Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 9, livre 2


La situation de Mandane
Tandis que l'armée de Cyrus s'avance vers l'Araxe, le héros reçoit des nouvelles de Mandane grâce à Feraulas et à Ortalque. Cyrus apprend que la princesse a été conduite à la cour de Thomiris, après que celle-ci et son frère Aryante, ravisseur de Mandane, se sont réconciliés. La seule consolation de la princesse, lors de sa captivité, est l'amitié nouvelle dont elle s'est liée avec Araminte, enlevée par Phraarte et également prisonnière de la reine des Massagettes.
Le récit de Feraulas
En marche vers le pays des Massagettes, l'armée de Cyrus fait halte à trois jours de l'Araxe. Feraulas arrive peu après, porteur de nouvelles de la princesse Mandane. Il a suivi un navire jusqu'à l'endroit où le Phase se jette dans le Pont Euxin, persuadé que Mandane y est retenue captive par Aryante. Et de fait, il parvient à entrer en contact avec un des gardes de la princesse, qui lui révèle les desseins d'Aryante.

   Page 6137 (page 303 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres que Cyrus eut bien examiné tout ce qu'il avoit sçeu d'Aryante, par l'Amy d'Adonacris ; il conclut qu'il falloit en effet executer la resolution qu'il avoit prise, et commencer de marcher vers le Païs des Massagettes, dés qu'il seroit pleinement esclaircy de l'estat des choses : afin qu'il peust tourner Teste, ou vers Thomiris, si elle recevoit Mandane pour la retenir ; ou vers Aryante,

   Page 6138 (page 304 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il la conduisoit à Issedon. De sorte que donnant dés le lendemain au matin tous les ordres necessaires, et reglant luy mesme la Route que ses Troupes devoient tenir, il partit deux jours apres : mais avant que de partir il visita Adonacris, suivy d'Indathyrse, avec qui il eut une conversation qui luy fit bien connoistre, qu'Anabaris avoit eu raison de luy donner toutes les loüanges qu'il luy avoit données, en racontant ses Avantures. Cette visite ne fut pas seulement une visite de civilité : car Cyrus dit à Adonacris, que connoissant sa vertu par Indathyrse, il le conjuroit, dés qu'il seroit guery, de vouloit aller trouver le Prince Aryante, pour tascher de le ramener à la raison, et de luy persuader de se repentir de l'injuste resolution qu'il avoit prise. Seigneur, repliqua Adonacris, quand vous ne m'auriez pas proposé de faire ce que vous dittes, je vous aurois suplié de me donner la liberté, afin d'aller faire ce que vous voulez que je face : mais Seigneur, puis que la haute estime que je sçay que le Prince Aryante a pour vous, et les obligations qu'il vous avoit comme Anaxaris, ne l'ont pû empescher de suivre aveuglément sa passion ; je crains bien que je ne sois pas plus puissant que je l'ay esté, lors que je l'ay voulu empescher de faire ce qu'il a fait : je ne laisseray pas toutesfois de faire ce que je dois, et pour vous, et pour luy, dés que mes blessures me le permetront, Apres Cela Cyrus embrassa aussi Anabaris, qui s'offrit à le servir en toutes les choses qui despendroient

   Page 6139 (page 305 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de luy, pour luy faire delivrer Mandane : sçachant bien que c'estoit empescher la desolation de sa Patrie, que de travailler à la liberté de cette Princesse : de sorte que luy offrant tous les Amis qu'il avoit aupres de Thomiris, il partit avec ce Prince, afin de pouvoir agir pour luy, et pour son Païs, quand il seroit en lieu de le pouvoir faire. Pour Indathyrse, quoy qu'il fust guery de la passion qu'il avoit euë pour Thomiris, elle ne luy estoit pas indifferente : au contraire, il ne pouvoit s'empescher, quelque genereux qu'il fust, de souhaiter que rien ne luy succedast heureusement. Ainsi meslant un sentiment de vangeance, aux interests de Cyrus qu'il aimoit fort, il le suivit aveque joye : estant bien aise aussi de voir qu'il estoit notablement amendé à Adonacris, et qu'il y avoit aparance qu'il les joindroit avant qu'ils fussent sur les Frontieres des Massagettes. Et en effet Indathyrse ne se trompa pas : car Cyrus estoit encore à trois journées de l'Araxe, lors qu'Adonacris le joignit. Comme cette marche avoit assez fatigué son Armée, Cyrus avoit jugé à propos de faire alte en ce lieu là, avant que de s'aprocher davantage de Thomiris, qu'il sçavoit en avoir une tres grande et tres nombreuse : joint que ne sçachant encore où estoit alors Mandane, il pensa, qu'il falloit tascher d'en avoir quelques nouvelles, avant que d'aller plus avant. Il est vray qu'il n'attendit pas long temps : car le troisiesme jour apres qu'il fut Campé, comme il parloit avec

   Page 6140 (page 306 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mazare et le Prince Myrsile, Feraulas revint : qui tesmoigna d'abord avoir tant d'empressement, que Cyrus ne douta point qu'il ne sçeust des nouvelles de sa Princesse. Si bien que prenant la parole, afin de l'obliger plus diligemment à l'aprendre ; eh de grace, mon cher Feraulas (luy dit il, en s'avançant vers luy) dittes moy promprement ce que vous sçavez de Mandane : car je connois bien dans vos yeux que vous en sçavez quelque chose. Il est vray Seigneur, reprit-il, que je sçay une grande partie de ce que vous voules sçavoir : mais le mal est que je ne sçay rien qui vous puisse estre agreable : car enfin, il faut que vous sçachiez qu'ayant obeï à vos ordres, je fus au Port le plus proche de celuy où je vous laissay. Mais Seigneur, au lieu d'y trouver plusieurs Vaisseaux pour aller apres le Prince Aryante, je n'y en trouvay qu'un en estat de faire voile à l'heure mesme : de sorte que m'y embarquant avec vingt de ceux que vous m'aviez donnez, je laissay les autres pour se mettre dans deux Vaisseaux qu'on preparoit : et je dis au Pilote avec qui je traitay, que je n'avois autre dessein que de croiser la Mer, en tirant tousjours vers la Colchide, afin de tascher d'avoir des nouvelles d'un Vaisseau que je cherchois. Et en effet Seigneur, je fus si heureux, que dés le soir nous sçeusmes par des Pescheurs que nous trouvasmes, qu'ils avoient veû un Navire à peu prés tel qu'estoit celuy que je suivois, qui encore qu'il n'eust pas le vent fort favorable, n'avoit pas laissé

   Page 6141 (page 307 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de faire force, pour avancer tousjours : si bien qu'esperant que c'estoit celuy que je voulois trouver, je me sis dire la route qu'il avoit tenuë, et je la suivis. Et à dire la verité Seigneur, il a bien parû que les Dieux vouloient que vous sçeussiez où est Mandane : car depuis cela je trouvay tousjours des Barques ou des Vaisseaux, qui avoient rencontré celuy que je suivois. Mais ce qui acheva de me confirmer dans l'opinion que ce Navire estoit celuy du Prince Aryante, fut que j'en trouvay un, dont le Capitaine me dit que l'eau ayant manque à ce Vaisseau qu'il avoit rencontré, il luy en avoit demandé : si bien que s'estant aproché, afin qu'il pûst rendre cet office (qu'on ne refuse point à la Mer, quand on le peut) il avoit veû à la Porte de la Chambre de Poupe, deux fort belles Personnes, qui paroissoient estre fort affligées ; et qu'il avoit entreveû dans cette mesme Chambre, une autre Dame dont il n'avoit pû voir le visage, parce qu'elle essuyoit ses yeux comme ayant pleuré. De sorte Seigneur, que ne doutant plus alors que ce Vaisseau que je suivois, ne fust celuy que je devois suivre, j'en eus une joye extréme : mais ce qui acheva de me donner lieu de le joindre, fut que j'apris encore que le Pilote qui le conduisoit, avoit conferé avec celuy de ce Capitaine avec qui je parlois : afin de sçavoir s'il y avoit seureté d'aborder aupres de l'endroit où le Phase se jette dans le Pont Euxin, parce qu'il ne le vouloit pas faire à un Port de la Colchide, qui n'estoit

   Page 6142 (page 308 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas esloigné de là. Si bien que ce Pilote luy ayant assuré qu'il le pouvoit, pourveû qu'il prist au dessus de l'emboucheure du Fleuve, et qu'il esvitast un Rocher qui est caché sous l'eau en cét endroit ; je me servis des mesmes enseignemens, et je fus en effet au lieu où le Prince Aryante avoit abordé : mais comme il avoit eu beaucoup de temps d'avance, quelque diligence que je pusse faire, il estoit desja desbarqué lors que j'y arrivay. Il est vray que j'apris qu'il avoit conduit Mandane à un Chasteau qui n'est qu'à six stades de là, et qui est scitué au bord du Phase : mais ce qui m'embarrassoit, estoit que je n'osois me monstrer, de peur d'estre reconnu par ceux qui suivoient Aryante et Andramite : ainsi il falut me contenter d'envoyer à Terre (pour tascher d'aprendre des nouvelles) ceux que j'avois pris au Port où je m'estois embarqué. Mais comme me ils estoient assez grossiers, je n'en estois guere mieux informé : et tout ce que je sçavois estoit qu'il ne m'estoit pas possible de rien entreprendre pour delivrer la Princesse : car Aryante etAndramite, la faisoient garder soigneusement par leurs Gens ; et le Chasteau où elle logeoit estoit tres fort. De sorte que n'ayant que vingt hommes de main, je ne pouvois qu'estre Espion : encore ne l'eussay-je pas esté trop bon, si je ne me fusse advisé, apres plusieurs jours de patience, de tascher de faire venir dans mon Vaisseau, un de ceux qui estoient à la suite d'Aryante, afin d'avoir quelque lumiere de son dessein, et de ce

   Page 6143 (page 309 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui le retenoit là. Si bien qu'ayant chosi trois Soldats determinez, je les fis habiller en Matelots : apres quoy suivant l'usage de ceux qui sont abordez en mesme lieu, ils turent faire conversation avec ceux de ce Vaisseau qu'ils rencontrerent sur le Rivage : car dans l'oisiveté où estoient ceux qui n'estoient point de garde, ils ne faisoient autre chose que de se promener sur le bord de la Mer, ou d'aller à la Chasse de ces beaux Oyseaux à qui le Phase donne son nom, et dont il y a une quantité prodigieuse sur ses Rives : si bien qu'apres s'estre abordez ; avoir chassé ensemble ; et avoir parlé de plusieurs choses indifferente, qu'ils se demanderent les uns aux autres ; ceux du Vaisseau d'Aryante, prierent ceux à qui ils parloient d'y entrer à leur retour : de sorte que pour leur rendre civilité, pour civilité, et pour arriver aussi à la fin qu'ils sçavoient que je m'estois proposée, ils les prierent en suitte d'aller au leur. Cependant comme le hazard fit que presques tous ceux à qui ils le proposerent, avoient alors quelques chose à faire à leur bord, il n'y en eut qu'un qui les suivit : mais admirez Seigneur, l'ordre de la Providence : car enfin cét homme qui les suivit, se trouva estre un des Gardes de Mandane, et celuy de tous qui avoit le plus de connoissance de ce que je voulois sçavoir. De sorte Seigneur, que dés que je le vy dans mon Vaisseau, je me montray à luy : et je le surpris si fort par ma veuë, que s'imaginant que vous estiez caché dans ce Navire, et que vous l'alliez

   Page 6144 (page 310 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faire jetter dans la Mer pour le punir de son crime, il se jetta à mes pieds, et prenant la parole ; eh de grace Feraulas, me dit-il, sauvez moy la vie : car si nostre Prince me la donne, je luy diray des choses qui luy aideront peut-estre à delivrer Mandane. Vous pouvez juger Seigneur, que je luy promis de vous prier pour luy, pourveû qu'il me dist tout ce qu'il me promettoit : et en effet, je me servis si bien de la crainte et de l'esperance, qu'il me dit tout ce qu'il sçavoit : et il sçavoit tout ce qu'il y avoit à scavoir. Car comme Andramite ne s'estoit plus trouvé son Escuyer apres le Combat, il avoit pris celuy à qui je parlois pour luy en servir, en attendant qu'il retrouvast le sien, ou qu'il en eust un autre : de sorte que s'estant intrigué aupres de luy, il avoit oüy plusieurs conversations d'Aryante et d'Andramite, qui luy avoient apris leurs desseins.

Les révélations du garde de Mandane
Le garde, qui a surpris une conversation entre Aryante et Andramite, ravisseur de Martesie, informe Feraulas des projets du ravisseur. Aryante a écrit à Thomiris pour la conjurer d'oublier le passé : il est prêt à renoncer au trône des Issedons à condition d'être reçu par la reine des Massagettes, laquelle doit s'engager à ne jamais rendre Mandane à Cyrus. Thomiris accepte ce marché avec joie, d'autant que cela lui permet de retenir sa rivale prisonnière. Aryante est donc sur le point de partir en direction de la Colchide. De leur côté, Mandane et Martesie sont traitées avec respect par leurs ravisseurs, ce qui ne les empêche pas d'être extrêmement irritées contre eux.

Dittes les moy donc promptement, interrompit Cyrus, si vous les sçavez : je vous diray donc Seigneur, reprit Feraulas, que j'ay sçeu par ce Garde, qu'encore que le Prince Aryante sçeust qu'il y avoit de grandes dispositions à le faire Roy des Issedons, il a mieux aimé songer à conserver Mandane, qu'à conquerir un Royaume, se mettant au hazard de la perdre : ne doutant nullement qu'il ne se vist attaqué tout à la fois, et par vous, et par Thomiris, s'il la menoit à Issedon. Si bien que ne songeant qu'à avoir Mandane en sa puissance, il ne fut pas plustost abordé, qu'il escrivit à Thomiris, et à ceux de ses Amis

   Page 6145 (page 311 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui estoient alors aupres d'elle, afin de la suplier d'oublier le passé : à condition de renoncer solemnellement à la Couronne des Issedons, et de ne pretendre de sa vie à autre qualité qu'à celle de son Sujet : pourveû qu'elle voulust recevoir Mandane dans sa Cour, et s'engager à ne vous la rendre jamais, et à faire tout ce qu'elle pourroit pour la luy faire espouser. Ainsi Seigneur, il vous est aisé de juger, que dans les sentimens où est Thomiris pour vous, elle n'a pas refusé une proposition qui luy assure un Royaume, et qui remet en sa puissance une Personne qu'elle croit qui est seule cause que vous ne l'aimez pas. Aussi ce Garde me dit-il, que la responce estoit venuë aussi favorable qu'Aryante l'eust pû souhaiter ; que Thomiris oublioit le passé ; et offroit telle seureté qu'il voudroit pour sa personne, et pour celle de Mandane ; et qu'elle s'engageoit solemnellement, à ne vous la rendre jamais. Et en effet, me dit encore ce mesme Garde, elle a envoyé deux hommes de qualité à Aryante, luy dire que s'il veut son Fils en Ostage, elle le luy donnera, pourveû qu'il mette Mandane en son pouvoir. Mais comme Aryante sçait bien que Thomiris a un interest qui l'empeschera de luy manquer de parole, pour ce qui regarde Mandane, il a creû qu'il devoit se confier absolument à elle : c'est pourquoy il part demain, pour aller par terre traverser la Colchide, et de là droit vers cette Princesse : mais en mesme temps il a envoyé vers un homme qui s'appelle, ce me

   Page 6146 (page 312 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

semble, Octomasade, pour luy dire qu'il ne songe plus à le faire Roy : et il a envoyé aussi à Issedon, vers ceux qui se devoient soûlever en sa faveur, pour leur dire la mesme chose. Du moins ay-je entendu tout ce que je viens de dire, de la bouche d'Aryante, ou de celle d'Andramite lors qu'ils ont parlé ensemble, sans qu'ils croyent que je les aye entendus : car l'amour les occupe tellement tous deux, qu'à peine sçavent-ils ce qu'ils voyent, ou ce qu'ils ne voyent pas. Apres cela Seigneur, je creûs que ce Garde ne me pouvoit plus rien aprendre ; et je creûs mesme que le mieux que je pouvois faire, estoit de gagner absolument cét homme, et de le renvoyer, afin qu'il vous pûst donner des nouvelles de Mandane : et en effet, je luy inspiray tant d'horreur de la perfidie de ceux qui vous avoient trahi, que j'ose assurer qu'il sera fidelle Espion. Cependant je ne le renvoyay pas sans luy demander comment Aryante vivoit avec la Princesse : mais il me dit que c'estoit avec tant de respect, qu'elle ne pouvoit avoir autre sujet de s'en pleindre, que celuy de l'avoir enlevée. Il m'assura pourtant qu'elle estoit dans une affliction incroyable : et que si elle n'eust eu Martesie pour la consoler, il ne sçavoit ce qu'elle auroit fait, parce que Doralise estoit elle mesme si affligée et si irritée d'estre enlevée par Andramite, qu'elle n'estoit pas en estat de la soulager. Mais Seigneur, pour ne me fier pas tout à fait à ce Garde, je fis voile dés que je l'eus remis à terre, de peur

   Page 6147 (page 313 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que s'il me trahissoit, il ne me fist arrester, et ne m'empeschast de vous venir advertir. Neantmoins comme je voulois sçavoir effectivement si : le Prince Aryante partiroit le lendemain, je ne m'esloignay pas extrémement : et j'envoyay informer dans un Esquif, s'il estoit vray qu'il fust party ; bien marry de n'estre pas en estat de pouvoir l'empescher d'emmener Mandane. Mais comme j'avois trop peu de Gens pour en avoir seulement la pensée, je creûs qu'il valoit mieux venir diligemment vous advertir de ce que je sçavois, que de tenter une chose impossible. Cependant je n'ay pû y venir aussi tost que je l'eusse voulu, parce que j'ay eu le Vent contraire : de sorte que si Gelonide, qui vous estoit autrefois si favorable, l'a voulu, elle a eu le temps de vous faire sçavoir des nouvelles de Mandane. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire que ce Garde de la Princesse, qui m'a promis fidellité, me promit aussi de luy dire à la premiere occasion qu'il en trouveroit, que je luy avois parlé : et qu'il lassureroit que vous la retireriez aussi bien de la puissance de Thomiris, que vous l'aviez retirée de celle du Roy d'Assirie, et de celle du Roy de Pont. Ha Feraulas, s'escria Cyrus, vous m'avez rendu un signalé service, de faire parler de moy à la Princesse ! cependant (dit-il en se tournant vers Mazare, et vers le Prince Myrsile) je ne voy pas qu'il y ait plus rien à attendre.

Le retour d'Ortalque et les lettres des dames
Ortalque est également de retour au camp. Il était à la cour de Thomiris le jour où Mandane y a été conduite. Gelonide lui a transmis une lettre de sa part, ainsi que deux autres lettres de Mandane et d'Araminte adressées à Cyrus. Tandis que Mandane donne quelques marques d'affection au héros, Araminte implore ce dernier, au nom de la princesse, de veiller sur Spitridate.

Comme il disoit cela, Ortal que parut : de sorte que Cyrus admirant sa diligence, le reçeut aveque joye,

   Page 6148 (page 314 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans l'esperance d'aprendre encore quelque chose de Mandane : et en effet il ne se trompa pas dans l'esperance qu'il en eut : car Ortalque luy dit, que comme il estoit allé par Terre, il n'avoit pû arriver aux Tentes Royales, que le jour qui avoit precedé celuy où Mandane y estoit arrivée, et y avoit esté reçeue avec beaucoup de magnificence. Quoy, s'escria Cyrus, vous avez esté en mesme lieu que Mandane ! ouy Seigneur, repliqua Ortalque, et Gelonide à qui j'avois donne vostre Lettre dés le soir, voulut que je visse arriver cette Princesse. Myrsile ne pouvant alors s'empescher de demander des nouvelles de la Personne qu'il aimoit, fit si bien que sans choquer la civilité, il engagea Ortalque à parler de Doralise, et à dire qu'elle et Martesie suivoient tousjours la Princesse. Mais encore, dit alors Cyrus, que me mande Gelonide ; vous le sçaurez Seigneur, reprit Ortalque, quand vous aurez veû ce que je vous presente. En effet, en disant cela, Ortalque donna un Paquet à Cyrus, qui estoit assez gros pour luy donner la curiosite de l'ouvrir diligemment : aussi le fit-il avec une promptitude estrange. Mais il fut-bien agreablement surpris, lors qu'il vit que la Lettre de Gelonide estoit accompagnée de deux autres : dont l'une estoit de Mandane, et l'autre de la Princesse Araminte. Cependant, quelque surprise que luy donnast la veuë de cette derniere, il n'hesita pas à choisir laquelle il devoit ouvrir la premiere : et quoy qu'il semblast que pour entendre mieux les deux autres, il

   Page 6149 (page 315 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

falust lire celle de Gelonide avant que de les voir, puis que c'estoit elle qui les envoyoit ; il leût pourtant celle de Mandane, où il trouva ces paroles.

MANDANE A CYRUS.

C'est par la bonté et par l'adresse de la vetueuse Gelonide, que j'ay la liberté de vous dire que si te ne me souvenois de tant de Grandes choses que vous avez faites pour me delivrer, j'aurois desja perdu l'esperance s'estre jamais libre : mais comme je n'en puis perdre la memoire, je ne puis aussi cesser d'esperer de vous voir encore rompre les chaines que te porte. Mesnagez pourtant vostre vie : et ne m'exposez pas en l'exposant trop, à la plus grande de toutes les infortunes. Ortalque vous dira comment j'ay esté receuë de la Reine des Massagettes : mais je vous diray que j'ay eu beaucoup de consolation de trouver la Princesse Araminte icy car puis qu'elle ne doit pas encore estre heureuse, je suis du moins bien aise que nous soyons malheureuses ensemble : estant certain que dans le peu que je l'ay veuë, j'ay desja plus d'amitié pour elle, que je ne vous accusois d en avoir. Voila tout ce que vous peut dire presentement une Personne qui aura bien tost le bonheur d'estre delivrée encore une fois par vous ; si la Fortune rend justice à vostre valeur, comme je la rends à vostre vertu, et à vostre affection.

MANDANE.

   Page 6150 (page 316 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

La lecture de cette Lettre donna de la joye, et de la douleur à Cyrus : car il fut bien aise d'y voir quelques marques de tendresse : mais il fut suffi bien affligé, dans la pensée qu'il eut que l'illustre Personne qui les luy donnoit n'estoit pas libre, et estoit sous la puissance d'une Rivale irritée : et d'une Rivale encore qui avoit une Armée aussi nombreuse que la sienne, pour s'opposer à tout ce qu'il voudroit entreprendre pour delivrer Mandane. Cependant apres avoir fait cette reflection, où la joye et la douleur avoient leur part, il ouvrit la Lettre d'Araminte, qui estoit conçeuë en ces termes.

ARAMINTE A CYRUS.

Je voy bien que la Fortune veut que je fois tousjours delivrée, ou comme estant la Princesse Mandane, ou comme estant captive avec elle. Cependant pour reconnoistre les obligations que je vous ay, et celles que je vous auray encore, je vous assure que je seray tout ce qui me sera possible, pour rendre sa prison moins rude et que je ne songeray pas tant à adoucir mes propres malheurs que les siens. En eschange je vous conjure Seigneur, de prendre quelque soin du malheureux Spitridate, en quelque lieu de la Terre qu'il soit : et d'obliger

   Page 6151 (page 317 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Prince Tygrane à blasmer l'injuste Phraarte son Frere, de la violente resolution qu'il aprise. Je vous demande pardon de vous parler de quelque autre chose que de la Princesse Mandane, en un temps où elle doit occuper tout vostre esprit : mais comme vous estes assez malheureux vous mesme, pour n'ignorer pas combien les maux que je souffre sont difficiles à suporter sans s'en pleindre, j'espere que vous me pardonnerez : et je l'espere d'autant plustost, que je vous en conjure par la Princesse Mandane, de qui la merveilleuse beauté, et le rare merite, m'ont donné tant d'admiration, que je suis fortement persuadée, que vous ne pouvez rien refuser de tout ce qu'en vous demande en son nom.

ARAMINTE.

Quelque amitié qu'eust Cyrus pour l'excellente Princesse qui luy escrivoit cette Lettre, il l'eust sans doute leuë avec precipitation, en l'estat où estoit son ame, si elle n'eust pas eu l'adresse d'y parler au commencement, et à la fin, de la Princesse Mandane. Mais comme il y trouvoit en mesme temps des choses qui regardoient sa Maistresse, et son Amie, il la leût avec loisir, et avec beaucoup de satisfaction : en suitte de quoy, il ouvrit celle de Gelonide, où il leût ce qui fuit.

   Page 6152 (page 318 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

GELONIDE A L'INVINCIBLE CYRUS.

Avant jugé plus à propos de confier à Ortalque qu'à cette Lettre, tout ce qu'il est necessaire que vous sçachiez, je ne vous l'escriray point : et je vous diray seulement Seigneur, que vous devez estre assuré que je serviray la Princesse Mandane en toutes choses : car puis que c'est servir la Reine que je fers que de s'opposer à ce qu'elle veut faire contre vous, et que je vous puis rendre office sans la trahir ; croyez Seigneur, que je le feray avec toute l'adresse dont je suis capable, et avec toute l'affection possible.

GELONIDE.

Comme Cyrus achevoit de lire cette Lettre ; Chrysante et Aglatidas arriverent aupres de luy : de sorte que comme ce Prince sçavoit qu'ils avoient escrit à Gelonide, il demanda à Ortalque si elle ne leur avoit pas respondu ? et l'obligea à luy bailler les Lettres qu'il avoit pour eux, apres qu'il luy eut dit qu'elle leur avoit fait responce : car comme ce n'estoit que pour Mandane qu'ils avoient escrit, il avoit plus d'interest qu'eux à tout ce qu'elle leur respondoit : aussi fut il fort aise de voir par ces deux Lettres, qu'elle avoit

   Page 6153 (page 319 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

effectivement dessein de rendre tous les offices qu'elle pourroit à cette Princesse.

Mandane à la cour de Thomiris
Cyrus interroge Ortalque afin de savoir comment Mandane est traitée à la cour de Thomiris. Ce dernier lui relate l'arrivée de la princesse au pays des Massagettes : après une entrevue lors de laquelle Thomiris sest engagée auprès dAryante à oublier le passé, à condition que Mandane soit mise en son pouvoir, la princesse a été conduite en grande pompe jusquà la cour. Thomiris lui a rendu visite, puis Mandane a fait la connaissance dAraminte, enlevée par Phraarte et également retenue captive à la cour des Massagettes.

Cependant des qu'il eut achevé de les lire tout haut, et qu'il les eut baillées à ceux à qui elles estoient escrites, il obligea Ortalque de luy dire tout ce qu'il sçavoit de Mandane : et de le luy dire en presence de Mazare, de Myrsile, d'Aglatidas, de Chrysante, et de Feraulas. Seigneur, reprit Ortalque, j'ay sçeu par Gelonide que le Prince Aryante apres avoir enlevé Mandane, fut aborder à la Colchide : et que de là il a si bien negocié avec Thomiris, que cette Reine pour avoir Mandane en sa puissance, luy a promis d'oublier le passé ; de ne vous rendre jamais cette Princesse ; et de la luy faire espouser. Puis que je l'ay bien ostée de la puissance du Roy de Pont, reprit Cyrus avec impetuosité, j'espere que je l'osteray bien de celle de Thomiris : et que ses Tentes ne seront pas si difficiles à forcer, que Sinope, Babilone, Sardis, et Cumes : mais achevez Ortalque, poursuivit il, de me dire ce que je veux sçavoir : et aprenez moy principalement, comment la Reine des Massagettes traitte Mandane ; et si vous l'avez veuë. Seigneur, repliqua Ortalque, pour satisfaire vostre curiosité, il faut que je vous die que j'ay sçeu que des que le Traité du Prince Aryante fut fait, l'on vit une joye sur le visage de Thomiris, qui n'y avoit point paru depuis que vous partistes d'aupres d'elle : et que la pensée de voir la Princesse Mandane en sa puissance, luy donna une satisfaction incroyable. Mais afin que le

   Page 6154 (page 320 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Traité du Prince son Frere et d'elle fust plus solidement fait, il y eut une entreveuë d'Aryante, et de Thomiris, au bord de l'Araxe : ce Prince ayant laissé Mandane sous la garde d'Andramite, pendant qu'il fut vers la Reine des Massagettes. J'ay sçeu de plus par Gelonide, qui se trouva à cette entre-veuë qu'il se fit une reconciliation solemnelle entre ces deux Personnes : Aryante agit pourtant si adroitement, qu'il ne parla point à Thomiris de la passion qu'il sçavoit qu'elle avoit pour vous : et elle agit aussi avec tant de retenuë ; malgré la violence de son temperamment, qu'elle ne luy dit pas que c'estoit moins parce qu'il estoit son Frere, que parce qu'il estoit vostre Rival, qu'elle le traittoit si bien. Ce n'est pas qu'ils ne s'entendissent tous deux parfaitement : mais Aryante eut ce respect pour celle à qui il demandoit protection, de ne le faire pas rougir de sa foiblesse : et Thomiris eut ce respect là pour elle mesme, de ne la descouvrir pas ouvertement. Mais afin de porter plus facilement la Princesse Mandane, à desesperer de sa liberté, et à ne desesperer pas Aryante ; ils resolurent qu'il falloit qu'elle traversast toute l'Armée de Thomiris : et en effet Seigneur, lors que cette Princesse fut conduite par le Prince Aryante, vers la Reine sa Soeur, Thomiris fit ranger son Armée en Bataille, dans une grande Plaine : de sorte que Mandane (à qui elle avoit envoyé un superbe Chariot, et un compliment par un de ses Officiers) passa au milieu de toutes ces Troupes :

   Page 6155 (page 321 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dont la multitude et la magnificence donnerent beaucoup de chagrin à cette Princesse ; du moins Martesie me l'a-t'elle raconté ainsi. Cependant Aryante et Andramite alloient à Cheval avec leurs Gens, apres le Chariot de Mandane, qui fut d'abord conduite dans une superbe Tente, qui touchoit celle où l'on avoit mis la Princesse Araminte, dés que Phraarte apres l'avoir enlevée, fut demander Asile et protection à la Reine des Massagettes. Mais Seigneur, elle n'y fut pas si tost, qu'on y mit des Gardes : et elle n'y eut pas esté une heure, que Thomiris fut la visiter ; car le Prince Aryante en traittant avec elle, l'avoit obligée à luy rendre tous les honneurs imaginables. Joint aussi, à ce qu'on en peut juger, que quand elle n'auroit eu autre raison de visiter cette Princesse, que celle de sa propre curiosité, elle l'auroit esté voir. De vous dire Seigneur, comment cette entre-veuë se fit, il ne me sera pas aisé de le faire bien exactement : car Martesie me l'a racontée avec tant de precipitation, que je ne sçay si je n'en oublieray point quelque circonstance, quoy que je face pourtant tout ce que je pourray pour n'en oublier aucune. Je vous diray donc Seigneur, que lors que Thomiris arriva, Mandane se pleignoit avec Doralise et Martesie, de la cruauté de sa fortune : et que dés qu'elle sçeut que cette Princesse arrivoit, elle fut au devant d'elle jusques à l'entrée de sa Tente, où elle la reçeut, avec autant de tristresse sur le visage, que civilité en toutes

   Page 6156 (page 322 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ses paroles. Mais Seigneur, cette tristesse n'empescha pas que Thomiris ne fust surprise de la beauté de la Princesse : du moins ceux qui la virent, remarquerent-ils que dés qu'elle la vit, elle rougit : et qu'il parut tant d'admiration dans ses yeux, par la surprise que l'esclat de la beauté de Mandane luy donna, que Doralise ne doute pas, qu'il n'y eust alors un instant, où elle trouva que vous n'aviez pas eu tort de n'estre point infidelle à une Personne qui avoit une beauté si merveilleuse. Mandane de son costé, trouva aussi Thomiris si belle (quoy qu'elle ne soit plus dans cette premiere jeunesse, qui a je ne sçay quelle fraischeur qu'on ne trouve que rarement au delà de dix-sept ans)que Martesie m'a chargé de vous dire, qu'elle ne doute nullement que la Princesse ne vous eust en cét instant, une nouvelle obligation d'une chose passée, voyant que vous aviez pû refuser l'affection d'une aussi belle Reine que celle-là. En effet Seigneur, il est certain que Thomiris ne paroist pas avoir plus de vingt-deux, ou vingt-trois ans. Mais pour en revenir où j'en estois, la Reine des Massagettes ne vit pas plustost Mandane, que cette Princesse prenant la parole ; je ne sçay Madame (luy dit elle en Assirien, sçachant que Thomiris le parloit) si je me dois pleindre ou loüer, de l'honneur que vous me faites : neantmoins, comme la Renommée m'a parlé de vous avec beaucoup d'avantage, je veux esperer pour vostre gloire, et pour ma satisfaction, que vous me protegerez : et je veux croire

   Page 6157 (page 323 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que les Gardes que vous m'avez donnez, font plus ma seureté, que pour me retenir captive. En fin Madame, je veux encore me persuader, que vostre raison esclairera celle du Prince Aryante, et qu'il se repentira de l'injuste resolution qu'il a prise. Comme il est mon Frere, repliqua Thomiris, il ne seroit pas juste que je fusse absolument contre luy : et tout ce que je vous puis dire de plus equitable, adjousta-t'elle en souriant, c'est que dés que vous l'aurez mis en liberté, je vous y metray aussi : de sorte que vous promettant que dés qu'il ne sera plus vostre Esclave, vous ne serez plus prisonniere, c'est vous promettre autant que je dois. Mais Madame, (adjousta-t'elle, sans luy donner loisir de respondre) ce qui m'amene icy principalement, est pour vous dire que vostre captivité n'aura rien de rude : et que vous serez servie avec tout le respect qu'on doit a vostre condition, et à vostre merite. Quoy que ce que vous me dittes, reprit la Princesse, n'ait rien qui ne semble civil et obligeant, je ne laisse pas de le trouver infiniment rude : car enfin Madame, par quel droit le Prince Aryante m'a-t'il amenée icy, et par quel droit m'y pouvez vous retenir ? Par celuy de la force reprit Thomiris, qui est le mesme qui a rendu Cyrus Vainqueur d'une grande partie de l'Asie. Cependant, adjousta-t'elle, comme il y a fort peu que vous estes icy, et que je n'ay pas encore eu le temps d'examiner toutes les raisons du Prince mon Frere ne parlons point s'il vous plaist aujourd'huy, ni de

   Page 6158 (page 324 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

liberté, ni de prison. Joint aussi poursuivit-elle, que je ne pense pas que vous vous en mettiez guere en peine : car la victoire est tellement accoustumée à suivre Cyrus, que quand vous ne devriez estre libre qu'apres qu'il m'auroit vaincuë, vous espereriez sans doute de l'estre bientost. En effet (adjousta-t'elle encore, avec un ton de voix où il y avoit quelque fierté, tout languissant qu'il estoit) qu'elle aparence y a-t'il qu'une Reine pûst resister à un Prince qui a vaincu tant de Rois ? car enfin je n'ay ny Villes ny Places fortifiées, qui me puissent servir d'Asile, et je n'ay que la valeur de mes propres Sujets : jugez donc Madame, si une Princesse pour qui Cyrus n'a mesme aucune estime, pourra se deffendre longtemps contre luy. Ha Madame, interrompit prudemment Mandane, je ne tomberay pas d'accord de ce que vous dittes ! car je sçay que Cyrus vous estime infiniment. Je sçay mieux que vous ce qu'il pense de moy (repliqua Thomiris en rougissant de confusion) mais apres tout Madame, adjousta-t'elle, toute foible que je suis, je puis vous assurer qu'encore que les Massagettes n'ayent point de Villes, ils ne sont pas aisez à vaincre : car comme ils combatent seulement pour la gloire, et qu'ils ne craignent pas que la longueur de la Guerre destruise leurs Villes et leurs Maisons, puis qu'ils n'en ont point ; ils combatent opiniastrément, et ne se rendent jamais qu'a l'extremité. Mais Madame, poursuivit-elle, ne parlons s'il vous plaist, ny de victoire, ny de

   Page 6159 (page 325 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Guerre : laissons l'advenir dans le secret de Dieux, et songeons seulement à faire que le present n'ait rien de fascheux pour vous. C'est pour cela Madame, que je souffriray que la Princesse de Pont qui est icy vous voye : car comme elle est d'un Païs où il y a plus de politesse que vous n'en trouverez dans le nostre, je croy qu'elle vous divertira, et qu'elle se tiendra bien hereuse d'estre avec une Personne comme vous. Mandane estant alors fort surprise d'ouïr dire qu'Araminte fust au lieu où elle estoit, ne pût s'empescher de tesmoigner son estonnement, et de demander comment elle y pouvoit estre. De sorte que Thomiris, qui n'estoit sans doute pas marrie de changer ce discours, luy dit en peu de mots que le Prince Phraarte la luy avoit amenée, et luy avoit demandé protection : apres quoy Thomiris ne pouvant demeurer plus longtemps avec une Personne qu'elle trouvoit plus belle qu'elle n'eust voulu la trouver, se retira, apres luy avoir encore fait quelque civilité. A peine fut elle sortie, que la Princesse Araminte, conduite par celuy qui commandoit ceux qui la gardoient, entra dans la Chambre de la Princesse : mais Seigneur, cette entreveuë fut plus agreable que celle de Mandane et de Thomiris : car encore que ces deux Princesses ne se fussent jamais veuës, elles ne laisserent pas de s'aborder comme si elles eussent esté Amies : et l'esgallité de leur fortune, jointe à la haute estime qu'elles avoient l'une pour l'autre, sur le rapport de ceux qui leur avoient parlé

   Page 6160 (page 326 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de leur merite, lia en un instant une tres estroite amitié entre ces deux admirables Personnes. D'autre part Hesionide fit la mesme chose avec Martesie : pour Doralise, son destin a esté si heureux en cette occasion, qu'elle est la consolation de ces deux Princesses : car encore qu'elle soit tres affligée, et du malheur de Mandane, et de celuy qu'elle a de voir Andramite aupres d'elle, c'est une espece de douleur despite, s'il est permis de parler ainsi, qui luy a fait dire cent plaisantes choses au plus fort de son desespoir, depuis qu'elle est en ce lieu là. Mais Seigneur, pour achever de vous dire tout ce que je sçay, vous sçaurez que la vertueuse Gelonide agit si adroitement, qu'elle me fit le lendemain au soir parler à Martesie, qui me fit aussi voir un moment la Princesse, qui m'ordonna de vous dire tout ce que je sçavois de sorte Seigneur, que Gelonide trouvant qu'il estoit à propos que vous sçeussiez promptement l'estat des choses, me donna le Paquet que je vous ay presenté ; me fît partir dés le lendemain ; et me donna un Guide, afin qu'on ne m'arrestast point en passant l'Araxe. Mais en me congediant, elle m ordonna de vous dire, qu'elle alloit faire tout ce qu'elle pourroit, pour tascher de remettre la raison dans l'ame de Thomiris s et dans celle d'Aryante : adjoustant toutes fois, qu'a dire les choses comme elle les pensoit, elle craignoit fort de ne le pouvoir pas. Apres cela, Ortalque s'estant teû, Cyrus luy fit encore beaucoup de questions, où il respondit

   Page 6161 (page 327 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit selon ce qu'il sçavoit, ou ne sçavoit pas : et il se retira quand il eut satisfait la curiosité de son Maistre. Mais comme le Prince Myrsile n'avoit osé l'interrompre, il n'estoit pas assez esclaircy de tout ce qu'il vouloit sçavoir de Doralise : c'est pourquoy à la premiere occasion qu'il en trouva, il quitta Cyrus afin d'aller entretenir Ortalque avec plus de loisir.


Capture et libération de quatre des sept sages
Onesile, princesse dArmenie, rejoint le camp de Cyrus, accompagnée dune parente nommée Telagene, et manifeste son désir de recevoir des nouvelles de son époux Tigrane, parti en compagnie de Spitridate à la recherche dAraminte. Cyrus lui assure quil sera bientôt de retour. Peu après, le héros aperçoit un homme prenant la fuite par la rivière. Son serviteur, resté à terre, lui apprend quil sagit du roi de Pont, qui sapprête à rejoindre larmée de Thomiris dans lespoir de revoir encore une fois Mandane. Une fois de retour au camp, Cyrus est agréablement surpris par la présence du sage Anacharsis, accompagné par trois amis. Après avoir demandé à ce dernier dêtre son ambassadeur auprès de Thomiris, le héros, en compagnie de ses nouveaux amis, de la princesse Onesile et dautres dames, évoque le célèbre Banquet des Sept Sages. On demande à Mnesiphile et Chersias den faire un récit circonstancié.
Portrait d'Onesile
Tandis que l'armée de Cyrus continue la route vers l'Araxe, la princesse Onesile vient au devant du héros, dans l'espoir d'obtenir des nouvelles de son époux Tigrane, prince d'Armenie. Le narrateur fait un portrait développé de la jeune femme : joignant aux qualités esthétiques toutes les vertus spirituelles, Onesile se distingue cependant par son habileté à écrire, ainsi que par l'habitude de paraître parfois absente lors d'une conversation. Elle parvient cependant toujours à répondre à propos. Par ailleurs, la santé d'Onesile n'est pas aussi bonne qu'on le souhaiterait.

