Partie 9, livre 1

Partie 9, livre 1

  • Récit de l'enlèvement de Mandane (La véritable identité d'Anaxaris ; La poursuite du ravisseur)

  • La mort du roi d'Assirie (Le roi d'Assirie blessé ; Les derniers instants du roi d'Assirie )

  • Anaxiris poursuit sa fuite avec Mandane (L'embarquement d'Anaxaris ; Le récit de l'écuyer d'Andramite ; Dispositions prises par Cyrus )

  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : les revendications des Issedons (La royauté de Thomiris ; Présentation d'Adonacris, d'Elybesis et d'Agathyrse ; Les débuts de l'amour d'Adonacris et de Noromate ; Agathyrse jaloux d'Aryante ; La proposition d'Aryante à Elybesis )

  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : rébellion et guerre civile (Le projet de rébellion d'Aryante ; La passion amoureuse d'Adonacris et de Noromate ; Le soulèvement populaire ; Aryante porté au pouvoir ; L'entrevue d'Agathyrse et d'Elybesis ; Le mariage de Noromate )

  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : vaines négociations de paix (Les deux plaidoiries d'Octomasade et d'Agathyrse ; Adonacris fait la connaissance de Sitalce ; Agathyrse ne parvient pas à oublier Elybesis )

  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : retrouvailles d'Adonacris et de Noromate (La rencontre inopinée d'Adonacris et de Noromate ; La retenue de Noromate ; Les trois lettres reçues par Noromate ; Une visite inopinée ; L'explication entre Noromate et Adonacris ; Manuvres et manipulations )

  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : le poids de la vertu (La rancur d'Agathyrse ; Conséquences du retard dans l'échange de prisonniers ; Agathyrse toujours aussi vindicatif ; Conversation sur la réputation, puis sur le libertinage ; Nouvelle entrevue d'Adonacris et de Noromate )

  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : découverte de la correspondance de Noromate et d'Adonacris (L'ouverture de la cassette ; Nouvelles et réactions ; Les conséquences de la découverte des lettres ; Le dernier entretien de Noromate et d'Adonacris )

  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : séparation des amants (La fuite de Noromate ; La colère d'Argyrispe ; L'échange de prisonniers ; Mort de Sitalce et d'Argyrispe; La défaite d'Aryante ; Aryante retrouve Elybesis )

  • Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : comment Aryante devient Anacharsis (La déconfiture d'Elybesis ; Derniers développements )


Récit de l'enlèvement de Mandane

La véritable identité d'Anaxaris

Quoy, (s'écria Cyrus apres avoir entendu le veritable nom d'Anaxaris, qu'Indathirse luy aprit) il peut estre vray qu'Anaxaris soit le Prince Aryante Frere de Thomiris qui estoit allé au Royaume des Issedons avec le jeune Spargapise, lors que Ciaxare m'envoya vers cette Princesse ! Ouy Seigneur, reprit Indathirse, Anaxaris est veritablement Aryante, Frere de la Reine des Massagettes : et le voyage qu'il estoit allé faire lors que vous estiez aupres de cette Princesse, est cause qu'il a pû demeurer inconnu dans vostre armée : car comme vous ne l'aviez jamais veû, il luy a esté aisé de passer pour ce qu'il a voulu. Mais encore, dit Cyrus, quel dessein peut-il avoir eu en se cachant si long temps, et en me rendant de si grands services, pour me rendre apres le plus malheureux de tous les hommes ? est-ce qu'il attendoit une occasion de vanger Thomiris, en m'enlevant la Princesse que j'adore ? et dois-je regarder la violence qu'il vient de faire, comme un effet de la vangeance de cette Reine irritée, ou de l'amour qu'il a pour Mandane ? Seigneur, reprit Indathyrse, je ne puis vous dire quelle a esté l'intention du Prince Aryanthe : mais je sçay avec certitude, qu'il y a tres long temps qu'il n'est pas assez bien avec Thomiris, pour estre le Ministre de sa vangeance. Mais comment sçavez vous, dit Cyrus, qu'Anaxaris est Aryante ? car je vous advouë que ce que vous me dites me surprend si fort, que je ne puis m'empescher de vous demander toutes les circonstances d'une chose qui me paroistroit tout à fait incroyable, si tout autre que vous me la disoit. Seigneur, reprit Indathirse, je sçay si bien qu'Anaxaris est Aryante, qu'on ne peut pas le sçavoir mieux : car un Escuyer que j'ay icy, en qui je me fie de toutes choses, et qui l'a veû des années entieres, l'a veû de ses propres yeux aupres de Mandane. En effet comme je voulois estre asseuré du lieu, où vous estiez pour vous joindre, je l'avois envoyé s'en informer, avec ordre de me le revenir dire en une ville où je me suis arresté un jour pour me mettre en estat de pouvoir paroistre devant la Princesse Mandane, que je sçavois que vous conduisiez. De sorte que cét Escuyer qui a de l'esprit, estant arrivé hier au lieu où vous estiez, et où nous allons, il y vit Anaxaris faire la fonction de Capitaine des Gardes de la Princesse Mandane. Mais comme il le vit sans en estre veû, parce qu'il estoit meslé dans la presse du peuple qui regardoit cette Princesse en allant au Temple, il ne dit rien de l'estonnement qu'il avoit de le voir : joint que ne connoissant personne de ceux qui l'environnoient, il n'avoit pas lieu de pouvoir tesmoigner la surprise où il estoit. Il trouva pourtant moyen de se faire entendre, pour demander comment se nommoit celuy qu'il regardoit avec tant d'attention : si bien que luy ayant esté respondu qu'il s'appelloit Anaxaris, mais qu'on ne pouvoit luy dire ny qui il estoit, ny d'où il estoit, il comprit aisément, comme il a de l'esprit, que le Prince Ariante ne vouloit point estre connu : de sorte que se taisant, il revint diligemment vers moy, non seulement pour m'asseurer que je vous trouverois encore au bord du Fleuve Halis ; mais pour me dire qu'il avoit veù le Prince Aryante, qui se faisoit nommer Anaxaris, et qu'il estoit Capitaine des Gardes de la Princesse Mandane. D'abord je luy dis qu'il s'abusoit à quelque ressemblance imparfaite : toutesfois il me soustint si fortement qu'il ne se trompoit pas, que je fus contraint de ne resister plus, et de me contenter de mettre la chose en doute dans mon esprit, sans luy en parler davantage. Mais Seigneur, lors qu'en arrivant au lieu où je croyois vous trouver, j'ay sçeu que cét Anaxaris avoit enlevé Mandane, je n'ay plus douté qu'il ne fust le Prince Aryante ; et j'en suis presentement aussi persuadé, que si je l'avois veû moy-mesme. Ha ! mon cher Indathirse, s'escria Cyrus, je le suis pour le moins autant que vous : car en fin si Anaxaris n'estoit pas de la condition que vous le croyez, il n'auroit asseurément jamais eu l'audace d'enlever ma Princesse. Il me semble mesme, luy dit-il encore aujourd'huy que vous m'avez dessillé les yeux, que je me remets qu'il y a quelque ressemblance imparfaite, entre Thomiris et luy ; et qu'il y a mesme je ne sçay quoy dans le son de sa voix, et dans son accent, qui me devoit du moins faire connoistre qu'il estoit Scythe : mais c'est asseurément que les Dieux qui ont resolu que je perisse, m'aveuglent et m'ostent la raison, afin que je contribuë moymesme à la perte de Mandane et à ma propre perte. Apres cela Cyrus se taisant, continua durant quelque temps de marcher en soupirant : puis tout d'un coup appellant Feraulas, à qui le Roy d'Assirie parloit, il luy demanda comment on s'estoit apperçeu que Mandane estoit enlevée. Seigneur, luy dit-il, Anaxaris a conduit la chose si finement, qu'on ne l'a sçeu que plus de quatre heures apres son départ : car en fin, Seigneur, il est party avec la Princesse plus d'une heure devant le jour. Cependant ce n'a esté qu'une heure devant que je sois party pour venir icy, qu'on a sçeu qu'elle n'estoit plus à son Apartement : et ce qui est le plus surprenant, est qu'Aryanite qu'elle a laissée, avoit ordre de cacher son départ, aussi bien que Pherenice, de toutes ses autres Femmes : car pour Doralise et Martesie elles sont avec elle. Ha Feraulas s'écria Cyrus, ce que vous dites ne peut estre ! et je ne croiray jamais que Mandane se soit fait enlever, et enlever par Anaxaris. Seigneur, reprit Feraulas, je ne le croy pas non plus que vous : mais ce qu'il y a de vray, est que la Princesse ny les deux Filles qui sont avec elle, n'ont appellé personne à leur secours ; que tous les Gardes de Mandane l'ont suivie ; et qu'Andramite et ses Amis l'accompagnent. Et ce qui est encore le plus estonnant, c'est qu'Arianite dit qu'Anaxaris est venu faire esveiller Martesie, afin qu'elle esveillast Mandane : et qu'apres qu'elle a eu fait ce qu'il vouloit ; qu'il a eu parlé à la Princesse ; qu'il luy a eu leû quelque chose qui estoit escrit dans des Tablettes qu'il tenoit ; et qu'il luy a eu monstré une Escharpe qu'elle n'a fait qu'entre-voir ; elle a jetté des cris de desespoir estranges, et versé des torrens de larmes, avec une amertume de coeur extréme. Arianite dit encore, qu'apres cela Mandane ayant fait approcher Martesie, et envoyé esveiller Doralise, elles ont pleuré quelque temps avec elle : et qu'en suitte cette Princesse se levant avec diligence, pendant qu'Anaxaris estoit allé donner ordre au depart, elle s'est laisse habiller sans faire autre chose qu'essuyer ses larmes. Elle dit aussi que comme elle a esté preste à partir, et à monter dans un Chariot qu'on avoit fait venir au pied d'un Escalier dérobé qui donne à une Cour de derriere ; Martesie luy a commandé de la part de la Princesse, de faire que ses Femmes n'ouvrissent point la porte de sa chambre, qu'il ne fust fort tard. De sorte qu'Arianite pressant alors Martesie, de luy dire où alloit la Princesse ; quelle estoit sa douleur ; et pourquoy elle ne menoit pas toutes celles qui estoient à elle ? vous aurez bien-tost ordre de venir où elle sera, luy a repliqué Martesie : mais cependant ma chere Arianite, luy a-t'elle dit, repentez vous encore une fois d'avoir tant servy le Roy d'Assirie, puis que vous estes peut-estre cause qu'il a tué l'illustre Cyrus, et que nostre Princesse mourra de la douleur que sa perte luy donne. Vous pouvez juger, Seigneur, qu'une Fille qui croyoit le Roy d'Assirie mort, a esté bien surprise d'entendre qu'il vivoit, et qu'il vous avoit tué ; elle n'a pourtant pû tesmoigner sa surprise à celle qui la causoit, car Martesie et Doralise ont suivy Mandane avec autant de diligence que de douleur.

La poursuite du ravisseur

Cependant comme cette nouvelle a fort touché Arianite, elle l'a dite aux autres Femmes de la Princesse, et a esté esveiller Pherenice pour la luy dire. Si bien qu'ayant passé le reste de la nuit, et une partie du matin a raisonner sur une si estrange avanture ; Arianite a envoyé chercher Chrysante par un Esclave : il n'a toutesfois pû sortir d'assez long temps, parce que quatre Gardes qu'Anaxaris avoit laissez à la Porte du Chasteau, ne vouloient laisser sortir personne, à cause qu'il le leur avoit deffendu. Mais à la fin s'estans laissez gagner, cet Esclave a trouvé Chrysante qui venoit de sçavoir que vous n'estiez pas chez vous : si bien qu'aprenant en mesme temps par Arianite qu'il a esté trouver, que la Princesse estoit sortie, il a eu un estonnement qu'il n'a pas crû devoir cacher : de sorte qu'ayant à l'heure mesme adverty le Prince Artamas, Mazare, Intapherne, Myrsile, et quelques autres, il s'est en un moment eslevé un si grand bruit de vostre mort et du départ de la Princesse, que je ne sçaurois vous representer le desordre que cette funeste nouvelle a causé, et parmy tous vos Amis, et parmy les Soldats : et ce qu'il y avoit d'estrange, c'est qu'on ne sçavoit quelle resolution prendre ny de qui recevoir les Ordres. Les uns disoient qu'il faloit aller au Roy d'Hyrcanie ; les autres à Cresus ; et tous ensemble parlant de vanger vostre mort, et d'aller apres Mandane, on ne faisoit pourtant ny l'un ny l'autre, tant on avoit l'esprit troublé. Quelques uns disoient mesme que peut-estre Anaxaris n'enlevoit-il pas cette Princesse, veû la maniere dont on sçavoit qu'elle estoit partie. Mais le Prince Myrsile ayant sçeu alors par un des siens, qu'il y avoit plus de quatre jours qu'Andramite s'estoit assuré de quelques uns de ses Amis, pour un grand dessein qu'il disoit avoir, il n'a plus douté que ce n'eust esté comme sçachant qu'Anaxaris en enlevant Mandane, enleveroit aussi Doralise qu'il aime : de sorte que presuposant qu'il les a enlevées en les trompant, ce Prince sans faire nul fondement sur le bruit qui couroit que le Roy d'Assirie estoit vivant, et qu'il vous avoit tué, a assemblé quelques uns de ses Amis, et est allé diligemment pour tascher de descouvrir, quelle route a tenuë Anaxaris. Le Prince Mazare a aussi pris le mesme dessein, mais il a pris un autre chemin : et pour le Prince Artamas, Intapherne, Chrysante, Aglatidas, et moy, nous nous sommes partagez, avec intention de vous chercher en tant de lieux que nous peussions vous trouver en quelqu'un : de sorte qu'ayant sans doute esté conduit par les Dieux à l'endroit où vous estiez, j'ay lieu de croire qu'ils vous conduiront aussi bien tost où est Mandane. Non non, reprit ce Prince affligé, il ne faut plus rien esperer : et il faut au contraire craindre toutes choses. Apres cela, la responce que la Sibille luy avoit renduë par Ortalque, luy revenant dans la memoire, il ne douta plus qu'il ne fust destiné à de funestes avantures, et que Thomiris ne fust celle qui le devoit perdre. Il crût mesme alors que l'Oracle du Roy d'Assirie auroit son effet à l'avantage de son Rival : et il n'osa esperer que celuy que la Princesse de Salamis avoit reçeu, et qui luy estoit si avantageux deust plus estre interprété à son avantage. De sorte que la douleur s'emparant de son esprit, il ne parla plus du tout qu'il ne fust arrivé au lieu où estoit Arianite ; de la bouche de qui il voulut aprendre plus precisément tout ce que Feraulas luy avoit desja dit. Il trouva avec elle Pherenice, Amaldée, Telamire, et toutes ces autres Dames qui l'accompagnoient : mais il les trouva toutes en larmes. Sa veuë les consola pourtant extrémement : leur semblant que puis qu'il estoit vivant, il n'y avoit plus à craindre pour Mandane. Cedant leur estonnement n'estoit pas petit, non plus que celuy de tous ceux qui apres avoir crû le Roy d'Assirie mort, et avoir oüy dire en fuite qu'il avoit tué Cyrus, les voyoient tous deux vivans, et les voyoient mesme agir comme ils faisoient autrefois : car apres qu'ils eurent sçeu d'Arianite tout ce qu'ils en pouvoient sçavoir ; qu'ils eurent interrogé les quatre Gardes qu'Anaxaris avoit laissez et qui ne sçavoient rien autre chose, sinon qu'il leur avoit commandé de ne laisser sortir personne du Chasteau qu'il ne fust extremement tard : et que le Roy d'Assirie eust, esté pensé de la legere blessure qu'il avoit au bras gauche ; ils aviserent ensemble ce qu'il estoit expedient de faire en une si fascheuse rencontre. Il est vray que ce conseil fut souvent interrompu : car de tous les Quarties de cette grande Armée, ce n'estoient que gens qui venoient pour s'esclaircir si ce grand bruit qui s'estoit si promptement espandu, et de la vie du Roy d'Assirie, et de la mort de Cyrus, et de l'enlevement de Mandane, avoit quelque verité. Mais à la fin comme la chose pressoit extrémement, Cyrus avec le conseil de tous ses Amis, et de son Rival, apres avoir sçeu qu'Anaxaris n'avoit pas plus de cent hommes aveque luy, resolut que le Roy d'Assirie ; le Prince Artamas ; le Prince Intapherne, et luy ; prendroient deux cens Chevaux chacun, et se partageroient, pour tascher de trouver la route qu'avoit tenue Anaxaris, dont il ne pût alors avoir nulle lumiere. Mais comme il estoit bien aise que quelques uns de ses Amis fussent avec le Roy d'Assirie, de peur que s'il trouvoit Mandane, et qu'il la tirast des mains d'Anaxaris, il n'eust quelque tentation de manquer à sa parole, et de l'enlever pour luy ; il agit avec tant d'adresse, malgré toute sa douleur, qu'il fit que plusieurs de ses Amis suivirent son Rival, comme Araspe, Aglatidas, et quelques autres. Ainsi ces quatre Princes prenant les gens dont ils avoient besoin, se separerent, apres estre convenus des diverses routes qu'ils devoient tenir, et du lieu où ils se donneroient des nouvelles les uns des autres, en cas qu'ils en eussent de Mandane. Mais lors que ces quatre Troupes eurent pris chacune le chemin incertain qu'elles devoient prendre, et que Cyrus continuant de marcher, en se faisant informer continuellement de ce qu'il cherchoit, et en s'en informant luy mesme, vint à considerer qu'apres avoir pris Sinope, Artaxate, Babilone, Sardis, et Cumes : qu'apres avoir assujety tant de Royaumes ; et qu'apres avoir delivré Mandane, qui avoit esté enlevée par le Roy d'Assirie, par le Prince Mazare, et par le Roy de Pont ; il la voyoit encore enlevée par le Prince Aryante, il estoit dans un desespoir aussi grand que legitime. Car enfin il se voyoit aussi malheureux qu'il s'estoit veû sous le nom d'Artamene, lors qu'à son retour des Massagettes, il aprit en aprochant de Themiscire, que le Roy d'Assirie, qui portoit alors le nom de Philidaspe, avoit enlevé Mandane. Il y avoit pourtant des instans où il vouloir s'imaginer que peut-estre Aryante ne l'enlevoit-il pas : mais il n'y avoit pas moyen de le croire fortement : car comme il luy avoit confié tout son secret, il luy avoit dit l'heure où il se devoit batre contre le Roy d'Assirie : de sorte que voyant qu'il avoit enlevé Mandane, devant qu'il eust pû seulement s'estre batu contre son ennemy, il n'y avoit pas moyen de pouvoir conserver cette esperance. Ainsi sans sçavoir precisement ce qu'il devoit croire de cette fascheuse avanture, il voyoit tousjours bien qu'elle estoit tout à fait cruelle pour luy. Cependant quelque foin qu'il prist de trouver quelque lumiere de ce qu'il vouloit sçavoir, il n'en avoit aucune. Le Prince Artamas de son costé n'estoit pas plus heureux qu'il l'estoit, et Intapherne ne l'estoit pas aussi davantage. Mais si ces trois Princes chercherent Aryante inutilement, et le Prince Myrsile comme eux, il n'en fut pas de mesme du Roy d'Assirie : au contraire il sembloit que la Fortune le conduisoit sur les pas de Mandane ; car il trouva la route qu'elle avoit tenue, dés qu'il fut à cinquante stades du lieu où il s'estoit separé de Cyrus : si bien que la suivant diligemment, et aprenant toujours des nouvelles du passage de ceux qu'il cherchoit, il sçeut que le Chariot où estoit cette Princesse, s'estant rompu, on avoit esté long temps à le racommoder : de sorte qu'esperant alors de la joindre, il marcha si viste qu'il arriva enfin sur une petite eminence, qui n'estoit qu'à trente stades du Pont Euxin, d'où il vit à l'entrée d'un petit Bois, des Gens à cheval ; un Chariot arresté ; une Dame couchée sous des Arbres, la teste appuyée sur les genoux d'une autre ; et qui par son action sembloit essuyer ses larmes : y ayant encore une autre Femme à genoux devant elle, qui agissoit aussi comme si elle eust pleuré : de sorte que sçachant que Mandane n'avoit avec elle que Doralise, et Martesie, il ne douta plus que ce ne fust elle qu'il oyoit. Si bien que sans hesiter un moment, j'couragea les siens à bien faire ; il leur commanda de songer principalement à prendre garde de ne combatre pas si prés de Mandane, de peur qu'ils ne la peussent blesser sans y penser : apres quoy il leur ordonna de marcher, et de couper d'abord les resnes des Chevaux qui estoient au Chariot de cette Princesse, afin qu'Aryante ne s'en peust servir, ne doutant nullement qu'il n'y fust : neantmoins comme il n'estoit pas assez prés pour connoistre les visages de ceux qu'il voyoit, il ne le pouvoit sçavoir que par conjecture. Cependant les aparences le trompoient : car ce Prince ayant laissé Mandane sous cét ombrage, estoit allé luy mesme reconnoistre, si son Chariot pouvoit passer à un lieu qui luy accourciroit deux heures de chemin, pour aller à un Port où il avoit envoyé s'assurer d'un Vaisseau, dés qu'il avoit sçeu que Cyrus se devoit battre contre le Roy d'Assirie. De sorte qu'Andramite estant demeuré à commander l'escorte de Mandane, ne vit pas plus-tost paroistre ce Gros de Cavalerie, à la teste duquel estoit le Roy d'Assirie, qu'il ne douta pas qu'il n'allast estre attaqué. Mais afin de pouvoir du moins sçavoir qui l'attaquoit, il commanda à quelques uns des siens d'aller reconnoistre qui commandoit ceux qu'il voyoit : et commandant aux autres de se preparer à une vigoureuse deffence, il en mit une partie aupres de Mandane, et posta les autres à la teste de ce petit Bois qui estoit assez aisé à deffendre, parce qu'il n'y pouvoit pas estre facilement envelopé. Comme cela ne se pût faire sans que Mandane s'en aperçeust, et qu'elle n'avoit l'imagination remplie que du Roy d'Assire, qu'elle croyoit avoir tué Cyrus, elle se releva avec precipitation : conjurant Andramite si c'estoit luy qui paroissoit, de la deffendre contre ce Prince : obligeant mesme Doralise d'employer le pouvoir qu'elle avoit sur Andramite pour le porter à mourir plustost que de soufrir qu'elle tombast sous la puissance d'un homme, qu'elle croyoit avoir tué Cyrus ce jour là. Mais à peine eut-elle dit cela, que ceux qu'Andramite avoit envoyez reconnoistre le Roy d'Assirie, revenant au galop, l'assurerent que ce Prince estoit effectivement à la teste de ceux qui venoient à luy : de sorte que Mandane redoublant ses prieres à Andramite, et ses commandemens à ses Gardes, elle mettoit elle mesme obstacle à ceux qui venoient pour la delivrer : ne croyant pas alors estre plus dangereusement enlevée par Anaxaris, qu'elle ne sçavoit pas estre Aryante, qu'elle ne l'avoit esté par le Roy d'Assirie, par Mazare, ou par le Roy de Pont.

La mort du roi d'Assirie

Le roi d'Assirie blessé

Cependant Andramite apres l'avoir assurée de mourir pour son service, et apres avoir envoyé vers Aryante pour l'advertir de ce qui se passoit, s'avança vers le Roy d'Assirie, comme le Roy d'Assirie s'avançoit vers luy : si bien qu'il se fit alors un combat terriblement funeste, entre ceux qui attaquoient, et ceux qui estoient attaquez. Comme le Roy d'Assirie avoit en marchant destaché plusieurs des siens en diverses petites parties, de peur d'estre trompé, et que les avis qu'il avoit reçeus de la marche de Mandane ne fussent pas vrais, il n'estoit guere plus fort en nombre que ceux qu'il avoit en teste ; ainsi ce combat n'estant pas fort inégal, fut aspre et sanglant. Mais pendant qu'ils estoient aux mains, et qu'Andramite faisoit tous ses efforts pour empescher le Roy d'Assirie de percer son Escadron, et de pouvoir arriver jusques où estoit Mandane ; cette Princesse voulut aller gagner son Chariot, afin d'y monter durant qu'Andramite feroit ferme : mais comme le Roy d'Assirie avoit esté bi ? obeï, elle vit que quelques uns des siens avoient coupé les resnes de ses chevaux : de sorte que revenant au pied d'un arbre, environnée de ceux qu'Andramite avoit laissé pour la garder, elle sentit ce qu'on ne sçauroit exprimer, principalement lors qu'elle reconnut le Roy d'Assirie, et qu'elle le vit combatre avec une ardeur incroyable : car comme elle pensoit le voir avec la mesme Espée, dont elle croyoit qu'il avoit tué Cyrus, elle eut une douleur qu'on ne sçauroit representer. Quoy (dit elle en levant les yeux au Ciel, et en soûpirant) il peut estre vray que je sois destinée à me voir sous la puissance de celuy qui a fait perdre la vie au plus Grand Prince du Monde, et à l'homme de toute la Terre à qui j'avois le plus d'obligation ! Ha ! justes Dieux (s'escria-t'elle les yeux baignez de larmes, ) puis que la mort de Cyrus doit infailliblement causer la mienne, ne la differez pas davantage, et faites que j'expire de douleur presentement : et si vous voulez achever de m'estre favorables, faites encore que ceux qui me deffendent vangent la mort de Cyrus, par celle du Roy d'Assirie ; ou que du moins cét injuste Prince ne soit pas seulement Maistre de mon Tombeau, bien loin de l'estre de ma personne. Mais pendant que Mandane poussoit ces voeux au Ciel, on oyoit un bruit estrange de voix, d'armes, et de chevaux. Ce Gros si ferré s'éclaircissoit pourtant de moment en moment, parce qu'il en mouroit plusieurs à la fois : il n'en estoit neantmoins pas plustost tombé un de quelqu'un des deux partis, qu'un autre prenoit sa place : et se resserrant tous comme auparavant, ils refaisoient un nouvel effort, soit pour attaquer, soit pour se deffendre. Le Roy d'Assirie en son particulier, y fit des choses au dessus de l'homme : et il en tua presques autant de sa main, que tous ceux qui le suivoient en tuerent ensemble. D'autre part, Andramite combatant autant par amour que par honneur, fit aussi tout ce qu'un homme de coeur pouvoit faire : mais comme le Roy d'Assirie estoit puissamment secondé par Aglatidas, et par Araspe, il pressa si vivement ceux qu'il attaquoit, qu'ils commencerent d'estre contraints de reculer : de sorte que Mandane, Doralise, et Martesie, croyant alors qu'elles alloient tomber sous la puissance du Roy d'Assirie, pousserent des cris de douleur qui furent entendus par Andramite. Mais à peine cét Amant eut-il discerné la voix de la personne qu'il aymoit, que prenant de nouvelles forces, et animant tous les siens et par son exemple, et par ses paroles, il poussa ceux qui l'avoient poussé ; et cherchant alors le Roy d'Assirie malgré la confusion du combat, il l'attaqua vigoureusement : et l'attaqua dans le mesme temps que quatre des siens qui le suivoient, ayant resolu ensemble de l'environner, l'avoient aussi attaqué. De sorte que ce Prince qui estoit las du combat qu'il avoit fait le matin contre Cyrus, qui l'avoit legerement blessé au bras gauche ; n'ayant pas toute sa force accoustumée, ne pût soustenir tant d'ennemis à la fois : joint que dans le dessein qu'il avoit eu de rompre d'abord ceux qui l'attaquoient, il avoit espuisé une partie de ses forces dans le commencement de ce combat : si bien que ne pouvant se démesler de ceux qui l'environnoient, il fut blessé en divers endroits. Il est vray qu'il ne le fut pas sans en blesser d'autres ; et si son Cheval n'eust pas esté tué sous luy, on n'auroit pas achevé de le vaincre si facilement. Il ne se rendit pourtant pas, apres estre desmonté : au contraire redoublant alors toutes ses forces, il fit ce qu'on ne sçauroit s'imaginer : car enfin malgré toute la valeur de ceux qui l'attaquoient de toutes parts, il se fit faire jour, en dépit qu'ils en eussent ; et se sentant peut-estre affoiblir, il fit un dernier effort pour percer ceux qui s'opposoient à son passage : et il le fit avec tant de vigueur, qu'en effet il les perça, et fut droit à ceux qui gardoient Mandane. Mais au lieu de se trouver en estat de les pouvoir attaquer comme il sembloit en avoir eu le dessein par son action, il tomba apres avoir reçeu un coup à la cuisse qui l'empeschoit de se pouvoir soustenir. De sorte que ces Gardes s'avançant, l'eussent achevé, si Andramite qui l'avoit veû tonber ne le leur eust deffendu : et ne le leur eust donné en garde, apres s'estre saisi de son Espée qui luy estoit eschapée de la main en tombant. Cependant Aglatidas et Araspe qui combatoient pour Cyrus, et non pas pour le Roy d'Assirie, ne laissoient pas de continuer le combat, et de le continuer avec la plus opiniastre valeur du monde. Mais durant qu'Andramite leur resistoit, le Roy d'Assirie ayant fait quelque effort pour se relever à demy, vit que Mandane détournoit la teste pour ne le pas voir, et qu'elle vouloit s'esloigner de quelques pas : de sorte que l'amour luy faisant faire un dernier effort, il acheva de se relever, et traversant ceux qui gardoient la Princesse, qui avoient aussi ordre de le garder, il fit trois pas seulement, et retomba à ses pieds : et de peur qu'elle ne s'esloignast, il la prit par sa Robe. Mais à peine l'eut-il prise, que cette Princesse s'imaginant qu'il la tenoit de la mesme main dont il avoit tué Cyrus, fit un grand effort pour la luy faire quitter : et prenant la parole, avec autant de colere que de douleur ; ha ! c'est trop, luy dit-elle, que d'oser approcher de moy apres avoir mis Cyrus au Tombeau : Cyrus, dis-je, à qui vous deviez la vie et la liberté, et pour qui seul je voulois vivre. Cependant vous avez eu s'audace de paroistre devant mes yeux, avec une Espée teinte de son sang : et vous avez la hardiesse de me retenir de la mesme main qui luy a donné le coup de la mort. Le Roy d'Assirie surpris de ce que Mandane luy disoit, et voulant du moins mourir sans en estre haï ; eh de grace Madame, luy dit-il, n'inventez point de nouveau sujets de haine pour moy ! je n'ay point tué Cyrus, et bien loin d'estre son vainqueur, il auroit assurément esté mien, si la nouvelle de vostre enlevement n'eust finy notre combat : et pour vous tesmoigner, adjousta-t'il, que j'ay autant de sincerité que d'amour ; je vous advouë qu'il m'a encore une fis donné la vie, sans que l'aye pû me resoudre de vous ceder à luy. Quoy, s'escria Mandane, Cyrus n'est pas mort : non Mandane, repliqua-t'il, mais ce mal-heureux Prince que vous voyez à vos pieds va mourir : et va mourir desesperé, si vous ne luy pardonnez tous ses crimes, et si vous ne luy promettez de luy donner quelques soûpirs, pour tout le sang qu'il vient de respandre pour tascher de vous remettre en liberté. Mandane jugeant bien alors, veû la maniere dont le Roy d'Assirie luy parloit, qu'en effet Cyrus n'estoit point mort ; et croyant qu'Anaxaris qu'elle ne sçavoit pas estre Aryante, auroit esté abusé, commanda à ses Gardes de crier à Andramite que Cyrus estoit vivant, afin qu'il fist cesser le combat : mais le Roy d'Assirie l'interrompant, non non, Madame luy dit-il, ne vous trompez pas : et croyez que si ceux qui combatent pour moy sont vaincus, Cyrus vous perdra peut-estre pour tousjours : car enfin Anaxaris est Frere de la Reine des Massagettes, et il vous enleve ou par vangeance pour elle, ou par amour pour luy. Cependant vous avez excité Andramite à combattre vos Liberateurs, et c'est par vos ordres Madame, que je suis au déplorable estat où je me trouve : je n'en murmure pourtant pas, et je connois trop tard, que puis que Cyrus vous aimoit, je ne vous devois plus aimer ; et que je me devois resoudre à la mort, puis qu'il est vray que je suis forcé de dire, tout mon Rival qu'il est, qu'il vous merite mieux que personne ne vous sçauroit meriter.

Les derniers instants du roi d'Assirie

Comme le Roy d'Assirie disoit cela, et que Mandane estoit dans un estonnement estrange, et dans une douleur inconcevable, quoy qu'elle eust pourtant beaucoup de joye, de sçavoir que Cyrus n'estoit point mort ; le Prince Aryante, qu'Andramite avoit envoyé advertir arriva, et fut droit où estoit Mandane, durant qu'Andramite avec ceux qui luy restoient, soustenoient l'effort d'Aglatidas, d'Araspe, et des leurs. Mais il y fut avec intention de faire mettre par force, Mandane, Doralise, et Martesie, sur les chevaux de deux qui le suivoient : afin de les mener au Port où un Vaisseau l'attendoit, durant qu'Andramite seroit forme, pour empescher qu'il ne fust suivy. Mais à peine parut-il, que le Roy d'Assirie tout blessé qu'il estoit, et quoy qu'il ne peust plus se soustenir que sur un genoüil, fit un dernier effort de courage, qui sur passe toute croyance : car s'estant jette sur l'Espée d'un Garde qui le touchoit, il la luy arracha, et se tenant sur un genoüil, comme je l'ay desja dit, il prit la Robe de Mandane de la main gauche, et cette Espée de la main droitte : en fuite de quoy regardant Aryante qui s'aprochoit, avec une action menaçante ; quoy que je n'aye plus guere de part à la vie (luy dit-il d'un ton de voix, qui avoit tout ensemble de la foiblesse et de la fierté) j'y en ay encore assez pour deffendre la liberté de cette Princesse, et pour la conserver à mon Rival. Mais si tués sage, poursuivit-il, aprens par mon pitoyable Destin, à ne t'opiniastrer pas à estre le persecuteur de cette Princesse : car si tu ne le fais, je te declare qu'il faut achever de me tuer, devant que de m'obliger à la laisser aller. Le Roy d'Assirie prononça ces paroles avec une fierté si genereuse, qu'elle imprima quelque respect pour luy dans l'ame de tous ceux qui l'entendirent, et mesme dans celle d'Aryante : joint que le Roy d'Assirie tenant la Robe de Mandane, il se trouvoit bien embarassé à l'en separer, par la crainte où il estoit qu'il ne blessast cette Princesse en voulant forcer le Roy d'Assirie à la quitter. Cependant Mandane voulant s'éclaircir de sa propre bouche, s'il estoit vray qu'il ne fust pas son Protecteur, et qu'il n'eust pas creû que Cyrus estoit mort ; elle se mit à luy commander qu'il fist cesser le combat, puis qu'elle avoit sçeu que Cyrus estoit vivant : mais elle connut bien par si responce, que le Roy d'Assirie luy avoit dit la verité, et mieux encore par son action : car enfin craignant qu'il ne vinst encore du monde, et qu'Andramite ne fust vaincu, il commanda qu'on separast Mandane du Roy d'Assirie. Mais ce malheureux Prince, ne vit pas plus tost qu'on s'avançoit vers luy pour cela, que sans quitter la Robe de Mandane, il porta un si furieux coup à ce luy qui s'avança le premier, qu'il le fit tomber à demy mort aux pieds de cette Princesse ; de sorte qu'Aryante irrité de sa resistance, alloit luy mesme tascher de luy faire quitter Mandane, lors qu'il vit Aglatidas : qui ayant laissé Araspe à commander ceux qui combatoient encore, venoit avec cinq ou six des siens pour l'attaquer : si bien qu'ayant esté contraint de se mettre en deffence, il se recula de quelques pas du Roy d'Assirie, à qui deux des Gardes qu'il laissa aupres de luy, dont l'un estoit Frere de celuy que ce malheureux Prince avoit blessé le dernier, luy donnerent chacun un coup par derriere, et luy arracherent son Espée, malgré tout ce que Mandane leur pût dire : car cette Princesse voyant les termes où estoient les choses, fit ce qu'elle pût pour deffendre celuy qui la deffendoit alors sans interest, veû le pitoyable estat où il estoit : et elle prit autant de foin de conserver sa vie, qu'elle en avoit pris à causer sa mort, lors qu'elle pensoit qu'il avoit tué Cyrus. Il est vray que ses foins furent inutiles : parce que les derniers coups que cét infortuné Prince avoit reçeus, l'affoiblirent tellement en un instant, que ne se pouvant plus soustenir sur un genoüil, il se laissa tomber sur le bras dont il tenoit la Robe de Mandane, et s'apuya foiblement dessus. De sorte que cette Princesse voyant qu'il alloit mourir ; et estant touchée d'une extréme compassion, s'assit sur l'herbe, pendant que le combat continuoit à quinze ou vingt pas de la : si bien que ce malheureux Prince à qui la force defailloit d'instant en instant, penchant negligemment la teste, s'apuya sur les genoux de Mandane : de sorte que cette genereuse et pitoyable Princesse, voyant qu'il alloit bien tost expirer, ne se retira pas de luy comme elle avoit fait un quart d'heure auparavant, et ne voulut pas luy refuser la consolation de recevoir son dernier soupir. Comme la grande perte du sang luy avoit assurément osté une partie de sa fierté, en luy ostant toute sa force ; et que d'ailleurs il avoit sa prison toute libre, parce qu'il ne craignoit point la mort : il ne dit rien que de tendre et de touchant à Mandane. Il est vray qu'il parla peu : mais ce peu qu'il dit fit beaucoup d'effet dans le coeur de cette Princesse. Et pour faire voir la liberté de son esprit, il ne faut que sçavoir qu'il se souvint de cét Oracle qui luy avoit esté rendu à Babilone, dans le Temple de Jupiter Belus, et qui luy disoit,

Les derniers instants du roi d'Assirie

Il t'est permis d'esperer,

Les derniers instants du roi d'Assirie

De la faire soupirer

Les derniers instants du roi d'Assirie

Malgré sa haine

Les derniers instants du roi d'Assirie

Car un jour entre ses bras

Les derniers instants du roi d'Assirie

Tu rencontreras

Les derniers instants du roi d'Assirie

La fin de ta peine.

Les derniers instants du roi d'Assirie

De sorte que ce Prince se souvenant, selon toutes les apparences, de cét Oracle, leva languissamment les yeux pour rencontrer ceux de cette Princesse, aupres de qui Doralise et Martesie estoient à genoux : si bien qu'y voyant quelque tristesse, et l'entendant soupirer ; de grace Madame (luy dit-il d'une voix mourante) faites que j'aye quelque part au soupir que je viens d'entendre : afin que mourant entre vos bras, j'y puisse trouver le repos que les Dieux m'avoient promis par leurs Oracles. Je vous assure (luy dit elle en soupirant de nouveau) que ce que vous venez de faire pour moy, me cause une veritable douleur, de l'estat où je vous voy : et que si je pouvois conserver vostre vie, comme vous avez voulu conserver ma liberté, je le ferois de tout mon coeur. C'en est assez Madame, reprit-il d'une voix fort basse, et je meurs plus heureux que je n'ay vescu, puis que je meurs sans estre haï de l'admirable Mandane. En disant cela, ce malheureux Prince fit un effort pour prendre respectueusement la main de cette Princesse : mais en la prenant il perdit la parole ; et luy fit seulement entendre en la luy ferrant doucement, ce que sa langue ne pouvoit plus prononcer. De sorte que ce déplorable Roy expirant un moment apres, eut en effet la gloire d'avoir fait soupirer Mandane : et de luy avoir donné une veritable compassion de sa mort, quoy qu'il eust troublé tout le repos de sa vie.

Anaxiris poursuit sa fuite avec Mandane

L'embarquement d'Anaxaris

Cependant le combat continuoit tousjours : mais comme la presence d'Aryante avoit redonné un nouveau coeur aux siens, les choses avoient changé de face : et Aglatidas, et Araspe, qui s'estoient rejoints, avec toute leur valeur, ne pûrent empescher que les leurs ne fussent presques entierement deffaits : si bien que ne pouvant plus payer que de leur personne, et le Cheval d'Aglatidas ayant esté tué, et luy blessé au bras, et Araspe ayant aussi esté blessé à la main droite, Aryante et Andramite laisserent une partie des leurs pour s'oposer au peu de gens qui resistoient encore, et furent en personne avec le reste, au lieu où estoit Mandane : de sorte que quoy qu'elle pût dire, il fallut qu'elle cedast à la force, et qu'elle se laissast conduire malgré qu'elle en eust. Ce n'est pas qu'Aryante ne parust estre au desespoir, d'estre contraint par sa passion à perdre le respect qu'il luy devoit : mais quoy qu'il luy demandast pardon de la violence qu'il luy faisoit, en la contraignant d'aller où il vouloit qu'elle allast, il ne laissoit pas d'agir comme un homme qui vouloit executer son dessein. Et en effet il conduisit Mandane, Doralise, et Martesie au Port où un Vaisseau l'attendoit : et comme il se souvint qu'il avoit oüy dire que Mazare en enlevant Mandane à Sinope, avoit fait mettre le feu a tous les Vaisseaux qui estoient dans le Port, il se resolut à faire la mesme chose, de peur d'estre suivy, ce qui luy fut assez aisé, parce qu'il n'y en avoit que trois ou quatre en ce lieu là : que le Port estoit separé du Bourg, qui estoit proche, et qu'il avoit la force à la main, n'y ayant alors dans ces trois ou quatre Vaisseaux, que deux ou trois hommes à chacun. Ainsi Mandane, Doralise, et Martesie, ayant esté mises dans le Vaisseau qui les attendoit : et Aryante, Andramite, et ceux qui estoient avec eux y estans entrez, ils commencerent de voguer sans attendre ceux qu'ils avoient laissez aux mains avec les gens du Roy d'Assirie : car encore qu'Aryante eust laissé un de ses plus chers Amis parmy ceux qui combatoient, il ne voulut pas hazarder de perdre Mandane pour le conserver, tant sa passion estoit forte : si bien que s'éloignant de ce Port un peu apres que le Soleil fut couché, Mandane se trouva plus malheureuse qu'elle ne l'avoit jamais esté. Mais pendant que cette Princesse s'affligeoit avec tant de raison, Cyrus estoit dans un desespoir aussi grand, que sa douleur estoit juste : car apres avoir cherché Mandane inutilement, le hazard le conduisit au lieu d'où elle venoit d'estre enlevée : et l'y conduisit justement comme le reste des Gens d'Aryante apres avoit este presque défaits en achevant de deffaire les autres n'estoient plus en estat de rendre combat. De sorte que Cyrus trouvant en cét endroit toute la Campagne couverte de morts et de mourans, il y vit le Chariot de Mandane, dont les Chevaux erroient par la Plaine ; il y trouva Aglatidas blessé, aussi bien qu'Araspe ; et il y vit le Roy d'Assirie mort. Si bien que ne doutant pas que Mandane n'eust esté en ce lieu là ; et que ceux qui avoient combatu pour sa liberté n'eussent succombé, il eut une douleur extréme, dés le premier instant qu'il vit tant de choses surprenantes. Mais elle augmenta encore, lors qu'il sçeut par Aglatidas et par Araspe, comment la chose s'estoit passée : et qu'il aprit en peu de mots, par un des Gardes de Mandane, qui estoit demeuré blessé aupres du lieu où le Roy d'Assirie estoit mort, une partie des choses que ce Prince luy avoit dites en mourant, et tout ce qu'il avoit fait pour sa liberté. De sorte que ce genereux Rival, imitant la compassion qu'on luy disoit que Mandane avoit tesmoigné avoir de la perte d'un si vaillant Prince, eut en effet quelque pitié du pitoyable destin d'un si Grand Roy, quoy que ce fust son plus mortel ennemy. Mais sans s'amuser toutesfois à des pleintes inutiles, il commanda à quelques-uns de ceux qui le suivoient, de mettre le corps de cét illustre Rival, dans le Chariot de Mandane ; de tascher d'en reprendre les Chevaux ; et de le conduire au lieu d'où il estoit party, jusques à ce qu'il eust resolu l'honneur qu'il luy vouloit faire rendre : apres quoy visitant les blessez pour voir s'il ne s'en trouveroit point quelqu'un qui peust luy aprendre quelle route Aryante tenoit ; le Prince Indathirse qui estoit avec Cyrus, reconnut parmy ces blessez ; un homme de qualité qui estoit de son Païs, et qui s'appelloit Adonacris : de sorte que s'avançant vers luy, et s'en faisant connoistre, il le surprit autant par sa veuë, qu'Indathirse estoit surpris de le voir. Mais enfin apres la premiere civilité, ce Prince luy ayant demandé ce que Cyrus vouloit sçavoir, il luy aprit qu'il croyoit qu'il luy seroit inutile de suivre Aryante : parce qu'assurément il seroit embarqué avant qu'il peut estre au Port où il s'estoit assuré d'un Vaisseau, quoy qu'il ne fust pas loin du lieu où ils estoient. Neantmoins Cyrus ne laissa pas de se mettre en estat d'y aller diligemment : apres qu'à la priere d'Indathirse, il eut commande qu'on eust un foin particulier d'Adonacris : qui tout blessé qu'il estoit, avoit tout à fait l'air d'un honneste homme, et d'un homme de qualité. Mais quelque diligence que pût aporter Cyrus, il estoit nuit lors qu'il arriva au Port d'ou Aryante estoit party, un peu apres que le Soleil avoit esté couché : de sorte qu'il n'y trouva que ces Vaisseaux, où son Rival avoit fait mettre le feu : et il n'eut pas mesme la consolation de pouvoir aprendre quelle route tenoit le Navire qui enlevoit sa Princesse ; parce que comme la nuit estoit fort obscure, on ne pouvoit rien descouvrir vers la pleine Mer. Il ne pût mesme le sçavoir par ces hommes qui avoient veû mettre le feu à leurs Vaisseaux : à cause que la douleur de cét accident les avoit tellement occupez, qu'ils n'avoient songé qu'a tascher d'esteindre le feu, sans penser quelle route tenoit celuy qui leur avoit causé un si grand mal. Ainsi l'illustre Cyrus ne pût pas seulement sçavoir ce jour là, si Aryante avoit pris le chemin de son Païs, ou s'il avoit tourné la Prouë vers la Thrace, vers le Palus Meotide, ou vers la Colchide : de sorte qu'il se trouva au plus pitoyable estat du monde. Car comme il n'y avoit point de Port qui ne fust à une journée du lieu où il estoit, il jugeoit bien qu'il y envoyeroit inutilement, pour faire suivre Aryante : principalement ne sçachant pas la route qu'il tenoit. Il ne laissa pourtant pas d'y envoyer Feraulas avec cinquante hommes : et de luy ordonner de prendre autant de Vaisseaux qu'il y en trouveroit ; de separer ses Gens dans tous ces Vaisseaux, où il mettroit diligemment le plus de monde qu'il pourroit des Habitans du lieu, afin d'aller apres cela croiser le Pont-Euxin en toute son estenduë, pour tascher d'avoir des nouvelles d'Aryante, et de sçavoir en quel lieu de la Terre il devoit aller chercher Mandane. Il voulut mesme y aller en personne, mais ses Amis l'en empescherent : en luy faisant considerer, que ne pouvant alors faire autre chose que s'informer du lieu où alloit Aryante, puis qu'il n'estoit pas en estat de l'attaquer, il seroit beaucoup mieux qu'il en attendist des nouvelles, que d'aller errer sur la Mer, avec tant d'incertitude de la route qu'il devoit tenir. Mais ce qui acheva de l'y faire resoudre, fut qu'Indathirse luy dit, que peut-estre Adonacris sçavoit il plus de nouvelles d'Aryante, qu'il ne luy en avoit dit en sa presence, et qu'ainsi il pourroit arriver que sans attendre davantage, il sçauroit bien tost où il devroit trouver Mandane : de sorte que Cyrus se laissant enfin persuader, s'en retourna au lieu d'où cette Princesse estoit partie, ou l'on avoit porté le corps du Roy d'Assirie, et où l'on avoit aussi porté Adonacris apres l'avoir pensé, jugeant qu'il y seroit mieux qu'ailleurs.

Le récit de l'écuyer d'Andramite

Mais en s'y en retournant, il trouva à un Vilage où on le contraignit de se reposer deux ou trois heures, un Escuyer d'Andramite, qui s'y estoit arresté, parce qu'il avoit esté blessé, qui sçavoit tout le secret de son Maistre : si bien que Chrysante qui le connoissoit fort, ayant adverty Cyrus qu'il pourroit aisément sçavoir beaucoup de choses de cét Homme, s'il vouloit le contraindre à dire ce qu'il sçavoit ; ce Prince employa pour cela,et les prieres, et les menaces, et les promesses de recompense, pour l'obliger à luy dire tout ce qu'il sçavoit et d'Aryante, et d'Andramite. Seigneur, luy dit-il, si ce que je sçay pouvoit mettre la personne de mon Maistre en vostre puissance, quoy que je connois bien que le dessein du Prince Aryante est fort injuste, je ne vous en dirois rien, quelques menaces que vous me pussiez faire, et quelques recompenses que vous me pussiez faire esperer. Mais Seigneur, comme cela n'est pas, si vous me voulez faire la grace de me promettre de pardonner un jour à mon Maistre, si la passion qu'il a pour Doralise l'a engagé dans un dessein aussi injuste qu'est celuy du Prince Aryante, je vous diray tout ce qui s'est passé entre eux. Comme il y avoit de la generosité au discours de cét Escuyer, et qu'il ne demandoit rien pour Aryante, Cyrus luy promit ce qu'il vouloit : à condition qu'il luy dist tout ce qu'il sçavoit du dessein d'Aryante, et qu'il luy aprist comment il avoit pû tromper Mandane, et venir à bout de l'enlever. Seigneur (luy dit-il alors, apres l'avoir remercié de la promesse qu'il luy avoit faite) comme j'ay esté assez heureux pour estre aimé de mon Maistre, et qu'en cette derniere occasion je luy ay esté necessaire, je sçay tout ce que vous vouléz sçavoir : c'est pourquoy je vous diray que le Prince Aryante ayant lié une amitié tres particuliere avec Andramite, luy descouvrit enfin qui il estoit, et quelle estoit la passion qu'il avoit pour la Princesse Mandane. Et il le luy descouvrit le jour mesme que vous luy apristes que le Roy d'Assirie n'estoit pas mort ; qu'il viendroit dans trois jours vous trouver aupres des Ruines d'un vieux Chasteau ; et que vous deviez vous battre contre luy : et le jour mesme aussi que vous luy donnastes un Ordre pour montrer à tous les Chefs de vos Troupes, en cas que vous succombassiez à ce combat : afin qu'ils obeïssent à la Princesse Mandane. Mais Seigneur, apres que le Prince Aryante eut dit toutes ces choses à mon Maistre, et qu'il luy eut fait sçavoir que vous luy aviez mesme baillé de quoy s'assurer de tous ses Compagnons, il luy dit les choses du monde les plus passionnées : et si je puis l'excuser sans vous irriter, je puis vous assurer qu'il ne vous a pas trahi sans peine, et que sa generosité a combatu sa passion plus d'une fois. Mais à la fin cette passion estant la plus forte, il pria Andramite de l'assister, dans le dessein qu'il imaginoit d'enlever Mandane, la nuit mesme qu'il sçavoit que vous deviez partir pour aller vous battre contre le Roy d'Assirie : et pour l'y engager par interest, il luy dit qu'en enlevant Mandane, il luy enleveroit Doralise. De sorte que mon Maistre qui jusques alors avoit resisté au dessein d'Aryante, ne pût plus resister luy mesme à sa propre passion : car venant à considerer quel estoit le Rival qu'il avoit en la personne du Prince Myrsile, il jugeoit bien qu'il n'avoit rien à pretendre à Doralise : et que si elle avoit jamais à aimer quelqu'un, ce seroit bien plus tost ce Prince que luy. Si bien que le dessein d'Aryante qu'il avoit trouvé si injuste, lors que son amour n'y avoit nul interest, ne le luy sembla plus assez pour ne s'y engager pas : de sorte que ne le combattant plus, ils ne songerent tous deux qu'à l'executer. Pour cét effet je fus appellé par ces deux Amans, afin de leur trouver des gens fidelles pour un grand dessein : et en effet je m'assuray de vingt Soldats déterminez pour joindre aux Gardes de la Princesse, dont Aryante estoit asseuré, et aux Amis d'Andramite, dont il s'assura. Ainsi Seigneur, ayant conduit la chose avec un grand secret, il y eut plus de cent hommes disposez à faire aveuglément tout ce qu'Aryante voudroit. Mais enfin le jour estant venu, et Aryante sçachant que vous deviez partir une heure apres que la Lune seroit levée, ils resolurent pour faire cét enlevement sans bruit, de tromper Mandane : pour cét effet Aryante fut faire éveiller Martesie, afin qu'elle esveillast cette Princesse : luy disant que c'estoit pour une affaire de telle importance, que la chose ne souffroit pas un moment de retardement : et en effet Martesie s'estant levée, et estant allée esveiller Mandane, cette Princesse fit entrer Aryante, qui luy parla avec une melancolie sur le visage, proportionnée à la funeste nouvelle qu'il vouloit luy dire, et qu'il vouloit qu'elle creust. Mains enfin Seigneur, sans m'amuser à vous dire precisément ce qu'il dit à cette Princesse pour la tromper ; je vous diray seulement que suivant ce qu'il avoit resolu avec mon Maistre, il luy aprit que le Roy d'Assirie n'estoit pas mort : il luy dit ce que vous luy aviez promis a. Sinope ; et il luy montra l'Ordre que vous luy aviez laissé pour s'en servir, en cas qu'il sçeust que vous fussiez vaincu au combat que vous deviez faire contre ce Prince. De sorte que la Princesse lisant un Ordre escrit de vostre main, qu'elle voyoit qui ne luy devoit estre montré qu'apres vostre mort, elle en tira une consequence aussi funeste que le Prince Aryante le vouloit : et elle ne douta point du tout que le Roy d'Assirie ne vous eust tué. Elle en douta mesme d'autant moins, que le Prince Aryante trouva moyen par un Escuyer qu'il a, qui est le plus adroit du monde, de luy faire prendre le soir à vostre Apartement, l'Escharpe que vous aviez portée le jour auparavant, qui est la mesme, à ce que j'ay oüy dire, que cette Princesse vous avoit refusée en Capadoce, et que vous eustes du Prince Mazare, lors qu'il pensa mourir apres avoir fait naufrage avec cette Princesse : si bien que comme elle demanda au Prince Aryante comment il sçavoit que vous estiez mort ? il luy dit qu'Ortalque qui vous avoit suivy, luy en estoit venu aporter la nouvelle, et luy avoit mesme aporté l'Escharpe qui avoit este à elle : adjoustant qu'il luy auroit amené Ortalque, n'eust esté que ce fidelle Serviteur n'ayant pû souffrir vostre perte, l'avoit voulu vanger sur l'Escuyer du Roy d'Assirie ; si bien que s'estant battu contre luy, il avoit esté si blessé, que tout ce qu'il avoit pû faire avoit esté de le venir advertir de ce funeste accident, suivant l'ordre qu'il en avoit reçeu de son Maistre devant son combat. Aryante adjousta encore, que tout blessé qu'il estoit, il le luy auroit amené, n'eust esté qu'il avoit eu peur que si les Gardez du Chastean l'eussent veû, il ne se fust espandu quelque bruit de la chose, avant qu'elle eust eu le temps de songer à sa seureté. Apres cela Mandane luy demanda en soupirant, ce qu'Ortalque avoit lait du corps de son Maistre ? et Aryante luy respondit, que le Roy d'Assirie qui avoit sans doute dessein de s'assurer d'une partie des Gens de Guerre, devant qu'on sçeust la chose, n'avoit pas voulu qu'Ortalque l'eust fait raporter, et qu'il avoit mesme falu qu'il se fust dérobé de luy pour revenir. De sorte Madame, luy dit il, que c'est à vous à penser ce qu'il est expedient de faire pour vostre seureté : car je vous avoüe que je crains un peu que les commandemens d'un Roy vivant et victorieux ne soient plus puissans que les Ordres d'un Prince vaincu et mort, quoy que ce Prince fust le plus Grand Prince du Monde, Vous pouvez juger Seigneur, combien cette nouvelle affligea la Princesse Mandane : aussi dit elle en un demy quart d'heure, tout ce que la plus violente douleur peut faire dire : car je l'ay entendu raconter ce matin en marchant au Prince Aryante, qui le disoit à mon Maistre. Mais enfin apres que cette Princesse eut fait des plaintes fort touchantes, elle dit au Prince Aryante qu'elle luy demandoit conseil : le conjurant de tenir la parole qu'il vous avoit donnée, et de mourir plustost que de la laisser sous la puissance du Roy d'Assirie. Madame, luy dit-il, vous n'avez que faire de m'exhorter à vous deffendre contre ce Prince, car j'y suis assez resolu : mais la difficulté est d'imaginer de le faire utilement, et de ne mourir pas sans vous mettre en liberté. Cependant je vous le dis encore une fois je ne croy point que l'Ordre que j'ay de l'illustre Cyrus, suffise pour tenir tous les Chefs et tous les Soldats dans leur devoir : car enfin Cresus et le Prince Myrsile voyant leur Vainqueur mort, seront peutestre bien aises d'aider au Roy d'Assirie à remonter au Thrône, afin d'y remonter eux mesmes. Le Prince Artamas, tout genereux qu'il est, ne sera peut-estre aussi pas marry de cesser d'estre Tributaire de Ciaxare, à qu'il n'a pas autant d'obligation qu'à Cyrus. Le Roy d'Hircanie sera sans doute dans les mesmes sentimens : et je ne sçay si Gobrias, et Gadate, ne seront point ce qu'ils pourront en cette occasion, pour faire oublier au Roy d'Assirie, tout ce qu'ils ont fait contre luy. En fin Madame, tant de Peuples nouvellement conquis, sont fort propres à se rebeller : et je pense que j'ay lieu de craindre, que les Ordres de l'illustre Cyrus ne soient mal suivis, si on ne trouve du moins lieu de mettre vostre Personne en seureté, avant que la mort de ce Prince soit divulguée. Mandane entendant parler Aryante de cette sorte, et trouvant que ce qu'il disoit avoit beaucoup d'aparence : elle luy dit que la douleur troubloit si fort sa raison, qu'elle n'estoit pas capable de resoudre ce qu'elle devoit faire, pour ne tomber pas en la puissance du Roy d'Assirie : qu'ainsi elle le prioit de luy dire ce qu'il croyoit à propos qu'elle fist ? Puis que vous me l'ordonnez Madame, luy respondit il, je vous diray que selon mon sentiment il faudroit que vous partissiez diligemment, pour aller à un Port du Pont Euxin, que je sçay qui n'est qu'à une journée d'icy : que dés que vous y seriez, on s'assurast d'un Vaisseau en cas de besoin : qu'apres cela estant en lieu où le Roy d'Assirie ne pourroit estre Maistre de vostre personne, vous envoyassiez commander à tous ceux qui commandent les Troupes, de venir recevoir vos Ordres, suivant celuy qu'on leur feroit voir de leur General mort. Que s'ils obeïssoient, et que le Roy d'Assirie ne les en empeschast pas, vous continuassiez vostre voyage : et que s'ils n'obeïssoient pas, vous vous embarquassiez à l'heure mesme, pour vous mettre en lieu d'assurance, afin que le Roy d'Assirie ne peust tout au plus que reprendre une partie de ses Estats, sans estre en pouvoir de vous faire une seconde violence. Mandane trouvant ce qu'Aryante luy disoit fort raisonnable, se resolut de le croire : elle voulut pourtant qu'il envoyast querir Chrysante et Aglatidas : mais Aryante luy ayant dit qu'ils logeoient loin du Chasteau, et que l'importance de ce dessein estoit le secret et la diligence, elle ne s'y opiniastra pas : joint aussi qu'elle avoit une affliction si sensible, et qu'elle avoit tant de peur de tomber sous la puissance du Roy d'Assirie, qu'elle n'avoit l'esprit remply que de douleur et de crainte : si bien que ne pouvant pas ne se confier point à un homme à qui vous aviez confié vostre honneur, et à qui vous l'aviez confiée elle voulut pourtant luy faire de grands reproches avec le Roy d'Assirie : mais pour les faire cesser, qu'il luy avoit donné l'Ordre qu'il luy avoit montre : de sorte que cette Princesse se resolvant à suivre ses advis, elle l'a envoyé donner ordre à son départ ; elle s'est levée en diligence ; et elle est partie avec deux Filles seulement, croyant qu'Aryante n'avoit autre dessein que de la mettre en seureté. Mais Seigneur, j'oubliois de portée d'elle mesme à suivre les advis d'Ariante, il l'eust enlevée de force : et qu'il luy eust dit qu'il avoit eu ordre de vous d'en user ainsi, et de la remener au Roy son Pere. Mais Seigneur, il n'en a pas esté à la peine : car comme je l'ay desja dit, cette Princesse se confiant à celuy à qui vous vous estiez confié ; et ne soupçonnant pas qu'on fust amoureux d'elle, elle a elle mesme aidé à son enlevement. En effet lors que le Roy d'Assirie est arrivé, elle croyoit encore que vous estiez mort, qu'Aryante se nommoit Anaxaris ; et qu'il estoit son Protecteur. Mais encore, interrompit Cyrus, quel est le dessein d'Aryante, et en quel lieu va-t'il mener Mandane ? Seigneur, repliqua cét Escuyer d'Andramite, s'il ne change point d'avis, il va aborder à un Port de la Colchide, et demeurer caché dans cette Province : jusques à ce qu'il ait fait de deux choses l'une ; ou qu'il ait negocié avec la Reine sa Soeur, ou qu'il luy ait declaré la guerre : car j'ay sçeu que depuis peu de jours, il estoit venu un homme de qualité desguisé, luy dire qu'en fin ses Amis avoient formé un grand Parti contre Thomiris ; et que les choses estoient en estat, que pourveu que vous voulussiez luy donner de secours, il pourroit forcer Thomiris à luy rendre le Royaume des Issedons, qu'il pretend que cette Princesse possede injustement à son prejudice. Ce Scythe qui est venu advertir Aryante (reprit Indathirse, en adressant la parole à Cyrus) est assurément celuy pour qui je vous ay demandé protection : si cela est, repliqua Cyrus, il pourroit peut-estre encore nous donner quelque lumiere de ce que nous voulons sçavoir. S'il en sçait quelque chose, reprit Indathirse, j'espere qu'il me le dira : car il est fort de mes Amis, et m'a mesme quelque obligation. De sorte que comme c'est un tres honneste homme, j'ay lieu d'esperer qu'il ne me cachera pas ce que je voudray sçavoir de luy, s'il me le peut dire sans trahir son Amy. Eh de grace, dit Cyrus à Indathirse, faites que je sçache d'Aryante tout ce que vous en pourrez sçavoir ! je n'y manqueray pas, Seigneur, respondit ce genereux Scythe : car je vous assure que j'aurois autant de joye de vous aider à delivrer Mandane, que j'en eus lors que je fus assez heureux pour vous faciliter les voyes de sortir du Païs des Massagettes.

