liberté, il n'y estoit pas tout à fait heureux : et la presence de son Rival, et de ses deux Amies, qui pretendoient estre ses Maistresses, luy ostoit la plus grande partie de son plaisir. Mais enfin, estant arrivez dans la Maison de Philombrote,

   Page 6457 (page 623 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

on mena Erophile, Cephise, et Cleorante, dans un fort bel Apartement, où on les laissa quelque temps dans la liberté de se reposer : de sorte que par ce moyen Pisistrate se trouva engagé avec Cerinthe et Euridamie, sans que Cleorante y fust. Il se tira pourtant assez bien de cette conversation : car comme en effet il avoit tousjours de l'estime et de l'amitié pour elles, et qu'il ne les vit qu'ensemble, il ne leur dit rien sur quoy elles pussent croire qu'il fust changé : et si elles ne l'eussent veû que hors de la presence de Cleorante, elles eussent creû avoir retrouvé Pisistrate tel qu'il estoit quand elles estoient parties d'Athenes. Mais elles ne furent pas long temps dans ce sentiment là : lors qu'Erophile, Cephise, et Cleorante, sortirent de leur Apartement, apres s'estre recoiffées, et qu'elles vinrent dans une grande Sale qui donne sur un beau Jardin, où Cerinthe, Euridamie, et tout le reste de la Compagnie estoient. Car dés que Cleorante parut, Pisistrate s'avança vers elle, et oublia si absolument que Cerinthe et Euridamie l'observoient, qu'il luy donna autant de marques de joye de la revoir, quoy qu'il n'y eust qu'un quart d'heure qu'il l'eust veuë, que s'il y eust eu six mois qu'il eust esté separé d'elle. De sorte que pour cette fois, la Melancolique, et l'Enjoüée, penserent la mesme chose : et ne douterent plus que Pisistrate ne fust amoureux de Cleorante. Cette pensée mit pourtant des sentimens differens dans leur ame : car Cerinte eut du dépit, et

   Page 6458 (page 624 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Euridamie eut de la douleur : elles eurent neantmoins toutes deux une esgalle consolation, dans une si fâcheuse avanture : Car Cerinthe aimoit mieux perdre Pisistrate par Cleorante ; que par Euridamie, et Euridamie aimoit mieux aussi que Cleorante luy ostast Pisistrate, que si Cerinthe le luy eust osté. Cette consolation n'empescha pourtant pas qu'il ne fust aisé de remarquer qu'elles avoient quelque chose dans l'esprit, qui ne leur plaisoit pas : car Cerinthe ne dit pas une raillerie qui ne fust un peu trop piquante : et Euridamie fut si melancolique, qu'elle se pouvoit dire chagrine. Si bien que comme Cleorante a infiniment de l'esprit, elle s'aperçeut bien tost qu'il falloit que ces deux Filles eussent pretendu quelque chose au coeur de Pisistrate : de sorte qu'ayant une assez grande curiosité de le sçavoir avec certitude, et n'ignorant pas que je sçavois tout ce que Pisistrate avoit dans le coeur, elle fit si bien qu'apres le souper, elle m'engagea à l'entretenir : afin de tascher de me faire dire ce qu'elle vouloit sçavoir. D'autre part, Cerinthe et Euridamie ayant une envie démesurée d'aprendre ce qui s'estoit passé aux Thermopyles, entre Pisistrate et Cleorante, se mirent chacune de leur costé, sans se communiquer leur dessein, à chercher les voyes d'en estre informées : si bien que voyant que Cleorante me parloit, Cerinthe se mit à entretenir Ariston, pour tascher d'en aprendre quelque chose : et Euridamie parla à Cephise, avec la mesme intention. De sorte que

   Page 6459 (page 625 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme Philombrote et sa Femme parloient alors bas à Erophile, Pisistrate, et Lycurgue, se trouverent forcez de parler ensemble, quoy qu'ils n'y eussent pas grande inclination : car dés ce soir là, Lycurgue sçeut aussi bien par luy mesme, que Pisistrate estoit son Rival ; que Pisistrate avoit sçeu par Ariston, que Lycurgue estoit le sien : de sorte Madame, que je ne pense pas que jamais il y ait eu un soir passé moins agreablement, quoy qu'il n'y eust que de fort honnestes Gens dans la Compagnie. En effet, veû comme elle estoit disposée, on s'y divertit fort mal : car Pisistrate et Lycurgue, s'ennuyerent estrangement : Cleorante ne se divertit pas trop, parce que je ne voulus point luy dire ce qu'elle vouloit sçavoir : et Cerinthe et Euridamie, se divertirent encore bien moins : parce que Cephise et Ariston, leur dirent à chacune en particulier, plusieurs choses qui leur firent connoistre qu'ils croyoient que Pisistrate estoit amoureux de Cleorante. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'Ariston n'eut pas plustost dit à Cerinthe, qu'en effet il pensoit que Cleorante avoit conquis le coeur de Pisistrate ; que cette malicieuse Fille, qui ne sçavoit pas ce que Cephise avoit dit à Euridamie, eut une impatience estrange, de luy faire sçavoir ce qu'Ariston luy venoit d'aprendre, afin de luy faire dépit, et de luy persuader mesme qu'elle ne s'en soucioit pas. Et en effet, renfermant alors toute sa colere dans son coeur ; et rapellant dans ses yeux, cét enjouement qui

   Page 6460 (page 626 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

leur est si naturel, elle tira Euridamie à part : et luy dit comme une agreable nouvelle, qu'elle venoit de sçavoir par Ariston, que Pisistrate estoit fort amoureux de Cleorante : adjoustant qu'elle le luy avoit voulu dire, afin qu'elle ne dist rien ny à l'un ny à l'autre, qui les peust fâcher. Mais pour pousser sa malice encore plus loin, elle dit cela si haut à Euridamie, que Lycurgue l'entendit : et si Pisistrate n'eust pas resvé, il l'eust entendu aussi bien que luy : car je l'entendis de la place où j'estois, quoy que je fusse plus esloigné de Cerinthe qu'il ne l'estoit. Cependant comme Euridamie sçavoit bien ce que Cerinthe avoit dans le coeur, elle luy rendit malice pour malice : et luy exagera tellement ce que Cephise luy avoit dit de l'amour de Pisistrate pour Cleorante, qu'elle luy fit autant de mal, qu'elle luy en avoit voulu faire : ainsi ces deux Rivales, en se vangeant sur elles mesmes, se vangerent aussi de celuy qu'elles avoient perdu : car Lycurgue sçeut si bien que Pisistrate estoit son Rival, que dés lors la jalousie et la heine s'emparerent de son coeur. Cependant apres toutes ces conversations particulieres, il s'en fit une generale, qui ne fut pas non plus trop divertissante : car comme chacun ne disoit pas ce qu'il pensoit, et qu'une partie de ceux qui la faisoient, ne pensoient rien qui leur plûst, elle fut peu liée, et fort languissante. Aussi ne se retira-t'on pas extrémement tard : car dés que Philombrote proposa à Erophile de se retirer de bonne heure, comme

   Page 6461 (page 627 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'estant levée matin, personne ne s'y opposa, et chacun se separa volontiers, à la reserve de Pisistrate : qui ne pouvoit jamais se separer agreablement de Cleorante.

La joie de Theocrite
Theocrite arrive à la maison de campagne. Il apprend par Lycurgue que Pisistrate n'est plus épris de Cerinthe, mais qu'il est amoureux de Cleorante. Theocrite en conçoit une grande joie, qui va jusqu'à faire sourire le mélancolique ! De son côté, Lycurgue est malheureux à l'idée que Pisistrate est désormais son rival. Bientôt, Erophile décide de rentrer à Athenes. Lycurgue trouve un prétexte pour accompagner les dames, tandis que Cerinthe et Euridamie restent dans la maison de campagne.

Cependant pour achever cette avanture, à peine le Soleil estoit-il levé, que Theocrite arriva chez Philombrote, avec qui il venoit disner : mais en y arrivant, il trouva son Frere, que la jalousie avoit réveillé, qui se promenoit desja dans la grande Route par où Erophile estoit arrivée le soir auparavant. De sorte que mettant pied à terre, il luy demanda des nouvelles de Cerinthe, qu'il aimoit tousjours ardemment, quoy qu'elle raillast autant de son serieux, et de sa gravité, qu'elle avoit jamais fait. Si bien que Lycurgue qui avoit l'esprit tout remply de son propre chagrin, et qui n'ignoroit pas que son Frere avoit eu quelques sentimens jaloux de Pisistrate, avant qu'il partist pour aller aux Bains, se mit à luy dire qui estoit chez Philombrote. Quoy (s'escria Theocrite fort affligé, de trouver en ce lieu là, un homme qu'il croyoit estre son Rival) Pisistrate est icy ? ouy repliqua Lycurgue, il y est : mais il a plû à la Fortune qu'il fust plus mon Rival, qu'il ne fut jamais le vostre. Vous estes donc devenu amoureux de Cerinthe depuis que vous estes icy ? (reprit Theocrite, avec autant d'estonnement que de chagrin) nullement, repliqua Lycurgue, mais c'est que Pisistrate l'est devenu de Cleorante, durant qu'il a esté aux Bains avec elle. Ha mon Frere, reprit Theocrite, je vous demande pardon de ne pouvoir m'affliger

   Page 6462 (page 628 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vostre affliction : mais je sens un si grand soulagement d'aprendre que Pisistrate n'est plus mon Rival, que je ne puis m'affliger de ce qu'il est le vostre. Pour un Melancolique, repliqua brusquement Lycurgue, c'est estre bien sensible à la joye, que de vous réjouïr de ce qui m'afflige. Quand Pisistrate aura esté aussi long temps vostre Rival qu'il a esté le mien, respondit Theocrite, vous me pardonnerez le plaisir que j'ay d'aprendre qu'il ne l'est plus. Il est vray, adjousta-t'il, que vous ne serez peut-estre pas aussi malheureux que moy : et qu'il ne sera pas aussi bien avec Cleorante, qu'il estoit bien avec Cerinthe. Ha mon Frere, s'escria Lycurgue, il y a une grande difference entre Cerinthe et Cleorante ! car la premiere n'est guere capable, ny de haine, ny d'amitié : et vous ne deviez craindre tout au plus si non que Pisistrate la divertist plus qu'un autre, et que vous la divertissiez moins que qui que ce soit, parce que vostre humeur est tout à fait opposée à la sienne. Mais pour Cleorante, quoy qu'elle ait quelquesfois quelque raport d'esprit avec Cerinthe elle n'en a pas le coeur : et je suis assuré qu'elle sçait aimer et haïr, et que je suis exposé à estre le plus malheureux homme du monde. Comme Lycurgue disoit cela, Pisistrate, Ariston, et moy, arrivasmes où ils estoient : de sorte que nous fusmes obligez de salüer Theocrite, que nous n'avions point encore veû. Mais Madame, ce qui nous surprit fort, fut que cét homme grave et melancolique, nous aborda en

   Page 6463 (page 629 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

souriant à demy : aussi regarday-je ce souris comme une chose si extraordinaire, que m'aprochant de Pisistrate, je luy dis que je croyois que Theocrite avoit deviné qu'il ne seroit jamais son Rival. Cependant comme nous sçavions que le Chariot d'Erophile estoit racommodé, et qu'elle vouloit partir de bonne heure ; apres les premiers complimens, nous reprismes le chemin de la Maison, où nous trouvasmes toutes les Dames ensemble, que Theocrite salüa avec je ne sçay quel air, un peu moins grave qu'il n'avoit accoustumé de l'avoir. Je pense pourtant que Cerinthe, dans le despit secret qu'elle avoit dans l'ame, n'y eust pas pris garde, si je ne luy eusse dit comme une chose fort extraordinaire, que j'avois presques veû rire Theocrite quand nous l'avions abordé. En verité, me dit elle malicieusement, j'aurois une grande joye en l'humeur oû je me trouve, si Theocrite pouvoit devenir aussi enjoüé que Pisistrate : et que Pisistrate devinst aussi melancolique que Theocrite. Eh de grace, luy dis-je en souriant, que vous a fait Pisistrate, que vous luy souhaitiez un si grand chagrin ? Pisistrate) reprit-elle en souriant aussi) n'a rien fait où je prenne interest : mais j'ay tant d'obligation à Theocrite, que le moins que je puisse faire pour luy, est de luy souhaiter de la joye. Serieusement, luy dis-je, je suis persuadé que si vous luy donnez celle d'aimer, il ne sera plus melancolique : mais le mal est pour luy, repliqua-t'elle, qu'il faudroit que mon affection precedast

   Page 6464 (page 630 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son enjouëment : et que je voudrois au contraire que sa belle humeur precedast mon affection. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'en effet Theocrite fut presques le moins chagrin de la Compagnie, quoy qu'il soit le plus melancolique de tous les hommes : car comme Cerinthe avoit plus de dépit du changement de Pisistrate, qu'elle n'eust jamais creû estre capable d'en avoir, elle n'estoit plus ce qu'elle avoit accoustumé d'estre. Euridamie de son costé, avoit aussi quelque redoublement de melancolie : Cleorante en son particulier, avoit quelque sentiment de colere, de voir que Lycurgue osoit luy donner par ses regards, et mesme par ses paroles, quelques marques de jalousie : et Pisistrate n'avoit pas aussi toute sa joye ; non seulement parce qu'il estoit un peu embarrassé, entre Cerinthe et Euridamie, mais encore parce que connoissant Lycurgue comme il le connoissoit, il ne doutoit pas qu'il ne s'opiniastrast à l'amour de Cleorante : et pour Cephise, Ariston, et moy, nous avions tant de peur de desobliger quelqu'un en riant trop de ce que nous, voiyons, que pour esviter cét accident, nous demeurions froids, et serieux, le plus qu'il nous estoit possible. Mais enfin Madame, quand il plût à Erophile, nous partismes : il est vray que nous ne partismes pas sans Lycurgue : qui feignant de se souvenir qu'il avoit une affaire pressée à Athenes, y revint aveque nous, et nous incommoda estrangement, quoy que ce soit un fort honneste homme : parce

   Page 6465 (page 631 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il nous empescha de nous divertir de tout ce que nous avions remarqué. De plus, Pisistrate et luy n'estant jamais de mesme advis, disputerent une fois si aigrement, que nous eusmes peut qu'ils ne se broüillassent : mais à la fin pourtant la chose s'estant passée doucement, nous arrivasmes à Athenes : nous remenasmes les Dames chez elles ; et nous nous separasmes tous.

Le début des cabales
De retour à Athenes, Pisistrate fréquente assidûment Cleorante, dont il tombe véritablement amoureux. Cerinthe, bientôt de retour également, en conçoit beaucoup de dépit. Elle écrit régulièrement à Euridamie pour l'informer de la situation. De son côté, Lycurgue est très jaloux. En outre, Pisistrate apprend que son rival cabale pour soulever les différents partis d'Athenes : ceux de la Plaine, ceux de la Montagne et ceux de la Marine. Par ailleurs, Pisistrate est inquiet, car le père de Cleorante, Megacles, était d'un parti opposé au sien. En outre, Lycurgue fait tout pour exiler son rival, en répandant la rumeur selon laquelle Pisistrate chercherait à devenir le tyran d'Athenes.

Cependant comme l'absence d'Euridamie et de Cerinthe, dura encore assez long temps, l'amour de Pisistrate pour Cleorante devint si forte, et il s'accoustuma tellement à la voir, et à l'aimer, et à ne les voir plus, qu'il ne leur eust pas esté aiseé de l'obliger à changer sa forme de vie. Mais Madame, ce qu'il y eut de remarquable, fut que Cerinthe estant revenuë à Athenes devant Euridamie, et ayant apris à son retour que Pisistrate ne bougeoit plus de chez Cleorante ; qu'il avoit fait diverses Festes magnifiques pour elle ; et que tout le monde l'en croyoit fort amoureux ; devint la plus soigneuse Amie qui fut jamais pour Euridamie : car elle luy escrivit des le lendemain, et continua de le faire presques tous les jours, tant qu'elle fut aux champs : afin de luy pouvoir mander tout ce qu'elle sçavoit de Pisistrate. Et certes elle ne manquoit pas de matiere : car il ne se passoit point de jour qu'il ne donnast quelque divertissement esclatant à Cleorante, ou qu'il n'eust quelque démeslé avec Lycurgue : si bien que Cerinthe croyant aveque raison qu'elle ne pouvoit estre mieux instruite de ce qui se passoit

   Page 6466 (page 632 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entre Pisistrate et Cleorante, que par un Amant jaloux, elle traita un peu plus favorablement Theocrite, afin qu'il fust son Espion : et qu'il luy dist tout ce qu'il sçauroit de son Frere : pretextant sa curiosité de l'envie qu'elle avoit de sçavoir si Cleorante, qui faisoit, disoit-elle, la Personne sans attachement, n'en avoit point. De sorte que Theocrite qui estoit bien aise d'une semblable commission, luy disoit non seulement tout ce qu'il aprenoit de son Frere, mais encore tout ce qu'il s'imaginoit estre propre à esloigner tousjours de plus en plus Pisistrate de son coeur : ainsi par son moyen Cerinthe faisoit tous les jours de grandes Relations à Euridamie, de tout ce qui se passoit entre Pisistrate et Cleorante : luy mandant exactement toutes ces choses, jusques aux moindres circonstances, afin de se vanger sur elle, puis qu'elle ne pouvoit se vanger, ny sur Cleorante, ny sur Pisistrate : car s'imaginant que sans Euridamie, elle eust achevé d'assujettir Pisistrate avant qu'il allast aux Bains, elle luy en vouloit un mal estrange. Ce n'est pas que Cerinthe fust d'humeur à s'engager à aimer jamais fortement, ny s'affliger avec excés d'une semblable perte : mais si elle n'en avoit de la douleur, elle en avoit du despit, et de la confusion : et on pouvoit presques dire, que sans avoir ny amour, ny jalousie, Cerinthe ne laissoit pas d'agir comme si elle eust eu ces deux passions là dans l'ame. Cependant depuis le retour de Cleorante,

   Page 6467 (page 633 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pisistrate trouva plus d'une occasion de luy parler de son amour : de sorte que comme il luy plaisoit infiniment plus que Lycurgue, ny que tous ceux qui la voyoient, elle ne le mal-traita pas : et si elle ne reçeut pas son affection aussi favorablement qu'il l'eust souhaité, ce ne fut pas par aversion ; mais seulement par modestie, et par prudence : estant certain qu'elle l'estimoit desja infiniment. Au reste Madame, il ne faut pas s'imaginer que Pisistrate soit un de ces soupireurs eternels, qui ne font que se pleindre, et se tourmenter : ny que ce soit un de ces Amans qui ne font jamais que parler de leur amour, sans pouvoir parler d'autre chose : au contraire il n'en parle jamais long temps, et n'en parle que de deux façons ; ou en simple galanterie enjoüée, ou en faisant des protestations d'amour si fortes, et qui sont exprimées en des termes si affirmatifs, et si passionnez, qu'on n'oseroit presques douter de ce qu'il dit, tant il paroist de sincerité, et de vehemence en ses discours. Cependant dés qu'Euridamie fut revenuë de la Campagne, Cerinthe luy fit une visite, afin de voir sur son teint, et dans ses yeux, si tout ce qu'elle luy avoit mandé, avoit fait l'effet qu'elle en avoit attendu. Elle n'eut pourtant pas tout le plaisir qu'elle en avoit esperé : car Cleorante y estant allée, luy sembla si belle ce jour-là,que je suis assuré que ces deux Rivales advoüerent en elles mesmes, qu'elles luy devoient ceder : et que Pisistrate avoit une belle

   Page 6468 (page 634 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

excuse, quand mesmes elles eussent eu quelque droit de l'accuser d'inconstance. Cependant quoy qu'elles connussent sans doute que Cleorante estoit digne de l'amour de Pisistrate, elles ne laissoient pas de le croire coupable, bien qu'à parler veritablement il ne le fust point : puis qu'il n'avoit eu qu'une grande disposition à les aimer, et qu'il n'avoit lié affection particuliere avec pas une. D'autre part Cleorante descouvrant à la fin la verité des sentimens de ces deux Filles, en eut plus d'obligation à Pisistrate : dont elle souffrit alors l'amour, et par gloire, et par reconnoissance. Elle ne tomboit pourtant pas d'accord en parlant à luy, ny qu'il fust fort amoureux d'elle, ny qu'elle l'aimast : et je ne pense pas que depuis qu'il est des Amans, il y ait jamais eu une conversation esgalle à celle qu'ils eurent un jour, et que Pisistrate me raconta le lendemain. Car imaginez vous Madame, que se trouvant une apresdisnée seul avec Cleorante, comme il voulut luy protester qu'il l'aimoit plus que personne n'avoit jamais aimé ; en verité (luy dit elle en l'interrompant) je ne pense pas que vous sçachiez bien si vous m'aimez aussi fortement que vous le dittes : car à n'en mentir pas, il y a des jours où je croy que vous m'aimez beaucoup : et il y en a d'autres aussi où il me semble que vous ne m'aimez point, ou que vous ne m'aimez guere. Je voy bien, luy dit-il alors, que vous ne parlez comme vous faittes, que parce que vous trouvez quelque sorte de plaisir à me dire une chose fâcheuse :

   Page 6469 (page 635 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais Madame, j'ay vous aprendre que ce que vous me dittes de moy en raillant, je le puis dire de vous serieusement. Car enfin je vous advouë (si je le puis advoüer sans presomption) qu'il y a certains momens, où je croy que vous avez quelque estime pour moy, et : où je voy dans vos yeux, je ne sçay quel esclat amoureux qui ne me deffend pas d'esperer d'estre aimé : mais il y en a d'autres aussi, où je ne sçay où j'en suis : et où il s'en faut peu que je ne croye que je vous suis tout à fait indifférent : c'est pourquoy Madame, adjousta-t'il, vous me feriez le plus grand plaisir du monde, si vous vouliez me faire la grace de me descouvrir sincerement le secret de vostre coeur, afin que je visse comment j'y suis. Si je sçavois precisément, repliqua-t'elle en soûriant, comment je suis dans le vostre, il me seroit plus aisé de vous aprendre comment vous estes dans le mien : car à dire les choses comme elles sont, je ne sçay guere mieux comment vous estes aveque moy, que je sçay comment je suis aveque vous. En effet, adjousta-t'elle, mes sentimens despendent tellement des vostres en cette occasion, que je ne sçay effectivement, si j'ay beaucoup d'amitié pour vous, ou si je n'en ay que mediocrement : c'est pourquoy il faudroit que je fusse convenuë de l'affection que vous avez pour moy, avant que de vous dire precisément si j'en ay pour vous. Mais pour en convenir (reprit-il avec precipitation) il faudroit donc que vous vous donnassiez la peine d'examiner toutes mes actions ;

   Page 6470 (page 636 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toutes mes paroles ; et mesme tous mes regards ; afin de voir si toutes ces choses ne vous disent pas que je vous aime : car je vous proteste Madame, adjousta-t'il, que je ne sortiray point de vostre Chambre, que vous ne m'ayez dit positivement que vous croyez que je vous aime plus que qui que ce soit n'a jamais aimé : et que vous ne m'ayez dit aussi comment je suis dans vostre esprit. Pour vous tesmoigner que je veux vous rendre justice, luy dit-elle en riant, je veux bien examiner tout ce que vous faites, et que vous examiniez aussi tout ce que je fais : afin que nous sçachions tous deux ce que nous devons penser l'un de l'autre : et en effet Madame, ils se mirent à parler d'eux mesme, comme s'ils eussent parlé de Gens où ils n'eussent point eu d'interest : et à examiner effectivement leurs propres sentimens, comme s'ils ne les eussent pas connus. Mais enfin, apres que Pisistrate eut forcé Cleorante d'advoüer qu'elle pensoit avoir sujet de croire qu'il l'aimoit, elle se deffendit encore de luy dire s'il estoit aimé d'elle : en luy disant que quand elle tomberoit d'accord qu'il l'aimast, elle auroit encore à luy reprocher, qu'il ne l'aimoit que pour l'amour de luy, et que son affection n'estoit pas assez desinteressée. Ha Madame, s'escria-t'il, je suis moins difficile que vous à contenter : car je vous proteste que bien loin de trouver mauvais que vous m'aimassiez pour l'amour de vous, je me tiendrois bien plus glorieux,

   Page 6471 (page 637 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous m'aimassiez ainsi, que si vous m'aimiez pour l'amour de moy seulement. Vous estes si peu sage, luy dit elle, que je ne sçay que vous respondre : vous estes si peu pitoyable, repliqua-t'il, que je ne sçay plus que vous dire : si ce n'est que si vous ne me dittes comment je suis dans vostre esprit, je feray tout ce que je pourray pour me tromper : et pour croire que je n'y suis pas si mal que je me l'estois imaginé. Mais enfin Madame, sans m'arrester à vous redire toute cette conversation, je vous diray qu'à la fin ils convinrent qu'ils ne se haïssoient pas : et que Cleorante sans dire precisément qu'elle aimoit, choisit si bien toutes les paroles dont elle se servit en cette occasion, qu'elle fit entendre du moins qu'elle estoit bien aise d'estre aimée. Ils eurent pourtant diverses petites querelles, pendant quoy il faisoit comme s'il eust voulu retourner à Cerinthe, ou à Euridamie : mais il revenoit aussi tost à Cleorante : et s'il donnoit un moment de jalousie à Theocrite, il en donnoit des Mois entiers à Lycurgue. D'autre part, comme Cerinthe a de l'esprit, et de l'esprit malicieux, elle fit si bien qu'elle donna un jour quelques sentimens jaloux à Pisistrate : car elle fit que Cleorante fut d'une Partie de divertissement, sans qu'elle luy en dist rien : parce que la Dame qui l'avoit priée d'en estre luy en avoit fait un grand secret. Cependant il se trouva que Lycurgue estoit celuy qui faisoit la Feste, quoy que Cleorante ne l'eust pas

   Page 6472 (page 638 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçeu, lors qu'elle s'estoit engagée d'y aller, et d'y aller encore sans en parler à personne. Cerinthe n'eut pourtant pas toute la satisfaction qu'elle s'estoit imaginée : car Madame, quoy que Pisistrate eust durant quelques jours quelque espece de jalousie, il ne voulut point, par un sentiment d'orgue, la faire paroistre : parce qu'il estoit alors persuadé qu'il faut de necessité avoir mauvaise opinion de soy, ou de la Personne qu'on aime, pour estre longtemps jaloux. Mais Madame, ce qu'il y avoit encore de particulier en Pisistrate, est que je luy ay fait confesser, que sa jalousie mesme estoit journaliere : et que sans qu'il arrivast rien de nouveau, il y avoit non seulement des jours, mais mesme des heures, où il estoit plus ou moins jaloux, selon la disposition de son esprit, sans que son Rival ny sa Maistresse y contribuassent rien. Au reste les querelles que Pisistrate avoit quelquesfois avec Cleorante, estoient si courtes : qu'il ne luy avoit pas plustost dit qu'il luy declaroit la guerre, qu'il songeoit desja à faire sa paix : et il estoit si accoustumé à aimer Cleorante, et à la voir, qu'il luy est arrivé tres souvent, d'aller chez elle sans en avoir eu le dessein, quoy qu'il eust mesme affaire ailleurs. Mais Madame, pour porter l'exageration de l'accoustumance, aussi loin que l'imagination la peut faire aller, il ne faut que vous dire qu'il est certain que ce qui fit en quelque façon passer la jalousie de Pisistrate plustost, fut qu'il s'accoustuma tellement à voir son Rival, qu'il n'en fut

   Page 6473 (page 639 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

presques plus jaloux : ainsi ce qui auroit augmenté la jalousie d'un autre, diminua la sienne durant quelque temps : du moins luy en faisois-je la guerre, et ne s'en deffendoit-il pas trop. Cependant, si une seule passion n'avoit pû obliger Pisistrate à haïr fortement Lycurgue, avec qui Cleorante l'avoit obligé de vivre civilement, deux passions unies ensemble le firent : car il sçeut que Lycurgue cabaloit de nouveau pour renouveller les anciens mouvemens d'Athenes, qui avoient mis tout le Païs d'Attique en division. De sorte que l'ambition se joignant à l'amour, Lycurgue luy devint insuportable : si bien que pour s'opposer autant à luy en l'un qu'en l'autre, il cabala de son costé parmy ceux avec qui il avoit credit, qui n'estoient pas en petit nombre. Car Madame, il faut que vous sçachiez, qu'il y avoit toûsjours trois Partis parmy le Peuple d'Attique, qui ne manquoient jamais d'estre tous prests de remuër, dés qu'il se trouvoit des Chefs qui vouloient les soustenir. En effet ceux de la Marine ont tousjours fait un Corps separé : ceux de la Plaine en ont fait autant : et ceux des Montagnes et les bas Artisans, ont tousjours esté unis, dés qu'il y a eu quelque division à Athenes. Mais Madame, ce qui embarrassa fort Pisistrate, fut qu'en taschant de descouvrir ce que Lycurgue tramoit parmy ceux de la Plaine, il sçeut que ceux de la Marine remüoient aussi : sans qu'il pûst penetrer qui les faisoit agir, quelque soin qu'il y aportast. Outre cela il y avoit encore une

   Page 6474 (page 640 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autre chose qui l'inquietoit fort : car enfin quelque soin qu'il eust peû avoir de se reconcilier tout à fait avec Megacles, Pere de Cleorante, il n'avoit pû l'obliger à renoüer sincerement aveque luy, quoy qu'il y vescust avec civilité : de sorte qu'il ne sçavoit comment faire, ny pour posseder sa Maistresse, ny pour destruire son Rival. Mais ce qu'il craignoit le plus, estoit que Megacles ne s'unist avec Lycurgue : parce que si cela eust esté, il eust esté egalement malheureux en amour et en ambition : puis que son Party eust esté le plus foible, et qu'il eust perdu sa Maistresse. Vous pouvez donc juger Madame, que Pisistrate n'estoit pas alors sans occupation : d'autre part Lycurgue s'estant resolu de faire exiler Pisistrate, afin de l'esloigner de Cleorante, insinuoit secretement dans l'esprit de cette partie du Peuple sur laquelle il avoit credit, que Pisistrate aspiroit à la Tirannie : et Theocrite poussé par Cerinthe, luy nuisoit aussi autant qu'il pouvoit. Mais pour Euridamie, comme elle estoit plus prudente que Cerinthe, elle dissimula ses sentimens : et se guerit mesme de sa foiblesse, par celle de son Amie.