Cependant comme il n'y avoit plus rien à attendre, Cyrus resolut avec Mazare, qu'il faloit s'avancer jusques au bord de l'Araxe : et que de là, pour garder quelque bien seance, avec une Reine qui n'estoit injuste que parce qu'elle l'aimoit trop, il envoyeroit quelque Personne de consideration vers elle, pour luy demander la Princesse Mandane, et la Princesse Araminte, avant que de la combatre : et qu'en attendant il donneroit ordre d'avoir des Bateaux pour faire un Pont sur l'Araxe. De sorte qu'ayant le jour suivant tenu un Conseil, plus pour la forme que par necessité, on y resolut ce qu'il proposa, et son Armée commença de marcher et marcha en effet sans aucun obstacle, jusques au bord de l'Araxe, où il campa. Mais à peine y fut-il, qu'il sçeut que la Princesse Onesile, Femme de Tigrane, estoit arrivée à une petite Ville qui estoit un de ses Quartiers : et qu'elle s'estoit avancée jusques là pour luy venir demander des nouvelles de son Mary : car comme l'Araxe prend sa Source dans la Mantiane, et qu'il traverse l'Armenie, elle avoit suivy le fil de l'eau, sçachant la marche de Cyrus :

   Page 6162 (page 328 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

afin de sçavoir de sa bouche, tout ce qu'il sçavoit de Tigrane. De sorte que comme Cyrus estimoit fort cette Princesse, et qu'il sçavoit quelle estoit l'affection que Tigrane avoit pour elle, et celle qu'elle avoit pour luy, il ne voulut pas luy accorder la permission qu'elle luy envoya demander de le venir trouver : et il voulut luy faire une visite, puis qu'il le pouvoit sans prejudicier à son dessein : car comme il ne devoit envoyer que le jour suivant vers Thomiris, il eut ce jour là tout entier à rendre cette civilité à la Princesse d'Armenie. Et certes ce n'estoit pas sans raison, que Cyrus avoit beaucoup d'estime pour elle : car cette Princesse n'estoit pas d'un merite ordinaire. En effet Onesile avoit tout ce qu'on peut souhaiter en une Femme, soit pour les graces du corps ; pour celles de l'esprit ; ou pour les qùalitez de l'ame. Onesile estoit grande, de belle taille, et de bonne mine : elle avoit les cheveux bruns, les yeux noirs, le trait blanc et uny, la peau delicate, la bouche incarnate et soûriante, et le tour du visage fort agreable, quoy que d'une forme assez particuliere : car on ne pouvoit veritablement dire qu'il fust tout à fait en ovalle ; et on ne pouvoit pas dire aussi qu'il fust rond. De plus, elle avoit le nez tres bien fait : et sans estre ny trop grand, ny trop petit, il avoit tout ce qu'il falloit pour contribuer à la bonne mine d'Onesile, et pour ne gaster point cét assemblage de belles choses, qui la faisoit une des plus belles, et des plus charmantes Personnes du

   Page 6163 (page 329 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

monde : car non seulement elle avoit tout ce que je viens de descrire ; mais elle avoit de plus, un si grand et un si bel esclat dans les yeux ; un air si fin, si noble, et si spirituel en sa phisionomie ; une beauté si particuliere à la bouche ; une gorge si admirablement belle ; et un carractere de Grandeur en toutes ses actions, qui plaisoit si fort ; que quand elle n'auroit eu de merveilleux que les seules graces de sa Personne, elle auroit esté digne de beaucoup d'admiration. Cependant son esprit brilloit encore plus que ses yeux : et l'on peut asseurer que qui que ce soit n'en a jamais eu un plus penetrant ; plus esclairé ; plus agreable ; plus solide ; ny d'une plus vaste estendue. Car encore que son imagination fust si prompte, et si vive, qu'elle dérobast jusques dans le coeur, les pensées de ceux qui luy parloient ; et qu'on peust quelquefois appeller divination, la maniere dont elle entendoit les choses ; il est pourtant certain que quelque prompte que fust son imagination, elle ne devançoit jamais son jugement : qui agissant aussi diligemment qu'elle, faisoit que cette Princesse jugeoit equitablement de tout. Ce n'est pas qu'on ne pûst quelquesfois luy reprocher qu'elle n'estoit pas tousjours où elle paroissoit estre, car il est certain qu'il y avoit peu de Gens au monde qui peussent occuper assez son esprit, pour l'empescher longtemps de penser à autre chose qu'a ce qu'ils luy disoient. Mais elle revenoit si à propos, et si agreablement de ces legeres distractions,

   Page 6164 (page 330 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dont ses Amies particulieres luy faisoint la guerre ; qu'elle respondoit aussi juste, à ce que l'on ne croyoit pas qu'elle eust entendu, que si son esprit n'eust point fait plusieurs petits voyages durant la conversation, et qu'il ne fust pas separé de celles qui la formoient. Joint qu'à parler veritablement, ce qui paroissoit quelquesfois distraction, et resverie, estoit un pur effet de l'estenduë de son esprit : qui ne pouvant se refermer en un seul objet, se partageoit en tant d'objets differents, qu'il n'estoit pas possible que durant qu'il estoit partagé, il n'en parust quelque chose, ou au son de sa voix, ou en ses yeux, ou en quelqu'une de ses actions : et je pense mesme qu'on en pouvoit accuser sa generosité : estant certain que tres souvent en escoutant une de ses Amies ; elle pensoit encore comment elle en serviroit quelque autre. Ainsi on peut dire sans flatterie, que la seule petite chose dont on pouvoit quelquesfois accuser la Princesse d'Armenie, servoit à la rendre plus aimable, et plus parfaite : et estoit un pur effet de la Grandeur de son esprit, et de celle de sa bonté. Joint aussi que lors qu'elle revenoit tout de bon à ceux qui estoient aupres d'elle, sa conversation estoit la plus agreable du monde, et la plus capable de satisfaire pleinement les plus delicats et les plus difficiles : n'y ayant rien de si eslevé dont elle ne parlast à propos, ny rien de si bas, dont elle ne pûst parler noblement. De plus, on peut encore dire que jamais personne serieuse n'a eu un enjoüement plus aimable, que

   Page 6165 (page 331 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celuy qu'elle avoit quelquesfois dans l'esprit ; ny n'a sçeu faire un si agreable meslange, de l'air modeste et de l'air galant, que cette Princesse : ny n'a entendu les choses du Monde plus finement. Mais si Onesile parloit eloquemment, elle escrivoit aussi bien qu'on pouvoit escrire : et l'on peut dire enfin que peu de Femmes ont aussi bien escrit qu'elle : mais apres tout il falloit pourtant encore que son esprit cedast à sa generosité, à sa bonté, et à sa vertu. En effet, on peut assurer qu'on ne peut pas avoir l'ame plus solidement genereuse qu'Onesile l'avoit : et que qui que ce soit n'a jamais sçeu obliger d'une maniere plus noble ; plus desinteressée ; ny plus Heroïque : car non seulement elle accordoit de bonne grace à ses Amis, tout ce qu'ils desiroient d'elle ; mais elle leur rendoit mesme des offices qu'ils ne luy demandoient pas, et qu'ils n'eussent osé luy demander. De plus, quiconque avoit de la vertu, estoit assuré de sa protection : et elle estoit si fort touchée du merite extraordinaire, qu'elle ne pouvoit voir un honneste homme malheureux, sans en avoir de la douleur, quoy qu'il ne fust pas de ses Amis particuliers. Enfin Onesile avoit le coeur si Grand, et si noble, que quoy qu'elle fust destinée à occuper le Throsne d'Armenie, on peut encore dire qu'elle estoit au dessus de sa fortune : et qu'elle en avoit moins, qu'elle ne meritoit d'en avoir. Aussi tout le monde la pleignoit avec tendresse, de ce que sa santé n'estoit pas tousjours aussi bonne, que tous ceux

   Page 6166 (page 332 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui la connoissoient l'eussent desiré : ce n'est pas qu'elle ne fust tout à la fois agissante, et delicate ; et qu'elle ne fist bien souvent autant de choses, que ceux qui se portoient le mieux ; principalement quand il s'agissoit de servir quelqu'un. De plus, Onesile estoit aussi liberale qu'on peut l'estre : et l'on peut assurer sans mensonge, qu'elle avoit toutes les vertus ensemble : et qu'elle estoit si respectée, et si tendrement aimée de tous ceux qui avoient l'honneur de l'aprocher, qu'il n'estoit pas estrange que le merite d'une Personne si extraordinaire, eust fait assez d'impression dans l'esprit de Cyrus, pour luy donner la pensée d'agir avec elle avec toute la civilité possible, et pour obliger à l'aller trouver des qu'il sçeut qu'elle avoit dessein de venir vers luy. Aussi y fut il avec empressement, suivy d'Indathyrse, qui le quitoit le moins qu'il pouvoit, et de cinq ou six autres seulement.

Telagene
Tandis que Cyrus rassure Onesile en la persuadant du prochain retour de Tigrane, parti en compagnie de Spitridate afin de convaincre son frère Phraarte de rendre la princesse Araminte, Indathirse s'entretient avec une parente d'Onesile, nommée Telagene. Celle-ci est à la fois belle et intelligente : elle possède une mémoire exceptionnelle de tous les ouvrages écrits, dont la connaissance lui a permis de développer à son tour une grande facilité d'écriture.

Des qu'Onesile sçeut que Cyrus estoit arrivé au lieu où elle estoit, elle fut au devant de luy : mais comme il avoit monté l'Escallier fort viste, elle ne fut que jusques à la Porte de sa Chambre : où dés que le premier Compliment fut fait, et que Cyrus eut aussi salüé une Parente d'Onesile qui estoit avec elle, il luy presenta Indathyrse, dont il luy dit la condition, et le merite en peu de mots. En suitte de quoy Onesile luy tesmoigna la douleur qu'elle avoit de ce que le Prince Phraarte son Beau-frere avoit fait : et l'inquietude où elle estoit, de ne sçavoir où pouvoit estre Tygrane, qu'elle avoit

   Page 6167 (page 333 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçeu estre allé avec Spitridate, pour chercher son Frere, et pour tascher de l'obliger à rendre la Princesse Araminte. Je m'assure Seigneur (luy dit elle, apres beaucoup d'autres choses) que vous trouverez que la peine où je suis n'est pas mal fondée : et qu'ayant sçeu que Phraarte estoit allé demander retraite à Thomiris, j'ay eu lieu d'entreprendre de faire le voyage que j'ay entrepris : afin que si Tigrane venoit icy, je pusse tascher d'empescher que les deux Freres ne se tuassent : car comme Phraarte a tousjours tesmoigné avoir beaucoup d'amitié pour moy, il m'est resté quelque esperance de le ramener à la raison si je le pouvois voir. Plûst aux Dieux Madame, reprit Cyrus, que vous pussiez persuader à Phraarte, et au Prince Aryante, de mettre les deux Princesses qu'ils ont enlevées en liberté : et que le bruit d'une si belle avanture, ramenast Tigrane aupres de vous. Mais Madame, adjousta-t'il, sans m'amuser à faire des souhaits inutiles, je vous diray seulement qui je ne doute point du tout que nous ne voiyons bien-tost le Prince Tigrane icy : car comme il n'est pas possible qu'il ne sçache par la Renommée, que la Princesse Araminte est aupres de Thomiris, et que je suis aupres de l'Araxe ; il est à croire que je ne me tronpe pas, lors que je vous assure que vous le reverrez dans peu de jours. Pendant que Cyrus entretenoit la Princesse d'Armenie, Indathyrse et les autres Gens de qualité qui avoient suivy Cyrus, parloient à cette Parente d'Onesile, qui s'appelloit

   Page 6168 (page 334 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Telagene, et qui estoit d'une des plus illustres Maisons d'Armenie : car comme cette belle Fille sçavoit le Grec, et qu'Indathyrse l'avoit apris parfaitement durant le voyage qu'il avoit fait en Grece, pour aller chercher Anacharsis, il eut un fort grand plaisir à l'entretenir : et certes ce ne fut pas sans raison, que cette belle Personne luy plût, puis qu'elle avoit beaucoup de choses à plaire. Telagene estoit de taille mediocre, mais bien faite : elle avoit les yeux grands, et bleus, et d'un esclat languissant et doux, qui plaisoit infiniment. Elle avoit le taint uny, et vif, le visage en ovale, et les cheveux d'un chastain si clair, et si beau, qu'on eust pu les dire blonds sans leur faire grace. De plus, Telagene n'avoit pas seulement beaucoup de beauté, beaucoup de douceur, et beaucoup d'esprit, car elle avoit encore la memoire remplie de tout ce qu'on avoit escrit d'agreable par toute la Grece ; et depuis Hesiode jusques à Sapho, qui vivoit alors, rien n'avoit eschapé à sa curiosite, de tout ce que les Muses avoient produit d'excellent. Aussi cette grande lecture avoit elle donné à Telagene un facilité de bien escrire, et d'escrire galamment, qu'on mettoit avec raison entre les bonnes qualitez qui la rendoient aimable. Sa conversation estoit douce, flatteuse, et complaisante : mais ce qui estoit encore fort estimable en Telagene, c'est qu'elle avoit l'ame infiniment tendre à l'amitié, et toutes les inclinations si nobles, et si portées à la veritable vertu, qu'elle estoit incapable de faire

   Page 6169 (page 335 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais rien qui l'en pust tant soit peu esloigner : de sorte qu'il n'est pas fort estrange si durant que Cyrus entretenoit Onesile, Indathyrse prit tant de plaisir à entretenir Telagene, qu'il ne croyoit pàs qu'il y eust un quart d'heure qu'il luy parlast lors que Cyrus partit d'aupres de la Princesse d'Armenie : qui se resolut d'attendre en ce lieu là, l'effet de l'esperance que ce Prince luy avoit donnée de revoir bien tost Tigrane. Car comme la Ville où elle estoit alors estoit à un Prince Allié du Roy d'Armenie, et du Roy des Medes, elle y pouvoit estre seurement : joint que Cyrus estant Maistre de la Campagne, au deça de l'Araxe, et toutes les Troupes de Thomiris estant de l'autre costé du Fleuve, elle estoit en seureté.

Le dessein du roi de Pont
Alors qu'il retourne auprès du fleuve avec ses soldats, Cyrus aperçoit un homme, visiblement pressé de monter dans une petite embarcation. Quand Cyrus fait mine de l'observer, l'homme hâte les préparatifs, laissant son serviteur sur le bord de la rivière. Lorsque ce dernier reconnaît Cyrus, il apparaît profondément confus. Il lui révèle que l'homme prenant la fuite n'est autre que le roi de Pont qui, ayant survécu à sa blessure n'a d'autre ambition que de revoir une fois en sa vie Mandane. Il est décidé d'aller combattre dans le parti de Thomiris. Cyrus permet au serviteur de rejoindre son maître, afin de l'exhorter à retrouver un parti plus juste.

Cependant comme Cyrus s'en retournoit le long de la Riviere, avec ceux qui l'avoient suivy, il vit d'assez loin douant luy, un honme qui entroit dans un Batteau qui estoit si perit, que ne pouvant contenir son cheval, il l'avoit laissé aller par la Plaine, et estoit debout sur le bord de ce Batteau, à faire signe à un homme à cheval qui venoit vers luy, comme s'il eust voulu le faire haster. De sorte que dans le mesme temps que Cyrus observoit ce que je viens de dire, ce cheval abandonné estant venu passer en bondissant aupres de ce Prince, il pût remarquer qu'il estoit fort beau, et que son Maistre devoit estre un homme de qualité : si bien qu'ayant beaucoup de curiosité de sçavoir quelle pouvoit estre la raison qui obligeoit cét homme à perdre un si beau cheval ; et rien ne luy

   Page 6170 (page 336 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pouvant estre indifferent, de tout ce qui passoit en un Païs où sa Princesse estoit captive ; il poussa son cheval à toute bride : apres avoir dit à Indathyrse ce qui l'y obligeoit, et fut vers l'endroit où ce petit Batteau estoit à bord : attendant que cét homme qui venoit au galop fust arrivé. Mais comme il en estoit encore à plus de cinquante pas, et que celuy qui estoit dans ce Batteau vit l'action de Cyrus : et le reconnut, il changea le dessein qu'il avoit d'attendre cét homme qui estoit à luy, en celuy de faire ramer diligemment. pour s'esloigner du Rivage ; et en effet deux Pescheurs qui avoient entrepris de le passer, ramerent avec tant de force, qu'ils l'esloignerent assez du bord pour ne pouvoir plus estre arresté. Il ne fut pas mesme reconnu par Cyrus : parce qu'ayant tourné la teste du costé où il vouloit aborder, il ne luy pût voir le visage. Il ne laissa pourtant pas de sçavoir qui il est : car comme cét homme qui venoit si diligemment pour entrer dans ce Batteau, vit que son Maistre ne l'attendoit pas, il voulut se retirer : si bien que retenant son cheval tout court, il voulut prendre plus à droit pour esviter la rencontre de ceux qu'il voyoit. Mais comme cette avanture avoit donné beaucoup de curiosité à Cyrus, il fut droit à luy, suivy de ceux qui l'accompagnoient : et il y fut si diligemment, que cét homme l'ayant reconnu, fut si surpris de sa veuë, qu'il n'eut plus la force de fuir. Au contraire, descendant de cheval en diligence, il se mit à genoux devant Cyrus, qui d'abord

   Page 6171 (page 337 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne le reconnut pas : mais un moment apres, il se remit que c'estoit un de ces quarante Cavaliers, qui avoient autrefois conspiré contre luy ; et à qui il avoit pardonné. Cependant ce malheureux se voyant sous la puissance d'un Prince à qui il devoit la vie, et à qui il l'avoit voulu oster, prit la parole en tremblant. C'est avec beaucoup de confusion Seigneur, luy dit-il, que je parois devant vous : et que j'y parois ingrat. Mais Seigneur, si vous considerez par quelle pitoyable avanture, je suis à un Maistre qui est vostre ennemy, vous me le pardonnerez : car enfin Seigneur, j'estois né Sujet du Prince de Cumes, et j'estois retourné dans cette Ville, lors que vous l'assiegeastes : si bien qu'ayant esté choisi pour la garde du Chasteau, lors qu'Anaxaris s'en rendit Maistre, et qu'il en chassa le Roy de Pont, ce malheureux Prince m'ayant commandé de le suivre dans sa fuite, je le suivis en effet, et je ne l'ay point abandonné depuis cela. Quoy (s'escria Cyrus, en tournant la teste vers le Fleuve) celuy que je voy dans ce Bateau, est le Roy de Pont ; ouy Seigneur, reprit-il, et je ne craindray point de vous dire, que c'est le plus malheureux Prince de la Terre. Apres cela, Cyrus regarda vers le haut et vers le bas de la Riviere, pour voir s'il n'y avoit point quelque Bateau dont il se pûst servir, pour executer un dessein qui luy vint dans l'esprit : mais n'en ayant point veû, il se retourna vers cét homme, qui luy avoit apris que celuy qui traversoit, l'Araxe estoit le Roy de Pont, et continua d'informer

   Page 6172 (page 338 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ce qu'il avoit envie d'aprendre. Bien qu'apres vous avoir sauvé la vie, luy dit Cyrus, je deusse vous punir severement, d'avoir porté les Armes contre moy ; je ne laisse pas de vous prometre de vous pardonner encore une fois, pourveû que vous me disiez veritablement, ce qu'a fait le Roy de Pont, depuis qu'il partit du Tombeau de Menestée ; et quel peut estre son dessein en passant dans le Païs des Massagettes. Seigneur (reprit cét homme avec beaucoup de joye, d'entendre ce que Cyrus luy disoit) pour vous dire ce que vous voulez sçavoir, il faut que vous sçachiez, que ce malheureux Roy dont les blessures s'estoient r'ouvertes, estant party de nuit, et allant le long d'un Torrent, fut cent fois exposé à perdre la vie : mais à la fin le jour commencant de poindre, il marcha assez viste, tout foible qu'il estoit, et gagna un Bois assez espais, où il descendit de cheval, et se coucha au pied d'un Arbre, parce qu'il n'en pouvoit plus, Mais à peine y fut il, que la perte du sang l'ayant extraordinairement affoibly, il s'esvanouït : de sorte que je me trouvay alors en un pitoyable estat. Mais par hazard ayant entendu le chant de divers Oyseaux domestiques, je conclus qu'il falloit qu'il y eust une Habitation assez proche : si bien qu'allant vers le lieu où j'entendois de temps en temps le chant des Oyseaux, je trouvay en effet à deux cens pas du lieu où j'avois laissé le Roy de Pont, une Cabane de Bergers : où ayant trouvé un bon et charitable Viellard, je luy dis

   Page 6173 (page 339 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'estat où estoit mon Maistre, sans luy en dire la condition. Si bien que cét officieux Berger, assemblant toute sa Famille, vint aveque moy au pied de cét Arbre, où j'avois laissé ce malheureux Prince esvanoüy : de sorte qu'estant touché de compassion en le voyant, il le fit non seulement transporter dans sa Cabane, mais il pensa ses blessures luy mesme : me disant qu'ayant esté blessé en sa jeunesse avec un fer de Houlette, un vieux Pasteur luy avoit apris à connoistre un Herbe qui croissoit dans le Bois où il demeuroit, qui arrestoit la perte du sang, et qui consolidoit le playes en peu de temps. Et en effet Seigneur, ce sage Berger ayant pensé le Roy de Pont, le fit revenir de sa foiblesse, et le traita si soigneusement, qu'il luy sauva la vie. Cependant comme la fiévre le prit, il n'a pû estre en estat de partir de cette Cabane, que lors qu'il a sçeu que Mandane avoit esté enlevée, et que vous marchiez vers les Massagettes. Si bien que ne doutant pas que le lieu vers où vous alliez ne fust celuy où estoit la Princesse Mandane, il a tousjours tenu la mesme route, en marchant de nuit seulement ; jusques à ce qu'ayant sçeu avec certitude, que cette Princesse estoit aupres de Thomiris, il a pris la resolution d'y aller. Mais Seigneur, je vous puis asseurer, qu'il ne l'a pas prise sans peine : car encore que je ne sois pas d'une condition à devoir estre le Confident de la douleur d'un si Grand Prince, je n'ay pas laissé de sçavoir une partie de ses sentimens. En effet comme il

   Page 6174 (page 340 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'est tenu obligé des soins que j'ay eus de luy, depuis son départ de Cumes, et que j'ay esté seul à qui il ait pu parler ; plustost que de ne se pleindre point, il s'est accoustumé à se pleindre quelquefois à moy : de sorte qu'apres avoir apris où estoit la Princesse Mandane, et qui estoit celuy qui l'avoit enlevée, j'ay sçeu une partie de ses inquietudes. Se voyant donc dans la necessité de resoudre quel Parti il devoit prendre, il s'est trouvé si embarrassé, qu'il n'a jamais pensé choisir. Il y avoit des instans, où il eust bien voulu combatre contre le Prince qui a enlevé la Princesse Mandane : mais comme il ne le pouvoit qu'en se rangeant dans vostre Armée, il ne s'y est pû resoudre : et il a mieux aimé s'aller jetter dans le Parti de Thomiris : avec la resolution de servir dans son Armée sans estre connu : et avec le dessein en cas qu'il le soit, de dire au Prince Aryante qu'il ne pretend plus rien à Mandane, et qu'il ne veut autre chose que vous empescher de la posseder. Car comme il est persuadé, que cette Princesse ne consentira jamais qu'Aryante l'espouse, il croit ne luy ceder rien, en luy cedant tout : ainsi il va sans autre esperance que celle de voir Mandane encore un fois en sa vie, et de trouver la mort pendant cette Guerre. Voila Seigneur, poursuivit cét homme ; quel est le dessein du Roy de Pont : à qui j'ay ouy dire mille et mille fois, des choses de vous infiniment touchantes, lors qu'il s'est souvenu de l'obligation qu'il vous avoit, et qu'il s'est pleint de ce que la violence de sa passion, le forcoit d'estre

   Page 6175 (page 341 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

injuste et ingrat. Apres cela, Cyrus voyant qu'il ne pouvoit plus rien aprendre de cét homme, luy dit qu'il luy pardonnoit : et pour vous le tesmoigner, adjousta ce Prince, je consens que vous alliez passer le Fleune à l'endroit le plus proche où vous le pourrez ; que vous retourniez vers vostre Maistre ; et que vous luy disiez de ma part, que c'est estre mauvais Amant, que de se ranger du Party du Ravisseur de sa Maistresse. Vous luy direz aussi, que s'il est veritablement genereux, il viendra employer sa valeur pour sa liberté, et combatre dans mon Armée. Dittes luy encore que je luy offre tousjours, ce que la Princesse Araminte sa Soeur luy offrit en Lydie, et que les Dieux n'ont pas voulu que son merite peust toucher le coeur de Mandane, il devroit plus tost me la ceder qu'au Prince Aryante. Mais pour luy dire encore quelque chose de plus fort, dittes luy que Mandane le haïra, s'il combat pour son Ravisseur : et qu'elle luy redonnera son amitié, s'il combat pour sa liberté. Cyrus ayant prononcé ces paroles, quitta ce Cavalier des qu'il luy eut promis de luy obeïr : et continuant de marcher, il se pleignit à Indathyrse, de ce que la Fortune mettoit un si vaillant homme dans le Parti de son ennemy.

Anacharsis présente à Cyrus ses compagnons
Tandis que Cyrus et les siens rentrent au camp, des cavaliers reviennent avec quatre hommes qu'ils ont arrêtés. Indathirse reconnaît aussitôt son oncle, l'illustre Anacharsis. Cyrus lui témoigne une grande politesse et affirme qu'il est libre. Anacharsis lui présente ses compagnons : Chersias, sujet du sage Bias, Mnesiphile, ami de Solon et Diocles, ami du roi de Corinthe. Cyrus est enchanté d'être entouré d'hommes aussi vertueux.

Il est vray qu'il n'eut pas grand loisir de se pleindre : car comme il estoit descendu de Cheval et qu'il estoit desja assez prés de sa Tente, quelques Cavaliers luy presenterent quatre hommes qu'ils avoient arrestez, comme ils cherchoient à passer le Fleuve. Mais à peine jetta-t'il les yeux sur

   Page 6176 (page 342 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le plus âgé de ceux qu'on luy presentoit, qu'il connut que ce n'estoit pas un homme ordinaire : son Habiliement estoit pourtant simple et negligé, et son visage mesme se pouvoit plustost dire laid que beau : Neantmoins malgré tout cela, il y avoit tant d'esprit en sa phisionomie : et il paroissoit tant de tranquilité sur son visage, que dés ce premier abord, Cyrus en conçeut une haute opinion. Les autres Estrangers qui accompagnoit celuy là, estoient des hommes de fort bonne mine, et qui estoient encore au plus bel âge de la vie : car pour luy, il paroissoit avoir plus de cinquante ans. Cependant ces quatre prisonniers n'eurent pas loisir de parler, ni Cyrus non plus ; car Indathyrse qui suivoit ce Prince s'estant aproché comme on les luy presentoit, vit que le plus âge des quatre estoit Anacharsis : de sorte que ce digne Neveu d'un Oncle si illustre, prenant la parole en regardant Cyrus : j'espere Seigneur, luy dit-il, que ces Prisonniers seront favorablement traitez par vous, des que vous sçaurez que ce fameux Anacharsis que j'ay cherché inutilement en Grece, est presentement sous vostre puissance. Comme mes Troupes, reprit obligeamment Cyrus, n'ont droit de faire des Prisonniers que sur mes ennemis, et que je ne pretens pas que le sage Anacharsis soit de ce nombre, je declare qu'il est libre : et que bien loin de pretendre qu'il soit mon Prisonnier, je tiendray à gloire qu'il veüille bien souffrir que je sois son Amy. Vous avez raison Seigneur,

   Page 6177 (page 343 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repliqua Anacharsis, de ne me mettre pas au nombre de vos ennemis : puis que je fais une profession trop ouverte d'estre Amy particulier, de tous ceux qui ont une vertu extraordinaire, pour ne m'estimer pas heureux d'estre le vostre. Mais Seigneur, poursuivit-il, je vous demande pour grace singuliere, de croire que ce n'est nullement comme au Vainqueur de l'Asie que je vous donne mon amitié, mais comme au vainqueur de tous les vices : et comme au possesseur de toutes les vertus. Si vous me connoissiez par vous mesme, reprit Cyrus, et que vous me loüassiez comme vous venez de faire, je me tiendrois le plus glorieux de tous les hommes : mais comme vous ne me connoissez que par la Renommée, qui s'est accoustumée depuis long temps à me flatter, je ne sens qu'imparfaitement le plaisir qu'il y a d'estre loüé, par un des hommes du monde qui merite le plus de loüanges. Apres cela, Cyrus qui n'estoit pas en lieu qui fust propre à faire une longue conversation, prit Anacharsis par la main pour le faire entrer dans sa Tente : mais comme il faisoit toûjours les choses obligeamment, il luy demanda dés qu'il fut entré, qui estoient ceux qui estoient aveque luy, et qui paroissoient plustost estre Grecs, que Scythes ? Seigneur, repliqua Anacharsis, celuy qui est le plus prés de vous, est en effet un illustre Grec, qui s'apelle Chersias, qui est nay Sujet du sage Bias Prince de Priene (dont je sçay que vous connoissez la reputation) et qui est un assez

   Page 6178 (page 344 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

honneste homme, pour avoir esté jugé digne, tout jeune qu'il est, aussi bien que Mnesiphile et Diocles, d'estre de ce fameux Banquet des sept Sages, où ma bonne fortune me fit rencontrer : et dont on a tant parlé par tout le monde. Estre nay Sujet du sage Bias, repliqua Cyrus ; estre Amy du sage Anacharsis ; et l'avoir esté de Periandre, de Solon, de Pittacus, de Thales, de Cleobule, et de Chilon, est un si grand avantage, qu'il est facile de se persuader qu'il faut que Chersias merite de le posseder. Je vous assure Seigneur, repliqua Chersias, que si ceux que vous nommez avoient souvent aussi mal choisi leurs Amis, qu'ils ont fait en me choisissant, ils n'auroient pas merité le nom de Sage, qu'on leur donne par toute la Grece avec tant de justice. Mais à dire vray, cela ne leur est sans doute arrivé qu'à mon avantage : du moins scay-je bien que Solon en choisissant Mnesiphile que vous voyez, pour estre un de ses meilleurs Amis (dit-il à Cyrus, en luy montrant un de ces autres Grecs qui estoient avec Anacharsis) ne s'est pas trompé au choix qu'il a fait, non plus que le Roy de Corinthe en aimant Diocles que vous voyez aupres de ce genereux Athenien. En mon particulier, repliqua Diocles, je suis obligé, pour justifier la memoire du Grand Prince dont j'ay eu l'honneur d'estre aimé, de dire que ce fut la passion que j'avois pour sa gloire, qui luy fit excuser tous mes deffauts : et je puis dire aussi, adjousta Mnesiphile, que c'est l'amour que j'ay pour ma

   Page 6179 (page 345 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Patrie, qui a obligé Solon à me donner son amitie. Quoy qu'il en soit, dit Cyrus, je veux bi ? estre trompé, apres de si excellens hommes : et vous assurer que je vous estime desja beaucoup, quoy que je ne vous connoisse pas assez, pour en juger par moy mesme. Mais encore, adjousta-t'il, quelle peut estre la cause qui a obligé trois illustres Grecs, à venir en Scythie, qui n'est sans doute pas un Pais aussi agreable que la Grece ? Seigneur, reprit Anacharsis en soûriant, ces illustres Grecs m'ont voulu persuader qu'ils y venoient plus pour l'amour de moy, que par la seule curiosité de voyager : mais je ne sçay si je serois digne d'avoir eu l'amitié de tant de Sages, si je me laisois tromper si facilement. Pour moy, repliqua Diocles, je n'ay point eu de plus puissant motif en faisant ce voyage, que celuy de voir le Païs où est nay un homme que les plus sages hommes de la Grece ont admiré. Et pour ce qui me regarde, adjousta Chersias, je n'ay pas tant songé à voir la Patrie d'Anacharsis, qu'à voir Anacharsis luy mesme : et à tascher de profiter de sa sagesse, en ne me separant pas si tost de luy. Comme je suis fort sincere, dit alors Mnesiphile, j'advoüeray Seigneur, que ce qui m'a fait traverser la Mer, et passer d'Europe en Asie, a esté non seulement pour suivre Anacharsis, mais encore pour pouvoir avoir la gloire de me vanter d'avoir esté tesmoin de quelqu'une de ces Grandes actions dont la Renommée parle par toute la Terre : et de voir en vostre Personne,

   Page 6180 (page 346 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'homme du monde pour qui l'illustre Solon a le plus d'estime. Aussi m'a-t'il chargé Seigneur, de vous tesmoigner la joye qu'il a euë, lors qu'il a sçeu la genereuse action que vous fistes, en faisant descendre du Bucher le Roy de Lydie : qui se souvenant de ce qu'il luy avoit dit autrefois, prononça son nom comme se repentant des sentimens qu'il avoit eus. Vous me donnez la plus grande satisfaction que je puisse recevoir en l'estat où je me trouve, repliqua Cyrus, de m'aprendre que Solon se souvient encore de moy : et je vous asseure, que je ne perdray nulle occasion de vous faire voir combien j'honore la vertu d'un homme si sage. Apres cela, Cyrus interrompant Anacharsis et Indathyrse qui parloient ensemble, dit mille choses obligeantes à ce fameux Scythe, qui luy respondit avec toute la civilité dont un Grec eust pû estre capable. Ce n'est pas qu'il n'eust quelque severité naturelle, et qu'il ne fust ennemy declaré de toutes ces Ceremonies inutiles, qui font une partie de la bien-seance du monde : mais apres tout, les voyages qu'il avoit faits par toute la Grece, et par toute l'Egypte, avoient un peu adoucy la severité de son naturel : et avoient civilisé sa Philosophie. De sorte qu'encore qu'il fust un peu austere, il ne laissoit pas d'estre doux, et de plaire infiniment : aussi Cyrus luy fit il tous les honneurs imaginables. En effet, il voulut qu'on le logeast à une de ses Tentes ; il le fit servir par ses Officiers ; et il traitta si bien Chersias, Diocles

   Page 6181 (page 347 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et Mnesiphile, qu'ils furent charmez de la generosité de Cyrus.

Anacharsis, ambassadeur de Cyrus
Cyrus traite Anacharsis et ses amis avec un grand respect. Il obtient que le sage fasse office dambassadeur auprès de la reine Thomiris. Puis il demande à Ortalque de l'accompagner tandis qu'Adonacris est dépêché auprès d'Aryante pour le faire changer de dessein. Mnesiphile évoque ensuite l'amitié entre Solon et Anacharsis, avant de parler du Banquet des Sept Sages, auquel Diocles, Chersias et lui-même ont aussi eu l'heur de participer.

Cependant comme ce Prince ne pouvoit jamais destacher son esprit des interests de Mandane ; et que qui que ce fust qu'il vist, il cherchoit aussi tost s'il ne luy pourroit ny nuire ny servir ; il luy vint dans la pensée de prier Anacharsis de vouloir estre Mediateur, entre Thomiris et luy : car dans le dessein qu'il avoit d'envoyer vers cette Princesse, devant que d'entrer dans son Païs, il crût que ce sage Scythe seroit plus propre à la persuader qu'un autre. A peine cette pensée luy fut elle venuë, qu'il la dit à Mazare, qui l'aprouva : si bien que sans perdre temps, il rut à la Tente où il avoit fait conduire Anacharsis, qu'il tira à part, afin de luy proposer ce qu'il souhaitoit de luy. Pour vous tesmoigner, luy dit Cyrus, combien j'honnore vostre vertu, et combien je suis persuadé de tout ce que la Renommée dit de vostre suffisance, et de vostre probité ; je viens, sage Anacharsis, vous conjurer de vouloir estre l'Arbitre des interests que j'ay à démesler avec la Reine des Massagettes : et vous prier de vouloir aller vers elle, pour l'obliger à delivrer la Princesse Mandane, qu'elle ne peut retenir sans violer toutes sortes de droits : car apres tout, je veux rendre ce respect à cette Princesse, de ne luy faire la Guerre, qu'apres qu'elle m'aura refusé ce que je luy demande avec tant de justice. Seigneur, luy repliqua Anacharsis, je ne sçaurois estre l'Arbitre de vos differens : car comme je ne puis jamais

   Page 6182 (page 348 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre d'un Party injuste, je vous declare que tout Scythe que je suis, je ne suis point de celuy de Thomiris, et que je suis du vostre. Mais si vous voulez m'honnorer de la qualité de vostre Ambassadeur, j'iray aveque joye trouver cette Princesse, pour tascher de remettre la raison dans son ame : et d'empescher une Guerre, qui ne peut manquer d'estre tres sanglante. Car enfin Seigneur, adjousta modestement ce sage Scythe, je sçay mieux la Langue de Thomiris, que ceux qui sont aupres de vous ne la sçavent : et j'entens assez bien le Grec, pour comprendre toutes vos intentions. Apres cela Cyrus sans perdre temps, luy dit l'estat des choses, et sans luy dire que Thomiris avoit de l'amour pour luy, il luy dit tout ce qui estoit necessaire pour l'instruire des raisons qu'il estoit à propos d'employer pour persuader cette Reine. Cyrus luy parla aussi de la Princesse Araminte, afin qu'il taschast de moyenner sa liberté : et apres l'avoir entretenu plus de deux heures en particulier, il resolut, comme les affaires pressoient, qu'Anacharsis passeroit le Fleuve le lendemain, et iroit vers Thomiris : et en effet, la chose s'executa comme elle avoit esté resoluë. Cyrus voulut donner un Esquipage à Anacharsis digne de sa naissance : mais il luy dit, que graces aux Dieux : il y avoit long temps qu'il s'estoit desembarrassé de tant de choses inutiles : et qu'il le suplioit de le laisser aller aveque luy mesme, sans luy donner autre Compagnie : car comme Chersias, Diocles, et

   Page 6183 (page 349 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mnesiphile estoient Grecs, et que les Massagettes n'aimoient pas trop ceux de cette Nation, il ne jugea pas à propos de les mener. Cyrus ne pût toutesfois souffrir qu'il allast comme il vouloit aller : et il falut du moins qu'il endurast qu'Ortalque, et deux Esclaves le suivissent : et ce qui fit que Cyrus choisit Ortalque, fut que ce Prince escrivit par luy à la Princesse Mandane, à Araminte, et à Gelonide, dont il estoit desja connu. Mais afin que le voyage de ce sage Scythe, reüssist plus heureusement, Cyrus laissa aller Adonacris sur sa foy par un autre chemin, pour tascher de persuader Aryante à ne s'opiniastrer pas dans son injustice. Anabaris donna aussi plusieurs Lettres à Ortalque, pour quelques Amis qu'il avoit aupres de Thomiris, afin de les obliger à porter cette Princesse à rendre Mandane : de sorte que tant de Gens agissant à la fois, il y avoit lieu d'esperer que le voyage d'Anacharsis ne seroit pas tout à fait inutile. Cependant ce sage Scythe ayant passé l'Araxe dans un Bateau, fut arresté par des Gens de Guerre, qui estoient à l'autre costé du Fleuve : et qui apres avoir sçeu de luy ce qui l'amenoit, le conduisirent vers Thomiris. Mais durant qu'Anacharsis s'en alloit vers cette Reine, Cyrus faisoit des voeurs pour l'heureux succés de son voyage : et souhaitoit ardemment que Thomiris fuit aussi touchée des raisons d'Anacharsis, qu'il l'estoit de sa vertu. Toutesfois, comme il sçavoit bien que durant les negociations les

   Page 6184 (page 350 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moins douteuses, il ne faut pas laisser de songer à faire la Guerre ; il donna ses ordres pour avoir bien tost toutes les choses necessaires à faire un Pont de Bateaux. Il partageoit pourtant si bien son temps, qu'il en trouvoit encore à faire civilité à ces trois Amis d'Anacharsis, qui luy paroissoient si dignes de l'estre : de sorte qu'a toutes les heures qu'il pouvoit donner à des choses non necessaires, il les entretenoit avec toute la satisfaction imaginable. Tantost il parloit à Diocles du feu Roy de Corinthe, et de la Reine sa Fille : tantost il parloit de Solon, de Policrite, et de Pisistrate, à Mnesiphile : et tantost il prioit Chersias de l'entretenir du sage Bias, dont il estoit Sujet : mais principalement il leur parloit à tous trois d'Anacharsis : car comme il estoit alors le Negociateur de la liberté de Mandane, il luy sembloit qu'il devoit prendre plus d'interest à luy qu'aux autres. Si bien qu'ayant un matin aupres de luy, Indathyrse, Chersias, Diocles, et Mnesiphile, il les conjura de vouloir luy dire tout ce qu'ils en sçavoient. Indathyrse luy apprit donc qu'il avoit esté sage dés le Berceau, qu'on pouvoit assurer qu'il n'avoit jamais esté enfant : que devant que d'avoir rien apris, il avoit presques sçeu toutes choses : que ses moeurs avoient tousjours esté innocentes : et que sa façon de vivre avoit aussi tousjours esté fort esloignée de tout ce qu'on apelle volupté. Que des sa jeunesse, il s'estoit moqué de la Grandeur : et qu'il n'avoit mis aucune distinction entre les

   Page 6185 (page 351 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

hommes, que celle, que la vertu y met. Voila Seigneur, adjousta Indathyrse, ce qu'estoit Anacharsis, dés qu'il partit du Païs des Thauroscites : jugez donc ce qu'il doit estre, apres avoir esté tant d'années en Egipte, et en Grece : qui sont les deux lieux de la Terre, où les Sciences sublimes sont en plus grand esclat : et apres avoir eu l'amitié de tant d'excellens hommes. En mon particulier, dit Mnesiphile, je puis vous asseurer que Solon fut charmé de la vertu d'Anacharsis, lors qu'il vint à Athenes, et certes leur premiere entre-veuë eut quelque chose d'assez extraordinaire : car comme Anacharsis croyoit, qu'il suffisoit d'estre ce qu'il estoit, pour estre bien reçeu de Solon, il ne chercha point de Gens pour le presenter à luy : et il fut seul luy faire sa premiere visite. De sorte que comme il avoit un Habillement encore plus negligé que celuy que vous luy avez veû ; et que Solon avoit quelque chose dans l'esprit qui l'occupoit, dont il n'estoit pas trop aise d'estre destourné ; il luy demanda assez brusquement qui il estoit ? Je suis, luy respondit-il, un pauvre Estranger, qui ne viens à Athenes que pour vous connoistre, et pour faire amitié aveque vous. Je ne sçay, repliqua Solon, quel avantage vous recevrez de ma connoissance : mais je sçay bien qu'il vaut mieux aquerir des Amis en son Païs qu'en celuy des autres. Puis que cela est, respondit Anacharsis en souriant, faites donc amitié aveque moy : vous qui estes dans vostre Pais, et dans vostre Maison.