Dispositions prises par Cyrus

Apres cela, Cyrus l'ayant remercié, et ayant reconfirmé la promesse qu'il avoit faite à cét Escuyer d'Andramite, il s'en retourna au lieu d'où Mandane estoit partie ; mais en y allant il rencontra le Prince Myrsile : qui avec un desespoir qui n'eut jamais de semblable, luy dit en l'abordât, Seigneur puis qu'il s'est trouvé un Sujet du Roy mon Pere, capable de favoriser l'enlevement de la Princesse Mandane, il me semble que je n'en suis pas innocent : mais si vous me faites la grace de considerer ce qu'il fait contre moy mesme, vous connoistrez sans doute que je n'en suis pas coupable. Comme il disoit cela Mazare les joignit : mais avec tant de tristesse sur le visage, qu'il estoit aisé de voir qu'encore qu'il ne pretendist plus rien à Mandane, il ne laissoit pas de s'interesser tres fort à tous ses malheurs. Aussi à peine Cyrus eut-il respondu civilement à ce que le Prince Myrsile luy avoit dit, que Mazare le conjura de luy dire, s'il avoit apris quelque chose de Mandane ? de sorte que Cyrus qui l'estimoit fort, et qui l'eust aimé tendrement s'il n'eust pas esté son Rival, luy rendit conte de ce qui s'estoit passé avec beaucoup d'exactitude : mais dés qu'il eut achevé de parler, ha Seigneur, luy dit-il, vous estes bien genereux de satisfaire ma curiosité ! car enfin quoy que je n'aye enlevé Mandane qu'une fois, on peut pourtant dire que j'ay beaucoup de part, et à la violence que le Roy de Pont luy a faite, et à l'enlevement du Prince Aryante : puis qu'il est vray que si je ne l'eusse pas enlevée, ces deux Princes ne seroient pas ses Ravisseurs : aussi vous puis-je assurer, que j'employeray mon sang et ma vie aveque joye, pour luy faire recouvrer la liberté que je luy ay fait perdre. Helas, s'écria Cyrus, apres ce qui s'est passé, que devons nous attendre de l'advenir ! et s'il faut encore donner autant de Batailles ; prendre autant de Villes ; et qu'il en couste la vie à plus de cent mille hommes, nous ne vivrons pas assez long temps pour la delivrer. En suitte de cela Cyrus recommençant de marcher, s'entretint luy mesme jusques à ce qu'ayant aussi rencontré Artamas, il luy redit tout ce qu'il avoit desja raconté à Mazare : apres quoy il fut droit au Chasteau où les Femmes de Mandane estoient demeurées avec toutes les Dames de Themiscire ? qui s'en retournerent le lendemain au matin : car la Riviere qui s'estoit débordée se retira assez pour les laisser passer : Mais comme Arianite estoit de leur connoissance, elle s'en alla avec elles, aussi bien que Pherenice, et toutes les autres Femmes de Mandane : Cyrus priant Amaldée d'en avoir foin, jusques à ce que cette Princesse fust en liberté : et de les mener à Themiscire, où il donneroit ordre qu'elles eussent toutes les choses dont elles auroient besoin. Cependant Indathirse pour ne perdre point de temps, fut visiter Adonacris, afin de sçavoir de luy tout ce qu'il en pourroit apprendre, devant que Cyrus resolust ce qu'il avoit à faire : mais pendant qu'il y fut, Cyrus donna ordre non seulement qu'on rendist au corps du Roy d'Assirie, tous les honneurs qu'on luy eust pu rendre, si ce Prince fust mort sur le Throsne : mais encore qu'on le portast au superbe Tonbeau que la Reine Nitocris sa Mere avoit fait bastir sur une des Portes de Babilone. Et en effet trois jours apres, son corps fut mis dans un Chariot, couvert d'un grand Drap noir brodé dor : dont les Chevaux qui le tiroient avoient des Housses magnifiques : de plus, ce Chariot estoit suivi de deux cens hommes en deüil, et à cheval, dont la moitié alloit devant, et l'autre moitié derriere. Cependant comme Cyrus aimoit tousjours beaucoup mieux faire cent choses inutiles pour le service de Mandane, que de manquer à en faire une necessaire ; il fit partir des Espions pour la Colchide, où l'Escuyer d'Andramite luy avoit dit qu'Aryante alloit aborder : et il envoya secrettement Ortalque desguisé vers Gelonide, qui luy avoit esté si favorable du temps qu'il estoit aupres de Thomiris. Mais comme ç'avoit esté Chrysante qui avoit eu le plus de commerce avec elle, Cyrus voulut qu'il luy escrivist aussi : et qu'Aglatidas qui estoit Neveu de cette sage Personne fist la mesme chose : faisant dessein de marcher lentement vers ce Païs-la, jusques à ce qu'il sçeust precisément où estoit Mandane. Mais durant que Cyrus pensoit à tant de choses, Indathirse ayant esté voir Adonacris, et l'ayant trouvé en estat de pouvoir l'entretenir sans l'incommoder ; il le conjura de luy dire ce qu'il sçavoit du dessein du Prince Aryante. Ce que j'en sçay, reprit Adonacris, est que je me suis opposé autant que j'ay pû, depuis trois jours que je suis icy, à l'injuste dessein qu'il vient d'executer : et peu s'en est falu, genereux Indathirse, que je n'aye trahi le Prince Aryante, afin de le servir : et de l'empescher de destruire un grand dessein que j'ay tramé pour luy, depuis qu'il est aupres de Cyrus. Mais comme j'ay eu peur de le perdre en le voulant sauver, je n'ay osé me confier à un Prince de qui je n'ay pas l'honneur d'estre connu : et si les Dieux eussent voulu que vous eussiez esté icy le jour que j'y arrivay, les choses ne seroient pas aux pitoyables termes où nous les voyons pour le Prince Aryante : car enfin Seigneur, il perd un Royaume pour enlever Mandane, et il a mieux aime en estre le Ravisseur, que d'estre Roy des Issedons. J'entens si peu tout ce que vous me dittes, reprit Indathirse, que je n'y sçaurois respondre : car comme depuis que j'ay quitté Thomiris, j'ay tousjours esté en Grece où j'allois chercher Anacharsis, qui comme vous sçavez est mon Oncle, je ne sçay que fort confusément ce qui s'est passé dans toutes les deux Scythies : parce que voulant tascher d'oublier l'ingrate Thomiris, je ne voulois pas seulement me souvenir du Païs qu'elle habite, ni en demander des nouvelles. Il est vray que depuis que je suis passé en Asie, j'ay sçeu qu'aussi tost apres mon départ des Massagettes, il y avoit eu guerre entre Aryante et Thomiris, pour une pretention que ce Prince avoit à la Couronne : mais j'ay sçeu cela si confusément, que vous me ferez plaisir de me dire non seulement tout ce que vous sçavez d'Aryante et de Thomiris, mais encore tout ce qui vous est arrivé : et si vous voulez achever de m'obliger, vous souffrirez que l'illustre Cyrus sçache tout ce que vous me ferez sçavoir. Mais pour vous le persuader, je vous assure qu'il importe au Prince Aryante que vous aimez, que vous obligiez un Prince, qui asseurément sera un jour son Vainqueur : car puis qu'il est son ennemy, il ne peut manquer d'en estre vaincu. Comme je n'ay rien à dire du Prince Aryante qui luy puisse nuire, repliqua Adonacris ; et qu'au contraire tout ce que j'en sçay peut servir à l'excuser, je serois volontiers ce que vous desirez si je le pouvois : mais il faudroit faire un si long discours, pour dire à l'invincible Cyrus tout ce qui regarde Aryante, et tout ce qui me touche, que je ne croy pas que je le peusse faire en l'estat où je me trouve. Il est vray que j'ay un Amy qui est arrivé icy ce matin, qui sçait toutes ces choses comme je les sçay moy mesme : et qui parle si agreablement Grec, qu'il fera ce recit beaucoup mieux que je ne ferois. Indathirse voyant en effet qu'il seroit difficile qu'il peust paler long temps sans se faire mal, quoy qu'il se portast assez bien de ses blessures, accepta l'offre qu'il luy faisoit : de sorte qu'Adonacris ayant envoyé appeller son Ami, qui se nommoit Anabaris, il luy fit salüer Indathirse : et luy ayant dit l'office qu'il luy pouvoit rendre, il se disposa à obeïr : de sorte qu'Indathirse luy ayant dit qu'il prendroit l'heure de Cyrus, et puis qu'il la luy envoyeroit dire, il quitta ces deux illustres Scythes, et fut retrouver ce Prince : qui sans vouloir differer davantage à aprendre tout ce qui regardoit Aryante, obligea Indathirse à luy amener Anabaris dés ce soir. Mais comme Indathirse estoit bien aise d'obliger Adonacris, il luy en fit une Peinture qui donna beaucoup d'estime pour luy à Cyrus : et qui le disposa à croire tout ce qu'on luy diroit de sa part : et à estre bien aise de sçavoir la vie d'un si honneste homme, puis qu'il ne pouvoit aprendre bien precisément tout ce qu'il vouloit sçavoir d'Aryante, sans sçavoir en mesme temps la fortune d'Adonacris. Si bien que pressant Indathirse de luy, tenir sa parole, il envoya querir Anabaris, qu'il presenta à Cyrus : qui apres l'avoir reçeu avec beaucoup de civilité, le pria de faire ce que son Ami desiroit de luy : de sorte que Cyrus, Indathirse, et luy, ayant chacun pris la place qu'ils devoient occuper, il prit la parole en ces termes.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : les revendications des Issedons

La royauté de Thomiris

HISTOIRE DU PRINCE ARYANTE, D'ELYBESIS, D'ADONACRIS, ET DE NOROMATE.

La royauté de Thomiris

Lors que je considere, Seigneur, par quelles voyes les Dieux font arriver les evenemens les plus surprenans ; etquel est cét indissoluble enchainement des petites choses aux grandes, et des grandes aux petites ; je ne puis que je n'admire leur conduite, et que je n'avoüe que ce n'est point aux hommes à la vouloir penetrer. En effet Seigneur, qui pourroit penser que la violence que le Prince Aryante vient de faire à la Princesse Mandane, eust sa premiere cause dans les avantures que je m'en vay vous raconter ? et que devant mesme qu'Aryante la connust, il eust fait cent choses qui eussent mis dans son esprit la disposition pour commettre le crime qui vous afflige aujourd'huy. Cependant il est certain que durant que vous estiez aupres de Thomiris, et que le Prince Aryante estoit au Royaume des Issedons, avec le Prince Spargapise, il s'y passoit des choses, qui auroient empesché celle qui vient d'arriver, si elles ne fussent pas arrivées. Apres cela Seigneur, je pense qu'il est à propos que je vous die, pour l'intelligence de ce que j'ay à vous raconter, que le Pere de Thomiris n'estoit pas né Roy : et que lors qu'il le devint, il estoit desja marié. En effet Thomiris qui estoit alors sa Fille unique, avoit quatre ans, lors que le Prince Lypacaris son Pere, par ses brigues et par sa valeur, s'empara du Royaume des Issedons, apres la mort du dernier des anciens Rois. De sorte que par ce moyen, le Prince Aryante n'estant venu au Monde que deux ans apres que Lypacaris fat monté au Thrône, Thomiris a six ans plus que le Prince Aryante. Je vous dis cela Seigneur, pour vous faire comprendre par quel droit Thomiris regna, au prejudice de ce Prince : car il faut que vous sçachiez que les Issedons sont tellement persuadez que la prudence ne se peut trouver avec la jeunesse ; que sans faire nulle consideration sur la difference des Sexes, ils ont une Loy qui porte, que lors que leur Roy vient à mourir, il faut que ce soit l'aisné de ses Enfans qui regne : ainsi s'il a une Fille plus âgée que ses Fils, c'est à elle à qui apartient la Couronne. La chose estant donc de cette sorte, et le Pere de Thomiris venant a. mourir, cette jeune Princesse qui avoit quatorze ans, fut proclamée Reine, parce que le Prince Aryante n'en avoit que huit : et elle le fut d'autant plus facilement que le Fils du feu Roy des Massagettes, qui estoit alors à Issedon, et qui estoit fort amoureux de cette jeune Princesse, appuya la chose par sa presence, et pour son interest, afin d'unir en sa personne deux Royaumes sous une mesme authorité. Et en effet la chose alla comme il le souhaitoit : car Thomiris fat declarée Reine, et il l'espousa peu de temps apres : il est vray qu'ils ne tarderent guere à Issedon : qui est la Capitale de nostre Royaume : parce que le Roy des Massagettes estant mort, le Prince son Fils mena la Reine sa Femme en son Païs, et l'y mena doublement en deüil, à cause que la Reine sa belle Mere mourut aussi. De sorte que ce Prince menant le jeune Aryante aveque luy, il l'osta par ce moyen de la veuë de ces Peuples : de peur que venant à murmurer de n'avoir plus de Roy qui demeurast dans leur Royaume, il n'y eust quelque remuëment sous son nom. Cependant cette jeune Princesse ayant donné dés la premiere année un Successeur au Roy son Mary, ce Prince qui avoit eu tant de foin d'unir deux Royaumes sous une seule Puissance, mourut subitement : et laissa Thomiris Regente du Royaume des Massagettes pendant la jeunesse de Spargapise, et Maistresse de deux Estats. Quoy que cette Reine fust fort jeune, elle regna pourtant absolument, et avec beaucoup de gloire : et elle se rendit mesme si redoutable, et aux Grands, et aux Peuples, qu'il n'y eut alors nul souslevement dans les deux Royaumes, dont elle avoit la conduite. Cependant quoy qu'elle fust née à Issedon ; que ce Royaume là soit plus civilisé que celuy des Massagettes ; que nous y ayons de belles Villes ; et que toutes les Habitations de l'autre ne soient que des Tentes, elle prefera pourtant ce Peuple guerrier, à celuy qui est plus poly, et de moeurs plus douces. De sorte que se contentant d'envoyer des Lieutenans à Issedon, elle demeura tousjours aux Tentes Royales : et elle avoit mesme tousjours voulu que le Prince Aryante y demeurast, jusques à ce que ces Peuples, ayant enfin un peu murmuré contre l'injuste violence de ceux qu'elle envoyoit pour les gouverner ; elle se resolut d'y envoyer le jeune Spargapise son Fils, quoy qu'il ne fust qu'un enfant, afin que sa presence appaisast ce tumulte. Mais comme ce jeune Prince aimoit fort Aryante, il falut que Thomiris souffrist qu'il fist ce voyage aveque luy, qui fut plus long qu'elle ne pensoit. Or Seigneur, ce voyage dont je parle, estoit celuy qu'estoient allé faire ces deux Princes, lors que vous arrivastes aupres de Thomiris : pendant lequel il n'est sorte de divertissement qu'on ne leur donnast, pour tascher d'obliger Spargapise à se plaire parmy nous : afin que nous ne fussions pas tousjours privez de la veuë de celuy qui devoit estre nostre Roy. Comme Issedon est une des plus agreables Villes qu'on puisse voir, ce fut celle où Spargapise et Aryante tarderent le plus apres avoir fait le tour du Royaume. Ce n'est pas que Spargapise fust encore en âge de gouster tous les plaisirs : mais comme Aryante avoit huit ans plus que luy, c'estoit veritablement pour ce Prince que les divertissemens ou il y avoit le plus d'esprit estoient : ainsi la Dance, les Festins, le Bal, et les exercices du corps estoient pour Spargapise ; mais les promenades galantes, la conversation des Dames, et la societé raisonnable, estoient pour le Prince Aryante, qui estoit sans doute desja un des Princes du Monde le plus agreable. Aussi se forma-t'il une Cour tres magnifique et tres belle, pendant qu'il fut à Issedon : n'y ayant pas un homme de qualité, ny un homme d'esprit dans le Royaume, qui ne s'y rendist en ce temps-là ; ny mesme pas une femme de condition qui ne s'y trouvast aussi. De sorte que par ce moyen, Issedon devint un des plus agreables sejours du monde : du moins sçay-je bien que dans toutes les deux Scythies, il n'y avoit point de Cour comme celle là. En effet nous faisons une si grande difference des autres Scythes à nous, que nous les appellons Barbares, aussi bien que les autres Mations : et ce qui fait que nous sommes plus polis qu'eux, est que comme nous ne sommes pas extrémement esloignez du Pont Euxin, et que nous sommes fort prés de la Mer Caspie, nous avons plus de commerce avec les Estrangers, que les Scythes qui sont au delà de ces terribles Montagnes, qui separent les deux Scythies. Si bien que le meslange de tant de Peuples differens qui le sont habituez parmy nous, a adoucy la ferocité des anciens Scythes, et nous a plus civilisez que les autres ne le sont : joint que la plus part tiennent aussi parmy nous, que nous sommes descendus des Grecs, aussi bien que les Callipides, qui sont d'autres Peuples, qui sont pourtant reputez veritablement Scythes aussi bien que nous : de sorte que soit par les premieres raisons que j'ay apportées, ou par celle de nostre origine, nous sommes sans doute plus polis que nos voisins, comme je l'ay desja dit.

Présentation d'Adonacris, d'Elybesis et d'Agathyrse

Mais pour en revenir où l'en estois, je vous diray qu'Adonacris à la priere de qui je parle, et qui est un aussi honneste homme qu'il y en ait en aucun lieu de la Terre, fut un de ceux qui eut le plus de part à l'amitié des deux Princes, mais particulierement à celle d'Aryante : et certes Seigneur, ce n'estoit pas sans raison qu'il en estoit aimé, puis qu'il est vray qu'il seroit difficile de trouver un homme plus aimable que luy. Car non seulement il est bien fait, et a du coeur, et de l'esprit, mais il a de plus une tendresse pour ses Amis, la plus engageante qu'il est possible : et il a tellement l'air du Monde, qu'il plaist infiniment dés la premiere fois qu'on le voit : ainsi il ne se faut pas estonner s'il plût au Prince Aryante. Mais Seigneur, si Adonacris plût à ce Prince, une Soeur qu'il a, qui s'apelle Elybesis, luy plût encore davantage : et il fut si fort touché de la beauté de cette Personne, que je ne sçay comment il est possible qu'une si violente passion ait pû cesser, et faire place à une autre dans son coeur, quelque legitime sujet qu'il en ait eu. Mais Seigneur, avant que de m'engager à vous descrire la naissance, la fuite, et la fin de cette amour, il faut que je vous aprenne qu'avant que le Prince Aryante vinst à Issedon, il y avoit un homme de qualité de cette Ville-là nommé Agathyrse, qui estoit devenu fort amoureux d'Elybesis, et qui avoit mesme esté assez heureux pour n'estre pas mal dans son esprit : de sorte qu'on peut dire qu'Aryante attaquoit une Place qui estoit desja rendue, lors qu'il entreprenoit de toucher le coeur Elybesis : mais comme cette passion estoit assez cachée, ce Prince ne sçeut pas d'abord l'engagement de la Personne qu'il aimoit. Cependant Agathyrse a pourtant tout ce qu'il faut pour faire qu'on sçache bien tost s'il aime ou s'il n'aime pas : car il est d'un temperamment ardent et passionné ; il veut tout ce qu'il veut fortement ; il est magnifique en toutes choses plus qu'on ne le sçauroit penser, et infiniment propre en ses habillemens. Il a la taille bien faite, les cheveux bruns, les yeux vifs et petillans, et son visage montre tellement ses sentimens de son ame, qu'il est aisé de connoistre en le voyant seulement, qu'il a le coeur Grand et fier ; et qu'il l'a mesme beaucoup au dessus de sa condition. Mais pour achever de vous faire connoistre ce Rival d'Aryante, je vous diray encore qu'il a infiniment de l'esprit, et de l'esprit esclairé, et qu'il a une imagination vive, qui luy donne cent visions agreables, qui fournissent sort à la conversation. Il est vray qu'il a quelque chose d'inegal dans l'humeur, pour ne dire rien de plus : car il est quelquefois si dissemblable à luy mesme, qu'il y a des jours où il ne parle point, et d'autres où il parle presques tousjours. Il faut pourtant avoüer, que cette inégalité vient tres souvent de ce qu'il n'est pas avec des gens qui luy plaisent également : et tres souvent aussi par un pur effet de son temperament. Mais apres tout, si on peut dire de luy, qu'il est tantost gay, tantost triste, tantost complaisant, et tantost un peu contredisant ; on est aussi obligé de dire en mesme temps, qu'il est égallement genereux ; n'y ayant pas un homme au Monde plus officieux que luy : car en fin quoy qu'il aime les plaisirs aveque passion, il les quitte tous aveque joye, pour rendre office non seulement à ses Amis particuliers, mais à quiconque a de la vertu. Au reste comme la Musique est naturelle à tous les hommes, puis qu'il n'y en a point qui ne chantent, ou qui ne puissent chanter ; je pense pouvoir dire que la Poësie l'est aussi : et qu'il n'y a point de Peuples au Monde, où l'on ne trouve l'usage de ces paroles mesurées, qui sont un il agreable effet à l'oreille, et qui donnent tant de grace aux pensées de ceux qui escrivent en Vers. De sorte que les Scythes, et particulierement les Issedons, ont une espece de Poësie, qui ne déplaist pas à ceux qui entendent la naïveté de nostre Langue ; ainsi je puis vous assurer que si vous l'entendiez, et que vous vissiez des vers d'Agathyrse, vous seriez espouvanté qu'un Scythe en sçeust faire de si eslevez, et de si passionnez. De plus, quand il se trouve en belle humeur, son enjouement a je ne sçay quelle impetuosité surprenante, qui divertit extrémement, et qui le rend tres agreable. Il est vray que toutes les Dames luy font un peu la guerre, de n'estre pas assez respectueux envers nos Dieux : car enfin si l'occasion s'en presente, il raillera de Vesta, que nous appellons Tabiti, de Jupiter et de son Aigle ; de Vulcan, et de son Enclume ; de Neptune, et de son Trident ; d'Hercule et de sa Massuë ; de Mars, et de ses amours ; et ainsi des autres Divinitez que nous adorons, ou que les autres Peuples adorent. Ce n'est pas que je ne pense qu'il croit tout ce qu'on nous oblige de croire : mais comme presques toutes les Religions sont establies sur des choses qui ne sont pas de la vrai-semblance ordinaire ; Agathyrse s'est fait une habitude d'en railler, dont nos Dames auront bien de la peine à le corriger. De plus, quoy qu'il ait de l'ambition, il je soucie pourtant aussi peu de ceux que la Fortune a mis sur sa teste, que s'il estoit né sur la leur : et fait une profession si ouverte d'indépendance absolue, qu'il est aisé de connoistre qu'il ne peut jamais s'assujetir qu'à sa propre volonté, si ce n'est qu'il soit amoureux. Mais enfin pour le définir en peu de paroles, Agathyrse est un tres honneste homme, et un honneste homme encore d'un carractere fort particulier. Voila donc Seigneur, quel est celuy qui se trouva estre aimé Elybesis, avant qu'Aryante en fust amoureux. Pour cette belle Personne, il me seroit assez difficile de vous dépeindre precisément son humeur et son esprit : c'est pourquoy apres vous avoir dit qu'elle est grande, de belle taille ; qu'elle est fort blanche : qu'elle a les cheveux bruns ; qu'elle a de beaux yeux, et l'air du visage noble, languissant, et agreable ; je vous diray seulement qu'elle est née avec autant d'esprit que d'ambition, quoy qu'elle en ait une démesurée. Ainsi bien qu'on die qu'on ne peut avoir deux violentes passions à la fois, elle ne laissoit pas d'avoir de l'amour pour Agathyrse, quoy qu'elle eust l'ame tres ambitieuse. Apres cela Seigneur, il vous est aisé de juger, qu'Aryante ne fut ny bien ny mal reçeu Elybesis, lors qu'il commença de luy faire connoistre la passion qu'il avoit pour elle : car l'engagement qu'elle avoit avec Agathyrse, estoit cause qu'elle ne pouvoit pas le recevoir tout à fait agreablement : et l'inclination ambitieuse de son ame, faisoit aussi qu'elle avoit quelque peine à se resoudre de mal-traiter un homme de la condition d'Aryante. Ainsi prenant d'abord un milieu assez difficile à tenir, on peut dire qu'elle n'eut ny complaisance, ny rudesse pour ce Prince.

Les débuts de l'amour d'Adonacris et de Noromate

Mais Seigneur, avant que de m'engager davantage dans la suitte de cette Histoire ; il faut que je vous die que durant que toute la Cour n'avoit les yeux attachez que sur le Prince Aryante, et sur Elybesis, Adonacris à la faveur de cette galanterie esclatante qui occupoit tout le monde, en commença une avec une Fille de haute qualité nommée Noromate, qui estoit venuë à Issedon avec son Pere pour une affaire importante. Mais il la commença sans que personne s'en aperçeust ; et il la conduisit avec tant d'adresse ; et il se trouva une si grande conformité d'humeur entre ces deux personnes ; qu'ils n'eurent presques pas besoin de se dire qu'ils s'aimoient, pour se le persuader. Noromate est pourtant une des Femmes du Monde qui a le plus de retenuë en toutes choses : et pour vous interesser en sa fortune, il faut Seigneur, que je prenne la liberté de vous la representer telle qu'elle estoit alors, et telle qu'elle est encore aujourd'huy. Imaginez vous donc une grande Fille de belle taille, mais j'entens de la plus belle, et de la plus noble ; qui a l'air Grand et modeste, le teint blanc, vif, et uny ; les yeux noirs, brillans, et doux ; le visage rond, la bouche bien faite, le nez un peu grand, et la mine haute, sans avoit rien de rude ny d'altier. De plus, Noromate a l'esprit proportionné à sa beauté : elle parle de bonne grace, et persuade avec une eloquence si douce, qu'on ne luy sçauroit resister. Elle paroist bonne, flatteuse, civile, et sincere : et quoy que ses ennemies luy disputent cette derniere qualité, en matiere d'amitié ; elles tombent pourtant d'accord, que quand elle ne seroit pas aussi sincere qu'elle le paroist, il seroit plus agreable d'estre trompé par elle, que d'estre fidellement aimé par beaucoup d'autres. Joint qu'à parler veritablement, je suis persuadé que Noromate ne se sert jamais de cette prudence accommodante, qui est necessaire à ceux qui n'ont pas une veritable sincerité, que pour s'empescher d'estre trompée : car en effet je la tiens une des meilleures et des plus sinceres personnes du monde, pour ceux qu'elle aime effectivement. De plus, elle a tellement tout ce qu'il faut avoir pour imprimer du respect à ceux qui l'aprochent, que je ne sçay comment Adonacris pût se resoudre de luy dire qu'il estoit amoureux d'elle. Aussi le hazard eut-il sa part à la hardiesse qu'il eut de luy descouvrir sa passion : et je pense que si Aryante n'eust point esté amoureux Elybesis, Adonacris n'eust osé dire à Noromate qu'il l'aimoit. En effet il y avoit desja quelque temps qu'Adonacris aimoit esperdûment Noromate, sans luy en avoir rien dit, lors que cette belle Fille luy parlant un jour qu'il l'estoit allé voir, se mit à luy raconter le plus agreablement du monde, quelle estoit l'envie que toutes les autres Belles d'Issedon portoient à Elybesis sa Soeur, de ce qu'elle avoit assujetti le coeur d'Aryante : car il estoit effectivement vray qu'elles en avoient un dépit estrange. Pour moy (disoit-elle apres avoir exageré avec beaucoup d'eloquence, toutes les marques d'envie qu'elle avoit remarquées dans l'esprit de toutes nos Dames) je ne trouve pas qu'il y ait une plus grande blesse, que celle de se mettre en chagrin pour une pareille chose : car si la personne qu'on prefere à toutes les autres a plus de merite qu'elles, il y a de l'injustice d'en murmurer : et si celuy qui luy donne la preference fait un mauvais choix, c'est n'estre guere glorieuse, ny guere raisonnable, que de s'affliger de n'avoir pas acquis l'estime d'un homme qui ne sçait point bien choisir. Joint aussi poursuivit-elle, que selon moy, l'amour ne doit pas toujours estre une preuve convainquante du merite extraordinaire de celles qui en donnent : puis qu'il est vray que c'est plus un effet de l'inclination que de la raison. Il est certain, reprit Adonacris, que je suis persuadé que la raison toute seule, ne fit jamais naistre l'amour : mais je le suis en mesme temps, que l'amour que la raison authorise, est mille fois plus forte que celle que la raison combat : et que pour aimer fortement, il faut que celuy qui aime, se puisse dire à luy mesme qu'il auroit deû choisir ce qu'il a aimé sans choix, et qu'il n'y ait aucune guerre civile entre son coeur et sa raison. Je comprens bien sans doute, respondit Noromate, que s'il estoit possible que la chose fust ainsi, que l'amour en seroit plus forte ; mais je croy que cela n'arrive pas souvent. Je ne sçay pas s'il arrive souvent, repliqua Adonacris, mais je sçay bien qu'il arrive quelquesfois ; et que cela est arrivé à un homme que vous connoissez. Il faut donc que ce soit au Prince Aryante, reprit elle, qui trouve en effet en la personne qu'il aime, de quoy empescher sa raison de s'opposer à son amour. Nullement, respondit Adonacris ; et quand il n'y auroit en ma Soeur que l'inégalité de naissance avec le Prince qui l'aime, ce seroit assez pour faire que la raison d'Aryante s'opposast à sa passion. Mais enfin, luy dit-il, aimable Noromate, je veux bien vous confier mon secret, et vous dire que c'est de moy dont je parle : de moy, dis-je, qui devant que de rien aimer, ay tousjours eu dans la fantaisie, de me former une idée d'une personne telle que je l'eusse voulu trouver pour me donner de l'amour : et en effet, adjousta-t'il, cette bizarre imagination s'estoit tellement mise dans mon esprit, que je n'allois en aucun lieu, sans chercher si je trouverois celle dont ma raison m'avoit fait une Image. Ha Adonacris (interrompit malicieusement Noromate, qui soupçonnoit déja quelque chose de sa passion) que je m'imagine que cette Image devoit estre belle ! pour moy, adjousta-t'elle, je me figure qu'on verroit la plus admirable chose qu'on vit jamais, si vous la pouviez faire voir : car enfin je suis assurée qu'en formant la beauté de cette Personne que vous vouliez aimer, vous luy aviez donné des cheveux du plus beau blond du Monde ; des yeux bleux ; l'air fort enjoüe : et je m'imagine en suitte que vous avez eu beau chercher, et que vous ne l'avez trouvée en nulle part. Pardonnez moy aimable Noromate, luy dit-il, si je vous contredis en tout ; car premierement je n'ay jamais crû qu'il fust possible, que je deusse avoir de l'amour pour une Beauté blonde ; et je n'ay pas esté si malheureux que vous pensez : car enfin, poursuivit-il en souriant, apres m'estre formé une idée de la plus grande Beauté du Monde, et d'une Beauté brune, et apres l'avoir cherchée inutilement en plus d'un Royaume : je la trouvay justement le jour que vous arrivastes à Issedon, et precisément lors que l'eus l'honneur de vous voir la premiere fois. Il faut assurément que vostre memoire vous trompe (reprit Noromate en rougissant) car je me souviens bien que le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir, j'estois seule dans ma Chambre, lors qu'Agathirse vous y amena. Je m'en souviens bien aussi, reprit Adonacris en souriant encore une fois, mais cela n'est pas incompatible avec ce que je vous ay dit : car enfin puis qu'il faut vous parler plus clairement, ce fut dans vos yeux que je trouvay ce beau feu que je cherchois pour me brusler : et ce fut en vostre Personne, que je trouvay cette Beauté parfaite que je desesperois de pouvoir jamais rencontrer en nulle part. J'avouë ; reprit Noromate, que ce que vous me dittes me surprend, et m'embarrasse : car ou je ne sçay point le Monde, ou si je croy ce que vous dittes, il faut que je vous responde comme à un homme qui m'a parlé avec trop de hardiesse. C'est pourquoy le mieux que je puisse faire, et pour vous, et pour moy, est de ne vous croire pas, et de m'imaginer pour vous excuser, que vous estes de l'opinion de ceux qui pensent qu'on ne peut jamais estre seul aupres d'une Dame qui n'est pas encore fort proche de la vieillesse, sans luy dire quelqu'une de ces sortes de galanteries, qui conviennent esgalement aux blondes, et aux brunes ; aux grandes, et aux petites ; et que les lévres de ceux qui les disent, prononcent bien souvent sans que leur coeur les avouë, et sans que leur esprit y pense. Ha Madame, interrompit Adonacris, ce que je viens de vous dire n'est point de cette nature, et ne peut jamais convenir qu'à vous seule ! De plus, je vous declare que mon coeur avoüe tout ce que ma bouche vous a dit : et que s'il l'accuse de quelque chose, c'est de n'avoir osé vous descouvrir entierement la grandeur de l'amour qu'il a pour vous. Vous m'en dittes tant, repliqua-t'elle, que je puis assurer que vous m'en dittes trop : car enfin quelque estime que j'aye pour vous, il faut que je resiste à l'inclination que j'avois à vous traiter comme un de mes plus chers Amis : il faut, dis-je, que j'esvite vostre rencontre ; que j'observe toutes mes paroles, et mesme tous mes regards : et il faut enfin que je me contraigne d'une telle sorte, que je commence déja de craindre que je ne vienne à vous haïr. Comme Noromate disoit cela, le Prince Aryante qui menoit Elybesis entra, qui rompit cette conversation, dont ils furent tous deux bien aises : car Adonacris craignoit que Noromate ne le mal-traitast, et Noromate n'estoit assurément pas faschée de n'avoir pas le temps de le maltraiter.

Agathyrse jaloux d'Aryante

Mais à peine Aryante et Elybesis furent ils entrez, qu'Agathyrse arriva : qui commençant de remarquer qu'Elybesis ne fuyoit pas la conversation d'Aryante, n'estoit pas trop satisfait d'elle. Aussi fut-il ce jour là fort chagrin : c'estoit pourtant un chagrin fier et superbe, qui ressembloit plus à la colere qu'à la simple douleur : car ou il ne parloit point, ou s'il disoit quelque chose, il le disoit seulement en deux mots, et toujours en contredisant. De plus, on voyoit dans les mouvemens de son visage, que le dépit qu'il avoit dans le coeur, n'estoit pas d'une nature à luy permettre de dire tout ce qu'il pensoit. Pour moy qui estois arrivé avec le Prince Aryante, je ne vy de ma vie personne dans les yeux de qui il fust plus aisé de connoistre les sentimens de l'ame : Aussi Elybesis les connut elle bien. Pour Aryante, il estoit si occupé à regarder la Personne qu'il aimoit, qu'il ne regarda point Agathyrse : et pour achever de le desesperer, le jeune Spargapise arriva : qui ne sçachant pas encore trop bien ce qu'il falloit dire à des Dames, se mit à luy parler en particulier, un moment apres qu'il fut entré : mais comme Agathyrse est adroit et hardi, il ne souffrit pas long temps cette contrainte. C'est pourquoy inventant sur le champ je ne sçay quelle plaisante nouvelle, dont il fit un grand secret à ce jeune Prince, et qu'il jugea luy devoir donner beaucoup de curiosité ; il luy dit qu'Elybesis en sçavoit tout le détail : et que s'il vouloir le luy demander tout bas, sans que le Prince Aryante l'entendist, elle le luy diroit sans doute. Mais Seigneur, adjousta-t'il, il faut la presser estrangement, et longtemps : car de l'humeur dout je la connois, elle ne dit jamais ce qu'elle voit qu'on veut sçavoir, que la centiesme fois qu'on l'en prie. Ha s'il ne tient qu'à cela, respondit innocement le jeune Spargapise, je la prieray plus de mille ! et je ne la quitteray d'aujourd'huy, qu'elle ne m'ait dit ce que je veux sçavoir : et en effet il changea de place à l'heure mesme, et fut se mettre aupres d'Elybesis. Comme Aryante devoit beaucoup de respect à Spargapise, il se retira pour le laisser parler en liberté : ainsi Agathyrse le separa d'Elybesis, sans qu'il sçeust qui l'en separoit. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'Elybesis, qui n'avoit garde de sçavoir une chose qu'Agathyrse avoit inventée sur le champ, en la disant à Spargapise, ne sçavoit ce que ce jeune Prince luy demandoit, et luy protestoit qu'elle ne l'entendoit pas. D'ailleurs, comme Agathyrse luy avoit dit qu'elle ne disoit jamais ce qu'on vouloit sçavoir d'elle, qu'on ne le luy eust demandé cent fois ; plus elle disoit ne sçavoir rien de ce qu'il vouloit sçavoir, plus il s'opiniastroit à luy soustenir qu'elle le sçavoit : mais à la fin elle le luy nia si fortement qu'il pensa la croire, et ne la tourmenter plus. Neantmoins comme Agathyrse luy avoit assuré affirmativement, qu'elle sçavoit ce qu'il luy avoit dit ; il se mit à luy dire tout haut, qu'Elybesis luy assuroit tellement qu'elle ignoroit absolument ce qu'il luy demandoit, qu'il croyoit qu'il faloit que ce fust luy qui se trompast. Je vous proteste Seigneur, repliqua hardiment Agathyrse, qu'il n'y a personne au monde qui sçache ce que vous voulez sçavoir, si Elybesis ne le sçait : et en effet il ne mentoit pas, car comme c'estoit une chose qu'il avoit inventée, personne n'avoit garde de la sçavoir. Cependant il joüa si bien, que le dessein qu'il avoit eu de separer Aryante d'Elybesis, reüssit admirablement : car il engagea si adroitement le jeune Spargapise, à s'opiniastrer de presser Elybesis de luy dire ce qu'elle ne sçavoit pas, que cela dura tout le jour ; qu'il avoit interrompu son Rival. Mais ce qui luy donna encore le plus de satisfaction, fut que sur la fin de cette opiniastre curiosité de Spargapise, il remarqua qu'Elybesis commençoit de soupçonner quelque chose, de la malice qu'il luy avoit faite, de sorte qu'il se retira moins chagrin qu'il n'avoit esté au commencement de la conversation. Il ne se crût pourtant pas encore entierement satisfait, s'il n'avoit une audience particuliere d'Elybesis, pour luy parler de sa nouvelle Conqueste : c'est pourquoy dés le lendemain il fut chez elle de si bonne heure, qu'estant accoustumée de n'achever de se coiffere s'habiller qu'apres disner, elle ne l'estoit pas tout à fait lors qu'il entra dans sa Chambre. De sorte que la trouvant encore fort occupée à consulter son Miroir, il luy demanda pardon de l'interrompre : mais il le luy demanda d'une maniere qui n'estoit pas trop soumise, et qui fit bien connoistre à Elybesis, qu'il avoit quelque chagrin dans l'esprit : c'est pourquoy achevant de ranger un peu plus negligemment les boucles de ses cheveux du costé qu'elle n'estoit pas achevée de coiffer, qu'elles ne l'estoient de l'autre, afin que ses Femmes se retirassent ; elle se hasta de se mettre en estat d'apaiser Agathyrse, si elle le pouvoit : car elle se doutoit bien de ce qui causoit son dépit. Mais à peine celles qui l'habilloient furent elles à l'autre costé de la Chambre, qu'Agathyrse prenant la parole avec une raillerie piquante, et un sourire malicieux ; le Prince Aryante est bien heureux, luy dit-il, de ce que je suis venu aujourd'huy vous voir : car Madame, si nous eussiez continué de vous habiller avec le mesme foin que vous aviez commencé d'avoir quand je suis entré, il vous auroit trouvée si belle, qu'il seroit assurément mort d'amour, avant que vous eussiez pû avoir loisir d'avoir compassion de luy. En me disant (repliqua-t'elle en rougissant de dépit) que le Prince Aryante m'eust trouvée belle, s'il m'eust veuë comme j'eusse esté si vous ne fussiez pas venu, c'est me dire tacitement que vous ne me la trouvez guere comme je suis presentement : mais soit que je ne sois pas fort jalouse de ma beauté, poursuivit elle, ou qu'en effet je ne croye pas qu'elle despende de deux ou trois boucles negligés ; si vous avez pensé me fascher, vous vous estes extrémement trompé. Si vous dites vray, respondit brusquement Agathyrse, j'en suis bien marry : car Madame, vous vous souciez si peu de faire depit aux autres, que je croy qu'il est permis de souhaiter de vous en faire quelquefois. Mais en fin, luy dit alors Elybesis, sans nous amuser à faire voir que nous avons de l'esprit, en disant des choses piquantes, comme nous en avons quand il nous plaist, à en dire d'agreables, de quoy vous pleignez vous ? le me pleins, Madame (reprit il, puis que vous voulez bien que je vous le die) de ce que la grande qualité vous esbloüit : et de ce que vous croyez que je doive plustost souffrir que le Prince Aryante vous aime, que si un homme de ma condition vous aimoit. Cependant j'ay à vous dire, qu'en cas de Rivaux, la qualité n'y fait rien : et que depuis Esclave jusques à Roy, je n'en puis jamais avoir que je puisse souffrir patiemment. Je respecte les Princes autant que je le dois en toute autre chose, quoy que je les voye le moins que je puis : mais en amour, je vous proteste Madame, que je ne considere point du tout leur condition ; et que si vous continuez de faire une si grande distinction d'Aryante aux autres, je n'y en feray point du tout : et j'agiray aveque luy comme avec mon Rival, sans considerer s'il est Oncle de Spargapise, ny Frere de Thomiris. Et afin que vous n'en doutiez pas (poursuivit il, avec une violence estrange) je vous le jure par Vesta, par Hercule, par Mars, par Venus, par Neptune, et par tous les Dieux que nous adorons. Comme il est permis de se dédire de ses premiers sentimens en certaines occasions, reprit Elybesis, j'espere que quand vostre colere sera passée, vous changerez ceux où vous estes. Ha pour cela Madame, reprit-il, je n'en changeray jamais ! c'est pourquoy prenez vos mesures là dessus : car en fin je ne puis endurer que vous soyez capable de cette foiblesse. Je vous proteste, luy dit-elle alors, que vous avez le plus grand tort du monde de vous pleindre : et si vous voulez que je vous descouvre mon coeur, je vous avoüeray ingenûment, qu'il est vray que l'ambition en est la passion dominante : et que la seule cause de la legere complaisance que j'ay pour le Prince Aryante, est que je sçay que je fais un dépit estrange à toutes les belles d'Issedon, d'occuper si fort ce Prince qu'il ne leur parle jamais. Je comprens bien Madame, repliqua-t'il, que vous leur faites dépit, en faisant que le Prince Aryante ne leur parle jamais : mais vous devriez comprendre aussi, que vous m'en faites un espouventable, de ce que vous luy parlez tousjours. Comme il ne doit pas tarder icy, reprit elle, il me semble que vous ne devriez pas agir comme vous faites : car enfin comment concevez vous que je puisse faire une incivilité à un homme de cette condition ? Ha Madame, s'écria t'il, vous me desesperez de parler de la condition d'un Amant, lors qu'il s'agit de vous justifier à son Rival ? car je vous l'ay desja dit, et Je vous je dis encore, je ne pretens point que la qualité soit une cause raisonnable d'inconstance. Et quant à l'ambition, croyez Madame, croyez, qu'il y auroit bien plus de gloire à mal-traiter un Prince, qu'a l'escouter favorablement. Et puis, le moyen que je pusse m'assurer de vostre esprit, et le moyen que le Prince Aryante luy mesme s'en assurast, quand mesme vous me quiteriez pour luy ? car enfin c'est un Prince sans Principauté : et il y en a mille au Monde que vous luy pourriez preferer, si la Fortune vous les faisoit connoistre. Ainsi si le hazard vouloit que Spargapise aprist à aimer par vous, vous quitteriez Aryante qui ne peut estre Roy, pour Spargapise qui montera bien-tost au Throsne : et si apres cela (poursuivit-il avec une raillerie piquante) cette mesme Fortune vous faisoit voir, ou le Roy de Phrigie, ou le Roy des Medes, ou le Roy d'Hircanie : vous quiteriez celuy des Issedons : et allant ainsi de Roy en Roy, s'il prenoit encore fantaisie à Jupiter, d'envoyer quelqu'un des Dieux à vos pieds : ou de venir luy mesme sur son Aigle pour vous rendre hommage, vous feriez infidellité aux plus Grands Rois de la Terre, pour recevoir mesme le plus petit de tous les Dieux. Eh de grace Agathyrse, luy dit-elle, n'employez point des Noms si dignes de respect, à exagerer la folie que vous avez dans l'esprit, si vous voulez que je vous appaise ! Il ne s'agit pas de m'apaiser, luy dit-il, mais il s'agit de vous justifier, ou de vous repentir, de l'injustice que vous me faites : si j'avois failly, je me repentirois, luy dit elle, mais cela n'estant pas, je ne puis que vous protester, que vous avez tort de vous pleindre ; que le Prince Aryante ne vous oste point la place que je vous ay donnée dans mon coeur ; et qu'à moins qu'il me pûst faire Reine, je ne seray jamais pour luy que ce que je suis : jugez donc si un Prince sans Principauté ; comme vous le dites, se verra en pouvoir de me donner une Couronne. Comme selon toutes les apparences, reprit il en souriant, la Fortune ne rendra pas justice à vostre merite, jusqu'au point que de trouver un Roy qui vous fasse monter au Throsne ; il me semble que vous pouviez sans rien hazarder, me parler plus obligeamment que vous n'avez fait : et me dire que quand mesme on vous auroit voulu faire Reine, et la plus Grande Reine du Monde, vous n'auriez pas voulu me rendre le plus malheureux homme de la Terre. Mais apres tout, poursuivit il, pourveû que vous m'assuriez fortement, que quiconque ne sera point Roy, ne me destruira point dans vostre esprit, j'auray l'ame en quelque repos. Je vous promets tout ce que vous voulez, repliqua-t'elle, pourveû que vous ne m'obligiez pas à changer ma forme de vie avec Aryante, durant le peu de temps qu'il sera encore icy : car enfin je vous declare que je ne puis me resoudre à m'exposer à la médisance de toutes celles qui me portent envie, qui diroient sans doute que je ne changerois ma forme de vivre avec le Prince Aryante que pour l'amour de vous ; et qui en tireroient des consequences tres fascheuses pour moy : joint, adjousta-t'elle, qu'il y va aussi de vostre interest, et de vostre fortune. Ha pour ma fortune Madame, repliqua-t'il, ce n'est pas une raison à m'alleguer ! puis que de l'humeur dont je suis, je ne la fais guere despendre d'autruy : et que tant que je le pourray, elle ne despendra que de moy mesme. Vous sçavez Madame, poursuivit-il, que dans les choses où ma passion n'est point interessée, je n'ay jamais pû m'assujettir à toutes ces laschetez, que ceux qui cherchent à se mettre en faveur, appellent foins et soumissions ; et qui les obligent à renoncer à tous leurs sentimens, pour s'attacher à suivre ceux des autres. Jugez donc si en une occasion où il s'agit de vous perdre, ou de vous conserver, je dois penser à mesnager quelqu'autre chose que vous. Non non, Madame ne vous y abusez pas : ce n'est point par ce costé-là, que vous m'amenerez dans vos sentimens : c'est pourquoy soyez s'il vous plaist persuadée, que tant qu'il ne s'agira que de ma fortune, je la sacrifieray toute entiere aveque joye, pour avoir la satisfaction de vous voir mal - traiter le Prince Aryante. Mais en mesme temps je vous avoüe, que s'il y va de vostre gloire, je dois y songer autant que vous mesme : ainsi je consens que vous continuyez d'avoir quelque civilité pour ce Prince, pourveû Madame, que vous apportiez quelque foin à me consoler du desespoir que j'en auray, et que vous redoubliez la bonté que vous avez euë pour moy : car si vous ne le faites, je suis capable de perdre patience, et de faire des choses qui vous déplairont, et qui me déplairont à moy-mesme, quand je les auray faites. Pensez donc Madame, pensez à mesnager un peu l'esprit d'un Amant, qui a le coeur haut et sensible : et qui dans le fonds de son ame, ne met rien au dessus de luy, que ceux qui ont plus de vertu et plus de merite qu'il n'en a. En effet Madame, poursuivit-il avec impetuosité, si vous voulez bien y songer, vous trouverez que la qualité ne fait pas dire les choses avec plus d'esprit ; quelle ne change ny le sens, ny les paroles de celuy qui parle ; et qu'elle ne contribuë rien à la conversation. C'est pourquoy il ne faut pas s'estonner si je trouverois aussi mauvais que vous me fissiez infidelité pour Aryante, tout Prince qu'il est, que s'il n'estoit que mon égal. Apres cela Agathyrse revenant peu à peu de la violence qu'il avoit euë dans l'esprit, parla à Elybesis avec une soumission estrange : et luy dit des choses si passionnées, qu'il l'obligea enfin à luy en dire de si tendres, qu'il se resolut effectivement alors de souffrir qu'elle continuast de vivre avec Aryante, comme elle avoit commencé, durant le peu de temps qu'il croyoit qu'il seroit à Issedon ; de sorte qu'ils se separerent fort bien. Ils ne demeurerent pourtant pas long temps en cét estat : et je pense pouvoir dire, qu'il ne se passa point de jour qu'ils ne se broüillassent, et ne se racommodassent plus d'une fois.