La demande en mariage de Pisistrate
Pisistrate demande à Cleorante de l'épouser. La jeune fille se montre hostile au mariage, persuadée qu'une grande passion ne survit pas à cette union. Néanmoins, au cas où son père voudrait la forcer à se marier, elle souhaiterait épouser Pisistrate, au risque de voir son amour s'éteindre, plutôt que de partager sa vie avec un autre.

Cependant je voyois alors que Pisistrate avoit quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit, qu'il ne me vouloit pas dire : il me disoit pourtant encore ce qui regardoit Cleorante, mais je ne voyois pas qu'il eust lieu d'estre inquiet de ce costé là : au contraire il estoit alors si bien avec elle, qu'il n'y avoit jamais esté mieux : mais apres tout il ne voulut point me descouvrir

   Page 6475 (page 641 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le fonds de son coeur : et si je fus le Confident de son amour, je ne fus pas celuy de son ambition. Car comme il connoissoit que j'aimois fort le repos de ma Patrie, il ne pensa pas que j'aprouvasse ses sentimens : et ne voulut pas sans doute que je les contredisse inutilement. D'ailleurs, comme il sçavoit ce que l'ignorois, il prevoyoit bien que si une fois les choses alloient à l'extremité, et qu'on en vinst aux armes, ce ne seroit pas un temps propre pour songer à espouser Cleorante : de sorte que voulant faire tout ce qu'il pouvoit pour cela, avant que les choses se broüillassent davantage, il fut la trouver pour luy demander la permission d'employer tout ce qu'il avoit d'Amis à Athenes, pour persuader Megacles de la luy donner : car pour Erophile, il estoit asseuré qu'elle consentiroit volontiers à ce Mariage. Si bien que pour preparer l'esprit de Cleorante à ce qu'il vouloit luy demander, il luy dit tout ce que l'amour peut inspirer de plus tendre : et il le luy dit si fortement, qu'en effet Cleorante en eut le coeur esmeû, et luy advoüa que son affection l'obligeoit sensiblement, et qu'elle y respondoit autant que la bien-seance le luy permettoit. Mais lors qu'il vint à la presser de consentir qu'il fist ce qu'il pourroit pour l'espouser bientost, elle changea de couleur : et l'arrestant tout court ; ha Pisistrate, luy dit-elle, que me demandez vouslie vous demande Madame à estre heureux, reprit-il : dittes plustost, repliqua-t'elle que vous

   Page 6476 (page 642 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

demandez à ne m'aimer plus, et à perdre volontairement, toute la douceur que ma conversation vous donne : car enfin Pisistrate, l'amour peut au delà du Tombeau, mais elle ne va guere au delà du Mariage : c'est pourquoy je suis persuadée, que quiconque veut tousjours aimer, doit n'espouser jamais la Personne aimée : et qu'il n'y a point d'obstacle plus raisonnable pour s'empescher de songer à s'espouser, que de sçavoir qu'on s'aime. Il faut sans doute s'estimer en s'espousant, adjousta-t'elle, mais il ne faut point qu'il y ait de violente passion entre ceux qui se marient : s'il ne veulent s'exposer à ne s'aimer plus, et à estre malheureux. L'amour peut naistre entre des Gens qui s'espousent, et durer mesme apres leur mariage : mais elle ne peut subsister long temps, lors qu'elle est née avant leurs Nopces : du moins l'experience l'a-t'elle monstré mille et mille fois. C'est pourquoy Pisistrate, puis que vous m'aimez, et que je seray bien aise que vous m'aimiez tousjours, ne parlons point de mariage, et attendons du moins que mon Pere veüille me forcer à espouser quelqu'un : car en ce cas là, malheur pour malheur, je pense que j'aimeray mieux m'exposer à voir mourir vostre amour, qu'à vivre avec tout autre que vous. Ce que vous dittes Madame, repliqua Pisistrate, a quelque chose de si doux, et de si rude tout ensemble, que je ne sçay si je dois me loüer de vostre bonté, ou me pleindre de vostre rigueur. En verité, dit-elle, vous n'avez aucun sujet de pleinte, puis que

   Page 6477 (page 643 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je n'ay aucun sentiment dans l'esprit qui vous soit desavantageux : mais je vous advouë que je craindrois tellement de voir en vous, le changement que je voy en tous les Amans qui deviennent Maris, que je ne puis rien craindre davantage : car enfin tous ceux que j'ay veus en ma vie, n'ont pas plustost commencé d'estre Maris, qu'ils ont cessé d'estre Amans : et j'en sçay mesme qui ont quelquesfois cessé d'estre civils pour celles qu'ils avoient adorées, et qui ne se sont pas contentez de n'avoir plus d'amour pour leurs Maistresses, parce qu'elles estoient leurs Femmes : car ils en ont eu pour d'autres, et pour d'autres qui ne les valoient pas. Je sçay bien Madame, luy dit-il, que ce que vous dittes est arrivé quelquesfois : mais je sçay bien mieux encore, que cela ne m'arrivera jamais. Tous ceux à qui il est arrivé, reprit-elle, ne pensoient pas pouvoir estre capables de cesser d'aimer celles qu'ils espousoient ; c'est pourquoy vous ne pouvez me donner nulle seureté de vostre affection. Je vous advouë, luy dit-elle, que je suis persuadée que vous m'aimerez tant que nous serons l'un et l'autre en l'estat où nous sommes : mais je le suis en mesme temps, que vous ne m'aimeriez plus, ou que vous m'aimeriez moins, si vous m'espousiez. Cependant je ne vous dis pas que je ne vous espouseray jamais : car je vous ay desja dit que plustost que d'en espouser un autre, et d'estre obligée de rompre aveque vous, je m'exposeray à perdre vostre affection. De plus, adjousta-t'elle, quand

   Page 6478 (page 644 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme je ne serois pas dans les sentimens où je suis, je ne vous conseillerois pas presentement de faire une semblable proposition à mon Pere : car depuis quelques jours il est si inquiet, que je pense qu'il seroit difficile qu'on luy pûst proposer rien qui luy fust agreable. Comme cette derniere raison, reprit Pisistrate, est une raison solide, je ne m'y sçaurois opposer : mais pour l'autre, Madame, je m'y oppose de toute ma force : et je vous proteste avec autant de verité que d amour, que quand je seray assez heureux pour devenir vostre Mary, je seray toute ma vie vostre Amant. Il falut pourtant que Pisistrate obeïst à Cleorante : et qu'il ne fist point parler à Megacles, dans un temps où il paroissoit si chagrin, de peur de n'en avoir pas de responce favorable.

Retour de Solon à Athenes
À cette époque, Solon revient à Athenes. Il est étonné en voyant Cleorante, car elle ressemble parfaitement à sa propre fille Policrite : pour se conformer à une prédiction dEpimenides, selon laquelle sa fille devait un jour inspirer de lamour au tyran dAthenes, Solon lavait éloignée de la ville. Jugeant que Pisistrate aurait donc pu séprendre de sa fille, le sage ressent une vive inquiétude : dune part, la ressemblance et, dautre part, lamour de Pisistrate pour Cleorante suggèrent que le jeune homme est susceptible de se rendre maître de la cité, au détriment de la république. Solon sentretient alors avec les chefs des différents partis, afin de rétablir le calme. En vain.

Mais enfin Madame, les choses estant en cét estat, Solon revint à Athenes, où il ne fut pas marry de trouver que Pisistrate avoit de l'amour : parce qu'il espera que cette passion l'empescheroit d'estre trop ambitieux. Il eut neantmoins un assez grand sentiment de douleur, lors qu'estant allé voir Euridamie, qui comme je l'ay dit est sa Parente fort proche, il y vit Cleorante : car Madame, il faut que vous sçachiez, que Solon trouva qu'elle ressembloit il prodigieusement à une Fille qu'il a, qui s'apelle Policrite, et qui a espousé un Prince de l'Isle de Chypre, qui se nomme Phyloxipe, qu'à peine son Miroir la representoit-il mieux. Or Madame ce qui faisoit son chagrin, estoit que

   Page 6479 (page 645 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du temps que ce fameux Epimenides, que tout le monde connoist de reputation, estoit à Athenes, il luy dit, poussé par un esprit de divination, que sa Femme qui estoit grosse alors, acoucheroit d'une Fille : et qu'il faloit qu'il ne l'eslevast point à Athenes, parce que si elle y demeuroit, il seroit exposé à avoir la douleur de voir qu'elle donneroit de l'amour au Tyran de sa Patrie. De sorte que Solon voyant Cleorante chez Euridamie, et la voyant si ressemblante à Policrite, fut alors extrémement surpris de l'amour que Pisistrate avoit pour elle : car il conjectura aveque raison, que puis qu'il aimoit Cleorante, il eust bien pû aimer Policrite qui luy ressembloit si parfaitement : de sorte que commençant de craindre que Pisistrate ne se rendist Maistre d'Athenes, il l'observa avec assez de soin. Il ne dit pourtant rien alors de sa crainte, ny de ce qui la causoit : mais il l'a dit depuis à plusieurs de ses Amis particuliers. Cela n'empescha pourtant pas cét homme illustre de loüer la beauté de Cleorante, et de la loüer mesme galamment : car comme quelqu'un luy dit que ses Loix avoient reüny tous les coeurs des Atheniens durant long temps ; il se tourna vers elle, et luy adressant la parole ; on vous fait tort Madame, luy dit-il, car je suis persuadé que ce qui fait presentement la tranquilité d'Athenes, est que tout ce qu'il y a de Braves et d'ambitieux, ne songent qu'à conquerir vostre coeur, et ne pensent plus à faire de sedition : c'est pourquoy (adjousta-t'il

   Page 6480 (page 646 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en se disposant à s'en aller) je vous les donne tous en garde, avec esperance que de plus de douze Printemps, il n'y en aura pas un qui ait plus d'ambition que d'amour, ny qui songe à faire d'autre desordre dans la Ville, que celuy de nuire a ses Rivaux : aussi vous protestay-je, poursuivit-il en soûriant, que si vous ne leur inspirez l'amour de la Patrie, je me prendray à vous de tous les maux qu'ils feront, et que je m'en plaindray peut-estre plus, qu'ils ne se pleignent de vos rigueurs. Solon dit cela d'un air si noble, et si convenable à un homme comme luy, que personne ne comprit qu'il y eust de sens caché en ses paroles : aussi Cleorante y respondit-elle comme à une simple civilité : luy protestant qu'elle n'avoit pas la vanité de croire qu'elle pûst faire ce que ses Loix n'avoient pas fait. Cependant Madame, Solon s'en alla chez luy, et s'y en alla assez resveur : car il avoit tousjours trouvé Epimenides si veritable en toutes les choses qu'il luy avoit predittes, qu'il craignoit estrangement qu'il ne se trompast pas en celle-là. De plus, comme il fut bien tost informé de tout ce que faisoient Lycurgue, Theocrite, et Pisistrate, et qu'il sçeut aussi que ceux de la Marine remüoient, aussi bien que ceux de la Plaine, et des Montagnes, il connut que la prudence humaine est estrangement bornée : car enfin il aprit que l'amour de Pisistrate, de Lycurgue, et de Theocrite, estoit alors la veritable cause des divisions d'Athenes, quoy que cela ne parust pas aux yeux

   Page 6481 (page 647 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du Peuple, et qu'ainsi il avoit eu tort de se réjouir d'aprendre que Pisistrate estoit amoureux : et d'avoir dit que durant que les Braves de nostre Ville, seroient Esclaves de nos Belles, ils ne songeroient pas à estre nos Maistres. Ce qui l'affligeoit encore, estoit que ses voyages l'avoient affoibly, et que l'aage où il estoit ne luy permettoit plus d'agir avec la mesme vigueur pour le bien commun, qu'il avoit eu autrefois : car il n'avoit plus la force de haranguer en public : neantmoins il ne laissa pas de faire tout ce qu'il pût pour calmer cét orage, qui ne faisoit encore que menacer la Republique. Pour cét effet, il parla à tous les Chefs de Party : et il s'adressa le premier à Pisistrate, pour luy persuader de se tenir en repos, et de n'aspirer point à d'autre gloire, qu'à celle d'estre le Protecteur de la liberté d'Athenes. Pisistrate reçeut apparamment si bien ce que luy dit Solon, que tout autre que luy auroit creû qu'il n'avoit nulle ambition cachée dans le coeur, et qu'il n'avoit autre dessein que de s'opposer à Lycurgue : Solon n'y fut pourtant pas abusé : et il ne douta presques plus que soit par haine pour son Rival, par amour pour Cleorante, ou par ambition pour luy mesme, il n'aspirast à estre Maistre d'Athenes. De sorte que tout ce que l'eloquence et la raison jointes ensemble, peuvent avoir de fort, et de persuasif, Solon l'employa à persuader Pisistrate : qui sans s'opposer directement à ce qu'il luy disoit, l'assuroit seulement en general, sans rien particulariser, qu'il ne

   Page 6482 (page 648 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

seroit jamais rien qui pûst nuire aux Atheniens, luy protestant qu'il ne songeoit qu'à nuire à Lycurgue. D'autre part, Solon qui sçavoit le fonds de la chose, parla au Rival de Pisistrate, pour tascher de le porter à ne songer plus à Cleorante, et à sacrifier cette passion au repos de sa Patrie : luy exagerant fortement la grandeur du crime de ceux qui commencent les Seditions dans les Estats : car enfin, luy disoit-il, ce feu que vous allez allumer, ne s'esteindra pas quand vous le voudrez : et cette haine que vous avez pour Pisistrate, et que Pisistrate a pour vous, passant dans le coeur de tous ceux qui suivront vos differens Partis, va diviser les Freres d'avec les Freres, les Peres d'avec les Enfans ; et mettre un si grand desordre dans Athenes, que vous aurez vous mesme horreur de ce que vous aurez fait, quand vous en verrez les funestes suites. De plus, ne considerez vous point, que vous ne pouvez estre que de deux choses l'une ; ou l'Esclave de vostre Rival, si son Party est plus fort que le vostre ; ou le Tiran d'Athenes, si le vostre est plus fort que le sien ? jugez donc apres cela, si n'ayant à choisir que d'estre Tiran, ou Esclave, il ne vaut pas mieux que vous soyez bon Citoyen. Cleorante, adjousta-t'il, n'est pas seule belle à Athenes ; et si vous considerez bien tous les malheurs qui viennent en foule dans un Estat divisé, vous trouverez que la possession de Cleorante (qui aime mieux vostre Rival que vous) ne merite pas que vous vous chargiez de tous les

   Page 6483 (page 649 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

crimes qui se commettront pendant les desordres que vous aurez causez. Enfin Madame, Solon parla si fortement, que Lycurgue luy dit que pourveû que Pisistrate renonçast à la possession de Cleorante aussi bien que luy, il cesseroit d'estre son ennemy. Mais comme Solon sçavoit bien que Pisistrate ne le feroit pas, il s'avisa d'un autre expedient : qui fut d'aller trouver Megacles, pour luy persuader de faire une declaration publique, de ne donner jamais sa Fille, ny à Pisistrate, ny à Lycurgue : mais Megacles qui avoit ses desseins cachez, reçeut si mal ce que luy dit Solon, qu'il luy fut aisé de connoistre qu'il avoit part aux divisions d'Athenes. Et en effet, il descouvrit que c'estoit luy qui pour la seconde fois, estoit Chef de ceux de la Marine : mais la connoissance qu'il en eut, n'empescha pas que les choses ne s'aigrissent de plus en plus.

Pisistrate entre amour et ambition
Tandis que les dissensions politiques s'enveniment à Athenes, Pisistrate découvre que le père de Cleorante est le chef du parti de la Marine. Il propose alors à Megacles d'unir leurs deux partis. Or ce dernier dément être à la tête de la Marine et refuse par ailleurs l'alliance de Pisistrate, auquel il interdit désormais de voir sa fille. Pisistrate est désespéré : se rendre tyran d'Athenes apparaît par conséquent comme le seul moyen de conserver Cleorante. Celle-ci le supplie cependant de ne rien entreprendre contre son père, situation qui l'obligerait à haïr son amant.

Cependant Pisistrate estoit fort embarrassé à trouver qui estoit celuy qui faisoit ce tiers Party dans Athenes : car encore que Solon le sçeust, il ne le luy disoit pas : aimant beaucoup mieux qu'il y eust trois Partis de revoltez, que s'il n'y en eust eu qu'un : et il employoit alors toute son adresse, à empescher qu'il n'y en eust deux qui se joignissent : et qu'ainsi il n'y en eust un si fort qu'il accablast l'autre. Il n'aprehendoit point, sçachant ce qu'il sçavoit, que Pisistrate et Lycurgue se pussent joindre : parce qu'il n'ignoroit pas que deux Rivaux ne peuvent guere estre de mesme Party : mais il craignoit que Megacles ne se joignist

   Page 6484 (page 650 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à un des deux. Neantmoins apres s'estre bien informé des choses, il ne l'aprehenda plus guere : parce qu'il sçeut que quand Megacles l'eust voulu, ceux de la Marine dont il estoit le Chef, n'y eussent pas consenty, et l'eussent abandonné. En effet il y a une haine si forte entre ce Peuple Maritime, et celuy qui ne l'est pas, qu'ils ne peuvent jamais estre unis : car outre qu'il est plus grossier que l'autre, et plus mutin ; il est encore vray que tous ces Gens de Mer, se sont mis dans la fantaisie que ce sont eux qui ont fait la gloire d'Athenes, et qui en font la force : si bien que mesprisant les autres, il ne peut jamais y avoir de veritable reünion entre eux. De sorte que Solon ne pouvant reünir toute la Ville, eut du moins quelque consolation de pouvoir esperer, que nul de ces trois Partis, ne se pourroit joindre à pas un des autres. D'autre part, Cerinthe faisoit tousjours agir Theocrite aupres de Lycurgue, afin qu'il la vangeast de Pisistrate : si bien que comme sa gravité n'estoit pas si incompatible avec l'employ qu'elle luy donnoit, qu'avec la galanterie, il luy plaisoit plus en negociant avec Lycurgue, que l'entretenant de son amour. D'ailleurs Philombrote qui ne sçavoit pas les desseins cachez de Pisistrate, et qui pensoit qu'il ne remuast que pour s'opposer à ceux qui vouloient troubler le repos public, fut le trouver pour s'offrir à luy avec tous ses Amis : et pour luy aprendre qu'il avoit sçeu que Megacles estoit le Chef de ceux de la Marine ; adjoustant qu'il

   Page 6485 (page 651 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçavoit qu'ils luy estoient encore plus opposez qu'à Lycurgue. Vous pouvez juger Madame, quelle surprise fut celle de Pisistrate, lors qu'il aprit par le Pere d'une Fille qu'il n'aimoit plus, que celuy de celle qu'il aimoit, estoit Chef d'un Party opposé au sien : et quel estrange combat il se fit dans son coeur, entre son amour, et son ambition. D'abord il ne voulut pas croire, ce que luy disoit Philombrote : mais il luy particularisa tellement les choses qu'il avoit sçeuës, qu'il n'en pût douter. Il a dit depuis, que son premier sentiment, fut de sacrifier son ambition à son amour, et de ne songer plus à nulle Faction : mais que venant à considerer combien celle de son Rival estoit puissante, et à penser à l'impossibilité qu'il y avoit de joindre la sienne à celle de Megacles, il trouva que son ambition servoit à son amour, et qu'ainsi il ne la faloit plus combatre. Neantmoins comme il luy vint quelque scrupule de generosité, de se servir du Pere de Cerinthe, et de ses Amis, veû les termes où il en estoit avec cette Fille, il n'accepta pas ce que Philombrote luy offrit : mais il ne le refusa pas aussi tout à fait, de peur qu'il n'allast se jetter dans un des deux autres Partis ; si bien que sans s'ouvrir à luy de son dessein, il le pria seulement de l'advertir de ce qu'il sçauroit. Mais apres l'avoir quité, il se trouva estrangement embarrassé, par la crainte qu'il eut que Cleorante ne luy voulust mal, quand elle sçauroit la verité : cependant il n'y avoit pas apparence de luy confier

   Page 6486 (page 652 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son dessein, et de luy aller dire qu'il estoit d'un Party opposé à celuy de Megacles, aussi bien qu'à celuy de Lycurgue. De sorte que pour prendre un milieu, afin que quand Cleorante sçauroit ce qui se seroit passé, elle en fust moins irritée ; il employa quelques-uns de ceux qui estoient alors dans sa confidence, pour proposer à Megacles l'union de son Party et du sien, quoy qu'il sçeust bien que c'estoit une chose presques impossible : aussi le fit-il seulement afin d'avoir quelque excuse à dire à Cleorante pour sa deffence, quand elle seroit en estat de le pouvoir accuser. Et en effet, cette proposition qu'il fit faire à Megacles, ne servit de rien qu'à le confirmer dans le dessein de regarder son ambition, comme le seul moyen de satisfaire son amour : car Megacles dit à celuy qui luy parla, qu'il n'avoit point Party ; et qu'il n'avoit pas creû que Pisistrate en eust ; mais que puis qu'il en avoit, il le prioit de n'aller plus chez luy : parce qu'il ne vouloit pas qu'on dist qu'il fust Amy d'un homme qui vouloit broüiller la Republique. Vous pouvez donc juger Madame, quelle douleur fut celle de Pisistrate, de se voir privé de la veuë de Cleorante : et vous pouvez juger aussi en quel embarras il se trouva, lors que l'ayant esté chercher le lendemain de cette responce, chez une de ses Amies, elle luy dit que son Pere luy avoit deffendu de le voir, et qu'elle luy en demanda la cause. Neantmoins comme il estoit vray qu'il avoit fait proposer à Megacles d'estre de son

   Page 6487 (page 653 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Party, il luy dit la proposition qu'il luy en avoit fait faire, et la cruelle responce qu'il avoit faite : mais du moins Madame, luy dit-il, ne soyez pas aussi injuste que Megacles, et ne me haïssez pas. Je ne vous haïray pas sans doute, si vous ne m'en donnez sujet, reprit-elle, mais je me pleindray de vous si vous elles ennemy de mon Pere. Plûst aux Dieux, luy dit-elle, qu'il ne formast aucune Factions dans Athenes : mais puis que je ne suis pas en pouvoir de l'en empescher, je vous conjure du moins de ne vous opposer pas à la sienne. Je ne vous demande point, adjousta-t'elle, que vous vous y joigniez malgré luy : mais je vous demande de ne faire rien que ce qui peut conserver la Paix. Mais Madame, luy dit-il, Lycurgue faisant tout ce qu'il fait pour la troubler, et pour me perdre, je ne suis pas en estat de ne rien faire : ainsi tout ce que je puis vous promettre, est de ne songer qu'à m'opposer à mon Rival, sans penser à nuire à Megacles, ny à faire la guerre. Mais apres tout Madame, poursuivit-il, j'ay à vous dire, que si la Fortune embroüille si fort les choses, que je ne puisse vous posseder sans estre Tiran d'Athenes, je suis capable de songer à le devenir, plustost que de souffrir que Lycurgue le soit, et qu'il vous possede. Ha Pisistrate, luy dit-elle, vous me dittes d'estranges choses ! je me trouve en un si facheux estat, reprit-il, que le souhait le plus innocent que je puisse faire, est que je sois assez puissant pour ne trouver rien qui me puisse resister, ny m'empescher de me vanger de

   Page 6488 (page 654 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lycurgue, et de forcer Megacles à vouloit estre heureux, et à me le rendre, en se resolvant de vouloir bien que je vous aime : mais Madame, je vous le dis encore une fois, ne craignez rien pour luy, je vous en conjure, pourveû que vous abandonniez Lycurgue à ma vangeance. Ne vous obstinez pas à vouloir que je vous l'abandonne, reprit-elle, et contentez vous que je ne le deffende pas, et que je vous demande instamment d'agir tousjours de la façon avec mon Pere, que vous ne me mettiez pas dans la necessité de ne vous voir jamais, et de faire comme si je vous haïssois, quand mesme je ne vous pourrois haïr. Car enfin Pisistrate, ne vous y trompez pas : et croyez fortement que je ne puis jamais estre à vous, que du consentement de celuy qui peut disposer de moy. Je vous ay peut-estre un peu trop engagé mon coeur sans sa permission, poursuivit-elle, mais ne croyez pas, s'il vous plaist, que cette premiere foiblesse, soit suivie d'une seconde : car si je n'ay pû m'empescher d'aimer un peu plus que je ne l'ay deû, je sçauray bien m'empescher de faire plus que je ne dois.

