Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 8, livre 3


Le séjour près de Themiscire
De bonnes et de mauvaises nouvelles ponctuent le retour en Medie : Cyrus apprend avec joie le mariage de Sesostris et Timarete ; par contre la santé du roi d'Assirie se dégrade. Lors d'une étape près de Themiscire, la tante de Maresie, Amaldée, rend visite à Mandane. Elle est entourée d'une agréable compagnie. Une de ses amies, répondant au nom d'Isalonide, s'avère paradoxalement aussi vertueuse qu'insupportable. Son cas donne lieu à une conversation prenant pour sujet l'idée de vertu. Mandane s'intéresse ensuite à l'histoire du couple de Telamire et Artaxandre, fils d'Ameldée. Comme la rivière la plus proche est en crue, les voyageurs sont immobilisés sur place. Mandane en profite pour prendre connaissance de l'histoire d'Artaxandre et de Telamire.
Suite du voyage vers la Medie
Le voyage en direction d'Ecbatane se poursuit. Un messager informe Cyrus que Timarete et Sesostris, de retour en Egipte, ont pu célébrer leur mariage. Cette nouvelle réjouit tout le monde. Toutefois, l'état de santé du roi d'Assirie se dégrade. Mandane éprouve pour lui plus de pitié que de haine ; Cyrus, en revanche, se montre impassible. Les différents amants restent préoccupés. Anaxaris n'est pas le moins soucieux.

   Page 5680 (page 610 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

L'Heroïque joye qu'avoit l'illustre Cyrus d'avoir redonné la liberté à tant de Captifs, ne fut pas la seule dont il se trouva capable : car estant arrivé un Envoyé du Prince Sesostris, et de la Princesse Timarete, il eut aussi beaucoup de satisfaction de sçavoir par luy, qu'Amasis les avoit admirablement bien reçeus, et qu'il avoit consenti à leur Mariage, qui avoit esté celebré avec une magnificence digne d'un Roy d'Egypte, dans la superbe Ville de Memphis. La seule cause du voyage de cét Egiptien, estoit pour venir remercier Cyrus de la felicité dont jouïssoient Sesostris, et Timarete : et pour venir luy offrir au nom d'Amasis, toutes

   Page 5681 (page 611 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les Forces de son Royaume s'il en avoit besoin. Mais comme Cyrus ne pensoit plus estre en estat de devoir donner de Batailles, il n'accepta pas ce qu'on luy offroit : et il se contenta d'assurer cét Envoyé, qu'il prenoit beaucoup de part à la joye de la Princesse Timarete, et du Prince Sesostris : et pour luy tesmoigner que la nouvelle qu'il luy avoit aportée de leur Mariage luy avoit esté tres-agreable, il luy fit un present tres-magnifique en le renvoyant. Il est vray que Cyrus ne fut pas seul qui eut de la yoye du bonheur de Sesostris : car tous ceux qui l'avoient connu dans cette Armée en eurent beaucoup, particulierement les Egyptiens qu'il y avoit laissez. Mais si la nouvelle du bonheur de ce Prince fut agreable à tous ceux qui l'avoient veû, ou qui avoient seulement entendu parler de luy ; celle qu'on publia de l'augmentation du mal du Roy d'Assirie, ne produisit pas un effet esgal dans l'esprit de tous ceux qui la sçeurent : car beaucoup de Gens déplorant le malheur d'un si grand Prince, en eurent de la pitié ; quelques autres en eurent de la joye ; et Anaxaris en eut de la douleur, quoy qu'il le haïst, et quoy qu'il condamnast luy mesme un sentiment qu'il avoit eu plus d'une fois. Mais apres tout la passion dominante de son coeur, l'emportant sur tout autre sentiment, il ne pouvoit s'empescher de craindre la mort d'un Rival haï, parce qu'il pouvoit troubler la felicité d'un Rival aimé. Cependant le bruit de l'augmentation du mal du Roy d'Assirie estoit si grand, que personne ne doutoit que la

   Page 5682 (page 612 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chose ne fust ainsi : et on en doutoit d'autant moins, que Cyrus à qui ceux qu'il avoit laissez aupres de ce Prince en rendoient conte, disoit luy mesme quand on le forçoit d'en parler, qu'il estoit tres mal, et donnoit lieu de penser que la premiere nouvelle qu'on en auroit, seroit qu'il ne vivroit plus. Il en parloit pourtant avec tant de retenuë qu'on ne pouvoit assez s'estonner de la moderation qu'il avoit de ne se resjouïr point de la perte d'un ennemy tel que celuy-là. Pour Mandane, comme elle avoit l'ame toute Grande, et toute genereuse, elle ne pouvoit pas estre capable de se resjouïr de la mort d'un Prince, qui ne luy pouvoit plus nuire : et elle sentit bien plus de disposition à la pitié qu'à la joye, en cette rencontre. Ce fut pourtant une compassion, qui ne troubla pas le divertissement d'un voyage qui avoit presques tous les plaisirs d'une Cour tranquile : car de la maniere dont les journées estoient disposées, on n'estoit guere plus las le soir que si on eust esté à une simple promenade. Joint aussi que ce grand nombre d'honnestes Gens, que la familiarité du voyage unissoit encore davantage, faisoit un si agreable meslange de Gens de toutes sortes de conditions, d'humeurs, et de Nations differentes, qu'il eust falu estre fort stupide, ou fort chagrin pour s'ennuyer en un lieu où il y avoit tant de Personnes divertissantes, et qui pour la plus part n'avoient alors autre dessein que de se divertir. Il en faut pourtant excepter ceux à qui l'amour donnoit de fâcheuses heures : car enfin Intapherne

   Page 5683 (page 613 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit tousjours dans l'esprit la Princesse de Bithinie ; Artamas estoit fâché d'estre si longtemps esloigné de la Princesse Palmis ; Mazare avoit bien de la peine à s'accoustumer à n'estre que l'Amy de Mandane, et à n'estre plus son Amant ; Myrsile n'estoit pas peu affligé de voir qu'il ne faisoit nul progrés dans l'esprit de Doralise ; et Andramite estoit au desespoir. de connoistre qu'il n'y avoit nulle apparence qu'il pûst jamais flechir son coeur. Pour Aglatidas, il estoit encore trop amoureux d'Amestris, pour n'avoir pas une impatience inquiette de la revoir, et pour ne s'ennuyer pas quelquesfois de la longueur de ce voyage, quoy qu'il s'aprochast tousjours d'elle. Ainsi tout ce qu'il y avoit d'Amans dans cette Armée, avoient chacun leur chagrin : mais comme ils aportoient quelque foin à le cacher, ils ne laissoient pas de contribuer beaucoup au plaisir de la conversation, principalement les soirs que toute la Compagnie se r'assembloit chez Mandane. Anaxaris mesme, tout inquiet qu'il estoit, ne laissoit pas aussi de faire un grand effort sur son esprit, afin de ne monstrer pas son inquiettude : car dans le dessein qu'il avoit de plaire à Mandane, il ne jugeoit pas que le chagrin qu'il avoit dans l'ame deust paroistre sur son visage : de sorte qu'il le cachoit si bien, et il arriva si parfaitement à la fin qu'il s'estoit proposée, qu'il y avoit peu d'hommes au monde, pour qui Mandane eust plus d'estime que pour Anaxaris. Aussi luy en donnoit elle mille marques obligeantes ; soit en disant mille biens de

   Page 5684 (page 614 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy à Cyrus ; soit en l'assurant qu'elle obligeroit le Roy son Pere, à reconnoistre les services qu'il luy rendoit ; soit en sa façon de vivre aveque luy : car enfin elle luy commandoit avec une authorité si douce, et si civile, qu'on peut assurer que ces commandemens estoient plus obligeans, que les prieres de beaucoup d'autres. Mais si Anaxaris aportoit foin à se faire aimer de Mandane, il en aportoit aussi â se faire aimer et craindre de ceux à qui il commandoit : et il en estoit en effet tellement aimé, et tellement craint, qu'il estoit peu de choses qu'il n'eust pû leur faire faire.

Conversation au sujet de la vertu
En route, on fait une halte près de Themiscire. Martesie se rappelle que l'une de ses tantes, répondant au nom d'Amaldée, habite non loin de là. En attendant de lui rendre visite, Mandane et Martesie évoquent le souvenir d'une amie d'Amaldée, dénommée Isalonide, laquelle, bien que vertueuse, est l'une des personnes les plus insupportables de la terre. Elle est en effet grondeuse, chagrine, médisante et orgueilleuse. Son portrait donne lieu à une conversation prenant pour sujet l'idée de vertu.

Cependant cette illustre Troupe s'avançant tousjours, Cyrus et Mandane arriverent un soir à une petite Ville scituée au bord de ce grand et fameux Fleuve Halis, qui a sa Source parmy les Montagnes d'Armenie : et qui apres avoir serpenté dans tant de Païs differens, separe en cét endroit la Capadoce de la Paphlagonie, n'estant esloigné du Pont Euxin que de trois cens stades seulement. Comme la journée avoit esté assez grande, et que Mandane trouvoit quelque douceur à penser qu'elle estoit en Capadoce, où tous les Peuples la recevoient avec une joye incomparable, et des acclamatios continuelles, elle fit dessein de s'y reposer un jour, dont Martesie eut beaucoup de joye : parce qu'elle se souvint qu'elle avoit une Tante qui demeuroit d'ordinaire à Themiscire, qui avoit une fort belle Maison à quarante stades de la : se souvenant de plus qu'elle avoit toûjours accoustumé d'y estre à la Saison

   Page 5685 (page 615 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il estoit : de sorte qu'elle s'en envoya informer à l'heure mesme, afin que si elle s'y trouvoit, elle demandast permission à Mandane de luy aller faire une visite le lendemain, puis qu'elle ne marcheroit pas : si bien que dans cette esperance, elle passa le soir avec beaucoup de disposition à se divertir. Comme Feraulas estoit celuy qui s'estoit chargé de sçavoir si sa Tante seroit chez elle, il s'en aquita avec tant de diligence, que lors que Martesie s'éveilla le lendemain, elle sçeut que celle qu'elle vouloit voir estoit où elle pensoit qu'elle fust, et qu'elle y estoit mesme avec une belle et grande Compagnie. Martesie ne sçeut pas plustost cette agreable nouvelle, que se levant en diligence, elle fut trouver Mandane, pour la suplier de luy permettre d'aller faire cette visite. D'abord cette Princesse ne se ressouvint pas bien qui estoit cette Parente de Martesie : mais un moment apres s'estant remis en la memoire qu'elle estoit Soeur de celle qu'avoit espousé Artucas, qui avoit livré une Porte de Sinope à Cyrus, lors qu'il avoit esté pour la delivrer : et qu'il n'avoit delivré que le Roy d'Assirie, elle luy dit obligeamment que pour ne se priver pas du plaisir qu'elle avoit de la voir aupres d'elle, et pour ne la priver pas aussi de celuy qu'elle esperoit recevoir en voyant une Personne qui luy estoit si proche, elle vouloit envoyer faire un Compliment à sa Tante, et luy envoyer mesme un Chariot, quoy qu'elle sçeust bien qu'elle en avoit un, afin de l'obliger à

   Page 5686 (page 616 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la venir voir. Martesie n'osant pas resister â une proposition si obligeante, remercia Mandane de la bonté qu'elle avoit pour elle, et se voulut charger du foin d'envoyer vers sa Parente, qui se nommoit Amaldée. Mais cette Princesse voulut que ce fust un des siens qui y allast : et en effet la chose s'executa ainsi. Il est vray que Martesie chargea celuy qui y fut d'un Billet pour Amaldée, apres quoy elle retourna dans la Chambre de Mandane, que ses Femmes habilloient, et où Doralise, et Pherenice estoient. De sorte que cette Princesse prenant la parole dés qu'elle la vit entrer, mais Martesie, luy dit-elle, je ne sçay si ma memoire me trompe, mais il me semble que du temps que nous estions à Themiscire, vostre Tante qui est une des plus honneste Personne du monde, avoit une Amie qui a mon gré estoit la plus insuportable Femme de la Terre, quoy que ce fust une des plus vertueuses du costé de la galanterie. Il est vray Madame, reprit Martesie, que je n'en connus de ma vie une qui eust plus de part à mon aversion que celle que vous dittes. Mais comment en pouvoit elle donc avoir à l'amitié d'Amaldée, reprit Doralise, car pour moy je trouve qu'il n'est pas ordinaire, qu'une Personne qui a du merite, ait des Amies qui n'en ont point. On ne peut pas dire, reprit Mandane, que celle dont je parle n'ait point de bonnes qualitez : puis qu'il est vray qu'elle a esté admirablement belle et qu'elle l'estoit encore extrémement quand je partis de Themiscire. De plus, elle a de la vertu,

   Page 5687 (page 617 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autant qu'on en peut avoir, et elle a mesme assez d'esprit : mais avec tout cela, si Martesie vouloit vous la representer, je suis assurée que vous tomberiez d'accord, qu'elle n'est point du tout aimable. Ha Madame, s'escria Martesie, vous parlez encore trop favorablement d'une Personne qui ne merite pas d'estre aussi vertueuse qu'elle est, puis qu'elle se sert si mal de sa vertu : car enfin (dit-elle en se tournant vers Doralise) puis que la Princesse veut que je vous despeigne cette Amie d'Amaldée, qui se nomme Isalonide, il faut vous l'imaginer comme elle vous l'a despeinte, c'est à dire belle et vertueuse, et mesme assez pleine d'esprit : mais d'un esprit si remply d'un sot orgueil, que je ne sçay comment vous le representer. En effet, parce qu'elle sçait qu'elle a de la modestie, elle croit qu'il n'est pas necessaire qu'elle ait de l'humilité : et que parce qu'elle n'est ny coquette, ny Galante, et que de ce costé là on ne luy peut rien reprocher, elle a un privilege particulier d'estre chagrine, bizarre, grondeuse, coleré, médisante, et imperieuse : et elle croit enfin, que parce qu'elle a une vertu toute seule, il luy doit estre permis d'avoir tous les vices. Et pour moy, de la façon dont elle en use, si j'estois son Mary, je pense que j'aimerois mieux qu'elle fust un peu galante, et qu'elle eust un peu de toutes les autres vertus qui luy manquent, que de n'en avoir qu'une et avoir un peu de toutes les mauvaises habitudes qu'on peut avoir. En mon particulier, reprit Doralise, je ne trouve rien de

   Page 5688 (page 618 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus desraisonnable que de voir une Femme qui conte pour quelque chose de ce qu'elle est, ce qu'elle doit estre. Isalonide le conte tellement, repliqua Martesie, que je suis persuadée que comme il y a certains Braves insolens, grossiers, et stupides, qui croyent que la valeur toute seule suffit à faire un honneste homme ; Isalonide croit aussi qu'il ne faut que n'estre point Galante, pour estre la plus vertueuse Femme de son Siecle. Cependant il resulte de cette belle opinion, qu'elle fait enrager son Mary par ses Caprices : qu'elle met le desordre dans toute sa Famille par sa severité et par son orgueil ; qu'elle reprend avec aigreur tout ce qu'elle a de Parentes qui sont jeunes ; qu'elle censure toutes les Femmes de la Ville où elle est ; quelle mesprise tout ce qui l'aproche ; qu'elle fait cent jugemens injustes ; qu'elle ne met point de difference, entre estre un peu Galante, ou estre tres criminelle ; et qu'elle condamne enfin tout ce qu'elle voit, et tout ce qu'elle ne voit pas ; luy semblant qu'il n'apartient qu'à elle seule de se vanter d'estre vertueuse : aussi paroist-il une telle presomption dans son esprit, qu'on ne la sçauroit endurer. Il est vray, reprit Mandane, que cette vanité est tres mal fondée, puis que s'il est excusable d'en avoir de quelque chose, il faut que ce soit lors qu'on possede quelque bonne qualité qu'on n'est pas absolument obligé d'avoir : et il ne faut pas trouver qu'il y ait sujet d'avoir de l'orgueil, de ce qu'on possede une vertu sans laquelle on seroit infame. Car par exemple si une Femme qui aura

   Page 5689 (page 619 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de la beauté, de l'esprit, et de la vertu, se donne la peine de cultiver les lumieres que la Nature luy a données, et que soit dans les Sciences, ou dans les Arts, elle aquiere quelques connoissances extraordinaires, dont elle sçache user avec toute la retenuë qui est necessaire à nostre Sexe, elle a sans doute quelque sujet de pretendre qu'on la doit plus loüer qu'une autre. Je dis mesme plus, adjousta t'elle, puis que je tombe encore d'accord, qu'une grande partie des vertus qu'Isalonide n'a pas, peuvent en quelque façon estre un juste sujet de vanité à celles qui les possedent, parce qu'on peut manquer d'en avoir quelqu'une, et ne laisser pas de meriter d'estre loüée. Mais de tirer vanité d'une vertu, dont on ne peut manquer sans estre indigne de vivre, c'est une chose si honteuse à tout le Sexe en general, que je n'y puis penser sans quelque sentiment de confusion. Car enfin il faut croire que cette sorte de vertu, dont Isalonide tire tant de vanité, est si essentiellement necessaire à une Femme, qu'il ne faut pas mesme presuposer qu'il s'en puisse trouver qui ne l'ayent pas et il vaut beaucoup mieux estre en hazard de mettre quelques criminelles au rang des innocentes, que de croire qu'il puisse y en avoir beaucoup de coupables. Ainsi selon mon sentiment, Isalonide a un orgueil tres mal fondé, et je suis persuadée qu'un homme qui pretendroit de grands Eloges, sans autre raison sinon qu'il n'auroit ny empoisonné, ny assassiné personne, seroit aussi bien fondé qu'elle, qui ne fait consister sa

   Page 5690 (page 620 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gloire, qu'en ce qu'elle n'a point eu de galanterie. Il faut sans doute, reprit Doralise, qu'elle ne sçache pas que n'avoir point un vice, n'est pas avoir une vertu ; et qu'entre l'avarice, et la liberté, il y a un grand intervale. Ce que vous dittes de l'avarice, et de la liberalité, repliqua Mandane, se peut presques dire de toutes les autres vertus, et de tous les autres vices, n'y en ayant guere où l'on ne trouve cét intervale dont vous parlez, qui fait que tant qu'on y demeure, on ne merite ny blasme, ny loüange. Pour moy, reprit Doralise en soûriant, je croirois volontiers qu'Isalonide ne merite peutestre pas mesme qu'on luy attribuë la vertu dont elle se vante tant : car si elle est aussi grondeuse, aussi chagrine, aussi médisante, et aussi orgueilleuse, que vous la representez, je ne pense pas qu'elle ait eu beaucoup d'adorateurs. En mon particulier, adjousta Martesie, je trouve que vous avez raison : du moins sçay-je bien, que je ne trouve rien de plus insuportable que ces sortes de Femmes, qui ont l'ame si basse, qu'elles se contentent d'une seule vertu, et qui ont toutesfois tant d'orgueil, qu'elles mesprisent celles qui outre cette vertu qu'elles ont aussi bien qu'elles, possedent encore toutes les autres. Et ce qui est le plus fâcheux, c'est que l'exemple de cette fiere et sauvage vertu, ne sert de rien pour porter les jeunes personnes au bien : au contraire toutes les reprimandes de ces sortes de Femmes severes et arrogantes, irritent leur esprit, et font qu'elles ont tant de peur de

   Page 5691 (page 621 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

leur ressembler, qu'il arrive quelquesfois qu'elles ne leur veulent pas mesme ressembler en ce qu'elles ont de bon.

Clorelise, Belermis, Telamire et Artaxandre
Mandane et Martesie s'interrogent ensuite sur le sort d'une sur d'Isalonide, dénommée Clorelise, qui paraissait aussi agréable que sa sur semblait insupportable. Mêmes interrogations au sujet du frère, portant le nom de Belermis, lequel montrait une trop forte inclination pour la guerre. Amaldée arrive bientôt, en agréable compagnie. Martesie retrouve avec joie son amie Erenice, tandis que Mandane est intriguée par une dame extrêmement belle, nommée Telamire, ainsi que par un jeune homme de fort bonne mine, Artaxandre, fils d'Ameldée.

Quoy qu'il en soit, reprit Mandane, nous sçaurons du moins par Amaldée, si isalonide est tousjours de mesme humeur, et si une jeune Soeur qu'elle avoit sera devenuë de la sienne. Si cela est, repliqua Martesie, j'advoüeray que je ne me connois point en phisionomie : car je vous assure Madame, que cette jeune Soeur qui se nomme Clorelise, avoit je ne sçay quoy dans les yeux qui me faisoit croire qu'elle avoit l'inclination fort galante, Il est vray qu'Isalonide l'observoit de si prés, quoy qu'elle ne demeurast pas avec elle, qu'elle n'estoit pas en pouvoir de suivre ses propres sentimens. Si cette Personne, reprit Doralise, est aussi jolie que son nom est joly, elle est plus aimable que sa Soeur : comme je ne l'ay guere pratiquée, repliqua Martesie, je sçay seulement qu'elle a l'air galant ; qu'elle est belle ; et qu'elle a beaucoup d'esprit ; sans que je puisse pourtant vous dire si elle est fort aimable. Mais en eschange, adjousta Mandane, vous pouvez l'assurer qu'elle a un Frere nommé Belermis, qui est aussi persuadé de sa valeur, que son autre Soeur l'est de sa vertu : du moins (poursuivit-elle en regardant Martesie) me semble-t'il qu'on l'accusoit de faire un peu trop le brave, quoy qu'il le fust en effet. Il est vray Madame, reprit Martesie, que Belermis qui à cela prés, est un assez honneste homme, a tousjours un peu trop affecté de paroistre ce qu'il

   Page 5692 (page 622 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est, et qu'on l'a accusé aveque raison, d'avoir toutes les grimaces de la bravure. Car enfin, il est certain qu'il a une desmarche trop guerriere ; que son action a quelque chose de trop fier ; et que lors qu'il entre dans une Compagnie, il a plus l'air d'un homme qui seroit prest à donner une Bataille, qu'à faire une conversation de Galanterie. Ses habillemens mesme, ont tousjours quelque chose qui ne sent point la Paix : et le son de sa voix est si retentissant, qu'on a peine à s'imaginer que les prieres qu'il fait ne soient pas des commandemens, et mesme des commandemens militaires, tant il est vray que tout ce qu'il fait, et tout ce qu'il dit, persuade qu'il affecte de faire le brave en toutes choses : cependant il est certain qu'il est ainsi naturellement. Si cela est, reprit Doralise, il a grand sujet de se plaindre de la Nature : car je vous assure que ces hommes qui sont tousjours guerriers en temps de paix, ne sont guere moins ridicules, que ces Femmes qui sont de l'humeur d'Isalonide. Comme Doralise parloit ainsi, la Princesse Mandane estant achevé d'habiller, se disposa d'aller au Temple, où elle fut en effet, accompagnée de Cyrus, et de tous ceux qui formoient cette belle Cour errante, s'il est permis de parler ainsi. Mais comme le Sacrifice fut un peu long, lors que Mandane retourna au lieu où elle avoit couché, elle y trouva la Tante de Martesie qui venoit d'y arriver : mais elle l'y trouva avec une des plus belles, et des plus agreables Compagnies du monde : car enfin, elle

   Page 5693 (page 623 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit avec elle dix ou douze Femmes bien faites, et autant d'hommes fort honnestes Gens. De sorte que Mandane estant agreablement surprise, par une si belle Troupe, elle la reçeut avec toute la civilité possible, et elle reçeut d'autant mieux toutes ces Personnes, qu'il y en avoit peu qui luy fussent inconnuës : car elles estoient presques toutes de Themiscire. Cyrus en son particulier eut aussi beaucoup de satisfaction de voir que cette belle Compagnie venoit tout à propos pour faire passer le jour agreablement à Mandane : et tous ceux qui estoient aveque luy, furent aussi bien aises de voir tant de Dames en un lieu où il n'y avoit pas aparence d'en devoir trouver de si aimables. Pour Martesie, elle estoit si satisfaite de voir tant de personnes de sa connoissance, que la joye en paroissoit dans ses yeux : mais ce qui luy en donna le plus, fut de voir avec sa Tante cette Fille d'Artucas nommée Erinice, avec qui elle avoit fait une amitié si particuliere à Sinope, durant qu'elle avoit esté logée chez son Oncle, pendant la Prison d'Artamene. Aussi ne se vit elle pas plustost en liberté de l'entretenir durant qu'Amaldée parloit à Mandane, que se souvenant qu'elle avoit esté presente lors que ces quatre Amans qui pretendoient chacun estre le plus malheureux Amant du monde, furent jugez par elle en presence de Cyrus ; que prenant la parole ; helas ma chere Erenice, luy dit-elle, que de choses me sont arrivées depuis ce jour où j'estoit si occupée à examiner qui de l'indifference, de la

   Page 5694 (page 624 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mort, de l'absence, ou de la jalousie, estoit la plus rigoureuse, et que je serois encore, si je voulois vous dire qui m'a donné le plus d'inquietude, ou la peine de ne vous plus voir, ou la crainte d'estre oubliée de vous. Mais pendant que Martesie parloit ainsi, et qu'Erenice luy respondoit avec beaucoup d'esprit, et beaucoup de tendresse, Mandane regardoit avec admiration une Personne qu'elle voyoit parmy ces autres Dames : car encore qu'elles fussent presques toutes bien faites, il n'y avoit pas de comparaison de celle-là à toutes les autres. En effet cette Fille, qui se nommoit Telamire, avoit tous les charmes de la beauté : et sa beauté estoit mesme si particuliere, qu'on ne pouvoit luy assigner de rang. Car comme elle n'estoit ny grande ; ny petite ; ny blonde, ny pâffe ; ny rouge ; ny brune ; et qu'elle tenoit je juste milieu entre toutes ces choses, on eust dit que la Nature l'avoit voulu separer de toutes les autres, afin qu'on ne la pûst jamais confondre dans ces divers ordres de beautez qui font quelquesfois de si grands Partis, lors qu'il s'agit de soustenir les beautez blondes, ou les beautez brunes. De plus, Telamire, outre qu'elle estoit belle, estoit encore de bonne grace, et avoit un certain air de qualité en toute sa Personne, qui sans avoir rien de superbe, avoit pourtant de la majesté. Au reste ; comme Telamire n'estoit ny brune, ny blonde, il sembloit encore par l'air de son visage, qu'elle n'estoit ny melancolique, ny enjoüée, et qu'ayant fait un juste meslange de ces deux choses, il

   Page 5695 (page 625 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en avoit resulté une humeur agreable et douce, qui sans tenir rien de la trop grande gayeté, ny du chagrin, devoit estre fort divertissante. Mais si Telamire charma les yeux de la Compagnie, un homme qui estoit aupres d'elle, merita d'arrester aussi les regards de tout le monde, estant certain qu'il avoit aussi bonne mine que Telamire estoit belle. On voyoit mesme en sa phisionomie, qu'il avoit beaucoup d'esprit : et il escoutoit ce qu'on disoit d'un certain air, qu'il estoit aisé de connoistre par les mouvemens de son visage, qu'il entendoit les choses comme il les faloit entendre. Mais ce qui le rendit encore plus considerable à Mandane, fut d'aprendre qu'il estoit Fils d'Amaldée, et Parent de Martesie : car comme il n'estoit pas à Themiscire, lors qu'elle y estoit, elle ne le connoissoit point. Elle se souvenoit bien qu'Amaldée avoit un Fils qui se nommoit Artaxandre, mais elle ne sçavoit pas que ce fust celuy qu'elle voyoit. Aussi ne le sçeut elle pas plustost, qu'elle luy fit un Compliment sort obligeant : où il respondit comme un des hommes du monde qui parloit le mieux, et qui disoit tousjours le plus precisément tout ce qu'il devoit dire. De sorte que la conversation se liant peu à peu entre tant d'agreables Personnes, le temps passa si viste, qu'il sembloit qu'il n'y eust qu'un moment que Mandane fust revenuë du Temple, lors qu'on l'advertit qu'on avoit servy : si bien que toute cette belle Troupe se separant, Cyrus emmena tous les hommes aveque luy, et Mandane retint toutes les Dames à

   Page 5696 (page 626 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

disner avec elle : il est vray qu'elle ne les retint pas seulement pour cela, car elle leur declara qu'elles ne retourneroient point chez elles que le lendemain. Mais pour respondre à la civilité de cette Princesse, Amaldée luy dit qu'elles feroient encore plus, parce qu'elles estoient resoluës de l'aller conduire jusques à deux journées du lieu où elle estoit : de sorte que toute cette belle Troupe, se joignant à tant d'honnestes Gens qui suivoient Mandane, fit qu'on passa ce jour-là avec beaucoup de plaisir.

Le débordement de la rivière
Alors que Cyrus et ses compagnons s'apprêtent à poursuivre leur chemin, il s'avère que le débordement d'une rivière les empêche de traverser la campagne. Mandane est ravie de ce contretemps, car elle est curieuse de connaître l'histoire d'Artaxandre et de Telamire. Elle enjoint Martesie d'interroger Erenice qui doit la connaître en détail. Celle-ci se montre d'abord réticente, puis accepte de faire le récit.

Il arriva mesme une chose qui fit qu'elle ne pût pas se separer si tost, et que la Princesse Mandane ne pût partir comme elle en avoit le dessein, parce que pendant la nuit, ce grand Fleuve au bord duquel estoit scituée la petite Ville où elle estoit alors, s'enfla d'une telle sorte, et commença de se desborder avec tant d'impetuosité, que la Campagne prochaine en estoit toute inondée. Car enfin les Torrens ne grossissent pas avec plus de precipitation, que cette grande Riviere se desborda. Il est vray que durant douze heures, il tomba une Pluye si abondante, que cela ne servit pas peu à la grossir, quoy que selon les aparences ce desbordement fut principalement causé par la chutte de plusieurs Torrens, qui descendant tout d'un coup dans cette Riviere, qui a sa Source parmy les Montagnes d'Armenie, la forcerent de sortir de son Canal ordinaire, et de s'espancher par la Plaine. Cependant comme il faloit que Mandane la traversast pour continuer son chemin, il falut de

   Page 5697 (page 627 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

necessité attendre qu'elle se fust retirée, et il falut mesme que toute cette belle Troupe qui l'estoit venuë visiter, s'arrestast aussi long temps aupres d'elle, qu'elle demeura en ce lieu-là, parce que la Maison d'Amaldée estoit de l'autre costé de l'eau. Car encore qu'il y eust un Pont, et que le Pont ne fust pas rompu, on ne pouvoit s'en servir à passer le Fleuve, parce qu'on ne pouvoit y aller à cause que le débordement alloit plus de douze stades au de là des deux bouts de ce Pont. De sorte que toute cette agreable Compagnie demeurant jointe, il sembla qu'elle n'eust autre dessein que de faire passer ce temps-là sans ennuy à la Princesse Mandane, qui de son costé faisoit aussi ce qu'elle pouvoit pour contribuer au divertissement de tant de Personnes agreables. Mais Martesie (disoit-elle un matin à cette aimable Fille) qui peut avoir assemblé toutes ces Dames qui sont avec vostre Tante ? je vous assure Madame, luy repliqua-t'elle, que je ne le sçay encore que fort confusément : car depuis qu'elles sont icy, je n'ay fait autre chose que de parler de vous, et de satisfaire la curiosité qu'elles ont euë, de sçavoir toutes vos avantures. Ce n'est pas que la renommée ne leur en eust apris une partie, mais c'est qu'elles les sçavoient si mal, que j'ay esté bien aise de leur aprendre la verité, et de la separer de tous les mensonges qu'on leur avoit fait passer pour des veritez constantes. Mais aujourd'huy que je leur ay dit tout ce qu'elles vouloient sçavoir, il faudra que je les oblige à leur tour, à

   Page 5698 (page 628 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me dire tout ce que je voudray qu'elles m'aprennent : car enfin tout ce que je sçay est qu'il y a une grande avanture, entre cette belle Fille qui s'apelle Telamire, et Artaxandre, et que l'amour fait des heureux, et des malheureux par tout. Telamire, reprit Mandane, est bien propre à produire deux effets si differens, puis qu'il est vray que je n'ay guere veû de personnes en ma vie qui me plaisent davantage : c'est pourquoy Martesie informez vous un peu plus particulierement de sa Fortune, afin de me la faire sçavoir. Il me sera bien aisé de vous obeïr Madame, repliqua-t'elle, puis qu'en mon particulier j'ay beaucoup de curiosité de l'aprendre : et en effet dés le soir mesme, Erenice s'estant trouvée avec Martesie, sans autre compagnie que celle de Doralise, durant que toutes les autres Dames estoient avec Mandane, elle s'aquita de sa commission. Mais ma chere Parente, luy dit-elle, apres vous avoir raconté les plus belles avantures du monde, en vous racontant celles de nostre Princesse, et de l'illustre Cyrus, ne pensez vous pas ne me dire ri ? des vostres. Quand je vous auray dit, reprit Erenice, qu'apres vostre depart de Sinope, mon Pere m'envoya à Themiscire aupres d'Amaldée ; et que j'y ay tousjours esté avec beaucoup de chagrin de ne sçavoir bien souvent où vous estiez, ou de sçavoir que vous estiez Prisonniere, je vous auray sans doute dit les plus importantes choses de ma vie. Dites moy du moins, repliqua Martesie, ce qui est cause que tant d'aimables Personnes

   Page 5699 (page 629 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui n'avoient autrefois nulle societé entr'elles, ont fait un voyage ensemble. Pour vous aprendre ce que vous voulez sçavoir, reprit-elle, il faudroit que je vous disse toute la vie d'Artaxandre, et toute celle de Telamire. Quoy qu'Artaxandre soit mon Parent comme le vostre, reprit Martesie, la Fortune nous a si souvent separez, que nous ne nous connoissons presques point : mais comme il me semble un fort honneste homme, je seray bien aise de le connoistre par vous, c'est pourquoy ma chere Erenice, il faut que vous vous disposiez à m'aprendre toute sa vie, puis que vous la sçavez, et que Doralise ait sa part du divertissement que vostre recit me donnera. Les avantures des Personnes où l'on ne s'interesse point, repliqua Erenice, divertissent si peu, qu'il faut ce me semble attendre que nous soyons seule à nous entretenir d'une pareille chose. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que ce que j'ay à vous dire ne soit assez extraordinaire : mais c'est comme je l'ay desja dit, que si on ne s'interesse un peu à la Fortune de ceux de qui on entend raconter l'Histoire, on n'y sçauroit prendre plaisir. S'il ne faut que s'interesser au bonheur d'Artaxandre, et à celuy de Telamire, reprit Doralise, pour avoir quelque satisfaction en oyant le recit de leurs Avantures, j'ay assurément tout ce qu'il faut pour en estre agreablement divertie : car enfin il n'est pas possible de les voir sans desirer qu'ils soient heureux : et pour vous tesmoigner, poursuivit elle, qu'ils ne me sont pas indifferens,

   Page 5700 (page 630 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je vous assure que je souhaite de tout mon coeur, que si Artaxandre a des Rivaux, qu'ils soient mal traitez : et que si Telamire doit aimer quelque chose, que ce soit Artaxandre. Mais peutestre adjousta-t'elle, est-ce que vous avez quelque secret à dire à Martesie, que vous ne voulez pas que je sçache : c'est pourquoy (poursuivit Doralise en se levant, comme ayant dessein de s'en aller) il vaut mieux vous laisser en liberté. Ha Doralise, s'escria Erenice en la retenant, gardez vous bien de faire une pareille chose, car je suis persuadée que si j'avois privé Martesie de vostre veuë, la mienne ne luy donneroit pas grande satisfaction. De plus, je puis vous assurer que toute douce que vous la voyez, c'est une des plus vindicatives Personnes du monde, lors qu'il s'agit d'une pareille chose : et pour vous le prouver je me souviens qu'ayant eu un jour le malheur de luy oster une Compagnie agreable sans y penser, elle n'eut point de repos qu'elle ne s'en fust vangée en m'accablant une apresdisnée toute entiere, de la conversation de la plus incommode Personne qui sera jamais : c'est pourquoy ne songez donc pas s'il vous plaist à vous en aller. Songez donc à me satisfaire, reprit Martesie en riant, puis que je suis si vindicative : car je vous declare que si vous ne me dittes toute la vie d'Artaxandre, et de Telamire, je diray tout ce que je sçay de la vostre à Doralise, quoy que comme vous sçavez je n'ignore pas que vous avez fait plus d'un malheureux, depuis que nous nous connoissons.