La proposition d'Aryante à Elybesis

Cependant Aryante estant tousjours plus amoureux, et n'estant pas satisfait de la seule civilité qu'Elybesis avoit pour luy, se resolut de luy dire tout ce qu'il pensoit : mais comme elle ne cherchoit qu'à ne le perdre pas, et qu'elle ne vouloit pas effectivement alors s'engager à rien, elle esvitoit de se trouver seule avec que luy : de sorte que par ce moyen, elle satisfaisoit Agathyrse, et arrivoit à la fin qu'elle s'estoit proposée, qui estoit d'estre aimée de ce Prince, tant qu'il seroit à Issedon, sans avoir rien hazardé que quelque complaisance, et quelques civilitez. Ainsi quelque envie qu'eust Aryante de luy dire tout ce qu'il avoit dans l'ame, il ne luy fut pas si facile : et il le luy fut d'autant moins, qu'Elibesis s'estant confiée à une Fille de ses Amies nommée Argyrispe, elle la pria qu'elles ne se quittassent que le moins qu'elles pourroient, tant que le Prince Aryante seroit à Issedon : si bien que comme ces deux Filles estoient presques tousjours ensemble, il n'estoit pas aisé que cét Amant peust trouver l'occasion qu'il attendoit. D'ailleurs, comme rien ne peut estre longtemps caché, il vint à sçavoir qu'Agathyrse n'estoit pas haï d'Elybesis : mais au lieu que cela devoit diminuer sa passion, elle en augmenta encore : et elle devint si forte, qu'il n'est rien qu'il n'eust esté capable de faire pour la contenter. Aussi chercha-t'il si soigneusement l'occasion d'entretenir Elybesis en particulier, qu'il la trouva enfin malgré qu'elle en eust, peu de jours apres qu'il eut commencé de la chercher. J'ay depuis sçeu par elle mesme, que ce Prince luy dit des choses si passionnées qu'on n'en a jamais dit de semblables : car apres luy avoir exageré la grandeur de son amour, et tout ce qu'elle estoit capable de luy faire faire pour la posseder, il luy fit connoistre qu'il n'ignoroit pas qu'Agathyrse n'estoit pas mal dans son esprit : en fuite de quoy il prit un biais tout particulier, pour l'obliger à le preferer à cet Amant. Au reste Madame (luy dit-il, apres beaucoup d'autres choses) ne pensez pas que je vous blasme de l'estime que vous avez pour Agathyrse, et de ce que vous l'avez preferé à tous ceux qui vous ont approchée : car enfin c'est un choix que vous avez fait devant que j'eusse eu le bonheur d'estre connu de vous, et Agathyrse est un fort honneste homme. Ainsi je ne condamne point tout ce que vous avez fait pour luy, devant que je vous connusse, et devant que je vous aimasse : et pour vous montrer que je suis equitable, je ne blasme pas mesme Agathyrse, de continuer de vous aimer, quoy qu'il sçache que je vous aime ; parce que je sçay bien que vous ne le luy avez pas deffendu. Mais Madame, apres vous avoir rendu justice, et l'avoir renduë à Agathyrse, je pretens que vous me la rendiez aussi : et que vous vous donniez la peine d'examiner quelle est ma passion, et quelle est la sienne : afin que sans considerer l'inégalité de nos conditions, vous vous donniez seulement au plus amoureux des deux. Mais de grace, examinez la chose aveque foin : demandez luy des preuves d'amour difficiles à rendre, et m'en demandez aussi : et si vous ne trouvez qu'il y a encore plus de difference de la passion d'Agathyrse à la mienne, que de ma naissance à la sienne, je consens que vous ne croiyez pas que je vous aime, et que vous me haïssiez. Seigneur, reprit Elybesis, je ne m'amuse point à vous dire qu'Agathyrse n'a nulle affection particuliere pour moy, et que je n'en ay point du tout pour luy ; car l'honneur que vous me faites, merite que j'aye plus de sincerité pour vous : mais je vous diray que quand je serois capable de vouloir faire ce que vous dites, et que j'aurois trouvé que vous m'aimeriez mieux qu'Agathyrse ne m'aime ; je ne devrois pas rompre aveque luy : car enfin Seigneur, nous sonmes de mesme qualité, et il a plû à la Fortune que je ne fusse pas de la vostre. Ainsi ne pouvant imaginer qu'il puisse y avoir d'affection innocente, encre deux personnes de condition fort inégalle, je dois sans doute, pour future la raison, faire injustice à vostre merite, et faire tout ce que je pourray, et contre vous, et contre moy, pour ne faire rien contre Agathyrse, et pour ne me laisser pas esbloüir par la gloire qu'il y a d'avoir assujetti un coeur comme le vostre. Vous ne pouviez sans doute, reprit Aryante, me dire plus civilement que vous ne voulez pas rompre avec Agathyrse : mais trop charmante Elybesis, poursuivit il, sçachez qu'il n'est point de paroles qui puissent me faire recevoir sans douleur et sans colere, une si cruelle response. L'eloquence peut sans doute adoucir les nouvelles les plus fascheuses : on l'employe mesme quelquesfois utilement à annoncer la mort des personnes les plus cheres : mais lors qu'il s'agit d'oster l'esperance à un Amant, elle ne se trouve point assez forte pour la luy oster, sans qu'il en ait une affliction estrange. Mais afin que vous ne vous amusiez pas à me la vouloir faire perdre, je vous declare que vous ne le sçauriez jamais faire : car enfin je sens une telle impossibilité à pouvoir vivre sans esperer d'estre aimé de vous, que je force ma raison, malgré qu'elle en ait, à conserver l'esperance dans mon coeur. Puis que cela est Seigneur, reprit Elybesis en souriant, il ne me serviroit de rien de vouloir vous desesperer ; c'est pourquoy il vaut mieux que je vous laisse la liberté de croire ce qu'il vous plaira, pourveû que je conserve celle de faire ce que je dois, et ce que je veux. Si vous faites ce que vous devez, reprit Aryante, vous ne ferez rien contre moy : car enfin quand il seroit vray, que vous auriez donné lieu à Agathyrse d'esperer d'estre heureux, ç'auroit esté en un temps, où son bonheur ne m'eust pas rendu miserable : mais aujourd'huy que vous ne pouvez faire sa felicité, sans me faire mourir ; ny vous ne le devez vouloir, ny je n'y dois consentir : c'est pourquoy songez serieusement Madame, à ce que vous devez resoudre. De plus, adjousta-t'il, je ne connois pas si peu vos inclinations, que je ne sçache que l'ambition est la passion dominante de vostre ame ; de sorte que si le peu de merite de ma personne ne vous touche pas, faites que ma condition me serve à quelque chose : et faites qu'Agathyrse soit un jour obligé de rendre encore plus de respect à la Princesse Elybesis, par le rang qu'elle tiendra si elle veut, qu'il n'en rend à Elybesis comme son Amant. Seigneur (repliqua-t'elle fort embarrassée) tout ce que vous me dittes est le plus obligeant du monde, et touche sensiblement mon coeur et mon esprit : mais en fin puis qu'il faut ne vous déguiser rien, j'ay dit assez de choses obligeantes à Agathyrse, pour luy donner lieu de croire qu'à moins que de pouvoir estre Reine, je ne dois jamais rompre aveque luy. C'est pourquoy Seigneur, comme je ne suis pas vostre Sujette ; que vous ne me pouvez commander absolument ; et que je me suis engagée à luy promettre une affection eternelle, ayez s'il vous plaist la bonté de me laisser en repos. Si vous m'y laissiez (repliqua-t'il, apres avoir resvé un moment) le vous y laisserois sans doute : mais puis que vous ne m'y laissez pas, ne trouvez pas mauvais que je ne vous y laisse point aussi, et que je vous conjure du moins de me promettre deux choses : la premiere, que vous ne songerez point à espouser Agathyrse que dans un an ; et h seconde, que si dans ce temps là il vient un Roy apporter sa Couronne à vos pieds, et vous conjurer de l'accepter, vous l'accepterez, et vous vous resoudrez de monter au Throsne, et de rompre avec Agathyrse. Eh de grace Seigneur, reprit Elybesis en riant, que voulez vous que je responde, à une supposition impossible ? car enfin je n'iray jamais à la Cour d'aucun Roy estranger ; Thomiris qui est nostre Reine vivra long temps ; et Spargapise est si jeune, que je seray vieille devant qu'il puisse avoir de l'amour : ainsi je vous avoüe que je ne puis que vous respondre. Mais puis que la chose est si esloignée de possibilité, reprit Aryante, vous ne vous exposez à rien d'y respondre comme si elle pouvoit arriver : en effet, repliqua-t'elle, je pense que vous avez raison : c'est pourquoy Seigneur, je vous diray, quant à la premiere chose dont vous m'avez parlé, que sans vouloir avoir ce respect là pour vous, Agathyrse ne peut songer à m'espouser devant le temps que vous m'avez prescrit, parce que ses affaires ny les miennes, ne nous le permettent pas : et pour l'autre, je vous diray encore, puis que vous le voulez, que s'il venoit un Roy m'offrir une Couronne, et qu'Agathyrse ne me conseillast pas de l'accepter, je pense que je l'accepterois, parce que je croirois qu'il ne m'aimeroit pas, s'il ne me le conseilloit point : et que je pourrois par consequent rompre aveque luy. Et moy je trouve, interrompit Aryante, que s'il vous conseilloit de l'accepter, vous pourriez encore l'accuser de peu d'amour, de vous donner un semblable conseil : et qu'ainsi, soit qu'il vous conseillast de le preferer au Throsne, ou de luy preferer une Couronne, vous devriez tousjours preferer le Roy au Sujet, et cesser d'estre Maistresse d'Agathyrse, pour estre sa Reine. Sérieusement, dit alors Elybesis, vous me donnez beaucoup de joye de parler comme vous faites : car enfin je ne puis avoir de plus grande satisfaction, que de connoistre que tout ce que vous m'avez dit n'est qu'un enjouëment d'esprit. Le temps vous l'aprendra Mandame, reprit Aryante, cependant souvenez vous que vous m'avez promis que vous ne songerez d'un an tout entier à espouser Agathyrse : et que si dans ce temps-là il vient un Roy vous demander à genoux que vous veüilliez estre Reine, vous luy ferez la grace d'accepter la Couronne qu'il vous offrira. Ces deux choses, reprit Elybesis en riant, sont assez faciles à vous promettre : car Seigneur, je ne puis jamais avoir envie d'espouser qui que ce soit que le plus tard que je pourray et je suis et seray toute ma vie en disposition de souhaiter ardemment de pouvoir estre Reine, si c'estoit une chose que je pusse desirer sans folie. Apres cela estant arrivé du monde la conversation changea, et Elybesis se trouva extrémement embarrassée : car le Prince Aryante luy avoit dit des choses si tendres au commencement de leur conversation ; et il luy en avoit dit d'autres en fuite où il y avoit si peu d'aparence ; qu'il y eut des instans où elle craignit qu'il ne se moquast d'elle. Mais d'ailleurs elle avoit si bonne opinion de son merite, qu'elle a dit depuis, que ces instans passerent viste : et qu'elle trouva plus d'aparence de croire, que la violence de l'amour qu'Aryante avoit pour elle luy faisoit dire des choses peu raisonnables, que de penser qu'il pûst ne luy parler pas serieusement, lors qu'il luy disoit qu'il l'aimoit. Quoy qu'il en soit, elle ne dit rien à Agathyrse, de tout ce que le Prince Aryante luy avoit dit : car encore qu'elle ne crûst pas qu'il y eust nulle possibilité à la proposition qu'il luy avoit faite ; comme elle ne vouloit pas perdre ce Prince, bien qu'elle voulust conserver Agathyrse, elle ne voulut pas, connoissant la sensibilité de ce dernier, luy aprendre quelle estoit la conversation qu'elle avoir euë avec l'autre.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : rébellion et guerre civile

Le projet de rébellion d'Aryante

Mais Seigneur, afin que vous ne soyez pas aussi en peine qu'Elybesis, de ce qui avoit obligé Aryante à luy parler comme il avoit fait ; il faut que vous sçachiez qu'un homme d'Issedon de fort haute qualité avoit esté le matin trouver Aryante, pour luy persuader de songer à se faire Roy, et pour luy en offrir les moyens. D'abord cette proposition surprit ce Prince, non seulement comme injuste, mais comme impossible : neantmoins comme il ne voulut pourtant pas rejetter la chose sans l'aprofondir, il pressa celuy qui luy parloit, qui s'apelle Octomasade, de luy dire sur quoy il fondoit un si grand dessein. Seigneur (reprit-il, comme je l'ay sçeu par luy mesme) je le fonde premierement sur la justice, et secondement sur vostre courage : et sur l'extréme envie que le Peuple de ce Royaume a de se voir un Roy qui demeure dans Issedon. Car enfin Seigneur, la Loy par laquelle Thomiris regne à vostre prejudice, porte que le fils aisné, ou la Fille aisnée du Roy des Issedons, doit monter au Throsne, preferablemenr aux autres Enfans qui en sont exclus. Cela estant, interrompit Aryante, Thomiris regne avec justice : car elle a six ans plus que moy. Nullement, reprit Octomasade, et voicy Seigneur sur quoy je me fonde. La Loy du Royaume dit donc que l'aisné des Enfans du Roy des Issedons regnera : or est-il que lors que Thomiris nasquit, le Prince Lipacaris vostre Pere et le sien, n'estoit pas encore Roy, et selon toutes ses apparences, il ne le devoit jamais estre : de sorte qu'elle ne peut veritablement se dire la Fille aisnée du Roy des Issedons : puis que quand elle vint au Monde, son Pere ne l'estoit pas. Si bien Seigneur, que comme vous n'avez veû le jour que deux ans apres que Lypacaris a porté la Couronne, c'est vous veritablement qui estes le premier né du Roy, quoy qu'il eust desja une Fille : et à parler equitablement, Thomiris est Fille du Prince Lypacaris, et vous estes Fils du Roy des Issedons. Apres cela Seigneur, je pense que vous ne douterez pas que vostre droit ne soit bien fondé, ou que du moins le pretexte ne soit extrémement plausible. De plus, tous les Peuples murmurent de l'esloignement de cette Princesse, qui prefere ses Tentes à nos plus belles Villes : si bien que je suis assuré, que si vous voulez penser à monter au Throsne, il vous sera facile de le faire : et je m'offre de hazarder ma vie pour vostre service, et de vous donner tous mes Amis, qui ne sont pas en petit nombre. Aryante entendant parler Octomasade de cette sorte, fut quelque temps sans respondre : mais comme il a l'ame naturellement genereuse, quand l'amour ne change pas ses inclinations, il escouta ce que luy disoit Octomasade, comme une subtilité pour le porter à se revolter contre Thomiris, plustost que comme une raison effective de pretendre au Trône qu'elle occupoit : ainsi n'acceptant pas l'offre qu'il luy faisoit, il se contenta de le remercier du zele qu'il tesmoignoit avoir pour luy. Mais admirez Seigneur, la puissance de l'amour, par ce que je m'en vay vous dire : Aryante qui avoit escouté Octomasade de la maniere que je l'ay dit, changea de sentimens pendant la conversation qu'il eut avec Elybesis : car ayant descouvert dan son ame qu'elle avoit une ambition démesurée, il se resolut à entreprendre par amour, ce qu'il n'avoit pas voulu entreprendre par cette mesme ambition : si bien qu'on peut dire que le seul desir de regner dans le coeur d'Elybesis, le porta à vouloir regner sur des Issedons. En effet ce fut dans ce sentiment là qu'il parla à Elybesis comme il fit, lors qu'il l'engagea à luy promettre de ne songer d'un an à espouser Agathyrse, et à accepter une Couronne, si on la luy presentoit : s'imaginant que ce temps là suffiroit pour executer ou pour destruire son entreprise. Mais Seigneur, ce ne fut pas seulement une pensée que son amour luy donna, ce fut un dessein fortement resolu, et un dessein qu'il songea à commencer d'executer à l'heure mesme. Pour cét effet, il renvoya querir Octomasade : et cette raison qu'il avoit escoutée, comme une subtilité, luy parut alors un droit le plus equitable du monde : de sorte que conferant aveque luy, ils conclurent la chose, et resolut qu'Aryante sur quelque pretexte laisseroit retourner Spargapise, quand Thomiris le rapelleroit. Que cependant Aryante s'aquerroit le plus d'amis qu'il pourroit ; qu'Octomasade s'assureroit des siens ; qu'il faudroit divertir le Peuple par des Festes publiques ; et avoir des Gens qui sçeussent luy insinuer adroitement les sentimens qu'il estoit à propos qu'il eust, pour l'execution d'un si Grand dessein. De plus, ils songerent qui ils choisiroient pour faire un Manifeste, afin de faire voir que la Guerre qu'Aryante vouloir entreprendre estoit juste : et ils penserent principalement à se rendre Maistres d'Issedon.

La passion amoureuse d'Adonacris et de Noromate

Mais durant qu'Aryante estoit occupé à satisfaire son amour par son ambition, Adonacris qui n'avoit que de l'amour dans l'ame, aqueroit de jour en jour, sans qu'on y prist garde, une nouvelle estime dans le coeur de la belle et charmante Noromate : de sorte que comme ceux qui n'ont qu'un dessein l'executent bien mieux, que ceux qui sont obligez de partager leurs foins pour plusieurs choses differens ; Adonacris n'ayant autre envie que celle d'estre aimé de Noromate, il n'est pas estrange s'il en vint à bout en peu de temps. Car enfin il n'est sorte de soins qu'il n'eust pour elle ; et il aporta une assiduité si grande à la voir, qu'il la voyoit à toutes les heures où la bien-seance le permettoit. Noromate de son costé, ayant une violente inclination pour Adonacris, n'y resista que foiblement : et laissa insensiblement engager son coeur à une affection qu'elle ne vouloit effectivement apeller qu'amitié, de peur d'estre obligée de la combattre et de la vaincre. Il est vray que cette amour en avoit toute la pureté : et que je ne croy pas qu'on puisse trouver une passion plus pure, ny plus vertueuse que la leur. Noromate ne voulut pas mesme accoustumer Adonacris à luy parler de son affection, quoy qu'elle voulust bien qu'il aimast, et qu'il luy rendist mille innocentes preuves d'amour : mais enfin sa modestie fut si scrupuleuse, qu'elle ne voulut pas qu'il soulageast sa douleur par des pleintes. Cependant comme elle sçavoit que son Pere n'aimoit pas le sejour d'Issedon, elle n'osoit esperer que quand Adonacris la luy feroit demander qu'il la luy accordast : et Adonacris qui avoit un Pere d'humeur bizarre et imperieuse, se trouvoit aussi bien embarrassé à luy proposer son mariage avec Noromate, qui bien que d'une tres Grande et tres illustre Race, n'estoit pas assez riche pour luy. Cependant quoy qu'ils n'esperassent guere tous deux de pouvoir vivre ensemble, ils ne laissoient pas de s'aimer, et de s'aimer sans se le dire. Adonacris n'estoit pourtant pas tousjours si obeïssant, qu'il ne fist connoistre adroitement qu'il se pleignoit du moins de ce qu'on luy deffendoit de se pleindre : et la belle Noromate, malgré toute sa retenuë, souffroit aussi quelquesfois qu'Adonacris devinast dans ses beaux yeux les sentimens de son ame. De sorte que pendant qu'Aryante avoit le coeur déchiré par l'amour, et par l'ambition qu'il y avoit jointe ; qu'Agathyrse l'avoit rempli de jalousie ; et qu'Elybesis ne sçavoit precisément, ni ce qu'elle vouloit perdre, ni ce qu'elle vouloit conserver ; Adonacris et Noromate menoient une vie infiniment douce : car ils s'aimoient presques egallement ; ils s'aimoient sans qu'on le sçeust ; et ils se voyoient tous les jours. Neantmoins comme l'amour est une passion inquiette, et qui ne peut jamais laisser h tranquilité dans un coeur qu'elle possede ; Adonacris avoit des heures où il avoit de la douleur, et mesme du chagrin. En effet quand il venoit à songer, que pour estre tout aimé qu'il estoit de sa chere Noromate, il ne pourroit estre heureux, il se trouvoit desja tres miserable, par la seule apprehension de le devenir. Mais apres tout, si la crainte d'un mal incertain l'affligeoit quelques fois, la possession de l'estime de Noromate le consoloit, et le rendoit capable de joüir avec plaisir d'un bien qui luy estoit si cher. De sorte que ces deux personnes n'ayant rien de caché dans l'ame l'un pour l'autre, faisoient un fi doux et si innocent eschange de secrets, et une si agreable et si sincere communication de pensée, que leurs coeurs s'en unissoient encore plus estroitement. En effet ils ne sçavoient pas seulement combien ils s'estimoient ; ils sçavoient encore jusques à quel point ils estimoient les autres : leur semblant qu'ils eussent commis un crime, s'ils ne se fussent fait un secret d'une seule de leurs pensées : si bien qu'ayant presques tousjours la satisfaction de connoistre qu'ils estimoient les mesmes choses, ils s'en estimoient apres davantage eux mesmes : n'y ayant sans doute rien qui lie plus fortement une affection, que l'égalité de sentimens entre ceux qui s'aiment, Adonacris obtint mesme la permission d'escrire quelquefois à Noromate : ce n'est pas qu'il ne la vist tous les jours, mais comme il arrivoit souvent qu'il ne la voyoit qu'en compagnie, il avoit voulu avoir la liberté de luy pouvoir dire par des Billets, ce qu'il ne luy osoit dire devant le monde : de sorte que comme il est encore plus aisé à une personne modeste, de lire une Lettre pleine de tendresses, que de les escouter, Adonacris escrivoit des choses passionnées à Noromate, qu'elle n'eust pas voulu entendre ; et elle luy en respondoit aussi quelquesfois, qu'elle n'eust ozé luy dire.

Le soulèvement populaire

Mais si Adonacris et Noromate joüissoient d'une si agreable tranquillité, il n'en estoit pas de mesme d'Agathyrse, et d'Elybesis : car encore que cét Amant luy eust promis de souffrir qu'elle continuast d'avoir de la civilité pour Aryante durant qu'il seroit à Issedon, il ne s'y pouvoit accoustumer : et il y avoit des jours où il s'en faloit peu qu'il n'oubliast : égallement ce qu'il avoit promis à Elybesis, et le respect qu'il devoit à Aryante. Cependant Spargapise sans avoir ny amour ny ambition, s'occupoit à toutes les choses que les Princes de son âge ont accoustumé d'aimer : et durant qu'Aryante songeoit à luy oster une Couronne, afin d'oster à Agathyrse le coeur d'Elybesis, il se divertissoit autant qu'il pouvoit. Les choses estant donc en ces termes, on sçeut à Issedon non seulement que vous estiez aupres de Thomiris, mais aussi tout ce qui vous y arriva. De Sorte Seigneur, qu'Octomasade voulant profiter d'une chose qui estoit si favorable à son dessein, fit adroitement publier parmy le peuple, la passion que la Reine avoit pour vous : luy aprenant aussi qu'elle avoit voulu vous faire arrester, et que vous estiez sorty de sa puissance par le moyen du Prince Indathyrse : adjoustant encore beaucoup de choses à la verité, afin de destruire l'estime que le peuple avoit pour elle : sçachant bien qu'il n'y avoit pas de plus seur moyen pour le porter à la revolte, que de luy oster le respect qu'il devoit à cette Princesse. En effet le dessein d'Octomasade reüissit : car apres que le peuple d'Issedon sçeut ce qui se passoit aux Tentes Royales, il en murmura ; du murmure il vint à en parler insolemment : et de l'insolence, il passa bien tost à avoir une fort grande disposition à la sedition. Ainsi on peut asseurer que des qu'il pensa ce qu'il ne devoit jamais dire, il executa ce qu'il ne devoit jamais penser, et se porta à la derniere extremité. Au reste Seigneur, il ne faut pas s'imaginer qu'Octomasade agist en cette occasion par affection pour Aryante, ny par haine pour Thomiris, car ce fut seulement par son ambition particuliere. Mais certes il agit si bien, qu'en fort peu de temps il remüa toutes les parties de nostre Estat ; changea ou divisa tous les coeurs ; et sçeut si adroitement le servir des Amis et des Ennemis ; qu'il amena enfin le dessein qu'il avoit jusques au point d'estre tout prest d'eclatter, et d'esclatter apparamment sans peril : car Thomiris estoit si occupée de la douleur qu'elle avoit de vostre départ, et de ce qui se passoit dans son coeur, qu'elle ne songeoit guere à ce qui se passoit dans ses Estats. Cependant avant que d'executer la chose, Octomasade crût qu'il estoit à propos d'attendre que Thomiris rappellast Spargapise : et en effet, le sage Terez, que vous vistes aupres de cette Princesse, l'ayant obligée d'envoyer ses Ordres, afin de faire revenir aupres d'elle le Prince son Fils, et le Prince Aryante ; Spargapise obeït, et Aryante demeura à Issedon, feignant de se trouver mal, et assurant le jeune Prince son Neveu, qu'il le suivroit bien-tost. Mais Seigneur, à peine fut-il party, qu'Aryante songea à faire reüssir son dessein : et comme Octomasade avoit cabalé dans la Ville ; que tous ses Amis estoient persuadez que si Aryante estoit Roy, ce seroit qui regneroit sous son nom ; et que le peuple estoit irrité de tant de choses desavantageuses qu'on luy avoit dites de la Reine ; il luy fut aisé d'exciter une sedition contre celuy à qui cette Princesse avoit confié son authorité ; de le chasser de la Ville ; et de faire que le Prince Aryante en fust Maistre. En effet, comme il n'y avoit point d'Armée qui peust venir promptement apaiser ce desordre, ny soustenir ceux qui eussent voulu soustenir les interests de Thomiris, Octomasade executa heureusement le dessein qu'il avoit de s'emparer d'Issedon, et de commencer la guerre par le milieu de l'Estat. Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous particulariser le détail de cette action : car j'ay tant d'autres choses moins ennuyeuses à vous dire, qu'il vaut mieux me contenter de vous raconter en deux mots, que le peuple s'émeut par l'artifice d'Octomasade ; que quelques uns dirent, suivant ce qu'on leur avoit inspiré, que c'estoit Aryante qui estoit leur Roy legitime, et que Thomiris avoit usurpé la Couronne des Issedons sur luy ; que les autres les suivirent ; qu'ils furent querir Aryante à son Palais, qui se mit à la teste de ses Amis, et à celle de ce Peuple qui le proclama Roy ; et qu'il fut les Armes à la main faire sortir celuy qui commandoit dans ce Royaume là pour la Reine, et s'asseurer de tous les lieux forts de la Ville : ce qu'il fit en peu de temps, et ce qu'il eust fait sans resistance aucune, si Agathyrse n'eust fait quelque obstacle à son dessein. Mais Seigneur, comme ce qui arriva alors est assez extraordinaire, il faut que je m'y arreste un peu davantage : vous sçaurez donc qu'Agathyrse qui n'avoit que l'amour et la jalousie dans l'esprit, voyoit Elybesis autant qu'il pouvoit : non seulement parce qu'il avoit tousjours un grand plaisir à la voir, mais encore pour empescher qu'Aryante ne l'entretinst seule. De sorte que lors que ce grand tumulte se fit à Issedon, Agathyrse estoit avec Elybesis, qui logeoit à un quartier de la Ville qui estoit fort esloigné de celuy où la sedition commença : si bien qu'Aryante estoit desja Maistre d'une partie d'Issedon, qu'on n'en sçavoit encore rien chez cette ambitieuse Personne. Le desordre fut pourtant à la fin si grand, et si universel, que le bruit en fut jusques là, et qu'il interrompit Agathyrse, qui entretenoit Elybesis de son amour, et de sa jalousie tout ensemble. Mais à peine eurent ils loisir d'estre surpris par un si grand bruit, et d'avoir la curiosité de sçavoir ce qui le causoit ; qu'une des Femmes d'Elybesis entra toute effrayée : et vint dire à sa Maistresse que tout estoit en armes dans la Ville ; qu'Aryante se vouloit faire Roy ; et qu'il l'alloit bien tost estre, puis que personne n'osoit luy resister. Vous pouvez juger Seigneur, quel fut l'estonnement d'Agathyrse, et celuy d'Elybesis : Agathyrse crût pourtant qu'Elybesis faisoit plus l'estonnée qu'elle ne l'estoit, et qu'elle avoit sçeu quelque chose de ce dessein : car j'oubliois de vous dire que le soir auparavant, ce Prince l'avoit entretenue deux heures de sa passion, et qu'Agathyrse l'avoit sçeu. De sorte que cét Amant venant à considerer que son Rival alloit estre Roy, et qu'il seroit peut estre son Sujet devant que le jour fust passé, il en eut une douleur incroyable : et il en eut d'autant plus, qu'il crût, ou qu'il craignit du moins, qu'Elybesis n'eust sçeu le dessein d'Aryante et ne l'eust approuvé. Si bien que ne sçachant ce qu'il devoit croire, ou ne croire pas, il regarda Elybesis fixement : et la regarda avec des yeux capables de penetrer par leurs regards, jusques dans le fonds de son coeur, tant ils avoient d'activité. A ce que je voy Madame, luy dit il, vous sçaviez desja quelque chose des injustes desseins du Prince Aryante, lors que vous me dittes un jour, que hors de pouvoir estre Reine, je n'estois pas exposé à vous perdre : mais sçachez Madame, adjousta-t'il : que comme je suis aussi fidelle Sujet, que fidelle Amant, et aussi redoutable Ennemy, que redoutable Rival, le Prince Aryante n'est pas encore en estat de vous offrir une Cocronne, en l'ostant à Thomiris : et que du moins s'il doit vous faire monter au Throsne, ce ne sera qu'apres m'avoir fait descendre au Tombeau. Souffrez donc Madame, pour suivit-il, que je vous quitte, pour aller chercher la mort, ou pour la donner à celuy qui m'a chassé de vostre coeur : car je vous déclare que je ne puis jamais me resoudre de vivre Sujet, ny de mon Rival, ny de ma Maistresse : et je vous jure non seulement par tous les Dieux que les Issedons adorent, mais encore pas tous les Dieux qu'on adore par toute la Terre, que je ne seray jamais vostre Sujet, ny celuy d'Aryante.

Aryante porté au pouvoir

Apres cela Agathyrse se disposa à s'en aller, et s'en alla en effet, quoy qu'Elybesis voulust le retenir : car enfin bien qu'elle eust de l'ambition, et qu'elle eust voulu conserver Aryante, elle aimoit pourtant Agathyrse : mais elle eut beau le rappeller : parce que comme le bruit augmentoit tousjours, Agathyrse transporté de rage et de fureur, voulut aller voir s'il ne trouveroit point moyen de s'opposer au dessein de son Rival : si bien qu'il sortit par une Porte de derriere, afin de ne se trouver pas envelopé dans la foule des seditieux, sans sçavoir ce qu'il pourroit faire. Mais à peine fut il sorty, qu'il rencontra un de ses Amis qui vouloir s'aller jetter avec cent hommes seulement dans une Tour dont Aryante n'estoit pas encore Maistre : de sorte qu'Agathyrse sans hesiter davantage, prit des armes en passant devant son Logis qui estoit proche de là, et fut avec ceux qui tenoient encore le Party de Thomiris, pour s'oposer au Prince Aryante. Mais avant qu'ils peussent se jetter dans cette Tour qu'ils vouloient deffendre, ils rencontrerent ce Prince qu'il falut combatre, et qu'ils combatirent d'abord avec une ardeur incroyable. Pour Agathyrse, on peut dire qu'il fit : tout ce qu'un homme vaillant et jaloux, qui combatoit son Rival, pouvoit faire. En effet il fit si bien qu'il fendit la presse, et se fit faire jour pour arriver jusques au Prince Aryante : qui le voyant venir à luy avec tant de fierté, le reçeut avec la mesme vigueur que l'autre l'attaqua ; luy demandant mesme malgré le tumulte, s'il combatoit comme Sujet de Thomiris, ou comme Amant d'Elybesis ! Je combats, repliqua-t'il fierement, pour vous empescher d'estre Roy ; pour empescher Elybesis d'estre Reine, et pour m'empescher d'estre son Sujet et le vostre. Apres cela Agathyrse porta un coup au Prince Aryante, qui le blessa legerement au bras gauche : et Aryante en porta un à Agathyrse, qui luy effleura le costé droit, et qui l'auroit tué s'il ne l'eust paré avec autant de force que d'adresse. Mais à la fin Aryante estant douze fois plus fort en nombre que ceux qu'il combatoit, Agathyrse ne pût seulement avoir la consolation de retarder les desseins de ce Prince : car comme tous ceux à la teste de qui il estoit, n'estoient pas des gens de Guerre, ny des Gens de qualité, ils se disperserent dés qu'ils en virent dix ou douze des leurs de tuez : de sorte qu'Agathyrse ne voulant pas tomber sous la puissance de son Rival, et ne craignant pas moins d'estre son Prisonnier que son Sujet, fut contraint de se retirer par une Ruë destournée : mais il le fit avec tant de douleur, et tant de rage, que jamais homme amoureux n'a esté plus desesperé. Cependant tout ce qu'il pût faire, fut de se retirer dans la Maison d'un de ses Amis : car comme il avoit attaqué Aryante, il n'osoit pas aller chez luy. D'ailleurs il eut la douleur d'aprendre que rien ne luy resistoit plus : et de sçavoir que le lendemain au matin, on avoit fait dans la Ville une Assemblée tumultueuse, où l'on avoit declaré que Thomiris n'estoit que Fille du Prince Lypacaris, et qu'Aryante estoit Fils unique du feu Roy des Issedons, et par consequent Roy luy mesme, selon les Loix du Royaume. Mais ce qui l'affligea le plus, sur d'aprendre qu'au sortir de cette Assemblée, Aryante dont la blessure estoit si legere, qu'il portoit le bras en Escharpe plus par bien-seance que par necessité. avoit passé chez Elybesis, et avoit esté une demie heure avec elle. En effet Seigneur, comme l'ambition de ce Prince avoit esté causée par son amour, il ne vit pas plustost son dessein executé, qu'il voulut malgré toutes les affaires qui l'occupoient, voir la Personne qu'il aimoit : et il le pût d'autant plus facilement, qu'Octomasade le deschargeoit de la plus grande partie des foins d'une si hardie entreprise. J'ay sçeu depuis que lors qu'il entra dans la Chambre d'Elybesis, elle estoit assez triste : et que neantmoins elle ne laissa pas de le recevoir tres civilement. Enfin Madame, luy dit-il, ce Roy qui vous doit offrir une Couronne, sera bien tost en estat de vous la mettre sur la teste, et de rendre justice à vostre merite : mais c'est pourtant vous Madame, poursuivit il, que je dois remercier de celle que je me suis fait rendre par mes Sujets, puis que si je n'avois point esté vostre Esclave, j'aurois tousjours esté Sujet de Thomiris. Cependant comme je ne voudrois pour faire monter sur un Thrône mal affermi, je ne viens aujourd'huy que pour vous suplier de vous preparer à y monter bien tost, et à ne faire pas de voeux contre moy, qui pourroient obliger les Dieux à m'abandonner, et à proteger Thomiris à mon prejudice, et à l'avantage d'Agathyrse. Je vous avoüe Seigneur, repliqua-t'elle, que ma raison est si peu à moy presentement, que je ne suis pas capable de vous respondre : et si vous me forcez de le faire, ce sera à condition de me pouvoir dédire si je le veux, de tout ce que je vous diray : c'est pourquoy je pense qu'il vaut mieux que vous me donniez quelque temps, non seulement pour me souvenir de ce que vous dites que je vous ay dit, mais encore pour resoudre ce que je vous dois dire : car encore une fois Seigneur, je sçay si peu ce que je veux, ou ce que je ne veux pas, que je ne sçay pas mesme bien encore si je parle au Prince Aryante, ou au Roy des Issedons. Vous le sçaurez bien tost Madame, luy dit il, et si vous ne vous opposez vous mesme à vostre bonheur et au mi ?, vous connoistrez que je suis veritablement Roy en cessant d'estre Sujette, et en conmençant d'estre Reine. Apres cela Aryante se retira, et laissa Elybesis dans une fort grande incertitude : car enfin quoy qu'elle aimast Agathyrse, il ne luy estoit pas possible d'imaginer qu'elle pouvoit estre Reine, sans que sa constance en fust esbranleé. Mais comme le Trosne du nouveau Roy luy sembloit encore un peu chancelât, elle ne delibera rien : et elle se laissa la liberté de pouvoir deliberer ce qu'elle voudroit selon l'evenement des choses : ainsi scavoir si elle avoit plus d'ambition que d'amour ou plus d'amour que d'ambition, elle ne voulut pas faire cesser l'incertitude qu'elle sentoit dans son esprit sur ce qu'elle devoit faire.

L'entrevue d'Agathyrse et d'Elybesis

Cependant Agathyrse qui estoit caché chez un de ses Amis, estoit dans un desespoir incroyable : quoy, disoit il, je pourrois souffrir que mon Rival devinst Roy ! je pourrois estre son Sujet, et je pourrois l'estre aussi d'Elybesis ! ha non non, reprenoit il, je ne suis pas assez lasche pour cela ; et il faut absolument que je trouve les moyens d'empescher que mon Rival ne soit Roy ; que ma Maistresse ne soit Reine ; ou que je meure desesperé. En suitte se mettant à resver profondément sur ce qu'il pouvoit faire, il se souvint qu'il y avoit quelques endroits des Murailles d'Issedon où elles estoient rompues, et qu'il y avoit des bresches assez grandes pour en pouvoir sortir facilement, et y faire mesme passer des chevaux ; de sorte que jugeant bien que dans le grand nombre de choses qu'Aryante et Octomasade avoient à faire, ils ne songeoient pas encore à faire reparer ces bresches : ny mesme à les faire garder, il ne jugea pas son dessein impossible : car comme il n'y avoit point d'Armée à craindre, ils avoient plus de besoin de penser à faire des levées, et à s'assurer du dedans du la Ville, qu'à aprehender rien du dehors : si bien qu'Agathyrse crût que si Elybesis vouloit, il pourroit la faire sortir d'Issedon par quelque une de ces bréches avec l'aide de ses Amis : et par ce moyen se mettre en repos, et n'estre pas Sujet de son Rival et de sa Maistresse. Mais afin de ne luy faire pas une proposition inutile ; il s'assura sans perdre temps d'autant de Gens qu'il luy en eust falu pour escorter Elybesis : il envoya reconnoistre l'endroit par où il jugeoit qu'il pourroit la faire sortir plus commodément : et il fit si bien, que selon les apparences il ne manquoit plus que le consentement d'Elybesis pour luy donner un moyen infaillible de lavoir hors de la puissance d'Aryante, et de se voir luy mesme hors de son pouvoir. De sorte qu'ayant mis la chose en cét estat, il escrivit le soir à Elybesis, pour luy demander une audience particuliere, qu'elle n'oza luy refuser, veû la conjoncture où elle se trouvoit : car comme elle le connoissoit tres violent, elle craignit qu'il n'entreprist quelque chose où il perist, ou qu'il ne fist perir Aryante. Et bien que croyant qu'elle pourroit du moins l'obliger à avoir patience, jusques à ce qu'elle eust veû ce qu'elle devoit resoudre ; elle se resolut d'aller le lendemain au matin faire une visite à la Femme de celuy chez qui Agathyrse estoit caché : afin de le voir plus seurement que s'il eust esté chez elle. Mais Seigneur, avant que de vous dire ce que ces deux personnes se dirent, il faut que je vous fasse sçavoir la cruelle separation d'Adonacris et de Noromate, et que je vous apprenne que dés que le tumulte commença, le Pere de cette belle Fille, qui estoit tres fidelle serviteur de Thomiris ; voyant quels estoient les desseins d'Aryante, ne voulut pas se trouver enfermé dans une Ville rebelle : si bien que dés qu'il vit que le dessein de ce Prince luy reüssissoit, et qu'il ne s'y pouvoit opposer, il se servit du desordre qui estoit dans Issedon pour en sortir, et pour en faire sortir sa Fille : de sorte qu'avant qu'il y eust garde à toutes les Portes, et durant le plus fort du tumulte, il fat monter Noromate dans son Chariot, et il la fit sortir d'Issedon, sans qu'elle pûst donner ordre à qui que ce fust, de rien dire à Adonacris. Vous pouvez donc juger Seigneur, quelle surprise fut la sienne, lors qu'apres avoir suivi tout le jour le Prince Aryante, et avoir essuyé tout le peril de cette journée, il aprit que Noromate n'estoit plus à Issedon. Neantmoins comme il jugea bien que son Pere la meneroit chez luy, il se consola d'une partie de sa douleur, dans l'esperance d'en avoir des nouvelles en y envoyant exprés : et en effet il luy escrivit à l'heure mesme, et fit partir un des siens, pour aller vers sa chere Noromate : car veû l'estat où il voyoit les choses, l'honneur ne luy permettoit pas d'y aller luy mesme, puis qu'il s'estoit trouvé engagé dans le Party d'Aryante. Mais pour en revenir à Elybesis, et à Agathyrse, il faut que vous sçachiez Seigneur, que suivant ce que je vous ay dit, Elybesis fut chez cette Dame, dans la Maison de qui elle devoit voir Agathyrse, et où elle le vit en effet. Mais afin que cette entre-veuë fust secrette, Elybesis ne mena qu'une Fille avec elle : et comme si le hazard eust voulu que cette conversation eust esté plus libre, celle chez qui elle se faisoit s'estant trouvé mal la nuit, ne pût voir Elybesis qu'un moment, et la laissa avec Agathyrse, sans autre compagnie que la Fille qui la suivoit. Mais dés que cét Amant se vit en liberté de dire ce qu'il pensoit ; je ne sçay, Madame, dit il à Elybesis, si vous pourrez m'escouter sans me haïr : mais je sçay bien que vous ne pourrez me refuser ce que je vous demanderay, sans meriter que je cesse de vous aimer. Car enfin pour ne m'amuser pas à vous preparer l'esprit par un grand discours, si vous refusez de sortir d'Issedon, et de vous oster de la puissance de mon Rival, j'auray lieu de croire que vous le preferez à moy, et que vous luy voulez obeïr sans resistance. Mais afin que vous ne vous arrestiez pas à faire difficulté sur difficulté, je vous diray en deux mots que je sçay une voye infallible de vous faire sortir d'Issedon la nuit prochaine ; que j'ay des Gens pour vous escorter ; qu'une Dame de vos Amies qui ne veut pas demeurer enfermée dans une Ville rebelle, en sortira aveque vous ; et que je vous conduiray toutes deux aupres de la Reine, sans demander autre chose de vous que la grace de ne vous exposer pas à la tyrannie d'un Usurpateur, qui succombera sans doute bien tost, et qui vous accableroit sous le Throsne où il vous auroit fait monter, si vous aviez l'injustice de m'abandonner pour luy. Je vous asseure, reprit Elybesis toute surprise, que je voudrois de tout mon coeur estre hors d'Issedon, mais comme je ne le puis avec honneur, il faut se resoudre d'y demeurer : car enfin avec quelle bien-seance en pourrois-je sortir, ayant un Pere et un Frere dans le Parti du Prince Aryante ; le ne sçay pourtant (adjousta t'elle finement pour l'appaiser) si j'aurois assez de force pour vous refuser ce que vous souhaittez, si j'estois assurée que ce dessein peust reüssir : mais imaginez vous s'il y a apparence qu'Aryante ne sçeust pas mon depart ; que le sçachant il ne me fist point suivre ; et qu'envoyant des Gens apres moy, je ne fusse pas reprise : et je ne sçay mesme si je n'aurois point la douleur ou de vous voir tuer de mes propres yeux, ou de vous voir du moins prisonnier : c'est pourquoy il vaut beaucoup mieux ne bazarder pas une chose, dont la fuite pourroit estre si funeste. Non non, Madame, reprit brusquement Agathyrse, vous ne me tromperez pas : et vous ne me persuaderez jamais, que la bien seance veüille qu'une personne qui a autant de beauté que vous en avez, demeure sous la puissance d'un Usurpateur qui est amoureux d'elle, lors qu'elle s'en peut tirer. Et pour porter la chose plus loin, je dis Madame, que quand je ne serois point vostre Amant ; que vous ne m'auriez pas promis comme vous avez fait, une affection eternelle ; et que vous n'auriez nul autre engagement à sortir d'Issedon, que celuy de vostre propre gloire, vous devriez desja en estre sortie, si vous l'aviez pû, et vous estre desrobée de tous vos Parens, s'ils avoient voulu s'oposer à vostre dessein : si ce n'est que vous eussiez pris la resolution d'obeïr aveuglément au Prince Aryante ; mais je dis obeïr en toutes choses, et sans exception aucune. Car enfin Madame, vous sçavez bien qu'il vous aime autant qu'il peut aimer, et vous voulez apres cela demeurer sous sa puissance ! Eh de grace Madame, adjousta-t'il, dites moy un peu quelle seureté vous avez pour vostre personne, estant sous je pouvoir d'un Prince, qui pour arracher la Couronne à la Reine sa Soeur, viole toutes sortes de droits ; estouffe dans son coeur tous les sentimens de la Nature, et de la Justice ; et qui ne se soucie pas de mettre le feu dans deux Royaumes, et de faire des ruisseaux de sang, et des Montagnes de Morts, pour satisfaire son ambition ? Jugez donc Madame, ce qu'il fera pour satisfaire son amour, qui est une passion plus vive et plus piquante que l'autre. Cependant vous vous croyez en seureté sous la puissance d'un tel Amant : et vous n'aprehendez pas qu'il se porte à la derniere violence si vous luy resistez. Ha Madame, si vous ne l'aprehendez point, c'est que vous ne luy voulez point resister : car si la chose estoit autrement, vous m'auriez desja pris au mot, et vous fortinez d'Issedon la nuit prochaine. Cependant j'ay à vous dire avant que vous preniez une resolution decisive, qu'estre Femme d'un Usurpateur malheureux, qui sera sans doute bien tost escrasé sous les ruines du mesme Throsne où la Fortune l'aura fait monter, est une pitoyable chose : et que selon toutes les apparences, Aryante sera bien tost en cét estat. Mais il est vray (adjousta t'il en levant les yeux au Ciel avec fureur) que s'il ne doit estre miserable, qu'apres que vous l'aurez rendu heureux, il mourra tousjours aveque gloire, et que je mourray avec un desespoir qui n'eut jamais d'égal. C'est pourquoy songez bien, je vous en conjure, à ce que vous me devez respondre : et pensez bien serieusement à tout ce que peut vouloir un Tyran amoureux, qui est Maistre de ce qu'il aime, afin que vous ne veüilliez rien que de juste, et rien qui me desespere. Au reste Madame, je vous jure par toutes les Divinitez de la Terre, que si vous ne voulez ce que raisonnablement vous devez vouloir, je voudray tout ce que l'amour, la rage, la jalousie, la haine, et la vangeance voudront que fasse un Amant desesperé, ou pour perdre son Rival, ou pour se vanger de sa Maistresse : car je vous le dis encore une fois, il ne sera jamais dit que je sois Sujet d'Aryante, ny celuy d'Elybesis. Vous me parlez avec tant de violence, luy dit elle, que je ne sçay que vous respondre : vous me respondez si froidement, repliqua t'il, que je devrois desja vous avoir entenduë : mais comme j'ay plus d'amour que de raison, je veux bien ne croire pas ce que vos yeuz me disent ; ce que l'air de vostre visage me fait connoistre ; et ce que vos paroles me font entendre : c'est pourquoy pour vous donner un moment de temps à vous repentir, songez Madame, songez quelle est la passion que j'ay pour vous. Je suis violent, il est vray, mais ce mesme feu qui fait ma colere, quand on m'outrage, est ce qui fait mon amour si ardente ; ainsi ne me reprochez pas mon impetuosité je vous en conjure, si vous ne voulez l'augmenter : et s'il est possible, guerissez vostre esprit de la foiblesse dont il est capable, lors qu'il se laisse esbloüir par un esclat trompeur, comme est celuy de la Grandeur : quand mesme c'est une Grandeur legitime, et non pas une Grandeur usurpée comme celle d'Aryante, qui ne sera plus rien dans peu de jours. Pensez donc, trop ambitieuse Elybesis, à ne rien faire contre vous, en ne pensant agir que contre moy : et ne desesperez pas un homme qui n'est plus Maistre de ses sentimens, dés qu'on outrage son amour. Parlez donc Madame, puis qu'il faut que vous parliez, poursuivit-il ; mais s'il est possible, parlez comme vous devez parler. Je parleray sans doute comme je dois, repliqua t'elle, mais je ne pense pas que je parle comme vous le voulez : car enfin je ne puis me resoudre de me laisser enlever. Ha Madame, interrompit Agathyrse, ce mot d'enlever ne convient point à ce que je vous propose ! puis que bien loin de vous faire une violence, je veux que vous en esvitiez une : mais c'est assurément que vous ne craignez pas que le Prince Aryante soit Maistre d'Issedon, apres l'avoir rendu Maistre de vostre coeur. Mais Madame, puis qu'il m'en à chassé, vous ne trouerez pas mauvais que je fasse du moins tout ce que je pourray pour le faire sortir du Throsne qu'il occupe, si je ne le puis faire sortir de vostre coeur : c'est pourquoy vous me permettrez de m'en aller faire le devoir d'un fidelle Sujet, et d'un fidelle Amant, en me rangeant aupres de la Reine. Cependant j'ay à vous advertir que dés que vous entendrez dire qu'il y aura des Troupes qui marcheront contre Issedon, je seray infailliblement à leur teste ; que des qu'on combatra, je combatray ; et que lors que vous apprendrez qu'Aryante aura esté blessé, ou qu'il aura esté en danger de l'estre, vous devrez estre assurée, que j'auray fait ce que j'auray pû pour le tuer. Enfin Madame, croyez que si la guerre dure, vous aprendrez infailliblement, ou la mort de mon Rival, ou la mienne : et que de plus je feray tout ce qui sera en ma puissance, pour cesser de vous aimer, et pour n'agir plus que par haine et par vangeance. Voila Madame, quels sont les sentimens que vous inspirez à un homme, qui n'en auroit point d'autre, que de vous adorer, si vous n'eussiez point changé pour luy. Vous estes si violent, repliqua-t'elle, que je ne sçay que vous dire : vous estes si deraisonnable, respondit-il, que le plus patient de tous les hommes, s'emporteroit plus que je ne m'emporte. Car enfin Madame, que me dittes vous d'obligeant ? je vous dis respondit elle, que je vous estime autant que je vous ay jamais estimé : mais cela n'empesche pas que je ne croye qu'il faut soumettre son esprit à sa fortune : et agir tousjours avec prudence, quoy qu'on n'agisse pas tousjours selon son inclination. C'est pour cela qu'encore que je fusse bien aise de sortir d'Issedon, il faut que j'y demeure : puis que je ne le pourrois sans faire une faute, et sans exposer peut-estre et mon Pere, et mon Frere, à estre mal traitez par le Prince Aryante, qui les pourroit soupçonner d'avoir sçeu ma fuite. Vous estes bonne Fille, et bonne Soeur, Madame, reprit froidement Agathyrse, mais vous estes mauvaise Amante : eh de grace, luy dit elle, ne vous pleignez point avec injustice ! et resolvez vous d'attendre l'evenement des choses. Vous dittes, poursuivit Elybesis, que le Prince Aryante sera bien tost escrasé sous le Throsne où il vient de monter, attendez donc sa chutte avec patience : afin qu'apres cela vous me puissiez laisser vivre en repos, et que vous y viviez aussi. Je vous entens bien Madame (reprit il avec precipitation) vous voulez que je vous laisse en estat de choisir, selon la conjoncture des choses : ainsi c'est à dire, que si le dessein d'Aryante luy succede bien, vous vous refondrez sans peine à estre la premiere de ses Sujettes, et à me regarder comme vostre Sujet : et que s'il luy succede mal, vous me ferez peutestre l'honneur de souffrir que je sois encore vostre Esclave. Mais Madame, le coeur d'Agathyrse n'est pas assez lasche pour s'accommoder au temps, d'une maniere si basse : je vous ay aimée, et vous ne m'avez pas haï ; demeurons dans ces sentimens là s'il vous plaist ; ou si vous n'y pouvez demeurer, souffrez que de mon costé je fasse aussi tout ce que je pourray pour n'y demeurer pas. Car enfin Madame (poursuivit il avec impetuosité) je veux qu'Hercule m'atterre avec sa Massuë ; que Neptune m'enfonce dans les abismes de la Mer avec son Trident ; et que Jupiter m'écrase avec sa Foudre, si je suis jamais capable de souffrir que mon destin dépende du bon ou du mauvais succés de la Guerre. Ainsi Madame, choisissez dés aujourd'huy ce que vous voulez choisir : mais considerez, je vous prie, qu'Aryante n'est qu'un Usurpateur de vingt-quatre heures, dont le Thrône n'est encore appuyé que sur du fable mouvant ; et que je fais un fidelle Sujet de la Reine, et le plus fidelle Amant du Monde. De plus, Aryante ne vous aime que depuis peu de jours, et je vous aime depuis plusieurs années : Aryante ne vous aimera que jusques à ce qu'il vous possede, et je vous aimeray si vous le voulez jusques à la mort : mais pour m'y obliger Madame, il faut sortir d'Issedon. Si les Dieux dont vous défiez la puissance, reprit Elybesis, n'avoient une extréme bonté, et s'il ne connoissoient dans vostre ame, que vous les croyez plus que vous ne le tesmoignez, ils vous puniroient sans doute de toutes profanations, et de toutes vos injustices : mais apres tout pour respondre precisément à ce que vous voulez sçavoir, je vous diray positivement que je ne puis me resoudre à sortir d'Issedon : et puis que vostre violence authorise tout ce que je pourrois vous dire de plus violent, je vous diray encore que tout autre que vous qui auroit aimé sans interest, m'auroit dit qu'il ne m'auroit pas voulu empescher d'estre Reine, et auroit mieux aimé estre mon Sujet que mon Mary : car enfin ce n'est pas un grand excés d'amour, que de vouloir posseder ce que l'on aime, et de ne pouvoir souffrir qu'un Rival le possede. Ce n'est pas estre fort amoureux (reprit Agathyrse avec estonnement) que de vouloir posseder ce que l'on aime, et de ne pouvoir souffrir qu'un Rival le possede ; et ce seroit l'estredavantage que de vous conseiller d'estre Reine ! Ha Madame, je ne sçay point aimer ainsi, et je ne connois point l'amour, où quiconque peut se resoudre de perdre ce qu'il aime, n'aime que tres imparfaitement : mais enfin Madame, comme vous ne voulez pas faire ce que je veux, je voy bien qu'il faudra que je fasse ce que vous ne voudrez pas. Apres cela Elybesis sentent dans son coeur un reste d'amour qui combatoit son ambition, dit alors à Agathyrse tout ce qu'elle crût capable de l'apaiser ; de l'adoucir ; et de le tromper : sans luy dire pourtant jamais qu'elle sottiroit d'Issedon, ni sans luy promettre precisément qu'elle n'espouseroit point Aryante s'il devenoit Roy. De sorte que comme Agathyrse à infiniment de l'esprit, il connut les sentimens de son coeur, comme si elle les luy eust dits ingenûment : et il vit si bien qu'elle ne vouloit en effet, ni le perdre, ni le conserver, qu'il s'emporta encore plus qu'il n'avoit fait : de sorte qu'Elybesis se mettant en colere à son tour, le quitta brusquement : ainsi ils se separerent tous deux tres mal satisfaits l'un de l'autre. Agathyrse m'a dit depuis, qu'il fut tenté de prier celuy chez qui il estoit logé, de vouloir retenir Elybesis chez luy, afin de l'enlever la nuit suivante malgré qu'elle en eust : mais outre que ce dessein eust esté tout à fait imprudent, parce que devant qu'il eust esté nuit, Aryante eust pu descouvrir où elle eust esté retenuë ; il sçavoit de plus que son Amy ni sa Femme n'y eussent jamais consenty : de sorte qu'il falut qu'il rejettast cette pensée, comme une chose dont l'execution estoit impossible. Cependant apres avoir tenté inutilement de persuader à Elybesis de sortir d'Issedon, il songea à en sortir du moins luy mesme : et il y songea d'autant plustost, qu'il fut adverty que le Prince Aryante le faisoit chercher, pour s'assurer de sa personne : c'est pourquoy, sans differer davantage, il le déguisa ; et la nuit qui suivit le jour qu'il avoit parlé à Elybesis, il sortit d'Issedon par me des bréches des Murailles : et en sortit si heureusement, que s'il eust differé seulement d'un jour, il n'eust pû sortir, parce qu'Octomasade les fit reparer dés le lendemain. Mais en partant il escrivit à Elybesis : et luy escrivit d'une maniere si particuliere, que je ne pense pas que depuis qu'on escrit des Lettres d'amour, il y en ait jamais eu une qui ait esté du carractere de celle là, aussi y en a-t'il eu mille copies apres la fin de la guerre. En mon particulier, je pense en avoir donné cent : et je l'ay escrite tant de fois, que je puis vous la reciter sans y changer que fort peu de paroles : voicy donc à peu prés ce que cét Amant desesperé, escrivit à cette ambitieuse Amante.

L'entrevue d'Agathyrse et d'Elybesis

AGATHYRSE A ELYBESIS.

L'entrevue d'Agathyrse et d'Elybesis

Je ne sçaurois m'empescher de vous dire en partant, que depuis que la Fortune et l'Amour se sont meslez de faire des malheureux, il n'y en a jamais eu qu'ils ayent laissez dans une si cruelle incertitude, que celle où nous sommes vous et moy. Car enfin Madame, vous demeurez à Issedon sans sçavoir si vous ferez Reine, quoy que vous ayez une envie demesurée de l'estre : et j'en parts sans pouvoir precisement prevoir si je pourra empescher mon Rival d'estre Roy, et si je vous pourray bannir de mon coeur, comme vous m'avez banny du vostre. Ce qu'il y a de constamment assuré, est que si je continue de vous aimer, je vous aimeray malgré que j'en aye : mais tousjours est il bien vray, que quand je vous aimerois le reste de mes jours, avec la mesme violence que je vous aimais lors qu'Aryante arriva à Issedon ; je ni vous le tesmoigneray de ma vie. Ainsi Madame, voicy la derniere marque d'amour que vous recevrez de moy : mais ce que je m'en vay faire pour le service de Thomiris, en levant des Gens de guerre, ne sera pas la derniere marque de haine, que mon Rival en recevra. Adieu Madame, je ne sçay si la Fortune vous donnera des Sujets : mais je sçay bien que l'Amour vous avoit donné un Esclave assez fidelle, pour meriter d'estre conservé ; et que les chaines qu'il portoit, vous estoient peut estre plus glorieuses, que la Couronne que vous pretendez porter ne vous le fera.

L'entrevue d'Agathyrse et d'Elybesis

AGATHYRSE.

L'entrevue d'Agathyrse et d'Elybesis

Quoy que cette Lettre fust un peu fiere, Elybesis ne laissa pas d'en estre touchée : neantmoins comme l'ambition estoit alors la plus forte dans son coeur, elle n'y voulut pas respondre : si bien qu'Agathyrse sçachant qu'elle avoit dit à celuy qui la luy avoit renduë, qu'elle n'avoit rien à luy mander : entra dans un nouveau desespoir, qui servit à le faire passer pour un des plus fidelles Sujets du Monde : car Seigneur, il fut aux Tentes Royales offrir à Thomiris de faire des levées à ses despens, et d'employer et son bien et sa vie pour son service. De sorte que comme cette Princesse eust eu peine à trouver un homme de plus de coeur, et de plus d'esprit que luy, elle resolut de le faire un des Lieutenans Generaux de l'Armée, qu'elle pretendoit mener contre Issedon, et quelle n'y mena pas, parce qu'elle tomba malade du regret qu'elle avoit de vostre départ.