Radicalisation des tensions politiques
Les tensions entre les différents partis deviennent extrêmes. Leurs répercussions sont diverses : Cerinthe est ennuyée de voir que son père a pris le parti de Pisistrate ; Theocrite redoute de voir Lycurgue parvenir à épouser Cleorante, car Pisistrate retournerait peut-êtr vers Cerinthe ; de leur côté, Euridamie et Salamis réprouvent ces tensions, car seule une vie paisible les intéresse. En outre, Salamis ne sait que peu de choses des projets politiques de Pisistrate, qui ne les confie qu'à Ariston.

Voila donc Madame, comment cette entreveuë de Pisistrate et de Cleorante se passa : ils eussent bien eu beaucoup d'autres choses à se dire : mais comme Cleorante estoit allée sans sa Mere chez la Dame où Pisistrate l'avoit esté chercher, et qu'Erophile la renvoya querir de fort bonne heure, ils se separerent plustost qu'ils n'eussent voulu, et se quiterent avec beaucoup

   Page 6489 (page 655 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de douleur. D'autre part Cerinthe ayant sçeu que Philombrote vouloit s'attacher au Party de Pisistrate, en eut une affliction estrange : car comme elle avoit beaucoup contribué, par le moyen de Theocrite, à rendre celuy de Lycurgue puissant, et à l'animer contre Pisistrate, elle voyoit qu'elle avoit agy contre son Pere, et qu'elle avoit par consequent travaillé à sa propre ruine. Mais quoy que cette pensée fust tres fâcheuse, celle de voir son Pere servir Pisistrate, luy estoit pour le moins aussi douloureuse : ainsi elle ne sçavoit plus ce qu'elle devoit deffendre, ou commander à Theocrite : car de luy dire qu'il continuast d'agir comme il avoit fait, c'estoit chercher à perdre son Pere, et à se perdre elle mesme : de luy dire qu'il fist le contraire, c'estoit fortifier le Party de Pisistrate, ou du moins affoiblir celuy de son ennemy : de sorte qu'elle estoit encore plus embarrassée que Cleorante, qui du moins avoit la satisfaction de sçavoir qu'elle n'avoit aucune part au desordre qui estoit prest d'esclater. D'ailleurs Theocrite, quoy que bien aise de nuire à Pisistrate, puis que cela le mettoit bien avec Cerinthe, et qu'il servoit à son Frere, ne laissoit pas d'aprehender que Lycurgue ne se vist en estat d'espouser Cleorante, de peur que Pisistrate ne revinst à Cerinthe : et qu'en cessant d'estre Rival de son Frere, il ne redevinst le sien : et pour Lycurgue, ses desseins n'estoient point douteux : car ils alloient tous à la perte de son Rival. Mais pendant que toutes ces personnes

   Page 6490 (page 656 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoient des sentimens dans l'ame si tumultueux, je voyois quelquesfois Euridamie : qui s'estant guerie de la foiblesse qu'elle avoit eue, me parloit avec assez de sincerité des choses passées, et assez de confiance des choses presentes. Au commencement, elle croyoit que j'avois quelque connoissance de ce qu'on disoit que tramoit Pisistrate : mais je luy dis si fortement que je n'avois esté Confident que de son amour, qu'elle me creût, et me parla apres comme une Personne qui sçavoit que j'aimois fort le repos de la Patrie : ainsi nous déplorions quelquesfois ensemble, le malheur où nous nous imaginions qu'elle alloit estre exposée. Car enfin tout le monde se disoit à l'oreille qu'on tramoit quelque chose de funeste, qui esclatteroit bientost : et il y avoit alors une certaine consternation dans tous les esprits de ceux qui n'estoient d'aucun des trois Partis, qui les empeschoit de chercher quelque remede à tous les maux qu'ils prevoyoient. Ils employoient les journés entieres à se dire les uns aux autres que tout estoit perdu, et que la Republique alloit perir ; mais ils en demeuroient là : et durant que tous les factieux cabaloient chacun de leur costé, tous ceux qui ne l'estoient pas, demeuroient enfermez dans leurs Maisons : si ce n'estoit pour s'aller pleindre chez quelques-uns de leurs Amis qui estoient dans leurs sentimens. Pour moy, comme je voyois bien que Pisistrate ne me vouloit pas ouvrir son coeur, et que je connoissois qu'Ariston estoit le Confident de

   Page 6491 (page 657 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son ambition, comme je l'avois esté de son amour, je ne luy demandois rien, et il ne me disoit aussi : ne me parlant mesme plus de Cleorante, à cause qu'en l'estat où estoient alors les affaires. il n'eust pû me dire ce qui se passoit entre eux, sans me dire en mesme temps beaucoup d'autres choses qu'il ne vouloit pas que je sçeusse : parce qu'il sçavoit bien que j'estois ennemy de toute nouveauté, et qu'il m'avoit entendu dire plus d'une fois, que j'aimerois mieux obeïr à un Tiran qui regneroit en paix, que de faire la guerre pour le destruire.


Histoire de Pisistrate : triomphe de Pisistrate
Au lendemain d'une tentative d'assassinat dont Pisistrate a été victime, le peuple, saisi de compassion, prend parti pour lui. Malgré les injonctions de Solon contre la tyrannie, le jeune homme se rend maître d'Athenes. Megacles et Lycurgue quittent la ville, tandis que Cleorante et Erophile se réfugient dans le temple des Vierges Voilées. Pisistrate se révèle bon gouvernant, mais il subit un revers de fortune, et ses ennemis reprennent le pouvoir. Pisistrate est alors chassé dAthenes. Or Megacles et Lycurgue ne parviennent pas à gouverner la ville. On réclame alors le retour de Pisistrate. Pour le faire revenir, Megacles monte un stratagème : une femme déguisée en Minerve doit réclamer le retour du tyran. Et de fait, le peuple crédule, suite à cette fausse apparition, exige que Pisistrate revienne. Le jeune homme reprend alors le pouvoir, rétablit la paix et épouse Cleorante.
Tentative d'assassinat de Pisistrate
Un soir, Pisistrate est attaqué par ses ennemis, qui le blessent sérieusement. Lorsque le peuple le voit dans cet état, il prend pitié et sinsurge contre le parti de Megacles et celui de Lycurgue. Constatant cette faveur populaire, Solon réagit en suggérant que Pisistrate, comme Ulysse, sest blessé lui-même. On réunit le conseil général. Ariston rappelle les exploits de Pisistrate. Solon fait une harangue contre lui. En vain. Pisistrate possède le soutien du peuple.

Cependant comme Pisistrate est tres habile, c'estoit celuy de tous ceux qui remuoient dans la Republique, qui paroissoit le moins empressé : il ne laissoit pourtant pas d'agir autant que les autres : il est vray que les Assemblée des principaux de chaque Party, se faisoient plus de nuit que de jour : ainsi je puis assurer que Pisistrate, Lycurgue, et Megacles, ne dormoient presques point durant ce temps-là. Les choses estant donc en ces termes, Pisistrate ayant resolu une conference secrette, avec quelques nouveaux seditieux, qui se devoit faire hors la Ville, resolut, apres avoir passé une partie de la nuit à aller de Maison, en Maison, pour s'assurer de ceux de son Party ; de sortit d'Athenes, dans un Chariot, afin d'estre moins suspect, et d'en sortir à la pointe du jour : et en effet il en sortit sans avoir qu'un Esclave aveque luy. Mais Madame, a peine fut-il à quinze stades de la Porte,

   Page 6492 (page 658 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il fut attaqué par quatre hommes, contre qui il se deffendit si courageusement, qu'ils ne purent le tuër : il est vray que ce qui les en empescha, fut qu'ils virent de loin venir assez de monde vers eux : joint que voyant couler le sang de Pisistrate qu'ils avoient blessé en divers endroits, ils creurent sans doute qu'il l'estoit mortellement, quoy qu'en effet ses blessures fussent legeres. Cependant comme cette action n'eut de tesmoins que celuy qui menoit le Chariot de Pisistrate, et l'Esclave qui le suivoit ; ses ennemis ont dit que c'estoit une feinte : et ils l'ont dit d'autant plustost, que ceux qui en effet empescherent ces Assassins de tuër Pisistrate, ne les virent point, parce que s'estant jettez dans un petit Bois qui estoit tout contre eux, ils n'eurent pas le loisir de les voir. Mais il est pourtant vray, que ce ne fut pas une feinte : car un homme qui est à moy, et qui venoit des champs vit la chose de cent pas loin ; et me dit que Pisistrate avoit fait des miracles en se deffendant : toutesfois parce que j'estois son Amy, ses ennemis ne me creurent pas quand je le dis. Mais pour en revenir où j'en estois, Pisistrate se voyant tout couvert de sang, et sentant pourtant bien qu'il n'estoit pas blessé dangereusement, voulut tirer quelque avantage de sa disgrace : de sorte que se remettant dans son Chariot, il fut reprendre le chemin de la Ville, où il r'entra en un estat fort propre à esmouvoir le Peuple : car il estoit ensanglanté de toutes parts. Il arriva mesme heureusement pour luy, qu'il y

   Page 6493 (page 659 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit une fort grande quantité de monde amassé dans la grande place d'Athenes, lors qu'il la traversa ; et qu'il y en avoit mesme beaucoup de sa Faction. Si bien que Pisistrate ayant dit au Peuple, que c'estoient ses ennemis, et les ennemis de la Republique, qui l'avoient mis en cét estat ; il s'esleva alors un estrange murmure, et contre Lycurgue, et contre Megacles. Il y eut mesme plusieurs de ceux du Party de ces deux derniers, qui se mirent de celuy de Pisistrate : il y eut encore beaucoup de ceux qui n'estoient d'aucun Party, qui le suivirent : et cét objet qui avoit quelque chose de pitoyable, toucha tellement la plus grande partie du Peuple, qu'en un quart d'heure Pisistrate se vit environné de Gens de tous les Partis, qui estoient prests à prendre les Armes pour sa deffence. Cependant, lors qu'il vit que ce Peuple estoit assez esmeu, il se retira chez luy pour se faire penser : mais il s'y retira suivy d'une foule qui augmentoit de Ruë en Ruë : chacun racontant cét accident selon sa fantaisie ou sa passion : car les uns disoient que c'estoit Megacles qui l'avoit blessé de sa propre main ; les autres que c'estoit Lycurgue ; et les autres encore que c'estoit Theocrite. Il y en eut pourtant quelques-uns des deux autres Partis, qui voulurent dire que Pisistrate s'estoit luy mesme ensanglanté pour esmouvoir le Peuple : mais bien loin d'estre creus par ceux qui estoient alors du sien, on n'adjousta pas mesme nulle foy, au reproche ingenieux que luy fit Solon qui le rencontra en

   Page 6494 (page 660 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cét estat ; lors qu'il luy dit fierement, qu'il joüoit mal le Personnage d'Ulisse dans Homere : car enfin, luy dit-il, tu t'és blessé pour tromper les Citoyens : et il se blessa pour abuser les ennemis. Mais Madame, ny Solon, ny aucun autre, ne fut escouté : et ce fut en vain que ce sage Legislateur voulut remettre le calme dans la Ville : il fit pourtant si bien qu'on s'assembla au Prytanée : qui est le lieu où l'on delibere des affaires publiques, afin de voir quel remede on aporteroit à un si grand tumulte. Pour Lycurgue, et pour Megacles, ils songerent à s'empescher d'estre surpris, et à se purger d'une action comme celle qu'on leur imputoit : de sorte que Megacles estoit au Port de Pyrée, à la teste d'un grand nombre de ceux de son Party : et Lycurgue estoit aupres du Temple de Minerue, avec beaucoup de ses Amis. Cependant comme le Conseil general fut assemblé, Ariston qui s'y trouva, parlant avec vehemence contre ceux qui avoient voulu assassiner Pisistrate ; et representant alors toutes les belles choses qu'il avoit faites pour le service de la Republique, et particulierement, à la prise de Megare, et à celle de Nysée ; dit en suite qu'il falloit luy donner des Gardes, pour la seureté de sa Personne : à quoy le plus grand nombre aplaudissant aussi tost, Solon s'y opposa fortement, et fut haranguer le Peuple avec une vigueur incroyable (quoy qu'il aimast tendrement Pisistrate) afin qu'il s'opposast à ce que vouloit Ariston. Il parla pourtant inutilement :

   Page 6495 (page 661 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et le Conseil n'ayant pas la hardiesse de Solon, n'osa s'opposer au Peuple : qui dit qu'il vouloit que Pisistrate eust des Gardes, sans luy en regler mesme le nombre. Il est vray qu'ils croyoient alors, qu'il n'y avoit pas grand danger d'accorder des Gardes à Pisistrate, et que le plus necessaire estoit d'appaiser le desordre present : ainsi il fut dit que Pisistrate avoit des Gardes, et en effet on luy en donna à l'heure mesme, et Ariston les choisit.

Pisistrate, tyran d'Athenes
Craignant lalliance de Megacles et Lycurgue, Pisistrate parvient à prendre le pouvoir et à devenir tyran dAthenes. Les chefs des factions ennemies sexilent, tandis que Cleorante et Erophile trouvent refuge dans le temple des Vierges Voilées. Solon tente en vain dinciter le peuple à refuser la tyrannie. Or Pisistrate assure quil ne veut rien changer aux lois établies par ce dernier. Le philosophe refuse cependant tout à la fois dapprouver le nouveau régime et de sexiler.

Mais Madame, vous pouvez juger en quel estat estoient Cleorante et Cerinthe, durant un si grand tumulte : pour la premiere, on peut dire qu'elle sentit toute l'inquietude dont une Personne sensible peut estre capable : car une de ses Femmes qui n'avoit sçeu la chose que par un Esclave, luy fut dire que Pisistrate avoit esté assassiné par son Pere, et que son Pere estoit en estat de l'estre par les Amis de Pisistrate. Apres cela Madame, il vous est aisé de concevoir quelle estoit la douleur d'une Personne qui croyoit son Amant mort ; qui pensoit que son Pere l'avoit tué ; et qui le croyoit luy mesme en danger de l'estre. Elle fut pourtant bientost esclaircie pour ce qui regardoit la vie de Pisistrate : mais comme elle ne sçeut pas qui l'avoit blessé, et qu'elle ne sçavoit ce qui arriveroit de Megacles, elle demeura encore avec beaucoup d'inquietude. Elle ne pouvoit pourtant croire, que son Pere eust pû estre capable d'un assassinat : et elle n'en soubçonnoit pas mesme bien fort Lycurgue. Aussi suis-je

   Page 6496 (page 662 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

persuadé que cette meschante action fut faite par de ces Gens déterminez, à qui le zele de la liberté devient fureur, et Pisistrate luy mesme le croit ainsi. Pour Cerinthe, vous pouvez aussi juger qu'elle eut des sentimens bien meslez : car elle sçeut que Philombrote estoit allé chez Pisistrate : ainsi dans l'aparence qu'il y avoit que les choses se porteroient à la derniere extremité, elle le voyoit dans un Party, que par un autre interest elle eust voulu qui se ruinast, quoy qu'elle n'eust pourtant pas voulu que Pisistrate y eust pery. Cependant comme ses blessures estoient fort legeres, quoy qu'il eust perdu beaucoup de sang, il parut bien-tost en public : mais il y parut avec des Gardes, dont il augmenta le nombre de jour en jour : jusques à ce qu'ayant sçeu que Lycurgue et Megacles traitoient ensemble, et que peut-estre ils pourroient se joindre, et luy faire perdre tout à la fois, et la Souveraine puissance où il aspiroit, et Cleorante, il les prevint, en s'emparant du Chasteau qui commande tonte la Ville. Mais Madame, comme il ne pensoit pas moins à estre Maistre de Cleorante que d'Athenes, il donna ordre, que dés qu'il seroit dans le Chasteau, il y eust des Gens qui allassent à la Maison de Megacles, pour arrester sa Maistresse avec sa Mere : mais ayant agy plus promptement que ceux à qui il avoit donné cét employ, Erophile et Cleorante ne s'y trouverent plus : car Megacles n'eut pas plustost sçeu que Pisistrate estoit dans le Chasteau, et que tous ses Amis

   Page 6497 (page 663 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoient les armes à la main, qu'il ne songea plus qu'à s'enfuir : de sorte qu'il manda diligemment à sa Femme de l'aller trouver avec sa Fille au Port de Pyrée, où il estoit alors. Elle ne pût pourtant pas luy obeïr : car le tumulte estoit si grand dans la Ville, que son Chariot ne pouvant passer, elle se resolut de se retirer dans le Temple de Minerue, qui est un Asile inviolable : et d'y demeurer elle et Cleorante avec les Vierges voilées. Et en effet, Erophile y fut reçeuë avec sa Fille, et elle envoya dire à Megacles la resolution qu'elle avoit prise : si bien que n'y pouvant faire autre chose, il se retira diligemment. Lycurgue de son costé, aprenant que son Rival estoit Maistre d'Athenes, fut à la Maison de Megacles, pour luy oster du moins Cleorante : mais ne l'y trouvant plus, il eut encore la douleur de s'imaginer que sa Maistresse estoit en la puissance de son Rival : et Theocrite eut celle d'estre forcé de s'esloigner de Cerinthe en sortant d'Athenes : et d'avoir luy mesme fort avancé les choses qui l'en esloignoient, pour satisfaire son Frere et sa Maistresse. Cependant Lycurgue et luy n'avoient point d'autre Party à prendre, que celuy de se retirer : car la consternation estoit si grande par toute la Ville, qu'on n'a jamais veû une telle chose. En effet, on voyoit tous les Gens des deux Partis opposez, fuir avec une esgale precipitation : ceux du Party victorieux Maistres de toutes les Places publiques : et tous les Citoyens qui aimoient la Paix, s'enfermerent

   Page 6498 (page 664 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans leurs Maisons, sans oser s'opposer à la perte de leur liberté. Solon ne laissa pourtant pas, au milieu d'un si grand tumulte, d'aller encore dans les Ruës exhorter le Peuple à prendre les armes, pour s'empescher d'estre Esclave : et de tascher de l'encourager à ne recevoir point le joug qu'on luy vouloir imposer. Il luy fit mesme des reproches de sa lascheté : et il n'oublia rien de tout ce qu'il creut le devoir porter à s'opposer à Pisistrate, mais il n'y eut pas moyen : et il aima mieux en cette occasion recevoir des Fers, que prendre les armes pour sa liberté. De sorte qu'apres cela, Solon se retira chez luy : disant à tous ceux qu'il rencontra, qu'il avoit fait tout ce qu'il avoit pû : et qu'il avoit du moins la satisfaction, d'avoir soustenu le dernier à la liberté d'Athenes. Quelques-uns de ses Amis luy conseillerent de s'enfuir, mais il ne le voulut pas : leur disant qu'il ne serviroit de rien à sa Patrie s'il fuyoit, et qu'il pourroit luy servir encore s'il y demeuroit. Cependant quoy que Pisistrate deust avoir beaucoup de satisfaction de voir son Rival en fuite, et tous ses ennemis hors d'Athenes, il se creut tres malheureux durant deux jours : parce qu'il creut que Megacles, ou Lycurgue, avoient emmené Cleorante. Mais à la fin ayant descouvert qu'elle estoit au Temple de Minerue, il l'y fut visiter dés qu'il eut donné tous les ordres necessaires pour la seureté d'Athenes : et pour faire voir que quoy qu'il eust usurpé la Souveraine puissance, il ne pretendoit pas que

   Page 6499 (page 665 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son Gouvernement eust rien de tirannique ; il envoya demander la permission de voir Erophile et Cleorante, comme s'il n'eust esté qu'un simple Citoyen : et il envoya en mesme temps dire à Solon, qu'il l'assuroit que le changement de Gouvernement ne changeroit rien aux Loix qu'il avoit faites ; et qu'il les garderoit le premier. Mais Solon respondit si genereusement, et si fierement, à ce que luy mandoit Pisistrate ; qu'un de ses Amis qui ne l'avoit point voulu abandonner, luy dit qu'il avoit tort de parler comme il faisoit : car enfin, luy dit-il, à quoy vous fiez vous en parlant aussi hardiment que vous faites ? En ma vieillesse, respondit-il : car j'ay si peu de temps à vivre, que je ne hazarde pas beaucoup en m'exposant à perdre la vie : et je perdrois bien davantage, si je perdois mon honneur en flattant mon ancien Amy, aujourd'huy qu'il est devenu Tiran.

L'entretien de Pisistrate et Cleorante
Pisistrate rend visite à Cleorante dans le temple des Vierges Voilées. La jeune fille lui demande trois choses : de ne pas justifier son usurpation du pouvoir par son amour pour elle ; de lui permettre daller avec sa mère retrouver son père ; de rendre enfin la liberté aux Athéniens. Or Pisistrate ne peut rien lui accorder. Il lui propose par contre de senfuir avec elle vers un autre royaume dAsie pour trouver le bonheur. Cleorante refuse.

Cependant, comme Pisistrate n'estoit pas alors en un estat où on luy pûst rien refuser, celle qui gouvernoit les Vierges voilées du Temple de Minerue, luy accorda ce qu'il luy avoit envoyé demander : il est vray qu'il ne pût voir que Cleorante, parce qu'Erophile se trouvoit mal, de la peur qu'elle avoit eue, lors qu'elle avoit eu dessein d'obeïr au commandement que Megacles luy avoit fait de l'aller trouver. D'abord Cleorante fit mesme quelque difficulté de voir Pisistrate : mais sa Mere le luy ayant commandé, afin qu'elle luy parlast pour son Pere, elle luy obeït sans repugnance. De vous

   Page 6500 (page 666 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire precisément, Madame, tout ce que ces deux Personnes se dirent en cette entreveuë, il ne seroit pas aisé : car ils se dirent tant de choses, qu'eux mesmes ne s'en souviennent pas. J'ay pourtant sçeu que Cleorante, reçeut Pisistrate assez froidement : qu'elle commença de luy parler en l'accusant d'ambition ; et qu'elle luy reprocha que s'il eust eu beaucoup d'amour, il n'auroit pas esté si ambitieux. Ha Madame, luy dit-il, que vous entendez mal les choses, si vous croyez ce que vous dittes ! car enfin, quoy que je fusse las d'obeïr à tant de Gens qui sçavoient si mal commander ; je vous proteste que si Lycurgue n'eust rien entrepis, je serois demeuré en repos. Mais Madame, comme je me voyois en estat de vous perdre, et d'estre Esclave de mon Rival, si je n'eusse porté les choses à la derniere extremite, il a falu s'y resoudre. Au reste Madame, il n'a pas tenu à Moy, que Megacles ne soit demeuré à Athenes : car j'ay fait toutes choses possibles pour estre de son Parcy : et si je n'eusse sçeu qu'il traitoit avec Lycurgue, et que vous estiez l'Ostage qu'il devoit mettre entre les mains de mon ennemy, pour l'assurance de leur Traité ; Athenes seroit encores dans cét estat malheureux, où se trouvent toutes les Villes qui sont gouvernées par la multitude. Quoy qu'il en soit, luy dit Cleorante, mon Pere est exilé d'Athenes ; il parle de vous comme de son ennemy ; et il vous regarde comme un homme qui a fait perdre la liberté à sa Patrie. C'est pourquoy n'ayant

   Page 6501 (page 667 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas mesme celle d'examiner si on vous peut excuser, je n'ay que trois choses à vous demander : la premiere, de n'attribuer point ce que vous avez fait, à l'affection que vous avez pour moy : la seconde, de me permettre aussi bien qu'à ma Mere, de sortir d'Athenes, pour aller trouver mon Pere : et la troisiesme, de vous contenter d'avoir chassé vos ennemis, et de n'oster pas la liberté aux Atheniens. C'est estre bien malheureux Madame, luy respondit-il, d'estre obligé de vous resuser tout ce que vous me demandez : cependant je ne puis vous rien accorder. Car enfin je ne puis dire sans mensonge, que mon amour ne m'ait pas plustost rendu Maistre d'Athenes que mon ambition : je ne puis non plus vous permettre d'en sortir, puis que vous n'en sortiriez que pour tomber sous la puissance de mon Rival, avec qui Megacles achevera sans doute le Traité qu'il avoit commencé ; et je ne puis encore me démettre de l'authorité que les Dieux ont mise en mes mains, puis que ce n'est que par là que j'espere obliger Megacles à consentir que je sois heureux, en souffrant que je vous la face partager. Ainsi Madame, quand je n'aurois nulle ambition, et que je ne serois pas persuadé comme je le suis, qu'il est avantageux aux Atheniens que la forme du gouvernement de leur Ville soit changé, mon amour toute seule voudroit que les choses demeurassent comme elles sont : car à n'en mentir pas, j'aime mieux estre Tiran d'Athenes, que de perdre l'esperance

   Page 6502 (page 668 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vous posseder, et que de vous voir possedée par mon Rival. Mais pour vous tesmoigner, adjousta-t'il, que j'ay plus d'amour que d'ambition, si vous aimez tant cette pretenduë liberté d'Athenes, je suis prest d'en sortir, pourveû que ce soit aveque vous. Ouy Madame, poursuivit-il, apres m'estre rendu Maistre de la plus fameuse Ville de la Grece ; apres en avoir chassé tous mes ennemis ; et m'estre mis en estat de rendre tous les Atheniens heureux, en les gouvernant mieux qu'ils ne l'ont esté ; je ne laisse pas de vous offrir d'abandonner tout, pourveû que vous suiviez ma fortune, et que vous veüilliez bien que nous allions vivre ensemble en quelque Royaume d'Asie : car je vous advouë Madame, que j'ay une telle aversion pour l'authorité divisée, que j'aimerois mieux estre l'Esclave d'un Grand Roy, que d'estre Citoyen d'une Republique : ainsi Madame, c'est à vous à resoudre ce que vous voulez que je face. Le remede que vous me proposez, repliqua-t'elle, estant beaucoup pire que le mal que je voudrois pouvoir guerir, je n'ay garde de l'accepter : car apres tout, graces aux Dieux, je n'ay aucune part, ny au malheur de mon Pere, ny à ce que vous avez fait : mais j'en aurois beaucoup à la chose que vous me proposez, si sans le consentement des personnes qui peuvent disposer de moy, je m'attachois à vostre fortune. Cependant, adjousta-t'elle, il me semble que j'ay beaucoup de sujet de me pleindre de vous, de ce que vont me refusez toutes choses : demandez

   Page 6503 (page 669 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

m'en quelqu'une, reprit-il, qui ne m'expose point à vous perdre, et si je vous la refuse, quelque difficile qu'elle soit, tenez moy pour le plus lasche de tous les hommes : mais Madame, dés qu'il s'agit de vous conserver, je ne suis plus en pouvoir de rien escouter. Au reste, adjousta-t'il, je vous conjure que ce nom de Tiran que mes ennemis me donnent, ne m'empesche pas d'estre jugé digne d'estre encore vostre Esclave : vous promettant de n'oublier rien pour obliger Megacles à vouloir revenir à Athenes : et vous assurant de plus que je ne luy demanderay autre condition pour son retour, que celle de consentir à mon bonheur. Apres cela, Madame, Cleorante dit à Pisistrate, tout ce qu'elle se creut obligée comme de luy dire, non seulement comme Fille de Megacles, mais encore comme Citoyenne d'Athenes. Neantmoins comme en cette occasion, l'amour et l'ambition de Pisistrate se trouvoient inseparablement jointes, Clorante ne pût rien obtenir que la liberté de demeurer au lieu où elle estoit, jusques à ce que Megacles eust changé de sentimens. Mais lors qu'en suite Pisistrate voulut luy demander la permission de la voir tous les jours, elle la luy refusa : luy disant qu'elle ne vouloit point se mettre en estat de pouvoir estre soubçonnée d'avoir sçeu son dessein : et en effet elle luy dit cela si fortement, que tout Maistre d'Athenes qu'il estoit, il falut qu'il luy obeïst. Il est vray qu'il ne luy obeït pas sans peine : neantmoins comme il ne craignoit rien tant que de luy desplaire,

   Page 6504 (page 670 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il se contenta de sçavoit de ses nouvelles tous les jours ; et en effet, et Pisistrate, et Cleorante, se sont conduits si prudemment dans leur affection, que le bruit general de toute ta Grece, ne mesle aucune amour dans l'usurpation de Pisistrate, et dans la haine de Lycurgue et de luy.

