Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 8, livre 2


Le château du prince de Phocée
Les amants de Mandane sont en proie à des sentiments différents : Cyrus est à la fois réjoui et inquiet, Mazare lutte contre son amour, tandis que la raison d'Anaxaris abdique devant sa passion. Le voyage en direction d'Ecbatane se déroule pourtant dans la joie. On fait une halte auprès de deux tombeaux splendides : l'architecture du premier est égyptienne, tandis que celle du second est grecque. Ils ont été édifiés pour une femme qu'a aimée Menestée, illustre Phocéen et père de Peranius. Le commanditaire des ouvrages s'y est d'ailleurs retiré lui-même. Cyrus, Mandane et quelques amis lui rendent visite. A leur grande stupéfaction, ils découvrent, dans l'un des tombeaux, une lettre du roi de Pont adressée à Mandane. Ce dernier, malade et mélancolique, s'y est réfugié quelque temps auparavant. Apprenant l'arrivée de son rival et de sa bien-aimée, il a pris la fuite. Cyrus s'engage à ne pas le poursuivre. On annonce alors l'arrivée d'un Phocéen, Thryteme, accompagné de deux étrangers. Il vient de la part de Peranius, dont il promet de raconter l'histoire le soir venu. En attendant le récit, la compagnie s'attache à examiner les habits des deux compagnons de l'ambassadeur que personne ne parvient à identifier. Une agréable conversation s'engage au sujet des étrangers et des différences culturelles. Après le repas du soir, Thryteme commence l'histoire de Peranius.
Etats d'âme des différents protagonistes
Cyrus éprouve un grand bonheur à l'idée de posséder bientôt Mandane, mais ses espérances s'accompagnent naturellement d'inquiétudes, sans qu'il puisse en identifier les motifs exacts. De son côté, Mazare est tourmenté, car il lutte de toutes ses forces pour que son amour ne prenne pas le dessus sur sa raison. Ce dilemme, en revanche, n'est plus celui d'Anaxaris, dont la raison a complètement cédé devant la passion pour Mandane. Dans l'espoir de se trouver un allié, il s'est lié d'amitié avec Andramite, qui lui confie tous ses secrets. Le voyage continue en direction de la Medie. Les dames sont inquiètes pour le roi d'Assirie, d'autant que Cyrus ne délivre aucune information quant à l'état du blessé. Lui-même se montre par ailleurs fort généreux à l'égard des peuples conquis. De Cumes à Ecbatane, des festivités ponctuent l'itinéraire de l'armée de Cyrus.

   Page 5368 (page 298 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pendant que la Princesse Mandane jouïssoit d'un repos qui n'estoit pas mesme troublé par de fâcheux songes, et que cette multitude de Troupes qui la conduisoient, se délassoit du travail du jour, durant les tenebres de la nuit : pendant, dis-je, que le sommeil qui est accoustumé aussi bien que la mort, d'esgaller les Rois aux Bergers, et les heureux aux malheureux, regnoit souverainement sur une partie de l'Univers, et qu'il soulageoit presques tous les miserables, Cyrus, Mazare, et Anaxaris, sans se pouvoir laisser assujetir par une si douce tirannie, employoient tous les momens de la nuit à penser à Mandane. Ce n'est pas qu'en l'estat où

   Page 5369 (page 299 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoient les choses, Cyrus n'y pûst penser agreablement, et qu'il n'y pensast en effet, avec autant de plaisir que d'esperance : mais outre que les plaisirs que la seule esperance donne, sont tousjours accompagnez d'inquietude, il y avoit encore je ne sçay quoy dans son ame, qui temperoit une partie de sa joye. Ce n'estoit pourtant pas que son grand coeur luy fist aprehender pour l'amour de luy, le combat qu'il devoit faire avec le Roy d'Assirie avant que de posseder Mandane : au contraire la haine qu'il avoit pour ce Prince, luy faisoit trouver beaucoup de satisfaction à penser qu'il se verroit l'Espée à la main contre luy, et en estat de s'en pouvoir vanger pleinement : mais c'estoit enfin, qu'il estoit si peu accoustumé d'estre heureux, qu'il ne pouvoit croire qu'il fust à la fin de ses malheurs. Ainsi sans sçavoir precisément ce qui faisoit obstacle à sa satisfaction, il sentoit pourtant dans son coeur, une resistance à la joye que raisonnablement il devoit avoir. Mais si l'illustre Cyrus, avoit une espece de chagrin dont il ne sçavoit pas la cause, il n'en estoit pas ainsi du Prince Mazare, qui ayant tousjours à se combatre luy mesme, se voyoit à tous les instans dans la crainte que sa vertu ne fust vaincuë par son amour. Anaxaris estoit toutesfois plus malheureux que luy, car il avoit une passion si violente, qu'elle avoit absolument soûmis la raison à son empire : et l'on peut dire aveque verité, que Mandane ne regnoit pas plus souverainement sur le coeur d'Anaxaris, que la passion d'Anaxaris regnoit

   Page 5370 (page 300 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tiranniquement sur sa propre raison, et sur sa propre vertu. Elle ne l'aveugloit pourtant pas jusques au point, qu'il ne connust bien, que mille raisons eussent voulu qu'il eust esté Amy de Cyrus, et qu'il n'eust pas esté son Rival : mais apres tout, quand il s'estoit dit à luy mesme, qu'il ne luy estoit pas possible de cesser d'aimer Mandane, il se croyoit justifié, et pensoit apres cela que tout ce que son amour luy inspiroit n'estoit plus un crime, puis qu'il ne la pouvoit vaincre. Cependant quoy qu'il n'eust pas la peine de se combatre luy mesme, il n'en estoit pas plus heureux : car en abandonnant son ame à la passion qui le possedoit, il connoissoit bien qu'il l'abandonnoit à tous les suplices imaginables, veû l'estat où estoient les choses : mais il ne laissoit toutesfois pas d'aimer Mandane, et de la vouloir aimer. Ce qu'il y avoit encore de plus estrange, c'est qu'il ne laissoit pas mesme d'esperer, quoy que raisonnablement il ne le deust pas, et quoy qu'il connust bien luy mesme que cette esperance estoit mal fondée. Il est vray que pour trouver quelque consolation à son mal, il cherchoit soigneusement à faire un Amy particulier : ce n'est pas qu'apres y avoir bien pensé, il eust dessein de luy confier alors les secrets de son coeur, car il en avoit de plus d'une espece, qu'il ne jugeoit pas encore à propos de reveler à qui que ce soit : mais il vouloit du moins avoir une personne à qui il les pûst dire s'il en estoit besoin : aussi fust-ce pour cela, qu'il mesnagea aveque soin l'esprit d'Andramite. Et comme

   Page 5371 (page 301 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il n'y a rien de plus seur que de tenir les secrets des autres, devant que de confier les siens, il engagea insensiblement Andramite, à luy dire tout ce qu'il pensoit, et lier une amitié si particuliere aveque luy, que quand ils se fussent connus toute leur vie, elle ne l'eust pas esté davantage. Anaxaris agit mesme si adroitement, qu'en remettant tousjours de jour en jour, à aprendre à Andramite, quelle estoit sa vie, et sa Fortune, il estoit Maistre de ses secrets, sans avoir hazardé les siens, et sans qu'Andramite soubçonnast qu'il ne luy deust pas confier. Mais pendant que Cyrus, Mazare, et Anaxaris, avoient des sentimens si differens, quoy qu'une mesme passion regnast dans leur coeur, il y avoit une curiosité estrange dans l'esprit de Mandane, de Martesie, de Chrysante, et de Feraulas, de sçavoir l'estat où estoit le Roy d'Assirie. La Princesse Mandane, par un sentiment genereux, n'osoit pourtant s'en informer ; mais pour Martesie elle en demandoit des nouvelles à tout le monde. D'autre part, Maza- et Anaxaris, s'en informoient aussi soigneusement, principalement ce dernier : de sorte que quand ce Prince eust esté l'Amy particulier de ses Rivaux, le Liberateur de Mandane, et le Protecteur de Martesie, de Chrysante, et de Feraulas, ils n'eussent pû avoir plus d'envie de sçavoir l'estat de ses blessures qu'ils en avoient. Mais quelque forte que fust leur curiosité, ils n'en sçavoient que ce qu'il plaisoit à Cyrus qu'ils en sçeussent, parce que ce n'estoit directement qu'à luy,

   Page 5372 (page 302 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que ceux qu'il avoit laissez aupres du Roy d'Assirie en rendoient conte : de sorte que Cyrus disant tousjours qu'il estoit fort mal, ils n'en sçeurent alors autre chose. Cependant comme ce voyage estoit un voyage de victoire, et de joye, Cyrus ne donna pas seulement ordre, que Mandane n'eust nulle incommodité, mais il fit encore tout ce qu'il pût, pour faire qu'elle eust tous les plaisirs qu'on peut avoir en voyageant. Pour cét effet, elle n'alloit en pas une Ville, qu'on ne luy fist Entrée : si elle s'y reposoit un jour, ce jour estoit employé à voir ce qu'il y avoit de plus remarquable en ce lieu-là : on y assembloit les Dames ; on y dançoit ; on y entendoit des Musiques ; on y faisoit des Festins ; on y adjugeoit des Prix ; et l'on eust dit enfin, que Cyrus ne menoit Mandane par tous les lieux de ses conquestes, que pour les luy offrir, et que pour la faire jouïr de tous les fruits de ses victoires : ainsi il sembloit que depuis Cumes, jusques à Ecbatane, ce deust estre un triomphe continuel. En effet les Peuples estoient si persuadez de la vertu de Cyrus, que ce n'estoit que des acclamations universelles, par tous les lieux où il passoit : aussi aportoit-il un foin estrange, à empescher que la marche de tant de Troupes ne ruinast les Païs qu'elles traversoient : et l'on peut dire aveque verité, que comme il ne passoit presques en auc ? lieu, qu'il n'eust signalé par sa valeur durant la Guerre, il ne passa presques aussi en aucun endroit, pendant ce voyage, où il ne signalast quelqu'une de ces vertus qui le rendoient le

   Page 5373 (page 303 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus accomply Prince du monde. Car en une Ville, il donnoit des marques d'humanité, en soulageant les Peuples ; en une autre, il faisoit voir sa Justice, en punissant les Soldats insolens ; en cent autres lieux, il donnoit des marques esclatantes de sa liberalité, selon les occasions qui s'en presentoient ; et en quelque endroit qu'il fust, comme il estoit tousjours luy mesme, il estoit tousjours incomparable. Mandane de son costé, pendant cette marche, donna diverses preuves de sa pieté, en restablissant des Temples destruits, ou en fondant de nouveaux, selon les prieres que luy en faisoient les Peuples : et l'on peut assurer sans mensonge, que Cyrus, et Mandane n'eurent point à se reprocher durant ce voyage, d'avoir passé un jour, sans faire du bien à quel qu'un, Aussi le Prince Intapherne estoit il si charmé de leur vertu, que ne se contentant pas d'en estre le tesmoin, il se faisoit raconter par tous ceux à qui il parloit, tout ce qu'il n'en sçavoit pas : ainsi soit qu'il parlast au Prince Artamas ; au Prince Myrsile ; à Mazare ; à Anaxaris, ou à tant d'autres, avec qui il fit connoissance ; il parloit toûjours de Cyrus, et de Mandane, ne pouvant se lasser d'aprendre les merveilles de leur vie.

Les tombeaux
Un jour, Cyrus invite Mandane à se reposer dans une petite ville particulière, située dans une très belle région. On remarque rapidement deux superbes tombeaux, de facture égyptienne pour l'un et grecque pour l'autre. Ces monuments impressionnent Mandane, qui s'empresse d'interroger son hôte, nommé Eucrate. Le tombeau à l'égyptienne a été érigé par Menestée pour une femme qu'il a éperdument aimée. Après sa mort, il a fait construire un autre tombeau, de style grec, dans lequel il s'est retiré lui-même pour attendre la mort auprès de sa bien-aimée. Or Menestée est de la race des Phocéens qui ont bâti la ville de Phocée, prise par Thrasibule. Il possède d'un premier mariage une fille, ainsi qu'un fils, nommé Peranius, dont Cyrus a entendu souvent parler avantageusement.

Il arriva pourtant une chose, qui luy donna assez de sujet de parler de ce qui se passoit, sans parler de ce qui s'estoit passé : car Cyrus ayant voulu que Mandane fist une assez petite journée ce jour-là, parce qu'elle ne l'eust pû faire

   Page 5374 (page 304 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus grande, sans estre incommodément logée, elle fut à un lieu où il luy arriva une avanture, qui luy donna de la compassion, et qui fournit à Intapherne, une nouvelle matiere de s'entretenir de sa vertu. Cyrus ayant donc resolu que cette Princesse iroit coucher à une petite Ville, qui se rencontroit sur sa route, et qui n'estoit pas fort esloignée du lieu d'où elle partoit, cela fut cause qu'elle partit tard, et qu'elle n'arriva guere de meilleure heure, que si la journée qu'elle avoit faite, eust esté plus longue. Elle arriva pourtant assez tost, pour remarquer comme une chose extraordinaire, l'agreable, et bizarre scituation de cette petite Ville où elle alloit coucher. Elle vit donc en s'en aprochant, qu'elle estoit haute, et basse, entre des Montagnes, des Vallées, et des Rochers. De plus ; elle vit encore qu'il y avoit un antique et superbe Chasteau, qui s'eslevoit sur la Pointe d'un de ces Rochers, qui regardoit vers une Forest. Au costé opposite, elle vit trois grandes et profondes Vallées, environnées de Rochers, dans lesquelles on descendoit par un Sentier tournoyant pratiqué dans la Roche : et pour achever de rendre ce Païsage plus beau, et plus extraordinaire, on voyoit au pied d'une Montagne, et au bord d'un Torrent, deux superbes Tombeaux, dont il y en avoit un basty à l'Egiptienne, et l'autre à la Greque. De sorte que le Soleil se couchant ce soir là sans aucun nuage, on peut presques dire qu'il donna à tout ce Païsage, une partie de l'or de ses rayons, en donnant

   Page 5375 (page 305 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

effectivement un lustre doré à toute la Campagne, qui la faisoit paroistre plus belle. Aussi ce magnifique objet fit-il une si grande impression dans l'esprit de Mandane, que lors qu'elle fut à ce superbe Chasteau, où elle fut loger, elle ne parla d'autre chose ; s'informant mesme fort curieusement, de qui estoient les Tombeaux qu'elle avoit veûs en passant, et pourquoy il y en avoit un basty à l'Egiptienne, et l'autre d'Architecture Greque. Ce que vous demandez Madame (repliqua de Maistre de ce Chasteau nommé Eucrate, qui estoit un homme d'esprit, fort avancé en âge, et qui avoit fort voyagé) est sans doute digne de curiosité : car enfin l'amour n'est pas moins la cause de ces Tombeaux que la mort, estant certain que si celuy qui les a fait bastïr, n'eust pas esté amoureux, ils n'orneroient pas le Païsage qui environne ce Chasteau. La Princesse Mandane entendant parler ce Vieillard de cette sorte, eut encore plus de curiosité qu'auparavant : si bien que le pressant de dire ce qu'il sçavoit, il aprit en peu de mots à cette Princesse, qu'un homme de qualité, et de grand merite, nommé Menestée, qui estoit de la Race de ces premiers Phocenses, qui quitterent la Phocide, pour aller bastir Phocée que le Prince Thrasibule avoit pris, s'estant resolu de voyager apres avoir perdu sa Femme, qui luy avoit laissé un Fils et une Fille, estoit allé en Egypte, où il estoit devenu esperdûment amoureux d'une Fille d'Aeliopolis, qu'il avoit enlevée de son consentement. Qu'apres cela estant

   Page 5376 (page 306 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repassé en Asie, il avoit en suitte passé à ce Chasteau, où cette belle Egiptienne estant morte quatre jours apres y estre arrivée, il n'en avoit point voulu partir, et luy avoit fait bastir ce magnifique Tombeau, qui estoit à l'usage de son païs. De sorte poursuivit Eucrate, que comme Menestée n'a jamais voulu abandonner celle qui avoit suivy sa fortune, et quitté sa Patrie pour l'amour de luy, il a fait bastir son propre Tombeau aupres du sien, qui est devenu son Habitation et son Palais, en attendant la mort qui doit finir ses peines, et l'y enfermer pour tousjours. Quoy, interrompit Mandane, celuy qui a fait bastir ces deux Tombeaux vit encore, et demeure dans celuy qui est basty à la Grecque ? Ouy Madame, repliqua-t'il, mais il y vit d'une maniere si digne de compassion, qu'on peut plustost dire qu'il acheve de mourir, que de dire qu'il soit vivant ; car enfin il passe les journées entieres, dans le Tombeau de la personne qu'il a perduë, et ne se retire dans le sien, qu'aux heures où le sommeil le force de faire tréve avec sa douleur : si bien que je pense pouvoir assurer, que jamais la Mort et l'Amour, estant mesme joints ensemble, n'ont causé un si long desespoir, que celuy de Menestée. Cependant on diroit que les Dieux prennent plaisir à ses souffrances, et qu'ils veulent le laisser vivre pour rendre un tribut eternel de larmes et de soupirs, à la personne qu'il a perduë, y ayant desja plus de dix huit ans, qu'il mene cette triste vie sans pouvoir achever de mourir. Je m'estonne, dit alors

   Page 5377 (page 307 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mandane, qu'estant de la condition dont il est, ceux qui luy sont proches, ne l'ont forcé de changer cette funeste demeure. Je vous assure Madame, reprit Eucrate, que l'illustre Peranius son Fils (qui seroit aujourd'huy Prince de Phocée, apres la mort violente de celuy qui l'estoit, si les armes de l'invincible Cyrus, n'avoient pas conquis son estat) a fait tout ce qu'il a pu, pour obliger Menestée à changer de vie, mais il ne l'a jamais pû persuader : et tout ce qu'il a pû obtenir de luy, a esté de souffrir qu'il commandast à deux de ses Esclaves de demeurer à l'Habitation la plus proche de son Tombeau, afin de luy porter une fois le jour seulement, les choses qui luy sont d'une absoluë necessité. Au nom de Peranius, Cyrus qui estoit present à ce que disoit Eucrate, chercha un moment dans sa memoire : puis prenant la parole, quoy, luy dit-il, celuy dont vous parlez, seroit effectivement un Neveu du Prince de Phocée, que j'ay sçeu par Thrasybule, estre un des hommes du monde le plus brave, et le plus accomply ! Ouy Seigneur, repliqua-t'il, et c'est ce mesme Peranius, Fils d'une Soeur du Prince de Phocée, qui plustost que de se resoudre à se soûmettre, voyant que le Prince son Oncle, et Alexidesme, l'avoient abandonné ; persuada à tous les Habitans de sa Ville, de quitter leur Patrie ; de s'embarquer ; de le reconnoistre pour leur Chef ; et d'aller tascher d'estre les vainqueurs des autres, en portant la Guerre en quelque part ; plustost que d'estre les Esclaves de Thrasybule,

   Page 5378 (page 308 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou pour mieux dire les vostres, puis que c'estoit avec vos armes que ce Prince faisoit la guerre. Pour luy tesmoigner qu'il a eu tort de craindre que je fisse porter des Fers trop pesans à un homme aussi brave que luy, reprit Cyrus, je veux demain visiter le Prince son Pere : afin qu'il puisse sçavoir un jour, en quelque lieu qu'il soit que celuy qui honnore mesme les Tombeaux des Hommes vertueux, ne pourroit pas manquer de les honnorer eux mesmes, quand la Fortune les auroit fait ses Esclaves.

Visite à Menestée
Cyrus et Mandane, accompagnés de quelques amis, vont rendre visite à Menestée dès le lendemain. Ils admirent d'abord les tombeaux : si l'édifice grec est d'une symétrie admirable, le mausolée égyptien possède des ornements encore plus remarquables. Construit en forme de pyramide, il est orné à son sommet d'une statue de cuivre représentant la Renommée. Menestée, dont le visage est marqué par la douleur, accueille cependant les visiteurs avec une civilité extrême. Il conduit la petite troupe à l'intérieur du tombeau dédié à sa bien-aimée. L'incomparable faste y témoigne de la grandeur de son amour.

Comme Cyrus eut dit cela, et que ce Vieillard entendit que Mandane disoit aussi, qu'elle vouloit aller voir le malheureux Menestée ; il leur dit avec adresse, qu'ils augmenteroient sa douleur par leur presence : adjoustant mesme, pour les empescher d'y aller, que le chemin de ces Tombeaux estoit tres-difficile, à cause des Rochers et du Torrent, aupres de qui ils estoient bastis : mais voyant qu'il ne se rebutoient pas pour cette difficulté, il se teut, et se retira. Cependant comme la Chambre où coucha Mandane, donnoit justement du costé où estoient ces deux Tombeaux ; elle ne fut pas plustost levée, que ce magnifique objet la faisant souvenir du dessein qu'elle avoit eu, renouvella sa curiosité : si bien qu'envoyant demander à Cyrus, s'il n'avoit point oublié ce qu'il avoit resolu le soir ? ce Prince vint luy dire, que bien loin d'en avoir perdu la memoire, il avoit desja envoyé voir si l'abord de ces Tombeaux estoit si difficile : et qu'on luy avoit raporté an contraire, que le

   Page 5379 (page 309 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chemin en estoit si aisé, qu'elle pouvoit y aller mesme en Chariot : de sorte que sans differer davantage, elle se mit en chemin. Mais comme Cyrus respectoit l'amour par tout où il la trouvoit, excepté dans le coeur de ses Rivaux ; il eut cette consideration pour Menestée, de ne vouloir pas l'accabler par une multitude de monde qui eust augmenté son chagrin. Il ne permit donc qu'à Mazare, qui se trouva alors aupres de luy, au Prince Intapherne, et à Aglatidas, de l'accompagner : et pour Mandane elle ne mena que Doralise, Martesie, Anaxaris, et une partie de ses Gardes. Cette petite Troupe estant conduite par Eucrate, quoy qu'il n'eust pas eu envie de la conduire en ce lieu là le soir auparavant, arriva aupres de ces Tombeaux, dont il y en avoit un beaucoup plus superbe que l'autre. Celuy qui estoit basty à la Greque, estoit d'une Simeterie admirable : mais il avoit bien moins d'ornemens, que celuy qui estoit basty à l'Egiptienne, dont l'Architecture estoit aussi fort reguliere. En effet, quoy que la Pyramide qui formoit ce Tombeau ne fust que d'une mediocre grandeur, elle estoit presques comparable par sa beauté, à celles qui estoient aupres de Memphis : sa forme estoit triangulaire, et elle estoit si admirablement faite, que les yeux les plus clairs-voyans ne pouvoient aperçevoir la jointure des Pierres dont elle estoit bastie. Mille Feüillages entrelassez formoient des Ovales en basse taille, où l'on voyoit des Inscriptions en Carracteres Hieroglifiques, qui ornoient les trois

   Page 5380 (page 310 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de la Pyramide, et qui faisoient connoistre à ceux qui la regardoient, et qui pouvoient les entendre, quelle avoit esté la beauté de la Personne pour qui elle estoit eslevée, et quelle estoit l'amour de celuy qui l'avoit fait eslever. Sur le haut de cette Pyramide, estoit une Figure de cét admirable Cuivre de Corinthe, qui n'estoit desja guere moins celebre en ce temps-là, qu'il le fut depuis apres l'embrasement de cette superbe Ville. De sorte que comme cette Statuë representoit la Renommée, et qu'elle tournoit sur un pivot, selon que les vents tournoient, on eust dit qu'elle n'estoit posée sur cette Pyramide avec sa Trompette à la bouche, que pour annoncer à tout l'Univers, la mort de cette belle Personne qui estoit dans ce Tombeau : cette Trompette estant mesme faite avec un tel artifice, que lors que le vent estoit un peu fort, il en sortoit un son gemissant, et pleintif, qui avoit quelque chose de lugubre. Cette Renommée avoit les aisles desployées, comme si elle eust voulu commencer de voler ; et le bas de sa Robe sembloit estre agité par le vent : si bien qu'ayant une partie des jambes descouvertes, cela donnoit bonne grace à cette Figure, et la destachoit davantage de la pointe de la Pyramide, dont la base magnifique servoit de Tombeau à la belle Personne, que cét illustre Solitaire regrettoit tant. Pour celuy de Menestée il estoit en Dôme, la Voûte en estoit soustenuë par douze Colomnes, entre lesquelles on voyoit sur la Frise, au dessous de la Corniche, ces paroles gravées en Caracteres Grecs.

   Page 5381 (page 311 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

L'AMOUR ET LA MORT M'ONT BASTY.

Comme Cyrus et Mandane arriverent aupres de ces Tombeaux, ils virent Menestée, qu'Eucrate avoit adverty dés le soir, qui venoit au devant d'eux : mais avec un air si triste et si languissant, qu'il estoit aisé de voir, que le temps ne l'avoit point consolé, de la perte qu'il avoit faite. Il ne laissoit pourtant pas d'avoir la mine haute et noble : ses Habillemens estoient simples, mais propres ; et ce triste Solitaire sembloit plus tost alors un Philosophe melancolique, qu'un Amant desesperé. Dés qu'il fut asses prés de Cyrus, qui aidoit à marcher à Mandane, pour en pouvoir estre entendu ; je rends graces aux Dieux, luy dit il, de ce que la beauté de l'admirable Princesse que je voy, a apris au vainqueur de l'Asie, à respecter les Tombeaux de ceux que l'Amour avoit mis sous son Empire : et de ce qu'au lieu de craindre les ravages d'une Armée victorieuse, je me trouve dans la necessité de remercier le victorieux, de l'honneur qu'il me veut faire, en honnorant de sa presence, les Cendres d'une illustre Morte. Ce n'est pas seulement, repliqua Cyrus, pour honnorer une illustre Morte, que la Princesse a voulu venir icy : mais pour honnorer aussi un illustre Vivant, que je voudrois bien pouvoir retirer du Tombeau qu'il habite. En mon particulier, adjousta Mandane, j'aurois une extréme joye, de pouvoir aporter quelque moderation,

   Page 5382 (page 312 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à une aussi violente, et aussi longue douleur que la vostre. Comme vous n'en pouvez jamais connoistre la cause, repliqua Menestée, je ne m'estonne pas Madame, que vous ne croiyez point mon mal incurable : cependant je ne laisse pas d'estre sensiblement obligé, à cette generosité bienfaisante, qui vous fait souhaiter que je fusse capable de consolation. Apres cela Menestée, qui craignoit que le Soleil n'incommodast la Princesse Mandane, luy ouvrit un superbe Portique, qui estoit pratiqué dans la Base de la Pyramide, qui de chaque Face en avoit un esgallement magnifique, quoy qu'il n'y en eust qu'un qui s'ouvrist. Mais à peine Mandane et Cyrus, furent-ils entrez dans ce Tombeau, qu'ils furent contraints de dire, qu'il faloit que l'amour de celuy qui l'avoit basty fust bien forte, pour l'avoir obligé à faire une telle Sepulture : en effet ce Tombeau estoit si magnifiquement orné, que les lieux destinez aux plus belles Festes, ne le sont pas davantage. On voyoit au milieu, un Cercueil de Bois incorruptible, couvert de Lames d'or, d'un travail inestimable : et pour marquer que celle dont le Corps y reposoit, avoit esté l'Astre de la beauté dans Heliopolis, on voyoit au dessus de ce Cercueil, un Soleil couchant representé avec des Pierreries, dont les couleurs vives et rougeastres le faisoient presques voir tel qu'il est, lors qu'il est prest de se plonger dans les Flots, et de dérober sa lumiere à la moitié du monde, pour en aller illuminer l'autre. A l'entour de ce mesme

   Page 5383 (page 313 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cercueil, on voyoit douze jeunes Amours merveilleusement representez, qui d'une main sembloient essuyer leurs larmes : et qui de l'autre tenoient sur leurs testes de magnifiques Cassolettes, dont s'exhalloient des parfums, qui ressembloient plus à cette douce exhalaison qui sort d'un Jardin plein de Jasmin et d'Orangers, qu'à ceux que l'Art compose si imparfaitement, en comparaison de ceux que la Nature fait toute seule. De plus, cent Lampes de Cristal, estant penduës au haut de la Voûte, avec ordre et proportion, faisoient voir agreablement entre les Pilastres qui soustenoient cette Voûte, douze superbes Niches, dans lesquelles on voyoit douze Figures de Femmes, qui sembloient pleindre et pleurer la perte de celle pour qui ce Tombeau estoit eslevé : et qui par les differens airs de leurs Visages, et par les diverses choses qu'elles tenoient, representoient une partie des vertus de celle qu'elles sembloient regretter : le Sculpteur ayant donné à chacune de ces Figures, une marque si connoissable de la vertu qu'elle representoit, que les moins esclairez les pouvoient connoistre. Mandane ne pouvant donc assez admirer un si beau travail, advoüoit qu'il faloit qu'il y eust quelque chose de Grand dans le coeur d'un Amant aussi fidelle, et aussi magnifique que Menestée : mais pour Cyrus, apres avoir admiré tout ce qui estoit digne d'admiration en ce lieu-là, il s'attacha fortement à considerer cét Amant affligé, qui dés qu'il fut dans

   Page 5384 (page 314 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce Tombeau, fut si absolument possedé de sa douleur : que sans regarder presques ny Cyrus, ny Mandane, ny ceux qui les accompagnoient, il se mit à regarder fixement ce Cercueil, soûpirant de temps en temps, avec une amertume de coeur inconcevable. Il arriva mesme que la beauté de Mandane, renouvellant dans son esprit l'Image de celle qu'il avoit perduë, renouvella aussi sa melancolie : de sorte que Cyrus admirant encore plus la douleur de Menestée, que le Tombeau qu'il avoit fait bastir, le regardoit attentivement : joint que dans la violente passion qu'il avoit pour Mandane ; il comprenoit si parfaitement quelle doit estre l'affliction de perdre ce que l'on aime, qu'il s'en faloit peu qu'il ne loüast le desespoir de Menestée, au lieu de le blasmer comme eussent fait ceux qui n'auroient pas eu l'ame possedée d'une ardente passion. Mais pendant que Menestée soûpiroit, et que Cyrus le regardoit soupirer, Mandane s'estant aprochée de ce Cercueil, pour lire quelques Inscriptions qui estoient sur les Lames d'or qui le couvroient, voyant qu'elles estoient en Carrecteres Egyptiens, apella Cyrus pour les luy expliquer : de sorte que ce Prince s'en estant aproché, se mit en effet à luy dire ce que l'amour de Menestée luy avoit fait graver sur ces Lames d'or.

Les tablettes adressées à Mandane
Comme Cyrus et sa bien-aimée examinent les inscriptions gravées en l'honneur de la belle Egyptienne, ils découvrent avec stupéfaction des tablettes adressées à Mandane ! Il s'agit d'une lettre touchante du roi de Pont : il témoigne de son amour malheureux pour la princesse, et l'implore d'obtenir de Cyrus qu'il renonce à le rechercher. Ce dernier, anticipant l'intercession de sa bien-aimée, l'assure aussitôt qu'il renonce à poursuivre son rival. On interroge alors Menestée sur la provenance de cette lettre.

Mais comme il voulut aller d'un bout de ce Cerveil à l'autre, il vit de magnifiques Tablettes, au dessus desquelles il vit escrit en gros Carrecteres, et en Langue Capadocienne,

   Page 5385 (page 315 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

A LA PRINCESSE MANDANE. Cyrus n'eut pas plustost veu ces Tablettes, qu'il en changea de couleur : car à peine eut-il jetté les yeux sur ce carractere, qu'il luy sembla qu'il le connoissoit pour estre du Roy de Pont. Si bien que dans le tumulte qui s'esleva dans son esprit, il auroit assurément pris ces Tablettes pour les cacher à Mandane ; si cette Princesse voyant dans ses yeux l'agitation de son ame, n'eust veu presques en mesme temps ce qui la causoit. De sorte que ce Prince s'apercevant par un incarnat qui parut sur le visage de Mandane, qu'elle voyoit ce qu'il avoit veu ; il prit respectueusement ces Tablettes, et les luy presentant, comme c'est à vous Madame, luy dit-il, à qui ces Tablettes s'adressent, c'est aussi à vous à voir ce qu'on veut que vous sçachiez : mais pendant que vous le verrez, vous me permettrez s'il vous plaist de demander à Menestée, en quel lieu est presentement celuy qui a escrit ce que je vous presente ? La Princesse Mandane n'estant pas moins estonnée que Cyrus, le pria de vouloir lire aussi bien qu'elle, ce qu'il y avoit dans ces Tablettes : si bien que les ouvrant, ils se mirent à lire sans que Menestée y prist garde. Il est vray que ce ne fut pas seulement son chagrin qui l'empescha de le remarquer : car come Doralise ne pouvoit croire qu'il pust y avoir une si longue douleur, et une si longue solitude, sans quelque esgarement

   Page 5386 (page 316 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'esprit, elle s'estoit mise à luy parler, et avoit engagé dans cette conversation, et le Prince Intapherne ; et Aglatidas ; et Eucrate ; et Martesie : car pour Mazare, ce Tombeau rapellant en sa memoire, la triste vie qu'il avoit menée dans sa Grote, lors qu'il croyoit que Mandane fust morte, il estoit assez occupé a s'entretenir luy mesme sans entretenir les autres ; et pour Anaxaris, il ne l'estoit guere moins que Mazare. De sorte que Mandane et Cyrus, lisant ce que le Roy de Pont avoit escrit dans ces Tablettes, ils y trouverent ces paroles.