Le mariage de Noromate

Mais durant que Thomiris songeoit à empescher Aryante de se faire Roy, Aryante de son costé pensoit à conserver la Couronne dont il s'estoit empiré, et à faire qu'Elybesis pûst bien tost estre Reine. Durant, dis-je, qu'Adonacris attendoit avec impatience le retour de celuy qu'il avoit envoyé vers sa chere Noromate, cette belle et admirable Personne, se trouvoit en une conjoncture estrange. Car Seigneur, il faut que vous sçachiez, que son Pere qui s'appelle Targitas, et qui est un homme imperieux et violent, apres estre arrivé dans sa Maison, ne songea qu'à signaler sa fidellité pour Thomiris : si bien que comme cette Maison est tres forte : il y mit des Gens de guerre pour la garder, et se disposa à aller à l'Armé, dés que la Reine en auroit une sur pied. Mais Seigneur, comme au commencement de ces grands remuëmens tout est ennemy, et que chacun prend garde à soy ; celuy qu'Adonacris avoit envoyé vers Noromate, ne pût agir si adroitement, que le Pere de cette belle Fille ne descouvrist qu'il avoit quelque dessein caché : de sorte que le faisant arrester, on luy trouva la Lettre qu'Adonacris escrivoit à Noromate, qui à ce qu'il m'a dit depuis estoit fort longue, fort tendre, et fort touchante. Car comme il prevoyoit qu'il seroit long temps esloigné d'elle, et qu'il ne sçavoit pas s'il luy pouvroit escrire souvent, il avoit voulu qu'elle eust entre les mains une Lettre qui luy pûst renouveller le souvenir de la grandeur de sa passion, lors qu'elle la reliroit. Cependant cette Lettre dont il attendoit un si favorable succés, luy en produisit un bien fâcheux : en effet Seigneur, le Pere de Noromate ne l'eut pas plustost veuë, qu'il en eut une colere estrange ; car il connut bien par elle, que sa Fille ne haissoit pas celuy qui la luy escrivoit. Si bien que s'imaginant cette affection d'une autre nature qu'elle n'estoit, il chercha à y apporter les remedes les plus violens pour la rompre : car encore qu'il estimast fort Adonacris, il n'eust pas voulu qu'il eust espousé Noromate, quand il n'y auroit eu autre raison que celle qu'il estoit engagé dans le Parti d'Aryante, dont Targitas ne pouvoit jamais estre. De sorte que cét homme violent, sans deliberer davantage, prit la resolution de marier sa Fille à un homme de qualité nommé Sitalce, qui en estoit amoureux il y avoit long temps, et qui la luy avoit fait demander, avant qu'il allast à Issedon : mais il l'avoit prié d'attendre sa response jusqu'à son retour. Ainsi se resolvant de faire que la premiere nouvelle qu'Adonacris auroit de Noromate, seroit celle de son Mariage, il retint celuy qui avoit aporté la Lettre qu'il avoit veuë, comme un homme qui alloit dans sa Province pour negocier quelque chose contre le service de la Reine : et il rendit à Sitalce, la plus favorable responce qu'il eust pû attendre. Apres quoy il fut trouver Noromate à sa Chambre, pour luy commander de se preparer à recevoir Sitalce comme un homme qu'elle devoit espouser dans huit jours sans aucune ceremonie : n'estant pas à propos, luy disoit-il, de faire des Festes au commencement d'une Guerre civile. Vous pouvez juger Seigneur, que Noromate fut bien surprise et bien affligée de ce commandement : car comme elle est naturellement douce et modeste, elle ne sçavoit comment resister à Targitas. Neantmoins comme Sitalce qu'on luy proposoit d'espouser, estoit un de ces Braves de profession, qui se trouvent tousjours des premiers à toutes les Occasions dangereuses ; elle supplia son Pere de vouloir considerer que la marier à Sitalce, au commencement d'une guerre aussi sanglante que le devoit estre elle qu'on alloit faire, c'estoit l'exposer à porter peut-estre bien tost le deüil : qu'ainsi elle le conjuroit de vouloir attendre qu'on vist s'il ne se seroit point d'accommodement entre Thomiris et Aryante. Mais comme Targitas sçavoit bien la veritable raison qui faisoit parler ainsi Noromate, il se fascha de ce qu'elle luy disoit : et luy dit qu'il n'y avoit point à hesiter, et qu'il failloit obeïr, et obeïr tost, et de bonne grace. Mais afin que vous vous y resolviez plus promptement (luy dit-il emporté de colere) j'ay à vous dire que quand vous n'espouseriez pas Sitalce, vous n'espouseriez jamais Adonacris. Vous pouvez penser Seigneur, quel fut l'estonnement de Noromate, de voir que son Pere sçavoit quelque chose de ce qui s'estoit passé à Issedon : mais il redoubla encore, lors qu'elle voulut se justifier ou s'excuser, car il luy deffendit de parler : luy disant qu'elle ne pouvoit se justifier d'avoir aimé Adonacris sans sa permission, qu'en aimant Sitalce par son commandement Noromate ne se rendit toutesfois pas encore : mais il falut pourtant à la fin qu'elle se rendist, et qu'elle souffrist que Sitalce la visitast, comme un homme qui la devoit espouser. En effet il l'espousa huit jours apres malgré qu'elle en eust : car enfin Seigneur, il faut que vous sçachiez que Targitas est un homme si absolu, et qui porte sur le visage je ne sçay quoy de si propre à se faire craindre, que Noromate fut excusable de n'avoir pû luy resister : et elle le fut d'autant plus, qu'elle ne luy obeït qu'avec une douleur extréme, et une repugnance estrange. Ce qui la rendoit encore plus à plaindre, estoit qu'elle avoit autant d'aversion naturelle pour Sitalce, qu'elle avoit d'inclination pour Adonacris : cependant un sentiment de vertu et de crainte, fit qu'elle obeït à Targitas. Mais pour achever de la desesperer, le lendemain de ses Nopces son Pere fut la trouver en particulier dans sa Chambre, pour luy montrer la Lettre qu'Adonacris luy avoit escrite : apres quoy prenant la parole ; je n'ay pas voulu, luy dit il, vous faire voir ce qu'Adonacris vous escrivoit, que je ne vous eusse mise en estat d'y respondre comme je l'entens. Mais aujourd'huy que vous estes Femme de Sitalce, je ne pense pas que vous veüilliez estre maistresse d'Adonacris : c'est pourquoy afin que cette galanterie finisse tout d'un coup, et n'ait aucune suitte fascheuse, escrivez luy en ma presence, mais escrivez luy comme je le veux, et comme la vertu veut que vous luy escriviez ; c'est à dire que vous estes Femme de Sitalce ; que vous ne voulez plus qu'il vous escrive ; et que vous luy deffendez de vous voir jamais. en quelque lieu de la Terre que vous soyez. De vous dire Seigneur quelle fut la douleur de Noromate, de voir la Lettre d'Adonacris, et de comprendre quel seroit ton estonnement et son desespoir, lors qu'il sçauroit son Mariage, il ne seroit pas aisé : cependant comme son Pere n'estoit pas un homme avec qui on peust deliberer long temps, il falut resoudre si elle escriroit ou si elle n'escriroit pas. Si elle eust suivy son inclination, elle ne luy eust pas escrit, puis qu'elle ne luy pouvoit plus escrire que des choses fascheuses : mais venant à considerer que puis qu'elle avoit espousé Sitalce, il faloit n'avoir plus nul commerce avec Adonacris, elle creut qu'il faloit achever de se vaincre, et n'irriter pas son Pere : qui estant aussi violent qu'il estoit, eust pû donner quelque connoissance de la chose dont il s'agissoit, à celuy qu'elle avoit espousé. Ainsi Seigneur, quoy que la belle Noromate eust l'ame toute remplie d'amour pour Adonacris ; qu'elle eust les yeux pleins de larme ; le coeur palpitant ; et la main tremblante ; elle escrivit ce que Targitas voulut. Il est vray que malgré l'agitation de son esprit, elle ne laissa pas de choisir si bien les paroles dont elle se servit pour exprimer ce que son Pere vouloit qu'elle dist, qu'il estoit aisé de connoistre qu'elle avoit beaucoup de douleur dans l'ame. Cependant dés que cette Lettre fut escrite, Targitas delivra celuy qu'Adonacris avoit envoyé : et la luy donnant sans qu'il peust voir Noromate, il le fit conduire par deux des siens jusques à une journée du lieu où il estoit. Or durant que Noromate souffroit des maux incroyables, Adonacris estoit dans une inquietude extréme, de ce que celuy qu'il avoit envoyé ne revenoit pas. Mais helas, son retour l'affligea bien encore davantage ! lors qu'il sçeut par luy comment il avoit esté arresté, et comment Targitas avoit eu la Lettre : mais il le fut bien plus encore, lors qu'il aprit que Noromate avoit espousé Sitalce, et qu'il vint à lire la Lettre qu'elle luy escrivoit. Comme je fus le Confident de sa douleur, je puis vous asseurer qu'il n'en a jamais esté une plus grande que la sienne : cependant comme il sçavoit bien que Noromate avoit aversion pour Sitalce, il ne pouvoit pas l'accuser d'inconstance : et il ne pouvoit tout au plus l'accuser que de foiblesse, encore estoit-ce d'une foiblesse que la vertu excusoit, puis qu'elle ne l'avoit eue que pour obeïr à son Pere : mais comme c'estoit un mal sans remede il s'en pleignoit quelquefois avec des paroles si touchantes, qu'il m'en faisoit beaucoup de pitié. Helas (me disoit il le jour mesme qu'il reçeut la Lettre de Noromate) à quel estrange Destin suis-je reservé ! si j'avois douze Rivaux, et douze Rivaux qu'on me preferast, je serois moins malheureux que je ne le suis, quoy que Noromate ne me haïsse pas, et qu'elle ait un Mary qu'elle n'aime point : car enfin ce mal, quoy que grand, ne seroit pas sans remede : mais de sçavoir que Noromate est Femme d'un homme qu'elle hait, et qu'elle a une vertu que rien ne sçauroit esbranler, est une chose qui ne me laisse rien à faire qu'à me pleindre, et qu'à la pleindre elle mesme. Il faut pourtant bien, reprenoit-il, que l'affection qu'elle avoit pour moy, ne fust pas bien forte, puis qu'elle a obeï si promptement : et pleust aux Dieux, adjoustoit il, que celle que j'ay dans l'ame ne fust pas plus violente. Cependant Seigneur, Adonacris voulut que Noromate sçeust sa douleur : c'est pourquoy il renvoya un des siens au lieu où elle estoit, dés qu'il sçeut que Targitas et Sitalce estoient allez vers Thomiris trois jours apres son Mariage, et qu'ils l'avoient envoyée à une ville qui s'appelle Typanis, pour y estre tant que la guerre dureroit. Mais Seigneur, quoy que celuy qu'il envoya vers Noromate luy parlast, il n'en fut pas plus consolé : car elle ne voulut point lire sa lettre, et la luy renvoya toute fermée, avec ce Billet sans nom et sans subscription.

Le mariage de Noromate

Comme je ne suis plus ce que j'estois lors que je vous permettois de m'escrire, n'escrivez plus à une personne à qui la bienseance ne permet pas seulement de voir vos Lettres, bien loin d'y respondre. Je n'ay point ouvert celle que je vous renvoye, parce que je n'aime point à aprendre des maux que je ne suis, ni ni ne dois soulager : ainsi je vous conjure de tout mon coeur, de ne m'escrire de vostre vie : et de croire fortement que je ne puis jamais rien faire de plus avantageux pour vous, que de ne m'excuser point, et de vous permettre de m'haïr, si vous ne pouvez cesser de m'aimer sans passer de l'amour à la haine. Apres cela, ne m'en demandez pas davantage : car je vous declare que je vous escris pour la derniere fois : et que je ne vous aurois pas mesme escrit, si ce n'avoit esté pour vous prier de ne m'escrire jamais.

Le mariage de Noromate

Apres la lecture de cette Lettre Seigneur, le malheureux Adonacris n'eut plus rien à faire qu'à combatre sa douleur, et à la souffrir, sans y chercher de remede. Il fut pourtant encore accablé d'une nouvelle inquietude : car il faut que vous sçachiez qu'apres que Thomiris eut mis des Troupes sur pied, et qu'Aryante en eut aussi ; à la premiere Occasion qui se presenta, Agathyrse tua le Frere d'une Fille de tres Grande qualité, nommée Argyrispe, que je vous ay dit estre Amie d'Elybesis : de sorte que cette Personne estant par ce moyen devenuë la plus riche Fille d'Issedon, le Pere d'Adonacris et d'Elybesis, nommé Tyssagette, se mit dans la fantaisie que son Fils l'espousast : et l'en persecuta si terriblement, qu'il ne luy laissa aucun repos. Il employa mesme le Prince Aryante et Octomasade pour le faire resoudre d'y songer, et pour la luy faire espouser : car comme en ces temps tumultueux, l'on n'observe nulle bienseance en toutes choses, le deüil d'Argyrispe, n'estoit pas un obstacle à son Mariage : et pour Argyrispe elle n'avoit garde de refuser d'espouser un fort honneste homme, qui estoit Frere d'une Fille qu'on croyoit qui devoit bien tost estre Reine : de sorte que la Famille d'Adonacris estant jointe pour le persecuter, et pour luy dire qu'il n'aimoit pas la Grandeur de sa Maison, il fut si accablé de reproches, qu'enfin il leur dit qu'ils fissent ce qu'ils voudroient : ainsi ce Mariage fut fait en quatre jours, par l'authorité d'Aryante. Mais à dire la verité, il se fit principalement, parce que je persuaday à Adonacris qu'il falloit à quelque prix que ce fust, qu'il taschast de guerir d'une passion sans esperance : et parce qu'il espera que la beauté d'Argyrispe pourroit peut-estre effacer peu à peu de son coeur celle de Noromate. Ainsi quoy qu'Adonacris aimast toujours Noromate, et qu'il n'aimast point Argyrispe, il ne laissoit pas de vivre civilement avec elle : il est vray que par bonheur pour luy, le Prince Aryante qui avoit fait la reveuë de ses Troupes, partit d'Issedon, avec intention d'aller droit vers l'Armée de Thomiris, qui s'avançoit avec le dessein de decider la chose par une Bataille : et par ce moyen Adonacris se vit delivré de la contrainte qu'il auroit euë avec Argyrispe. De sorte que Sitalce et Adonacris se trouverent dans deux Partis opposez : car Sitalce avoit suivy son beau Pere, qui estoit allé trouver Thomiris trois jours apres le Mariage de Noromate : et Adonacris s'estoit trouvé engagé avec Aryante : si bien qu'ils estoient de Parti contraire aussi bien qu'Aryante et Agathyrse : qui comme je l'ay desja dit, fut Lieutenant General dans l'Armée de Thomiris, que le jeune Spargapise commanda, conseillé par le sage Terez, à cause de l'indisposition de la Reine. Mais à dire la verité, comme Spargapyse n'estoit qu'un enfant, et qu'on n'employoit son nom que pour empescher les pretensions de plusieurs ; et que d'ailleurs Agathyrse agissoit plus fortement que les autres ; parce que l'amour, la haine, et la vangeance, le faisoient agir, ce fut luy qui fut veritablement General de l'Armée, et qui fit le plus de choses durant cette Guerre. Cependant le Prince Aryante avant que de partir d'Issedon, donna des Gardes à Elybesis, de peur que durant son absence, les Amis d'Agathyrse n'entreprissent quelque chose contre elle. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire, qu'avant que de partir, il fit ce qu'il pût pour l'obliger à l'espouser ; car bien qu'il luy eust dit que son Throsne estoit encore trop mal affermy, pour l'y vouloir faire monter ; neantmoins son amour estant augmentée, il l'en pressa autant qu'il pût, mais il l'en pressa inutilement : car enfin Elybesis ne le vouloit espouser que Roy, et que Roy paisible dans ses Estats : estant certain que Sujet pour Sujet, elle eust mieux aimé Agathyrse qu'Aryante, tout Prince qu'il estoit. Ainsi trouvant divers pretextes qui n'irriterent point ce Prince, elle luy refusa ce qu'il souhaittoit, et il fut contraint de partir sans l'avoir espousée : de sorte que par ce moyen Agathyrse n'estoit pas si malheureux qu'Adonacris : car du moins il avoit un Rival à combattre, dont la mort luy pouvoit estre avantageuse. Mais pour Adonacris, quand Sitalce eust esté tué, il ne s'en fust pas trouvé plus heureux, puis qu'Argyrispe estoit sa Femme : de sorte que je ne pense pas qu'on puisse estre plus triste qu'il fut durant toute cette Campagne.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : vaines négociations de paix

Les deux plaidoiries d'Octomasade et d'Agathyrse

Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous particulariser cette guerre bien exactement, de peur d'abuser de vostre patience : je vous diray toutesfois que lors que les deux Armées furent en presence, et qu'on vit tant de Sujets d'une mesme Princesse estre prests de s'entre-tuer ; les plus sages et les plus desinteressez des deux Partis, s'entremirent de parler de quelque accommodement, et d'examiner la chose dont il s'agissoit par la douceur, avant que de la decider par la force des Armes. Ainsi le sage Terez et Targitas firent si bien, malgré Octomasade et Agathyrse, qui vouloient tous deux la guerre ; le premier par ambition, et l'autre par amour, qu'ils mirent l'affaire en quelque sorte de negociation. Si bien que quelques jours apres, il fut resolu qu'on conviendroit d'un lieu pour conferer, et pour dire de part et d'autre les raisons qui pouvoient soustenir le droit de Thomiris, et celuy d'Aryante : afin d'aviser aux expediens qu'on pourroit trouver, pour accommoder la chose. Et en effet le lieu de la Conference estant resolu, Aryante nomma Octomasade pour y aller, accompagné de six autres : et Agathyrse fit si bien qu'il se fit nommer Chef de la Deputation par Thomiris, afin d'avoir du moins la consolation d'agir contre Aryante, aussi bien durant la Conference, que durant la Guerre : et certes on peut dire qu'il s'en aquita dignement ; cas je ne pense pas qu'on puisse parler avec plus de force qu'Agathyrse parla pour soustenir qu'encore que Thomiris fust née avant que son Pere fust monté au Thrône, elle devoit pourtant estre considerée comme Fille aisnée du Roy des Issedons, et non pas seulement comme fille de Lypacaris : et que par consequent puis que les Loix du Royaume portoient que l'aisné des Enfans du Roy devoit regner, sans considerer la difference du Sexe ; Thomiris estoit Reine legitime, et Aryante devoit estre declaré Usurpateur. Octomasade de son costé, soustenoit aveque force, que si les Loix de l'Estat disoient que c'estoit à l'aisné des Enfans du Roy à regner, ce devoit estre au Prince Aryante, puis qu'il estoit seul Fils du Roy des Issedons : et que Thomiris n'estoit que Fille d'un Sujet, quoy qu'elle fust sa Soeur aisnée, et par consequent incapable de regner, puis que c'estoit à l'ainé des Enfans d'un Roy à monter au Throsne des Issedons. En effet (disoit il pour soustenir le droit du Prince Aryante) ce n'est nullement comme Fils du Prince Lypacaris, qu'Aryante pretend à la Couronne, c'est comme Fils de Roy seulement ; car enfin il ne faut pas donner une explication forcée à la Loy qui luy donne le Sceptre : il faut l'entendre au pied de la lettre, et croire que ceux qui l'ont faite, ont eu des raisons pour authoriser. Certainement je trouve qu'il est equitable, que les Peuples qui ne sçauroient jamais avoir trop de respect pour ceux à qui ils doivent obeïr, ne se souviennent point d'avoir veû que la personne qui leur doit commander, ait esté de mesme condition qu'eux : c'est à dire incapable de regner, et assujettie à la mesme obeïssance qui les assujettit. De sorte que pour esviter cét inconvenient, il ne faut pas que ce soit Thomiris qui regne ; puis que tous les Peuples l'ont veuë naistre dans une condition privée, lors que son Pere n'estoit pas Roy : et il faut au contraire que ce soit le Prince Aryante, que ces mesmes Peuples ont veû naistre sur le Throsne. Mais, me dira-t'on, le Prince Lypacaris son Pere avoit esté Sujet, et n'avoit pas laissé de se faire Roy : il est vray, adjousta-t'il, que la chose est ainsi, mais ce n'est pas de la mesme maniere : car le Prince Lypacaris se fit Roy par le droit des Conquerans, en s'assujettissant toutesfois aux Loix de l'Estat : mais pour ses Successeurs, ils ne le peuvent estre que selon ces mesmes Loix. Ainsi il faut estre Fils, ou Fille de Roy, pour succeder legitimement, et non pas Fils ou Fille d'un Sujet. De plus, il y a encore une raison qui donne lieu d'expliquer la Loy de cette sorte : car enfin je ne doute point que les grandes Charges n'eslevent le coeur de ceux qui les possedent : je ne doute point, dis-je, que le Throsne ne donne un nouveau Carractere de Grandeur, à ceux qui y sont montez : et que ceux qui naissent d'un Roy, n'ayent les inclinations plus Royales et plus dignes du Sceptre, que ceux qui sont nez dans une autre condition. Joint qu'à parler raisonnablement, le premier jour de la vie d'un homme qui se fait Roy, est le premier qu'il monte au Throsne : de sorte que tout ce qui a precedé semble n'estre plus à luy ; et ce n'est assurément que depuis qu'il est Pere de ses Sujets, qu'il peut estre dit Pere de ses Enfans. Ainsi je conclus que la Loy qui dit que c'est au premier né du Roy des Issedons à regner, devroit estre expliquée comme je l'explique, quand mesme Lypacaris auroit eu un Fils aisné d'Aryante, au lieu de Thomiris : à plus forte raison donc le doit elle estre ainsi, puis qu'il semble plus avantageux aux Peuples d'avoir un Roy, que d'avoir une Reine. D'autre part, toutes choses sont favorables pour le Parti que je soustiens : car enfin Thomiris en cedant la Couronne des Issedons au Prince Aryante, demeure encore Reine des Massagettes : où au contraire il se trouve que le Fils du Roy des Issedons, qui seul doit regner sur eux, n'a point de Royaume. Il se trouve mesme que les Issedons n'ont ny Roy, ny Reine : puis qu'il est vray que depuis le Mariage de Thomiris, elle n'a point retourné à Issedon : et qu'elle a assez fait connoistre que la Nature ne luy avoit pas mis dans le coeur cette amour tendre, que les Rois doivent avoir pour leurs Peuples, puis qu'elle ne les a pas honnorez de sa presence : et l'on peut plustost dire, qu'elle les a traitez en Peuples qu'elle auroit assujettis par usurpation, que comme des Sujets qu'un droit legitime et successif luy auroit acquis ; puis qu'elle s'est contentée de leur envoyer des Lieutenans pour les gouverner, sans y venir elle mesme. Mais sans employer des raisons, où la seule authorité de la Loy suffit ; je soustiens, que puis que c'est à l'aisné des Enfans du Roy des Issedons à regner, ce doit estre au Prince Aryante : et je soutiens encore, qu'il seroit plus glorieux à Thomiris, d'estre Femme, Mere, et Soeur de Roy, que d'avoir une Couronne de plus, et d'avoir un Frere Sujet du Prince son Fils. De sorte que je conclus, que si elle veut faire cesser la Guerre, il faut qu'elle restituë la Couronne des Issedons, à celuy à qui elle appartient legitiment : et qu'elle se contente qu'il soit son Frere par la Nature, et son Allié par l'interest de sa Couronne, sans qu'il soit son Sujet. Apres cela Seigneur, l'eloquence d'Octomasade poussa encore la chose beaucoup plus loin : car il s'estendit sur les loüanges du Prince Aryante ; et dit enfin qu'il falloit s'attacher indispensablement à la Loy, qui vouloit que ce fust l'aisné des Enfans du Roy des Issedons qui regnast. Je consens volontiers (luy repliqua Agathyrse, apres qu'il eut cessé de parler) qu'on s'atache ponctuellement à la Loy, qui veut que ce soit l'aisné des Enfans du Roy des Issedons qui regne : puis ce n'est que par elle que je pretens que Thomiris regne legitimement, et qu'Aryante ne peut estre regardé que comme un Usurpateur. En Effet, pour prouver que Thomiris est veritablement la Fille aisnée du Roy des Issedons, quoy qu'elle soit née du temps qu'il n'estoit que le Prince Lypacaris ; je n'ay qu'a dire que Lypacaris et le Roy des Issedons, n'estant qu'une mesme Personne, Thomiris ne peut pas estre Fille de l'un, sans estre Fille de l'autre. Et si vous me dittes qu'elle n'est pas Fille du Roy des Issedons, je vous diray qu'Aryante est Fils de Lypacaris, sans que vous me le puissiez contester : car enfin Lypacaris en montant au Throsne, ne cessa pas d'estre le mesme qu'il estoit, pour toutes les choses qui regardoient directement sa Personne. Il fut encore brave et genereux ; il fut Mary de sa Femme ; Pere de sa Fille ; Parent de ses Parens ; et le mesme enfin qu'il estoit avant que d'estre Roy : car apres tout, l'elevation de la Fortune, ne renverse point l'ordre de la Nature, ni ne la destruit pas : elle ne rompt point les liens de la proximité ; et toute sa puissance ne sçauroit faire que ce qui est, n'ait jamais esté. Ainsi, puis que Lypacaris avoit une Fille avant que d'estre Roy, elle a encore esté sa Fille, apres qu'il a esté sur le Throsne. Pour moy, j'avoüe que je voudrois bien sçavoir, si elle n'est pas Fille du Roy des Issedons, de qui elle le peut estre : car enfin dés que le Roy son Pere monta au Throsne, il n'y eut plus de Prince Lypacaris : et il fut tellement confondu avec le Roy des Issedons, que personne ne s'est jamais avisé de les separer. De sorte que puis que Lypacaris est le Roy des Issedons ; que le Roy des Issedons est Lypacaris ; et qu'ils n'ont esté qu'une mesme chose ; il s'enfuit de necessité absoluë, que Thomiris est la Fille aisnée du Roy, et que c'est à elle à qui la Loy donne la Couronne ; que le Prince Aryante est son Sujet ; et qu'il prend les Armes avec beaucoup d'injustice, pour donner une explication aux Loix de l'Estat, qu'elles ne sont pas capables de recevoir. Car de dire que les Peuples devant avoir beaucoup de respect pour ceux qui doivent estre leurs Maistres, il faut que ce soit Aryante qui regne au prejudice de Thomiris, parce qu'ils l'ont veuë Sujette comme eux à l'âge de deux ans, c'est selon moy la plus estrange de deux ans, c'est selon moy la plus estrange chose du monde. En effet, puis que ces mesmes Peuples, apres avoir veû durant trente ans. Lypacaris Sujet comme eux, n'ont pas laissé de croire qu'ils estoient obligez de luy obeïr, puis que les Dieux l'avoient fait monter au Thrône ; à plus forte raison doivent ils penser qu'ils doivent obeïr à la Fille de leur Roy, à qui la Loy donne plus de droit à la Couronne des Issedons, que la force n'en donnoit alors à Lypacaris. De plus il n'est pas encore plus raisonnable, d'aporter pour raison que Thomiris possede plus d'une Couronne : puis que quand elle en auroit cent, cela n'empescheroit pas que celle des Issedons ne luy appartinst, et qu'elle ne la deust conserver. Les particuliers peuvent sans doute quelquesfois ceder quelque chose de la Succession de leurs Peres, quand ils le veulent : mais les Rois ne doivent jamais ceder des Royaumes : et quoy qu'on die, il est plus glorieux à Thomiris d'estre Fille de Roy, que de n'estre que Soeur de Roy : ainsi elle doit disputer opiniastrément le droit qu'elle à la Couronne des Issedons, qu'elle a portée avec tant de gloire, que sa presence n'a pas mesme esté necessaire pour faire obeïr ses Peuples, tant elle les a gouvernez sagement. Mais sans considerer s'il est plus advantageux aux Peuples d'avoir un Roy qu'une Reine, je dis ce que j'ay desja dit une fois : que puis que Lypacaris et le Roy des Issedons n'ont esté qu'une mesme personne, et que Thomiris est Soeur aisnée d'Aryante, elle est veritablement Fille de Roy, et doit continuer de regner comme elle a commencé, puis que les Loix de l'Estat le veulent, et que du consentement de tous les Peuples, elle est montée au Throsne qu'elle occupe. En effet à parler raisonnablement, quelle division chimerique peut on faire entre Lypacaris, et le Roy des Issedons ? car n'est-il pas vray, que ce sont les vertus de Lypacaris qui l'ont fait Roy, et qu'il a plus fait de Grandes choses pour monter au Throsne, qu'il n'en a fait apres y estre monte ? Ainsi on peut dire, ce me semble, qu'il y auroit beaucoup d'injustice, à vouloir mettre une si grande difference entre ce qu'il estoit lors qu'il meritoit d'estre Roy, et ce qu'il a esté apres l'estre devenu. Joint que selon moy, quiconque est assez heureux pour se pouvoir faire Roy, peut estre regardé comme tel lors qu'il n'est plus, depuis son Berçeau jusques à sa mort : car enfin comme on dit que ce sont les Dieux qui donnent les Couronnes à qui bon leur semble, on peut dire aussi que dés qu'un homme qui doit estre Roy, a commencé de naistre, ils l'ont tousjours consideré comme Roy, parce qu'ils sçavoient qu'ils avoient resolu qu'il le fust. Ainsi encore que les hommes n'ayent pas sçeu que Lypacaris devoit l'estre, jusques à ce qu'il l'eust esté ; cela n'empesche pas qu'on ne puisse assurer qu'il l'a tousjours esté, puis qu'outre que dés sa naissance il a eu toutes les Grandes qualitez qui le devoient faire regner, il estoit mis au nombre des Rois, par cette Fatalité qui ne se trompe jamais ; par cette Puissance, dis-je, qui dispose souverainement des Monarchies et des Empires : et qui de l'heure que je parie, sçait avec certitude, qui de Thomiris ou d'Aryante regnera. Lypacaris ayant donc esté mis par les Dieux au rang des Rois, dés qu'ils l'eurent mis au rang des hommes ; quand on concederoit que Thomiris ne seroit Fille que de Lypacaris, il s'ensuivroit de necessité qu'elle seroit tousjours Fille du Roy des Issedons : puis qu'il a esté marqué comme tel, par ceux qui ont droit de donner à tous les hommes tel Carractere qu'il leur plaist. Mais sans chercher des subtilitez pour soustenir l'equité d'une Cause que rien ne sçauroit affoiblir ; je diray seulement en deux mots, que la Loy dit que le Royaume appartient à l'aisné des Enfans du Roy, sans considerer la difference du Sexe ; que Thomiris a cinq ans plus que le Prince Aryante ; que dés que Lypacaris à cessé d'estre Sujet, et commencé d'estre Roy, Thomiris a aussi cessé d'estre Fille d'un Sujet, et a commencé d'estre Fille de Roy : et qu'à moins que de dire que son Pere ne fut jamais Roy des Issedons, on ne peut pas luy oster la qualité de Fille de Roy, puis qu'elle n'a pû changer de Pere, lors qu'il a changé de fortune. De sorte que s'stant eslevée aveque luy, elle a esté ce qu'il est devenu : et est par cette raison, Reine legitime selon les Loix de l'Estat : et par consequent je ne voy pas que le Prince Aryante puisse pretendre autre chose, que l'oubly de son crime, et que d'estre le premier des Sujets de cette Grande Reine.

Adonacris fait la connaissance de Sitalce

Il vous est ce me semble aisé de juger, Seigneur, qu'une Conference qui se faisoit par des Gens qui ne vouloient pas la paix, ne servit pas à la faire : et qu'au contraire elle aigrit encore davantage les esprits : car comme Agathyrse haïssoit Aryante, il dit beaucoup de choses qui l'offencerent : et comme Octomasade ne craignoit rien davantage que de se revoir sous l'authorité d'une Reine qu'il avoit outragée, il s'emporta aussi à dire beaucoup de choses fascheuses, fur la passion qu'elle tesmoignoit avoit dans l'ame, afin d'empescher que la guerre ne finist. Aussi apres avoir esté trois jours de part et d'autre, à dire tout ce qui pouvoit faire obstacle à la paix, plus tost que ce qui la pouvoit avancer ; la Conference cessa, et la Guerre commença tout de bon. Mais Seigneur, ce qu'il y eut de remarquable, pendant qu'Octomasade et Agathyrse conferoient ensemble, fut qu'Adonacris ayant accompagné Octomasade, et Sitalce suivy Agathyrse, le malheureux Adonacris, eut la douleur de voir le Possesseur de sa chere Noromate qu'il ne connoissoit point encore : car Sitalce estoit un de ces Grands Seigneurs de Province, qui sont contents de leur condition ; qui vont à la guerre quand il y en a, et qui ne vont à la Cour qu'en passant : de sorte que le hazard n'avoit pas fait qu'Adonacris l'eust veû. Et ce qui l'embarrassa davantage, fut que comme Sitalce ne sçavoit pas qu'il eust eu nulle intelligence avec sa Femme ; qu'il en eust esté amoureux ; ni qu'il le fust encore ; il s'adressoit tousjours à luy, pour luy proposer quelque expedient qu'il imaginoit : si bien que comme il n'estoit pas possible qu'il peust voir le possesseur de sa chere Noromate, sans en avoir une douleur extréme, il souffrit un mal incroyable ; et ce mal fut d'autant plus fascheux, que son amour en augmenta. Car comme Sitalce n'estoit pas de ceux qui croyent qu'on ne peut jamais parler à propos de sa Femme ; et qu'il y avoit si peu qu'il estoit marié, qu'il pouvoit encore aussi tost passer pour estre l'Amant de la sienne que le Mary ; il arriva un jour, pendant que les Deputez conferoient, que ceux des deux Partis qui les accompagnoient parlant ensemble, un Amy de Sitalce luy dit en presence d'Adonacris, qu'il avoit plus d'interest qu'un autre à persuader à Agathyrse d'accommoder les choses, et de faire finir la Guerre : car enfin, luy dit il, c'est une assez cruelle avanture, à un homme qui a esté des années entieres amoureux d'une des plus belles Personnes du Monde, de s'en separer trois jours apres l'avoir espousée. Il est vray, reprit Sitalce, que cette avanture est fascheuse : et que je suis contraint d'avoüer que je souhaitte autant la fin de la Guerre pour revoir Noromate, que pour voir la tranquillité dans l'Estat. Pendant que Sitalce parloit ainsi, Adonacris ne disoit mot, et soupiroit en secret : mais comme cét Amy de Sitalce estoit un de ces hommes qui sont eternellement des questions à ceux à qui ils parlent ; et que Sitalce, quoy qu'il eust de l'esprit, ne l'avoit pourtant pas assez delicat, pour sçavoir qu'il y a beaucoup de choses, où il ne faut pas respondre precisément à ceux qui les demandent ; il se fit une conversation entre eux, qui pensa faire desesperer Adonacris. Car enfin ce curieux Amy de Sitalce, l'obligea non seulement à luy raconter sa passion pour Noromate, et tout ce qui luy estoit arrivé avant que de l'avoir espousée, mais encore toute la joye de son Mariage ; que Sitalce exagera avec des paroles, qui mirent une si sensible douleur dans l'ame d'Adonacris, qu'il pensa perdre patience, et dire des choses qui l'eussent fait connoistre pour Amant de Noromate, s'il ne s'en fust empesché. Cependant il ne pouvoit se retirer du lieu où il estoit : parce que par un sentiment d'amour, il vouloit entendre tout ce qu'on diroit de Noromate. Il est vray qu'il trouva à la fin quelque consolation à ce que dit Sitalce : car comme son Amy luy demanda (apres cent choses, qui ne sont pas dignes de vous estre racontées) si Noromate n'avoit pas eu autant de douleur de le voir partir, qu'il avoit eu de joye à la posseder, et si elle n'avoit pas bien fait des cris et bien répandu des larmes ? Sitalce luy respondit qu'il paroissoit bien qu'il ne connoissoit guere Noromate, puis qu'il croyoit qu'elle pût estre capable de n'estre pas Maistresse d'elle mesme en toutes choses. Car enfin, dit il, elle l'est tellement, que je puis vous assurer, que je l'ay espousée sans voir nulle marque de joye dans ses yeux : et que je m'en suis separé, sans voir aussi une excessive douleur sur son visage : et je suis si fort persuadé, que Noromate ne montre de ses sentimens que ce qu'elle veut qu'on en sçache, que je croy qu'elle pourroit aimer, et haïr avec excés, si elle le vouloit sans qu'on s'en aperçeust. Ainsi comme sa modestie luy a fait croire qu'il ne falloir point qu'il parust de joye dans ses yeux en l'espousant, je n'y en ay point veû : et comme cette mesme vertu luy a fait penser, qu'il ne faloit pas aussi s'affliger avec excés, de l'éloignement d'un homme avec qui elle n'avoit encore vescu que trois jours ; elle m'a si bien caché ses sentimens, que je puis dire que je ne l'ay veuë ny guaye ny triste, et que je ne l'ay veuë que modeste, et serieuse. A peine Sitalce eut il dit cela, que la conversation changeant d'objet, Adonacris se retira pour jouïr de la consolation qu'il trouvoit à penser, que Sitalce n'avoit veû aucune joye dans les yeux de Noromate, depuis qu'il l'avoit espousée : et il trouvoit cette pensée d'autant plus douce, que se souvenant de tant d'heureux jours qu'il avoit passez aupres d'elle, il se souvenoit parfaitement, qu'il avoit veû cent et cent fois la joye peinte dans les yeux de cette belle Personne, lors qu'il luy donnoit quelques marques d'amour, et qu'il l'y avoit veuë telle qu'on la voit, lors qu'elle part d'un coeur amoureux, pour paroistre dans les yeux de la Personne qui aime, et pour passer apres dans le coeur de la Personne aimée, par une simple communication de regards, sans que les paroles s'en meslent. De sorte que ne doutant nullement que Neromate ne fust capable de joye ; et sçachant mesme par fou experience, que quand elle en avoit elle n'en estoit pas tousjours la Maistresse, puis qu'elle avoit plus d'une fois inutilement voulu luy cacher celle qu'elle sentoit en le voyant, il creût pour sa satisfaction, qu'elle n'en avoit point eu en espousant Sitalce : et qu'elle l'aimoit peut-estre encore, on du moins qu'elle le regrettoit. Si bien que son amour en augmentant, il vint à avoir un tel despit d'estre marié, qu'il avoit presques autant de peine à s'empescher de haïr Argyrispe, qu'à s'empescher d'aimer trop Noromate. Car enfin, disoit il en luy mesme, comme la passion que j'ay euë pour Noromate, n'a pas este une passion brutale, qui n'ait eu son fondement que dans les sens ; si j'estois assuré que Noromate m'aimast comme je l'aime, toute Femme de Sitalce qu'elle est, et tout absent que j'en suis, j'aurois encore de doux momens, et d'agreables pensées. Mais helas ! le moyen que Noromate croye que je l'aime encore, adjoustoit il, apres avoir espousé Argyrispe ? elle qui ne sçait pas de quelle maniere on m'y a contraint, et qui ne sçait pas non plus, que la passion que j'ay pour elle, est cause que je m'y suis resolu, afin de tascher de m'en guerir. Ainsi il peut estre qu'elle est bien aise que le dessein que j'avois de l'espouser n'ait pas reüssi, puis que je devois estre capable de changer si tost de sentimens pour elle. Mais helas Noromate, vous estes bien abusée, si vous croyez que la chose soit ainsi ! car enfin je n'aime point Argyrispe, et je vous aime tousjours. Mais que fais-je, disoit il, et que veux-je de Noromate ? Sitalce la possede ; elle est vertueuse ; et je ne la verray peutestre jamais : gueris toy donc Adonacris, adjoustoit il, d'une passion qui ne peut que te tourmenter : et n'ayes pas la folie de desirer eternellement des choses impossibles, et d'aimer sans esperance. Adonacris eut pourtant beau consulter sa raison, pour affoiblir son amour, car je vous assure Seigneur, qu'il l'augmenta en luy resistant, et qu'il ne la combatit que pour en estre vaincu.

Agathyrse ne parvient pas à oublier Elybesis

Cependant la Conference ayant cessé, comme je l'ay desja dit, Octomasade, et Agathyrse se separerent, bien aises de n'avoir rien fait. Mais comme Adonacris passa aupres d'Agathyrse, ce dernier s'aprocha de l'autre : et prenant la parole, avec ce ton de voix audacieux qu'il a, quand il veut railler d'une maniere piquante ; de grace Adonacris, luy dit il, faites moy la faveur de dire à la belle Elybesis, qu'il n'a pas moins tenu à Octomasade qu'à moy, que la paix n'ait esté concluë : et que si j'ay empesché Aryante d'estre Roy, ç'a esté par une passion moins interessée que celle qui fait qu'Octomasade veut empescher Thomiris d'estre Reine : puis qu'il le fait par ambition, et que je l'ay fait par vangeance. Comme il pourra estre que vous serez Sujet du Prince Aryante malgré vous, reprit Adonacris, je vous rendray office de ne dire pas à ma Soeur une chose qui la pourroit offencer ; et je m'en rendray à moy mesme. Ha ! pour Sujet d'Aryante (repliqua brusquement Agathyrse en s'en allant) si je le suis jamais, soyez assuré que je seray Sujet rebelle. Apres cela Adonacris respondit quelque chose d'assez fier, mais Agathyrse ne l'entendit pas : joint qu'à dire la verité, il condamnoit tellement le procedé d'Elybesis avec Agathyrse, qu'il retenoit la moitié de son ressentiment, par la pensée qu'en effet elle avoit tort. Cependant comme en l'estat où estoient alors les choses, une Bataille eust décidé l'affaire, et eust entierement détruit le Party de celuy qui l'auroit perduë, ils songerent de chaque costé à le mesnager : et à ne la donner pas, qu'ils n'eussent lieu d'esperer de la gagner. Mais comme ces deux Armées avoient des Officiers qui sçavoient admirablement la Guerre ; qu'Aryante d'un costé, et Agathyrse de l'autre, songeoient à tout, et negligeoient rien, il ne leur estoit pas aisé de s'entre surprendre. De plus, comme Thomiris esperoit tousjours guerir de ce mal languissant, que la douleur de vostre départ inopiné luy avoit causé, elle ne vouloit pas qu'on hazardast son Armée : joint qu'à dire les choses comme je les pense, je suis persuadé qu'elle songeoit plus à conserver ses Troupes pour un autre dessein, que pour punir Aryante, quelle croyoit tousjours pouvoir ranger dans son devoir, quand elle en auroit envie. De sorte que Spargapise et Agathyrse, ayant divers ordres de Thomiris, qui leur deffendoient de rien entreprendre legerement, ils estoient contraints de hazarder moins qu'ils n'eussent fait : ainsi toute cette Campagne se passa en diverses rencontres, et en plusieurs combats, sans donner de Bataille decisive. D'ailleurs, comme l'Armée n'estoit pas fort loin d'Issedon, Aryante se déroboit quelquesfois un jour pour aller voir Elybesis, dont l'ame n'estoit pas tranquille : car enfin elle aimoit Agathyrse malgré qu'elle en eust. Mais comme l'ambition estoit encore plus forte dans son ame que l'amour, elle ne pouvoit se resoudre à mal-traitter Aryante, dans l'esperance qu'elle avoit qu'il la pourroit faire Reine : aussi le recevoit elle avec toute la douceur possible quand il l'alloit voir. Elle ne laissoit pourtant pas de s'informer adroitement d'Agathyrse : et de dire mesme quelquesfois à un de ses Amis particuliers qui estoit demeure à Issedon, beaucoup de choses obligeantes pour luy, dans la pensée de le ramener un jour à elle, s'il arrivoit qu'Aryante ne fust pas Roy. D'autre part, Argyrispe qui aimoit plus Adonacris, qu'elle n'en estoit aimée : et qui estoit d'un temperamment à se faire des malheurs de toutes choses, estoit en une inquietude continuelle qu'il ne mourust, ou que du moins il ne fust blessé : car comme elle n'avoit point sçeu qu'il eust aimé Noromate avant son Mariage, et qu'il vivoit fort civilement avec elle, elle n'avoit point de jalousie, quoy qu'elle fust d'un temperamment fort jaloux, aussi bien que Sitalce. Pour Noromate, elle menoit une vie fort melancolique : elle trouvoit pourtant quelque consolation de n'avoir point son Mary aupres d'elle, et de pouvoir estre triste sans se contraindre à ne la paroistre : car enfin il y avoit dans son ame une tendresse pour Adonacris, que toute sa vertu ne pouvoit surmonter. Elle avoit pourtant eu un despit bien sensible, de sçavoir qu'il s'estoit marié : ce n'est pas qu'elle ne comprist bien que ce despit estoit mal fondé : que dans le dessein qu'elle avoit formé de ne voir jamais Adonacris, il ne luy importoit nullement s'il estoit marié ou s'il ne l'estoit pas. Mais apres tout, comme l'amour est une passion qui n'est pas assujettie à la raison, Noromate toute raisonnable qu'elle estoit, murmuroit en secret de ce qu'Adonacris s'estoit marié aussi bien qu'elle : mais elle en murmuroit sans le haïr, et en s'accusant d'injustice de ce qu'elle l'accusoit. Pour Sitalce, il n'avoit point d'autre douleur que celle d'estre esloigné de ce qu'il aimoit : il est vray qu'il avoit cette douleur, non seulement par un sentiment d'amour, mais encore par un sentiment jaloux : qui faisoit qu'il ne pouvoit jamais estre absent d'une Personne dont il estoit amoureux, sans avoir une inquietude qu'on pouvoit nommer jalousie ; quoy qu'elle n'eust pas d'objet determiné. Mais pour Agathyrse, il estoit plus malheureux que tous les autres : car il avoit de l'amour, de la haine, de la jalousie, et un si effroyable desir de vangeance, qu'il n'avoit pas un moment de repos : et ce qu'il y avoit de plus estrange, estoit qu'Agathyrse faisoit tout ce qu'il pouvoit pour cacher l'amour qu'il avoit tousjours dans le coeur pour Elybesis ; et pour persuader à ceux à qui il en parloit, qu'il n'avoit plus que de la haine pour son Rival, et du mespris pour sa Maistresse : mais à la fin, je luy fis pourtant advoüer qu'il l'aimoit encore, et je le luy fis advoüer d'une maniere assez particuliere. Imaginez vous donc Seigneur, que luy ayant dit un jour que je le croyois tousjours amoureux d'Elybesis, il m'interrompit fierement, comme si je luy eusse dit la chose du monde la plus outrageante : quoy Anabaris, me dit-il, vous pouvez croire que je suis encore amoureux d'Elybesis, apres qu'elle m'a preferé Aryante ? Comme vous sçavez bien, luy dis-je, que ce n'est pas la Personne d'Aryante qu'elle vous prefere, et que ce n'est que l'esclat de la Couronne qu'il luy promet qui l'esbloüit, vous n'en estes pas si irrité, et vous la regardez plustost comme foible, que comme inconstante. Je la regarde, repliqua-t'il brusquement, comme inconstante ; comme foible ; et comme infidelle tout ensemble ; et je la regarder enfin comme une Personne que je suis au desespoir d'avoir aimée ; que je ne veux plus aimer ; ou pour mieux dire que je n'aime plus du tout. Si vous haïssiez un peu moins vostre Rival, repliquay je, je croirois que vous aimeriez moins vostre Maistresse : mais tant que je vous verray avec des sentimens de haine si vifs, et des desirs de vangeance si opiniastres ; je croiray tousjours ou que vous desguisez vos sentimens, lors que vous dittes que vous n'aimez plus Elybesis ; ou que vous ne les connoissez pas vous mesme : car enfin dés que l'amour cesse, la jalousie cesse aussi ; et la haine qu'elle a fait naistre diminue du moins, si elle ne meurt pas tout à fait. Tant qu'on dispute contre moy, reprit Agathyrse, il ne faut point m'alleguer de regles generales : car le vous declare que je suis presques l'exception de toutes : estant certain que je ne me regle sur rien que sur moy mesme ; principalement en amour. Ainsi sans m'informer si la jalousie cesse dans le coeur des autres, lors que l'amour cesse, et si la haine diminuë, je sçay seulement qu'encore que je n'aime plus Elybesis, je ne laisse pas de haïr horriblement Aryante ; de souhaiter ardemment sa perte ; et de me pouvoir voir en estat, d'aller demander à Elybesis s'il luy aura esté plus avantageux d'estre accablée sous les ruines d'un Throsne abatu, que d'estre demeuré au pied de ce Throsne en repos et en joye. Et pour comble de bonheur, je voudrois que malgré toute son ambition, il fust demeuré dans le fonds de son coeur, quelque petite estincelle de ce feu que ma bonne fortune y avoit mis autrefois, et qu'il se r'allumast plus vif que jamais : afin d'avoir le plaisir de me vanger de sa foiblesse et de son inconstance, en luy advoüant ingenûment que je ne l'aimerois plus. Le temps vous aprendra, luy dis-je, qui de nous deux a raison, et si je vous connois mieux, que vous ne vous connoissez. Apres cela, je ne dis plus rien à Agathyrse, parce que je pris la resolution de le détromper : et de luy faire voir qu'il aimoit encore Elybesis, quoy qu'il ne la pensast plus aimer. Et en effet quatre jours apres cette dispute, comme. j'estois un soir à sa Tente, je me fis aporter une Lettre par un de mes Gens, que je m'estois escrite moy mesme en contrefaisant mon escriture, que je reçeus en sa presence ; et que je fus lire en un coin de sa Tente, apres luy en avoir demande la permission. De sorte, que comme il sçavoit que j'avois trouvé moyen d'avoir des nouvelles d'Issedon, il me demanda si c'en estoit : si bien que comme j'estois alors seul aveque luy, je luy dis que cette Lettre venoit effectivement d'Issedon ; et j'adjoustay avec un visage assez serieux, que je souhaitois pour son repos, que ce qu'il m'avoit dit il y avoit quatre jours fust vray. A peine eus-je dit cela, qu'Agathyrse s'aprocha de moy avec empressement, et me demanda ce qui me faisoit parler ainsi ? avant que de vous respondre, luy dis-je, il faut que vous me disiez si vous estes bien assuré de n'aimer plus Elybesis ? car si vous ne l'aimez plus, vous pouvez lire la Lettre que je tiens : mais si vous l'aimez encore, ne la lisez pas, si vous ne voulez vous exposer à mourir d'affliction. S'il ne faut que vous donner cette assurance, reprit-il fort brusquement en changeant de couleur, donnez moy promptement cette Lettre : et en effet, en disant cela Agathyrse me l'arracha des mains, et se mit à y lire à peu prés ces paroles, si ma memoire ne me trompe.

Agathyrse ne parvient pas à oublier Elybesis

Nous ne sçavons pas encore icy si la Fortune voudra qu'Aryante soit Roy : mais tousjours y a-t'il grande apparence que les Dieux ne veulent pas qu'Elybesis soit Reine, car elle est malade à l'extremité : et te ne sçay mesme si à l'heure que je parle, la mort n'a point cassé l'ambition de fin coeur, Quelques uns disent que la douleur de voir tant d'incertitude à la fortune du Prince qu'elle à preferé à Agathyrse, est la cause de sa maladie et de sa mort : mais pour moy je croy que son esprit n'a point de part aux maux de son corps : et je puis enfin vous assurer que peu de Gens sçavent si elle regrete le Throsne, ou Agathyrse. quoy qu'il en soit, vous en aurez, des nouvelles à la premiere occasion.

Agathyrse ne parvient pas à oublier Elybesis

Tant qu'Agathyrse leût cette Lettre, où il y avoit encore beaucoup d'autres choses afin de le mieux tromper, je l'observay soigneusement : de sorte que je remarquay qu'il changea vingt fois de couleur en la lisant. Neantmoins comme il a une ame fiere et superbe, quoy qu'il sentist une douleur estrange dans son coeur, il me rendit cette Lettre sans me la tesmoigner, et me dit seulement qu'il commençoit d'estre vangé : apres quoy il se teût, et se mit à se promener. Mais à peine eut-il fait un tour dans sa Tente, qu'oubliant que j'estois là, il se mit à lever les yeux au Ciel avec fureur ; à battre la Terre du pied ; à marcher tantost viste, et tantost lentement ; et à donner toutes les marques qu'un homme d'un temperament ardent et violent peut donner, lors qu'il a quelque chose dans l'ame qui l'inquiete. Mais comme je voulois joüir de tout le plaisir que j'avois attendu de ma fourbe ; et que je voulois qu'il sçeust que je m'aperçevois de son desespoir, je luy dis que j'estois bien marry qu'il se fust trompé : Se de luy avoir monstré une Lettre, qui luy donnoit tant de douleur. A peine eusie je dit cela, qu'Agathyrse de qui l'esprit fier et opiniastre ne se vouloit pas encore rendre, s'arresta ; et me dit que je connoissois mal ses sentimens, si je croyois que sa douleur vinst de la tendresse qu'il avoit pour Elybesis. Et puis qu'il vous la faut expliquer, dit-il, sçachez que la rage que j'ay, vient de ce que ce n'est pas plustost Aryante, qu'Elybesis, qui soit prest d'entrer au Tombeau. Je le croy, repliquay - je froidement, mais comme Aryante pourra mourir durant cette Guerre, je ne voy pas comment vous Vous affligez si fort aujourd'huy de ce qu'il n'est point mort, car il ne l'estoit pas hier, et vous n'estiez pas si affligé que vous estes : ainsi je conclus que c'est le mal d'Elybesis qui vous afflige, et je le conclus ce me semble aveque raison. Ouy cruel Amy (me dit-il alors, avec autant de colere que de tristesse) c'est le mal d'Elybesis qui m'afflige, puis que vous voulez opiniastrement penetrer jusques dans le fonds de mon coeur, et que je ne le sçaurois plus cacher. Ouy encore une fois, c'est le mal d'Elybesis qui me desespere : et sa mort me fera mourir si elle arrive : car enfin puis qu'il le faut advoüer, toute foible, toute inconstance, et toute infidelle qu'elle est, Elybesis est encore assez puissante dans mon coeur, pour ne la pouvoir voir entrer au Tombeau sans y entrer aussi bien qu'elle, dés que j'y auray fait descendre mon Rival. I'eusse pû la voir vivre sans l'aimer, poursuivit il, mais je ne puis la voir mourir sans sentir renouveller ma flame : apres cela impitoyable Amy, triomphez de ma foiblesse, et reprochez moy aveque raison, que je suis le plus foible de tous les hommes. Je ne vous reprocheray pas vostre foiblesse, luy dis-je, mais je vous reprocheray le secret que vous m'en avez fait : cependant, adjoustai-je en souriant, je vous avouëray que je me trompois aussi bien que vous, puis que je ne pensois pas que vous aimassiez encore autant Elybesis que vous l'aimez : car si je l'eusse creû, je me serois bien gardé de vous faire la fourbe que je viens de vous faire, en supposant la Lettre que je vous ay montrée. Quoy, s'escria t'il, il n'est pas vray qu'Elybesis soit malade à l'extremité ! non, repliquay-je ; mais il n'est que trop vray que vous n'estes pas guery du mal qui vous tourmente depuis si long temps. Ha cruel Amy que vous estes, me dit il, dites moy sincerement ce que je dois croire ! m'avez vous effectivement trompé, ou me trompez vous presentement ? Parlez donc, je vous en conjure, puis qu'il m'importe de sçavoir l'estat où est Elybesis, afin de regler mes sentimens : car si Elybesis meurt, je sens bien qu'il faut que ma passion revive dans mon coeur, et que je meure moy mesme : mais si Elybesis est vivante et en santé, il faut que je la haïsse si je le puis, ou que j'agisse du moins comme si je la haïssois. J'avouë que je ne pus m'empescher de rire, d'oüir parler Agathyrse comme il faisoit : et que je ne pûs aussi m'empescher de luy tesmoigner l'estonnement que j'avois de l'entendre parler comme il parloit. En effet, luy dis-je, si vous aimez Elybesis, vous l'aimerez vivante aussi bien que morte : et si vous la haïssez, vous haïrez sa memoire comme sa Personne. Nullement, reprit il, et vous n'estes guere sçavant en amour, si vous ne sçavez pas faire la distinction de ces deux choses : car enfin Elybesis dans le Tombeau, ne peut plus estre possedée par mon Rival : de sorte que la compassion attendrissant mon coeur, je la regarderois comme une Personne qui auroit cessé d'estre infidelle en cessant de vivre : et comme une Personne qui m'auroit aimé ; qui n'aimeroit plus Aryante, et qui ne le pourroit plus aimer. Mais Elybesis vivante, est une inconstante qui m'a abandonné, et que je dois abandonner, comme une Personne qui peut rendre mon Rival heureux par sa possession, et qui ne se soucie pas de me rendre miserable pour satisfaire son ambition et sa vanité : ainsi je conclus que je puis aimer Elybesis au Tombeau, et que je la dois haïr si elle est vivante. Vous conclûrrez ce qu'il vous plaira, luy dis-je, mais à parler veritablement, vous aimez Elybesis toute vivante qu'elle est : et vous le sçavez presentement aussi bien que je le sçay. Ouy, repliqua-t'il brusquement, je l'aime plus que je ne pensois l'aimer : et je suis tellement irrité contre moy, et contre elle mesme, du pouvoir qu'elle a encore sur mon ame malgré que j'en aye ; que j'espere que la honte que j'en ay achevera de me guerir, et la chassera plus absolument de mon coeur, qu'elle ne m'a chassé du sien. Et puis, quand il n'y auroit nulle autre raison, poursuivit-il, pour m'obliger à me combattre moy mesme, que ce que vous sçavez ma foiblesse ; je dois pour mon honneur m'en guerir, afin de vous faire connoistre, que j'ay encore plus de generosité que d'amour. Ouy, adjousta-t'il, vous ferez cause que je gueriray de ma folie : et je veux estre tenu pour le plus foible, et le plus lasche de tous les hommes, si devant la fin de la Guerre, vous ne me voyez haïr Elybesis. Si la Guerre ne finit qu'avec vostre amour, repris-je en riant, nous ne verrons de long-temps la Paix : apres cela je luy demanday pardon serieusement, de la douleur que je luy avois causée : et il me pria avec un empressement estrange, de ne dire à qui que ce fust qu'il aimoit encore Elybesis : car enfin, adjousta-t'il, la passion que j'ay encore pour elle, est de telle nature, que quand j'aurois renversé Aryante de ce Throsne qu'il s'est eslevé ; que je l'aurois tué ; que j'aurois pris Issedon ; et qu'Elybesis seroit en ma puissance ; j'aimerois mieux estre mort, que de luy avoir donné nulle marque d'amour, quand il seroit vray que je l'aimerois plus que je ne l'ay jamais aimée. Je pense que vous le croyez comme vous le dittes, repliquay-je, mais en mon particulier je ne le croy pas : car enfin quiconque aime veut estre aimé : et fait assurement toutes choses possibles pour se faire aimer : ainsi je puis ce me semble assurer aveque beaucoup de raison, que si la Fortune veut que vous soyez vainqueur d'Aryante, vous vous trouverez encore Esclave d'Elybesis. Apres cela Seigneur, nostre conversation cessa : et je fus depuis ce jour là le Confident de ses plus secrettes pensées, quoy qu'il sçeust que l'estois Amy d'Adonacris. Il est vray qu'il n'estoit pas directement mal aveque luy : car il sçavoit bien qu'Elybesis ne suivoit pas les conseils de son Frere en toutes choses ; et qu'elle ne croyoit qu'elle mesme.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : retrouvailles d'Adonacris et de Noromate

La rencontre inopinée d'Adonacris et de Noromate

Mais enfin, sans m'amuser à vous particulariser cette Guerre, je vous diray que la fin de la Campagne aprochant, les deux Partis songerent chacun à prendre leurs Quartiers d'Hiver en Terre Ennemie : de sorte que cela fut cause qu'il y eut plus de sang respandu qu'il n'y en avoit eu pendant toute la Campagne. En effet Seigneur, il y eut un Combat si aspre au passage d'une petite Riviere ; dont Spargapyse vouloit s'emparer, que ses eaux en furent toutes ensanglantées : mais à la fin pourtant il falut qu'Aryante abandonnast ce Passage à ses Ennemis, et qu'il retirast ses Troupes vers Issedon. Neantmoins comme la victoire avoit cousté cher à Spargapyse, et qu'il y avoit eu plus de Gens tuez de nostre costé que de celuy d'Aryante ; il disoit qu'il estoit vray qu'il avoit perdu son Bagage, et une Riviere, mais que nous avions tant perdu de sang pour la gagner, que s'il en perdoit seulement encore une de la mesme sorte, nous serions perdus nous mesmes, Il est pourtant vray, malgré cette raillerie, que ce passage que nous gagnasmes, fut cause de la perte de ce Prince : parce que cela l'obligea à se poster si prés d'Issedon, que tous les lieux d'alentour en furent ruinez ; que les Habitans en murmurerent ; et que cela nous donna moyen d'avoir un Païs tres fertile pour loger toute nostre Armée. Cependant Seigneur, il arriva un cas fortuit estrange : qui fut qu'à ce combat là, Adonacris fut fait Prisonnier par Agathyrse, et que Sitalce le fut par Aryante : de sorte que comme on ne garde pas les Prisonniers au Camp, Aryante envoya Sitalce à Issedon : et Spargapise envoya Adonacris à une Ville nommée Typanis, qui estoit du Party de la Reine, et où ce Prince devoit passer l'Hiver, à cause qu'il ne vouloit pas retourner aux Tentes Royales, parce qu'il eust esté trop loin de son Armée. Ainsi Seigneur, la Fortune r'assembla Adonacris et Noromate : qui comme je l'ay desja dit, avoit eu ordre de son Mary de demeurer dans cette Ville là, jusques à la fin de la Guerre. Comme j'estois Amy d'Adonacris, je luy rendis tout l'office que je pûs : il est vray que je n'en eus pas grand besoin : car Agathyrse le fit si bien traiter par le Prince Spargapyse, qu'il fut remis sur sa Foy dés qu'il fut à Typanis. Vous pouvez juger Seigneur, qu'Adonacris ne trouvoit pas sa Prison fort rigoureuse, puis qu'elle le raprochoit de sa chere Noromate : et vous pouvez penser au contraire, que Sitalce qui aimoit fort sa Femme, et qui estoit d'humeur jalouse, sentit la sienne avec une extréme douleur. Adonacris avoit pourtant beaucoup de chagrin de la perte de son Bagage, parce que toutes les Lettres qu'il avoit euës de Noromate, devant qu'elle eust espousé Sitalce y estoient. Neantmoins comme il l'avoit retrouvée elle mesme, il s'en consola : et n'apprehenda point que les Soldats qui l'avoient vollé, pussent luy en rendre de mauvais office : ou s'il le craignit, ce fut comme une chose qui n'avoit aucune vray-semblance, et qu'il n'apprehendoit que par excés d'amour. Argyrispe fut aussi fort touchée de la Prison d'Adonacris : mais pour Noromate, Seigneur, il faut que je vous die un peu plus particulierement, comment elle sçeut que son Mary estoit Prisonnier d'Aryante, et que son Amant l'estoit d'Agathyrse : car enfin ce merveilleux cas fortuit produisit une si belle avanture, qu'il est ce me semble à propos que je n'en oublie aucune circonstance. Vous sçaurez donc Seigneur, que la nouvelle du grand Combat qui s'estoit fait, ayant esté portée à Typanis, on l'y publia d'abord comme on a accoustumé de publier toutes les premieres nouvelles des Grandes actions, c'est à dire avec mille circonstances fausses. Car comme vous le sçavez Seigneur, on tuë quelquesfois des Gens qui se portent bien ; on en blesse mortellement, qui ne sont que Prisonniers ; on en fait de Prisonniers, qui sont en liberté : et il y en a d'autres aussi, dont on ne parle point qui sont ou Prisonniers, ou blessez, ou morts. De sorte que suivant cét ordre de nouvelles confuses et incertaines, où la verité et le mensonge sont si bien meslez, qu'on ne les sçauroit démesler ; dés qu'on dit à Typanis qu'il y avoit eu combat entre l'Armée d'Aryante, et l'Armée de Spargapyse, on y dit que Sitalce estoit blessé, et Prisonnier ; qu'Adonacris estoit mort. Vous pouvez juger Seigneur, veû la maniere dont je vous ay representé Noromate, que cette nouvelle la surprit et l'affligea sensiblement : et qu'y ne Personne aussi vertueuse qu'elle ; d'une ame aussi tendre que la sienne ; et possedée d'une passion aussi forte ; ne pût sçavoir son Mary blessé, et Prisonnier, sans quelque espece de douleur, quoy qu'elle ne l'aimast pas ; ny aprendre qu'Adonacris estoit mort, sans un desespoir extréme. Encore fust-ce quelque chose d'avantageux pour elle, qu'elle eust un pretexte raisonnable d'estre triste, et une cause apparente de s'informer curieusement des nouvelles, et de s'esclaircir aveque soin, si ce qu'on disoit estoit de la maniere qu'on le publioit. Aussi le faisoit-elle avec un empressement extréme, de sorte que comme il n'y avoit point de lieu où on sçeust si tost, ny si assurément les nouvelles de l'Armée que chez la Femme du Gouverneur de Typanis, qui s'apelle Eliorante ; et qui est une des Femmes du monde la plus accomplie, et la plus genereuse, elle y fut à l'heure mesme. Mais comme elle ne fut pas encore esclaircie de ce qu'elle vouloir sçavoir, elle resolut d'y retourner tous les jours, jusques à ce qu'il fust venu des nouvelles assurées de ce qui s'estoit passé à l'Armée. Elle n'osoit pourtant pas demander des nouvelles d'Adonacris : car encore qu'elle sçeust que leur affection avoit esté tres cachée, elle n'avoit toutesfois pas la hardiesse de s'en informer : mais elle esperoit qu'en demandant des nouvelles des Morts, des Prisonniers, et des blessez en general, et de son Mary en particulier, elle en aprendroit quelque chose de plus assuré, que ce qu'elle en sçavoit. De sorte que dans cette pensée, elle fut, comme je l'ay desja dit, chez Eliorante : non seulement le jour mesme que ce funeste bruit fut espandu, mais encore le lendemain, et le jour d'apres. Comme elle estoit donc avec cette Dame, il arriva un Courrier qui confirma la nouvelle du Combat, et de la Victoire de Spargapyse : et qui assura à Noromate que Sitalce estoit Prisonnier sans estre blessé : si bien qu'Eliorante s'en réjoüissant avec elle, luy dit qu'elle devoit avoir beaucoup de joye, de voir que de deux choses fascheuses qu'on luy avoit dittes de son Mary, il n'y en eust qu'une vraye, et que ce fust encore la moins funeste. Car enfin, luy dit elle, il y a ce me semble lieu de se consoler d'un malheur qui met la Personne qui le souffre en seureté de sa vie tant que ce malheur là dure. Comme Noromate est fort raisonnable, elle seroit tombée d'accord de ce que luy disoit Eliorante, si elle n'eust point eu d'autre inquietude dans l'esprit : mais comme elle en avoit une tres sensible, qu'elle n'osoit faire paroistre, elle fut bien aise de garder un pretexte à la melancolie, qu'elle ne pouvoit chasser de ses yeux, quelque effort qu'elle y fist : c'est pourquoy elle dit à Eliorante, qu'encore qu'elle eust beaucoup de consolation d'aprendre que Sitalce n'estoit pas blessé, il luy restoit pourtant beaucoup de douleur, de ce qu'il estoit Prisonnier. Cependant elle ne songeoit pas tant à ce qu'elle disoit à Eliorante, qu'elle ne prestast attentivement l'oreille, à ce que disoit ce Courrier au Gouverneur de Typanis, qui s'appelle Aritaspe, et qui estoit alors dans la Chambre de sa Femme. De sorte qu'elle entendit confusément, qu'il alloit arriver des Prisonniers, et qu'il y en avoit un que Spargapyse vouloit qui fust laissé sur sa Foy ; et qu'il le traitast fort bien. Mais à peine eut elle entendu cela, qu'on entendit un grand bruit de Gens qui parloient dans une grande Place qui est devant la Maison de ce Gouverneur : un moment apres ce bruit passant de la Place dans la Cour ; de la Cour, dans l'Escalier ; et de l'Escalier, dans l'Anti-Chambre ; on vint dire à Aritaspe, que les Prisonniers que Spargapyse luy envoyoit estoient arrivez, et que ce qu'il y avoit de Gens de qualité parmy eux, estoient dans son Anti-Chambre. Mais à peine celuy qui parloit eut-il dit cela, que toutes les Dames qui estoient aupres d'Eliorante, à la reserve de Noromate, se mirent à la presser d'obliger Aritaspe, de faire entrer ces Prisonniers dans sa Chambre : mais pour Noromate, comme elle s'imaginoit toûsjours qu'elle alloit ouïr la confirmation de la mort d'Adonacris, elle ne l'en pressa pas. Au contraire ne se fiant pas assez à sa constance, elle voulut s'en aller : disant qu'elle n'avoit plus d'interest aux nouvelles, puis qu'elle sçavoit de Sitalce tout ce qu'elle en pouvoit sçavoir : mais Eliorante la retint, et luy dit fort galamment, que c'estoit plus à elle qu'à une autre, à luy aider à bien recevoir ces Prisonniers, puis qu'elle avoit un Mary Prisonnier : car enfin, dit-elle, il est croyable que le mesme traittement que nous ferons à ceux qu'on nous envoye, le Prince Aryante le fera à ceux qui sont sous sa puissance. De sorte que Noromate n'osant resister davantage, demeura : si bien qu'Eliorante ayant prié Aritaspe de satisfaire la curiosité de toutes ces Dames, qui avoient envie de voir ces Prisonniers ; il leur dit en souriant, que quoy que ce fust les exposer à estre plus leurs Prisonniers que ceux de Spargapyse, il vouloit bien les contenter : et en effet ayant ordonné qu'on les fist entrer, le Lieutenant des Gardes de Spargapyse qui les conduisoit, parut le premier ; apres quoy Adonacris entra à la Teste de dix ou douze Officiers, et entra de si bonne grace, et avec un air si noble, qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit la satisfaction de sçavoir qu'il avoit vendu sa liberté bien cher, et que sa captivité ne luy estoit pas honteuse.