   Page 6186 (page 352 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cette responce si prompte surprit Solon : de sorte que regardant mieux Anacharsis, il vit dans sa phisionomie je ne sçay quoy de Grand qui l'obligea à se repentir de la maniere dont il l'avoit reçeu : si bien que l'embrassant dés qu'il eut cessé de parler, il luy demanda pardon de ne l'avoir pas traité assez civilement : et pour reparer cette faute, il voulut qu'il logeast ches luy. Mais Seigneur, pendant qu'il y fut, il dit mille belles choses, qui faisoient bien connoistre sa capacité : car comme Anacharsis est tout à fait pour le gouvernement Monarchique, il fit voir mille inconveniens en tous les autres : et dit hardiment en pleine Assemblée, voyant que les deliberations des affaires publiques, se faisoient par la multitude : qu'il s'agissoit du bien general, les sages proposoient les choses, et que ceux qui ne l'estoient pas les decidoient : voulant parler de cette quantité de jeunes Gens, qui surpassant tousjours de beaucoup les vieux dans toutes les grandes Assemblées : et qui par leur peu d'experience, sont assurément pour l'ordinaire, incapables de raisonner juste, sur la conduite des Grandes affaires. Enfin Seigneur, Anacharsis parut si admirable a Solon, qu'il le consulta avec defference, et avec soûmission, sur les choses les plus importantes : et le fit connoistre à tout ses Amis. En effet, adjousta Chersias, ce fut Solon qui escrivit à Bias, ce qu'estoit Anacharsis, lors qu'il vint à Priene : et ce fut luy aussi, poursuivit Diocles, qui fut cause que Periandre le convia à

   Page 6187 (page 353 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cette celebre Feste, où à la reserve de moy qui y fus souffert par grace, il n'y avoit que des Gens illustres. Aussi ce magnifique Festin a-t'il esté nommé par excellence, le Banquet des sept Sages, sans y comprendre les autres qui s'y trouverent ; parce qu'en effet il n'estoit fait que pour euu seuiement.

Questions d'amour
Cyrus et ses nouveaux amis sont interrompus par l'arrivée d'Onesile, qui apprend au général le prochain retour de Spitridate et Tigrane. Cyrus s'en réjouit et présente la princesse d'Armenie à Anacharsis, Chersias, Diocles et Mnesiphile. La compagnie passe un agréable moment. Après le dîner, l'on évoque le Banquet des Sept Sages, Anacharsis, Solon, Periandre, Pittacus, Thales, Cleobule et Chilon. Etaient aussi présents les trois Grecs, la reine de Corinthe, sa fille Cleobuline, Eumetis, Esope et les amis particuliers de Periandre. Les sujets de conversation sont divers : politique, morale, économie, plaisir, énigme, musique. L'humeur est enjouée, on raille agréablement. Des questions d'amour sont soulevées, à l'exemple de l'aventure d'Arion. Onesile manifeste une grande curiosité et souhaite connaître en détails ce qui s'est dit à cette célèbre assemblée. Cyrus invite Mnesiphile et Chersias à en faire le récit.

Comme Diocles disoit cela, l'on vint advertir Cyrus, que la Princesse d'Armenie arrivoit, de sorte que voulant luy rendre tout les honneurs possibles, il fut au devant d'elle jusques à l'entrée de sa Tente, où il la reçeut avec beaucoup de civilité : luy disant que si elle desiroit quelque chose de luy, elle avoit eu tort de luy ordonner pas de l'aller trouver. Comme il ne m'apartient pas, luy dit-elle en souriant, de donner des ordres à un Prince qui en donne à la plus grande partie de l'Asie ; je pense Seigneur, que j'ay eu raison de ne vous rien ordonner : et de vous venir dire moy mesme, que j'ay eu des nouvelles de Spitridate, et de Tigrane. A peine Onesile eut elle dit cela, que Cyrus ayant beaucoup d'impatience de sçavoir ce qu'ils avoient fait depuis qu'ils estoient partis, et où ils estoient, la pressa de le luy dire. De sorte que cette Princesse luy aprit que depuis que Tigrane s'estoit embarqué en Galatie, avec le Prince Spitridate, pour aller apres Phraarte, qui enlevoit Araminte, ils avoient continuellement erré de Mer, en Mer, sans en pouvoir aprendre de nouvelles : jusques à ce qu'estant enfin abordez à la Colchide, ils avoient sçeu que Phraarte avoit

   Page 6188 (page 354 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mené Araminte dans les Estats de Thomiris : que Mandane y estoit aussi ; et qu'il marchoit avec son Armée, vers l'endroit de l'Araxe, qui borne les Massagettes de ce costé là. Si bien Seigneur, poursuivit-elle, que Tigrane qui m'escrit ce que je viens de vous dire, adjouste en suitte, que dés que l'Esquipage qu'ils font faire au lieu où ils ont abordé sera prest, ils viendront vous joindre : Tigrane me disant encore, que je l'obligeray si je veux me resoudre de venir au lieu où je suis venuë de moy mesme. Cyrus tesmoigna alors à Onesile avoir beaucoup de joye, de ce que Tigrane et Spitridate seroient bien tost dans son Armée car enfin Madame, luy dit-il, je conte ces deux Princes pour dix mille hommes : et je ne doute point que je ne delivre bien tost Mandane, puis qu'ils combatront pour elle. Ils seront bien heureux Seigneur, repliqua-t'elle, s'ils peuvent contribuer quelque chose à la liberté de cette illustre Princesse : du moins sçay-je bien pour Tigrane, il ne desire rien aveque plus d'ardeur, que d'avoir la gloire de vous servir. Apres cela Cyrus aprit à Onesile, qu'il avoit envoyé vers Thomiris : en suite de quoy comme il sçavoit qu'Onesile estoit d'une illustre Maison originaire d'une Republique Greque il luy presenta ces trois Grecs, avec qui il s'entretenoit quand elle estoit arrivée : et les luy presenta comme des Gens qui estoient estimez, de tout ce qu'il y avoit de Grands hommes en Grece. De sorte que comme cette Princesse estoit

   Page 6189 (page 355 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

très civile, elle leur fit le meilleur accueil du monde : la belle Melagene qui estoit avec elle, ne leur en fit pas moins : et ils se tirerent tous trois si bien de cette conversation, qu'ils aquirent dés cette premiere veuë, l'estime de cette Princesse, et de son aimable Parente. Cependant l'heure de disner estant venuë, Cyrus dit à Onesile que c'estoit à elle a choisir, qui elle vouloit qui eust l'honneur de manger avec elle, ne s'en exceptant pas luy mesme. Je vous ay desja dit Seigneur, repliqua t'elle, que je ne dois rien prescrire au Vainquer de l'Asie ; il est vray Madame, luy dit-il, mais j'ay à vous respondre, que vous me pouvez pourtant prescire toutes choses : apres cela, Cyrus agit si adroitement, et Onesile aussi, qu'ils ne se surpasserent point en civilité. Mais pendant qu'ils parloient, la plus grande partie de ceux qui estoient là s'estans retirez par respect, il n'y eut qu'Indathyrse, et ces trois Grecs, qui mangerent avec Cyrus, Onesile, Telagene, et deux autres Femmes de qualité, qui avoient suivy cette Princesse à ce voyage. Si bien que comme la derniere chose dont s'estoit entretenu Cyrus avec Diocles, Mnesiphile, et Chersias, avoit esté du Banquet des sept Sages ; dés qu'on fut hors de Table, il se tourna vers eux, et leur adressant la parole ; quoy qu'il n'y ait pas eu tant de Sages à ce disner, leur dit il, qu'à celuy où vous vous trouvastes à Corinthe, je ne laisse pas de dire qu'il a eu un avantage que l'autre n'avoit pas, car à mon advis il n'y avoit

   Page 6190 (page 356 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point de Dames. Puis que celles qui sont icy reprit Diocles, n'y estoient pas, et que vous n'y estiez point, il luy manquoit sans doute le plus grand ornement du monde : mais Seigneur cette Feste fut pourtant plus galante que vous ne l'imaginez : et ce ne sut pas seulement une Assemblée de Philosophes, ç'en fut une dont les Dames firent la plus agreable partie : car la feue Reine de Corinthe y estoit ; celle qui regne aujourd'huy s'y trouva aussi ; et la Princesse Eumetis, qu'on apelle autrement la Princesse des Lindes, y fut avec le sage Cleobule son Pere. De plus, il s'y trouva un Ambassadeur du Roy d'Egypte, apellé Niloxenus : les Amis particuliers de Periandre y estoient encore : l'agreable Esope, qui à son départ de Lydie estoit venu à Corinthe, y estoit aussi : et cette Assemblée enfin estoit si meslée ; que de quelque humeur qu'on fust, on pouvoit trouver de quoy s'y satisfaire. En effet, adjousta Mnesiphile, on peut assurer qu'on y parla de toutes choses : il y eut des questions agitées, sur tous les sujets imaginables : on s'y entretint de Politique, de Morale, d'Oeconomie, de Plaisirs, d'Enigmes, et de Musique. On y railla agreablement ; on y fit mille questions galantes sur l'amour ; on y raconta mesme des Histoires amoureuses : et on y raconta aussi l'advanture d'Arion, qui ne faisoit que d'arriver : enfin Seigneur cette belle Feste, merite sans doute le bruit qu'elle a fait par toute la Grece. En mon particulier, dit Onesile, j'ay tousjours eu la plus grande envie

   Page 6191 (page 357 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du monde d'en sçavoir toutes les particularitez ; depuis qu'un fort honneste homme Grec, qui passa à Artaxate, m'en eut parlé : mais comme il ne s'y estoit pas trouvé, et qu'il n'estoit pas mesme de Corinthe, il m'en dit assez pour me donner la curiosité d'en sçavoir davantage : mais il ne m'en dit pas assez pour me satisfaire. Puis que cela est Madame, reprit Cyrus, il ne tiendra qu'à Mnesiphile, à Diodes, et à Chersias, de vous contenter, car ils estoient tous trois a cette fameuse Feste : aussi bien n'est il pas à propos, que vous partiez de si bonne heure : de sorte que je ne pense pas, que vous puissiez employer plus agreablement le temps, qu'à aprendre ce que dirent les plus sages hommes du monde : et ce que dirent aussi deux des Princesses de la Terre qui ont le plus de merite. Car enfin Madame, la Princesse Cleobuline, est une Personne toute merveilleuse : et la Princesse des Lindes m'a esté representée si aimable, par un fort honneste homme, que le recit de tout ce que tant d'honnestes Personnes dirent en un jour où elles n'avoient sans doute pas le dessein de cacher leur esprit, ne peut manquer d'estre infiniment agreable. Apres cela, Onesile ayant pressé Diocles, Mnesiphile, et Chersias, de leur apprendre tout ce qui s'estoit fait, et dit, en une si celebre Assemblée ; ces trois Amis disputerent alors entre eux de civilité, à qui feroit ce recit : mais à la fin estant convenus que ce seroit Mnesiphile qui le commenceroit, et

   Page 6192 (page 358 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Chersias le finiroit ; le premier commença de parler en ces termes en adressant la parole à Onesile, suivant l'ordre qu'il en reçeut de Cyrus.


Histoire du banquet des sept sages
À Corinthe, tout le monde ne parle que du banquet qui doit se dérouler le jour suivant chez Periandre et réunir les hommes les plus sages du monde. Le sévère Chilon, qui évite toujours de se trouver en compagnie de gens quil nestime pas, se renseigne sur lidentité des convives. Apprenant la présence de trois femmes Melisse reine de Corinthe, Cleobuline sa fille et Eumetis, princesse des Lindes , il hésite à participer au banquet. Cleobuline, Eumetis et Esope décident de mettre Chilon à lépreuve en lui soumettant une énigme dont Eumetis possède le secret. A lexception de Solon, les sages sont en effet confondus. Le lendemain, Periandre invite toute la compagnie dans sa sublime demeure près de la mer pour le banquet. Ce jour-là, il souhaite être considéré comme un ami, non comme un roi. Le dîner se déroule très civilement ; on sentretient des monarchies, des républiques, des vertus des princes. Après le repas, la conversation soriente vers les sciences les plus élevées ; on sinterroge sur le temps, la lumière, la vérité, la mort, la religion. Non que les dames ne puissent parler de ces sujets ; mais par humilité elles se retirent dans le jardin. Mnesiphile et Chersias leur donnent la main et Esope, qui par nature préfère la conversation féminine les accompagne. Dans le jardin, la troupe est rejointe par une douzaine de dames de qualité, curieuses de connaître de si grands hommes. En attendant que les sages sortent de la salle, la troupe dispute de questions damour : est-il possible de parler damour sans lavoir connu, lamour et la vieillesse sont-ils incompatibles ? est-il possible daimer deux fois la même personne ? Cette dernière question trouve son origine dans laffirmation dEsope de ne plus aimer Rhodope, depuis que le frère de Sapho en est amoureux. On propose dillustrer la question par des histoires exemplaires. Mnesiphile commence.
Les réserves de Chilon
Mnesiphile commence le récit du Banquet des Sept Sages, en mettant en évidence les deux versions possibles de la narration : l'une qui s'adresse aux savants et qui relate essentiellement les propos des sages ; l'autre qui accorde son attention aux conversations des princesses dans le jardin. Puis il s'attache aux circonstances ayant précédé le banquet : les réserves du sévère Chilon, désireux de ne pas se trouver en compagnie de gens qu'il n'estime pas ; son accord, lorsqu'il apprend que les dames ne sont autres que Melisse, Cleobuline et la princesse des Lindes. Chilon prend toutefois ses renseignements sur cette dernière qu'il ne connaît pas, ce qui donne l'occasion à Esope d'un parallèle avec sa fable du rat de ville et du rat des champs.

LE BANQUET DES SEPT SAGES.

Avant que de m'engager à commencer le recit de cette celebre Feste, que les Grecs appellent Simposiaque, il faut que je vous die Madame, qu'encore que je l'aye racontée cent fois en ma vie, je ne l'ay pourtant pas tousjours dite precisément de la mesme sorte, quoy que je n'aye jamais menty : mais c'est que lors que j'ay parlé à des Gens qui ne sont profession que d'estre sçavans, je ne leur ay dit que ce qui se passa entre les Sages, et que les choses qui leur estoient propres : et je ne leur ay point parlé de ce qui se passa dans le Jardin, entre les Princesses, Chersias, Esope, et moy, durant que ces sept Sages parloient de la Philosophie la plus eslevée, avec Anacharsis, Niloxenus, et quelques autres : mais puis que c'est à vous à qui je dois faire ce recit, je m'imagine que je ne dois pas mesme obmettre ce qui se passa d'agreable le jour qui preceda cette Feste. Je vous diray donc Madame, que comme on ne parloit alors à Corinthe, que de ces hommes illustres qui s'y estoient rencontrez en mesme temps, et de cét

   Page 6193 (page 359 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ambassadeur d'Amasis, qu'on disoit estre envoyé vers ces sept Sages de Grece ; on avoit assez de curiosité de sçavoir ce qu'il avoit à leur demander de la part du Roy son Maistre. On parla pourtant encore beaucoup plus d'une prevoyance extraordinaire qu'eut un de ces Sages appellé Chilon : qui tenant quelque chose de la severité de Lacedemone, dont il est, n'est nullement de l'humeur de Solon, ny de celle de la pluspart de ces autres Sages, qui ont accoustumé leur Philosophie à l'usage du monde. Car pour Chilon, il veut que le monde s'accommode à la sienne : de sorte que voulant regler toutes les actions de sa vie par la droite raison, il songe autant qu'il peut à ne converser qu'avec des Gens qu'il estime : et il ne veut jamais s'exposer à se trouver avec ceux qu'il n'estime pas. Si bien que pour empescher que cela ne luy arrive, toutes les fois que ses Amis le convient d'aller manger chez eux, il s'informe avant que de promettre d'y aller, qui seront ceux qui s'y trouveront : disant qu'un homme qui voyage par Mer peut se trouver dans un mesme Vaisseau, avec des Gens qui ne luy plaisent pas, aussi bien qu'un vaillant Soldat sous une mesme Tente, avec un qui l'est point : parce que la necessité de Naviger, et de Camper, avec ceux avec qui la Fortune nous assemble, fait qu'on le peut faire sans imprudence : mais que lors qu'il ne s'agit que d'aller à un Festin, c'est manquer de sagesse, que de se mesler indifferemment avec toutes sortes de Gens.

   Page 6194 (page 360 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Si bien que suivant sa coustume, lors que Periandre l'envoya convier de se trouver à ce fameux Banquet, Chilon demanda, avant que de promettre d'y aller, qui y devoit estre ? D'abord, comme on luy nomma Thales, Solon, Pittacus, Bias, Cleobule, Anacharsis, il en fut fort content : et il souffrit mesme encore agreablement, qu'Esope en fust. Mais quand on luy dit qu'il y auroit des Dames, il pensa refuser d'y aller : et il auroit refusé absolument de s'y trouver, si on ne les luy eust nommées : toutefois à la fin voyant qu'il n'y en auroit que trois, dont la premiere estoit Melisse Femme de Periandre ; la seconde, la Princesse sa Fille ; la troisiesme la Princesse des Lindes ; et qu'ainsi ces trois Dames estoient Femmes ou Filles de Sages comme luy, il promit qu'il s'y trouveroit : car pour Diodes, Mnesiphile, et moy, il nous fit la grace de ne refuser pas nostre compagnie. Neantmoins comme il n'avoit jamais parlé à la Princesse des Lindes, quoy qu'il eust promis à celuy qui l'avoit convié, Esope sçeut qu'il ne laissoit pas de s'en informer curieusement : de sorte que profitant de cette occasion, il en railla tout le soir chez la Princesse des Lindes mesme : luy racontant la severité de Chilon, de la plus agreable maniere du monde : soustenant hardiment, qu'il n'y avoit rien de plus dangereux que d'estre trop sage. Pour moy, disoit - il en souriant, il paroist bien que je ne suis pas de l'humeur de Chilon : du moins la Fable que j'ay

   Page 6195 (page 361 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

composée d'un Rat de Village, qui va souper chez un Rat de Ville, fait elle bien voir que ma Philosophie n'est pas si severe que celle de ce Lacedemonien. Mais, luy dit alors Eumetis, vostre Rat de Village, se repentit si fort d'avoir quitté le Gland dont il vivoit, pour vous faire meilleure chere, lors qu'il entendit ouvrir la Porte du lieu où le Rat de Ville luy faisoit Festin, que je ne sçay si Chilon n'est pas plus raisonnable que vous : et s'il n'a pas en effet raison, de vouloir prendre ses seuretez, de peur de se trouver en mauvaise compagnie, en se trouvant à la mienne. Cependant, adjousta-t'elle, je serois bien faschée d'estre cause qu'il ne fust point à la Feste de demain : car j'ay oüy dire que c'est un fort agreable homme, tout severe qu'il est : et que mesme il n'y en a point qui soit plus sensible à la joye, quoy qu'il soit melancolique.

L'énigme d'Eumetis
On invite Eumetis à composer une énigme, qui prouvera au méfiant Chilon la qualité de son esprit. Une fois formulée, cette énigme suscite la perplexité d'Esope et des Sept Sages, qui avouent leur incapacité à la déchiffrer. Seul Solon parvient à la deviner, mais par galanterie, il garde le silence. C'est finalement Cleobuline qui donne l'explication. Esope transmet aussitôt la réponse aux Sages. Chilon est séduit et agrée pleinement la présence d'Eumetis.

Comme il est fort mal, repliqua Cleobuline, il n'est pas aisé qu'il vous puisse voir avant la Feste : j'ay pourtant oüy dire, repliqua-t'elle, que Chilon ne juge jamais de rien par le raport de la Renommée ; et qu'il ne se fie qu'à luy mesme. Il faudroit donc, reprit Cleobuline, que la Princesse Eumetis escrivist quelque galanterie qu'on luy fist voir : et que pour luy monstrer qu'il y a quelque chose qu'elle fait mieux que luy ; elle fist quelqu'une de ces agreables Enigmes, qu'elle invente si heureusement, afin de la luy envoyer pour qu'il la devinast : et que du moins il pûst connoistre par luy mesme, qu'elle a infiniment de l'esprit. Dés que Cleobuline

   Page 6196 (page 362 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eut dit cela, toute la Compagnie suivit son advis, et condamna Eumetis à faire un Enigme : de sorte qu'Esope qui portoit tousjours des Tablettes, en tira diligemment de sa Poche, et s'offrit d'estre le Secretaire de ceste Princesse : qui entendant admirablement raillerie, dit à Esope qu'elle soufriroit une autre fois qu'il fust son Secretaire pourveû qu'il voulust aussi qu'elle fust le sien en quelque autre occasion. De sorte que faisant semblant de resver un moment, elle escrivit dans les Tablettes d'Esope, une Enigme qu'elle avoit fait il y avoit desja quelque temps, et que personne n'avoit encore veuë. Mais au lieu de l'adresser à Chilon, elle l'adressa à la Princesse Cleobuline ; si bien qu'elle eut achevé d'escrire, et qu'elle eut rendu ces Tablettes à Esope, il y leût tout haut ces paroles.

ENIGME A LA PRINCESSE DE CORINTHE.

Je ne flatte non plus les Rois que les Bergers. Je fers à corriger les deffauts d'autruy sans les connoistre. Je ne parla point et je conseille.

   Page 6197 (page 363 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Souvent quand je veritable on ne me croit point : et quand je flatte, on me croit tousjours. Une partie du monde se sert de moy à conquerir l'autre. Je me multiplie par ma ruine.

Pour moy (dit Esope, en pliant les espaules, apres avoir achevé de lire) j'allouë que j'entens bien mieux le langage de mes Corbeaux, que les paroles de la Princesse des Lindes, quoy que leur voix ne soit pas si charmante que la sienne : et je confesse à ma confusion, que le ne sçaurois deviner cette Enigme : car je ne suis pas resolu de dire pour moy, adjousta-t'il en souriant, ce que je fais dire à mon Renard, lors qu'il dit que le fruit qu'il ne peut atteindre est trop vert, et qu'il n'en veut pas. Ainsi sans avoir l'audace de dire que je ne veux point deviner cette Enigme, j'advouë franchement que je ne le puis : et que je suis persuadé, que tous les sept Sages de Grece s'y trouveront bien embarrassez. Sans mentir Esope (dit alors la Princesse de Corinthe, en prenant les Tablettes qu'il tenoit) ce vous sera une grande honte, si vous n'entendez point cette Enigme, apres avoir si bien entendu ce que nul autre n'auroit jamais entendu sans vous. Comme ma honte sera glorieuse à la Princesse Eumetis, dit-il, vous vous en réjouïrez sans doute : je l'advouë, repliqua-t'elle : mais je m'en rejouïray encore bien davantage, si je puis avoir la gloire de deviner,

   Page 6198 (page 364 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce que vous ne devinez pas. Du moins, repliqua Eumetis, ne la devinez pas que Chilon n'ait essayé de le faire, puis que ce n'est que pour luy donner quelque bonne opinion de moy que je l'ay faite. Si vous le voulez, dit Esope, j'iray tout à l'heure la luy faire voir : car je sçay qu'il est à la Chambre de Periandre. D'abord Eumetis s'y opposa : mais Cleobuline estant de l'advis d'Esope, elle la luy donna pour l'aller monstrer à Chilon, quoy que la Princesse des Lindes pûst dire : mais il ne partit pourtant pas pour y aller, qu'apres que toute la Compagnie eut advoüé qu'elle ne l'entendoit point. Cependant Esope s'aquitta de sa commission : et fut trouver Chilon dans la Chambre de Periandre, à qui il demanda permission de proposer quelque chose d'important. Comme on estoit accoustumé à l'agreable humeur d'Esope, et qu'on attendoit tousjours quelque chose de divertissant de son esprit, il luy accorda facilement ce qu'il demandoit : quoy qu'il eust alors aupres de luy Solon, Thales, Chilon, et Pittacus : de sorte qu'apres que Periandre luy eut permis de parler, il dit à Chilon, que sçachant qu'il n'aimoit pas à aller à un Festin s'il n'en connoissoit tous les conviez ; et n'ignorant pas qu'il n'avoit jamais parlé à la Princesse des Lindes, il luy en aportoit une Enigme, afin qu'il connust une partie de son esprit, et qu'il n'eust aucune repugnance à se trouver le jour suivant avec elle. Apres quoy luy ayant presenté l'Enigme ; et Chilon, tout severe qu'il

   Page 6199 (page 365 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est, ayant entendu raillerie, il se mit à la lire tout haut, à la priere de Periandre : advoüant apres l'avoir leuë, qu'il ne l'entendoit pas : et que si elle estoit aussi juste qu'elle estoit obscure, elle estoit admirablement belle. En mon particulier, dit Periandre, je dis la mesme chose que Chilon : et pour moy, adjousta Thales, je pense pouvoir dire que j'ay eu moins de peine à observer le cours du Soleil, et à regler celuy des Saisons, et des Années, que je n'en aurois à deviner cette Enigme, pour Solon il n'en fut pas de mesme : car il la devina dés qu'il eut achevé de l'ouïr : mais comme il est naturellement civil pour les Dames, et que la Galanterie n'est incompatible avec sa Philosophie, il ne volut pas faire connoistre qu'il la devinoit : afin de donner la joye à la Princesse des Lindes que son Enigme n'eust pas esté devinée. De sorte qu'Esope s'en retourna avec ordre de Periandre, de luy revenir dire l'explication de cette Enigme : car enfin, luy dit-il, on ne peut la loüer avec justice sans cela : puis qu'il ne suffit pas pour estre bonne qu'elle ne soit point entendue, et qu'il faut encore qu'elle soit juste en toutes ses parties : et qu'on s'estonne soy mesme lors qu'on sçait la chose, pourquoy on ne l'entendoit pas. Si bien qu'Esope s'en retournant tout consolé de ce qu'il n'avoit pas deviné l'Enigme, dit à Eumetis en la luy rendant, qu'elle avoit confondu tous les Sages : et qu'ils ne l'endoient point du tout. Comme c'est quelques fois autant le hazard que

   Page 6200 (page 366 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'esprit (dit modestement la Princesse de Corinthe) qui fait qu'on devine ces sortes de choses là, plustost qu'un autre, j'auray peut estre fait ce que de plus habiles que moy n'ont pû faire : et en effet (adjousta-t'elle, en adressant la parole à Esope) si vous voulez jetter les yeux sur ce Miroir que vous voyez sur cette Table, je m'assure que vous connoistrez qu'il ne flatte non plus la Princesse des Lindes, que cét Esclave qui est derriere elle : et qu'ainsi il est fort juste de dire, qu'il ne flatte non plus les Rois que les Berges : et qu'il ne l'est pas moins de dire aussi, qu'il sert à corriger les deffauts d'autruy sans les connoistre : du moins sçay-je bien que le mien m'a rendu mille fois ce bon office sans le sçavoir. Il est encore esgallement vray, poursuivit-elle, que ce Miroir conseille et ne parle point : puis que c'est luy qui m'a dit que l'Incarnat me sied mieux que le Vert : et il ne l'est pas moins encore qu'on croit tousjours un Miroir qui flatte : et qu'on ne croit pas trop un qui ne flatte pas. De plus, la Princesse des Lindes a dit si galamment, en faisant parler le Miroir, que la moitié du monde se sert de luy pour conquerir l'autre, qu'on ne l'en sçauroit trop loüer : car enfin comme c'est par les conseils de leurs Miroirs, que les Belles qui veulent faire des Conquestes, adjoustent de nouvelles graces à leur beauté, elle ne pouvoit exprimer sa pensée plus noblement : et si vous voulez, adjousta-t'elle en riant, voir encore combien le dernier article de cette Enigme est juste, vous n'avez

   Page 6201 (page 367 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'à laisser tomber mon Miroir, afin que se cassant en plusieurs pieces, vous voiyez qu'en effet Eumetis a raison de faire dire au sien, qu'il se multiplie par sa ruine : puis qu'il y aura autant de Miroirs, qu'il y aura de morçeaux au Miroir que vous aurez brisé. Sans mentir, s'écria Esope, je ne sçay qui merite le plus de loüange, ou de celle qui a fait l'Enigme, ou de celle qui l'a devinée : pour moy, dit Eumetis, je soustiens que c'est la Princesse Cleobuline : et que l'explication qu'elle en a faite est plus ingenieuse, que l'Enigme mesme. Quoy qu'il en soit, dit Esope, ce n'est pas de cela dont il s'agit : et le principal est qu'il faut que j'aille promptement dire à Periandre, que la Princesse sa Fille a fait ce qu'il n'a pû faire : et en effet Esope sans attendre davantage, fut dire au Roy de Corinthe l'explication de l'Enigme. Mais il la luy dit à sa mode, c'est à dire en raillant : car dés que Periandre le vit ; et bien Esope, luy dit-il, qu'est-ce qui ne flatte non plus les Rois que les Bergers ? c'est Seigneur, luy dit-il, une chose qui fait voir tous les jours à la Princesse de Corinthe, lors qu'elle s'habille, qu'elle est la plus belle Princesse du monde : et qui me fait voir aussi quelques fois, que je suis le plus laid homme de la Terre. A peine Esope eut-il dit cela, que Periandre, Solon, Thales, Pittacus, et Chilon en rirent, et advoüerent que cette Enigme estoit tres ingenieuse, et tres galante : apres quoy Esope se mit à loüer l'explication que la Princesse de Corinte en avoit faite : et à demander à Chilon

   Page 6202 (page 368 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il ne trouvoit pas qu'Eumetis fust digne de se trouver en un Festin aveque luy ? Il faut sans doute, repliqua-t'il, qu'elle ait l'esprit fort esclairé : mais Esope, assurez-la pourtant, s'il vous plaist, que ce qu'on m'a dit de la beauté de son ame, me charme beaucoup plus que ce que je voy de la beauté de son esprit. En suitte de ce que dit Chilon, Esope dit encore cent agreables choses pour le railler de la severité de sa Philosophie, et de l'excés de sa prudence : mais apres les avoir dittes, il retourna trouver les Princesses, qu'il entretint si agreablement, qu'elles ne se retirerent que fort tard.

Le déroulement du banquet
Periandre invite le lendemain toute la compagnie dans sa sublime demeure près de la mer pour le banquet, au port de Lecheon. Ce jour-là, il souhaite être considéré comme un ami, non comme un roi. Cette déclaration amène Esope à un nouveau parallèle avec une de ses fables, celle des grenouilles. Le dîner se déroule dans un esprit d'enjouement. L'arrivée de Niloxenus, ambassadeur du roi d'Egipte, donne un tour plus sérieux à la conversation. On aborde des sujets de politiques : la gloire du prince, le gouvernement des républiques. On en vient ensuite à évoquer la question de l'autorité au sein des familles. Puis la conversation s'élève aux grands sujets de philosophie : le temps, la lumière, la vérité, la mort, la fortune, les dieux.

Cependant le lendemain au matin, Periandre se rendit au lieu où il avoit resolu de faire ce magnifique Banquet : car afin que cette Feste fust plus agreable, il avoit voulu que ce fust hors de la Ville, à un lieu qui s'apelle le Port de Lecheon, assez prés d'un Temple de Venus ; et en effet ce lieu est le plus beau du monde. Car outre que la Maison est magnifiquement bastie, et qu'il y a une grande et superbe Sale à Pilastres, fort propre pour une grande Assembleé ; il y a de plus des jardins admirables : et un si agreable Bocage le long de la Mer, avec de si belles Allées qui aboutissent toutes au Rivage, qu'il eust esté difficile de trouver un lieu plus propre que celuy-là, à faire passer un jour agreablement, à une Compagnie comme celle que Periandre y devoit recevoir. Mais comme c'estoient des hommes souverainement sages qu'il devoit traitter, il retint une partie de sa magnificence,

   Page 6203 (page 369 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de peur d'irriter leur moderation : il est vray que s'il en bannit la superfluité, il y laissa l'abondance, l'ordre et la propreté : il y eut mesme une Musique excellente : et il voulut aussi, que des Phrygiennes qui estoient alors à Corinthe, dançassent apres le repas. Mais pour faire toutes choses aveque splendeur, il envoya un Chariot à chacun des Conviez, à l'heure où il estoit à propos de partir : et il les reçeut sous le Portique de la Maison où il les devoit traitter, comme s'il n'eust esté qu'un particulier : leur declarant à tous, à mesure qu'ils arrivoient, qu'il ne vouloit point estre Roy ce jour là : et que la derniere action d'authorité qu'il vouloit faire pendant toute la journée, estoit de leur ordonner de ne le considerer que comme leur Amy, et point du tout comme Roy de Corinthe. Si j'eusse donné un tel Roy à mes Grenoüilles (me dit alors Esope à demy bas, et en soûriant) elles ne luy auroient pas desobeï, et ne se seroient pas revoltées comme elles firent, lors que je leur en donnay un qui ne leur plût pas. Ha Esope (reprit Periandre en soûriant, car il l'avoit entendu) quand vous m'auriez fait Roy de vos Grenoüilles, elles n'auroient pas laissé d'estre Rebelle : et vous avez si admirablement connu le naturel des Peuples, qui murmurent presques esgallement contre les Princes clemens, et contre les Princes severes ; que vous meritez aveque beaucoup de raison, d'estre aujourd'huy en societé avec tout ce que la Grece a de plus admirable. Comme Esope alloit

   Page 6204 (page 370 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

respondre, la Reine de Corinthe, la Princesse sa Fille, et la Princesse des Lindes arriverent : un moment apres, Solon estant venu, et Chilon aussi, toute la Troupe fut assemblée : car Thales, Pittacus, Bias, Cleobule, Anacharsis, Niloxenus, un homme de Corinthe apellé Cleodeme, Ardale ce fameux Musicien, et moy, estions desja arrivez. Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous dire les premiers complimens que se firent tant de Personnes illustres : puis que ce n'est pas par de semblables choses qu'on les peut distinguer du commun des hommes. Je ne m'arresteray pas non plus, à vous descrire le Festin : et il me suffira de vous dire, que tout ce qu'on y servit fut exquis ; que la Musique fut excellente ; que les Phrygiennes dançerent miraculeusement ; et que la conversation pendant le repas, fut infiniment agreable. En effet, il y eut un certain esprit de joye, qui s'espandit dans toute l'Assemblée, qui en bannit le serieux qu'il sembloit que tant de Personnes serieuses y devoient causer. Cét enjoüement n'eut pourtant rien qui ne fust digne de ceux qui composoient la Compagnie : on y railla Esope, et il railla les autres avec son agréement ordinaire : et Anacharsis luy mesme, entendit si bien raillerie aveque luy, qu'il n'est point de Grec qui l'eust pû mieux entendre qu'il l'entendit. Les Princesses contribuerent aussi beaucoup au plaisir de cette conversation meslée, qui changeoit d'objet selon ceux qui prenoient la parole : et Periandre voulut mesme

   Page 6205 (page 371 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la Princesse sa Fille, donnast de sa main un Chapeau de Fleurs à chacun des conviez, suivant la coustume. Cependant comme ce n'estoit pas une assemblée de Galands, mais de Sages seulement, Cleobuline et Eumetis ne s'estoient pas parées, comme pour aller au Bal : elles estoient pourtant si propres, que je ne les ay jamais veû mieux que ce jour-là. Mais Madame, des qu'on fut hors de Table, Niloxenus Ambassadeur du Roy d'Egipte, qui n'estoit envoyé que pour consulter les sept Sages, sur certaines propositions que le Roy d'Ethiopie faisoit au Roy son Maistre, fit changer la conversation : car apres avoir leû la Lettre de ce Roy, et que Bias eut si agreablement respondu à cette bizarre proposition que le Roy d'Ethiopie luy faisoit, et que je ne vous redis point, parce que toute la Terre l'a sçeuë ; ils passerent à des choses plus serieuses. En effet, ils examinerent ce qui pouvoit rendre un Prince le plus glorieux : Solon dit, si ma memoire ne me trompe, qu'un Prince ne pouvoit se le rendre davantage, qu'en communiquant son authorité : Cleobule dit à son tour, qu'il trouvoit un Prince sage, qui ne se fioit à personne : Pittacus dit qu'il le trouveroit plein de gloire, s'il pouvoit faire que ses Sujets craignissent plus pour luy, qu'ils ne le craindroient : et Chilon adjousta qu'il l'en trouveroit tout couvert, s'il aimoit plus l'honneur que toutes choses. Pour les autres Sages, j'advouë Seigneur, que je ne me souviens pas precisément de ce

   Page 6206 (page 372 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils dirent : mais pour Esope, je me souviens bien qu'il dit, qu'il trouveroit un Roy bien glorieux, qui auroit la valeur d'un Lion, la finesse d'un Renard, et pour ses Sujets, l'amour d'un Pellican pour ses Petits : car pour moy (adjousta-t'il, avec une action admirable) je ne puis me passer de mes Bestes et de mes Oyseaux, non plus en comparaisons qu'en Fables. Mais apres que chacun eut respondu quelque chose, à la raillerie d'Esope, ils vinrent à parler des Republiques : et Thales dit, qu'il trouvoit que pour faire qu'une Republique fust bien policée, il falloit qu'il n'y eust point d'hommes, ny trop pauvres, ny trop riches : Anacharsis, que c'estoit celle où le vice et la vertu, faisoient seulement la distinction entre les Habitans : Pittacus, que s'estoit celle où les vertueux commandoient, et où les vicieux n'avoient nulle authorité : Cleobule, que c'estoit celle où les Citoyens craignoient encore plus l'infamie que la Loy : Solon, que c'estoit celle où ceux qui n'estoient point oppressez protegeoient ceux qui l'estoient, et poursuivoient les oppresseurs comme leurs propres ennemis : Bias dit que c'estoit celle où le Peuple craignoit la Loy comme un Tyran : Chilon, que c'estoit celle d'où l'ambition estoit bannie : et Periandre soustint que c'estoit celle où l'interest de la Patrie l'emportoit sur l'interest particulier dans le coeur de tous ceux qui la composoient : en suitte de quoy ils s'entretinrent de plusieurs autres choses. En effet, apres avoir parlé des

   Page 6207 (page 373 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Monarchies, et des Republiques, ils parlerent du gouvernement particulier des Familles : et Chilon soustint que celle qui estoit la mieux gouvernée, estoit celle qui ressembloit le plus à l'Estat Monarchique : et dont l'authorité absolüe estoit entre les mains d'un seul. En mon particulier, dit Esope, je prendrois grand plaisir à estre comme le Roy des Abeilles, c'est à dire le seul Maistre dans ma Maison : mais je vous advouë, que quand j'estois autrefois Esclave j'eusse bien mieux aimé estre dans la Maison de mon Maistre, comme les Fourmis sont dans la leur, c'est à dire avec esgallité de toutes choses : apres quoy cét Ambassadeur d'Amasis, les ayant jettez dans des matieres plus eslevées, ils se mirent à definir ce que c'est que le Temps, la Lumiere, et : la Verité : et à parler de la Mort, de la Fortune, et des Dieux.

La conversation d'Esope et des dames
Par respect des bienséances, les princesses se retirent dans le jardin, en voyant que les sages n'abordent que des sujets sérieux. Esope, Chersias, Mnesiphile et quelques dames de qualité, qui arrivent alors, les accompagnent. Une fois l'assemblée installée, la conversation commence. On déplore tout d'abord le choix des sujets sérieux des Sept Sages, au détriment de l'amour qu'il eût fallu privilégier. Puis on en vient à s'interroger sur la capacité des Sages à tomber amoureux. Ce qui amène la petite société à examiner la question de l'amour des vieillards. Esope, accusé de prendre parti par le biais sa fable du loup et des bergers, qu'il invoque à ce moment, réplique que sa laideur durable le place sur un plan différent. On l'interroge alors sur son amour pour Rhodope, qu'il affirme être totalement révolu. Et c'est l'occasion de délibérer de la possibilité d'aimer deux fois. Comme les avis divergent, Eumetis suggère qu'on examine cette question aussi méthodiquement que les Sept Sages le font pour les leurs. On propose d'illustrer la question par des histoires exemplaires. Mnesiphile commence.