   Page 5701 (page 631 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Comme ce recit, repliqua Erenice en rougissant, seroit moins divertissant que celuy que je dois faire, quoy que vous parliez plus agreablement que moy, j'aime mieux vous obeïr que vous resister. Obeïssez donc, reprit Martesie, mais pour faire que ce mot soit placé à propos, obeïssez à Doralise, et adressez luy la parole : car comme elle est Estrangere à Themiscire, il faut que ce soit à elle que vous expliquiez beaucoup de choses, que vous ne me diriez pas, si vous ne parliez qu'à moy Apres cela, Doralise respondit encore quelque chose, et Erenice luy repliqua, mais à la fin Martesie leur ayant imposé silence à toutes deux, et ayant donné ordre qu'on ne les vinst point interrompre, Erenice commença de parler en ces termes.


Histoire d'Artaxandre et de Telamire : les inclinations d'Artaxandre
Artaxandre et Telamire, originaires de Themiscire, se connaissent depuis l'enfance. Leurs mères, Amaldée et Cleossonte, souhaitent qu'ils se marient une fois adultes. Or Cleossonte meurt, laissant son époux Algaste dans l'ignorance de ce projet. Quelque temps plus tard, Artaxandre quitte la ville pour voyager. Un jour, alors que le jeune homme se rapproche de Themiscire, il rencontre Clorelise et se lie d'amitié avec elle. La jeune fille de son côté est persuadée qu'Artaxandre est amoureux d'elle. Elle s'empresse de raconter sa conquête à son amie Telamire, appréhendant toutefois les retrouvailles des deux jeunes gens. De fait, dès qu'Artaxandre revoit Telamire, il tombe sous son charme. La beauté de la jeune fille donne lieu à une conversation au sujet des portraits et de la flatterie. Clorelise, qui remarque l'émoi du jeune homme, essaie de l'empêcher de voir Telamire en privé. Elle exhorte son frère Belermis, amoureux lui aussi de celle-ci, à se confier à Artaxandre. Elle-même s'efforce d'accaparer Telamire. Mais Artaxandre parvient un jour à entretenir sa bien-aimée en particulier et à lui avouer ses véritables sentiments. La jalousie de Clorelise devient telle qu'elle pose un ultimatum au jeune homme : il doit choisir entre elle et Telamire. Artaxandre n'hésite pas et profite de cette occasion pour rompre avec Clorelise, et faire ouvertement la cour à Telamire. De son côté, celle-ci, se rappelant le vu de sa mère, ne rejette pas les sentiments d'Artaxandre. La mère de ce dernier, elle, n'est en revanche plus favorable à ce mariage.
L'enfance d'Artaxandre et Telamire
Erenice commence par faire l'éloge d'Artaxandre et de Telamire. L'héroïne est la fille unique d'Algaste et de Cleossonte, amie proche d'Amaldée, mère d'Artaxandre. Le héros, lui, est orphelin de père. Les deux femmes souhaitent voir leurs enfants se marier un jour. Telamire entend parler de ce projet, et fait tout pour plaire au jeune garçon. Mais Cleossonte décède, avant que les jeunes gens soient en âge de se marier. Le père de Telamire, ignorant tout de ce projet, n'est pas en mesure de le porter à son terme. Artaxandre part voyager, et la jeune fille oublie bientôt le dessein de sa mère.

HISTOIRE D'ARTAXANDRE ET DE TELAMIRE.

Comme ceux dont j'ay à vous raconter la vie, n'ont qu'à peine le bien d'estre connus de vous, je devrois sans doute commencer mon recit par leur Eloge, afin que nous engageant dans leurs interests, par un sentiment d'estime, vous eussiez plus d'attention à ce que j'ay à vous dire. Mais outre que le merite de ces deux Personnes est assez esclatant pour l'avoir desja acquise, je craindrois encore de ne les loüer pas assez bien. Il faut pourtant que je vous die, que Telamire est une des plus charmantes Personnes du monde, à ceux qui la connoissent particulierement : estant

   Page 5702 (page 632 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

certain qu'encore qu'elle soit tousjours tres aimable pour tous ceux qui l'aprochent en general, elle l'est beaucoup plus pour ceux qui ont sa confiance toute entiere : et l'on peut dire qu'elle est autant au dessus d'elle mesme, lors qu'elle est avec ses Amies particulieres, qu'elle est au dessus de beaucoup d'autres, lors qu'elle est en une conversation generale. Aussi luy dit-on en luy faisant la guerre, qu'elle a deux esprits au lieu d'un : et quand on voit à Themiscire une Personne stupide, on dit qu'il faut l'envoyer à Telamire, afin qu'elle luy donne ce dont elle a trop, tant il est vray que son merite est universellement connu. Au reste Telamire est douce, et genereuse, et sa beauté est assurément la moins bonne qualité qu'elle ait. Pour Artaxandre, il suffit pour le loüer, en ne le loüant pas, que je vous die que Martesie le peut hardiment advoüer pour son Parent, puis qu'il a toutes les qualitez qui peuvent faire un honneste homme. Apres cela je vous diray que Telamire est une Fille de condition, dont le Pere se nommoit Algaste, et dont la Mere estoit une Personne tres vertueuse, qui aimoit tendrement Amaldée Mere d'Artaxandre, sous la conduite de qui il a toûjours esté, parcé que son Pere mourut qu'il estoit encore au Berçeau. Et pour vous faire entendre ce que j'ay à vous dire dans la fuite de mon discours, il faut que vous sçachiez qu'Algaste n'avoit jamais eu qu'une Fille qui est Telamire ; et que dés sa plus tendre Enfance, sa Femme qui se nommoit Cleossonte,

   Page 5703 (page 633 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit tousjours à Amaldée qu'elle vouloit que sa Fille espousast un jour le jeune Artaxandre son Fils, qui pouvoit avoir alors cinq ou six ans plus que Telamire, qui n'en avoit pas encore douze en ce temps-là. Mais quoy que ce dessein ne fust sçeu que de peu de personnes, et qu'Algaste luy mesme ne le sçeust point, il ne fut pas si secret que la jeune Telamire n'en sçeust quelque chose, par les Femmes qui avoient foin d'elle : de sorte que dés lors elle disposa son coeur à obeïr un jour â Cleossonte : et je ne sçay si on ne doit point attribuer une partie du merite de Telamire, à l'innocent dessein qu'elle eut dans son Enfance, d'estre bientost en estat de meriter l'estime d'Artaxandre. En effet, je ne pense pas qu'on puisse estre plus aimable estant Enfant, que Telamire l'estoit : car non seulement sa Personne estoit tres jolie, mais c'est qu'outre qu'elle avoit desja le plus beau teint du monde, et qu'elle estoit desja tres belle, elle donnoit de l'admiration à ses Maistres, soit à celuy qui luy montroit à dancer, ou à celuy qui luy enseignoit la Langue Assirienne, qu'elle parloit desja tres agreablement : estant certain qu'on ne pouvoit pas dancer mieux qu'elle dançoit dés ce temps là, ny parler plus joliment une Langue estrangere qu'elle parloit celle qu'elle avoit aprise. De plus, elle avoit desja la taille si bien formée, et la phisionomie si fine, que tous les Gens d'esprit qui alloient chez Cleossonte, ne la traittoient plus d'Enfant quoy qu'elle le fust encore : au contraire on la

   Page 5704 (page 634 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

loüoit comme une grande Fille, et on luy parloit presques de toutes choses, comme si elle eust eu dix-huit ans. Aussi y respondoit-elle si à propos, et avec tant de marques d'esprit sur le visage, qu'on avoit lieu de croire que si elle ne s'empressoit pas fort à parler, c'estoit parce qu'elle sçavoit qu'elle n'avoit pas douze ans : et que la bien-seance ne vouloit pas qu'elle monstrast encore tout son esprit, quoy qu'elle en monstrast assez pour se faire admirer ; de sorte qu'ayant toutes les graces de l'Enfance sans en avoir toutes les foiblesses, on peut assurer qu'elle estoit desja infiniment aimable, et infiniment charmante. Je vous dis cecy aimable Doralise, pour vous faire sçavoir le premier fondement de l'affection de Telamire et d'Artaxandre : il est vray que cela ne se pouvoit pas nommer affection en ce temps-là : car comme Amaldée envoya Artaxandre voyager dés qu'il eut dix-sept ans, et que son voyage fut long, il ne se souvenoit presques plus qu'il avoit oüy dire à sa Mere qu'elle eust souhaité qu'il eust espousé Telamire : et Telamire elle mesme, quoy qu'elle se souvinst du dessein qu'avoit eu Cleossonte, ne pensoit pas qu'il deust jamais reüssir : car il faut que vous sçachiez que cette vertueuse Personne mourut que Telamire n'avoit que quatorze ans. De sorte que demeurant sous la conduite de son Pere, qui mit une Femme d'esprit et de vertu aupres d'elle, elle ne songea qu'à devenir tousjours plus accomplie sans penser à Artaxandre : n'ignorant pas que le dessein qu'avoit

   Page 5705 (page 635 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleossonte, n'estant fondé que sur l'amitié qu'elle avoit pour Amaldée, ne pouvoit plus avoir nulle suitte puis qu'elle estoit morte, et qu'Algaste son Pere bien loin de songer à la marier, ne pensoit qu'à trouver une autre Femme : car comme il estoit fort riche, il ne desespera pas d'en trouver une, quoy qu'il fust vieux, et quoy qu'il la voulust jeune, belle, et de bonne condition. Amaldée de son costé ne pensoit plus aussi à ce Mariage : car outre qu'elle sçavoit bien qu'Algaste ne songeoit pas encore à marier sa Fille, comme elle le voyoit en estat d'avoir d'autres Enfans en se remariant, elle ne trouvoit plus que ce Parti là fust aussi avantageux qu'il avoit esté du vivant de Cleossonte : ainsi cette affaire estoit comme si jamais on n'y eust pensé.

Artaxandre épris de Clorelise
Lors d'une de ses pérégrinations, Artaxandre se rend dans les parages de Themiscire. Il visite un château illustre, où Orithie, la reine des Amazones, aurait vécu. Le jour même, il rencontre une compagnie de dames venues également découvrir cet endroit. Parmi elles figure Clorelise. Orpheline, elle vit avec son frère Belermis. Si elle possède de nombreuses qualités, la jeune fille est également impérieuse et vindicative. Artaxandre n'en éprouve pas moins de l'affection pour elle. Clorelise interprète l'intérêt du jeune homme comme de l'amour.

Cependant les jours s'avançant les uns apres les autres, et Artaxandre devenant aussi honneste homme durant ses voyages, que Telamire devint belle durant son absence, il se raprocha de Themiscire : mais comme il n'avoit jamais esté en un lieu, où l'on dit que demeuroit autrefois la seconde Reine des Amasones, nommée Orithie, du temps qu'elle regnoit en Capadoce, il eut la curiosité de l'aller voir : et en effet c'est un des plus beaux lieux du monde ; aussi est-il tellement celebre, qu'il est presques honteux à un homme d'esprit de n'y avoir point esté, et de ne sçavoir pas tout ce qu'on y monstre, et tout ce qu'on en dit. Cependant comme le hazard se mesle de toutes choses, il faut que vous sçachiez qu'Artaxandre trouva en ce

   Page 5706 (page 636 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

lieu-là une Troupe de Dames de Themiscire, qui y estoient pour le mesme sujet que luy, c'est à dire par curiosité seulement. Mais entre ces Dames, il y avoit une Fille nommée Clorelise, qui estoit tres jolie, et qui l'est encore, quoy qu'elle ait bien eu des chagrins depuis ce temps-là. Mais aimable Doralise, il faut que je vous die pour l'intelligence de ce que j'ay à vous aprendre, que Clorelise qui n'avoit plus de Pere, ny de Mere, demeuroit avec un Frere qu'elle avoit, nommé Belermis : n'ayant pas voulu demeurer avec une Soeur qu'elle a qui s'apelle Isalonide, parce que c'est la plus imperieuse personne du monde. Pour vous espargner la peine de faire son Portrait, interrompit Martesie, il faut que je vous die que je l'ay representée à Doralise telle qu'elle est, c'est à dire avec ce sot orgueil qu'elle tire de ce qu'elle n'est pas accusée d'estre trop galante. Il n'est pas aussi necessaire, poursuivit-elle, que vous disiez comment est Belermis (car je ne sçay s'il est vivant ou mort) puis que je luy ay dit tout ce que j'en sçay, et qu'elle l'a dans l'imagination tel qu'on represente le Dieu Mars : mais pour Clorelise vous me ferez plaisir de me dire de quelle humeur elle est presentement. Clorelise, reprit Erenice, est opposée à Isalonide en beaucoup de choses, et luy ressemble en quelques-unes : car enfin elle a l'inclination galante, et elle est aussi tres capable d'un attachement particulier, et d'un attachement fort puissant. Mais quoy qu'elle paroisse tres civile, et

   Page 5707 (page 637 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que mesme quand elle le veut, elle soit assez complaisante, pourveû que cette complaisance puisse servir à ses interests ; il est pourtant vray qu'elle est aussi imperieuse en galanterie, que sa Soeur l'est en sa maniere. De plus, elle est vindicative autant qu'on le peut estre, puis qu'il n'est rien qu'elle ne soit capable de faire pour se vanger, n'estant pas de ceux qui disent qu'il ne faut jamais se vanger sur soy mesme : car de l'humeur dont elle est, elle aime bien mieux se faire du mal, pourveû qu'elle en face à ceux qu'elle haït ; que de n'en souffrir point, et de ne se vanger pas. Cependant comme Clorelise est belle ; qu'elle a de l'esprit ; et que ce qu'elle a d'imperieux dans l'humeur, ne paroist pas à ceux qui n'ont rien à démesler avec elle, il est difficile de la voir sans l'aimer. De sorte qu'Artaxandre la rencontrant à ce Bourg où sont les ruines de ce Chasteau d'Orithie, il eut pour elle toute la civilité qu'un aussi honneste homme que luy devoit avoit pour une belle Personne, et pour une Personne qui n'estant qu'un Enfant quand il estoit parti de Themiscire : avoit pour luy toute la grace de la nouveauté. Aussi s'attacha-t'il plus à luy parler qu'à toutes celles avec qui elle estoit : mais comme ces sortes de parties en font bien souvent naistre d'autres, apres avoir veû ensemble tout ce qu'il y avoit à voir au Chasteau de cette Grande Reine des Amazones, ils firent dessein d'aller à un autre lieu où l'on dit qu'Hercule et Thesée aborderent, lors qu'ils

   Page 5708 (page 638 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

deffirent ces vaillantes Guerrieres, et où l'on voit l'endroit où les deux Soeurs de cette Reine, dont l'une se nommoit Hipolite, et l'autre Menalipe, furent faites prisonnieres par ces deux Heros. De sorte qu'Artaxandre et Clorelise estant plusieurs jours ensemble, et des jours encore où ils avoient toute la familiarité du voyage, et où l'on ne parloit que de choses divertissantes et galantes : il se trouva qu'en parlant de l'amour d'Hercule, et de celle de Thesée, il se fit entre ces deux Personnes une espece de liaison ; que je ne sçay comment apeller. Car enfin j'ay sçeu depuis par Artaxandre, que son coeur ne fut point effectivement touché d'amour ; et que l'affection qu'il eut pour Clorelise, fut toute dans son esprit. En effet (me disoit-il un jour, que je le pressois de me dire ce qu'il avoit senty pour elle) pour vous tesmoigner que mon coeur estoit libre, c'est que j'aimay Clorelise, parce que je la voulus aimer : et que je l'aimay sans nulle inquiettude. Mais apres tout, aimable Doralise, Artaxandre durant ce voyage, luy dit toutes les galanteries que son esprit luy suggera : s'il luy parla d'Hipolite dont Thesée devint amoureux apres l'avoir prise, ce fut pour luy faire entendre qu'il auroit eu le mesme destin que luy, si Hipolite luy eust ressemblé : et s'il luy parla d'Hercule, lors qu'on luy monstra où il avoit vaincu les Amazones, ce fut pour luy dire encore, qu'elle estoit plus vaillante qu'elles ne l'avoient esté : puis que sans Armes elle ne laissoit pas de r'emporter des victoires, et de faire

   Page 5709 (page 639 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des Prisonniers. Enfin pour ne m'amuser pas en choses inutiles, quoy qu'Artaxandre n'eust que de l'estime pour Clorelise, il fit presques comme s'il en eust esté amoureux. De sorte que Clorelise qui a assez bonne opinion d'elle, pour croire facilement d'estre aimée, creût qu'il en pensoit plus qu'il n'en disoit, et le regarda en effet comme son Esclave. Si bien que s'en retournant à Themiscire toute glorieuse de sa conqueste, il n'y eut personne qui à son retour ne trouvast qu'elle estoit embellie ; tant il est vray que la joye sied bien à la beauté.

Le retour à Themiscire
Lorsque Artaxandre et Clorelise rentrent à Themiscire, le bruit de leur amitié se répand. Par contre, le jeune homme ne révèle à personne que, durant ses voyages, il s'est réconcilié avec Tysimene, qui appartient à une maison ennemie de la sienne. De son côté, Clorelise s'empresse de raconter cette rencontre à son amie Telamire : elle lui conte combien Artaxandre est devenu honnête homme et sous-entend qu'il est amoureux d'elle.

Mais aimable Doralise, avant que de m'engager à vous dire combien Artaxandre fut estimé à Themiscire, il faut que je vous die que comme nostre Ville est assez divisée, il y avoit une Maison ennemie de celle d'Artaxandre, dont le Fils aisné nommé Tysimene estoit de mesme âge que luy : de sorte que le hazard ayant fait que ses Parens l'avoient envoyé aux mesmes lieux où estoit Artaxandre, il estoit arrivé que comme ils estoient tous deux fort jeunes ; tous deux fort bien nez ; et qu'ils n'avoient jamais rien eu à démesler ensemble ; se trouvant en un Païs Estranger, et engagez dans les mesmes occupations, et dans les mesmes plaisirs, et fort esloignez de ceux qui eussent pû entretenir la haine dans leur esprit, ils vinrent enfin à s'aimer : la Fortune faisant naistre mesme plusieurs occasions où ils eurent besoin l'un de l'autre, et où ils se servirent avec une esgalle generosité. Si bien que ces deux ennemis reconciliez, se promirent

   Page 5710 (page 640 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une affection inviolable, et furent à la guerre ensemble contre Polycrate, lors qu'il avoit de si grands interests à démesler contre les Mylesiens et ceux de Prienne. Je ne m'amuseray point à vous dire qu'ils se signalerent tous deux : mais je vous diray que depuis cette guerre, comme Artaxandre fut r'apellé par Amaldée, et que Tysimene ne le fut pas par ses Parens, ils se separerent ; et qu'Artaxandre revint à Themiscire, comme je l'ay desja dit : mais en quittant son Amy, ils convinrent qu'il ne publieroit point leur reconciliation, qu'il ne revinst à Themiscire : car comme le Pere de Tysimene estoit bizarre et violent, il craignit qu'il ne s'en irritast, et qu'il ne luy envoyast plus ce qu'il avoit accoustumé de luy donner pour sa subsistance : ainsi cette amitié ayant quelque chose d'aussi misterieux que l'amour, elle en fut plus forte et plus tendre. Cependant cette reconciliation ne fit aucun bruit à Themiscire : et au retour d'Artaxandre, on dit bien qu'il estoit devenu Amant de Clorelise au Chasteau d'Orithie, mais on ne dit pas qu'il fust devenu Amy de Tysimene durant son voyage. Or pour en revenir à la joye qu'avoit Clorelise de croire qu'elle avoit assujetty le coeur d'Artaxandre, je vous diray qu'elle ne parloit d'autre chose : il est vray que cette joye fut un peu moderée par une reprimende tres aigre que luy fit Isalonide du voyage qu'elle venoit de faire. Car quoy qu'elle l'eust fait avec la permission de son Frere, et qu'elle fust avec de fort honnestes Personnes,

   Page 5711 (page 641 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle ne laissa pas de faire un vacarme estrange : luy reprochant qu'il y avoit cent Temples celebres en Capadoce, où elle n'avoit jamais eu la curiosité d'aller, et que cependant elle alloit faire des parties de galanterie, pour voir un lieu où il n'y avoit rien de plus remarquable, sinon qu'on y avoit enlevé des Amazones. Toutesfois comme Clorelise estoit accoustumée à sa severité, elle se consola bientost de tout ce que sa Soeur luy dit de fâcheux : car comme Telamire se trouvoit un peu mal, et qu'elle gardoit la Chambre, elle ne laissa pas de l'aller visiter. Ce n'est pas qu'il y eust une grande amitié entre elles : mais comme elles estoient de mesme condition, et à peu prés de mesme àge, elles se voyoient assez souvent : joint que Clorelise dans les sentimens où elle estoit, eust volontiers cherché à faire de nouvelles connoissances, afin d'avoir plus d'occasion de raconter le voyage qu'elle venoit de faire, et de parler d'Artaxandre. Il y avoit mesme encore une autre raison qui obligeoit Clorelise à voir souvent Telamire : car vous sçaurez que Belermis son Frere en estoit fort amoureux, et qu'il la pressoit tous les jours de lier amitié avec cette aimable Fille, afin de se pouvoir mettre en estat de luy pouvoir rendre office aupres d'elle. Apres avoir donc quitté Isalonide, elle fut chez Telamire ne sçachant pas que la Mere de cette belle Personne avoit eu dessein qu'elle espousast Artaxandre, car il ne s'en estoit espandu aucun bruit hors de la Famille. De sorte

   Page 5712 (page 642 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'apres que les premiers Complimens furent faits ; que Clorelise eut dit à Telamire que son mal ne l'avoit presques point changée ; et que Telamire luy eut dit aussi que le Soleil ne l'avoit point hâllée ; Clorelise s'informa des nouvelles de la Ville, et Telamire luy en demanda de son voyage. Si bien qu'ayant une voye si facile de suivre son inclination, elle se mit à le luy raconter exactement : exagerant avec un plaisir estrange, la rencontre que leur Troupe avoit faite d'Artaxandre. Comme il y a quelques jours que je n'ay point sorty, dit alors Telamire, et que je ne voulus hier voir personne, je n'avois pas sçeu qu'Artaxandre fust revenu : mais encore, adjousta-t'elle, l'avez vous trouvé propre à rendre vostre voyage plus agreable ; le vous assure, repliqua Clorelise, que je l'ay trouvé si honneste homme, que je ne pense pas qu'il y en ait un à Themiscire qui le soit davantage, ny peut-estre autant. Quand on est en humeur de se divertir, reprit Telamire, on se divertit de tout : et ceux qui sont mediocrement honnestes Gens, plaisent quelquesfois plus que ceux qui le sont beaucoup davantage ne sçauroient faire, quand on n'y est pas. Non non Telamire, reprit Clorelise, ce n'est point sur ma belle humeur qu'il faut fonder l'estime que je fais d'Artaxandre, c'est sur son propre merite : qui est tel que pour justifier le jugement que j'en fais, si vous estes encore un jour malade, je vous le veux amener : aussi bien sommes nous tombez d'accord, que ce sera moy qui

   Page 5713 (page 643 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy choisiray ses connoissances, et qui luy donneray des Amies : car comme vous le sçavez, il est parti si jeune de Themiscire, qu'il est presques Estranger en son propre Païs. Il faut sans doute, reprit Telamire en souriant, qu'Artaxandre vous ait trouvée aussi belle que vous le trouvez accompli, puis qu'en si peu de temps il vous estime assez pour luy choisir ses Amies, et ses connoissances. Quoy qu'il en soit, repliqua-t'elle, n'ayez pas mauvaise opinion d'Artaxandre, de ce que je vous advouë qu'il l'a fort bonne de moy : car enfin les plus honnestes Gens sont capables d'une erreur une fois en leur vie ; et il peut estre que je suis celle d'Artaxandre. Ha Clorelise, reprit Telamire, je croirois plustost qu'Artaxandre seroit la vostre, que de penser que vous fussiez la sienne ! puis que je connois trop vostre merite, et que je connois trop peu le sien, pour dire une semblable chose. Pour faire que vous en jugiez equitablement, repliqua Clorelise, je vous l'ameneray demain : car (adjousta-t'elle en soûriant) puis que je vous le dois amener, il faut que je n'attende pas que vous soyez tout à fait guerie ; de peur que je n'exposasss cét Amy qui m'est si cher à un fort grand danger, s'il vous voyoit tout à fait en santé. Puis qu'il vous a veuë, reprit Telamire, il n'a plus rien à craindre à Themiscire, estant certain qu'il n'y a rien de si redoutable que vous. Vous avez beau me vouloir flatter, repliqua Clorelise, car je vous assure que toutes les douceurs que vous me direz aujourd'huy, n'effaceront pas

   Page 5714 (page 644 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'outrage que vous m'avez fait : en me disant que je ne me connois paint en honnestes Gens, puis que vous avez presuposé que je m'y pourrois tromper. Mais pour vous en punir, adjousta t'elle, si la fantaisie m'en prend, je diray a Artaxandre que vous n'avez pas voulu croire qu'il fust ce que je vous ay dit qu'il est. Ha Clorelise, s'escria Telamire, gardez vous bien de me faire ce tour là ! car je ne vous le pardonnerois de ma vie.

Retrouvailles d'Artaxandre et Telamire
Cleorise emmène Artaxandre auprès de Telamire, qui est légèrement souffrante. Dans l'espoir que sa belle amie ne fera pas une impression trop forte sur Artaxandre, Cleorise la présente comme la maîtresse de son frère Belermis, effectivement amoureux de la jeune personne. En outre, elle loue sa beauté avec tant d'empressement qu'elle espère qu'Artaxandre sera déçu par la réalité. Mais il n'en est rien : le jeune homme est aussitôt charmé par la beauté et l'esprit de Telamire.

Comme Clorelise alloit respondre, il arriva des Dames qui firent changer la conversation : et qui l'obligerent à s'en aller, parce que ce n'estoient pas des Femmes qui luy plussent. Cependant comme Artaxandre n'avoit nulle habitude particuliere qu'avec elle, et avec les Dames avec qui elle avoit fait le voyage qui avoit causé leur connoissance, il la voyoit tous les jours : et il s'estoit mesme fait presenter à Belermis. De sorte qu'il la voyoit chez elle, aussi bien que chez ses Amies : ainsi il fut aisé à Clorelise de tenir sa parole à Telamire. Mais comme elle avoit sans doute dessein de conserver soigneusement la Conqueste qu'elle croyoit avoir faite, elle dit à Artaxandre en le menant le jour suivant chez Telamire, qu'elle l'alloit mener chez une Maistresse de son Frere : mais elle le luy dit à mon advis, afin que la regardant comme une Personne où un autre estoit desja engagé, il ne fust pas capable d'y songer, quand mesme les charmes de Telamire pourroient plus toucher son coeur que les siens. Mais pour faire qu'il ne fust pas surpris de

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la beauté de Telamire, elle la luy loüa avec excés : sçachant bien que c'est une fort bonne voye pour deminuer quelque chose de l'admiration qu'une grande beauté donne la premiere fois qu'on la voit, que de faire qu'on s'attende à la trouver telle. Du moins m'imaginay-je que ce fut son intention : et ce qui me le fait croire, est que quand elle parloit de la beauté de Telamire à d'autres Gens, elle ne la loüoit pas avec empressement. Quoy qu'il en soit ils furent chez cette belle malade, qui meritoit sans doute le nom que je luy donne : car comme je la vy ce jour-là, je puis vous assurer qu'Artaxandre la vit avec tous ses charmes ; estant certain que je ne l'ay pas veuë mieux dans sa plus grande santé. Il est vray que le mal qu'elle avoit estoit peu de chose : joint qu'elle estoit si bien en deshabillé, et il y avoit je ne sçay quoy de negligé et de propre à sa coiffure, qui luy estoit si avantageux, qu'il n'estoit pas possible de la voir sans la loüer, ou du moins sans en avoir envie. Cependant Clorelise qui depuis le retour d'Artaxandre, avoit beauconp plus de foin d'elle qu'à l'ordinaire, estoit assez parée ce jour là : mais malgré toute sa parure, la negligence de Telamire l'emporta : et elle parut mille fois plus belle que Clorelise, quoy que Clorelise le soit extrémement. Comme j'avois desja beaucoup de part à l'amitié de Telamire, elle m'avoit envoyée prier ce matin là, de vouloir passer l'apresdisnée aupres d'elle : et en effet j'y fus de si bonne heure, que Clorelise n'y estoit pas encore. Mais à peine fus je assise,

   Page 5716 (page 646 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle me demanda comment j'estois avec Artaxandre ? car, dit elle, comme nous pouvons quelquesfois avoir des Amis, qui ne sont pas nos Parens, nous pouvons aussi tres souvent avoir des parens qui ne sont pas nos Amis. Tout ce que je vous puis dire, luy repliquay-je, c'est qu'Artaxandre est assurément assez honneste homme, pour estre mon Parent, et mon Amy tout ensemble : mais comme il y a fort peu qu'il est arrivé, et que depuis qu'il est icy, il a tousjours esté avec Clorelise, ou avec les Dames avec qui elle a esté au Chasteau d'Orithie, je ne sçay encore s'il me tient pour son Amie, ou s'il ne me regarde que comme sa Parente. Comme je disois cela, Artaxandre qui aidoit à marcher à Clorelise entra : de sorte que Clorelise l'ayant presenté à Telamire, cette belle Fille le reçeut avec beaucoup de civilité, et il la salüa avec beaucoup de respect. D'abord je remarquay qu'il fut surpris de voir Telamire : et que malgré toutes les loüanges que Clorelise luy avoit données, il ne se l'estoit pas imaginée si belle. Mais comme Clorelise le remarqua sans doute aussi bien que moy, elle en rougit de despit : et elle en eut d'autant plus, qu'ayant jetté les yeux sur grand Miroir qui estoit vis à vis de nous, elle y vit Telamire, et s'y vit aussi, et connut à mon advis elle mesme, et malgré la bonne opinion qu'elle avoit de sa beauté, qu'Artaxandre auroit raison quand il trouveroit Telamire plus belle qu'elle : du moins me parut-il je ne sçay quel petit chagrin sur son visage, que

   Page 5717 (page 647 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'expliquay de cette sorte. Joint aussi que je remarquay qu'apres s'estre veuë dans ce Miroir aupres de Telamire, elle voulut changer de place, et en changea effectivement, disant que le jour luy faisoit mal aux yeux : mais ce fut sans doute pour en faire changer à Artaxandre, et pour se placer de façon, qu'il ne les pûst voir toutes deux à la fois, comme il faisoit auparavant, et qu'ainsi il ne remarquast pas si aisément la difference qu'il y avoit entre Telamire et elle : et en effet dés qu'elle fut ou elle pensoit estre mieux, ce petit chagrin qui m'avoit paru se dissipa. De sorte que voulant assurément reparer par son bel esprit, le desavantage qu'elle connoissoit que sa beauté avoit aupres de celle de Telamire, elle se mit à dire cent choses agreables et divertissantes : mais quoy que Telamire n'y respondit pas avec le mesme empressement que Clorelise avoit à les dire, elle y respondit pourtant si à propos, et d'une maniere si spirituelle, qu'il estoit aisé de connoistre qu'elle avoit l'esprit aussi beau que le visage.

Conversation sur les portraits et la flatterie
Les portraits de Telamire que Clorelise avait esquissés à Artaxandre donnent lieu à une conversation sur la flatterie. En effet, le jeune homme ne s'attendait pas à trouver Telamire si belle, laquelle de son côté est contrainte d'avouer qu'Artaxandre est encore plus honnête homme qu'elle ne l'avait imaginé. La conversation donne quelque peu de dépit à Cleorise qui, en raillant, émet le souhait que les jeunes gens ne se lient pas d'amitié à ses dépens.

D'abord la conversation fut du voyage de Clorelise ; de la rencontre inopinée qu'elle avoit faite d'Artaxandre ; et de l'amitié qu'elle avoit aveque luy. Pour moy, disois-je, je suis persuadée que c'est ainsi qu'il se faut connoistre pour s'estimer, et pour s'aimer plus en six jours, que les autres Gens qui se connoissent d'une autre maniere, ne s'aiment en six Mois. Car enfin quand on se connoist par une tierce personne, qui prepare l'esprit de ceux qui se doivent connoistre par de grands

   Page 5718 (page 648 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Eloges, on a l'imagination si remplie d'une grande Idée qu'on se forme soy mesme, qu'il est bien difficile, que quand on vient à se voir, on ne trouve ce qu'on a pensé beaucoup plus beau que ce qu'on voit. Ce que vous dittes, reprit Artaxandre, arrive sans doute tres souvent, mais il n'arrive pas tousjours : et pour vous le tesmoigner, adjousta-t'il, je n'ay qu'à vous dire, qu'encore que Clorelise m'eust dit que Telamire estoit une des plus belles Personnes du monde, et que je m'en fusse formé une Image, que je trouvois admirable ; je ne laisse pas d'advoüer que si je vous la pouvois faire voir, vous verriez que ce seroit un mauvais Portrait. Comme ce qu'on apelle un mauvais Portrait, reprit Telamire, est une Peinture qui ne ressemble point à la Personne pour qui elle est faite, un Portrait qui flatte est aussi mauvais qu'un Portrait qui enlaidit : ainsi je puis croire ce que vous dittes sans en tirer vanité : parce qu'il peut estre que vous trouvez l'idée que vous aviez de moy, beaucoup plus belle que je ne suis. Ha Telamire, s'escria Clorelise, je ne suis point de vostre opinion en une chose ! et je ne tonberay jamais d'accord, qu'un Portrait qui flatte, soit un mauvais Portrait. Comme Telamire, repliqua Artaxandre n'en a sans doute jamais eu d'elle qui l'ait flattée, parce qu'on ne la peut jamais peindre aussi belle qu'elle est, je ne m'estonne pas qu'elle ne sçache point cette difference : mais je m'estonne, dit-il (en SE reprenant, voyant qu'il loüoit trop Telamire, et trop peu Clorelise) que vous la sçachiez,

   Page 5719 (page 649 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puis qu'assurément vous ne pouvez pas non plus avoir de Portraits de vous qui ne vous dérobent beaucoup. De grace Artaxandre (luy dit-elle en riant, et en rougissant tout ensemble) n'entreprenez point tant de choses à la fois : loüez Telamire toute seule, et ne me loüez point : ou loüez moy, et ne la loüez pas : car enfin cét Encens partagé n'oblige personne. Mais pour ne vous embarresser pas, adjousta-t'elle, à faire un choix qui ne me seroit peutestre pas avantageux ; il vaut mieux que puis que vous venez de dire ce que vous pensez de Telamire, que Telamire die aussi ce qu'elle pense de vous, et si l'idée qu'elle s'en estoit formée est plus Grande que ce qu'elle en trouve : car pour vous dire les choses comme elles sont ; je luy dis hier autant de bien de vous, que je vous ay dit de bien d'elle : mais à mon advis la chose n'aura pas esté ainsi ; et je croy qu'elle vous doit encore plus admirer, que vous ne l'admirez : parce que n'ayant pas aussi bonne opinion de moy que vous l'avez, elle n'adjousta pas au tant de creance à mes paroles, lors que je vous loüois, que vous y en avez adjousté lors que je l'ay loüée. Ha Clorelise, s'escria Telamire, vous estes la plus cruelle Personne du monde, de parler comme vous faites ! Comme je ne dis rien, repliqua-t'elle, que je ne vous eusse menacée de dire, vous n'en devez pas estre surprise : Telamire craignant alors qu'Artaxandre ne creust qu'elle avoit dit quelque estrange chose en parlant de luy, se mit à luy raconter sa conversation du jour precedent avec

   Page 5720 (page 650 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Clorelise : luy advoüant ingenûment, que sans en pouvoir dire la raison, elle n'avoit pas creû qu'il fust aussi honneste homme que Clorelise le luy avoit representé. Cependant, adjousta-t'elle, j'espere que nous serez assez raisonnable, pour ne vous offencer pas de ce que j'ay pensé de vous autant que de vous connoistre : et que vous vous contenterez de la justice que je vous rends aujourd'huy que je vous connois mieux. Je ne m'offenceray pas sans doute, reprit Artaxandre, de ce que vous avez pensé de moy en ne me connoissant pas : mais je crains bien d'avoir sujet d'estre affligé, de ce que vous en pensez apres m'avoir connu. Plûst aux Dieux (dit Clorelise, sans donner loisir à Telamire de respondre) qu'elle pûst estre capable de se tromper ! puisqu'il est vray que j'aurois le plus grand plaisir du monde, de pouvoir luy reprocher qu'elle ne se connoist point en honnestes Gens. Mais je crains bien, adjousta-t'elle en soûriant, que je n'aye pas cette satisfaction : et qu'au contraire vous ne deveniez tant de ses Amis, que j'en devienne un peu moins de vos Amis : car enfin comme je nous ay fait connoistre à Telamire, je ne trouverois nullement bon qu'elle fust plus des vostres que moy. Pourveû qu'Artaxandre ne soit pas plus mon Amy que le vostre, reprit Telamire en soûriant à son tour, que nous importe si je suis plus son Amie que nous ne l'estes ? Que m'importe, reprit Clorelise ! ha Telamire, il m'importe estrangement ! car je suis assurée que nous ne serez jamais

   Page 5721 (page 651 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus des Amies d'Artaxandre que moy, s'il n'est plus de vos Amis que des miens. Mais aimable Clorelise, luy dit Artaxandre en soûriant aussi bien qu'elles, quand vous m'avez fait la grace d'accepter la commission que je vous ay donnée de me choisir des Amies, et que vous m'avez fait l'honneur de m'amener icy, avez vous eu dessein que je fusse ennemy de Telamire ? Non, repliqua-t'elle, mais je n'ay pas eu aussi intention que vous fussiez si bien ensemble, que nous en fussions mal : cependant je suis la plus trompée du monde, si cela n'arrive quelque jour. Quoy que Clorelise dist cela en riant, je suis pourtant assurée qu'elle craignoit en effet que cela n'arrivast ainsi.