La retenue de Noromate

Imaginez vous donc Seigneur, quelle surprise fut celle de Noromate, de voir Adonacris qu'elle avoit creû mort : et de voir Adonacris qu'elle n'avoint point veû depuis qu'ils estoient si bien ensemble ; depuis qu'ils s'estoient tous deux mariez ; et depuis qu'ils s'estoient escrit dans la pensée de ne s'escrire jamais ; et de ne se voir de leur vie. Adonacris de son costé, eut aussi une surprise fort grande : car encore qu'il sçeust que Noromate estoit à Typanis, il ne sçavoit pas qu'il la trouveroit au lieu où il la trouva. De plus il arriva mesme que le hazard fit que la premiere Personne que vit Adonacris dans cette Chambre, fut Noromate, et qu'il la vit assez triste. Mais encore qu'il ne sçeust pas qu'il estoit cause de la tristesse qui paroissoit sur son visage, il ne laissa pas d'avoir quelque satisfaction, de ce qu'elle ne paroissoit pas estre fort satisfaite de sa fortune : car il ne songea pas alors, qu'elle pouvoit estre melancolique de la Prison de Sitalce. Au contraire cherchant à rendre ce moment tout à fait heureux pour luy, il expliqua encore à son avantage, la rougeur qui parut sur le visage de Noromate, dés qu'elle l'eut aperçeu : et en effet j'ay sçeu par une Dame de mes Amies, qui se trouva à cette entre-veuë, et qui a sçeu tout le secret de cette affection, que Noromate rougit d'une maniere, qu'il estoit aisé de connoistre que ce qui la faisoit rougir ne luy desplaisoit pas : car ses yeux en devinrent plus vifs ; et malgré qu'elle en eust, il y eut je ne sçay quelle impression de joye qui s'espandit sur son visage et qui passa en un instant de ses yeux, dans le coeur d'Adonacris. Enfin, Seigneur, il y eut je ne sçay quoy de si passionné, et de si significatif, dans les regards de ces deux Personnes en cette entre-veuë inopinée, où leur raison ne les pût contraindre ; qu'ils se dirent sans en avoir le dessein, qu'ils s'aimoient encore ; qu'ils s'aimeroient tousjours ; et qu'ils estoient tres-miserables. Cependant ce premier sentiment involontaire qui ne dura qu'un instant estant passé, la vertueuse Noromate rougit de honte de sa foiblesse, apres avoir rougi d'amour : et se fit un si grand effort, qu'elle esvita les yeux d'Adonacris, et remit à peu prés dans les siens, la mesme tristesse qui y paroissoit devant qu'il arrivast : et elle le fit d'autant plus facilement, que la joye qu'elle avoit de voir Adonacris vivant, apres l'avoir creû mort, estoit temperée par la douleur qu'elle avoit de ce qu'il n'estoit plus possible, qu'elle pûst innocemment, ny l'aimer, ny souffrir d'en estre aimée : aussi fit-elle une reflection là dessus pendant qu'Adonacris parloit à Sitalce, qui cousta bien des soûpirs à ce malheureux Amant. Pense Noromate, dit-elle alors en elle mesme, pense bien à ce que tu veux, et à ce que tu dois : Adonacris est aimable, il est vray, et tu l'aimes plus que tu ne le devrais faire : mais apres tout puis que tu l'aimes tans pouvoir cesser de l'aimer, tu l'aimeras sans estre criminelle, pourveû qu'il ne le sçache pas ; que tu ne le luy tesmoignes jamais ; et qu'au contraire tu le fuyes, comme si tu le haïssois. Songe Noromate, qu'il y va de ta gloire : et songe encore pour soustenir ta vertu, que ton Pere sçait qu'Adonacris t'a aimée à Issedon : et que si tu souffrois qu'il te vist chez toy, il n'en pourroit penser que des choses à ton desavantage. Mais pense principalement, qu'Adonacris t'estimeroit moins, si tu luy donnois des marques de ton affection, que si tu luy en donnes d'indifference : et pour agir encore par un sentiment plus noble, pense que tu t'estimerois moins toy mesme ; et que qui ne s'estime point, ne peut jamais estre heureux, ny meriter l'estime des autres. Pendant que Noromate raisonnoit ainsi, on eust dit qu'elle resvoit si profondément, que sa resverie n'avoit plus d'objet, tant ses yeux tesmoignoient que son esprit estoit esloigne de tout ce qui l'environnoit. De sorte qu'apres qu'Aritaspe eut parlé à tous ces Prisonniers, et qu'il eut dit à Adonacris qu'il avoit ordre de le loger chez luy ; de luy donner toute la Ville de Typanis pour Prison ; et de l'y laisser sur sa Foy ; il se tourna vers Noromate, qui comme je l'ay desja dit, sembloit resver fort profondément : et prenant la parole ; à ce que je voy Madame, luy dit-il, vous ne songez guere aux Prisonniers du Prince Spargapyse, et je m'assure que vous songez plus à ceux du Prince Aryante : et que de l'heure que je parle, vous pensez plus à Sitalce que vous ne voyez pas, qu'Adonacris que vous voyez, quoy qu'il me semble que vous l'ayez connu à Issedon. Il est vray Seigneur (reprit Noromate avec une esmotion de coeur estrange, quoy qu'elle ne parust point) que je pensois à Sitalce : mais je pensois aussi à Adonacris) adjousta-t'elle avec une fermeté incroyable) mais c'estoit pour chercher par quelle voye je pourrois trouver les moyens de le faire eschanger contre Sitalce. Le discours de Noromate surprit si fort Adonacris, qu'il n'y pût respondre : il est vray que son silence ne fut pas remarqué : car Eliorante ayant pris la parole, luy donna le temps de se remettre. Le dessein que vous avez de delivrer deux fort honnestes Gens à la fois, dit elle à Noromate, est si loüable, et si digne de vous, que je croy qu'il n'y a personne qui ne vous y serve aupres de Thomiris, et aupres de Spargapyse : de sorte que comme en cette rencontre, les Amis d'Adonacris solliciteront esgallement avec les vostres, il est à croire que nous pourrons bientost avoir la joye de revoir Sitalce, et la douleur de ne voir plus Adonacris. Quand la prison n'est pas plus rigoureuse que la mienne (dit alors Adonacris, avec beaucoup d'adresse) on ne souhaite pas la liberté au desavantage de son Parti : de sorte Madame, que comme Sitalce est plus considerable dans celuy de Thomiris, que je ne le suis dans celuy d'Aryante, je ne murmureray point quand on ne me voudra pas eschanger contre un homme qui pourroit plus nuire à mon Parti par sa valeur ; que je n'y pourrois servir par la mienne : c'est pourquoy je ne solliciteray point ma liberté, et j'en laisseray la disposition au Prince que je sers. Cette responce est si modeste, si genereuse, et si galante, reprit Aritaspe en souriant, qu'elle ne pourroit estre plus adroite, quand mesme il y auroit quelqu'une de ces belles Dames, dit-il en les montrant de la main, à qui vous voudriez faire entendre que vostre Prison vous seroit agreable. Cependant (adjousta-t'il, sans attendre sa responce) quoy que les Fers que vous portez ne soient pas si pesans, que ceux qu'elles pourroient vous faire porter, je pense qu'il est à propos que je vous mene en lieu où vous puissiez vous reposer : et en effet Aritaspe se disposant à sortir, fit passer Adonacris devant luy, tout Prisonnier qu'il estoit, et le conduisit à un fort bel Apartement : apres quoy il fut donner les ordres necessaires pour les autres Prisonniers, qui n'estoient pas laissez sur leur foy comme Adonacris. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire que Noromate se tint si ferme, lors qu'Adonacris la salüa en sortant de la Chambre d'Eliorante, qu'il ne vit plus rien dans ses yeux de ce qu'il y avoit veû en entrant : car enfin il n'y pût voir autre chose, qu'une civilité froide et serieuse, qui l'eust fait desesperer, s'il ne se fust souvenu de la tendresse passionnée qu'il y avoit veuë un quart d'heure auparavant. Il pensa mesme que peut-estre la presence de tant de Personnes l'avoit elle obligée à se contraindre : mais il fut bientost privé de cette consolation : parce que comme on l'avoit logé à un Apartement qui donne sur la Cour, où il y a un Balcon avancé qui n'est pas extrémement eslevé, il s'y estoit apuyé, esperant voir encore Noromate quand elle sortiroit. Et en effet son esperance ne fut pas trompée : car comme elle avoit une inquietude dans l'ame dont elle n'estoit pas tout à fait Maistresse, elle sortit bientost apres qu'Adonacris fut sur ce Balcon : mais quoy qu'il commençast de la salüer, dés qu'elle fut sur le Perron de cette Maison ; qu'il la salüast avec tout le respect imaginable ; et qu'il la suivist des yeux, non seulement jusques à ce qu'elle fust dans son Chariot, mais jusques à ce que ce Chariot fust hors de la Cour ; il n'en pût avoir autre chose qu'une reverence civile, sans pouvoir rencontrer ses yeux, ny sans aucun signe de teste, ny de main, qu'il pûst expliquer à son avantage : de sorte qu'il se retira de ce Balcon tres affligé. Cependant les premiers regards de Noromate l'avoient si sensiblement touché, et luy avoient si bien persuadé qu'elle ne le haïssoit pas encore, qu'il ne pouvoit comment entendre cette derniere froideur. Quoy qu'il en soit (disoit-il en luy mesme, comme il me le dit depuis) le mieux que je puisse penser, est que Noromate ne veut pas que je sçache qu'elle ne me haït point : mais helas, ma chere Noromate, adjoustoit il, si je suis assez heureux pour n'estre pas haï de vous, c'est en vain que vous me voulez mal-traiter : puis que malgré vous je sçauray bien discerner si les marques de haine que vous me donnerez, seront causées par une veritable aversion, ou par prudence seulement.

Les trois lettres reçues par Noromate

Apres cela Adonacris se mit à penser comment il feroit pour la voir ; et pour la voir en particulier : car enfin il l'avoit retrouvée si belle, que sa passion en estoit encore augmentée. Cette passion estoit pourtant toute pure, toute violente qu'elle estoit : et Adonacris connoissoit si parfaitement la vertu de Noromate, que l'impossibilité eust tousjours mis des bornes à ses desirs, quand mesme son amour n'eust pas esté détachée de tous sentimens criminels. De sorte qu'estant persuadé de l'innocence de son affection, il l'estoit en mesme temps que Noromate y pouvoit et y devoit respondre : si bien qu'imaginant encore une joye inconcevable, s'il pouvoit seulement oüir une fois en sa vie, de la bouche de Noromate, qu'il n'estoit pas haï, qu'il ne pensa à autre chose, qu'à trouver les voyes de luy parler sans estre entendu que d'elle. Mais durant qu'il ne pensoit qu'à la pouvoir entretenir, et qu'à luy escrire, pour en obtenir la liberté ; Noromate ne songeoit qu'à esviter sa conversation : car pour sa veuë, elle voyoit bien qu'elle ne le pourroit pas. En effet elle ne pouvoit sortir de Typanis durant la guerre ; elle ne pouvoit pas non plus cesser de voir Eliorante, et toutes ses autres Amies, sans donner sujet d'en demander la cause : et tout ce qu'elle pouvoit, estoit de ne voir point Adonacris chez elle, et d'esviter, quand elle le trouveroit ailleurs, qu'il luy peust parler en particulier. Elle sentoit pourtant dans son ame une si grande repugnance à prendre cette resolution, que toute autre vertu que la sienne, auroit succombé sous une passion si tendre, et si forte. Cependant Noromate se surmonta elle mesme, sans surmonter son inclination, quoy qu'elle fist tout ce qu'elle pût pour la vaincre. Jusques alors elle s'estoit contentée d'essayer de n'aimer plus Adonacris : mais pour faire encore davantage, en voyant le danger plus grand, elle fit tout ce qu'elle pût, pour forcer son coeur à aimer Sitalce ; mais il n'y eut pas moyen. Ainsi sa vertu trouvant une ample matiere de se faire esclater, elle resolut de faire pour Sitalce, tout ce qu'elle eust pû faire si elle l'eust aimé plus qu'elle mesme : de ne faire rien pour Adonacris, et de n'oublier chose aucune pour tascher effectivement de le faire échanger contre son Mary, quoy que sa presence deust luy estre tres fâcheuse, et que celle d'Adonacris luy fust tres agreable. Noromate ne prit pourtant pas cette resolution tumultuairement : puis qu'elle employa toute la nuit à l'examiner, sans pouvoir dormir qu'une heure seulement : encore fut-ce que la propre lassitude de son esprit l'assoupit. Mais à peine fut elle éveillée, qu'elle reçeut en une quart d'heure trois Lettres d'un stile bien different : et qui venoient aussi de trois Personnes bien differentes ; car enfin un Courrier d'Agathyrse, qui venoit advertir Aritaspe que le Prince Spargapise et luy arriveroient bien tost à Typanis, luy en aporta une que Sitalce luy avoit donnée à Issedon, où Agathyrse l'avoit envoye demander des nouvelles d'un de ses Amis qu'on n'avoit point trouvé, ny parmy les blessez, ny parmy les morts, ny parmy les vivans de son Party : la seconde estoit d'Argyrispe, qui la conjuroit de solliciter aussi ardemment à Typanis pour la liberté d'Adonacris, qu'elle sollicitoit à Issedon pour celle de Sitalce : et la troisiesme estoit d'Adonacris, qu'un Esclave de cét Amant Prisonnier, avoit donnée à une de ses Femmes sous un autre nom que celuy de son Maistre, et sans en vouloir attendre la responce : car Adonacris avoit eu peur que Noromate ne la luy renvoyast toute fermée, dés qu'elle auroit connu le carractere de la subscription. De sorte que la vertueuse Noromate se trouvant en mesme temps, une Lettre de son Amant, une de son Mary, et une d'Argyrispe, se trouva en un embarras estrange : car enfin si elle eust : suivi son inclination, elle eust ouvert celle d'Adonacris, et n'auroit du moins veû celle de Sitalce que la derniere. Cependant cette vertueuse Personne, se surmontant elle mesme, resolut d'abord de n'ouvrir point la Lettre d'Adonacris, et de voir celle de Sitalce, et en suitte celle d'Argyrispe : si bien que jettant sur sa Table cette Lettre qui venoit d'une main qui luy estoit si chere, elle se mit à ouvrir celle de son Mary ; mais elle l'ouvrit en soupirant, malgré qu'elle en eust, et fut quelque temps sans la pouvoir lire, tant la douleur la pressoit. Toutesfois à la fin l'ayant leuë, elle y trouva d'abord quelques marques d'affection, et quelque civilité : mais comme Sitalce avoit plus de coeur que de politesse à escrire, quoy qu'il eust de l'esprit, cette civilité n'avoit ny tendresse, ny galanterie ; et elle estoit enfin telle qu'un Mary qui n'estoit pas naturellement fort galant la pouvoit avoir, et telle qu'un homme qui songeoit plus à sa liberté qu'à toute autre chose en pouvoit estre capable. Il y avoit pourtant quelques marques d'amour dans cette Lettre, mais c'estoit d'une maniere peu obligeante : car il luy faisoit entendre sans aucune adresse, qu'il avoit quelque inquietude de ce qu'il avoit sçeu que Spargapyse et toute sa Cour iroit passer l'Hiver à Typanis, et de ce qu'elle auroit trop bonne Compagnie : adjoustant apres cela divers ordres pour sa liberté, et pour ses affaires, avec la mesme familiarité que s'ils eussent esté mariez dix ans, quoy qu'ils n'eussent esté que trois jours ensemble. De sorte qu'apres que Noromate l'eut leuë en soupirant, et qu'elle vint à jetter les yeux sur la Lettre d'Adonacris qu'elle avoit mise sur sa Table ; helas ; dit-elle en elle mesme malgré qu'elle en eust) que cette Lettre est sans doute differente de celle que je tiens ! cependant, adjousta telle en se reprenant, il faut ne la point voir : et il faut faire tout ce que celle que je viens de lire m'ordonne. Apres cela elle se trouva assez embarrassée, comment elle feroit pour la faire rendre à Adonacris sans l'avoir leuë : mais apres y avoir bien pensé, elle trouva qu'il y auroit trop de danger à se confier à quelqu'un pour la luy reporter : et que le mieux qu'elle pouvoit faire, estoit de la luy rendre adroitement elle mesme, la premiere fois qu'elle le trouveroit chez Eliorante, où elle s'imaginoit bien qu'elle le rencontreroit souvent : de sorte que prenant cette Lettre elle la mit dans sa Poche, et se mit à lire celle d'Argyrispe. Mais à ce qu'elle a advoüé depuis, elle la leût avec une esmotion de coeur estrange : car toutes les fois qu'elle y trouvoit le nom d'Adonacris, elle en changeoit de couleur, et ne pouvoit s'empescher d'avoir des sentimens qui tenoient quelque chose de la haine, et de la jalousie : ou de souhaiter du moins dans ses premiers mouvemens, qu'Adonacris n'aimast pas plus Argyrispe, qu'elle aimoit Sitalce. Elle se condamna pourtant elle mesme un moment apres, et sans rien relascher de sa vertu, et de la resolution qu'elle avoit prise, elle fut à un Sacrifice public qu'on faisoit ce jour là sur une petite Coline couverte d'Arbres, qui est enfermée dans la Ville : car comme vous le sçavez Seigneur, nous ne sacrifions jamais qu'à Ciel ouvert : nos Peres ayant creû que les hommes ne pouvoient bastir de Temples qui fussent dignes d'y honnorer les Dieux : mais aussi ne sacrifions nous pas si souvent que les autres Peuples, et ce n'est qu'une fois tous les Mois que ces actes publics de pieté se sont. Si bien que Noromate ne voulant pas manquer ce jour là au Sacrifice qu'on faisoit ; et y voulant aller principalement pour demander aux Dieux qu'ils luy donnassent la force de resister à la passion qu'elle avoit dans l'ame ; elle fut, comme je l'ay desja dit, au pied de cette Coline, à l'entour de laquelle on a basty de grandes et magnifiques Galeries couvertes, où les Dames se mettent pour esviter le Soleil : nostre Religion n'obligeant que les Sacrificateurs, et ceux qui les assistent, à estre à Ciel ouvert. Neantmoins celles de nos Dames qui ont une pieté un peu scrupuleuse, ne s'y mettent que quand il fait excessivement chaud, ou excessivement froid : de sorte que Noromate qui est de celles qui s'attachent le plus indispensablement à tout ce qu'elle croit estre de son devoir, ne s'y mit point ce jour là, et se mesla dans la multitude avec beaucoup d'autres Dames de qualité. Sa devotion ne fut pas mesme interrompuë par la presence d'Adonacris : car comme Aritaspe n'assista point au Sacrifice public, et qu'il en fit un particulier, il avoit retenu Adonacris aveque luy : aussi pria-t'elle les Dieux avec tant de tranquilité d'esprit, qu'il luy sembla qu'elle en avoit acquis une nouvelle force : et elle s'en retourna chez elle dans la pensée d'aller chez Eliorante aussi tost qu'elle auroit disné, afin de chercher occasion de rendre à Adonacris la Lettre qu'il luy avoit escrite : et en effet elle ne fut pas plustost hors de Table, qu'elle dit à ses Gens qu'elle vouloit sortir de bonne heure, et qu'on tinst son Chariot tout prest. Mais afin qu'Adonacris ne creust pas qu'elle eust dessein de renouveller sa passion dans son coeur, elle voulut estre plus negligée qu'à l'ordinaire : pretextant la chose à ses Femmes, de la Prison de son Mary : mais quoy que son Habillement fust un Habillement tout simple ; et que ses cheveux n'eussent que cinq ou six boucles negligées de chaque costé ; comme elle ne pouvoit pas cesser d'estre propre, elle ne laissoit pas d'estre aussi belle sans parure, que si elle eust esté parée. Cependant comme elle fut à son Miroir pour voir si elle estoit aussi negligée qu'elle le vouloit estre, elle cacha encore sous son Voile quelques boucles de ses cheveux, qu'elle r'atacha avec un Cordon noir, luy semblant qu'elle estoit encore trop galemment coiffée, pour une Personne qui vouloit qu'on creust quelle ne vouloit pas plaire ; quoy que dans le fonds de son coeur elle n'eust pas voulu qu'Adonacris l'eust haïe. Mais durant qu'elle consultoit son Miroir, afin de voir si elle n'estoit point encore trop ajustée, elle en soupira, se souvenant du temps où elle l'avoit quelquesfois si soigneusement consulté, lors qu'elle estoit a Issedon, et qu'elle n'estoit pas marrie de plaire à Adonacris. Mais à la fin apres avoir esté un demy quart d'heure, à croire tantost quelle estoit trop mal, et tantost qu'elle estoit encore trop bien ; et avoir rangé, et dérangé les boucles de ses cheveux plus d'une fois, elle s'osta avec chagrin de devant son Miroir ; et entrant dans son Cabinet, pour pouvoir regarder sans estre veuë de ses Femmes, si elle n'avoit pas tousjours dans sa Poche, la Lettre qu'elle y avoit mise le matin, elle trouva que les Tablettes dans quoy elle estoit escrite, s'estoient ouvertes dans la presse où elle avoit esté durant le Sacrifice : et qu'ainsi elle ne pouvoit plus les rendre fermées à Adonacris. D'abord elle en eut un dépit estrange contre elle mesme : et elle fut encore assez longtemps à les tenir ouvertes, sans vouloir voir ce qu'il y avoit d'escrit. Mais enfin considerant que quand elle rendroit cette Lettre à Adonacris sans la voir, il ne le croiroit pas, elle se resolut de la lire : elle ne s'y resolut pourtant pas tout d'un coup : et elle se demanda plus d'une fois à elle mesme, pourquoy elle la vouloit voir. Car enfin, disoit elle, tu peux bien penser Noromate, qu'Adonacris ne t'escrit pas pour te dire des injures, et pour te donner sujet de le haïr : et tu n'as que trop veû dans ses yeux, que la mesme passion qui est tousjours dans ton coeur malgre toy, est encore dans le sien. Que veux tu donc faire en lisant cette Lettre ? veux tu toy mesme attaquer ta vertu, et la mettre à la derniere espreuve ? tu sçais bien que tu as resolu de mourir mille fois plustost que de rien faire indigne de ce que tu és : et cependant tu vas lire une Lettre d'un homme que tu sçais qui est amoureux de toy : et ce qui est encore le plus estrange, d'un homme que tu sçais bien que tu ne haïs pas. Apres cela Noromate fut quelque temps à resver, comme elle l'a redit depuis : en suitte de quoy se déterminant à demeurer ferme dans sa resolution, quelque tendresse qu'elle peust trouver dans cette Lettre, elle la leût et y trouva à peu prés ces paroles.

Les trois lettres reçues par Noromate

ADONACRIS A NOROMATE.

Les trois lettres reçues par Noromate

Si je ne sçavois que je n'ay pas un sentiment dans l'ame qui soit indigne de vostre vertu, je n'aurois pas la hardiesse de vous demander une audience particuliere, pour vous dire tout ce qui s'est passé dans mon coeur depuis l'injustice que vous m'avez faite."Mais comme je suis assuré que je n'ay pas une pensée qui vous puisse offencer, je vous conjure Madame, de m'accorder la grace de me permettre de vous dire une fois en ma vie, tout ce que j'ay souffert, et tout ce que je souffre pour vous : et pour vous obliger à ne me refuser pas, je vous proteste Madame, que je vous aime sans desirs, et sans esperance ; et que si vous le voulez je ne vous parleray jamais de la passion que j'ay dans l'ame, et que j'y auray jusques à la mort : pourveû que vous me permettiez seulement de vous faire souvenir de ce qu'elle estoit dans un temps où vous la trouviez innocente. Ainsi ne vous demandant rien ny pour le present, ny pour l'avenir ; et ne voulant autre grace, que de vous parler d'une chose passée, vous seriez sans doute trop injuste, si vous me refusiez. Mais apres tout Madame, quand mesme vous me voudriez refuser, il faudroit du moins ne me refuser pas la faveur de me defendre vous mesme de vous dire que je vous aime tousjours plus que personne n'a jamais aimé : car Madame, si vous vous contentez de me faire entendre par vostre silence, que vous ne voulez pas que le vous le die, je ne vous obeïray point, non pas mesme quand, vos beaux yeux tous puissans qu'ils sont, me diroient mille et mille fois avec ce muet et rigoureux langage qu'ils sçavent trop bien, que vous ne voulez pas que le me pleigne. En effet Madame, c'est une chose si difficile, de ne dire point le mal qu'on endure, à la Personne pour qui on le souffre ; que j'ay besoin de recevoir ce commandement d'une maniere que le fou forcé d'y obeir. Vous sçavez Madame, quel pouvoir vous avez tousjours eu sur moy : je vous proteste qu'il n'est point diminué, et que quoy que ce soit que vous me commandiez, je vous obeiray, pourveû que je reçoive ce commandement de vostre bouche, et que vous ne me deffendiez pas de vous aimer jusques à la mort.

Les trois lettres reçues par Noromate

ADONACRIS.

Les trois lettres reçues par Noromate

Comme cette Lettre estoit tendre, respectueuse, et touchante, Noromate ne la pût lire sans soûpirer : et elle a dit depuis, que de sa vie elle ne s'estoit trouvée en une inquietude plus embarrassante. Mais apres tout, il se trouva qu'elle leût trois fois cette Lettre qu'elle ne vouloir point lire : et qu'elle la leût avec des sentimens qu'elle n'a jamais pû bien exprimer : car enfin elle avoit de la douleur en la lisant : mais c'estoit pourtant une espece de douleur où il y avoit je ne sçay quelle secrette satisfaction qui faisoit que la mesme chose qui l'affligeoit ne luy desplaisoit pas. Cependant apres avoir donné un quart d'heure à l'amour d'Adonacris, elle revint de sa foiblesse, comme d'une lethargie d'esprit : et rompant cette Lettre avec violence, plûst aux Dieux, dit-elle, qu'il me fust aussi aisé d'oster de mon coeur, la tendresse que j'ay malgré moy pour Adonacris, que d'oster de ma veuë ce tesmoignage de sa passion. Apres cela changeant le dessein qu'elle avoit eu d'aller chez Eliorante, elle dit qu'elle ne vouloit plus sortir : et qu'elle ne vouloit mesme voir personne, ne se trouvant pas en estat de s'exposer à voir si tost Adonacris : mais pour achever de l'accabler on luy vint dire de la part d'Eliorante, que si elle vouloit escrire à Sitalce, elle luy en donneroit une voye, pourveû que ce fust à l'heure mesme : de sorte que Noromate qui n'avoit l'imagination remplis que de la Lettre d'un Amant qu'elle aimoit, se vit contrainte de respondre à celle d'un Mary qu'elle n'aimoit pas : aussi le fit elle avec une peine estrange. Elle recommença cinq on six fois sa Lettre avant que de la pouvoir achever : car encore qu'elle eust devant elle celle de Sitalce, afin d'y respondre article pour article ; celle d'Adonacris estoit si fort dans sa pensée, qu'il ne luy venoit dans l'esprit, que de quoy respondre à Adonacris ; et il ne luy venoit rien pour respondre à Sitalce. Mais à la fin se mettant en colere contre elle mesme, elle se surmonta, et escrivit à son Mary avec beaucoup de respect ; et respondit aussi à Argyrispe avec beaucoup de civilité : apres quoy ne pouvant mesme plus souffrir la lumiere, elle se deshabilla et se mit au lit ; afin d'avoir un pretexte de ne voir personne, et de ne voir pas mesme ses Femmes. Pour cét effet elle leur dit qu'il venoit de luy prendre un mal de teste le plus incommode du monde, qu'elle vouloit tascher de guerir par le silence ; par l'obscurité ; et par le dormir : si bien que ses Femmes tirerent tous les rideaux de ses fenestres, et abaissant un magnifique Pavillon qui couvroit son lit, elles la laisserent dans la liberté de sentir le mal qui la tourmentoit. De vous dire Seigneur, tout ce que Noromate fit, et contre fit, et contre elle mesme, et contre Adonacris, il ne seroit pas aisé : car enfin tout ce qu'une Personne de Grand esprit, de Grand coeur, et de Grande vertu peut penser, pour surmonter une violente passion, Noromate le pensa, et le pensa avec intention d'executer sa pensée, et d'agir de façon avec Adonacris, qu'il ne peust seulement deviner qu'elle souhaitoit qu'il l'aimast tousjours, quoy qu'elle le luy deffendist.

Une visite inopinée

Cependant comme elle jugea qu'il estoit à propos qu'elle luy fist connoistre d'abord par son procedé, qu'elle fuyoit sa veuë, elle continua le lendemain de dire qu'elle se trouvoit mal, et qu'elle ne vouloit voir personne : de sorte que parce moyen Adonacris fut plusieurs jours sans la voir, et sans pouvoir sçavoir seulement si elle avoit reçeu sa Lettre. Il ne laissa pourtant pas de se l'imaginer, lors qu'il aprit chez Eliorante qu'on disoit qu'elle se trouvoit mal : et il craignit alors estrangement de s'estre trompé, lors qu'il avoit creû que Noromate ne le haissoit pas. D'autre part, Aritaspe estant adverty que le jeune Spargapyse arriveroit le lendemain, fut au devant de luy avec tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité à Typanis : mais encore que ce fust à luy qu'on rendist tous les honneurs de la victoire, Agathyrse estoit pourtant celuy qui les meritoit : car Spargapyse estoit si jeune, qu'on ne pouvoit raisonnablement le loüer que d'avoir de belles inclinations, et d'estre desja assez raisonnable pour croire conseil, et pour faire tout ce que le sage Terez, et Agathyrse luy conseilloient. De sorte que dés qu'il fut arrivé à Typanis, Agathyrse qui estoit bien aise d'obliger Adonacris dans la pensée de couvrir Elybesis de plus de confusion, le presenta à Spargapyse, qui le reçeut aussi bien qu'on le luy avoit conseillé : ainsi le vainqueur, et le vaincu, vescurent apres ensemble avec une extréme civilité. Adonacris eut mesme plus d'obligation à ce jeune Prince que s'il luy eust donné la liberté : car il faut que vous sçachiez qu'Agathyrse luy ayant dit qu'il estoit à propos qu'il rendist une visite à Noromate, dont le Mary estoit Prisonnier pour ses interests, il y fut à l'heure mesme, pour luy tesmoigner la part qu'il prenoit à son affliction, et pour luy offrir tout ce qui pourroit servir à faire recouvrer la liberté à Sitalce. Si bien que comme Adonacris avoit eu le soir une grande conversation avec Agathyrse, qui luy avoit fait connoistre qu'il n'avoit rien contribué à l'ambition d'Elybesis, ils estoient si bien ensemble qu'Agathyrse luy proposa de suivre Spargapyse chez Noromate. Ainsi Adonacris acceptant aveque joye une proposition qui luy estoit si agreable, accompagna ce jeune Prince chez cette belle Personne, qui feignant tousjours de se trouver mal, se mit sur son lit pour recevoir cette visite : ne devinant pas qu'Adonacris en deust estre. Mais lors qu'elle le vit avec ceux qui accompagnoient ce Prince, et qu'elle rencontra ses yeux, elle en eut une esmotion si grande, qu'elle en changea de couleur : s'imaginant qu'il devineroit en la regardant, tout ce qu'elle avoit pensé à son avantage. Cependant comme elle a l'esprit ferme, et l'ame tout à fait Grande, elle se remit un instant apres : et sans faire semblant d'avoir pris garde à Adonacris, elle respondit à la civilite que Spargapyse luy faisoit sur la Prison de son Mary. Mais pour le faire d'une maniere qui fist connoistre à Adonacris (qu'elle voyoit qui l'escoutoit attentivement) qu'elle avoit tous les sentimens qu'une honneste Femme est obligée d'avoir en une pareille occasion, elle remercia Spargapyse des offres qu'il luy faisoit avec une civilite tres respectueuse : le conjurant en suitte avec une ardeur extréme, de faire tout ce qu'il pourroit pour le remettre en liberté. Mais Seigneur, adjousta-t'elle, ce n'est pas icy où je dois vous faire cette Priere : et le premier jour que je sortiray, j'iray, vous suplier de me vouloir donner un des Prisonniers que vous avez faits, afin d'offrir au Prince Aryante de delivrer Sitalce pour luy. Il n'est point necessaire (reprit Agathyrse, voyant que Spargapyse ne sçavoit pas precisément s'il se devoit engager à faire ce que Noromate vouloit) que vous attendiez que vous soyez en santé : car je m'imagine que le Prince à qui vous parlez, vous accorde desja ce que vous luy avez demande. Spargapyse jugeant alors par ce qu'Agathyrse disoit, qu'en effet il devoit ne refuser pas Noromate, luy confirma ce qu'Agathyrse luy avoit dit : et luy demanda le nom du Prisonnier, qu'elle jugeoit qu'Aryante voudroit bien eschanger contre Sitalce. Seigneur, luy dit elle alors en rougissant, je pense que vous tomberez d'accord que j'auray lieu d'esperer la liberté de mon Mary, si vous m'accordez celle d'Adonacris : n'estant pas croyable qu'Aryante ne veüille pas le delivrer, pour faire que le Frere de la belle Elybesis ne soit plus Prisonnier. Comme Noromate ne pût nommer Adonacris sans rougir, Adonacris ne pût aussi s'entendre nommer sans changer de couleur : et s'entendre nommer encore, en une conjoncture aussi fâcheuse pour luy. Cependant il ne sçavoit comment s'opposer directement à sa liberté : et la galanterie qu'il avoit ditte dans la Chambre d'Eliorante, lors que Noromate avoit parlé de l'eschanger contre Sitalce, n'estoit pas propre à dire serieusement. Neantmoins comme ce n'estoit pas une chose dont il peust tomber d'accord, et qu'il ne pouvoit aussi rejetter qu'en raillant à demy, il prit la parole, apres que Spargapyse eut accordé à Noromate ce qu'elle luy avoit demande, et qu'il luy eut promis d'envoyer offrir cét eschange au Prince Aryante : mais en la prenant il eut des sentimens si tumultueux dans l'ame, qu'il eut une peine extréme à les retenir. Toutefois s'estant à la fin fait un grand effort ; en verité Madame (dit-il à Noromate, en souriant) je croy que vous ferez desavoüée par Sitalce : et qu'il aimera mieux demeurer Prisonnier, l'y que d'estre eschangé aveque moy. Cette modestie est si excessive (reprit Noromate sans le regarder) que j'aurois peut-estre lieu de croire, que vous parlez comme vous faites par un sentiment qui luy est tout opposé : mais quoy qu'il en soit, puis que le Prince à qui j'ay demandé cét eschange me l'a accordé, ce sera au Prince Aryante à decider la chose, qui à mon advis la decidera comme je le souhaite : n'estant pas croyable qu'il puisse refuser à la belle Elybesis de rompre vos chaisnes, qui l'en conjurera sans doute avec ardeur. Ainsi laissez moy s'il vous plaist la liberté d'esperer que vous serez bien tost libre, et que je reverray bien tost Sitalce.

L'explication entre Noromate et Adonacris

Apres cela comme Spargapyse en l'âge où il estoit, ne faisoit guere de longues visites, principalement quand elles estoient de ceremonie, et de consolation ; il se leva sans donner loisir à Adonacris de respondre à Noromate ; et s'en alla en suitte visiter quelques endroits de la Ville, qu'Agathyrse trouvoit à propos de fortifier. De sorte qu'Adonacris ne jugeant pas qu'il le deust suivre en ce lieu là, demeura avec quelques autres à la Porte de la Maison de Noromate : mais comme c'est la coustume des hommes de se quitter sans ceremonie en semblables occasions, il se trouva que ceux qui s'estoient arrestez quelque temps à parler avec Adonacris, ayant quelque visite à faire, le quitterent, et le laisserent seul avec ses Gens à la Porte où il estoit. Si bien que la voyant encore ouverte, et jugeant que Noromate n'auroit pû prevoir qu'il devoit prendre la resolution de r'entrer chez elle tout à l'heure, et qu'elle ne pourroit luy refuser l'entrée de sa Chambre, il r'entra hardiment, et remontant l'Escalier, il trouva en effet la Porte de la Chambre de Noromate ouverte : ainsi sans perdre temps, il se raprocha du Lict sur quoy elle estoit. Mais pour tromper deux de ses Femmes qui estoient aupres d'elle, et pour la tromper elle mesme, afin qu'elle souffrist qu'il luy parlast ; Madame (luy dit-il en l'abordant respectueusement) le Prince Spargapyse me renvoye vers vous, pour vous communiquer chose qu'il importe que vous sçachiez : avant qu'il envoye proposer au Prince Aryante, l'eschange que vous voulez qu'il face pour delivrer Sitalce : c'est pourquoy je vous suplie de me donner un quart d'heure d'audience. Noromate fut si surprise de revoir Adonacris, que ne trouvant pas dans le trouble où elle estoit un pretexte vraysemblable de refuser de l'escouter ; et craignant au contraire que ses Femmes ne creussent qu'elle ne faisoit pas tout ce qu'elle pouvroit pour la liberté de son Mary, si elle ne l'escoutoit point, elle fut contrainte de luy respondre comme si elle eust effectivement creû ce qu'il luy disoit, quoy qu'elle ne le creust nullement. Joint que je suis persuadé que malgré toute la vertu de Noromate, elle ne fut pas marrie d'avoir une occasion de parler une fois en sa vie en particulier à Adonacris, sans y avoir rien contribué. De sorte que feignant, comme je l'ay desja dit, de croire qu'il estoit envoyé par Spargapyse, elle le fit asseoir, et se mit en estat de l'escouter. Mais ce qui fit que cette conversation fut plus libre, fut Seigneur, que ces deux Femmes de Noromate, qui mouroient d'envie de conter diligemment aux autres, que Spargapyse avoit promis de faire delivrer leur Maistre, passerent tout doucement dans la Garde-robe de leur Maistresse, pour en parler avec d'autres Femmes qui y estoient. Si bien qu'en laissant la Porte ouverte, afin de pouvoir entendre si Noromate les appelleroit, elles estoient assez prés d'elle pour l'ouïr si elle eust eu besoin d'elles, mais elles en estoient aussi assez loin pour faire qu'Adonacris qui les avoit veû sortir de la Chambre, et entrer dans la Garde-robe, eust toute la liberté qu'il desiroit d'entretenir sa chere Noromate ; qui sans prendre garde à ses Femmes, avoit une si cruelle agitation dans le coeur, qu'elle ne sçavoit presques ny ce qu'elle voyoit, ny ce qu'elle pensoit elle mesme. Mais à la fin apres qu'Adonacris eut esté quelque temps sans parler, en la regardant avec autant de douleur que d'amour ; quoy Madame, luy dit-il en soûpirant, il peut estre vray que la Fortune m'ait r'aproché de vous, et que vous m'en veüilliez bannir ? eh de grace Madame, songez bien à l'injustice que vous avez, de me traitter comme vous faites. Si j'estois encore ce que j'estois à Issedon, reprit modestement Noromate, je serois sans doute fort injuste : mais puis que je ne suis plus ce que j'estois, et que vous n'estes plus aussi ce que vous estiez, je ne fais assurément rien que je ne doive faire. Cependant s'il vray que j'aye encore quelque pouvoir sur vous, je vous conjure de tout mon coeur de vous en aller ; de ne me voir plus chez moy ; de me fuir ailleurs autant que vous le pourrez et de travailler à vostre liberté, avec la mesme ardeur que je vay la soliciter. Vous pouvez tellement toutes choses fur moy, reprit-il, que si vous voulez positivement tout ce que vous venez de me dire, je me mettray du moins en estat de faire ce que je pourray pour vous obeïr : mais Madame, il faut s'il vous plaist auparavant que vous escoutiez toutes mes raisons ; que vous connoissiez l'estat present de mon ame ; que vous examiniez un peu celuy de la vostre ; et que vous vous souveniez du passé, pour pouvoir regler l'advenir equitablement. Au reste Madame, ne pensez pas me refuser ce que je vous demande : car je vous declare que quand je le voudrois, je ne sçaurois vous obeïr. Vous m'avez donc escrit un mensonge, repliqua-t'elle, lors que vous m'avez mandé que pourveû que je vous deffendisse moy mesme de me voir, vous ne me verriez plus : je vous le dis encore Madame, adjousta-t'il, mais avant que de me rien deffendre, il me faut escouter. Pourveû que ce soit pour la derniere fois, reprit elle, je consens que vous disiez ce qu'il vous plaira. Je diray donc Madame, reprit-il, que vous m'avez fait la plus horrible injustice du monde, lors que vous m'avez abandonné pour Sitalce : car enfin Madame, je suis persuadé que quand j'avois l'honneur de vous voir à Issedon, vous ne desguisiez pas vos sentimens, lors que vous aviez la bonté de me tesmoigner que ceux que j'avois pour vous ne vous desplaisoient pas. Il me souvient mesme, adjousta-t'il, que le dernier jour que j'eus l'honneur de vous voir, vos yeux me dirent plus de choses obligeantes, qu'ils ne m'en avoient jamais dit : et si l'entendis bien leur langage, ils me permirent d'esperer que je pourrois estre heureux. Cependant dés que la Fortune m'eut separé de vous, vous me rendistes le plus malheureux de tous les hommes ; et Sitalce qui ne connoist sans doute pas le prix du Thresor qu'il possede me fut preferé. Si je vous avois preferé volontairement Sitalce, reprit-elle, je serois assurément tres coupable, quand mesme vous seriez mille fois moins honneste homme que luy : car enfin apres vous avoir donné cent marques innocentes de mon affection, et avoir reçeu la vostre, je pourrois passer pour inconstante, et pour infidelle. Mais helas Adonacris, poursuivit-elle en soupirant, la chose n'est pas allée ainsi ! puis que je serois sans doute plus heureuse que je ne suis, si j'estois plus criminelle : et je ne sçay mesme (adjousta-t'elle, emportée par sa passion) si je ne puis point assurer, que si j'estois plus coupable envers vous, je serois plus innocente. En effet, poursuivit-elle, j'ay mille choses à me reprocher, qui font que vous n'estes pas en droit de me faire des reproches : car enfin j'ay obeï à mon Pere avec tant de peine, et j'ay espousé Sitalce avec tant de repugnance, que j'ay connu sans en pouvoir douter, que vous aviez un peu trop engagé mon coeur : et j'ay d'autant plus de sujet de blasmer ma foiblesse, que j'ay eu lieu de connoistre que vous avez esté bien tost consolé de ma perte, par les charmes de la belle Argyrispe. Quoy Madame, s'écria-t'il, vous pouvez m'accuser d'avoir espousé Argyrispe ; apres que vous avez eu espousé Sitalce ! je ne vous en accuse pas comme d'un crime, repliqua-t'elle, mais je m'accuse moy mesme de peur que vous ne m'accusiez. Non non Madame, reprit-il, je ne veux pas m'excuser : j'advouë donc qu'encore que je n'aye point aimé Argyrispe en l'espousant, et que je ne l'aye espousée qu'apres que vous avez eu espousé Sitalce, et que vous m'avez eu cruellement abandonné ; j'advouë, dis-je, que je ne la devois point espouser, et que je devois desobeïr, au Prince Aryante, et à mon Pere, et me moquer du conseil de tous mes Amis. J'advouë mesme que je vous fis un outrage, lors que j'esperay que peut-estre la possession d'Argyrispe pourroit me consoler de vostre perte ; et que je ne devois point esperer d'en estre jamais consolé. Mais apres tout Madame, si j'ay failly, j'ay failly en desesperé : et j'ay failly sans estre ny inconstant, ny infidelle. Quoy qu'il en soit, interrompit Noromate, puis que vous estes Mary d'Argyrispe, et que je suis Femme de Sitalce, je ne dois plus souffrir vostre affection, ny vous donner aucune marque de la mienne : et je dois s'il est possible, me mettre en estat de ne vous voir jamais. Ha Madame, s'escria Adonacris, ou vous ne m'avez jamais aimé, ou vous ne m'aimez plus, si vous pouvez ce que vous dittes ! Pour tesmoigner, repliqua Noromate, que je ne veux rien de si difficile de vous, que je ne sois capable de faire ; je vous advoüeray en rougissant, que je vous ay plus aimé que je ne vous l'ay dit, et que vous ne m'estes pas encore aussi indifferent que vous le pensez, et que vous me le devriez estre. Mais apres tout, quand je vous aimerois plus que personne n'a jamais aimé, et que je haïrois Sitalce plus que Personne n'a jamais haï, je serois par un pur sentiment d'honneur, ce que je suis resoluë de faire aujourd'huy : et je le devrois mesme faire par une autre raison, quand je ne le serois pas par gloire. Car enfin Adonacris, luy dit elle, quelle douceur trouveriez vous à me voir tousjours miserable ? et quel plaisir aurois-je, de vous voir tousjours malheureux ? c'est pourquoy il vaut bien mieux faire ce que je dois, quelque fascheux qu'il soit :, que de ne le faire pas ; car puis qu'il a plû à la Fortune, que je ne puisse estre heureuse, il faut du moins que je sois innocente, et que j'aye la satisfaction de sçavoir que je n'ay pas merité la cruelle avanture qui m'est arrivée. Mais Madame, luy dit-il, on diroit à vous entendre parler, que je suis capable d'avoir une affection criminelle pour vous : mais sçachez s'il vous plaist que celle que j'ay dans l'ame n'est pas de cette nature : que je suis effectivement Capable de vous aimer sans autre pretention que celle de n'estre point haï. Je consens encore si vous le voulez, que l'affection que vous aurez pour moy, ne soit qu'une amitié un peu tendre, pourveû que vous enduriez que j'aye pour vous la plus ardente passion que personne ait jamais euë. Vivez bien aveque Sitalce, puis que les Dieux ont voulu que vous fussiez à luy : et je vivray bien avec Argyrispe si je le puis, puis que mon mauvais Destin a voulu que j'y fusse obligé. Mais Madame souffrez que ne luy pouvant jamais donner mon coeur, je vous le conserve : souffrez, dis-je, ce que vous ne sçauriez empescher ; et ne me mettez pas dans la necessité de vous desobeïr. Ce que je veux de vous Madame, est ce me semble peu de chose : puis que je me contente que vous ne soyez que mon Amie ; pourveû que vous me permettiez d'estre tousjours vostre Amant. Vous donnerez mesme à mon amour, adjousta-t'il, tel nom qu'il vous plaira ; vous l'appellerez, estime, amitié, ou tendresse, si bon vous semble, pourveû que vous enduriez que je vous voye ; que je vous aime ; et que je mette mon souverain bien à estre aupres de vous. De tant de beautez que Sitalce possede en vous possedant, je ne veux que quelques-uns de ces favorables regards, qui m'ont autrefois donné de si agreables momens : eh de grace Madame, adjousta-t'il en soupirant, songez bien à ce que je vous demande. Vos yeux pour m'avoir regardé favorablement, n'en seront pas moins beaux pour Sitalce : et il n'y verra mesme plus mon image, quand il les regardera. Si je voulois Madame, poursuivit il, ce que je pourrois peut-estre vouloir, sans estre fort criminel, vous auriez quelque pretexte de me refuser : car enfin si je vous conjurois de me donner très souvent des occasions de vous entretenir en particulier, et de me donner de ces assignations qui paroissent si suspectes, quoy qu'elles puissent estre tres innocentes, vous pourriez dire que je voudrois hazarder vostre reputation. Mais je ne veux autre chose de vous, sinon que vous n'essayez point de me haïr ; que vous ne me desguisiez point vos sentimens ; que vous enduriez que je vous aime ; et que vous ne destourniez point vos beaux yeux, quand le hazard fera qu'ils rencontreront les miens. Enfin Madame, ne me cherchez point ; ne me fuyez point ; et souffrez seulement que je vous cherche, et je ne me plaindray pas : souffrez, dis-je, que je vous voye sans affectation, comme mille autres vous voyent, et que je vous parle quand le hazard le voudra. Si vous le voulez mesme : je ne vous diray de ma vie que je vous aime : et je me contenteray de vous dire que je vous ay aimée. Au reste Madame, si vous me desesperez, je suis capable de faire des choses qui vous desplairont : c'est pourquoy ne solicitez, pas avec tant d'ardeur la liberté de Sitalce : car il y a de l'inhumanité de vouloir rompre les chaisnes qui m'attachent presentement aupres de vous comme Prisonnier de Guerre, puis que vous ne pouvez rompre celles qui m'y attachent comme Prisonnier d'Amour. Laissez faire la Fortune, sans vous opposer à la consolation que j'ay de vous revoir : vous en avez assez fait comme Femme de Sitalce : et si vous faites ce que vous devez, vous ne ferez plus rien pour luy, puis que vous ne le pourriez sans agir contre moy, avec une inhumanité estrange. Encore une fois Madame, je mourray, si vous me delivrez : et j'aime beaucoup mieux la mort que la liberté, puis que je n'en pourrois joüir sans vous perdre. Durant qu'Adonacris parloit ainsi, Noromate avoit les yeux baissez, et souffroit plus qu'on ne sçauroit s'imaginer : cependant comme la gloire s'opposoit puissamment à la tendresse qu'elle avoit dans l'ame, elle ne se laissa pas persuader : et elle dit si fortement à Adonacris qu'elle n'oublieroit aucune chose pour delivrer Sitalce, qu'il connut bien qu'il ne gagneroit rien sur son esprit. Mais Madame, luy dit-il encore, puis que vous voulez que Sitalce soit delivré, travaillez à sa liberté sans demander la mienne : il y a tant d'autres Prisonniers dans vostre Party dont vous pouvez demander l'eschange, qu'à moins que de me vouloir opiniastrément refuser toutes choses, vous m'accorderez ce que je vous demande. Ha Adonacris, reprit-elle, je voy bien que vous ne connoissez pas le fonds de mon coeur ! car enfin, si je le puis dire sans rougir, je vous advoueray que si la bienseance le vouloir, je chercherois les voyes de vous renvoyer à Issedon, sans faire revenir Sitalce à Typanis : et que je me passerois aisément de sa veuë, pourveû que je ne vous visse jamais. Cependant bien loin de murmurer de ce que je vous dis, vous m'en devez avoir beaucoup d'obligation : mais Adonacris apres vous avoir advoüé que vostre presence m'est redoutable, et qu'il ne me seroit pas aisé de vous voir, et de vous haïr. il faut me mettre en estat de ne vous voir de ma vie, que lors que je ne le pourray empescher : c'est pourquoy pour commencer dés aujourd'huy, allez vous en je vous en conjure. Je ne m'en iray pas du moins, luy dit-il, sans que vous m'ayez promis que vous ne vous opposerez pas si fortement à quelque legere inclination que vous dittes avoir pour moy : et que vous ne vous offencerez point, si je ne sollicite pas ma liberté, avec autant d'ardeur que vous. Mais si vous ne la solicitez point, reprit Noromate, on auroit raison de s'en estonner, et de chercher la cause d'une chose si extraordinaire : c'est pourquoy Adonacris il faut que vous la solicitiez. Ha pour cela Madame, s'escria-t'il, vous ne m'y obligerez pas ! et puis qu'en me refusant tout, vous me mettez en droit de vous refuser quelque chose, je vous assure que je ne seray point ce que vous voulez : et que si je suis delivré, ou pour mieux dire si je suis banny, je ne le seray que par vous. Apres cela Adonacris dit encore tant de choses touchantes à Noromate, que cette belle et vertueuse Personne ne les pouvant plus escouter sans en avoir le coeur attendry, s'en irrita contre elle mesme : et commanda si absolument à Adonacris de se retirer, qu'il fut contraint de luy obeïr. Mais encore Madame, luy dit-il en se levant, quand me permettrez vous de vous parler ? je vous per mettray de me dire adieu, luy dit-elle, le jour que vous devrez partir de Typanis, pour retourner à Issedon, lors que Sitalce sera delivré. Ha Madame, luy dit-il, vous portez la vertu au delà des bornes où elle doit aller ! et il y a de la cruauté à me parler comme vous faites. Je ne sçay s'il y a de la cruauté, dit-elle, mais je sçay que pensant ce que je pense, il faut que je parle comme je fais. Du moins Madame, luy dit-il, dittes moy comment je dois expliquer vos paroles ? expliquez les comme il vous plaira, reprit elle, pourveû que vous vous en alliez tout à l'heure ; que vous ne reveniez plus icy ; et que vous ne me cherchiez point ailleurs. Je vous promets Madame, repliqua-t'il, de faire tout ce que je pourray pour vous obeïr ; mais en vous promettant tout, je ne vous promets pourtant rien : car je sens bien que je ne pourray pas ne chercher point les occasions de vous voir. Apres cela Noromate ayant redoublé le commandement qu'elle luy avoit fait de sortir de sa Chambre, il falut qu'il obeïst : mais il n'obeït pourtant qu'apres avoir regardé Noromate quelques momens sans parler : et qu'apres avoir veû dans ses beaux yeux, que son coeur n'estoit pas d'accord avec sa bouche, et qu'elle le bannissoit à regret.