La fausse apparition de Minerve
Le règne de Pisistrate, qui met un point dhonneur à faire respecter les lois de Solon, est doux et équitable. Cependant Megacles et Lycurgue complotent tant et si bien quils parviennent à chasser Pisistrate dAthenes, et à semparer du pouvoir. La ville sombre alors dans le trouble ; Lycurgue et Megacles ne parviennent pas à sentendre. Erophile incite son mari Megacles à faire revenir Pisistrate. Pour ne pas perdre la face, ce dernier monte une mise en scène dans laquelle une femme déguisée en Minerve, entourée de trompettes, arrive sur un chariot aux portes de la ville pour annoncer que le pouvoir doit être confié à Pisistrate. Le peuple réclame aussitôt le retour du tyran. Pisitrate épouse Cleorante, rétablit le calme dans la cité, crée une bibliothèque, puis marie ses amis les plus proches.

Cependant ce nouveau Souverain d'Athenes, agit avec tant de moderation, qu'on eust dit qu'il n'avoit voulu avoir la Souveraine puissance, que pour faire mieux observer lés Loix de Solon : et que pour rendre justice à tous les Gens d'honneur, et à tous ceux qui avoient du merite. Il fut mesme diverses fois visiter ce Grand Homme : et il vescut aveque luy d'une maniere si obligeante, qu'il le força d'advoüer qu'il ne luy manquoit que d'estre nay Fils de Roy, pour estre un des plus Grands Princes du Monde : et de dire en suite que si le Peuple d'Athenes eust pû oublier qu'il avoit esté sans Maistre, c'eust esté le plus heureux Peuple de toute la Terre. Pisistrate sçeut mesme agir si adroitement, que Solon l'assista souvent de ses conseils : et il se presenta une occasion, où Pisistrate voulut volontairement se soûmettre à estre puny, pour une de ses Loix qu'il avoit enfreinte. Cependant il se souvint de l'estime qu'il avoit tousjours euë pour Cerinthe, et pour Euridamie : car il protegea hautement tous ceux de leur Maison. D'autre part, Megacles, et Lycurgue, desesperez de leur malheur, s'unirent et firent tant de leurs menées, et par leurs brigues, qu'en une nuit quelques-uns de

   Page 6505 (page 671 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

leur intelligence, leur livrerent une des Portes de la Ville : en suite de quoy ils surprirent le Chasteau, et forcerent Pisistrate à sortir d'Athenes, quoy qu'il fist tout ce qu'un homme tres habile et tres vaillant pouvoit faire. Ainsi les vaincus furent les vainqueurs : et le Vainqueur fut le plus malheureux homme du monde. Il est vray que son Rival ne fut pas aussi heureux qu'il le croyoit estre : car comme Megacles pretendit tirer sa Femme et sa Fille du Temple de Minerue, afin de faire dés le lendemain espouser cette derniere à Lycurgue ; Cleorante avec la permission de sa Mere (qui haïssoit Lycurgue, et qui aimoit Pisistrate) se servit du Privilege du Temple, qui est un lieu inviolable, à quiconque s'y retire : de sorte que Cleorante fit dire à son Pere par Erophile, qu'elle avoit resolu d'y demeurer. Beaucoup de Gens ont creû que Megacles y avoit consenty ; et qu'il n'avoit promis sa Fille à Lycurgue, que parce qu'il avoit alors besoin de luy : mais quoy qu'il en soit, Lycurgue eut beau se pleindre, et beau presser Megacles de luy tenir sa parole, Cleorante demeura dans le Temple. Cependant Theocrite estant revenu aupres de Cerinthe, luy demanda recompense d'avoir si bien fait reüssir son dessein : mais comme tous les desordres d'Athenes ne la divertissoient guere, elle le reçeut presques aussi froidement que s'il n'eust pas fait tout ce qu'elle avoit voulu. D'autre part Megacles et Lycurgue s'accommodoient si mal ensemble, et leur gouvernement estoit si

   Page 6506 (page 672 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tirannique, qu'ils se haïssoient horriblement, et estoient estrangement haïs de tout le monde. De sorte que Megacles sçachant que tous les honnestes Gens d'Athenes disoient tout haut que s'il faloit obeïr à quelqu'un, il faloit que ce fust à Pisistrate, et que le Peuple estoit dans ces mesmes sentimens, commença de se repentir de ce qu'il avoit fait : et il s'en repentit d'autant plustost ; qu'il fut adverty que Lycurgue avoit dessein de faire enlever Cleorante du Temple où elle estoit, puis qu'il ne la luy vouloit pas donner : et de faire mesme tout ce qu'il pourroit pour rendre sa Faction plus forte que la sienne. Il sçeut de plus qu'il s'estoit resolu, pour venir plus facilement à bout du dessein qu'il avoit d'exiler Pisistrate pour tousjours, de renoncer effectivement à son ambition, et de rendre la liberté à Athenes : afin qu'ayant fait cette Grande action, la Republique luy pardonnast la violence qu'il auroit faite à Cleorante, et qu'elle ne rapellast jamais Pisistrate : de sorte que Megacles sçachant cela, ne se trouvoit pas en une petite peine. D'autre part, Pisistrate qui s'estoit retiré avec grand nombre de ses Amis aux environs d'Athenes, estoit en un desespoir incroyable : il eut pourtant beaucoup de consolation d'aprendre la resolution que Cleorante avoit prise : neantmoins il ne laissa pas de souffrir tout ce qu'un homme amoureux et ambitieux peut souffrir, lors que tout luy succede mal. Pour moy, comme je fus tousjours malade durant

   Page 6507 (page 673 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tous ces grands desordres, je ne fus d'aucun party : et j'attendis en repos ce que la Fortune decideroit d'un si grand different. Cependant il n'y avoit point de jour qu'il n'arrivast ou quelque querelle, ou quelque esmotion, en quelque Quartier d'Athenes : car outre que le Peuple estant aussi divisé qu'il estoit, y avoit assez de disposition ; il est encore certain que les Amis de Pisistrate y contribuoient beaucoup. En mon particulier, je sçay qu'Ariston vint desguisé dans Athenes, et qu'il y fit plusieurs soulevemens, à un desquels Theocrite fut tué : mais ce qu'il y eut de remarquable, fut que Cerinthe en fut si peu affligée, que lors qu'Euridamie la fut voir pour la consoler, elle luy dit cruellement, qu'elle se donnoit trop de peine, et qu'elle se la donnoit mesme inutilement : parce qu'il estoit vray qu'elle gagnoit plus à la mort de Theocrite, en perdant ses visites, qu'elle n'y perdoit en perdant son affection. Mais enfin les desordres augmentant tous les jours ; et Megacles et Lycurgue se broüillant tousjours davantage, les choses en vinrent un si pitoyable estat, qu'il y avoit tousjours lieu de croire de moment en moment, que la Ville alloit estre cantonnée, et que tout le monde s'alloit entre-tuer. Durant ce temps-là, Erophile qui souhaitoit avec une passion estrange, que sa Fille espousast Pisistrate, ne perdoit point de temps : et faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour persuader à son Mary, de se racommoder aveque luy

   Page 6508 (page 674 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Il est vray que comme Megacles n'avoit point d'autre party à prendre, veu l'estat oû il se trouvoit avec Lycurgue, il ne luy fut pas si difficile qu'elle avoit pensé, de l'amener dans ses sentimens : car Megacles sçavoit bien alors que quand il eust pû forcer sa Fille à consentir d'espouser Lycurgue, il n'auroit pû souffrir qu'il eust regné à son prejudice : et il n'ignoroit pas mesme qu'estant de la Race d'Alcmeon, qui n'est pas aimée à Athenes, il seroit difficile qu'il y pûst regner, veû le point où estoient alors les affaires. Cependant comme il ne sçavoit comment se dédire de cette opiniastre aversion, qu'il avoit tesmoignée avoir pour Pisistrate ; il y en a qui disent qu'il fit une feinte, pour avoir sujet de le rapeller : et qu'il voulut qu'il parust que c'estoit un dessein que Minerue luy avoit inspiré ; l'on assure donc, que pour cét effet, il obligea une Femme de la Tribu Peanée, qui estoit d'une excessive grandeur, et qui estoit admirablement belle, de s'habiller comme on peint Minerue : et qu'il la fit mettre dans un Char peint et doré, à quelques stades d'Athenes. Qu'en suite elle s'aprocha de nos Murailles au Soleil Levant, qui est l'heure où il y a le plus de Peuple qui entre et qui sort de la Ville : et que son Char estant precedé de quatre Trompettes, elle dit à tous ceux qui la purent entendre, qu'elle estoit Minerue, et qu'elle commandoit aux Atheniens de recevoir Pisistrate et de luy obeïr. Quoy qu'il en soit, Madame, il est certain qu'en un matin, il s'espandit

   Page 6509 (page 675 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un grand bruit, que Minerue s'estoit apparuë à plusieurs Atheniens, et qu'elle avoit commandé qu'on reçeust Pisistrate, et qu'on luy obeïst. Megacles mesme, dit que cette Deesse s'estoit apparuë à luy comme aux autres : de sorte que le scrupule s'emparant facilement de l'esprit des Peuples, il fit ce que la raison n'avoit pû faire : car il reünit et ceux de la Plaine, et ceux de la Montagne, et ceux de la Marine. Si bien que tout le monde demandoit alors Pisistrate : et ce mesme homme qu'une partie du Peuple avoit apellé Tiran quelques jours auparavant, et qu'il avoit chassé comme tel ; fut regardé par luy comme un Prince legitime que Minerue luy donnoit. Cependant Megacles qui aparemment avoit desja envoyé traiter avec Pisistrate, l'envoya querir, quoy que Lycurgue s'y voulust opposer : de sorte que le mesme jour que Pisistrate rentra Triomphant dans Athenes, son Rival en sortit par une Porte opposée à celle par où il entra : et ce premier y fut reçeu avec tant d'acclamations, et tant de joye, que pour moy je ne pouvois assez m'estonner de la legereté des Peuples. Mais pour achever son bonheur, il se vit tout à la fois Maistre d'Athenes, et possesseur de Cleorante, qu'il espousa le lendemain avec beaucoup de satisfaction : et en huit jours il restablit une si grande tranquilité dans la Ville, que les Estrangers qui y venoient, ne pouvoient croire qu'elle eust esté au pitoyable estat où elle avoit esté reduite. En effet on ne parla plus que de Festes,

   Page 6510 (page 676 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de réjouissances : et les nouvelles ordinaires de la Ville estoient toutes de la generosité, de la liberalité, et de la bonté de Pisistrate : estant certain qu'il ne sçavoit pas plustost qu'il y avoit un honneste homme malheureux, qu'il ne l'estoit plus. Il honoroit aussi tous les Arts, et tous ceux qui les pratiquoient : il commença le premier, une grande Bibliotheque à Athenes : il fit mettre par ordre les Livres d'Homere, où le temps avoit aporté quelque confusion : et il maria mesme Cerinthe avec Ariston, qui en devint amoureux : et Euridamie, avec un Parent de Cerinthe. Si bien que tous les desordres que l'amour et l'ambition avoient faits estant appaisez, Athenes se revit plus tranquile qu'elle ne l'avoit jamais esté, et Pisistrate se trouva le plus heureux de tous les hommes : principalement parce que ses plus grands ennemis advoüoient qu'il meritoit son bonheur.


Préparatifs de la guerre contre Thomiris
Hidaspe arrive au camp, porteur de nouvelles d'Arpasie, la fille de Gobrias enlevée par Astidamas, puis par Licandre. Après l'avoir remercié de son récit, Cyrus donne les ordres nécessaires pour préparer la grande bataille contre l'armée de Thomiris. Il envoie en premier lieu du secours au fort des Sauromates, assiégé par l'ennemi, avant de convaincre le conseil de Guerre de livrer bataille.
Le récit d'Hidaspe
Après quelques considérations échangées avec ses amis sur l'histoire de Pisistrate, Cyrus regagne sa tente. Il y découvre avec surprise Hidaspe, dont il n'avait pas eu de nouvelles depuis longtemps. Son ami s'explique. Il a rencontré Arpasie, la fille de Gobrias, dans un bois. Gobrias, présent dans la tente de Cyrus, l'interrompt, stupéfait. Hidaspe raconte qu'elle a été enlevée par Astidamas. Arpasie est cependant parvenue à s'échapper, profitant d'un duel entre son ravisseur et le rival de celui-ci, Licandre. Astidamas a été tué, mais Licandre a réussi à ravir Arpasie, après avoir blessé Hidaspe. Ce dernier a fait suivre le ravisseur : il sait avec certitude que Licandre a décidé de rejoindre le parti de Thomiris.

Silamis ayant fini son recit, fut extrémement loüé de ceux qui l'avoient entendu : en suitte de quoy ils parlerent quelque temps de l'inconstance des choses, et de la legereté des Peuples, qui ne peuvent jamais respondre de leur propre volonté : qui despend bien plus de celle d'autruy, ou de leur propre caprice, que de leur raison. Mais comme il estoit desja assez tard, et que Cyrus vouloit dire audieu à Araminte, devant que de s'en retourner au Camp, il se separa d'Onesile, et retourna chez la Reine de Pont, où il trouva Anacharsis charmé de la solidité de l'esprit de

   Page 6511 (page 677 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cette Princesse : que ce Prince quitta pourtant bien tost, parce que son amour vouloit qu'il allast diligemment donner tous les ordres necessaires a la marche de son Armée. Mais il ne la quita pas, sans luy parler encore une fois de Spitridate et de Mandane : qui occupoit si fort son esprit, qu'il trouvoit tousjours invention d'en parler à propos. Cependant comme Silamis estoit brave, il ne pût sçavoir qu'il se presenteroit bientost une grande Occasion, sans s'y trouver : c'est pourquoy il quita Onesile, et suivit Cyrus, qui luy tesmoigna obligeamment estre bien aise d'avoir fortifié son Armée d'un aussi honneste homme que luy. Mais à peine ce Prince fut-il arrivé à sa Tente, qu'Hidaspe, dont il y avoit si longtemps qu'il estoit en peine y entra, comme Gobrias estoit aveque luy. Dés que Cyrus le vit, il luy tesmoigna l'estonnement où il avoit esté, de la longueur de son absence : car enfin, luy dit-il, je fus estrangement surpris de voir le Roy d'Assirie sans vous voir, lors qu'apres que vous l'eustes delivré, il me trouva aupres du Tombeau d'Abradate : et je le fus d'autant plus, qu'il ne me sçeut dire ce que vous estiez devenu : c'est pourquoy c'est à vous à me l'apprendre. Seigneur, reprit Hidaspe, je ne vous diray point ce que je fis aupres d'Arsamone, ny ce qui se passa à la surprise du Chasteau où le Roy d'Assirie estoit gardé, car je juge bien que vous ne l'ignorez pas. Mais je vous diray que lors que ce Prince fut delivré, et que nous eusmes pris le

   Page 6512 (page 678 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chemin de Cumes, où nous croiyons vous trouver ; comme nous fusmes sur la Frontiere de Galatie, nous traversasmes un Bois qu'il n'estoit pas encore jour : car l'impatience du Roy d'Assirie, nous avoit fait partir plus de trois heures devant que l'Aurore parust : de sorte que m'estant esgaré dans ce Bois, qui est extrémement espais, je m'y trouvay seul quand le Soleil se leva. Il est vray que je n'eus pas fait mille pas, que j'entendis quelque petit bruit à ma droite : puis un moment apres je vis paroistre deux Femmes, dont il y en avoit une qui sembloit estre la Maistresse de l'autre ; et sur le visage de qui on voyoit beaucoup de crainte, et beaucoup de douleur. Si bien que marchant lentement, je la salüay avec le plus de civilité que je pus, me preparant mesme à luy demander si elle avoit besoin de mon assistance. Mais Seigneur, cette belle affligée ne m'en donna pas le temps : car m'ayant reconnu en s'aprochant, elle me parla la premiere, pour me demander secours : et elle n'eut pas plus tost parlé, que sa voix me la fit mieux connoistre que mes yeux, qui d'abord l'avoient méconnuë. De sorte que connoissant alors que celle que je voyois estoit la belle Arpasie, Fille du sage Gobrias devant qui je parle, je descendis de cheval avec precipitation ; et je fus à elle, avec tout le respect que je luy devois. Quoy (s'escria Gobrias qui ne put s'en empescher) cette Personne que vous trouvastes dans ce Bois estoit ma Fille que je laissay dans un Chasteau sous la conduite d'une

   Page 6513 (page 679 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Tante qu'elle a (avec ordre d'y demeurer tousjours pendant mon absence) qui m'a encore escrit depuis peu de jours, comme si Arpasie estoit tousjours aupres d'elle ? Quoy) dit Cyrus à son tour, en parlant a Hidaspe, sans luy donner loisir de respondre) cette Arpasie que vous avez trouvée, est la mesme que je vy chez Gobrias, au commencement de la Guerre d'Assirie, qui fit si bien les honneurs de chez luy, et qui estoit desja une des plus belles Personnes du monde ? Ouy Seigneur, repliqua Hidaspe, celle dont je parle, est la mesme que celle dont vous parlez : qui ne me vit pas plustost descendu de cheval, qu'apres la premiere civilité, elle m'aprit en peu de mots qu'elle avoit esté enlevée par un homme apelle Astidamas : qui ayant esté suivy par un Rival qui l'avoit attaqué, avoit esté contraint de la laisser au pied d'un Arbre avec la Fille qui la suivoit. Elle adjousta encore, que pendant qu'ils se battoient avec une animosité estrange, elle s'estoit enfoncée dans l'espaisseur du Bois, sans qu'ils s'en apperçeussent, et qu'elle avoit esté si heureuse qu'elle y avoit trouvé une Caverne, où elle estoit entrée et où elle avoit passé le reste du jour, et la nuit entiere, pendant laquelle elle avoit tousjours entendu du bruit : mais que n'en ayant plus oüy depuis que le Soleil estoit levé, la peur des Bestes sauvages et de la faim l'en ayant fait sortir, elle s'estoit cachée entre les feüilles assez prés de la Route du Bois où j'estois, attendant qu'il passast

   Page 6514 (page 680 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelqu'un à qui elle jugeast qu'elle pûst demander assistance, loüant les Dieux de ce qu'ils m'avoient envoyé pour la secourir. Mais est-il possible, dit alors Gobrias, qu'Astidamas ait enlevé ma Fille ? luy qui est Fils d'une Belle-Soeur que j'ay ; luy qui m'a mille obligations ; et qui ne peut avoir esté capable de cette violence, sans estre le plus ingrat, et le plus lasche de tous les hommes. Ouy Seigneur, respondit Hidaspe, mais il a esté puny de son crime, par un autre qui n'est guere plus innocent que luy : car comme vous le sçaurez bientost, il a esté tué par un homme de qualité apellé Licandre, contre qui il se battoit, lors que la belle Arpasie s'enfonca dans le Bois. Elle ne sçavoit pourtant pas sa mort lors qu'elle me parloit, mais elle la sçeut bien tost apres : car comme j'estois dans un embarras estrange, d'imaginer comment je ferois pour mettre cette Personne en seureté, principalement estant seul, et n'ayant qu'un cheval, il arriva par bon-heur, comme je luy parlois, qu'il passa un Chariot vuide ; de sorte que parlant à celuy qui le conduisoit, je sçeus qu'il estoit à une Femme de qualité qui l'avoit presté à une de ses Amies, qui le luy renvoyoit, et que la Maison de cette Dame qui estoit veusve, n'estoit qu'à quinze stades de là. Si bien que sans hesiter davantage, je proposay à Arpasie de se mettre dans ce Chariot avec la Fille qui la suivoit, et d'aller demander retraite à la Dame à qui il estoit, jusques à ce qu'elle eust resolu de ce qu'elle devoit faire.

   Page 6515 (page 681 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Comme il n'eust pas esté aisé d'imaginer rien de mieux que ce que je luy proposois, elle y consentit aveque joye : et je promis une si grande recompense à celuy qui conduisoit ce Chariot, qu'il fut mesme bien aise de faire ce que je souhaitois qu'il fist : c'est pourquoy sans perdre temps, la belle Arpasie y entra diligemment, et je l'assuray que je mourrois avant que de souffrir qu'on luy fist aucun outrage. Mais Seigneur, nous n'eusmes pas plustost fait trois ou quatre stades, que nous vismes à nostre droite, cinq ou six hommes morts, entre lesquels estoit Astidamas. Cette veuë fit paslir d'horreur et de crainte la belle et affligée Arpasie : qui destournant la teste pour ne voir pas davantage ce funeste objet, me dit que son Ravisseur estoit parmy ces Morts. Puis que cela est Madame, luy dis-je, vous n'avez donc plus rien à craindre : ha Hidaspe, s'escria-t'elle, quoy qu'Astidamas soit mort, tous mes ennemis ne le sont pas ! et en effet Seigneur, à peine eut-elle dit cela, qu'un homme de fort bonne mine, suivy de quatre autres, et qui venoit du milieu du Bois sans suivre de Route, ne la vit pas plus tost, que s'aprochant du Chariot où elle estoit, quoy Madame, luy dit-il, vous fuyez vostre Liberateur ? Si vous voulez meriter ce nom-là, luy dit-elle, laissez moy aller sous la conduite d'Hidaspe, dont vous connoissez le nom, si vous n'en connoissez pas le visage ; et ne me suivez plus : car en fin Licandre, je ne veux point estre sous vostre puissance. Comme il y a long temps que

   Page 6516 (page 682 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je suis sous la vostre, reprit-il, vous ne devez rien craindre de moy, et vous devez souffrir que je vous serve d'escorte : aussi bien Madame (adjousta-t'il, sans la regarder, et en me regardant assez fierement) ne suis-je pas resolu qu'un Persan ait cette gloire à mon prejudice, et qu'une Creature du vainqueur d'Assirie, obtienne un honneur que vous me refusez ; puis que j'ay presentement plus d'un droit de pretendre de n'estre pas maltraité de vous. Comme tous les Sujets du Roy d'Assirie, luy dis-je, ne sont plus que les Esclaves du Prince que je sers, vous n'avez aucun droit sur la Fille du vaillant Gobrias, qui est presentement sous sa protection : c'est pourquoy je vous declare que je ne la quiteray point, que je ne l'aye conduite où elle veut aller. Comme vous estes seul, me dit-il, et que je suis accompagné, je ne sçay que vous respondre : mais je sçay bien que vous ne me suivrez pas longtemps. Si la belle Arpasie ne me le deffend point, repliquay-je, je vous suivray tant que vous la suivrez. A ces mots Arpasie ayant la bonté de craindre qu'il ne se servist de l'avantage qu'il avoit sur moy ; et aprehendant aussi de tomber sous sa puissance, luy dit tout ce qu'elle creût capable de luy persuader ce qu'elle vouloit : mais il n'y eut pas moyen. De sorte que venant à un endroit du Bois où il y avoit divers chemins qui se croisoient, Licandre voulut forcer celuy qui conduisoit le Chariot à prendre le chemin qu'il vouloit, quoy que ce ne fust pas celuy qui le pouvoit conduire où nous

   Page 6517 (page 683 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voulions aller. Si bien que ne pouvant pas souffrir la violence que cét injuste Amant faisoit à la belle Arpasie, quoy que je visse presques ma perte assurée, je mis l'Espée à la main le premier, et je fus droit à Licandre, que je blessay legerement au bras gauche, dés le premier coup que je luy portay. Comme je suis sincere, j'advouë que Licandre en se mettant en posture de se deffendre, et en se deffendant courageusement, deffendit aux siens de m'attaquer ; voulant, disoit-il, estre tout seul à me vaincre : mais Seigneur, il fut si mal obeï, qu'ils fondirent tous à la fois sur moy, quelque deffence qu'il leur en fist. Je fus pourtant si heureux, que je me démeslay d'eux assez viste : et j'en blessay un si dangereusement, qu'il tomba entre les jambes de nos chevaux. Mais comme j'en avois encore trois sur les bras, et que Licandre voyant un des siens hors de combat, ne deffendit plus aux autres de m'attaquer ; quelque effort que je fisse, je ne pûs faire autre chose qu'en blesser encore un : car dans le mesme temps que je me défaisois d'un autre ennemy, Licandre me donna un si grand coup à travers le corps, que je tombay comme mort : apres quoy j'entendis seulement les cris de la belle Arpasie, sans voir rien de ce qui se passa. J'ay pourtant sçeu depuis, que Licandre avoit forcé celuy qui menoit le Chariot où elle estoit, d'aller où il vouloit qu'il allast : et qu'ainsi il avoit pris une route contraire à celle que nous devions tenir. Cependant comme la perte du sang, et la douleur de ne

   Page 6518 (page 684 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pouvoir secourir Arpasie, me firent perdre toute sorte de sentiment, je ne revins à moy, que lors que quelques Bergers qui me trouverent en ce pitoyable estat, m'eurent porté chez cette Dame, à qui estoit le Chariot dans quoy estoit Arpasie. Comme c'est une Personne de beaucoup de vertu, elle eut beaucoup de soin de moy : mais comme ma premiere pensée fut pour Arpasie, apres luy avoir rendu grace, de l'assistance que l'en avois reçeu en me faisant penser, je luy dis en deux mots l'accident qui estoit arrivé ; je luy apris la qualité et le merite d'Arpasie ; et je la priay d'envoyer quelqu'un apres, pour tascher de la secourir : ou si elle ne pouvoit pas trouver assez promptement des Gens propres à cela, de faire du moins qu'on la suivist : afin que je pusse sçavoir quel lieu de retraite choisiroit ce Ravisseur : vous advoüant ingenûment que je ne songé point alors au Roy d'Assirie. Mais enfin Seigneur, cette Dame n'ayant pû faire la premiere chose que je luy demandois, fit la seconde avec beaucoup de diligence : et elle choisit un homme adroit et hardy, à qui ayant dit la route que je croyois que ce Chariot avoit tenuë ; parce que je sçavois celle que Licandre vouloit qu'il tinst, lors que je m'y estois opposé ; il partit avec ordre de suivre tousjours Arpasie, jusques à ce qu'elle fust arrestée en quelque lieu, où aparemment Licandre deust tarder longtemps. Or Seigneur, depuis cela, j'ay souffert des maux incroyables : car comme les blessures que j'avois reçeuës estoient fort

   Page 6519 (page 685 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

grandes, et que je n'estois pas en lieu où il y eust de fort habiles Gens pour me penser, j'ay esté vingt fois en danger de mourir. Je n'ay pourtant pas laissé d'envoyer vers vous : mais il faut qu'il soit arrivé quelque accident à ceux que je vous envoyois, puis que vous n'avez pas reçeu les excuses que je vous faisois, de n'avoir pas suivy le Roy d'Assirie. Mais encore, interrompit Cyrus, n'avez vous rien sçeu davantage d'Arpasie ? et n'avez vous point apris, adjousta Gobrias, en quel lieu le traistre Licandre l'a menée ? Ouy Seigneur, repliqua Hidaspe, et celuy que cette Dame chez qui j'estois logé avoit envoyé pour la suivre, s'aquita si admirablement de sa commission, et agit avec tant d'adresse, qu'il fut mesme quelques jours au service de Licandre. Mais sans m'amuser à vous dire comment cela arriva, je vous diray seulement qu'il est revenu ; que j'ay sçeu que d'abord Licandre qui avoit autrefois connu le Prince Atergatis en Assirie, eut dessein de choisir la Cour d'Arsamone pour sa retraite, parce qu'il y estoit : mais qu'aprenant qu'elle estoit en desordre à cause de la liberte du, Roy d'Assirie, il avoit changé d'avis, et s'estoit embarque sur le Pont Euxin, où la tempeste l'avoit accueilly, et l'avoit jetté en la Colchide, où il s'estoit arresté : et où il m'assura qu'il avoit dessein de demeurer assez long temps. Joint que la belle Arpasie estant tombée malade d'une maladie languissante sans aucun danger, il ne sembloit pas qu'il en pûst partir si tost quand il le voudroit.