C'est trop Madame, c'est trop, que de me poursuivre jusques dans le Tombeau d'une illustre Morte, et de me chasser d'un Azile, que toutes les Loix divines et humaines veulent qui soit inviolable : mais puis que vous le voulez ainsi, il le faut vouloir. Si j'avois pû esperer de vous y voir, sans cét heureux Rival qui vous accompagne, je vous y aurois attenduë, afin d'avoir la gloire d'expirer de douleur et d'amour en vous voyant partir : mais comme c'est bien assez que vous triomphiez de mon coeur, sans qu'il triomphe de moy, je m'esloigne de vous, pour m'esloigner de luy, ne m'estant pas possible de faire autrement, quoy que je luy doive la vie et la liberté. Je le conjure toutesfois (s'il est permis de faire une priere à son Rival, et si je le puis faire sans perdre le respect que je vous dois) de ne s'opposer point à quelque leger sentiment de pitié si vous en estes capable : en considerant qu'apres avoir perdu deux Royaumes pour l'amour de vous seulement, vous

   Page 5387 (page 317 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me chassez encore d'un Tombeau, que j'avois dessein de partager avec le plus fidelle Amant du monde. De grace Madame, obligez mon Rival, à ne me faire ny suivre, ny chercher : et pour l'y porter plus facilement, faites le souvenir, que si je n'avois pas eu le bon-heur de vous sauver des Flots irritez, qui estoient prests de faire perir la plus belle Princesse du monde, je n'aurois pas aujourd'huy la gloire d'en estre regardé favorablement. Mais helas ! je m'égare dans ma douleur : car apres les traittemens rigoureux que vous m'avez faits, je pense que je ferois mieux d'escrire à mon Rival, pour obtenir une grace de vous, que de vous escrire pour obtenir quelque chose de luy. Quoy qu'il en soit Madame, si vous me faites chercher, pour m'attacher au Char de mon ennemy, vous le ferez inutilement : puis que qui est encore Maistre de son Espée, est encore Maistre de sa vie et de sa liberté. Je ne demande donc plus rien Madame, si ce n'est de croire, que si je vy encore, ce n'est pas avec intention, ny de me consoler, ny de cesser de vous aimer : car je proteste, que tant que je vivray, je seray en droit de soustenir avec justice à tous mes Rivaux, qu'il n'y en a point qui vous aime si ardemment, ny si respectueusement que moy, toute rigoureuse, et toute inexorable que vous m'estes.

LE ROY DE PONT.

Apres la lecture de cette Lettre, qui estoit assez touchante ; pour meriter d'estre leuë sans colere ; Cyrus n'osant presques regarder Mandane, de peur de voir de la compassion dans ses yeux pour les malheurs de son Rival, prit la parole le

   Page 5388 (page 318 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

premier. Pour m'espargner la douleur Madame, luy dit-il, de voir que vous me demandiez une grace pour un tel Rival que le Roy de Pont, je veux prevenir vos prieres : et vous dire qu'en l'estat où sont les choses, je consens volontiers qu'un Roy qui a eu le malheur de perdre deux Royaumes, et de vous perdre vous mesme, n'ait pas encore celuy de tomber sous la puissance de son ennemy, et d'un ennemy encore à qui il croit avoir quelque obligation : mais apres cela Madame, je vous demande du moins la permission, de demander à Menestée, combien ce Prince a esté icy. Quand je ne vous le permettois pas pour l'amour de vous, reprit Mandane, je vous en prierois pour l'amour de moy : estant certain que cette advanture me donne de la curiosité, et mesme de l'inquiettude : car enfin quand je songe que ce fut aupres du Tombeau d'Abradate, que vous rencontrastes le Roy d'Assirie ; et que je considere qu'il s'en est peu falu, que nous n'ayons trouvé le Roy de Pont dans celuy de cette belle Egiptienne, il s'en faut peu aussi que je ne croye que je trouveray des Persecuteurs dans Ecbatane, quand vous m'y aurez conduite. Pourveû qu'ils ne soient pas plus en pouvoir de vous nuire que le Roy de Pont, repliqua Cyrus, il sera aisé de vous garantir de leur violence. Apres cela Mandane s'aprocha de Menestée, qui soustenoit avec autant d'ardeur à Doralise, qu'il y avoit de la foiblesse à se consoler, qu'elle luy soustenoit qu'il y en avoit à ne se consoler pas. Mais la presence

   Page 5389 (page 319 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Mandane ayant fait cesser leur dispute, elle se mit à luy monstrer les Tablettes que Cyrus avoit trouvées sur ce Cercueil : et à luy demander où estoit celuy qui avoit escrit ce qui estoit dedans, et s'il le connoissoit bien ? Menestée surpris de voir ces Tablettes, qu'il n'avoit point sçeu qui fussent sur ce Cercueil, fut un instant à revenir de l'estonnement qu'il en avoit : mais apres s'estre determiné â respondre, je vous assure Madame, repliqua-t'il, que je ne connois celuy qui a laissé ces Tablettes dans ce Tombeau, que pour un des hommes du monde qui a le plus de douleur, et le plus d'esprit, et qui paroist mesme avoir le plus de vertu. Mais apres cela Madame, ne m'en demandez pas davantage : car je ne sçay ny sa condition, ny la cause de sa melancolie, ny où il est presentement : joint que quand je le sçaurois, je pense qu'apres vous avoir dit qu'il m'auroit fait promettre de ne le descouvrir pas, vous auriez bien la generosité de ne m'en presser pas davantage. Cyrus connoissant alors par ce que disoit Menestée, qu'il aprehendoit qu'on eust dessein de faire quelque violence à celuy à qui il avoit donné-retraite ; se mit à luy dire d'une maniere à devoir estre creû, qu'il luy engageoit sa parole, que quand mesme celuy qu'il disoit ne connoistre point, seroit dans le Tombeau, qu'il n'avoit pas encore veû, il ne luy seroit fait aucun outrage.

Le sort du roi de Pont
Eucrate prend la parole, car c'est lui qui a présenté le roi de Pont à Menestée. Il y a huit jours, un étranger malade et mélancolique lui a demandé l'hospitalité. Quand l'arrivée de Cyrus a été annoncée, le mystérieux inconnu a voulu reprendre la route, mais ses blessures se sont rouvertes. Eucrate l'a alors emmené au tombeau de Menestée, ne prévoyant pas que Cyrus souhaiterait visiter ce monument. L'étranger, prévenu à temps, a pu quitter le tombeau la veille. La découverte de la présence du roi de Pont étonne toute la petite troupe. Cyrus, après s'être engagé à ne pas faire suivre son infortuné rival, et décide de repartir le lendemain.

De sorte qu'Eucrate entendant ce que Cyrus disoit, s'aprocha, et sans attendre que Menestée respondist ; Seigneur, luy dit-il, comme c'est moy qui

   Page 5390 (page 320 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ay fait connoistre cét illustre Inconnu à Menestée, il me semble que c'est aussi à moy à vous dire ce que j'en sçay, qui ne vous esclaircira pourtant guere davantage, que ce qu'il vous en a desja dit. Car enfin Seigneur, tout ce que je vous puis dire de celuy dont je ne sçay point le nom, est qu'il y a huit jours que suivant le droit d'hospitalité, qui est fort soigneusement gardé en ce Païs, il vint au Chasteau qui a l'honneur de vous loger presentement, pour me demander retraite : parce qu'ayant esté fort malade, et l'estant mesme encore il ne se sentoit pas en estat de continuer son voyage. Il n'avoit aveque luy qu'un seul homme, qui sembloit plus tost un simple Soldat, qu'un Escuyer : et il me parut si triste, que je luy accorday aveque joye ce qu'il me demandoit : rendant graces aux Dieux, de m'avoir mis en pouvoir d'assister un homme aussi bien fait que celuy-là, et qui me paroissoit aussi affligé. De sorte que le logeant le plus commodément que je pûs, et ayant veû des Fenestres de ce Chasteau, ces deux Tombeaux qui paroissent de si loin, quoy qu'ils ne soient pas en un lieu fort eslevé, il me demanda de qui ils estoient : et je pense que c'est la seule chose pour qui je luy aye veû avoir quelque curiosité : aussi crois-je que c'estoit seulement parce qu'un obier si funeste, avoit quelque raport à la melancolie qu'il paroissoit avoir dans l'ame. Si bien que luy ayant apris la retraite de Menestée, et la vie solitaire qu'il menoit ; il en fut si touché, que quoy qu'il ne pust presques se soustenir, tant il estoit

   Page 5391 (page 321 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

foible, il voulut que je l'amenasse icy, et je le l'y amenay en effet. Mais depuis cela, il y est venü tous les jours : car bien que Menestée eust accoustumé de fuir, toutes sortes de conversations, la melancolie de cét Estranger, le luy rendit plus suportable qu'un autre : joint qu'il entra si fort dans ses sentimens, que Menestée souhaita mesme qu'il le visitast tous les jours, tant qu'il fut chez moy ; et en effet la chose s'est faite ainsi. Mais lors que la nouvelle vint hier, que j'aurois l'honneur de vous recevoir dans ma Maison, il en parut fort esmeu : et se prepara à partir à l'heure mesme, quoy qu'il ne fust pas trop en estat de cela. Cependant je croy que l'agitation qu'il eut d'aprendre que vous deviez venir icy, fut la veritable cause qui fit que deux blessures qu'il disoit avoir reçeuës à la guerre, et qu'il croyoit estre entierement consolidées, se r'ouvrirent : si bien que ne luy estant pas possible alors de s'engager à faire un long chemin, à cause du sang qu'il perdoit ; et ne voulant pas aussi demeurer en un lieu où vous deviez bien tost arriver ; je m'advisay de luy proposer de se venir cacher dans ces Tombeaux, ne prevoyant pas que vous auriez la curiosité de les voir : et en effet il y vint dés qu'on l'eut pensé ; et il y a esté jusques à ce qu'ayant sçeu hier au soir que vous aviez resolu d'y venir, j'en envoyay advertir Menestée, qui vous pourra dire mieux que moy, comment il reçeut cette nouvelle. C'est donc à vous, dit alors Cyrus à Menestée, à nous aprendre ce qui nous reste à sçavoir :

   Page 5392 (page 322 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et à nous dire encore quelle cause donnoit celuy dont nous parlons, à la crainte qu'il tesmoignoit avoir que je ne le trouvasse icy. Seigneur, reprit Menestée, il dit à Eucrate aussi bien qu'à moy, que s'estant trouvé engagé dans le Parti qui vous estoit opposé, il ne vouloit pas s'exposer à devenir vostre Esclave : mais il nous le dit avec tant de desespoir sur le visage, que je suis assuré qu'estant aussi genereux que vous estes vous ne l'auriez pas enchaisné, si vous l'aviez veû en l'estat où je le vy, quand mesme il auroit esté vostre plus mortel ennemy. Dés qu'il sçeut que la Princesse Mandane viendroit icy, et que vous y viendriez avec elle, il me dit qu'il faloit donc qu'il partist, aussi tost que la Lune qui esclairoit alors seroit couchée, afin de pouvoir s'esloigner sans estre veû. De sorte que feignant à mon advis de vouloir se reposer deux heures, afin d'avoir le temps d'escrire ce qui est dans ces Tablettes, il me demanda pour grace, de pouvoir passer ce temps-là dans ce Tombeau ; luy semblant, me disoit-il, qu'il estoit plus seur que l'autre : et en effet luy ayant fait porter quelques Quarreaux par celuy qui le servoit, pour se pouvoir reposer plus commodément, je l'y laissay jusques à l'heure qu'il m'avoit dit qu'il vouloit partir : si bien que luy ayant apris que la Lune estoit couchée, il se disposa à partir au mesme instant, sans me dire rien des Tablettes qu'il laissoit. Mais enfin Seigneur, il est parti en un estat si déplorable, que j'ay bien connu alors, que sa fuite avoit quelque

   Page 5393 (page 323 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cause plus pressante, que ce qu'il m'avoit dit : car bien que ses blessures qui s'estoient r'ouvertes le matin, ayent recommencé de seigner, il a voulu partir malgré toutes les prieres que je luy ay faites de ne partir pas, l'assurant que je trouverois moyen de le cacher dans le Tombeau que j'habite. Mais lors que le voyant resolu de s'en aller en un estat si peu propre à faire voyage, et à fuir diligemment, je l'ay pressé de me dire la cause de sa precipitation ; il m'a dit en m'embrassant, et en soupirant tout ensemble, que la mesme passion qui m'enfermoit dans ce Tombeau, l'en faisoit sortir, et qu'il me prioit de croire, que si j'eusse sçeu ses malheurs, je n'eusse pas creû estre le plus malheureux home du monde. Apres cela Seigneur il est monté à cheval avec une peine extréme : et sans estre suivy que de cét homme qui le sert, il a pris un chemin qui est le long du Torrent, malgré l'obscurité de la nuit, et malgré la foiblesse où il estoit : de sorte que selon toutes les aparences, il se sera precipité dans le Torrent ; ou esgaré dans la Forest ; ou tombé mort de foiblesse et de desespoir. Pendant que Menestée parloit ainsi, Mandane tenoit le yeux baissez : ne pouvant s'empescher d'avoir quelques sentimens de pitié, d'estre la cause innocente des malheurs d'un Prince : qui eust esté un des hommes du monde le plus vertueux, s'il ne l'eust point trop aimée, ou que sa passion n'eust pas esté plus forte que sa raison. Cyrus mesme, tout son Rival qu'il estoit, en fut touché de quelque pitié : et il en eust sans doute

   Page 5394 (page 324 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore eu davantage, s'il n'eust pas remarqué que Mandane en avoit quelque compassion. Il demeura pourtant dans les bornes qu'il s'estoit prescrites, malgré l'agitation de son coeur : de sorte qu'encore qu'il jugeast bien que s'il eust donné ordre de suivre et de chercher le Roy de Pont, il l'eust pû avoir en sa puissance, il ne le voulut pas faire, et par sa propre generosité ; et parce qu'il creut que Mandane l'en blasmeroit ; et parce qu'il avoit promis à Araminte de retenir une partie de sa vangeance à sa consideration. Si bien que prenant la parole, et l'adressant à Menestée ; quoy que le Roy de Pont que vous avez assisté, luy dit-il, soit un des persecuteurs de la Princesse Mandane, et un de mes plus grands ennemis, puis qu'il est un de mes Rivaux ; je ne laisse pas de vous dire, que je vous louë de l'assistance que vous luy avez renduë : et de vous assurer, que pour faire que l'Azile que vous luy avez donné ne luy soit pas inutile, je ne le feray point suivre : en effet (adjousta Mandane, avec autant de douceur que de generosité) je trouve que dés qu'un ennemy ne nous peut plus nuire, il faut laisser la vangeance de les crimes aux Dieux seulement, et ne s'en mesler plus du tout. Cependant si l'estonnement de Menesté et d'Eucrate fut grand d'aprendre que c'estoit le Roy de Pont qu'ils avoient assisté ; celuy de Mazare, et d'Anaxaris, le fut encore davantage : et celuy d'Intapherne, d'Aglatidas, de Doralise, et de Martesie, ne fut guere moindre. Cét estonnement produisit pourtant

   Page 5395 (page 325 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des effets differens, dans l'esprit de Mazare et d'Anaxaris : car le premier considerant que s'il n'eust point enlevé Mandane, lors qu'elle estoit à Sinope, le Roy de Pont ne seroit pas reduit au pitoyable estat où il estoit, il en devint plus melancolique : luy semblant mesme que la Princesse Mandane ne pouvoit rapeller le souvenir de son avanture avec le Roy de Pont, sans repasser aussi en sa memoire la tromperie que l'excés de sa passion luy avoit fait faire, et sans l'en accuser encore dans son coeur. Mais pour Anaxaris, il luy passa dans l'esprit un des plus bizarres sentimens, que l'amour ait jamais inspiré : car enfin dans l'esperance qu'il avoit euë que le Roy de Pont seroit peut estre mort de ses blessures, apres s'estre sauvé de Cumes dans une Barque de Pescheur, il eut quelque espece de joye, de voir que Cyrus avoit encore plus d'un Rival qu'il n'avoit pensé. Si bien que sans considerer que le Roy de Pont ne pouvoit estre Rival de Cyrus, sans estre aussi le sien, il pensoit seulement que peutestre tout malheureux qu'il estoit, trouveroit-il encore moyen de faire quelque obstacle à la felicité de Cyrus. De sorte que s'il eut de la douleur de cette avanture, ce fut seulement celle de s'imaginer que peutestre ce malheureux Roy se feroit mourir par une fuitte si precipitée, et ne pourroit plus faire ce qu'il souhaitoit qu'il fist. Pour Intapherne, quoy qu'il eust fort aidé à Arsamone à renverser le Roy de Pont du Thrône, par les belles choses qu'il avoit faites à la Guerre, et qu'ainsi il

   Page 5396 (page 326 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'eust nulle liaison avec ce Prince, il ne laissa pas de loüer infiniment Cyrus et Mandane, de la generosité qu'ils avoient, de ne faire point suivre ce malheureux Roy. Cependant, comme cette avanture estoit fort surprenante, elle fit que la conversation fut si longue, qu'avant que Mandane et Cyrus eussent veû le second Tombeau que Menestée habitoit ; qu'ils eussent un peu fait parler cét illustre Solitaire sur sa passion, et sur sa douleur ; qu'ils fussent retournez au Chasteau ; et qu'ils eussent disné ; il estoit si tard, qu'il fut resolu qu'on passeroit le reste de la journée en ce lieu là, et qu'on ne partiroit que le lendemain.

Les sentiments de Mandane
Mandane s'entretient en privé avec Martesie au sujet de ses différents ravisseurs. Elle est outrée de constater qu'elle ne peut jamais entièrement les haïr, le sort du roi d'Assirie, celui de Mazare et celui du roi de Pont lui inspirant plutôt de la pitié. Au moment où elle admet sa dette envers son sauveur Cyrus, ce dernier fait son entrée. La rougeur de la princesse intrigue l'amant qui souhaite en connaître les motifs. Mandane tente tout d'abord d'esquiver la réponse, puis une conversation galante s'engage progressivement entre les deux amants.

Mais pendant que Cyrus fut quelque temps occupé a donner divers ordres sur la marche des Troupes, et sur la route qu'il vouloit qu'on tinst en aprochant de Capadoce ; Mandane ayant apellé Martesie dans un Cabinet qui estoit à la Chambre où on l'avoit logée, se mit à luy parler de l'avanture qui luy venoit d'arriver. Sans mentir Martesie, luy dit-elle, je suis reservée à d'estranges choses : car enfin ne diroit-on pas que les Dieux ont entrepris de m'oster la consolation de pouvoir haïr tous ceux qui m'ont outragée, et de me priver du plaisir de m'en voir vanger ? En effet, poursuivit cette Princesse, si l'examine les choses passées, vous verrez que j'ay raison de parler comme je fais. Si je regarde le Roy d'Assirie, Mazare, et le Roy de Pont, comme des Princes qui m'ont enlevée, et qui ont causé tous les malheurs de ma vie, ne dois-je pas penser que les

   Page 5397 (page 327 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Dieux ne sçauroient trouver mauvais que je les haïsse, et que je m'en vange ? Cependant ces mesmes Dieux font que j'aprens des choses d'eux, capables d'amoindrir ma haine : et qui ne semblent pas me permettre de pouvoir innocemment souhaiter leur perte. Car que n'ay je point apris du desespoir et du repentir de Mazare, lors qu'il me croyoit morte ? que n'ay je point sçeu par Orcame, de la puissante et violente passion que le Roy d'Assirie a pour moy ? et que ne viens-je point d'aprendre par Menestée, de celle qu'a tousjours dans le coeur un Prince à qui je dois la vie, aussi bien que celle de Cyrus, et â qui je couste deux Royaumes ? En verité Martesie, adjousta t'elle, je ne pense pas qu'il soit jamais arrivé, que trois aussi Grands Princes que ceux que je nomme, se soient trouvez capables d'une aussi grande injustice que celle qu'ils ont euë en m'enlevant, et se soient trouvez en mesme temps aussi dignes de pitié. Ce que je trouve de plus admirable, reprit Martesie, et mesme de plus glorieux pour vous, c'est Madame qu'il n'y a pas un de ces Princes qui n'eust pu estre digne de vous posseder, s'il ne s'en fust pas rendu indigne par un injuste enlevement : et si les Dieux n'eussent pas fait naistre en leur Siecle, un Prince qui a plus de Grandes qualitez tout seul, qu'ils n'en ont tous trois ensemble, et de qui la respectueuse passion, ne vous a jamais donné aucun sujet de pleinte. Il est vray, reprit Mandane, que je serois fort ingrate, et par consequent fort injuste, si je n'avois pas pour Cyrus,

   Page 5398 (page 328 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toute l'estime, toute la reconnoissance, et toute l'amitié dont je suis capable : et si je ne m'estimois pas heureuse de regner sur le coeur d'un homme, que les Dieux ont jugé digne de regner sur toute l'Asie. Comme cette Princesse achevoit de prononcer ces paroles, Cyrus qui avoit achevé de donner ses ordres, entra au lieu où elle estoit : mais à peine le vit elle, qu'elle rougit comme si elle eust eu peur qu'il eust entendu ce qu'elle venoit de dire. De sorte que Cyrus s'en estant aperçeu, chercha à donner une cause à cét agreable incarnat, qui faisoit un si bel effet sur l'esclatante blancheur du beau teint de Mandane : car comme il n'est point d'actions indiffererentes en la Personne aimée, il eut quelque esmotion de celle qui paroissoit sur le Visage de la Princesse qu'il adoroit. Si bien que ne pouvant s'empescher de luy en dire quelque chose ; quoy que cette agreable rougeur qui vient de m'aparoistre, luy dit-il, semble donner un nouvel esclat à vostre beauté, je ne laisse pas Madame, d'en avoir quelque inquietude : par la crainte que j'ay de l'avoir causée, en vous interrompant mal à propos. Je pourrois peutestre si je le voulois, (reprit Mandane en soûriant, et en rougissant encore davantage) tomber d'accord de la moitié de ce que vous venez de dire, et vous l'advoüer mesme sans vous desobliger : mais comme l'injuste soubçon que vous avez eu de m'avoir interrompuë mal à propos, merite quelque punition, vous n'en sçaurez pas davantage. Si vous sçaviez Madame, repliqua

   Page 5399 (page 329 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus, quel suplice est celuy de ne sçavoir point ce qui se passe dans le coeur d'une Personne qu'on adore, quand on s'est mis dans la fantaisie de le sçavoir, vous trouveriez sans doute, que la punition que vous me donnez est plus grande que le crime dont vous m'accusez : car enfin il faut que je vous advouë ma foiblesse, en vous assurant qu'il est peu de chose que je ne fisse, pour sçavoir bien precisément ce qui vous a fait rougir. Je sçay bien, adjousta-t'il, que cette bizarre curiosité, est une de ces folies qu'on reproche à la passion qui me possede ; mais apres tout je la trouve bien fondée. En effet, poursuivit-il en soûriant, puis qu'il est permis à la Guerre d'avoir des Espions dans une Place qu'on veut prendre, il doit ce me semble bien aussi estre permis, de tascher d'en avoir dans un coeur qu'on veut conquester : et d'essayer de faire en sorte qu'il ne s'y passe rien dont on n'ait quelque connoissance. Comme on n'employe des Espions, reprit Mandane, que pour sçavoir ce qui se passe chez ses Ennemis, vous n'en avez point de besoin, pour sçavoir ce qui se passe dans mon coeur, puis que la Guerre n'est pas declarée entre nous. Quoy qu'il en soit Madame, reprit Cyrus, je puis vous assurer, qu'on a quelquesfois bien plus de curiosité de sçavoir ce que pense une Personne qu'on aime, que d'aprendre les desseins des Ennemis qu'on doit combatre, quelques redoutables qu'ils soient : et en mon particulier, j'aimerois mieux avoir un Espion bien fidelle dans

   Page 5400 (page 330 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vostre coeur, que d'en avoir plusieurs aupres du Roy d'Assirie, ny aupres du Roy de Pont, quand mesme ils seroient Maistres de Babilone, ou de Sardis, et qu'ils auroient des Troupes pour s'y deffendre. Ne pensez pourtant pas Madame, poursuivit-il, que cette curiosité ait nul panchant à la jalousie ; ny que je sois de ces Amans qui cherchent avec un foin estrange, ce qu'il ne veulent pas trouver : mais c'est Madame, puis qu'il vous le faut advoüer, qu'il y a une notable difference, entre un sentiment d'estime qu'on exprime par des paroles, quelques obligeantes qu'elles soient, et un de ces sentimens cachez, dont on se fait presques un secret à soy mesme, et que les autres ne sçavent jamais qu'en les devinant. Ne trouvez donc pas estrange Madame, si encore que je n'aye pas l'audace de penser, que vous pensiez rien à mon avantage, que vous ne me faciez l'honneur de me dire ; je ne laisse pas de desirer de pouvoir penetrer jusques dans le fonds de vostre coeur. Joint que dans la haute estime que j'ay pour vous, je suis persuadé qu'il s'y passe de si belles choses, que c'est desirer de voir toutes les vertus ensemble, que de souhaiter comme je fais de voir vostre coeur à descouvert, et d'y connoistre tous vos sentimens ; toutes vos pensées ; et mesme tous vos desirs. Pour satisfaire une partie de vostre curiosité (repliqua Mandane, afin de destourner cette conversation) je vous diray que je souhaiterois estrangement de sçavoir tout ce qu'a pensé Menestée, depuis dix-huit ans qu'il regarde le

   Page 5401 (page 331 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Tomberu de cette belle Personne qu'il aimoit, et qu'il a perduë. Ha Madame, s'escria Cyrus, en feignant de vouloir satisfaire ma curiosité, vous ne me dites rien de ce que je voudrois sçavoir ! Cependant, adjousta-t'il, ce n'est pas à moy â vous prescrire des Loix : c'est pourquoy puis que vous ne voulez pas que je penetre plus avant dans vostre ame, et que vous aimez mieux que je vous parle de Menestée que de vous, ny de moy, je vous diray que je n'ay pas beaucoup de peine à conçevoir ce qu'il pense depuis dix-huit ans, puis qu'il est vray que l'amour et la douleur jointes ensemble, sont deux sources inespuisables de pensées, s'il est permis de parler ainsi, pour exprimer cette multitude de sentimens, qui naissent en foule dans un esprit amoureux et affligé, et qui l'occupent obsolument tant que sa passion et sa douleur subsistent. Mais ce qui m'estonne, est qu'il ait pû vivre fi, long temps, apres avoir veû mourir la Personne qu'il aimoit : car enfin Madame, sans exagerer la douleur que j'eus à Sinope, lors que j'eus lieu de craindre que vous n'eussiez esté noyée ; je puis vous protester sans mensonge, que lors que je sçeus que vous estiez vivante, je n'avois pas encore un jour à vivre. Je vous suis bien redevable, repliqua Mandane, d'avoir eu une douleur si obligeante : quoy que je ne veüille pas croire qu'elle ait esté si violente que vous la representez, de peur d'avoir à me reprocher d'estre ingrate. Cependant (poursuivit elle sans luy donner loisir de

   Page 5402 (page 332 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'interrompre) je tombe d'accord aveque vous, que la plus sensible douleur de toutes les douleurs est celle de voir mourir ce qu'on aime : et je suis il fortement persuadée de cette verité, que toutes les fois que je m'imagine, qu'il faut d'une necessité absoluë, que j'aprenne un jour la mort des Personnes que j'aime, ou qu'ils aprennent la mienne, j'en deviens si melancolique, que je ne me connois plus. Ha Madame, s'escria Cyrus, quelle funeste Image faites vous passer de vostre esprit dans le mien ! je vous en demande pardon, luy repliqua-t'elle, et je pense mesme que vous estes obligé de me l'accorder : car puis que je ne puis songer sans douleur, qu'il faut que vous apreniez un jour ma mort, ou que j'aprenne la vostre, c'est ce me semble une marque d'amitié, qui merite que vous me pardonniez le mal que je vous ay fait de vous entretenir d'une chose si funeste. Ce que vous me dites est si obligeant, reprit Cyrus, que je devrois vous en rendre mille graces : mais apres tout Madame, je pense que je ne vous pardonneray d'aujourd'huy le mal que vous m'avez fait, en supposant que je puis aprendre vostre mort.

Arrivée de Thryteme
On annonce l'arrivée d'un Phocéen, dénommé Thryteme, accompagné de deux hommes. Cyrus est heureux d'apprendre qu'il est envoyé par Peranius, qu'il gratifie d'emblée du titre de prince de Phocée, malgré le droit du vainqueur qu'il pourrait exercer sur ses états. En entendant les propos de Cyrus, Thryteme se montre extrêmement satisfait et prétend ne plus rien avoir à lui demander. Cette réaction intrigue Cyrus et Mandane qui souhaitent connaître l'histoire de Peranius. Comme il s'agit d'une longue narration, Thryteme est invité à s'exécuter dès le soir, après s'être reposé.

A peine Cyrus eut il achevé de prononcer ces paroles, qu'Eucrate vint l'advertir qu'il y avoit un homme de qualité de Phocée, nommé Thryteme, que le Fils de Menestée avoit envoyé vers son Pere, qui demandoit à luy parler, et qui estoit arrivé un moment apres qu'il estoit sorty du Tombeau de la belle Egiptienne : adjoustant qu'il estoit accompagné de deux Etrangers,

   Page 5403 (page 333 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dont on ne connoissoit ny l'habillement ny le langage. Comme Mandane jugea bien que cét homme ne pouvoit avoir rien à dire à Cyrus, que sa presence pûst empescher de luy aprendre, elle pria ce Prince d'escouter Thryteme devant elle : de sorte que Cyrus ayant ordonné à Eucrate de le faire entrer, et Eucrate luy ayant obeï, Thryteme suivy de ces Estrangers qui l'accompagnoient, entra dans la Chambre de Mandane, qu'il salüa avec un profond respect, aussi bien que Cyrus : apres quoy luy ayant presenté une Lettre de celuy qui l'envoyoit, qui n'estoit que de creance, il prit la parole en ces termes. Seigneur, luy dit-il en Grec, je suis envoyé vers vous de la part d'un Prince, dont vous pouvez faire la bonne ou la mauvaise Fortune : mais comme il a eu le malheur d'estre engagé dans un Party qui vous estoit opposé, et d'estre contraint de conserver sa liberté, en abandonnant sa Partie à vos Armes victorieuses, et en ayant recours à la fuite ; je ne sçay Seigneur, si l'esperance qu'il a conçeuë de n'estre pas refusé, est bien fondée : mais tousjours sçay-je de certitude, que le Prince Menestée son Pere, à qui je viens de parler, est si charmé de vostre generosité, qu'il ne doute point du tout que je n'obtienue ce que j'ay à vous demander. Pour vous tesmoigner, repliqua Cyrus, que j'ay toutes les dispositions necessaires, à ne refuser rien à un Prince du merite de celuy qui vous envoye ; je ne veux pas me servir du droit des Vainqueurs, qui ne donnent plus à leurs ennemis

   Page 5404 (page 334 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vaincus, les noms des Païs qu'ils ont conquestez sur eux. Au contraire, quoy que Peranius n'ait jamais esté apellé Prince de Phocée, parce que celuy qui luy en a laissé le droit, n'a peri que depuis son esloignement, je veux l'appeller ainsi le premier : et vous prier aussi de ne le nommer pas autrement : car enfin apres les choses que le Prince Thrasybule m'a dites de sa vertu et de sa valeur, je ne puis me resoudre à le traiter moins favorablement que tant d'autres, qui ne le meritoient pas mieux que luy. Ha Seigneur, repliqua Thryteme, je n'ay plus rien à vous demander ! car puis que vous reconnoissez en presence de ces Estrangers, Peranius pour Prince, et pour Prince de Phocée, vous faites tout ce que j'avois ordre de vous suplier de faire : et vous le rendez le plus heureux Prince du monde, si toutesfois il est permis d'apeller ainsi, un homme qui n'a pas la gloire d'estre particulierement connu du plus Grand Prince de la Terre. Comme ce que Thryteme disoit, surprenoit esgallement Mandane et Cyrus, et qu'ils voyoient de la joye sur le visage d'un de ces Estrangers, qui accompagnoient Thryteme, et de la douleur dans les yeux de l'autre, ils eurent une fort grande curiosité de sçavoir la cause de cette avanture. De sorte que Mandane prenant la parole, et parlant aussi agreablement Grec, que si ç'eust esté sa Langue naturelle, elle demanda obligeamment à Thryteme, l'explication de ce qu'elle n'entendoit pas, et la veritable cause de son voyage. Cyrus adjousta à cette curiosité,

   Page 5405 (page 335 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celle de sçavoir où estoit le Prince de Phocée : le priant de luy dire encore tout ce qu'il avoit fait despuis qu'il avoit esté esleu Chef de cette Trouppe fugitive ; qui estoient ces Estrangers dont il ne connoissoit point l'Habillement ; quel interest ils pouvoient avoir à la condition du Prince de Phocée ; et comment il estoit possible que trois ou quatre paroles avantageuses qu'il venoit de dire en sa faveur, peussent le rendre heureux ? Ce que vous me demandez Seigneur, reprit Thryteme, n'est pas une chose que je puisse vous aprendre en peu de mots, nô plus que ce que la Princesse Mandane veut sçavoir : mais quand mesme vous auriez la bonté et le loisir d'escouter le recit d'une advanture aussi extraordinaire, qu'est celle du Prince de Phocée, (puis qu'il vous plaist que je luy donne son veritable nom) il faudroit encore Seigneur, que je vous demandasse auparavant une grace en mon particulier ; qui est celle de vouloir employer vos persuasions, et vostre authorité, à obliger le Prince Menestée de quitter le Tombeau qu'il habite, et de se laisser conduire à un lieu, où par les paroles que vous venez de dire, vous establissez une nouvelle Domination au Prince son Fils. Plus vous me parlez, repliqua Cyrus, moins je vous entends, et plus vous me donnez de curiosité c'est pourquoy, connoissant que la Princesse en a pour le moins autant que j'en ay, je vous declare que je ne vous accorderay rien, si vous ne m'accordez la grace de luy dire toute la vie du Prince qui vous envoye. Mais comme il ne seroit

   Page 5406 (page 336 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas juste, de vous obliger à faire peutestre une longue Narration sans vous estre reposé, je prie Eucrate d'avoir foin de vous, et de ceux qui vous accompagnent : et de vous ramener icy vers le soir, que la Princesse passera sans doute fort agreablement, si vous ne la refusez pas. Il importe tant au Prince qui m'envoye, repliqua Thryteme, que vous ne le refusiez point, que je le servirois mal, si je vous refusois de vous aprendre une advanture qui luy est infiniment glorieuse : c'est pourquoy Seigneur, je vous obeïray quand il vous plaira. Apres cela, Cyrus et Mandane luy ayant dit encore plusieurs choses obligeantes, il se retira, suivy des Estrangers qui l'accompagnoient ; qu'on voyoit bien qui entendoient parfaitement ce qu'on disoit, mais qu'on connoissoit bien aussi, qui ne sçavoient pas assez le Grec, pour l'oser parler devant un Prince et une Princesse, qui le parloient si admirablement.