Manuvres et manipulations

Cependant il s'en alla le plus amoureux, et le plus affligé de tous les hommes : et laissa aussi Noromate avec une tristesse extréme. Car enfin elle n'avoit jamais plus cherement aimé Adonacris qu'elle l'aimoit : mais apres tout, comme elle a l'ame Grande et vertueuse, elle surmonta la tendresse de son affection : et dés le lendemain elle fut sommer Spargapyse de sa parole, et soliciter Agathyrse, afin qu'il envoyast diligemment offrir au Prince Aryante d'eschanger Sitalce pour Adonacris. Si bien que cét Amant ayant sçeu avec quel empressement Noromate solicitoit, sa douleur devint encore plus forte : mais comme l'amour est une passion qui fait trouver des expediens à toutes choses, Adonacris en trouva pour empescher sa liberté et celle de Sitalce : car dans la passion qu'il avoit dans l'ame, il trouvoit quelque consolation qu'il fust esloigné de Noromate : et il trouvoit tousjours beaucoup de douceur à en estre proche, quand mesme il n'eust deû la voir qu'irritée. De sorte que pour empescher Sitalce d'estre heureux, et pour estre luy mesme un peu moins miserable en empeschant sa liberté ; il trouva moyen d'envoyer secrettement à Issedon, et d'escrire au Prince Aryante, pour luy dire qu'il sçavoit que Spargapyse devoit luy envoyer offrir de l'eschanger contre Sitalce : mais que dans la passion qu'il avoit pour son service, il se croyoit obligé de le conjurer de ne le delivrer qu'au commencement de la Campagne, lors qu'il faudroit combattre pour ses interests parce que veû la conjoncture des choses, il jugeoit que pendant l'Hiver, s'il demeuroit Prisonnier, il descouvriroit beaucoup de particularitez des desseins des ennemis, qui luy pourroient estre tres utiles. Il disoit encore à ce Prince, qu'il esperoit mesme luy aquerir quelques Creatures dans Typanis : adjoustant en suitte, qu'il luy importoit aussi de ne delivrer Sitalce qu'a la fin de l'Hiver, parce que s'il estoit delivré plustost, il sçavoit que comme il estoit extrémement riche, il avoit dessein de faire de nouvelles levées qui fortifieroient L'Armée de Spargapyse. De plus, il luy disoit encore ; qu'il luy rendroit ce service sans beaucoup de peine parce que sa Prison estoit assez douce. Mais afin que la chose reüssist tout à fait bien, il luy disoit aussi, qu'il ne falloit pas qu'Argyrispe et Tyssagete eussent nulle connoissance de ce secret : et qu'il falloit seulement tirer la chose en longueur, sans l'accorder, ny la refuser : de sorte que comme l'Hiver est assez long en ce Païs là, Adonacris espera une assez longue consolation par la longueur de sa prison ; et en effet cette invention luy reüssit admirablement, comme je vous le diray bien tost. De plus il escrivit à Argyrispe, comme s'il n'eust pas douté d'estre bien tost delivré, quoy qu'il creust bien qu'il ne le seroit pas si promptement : car il ne doutoit point que la Lettre qu'il escrivoit au Prince Aryante, ne produisist l'effet qu'il en attendoit. Mais pendant que celuy que Spargapyse envoya à Issedon pour la liberté de Sitalce et d'Adonacris, se preparoit à partir ; que Noromate en demandant que son Mary revinst, et qu'Adonacris s'en allast, en avoit une douleur extréme, parce qu'elle demandoit deux choses toutes opposées à ses inclinations. Pendant, dis-je, qu'Adonacris faisoit tout ce qu'il pouvoit pour s'empescher d'estre delivré, et pour empescher qu'on ne delivrast Sitalce ; Agathyrse, dont la passion estoit tousjours tres violente, ne s'ocupoit qu'à faire que tout le monde creust qu'il n'estoit plus amoureux d'Elybesis, afin que le bruit s'en espandist jusques à Issedon : et qu'Elybesis mesme peust croire qu'il ne l'aimoit plus : luy semblant que c'estoit faire une chose indigne de luy, que de continuer d'aimer une Personne qui avoit preferé l'ambition d'estre Reine, à son affection. De sorte qu'il eut un soin estrange d'instruire celuy qui fut à Issedon, afin qu'il ne dist rien de contraire à ses sentimens : et pour cét effet il choisit un homme qui despendoit absolument de luy : mais dans le mesme temps qu'il luy ordonnoit de ne dire que des choses qui pouvoient faire croire qu'il n'aimoit plus Elybesis, et qu'il n'agissoit contre Aryante que comme ridelle Sujet de Thomiris, il luy donnoit pourtant ordre de s'informer tres soigneusement de quelle maniere vivoit Elybesis avec Aryante.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : le poids de la vertu

La rancur d'Agathyrse

Cependant comme il ne croyoit pas que ce fust encore assez pour se vanger d'elle, que de luy persuader qu'il ne l'aimoit plus, s'il ne faisoit encore qu'elle crûst qu'il estoit amoureux d'un autre ; il prit la resolution, pour satisfaire toute sa vangeance, et toute sa fierté, de faire semblant d'estre amoureux de quelqu'une des Dames de Typanis. Si bien que comme il n'y en avoit point de plus grand esclat de beauté que Noromate, ny qui fust plus propre à faire croire qu'il en estoit effectivement amoureux, il fit dessein de feindre de l'estre d'elle : de sorte qu'il resolut de faire pendant tout l'Hiver, des Festes continuelles pour cette belle Personne : et de renfermer si bien tout son chagrin dans son coeur, qu'il ne parust que de la joye sur son visage. Et en effet il commença de visiter Noromate tres souvent, et de faire diverses parties avec la Femme du Gouverneur de Typanis, chez qui toutes les Dames se trouvoient. Cependant comme Noromate croyoit qu'une Femme qui avoit son Mary Prisonnier ne pouvoit avec bienseance prendre part à tant de divertissemens, elle s'en voulut d'abord excuser : mais comme Spargapyse, solicité par Agathyrse, s'opiniastra à vouloir qu'elle en fust, il falut qu'elle fust moins solitaire qu'elle ne le vouloit estre : car tous les Amis de Sitalce luy dirent que ce ne seroit pas estre assez prudente, d'irriter un Prince qui pouvoit ne delivrer pas son Mary. De sorte que Noromate, toute melancolique qu'elle estoit, se vit obligée d'estre continuellement en plaisirs, et en conversations divertissantes. Ainsi, quoy qu'Adonacris ne la pûst voir chez elle, si ce n'estoit lors qu'il y alloit avec le jeune Spargapyse, il la voyoit si souvent ailleurs malgré qu'elle en eust, qu'il en avoit quelque consolation. Il agissoit mesme si adroitement, que sans qu'elle y contribuast rien, il trouvoit moyen de luy parler quelque demy quart d'heure sans estre entendu que d'elle : si bien qu'encore qu'elle luy dist tousjours des choses dignes de sa vertu, il ne laissoit pas de luy en dire tousjours quelqu'unes qui exprimoient sa passion. Mais ce qui embarrassa estrangement Adonacris, fut la feinte passion d'Agathyrse : car enfin depuis qu'il se fut mis cela dans la fantaisie, il ne quittoit presques plus Noromate : et par consequent il estoit bien plus difficile à Adonacris de luy pouvoir parler en particulier. D'ailleurs, quelque belle et quelque charmante que fust Noromate, Agathyrse ne trouvoit pourtant autre plaisir à la voir, et à l'entretenir, que celuy qu'il avoit à penser qu'il seroit despit à Elybesis : car il la connoissoit assez, pour ne douter pas qu'elle ne fust en colere qu'il fust capable d'aimer quelque autre Personne qu'elle, apres l'avoir aimée. Ainsi il troubloit le repos de deux Personnes, sans en avoir une fort grande satisfaction : du moins n'estoit-ce pas une satisfaction tranquile. Mais (luy disois-je un jour, voyant la contrainte où il vivoit) je ne voy pas bien pourquoy vous vous contraignez tant : car que vous importe ce qu'Elybesis croye de vous ? Que m'importe ! reprit-il brusquement, il m'importe tellement qu'elle ne croye pas que je l'aime encore, que je serois au desespoir qu'elle ne creust pas que je suis amoureux de Noromate. Car enfin je ne puis souffrir qu'elle puisse jamais me soubçonner de la foiblesse, et de la lascheté dont je suis capable : et je veux au contraire qu'elle s'imagine, que je suis mille sois plus amoureux de Noromate, que je ne le fus jamais d'elle. Mais, luy dis-je, en contentant vostre fantaisie, vous rendrez un mauvais office à vostre Party : car croyez vous que Sitalce, quand il sera delivré, trouve fort bon que vous fassiez l'amoureux de sa Femme ? Pourveû qu'Elybesis le trouve mauvais, reprit-il brusquement, je ne me soucie guere, de ce que Sitalce en trouvera : je n'aurois pourtant pas choisi Noromate, adjousta-t'il, s'il y en avoit eu quelque autre à Typanis, dont la beauté eust esté assez esclattante, pour persuader fortement à Elybesis, que je l'aurois quittée pour elle : mais puis qu'il n'y en a pas de si belle, ny de si charmante que Noromate, il faut que ce soit elle qui soit l'objet de cette pretenduë amour, qui doit servir à ma vangeance. Et je veux mesme faire encore davantage, poursuivit-il, car je veux affectivement faire tout ce que je pourray, pour me persuader que j'aime Noromate : et l'aimer mesme si je le puis. Comme Noromate est tres-vertueuse, luy dis-je, je pense que vous ne seriez pas plus heureux que vous estes, si vous en deveniez amoureux. Ha mon cher Anabaris, me dit-il, la rigueur qui est causée par la vertu de la Personne qu'on aime, ne cause pas une douleur aussi sensible que l'inconstance d'une ambitieuse, qui n'aime qu'une chimere de Grandeur, qu'elle s'est mis dans la fantasie ! ainsi quand Noromate me mal-traitteroit, je serois bien moins miserable que je ne le suis ; et j'aurois tousjours la satisfaction de sçavoir que ce que j'aimerois meriteroit d'estre aimé : au lieu qu'en continuant d'aimer Elybesis, j'ay le desespoir de continuer d'aimer une Personne que je n'estime plus. Si vous ne l'estimiez plus, luy dis-je, vous ne l'aimeriez plus aussi : car je ne croy point que l'amour puisse subsister sans l'estime. Je l'estimois quand je commençay de l'aimer, poursuivit-il, et je l'ay estimée long temps depuis : mais je vous dis encore une fois, que je ne l'estime plus, et que je ne l'estimeray jamais, quoy que je craigne estrangement de l'aimer tousjours. Je voy bien encore, adjousta-t'il, qu'elle est belle autant qu'on le peut estre ; qu'elle a autant d'esprit qu'on en attribuë au plus fin des Dieux ; et qu'elle a de plus je ne sçay quoy d'engageant quand bon luy semble, dont il est bien difficile de se deffendre : mais apres tout, on peut dire que j'estime en elle ce qu'il y a d'estimable, sans qu'on puisse dire veritablement que je l'estime. Car enfin dés que je la regarde comme une Personne que la Grandeur esbloüit, et qui prefereroit un homme qui auroit tous les deffauts du corps et de l'esprit, pourveû qu'il fust sur le Thrône, à l'homme de toute la Terre le plus accomply, je ne la sçaurois estimer, Mais, luy dis-je, le Prince Aryante n'est pas de ceux que vous dites ; il est vray, reprit-il, mais ce n'est pas à son merite qu'elle se donne : et elle luy fait injustice aussi bien qu'à moy. Mais si elle est si ambitieuse, repliquay-je, pensez vous quelle se soucie fort que vous ne l'aimiez plus, et qu'elle ait une fort grande douleur quand vous en aimerez une autre ? Du moins, repliqua-t'il, n'aura-t'elle pas la joye de penser que je l'aime encore : de sorte que quand je ne pourray l'affliger, j'auray tousjours l'avantage de l'empescher d'avoir le plaisir de penser que je ne puis cesser de l'aimer : c'est pourquoy quand Sitalce devroit changer de Party, je ne changeray pas de sentimens.

Conséquences du retard dans l'échange de prisonniers

Et en effet Seigneur, je puis vous assurer qu'Agathyrse commença cette galanterie d'une maniere si esclatante, qu'il n'estoit pas possible qu'elle ne fist un grand bruit : car comme il est tres magnifique, ce ne furent que Festes et divertissemens. Mais au milieu de tout cela, il luy prenoit des chagrins effroyables, dont il ne pouvoit estre le Maistre, et qui paroissoient malgré qu'il en eust. En mon particulier je l'ay veû une fois qu'il avoit assemblé toutes les Dames pour dancer, passer ce soir là tout entier à un coin de la Sale, sans regarder ce qu'on y faisoit, et sans regarder mesme Noromate. Cependant cela ne desabusoit pas ceux qui l'en croyoient amoureux : car on pensoit que c'estoit qu'il estoit chagrin de ce que Noromate ne respondoit pas à son affection. Elle mesme le croyoit ainsi : et durant qu'il avoit le coeur tout remply d'Elybesis, on le croyoit desesperé de la rigueur de Noromate. D'autre part, Adonacris eut d'abord une douleur si excessive de cette galanterie, que si je ne l'en eusse consolé, je pense qu'il en seroit mort : mais comme j'estois son Amy particulier, et que je pouvois reveler le secret d'Agathyrse sans luy nuire, je luy fis sçavoir qu'en effet il n'aimoit pas Noromate, mais qu'il vouloit seulement faire ce qu'il pourroit pour l'aimer. Ha mon cher Amy, me dit Adonacris, si Agathyrse veut aimer Noromate, il l'aimera infailliblement ! car elle est trop belle, et trop aimable, pour ne l'aimer pas dés qu'il le voudra. Comme vous ne pourriez pas aimer Elybesis quand vous le voudriez, luy dis-je, quelque belle qu'elle soit, quand mesme elle ne seroit pas vostre Soeur, Agathyrse n'aimera pas aussi Noromate, encore qu'il la veüille. Je le souhaite de tout mon coeur, reprit-il, mais je crains bien que mon souhait n'arrive pas. Mais, luy dis-je, j'advouë que je ne comprens pas ce sentiment jaloux qui vous passe dans l'esprit presentement : car enfin il me semble que quand on est amoureux d'une Personne qui a un Mary, on ne doit point avoir de jalousie d'un Amant qui n'est point aimé. Helas Anabaris, s'escria Adonacris, que vous estes ignorant en amour, si vous ne sçavez point la difference qu'il y a de la jalousie d'un Rival à celle d'un Mary ! Je ne sçay si je suis ignorant en amour, repliquay-je, mais il ne me semble pas que j'aye tort, lors que je dis qu'il est plus facheux de voir posseder la Personne qu'on aime par un Mary, que de la voir seulement aimée par un Rival. Si ce Mary estoit son Amant quand il l'espousa, reprit-il, j'advouë qu'il n'y a rien de si difficile à souffrir : niais dés que cét Amant est devenu Mary, la chose change de face : et un Rival qui ne le sera point, me donnera plus d'inquietude si je le voy seulement parler à Noromate, que ne fait Sitalce en la possedant. Car enfin un Mary qui n'est point aimé ne le sera jamais, et un Amant haï peut cesser de l'estre, et estre aimé quelque jour : ainsi vous voyez bien qu'il est vray qu'il y a beaucoup de difference entre un Mary et un Rival : c'est pourquoy je vous ay une obligation infinie, de m'avoir apris qu'Agathyrse n'est pas encore le mien. Voila donc Seigneur, en quels sentimens estoient ces trois Personnes : Agathyrse aimoit toûsjours Elybesis, et vouloit faire semblant de ne l'aimer plus, et d'aimer Noromate : Adonacris aimoit toûsjours ce qu'il avoit commencé d'aimer, sans oser le tesmoigner, et sans qu'on luy permist de le dire : et Noromate de pouvant cesser d'aimer Adonacris, agissoit pourtant comme si elle ne l'eust point aimé, et qu'elle eust fort aimé Sitalce. Cependant celuy qu'Agathyrse avoit envoyé au nom de Spargapise vers le Prince Aryante, n'estant arrive à Issedon qu'apres que celuy qu'Adonacris envoyoit vers ce Prince, luy avoit rendu la Lettre qu'il luy escrivoit, par laquelle il luy disoit plusieurs choses pour l'obliger à ne le delivrer qu'au commencement de la Campagne prochaine, il ne fit pas tout ce qu'il avoit esperé : car le Prince Aryante croyant effectivement tout ce qu'Adonacris luy mandoit, tira la chose en longueur : et renvoya cét Envoyé de Spargapyse, sans luy refuser ny luy accorder ce qu'il luy avoit demandé. De sorte qu'Argyrispe sçachant qu'Aryante n'accordoit pas aussi promptement l'eschange de Sitalce et d'Adonacris, comme elle l'avoit esperé, elle fut trouver sa belle Soeur pour la prier d'employer son credit aupres du nouveau Roy, pour obtenir la liberté de son Mary. Mais Elybesis luy dit qu'elle en avoit desja parlé à Aryante, qui luy avoit seulement demandé un peu de temps pour delivrer Adonacris : adjoustant qu'elle auroit tout le soin imaginable de l'en soliciter. Mais Seigneur, il faut que vous sçachiez qu'en effet Elybesis avoit parlé au Prince Aryante de la liberté d'Adonacris : de sorte que comme il avoit eu peur de l'irriter s'il luy refusoit de delivrer son Frere sans luy en dire la raison, il luy avoit monstré ce que ce Prisonnier luy escrivoit, à condition qu'elle n'en parleroit à Argyrispe, ny à nulle autre : si bien que sçachant que son Frere consentoit de n'estre delivré qu'à la fin de la Campagne, et qu'il pretendoit que son sejour à Typanis peust avancer les affaires du nouveau Roy, et nuire à celles de la Reine ; elle fut la premiere à luy dire qu'il ne falloit pas le delivrer ; et elle le pria de la refuser opiniastrément, toutes les fois qu'à la priere de sa belle Soeur, elle se verroit obligée de le soliciter pour la liberté d'Adonacris : de sorte que par ce moyen le dessein de cét Amant Prisonnier, reüssit admirablement. D'autre part Sitalce aprenant que le Prince Aryante faisoit quelque difficulté de l'eschanger contre Adonacris, eut une telle inquietude d'estre esloigné de sa Femme, dans un temps où il y avoit tant d'honnestes Gens à Typanis, que la jalousie l'obligea de luy escrire en respondant à la Lettre qu'elle luy avoit escrite, qu'il luy ordonnoit d'offrir toutes choses à Agathyrse pour contribuer à la continuation de la Guerre, pourveû qu'il le fist delivrer. D'ailleurs Argyrispe ne se contentant pas de la responce qu'Elybesis luy avoit faite, escrivit à son Mary qu'elle estoit resoluë d'offrir plustost la moitié de son Bien pour le mettre en liberté, que de luy laisser passer l'Hiver tout entier en Prison. Car comme elle estoit naturellement d'humeur inquiete et jalouse, et qu'elle aimoit son Mary, son absence luy estoit insuportable : de sorte que sans que Sitalce sçeust qu'Adonacris estoit amoureux de sa Femme, et que Noromate ne le haissoit pas ; et sans qu'Argyrispe le sçeust aussi, ils estoient tous deux fort inquiets. Ils se tesmoignerent mesme une partie de leur inquietude : car comme Sitalce estoit sur sa foy, aussi bien qu'Adonacris ; il la visitoit quelquefois afin de conferer avec elle, des moyens de faire recouvrer la liberté à son Mary, en recouvrant la sienne : ainsi ils vinrent à avoir quelque confiance l'un pour l'autre, par l'égalité de leurs interests. Mais durant que ces deux Personnes cherchoient des expediens pour faire reüssir leur dessein, Elybesis se trouvoit un peu embarrassée à resister au Prince Aryante, et à refuser de l'espouser sans l'irriter. Cependant comme elle ne le vouloit espouser que Roy, et qu'elle ne voyoit pas encore son Throsne assez solidement apuyé pour y vouloir monter, il n'est forte d'artifice dont elle ne se servist pour mesnager son esprit. Car enfin elle avoit tousjours dans la pensée, si Aryante n'estoit point Roy, de renoüer avec Agathyrse : ne doutant nullement qu'il ne l'aimast assez pour revenir à elle, dés qu'elle voudroit retourner à luy. Et en effet elle agit avec tant d'adresse avec Aryante, qu'il creût mesme que c'estoit pour son interest, qu'elle ne vouloit pas l'espouser pendant la Guerre : car comme elle a infiniment de l'esprit, elle luy disoit que comme il ne pouvoit l'espouser qu'en s'abaissant, ce seroit un grand pretexte au Party contraire, de dire plusieurs choses qui luy pourroient nuire : ainsi agissant avec beaucoup de finesse, Aryante luy estoit obligé de ce qu'elle le refusoit.

Agathyrse toujours aussi vindicatif

D'autre part, celuy que Spargapyse avoit envoyé vers ce Prince, estant retourné à, Typanis avec une responce qui n'avoit rien de decisif, Noromate n'en fut pas peu estonnée : car elle ne pouvoit comprendre qu'Aryante ne voulust pas delivrer le Frere de la Personne qu'il aimoit, en delivrant Sitalce. Il luy vint bien alors quelque soupçon, qu'Adonacris mettoit peutestre luy mesme obstacle à sa liberté : mais comme elle n'imaginoit pas bien par quelle voye il le pouvoit faire, elle le pensa sans le croire fortement. Cependant quoy qu'elle esvitast la rencontre d'Adonacris autant qu'elle pouvoit, et qu'elle eust resolu de n'oublier rien pour l'esloigner d'elle en le delivrant ; elle ne fut pourtant pas trop marrie dans le fonds de son coeur, que sans qu'elle y eust rien contribué, Sitalce fust encore à Issedon, et qu'Adonacris fust aussi encore à Typanis. Neantmoins dés qu'elle eut reçeu la Lettre de son Mary, qui luy ordonnoit si pressamment d'offrir toutes choses à Agathyrse, afin de l'obliger d'offrir plustost trois Prisonniers au lieu d'un, pour faire qu'on le delivrast, elle se mit en devoir de luy obeïr. D'ailleurs, Adonacris voyant que son dessein avoit si heureusement reüssi, en eut une joye extréme : mais afin qu'Aryante ne descouvrist pas sa fourbe, et qu'il le laissast Prisonnier pendant tout l'Hiver ; il s'informa en effet si soigneusement des desseins d'Agathyrse, et de tout ce qui se passoit à Typanis, et mesme aux Tentes Royales, qu'il donna effectivement divers advis importans à ce Prince : de sorte qu'il ne fut plus dans la necessité de luy dire de nouvelles raisons pour l'obliger à ne le delivrer pas, parce que son propre interest l'en solicita assez. D'autre part Agathyrse en continuant de faire semblant d'estre amoureux de Noromate, n'y employoit pas tellement tous ses foins, qu'il ne songeast à faire descendre Aryante du Throsne : mais ce qui le faisoit desesperer, estoit que durant le mal languissant dont Thomiris estoit attaquée, ses Ordres avoient tousjours tant d'ambiguité, qu'il estoit aisé de connoistre qu'elle avoit quelque autre chose dans l'ame, qui l'occupoit plus que cette Guerre : et qu'elle avoit quelque autre dessein, qui faisoit qu'elle ne vouloit pas hazarder ses Troupes. En effet le Pere de Noromate, qui estoit aupres d'elle, escrivit un jour qu'elle avoit dit qu'elle aimeroit mieux avoir perdu le Royaume des Issedons que son Armée : cependant quoy qu'elle pûst mander, Agathyrse ne laissa pas de resoudre de faire tout ce qu'il pourroit pour donner une Bataille, dés que l'Hiver seroit passé, ou de forcer Aryante à se renfermer dans Issedon. Mais comme l'Hiver est assez long en ce Païs là, il falut qu'il esprouvast un long supplice : il avoit pourtant eu quelque consolation d'aprendre par le retour de cét Envoyé de Spargapyse, qu'on disoit à Issedon qu'Elybesis ne vouloit point espouser Aryante qu'à la fin de la Guerre. Neantmoins comme la passion qu'il avoit dans l'ame, est accoustumée d'inspirer quelques fois des sentimens tous opposez, il y avoit des jours oû il souhaitoit qu'Aryante eust espousé Elybesis. Ouy, me disoit-il un soir, je vous jure par tous les Dieux, que si j'estois asseuré de vaincre Aryante le lendemain de ses Nopces, je voudrois qu'il espousast Elybesis dés aujourd'huy : car je vous advouë que j'aurois le plus grand plaisir du monde de voir tomber le Sceptre de la main à cette infidelle : car je ne seray point assez vangé, si la chutte du Throsne d'Aryante n'accable que luy ; et si je ne voy Elybesis Reine sans Royaume, ou pour mieux dire encore Veusve d'un Usurpateur vaincu : et par consequent sans bien, sans honneur, sans rang, sans appuy, et dans la necessité d'avoir recours à moy, pour luy faire obtenir un Asile en quelque coin de ce Royaume qu'elle pretend posseder. Si vous la voyez jamais en ce déplorable estat, luy dis-je, je suis bien assuré que la joye que vous en aurez, fera accompagnée de beaucoup de pitié : ha Anabaris, me dit-il, je n'ay point de pitié de ceux qui n'en ont point de moy ! et puis que mes malheurs n'ont point touché Elybesis, les siens ne me toucheront jamais : du moins sçay-je bien que je ne veux point avoir de compassion de ses infortunes : et que si je ne l'accablois pas tout à fait, ce seroit par pure generosité, et pour avoir la satisfaction de luy faire connoistre qu'un Sujet comme moy meritoit mieux son affection, qu'un Souverain comme Aryante. Cependant Noromate pour ne manquer pas aux ordres de son Mary, parla à Agathyrse comme il le souhaitoit : mais comme il faisoit semblant d'estre amoureux d'elle, il creût qu'il faloit luy respondre en termes un peu ambigus, quoy qu'il eust pourtant dessein de faire ce qu'il pourroit pour delivrer Sitalce. Et comme il vouloit qu'elle peust penser qu'il estoit effectivement son Aman, tafin qu'estant trompée la premiere, les autres le fussent aussi ; il luy dit avec beaucoup d'adresse, que l'envie de voir Sitalce delivré, l'aveugloit, en voulant qu'on fist des propositions pour luy qui luy seroient honteuses : car enfin, dit-il, si on sçavoit que vous offrez tant de choses, pour faire qu'on donne plus d'un Prisonnier pour sa liberté, on pourroit croire qu'on ne l'estimeroit pas assez dans son Parti : C'est pourquoy il faut un peu mieux mesnager sa gloire, et donner temps à Aryante de s'aviser : la response qu'il a donnée n'estant pas si claire, qu'il n'y ait lieu de renvoyer une seconde fois vers luy, sans faire de propositions nouvelles : ainsi Madame, donnez vous quelque patience, et laissez au temps à faire reüssir un dessein, qui se ruineroit peut-estre en le precipitant. Voila donc Seigneur, quelle fut la responce d Agathyrse : qui en effet estant bien aise d'avoir un pretexte de renvoyer à Issedon, pour sçavoir tousjours des nouvelles d'Elybesis, et pour y faire publier qu'il estoit amoureux de Noromate, obligea Spargapyse d'y renvoyer une seconde fois : de sorte que Noromate escrivit à Sitalce, tout ce qu'Agathyrse luy avoit dit. Adonacris de son costé, respondit aussi à Argyrispe : et luy manda qu'elle se gardast bien d'offrir pour luy tout ce qu'elle luy mandoit : parce qu'en cas qu'on ne l'eschangeast point, il avoit une voye assurée de recouvrer sa liberté, qu'il ne pouvoit luy escrire. Cependant, durant que cette Negociation qui avoit tant d'obstacles secrets se faisoit, Adonacris cherchoit avec un foin extréme les occasions de voir et de parler à Noromate ; qui de son costé le fuyoit autant qu'elle pouvoit, quoy qu'elle l'aimast tendrement. Mais lors que le hazard tout seul faisoit qu'il se trouvoit aupres d'elle, et qu'elle pouvoit croire qu'Adonacris ne la pouvoit soubçonner de luy avoir voulu donner occasion de l'entretenir, elle ne pouvoit s'empescher d'en avoir de la joye, et de trouver baucoup de douceur à l'entendre parler. Cette douceur n'estoit pourtant pas tout à fait sans amertume : car elle aportoit un si grand foin à ne luy dire rien de trop obligeant, que la contrainte qu'elle se faisoit, de condamner tous les premiers sentimens de son coeur qui, luy estoient tousjours favorables, ne luy donnoit pas peu de peine. En effet, elle craignoit si fort qu'on ne vinst à sçavoir qu'il l'avoit aimée, et qu'il l'aimoit encore, que de peur que cela n'arrivast, elle le contredisoit bien souvent aux choses les plus justes : et s'il disputoit quelquefois contre quelqu'un, elle se rangeoit du party de celuy qui luy estoit opposé, tant cette vertueuse Personne s'observoit soigneusement, et prenoit toutes les precautions qu'il faloit prendre, pour conserver sa reputation.

Conversation sur la réputation, puis sur le libertinage

Adonacris connoissoit pourtant bien toutes les fois qu'elle paroissoit luy estre contraire, qu'elle ne le faisoit pas par haine : neantmoins comme la trop grande prudence de Noromate le privoit de cent plaisirs innocens, en le privant de sa conversation particuliere, il se mit un jour à disputer contre Eliorante en presence de Noromate, sur un sujet qui avoit indirectement quelque rapport à l'avanture qui l'affligeoit. Il faut donc que vous sçachiez qu'il y avoit alors deux Dames à Typanis, dont la vertu et la reputation estoient tres differentes : car il y en avoit une qui se nommoit Menopée, qui avoit une passion tres violente dans le coeur, et une galanterie secrette avec un fort honneste homme : mais elle vivoit pourtant avec tant de prudence, tant de retenuë, et tant de modestie, qu'à la reserve d'un tres petit nombre de Personnes qui sçavoient la verité, tout le monde croyoit que Menopée estoit la plus vertueuse Femme de la Terre, et la moins capable d'avoir une intelligence galante avec quelqu'un : et il y en avoit une autre nommée Orique, dont la vertu estoit la plus solide que personne aura jamais, qui estoit pourtant fort exposée à la médisance, parce qu'elle s'estoit mis dans la fantaisie qu'il suffisoit d'estre vertueuse, sans se mettre en peine de se contraindre pour faire paroistre sa vertu. De sorte que ne prenant garde qu'à faire que nulle de ses actions ne fust essentiellement criminelle ; et ne se souciant pas de sauver toutes les aparences, quoy que ce ne soit que sur cela que le general du monde juge, et de ce qu'il voit, et de ce qu'il ne voit pas ; elle en estoit venuë au point de donner tant de prise sur sa reputation à la médisance et à l'envie, qu'à la reserve de ceux qui connoissoient le fond de son ame, comme ils se connoissoient eux mesmes, toute la Ville croyoit que des Gens qui n'estoient effectivement que ses Amis, estoient ses Amants, et mesmes ses Amants favorisez : ainsi celle qui faisoit galanterie passoit pour severe, et pour vertueuse, et celle qui estoit vertueuse, passoit pour estre capable de faire beaucoup de choses contraires à la vertu. Estant donc venu à propos de parler de ces deux Personnes que si peu de Gens connoissoient bien, un jour qu'Eliorante, Noromate, et Adonacris estoient ensemble, et qu'Agathyrse y vint aussi ; Noromate se mit à blasmer cette Dame vertueuse qui se fioit trop à sa vertu, et qui ne songeoit pas assez à observer toutes ses actions. Je n'eusse jamais creû, dit alors Adonacris en souriant, que la belle Noromate ayant à prendre Parti entre deux Personnes, dont l'une se contente de paroistre vertueuse sans l'estre, et une autre qui l'est effectivement, elle eust esté de celuy de celle qui ne l'est pas. Je ne suis pas du Parti de celle qui n'a point de vertu, repliqua Noromate, mais je suis contre celle qui en a, et qui ne se soucie pas de le faire paroistre. Car enfin si une femme n'aime sa reputation, je ne suis pas satisfaite de sa vertu : et je ne sçay mesme, si on luy peut veritablemens donner le nom de vertueuse. Joint que selon mon opinion, il est assez dangereux de mettre son esprit au dessus de tout ce qu'on peut penser et dire à son desavantage : car encore qu'on ne doive pas estre vertueuse seulement parce qu'on en fera loüée, et qu'il le faudroit tousjours estre quand mesme on ne le devroit pas croire ; je ne laisse pas de soustenir, que si on ne l'est point, il faut du moins tascher de le paroistre : jugez donc si l'estant effectivement, on n'est pas obligé de faire voir qu'on l'est, quand on a l'avantage de l'estre. Pour moy, reprit Adonacris, je suis persuadé qu'il doit suffire de sçavoir qu'on ne fait rien qui choque la vertu, sans se mettre si scrupuleusement en peine, d'oster toutes fortes de pretextes à la medisance : car puis qu'on accuse bien souvent d'hipocrisie, ceux qu'on voit assister à nos Sacrifices avec une assiduité extraordinaire, il faut conclurre qu'il est impossible d'empescher les médisans de médire quand ils en ont envie : et qu'ainsi ne pouvant jamais leur oster toute forte de sujets de parler selon leur malice, il est fort injuste d'aller contraindre toute sa vie de peur qu'ils ne parlent : et il est beaucoup plus à propos de se mettre l'esprit au dessus de ce qu'ils peuvent dire, que d'aller estre continuellement en garde pour les empescher de trouver à dire à nos actions. En mon particulier, dit alors Agathyrse, je trouve qu'Adonacris a raison : car de penser pouvoir venir à bout d'agir de façon qu'on ne puisse jamais trouver à reprendre à ce que l'on fait, c'est vouloir faire une chose impossible : en effet nous voyons tous les jours une mesme action estre loüée, ou blasmée, selon les gens qui en parlent : et pour justifier ce qu'a dit Adonacris, j'appelle effectivement bien souvent hipocrisie, ce que d'autres appellent pieté. Vous n'en faites pas mieux, interrompit Noromate, et cela n'empesche pas qu'on ne doive songer a sauver les apparences autant qu'on peut ; et à tascher de faire que tout le monde sçache ce que l'on est, quand on n'a point de mauvaises habitudes à cacher. Vostre opinion me semble si raisonnable, luy repliqua Eliorante, que je ne croy pas qu'on la puisse contredire. Je la contredis pourtant, reprit Agathyrse, car à dire la verité, je ne sçache rien de plus indigne d'une ame heroique, que d'estre capable d'avoir foin de faire que tout le monde sçache le bien qu'on fait. Cependant selon vos sentimens, il faut qu'un homme ne face jamais nulle grande action sans tesmoins ; qu'il ne soit jamais liberal qu'en public ; et qu'il face tout le bien dont il est capable, seulement afin qu'on le sçache, et qu'on en parle. Nullement, reprit Noromate, et vous expliquez mal mes paroles : comment les faut il donc expliquer ? repliqua-t'il : il faut respondit elle, pour m'entendre parfaitement, comprendre que je ne veux pas qu'on ait generalement le dessein de faire qu'on sçache tout le bien qu'on fait : mais ce que je veux est, que dans les choses d'où dépend la reputation, on ne face jamais rien qui puisse donner lieu de la noircir. Par exemple, je veux qu'un homme regle sa vie de façon, qu'on ne puisse pas penser qu'il n'a point de coeur : je veux aussi qu'une femme vive avec tant de prudence, qu'on ne puisse pas soupçonner qu'elle ne soit pas vertueuse : et je veux enfin que ne se contentant pas simplement de l'estre, elle songe à esviter toutes les choses qui pourroient faire croire qu'elle ne le seroit pas, quelques divertissantes, et quelques innocentes qu'elles puissent estre. Ha Madame, s'escria Adonacris, vous establissez là une regle bien severe ! car enfin toute la douceur de la vie, ne consiste presques qu'en ces fortes de choses indifferentes, qu'on peut bien ou mal expliquer, selon l'humeur dont on est. Je l'advouë, dit elle, mais puis qu'on ne les peut faire sans exposer sa reputation, je soutiens que la douleur de l'avoir perdue est infiniment plus grande, que le plaisir de faire toutes ces choses indifferentes ne peut estre grand. Mais si vous faisiez ce que vous dittes, reprit plaisamment Agathyrse, vous ne feriez rien en toute vostre vie qu'estre seule dans vostre Chambre : encore ne sçay-je si une si grande retraite ne donneroit pas encore lieu à la médisance : car on pourroit dire que vous ne vivriez ainsi que parce que Sitalce seroit jaloux. Il est vray, dit-elle en soûriant ; mais on ne diroit du moins pas que je luy donnerois sujet de jalousie. De sorte, adjousta Agathyrse, que selon vous il faut qu'une Dame esvite soigneusement d'avoir nulle conversation particuliere avec des hommes qu'on peut penser qui l'aiment ; il faut qu'elle ne se promene jamais qu'avec cent Femmes à la fois ; il faut encore quand elle est dans un Jardin qu'elle soit tousjours dans les grandes Allées avec le gros de la Compagnie ; et qu'elle ne tourne ny à droit, ny à gauche, pour aller entretenir un quart d'heure quelqu'un de ses Amis. Il faut mesme sans doute qu'elle parle tousjours tout haut, et qu'elle ne parle encore que de la beauté du temps, et de la fraischeur de l'ombre, de peur qu'on ne s'imagine qu'elle parle d'amour. Il faut aussi assurément qu'elle parle plus aux Gens qu'elle haït, qu'aux Gens qu'elle aime, de peur qu'on n'en médise : et je ne doute nullement que vous ne veüilliez aussi que cette Dame si soigneuse de sa reputation vive sans Amies, aussi bien que sans Amis, de crainte qu'on ne die que ce sont ses Confidentes et ses Amans. Je ne veux rien de tout ce que vous dittes, repliqua-t'elle, car je veux qu'on ait des Amis, et des Amies : mais je veux qu'une Femme vive de façon, qu'on ne puisse raisonnablement l'accuser d'avoir des Amans favorisez : et c'est pour cela que je veux que dés qu'une Dame sçait qu'on dit par le monde qu'un homme est amoureux d'elle ; qu'elle occupe tout son esprit, non seulement à ne faire, et à ne dire rien dont il puisse tirer avantage ; mais encore à vivre avec tant de retenuë, qu'on ne puisse pas soubçonner qu'elle luy soit favorable. Car enfin je pose pour fondement, que dés qu'on dit qu'un homme est amoureux d'une Femme, on a disposition à dire qu'il en est aimé, pour peu qu'on voye d'aparence de le penser : et pour moy qui suis la moins médisante Personne de la Terre, j'advouë que je ne puis sçavoir qu'un Amant ait eu une longue Audience de sa Maistresse, sans croire qu'il ne luy parloit, ny de Guerre, ny d'affaires d'Estat. De sorte que je conclus qu'estant fort aisé de se faire un grand tort pour un fort petit plaisir, il ne s'y faut jamais exposer. Car pour me servir de l'exemple de la belle Orique, qui est cause de nostre dispute ; tout le monde sçait qu'on a horriblement médit d'une conversation particuliere qu'elle eut avec un fort honneste homme dans un Jardin, où ils s'estoient donné assignation : cependant je sçay d'une certitude infaillible, que cét homme n'employa tout le temps qu'il fut avec elle, qu'à luy raconter une passion qu'il avoit dans l'ame, pour une Fille qui est aupres de Thomiris. Jugez donc si quelque agreable que fust ce recit, le plaisir qu'elle en eut meritoit qu'elle exposast sa reputation, en passant une apresdisnée toute entiere avec un homme qu'on s'estoit mis dans la fantaisie, qui avoit quelques sentimens tendres pour elle. J'advouë, dit alors Adonacris, que puis que cét homme n'estoit point aimé d'Orique, et qu'il n'avoit à luy dire que des choses dont elle n'avoit que faire, elle eust mieux fait de ne luy donner pas une assignation, qui à ce que j'ay oüy dire, avoit toutes les marques d'une assignation criminelle : mais je dis en mesme temps, que lors qu'une Femme estime un honme d'une maniere un peu particuliere, qu'il y a de la foiblesse à se priver du plaisir de luy parler en secret, parce que peut-estre on en parlera, et qu'il luy doit suffire de sçavoir qu'elle ne fait rien contre la vertu : puis qu'il est vray que si elle aime fortement, le plaisir d'entretenir en liberté la Personne pour qui elle a de l'affection, surpassera de beaucoup le dépit qu'elle aura, lors qu'elle sçaura qu'on en aura dit quelque chose. On diroit à vous entendre parler, repliqua Noromate, que vous n'avez jamais aimé la gloire : et que vous ne comprenez pas quelle doit estre la douleur de ceux qui sçavent qu'on les deshonnore dans le monde, et qu'on les deshonnore avec injustice. Cependant il est certain qu'il n'y a rien de si dur à souffrir que la médisance, qui s'attaque directement à l'honneur : car pour celle qui n'en veut qu'à l'esprit, et à la beauté, je suis la Personne de toute la Terre, qui en suis la moins touchée. En effet, on peut dire que je suis stupide, et que je suis laide, sans que je m'en fasche : mais on ne pourroit m'accuser de faire galanterie, et d'estre coquette, sans m'affliger sensiblement : c'est pour quoy je trouve qu'il vaut bien mieux me contraindre en mille petites choses indifferentes, que de m'exposer à estre le sujet d'une raillerie outrageante. De sorte, Agathyrse, que pour vivre à vostre mode, quand on fait une chose, il faut penser, qu'en pensera-t'on ; qu'en peut-on dire ; quelle consequence en peut on tirer ? mes Amis, et mes Ennemis en feront-ils esgalement satisfaits ? ceux qui l'entendront dire, et qui le diront apres à d'autres, ne le diront-ils point de quelque maniere qu'on puisse mal expliquer ? et ce que je seray enfin, ne peut-il point servir de matiere à quelque imposture ? Vous exagerez cela d'une si plaisante façon, reprit Noromate en riant, qu'il est aisé de comprendre que vous ne vous contraignez guere : et que quand vous faites quelque chose, vous ne songez qu'à vous satisfaire, sans penser à satisfaire les autres. Comme les autres ne songent guere à me contenter, repliqua-t'il, il est vray que je n'embarasse guere mon esprit de ce qui les contente : car enfin excepté l'interest de la Personne que j'aime, ou celuy de mes Amis, qui m'est tousjours plus cher que le mien, ny ceux qui sont au dessous de moy, ny ceux qui sont au dessus ne m'empeschent pas de faire tout ce que je veux, quand il me paroist honneste. Aussi bien est-ce une folie d'entreprendre de pouvoir agir selon la fantaisie de tous ceux qui nous connoissent : en effet les Gens de la Cour, et les Gens de la Ville, voyent pour l'ordinaire les choses d'une maniere differente : les jeunes en sont autant : les melancoliques et les enjoüez ne sont pas d'une mesme opinion, ceux qu'on appelle libertins, et les Gens de pieté pensent des choses toutes contraires ; les Femmes qui sont belles et les Femmes qui sont laides, ont aussi tres souvent des sentiment fort esloignez les uns des autres : de sorte que qui voudroit contenter tant de Personnes à la fois. s'exposeroit sans doute a passer fort mal son temps. En mon particulier, reprit Noromate, je le passerois encore bien plus mal, si toutes ces Personnes dont vous parlez, s'unissoient pour dêchirer ma reputation, comme elle seroient sans doute, si je leur en fournissois le sujet : estant certain qu'il y a je ne sçay quelle malignité qui regne dans l'esprit de tout le monde en general, qui fait qu'on est tousjours tout prest à expliquer en mal, toutes les choses qui sont capables de recevoir une explication de cette nature. Mais quand il seroit vray, repliqua Adonacris, qu'une entre-veuë particuliere pourroit estre mal expliquée par quelqu'un quel mal vous fait ce qui se dit hors de vostre presence, et ce qu'on ne vous dit jamais à vous mesme ? Quand je n'aurois autre desplaisir, repliqua-t'elle, que celuy de croire qu'on dit tousjours tout le mal qu'on peut dire, et que celuy de penser qu'on pourroit dire de moy ce que j'ay oüy dire de tant d'autres, j'en aurois tousjours assez pour troubler le plaisir que me donneroit la presence de la Personne du monde que j'aimerois le mieux. Et puis, adjousta Eliorante, je suis persuadée qu'il n'y a point de médisance qu'on puisse faire de nous, que nous ne sçachions, ou par nos Ennemis ; ou par nos veritables Amis ; ou par certaines Amies qui ne nous disent pas tant le mal qu'on dit de nous pour nous en advertir, que pour avoir la satisfaction de nous l'aprendre. Mais apres tout, dit Agathyrse, vivons nous pour les autres, et ne vivons nous pas pour nous mesme ; et si cela est, pourquoy ne nous contentons nous pas du tesmognage secret de nostre propre conscience, sans nous tourmenter de ce que mille Gens que nous n'aimons point ; que nous n'estimons point ; et que nous ne connoissons point ; en pensent, ou en peuvent penser ? C'est parce que nous vivons pour nous mesme, repliqua Noromate, qu'il faut vivre comme je l'entens : car enfin je ne trouve rien de plus estrange que de vouloir perdre sa reputation sans sujet : et de l'humeur dont je pardonnerois plus volontiers le manquement de conduite à une Personne dont les moeurs seroient effectivement desreglées, que je ne le pardonne à une Personne qui a de la vertu. En effet je ne conçoy point pourquoy on veut si mal ménager sa reputation, lors qu'on sçait qu'on merite de l'avoir bonne : et pourquoy on ne veut pas se donner la peine de sauver toutes les apparences, puis qu'il est si aisé de le faire, et qu'il est si dangereux de ne le faire pas. Quand vous les aurez toutes sauvées, repliqua Agathyrse, vous ne ferez pas encore à couvert de la medisance : car puis que nous sçavons par experience, que Menopée qui paroist si vertueuse ne l'est pas, je diray si je le veux, que tout ce que vous faites n'est que déguisement : et que je sçay des choses qui démentent toutes vos actions. Quand j'auray fait tout ce que j'auray pû, reprit-elle, je n'auray rien à me reprocher du moins auray-je tousjours l'advantage de ne m'estre pas exposée à mille perils, où celle qui se sont mis l'esprit au dessus de tout ce qu'on peut dire et penser s'exposent. Car enfin, quand on a perdu cette honneste et scrupuleuse honte, qui fait trouver de la difficulté aux choses les plus innocentes, lors qu'on ne les peut sans mistere, et sans secret ; il est sans doute bien plus aisé de passer d'une assignation d'amitié, à une assignation d'amour, que lors qu'on a peur seulement de la moindre aparence du crime. En effet on peut dire qu'on est desja accoustumé à une des plus difficiles choses du monde : qui est de ne garder plus nulle bien-seance, et de se mettre au dessus des Loix ordinaires de la societé : de sorte que passant insensiblement d'une mauvaise habitude à une autre, on vient à ne se soucier plus de rien que de ce qui plaist. Si bien que comme il n'arrive pas tousjours, que ce qui plaist soit permis : il arrive quelques fois, qu'apres s'estre mis au dessus de ce que pensent les autres, on se met en suitte au dessus de ce qu'on pense soy mesme : et que sans considerer si ce qu'on fait est innocent ou criminel, on fait seulement ce qu'on veut faire, sans en aprehender les suittes. Du moins, ay-je tousjours à vous dire, reprit Agathyrse, que vous aurez mal mesnagé tous les momens de vostre vie, puis que vous l'aurez passée en contrainte. L'exemple de Menopée, et celuy d'Orique, adjousta-t'il, vous le montrent clairement : puis qu'encore que Menopée aime et soit aimée ; et que par consequent elle ait tout ce qu'il faut pour estre la plus heureuse Personne de la Terre, et de quoy joüir de tous les plaisirs imaginables ; cette belle retenuë dont elle s'est servie pour cacher l'intelligence qu'elle a avec son Amant, luy fait tout les jours mille maux. En effet elle n'ose ny regarder, ny parler à celuy qu'elle aime, qu'avec des precautions insuportables : et je suis asseuré que de la maniere dont elle vit, de mille heures, elle n'en passe pas une tout à fait agreablement. Au contraire Menopée, quoy que sans amour, et sans attachement particulier, mene la plus douce vie du monde : seulement parce qu'elle fait ce qu'elle veut faire, sans se contraindre. Si vous aimez plus la liberté que la gloire, reprit Noromate, vous avez raison de dire ce que vous dittes : mais pour moy qui aime plus la gloire que la liberté, je n'ay pas tort de parler comme je fais : et de soustenir fortement qu'une Femme qui ne se soucie point de sa reputation, et qui se contente de sa propre estime, sans se soucier de celle des autres, est bien plus exposée à pouvoir faire des choses contre la vertu, qu'une autre qui aimera la gloire de la maniere que je l'entens. Car apres tout, comme il n'y a point d'homme qui de son bon gré se mette en estat de pouvoir estre soubçonné d'avoir fait un vol, ou un assassinat ; je veux aussi qu'une Femme ne se mette pas en estat qu'on puisse croire qu'elle favorise un Amant, lors qu'elle est en condition de ne le pouvoir faire sans se des honnorer. Enfin, dit Agathyrse, vous voulez que nos Dames soient plus severes que quelques-unes de nos Deesses, car. . . . . . Je veux principalement (interrompit Noromate, sans luy donner loisir de continuer de parler) que vous ne me disiez jamais rien contre le respect que l'on doit aux Dieux : et que vous perdiez s'il est possible cette mauvaise coustume d'employer tousjours le nom de quelqu'une de nos Divinitez, lors qu'il s'agit seulement d'assurer quelque nouvelle de Bagatelle. Car si vous croyez que nos Dieux soient ce que nous les croyons, vous faites une prophanation terrible ; et si vous ne le croyez point, je ne voy pas que ce soit assurer fort affirmativement une chose, que de jurer par leur nom qu'elle est veritable : et j'aimerois mieux jurer par Agathyrse, et par Eliorante, poursuivit elle en soûriant, que par Mars, et par Hercule, si j'estois de l'opinion de la plus grande partie de la jeunesse de la Cour, qui croit à peine qu'ils ayent esté des hommes, bien loin de croire qu'ils soient des Dieux. A ce que je voy (reprit Agathyrse se soûriant à son tour) vous me croyez un libertin déterminé : nullement, repliqua-t'elle, car si je vous le croyois, vous ne feriez pas de mes Amis. Mais je vous accuse aveque raison, de vous laisser aller à la mauvaise coustume de ceux qui ne parlent pas tousjours serieusement, ny respectueusement des choses de nostre Religion : et qui parce qu'elle choque leur raison, ne peuvent s'assujetir à l'opinion generale, et veulent se faire un chemin particulier. C'est pourtant selon moy un mauvais raisonnement, que de dire qu'il ne faut croire que ce qu'on peut comprendre : puis qu'il est vray qu'il y a mille choses en la Nature qui sont effectivement, et que nous ne comprenons pas. En effet, j'ay oüy dire que Cresus a parmy ses Tresors, une Pierre qui rend ceux qui la portent invisibles : y a-t'il donc plus de difficulté à croire ce qu'on nous dit de la puissance de nos Dieux, que ce qu'on nous raconte de la vertu de cette merveilleuse Heliotrope ? Cependant quoy que pour l'ordinaire ceux qui raillent des choses les plus dignes de respect, ne sçachent qu'imparfaitement ce qui durcit la gresle, et ce qui blanchit la, neige, dont nos Montagnes sont couvertes ; et qu'ils ne sçachent point du tout, ce qu'est ce terrible vent qui desracine si souvent les plus grands et les plus vieux Arbres de nostre Païs (quoy qu'il les touche, et les renverse eux mesmes quelquefois) ils pretendent insolemment penetrer dans les Abismes de l'Eternité ; reformer les Religions les mieux establies ; et renverser par leurs caprices, tous les Temples, et tout les Autels du Monde : et tout cela parce que dés qu'on ne croit point qu'il y ait des Dieux, on croit que tout ce qui plaist est permis. Mais pour vous Agathyrse, adjousta Noromate, dont les moeurs sont innocentes, et vertueuses ; et qui n'avez que faire de vous persuader que les Dieux ne punissent, ny ne recompensent, afin de vivre aveque plus de liberté, je vous conseille comme vostre Amie, de ne vous laisser pas emporter au mauvais usage du monde. Vostre zele est si eloquent, reprit Agathyrse, que je ne luy sçaurois resister : et je vous promets, charmante Noromate, que je m'en vay faire tout ce que je pourray, pour croire que Mars est jaloux ; que Vulcan est boiteux ; et que Venus les trompe tous deux esgallement ou que si je ne le puis, je n'en parleray point du tout.