Jalousie de Clorelise
Artaxandre n'ose pas louer Telamire devant Clorelise. Laquelle perçoit cette retenue et en éprouve de la jalousie. Celle-ci augmente lorsqu'elle apprend qu'Artaxandre rend visite à Telamire sans le lui avouer. Elle décide alors de feindre une très forte amitié à l'égard de la jeune fille, de façon que sa présence continuelle à ses côtés empêche celui qu'elle considère comme son amant d'entretenir sa rivale en privé. En outre, elle engage son frère Belermis à confier à Artaxandre ses sentiments pour Telamire.

Mais enfin, apres que sa visite eut esté assez longue, elle s'en alla : mais elle s'en alla sans sçavoir que ce qu'elle aprehendoit estoit desja arrivé : estant certain qu'Artaxandre fut si touché de la beauté de Telamire, qu'il eut besoin de toute la force de sa memoire, pour se souvenir tousjours qu'il ne faloit pas qu'il la loüast trop en parlant à Clorelise. Mais comme il avoit beaucoup de peine à parler d'autre chose, parce que son imagination n'estoit remplie que de cela, il parla moins qu'à son ordinaire le reste du jour : ce que Clorelise remarqua avec assez de chagrin, comme elle l'a redit depuis. Mais ce qui luy en donna bien davantage le lendemain, fut qu'elle sçeut par une des Dames qu'Artaxandre avoit veuës avec elle la premiere fois qu'il la vit, qu'il avoit loüé la beauté de Telamire avec tant d'excés, qu'elle n'avoit

   Page 5722 (page 652 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais tant entendu loüer qui que ce soit. De sorte que considerant qu'il ne luy en avoit presques rien dit, elle conjectura que c'est qu'il en pensoit plus encore qu'il n'en avoit die à son Amie : neantmoins comme elle a bonne opinion d'elle, et qu'en ce temps-là elle n'avoit point eu d'Esclave qui eust rompu ses Chaines, elle ne creût pas tout à fait qu'Artaxandre, pûst rompre les Fers qu'elle pensoit luy avoir donnez. Si bi ? que sans luy tesmoigner rien de son inquietude, elle vescut aveque luy comme elle avoit commencé, c'est à dire avec beaucoup d'amitié. Mais quelque temps apres, ayant sçeu qu'Artaxandre avoit esté plusieurs fois chez Telamire, sans qu'il luy en eust rien dit, elle en eut un despit estrange : car enfin, je pense pouvoir dire sans mensonge, que Clorelise dans l'opinion qu'elle avoit d'estre aimée d'Artaxandre, l'aimoit desja plus qu'il ne l'aimoit. Il est vray pourtant qu'il faut dire pour excuser la creance où elle estoit, que comme Artaxandre s'estoit insensiblement engagé à agir avec elle, comme s'il en eust esté amoureux, il ne sçavoit comment s'en desdire. Si bien qu'encore qu'il sentist dans son coeur une passion naissante pour Telamire, qui luy donnoit desja beaucoup d'inquietude, il ne laissoit pas de continuer de parler à Clorelise comme à l'ordinaire : et il le faisoit d'autant plustost, qu'en effet il avoit dessein de, s'opposer à l'affection qu'il avoit pour Telamire, et de deffendre son coeur, et contre elle, et contre

   Page 5723 (page 653 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toute autre : s'imaginant que la simple galanterie sans amour, estoit une chose bien plus agreable, qu'une passion violente ne le pouvoit estre. Ainsi il continuoit encore de dire à Clorelise, toutes ces sortes de choses que disent ceux : qui sans parler ouvertement d'amour, ne laissent pas de faire entendre qu'ils en ont. Il est vray qu'il ne continua pas long temps sans beaucoup de peine : cependant Clorelise dont le coeur estoit veritablement engagé, raisonnant sur l'estat où elle se trouvoit, songea quelle voye elle pourroit prendre pour empescher Artaxandre de voir Telamire ; ou du moins de lier amitié avec elle. D'abord elle creût qu'il faloit qu'elle rompist avec Telamire, et qu'elle obligeast Artaxandre à le faire aussi, et à prendre son parti : mais tout d'un coup venant à croire, que peutestre ne pourroit elle pas l'obliger à faire une chose comme celle-là, elle craignit que si elle ne la voyoit plus, qu'il ne continuast de la voir, et qu'elle ne fust plus en estat de troubler leur conversation par sa presence. De sorte qu'un sentiment de jalousie luy faisant prendre un dessein tout opposé, elle se resolut de faire semblant d'avoir une amitié tres tendre pour Telamire, et de la voir si souvent, qu'Artaxandre ne pûst jamais la voir sans elle : et pour l'embarrasser encore davantage à quelque temps de là, elle obligea Belermis son Frere à descouvrir à Artaxandre l'amour qu'il avoit pour Telamire, et à le prier de l'y servir : luy disant qu'elle sçavoit que Telamire l'estimoit infiniment, et qu'il

   Page 5724 (page 654 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'y avoit pas un homme qui fust plus propre que luy pour en faire son Confident.

Confidences de Belermis
Suivant les conseils de sa sur, Belermis confie son amour pour Telamire à Artaxandre, ignorant toutefois que ce dernier est son rival. Ces confidences embarrassent le jeune homme, qui finit toutefois par accepter de les écouter. Une telle situation, exacerbée par la présence continuelle de Clorelise auprès de Telamire, rend Artaxandre malheureux. Il se résout à avouer son amour à sa bien-aimée, quelles que soient les conséquences de cet aveu.

En effet Belermis fit tout ce qu'il pût pour aquerir l'amitié d'Artaxandre ; et suivant les Conseils de Clorelise, il luy confia tout le secret de son coeur, et luy descouvrit la passion qu'il avoit dans l'ame ; le conjurant quand il en trouveroit occasion de luy vouloir estre favorable. Vous pouvez juger, qu'Artaxandre se trouva fort embarrasse : car de dire sincerement à Belermis qu'il estoit son Rival, il n'y avoit pas d'aparence, veû les termes où il en estoit avec sa Soeur ; et de luy promettre de faire ce qu'il vouloit qu'il fist, il ne luy estoit pas possible. Cependant Belermis luy demandant cette grace, avec toute cette fierté guerriere qui luy estoit si naturelle, il ne sçavoit presques que luy dire : neantmoins comme Artaxandre a l'esprit adroit, il s'en deffendit le mieux qu'il pût. Je vous suis bien obligé, luy dit-il, de la confiance que vous avez en mon amitié : mais Belermis, si vous voulez que je vous die tout ce que je pense, il faut que je vous advouë qu'il n'y a pas au monde un plus mauvais Agent que moy en pareille occasion : et la raison qui fait que je ne sçay point servir mes Amis en amour, c'est que je suis fortement persuadé que je leur nuis plus que je ne les sers, et qu'en ces sortes de choses, il ne faut employer que soy : car enfin un Amy en ces occasions fait quelquesfois plus de mal qu'un Rival ; en effet, poursuivit-il, pensez vous que si Telamire sçavoit que vous me dissiez tout ce que vous

   Page 5725 (page 655 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy dites, et tout ce qu'elle vous dit, qu'elle pûst jamais se resoudre de vous parler moins rigoureusement qu'elle ne fait. Non non, Belermis, ne vous trompez pas, et croyez que le moyen d'avoir une Maistresse severe, c'est qu'elle sçache que son Amant a un Confident, puis qu'il est vray que telle Personne seroit capable de se confier à un homme qu'elle aimeroit, qu'elle ne se confieroit pas à son Amy : ainsi tout ce que je puis vous promettre, poursuivit-il, est de parler de vous à Clorelise selon les sentimens que j'en ay, quand l'occasion s'en presentera : car encore une fois, si j'en usois autrement, je vous nuirois plus que vous ne pensez. Comme Belermis n'avoit nul soubçon qu'Artaxandre fust son Rival, et qu'au contraire il le croyoit amoureux de Clorelise, il se laissa persuader, et le pria seulement de vouloir bien que du moins il luy rendist conte de tout ce qu'il luy arriveroit, et qu'il luy en demandait conseil. Comme Artaxandre ne pouvoit avoir un pretexte de le refuser, il luy accorda ce qu'il vouloit ; et il le luy accorda d'autant plustost, qu'il trouvoit quel que douceur à entendre toutes les pleintes qu'il faisoit de la rigueur de Telamire. Ce fut mesme un plaisir qu'il eut souvent : car comme il n'y avoit presques point de jour que Belermis ne reçeust quelque nouvelle marque de la cruauté de cette belle Fille, il cherchoit continuellement Artaxandre pour la luy conter. D'autre part Clorelise executant son dessein, eut des complaisances inouïes pour Telamire, et luy

   Page 5726 (page 656 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rendit tant de soins, qu'en effet Telamire creût d'abord qu'elle l'aimoit tendrement. Clorelise avoit mesme encore un avantage en la voyant tous les jours : car comme elle avoit une reputation de vertu admirable, la severe Isalonide ne trouvoit pas si mauvais qu'elle la vist que beaucoup d'autres : aussi la voyoit elle si souvent, qu'elle ne voyoit autre chose. Vous pouvez juger, que dans la passion qu'avoit Artaxandre, ce luy fut un grand suplice de se voir tousjours obligé de parler d'amour à une Personne pour qui il n'en avoit pas : et de n'en parler point à une autre pour qui il en avoit beaucoup. Cependant il se trouvoit aussi embarrassé à cesser de dire à Clorelise qu'il l'aimoit, qu'à commencer de dire à Telamire qu'il avoit de l'amour pour elle. De plus, la confidence de Belermis, vint encore à l'importuner ; et il devint à la fin si amoureux, et si chagrin, que tout luy estoit insuportable. En effet sa passion devint si forte en peu de jours, qu'il ne se soucia plus trop de ce que penseroit Clorelise, ny de ce que penseroit Belermis, quand ils viendroient à sçavoir qu'il aimoit Telamire : mais toute l'inquietude de son esprit, estoit de faire sçavoir à cette belle Personne les sentimens qu'il avoit pour elle. Comme Clorelise et Belermis estoient tousjours avec Telamire, il ne luy estoit pas aisé de la trouver seule ; et je pense qu'il en eust cherché long temps l'occasion, si Clorelise ne se fust trouvée assez mal pour garder la Chambre durant quelques jours. Encore n'eust il pas peu de peine

   Page 5727 (page 657 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à trouver Telamire chez elle : car dans les sentimens de jalousie que Clorelise avoit dans l'ame, elle n'avoit pas plus tost les yeux ouverts, qu'elle envoyoit prier Telamire d'avoir pitié d'elle durant son mal, et de la venir voir dés qu'elle auroit disné : luy mandant que quand elle ne la voyoit pas, elle en avoit une inquietude estrange. De sorte que Telamire qui pensoit que Clorelise l'aimoit cherement, alloit en effet chez elle de fort bonne heure, et violentant son inclination qui ne la portoit pas à aimer Clorelise, elle respondoit à cette amitié aparente, par mille sortes d'offices et de petits soins : et particulierement par la diligence qu'elle avoit à se tenir assiduëment aupres de Clorelise quand elle estoit malade. Si bien que durant les premiers jours de son mal, il fut impossible à Artaxandre de la trouver ailleurs que chez Clorelise ; car à cause d'Algaste Pere de Telamire, il n'osoit pas aller chez elle devant l'heure où la bien-seance souffre qu'on face des visites.

Entretien d'Artaxandre et de Telamire
Artaxandre invente une ruse pour voir Telamire seule : alors qu'elle est sur le point de rendre visite à Cleorise, obligée de garder le lit, Artaxandre lui fait croire que la malade n'est pas encore éveillée. Il essaie alors de la convaincre qu'il n'a jamais été amoureux de Cleorise. Telamire tente en vain de détourner la conversation. Elle est sauvée par un esclave de Cleorise, venu interroger Telamire sur les motifs de son absence. La jeune fille et Artaxandre se rendent alors chez leur amie.

Mais enfin ayant bien pris son temps, il entra un jour dans la Chambre de Telamire, comme elle estoit devant son Miroir, et qu'elle mettoit son Voile pour aller chez Clorelise : de sorte que comme elle avoit desja beaucoup de familiarité aveque luy, elle ne laissa pas de continuer de le mettre apres l'avoir salüé, presuposant qu'il voudroit bien aller chez Clorelise : et en effet voulant luy en faire la proposition civilement ; si je ne sçavois, luy dit-elle, que Clorelise est vostre Amie devant que je fusse la vostre,

   Page 5728 (page 658 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous ne pouvez jamais trouver mauvais qu'on luy rende une partie de ce qu'on doit à son merite, au lieu de continuer à mettre mon Voile, je l'osterois, et je recevrois regulierement vostre visite. Mais comme je m'imagine que vous voudres bien que nous allions ensemble pour soulager le chagrin de cette aimable malade, vous voyez que j'en use avec toute la liberté dont Clorelise elle mesme pourroit user aveque vous. Je serois bien malheureux, respondit-il, si j'estois assez mal dans vostre esprit, pour vous obliger à rompre un dessein que vous auriez fait : mais Madame (luy dit-il malicieusement, pour l'empescher d'aller si tost chez son Amie) si vous aimez le repos de Clorelise, vous n'irez pas encore la voir : car comme je viens tout à l'heure, d'envoyer sçavoir de sa santé, j'ay sçeu qu'elle ne fait que de s'endormir : mais si vous le souhaitez, poursuivit-il, j'envoyeray un de mes Gens attendre qu'elle s'esveille, afin de vous en venir advertir : puis que selon mon opinion vous attendrez plus commodément chez vous, que dans son Anti-chambre. Telamire qui creût ce qu'il luy disoit, commanda à une de ses Femmes d'aller dire à un des Gens d'Artaxandre, qu'il allast chez Clorelise ; mais Artaxandre faisant semblant que c'estoit par civilité ; et que de plus il avoit quelque autre ordre à donner, s'avança diligemment à la porte de la Chambre de Telamire, et ordonna à celuy qu'il envoya chez Clorelise, d'estre deux heures sans revenir, et que s'il alloit quelqu'un

   Page 5729 (page 659 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des Gens de Telamire pour sçavoir si Clorelise seroit esveillée, il ne le laissast pas parler à ceux du Logis, et qu'il luy dist qu'il venoit de sçavoir qu'elle ne l'estoit pas encore : Artaxandre prevoyant bien que l'impatience prendroit à Telamire. Cét ordre donné, Artaxandre retourna aupres de cette belle Personne : qui luy faisant donner un Siege, se mit à luy parler de Clorelise, croyant qu'elle ne pouvoit l'entretenir de rien qui luy pûst estre plus agreable : car encore qu'en cent occasions differentes, elle eust remarqué qu'Artaxandre avoit agi comme un homme qui auroit eu quel que inclination pour elle, il ne luy estoit pourtant pas possible de comprendre que Clorelise l'eust aimé, s'il ne l'eust aimée. De sorte que comme elle ne doutoit point que Clorelise n'aimast Artaxandre, elle croyoit qu'Artaxandre aimoit Clorelise ; et elle le croyoit si bien, que dans cette opinion elle se mit comme je vous l'ay dit, à luy parler d'elle. Cependant, quoy qu'il se fust déterminé à descouvrir sa passion à Telamire, il eut tant de peur d'estre mal reçeu, qu'il fut assez long temps sans oser dire ce qu'il pensoit. Mais comme il ne pût si bien cacher son inquietude, que Telamire ne la remarquast, elle s'alla imaginer que c'estoit qu'il estoit peutestre empiré tout d'un coup à Clorelise, et qu'il en estoit peine : de sorte que prenant la parole : mais Artaxandre, luy dit-elle, vous me semblez bien melancolique ; ne seroit ce point que Clorelise seroit plus mal qu'elle n'estoit ce matin ? Non Madame

   Page 5730 (page 660 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

(luy dit-il, emporté par sa passion) mais c'est qu'Artaxandre est encore beaucoup plus mal aujourd'huy qu'il n'estoit hier ; et je croy mesme qu'il luy empirera tous les jours. Si Artaxandre est malade, reprit-elle en soûriant, les apparences sont bien trompeuses : elles le sont en effet, repliqua-t'il, et pour vous en donner un exemple, n'est-il pas vray Madame, que tout le monde croit à Themiscire que je suis amoureux de Clorelise : cependant il est constamment vray, que je ne le fus jamais d'elle ; et si je ne l'estois pas plus d'une admirable Personne que je n'oserois vous nommer, je serois plus heureux que je ne suis. Telamire entendant parler Artaxandre comme il faisoit, soubçonna alors quelque chose de la verité : c'est pourquoy pour l'empescher de luy en dire davantage, elle destourna agreablement la chose. Non non Artaxandre, luy dit elle, ne prenez pas tant de soin à me vouloir tromper, car je suis bien plus complaisante pour mes Amis que vous ne le pensez. En effet, dés que je voy qu'ils ont dessein que je croye une chose, j'agis comme s'ils me l'avoient persuadée : ainsi je vous diray si vous le voulez, que je croy que vous n'aimez point Clorelise, et que vous en aimez une autre. Je serois pourtant bien marrie pour vostre repos que cela fust, adjousta-t'elle, estant persuadée que vous auriez bien de la peine à persuader à cette autre que vous n'aimassiez pas Clorelise. Cependant, poursuivit Telamire, vous trouverez bon que j'envoye

   Page 5731 (page 661 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à mon tour quelqu'un qui soit à moy, pour sçavoir si elle ne s'esveille point car je croy que celuy que vous y avez envoyé, doit estre encore plus endormy qu'elle. Et en effet Telamire ayant apellé une de ses Femmes, afin qu'elle y envoyast, cette femme apella un Esclave qui fut s'aquiter de sa commission : mais comme la prudence d'Artaxandre avoit preveû l'impatience de Telamire, celuy qu'il avoit envoye à la Porte de Clorelise, voyant cét Esclave qu'il connoissoit fort, s'avança vers luy, et luy demanda où il alloit ; si bien que cét Esclave le luy ayant fait sçavoir, l'autre luy dit qu'il luy espargneroit la peine d'entrer chez Clorelise, en l'assurant qu'il venoit tout à l'heure de parler à une de ses Femmes ; qui luy avoit assuré que sa Maistresse n'estoit point esveillée. Si bien que cét Esclave sans s'informer davantage, retourna dire à Telamire que Clorelise dormoit encore, sans dire pourtant qu'il ne le sçavoit que par un des Gens d'Artaxandre, de peur d'estre grondé : de sorte qu'apres qu'il eut fait son message, il se retira, et Telamire prenant la parole ; voila un assoupissement bien long, dit-elle, en regardant Artaxandre ; et ce qui m'en fâche, c'est que Clorelise n'est pas d'un de ces Temperamens endormis, dont on voit quelques personnes, dans les yeux de qui il semble qu'on voye tousjours errer le Sommeil. Au contraire on diroit que de la façon dont est Clorelise, elle ne doive jamais dormir tout à fait : et je suis si persuadée de ce que

   Page 5732 (page 662 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je dis, que je croy que du moins ne dort elle jamais sans songer, et que de l'heure que je parle elle est aveque moy, quoy que je ne sois pas avec elle. Si cela est Madame, repliqua Artaxandre, elle est avec une personne qui pourroit si elle le vouloit s'esclaircir pleinement si j'aime Clorelise, ou si je ne l'aime pas. Je vous ay desja dit, repliqua Telamire, que je suis assez complaisante pour croire, ou pour faire semblant de croire ce que mes Amis veulent. Croyez donc seulement aujourd'huy, pour suivit-il, que je n'ay jamais aimé Clorelise, et demain si je suis assez hardi pour vous le dire, je vous conjureray de croire que je suis le plus amoureux de tous les hommes, de la plus belle Personne du monde, et d'une Personne encore sur qui vous avez plus de pouvoir que je ne voudrois que vous en eussiez. Comme Telamire alloit respondre, un Esclave de Clorelise entra, qui luy dit que sa Maistresse s'ennuyant estrangement de ce qu'elle ne l'alloit pas voir, envoyoit sçavoir ce qu'elle faisoit, et quelle raison l'empeschoit de luy donner la satisfaction de l'entretenir ? Telamire surprise de ce qu'on luy disoit, regarda Artaxandre, qui sans s'estonner dit à cét Esclave, que c'estoit luy qui avoit empesché Telamire d'aller chez Clorelise, parce qu'un de ses Gens luy avoit dit qu'elle n'estoit pas esveillée. Ce qui embarrassoit Telamire, estoit qu'elle y avoit envoyé un Esclave qui estoit à elle : de sorte que cet Esclave ne s'estant pas trouvé au Logis, pour sçavoir de luy à qui il avoit parlé, elle creût que c'estoit

   Page 5733 (page 663 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un mal entendu entre les Gens de Clorelise et ceux qu'on avoit envoyez chez elle ; si bien que se disposant d'y aller à l'heure mesme, elle donna la main à Artaxandre, presuposant qu'il n'auroit pas changé de dessein, Et pour luy tesmoigner qu'elle ne se faisoit pas l'aplication de ce qu'il luy avoit dit quand je croirois, luy dit-elle, que vous n'estes pas amoureux de Clorelise, je ne laisserois pas de croire que vous luy voudriez bien faire une visite, puis que vous ne pouvez luy dénier l'advantage d'estre la premiere Amie que vous ayez à Themiscire : et je soustiens d'autant plus son droit, poursuivit-elle, que je pretens conserver celuy que j'ay d'estre la seconde : Ha Madame, s'escria-t'il, soit que je sois amoureux, ou que je ne le sois pas, Clorelise n'est pas en mesme rang que vous dans mon esprit, quoy que ce soit une Personne pour qui j'ay beaucoup d'estime, et beaucoup d'amitié.

Au chevet de Clorelise
Lorsque Telamire et Artaxandre arrivent chez Clorelise, la malade les réprimande à cause de leur longue absence. Elle n'accorde aucun crédit aux explications du jeune homme, dont elle soupçonne l'infidélité. Belermis arrive bientôt : il se met à parler de guerre en termes techniques qui ennuient les dames. Enfin, Isalonide se présente également, reprochant à sa sur cadette de feindre d'être malade pour attirer du monde chez elle.

Comme la Maison de Telamire estoit assez prés de celle de Clorelise, ils n'eurent pas loisir d'en dire davantage : joint que comme une Fille qui estoit à Telamire les pouvoit entendre, Artaxandre fut contraint de parler d'autre chose. Cependant dés qu'ils entrerent dans la Chambre de Clorelise, elle fit mille reproches à Telamire, et les y fit avec une esmotion de coeur estrange : car comme elle voyoit Artaxandre avec elle, elle jugeoit bien qu'il avoit esté la cause de son retardement ; mais elle en eut bien davantage, lors que Telamire pour se justifier, luy dit la chose comme elle s'estoit passée : Artaxandre

   Page 5734 (page 664 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy soustint pourtant hardiment, qu'on luy avoit assuré qu'elle dormoit : mais comme Clorelise avoit l'esprit trop engagé, pour estre capable de se laisser tromper, elle poussa la chose jusques au bout ; et faisant venir toutes ses Femmes les unes apres les autres, elles dirent toutes qu'elles n'avoient veû personne, ny de la part d'Artaxandre, ny de celle de Clorelise. Artaxandre luy dit alors que c'estoit assurément quelqu'un des Gens de Belermis, qui pour s'espargner la peine de r'entrer chez elle, avoit fait ce mensonge : mais enfin, quoy qu'il pust dire, Clorelise ne s'en satisfit pas ; et elle creut bien plus fortement qu'Artaxandre avoit fait cette fourbe, que Telamire ne le creût. Mais en mesme temps, elle creût aussi que Telamire y avoit quelque part : car comme elle luy assuroit fortement avoir envoyé chez elle, et que ses Femmes assuroient au contraire qu'on n'y estoit point venu de sa part, elle ne pensa pas seulement qu'Artaxandre estoit amoureux de Telamire, mais elle pensa encore que Telamire avoit plus d'intelligence avec Artaxandre qu'elle ne l'avoit pensé. De sorte que la jalousie s'emparant de son esprit, elle souffrit ce qu'on ne sçauroit exprimer : et cette Personne qui avoit envoyé querir Telamire avec tant d'empressement, ne sçavoit plus que luy dire, pour l'entretenir. Comme j'arrivay quelque temps apres que cét esclaircissement si mal esclairci fut fait, je pus voir toutes les agitations d'esprit de Clorelise : et je ne pûs remarquer aussi

   Page 5735 (page 665 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la confusion d'Artaxandre, et la prudence de Telamire. Car enfin cette sage Fille sans faire semblant de s'aperçevoir ny de l'amour d'Artaxandre, ny de la jalousie de Clorelise, parla de toutes choses avec une tranquilité merveilleuse : et certes j'arrivay fort à propos pour contribuer à la conversation. Cependant j'ay fait advoüer depuis à Telamire, qu'elle n'avoit pu s'empescher de trouver quelque douceur à penser, qu'encore que Clorelise aimast Artaxandre, il ne laissoit pas de l'aimer : et que la gloire d'estre preferée à une si aimable Personne, luy avoit donné quelque plaisir. Pour moy j'en eus ce jour-là beaucoup : car outre qu'il y en avoit sans doute à voir l'embarras où Clorelise et Artaxandre avoient l'esprit, j'en eus encore extrémement à voir Belermis avec sa mine fiere, qui sçachant que Telamire estoit dans la Chambre de sa Soeur y vint pour la voir. Mais aimable Doralise, il y vint comme s'il eust esté son Vainqueur, au lieu d'estre son Esclave : ce n'est pas que ce qu'il luy disoit ne fust civil et respectueux, mais c'est que l'air dont il agissoit changeoit le sens de ses paroles : et qu'il sembloit qu'il vouloir donner des Fers à celle dont il disoit porter les Chaines. De plus, comme il ne pouvoit s'empescher de parler aussi souvent de guerre que d'amour, il nous dit tant de choses, que j'apris ce jour-là assez de termes miliaires pour pouvoir raconter toutes sortes de Conbats, car il les engagea tous dans cette conversation. Si bien que le soir je trouvay que je sçavois

   Page 5736 (page 666 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce que c'estoit que Campement ; que j'entendois ce que vouloit dire se Poster avec avantage ; que je n'ignorois pas ce que c'estoit que la premiere, et la seconde Ligne ; que je comprenois ce que vouloit dire faire demy Tour à droit, et demy Tour à gauche, et que j'en sçavois du moins assez pour faire perdre une Bataille, si j'eusse commandé une Armée : car à vous parler sincerement, il nous dit tant de ces mots qui sont particuliers à la Guerre, que tout ce que je pus faire fut de les retenir, sans sçavoir pourtant bien precisément ce qu'ils signifioient tous. Mais pour faire que mon divertissement fust entier, la severe Isalonide entra ; qui trouvant d'ordinaire à redire à tout, ne trouva pas bon que Clorelise fust si propre puis qu'elle estoit malade : disant tout haut que ces maladies qui ne servoient qu'à attirer la Compagnie chez soy, et qu'à estre encore plus propre que quand on se porte bien, estoit une affectation tres dangereuse. Car enfin, disoit-elle, si on est malade il faut ne voir que ceux qui peuvent guerir le mal qu'on a, ou ses Amies particulieres : et il les faut mesme voir sans tous ces grands ajustemens qui ne servent de rien à guerir du plus petit mal du monde : et non pas faire ce que font la plus part des Femmes aujourd'huy, qui quand elles sont malades, consultent bien plus soigneusement leur Miroir devant que l'heure de la Compagnie arrive, que leur Medecin : et qui envoyent bien plus soigneusement advertir toutes leurs connoissances qu'elles

   Page 5737 (page 667 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

garderont la Chambre, que ceux qui les pensent soulager. Aussi à dire la verité, suis-je persuadée qu'elles ont bien plus d'envie qu'on leur vienne conter cent bagatelles, que de conter leur mal à ceux qui le peuvent guerir. Mais (luy dis-je pour faire plaisir à Clorelise) si vous sçaviez combien le chagrin augmente tous les maux, de quelque nature qu'ils soient, vous ne diriez pas qu'une Compagnie divertissante, ne puisse pas estre mise au rang des remedes les plus infaillibles. Si vous demandiez l'advis de ma Soeur (me respondit-elle d'un ton imperieux) je suis assurée qu'elle seroit de vostre opinion, et qu'elle soustiendroit que tout ce qu'il y a de simples employez dans Medecine, ne valent pas la conversation de cinq ou six de ces discours de choses innutiles, qui sont bien aises de trouver tousjours quelqu'une de ces malades galantes, qui ne le sont qu'afin qu'on les aille voir. Je vous advoüeray (interrompit Clorelise en rougissant de despit) que j'ay esté quelquesfois comme vous dittes : mais pour aujourd'huy je me trouve si mal, que s'il me venoit une grande Compagnie cela m'embarrasseroit fort. Comme Telamire entendit ce que disoit Clorelise, elle se leva pour s'en aller : mais Clorelise la retenant par un sentiment de jalousie, plustost que d'amitié, luy dit que ce n'estoit pas pour elle qu'elle parloit ainsi, ny pour moy non plus. Il faut donc que ce soit pour moy, reprit Artaxandre : mais si cela est, adjousta-t'il, vous n'avez s'il vous plaist Madame, qu'à obliger Telamire

   Page 5738 (page 668 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de me commander de m'en aller car comme j'ay eu l'honneur de l'amener icy, c'est à elle à me faire ce commandement. Il vous est ce me semble aisé de juger, combien Clorelise sentit le discours d'Artaxandre : elle ne pût toutesfois y respondre, car sa Soeur estant tres aise de voir qu'une fois en sa vie elle eust souhaité de n'avoir pas Compagnie, se mit à prier Telamire d'obliger Artaxandre de s'en aller : et Belermis luy mesme croyant en effet que Clorelise se trouvoit mal, s'en alla, et Artaxandre aussi. Ce ne fut toutesfois qu'apres que Telamire luy eust dit qu'elle le dispensoit de la civilité qu'il luy avoit voulu rendre : de sorte que le despit de Clorelise augmentant encore, elle eut l'esprit si peu libre le reste du jour, que Telamire et moy ne jugeasmes pas qu'il fust à propos d'y tarder davantage : ainsi nous la laissasmes avec Isalonide, qui à mon advis l'importuna fort.

Les sentiments d'Artaxandre et de Telamire
En sortant de chez Clorelise, Telamire raconte à Erenice son entretien avec Artaxandre et lui révèle les sentiments de ce dernier. De son côté, l'amante délaissée conçoit une telle jalousie qu'elle oblige Artaxandre à choisir entre elle et Telamire. Sans hésiter une seconde, le jeune homme rompt avec elle. Il parvient ensuite à convaincre Telamire qu'il n'a jamais été amoureux de son amie. La jeune fille, se souvenant du dessein de sa mère, ne s'interdit pas d'aimer Artaxandre. Lequel, de son côté, se détache également de Belermis. Tout semble donc s'arranger. A une seule réserve toutefois : Amaldée n'est plus favorable au mariage de son fils avec Telamire.