Conversation au sujet des étrangers
Lorsque Thryteme et ses compagnons quittent l'assemblée, la singularité des vêtements de ces derniers suscite de nombreuses réactions. Comme on ne parvient pas à identifier leur provenance, on raille Cyrus en lui rappelant qu'il n'a pas encore conquis la terre entière. De son côté, Doralise ne peut s'empêcher de se moquer agréablement de ces étrangers. Ses propos font rire la compagnie, mais bientôt Mandane la dispute en l'invitant à davantage d'équité. Un habillement bizarre ne signifie pas un manque de valeur. Par ailleurs, on peut conjecturer que les vêtements de Doralise intriguent également ces étrangers. Après une vive conversation, tout le monde s'accorde à tolérer les différences propres aux étrangers. Le soir, après le repas, devant la compagnie réunie dans la chambre de Mandane, Cyrus invite Thryteme à conter l'histoire de Peranius.

Comme Thryteme fut sorty de la Chambre de Mandane, Mazare, Myrsile, Artamas, Andramite, et plusieurs autres y entrerent : qui ne pouvant assez s'estonner de la nouveauté de l'Habillement de ces Estrangers qu'ils avoient rencontrez, demanderent à Cyrus d'où ils estoient ? Pour moy (dit Artamas, apres que Cyrus eut respondu qu'il ne le sçavoit pas encore) je pensois qu'il faudroit que vostre valeur mist bien tost des bornes à vos Conquestes, parce qu'elle ne trouveroit plus rien à conquerir : mais à ce que je voy, il y a encore des Peuples que le vainqueur de l'Asie ne connoist

   Page 5407 (page 337 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas. Comme nous n'avons combatu, reprit modestement Cyrus, que pour la liberté de la Princesse, nous avons mis des bornes à nos Conquestes en la delivrant : si ce n'estoit, adjousta-t'il galamment, qu'il luy prist fantaisie d'obliger tant de braves Gens qui l'ont delivrée, à faire rendre justice à son merite, en la faisant Reine de toute la Terre : ou qu'elle voulust seulement se faire de nouveaux Sujets, de ces Estrangers que nous ne connoissons pas, et que vous venez de voir. Je vous assure, repliqua Mandane, que quoy que je vous croye digne d'estre Maistre de tout le Monde, et que je vous croye mesme capable de le conquerir ; vostre vie et celle de tant de Grands Princes qui vous ont aidé à vaincre, m'est si chere, que si vous ne faites jamais la Guerre que pour satisfaire mon ambition, vous serez tousjours en paix. Pendant que Mandane parloit ainsi, Doralise et Pherenice, qui avoient joint Martesie, et qui parloient à Andramite en un coin de la Chambre qui n'estoit pas grande, entendoient ce que disoient Cyrus et Mandane : de sorte que Doralise qui trouvoit je ne sçay quoy de Barbare, à l'air de ces Estrangers dont on parloit, se mit à dire à Andramite, qui s'estoit aproché d'elle, que la Princesse avoit raison, de ne vouloir pas de pareils Sujets. En suitte de quoy, elle se mit à despeindre si plaisamment, l'air, la mine, la reverence, et l'Habillement de ces deux Hommes ; que quoy qu'il y eust quelque injustice à l'agreable raillerie qu'elle en faisoit, ceux qui l'entendoient

   Page 5408 (page 338 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne laissoient pas d'y prendre un fort grand plaisir : si bien que Martesie, Pherenice, et Andramite, en rioient de fort bon coeur : Mais ce qu'il y eut de rare en cette rencontre, fut que Mandane qui avoit l'esprit merveilleusement penetrant, devina la verité : et s'imagina en effet que Doralise avoit trouvé matiere de se divertir, en voyant ces Estrangers, quoy qu'ils fussent magnifiques, et mesme bien faits. C'est pourquoy voulant donner une marque de sa bonté, et trouver un sujet de conversation qui la desgageast des loüanges qu'on avoit commencé de luy donner ; elle dit ce qu'elle pensoit à Cyrus et à Myrsile : qui estant toûjours bien aise d'avoir occasion d'ouïr parler Doralise, suplia la Princesse en soûriant, de la vouloir corriger d'une partie de ses injustices. De sorte que Mandane voulant accorder à Myrsile ce qu'il luy demandoit, fit aprocher Doralise : et luy adressant la parole, n'est-il pas vray, luy dit elle, que ce qui faisoit rire Pherenice, Martesie, et Andramite, lors que vous leur parliez, estoit que vous leur faisiez une Peinture plaisante de ces Estrangers qui viennent de sortir d'icy ? Je vous assure Madame, reprit elle, que je ne merite pas grande loüange, d'avoir si facilement excité la joye dans leur esprit : puis que ces Estrangers sont si plaisans à voir, qu'il ne faut que s'en souvenir pour avoir envie de rire. Sans mentir, repliqua Mandane, vous estes une malicieuse Personne : car enfin comme me ils n'ont point parlé ; qu'ils sont magnifiques

   Page 5409 (page 339 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils sont mesme assez bienfaits ; vous ne leur pouvez reprocher que la forme de leur Habillement, et je ne sçay quel air qui est different de celuy des Gens que vous voyez tous les jours. De sorte, que comme ils vous trouvent sans doute aussi differente des Dames qu'ils ont accoustmé de voir, que vous les trouvez differens des hommes que vous voyez, il peut estre que toute aimable que nous estes, ils pensent de vous ce que vous pensez d'eux. Je vous assure Madame, repliqua-t'elle en riant, que si je les divertis autant qu'ils me divertissent, nous nous avons beaucoup d'obligation l'un à l'autre, de nous faire passer le temps si agreablement. Ha Doralise, s'escria Cyrus en soûriant, vous me faites la plus grande frayeur du monde, de parler comme vous parlez ! en effet, poursuivit-il, comme je suis nay en Perse, et que vous estes née à Sardis, je puis dire que ces Estrangers ne vous ont pas deû paroistre plus Estrangers que moy, la premiere fois que vous m'avez veû : c'est pourquoy je vous conjure de me dire serieusement, combien il y a que vos yeux sont acoustumez à me voir. Ha Seigneur (reprit elle, avec cette vivacité d'esprit qui luy estoit si naturelle) les Conquerans comme vous, ne sont Estrangers en nulle part : et je pense pouvoir dire, qu'apres avoir assujetty tant de Royaumes, vous n'estes pas plus de Persepolis, que de Babilone, de Sardis, d'Ecbatane, d'Artaxate, de Suse, de Themiscire, et de Cumes : et qu'ainsi je croy pouvoir assurer, que vous estes du Païs de tout le monde,

   Page 5410 (page 340 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais que tout le monde n'est pas du vostre. Quoy que vous vous soyez tirée avec beaucoup d'esprit d'un pas assez difficile, reprit Mandane en soûriant : je ne laisse pas d'entreprendre de vous persuader, que c'est n'avoir pas assez de bonté, que de manquer d'indulgence pour les Estrangers : car quoy que je voulusse, si je suivois mon inclination, qu'on excusast toutes sortes de Personnes ; neantmoins pour ne rendre pas inutile, cette agreable Critique qui vous fait remarquer si judicieusement, et si finement, les plus petits deffauts d'autruy ; je vous abandonne tous les Gens de vostre Patrie, et de vostre connoissance. Mais pour ces Estrangers qui vous ont tant fait rire, je les prends en ma protection : et je vous declare de plus, que s'il vient des Ethiopiens, des Indiens, ou des Scithes à Ecbatane, quand nous y serons, je les deffendray contre vous, avec une fermeté estrange : car je vous advouë que je ne puis souffrir cette espece d'injustice, quoy qu'elle soit presque universelle. Mais Madame, reprit Doralise, souffrez s'il vous plaist, avec tout le respect que je vous dois, que je tasche de me justifier, en examinant un peu la chose en elle mesme. Je le veux bien, dit Mandane, estant bien assurée que quelque esprit que vous ayez, vous aurez peine à prouver qu'il n'y ait pas quelque inhumanité à railler d'un Etranger, seulement parce qu'il est estranger. Pour moy ; dit Cyrus, je suis de l'opinion de la Princesse : cette opinion est si equitable, adjousta Mazare,

   Page 5411 (page 341 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il ne semble pas qu'on en puisse avoir d'autre. Si je parlois fins interest, dit alors le Prince Myrsile en regardant Mazare, je dirois sans doute comme vous, que la Princesse a raison : mais comme je ne suis pas Estranger à Doralise, je craindrois si fort, que si on l'obligeoit à faire la Paix avec les Estrangers, elle ne me declarast la Guerre, que je n'ose me declarer contre elle en cette occasion. Pour moy, adjousta Artamas, qui ay une raison contraire à la vostre, puis que je ne suis pas du Païs de Doralise, il faudroit tousjours que je me rangeasse par interest du Party de la Princesse, quand mesme la raison n'en seroit pas ; jugez donc ce que je dois faire, puis que son Party est celuy de la Justice et de la bonté. A ce que je voy, reprit Doralise sans s'estonner, vous m'avez mise en estat, de ne pouvoir manquer de sortir de cette dispute avec honneur : car il y a tant de Gens illustres contre moy, que si je suis vaincuë, je le seray sans honte ; et si je ne le suis pas, j'auray plus de gloire que personne n'en a jamais eu, puis que personne n'a jamais vaincu quelques-uns de ceux que j'auray surmontez. Mais encore, dit Mandane, que pouvez vous dire pour excuser l'injustice dont je vous accuse ? car enfin n'est-il pas vray que celuy qui est né à Athenes, ne peut pas estre né à Babilone ? et n'est-il pas vray encore, que non seulement chaque Nation, et chaque Royaume, a ses coustumes particulieres, mais que mesme chaque Province, et chaque Ville, a ses bien-seances

   Page 5412 (page 342 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

differentes ? soit pour les habillemens pour les ceremoniez ; pour les civilitez ; pour la grace du corps ; et pour toutes ce petites choses exterieures qui frapent les yeux, et qui ne tiennent point du tout, ny à l'ame, ny à l'esprit. Je l'advouë Madame, repliqua Doraise, mais j'advouë en mesme temps, que c'est cette difference, qui par sa nouveauté, et par sa bizarrerie, me surprend, et me divertit, sans que pour cela je face injustice à cét Estranger qui sert à mon divertissement : puis que je luy donne la mesme liberté que je prends, et que sans me soucier de ce qu'il pense de moy, je pensez de luy ce que je veux. Mais vous n'en pensez pas equitablement, reprit Mandane, si vous le blasmez de ce qu'il est aussi bien habillé à la mode de son Païs, que vous l'estes à celle du vostre, quoy qu'elle ne vous plaise pas. Je ne l'en blasme pas aussi en son particulier, repliqua Doralise, mais je blasme toute sa Nation en general : vous estes encore plus injuste que je ne pensois, reprit Cyrus en riant, de railler de trois ou quatre cens mille hommes â la fois, parce qu'il y en a un ou deux qui ne vous plaisent point. De plus, adjousta Mandane, n'est-ce pas estre déraisonnable, de vouloir qu'un Egiptien soit Persan, lors qu'il sera à Persepolis ; qu'un Persan soit Egiptien quand il sera à Memphis ; et que se changeant de Ville en Ville, il face ce qu'on dit que fait cét Animal qui prend toutes les couleurs sur quoy il passe ? car Doralise, il faut sans doute que vous veüeilliez que

   Page 5413 (page 343 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cela soit ainsi. Ce que je veux Madame, reprit-elle, est qu'un Estranger se conforme en effet autant qu'il peut, aux coustumes des Païs où il est : et qu'il ne surprenne pas les yeux par ces habillemens bizarres, où l'on n'est point accoustumé, si ce n'est en quelque magnifique Entrée, où il soit meslé dans une grande Troupe. Je veux encore qu'il parle peu, s'il n'est assuré de parler bien : je veux de plus qu'il se contente de paroistre liberal, et magnifique, sans pretendre de passer pour poly, ny pour Galant : puis qu'il est vray que la politesse, et la galanterie, sont des choses de mode et d'usage, et qui ont leur bien-seance particuliere en chaque Nation, dont un Estranger n'est guere souvent capable hors de son Païs. Mais outre ce que je viens de dire, je veux plus que toutes choses, qu'il me laisse la liberté de rire innocemment de tout ce qu'il pourra faire, ou dire, qui choquera mes yeux, mon imagination, ou mon esprit. Car enfin Madame, je puis vous assurer, que quand il ne me la laisseroit point, je ne laisserois pas de la prendre : et je le ferois d'autant plustost, que je le ferois sans l'offencer : estant certain qu'il y a une notable difference, entre la raillerie qu'on fait d'un homme de son Païs, et celle qu'on fait d'un Estranger, pourveû qu'on ne raille de luy, que de ces sortes de choses, qui sont particulieres à sa Nation : puis qu'il est vray que la premiere a presques tousjours de la malice, et qu'il n'arrive presques jamais, qu'on estime beaucoup ceux qui nous donnent souvent sujet de nous

   Page 5414 (page 344 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

divertir à leur despens. Mais pour l'autre, Madame, je vous proteste que cela ne destruit point du tout dans mon esprit, les Estrangers qui me donnent sujet de rire : car encore que ces deux Hommes que j'ay veûs aujourd'huy, m'ayent fort divertie, je ne laisse pas de croire qu'ils peuvent estre fort honnestes Gens, et mesme fort Galans en leur Païs : ainsi n'attaquant ny leur esprit, n'y leur probité, ny leur courage, il ne me semble pas que je sois aussi criminelle que vous me le faites. En effet Madame, poursuivit-elle, si on examine bien, de quelle nature est le rire qui me surprend en ces occasions, on trouvera qu'il n'est pas si malicieux que celuy dont presque tout le monde se trouve capable, lors qu'à quelque Course de chevaux, on voit quelquesfois le cheval du meilleur de ses Amis, broncher lourdement, et le renverser par terre : car enfin, il y a bien plus de malignité à rire de ces sortes de choses, qui font tres souvent un grand mal, et un grand despit à ceux à qui elles arrivent, que de se divertir comme je fais, d'un Habillement bizarre ; d'une reverence contrainte ; ou d'un mot mal prononcé. Cependant vous sçavez Madame, avec quelle inhumanité on rit de semblables accidens : et je ne sçay si toute sage et toute pitoyable que vous estes, vous n'en avez jamais eu d'envie en pareille rencontre. Doralise dit cela d'une maniere si plaisante, que Mandane et tous ceux qui estoient aupres d'elle, ne purent s'empescher d'en rire : et d'advoüer en mesme temps qu'elle

   Page 5415 (page 345 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

meritoit qu'on luy abandonnast non seulement tous les Estrangers, mais tous ceux qu'elle connoissoit : et pour vous tesmoigner, luy dit Cyrus, que je pense ce que je dis, je vous donne droit de me reprendre de tout ce qu'il vous plaira, et de vous divertir à mes despens, quand vous en trouverez l'occasion. Si je ne me devois jamais divertir, reprit elle, que lors que vous m'en donneriez sujet, je n'aurois qu'à me preparer à m'ennuyer toute ma vie : mais Seigneur, adjousta-t'elle en riant, puis que vous avez la bonté de m'abandonner ces deux Estrangers, je n'en veux pas davantage, pour ne m'ennuyer de huit jours. Apres cela toute la Compagnie tomba pourtant d'accord, qu'il y avoit beaucoup d'injustice, à n'avoir pas beaucoup d'indulgence pour les Estrangers ; et à faire passer quelquesfois les bien-seances de leurs Païs pour des incivilitez, ou pour des marques de deffaut d'esprit : concluant tout d'une voix, que puis qu'on pouvoit estre fort peu honneste homme, quoy qu'on fust admirablement habille ; qu'on fist bien la reverence à la mode de son Païs ; et qu'on eust l'accent de la Cour extrémement pur ; il pourroit estre aussi qu'un Estranger qui n'auroit rien de toutes ces petites choses, qui ne changent ny le coeur, ny l'esprit, ne laisseroit pas de pouvoir meriter beaucoup d'estime, et beaucoup de loüange, quoy que son habillement parust bizarre ; que se reverence fust contrainte ; et que son accent fust mauvais ; et qu'ainsi il faloit tousjours faire grace aux

   Page 5416 (page 346 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Estrangers, de tout ce qu'ils ne pouvoient pas aquerir facilement : et se donner la peine de chercher dans leur esprit, et dans leur ame, leurs bonnes qualitez, ou leurs deffauts, pour en pouvoir juger avec equité. En suitte de quoy, la conversation ayant changé d'objet, et estant encore arrivé beaucoup de monde, elle dura jusques à l'heure du souper, que toute cette foule de Princes, et d'honnestes Gens suivirent Cyrus, qui laissa la Princesse Mandane dans la liberté de manger en particulier. Mais à peine ce Prince sçeut-il qu'elle estoit hors de Table, que prenant Thryteme, qu'il avoit fait souper aveque luy, aussi bien que les Estrangers qui l'avoient accompagné, il le somma de sa promesse, et le mena à l'Apartement de Mandane : laissant ceux qui estoient venus aveque luy en la compagnie d'Eucrate, parce que Thryteme fit connoistre à Cyrus qu'il avoit beaucoup de choses à dire, qu'il seroit bien aise qu'un de ces deux Estrangers n'entendist pas : apres quoy allant à l'Apartement de Mandane, ils la trouverent qui les attendoit, avec toute la curiosité necessaire, pour donner de l'attention au recit que Thryteme luy devoit faire, et avec beaucoup de disposition à croire qu'il la satisferoit agreablement. Comme Cyrus sçavoit bien qu'on n'aime pas trop à faire une longue narration devant beaucoup de monde, il n'avoit mené personne chez Mandane : de sorte qu'à la reserve de Doralise, de Martesie, et d'Anaxaris, qui furent soufferts dans la Chambre de cette

   Page 5417 (page 347 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse, il n'y eut que Mandane, et Cyrus, qui entendissent le recit que leur fit Thryteme ; qu'il commença en ces termes, aussi tost que les premiers Complimens furent faits, et que chacun eut pris sa place.


Histoire de Péranius et de Cléonisbe : émigration des Phocéens
Thryteme commence l'histoire de Peranius, originaire de Phocée, en soulignant la vaillance du héros. Il rapporte un épisode exemplaire : durant la guerre opposant les Atheniens aux Megariens, Peranius, bien qu'extrêmement jeune encore, a fait preuve d'un courage remarquable. Son tempérament belliqueux l'amène ensuite à s'engager dans le parti de son oncle Alexidesmes pour obtenir le gouvernement de la ville de Phocée. Mais c'est le parti adverse, celui de Thrasibule, dont les revendications sont plus légitimes que celles d'Alexidesmes, qui est victorieux. Peranius décide alors d'abandonner la ville avec une partie du peuple. Ayant pris la mer, ils arrivent, après de multiples pérégrinations, en vue d'une terre inconnue. Une barque vient à leur rencontre. Les indigènes présentent un aspect curieux et parlent une langue inconnue.
Le tempérament militaire de Peranius
Parmi de nombreuses qualités, Peranius, descendant du fondateur de la ville de Phocée, démontre, depuis sa plus tendre enfance, une forte inclination à faire la guerre. Son père a pourvu à son éducation en l'envoyant à Athenes. De l'âge de quinze ans à celui de vingt-quatre, il passe l'essentiel de son temps à la guerre. Parmi de nombreuses qualités, Peranius, descendant du fondateur de la ville de Phocée, démontre, depuis sa plus tendre enfance, une forte inclination à faire la guerre. Son père a pourvu à son éducation en l'envoyant à Athenes. De l'âge de quinze ans à celui de vingt-quatre, il passe l'essentiel de son temps à la guerre.

HISTOIRE DE PERANIUS PRINCE DE PHOCEE, ET DE LA PRINCESSE CLEONIBE

Comme il importe extrémement au Prince dont j'ay à vous entretenir, que vous connoissiez aussi parfaitement ses bonnes qualitez que sa vie, je vous demande la permission, Madame, aussi bien qu'à l'invincible Prince qui m'escoute, de vous faire connoistre celuy dont vous voulez sçavoir les avantures. Car puis que pour son interest, et pour sa gloire, je me suis resolu à vous raconter une partie de ses glorieuses actions, il faut que je trahisse une de ses vertus, pour vous faire paroistre toutes les autres : et que sans me souvenir de sa modestie, je vous parle de son Grand coeur ; de son esprit ; de sa generosité ; de sa probité ; et de toutes les autres qualitez esclatantes de son ame et de sa personne. Je vous diray donc Madame, puis que vostre silence semble m'accorder ce que je vous demande, que le Prince de Phocée, est veritablement digne d'estre descendu de cét illustre Grec, qui formant une Colonie des plus braves Gens de la

   Page 5418 (page 348 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Phocide, passa en Asie ; et y fonda la Ville de Phocée, dont tous ses descendans ont jouï paisiblement, et aveque gloire, jusques à ce que les Armes victorieuses de Cyrus l'ayant assujettie, et en ayant chassé un Prince, Oncle de celuy dont je parle, dont l'injuste violence l'avoit rendu indigne d'avoir un tel Neveu. Mais Madame, sans chercher parmy le Phocences, de quoy loüer l'illustre Prince dont j'ay à vous raconter la vie, il faut que je vous aprenne qu'il est nay avec toutes les inclinations Grandes, et nobles ; et que je ne croy pas que la Grece, qui a donné tant de Grands hommes au monde, en ait eu un dont le coeur ait esté plus heroïque. Comme il est né d'un Pere, qui a d'excellentes qualitez, il eut un soin extréme de l'education de son Fils : de sorte que ne se contentant pas de celle qu'il eust pû luy faire donner à Phocée, il voulut qu'il allast à Athenes, pour y aprendre toutes les choses necessaires à un homme de sa condition ; et à un homme encore dont l'inclination guerriere, sembloit dés sa plus tendre enfance, le devoir porter à de Grandes choses : et il le voulut d'autant plustost, que ne voulant pas quitter son Tombeau, qu'il a choisi pour sa demeure, il aima mieux qu'il fust à Athenes qu'à Phocée. Ce fut donc là, Madame, qu'il reçeut tous les enseignemens dont son âge le rendoit capable : il ne voulut pas toutesfois aprendre l'Art Militaire, devant que de le mettre en usage : car il soustint tousjours que la Guerre estoit une chose dont il faloit aprendre les regles

   Page 5419 (page 349 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en les pratiquant, et non pas par de simples preceptes ; et en effet il fut à la Guerre â quinze ans, et il s'y signa la si hautement, que sa reputation donna de la jalousie aux plus braves, en un temps où il sembloit ne devoir estre connu que de ses Maistres. Je ne m'amuseray point Madame, à vous dire exactement tout ce qu'il fit aux diverses Guerres où il se trouva de puis l'âge de quinze ans, jusques à vingt-quatre : car outre que cela n'est pas necessaire, il pourroit encore arriver, que je vous obligerois à douter de mes paroles, par la multitude des actions heroiques que ce Prince a faites. Mais aussi ne puis-je me resoudre de faire comme ceux qui loüant en general, donnent lieu de soubçonner, que c'est qu'ils n'ont rien de particulier à dire : de sorte que pour prendre un milieu entre ces deux extremitez, et vous faire connoistre l'inclination guerriere du Prince de Phocée, dés sa plus grande jeunesse il faut que je vous die comment il fit sa premiere Campagne, afin que vous puissiez juger de là quel est son courage. Je vous diray donc Madame, qu'estant à Athenes, et estant en sa quinziesme année, les Atheniens en general estant las de cette longue et facheuse Guerre, qu'ils avoient contre les Megariens, pour la possession de Salamine, firent un Edit, par le quel il deffendirent à tous ceux qui avoient voix au Conseil des affaires publiques, de proposer seulement de continuer cette Guerre : si bien que Solon, dont je sçay Madame, que le nom et le merite ne vous

   Page 5420 (page 350 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sont pas inconnus, ayant une colere estrange, de voir qu'on abandonnoit une Guerre si importante, d'une maniere si honteuse, chercha avec un foin extréme les moyens d'enfreindre l'Edit qu'on avoit fait, sans s'exposer à faire perdre à sa Patrie l'assistance qu'elle pouvoit attendre de luy mais il l'auroit cherchée inutilement, si le Grand coeur du jeune Prince de Phocée, ne luy en eust fourny les moyens. Vous sçaurez donc Madame, que comme il luy estoit fort recommandé par Menestée qui le connoissoit, et qui luy escrivoit souvent, le Prince de Phocée le voyoit presques tous les jours, et estoit aussi Amy particulier de Pisistrate. De sorte que s'estant un jour trouvé chez Selon, comme on parloit de cét Edit qui deffendoit de proposer de continuer la Guerre ; ce jeune Prince en parut si affligé, que Solon prenant garde à cette heroïque tristesse, l'en estima davantage, principalement quand apres luy en avoir demande la cause, il entendit la responce qu'il luy fit. Car comme Solon luy demanda precisément, pourquoy il estoit fâché de cette deffence ? quoy Seigneur, repliqua-t'il, vous ne comprenez pas la raison qui fait que je ne puis aprendre sans colere, qu'on abandonne une entreprise de cette nature d'une maniere si lasche, qu'il semble que ce mesme Edit qui deffend de proposer de continuer la Guerre, deffende aussi d'estre vaillant ! En effet, poursuivit-il, si les Atheniens abandonnent une Guerre juste, parce qu'on ne la peut faire sans peril, à quoy leur servira la valeur ?

   Page 5421 (page 351 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pour moy, adjousta-t'il, si cét Edit est observé, j'aime mieux m'en retourner à Phocée, de peur qu'on ne m'envelope avec cette multitude d'hommes de peu de coeur, que je voy qui se resolvent à l'endurer : ce n'est pas, poursuivit-il, que je ne connoisse pourtant beaucoup de jeunes Gens qui en murmurent en secret aussi bien. De sorte, seprit Solon, que si quelqu'un estoit assez hardy pour proposer la continuation de cette Guerre au Peuple d'Athenes, vous le suivriez volontiers ? N'en doutez nullement, repliqua-t'il, et je suis mesme bi ? asseuré que Pisistrate le suivroit aussi, que nous le ferions bien tost suivre par la plus grande partie de tous les Braves de la Ville. Solon entendant parler le jeune Peranius de cette sorte, loüa hautement son courage : et sans luy dire precisément son dessein, à cause qu'il le croyoit trop jeune pour le luy confier, il se contenta de donner de grands Eloges à sa generosité : luy disant en suitte beaucoup de raisons, qui faisoient voir que cét Edit estoit honteux, et desavantageux aux Atheniens ; ne doutant nullement qu'il ne les redist apres à tous ceux à qui il parleroit de la chose. Et en effet ce Prince seconda si bien l'intention de Solon, qu'en trois jours Pisistrate et luy, mirent une disposition à la revolte dans toute la jeunesse de la Ville ; si on ne revoquoit cét Edit, qui alloit rendre leur valeur oisive. Si bien que Selon aprenant que les choses estoient en l'estat qu'il les souhaitoit, se resolut de se servir de cette invention, qui a tant donné d'estonnement à toute

   Page 5422 (page 352 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Grece : en voyant que cét homme qui est reputé souverainement sage, eut recours à la folie, pour faire reüssir ce qu'il projettoit. Mais apres tout, ce dessein qui eust passé pour une extravageance, s'il eust mal reüssi, passa pour une invention admirable, parce qu'il reüssit bien : mais comme je ne doute pas Madame, que vous n'ayez sçeu cette action de Solon ; je ne vous la particulariseray point : et je vous diray seulement en deux mots, qu'ayant conpose des Vers propres à exciter toute la jeunesse à demander qu'il continuast la Guerre contre les Megariens, il feignit d'avoir perdu la raison, et fut dans la grande Place d'Athenes, où il sçavoit que Pisistrate et le Prince de Phocée se promenoient avec grand nombre de leurs Amis. Dés qu'il y fut, il monta sur un Quarré de Pierre, relevé de trois Marches, où les Crieurs publics avoient accoustumé de se mettre, pour annoncer au Peuple les ordres qu'il devoit garder. Mais à peine eut-il commencé de reciter ces Vers qu'il avoit composez, pour inspirer le desir de la Guerre, que Pisistrate, et le Prince de Phocée battant des mains ; aprouvant tout ce qu'il disoit ; et le faisant aprouver aux autres ; furent apres dans toutes les Ruës, et dans toutes les Places, criant qu'il faloit faire revoquer cét Edit, si honteux à la gloire des Atheniens, et si contraire au bien public. Et en effet ils parlerent avec tant d'efficace, qu'en moins de deux heures tout ce qu'il y avoit de jeunes Gens dans Athenes, soit qu'ils fussent braves, ou qu'ils ne le fussent pas, se joignirent

   Page 5423 (page 353 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à eux ; n'y en ayant aucun qui pûst avoir la hardiesse de ne les suivre point, tant ils parloient avec vehemence, et avec authorité, tous jeunes qu'ils estoient. De sorte Madame, qu'il falut de necessité revoquer l'Edit pour apaiser ce tumulte, et recommencer la Guerre : ainsi je pense pouvoir dire, que Solon, Pisistrate, et Peranius la firent.

La guerre contre les Megariens
Thryteme raconte en particulier un épisode : avec l'aide de Solon et de Pisistrate, Peranius est parvenu à soulever la jeunesse athénienne afin d'obtenir la révocation d'un édit honteux, mettant fin à une guerre glorieuse contre les Megariens. Thryteme évoque ensuite une ruse de Solon destinée à remporter au plus vite la guerre contre les Megariens. Le sage fait en sorte que les ennemis attaquent un temple dédié à Venus où les dames de qualité d'Athenes ont l'habitude de se rendre. Entre temps il a posté sur place des troupes de soldats, déguisés en femmes. Les Megariens, pris au piège, sont rapidement défaits par les Athéniens, placés sous les ordres de Peranius. La victoire se solde par la prise des vaisseaux ennemis et de la ville de Salamine.

Cependant le dessein de Solon ayant si bien reüssi, il redevint Sage dés le lendemain : et fut si bien reconnu pour tel, qu'on luy donna la conduite de cette Guerre, où le jeune Prince de Phocée le suivit, et fit des choses prodigieuses. Mais comme Solon sçeut que les riches d'Athenes murmuroient encore de la despence qu'il faloit faire pour continuer cette Guerre, il chercha un moyen de l'accourcir, par une ruse où le Prince de Phocée se signala hautement aussi bien que Pisistrate. Il s'en alla donc par Mer à un celebre Temple de Venus, où il sçavoit qu'il avoit accoustumé d'aller beaucoup de Femmes de qualité d'Athenes : de sorte que choisissant un homme adroit et fidelle, il l'envoya vers les Megariens, qui n'estoient pas loin de là, avec ordre de faire semblant d'estre traistre, et de leur offrir de leur faire prendre toutes les Femmes de qualité d'Athenes, en les assurant qu'elles estoient à ce Temple de Venus, où ils les surprendroient facilement : et en effet la chose s'executa ainsi : car les Megariens creurent cét homme, et vinrent avec un Vaisseau plein de Gens de Guerre, au lieu qu'on leur avoit marqué. Cependant Solon pour tronper

   Page 5424 (page 354 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ceux qui devoient venir, fit diligemment retirer les Dames qui estoient en ce lieu là : et faisant habiller en Femmes, tout ce qu'il y avoit de jeunes Gens parmy les Braves qu'il avoit amenez ; le Prince de Phocée fut de ce nombre : car estant aussi jeune qu'il estoit, et aussi vaillant qu'on pouvoit l'estre, il estoit tel qu'il le faloit pour une semblable expedition. De sorte que se mettant à la teste de toutes ces pretenduës Dames, qui avoient toutes des Espées cachées sous de grands Manteaux volans, qu'elles portoient par dessus leurs Robes, il fut suivant les ordres de Solon le long du Rivage, faisant semblant de se promener, en attendant que l'heure du Sacrifice fust venue, comme c'estoit la coustume de celles qui arrivoient trop tost. Ainsi lors que les Megariens les virent, ils vinrent à Voiles et à Rames, aborder au lieu où ils croyoient voir tant de Dames de qualité : en suitte de quoy sautant diligemment à Terre, ils se mirent en devoir d'aller enlever celles qu'ils voyoient, ou qu'ils croyoient voir, pensant bien apres cela, qu'il faudroit que les Atheniens traittassent avec eux, et fissent la Paix, pour empescher leurs Femmes d'estre leurs Esclaves. Mais ils furent bien estonnez, lors que le Prince de Phocée, qui fut le premier attaqué, voyant qu'on alloit à luy, jetta ce grand Manteau qui cachoit son Espée ; et que se desgageant du Voille qu'il avoit sur la teste, de peur qu'il ne l'embarassast, il se mit en posture de se deffendre. Cette estrange Metamorphose, qui se fit en un instant,

   Page 5425 (page 355 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les surprit terriblement : car comme il estoit tres beau en ce temps là, on peut dire qu'en un moment Venus se changea en Mars. Cependant ce changement ne fut pas particulier au Prince de Phocée : car en un instant tous ceux qui le suivoient ayant à son exemple fait la mesme chose, les Megariens furent estrangement espouvantez, de se voir de si redoutables ennemis à combatre, apres avoir creû n'avoir rien à faire qu'à enlever des Dames. Aussi voulurent-ils tascher de regagner leur Vaisseau : mais le Prince de Phocée secondé de Pisistrate s'estant mis entre la Mer et eux, ils les passererent presques tous au fil de l'Espée : en suitte de quoy s'emparant de leur Vaisseau, ils s'en servirent à faire une seconde tromperie, qui leur reüssit aussi bien que la premiere. Ayant donc fait embarquer tous leurs Soldats, et attaché le peu qui restoit des ennemis, ils furent vers Salamine, comme s'ils eussent esté Megariens, et qu'ils y eussent conduit ces pretenduës Dames Atheniennes, qu'ils avoient eu dessein d'enlever : si bien que les Habitans de l'Isle ne faisant nulle difficulté de les laisser aborder, et se preparant au contraire à recevoir ceux qui estoient dans ce Vaisseau, comme des Gens qui venoient de leur rendre un grand service ; ils furent bien surpris de voir qu'ils avoient laissé aborder leurs ennemis : et plus surpris encode remarquer avec quelle prodigieuse valeur le jeune Prince de Phocée les attaqua. Aussi l'espouvante fut-elle si grande dans cette Isle, que

   Page 5426 (page 356 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Solon estant arrivé dans un Vaisseau peu de temps apres, acheva de porter la frayeur parmy ce Peuple : qui croyant que ce Vaisseau seroit suivy d'une grande Flotte, s'espouvanta à un tel point, que Pisistrate, et le Prince de Phocée, s'emparerent de l'Isle avec beaucoup de facilité, et retournerent à Athenes avec beaucoup d'honneur, aussi bien que Solon ; de qui la sage folie, fut heureusement couronnée par leur valeur, et par sa conduite.