De sorte que ces trois Princesses, ne voulant pas par modestie, se mesler dans cette conversation, quoy que la Princesse de Corinthe, et la Princesse Eumetis, pussent parler de toutes choses, se retirerent : et furent se promener dans cét agreable Bocage, que je vous ay dit qui est le long de la Mer. Ainsi elles laisserent ces sept Sages avec Anacharsis, Niloxenus, Cleodeme, et Diocles, dans la liberté de s'entretenir des Sciences les plus sublimes. Cependant comme Esope aime naturellement mieux la conversation des Dames, que celle des hommes : et que Chersias et moy fusmes obligez de donner la main à ces Princesses, nous leur aidasmes

   Page 6208 (page 374 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à marcher : et à dire la verité, comme nous n'estions ny si sages ny si sçavans que ceux que nous quittions, nous ne fusmes pas trop marris de suivre des Personnes aussi admirables, que celles avec qui nous estions. Cette Troupe devint mesme encore plus grande : car comme il y avoit eu beaucoup de curiosité à Corinthe, de voir ensemble les sept plus Sages hommes de la Grece ; et de voir aussi ce fameux Scythe dont on parloit avec tant d'eloges ; ces Princesses avoient donné ordre à ceux qui gardoient les Portes du jardin (avec la permission de Periandre) de laisser entrer l'apresdisnée dix ou douze Dames de qualité ; de sorte que les Princesses au sortir de la Sale, les ayant trouvées, ces Dames les suivirent dans ce Bocage : Cleobuline leur assurant qu'elle leur feroit voir ces Gens illustres qu'elles avoient envie de connoistre : mais que comme ils estoient alors fort occupez, il falloit attendre qu'ils sortissent de la Sale où ils estoient pour aller à la promenade. Apres quoy prenant le chemin de ce Bocage, elles arriverent en un lieu, où il s'avance vers la Mer en forme de demy Lune : y ayant tout à l'entour des Sieges de Gazon : de sorte que comme ces Sieges sont au pied des Arbres, une grande Compagnie y peut estre assise commodément, puis quelle y peut estre à l'ombre. Ces Princesses estant donc arrivées en cét endroit, elles s'y assirent : et firent asseoir celles qui estoient de condition à le devoir estre en leur presence : les autres se tenant

   Page 6209 (page 375 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

debout ou se mettant par terre, sur la plus belle Herbe du monde. Pour Esope, il se mit derriere la Princesse Eumetis, en s'apuyant contre l'Arbre, au pied duquel estoit le Siege de Gazon, sur quoy elle estoit assise avec la Princesse de Corinthe : car pour Melisse, elle en avoit un separé, et entretenoit en particulier deux de ces Dames qui estoient venues : si bien que c'estoit une assez plaisante chose que de voir la teste d'Esope, entre celles de deux aussi belles Princesses que sont celles là. Cependant il est certain que tout laid qu'est Esope, il donne plaisir à voir : car malgré sa laideur, il y a je ne sçay quoy de si fin en sa phisionomie, et toutes ses actions sont ou si ingenuës, ou si plaisantes, qu'on peut assurer qu'il plaist autant par sa propre personne, et par la maniere dont il dit les choses, que par les choses mesmes : et pour Chersias et moy, nous estions devant ces Princesses, avec quelques autres hommes qu'elles avoient aussi fait entrer avec ces Dames dont je vous ay parlé. Comme toute cette belle Troupe estoit donc en cét estat, une de ces Dames se mit à dire qu'elle avoit bien du regret qu'un Prince apellé Basilide n'estoit pas alors à Corinthe : une autre regretta extrémement un fort honneste homme nomme Myrinthe, qui n'y estoit pas aussi : souhaitant qu'il pûst voir ce qu'on ne reverroit peutestre jamais : n'estant presques pas possible que la Fortune fist revoir tant de Grands hommes ensemble. Pour moy, dit alors la Princesse Eumetis,

   Page 6210 (page 376 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qui m'a fâchée aujourd'huy icy, est cét Ambassadeur d'Egipte : car encore qu'il soit fort honneste homme, je voudrois qu'il ne s'y fust point trouvé : puis que s'il n'eust point eu de questions à faire, la conversation n'eust pas esté tout à fait si serieuse : car je vous advouë, qu'il y a mille belles choses que je suis bien aise de lire, qui me choquent à entendre dire en conversation. Peut estre, adjousta-t'elle, est-ce une delicatesse d'esprit mal fondée : mais apres tout j'eusse bien voulu qu'au lieu de parler du Temps, de la Lumiere, et de la Verité, on eust proposé quelques questions galantes à ces hommes si sages. Pour Solon, repliquay-je, je vous puis assurer qu'il vous auroit donne grand plaisir : principalement si on l'eust obligé à parler d'amour. Ha pour l'amour, repliqua Cleobuline, j'advouë que j'aurois quelque peine à en entendre parler à des Gens aussi graves que le sont ceux dont nous parlons : car bien que cette passion soit une passion comme une autre, et que mesme elle ait plus besoin du secours de la sagesse que toutes les autres passions, si on veut l'empescher de desregler l'esprit de ceux qu'elle possede ; il est pourtant vray que selon moy, pour en pouvoir parler long temps avec bien-seance, et en pouvoir parler agreablement, il faut estre en estat d'en pouvoir prendre, ou d'en pouvoir donner. Mais Madame, repliqua Chersias, qui vous a dit que tous ces Sages ne peuvent pas devenir amoureux ? Pour moy, dit Eumetis à la

   Page 6211 (page 377 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse de Corinthe, je voudrois qu'Anacharsis fust amoureux de vous, afin qu'il ne retournast point en Scythie, et qu'il demeurast tousjours en Grece. S'il estoit amoureux de moy en l'âge où il est, repliqua la Princesse de Corinthe, vous ne souhaiteriez plus qu'il demeurast icy : car si cela estoit, il ne seroit sans doute pas aussi sage qu'il est. Il est vray, dit la Princesse des Lindes, qu'à parler raisonnablement, l'amour est une ridicule chose à un vieil homme : elle l'est encore plus à une vieille Femme, reprit Cleobuline. Elle l'est sans doute encore davantage, respondit Eumetis ; mais il y a pourtant cette difference, que comme l'Amant est oblige de faire plus de choses que l'Amante, il est plus souvent dans la necessité de paroistre ridicule. A peine Eumetis eut-elle dit cela, que toute la Compagnie tombant d'accord de ce qu'elle disoit ; on se mit à faire une plaisante Peinture d'un vieil Amant que tout le monde connoissoit. En mon particulier, dit une de ces Dames, je ne luy vy jamais d'Habit à la mode, quoy qu'il en change souvent : de plus, il veut marcher comme s'il estoit jeune, et il marche pourtant comme un vieil honme qu'il est. Il dit des galanteries qu'on n'entend plus : et il parle enfin comme un homme qui ne sçauroit plus guere parler : et cependant il parle d'amour, et ne peut parler d'autre chose. Je voudrois bien sçavoir, dit Eumetis, s'il se trouve quelque Dame qui l'escoute ? il s'en trouve sans doute qui l'escoutent pour se moquer de luy,

   Page 6212 (page 378 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repliqua Cleobuline, mais il ne s'en trouve sans doute point qui luy respondent favorablement. Mais encore (adjousta-t'elle en tournant la teste vers Esope) faut-il vous demander ce que vous dites de ce que nous disons ? je dis Madame, repliqua-t'il, ce que mon Loup dit à des Bergers qui mangeoient un Mouton dans leur Cabane : car il ne les vit pas plustost, qu'il leur dit en son langage de Loup, et en s'aprochant d'eux ; voyez quel bruit vous meneriez, si je faisois ce que vous faites. Je m'assure Madame, adjousta-t'il, que vous ferez facilement l'aplication de ce que je dis : car enfin si c'estoit moy qui disse tout ce que vous dites, je serois un faiseur de Fables mordantes et Satiriques : mais parce que vous estes de Grandes Princesses, il vous est permis de déchirer un pauvre homme tout vivant, avec plus de cruauté que ces Bergers ne deschiroient ce pauvre Mouton. Mais je pense (dit alors Eumetis en riant aussi bien que toute la Compagnie) que vous vous interessez pour ce vieil Amant, parce que vous avez dessein d'aimer toute vostre vie : n'en doutez nullement Madame, repliqua-t'il, mais vous ne considerez pas que j'ay un avantage que les autres n'ont point : qui est que comme j'ay esté aussi laid à quinze ans, que je le feray à cent ; je ne seray pas aussi ridicule qu'un autre quand j'aimeray jusques au Tombeau. Comme vous estes persuadé aveque raison, reprit Cleobuline, que c'est par l'agréement de vostre esprit, plus que par celuy de vostre personne,

   Page 6213 (page 379 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous pouvez estre aimé, vous avez assurément plus de droit qu'un autre de pretendre d'avoir le privilege d'aimer long temps. Mais, adjousta Eumetis, puis que nous parlons d'amour, et que nous parions à Esope, il faut que je luy demande s'il est tousjours amoureux de cette fameuse Rhodope, qu'on dit estre presentement en Egipte ? Non Madame, luy dit-il, je n'en suis plus amoureux, depuis que le Frere de la celebre Sapho l'est devenu : et je veux que toutes les Bestes que j'ay fait parler me devorent, si je le suis jamais d'elle. S'il est effectivement vray que vous ne l'aimiez plus, reprit Chersias en liant, il n'estoit pas besoin de faire une si grande imprecation contre vous : car je suis persuadé qu'on ne peut aimer deux fois une mesme Personne : et qu'il est plus aisé d'en aimer vingt les unes apres les autres, que de recommencer d'aimer une Femme avec qui on aura rompu absolument. Cette regle n'est pas si generale, repris-je, qu'elle n'ait eu son exception en la personne d'un de mes Amis, qui a aimé deux fois une mesme Fille, avec une esgalle ardeur. Mais sçavez vous bien, repliqua Chersias, que vostre Amy s'est bien connu luy mesme ? car il peut estre qu'il n'a aime qu'une fois, ce qu'il croit avoir aimé deux, et qu'il n'a jamais cessé d'aimer : puis qu'il est vray, qu'il y a certains instans, où la colere fait un si grand bouleversement dans le coeur d'un Amant, que l'amour y est sans qu'il le sçache. En effet, il s'imagine bien souvent qu'il

   Page 6214 (page 380 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

haït, lors qu'il aime encore : et il pense mesme qu'il a oublié, celle à qui il pense tousjours. De sorte que lors que je dis qu'il n'arrive presques jamais, qu'on aime deux fois une mesme Personne ; j'entens qu'effectivement on ait cessé d'aimer : et que bien loin d'y avoir encore quelque estincelle cachée sous la cendre, il n'y ait plus mesme aucun reste de chaleur : car si cela est ainsi, je suis persuadé que ce feu ne se rallumera jamais. Pour moy, reprit Cleobuline, je ne pense pas qu'il y ait autant d'impossibilité à aimer deux fois une mesme Personne, que vous le pensez : car enfin, quoy qu'un Flambeau soit esteint, et que mesme il le soit depuis long temps, il est certain qu'il a plus de disposition à se r'allumer, que s'il n'avoit jamais esté allumé : ainsi je conclus qu'une premiere amour, est une disposition à une seconde : et qu'il est plus aisé de recommencer d'aimer une Personne qu'on a desja aimée, que d'en aymer une autre. En mon particulier Madame, repliqua Chersias, je sçay par l'experience qu'en a fait un Neveu du sage Bias, qui est un des plus honnestes hommes du monde, qu'il est bien plus difficile que vous ne pensez de relever un Autel qu'on a batu : et de sacrifier deux fois un mesme coeur, à une mesme Divinité. Cette question est si curieuse, reprit la Princesse Eumetis en souriant, qu'il me semble que pour faire voir que nous voulons imiter ceux avec qui nous avons passé le jour, nous devrions l'examiner, comme ils ont examiné tant de choses plus eslevées, plus

   Page 6215 (page 381 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

difficiles. S'il ne faut qu'un Exemple à soustenir mon opinion, repliquay-je, je vous prouveray facilement qu'on peut aimer deux fois une mesme Personne : et s'il n'en faut qu'un, reprit Chersias, pour montrer qu'on ne peut recommencer d'aimer une mesme Dame quand on a une fois absolument cessé de le faire, je suis assuré de gagner ma Cause. Comme Chersias disoit cela, Melisse s'estant levée pour s'aller promener, et ayant fait signe de la main, qu'elle ne vouloit estre suivie que de celles à qui elle parloit, les Princesses et toutes ces autres Dames demeurerent, aussi bien que Chersias, Esope, quelques autres, et moy. De sorte que la Princesse des Lindes à qui cette question plaisoit et sembloit digne de curiosité, proposa à Cleobuline de nous obliger Chersias et moy, à raporter deux des Exemples dont nous leur avions parlé : et à soustenir apres chacun avec des raisons, que nostre opinion estoit juste : adjoustant qu'en suitte on conteroit les voix de la Compagnie, afin de juger à l'avantage de celuy qui en auroit le plus. Je le veux bien, dit Cleobuline : mais il me semble, adjousta Eumetis, qu'il faut que la voix d'Esope en vaille deux : si cela est reprit-il brusquement, je les donne desja toutes deux à celuy qui soustiendra qu'on ne peut aimer deux fois une mesme Personne. Ha Esope repliqua Eumetis en riant, vous dittes vostre advis trop tost ! puis que vous voulez qu'on prononce l'Arrest, devant qu'on ait plaidé la Cause. Comme j'ay fort frequenté avec certains

   Page 6216 (page 382 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Oyseaux babillars, reprit-il en souriant, il ne faut pas s'estonner si j'ay ce deffaut là : joint aussi que je suis si fortement persuadé, que tout ce que dira Mnesiphile, ne me persuadera pas qu'on puisse aimer deux fois une mesme Personne, que j'ay jugé qu'il n'y avoit pas grand inconvenient de dire dés le commencement, ce que je sçay bien que j'eusse tousjours dit à la fin, quelques belles choses que Mnesiphile pusse dire. Quoy qu'il en soit, dit Cleobuline, vous ne laisserez pas d'escouter, si vous ne voulez que je vous reproche d'estre moins sage, que ces Oyseaux qui portent des pierres à leur bec pour s'empescher de crier. Apres cela ces deux Princesses nous ayant ordonné à Chersias et à moy, de raporter chacun nostre Exemple, et de dire en suitte nos raisons ; il fut resolu que je reciterois le premier l'Histoire de mon Amy : ce que je fis en ces termes, en adressant la parole à la Princesse des Lindes, par le commandement de Cleobuline, comme je vay vous l'adresser, par le commandement du Grand Prince qui m'escoute.


Histoire de Philidas et d'Anaxandride
Phylidas et Anaxandride éprouvent de lamour lun pour lautre, dès quils sont en âge daimer. Mais, tandis quAnaxandride est constante, Phylidas se lasse de ce bonheur serein. Après un séjour à la campagne, durant lequel sa bien-aimée ne lui manque pas, il rencontre Timoxene lors dun voyage à Salamine et séprend de cette jeune femme à lhumeur changeante. Celle-ci sinstalle à Megare avec son père. Anaxandride se rend bientôt compte de linfidélité de son amant et se montre froide envers lui. De son côté, ce dernier se lasse de Timoxene et tente de revenir auprès dAnaxandride, après avoir pris conscience de son erreur. La jeune femme le rejette dans un premier temps, avant de séprendre à nouveau de lui, de la même manière quil est retombé amoureux d'elle.
De la passion à la tiédeur
Tous deux originaires de Megare, Phylidas et Anaxandride, se connaissent et s'aiment depuis le berceau. Mais leur amour est si parfaite que la passion de Phylidas s'engourdit. Lors d'un voyage à la campagne, il adresse à sa bien-aimée des lettres fort tièdes.

   Page 6217 (page 383 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

HISTOIRE DE PHYLIDAS, ET D'ANAXANDRIDE.

Comme il n'est pas à propos presentement Madame, de faire un fort long recit, je ne m'amuseray point à vous dire ce qu'estoient les Peres de ceux dont j'ay à vous raconter l'Histoire : et je me contenteray de vous assurer, que Philidas, et Anaxandride, dont je vous veux aprendre l'Avanture en peu de mots, son tous deux nais à Megare : et qu'ils sont des plus anciennes, et des plus illustres Races de cette fameuse Ville. La Fortune n'a pas mesme seulement voulu mettre de l'esgallité en leur naissance, elle en a mis aussi en leur merite, et en leur personne : car Phylidas est aussi bien fait, qu'Anaxandride est belle : et Anaxandride a autant d'esprit que Phylidas, quoy qu'il en ait infiniment. De plus, il y a encore un merveilleux raport dans leur humeur, et leur âge mesme est proportionné : car Anaxandride peut presentement avoir dix-neuf ans, et Phylidas vingt-six. Mais outre toutes ces choses, il faut encore que vous sçachiez, qu'ils se sont veûs dés le Berçeau ; que leurs Maisons se touchoient ; et que leurs Peres estoient Amis. Apres cela Madame, je m'assure que quand je vous auray dit que Phylidas devint fort amoureux d'Anaxandride, dés qu'il fut en âge de pouvoir avoir de l'amour, et

   Page 6218 (page 384 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que cette belle Fille ne rejetta pas son affection, vous le trouverez le plus heureux Amant du monde. En effet on peut assurer, que tant que sa premiere passion dura, il n'eut que des Roses sans Espines : et qu'il jouït de toutes les douceurs que cette passion peut donner ; sans en sentir les amertumes. Car enfin il estoit aussi estimé, qu'il estimoit : et je pense qu'il n'estoit aussi guere moins aimé, qu'il aimoit. Il voyoit, et entretenoit Anaxandride, autant qu'il vouloit ; leurs Parens voyoient leur inclination sans s'y opposer ; et si quelque chose empeschoit Phylidas de presser les siens de penser à luy faire espouser sa Maistresse, c'estoit qu'il sçavoit de certitude qu'on ne vouloit point songer à la marier, tant qu'un Oncle dont elle devoit heriter seroit absent : de sorte que comme il estoit allé en un voyage, dont il ne devoit revenir d'un an, il ne pensoit qu'à donner le plus de divertissement qu'il pouvoit à sa Maistresse. Cependant cét estat si heureux, et si tranquile, le fut trop : et cette esperance qui n'estoit meslée d'aucune crainte ; vint à estre si peu sensible à Phylidas, qu'on peut presques dire qu'il esperoit la possession de sa Maistresse sans plaisir : et il s'accoustuma tellement à ne la voir jamais que douce, civile, et complaisante pour luy, qu'insensiblement il vint à n'avoir plus guere de sensibilité pour toutes les graces qu'elle luy faisoit. Ce n'est pas qu'il ne l'aimast encore, et qu'il ne la vist tres souvent : mais comme il pensoit estre assuré de son affection, et qu'il

   Page 6219 (page 385 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'avoit plus rien à luy demander de ce costé là, on peut assurer qu'il n'avoit bien souvent plus rien à luy dire. En effet il m'a juré qu'il estoit contraint de luy parler de nouvelles, et de choses indifferentes, lors mesme qu'il estoit seul avec elle : parce que son amour ne luy donnoit plus nul sujet de parler. Enfin Madame, cette esperance tranquile, et cette esgalité de bonheur, jointe à la certitude d'estre aimé, mirent peu à peu une telle tiedeur dans l'affection de Phidias ; qui estant obligé au Printemps d'aller aux Champs, il eut plus de joye d'aller voir le nouveau vert dont la Campagne estoit parée, qu'il n'eut de douleur de quitter son ancienne Maistresse. Cependant quoy qu'il y eust beaucoup de raport d'humeur, entre Philidas, et Anaxandride, il y eut pourtant une notable difference dans leur coeur en cette occasion ; car à mesure que l'amour de Phylidas diminuoit, celle d'Anaxandride augmentoit malgré qu'elle en eust. Mais ce qu'il y eut de fascheux pour elle, fut que lors qu'il luy fut dire adieu, elle s'aperçeut bien qu'il le luy disoit avec trop d'indifference : neantmoins comme ce n'estoit pas un temps propre à faire une querelle, elle ne luy donna nulle marque du mescontentement secret qu'elle avoit depuis qu'elle s'estoit aperçeuë du changement qui estoit arrivé en son esprit. De sorte qu'il la quitta sans qu'ils eussent eu rien à démesler : et sans qu'il eust eu un moment d'inquietude depuis qu'il estoit amoureux d'elle. Cependant

   Page 6220 (page 386 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme il luy avoit demandé la permission de luy escrire, et qu'il l'avoit obtenuë, il luy escrivit comme il luy avoit promis : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que cette Lettre ne fut qu'une belle description de la beauté de la Campagne, et des douceurs qu'il trouvoit à escouter à l'ombre d'un Bois le chant des Oyseaux. Il luy disoit pourtant à la fin, qu'il eust souhaité qu'elle eust esté au lieu où il estoit : mais cela estoit dit d'une certaine maniere, qu'on voyoit clairement qu'il l'y souhaitoit autant pour luy faire avoir le plaisir d'ouïr le chant des Rossignols, que pour l'entretenir de sa passion. Toutesfois Anaxandride qui estoit persuadée, qu'il estoit dangereux de quereller un Amant absent, lors qu'on le veut conserver, luy escrivit comme si elle n'eust pas pris garde au changement de son coeur : mais cette continuation de bonté, continuant de faire son effet ordinaire, dans l'ame de Phylidas, il attendoit sans impatience le jour qu'il avoit accoustumé d'avoir des nouvelles d'Anaxandride : et j'ay sçeu de sa propre bouche, que son amour s'alentit d'une telle sorte, qu'il reçeut un matin une. Lettre de cette belle Personne, qu'il ne leût que le soir en se couchant.

Phylidas amoureux de Timoxene
Quand Phylidas rencontre à Salamine Timoxene, dont l'humeur est changeante, il en tombe amoureux, d'autant que sa réputation d'inaccessibilité fait de sa conquête un défi. Bientôt, Timoxene accompagne son père qui a décidé de s'installer à Megare. Lorsque Anaxandride s'aperçoit de l'inconstance de son amant, elle commence à le haïr. Elle ne lui fait pourtant aucun reproche et se contente de lui témoigner froideur et indifférence.

Phylidas estant donc dans une si grande tiedeur, apres avoir aimé autrefois si ardamment ; le hazard fit que son Pere luy ayant escrit qu'il s'en allast à Salamine, pour quelques affaires qu'il y avoit, il y vit une fort belle Fille qui s'appelle Timoxene : de sorte que comme le Pere de cette Personne, devoit aller demeurer

   Page 6221 (page 387 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à Megare, il fut bien aise de faire amitié avec un homme de qualité qui en estoit : si bien qu'en peu de jours Philidas eut toute la liberté possible dans cette Maison Mais Madame, comme la trop grande douceur d'Anaxandride, et la trop grande esgallité du bonheur de Phylidas, avoient attiedy son amour, on peut dire que la bizarrerie de Timoxene, fit son inconstance pour cette belle Fille : car enfin Madame, il trouva en celle là, tout le contraire de l'autre : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu personne dont l'humeur ait esté plus inesgalle, ny qui ait plus aimé à avoir des démeslez avec ses Amans, et des esclaircissemens avec ses Amies, ou ses Amis. Car on entend dire continuellement Timoxene a dit une telle chose ; ou Timoxene dit qu'on la luy a ditte : ou Timoxene pleint, ou on se pleint d'elle : ou Thimoxene est mal avec : celuy-cy ; ou celuy-là est mal avec Timoxene : et Timoxene enfin par son inesgallité d'humeur, embrouïlle si fort les choses, et se brouille elle mesme tellement avec tout le monde, qu'on peut dire qu'elle bannit la paix de tous les lieux où elle se trouve ; puis qu'il est vray qu'elle donne de l'amour à tous ceux qui sont en estat d'en prendre : ou qu'elle met de la division entre ceux qui pensent avoir une amitié la plus solidement liée. Ce n'est pourtant pas que Timoxene soit meschante : et c'est son inesgalité toute seule, qui l'oblige à faire ce qu'elle fait. Car enfin il y a des jours où elle dit tout ce qu'on

   Page 6222 (page 388 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy a dit de plus secret : il y en a d'autres au contraire, où ses meilleurs Amis ne peuvent luy faire dire la moindre chose : et il y en a d'autres aussi, où elle songe si peu à ce qu'elle dit, qu'elle parle contre ses propres interests. Cependant Timoxene ne laisse pas d'estre aimable, et d'estre aimée : il est vray qu'elle a eu plus d'Amans, que d'Amis : et qu'il est plus aisé d'avoir de l'amour, que de l'amitié pour elle. Aussi a-t'elle causé de grandes passions en sa vie, toute bizarre qu'elle est : estant certain qu'encore qu'elle soit fort inesgalle, on peut pourtant dire qu'elle ne l'est qu'autant qu'il faut pour irriter l'amour, et non pas pour la destruire : puis qu'il est vray que ses caprices ne sont pas longs, et que lors qu'elle est en sa belle humeur, elle est la plus charmante Personne du monde, et la plus caressante. En effet il y a des instans, où l'on jureroit qu'on ne la verra jamais que douce, et flatteuse : si bien qu'on luy donne alors tant de pouvoir sur son coeur, que l'on n'est plus apres cela en estat de l'oster de sa puissance. Timoxene estant donc telle que je vous la represente, se trouva estre en une de ses heures agreables, lors que Phylidas la vit la premiere fois : de sorte que comme l'amour qu'il avoit pour Anaxandride, s'estoit allentie par la trop grande esgallité de son bonheur ; l'image qu'il devoit en avoir dans le coeur, ne l'empescha pas de trouver Timoxene fort belle, et de trouver qu'elle avoit infiniement de l'esprit. De plus, il apprit dés ce premier jour

   Page 6223 (page 389 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

là, qu'elle avoit plusieurs Amans ; et il sçeut aussi qu'il n'y avoit pas une personne au Monde dont il fust plus difficile d'acquerir l'affection, ny de qui il fust plus malaisé de la conserver, quand mesme on l'auroit aquise. Mais enfin Madame, sans m'amuser à vous exagerer la bizarrerie de cette avanture, je vous diray que Phylidas s'ennuyant d'estre heureux, ou pour mieux dire, ne sentant plus son bonheur, parce qu'il y estoit trop accoustumé, chercha à se rendre malheureux, en pensant chercher sa felicité : car il vit tant Timoxene, qu'il en devint amoureux, et qu'il cessa par consequent d'aimer Anaxandride. Ainsi on ne peut pas dire qu'il l'aimoit encore, quoy qu'il ne pensast plus l'aimer ; puis que la plus grande marque qu'on puisse avoir de n'aimer plus une Personne, est d'en aimer une autre. Mais à dire la verité, Phylidas ne fut pas plustost Amant de Timoxene, qu'il sortit de cette Lethargie amoureuse, ou la douceur d'Anaxandride l'avoit jetté : car depuis le premier jour qu'il eut de l'amour pour cette bizarre Personne, il ne s'en passa aucun qu'il n'eust autant de jalousie que d'amour, et autant de colere que de jalousie. Toutesfois ce qui devoit affoiblir sa passion l'augmenta : et il devint plus amoureux de Timoxene, qu'il ne l'avoit esté d'Anaxandride. Mais comme la Renommée se charge volontiers de semblables nouvelles, cette belle Fille sçeut bien tost à Megare, que son Amant estoit infidelle, et qu'il

   Page 6224 (page 390 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aimoit à Salamine : de sorte que comme elle l'aimoit effectivement, elle en eut une douleur incroyable. Ce fut pourtant une douleur glorieuse : si bien que prenant la resolution de mespriser celuy qui la mesprisoit, elle se resolut de n'oublier rien pour tascher de se mettre l'esprit en repos ; mais à dire la verité, la haine qui succeda dans son coeur, à l'amour qu'elle y avoit euë, ne luy donna pas moins de peine, que cette amour luy en avoit donné. Cependant comme je vous ay dit que le Pere de Timoxene avoit dessein d'aller habiter à Megare, il y fut avec sa Famille, et Phylidas s'y en retourna aveque luy : de sorte que comme c'est la coustume de ce lieu là, que lors qu'il y arrive des Dames estrangeres, toutes celles de la Ville les visitent, il falut qu'Anaxandride allast chez Timoxene avec sa Mere ; et qu'elle allast faire civilité à une Personne qui luy avoit osté le coeur de son Amant. Elle fut mesme si malheureuse, que Phylidas s'y trouva ; je luy ay pourtant oüy dire depuis, qu'elle avoit eu plus de plaisir à cette visité, qu'elle n'avoit eu lieu d'en esperer : parce que comme elle ne vouloit pas trouver que Timoxene fust belle, son imagination fut si complaisante à sa passion, qu'en effet elle vit Timoxene toute autre qu'elle n'estoit : car elle trouva que ses cheveux estoient d'un blond trop doré, quoy qu'ils fussent d'un blond cendré le plus beau du monde : elle luy trouva le taint broüille, quoy qu'il fust fort reposé ; les yeux rudes, quoy qu'ils fussent plus tost languissans ;

   Page 6225 (page 391 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans ; les levres pasles, bien qu'elles fassent vermeilles ; et la taille desagreable, quoy qu'elle l'eust fort bien faite. De sorte que donnant sans doute autant à sa propre beauté, qu'elle ostoit à celle de sa Rivale, elle se l'imagina mille fois moins belle qu'elle n'estoit : et elle se creût plus belle qu'elle ne l'avoit jamais creû estre : du moins m'a t'elle advoüé depuis que c'estoient là ses sentimens. Mais ce qu'il y eut de remarquable, fut la joye qu'elle eut d'estre persuadée, que Phylidas n'avoit nulle excuse dans son inconstance, et qu'il avoit perdu en la changeant pour Timoxene. En effet, me disoit-elle un jour, je pense que je serois morte de despit, si j'eusse trouvé que Timoxene eust esté beaucoup au dessus de moy en toutes choses. Il me sembla mesme, adjousta-t'elle, tant le despit avoit changé mon coeur, que Phylidas n'estoit plus aussi honneste homme qu'il estoit, du temps qu'il m'aimoit, et que je ne le haïssois point : et j'estois si estonnée d'avoir trouvé si aimable, ce qui ne me le sembloit plus, que j'en avois une confusion estrange : car enfin Phylidas me sembloit tout un autre homme. Je luy trouvois la mine moins haute ; l'esprit moins divertissant ; l'action plus contrainte ; et il me sembloit mesme encore, que son accent estoit changé : et qu'il avoit aquis à Salamine, je ne sçay quel accent rustique, qu'on reproche à tous les Insulaires. Enfin, adjoustoi-t'elle encore, je trouvay mon ancien Amant si peu agreable ce jour là ; sa nouvelle Maistresse si

   Page 6226 (page 392 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peu aimable ; et je me trouvay tant au dessus d'eux ; que je sortis moins chagrine de cette visite, que je ne l'avois pensé. Mais apres tout, poursuivit elle, quoy que je n'eusse pas voulu que Phylidas m'eust encore aimée, j'avois pourtant tousjours un despit estrange, de ce qu'il aimoit Timoxene. Cependant Madame, par un sentiment de gloire, Anaxandride se resolut de ne faire jamais nul reproche à Phylidas : et de se contenter d'esviter sa rencontre, et de le traitter avec beaucoup de froideur en quelque lieu qu'elle le trouvast : et en effet la chose alla de cette sorte pendant quelque temps.

Le retour de Phylidas
Mais bientôt Timoxene lasse Phylidas par les excès de son comportement : elle brouille entre eux tous ceux qu'elle fréquente et elle s'avère inconstante. Phylidas feint de retourner auprès d'Anaxandride pour susciter la jalousie de Timoxene. Il découvre que son ancienne amante n'agrée pas son retour. Sa passion, accompagnée de regret, renaît comme au premier jour. Phylidas reconnaît pleinement le prix de ce qu'il a perdu. Il parvient finalement à séduire Anaxandride une seconde fois. Les deux amants sont sur le point de se marier. La troupe souhaite d'abord écouter l'histoire de Chersias qui illustre un cas opposé, avant de se prononcer sur la possibilité ou non d'aimer deux fois la même personne.

Mais Madame, comme Timoxene n'avoit pas changé d'humeur, en changeant de lieu, elle fut a Megare, ce qu'elle estoit à Salamine : et : elle y fit mesme beaucoup plus de desordre, parce que comme on ne l'y connoissoit pas, tous les Hommes, et toutes les Femmes qui la virent, y furent attrapez : car comme elle est assurément fort aimable plus de la moitié de sa vie, on fit d'abord societé avec elle, comme avec une Personne qu'on estimoit. On voyoit bien sans doute, qu'elle estoit inégalle : mais on ne sçavoit pas le defaut qu'elle avoit d'estre sujette à avoir des jours où elle ne pouvoit rien taire : de sorte que comme c'est la coustume de celles qui veulent faire amitié avec une nouvelle venuë, de l'instruire peu à peu de toutes les nouvelles de la Ville, afin qu'elle n'y soit plus estrangere ; il y eut quelques hommes et quelques femmes, qui luy ayant rendu

   Page 6227 (page 393 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cét office, ne s'en trouverent pas fort bien, non plus que Phylidas. Car s'estant trouvé en un de ces jours, où elle disoit tout ce qu'elle sçavoit ; elle les broüilla tellement avec toute la Ville, qu'on n'a jamais entendu parler d'une telle chose, ny veû tant d'esclaircissemens en si peu de temps. Ce qui faisoit le plus grand embarras, estoit que comme elle escoutoit bien souvent toutes ces sortes de choses avec peu d'aplication, elle les confondoit en les redisant : ainsi elle faisoit dire à Phylidas, ce qu'un autre luy avoit conté : et à cét autre, ce que Phylidas luy avoit dit. Si bien que devant qu'on eust seulement demeslé le vray d'avec le faux, et qu'on fust convenu de ceux qui avoient dit ce que Timoxene redisoit, il se passoit un temps estrange : de sorte que bien souvent en voulant s'esclaircir, on se donnoit de nouvelles matieres d'esclaircissement : et on entassoit quelquefois querelle sur querelle. Mais ce qu'il y avoit de rare, estoit que Timoxene ne se soucioit non plus de toutes les broüilleries qu'elle faisoit, que si elle n'y eust eu aucune part, et elle sçavoit mesme si bien s'en démesler qu'elle se racommodoit avec tout le monde sans beaucoup de peine : mais le mal estoit qu'elle ne racommodoit pas si facilement les autres. Comme Phylidas est un fort honneste homme, et dont l'esprit est tout à fait esclairé, il voyoit bien, quelque amoureux qu'il fust, que Timoxene avoit de mauvaises qualitez parmy les bonnes : mais apres tout, comme il estoit d'humeur à

   Page 6228 (page 394 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aimer à surmonter les choses difficiles, on peut dire que les Espines servoient à luy faire trouver les Roses de meilleure odeur : estant certain que l'inesgalité de Timoxene durant tres longtemps, augmenta sa passion. Toutes-fois à la fin cette inesgalité produisit un effet qui luy donna bien du chagrin : parce que Timoxene n'estoit pas seulement tantost guaye, et tantost triste : car son inesgalité estoit aussi dans les sentimens de son coeur : et ceux qu'elle aimoit aujourd'huy, n'estoient pas toûsjours asseurez de l'estre demain. Si bien que par son propre changement, elle ne regarda plus Phylidas, ny comme son Amant, ny comme son Amy : et elle en regarda un autre beaucoup plus favorablement que luy. De sorte qu'apres que Phylidas eut essayé toutes choses pour se remettre bien avec elle, il voulut voir si la jalousie ne la rameneroit point : si bien que faisant dessein de faire semblant de vouloir renoüer avec Anaxandride, il chercha occasion de la revoir : et se fit remener chez elle par un Parent de cette belle Fille, qui estoit fort son Amy. Mais Madame, ce qu'il y eut de fort extraordinaire en cette avanture, fut que lors que Phylidas retourna chez Anaxandride, il estoit fort amoureux, et fort jaloux de Timoxene ; et n'avoit plus aucune tendresse pour cette premiere : aussi ce qui faisoit qu'il se resolvoit à faindre d'aimer celle-là plustost qu'une autre, estoit premierement que la chose estoit plus vray-semblable : et que de plus il avoit tousjours

   Page 6229 (page 395 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

trouvé Anaxandride si douce, qu'il croyoit qu'il pourroit la quitter quand il voudroit, sans qu'il en arrivast rien davantage que ce qui en estoit desja arrivé. La chose n'alla pourtant pas comme il avoit pensée : car comme Anaxandride estoit glorieuse aussi bien que douce, elle avoit senty si aigrement l'inconstance de Phylidas, que ce n'avoit esté que pour l'amour d'elle mesme, qu'elle n'en avoit pas fait plus d'esclat. Mais lors qu'il se fit remener chez elle, et qu'il voulut luy parler en particulier, il fut bien surpris de trouver que son esprit n'estoit pas aux termes qu'il avoit creû : car il s'estoit imaginé qu'Anaxandride le recevroit tousjours aveque joye, toutes les fois qu'il le voudroit. Cependant elle luy parla si fierement des cette premiere visite, qu'il ne pût douter qu'il ne l'eust effectivement perduë : et qu'il ne luy fust encore plus difficille de regagner le coeur d'Anaxandride, s'il en eust eu envie, que celuy de Timoxene. De sorte que comme son amour s'estoit allentie par la facilité qu'il avoit eue à estre heureux ; elle commença dés ce jour là à se réveiller, par la difficulté qu'il trouva à le pouvoir jamais estre. Enfin Madame, sans que j'en puisse comprendre la raison, il est certain que la rudesse d'Anaxandride, commença de remettre dans le coeur de Phylidas, ce que sa trop grande douceur en avoit osté. Il ne passa pourtant pas d'une extremité à l'autre en un instant : mais il est vray qu'en fort peu de jours, il cessa d'aimer Timoxene, et recommença

   Page 6230 (page 396 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'aimer Anaxandride, avec plus d'ardeur qu'il ne l'avoit jamais aimée : et il est mesme vray, que cette passion eut pour luy, toutes les graces de la nouveauté. Ce fut alors que se souvenant de l'estat où il avoit esté avec Anaxandride, il en fut encore plus infortuné : et il se trouvoit si coupable d'avoir pû ne sentir pas son bonheur, qu'il en estoit beaucoup plus malheureux. D'autre part Anaxandride, quoy qu'elle n'aimast plus Phylidas, ne laissoit pas par un sentiment de gloire, d'estre fort aise de le revoir dans ses chaisnes : si bien que comme elle avoit esprouvé que la rigueur estoit fort propre à accroistre sa passion, elle en eut autant qu'il en eust falu, pour faire cesser l'amour dans tout autre coeur que le sien : cependant plus Anaxandride le mal traitoit, plus il estoit amoureux d'elle, et plus il avoit de repentir de son inconstance. Mais (luy disois-je un jour, voyant le chagrin où il estoit) comment peut il estre vray, que vous ayez cessé d'aimer Anaxandride sans sujet, et que vous ayez recommencé sans raison ? car enfin quand vous la quittastes, elle estoit aussi aimable qu'elle avoit jamais esté : et quand vous la reprenez, elle ne l'est pas plus qu'elle estoit quand vous la quittastes : ainsi je pense avoir droit de vous demander pourquoy vous cessastes de l'aimer, ou pourquoy vous avez recommencé ? Je cesse de l'aimer, repit-il, parce que je m'estois tellement accoustumé à estre heureux, que je ne le croyois plus estre : et j'ay recommencé de l'adorer,

   Page 6231 (page 397 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parce que je suis las d'estre miserable : et que je connois bien que je ne puis estre heureux sans elle. Mais, luy disois-je, elle est ce qu'elle estoit quand vous en aimiez une autre, et ce qu'elle estoit, quand vous l'abandonnastes : ha Mnesiphile, me dit-il, qu'il s'en faut bien qu'Anaxandride ne soit ce qu'elle estoit, lors que je l'abandonnay ! car elle estoit douce, et elle est fiere ; elle m'aimoit, et elle me haït. J'advouë, luy dis-je alors en riant, que cette difference ne me semble guere propre à faire naistre l'amour : et qu'il eust esté bien plus raisonnable, de continuer de l'aimer lors qu'elle estoit douce, et lors qu'elle vous aimoit, que de recommencer d'avoir de l'amour pour elle, lors qu'elle vous mal traite, et qu'elle ne vous aime plus. J'en tombe d'accord, dit il, mais puis que je ne suis pas Maistre de mon coeur, que voulez vous que j'y face ? joint que comme Anaxandride ne me peut jamais maltraiter, que je ne regarde plustost sa rigueur, comme un effet de sa vangeance et de sa colere, que comme une marque de son mespris pour moy ; je trouve encore quelque douceur à penser qu'elle ne me haït, que parce qu'elle m'a aimé : et à esperer que comme elle a pû passer de l'amour à la haine, elle pourra encore passer de la haine a l'amour. Si vous estiez devenu amoureux d'une autre, luy repliquay-je, et que mesme apres avoir aimé Anaxandride et Timoxene, vous en eussiez encore aimé cent, je ne serois pas si surpris, que de vous revoir

   Page 6232 (page 398 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Amant d'Anaxandride : car enfin, luy dis-je, je comprens bien qu'on peut avoir broüillerie avec sa Maistresse, et renoüer avec elle ; je comprens bien mesme que la croyant infidelle, on la peut haïr ; et que venant en suitte à connoistre qu'elle est innocente, on peut recommencer de l'aimer : mais j'advoüe que je ne puis concevoir, qu'ayant quitté Anaxandride sans avoir aucun sujet de le faire, il soit possible que vous en soyez redevenu amoureux. Je le suis pourtant d'une telle sorte, repliqua-t'il, qu'on ne peut pas l'estre davantage : et je le suis d'autant plus, que je puis assurer que j'ay presentement autant de haine contre moy, que j'ay d'amour pour elle. En effet, toutes les fois que je songe au bien que j'ay perdu ; et que je pense en suitte à l'incertitude où je suis, si je le pourray posseder une seconde fois, je souffre plus que nul autre Amant n'a jamais souffert : car enfin les autres Amans qui desirent destre favorisez, desirent des faveurs dont ils n'ont pas jouï, et dont ils ne sçavent pas toute la douceur : mais pour moy, je suis bien plus miserable, puis que je souhaite un bien dont je connois la grandeur, et un bien que j'ay possedé. Mais, luy dis-je, vous vous trouviez si peu heureux en le possedant, que je ne sçay pourquoy vous desirez si ardemment de le posseder encore : je le desire, repliqua-t'il, parce que je connois bien mieux le prix de ce que j'ay perdu, que je ne le connoissois en le possedant. Enfin Madame, ce n'est pas encore assez pour vous prouver

   Page 6233 (page 399 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on peut aimer deux fois une mesme Personne, de vous dire que Phylidas aima deux fois Anaxandride, si je ne vous dis encore, qu'Anaxandride ayma aussi deux fois Phylidas. Cependant il est certain que cét Amant s'opianiastra de telle sorte, à reconquerir le coeur qu'il avoit perdu, qu'enfin Anaxandride ayant cessé de le haïr, recommença de l'aimer : et ils s'aiment encore de l'heure que je parle, avec tant de tendresse, qu'ils se doivent espouser dans peu de jours. Apres cela Madame, il ne faut pas dire qu'on ne peut aimer deux fois une mesme Personne, puis qu'en une seule Histoire, je vous en fournis deux Exemples : et certes à dire vray, je trouve qu'il y a plus d'apparence qu'on soit capable de recommencer d'aimer, ce qu'on a une fois trouvé aimable, que d'aimer une nouvelle Maistresse. Quelque plaisir qu'il y ait à vous entendre parler, me dit alors flateusement la Princesse de Corinthe, il faut pourtant que je vous interrompe : car il me semble qu'il seroit plus à propos, avant que vous disiez vos raisons, que Chersias racontast l'Histoire qui donne un Exemple opposé à celuy que vous venez de rapporter : afin que raisonnant apres esgalement sur tous les deux, la chose en fust mieux esclaircie, et la dispute plus agreable. Comme ce que la Princesse de Corinthe disoit estoit fort raisonnable, Eumetis et toute la Compagnie l'ayant aprouvé, il falut que je m'imposasse silence, et que Chersias

   Page 6234 (page 400 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

racontast l'Avanture qu'il avoit promise : de sorte qu'apres que toute la Compagnie eut renouvellé son attention ; et qu'Eumetis luy eut dit agreablement, qu'elle seroit bien aise qu'un Grec Asiatique exagerast un peu plus les choses que moy, qui avois, disoit-elle, fait plustost ce recit en Lacedemonien, qu'en Athenien ; Chersias commença son discours, comme il s'en va le commencer. Et en effet, Mnesiphile s'estant teû, Chersias prit la parole en ces termes.


Histoire d'Aglatonice et d'Iphicrate
L'histoire se déroule à Priene, ville que son roi Bias a rendue célèbre pour sa galanterie. Iphicrate tombe amoureux de la belle Aglatonice. Or, celle-ci, qui accepte mille adorateurs, refuse Iphicrate qui est pourtant le plus remarquable dentre tous et privilégie Chrysipe, qui est le plus mal fait. Iphicrate, désespéré du dédain de la femme quil aime, sexile à Samos, afin de loublier. En vain : malgré la qualité de la cour de Policrate, il ne parvient pas à perdre le souvenir dAglatonice et retourne à Priene. Mais la situation na pas changé, bien au contraire : Aglatonice est de plus en plus mal disposée à légard de ce soupirant quelle naime pas. Chersias, qui souffre de voir son ami malheureux, fait en sorte de précipiter le mariage dAglatonice et de Chrysante. De fait, une fois lunion célébrée, Iphicrate change de sentiments : il passe de lamour à la haine, puis à lindifférence. Il se trouve, du reste, bien vengé : les deux nouveaux époux en viennent à se haïr. Mais un jour, Chrysipe est tué dans une querelle. Aglatonice vient par hasard habiter en voisine dIphicrate, pour lequel elle a changé de sentiments. Mais lamour ne peut plus être réciproque : lancien soupirant est désormais indifférent à sa beauté.
La cour de Priene
Cherias souligne en premier lieu les attraits de la cour de Priene, où se déroule l'histoire d'Aglatonice et d'Iphicrate. Le roi Bias, secondé par son neveu Iphicrate et une illustre nièce, la princesse de Xanthe, rend en effet la cour particulièrement polie et galante. Chersias fait ensuite un bref portrait d'Iphicatre : bien fait et spirituel, le jeune homme se distingue par sa sincérité.