Cependant comme je m'en allay chez Telamire, et que je ne pouvois parler que de Clorelise, je luy dis que je croyois qu'elle craignoit qu'Artaxandre ne devinst amoureux d'elle : de sorte que dans la confiance qu'elle avoit en mon amitié, quoy que je fusse Parente d'Artaxandre, elle ne laissa pas de me dire ce qui s'estoit passé entre elle et luy : adjoustant qu'elle seroit au desespoir que Clorelise allast se mettre la jalousie dans la teste, et qu'Artaxandre eust de l'amour pour elle. Pour cette derniere chose repliquay-je, il ne la faut pas mettre en doute : et pour la premiere si je ne me trompe, vous n'avez

   Page 5739 (page 669 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'à vous y resoudre : et en effet l'evenement fit voir que je ne me trompois pas ; car Clorelise eut autant de jalousie qu'Artaxandre eut d'amour pour Telamire. Il arriva mesme cent autres petites choses qui seroient trop longues à vous dire, qui firent que cette dangereuse passion augmenta dans le coeur de Clorelise : de sorte que ne pouvant plus vivre dans l'incertitude où elle estoit, elle mit Artaxandre dans la necessité de ne voir plus Telamire, ou de ne la voir plus elle mesme : si bien que choisissant le dernier, Clorelise joignit à la jalousie, et à l'amour qu'elle avoit desja dans l'ame, un effroyable desir de vangeance. Aussi fut-ce pour cela, qu'elle ne voulut pas cesser de voir Telamire, quoy qu'elle la haïst autant qu'elle haïssoit Artaxandre : car c'est la coustume de celles qui ont de la jalousie, de haïr presques esgallement les Amans qui les abandonnent, et celles pour qui elles sont abandonnées. Cependant afin de faire despit à Artaxandre, elle continua de voir Telamire : il est vray que Telamire ne se tint guere obligée de ses visites, car elle sçeut qu'en parlant d'elle à diverses personnes, elle en avoit parlé desavantageusement. Neantmoins comme elle est sage, elle n'en voulut pas faire d'esclat : et elle se contenta de dissimuler, comme l'autre dissimuloit. Il est vray que je suis persuadée que le despit qu'elle eut contre Clorelise, contribua quelque chose à faire qu'elle ne s'obstina pas tant à rejetter la passion d'Artaxandre, pour qui elle avoit

   Page 5740 (page 670 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

beaucoup d'estime. Si bien que r'apellant dans son coeur, le souvenir du dessein que feuë sa Mere avoit eu de la luy faire espouser, elle creut qu'elle pouvoit innocemment souffrir qu'il l'aimast, puis qu'elle n'avoit aporté aucun soin à faire naistre la passion qu'il avoit pour elle. De sorte que s'accoustumant peu à peu à souffrir qu'il luy parlast plus clairement de son amour qu'il n'avoit fait jusques alors, ils vinrent enfin a estre assez bien ensemble, pour faire que Telamire luy permist de croire qu'elle ne le haissoit pas : et que pourveû que ses Parens et les siens y consentissent, il pouvoit esperer d'estre heureux. Ce ne fut pourtant pas sans peine qu'elle se resolut à luy faire une declaration si favorable : car il faut que vous sçachiez qu'Artaxandre ne trouva pas tant de difficulté à luy persuader qu'il estoit amoureux d'elle, qu'à luy faire croire qu'il ne l'avoit point esté de Clorelise. Elle luy disoit pourtant toûjours que s'il avoit esté inconstant, elle ne vouloit point de son affection : ainsi durant un assez longtemps, Artaxandre ne faisoit autre chose que luy protester qu'il n'avoit jamais aimé Clorelise que comme son Amie, et qu'il n'estoit coupable que de ne luy avoir pas dit sincerement, qu'elle expliquoit ses sentimens autrement qu'ils ne le devoient estre. Mais comme Artaxandre a infiniment de l'esprit, et qu'il avoit une passion violente, il luy dit tant de choses touchantes et persuasives, qu'enfin comme je l'ay desja dit, il la persuada. Cependant Artaxandre se détacha peu

   Page 5741 (page 671 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à peu de Belermis, et cessa d'estre son Confident : il n'avoit pourtant alors nulle inquietude de ce costé là : mais c'est qu'estant resolu d'aimer Telamire jusques à la mort, il ne trouvoit pas qu'il fust à propos qu'il continuast de le tromper : ainsi estant tout à fait détaché, et du Frere, et de la Soeur, il s'attacha de telle sorte à aimer Telamire, qu'il ne croyoit vivre que lors qu'il la voyoit. Il y avoit pourtant une chose qui l'affligeoit sensiblement : qui estoit qu'Amaldée (qui sçavoit qu'Algaste Pere de Telamire, cherchoit à se remarier) n'aprouvoit plus un Mariage qu'elle avoit autresfois tant souhaité : neantmoins comme il esperoit, ou de la vaincre ou de persuader à Telamire de ne se foncier pas de son consentement, il avoit d'assez douces heures, malgré toute la jalousie de Clorelise ; y ayant peu de jours qu'il ne trouvast moyen de luy parler sans estre entendu que d'elle.


Histoire d'Artaxandre et de Telamire : vengeance de Clorelise
Clorelise, résolue à se venger, décide d'épouser Algaste, père de Telamire, afin d'empêcher le mariage de la jeune fille avec Artaxandre. Elle parvient à ses fins, au grand dam des amants. En tant que belle-mère de Telamire, elle lui interdit de revoir Artaxandre. Ce dernier s'obstine et essaie de rencontrer sa bien-aimée dans un jardin. Mais Clorelise parvient à s'interposer entre les deux amants. Elle avoue ouvertement qu'elle a épousé Algaste pour pouvoir se venger d'Artaxandre en prenant l'autorité sur Telamire. Elle le menace de redoubler ses rigueurs envers la jeune fille, s'il persiste à essayer de la revoir.
La vengeance de Clorelise
Clorelise élabore un plan pour se venger d'Artaxandre : sachant qu'Algaste, père de Telamire, cherche à se remarier avec une jeune fille, elle décide de l'épouser pour pouvoir empêcher le mariage de sa rivale et d'Artaxandre. Bientôt le mariage est arrangé de part et d'autre. Triomphante, Clorelise feint d'avoir une bonne nouvelle à annoncer à Telamire. Lorsque celle-ci comprend que son ennemie va devenir sa belle-mère, et qu'elle devra lui obéir, elle peine à dissimuler sa tristesse.

Les choses estant donc en ces termes, et Clorelise prevoyant bien que si elle ne faisoit obstacle au dessein d'Artaxandre, il espouseroit bientost Telamire, prit la plus bizarre resolution du monde : car enfin dans le dessein qu'elle eut de se vanger, elle ne fit difficulté aucune de sacrifier toute sa vie à sa vangeance ; et voicy quelle fut l'invention qu'elle imagina. Je vous ay desja dit qu'Algaste quoy qu'assez vieux, s'estoit mis dans la fantaisie de se remarier, et d'espouser mesme une jeune et belle Personne, ne se souciant pas qu'elle fust riche pourveû qu'elle fust de qualité : mais comme il estoit fort avancé en âge, il ne s'en estoit

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point trouvé jusques alors qui l'eust voulu espouser. Cependant il ne laissoit pas d'employer tousjours à luy chercher une Femme, ces sortes de Gens dont il y a par tout le monde, qui passent toute leur vie à faire des miserables : puis qu'ils l'employent tout ensemble à tascher de marier ceux qu'ils connoissent, et ceux qu'ils ne connoissent pas. De sorte que Clorelise sçachant cela, prit la resolution de faire ce qu'elle pourroit pour espouser Algaste : afin qu'estant belle Mere de sa Rivale, elle bannist Artaxandre de chez elle, et employast le credit qu'elle avoit aupres de son Mary, pour l'empescher de consentir qu'Artaxandre l'espousast. Si bien que trouvant de quoy satisfaire sa vangeance et son ambition, parce qu'Algaste estoit tres-riche, elle se resolut sans peine à passer toute sa vie avec un homme pour qui elle ne pouvoit avoir que de l'aversion. Car lors qu'elle venoit à penser quelle seroit sa joye, d'empescher Artaxandre, non seulement d'espouser Telamire, mais de la voir chez elle ; la vieillesse d'Algaste n'estoit plus un obstacle assez puissant pour l'obliger à hesiter un moment, à executer ce bizarre dessein. Et en effet Clorelise voyant son Frere au desespoir de ne pouvoir fléchir le coeur de Telamire, fit semblant de songer seulement à trouver les moyens de le rendre heureux : de sorte que luy proposant le dessein qu'elle avoit pris pour se vanger, comme si elle ne l'eust eu que pour le servir, il luy en rendit mille graces : et il fit mesme quelque difficulté, tout fier

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qu'il estoit, de la rendre malheureuse pour sa satisfaction. Neantmoins comme il voyoit qu'il y avoit grande apparence, que si elle espousoit Algaste, elle aquerroit assez de pouvoir sur luy, pour luy faire espouser Telamire, ou pour empescher du moins que son Rival ne fust heureux à son prejudice, il songea tout de bon à tascher de faire reüssir son dessein. De plus, comme Isalonide reprenoit eternellement Clorelise, de ce qu'elle aimoit trop la galanterie, elle luy dit que pour luy tesmoigner qu'elle estoit capable d'y renoncer tout à fait, quand il le faudroit, elle l'assuroit que si elle pensoit à luy faire espouser Algaste, elle changeroit entierement sa forme de vie. Mais afin qu'elle creûst de la possibilité à ce dessein, elle luy dit qu'une personne de sa connoissance, luy avoit proposé la chose : et l'avoit assurée que si on mesnageoit bien l'esprit d'Algaste, et qu'on gardast un grand secret à cette negociation, elle reüssiroit heureusement. Comme Isalonide fut fort satisfaite de la promesse que luy fit Clorelise, elle employa tout son esprit à faire que le dessein qu'elle avoit, ne fust pas destruit : de sorte que comme elle connoissoit particulierement toutes les Femmes de Themiscire qui estoient de son humeur, et qui croyoient comme elle, que quand on avoit de la vertu, il faloit avoir de l'austerité en toutes ses actions, elle en choisit une dont l'âge, la mine, et l'habillement, n'avoient rien qui ne convinst à une prudence severe ; dont le son de la voix estoit grave ; dont toutes les paroles

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estoient concertées ; et dont la façon de marcher estoit mesme si composée, qu'on pouvoit croire qu'elle contoit tous ses pas. De sorte qu'apres avoir choisi cette Personne, pour proposer Clorelise à Algaste, elle fut la trouver : et raisonnant avec elle sur ce dessein, elles conclurent que c'estoit faire une action de grande vertu, que de faire ce Mariage : puis que par ce moyen on gueriroit Clorelise de la passion qu'elle avoit pour la galanterie, Si bien que ces deux Femmes agissant conjointement, et faisant en suitte agir toute la Cabale vertueuse de Themiscire, on proposa Clorelise à Algaste ; qui estant accoustumé de ne parler jamais de ses desseins de mariage à sa Fille, luy fit un grand secret de celuy-là, comme il luy en avoit fait de tous les autres. D'abord il ne respondit pas trop favorablement à la proposition qu'on luy fit, parce qu'il eut peur que Clorelise ne fust trop Galante pour luy : mais à la fin toutes ces Dames à mine severe, qui se mesloient de ce mariage, l'assurerent tellement que Clorelise estoit lasse du monde, et qu'elle vivroit bien aveque luy, qu'enfin il se resolut à la voir chez une de celles qui estoient employées à cette negociation. Ce n'est pas qu'il ne l'eust veuë cent fois, mais c'est qu'il vouloit luy parler avant que de rien conclurre : et en effet cette entre-veuë se fit des le lendemain. Vous pouvez juger que Clorelise ne devoit pas avoir l'esprit tranquile : mais apres tout ne se souciant pas de se vanger sur elle mesme, pourveû qu'elle se vangeast d'Artaxandre,

   Page 5745 (page 675 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle vit Algaste, et sçeut si bien se contraindre en luy parlant, qu'il creut qu'il estoit amoureux d'elle. Je dis qu'il le creut, aimable Doralise, parce que je vous advouë que je fais quelque scrupule d'apeller amour, cette bizarre fantaisie qui se met dans l'esprit d'un Vieillard, lors qu'il se resout d'espouser une jeune et belle Personne : me semblant que cette passion et la vieillesse ont si peu de raport, qu'on peut l'apeller follie sans luy faire injustice, et douter mesme aveque raison s'il est possible, qu'elle soit dans le coeur de ceux qui la pensent avoir. Mais enfin pour en revenir à Algaste, soit qu'il creûst aimer Clorelise, ou qu'il l'aimast en effet, ce fut une affaire concluë en peu de jours : et elle fut menée si secrettement, par toutes les personnes qui s'en meslerent, que Telamire ny Artaxandre n'en sçeurent rien que la veille des Nopces d'Algaste. Encore le sçeurent-ils d'une maniere si surprenante, qu'elle augmenta la douleur qu'ils en eurent : car comme Clorelise ne se marioit que pour se vanger, elle voulut se charger de faire sçavoir la chose à Telamire : assurant Algaste qu'elle se tenoit si assurée de son amitié, qu'elle ne doutoit nullement qu'elle n'en fust bien aise : et en effet Clorelise parla à Telamire, comme si elle l'eust creû ainsi. Mais afin de gouster toute la douceur de la vangeance, elle manda un matin à cette aimable Fille, qu'elle luy demandoit une Audience particuliere pour l'apres-disnée ; parce qu'elle avoit une nouvelle à luy dire qui luy donneroit beaucoup de

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joye. Quoy que tout ce qui venoit de la part de Clorelise, fust tousjours suspect à Telamire, elle creût pourtant qu'elle avoit quelque chose à luy dire qui ne luy desplairoit pas, de sorte qu'elle l'attendit chez elle : donnât ordre qu'on ne laissast entrer nulle autre personne, n'exceptant pas mesme Artaxandre. Si bien que Clorelise estant arrivée avec autant d'enjoüement dans les yeux, que si elle eust effectivement eu dans l'ame la plus grande, et la plus tranquile joye qu'on puisse avoir, elle se mit à dire cent flatteries à Telamire : apres quoy affectant d'avoir une certaine confusion modeste qui l'empeschoit de parler ; en verité Telamire, luy dit-elle, je me trouve plus embarrassée que je ne pensois, à vous dire ce qu'il faut que vous sçachiez. Ce n'est donc pas une si agreable nouvelle comme vous me l'avez mandé, reprit Telamire : pardonnez moy, repliqua Clorelise, car enfin je suis assurée que m'aimant autant que vous faites, vous aurez beaucoup de joye de ce que j'ay a vous aprendre : aussi vous puis-je assurer qu'il est juste que vous me sçachiez quelque gré de la resolution que j'ay prise, puis qu'il est vray que sans vous je ne l'aurois jamais pû prendre. Pour faire que j'aye de la reconnoissance, repliqua Telamire, il faut m'aprendre quelle est la nouvelle obligation que je vous ay : je le veux bien, repliqua Clorelise, pourveû que j'aye la force de vous le faire sçavoir. En suitte de cela, elle se mit à luy dire, quoy qu'il ne fust pas vray, qu'il y avoit tres longtemps qu'Algaste avoit

   Page 5747 (page 677 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

songé à l'espouser : mais que l'ayant refusé, il avoit fait parler d'un autre Mariage avec une Personne qu'elle luy nomma, qui estoit la plus bizarre, et la plus capricieuse du monde : adjoustant hardiment, que la chose avoit esté tres avancée. De sorte, luy dit-elle, qu'Algaste qui m'a tousjours fait la grace de me preferer à toutes celles qu'on luy a proposées, s'estant advisé d'envoyer demander à ma Soeur si je n'avois pas changé d'advis, afin que si cela estoit, il rompist le Mariage qu'il alloit faire ; j'ay creû que puis qu'Algaste estoit absolument resolu de se remarier, vous ne pourriez avoir une plus grande douleur que de sçavoir qu'il espouseroit une Personne capricieuse ; ny une plus grande joye que de sçavoir au contraire que ce seroit moy qu'il espouseroit : aussi vous puis-je assurer, que je ne m'y suis pas tant resoluë pour obeïr à tous mes Parens qui l'ont voulu, et pour mon establissement, que pour vous empescher d'avoir une belle Mere qui ne vivroit pas aveque vous, comme je pretens y vivre. C'est pourquoy comme je vous ay tousjours veû l'esprit preparé à en avoir une, j'ay creû que vous seriez bien aise que je le fusse : aussi ay-je voulu vous dire moy mesme que c'est demain que la Ceremonie de mes Nopces se fait. Mais encore une fois ma chere Telamire, adjousta-t'elle, c'est vous seule qui faites mon Mariage : et ce n'est que par vous que je pretens adoucir toutes les choses fâcheuses qui sont inseparables de cette condition. Tant que Clorelise parla, Telamire

   Page 5748 (page 678 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la regarda, avec beaucoup d'attention, afin de voir dans ses yeux si elle parloit serieusement : de sorte que comme elle n'y vit rien qui ne luy persuadast qu'elle luy disoit la verité, elle en eut une douleur estrange. Ce n'est pas que comme Clorelise n'a pas l'ame interessée, qu'elle se souciast que son Pere se remariast : mais de penser qu'elle auroit le lendemain à obeïr à Clorelise, c'estoit une chose qu'elle ne pouvoit concevoir. Neantmoins comme elle est infiniment sage, elle fit ce qu'elle pût pour cacher sa douleur, et pour faire paroistre quelque joye dans ses yeux : mais tout ce qu'elle pût fut d'obtenir d'elle d'obliger sa bouche à trahir les sentimens de son coeur ; en disant à Clorelise qu'elle estoit bien aise du choix qu'Algaste avoit fait : car pour ses regards, ils furent si melancoliques, et ils firent si bien connoistre à Clorelise, qu'elle avoit trouvé un excellent moyen de se vanger, que sa joye en devint de la moitié plus grande. Mais comme elle avoit impatience qu'Artaxandre partageast le desplaisir de Telamire, elle la quitta, se doutant bien qu'elle luy feroit sçavoir la chose dés qu'elle seroit en liberté.

Désarroi des amants
Telamire fait part de la nouvelle à Artaxandre. Tous deux se désespèrent à l'idée que Clorelise épouse Algaste. Telamire s'imagine persécutée par sa nouvelle belle-mère et contrainte de s'unir à Belermis. Elle implore Artaxandre de se résoudre à épouser lui-même Clorelise. Mais le jeune homme ne peut s'y résoudre.

Elle ne fut pourtant pas dans la peine de chercher les voyes de luy aprendre la douleur qu'elle avoit : parce qu'à peine Clorelise fut elle sortie, qu'il entra dans la Chambre de Telamire, qui le reçeut avec une tristesse, qui passant de ses yeux dans son coeur, y excita une inquiettude extréme. Mais cette inquietu de fut bien encore plus forte, lors qu'apres avoir forcé

   Page 5749 (page 679 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Telamire de luy dire pourquoy elle estoit si triste elle luy aprit qu'Algaste alloit espouser Clorelise. Quoy, s'escria-t'il, Clorelise doit espouser Algaste ! ouy, repliqua Telamire, et demain à l'heure que je parle, elle sera en pouvoir de me commander ; et je ne pourray luy desobeïr sans faire une chose contre la bienseance, quoy que Clorelise soit ma plus mortelle ennemie, et que je prevoye avec certitude, qu'elle me va rendre la plus malheureuse Personne du monde. Helas, s'escria Artaxandre, je crains bien qu'elle ne me rende plus malheureux, qu'elle ne vous rendra malheureuse : et qu'estant si souvent avec une Personne qui me haït, elle ne vous inspire ses sentimens, et ne porte mesme Algaste à me haïr. Si elle vous haïssoit, repliqua Telamire, je ne la craindrois pas comme je la crains : mais Artaxandre, Clorelise ne vous haït point : et je suis si persuadée qu'elle ne se resout à espouser mon Pere, que pour se vanger de moy, et que parce qu'elle vous aime encore malgré elle, que si vous le voulez vous me delivrerez de la persecution que je vay avoir. Plût aux Dieux Madame, luy dit-il, que je pusse imaginer les voyes de vous empescher d'estre sous la puissance de mon ennemie, et de la Soeur de mon Rival : mais j'advouë que je ne le comprens pas. Il vous est pourtant bien aisé de le faire, reprit Telamire, car je suis assurée que si vous vouliez espouser Clorelise, et que vous le luy envoyassiez offrir, qu'elle n'espouseroit point Algaste, quand mesme

   Page 5750 (page 680 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle seroit desja dans le Temple, et qu'elle auroit commencé de prononcer ce terrible mot, qui engage pour toute la vie. Ha Madame, s'escria Artaxandre, quelle proposition me faites vous ! et est-il possible que je sois assez malheureux pour que vous me la puissiez faire ! car enfin, me dire que j'espouse Clorelise, c'est me dire que vous ne voulez jamais espouser Artaxandre ; c'est m'assurer que vous ne l'aimez pas ; qu'il est mal dans vostre esprit ; et que vous luy souhaitez tous les maux imaginables ; puis que vous desirez qu'il espouse une Personne qui vous haït, et que vous haïssez. Ha Telamire, poursuivit-il, est-il bien vray que j'aye bien entendu ; et est-il possible que vostre coeur ne desavouë pas vostre bouche ? Ouy Artaxandre, reprit-elle, il la desavouë : mais en mesme temps je vous assure que je me trouve en un pitoyable estat : car enfin je prevoy de si fâcheuses suittes de ce Mariage, que je puis dire que je sens en un seul moment, tous les suplices de plusieurs années, Je ne voy pas seulement Clorelise me commander, je voy encore Isalonïde me reprendre de toutes choses : et Belermis me persecuter, et me regarder comme le prix de sa valeur, plustost que comme celuy de son amour : cependant c'est un mal sans remede, et c'est un mal dont je n'auray pas mesme la consolation de me pleindre. Au contrarie il faudra que je tesmoigne avoir de la joye, de la chose du monde qui me causera le plus de douleur : et il faudra enfin que j'obeïsse à une Personne

   Page 5751 (page 681 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui me haït, et que je n'aime pas. Il ne le faudroit pas Madame, si vous le vouliez, repliqua Artaxandre : mais pour le vouloir il faudroit que vous voulussiez que je fusse heureux. Car enfin comme je suis persuadé qu'un Pere qui se marie, perd quelque chose de l'authorité legitime qu'il a sur ses Enfans ; je le suis aussi, que comme Algaste ne songe qu'à sa satisfaction sans penser à la vostre, vous pourriez chercher les voyes d'esviter la tirannie de Clorelise. Non non Artaxandre, interrompit Telamire, je ne suis point capable de faire ce que je conçoy bien que vous me voulez proposer : puis qu'il n'est pas juste de desobeïr à la raison, plustost que d'obeïr à Clorelise. Apres cela Artaxandre luy dit tout ce que sa passion luy suggera de plus tendre et de plus touchant, pour luy persuader de se resoudre à l'espouser sans le consentement d'Algaste, comme il estoit prest de le faire sans celuy d'Amaldée. Mais Telamire luy respondit tousjours qu'elle ne feroit jamais rien qu'on luy pûst reprocher : et qu'elle seroit encore moins malheureuse en faisant son devoir qu'en ne le faisant pas. Cependant plus elle luy fit voir de vertu dans son coeur, plus il luy monstra de douleur et d'amour dans ses yeux : car lors qu'il venoit à penser qu'il estoit cause de l'affliction que Telamire avoit dans l'ame, la sienne en redoubloit de la moitié. D'autre part Algaste estant revenu chez luy, apres avoir sçeu de Clorelise qu'elle avoit apris son Mariage à Telamire, Artaxandre fut contraint de s'en aller, parce qu'il envoya querir

   Page 5752 (page 682 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fa Fille : ainsi ces deux Personnes se separerent avec une douleur extréme.

Clorelise, belle-mère de Telamire
Le jour du mariage arrive. Isalonide dépeint à sa sur la vie austère qu'elle devra mener auprès d'Algaste. Celle-ci est prête à tout pour éloigner Artaxandre de Telamire. De fait, une fois le mariage célébré, Clorelise interdit à sa belle-fille de revoir son amant. Elle invoque le prétexte de vouloir protéger ainsi sa propre réputation, étant donné qu'Artaxandre a été autrefois amoureux d'elle.

Il falut pourtant que Telamire aportast quelque foin à cacher la sienne ; de peur que son Pere ne creûst qu'un sentiment d'interest faisoit qu'elle s'affligeoit de son Mariage. Aussi se contraignit-elle si bien, qu'il ne s'aperçeut pas du chagrin qu'elle avoit dans l'esprit. Au contraire il creût qu'elle estoit bien aise, puis qu'il avoit à se remarier, qu'il eust choisi Clorelise : et il en fut si persuadé, qu'il l'obligea à partager aveque luy, une partie des soins qu'il avoit pour faire que la Feste de son Mariage fust magnifique : et en effet Telamire donna ses ordres pour toutes choses, comme si elle eust deû recevoir une grande satisfaction de cette Nopce, où il n'y eut personne que la Famille d'Algaste, et celle de Clorelise. Car outre que l'âge d'Algaste ne souffroit pas que cette Assemblée fust plus grande, c'est qu'Isalonide ne le voulut point : de sorte que cette Compagnie estoit composée de façon, que quand Telamire n'auroit pas eu de raisons particulieres d'avoir de la douleur, elle auroit tousjours deu s'ennuyer estrangement, de passer tout un jour en une Feste, où il y avoit deux Familles assemblées, depuis les Bisayeuls jusques aux arrieres Nepueux. Pour Artaxandre, il passa tout ce jour-là aveque moy, à se pleindre de son malheur : qu'il trouvoit d'autant plus grand, qu'il sçavoit que Belermis alloit demeurer chez Algaste : de sorte qu'encore que jusques alors il n'eust eu nulle jalousie de luy, il commença d'en avoir,

   Page 5753 (page 683 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de craindre que Clorelise ne portast Algaste à commander à Telamire d'espouser Belermis. Mais, luy disois-je, je consens bien que vous vous pleigniez de ce que Telamire va estre sous la puissance de Clorelise, qui est sa Rivale, et son ennemie : mais je ne puis souffrir que vous soyez jaloux de Belermis. Vous sçavez bien, adjoustay-je, qu'il est plus propre à se faire craindre qu'à se faire aimer : et que Telamire a une aversion estrange, pour ces hommes qui ont la mine d'estre tousjours tous prests à donner Bataille. Ha Erenice, me dit-il, je ne crains pas encore que Telamire aime Belermis ! et jusques à cette heure je n'aprehende pas son inconstance : mais je vous advouë que je crains estrangement sa vertu : car je suis assuré que si elle se met dans la fantaisie qu'il ne luy est pas permis de desobeïr â Algaste, qu'elle espousera Belermis malgré sa mine Guerriere, quand mesme elle seroit assurée d'en mourir de douleur : et puis Erenice, qui sçait, si elle ne s'accoustumera point à voir Belermis, et si elle ne se desaccoustumera point de me voir ? Mais pendant qu'Artaxandre se pleignoit aveque moy des malheurs de Telamire et des siens, et qu'il s'en faisoit luy mesme par la crainte qu'il avoit de l'advenir, Telamire estoit en une contrainte estrange. Elle ne pensoit pourtant pas moins à Artaxandre, qu'Artaxandre pensoit à elle : car elle me dit le jour suivant, qu'elle n'avoit pû penser à autre chose, soit qu'elle eust regardé Belermis ou Clorelise. D'autre part, cette nouvelle

   Page 5754 (page 684 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mariée avoit de fâcheux momens : et la joye de se voir en estat de se vanger d'Artaxandre n'estoit pas si tranquile, qu'elle en pûst joüir avec une douceur sans aucun meslange de mal : et une de ses Amies m'a dit depuis, qu'elle luy advoüa qu'elle ne pouvoit regarder Algaste qu'elle avoit espousé, sans se souvenir d'Artaxandre, ny se souvenir d'Artaxandre sans un chagrin inconcevable. Elle eut mesme un autre redoublement de douleur ; car Isalonide la tirant a part, luy fit une leçon de la vie qu'elle devoit mener, la plus severe du monde. Elle luy regla toutes ses actions les unes apres les autres : elle borna ses visites ordinaires, à voir ses Parentes malades ; ou tout au plus à les visiter en cas de resjouïssance, ou d'affliction : et à n'en faire enfin presques point d'autres, que de Funerailles, ou de Nopces. Elle luy dit qu'il faloit oster de ses Habillemens, toute la magnificence et la superfluité ; elle luy deffendit la Promenade ; le Bal ; et la Musique : elle luy choisit jusques aux Temples où elle jugeoit à propos qu'elle allast ; et elle luy marqua mesme comment elle devoit composer son visage, et conduire ses yeux. Elle auroit pourtant eu beau luy faire cette severe leçon, avant qu'elle l'eust suivie : si un sentiment de vangeance ne luy eust persuadé qu'il estoit en effet à propos, de faire une partie de ce qu'Isalonide luy disoit, afin d'aquerir credit sur l'esprit d'Algaste, et de le pouvoir porter à tout ce qu'elle voudroit, et contre Artaxandre, et contre Telamire. De sorte que se

   Page 5755 (page 685 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

resolvant de se contraindre, non seulement elle promit à Isalonide de faire ce qu'elle luy conseilloit, mais elle en fit une partie : puis qu'il est vray qu'elle affecta une retenuë estrange, et une retraitte si grande, qu'Algaste l'aima avec une tendresse extréme. D'ailleurs durant les premiers jours, elle vescut assez civilement avec Telamire, quoy qu'elle agist pourtant avec authorité dés qu'elle fut sa belle Mere : car ne faisant pas semblant de sçavoir qu'elle avoit quelque attachement particulier avec Artaxandre, elle se mit à luy faire une fausse confidence de luy : supposant cent raisons au lieu d'une, qui vouloient qu'elle ne le vist pas, et qu'elle ne souffrist pas qu'il vinst dans une Maison où elle estoit. Ce n'est pas, luy disoit cette vindicative Femme, que je pretende regler vos connoissances : mais vous sçavez que quand une Personne de mon âge a espousé un homme de celuy d'Algaste, on est obligé à vivre avec beaucoup plus de retenuë : c'est pourquoy ne trouvez pas estrange, si je vous oste quelques divertissemens, afin de me les oster. Comme ce que Clorelise disoit estoit pretexté de vertu, Telamire ne s'y osoit opposer : quoy que dans son coeur elle connust bien que ce que faisoit Clorelise, avoit une cause cachée, où la vertu n'avoit aucune part. D'ailleurs, Clorelise pour mieux executer son dessein, dit à Algaste de la maniere la plus artificieuse du monde, qu'Artaxandre ayant autrefois eu quelque pensée pour elle, elle le suplioit de vouloir commander à Telamire, de n'avoir

   Page 5756 (page 686 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus nul commerce aveque luy : car, luy disoit-elle, il faut si peu de chose pour blesser la reputation d'une Femme de mon âge, que je seray bien aise de n'en laisser aucun pretexte. Vous pouvez juger qu'Algaste ne refusa pas à Clorelise, une chose qu'elle sembloit ne luy demander que par un principe de vertu : de sorte qu'un matin Telamire estant mandée par son Pere, reçeut un commandement absolu de ne voir plus du tout Artaxandre. Vous pouvez juger, veu comme je vous ay despeint Telamire, qu'elle ne resista pas à Algaste : mais dans le fond de son coeur, elle en eut une douleur estrange. Cependant comme elle creût à propos qu'Artaxandre sçeust la chose comme elle estoit, elle me choisit pour la luy faire sçavoir : et pour luy annoncer qu'elle le conjuroit de n'aller plus du tout chez elle, et d'attendre à la voir que le hazard la luy fist rencontrer, ce qui n'estoit pas fort aisé, veu la retraitte où vivoit Clorelise, qu'elle n'osoit quitter : et elle dit cela avec tant de douleur dans les yeux, que si Artaxandre eust pû la voir, il auroit eu quelque consolation.

Le désespoir d'Artaxandre
Artaxandre est au désespoir d'apprendre qu'il n'a plus le droit de voir sa bien-aimée. Il lui écrit une longue lettre touchante pour lui demander une entrevue. Mais la jeune fille répond qu'elle ne peut rien faire. Artaxandre se rend alors dans un jardin, car il sait que Clorelise et Telamire ont l'habitude de s'y promener ensemble. Il demande à l'un de ses amis d'accaparer Clorelise pendant qu'il parlera à Telamire.

Mais comme il aprit son malheur par une Personne qui ne pouvoit l'en consoler, il le sentit avec une violence que je ne vous puis exprimer. Quoy (me dit il, apres que je luy eus dit ce que Telamire vouloit qu'il fist) Clorelise porte sa vengeance jusques au point que de n'avoir espousé Algaste que pour se vanger de moy, et pour persecuter Telamire ! Quoy Telamire, adjousta-t'il, se peut resoudre à obeir à son ennemie,

   Page 5757 (page 687 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et elle se resoudra à ne me voir point, durant qu'elle verra eternellement Belermis ! car enfin, poursuivit cét Amant affligé, on ne le trouve plus en nulle part depuis qu'il demeure chez Algaste : et cét homme qui alloit eternellement de Ruë en Ruë, de Temple en Temple, et de Maison en Maison, comme s'il eust voulu tous les jours monstrer sa mine Guerriere à toute la Ville, ne bouge plus de la Chambre de Clorelise, ou de celle de Telamire : et cependant Telamire se resout d'obeïr à mon ennemie, quoy qu'elle ne le puisse faire sans m'exposer à mourir. Du moins, me dit-il, ne me refusez pas la grace de donner un Billet à Telamire ; car si on me refuse tout, je feray peutestre des choses dont Telamire s'offencera, et dont je me repentiray apres inutilement. Comme je vy l'esprit d'Artaxandre fort aigry je n'osay l'irriter encore davantage en le refusant : de sorte que je fus assez complaisante pour luy dire, que pourveû que son Billet fust ouvert, je le ferois voir à Telamire : ainsi sans differer davantage, il me pria de luy donner de quoy escrire : et sans partir de ma Chambre, il luy escrivit non pas un Billet, comme il en avoit eu le dessein, mais une tres longue Lettre : pour l'obliger à luy permettre de chercher du moins les moyens de la voir ailleurs, puis qu'il ne la pouvoit plus voir chez elle. En suitte il luy dit cent choses contre Belermis, et contre Clorelise : et il luy en dit tant, que j'advouë que ma memoire ne me les peut redonner pour vous les dire : et tout ce que

   Page 5758 (page 688 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je sçay est qu'encore que cette Lettre fust escrite avec beaucoup de precipitation, elle estoit pourtant fort belle. Aussi toucha t'elle sensiblement Telamire à qui je la monstray : mais quoy qu'elle en eust le coeur attendry, et l'esprit affligé, elle ne respondit que par ces paroles, à la grace qu'il luy demandoit de la pouvoir entretenir. L'Amitié que j'ay pour vous, est assez forte, pour ne vous deffendre pas de chercher les occasions de me rencontrer, et pour m'obliger à estre bien aise que vous les trouviez, mais ne vous offencez pas si je vous dis qu'elle ne l'est point assez, pour faire que j'y contribuë quelque chose, puis que je ne le pourrois sans faire plus que je ne dois.Quoy que cette responce ne fust pas aussi favorable qu'Artaxandre l'auroit pû souhaiter, il ne laissa pas d'en recevoir quelque consolation durant quelques momens : mais comme sa passion estoit tres violente, il r'entra bientost dans son premier desespoir. Cependant comme il ne pouvoit plus vivre sans voir Telamire, il chercha tant d'inventions, qu'en fin il sçeut qu'il y avoit un jardin solitaire, où Clorelise alloit assez souvent prendre l'air, sans estre jamais accompagnée que de Belermis, d'Isalonide, et de Telamire : de sorte que s'informant eternellement de la seule chose qui occupoit son esprit, il sçeut encore que Belermis estoit aux Champs pour quelques jours : si bien que se resolvant

   Page 5759 (page 689 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'aller au lieu où il sçavoit qu'alloient Clorelise et Telamire, il mena un de ses Amis aveque luy, et le pria, s'ils trouvoient Telamire et Clorelise en ce lieu là, d'aller droit à la derniere, et de l'occuper à parler durant qu'il entretiendroit l'autre : car enfin, disoit-il, Clorelise n'oseroit pas faire un insulte à Telamire, devant celuy que je meneray, et Telamire elle mesme n'oseroit pas me refuser de luy parler. Et en effet sans examiner davantage si ce dessein estoit bien ou mal fondé, il advertit son Amy ; il sçeut avec adresse l'heure où ces Dames se devoient promener ; et il fut au lieu où elles estoient. Il est vray qu'il n'y fut qu'un demy quart d'heure, apres qu'elles y furent arrivées : parce qu'il n'avoit pas voulu estre le premier dans ce Jardin, de peur que Clorelise n'y fust pas entrée si elle eust sçeu qu'il y estoit.

Explications de Clorelise
Artaxandre aperçoit Clorelise et Telamire dans le jardin. La cruelle belle-mère parvient toutefois à s'interposer entre les deux amants et explique ouvertement à Artaxandre les raisons pour lesquelles elle a épousé Algaste : en se vengeant sur Telamire, elle se venge de lui. Elle le menace d'être encore plus rigoureuse envers sa belle-fille, s'il persiste à vouloir la rencontrer.