Portrait de Peranius
Perianius est aussi vaillant sur terre que sur mer. Bien que la guerre lui ait quelque peu ôté la beauté de sa jeunesse, il est bien fait et arbore une mine haute. Goûtant autant la conversation des dames que la gloire, il s'abstient de parler de guerre en situation mondaine. Il est aussi ardent en amitié qu'impétueux en amour. Pour le reste, il se montre toujours extrêmement mesuré.

Voila donc Madame, quelle fut la premiere Campagne de Peranius : depuis cela il a fait cent mille autres belles choses : n'y ayant pas eu une Occasion en toute la Grece où il ne se soit trouvé. Mais ce qu'il y a d'admirable, est qu'il est aussi experimenté sur la Mer que sur la Terre, et qu'il ne sçait mesme pas moins estre Pilote que Capitaine des Vaisseaux qu'il commande. Enfin Madame, il n'est rien dont la valeur de ce Prince n'ait esté capable : on l'a veû aller attaquer des Galeres, qui estoient à couvert sous les Ramparts d'une Place, dont tous les Creneaux estoient bordez d'Archers : et malgré une gresle de Fléches et de Dards, y aller porter le feu et embraser toute la Flotte ennemie. On l'a veû avec un seul Vaisseau, donner la chasse à trois autres, et en prendre deux : et on l'a veû au contraire estre poursuivy par cinq, quoy qu'il n'en eust qu'un, et ne se laisser point prendre. De plus, que n'a-t'il point fait en des Combats particuliers, et en des Combats generaux, et sur la Terre et sur la Mer. Cependant cét homme qui a toute la fureur de la

   Page 5427 (page 357 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Guerre dans le coeur, et dans les yeux, quand il est dans l'Occasion, a toute la douceur imaginable dans l'air du visage et dans l'esprit quand il n'y est pas : et je puis assurer sans mensonge, qu'il n'aime gueres moins la conversation des Dames que la Gloire : et c'est assurément en sa Personne, qu'on peut voir que la Guerre et l'amour ne sont pas incompatibles. En effet il aime toutes ces jolies choses, qui sont les divertissemens de la Paix, je veux dire les beaux Vers, la Musique, la Peinture, et en general tout ce qui est de l'apartenance des Muses. Il escrit mesme fort juste et fort eloquemment, soit qu'il s'agisse d'affaires, ou de galanterie : et je suis assuré qu'il descriroit esgallement bien une Bataille où il seroit trouvé, et un Combat d'amour qui se seroit passé dans son coeur, s'il vouloit declarer sa passion. Pour sa personne, elle plaist infiniment, quoy que les voyages qu'il a faits sur la Mer, ayent diminué cette grande beauté qu'il avoit dans sa premiere jeunesse : il est grand et de belle Taille ; il a la Mine haute, et noble, l'air du visage soûriant, et serieux tout ensemble : mais il a de plus une si grande douceur, et une si grande civilité, qu'on n'en peut pas avoir davantage. La premiere fois qu'on le voit, il parle d'ordinaire peu : mais il paroist tant de jugement à ce peu qu'il dit, qu'il est aisé de conçevoir que s'il vouloit il en diroit davantage, et le diroit bien. Au reste on ne l'entend jamais parler de Guerre parmy des Femmes, s'il n'y est forcé : et bien moins des belles choses

   Page 5428 (page 358 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il a faites, car il ne peut pas mesme souffrir qu'on l'en louë. Mais en eschange, il louë avec chaleur, et avec plaisir, la valeur des autres, quand l'occasion s'en presente : sans faire mesme injustice à ses plus grands ennemis. De plus, il est le plus ardent Amy du monde, et le plus violent Amant qui sera jamais : estant certain que je ne pense pas qu'on puisse aimer avec plus d'emportement que le Prince de Phocée. Outre ce que je viens de dire, il a encore une autre qualité excellente : c'est qu'il est aussi liberal que brave : mais en eschange il est aussi capable d'ambition que d'amour, et n'est pas moins jaloux de sa gloire, que de sa Maistresse. Apres cela Madame, je n'ay plus qu'à vous dire que le Prince de Phocée paroist sage en tout ce qu'il entreprend, et que toute l'impetuosité de son humeur, ne se fait jamais voir qu'en amour, et à la Guerre : car hors de là, il est tellement concerté, qu'on ne diroit pas qu'il y eust jamais nulle agitation dans son coeur, ny nul trouble dans son esprit.

Retour à Phocée
Après avoir passé plusieurs années sur les champs de bataille, Peranius retourne à Phocée, qui est alors le théâtre d'une guerre civile. Il prend le parti malencontreux et injuste de son oncle Alexidesme, en conflit avec Thrasibule. Mais Phocée est bientôt dévastée. Peranius est contraint de fuir avec les habitants. Sa sur Onesicrite, et l'amant de celle-ci, Menodore l'accompagnent dans la fuite.

Voila donc Madame, quel est le Prince de Phocée : et voila quel il estoit, lors qu'aprenant que sa Patrie alloit estre en guerre, il y revint pour la deffendre. Ce n'est pas qu'il ne connust bien que le Prince son Oncle s'estoit engagé dans un mauvais Party, et qu'il ne trouvast les pretentions du Prince Thrasybule justes : mais apres tout comme il y a quelquesfois de la Justice à deffendre ceux qui sont injustes, il se rendit à Phocée, et y fit ce que l'illustre Cyrus a sçeu par le Prince Thrasibule,

   Page 5429 (page 359 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

c'est pourquoy je ne m'y arresteray pas. A son retour à sa Patrie, il trouva qu'une Soeur qu'il a, nommée Onesicrite, estoit devenuë une des plus belles Personnes qu'on pûst voir, et une des plus aimables : mais il la revit pourtant sans en avoir de la joye, parce qu'il la trouva toute en larmes, par la crainte qu'elle avoit de voir sa Patrie destruite. Elle eust bien voulu, si elle eust pû, sortir de la Ville où elle estoit, quand mesme elle eust deû venir s'enfermer avec Menestée dans le Tombeau qu'il habite : mais la Campagne n'estoit plus libre, et il y auroit encore eu alors plus de danger à sortir de Phocée, qu'à y demeurer : ainsi elle fut contrainte d'avoir patience : joint aussi qu'y ayant un homme de haute qualité, et d'un grand merite, qui est Fils d'un nommé Sfurius, et qui s'apelle Menodore, qui estoit amoureux d'elle, et qu'elle ne haïssoit pas je pense qu'elle eust plus d'une raison de demeurer à Phocée. Cependant cette Ville se vit en un deplorable estat, lors que le feu Prince de Phocée, accompagné d'Alexidesme, et suivy de toutes ces Personnes criminelles, qui avoient attiré la punition des Dieux sur nostre Ville, l'abandonnerent en une nuit sans en advertir personne, et sans laisser un Soldat pour la deffendre. Vous pouvez juger Madame, quel estonnement fut celuy des Habitans, apres une telle avanture : d'abord ils tournerent les yeux vers le Prince Peranius, qui voulut les exhorter à se deffendre : mais la peur de la servitude s'estant emparée de leur esprit, il n'y

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eut pas moyen de les r'assurer : de sorte que prenant tumultuairement la resolution de quitter leur Patrie, pour conserver leur liberté, ils prierent ce Prince de vouloir estre leur Chef : luy disant que comme ses Predecesseurs avoient conduit en Asie la Colonie qui avoit basty Phocée ; il falloit qu'il les conduisist en quel que autre Païs, luy promettant de luy obeïr exactement. Il voulut encore une fois leur persuader de deffendre leurs Murailles : mais il n'y eut pas moyen de les obliger à se resoudre à une mort certaine. De sorte que ce Prince estant contraint de ceder, et aimant encore mieux fuïr que de se rendre sans combattre, comme il eust falu à ce qu'ils vouloient ; il amusa le Prince Thrasibule par une fausse negociation durant deux jours ; pendant quoy il fit equiper tout ce qu'il y avoit de Vaisseaux au Port, qui n'estoient pas en petit nombre ; et en une nuit, les ayant fait charger de tout ce qu'il y avoit de plus precieux dans Phocée, jusques aux Statuës des Temples, tout le Peuple de cette magnifique Ville s'embarqua. Mais Madame il s'embarqua avec tant de desordre, et tant de confusion, que jamais on n'a rien veû de plus pitoyable, que de voir ces malheureux Habitans chargez de leurs Meubles, et de leurs Enfans, suivis de leurs Femmes, et de leurs Esclaves, abandonner leur Ville en pleurant, et en faisant des cris les plus lamentables du monde. Il y en eut mesme plusieurs qui voulant entrer avec precipitation dans ces Vaisseaux, s'entrepousserent, et se firent

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tomber dans la Mer, où la mort leur fit esviter la servitude qu'ils craignoient, Pour moy, j'advouë que je ne croy pas qu'on puisse jamais voir une chose plus extraordinaire, que de voir un semblable embarquement : car au lieu de ces invocations que font les Pilotes en quittant le Port, afin que les Dieux leur donnent le Vent favorable ; on entendoit un bruit confus d'Enfans qui pleuroient ; de Femmes qui se pleignoient ; d'Hommes ; qui maudissoient leur mauvaise fortune ; et de Matelots qui crioient. D'autre part, on voyoit les Familles entieres, tascher de se mettre en mesme Vaisseau, aussi bien que les Amis, et les Amies, les Amans et les Amantes, afin d'avoir du moins la consolation de perir ensemble, s'ils faisoient naufrage. Cependant ce genereux Prince qui estoit Chef de cette Flotte, ayant r'assemblé la plus grande partie des Femmes de qualité, les fit mettre dans le Vaisseau qui devoit estre le sien, avec la Princesse sa Soeur : choisissant trois cens hommes des mieux faits, d'entre ce grand nombre d'Habitans, pour luy servir de Soldats. Pour Menedore il quitta Sfurius son Pere, et se rangea aussi aupres du Prince de Phocée, afin d'avoir la satisfaction dans cette infortune generale, d'estre aupres de la Personne qu'il aimoit, et de pouvoir mesler ses soûpirs aux siens.

Les pérégrinations des Phocéens
Au moment du départ, les habitants de Phocée jettent une grosse masse de fer dans la mer et font le serment de ne jamais revenir dans leur ville, avant que le métal englouti ne réapparaisse à la surface. Une fois la population embarquée, Peranius, à qui échoit la direction des opérations, décide de voguer en direction de l'Île de Chio. Mais, confrontés à l'hostilité des habitants de cette île, les Phocéens sont contraints de repartir. Ils se rendent alors à Ephese, où ils offrent un sacrifice en l'honneur de Diane, dans l'espoir que la déesse leur indiquera quelle direction prendre. Une des Vierges Voilées répondant au nom d'Aristonice fait part à Periandre et au peuple des volontés de la déesse : celle-ci souhaite que les Phocéens voguent jusqu'à l'Île de Cyrne, puis se laissent aller au gré des flots, avant d'accoster sur une terre qu'elle choisira pour eux. Malgré les réticences des marins, le peuple est enthousiaste et les vaisseaux se laissent dériver. Ils sont bientôt pris dans une tempête terrible.

Mais enfin Madame, ce funeste embarquement estant fait, les Anchres estant levées ; et le jour estant prest de paroistre, le Prince de Phocée commanda qu'on prist la route de

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l'Isle de Chio, n'y ayant pas moyen en l'estat qu'estoit alors toute l'Asie, de songer à aborder en Terre ferme de ce costé là : joint aussi qu'esperant que ceux de cette Isle voudroient bien luy vendre des Isles inhabitées qui estoient deux, il jugea à propos de prendre cette route. Mais pour vous faire voir combien fortement la peur de la servitude s'estoit emparée de l'esprit des Habitans de Phocée, vous sçaurez, qu'ils sirent un voeu public pour tous leurs Concitoyens, par lequel ils s'engagerent à ne revenir jamais à leur Ville : et : pour s'y engager plus estroitement, ils jetterent dans la Mer une grosse Masse de Fer, avec serment de ne rentrer jamais dans leur Ville, que ce Fer ne fust revenu sur l'eau : faisant mille imprecations contre ceux qui en feroient la premiere proposition. Ce terrible voeu estant fait, la Flotte desanchra, comme je l'ay desja dit : mais à peine le jour commença-t'il de permettre de discerner les objets, que toute cette Flotte où il y avoit tant de Vaisseaux, ou trop chargez, ou mal equipez, commença de s'aperçevoir que le Vent contraire se levoit avec le Soleil. Pour moy qui estois dans le Vaisseau du Prince de Phocée, j'admiray son experience à connoistre les presages de la Tempeste : car à peine eut-il jetté les yeux vers la pleine Mer, qu'il jugea par sa couleur seulement que l'Orage estoit proche : et en effet la Mer grossissant tout d'un coup, il y eut lieu de croire que cette malheureuse Flotte alloit estre dispersée. Cependant comme on ne s'est jamais

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servy en nostre Ville que de Vaisseaux à Rame, on ne laissa pas d'aller malgré le vent qui n'estoit pas favorable. Je ne vous diray point Madame, quelle fut la frayeur de ce grand nombre de Femmes, qui n'avoient jamais esté sur la Mer que pour se promener pendant un temps fort tranquile ; car ce ne fut pas encore la derniere Tempeste que nous esprouvasmes. Mais enfin Madame, nous fusmes en l'Isle de Chio : mais au lieu d'y estre reçeus avec humanité, l'on nous refusa l'entrée des Ports : et bien loin de vouloir entendre à vendre au Prince de Phocée, les Isles inhabitées qui sont aux Habitans de Chio, et qui s'appellent les Isles Enusses, ils nous regarderent presques comme ennemis, et nous dirent qu'ils ne vouloient point se faire des voisins qui pourroient devenir plus puissans qu'eux, et qui pourroient ruiner leur commerce. De sorte que tout ce que nous pusmes faire, fut de les obliger à nous bailler quelques rafraichissemens dont nous avions besoin : ainsi nous nous trouvasmes en un déplorable estat. Le Grand coeur du Prince de Phocée le portoit sans doute à vouloir rendre pitoyables par la force, ceux qui avoient la cruauté de luy refuser un Azile, qu'ils pouvoient nous accorder si facilement : mais tous les Vaisseaux de sa Flotte estans pleins de Femmes, d'Enfans, et d'Esclaves, et n'ayant aucuns Soldats, il n'y avoit pas moyen de rien entreprendre : car encore qu'il eust esté facile de s'aller emparer des Isles Enusses, il n'y falloit pas songer, parce qu'il eust esté impossible

   Page 5434 (page 364 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de les pouvoir conserver : ainsi il falut donc se remettre en Mer, sans avoir pû determiner precisément quelle route on devoit prendre. Mais comme on estoit prest de lever les Anchres au lever de la Lune, parce que c'est l'heure où la Mer est pour l'ordinaire la plus tranquile ; les Pilotes des Vaisseaux dirent qu'ils avoient entendu une voix qui leur avoit dit qu'il falloit aller a Ephese, et qu'en ce lieu-là, la Deesse qu'on y adoroit leur enseigneroit où ils trouveroient un Azile. A peine ces Pilotes eurent-ils dit ce qu'ils avoient entendu, que dans chaque Vaisseau on ouït un bruit confus de voix, qui disoient qu'il falloit aller obeïr à cette Voix du Ciel qu'on avoit entenduë : de sorte qu'encore que le Prince de Phocée ne creust pas d'abord ce que ces Pilotes disoient avoir oüy, il fut contraint de ceder au nombre, si bien qu'il fallut aller à Ephese. Mais comme ce n'estoit pas un lieu où toute cette Flotte pûst aborder seurement, ny où on la deust recevoir, je fus choisi pour aller conduire la Princesse Onesicrite, qui voulut aller elle mesme offrir un Sacrifice à Diane : et en effet nous fusmes à Ephese dans une Barque, et en suitte à ce fameux Temple où cette Deesse est adorée ; afin de luy demander ce que nous devions faire. Mais à peine le Sacrifice fut il achevé, que celle qui commandoit alors les Vierges voilées, et qui se nomme Aristonice, vint trouver Onesicrite, pour luy dire que la Deesse luy avoit apparu pendant le Sacrifice, et luy avoit fait entendre qu'elle nous

   Page 5435 (page 365 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

prenoit sous la protection : qu'elle vouloit que nous prissions la route de l'Isle de Cyrne, et que de là nous nous laissassions conduire au gré des Vents, et des Flots : adjoustant que quand nous serions arrivez à l'Azile où elle nous conduiroit, elle vouloit y estre adorée sous la figure d'une Statuë qu'elle nous monstra, et qui estoit presques semblable à celle qui estoit au milieu du Temple, excepté qu'elle n'estoit pas si grande. Et pour vous tesmoigner, nous dit Aristonice, que vous ne devez pas douter des paroles de la Deesse que je sers, et que je suis fortement persuadée, de ce que je vous veux persuader ; j'ay encore à vous dire, que m'ayant commandé absolument d'aller moy mesme fonder un Temple à son honneur, au lieu où elle doit mener vostre Flotte, je suis preste de vous suivre, et de vous aprendre par mon exemple à vous confier à ses promesses. J'advoue Madame, que le discours d'Aristonice me surprit aussi bien qu'Onesicrite, et me donna une confiance que je n'avois pas auparavant. Car enfin je voyois une Personne que je sçavois estre d'une grande Vertu, et qui avoit un grand esprit, qui se resolvoit à quiter son Païs, pour suivre des Estrangers qu'elle ne connoissoit pas. De plus, il faut encore que vous sçachiez qu'Aristonice a une phisionomie si noble, et si sage, et qu'elle a tant de Majesté sur le visage, qu'elle attire le respect de tous ceux qui la voyent. Aussi trouva-t'elle en la Princesse Onesicrite, une disposition extréme à la reverer, et à

   Page 5436 (page 366 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la croire : de sorte que la prenant au mot, Aristonice ayant assemblé toutes les Vierges voilées ; elle leur dit que la Deesse luy avoit commandé de luy aller bastir un autre Temple, en une Terre qu'elle mesme ne connoissoit pas. En suitte de quoy, elle se desmit de son authorité entre les mains d'une autre : et apres avoir examiné la Vision qu'elle avoit euë, et que toutes ces Vierges eurent entendu qu'elle estoit de la nature à y adjouster foy ; elles le laisserent venir aveque nous, suivie de deux de ses Compagnes. Ainsi nous en retournasmes vers la Flotte, qui nous reçeut avec une joye que je ne vous puis representer : la Statuë de Diane fut regardée de tout le Peuple, avec des transports qu'on ne sçauroit exprimer : et Aristonice fut reverée de toute la Flotte comme la Deesse qu'elle servoit l'eust pû estre, si elle leur eust apparu. Il falut mesme, pour la satisfaction de la multitude, mettre cette Figure de Diane sur la Poupe du Vaisseau du Prince de Phocée, afin qu'elle fust en veuë à toute la Flotte : leur semblant qu'elle empescheroit les vagues de se souslever. Pour le Prince de Phocée, comme tout Guerrier qu'il est, il craint et respecte les Dieux ; il honnora Aristonice comme une Fille qui leur estoit consacrée : et l'admira bien tost apres, comme une Personne extraordinaire, lors qu'il connut la Grandeur de son esprit et de sa vertu. Cependant quand il eust pû douter de l'apparition qu'elle disoit avoir euë, il n'eust pas esté en pouvoir de ne suivre point les ordres qu'elle avoit

   Page 5437 (page 367 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donnez, tant la multitude avoit de confiance à tout ce qu'elle disoit. Nous singlasmes donc vers l'Isle de Cyrne sans aucun obstacle : car comme nostre Flotte sembloit une Armée, et mesme une assez grande Armée, nous n'estions pas en estat de craindre les Pirates : et le Vent nous fut si favorable depuis l'Isle de Chio, que nous arrivasmes à celle de Cyrne, sans avoir seulement veû la Mer irritée. Jusques là le Prince de Phocée s'estoit laissé conduire par Aristonice, sans aucune resistance : mais lors qu'apres avoir pris à cette lue les choses dont nous avions besoin, elle voulut luy persuader, qu'il faloit que les Pilotes se laissassent conduire aux Vents, et aux Flots, sans chercher d'autre route que celle que le Vent qui souffloit alors leur monstroit, sa foy devint chancelante : et il ne s'y fust jamais resolu, si la multitude plus forte que luy, ne l'y eust contraint. Sfurius qui estoit le plus considerable de la Flotte, apres le Prince de Phocée, avoit aussi bien de la peine à y consentir : Menedore en murmuroit aussi estrangement : et j'advouë que je fis tout ce que je pûs pour m'y opposer. Mais le Peuple estant pour Aristonice, et estant le plus fort dans tous les Vaisseaux, il falut ceder, et abandonner la conduite de la Flotte à celle de la Fortune. Cependant au milieu de ces contestations, Aristonice estoit tranquile : et avoit une si ferme confiance en la Deesse qu'elle adoroit, qu'elle ne doutoit point du tout de l'effet de ses promesses. Nous voila donc Madame, en un estrange

   Page 5438 (page 368 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estat ; puis que nous allions sans sçavoir où, et sans avoir autre dessein que d'aller où le Vent nous menoit Nous fusmes pourtant encore en un bien plus déplorable : car les Dieux voulant sans doute nous punir de nostre peu de confiance, firent que la Tempeste devint si furieuse, que je ne pense pas qu'il y en ait jamais eu d'esgalle, depuis que les hommes ont eu la hardiesse de s'exposer sur la Mer. Car enfin Madame, le Vent estoit si fort, qu'il sembloit venir de tous les costez ; et les Vagues estoient si hautes, qu'elles passoient par dessus tous les Vaisseaux. De plus, l'obscurité, le Tonnerre, et la Pluye, se meslant aux Vagues et aux Vent, foisoient un bruit si terrible, qu'on ne pouvoit destinguer le mugissement de la Mer, d'avec tant de bruits espouventables. Ce fut alors que chacun creût qu'il faloit perir : et que presques tout le Peuple de Phocée se repentit de s'estre abandonné à la conduite du hazard. Mais pour Aristonice, au plus fort de la Tempeste, et lors qu'il y avoit aparence que toute la Flotte alloit estre dispersée, et qu'elle estoit preste à faire naufrage, elle parut tousjours et la mesme tranquilité, et la mesme confiance. Pour le Prince de Phocée : il paroissoit ferme et constant : mais c'estoit par grandeur d'ame seulement, et parce qu'il ne craignoit pas la mort, et point du tout par esperance d'eschapper. Pour Menedore, quoy qu'il n'aprehendast pas le peril pour l'amour de luy, il n'avoit,

   Page 5439 (page 369 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas la mesme fermeté du Prince de Phocée ; car la frayeur de la Princesse Onesicrite, luy faisoit une si grande compassion ; et il estoit si affligé de la voir en danger ; que sil eust creû pouvoir calmer la Tempeste en se jettant dans la Mer, il eust volontiers esté la victime qui eust apaisé Neptune irrité. Mais au milieu de tant de murmures, Aristonice avec sa tranquilité ordinaire, parloit avec la mesme liberté d'esprit, que si la Mer n'eust point esté agitée. Pauvres Gens que vous estes, disoit-elle aux Matelots qui murmuroient, ne sçauriez vous vous fier à mes paroles, et croire fortement que les mesmes Dieux qui ont excité la Tempeste l'apaiseront, et s'en serviront peutestre à vous conduire au Port ? Laissez, vous guider à leur providence : et sans abandonner le Gouvernail, laissez vous pourtant gouverner par eux, puis qu'ils sont plus sages que vous.

Arrivée en Gaule
Après trois jours de tempête, le calme revient. Aristonice est la première à apercevoir la terre. On essaie de réparer les vaisseaux, endommagés par la tourmente, afin de pouvoir gagner trois petites îles, et de là, envoyer des hommes sur le rivage. Or, durant les manuvres d'approche, on aperçoit une barque richement ornée, transportant visiblement des gens de qualité. Leurs vêtements qui sont les mêmes que ceux des amis de Thryteme paraissent alors inconnus aux Phocéens. Le dialogue s'engage, mais d'abord personne ne se comprend. L'un des étrangers parvient toutefois à s'exprimer en grec.

Mais enfin Madame, apres avoir esté battus de l'Orage trois jours entiers, nostre Mast estant rompu, et l'Antenne brisée, tout d'un coup le Vent cessa, les Vagues s'abaisserent, la Pluye deminua, le Ciel s'esclaircit, et le Soleil parut : si bien que passant presques en un instant, d'une grande agitation, à une profonde bonace, l'esperance commença de reprendre place en nostre coeur. Il est vray qu'elle estoit encore bien foible : car nostre Vaisseau estoit en mauvais estat, et toute nostre Flotte estoit estrangement dispersée. En effet Madame, elle couvroit une si grande estenduë de Mer, qu'il n'y avoit pas deux Vaisseaux

   Page 5440 (page 370 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ensemble : aussi fut-ce sans doute ce qui les conserva : car si les Vents ne les eussent pas esloignez les uns des autres, ils se fussent infailliblement brisez en s'entrechoquant. Dés que le calme fut revenu, Aristonice montant sur le Tillac, se mit à genoux devant l'Image de Diane, et remercia cette Deesse, pour toute la Flotte, de l'avoir conservée : en suitte de quoy se relevant, elle fut la premiere qui descouvrit Terre. Mais à peine l'eut elle descouverte, que prenant la parole avec authorité, comme si elle eust esté inspirée des Dieux ; courage (dit-elle au Prince de Phocée qui estoit aupres d'elle) je voy je lieu où Diane veut avoir un nouveau Temple : et où elle nous fera trouver un Azile inviolable. Dés qu'elle eut dit cela, le Prince de Phocée et tous ceux qui estoient à l'entour de luy, virent en effet quelques Rochers qui paroissoient devant eux, et qui sembloient borner la Mer de ce costé là, en voyant aussi d'autres à la main gauche. De sorte que sans sçavoir plus precisément, si cette Terre leur seroit Amie, ou Ennemie, ils ne penserent à autre chose qu'à faire tout ce qu'ils pourroient pour y arriver. Ainsi toute la Flotte songeant à se r'assembler, et à tascher de racommoder dans chaque Vaisseau ce que la Tempeste y avoit rompu, on fut assez longtemps sans pouvoir guere avancer : car l'Orage les avoit tellement farcassez, qu'ils ne pouvoient, qu'à peine esperer, de pouvoir gagner le Rivage dont ils estoient encore assez esloignez. Mais enfin comme

   Page 5441 (page 371 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'industrie des Matelots est admirable, et que le desir de sauver sa vie, donne de l'adresse et de l'invention à ceux qui sont le moins capables, nous commençasmes d'aprocher, et de discerner parfaitement que nous estions proche d'un tres beau Païs. Ce fut alors que nous vismes assez prés de nous, trois petites Isles scituées presques en esgale distance les unes des autres, qui forment une espece de Triangle irregulier, et qui font que la plus grande mettant la plus petite à l'abry du mauvais Vent, il y a un Port capable de tenir qu'inze ou vingt Galeres seulement. De sorte que le Prince de Phocée songea à tascher de gagner ces Isles : qui sont esloignées de la Terre ferme environ de trente stades, afin d'y pouvoir r'assembler toute la Flotte, et d'envoyer sçavoir de là, quel Pais estoit celuy qu'il voyoit, et qui luy sembloit si beau, quoy qu'il ne le vist encore que de loin. Ainsi comme son Pilote n'avoit pas perdu son Gouvernail, quoy qu'il n'eust plus ny Antenne ny Mast, il fit ramer avec force : et laissant tous les autres Vaisseaux assez loin derriere, il s'aprocha de ces Isles, la Mer estant alors aussi calme qu'un Estang. Mais comme il en estoit desja assez proche, et qu'il pouvoit discerner qu'elles n'avoient aucun Arbre, il vit sortir d'entre ces trois Isles, une grande Barque peinte et dorée, dont les Voiles estoient de la couleur du Ciel, aussi bien que tous les Cordages : et qui avoit sur la Poupe une Tente magnifique, sous la quelle on voyoit plusieurs Dames ; y ayant aussi quelques

   Page 5442 (page 372 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

hommes qui leur parloient. Mais si la veuë de cette Barque resjouït tous ceux qui estoient dans le Vaisseau du Prince de Phocée, celle de ce Vaisseau fracassé donna de la compassion à ceux qui estoient dans la Barque. Il est vray que cette compassion fut accompagnée de quelque estonnement : car ayant aperçeu presques en mesme temps cette grande Flotte qui venoit derriere nostre Vaisseau, nous vismes qu'au lieu de continuer d'avancer vers nous, ils envoyerent trois hommes dans un Esquif pour nous reconnoistre. Comme cette rencontre estoit assez surprenante, et assez agreable pour nous, veû l'estat où nous estions, et le besoin que nous avions d'assistance ; la Princesse Onesicrite, et tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité dans ce Vaisseau, monterent sur le Tillac, et se mirent à regarder cette Barque, avec autant de curiosité que ceux de la Barque nous regardoient : Mais lors que cét Esquif qui venoit vers nous fut arrivé à nostre Bord, apres que nous luy eusmes fait les signes de Paix, dont on a accoustumé de se servir en nos Mers, quoy que nous ne sçeussions pas s'ils les entendoient ; nous vismes que l'Habillement de ces trois hommes qu'on nous envoyoit, nous estoit absolument inconnu. Aristonice mesme qui croyoit avoir veû des Gens de toutes les Nations du Monde au Temple d'Ephese, advoüa qu'elle ne connoissoit pas d'où pouvoient estre ceux qu'elle voyoit. Cependant quoy que leur Habillement fust un peu barbare, il ne laissoit pas d'avoir quelque

   Page 5443 (page 373 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chose de beau, comme vous l'avez pû juger par ceux de cette Nation qui m'ont accompagné. Mais Madame, ce qu'il y eut d'abord de plus fâcheux, fut que lors qu'ils comencerent de parler, nous ne les entendismes pas : de sorte que ne croyant point que des Gens que nous n'entendions pas, nous pussent entendre, nous commençasmes de leur vouloir faire comprendre par signes quel estoit nostre malheur. Mais comme un de ces trois hommes qui estoit dans l'Esquif, nous entendit parler les uns aux autres, nous fusmes agreablement surpris, d'ouïr que quittant le langage dont il s'estoit servy d'abord, il nous demanda en Grec qui nous estions, où nous allions, et quelle Flotte estoit celle qu'il voyoit paroistre ? De vous representer Madame, la joye que nous eusmes, il ne seroit pas aisé, et il me suffira de vous dire qu'elle fut si grande, qu'elle nous fit en quelque façon perdre la raison : car encore que ce ne fust qu'au Prince de Phocée à respondre, il n'y eut presques personne sur ce Tillac qui ne respondist quelque chose. Aristonice luy dit donc que Diane les conduisoit à leur Païs : Onesicrite, que la Guerre les avoit bannis de leur Patrie : le Prince de Phocée, que la peur de la servitude les en avoit chassez : Menodore, que la Tempeste les avoit uoussez vers leur Terre : et je pense que je leur dis aussi, que jamais les Dieux ne leur avoient donné une si belle matiere d'exercer toutes les vertus ensemble : disant encore quelque chose, pour faire connoistre la condition du Prince

   Page 5444 (page 374 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Phocée, d'Onesicrite, de Menedore, et d'Atistonice.


Histoire de Péranius et de Cléonisbe : la Gaule
Un Grec du nom d'Hipomene annonce aux Phocéens qu'ils sont arrivés au pays des Segoregiens. Par l'intermédiaire de ce compatriote, Peranius est amené à rencontrer la princesse Cleonisbe, fille du roi Senan, qui lui promet d'intercéder auprès de son père pour que les Phocéens obtiennent l'asile. Alors que l'on se dirige vers le château du roi, Carimante, le frère de Cleonisbe rejoint la troupe et se montre aussi aimable que sa sur. Le pays des Segoregiens s'avère par ailleurs très intéressant et le climat fort agréable. Perianus et ses amis sont étonnés de découvrir la splendeur du château de Senan. Le roi accueille favorablement les Phocéens. Leur intégration dépend cependant également de la décision des dignitaires nommés Sarronides. En attendant le jugement de ces derniers, Perianus et ses amis sont admis à la cour. Un jour que le prince de Phocée rend visite à Cleonisbe, celle-ci lui fait l'éloge de sa favorite, dénommée Glacidie. Perianus parvient ensuite à s'entretenir en particulier avec cette jeune personne. Glacidie esquisse à cette occasion un portrait encore plus élogieux de la princesse des Segoregiens
Hipomene
L'étranger d'origine grecque, dénommé Hipomene, informe Peranius qu'il se trouve sur le territoire des Segoregiens, pays situé entre la Gaule celtique et les terres des Gaulois Saliens. Leur roi se nomme Senan. Veuf, il a une fille nommée Cleonisbe, qui se trouve justement dans la barque richement ornée. Peranius lui demande la permission de la rencontrer afin de lui demander asile.