HISTOIRE D'AGLATONICE,ET D'IPHICRATE.

Avant que de vous rien dire Madame, de l'Avanture que j'ay à vous raconter, je pense qu'il n'est pas hors de propos que je vous die quelle est la maniere de vivre de nostre Cour : de peur que ne vous imaginant pas la Ville de Priene telle qu'elle est, vous ne creussiez que j'imposerois quelque chose à la verité, en introduisant de Personnes galantes dans mon recit. C'est pourquoy Madame, il faut que vous sçachiez, que le sage Bias qui gouverne nostre Estat l'a rendu si celebre, tout petit qu'il est, qu'il n'y a aucun des Estats voisins, à qu'il ne soit considerable : et j'ose dire hardiment, que de tant de fameuses Colonnies Greques, qui ont

   Page 6235 (page 401 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

passé en Asie, et qui s'y sont renduës puissantes ; il n'y en a point qui ait conservé avec tant de pureté, la politesse de son origine que la nostre. De plus, comme le sage Bias n'a point d'Enfans, il tousjours regardé un Neveu qu'il a, comme estant son Successeur : de sorte que comme cét illustre Neveu, qui s'apelle Iphicrate, est un admirablement honneste homme, il a encore contribué à faire que toute nostre Cour fust pleine d'honneste Gens : car si l'Oncle y a attiré beaucoup d'hommes sçavans, le Neveu y a fait beaucoup de Braves, par l'exemple de sa valeur : et beaucoup de Gens genereux, par celuy de sa generosité. Pour nos Dames, je puis assurer sans mensonge, que peu de Villes Asiatiques, en ont de plus belles, ny de plus aimables : mais ce qui rend encore cette Cour plus galante, est que Bias a une Niece, qui est aussi accomplie qu'Iphicrate est accomply : elle n'est pourtant pas sa Soeur : car elle est Fille d'une Soeur de Bias, et il est Fils d'un Frere. Cependant comme le Mary de cette Personne estoit du Sang des Princes qui regnoient à Xanthe, devant que cette Ville eust changé la forme de son Gouvernement ; on luy donne la qualité de Princesse, quoy que Xante soit destruite : et c'est chez elle que tout ce qu'il y a de Gens de qualité, et de Gens d'esprit s'assemblent, et que toutes les Dames vont aussi. Au reste Madame, je puis vous assurer que la Cour de Policrate, n'est pas plus galante

   Page 6236 (page 402 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la nostre : et qu'on ne se divertit pas mieux à Milet, ny à Lesbos, qu'à Priene. Apres cela Madame, il faut que je vous die qu'Iphicrate n'est pas seulement un fort honneste homme, parce qu'il a du coeur, et de l'esprit : mais encore parce que c'est le plus sincere de tous les hommes. De plus, sa Personne plaist extrémement : car il est de belle taille, et de bonne mine : et ses plus grands ennemis ne peuvent effectivement luy reprocher aucun deffaut. Il est vray que sa sincerité est cause qu'il dit quelquesfois les choses d'une maniere un peu seiche : mais apres tout, il a tousjours esté estimé de tout le monde, et aime de tous ceux qui l'ont connu, à la reserve de la Personne de toute la Terre, de qui il eust mieux aimé l'estre.

Aglatonice
Un jour, Iphicrate aperçoit une jeune fille d'une grande beauté à un bal donné par la princesse de Xanthe. Bien qu'elle soit brune, sa beauté dépasse celle de toutes les autres dames. Iphicrate s'enquiert auprès de Chersias de l'identité de l'inconnue : son ami lui révèle qu'il s'agit d'Aglatonice, une jeune femme très accomplie, qui ne refuse toutefois aucun adorateur, quel que soit son mérite.

Apres cela Madame, il faut que je vous die quelle est cette belle et juste Personne dont j'entens parler : vous sçaurez donc Madame, que pour le malheur d'Iphicrate, apres avoir esté plusieurs années absent, il revint justement à Priene un soir qu'il y avoit Bal chez la Princesse de Xanthe : de sorte que comme il estoit en un âge où on ne perd guere une semblable occasion, il se mit diligemment en estat d'aller à cette Assemblée, qui estoit sans doute digne de sa curiosité : estant certain que je ne vy jamais toutes nos Dames plus belles, qu'elles l'estoient ce soir là puis qu'il n'y en avoit pas une, ny trop rouge, ny mal habillée. En effet, celles d'entre elles qui se connoissoient le mieux en semblables choses, advoüerent qu'elles n'avoient

   Page 6237 (page 403 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais esté à nulle Assemblée plus agreable que celle dont je parle : car elle n'avoit pas la presse, et l'incommodité des grandes Festes ; et elle n'estoit pas aussi de ces petites Assemblées, où il faut que celles qui en sont dancent tousjours, ou que personne ne dance, tant il y a peu de monde : et où l'on dance beaucoup, sans en pouvoir tirer vanité, parce que les hommes n'ont point à choisir. De plus, la Sale estoit bien esclairée : et les Maistres de l'harmonie estoient mesme en si bonne humeur ce jour là, qu'il n'eust pas esté aisé de ne dancer point en cadence. Iphicrate estant donc entré au lieu où l'on dançoit, avec toute la joye d'un homme qui estoit bien aise de trouver un divertissement, dés le premier soir de son arrivée ; il fut à un bout de la Sale, où il vit trois ou quatre de ses anciens Amis, qui parloient à des Dames qui ne dançoient pas alors. De sorte qu'ayant autant de satisfaction de le revoir, qu'il en avoit de les trouver, ils se firent mille civilitez de part et d'autre : la Princesse de Xanthe en son particulier, luy tesmoigna avoir beaucoup de joye de son retour : et il y eut mesme des hommes et des Dames qui dançoient, qui ne laisserent pas de luy faire voir ou dans leurs yeux, ou par quelque signe de Teste, qu'ils avoient impatience que leur dance fust finie, pour luy dire qu'ils estoient bien aises qu'il estoit revenu. Mais enfin, apres ces premieres civilitez, Iphicrate eut la liberté de regarder les Belles du Bal : et de voir qu'il y en avoit une fort

   Page 6238 (page 404 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aimable, qu'il ne croyoit pas avoir jamais veuë à aucune Assemblée avant que de partir de Priene : et à dire vray il ne se trompoit pas, car elle estoit encore si jeune quand il estoit party, qu'elle n'alloit pas au Bal en ce temps-là : joint que le hazard avoit mesme fait qu'il ne l'avoit jamais veuë Enfant, De sorte qu'estant surpris de la voir, il me demanda qui elle estoit ? comme estant un de ceux qui estoient le plus prés de luy, et qu'il honoroit le plus de son amitié. Et certes ce n'estoit pas sans raison, si cette Dame se nomme Aglatonice, luy donnoit de la curio-qui sité : puis qu'il est vray que c'est une des plus charmantes Personne du monde. En effet, elle a la taille si noble et si bien faite, et l'air si galant, et si aisé, que toute Brune qu'elle est, elle efface le plus grand esclat de toutes les beautez blondes de Priene. Il s'en trouve sans doute qui ont tous les traits du visage aussi beau qu'elle, et mesme plus beaux : mais il ne s'en trouve pourtant point qu'on puisse veritablement dire plus belle : puis qu'il ne s'en trouve pas qui plaise davantage. Aglatonice estant donc telle que je le dis, Iphicrate me demanda, comme je l'ay desja dit, qui elle estoit, et si je la voyois chez elle ? je m'imagine (luy dis-je, apres luy avoir dit son nom) que vous ne me demandez cette derniere chose, que parce que vous avez dessein de la connoistre : mais Iphicrate, adjoustay-je, Aglatonice est une dangereuse Personne à voir. En la voyant aussi belle qu'elle est, repliqua-t'il,

   Page 6239 (page 405 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il est aisé de comprendre qu'on ne la peut voir sans danger : quoy que ce que vous dittes soit vray, repris-je, de la maniere dont vous l'entendez, ce n'est toutesfois pas encore comme je l'entens : et comment l'entendez vous donc ? repliqua-t'il ; ce que je veux dire, luy dis-je, est que cette Personne qui semble n'estre née que pour se faire aimer, tant elle est aimable, est la moins aimante creature de l'Univers, à ce que disent ceux qui la pensent le mieux connoistre. Mais pour moy, je suis persuadé qu'on ne la connoist pas trop bien : et qu'il y a encore beaucoup d'endroits dans son coeur, où qui que ce soit n'a jamais penetré. De grace, me dit-il, faites moy le Portrait de cette Personne : si je le fais sans la flatter, luy dis-je alors en soûriant, vous n'en deviendrez pas amoureux, quoy que je luy donne mille loüanges. Faites le donc promptement (respondit-il, en soûriant aussi bien que moy) car je suis le plus trompé de tous les hommes, s'il n'y a desja quelque legere disposition dans mon coeur à l'aimer. Je vous diray donc, luy dis-je, qu'encore qu'Aglatonice ait infiniment de l'esprit, et de l'esprit du monde, elle vit presques pourtant avec tous ceux qui l'aprochent, comme si elle ne faisoit aucune distinction de ceux qui sont mediocrement honnestes Gens, à ceux qui le sont autant qu'on le peut estre : et de ceux qui le sont mediocrement, à ceux qui ne le sont point du tout : de sorte que je puis vous assurer qu'Aglatonice, toute vertueuse qu'elle est, n'a encore jamais

   Page 6240 (page 406 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

refusé un Adorateur. Cependant on ne dit point par le monde qu'elle soit Coquette : et elle a si bien fait qu'elle a trouvé l'art de pouvoir avoir mille Amans, et de n'en refuser aucun ; sans qu'on die pourtant autre chose d'elle, sinon qu'elle aime les plaisirs et la galanterie en general, sans qu'on l'accuse jusques à cette heure, d'aimer aucun Galant en particulier. Aussi y a-t'il tousjours une presse si grande chez elle, que je ne vous la puis representer : car comme Aglatonice souffre qu'on la regarde, et qu'on soûpire ; et qu'elle n'a jamais deffendu à qui que ce soit de l'aimer, on voit aupres d'elle un nombre infiny de Rivaux : qui parce qu'ils ne sont pas plus favorisez les uns que les autres, vivent en repos sans se quereller, et presques sans se haïr : d'autant que comme les yeux d'Aglatonice, ne mettent point de difference entre eux, ils ne se portent point d'envie. Comme il faudroit donc, reprit Iphicrate en riant, que je fusse bien malheureux si j'estois rebuté par Aglatonice, vous me donnez beaucoup de joye : car encore est-ce quelque satisfaction, que d'estre assuré de n'estre pas mal traité d'abord. Il est vray, repliquay-je, mais c'est aussi une cruelle chose, de ne pouvoir presques esperer d'estre mieux avec elle, apres dix ans de service, qu'on y est dés le premier jour : et de n'y estre pas mieux que cent autres, qui n'ont ny merite, ny agrément. Mais est-il possible, me dit-il, qu'une Personne comme celle-là, puisse souffrir d'estre aimée de quelqu'un

   Page 6241 (page 407 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui soit absolument sans merite ? Je vous proteste, luy dis-je, que j'en connois qui l'aiment qui n'en ont point du tout : et je vous proteste de plus, que depuis Philosophe, jusques à Insensé ; et depuis Brave, jusques à Poltron ; elle a des Amans de toutes les manieres. Quand ce ne seroit donc que par curiosité, reprit Iphicrate, je vous prie menez moy dés demain chez Aglatonice : si ce n'est grand hazard, luy dis-je, cette curiosité vous coustra cher : car encore que je vous aye dit des choses fort capables de vous empescher de vous engager à l'aimer, je suis fortement persuadé, quoy que je vous aye dit le contraire, que si vous n'aimez point ailleurs, vous l'aimerez : estant bien certain, veû comme je vous connois, qu'elle vous plaira plus que nulle autre Femme ne vous sçauroit plaire. De sorte que comme vous estes d'un temperamment opposé au sien, vous serez, si je ne me trompe, le plus malheureux de tous les hommes, si vous devenez son Amant. Vous me la representez si peu rigoureuse, repliqua-t'il en souriant, que je ne voy pas qu'il y ait tant de malheurs à aprehender : quoy, luy dis-je, vous croyez que ce ne soit pas la plus cruelle chose du monde, d'aimer une Personne qui vous confond avec mille autres ! et de qui il n'y a jamais rien à attendre, que ce qu'elle fait pour vous dés le premier jour, et que ce qu'elle fait pour quiconque veut porter ses chaisnes. Car enfin on peut dire sans mensonge, qu'elle les escoute tous : et qu'elle ne respond

   Page 6242 (page 408 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à pas un, ny assez favorablement pour le rendre heureux, ny assez rudement pour le desesperer : quoy qu'il en soit il la faut voir, me dit-il, et vous me ferez plaisir de m'y mener dés demain. Voila donc Seigneur, quelle fut la premiere conversation que j'eus avec Iphicrate touchant Aglatonice, à qui il n'eust pû parler ce soir là, quand il l'eust voulu : car à peine avoit elle cessé de dancer, qu'ils estoient dix ou douze à ses pieds : et à peine ces dix ou douze estoient ils à l'entour d'elle, que quelque autre la revenoit prendre.

Le refus d'Aglatonice
Le lendemain, Iphicrate rend visite à Aglatonice et s'éprend éperdument d'elle. Or, la jeune femme qui accepte les soupirs de tous ses amants, témoigne un certain mépris à l'égard d'Iphicrate. Ce dernier interprète dans un premier temps le refus d'Aglatonice comme une marque d'élection. Il prend cependant bientôt conscience que malgré ses soupirs et ses plaintes, la jeune femme refuse son amour. Sa seule consolation est qu'Aglatonice ne privilégie aucun de ses autres amants.

Mais enfin Madame, pour ne m'amuser pas à des choses inutiles, je menay le jour suivant Iphicrate chez Aglatonice : qui le reçeut avec cette civilité galante et universelle, qu'elle a pour tous ceux qui la visitent : de sorte que comme elle a la meilleure grace du monde à tout ce qu'elle fait : et qu'elle ne peut jamais rien dire qui ne plaise ; il fut charmé de l'avoir veuë : et il sortit de chez elle plus amoureux que tous ceux qu'il y laissa. Il ne me le dit pourtant pas alors, mais je m'en aperçeus malgré luy : si bien que comme je craignois qu'il ne sengageast, je luy dis encore mille choses pour l'en empescher, quoy que je ne pusse pourtant luy dire d'autre mal d'Aglatonice, que celuy que je luy en avois desja dit ; car il est vray qu'à cela prés, elle est une des plus accomplie Personne du monde. C'estoit pourtant en vain Madame, que je pretendois empescher qu'il n'aimast Aglatonice : car j'ay bien connu depuis, que cette amour estoit

   Page 6243 (page 409 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une amour de constellation, où la raison ne se pouvoit opposer En effet, si la chose n'eust pas esté ainsi, Iphicrate n'eust du moins pas aimé Aglatonice si long temps : et il auroit cessé dés l'horrible injustice qu'elle luy fit : mais pour faire que vous la sçachiez, il faut vous dire ce qui la preceda. Vous sçaurez donc, qu'Iphicrate apres cette premiere visite, retourna tout seul chez Aglatonice : et y retourna si souvent, qu'enfin on ne le trouvoit plus ailleurs. Cependant il n'est pas aisé de concevoir ce qui l'y attacha : car il est certain que cette Personne qui n'avoit jamais en toute sa vie refusé une adoration, ny un Adorateur, ne reçeut pas trop bien la declaration d'amour que luy fit Iphicrate : au contraire il vit je ne sçay quoy de mesprisant dans ses yeux : et je ne sçay qu'elle negligence indifferente à la responce qu'elle luy fit, qui l'auroit guery de sa passion, s'il eust esté en estat de l'estre. Mais comme il avoit desja le coeur trop engagé, pour se pouvoir desgager par une premiere difficulté, au lieu de s'attiedir, son amour en devint plus ardente : et si jusques alors il avoit aimé par inclination seulement, il aima par opiniastreté et se resolut de vaincre tout ce qui pourroit s'oposer à son bonheur. Il trouva mesme d'abord quelque avantage à estre plus mal traité que mille autres, qui ne le valoient pas : et il pensa qu'il n'estoit plus mal reçeu, que parce qu'on le trouvoit peut estre plus redoutable : enfin il se flatta, comme un homme

   Page 6244 (page 410 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui vouloit continuer d'aimer, et qui ne s'en pouvoit empescher. Il y avoit pourtant des heures, où cette indulgence galante, qui faisoit qu'Aglatonice laissoit soûpirer pour elle, tous ceux qui en avoient envie, luy estoit insuportable : et où la rudesse qu'elle avoit pour luy, le mettoit au desespoir. En effet un jour que le hazard fit qu'il se trouva seul avec elle, parce qu'il s'obstina à y demeurer le dernier, il Ce mit à luy en faire des reproches : et à se pleindre de la rigueur qu'elle luy tenoit. Car enfin Madame (luy dit-il, apres plusieurs autres choses) je ne sçay pas comment vous pouvez avoir l'inhumanité de me deffendre de vous aimer, apres l'avoir permis à mille Rivaux, que vostre beauté m'a faits. Si parmy ce grand nombre, poursuivit-il, vous en aviez choisi un, qui fust effectivement digne de vostre choix, et que vous bannissiez tous les autres, je serois sans doute tres affligé, de n'avoir pas esté choisi : mais apres tout je me retirerois dans la multitude des malheureux : et si je me pleignois, ce seroit en secret, et ce seroit plus de mon peu de merite, que de vous. Mais Madame, la chose n'est pas ainsi : vous n'en choisissez point, et vous en endurez mille ; et entre ces mille, vous me choisissiez pour me mal-traiter. Cependant, je ne voy pas qu'ils soûpirent plus doucement, ny plus respectueusement que moy : de sorte Madame, que vous ne pouvez, sans estre injuste, souffrir qu'ils vous aiment, si vous me le deffendez : c'est pourquoy, choisissez s'il vous plaist de deux

   Page 6245 (page 411 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choses l'une : ou de leur deffendre de vous aimer, comme vous me le deffendez : ou de me le permettre, comme vous le leur permettez. La proposition d'Iphicrate, ne fut pas pourtant acceptée, quelque equitable qu'elle fust : car Aglatonice continua malgré toutes ses pleintes, de souffrir d'estre aimée, de tous ceux qui J'aimoient, et de luy deffendre opiniastrément de l'aimer : de sorte que ne pouvant plus alors r'enfermer toute sa douleur dans son ame, il me choisit pour estre le Confident de sa passion. D'abord je voulus ne la pleindre pas : et je luy reprochay d'avoir negligé mes conseils : mais à la fin, il me fit tant de pitié, que je pris beaucoup de part à sa douleur. En venté, me disoit-il un jour, il faut que je sois bien malheureux, ou bien haïssable, de ne pouvoir estre souffert par Aglatonice : qui souffre des Gens pour ses Amans, que jamais personne n'a voulu pour ses Amis. En effet (adjoustoit-t'il, en les repassant tous les uns apres les autres) n'est-ce pas une chose estonnante, de voir que je sois plus mal traité, que le plus mal fait de mes Rivaux ? Cependant je ne puis trouver de remede au mal qui me tourmente : car si je n'avois qu'un Rival ou deux, on pourroit trouver les voyes de s'en delivrer : mais à moins que de vouloir faire cinquante Combats, ou de donner une Bataille en assemblant autant d'Amis, qu'Aglatonice à d'Amans, je ne voy pas qu'il soit possible de me deffaire de mes Rivaux : joint que quand je m'en serois deffait, je

   Page 6246 (page 412 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pense que je n'en serois pas mieux avec elle : puis qu'il est à croire qu'elle s'ennuyeroit estrangement, de n'avoir plus cette foule d'Adorateurs qui l'environnent : et qu'elle se trouveroit encore plus importunée de me voir seul aupres d'elle, que lors que j'y suis en la compagnie de tant de Gens que je n'aime pas. Mais, luy disoisie, puis que vous ne pouvez combatre vos Rivaux, combatez vous vous mesme, et taschez de vous vaincre : ha Chersias, me dit-il, je n'ay pas attendu vostre conseil à le faire ! mais à vous dire la verité, je l'ay fait inutilement : et Aglatonice est si puissante dans mon coeur, malgré son indulgence pour les autres, et sa cruauté pour moy, que je ne puis jamais esperer de pouvoir cesser de l'aimer. Apres cela Iphicrate passant tout d'un coup, d'un sentiment à un autre ; encore, adjousta-t'il, est-ce tousjours quelque consolation, de voir qu'Aglatonice ne fait point de choix parmy ceux qu'elle endure : car il est vray que bien qu'elle ne face presque rien que regarder et escouter ceux qui l'aiment, si elle faisoit seulement pour un seul, ce qu'elle fait pour tous, je serois mille fois plus miserable que je ne le suis : parce que je pourrois croire qu'elle aimeroit effectivement celuy avec qui elle vivroit d'une façon si particuliere, et si obligeante : mais comme elle en escoute cent à la fois, il est si aisé de connoistre qu'elle aime la galanterie, sans aimer les Galans, que j'en suis à demy consolé. Si elle aime la galanterie en general, repliquay-je,

   Page 6247 (page 413 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par quelle raison ne souffre-t'elle pas la vostre comme celle des autres ; ha cruel Amy, s'escria-t'il pourquoy destruisez vous une legere consolation que je me donnois en me trompant ; c'est, luy dis-je, parce que je ne veux point flatter un mal que je veux guerir. Non non, me dit-il, ne vous obstinez pas à chercher les voyes de me faire cesser d'aimer Aglatonice, car je vous declare que je ne la sçaurois haïr : et que mesme je ne la voudrois pas haïr Faites vous en donc aimer, luy dis-je, car je vous advouë que d'aimer sans estre aimé, ou sans esperer de l'estre est une chose que je ne serois jamais, et que je ne sçaurois vous conseiller de faire.

Chrysipe
Un jour, un nouvel amant rejoint la cohorte des adorateurs d'Aglatonice. Il s'agit de Chrysipe, dont l'esprit est particulièrement médiocre et superficiel. A la grande stupéfaction d'Iphicrate, Aglatonice traite ce nouvel amant avec plus d'égards qu'elle n'en a jamais témoigné à personne. Iphicrate cherche par tous les moyens à se plaindre à Aglatonice, mais il ne parvient pas à lui parler seul à seule, car Chrysipe est constamment présent.

Voila donc Madame, en quels termes Iphicrate avoit l'eprit, lors qu'il luy arriva une augmentation de malheur, qui comme je croy vous l'avoir dit, pensa le faire desperer. Il faut donc que vous sçachiez, que comme il n'y avoit presques point de jour, qu'Aglatonice ne fist quelque nouvelle Conqueste, il y eut un homme de qualité qui ne J'avoit point encore aimée, qui s'advisa, à mon advis, parce que c'estoit alors la mode d'aimer Aglatonice, de luy dire qu'il l'aimoit, et d'accroistre le nombre de ceux qui luy offroient de l'Encens, Mais Madame, il faut que vous scachiez en mesme temps, que ce nouvel Amant d'Aglatonice, qui s'apelle Chrysipe, estoit le moins honneste homme de tous ses Amans, quoy qu'elle en eust qui ne le fussent guere. En effet,

   Page 6248 (page 414 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Chrysipe à une sorte d'esprit, qui n'a ny estenduë, ny profondeur, ny vivacité, ny agrément : et qu'on peut veritablement appeller un esprit de Bagatelle, et de qui l'enjoüement mesme a quelque chose de si bas, et de si peu galant, qu'on ne peut l'endurer, à moins que d'avoir le goust fort mauvais : et de ne se connoistre point du tout en honnestes Gens. Cependant Chrysipe estant tel que je vous le represente, et Iphicrate estant aussi tel que je vous l'ay dépeint, il y eut autant de difference à leur destin, qu'il y en avoit à leur merite. Il est vray que ce ne fut pas d'une maniere equitable : car enfin Aglatonice, toute pleine d'esprit qu'elle est, fit une injustice effroyable, non seulement en continuant opiniastrément de refuser l'affection d'Iphicrate, mais encore en recevant plus favorablement celle de Chrysipe, qu'elle n'avoit jamais reçeu celle de pas un autre. Ainsi par une bizarrerie qui n'eut jamais d'esgalle, le plus honneste homme de tous ses Amans, fut le seul mesprisé : et le moins honneste homme de tous, fut effectivement preferé à tous les autres. D'abord on ne s'aperçeut pas de l'injustice d'Aglatonice : car il y avoit si peu d'aparence que Chrysipe peust jamais estre preferé, qu'on ne la soubçonna pas d'une si grande foiblesse : mais comme un Amant mal traité, observe bien sa Maistresse de plus prés qu'un autre, Iphicrate vit bien tost que Chrysipe non seulement estoit souffert comme les autres, mais qu'il estoit mesme regardé plus favorablement :

   Page 6249 (page 415 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car comme Aglatonice se trouva avoir une aussi puissante inclination pour luy, qu'elle avoit une forte aversion pour Iphicrate, elle donna plus de marques d'affection à celuy qu'elle aimoit effectivement, qu'à ceux qu'elle ne faisoit que souffrir : de sorte que le malheureux Iphicrate en eut une douleur qu'on ne sçauroit exprimer. Ce fut alors qu'il fit tout ce qu'il pût, pour n'aimer plus Aglatonice : mais comme il y avoit quelque chose d'aussi puissant dans son coeur pour le forcer à l'aimer, qu'il y avoit quelque chose de puissant dans celuy d'Aglatonice, pour la porter à le haïr, il ne pût se vaincre : et il fut contraint de l'aimer malgré luy. Cependant comme il voyoit de jour en jour ce nouvel esclave, se mettre en estat de regner bien tost souverainement dans le coeur d'Aglatonice, et qu'il s'en espandoit desja quelque bruit, il se resolut de luy en parler : et de luy dire enfin une fois en sa vie, tout ce qu'il pensoit : de sorte qu'il se détermina à chercher opiniastrément l'occasion de l'entretenir en particulier. Il fut pourtant assez long temps sans la pouvoir trouver : car Chrysipe qui faisoit naturellement l'empressé des plus petites choses, l'estoit estrangement aupres d'Aglatonice.

Conversation entre Iphicrate et Aglatonice
Iphicrate est au désespoir. Par bonheur, son ami Chersias parvient à éloigner Chrysipe dAglatonice pendant une journée. Lamant malheureux en profite pour engager la conversation avec la jeune fille : il lui promet de ne plus prétendre à rien, à condition quelle cesse de préférer Chrysipe, qui de surcroît ne le mérite pas. Aglatonice se montre irritée par le fait que lamant pour lequel elle a le plus daversion tente de lui imposer une certaine conduite.

Mais enfin Iphicrate m'ayant communiqué son dessein, je luy promis de le delivrer le lendemain de la persecution de Chrysipe : et en effet je l'engageay le jour suivant assez adroitement à une Partie de Chasse, qui l'occupa presques jusques au soir : si bien qu'Iphicrate qui estoit allé de tres

   Page 6250 (page 416 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bonne heure chez Aglatonice, eut toute la commodité de l'entretenir qu'il eust pû souhaiter. Lors qu'il entra dans sa Chambre, elle lisoit, de sorte que n'osant pas continuer de lire, elle jetta negligemment le Livre qu'elle tenoit sur sa Table, sans le fermer, comme si elle eust eu dessein de recommencer bien tost sa lecture : et elle l'y jetta mesme d'une maniere qui fit si bien connoistre à Iphicrate, qu'il ne l'interrompoit pas agreablement, que cela le confirma encore dans la resolution qu'il avoit prise de se pleindre d'elle. Neantmoins comme il ne voulut pas d'abord commencer la conversation par des pleintes, il la salüa tres respectueusement, et prenant la parole, en s'asseyant quel que soit le Livre que vous quitez, luy dit-il, Madame ; je pense que je puis assurer, que ma conversation ne vous divertira pas tant que sa lecture vous divertissoit : et que j'ay sujet de craindre que vous ne haïssiez encore plus qu'à l'ordinaire, celuy qui vous interrompt. Il est à croire en effet, dit-elle, que je ne m'ennuyois pas en lisant : car il n'est d'un mauvais Livre, comme d'un fâcheux Amy : puis qu'on n'a qu'à cesser de lire, pour cesser d'estre importuné, et qu'il n'est pas si aisé de se deffaire d'une conversation incommode. Comme je suis persuadé que vous avez plus d'Amans que d'Amis, repliqua-t'il en soûriant, je croy Madame, que vous n'avez guere esprouvé cette sorte d'importunité. Quand je tomberois d'accord de ce que vous dittes, reprit-elle, cela ne concluroit pas

   Page 6251 (page 417 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je ne pusse estre importunée : puis qu'il est des Amans importuns, aussi bien que des Amis incommodes. Je sçay bien Madame, repliqua-t'il, la part que je dois prendre a ce que vous dites : mais je sçay en mesme temps qu'à parler des choses equitablement, il y a quelquesfois aupres de vous un Amant qui ne devroit pas vous importuner, qui ne laisse pas de vous estre importun : et qu'il y en a un aussi qui ne vous importune pas, qui vous devroit importuner : du moins sçay-je bien qu'il importune tous ceux qui le connoissent, excepté vous. A peine Iphicrate eut-il dit cela, qu'Aglatonice en rougit de colere, et de confusion : car il n'estoit pas possible, malgré toute son aversion pour Iphicrate, et toute son inclination pour Chrysipe, qu'elle ne connust la difference qu'il y avoit entre ces deux hommes : de sorte qu'Iphicrate s'aperçevant qu'il luy avoit fait autant de despit, qu'il luy en avoit voulu faire, en devint encore plus hardy, quoy qu'il se resolust pourtant de ne sortir pas du respect qu'il luy vouloit rendre. Si bien que reprenant la parole, sans donner loisir à Aglatonice de luy respondre ; je vous demande pardon Madame, luy dit-il, de l'excés de ma sincerité : mais comme vous le sçavez, c'est une vertu dont je ne me sçaurois, ny ne me voudrois deffaire : c'est pourquoy, il faut s'il vous plaist que vous enduriez aujourd'huy que je vous die tout ce que je pense. Comme on n'a aucun droit, reprit elle froidement, de prendre une liberté, qu'on ne

   Page 6252 (page 418 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donne pas aux autres, je veux croire qu'en vous disposant à me dire tout ce que vous pensez, vous vous preparez aussi à me laisser dire tout ce que je penseray, si la fantasie m'en prend. Vous pouvez bien juger Madame, reprit-il, qu'un homme à qui vous refusez toutes choses, n'a garde de s'imager qu'il soit en droit de vous imposer des Loix : ainsi Madame, quand je vous auray dit tout ce que je veux que vous sçachiez, vous me direz tout ce qu'il vous plaira que je sçache : vous declarant mesme par avance, que vous ne pourrez me rien dire de fascheux qui me surprenne. Mais enfin, adjousta-t'il, pour ne perdre pas un temps si precieux, ce que j'ay à vous dire est, que quelque violente que soit la passion que j'ay pour vous, j'ay si bien fait, que je J'ay renduë capable de s'accommoder à ma mauvaise fortune, et de subsister mesme sans esperance. Ouy Madame, poursuivit-il, je puis continuer de vous aimer, sans esperer d'estre aimé : et je puis faire par excés d'amour, ce que nul autre Amant que moy n'a jamais fait. Vous sçavez Madame, qu'il y a quelque temps que je vous priay de vouloir m'escouter, comme vous en escoutiez cent autres : ou de n'escouter pas les autres ; puis que vous ne me vouliez pas escouter. Mais aujourd'huy, estant devenu plus raisonnable, et connoissant qu'il n'est pas juste, d'imposer des Loix si rudes à celle de qui j'en dois recevoir ; je consens Madame, que vous escoutiez ceux que je ne voulois pas que vous escoutassiez, si vous ne

   Page 6253 (page 419 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

m'escoutiez point : et je consens mesme, que vous ne m'escoutiez jamais. Et pour porter encore ma moderation plus loin, je vous declare que de tous les services que je vous ay rendus, de tous ceux que je vous rendray, et de tous ceux que j'ay envie de vous rendre ; je ne vous demanderay de ma vie autre recompence, que celle que je m'en vay vous demander : en vous conjurant, avec tout le respect imaginable, et toute la passion possible, de vouloir seulement n'escouter plus Chrysipe : aussi bien Madame, ne merite-t'il pas d'estre escouté. Je vous laisse tous mes autres Rivaux (poursuivit-il, sans luy donner loisir de l'interrompre) pourveû que vous mal traitiez celuy-là : et je vous proteste Madame, adjousta-t'il qu'il y va autant de vostre gloire, que de mon repos : et que vous ferez autant pour vous que pour moy, en faisant ce que je vous conjure de faire. Il faut estre bien hardy (luy dit-elle, en rougissant de despit) pour dire ce que vous dittes : il faut estre bien preoccupée, reprit-il, pour ne m'accorder pas ce que je vous demande. Mais à ce que je voy, adjousta-t'elle, vous croyez donc que Chrysipe est fort bien aveque moy ; je croy sans doute, repliqua-t'il, qu'il y est mieux qu'il n'y devroit estre. puis qu'il n'y est pas mal : et je suis si persuadé de cette verité, qu'on ne peut pas l'estre plus fortement. Vous devez prendre si peu d'interest, respondit-elle, à tout ce qui me regarde, que je ne vous conseille pas de vous opiniastrer à me prescrire des Loix : car enfin je pense

   Page 6254 (page 420 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoir droit d'escouter qui bon me semble : et d'imposer silence à qui il me plaist, sans que qui que ce soit ait sujet de le trouver estrange : joint que n'escoutant rien que je ne puisse entendre, je suis satisfaite de moy, et je ne me soucie nulle ment, que vous n'en soyez pas satisfait. Mais Madame, luy dit-il alors, est-il possible que vous ne connoissiez pas que vous estes encore plus injuste en escoutant Chrysipe, qu'en ne m'escoutant point ? mais que vous importe, repliqua-t'elle, que j'escoute celuy-cy, ou celuy-là, puis que j'ay fortement resolu de ne vous escouter jamais ? joint qu'à parler veritablement, adjousta-t'elle, toute la difference qu'il y a entre ces Gens que vous dittes que j'escoute, et vous que je n'escoute point, c'est que je les escoute sans les aimer, et que j'ay la bonté de vouloir vous espargner la peine de me dire cent choses inutiles. Ha Madame, s'escia-il, ce que vous dittes seroit bon à dire à un homme qui ne vous aimeroit pas ! mais pour moy qui vous aime avec une ardeur démesurée, et qui ne pense qu'à vous, il n'est pas possible que vous me puissiez tromper. Et puis quand mesme il seroit vray que vous pourriez me desguiser vos sentimens, je verrois le bonheur de Chrysipe en toutes ses actions : puis qu'il est vray Madame, que je puis vous dire sans vous flatter, qu'il n'a pas tant d'esprit que vous : c'est pourquoy je vous conjure pour vostre propre gloire, de ne choisir personne, ou de ne le choisir pas : car je vous declare que je ne sçaurois

   Page 6255 (page 421 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

endurer que vous l'enduriez. Quoy que je n'aime pas Chrysipe plus qu'un autre, repliqua-t'elle, je puis vous assurer que vous luy rendez un bon office, en m'aprenant que vous le haïssez : puis que quand je n'aurois autre intention que celle de vous faire despit, je le recevrois plus civilement que je n'ay jamais fait : car enfin Iphicrate, je pretens estre libre : et je pretens que vous n'avez aucune raison de vous mesler de ma conduite : et que j'ay autant de droit de choisir mes connoissances, que de choisir les couleurs dont je m'habille : puis qu'en effet il vous importe aussi peu que je voye Chrysipe, ou que je ne le voye pas, qu'il vous importe que je fois habillée d'Incarnat ou de Vert. Comme l'Incarnat vous sied encore mieux que le Vert, reprit-il en soûriant, le choix des couleurs que vous portez, ne m'est pas aussi indifferent que vous le pensez : car comme je m'interesse à la gloire de vostre beauté, aussi bien qu'à celle de vostre esprit, je suis plus aise que vous portiez celle qui vous sied le mieux, que celle qui vous est la moins avantageuse. Ainsi Madame, il n'est pas vray de dire qu'il ne m'importe que vous voiyez Chrysipe, ou que vous ne le voiyez pas : puis que quand je n'y aurois nul interest directement pour moy, j'y aurois tousjours celuy que je prens à vostre gloire, que vous diminuez d'une estrange forte, en souffrant un tel Amant. De grace Iphicrate, luy dit-elle, ne mettez point ma patience à la derniere espreuve et soyez fortement persuadé,

   Page 6256 (page 422 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que quoy que vous puissiez dire, vous ne me persuaderez pas. En effet, poursuivit-elle, si vous estes destiné à n'estre jamais aimé, vous ne sçauriez changer vostre Destin : et si celuy de Chrysipe est de n'estre pas haï, il ne le fera pas non plus, quoy que vous puissiez dire. Ainsi mettez vous l'esprit en repos de ce costé là : et pour vous rendre toute la justice que je puis, je vous advoüeray ingenûment, que je connois bien qu'il y a quelque chose pour vous dans mon coeur, qui n'est pas tout à fait equitable : mais apres tout, puis que je ne me rends pas justice à moy mesme, vous n'avez pas sujet de vous pleindre. Quoy Madame, luy dit-il, vous voulez que je ne me pleigne pas, de ce que vous me preferez Chrysipe ! ha Madame, cela n'est pas en ma puissance : et à ne vous en mentir point, j'en ay l'esprit si irrité, que je pense qu'en l'humeur où je suis, vous me donneriez la plus grande joye du monde, si vous m'assuriez que vous aimez fortement quelqu'un de mes autres Rivaux, et que vous ne l'aimez point. Puis qu'il ne sert de rien de vous parler serieusement (repliqua-t'elle en soûriant à demy) je vous advoüeray plus que vous ne voulez : car je vous assureray qu'il n'y a pas un de ceux que vous nommez vos Rivaux, que je n'aime mille fois plus que vous, sans en excepter Chrysipe. Si vous l'eussiez excepté, repliqua-t'il, je me serois pleint en secret de mon malheur : mais puis que vous ne l'exceptez pas, je m'en pleindray si haut, que peut-estre serez

   Page 6257 (page 423 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous obligée d'avoüer, que vous avez eu tort de me desesperer.

Conversation entre Aglatonice et Parthenopée
L'arrivée de Parthenopée, la meilleure amie d'Aglatonice, interrompt la conversation. Une fois quIphicrate sest retiré, la jeune fille est informée dune rumeur qui commence à se répandre, selon laquelle la jeune femme méprise le plus honnête homme du monde, et témoigne de laffection à celui qui en mérite le moins. Les deux jeunes femmes décident de poursuivre la conversation dans le jardin, au bord de la mer. Aglatonice confirme quelle est consciente des différences entre Iphicrate et Chrysipe, mais quelle ne peut être maîtresse de ses sentiments. Parthenopée, affligée, craint quAglatonice ne soit aussi injuste en amitié quen amour.