MAIS aimable Doralise, cette entre veuë se passa d'une plaisante maniere : car imaginez vous que lors qu'Artaxandre et son Amy entrerent dans ce Jardin, Clorelise et Telamire estoient au bout d'une Allée, qui estoit vis à vis de la Porte, et venoient vers eux comme ils alloient vers elles : de sorte qu'ayant eu les uns et les autres quelque temps à penser comment ils agiroient en s'abordant, ils furent un peu moins desconcertez lors qu'ils s'aprocherent. D'abord Clorelise eut dessein de retourner sur ses pas : mais comme il n'y avoit point d'autre Porte à ce Jardin, que celle par où Artaxandre venoit d'entrer, elle jugea que cela seroit inutile :

   Page 5760 (page 690 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

c'est pourquoy ne songeant plus à esviter sa rencontre, elle ne pensa qu'à faire qu'il ne parlast point à Telamire. D'autre part, Artaxandre prioit celuy avec qui il estoit, d'aller droit à Clorelise, comme il avoit dessein d'aller droit à Telamire : mais comme il y a une notable difference entre une Personne qui agit pour satisfaire son Amy, et une qui songe à se satisfaire elle mesme, cét Amy d'Artaxandre ne fut pas si diligent à aborder Clorelise, que Clorelise le fut à aborder Artaxandre : qui tout adroit et tout amoureux qu'il estoit, ne pût joindre Telamire, devant que Clorelise l'eust joint : parce qu'elle s'estoit arrestée deux pas derriere, à dire quelque chose à une Femme de Clorelise. De sorte qu'encore que Clorelise eust une haine estrange pour Artaxandre, et qu'il y eust long temps qu'elle ne luy eust parlé, elle l'aborda la premiere, comme je l'ay dit, n'estant pas mesme alors trop marrie d'avoir une occasion de luy dire une partie de ce qu'elle pensoit. Si bien que prenant la parole, dés qu'elle fut assez pres de luy pour pouvoir en estre entenduë ; comme nous n'avons plus nulle societé ensemble, luy dit-elle, je ne pensois pas estre assez heureuse pour trouver une occasion de vous dire quelque chose qu'il importe que vous sçachiez : mais puis qu'elle s'est presentée sans que j'aye eu la peine de la chercher, il ne faut pas qu'elle m'eschape : et en disant cela, Clorelise se mettant entre Telamire et Artaxandre, fit si bien qu'il ne pût en effet ny esviter de luy parler, ny parler à Telamire.

   Page 5761 (page 691 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Joint que luy passant dans l'esprit, que peut-estre Clorelise se repentoit-elle de ce qu'elle avoit fait, il espera qu'il pourroit en agissant civilement avec elle, obtenir la liberté de revoir Telamire. Ainsi Artaxandre apres avoir salüé Telamire d'une maniere tres passionnée, et tres respectueuse, se mit en estat d'escouter ce que Clorelise disoit avoir à luy dire : pendant que celuy qu'il avoit amené, entretenoit Telamire. Mais Artaxandre fut bien surpris, lors que Clorelise l'eut adroitement esloigné de trois ou quatre pas de Telamire, d'ouïr de quel ton elle luy parla. Je m'imagine, luy dit elle, qu'il n'est pas necessaire que je vous die pour quelle raison je vous ay abordé, car vous avez trop d'esprit pour ne comprendre pas que je ne l'ay fait que pour vous empescher de parler à Telamire : mais afin, poursuivit-elle, que vous ne vous donniez plus la peine d'en chercher une autre fois l'occasion, il faut que je vous aprenne que vous la chercheriez inutilement : car enfin Artaxandre, je n'ay pas espousé Algaste, pour vous faire espouser Telamire : au contraire je vous declare, que je ne m'y suis resoluë qu'afin de vous rendre malheureux. Ha Madame, s'escria-t'il, vous avez porté la vangeance trop loin, puis que vous l'avez portée jusques à Telamire, qui ne vous a jamais outragée ! Puis que je l'ay bien portée jusques à moy mesme, reprit-elle, je la puis bien porter jusqu'à elle : c'est pourquoy si vous aimez son repos, ne songez plus ny à la chercher, ny

   Page 5762 (page 692 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à la voir : car je vous declare que tous les soins que vous aporterez pour cela, redoubleront ceux que j'ay de vous nuire : et comme je ne le puis jamais mieux faire qu'en la Personne de Telamire, je vous assure que je n'y oubliray rien : si ce n'est que vous preniez la resolution de l'oublier entierement, ou d'agir du moins comme si vous l'aviez oubliée. Ne pensez pourtant pas, adjousta-t'elle, que je vous parle ainsi par nul autre interest que celuy de me vanger : car je vous proteste que je n'en ay point d'autre que celuy de vous empescher d'estre heureux. Je ne veux point Madame, luy dit-il, chercher d'excuses aupres de vous : mais je veux seulement vous demander pourquoy vous confondez Telamire avec Artaxandre ? c'est parce, reprit-elle, qu'Artaxandre vit plus en Telamire qu'en luy mesme : et que je ne puis luy nuire que par cette voye. Neantmoins (adjousta-t'elle, avec un soûrire plein d'aigreur) pour vous tesmoigner que je garde quelque mesure en ma vangeance, je vous promets que dés que Telamire sera mariée, ou que vous le ferez à quelque autre, de luy donner plus de liberté que je ne luy en donne : mais jusques alors, je vous le dis encore une fois, vous ne sçauriez trouver une voye plus infaillible de rendre Telamire malheureuse, que de chercher les occasions de luy parler. Et pour vous tesmoigner que je dis vray, je vous declare encore que ce que vous venez de faire aujourd'huy, coustera huit jours de solitude à Telamire : car afin que vous ne vous y trompiez pas,

   Page 5763 (page 693 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'ay tout le credit qu'on peut avoir sur l'esprit d'Algaste : ainsi Algaste veut que Telamire m'obeïsse, et Telamire n'ose me desobeïr : de sorte que par là, je voy que le dessein que j'ay eu de me vanger de vous en me mariant, a heureusement reüssi. Mais Madame, luy dit-il, est il possible que vous ayez pris un si bizarre dessein ? je sçay bien que je merite en quelque façon vostre haine, quoy que je ne sois pas aussi criminel que vous l'avez creû : mais apres tout, je ne comprendray jamais qu'il vous soit permis de vous vanger d'Artaxandre sur Telamire. Je ne sçay pas s'il m'est permis, reprit-elle, mais je sçay bien que c'est une fort douce chose, que de se voir en pouvoir de commander à une Personne qu'on n'aime pas : et dans les sentimens où je suis, je vous proteste que j'aime beaucoup mieux commander à Telamire, qu'à un grand Royaume. Mais Madame (luy dit-il alors emporté de colere) puis que vous trouvez juste de vous vanger d'Artaxandre sur Telamire, vous ne trouverez pas injuste que je me vange de Clorelise, sur Belermis. J'ay un Ostage si considerable en ma puissance en la personne de Telamire, repliqua-t'elle, que je ne crains rien pour Belermis : et pour vous oster la volonté de penser à rien entreprendre contre luy, je n'ay qu'à vous obliger de considerer de quoy peut estre capable une Personne qui s'est resoluë d'espouser Algaste pour vous empescher d'espouser Telamire : car je suis assurée que si vous faites une serieuse reflection sur ce

   Page 5764 (page 694 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je dis, vous n'exposerez pas Telamire à la vangeance d'une Femme qui a recours à des voyes si extraordinaires pour se vanger : et qui ne fait nulle difficulté de se vanger sur elle mesme, pour se pouvoir vanger des autres, lors qu'elle ne le peut faire autrement.


Histoire d'Artaxandre et de Telamire : désespoir d'Artaxandre
Artaxandre est si désespéré de ne plus voir Telamire, qu'il se bat en duel avec Belermis. On parvient à les séparer à temps, mais tous deux sont blessés. A cette époque, Tysimene, l'ancien adversaire d'Artaxandre devenu son ami, revient à Themiscire. A la demande d'Artaxandre, il parvient à s'introduire chez Clorelise, avec l'intention de servir d'intermédiaire entre son ami et Telamire. Personne dans la ville ne soupçonne la nouvelle connivence des deux hommes, ce qui fait que Clorelise est ravie d'accueillir le prétendu ennemi d'Artaxandre chez elle. Or Tysimene tombe amoureux lui aussi de Telamire. Il doit se faire violence pour rester fidèle à son nouvel ami, d'autant que Clorelise lui propose d'épouser sa belle-fille. Un jour, lors d'une conversation sur le caractère trompeur des apparences, il est sur le point de déclarer son amour à la jeune fille. Il parvient finalement à se retenir. De son côté, Belermis est contrarié de constater que sa sur favorise Tysimene à ses dépens. Ses plaintes amènent Clorelise à changer de dessein. Elle consulte Algaste, père de Telamire, qui consent au mariage de Telamire sa fille et de Belermis. La jeune fille est emmenée en secret à la campagne, afin que les noces se déroulent discrètement. Mais en route, Algaste, victime d'un accident, succombe bientôt à ses blessures. Clorelise perd tout ascendant sur Telamire, qui peut à nouveau envisager sereinement un mariage avec Artaxandre. Les choses prennent donc un tour favorable, d'autant qu'Amaldée, sans que personne ne le sache, s'est arrangée en secret avec la famille de Telamire, afin que la jeune fille épouse son fils.
Duel d'Artaxandre et de Belermis
Artaxandre est si désespéré qu'il se bat en duel avec Belermis. On parvient à les séparer, mais tous deux sont gravement blessés. Clorelise oblige Telamire à rester au chevet de son frère. Artaxandre, informé de la situation, parvient envoyer un billet à Telamire dans lequel il se plaint de dépérir à cause d'elle. Elle lui répond par un mot touchant, qui redonne au jeune homme la force de guérir.

Apres cela Clorelise quitta Artaxandre, et apella Telamire, avec toute l'authorité qu'une belle Mere imperieuse peut avoir, et avec toute la fierté d'une Rivale irritée. Ce n'est pas qu'elle eust accoustumé d'en user ainsi avec elle, quand Artaxandre n'y estoit point, parce qu'elle la vouloit gagner pour luy faire espouser Belermis : mais c'est qu'elle trouva tant de douceur à donner ce chagrin là a Artaxandre, qu'elle ne pût se refuser cette satisfaction. Cependant Telamire sans faire semblant de trouver mauvais qu'on luy fist un commandement si rude, suivit Clorelise apres avoir quitté celuy qui luy parloit, et avoir salüé Artaxandre : elle eut mesme cette sagesse, de luy deffendre par un signe de main, et par ses regards, de songer à l'aborder malgré Clorelise, comme il sembloit par son action en avoir le dessein : mais pour le consoler de cette fâcheuse avanture, elle luy fit voir quelque chose de si doux et de si tendre dans ses beaux yeux, lors qu'elle se separa de luy, qu'il en devint encore et plus amoureux, et plus affligé. Cependant depuis ce jour là, Clorelise redoubla encore les soins qu'elle avoit de se vanger : et non seulement elle songea à empescher qu'Artaxandre ne vist Telamire, mais elle rompit avec tous ceux

   Page 5765 (page 695 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui avoient quelque amitié particuliere aveque luy : et obligea mesme Telamire à ne me voir plus, sur un pretexte si mal fondé, que ce seroit perdre du temps inutilement, que de m'amuser à vous le redire. Et ce qu'il y avoit de rare en cette avanture, c'est que tout ce que Clorelise faisoit par jalousie, luy aqueroit un nouveau credit sur l'esprit d'Algaste, et passoit dans le monde pour estre fait par vertu. Car Isalonide et toute la Cabale de ces Dames severes qui estoient ses Amies, faisoient sonner si haut la retraite de Clorelise, qu'on la proposoit pour exemple à toutes les jeunes Personnes qui aimoient un peu trop les divertissemens. Cependant Artaxandre n'avoit autre consolation, que de me raconter les maux qu'il souffroit : et d'escrire à cét ennemy reconcilié nommé Tysimene, qu'il avoit fait devenir son Amy durant ses voyages : car de voir Telamire, il n'y avoit pas moyen, si ce n'estoit quelquefois au Temple, mais c'estoit sans luy parler, et par consequent avec peu de satisfaction. Il n'avoit pas mesme le plaisir de voir des Gens qui la vissent chez elle : parce que comme je vous l'ay desja dit, Clorelise en avoit banny tous ses Amis, et toutes ses Amies : de sorte qu'il menoit la plus malheureuse vie du monde. Mais ce qui acheva de le rendre plus miserable, fut que ne pouvant s'empescher de quereller Belermis, ils en vinrent jusques à mettre l'Espée à la main l'un contre l'autre : et ils se battirent avec un si funeste succés, qu'ils se blesserent tous deux considerablement :

   Page 5766 (page 696 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en effet si on ne les eust separez, il y a aparence qu'il en auroit cousté la vie à l'un et à l'autre. Apres cela vous pouvez ce me semble aisément comprendre, quelle fut la douleur de Telamire, d'aprendre le pitoyable estat où estoit Artaxandre : cependant il falut aller avec Clorelise à la Chambre de celuy qui l'avoit blessé : et agir comme si elle n'eust esté affligée que des blessures de Belermis, quoy qu'elle ne le fust que de celles d'Artaxandre. Cette contrainte ne fut pas seulement pour un jour : car tant qu'il fut malade, Algaste voulut qu'elle fust toûjours aupres de Clorelise, qui ne sortit point de la Chambre de son Frere. Elle eut mesme encore la persecution, d'entendre cent reproches fâcheux que Clorelise luy fit : l'accusant d'estre cause des blessures de Belermis. Mais ce ne fut rien en comparaison du desespoir où elle se trouva quelques jours apres : car il faut que vous sçachiez que comme Artaxandre avoit gagné un Esclave de Telamire, qui l'advertissoit de tout ce qu'elle faisoit sans qu'elle en sçeust rien, il fut luy dire quelle estoit l'assiduité de Telamire apres de Belermis : de sorte qu'il s'en affligea avec tant d'excés, que ses blessures empirerent extrémement, et durant quelques jours, les Medecins desesperent de sa vie. Cependant comme Belermis se porta mieux, Telamire eut la douleur de voir guerir celuy qu'elle croyoit avoir donné le coup mortel à Artaxandre : si bien que ne pouvant plus se contraindre, ny cacher ses larmes, elle feignit de se trouver

   Page 5767 (page 697 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mal, afin de ne sortir point de sa Chambre, et de n'aller plus à celle de Belermis. Cette invention ne la delivra pourtant pas de cette importunité : car comme Belermis commençoit de se lever, Clorelise le mena aupres de Telamire, qui n'ayant pas la liberté de se plaindre de jour, employoit toute la nuit à pleurer. Ses larmes redoublerent pourtant encore : car cét Esclave qu'Artaxandre avoit suborné, luy aporta un Billet, où elle ne trouva que ces paroles.

Je ne puis me refuser la satisfaction de vous dire, que les foins que vous avez de ressusciter Belermis me font mourir : et que c'est moins par sa main, que par vous, que vous allez perdre le plus passionné, et le plus fidelle Amant qui sera jamais.

ARTAXANDRE.

Ce Billet toucha si sensiblement le coeur de Telamire, que quoy qu'elle n'aimast pas à hazarder des Lettres, elle y respondit par ces paroles, si ma memoire ne me trompe.

Vous m'accusez avec beaucoup d'injustice ; et si vous sçaviez ce qui se passe dans mon coeur, vous connoistriez que si j'avois le pouvoir de ressusciter quelqu'un, ce seroit Artaxandre, et non pas Belermis. Ne jugez donc pas de moy sur des aparences : et s'il est possible mettez vous en estat que je vous puisse reprocher de n'avoir pas bien connû.

TELAMIRE.

   Page 5768 (page 698 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Quoy que ce Billet n'eust pas toute la tendresse que Telamire avoit dans le coeur, parce qu'elle n'avoit osé J'y confier ; il fit pourtant un si grand effet dans l'esprit d'Artaxandre, qu'apres avoir calmé l'agitation de son ame, l'ardeur de sa fiévre diminua : et en peu de jours il guerit aussi bien que son Rival. Mais il se trouva encore plus embarrassé qu'avant son combat, parce que Clorelise avoit plus de pretexte d'observer Telamire : ce qui le fâchoit encore extrémement, estoit que ceux qui s'estoient meslez d'empescher qu'il n'arrivast un second malheur, entre Belermis et luy, les avoient si solemnellement engagez à ne se battre plus, qu'il contoit entre ses plus grands malheurs, celuy de n'avoir pas la liberté toute entiere de quereller son Rival.

Retour de Tysimene
Artaxandre apprend le retour de Tysimene, ancien ennemi avec lequel il s'est réconcilié. Les deux hommes décident de garder cette amitié secrète, en sorte que Tysimene puisse s'introduire chez Clorelise et servir d'intermédiaire entre Artaxandre et Telamire. Le jeune homme parvient en effet à se rendre familier de la maison de Clorelise.

Les choses estant en ces termes, Artaxandre reçeut un nouveau desplaisir : car Clorelise chassa cét Esclave par qui il pouvoit sçavoir des nouvelles de Telamire : mais en mesme temps il reçeut beaucoup de consolation, en recevant une Lettre de Tysimene : qui luy aprenoit qu'il alloit revenir à Themiscire, et qui le prioit d'aller secrettement une journée au devant de luy, afin de concerter ensemble, comment ils pourroient faire, pour faire sçavoir leur reconciliation à leurs Parens sans qu'ils s'en irritassent. Dés qu'Artaxandre eut reçeu cette Lettre, il se disposa à partir, et partit en effet pour aller au devant de son Amy : qu'il trouva encore plus honneste homme qu'il ne l'estoit, lors qu'ils s'estoient separez. Aussi reconfirma-t'il puissamment

   Page 5769 (page 699 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'amitié qu'il avoit liée aveque luy : neantmoins au lieu de chercher les voyes de la publier, comme Tysimene en avoit le dessein, Artaxandre le conjura de ne la publier pas, et de la cacher soigneusement. Mais afin que cette priere ne l'offençast point, il luy aprit la passion qu'il avoit pour Telamire, et le malheur qu'il avoit aussi de ne pouvoir ny la voir, ny voir mesme personne qui la vist, parce que Clorelise l'avoit non seulement banny de chez elle, mais encore tous ses Amis, et toutes ses Amies. De sorte mon cher Tysimene (luy dit-il, apres luy avoir raconté toute son avanture) que je suis persuadé que si vous passez encore pour estre mon ennemy, vous pourrez facilement devenir Amy de Clorelise, et avoir la liberté de voir Telamire, qu'elle refuse à tous ceux qu'elle croit qui ont quelque commerce aveque moy. Si bien que par ce moyen, je pourray du moins sçavoir ce que fait Telamire ; et vous pourrez mesme, si vous voulez achever de m'obliger, luy parler de moy lors que vous vous trouverez seul avec elle. Comme la plus forte raison qui me faisoit souhaiter qu'on sçeust nostre reconciliation, reprit Tysimene, estoit afin de trouver plus facilement les voyes de vous donner des marques sensibles de mon amitié, je ne dois plus le souhaiter : puis que vous me faites connoistre que je vous en donneray plus en la cachant, que je ne ferois en la publiant. En effet, Artaxandre et luy, resolurent de faire un grand secret de l'affection qu'ils avoient l'un pour l'autre : afin de

   Page 5770 (page 700 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voir si Clorelise qui bannissoit de chez elle tous les Amis d'Artaxandre, n'y souffriroit point un homme qu'elle croiroit estre son ennemy. Ils convinrent mesme d'un lieu où ils pourroient se voir secrettement : et ils choisirent pour cela la Maison d'un Amy de Tysimene, qui avoit deux Portes qui donnoient dans deux Ruës opposées : tombant d'accord chacun en particulier, de celle par où ils entreroient, afin que les mesmes Personnes ne les pussent voir entrer en un mesme lieu. Joint que pour plus grande seureté, ils convinrent aussi qu'ils n'iroient que les soirs chez cét Amy de Tysimene, de la fidelité duquel il respondit à Artaxandre. Ainsi apres estre convenus de toutes choses, ces deux Amis se separerent, et arriverent par des chemins differens à Themiscire, où l'on ne sçeut en effet rien de leur reconciliation : car Artaxandre n'avoit mené qu'un des siens à ce petit voyage de qui il estoit assuré : et Tysimene n'avoit que des Domestiques Estrangers aveque luy, parce que ceux qu'il avoit menez de Capadoce estoient morts : si bien que ceux qu'il avoit alors n'estoient pas en estat de reveler le secret de leur Maistre quand ils l'auroient voulu, puis qu'ils ne sçavoient pas la Langue du Païs où ils alloient. Comme Tysimene estoit de la premiere condition de la Ville, et qu'il estoit tres aimable, son retour ne fit guere moins de bruit qu'avoit fait celuy d'Artaxandre : et toute la Ville craignit mesme qu'il n'arrivast bientost quelque démeslé fâcheux entre ces deux hommes, que

   Page 5771 (page 701 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout le monde croyoit estre ennemis : car comme ils estoient de mesme âge ; qu'ils pouvoient pretendre aux mesmes choses ; et qu'ils avoient droit de pouvoir disputer de merite ; il y avoit en effet lieu de craindre qu'ils ne se broüillassent. Ils agissoient mesme ensemble, lors qu'ils se rencontroient en quelque part, avec une froideur qui sembloit si propre à faire naistre une querelle entre eux, qu'un ne doutoit point qu'ils n'en vinssent bien tost là : ainsi leur innocente fourbe reüssit si bien que tout se monde y fut trompé. Mais si elle reüssit bien en general, elle reüssit encore mieux à Artaxandre en particulier : car il faut que vous sçachiez, que comme Clorelise aimoit naturellement la conversation, et haïssoit la solitude, elle ne fut pas trop marrie de trouver quelqu'un à voir, qui ne fust pas Amy d'Artaxandre : et elle imagina mesme quelque plasir à lier amitié avec un homme qui passoit pour estre son ennemy, croyant aussi que cela luy feroit despit. De sorte que lors que Tysimene fut luy faire sa premiere visite, elle ne le reçeut pas avec cette severité qu'elle affectoit d'avoir depuis son Mariage : au contrarie elle l'engagea de civilité avec son Frere, qui se trouva dans sa Chambre lors qu'il y fut, et l'obligea mesme adroitement à aller voir Tysimene, et à le presenter en suitte Algaste. Mais s'il fut bien reçeu de Clorelise, parce qu'elle le croyoit ennemy d'Artaxandre, il le fut mal de Telamire, par cette mesme raison : car comme elle estoit en chagrin

   Page 5772 (page 702 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de voir tousjours ce qu'elle haïssoit, et de ne voir jamais ce qu'elle aimoit, elle ne pût s'empescher d'avoir quelque despit de voir traitter si civilement un homme, pour qui elle pensoit qu'Artaxandre eust de la haine. Elle luy a pourtant advoüé depuis, qu'elle n'avoit pas laissé de connoistre dés cette premiere fois, qu'il avoit beaucoup d'esprit : mais elle luy dit qu'elle en avoit eu quelque leger despit : il est vray qu'elle ne fut pas long temps dans cette erreur, et voicy comment elle en fut détrompée.

. La lettre d'Artaxandre
Un jour que Tysimene se trouve chez Clorelise en compagnie de Telamire, une conversation de « bel esprit » s'engage sur le sujet des vers et la prose. Le jeune homme affirme porter sur lui la plus belle lettre du monde. Or, il se trouve que ce texte est écrit en assyrien, langue que Clorelise ne comprend pas. Pendant que Tysimene s'emploie à faire l'éloge de la lettre, il la transmet à Telamire qui, elle, entend cette langue. Quelle n'est pas sa surprise de découvrir qu'elle est de la main d'Artaxandre ! Ce dernier lui explique que Tysimene est le seul confident de sa passion.

Comme Tysimene n'avoit alors rien dans l'esprit de plus pressant, que de satisfaire son Amy, il mesnagea si bien l'esprit de Belermis, et celuy d'Algaste, qu'ils prierent tous deux Clorelise de vouloir bien qu'il la vist souvent : car comme presques tous les Vieillards aiment qu'on leur raconte des voyages, afin d'avoir pretexte de dire les leurs, Tysimene l'entretint selon son gré, et l'escouta aussi attentivement qu'il le faloit pour luy plaire : et pour Belermis, Tysimene luy parla tant de Combats, et luy loüa si souvent sa valeur, qu'il vint à l'aimer tendrement : de sorte qu'en trois ou quarte visites, il aquit la liberté toute entiere dans cette Maison. Comme Clorelise a infiniment de l'esprit, elle remarqua aisément que Telamire avoit despit d'estre obligée de voir si souvent un ennemy d'Artaxandre : si bien que pour luy en faire encore davantage, elle affectoit de le placer tousjours aupres d'elle : mais comme il ne la voyoit pourtant point sans que Clorelise y fust, parce que

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Telamire l'esvitoit aveque soin ; il se trouva au commencement un peu embarrassé à luy faire sçavoir qu'il n'estoit plus ennemy d'Artaxandre, et qu'au contrarie il estoit le confident de sa passion. Mais à la fin sçachant la Langue Assirienne, que Clorelise ne sçavoit pas, et qu'Artaxandre et luy sçavoient fort bien ; il fit que son Amy escrivit une Lettre en cette Langue : qui s'adressoit à Telamire : si bien que la portant sur luy, il fut chez Clorelise, qui suivant sa coustume le plaça aupres de Telamire, avec intention de luy faire despit : et en effet elle ne se trompoit pas. Cependant comme ceux qui sont adroits, tournent aisément la conversation du costé qu'ils veulent, sans qu'on s'en aperçoive, Tysimene fit qu'insensiblement celle qu'il eut ce jour là avec ces Dames, fut une de ces conversations de bel esprit, où l'on ne parle ny de nouvelles, ny d'habillemens, et dont la belle Prose et les beaux Vers, sont le plus ordinaire sujet. De sorte qu'apres qu'il leur en eut recité quelques-uns en leur Langue, et qu'il leur en eut promis d'autres, il dit à Clorelise, qu'il estoit au desespoir de ce qu'elle ne sçavoit point la Langue Assirienne, parce qu'il en avoit la plus jolie Lettre d'amour du monde, qu'il commença de faire semblant de luy expliquer, apres qu'il l'eut tirée de sa poche : puis tout d'un coup feignant de se souvenir que Telamire entendoit cette Langue, il luy bailla cette Lettre qu'il tenoit, et la força de la voir, pendant qu'il faisoit semblant d'achever d'en dire le sens à Clorelise. Si bien

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qu'encore que Telamire n'eust pas grande curiosité de voir rien de tout ce qui venoit d'un ennemy d'Artaxandre, elle ne laissa pas de prendre cette Lettre, n'osant pas faire une incivilité ouverte à Tysimene : mais elle fut bien surprise, de voir qu'elle estoit escrire de la main d Artaxandre, et plus surprise encore lors qu'elle y leût ces paroles.

Souffrez s'il vous plaist que je vous die, que celuy qui vous rend cette Lettre, n'est plus ce qu'il paroist estre : puis que bien loin d'estre mon ennemy, il est l'unique Confident de la passion que j'ay pour vous. Agissez donc s'il vous plaist aveque luy, comme avec le plus cher de mes Amis : dittes luy tout ce que vous voudrez que je sçache, comme je luy diray tout ce que je voudray que vous sçachiez : car ce n'est que pour favoriser mon amour, qu'il tesmoigne avoir de la haine pour moy, sçachant bien qu'au lieu où vous estes, on n'y peut estre souffert sans me haïr. Recevez donc tous les soins qu'il vous rendra, comme si je vous les rendois : croyez tout ce qu'il vous dira, comme si je vous le disois : et s'il est possible, dittes luy quelque chose d'assez favorable pour moy, pour m'empescher de mourir de la douleur que j'ay de ne vous voir pas. Je vous demanderois pardon de luy avoir confié mon amour sans vous en avoir demandé la permission, si j'avois esté en pouvoir de vous la demander : mais comme cela n'est pas, j'advouë que j'ay mieux aimé qu'il sçeust que je vous aime, que de me voir exposé au malheur de ne pouvoir sçavoir si vous me haïssez : et que vous ne sçeussiez pas que je vous aime

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encore beaucoup plus que je ne faisois, lors que je vous jurois aveque verité que je vous aimois plus que personne n'avoit jamais aimé.

ARTAXANDRE.

Pendant que Telamire lisoit cette Lettre avec une agitation de coeur estrange, Tysimene songeoit à occuper si fort Clorelise, qu'elle ne la pût observer : si bien que cherchant à inventer une Lettre sur le champ, qu'il disoit estre celle que Telamire lisoit, il attachoit autant qu'il pouvoit l'esprit de Clorelise. Mais comme il n'estoit pas possible qu'il l'inventast il belle d'improviste, qu'elle meritast toutes les loüanges qu'il luy donnoit ; Clorelise luy dit qu'il faloit sans doute que la beauté de cette Lettre consistast en la grace de la Lange où elle estoit escrite ; ne luy semblant pas que les pensées en fussent tant au dessus de l'ordinaire. Ha Madame, luy dit- il, vous avez raison de dire ce que vous dittes ! car je vous assure que je connois bien moy mesme, qu'il n'y a nul raport entre ce que je dis, et la Lettre que tient Telamire : et en effet (dit-il en la reprenant, voyant que Telamire avoit achevé de la lire) il y a des endroits dans cette Lettre qui vous surprendroient, si je pouvois vous les dire comme ils sont : et je m'assure, adjousta-t'il, que Telamire qui connoist sans doute admirablement toute la delicatesse de la Langue où elle est escrite, tombera d'accord de ce que je dis. Il est vray, reprit Telamire, que cette Lettre est tout à fait surprenante :

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que l'explication que vous aviez commencé d'en faire, ne m'a pas empesché d'en estre surprise. Vous la loüez si fort, reprit Clorelise, que vous me faites envie pour m'occuper dans ma solitude, d'aprendre la Langue où elle est escrite : aussi bien y a-t'il desja quelque temps qu'Algaste qui la sçait fort bien, me l'a proposé. Comme elle disoit cela Algaste entra dans sa Chambre : de sorte que Tysimene craignant que Clorelise n'allast parler de cette Lettre à son Mary, et ne voulust l'obliger à la luy monstrer, feignit d'avoir une affaire dont il venoit de se souvenir, et sortit avec beaucoup de precipitation. Je pense pourtant qu'il n'avoit pas grand sujet de l'aprehender : car comme cette Lettre estoit une Lettre d'amour, Clorelise n'eust pas voulu dans la severité qu'elle affectoit, la faire voir à son Mary. Mais le hazard ayant fait qu'un Parent qu'elle avoit, et qui sçavoit fort bien l'Assirien la vint voir ce jour là, elle luy parla de cette Lettre, et envoya chercher Tysimene, afin qu'il la luy prestast : car pour moy, disoit-elle, je ne puis croire qu'elle soit aussi belle que Telamire et Tysimene le disent, veû comme on me l'a expliquée. Vous pouvez juger que Tysimene ne l'envoya : mais pour se tirer de cét embarras, il fit semblant de la chercher, et dit qu'elle estoit perduë : soustenant mesme à celuy que Clorelise avoit envoyé la luy demander, qu'il faloit qu'elle fust demeurée dans sa Chambre. Cependant Telamire estoit si surprise de cette Lettre, qu'elle ne sçavoit encore

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si elle devoit croire ses yeux : mais le jour suivant ayant veû Artaxandre au Temple : elle connut dans les siens, que cette Lettre estoit veritablement de luy : parce qu'il luy fit certains ignes en regardant Tysimene qui estoit aupres d'elle, qui acheverent de la disposer à croire qu'elle ne s'estoit pas trompée.

Le projet de Clorelise
Tysimene remplit à merveille son rôle d'intermédiaire entre Artaxandre et Telamire, sans que Clorelise ne s'aperçoive de rien. Au contraire, cette dernière est ravie de voir que sa belle-fille se lie d'amitié avec l'ennemi d'Artaxandre. Elle projette alors de les marier pour parachever sa vengeance personnelle.

De sorte que ne fuyant plus l'occasion de parler à Tysimene, il trouva bien tost celle de luy faire sçavoir comment Artaxandre et luy s'estoient reconciliez pendant sieur voyage. En effet, quoy qu'Artaxandre eust veû cent fois Telamire en particulier devant que d'avoir rompu avec Clorelise, il ne luy avoit pas revelé ce secret : car outre qu'un Amant qui est seul avec sa Maistresse, ne luy parle jamais guere que de sa passion ; il est encore vray que comme il ne faisoit alors un secret de l'amitié qu'il avoit avec Tysimene, que pour l'amour de Tysimene, il n'en auroit pas parlé à Telamire, quand mesme il en auroit eu l'occasion. Cependant de puis cela, la vie d'Artaxandre et de Telamire fut beaucoup plus douce : et ce qu'il y avoit d'admirable, est que celle de Clorelise en estoit aussi plus agreable : car elle trouvoit tant de plaisir à imaginer qu'elle faisoit despit à Artaxandre de voir Tysimene, qu'elle ne faisoit autre chose que chercher de nouvelles occasions de le voir encore davantage. De plus, quoy qu'elle remarquast que Telamire n'avoit plus tant d'aversion à parler à Tysimene, elle n'en soubçonna rien : au contraire comme elle creût qu'Artaxandre seroit encore

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plus fâché qu'elle espousast Tysimene, que Belermis ; et que d'ailleurs elle n'eust pas esté trop marrie, qu'elle n'eust pas esté sa belle Soeur, elle souhaitoit qu'il en devinst amoureux : et elle luy dit mesme un jour, parlant de la haine qu'elle croyoit qu'il eust pour Artaxandre, que si elle eust esté a sa place, elle auroit songé à prendre celle que son ennmy disoit qu'il avoit occupée dans le coeur de Telamire. Et comme il luy respondit qu'il l'honnoroit trop pour devenir Rival de Belermis, elle luy dit en riant, que Belermis aimoit si fort la Guerre, que selon son opinion on luy feroit plaisir de le guerir par force de son amour : adjoustant apres, parlant d'un ton de voix plus serieux, qu'effectivement elle ne pensoit pas que Telamire et Belermis pussent jamais estre heureux ensemble : et que c'estoit pour cela qu'elle eust bien desiré qu'il eust aimé Telamire, et que Belermis ne l'eust plus aimée. D'autre part Artaxandre aprenant par Tysimene, tout ce que faisoit, et presques tout ce que pensoit Telamire, aprenoit qu'elle haïssoit tousjours Belermis, et qu'elle ne le haïsoit pas. Telamire de son costé, avoit aussi la consolation de sçavoir qu'Artaxandre estoit constant : et qu'encore qu'il ne la vist presque pas, et qu'il ne luy parlast point du tout, il ne laissoit pas de penser continuellement à elle. En effet il ne voyoit que ceux qu'elle vouloit qu'il vist : il n'entreprenoit rien que Tysimené n'eust consulté avec elle, s'il le devoit entreprendre : et ce fidelle Amy durant

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tres long temps, unit si parfaitement les deux coeurs de ces deux Personnes, que leur propre merite ne les unissoit pas davantage, que les soins de Tysimene. Car enfin lors qu'il raportoit à Artaxandre les paroles de Telamire, il songeoit à ne leur oster rien de ce qu'elles avoient d'obligeant : et lors qu'il disoit à Telamire ce qu'Artaxandre luy avoir dit, il pensoit aussi à n'oster pas à toutes ses paroles, cette impression amoureuse, que sa passion y avoit mise. Ainsi Tysimene trouvant d'abord sa satisfaction en celle de ces deux Personnes, avoit en suitte assez de plaisir à tromper Clorelise, Algaste, et Belermis. Isalonide voulut alors se mesler de retrancher les visites de Tysimene à Clorelise, et de luy dire qu'il estoit encore plus dangereux de ne voir qu'un homme Galant, et de le voir tousjours, que d'en voir mille, et ne les voir pas si souvent : mais Clorelise luy ayant dit que Tysimene estoit plus des Amis de son Mary que des siens, il falut que sa severité s'imposast silence : car en effet elle avoit agi avec tant d'adresse, qu'Algaste croyoit qu'elle ne souffroit Tysimene que par la complaisance qu'elle avoit pour luy. Cependant cette petite societé solitaire, devint assez agreable : parce qu'Artaxandre sous le nom de Tysimene, donna tous les divertissemens imaginables à Telamire : car comme Algaste avoit fort aimé tous les plaisirs durant sa jeunesse, c'estoit à luy à qui Tysimene proposoit tantost une Promenade, tantost une Musique ; et tantost une Colation : si bien que

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toutes ces Parties qui devant le monde passoient pour des Parties de Famille, l'estoient d'une galanterie fort delicate : puis qu'en fin c'estoit tousjours Artaxandre qui donnoit la Musique, et les Colations, quoy que ce fust sous le nom de Tysimene. Ainsi sans que Belermis et Clorelise en eussent de la jalousie, Artaxandre rendoit tous les jours mille soins, et milles preuves d'amour à Telamire. De sorte que comme j'ay oüy dire que la tromperie est un des plaisirs de cette passion, ils avoient tout celuy dont elle peut estre capable : puis qu'ils avoient celuy de sçavoir qu'ils s'aimoient, et celuy de tromper Clorelise et Belermis. Il est vray qu'ils ne se parloient pas : mais comme ils s'escrivoient, et qu'ils se voyoient quelquesfois, cela adoucistoit la douleur qu'ils en avoient : ainsi Clorelise en pensant se vanger d'Artaxandre, le servoit agreablement, et luy donnoit lieu de se vanger d'elle mesme. Elle ne laissoit pourtant pas alors de gouster tout le plaisir de la vangeance : car enfin elle commandoit à sa Rivale ; elle l'empeschoit de parler à son Amant ; elle estoit en pouvoir d'empescher qu'il ne l'espousast ; elle croyoit l'observer si soigneusement qu'elle n'en avoit nulle nouvelle ; et elle croyoit mesme qu'elle commençoit d'aimer l'ennemy d'Artaxandre, et qu'il en mourroit de douleur, et de despit. Cependant comme Telamire est tres modeste, quoy qu'elle eust pour Artaxandre toute la tendresse imaginable ; qu'elle reçeust de ses Lettres ; et qu'elle y respondist ; il est

   Page 5781 (page 711 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourtant vray, qu'elle ne disoit, ny n'escrivoit jamais rien, qui pûst raisonnablement persuader à Tysimene qu'elle eust une violente passion pour Artaxandre : et veû comme elle conduisit la chose, elle pouvoit nommer reconnoissance et amitié, ce qu'on pouvoit pourtant apeller amour : car pour le secret de cette amitié, elle l'attribuoit à la necessité de contenter l'humeur bizarre de Clorelise, plustost qu'à la nature de cette affection. D'ailleurs, comme il estoit vray que Clorelise eust ardemment souhaité, que Tysimene eust espousé Telamire, pour faire plus de despit à Artaxandre, elle fit si bien pour amuser Belermis, qu'elle luy persuada que Tysimene agissoit pour luy, lors qu'il parloit à Telamire : ainsi Tysimene avoit autant de temps qu'il en vouloit pour l'entretenir. Clorelise disposa mesme Algaste à luy donner sa Fille : si elle pouvoit l'engager à y penser : de sorte que pour en venir à bout plus aisément, elle se servit de toute l'authorité qu'elle avoit sur Telamire, pour faire qu'elle fust plus parée qu'elle ne le vouloit estre, quoy qu'elle ne vist presques que Tysimene : car enfin (disoit-elle, comme nous l'avons sçeu depuis) Tysimene ne voit que Telamire ; Telamire est belle ; Tysimene est jeune, et d'un esprit passionné ; et par consequent il faut conclurre qu'il aimera Telamire.