   Page 6520 (page 686 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

De sorte Seigneur, qu'aprenant cela, comme je commençois d'esperer de pouvoir estre bientost en estat de monter à cheval ; et aprenant quelque temps apres, et l'enlevement de la Princesse Mandane, et la mort du Roy d'Assirie, et peu de jours en suite vostre marche vers les Massagettes ; j'advouë que le dessein de servir Arpasie me fit aller droit où je croyois qu'elle estoit : afin de tascher de ne revenir aupres de vous, qu'apres l'avoir tirée des mains de Licandre : n'ignorant pas Seigneur, que c'est vous servir, que de rendre service à ceux que vous aimez. Mais j'ay sçeu à mon grand regret, que Licandre a pris la resolution de se jetter dans le Parti de Thomiris, et d'aller passer l'Araxe : et en effet je l'ay suivy jusques à ce que j'ay sçeu que je le suivois inutilement, et qu'à moins que de me vouloir faire prendre par les ennemis, il n'y avoit plus d'esperance de delivrer Arpasie, qu'en delivrant Mandane : car enfin selon ce que j'ay sçeu, Licandre et Arpasie arriveront aujourd'huy aupres de Thomiris. Ce ne m'est pas une legere consolation, repliqua Gobrias, de sçavoir que ma Fille peut esperer que le vainqueur de l'Asie luy redonnera la liberté. Je vous assure, respondit Cyrus, que je regarderay cet avantage comme un des plus doux fruits de la victoire, si je la puis remporter : et qu'apres la liberté de Mandane, rien ne me peut estre plus agreable que celle de la belle Arpasie. En disant cela, Cyrus observa Hidaspe : et se souvenant qu'il l'avoit autrefois

   Page 6521 (page 687 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

soupçonné d'estre amoureux de cette belle Fille, il creut qu'il ne s'estoit pas trompé : et il pensa que la generosité toute seule, ne luy eust pas donné tant de zele. Il n'eut pourtant pas grand loisir de faire cette reflection : car comme il avoit envoyé plusieurs Espions parmi les ennemis, il en revint un, qui luy aprit que l'Armée de Thomiris grossissoit tous les jours : que Terez qui estoit fort experimente à la Guerre, y estoit, quoy qu'il fust fort incommodé de ses anciennes blessures : qu'Octomasade estoit arrivé avec les Troupes que le Prince des Callipides luy avoit permis de lever dans son Païs, lors qu'il songeoit à faire Aryante Roy des Issedons : et qu'il n'avoit amenées au service de cette Reine, qu'apres qu'Ariante avoit eu fait sa paix. Il luy dit de plus, qu'Agathyrse estoit aussi arrivé avec un puissant secours d'Issedon : que les Scythes Royaux avoient aussi envoyé de fort belles Troupes : et qu'Aripithe arriveroit dans peu de temps avec un Corps d'Armée d'autant plus considerable, que les Sauromates estoient des Gens fort aguerris. Mais ce qui le fâscha le plus, fut d'aprendre que le Prince Aryante avoit esté plustost guery qu'il ne pensoit : et que selon toutes les apparences, le Fort des Sauromates estoit investy, ou le seroit si tost, qu'il n'y pourroit estre à temps pour l'empescher.

Au secours du fort des Sauromates
Un espion de Cyrus arrive, informant le général de la situation militaire des ennemis. L'armée de Thomiris, qui ne cesse de croître, assiège le fort des Sauromates. Par ailleurs Cyrus apprend la mort de Ciaxare, mais décide de ne pas l'annoncer immédiatement, pour ne pas décourager l'armée. La bataille est imminente. Le premier enjeu est d'assurer la sécurité et le contrôle du fort des Sauromates. Cyrus y fait envoyer du secours.

Et en effet, il sçeut le lendemain au matin avec certitude, que les ennemis en commençoient le Siege : mais il reçeut en mesme temps un advis qui venoit des Frontieres

   Page 6522 (page 688 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Medie, par où l'on assuroit que Ciaxare estoit mort. Quoy que cette nouvelle l'affligeast sensiblement, il creût de telle importance de ne la publier pas, de peur d'abatre le coeur des Soldats par un si funeste commencement de Campagne, qu'il renferma toute sa douleur dans son coeur. Cependant pour ne perdre point de temps, il donna ordre à toutes choses : et pria Anacharsis de vouloir demeurer aupres de la Reine de Pont, et de la Princesse d'Armenie : afin que s'il avoit besoin de luy, il pûst l'y envoyer querir. Mais comme Cyrus sçavoit bien que les resolutions hardies se doivent prendre aveque peu de Gens, il confera aveque Mazare seulement : et luy ouvrant son coeur, il luy descouvrit que quoy qu'on luy pûst dire quand il tiendroit Conseil de Guerre, il avoit resolu de donner la Bataille : de sorte que Mazare estant dans son sentiment, et ne s'agissant plus que de sçavoit aveque certitude quels estoient les Défilez que Cyrus n'avoit pû reconnoistre, parce qu'il n'avoit pas esté assez avant dans les Bois, à cause que la rencontre de Thomiris l'en avoit empesché ; ce Prince resolut qu'il feroit sa marche comme s'il n'eust eu autre dessein que de secourir le Fort des Sauromates : et que cependant Mazare avanceroit avec des Troupes, non seulement pour reconnoistre les passages, mais pour tascher de jetter quelque secours dans la Place, qui donnast moyen à Feraulas d'arrester quelques jours les ennemis. Et en effet, le jour suivant toute l'Amée de Cyrus,

   Page 6523 (page 689 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

commança de marcher, comme si ce n'eust esté que pour aller secourir le Fort des Sauromates : c'estoit toutesfois une chose tres difficile : parce que ce Fort, quoy que scitué proche d'une Forest, estoit pourtant au milieu d'une espece de Plaine environnée de Bois ; et de Bois si touffus, et si marescageux, qu'il estoit impossible d'esviter des Défilez tres longs, de quelque costé qu'on y vinst. Il est vray que du costé de l'Araxe, le Bois n'avoit pas plus de douze ou quinze stades de profondeur : mais apres avoir trouvé un chemin estroit et difficile, il s'eslargissoit insensiblement : et l'on descouvroit la Plaine peu à peu, à mesure qu'on avançoit. Ce chemin n'en devenoit pourtant pas plus aise : car comme tout cét endroit n'estoit qu'une Bruyere fangeuse, à cause de la grande quantité d'eaux qui s'y amassoient en divers lieux, il n'estoit pas possible d'y marcher en Bataille rangée : et ce n'estoit pas mesme sans difficulté qu'on y pouvoit faire passer des Escadrons. Il est vray qu'en s'aprochant du Fort des Sauromates, toutes ces difficultez cesserent : car comme le Terrain estoit plus eslevé, il estoit aussi plus sec : et il y avoit enfin assez d'espace pour y pouvoir ranger deux grandes Armées en Bataille. Cependant Mazare ; suivant la resolution que Cyrus et luy avoient prise, marcha si diligemment avec la Partie qu'il commandoit, qu'à peine le Prince Aryante s'estoit-il Posté devant le Fort des Sauromates, quand il arriva au conmencement des Bois. Ce fut

   Page 6524 (page 690 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

alors que ce Prince rappellant dans son coeur l'amour de la gloire, et l'amour de Mandane ; se resolut, quelque obstacle qu'il pûst trouver, de faire toutes choses possibles pour faire entrer quelque secours dans la Place : afin que Feraulas qui la deffendoit, pûst donner le temps à Cyrus de forcer les ennemis, où à combatre, ou à se retirer. Il y avoit pourtant quelques instans, où quand il pensoit que l'heureux succés de son Entreprise seroit plus pour son Rival que pour luy, et que la victoire enfin luy feroit posseder Mandane, il retenoit la bride de son cheval, et m'archoit un peu plus lentement sans en avoir le dessein : mais lors qu'il s'en aperçevoit ; sa vertu combatant son amour, et la surmontant, il prenoit de nouvelles forces : et regagnant par une diligence extraordinaire, le temps qu'un sentiment jaloux luy avoit fait perdre, il fit ce que presques nul autre que luy n'eust pû faire. En effet il ne fut pas plustost arrivé à l'entrée des Bois, qu'il détacha cent cinquante chevaux du petit Corps qu'il commandoit, et leur ordonna d'aller se jetter dans la Place. Mais pour le pouvoir faire, il leur commanda d'aller par le derriere des Bois, afin d'en estre couverts : et pour faire reüssir plus seurement son dessein, il leur deffendit expressément d'entreprendre de se jetter dans ce Fort, jusques à ce qu'ils entendissent qu'il donnast une forte allarme au Camp ennemy, avec toutes les Troupes qu'il avoit : leur ordonnant de plus de prendre ce temps là pour se jetter

   Page 6525 (page 691 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans la Place. Et en effet Mazare passa heureusement le Défilé que les ennemis n'avoient pas encore eu le temps d'occuper : ainsi au milieu de la nuit il attaqua la grande Garde des Massagettes : et il la poussa avec tant de vigueur, qu'il la renversa jusques dans leur Camp : où l'allarme fut si forte, et si generale, que les cent cinquante chevaux que Mazare avoit commandez pour se jetter dans h Place, et qui estoient en embuscade en attendant cette occasion, le firent facilement : car ils n'oüirent pas plustost le grand bruit des Trompettes ennemies qui sonnoient l'allarme de toutes parts, qu'ils avancerent diligemment vers le Fort. Il est vray qu'ils trouverent un petit Corps de garde de Massagettes qui voulut les arrester : mais ils le forcerent si facilement, que cela ne les empescha pas de se jetter dans la Place : où ils entrerent, sans avoir perdu un seul homme.

Décisions du Conseil de Guerre
Après avoir informé Mazare de l'avancée des troupes ennemies, Cyrus réunit le conseil de guerre. Il parvient à convaincre ses membres qu'il est nécessaire de livrer bataille le plus tôt possible.

Cependant dés que Mazare eut apris par un signal qu'on luy fit du Fort des Sauromates, suivant l'ordre qu'il en avoit donné, que le secours y estoit entré, il songea à se retirer : et il y songea d'autant plustost, qu'il connut que toute la Cavalerie du Camp de Thomiris se mettoit sous les armes. Cette Retraite sembloit sans doute estre difficile a faire ; et elle eust asseurement esté tres perilleuse, si par une diligence extraordinaire, Mazare n'en eust osté tout le danger. Mais en se retirant, comme le jour commençoit de poindre, il remarqua l'importance du Défilé qu'il avoit passé, et jugea tres prudemment,

   Page 6526 (page 692 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que de ce passage difficile, dépendoit le bon ou le mauvais succés de cette Guerre. Ainsi le dessein de Mazare ayant esté aussi heureusement executé, que hardiment entrepris, il en fut rendre conte à Cyrus, qui le reçeut avec toutes les carresses imaginables : luy donnant tant de loüanges de ce qu'il avoit fait, qu'on n'eust pû s'imaginer qu'il loüoit son Rival, si on n'eust pas sçeu que ce Prince l'avoit esté, et l'estoit encore malgré luy. Mais apres que Mazare luy eut rendu conte de son action, Cyrus luy aprit qu'il avoit sçeu depuis son départ, que Thomiris avoit laisse Mandane aux Tentes Royales avec une Garde tres forte : que la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, avoient la liberté de la voir : qu'en suitte Thomiris estoit venuë dans son Armée : qu'Aryante commandoit sous ses ordres : que le vaillant et sage Terez, tout estropié qu'il estoit des blessures qu'il avoit reçeuës à la Bataille qu'Agathirse avoit autrefois gagnée contre Aryante, estoit Lieutenant general dans cette Armée : que tout ce qu'il y avoit de braves Gens parmy les Massagettes, et d'Officiers experimentez, y estoient, et qu'elle estoit fort nombreuse. Il luy dit de plus, qu'il avoit encore sçeu qu'Aryante avoit partagé ses Troupes en six Quartiers tout à l'entour du Fort des Sauromates : qu'il avoit mis ses principales Forces à ceux qui estoient du costé de l'Araxe : et qu'il n'avoit point voulu s'amuser à faire une Circonvalation par des Tours, ny par des Lignes, esperant qu'il emporteroit le

   Page 6527 (page 693 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Fort en peu de temps. Il luy dit encore qu'Aryante avoit placé ses Corps de garde fort judicieusement, comme il le pouvoit juger, par celuy qu'il avoit trouvé à l'advenue du Défilé, qui estoit du costé de l'Araxe : adjoustant encore que ce Prince avoit si bien disposé ses Sentinelles, et donné un si bon ordre à ses bateurs d'Estrade, que de tous les autres costez il ne pouvoit rien entrer dans cette Plaine enuronnée de Bois qu'il n'en fust adverty. Mais apres que Cyrus eut dit à Mazare tout ce qu'il sçavoit, il adjousta qu'il ne faloit point hesiter, et qu'il faloit absolument donner la Bataille : et en effet ayant tenu Conseil de Guerre à l'heure mesme, où tous les hauts Officiers de son Armée se trouverent, il leur dit ce que Mazare avoit fait, et ce qu'il avoit sçeu d'ailleurs : leur disant fortement en suite, qu'il estoït absolument resolu de secourir le Fort des Sauromates. Que pour cét effet, il pensoit qu'il estoit d'une absolue necessité, de s'avancer diligemment au Défilé qu'il faloit passer pour aller aux ennemis : car enfin, leur dit-il, si les Massagettes entreprennent de le vouloir deffendre, il seront forcez de desgarnir leurs Postes, et de nous laisser par consequent un passage libre pour secourir le Fort : et s'ils nous le laissent passer sans nous combatre, nous entrerons dans la Plaine sans difficulté, et nous serons alors en estat de leur presenter la Bataille avec avantage esgal. Joint (adjousta-t'il, pour les amener plus facilement dans ses sentimens) que quand mesme on ne trouveroit pas alors à

   Page 6528 (page 694 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

propos de la donner, il ne faudroit pas laisser de faire ce que je dis, puis qu'on pourroit tousjours gagner divers Postes et les fortifier : et forcer par là les ennemis à changer les leurs, et à nous laisser quelque Passage pour secourir le Fort. Apres cela Cyrus pour les porter encore plus fortement à ce qu'il vouloit, leur parla de l'advis qu'il avoit reçeu de la mort de Cyaxare : adjoustant que cette funeste nouvelle estoit encore une raison qui devoit les obliger de se haster de vaincre : car enfin (dit-il avec une grace admirable) il faut s'il est possible n'aprendre cette mort à nos Soldats, que sur le Champ de Bataille, apres avoir remporte la victoire : du moins suis-je bien asseuré que je ne laisseray pas prendre le Fort des Sauromates à la veuë de mon Armée, sans m'exposer plus tost à perir qu'à recevoir cét affront, et qu'à retarder la liberté de la Princesse Mandane, par un excés de prudence. Cyrus ayant cessé de parler, tous ceux qui l'avoient escouté se rangerent de son opinion, et Cresus luy mesme fut de cét advis : ce n'est pas qu'encore qu'il eust esté de celuy de passer l'Araxe, il ne trouvast alors qu'il y avoit beaucoup de danger à hazarder la Bataille : mais comme il pensa que les Massagettes se seroient emparez du Défilé depuis l'action de Mazare, et qu'ils le disputeroient, il ne s'opposa point au sentiment de Cyrus : parce qu'il creut que la chose n'iroit pas à un Combat decisis, et qu'il n'y auroit tout an plus qu'une grande Escarmouche à l'entrée

   Page 6529 (page 695 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des Bois : pendant laquelle on pourroit peut-estre faire entrer un secours considerable dans le Fort : et qu'ainsi toute l'Armée n'estant point engagée au dela de ces Passages difficiles, Cyrus seroit luy mesme forcé par sa propre prudence de se retirer, et de n'engager pas son Armée à estre contrainte de combatre en des Postes desavantageux. Ainsi n'y ayant aucune contestation, Cyrus resolut que son Armée avanceroit dés le mesme jour jusques à un lieu que les Habitans du Païs appellent la Plaine des Gelons (parce que des Peuples de ce nom là y furent autrefois batus) et que le jour suivant il marcheroit droit aux Ennemis. Mais avant que de partir, Cyrus commença de donner tous les ordres ; de regler le rang de toutes ses Troupes ; de distribuer les divers Postes à ses Officiers ; de resoudre l'ordre general de la Bataille, et d'exhorter tous les siens à combatre si courageusement, qu'il pûst sortir avecque gloire d'une occasion où il paroissoit y avoir tant de peril, que tous ceux qu'ils avoient surmontez jusques alors, n'estoient rien en comparaison, à cause des Passages difficiles où il faloit s'engager pour aller aux Ennemis. Il est vray que la joye que Cyrus vit dans toutes ses Troupes, lors qu'il partit de la Plaine des Gelons, sembla luy presager la victoire : estant certain que quand tous les Soldats eussent esté assurez de vaincre, ils n'eussent pas marché avec plus d'allegresse, que celle qu'ils tesmoignoient avoir en allant partager les perils où le plus Grand

   Page 6530 (page 696 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince du Monde alloit s'exposer. Cependant Cyrus resolut que son Armée combatroit sur deux Lignes : que ces deux Lignes seroient appuyées d'un Corps de reserve qu'Hidaspe commanderoit : qu'Aglatidas seroit à la Teste de l'Infanterie : que Cresus, et le Roy d'Hircanie commanderoient l'Aisle gauche : et que Mazare commanderoit sous luy à l'Aisle droite : ou le Prince Artamas, Intapherne, Atergatis, Gobrias, Gadate, Myrsile, Indathirse, Persode, et tous les autres Braves qui n'avoient point d'employ, combatroient aupres de sa Personne. Mais comme Cyrus estoit aussi Grand Capitaine, que vaillant Soldat, il creut que parce qu'aparamment il faudroit combatre les Massagettes dans des Passages difficiles, il faloit mesler quelque Infanterie à de la Cavalerie : pour cét effet il mit entre chaque intervale de ses Escadrons, un Peloton de cent Archers commandez par un Capitaine : ordonnant en suite que les Archers à cheval, les Gardes de Cresus, ceux du Roy d'Hircanie, les siens, et ce qui restoit de Cavalerie Assirienne ; se tinssent à droit et à gauche sur les Aisles. Mais afin que rien ne l'embarrassast, il envoya son Bagage au bord de l'Araxe, et marcha apres cela à la Teste de son Armée : qui semblant n'estre qu'un grand Corps, dont toutes les parties avoient raport au vaillant Chef qui la conduisoit, arriva au commencement des Bois, sans qu'il parust qu'aucun Soldat eust quité son rang, tant les ordres avoient esté sagement

   Page 6531 (page 697 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donnez par Cyrus, et exactement executez par ses Officiers. aussi commença-t'il alors d'esperer un heureux succés : et l'Image de Mandane remplit de telle sorte son esprit, que celle de la crainte du grand peril dont il estoit fort proche n'y trouva point de place.


La grande bataille contre Thomiris
L'armée de Cyrus passe un défilé sans rencontrer d'obstacle. Arrivée dans une plaine, elle se trouve face aux soldats de Thomiris. Le véritable affrontement est retardé au jour suivant, à cause d'une manuvre militaire inconsidérée du roi d'Hircanie. Mais le lendemain, la grande bataille a lieu. Les ailes des deux armées combattent de manière acharnée ; Cyrus prend l'avantage. Après avoir défait un dernier corps d'infanterie, l'armée de Cyurs remporte la victoire finale. Au terme de la journée arrive en outre une bonne nouvelle : la rumeur de la mort de Ciaxare était fausse.
Le passage du défilé
Alors qu'Ariante désire reprendre le fort des Sauromates, qui appartenait à Thomiris, la reine des Massagettes s'y oppose : elle décide de laisser aux troupes de Cyrus le champ libre pour passer un défilé important. Une fois l'armée ennemie dans la plaine, la bataille aura lieu. Et, effectivement, les deux armées se trouvent face à face.