Comme Aglatonice alloit respondre, la plus chere de ses Amies entra : qui luy fit le plus grand plaisir du monde de rompre cette conversation : aussi ne la vit-elle pas plustost, qu'elle fut au devant d'elle, avec une civilité extraordinaire. Mais comme Iphicrate n'estoit pas alors d'humeur à parler de choses indifferentes, il se retira : il est vray que ce fut avec tant de marques de dépit sur le visage, que cette Dame qui venoit d'entrer, qui s'appelle Parthenopée, s'en aperçeut, et en demanda la cause à Aglatonice des qu'il fut sorty. Au nom des Dieux, luy respondit-elle, ne me pressez point de vous dire ce que j'ay eu à demesler avec Iphicrate : car je n'y puis songer sans colere. Je n'arrache jamais par force les secrets de mes Amis (repliqua Parthenopée, comme elle me l'a dit depuis) mais pour vous tesmoigner que je suis effectivement plus la vostre, que toutes celles qui se le disent, adjousta-t'elle. et qu'ainsi je devrois avoir un privilege plus particulier aupres de vous, que toutes vos autres Amies ; il faut que je vous donne un advis, au hazard de vous déplaire : et que je vous die qu'il commence de s'espandre je ne sçay quel petit bruit, qui ne vous est pas avantageux. C'est pourtant une chose qui ne se dit encore qu'à l'oreille, poursuivit elle, et qu'on ne dit pas mesme tout à fait affirmativement : mais apres tout, je voudrois qu'elle ne se dist point, Aussi ay-je soûtenu aujourd'huy

   Page 6258 (page 424 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

hautement, à ceux qui me l'ont ditte, qu'ils se trompoient : et que ce qu'ils disoient estoit absolument faux : cependant je vous advoüeray, que je crains pourtant un peu, qu'ils ne se trompent pas tant que je le leur ay dit. Comme je ne sçay pas l'Art de deviner, reprit Aglatonice en changeant de couleur, je ne sçay ce que vous voulez dire : et je ne sçay mesme si je dois souhaiter de le sçavoir. Neantmoins, adjousta-t'elle un moment apres, comme j'ay l'esprit preparé à toutes ces fortes de choses qu'on invente par le monde, je veux bien que vous me disiez ce qu'on dit de moy. Puis que vous m'en donnez la permission, repliqua Parthenopée, je vous diray que selon mon jugement, on dit la chose du monde que vous devez le plus desavoüer : car enfin on dit que de ce grand nombre d'Amans que vostre beauté a faits, vous en avez choisi deux, pour estre l'objet de deux passions bien differentes ; puis qu'on assure qu'Iphicrate, qui est le plus honneste homme de ceux qui vous aiment, est haï de vous : et qu'il s'en faut peu que Chrysipe qui est le moins agreable de tous, n'en soit aimé : jugez apres cela Aglatonice, si j'ay raison de vous dire, que vous ne devez pas advoüer que cela soit vray. Je n'advoüeray pas sans doute, repliqua-t'elle, que j'aime Chrysippe : mais j'advouëray sans beaucoup de peine, que je n'aime pas Iphicrate. Puis que vous estes assez injuste (reprit Parthenopée, en la regardant fixement) pour n'aimer pas le plus honneste homme de

   Page 6259 (page 425 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tous ceux qui vous aiment ; je crains estrangement que vous ne le soyez encore assez, pour aimer celuy de tous qui en est le moins digne : car enfin, qui fait injustice au merite, peut bien faire grace à celuy qui n'en a point. Vous me parlez si fortement, repliqua Aglatonice, que quand vous feriez Amie particuliere d'Iphicrate, vous ne pourriez dire que ce que vous dittes. Je ne suis point Amie particuliere d'Iphicrate, reprit Parthenopée, mais je suis la vostre : et c'est en cette qualité, que je vous conjure de me vouloir ouvrir vostre coeur : afin que je sçache s'il faut vous justifier, ou vous excuser : mais comme nous pourrions estre interrompuës, adjousta-t'elle, si vous le voulez, nous irons nous promener en quelque Jardin solitaire : de sorte qu'Aglatonice la prenant au mot, elles furent toutes deux dans le Chariot de Parthenopée, se promener à un Jardin qui est au bord de la Mer. Mais quoy qu'Aglatonice soit d'une humeur assez gaye, elle y fut en resvant : et fut mesme tout le long de la grande Allée de ce Jardin sans parler : et lors qu'elles furent arrivées au bout, elles s'assirent sur des Sieges de Gazon. Apres quoy, Parthenopée parlant la premiere ; si nous n'estions venuës icy que pour voir la Mer, luy dit elle, et pour entendre l'agreable murmure qu'elle fait contre ces Rochers, vous feriez comme il faudroit estre pour cela : car vous la regardez bien attentivement, et vous faites comme si vous l'escoutiez ; quoy qu'à mon

   Page 6260 (page 426 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

advis, vous n'y songiez pas. Je vous assure, repliqua Aglatonice, que je pense que je serois mieux d'escouter la Mer que vous : il n'en est pas de mesme de moy, reprit Parthenopée, car j'aime aujourd'huy mieux vous entendre que la Mer : c'est pourquoy, dittes moy de grace, quels sont vos sentimens pour Iphicrate, et pour Chrysipe, quels qu'ils puissent estre : et pour commencer par le premier que j'ay nommé, dittes moy, si vous le pouvez, pourquoy vous le haïssez ; ou du moins pourquoy vous ne l'aimez pas ? En verité, respondit Aglatonice, je ne le sçay pas moy mesme : car enfin quand j'y songe bien, je suis contrainte d'advoüer, qu'il a mille bonnes qualitez, et qu'il n'en a point de mauvaises : mais apres tout, comme il y a je ne sçay quoy qui fait aimer, je suis persuadée qu'il y a aussi je ne sçay quoy qui fait haïr. Quand je tomberay d'accord de ce que vous dittes, respondit Parthenopée, je ne vous concederay pas que la raison ne puisse surmonter ce je ne sçay quoy chimerique, à qui vous donnez le pouvoir de regler vostre haine ou vostre amitié : car en mon particulier, je sçay bien que si ma raison me disoit, Iphicrate a mille bonnes qualitez, et Chrysipe en a mille mauvaises, je la croirois plustost que ce je ne sçay quoy qu'on ne peut dire comment il est fait ; qu'on cherche par tout ; et qu'on ne trouve en nulle part ; et qui est enfin d'une si bizarre nature, qu'on ne le sçauroit deffinir. Vous parlez d'une si plaisante façon, de ce je ne sçay quoy, reprit

   Page 6261 (page 427 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Aglatonice, qu'il est à croire que personne ne l'a jamais eu pour vous, puis que vous n'en connoissez pas la puissance. Pour vous monstrer que ce que vous dittes n'est pas, reprit Parthenopée en soûriant, je vous declare que vous l'avez pour moy : et qu'outre tout ce que vous avez d'aimable, il y a encore je ne sçay quel air en toute vostre Personne, et je ne sçay quel tour en vostre esprit, qui me plaist et qui me charme : mais malgré tout cela, je connois fort bien que vous avez tort : et si j'estois à la place d'Iphicrate, je suis assurée que ce je ne sçay quoy que vous avez pour luy, ne m'empescheroit pas de cesser de vous aimer. Mais puis qu'il ne me peut haïr, repliqua-t'elle, doit il trouver si estrange si je ne puis me forcer à avoir de l'affection pour luy ? car s'il est vray qu'on puisse aimer par raison, on peut aussi haïr par prudence. Pour moy, reprit Parthenopée, je suis persuadée que cela se peut, et que cela se doit : mais quand mesme la raison ne seroit pas assez puissante pour regler tous les sentimens de vostre coeur, il faut du moins qu'elle le soit assez pour regler toutes vos actions. Ainsi puis que tout le monde condamne la rigueur que vous avez pour Iphicrate, il faut sans doute vous contraindre, et changer vostre façon d'agir aveque luy. Il faudroit donc changer mon coeur et mon esprit, repliqua-t'elle, ou changer Iphicrate : car à moins que cela, je vous assure que je vivray aveque luy comme j'y ay vescu. Mais pour Iphicrate, repliqua Parthenopée, qu'y voudriez

   Page 6262 (page 428 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous changer, et quelle est la qualité que vous luy voudriez oster ; je vous assure, reprit Aglatonice, que je serois assez embarrassée si je voulois faire ce que vous dittes : car lors que l'examine Iphicrate, et que je trouve qu'il est bien fait ; qu'il a du coeur et de l'esprit ; qu'il parle fort juste ; qu'il est sincere et genereux ; je trouve que chacune de ces choses là en particulier me plaist : mais en mesme temps je trouve aussi, que le tout ensemble ne me plaist point : et qu'Iphicrate enfin est un honneste homme qui ne l'est pas de la maniere qu'il faudroit l'estre pour estre aimé de moy. Mais, repliqua Parthenopée, apres m'avoir dit avec assez d'ingenuité, ce que vous pensez d'Iphicrate, dittes moy aussi ce que vous pensez de Chrysipe : mais de grace dittes le moy sincerement. Comme vous en penseriez peut-estre plus qu'il n'y en a, repliqua Aglatonice, si je vous en faisois un Mistere : je veux bien vous advoüer, que je ne sçay pas trop bien ce qui me donne de l'aversion pour Iphicrate, je ne sçay guere mieux ce qui me donne quelque legere inclination à ne haïr pas Chrysipe : car enfin pour vous monstrer que je ne suis pas aveugle, adjousta-t'elle en rougissant, je connois bien lors que l'examine tout ce que Chrysipe a de bon, qu'il n'a pas une seule qualité esclatante, et qu'il a mesme beaucoup de choses que je voudrois qu'il n'eust pas. Mais apres tout, quand je le regarde sans l'examiner, j'advouë qu'il ne me desplaist pas tant que beaucoup d'autres,

   Page 6263 (page 429 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on estime plus dans le monde qu'il n'y est estimé. Ha sans mentir Aglatonice, reprit Parthenopée, ce que vous dittes n'est pas suportable : car enfin si vous estiez tout à fait preocupée ; que vous ne connussiez point du toute ce qu'Iphicrate a de bon, et ce que Chrysipe a de mauvais ; je vous plaindrois au lieu de vous accuser : mais de voir que par vostre propre confession, vous mesprisez ce que vous sçavez qui merite d'estre estimé ; et que vous aimez ce que vous connoissez qui n'est point aimable ; c'est une chose si estrange, que je ne puis souffrir que vous en soyez capable. Il faut pourtant bien que vous l'enduriez, repliqua-t'elle, car je vous proteste que je ne sçaurois faire autrement : vous serez donc la plus grande injustice que personne n'a jamais faite, respondit Parthenopée : puis que je feray ce qu'il me plaira, reprit Aglatonice, je ne m'en tourmenteray pas davantage. Mais, luy respondit-elle, il faut donc que je ne nie plus si fortement, ce que j'ay nié aujourd'huy : et que vous me prescriviez ce que vous voulez que je die, à ceux qui vous accuseront de haïr Iphicrate, et d'aimer Chrysipe. Ha pour Chrysipe, reprit Aglatonice brusquement, je ne veux pas que vous advoüyez que je l'aime, car vous sçavez bien qu'on n'avoüe guere de semblable choses : mais ce que je voudrois que vous fissiez, feroit de faire en forte qu'on ne me blasmast pas tant de l'aversion que j'ay pour Iphicrate. Pour faire qu'on ne vous en puisse blasmer,

   Page 6264 (page 430 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repliqua Parthenopée, il faudroit que vous traitassiez Chrysipe moins favorablement que vous ne faites : et que vous n'escoutassiez plus aussi tous ces Amans qui vous accablent : car on diroit alors que vous auriez changé d'humeur : et que n'aimant plus la galanterie, vous auriez banni tous les Galans en general. Mais de voir que vous en enduriez cent, et qu'entre ces cent, vous choisissiez le moins honneste homme, et que vous ne puissiez souffrir Iphicrate, c'est la plus déraisonnable chose que personne ait jamais faite. Quoy qu'il en soit, respondit Aglatonice, je ne suivray pas vostre conseil : car je haï la solitude, et j'aime le monde. Et puis quand ceux qui m'environnent ne feroient autre chose que faire du bruit à l'entour de moy, ce seroit tousjours quelque divertissement, puis qu'à vous dire la verité, je n'aime le silence que dans les Forests : encore aimay-je mieux y entendre le chant des Corbeaux, tout desagreable qu'il est, que de n'y entendre rien : c'est pourquoy je continueray de voir ceux que je voy ; Iphicrate me desplaira, tant qu'il plaira à son mauvais destin ; et Chrysepe me plaira aussi longtemps que sa bonne fortune le voudra : car je vous assure que je ne puis me resoudre de m'opposer directement à moy mesme. Aussi bien suis-je persuadée. que depuis qu'il est des hommes, on a tousjours haï et aimé, plus par caprice que par raison : et qu'ainsi quand j'aimerois Chrysipe plus que je ne l'aime, je ne serois pas si coupable que vous me le faites. Joint

   Page 6265 (page 431 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que comme je suis bien assurée que je ne feray rien pour Chrysipe, contre ce que je me dois à moy mesme ; je ne trouve pas qu'il soit juste d'aller troubler toute la tranquillité de ma vie, pour mettre Iphicrate en repos : ainsi ma chere, Parthenopée, faites seulement que cette injustice que vous me reprochez, ne me fasse pas perdre vostre estime et vostre amitié. Pour mon amitie, reprit elle, je vous la laisse : mais pour mon estime, comme je ne pourrois vous la laisser toute entiere sans vous faire grace, il faut que je vous advouë, que vous y avez un peu moins de part, que lors que je suis arrivée chez vous. Car enfin quand je pense que vous mesprisez le plus honneste homme de tous ceux qui vous aiment ; et que vous luy preferez le moins estimable de tous ceux qui vous voyent ; je vous croy capable d'estre aussi injuste en amitié, qu'en galanterie, et de me preferer les plus desagreables Femmes de toute la Cour : puis qu'il est vray qu'il n'y a pas il loin de moy à elles, que d'Iphicrate à Chrysipe. Ce qui me console dans vostre colere (repliqua Aglatonice en soûriant, quoy qu'elle eust quelque dépit) est que je m'aperçoy bien que vous ne croyez pas que j'aime si fort Chrysipe : puis que si vous le croiyez, vous ne m'en parleriez pas si méprisamment. Au contraire, reprit Parthenopée, c'est parce que je croy que vous l'aimez, que j'en parle comme je fais : car si je ne le croyois pas, je n'en parlerois point du tout, et je le laisserois comme cent mille autres dont

   Page 6266 (page 432 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je ne parle jamais, parce que je n'en sçaurois bien parler. Mais j'advouë, que vous voyant aussi aimable que vous estes, j'ay une peine estrange à souffrir que vous aimiez quelque chose qui soit indigne de vous ; et que vous mesprisiez un Amant qui en effet en est digne : c'est pourquoy afin qu'on ne puisse vous reprocher ces deux choses à la fois, faites quelque effort sur vous mesme, ou pour cesser de mespriser Iphicrate, ou pour cesser d'aimer Chrysipe. En verité Parthenopée, luy dit-elle en rougissant, je serois bien embarrassée si je voulois choisir une de ces deux choses, pour essayer de la faire : car il est vray qu'elles me paroissent à peu pres esgallement difficiles : mais comme je n'aime la difficulté à rien, vous me pardonnerez si je n'entreprens ny l'une ny l'autre.

La rencontre dans le jardin
Le hasard fait quIphicrate et Chrysipe, se promenant également tous deux dans le jardin ce jour-là, rencontrent Aglatonice et Parthenopée. Tandis quIphicrate fait montre desprit et raille agréablement son rival, Chrysipe, comme à laccoutumée, ne dit que des choses insignifiantes. Aglatonice, qui nest pas dupe, tâche de mettre fin à cette pénible rencontre. En quittant les dames, Iphicrate sentretient avec Chersias : lamant malheureux est résolu à quitter Priene pour oublier Aglatonice.

Voila donc Madame, quelle fut la conversation d'Aglatonice et de Parthenopée, qui ne finit pourtant pas encore là : car il faut que vous sçachiez que comme le Jardin où elles estoient, avoit trois Portes, Iphicrate qui cherchoit à entretenir son chagrin, y entra par une où le Chariot de Parthenopée n'estoit pas : si bien que ne pouvant soubçonner qu'Aglatonice y fust, il se mit à resver a la bizarrerie de son avanture, et fut justement en resvant, jusques au lieu où Aglatonice et Parthenopée estoient assises. Mais pour rendre encore ce cas fortuit plus extraordinaire, il se trouva que comme Chrysipe avoit voulu revenir de la Chasse où je l'avois mené, de meilleure heure que je ne voulois, je

   Page 6267 (page 433 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy proposay, pour donner plus de temps à mon Ami, comme nous passions devant une des Portes de ce Jardin, de descendre de cheval, et d'y faire un tour : car aussi bien, luy dis-je, ne sommes nous pas en estat apres avoir tant chassé, d'aller voir des Dames. de sorte que Chrysipe ne penetrant pas mon dessein ; et n'osant resister à un honme qui l'avoit diverty tout le jour, descendit de cheval, et entra le premier dans ce Jardin. Mais à peine eusmes nous fait trente pas, que nous vismes Aglatonice, Parthenopée, et Iphicrate ensemble, sans qu'ils nous vissent : car il avoit esté contraint de les joindre, parce que Parthenopée l'avoit arresté. Comme je ne sçavois pas en quels termes Iphicrate et Aglatonice estoient alors, je creus que je ferois encore plaisir à mon Amy de le deffaire le reste du jour de son Rival : si bien que je voulus persuader à Chrysipe, que puis que ces Dames ne nous voyoient pas, nous devions nous retirer : n'y ayant pas trop d'aparence de nous monstrer à elles, aussi negligez que nous estions. Mais comme Chrysipe estoit amoureux, et que de plus il avoit un certain esprit esvaporé, qui faisoit que dés qu'il pensoit une chose, il l'executoit sans escouter ce qu'on luy disoit ; au lieu de me respondre, il fut droit vers Aglatonice : ne songeant alors non plus à moy, que si je n'eusse pas esté aveque luy. Mais Madame, en l'abordant, il luy dit tant de ces petites choses qui ne veulent rien dire, et qui ne sont ny galantes, ny serieuses, ny enjoüées, que

   Page 6268 (page 434 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Parthenophée regardant alors malicieusement Aglatonice, la fit rougir. Au contraire, Iphicrate parla si à propos, et railla si finement son Rival, qu'Aglatonice dans l'aversion qu'elle avoit pour luy, n'eut guere moins de despit de ce qu'Iphicrate parloit bien, que de confusion de ce que Chrysipe parloit si mal. de sorte que pour n'avoir plus la douleur d'estre contrainte de loüer en secret Iphicrate, ny la honte d'estre forcée de blasmer Chrysipe, elle prit la parole, et parla presques tousjours. Si bien que Parthenopée qui a infiniment de l'esprit, s'estant aperçeuë qu'Aglatonice ne parloit que pour faire taire les autres, s'aprocha de son oreille ; et prenant la parole, vous avez beau faire, luy dit elle, car quand vous empescheriez Chrysipe de dire des Bagatelles, et que vous empescheriez Iphicrate de dire de jolies choses, vous n'empescheriez pas encore qu'il n'y eust de la difference entre eux : car enfin vous n'avez seulement qu'à regarder comment ils vous escoutent, et comment ils vous entendent, pour en faire la distinction. En verité Parthenopée, repliqua-t'elle tout haut, vous me persecutez cruellement aujourd'huy : mais apres tout (reprit Parthenopée, en parlant haut aussi bien qu'elle) n'est-il pas vray que j'ay raison ? Pour moy (dit alors Iphicrate, qui vouloit contre dire Aglatonice, sans sçavoir pourtant de qui ces deux Personnes parloient) je suis persuadé que Parthenopée a raison : et pour moy (adjousta Chrysipe, pour estre opposé à Iphicrate) je

   Page 6269 (page 435 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

croy que c'est Aglatonice. Je vous assure, repliqua Parthenopée en soûriant, que vous avez le plus grand tort du monde de le croire : et qu'il n'y eut jamais rien de si injuste que ce qu'elle pense. Je suis donc bien heureux, luy repliqua Iphicrate, de m'estre rangé de vostre Parti : car puis que je ne suis pas de celuy d'Aglatonice, il faut du moins que je fois de celuy de la raison. Quand mesme le Parti de Parthenopée, reprit Aglatonice, seroit le plus equitable, vous ne laisseriez pas d'estre injuste : puis que vous le prenez sans sçavoir pourquoy. Du moins Madame, repliqua-t'il, si je suis injuste, Chrysipe l'est aussi bien que moy : puis qu'il prend aussi vostre Parti sans en sçavoir la cause. Apres cela, Chrysipe voulut dire quelque chose : et il commença de parler, comme s'il eust deu dire la raison du monde la plus convainquante, pour pouver qu'il estoit plus juste qu'Iphicrate : mais comme tout ce qu'il dit ne concluoit rien, et que Parthenopée ne pût s'empescher d'en rire ; Aglatonice qui ne pouvoit plus demeurer là, dit qu'elle craignoit fort le serain, et se retira. Mais le mal fut pour Iphicrate, que cette inhumaine Personne, malgré la difference qu'elle venoit de remarquer entre luy et Chrysipe, se tourna obligeamment vers ce dernier, et luy tandant la main : comme vous estes de mon Parti, luy dit-elle, il faut que ce soit vous qui me meniez jusques à la Porte du Jardin : et qu'Iphicrate qui est de celuy de Parthenopée, luy rende cét office. Je vous

   Page 6270 (page 436 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

assure, repliqua Parthenopée en riant, que comme Iphicrate estoit aveque vous, avant que Chrysipe y fust, que je ne veux pas qu'il perde un plaisir qu'il eust eu, si Chrysipe ne fust point arrivé : c'est pourquoy il vous menera aussi bien que luy, et pour moy, Chersias me sera la grace de me conduire. Et en effet Madame, la chose se fit ainsi : Iphicrate et Chrysipe aiderent tous deux à marcher à Aglatonice : et je donnay la main à Parthenopée : qui tant que nous fusmes dans l'Allée qui aboutissoit à la Porte du Jardin où estoit son Chariot, fit si bien que malgré toute l'adresse d'Aglatonice, elle fit dire cent follies à Chrysipe, et cent agreables choses à Iphicrate : car comme il avoit l'esprit aigry, quoy que naturellement il soit serieux, il ne laissa pas de railler son Rival d'une fort agreable maniere. Mais à la fin, nous nous separasmes : Parthenopée fut remener Aglatonice chez elle ; Chrysipe s'en alla chez luy, et je m'en allay avec Iphicrate : qui dés que nous fusmes dans sa Chambre, me rendit conte de sa conversation avec Aglatonice. Et bien (luy dis-je, apres l'avoir escouté) à quoy vous resolvez vous ? à estre le plus malheureux de tous les hommes, repliqua-t'il ; pour moy, luy dis-je, il me semble que vous devriez prendre une resolution plus genereuse ; et qu'il vaudroit bien mieux cesser d'aimer Aglatonice, que de vous opiniastrer plus long temps à la servir. le l'advouë, dit-il, mais il faudroit le pouvoir faire : il est si naturel, repliquay-je, de n'aimer

   Page 6271 (page 437 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas qui ne nous aime point, et de haïr qui nous haït, que je suis estrangement estonné que vous aimiez encore Aglatonice, que vous connoissiez bien qui ne vous aimera jamais. Eh cruel Amy, me dit-il alors, contentez vous de me dire qu'elle ne m'aime point, sans m'aller dire qu'elle ne m'aimera de sa vie : comme je sçay qu'il n'y a rien de plus propre à faire cesser l'amour, que de faire cesser J'esperance, repliquay-je, je suis bien aise de ne vous en donner point de fausse : et de vous guerir tout d'un coup, d'un mal dont vous ne pouvez jamais estre soulagé que par vous mesme. Tout ce que vous me dittes, reprit-il, est le plus raisonnable du monde : mais avec tout cela, il y a dans mon coeur une si puissante inclination pour Aglatonice, que je suis persuadé que je l'aimerois encore entre les bras de mon Rival : car enfin je ne laisse pas de l'aimer, quoy qu'elle face mille choses qui me desesperent. En effet je n'aime point trop qu'Aglatonice ait une passion si démesurée pour tout ce qui s'apelle plaisir, et divertissement : je ne suis pas trop aise qu'elle aime la presse et la multitude : je le suis encore moins, qu'elle reçoive de l'Encens de tous ceux qui luy en veulent donner : je suis dans un chagrin estrange, qu'elle n'ait jamais refusé de coeur que le mien : et je suis au desespoir qu'elle ait reçeu plus favorablement celuy de Chrysipe, qu'elle n'en a reçeu mille autres, qui ont passé par ses mains, depuis que ses yeux ont commencé de

   Page 6272 (page 438 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donner de l'amour : mais malgrè tout cela, je l'aime, et si je ne me trompe, je l'aimeray toute ma vie. Je suis pourtant si rebuté de mon advanture d'aujourd'huy, adjousta-t'il, que je suis resolu d'essayer tous les remedes qu'on a accoustumé de conseiller à ceux qui sont amoureux : afin de n'avoir point à me reprocher à moy mesme, de n'avoir pas fait tout ce que j'ay pû, pour m'empescher de faire une lascheté. de sorte que comme j'ay oüy dire, que l'absence est le remede le plus puissant de tous, je veux m'esloigner d'Aglatonice : et je veux mesme partir sans luy dire adieu.

L'exil d'Iphicrate
Chersias encourage Iphicrate à quitter Priene. L'amant malheureux se rend à Samos, espérant que la galanterie qui imprègne cette cour lui permettra d'oublier Aglatonice. En vain. Il revient bientôt à Priene, toujours aussi amoureux d'elle.

A peine Iphicrate eut-il dit cela, que le confirmant dans son dessein, je luy dis tant de choses, que je l'obligeay à se resoudre fortement de quiter Priene pour quelque temps : et en effet trois jours apres Iphicrate partit, et partit sans voir Aglatonice. Je suis pourtant assuré, qu'il se repentit cent fois, de la resolution qu'il avoit prise : mais apres tout il l'executa malgré son amour : et il s'en alla passer le temps de son exil à Samos : afin qu'estant en une Cour fort galante, il guerist plustost de sa passion. De plus, pendant son absence, je luy escrivis tout ce que je creus propre à chasser l'amour de son coeur : car Aglatonice ne reçeut pas un nouvel Amant, que je ne le luy mandasse ; ny ne fit pas une nouvelle faveur à Chrysipe, que je ne luy escrivisse. Elle dit mesme diverses choses peu avantageuses à Iphicrate, que je luy fis sçavoir : et je n'oubliay rien enfin, de tout ce qui pouvoit servir à sa

   Page 6273 (page 439 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

guerison. Mais apres tout, Madame, mes remedes furent inutiles : et l'absence, toute puissante qu'elle est, ne changea rien au coeur d'Iphicrate : de sorte que se trouvant tousjours aussi amoureux qu'il l'avoit esté ; et l'absence le rendant encore plus miserable à Samos, qu'il ne l'estoit à Priene ; il m'escrivit la Lettre que je m'en vay vous reciter : au hazard d'y changer quelques paroles, quoy qu'elle ne soit pas longue.

IPHICRATE A CHERSIAS.

Enfin mon cher Chersias, je connois à ma confusion, que je suis le plus lasche de tous les hommes : puis que je connois avec certitude, que je ne puis cesser d'aimer Aglatonice, Cependant puis que je suis assez foible pour ne le pouvoir faire, il faut du moins que je me contente d'avoir le malheur d'aimer sans estre aimé, sans avoir encore celuy d'estre amoureux, et absent : c'est pourquoy je m'embarquer ay dans trois jours, pour aller du moins chercher à me consoler, en rendant quelque mauvais office à Chrysipe : et en vous disant toutes mes douleurs.

IPHICRATE.

J'advouë Madame, que quelque amitié que j'eusse pour Iphicrate, je reçeus sa Lettre sans aucune joye, et que j'apris son retour avec douleur : car enfin comme j'avois fait amitié particuliere

   Page 6274 (page 440 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec Parthenopée, et qu'elle avoit l'esprit fort aigry de l'injustice d'Aglatonice, je sçavois par elle que Chrysipe devenoit tous les jours plus heureux. Ce n'est pas qu'il eust le credit de faire chasser les autres Amans de sa Maistresse : mais c'est qu'il estoit sans comparaison mieux dans son esprit qu'aucun autre, sans qu'elle en pûst dire la raison : de sorte que lors qu'Iphicrate revint à Priene, il trouva encore les choses en plus mauvais estat qu'elle n'estoient quand il en estoit parti.

Conversation sur les récits de voyage
Dès son retour de Samos, Iphicrate se rend chez Aglatonice. Par malice, celle-ci détaille pendant une heure les événements arrivés à Priene durant l'absence d'Iphicrate, de manière à ce que celui-ci ne les comprenne pas. N'étant pas dupe de son procédé, Iphicrate saisit la première occasion de parler de son séjour à Samos dans les moindres détails, évoquant notamment l'étrange mésaventure du cachet perdu et miraculeusement retrouvé dans le ventre d'un poisson. Aglatonice se fâche et émet un jugement négatif sur les récits de voyages, jugés inutiles. Une conversation s'engage au sein de la compagnie sur l'opportunité, la manière et l'utilité de faire un récit de voyage.

Et certes il s'en aperçeut bien luy mesme : car estant allé faire sa premiere visite à Aglatonice, elle le reçeut avec une froideur qui n'eut jamais d'esgalle : et elle tourna la conversation d'une certaine maniere, qu'elle ne parla d'abord à ceux qui estoient là que de choses arrivées depuis le depart d'Iphicrate : affectant mesme d'en parler obscurement : afin qu'il n'y eust que ceux qui sçavoient ce qui s'estoit passé, qui l'entendissent, et qu'Iphicrate ne l'entendant pas ne pûst prendre de part à la conversation. Mais comme il a infiniment de l'esprit, il connut bientost la malice de cette injuste Personne : de sorte que ne voulant pas garder un si profond silence, au milieu de tant de Rivaux ; et n'estant pas marri de l'imposer à Aglatonice ; des qu'il pût trouver l'occasion de parler, il la prit : et inventant sur le champ une Avanture qui convenoit à ce qu'il venoit d'entendre il se mit à passer d'une chose à une autre : et à parler autant de ce qui s'estoit

   Page 6275 (page 441 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

passé à Samos durant qu'il avoit esté à la Cour de Polycrate, qu'Aglatonice avoit parlé de ce qui s'estoit passé à Priene durant son absence Mais la difference qu'il y eut, fut qu'il le fit d'une plaisante maniere : car comme il estoit bien aise, de luy faire voir qu'il connoissoit le dessein qu'elle avoit eu, il parla prés d'une heure le plus agreablement du monde : il est vray que ce fut de choses si esloignées de la connoissance d'Aglatonice, qu'elle n'y pouvoit non plus prendre de part, qu'il en avoit pris à ce qu'elle avoit dit auparavant. Et ce qui facilita son dessein, fut qu'il y avoit un de ceux qui estoient chez Aglatonice, qui avoit esté à Samos : si bien que comme il y estoit arrivé un cas fortuit merveilleux, d'un Cachet que Polycrate avoit laissé tomber dans la Mer, pendant une Pesche qu'il faisoit avec des Dames, et qu'on avoit retrouvé quelques jours apres, il adressoit toûjours la parole à celuy-là : et meslant dans son discours les noms d'Alcidamie, de Meneclide, et d'Acaste, qui estoient des Dames de cette Cour ; il parla en suitte de ces superbes Edifices publics qui y sont : et il enchaisna toutes ces choses si adroitement, qu'Aglatonice ne pût trouver moyen de l'interrompre à propos, comme il l'avoit interrompue. Mais à la fin perdant patience, et ne pouvant souffrir qu'Iphicrate luy rendist malice, pour malice, elle luy coupa la parole brusquement : et l'arrestant tout court, j'avois tousjours bien oüy dire, luy dit-elle, que c'estoit une

   Page 6276 (page 442 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dangereuse chose que les premieres visites d'un homme qui vient d'un voyage, mais je ne l'avois jamais esprouvé qu'aujourd'huy. Car enfin (adjousta-t'elle, avec une raillerie piquante) Iphicrate n'a esté ; qu'à Samos, et il a autant d'envie de conter tout ce qu'il y a veû, que s'il venoit de Perse, d'Egypte, de Babilone, d'Ecbatane, et de Scythie : et qu'il y eust veû des choses si extraordinaires, qu'on n'en eust jamais entendu parler. Comme je suis persuadé, reprit-il en souriant à demy, que vous sçavez tontes les regles de l'exacte bienseance, et que vous n'y manquez jamais j'ay creû Madame, que puis que vous trouviez qu'il estoit bien, de parler plus d'une heure de ce que je n'entendois point, il ne seroit pas mal que je parlasse aussi de ce que vous n'entendiez pas, et je lay creû d'autant plustost, que ceux qui viennent d'un voyage, ont assurément un privilege particulier de se faire escouter. Pour moy, reprit Chrysipe, je ne trouve pas qu'ils le doivent avoir : car je n'aime à sçavoir que ce qui arrive au lieu où je suis. C'est sans doute une grande moderation d'esprit, repliqua froidement Iphicrate, que de renfermer toute sa curiosité au lieu qu'on habite : et c'est le moyen aussi d'estre bien informé de tout ce qui s'y passe. Quoy qu'il paroisse, respondit Aglatonice, que vous ne soyez pas de l'opinion de Chrysipe, je ne laisse pas dedire que la chose du monde que je crains le plus, est de trouver de ces grands faiseurs de voyages, et de ces grands

   Page 6277 (page 443 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

conteurs de Prodiges, qui vous font passer des journées entieres, à vous dire qu'en tel lieu il y a une Riviere qui se jette dans un Abisme, et qui ressort à cent stades de là : qu'en un autre on trouve des Montagnes qui sont au dessus des Nuës : qu'en Egipte le Grand Prestre a diverses Tuniques, avec des Franges et des Houpes tout à l'entour : que le Thrône du Roy des Medes est d'or : et qu'en Phrygie, le Noeud Gordien est la plus merveilleuse chose qu'on y voye : car enfin (poursuivit-elle, avec le plus agreable emportement d'esprit que je vy jamais) qu'ay-je affaire de cette Riviere ; de cette Montagne ; de ce Grand Prestre ; de ce Thrône d'or ; et de ce Noeud qu'on ne sçauroit desnoüer ? et ne vaudroit-il pas mieux parler des choses de sa connoissance, et de celles dont on peut avoir affaire, que de s'instruire si particulierement de ce dont on n'aura jamais besoin ? Cependant, adjousta-t'elle, il y a des Gens qui ont cette fantaisie là d'ignorer tout ce qui les touche, et de ne sçavoir que ce qui ne les touche point. En mon particulier, poursuivit-elle, je connois un homme qui sçait faire le dénombrement de tous les Monstres du Nil ; qui sçait, à ce qu'il dit, comment sont fait le Phoenix, et les Alcions ; et qui ne connoist pas la moitié des Animaux domestiques de son Pais. Quoy qu'Iphicrate eust l'esprit irrité contre Aglatonice, il ne laissa pas de trouver ce qu'elle disoit plaisant : cependant comme j'estois present

   Page 6278 (page 444 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à cette conversation, et que j'estois bien aile de la tourner en raillerie, je pris la parole : et je dis à Aglatonice, que si je faisois jamais un voyage, je me garderois bien de la voir que je ne fusse las de conter à d'autres tout ce que j'aurois veû. En verité, dit-elle, vous me serez plaisir : ce que vous dittes pourtant, luy dis-je, n'est pas aussi raisonnable que vous le croyez : car enfin je suis persuadé, que c'est borner sa connoissance de trop prés, que de ne vouloir sçavoir que les choses de son Païs : et qu'il y beaucoup de plaisir d'aprendre ce qu'il y a de beau dans tous les autres. Je l'advouë, dit elle, et je comprens bien que ceux qui voyagent ont beaucoup de satisfaction : mais je veux qu'au retour de leurs voyages, ils n'accablent pas ceux qu'ils voyent par des recits continuels : et qu'ils attendent que l'occasion de parler à propos de ce qu'ils ont veû s'offre à eux naturellement, sans qu'ils la cherchent avec trop de foin. Pour moy, dit alors Chrysipe, je n'ay jamais compris qu'il peust y avoir une fort grande satisfaction à estre dans des Païs Estrangers, dont on n'entend point la Langue : d'estre obligé de changer tous les soirs de logement, et d'estre souvent incommodé. Comme vous n'avez jamais voyagé, reprit froidement Iphicrate, vous ne connoissez sans doute guere ny les peines, ny les plaisirs de ceux qui voyagent : mais du moins, devriez vous estre bien aise d'aprendre commodément chez Aglatonice,

   Page 6279 (page 445 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce que ceux qui ne craignent pas tant la fatigue que vous la craignez ont apris. En mon particulier (dit Aglatonice, pour empescher Chrysipe de dire quelque chose de mal à propos) j'advouë que je ne suis pas marrie de sçavoir comment on vit dans les autres Cours : mais à vous dire la verité, je ne sçache rien où il faille plus de jugement, qu'a raconter ce que l'on y a veû. Comme je suis equitable Madame, reprit Iphicrate, je tombe d'accord de ce que vous dittes : puis qu'il est vray qu'il faut choisir les Gens à qui on parle de ces fortes de choses : et qu'il ne faut pas mesme en parler long temps, si ce n'est qu'on s'y trouve engagé par la curiosité particuliere de ceux qu'on entretient : car en ce cas là, on peut descrire toute la Terre sans choquer la bien-seance. Mais ce que je soustiens Madame, est que la plus agreable estude qu'on puisse faire sont le voyages : et qu'une des plus divertissantes choses du monde, est d'aprendre du moins par le recit d'un homme d'esprit, ce qu'il y à de rare et de digne d'estre remarqué en tous les lieux où il a esté : pourveû qu'il le die sans affectation, et sans s'estendre sur des choses peu divertissantes et peu necessaires. Car j'advouë, que lors qu'on trouve de ces Gens qui s'amusent à dire mille circonstances qui ne servent de rien à ce qu'ils racontent, et qui sont fort ennuyeuses, il feroit presques à souhaiter qu'ils n'eussent point parti de chez eux : afin

   Page 6280 (page 446 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que ne sçachant rien, ils parlassent moins. De plus il est certain qu'il y a encore des Gens qui ne remarquent que ce qu'il faut oublier : et qui ne prennent point garde à toutes les choses qui sont dignes de consideration : mais apres tout, quand mesme je devrois sçavoir ce qui ne seroit pas digne d'estre sçeû ; j'aime encore mieux qu'on me die quelques choses inutiles, pourveû qu'il y en ait quelqu'une de divertissante, que de ne me dire rien du tout : joint, adjousta-t'il, que tres souvent, il est mesme bien plus agreable de parler de ce qui est esloigné de nous, que de ce qui en est fort proche.

Iphicrate parvient à ne plus aimer Aglatonice
Iphicrate achève la conversation sur les récits de voyage en suggérant qu'il a appris, à son retour, un événement insolite qui se déroule alors à Priene. Chrysipe est très curieux de découvrir la nouvelle d'Iphicrate. Mais ce dernier refuse de la dévoiler, si ce nest à Aglatonice. Pressée par Chrysipe, celle-ci accepte à contrecur découter Iphicrate. La nouvelle est quAglatonice persiste dans son injustice. La jeune femme humilie Iphicrate en répondant à haute voix quil ne lui apprend rien de nouveau. En sortant de chez Aglatonice, Iphicrate est très en colère contre elle, mais ne peut encore se résoudre à loublier. Or bientôt, Aglatonice épouse Chrysipe. Iphicrate est à ce point déçu et furieux quAglatonice se donne tout entière à un homme aussi médiocre quil parvient à la haïr, avant déprouver enfin pour elle de l'indifférence.

En effet il y a quelquesfois de si bizarres nouvelles par le monde, qu'il vaut mieux lés ignorer, et s'entretenir d'autre chose, que de les sçavoir : car enfin, poursuivit-il malicieusement, de l'heure que je parle, j'en sçay une qui est si effrange qu'elle en est incroyable. Comme j'aime autant à sçavoir ce qui se passe à Priene, repliqua Chrysipe, que je haïs à aprendre ce qui arrive ailleurs, je voudrois bien que vous m'eussiez dit quelle est cette estrange nouvelle. En tel jour me la pourriez vous demander, respondit Iphicrate, que je vous la dirois : mais pour aujourd'huy je ne la puis dire qu'à Aglatonice, si elle a la curiosité de l'aprendre. Chrysipe entendant ce que disoit Iphicrate, se mit à presser Aglatonice de la vouloir sçavoir, dans la pensée qu'il la sçauroit apres par elle : mais comme elle a autant d'esprit, que Chrysipe en avoit peu, elle connut bien qu'elle

   Page 6281 (page 447 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit interest à ce qu'Iphicrate vouloit dire, de sorte qu'elle dit à Chrysipe, qu'elle n'estoit pas si curieuse que luy, et qu'elle ne vouloit point qu'Iphicrate luy dist ce qu'il ne disoit point aux autres. Mais plus elle s'opiniastra à resister à Chrysipe, plus il la pressa : et il s'obstina d'une telle forte à vouloir qu'Iphicrate luy dist cette estrange nouvelle, qu'elle fut contrainte pour faire cesser la sotte importunité de Chrysipe, de souffrir qu'Iphicrate luy parlast bas : et ce qu'il y avoit de rare, estoit que durant qu'il l'entretenoit, son Rival en avoit la plus grande joye du monde : s'imaginant bien que le jour ne passeroit pas sans qu'il sçeust ce qu'il avoit dit à Aglatonice. La chose ne fut pourtant pas ainsi : car ce que dit Iphicrate, à cette belle et injuste Personne ; n'estoit pas de nature à pouvoir estre dit à Chrysipe. En effet Madame, dés que cét Amant mal traité eut obtenu la permission de parler bas, Il s'aprocha de l'oreille d'Aglatonice : et prenant la parole, la bizarre nouvelle qu'on m'a aprise en arrivant icy, luy dit-il, est que vous ne vous lasssez point d'estre injuste : et que Chrysipe, tout desraisonnable qu'il est, est mieux aveque vous qu'il n'y fut jamais : et que j'y suis plus mal que je n'y fus de ma vie. Mais à peine Iphicrate eut-il dit cela, qu'Aglatonice avec une inhumanité estrange, et une hardiesse incroyable, prit la parole, et dit tout haut à Iphicrate qu'il ne luy aprenoit rien de nouveau ; qu'il y avoit longtemps qu'elle sçavoit ce qu'il luy disoit ; et

   Page 6282 (page 448 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'y avoit rien de plus vray que ce qu'il luy venoit de dire. Je vous laisse à juger Madame, combien cette cruelle responce irrita Iphicrate : il ne s'emporta pourtant point : et se contenta de dire à Aglatonice, qu'il estoit au desespoir de ce qu'elle sçavoit ce qu'il luy venoit de dire : et qu'il eust eu la plus grande joye du monde, si elle ne l'eust point sçeu : apres quoy ne pouvant plus demeurer là, il en sortit, et j'en sortis aussi bien que luy : ainsi nous laissasmes Chrysipe presser Aglatonice de luy dire ce qu'Iphicrate luy avoit dit. Mais Seigneur, ce malheureux Amant avoit l'esprit si inquiet ; que de ma vie je n'ay veû plus de marques de colere sur le visage de qui que ce soit : aussi dit-il tout ce que la fureur peut faire dire, dés qu'il fut seul dans sa Chambre aveque moy. Mais, luy dis-je alors, que ne profitez vous de vostre despit, et que ne vous en servez vous à haïr Aglatonice ? Je vous proteste, me dit-il, que je sens dans mon coeur ce que je n'y avois jamais senty : car jusques à cette heure je croyois que je pouvois aimer Aglatonice dans les bras de mon Rival : mais presentement je sens bien que si elle l'espouse je la haïray. Si vous estes bien assuré de ce que vous dittes, repliquay-je, il faut donc servir vostre Rival au lieu de luy nuire : car puis que vous ne pouvez estre aimé, il vaut beaucoup mieux haïr, que de continuer d'aimer qui ne vous aime point : et guerir enfin par la haine, que d'estre eternellement miserable en souffrant un mal dont on ne vous soulagera jamais.