Le projet de Clorelise
Or Tysimene tombe insensiblement amoureux de Telamire. Lorsqu'il s'aperçoit de ses sentiments, il est bouleversé : doit-il être l'ami ou l'ennemi d'Artaxandre, le confident ou l'amant de Telamire ? Clorelise lui est favorable et, d'un autre côté, Artaxandre n'a aucun espoir d'épouser un jour sa bien-aimée. Finalement Tysimene se résout à rester fidèle à son ami et à ne jamais révéler sa passion pour Telamire.

Et certes aimable Doralise, le raisonnement de cette jalouse et vindicative Personne, ne se trouva pas mal fondé ; car insensiblement, sans que Tysimene s'en aperçeust, l'amour s'empara

   Page 5782 (page 712 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de son coeur : et comme il avoit passé pour Artaxandre, de la haine à l'amitié, il passa pour Telamire, de l'indifference à l'estime, et de l'estime à l'amour : et la premiere marque qu'il en eut, fut qu'il s'aperçeut d'un changement considerable, qui estoit arrivé en luy. Car au commencement qu'il avoit en cette negociation d'amour à faire, il avoit une joye estrange quand il avoit une parole favorable de Telamire, à raporter à Artaxandre ; ou qu'il avoit quelque sensible marque de la passion d'Artaxandre à donner à Telamire : mais quand son coeur fut un peu engagé, il sentit au contraire une secrette melancolie de la joye qu'il donnoit à son Amy, en luy disant quelque chose qui luy pouvoit donner de la satisfaction. Il connoissoit bien encore, que malgré luy il affoiblissoit autant qu'il pouvoit, le sens obligeant de toutes les paroles de ces deux Personnes, lors qu'il leur raportoit ce qu'ils disoient l'un de l'autre : et si Artaxandre le prioit de dire à Telamire, qu'elle se souvinst tousjours qu'il estoit le plus fidelle, et le plus passionné Amant du monde ; il cherchoit quelques paroles moins tendres, et quelques termes moins significatifs, sans qu'il eust pourtant un dessein formé de les chercher. D'autre part, il trouvoit tant de plaisir à voir Telamire, qu'il ne pût douter long temps de la passion qu'il avoit dans l'ame : il s'y opposa pourtant avec une generosité incroyable : et il s'y opposa presques autant, parce qu'il avoit esté ennemy d'Artaxandre, que parce qu'il estoit son Amy.

   Page 5783 (page 713 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Car enfin (disoit-il en luy mesme, comme nous l'avons sçeu depuis) Artaxandre comme ton Amy, est aussi obligé d'avoir pitié du mal que tu souffres, que tu l'es d'en avoir de celuy qu'il endure : mais s'il te regarde comme ayant esté son ennemy, il semble qu'il ait lieu de te soubçonner de lascheté ; de trahison ; et de perfidie. Car si tu és son Amy, tu ne dois pas estre son Rival : et si tu és son Ennemy, tu ne dois pas estre son Agent aupres de sa Maistresse. Choisis donc Tysimene, disoit il, choisis ce que tu veux estre : si tu veux estre ennemy d'Artaxandre, ne luy en fais pas un secret : et si tu veux estre son Amy, cache luy ta passion, et cache la à Telamire mesme s'il est possible. Mais helas, adjoustoit-il, je sens que tu ne veux estre ny l'un, ny l'autre, et que tu ne peux estre ny Amy, ny Ennemy d'Artaxandre : cependant il faut estre l'un des deux, et l'indifference n'est plus en ton choix. Estre son Amy : et son Rival, sont deux choses impossibles : estre son Ennemy, et le Confident de sa passion, sont encore deux qualitez incompatibles : et estre Amant de Telamire, et Amy, ou Ennemy d'Artaxandre, est encore un estat bien déplorable pour toy. Car si elle te regarde comme son Amy, c'est comme un Amy perfide ; c'est comme un homme indigne de son estime, puis qu'il trahit l'amitié, qui est la chose du monde qui doit estre la plus inviolable : et si elle te regarde comme l'ennemy d'Artaxandre, ce sera seulement pour te haïr, et pour entrer dans tous ses interests contre toy. Tu te flattes, disoit-il

   Page 5784 (page 714 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore, de l'esperance que Telamire n'a peutestre pas une violente passion pour Artaxandre : mais si elle ne l'a pas pour luy, comment l'aura-t'elle pour toy, qui ne peux luy descouvrir ta passion pour elle, sans luy descouvrir ta trahison pour Artaxandre ? O le pitoyable Destin qu'est le tien, disoit-il, d'estre assuré de deux choses l'une ! ou que la Personne que tu adores ne sçaura jamais que tu l'aimes ; ou que si elle le sçait, elle aprendra en mesme temps, que tu és un fourbe, et un infidelle Amy. Comment voudrois tu donc qu'elle creust à tes paroles, toy qu'elle convaincroit de perfidie, par les mesmes mots dont tu te servirois à luy descouvrir ton amour ? Car enfin, que ne luy as tu point dit d'Artaxandre ! de la violence de sa passion ; de sa fidellité pour elle ; et de l'obligation qu'elle luy a. Iras tu luy dire que tu luy disois des mensonges ? te démentiras tu toy mesme ? et quand tu aurois la lascheté de le faire, pense tu que Telamire te creûst ? Joint que quand elle croiroit que tu luy aurois desguisé la verité, en luy parlant favorablement d'Artaxandre, tu n'en serois pas plus heureux : puis qu'elle auroit en effet lieu de croire, que qui luy auroit menti pour un autre, pourroit bien mentir pour soy mesme. Et puis, adjoustoit-il encore, pense Tysimene, pense quelle est la haine qui a esté entre la Maison d'Artaxandre et la tienne. Souviens toy que tes Peres et les siens, ont tousjours songé à se surpasser en gloire, et en vertu : et ne vas pas donner l'advantage à ceux de sa Maison qui

   Page 5785 (page 715 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

te haïssent encore, de te reprocher qu'Artaxandre est plus vertueux que toy. Considere encore Tysimene, que si tu trahis ton Amy, il fera sçavoir à toute la Terre que tu t'estois reconcilié aveque luy : mais il adjoustera en suitte, que ce n'estoit que pour faire une lascheté. Pense donc, que la gloire ne souffre pas que tu donnes cét avantage sur toy à tes ennemis : et que l'amitié ne peut endurer que tu sois le Rival de ton Amy, et d'un Amy encore qui à eu la force de surmonter dans son coeur la haine qu'il avoit pour toy. Songe encore une fois que l'amour n'est pas une passion plus violente que la haine : et que puis que tu as pû cesser de haïr Artaxandre, tu peux bien cesser d'aimer Telamire. Tu peux cesser d'aimer Telamire ! dit-il en se reprenant, ha si tu le pouvois, tu serois un lasche de ne le faire pas ! mais aussi si cela n'est point en ta puissance, tu ne dois pas estre reputé coupable. Que ferons nous donc ? disoit-il encore, aimerons nous, ou n'aimerons nous pas ? nous aimerons sans doute, poursuivoit cét Amant affligé : mais pour aimer raisonnablement, nous aimerons et Artaxandre, et Telamire. Cependant il n'est pas aisé de les aimer tous deux : il le faut toutesfois, reprenoit-il, ou du moins il faut agir en secret dans ton coeur, comme Amant de Telamire, et en public comme Amy d'Artaxandre : ainsi ne trahissant que toy, tu seras seul à te reprocher toutes tes foiblesses ; et tu n'auras pas le malheur de perdre tout à la fois l'estime de ton Amie, de ta Maistresse,

   Page 5786 (page 716 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ton Rival, et de ton Ennemy : car tu trouves toutes ces cinq Personnes en Telamire, et en Artaxandre. Voila à peu prés, aimable Dorolise, ce que pensa Tysimene, lors qu'il s'aperçeut qu'il estoit amoureux de Telamire : car nous avons sçeu par luy mesme, jusques à ses plus secrettes pensées. Cependant apres avoir bien agité dans son esprit, quelle resolution il prendoit, il fut assez genereux pour se déterminer à mourir plustost, que de faire une infidellité à Artaxandre : de sorte que je pense pouvoir assurer, que jamais vertu n'a esté mite à une si difficile espreuve que la sienne : car enfin il sçavoit que Clorelise souhaitoit qu'il espousast Telamire, et il sçeut par elle qu'Algaste y consentiroit aveque joye. D'ailleurs, en l'estat ou estoient alors les choses, il n'y avoit nulle apparence qu'Artaxandre la peust jamais espouser : si bi ? que sans voir que son Amy pûst estre heureux, il se resolut à estre le plus malheureux de tous hommes. Il est vray qu'il ne s'y resolut pas sans peine : et qu'il souffrit plus de maux, que personne n'en a jamais enduré. Il eut cent fois envie de s'esloigner, ou de prier Artaxandre de le dispenser de continuer d'estre son Agent aupres de Telamire : afin de n'avoir du moins pas la douleur de dire si souvent des choses fâcheuses pour luy, en leur en disant d'agreables pour eux. Mais lors qu'il vint à faire comparaison, entre ce qu'il souffroit en servant à leur affection, et ce qu'il souffriroit en ne voyant plus cette belle Personne ? il trouva qu'il valoit encore

   Page 5787 (page 717 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mieux qu'il parlast d'Artaxandre à Telamire, et de Telamire, à Artaxandre, que de se priver de la veue de la Personne qu'il aimoit : ainsi sans cesser d'estre Amant de Telamire, il continua d'estre Confident d'Artaxandre. Mais à dire la verité, il ne le fut pas sans douleur : et ce qui luy en donna encore davantage, fut que Telamire ayant conçeu beaucoup d'estime pour luy, s'accoustuma à luy cacher un peu moins ses veritables sentimens : de sorte qu'à mesure qu'il devenoit plus amoureux d'elle, il aprenoit qu'elle aimoit tousjours davantage son Rival.

Entretien de Telamire et Tysimene
Un jour que Tysimene et Telamire s'entretiennent en privé, la conversation vient à porter sur les apparences trompeuses. La jeune fille souligne combien leur situation est fallacieuse aux yeux du monde : en effet, on croit Clorelise vertueuse et Tysimene ennemi d'Artaxandre. Tysimene profite de l'occasion pour demander à Telamire ce qu'elle ferait si au lieu de confident, il se révélait son amant. Elle rejette catégoriquement cette idée. Tysimene détourne alors la conversation.

Ils eurent mesme un jour une conversation qui l'embarrassa estrangement : car pendant qu'Isalonide estoit venuë prendre Clorelise, pour aller faire je ne sçay quelle visite d'obligation, et que Belermis estoit allé visiter un homme qui avoit eu querelle, quoy qu'il ne le connust presques point ; Tysimene demeura seul aupres de Telamire : qui venant insensiblement à luy parler de l'erreur où tout le monde estoit à Themiscire, touchant Artaxandre et luy, se mit à exagerer autant qu'elle pût, le danger qu'il y avoit de juger des choses sur des apparences. Car enfin, dit-elle, toute la Ville croit que vous estes ennemy d'Artaxandre ; Clorelise mesme le pense ainsi, aussi bien qu'Algaste et Belermis : de plus, on commence de s'imaginer qu'Artaxandre m'a oubliée, et que j'ay oublié Artaxandre : on croit aussi que c'est par vertu seulement, que Clorelise ne voit personne, et Isalonide mesme n'en doute pas : cependant il

   Page 5788 (page 718 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'y a rien de plus mal fondé que l'opinion qu'on a de toutes ces choses, quoy qu'elles paroissent toutes vray-semblables, à ceux qui les croyent. C'est pourquoy selon mon sentiment, il ne faut jamais parler affirmativement que de ce que l'on sçait d'une certitude infaillible. Il est vray, reprit Tysimene, que les apparences sont bien trompeuses : et je suis si fortement persuadé de cette vente (adjousta-t'il en changeant de couleur) que je pourrois peut-estre dire que ce que vous pensez vous mesme le mieux sçavoir, n'est pas encore positivement comme vous l'imaginez. Ha pour cela, reprit Telamire, je suis bien assurée que je ne me trompe pas comme les autres se trompent ! et que lors que je croy qu'Artaxandre est vostre Amy, et que vous estes le sien, je ne croy que la verité. Je suis mesme assurée, poursuivit-elle, qu'en pensant que Clorelise a de l'amour, de la haine, et de la jalousie, je pense ce que je dois penser : et qu'en me persuadant que vous avez de l'estime pour moy, je ne nie persuade, que ce que vous m'avez persuadé vous mesme, par mille paroles flateuses, et par mille agreables offices que j'ay reçeus de vous. Ainsi Tysimene, quoy que j'aye avancé que les apparences sont fort trompeuses, je ne laisse pas d'assurer que je ne me trompe point, en croyant tout ce que je viens de vous dire. Vous ne vous trompez pas sans doute, reprit-il en croyant que j'ay beaucoup d'estime pour vous : mais vous vous trompez peut-estre, en n'imaginant pas que cette

   Page 5789 (page 719 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estime soit aussi grande qu'elle est. Au contraire, repliqua t'elle, j'ay plustost sujet d'aprehender que je ne croye que vous ayez trop bonne opinion de moy, et que vostre civilité ne veüille pas me desabuser d'une erreur qui m'est si agreable : car enfin, dit-elle en soûriant, quand j'y pense avec aplication, j'ay lieu de craindre qu'un homme qui sçait si bien cacher ses veritables sentimens, ne soit pas trop sincere. En effet, poursuivit-elle, ne diroit-on pas à vous voir agir, et à vous entendre parler devant le monde, que vous n'avez nulle affection pour Artaxandre, et que vous estes effectivement tousjours tout prest à le quereller ? Pour moy, adjousta-t'elle en soûriant encore, je conclus que si vous sçaviez aussi bien cacher l'amour que l'amitié, vous feriez bien propre à avoir une de ces intelligences misterieuses, qu'on ne sçait que lors qu'elles ne sont plus. Si j'avois une passion que je voulusse cacher, repliqua-t'il je la cacherois encore bien mieux que je ne cache l'amitié que j'ay pour Artaxandre, J'ay pourtant oüy dire, respondit-elle, que l'amour ne se peut cacher long temps : je l'ay oüy dire comme vous, reprit-il, mais je suis bien desabusé de cette erreur : car je connois un Amant qu'on ne soubçonne pas de l'estre, et qu'on ne pense pas mesme qui le puisse devenir. Puis que vous le connoissez, reprit-elle, sa passion n'est pas si cachée que vous le dittes : je le connois, dit-il, parce qu'il n'est pas possible que je ne le connoisse point : mais il est constamment vray que je suis

   Page 5790 (page 720 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

seul au monde qui sçache l'amour qu'il a dans l'ame. Et celle qui luy en a donné, repliqua Telamire, ne sçait pas quelle est la passion qu'elle a fait naistre ? elle ne le sçait non plus que vous, reprit-il, et ce qui est le plus estrange, c'est que cét Amant a des Rivaux qui ne pensent pas qu'il soit le leur. Ce que vous me dittes me surprend si fort, repliqua Telamire, et j'aurois une telle envie de sçavoir qui est cét Amant qui sçait si bien cacher sa passion à sa Maistresse et à ses Rivaux, que si je voyois Artaxandre, je le prierois de vous le faire nommer, afin, de me le faire connoistre. Dans le choix des deux, repliqua Tysimene, j'aimerois encore mieux vous le dire qu'à Artaxandre : mais hors d'y estre forcé, je ne le diray s'il vous plaist non plus à vous qu'à luy : et je ne reveleray point un secret, qui est le secret le plus caché qui sera jamais. Comme je suis persuadée, reprit-elle, qu'il n'y eut jamais de secret qui n'ait cessé de l'estre ; je le suis encore, que quelque jour ce que vous ne voulez pas que je sçache, sera sçeu de toute la Ville. Je vous assure, reprit-il, que si j'ay à le reveler un jour, ce sera à vous plus tost qu'à personne que je connoisse : mais à vous dire la verité, je ne pense pas que cela arrive. Il ne faut pas parler si affirmativement, reprit-elle, puis que je pose pour fondement, qu'il faut en certaines occasions, regarder toutes les choses possibles, comme pouvant arriver facilement : car enfin quand vous partistes de Themiscire, et Artaxandre aussi, il n'y avoit apparence aucune

   Page 5791 (page 721 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous pussiez jamais estre bien ensemble : et cependant vous estes devenu son Amy, et il est devenu le vostre. Il est vray, dit-il, que ce changement a esté grand et subit : et qu'on ne peut gueres passer plus promptement de l'indifférence à l'amour, que je passay pour Artaxandre, de la haine à l'amitié. Pour l'amitié, dit Telamire, je conçoy bien qu'elle peut naistre longtemps apres avoir connu une Personne : mais pour l'amour, je ne pense pas que cela puisse estre ainsi : et je croy que quand on doit devenir amoureux, on commence du moins de le devenir, dés la premiere fois qu'on voit la Personne qu'on doit aimer. Je suis bien marry Madame, luy dit-il, de vous contredire tousjours aujourd'huy : mais il faut pourtant que je ne tombe pas d'accord de ce que vous dittes : et que je vous je que je connois encore un Amant, qui n'estoit qu'Amy de la Personne dont il est amoureux, durant les premiers temps de sa connoissance : et qui cependant l'est devenu si esperduëment, qu'il ne peut presentement conçevoir comment il estoit possible qu'il n'eust que de l'amitié pour la Personne qu'il adore. Si cét Amant, repliqua-t'elle en riant, n'a point de nom nô plus que le premier dont vous m'avez parlé, je ne veux de ma vie disputer contre vous : car enfin j'a me mieux des raisons que des exemples, quand on ne me nomme point les Gens dont on m'allegue les avantures. Mais à dire la verité, je pense qu'il seroit un peu difficile de me faire côprendre comment il peut estre qu'un homme qui aura vû une

   Page 5792 (page 722 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Femme tres longtemps sans l'aimer, s'advise tout d'un coup d'en devenir amoureux : et en mon particulier, je croirois plus facilement, qu'un homme qui ne m'auroit veuë qu'un quart d'heure ; seroit amoureux de moy, que de croire qu'un autre qui m'auroit veuë une année avec indifference, se trouveroit capable d'amour. Il est pourtant si vray, reprit-il, que cela est possible, et que cela est arrivé, qu'il n'est pas plus veritable que je suis Tysimene, qu'il est veritable que je connois un Amant, qui apres n'avoir eu que de l'estime, de l'admiration, et de l'amitié pour une Personne que vous connoissez, est venu à avoir de l'amour ; mais de l'amour si tendre, que qui que ce soit n'en a jamais eu davantage. Si je parlois à celuy que vous dittes, repliqua-t'elle, je luy ferois assurément advoüer, ou que ce qu'il a dans le coeur n'est qu'une amitié qui est devenuë un peu plus ardente qu'elle n'estoit ; ou que ce qu'il avoit dans l'ame dés le commencement qu'il vit la Personne qu'il aime, estoit desja amour, mais une amour un peu tiede, et qu'il ne connoissoit pas alors pour ce qu'elle estoit : car encore une fois, je ne tiens pas possible qu'on aille devenir amoureux d'une Femme, deux ans apres qu'on la connoist, et qu'on la pratique. De sorte Madame, luy dit-il, que si vous aviez jamais quelque Amy, qui s'advisast de devenir vostre Amant, il ne luy seroit pas aisé de vous persuader qu'il seroit amoureux de vous, s'il ne vous disoit qu'il l'auroit esté dés le premier moment qu'il

   Page 5793 (page 723 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous auroit veuë ? Il est vray, dit-elle, qu'il ne me le persuaderoit pas facilement : mais graces aux Dieux et à Clorelise, adjousta-t'elle en riant, je ne suis pas exposée à ce danger là, veû la solitude où je vy. Mais Madame (reprit Tysimene en soûriant, quoy qu'il fust fort interdit) on diroit à vous entendre parler, que je n'ay point de coeur capable d'estre touché : et que je n'ay point d'yeux par où l'amour puisse entrer dans mon ame : cependant, poursuivit-il, comme il est arrivé cent et cent fois, que des Amis sont devenus Rivaux de leurs Amis, que sçavez vous si je ne le deviendray point d'Artaxandre, ou si je ne le suis point desja devenu ? Tout de bon (dit-il, pour fonder ses sentimens) je pense que je vous surprendrois estrangement, si au lieu de vous dire suivant ma coustume, qu'Artaxandre meurt d'amour, j'allois vous protester, que j'aurois plus de passion pour vous que luy. Il est vray, repliqua-t'elle, que vous m'espouventeriez terriblement : mais encore, luy dit-il, que me respondriez vous, et que feriez vous si vous me voiyez à vos pieds, vous protester avec mille sermens que j'aurois fait tout ce que j'aurois pu pour n'estre pas Rival d'Artaxandre ; et si j'adjoustois encore, que je vous aimerois infiniment plus qu'il ne vous aime ? Premierement, dit-elle, je ne vous croirois point : et secondement j'agirois pourtant comme si je vous croyois : puis que je vous traitterois d'Amy infidelle ; de fourbe ; de perfide ; et d'homme sans jugement : car enfin apres vous

   Page 5794 (page 724 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoir ouvert mon coeur comme j'ay fait, pour ce qui regarde Artaxandre, il faudroit que vous eussiez perdu la raison, pour me venir faire un pareil discours, quand il seroit vray que vous auriez beaucoup d'amour pour moy. Mais adjousta-t'elle en se reprenant, je ne suis pas trop sage moy-mesme, de m'amuser à dire ce que je ferois en une occasion, qui graces aux Dieux ne se presentera jamais. Vous estes pourtant, reprit il froidement, aussi belle qu'il faut l'estre pour faire un Amant fidelle, d'un infidelle Amy : et j'ay peut-estre le coeur aussi sensible, et l'ame aussi tendre qu'il la faut avoir, pour ne pouvoir ny vous resister, ny me vaincre. Apres cela Tysimene craignant d'en avoir trop dit, fit un grand effort sur luy mesme, pour remettre quelque enjoüement dans ses yeux, afin d'affoiblir le sens de ses paroles ? et en effet son dessein reüssit si bien que Telamire ne soubçonna pas seulement qu'il pûst y avoir nulle verité à la chose qu'il avoit supposée : et elle pensa que ç'avoit este un simple jeu d'esprit. De sorte que de là venant à parler plus serieusement à Tysimene, elle se mit à luy parler d'Artaxandre : le chargeant de luy dire quelque chose d'obligeant qu'elle vouloit qu'il sçeust ce jour là : si bien que Tysimene tout Amant qu'il estoit, agit pourtant comme Agent de son Rival, et promit à Telamire de luy dire tout ce qu'elle luy avoit dit : et effet au sortir de chez elle il se mit en devoir d'aller chez cét Amy où il voyoit tous les soirs Artaxandre.

Entretien d'Artaxandre et de Tysimene
Tysimene se rend auprès d'Artaxandre pour lui donner des nouvelles de Telamire. Son ami souhaite l'entendre louer sa bien-aimée, sans se douter une seconde qu'il en est amoureux. Tysimene doit se faire violence pour rapporter les propos de Telamire. Constatant la gêne de son confident, Artaxandre appréhende que sa bien-aimée n'ait changé de sentiments à son égard. Tysimene le rassure, puis s'empresse de le quitter.

Mais pour ce soir là, il y fut par

   Page 5795 (page 725 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le chemin le plus long : luy semblant que c'estoit tousjours gagner quelque chose, que de differer de quelques momens la joye qu'auroit Artaxandre de pouvoir parler de Telamire, et d'aprendre ce qu'elle luy mandoit. De sorte que Tysimene faisant un fort grand tour, eut loisir de se vaincre plus d'une fois : car à vous dire la verité, il eut une si forte agitation dans l'ame, qu'il fut tantost Amy, et tantost ennemy d'Artaxandre, mais il fut tousjours Amant de Telamire. Toutesfois la vertu estant la plus forte dans son coeur, il acheva de se déterminer à demeurer fidelle à son Amy, et à cacher son amour à sa Maistresse, aussi bien qu'à son Rival : apres quoy il fut s'aquiter de sa commission. Il est vray qu'il s'en aquita avec beaucoup de peine : il ne prononça pas une fois le nom de Telamire, sans avoir un batement de coeur estrange : il ne pût l'entendre prononcer à son Rival sans esmotion : et il ne pût mesme penser à elle sans estre desconcerté. Cependant comme Artaxandre ne pouvoit parler que de Telamire, et que de plus il avoit ce soir là je ne sçay quel empressement extraordinaire à s'en vouloir entretenir avec Tysimene, il le retint autant qu'il pût : car comme il estoit seul à qui il eust descouvert son coeur, ce ne pouvoit estre qu'aveque luy qu'il pouvoit trouver cette consolation. De grace, luy disoit-il, mon cher Tysimene, flattez moy dans ma passion, afin d'en soulager les souffrances : et dittes moy que Telamire est digne qu'on souffre pour elle, toutes

   Page 5796 (page 726 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les peines que j'endure. Car enfin quoy que vous n'en soyez point amoureux, poursuivit-il, je ne tiens pas qu'il soit possible, que vous ne connoissiez point que j'ay raison de l'aimer autant que je l'aime : puis qu'il ne faut qu'avoir des yeux et de l'esprit, pour connoistre qu'elle est admirable en toutes choses. Il est vray, reprit Tysimene, que Telamire est fort accomplie : et si je voulois m'opposer à la passion que vous avez pour elle, ce ne seroit nullement par le deffaut de son merite, puis qu'il est vray qu'on n'en peut pas avoir davantage qu'elle en a. Ha Tysimene, reprit Artaxandre, on voit bien la difference qu'il y a de l'amour à l'amitié ; car parce que vous n'estes que l'Amy de Telamire, vous vous contentez de dire qu'il n'est pas possible de trouver une Personne qui ait plus de merite qu'elle : mais parce que je suis son Amant, je dis qu'il n'est pas possible d'en trouver une qui en ait autant. Si nous ne disputons jamais que pour cela, repliqua Tysimene ; nous serons tousjours d'accord : puis que j'advouë aussi bien que vous, que Telamire est incomparable, et que je ne connus jamais une Personne si aimable qu'elle. Si je sçavois que vous fussiez amoureux, reprit Artaxandre, je me serois bien garde de vous obliger à une declaration si avantageuse peur Telamire : et j'aurois eu ce respect pour nostre amitié, et pour vostre amour, de ne vouloir pas vous obliger à mettre la Personne que j'aime, au dessus de celle que vous auriez aimée : mais comme je sçay que cela n'est

   Page 5797 (page 727 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas, et que vous n'aimez encore que la gloire et vos Amis, j'ay creû que je devois vous obliger à rendre justice au merite de Telamire en advoüant que vous n'avez jamais connu personne qui l'esgalle. Mais en mesme temps, luy dit-il encore, il faut advoüer que je suis aussi malheureux qu'elle est belle, principalement depuis quelques jours : car enfin, dit il, vous ne me parlez plus de sa part, comme vous aviez accoustumé : et je voy je ne sçay quoy dans vostre esprit, qui me fait, craindre que vous ne voiyez quelques sentimens dans le sien, qui ne me soient pas avantageux. Tysimene entendant parler Artaxandre de cette sorte, eut peur qu'il ne descouvrist ou qu'il ne soubçonnast quelque chose de sa foiblesse : de sorte que rapellant toute sa vertu, il força sa bouche à dire à son Rival qu'il s'abusoit, et qu'il n'avoit jamais esté mieux avec Telamire qu'il y estoit. Mais à peine eut-il prononcé ces paroles, qu'il sentit qu'il estoit mal avec luy mesme : et qu'il y avoit un si grand desordre dans son coeur, qu'il seroit fort difficile qu'il n'en parust quelque chose dans ses yeux, s'il ne quitoit bien tost Artaxandre ; aussi le quita-t'il le plus promptement qu'il pût.

Entretien d'Artaxandre et de Tysimene
Belermis remarque que sa sur favorise davantage Tysimene que lui-même auprès de Telamire. Il se fâche, si bien que Clorelise se voit obligée de demander à Algaste la main de sa fille en faveur de Belermis. Le mariage est fixé à huit jours de là. En apprenant cette nouvelle, Artaxandre est fou de désespoir. Il reçoit toutefois par l'intermédiaire de Tysimene un billet de Telamire : elle l'avertit qu'on la conduit à la campagne, afin que la cérémonie se déroule dans la discrétion. Elle l'implore en outre de ne pas faire d'éclat.

Cependant Belermis commençant de s'apercevoir que Clorelise ne souhaitoit plus tant qu'il espousast Telamire, observa Telamire de plus prés : de sorte que venant à avoir de la jalousie des longues conversations de Tysimene, il le querella : et si leurs Amis communs ne les eussent empeschez d'en venir aux mains, il seroit peut-estre

   Page 5798 (page 728 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

arrivé quelque malheur. Si bien que Clorelise voyant les termes où en estoient les choses, et ne remarquant pas que Tysimene eust en effet dessein de songer à Telamire ; elle se resolut de se priver du plaisir de la faire espouser à un ennemy d'Artaxandre, et elle se contenta de la luy oster en la faisant espouser à son Frere. Ce fut donc alors qu'employant tout le credit qu'elle avoit sur l'esprit d'Algaste, pour le porter à favoriser le dessein de Belermis, elle le porta en effet à commander absolument à Telamire, de se preparer à estre Femme de Belermis dans huit jours. D'autre part Clorelise apres avoir fait l'accommodement de Belermis et de Tysimene, le pria, puis qu'il ne pretendoit rien à Telamire, de luy vouloir persuader d'obeïr de bonne grace à son Pere : si bien que Telamire apres avoir veû Algaste et Tysimene, se trouva tres affligée : et elle se le trouva d'autant plus, que quelque envie qu'elle eust de desobeïr à Algaste, elle n'en avoit pas la force. D'ailleurs elle disoit à Tysimene, qu'elle ne vouloir pas qu'Artaxandre se batist contre Belermis : et elle luy declaroit au contraire, que s'il faisoit une action d'esclat pour l'amour d'elle, elle ne le verroit jamais de sorte qu'apres qu'Artaxandre sçeut la chose, il en eut un desespoir incroyable. Tysimene avoit aussi beaucoup de douleur : il en avoit toutesfois moins qu'Artaxandre, quoy qu'il n'eust pas moins d'amour que luy. Il fut pourtant Agent fidelle en cette occasion : car comme il n'avoit que des choses fâcheuses à dire

   Page 5799 (page 729 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à Artaxandre, il les luy dit sans peine, quoy qu'il fust pourtant son Amy : mais c'est que l'amour est une passion qui ne se soûmet à rien, et à qui au contraire, toutes choses se soûmettent. Il est vray que lors qu'Artaxandre luy donna commission de persuader à Telamire, de desobeïr à Algaste, il n'employa pas toute son eloquence : et il parla sans doute beaucoup plus fortement, et beaucoup plus juste, lors qu'il s'agit de consoler Artaxandre de la perte de Telamire, que lors qu'il entreprit de persuader à Telamire, de se donner à Artaxandre. Il est vray qu'il l'auroit entrepris inutilement : car comme Telamire est une des plus glorieuses Personnes du monde, elle n'auroit pas voulu faire une chose qui eust pû estre condamnée. D'autre part ce luy estoit une cruelle avanture, de penser qu'elle ne verroit jamais Artaxandre : et qu'elle seroit Femme de Belermis, et de Belermis encore, qui estoit Frere de Clorelise. Aussi ne pût elle un jour cacher ses larmes, en parlant à Tysimene : mais helas, que ces larmes le toucherent sensiblement ! aussi en fit il un secret à Artaxandre, à qui il se contenta de dire que Telamire estoit triste, sans luy dire qu'elle avoit pleuré : luy semblant qu'il gagnoit beaucoup, en luy cachant quelques larmes de Telamire. Cependant comme Artaxandre avoit une passion violente, il dit à Tysimene qu'il faloit de deux choses l'une, ou qu'il se batist contre Belermis malgré la deffence qu'on luy en faisoit : ou qu'il enlevast Telamire, le conjurant de vouloir se servir,

   Page 5800 (page 730 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

soit à l'une, soit à l'autre de ces deux choses. De sorte que Tysimene se trouvant dans une si fâcheuse necessité, dit à Artaxandre qu'il ne luy conseilloit pas de songer à enlever Telamire : luy disant tant de raisons pour l'en empescher, que si Artaxandre avoit eu l'esprit tranquile, il eust aisément pu remarquer que Tysimene prenoit plus d'interest à Telamire qu'il ne devoit : car Tysimene luy mesme s'aperçeut qu'il parloit avec trop d'ardeur. Mais apres l'avoir dissuadé d'enlever Telamire, et qu'Artaxandre luy mesme s'en fut repenty, il luy offrit par un sentiment d'honneur, de se battre aveque luy contre Belermis, qui n'alloit jamais guere sans estre accompagné de quelqu'un de ses Amis : mais comme ils estoient prests de prendre cette resolution, un Esclave de Tysimene entra, qui donna à son Maistre un Billet qu'il dit qu'une Femme de Telamire luy avoit donné en pleurant. Et ne sçais tu point, dit alors Tysimene, quelle douleur elle avoit ? tout ce que j'en sçay, dit il, est qu'Algaste, Clorelise, Isalonide, Telamire, et Belermis, sont partis de Themiscire un peu apres que le Soleil a esté couché : et que j'ay veu monter Telamire dans le Chariot de Clorelise : mais elle avoit tant de tristesse sur le visage, que je crois que ce voyage ne luy plaist pas. Ha Tysimene (s'escria Artaxandre, en luy montrant le Billet qu'il tenoit) je crains bien que ce voyage qu'on commence de nuit ne soit bien funeste pour moy. Apres cela continuant diligemment de lire le Billet qu'il avoit pris à Tysimene, il y trouva ces paroles.