Nouvelle entrevue d'Adonacris et de Noromate

Comme Agathyrse disoit cela, le jeune Spargapyse entra ; qui rompit cette conversation, et qui empescha Noromate de respondre à Agathyrse : Mais comme il ne fut pas long temps chez Eliorante, il emmena Agathyrse aveque luy lors qu'il sortit : et la Fortune fut si favorable à Adonacris, que quelqu'un ayant eu à parler d'affaires à Eliorante, elle entra dans son Cabinet, et pria Noromate comme son Amie particuliere, d'entretenir Adonacris, jusques à ce qu'elle revinst. D'abord Noromate luy dit qu'elle la suplioit de l'en dispenser, parce qu'il faloit qu'elle s'en allast : mais elle dit cela d'une maniere si peu affirmative, qu'Eliorante ne conçevant pas qu'elle eust de raison effective de s'en aller si tost, luy dit obligeamment avec toute la liberté de leur amitié, qu'elle ne luy vouloit point dire adieu : et que si elle ne la trouvoit encore avec Adonacris lors qu'elle sortiroit de son Cabinet, elle auroit une querelle. De sorte que Noromate qui ne se fust pas separée d'Adonacris sans douleur, n'eut pas la force de resister à Eliorante : qui sans attendre sa responce entra dans son Cabinet, et la laissa seule avec son Amant. Mais à peine Eliorante les eut elle laissez, qu'Adonacris prenant la parole ; je m'estonne Madame, luy dit-elle en souriant, que vous ne vous exposez plustost à avoir une querelle avec Eliorante, qu'à demeurer avec un homme qui vous adore. Je le serois sans doute (luy respondit-elle, en rougissant, et en souriant tout ensemble) si je ne craignois qu'Eliorante ne devinast, ce qui m'obligeroit à vous quitter : et qu'elle n'en pensast plus que je ne veux qu'elle en pense. Ha Madame, s'escria Adonacris, tant que le soin que vous avez de vostre gloire, ne vous obligera qu'à faire des choses de cette nature, je n'en murmureray pas ! mais Madame (adjousta-t'il, en prenant un visage plus serieux) pour ne perdre pas des momens qui me font si chers ; et pour parler plus serieusement ; pourquoy vous obstinez vous à vouloir me bannir en me delivrant ? Sitalce vous verra toute sa vie, et je ne vous verray peut-estre jamais, dés que vous m'aurez delivré. Souffrez donc une chose que la Fortune a faite sans vostre consentement : car aussi bien Madame, ne me delivrerez vous pas si facilement que vous le pensez. Faites donc je vous en conjure, que le temps que je feray aupres de vous, ne soit plus employé à me pleindre de vostre rigueur : je ne veux que vous voir et vous parler, sans estre entendu que de vous : ne me respondez pas mesme si vous le voulez : et pour me contraindre autant que je le puis, souffrez, comme je vous l'ay ce me semble desja dit une fois, que je vous die que je vous ay aimée, sans vous dire que je vous aime. Puis que je vous puis entretenir aujourd'huy, luy dit-elle, sans me pouvoir reprocher de vous en avoir donné l'occasion, je veux bi ? vous l'accorder ; mais Adonacris ce sera pour vous dire tousjours la mesme chose : et pour vous assurer que puis que je ne puis vous bannir de mon coeur, je feray ce que je pourray pour vous bannir de Typanis. comme j'espere que la Fortune me sera plus favorable que reprit Adonacris, et qu'elle ne m'en bannira pas si tost, je veux bien que vous continuyez de soliciter pour la liberté de Sitalce, et par consequent pour la mienne : mais ce que je vous demande Madame, et ce que je vous demande avec ardeur, est que vous enduriez que durant que je seray icy, je vous voye, et je vous parle le plus souvent que je pourray. Je ne l'endure que trop, luy dit-elle, et si vous sçaviez les reproches que je me fais l'indulgence que j'ay pour vous. Ha Madame, interronpit Adonacris, qu'appelleriez vous rigueur, si vous appellez indulgence, vostre façon d'agir aveque moy ? Puis que je souffre que vous vous pleigniez, repliqua-t'elle, je fais sans doute plus que je ne dois car enfin Adonacris, cette affection qui pouvoit estre innocente à Issedon, est devenuë criminelle à Typanis : et sans que mon coeur ait changé de sentimens, je suis plus coupable que je n'estois : et je puis dire que je suis plus criminelle en souffrant que vous m'aimiez, que je ne l'estois alors en vous aimant. Aussi ay-je le dessein, adjousta-t'elle en soûpirant, de vous conjurer de ne le faire plus : mais je ne sçay Adonacris, si j'auray la force de l'excuter. Comme il alloit respondre, Eliorante revint : qui rendit autant de graces à Noromate, de ce qu'elle ne s'en estoit pas allée, qu'Adonacris luy en eust deû rendre, de ce qu'elle l'avoit retenuë, s'il eust osé le faire. Il est vray que le chagrin qu'il avoit de ce qu'elle estoit revenuë trop tost, diminua quelque chose de l'office qu'elle luy avoit rendu sans y penser : et que s'il eut envie de la remercier, il eut aussi envie de se pleindre.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : découverte de la correspondance de Noromate et d'Adonacris

L'ouverture de la cassette

Mais Seigneur, durant que ces choses se passoient à Typanis, il en arriva d'autres à Issedon, qui changerent bien la face des affaires : car enfin il faut que vous sçachiez, que lors qu'Adonacris fut fait prisonnier, il creût comme je vous l'ay desja dit, que tout son Bagage avoit esté pillé par les Soldats : de sorte qu'encore qu'il fust tres affligé d'avoir perdu les Lettres qu'il avoit de sa chere Noromate, qui estoient parmy les choses qui luy estoient les plus precieuses, il espera du moins qu'elles seroient perduës pour le reste du monde comme pour luy : et que ceux qui auroient pillé son Bagage, ne s'estant pas amusez à conserver une chose qui ne les pouvoit enrichir, les auroient ou rompuës, ou bruslées : et qu'ainsi si elles ne luy pouvoient plus servir à consoler, elles ne luy pourroient du moins jamais nuire. Mais la Fortune qui n'estoit pas lasse de le presecuter, en disposa autrement et fit que malheureusement pour luy, un Escuyer qu'il avoit, qui estoit tres affectionné à son service, voyant la déroute de l'Armée, et la perte du Bagage assurée, se resolut de tascher de mettre ce qu'il sçavoit que son Maistre avoit de plus precieux en seureté : de sorte qu'executant son dessein, il sauva un des Chariots de son Bagage, en faisant semblant d'estre de l'autre Party. Cependant dés que la nuit fut venuë, il se tira d'avec les ennemis : mais estant tombé malade à extremité, au lieu où il fut coucher, les Habitans du Village volerent durant sa maladie tout ce qu'il y avoit de considerable parmy ce qu'il avoit sauvé, et ne luy laiserent qu'une petite Cassette de Peau de Serpent, qui estoit belle sans estre riche, dans quoy estoient les Lettres de Noromate. Si bien que cét Escuyer apres avoir esté tres malade, et estre guery, creût comme il estoit beaucoup plus prés d'Issedon que de Typanis, qu'il estoit à propos qu'il allast demander à Argyrispe ce qu'elle vouloir qu'il fist : afin qu'il sçeust s'il devoit aller retrouver son Maistre, qu'il avoit sçeu qui estoit prisonnier, et si elle n'avoit rien d'important à luy faire sçavoir. De sorte qu'executant un dessein, qui en effet estoit. raisonnable, il retourna à Issedon : mais pour faire voir sa fidellité à Argyrispe, il luy reporta cette Cassette qu'on luy avoit laissée, sans sçavoir ce qui estoit dedans : car il est à croire que ceux qui avoient desrobé tout ce que cét Escuyer avoit sauvé du Bagage de son Maistre, l'ayant trouvée trop petite, et trop legere, pour croire qu'il y eust rien de fort riche ; ne l'avoient pas ouverte, et l'avoient laissée, ou oubliée, comme une chose qui né leur pouvoit estre utile. Mais enfin Seigneur comme il est fort nature, à toutes les Personnes qui sont d'un temperamment jaloux, d'avoir une curiosité universelle, quoy qu'elles n'ayent aucun sujet particulier de jalouse : Argyrispe avoit une inclination naturelle à ouvrir toutes les Lettres qui luy passoient par les mains : et à chercher tousjours sans sçavoir quoy. En effet j'ay oüy dire à une de ses Amies, qu'elle ne pouvoit se trouver seule dans une Chambre, lors qu'elle alloit pour faire quelque visite, qu'elle ne regardast les Lettres qu'elle voyoit sur la Table, ou qu'elle n'eust du moins envie de les voir : sa curiosité alloit mesme si loin, qu'elle n'y pouvoit seulement voir une Boiste sans l'ouvrir, ny voir un Cabinet ouvert sans y regarder curieusement, Il vous est donc aisé de juger qu'Argyrispe estant de l'humeur que je vous la dépeins, ne pût voir cette Cassette sans l'ouvrir : mais Seigneur, le mal fut que lors que cét Escuyer la luy reporta, Sitalce que je vous ay dit qui la voyoit souvent, estoit alors avec elle. Si bien que comme de son naturel elle estoit fort impatiente, elle fit ouvrir cette Cassette en sa presence : mais celuy qu'elle employa pour l'ouvrir, ne le pouvant faire sans violence, il arriva qu'elle s'ouvrit tout d'un coup, lors qu'il n'y pensoit pas : et qu'elle s'ouvrit si brusquement, que toutes les Lettres de Noromate s'éparpillerent en tombant : de sorte qu'en estant tombé malheureusement une sur Sitalce, il la prit pour la rendre à Argyrispe, sans penser d'abord quelle fust de sa Femme. Mais lors que pour la luy rendre plus respectueusement, il fit comme s'il eust voulu baiser cette Lettre, et qu'il vint à jetter les yeux sur la suscription qui estoit encore malheureusement tournée vers luy, il fut estrangement surpris de reconnoistre 1, 'escriture de Noromate : et il le fut de telle forte, que changeant le dessein qu'il avoit eu de la rendre à Argyrispe, lors qu'il pensoit n'y avoir nul interest, il prit celuy de la voir, quoy qu'il ne sçeust pas trop bien sur quel pretexte il le pourroit faire. Il est vray qu'il ne fut pas en la peine de le chercher : car comme Argyrispe avoit ramassé toutes les autres Lettres, elle en avoit reconnu l'escriture : et elle l'avoit d'autant plus facilement reconnuë, qu'il n'y avoit pas long temps qu'elle avoit reçeu la responce que Noromate avoit faite à la Lettre qu'elle luy avoit escrite. Si bien qu'estant fort surprise de ce qu'elle voyoit ; et la jalousie s'emparant de son coeur, un moment apres que la curiosité s'en fut emparée : je n'avois jamais sçeu, dit elle à Sitalce qu'il y eust eu un commerce assez estroit, entre Noromate, et Adonacris, pour s'escrire tant de Lettres : mais je m'imagine, adjousta-t'elle en le regardant, que vous en estes mieux instruit que moy. Sitalce entendant ce que luy disoit Argyrispe, se trouva fort embarrassé, car il ne sçavoit que luy respondre : neantmoins comme il ne pouvoit pas luy cacher que ces Lettres estoient de sa Femme, et qu'il n'osoit aussi dire qu'il eust sçeu ce qu'il n'avoit pas sçeu, parce qu'il ne sçavoit pas en effet ce qu'elles contenoient ; il se resolut de luy advoüer ingenûment, qu'il ne sçavoit non plus qu'elle que Noromate eust escrit à Adonacris. Mais il le luy advoüa avec une agitation de coeur estrange, et sans sçavoir presques ce qu'il pensoit : toutesfois à la fin ces deux Personnes qu'une esgale passion agitoit, convinrent qu'elles liroient chacune une de ces Lettres, pour voir de quelle nature elles estoient. Car enfin, dit Argyrispe à Sitalce, il est juste, puis que ces Lettres sont escrites par vostre Femme, que vous les voiyez : et il est equitable aussi, puis qu'elles sont escrites à mon Mary, que je les voye. Mais Seigneur, admirez un peu, je vous en conjure, la bizarrerie du Destin en cette rencontre : et pour le pouvoir faire, il faut que vous sçachiez, qu'encore que toutes les Lettres de Noromate ne fussent que civilles, elles l'estoient pourtant d'une maniere, qui leur donnoit le carractere de Lettres d'amour. De plus, elles n'estoient point dattées : de sorte que Sitalce et Argyrispe ne pouvoient sçavoir precisément si elles estoient escrites devant ou apres leur Mariage. Outre ce que je viens de dire, il estoit encore arrivé malheureusement, qu'Adonacris qui ne vouloit conserver que ce qui pouvoit entretenir l'amour de Noromate dans son coeur, avoit bruslé les deux Lettres qu'il en avoit reçeuës, depuis qu'elle avoit espousé Sitalce, par lesquelles elles luy deffendoit de luy escrire, et luy ordonnoit de ne la voir jamais : ne voulant pas, disoit-il, avoir rien en sa puissance, qui pûst combattre sa passion, ny luy faire voir que Noromate ne luy avoit pas tousjours esté favorable. Si bien Seigneur, que par ce moyen Sitalce et Argyrispe avoient entre leurs mains, tout ce qui pouvoit accuser Noromate : et n'avoient point ce qui l'eust pû justifier. Mais pour en revenir où j'en estois, Argyrispe et Sitalce se mettant donc à lire bas, avec les sentimens que vous pouvez vous imaginer ; la premiere Lettre qu'il leût estoit à peu prés conçeuë en ces termes.

L'ouverture de la cassette

NOROMATE A ADONACRIS.

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Il paroist bien que je ne suis pas si sincere que vous, car je ne voudrois pas que vous pussiez deviner tous mes sentimens, comme vous semblez desirer que je devine tous les vostres. ne pensez pourtant pas que j'en aye qui vous soient desavantageux, ny qui soient aussi trop à vostre avantage : mais c'est que de l'humeur dont je suis, je n'aime pas qu'on ait autant de pouvoir sur moy, que moy mesme. contentez vous donc de celuy que je vous donne : et sans vouloir penetrer dans mes pensees, qu'il vous suffise que je consens, que vous expliquiez toutes mes paroles, de la maniere la plus obligeante que vous les pourrez expliquer.

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NOROMATE.

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Quoy que cette Lettre ne fust à parler veritablement que civile, et galante, elle excita pourtant un si grand trouble dans l'ame de Sitalce, qu'elle y mit tout à la fois de la jalousie, de la haine, et de la fureur. Mais si elle fit un si fascheux effet dans le coeur de Sitalce, celle que leût Argyrispe ne luy causa pas moins de desordre dans l'esprit : et voicy, si ma memoire ne me trompe, ce qu'elle contenoit.

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NOROMATE A ADONACRIS.

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Si je pouvois vous escrire que je consens que vous m'aimiez, sans vous dire tacitement en mesme temps, je vous aime, je le serois sans doute. Mais comme cette permission pourrait estre expliquée de cette forte, je ne vous la donneray point : et toute la grace que vous recevrez de moy, fera que je vous laisserai la liberté de m'aimer, ou de ne m'aimer pas, sans vous le permettre, ny sans vous le deffendre.

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NOROMATE.

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Apres la lecture de cette Lettre, Argyrispe regarda Sitalce : et vit si bien dans ses yeex, que celle qu'il avoit leuë estoit de la naturel de celle qu'elle venoit de lire, qu'elle ne crût pas necessaire de le luy demander. J'ay sçeu depuis par une fille qui estoit à elle, et qui estoit en un coin de sa Chambre, pendant la conversation qu'elle eut avec Sitalce, qu'ils avoient tous deux le visage si changé ; les yeux si pleins de fureur ; et l'ame si troublée ; qu'il estoit aisé de voir qu'ils avoient plus d'une passion dans le coeur. Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous raporter exactement ce qu'ils se dirent, quoy que cette Fille me l'ait raconté : car ce fut une conversation si peu liée, et si pleine de colere, et de fureur, que je ne vous donnerois pas grand plaisir. Cependant ils acheverent de lire toutes les Lettres de Noromate : mais quoy qu'ils n'en trouvassent point de plus engageantes, que les deux que je vous ay recitées, ils ne laisserent pas d'en tirer toutes les consequences les plus fâcheuses. Pour Sitalce, dans la violence de son transport, il disoit à Argyrispe, que connoissant Noromate comme il la connoissoit, il faloit conter toutes ses civilitez, pour de grandes marques d'amour : et Argyrispe disoit aussi à Sitalce, que sçachant quelle estoit la discretion de son Mary, elle estoit bien assurée qu'il avoit bruslé les Lettres les plus obligeantes de Noromate : et qu'il n'avoit gardé que les plus indifferentes. Enfin il y eut des temps, où ils penserent les mesmes choses : il y en eut d'autres aussi où ils se contredirent : et l'excés du dépit qu'ils avoient, et contre Adonacris, et contre Noromate, fit qu'ils en eurent aussi l'un contre l'autre. En effet Argyrispe disoit presques clairement à Sitalce, que sa Femme luy desroboit le coeur de son Mary, parce qu'il n'avoit pas assez de merite pour avoir acquis le sien : et il s'en faloit peu aussi, que Sitalce ne fist entendre à Argyrispe, qu'Adonacris n'aimoit Noromate, que parce qu'il ne la trouvoit pas assez aimable.

Nouvelles et réactions

Neantmoins comme leurs interests estoient esgaux, et qu'ils pouvoient s'entre-servir pour se vanger, apres que leur premiere fureur fut un peu allentie, ils s'unirent pour rendre malheureuses, les deux Personnes qui causoient leur douleur : et ils se trouverent enfin en estat de considerer la difficulté que faisoit Aryante, de faire l'eschange qu'on luy proposoit ; le peu de soin qu'Elybesis aportoit à soliciter la liberté de son Frere ; et le peu de douleur qu'Adonacris luy mesme tesmoignoit par ses Lettres de n'estre pas delivré. De sorte que concluant que c'estoit qu'Adonacris avoit escrit à sa Soeur, qu'il vouloit qu'on ne le delivrast pas ; ils conclurent en suitte, que Noromate sçavoit la chose, et y consentoit : et qu'Adonacris et elle passoient les journées entieres ensemble, à se divertir à leurs despens, et à se moquer de toutes leurs inquietudes, et de tous les foins qu'ils prenoient pour faire que l'eschange se fist. Sitalce en son particulier, ne doutoit nullement que la raison pourquoy Agathyrse n'obligeoit pas Spargapyse à offrir deux Prisonniers au lieu d'un, au Prince Aryante, estoit que sa Femme l'en empeschoit, et n'agissoit pas comme il luy avoit mandé qu'elle agist : et Argyrispe croyoit aussi que lors que son Mary luy avoit mandé qu'elle n'offrist rien pour le delivrer, parce qu'il avoit une voye seure de recouvrer sa liberté ; c'estoit parce qu'en effet il ne vouloit pas qu'on le delivrast. De sorte qu'estant tous deux dans ces sentimens, il n'est point de resolution violente qu'ils ne prissent : mais enfin apres avoir bien examine ce qu'ils avoient à faire, ils conclurent qu'il faloit qu'ils fissent sçavoir à Adonacris, et à Noromate, qu'ils sçavoient leur affection : et qu'ils le leur fissent sçavoir en des termes si forts, que cela les pûst obliger à faire cesser les obstacles qu'ils presuposoient qu'ils mettoient à l'eschange qu'on negocioit : se resolvant apres cela, de pouffer la chose plus loin, quand ils auroient veû l'effet de leurs Lettres. Si bien que comme ce second Envoyé de Spargapyse, estoit prest de repartir d'Issedon, sans avoir rien fait, non plus que la premiere fois, ils escrivirent par luy : mais Seigneur, j'avois oublié de vous dire, que comme cét Envoyé d'Agathyrse, avoit eu un ordre secret de luy, de publier adroitement à Issedon, qu'on disoit à Typanis qu'il estoit amoureux de Noromate, afin qu'Elybesis le pûst sçavoir, il arriva que le pauvre Sitalce le sçeut aussi : si bien que croyant alors que sa Femme avoit deux Amans au lieu d'un, il en fut encore plus malheureux. Mais si cette nouvelle l'affligea, il n'en fut pas autant du Prince Aryante lors qu'il la sçeut : au contraire, il en eut de la joye : et pensant qu'il luy seroit avantageux qu'Elybesis ne l'ignorast point, il fut luy faire une visite exprés pour le luy aprendre. Mais Seigneur, son dessein ne reüssit pas aussi heureusement qu'il l'avoit esperé : car enfin Elybesis ne pût entendre sans douleur, qu'Agathyrse ne l'aimoit plus, et en aimoit une autre. Aryante luy dit mesme la chose d'une maniere si suprenante, que ne pouvant luy cacher ses premiers sentimens, il remarqua aisément que la nouvelle passion d'Agathyrse l'affligeoit : de sorte que ne pouvant s'empescher de luy en tesmoigner quelque chose, si j'en croy vos yeux Madame, luy dit-il, la perte du coeur d'Agathyrse vous afflige autant que si j'avois perdu une Bataille : et que vous eussiez perdu une Couronne. Si mes yeux vous ont monstré de la douleur (reprit adroitement Elybesis en rougissant) ils ont mal expliqué les sentimens de mon esprit : puis qu'il est vray qu'il n'y a que du dépit dans mon ame, où Agathyrse mesme n'a nulle part. Mais je vous advouë, que comme je n'aime pas Noromate, je ne suis pas bi ? aise qu'un homme que j'ay tant veû, l'aille entretenir de nos conversations passées. Il ne me semble pourtant pas, reprit Aryante, que vous ayez jamais rien eu à démesler avec Noromante, du temps qu'elle estoit icy. Il est vray (repliqua Elybesis, un peu embarrassée) que nous n'avons pas eu de querelle qui ait esclaté : mais Seigneur (adjousta-t'elle, avec une vivacité d'esprit merveilleuse) quand on est à peu prés de mesme âge ; de mesme condition, qu'on pretend à la mesme estime, et aux mesmes loüanges : et qu'on n'est ny vieille, ny laide, il ne faut guere demander, s'il y a, quelque chose à démesler entre deux Filles de cette sorte, lors qu'on ne voit pas qu'elles soient Amies particulieres. Car encore qu'elles vivent avec civilité ensemble, croyez moy Seigneur, que si on cherchoit bien avant dans leur coeur, on y trouveroit peu d'amitié. Ha Madame, s'écria Aryante en la regardant fixement) que le soin que vous prenez de me persuader que vous estes capable d'envie, m'est suspect, et que je crains bien que ne veüilliez cacher une passion par une autre ! Cependant, adjousta-t'il, ce me seroit une cruelle avanture, si je descouvrois que toute vostre amour fust pour Agathyrse : et que je ne fusse souffert de vous, que par ambition seulement. Car enfin Madame, il n'est pas juste qu'apres estre devenu rebelle à Thomiris pour l'amour de vous ; qu'apres avoir entrepris la Guerre seulement pour vous couronner ; je me voye en estat de pouvoir penser que la perte d'une Bataille me feroit perdre vostre estime : et que si je perdois la Couronne, je perdrois l'esperance de vous posseder. De grace Madame, puis qu'Agathyrse ne vous aime plus, et en aime une autre, faites que j'occupe toute la place qu'il possedoit : et n'ayez pas l'injustice d'aimer qui ne vous aime point, et de n'aimer pas un Prince qui vous aime plus que luy mesme. Je vous ay desja dit Seigneur, repliqua-t'elle, qu'Agathyrse n'a nulle part au depit que mes yeux vous ont monstré malgré moy : mais je vous dis encore, une fois, pour vous empescher de vous pleindre, que si vous m'eussiez apris qu'Agathyrse eust esté amoureux d'une autre que de Noromate, vous eussiez veû moins d'emotion sur mon visage. le voudrois vous pouvoir croire Madame, reprit-il, mais si je ne me trompe j'ay bien entendu vos yeux : et vous ne me dittes rien de plus obligeant, que ce que je viens d'entrendre, et que vous me persuadiez que je ne suis point aimé, je suis capable d'abandonner le soin de la Guerre, et de ne songer plus à couronner une Personne qui s'amuse à regretter un Esclave qui a rompu ses chaisnes, lors que je hazarde ma vie pour la faire monter au Throsne. En verité Seigneur (repliqua artificieusement Elybesis, dont l'ambition la fit revenir à elle) vous estes estrangement pressant : mais puis qu'il faut vous satisfaire, je veux bien vous dire la veritable cause de la douleur, et de l'agitation que vous avez veuë dans mes yeux, quoy que je ne le puisse faire sans rougir. Car enfin, puis qu'il vous le faut advoüer, je n'ay pû aprendre qu'Agathyrse avoit pû cesser de m'aimer, sans penser en mesme temps que le Prince Aryante pourroit peut-estre un jour faire la mesme chose : et sans penser aussi encore au desespoir que l'en aurois : jugez apres cela, si vous avez sujet de vous pleindre : et si vous avez bien entendu mes yeux. Ce que vostre bouche me dit m'est si favorable, reprit Aryante, que j'aime mieux accuser voy yeux de mensonge, que de penser qu'elle ne soit pas veritable : ainsi Madame, quand je devrois estre trompé, je veux croire ce qui me plaist, et ne croire point ce qui m'afflige. Cependant il est certain que quoy qu'Elybesis pûst dire à Aryante, elle avoit un sensible despit de sçavoir qu'Agathyrse ne l'aimoit plus : et que l'esperance qu'elle avoit qu'il feroit un jour son Sujet, ne la consoloit pas entierement de ce qu'il n'estoit plus son Esclave : bien qu'elle n'eust pourtant alors aucune intention de le rendre heureux.

Les conséquences de la découverte des lettres

Mais durant qu'Elybesis avoit des sentimens dont elle ne pouvoit estre Maistresse, et que l'amour, et l'ambition, deschiroient son coeur presque avec une esgalle violence, elle ne sçavoit pas qu'Agathyrse en feignant de ne l'aimer plus, l'aimoit encore avec ardeur estrange malgré qu'il en eust, et qu'il souffrit plus en l'aimant. qu'elle ne pouvoit souffrir en croyant qu'il ne l'aimoit plus. Mais quelque grande que fust sa souffrance, elle estoit petite en comparaison de ce que souffrit Noromate, lors qu'elle reçeut la Lettre de son Mary : en effet Seigneur, cette Lettre estoit escrite d'une si cruelle maniere, qu'il n'y en a jamais eu une où il y eust plus de marques d'une violente jalousie, et d'une extréme colere. Car non seulement il luy faisoit connoistre qu'il sçavoit l'intelligence qu'elle avoit euë avec Adonacris : mais il luy disoit avec des paroles tres rudes, qu'il croyoit fortement qu'afin de ne le voir point ; et de voir Adonacris avec plus de liberté, elle empeschoit qu'il ne fust delivré : adjoustant qu'il ne doutoit point aussi qu'elle ne le vist à toutes les heures, et qu'elle ne l'aimast autant qu'il l'aimoit. En fuite il luy disoit encore quelque chose de la pretenduë amour d'Agathyrse : meslant toutesfois parmy tous ces reproches injurieux, quelques sentimens d'amour : et finissant enfin sa Lettre par une declaration qu'il luy faisoit, que si elle ne trouvoit les voyes de faire qu'on renvoyast dans peu de jours Adonacris à Issedon, et qu'on le fist retourner à Typanis, il ne la verroit jamais : et feroit sçavoir à tout le Royaume, que c'estoit parce qu'elle aimoit Adonacris. Vous pouvez juger Seigneur, combien cette Lettre toucha la vertuese Noromate : et qu'une Personne qui aimoit la gloire avec passion, ne pût voir la sienne en si grand hazard, sans une douleur extréme. Ce fut veritablement alors, qu'elle connut qu'il ne suffit pas d'estre innocente, pour avoir l'esprit tranquile : puis qu'encore qu'elle n'eust rien fait qui peust choquer la vertu, elle ne laissoit pas d'estre tres affligée, de ce que son Mary soubçonnoit la sienne : et de ce qu'elle estoit en estat de craindre qu'il ne publiast ses soubçons, et qu'il ne ruinast sa reputation. Mais ce qui rendoit son suplice plus grand, estoit que malgré cette injuste persecution, elle aimoit tendrement Adonacris : qui de son costé avoit autant de colere, que Noromate avoit de douleur. Car enfin Argyrispe en luy escrivant, luy faisoit connoistre qu'elle sçavoit sa passion pour Noromate ; qu'elle avoit les Lettres de cette belle Personne entre ses mains ; qu'elle croyoit qu'il en estoit cherement aimé ; qu'elle ne doutoit point qu'il ne mist obstacle aux foins qu'elle prenoit pour le delivrer ; et qu'il n'aimast mieux estre Prisonnier aupres de Noromate ; que d'estre en liberté, et estre aupres d'elle : adjoustant en suitte mille prieres de se repentir de son infidellité, et autant de menaces de se vanger sur Noromate, en la faisant mal-traiter par Sitalce, s'il ne changeoit de sentimens. Mais ce qui l'affligeoit le plus, estoit qu'Argyrispe luy faisoit connoistre que Sitalce sçavoit l'amour qu'il avoit pour sa Femme, et qu'il avoit mesme veû ses Lettres : car comme il aimoit de la maniere la plus noble qu'on puisse aimer ; et qu'il n'estoit pas de ces Amans, qui ne se soucient point de mesnager la gloire des Personnes qu'ils aiment ; il eut une douleur inconcevable, de voir que celle de Noromate estoit exposée a sa consideration. Mais ce qui mit sa patience à la derniere espreuve, fut de penser que cette vertueuse Personne, qui luy avoit esté si severe, et qui avoit agy avec tant de retenue, lors qu'elle n'avoit qu'elle mesme à satisfaire, ne le voudroit plus seulement voir, dés qu'elle aprendroit que son Mary sçauroit quelque chose de la passion qu'il avoit pour elle. De plus, il aprehendoit encore qu'elle ne le haïst horriblement, de ce que ses Lettres estoient tombées en de si dangereuses mains : car il ne doutoit nullement que Sitalce qu'il sçavoit luy avoir escrit par le mesme homme qui luy avoit aporté la Lettre d'Argyrispe, ne luy en eust dit quelque chose : de sorte que quelque agreable que luy fust la veuë de Noromate, il l'aprehenda alors estrange ment, par la crainte qu'il eut de la voir. D'autre part Agathyrse recevant une Lettre d'un de ses Amis d'Issedon, qui luy aprenoit qu'on disoit qu'Elybesis estoit en colere de ce qu'on asseuroit qu'il ne l'aimoit plus, en eut une joye presques aussi grande, que celle qu'il avoit euë autrefois, lors qu'elle luy avoir donné des marques d'estre persuadée de son affection. En effet, comme je fus le voir le lendemain qu'il eut eu cette nouvelle, il ne me vit pas plustost, que venant vers moy avec une gayeté extraordinaire ; enfin mon cher Anabaris, me dit-il, je suis arrivé au point que je voulois, et je viens de recevoir la plus agreable nouvelle du monde. Est-ce que nous aurons bien tost la Paix, ou la victoire, luy dis-je ? non, non, me repliqua-t'il, et je puis vous assurer, que la Paix, ny la Guerre, n'ont point de part à ce que je vous veux dire ; et que l'amour seulement a sa part à ce que je veux vous apprendre. C'est donc, repliquay-je, que vous avez sçeu que le Prince Aryante est broüillé avec sa Maistresse : et qu'Elybesis s'est enfin persuadée que la Couronne qu'on luy veut donner, ne vaut pas l'affection que vous avez pour elle. Nullement, dit-il, mais c'est qu'Elybesis croit que je ne l'aime plus, et qu'elle en a un despit estrange. Mais, luy dis-je, si du despit elle passe à la haine, ferez vous aussi satisfait que je vous le voy ? je ne sçay ce que je seray, dit il, si cela arrive : mais je sçay, que j'ay la plus grande joye du monde de l'avoir pu fâcher : et que je n'eus jamais plus de plaisir à luy persuader que je l'aimois, que j'en ay à luy avoir fait croire que je ne l'aime plus : et si apres cela je puis renverser le Throsne où elle pretend monter, et avoir la satisfaction de la voir sans Roy ; sans Royaume ; sans Sujets ; et sans Esclave ; je vivray le plus heureux de tous les hommes. Ouy, repliquay-je, si vous pouvez venir à bout de la haïr, ou du moins de ne l'aimer plus, car si vous vous vangez d'elle en l'aimant tousjours ; croyez moy, luy dis-je encore en le regardant fixement, que vous vous vangerez sur vous mesme. Quand cela seroit, me dit-il, je ne laisserois pas de faire comme si j'estois heureux ; car je vous declare, que je mourrois mille et mille fois plustost, que de souffrir qu'Elybesis sçeust jamais que je ne la pourrois haïr. De sorte que si je sentois en ce temps bien heureux que je souhaite, que je ne pusse cacher mon amour, je me cacherois plustost moy mesme : joint qu'à vous parler sincerement ; il y a desja long-temps que j'ay resolu, dés que je me seray vangé de mon Rival, de recommencer ma premiere forme de vie ; de me r'enfermer parmy mes Amis ; et de laisser là tous ces Gens qu'il a plû à la Fortune de mettre sur ma teste : aussi bien suis-je si las de me voir au dessous d'eux, que je ne les puis endurer qu'aveque peine : car enfin de l'humeur dont je suis, je ne suis point propre ny à les flatter, ny à me soûmettre. De plus, j'ay une fantaisie dans l'esprit, qui me tourmente cent fois le jour malgré que j'en aye : et puis qu'il faut que je vous descouvre toutes mes foiblesses, sçachez qu'il n'y a pas un de ces Gens là qui face une chose mal à propos, que je n'enrage contre la Fortune, de ce qu'elle les a placez où ils sont. En effet je suis assuré, que vous m'avez veû mille fois sombre, et chagrin : et que vous avez crû que j'avois quelque grand sujet d'affliction, que je n'en avois point d'autre, sinon que ceux que je dis, avoient fait ou dit quelque chose indigne d'eux. Ce n'est pourtant pas par tendresse, adjousta-t'il, que je m'interesse à leurs deffauts : au contraire, c'est plustost par un sentiment d'aversions naturelles que j'ay pour tout ce qui est au dessus de moy, qui fait que je ne puis voir de Princes, ou faibles ; ou timides ; ou avares ; ou stupides ; que je n'en veüille mal à la Fortune : et que je ne voulusse les pouvoir mettre dans une condition proportionnée à leur peu de merite. En effet je suis si peu capable, poursuivit-il, de souffrir des hommes mal faits au dessus de moy, que j'ay mesme bi ? de la peine à endurer qu'on mette Vulcan au nombre des Dieux. Jugez donc si je puis mettre au rang de Princes, ceux qui ont le coeur d'un Esclave ; la rusticité d'un Pescheur : le langage d'un bas Artisan ; et le procedé tout à fait opposé à celuy du monde raisonnable. Si Elybesis vous avoit entendu parler comme vous venez de faire, luy dis-je en souriant, elle vous auroit accusé de profanation, suivant sa coustume : et je pense qu'elle auroit eu raison. Je ne sçay si elle auroit eu raison, me dit-il, mais je sçay bien que je n'ay pas tort de trouver fort mauvais qu'elle m'ait trahy, et d'estre bien aise de luy avoir fait despit.

Le dernier entretien de Noromate et d'Adonacris

Mais Seigneur, pour en revenir à Noromate, je vous diray que cette vertueuse Personne, apres avoir passé toute la nuit à s'affliger, et à chercher quel remede elle pourroit trouver à un mal si pressant, eut encore un nouveau sujet de douleur : car elle receut une Lettre de son Pere, qui estoit aupres de Thomiris, qui sçachant qu'Adonacris estoit à Issedon, et n'ignorant pas l'intelligence qu'il avoit euë avec Noromate avant son Mariage, luy mandoit que s'il aprenoit qu'elle le vist chez elle, il la rendroit la plus malheureuse Personne de son Sexe. De sorte que se trouvant accablée de tous les costez, elle prit la plus genereuse resolution du monde, malgré toute la tendresse qu'elle avoit pour Adonacris, et toute l'aversion qu'elle avoit pour Sitalce. Car enfin Seigneur, comme elle jugeoit bien qu'elle ne viendroit pas à bout de faire eschanger son Amant contre son Mary, elle se resolut pour se justifier pleinement dans son esprit, et pour luy faire voir qu'elle ne mettoit pas d'obstacle à sa liberté, pour ne le voir point, et pour voir Adonacris ; elle se resolut, dis-je, de se dérober de Typanis, et de s'en aller à Issedon trouver Sitalce : mais Seigneur, elle ne prit pas cette resolution sans larmes, et elle ne l'executa pas sans peine. Neantmoins comme elle n'en pouvoit prendre d'autre, qui mist sa gloire à couvert, elle s'y opiniastra malgré toute la repugnance qu'elle avoit à quitter ce qu'elle aimoit, pour aller trouver ce qu'elle n'aimoit pas. La tendresse qu'elle avoit dans le coeur pour Adonacris, luy eust bien fait souhaiter de luy pouvoir parler encore une fois en sa vie : joint qu'elle eust bien mesme voulu sçavoir avant que de voir son Mary, par quelle cruelle avanture ses Lettres estoient en sa puissance : mais comme elle n'eust pû en chercher l'occasion, sans luy faire une faveur qu'elle ne vouloit pas se pouvoir reprocher à elle mesme, elle ne le fit point : il est vray que la Fortune qui ne vouloit pas qu'ils se separassent sans se parler, fit la chose sans qu'elle s'en meslast, comme je vous le diray bien tost. Cependant comme Noromate chercha à imaginer les voyes de pouvoir sortir de Typanis, et de traverser seurement les Troupes de Spargapyse, qui estoient en leurs Quartiers d'Hyver, elle en imagina effectivement une qui luy reüssit. Elle fut donc chez Eliorante à qui elle dit, comme il estoit vray, qua son Mary avoit un Escuyer qu'il aimoit sort, qui avoit esté fait Prisonnier aveque luy, et qui s'estoit marié peu de temps avant sa Prison. Mais pour faire reüssir son intention, elle adjousta un mensonge à cette verité : et luy dit que la Femme de cét Escuyer ayant sçeu que son Mary estoit tombé malade à Issedon, et qu'il souhaitoit ardemment de la voir, elle eust bien desiré d'y pouvoir aller. En suitte de quoy Noromate exagerant la douleur de cette Femme, pria Eliorante de vouloir luy faire obtenir un Passeport pour elle : la conjurant de vouloir obliger son Mary à le luy faire donner, sans qu'on sçeust qu'elle s'en meslast : car, luy dit-elle avec beaucoup de finesse, j'ay tant de choses à demander à Spargapyse, et à Agathyrse, pour la liberté de Sitalce, que je seray bien aise de ne les accabler pas pour les interests d'autruy : et pour une chose qui leur paroistra de fort petite importance. Eliorante qui estoit bien aise de trouver occasion d'obliger Noromate, ne s'amusa point à examiner de si prés les raisons qu'elle luy disoit : et luy dit que si elle vouloit l'attendre une demie heure dans sa Chambre, elle luy rendroit l'office qu'elle desiroit. Mais à peine eut elle dit cela, qu'Adonacris qui sembloit estre destiné à ne pouvoir parler à Noromate que chez Eliorante, arriva : de sorte que cette Dame luy adressant la parole ; comme je priay Noromate il y a quelque temps de vouloir vous entretenir durant que je serois dans mon Cabinet, luy dit-elle, il faut que je vous prie aujourd'huy de l'empescher de s ennuyer, pendant que j'yray faire une chose qu'elle desire de moy. Je ne sçay Madame, repliqua Adonacris, si je pouray faire ce que vous dittes : mais je sçay bien que si je ne la divertis pas, j'auray du moins dessein de ne luy rien dire qui luy desplaise, et de ne l'ennuyer point. Apres cela Eliorante sortit pour aller prier son Mary, qui s'en alloit trouver Spargapyse, de luy faire obtenir ce que Noromate souhaitoit, sans qu'il sçeust qu'elle s'en meslast : si bien que ces deux Personnes qui avoient une si violente inclination à s'aimer, et qui avoient pourtant alors des pensées bien differentes, demeurerent dans la liberté de s'entretenir. Elles ne se dirent toutesfois pas ce qu'elles pensoient ; car Noromate n'eut garde de dire à Adonacris, le dessein qu'elle avoit d'aller trouver Sitalce, de peur qu'il ne l'en empeschast : et Adonacris ne dit rien aussi à Noromate, de la Lettre qu'Argyrispe luy avoit escrite, de crainte de l'affliger. Noromate de son costé ne voulut pas luy parler de ces Lettres qui avoient esté veuës de Sitalce, quoy qu'elle en eust bien envie : car comme elle sçavoit que le Bagage d'Adonacris avoit esté perdu, elle jugeoit bien que ce desordre avoit causé l'autre ; et qu'il n'en estoit pas coupable. Joint que ne luy en pouvant parler, sans luy faire une confidence de la jalousie de son Mary, elle ne s'y pût resoudre : luy semblant qu'elle ne pouvoit le faire sans choquer sa gloire, et sans faire mesme quelque chose de trop obligeât pour Adonacris. Mais comme dans la pensée qu'elle avoit, elle croyoit qu'elle ne se retrouveroit jamais aveque luy, dans la liberté de luy pouvoir parler, comme elle l'avoit alors, elle ne pût s'empescher d'en soûpirer : de sorte qu'Adonacris qui y prit garde, le regarda avec des yeux où la curiosité estoit peinte : et prenant la parole ; je sçavois bien Madame, luy dit-il, que je m'aquiterois mal de la commission qu'Eliorante me donnoit de vous divertir : et je ne connois que trop par le soûpir que je viens d'entendre, que ma conversation n'est pas assez agreable pour vous empescher de penser des choses fâcheuses. J'en pense sans doute, repliqua-t'elle, qui ne me plaisent pas : mais comme je suis fort equitable, je ne vous en accuse point. Cependant, adjousta-t'elle, je vous demande pardon, de ce que je ne me contraints pas pour vous : et de ce qu'un reste d'habitude à ne vous déguiser point mes sentimens, fait que je n'aporte pas autant de soin à vous les cacher, que j'en aporte à ne les monstrer pas aux autres. Ha Madame, s'escria Adonacris, que ce pardon que vous me demandez est injurieux ! en effet Madame, je trouve que j'ay bien plus de sujet de me pleindre de ce que vous ne me dittes par ce qui vous fait soûpirer, que de ce que vous soûpirez devant moy. Car enfin il me semble que la moindre part que je puisse pretendre à vostre confidence, est celle de vos douleurs : mais Madame, pour vous tesmoigner que je suis aisé à contenter dans ma passion, je vous demande moins que jamais Amant n'a demande : je vous declare toutesfois, que si vous me l'accordez, je ne me pleindray point de vous. Quoy que vous me puissiez demander comme mon Amant, reprit-elle, vous ne l'obtiendrez jamais : je vous le demande donc comme vostre Amy, repliqua-t'il, puis que le nom d'Amant vous offence. mais c'est du moins comme un Amy qui n'aime que vous, et qui n'aimera jamais autre chose, Ainsi Madame, sans m'amuser à disputer sur un nô qui ne change pas mon coeur, je vous demande seulement pour toute grace, que je sçache toutes vos douleurs : cachez moy toutes vos joyes, si vous en avez : mais pour vos déplaisirs Madame, faites que je les partage aveque vous, et ne me cachez pas s'il vous plaist ce qui vous a fait soupirer. Apres cela, je m'assure que vous ne direz pas que je demande trop, et que mon affection soit difficile à satisfaire : puis que je ne veux que partager un soupir, et qu'en sçavoir la cause. En demandant ce que vous demandez, repliqua Noromate, vous demandez peut-estre plus que vous ne pensez, et plus que je ne dois vous accorder. En effet, poursuivit-elle, il est certaines douleurs qu'on ne peut dire sans s'enganger trop : et de l'humeur dont je suis, la chose la plus obligeante que je puisse faire pour ceux que j'aime, est de leur confier toutes les miennes, et de vouloir bien qu'ils les partagent. Dittes moy donc je vous en conjure, ce qui vous a fait soûpirer, repliqua Adonacris : car je vous advouë que je ne puis comprendre que vous ne le deviez pas. Sans examiner si je le dois, ou si je le puis, reprit-elle, je vous assure que je ne le seray point : car enfin Adonacris, la raison ne veut pas que j'aye nulle confidence avec un homme que je ne dois plus voir, et à qui je ne devrois mesme pas parler comme je fais, si je demeurois dans les bornes que l'exacte vertu demande. Aussi suis-le resoluë, adjousta-t'elle, que ce soit aujourd'huy la derniere conversation particuliere, que j'auray aveque vous, et de vivre de façon que vous n'y en puissiez plus avoir : ne voulant plus me pouvoir reprocher à moy mesme, que je fais plus que je ne devrois faire. Ha Madame ! s'escria Adonacris, si vous faites plus que vous ne devez, on peut dire que vous ne devez rien, puis qu'il est vray que vous ne pouvez pas faire moins que vous faites. Mais Madame, si vous estes resolue que je ne vous parle plus en particulier qu'aujourd'huy, il faut donc que ce soit aujourd'huy que vous regliez toute ma vie ; que vous me disiez ce que vous voulez que je face ; et que vous m'ordonniez ce que vous voulez que je pense : Car je vous declare que je ne veux faire, dire, ny penser rien qui vous desplaise. Puis que cela est ainsi, reprit Noromate, je veux bien encore une fois en ma vie me servir du pouvoir que vous m'aviez donné sur vous, et que je pensois autrefois pouvoir garder innocemment le reste de mes jours : mais Adonacris, je m'en serviray à vous ordonner de vivre aussi bien avec Argyrispe, que je suis resoluë de vivre bien avec Sitalce ; à vous conjurer de ne vous dire pas seulement à vous mesme, que vous m'ayez aimée ; et de ne penser plus à tout ce qui pourroit renouveller dans vostre coeur, le souvenir de la tendresse de nostre amitié. Ha Madame, reprit Adonacris, quand on veut estre obeïe, il faut commander des choses qu'on puisse faire : cependant il est certain, que des trois que vous m'ordonnez, il y en a une tres difficile, et deux impossibles. En effet Madame, le moyen de ne m'entrenir pas continuellement du passé, pour me consoler du present qui m'est si rigoureux, et pour me donner la force de pouvoir suporter l'advenir, que vous me representez si terrible, lors que vous me dittes que vous avez resolu que je ne vous parle plus ? Il faut donc bien Madame, malgré vostre deffence, que je me die du moins à moy mesme, que je vous aime, puis que vous ne voulez plus que je vous le die : et il faut bien encore que je m'entretienne de vous, puis que vous ne voulez pas que je vous entretienne vous mesme. Ouy Madame, il faut que je pense à vous, et que je parle de vous, puis qu'il m'est impossible de penser à autre chose : ce n'est pas que je n'aye fait tout ce que j'ay pû pour vous oublier, mais je l'ay fait inutilement : car en quelque lieu que j'aille, et quoy que je face, mon imagination n'est remplie que de vous. Je me suis veû à la Guerre, et dans les occasions les plus dangereuses, sans pouvoir détacher mon esprit de son objet ordinaire : si je suis en conversation en lieu où vous n'estes pas, je regrette la vostre, et je ne songe guere à celle des autres. Si je me promene je pense agreablement à mille choses que je vous ay veû faire, ou que je vous ay entendu dire : et si je dors mes songes ne me monstrent que vous. Mais Madame, si je le puis dire sans vous faire souvenir dé mon crime, je n'espousay pas mesme Argirispe sans penser à Noromate, toute infidelle qu'elle m'avoit esté : et si je pouvois vous bien representer l'estat de mon ame, lors qu'à vostre exemple je m'engageay pour tousjours, vous verriez bien que mon coeur desavoüa toutes les paroles d'engagement que je prononçay ; et que je pensois plus à ce que j'avois perdu, qu'à ce que je gagnois. Cependant vous avez l'injustice de m'ordonner de ne penser plus à vous : mais Madame, adjousta-t'il, si les Deux sont justes, ils vous forceront de penser à moy, et ils m'accorderont la grace d'estre assez bien dans vostre esprit, pour vous causer quelques fâcheux instans. En souhaitant comme je fais, reprit-elle, qu'ils vous donnent tout le repos que je desire pour moy mesme, je suis plus equitable que vous ne l'estes : et par consequent j'ay lieu de croire, que les Dieux m'exauceront plustost que vous. Mais enfin Madame, luy dit-il, quel mal vous peut faire une passion toute pure renfermée dans mon coeur ? et que vous importe, quand je ne vous voy point, que je pense à vous, ou que je n'y pense pas ? Pourveû que je puisse penser que vous ny pensiez pas, repliqua-t'elle, il ne m'importe sans doute pas pour mon interest : mais il m'importe tousjours pour le vostre, afin que vous soyez plus en repos. De sorte Madame (luy dit-il, en la regardant avec beaucoup d'amour) que je puis esperer ; quand je ne vous voy point, que vous pensez du moins à tascher de deviner, si je pense à vous, ou si je n'y pense pas ? ainsi je ne suis pas tout à fait si malheureux que je le croyois : car encore est-ce quelque legere consolation, de sçavoir que vous ne m'ayez pas banny de vostre memoire, comme de vostre coeur. Eh de grace Madame (adjousta-t'il, avec une passion infiniment tendre) ne refusez pas toutes choses, à un Amant qui n'est pas de l'humeur de ceux qui ne se font des fellicitez que des choses les plus essentiellement favorables. ! et qui au contraire sçait l'art de multiplier les plaisirs, par le prix qu'il donne aux plus petites faveurs. Permettez moy donc seulement Madame, de penser à vous : et souffrez que je croye que vous me faites quelquesfois l'honneur de penser a moy, et je ne murmureray point de vostre rigueur. Il me semble Madame, que je ne vous demande rien qui vous puisse offencer : et que je pourrois mesme sans vous donner sujet de pleinte, vous prier de prononcer quelquesfois le nom du malheureux Adonacris. En mon particulier je vous proteste, que celuy de Noromate est tres souvent en ma bouche : et qu'il a un son si agreable pour moy, que je ne puis jamais l'entendre sans esmotion, et sans plaisir. Mais je m'assure Madame, qu'il n'en est pas ainsi du mien : et que vous l'entendez dire mille et mille fois, sans en changer de couleur Comme Adonacris disoit cela, Noromate qui se reprochois en secret en elle mesme, qu'elle n'estoit pas aussi insensible qu'il le disoit, ne pût s'empescher de rougir : de sorte qu'Adonacris le remarquant, reprit la parole : et eut autant de curiosité de sçavoir la cause de la rougeur ; qu'il en avoit eu de sçavoir celle de ce soupir qui luy estoit eschapé. Mais la modestie de Noromate ne luy permettant pas de le faire, elle luy donna seulement lieu de deviner qu'il ne se passoit rien dans son coeur à son desavantage. Car comme il la pressa de luy dire un peu plus precisément ses sentimens ; et qu'elle vint à considerer que si elle executoit le dessein qu'elle avoit d'aller trouver Sitalce, et de s'esloigner d'Adonacris, puis qu'elle ne pouvoit le delivrer ; la tendresse de son ame parut dans ses yeux plus qu'elle ne le vouloit : et ses paroles mesmes eurent quelque chose qu'elle n'eust pas advoüé, si ses secondes pensées eussent pu empescher que les premieres n'eussent desja passé de son esprit, dans celuy d'Adonacris. Car enfin comme il la pressoit de luy dire un peu plus clairement ce qu'elle pensoit, et ce qu'elle vouloit de luy ; elle luy respondit plus favorablement qu'elle n'eust pensé luy respondre un quart d'heure auparavant. Vous me pressez d'une telle sorte, luy dit-elle, que pour vous obliger à me laisser en paix, je veux bien vous advoüer que je ne suis pas aussi absolument Maistresse de mon coeur, que de mes actions : que toutes mes pensées ne respondent pas à mes paroles et que lors que je vous commande de m'oublier, je ne serois pas bien aise que vous m'obeïssiez, quoy que je veüille pourtant estre obeïe. Enfin Adonacris, tout ce que je vous puis dire, est que quelque resolution que j'aye prise de faire tousjours tout ce que je dois, je sens bien que je vous pardonneray plus aisément, si vous ne m'oubliez pas, que je ne me pardonneray à moy mesme, si je ne puis vous oublier. Cependant, soit que je vous chasse de mon coeur, ou que je ne vous en chasse pas, j'agiray aveque vous comme si vous n'y aviez jamais eu aucune part : apres cela Adonacris, ne m'en demandez pas davantage. Je viens de vous dire plus de choses obligeantes que je ne voulois : et les paroles que je viens de prononcer me feront sans doute rougir, toutes les fois que je m'en souviendray. Mais apres tout, l'infidelité que le respect que je dois à mon Pere, m'a obligée de vous faire, merite sans doute que je m'en punisse, et que je vous en console. C'est pourquoy bien que je vous aye dit plus que je ne devois, je ne m'en repens pas encore : quoy que je fente bien que je m'en repentiray : dés que je ne vous verray plus. Vous aurez raison Madame, reprit Adonacris, quand vous vous repentirez de ce que vous venez de dire : car il est si peu obligeant pour moy, que vous aurez en effet sujet de vous en repentir. Comme Adonacris prononçoit ces paroles, Eliorante revint : de sorte que Noromate craignant qu'elle ne dist tout haut devant luy, quel estoit l'office qu'elle venoit de luy rendre, et que son amour ne luy fist deviner le dessein caché qu'elle avoit, elle s'avança vers elle, et sçeut que devant que le jour fust passé, elle auroit ce qu'elle souhaitoit : Eliorante l'assurant qu'il ne tiendroit pas à cela que la Femme de cet Escuyer de Sitalce qu'elle luy disoit vouloir aller trouver son Mary malade, ne partist dés le lendemain. Noromate ayant donc obtenu ce qu'elle avoit souhaité, remercia Eliorante de l'office qu'elle luy avoit rendu, et la quitta un moment apres : mais lors qu'elle se tourna vers Adonacris pour le salüer ; et qu'elle vint à penser que peut-estre ne le reverroit elle jamais ; une si profonde melancolie s'empara tout d'un coup de son esprit, que les larmes luy en vinrent aux yeux. Cependant à peine eut elle senty quelle estoit sa foiblesse, qu'elle se hasta de sortir, de peur qu'on ne la remarquast : de sorte qu'abaissant diligemment son Voile, comme si elle eust eu peur de se hasser, elle cacha plus facilement cette impression de douleur, qui avoit passé de son coeur sur son visage. Mais si elle eut assez d'adresse pour la cacher, elle n'eut pas assez de force pour la vaincre : et elle passa le reste du jour, et la nuit suivante, avec des transports d'affliction si violents, qu'elle a advoüé depuis, qu'elle ne s'estoit jamais trouvée si malheureuse, qu'elle se le trouvoit alors.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : séparation des amants

La fuite de Noromate

Toutesfois sa vertu estant encore plus forte que sa tristesse, elle demeura dans la resolution qu'elle avoit prise d'aller trouver son Mary, pour luy faire connoistre qu'elle ne s'opposoit pas à sa liberté, afin de pouvoir voir Adonacris, puis qu'elle s'en esloignoit : Pour cét effet elle prit deux anciens Domestiques de la Maison de Sitalce pour la conduire, et une Femme avec elle : donnant ordre qu'il y eust un Chariot prest à la pointe du jour, et un Chariot qui ne fust pas à elle pour mieux cacher son dessein. Mais afin qu'on ne pûst sçavoir son départ que lors qu'elle seroit assez loin de Typanis pour faire qu'on ne la pûst joindre, quand Agathyrse envoyeroit apres elle ; cette vertueuse Personne ordonna aux Femmes qu'elle laissa à Typanis, de ne laisser entrer personne dans sa Chambre durant trois jours : et de dire mesme à ses propres Domestiques qu'elle se trouvoit mal : ayant pour cét effet confié son dessein à un vieux Medecin qui estoit fort son Amy, et qui luy promit d'aller chez elle comme si elle eust effectivement esté malade. Et pour faire qu'il ne pûst estre mal traitté de Spargapyse, et d'Agathyrse, quand la chose seroit descouverte ; il fut resolu qu'il diroit alors qu'il auroit esté trompé le premier : et qu'une Fille qui estoit à elle auroit contrefait sa voix ; se seroit mise dans son Lit ; et auroit fait semblant d'estre malade. De plus, elle escrivit une Lettre pour Eliorante, laissant ordre de la luy porter trois jours apres son départ : et la chose fut enfin si bien conduite, que Noromate sortit mesme de chez elle, sans que ses Gens le sçeussent, à la reserve de ceux qui estoient de l'intelligence. De sorte que faisant mettre cette Femme qui la devoit suivre, à la place la plus considerable du Chariot, ce fut elle qui par à la Porte de la Ville, et qui monstra le Passeport qu'elle avoit, afin qu'on la laissast sortir, avec une Fille, et deux hommes pour l'escorter. Si bien que comme il estoit si matin, qu'à peine commençoit on de voir, elle sortit sans difficulté, et sans qu'on la reconnust : mais à dire vray, elle ne sortit pas sans douleur. Car apres qu'elle fut hors de la Ville, et qu'elle vint à penser encore une fois, qu'elle ne verroit peut-estre jamais Adonacris qu'elle aimoit cherement ; et qu'elle alloit voir Sitalce qu'elle n'aimoit pas, et en recevoir mille reproches ; elle sentit ce qu'elle n'a jamais sçeu bien exprimer, et fit ce voyage avec une melancolie qui n'a jamais eu d'esgale. Il y avoit pourtant quelques instans, où la joye de s'estre vaincuë elle mesme ; et de faire une action de vertu si heroïque, luy donnoit quelque satisfaction : mais il y en avoit aussi plusieurs autres, où elle trouvoit que cette victoire luy coustoit trop cher. Cependant elle fit son voyage sans aucun obstacle, car tout ce qu'elle rencontra des Troupes de Spargapyse, obeirent à l'ordre qu'elle avoit : et dés qu'elle arriva aux premiers Quartiers des Troupes d'Aryante, elle se fit connoistre aux Chefs pour ce qu'elle estoit, et se fit donner escorte pour aller à Issedon : où elle arriva plustost qu'elle ne le vouloit, quoy qu'elle y voulust pourtant arriver, Mais Seigneur, avant que de vous dire comment Sitalce la reçeut, il faut que je vous die ce qui se passa à Typanis : vous sçaurez donc que les ordres de Noromate furent si bien suivis, qu'on creût qu'elle estoit chez elle, durant les trois jours qu'elle avoit ordonne qu'on celast son départ : et qu'Adonacris luy mesme le creût, non seulement comme les autres, mais plus fort que les autres : car comme il sçavoit la conversation qu'il avoit euë avec elle, il s'imagina qu'elle faisoit dire qu'elle se trouvoit mal, afin de ne sortir point ; de ne voir personne ; et d'esviter de le rencontrer. De sorte qu'il passa ces trois jours sans autre inquietude, que celle que luy donnoit la privation de sa veuë, et celle que luy donnoit aussi la connoissance qu'il avoit de cette austere vertu, qui l'obligeoit à faire scrupule de luy parler seulement. Cependant ces trois jours estans passez, Eliorante reçeut la Lettre de Noromate, qui luy demandoit pardon de l'avoir trompée, en luy cachant le dessein qu'elle avoit eu : et qui luy apprenoit qu'elle alloit trouver son Mary, afin de soliciter elle mesme Aryante pour sa liberté, puis que l'obstacle ne venoit que de luy. Mais ce qu'il y eut de considerable fut que lors qu'Eliorante reçeut cette Lettre, Adonacris estoit avec elle : de sorte que ne pouvant cacher la surprise qu'elle en eut, elle dit à l'heure mesme ce qui la causoit. Vous pouvez juger Seigneur, que l'estonnement d'Adonacris fut plus grand encore que celuy d Eliorante : aussi fit il un cry si haut, lors qu'elle luy aprit qu'il y avoit trois jours que Noromate n'estoit plus à Typanis, qu'Eliorante qui a infiniment de l'esprit commença de soubçonner qu'il prenoit plus d'interest a cette Personne qu'elle n'avoit pensé. Quoy Madame, luy dit-il, Noromate n'est plus icy ! vous le verrez par la Lettre qu'elle m'écrit (luy dit-elle en la luy donnant) et vous direz sans doute comme moy, apres l'avoir leuë, que Noromate est la meilleure Femme du monde. Adonacris prenant alors cette Lettre, la leût avec autant de douleur que d'estonnement : et avec autant d'admiration pour la vertu de Noromate, que d'amour pour sa beauté Comme il achevoit de la lire : Agathyrse arriva : qui aprenant la chose comme elle s'estoit passée, crût qu'il importoit pour continuer de faire croire à Elybesis qu'il estoit amoureux de Noromate, de faire semblant qu'il estoit au desespoir de son départ : de sorte qu'affectant de tesmoigner qu'il en avoit un extréme douleur, il fit bien plus l'empressé qu'Adonacris, qui n'osoit tesmoigner la sienne. Cependant la chose n'avoit point de remede : car il estoit aisé de juger, que devant qu'on pûst avoir joint Noromate, elle seroit dans les Quartiers de l'Armée d'Aryante, où il n'y auroit pas moyen de l'arrester : si bien qu'Adonacris voyant qu'il n'y avoit rien à faire qu'a se pleindre, se retira à son Apartement : mais ce fut avec tant de douleur, que te pense pouvoir dire qu'il n'est jamais arrivé un changement si subit, que celuy que je vy sur son visage. En effet Adonacris ne fut plus le mesme qu'il estoit une heure auparavant : et le desespoir estoit si visible dans ses yeux ; et il y avoit une pasleur si mortelle sur son visage, qu'on eust dit qu'il estoit non seulement tres affligé, mais qu'il estoit prest à mourir.