   Page 6283 (page 449 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Quoy que je ne douté point presentement, repliqua-t'il, que ce remede là ne me guerist, je vous proteste toutesfois que je ne le chercheray pas : et qu'au contraire je m'empescheray de le prendre autant que je le pourray : ce n'est pas que mon esprit ne voulust que je pusse guerir ; mais mon coeur y resiste : et je suis enfin le plus miserable Amant qui ait jamais esté. Apres cela Madame, je dis encore cent choses à Iphicrate contre Aglatonice : et il me sembla enfin si bien connoistre, que si Chrysipe l'espousoit il ne l'aimeroit plus, que je pris la resolution de faire tout ce que je pourrois pour haster le bonheur de Chrysipe. Ainsi pour servir mon Amy, je servis son Rival : et je fis pour son ennemy, tout ce que j'eusse pû faire pour luy mesme. Mais enfin Madame, pour ne m'arrester pas plus long temps aux pleintes d'Iphicrate ; je vous diray que pour contenter sa passion par la vangeance, il se batit contre Chrysipe qu'il desarma : et que tout vaincu qu'il fut, Aglatonice le prefera tousjours à Iphicrate, qu'elle hait encore plus qu'auparavant depuis ce combat. de sorte que me resolvant de faire agir alors, sans luy en rien dire, un Parent d'Aglatonice, que je connoissois fort, je fis si bien que le Mariage de Chrysipe et d'elle se fit. J'ay pourtant sçeu depuis par Parthenopée, que quoy qu'Aglatonice aimast Chrysipe, elle avoit toutesfois eu quelque peine à se resoudre de l'espouser : mais enfin Madame, il l'espousa, sans qu'on sçeust alors qu'elle y eust eu aucune repugnance :

   Page 6284 (page 450 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

joint que la repugnance qu'elle y eut, n'avoit rien d'avantageux pour Iphicrate : car ce n'estoit pas tant parce qu'elle connoissoit bien que Chrysipe n'estoit pas un fort honneste homme, que parce qu'elle aprehendoit de changer sa forme de vie. Cependant à peine eut on dit que Chrysipe alloit espouser Aglatonice, qu'on dit qu'il l'avoit espousée : car ce mariage ne fut que quatre jours à estre resolu : de sorte qu'Iphicrate qui estoit allé à une journée de Priene, ne sçeut la chose que lors qu'elle fut faite. Mais Madame, il reçeut cette nouvelle d'une maniere si particuliere, que je ne pense pas que jamais il y ait rien eu d'esgal. En effet comme je me trouvay fortuitement à sa Porte, lors qu'il revint chez luy ; dés qu'il fut descendu de cheval, et que nous fusmes entrez dans sa Chambre, il me dit qu'il venoit de passer devant le Logis de Chrysipe : et qu'il y avoit veû tant de monde, qu'il pensoit qu'il eust querelle : me demandant en suitte si je sçavois contre qui c'estoit. Je n'ay pas sçeu luy dis-je, que Chrysipe ait querelle, mais je sçay bien qu'il espousa hier Aglatonice : et qu'estant presentement chez luy, il doit y avoir grande Compagnie, Quoy, s'escria Iphicrate, Aglatonice a espousé Chrysipe ! ouy, repliquay-je, et je suis en estat de vous sommer de vostre parole, et de vous demander, si vous ne la voulez pas haïr ? ouy, me repliqua-t'il brusquement, je le veux : et je le veux si fortement, que si je ne la haïs, je me haïray moy mesme : car enfin

   Page 6285 (page 451 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Chersias, me dit-il, je ne dois plus aimer une Personne, qui s'est resoluë de se donner toute entiere au dernier de tous les hommes. Si elle n'eust fait que me mal traiter. disoit-il, je vous proteste que je l'aurois aimée toute ma vie : si elle n'eust mesme fait que me preferer simplement Chrysippe sans l'espouser j'aurois encore Souffert son injustice sans l'en haïr : mais de s'abandonner elle mesme, pour satisfaire la passion d'un homme comme Chrysipe, c'est ce que je ne sçaurois luy pardonner : et il faut assurément que cette Personne ait quelque chose de bien injuste dans l'esprit, et de bien foible dans le coeur, pour ne s'estre pas opposée à l'inclination qu'elle avoit pour un Amant aussi indigne d'elle qu'est Chrysipe. Pour moy, adjousta-t'il, je vous advouë que je trouve ce qu'a fait Aglatonice si estrange, qu'il n'est rien que je ne face contre moy mesme, plustost que d'avoir la moindre tendresse pour elle. Ouy Chersias, poursuit-il, tenez moy pour le plus lasche de tous les hommes si je suis Amant de la Femme de Chrysipe, A ces mots Iphicrate s'arresta, et fut quelque temps sans parler, comme s'il se fust demandé à luy mesme, s'il estoit bien vray qu'Aglatonice fust ce qu'il venoit de dire qu'elle estoit ? puis tout d'un coup reprenant la parole ; c'en est fait, me dit-il, je n'aimeray bien tost plus Aglatonice : car je sens que j'ay desja une grande disposition à la mespriser. Vous pouvez juger Madame, que je le confirmay autant que je pûs dans ce dessein

   Page 6286 (page 452 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

là : et en effet Iphicrate prit une si ferme resolution de chasser Aglatonice de son coeur, qu'en peu de jours il commença de sentir que la colere l'emportoit sur l'amour. Mais ce qui servit encore beaucoup à sa guerison, fut qu'il n'alloit en aucun lieu, ou l'on ne blasmast Aglatonice : de sorte que se guerissant par un sentiment de despit, il passa de la colere à la haine : et quelque temps apres de la haine à l'indifference : et il en vint enfin au point de pouvoir voir Aglatonice sans esmotion.

La guérison définitive d'Iphicrate
Après leur mariage, Aglatonice et Chrysipe commencent à se haïr, ce qui venge doublement Iphicrate. Un jour, Chrysipe est tué dans un duel. Après la période de deuil, Aglatonice change de maison. Le hasard fait qu'Iphicrate devient son voisin, ce qui le contraint à des visites régulières. Or sa guérison est totale, et il n'éprouve plus pour Aglatonice qu'une indifférence totale. Celle-ci au contraire, prend pleinement conscience de son injustice et commence à affectionner Iphicrate. En vain. Ce dernier préfère faire un mariage de raison.

Cependant cette injuste Personne fut bien punie de son injustice : car comme Chrysipe n'estoit capable que d'une amour terrestre et grossiere ; et que c'estoit l'esprit le plus esvaporé que je connus jamais ; dés qu'Aglatonice fut sa Femme, il ne fut plus du tout son Amant : si bien que comme il n'estoit pas aisé qu'elle remarquast ce changement sans douleur, et qu'une Personne qui avoit accoustumé de recevoir de l'Encens, pûst recevoir du mespris sans colere, elle eut non seulement de la colere et de la douleur, mais elle eut en fuite de la honte d'estre Femme d'un tel Mary. Neantmoins, comme elle est glorieuse, elle ne voulut pas le tesmoigner : et elle continua de voir autant de monde qu'à l'ordinaire. Tous ses Amans mesme, à la reserve d'Iphicrate, continuerent de la voir : et en ne se disant plus estre que ses Amis, ils furent pourtant tousjours ses Amans. Mais comme Chrysipe n'avoit qu'un petit esprit borné, qui n'estoit capable d'aucun discernement ; quoy

   Page 6287 (page 453 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il menast une vie estrangement desreglée, il s'advisa d'avoir de la jalousie. Il est vray, que ce ne fut pas une jalousie d'amour : qui au milieu de tous les caprices qu'elle inspire, fait qu'on conserve encore quelque respect pour la Personne dont on est jaloux : et qui fait qu'on la peut veritablement nommer une jalousie d'Amant. Mais ce fut d'une espece de jalousie d'honneur, qui pour l'ordinaire ne fait faire que des extravagances de grand esclat, à ceux qui en sont capables : si bien que l'injuste Aglatonice, se vit exposée à toutes fortes de malheurs. J'ay mesme sçeu par Parthenopée, qu'elle estoit venuë à connoistre tellement l'injustice qu'elle avoit euë en preferant Chrysipe à Iphicrate, qu'à mesure qu'elle chassoit le premier de son coeur, elle y recevoit le second : et se repentoit de l'avoir traité comme elle avoit fait : toutesfois comme elle a de la vertu, tout cela se passoit dans son esprit, sans qu'on s'en aperçeust. Elle n'estoit pourtant pas si malheureuse qu'une autre : car comme elle aimoit le divertissement, elle ne laissoit pas de se divertir, malgré la bizarrerie de Chrysipe. Si bien que faisant chacun de leur costé ; tout ce qui leur pouvoit déplaire, ils vinrent à se haïr plus qu'ils ne s'estoient aimez : de sorte Madame, qu'Iphicrate eut la satisfaction de voir que son Rival le vangea de sa Maistresse : et que sa Maistresse le vangea de son Rival. Il eut mesme l'avantage, de gouster la vangeance avec tranquilité : et de sentir son coeur si pleinement

   Page 6288 (page 454 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

desgagé de la passion qui l'avoit possedé, qu'il ne pouvoit pas estre plus libre qu'il estoit. Mais enfin Madame, pour venir à ce qui vous prouvera, qu'il n'est pas aisé d'aimer deux fois une mesme Personne, quand on a effectivement cessé de l'aimer ; il faut que vous sçachiez que Chrysipe s'estant trouvé engagé en une fâcheuse affaire, se batit et fut tué : de sorte qu'Aglatonice se trouva delivrée d'un si estrange Mary : et en estat, et en disposition de rendre justice à Iphicrate, si Iphicrate eust esté ce qu'il estoit autrefois. En effet Madame, apres qu'elle eut quitté le deüil, le hazard fit que changeant de Maison elle fut loger tout contre celle de son ancien Amant : si bien que la civilité l'obligeant à la voir, il la visita : et il le fit d'autant plustost, qu'il sentoit son coeur si absolument desgagé, qu'il n'avoit ny haine, ny affection pour elle. Dans cette disposition tranquile, Iphicrate revit donc Aglatonice : et la revit sans que sa tranquilité en fust troublée : Aglatonice estoit pourtant plus belle qu'elle n'avoit jamais esté : et il connoissoit bien que s'il eust voulu, il eust tenu alors aupres d'elle, au prejudice de tous ses Amans, la place qu'y tenoit autrefois Chrysipe. Cependant il ne recommença point de l'aimer : et il se trouva si esloigné de le pouvoir faire, que je luy ay entendu dire, qu'il auroit plûtost aimé une Personne qui n'eust pas esté aimable, que de recommencer d'aimer Aglatonice : estant certain que son ame estoit tellement affermie dans cette insensibilité,

   Page 6289 (page 455 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il luy parloit souvent des choses qui s'estoint passées entre eux : et luy en parloit mesme en raillant. En effet lors qu'il vouloit luy marquer le temps où quelque chose estoit arrivée, il luy disoit sans aucune esmotion, que c'estoit du temps qu'il l'aimoit, ou peu de temps apres qu'il avoit commencé de la haïr. Cependant je vous advouë que je n'estois point bien aise qu'il la revist : et j'en estois si inquiet, que je luy en dis un jour quelque chose, par la crainte où j'estois qu'il ne se r'engageast : car comme il a les passions fort violentes, je souhaitois pour son repos, qu'il ne redevinst point amoureux. de sorte que le pressant un soir de n'aller plus tant chez Aglatonice ; de grace, me dit-il, ne craignez pas qu'elle me r'engage jamais : elle est pourtant aussi belle, luy dis-je, qu'elle l'estoit la premiere fois qu'elle vous engagea : et elle est mesme plus douce pour vous qu'elle ne l'estoit alors. Il est vray, dit-il, mais Chersias, l'amour que j'avois pour elle ayant cessé, elle ne sçauroit plus m'en donner. Si je la haïssois encore, adjousta-t'il, il ne seroit pas impossible que je recommençasse de l'aimer : car comme la haine est une passion ardante aussi bien que l'amour, le feu de la premiere, peut se changer en celuy de la seconde, lors que l'amour l'a precedée : mais quand on a passé de l'amour à la haine : de la haine au mespris : et du mespris à l'indifference ; tenez pour asseuré qu'on ne se r'engage jamais. Et en effet Madame, l'evenement a bien monstré qu'Iphicrate

   Page 6290 (page 456 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne se trompoit pas : car il n'a point recommencé d'aimer Aglatonice, quoy qu'il l'ait veuë mille fois depuis la mort de Chrysipe. Au contraire, je l'ay veû Confident d'un des Amans de cette belle Personne : et je J'ay veû en espouser un autre par interest de Famille, quoy qu'il fust assurément en pouvoir d'espouser Aglatonice s'il y eust voulu songer : et quoy qu'il connust bien qu'elle n'eust plus esté injuste pour luy. Apres cela Madame, je m'asseure que vous trouverez que l'Exemple que je raporte, est aussi fort pour prouver qu'on ne peut aimer deux fois une mesme Personne, que l'est celuy que Mnesiphile a raporté, pour faire voir qu'une mesme Personne peut inspirer plus d'une fois de l'amour dans une mesme coeur.


Fin du banquet des sept sages
Les sages, qui ont rejoint la petite troupe dans le jardin, prononcent finalement leur verdict en faveur de Mnesiphile, en reconnaissant quil est possible daimer deux fois la même personne. La conversation porte ensuite sur divers sujets, dont le vrai et le vraisemblable, sujet amené par lhistoire dArion sauvé par un dauphin. Puis la compagnie se sépare dans le bocage. Solon reste avec les dames. Dans la conversation, Esope propose la question suivante : une femme peut-elle aimer sans être aimée ? Cest alors que toute la compagnie se rassemble et que la question est proposée à tous. On débat longuement, puis la conversation devient sérieuse et chacun compare les murs de sa contrée. Cest ainsi que sachève cette brillante journée du Banquet des Sept Sages.
Le débat de Chersias et Mnesiphile
Les sages, qui ont terminé de délibérer sur des questions sérieuses, rejoignent la compagnie dans le jardin. On demande alors à Chersias et Mnesiphile de débattre afin de savoir si l'on peut, ou non, aimer deux fois la même personne. Chersias, partisan du non, invoque l'élément de surprise, selon lui consubstantiel à l'amour. Lorsque les sens sont habitués à un objet, ce dernier ne peut plus les surprendre. De son côté, son adversaire Mnesiphile est persuadée que la sympathie qui lie deux curs est un lien à la fois invisible et indivisible.

Lors que j'eus cessé de parler, la Princesse de Corinthe, et la Princesse des Lindes advoüerent, que ces deux Exemples estoient fort opposez : mais comme les raisons sont tousjours plus fortes que les Exemples, dit alors Eumetis à toute la Compagnie, il s'agit de sçavoir si celles de Chersias le feront plus que celles de Mnesiphile. Mais Madame, comme j'allois prendre la parole, on vit paroistre tous ces Sages, accompagnez de Niloxenus, de Diocles, et de Cleodeme : qui apres avoir agité de tres belles, et de tres serieuses questions, estoient sortis de la Sale où ces Princesses les avoient laissez : et venoient prendre l'air au mesme lieu où elles estoient. Cependant comme elles avoient envie d'ouïr les raisons de Mnesiphile

   Page 6291 (page 457 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de moy, elles ne les virent pas plustost aupres d'elles, qu'Eumetis adressant la parole à Periandre, luy dit qu'il venoit fort à propos pour estre Juge d'une question galante, dont toute la Compagnie devoit dire son sentiment : car Seigneur, adjousta-t'elle, quoy qu'il ne s'agisse, ny de gouverner des Royaumes, ny de regler des Republiques, je ne pense pas qu'elle soit indigne de la curiosité de tant de Sages : puis qu'il s'agit de connoistre tous les bizarres effets d'une passion qui est si puissante et si generale. Periandre s'estant alors informé quelle estoit cette question ? Solon qui le touchoit, la trouva si curieuse, qu'il dit qu'il estoit tout prest d'en dire son advis : et se tournant vers les autres, les uns par inclination, et les autres par complaisance, se disposerent à donner leurs voix. Si bien que Melisse s'estant alors r'aprochée, et chacun ayant pris sa place, sans qu'Esope quitast la sienne ; Cleobuline m'ordonna de dire mes raisons : permettant a Mnesiphile de m'interrompre quand il le voudroit : de sorte qu'apres avoir un peu songé à ce que j'avois à dire, j'adressay la parole à Mnesiphile, comme à celuy contre qui je disputois, Il me semble, luy dis-je, que pour juger equitablement de la question dont il s'agit ; et pour sçavoir veritablement si ce n'est pas une chose extrémement rare, pour ne pas dire impossible, qu'on aime deux fois une mesme Dame ; il faut considerer ce qui fait naistre l'amour : afin de voir si cela le rencontre en une Personne

   Page 6292 (page 458 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on a desja aimée. Puis que c'est la mesme Personne, repliqua Mnesiphile, il s'enfuit de necessité, qu'on trouve en elle la seconde fois, ce qu'on y avoit trouvé la premiere : c'est à dire la mesme beauté ; le mesme esprit ; et le mesme agréement : qu'ainsi puis qu'on a pû estre touché une fois de toutes des choses, on le peut estre une seconde. Nullement ; repris-je, car toutes ces choses quoy qu'elles soient les mesmes, manquent d'un charme particulier qui en redouble le prix, qui est la nouveauté ; puis qu'il est certain, que pour l'ordinaire, il faut estre surpris du merite de la Personne de qui on devient amoureux : ce qui ne peut pas se trouver en elle qu'on a desja aimée, puis qu'on est si accoustume à l'esclat de ses yeux, qu'ils n'esblouïssent plus. En effet, je suis persuadé que tous les Sens s'accoustument à ce qui les touche : et qu'ils cessent d'y estre sensibles, des qu'ils y sont accoustumez : ainsi on se forme un habitude de la beauté comme des Parfums, qui luy oste une partie de sa puissance : et qui fait qu'elle ne peut faire deux fois une mesme Conqueste. De plus, comme il faut de necessité que l'esperance naisse avec l'amour, je tiens bien difficile qu'elle ressuscite, lors qu'on a cessé d'aimer par raison, ou par desespoir ; ou parce que de foy mesme l'amour s'est allentie : et je suis persuadé que lors qu'on a cessé de desirer une chose, parce qu'on ne la croit plus digne d'estre desirée : il n'est pas aisé qu'on recommence de la desirer : cependant il est impossible

   Page 6293 (page 459 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que l'esperance naisse sans desirs, et que l'amour subsiste sans esperance. le comprens bien, adjoustay-je, qu'on peut avoir des querelles pendant lesquelles on peut s'imaginer qu'on n'aime plus, quoy qu'on aime encore : mais je ne conçoy point que quand on a effectivement cessé d'aimer, on puisse recommencer d'aimer la mesme Personne. Il est pourtant vray, reprit Mnesiphile, qu'un Flambeau esteint se r'allume bien plus facilement, que s'il n'avoit jamais esté allumé : et qu'encore qu'il ny reste aucune chaleur, il y reste toutefois je ne sçay qu'elle disposition, qui le rend plus capable de se r'allumer : et en effet je ne doute nullement, que lors qu'on a aimé fortement une Personne, il ne demeure tousjours quelque legere impression de chaleur dans le coeur d'un Amant, qui le rend plus disposé à estre touché des charmes de cette Personne qu'il a desja aimée, que de toute autre. Car enfin il demeure pour constant, qu'elle a ce qu'il faut pour luy plaire, puis qu'elle luy a desja plû : et qu'ainsi elle est plus propre qu'une autre à l'engager une seconde fois. Pour moy, repliquay-je, j'advouë que je ne comprens point qu'une Personne dont les charmes n'auront pas esté assez puissans pour empescher qu'on n'ait cessé d'avoir de l'amour pour elle, en ait assez pour se faire aimer une seconde fois par le mesme Amant : car je suis persuadé, que comme il est plus aisé d'empescher le feu de s'esteindre que de le r'allumer, il est aussi

   Page 6294 (page 460 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus aisé de conserver l'amour que de la faire renaistre ; de sorte que selon mon opinion, dés qu'une Dame voit que sa beauté ne peut retenir son Amant, elle ne doit plus songer à le renchainer s'il a veritablement rompu ses chaines : estant certain que pour l'ordinaire tous ceux qu'on dit qui ont recommencé d'aimer une mesme Personne, n'avoient effectivement point cessé de le faire, quoy qu'ils ne le creussent pas : et il faloit sans doute que ce feu fust caché sous la cendre, et qu'ils se trompassent en leurs propres sentimens. En effet, il y a des Amans jaloux qui ont la hardiesse de dire dans leurs transports qu'il n'aiment plus, quoy que toute la Terre sçache qu'il n'est point de jalousie effective sans amour. il y en a d'autres encore, qui parce qu'ils sentent quelques effet de la haine dans leur esprit, pensent qu'ils haïssent : car enfin on voit quelquesfois qu'un simple dépit leur fait faire des imprecations terribles contre celles qu'ils servent : cependant il arrive tres souvent qu'ils ne croyent haïr, que parce qu'ils aiment. Mais outre ces deux fortes d'Amans, qui aiment sans le sçavoir, et qui croyent quelquesfois recommencer d'aimer, lors qu'ils ne font que continuer d'avoir de l'amour ; il y en a encore d'une trosiesme espece, qui pensent comme les autres qu'ils ne sont plus amoureux, parce que leur amour s'est allentie par le temps, et par l'habitude : Se qu'elle a cessé de leur estre sensible, soit par la joye, soit par la douleur. Mais apres tout, cette affection n'est

   Page 6295 (page 461 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'endormie, et n'est pas morte : et lors que cette espece d'amour se reschauffe par quelque accident estranger, on peut dire qu'elle se resveille, et non pas qu'elle ressuscite : ainsi je ne m'estonne point du tout, s'il y a beaucoup de Gens persuadez qu'on peut aimer deux fois une mesme Personne ; puis que ceux mesmes qui ont cette espece de passion dont je parle y sont trompez les premiers, et trompent apres les autres. Cependant il est constamment vray, que sans un prodige on ne peut avoir deux fois de l'amour pour une mesme Beauté. J'advouë pourtant que lors que l'amour cesse par une cause tout à fait estrangere, et tout à fait injuste, on peut cesser, et recommencer d'aimer. Car par exemple, si un homme amoureux pensoit avoir esté trahi, et que dans la violence de son ressentiment il passast de l'amour à la haine ; et puis qu'à quelque temps de là, il sçeust aveque certitude qu'il se seroit trompé ; je croy qu'il seroit facile de faire renaistre dans son coeur, la passion qu'il en auroit bannie ; parce qu'il retrouveroit la mesme Personne qu'il auroit aimée. Ainsi ce seroit plus tost continuer que recommencer de l'aimer : mais de toute autre maniere dont on peut rompre avec sa Maistresse, je tiens impossible qu'il puisse jamais arriver qu'on l'aime, deux fois. Puis qu'il est arrivé en la personne de Phylidas, reprit Mnesiphile, il peut encore arriver en celle d'un autre : et puis qu'il n'est point arrivé en celle d'Iphicrate, repris-je, il n'est pas vray-semblable

   Page 6296 (page 462 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il arrive une autre fois : car enfin toutes choses vouloient qu'il recommençast d'aimer Aglatonice : l'interest de sa fortune, s'accordoit avec celuy de son amour, s'il en eust pû avoir ; elle n'estoit plus rigoureuse ; Iphicrate n'estoit point engagé ailleurs ; il la voyoit tous les jours ; il luy parloit à toutes les heures ; il a l'ame naturellement tres passionnée ; il l'avoit plus opiniastrément et plus ardemment aimée que personne n'aimera jamais ; et cependant il ne la pût aimer une seconde fois : et il ne la pût aimer sans doute, parce qu'il est constamment vray qu'il est de l'amour comme de toutes les autres choses du monde, qui lors qu'elles sont une fois destruites, ne reviennent plus ce qu'elles ont esté. Et puis, quand on n'auroit autre raison que l'amour propre, on n'aimeroit pas volontiers à dire qu'on auroit eu tort de cesser d'aimer : ainsi on continueroit mesme de n'aimer plus, quand il n'y auroit nulle autre cause que celle que je viens de dire. Par cette mesme raison, reprit Mnesiphile, on recommenceroit infailliblement d'aimer, afin qu'on ne pûst pas estre accusé de s'estre trompé en son premier choix : mais Chersias, adjousta-t'il, j'ay bien des raison plus fortes à dire : car enfin comme je suis persuadé, que la cause la plus essentielle de l'amour, est cette liaison invisible, qui attache si fortement les coeurs, et qu'on apelle simpathie ; je le suis aussi que cette simpathie ne peut jamais finir : puis que nous voyons que toutes les inclinations naturelles ne changent

   Page 6297 (page 463 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais, soit parmy les choses inanimées ; soit parmy les Animaux ; soit parmy les hommes. Car enfin, l'Aimant garde la qualité d'attirer le Fer, tant qu'il est Aimant : le Lion craint le chant de cét Oyseau qui annonce le jour, tant qu'il est Lion : et les hommes conservent jusques à la mort, les premieres inclinations que la Nature leur a données. En effet, un Avare ne sera jamais liberal, sans se faire violence : un Envieux ne loüera jamais personne, sans quelque chagrin : et un Ambitieux, ne se soûmetra jamais sans douleur. Or est il que selon mon opinion, toutes ces diverses inclinations ne sont pas plus puissantes dans nostre coeur, que la simpathie qui nous fait aimer une Personne plustost qu'une autre : de sorte que comme toutes ces inclinations subsistent tant que nous subsistons nous mesmes, il s'enfuit de necessité absoluë, que la simpathie qui nous fait aimer subsiste aussi, Si bien que comme nos inclinations peuvent estre quelquesfois forcées par la raison, quoy que nous les ayons tousjours : de mesme l'effet de cette simpathie dont je parle, peut estre suspendu par quelque cause estrangere : mais apres tout, comme elle ne peut cesser d'estre, puis qu'elle a esté, je conclus qu'il y a tousjours une grande disposition à aimer, ce qu'on a une fois aimé, puis que la cause n'en cesse jamais. de sorte que comme il y a certaines choses qui empeschent l'effet de l'Aimant, il peut y en avoir qui empeschent l'effet de la simpathie : et comme

   Page 6298 (page 464 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en esloignant l'Aimant de ce qui suspent sa vertu, on la luy redonne ; de mesme en ostant les obstacles à la simpathie, elle recommence d'agir : et je suis si persuadé de ce que je dis, que je suis bien plus estonné de voir qu'on cesse d'aimer, ce qu'on a desja aimé, que de voir qu'on aime deux fois une mesme Personne. Et Puis à dire la verité, je trouve encore que l'habitude qui est si puissante en toutes choses, fait aussi que l'eprit a une pente naturelle, à recommencer d'aimer ce qu'il a aimé long temps. Les branches des Arbres qu'on a Pallisadées, S'accoustument tellement au ply qu'on leur a tait prendre, que lors mesme qu'elles ne sont plus attachées, elles demeurent à la scituation où elles sont : tant il est vray que l'habitude est une chose puissante. Ainsi il ne faut pas s'estonner, s'il y a de la facilité d'aimer une seconde fois une Personne qu'on a desja aimée, puis que c'est faire ce que l'on a desja fait : et à n'en mentir pas, l'exemple de Phylidas, et d'Anaxandride, que j'ay raporté, fait assez voir que les raisons dont je me fers sont effectives : car s'il n'y eust pas eu une puissante simpathie entre eux, ils n'auroient pas recommencé de s'aimer. Phylidas avoit trop outragé Anaxandride, pour songer à redevenir son Amant, s'il n'y eust esté forcé : et Anaxandride avoit esté trop injustement abandonnée par luy, pour se fier à son affection : cependant ils s'aimerent plus cette seconde fois, qu'ils ne s'estoient aimez la premiere : et soit par simpathie, ou par habitude, ou par

   Page 6299 (page 465 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toutes les deux ensemble, ils s'aiment encore avec autant d'ardeur que de fidellité : et selon toutes les aparences, ils s'aimeront toute leur vie.

Le verdict des sages
Au terme du débat entre Chersias et Mnesiphile, les sages se rangent finalement du côté de ce dernier, soutenant qu'il est possible d'aimer deux fois la même personne. Seul Esope n'adhère pas à ce verdict, persuadé qu'il est de ne plus jamais aimer Rhodope. La conversation porte ensuite sur divers sujets, dont la jalousie, à propos de laquelle tous les sages donnent leur avis. On évoque ensuite l'histoire d'Arion et du dauphin. Ce sujet donne lieu à la fois à des réflexions sur la primauté du vraisemblable sur le vrai, ainsi qu'à l'évocation d'autres histoires célèbres mettant en jeu des dauphin, notamment celle d'Hesiode ou d'Enalus. Esope profite du sujet pour rappeler combien les animaux qu'il fait parler dans ses fables sont susceptibles de transmettre des vérités, même s'ils semblent parfois se contredire.

Apres cela, Mnesiphile s'estant teû, la Princesse des Lindes, qui estoit cause que cette question avoit esté agitée, pria toute cette illustre Assemblée d'en vouloir dire son advis. Mais comme il y avoit des gens trop sçavans, pour dire leur opinion sans en dire la raison, cette question fit que tous ces Sages remontant à la Source, firent une definition de l'amour, la plus agreable du monde. Mais enfin apres avoir dit mille belles choses, la pluralité des vois de toute l'Assemblée (qui se partagerent entre ces Sages) fut à l'avantage de Mnesiphile : car ils conclurent non seulement qu'on pouvoit aimer deux fois une mesme Personne ; mais que mesme il estoit plus aisé de retourner à sa premiere Maistresse, que d'en faire une nouvelle. Ils advoüerent pourtant que cela n'arrivoit pas aussi souvent qu'il devroit arriver : adjoustant que c'estoit sans doute que la plus part de ceux qu'on voyoit cesser d'aimer, n'avoient jamais aimé fortement, ou n'avoient mesme jamais aimé. Pour moy, dit Esope, qui ne fut pas de leur advis : je sçay bien que j'ay aimé Rhodope, plus que personne n'aimera jamais : et je sçay mieux encore que je ne l'aimeray plus, et que je ne fortifieray point le Parti de Mnesiphile par mon exemple. Aussi bien, adjousta-t'il, ne trouve je pas trop bon, que les hommes soient moins

   Page 6300 (page 466 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

raisonnables que les Tourterelles, qui n'aiment qu'une fois en leur vie. Apres cela passant d'une chose à une autre on demanda pourquoy la beauté ne produisoit pas necessairement l'amour dans l'ame de tous ceux qui la voyoient ? on examina pourquoy il y avoit quelquesfois des Femmes qui n'estoient point du tout belles, qui ne laissoient pas de faire naistre de grandes et violentes passions ; et on considera la jalousie en toute son estenduë : raportant mesme beaucoup d'exemples de ses plus bizarres effets. Solon dit que si l'esperance nourrissoit l'amour, la jalousie l'augmentoit, pourveû qu'elle ne fust pas trop forte, et qu'elle fust mal fondée. Periandre au contraire soustint, que cette passion estoit ennemie de l'amour, quoy qu'elle en fust Compagne inseparable. Bias prenant un tiers parti, dit qu'il falloit qu'un Amant fust capable de jalousie, et qu'il ne fust pourtant jamais jaloux. Pittacus soustint qu'il ne faloit point estre jaloux, parce que si la Personne qu'on aimoit ne donnoit point sujet de jalousie, il n'en faloit point avoir : et que si elle en donnoit, il la faloit haïr. Cleobule, et Thales, au contraire, dirent que l'amour sans jalousie estoit trop tiede : et Chilon, suivant son austerité naturelle, dit qu'il ne faloit estre jaloux, que de sa propre gloire. Quant à Anacharsis, il dit qu'il le faloit estre de tout ce qu'on aimoit : soustenant qu'on ne pouvoit rien aimer sans craindre d'en perdre la possession : et qu'on ne pouvoit

   Page 6301 (page 467 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

craindre de la perdre, sans quelques sentimens jaloux. Pour Esope, comme, il mesloit toûjours ses Bestes, ou ses Oyseaux, en toute sa Philosophie ; il dit que comme le Pellican donnoit la vie à ceux qui luy devoient donner la mort ; de mesme la jalousie estoit une passion qui faisoit mourir l'amour qui la faisoit naistre. Pour les Princesses, elles demeurerent dans toute la modestie de leur Sexe, se contentant de se ranger de l'avis de quelques-uns de ces Sages : et de faire voir qu'elles s'y rangeoient par raison, sans entreprendre d'en proposer de nouveaux. Comme les choses en estoient là, on vint advertir Periandre de l'accident arrivé à Arion : de sorte que faisant raconter cette merveilleuse avanture à toute la Compagnie, par celuy qui la luy aprenoit, ce recit la divertit fort : estant certain que celuy qui le fit, representa si admirablement comment le Dauphin sauva Arion, et le vint mettre sur le rivage aupres du Port de Tenare qu'il faisoit voir la chose qu'il descrivoit. Mais comme cette avanture est sçeuë de toute la Terre, je ne m'arresteray pas Madame à vous la raconter : et je vous diray seulement, que Periandre s'estant souvenu qu'il avoit autrefois oüy dire à Thales, qu'il faloit dire les choses vray-semblables, mais qu'il ne faloit jamais dire celles qui ne l'estoient pas, quoy qu'elles fussent vrayes, luy demanda pardon de n'avoir pas suivy sa maxime, en faisant raconter une chose qui sembloit presques impossible. Il est vray, dit alors

   Page 6302 (page 468 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le sage Bias, que Thales a dit ce que vous dittes ; mais il est vray aussi, que je luy ay entendu dire, qu'il ne faloit jamais croire ses Ennemis, des choses qui paroissoient mesme les plus croyables : ny ne croire pas ses Amis, de celles qui paroissoient les plus incroyables : c'est pourquoy vous ne douez pas craindre qu'il vous accuse. en suitte on raporta divers Exemples de l'amour des Dauphins pour les hommes : Solon raconta celuy d'Hesiode, dont un Dauphin porta le corps jusques à un Cap, qui est aupres de la Ville de Molycrie : et qui fut cause que ceux qui avoient tué ce fameux Poëte, furent punis. Pittacus raconta aussi un autre Exemple de la bonté des Dauphins, en la personne d'un appellé Enalus, qui estoit Fils d'un des Fondateurs de Mytilene, à qui des Dauphins sauverent la vie. Et bien, interrompit alors Esope en souriant, vous moquerez vous encore de mes Geays, et de mes Corbeaux qui parlent, aprenant que les Dauphins sont des choses si merveilleuses ? En mon particulier, dit Cleobuline, je n'ay garde de m'en moquer : car ils parlent si bien, qu'il est difficile de parler mieux. Si ce n'est vous, reprit-il, ce sont de ces Gens qui jugent sur les apparences : et qui parce qu'ils voyent que ce ne sont que des Bestes que j'introduis, ne jugent pas que c'est un homme qui les fait parler. Ce n'est pas, dit-il encore, qu'ils ayent grand tort : car on ne connoist guere la verité, si ce n'est par les apparences. Vous avez donc oublié vostre Renard, reprit

   Page 6303 (page 469 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

agreablement Anacharsis : car lors que vous le fistes entrer en contestation avec le Leopard, pour sçavoir lequel des deux avoit le plus de taveleures ; il pria son Juge de ne considerer pas tant les mouchetures exterieures que le Leopard avoit sur la peau, que celles qu'il avoit dans la teste : l'assurant que s'il consideroit bien les siennes, il les trouveroit plus diverses que celles de celuy qui luy disputoit l'avantage d'estre le mieux tavelé. Il est vray, dit Esope, que je me suis contredit : mais à vous dire la verité, adjousta-t'il en riant, je fais tant parler de Bestes, que je crains qu'en leur aprenant mon langage, je ne vienne à la fin à aprendre le leur : et que les faisant devenir ce que je suis, je ne devienne ce qu'elles sont. Ha Esope, s'escria Eumetis, quelque esprit que vous ayez inspiré à toutes vos Bestes, et à tous vos Oyseaux, vous en avez encore plus que vous ne leur en avez donné.

Conversation sur l'amour féminin
La compagnie se sépare en petits groupes, qui se dispersent dans le bocage. Solon et Esope restent avec Eumetis et Cleobuline. Après avoir évoqué les discussions sérieuses du banquet, la conversation porte sur l'amour féminin. Esope soutient qu'une femme peut, au même titre que l'homme, aimer la première. Solon nuance le propos, mais concède également qu'il est possible qu'une femme tombe amoureuse la première. Les sages rejoignent la petite compagnie, qui leur soumet également la question. Après avoir débattu de l'amour féminin, la conversation prend à nouveau un tour sérieux. Les sages évoquent les murs de leurs différentes patries, jusqu'à ce qu'Esope, par une pointe, suggère que le temps est venu de se retirer.

Apres cela chacun suivant son inclination, se separa par diverses Troupes, dans cét agreable Bocage : Chilon fut se promener avec Anacharsis : Periandre fut suivy de Thales, de Niloxenus, de Bias, de Pittacus, de Cleobule, et dé Cleodeme : mais pour Solon, comme il a l'inclination naturellement galante, il demeura avec les Dames, et rendit cette conversation si agreable, que de ma vie je n'ay eu plus de plaisir que j'en eus alors. En effet, cét homme si sage, et si sçavant, sçait pourtant si admirablement s'accommoder au temps, et aux personnes à qui il parle, qu'il

   Page 6304 (page 470 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'est rien dont il ne sçache parler : il est vray qu'il n'estoit pas dans la necessité d'abaisser son esprit : car estant avec la Princesse de Corinthe, et la Princesse des Lindes, il pouvoit parler des choses les plus eslevées, sans craindre de n'estre pas entendu. Aussi leur raconta-t'il tout ce qui s'estoit dit entre tant d'hommes illustres, depuis qu'elles estoient sorties de la Sale : et il le fit avec tant d'art, qu'en peu de paroles, il r'assembla tout ce qu'ils avoient dit d'excellent : et c'est à dire tout ce que la Morale, et la Politique, peuvent enseigner de plus beau. En fuite, passant d'un discours si serieux à un autre ; Solon dit à ces deux Princesses, qu'elles devoient s'estimer infiniment heureuses, d'estre tant au dessus de toutes celles de leur Sexe : et d'avoir pourtant la moderation de demeurer dans les bornes que la modestie veut que les Dames conservent tousjours, en matiere de Sciences : et de n'avoir aucune des foiblesses dont on accuse les Femmes. Car enfin, leur dit-il en soûriant, il s'en trouve peu qui n'ayent du moins celle de souhaiter d'estre aimées de plus de Gens qu'elles n'en veulent aimer. Pour moy, dit Cleobuline, je comprens bien qu'on peut souhaiter d'estre estimée de tout le monde : mais j'advouë que je n'ay jamais compris que l'on deust desirer de donner de l'amour, à des Gens pour qui l'on n'en veut point avoir. C'est neantmoins un sentiment assez general à toutes les belles Personnes, reprit Solon ; et c'est mesme un sentiment plus

   Page 6305 (page 471 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dangereux qu'elles ne pensent : il y en a toutesfois beaucoup, repliqua Eumetis ; qui ne l'ont que par vanité : et qui ne souhaittent d'estre aimées, que parce qu'elles croyent que l'estime de la beauté est l'amour. Il est vray, reprit Solon, que la chose est souvent ainsi : mais apres tout, peu de Dames aimeroient, si elles n'estoient jamais aimées : ainsi lors qu'elles souhaitent qu'on les aime, elles cherchent à se mettre en estat d'aimer. Pour moy, dit alors Esope, je ne croy point qu'il soit aussi necessaire qu'on se l'imagine, d'aimer une Dame autant qu'elle aime : car puis qu'il se trouve un nombre infiny d'Hommes, qui aiment les premiers ; je croy qu'il se peut aussi touver un nombre infiny de Femmes, qui aiment les premieres : et quand tous les sept Sages qui sont dans ce Jardin, me diroient le contraire, j'aurois bien de la peine à les croire. Car enfin on aime celles qu'on doit aimer, dés qu'elles plaisent : et par consequent elles peuvent aimer, dés qu'on leur plaist. Ha Esope, s'escria Eumetis, quelle injustice faites vous à nostre Sexe ? Je vous assure, reprit-il, que je ne suis pas si injuste que vous pensez. Car de grace, par quelle raison pouvons nous aimer sans qu'on nous aime, si vous ne pouvez pas aimer sans estre aimées ? Les Dames ont-elles le coeur different de celuy des honmes ? l'amour n'est-elle pas une mesme passion dans leur ame, que dans la nostre ? est-ce un acte de leur volonté, d aimer, ou de n'aimer pas ? et n'ay-je pas raison de dire, que si on ne dit pas aussi souvent qu'elles aiment

   Page 6306 (page 472 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans estre aimées, comme on dit que nous aimons sans estre aimez ; c'est parce seulement que la bien-seance qui est establie dans le monde, veut qu'un homme puisse sans honte, aimer sans estre aimé, et qu'elle ne souffre qu'à peine qu'une Dame aime, lors mesme qu'elle est aimée ? à plus forte raison donc ne le veut-elle pas, lors qu'on ne l'aime point. Mais apres tout, toute la difference qu'il y à entre nous, est que celles qui aiment sans qu'on les aime, ne le disent point, et ne s'en pleignent pas : et que nous le disons, et nous en pleignons hautement. Car enfin, puis qu'elles ont des yeux, de l'esprit, et un coeur capable d'estre touché, il faut conclure qu'elles peuvent aimer sans qu'on les aime : et pour le prouver fortement, il ne faut que considerer que l'amour toute seule, quelque ardente qu'elle soit, ne les oblige point à aimer, et qu'il faut de plus que l'Amant leur plaise : estant certain que si cela n'est pas, on les aime inutilement. Comme Esope parloit ainsi, et que Solon alloit luy respondre, le hazard fit que toutes ces diverses Troupes qui s'estoient separées, s'estant rejointes en un endroit où six Allées se croisent, cette grande Compagnie se rassembla : si bien que Solon qui trouvoit la question qu'Esope avoit fait naistre trop digne de curiosité pour n'en parler pas davantage, la proposa à cette illustre Assemblée, qui se disposa à en dire son advis. Pour moy, dit la Princesse des Lindes, qui ne trouve rien de plus estrange que d'aimer sans estre aimée, j'auray bien de la peine

   Page 6307 (page 473 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à endurer qu'on accuse le Sexe dont je suis, d'une pareille foiblesse. Mais enfin, dit Esope, encore faut-il qu'il y en ait un des deux qui commence d'aimer : et puis que cela est, pourquoy ne voulez vous pas que ce soit aussi tost l'Amante que l'Amant ? C'est parce, reprit Eumetis, que la bienseance ne le soufre point : mais, repliqua Esope, comme la Nature est plus ancienne que la bienseance, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Il est certain, dit alors Solon, qu'à parler veritablement, il peut estre qu'une Femme aimera sans estre aimée, aussi bien qu'un homme aime sans estre aimé : mais il est pourtant vray que cela n'arrive pas si souvent : et une des plus fortes raison qu'il y en ait, est que les Dames ayant la beauté en partage, et toutes les graces du corps et de l'esprit plus attirantes, et plus engageantes que les hommes ; leur merite produit un effet plus pronpt que le nostre : si bien que pour l'ordinaire, on les aime devant qu'elles ayent eu loisir d'aimer. De plus, il est encore vray, que les Femmes sont nées avec plus de vanité : et qu'ainsi elles ont moins de disposition à faire les premiers pas en amour : joint que de la maniere dont on les esleve, elles ne sont pas en estat de suivre les purs sentimens de la Nature : parce que dés le Berçeau, on leur dit tellement qu'il ne faut point qu'elles aiment sans estre aimées, qu'elles sont en garde continuelle contre elles mesmes : mais apres tout, je suis persuadé qu'il n'est nullement impossible que cela arrive. Je m'assure, reprit Esope, que Chilon avec sa severité, croiroit s'estre