   Page 5801 (page 731 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

TELAMIRE A TYSIMENE.

Il n'y a qu'un moment que je ne croyais pas devoir sortir de Themiscire : cependant l'en parts sans sçavoir quand j'y retourneray : et tout ce que je sçay du voyage que je vay faire, est que mon Pere m'a dit qu'il me menoit à la Campagne, afin que mon Mariage avec Belermis se fist avec moins de bruit. Je vous prie de dire cette fâcheuse nouvelle à Artaxandre, de la maniere que vous croirez qui luy doive estre la moins douloureuse. Assurez le que je resisteray autant que la bien seance me le permettra : et disposez le à se resoudre d'estre malheureux, en cas que je ne puisse l'empescher de l'estre. Adieu, j'ay une douleur dans l'ame, que je ne voudrois pas qu'il sçeust : mais quelque grande qu'elle soit, je consens pourtant qu'il se pleigne de ma foiblesse, si mon affection cede à la bien-seance, pourveû qu'il s'en pleigne en secret. Encore une fois j'ay une melancolie que rien ne sçauroit esgaller : si ce n'est la joye de Clorelise, qui paroist aussi visible dans ses yeux, que le desespoir paroist dans les miens.

TELAMIRE.

Vous pouvez juger, aimable Doralise, que la douleur d'Artaxandre ne fut pas petite, apres la lecture de ce Billet : elle fut pourtant encore plus grande, lors qu'apres s'estre informé diligemment du lieu où estoit allé Algaste, il sçeut que c'estoit à un Chasteau qui estoit à Isalonide, où il ne seroit pas aisé de rien entreprendre, ny pour

   Page 5802 (page 732 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

delivrer Telamire, ny contre Belermis, car il est extrémement fort : joint que pour Belermis, il sçavoit bien que quand il trouveroit les voyes de luy faire sçavoir qu'il vouloit le voir l'Espée à la main il respondroit qu'il se battroit quand il auroit espousé Telamire.

La mort d'Algaste
Artaxandre et Tysimene se lancent à la poursuite de Telamire. En chemin, ils apprennent toutefois qu'Algaste a été victime d'un accident et qu'on le ramène d'urgence à Themiscire. Peu de jours après, le vieillard décède, au grand dam de Clorelise, qui perd ainsi tout pouvoir sur Telamire. Bientôt, toute la ville s'aperçoit que la vertu de la jeune veuve était feinte. En outre, la mère d'Artaxandre est désormais favorable au mariage de son fils avec Telamire. Elle passe un accord secret avec la famille de la jeune fille. De son côté, Tysimene demande à son ami la permission de cesser de jouer le rôle d'intermédiaire.

Artaxandre ne laissa pourtant pas de prendre la resolution de faire ce qu'il pourroit pour le piquer d'honneur, quoy qu'il n'esperast pas le faire changer d'avis. De sorte qu'estant sorty de Themiscire avec un Escuyer seulement, parce qu'il ne voulut pas engager Tysimene en une chose où il n'en avoit pas affaire, il prit le chemin de ce Château, mais ce fut avec une melancolie estrange. Car lors qu'il pensoit que peut-estre devant qu'il fust où il alloit, Belermis possederoit Telamire, il sentoit ce qu'on ne sçauroit s'imaginer : et il m'a dit depuis qu'il n'estoit pas Maistre de son esprit, et que sans son Escuyer il se seroit esgaré cent fois, tant son ame estoit agitée. Comme il estoit donc dans une affliction incroyable, il vit paroistre de loin deux Chariots qui venoient vers luy, et qui venoient tres doucement : et il luy sembla mesme qu'il reconnoissoit un Escuyer de Belermis qui marchoit à cheval trente pas devant. Si bien qu'ayant commandé au sien, qui estoit Amy de celuy de Belermis, de luy demander qui estoit dans ces deux Chariots qui le suivoient : il sçeut par ce moyen que comme Algaste estoit party un peu devant la nuit, tant pour esviter la grande chaleur qu'il faisoit alors, que pour faire qu'on ne sçeust pas son

   Page 5803 (page 733 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voyage, le Chariot où il estoit avoit versé si lourdement, qu'il en estoit considerablement blessé à la teste : luy aprenant encore qu'Algaste n'ayant pas voulu continuer son voyage, s'en retournoit à Themiscire, apres s'estre fait mettre le premier appareil à un Bourg qui s'estoit trouvé prés du lieu où cét accident estoit arrivé. De sorte qu'Artaxandre aprenant la chose comme elle estoit, prit un chemin qu'il trouva à sa droite, afin de ne passer pas si prés de ces deux Chariots : il n'en passa pourtant pas si loin, qu'il ne pûst voir Telamire, et qu'il n'en fust veû : mais comme elle estoit alors aussi triste de l'estat où elle voyoit son Pere, qu'elle l'avoit esté en partant de Themiscire, elle ne luy fit qu'un petit signe de teste, oui ne fut pas mesme aperçeu de Clorelise, parce qu'elle estoit tournée de l'autre costé pour parler à Belermis. Mais enfin pour ne m'amuser pas à des choses peu necessaires, Algaste fut remené chez luy, où on le mit au lit ; les Chirurgiens furent appeliez ; et dés ce premier jour là ils jugerent sa blessure tres dangereuse : si bien que lors qu'Artaxandre rentra à Themiscire, il aprit qu'on croyoit qu'Algaste mourroit. Artaxandre ne jugeant pas alors veû l'estat des choses, qu'il deust se mettre en hazard d'irriter Telamire en se battant contre Belermis, se contenta de prier Tysimene de voir Telamire : et ce qu'il y eut de rare en cette rencontre, fut que Tysimene fut sensiblement touché du mal d'Algaste. Pour Clorelise elle en paroissoit inconsolable : mais

   Page 5804 (page 734 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je suis persuadée que c'estoit bien plus parce que la more d'Algaste osteroit Telamire de sa puissance, et l'empescheroit de la faire espouser a Belermis, que par nulle tendresse qu'elle eust pour luy. Cependant Isalonide faisoit valoir toutes ses larmes aupres d'Algaste, et jamais Mary n'a creû estre plus cherement aimé de sa Femme, qu'Algaste creût l'estre de la sienne : quoy qu'elle pleurast plus de jalousie et de despit, que d'une veritable douleur de sa perte. Pour Telamire il n'en fut pas de mesme : car elle eut toute l'affliction qu'une Fille bien née doit avoir de son Pere, lors qu'elle le voit en cét estat : de sorte qu'il falut que Tysimene la consolast. Cependant ce mal fut si violent, qu'en quatre jours Algaste fut à l'extremité ; et ce qu'il y eut de remarquable, fut que Clorelise qui pouvoit se faire donner tout le bien de son Mary si elle eust voulu y songer, n'eut point du tout cette pensée : mais elle le conjura les larmes aux yeux, feignant que ce fust par tendresse, de vouloir commander absolument à Telamire d'espouser Belermis, afin que leurs deux Maisons demeurassent unies. Mais soit que la veuë des larmes de Clorelise esmeust trop Algaste, ou que cette priere luy attendrist le coeur, il parut fort interdit : puis tout d'un coup voulant faire effort pour, parler il ne le pût et un moment apres il perdit tout à fait la connoissance, et mourut sans qu'on pust sçavoir s'il auroit accordé, ou refusé à Clorelise ce qu'elle luy demandoit. Si bien que par ce moyen, Clorelise se vit sans authorité fur

   Page 5805 (page 735 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Telamire ; Telamire se vit libre ; Belermis se trouva en mauvais estat ; Artaxandre eut lieu d'esperer toutes choses ; et Tysimene ne sçeut ce qu'il devoit penser, tant ses sentimens se trouverent confus dans son esprit. Il continua pourtant d'estre genereux : mais comme il ne luy estoit plus possible de continuer d'estre Agent d'Artaxandre, et Amant de Telamire, il fut trouver son Amy pour luy dire qu'aujourd'huy qu'il ne s'agissoit plus de tromper Clorelise, il le prioit de ne l'obliger plus aussi à continuer de voir Telamire : pretextant la chose de l'adversion qu'il disoit avoir pour Belermis, et pour Clorelise. Il falut pourtant encore qu'il se chargeast du Compliment d'Artaxandre pour Telamire, sur la mort de son Pere, et qu'il luy demandast si elle trouveroit bon qu'il la visitast. Mais comme Telamire estoit trop sage, pour faire si promptement un changement si considerable en sa forme de vie, elle ne le voulut pas. Il est vray que cette contrainte ne dura pas long temps : car ayant esté advertie que Clorelise la devoit faire enlever par fou Frere, elle assembla secrettement tous ses Parens, qui à l'heure mesme furent conjoinctement la demander à Clorelise, qui eut encore bien plus de douleur de voir sortir Telamire de sa puissance, que d'avoir veû encrer Algaste au Tombeau : aussi cette grande reputation de vertu qu'elle avoit aquise par sa solitude, et par sa retraite, que la jalousie avoit causée, commença t'elle de diminuer, car elle agit d'une façon qui

   Page 5806 (page 736 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fit bien voir qu'elle ne pleuroit pas la mort d'Algaste. En effet le desespoir qu'elle eut de ne se pouvoir plus vanger d'Artaxandre apres avoir esté en estat de le rendre malheureux, mit un tel desordre dans son esprit, qu'il fut aise de remarquer à tous ceux qui la virent, qu'il y avoit quelque violente passion dans son ame. Elle ne pouvoit jamais nommer Telamire sans changer de couleur ; elle s'en pleignoit sans pouvoir dire pourquoy ; le nom d'Artaxandre la mettoit en fureur dés qu'elle l'oyoit prononcer ; et on disoit cent fois celuy d'Algaste en sa presence, sans qu'elle en eust aucune esmotion : de sorte que toute la Ville commença de se desabuser de la grande vertu de Clorelise. Isalonide disoit pourtant que c'estoit que l'excés de la douleur que Clorelise avoit de la mort d'Algaste troubloit sa raison, mais elle ne trompoit que les simples. D'autre part Amaldée souhaitant alors autant le Mariage d'Artaxandre avec Telamire, apres la mort d'Algaste, qu'elle l'avoit desiré du vivant de Cleossonte, agit si bien aupres des Parens de cette aimable Fille, qu'elle conclut la chose en peu de jours : mais comme on craignoit que Belermis n'y fist obstacle, ils en firent un grand secret.


Histoire dArtaxandre et de Telamire : mariage d'Artaxandre et de Telamire
Lorsqu'il apprend qu'Artaxandre est sur le point d'épouser Telamire, Tysimene est désespéré. Il décide de quitter Themiscire, non sans écrire une lettre d'adieu à sa bien-aimée. Artaxandre, ayant découvert ce message, en éprouve de la compassion pour son ami. Il le rejoint et essaie de le convaincre de revenir. Les deux hommes sont interrompus, par Belermis, venu solliciter ce nouveau rival à un duel. Le combat oppose finalement Artaxandre et Tysimene, d'un côté, Belermis et l'un de ses amis, de l'autre. La mort de Tysimene entraîne le report du mariage. Artaxandre en profite pour affronter une nouvelle fois Belermis et le vaincre définitivement.
Désespoir de Tysimene
Artaxandre et Telamire, apprenant que leurs familles respectives ont conclu en secret leur mariage, ils en conçoivent une joie immense. Lorsque le futur marié fait part de cette nouvelle à Tysimene, celui-ci réagit toutefois froidement, au grand étonnement de son ami. Il prétexte quelque affaire pour s'éloigner de Themiscire.

Cependant comme la reconciliation de Tysimene et d'Artaxandre fut sçeuë, Amaldée pria cét Amy de son Fils, de ne l'abandonner point qu'il n'eust espousé Telamire, afin d'empescher que Belermis ne l'obligeait à se battre une seconde fois : luy aprenant l'estat ou elle avoit mis la

   Page 5807 (page 737 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chose, et luy faisant sçavoir que dans peu de jours ce Mariage se feroit. Et en effet Amaldée ayant apris à Artaxandre ce qu'elle avoit fait pour luy, et les Parens de Telamire luy ayant dit ce qu'ils avoient resolu, ils se trouverent tous deux aussi heureux, qu'ils avoient esté miserables : mais en eschange Tysimene se trouva si affligé qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage. Ce n'est pas qu'il ne se combatist luy mesme avec une generosité admirable, mais la passion qu'il avoit dans l'ame estoit si forte, qu'il ne la pouvoit surmonter. Dés qu'Artaxandre sçeut son bon-heur, il fut trouver Tysimene pour le luy dire, mais il fut fort surpris de le trouver si melancolique, et plus surpris encore de voir qu'il ne luy disoit pas la cause de sa tristesse, comme il luy disoit celle de sa joye. Tysimene pretexta pourtant son chagrin de quelques affaires domestiques qu'il disoit n'aller pas comme il le souhaitoit : de sorte que comme Artaxandre n'avoit l'ame remplie que de la joye qui le possedoit, il ne s'amusa pas à examiner de si prés la tristesse de Tysimene. Cependant elle estoit si excessive, qu'apres que son Amy fut party, il en pensa expirer : et il en fut si pressé, qu'il a advoüé depuis qu'il pensa prendre vingt resolutions violentes en un quart d'heure. Il est donc bien vray, disoit-il en luy mesme, comme il le redit apres, que Telamire va espouser Artaxandre, et qu'Artaxandre va estre aussi heureux que tu vas estre infortuné : cependant c'est toy qui as contribué à son bon-heur, et c'est pourtant toy qui

   Page 5808 (page 738 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne le peux voir sans douleur. Mais graces aux Dieux, adjoustoit-il en soûpirant, je ne voy rien à esperer à Telamire : car je sens bien malgré toute ma vertu, que si je pouvois y pretendre quel que chose, j'aurois bien encore plus de peine à me vaincre. Je n'ay pas mesme la consolation de me pouvoir pleindre, ny de ma Maistresse, ny de mon Rival : et je ne dois accuser que moy mesme de ma foiblesse. Toutesfois quoy qu'Artaxandre soit mon Amy, poursuivoit-il, et que je sois resolu d'agir comme si je n'estois point son Rival, je ne puis me resoudre d'estre spectateur de sa felicité ; et je sens tant d'esmotion dans mon coeur, quand je pense seulement que dans quatre jours il possedera Telamire que je pensois qu'il ne deust jamais posseder, que si je m'exposois à le voir tout à fait heureux, je m'exposerois à faire des choses qui seroient esgallement esloignées de la raison et de la vertu. Laissons donc Artaxandre en paix, puis que nous n'y pouvons jamais estre : mais pour l'y laisser il faut ne voir jamais Telamire. Il faut t'esloigner de ta Patrie, adjoustoit-il, il faut te bannir pour tousjours du lieu où tu laisseras Artaxandre heureux, et il faut aller chercher la mort en quelque lieu si desert, que tu n'aprenne jamais la felicité de la vie de deux Personnes qui font tout le malheur de la tienne. Et en effet Tysimene s'afermit tellement dans la resolution de partir de Themiscire, et de ne voir jamais ny Telamire, ny Artaxandre, que rien ne la pût esbranler. Il feignit donc d'avoir une affaire

   Page 5809 (page 739 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pressée qui l'apelloit ailleurs : et sans bien expliquer la cause de son voyage, il dit à Artaxandre qu'il falloir qu'il partist le jour qui devoit preceder celuy de ses Nopces, dont Belermis et Clorelise ne sçavoient encore rien. D'abord Artaxandre fit tout ce qu'il pût pour obliger Tysimene à attendre à partir qu'il fust heureux : et il luy fit cette priere avec des paroles si touchantes, et si pleines de tendresse, que Tysimene en eut une confusion si grande, qu'il se resolut encore plus fortement à s'en aller, puis qu'il ne pouvoit se resoudre à voir Artaxandre posseder Telamire sans envier son bonheur, et sans en estre affligé. Cependant comme il ne pouvoit songer à partir sans avoir eu encore une fois la satisfaction de voir Telamire, il luy fit une visite : mais on peut veritablement dire qu'il la fut voir, puis qu'il la vit presques sans luy pouvoir parler : et s'il n'y eust eu du monde chez elle qui fournit à la conversation, il se seroit trouvé fort embarrassé : mais à la fin il la quita, et luy dit adieu sans luy dire ny où il alloit ; ny pourquoy il partoit. Au sortir de chez elle, il fut chez Artaxandre, avec qui il ne pût estre qu'un demy quart d'heure seulement, tant sa passion luy donna de violens transports de douleur. Artaxandre fit encore alors ce qu'il pût pour l'obliger à differer son voyage de deux jours seulement car comme il ne sçavoit pas qu'il en estoit la cause, il ne pouvoit se lasser de le presser de vouloir estre tesmoin de sa felicité. Mais à la fin croyant que Tysimene ne le pouvoit pas, et que

   Page 5810 (page 740 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'affaire qu'il disoit avoir, estoit quelque secret de Famille qu'il ne luy pouvoit confier, il ne le pressa plus et luy dit adieu avec mille marques d'amitié : luy disant qu'il luy devoit la possession de Telamire, et qu'il en auroit une reconnoissance eternelle.

La lettre de Tysimene
Avant de partir, Tysimene écrit à Telamire pour lui expliquer les raisons de son départ. Artaxandre, ayant découvert par hasard cette lettre, prend connaissance des sentiments, de la fidélité et du désespoir de son ami. Il demande à Telamire la permission d'essayer de rejoindre Tysimene, pour l'empêcher de partir malheureux.

Mais aimable Doralise, apres que Tysimene eut quitté Artaxandre, et qu'il fut retourné chez luy, il se trouva plus malheureux encore qu'auparavant : car il avoit trouvé Telamire si belle, et Artaxandre luy avoit dit des choses si tendres, que l'amour et l'amitié recommençant un nouveau combat dans son ame, il souffrit encore plus qu'il n'avoit souffert. Il demeura pourtant dans sa resolution : mais comme l'amour est une passion qui de sa nature ne cherche qu'à se faire connoistre, il ne pût se resoudre d'aller chercher à mourir, sans que celle qui causoit son mal sçeust du moins ce qu'il faisoit contre luy mesme, pour ne faire rien contre Artaxandre. De sorte que s'estant resolu de luy escrire, il luy escrivit en effet : et comme il fut prest de partir, il donna sa Lettre à un homme en qui il se fioit de toutes choses, avec ordre de l'aller porter à Telamire une heure apres son départ, et de choisir le temps qu'Artaxandre ne fust point avec elle : apres quoy montant à cheval, il partit sans estre suivy que d'un Escuyer seulement, et fut à la Maison d'un de ses Amis à trente stades de là, afin d'adviser quelle route il devoit tenir, et quelle Terre il choisiroit pour son exil. Cependant celuy à qui il avoit laissé la Lettre qu'il escrivoit à Telamire,

   Page 5811 (page 741 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'ayant pas manqué de luy obeïr, et de la luy rendre, elle fut fort estonnée de la trouver telle que je m'en vay vous la lire, car comme elle m'en a depuis donné une Copie, et que je la monstray hier à une de ces Dames qui sont avec Amaldée, je pense que je l'ay encore sur moy. En disant cela Erenice ayant effectivement trouvé qu'elle avoit la Copie de la Lettre de Tysimene, se disposa à la monstrer à Doralise, et à Martesie : mais avant que de la lire, elle leur aprit que Telamire apres l'avoir leuë avec beaucoup d'estonnement, et n'avoir pû resoudre si elle la devoit monstrer à Artaxandre, ou ne la luy monstrer pas, l'avoit mise dans sa poche, parce qu'elle l'avoit veû entrer, et qu'à quelque temps de là ayant oublié qu'elle y avoit une Lettre qu'elle ne vouloit pas qu'il vist, elle l'avoit laissé tomber sans s'en appercevoir, et qu'il l'avoit trouvée durant qu'elle estoit allée dans l'Anti-Chambre parler à quelqu'un qui la demandoit : si bien qu'ayant d'abord reconnu l'escriture de Tysimene, et n'ayant pu s'empescher de l'ouvrir, il y avoit leû ces paroles, qu'Erenice leût à Doralise, et à Martesie, en leur lisant la Copie de cette Lettre.

TYSIMENE A TELAMIRE.

Je ne doute pas Madame, que vous ne soyez estrangement surprise, d'aprendre qu'un homme qui vous a si long temps parlé de l'amour d'Artaxandre, et qui

   Page 5812 (page 742 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

a esté si fidelle Confident de sa passion, ose vous dire qu'il est son Rival : et que dans le mesme temps qu'il vous protestoit qu'Artaxandre mouroit d'amour pour vous, il en avoit autant dans le coeur qu'il y en pouvoit avoir. Cependant il est certain que je commençay de vous aimer, peu de jours apres que je commençay de vous dire qu'Artaxandre vous aimoit : et que je vous ay aimée avec tant de violence, qu'on ne peut pas aimer davantage. Vous sçavez toutesfois Madame, que j'ay tousjours fait pour Artaxandre, tout ce que te luy avois promis : et que je n'ay trahy que moy, en tant de conversations que j'ay euës aveque vous. Ne pensez pourtant pas que je me sois vaincu sans peine : au contraire je vous conjure de m'accorder pour recompence de ma respectueuse passion, la grace de croire que je ne vous ay jamais dit une parole avantageuse à l'amour d'Artaxandre, sans sentir dans mon coeur une douleur que je ne sçaurois exprimer. Mais quoy que j'aye fait pour luy, contre moy mesme, je seray bien aise qu'il ne sçache pas toute l'obligation qu'il m'a : et qu'il n'y ait que vous seule au monde, qui connoissiez mon malheur et ma foiblesse. Si je devois vous revoir, vous pourriez peut-estre vous offencer de ce que je vous dis : mais ne vous declarant que je vous aime qu'à la veille que vous devez espouser Artaxandre, et que lors que je suis party de Themiscire pour n'y r'entrer jamais ; vous feriez impitoyable, si vous vous offenciez de ce que je n'ay pû me refuser la consolation de pouvoir penser en mourant, que vous sçaurez la cause de ma mort, et que vous advoüerez peut-estre qu'excepté Artaxandre, il n'y AVOIt point d'homme au monde qui eust plus de droit

   Page 5813 (page 743 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à vostre affection que la mienne m'y en eust pû donner, si la Fortune eust voulu, ou qu'il n'eust pas esté vostre Amant, ou que j'eusse encore esté son ennemy. Au reste Madame, comme je ne vous demande point de responce, sçachant bien que je n'en puis ny n'en dois avoir de favorable, souffrez encore que je vous conjure de vous souvenir de tout ce que je vous ay dit pour Artaxandre : et de croire que si j'eusse osé vous dire tout ce que je sentois, je vous en aurois beaucoup plus dit pour moy mesme, que je ne vous en disois pour luy. Au reste je suis contraint de vous advoüer, parce qu'il est vray, que l'Amitié, la Vertu, et la Gloire, ne sont pas les seules choses qui m'ont fait estre fidelle à Artaxandre : et que si je n'eusse pas descouvert que je ne pouvois traverser son bonheur, sans traverser le vostre, j'aurois eu beaucoup de peine à demeurer dans les justes bornes de la generosité. Ainsi Madame, m'estant combatu moy mesme pour l'amour de vous, je merite ce me semble que vous ayez quelque compassion d'un malheureux Amant, qui va chercher la fin de ses malheurs par la fin de sa vie : et qui sans vouloir troubler la felicité de son Rival, se contente de faire sçavoir lu cause de sa mort, à celle qui la luy donne.

TYSIMENE.

Vous pouvez juger, aimable Doralise, qu'Artaxandre fut extrémement surpris de la Lettre de Tysimene : neantmoins comme il l'aimoit veritablement, il aprit avec beaucoup de douleur qu'il estoit amoureux de Telamire, mais il l'aprit sans jalousie, sans haine, et sans colere. Il est vray

   Page 5814 (page 744 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il estoit si estonné de ce qu'il venoit de voir, que ne pouvant presques se croire luy mesme, il se mit à recommencer de lire cette Lettre, comme voulant s'esclaircir s'il avoit bien leû : de sorte que Telamire r'entrant devant qu'il eust achevé, elle fut presques aussi surprise de le trouver lisant cette Lettre, qu'elle reconnut d'abord, qu'Artaxandre estoit surpris de ce qu'il y lisoit : aussi en changea-t'elle de couleur ; car comme elle en avoit fait un secret à Artaxandre, elle ne sçavoit comment il prendroit la chose. Mais à la fin prenant la parole ; j'avois eu dessein, luy dit-elle, de vous cacher cette Lettre, de peur que vous ne m'accusassiez de vous avoir fait perdre un Amy, qui a sans doute mille bonnes qualitez : mais à ce que je voy mon dessein a mal reüssi, puis que vous l'avez trouvée. Le dessein que vous aviez, reprit Artaxandre : eust esté fort juste si vous l'eussiez eu seulement pour m'espargner la douleur que j'ay de ce que je suis cause que mon Amy est malheureux : mais il ne l'estoit pas de penser que je pusse jamais me pleindre de vous ; Car enfin je serois fort injuste, de vouloir que vous fussiez moins aimable que vous n'estes : ainsi Madame, je ne vous accuse point, et je n'accuse pas mesme Tysimene, puis que veu la maniere dont il en use, je luy suis plus obligé de ce qu'il est mon Rival, que s'il n'avoit esté que mon Amy. Mais il est vray que je m'accuse moy mesme estrangement, d'avoir obligé Tysimene à vous voir tousjours ; et d'avoir fait cét outrage à vostre merite, de croire

   Page 5815 (page 745 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on vous pûst voir souvent sans vous aimer. Cependant j'advouë à ma confusion, que Tysimene est plus genereux que je ne l'eusse esté : car je sens bien que la passion que j'ay pour vous est si forte, que si je fusse devenu son Rival de la maniere dont il est devenu le mien, je serois en mesme temps redevenu son ennemy : et que je vous aurois dit pour moy, tout ce qu'il ne vous a pas dit pour luy. C'est pourquoy Madame, pour reconnoistre sa vertu, je vous demande la permission de le pleindre, et de tascher de le persuader de vivre. Je vous demande de plus, poursuivit-il, le pardon de la hardiesse qu'il a euë de vous descouvrir sa passion : et je vous demande encore vostre amitié pour luy, avec autant d'ardeur qu'il vous a autresfois demandé vostre affection pour moy. Mais de grace Madame, faites que ma negociation soit aussi heureuse que la sienne : et comme je vous demande moins pour Tysimene, qu'il ne vous demandoit pour Artaxandre, ne me refusez pas je vous en conjure : et souffrez qu'à la veille d'estre le plus heureux de tous les hommes, je songe à empescher mon Amy, tout mon Rival qu'il est, d'estre le plus malheureux de tous les Amans. Ce que vous me demandez est si juste, et si facile à vous accorder, repliqua-t'elle, que vous avez bi ? deu croire dés que vous avez commencé de parler, que je ne vous le refuserois pas. Je vous l'accorde pourtant, à condition que vous ne m'obligerez point à voir Tysimene, qu'il ne soit entierement guery de sa folie. Si je juge de fa

   Page 5816 (page 746 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

passion par la mienne, reprit Artaxandre, vous ne le verrez donc jamais : car à vous dire la verité, je ne puis concevoir qu'on puisse cesser de vous aimer : joint que de la maniere dont je connois Tysimene, je suis persuadé que j'auray mesme bien de la peine à luy persuader de vivre : car enfin il a une ame passionnée, qui s'attache fortement aux choses, et qui ne sçait ny aimer, ny haïr, avec mediocrité.

Rencontre des amis rivaux
Clorelise et Belermis, ayant appris le mariage de Telamire et d'Artaxandre, provoquent un grand tumulte à travers la ville. Artaxandre part néanmoins à la recherche de son ami, qu'il rejoint dans un petit port de pêche, alors qu'il s'apprête à prendre la mer. Il essaie de convaincre Tysimene de revenir à Themiscire.

Comme Artaxandre disoit cela, une Tante de Telamire chez qui elle demeuroit alors, entra dans sa Chambre : qui luy vint dire que Clorelife et Belermis ayant enfin descouvert quelque chose de son Mariage, en faisoient un si grand bruit, qu'elle trouvoit à propos de le differer de quelques jours : afin d'avoir le loisir de faire voir à tout le monde, que Clorelife avançoit un mensonge, lors qu'elle disoit qu'Algaste avoit deffendu à Telamire d'espouser Artaxandre : puis qu'il estoit vray qu'il ne luy avoit deffendu de le voir, que parce que Clorelife l'en avoit prié, apres luy avoit dit que c'estoit a cause qu'il avoit esté amoureux d'elle. D'abord Artaxandre s'opposa fortement à ce qu'on luy proposoit : mais la Tante de Telamire luy ayant dit que la Famille toute entiere concluoit que la chose fust ainsi, et Telamire elle mesme estant de cette opinion, il falut qu'il consentist que son bonheur fust differé de huit jours seulement. Cependant dés qu'il fut retourné chez luy, il envoyas informer avec beaucoup de soin, du lieu où pouvoit estre allé Tysimene : et il s'en informa fi

   Page 5817 (page 747 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

soigneusement luy mesme, qu'il sçeut qu'il n'estoit encore qu'à trente stades de Themiscire, mais qu'il en devoit partir à la pointe du jour. De sorte que sans perdre temps, quoy qu'il fust presques nuit, il monta à cheval, et fut où estoit Tysimene, qu'il trouva seul dans une Chambre à s'entretenir de son malheur. Il estoit si occupé par sa douleur qu'Artaxandre estoit à un pas de luy, sans qu'il l'eust ny veû, ny entendu entrer : mais lors que se retournant en levant les yeux au Ciel, comme pour l'accuser de son infortune, il entrevit Artaxandre ; il en fut si surpris, qu'il s'en recula d'un pas pour le regarder mieux, et pour voir s'il ne se trompoit point. Mais Artaxandre s'avançant encore plus qu'il ne s'estoit reculé, l'aborda en l'embrassant : et soûpirant alors, comme l'autre soûpiroit, il commença de luy parler le premier. Je viens mon cher Tysimene, luy dit-il, je viens vous demander pardon d'estre cause de vostre exil : et je viens pour vous empescher de vous bannir, vous assurer que Telamire apres avoir leû vostre Lettre, donne plus de loüanges à vostre generosité qu'à ma constance : et que si elle m'aime plus que vous, elle vous estime plus que moy. Si Telamire m'estimoit veritablement (repliqua Tysimene fort surpris) elle ne m'auroit pas refusé la grace que je luy demandois, de ne vous descouvrir point ma foiblesse : mais à ce que je voy elle aura voulu pour se vanger de mon audace, me faire perdre un Amy, et me priver encore de la consolation que j'avois de pouvoir penser

   Page 5818 (page 748 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous ne sçauriez jamais mon infidellité. Car enfin Artaxandre dans mon infortune, j'avois imaginé quelque douceur, à faire en sorte que Telamire sçeust mon amour, et que vous ne la sçeussiez jamais, de peur qu'en la sçachant vous ne m'ostassiez vostre amitié : mais puis qu'elle en a disposé autrement, il faut se resoudre à estre haï, et de ma Maistresse et de mon Amy. Ha Tysimene, reprit Artaxandre, si je vous haïssois, je ne vous aurois pas dit que Telamire vous estime ! si vous ne me haïssez pas, reprit Tysimene, il faut donc que ce soit parce que vous sçavez bien que Telamire ne m'aimera, jamais : et qu'encore que je sois vostre Rival, vous agissez aveque moy comme si je ne l'estois pas, puis que je ne vous puis en effet non plus nuire que si je ne l'estois point. Mais quoy qu'il en soit, vous en faites plus que vous ne devez : et je ne ferois pas tout ce que je dois, si je ne m'esloignois promptement d'un lieu où je ne pourrois demeurer sans envier vostre bonheur. Que sçay-je mesme (poursuivit-il emporté par sa passion) si je pourrois conserver tousjours dans mon coeur, et l'amour que j'ay pour Telamire, et l'amitié que j'ay pour Artaxandre ? car pour ne vous mentir pas, adjousta-t'il, je suis obligé de vous dire que je n'ay jamais pu effectivement vouloir en chasser l'amour que j'ay pour Telamire ; et que j'ay voulu mille et mille fois, en bannir l'amitié que j'ay pour Artaxandre. Jugez apres cela, si vous auriez raison de vouloir que je demeurasse à Themiscire, presuposé que

   Page 5819 (page 749 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je fusse en estat de pouvoir vivre : et pour ne vous rien cacher, sçachez Artaxandre, que je sens des mouvemens si estranges, et si tumultueux dans mon coeur, que je n'oserois respondre de ne redevenir pas vostre ennemy, si je vous voyois possesseur de Telamire. Cependant comme je suis encore ce que je dois estre pour vous, je vous conjure d'avoir quelque indulgence pour moy : et de souffrir que dans le dessein que j'ay de ne retourner jamais à Themiscire, vous me permettiez de ne combatre point la passion que j'ay pour l'admirable Personne qui vous va rendre heureux : car enfin mon cher Artaxandre, s'il m'est encore permis de vous nommer ainsi, un Rival absent et qui n'est point aimé, n'est guere à craindre : et en m'accordant ce que je veux, vous ne m'accorderez que la satisfaction de pouvoir aimer Telamire sans vous faire outrage. Je vous accorde plus que vous ne voulez, reprit Artaxandre, puis que je consens que vous l'aimiez, et que vous la voiyez : car la vertu de Telamire m'est si connuë, que je sens bien que le puis continuer d'estre vostre Amy, quand mesme vous continuërez d'estre son Amant. Non non, reprit Tysimene, je n'accepteray pas ce que vous m'offrez : parce que je n'ose me fier à moy mesme, et que je ne sens pas que je pusse vous voir tout à fait heureux, ou sans mourir, ou sans cesser d'estre vostre Amy : c'est pour quoy pour conserver et l'amour que j'ay pour Telamire, et l'amitié que j'ay pour vous, il faut que j'execute le dessein que j'ay de me bannir

   Page 5820 (page 750 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour tousjours. Je n'aurois jamais fait, si je voulois vous redire tout ce que ces Rivaux Amis se dirent : car ils se dirent tant de choses, qu'ils passerent la nuit toute entiere à parler.

Mort de Tysimene
Un homme interrompt les deux amis : c'est Belermis demande à se battre en duel contre Artaxandre. Tysimene prend part au combat et affronte un ami de Belermis. Il parvient à tuer son rival, mais lui-même est mortellement blessé. Avant d'expirer, il sauve la vie d'Artaxandre. De retour à Themiscire, on pleure la perte d'un ami si cher. Les noces sont reportées, d'autant que Clorelise se plaint que Telamire épouse Artaxandre, alors qu'elle porte encore le deuil de son père. Artaxandre se bat une nouvelle fois contre Belermis et remporte le duel.