Mais enfin Madame, ces responces tumultueuses estant faites, le Prince de Phocée s'enquit de celuy qui luy parloit, quel estoit le Païs qu'il voyoit, et qui estoit dans cette magnifique Barque, qui estoit arrestée aupres de ces Isles ? Comme celuy à qui il faisoit cette demande est un homme de beaucoup d'esprit, il luy aprit en peu de mots, que les Peuples qui habitoient le lieu où il alloit aborder, s'apelloient les Segoregiens : que leur Païs estoit borné d'un costé par d'autres Peuples qu'on apelle les Gaulois Saliens : d'un autre, par les Tectosages, qui habitent le long d'une Riviere tres rapide, qui s'apelle le Rhosne ; d'un autre, par un Païs qu'ils nomment la Gaule Celtique : et d'un autre encore, par la Mer, qui regarde l'Afrique qu'ils ont au Midy. Il luy aprit en suitte, que le Roy des Segoregiens s'apelloit Senan : qu'il estoit veuf ; qu'il s'estoit venu divertir pour quelques jours à un Chasteau qui estoit assez prés du Rivage qu'il voyoit ; et que la Princesse sa Fille qui se nommoit Cleonisbe, ayant voulu se promener sur la Mer, estoit dans cette Barque, et l'avoit envoyé pour sçavoir toutes les choses qu'il luy avoit demandées. Le Prince de Phocée ayant oüy ce que cét homme luy disoit, le pria de vouloir luy obtenir de la Princesse dont il venoit de luy parler, la grace de la pouvoir voir : afin de la conjurer de luy faire obtenir du Roy son Pere un Azile pour tant de malheureux ; adjoustant qu'il le conjuroit de vouloir

   Page 5445 (page 375 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre son Truchement. Non non Seigneur, repliqua cét homme, je n'auray point besoin d'expliquer vos paroles â la Princesse Cleonisbe : car encore qu'elle vive en un Climat assez esloigné de celuy où les Sciences et la politesse regnent, je puis vous assurer qu'elle sçait assez bien le Grec, pour le pouvoir parler dans Athenes. Cependant, adjousta-t'il, comme je n'oserois vous conduire vers elle sans ses ordres, vous me permettrez de luy aller rendre conte de ce qu'elle veut sçavoir. Le Prince de Phocée ayant consenty à ce qu'il vouloit, l'Esquif qui l'avoit amené vers nous, le remena vers la Princesse Cleonisbe. D'autre part tous nos Vaisseaux voyans le nostre arresté, firent force pour nous joindre, et nous joignirent en effet, avant que l'Esquif fust revenu vers nous. Mais Madame, il faut que vous scachiez que celuy qui nous avoit parlé, n'estoit pas né parmy les Segoregiens : et que c'estoit au contraire un illustre Grec, qui ayant autresfois suby les Loix de l'Ostracisme, avoit esté poussé par la Fortune en cette bien-heureuse Terre, où il s'estoit arresté. De sorte qu'allant rendre conte à la Princesse Cleonisbe, de tout ce qu'il avoit apris du Prince de Phocée, il luy dit, comme nous l'avons sçeu depuis, que s'il estoit ce qu'il disoit estre, comme il n'en doutoit point du tout, il estoit sans doute un des plus vaillans Princes du Monde, adjoustant mille choses à la loüange de sa Personne : de sorte que cét Officieux Grec, qui s'apelle Hipomene, prevenant avantageusement

   Page 5446 (page 376 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleonisbe pour le Prince de Phocée, comme il avoit prevenu le Prince de Phocée pour Cleonisbe, on peut assurer qu'ils commencerent de s'estimer sans se connoistre. Cependant la Princesse Onesicrite, sçachant qu'elle alloit paroistre devant une Personne de cette qualité, cammanda à ses Femmes de redonner quelque ordre à ses beaux cheveux negligez, dont l'impetuosité du Vent avoit esparpillé toutes les boucles durant la Tempeste. Mais enfin Madame, Hipomene ayant reçeu les ordres de Cleonisbe, nous le vismes non seulement revenir vers nous, mais nous vismes encore que la Barque s'aprochoit aussi : le Prince de Phocée n'osa pourtant avancer jusques à ce qu'il eust reçeu la responce d'Hipomene. Mais dés qu'il eut apris par luy, que la Princesse Cleonisbe venoit elle mesme pour le prendre dans sa Barque, avec la Princesse Onesicrite, Aristonice, et tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité dans son Vaisseau, il commanda de ramer avec diligence, et d'avancer vers la Barque qui s'aprochoit ; commandant à toute la Flotte de mettre le Pavillon bas, et d'attendre ses ordres, jusques à ce qu'il eust reçeu ceux de la Princesse vers qui il alloit. Et pour luy rendre encore un plus grand respect, il se jetta dans l'Esquif d'Hipomene, afin d'estre plustost aupres d'elle, et de tesmoigner plus de confiance : ainsi l'Esquif se separa de nostre Vaisseau, et alla vers la Barque, qui s'avançoit comme nous nous avancions. Mais de grace Madame, figurez vous un peu je vous prie, quel objet devoit

   Page 5447 (page 377 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre celuy de voir cette Barque peinte et dorée, avec sa Tente magnifique ; ses Flames ondoyantes ; et ses Banderoles volantes ; en comparaison de ce Vaisseau desmâté ; battu de la Tempeste ; et fracassé de toutes parts, à la reserve de la Poupe, sur laquelle estoit la Figure de Diane. Il est vray que son Tillac estoit orné de trois personnes admirables, et qui par leur beauté, ou par leur bonne mine, estoient bien capables de donner beaucoup de plaisir à les voir. En effet Aristonice par la majesté de son visage ; Onesicrite par sa rare beauté ; et Menodore par l'agréement de sa personne, estoient bien capables de se faire admirer.

La princesse Cleonisbe
Cleonisbe a la taille haute comme Pentesilae, mais elle n'en a pas la fierté. Elle est belle, douce, modeste et éloquente. Son sourire est spirituel et mélancolique, et ses yeux sont extrêmement expressifs. Elle est ce jour-là somptueusement habillée et coiffée à l'africaine.

Mais Madame, sans m'amuser davantage à vous parler d'eux, il faut que je me haste de vous parler de Cleonisbe : et que je vous die quelle fut nostre admiration pour elle, lors que nous fusmes assez prés de la Barque où elle estoit, pour pouvoir seulement juger de sa belle taille, et de sa bonne mine. Comme elle avoit la curiosité de voir comment estoient faits ceux qu'elle venoit sauver, elle s'estoit avancée un pas hors de sa Tente, pour nous voir de plus prés : de sorte qu'estant un peu separée de toutes les Dames qui estoient aupres d'elle, nous la discernasmes facilement, devant qu'on nous l'eust nommée. Imaginez vous donc Madame, une grande Personne, dont la taille haute et noble, a quelque chose de si aisé, et de si majestueux, qu'on ne peut s'empescher de croire, qu'il falloit que Pentasilée l'eust ainsi : mais imaginez vous en mesme temps,

   Page 5448 (page 378 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'encore qu'elle ait la taille de cette belle et jeune Amazone, qui mourut de la main d'Achille, elle n'en a pourtant pas la fierté. Au contraire, elle à tant de douceur, et tant de charmes dans l'air du visage, quoy qu'elle ait la mine tres haute, qu'on peut dire que si on ne la peut aimer sans la craindre, on ne la peut aussi craindre sans l'aimer ; puis qu'il est vray que personne n'a jamais eu tant de charmes, ny tant de modestie, ny plus de beauté. Ne vous imaginez pourtant pas Madame, que le taint de Cleonisbe ait cette blancheur esblouïssante, qui cache bien souvent tant de deffauts ; ou du moins qui les amoindrit. Au contraire, Cleonisbe a le taint un peu brun : mais il est vray que tout brun qu'il est, il est si uny, et si lustré, que c'est un des plus beaux taints du monde. Pour ses cheveux, ils sont de cette admirable couleur, qui sied bien à toutes sortes de taints : et qui sans avoir cette aspreté de ceux qui sont du dernier noir, ny le jaunastre de ceux qui sont veritablement châtains, ont un esclat brun et cendré tout ensemble, qui les rend beaux en eux mesmes, et qui sert à faire paroistre la beauté de celle qui les a de cette sorte. De plus, Cleonisbe a le visage de la plus agreable forme du monde : car encore qu'on ne puisse pas dire qu'il soit en ovale, on ne peut pas dire aussi qu'il soit tout à fait rond : ainsi on peut assurer qu'il a toutes les graces, que ces deux sortes de tours de visages sont capables de donner à la beauté. Mais Madame, ce n'est pas encore tout :

   Page 5449 (page 379 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car outre ce que je vous ay desja dit, Cleonisbe a une des plus belles bouches que je vy jamais : car enfin elle ne l'a pas seulement bien faite, et ses levres ne sont pas seulement de ce bel incarnat qui anime la beanté, mais elle y a encore un charme inexplicable, qui vous persuade mesme, quoy que vous ne regardiez que cette seule partie de son visage, qu'il faut qu'elle soit eloquente, et qu'elle ait infiniment de l'esprit : estant certain qu'il y a je ne sçay quelles petites enfonçeures au coin de sa bouche, et je ne sçay quel soûrire spirituel et melancolique tout ensemble, qui y paroist presque tousjours, qui forcent ceux qui la voyent, à croire ce que je viens de vous dire. Mais Madame, apres vous avoir representé imparfaitement, la bonne mine, le taint ; les cheveux ; le tour du visage ; et la bouche de Cleonisbe ; comment feray-je pour vous representer ses beaux yeux ? Il faut pourtant, puis que je me suis engagé à vous la despeindre, que je vous die qu'ils sont noirs, grands, brillans, et doux : en effet, ils ont un feu si vif ; une modestie si grande ; et une douceur si passionnée ; qu'ils inspirent l'amour jusques dans le fonds du coeur de ceux qui les voyent. Au reste, ce ne sont pas de ces yeux qui ont une certaine agitation tumultueuse, qui ne permet pas qu'on puisse juger d'eux equitablement, parce qu'ils ne souffrent presques point qu'on les voye bien, tant ils sont petillans, et sujets à changer d'objet. Au contraire, quoy que Cleonisbe ait les yeux tres vifs, et qu'elle ait les

   Page 5450 (page 380 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

regards tres penetrans, elle a pourtant les yeux tranquiles. Elle regarde avec aplication ce qu'elle veut regarder, et sans abandonner cette profonde modestie, qui est inseparable de toutes ses actions, elle n'esvite pas les yeux de ceux qui luy parlent, et souffre par consequent qu'on admire dans les siens, mille charmes que je ne vous sçaurois descrire : car enfin il y paroist tout ensemble, de l'esprit ; de l'amour ; de la langueur ; de la modestie ; de la passion ; de la vivacité ; de la vertu ; de la bonté ; de l'enjouëment ; de la melancolie ; de la beauté ; et des charmes. De sorte Madame, que si vous joignez des yeux tels que je vous les despeins, à toutes les autres belles choses que je vous ay descrites, et à un embonpoint où la jeunesse est peinte, vous n'aures pas de peine â croire que des Gens qui venoient de voir durant une Tempeste de trois jours, l'Image de la mort errer à l'entour d'eux, furent bien agreablement surpris, de voir l'admirable Cleonisbe sur le bout de la Barque où elle estoit. Aussi vous puis je assurer, que je ne pense pas que ceux de l'Isle de Chypre, qui virent aborder Venus dans cette magnifique Coquille, qui fut son Berçeau, et son Navire tout ensemble, eussent plus d'admiration pour elle, que nous en eusmes pour Cleonisbe. Elle estoit ce jour là coiffée à l'Africaine, c'est à dire les cheveux à demy espars, dont une partie estant r'atachez avec des Cordons d'une couleur fort vive, s'entortilloient en diverses tresses au derriere de sa teste, d'où pendoit un grand Voile

   Page 5451 (page 381 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Gaze rayée de diverses couleurs, qu'elle avoit relevé pour nous voir mieux. Son Habillement qui estoit incarnat et blanc, estoit d'une forme agreable, et galante, qui sans cacher la beauté de sa taille, avoit pourtant de la majesté. La Ceinture de cette Robe estoit marquée par des Escailles couvertes de Diamans, aussi bien que le tour de la gorge, le devant de la Robe, le tour des espaules, et tout ce qui marquoit la Taille de cét Habillement : dont les manches à demy retroussées, faisoient voir que Cleonisbe avoit d'aussi belles mains, qu'elle avoit une belle gorge, qu'on entre-voyoit à travers une legere Gaze, qui la couvroit. Mais pour adjouster encore quelque chose de galant, à ce petit triomphe Maritime, tout le dessous de la Tente sous laquelle estoit Cleonisbe, estoit couvert d'une agreable Ramée, dont l'odeur vint jusques à nous, devant que nous eussions joint la Barque : car enfin Madame, on voyoit mille branches d'Orangers, chargées de Fleurs, entrelassées avec des branches de Myrthe, et de Jasmin, qui faisant une espece de Berçeau sur la Teste de Cleonisbe pour parfumer l'air, et la rafraischir tout à la fois, adjoustoit encore quelque chose à la beauté d'un objet si merveilleux, par cét agreable meslange de Feüillages, de Fleurs, d'Estoffes magnifiques, et de Diamants.

Premier entretien de Perianus et de Cleonisbe
Après plusieurs compliments, Perianus demande à la princesse Cleonisbe l'autorisation de conduire ses vaisseaux dans le port, puis formule une demande d'asile. Cleonisbe répond en grec qu'elle est ravie d'accueillir un équipage aussi illustre et promet d'intercéder auprès de son père. Elle ordonne en premier lieu de conduire les dames présentes sur le vaisseau dans un lieu plus confortable et charge un dénommé Bomilcar de s'occuper d'elles.

Cependant quoy que nous fussions fort occupez à regarder Cleonisbe, nous remarquasmes pourtant qu'il y avoit plusieurs Dames bien faites aupres d'elle, et qu'entre les hommes

   Page 5452 (page 382 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui y estoient, il y en avoit un qui paroissoit estre de grande Qualité, soit par sa mine, par son Habillement, ou par la maniere dont la Princesse Cleonisbe agissoit aveque luy. Je vous demande pardon Madame, de m'estre tant arresté à vous dire ce que me parut Cleonisbe dés la premiere fois que j'eus l'honneur de la voir : mais je l'ay fait parce que je ne puis vous dire precisément ce qu'en pensa le Prince de Phocée, n'ayant pû trouver de termes en toutes les Langues qu'il sçait parler, pour exprimer parfaitement ce qui se passa dans son coeur en cette premiere entre veuë. Mais pour vous aprendre du moins ce qui se passa dans la Barque de Cleonisbe, je vous diray que l'Esquif nous ayant devancez, dés qu'il fut assez prés de cette Princesse pour faire que le Prince de Phocée la pûst voir distinctement, et en estre veû, il la salüa avec autant de grace que de respect : apres quoy Hipomene le faisant entrer dans la Barque, par l'endroit le plus esloigné de Cleonisbe, et y entrant aussi bien que luy, il le mena vers cette Princesse, qui le reçeut avec beaucoup de civilité. Vous voyez Madame (luy dit-il en Grec, ayant sçeu par Hipomene qu'elle le parloit) un malheureux Prince qui vient vous rendre grace d'avoir empesché de perir tout le Peuple d'une grande Ville, qui compose la Flotte qu'il commande : car je ne doute pas, poursuivit il galamment, que ce ne soit vous qui par vostre presence avez calmé les Flots irritez, et fait cesser la Tempeste qui nous a pensé faire faïre

   Page 5453 (page 383 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

naufrage. Mais Madame, apres vous avoir remerciée d'avoir sauvé la vie à tant de personnes malheureuses, et innocentes ; je vous suplie encore de la leur vouloir conserver, en obtenant du Roy vostre Pere, l'entrée de ses Ports, pour tant de Vaisseaux battus de l'Orage, et de l'obliger aussi à vouloir escouter la cause de nostre exil, et le recit de tous nos malheurs, afin de luy inspirer apres le desir de les soulager, et de faire en sorte une les promesses qu'une grande Deesse nous a faites ne demeurent pas inutiles. Il y a une si grande satisfaction, repliqua Cleonisbe, de trouver accasion d'assister des malheureux, et des malheureux encore aussi illustres que vous, que j'ay quelque peine à m'affliger de vostre infortune, puis qu'elle me donne lieu d'estre en pouvoir de vous rendre quelque office, et de vous faire connoistre que nostre Nation n'est pas aussi barbare qu'on le croit. Cependant, adjousta t'elle, comme j'ay sçeu par Hipomene, qu'il y a des Dames dans vostre Vaisseau, il faut s'il vous plaist que nous les allions prendre, afin de les oster d'un lieu qui ne leur peut estre agreable, puis qu'elles y ont pensé perir, et quand elles seront dans cette Barque, poursuivit-elle, vous envoyerez ordre à vostre Flotte, de se mettre à l'abry de ces Isles, jusques à ce que je vous aye presenté au Roy mon Pere, et que j'aye obtenu de luy ce que vous en desirez : car encore une fois, je tiens qu'il est si glorieux de faire tout le bien qu'on peut, que je suis asseurée

   Page 5454 (page 384 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que l'auray plus de joye à vous proteger, que ma protection ne vous sçauroit estre utile. Ha Madame (s'escria le Prince de Phocée, en la regardant avec admiration) est-il possible qu'à l'extremité de la Terre, on trouve une personne comme vous ? et est-il possible encore, que la Renommée ne vous ait pas fait connoistre à toute la Grece, et ne vous y ait pas fait adorer malgré cette grande estenduë de Mer qui vous en separe ? Ceux qui m'ont enseigné le Grec, repliqua-t'elle en soûriant, m'ont aussi enseigné en mesme temps, qu'il faloit quelquesfois se défier des flatteries de ceux de vostre Nation : c'est pourquoy sans adjouster foy aux loüanges que vous me donnez, je me prive equitablement du plaisir qu'il y a d'en recevoir d'un homme qui connoist sans doute admirablement toutes choses, puis qu'il est orginaire d'un Païs d'où l'ignorance qui regne au nostre est bannie. Apres cela, Cleonisbe voyant que le Vaisseau du Prince de Phocée estoit fort proche, commanda que sa Barque le joignist et pria cét homme de qualité qui estoit aupres d'elle, et qui s'appelle Bomilcar, d'aller recevoir la Princesse Onesicrite, et Aristonice, et de les luy amener. De sorte que Bomicar luy obeïssant tousjours aveque joye, luy obeït cette fois là avec diligence, et fut pour donner la main à Onesicrite : mais comme cette Princesse voulut qu'Aristonice marchast la premiere, pour rendre plus de respect â la Deesse qu'elle servoit, ce fut elle que Bomilcar conduisit. Si bien que Menodore

   Page 5455 (page 385 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en estant plus heureux, aida a descendre du Vaisseau à la Princesse qu'il adoroit, qui estant suivie des deux Compagnes d'Aristonice, de plusieurs Femmes de qualité, de ses Filles et de moy, fut vers la Princesse Cleonisbe, qui continuoit de parler au Prince de Phocée. J'oubliois de vous dire qu'Aristonice ne sortit pourtant pas du Vaisseau sans avoir fait mettre la Statuë de Diane en lieu seur, et sous la garde de Gens capables d'en avoir soin, et de la conserver : et que le Prince de Phocée envoya aussi ses ordres à toute la Flotte, que le Pere de Menodore commanda en son absence. De vous dire apres cela Madame, combi ? fut grande l'admiration reciproque de Cleonisbe, d'Onesicrite, et d'Aristonice, il ne seroit pas aisée, non plus que de vous raconter parole pour parole, tout ce que ces admirables Personnes se dirent. C'est pourquoy Madame, vous m'en dispenserez s'il vous plaist, et vous vous imaginerez sans doute facilement ce que je ne vous dirois pas si bien que vous vous le direz à vous mesme.

Le pays des Segoregiens
La cour segoregienne, à l'instar de la princesse, est très polie. Thryteme remarque qu'une dame en particulier, nommée Glacidie, semble très proche de la princesse. Il observe également la naissance de relations amoureuses : Peranius, constate-t-il, semble amoureux de Cleonisbe, de même que Bomilcar. La compagnie prend la direction du château de Senan. Le paysage, vallonné d'un côté, est plus uniforme de l'autre. Une tour de forme irrégulière agrémente le sommet d'une montagne. Enfin, le climat y est extrêmement agréable et la nourriture abondante.

Pour moy, j'estois si surpris de voir Cleonisbe, et si estonné de l'entendre parler, que je ne pouvois concevoir, qu'elle ne fust pas née ou à Athenes, ou à Corinthe, ou à Delphes, ou à Thebes. Je voyois mesme que sa Politesse se communiquoit presques à tout ce qui l'environnoit, et que la plus grande partie des Dames qui estoient avec elle, n'avoient rien de Barbare. Bomilcar me sembloit aussi avoir tout l'air d'un homme d'esprit, et d'un homme de grand coeur : de sorte que

   Page 5456 (page 386 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne pouvant me lasser d'admirer ce que je voyois, j'admirois, et regardois sans rien dire, durant que la Barque reprenant la route du Port, nous aprochoit du rivage. Pendant ce petit Trajet, je remarquay qu'il y avoit entre ces Dames, une Fille nommée Glacidie, que Cleonisbe preferoit à toutes les autres, car elle luy adressoit souvent la parole, soit en loüant la beauté d'Onesicrite, soit en parlant d'Aristonice : et je m'aperçeus aussi que cette Personne n'estoit pas une Personne d'un mediocre merite. Je ne l'observay pourtant pas si long temps, que je n'eusse le loisir de remarquer l'agïtation qui estoit dans le coeur du Prince de Phocée ; et de voir en suitte que Bomilcar la remarquoit aussi bien que moy, l'entendis mesme que s'estant aproché de Glacidie, il luy dit à demy bas, et en soûriant, que veû comme cét Estranger regardoit Cleonisbe, il avoit lieu de craindre, qu'apres estre eschapé de la Tempeste, il ne fist naufrage au Port. Si ce malheur luy arrive (reprit Glacidie en soûriant aussi bien que Bomilcar) je m'imagine que la conformité de vostre Fortune, vous obligera à lier amitié aveque luy. Ha Glacidie, repliqua-t'il, vous sçavez bien que ce n'est pas la conformité de ces especes de malheurs, qui fait que les malheureux s'aiment. Ainsi Madame, j'apris sans y penser que Bomilcar estoit Amant de Cleonisbe ; mais je n'apris pas alors s'il en estoit bien ou mal traitté, parce que Glacidie ayant pris garde que je pouvois les entendre à cause qu'ils parloient

   Page 5457 (page 387 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Grec, se tourna vers moy, et commença de me parler, et de m'obliger à luy dire en peu de mots l'estat de nostre fortune. Cependant plus nous aprochions du rivage, plus le Païs où nous allions nous sembloit agreable : car parmy mille Arbres differens dont le Païsage est semé, on voit à la droite de greffes roches steriles, qui sont paroistre davantage la fertilité des autres endroits. On voit aussi de ce mesme costé, une Montage dont le bas est couvert de grands Pins, et sur le sommet qui est fort droit, est une Tour d'une Structure irreguliere, qui toute antique qu'elle est, donne beaucoup d'ornement à cet endroit du Païsage. De l'autre costé est un Païs plus uny, mais qui ne laisse pas d'estre entremeslé de Colines, de Valons, de Rochers, de Prairies, de Fontaines, et de Ruisseaux, et de faire cent agreables inesgalitez de scituations differentes, qui rendent les Maisons qu'on y a basties tout à fait charmantes. De plus, on y voit une si grande quantité d'Oliviers, de Grenadiers, de Mirthes, et de Lauriers ; et tous les Jardins y sont si pleins d'Orangers, de Jasmins, et de mille autres belles, et agreables choses, que je ne croy pas qu'il y ait un Païs plus aimable que celuy-là, ny où le Soleil donne de plus agreables Printemps ; de plus longs Estez ; de plus riches Automnes ; ny de plus courts Hyvers. Le Ciel y est tousjours si clair ; l'Air y est si pur ; les Fruits y sont si admirables ; la Mer y est si poissonneuse ; et les Chasseurs y trouvent une si abondante matiere à l'innocente Guerre

   Page 5458 (page 388 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils font, que de quelque condition, ou de quelque humeur qu'on soit, on trouve de quoy s'y satisfaire. Mais pour en revenir où j'en estois, il faut que je rentre dans la Barque d'où je suis sorty malgré moy pour faire cette petite description. Je vous diray donc Madame, que la Barque estant dans le Port, nous vismes plusieurs Cabanes de Pescheurs le long du rivage, et plusieurs Habitations esparses dans tout cét agreable Terroir, dont la veué est bornée par des Montagnes assez esloignées ; sur le sommet desquelles on voit de la Neige, quoy qu'on n'en voye presques jamais tomber au lieu où nous abordasmes. Comme la Princesse Cleonisbe avoit plusieurs Chariots qui l'attendoient sur le bord du Rivage, elle avoit dessein d'obliger les Dames qui estoient avec elle de se presser, afin que nous y pussions tous avoir place, pour aller jusques à trente stades de là, où estoit le Chasteau où elle avoit laissé le Roy.

Carimante
La compagnie est rejointe par un équipage remarquable, à la tête duquel se trouve le prince Carimante, frère de Cleonisbe. Celle-ci présente les étrangers et fait part de leur demande d'asile. Le jeune prince se montre très civil. Il invite Onesicrite à partager le chariot de sa sur, tandis qu'il donne des chevaux aux hommes. Durant le voyage, il s'entretient avec Peranius, qui lui raconte toutes leurs pérégrinations.

Mais à peine les Princesses furent-elles à terre, qu'entendant tout d'un coup un grand bruit que faisoient des hommes qui sonnoient d'une espece de Cor qui nous estoit inconnu, nous vismes arriver un grand équipage de Chasse, qui quoy qu'un peu Barbare ne laissoit pas de plaire, et d'avoir quelque chose de magnifique. Tous les Chiens avoient de grands Coliers d'argent à gros cloux dorez ; ceux qui les suivoient à pied, tenoient une espece de grandes et belles Coquilles, qu'on apelle des Trompes, dont ils sonnoient au lieu de Cor : et dont ils faisoient

   Page 5459 (page 389 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un bruit si retentissant, que les Tritons n'en sçauroient faire davantage à l'entour du Char de Neptune. Les Chasseurs à Cheval avoient des Arcs, des Fléches, et des Javelines : et pour leurs Habillemens, ils estoient bigarrez de tant de belles et vives couleurs, que cela ne pouvoit manquer de réjouïr la veuë. Tout le monde tournant donc la teste du costé que venoient ces Chasseurs, nous vismes qu'il y en avoit un qui paroissoit le Maistre des autres : et qui se separant de cette grande Troupe qui le suivoit, vint droit à la Princesse Cleonisbe, qui aprit au Prince de Phocée, que celuy que nous voiyons estoit le Prince Carimante son Frere. A peine eut-elle dit cela, que ce Prince qui estoit descendu de cheval pour la venir joindre, s'aprocha d'elle : et nous fit voir qu'il avoit admirablement bonne mine, n'ayant pas alors plus de vingt-quatre ans. Mais comme il fut assez prés pour discerner ceux qui estoient avec Cleonisbe, il en fut surpris : et plus surpris encore de voir vers les Isles cette grande Flotte qui y paroissoit. Il ne fut pourtant pas long-temps en cette inquiettude : car la Princesse Cleonisbe luy presentant cette belle et malheureuse Troupe qui s'estoit mise sous sa protection ; quelque heureuse qu'ait esté vostre Chasse, luy dit elle en soûriant, je suis assurée que ma Promenade sur la Mer, l'a esté beaucoup davantage : et que vous n'avez pas tant eu de plaisir tout le jour, que vous en aurez sans doute à m'aider à servir aupres du Roy, les admirables Personnes

   Page 5460 (page 390 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous voyez, et que je vous conjure de proteger. Comme Onesicrite est une des plus belles Princesses qu'on puisse voir, elle attacha si fort les yeux du Prince Carimante, qu'à peine entendit-il ce que Cleonisbe luy dit. Il est vray qu'il ne laissa pas de faire comme s'il l'eust bien entendu : car il fit tant de civilité, et à Onesicrite, et au Prince de Phocée, et à Aristonice, et à Menodore, qu'ils eurent sujet d'en estre tres satisfaits. Cependant comme le lieu n'estoit pas propre à une longue conversation, Carimante mit Onesicrite dans le Chariot de Cleonisbe : disant au Prince de Phocée, et à Menodore, et à moy, que nous irions à cheval aveque luy ; car comme on luy menoit tousjours plusieurs Chevaux en main, à toutes les Chasses qu'il faisoit, il y en eut autant qu'il nous en faloit. De sorte qu'apres que le Prince de Phocée eut mis Cleonisbe dans le mesme Chariot où Onesicrite estoit desja, et que Bomilcar eut aussi aidé à Aristonice à y monter, ils salüerent ces Dames : et dés que leur Chariot eut commencé de marcher, ils monterent tous à cheval, et le suivirent : et pour celles qui avoient esté de la Promenade de Cleonisbe, aussi bien que les Compagnes d'Aristonice, et toutes les autres Dames, elles furent dans d'autres Chariots. Tant que ce chemin dura, le Prince de Phocée entretint Carimante, et luy aprit la desolation de sa Patrie ; le bonheur de vos Armes ; la grandeur de vos Conquestes ; la resolution des Habitans de Phocée ; le commandement de la

   Page 5461 (page 391 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Deesse qu'on adore à Ephese ; la Tempeste que nous avions euë ; et la rencontre de la Princesse Cleonisbe : qui de son costé aprenoit aussi ces mesmes choses par Onesicrite, et les aprenoit plus particulierement qu'elles ne les avoit sçeuës par Hipomene. Pour moy je parlois tantost à cét officieux Grec, et tantost à Bomilcar : car pour tous les autres ils ne m'entendoient point, et je ne les entendois pas. Quoy que le chemin ne fust pas long, j'eus loisir de remarquer que Bomilcar avoit beaucoup d'esprit : mais un esprit si plein d'activité, qu'on voyoit mesme par sa Phisionomie, qu'il faloit qu'il y eust dans son coeur plus d'une passion violente. Il s'informa aveque soin du Prince de Phocée, et m'en demanda cent choses differentes : je trouvay pourtant moyen de demander aussi à mon tour à Hipomene, tout ce qui me donnoit de la curiosité : me semblant que puis qu'il estoit Grec, j'avois quelque droit d'attendre toutes sortes d'offices de luy : mais entre les choses que je luy demanday, je le priay de me dire ce qu'estoit Bomilcar. Il est si considerable dans cette Cour, me dit-il, qu'on le regarde comme un homme qui seul a terminé la Guerre entre les Carthaginois, et les Segoregiens : car comme il est tres puissant au Païs d'où il est originaire, c'est assurément par luy que ces deux Peuples guerriers et ennemis, sont presentement en paix. Quoy, luy dis-je, Bomilcar n'est pas originaire de ce Païs cy ! non, repliqua-t'il, et la superbe Carthage est le lieu d'où son Pere estoit.

   Page 5462 (page 392 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres cela passant d'un discours à un autre, je sçeus que le Roy des Segoregiens n'avoit point d'autres Enfans, que Carimante et Cleonisbe : et je sçeus mesme encore que je ne m'estois pas trompe, lors que j'avois creû que Glacidie estoit fort bien aupres de cette Princesse, car il m'aprit qu'elle estoit la Personne du monde pour qui elle avoit le plus d'estime, et le plus d'amitié : adjoustant que c'estoit un bien dont elle jouïssoit avec justice, et dont elle jouïssoit mesme sans qu'on le luy enviast, parce qu'elle ne se servoit du credit qu'elle avoit aupres de Cleonisbe, que pour rendre office à tous les honnestes gens.

Le château du roi Senan
Les Phocéens arrivent au château du roi Senan. Ils sont étonnés par la splendeur du parc et par la magnificence des décorations intérieures du château. Peranius est introduit auprès du roi, à qui il demande officiellement l'asile pour son peuple. Aristonice intervient en soulignant que les Phocéens ont été conduits jusqu'à lui par la déesse Diane, et que leurs vaisseaux sont peuplés d'une multitude d'artisans et de personnes intéressantes qui souhaitent mettre leurs talents au profit des Gaulois.

Mais enfin Madame, nous arrivasmes au Chasteau où estoit le Roy, qui est en une des plus belles scituations que je vy jamais : car encore qu'il soit en un lieu où il y a cent Sources admirables, et des Prairies merveilleuses, il y a une veuë d'une si vaste estenduë du costé de la Mer, que les yeux n'y trouvent point d'autres limites que leur propre foiblesse, qui ne leur permet pas de discerner ce qu'ils voyent au delà des bornes que la Nature leur a prescrites. En y arrivant, nous vismes une grande Allée de Lauriers de plus de huit cens pas de long : et en passant le long d'une Balustrade rustique, nous vismes aussi un grand Verger où il y avoit mille Orangers plantez par ordre, entremeslez de Grenadiers, et de Citronniers : qui contentant plus d'un sens à la fois, parfumoient agreablement l'air que nous respirions. Nous vismes encore qu'il y avoit une Source admirable

   Page 5463 (page 393 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au milieu de ce Jardin : qui parmy mille boüillons d'eau que la seule Nature faisoit eslever en murmurant, formoient un grand Rondeau à l'entour d'eux, qui se deschargeoit par un Ruisseau dans une Prairie qui estoit au delà de ce Jardin. Nous remarquasmes encore en aprochant du Chasteau, que toutes les Murailles de la Cour estoient couvertes de Mirthe : et qu'il y avoit encore un grand Parterre formé d'Herbes odoriferantes, derriere le Chasteau : et qu'on y voyoit des Cabinets de Lauriers, des Fontaines, et des Ruisseaux. Mais ce qui nous surprit davantage, fut de voir la magnificence du dedans de cette superbe Maison, et particulierement de la Chambre du Roy : en effet Madame, quoy qu'il n'y eust ny Peintures, ny Tentures de Tapis de Sidon, ny de Pourpre, ce que nous y vismes estoit beaucoup plus riche, et beaucoup plus beau que tout ce que j'ay veû ailleurs. Car enfin il faut vous imaginer que cette Chambre, dont le haut est en Dôme, est l'objet le plus ravissant qui puisse tomber sous les yeux : et pour vous le faire comprendre, je n'ay qu'à vous dire que toutes les Murailles, et toute la Voûte, en sont couvertes d'une espece d'Arabesque irreguliere, de piece de raport, toutes de Nacre, et de Coral. Mais de Nacre qui fait de si belles reflections, que l'Arc en Ciel n'a pas des couleurs si esclatantes, ny si bien nuées que celles qu'on y voit. De sorte qu'estant entremeslée, à du Coral de toutes les couleurs dont la Nature en produit en cette Mer, ou

   Page 5464 (page 394 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en la Mer Lygustique qui n'en est pas loin, cela fait le plus bel effet du monde. Car comme il y en a de Blanc, de Noir, de couleur de Feu, d'Incarnat, de couleur de Rose, et de tout à fait Pasle, cela fait un meslange avec de la Nacre, que je ne vous sçaurois representer : c'est pourquoy il vaut mieux que je ne m'y arreste pas, et que je vous die comment le Roy des Segoregiens nous reçeut. Comme Cleonisbe n'a pas moins de jugement que d'esprit, j'avois oublié de vous dire, qu'elle avoit envoyé advertir ce Prince de l'advanture qu'elle avoit euë, dés qu'elle estoit descenduë de la Barque, afin qu'il ne fust pas si surpris : aussi nous reçeut-il admirablement. Lors que nous fusmes à l'entrée du Chasteau. Carimante donna la main à Onesicrite, qui ne pût faire cette fois là passer Aristonice devant elle : de sorte que Bomilcar fut celuy qui la conduisit : car pour le Prince de Phocée, il aida à marcher à Cleonisbe, qui luy dit obligeamment, que comme c'estoit au Prince son Frere à presenter Onesicrite au Roy, c'estoit aussi à elle à luy rendre cét office. Pour Menodore il donna la main à Glacidie : et tout te reste des hommes conduisirent celles qu'ils voulurent, de ce grand nombre de Dames qui estoient en ce lieu-la, soit des nostres, soit de celles du Païs. Comme le Roy sçavoit la Langue Greque, aussi bien que Carimante et Cleonisbe, il fut sensiblement touché de ce que luy dit le Prince de Phocée, apres que la Princesse sa Fille le luy eut presenté : car quoy

   Page 5465 (page 395 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il ne s'estendist pas extrémement en son discours, il luy dit pourtant toute nostre fortune : et r'enferma si adroitement tous nos malheurs en peu de mots, que le Roy qui les escoutoit, les pût facilement retenir. Il choisit mesme si bien les paroles dont il se servit, que l'exageration la plus estenduë, et la plus eloquente, n'auroit pas tant attendry le coeur, que ce que dit le Prince de Phocée, attendrit celuy de ceux qui l'escouterent. Enfin Seigneur, luy dit-il à la fin de son discours, vous voyez des malheureux, que la crainte de la servitude a forcé d'abandonner leur Patrie : qui n'ont plus de Terre qu'ils puissent habiter sans qu'on la leur donne, ou sans qu'ils l'usurpent ; que la Tempeste a battus ; que la douleur a accablez ; et qui n'ont plus que la liberté, et l'esperance en partage : encore ne jouissons nous de ce dernier bien, que depuis que la Princesse Cleonisbe nous a fait la grace de nous promettre de nous proteger aupres de vous, et qu'elle a obtenu pour nous la mesme faveur du Prince Carimante. Ainsi Seigneur, c'est de vous de qui dépend nostre Destin : puis que si vous ne nous accordez pas l'entrée de vos Ports pour nostre Flotte, nous n'aurons plus rien à faire qu'à nous resoudre de mourir constamment. Comme le Roy alloit respondre, Aristonice s'avançant, et prenant la parole ; Seigneur, luy dit-elle, souffrez, qu'avec tout le respect que je vous dois, je vous die que la Tempeste qui nous a poussez sur vos Côstes, ne nous y a jettez que pour faire que vous nous y reçeussiez

   Page 5466 (page 396 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme des Gens qui donnent une ample matiere à vostre vertu : car afin que vous n'en doutiez pas, c'est une grande Deesse qui nous y a conduits : et qui voulant avoir un Temple sur vos Terres, et estre reconnuë parmy vos Peuples, m'a commandé de faire ce que j'ay fait. Prenez donc garde de l'irriter, en ne reçevant pas favorablement des malheureux, qui tous malheureux qu'ils sont, ont dans leurs Vaisseaux, des Thresors inestimables, puis qu'ils y ont un grand nombre d'hommes vertueux ; de Gens habiles et sçavans ; d'excellens Artisans en toutes sortes de choses : et qui par ce moyen peuvent se vanter d'avoir tous les Arts, et toutes les Sciences enfermées dans leurs Navires, qu'ils peuvent communiquer à vos Peuples, si vous leur donnez seulement un coin de Terre pour bastir un Temple, et pour pouvoir joüir de la liberté qui leur couste leur Patrie. Mais encore une fois Seigneur, poursuivit-elle, songez bien à ne refuser pas les graces que les Dieux vous font : et sçachez que la Deesse que je sers vous promet par moy, de rendre vostre Païs si celebre, et si fameux par toute la Terre, si vous nous reçevez favorablement, qu'il n'y en a point au monde qui le soit davantage.