La colère d'Argyrispe

Il se trouva pourtant encore bien plus malheureux une heure apres qu'il fut sorty de chez Eliorante : mais Seigneur, pour sçavoir ce qui augmenta son chagrin, il faut que vous sçachiez, que par une bizarrerie de la Fortune, qui n'a jamais eu d'exemple, il estoit arrivé que dans le mesme temps que Noromate formoit le dessein d'aller trouver son Mary, par un sentiment de vertu, Argyrispe par un sentiment de jalousie, avoit formé celuy de venir trouver le sien. Car encore qu'elle n'eust pas eu responce de la Lettre qu'elle luy avoit escrite, elle n'avoit pas laissé de prendre cette resolution, qu'elle avoit communiquée à Sitalce, et elle n'avoit pas laissé de l'executer : ainsi lors que Noromate estoit preste d'arriver à Issedon, Argyrispe arriva à Typanis : et y arriva justement dans les premiers transports de la douleur qu'Adonacris avoit du départ de Noromate. Si bien que comme elle estoit conduite par un Officier de l'Armée de Spargapyse, qui l'avoit amenée à Typanis, et qui fit sçavoir à ce Prince, et à Agathyrse, qui elle estoit, ils la reçeurent avec beaucoup de civilité : de sorte que croyant qu'Adonacris seroit agreablement surpris de la voir, ils la firent conduire à son Apartement sans l'en advertir. Comme j'estois alors avec l'affligé Adonacris, je puis vous dire cette entre-veuë, comme en ayant esté le tesmoin : mais Seigneur, je ne vous puis pourtant representer quel fut l'estonnement de ce malheureux Amant, lors qu'entendant assez de bruit dans son Anti-chambre, il tourna la teste pour voir qui alloit entrer : s'imaginant, tant sa passion le possedoit, que c'estoit peutestre quelqu'un qui luy venoit dire que Noromate estoit arrestée ; ou qu'elle estoit mesme revenuë. En effet Seigneur, l'estonnement qu'eut Adonacris de voir entrer Argyrispe dans la Chambre fut si grand, et son ame en fut tellement surprise, qu'il ne fut pas maistre de ses premiers sentimens : de sorte qu'au lieu d'essayer de cacher la douleur qui paroissoit sur son visage, la colere s'y joignit à la melancolie ; et il y eut un instant où il estoit aisé de voir qu'il auroit eu plus. d'envie de la quereller, que de l'embrasser. Neantmoins se souvenant alors, que pour l'interest de Noromate, il faloit qu'il se contraignist ; l'amour luy fit faire ce que la raison toute seule n'eust pû luy persuader. Si bien que se faisant une violence estrange, il fit ce qu'il pût pour faire que sa douleur ne parust qu'estonnement : et pour persuader à Argyrispe, que sa tristesse estoit un effet de sa prison. Il la salüa donc fort civilement : et luy dit tout ce que la bienseance vouloit qu'il luy dist en une pareille rencontre. Mais comme Argyrispe avoit de l'esprit, et que de plus elle avoit de la jalousie, elle penetra dans son coeur, quelle estoit la cause de son affliction, dés qu'elle jetta les yeux sur son visage : car comme Agathyrse luy avoit dit d'abord comme une chose surprenante, le merveilleux cas fortuit de l'égalité du dessein de Noromate avec le sien, elle comprit facilement, que son Mary n'estoit affligé que de l'absence de cette belle Personne. De sorte qu'encore que le départ de Noromate la mist en quelque doute de ce qu'elle devoit penser, la tristesse d'Adonacris ne laissa pas de la confirmer dans sa jalousie : aussi puis-je vous assurer que l'entre-veuë de ces deux Personnes n'eut rien de doux, ny rien d'agreable. Cependant comme Eliorante estoit venuë offrir à Argyrispe, tout ce qui dépendoit d'elle, Adonacris prit ce temps la, pour aller en quelque lieu où il peust se pleindre : si bien que me tirant à part, nous passasmes un moment apres dans un Cabinet, où nous ne fusmes pas plustost, qu'il dit tout ce qu'une violente douleur peut faire dire, pour exagerer le pitoyable estat où il se trouvoit. Ce qui faisoit son plus grand embarras, estoit que comme c est un fort honneste homme, il ne pouvoit pas se refondre, d'agir imperieusement avec Argyrispe : et de se delivrer par cette voye, de la persecution où il jugeoit bien qu'il alloit estre exposé. Et certes il ne se trompas pa : car dés qu'Eliorante fut retirée ; et qu'il fut seul avec Argyrispe, cette jalouse Personne luy fit tous les reproches imaginables : car enfin, luy dit-elle, si apres m'avoir espousée, vous estiez devenu amoureux de Noromate, vous auriez cét avantage qu'on ne pourroit vous accuser que de foiblesse et d'inconstance : mais ayant eu de la passion pour elle, avant nostre Mariage ; on peut aveque raison vous accuser de perfidie ; de trahison ; et mesme d'imprudence. En effet comment avez vous pû concevoir de pouvoir vivre heureux avec une Personne que vous n'aimiez pas, et de pouvoir rendre heureuse une Femme que vous n'aimiez point ? Ne vous amusez pas, luy dit-elle, à me nier l'amour que vous avez pour la Femme de Sitalce : car j'ay entre mes mains toutes les Lettres qu'elle vous a escrites : et je sçay que vous n'estes Prisonnier de Spargapyse, que parce que vous estes Esclave de Noromate. Encore ne sçay-je, adjousta-t'elle, si vous ne vous fistes point prendre de dessein premedité, afin de vous esloigner de ce que vous n'aimiez pas, et de vous raprocher de ce que vous aimiez. Pour vous tesmoigner, luy respondit il, que je suis sincere, je vous advoüeray que j'ay aimé Noromate, et que j'ay encore pour sa vertu la mesme admiration que j'ay tousjours euë, mais apres cela Madame, je vous protesteray que je n'ay nulle intelligence avec elle ; que les Lettres que vous avez de cette Personne ; ont toutes esté escrites devant qu'elle fust mariée, et par consequent devant que vous le fussiez. Que depuis cela, à peine ay-je reçeu de Noromate une simple civilité : et que selon toutes les apparences je ne la verray de long temps, et que peutestre mesme je ne la verray jamais. De plus, quand il seroit vray que j'aurois dans l'ame, une passion dont je ne pourrois estre le Maistre, je n'en serois pas plus coupable : puis que je ne la pourrois vaincre, et que je n'en vivrois pas moins bien aveque vous. Ainsi Madame, pouvant vous assurer que je ne recevray jamais la moindre faveur de Noromate, et que vous ne recevrez aussi de vostre vie, nulle rudesse, n'y nulle incivilité de moy ; je pense avoir droit de vous suplier de vivre en repos ; et de m'y laisser. Argyrispe ne fit pourtant pas ce qu'Adonacris luy demandoit : au contraire elle s'irrita de ce qu'il ne luy avoit pas nié positivement qu'il eust de l'amour pour Noromate : luy disant fierement que puis qu'il ne l'estimoit pas seulement assez pour se vouloir donner la peine de la vouloir tromper, qu'elle agiroit aussi de son costé, comme une Personne qui n'estoit pas trompee : et qui connoissoit toutes ses foiblesses, et toutes ses infidellitez. Mais ce qui la mit le plus en colere, fut de voir que tout ce qu'elle disoit à Adonacris ne l'y mettoit pas : et qu'il avoit l'esprit si occupé de la douleur qu'il avoit du départ de Noromate, qu'à peine entendoit-il ce qu'elle luy disoit. De sorte que s'emportant de plus en plus, elle dit à la fin des choses si fâcheuses à Adonacris, qu'il fut contraint de s'en aller dans une autre Chambre. Cependant comme il n'avoit voulu demeurer Prisonner, que parce que Noromate estoit à Typanis, il n'eut plus dessein de l'estre, puis qu'elle n'y estoit plus. Si bien que des le lendemain, il envoya secrettement vers le Prince Aryante, à qui il escrivit, pour le suplier de ne faire plus d'obstacle à sa liberté : parce qu'il croyoit sçavoir si precisément tous les desseins de ses ennemis, qu'il luy seroit inutile à Typanis.

L'échange de prisonniers

Mais Seigneur, apres vous avoir dit comment Adonacris reçeut Argyrispe, il faut que je vous die en deux mots, comment Sitalce reçeut Noromate. Je m'assure Seigneur, que vous jugez que l'action qu'elle faisoit estoit assez genereuse ; pour obliger son Mary à estre satisfait d'elle, et à estre capable de recevoir ses justifications : il n'en usa pourtant pas ainsi : au contraire, il la reçeut fort mal : et sans vouloir expliquer en bien la resolution qu'elle avoit prise, il luy reprocha les Lettres qu'elle avoit escrites à Adonacris ; il luy dit qu'elle avoit abandonné le soin de sa liberté, et qu'elle n'estoit sans doute esloignée de Typanis, que parce qu'elle sçavoit qu'Adonacris n'y seroit plus guere, et qu'il seroit delivré par quelque autre voye que par l'eschange qu'on avoit proposé. Cependant quelque injuste que fut cette accusation Noromate la souffrit sans s'emporter contre Sitalce : se contentant de luy dire sans aigreur, tout ce qui la pouvoit justifier, quoy qu'elle eust dans l'ame autant de despit que de douleur, de voir son innocence traitée avec tant d'injustice. Mais enfin Seigneur, pour abreger le plus que je le pourray un si long recit, le Prince Aryante ayant reçeu la Lettre d'Adonacris, ne fit plus d'obstacles à sa liberté : et Agathyrse de son costé, qui vouloit tousjours persuader à Elybesis, qu'il estoit amoureux de Noromate, pressa plus qu'il n'avoit fait l'eschange de Sitalce et d'Adonacris, afin de luy faire croire que c'estoit pour revoir Noromate qu'il le faisoit : et en effet Elybesis creût non seulement qu'il ne pressoit la chose que pour Noromate : mais elle creût encore que cette Personne, de qui elle connoissoit la vertu, n'estoit sortie de Typanis, que pour esviter la persecution qu'elle recevoit de l'amour d'Agathyrse. De sorte qu'en ayant une douleur estrange, elle se fust volontiers opposée à la liberté de son Frere, pour empescher Sitalce d'estre delivré, et de remener sa Femme à Typanis : mais comme la bien-seance ne luy permettoit pas de le faire, il falut qu'elle dissimulast son chagrin, de peur qu'Aryante n'en devinast la cause : et il falut aussi qu'elle vist conclurré cét eschange, qu'elle croyoit qui alloit redonner à Agathyrse l'objet de sa nouvelle passion. En effet, toutes choses estant conclues de part et d'autre, on resolut que le mesme jour que Sitalce et sa Femme partiroient d'Issedon, pour aller à Typanis, Adonacris et Argyrispe, partiroient aussi de Typanis, pour retourner à Issedon : et que pour trouver une esgale seureté à cét eschange, ces quatre Personnes se rencontreroient à un lieu qui estoit justement entre les Quartiers des deux Armées : afin que l'escorte qui auroit amené de Typanis, Adonacris et Argyrispe, y remenast Sitalce et Noromate : et que celle qui auroit aussi amené d'Issedon, Noromate et Sitalce, y remenast Argyrispe et Adonacris. Si bien Seigneur, que par ce moyen ces quatre Personnes le virent : et furent contraintes de se parler : car il y avoit trop de Gens tesmoins de leur entreveuë, pour oser faire esclatter les sentimens cachez qu'ils avoient dans l'ame. Cependant Sitalce et Argyrispe, avoient un desespoir estrange de cette avanture : il falut pour tant qu'ils se resolussent à disner ensemble : car comme celuy qui faisoit executer ce Traitté de la part du Prince Aryante, estoit un homme tres magnifique, il fit un Festin superbe à ces Prisonniers, et à ces Dames : de sorte que la contrainte de Sitalce et d'Agarispe fut assez longue. Elle fut mesme d'autant plus grande ; que ces deux Personnes que la jalousie avoit unies, n'oserent s'entretenir en particulier, de peur de donner le temps à Adonacris de parler à Noromate : ils n'avoient neantmoins que faire de l'aprehender : car Noromate dont la haute vertu ce se démentit point en cette occasion, quelque mal traittée qu'elle fust de Sitalce, esvita avec beaucoup de soin, non seulement de se trouver aupres d'Adonacris, mais mesme de rencontrer ses yeux. Elle ne le pût toutes fois faire si soigneusement, qu'il ne trouvast moyen de voir dans les siens, qu'elle avoit beaucoup de douleur dans l'ame : et il agit mesme si adroitement, que durant que celuy qui les traittoit parloit à Sitalce et à Argyrispe, il trouva moyen de dire tout bas à Noromate, qu'il la conjuroit de luy vouloir advoüer, que la Fortune estoit bien injuste, de ne faire pas que Sitalce emmenast Argyrispe à Typanis, et qu'il la remenast à Issedon. Mais comme Noromate ne vouloit luy dire, ny douceurs, ny rudesses, elle ne luy respondit pas : et sans faire semblant de l'avoir entendu, elle changea de place, sans vouloir mesme luy respondre seulement par tes regards. Adonacris ne douta pourtant qu'elle n'eust oüy ce qu'il luy avoit dit, et qu'elle n'en fust tombée d'accord : car elle ne pût s'empescher de rougir, et de soûpirer en s'ostant d'aupres de luy. Cependant l'heure de leur separation estant venuë, cét injuste partage se fit : ainsi Adonacris qui n'aimoit point Argyrispe, et qui aimoit Noromate, prit le chemin d'Issedon : et Noromate qui n'aimoit point Sitalce, et qui aimoit Adonacris, prit celuy de Typanis, et suivit son Persecuteur, en s'esloignant du plus respectueux Amant du monde. Elle s'en esloigna mesme avec tant de fermeté, qu'elle ne tourna pas seulement la teste du costé qu'il estoit, apres s'en estre separée : mais il n'en fut pas de mesme d'Adonacris : car encore qu'il eust eu dessein de se contraindre, de peur d'irriter Argyrispe, il regarda Noromate aussi long temps qu'il le pût : et il tourna encore vingt fois la telle, lors mesme qu'il ne la pouvoit plus voir.

Mort de Sitalce et d'Argyrispe

Je ne m'amuseray point Seigneur, à vous exagerer les divers sentimens de toutes ces Personnes, puis qu'il suffit de sçavoir l'estat de leur fortune, pour comprendre facilement celuy de leur ame : mais je vous diray que la fin de l'Hiver estant venuë, chacun pensa de son costé à commencer la Campagne avec avantage. Agathyrse avoit pourtant le desplaisir de sçavoir que Thomiris vouloit tousjours qu'on mesnageast ses Troupes, et qu'on ne donnast pas la Bataille si on n'y estoit forcé : parce qu'elle avoit quelque grand dessein qu'on ne disoit pas : car dans les sentimens de haine qu'il avoit pour Aryante, il eust voulu le pouvoir renverser du Throsne en un moment, et ne pas faire durer cette Guerre. Aussi persuada-t'il si fortement au sage Terez, qui avoit credit sur l'esprit de Thomiris, qu'on ne pouvoit destruire le Party d'Aryante, que par le gain d'une Bataille ; que cette Princesse permist enfin qu'on en hazadast une, si l'occasion s'en presentoit favorable. De sorte qu'Agathyrse ne voulant pas perdre un moment, fit que Spargapyse tira le premier ses Troupes hors de leurs Quartiers d'Hiver : et qu'il s'aprocha d'Issedon, qui commençoit de souffrir beaucoup, parce que l'Armée d'Aryante avoit esté presque à ses Portes pendant toute la rigoureuse Saison. Aryante de son costé, aprenant la diligence de ses Ennemis, se mit aussi en Campagne : et fut prendre congé d'Elybesis, avec une melancolie extraordinaire, qui ne luy stoit pas de bon presage. Ce qui causoit pourtant alors son chagrin, estoit qu'il connoissoit presques avec certitude, qu'Elybesis ne souffroit son amour que par un sentiment d'ambition : si bien qu'ayant le coeur tout remply de cette cruelle pensée, il ne pût s'empescher de luy en témoigner quelque chose, en luy disant adieu. Comme je ne sçay Madame, luy dit il, si la Fortune me sera favorable ou contraire, je pense pouvoir dire aussi, que je ne sçay ce que vous ferez pour moy, quand j'auray l'honneur de vous revoir : et je ne sçay Madame, adjousta-t'il en soûpirant, si vous le sçavez vous mesme : et si mon bon ou mon mauvais Destin ne despend point plus du sort des armes, que de toute autre chose. Cependant, puis que vous n'avez pas voulu que je fusse heureux avant la fin de la Guerre, je voudrois bien du moins que vous me fissiez la grace de m'assurer, que je puis perdre une Bataille sans vous perdre : car si vous le faites, je vous assure que je ne seray pas vaincu facilement : mais si vous ne le faites pas, je le seray mesme devant que d'avoir combatu : du moins seray-je tellement accablé de douleur, que je ne seray pas difficile à vaincre. Il me semble Seigneur (respondit Elybesis, avec beaucoup d'adresse, et sans s'engager à rien) que je puis vous respondre, en ne vous respondant pas : et en vous supliant seulement, de vous respondre à vous mesme, tout ce que je vous respondrois, si je voulois m'arrester à vous démesler exactement tout les sentimens de mon ame. C'est pourquoy Seigneur, puis qu'il suffit que vous pensiez à ce que je vous dois dire, pour sçavoir ce que je vous dirois, si je voulois avoir un esclaircissement aveque vous, il vaut mieux que l'employe le peu de temps que j'ay encore à vous voir, à vous assurer que je passeray celuy de vostre absence, à faire des voeux pour vostre retour, et à souhaiter ardemment que je vous voye bientost revenir tout couvert de gloire, quand vous aurez vaincu vos ennemis. Apres cela Seigneur, ne m'en demandez pas davantage : si vous ne voulez, que je croye que vous cherchez un pretexte pour me quereller. Je n'en cherche point de vous quereller Madame, luy dit-il, mais vous en cherchez un pour ne me respondre pas precisement. Cependant puis qu'il vous plaist que je fois aussi incertain de ce qui se passera dans vostre coeur, que de ce qui se passera durant cette Campagne, il faut s'y resoudre, et vous obeïr, quoy que je ne vous obeïsse pas sans peine. En fuite de cela, Aryante quitta Elybesis : qui pour le tenir aux termes où elle vouloit qu'il fast, permit à ses yeux de luy en dire plus que sa bouche, afin que s'il estoit vainqueur, il fust tousjours son Captif, et qu'elle pûst estre Reine. En effet elle mesnagea il adroitement l'esprit d'Aryante, et par ses regards, et par la maniere dont elle luy dit le dernier adieu, qu'il se repentit presque du soubçon qu'il avoit eu : et se separa d'avec elle sans en estre mal satisfait, quoy qu'elle ne luy eust rien dit qui l'engageast à suivre sa fortune, s'il estoit malheureux. Mais enfin Seigneur, le Prince Aryante partit d'Issedon pour se rendre à son Armée, qui en estoit assez proche ; et Adonacris eut du moins la consolation en le suivant, de s'esloigner d'Argyrispe, qui l'accabloit de reproches continuels, quoy qu'il vescust tres civilement avec elle, malgré sa jalousie. D'autre part Noromate eut aussi la douceur de voir partir Sitalce, pour aller à l'Armée : et d'estre delivrée par son absence, de la plus terrible persecution que l'on se puisse imaginer : estant certain que depuis qu'elle l'eut esté trouver à Issedon, jusques à ce qu'il la laissa à Typanis, pour aller à la Guerre, il ne passa pas un jour sans luy donner quelque nouveau sujet de pleinte. Mais Seigneur, sans m'amuser à vous descrire les sentimens jaloux de Sitalce et d'Argyrispe ; ny les sentimens tendres et vertueux de Noromate, non plus que ceux que l'amour inspiroit à Adonacris ; je vous diray qu'Agathyrse ayant tousjours dans le coeur le dessein de destruire son Rival, n'y oublia chose aucune : car non seulement il pensa à mesnager tous les avantages que le sort des Armes luy presenta, mais il entretint avec beaucoup d'adresse, diverses intelligences dans Issedon, afin d'obliger les Habitans de cette Ville à se soûlever contre Aryante durant son absence. La Fortune luy fut mesme si favorable, que dés le commencement de la Campagne, il mit l'Avant-garde d'Aryante en déroute : de sorte qu'encore que cette occasion ne fust pas fort sanglante, ce premier avantage ne laissa pas d'abatre le coeur de ceux du Party de ce Prince, et d'eslever celuy du Party opposé. Ce n'est pas que Spargapyse n'y eust presques perdu autant de Gens de qualité qu'Aryante ; mais enfin le Champ de Bataille luy estant demeuré, la Renommée le declara victorieux. Cependant Seigneur, ce qu'il y eut de remarquable en cette rencontre, fut que Sitalce y fut tué : et que Noromate ne laissa pas d'agir comme si elle n'eust pas eu sujet de se réjoüir de sa mort. Elle ne fit pas aussi comme si elle en eust esté extraordinairemént affligée : et elle garda un si juste temperamment en toutes ses actions, qu'on ne pût y trouver rien à redire. Elle eut mesme la consolation de sçavoir qu'elle ne pouvoit pas soubçonner Adonacris, d'avoir tué Sitalce, parce qu'il n'estois pas au lieu où il avoit combatu : en effet comme le sage Terez commandoit l'Avant-garde ce jour là, et qu'Agathyrse commandoit le gros de reserve, ce fut Terez qui tua Sitalce de sa main : il est vray qu'il vangea sa mort par le dernier coup qu'il luy porta : car il le blessa si dangereusement, que ce sage et experimenté Capitaine en est demeuré estropié, et ne peut presques plus monter à cheval. Mais Seigneur, cette mort de Sitalce qui donna d'abord quelque satisfaction à Adonacris, par la pensée que Noromate seroit en repos, et : en liberté. ne laissa pas de redoubler son suplice : car quand il venoit à penser que s'il n'eust point espousé Argyrispe, il eust pû espouser Noromate, il sentoit des maux incroyables : de sorte que pour les adoucir, il voulut du moins que Noromate les sçeust. Si bien qu'envoyant un des siens secrettement à Typanis, il luy escrivit avec autant de respect que d'amour : esperant que Noromate qui n'avoit plus de Mary à craindre, ne seroit pas une si grande difficulté de recevoir une Lettre de luy, en un temps où la bien-seance l'obligeoit à en recevoir de tous ses Amis absens. Mais certes son esperance se trouva tres mal fondée : car Noromate bien loin de recevoir sa Lettre, et d'y respondre, la refusa, et s'en irrita, quoy qu'elle eust tousjours dans l'ame une tendresse infinie pour Adonacris. D'autre part Argyrispe fut sensiblement touchée de la mort de Sitalce : luy semblant qu'elle avoit fait une perte considerable, puis que la Personne qu'Adonacris aimoit avoit perdu un des plus jaloux Maris du monde. Mais ce qu'il y eut d'estrange, fut qu'Argyrispe se trouvant un peu mal, quand elle sçeut la mort de Sitalce, eut alors une telle crainte de mourir, de peur qu'Adonacris n'espousast Noromate, qu'elle s'en donna la fievre, dont elle mourut effectivement : du moins une de ses Amies particulieres, m'a-t'elle dit depuis, qu'elle avoit remarqué ces sentimens là dans l'esprit d'Argyrispe durant sa maladie. Je ne vous dis point comment Adonacris reçeut cette mort : car vous ayant dit que c'est un fort honneste homme, vous jugez bien qu'il n'en tesmoigna pas de joye : mais vous l'ayant aussi representé tres amoureux, vous pouvez encore penser qu'il n'en fut pas extraordinairement affligé.

La défaite d'Aryante

Cependant Agathyrse poussant plus loin sa victoire, fit si bien par ses conseils, que Spargapyse suivoit en toutes choses, qu'il le fit resoudre à donner une Bataille decisive : de sorte qu'encore que les interests d'Aryante ne fussent pas de la hazarder legerement, il falut pourtant qu'il la donnast : parce qu'il sçeut par Octomasade, que s'il ne vainquoit promptement, il arriveroit quelque sedition à Issedon, dont le Peuple commençoit de se lasser de la Guerre. Mais Seigneur, quoy que ce Prince fist tout ce qu'un Grand Capitaine, et un vaillant Soldat pouvoit faire, il perdit la Bataille : et fut contraint non seulement de se sauver luy quatriesme, mais de se cacher dans une miserable Cabane de Berger, qui estoit au milieu d'un Bois si espais, qu'on ne la voyoit point qu'on n'en fust tout contre. De sorte que le hazard luy ayant fait trouver cét Asile dans sa fuite, il s'y arresta, pour desrober du moins sa personne à la victoire de son Rival : et pour tascher quand la nuit seroit venuë, de s'aller jetter dans Issedon. Cependant pour le pouvoir faire plus seurement, il envoya un des siens reconnoistre les Routes du Bois, afin qu'apres cela il luy pûst servir de Guide : mais Seigneur, le retour de cét homme luy donna un estrange surcroist de douleur ; leur : car il luy amena un Officier que ce Prince avoit laissé dans Issedon, et que cét homme avoit fortuitement rencontré, qui luy aprit que dans le mesme temps qu'il combatoit, il s y estoit fait une Sedition, que les Amis d'Agathyrse avoient fomentée : et que la chose avoit pris un si mauvais biais pour luy, que ceux qui luy estoient contraires s'estoient rendus Maistres des Portes de la Ville, apres un assez grand Combat : en fuite de quoy ils avoient envoyé vers Spargapise, pour luy dire que si Thomiris leur vouloit pardonner leur rebellion, ils estoient prests de rentrer dans l'obeissance : de sorte Seigneur, adjousta cét Officier, que je suis persuadé que de l'heure que je parle, Spargapyse est Maistre d'Issedon : car j'ay veû de loin des Troupes qui en prenoient le chemin. Aryante aprenant une si mauvaise nouvelle, en eut toute la douleur qu'il estoit capable d'avoir : mais comme l'amour estoit tousjours plus forte dans son coeur que l'ambition, il ne s'amusa point à se faire dire les particularitez de ce desordre : et il demanda diligemment des nouvelles d'Elybesis. Seigneur, respondit celuy à qui ce Prince parloit, le Pere d'Elybesis n'a pas plustost sçeu le biais que prenoient les choses, qu'il est party de la Ville avec toute sa Maison, et a par consequent emmené sa Fille : aprehendant sans doute de tomber sous la puissance de Spargapyse, avant que les choses soient plus tranquiles. En suitte Aryante luy demanda s'il ne sçavoit point quel chemin Elybesis avoit pris ? si bien que luy ayant dit qu'il pensoit que c'estoit celuy d'un Chasteau que Tyssagette avoit à trois cens stades d'Issedon ; ce Prince qui n'avoit plus ny Armée, ny lieu de retraite, se resolut du moins d'aller où son amour l'appelloit : croyant bien aussi que le Pere d'Elybesis ne luy refuseroit pas de le recevoir dans sa Maison, qui estoit tres sorte ; afin de tascher de r'assembler le débris de son Armée, et d'en former un Corps qui peust l'empescher d'estre accablé. Mais Seigneur, ce Prince fut bien trompé dans ses esperances : car le Pere d'Elybesis ne le reçeut chez luy, qu'à condition qu'il en partiroit le lendemain : luy disant que sa Maison n'estant pas assez forte pour resister à une Armée victorieuse, il ne jugéoit pas à propos de s'exposer à l'y voir perir, et à y perir luy mesme inutilement avec sa Famille. Mais Seigneur, ce qui acheva de le desesperer, fut que lors qu'il fut voir Elybesis, il la trouva bien differente de ce qu'il l'avoit veuë à Issedon : et bien esloignée de vouloir s'attacher à sa fortune ; dans un temps où elle la voyoit si malheureuse. Ce Prince l'aborda pourtant d'une maniere si touchante (à ce que j'ay sçeu par une de ses Femme) que toute autre qu'elle en eust eu le coeur attendry : et bien Madame (luy dit-il apres l'avoir salüée, avec une melancholie extréme sur le visage) je viens sçavoir de vous si j'ay perdu vostre effection, en perdant la Bataille : et si vous m'avez chassé de vostre coeur, comme on m'a chassé d'Issedon. En verité Seigneur, reprit-elle, j'ay encore l'ame si troublée de la frayeur que j'ay eue, que je ne vous puis dire ce que je sens : joint aussi, adjousta-t'elle, qu'en l'estat qu'est vostre fortune, je ne juge pas que mon affection vous importe beaucoup : car enfin, quand vous m'auriez accablée sous le ruines du Throsne où vous pretendiez me faire monter, vous n'en feriez pas plus heureux : c'est pourquoy Seigneur, songez s'il vous plaist à vostre seureté, et ne songez plus à moy. Quoy Madame (s'escria-t'il, en la regardant avec estonnement) vous avez l'inhumanité de me descouvrir toute l'indifference de vostre ame, en une occasion comme celle cy ! quoy Madame, luy dit-il encore, apres n'avoir commencé cette Guerre que pour vous faire Reine, vous m'abandonnez dés que la Fortune m'abandonne ! et vous ne voulez pas seulement me faire la grace de me desguiser une partie de vos sentimens ! Ha Madame, ce que vous faites est si estrange, que je ne puis encore croire que j'aye bien entendu ce que vous avez dit : c'est pourquoy je vous conjure de m'expliquer vos paroles, et de me dire ce que je dois effectivement penser de vous. Vous devez penser Seigneur, repliqua-t'elle, que si je pouvois vous faire remonter au Throsne, je n'y oublierois aucune chose : mais vous devez croire aussi, que ne pouvant changer vostré fortune, je ne dois pas m'opinastrer inutilement à la suivre : et je ne sçay Seigneur, adjousta-t'elle, s'il est fort obligeant pour moy, que vous me le proposiez. Je ne sçay si ce que je pense est obligeant (repliqua-t'il, avec beaucoup de colere) mais je sçay bien que ce que vous me dittes n'est guere genereux : et que si je ne suis le plus lasche de tous les hommes, je vous haïray autant que je vous ay aimée. Vous en userez comme il vous plaira, respondit-elle, car de l'humeur dont je suis, je sçay m'accommoder au temps, et changer avec ceux qui changent. Du moins sçavez vous changer avec la Fortune, repliqua-t'il fierement : je ne sçay si vous me pensez blasmer, reprit-elle, mais pour moy je prens ce que vous me dittes pour une grande loüange : puis que selon mon opinion, la sagesse ne consiste qu'à faire ce que vous dittes que je fais. Mais encore une fois Madame luy dit-il, est-il bien possible que vous ne compreniez pas, que ce que vous faites est si peu digne de vous, et si estrange, que si Agathyrse le pouvoit sçavoir, il vous en estimeroit moins : et je suis mesme assuré, que tout fier qu'on le voit, il me traitteroit mieux que vous ne me traitez, si je tombois sous sa puissance, tout mon ennemy qu'il est, et tout mon Rival qu'il a esté. Mais Madame (adjousta-t'il pour luy faire despit) puis que son exemple m'aprend qu'on peut cesser de vous aimer, je ne desespere pas de ne vous aimer plus : au contraire, je veux esperer que si j'ay le malheur de ne pouvoir estre Roy, j'auray du moins l'avantage de n'estre plus vostre Esclave : et je ne sçay Madame, veû comme je vous connois, si je ne gagneray point plus en sortant de vostre puissance, que je ne perdray en perdant une Couronne. Apres cela, Elybesis qui mouroit d'envie que ce Prince fust hors de la Maison de son Pere, de peur qu'Agathyrse sçachant qu'il y estoit ne l'y vinst chercher ; et qu'elle ne tombast sous le pouvoir d'un homme qu'elle croyoit qui ne l'aimoit plus ; continua de luy parler avec tant de dureté, que ce Prince ne pouvant plus l'endurer la quitta brusquement : et des qu'il fut nuit il sortit de ce Chasteau, et fut chercher un autre Asile, chez un Parent d'Octomasade ; où il demeura quelque temps caché, pour voir si son malheur n'auroit point de remede : et s'il ne pourroit pas du moins se mettre en estat de pouvoir taire son accommodement.

Aryante retrouve Elybesis

Cependant l'ambitieuse Elybesis, qui avoit un desespoir estrange de voir qu'elle avoit perdu Agathyrse inutilement, et que son ambition avoit si mal reûssi, n'esvita pas le malheur qu'elle avoit aprehendé, lors qu'elle avoit craint qu'Agathyrse ne sçeust que le Prince Aryante estoit chez son Pere, et qu'il ne l'y allast chercher : car pour la punir mieux de son inconstance, de son ambition, et de sa dureté de coeur pour Aryante ; Agathyrse ayant sçeu que ce Prince s'estoit retiré chez le Pere d'Elybesis, n'eut pas plustost mené Spargapyse à Issedon, dont les Habitans luy ouvrirent les Portes, qu'il y fut avec des Troupes : imaginant qu'il auroit un plaisir extréme s'il pouvoit avoir en sa puissance, et son Rival, et sa Maistresse. De sorte que comme Aryante estoit sorty de nuit de ce Chasteau, Agathyrse ne sçeut point qu'il n'y fust plus : si bien qu'il y fut avec des Troupes, comme je l'ay déja dit : et il y fut dans l'esperance de se vanger pleinement de tous les maux qu'il avoit endurez. Mais il fut bien surpris lors qu'estant arrivé devant ce Chasteau, et qu'il fit dire par un Heraut à Tyssagette Pere d'Elybesis, qu'il luy demandoit le Prince Aryante de la part du Prince Spargapyse ; il fut, dis-je, bien estonné, lors qu'on luy respondit qu'il n'y estoit plus. D'abord il ne le creut pourtant pas : mais il fut bien tost contraint de le croire : car comme Tyssagette s'estoit retire en tumulte dans ce Chasteau, et qu'il y estoit tombé malade, il n'estoit pas en estat de s'y pouvoir deffendre si on l'eust attaqué. Si bien que jugeant que le plustost qu'il pourroit ceder, seroit le mieux pour luy, il se resolut de le faire, et de tascher d obtenir seulement sa liberté, et celle de sa Fille : car pour Adonacris, il ne sçavoit alors où il estoit. Pour cét effet, croyant qu'il n'estoit pas possible qu'un homme qui avoit este si amoureux d'Elybesis, n'eust encore quelque defference pour elle, il luy commanda de se resoudre de parler à Agathyrse, puis qu'estant au Lit il ne le pouvoit pas faire ; et d'employer toute son adresse à l'obliger de ne les remettre pas sous la puissance de Thomiris : apres quoy ayant fait sçavoir à Agathyrse, qu'il vouloit parlementer, et Agathyrse le luy ayant accordé, les Troupes se retirerent pour laisser un espace vuide devant la Porte du Chasteau au devant de laquelle estoit une espece de Portique, qui servoit de Corps de Garde en temps de Guerre : de sorte que ce lieu estant choisi pour conferer, Agathyrse suivy d'un tres petit nombre des siens s'y avança. Mais il fut bien surpris, lors qu'au lieu de voir paroistre Tyssagette, il vit seulement sa Fille, accompagneé de quelques hommes ; et de ses Femmes : car comme il l'aimoit encore malgré qu'il en eust, il ne la pût voir sans esmotion. Neantmoins il s'estoit tellement resolu de ne luy donner jamais nulle marque d'amour, que pour cacher mieux sa foiblesse, il affecta de paroistre un peu fier : joint qu'il sentoit dans son coeur une si grande joye de voir qu'Elybesis au lieu d'estre Reine, estoit en estat d'avoir besoin de sa protection, que surmontant alors facilement la tendresse de son amour, il agit comme un homme qui vouloit gouster la vangeance avec plaisir. En effet il n'eut pas plustost apaisé le premier trouble de son coeur, qu'apres avoir salüé Elybesis, il parut sur son visage je ne sçay quelle fiere joye, qui pensa la faire desesperer lors qu'elle la remarqua : et ce qui l'affligea encore davantage, fut que sans luy donner le loisir de parler, il parla le premier. Enfin Madame (luy dit-il, en la regardant fixement) vous voyez que je ne me trompois pas, lors que je vous disois autrefois que la Fortune ne rendroit pas justice à vostre merite, et ne vous seroit jamais Reine ; mais le mal est, que je ne puis guerir celuy que vous vous estes fait à vous mesme, et qu'il faut qu'apres avoir creû estre Reine, vous redeveniez Sujette, et Sujette encore d'une Princesse que vous avez irritée. Comme c'est à vostre valeur, reprit Elybesis, que Thomiris doit la victoire que le Prince son Fils a remportée : je veux croire qu'elle ne vous peut rien refuser ; et je veux penser en suitte, que vous ne me refuserez pas de luy demander la grace de mon Pere, et d'obtenir d'elle que toute sa Famille soit libre. Comme ce seroit une trop cruelle chose (reprit Agathyrse pour la faire desesperer) que de faire une Esclave d'une Reine, je vous promets Madame, d'obliger Thomiris à trouver bon que je vous donne la liberté : et à vous permettre mesme de suivre la fortune du Prince Aryante, et de vous faire conduire au lieu où il s'est retiré : c'est pourquoy si vous le sçavez Madame, comme je n'en doute point, vous n'avez qu'à me l'aprendre, afin que je me dispose à vous faire escorter jusques là. Ha Agathyrse, s'escria Elybesis, vous portez, la vangeance trop loin, de me parler comme vous faites ! Quoy Madame (reprit il, avec un feint estonnement) vous trouvez mauvais que je vous propose de vous faire conduire aupres d'un Prince, pour qui vous m'avez abandonné ! Il est vray, reprit-il, qu'il n'est plus Roy ; qu'il ne le sera jamais ; et que selon toutes les apparences, il faudra qu'il passe toute sa vie à errer de Royaume, en Royaume, chez les Princes estrangers : mais apres tout, il est croyable que lors que vous liastes amitié aveque luy, et que vous mesprisastes mon amour, pour recevoir favorablement la sienne, vous considerastes quelle pourroit estre la fuite de sa fortune, et que vous vous resolustes à la suivre : car enfin je vous le dis avec ingenuité, je ne trouverois guere plus beau, que vous abandonnassiez un Prince, parce que la Fortune l'a abandonné, que ce que vous fistes lors que vous m'abandonnastes, parce ce que vous le voiyez plus heureux que moy. Si vous n'aimiez pas Noromate, et que vous ne haïssiez pas Elybesis, reprit-elle, vous ne parleriez pas comme vous faites : et vous vous resoudriez à oublier une foiblesse, que l'ambition avoit causée, et à vouloir tascher de regagner ce que vous auriez perdu. Comme cette entre-veuë, luy dit-il, est une entreveuë de Guerre, où l'amour ne doit point avoir de part, je ne m'amuseray point Madame, à vous expliquer exactement mes sentimens, et il me suffira de vous dire, ce que je vous ay escrit autrefois ; qui est que quand je vous aimerois malgré que j'en eusse, autant que je vous ay jamais aimée, vous ne recevriez jamais nulle marque d'amour de moy : Joint Madame, adjousta-t'il, que quand vous feriez d humeur à vous repentir de ce que vous avez fait, je ne vous en aurois nulle obligation : puis que vous ne changeriez, que parce que la Fortune auroit changé. Or est il Madame, que je ne veux pas qu'on me souffre comme le plus heureux, mais comme le plus aimé : et le plus aimé encore, pour des choses qui soient purement à moy : et non pas par des raisons estrangeres, où le merite effectif de la personne n'a aucune part. C'est pourquoy Madame, adjousta-t'il brusquement, sans vous informer si je vous aime ou si je ne vous aime plus ; et sans que je m'informe aussi si vous aimez encore Aryante, ou si vous avez cesse de l'aimer ; je vous demande seulement ce que Tyssagette veut de moy. Si vous eussiez esté un peu plus curieux, repliqua-t'elle, vous ne vous en feriez peut-estre pas repenty : mais puis que cela n'est pas, je vous dis de la part de mon Pere, qu'il vous prie de faire que Thomiris luy pardonne, et le Prince Spargapyse aussi, et qu'il luy soit permis de vivre en repos dans sa Maison, avec sa Famille. Comme sa Maison est trop forte, reprit-il, pour la laisser entre les mains d'un Rebelle, il faut Madame que la chose aille autrement : et qu'en attendant que le calme soit entierement restably dans l'Estat, Tyssagette et vous alliez à Issedon ; si ce n'est, comme je vous l'ay desja dit, que vous aimiez mieux suivre la fortune d'Aryante. Comme nous ne sommes pas en estat de vous resister, reprit-elle, il faut vouloir ce qui vous plaist : ha Madame ! s'escria-t'il, si vous eussiez voulu sortir d'Issedon, lors que je vous le proposay, vous y feriez rentrée plus agreablement que vous n'y rentrerez. Mais enfin, adjousta-t'il, le passé ne se pouvant rapeller, il faut que l'advenir aille comme je l'entens : et que vous n'ayez non plus de pouvoir sur mon coeur, qu'Aryante en aura dans le Royaume des Issedons. Il paroist bien en effet, que je n'y en ay plus du tout, respondit elle, puis que me voyant aussi malheureuse que je le suis, vous me parlez avec tant de fierté : et que vous ne vous informez pas seulement, si je serois capable de me repentir. Je ne m'en informe point Madame, repliqua-t'il, parce que quand vous vous repentiriez, je ne me repentirois pas de la resolution que j'ay prise de ne vous donner jamais nulle marque d'amour. Puis que cela est (dit-elle brusquement en le voulant quitter) donnez m'en donc de vostre haine : et de la mesme main dont vous avez renversé le Throsne d'Aryante, abbatez encore si vous le pouvez ce Chasteau où je vay rentrer ; afin que m'accablant sous ses ruines, je trouve la fin des malheurs qui me persecutent. Non non Madame, luy dit-il en la retenant, je ne seray pas ce que vous dittes, et tout violent que je suis, je n'abatray pas l'Autel où l'on m'a veû sacrifier. Madame, quoy que je sois fortement resolu de ne vous donner de ma vie aucune marque d'amour, je ne laisseray pas de vous en donner de ma generosité : car pour me vanger d'une maniere plus noble, je vous protegeray si hautement, que je vous forceray peutestre à vous repentir toute vostre vie, de la façon dont vous avez vescu aveque moy. Et pour commencer Madame, luy dit-il, faites s'il vous plaist sçavoir à Tyssagette, que pourveû qu'il veüille se laisser conduire à Issedon, et que vous l'y accompagniez, il rentrera bientost aux bonnes graces de Thomiris, et de Spargapyse, et qu'il ne perdra aucune chose de tout le bien qu'il possede : de sorte Madame, qu'excepté le coeur que vous m'avez rendu, et que je ne vous rendray jamais, vous vous retrouverez au mesme estat que vous estiez avant que vous connussiez Aryante. Puis que ce coeur a pû s'eschaper de mes mains, reprit Elybesis, il pourra bien sortir de celles de Noromate : je ne vous diray point, repliqua-t'il, si Noromate le tient ou ne le tient pas : mais je vous diray que quand il seroit en ma disposition, il ne seroit jamais en la vostre : car enfin Madame, adjousta-t'il, si je vous l'avois rendu, il viendroit peutestre quelque autre Usurpateur, qui vous promettant une Couronne, vous obligeroit une seconde fois à me le rendre. Je n'eusse jamais creû, dit-elle, que vous eussiez pû estre capable de me dire des choses si dures : mais comme je suis contrainte à ma confusion, d'advoüer que j'en merite une partie, je les souffre plus patiemment que je ne serois ; si j'estois plus innocente : elles m'ont pourtant assez irrité l'esprit, pour souhaiter que mon Pere aime mieux perir dans sa Maison, que d'avoir de l'obligation à un homme qui ne l'oblige que pour se vanger mieux de moy. Apres cela Elybesis se retira quoy qu'Agathyrse voulust encore la retenir : cependant comme Tyssagette n'avoit pas l'esprit aussi aigri que sa Fille, il accepta ce que luy proposoit Agathyrse : et en effet dés le lendemain il se mit dans un Chariot à cause de son incommodité ; et prit le chemin d'Issedon : Elybesis le suivant dans un autre avec ses Femmes. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire, que devant que de partir, Agathyrse qui leur donna escorte, et qui s'empara du Chasteau, eut une conversation particuliere avec Elybesis : mais ce qu'il y eut d'estrange, fut qu'il la trouva encore changée depuis le jour auparavant. Car il faut que vous sçachiez qu'Aryante qui avoit reçeu une Lettre d'Octomasade, qui luy avoit donné de nouvelles esperances, et qui avoit en effet ramassé quelques Troupes du débris de son Armée, luy envoya un Esclave d'Adonacris qui l'avoit rejoint : et luy escrivit que comme il n'avoit pas encore perdu toute esperance, il la conjuroit, puis qu'elle ne pouvoit estre sensible qu'à l'ambition, de ne le regarder pas encore comme ne pouvant jamais la faire Reine : de sorte Seigneur, que cette Personne reprenant d'autres sentimens, parla plus fierement à Agathyrse qu'elle n'avoit fait, quoy qu'elle luy dist pourtant tousjours quelque chose, qui luy faisoit voir qu'elle avoit un despit estrange de ce qu'elle croyoit qu'il ne l'aimoit plus. Mais pas bonheur pour Agathyrse, comme elle montoit dans son Chariot, cette Lettre d'Aryante tomba de sa Poche : si bien qu'Agathyrse qui luy tenoit la main, l'ayant veuë, la releva sans qu'on s'en aperçeust, et la leût aussi tost que le Chariot où estoit Elybesis fut party : de sorte que comprenant que cette nouvelle esperance qu'Aryante luy avoit donnée, estoit ce qui avoit causé ce redoublement de fierté, qu'il avoit trouvé dans son esprit ; il en fut si terriblement irrité, que s'il eust suivy les premiers mouvemens de sa colere, il eust renvoye apres Tyssagette, et apres Elybesis, et les eust envoyez prisonniers aux Tentes Royales. Mais comme je me trouvay alors aupres de luy, et qu'il me dit la cause de sa fureur, je l'empeschay de la suivre : et je luy dis que s'il m'en croyoit, il seroit seulement ce qu'il pourroit pour n'aimer plus Elybesis. Je n'ay plus que faire de me combatre pour cela, reprit-il brusquement ; car je vous declare que cette derniere foiblesse vient d'arracher de mon coeur toute l'amour que j'avois pour elle : et d'y faire entrer une espece de haine, accompagnée de mespris, qui, si je ne me trompe, ne sera guere moins violente que la passion qui l'a precedée. Il me semble desja, adjousta-t'il, que je voy Elybesis autrement que je ne l'ay veuë toute ma vie : et que je commence de connoistre qu'elle n'a effectivement, ny autant de beauté, ny autant d'esprit, que je croyois qu'elle en eust. Mais Anabaris, quand elle seroit plus belle qu'on ne peint Venus, et qu'elle auroit plus de charmes que personne n'en a jamais eu, je la haïrois encore. Vous estes si en colere, luy dis-je, que vous ne sçaves vous mesme si vous aimez, ou si vous haïssez Elybesis. Ha Anabaris, me dit-il, ce n'est pas comme l'autre fois, que vous me fistes advoüer que je l'aimois, quoy que je creusse ne l'aimer plus ! et pour vous le tesmoigner, je vous proteste que de l'heure que je parle, je voudrois, si c'estoit une chose possible, qu'elle fust aussi laide que si elle avoit cent ans, et qu'elle n'eust jamais esté belle : et je pense que je souhaiterois qu'elle fust morte, si ce n'estoit que je suis persuadé que la mort est le remede de toutes sortes de malheurs ; et qu'ainsi elle ne seroit point exposée à tous ceux que je luy desire. Je n'aurois jamais fait Seigneur, si je voulois vous redire tout ce que dit Agathyrse dans sa colere : c'est pourquoy il vaut mieux pour me haster de finir, que je vous die, que pour ne donner pas le temps à Aryante de r'assembler davantage de Troupes, il fut droit où il aprit qu'il estoit : et qu'il acheva si pleinement de le vaincre, qu'il fut contraint, tout brave qu'il est, de se sauver avec Octomasade, Adonacris, et quelques Esclaves, dans une Forest fort espaisse, où ils trouverent quelque Habitation.

Histoire d'Aryante, d'Elybesis, d'Adonacris, et de Noromate : comment Aryante devient Anacharsis

La déconfiture d'Elybesis

Cependant apres avoir songé à ce qu'ils feroient, ils resolurent de demeurer quelque temps cachez en ce lieu là, et qu'ils envoyeroient s'informer de l'estat des choses : mais Seigneur, ils sçeurent bien tost que tout obeïssoit à Spargapyse ; et qu'aux termes où estoient les affaires, il n'y avoit plus rien à esperer. Ils sçavoient pourtant bien que la plus grande partie du monde murmuroit toujours fort contre Thomiris, à cause de la passion qu'on disoit quelle avoit dans l'ame : et qu'ainsi il y avoit tousjours dans les esprits, une disposition à la revolte. Mais comme la conjoncture n'estoit pas propre alors pour en profiter, et que selon les apparences, elle ne le devoit estre de long temps, ils resolurent, sçachant que Tyssagette avoit fait sa paix, qu'Adonacris se rendroit secrettement aupres de son Pere : afin qu'il ménageast la sienne : et qu'il peust en fuite, selon l'occasion, entretenir tous les Amis qu'il avoit à Issedon, dans les dispositions necessaires à un nouveau remuement. Ils resolurent encore qu'Octomasade s'en iroit chez le Prince des Callipides, pour tascher d'en obtenir quelques Troupes quand il en seroit temps : et qu'Aryante, qui sçavoit que nous aviez esté mal traite par la Reine sa Soeur, viendroit servir dans vostre Armée, et vous aider à delivrer la Princesse Mandane, qu'on nous disoit alors estre en Armenie, afin qu'aquerant vostre estime et vostre amitié, il pûst apres cela obtenir un puissant secours de vous, si Adonacris pouvant mettre les choses en estat de faire un nouveau soulevement. Mais comme il importoit extrémement au Prince Aryante, que Thomiris ne sçeust pas où il estoit, de peur que si elle descouvroit ses desseins, elle ne les destruisist, et ne vous empeschast de l'assister, il resolut de changer son nom, et de prendre celuy d'Anaxaris : et il s'y resolut d'autant plustost, qu'il sçavoit que vous ne le pouviez pas connoistre, ny personne de vostre Cour : car comme ou ne voit guere de Scythes dans les Cours des autres Nations ; on ne voit aussi guere de Gens des autres Nations dans les Cours de Scythie. De sorte Seigneur, que la chose ayant esté executée ainsi, Aryante devint Anaxaris : et vous joignit en Lydie, où il sçeut que vous estiez allé, lors qu'il arriva en Armenie. Octomasade de son costé, s'en alla aupres du Prince des Callipides : et Adonacris s'en alla chez un de ses Amis, jusques à ce qu'il eust fait sa paix, qui fut en effet bien aisée à faire : car pour pacifier les choses plus promptement, on accorda un pardon general à tous les Rebelles, excepte au Prince Aryante, et à Octomasade, qu'on sçavoit avoir esté le premier motif de la revolte. Mais Seigneur, j'oubliois de vous dire, que durant qu'Aryante fut caché dans cette Forest, il escrivit encore une fois à Elybesis, qui ayant sçeu sa derniere infortune, luy respondit si durement, que ce Prince commença dés qu'il eut leû sa responce, de guerir de la passion qu'il avoit pour elle : et il a dit à Adonacris, dont je le sçay, que lors qu'il vit la Princesse Mandane, aupres d'un Chasteau qui s'appelle le Chasteau d'Hermes (fi ma memoire ne me trompe) et où il dit que cette Princesse vous delivra, il commença d'esperer qu'il cesseroit absolument d'aimer Elybesis : parce que jusques alors, il n'avoit jamais veû de Femme qui luy eust semblé si belle que celle qu'il aimoit : et que cependant il fut si charmé de la beauté de Mandane, qu'il s'advoüa à luy mesme qu'elle estoit mille fois plus belle qu'Elybesis. Quoy, interrompit Cyrus, Aryante, qui s'apelloit alors Anaxaris, et qui estoit prisonnier aussi bien que moy, lors que Mandane me delivra aupres du Chasteau d'Hermes, commenca dés ce jour là, d'aimer Mandane ! Il ne dit pas Seigneur, qu'il commença de l'aimer dés ce moment là, repliqua Anabaris, mais il dit qu'il acheva de cesser d'aimer Elybesis. Cependant pour en revenir où j'en estois, et pour vous aprendre l'estat present des affaires d'Aryante, je vous diray qu'Agathyrse ayant l'ame toute remplie de la haine qu'il avoit pour Elybesis, voulut, quoy que je luy pusse dire, dés qu'il fut à Issedon, luy aller reporter la Lettre d'Aryante qu'elle avoit laissé tomber en montant dans son Chariot, afin de luy pouvoir parler pour la derniere fois. Et en effet, comme il sçait haïr avec autant de violence qu'il sçait aimer, il fut chez elle de fort bonne heure : de sorte qu'Elybesis, qui l'aimoit toûsjours malgré toute son ambition, s'imagina que peutestre revenoit il à elle : car encore qu'elle se fust bien aperçeuë qu'elle avoit perdu la Lettre d'Aryante, elle ne pensoit pas qu'il l'eust trouvée. Mais elle ne fut pas longtemps dans cette erreur : puis que dés qu'il fut aupres d'elle, il luy rendit cette Lettre : apres quoy prenant la parole ; je vous demande pardon Madame, luy dit-il, de ne vous l'avoir pas rendue plustost : mais comme ce fut en la lisant que je sentis que mon ame se disposoit à vous haïr autant que je vous ay aimée, je l'ay voulu lire tant de fois, qu'enfin je ne vous aimasse plus : car apres tout, foible et ambitieuse que vous estes : je vous aimois encore, lors que je vous disois que je ne vous aimois plus. Mais graces à mon propre dépit, j'en suis venu au point non seulement de ne vous aimer plus, mais de vous haïr : et de vous haïr de la haine la plus tranquile, dont jamais personne se soit trouvé capable. J'ay bien oüy dire, repliqua-t'elle fierement, qu'on parle de son amour aux Personnes pour qui l'on en a : mais je ne pensois pas qu'on entretinst de sa haine, celles que l'on n'aime pas. Puis qu'on parle bien de sa jalousie (reprit - il, avec un sourire outrageant) je croy qu'on peut parler de sa haine, puis que c'est une passion comme l'autre : du moins sçay-je bien que je n'eus jamais tant de plaisir à vous dire autrefois que je vous aimois, que j'en ay aujourd'huy à vous dire que je ne vous aime plus, et que je ne vous aimeray de ma vie. Au reste ne vous imaginez pas que ce soit parce que j'aime Noromate : car je vous proteste que je ne l'ay point aimée, et que vous serez cause que je n'aimeray jamais rien. En effet, poursuivit-il, on me verra toute ma vie regarder toutes les belles Femmes en general comme de beaux objets, sans nul attachement : mais je vous regarderay en particulier, comme la plus foible ; la plus ambitieuse ; et la plus infidelle personne du monde : apres cela Madame, poursuivit-il, je n'ay plus rien à vous dire. Pleust aux Dieux, dit-elle, que vous m'en eussiez moins dit : mais puis que vous avez porté la hardiesse jusques au point que de me dire que vous me haissez, je n'ay plus qu'à vous haïr. J'y consens Madame, reprit-il en se levant, mais je vous assure, que si vous ne sçavez pas mieux haïr, que vous sçavez aimer, vostre haine ne me sera pas grand mal. A ces mots, Agathyrse la quitta, et sortit de chez elle, si satisfais de ce qu'il luy avoit dit, qu'il me fut aisé de connoistre qu'en effet il ne l'aimoit plus. De sorte que cette Personne qui avoit tout à la fois de l'amour et de l'ambition, ne satisfit ni l'une ni l'autre de ces deux passions : et l'on peut dire que pour avoir voulu regner sur les Issedons, elle ne regna plus dans le coeur d'Agathyrse. Ainsi apres avoir perdu deux Amans, les mesmes passions qu'elle avoit euës luy demeurant dans le coeur, elle en devint si chagrine, et si mal faine, qu'elle en devint laide. De plus, Adonacris luy fit encore mille reproches de sa façon d'agir, et avec Agathyrse, et avec Aryante : si bien qu'elle se trouva accablée de toutes sortes de malheurs par sa propre faute.

Derniers développements

Cependant Adonacris n'eut pas plustost la liberté de faire ce qu'il vouloit ; et le calme ne fut pas plustost restably, qu'il se disposa d'aller à Typanis : mais il n'en fut pas à la peine : car Noromate ayant une affaire tres importante à Issedon, y vint comme il estoit prest d'en partir. Vous pouvez juger Seigneur, que l'entre veuë de ces deux Personnes, fut plus agreable que lors que la Fortune les avoit fait rencontrer à Typanis : puis qu'alors Adonacris estoit Mary d'Argyrispe, comme Sitalce l'estoit de Noromate ; et qu'en l'estat qu'estoient les choses, ils estoient tous deux libres. Noromate fit pourtant quelque scrupule, de se remarier si tost : mais son Pere ayant changé d'avis pour Adonacris, parce qu'il le croyoit alors entierement destaché des interests d'Aryante, ce mariage ce fit à son retour des Tentes Royales, et se fit avec une magnificence extréme. Ainsi les avantures d'Agathyrse, et celles d'Adonacris, finirent bien diversement : car celle d'Agathyrse finit par le recouvrement de sa liberté, et celle d'Adonacris par la possession de sa Maistresse. Cependant ce premier ne laisse pas de soustenir, qu'il est plus heureux de se posseder luy mesme, que s'il eust possedé Elybesis. Or Seigneur, depuis cela, quand toutes choses furent paisibles, Spargapyse s'en retourna aupres de Thomiris : et Agathyrse apres avoir fait un voyage aupres d'elle, pour recevoir les loüanges de la victoire qu'il avoit obtenue, retourna à Issedon : où il vescut comme avant la Guerre : c'est à dire sans se soucier de tout ce qui estoit au dessus de luy : et sans avoir autre chose à faire qu'à voir ses Amis, et se divertir : D'autre part Adonacris n'oublia pas dans la grandeur de sa joye, ce qu'il avoit promis au Prince Aryante : au contraire il agit avec tant d'adresse, apres que Spargapyse fut retourné aupres de Thomiris, et que Terez s'y fut fait reporter en Chariot, qu'il trama un dessein qui a esté si judicieusement conduit, qu'on n'en a descouvert aucune chose. Il est vray que ce qui le rendit plus facile, fut que les Issedons et les Massagettes murmuroient presque esgallement de voir avec quelle negligence Thomiris pensoit aux affaires de ses deux Royaumes, depuis qu'elle s'estoit mis une passion dans l'ame qui estoit plus forte que sa raison : et ce qui servoit encore à irriter ces Peuples, estoit qu'on faisoit continuellement des preparatifs de Guerre, sans qu'il parust que cette Princesse eust d'ennemis à combatre. De sorte Seigneur, qu'Adonacris profitant d'une disposition si favorable, n'est party d'Issedon pour venir querir Aryante, qu'apres avoir laissé les choses en estat de se pouvoir emparer en un mesme jour, de la Capitale du Royaume, et de Typanis : et de faire entrer en mesme temps une Armée du Prince des Callipides, qu'Octomasade a engagé dans ses interests, et qui a leve des Troupes sur un autre pretexte. Si bien que par ce moyen, Aryante hazarde de ruiner ce dessein là, en enlevant Mandane : car il a dit à Indathyrse que lors qu'il sera sur la Frontiere des Massagettes, s'il n'aprend que le dessein de remonter au Throsne soit presque infallible, il essayera avant que de le tenter, de negocier avec Thomiris : sçachant bien que dans la passion qu'elle a pour vous, c'est presque une voye plus assurée de faire sa paix avec elle, que de luy remettre la Princesse Mandane en sa puissance, et que de luy demander sa protection pour l'espouser, et pour la deffendre contre vous. Et certes Seigneur, je ne doute pas que cette negociation ne luy reüssisse : car cette Princesse a l'esprit tellement remply du dessein qu'elle a de vous faire changer de sentimens, ou de se vanger de vous, en vous declarant la guerre ; qu'ayant sçeu que l'avois blasmé une si injuste entreprise, elle en a esté si irritée, qu'il a fallu pour mettre ma Personne en seureté, que je sois sorty de ses Estats : bien que comme le bruit de la gloire de vos Armes remplit toute la Terre ; j'ay pris le dessein d'employer le temps de mon exil, à estre le tesmoin de tant de belles actions dont la Renommée porte le bruit par tout le monde. Mais comme le hazard assemble ou desunit les Amis et les ennemis comme bon luy semble ; en arrivant icy, j'ay rencontré l'Escuyer d'Adonacris, qui m'a mené où estoit son Maistre : de qui j'ay sçeu les dernieres choses que je vous ay dittes apres avoir renoüé nostre ancienne amitié. Anabaris s'estant teû, Cyrus luy tesmoigna qu'il luy ; estoit obligé de luy avoir apris beaucoup de choses, qui pourroient luy servir utilement, pour prevenir les desseins d'Aryante : il le pria aussi d'assurer Adonacris, qu'il le serviroit aveque joye ; et il dit encore à Indathyrse, qu'il le conjuroit de luy aider à s'aquiter envers ces deux illustres Scythes. En suitte de quoy, voulant commencer de profiter de ce qu'il venoit d'aprendre, il dépescha un autre Courrier vers Gelonide, pour l'instruire de tout ce qui luy pouvoit servir à empescher Thomiris d'avoir Mandane en sa puissance.