Mais pendant que ce Grand Prince avançoit avec une ardeur si heroique, et qu'il employoit tous ses soins à secourir le Fort des Sauromates, afin de pouvoir apres plus facilement delivrer Mandane ; Aryante sous les ordres de Thomiris, agissoit aussi avec beaucoup de vigueur, pour prendre ce Fort, avant que son Rival pûst estre arrivé. En effet il le pressoit si vivement, et ses attaques ses suivoient de si prés, qu'on peut raisonnablement penser que sans le secours que Mazare y avoit jetté, il n'eust pû tenir assez long-temps pour donner loisir à l'invincible Cyrus d'executer le dessein qu'il avoit d'empescher qu'il ne fust pris. Ce Fort estoit si mal muny de toutes les choses necessaires à soustenir un Siege, que quelque valeur qu'eust Feraulas qui le deffendoit, il ne pouvoit empescher que presques tout ne reüssist aux Massagettes : aussi Aryante n'avoit-il pas creû qu'il falust s'amuser à faire de Circonvalation, quoy qu'il eust apris sous Cyrus comment il faloit assieger des Places. De plus, comme les Massagettes n'ont ny Villes, ny Villages, et que toutes leurs Habitations sont des Tentes portatives, Thomiris, ny Aryante, n'estoient pas trop bien informez,

   Page 6532 (page 698 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ny de la marche de l'Armée de Cyrus, ny de la grandeur : car comme tous ceux qui estoient le long de l'Araxe, avoient fuy dés que ce Prince avoit eu passé ce Fleuve, ils n'en pouvoient avoir que des nouvelles fort incertaines : aussi ne la croyoient-ils pas si nombreuse qu'elle estoit : et ils ne sçeurent veritablement sa force, que lors qu'ils aprirent qu'elle estoit à l'entrée des Bois, et que Cyrus sembloit estre resolu de passer le Défilé. De sorte qu'ils se virent contraints de resoudre en tumulte, s'ils entreprendroient de le deffendre, ou s'ils attendroient ce redoutable Ennemy dans la Plaine, afin de terminer un si grand different, par une Bataille decisive. L'advis d'Aryante fut qu'il estoit à propos de s'opposer au passage de Cyrus : que pour cét effet il faloit jetter une partie de leur Infanterie dans le Bois, et la faire soutenir d'un grand Corps de Cavalerie : parce qu'apres cela il seroit presques impossible que Cyrus pûst executer son dessein. Qu'ainsi durant qu'on occuperoit son Armée, on prendroit aisément le Fort avec peu de Troupes ; car il estoit bien adverty qu'il ne pouvoit plus tenir que deux jours. Cét advis d'Aryante, fut celuy du sage et vaillant Terez : qui par tant d'experience qu'il avoit de la Guerre, devoit estre creû : et ce fut en suite celuy d'Agathyrse, d'Octomasade, et de tous ceux qui se trouverent à cette deliberation. Mais comme Thomiris songeoit plus à engager Cyrus dans son Païs, qu'à le deffendre : elle ne fut pas de cette opinion :

   Page 6533 (page 699 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au contraire elle dit que ce dessein seroit honteux ; et que si son Armée ne faisoit autre chose que prendre un petit Fort qui estoit à elle, ce seroit n'avoir rien fait ; puis qu'apres cela ils auroient tousjours une puissante Armée en teste : concluant en suite qu'il valoit bien mieux donner promptement la Bataille, puis que de necessité il la faudroit tousjours donner, que d'attendre que les Massagettes fussent plus pleinement instruits de la force et de la valeur des ennemis qu'ils avoient à vaincre. Joint, adjousta-t'elle, qu'il nous sera bien plus avantageux de les combatre loin de l'Araxe, et dans cette Plaine qui est au milieu de ces Bois, dont nous sçavons tous les passages, et tous les Défilez, que si nous les combations plus prés du Pont qu'ils ont sur ce Fleuve. Aryante s'opposa pourtant encore à ce que disoit Thomiris : mais sans luy dire de nouvelles raisons, elle luy dit seulement qu'elle vouloit que la chose se fist ainsi : et en effet il fut resolu qu'ils laisseroient entrer toute l'Armée de Cyrus dans la Plaine sans s'y opposer. Il est vray que quand la resolution que Thomiris prit volontairement, n'eust pas esté suivie, ils eussent esté forcez de la prendre : parce que durant que l'interest de Thomiris, et celuy d'Aryante, leur donnoient des sentimens differens, et les amusoient à deliberer sur ce qu'ils feroient, ou ne feroient pas ; les premiers Escadrons de Cyrus commencerent de paroistre assez prés du Camp des Massagettes. De sorte qu'Aryante jugeant

   Page 6534 (page 700 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien alors que tout ce qu'il pourroit faire seroit d'avoir le loisir de rassembler tous ses Quartiers, il ne s'opiniastra plus à disputer sur une chose qui n'estoit plus en estat d'estre mise en contestation, puis qu'il ne s'agissoit plus de sçavoir si on combatroit ; mais seulement de se preparer à combatre. Cependant pour ne perdre point de temps, Thomiris et Aryante envoyerent diligemment vers Aripithe, qui leur amenoit un puissant secours de Sauromates, afin qu'il hastast sa marche, et qu'il les vinst joindre diligemment. Mais pour n'oublier rien de tout ce que fit un aussi Grand Prince que Cyrus, en une Occasion si importante, il faut sçavoir que lors qu'il partit de la Plaine des Gelons, pour avancer vers les Bois, il marcha en Bataille sur deux Colomnes, jusques à l'entrée du Défilé : et que pour ne rien hazarder legerement, il envoya Mazare pour le reconnoistre : et il le choisit pour cela, parce qu'il connoissoit desja ces Bois : à cause que ç'avoit este luy qui avoit jetté le secours dans le Fort. Mais ce genereux Rival de Cyrus, n'ayant trouvé ce Défilé deffendu que d'une Garde de cinquante chevaux seulement, il les poussa sans peine : et fut retrouver ce Prince pour luy dire qu'il estoit aisé de s'emparer du passage, et d'empescher mesme les Ennemis de le disputer, pourveû qu'il avançast diligemment. De sorte que Cyrus prenant cette resolution, on connut alors qu'infailliblement il y auroit Bataille, puis que les Ennemis ne gardoient pas le Défilé, et que

   Page 6535 (page 701 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus voulut s'engager au delà des Bois. Cresus qui n'estoit pas d'advis qu'il la falust donner alors, voulut s'opposer à ce dessein, et dire tout ce qu'il pensoit estre propre à le faire changer : mais Cyrus luy ayant dit en peu de mots, les principales raisons qui le faisoient resoudre à la Bataille, luy commanda d'aller diligemment se mettre à la Teste des Troupes qu'il devoit conduire ; fit avancer son Aisle droite ; passa le Défilé ; et y logea de l'Infanterie pour s'en assurer. L'ardeur que ce Prince avoit de combatre, et de pouvoir bien tost delivrer Mandane, estoit si forte, que craignant que quelque chose ne fist obstacle au dessein qu'il avoit de donner la Bataille, il ne voulut pas suivre ce que sa prudence luy conseilloit : au contraire il voulut par un excés d'amour et de desir de gloire, s'avancer si prés des Ennemis, qu'il fust impossible de le desanganger que par un combat general. Il est vray que comme Myrsile, Intapherne, et Atergatis, avoient leurs Maistresses aupres de Mandane ; ils ne le le contrarierent pas dans uns dessein qui pouvoit haster leur liberté : et qu'Artamas et Indathyrse non plus, ne l'en destournerent point, L'illustre Cyrus ayant donc pris une si hardie, et si genereuse resolution, il fut avec toute sa Cavalerie de l'Aisle droite, jusques sur une petite eminence qui estoit fort proche des Ennemis, où il s'arresta. Il est vray que dés qu'il y fut, il envoya ordre sur ordre, à tout le reste de ses Troupes d'avancer avec toute la diligence possible, et de le venir joindre.

   Page 6536 (page 702 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cependant comme Cyrus sçavoit admirablement la Guerre ; il sçavoit bien que l'amour de Mandane, et l'amour de la gloire, luy ayant suggeré le hardy dessein de s'avancer si prés des Ennemis sans avoir toute son Armée jointe, l'avoient estrangement exposé : car il est certain que si dans ce temps là les Massagettes l'eussent attaqué avec toute leur Cavalerie, il eust esté impossible qu'il eust pû estre soustenu par le reste de ses Troupes, ny qu'il eust pû soustenir l'effort de celles de Thomiris. Mais pour faire reüssir par sa conduite, ce que son Grand coeur luy avoit fait entreprendre ; et pour sortir glorieusement du peril où il s'estoit jetté ; il se tint en une posture si ferme, et il disposa si adroitement le peu de Troupes qu'il avoit, qu'il en couvrit entierement le haut de la petite eminence sur laquelle il estoit : de sorte que par ce moyen, il osta aux Massagettes la connoissance de ce qui se passoit derriere les Troupes qu'il avoit : si bien que ne pouvant concevoir qu'un aussi considerable Corps de Cavalerie que celuy qui leur paroissoit, se fust avancé tout seul si prés d'eux, ils s'imaginerent qu'il estoit soutenu de toute l'Armée, et ne songerent point à l'attaquer. Ils eurent pourtant dessein de tascher de penetrer ce Corps là, pour voir ce qui se passoit derriere : c'est pourquoy ils firent diverses Escarmouches : mais comme elles leur succederent mal, ils ne s'y opiniastrerent point, et ne penserent qu'à r'assembler tous leurs Quartiers, et qu'à se mettre en Bataille. Il est

   Page 6537 (page 703 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vray que comme Chrysante qui estoit aupres de Cyrus ne sçavoit pas leur dessein, il fut en une crainte continuelle, jusques à ce que toutes les Troupes de ce Prince l'eussent joint : car lors qu'il voyoit de dessus cette petite eminence où ce Grand Prince estoit avec ce Corps de Cavalerie, que si Aryante eust sçeu le veritable estat où il estoit, il eust esté perdu ; il ne pouvoit estre Maistre de son esprit. En effet, quand il regardoit du costé de l'Armée ennemie, il la voyoit si nombreuse, en comparaison de ce petit Corps, qu'on pouvoit dire qu'Aryante n'avoit qu'à vouloir vaincre pour estre vainqueur : et quand il tournoit la teste vers les Troupes de Cyrus, qui avançoient, à peine les voyoit-il paroistre, tant elles estoient encore loin.

La disposition des troupes
Sous les commandements respectifs de Cyrus et d'Ariante, les deux armées se postent l'une en face de l'autre, sur de petites éminences, et rangent tranquillement leurs bataillons. L'armée de Thomiris, à cause de ses multiples machines, paraît cependant plus dangereuse.

Mais en fin, comme la Fortune avoit resolu, que ce Grand Prince ne perist pas pour avoir fait une action de courage, où il y avoit pourtant de la prudence, toute hardie qu'elle estoit, il ne luy en arriva que ce qu'il avoit esperé. De sorte que comme si ces deux Armées fussent convenuës de combatre, elles s'occuperent esgalement à se ranger en Bataille : celle de Cyrus à passer le Défilé avec ordre : celle de Thomiris à joindre diligemment ses Quartiers : et l'une et l'autre à prendre leurs Postes avec avantage. Celuy dont Cyrus s'estoit emparé pour en faire son Champ de Bataille, estoit d'une assez vaste estenduë pour y ranger toute son Armée, dans l'ordre qu'il avoit resolu qu'elle combatist. En effet il avoit choisi une hauteur

   Page 6538 (page 704 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui regnoit dans toute la largeur de la Plaine : principalement depuis un Marais qui estoit à la gauche, jusques à l'entrée des Bois : qui n'estans point espais en cet endroit, n'empeschoient pas que les Escadrons ne s'y formassent sans peine. D'autre part il y avoit à l'opposite du lieu où Cyrus s'estoit posté, une hauteur esgale à celle dont il s'estoit emparé, où les Massagettes se posterent : ainsi on voyoit entre les deux Armées, que le Terrain ayant une pente esgallement insensible, formoit une espece de petite Plaine, basse et enfoncée, qui faisoit penser à ceux qui sçavoient bien la Guerre, que le premier qui attaqueroit son ennemy se mettroit en danger d'estre vaincu. De plus, on voyoit encore au devant de l'Aisle droitte des Massagettes ; et sur le penchant du Rideau, un Bois taillis fort espais, qui s'estendoit jusques au fond de la Vallée : de sorte qu'il y avoit lieu de croire, qu'Aryante se servant de cette scituation avantageuse, y logeroit des Archers, qui incommoderoient estrangement Cyrus, quand il iroit le combatre. Mais enfin, voila quels estoient les Postes que Cyrus et Aryante choisirent, pour servir de Champ de Bataille, aux plus belliqueuses Troupes du monde : et pour decider de la possession de la plus accomplie Princesse de la Terre. Cependant s'ils avoient bien choisi leurs Postes, ils ne rangerent pas moins bien leurs Troupes : et ils les rangerent mesme avec beaucoup de loisir, et beaucoup de tranquilité : car comme les uns

   Page 6539 (page 705 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et les autres avoient resolu de donner la Bataille, ils ne s'escarmoucherent point pendant qu'ils se mettoient en estat de la donner. Ainsi de part et d'autre on voyoit les deux Capitaines ranger diligemment leurs Troupes à mesure qu'elles arrivoient, comme s'ils en fussent demeurez d'accord. Il est pourtant vray que les Machines de l'Armée de Thomiris, firent plus de mal a l'Armée de Cyrus, que celles de Cyrus n'en firent à l'Armée de Thomiris : parce qu'elle en avoit beaucoup davantage. En effet l'invincible Cyrus ne pouvoit desployer les Aisles de son Armée, ny estendre ses Bataillons, sans les exposer a la Batterie des Machines des Ennemis. Cependant sa fermeté en donna une si extraordinaire a toutes ses Troupes, que malgré l'horrible fracas que firent ces Machines, elles demeurerent fermes a leur Poste, quoy qu'elles vissent beaucoup des leurs tuez, ou blessez, entre lesquels le vaillant Araspe reçeut un coup à la cuisse. Mais enfin apres un travail incroyable, et une vigilance inouïe, Cyrus eut la satisfaction de voir que toute son Armée avoit passé le Défilée ; que son Gros de Reserve apres estre sorty du Bois, alloit prendre la place qu'il luy avoit assignée, et qu'il luy restoit assez de temps pour combattre, puis qu'il y avoit encore prés de deux heures de Soleil. De sorte qu'encore que ce vaillant Prince connust bien qu'a cause de cét enfoncement qui estoit entre les deux Armées, il y avoit plus de difficulté à aller

   Page 6540 (page 706 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

attaquer, qu'à attendre d'estre attaqué, ne laissa pas de s'imaginer, dans l'impatiente ardeur qu'il avoit de combatre pour la liberté de Mandane, et pour sa propre gloire, qu'il luy seroit avantageux de ne donner pas plus de temps à ses Ennemis d'assurer leurs Postes : et qu'il luy estoit mesme plus glorieux d'estre l'Attaquant, que d'attendre d'estre attaqué.

Le contretemps causé par le roi d'Hircanie
Alors que Cyrus s'apprête à donner l'ordre de marche, une action inconsidérée du roi d'Hircanie, jaloux du traitement dont jouit Cresus et désireux de s'illustrer, met l'armée entière en danger. L'imprudent, en effet, donne ordre aux troupes qu'il commande de passer le marais, avant même le début de la bataille. Constatant cette agitation imprévue, Cyrus passe le reste du jour à remettre de l'ordre dans son armée. Dépité d'avoir perdu une journée, le héros accepte cependant les excuses du roi d'Hircanie. A la tombée de la nuit, le calme règne partout, malgré l'imminence d'une grande bataille.

Si bien qu'estant tousjours accoustumé de suivre tous les mouvemens de son Grand coeur, quand ils n'estoient pas directement opposez à la prudence ; il donna l'ordre de marcher, et se disposa à vaincre, en se disposant à combatre. Il falut pourtant malgré luy qu'il changeast de dessein, par une avanture si estrange, qu'elle pensa estre funeste à toute son Armée, et qui la jetta dans un si effroyable peril, que toute la hardiesse, et toute la prudence de Cyrus, n'eurent pas peu de peine à l'en garantir. En effet un sentiment d'envie, et une valeur precipitée du Roy d'Hircanie, pensa causer ce malheur, qu'il n'estoit pas possible de prévoir : car comme l'Aisle gauche de l'Armée de Cyrus estoit le long d'un Marais, ce Prince avoit lieu de croire qu'elle estoit en seureté de ce costé la : et que ses Ennemis n'y pouvoient rien entrependre : de sorte qu'il avoit tousjours esté à la droite, comme à la plus dangereuse. De plus, comme il sçavoit bien qu'il estoit l'Ame de son Armée, et qu'il ne vouloit se fier qu'en luy mesme, des choses essentiellement importantes, il s'estoit fort occupé à observer tous les mouvemens de

   Page 6541 (page 707 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'Armée des Massagettes, afin de regler ses desseins sur les leurs. Cresus de son costé, qui sçavoit qu'il n'y avoit rien à aprehender pour l'Aisle gauche qu'il devoit conduire, estoit alors aupres de Cyrus : et se reposoit sur le Roy d'Hircanie, qui y estoit demeuré. Mais comme ce Roy avoit un dépit estrange que Cresus luy fust preferé, parce qu'il disoit qu'il avoit esté vaincu, et que ce n'estoit plus qu'un Roy enchaisné ; il eust esté bien aise de faire quelque chose de Grand en son absence. Joint qu'il vouloir aussi assez de mal à Mazare, qu'il pensoit avoir porté Cyrus à traiter si bien Cresus à son prejudice : de sorte que portant beaucoup d'envie à la belle action qu'il avoit faite en jettant du secours dans le Fort des Sauromates, il se resolut de faire tout ce qu'il pourroit, pour aquerir une gloire que personne ne luy peust disputer, et qui fust entierement à luy. Dans cette pensée, il s'imagina que si l'Aisle donc il avoit alors la conduite, parce que Cresus n'y estoit pas, pouvoit traverser le Marais qui la bornoit, il luy seroit aisé de jetter un secours considerable dans la place, en gagnant le derriere des Bois : estant persuadé que l'Armée des Massagettes, qui avoit celle de Cyrus en presence, ne pourroit pas s'opposer à son dessein : si bien que comme il estoit preoccupé par les passions qui tirannisoient son coeur, il ne considera point les dangereuses suittes de cette marche, et fit passer le Marais à toute sa Cavalerie, et à une grande partie de son Infanterie : et il le fit mesme sans

   Page 6542 (page 708 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en envoyer rien dire à Cyrus. Ainsi par cette hardiesse excessive, qui renversoit tous les ordres Militaires, il hazarda la gloire du plus Grand Prince du Monde ; et exposa Mandane à n'estre jamais delivrée. D'autre part, Cyrus qui ne sçavoit rien de ce que faisoit le Roy d'Hircanie, avoit donné l'ordre general de marcher droit aux Ennemis : si bien que comme il estoit accoustumé d'estre obeï proprement, tous les differens Corps qui composoient son Armée, estoient desja esbranlez, lors qu'il fut adverty de ce que le Roy d'Hircanie faisoit. Cependant il ne le fut pas plustost, que ce Prince sans s'amuser à des pleintes inutiles qui n'eussent pas remedié à un mal si pressant, fit faire alte à son Armée : et fut en personne avec une diligence incroyable, pour remettre les choses en l'estat où elles devoient estre : mais en y allant, que ne pensa point ce Prince ! qui n'ayant eu un moment auparavant l'esprit remply que de l'esperance de vaincre, se voyoit en estat de pouvoir estre vaincu, et de le pouvoir mesme estre assez facilement. En effet pendant cette fascheuse conjoncture. Cyrus eut lieu de croire que les Massagettes vouloient tirer avantage d'un si grand desordre : car on vit tout d'un coup tout le grand Corps de leur Année s'esbranler ; on entendit un bruit esclattant de tous ces Instrumens Militaires, qui ont accoustumé d'exciter les Soldats à combatre ; et l'on vit enfin marcher cette Armée en Bataille, comme si elle eust eu dessein

   Page 6543 (page 709 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'attaquer celle de Cyrus. Ce fut alors que ce Grand Prince creut que là funeste responce qu'il avoit reçeuë de la Sibille auroit son effet ; qu'il tomberoit infalliblement sous la puissance de Thomiris ; que Mandane demeureroit sous celle de cette Reine ; et que son Rival possederoit sa Princesse. Neantmoins comme son Grand coeur ne succonba pas en cette occasion, il s'occupa diligemment à remedier au mal qu'il voyoit. Pour cét effet il fit avancer quelques Troupes de la seconde Ligne, afin de remplir la place que celles que le Roy d'Hircanie avoit emmenées, avoient laissé vuide : mais quoy que Cyrus agist en cette occasion avec autant de prudence que de promptitude, il est pourtant certain que si Aryante eust alors effectivement attaqué l'Armée de son Rival ; ce Prince qui n'avoit jamais esté vaincu, n'eust plus eu de part à la victoire, ny peut-estre mesme à la vie. Mais il estoit trop favorisé du Ciel, pour perdre une gloire si esclatante par la faute d'autruy : et la Fortune qui est accoustumée de faire despendre les evenemens les plus Grands, et les plus heroïques, de certaines conjonctures favorables, qui ne durent qu'un moment, et qu'il faut prendre avec une diligence estrange ; ne permit pas que les Massagettes profitassent de celle qu'elle leur avoit offerte, car ils ne s'aperçeurent point de ce que le Roy d'Hircanie avoit fait : et l'incomparable Cyrus remplit si diligemment tous les espaces vuides que les Troupes qui avoient traversé le Marais avoient

   Page 6544 (page 710 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quittez, que pas un de ceux qui avoient commandement dans l'Armée de Thomiris, ne s'en aperçeut. aussi sceut-on avec certitude, que l'esbranlement qu'on avoit veû dans leur Armée, n'avoit esté causé que parce qu'ils avoient voulu eslargir leur Champ de Bataille, et donner lieu à leur seconde Ligne de se ranger plus commodément. De sorte qu'apres avoir fait ce qu'ils vouloient faire, ils firent connoistre en s'arrestant tout court, à quatre cens pas de l'Armée de Cyrus, qu'ils n'avoient pas eu dessein de l'attaquer. D autre part ce Grand Capitaine qui vouloit à quelque prix que ce fust remettre les choses en l'estat où elles devoient estre, envoya au Roy d'Hircanie des ordres si precis, et si absolus, de revenir diligemment sur ses pas avec ses Troupes ; et il luy fit dire si fortement en presence des siens, quel estoit le peril où il avoit exposé toute l'Armée ; que quand il n'eust pas voulu obeïr, il eust falu qu'il eust obeï : car les Troupes qu'il conduisoit, obeïrent d'elles mesmes avec tant de diligence, et elles tranverserent le Marais si promptement, qu'elles se retrouverent bien tost à leur premier Poste : ainsi par la sage conduite de Cyrus, toute l'Armée se trouva dans l'ordre où il vouloit qu'elle fust, avant que la nuit fust venuë. Ce Prince eut mesme assez de pouvoir sur luy, pour reçevoir doucement les excuses que luy fit le Roy d'Hircanie : de peur que s'il ne l'eust pas fait, il n'eust pas aussi bien servy le lendemain qu'il le souhaitoit : Il avoit pourtant

   Page 6545 (page 711 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un despit estrange, de voir que cette sacheuse avanture avoit retardé la Bataille : neantmoins comme la chose estoit sans remede, il songea diligemment à la seureté de son Camp, comme Aryante pensa à la seureté du sien. De sorte que s'estans assurez les uns contre les autres, par divers Corps de Garde, le silence ne laissa pas de regner dans toute l'estenduë de cette Campagne, quoy que l'ombre de la nuit y couvrist deux grandes et nombreuses Armées. Il est vray que son obscurité ordinaire fut diminuée, par le grand nombre de Feux que sirent les Soldats dans les deux Camps, qui estoient si proches, que ceux qui les voyoient de dessus les Hauteurs un peu esloignées, n'apercevoient nul intervalle qui les separast. Mais ce qu'il y eut d'extraordinaire, sut que cette nuit ne fut troublée par nulle fausse, ny veritable Allarme : et que le calme fut si grand, et si universel, qu'il n'y en a guere davantage dans les Deserts les plus solitaires. Ceux qui estoient au Camp de Cyrus, voyoient pourtant par dessus l'Armée ennemie, quelques Feux d artifice, que ceux qui deffendoient le Fort des Sauromates jettoient de temps en temps, ce qui faisoit connoistre qu'on les attaquoit : et que le silence qui regnoit alors, n'estoit pas un silence de paix, qui ne deuil estre troublé au lever du Soleil, que par le chant des Oyseaux. En effet, il n'y avoit pas un simple Soldat dans toutes les deux Armées, qui ne sçeust avec certitude que le jour suivant il y auroit un Combat general : parce

   Page 6546 (page 712 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la scituation des deux Camps estoit telle, qu'il leur estoit esgallement impossible de se retirer, à moins que de vouloir s'exposer à estre deffaits, en s'exposant à estre forcez de combatre en desordre et en confusion : car comme ils estoient enfermez dans une Plaine environnée de Bois, on eust dit que la Nature et la Fortune estoient convenuës ensemble de la necessité de cette grande Bataille. Mais comme Cyrus estoit incomparable en toutes choses, il voulut aprendre à tous les siens par son exemple, que pour estre veritablement brave, il faut attendre les grands perils en repos, et sans inquietude : c'est pourquoy dés qu'il eut visité tous les Corps de Garde qu'il avoit posez pour la seureté de son Camp ; il fut passer le reste de la nuit sous une Tente qu'on luy dressa à la Teste de son Infanterie. Il ordonna mesme que l'on l'éveillast une heure devant le jour, comme s'il eust aprehendé que le desir de la gloire, ne l'eust pas assez tost esveillé : les siens ne purent pourtant luy obeïr : car quelques diligens qu'ils pussent estre, il le fut beaucoup plus qu'eux : et Mazare, Myrsile, Intapherne, Atergatis, et Artamas, ne furent gueres plus paresseux que le vaillant Prince qu'ils suivoient.

Premiers succès de Cyrus
Le jour de la bataille est arrivé. A la tête de l'aile droite, Cyrus prend l'avantage. Cependant l'aile gauche de son armée, attaquée par les troupes d'Ariante, est sur le point de céder. Cyrus lui vient alors en aide : son armée parvient au final à vaincre les deux ailes de l'armée ennemie.