Le conseil des Sarronides
Le roi de Senan est touché par les paroles d'Aristonice. Il réagit favorablement, mais ne peut leur donner une réponse définitive avant d'avoir assemblé le conseil des Sarronides. Cette assemblée, composée de sages, de sacrificateurs et de magistrats, est l'équivalent de celle des mages en Perse. Toutefois, les Sarronides ne s'occupent pas uniquement de religion, mais également de politique. Dans l'attente de la décision du conseil, les Phocéens sont extrêmement bien reçus à la cour. Cleonisbe, Carimante et Glacidie ne cessent de parler en leur faveur.

Aristonice prononça ces paroles avec tant de grace, et tant d'authorité, que toute la Compagnie s'en sentit esmeuë, et remarqua mesme que le Roy en estoit touché. Aussi respondit-il avec toute la douceur imaginable, et au Prince de Phocée, et à Aristonice : leur accordant d'abord l'entrée

   Page 5467 (page 397 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ses Ports pour toute la Flotte, à condition qu'il n'y auroit qu'un certain nombre de Gens armes dans chaque Vaisseau : et pour ce qui estoit de leur donner un lieu propre pour leur Habitation, il leur dit qu'il assembleroit les Sarronides, pour en conferer avec eux : et qu'en attendant, il leur permettoit d'esperer que sa responce : seroit favorable. Comme je ne doute pas Madame, que ce mot de Sarronides ne vous surprenne ; je pen- qu'il est à propos que je vous die que les Sarronides, sont à peu prés entre les Gaulois en general ce que sont les Mages en Perse. Il y a pourtant cette difference ; que les Mages ne se meslent que des choses de la Reügion, et que les Sarronides connoissent aussi des affaires publiques, et des differens des particuliers. Cette espece de Philosophes, de Sacrificateurs, et de Magistrats tout ensemble, furent instituez par le troisiesme Roy des Gaules, nommé Sarron, qui voulut que de son nom ils s'apellassent Sarronides. Il y a pourtant quelques parties des Gaules, où ils les nomment Druides : à cause que sous le Regne d'un de leur Rois nommé Druys, il voulut qu'on les appellast ainsi. Ils sont mesme divisez en divers ordres, et sous divers noms, car ceux qui ne s'occupent qu'aux Sacrifices, s'apellent Vacies : ceux qui ne s'adonnent qu'à la connoissance des choses naturelles, se nomment Eubages : et ceux qui sont destinez à chanter les actions heroïques des hommes vertueux, sont apelles Bardes : car pour ceux qui portent le Nom de Sarronides, ou

   Page 5468 (page 398 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celuy de Druydes, comme ils sont les plus sçavans de tous, ils se meslent comme je l'ay desja dit, de conseiller les Rois ; de rendre la justice ; d'enseigner les Peuples ; et d'instruire particulierement la jeunesse. Il est vray que parmy les Segoregiens, on ne se sert pas de tous ces noms differens, dont on se sert dans la Gaule Celtique, dans la Gaule Belgique, et parmy les Allobroges, qui sont encore d'autres Gaulois : mais seulement du nom de Sarronides, qui parmy ces Peuples les comprend tous. Le Roy ayant donc remis la deliberation de la chose dont il s'agissoit à son Conseil, qui estoit composé de ces Sarronides, la Princesse Cleonisbe tesmoigna en avoir beaucoup de satisfaction : assurant Onesicrite qu'elle ne doutoit pas que des Gens qui enseignoient l'humanité aux autres, ne conseillassent le Roy son Pere comme elle le souhaitoit : luy promettant mesme de les soliciter en nostre faveur. Carimante de son costé, luy promit la mesme chose : en suitte de quoy le Roy parlant les uns apres les autres, au Prince de Phocée, à Aristonice, à Onesicrite, et à Menodore, en fut si satisfait qu'il ne pouvoit s'empescher de le tesmoigner, et de leur donner beaucoup de loüanges. Au reste Madame, nous eusmes encore le bonheur de plaire si fort à tous ceux de sa Cour, que je pense pouvoir dire que jamais Estrangers, n'ont esté si peu Estrangers que nous le fusmes en ce lieu-là : car il y avoit un tel empressement à nous rendre office, qu'il y a sujet de croire que les

   Page 5469 (page 399 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Dieux avoient disposé les coeurs de tous ceux qui nous virent à nous bien traitter. Cependant le Roy jugeant que des Gens battus de l'Orage avoient besoin de repos, commanda qu'on menast la Princesse Onesicrite à un bel Apartement, qui touchoit celuy de Cleonisbe : et qu'on logeast toutes les Dames qui estoient avec elle, le plus commodément qu'on pourroit, aussi bien que le Prince de Phocée, et Menodore : commandant en suitte qu'on allast aux Isles pour faire venir toute la Flotte au Port, qui estoit beaucoup plus grand qu'il ne faloit pour la contenir. Apres cela Madame, je ne vous diray point quels furent les soins de Cleonisbe, et de Carimante, à faire bien obeïr le Roy : car il ne seroit pas croyable, que des Personnes de cette qualité en eussent eu de si officieux pour des Estrangers qu'ils ne connoissoient pas. En effet ils commanderent si expressément à tous les Officiers du Roy de servir respectueusement et magnifiquement ceux aupres de qui ils les mirent, qu'il estoit aisé de voir que leur merite et leur malheur les avoit touchez. Glacidie en son particulier, fit tant de choses obligeantes, et pour Onesicrite, et pour Aristonice, et pour toutes les autres Dames qui les accompagnoient, qu'il me fut aisé de connoistre dés le premier jour que je la vy, qu'Hipomene avoit eu raison de me dire, qu'elle meritoit l'amitié que Cleonisbe avoit pour elle : car elle agit avec tant de bonté, et avec tant d'esprit tout ensemble, qu'elle commença dés lors d'avoir beaucoup de

   Page 5470 (page 400 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

part à l'estime du Prince de Phocée.

Eloge de Glacidie
Peranius rend visite à Cleonisbe. Ayant appris que Glacidie est sa favorite, il s'attache à la louer. La princesse esquisse alors un portrait élogieux de son amie : douce, modeste, désintéressée, Glacidie est une personne remarquable. Elle garde ses douleurs secrètes, et témoigne d'une grande amitié. Le prince de Phocée acquiesce. La conversation porte ensuite sur les murs barbares du pays de Cleonisbe.

Il arriva mesme une chose dés le soir, qui a bien fait voir depuis que les Dieux avoient resolu qu'il y eust en peu temps beaucoup d'amour, beaucoup d'estime, et beaucoup d'amitié, entre toutes ces Personnes qui se connoissoient si peu, et qui s'aimerent tant peu de jours apres. Car Madame, il saut que vous sçachiez, que dés que le Prince de Phocée sçeut que Cleonisbe que nous avions laissée chez le Roy, estoit à son Apartement, il y fut pour luy rendre la premiere visite : et y fut accompagné de Menodore, pendant que Carimante estoit aussi allé voir Onesicrite pour la premiere fois, accompageé de Bomilcar. Pour moy qui avois suivy le Prince de Phocée, je fus tesmoin de sa conversation avec Cleonisbe, qui fut assez longue : mais comme en y allant j'avois apris à ce Prince que Glacidie estoit la Favorite de Cleonisbe, et que dés ce premier jour là, il chercha aveque soin à ne luy dire que des choses qui luy pussent plaire ; apres plusieurs autres discours, où il la loüa avec beaucoup d'adresse, il se mit aussi à luy dire du bien de Glacidie, comme ayant desja remarqué que c'estoit une Personne qui avoit de l'esprit, et de la bonté. Eh de grace, luy dit elle, ne jugez pas encore de Glacidie ! car je suis assurée que vous n'en pouvez juger en si peu de temps, sans luy faire beaucoup d'injustice : n'estant pas possible, quelque esprit que vous ayez, que vous puissiez encore connoistre toutes les bonnes qualitez qu'elle a. Je vous assure, reprit

   Page 5471 (page 401 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Prince de Phocée, que je suis persuadée qu'elle a toutes celles qu'on peut avoir, puis que vous l'aimez autant que vous faites. Cette raison ne seroit pas fort convainquante, repliqua modestement Cleonisbe : mais pour vous faire voir, adjousta-t'elle, qu'encore que je vive parmy des Gens, que les Grecs apellent Barbares, je ne laisse pas de connoistre ceux qui ont du merite ; il faut que je vous despeigne qu'elle est Glacidie. Je ne vous diray rien de sa Personne, puis que vous la connoissez desja, et que ce n'est pas par sa beauté que je la trouve la plus loüable, quoy que comme vous le voyez, elle soit blonde, blanche, agreable, et de belle taille : je ne vous parleray pas mesme des graces de son esprit, ny de l'estenduë qu'il a : me contentant de vous obliger à l'entretenir seulement deux heures en particulier, afin que j'aye le plaisir d'en entendre l'Eloge de vostre bouche. Je ne vous diray pas non plus, qu'elle sçait cent choses dont elle ne se vante pas, et qu'elle cache par modestie : mais je vous diray que sa naissance est tres noble, et qu'il n'y eut jamais une personne plus solidement genereuse qu'elle, ny qui eust une plus veritable bonté. Ce que j'aime toutesfois le plus en Glacidie, c'est qu'elle est capable d'une amitié tendre et constante, et qu'il ne fut jamais une Fille qui eust l'ame si desinteressée qu'elle l'a. Comme sa Fortune a esté assez traversée, elle a donné mille marques de fermeté, qui meriteroient des loüanges de tous vos Sages, si elle en estoit connuë : ce pendant ses propres chagrins nous jamais causé

   Page 5472 (page 402 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les chagrins des autres : car elle les sçait si bi ? renfermer dans son coeur, qu'ils ne paroissent ny en ses yeux, ny en ses actions, ny en ses paroles. Au contraire elle est toûjours d'une humeur si esgalle, qu'il n'est point de divertissement qu'elle ne semble prendre avec plaisir, lors mesme qu'elle a le plus de douleur dans l'ame. Au reste la vertu de Glacidie, n'est ny severe, ny sauvage : et cette Personne qui paroist si serieuse, est pourtant une des Personnes du monde qui connoist le mieux toutes les choses galantes. Mais ce que je louë encore le plus en elle, c'est l'equité qu'elle garde mesme pour ses plus grands ennemis : car elle les louë avec autant de sincerité, lors qu'il y a lieu de les loüer de quelque chose, que s'ils ne l'avoient pas desobligée. De plus j'ay encore à vous aprendre, que si vous devenez de ses Amis, vous estes assuré qu'on n'osera pas mesme ne vous loüer que mediocrement en sa presence : en effet elle est si sensible, et si zelée pour ceux qu'elle aime, qu'elle trouve qu'on ne les louë jamais assez. Ainsi elle n'est pas de ceux qui souffrent qu'on en die des choses fâcheuses : et qui croyent que ce n'est pas manquer à l'amitié, que d'endurer qu'on die une petite raillerie de leurs Amis, car je puis vous assurer que c'est ce qu'elle ne sçauroit faire. Aussi n'y a t'il pas une personne au monde qui en ait plus eu qu'elle, en tous les lieux où elle a esté : car comme sa fortune l'a portée à la Cour du Roy des Celtes, où elle a esté longtemps, et que de puis elle a encore demeuré en beaucoup de lieux differens, je puis vous assurer qu'en tous ces divers

   Page 5473 (page 403 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

endroits, elle a tousjours eu pour Amis, tout ce qu'il y a eu de Gens illustres. Je suis pourtant assuré repliqua le Prince de Phocée, que son me rite ne luy a aquis l'amitié de personne, qu'elle estime tant que vous. Il est vray respondit Cleonisbe, qu'elle m'aime assez pour estre capable d'avoir une erreur dans l'esprit à mon avantage : et je suis mesme persuadée que quand elle seroit au dessus de moy, ce que je suis au dessus d'elle, elle m'aimeroit autant qu'elle m'aime ; parce que la Grandeur ne la sçauroit esblouïr, et qu'ainsi elle me rendroit justice comme je la luy rends. Elle s'empresse mesme si peu, adjousta-t'elle, qu'il a falu que je luy aye fait quelque violence, pour l'obliger à faire ce petit voyage de divertissement : aimant beaucoup mieux estre chez elle, que d'estre dans le tumulte de la Cour, qu'elle ne souffre que pour l'amour de moy seulement. Vous me representez Glacidie si avantageusement, reprit le Prince de Phocée, que je suis forcé de croire qu'elle est aimée de tout le monde, elle l'est sans doute de tous ceux qui la connoissent bien, repliqua-t'elle, mais elle n'est pourtant pas prodigue de son amitie, quoy qu'elle ne soit ingrate pour personne : car je ne pense pas qu'on puisse avoir plus de reconnoissance qu'elle en a, haïssant sans doute autant l'ingratitude que le Mariage, quoy qu'elle y ait une aversion estrange. Puis qu'elle vous doit l'amitié que vous avez pour elle, reprit le Prince de Phocée, elle a besoin d'avoir l'ame bien reconnoissante, si elle veut s'aquiter

   Page 5474 (page 404 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'une obligation si sensible. Mais Madame, adjousta-t'il ; souffrez que je vous demande pardon, au nom de tous les Grecs, de l'outrage que vous dites qu'ils font à vostre Nation, de l'apeller Barbare : car enfin apres ce que je voy, en vous voyant, ils sont Barbares eux mesmes d'en parler ainsi. Non non, reprit Cleonisbe, ne les accusez pas injustement, car j'advouë que nous le sommes : et j'ay mesme interest de l'advoüer pour ma propre gloire : puis qu'enfin, si je merite quelque loüange, c'est seulement de ce qu'estant née en un Pais, d'où toutes les belles connoissances sont bannies, je ne laisse pas d'avoir quelque lumiere, et quelque inclination pour les belles choses. Mais pour vous qui estes d'un Païs où tous les esprits sont cultivez aveque soin ; où l'ignorance est un crime ; où la politesse est generale : et où la conversation n'est ny grossiere, ny stupide, ny sauvage ; comment pourrez vous vous accoustumer dans une Cour, où il y a si peu de personnes sociables ? Vous voyez, adjousta-t'elle en soûriant, qu'en fort peu de temps vous avez fait un grand progrés dans mon esprit : puis que tantost je vous disois que vous ne nous trouveriez pas si Barbares qu'on nous le croit, et que presentement je vous advouë, que nous le sommes encore plus qu'on ne le pense. Ha Madame, s'escria le Prince de Phocée, il ne faut pas estre Barbare pour se le dire comme vous faites ! et je suis assuré que toute la Grece ensemble, advouëroit, si elle avoit l'honneur de vous voir, que vous

   Page 5475 (page 405 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la surpassez en toutes choses.

Eloge de Cleonisbe
Cleonisbe et Perianus sont interrompus par l'arrivée d'Onesicrite, de Carimante et de Glacidie. Le prince de Phocée parvient à s'entretenir en privé avec Glacidie, qu'il félicite du portrait élogieux qu'elle a reçu de Cleonisbe. La jeune fille répond modestement que la princesse a sûrement voulu corriger la nature par l'art. De son côté, elle est en mesure d'offrir un portrait exact de son amie. Glacidie soutient en effet que Cleonisbe ne possède que des vertus, et que la supériorité de son rang ne l'empêche pas de témoigner une amitié sincère.

Comme le Prince de Phocée disoit cela, Carimante entra, qui conduisoit Onesicrite, qui n'avoit pas voulu attendre au lendemain à visiter cette Princesse à son Apartement. De sorte que Glacidie estant entrée avec elle, et le hazard ayant fait qu'elle se trouva assise aupres du Prince de Phocée, insensiblement il se mit à luy parler bas, durant que Cleonisbe entretenoit Onesicrite : et à luy dire que cette Princesse luy avoit fait un Portrait d'elle si admirable, qu'il ne croyoit pas que son Miroir representast plus parfaitement son visage, qu'elle luy avoit representé la beauté de son ame, et celle de son esprit. Je ne doute nullement, reprit Glacidie, que la Princesse n'aye fait une fort belle Peinture : mais je doute avec beaucoup de raison, que cette Peinture me ressemble : car comme les plus Grands Peintres ne sont pas ceux qui s'amusent le plus à faire des Portraits ; je pense que sans offencer la Princesse, je puis croire qu'elle a tellement songé à faire que l'Art corrigeast la Nature, qu'elle aura mal reüssi au mien. Mais pour moy Seigneur, qui ne suis pas si sçavante qu'elle en cét Art admirable, et qui ne songe qu'à imiter ce que je voy, je ferois bien mieux sa Peinture qu'elle n'a fait la mienne. Pour sçavoir si vous avez raison, reprit le Prince de Phocée, il faudroit que vous me l'eussiez fait voir : car il me semble, adjousta t'il, que je connois desja assez l'admirable Cleonisbe, pour en estre Juge equitable. Vous connoissez sans doute sa beaute, repliqua

   Page 5476 (page 406 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Glacidie, et mesme une petite partie de celle de son esprit : mais Seigneur, il s'en faut bien que vous ne puissiez connoistre jusques où va le merite de cette merveilleuse Princesse : c'est pour quoy comme il n'arrive pas souvent qu'elle puisse estre estimée icy par un aussi honneste homme que vous, je veux bien pour luy avancer cettë gloire, vous aprendre ce que vous ne pourriez sçavoir qu'avec le temps. Ce n'est pas encore assez, repliqua le Prince de Phocée, de me dire ce qu'elle est : car il faut s'il vous plaist encore, me faire sçavoir comment il peut estre qu'elle soit ce que je la voy. Ha pour cela Seigneur, reprit Glacidie, il faut le demander aux Dieux ! car on peut assurer que Cleonisbe s'est faite toute seule. Le hazard a sans doute fait passer quelquesfois à cette Cour d'assez honnestes Gens, de tous les lieux du Monde : et depuis la Paix que Bomilcar nous a fait faire avec les Carthaginois, il y a tousjours eu grand nombre de Gens de cette magnifique Ville, qui ont esté parmy nous. Mais apres tout, comme l'inclination dominante de ceux de nostre Nation, est la Guerre, et la Chasse, je puis vous assurer que Cleonisbe merite toute la gloire du peu de politesse qu'on y voit : estant certain que les seules lumieres de son esprit, ont esclairé toute la Cour. En effet Seigneur, je suis assurée que vous n'y verrez personne qu'elle ait pû imiter : et que vous connoistrez au contraire, que tous ceux qui ont quelque chose de bon, ne l'ont que parce qu'ils ont eu dessein de luy ressembler,

   Page 5477 (page 407 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou de luy plaire. En fin Seigneur, il faut s'imaginer qu'elle n'a l'obligation de ce qu'elle est qu'à elle mesme : que par un prodige elle a deviné tout ce qu'on ne luy a point apris, et que toutes les vertus sont nées avec elle. Quand je vous dis toutes les vertus, poursuivit Glacidie, je le dis sans exageration aucune : car il est vray que je suis persuadée qu'elle les a toutes sans exception. Vous me faites un si grand plaisir de parler comme vous parlez, reprit le Prince de Phocée, que je ne vous le sçaurois exprimer : car je vous proteste, aimable Glacidie, que je suis desja tellement affectionné à la gloire de cetté Princesse, que je serois au desespoir si j'y descouvrois un deffaut. Je vous assure, reprit elle, que vous n'aurez jamais cette espece de douleur : puis qu'il est vray que je suis bien assurée, que vous n'y en trouverez pas. En effet Cleonisbe est genereuse, de la derniere generosité ; elle aime la gloire plus qu'elle mesme ; elle est pitoyable, jusques à troubler son repos, pour causer celuy des autres ; elle est bonne, de la bonté la plus tendre ; et ne laisse pas d'avoir le coeur Grand, ferme, et tout à fait Heroïque. De plus, elle parle de toutes choses, avec autant de jugement que d'esprit, et autant d'eloquence que de jugement. Le son de sa voix exprime mesme une partie de sa bonté : car elle y a je ne sçay quoy d'affectueux, et de passionné, qui fait voir que son coeur n'est ny fier, ny superbe. Au reste, quoy que l'amitié ne trouve guere souvent de place dans l'ame des Personnes de sa naissance,

   Page 5478 (page 408 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il n'en est pas ainsi de Cleonisbe : puis qu'elle aime d'une maniere si attachante, ceux qu'elle juge digne de cét honneur, que c'est une des choses du monde dont je la louë le plus. En effet elle n'est pas de celles qui croyent que leur condition les dispence des veritables loix de l'amitié, et de cette espece d'esgalité, qui doit estre dans les sentimens de ceux qui aiment parfaitement : au contraire, Cleonisbe croit qu'elle est obligée d'aimer autant qu'on l'aime : elle permet mesme qu'on croye avoir droit de luy faire des reproches, si elle manquoit à quelques-uns des devoirs de la veritable amitié : et elle sçait enfin si bien faire la difference qu'il y a, entre la Fille du Roy des Segoregiens, et Cleonisbe, qu'on ne la sçauroit assez admirer. Au reste, quoy que le temperamment de cette Princesse ait quelque leger panchant à la melancolie, c'est pourtant une des Personnes du monde qui a le plus agreable enjoüement dans l'esprit : et qui donne le plus de plaisir à ceux à qui elle fait la grace de se communiquer avec liberté. En effet, elle est si propre à sçavoir tourner spirituellement et plaisamment les choses qu'elle voit, ou qu'elle entend, que je ne pense pas que les Personnes du monde les plus enjoüées le sçachent si bien faire. Au reste, elle est liberale d'une maniere si noble, et elle sçait donner avec tant de grace et tant de choix, que ses presens n'ont jamais fait murmurer que les injustes, et les envieux. Comme Glacidie disoit cela, Bomilcar qui estoit aupres d'elle, et qui entendoit

   Page 5479 (page 409 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une partie de ce qu'elle disoit, parce que parlant aveque zele, elle avoit insensiblement parlé plus haut qu'elle ne le vouloit, s'aprocha de son oreille, et prenant la parole ; eh de grace Glacidie, luy dit-il, laissez au Temps à faire connoistre Cleonisbe, à un homme que je crains qui ne la connoisse desja que trop. Ce discours de Bomilcar ayant fait rire Glacidie, l'obligea de le gronder de la crainte qu'il avoit : mais comme elle voulut se retourner vers le Prince de Phocée, Cleonisbe luy ayant adressé la parole, leur conversation fut interrompuë pour tout le reste du soir : et quelque temps apres cette belle Compagnie s'estant separée, chacun se retira à son Apartement. Il est vray qu'Hipomene et moy ne nous separasmes pas si tost : car comme en parlant de Grece, nous estions venus à faire connoissance, et à connoistre que son Pere et le mien avoient esté Amis, nous eusmes encore beaucoup de choses à dire.


Histoire de Péranius et de Cléonisbe : Cleonisbe devant le choix d'un époux
Le royaume des Segoregiens est dans l'attente d'une grande décision : Cleonisbe doit choisir son futur époux. Trois prétendants semblent favoris : Bomilcar, Britomarte et Galathe. Mais Cleonisbe ne montre aucune préférence. De son côté, le segoregien Carimante est amoureux de la phocéenne Onesicrite. Il demande à Glacidie d'intervenir en faveur des nouveaux venus auprès d'un Sarronide, habitant dans la tour érigée au sommet de la montagne. La jeune fille se rend sur place, accompagnée par Thryteme, et obtient l'accord du Sarronide. L'espoir d'une décision finale favorable se dessine. Dans l'attente du verdict royal, les différents amants sont en proie à des sentiments divers. Un jour, alors que Peranius réitère devant Cleonisbe son désir de rester dans le pays des Segoregiens, une conversation s'engage au sujet de l'attachement à la patrie. La princesse soupçonne bientôt que le prince de Phocée est amoureux d'elle. De fait, Peranius passe la nuit suivante sans pouvoir fermer l'il : éperdument épris de Cleonisbe, il redoute le choix de l'époux qu'elle doit faire. Pendant ce temps, Galathe complote afin que les Phocéens ne puissent pas demeurer sur leurs terres.
Les trois rivaux
Hipomene rapporte à Perianius que selon la coutume du pays, les femmes ont le droit de choisir un époux, quelle que soit l'opinion de leur père. Cleonisbe, qui aura dix-huit ans dans deux mois, fera alors son choix. Bien qu'elle ne montre pour l'heure ni joie, ni préférence, Hipomene dépeint les principaux prétendants de la princesse, Britomarte, Galathe et Bomilcar. Si tous trois sont aussi bien faits de corps que d'esprit, ils sont toutefois entachés de légers défauts : Britomarte est quelque peu féroce, Galathe semble manipulateur, tandis que Bomilcar a un peu trop d'ambition.

Mais comme je sçavoir qu'il nous importoit extrémment, de sçavoir quel estoit l'estat de la Cour où nous estions, puis que c'estoit là que nous pretendions trouver un Azile ; je le menay à l'Apartement du Prince de Phocée : qui le pressant avec plus de liberté qu'auparavant, de luy aprendre ce qu'il vouloit sçavoir, fit qu'Hipomene contenta sa curiosité. Vous venez icy, luy dit-il, en un temps fort propre, pour voir cette Cour au plus grand esclat qu'elle puisse estre, mais pour la voir aussi le plus en trouble, si les Dieux n'y donnent ordre : car Seigneur

   Page 5480 (page 410 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il faut que vous sçachiez que les Segoregiens, ont une coustume qui leur est tres particuliere : qui est que ce ne sont pas les hommes qui choisissent celles qu'ils veulent espouser, car ce sont les Filles qui choisissent ceux qui doivent estre leurs Maris : et selon les Loix du Païs, un Pere ne peut jamais violenter sa Fille. Ces mesmes Loix veulent aussi que les Filles des Rois ayent la mesme liberté que les autres : et que lors qu'elles ont dix-huit ans accomplis, elles choisissent celuy qu'elles veulent espouser, pourveû qu'il soit de condition proportionnée à la leur. De sorte que comme il ne s'en faut presques plus que deux Mois que Cleonisbe n'ait l'âge necessaire pour faire ce choix, tout ce qu'il y a de Gens de qualité dans le Royaume, et dans les Estats voisins, qui y pretendent, sont presentement icy, attendant cette journée, où par le choix de Cleonisbe, il doit y en avoir tant de malheureux, et un seul heureux. Car enfin pour ne vous rien cacher, Bomilcar qui a l'ame fort ambitieuse en est fort amoureux : un Prince du Païs nommé Britomarte, l'est aussi : et un autre Prince de la Gaule Celtique, nommé Galathe, ne l'est pas moins que luy : de sorte que selon toutes les aparences, ces trois Rivaux vont diviser toute la Cour. Cependant ce ne sont que plaisirs et divertissemens, en attendant cette Grande Feste, qui doit estre si triste pour plusieurs. Pendant qu'Hipomene parloit ainsi, le Prince de Phocée l'escoutoit avec une attention estrange, comme s'il se fust desja interessé

   Page 5481 (page 411 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au choix que Clonisbe devoit faire. Mais de grade, luy dit-il, aprenez moy si on devine point qui la Princesse doit choisir : Nullement Seigneur, reprit Hipomene, parce qu'elle a vescu jusques icy d'une manier à ne donner pas lieu de croire qu'elle en puisse choisir aucun avec plaisir. Au contraire elle paroiste estre assez melancolique, depuis qu'elle a veû que le temps où elle devoit faire ce choix, aprochoit : il est pourtant certain que comme elle a beaucoup d'obligation à Bomilcar, il semble que ce doit estre luy qui doive estre choisi : car enfin il a fait mille belles choses à la Guerre, soit sur la Terre, soit sur la Mer, pour la service du Roy son Pere. C'est par luy que la Paix est restablie, comme je le disois tantost à Trytheme, entre les Carthaginois et nous : son Pere fut mesme cause d'une autre Paix qui donna le Nom à la Princesse Cleonisbe : car l'ayant fait conclurre par son adresse, il arriva que la Reine des Segoregiens estant accouchée ce jour là de cette Princesse, le Roy voulut pour rendre l'alliance de ces deux Peuples plus solemnelle et plus estroite, qu'on luy donnast deux Noms tout à la fois, c'est à dire un du Païs, qui fut Giptis, et l'autre de Carthage, qui fut Cleonisbe. Mais comme ce dernier luy a esté plus agreable que le premier, elle a souhaité qu'on l'apellast tousjours ainsi : de sorte que les Carthaginois s'en son encore tenus plus obligez. Bomilcar mesme a eu beaucoup de joye, de voir que la Princesse ait porté un Nom de son Païs : mais

   Page 5482 (page 412 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour elle Seigneur, je croy qu'elle n'aime que la gloire : et qu'encore qu'elle ait la liberté de choisir, elle ne choisira que ce qu'il plaira au Roy qu'elle choisisse. Aussi voit-on que Bomilcar, Britomarte, et Galathe, songent autant à negocier aupres du Roy, et aupres de Carimante, qu'à se faire aimer de Cleonisbe. Ils sont aussi fort soigneux de plaire à Glacidie : mais à dire les choses comme elles sont, leurs soins sont fort inutiles de ce costé là : car ce n'est pas une Personne à donner un conseil qu'elle ne croiroit pas bon. Comme il y avoit beaucoup de monde avec le Roy, reprit le Prince de Phocée, je ne sçay si vous pourriez me faire connoistre lesquels estoient Britomarte, et Galathe, de tous ceux qui l'environnoient. Ce premier, reprit Hipomene, estoit ce grand Homme brun, et bien fait, qui a la mine fiere et superbe, qui estoit derriere le Roy, lors que vous parliez à luy : et Galathe qui le touchoit, est celuy qui avoit une Espée penduë à des Chaines d'or, ratachées avec des Mufles de Lion de mesme Metal : qui est de taille deschargée ; de mediocre grandeur ; qui a les cheveux blonds ; l'air du visage assez doux ; et la mine assez noble. Si ces deux Rivaux de Bomilcar, reprit le Prince de Phocée, ont l'esprit aussi bien fait que le corps ; et le coeur aussi Grand que leur mine est haute, je trouve qu'ils ont tous trois sujet d'esperer et de craindre. Ils ont assurément tous trois de l'esprit et du coeur, reprit Hipomene, quoy qu'ils ne se ressemblent pourtant pas. Britomarte

   Page 5483 (page 413 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

a du courage, de la probité, et de l'esprit : mais parmy cela, il y a quelque sorte de ferocité Gauloise qui ne plaist pas. Pour Galathe, il a sans doute du coeur, mais il a en mesme temps de la finesse ; et je ne sçay si ce Gaulois ne seroit point capable de tromper un Grec : il est doux, flateur, et civil : et quoy qu'il ait sur le visage, toute la sincerité que ceux de sa Nation s'attribuent, c'est pourtant un des hommes du monde qui descouvre le moins ses sentimens. Mais pour Bomilcar Seigneur, on peut dire que qui luy osteroit une partie de son ambition, ne luy laisseroit aucun deffaut : car il est vaillant autant qu'on le peut estre ; il est genereux, et ardent Amy ; il est liberal, et civil ; il est exact, à tenir tout ce qu'il promet ; cherchant mesme à faire plus qu'il n'a promis, et aimant à faire son devoir en toutes choses. Il a aussi beaucoup d'esprit : car encore qu'il ne se soit pas donné la peine de joindre les Lettres et les Armes, le grand usage du monde, ses voyages, et la disposition naturelle de ses inclinations, font qu'il parle bien de tout ce qu'il parle. Mais apres tout, l'activité de son temperamment, s'estant jointe dans son coeur aux deux plus violentes passions de toutes les passions, fait qu'il a une inquietude continuelle, qui fait qu'il ne peut presques durer long temps en nulle part, si ce n'est aupres de Cleonisbe, ou chez Glacidie, pour qui il a beaucoup d'estime. Tout ce que vous me dites de Bomilcar, repliqua le Prince de Phocée, me semble bien propre à le faire preferer aux autre :

   Page 5484 (page 414 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je suis pourtant assuré, reprit Hipomene, qu'il ne laisse pas de craindre de n'estre point choisi. Apres cela, comme il estoit desja tard, nous laissasmes le Prince de Phocée : qui ne se coucha pourtant pas sans avoir sçeu que nostre Flotte ne partiroit des Isles pour venir au Port, que le lendemain au matin, où en effet elle aborda heureusement, un peu apres que le Soleil fut levé.