   Page 6308 (page 474 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

deshonnoré, s'il avoit aussi bien parlé d'amour que Solon : il est vray, repliqua-t'il, que je le trouve bien sçavant en galanterie, pour un homme qui a fait de si belles Loix : du moins, sçay-je bien, qu'il n'y a personne à Lacedemone, qui en sçache autant que luy. Comme les Atheniens, reprit Solon, ne sont pas si severes que les Lacedemoniens, j'advouë sans confusion, que je connois l'amour, comme toutes les autres passions : mais pour en revenir à la question dont il s'agit, qu'en semble t'il à la Compagnie ? En mon particulier, dit Thales, je croy qu'une Femme peut aimer la premiere : mais je croy en mesme temps, que peu de Femmes peuvent aimer long temps sans estre aimées, et mesme sans passer bien tost de l'amour à la haine. Pour moy je croy, reprit Periandre, que cela peut arriver : mais je crois en mesme temps, qu'il faut qu'une Dame ne soit guere aimable, si elle ne se fait aimer en aimant. Je suis si persuadé, dit alors Cleobule en souriant, que les Dames sont plus propres à estre aimées, qu'à aimer ; que bien loin de croire qu'elles puissent aimer les premieres, j'ay bien de la peine à croire qu'elles aiment lors qu'on les aime. Il n'en est pas ainsi de moy, dit Bias, car je croy que quand elles aiment, elles aiment plus ardemment, et plus opiniastrément que les hommes : mais j'avouë que j'ay quelque difficulté à concevoir, qu'elles aiment les premieres : parce qu'à parler equitablement, de mille Femmes il n'y en aura pas une qui n'aime mieux les tesmoignages

   Page 6309 (page 475 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

esclatans que l'amour a accoustumé de produire, que l'Amant qui les donne : de sorte que comme cela ne se trouve pas en aimant la premiere, je suis persuadé, ou qu'il n'y en a point, ou qu'il y en a peu qui en soient capables. Pour moy, dit Pittacus, je croy que l'amour n'estant pas un acte de volonté, elle naist aussi bien dans le coeur d'une Femme sans estre aimée, que dans celuy d'un homme qui n'est point aimé : en mon particulier, dit Anacharsis, je ne sçay pas quelle est la puissance de l'amour en Grece : mais en Scythie, ny les hommes, ny les Femmes, n'aiment point sans estre aimez, ou sans croire du moins qu'on a disposition à les aimer, et sans esperer qu'ils le seront bien tost. Car enfin je ne croy point possible, que l'amour puisse subsister sans toutes ces conditions : ce n'est pas, dit-il, qu'il ne puisse y avoir de l'exception : mais à parler en general, la chose est comme je le dis. Quoy que l'Egipte, reprit Niloxenus, soit bien esloignée de la Scythie en toutes choses, on y croit ce que vous dittes : mais enfin, dit Solon, il demeure tousjours pour constant, qu'il n'est nullement impossible, qu'une Dame aime sans estre aimée. En verité, dit la Princesse des Lindes, s'il n'est impossible, il y a du moins bien de la difficulté : ouy à celles qui ont l'ame comme vous l'avez, reprit Solon : mais ce seroit faire trop de grace à vostre Sexe, adjousta-t'il, et le mettre trop au dessus du nostre ; d'attribuer à toutes les Femmes, les sentimens que vous avez

   Page 6310 (page 476 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans le coeur. Comme Eumetis alloit respondre à la civilité de Solon, on entendit un agreable Concert au milieu de ce Bocage, qui imposa silence à toute cette illustre Compagnie : qui apres l'avoir escouté quelque temps, se separa encore une fois par diverses Troupes : mais comme le Soleil estoit prest de se coucher, et que Thales estoit accoustumé à observer le Ciel, il s'arresta à regarder ce bel Astre : qui ayant respandu tout l'or de ses rayons dans la Mer, sembloit luy avoir communiqué une partie de sa lumiere. Pour Solon, s'estant arresté pour escouter la Musique avec les Dames, le hazard fit, qu'il vit au pied d'un Arbre qui estoit fort proche, une longue file de Fourmis, qui par cent occupations differentes, travailloient toutes avec ordre, diligence, et affection, à l'utilité publique : de sorte qu'admirant l'ordre qu'elles gardoient à leur travail il le consideroit attentivement. Mais comme Esope estoit aupres de luy, il comprit aisément ce qui attachoit ses regards, et ce qu'il pensoit : si bien que prenant la parole ; advoüez la verité, luy dit-il en souriant, vous voudriez bien estre assuré que les Atheniens gardassent aussi bien vos Loix, que ces Fourmis gardent les leurs. Je l'advouë Esope (repliqua Solon en riant, aussi bien que tous ceux qui l'entendirent) et je l'advouë à la confusion de ma Patrie. Puis qu'elle a un honme qui luy a donné des Loix si justes, reprit Cleobuline, elle ne peut manquer d'estre fort glorieuse : elle le feroit bi ? davantage, si elle les sçavoit garder, reprit-il, qu'elle ne l'est

   Page 6311 (page 477 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'avoir donné la naissance à un homme qui ne les garde peut-estre pas luy mesme. Apres cela, Solon s'engageant en un discours du Gouvernement des Peuples, dit des choses admirables : de sorte que toute la Compagnie se r'assemblant une trosiesme fois, la conversation devint tout à fait serieuse ; chacun raportant les plus loüables coustumes de sa Ville. Thales parla de la Pieté des Milesiens ; Pittacus de l'humeur Guerriere des Habitans de Mytilene ; Bias de la Politesse de ceux qui habitent Priene ; Cleobule de la probité des Lindiens ? Periandre de l'ambition du Peuple de Corinthe ; Solon, de l'humeur remuante et seditieuse des Atheniens ; et Chilon de l'inclination severe et vertueuse des Lacedemoniens : apres quoy examinant les vices et les vertus de tous ces Peuples differens, ils en parlerent tant, qu'il fut temps de partir pour s'en retourner à Corinthe. En effet, les discours de ces Grands Hommes, attachoient si agreablement l'esprit de ceux qui les escoutoient, que si Esope qui vit une quantité innombrable d'Oyseaux, qui venoient choisir les branches sur lesquelles ils vouloient passer la nuit, ne les eust monstrez agreablement à toute la Compagnie, pour l'advertir qu'il estoit temps de se retirer, elle se seroit retirée trop tard : aussi reprocha-t'il alors plaisamment à tous ces Sages, que ces Oyseaux estoient plus sages qu'eux, puis qu'ils sçavoient mieux l'heure où il faloit se retirer, qu'ils ne la sçavoient. Mais enfin Madame, tout le monde jugeant

   Page 6312 (page 478 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Esope avoit raison, et qu'il feroit nuit quand on arriveroit à Corinthe, on se disposa à s'en aller, et on s'en alla en effet : chacun emportant dans son coeur, tant de satisfaction de s'estre trouvé avec tant d'excellens hommes, qu'on estoit contraint d'advoüer qu'on n'avoit jamais passé un jour plus agreable que celuy-là. Ne jugez pourtant pas Madame, du plaisir de cette journée, par le recit que je vous en ay fait : car j'advouë avec beaucoup de confusion, qu'en mon particulier je ne vous ay raconté que tres imparfaitement, ce qui se passa à ce fameux Banquet des sept Sages.


Bataille contre l'armée de Thomiris
Cyrus et les princesses remercient les narrateurs des différents récits. Dès le lendemain, les préparatifs de la guerre reprennent. Anacharsis est de retour, porteur de mauvaises nouvelles. Il nest pas parvenu à raisonner Thomiris. Celle-ci a publié un manifeste stipulant que Cyrus ambitionne de se rendre maître de toute lAsie et que Mandane nest quun prétexte. En outre, la reine a fait transmettre au héros une proposition de le laisser passer lAraxe et de se constituer prisonnier pour libérer Mandane. Mais Cyrus ne reste pas inactif : il parvient à déjouer lattention des ennemis et à passer le fleuve par un endroit quils ne soupçonnent pas. En un bois, il rencontre Thomiris et quelques cavaliers. Le combat est âpre, mais Cyrus parvient à séchapper.
Le retour d'Anacharsis
Le récit de Mnesiphile et Chersias suscite encore une longue conversation entre Cyrus et Onesile. Celle-ci regagne ensuite une petite ville non loin du camp, tandis que Cyrus s'affaire à encourager ses hommes. Anacharsis revient de son ambassade auprès de Thomiris. Il n'a malheureusement pas pu la convaincre de cesser les hostilités. Au contraire, la reine des Massagettes se prépare à la guerre. Elle a fait publier un manifeste prétendant que Cyrus aspire à la domination universelle et que Mandane n'est qu'un prétexte. Elle fait par ailleurs construire un fort au-delà de l'Araxe, à l'endroit où l'armée de Cyrus est obligée de passer au sortir d'un défilé. Cyrus apprend en outre par Ortalque que le fort des Sauromates est très ingénieusement construit, qu'Arsamone est en relation avec Thomiris, et qu'une querelle s'est élevée à la cour des Massagettes.

Chersias ayant achevé de parler, reçeut mille loüanges de Cyrus, et mille civilitez d'Onesile, aussi bien que Mnesiphile : apres quoy disant qu'elle vouloit profiter de l'advis qu'Esope avoit donné à ces Sages, elle se leva pour s'en aller, de peur d'arriver de nuit à la petite Ville où elle s'en retournoit. Mais comme Cyrus luy fit offrir une Colation magnifique avant qu'elle partist, on ne parla tant qu'elle dura, que de ce que Mnesiphile et Chersias avoient raconté : et je ne sçay si ce que dirent Cyrus et Onesile, pendant cette Colation, ne valoit point ce qu'avoient dit ces sept Sages pendant leur Banquet. Telagene dit aussi mille jolies choses à Indathirse : apres quoy Onesile montant dans son Chariot, partit avec escorte et laissa Cyrus avec une impatience estrange de sçavoir quel seroit le succés du voyage d'Anacharsis. Cependant quoy qu'il eust volontiers

   Page 6313 (page 479 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donné quelques heures à s'entretenir luy mesme, il se contraignoit afin d'entretenir dans le coeur des Chefs, et des Soldats, cette noble ardeur qui leur avoit fait r'emporter de si illustres victoires : de sorte que parlant tantost à l'un, et tantost à l'autre, il inspiroit effectivement à ceux à qui il parloit, une partie de cette ardeur heroïque qu'il avoit dans l'ame. Mazare de son costé contribuoit aussi tous ses soins à disposer les Soldats à bien combatre quand il en seroit temps : quoy que le peu d'interest qu'il avoit à la victoire, luy donnast tousjours de fascheuses heures : et que sa vertu eust besoin de toute sa force, pour resister à son amour. Myrsile en son particulier, n'estoit pas moins zelé que Mazare, quoy qu'il n'eust nulle seureté de l'affection de Doralise : mais du moins, avoit-il cét avantage de sçavoir que s'il n'estoit point aimé, nul autre ne l'estoit, et qu'Andramite estoit haï. Cependant apres avoir attendu le retour d'Anacharsis, avec beaucoup d'impatience, ce fameux Scythe revint, sans avoir pû rien obtenir de Thomiris, et sans qu'Ortalque eust pû voir Mandane : parce qu'elle estoit alors bien plus rigoureusement gardée, qu'elle n'estoit au commencement. Toutesfois comme il avoit veû Gelonide, cette Princesse n'avoit pas laissé d'avoir la Lettre de Cyrus, et d'y respondre : mais cette response estoit si touchante, qu'elle affligea plus ce Prince qu'elle ne le consola. Araminte luy avoit aussi respondu d'une maniere si propre à exciter la

   Page 6314 (page 480 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tristesse, que Cyrus fut beaucoup plus malheureux apres le retour d'Anacharsis, qu'il ne l'estoit auparavant. Mais enfin (dit ce Prince affligé à cét illustre Scythe, apres qu'il luy eut fait comprendre qu'il n'avoit rien obtenu) que peut dire Thomiris, pour pretexter la Guerre où elle veut s'engager, en retenant la Princesse Mandane ? elle dit Seigneur, reprit-il, tout ce que peut dire une Personne, qui ne veut pas dire la veritable raison qui la fait agir avec tant d'injustice : et que j'ay sçeuë par Indathyrse, devant que de vous quitter. En effet, elle a fait publier un Manifeste parmy ses Peuples, et dans toutes les Cours des deux Scythies, par lequel elle dit que vous aspirez à la Monarchie universelle : que la Princesse Mandane n'est qu'un pretexte qui couvre vostre ambition : que quand celuy-là vous manqueroit, vous en trouveriez un autre : et que c'est pour cette raison qu'elle ne veut pas vous la rendre, puis que c'est tousjours quelque seureté pour elle, que de l'avoir en sa puissance : apres quoy elle convie tous les Peuples, et tous les Princes qui ne reconnoissent pas encore vostre authorité, de s'unir courageusement, pour tascher d'arrester le cours de vos victoires. Ainsi Seigneur, comme les grandes Conquestes que vous avez faites donnent quelque vray-semblance à ces raisons, ce Manifeste a sans doute esté assez bien reçeu du Peuple : qui voyant qu'elle se resout de vous faire la Guerre, commence, comme il est greffier, à ne croire plus que ce soit la passion qu'elle

   Page 6315 (page 481 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à dans l'ame qui la fait agir comme elle fait : de sorte que les Massagettes semblent tous estre resolus à se deffendre jusques à l'extremité. Les autres Rois de Scythie, à qui l'aproche de vostre Armée donne de l'ombrage, se liguent aussi contre vous : et il n'y en a aucun qui ne face des levées, et qui ne se dispose à se joindre à Thomiris. Mais Seigneur, le plus fâcheux de ce que j'ay à vous dire, est que comme Aryante en faisant la Guerre dans vostre Armée, a achevé de s'y rendre tres sçavant ; il a jugé que quand vous auriez passé l'Araxe, vous ne pourriez aller vers les Tentes Royales, que par un chemin où il y a plusieurs Défilez. Si bien que pour mettre une Barriere à vostre passage, il fait construire un Fort, qui est presque achevé, afin de deffendre cét endroit ; sçachant bien que si vous preniez : le chemin de la Plaine, vostre Armée y periroit, à cause qu'il y a fort peu d'eaux. De sorte que jugeant qu'il faut de necessité que vous alliez par le lieu qu'il fait fortifier, il semble que vous ne soyez pas en estat de vaincre facilement : et en effet Thomiris se soucie si peu de faire garder les passages de l'Araxe, qu'elle m'a chargé de vous dire, qu'elle ne veut point de Paix que la victoire ne la luy donne ; et que pour vous tesmoigner qu'elle ne veut pas faire durer cette Guerre, elle consentira si vous le voulez, que vous entriez dans son Païs : et que pour cela elle retirera ses Troupes à trois journées de l'Araxe : si ce n'est que vous veüilliez le luy laisser passer,

   Page 6316 (page 482 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et faire de vostre costé, ce qu'elle vous offre de faire du sien. Ouy sage Anacharsis, reprit Cyrus, puis que la Reine des Massagettes le veut, j'entreray dans sont Païs : et quand le Fort qu'elle fait faire, seroit plus difficile à prendre que Babilone, il n'arresteroit pas mes desseins. Seigneur, reprit ce sage Scythe, quoy que Thomiris m'ait paru fort fiere, et fort opiniastre dans sa resolution, je ne desespere pourtant pas de la voir changer d'avis, si les premieres Occasions de cette Guerre luy succedent mal ; c'est pourquoy il ne faut pas que vous en perdiez l'esperance. Apres cela Ortalque dit à Cyrus qu'un des Gardes de Madane) qui disoit avoir veû Feraulas au bord du Phase, et luy avoit promis de l'advertir de tout ce qu'il sçauroit) l'avoit chargé de luy dire que Thomiris ne luy offroit de luy laisser passer l'Araxe, que pour l'engager à donner Bataille en un Poste desavantageux : qu'elle ne luy demandoit aussi a le passer, que dans la pensée qu'il ne l'accepteroit pas : et que hors de faire surprendre le Fort qu'Aryante faisoit bastir, il seroit difficile qu'il peust vaincre Thomiris, ny approcher seulement des Tentes Royales. Mais pour pouvoir surprendre ce Fort, repliqua Cyrus, il faudroit avoir passé l'Araxe, et il faudroit que je sçeusse precisément sa scituation. De plus, Gelonide m'a chargé de vous dire, reprit Ortalque, qu'Aryante a fait ce qu'il a pû pour empescher Thomiris, de vous mander par Anacharsis, qu'elle vous offre de vous

   Page 6317 (page 483 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

laisser passer l'Araxe, parce qu'il disoit que c'estoit le pis qui luy pouvoit arriver : mais comme cette Princesse ne songe à rien tant qu'à vous engager dans son Païs ; elle pretend, à ce que dit Gelonide, quand vous y serez entré, de faire tous efforts pour faire rompre ou brusler le Pont de Bateaux sur quoy vous aurez passé l'Araxé : afin de pouvoir vous avoir en sa puissance, si elle gagne la victoire comme elle l'espere ; à cause des passages difficiles, où il faut de necessité que vous vous trouviez engagé. Aussi est-ce pour cela qu'elle m'a dit que Thomiris ne fait pas avancer son Armée ; et qu'elle se contente d'avoir seulement quelques Troupes le long du Fleuve : afin que quand vous l'aurez passé, ce soit à vous à l'aller chercher. Elle m'a dit de plus, qu'Aripite, qui est tousjours amoureux de cette Princesse, luy amene un puissant secours : mais ce qu'il y a de plus surprenant, est qu'on dit que jamais on n'a entendu parler d'une diligence esgalle à celle de ceux qui bastissent ce Fort qu'Aryante fait faire, et qui s'apelle le Fort des Sauromates ; parce que ce sont en effet des Sauromates qui le font : car comme ces Peuples sont accoustumez à travailler aux Mines qui sont en leur Païs, ils remüent la Terre avec tant d'adresse, et tant de diligence, qu'ils ont fait en un Mois, ce que d'autres ne seroient pas en quatre. De plus Gelonide m'a apris qu'elle avoit descouvert qu'il y a desja quelque temps, qu'Arsamone a envoyé secrettement

   Page 6318 (page 484 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vers Thomiris : et qu'il trame quelque chose avec elle, qui doit estre de grande importance. Mais Seigneur, elle m'en eust encore bien dit davantage, si on ne la fust pas venuë querir diligemment de la part de Thomiris : et il faloit sans doute qu'il se fust fait quelque combat entre quelques Personnes de consideration : car celuy qui luy vint dire que la Reine la demandoit, luy dit qu'il y avoit bien du desordre pour une querelle. Mais comme il ne luy expliqua pas la chose, et que je fus contraint de la quiter, et de partir tout à l'heure avec Anacharsis, je n'ay point sçeu ce que c'est : il est vray que comme Adonacris à voulu demeurer encore un jour ou deux, pour voir s'il ne gagnera rien sur l'esprit d'Aryante, vous pourrez sçavoir à son retour, si ce grand desordre vous peut estre utile à quelque chose : et Anabaris sçaura aussi par luy, ce que ses Amis luy mandent : car il a conferé avec eux, et s'est chargé de leur responce.

Le passage de l'Araxe
Cyrus réunit le conseil de guerre pour délibérer du passage du fleuve Araxe. Malgré quelques oppositions, il parvient à convaincre le conseil de la nécessité de traverser au plus vite le fleuve. On décide la construction d'un pont. Celui-ci est édifié si rapidement que l'armée de Thomiris est prise de cours.

Apres cela Cyrus voulant en une chose aussi importante que celle-là, avoir l'advis de tout ce qu'il y avoit de Gens habiles aupres de luy, tint Conseil de Guerre, où il pria Anacharsis de se trouver : mais ce sage Scythe luy dit qu'il se contentoit d'estre tousjours tout prest d'executer ses Ordres, sans se mesler d'un Mestier où il y avoit long temps qu'il avoit renoncé. Si bien que Cyrus assemblant alors Cresus, Artamas, Mazare, Myrsile, Intapherne, Gadate, Gobrias, Indathyrse, et tous les autres qui avoient accoustumé

   Page 6319 (page 485 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'estre du Conseil, il leur proposa l'estat des choses. D'abord la pluralité des voix fut que Cyrus mandast à Thomiris, qu'il estoit prest de se retirer à trois journées de l'Araxe, pourveû qu'elle vinst en personne à la Teste de son Armée ; qu'elle fist aussi passer l'Araxe à la Princesse Mandane ; qu'elle promist de la rendre si elle estoit vaincuë ; et qu'elle s'engageast à donner la Bataille trois jours apres qu'elle auroit passé le Fleuve. Mais comme Cyrus n'estoit pas accoustumé à reculer ; et qu'il ne pouvoit se resoudre de s'esloigner du lieu où il devoit delivrer Mandane, on vit bien que cette proposition ne luy plaisoit pas : aussi fut-il bien aise de voir que Cresus et Mazare n'estoient pas de cette opinion, et qu'ils estoient de la sienne. En effet (dit-il, à toute l'Assemblée) ce seroit decrediter nos Armes, que de reculer devant, une Reine : apres avoir eu le bon-heur de vaincre tant de vaillans Rois. De plus, qui sciat si ceux que nous aurions vaincus, nous cederoient le fruit de la victoire, quand mesme ils nous l'auroient promis ? et si repassant le Fleuve dont ils feroient les Maistres, ils ne le deffendroient pas avec le débris de leur Armée, et s'ils ne nous empescheroient pas de delivrer Mandane ? Ainsi je conclus que pour agir prudemment, et glorieusement tout ensemble, il ne faut point s'amuser à accepter l'offre que fait Thomiris ; de nous laisser passer l'Araxe : car il faut le passer, quand mesme elle le deffendra. Mais Seigneur, luy dit

   Page 6320 (page 486 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Indathyrse, l'advis qu'on vous a donné, merite quelque reflection : car enfin vostre Armée ne peut avancer vers celle de Thomiris par la Plaine, à cause qu'elle y periroit faute d'eau : et le costé des Bois où elle fait bastir un Fort, a tant de Défilez, que je n'oserois respondre de l'evenement, si vous entrepenez de les passer devant son Armée. Quand nous serons au delà du Fleuve, reprit Cyrus, nous irons reconnoistre les Passages : car enfin il ne s'agit pas de Capituler avec Thomiris, et de luy dire que si elle est vaincuë, elle rendra la Princesse Mandane : puis qu'il s'ensuivroit de là, que si elle ne l'estoit pas, on ne la luy pourroit plus demander. Cependant la chose n'est pas en ces termes : puis qu'il est vray, que quand j'aurois esté batu, et que mon Armée seroit destruite, j'en referois une autre pour recommencer la Guerre : et que tant qu'il y auroit un homme dans toute l'estenduë des Païs que j'ay conquis ; ou dans ceux de Ciaxare ; ou dans ceux du Roy mon Pere ; je combatrois tousjours pour delivrer Mandane : c'est pourquoy il faut passer l'Araxe, de quelque façon que ce puisse estre. J'ay sçeu ce matin, adjousta-t'il, que les Bateaux, et toutes les choses necessaires pour faire un Pont sont prestes : ainsi sans nous amuser à attendre des responces de Thomiris, on commencera ce Pont dés demain : car puis que l'Araxe n'en a point qui ne soient trop loin de nous, il faut necessairement en faire un : cependant j'envoyeray Chrysante dire à Thomiris, que j'iray

   Page 6321 (page 487 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien tost luy porter ma responce, à la Teste de mon Armée. Cyrus dit cela d'un ton de voix si ferme, qu'il n'y eut personne qui s'osast opposer à sa volonté : de sorte que tout le monde s'y conformant, ce Prince assura ceux à qui il parloit, qu'il esperoit que la resolution qu'il leur faisoit prendre luy succederoit heureusement. Et à dire vray, il ne manqua pas à sa parole : car il agit avec tant de diligence ; il donna ses Ordres avec tant de jugement ; et ils furent executez avec tant de promptitude ; que le Pont qu'il fit faire sur l'Araxe, sembla estre fait par enchantement. En effet les Bateaux furent amenez si diligemment, et furent attachez les uns aux autres en si peu de temps, qu'à peine les Troupes que Thomiris avoit de l'autre costé du Fleuve, sçeurent elles que ce Pont estoit fait, lors que l'Avant-garde de l'Armée de Cyrus commença de passer. Il est vray que ce qui les abusa, fut que ce Prince pour les tromper, fit amener quelques bateaux vis à vis du lieu où elles estoient : et fit travailler comme si en effet ç'eust esté en ce lieu-là, qu'il eust eu dessein de faire un Pont. Mais pendant qu'il les amusoit par cette feinte, il en faisoit faire un beaucoup au dessus de cét endroit, en un lieu où il n'y avoit de l'autre costé du Fleuve que des Bruyeres, sans aucune Habitation. De sorte qu'encore que ceux qui commandoient ces Troupes fussent advertis par quelques Bergers, qu'il y avoit beaucoup de Bateaux en cét endroit, et qu'il y avoit beaucoup de Gens qui y

   Page 6322 (page 488 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

travailloient ; ils creurent que c'estoient des Bateaux que Cyrus faisoit descendre le long du Fleuve, pour joindre à ceux qu'ils voyoient qu'on attachoit les uns aux autres : et que ce que ces Bergers disoient de plus, estoit un effet de la peur qu'ils avoient, qui leur avoit fait croire ce qu'ils leur raportoient. Ils envoyerent pourtant quelques un des leurs pour s'en esclaircir : mais comme la nuit les surprit, ils retournerent sans en sçavoir davantage : et dirent qu'ils n'avoient rien veû, sans dire qu'ils n'avoient pas esté assez avant. De sorte que le Pont estant fait sans aucun obstacle, il se trouva qu'à la pointe du jour, il y avoit desja deux Bataillons formez au delà de l'Araxe, pour faciliter le passage de l'Armée, si quelques Troupes s'y fussent voulu opposer. Mais Cyrus ne fut pas en cette peine : car l'espouvante fut si grande parmy celles de Thomiris, lors qu'elles sçeurent avec certitude, que l'Armée de Cyrus passoit le Fleuve, qu'elles ne sçavoient ce qu'elles devoient faire. Les Chefs apres les avoir un peu r'assurées, les forcerent pourtant de marcher vers le lieu où cette Armée passoit : mais lors qu'elles y arriverent, les choses n'estoient plus en estat de leur permettre de rien entreprendre : car l'Avant-garde toute entiere estoit passée, et rangée en Bataille. Les Massagettes firent neantmoins quelques escarmouches : mais elles leur succederent si mal, qu'ils furent contraints de prendre le party de se retirer, et d'envoyer diligemment

   Page 6323 (page 489 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aux Tentes Royales, où ils pensoient qu'estoit Thomiris, afin de l'advertir du passage de Cyrus.

Combat de Cyrus et Thomiris
Cyrus passe le fleuve avec quelques hommes afin d'inspecter les lieux. Dans un bois, il se trouve confronté à Thomiris, accompagnée d'une trentaine de soldats. Ravie, la reine des Massagettes, saisissant l'occasion de capturer Cyrus, s'apprête à l'attaquer. Le héros hésite toutefois à employer son épée contre une femme. Les hommes des deux camps s'affrontent. Lorsque les renforts de Thomiris arrivent, avec à leur tête Aryante, Cyrus et ses hommes parviennent à prendre la fuite, laissant la reine furieuse.

Cependant ce Prince apres avoir employé toute la nuit, et tout le jour, à faire passer son Armée ; et avoir donné ordre à son Campement, resolut sans donner temps à Thomiris d'estre advertie de son passage, et d'envoyer des Troupes vers luy, d'aller en personne reconnoistre les Défilez, dont on luy avoit parlé : car comme il sçavoit que cette Princesse, dans le dessein qu'elle avoit de l'engager parmy ces Passages difficiles, ne faisoit pas avancer son Armée, il voulut voir s'il ne seroit point possible de surprendre le Fort des Sauromates, devant qu'elle se fust emparée des avenues des Bois, et devant que ce Fort fust achevé. De sorte que prenant des Guides, il fut accompagné de Mazare, d'Indathyrse, d'Araspe, d'Aglatias, de Ligdamis, et de douze ou quinze autre, pour reconnoistre ces Passages. Si bien que comme il partit au milieu de la nuit, et qu'il prit à la droite en tirant tousjours vers le Fort des Sauromates, il arriva au commencement des Bois à la pointe du jour : et il y arriva sans craindre d'y trouver aucun obstacle : car il jugeoit bien que si. Thomiris estoit encore aux Tentes Royales, où Anacharsis l'avoit laissée ; elle ne pouvoit avoir la, nouvelle de son passage : et qu'elle n'auroit pas lait garder las Défilez qu'il alloit renconnoistre, puis qu'elle le croyoit encore au delà du Fleuve : ainsi se confiant en sa prudence, et en sa bonne

   Page 6324 (page 490 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fortune, il entra dans les Bois, conduit par des Guides qu'il avoit. Mais à peine y eut-il fait cent pas, qu'il entendit à sa gauche un bruit de chevaux : et a peine eut-il le loisir de raisonner sur ce qu'il entendoit, qu'il vit au milieu de deux Routes du Bois qui se croisoient, la Reine des Massagettes à cheval, qui venoit droit à luy, à la telle de trente Cavaliers. Cette veuë surprit d'une telle sorte Cyrus, qu'au lieu d'avancer vers elle, son premier sentiment fut de retenir la bride de son cheval, et de l'empescher d'aller si viste, quoy qu'il n'est rien qu'il n'eust fait, pour avoir Thomiris en sa puissance : il n'a pourtant jamais pû dire precisément, quel avoit esté le sentiment qui luy avoit faire faire cette action. Pour Thomiris, elle n'en usa pas de mesme : car dés qu'elle aperçeut Cyrus, la fureur s'emparant de son esprit, elle se retourna fierement vers ceux qui la suivoient : et leur parlant avec authorité ; vaillans Massagettes (leur dit-elle, en leur monstrant Cyrus de la main) vous pouvez aujourd'huy finir la Guerre, et vanger vostre. Reine, si vous pouvez mettre dans mes Fers, le redoutable Ennemy que je vous montre : A ces mots, ceux qui suivoient Thomiris, s'avancerent vers Cyrus : et cette belle Reine irritée, qui avoit ce jour là une Espée penduë à des Chaisnes d'or, dont les Boucles estoient ornées de Diamans, la tira fierement du Fourreau : et par une action menaçante, fit signe à Cyrus qu'elle se croyoit estre en estat de se vanger de son

   Page 6325 (page 491 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mespris. D'autre part ce Prince à qui une honte heroïque, donnoit quelque repugnance à tirer l'Espée contre une Femme ; et contre une Femme dont il avoit este aimé, et dont il l'estoit encore, quelque irritée qu'elle fust ; voyant que les siens venoient l'attaquer, et songeant que s'il pouvoit avoit Thomiris en sa puissance, la Guerre en seroit bien moins longue, puis qu'Aryante n'auroit pas tant d'authorité sur ses Peuples, et qu'ainsi Mandane en seroit plustost delivrée ; il se tourna vers ceux qui le suivoient : et apres les avoir encouragez à bien faire, et leur avoir deffendu de tuer Thomiris, et de tascher pourtant de la prendre, il s'avança vers ceux qui venaient l'attaquer : et il les attaqua si rudement, qu'encore qu'ils fussent plus forts en nombre, ils eurent lieu de croire par ce premier choc, qu'ils ne vaincroient pas sans peine. Aussi Thomiris envoya-t'elle diligemment un des siens advertir Aryante, qui estoit allé reconnoistre le Bois par un autre costé, de la venir joindre le plus viste qu'il pourroit. Cependant le Combat commençant asprement, Cyrus esclaircit bien tost le premier Rang de ceux qu'il avoit en teste : de sorte que poussant les autres, et se faisant faire jour, il n'estoit plus guere esloigné de Thomiris, lors qu'un sentiment de fureur et de jalousie tout ensemble, obligea cette Princesse de s'avancer vers luy l'Espée haute. Mais Cyrus ne se vit pas plustost devant elle, que baissant la pointe de la sienne, et suspendant

   Page 6326 (page 492 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa valeur ; eh de grace Madame, luy cria-t'il, ne me forcez pas d'employer mon Espée contre une Reine que je voudrois servir si elle n'estoit pas injuste. A peine ces paroles furent elles entendues de Thomiris, qu'elle commanda aux siens de cesser le combat : si bien que Cyrus faisant la mesme chose de son costé, et tous ayant obeï, on vit dans ces Bois un objet qui avoit quelque chose de terrible et de beau tout ensemble. Car enfin on voyoit huit ou dix hommes morts, ou mourans ; quelques autres blesses ; et tous ceux qui ne l'estoient pas avoient quelque chose de si fier sur le visage, qu'ils imprimoient de la terreur par leurs regards seulement. Pour Cyrus, quoy qu'il eust de la fierté dans les yeux, de la colere, et de la fureur dans l'ame ; et qu'il eust une Espée toute sanglante à la main, son action estoit pourtant si pleine de respect ; et il paroissoit si clairement qu'il eust voulu pouvoir delivrer Mandane sans perdre Thomiris ; qu'il n'y eut personne de ceux qui le virent, quine connust qu'il avoit ce genereux sentiment dans le coeur. Pour Thomiris elle estoit si belle ce jour là, qu'il n'y avoit que Mandane au Monde, qui eust pû disputer un coeur avec elle, sans s'exposer à le perdre. Cette Princesse estoit montée sur un beau cheval noir, dont le harnois estoit d'or : l'Habit de Thomiris estoit d'un Drap d'or à Compartimens vers, meslez d'un peu d'Incarnat, et il estoit de la forme qu'on le donne à Pallas, lors qu'on la peint armée : la Robe

   Page 6327 (page 493 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estant ratachée sur la hanche avec des Agraphes de Diamans, laissoit voir des Brodequins à Mufles de Lyon, qui avoient raport au reste de son Habit. Son Habillement de teste estoit orné de Pierreries : et grand nombre de Plumes incarnates, blanches et vertes, pendoient sur ses beaux cheveux blonds : qui volant au gré du vent, se mesloient confusément avec ces Plumes, selon qu'elle tournoit la teste : et par mille boucles neglignées, donnoient un merveilleux lustre à sa beauté. De plus, comme elle avoit ses Manches retroussées, et ratacées sur l'espaule ; et qu'elle tenoit la Bride de son Cheval d'une main, et son Espée de l'autre, on luy voyoit les plus beaux bras du monde. La colere luy avoit mesme mis un si bel Incarnat sur le teint, qu'elle en estoit encore plus belle qu'à l'ordinaire : et la joye de revoir Cyrus, et de le voir en une action respectueuse pour elle, effaça tellement de ses yeux toutes les marques de fureur qu'elle y avoit un moment auparavant, qu'il n'y pût rien voir que d'aimable et de charmant. Joint que l'esperance qu'elle avoit de le prendre, si Aryante pouvoit venir assez viste à son secours, luy donna encore un plaisir extréme : et luy fit prendre la resolution de parler moins fierement à Cyrus, afin de l'amuser plus long temps. De sorte qu'apres qu'ils eurent fait cesser le Combat de part et d'autre, comme je l'ay dit ; et que Cyrus eut baissé la pointe de son Espée, pour tesmoigner à cette Princesse

   Page 6328 (page 494 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il ne vouloit pas la tremper dans son sang, et qu'il l'eut priée de ne le forcer pas à perdre une Reine qu'il voudroit servir ; cette belle Guerriere prenant la parole, luy respondit que puis que c'estoit luy qui commençoit la Guerre, elle la pouvoit faire sans injustice. La Guerre sera bientost finie Madame, luy dit-il, si vous voulez delivrer la Princesse Mandane : elle sera sans doute bien tost delivrée, repliqua-t'elle, si vous le voulez : car pourveû que vous vous remettiez prisonnier en sa place, je m'engage à forcer Aryante de consentir que je la delivre, et à la delivrer mesme malgré luy. Quand vous l'aurez renvoyée dans mon Camp, reprit Cyrus, je m'engage à passer dans le vostre, pourveû que Mandane y consente : car je vous proteste Madame, qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire pour sa liberté, et pour n'estre plus vostre ennemy (respondit-elle en abaissant la voix) vous sçavez bien qu'il ne faudroit plus estre son Amant : car tant que vous le serez (adjousta-t'elle, en parlant tout haut) elle sera ma Prisonniere : et je me vangeray sur elle, de l'injure que vous me fistes, en sortant de mes Estats sans ma permission. Ha Madame, s'escria Cyrus, si c'est pour vous vanger de moy que vous retenez la Princesse Mandane captive, delivrez la ; et je vous promets que je me puniray moy mesme du crime dont vous m'accusez, et dont je ne me puis repentir. A ces mots le hazard ayant fait venir Aryante en cét endroit avec sa Troupe, quoy qu'il n'eust pas reçeu

   Page 6329 (page 495 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'ordre de Thomiris ; cette Princesse qui le vit paroistre avant que Cyrus l'aperçeust, ne doutant pas qu'elle ne vist-bientost ce Prince dans ses Fers, aussi bien que Mandane, luy dit alors qu'il n'estoit plus temps de parler de la liberté de cette Princesse, mais qu'il estoit temps qu'il luy rendist son Espée, et qu'il devinst son Esclave. A peine eut elle dit ces paroles, que Cyrus et tous ceux qui le suivoient, voyant venir Aryante et Andramite à la Teste de quinze ou vingt chevaux, ne douterent presques plus de leur perte. Cependant comme Cyrus vit qu'il n'y avoit pas de temps à perdre ; et que bien loin de prendre Thomiris, il se voyoit en danger d'estre pris ; il se jetta plus à droit avec sa Troupe, de peur d'estre envelopé. Mais ce qu'il y eut de plus beau en cette rencontre, fut que dans l'instant qu'il se separa de Thomiris, il fut en son pouvoir de la tuer : et il vit la chose si facile, qu'il n'y eut que sa seule vertu qui retint son bras. Il fut mesme si absolument Maistre de luy en cette occasion ; et il s'imagina qu'il luy seroit si honteux d'avoir tué une Reine ; qu'il ne fit pas la moindre action qui pûst faire soubçonner qu'il en eust la pensée : au contraire en la quittant ; aprenez Madame, luy dit-il, par le respect que je vous porte, à respecter la Princesse Mandane : et à faire du moins ce que vous devez, puis que je fais presques plus que je ne dois. D'autre part, Thomiris qui vit que Cyrus par son respect, luy donnoit lieu de luy pouvoir porter un coup, leva

   Page 6330 (page 496 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le bras dans le premier mouvement de sa fureur : mais un second sentiment ayant retenu le premier, elle laissa retomber negligemment son Espée, et regarda si Aryante ne venoit pas. Cependant ce Rival de Cyrus voyant que ce Prince par sa diligence, ne pouvoit plus estre envelopé, joignit sa Troupe à celle de Thomiris : de sorte qu'il estoit alors plus fort de la moitié que son ennemy. Il est vray que la repugnance qu'il avoit à combatre un Prince à qui il avoit tant d'obligation, diminua quelque chose de sa valeur ordinaire, et fit qu'il l'attaqua plus foiblement. Mais Thomiris en deffendant aux siens de tuer Cyrus ; en leur commandant de le prendre, et en leur promettant de grandes recompenses s'ils le prenoient ; les encouragea tellement, qu'on peut dire que jamais le Vainqueur de l'Asie, ne s'estoit trouvé si prés d'estre prisonnier, depuis qu'il le fut aupres du Chasteau d'Hermes. Toutesfois, comme son Grand coeur fut puissamment secondé par Mazare, par Indathyrse, par Aglatidas, par Ligdamis, par Araspe, par Feraulas, et par les autres qui l'avoient suivy, ils se serrerent tous afin d'estre plus difficiles à rompre : et se tenant ferme en un endroit du Bois, où ils ne pouvoient estre envelopez, ils soustinrent le premier choc d'Aryante si vigoureusement, que ceux qui les vouloient rompre, se rompirent. De sorte que Cyrus s'enfonçant alors dans le Gros des ennemis, joignit Aryante : car pour Thomiris, elle donnoit ses

   Page 6331 (page 497 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ordres sans combatre, et redoubloit continuellement aux siens, le commandement de ne tuer point Cyrus, et de le prendre. Cependant dés que ce Prince fut assez prés d Aryante pour en estre entendu ; ha infidelle Anaxaris (luy dit-il en s'eslançant sur luy) rends moy la Princesse que je t'ay confiée. Je ne sçay si Anaxaris te la rendra (repliqua ce Prince en parant le coup que Cyrus luy avoit porté) mais je sçay bien qu'Aryante ne te la rendra pas, quoy qu'il n'ignore pas qu'il a tort, et qu'il sçache bien qu'il est ingrat. Apres cela ces deux fiers Ennemis ne se parlant plus que de la main, leur combat fut tel que deux des plus vaillans Princes du monde et qui estoient Rivaux, le pouvoient faire : et si le nombre eust esté un peu moins inesgal, Cyrus se fust assurément deffait de ce Rival, tout brave qu'il estoit. Mais comme il ne perdit pas le jugement en cette rencontre, il vit bien que s'il s'opiniastroit à vouloir vaincre Aryante, il seroit vaincu par les siens, et qu'il tomberoit en la puissance de Thomiris : de sorte qu'apres avoir assez considerablement blessé ce Prince sur le haut de l'espaule, et avoir veû qu'il n'avoit autre parti à prendre, que celuy de se retirer ; il se desgagea du milieu des Ennemis : et r'assemblant tous les siens, il se retira en combatant, et en combatant si heureusement, qu'il fit perdre coeur à ceux qui le suivoient. Car comme Aryante, à cause de sa blessure, n'entreprit pas de le suivre, et que Thomiris ne le suivit aussi pas long temps,

   Page 6332 (page 498 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parce qu'elle craignit que la retraite de ce Prince ne l'engageast dans quelque embuscade ; Cyrus par sa conduite, et par sa rare valeur, se retira sans avoir perdu que trois Cavaliers : il est vray qu'en s'en retournant, il s'aperçeut qu'il estoit legerement blessé au costé droit : de sorte que hastant sa marche dés qu'il ne vit plus d'ennemis, afin de se faire penser ; il arriva heureusement à son Camp, où il estoit attendu avec beaucoup d'impatience : et laissa Thomiris dans un desespoir incroyable.




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