Mais si la nuit avoit esté tranquile ; l'Aurore fut plus tumultueuse : les Feux des deux Camps s'esteignirent, à mesure que les Estoiles disparurent : et il y eut alors dans les deux Armées, un certain bruit, composé de tant de bruits ; et un certain murmure si retentissant, que toute la Campagne

   Page 6547 (page 713 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en estoit remplie. Les Oyseaux mesmes, à la reserve de ceux qui ne vivent que de ce que la Mort leur donne, et qui suivent tousjours les Armées, en abandonnerent tous les Bois d'alentour : et si la nuit avoit donné quelque Image de Paix, la naissance du jour en fit voir une de Guerre : qui toute fiere qu'elle estoit, avoit toutesfois quelque chose de beau. Cependant quelque viste que soit le cours du Soleil, Cyrus avoit pourtant desja donné ses derniers ordres pour le combat, lors qu'il parut sur l'Horizon : et il les avoit donnez avec tant de jugement, et les avoit si bien fait comprendre à ceux qui les avoient reçeus, qu'on pouvoit dire, qu'il leur avoit inspiré l'esprit et le coeur necessaire pour les executer. Aussi vit-on en un instant toutes les parties de son Armée s'ébranler tout d'un coup, et s'esbranler avec tant de justesse, qu'elle fut droit aux Ennemis sans aucune confusion, quoy qu'elle y allast avec cette espece d'impetuosité, que la presence de Cyrus inspiroit à ses Troupes : et qui sans tenir rien de la precipitation, faisoit seulement voir de la vigueur et de l'impatience de combatre. Cependant on rencontroit du costé de l'Aisle droite, un Bois taillis où le vaillant et experimenté Terez, avoit mis mille Achers, qui commencerent le combat : il n'en tira pourtant pas tout l'avantage qu'il en avoit attendu : car comme Cyrus avoit bien preveû que les Massagettes ne laisseroient pas ce Poste desgarny, il fit attaquer ces mille Archers

   Page 6548 (page 714 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par son Corps de Cavalerie, et par cette Infanterie qu'il avoit si judicieusement placée entre les intervales des Escadrons. De sorte que comme ils furent chargez vigoureusement, ils furent contraints de ceder : ils ne cederent pourtant pas en fuyant, car ils furent tous tuez au mesme lieu où on les avoit mis en embuscade. Mais comme la prudence de Cyrus luy fit juger, que si ses Troupes passoient dans ce petit Bois, ses Escadrons se romproient, il commanda à Mazare de tourner tout court à la droite du Bois avec sa premiere Ligne, et d'en aller faire le tour pour esviter ce desordre. Si bien que ce genereux Rival luy ayant obeï, Cyrus se mit à la teste de la seconde Ligne, et prenant à la gauche du Bois, il fut droit aux Ennemis, suivy de tous les Braves de l'Armée : et il y fut avec la mesmn valeur, qui luy en avoit tant fait vaincre d'autres. Cependant Mazare qui estoit aussi vaillant qu'amoureux, et qui sçavoit aussi admirablement la Guerre, fit le tour du Bois sans confusion : et pour ne perdre point de temps, il fit que le Corps qu'il commandoit s'estendit en marchant tout à fait sur la droite, afin de pouvoir retomber sur les Massagettes, comme en effet il y retomba : de sorte que par ce moyen il les attaquoit en Flanc, durant que Cyrus les attaquoit de Front. L'ambitieux Octomasade, qui commandoit l'Aisle gauche des Massagettes, se trouva estrangement surpris, lors que contre son attente il se vit attaque par deux endroits : car il s'estoit fort assuré

   Page 6549 (page 715 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sur les mille Archers que Terez avoit Postez dans ce Bois, par lequel il sçavoit qu'il faloit de necessité passer pour le venir combatre de ce costé là. Neantmoins la surprise ne l'empescha pas d'agir en homme de coeur : et si on luy pouvoit reprocher de n'avoir pas eu assez de prevoyance, on ne pouvoit l'accuser de n'avoir pas eu assez de courage. En effet il opposa diligemment quelques Escadrons à ceux qui le venoient attaquer : il est vray qu'il le fit pourtant sans aucun succés : car comme il n'y a rien de si dangereux que de changer l'ordre de ses Troupes, quand on a un redoutable ennemy en presence ; dés le premier choc, il y eut plusieurs Escadrons de Thomiris rompus par Mazare : de sorte que les Troupes d'Octomasade se renverserent les unes sur les autres, dés que Cyrus les chargea en personne et fuyrent avec tant de precipitation, qu'on n'a jamais entendu parler d'un tel desordre. Mais comme ce vaillant Prince sçavoit bien, que des Ennemis qui fuyent sont desja vaincus, il ne s'amusa point à les suivre : et voulant donner une plus noble matiere à sa valeur, il se contenta d'ordonner à Mazare d'achever de vaincre la Cavalerie qu'il avoit desja rompuë, de peur qu'elle ne se r'alliast : et fut droit à l'Infanterie ennemie, contre qui il fit des miracles de sa personne, comme je le diray en suite. Mais pour faire mieux voir que la victoire suivoit Cyrus, et qu'elle n'estoit pas où il n'estoit point ; il arriva que durant qu'il faisoit fuïr tous les Ennemis qu'il avoit

   Page 6550 (page 716 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en teste, l'Aisle gauche de son Armée ne combatit pas si heureusement. Car comme Cresus avoit mené ses Troupes à la Charge avec un peu trop de precipitation, elles furent rompuës d'abord : ce n'est pas qu'il ne se signalast en cette occasion, et qu'il ne tesmoignast avoir beaucoup de coeur : mais enfin, apres avoir eu le bras droit considerablement blessé, et avoir esté mis hors de combat, il eut la douleur de voir l'Aisle qu'il commandoit entierement mise en fuite ; plusieurs Bataillons de son infanterie taillez en pieces ; presques toutes les Machines de son Parti gagnées par les Massagettes ; et de voir enfin qu'ils eussent fait perir tous les siens, si le Corps de reserve ne se fust avancé pour servir de Barriere à ceux qui poursuivoient les vaincus. Ainsi on pouvoit dire alors, que la Victoire estoit dans les deux Partis, et voloit sur les deux Armées : car l'Aisle droite de Cyrus, où il estoit en personne, avoit mis en déroute l'Aisle gauche de Thomiris : et l'Aisle droite de Thomiris, où Aryante combatoit, avoit rompu la gauche de Cyrus. Mais pendant que cette double victoire se remportoit dans chaque Parti, et à l'Aisle gauche, et à l'Aisle droite, l'Infanterie n'estoit pas oisive : et celle de Cyrus avoit avancé contre celle des Massagettes. Il y avoit mesme eu quelques Bataillons qui avoient commencé le combat : mais comme Aglatidas vit le desordre de l'Aisle gauche, et qu'il remarqua que l'Infanterie de Massagettes paroissoit plus ferme

   Page 6551 (page 717 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la sienne, et attendoit le choc d'une contenance plus fiere, il creût fort sagement qu'il estoit à propos de voir ce que la Fortune décideroit du Destin des deux Cavaleries, avant que de rien entreprendre : c'est pourquoy il se contenta de faire de continuelles Escarmouches, jusques à ce que l'occasion luy parust plus favorable. Mais enfin Cyrus apres avoir entierement deffait l'Aisle gauche des Ennemis, comme je l'ay desja dit, attaqua l'Infanterie des Massagettes ; et l'attaqua avec tant d'ordre et tant de vigueur, que sans qu'aucun de ses Corps fust rompu, il renversa l'Infanterie des Callipides ; celle des Issedons ; et mit entierement en déroute celle des Scythes Royaux. Mais lors qu'il estoit en ce glorieux estat, où il luy estoit permis de croire qu'il seroit bien tost vainqueur, il vit tout d'un coup, les pitoyables termes où estoit son Aisle gauche : ainsi il connut avec certitude, que le gain de la Bataille dépendoit absolument des Troupes qu'il avoit aupres de luy. De sorte que sans perdre temps ; et sans s'opiniastrer à achever de vaincre ceux qu'il avoit desja rompus : il songea à vaincre les vainqueurs des siens : et il espera mesme que leur victoire seroit la cause de la sienne : car comme les Massagettes n'avoient pû vaincre sans se mettre en quelque desordre ; et que ce qu'il avoit de Trouppes estoient aussi serrées dans leurs rangs, que si elles n'eussent point combatu, il attendit un heureux succés du dessein qu'il prenoit d'aller combatre

   Page 6552 (page 718 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cette Aisle victorieuse. Si bien qu'apres avoir par ses regards seulement fait reprendre un nouveau coeur aux siens, il abandonna sa nouvelle victoire : et fut sans precipitation, pour conserver l'ordre dans ses Trouppes, par le derriere de l'Armée de Thomiris, afin d'attaquer cette Cavalerie qui venoit de rompre la sienne. De sorte que la trouvant encore tonte esbranlée, et dans cette negligence que la victoire donne à ceux qui ne sçavent pas tout à fait bien l'art de vaincre, il la deffit entierement sans beaucoup de peine. Il delivra mesme par cette victoire le Roy d'Hircanie, qui avoit esté fait prisonnier lors que l'Aisle où il estoit avoit esté rompuë : et il fut trouvé blessé en plusieurs endroits. Il arriva encore que ceux qui eschaperent à la victoire de Cyrus en s'enfuyant, rencontrerent Mazare qui acheva de les vaincre : de sorte que l'illustre Cyrus eut la gloire d'avoir vaincu les vainqueurs des siens ; d'avoir entierement deffait les deux Aisles de l'Armée ennemie ; et d'avoir mesme vaincu une grande partie des gens de pied de Thomiris.

La victoire de Cyrus contre l'armée de Thomiris
Seul un corps d'infanterie Massagette, commandé par Terez, tient encore tête. Le combat s'engage, et les hommes de Cyrus prennent l'avantage. A la fin de la journée, l'armée de Cyrus a remporté la victoire. On apprend en outre que la rumeur de la mort de Ciaxare était infondée.

Il ne restoit donc plus à combatre qu'un grand Corps d'Infanterie : qui n'estant composé que de Massagettes, s'estoit posté aupres des Machines de leur Armée : et qui paroissoit en une posture si fiere, qu'il estoit aisé de voir que ces Massagettes vouloient deffendre leur vie et leur liberté jusques à la derniere goute de leur sang. Le vaillant Terez commandoit ce Corps : mais parce qu'il estoit fort incommodé, à cause

   Page 6553 (page 719 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des blessures qu'il avoit euës autrefois, il ne pouvoit monter à cheval : et il alloit tousjours à la Guerre dans un petit Char. Cét experimenté Capitaine, estant donc à la Teste de ces vaillans Massagettes, Cyrus n'hesita point à les attaquer : et il se resolut d'autant plustost à se haster de les vaincre, qu'il avoit sçeu par des Prisonniers qu'il avoit faits, que le Prince Aripithe avançoit avec un puissant secours de Sauromates, et qu'il estoit desja dans les Bois. Joint qu'aprehendant que Mazare qui suivoit ceux qu'il avoit mis en dérouté, ne rencontrast Aripithe, et n'en fust vaincu, il croyoit qu'il faloit promptement achever de se deffaire de ce reste d'Ennemis. Il avoit pourtant alors peu de Cavalerie aupres de luy, parce qu'apres cette derniere victoire elle s'estoit amusée à piller : neantmoins sans attendre son Gros de reserve, il fut courageusement à la charge à la teste de son Infanterie, qu'il eust peu de Cavalerie pour la soustenir. Mais il y fut avec le chagrin de n'avoir pû trouver Aryante, bien qu'il eust combatu tous les divers Corps de l'Armée de Thomiris, les uns apres les autres. Cependant Terez voyant venir Cyrus à luy avec toute la fierté d'un homme qui n'avoit jamais esté vaincu, ne s'esbranla point : et commanda aux siens de ne tirer point leurs Fleches que leurs Ennemis ne fussent à la juste portée d'un Trait : et en effet Cyrus avança tousjours avec les siens, sans que les Massagettes tirassent. Mais lors qu'il fut à la distance que Terez leur avoir marquée,

   Page 6554 (page 720 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce vaillant Capitaine fit ouvrir ses Bataillons : et fit faire une si furieuse descharge de toutes les Machines de l'Armée de Thomiris, et de toutes les Fléches de son Infanterie, que l'air en fut obscurcy ; et que toutes les Troupes de Cyrus en furent non seulement couvertes, mais espouvantées : et si l'extréme valeur de ce Grand Prince n'eust rassuré ses Soldats, ceux qui avoient vaincu par tout ailleurs, eussent esté vaincus en cet endroit. Mais comme par bonheur Terez n'avoit point de Cavalerie pour pouvoir les pouffer ; et profiter de leur desordre, ils ne se reculerent pas fort loin : et Cyrus sçeut si bien les assurer, qu'il les remena au combat. Il est vray que comme Terez avoit eu loisir de faire preparer de nouveau ses Machines, cette seconde attaque eut le mesme succés de la premiere : et jusques à trois fois le Vanqueur de l'Asie attaqua ces fiers Ennemis sans les pouvoir rompre, quoy qu'il y fist des choses prodigieuses, et que les Princes qui le suivoient s'y signalassent par mille actions de courage. Cette opiniastre valeur de ces vaillans Massagettes, leur fut pourtant inutile : car Cyrus ayant fait avancer son Gros de reserve ; et quelques autres Troupes que ce Prince avoit envoyées apres ceux qu'il avoit rompus estant arrivées, il fit enveloper cette vaillante Infanterie de tous les costez. De sorte que ne restant plus rien à faire à ces courageux Massagettes qu'à se rendre, puis qu'ils le pouvoient faire aveque gloire ; ils firent les signes

   Page 6555 (page 721 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on a accoustumé de faire lots qu'on veut demander Quartier : si bien que l'illustre Cyrus qui ne cherchoit qu'à pouvoir sauver la vie à de si braves Gens, s'avança pour leur donner sa parole, et pour recevoir la leur. Mais comme il s'avança sans leur faire aucun signe qui leur peust faire connoistre qu'il leur faisoit grace, ils creurent qu'au contraire il alloit encore les attaquer : de sorte que faisant une nouvelle descharge de leurs Machines, et tirant toutes leurs Fléches ; tous ceux qui suivoient Cyrus, virent ce Grand Prince en un si grand danger, que pouffez par l'amour qu'ils avoient pour luy, ils allerent attaquer ces vaillans Massagettes, quoy qu'ils n'en eussent point reçeu d'ordre : et ils les attaquerent par tant d'endroits à la fois, qu'ils les rompirent de par tout, et penetrerent leurs Bataillons de part en part. Cependant Cyrus qui fut veritablement touche d'une genereuse compassion, de voir de si vaillans Soldats en estat de perir, fit une action aussi glorieuse en leur voulant sauver la vie, que celle qu'il avoit faite le mesme jour, en donnant la mort à tant d'autres : car il se jetta malgré le tumulte et la confusion au milieu des vaincus et des Vainqueurs ; criant aux siens avec une voix esclatante, qui imprimoit du respect à ceux qui l'oyoient, qu'il vouloit absolument qu'on donnast Quartier aux Massagettes : menaçant mesmes avec une fierté heroique ceux qui luy venoient d'aider à remporter la victoire, s'ils ne

   Page 6556 (page 722 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pardonnoient aux vaincus, et s'ils ne luy obeïssoient. Mais à peine ce commandement eut-il esté entendu, qu'en un mesme temps les Soldats de Cyrus cesserent de tuer : et les Massagettes charmez de la clemence de leur Vainqueur, poserent les Armes, et s'amasserent en foule et avec precipitation à l'entour de luy : regardant alors comme leur Protecteur, celuy qu'un moment auparavant ils avoient combatu comme leur Ennemy. En effet il n'y eut pas un Officier qui ne voulust avoir l'honneur de s'estre rendu à ce Prince : et il n'y eut pas un simple Soldat, qui ne fist du moins ce qu'il pût pour s'en approcher. Il y eut mesme deux Prisonniers considerables qui eurent la gloire d'estre pris de la plus illustre main du monde, puis qu'ils le furent de celle de Cyrus : pour qui tous ces vaillans Massagettes tesmoignoient avoir tant d'admiration, qu'on eust dit qu'ils n'estoient pas marris d'avoir perdu la Bataille, puis qu'un si Grand Prince l'avoit gagnée : estant certain qu'on leur voyoit un tel empressement à le regarder ; et qu'ils faisoient des actions si significatives, pour exprimer les hauts sentimens qu'ils avoient de la valeur et de la clemence de ce Heros, qu'il n'estoit pas necessaire d'entendre leur langage pour entendre leurs pensées : car enfin malgré le tumulte, qui ne pouvoit pas estre entierement appaisé en un instant, on ne laissoit pas de connoistre que la joye de voir leur illustre Vainqueur, les consoloit en quelque façon d'avoir elle vaincus. Cependant

   Page 6557 (page 723 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme Cyrus sçavoit qu'il ne faut jamais que les vainqueurs s'endorment entre les bras de la Victoire, dés qu'il eut sauvé la vie à ces vaillans Massagettes ; qu'il eut donné ordre à la seureté des Prisonniers ; et qu'il eut commandé qu'on prist soin du corps du vaillant Terez, qui fut tué en cette occasion, il pensa diligemment à r'allier ses Troupes victorieuses, afin qu'elles fussent en estat de soustenir Mazare, s'il estoit pouffé par Aripithe : et d'aller mesme attaquer ce Prince des Sauromates, s'il osoit sortir du Bois, et s'avancer dans la Plaine. Mais comme il estoit occupé à ce r'alliement, Mazare qui venoit de donner la chasse aux Ennemis arriva : qui aprit à Cyrus qu'Aripithe n'ayant osé s'engager dans la Plaine, avoit tousjours esté dans le Bois, où il avoit reçeu dans le Défilé les Troupes qu'il avoit rompuës : adjoustant que cela n'avoit pas empesché qu'on ne les eust poursuivies ardemment : et qu'il avoit sçeu par des Prisonniers qu'il avoit faits assez avant dans le Bois, que les Troupes d'Aripithe qui n'avoient point combatu, se retiroient avec tant deconfusion, qu'on ne les pouvoit presques discerner d'avec celles qui avoient esté deffaites. Mais encore (luy dit Cyrus, apres l'avoir loüé en peu de mots, de tout ce qu'il avoit fait de Grand en cette journée) n'avez vous point sçeu par ces Prisonniers ce qui peut avoir fait que je n'ay pû rencontrer Aryante de tout le jour, quoy que je l'aye cherché soigneusement ? et n'avez vous point apris où estoit Thomiris pendant

   Page 6558 (page 724 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le combat, et en quel lieu le Prince son Fils à combatu ? Pour Aryante, reprit Mazare, vous n'aviez garde de le rencontrer : car durant que vous deffaisiez l'Aisle gauche de son Armée, il combatoit à la droite, et mettoit en déroute celle qui luy estoit opposée : si bien que dans le mesme temps que vous estes allé attaquer son Infanterie, il a quité l'Aisle qu'il commandoit pour venir soustenir ceux que je poursuivois. Mais comme il a veû qu'il ne le pouvoit, et qu'il a sçeu par ceux que vous aviez mis en deroute, que vous aviez vaincu son Aisle victorieuse, il est allé joindre Thomiris, qui estoit demeurée assez prés de l'endroit des Bois, par où Aripithe devoit arriver. De sorte qu'aprenant en ce lieu-là qu'ils n'avoient plus de part à la victoire ; ils ont envoyé ordre aux Troupes qui estoient encore aupres du Fort, de se retirer, et ils se sont eux mesmes retirez : Aripithe les ayant couverts avec ses Troupes, qui se sont arrestées assez avant dans le Bois : si bien que ne jugeant pas à propos de m'engager dans le Défilé, je suis venu vous dire qu'il n'y a plus rien qui vous puisse disputer la victoire : mais pour Spargapyse, je ne vous en puis rien aprendre. Mazare n'eut pas plustost cessé de parler, que Cyrus voulant enseigner par son exemple à tous les siens, que toutes les graces ne viennent que du Ciel, se mit à genoux : et se tournant vers le Soleil qui estoit le Dieu des Persans, il le remercia d'avoir esclairé sa victoire : Ainsi on vit le victorieux au milieu

   Page 6559 (page 725 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'un Champ de Bataille tout couvert de morts, et de mourans, rendre hommage de sa valeur au Dieu qu'il adoroit. Toutes ses Troupes à son exemple firent la mesme chose : et chacun à l'usage de son Païs, rendit graces aux Dieux d'une victoire si signalée. En effet il n'en fut jamais une plus complette : toute l'Armée ennemie avoit esté vaincuë partie à partie, et presques Escadron à Escadron, tant la déroute fut grande. Il s'en falut peu que tous les Officiers de cette Armée ne fussent tuez, ou prisonniers : le vaillant Terez mourut à la Teste de cette courageuse Infanterie qui combatit la derniere : et son Corps fut trouve aupres du Char dont il servoit à la Guerre, de puis qu'il avoit esté estropié : toutes les Machines des Ennemis furent prises : toutes leurs Enseignes servirent a eslever un Trophée à leur Vainqueur ; tout leur Bagage enrichit tous les Soldats de l'Armée de Cyrus ; et pour mieux marquer la victoire de ce Grand Conquerant, il campa dans le Camp de ses ennemis. Mais ce qui la luy rendoit plus glorieuse, estoit que Myrsile, Artamas, Intapherne, Atergatis, Gobrias, Gadate, Indathirse, et tous ceux qui s'estoient trouvez à cette Grande Journée, publioient tout haut, que Cyrus tout seul avoit gagné la Bataille. En effet en peut asseurer sans flatterie, que la prudence avec laquelle il conduisit sa valeur, la luy fit effectivement gagner ; estant certain que s'il n'eust retenu l'impetuosité de son courage, et

   Page 6560 (page 726 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celle de ses Troupes, lors qu'il eut rompu l'Aisle gauche des Massagettes, il n'eust peut-estre pas vaincu. Mais comme il ne s'emporta point à les poursuivre ; et qu'il tourna tout court ses Escadrons contre leur Infanterie, sans que pas un des siens sortist de son rang, il se trouva en pouvoir d'aller par le derriere de l'Armée de Thomiris attaquer avantageusement cette Aisle victorieuse, qui avoit mis Cresus en déroute, ce qui fut en effet le point decisif de la Bataille. Ainsi on peut dire que sa prudence et sa valeur, la gagnerent presques égallement : et forcerent la Fortune à rendre justice à l'equité de sa Cause. Cependant l'illustre Cyrus ne joüissoit pas avec tranquilité de cette grande gloire qu'il avoit acquise, et qu'il avoit si bien meritée : car comme son Rival estoit encore vivant, et que Mandane n'estoit pas delivrée, il ne se trouvoit pas tout à fait heureux. Il eut pourtant une grande consolation, le jour mesme de cette victoire : parce qu'il sçeut que ce qu'on luy avoit mandé de Cyaxare n'estoit point vray. Ce bruit n'avoit toutesfois pas esté sans quelque fondement : estant certain que le Roy des Medes avoit eu une si grande douleur du dernier enlevement de Mandane, qu'il en avoit esté malade à une telle extrémité, qu'on avoit creû dans Ecbatane qu'il en mourroit : et presques dans tout le reste de son Estat qu'il estoit mort. Cyrus ne sentit pas seulement la joye de cette nouvelle, parce qu'il aimoit Cyaxare, quoy qu'il l'eust tenu prisonnier ; mais encore

   Page 6561 (page 727 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parce que sa Princesse n'auroit pas la douleur d'aprendre la mort du Roy son Pere, dans un temps où elle estoit privée de toute consolation, et accablée de toutes sortes de malheurs. Mais apres tout, la pensée la plus douce qu'il eut en cette occasion ; fut celle qui luy fit imaginer que le bruit de sa victoire iroit jusques à Mandane : et qu'elle luy sçauroit quelque gré de tout ce qu'il faisoit pour la delivrer.


Suicide de Spargapise
Le fils de Thomiris, Spargapise, a été fait prisonnier. Or au grand dam du héros, Spargapise, ne supportant pas la captivité, se donne la mort. Cyrus décide de renvoyer sa dépouille à sa mère, avec tous les honneurs qui lui sont dus. Mais Thomiris devient furieuse, d'autant qu'Aripithe propage la rumeur selon laquelle Cyrus a fait tuer le jeune prince. Thomiris exige que Cyrus se constitue prisonnier ; dans le cas contraire, elle exécutera Mandane sans scrupules.
Le suicide de Spargapise
Cyrus apprend que Spargapise a été fait prisonnier. Cette nouvelle le réjouit : en proposant à Thomiris d'échanger son fils contre Mandane, il entrevoit déjà la fin des hostilités. Il envoie Chrisante et Hidaspe auprès du précieux prisonnier, afin qu'ils s'assurent que celui-ci est bien traité. Or Spargapise, supportant très mal la captivité, parvient à s'enfoncer un poignard dans le cur. Cyrus est consterné en apprenant la nouvelle, car il redoute la réaction de Thomiris. Il décide de donner une sépulture honorable au défunt et de le renvoyer dignement auprès de sa mère.

Comme il jouïssoit donc du plus doux fruit de sa victoire, en s'entretenant de la joye qu'en auroit sa Princesse, Chrysante vint luy dire avec empressement, qu'il ve- uoit d'aprendre qu'un des Prisonniers qui avoient eu l'honneur d'estre pris de sa main, estoit le Prince Spargapyse. Quoy, s'escria Cyrus, le Fils de Thomiris est mon Prisonnier : ouy Seigneur, repliqua Chrysante : mais ceux à qui vous avez donné tous les Prisonniers en garde, ayant remarqué que ce jeune Prince qu'ils ne connoissoient pas pour ce qu'il estoit, avoit plus d'empressement que les autres à se vouloir eschaper ; et voyant qu'ils en avoient un trop grand nombre à garder ; ils l'ont lié, afin d'avoir moins de peine à s'en asseurer : mais un Massagette qui m'avoit veû autrefois aveque vous aux Tentes Royales, ne pouvant souffrir de voir le Fils de sa Reine en cét estat ; et sçachant bien que je ne le pouvois pas connoistre, parce qu'il estoit à Issedon, lors que vous estiez aupres de Thomiris, m'a apris qui il estoit : dans l'esperance de le faire mieux traiter. Mais comme Spargapyse l'a

   Page 6562 (page 728 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entendu, et qu'il a remarque que j'entendois et Langue, il m'a appelle : et prenant la parole ; puis que je ne puis plus me cacher, m'a-t'il dit, je vous conjure de faire sçavoir à Cyrus, que ses Gens me traitent en Esclave : et que je luy demande pour grace, d'estre traité en Prisonnier de guerre, Se de n'estre point lié comme je le suis. Ce Prince n'a pas plustost eu dit cela, que m'aprochant de luy, j'ay tasché le luy faire entendre que vous seriez au desespoir du traitement qu'il avoit reçeu, et que j'ay voulu à l'heure mesme le faire délier : mais comme le principal Officier de ceux qui le gardent n'y estoit pas, les Soldats qui n'entendoient point ce que ce Prince me disoit, ne l'ont pas voulu : de sorte que je suis venu diligemment vous advertir de l'estat de la chose, afin que vous y donniez ordre. Cyrus n'eut pas plustost oüy ce que Chrysante luy disoit, qu'il s'imagina que Mandane seroit chargée des mesmes chaisnes dont Spargapyse estoit charge : et que Thomiris se vangeroit sur elle, du mauvais traitement que son Fils avoit reçeu. Si bien qu'ayant autant de douleur que de dépit, de ce que les siens avoient fait, quoy qu'il eust pourtant beaucoup de joye d'avoir fait un tel Prisonnier, il envoya Hidaspe avec Chrysante pour le faire deslier, et pour l'amener dans sa Tente : leur ordonnant de dire à Spargapyse, qu'il auroit esté luy mesme le détacher, s'il se fust senty capable de pouvoir voir un aussi grand Prince que luy en un si fâcheux

   Page 6563 (page 729 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estat. Et en effet Hidaspe et Chrysante executant les ordres de Cyrus, furent où estoit Spargapyse, et le deslierent de leur propre main : apres luy avoir dit ce que Cyrus luy mandoit par eux. Tant qu'ils parlerent, ce jeune Prince qui estoit beau, quoy qu'il eust la mine fort fiere, les escouta sans les interrompre : mais il les escouta avec une froideur chagrine, qui leur fit connoistre qu'il suportoit son malheur avec beaucoup d'impatience. De sorte que voulant le consoler, ils adjousterent à ce que Cyrus leur avoit dit,qu'il ne devoit pas s'affliger avec excés de sa prison, puis qu'aparamment elle ne seroit pas longue : car enfin, luy dit Hidaspe, si la Reine des Massagettes le veut, elle a entre ses mains de quoy faire un eschange qui vous mettra bien tost en liberté. Si je ne devois estre libre, repliqua-t'il fierement, que quand Mandane sera delivrée, je ne le serois pas si promptement : mais j'espere, adjousta-t'il, que je le seray plustost : et que Cyrus connoistra qu'il n'est pas aisé de garder long temps un Prisonnier, qui n'a pas le coeur d'un Esclave : et que je ne suis pas indigne de la grace qu'il me fait. Comme il disoit cela, ses Liens estant entierement deffaits, il tira diligemment un Poignard qu'on ne pensoit pas qu'il eust, et se l'enfonça dans le coeur, avec autant de fureur et d'impetuosité, que de justesse : car il se le perça de part en part. Si bien que tombant mort en un instant, entre Hidaspe et Chrysante, ils demeurerent si

   Page 6564 (page 730 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estonnez de cette action ; et ils en furent si affligez, qu'ils ne sçavoient comment ils pourroient aprendre ce fâcheux accident à Cyrus. Cependant il falut s'y resoudre : de sorte qu'apres avoir laissé le corps de ce Prince en garde à ceux qui l'avoient gardé vivant, ils retournerent vers Cyrus : qui racontoit à Mazare la joye qu'il avoit d'avoir Spargapyse en sa puissance : s'imaginant que cela pourroit avancer la liberté de Mandane, on descrier du moins Thomiris parmy ses Peuples. Car enfin, disoit-il à son genereux Rival, j'envoyeray des demain vers cette Princesse, pour luy offrir de luy rendre son Fils, si elle me veut rendre Mandane : ainsi adjoustoit-il si elle ne me la rend pas, il est à croire que ses Peuples en murmureront : et qu'elle ne refera pas si facilement une autre Armée pour s'opposer à nous : et si elle la rend, la Guerre est finie. Comme Cyrus achevoit de prononcer ces paroles, Hidaspe et Chrysante estant arrivez, il leur demanda aussi tost si on ne luy amenoit pas Spargapyse ? Plûst aux Dieux, Seigneur, repliqua Hidaspe, qu'il fust encore en estat de vous pouvoir estre amené. Quoy, s'écria Cyrus en l'interrompant, on a laissé eschaper Spargapyse ? non Seigneur, reprit Chrysante, mais il s'est delivré luy mesme, en s'enfonçant un Poignard dans le coeur, aussi tost que nous avons eu détaché les liens qui le retenoient : et il a fait cette action de courage, et de fureur tout ensemble, avec tant de precipitation, qu'on peut assurer que nous

   Page 6565 (page 731 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'avons veû le Poignard dont il s'est tué, qu'en le retirant de son corps. Ha Chrysante, s'écria Cyrus, quel accident m'aprenez vous ? ha Hidaspe, s'escria Mazare à son tour, comment n'avez vous point empesché ce malheur ? qui est sans doute un des plus grands qui nous pouvoit arriver. Apres cela ces deux Princes se firent dire precisément comment la chose s'estoit passée : pour moy (dit alors Cyrus, apres l'avoir sçeu) j'advoüe que j'ay esté trompé : et que je pensois jouïr de ma victoire avec quelque avantage, puis que Spargapyse estoit sous ma puissance. Mais je voy bien que la Fortune a resolu que je sois eternellement malheureux : et qu'elle ne m'a donné quelque esperance, que pour me desesperer. Car enfin (adjousta-t'il, en regardant Mazare) imaginez vous un peu toutes les funestes suites que cette mort peut avoir : et vous concevrez sans doute que je suis exposé à estre le plus infortuné Prince du monde. Mais du moins (poursuivit-il, en parlant à Chrysante) ce malheureux Prince s'est-il tué à la veue de tous les autres Prisonniers ? non Seigneur, repliqua-t'il, car durant que j'estois venu vous advertir qu'il estoit vostre Prisonnier, ceux qui le gardoient voyant que je l'avois traité en personne de qualité, l'avoient separé des autres pour le mieux garder : et l'avoient mené dans une Tente particuliere. Acheve Fortune, acheve, s'escria alors Cyrus ; et pour m'accabler de la derniere douleur, fais encore que Thomiris m'accuse d'avoir fait mourir son Fils.