Carimante, amoureux d'Onesicrite
Carimante prie Glacidie d'intervenir auprès du premier des Sarronides, qu'elle connaît bien, afin que les Phocéens puissent demeurer dans leur pays. La jeune fille devine aussitôt que le prince agit davantage par amour pour Onesicritie que par grandeur d'âme. L'intéressé, du reste, ne le nie pas. On consulte Cleonisbe, qui donne son accord. Accompagnée de Thryteme, d'une jeune fille et d'un esclave, Glacidie se rend auprès du premier Sarronide qui habite la tour érigée au sommet de la montagne.

Cependant comme Carimante avoit esté sensiblement touché de la beauté d'Onesicrite ; et qu'a sa consideration il s'affectionnoit à proteger toute cette grande Colonie de Phocenses qui avoient abandonné leur Patrie ; il ne sçeut pas plustost que Cleonisbe estoit esveillée, qu'il fut la trouver à sa Chambre : pour luy dire que sçachant combien elle avoit de credit aupres du premier des Sarronides, il la prioit de vouloir le prevenir avant que le Roy l'eust consulté, pour sçavoir s'il devoit recevoir ces Estrangers dans son Païs, ou ne les recevoir pas : la conjurant de l'obliger à luy persuader, de souffrir qu'ils s'habituassent sur ses Terres. Comme Cleonisbe avoit bien remarqué que la beauté d'Onesicrite avoit extraordinairement plû à Carimante, elle le regarda en soûriant : et prenant agreablement la parole, comme je l'ay sçeu depuis ; il me semble, luy dit elle, qu'au lieu de me prier d'obliger le premier des Sarronides, à persuader au Roy de donner retraite à ces Estrangers, vous eussiez mieux fait de me prier de faire en sorte, qu'il l'obligeast à retenir parmy nous cette belle

   Page 5485 (page 415 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Estrangere, que vous regardastes hier avec tant d'admiration. Il est vray, repliqua-t'il, que j'eusse parlé plus sincerement que je n'ay fait, si je vous euffe parlé ainsi : puis qu'il est certain que je sens bien qu'une partie de la compassion que j'ay de tant d'illustres malheureux, vient de l'admiration que j'ay pour Onesicrite, dont j'advoue que la beauté m'a surpris, et charmé. Vous pouvez pourtant bien penser, adjousta-t'il, que je n'en suis pas devenu esperduëment amoureux en si peu de temps, du moins ne le crois-je point : mais je vous advouë que je le suis desja assez, pour ne pouvoir endurer qu'une personne de cette condition, et de cette beauté, fust reduite à se voir encore une fois exposée à la Tempeste, et à se retrouver sur la Mer, sans sçavoir quelle Terre habiter. C'est pourquoy comme l'admiration que j'ay pour elle, a fait naistre une pitié dans mon coeur qui trouble mon repos, et qui m'inquiete plus que vous ne sçauriez penser, je vous conjure de vouloir faire ce que je vous demande : car je vous proteste que j'ay une telle envie que ce dessein reüssisse, que je voudrois que vous eussiez autant de compassion des malheurs du Prince de Phocée, que j'en ay de ceux d'Onesicrite. Pour de la compassion, reprit Cleonisbe en soûriant encore une fois, je vous assure que j'en ay autant qu'on en peut avoir : mais je ne voudrois pas qu'elle fust de la nature de la vostre, qui est plustost causée par la grandeur de la beauté d'Onesicrite, que par la grandeur de ses infortunes.

   Page 5486 (page 416 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cependant, adjousta-t'elle, croyez s'il vous plaist que j'ay autant de pitié qu'il en faut avoir, pour vous accorder facilement ce que vous desirez : joint que selon moy, il seroit mesme avantageux au Roy, que des Gens aussi civilisez que sont ceux que la Tempeste nous a donnez, adoucissent une partie de la ferocité de ce Peuple Maritime, qui habite le long de cette Côste. Comme Carimante est d'un naturel ardant, et plein d'impatience, il dit à la Princesse sa Soeur, qu'il n'y avoit point de temps à perdre, et qu'ainsi il faloit agir tout à l'heure : adjoustant que ce qui l'embarrassoit, estoit qu'il ne faloit pas que le Roy sçeust qu'elle auroit veû celuy qu'ils vouloient employer. De sorte qu'apres avoir examiné la chose, ils resolurent que Cleonisbe envoyeroit querir Glacidie, et la prieroit d'aller trouver le premier des Sarronides : qui demeuroient une partie de l'Année à cette Tour, qui est bastie sur cette Montagne que je vous ay dit que nous avions veuë à la main droite en venant des Isles au Port. Mais comme Carimante vouloit qu'Onesicrite et le Prince de Phocée sçeussent ce qu'il faisoit pour eux, il fit en sorte par le moyen d'Hipomene, que je fus avec Glacidie : afin d'estre present à ce qu'elle diroit, et que je pusse le faire sçavoir à ceux en faveur de qui elle auroit parlé. Si bien qu'apres qu'elle eut sçeu de la bouche de la Princesse ce qu'elle avoit à dire, je fus avec elle où elle avoit ordre d'aller : et me mettant dans son Chariot, sans estre accompagnez que d'une

   Page 5487 (page 417 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Fille seulement, et de deux Esclaves qui suivoient à pied, nous fusmes jusques au bas de cette Montagne, qui comme je vous l'ay dit est toute couverte de Pins, d'une grandeur démesurée.

Intervention de Glacidie auprès du premier Sarronide
Glacidie et Thryteme commencent l'ascension de la montagne, très escarpée. Le jeune homme est surpris de découvrir une vue splendide sur la mer, le port, la ville et la région. Ils arrivent auprès du premier Sarronide qu'ils trouvent très bien disposé à l'égard des Phocéens. Il leur promet d'intervenir auprès du roi, et leur prodigue des conseils moraux.

Dés que nous y fusmes, il falut mettre pied à Terre : car comme cette Montagne est toute de Roches, et de Roches inegales, il n'y avoit pas moyen d'y aller en Chariot. Mais pour esviter une partie de l'incommodité d'un chemin si difficile, nous trouvasmes des Chevaux qui nous porterent par un petit Sentier tournoyant, jusques hors du Bois, et jusques à bien plus de la moitié de la Montagne, dont le sommet est si droit, que les Chevaux mesmes n'y peuvent aller qu'avec peine. De sorte que Glacidie voulant descendre, nous fismes le reste du chemin à pied : qui n'est pas si incommode qu'on pourroit se l'imaginer : parce qu'on a taillé un grand Escalier dans la Roche, qui en rend la montée plus facile : y ayant mesme de distance en distance, de petits Dômes soustenus sur des Colomnes, pour faire que ceux qui montent cette Montagne, puissent se reposer à l'ombre. Allant donc par ce chemin qui est si particulier, j'aiday à monter à Glacidie : qui m'entretint si agreablement, que je montay la Montagne toute entiere, sans tourner la teste du costé que je venois, quoy que ce soit une action assez naturelle que de regarder en montant le lieu d'où l'on vient : ainsi comme nous ne nous reposasmes qu'au dernier de ces petits Dômes, qui n'est plus qu'à vïngt pas du pied de la Tour, ce ne fut que

   Page 5488 (page 418 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

là que je jouïs de la plus belle veuë du monde. En effet Madame, je ne pense pas qu'on puisse jamais voir un plus bel objet, que celuy que je vy du haut de cette Montagne : car enfin il faut vous imaginer que j'eus en aspect, un Port admirable, plein d'une quantité prodigieuse de Vaisseaux : et ce qui rend encore cét aspect plus beau, c'est que ce Port est bordé de tant de Maisons de Pescheurs, que ce grand amas de Cabanes semble une grande et longue Ville, au de là de la quelle est je plus beau Païsage de la Terre. D'un autre costé, c'est la pleine Mer, où ces trois Isles dont je vous ay parlé, font le plus agreable effet du monde. Un peu plus à gauche on voit des Rochers si steriles, un endroit si solitaire, et un Païs si scabreux, et si sauvage, qu'on diroit qu'on est dans un Desert esloigné de cent mille Stades de toute sorte d'Habitation. Mais lors que de ce costé là on se tourne vers celuy qui luy est opposé, on voit qu'en effet il luy est opposé en toutes choses : car on descouvre un Païs aussi fertile que l'autre est sterile, et aussi agreable que l'autre est affreux. On y voit des Jardins pleins d'Orangers, des Prairies, des Colines, des Valons, et tout ce qui peut rendre un Païsage agreable : au de là du quel on voit des Montagnes en esloignement, qui semblant estre entassées les unes sur les autres, font des Figures bizarres, qui ne laissent pas de plaire à la veuë, et de la borner agreablement de ce costé là Mais ce qui rend encore le costé de la Mer tres divertissant à regarder, c'est qu'on la voit presques

   Page 5489 (page 419 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tousjours toute couverte de Barques de Pescheurs. Je vous demande pardon Madame, de ce que je vous arreste aussi longtemps sur cette belle Montagne, que je m'y arrestay avec Glacidie : c'est pourquoy pour reparer cette faute il faut que je ne vous die rien de ce que je vy dans cette Tour, qui servoit de demeure à celuy que nous allions chercher, et que nous trouvasmes prest d'aller trouver le Roy, qui luy avoit desja fait donner ordre de se rendre aupres de luy. Ce sage Sarronide, dont la mine grave et serieuse, avoit quelque chose de Grand et d'agreable tout ensemble, reçeut Glacidie avec toute la civilité possible : tesmoignant assez par les choses qu'il luy dit, qu'il avoit beaucoup d'estime pour elle. Mais apres que les premiers complimens furent faits ; que Glacidie m'eut presenté a ce Sarronide ; qu'elle luy eut narré nostre infortune en peu de mots ; et qu'elle luy eut dit la raison pourquoy Cleonisbe l'ennoyoit vers luy ; elle joignit ses persuasions aux prieres et dit de si belles choses à celuy qu'elle vouloit persuader, que quand il eust eu l'ame la plus dure du monde, elle l'auroit obligé d'avoir pitié de tant de malheureux. Ne pensez pas (luy dit-il, apres qu'elle eut cessé de dire tout ce qu'elle vouloit) que toutes vos paroles ayent esté necessaires, pour me porter à ce que la Princesse souhaite de moy : car je vous declare, que dés que vous avez commencé de parler, j'ay esté resolu de faire ce que vous voulez que je face : mais je vous advouë qu'il y a tant de plaisir

   Page 5490 (page 420 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à vous entendre, que je n'ay pû me resoudre à vous imposer silence. Joint aussi, adjousta-t'il flateusement, que je n'ay pas esté marry de m'instruire en vous escoutant : afin de sçavoir les choses que je dois dire au Roy, pour luy persuader ce que vous m'avez persuadé. Ha mon Pere, reprit Glacidie (car par respect elle le nommoit ainsi) ne craignez vous point de me donner de la vanité, en me parlant comme vous faites ? vous, dis-je, dont toutes les paroles passent pour sinceres. Non, reprit-il, je ne le crains pas : et je connois si bien la solidité de vostre vertu, que je ne dois pas aprehender que vous soyez capable d'aucune foiblesse. Cependant assurez s'il vous plaist la Princesse, que j'ay beaucoup de joye de voir qu'elle me fait un commandement où je puis obeïr avec plaisir : dites luy encore, que j'ay une satisfaction extréme, de connoistre qu'elle est sensible aux miseres des malheureux : parce que l'humanité est une des qualitez la plus difficile à trouver parmy les personnes de sa condition. C'est pour quoy ma Fille, adjousta-t'il, je vous exhorte autant que je le puis, de contribuer tous vos soins, à entretenir dans son coeur une disposition si loüable. Ne perdez donc nulle occasion de la loüer, lors qu'elle donnera des marques de sa bonté, et de sa compassion : et ne manquez aussi jamais de blasmer avec hardiesse, toutes les actions de dureté de coeur, et d'inhumanité, que vous entendrez raconter en sa presence : car enfin on ne sçauroit avoir trop de soin d'entretenir

   Page 5491 (page 421 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la pitié dans l'ame des Grands qui s'en peuvent servir si utilement, puis qu'ils sont en pouvoir de soulager la plus grande partie des maux dont ils ont compassion. Je sçay bien, poursuivit-il, que Cleonisbe n'a pas besoin de mes preceptes pour cela : mais apres tout, je suis tellement ennemy de tous ceux qui ne sont point sensibles, ny aux malheurs publics, ny aux infortunes particulieres, que je me dis tous les jours à moy mesme, ce que je vous prie de dire à Cleonisbe, de peur qu'insensiblement je ne vinsse à n'estre pas assez pitoyable. C'est pour quoy, adjousta t'il en se tournant vers moy, ne croyez pas que l'exhorte Glacidie à loüer la Princesse Cleonisbe de bonté, parce qu'elle n'en a pas assez : mais croyez seulement que je ne le fais que parce que je suis persuadé que les Princes et les Princesses n'en peuvent jamais trop avoir. Car pour rendre justice à Cleonisbe, j'ay à vous assurer qu'elle possede toutes les vertus en un souverain degré : et que sa compassion s'estend si loin, qu'elle ne connoist jamais de malheureux qu'elle ne pleigne, et mesme qu'elle ne soulage si elle le peut. Apres cela, Glacidie ayant confirmé ce qu'il disoit, je luy dis aussi tost toutes les choses qui pouvoient estre avantageuses au Prince de Phocée, à la Princesse Onesicrite, à Aristonïce, à Sfurius, à Menodore, et à toute la Flotte en general. Ainsi Madame, nostre negociation ayant bien reüssi, nous nous en retournasmes au Chasteau rendre conte de nostre voyage à la Princesse Cleonisbe : qui

   Page 5492 (page 422 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

envoya à l'heure mesme assurer Carimante, que le premier des Sarronides feroit ce qu'il souhaitoit : m'ordonnant en suitte de faire sçavoir au Prince de Phocée, et à la Princesse Onesicrite, ce qu'elle avoit fait pour eux.

Huit jours d'attente
Il est prévu que le roi donne son approbation ou son refus dans un délai de huit jours. Pendant ce temps, les protagonistes sont en proie à des sentiments bien différents : Peranius, de plus en plus amoureux de Cleonisbe, se rend compte que Bomilcar l'est également. De son côté, Carimante s'aperçoit de la connivence entre Onesicrite et Menodore, et en conçoit du dépit.

Cependant la chose ne fut pas si tost resoluë : car le Roy voulant assembler plusieurs Sarronides, pour deliberer sur une chose si importante, il falut huit jours pour cela : ce n'est pas qu'il n'en conferast dés le premier avec ce sage Vieillard, à qui Glacidie avoit parlé : mais il ne voulut pourtant rien déterminer qu'il n'eust assemblé le Conseil, où il avoit accoustumé de resoudre les choses de grande consequence. En attendant que cela fust, il nous traitta pourtant admirablement, et reçeut fort bien toutes les personnes de qualité qui estoient dans tous nos Vaisseaux, lors que le Prince de Phocée les luy presenta, et principalement Sfurius : de sorte Madame, que comme il y avoit un nombre infiny de personnes dans nostre Flotte, on vit toutes les Cabanes de Pescheurs pleines de Grecs, et de Grecques, qui souhaitant estrangement d'estre reçeus en un Païs si agreable, flattoient si doucement leurs Hostes, et les recompensoient si liberalement des services qu'ils leur rendoient ; que le Peuple commença de devancer par ses suffrages, la resolution du Roy ; et de dire qu'il faloit nous permettre d'habiter en leur Païs, que nous rendrions beaucoup meilleur qu'il n'estoit. Car comme nos Vaisseaux estoient mieux faits que les leurs ; nos Armes plus belles et mieux

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travaillées ; que nous leur enseignions des façons de pescher plus commodes que celles dont ils se servoient ; et que nous leur aprenions mesme à se servir utilement de cette abondance d'Oliviers, dont leur Païs est remply, et dont ils ne se servoient jusques alors que pour ornement ; il se trouva qu'en huit jours tout le Peuple se vit si disposé à vouloir que nous demeurassions à leur Pais, qu'ils disoient desja tout haut, que si le Roy ne le vouloit pas, ils mettroient plustost le feu à nos Vaisseaux, afin de nous empescher de partir. Mais ce qui les portoit encore dans cette resolution, estoit qu'il couroit bruit qu'il y avoit une grande Deesse, qui avoit assuré que si on nous recevoit ils seroient heureux : et qu'au contraire si on ne nous recevoit point, ils seroient accablez de toutes sortes d'infortunes. Cependant nous estions à ce superbe Chasteau du Roy : qui ayant un assez grand Bourg fort proche, fit que toutes les Personnes de qualité qui estoient des nostres, et qui suivoient ce Prince, y furent assez commodément logées. De sorte Madame, que lors que tout cela fut joint, on vit à ce Chasteau une des plus belles choses du monde : mais au lieu que c'est la coustume que les Estrangers s'habillent à la mode du Païs où ils vont, il n'en fut pas de mesme de nous : au contraire, nos habillemens plûrent tellement, qu'en trois jours toute cette Cour fut habillée à la Greque : car comme il y avoit dans nos Vaisseaux des Gens de toutes sortes de professions, il ne falut pas davantage de

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temps, pour satisfaire l'envie que le Prince Carimante, et la Princesse Cleonisbe, eurent de quitter l'Habillement de leur Païs pour prendre le nostre, qui en effet leur sieyoit beaucoup mieux que le leur. Cependant ce ne furent que plaisirs, et divertissemens, durant les huit jours que le Roy prit pour rendre une responce decisive : Aristonice n'en eut pourtant pas sa part, car elle employa tout ce temps là avec ses deux Compagnes, à prier les Dieux de toucher le coeur du Roy : de sorte qu'ayant fait mettre dans son Apartement la Statuë de Diane, qu'elle avoit aportée d'Ephese, elle fut tousjours en retraite, durant que nous nous divertissions admirablement. Il est vray que le Prince de Phocée, et Menodore, ne jouïrent pas avec tranquilité de tous les plaisirs qu'on tascha de leur donner : car le premier sentit naistre l'amour dans son coeur, et le second commença d'avoir de la jalousie, de voir avec quel empressement Carimante songeoit à plaire à la Princesse Onesicrite. Bomilcar de son costé, s'apercevant aussi que le Prince de Phocée regardoit Cleonisbe comme un homme qui commençoit d'en estre amoureux, en eut quel que legere inquietude : qui le porta à souhaiter, que le Roy ne voulust pas nous permettre de demeurer sur ses Terres. Il eut pourtant la generosité de ne vouloir pas nous nuire : joint qu'à mon advis il aprehenda de desplaire à Carimante, et à Cleonisbe, s'il le faisoit. D'autre part, Carimante ayant descouvert que Menodore estoit amoureux

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d'Onesicrite ; et ayant mesme remarqué qu'il n'en estoit pas haï ; avoit un despit extréme, de ne pouvoir imaginer les voyes de retenir la personne qui luy plaisoit, sans retenir en mesme temps celuy qui ne luy plaisoit pas. Mais à la fin, voyant qu'il ne pouvoit perdre l'un sans perdre l'autre, il aima mieux souffrir la veuë de Menodore, que de perdre celle d'Onesicrite. Pour Cleonisbe, elle jouïssoit avec un plaisir tranquile, de la conversation du Prince de Phocée qui luy plaisoit fort, et de celle de tant de Personnes agreables qui estoient avec Onesicrite : se trouvant extrémement heureuse de voir dans la Cour du Roy son Pere, tant de Gens qu'elle trouvoit estre faits de la maniere qu'elle avoit imaginé, qu'il faloit que les honnestes Gens fussent. Pour Britomarte, et pour Galathe, ils ne songeoient qu'a continuer leurs brigues, pour pouvoir estre choisis par Cleonisbe quand le temps en seroit venu : car encore que ce dernier s'aperçeust aussi bien que Bomilcar, que le Prince de Phocée avoit le coeur touché de la beauté de Cleonisbe, il ne craignit pourtant pas, qu'un Prince que la Tempeste avoit jetté dans cette Cour pust jamais luy nuire : ainsi il connut qu'il avoit un Rival sans en avoir grande inquietude : de sorte Madame, que je puis vous assurer que Bomilcar et Galathe ne surent pas si affligez de descouvrir que le Prince de Phocée devenoit Amant de Cleonisbe, que le Prince de Phocée le fut de sentir qu'il estoit amoureux de cette Princesse. Ce qui le luy fit le

   Page 5496 (page 426 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus connoistre, fut l'inquietude qu'il eut lors qu'il sçeut que tous les Sarronides estoient arrivez : et que ce devoit estre le lendemain au matin, que le Roy resoudroit s'il leur permettroit de demeurer dans son Païs, ou s'il leur refuseroit la permission qu'ils luy en demandoient. Lors qu'il aprit cette nouvelle, il estoit aupres de Cleonisbe, qu'il avoit entretenuë avec beaucoup d'assiduité, durant les huit jours que nous avions passez : et il y estoit mesme sans autre compagnie que Glacidie, qui fut celle qui dit la chose à la Princesse. J'ay sçeu par cette sage Fille que le Prince de Phocée aprenant que ce seroit le lendemain que son Arrest seroit prononcé, il en changea de couleur : et j'ay sçeu par luy qu'il sentit dans son coeur, une agitation qu'il n'avoit jamais esprouvée : lors qu'il vint à penser que peutestre le jour suivant, à la mesme heure qu'il parloit, il seroit banny pour toute sa vie du lieu où il estoit : et qu'il se verroit en estat de ne voir jamais l'admirable Personne qu'il voyoit, et qu'il prenoit tant de plaisir à regarder. Cette pensée ne donna pas seulement de l'agitation à son coeur, car elle le força encore de descouvrir une partie de ses sentimens : enfin Madame, dit il à Cleonisbe, ce sera demain que je seray heureux, ou malheureux ; que j'auray recouvré une Patrie qui me sera plus chere que la mienne, puis qu'elle est la vostre ; ou que je seray errant, et fugitif. Mais ce qui est encore plus, ce sera demain que je pourray vous regarder, avec la joye de pouvoir esperer de

   Page 5497 (page 427 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous voir toute ma vie, ou avec la douleur d'estre en estat de ne vous voir jamais. En verité Madame, adjousta t'il, si cette derniere chose arrive, je me pleindray de la pitié que vous avez euë de tant de malheureux : et je regretteray que le Port où vous nous avez fait aborder, n'ait pas esté un Escueil pour toute nostre Flotte, afin que ceux qui fussent eschapez du naufrage, n'eussent pû partir d'un Païs, où l'on voit ce qu'on ne sçauroit sans doute voir en nul autre lieu du Monde. Ne pensez pourtant pas Madame, luy dit-il, que ce soit la pureté de vostre air, vostre Soleil, vos Orangers, vos Grenadiers, vos Lauriers et vos Mirthes, que je regretteray si je suis banny : non Madame, ce ne sera point tout cela : mais ce sera l'admirable Cleonisbe, que je suis assuré qu'on ne sçauroit trouver en nul autre endroit de la Terre. Je vous suis sensiblement obligée, reprit Cleonisbe, de me preferer à tant de belles choses qui rendent nostre Païs agreable : et de ce que l'obligation que vous croyez m'avoir, de vous avoir donné quelque assistance, vous porte à avoir quelque amitié pour moy. Mais aussi vous puis-je assurer, que cette reconnoissance que vous portez beaucoup au delà de ce qu'elle devroit aller, fait que l'en ay autant que je dois, des marques d'estime que vous me donnez : et que je souhaite avec passion, que le Roy mon Pere face ce que je ferois si j'estois en sa place, et ce que je veux croire qu'il fera. En verité Madame, reprit Glacidie, je ne mets guere la chose en doute : car

   Page 5498 (page 428 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

apres les soin que vous avez pris, et ceux que le Prince Carimante a eus pour le mesme sujet, je suis persuadée qu'il ne se trouvera point d'obstacle à la satisfaction du Prince de Phocée. Je le souhaite de tout mon coeur, repliqua-t'il, mais je ne laisse pas de craindre que cela ne soit pas, du moins sçay-je bien que j'auray demain autant d'inquietude que d'impatience, de sçavoir quelle aura esté la resolution du Roy : vous assurant Madame, dit-il à Cleonisbe, que je n'ay jamais rien desiré avec tant d'ardeur, que je desire d'estre assuré de n'estre point banny d'un Païs qui m'est si cher.

Conversation sur l'attachement à la patrie
Peranius soutient que sa patrie ne lui manquera jamais tant qu'il sera auprès de Cleonisbe. En entendant cela, Glacidie tâche de détourner la conversation, sachant que la princesse n'aime pas être louée. Elle s'interroge sur les motifs de l'attachement à la patrie : est-on davantage lié aux parents et aux amis, ou à la région elle-même ? Les dames sont d'avis que seuls la région et son climat retiennent le cur de quelqu'un, car l'entourage est toujours susceptible de disparaître ou de changer. Au contraire, le prince de Phocée soutient qu'on s'attache aux personnes, et non aux choses. Bomilcar arrive et on lui soumet le problème : le soupirant de Cleonisbe est convaincu qu'on reste attaché à sa patrie, à moins que l'amour ou l'ambition ne nous portent ailleurs. Peranius lui donne raison et Cleonisbe rougit.

Ha Seigneur, reprit Cleonisbe, vous en dittes trop pour estre creû ! car enfin je suis assurée que de l'heure que je parle, s'il arrivoit un Vaisseau de vostre Pais, qui vous aportast nouvelles que vos Vainqueurs auroient esté vaincus ; que vostre Patrie seroit hors de servitude ; et que vous n'auriez qu'à retourner à Phocée ; vous y retourneriez avec plaisir, et vous nous quitteriez aveque joye. Ha Madame, s'escria t'il, il s'en faut bien que je ne sois aussi genereux que vous le pensez, et que l'amour de la Patrie ne regne aussi absolument dans mon coeur que vous le croyez ! C'est pourtant un sentiment fort naturel, reprit Glacidie, et mesme fort juste : joint qu'à parler sincerement, il me semble qu'il y a lieu de penser, qu'un Prince qui cherche la liberté par un chemin aussi dangereux que celuy que vous avez pris pour la trouver, peut estre soubçonné de preferer celle de sa Patrie à toutes choses. Il est vray,

   Page 5499 (page 429 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit-il, que lors que je partis de Phocée, j'estois dans les sentimens ou vous dites que je devrois estre, et où vous semblez croire que je suis : mais il est encore plus vray ; s'il est possible d'imaginer quelque difference à la verité, que je ne suis plus ny Phocence, ny Grec Asiatique : et que je ne sens plus dans mon coeur, que ce que je devrois sentir, si j'estois nay parmy vos Orangers et vos Mirthes. Si quelqu'un de nos Gaulois, reprit Cleonisbe en souriant, est quelque jour poussé par la Fortune, ou en Asie, ou en Grece, je vous assure que sa civilité et sa complaisance, ne luy feront pas faire ce que vous faites, et qu'il aura la sincerité de regretter son Pais devant tout le monde. Cependant, adjousta t'elle, je m'aperçois qu'on a une telle disposition à aimer d'estre flatté, qu'encore qu'on sçache bien que ce que l'on entend d'obligeant, ne soit pas positivement vray, on ne laisse pas d'estre bien aise de l'entendre : et il y a sans doute plusieurs veritez qui ne me donnent pas tant de plaisir, que cét obligeant mensonge que vous venez de dire m'en donne. Mais Madame, reprit le Prince de Phocée, si ce que j'ay dit n'est pas veritable, il n'y a point de verité au monde : comme on ne s'est jamais dédit des loüanges qu'on a données, en parlant à la Personne qu'on a louée, reprit-elle, je ne veux pas vous presser davantage, en vous obligeant de confirmer cét agreable mensonge par un autre, ou à vous en dédire : c'est, pourquoy j'aime mieux croire que comme vous

   Page 5500 (page 430 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'avez laissé personne dans Phocée, et que tous nos Amis, et toutes vos Amies, ont suivy vostre fortune, vous regardez comme vostre Patrie, le lieu où vous le voyez, quel qu'il puisse estre. Je vous advouë Madame, repliqua-t'il, que si ces mesmes Personnes estoient à l'Isle Cyrne ; et mesme si vous le voulez à celle de Chypre, qui est une des plus belles du Monde, je ne parlerois pas comme je fais, et que je regretterois estrangement Phocée. Glacidie connoissant bien que Cleonisbe seroit fort aise qu'elle destournast cette conversation, parce qu'elle n'aimoit pas qu'on la loüast en sa presence, commença de le faire avec beaucoup d'adresse : il me semble, dit-elle, que ce que la Princesse vient de dire, merite qu'on y face beaucoup de consideration : et que la distinction qu'elle a faite, est digne de curiosité. Car enfin, je voudrois bien sçavoir si cette violente passion qu'on a pour sa Patrie, est causée par ceux qui l'habitent ; ou si c'est la Terre, le Soleil, la Mer, les Rivieres, les Villes, et les Villages, à qui on s'attache : et si c'est la Patrie vivante, s'il est permis de parler ainsi ; ou la Patrie inanimée, qui cause cette grande tendresse ? Je sçay bien (adjousta-t'elle, en adressant la parole à Cleonisbe) qu'à parler en general, ce sont ces deux choses jointes ensemble : mais pais qu'il paroist par l'exemple du Prince de Phocée, que la Fortune peut les separer, puis qu'il a icy tous les Habitans de Phocée, et que Phocée n'y est pas ; je voudrois, dis-je, bien sçavoir, presupposé

   Page 5501 (page 431 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il trouvast une Habitation aussi belle et aussi commode que celle qu'il a quittée, si le desir de revoir son Païs natal, demeureroit encore dans son coeur : car si cela est Madame, il faut conclurre que ce ne sont pas seulement les Parens, et les Amis, qui donnent l'amour de la Patrie, mais encore le lieu où l'on est né. Pour moy, repliqua Cleonisbe, je suis persuadée qu'il y a un instinct naturel, qui nous attache au lieu où nous naissons, aussi bien qu'aux personnes qui l'habitent : et que nostre Ciel, nostre Soleil, nostre Mer, et nostre Terre, sont encore plus effectivement nostre Patrie, que nos Parens, nos Amis, et nos Concitoyens. En effet, adjousta t'elle, nos Parens meurent : nos Amis cessent bien souvent de l'estre ; nos Concitoyens sont quelquesfois méchans, et quelquesfois nos Persecuteurs : mais pour ces autres choses que j'ay nommées, elles ne changent point pour nous et nous ne devons aussi point changer pour elles. Ainsi je conclus qu'encore qu'à parler de la Patrie en general, ce qui en fait une grande partie, soit cét assemblage de Peuples, qui vivent sur mesme Terre, et sous mes Loix ; je ne laisse pas de soustenir, que l'attache la plus indissoluble de la Patrie, est celle des lieux, plustost que celle des personnes : parce que l'une peut se rompre par des causes estrangeres, et que l'autre ne peut jamais recevoir de changement : puis qu'il est vray que le mesme Soleil qui donne des Rubis à nos Grenades, et de l'Or à nos Orangers, leur en a

   Page 5502 (page 432 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donné dés qu'il a commencé de luire, et leur en donnera eternellement. Ce que vous dites Madame, repliqua le Prince de Phocée, est plein de beaucoup d'esprit : et je suis mesme persuadé que cela doit estre ainsi. . Cependant mon experience m'enseigne, que cela n'arrive pas tousjours : car je vous proteste que si l'obtiens la liberté de demeurer icy, je ne regretteray de ma vie, ny la beauté de mon Païs, ny la magnificence de cette belle Ville que j'ay quittée, ny rien de toutes ces choses que font cette partie de la Patrie qui ne reçoit point de changement. En mon particulier, dit Glacidie, je n'en suis pas de mesme : car je sens dans mon coeur qu'il y a une liaison si estroite entre mon Païs et moy, que j'en deffends jusques aux moindres choses : me semblant que si je vivois ailleurs, j'y vivrois tousjours avec quelque sorte d'inquietude. Ce n'est pourtant pas, adjousta-t'elle, que je ne me passasse encore plus facilement de nos Orangers que de mes Amis : mais ce que je soustiens est, qu'assurément la Princesse a raison de dire que nous sommes attachez aux lieux aussi bien qu'aux personnes : et que le Païs natal est preferable à tous les autres, quand mesme ils seroient plus agreables. Je devrois avoir grande confusion, reprit le Prince de Phocée, de sentir dans mon coeur des sentimens opposez à ceux d'une Princesse si esclairée en toutes choses, et à ceux d'une Personne aussi judicieuse que Glacidie : cependant bien loin d'avoir honte de n'estre pas d'un advis qui doit sans doute estre le

   Page 5503 (page 433 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bon, il me semble que je merite quelque gloire, de m'estre fait un chemin un peu plus particulier : et de n'estre pas capable de cette amour de la Patrie, qui s'attache aux Rochers, et aux Forests, et de m'en estre fait une qui me tient lieu de toutes choses. Comme le Prince de Phocée disoit cela. Bomilcar entra, à qui la Princesse fit la proposition qu'elle avoit desja faite, sans luy dire quel estoit son advis, ou quel estoit celuy de Glacidie, non plus que celuy du Prince de Phocée : de sorte que ne songeant qu'à respondre à propos, et selon les sentimens qu'il avoit pour la Princesse Cleonisbe ; pour moy Madame, luy dit-il, je suis persuadé qu'on aime naturellement la Terre où l'on est né, et que la Patrie comprend, aussi bien l'air qu'on y respire, que les personnes avec qui l'on y vit : et je croy mesme, adjousta t'il, que cette liaison est si forte, qu'elle ne se peut jamais rompre que par quelque violente passion, comme l'ambition ou l'amour. De sorte, reprit froidement le Prince de Phocée, que selon vos sentimens, on ne peut se trouver heureux en un Païs estranger, si une raison d'ambition ou d'amour ne rompt les liens qui attachent à la Patrie ? J'en suis si fortement persuadé, reprit Bomilcar, que dés que je voy qu'un Estranger oublie entierement son Païs, et qu'il ne le regrette plus, je conclus qu'il a quel qu'une de ces deux passions dans l'ame. A peine Bomilcar eut il dit cela, que Cleonisbe en rougit malgré qu'elle en eust, et que le Prince de Phocée la regarda : si bien que voyant

   Page 5504 (page 434 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le changement de son visage, il en eut quelque joye, s'imaginant qu'elle luy faisoit l'aplication de ce que Bomilcar venoit de dire. Ainsi au lieu de le contrarier, il aprouva fortement ce qu'il disoit : mais ce fut pourtant d'une maniere si adroite, qu'on eust dit qu'il n'avoit nul dessein caché, en tombant si facilement d'accord d'une chose où il estoit si aisé de trouver des raisons pour s'y opposer. De sorte Madame, que Bomilcar sans y penser, fut le premier qui fut cause que Cleonisbe soubçonna quelque chose de l'amour qu'elle avoit fait naistre dans le coeur du Prince de Phocée : et le premier aussi qui donna moyen à ce nouveau Rival, de faire deviner sa passion, à celle qui la causoit.