Mais comme ils s'estoient aussi peu persuadez l'un que l'autre, de ce qu'ils avoient entrepris de se persuader, on vint dire tout haut à Tysimene, qu'un homme qui n'avoit pas voulu dire son nom, demandoit à parler à Artaxandre : de sorte que s'imaginant que peut-estre estoit-ce de la part de Belermis, il ne voulut pas par un excés de generosité, qu'Artaxandre allast parler à luy, et il commanda qu'on le fist entrer, sans luy dire ce qu'il pensoit. Mais à peine cét homme fut-il dans la Chambre, qu'il le reconnut pour estre un Amy de Belermis : si bien qu'Artaxandre jugeant alors ce que ce pouvoit estre, s'avança diligemment vers luy, pour luy donner commodité de luy parler, sans que Tysimene le pûst entendre : mais Tysimene s'estant avancé en mesme temps, l'Amy de Belermis (qui estoit un de ces Braves de profession, qui passent toute leur vie en esclaircissemens, en querelles, et en combats particuliers) voyant qu'il ne luy seroit pas possible qu'il pust parler à Artaxandre sans que Tysimene y fust, se resolut plustost que de manquer à satisfaire son Amy, à enganger celuy d'Artaxandre dans la chose dont il s'agissoit. C'est pourquoy sans differer dautange, il dit à Artaxandre qu'il sçavoit trop bien choisir ses Amis, pour faire difficulté de luy dire en presence de Tysimene, que Belermis

   Page 5821 (page 751 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ayant sçeu qu'il estoit sorti de la Ville ; en estoit sorti aussi, et l'attendoit à cent pas de la Maison où il luy parloit, pour le voir l'Espée à la main, et pour luy disputer la possession de Clorelife : adjoustant que si Tysimene ne pouvoit pas se resoudre à estre le spectateur de ce combat, il luy offroit de se battre contre luy. Vous pouvez juger qu'Artaxandre se trouva tout prest de satisfaite Belermis, et que Tysimene qui ne cherchoit que la mort, ne songea pas à esviter un peril : mais pour Artaxandre il s'opposa autant qu'il pût au combat de Tysimene : toutesfois comme il vit qu'il luy disoit qu'il ne se battroit donc pas contre Belermis, s'il ne luy permettoit de suivre sa fortune, il falut par un sentiment d'honneur, qu'il y consentist ; ainsi ils furent où estoit Belermis. Je ne m'amuseray point à vous dire ce qu'ils penserent, car il est aisé de se l'imaginer : je ne m'amuseray pas non plus à vous descrire ce combat, dont le succés fut tres funeste : car enfin Tysimene tua l'Amy de Belermis, mais il est vray que ce fut apres en avoir esté blessé mortellement. Tysimene eut pourtant encore la force, apres avoir vaincu, d'aller vers son Amy, qui apres avoir blessé Belermis, avoit eu le malheur que son Espée s'estoit rompuë : de sorte que Belermis sans s'en estre aperçeu, ayant passé sur luy, estoit prest de le tuer, lors que Tysimene aprochant tout blessé qu'il estoit, luy cria qu'il n'estoit guere genereux, de vouloir tuer un homme sans Espée :

   Page 5822 (page 752 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Belermis tournant alors la teste, et le voyant venir à luy l'Espée à la main, se releva, et Artaxandre se desgagea de dessous luy : si bien que Belermis s'apercevant alors, que l'Espée d'Artaxandre estoit rompuë, eut honte de l'action qu'il avoit voulu faire, et promit d'avoüer la chose comme elle s'estoit passée. Ainsi Tysimene sauva la vie à son Amy, et à son Rival tout ensemble : car encore qu'Artaxandre ne fust pas blessé, et que Belermis le fust, comme il avoit eu le malheur de broncher, et que son Espée s'estoit rompuë, Belermis l'auroit aisément tué sans Tysimene. Mais ce qu'il y eut de déplorable, fut qu'apres qu'il fut arrivé du monde ; que Belermis se fut retiré ; et qu'on eut emporté le corps de celuy que Tysimene avoit tué ; Tysimene luy mesme tomba de foiblesse, et on fut contraint de le reporter à Themiscire, au plus pitoyable estat du monde, n'y ayant point de lieu plus proche où on le pûst penser. Vous me dispenserez s'il vous plaist, aimable Doralise, de vous dire tout ce que dit Tysimene à Artaxandre, et tout ce que dit Artaxandre à Tysimene en cette occasion, car je ne le pourrois faire sans pleurer : et pour vous espargner la douleur que vous auriez, si je vous disois tout ce qu'ils se dirent, je vous diray en deux mots, que Tysimene ne vescut que cinq jours ; que tant qu'il vescut il ne parla que de Telamire ; et qu'Artaxandre fut tousjours aupres de luy, avec une douleur inconcevable : que Telamire elle mesme fut sensiblement touchée

   Page 5823 (page 753 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de cét accident ; et qu'enfin le jour destiné aux Nopces d'Artaxandre, fut celuy des Funerailles de Tysimene. Aussi cette Feste fut elle differée : et durant quelques jours, toutes les conversations d'Artaxandre et de Telamire, ne furent que de Tysimene. Cependant comme Artaxandre ne se consoloit pas de n'avoir point vaincu Belermis, et qu'il croyoit de plus devoir vanger la mort de son Amy, et se battre encore une fois contre luy, autant par un sentiment d'amitié pour Tysimene, que d'amour pour Telamire, il se battit pour la troisiesme fois contre Belermis, dés qu'il fut guery de la blessure qu'il avoit. Mais à ce second combat, qui se fit seul à seul, il eut l'avantage tout entier : car il blessa Belermis en deux endroits, et le desarma : de sorte que Clorelife pensa desesperer, de voir que rien ne pouvoit plus troubler son bon heur. Elle trouva pourtant encore une invention de le differer : car elle fit tant de bruit par le monde, de ce que Telamire avoit consenty à ce que ses Parens avoient voulu, qu'on n'a jamais entendu parler d'un tel vacarme que celuy qu'elle fit, non seulement de ce qu'elle espousoit Artaxandre, mais de ce qu'elle estoit encore en deüil de son Pere, lors qu'elle pensoit à se marier. De sorte que Telamire qui craint estrangement ces bruits de Ville, quelques mal fondez qu'ils puissent estre, se mit dans la fantaisie de ne se vouloir plus marier, qu'elle n'eust quité le deüil : si bien que pour laisser passer ce temps là seurement, qui n'estoit pas fort long, les

   Page 5824 (page 754 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

deux Familles se sont jointes : et comme la Tante de Telamire a une Maison fort proche de celle d'Amaldée, il fut resolu que toute cette Troupe y viendroit : de sorte que depuis un Mois nous avons tousjours esté toutes ensemble, tantost à une Maison, et tantost à l'autre. Mais comme le deüil de Telamire finit avant hier, on la mariera sans doute à Artaxandre, dés qu'il plaira au desbordement du Fleuve qui nous arreste icy, de nous permettre de nous en retourner : et ce qui fera haster la chose, c'est que nous avons eu nouvelle que Belermis est guery de ses blessures, et que Clorelife est plus enragée que jamais, et contre Artaxandre et contre Telamire.


Duel de Cyrus et du roi d'Assirie
Au terme du récit d'Erenice, un messager annonce que Belermis a péri dans les flots, en essayant à tout prix de rejoindre Telamire malgré les inondations. Le malheureux cherchait encore une fois à empêcher le mariage de sa bien-aimée. On n'en décide pas moins de célébrer enfin les noces de la jeune fille et d'Artaxandre. Les crues contraignent Cyrus et ses amis à s'attarder quelques jours dans les environs de Themiscire. On annonce alors la mort du roi d'Assirie, bientôt confirmée par Cyrus. Il s'agit en réalité d'une ruse, destinée à permettre aux deux rivaux de se battre en duel, sans éveiller de soupçons. Cyrus confie Mandane à Anaxaris et part affronter son rival. Les deux adversaires sont interrompus en plein combat par Feraulas, venu leur annoncer que Mandane a été enlevée par Anaxaris ! Cyrus se précipite au camp. Indathyrse lui fournit des informations au sujet du mystérieux Anaxaris.
Mort de Belermis et mariage d'Artaxandre et de Telamire
Alors qu'Erenice achève son récit, on annonce la mort de Belermis : ce dernier, cherchant à troubler encore une fois le mariage d'Artaxandre et de Telamire, n'a pas tenu compte de la crue du fleuve et a cherché à tout prix à le traverser. Il a péri noyé sous son cheval. Il semble au reste que le débordement du fleuve doive durer encore quelques jours. Malgré ces tristes nouvelles, on décide de célébrer l'union d'Artaxandre et de Telamire.

Comme Erenice eut achevé son recit, et que Doralise se preparoit à la remercier du plaisir qu'elle avoit eu à l'escouter, Amaldée entra : qui aprit à Erenice que le corps de Belermis venoit d'estre trouvé au bord du Fleuve, et qu'un Escuyer qu'il avoit (que son cheval avoit sauvé à la nage) luy avoit apris que son Maistre estant party de Themiscire, avec intention de venir encore troubler le Mariage d'Artaxandre, avoit esté droit à la Maison d'Amaldée ; où ayant sçeu qu'elle estoit de l'autre costé du Fleuve, et qu'Artaxandre y estoit aussi, il l'avoit voulu traverser malgré son desbordement, et tascher de gagner à cheval le bout du Pont, de peur qu'il avoit que Telamire ne fust mariée devant qu'il arrivast aupres d'elle. Elle luy aprit encore, que son cheval s'estant abatu sous luy, il estoit tombé

   Page 5825 (page 755 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans l'eau sans s'en pouvoir dégager, et qu'il avoit esté noyé. Quoy que Belermis ne fust pas Amy d'aucune de ces Dames qui estoient avec Amaldée, et qu'au contraire il fust l'ennemy d'Artaxandre, qui estoit Parent et Amy de toutes ces aimables Personnes, cét accident ne laissa pas de mettre quelque tristesse dans une si belle Troupe. Pour Artaxandre, tout son ennemy qu'il estoit, il prit soin de ses Funerailles, qui furent aussi belles que s'il fust mort du temps qu'il estoit Amy de Clorelife. Cependant comme cet accident fut cause que Cyrus et Mandane sçeurent toute l'avanture d'Artaxandre et de Telamire, voyant que le Fleuve n'estoit pas encore en estat de leur permettre de partir de quatre ou cinq jours, ils obligerent la Tante de Telamire, et la Mere d'Artaxandre, à consentir que les Nopces de ces deux aimables Personnes, se fissent en leur presence : de sorte que ne pouvant pas refuser un si grand avantage, Cyrus et Mandane firent les honneurs de cette Feste, qui bien que ce fust avec precipitation, fut pourtant belle et magnifique, et digne des Personnes qui la faisoient, et de celles pour qui elle estoit faite. Il est vray qu'il y eut plus d'hommes au Bal que de Dames : mais le peu qu'il y en avoit estoient si aimables, qu'il ne laissa pas d'estre tres divertissant. Joint que quand il n'y auroit eu autre ornement que celuy de voir Mandane et Cyrus. il auroit tousjours esté tres beau : principalement quand on les voyoit dancer ensemble, n'estant pas possible de

   Page 5826 (page 756 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voir deux Personnes mieux faites, ny dancer de meilleure grace, ny d'un air plus noble. Aussi charmerent-ils tellement tous ceux qui les virent, qu'à la reserve de Telamire, dont la dance parut admirable, mesme à Mandane, on n'admiroit qu'eux seulement. Il paroissoit mesme une gayeté extraordinaire sur le visage de Cyrus : et on eust creu à le voir qu'il avoit reçeu quelque nouvelle qui luy donnoit beaucoup de satisfaction.

La fausse mort du roi d'Assirie
Bientôt se répand le bruit de la mort du roi d'Assirie. Cyrus, après avoir confirmé la nouvelle, confie la vérité en privé à Anaxaris : le roi d'Assirie est en réalité complètement remis de ses blessures ; il est prêt à se battre en duel avec lui. La nouvelle de sa mort est un mensonge concerté entre les deux rivaux, pour n'éveiller aucun soupçon et leur permettre de s'affronter en toute tranquillité. Cyrus confie Mandane à Anaxaris pendant qu'il affrontera son rival.

Mais ce qui surprit fort tout le monde, fut que le lendemain au matin, il s'espandit un grand bruit que le Roy d'Assirie estoit mort de ses blessures, et Cyrus dit luy mesme qu'il venoit d'en estre assuré : si bien que tous ceux à qui cette mort pouvoit donner de la melancolie, ou de la satisfaction, verserent des larmes de douleur, ou des larmes de joye, selon l'interest qu'ils y avoient. Ainsi Anaxaris s'en affligea ; Mazare en eut de la compassion ; Mandane en eut quelque pitie ; Chrysante, Martesie, et Feraulas, en furent bien aises, et chacun regarda alors Cyrus, comme estant à la fin de tous ses malheurs, puis qu'il n'avoit plus un Rival, qui tout vaincu qu'il estoit, ne laissoit pas d'estre encore redoutable. De sorte qu'Anaxaris dans la violente passion qu'il avoit dans l'ame, sentit ce qu'on ne sçauroit exprimer, de ce qu'il ne prevoyoit plus que le bonheur de Cyrus pûst estre traversé : car veû l'estat où l'on disoit que le Roy de Pont estoit party du Tombeau de Menestée, il n'esperoit pas qu'il pûst faire nul obstacle à la felicité de son Rival. Cependant

   Page 5827 (page 757 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il n'en pouvoit souffrir la pensée : et quoy qu'il connust toute l'injustice de ses sentimens, il ne les pouvoit toutesfois regler : et il desiroit tousjours tout ce qu'il ne pouvoit pas desirer. Mais apres avoir conclu qu'il ne pouvoit non seulement esperer d'estre heureux, mais qu'il ne pouvoit mesme penser que Cyrus pûst estre infortuné ; du moins, disoit-il en luy mesme, me sera-t'il permis d'esperer que les Dieux qui destruisent tous les Rivaux de Cyrus, ou qui leur, changent le coeur, me destruiront ou me changeront, comme ils ont destruit, et comme ils ont changé les autres. Ouy justes Dieux, poursuivoit-il, vous me donnerez le Destin du Roy d'Assirie, ou celuy de Mazare : et je seray sans doute bien tost dans le Tombeau comme le premier, ou aussi vertueux que le second. Mais dans le choix des deux, adjoustoit il, je desire plustost le Destin du Roy d'Assirie, que celuy du Prince Mazare : et j'aime beaucoup mieux mourir en aimant Mandane, que de vivre avec la certitude de n'en estre jamais aimé de la manieré dont je le voudrois estre. Mais pendant qu'Anaxaris raisonnoit de cette sorte sur la mort du Roy d'Assirie, et sur sa passion, on luy vint dire que Cyrus le demandoit : si bien que sentant dans son coeur une émotion extraordinaire, il eut une peine estrange à luy obeïr : mais à la fin se faisant une extréme violence, il fut le trouver à son Apartement, où il ne fut pas plustost que Cyrus le faisant entrer dans un grand Cabinet qui estoit dans sa Chambre, il luy parla

   Page 5828 (page 758 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec autant de confiance que de tendresse. Vous sçavez mon cher Anaxaris, luy dit-il, que je vous ay desja confié mon honneur, et tout ce qui me peut faire vivre avec felicité, ou mourir avec consolation : de sorte que pour vous tesmoigner que je n'ay pas changé de sentimens pour vous, il faut que je vous revele un secret que je ne diray qu'à vous seulement, et que Feraulas mesme, ce cher Confident de ma passion ne sçaura pas : car comme il est amoureux de Martesie, je ne veux pas qu'il sçache que le Roy d'Assirie n'est pas mort. Le Roy d'Assirie n'est pas mort ! reprit Anaxaris tout surpris, non repliqua Cyrus, et lors que vous avez entendu dire qu'il estoit fort mal de ses blessures, et que vous avez creû qu'il n'estoit plus vivant, c'estoit lors qu'il se portoit le mieux, ou qu'il estoit entierement guery : car dans le dessein que j'ay eu de luy tenir ma parole, et de me battre contre luy devant que d'arriver à Ecbatane, j'ay creû qu'il faloit dire ce mensonge. En effet j'ay bien remarqué que tant que ce Prince a esté en santé, tous mes Amis m'ont observé si soigneusement, qu'il m'eust esté impossible de satisfaire mon ennemy : de sorte que pour m'empescher d'estre privé moy mesme du plaisir de me voir en estat de me vanger de tous les suplices qu'il a fait souffrir à la Princesse ; et de tous ceux que j'ay endurez, j'ay creû qu'il faloit tromper tout le monde, et publier la mort du Roy d'Assirie, afin que je fusse en pouvoir de faire peut-estre changer cette Fable en Histoire, en me battant

   Page 5829 (page 759 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

contre luy, sans craindre d'en estre empesché. Le Roy d'Assirie luy mesme l'a voulu ainsi, poursuivit-il, si bien que lors qu'il m'a mandé que dans trois jours il seroit à cinquante stades d'icy, aupres d'un vieux Chasteau ruiné qu'il m'a marqué precisément, j'ay fait publier qu'il estoit mort : et je voy que tout le monde en est si pleinement persuadé, que des deux raisons qui m'obligeoient à vous descouvrir mon dessein, il n'y en a plus qu'une qui subsiste : car enfin je pensois avoir besoin de vous pour me desgager de tant de Gens qui m'accablent, par une voye que j'avois imaginéë ; mais vous ne m'estes plus necessaire que pour empescher mon Rival d'avoir Mandane en sa puissance, si je succombe au combat que je dois faire ; puis que comme je vous l'ay dit une autre fois, je ne me suis engagé qu'à me battre contre luy devant que de la posseder, et que je ne luy ay pas promis de l'en rendre possesseur. Ainsi mon cher Anaxaris, je vous conjure si je suis vaincu, de faire voir cét ordre (que je vous laisse escrit de ma main, et que je remets entre les vostres) à tous les Chefs, et à tous les Princes qui sont dans cette Armée : afin qu'ils voyent que je remets entre les mains de Mandane, toute l'authorité que Ciaxare m'avoit donnée ; et qu'ainsi ils luy obeïssent, et qu'ils s'opposent au Roy d'Assirie. Car enfin il y auroit lieu de craindre que tant de Princes nouvellement assujettis, ne se joignissent avec le Roy d'Assirie pour sortir de servitude, s'ils n'en estoient empeschez par vostre fidelité. Je

   Page 5830 (page 760 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçay combien vostre rare valeur vous a aquis de credit sur l'esprit des Soldats ; je sçay que la Princesse vous aime assez pour estre bien aise que vous soyez une seconde fois son Liberateur : et je sçay que vostre fidellité ne me peut estre suspecte, et que vous m'avez promis de mourir plustost que de laisser Mandane en la puissance du Roy d'Assirie. Je vous l'ay promis Seigneur, luy respondit Anaxaris, et je vous le promets encore : vous assurant qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire, pour m'opposer à son dessein. Cyrus estant tres satisfait de voir avec quel zele Anaxaris luy promettoit ce qu'il vouloit, luy dit cent choses obligeantes : en suitte de quoy il luy donna encore divers ordres, soit de ce qu'il diroit à la Princesse Mandane, soit de ce qu'il faudroit qu'il fist pour la mettre en seureté en cas qu'il fust vaincu. Ce n'est pas, adjousta-t'il, mon cher Anaxaris, que je n'espere fortement que je vous donne des ordres inutiles, et que le Roy d'Assirie ne sera pas mon vainqueur, mais c'est que la passion que j'ay pour Mandane est si violente, et que la haine que j'ay pour mon Rival est si forte, que je voudrois pouvoir combattre ce fier ennemy jusques dans le Tombeau, et qu'ainsi je ne dois rien oublier pour la seureté de ma Princesse. C'est pourquoy je vous conjure encore une fois, de vous assurer de tous vos Compagnons ; de mesnager l'esprit de tous vos Amis ; et de flatter les Soldats autant que vous le pourrez. Cyrus adjousta encore à toutes ces

   Page 5831 (page 761 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choses, une autre prevoyance considerable : car il fit mettre entre les mains d'Anaxaris plus de richesses qu'il n'en faloit pour s'assurer des plus mutins : de sorte que n'oubliant rien de tout ce qui pouvoit luy donner la satisfaction de penser que la victoire ne pourroit mesme mettre Mandane en la puissance du Roy d'Assirie, il passa les trois jours qu'il y avoit jusques à son Combat, dans des soins continuels. C'estoit pourtant des soins qui ne paroissoient qu'a Anaxaris seulement : et Cyrus estoit tellement Maistre de son esprit, que soit qu'il parlast à Mandane, à Doralise, à Martesie, ou à toutes ces Dames, que le débordement du Fleuve arrestoit en ce lieu là, il n'y avoit nulle marque, ny dans ses yeux : ny dans sa conversation qu'il eust rien dans l'ame qui l'inquietast. Au contraire, comme la Riviere s'abaissoit, et qu'il y avoit apparence que dans peu de jours on pourroit passer sur le Pont qui estoit en ce lieu là, il sembloit qu'il s'en resjouïst : et qu'il n'y eust point d'autre obstacle à la continuation de son voyage, que l'inondation du Fleuve. D'autre part Anaxaris paroissoit assez empressé : mais comme Cyrus croyoit en sçavoir la cause, bien loin de s'en inquietter, il estoit bien aise d'avoir trouvé un Protecteur de Mandane, si diligent, si zelé, et si fidelle. Cependant comme ce Prince avoit tous les jours des nouvelles du Roy d'Assirie, il sçeut qu'il estoit arrivé prés du lieu où il se devoit battre, et que ce seroit le lendemain au matin : de sorte que renouvellant tous

   Page 5832 (page 762 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ses ordres, et toutes ses prieres à Anaxaris ; et Anaxaris reconfirmant aussi toutes ses promesses, Cyrus ne songea plus qu'à se desrober le jour suivant un peu devant le jour, afin que son combat fust finy avant qu'on eust eu loisir de s'apercevoir qu'il ne paroissoit pas. Il fut pourtant le soit fort tard chez Mandane, où la conversation fut extremement enjoüée : il y eut toutesfois quelques instans où quand Cyrus pensa que peut-estre le lendemain à la mesme heure, le Roy d'Assirie verroit cette Princesse, et qu'il ne la verroit plus, il eut une douleur excessive, quoy qu'elle ne parust pas : mais il y en eut d'autres aussi, où pensant que peut-estre le jour suivant il auroit vaincu son Rival, et se reverroit vainqueur aupres de sa Princesse, il sentit un plaisir extremé : de sorte que la quittant avec cette agreable esperance, il se retira chez luy ; et ne se confiant qu'à Ortalque seulement, il fit si bien qu'il eut un Cheval, et une Espée telle qu'il la faloit pour son combat. Mais afin que ceux qui le servoient à la Chambre, ne fussent pas surpris de le voir sortir devant le jour, et si peu accompagné, il dit le soir tout haut en se couchant, qu'il vouloit aller de grand matin au Quartie du Prince Artamas, où on luy avoit assuré qu'on pourroit trouver un Gué pour passer la Riviere : tesmoignant avoir beaucoup d'impatience de recommencer à marcher. De sorte que ceux qui le servoient, qui estoient aussi accoustumez de voir Cyrus agir en Soldat, qu'en General d'Armée ; et en Particulier,

   Page 5833 (page 763 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'en Fils de Roy, ne s'estonnerent pas trop de ce qu'il partoit si matin ; de ce qu'il ne vouloit qu'Ortalque aveque luy ; et de ce qu'il leur commandoit de dire qu'il dormoit encore, à tous ceux qui demanderoient à luy parler. Ainsi cét illustre Prince, apres avoir gagné tant de Batailles ; assujety tant de Provinces ; et soûmis tant de Royaumes ; vit encore toute sa felicité despendre de la Fortune, et de sa seule valeur. De sorte qu'un Roy qu'il avoit vaincu, et qu'un Roy sans Royaume, estoit encore en estat de le vaincre ; de le mettre au Tombeau ; et de posseder la Princesse pour qui Cyrus avoit fait de si Grandes choses.

Duel de Cyrus et du roi d'Assirie
Le jour du duel arrive. Cyrus quitte le camp de bon matin pour se rendre au lieu du rendez-vous. Les deux rivaux échangent quelques paroles, puis commecent à se battre avec fougue. Le roi d'Assirie est désarmé, mais Cyrus lui rend son épée, car il ne veut devoir sa victoire qu'à sa propre valeur. Le duel reprend de plus belle. Mais les deux adversaires sont interrompus par Feraulas qui, hébété, leur annonce que Mandane a été enlevée par Anaxaris ! Les deux hommes abandonnent leurs épées et se précipitent au camp. Cyrus y rencontre Indathyrse, qui affirme pouvoir lui fournir des informations précieuses au sujet du ravisseur.

Aussi tant que le chemin dura, ce Prince eut l'ame remplie de tant de pensées differentes, qu'il eust eu bien de la peine à les redire avec quelque ordre. Ce fut alors qu'il fit ce qu'il avoit desja fait une autre fois ; c'est à dire qu'il r'apella dans son souvenir les sujets de haine qu'il avoit eus contre le Roy d'Assirie, du temps qu'il portoit le nom de Philidaspe, et tous les démeslez qu'il avoit eus aveque luy, sous celuy d'Artamene. Il se ressouvint de ce sanglant combat qu'ils avoient fait aupres du Temple de Mars proche de Sinope ; et son imagination luy representa le lieu où il luy avoit sauvé la vie à son retour des Massagettes : de sorte que n'oubliant rien des obligations que ce Prince luy avoit, quoy qu'il fust accoustumé à oublier ses propres bien-faits, il s'en servit à irriter sa haine, aussi bien que par le souvenir de tant de maux que Mandane avoit endurez, parce qu'il

   Page 5834 (page 764 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'avoit enlevée. Mais enfin estant arrivé au Soleil levant au lieu où le Roy d'Assirie l'attendoit avec un Escuyer seulement, ces deux Rivaux s'aborderent avec une civilité qui avoit quelque chose de si fier, qu'il estoit aisé de connoistre qu'ils ne se cherchoient que pour s'entre-destruire. Cependant comme ils avoient resolu de se battre à pied, afin que leur combat fust plus court, et qu'ils fussent plus Maistres d'eux mesmes, ils laisserent ceux qui estoient avec eux avec leurs Chevaux sous des Arbres : et ils furent assez prés d'un vieux Chasteau ruiné, où le terrain paroissoit fort uny, pour terminer ce grand different, qui avoit mis toute l'Asie en armes. Mais en y allant, ils parlerent peu : le Roy d'Assirie dit pourtant à Cyrus, qu'il avoit tousjours bien creu qu'il aimoit trop la gloire, pour manquer à sa parole : mais qu'il ne laissoit pas de luy en avoir toute l'obligation qu'un ennemy peut avoir. Le desir de la vangeance, reprit brusquement Cyrus, est si doux, que je ne sçay si ce n'est point autant à luy, qu'à l'amour de la gloire, que vous devez la satisfaction que vous allez avoir, et que je vay me donner à moy mesme. Quoy qu'il en soit, dit le Roy d'Assirie, je ne laisse pas de vous loüer de faire ce que j'eusse fait, si j'avois esté à vostre place : et de vouloir bien oublier que je vous dois la vie et la liberté, pour demeurer dans les termes de nos conditions. Car enfin, je suis contraint d'advoüer, qu'apres m'estre veû si malheureux dans vostre Armée, j'ay quelque consolation de ne vous voir plus à la Teste

   Page 5835 (page 765 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de deux cens mille hommes, sur qui je n'avois aucun pouvoir, et de nous voir armes esgalles. A ces mots, comme ces deux redoutables ennemis arriverent au lieu qu'ils avoient destiné pour se battre, ils se separerent : et se mettant en presence, sans s'amuser à mesurer leurs Espées, ils commencerent leur combat. Mais ils le commencerent avec la mesme fierté, qui a accoustumé de finir celuy des autres : en effet on eust dit qu'ils avoient desja dans l'ame toute la fureur de ceux qui dans un combat voyent couler leur sang, sans voir celuy de leur ennemy : car ils s'attaquerent avec la mesme impetuosité, que s'ils eussent voulu terminer tous leurs differens par un seul coup. C'est enfin aujourd'huy (s'escria Cyrus, en s'eslançant sur le Roy d'Assirie) qu'il faut vaincre, ou mourir pour Mandane : c'est par ce coup (repliqua fierement ce vaillant Prince, en luy portant de toute sa force) que tu sçauras lequel des deux doit arriver. La chose n'alla pourtant pas si viste : car Cyrus ayant paré le coup que le Roy d'Assirie luy porta, comme le Roy d'Assirie para celuy que Cyrus luy avoit porté, ils ne se toucherent pas : de sorte que ces fiers ennemis employant alors toute leur valeur, et toute leur adresse l'un contre l'autre, ils s'attaquerent et se deffendirent si vaillamment, que leur propre valeur fut un obstacle à leur victoire : car il se la disputerent durant tres long temps, avec tant d'esgallité, qu'ils ne pouvoient avoir aucun avantage l'un sur l'autre. Comme Cyrus conservoit plus de jugement

   Page 5836 (page 766 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans le combat que le Roy d'Assirie, qui estoit d'un temperamment plus impetueux, il choisissoit sans doute mieux les endroits où il portoit : mais d'autre part le Roy d'Assirie frapoit de si grands coups, qu'il n'y avoit que Cyrus au monde qui les eust pû parer comme il faisoit. Tantost Cyrus s'abandonnoit, et donnoit tout au hazard, afin de pouvoir vaincre plustost : un moment apres il mesnageoit un peu mieux ses avantages, et taschoit de profiter du desespoir du Roy d'Assirie, qui quelquesfois se moquant des preceptes de ce Mestier, n'employoit que sa force toute seule. Mais ce qu'il y avoit d'estrange, estoit que ces deux vaillans Princes, qui avoient une agilité merveilleuse, s'ils eussent voulu s'en servir, firent pourtant ce combat dans un tres petit espace : parce que pas un des deux ne voulant lascher le pied devant son ennemy, ils se serroient tousjours de si prés, qu'ils n'estoient jamais hors de portée, et qu'ils estoient à tous les instans en estat de tuer tous deux. Mais à la fin Cyrus eut non seulement l'avantage de voir couler le sang de son ennemy, par une legere blessure qu'il luy fit au bras gauche : mais il arriva encore que le Roy d'Assirie ayant paré de l'Espée, pour porter au mesme instant, tomba sur un genoüil : de sorte que Cyrus levant la sienne, pour pouvoir passer sur le Roy d'Assirie, celle de ce malheureux Prince luy tomba des mains. Il se releva pourtant si promptement, que Cyrus ne pût passer sur luy comme il en avoit eu le dessein : mais il ne pût

   Page 5837 (page 767 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toutesfois reprendre son Espée, parce que Cyrus s'en saisit : de sorte, que se voyant à la mercy de son Rival, et de son Vainqueur, il sentit un desespoir qui n'eut jamais d'esgal. Il est vray qu'il ne dura pas long temps : car comme Cyrus n'estoit pas capable de vouloir tuer va homme desarmé, et que leur combat ne devoit finir que par la mort d'un des deux, il prit l'Espée de son Rival par la pointe, et la luy presentant par la Garde ; comme je ne veux pas, luy dit il, devoir la victoiré à vostre malheur, que je ne la veux devoir qu'a moy mesme ; et que je ne puis combattre que ceux qui sont en estat de me resister ; reprenez vostre Espée, et vous en servez plus heureusement que vous n'avez fait, s'il est en vostre puissance. Ha c'est trop (s'escria ce Prince violent, en la reprenant) et quand vous ne m'auriez point fait d'autre mal, que celuy de m'accabler de generosité, je ne pourrois souffrir vostre veuë. Je suis pourtant honteux (adjousta-t'il en reprenant haleine) d'employer l'Espée que vous me rendez contre vous : mais l'amour de Mandane le veut ; et puis qu'elle ne peut estre qu'à un seul, il faut qu'il n'y en ait qu'un qui vive. Apres cela, ces deux redoutables ennemis recommencerent un nouveau combat, plus violent que le premier. mais comme ils estoient prests de se vaincre l'un ou l'autre, et peutestre de perir tous deux, quoy qu'il parust pourtant que Cyrus eust assez d'avantage, parce que la fureur avoit troublé la raison du Roy d'Assirie, Feraulas parut : qui venant à toute bride droit à eux, s'escria dés qu'il fut assez prés de son Maistre pour en pouvoir estre entendu ; ha Séigneur que faites vous icy, pendant qu'on enleve la Princesse Mandane ? A ces mots ces deux vaillans Princes suspendant leur fureur, se retirerent de quelques pas seulement, pour s'esclaircir s'ils avoient bien entendu : de sorte que Feraulas s'estant aproché, il leur dit encore une fois que Mandane estoit enlevée, et enlevée par Anaxaris : et que s'ils n'alloient diligemment apres, ils ne la delivreroient pas. Quoy, s'escrierent ces deux Rivaux. Anaxaris a enlevé Mandane ! ouy Seigneur (reprit Feraulas, en adressant la parole à Cyrus) et il y a une telle esmotion dans les Troupes, à cause de cét accident, et du bruit qui a couru que le Roy d'Assirie n'estoit pas mort,

   Page 5838 (page 768 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et qu'il vous avoit tué, que si vostre presence ne le calme. et ne donne ordre a faire suivre la Princesse, vous ne la retrouverez pas. Ces deux Rivaux entendant ce que disoit Feraulas, se regarderent fierement : et comme s'ils eussent esté poussez d'un mesme esprit, ils se dirent qu'il falloit donc remettre leur combat jusques à ce qu'ils eussent delivré Mandane, de sorte que renouvellant leurs conditions en deux mots, ils furent diligemment vers leurs chevaux, qu'ils monterent à l'heure mesme, car comme la blessure du Roy d'Assirie estoit fort legere, il se fit seulement bander le bras avec une Escharpe, et fut avec Cyrus vers le lieu d'où Mandane avoit esté enlevée, parce qu'il falloit y repasser pour la suivre ; pour se montrer aux siens, et pour prendre des Troupes. Mais en y allant, il fut rencontré par un nombre infiny de Gens de qualité qui le cherchoient, entre lesquels il fut fort surpris, de voir le Prince Indathirse, cét illustre Scythe, avec qui il estoit sorty des Estats de Thomiris. Quelque affligé qu'il fust, il ne laissa pas de le recevoir civilement, et de luy parler en la Langue qu'il entendoit, pour luy dire son malheur et pour luy demander pardon s'il ne le reçevoit pas avec toute la joye que sa presence luy eust donnée en un autre temps Mais, luy dit-il, quand vous considrerez que la Princesse Mandane vient de m'estre enlevée, et enlevée par un Inconnu, dont je ne sçay pas seulement la Patrie, vous excuserez mon incivilité : et vous ne trouverez pas mauvais si n'ayant l'esprit remply que de l'infidelité du traistre Anaxaris, je ne rends pas ce que je dois au genereux Indathirse Ha Seigneur, reprit cét illustre Scythe, vous ferez bien plus surpris quand vous sçaurez qu'Anaxaris n'est pas Anaxaris : et plus surpris encore quand le vous auray dit qui il est. Quoy s'escria Cyrus, vous le connoissez ? ouy Seigneur, reprit-il, et je vous le diray s'il vous plaist en particulier : alors Cyrus se separant de quelques pas du reste de la Troupe, et marchant toûjours pour ne perdre point de temps, escouta ce que luy dit Indathirse avec tant de marques d'estonnement sur le visage, qu'il estoit aise de connoistre qu'il en estoit et fort surpris, et fort affligé.




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