   Page 6566 (page 732 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cette accusation seroit si peu vray-semblable, reprit Mazare, que je ne pense pas que vous y soyez exposé : tout ce qui m'arrive, repliqua Cyrus, est si extraordinaire, qu'il n'y a rien de si estrange où je ne doive tousjours estre preparé : en effet y a-t'il rien de plus surprenant, que de voir par quel bizarre moyen, la Fortune empoisonne le bien qu'elle vient de me faire, et par quelle voye elle rend ma victoire inutile ? Car enfin (poursuivit-il emporté par sa douleur) je luy voy une telle opiniastreté à me persecuter, que je croy que je ne pourray demain entrer au Fort des Sauromates, que tous les Arbres de ces Bois qui nous environnent, se metamorphoseront en Soldats : que je me reverray en teste une Armée plus nombreuse que celle que j'ay deffaite ; que je ne verray jamais Mandane delivrée, et que je me verray battu, et prisonnier de Thomiris. Apres cela Cyrus s'estant teû quelque temps, son esprit se remit peu à peu en son assiette ordinaire : en suitte de quoy il ordonna qu'on preparast toutes les choses necessaires pour renvoyer le corps de Spargapyse à Thomiris, avec tous les honneurs imaginables : il eut mesme soin des Funerailles de Terez, et de celles de tous les Morts de son Parti : et il envoya diligemment Ortalque vers Anacharsis, pour le prier de vouloir aller le justifier aupres de Thomiris en accompagnant le corps de son Fils : esperant que la sagesse de cét excellent honme, luy feroit recevoir cét accident avec plus de moderation : mais en envoyant

   Page 6567 (page 733 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ortalque, Cyrus escrivit aussi à la Reine de Pont ; et à la Princesse d'Armenie, pour leur faire part de sa joye et de sa douleur. D'ailleurs, Feraulas qui se vit delivré, envoya vers Cyrus dans le mesme temps que ce Prince avoit envoyé vers luy, pour luy dire qu'il iroit le jour suivant coucher au Fort des Sauromates : et en effet ce Prince apres avoir congedié celuy qui estoit venu de la part de Feraulas, et avoir passé le reste de la nuit avec des inquietudes estranges, et donné des marques de son estime, à tous les blessez de son Armée, qui estoient de quelque consideration, il fut au Fort des Sauromates : où il fut reçeu par Feraulas, et par ceux qui avoient esté cause que cette place estoit au pouvoir de Cyrus, avec tous les honneurs qu'ils devoient à leur Liberateur.

L'envoyé de Thomiris
Un envoyé de Thomiris, chargé de demander des nouvelles du prince Spargapise, arrive au camp de Cyrus. Il annonce en outre que la reine des Massagettes se trouve sur le point de rassembler une nouvelle armée, composée de troupes Boristhenites, Gelonnes, Androphages et Sauromates. Cyrus est accablé à l'idée de devoir annoncer la mort de son fils à Thomiris. Il fait apprêter un somptueux cortège funèbre et charge Anacharsis de raccompagner l'envoyé de la reine, afin de tâcher de la convaincre de sa sincérité. Les amis de Cyrus profitent de cette ambassade pour tenter de faire parvenir des lettres aux différentes personnes captives de la reine des Massagettes.

Mais à peine y fut-il, qu'on luy vint dire qu'il y avoit un Envoyé de Thomiris, conduit par un Trompette, qui demandoit à luy parler : de sorte que ne doutant pas que cette Princesse ne luy envoyast demander des nouvelles du Prince son Fils, il en eut une douleur inconcevable. Neantmoins comme il faloit de necessité l'escouter, il commanda qu'on le luy amenast : si bien qu'ayant esté obei à l'heure mesme, Cyrus vit entrer dans sa Tente un homme de qualité qu'il avoit veû aupres de Thomiris, qui luy parla en sa Langue, qu'il entendoit fort bien, pour luy dire ce que cette Princesse luy avoit ordonné. Je viens Seigneur, luy dit-il, pour vous demander de la part de la Reine, si le Prince son

   Page 6568 (page 734 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Fils n'est pas vostre Prisonnier ? et pour vous dire, s'il est en vos mains comme elle le croit, que le mesme traitement que vous luy ferez, elle le fera non seulement à tous ceux de vostre Parti qui tomberont sous sa puissance, mais encore à la Princesse Mandane : et pour vous obliger Seigneur, adjousta-t'il, à faire quelque consideration sur ce qu'elle vous mande, elle m'a encore commandé de vous dire qu'elle n'est pas en aussi mauvais termes que vous avez sujet de le croire, apres avoir gagné la Bataille : car en s'en retournant aux Tentes Royales, elle a sçeu que les Boristhenites luy envoyent un puissant secours qui est fort proche ; que les Gelons font la mesme chose ; que les Androphages en font autant ; et qu'ainsi toutes ces diverses Troupes estant jointes à celles du Prince des Sauromates qui n'ont point combatu, et à toutes les autres qu'elle a raliées, elle se trouvera dans peu de jours en estat de se vanger de vous, si le Prince son Fils n'en est pas bien traité. Comme Cyrus sçavoit que les Massagettes tenoient à grand affront ; qu'on interrompist ceux qui parloient de la part de leurs Princes, il laissa parler cét Envoyé : quoy que dés le commencement de son discours, il eust eu envie de luy dire ce qu'il sçavoit du pitoyable destin de Spargapyse : joint que comme il ne vouloit pas donner un pretexte de plainte à une Ennemie, qui ne se plaignoit que trop, il escouta paisiblement son Envoyé. Mais apres l'avoir escouté, et avoir connu qu'il n'avoit plus rien à dire ;

   Page 6569 (page 735 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pleust aux Dieux, luy dit-il, que je fusse en estat de pouvoir bien traiter le Prince Spargapyse, et de pouvoir enseigner par cét exemple à la Reine des Massagettes, à bien traiter la Princesse Mandane. Mais enfin (luy dit-il, apres luy avoir raconté en peu de mots le funeste accident qui estoit arrivé) puis qu'il n'a pas plû aux Dieux que je pusse tesmoigner à cette Princesse en la personne du Prince son Fils, que je la respecte encore, toute mon ennemie qu'elle est ; je veux du moins sans m'arrester à respondre à ses menaces, luy renvoyer le corps de Spargapyse, avec tout l'honneur qui luy est deû : c'est pourquoy je ne vous donneray vostre responce que dans un jour ou deux : afin que celuy que je veux qui luy porte cette funeste nouvelle puisse estre icy, et que vous puissiez vous en aller ensemble : et en effet la chose se fit de cette sorte. Cyrus eust bien voulu pouvoir avancer vers les Tentes Royales, afin de ne donner pas le temps à Thomiris de r'assembler ses Troupes, et de les joindre à d'autres : mais comme il n'est pas possible de gagner une grande Bataille, sans que l'Armée qui la gagne, ait besoin de quelques jours pour se remettre en estat d'agir avec succés, il n'y avoit pas moyen de l'entreprendre : et il y en avoit d'autant moins, qu'il faloit passer encore plus de Bois et plus de Défilez pour aller aux Tentes Royales, qu'il n'en avoit passé pour secourir le Fort des Sauromates : de sorte qu'il falut de necessité qu'il se resolust d'estre quelques jours sans

   Page 6570 (page 736 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rien entreprendre. Cependant comme Ortalque avoit fait une grande diligence, et qu'Anacharsis estoit aussi venu fort promptement, il arriva lors que Cyrus ne l'attendoit pas encore : mais il ne le vit pas plustost, qu'il luy dit l'office qu'il souhaitoit qu'il luy rendist : et en effet des le lendemain Cyrus congedia l'Envoyé de Thomiris : avec ordre seulement de dire à cette Princesse, qu'Anacharsis sçavoit tous ses sentimens, et qu'il la conjuroit de croire tout ce qu'il luy diroit. Apres quoy on mit le corps de Spargapyse dans un superbe Cercueil, qu'on avoit fait faire à la Ville où Ortalque avoit esté querir Anacharsis : et on mit ce Cercueil dans un Chariot qui avoit toutes les marques funebres dont on a accoustumé d'honnorer ceux qui meurent à la Guerre. Cyrus fit mesme suivre ce Chariot par grand nombre de Gens en deüil : et il n'oublia rien de tout ce qui pouvoit persuader à Thomiris, qu'il auroit bien traité son Fils vivant, puis qu'il aportoit tant de soin à l'honnorer mort. Mais comme Mandane occupoit tousjours son esprit, il donna une Lettre à Ortalque pour elle, et une pour Gelonide, afin qu'elle continuast de luy rendre office. Atergatis escrivit aussi à la Princesse Istrine, et à la Princesse de Bithinie : et Intapherne fit la mesme chose. Gadate escrivit aussi à sa Fille, et luy escrivit mesme favorablement pour Atergatis, pour qui il avoit changé de sentimens, depuis qu'il estoit à l'Armée de Cyrus : car comme il ne s'estoit autrefois opposé

   Page 6571 (page 737 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à son affection, que parce qu'il avoit esperé qu'à la fin de la Guerre, Istrine espouseroit le Roy d'Assirie ; ce Prince ne vivant plus, il avoit changé d'avis favorablement pour cét Amant d'Istrine, à qui comme je l'ay desja dit, il escrivit par Ortalque. Myrsile le chargea aussi d'une Lettre pour Doralise : Feraulas luy en donna mesme une pour Martesie : et Hidaspe, et Gobrias, le prierent de s'informer soigneusement s'il n'estoit point arrivé une Dame aupres de Thomiris, qui se nommoit Arpasie, et qui estoit conduite par un homme appellé Licandre. Adonacris escrivit aussi par luy à Agathyrse, qu'il sçavoit estre aupres de Thomiris, afin qu'il portast les choses à l'acommodement autant qu'il pourroit : et Anabaris escrivit encore pour le mesme dessein aux Amis qu'il avoit à cette Cour. De sorte qu'Ortalque estoit si chargé de commissions differentes, qu'il eut besoin de toute son adresse pour s'en bien aquiter : Mazare luy eust aussi volontiers donné une Lettre pour Mandane, mais il se surmonta luy mesme : et se contenta de penser à elle, sans l'obliger à penser à luy. Cependant Cyrus entretint long temps Anacharsis en particulier : en suite de quoy ce sage Scythe s'en alla avec l'Envoyé de Thomiris : qui marcha immediatement apres le Chariot qui porta le Corps de son Prince. Mais dés qu'ils furent partis, Cyrus se donna tout entier à remettre bien tost son Armée en estat d'avancer vers les Tentes Royales, si Thomiris ne changeoit point d'avis, comme

   Page 6572 (page 738 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il n'y avoit pas grande apparence : car il sçavoit qu'en effet il luy devoit venir des Troupes de tous les lieux dont cét Envoyé luy avoit parlé.

Fausses rumeurs
Pendant ce temps, Aripithe rencontre un prisonnier parvenu à s'échapper du camp de Cyrus : ce dernier lui raconte comment Spargapise a été attaché, puis mené à une tente séparée avant que la rumeur de sa mort se propage. Il évoque également le bruit selon lequel le prince se serait donné la mort. Mais Aripithe, trop heureux de pouvoir nuire à Cyrus, s'empresse de faire part de ces nouvelles à Thomiris. La reine des Massagettes entre dans une grande fureur. Anacharisis arrive à ce moment, en tête du cortège funèbre de Spargapise. Il se trouve dans l'impossibilité de calmer l'ire de Thomiris, qui le renvoie aussitôt, chargé d'un funeste message : si Cyrus ne vient pas se constituer prisonnier dans les trois jours, elle renverra le corps défunt de Mandane dans le même cercueil que celui dans lequel elle a retrouvé la dépouille de son fils.

Cependant durant que Cyrus estoit en un estat si malheureux, qu'on pouvoit dire qu'il avoit vaincu, sans avoir la joye des Vainqueurs ; Thomiris et Aryante souffroient des maux incroyables : et Mandane, toute Captive qu'elle estoit, avoit alors de plus doux momens qu'ils n'en avoient : car comme le bruit de la victoire de Cyrus fut jusques à elle, malgré les soins qu'Aryante aporta pour l'empescher, elle en eut une satisfaction extréme, et s'en entretint agreablement avec Doralise et Martesie. La Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, en eurent aussi une joye que rien ne pouvoit esgaller : car elles jugeoient bien qu'il leur seroit avantageux que Cyrus fust vainqueur : et la belle Arpasie, que Licandre avoit conduite aux Tentes Royales, estoit dans les mesmes sentimens, Cependant Aryante employoit tous ses soins à r'assembler le debris de l'Armée que Cyrus avoit mise en déroute, et donnoit tous les ordres necessaires pour faire garder les Défilez des Bois : afin que son Rival ne pûst avancer vers les Tentes Royales, que toutes les Troupes que Thomiris et luy attendoient ne fussent jointes. Aripithe de son costé, qui avoit une haine effroyable pour Cyrus, parce qu'il estoit persuadé que si Thomiris ne l'eust pas aimé, il eust pû estre heureux, ne songeoit qu'à borner les victoires de ce Prince.

   Page 6573 (page 739 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

II eust pourtant ardemment desiré que Mandane n'eust plus esté sous la puissance de Thomiris : et il avoit l'esprit si inquiet, qu'il ne sçavoit pas tousjours luy mesme ce qu'il souhaitoit. Comme ses Troupes n'avoient point combatu, ce furent elles qui demeurenent à l'entrée des Bois, pour s'opposer à Cyrus, s'il s'avançoit : de sorte qu'estant arrivé que lors que Spargapyse s'estoit tué, il y avoit eu quelques Soldats prisonniers qui s'estoient eschapez, parce que cét accident avoit fait un si grand bruit, que ceux qui les gardoient, n'y avoient pas pris garde de si prés ; il y eut un de ces Prisonniers, qui apres avoir esté deux nuits caché dans les Bois, rencontra Aripithe qui donnoit quelques ordres : et qui estoit prest de s'en aller recevoir ceux de Thomiris aux Tentes Royales. De sorte que ce Prince l'arrestant, et sçachant par luy qu'il avoit esté Prisonnier de Cyrus, et qu'il s'estoit eschapé, luy demanda des nouvelles de cette armée. Si bien que ce Soldat qui n'avoit sçeu la mort de Spargapyse que fort confusément, luy dit que ce jeune Prince avoit esté pris ; que les Gens de Cyrus l'avoient lié, et mené dans une Tente separée ; qu'on l'estoit allé dire à ce Prince ; qu'il avoit envoyé deux des siens vers luy ; et que peu de temps apres qu'ils avoient esté entrez dans la Tente où il estoit, on avoit dit qu'il estoit mort : adjoustant pourtant en suite, que les Soldats de Cyrus disoient qu'il s'estoit tué luy mesme : mais que comme il n'entendoit pas trop bien leur Langue, il n'osoit assurer

   Page 6574 (page 740 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien fortement cette derniere chose qu'il raportoit. Comme Aripithe ne cherchoit qu'à chasser Cyrus du coeur de Thomiris, il fit dessein de se servir du raport de ce Soldat : ce n'est pas qu'il pûst soubçonner ce Prince d'avoir fait tuer Spargapyse : mais comme il sçavoit que l'esprit de Thomiris estoit violent, et qu'il trouvoit le discours de ce Massagette assez embroüillé, pour donner lieu à cette Reine de croire du moins que Cyrus avoit fort mal traite le Prince son Fils, il obligea ce Soldat par de grandes promesses de recompense, de dire à Thomiris ce qu'il venoit de luy raconter : et de choisir le temps qu'il seroit aupres de cette Princesse. D'abord il eut quelque difficulté à s'y refondre : car la valeur et la clemence de Cyrus luy ayant gagné le coeur, il ne pouvoit qu'aveque peine prendre la resolution d'aller donner lieu de le soubçonner d'une action de cruauté : mais à la fin Aripithe luy ayant dit qu'il importoit que Thomiris sçeust precisément ce qu'il luy avoit raconté, et joignant les menaces aux promesses, il fit ce qu'il vouloit. De sorte que dés que ce Prince fut arrivé aux Tentes Royales, et qu'il fut aupres de Thomiris, ce Soldat se presenta ; et dit à cette Reine ce qu'il avoit desja dit à Aripithe : c'est à dire que le Prince son Fils avoit esté pris prisonnier ; qu'on l'avoit lié ; qu'on l'avoit mis en une Tente separée ; et qu'aussi tost que deux hommes que Cyrus y avoit envoyez y estoient entrez, on avoit publié sa mort : qui avoit fait un tel bruit etun

   Page 6575 (page 741 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tel vacarme, que pendant cela il avoit trouvé l'occasion de se sauver. Thomiris n'eut pas plustost entendu ce que ce Soldat disoit, qu'Aripithe adjousta, qu'il l'avoit sçeu par deux autres ; mais qu'il n'avoit osé le luy dire. Quoy, s'escria Thomiris, mon Fils seroit mort, et mort par les ordres de Cyrus ! quoy ce Prince auroit esté capable d'une action sanguinaire contre toutes les loix de l'honneur et de la Guerre ! et la haine qu'il a pour moy seroit si forte, qu'elle l'auroit obligé à violer toutes sortes de droits ! ha si cela est, poursuivit-elle, il n'est rien que je ne sois capable d'immoler à ma vangeance. Comme elle achevoit de prononcer ces paroles, on luy vint dire qu'Anacharsis arrivoit avec celuy qu'elle avoit envoyé vers Cyrus : et qu'ils luy raportoient le Corps du Prince son Fils. A peine eut-elle entendu ce qu'on luy disoit, que la fureur s'emparant de son esprit, elle sortit du lieu où elle estoit : et passa de Tente, en Tente, jusques à une qui donnoit sur une grande Place, comme si elle eust voulu aller voir de ses propres yeux, si ce qu'on luy disoit estoit vray : mais dés qu'elle fut à l'entrée de cette Tente magnifique, elle vit le Cercueil dans quoy estoit le Corps du Prince son Fils : car comme Anacharsis et celuy qu'elle avoit envoyé vers Cyrus, ne prevoyoient pas qu'elle deust venir en ce lieu là, ils l'avoient fait oster du Chariot dans quoy on l'avoit apporté, pour le mettre dans une des Tentes de cette Princesse, jusques à ce qu'ils eussent sçeu d'elle

   Page 6576 (page 742 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en quel lieu elle vouloit qu'il fust porté. Mais comme ce funeste objet estoit fort touchant, et fort surprenant tout ensemble ; et que de plus Thomiris avoit l'esprit irrité, elle sentit en cét instant, une espece d'affliction qui tenoit plus de la fureur que de la douleur ordinaire : car dans la pensée qu'elle avoit que peut-estre l'homme du monde qu'elle aimoit le plus, avoit fait mourir son Fils, elle n'estoit plus Maistresse de sa raison. Aussi ne vit-elle pas plus tost ce Cercueil, qu'apres avoir jetté un cry si douloureux, qu'il auroit attendry l'ame la plus dure ; elle adressa la parole à Anacharsis, sans attendre qu'il luy parlast. Quoy (luy dit-elle, avec beaucoup de fureur dans les yeux) vous osez me venir dire quelque chose de la part du Bourreau de mon Fils, qui ne me renvoye sans doute son corps, que parce qu'il veut que je ne puisse douter de sa mort. Ce nom que vous donnez au Grand Prince qui m'envoye vers vous luy convient si peu, dit alors Anacharsis, que je suis contraint d'interrompre vostre Majesté afin de l'empescher de faire injustice au plus genereux, et au plus illustre Prince de la Terre. Ha Anacharsis, s'escria-t'elle, il faut que je vous interrompe vous mesme ! car je ne puis souffrir les loüanges d'un Prince qui a mal traité mon Fils ; qui l'a fait lier comme un Esclave, et qui l'a fait poignarder, avec une inhumanité estrange. Eh de grace Madame, reprit Anacharsis, escoutez la verité, qui vous parle par ma bouche. et n'escoutez plus le mensonge, qui vous a

   Page 6577 (page 743 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parlé par celle des ennemis de Cyrus : car enfin ce Prince n'a point mal-traité Spargapise ; au contraire il l'a envoyé-delier aveque empressement : et il a esté au desespoir, lors qu'il a sçeu que ce jeune et genereux Prince s'estoit poignarde, aussi tost apres qu'on l'avoit eu destaché. Comme je n'estois pas dans la Tente où cét infortune Prince est mort, repliqua-t'elle, je ne puis sçavoir precisément ce qui s'y est passé : mais je sçay pourtant avec certitude que selon toutes les apparences, Cyrus a fait tuer mon Fils : car enfin on l'a lié, sans lier les autres Prisonniers, on l'a mis dans une Tente separée ; et aussi tost apres que deux hommes de la part de Cyrus y ont esté, on a publié sa mort. Joint que quand la chose seroit comme vous le dittes, Cyrus ne seroit pas innocent : car si mon Fils n'est pas mort par ses ordres, il est du moins mort par la rigueur avec laquelle il l'a traité. Ainsi je vous deffends de me rien dire de sa part : et je vous commande de luy dire de la mienne, que je luy declare une Guerre immortelle : que pour vanger la mort de Spargapyse, je feray porter à Mandane plus de Fers qu'il n'en a fait porter à cét infortuné Prince : et que dans peu de jours, je luy renvoyeray le Corps de la Princesse qu'il adore, dans le mesme Cercueil où il me renvoye celuy de mon Fils. Comme elle disoit cela, le Prince Aryante estant arrivé aupres d'elle, et ayant oüy ces dernieres paroles, en paslit de crainte et d'estonnement : de sorte que pouffé par un sentiment d'amour

   Page 6578 (page 744 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour Mandane, il se vit dans la necessité de tascher de justifier son Rival, aupres de Thomiris, de peur que cette violente Princesse ne se portast à quelque estrange extremité. aussi n'eut-elle pas plus tost achevé de prononcer ces terribles paroles qu'Aryante s'aprochant d'elle, luy parla avec autant de respect que de douleur. Vous sçavez Madame, luy dit-il, que la Fortune m'a mis en estat de ne pouvoir jamais estre Amy de Cyrus : et que par plus d'une raison, il m'importe mesme que vous le haïssez : mais apres tout, l'honneur veut que je die à vostre Majesté, que je ne croiray jamais que Cyrus ait fait ny mal traiter, ny tuer le Prince Spargapyse : car outre qu'il aime trop la gloire, pour avoir voulu faire une si lasche action ; j'ay encore à vous dire que Mandane estant entre vos mains, il n'est pas croyable qu'il se soit porte à une chose comme celle-là. je sçay bien, luy dit-elle, que la raison ne se trouve pas à ce que cét injuste Prince a fait : mais je sçay encore mieux, que de quelque façon que ce soit, il est cause de la mort de mon Fils : et que je la dois du moins vanger sur Mandane, si je ne la puis pas vanger sur luy. C'est pourquoy (adjousta-t'elle, emportée par sa fureur) je trouve fort mauvais qu'à la veuë du Corps d'un Prince dont vous deviez estre Sujet, vous veniez justifier son Meurtrier, et mettre des bornes à ma vangeance. Au nom des Dieux Madame, dit alors Anacharsis, ne vous croyez d'aujourd'huy,

   Page 6579 (page 745 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je vous en conjure : et donnez quelque temps à vostre raison, pour pouvoir surmonter vostre douleur : car je suis assuré que vous vous repentirez demain, de tout ce que vous pensez presentement. je vous ay desja dit, luy repliqua-t'elle brusquement ; que je ne voulois plus vous escouter : mais je vous dis encore, pour ne desesperer pas tout à fait le Prince mon Frere, que je veux que vous disiez à Cyrus, que si dans trois jours il se vient mettre dans mes Fers, je donneray la vie à Mandane : mais que s'il ne s'y met pas, je feray ce que je vous ay desja dit que je ferois : et qu'ainsi bien loin de la voir bientost dans un Char de Triomphe, comme il l'a sans doute esperé, apres m'avoir vaincuë, il ne la verra que dans le Cercueil, où il a fait mettre Spargapyse. Anacharsis et Aryante la voyant si irritée, voulurent encore luy parler pour apaiser sa fureur, mais elle les quita brusquement, apres avoir commande trois choses : la premiere, qu'on mist le Corps de Spargapyse dans une de ses Tentes, entre les mains de ceux qui estoient destinez à avoir soin de toutes les choses de sa Religion : la seconde, qu'on redoublast : les Gardes de Mandane : et la troisiesme, qu'on fist partir Anacharsis à l'heure mesme, sans souffrir qu'il parlast a personne. Et en effet ce sage et vertueux Scythe, se vit forcé d'obeïr à cette injuste Princesse, et de s'en retourner porter à Cyrus, la plus triste, et la plus fâcheuse nouvelle, que ce

   Page 6580 (page 746 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Grand Prince eust reçeuë ; depuis que Mazare luy dit aupres de Sinope, que Mandane avoit fait naufrage.




Haut de la page ]