Etats d'âme de Perianus
Le prince de Phocée passe la nuit sans dormir : il essaie de lutter contre son amour pour Cleonisbe, sachant que dans deux mois, la princesse sera mariée. Mais il est trop tard : sa raison cède à la passion. Les jours suivants, Galathe, constatant que Peranius est susceptible de devenir son rival, essaie d'influencer l'un des Sarronides afin qu'il s'oppose à l'asile des Grecs.

Cependant apres qu'il fut retiré à son Apartement, il commença de sentir que Bomilcar avoit eu raison, de dire que rien n'estoit si propre à faire oublier sa Patrie, que de devenir amoureux en un Païs estranger : car il se trouva avec une aprehension si grande, d'estre banny de celuy où il estoit, qu'il n'en pût dormir. Sa raison voulut pourtant s'opposer à cette passion naissante, mais elle se trouva desja trop forte pour estre vaincuë. Que fais-je, disoit-il en luy mesme, comme il me le dit apres, de souhaiter si ardemment, de demeurer en un lieu où se trouve une personne aussi dangereuse que Cleonisbe ? ne dois-je pas plus tost en partir avec precipitation, et me resoudre d'aller esteindre par un naufrage la flame qui commence de me brusler, que de m'exposer à esprouver tous les suplices d'une amour

   Page 5505 (page 435 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans esperance ? ne sçay-je pas que dans deux mois ou un peu plus, les Loix du Païs veulent que Cleonisbe choisisse celuy qu'elle voudra qui soit heureux ? et puis-je avoir perdu la raison jusques au point, que de penser que je pusse estre choisi ? moy, dis-je, qui suis un malheureux exilé, qui n'ay ny Patrie, ny Terre, où je puisse habiter ; qui ne luy ay rendu aucun service, et qui ne suis qu'à peine connu d'elle. Que veux je donc faire en un Païs où il faudra que j'aye la douleur de voir posseder ce que j'aime, ou par Bomilcar, ou par Britomarte, ou par Galathe ? et de le voir mesme sans en oser murmurer. Car avec quel droit pourrois-je m'opposer à leurs pretentions ? non non, poursuivit-il, nous n'en avons aucun, c'est pourquoy si nous sommes sages nous nous esloignerons d'un lieu, où nous ne pourrions estre heureux : et sans donner la peine au Roy des Segoregiens, de consulter les Sarronides, nous irons prendre congé de luy, et nous partirons le plus promptement qu'il nous sera possible. Nous partirons, reprit-il, le plus promprement qu'il nous sera possible ; ha malheureux que tu és, adjousta ce Prince, tu parle de partir, et ton coeur parle de demeurer inseparablement attaché à l'admirable Cleonisbe ! et pendant que ta raison garde encore quelque aparence de souveraineté sur ton ame, tes desirs se revoltent ; ta volonté se mutine ; et ton coeur porte tous tes sentimens à la rebellion. C'estoit ainsi Madame, que le Prince de Phocée taschoit de resister à la puissance

   Page 5506 (page 436 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

inévitable des charmes de Cleonisbe : mais comme je l'ay desja dit, sa passion estoit devenuë trop sorte pour estre surmontée ; aussi ne le fut-elle pas. Au contraire, elle s'accrut encore par la resistance que sa raison y fit ; et il attendit le lendemain avec une inquietude qui ne luy permit pas d'avoir un moment de repos. Carimante de son costé, n'estant guere moins impatient que luy ne souhaitoit pas avec moins d'ardeur qu'Onesicrite demeurast où elle estoit, que le Prince de Phocée souhaitoit d'y demeurer. D'autre part, Menodore eust voulu qu'on les eust bannis : Bomilcar n'en eust pas esté marry : et Galathe en eust esté bien aise. Pour Cleonisbe, elle en eust esté fâchée aussi bien que Glacidie ; et le seul Britomarte estoit indifferent en cette rencontre. D'ailleurs, quoy que Galathe ne craignist pas fortement que le Prince de Phocée luy pûst nuire, quand il deviendroit son Rival, il ne laissa pas de soliciter un des Sarronides, qui devoit estre du Conseil du Roy, et qui estoit fort de ses Amis, afin de l'obliger à s'opposer au dessein du Prince de Phocée : luy suggerant toutes les raisons qui pouvoient porter le Roy à ne recevoir pas tant d'Estrangers dans son Païs. De sorte que les uns solicitant pour faire que nous demeurassions, et les autres brigant afin de tascher de faire qu'on nous refusast ; on peut assurer que jamais sentimens n'ont esté plus divisez, qu'estoient ceux de toutes ces illustres Personnes.


Histoire de Péranius et de Cléonisbe : Marseille
Le jour du conseil des Sarronides, partisans et opposants des Phocéens s'affrontent. Finalement, le roi, se rangeant du côté du premier des Sarronides, offre l'hospitalité aux Grecs. Il leur octroie une terre, sur laquelle le peuple de Phocée construit une ville superbe en moins de deux mois. Après avoir consolidé le gouvernement de la cité et érigé des temples à Diane et à Minerve, Peranius se rend quotidiennement à la cour du roi, ce qui l'amène à devenir de plus en plus proche de Cleonisbe, au grand dam de Bomilcar. La vie des Segoregiens est agrémentée, à cette période, de nombreuses festivités, au premier rang desquelles la fête du Triomphe du Soleil. Durant la cérémonie, la princesse représente avec splendeur le soleil. La fête est suivie d'un bal.
Le conseil des Sarronides
Le jour du conseil des Sarronides est arrivé. L'ami de Galathe s'exprime en premier. L'ignorance est, selon lui, l'arme la plus efficace pour gouverner le peuple. Il craint par conséquent que le nombre et l'intelligence des Phocéens ne représentent une menace pour les Segoregiens. En outre, le raffinement a certainement corrompu ce peuple, qui risque ainsi d'instiller le goût de la volupté aux Gaulois. Enfin, leur religion est également différente de la leur.

Cependant l'heure du Conseil estant arrivée, Aristonice suivie de

   Page 5507 (page 437 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ses Compagnes, fut parler à tous les Sarronides, les uns apres les autres : mais au lieu de les soliciter comme des Gens qui pouvoient beaucoup contribuer à faire qu'on accordast, ou qu'on refusast à toute cette Flotte la grace qu'elle demandoit, elle leur dit au contraire, qu'il ne seroit pas en leur puissance d'empescher le Roy de recevoir tant d'illustres malheureux, que la Deesse qu'elle servoit leur avoit envoyez pour la gloire, et pour la felicité de leur Païs : et qu'ainsi elle venoit seulement pour les advertir, que la premiere grace qu'elle demanderoit, dés que le Roy nous auroit reçeus, estoit qu'on luy donnast une Place pour commencer de Bastir un Temple à l'honneur de Diane. Aristonice parla à tous ces Sarronides avec tant de marques de confiance sur le visage, et avec tant de majesté, qu'ils la regarderent avec plus de respect qu'auparavant : ce n'est pas que comme leur coustume estoit de ne faire leurs grands Sacrifices que sous des Chesnes, la proposition d'Aristonice ne les embarrassast, par la crainte qu'ils avoient de desplaire aux Dieux qu'ils adoroient, en establissant une nouvelle Religion dans leur Païs. Mais enfin sans sçavoir eux mesmes quel seroit leur advis, ils entrerent au lieu où le Roy les attendoit, et où il avoit resolu de tenir ce Conseil, d'où dépendoit le destin de tant de Gens. Aussi voyoit on une si grande multitude de toutes sortes de Personnes dans ce Chasteau, qu'il n'y avoit aucun lieu où il n'y eust des Phocences : mais ce qui rendoit nostre Party plus

   Page 5508 (page 438 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fort, c'est que tous les Pescheurs qui habitent le long de la Côste ou nous avions abordé, ayant sçeu que c'estoit ce matin là qu'on devoit nous recevoir, au nous bannir, vinrent par grandes Troupes dans la basse Cour du Chasteau, demander à parler au Roy : disant tout haut qu'il faloit nous retenir, et qu'ils ne souffriroient jamais que des Gens qui pouvoient leur aprendre tant de choses qui leur seroient utiles, sortissent de leur Pais. Mais enfin les Officiers qui estoient de Garde, les ayant obligez d'attendre la fin du Conseil, cette foule de Grecs, sçeu depuis par un des Sarronides, que le Roy apres avoir exposé la chose dont il s'agissoit, tesmoigna à l'Assemblée qu'il seroit fort aise, si le bien de l'Estat le permettoit, de pouvoir assister tant de malheureux, et de donner un Azile à tant de Personnes illustres, comme il y en avoit parmy nous ; adjoustant toutesfois qu'il ne vouloit pas preferer son inclination au bien de ses Peuples ; et que s'ils jugeoient qu'il y eust du danger à nous recevoir, il tascheroit de se vaincre, et ne nous recevroit pas, D'abord les advis furent partagez : mais comme le premier des Sarronides nous estoit favorable, et que c'est un des hommes du monde qui a l'esprit le plus adroit, il ramena tous ceux qui nous estoient contraires, à la reserve de celuy que Galathe avoit solicité : mais

   Page 5509 (page 439 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour celuy-là, comme il avoir le pretexte du bien public, pour favoriser les desseins de son. Amy, il s'en servit avec une ardeur estrange contre nous et si le premier des Sarronides n'eust esté encore plus ferme que l'autre ne sut opiniastre, nous aurions esté bannis. Pour moy Seigneur, disoit-il au Roy, je sçay bien qu'à ne considerer que le malheur de ceux qui vous demandent un Azile, il semble qu'il y ait de la cruauté à leur refuser ce qu'ils veulent : mais je sçay encore mieux, qu'à considerer les fâcheuses suittes, que la grace qu'ils demandent peut avoir si on la leur accorde, il y a lieu de ne la leur pas accorder legerement. En effet, ce n'est pas un particulier qui vous demande retraite, c'est un grand Peuple, qui non seulement par sa multitude vous doit estre redoutable, mais encore par toutes les bonnes qualitez qu'on luy attribuë. Car enfin, plus ces Grecs ont d'esprit, plus ils sont à craindre, n'estant pas mesme à propos que vos Sujets qui sont tres fidelles dans leur simplicité, deviennent plus esclairez par la conversation de ces Estrangers, de peur qu'ils n'en deviennent plus mutins. Vous voyez desja Seigneur, adjousta-t'il, que tous les Pescheurs de cette Côste qui n'avoient accoustumé de se mesler que de leurs Lignes, et de leurs Hameçons, se meslent d'affaires publiques, et reulent qu'on reçoive ces Estrangers, qui commencent desja de partager vostre authorité. De plus, ces Estrangers sont riches ; ils sont d'un Païs aguerry ; l'abondance a sans doute estably

   Page 5510 (page 440 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le luxe, et la volupté parmy eux ; et il est bien à craindre que ceux qu'on dit qui peuvent aprendre tous les Arts à vos Sujets, ne leur communiquent aussi tous les vices de leur Païs. L'ignorance, et et la pauvreté Seigneur, adjousta-t'il, ne sont pas mal propres à faire des Sujets obeïssans : c'est pourquoy je trouve qu'il ne faut pas recevoir sans y bien penser, des Gens qui peuvent oster aux vostres, ces deux qualitez qui rendent le Souverain si absolu. De plus, la nouvelle Religion de ces Estrangers, ou renversera la nostre, ou mettra du moins des scrupules, ou des erreurs, dans l'ame de tous vos Peuples : et je ne sçay Seigneur, si vostre Thrône n'en sera point esbranlé. De sorte que selon mon sens, pour satisfaire au droit d'Hospitalité, sans exposer vostre Royaume, il faudroit permettre a ces Grecs de remettre leur Flotte en estat de voguer ; leur donner toutes les choses necessaires pour se deffendre de la Tempeste, et pour aller chercher un autre Azile que celuy qu'ils demandent ; et ne leur permettre point du tout de s'habituer icy, Comme cét Amy de Galathe parla avec vehemence, il y eut une partie de ceux que le premier des Sarronides avoit ramenez dans son sens, qui commencerent d'hesiter, et de retourner à leur premier sentiment.

La harangue du premier des Sarronides
Le premier des Sarronides prend la parole pour réfuter les arguments du précédent orateur. Il soutient que les Phocéens ne représentent nullement une menace. Au contraire, leur savoir-faire et leurs connaissances sont susceptibles de rendre le peuple meilleur et plus reconnaissant. En outre, persuadé que tous les hommes adorent les mêmes dieux sous des noms différents, le sage s'affirme persuadé que la religion des nouveaux arrivants ne met nullement en péril celle des Gaulois. Au terme de l'intervention du premier Sarronide, le roi donne son accord à l'établissement des Phocéens en Gaule.

Mais ce sage et vertueux Vieillard, voyant que leur esprit estoit mal affermi, reprit la parole, pour s'opposer à toutes les raisons que cét Amy de Galathe avoit avancées. Je n'ignore pas, dit-il au Roy, qu'à considerer la chose

   Page 5511 (page 441 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dont il s'agit d'un certain biais, il n'y ait lieu de faire une partie des reflections que je viens d'entendre : mais je sçay aussi qu'à la considerer à fonds et à ne se laisser pas tromper par les aparences, il y a sujet d'estre de l'advis dont je suis. Car enfin Seigneur, dit-il, le plus ancien de tous les droits, et celuy qui doit estre le plus inviolable, est sans doute celuy de l'Hospitalité : et je ne craindray pas de dire qu'en certaines occasions, un Roy est plus criminel de mal-traitter des Estrangers, que ses propres Sujets. Au reste cette multitude dont on se sert pour empescher vostre Majesté d'estre pitoyable, est ce qui doit l'obliger à l'estre davantage : puis qu'il est bien plus glorieux de soulager beaucoup de miserables, que de n'en assister qu'un petit nombre. Mais pour respondre positivement au sujet de crainte que cette multitude de personnes vous peut donner, je n'ay qu'à dire, qu'eu esgard au nombre de vos Sujets, ces Estrangers sont si foibles, qu'il n'y a rien à craindre : joint qu'estant d'un Pais aussi esloigné du nostre, et d'un Pais encore où ils n'ont plus de pouvoir, on n'a pas lieu d'aprenhender qu'ils osent entreprendre rien contre vous, puis qu'ils ne peuvent estre secourus de nulle part, et qu'il vous seroit aisé de les accabler dés qu'ils vous auroient irrité. Au reste, comme tous ces Grecs ont leurs Familles entieres sur vos Terres, on peut dire que vous avez des Ostages tres seurs de leur fidellité : et qu'ainsi c'est en quelque façon cette multitude nombreuse, qui fait que vous les pouvez

   Page 5512 (page 442 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

recevoir avec moins de danger que vous ne feriez, s'ils n'avoient pas avec eux tant de personnes qui leur sont cheres, et qui sont incapables de porter les armes. De plus, c'est encore une estrange chose a entendre, que d'ouir dire que plus ces Grecs ont d'esprit, plus ils sont à craindre, et que la pauvreté, et l'ignorance, sont deux qualites necessaires pour faire de fidelles Sujets. Car enfin Seigneur, je suis d'un sentiment si opposé à celuy là, que j'ose entreprendre de soustenir à vostre Majesté, qu'un Prince ne devroit employer tous ses soins, qu'à mettre l'abondance dans son Estat, et qu'à aprendre à tous ses Sujets, quel est leur devoir envers leur Roy. En effet : si la stupidité est quelquefois capable de se laisser conduire sans resistance, elle l'est beaucoup plus souvent, de se mutiner sans sujet ; de faire que les Peuples s'opiniastrent sans raison ; qu'ils facent des tumultes, et des seditions ; qu'ils entendent mal leurs interests ; qu'ils se ruinent en ruinant l'Estat, et que faute de sçavoir ce qui leur est avantageux, ils renversent des Royaumes ; perdent le respect qu'ils doivent à leur Souverain ; et mesme celuy qu'ils doivent aux Dieux. De sorte que le lien de la societé estant une fois rompu, entre tant de Personnes que la Raison ne peut jamais reünir, il s'enfuit de necessité une confusion universelle qui est esgallement nuisible, et aux Princes, et aux Sujets. Croyez donc Seigneur, que plus ces Grecs ont d'esprit, et de lumiere, plus vous devez vous porter à les recevoir ;

   Page 5513 (page 443 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puis que quand ils ne produiroient autre bien à vos Peuples, que leur communiquer une partie de cét esprit, et de cette lumiere, ils vous en feroient sans doute un tres grand, puis qu'ils leur aprendroient à connoistre ce qu'ils vous doivent : joint aussi qu'en aprenant à vos Sujets tant d'Arts admirables, dont ils ont la connoissance, ils banniront encore l'oisiveté de ce Pais, qui est la cause la plus abondante des revoltes. Et quant à ce qu'on dit que les Pescheurs qui habitent le long de cette Côste, commencent desja de se mesler des affaires publiques, j'adjousteray à ce que j'ay desja dit, que ce commencement d'esmotion est encore une raison qui fait qu'il est à propos de ne donner pas sujet à un Peuple brutal de connoistre ses forces : c'est pourquoy quand il n'y auroit que cette seule consideration, je conclurois qu'il faudroit recevoir ces Phocences, de peur qu'en irritant les Segoregiens, ils ne vinssent à connoistre ce qu'ils peuvent, sans connoistre ce qu'ils doivent, qui est la plus dangereuse division qui se puisse trouver parmy les Peuples. Au reste, pour les vices qu'on craint que l'abondance ne face naistre parmy nous, il me semble que c'est porter la crainte trop loin, que de la porter jusques à aprehender que le plus grand de tous les biens, ne produise quelque mal dans un Siecle ou deux : et qu'il y auroit beaucoup d'injustice de refuser des Gens en qui l'on voit esclatter mille vertus, parce qu'on craindroit que les richesses qu'ils nous auroient aportées, ne fissent

   Page 5514 (page 444 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

naistre quelques-uns des vices qui les suivent quelquesfois, mais qui ne les accompagnent pas tousjours : joint aussi que je puis dire que si l'abondance a ses vices, la pauvreté a les siens ; puis que si l'une fait des voluptueux, l'autre est bien souvent cause qu'il y a des Gens qui trompent leurs voisins, qui desrobent, et qui assassinent ceux qui sont moins pauvres qu'eux. Maintenant Seigneur, pour ce qui regarde la Religion, adjousta ce sage Sarronide, j'ay à dire à vostre Majesté, que quoy que j'aye autant de zele à deffendre la mienne, que personne en sçauroit avoir, je ne laisse pas de croire que l'humanité se devant trouver en toutes les Religions du monde, il y auroit de la cruauté à rendre tant de Gens malheureux, seulement parce que leur Religion est differente de la nostre. Au contraire, si nous sommes zelez au service de nos Dieux, nous souhaiterons avec ardeur, de les faire adorer par des Peuples qui ne les reconnoissent pas de la maniere dont nous les reconnoissons, et de leur pouvoir persuader que nos Sacrifices sont plus parfaits que les leurs : ainsi ce mesme zele de Religion, qu'on veut employer pour faire refuser un Azile à tant d'illustres miserables, fait encore qu'il le leur faut accorder. Joint aussi que selon le sentiment le plus universel de tous les Sarronides, ce n'est point aux hommes à juger souverainement de ce qui passe leur connoissance : et c'est à eux à croire que puis que les Dieux souffrent qu'en un lieu on leur offre des victimes innocentes ;

   Page 5515 (page 445 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'en un autre on leur sacrifie des hommes : qu'en d'autres lieux encore, on ne mette sur leurs Autels, que des Fleurs, des Fruits, et de l'Encens ; qu'en quelques endroits on leur bastisse des Temples ; et qu'en quelques autres il soit deffendu d'en bastir, et commandé de sacrifier dans les Bois ; c'est qu'ils se plaisent à estre adorez de cent manieres differentes. Car enfin apres avoir bien examiné la chose, et estre convenus que tous les Peuples croyent que les Dieux qu'ils adorent sont Maistres du Ciel et de la Terre ; il faut conclurre de necessité, que tous les Peuples adorent une mesme Divinité sous des noms differens, et par des manieres differentes : et que comme il n'y a qu'un Soleil au Monde, il n'y a aussi qu'une mesme puissance qui soit adorée par toute la Terre. Ainsi Seigneur, il y auroit sujet de craindre d'irriter les Dieux, si vostre Majesté refusoit un Azile à des Gens qui ont desja donné mille marques de pieté, depuis qu'ils sont parmy nous : de sorte, que soit que je considere leur malheur ; leur vertu ; le bien de vos Peuples ; ou la gloire de vostre Majesté ; je trouves qu'il faut recevoir ces illustres malheureux, et les recevoir mesme comme un bien que les Dieux vous envoyent. A peine ce sage Sarronide eut-il achevé de parler, que le Roy aprouvant ce qu'il avoit dit, et l'aprouvant fortement ; la chose ne fut plus mise en contestation : si bien que le Conseil estant finy, le Roy fit entrer le Prince de Phocée, Sfurius, Menodore, et huit ou dix autres des plus considerables

   Page 5516 (page 446 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de la Flotte, pour leur dire qu'il leur accordoit la permission demeurer sur ses Terres, et qu'il leur permettoit de s'habituer au mesme lieu où ils avoient abordé : ce Prince ayant creû qu'il estoit plus seur pour luy, de nous laisser tous ensemble, que de nous permettre de nous disperser dans tout son Estat, parce que plus facilement nous eussions pû aporter quelque changement à la Religion de son Païs.

La fondation de Marseille
En un mois et demi, les Grecs parviennent à édifier une ville superbe sur la terre que le roi Senan leur a octroyée. Le prince de Phocée réunit un gouvernement composé de six cents conseillers, dans lequel les Gaulois ont une grande part. Il fait consacrer un lieu de culte à Minerve, tandis qu'Aristonice érige un temple à Diane et s'y retire. La ville porte le nom étrange de Marseille, collusion de deux mots éolien et grec, signifiants « pêcheur » et « lier ».

De vous dire Madame, quelle fut la joye du Prince de Phocée, et celle de tous les Phocences, à la reserve de Menodore, il ne seroit pas aisé : non plus que de vous dépeindre celle de Carimante, de Cleonisbe, de Glacidie, et de tous les honnestes Gens de cette Cour, excepté Bomilcar et Galathe. Mais si leur satisfaction fut grande, celle des Pescheurs de cette Côste fut extréme : aussi en jetterent ils des cris d'allegresse, qui sirent connoistre an Roy, que le premier des Sarronides l'avoit prudemment conseillé. Mais entre tant de personnes qui avoient de la joye de là resolution que le Roy avoit prise, Aristonice fut celle qui en eut le plus : luy semblant qu'elle avoit quelque part à la gloire de la Deesse, qui nous avoit si heureusement conduits. Mais enfin Madame, sans m'amuser à vous particulariser tant de choses inutiles, je vous diray que dés le lendemain le Roy marqua luy mesme au Prince de Phocée, quelle estoit l'estenduë de Terre où il nous permettoit de bastir : et que dés ce jour là, pour commencer par une action de pieté à fonder cette Ville,

   Page 5517 (page 447 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Aristonice traça de sa main assez prés du bord de la Mer, non seulement le lieu où elle pretendoit eslever un Temple à Diane, mais encore l'endroit où elle vouloit que la Statuë qu'elle avoit de cette Deesse fust posée. Pour le Prince de Phocée, comme il avoit tousjours eu une veneration particuliere pour Minerve, parce qu'il avoit esté long temps à Athenes, il marqua aussi un autre endroit pour en bastir un à cette Deesse : apres quoy toute cette multitude d'Artisans qui estoient parmy nous, commençant de travailler sous les ordres du Prince de Phocée, on vit en peu de jours ce qu'on ne pouvoit croire qu'on pûst voir en plusieurs Mois. En effet Madame, les Grecs travaillerent avec tant d'ardeur ; les Segoregiens leur aiderent avec tant d'empressement ; et tous ensemble avancerent si diligemment leur Ouvrage, qu'en un Mois et demy nous eusmes basty deux Temples, et une grande Ville. Ce qui facilita la chose, fut que ce Païs, quoy que tres fertile, est pourtant si pierreux, que nous n'eusmes qu'à amasser les Pierres dont nous eusmes besoin. De plus, comme il y a un certain Vent qui bat quelquesfois effroyablement cette Montagne, où je vous ay dit que demeure une partie de l'année le premier des Sarronides ; il estoit arrivé que quelque temps avant que nous fussions à ce Païs-là, l'impetuosité de ce Vent avoit abatu une si prodigieuse quantité de grands Arbres, dans les Bois qui sont au pied de cette Montagne, que nous n'eusmes presques que faire d'en abatre davantage

   Page 5518 (page 448 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour nostre travail : joint qu'enfermant dans l'enclos de nos Murailles, cette longue file de Cabanes de Pescheurs, que je vous ay dit estre le long du Rivage, à l'endroit où nous avions abordé, cela servit à commencer de former cette nouvelle Ville. Vous pouvez aisément vous imaginer Madame, qu'elle n'est pas superbement bastie comme Babilone, ou comme on dit qu'est Ecbatane : mais enfin, il n'y a pas un Grec qui ne soit logé assez commodément. Il y a mesme trois Places publiques dans cette Ville, qui est beaucoup plus longue que large : parce qu'y ayant enfermé comme je viens de le dire, toutes ces Cabanes de Pescheurs, qui estoient desja basties, il a falu la bastir ainsi. Elle a aussi des Fontaines, et un Port admirable : et quoy que sa scituation soit en penchant, et par consequent un peu incommode, parce que les Ruës de traverse vont en montant, elle est pourtant tres agreable, bien que l'Architecture Greque n'ait pas eu lieu d'y employer tous ses ornemens : car comme on n'a d'abord songé qu'à se loger, on peut dire que ce sont plustost des Cabanes regulierement basties, que des Maisons : elles sont toutesfois assez commodes, et mesme assez belles, pour sembler des Palais à des Exilez. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut de voir avec quel soin les Grecs tascherent d'aprendre la Langue des Segoregiens, et avec quel empressement les Segoregiens aprirent aussi celle des Grecs. Et certes ils ne perdirent pas leur peine : car ils vinrent à s'entendre si

   Page 5519 (page 449 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parfaitement les uns les autres, que je ne pense pas qu'il y ait presentement un Sujet du Roy qui n'entende le Grec, ny pas un Grec aussi en ce Païs là, qui n'entende la Langue du lieu qu'il habite presentement. Pour Aristonice, elle s'enferma avec ses Compagnes, dans l'enceinte du Temple qu'elle avoit fait bastir, des qu'il fut achevé : et sans se mesler plus d'autre chose que de prier les Dieux, elle vescut dans une retraite admirable. Cependant comme le Prince de Phocée sçavoit bien que ce n'est pas assez de bastir une Ville, si on n'en regle la Police, il commença d'y songer : de sorte que pour esviter l'envie parmy ceux qui l'avoient reconnu pour leur Chef, il voulut en apeller un grand nombre à la connoissance des affaires publiques : si bien qu'il en nomma six cens, qui avoient voix deliberative au Conseil. Il est vray que pour adviser aux affaires pressées, il voulut qu'il y en eust quinze qui fussent destinez pour cela, sans qu'il fust necessaire d'assembler le Conseil general et que de ces quinze encore, il y en eust trois avec qui il pûst prendre les resolutions secrettes, selon les occurrences. Ainsi Madame, ce Conseil des six cens, qui de six cens à quinze, et de quinze à trois, et de trois à un, ne forme qu'une seule authorité : est ce qui gouverne cette nouvelle Ville : dont j'ay esté bien aise de vous tracer le Plan, avant que de m'engager à continuer de vous parler de l'amour du Prince de Phocée. Il me semble, interrompit Mandane, que

   Page 5520 (page 450 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous avez oublié une chose qui merite quelque curiosité : qui est de nous aprendre si cette Ville s'apelle la nouvelle Phocée, ou si on luy adonné un nom du Pais. Ce que vous demandez Madame, reprit Thryteme, est encore plus digne de curiosité que vous ne pensez : puis qu'il est vray qu'il est peutestre arrivé la plus bizarre chose du monde en cette rencontre. Car enfin Madame, il n'a jamais esté au pouvoir du Prince de Phocée, de faire apeller cette Ville de Diane, comme il en avoit le dessein : et il a falu ceder à la multitude, qui s'est accoustumée à la nommer Marseille, sans qu'on en puisse trouver autre raison, si ce n'est qu'ils ont formé ce nom, de deux mots Grecs qu'ils ont joints ensemble en les corrompant : car la moitie de ce nom qu'ils ont formé, veut dire Pescheur en Langue Eolienne ; et l'autre moitié veut dire Lier, en Langue purement Greque. Mais Madame, pour vous expliquer encore mieux cette bizarre chose ; il faut que vous sçachiez, que lors que toute nostre Flotte arriva au Port, il se trouva qu'il y avoit une grande quantité de Pescheurs sur le rivage, qui s'y estoient assemblez pour la voir aborder. De sorte que les Mariniers de chaque Vaisseau leur jettant leurs Cables, et connoissant qu'ils estoient Pescheurs, parce que quelques-uns tenoient des Lignes, et d'autres des Filets ; ils prierent ces Pescheurs de lier les Cables qu'ils leur jettoient, à des Pieux qui estoient sur le rivage, afin que cela leur servist

   Page 5521 (page 451 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Anchre ; si bien que les deux premiers mots qu'ils prononcerent en arrivant à cette Terre qui leur a esté si favorable, ayant esté celuy de Pescheur, et celuy de Lier, qui en nostre Langue forment le nom de Marseille en les corrompant un peu, ils ont voulu en former le nom de cette Ville. Quoy qu'il en soit Madame, l'usage a esté plus fort que la raison, et le Peuple plus puissant que le Prince : puis qu'encore qu'il soit le Fondateur de la Ville, il n'a pû luy donner le nom qu'il vouloit ; et qu'il a falu qu'il ait enduré que deux mots Grecs corrompus, qui n'ont aucune signification raisonnable, formassent le nom d'une Ville, dont l'ordre est entierement conduit par la raison, et par la prudence.

Amours et rivalités
Peu après la fondation de Marseille, le roi Senan regagne la capitale de son pays, qui n'est située qu'à une demi journée de la nouvelle cité. Peranius a ainsi le loisir de se rendre à la cour tous les jours. Cleonisbe essaie de lier d'amitié le prince des Phocéens et Bomilcar, en les louant l'un en présence de l'autre. Mais son procédé augmente au contraire la rivalité des deux hommes. Cette époque de l'année voit se succéder de nombreuses festivités, auxquels Perianus, Onesicrite et leurs amis sont conviés. Le caractère champêtre de ces fêtes leur confère un charme indéniable.

Cependant il faut Madame, que je retourne d'où je suis party : et que je reprenne l'amour du Prince de Phocée, celle de Carimante, de Bomilcar, de Menedore, de Britomarte, et de Galathe, au point qu'elle estoit le jour que le Roy nous permit de demeurer dans son Pais. Je vous diray donc Madame, que dés ce jour là, l'amour du Prince de Phocée pour Cleonisbe, et celle de Carimante pour Onesicrite, devinrent beaucoup plus fortes qu'elles n'estoient : car regardant alors les Personnes qu'ils aimoient, comme les devant voir toute leur vie, leur passion en augmenta : mais en mesme temps que l'amour faisoit ce progrés dans leur coeur, la jalousie se fortifioit dans celuy de Bomilcar, de Galathe, et de Menodore. D'ailleurs l'estime que Cleonisbe avoit desja

   Page 5522 (page 452 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour le Prince de Phocée, s'accreut de beaucoup en le connoissant davantage : et l'amitié de ce Prince avec Glacidie, devint si forte en peu de jours, qu'elle n'en avoit pas plus pour Bomilcar, qui estoit un de ses plus chers Amis, qu'elle en avoit pour luy. Cependant le Roy des Segoregiens estant retourné à la Capitale de son Estat, qui n'estoit qu'à une demie journée du lieu où nous avions abordé, il voulut que le Prince de Phocée, apres avoir donné tous les premiers ordres, pour la structure de nostre nouvelle ville, l'y accompagnast, aussi bien que Menodore, quelques autres, et moy : Sfurius demeurant pour la conduite de l'Ouvrage. Il est vray, que comme c'estoit fort proche, le Prince de Phocée y alloit tres souvent ; mais il faisoit ces petits voyages avec tant de diligence, et choisissoit si bien ses heures, qu'il ne passa jamais un jour sans voir Cleonisbe, aupres de qui estoit Onesicrite, qui en fut bientost cherement aimée ; une patrie des Dames de qualité de Phocée l'y suivirent aussi : de sorte que cette Cour devint une des plus belles du monde. Pour le Prince de Phocée il estoit si agreable au Roy, et universellement a tous ceux qui le voyoient, qu'on ne parloit d'autre chose que de son merite : il aquit mesme si promptement la familiarité de la Princesse Cleonisbe, que Bomilcar qui l'avoit veuë toute sa vie ne l'avoit pas davantage. Il est vray que Glacidie contribua beaucoup à la luy faire obtenir : en effet comme elle estimoit infiniment le Prince de Phocée, et que c'est une des

   Page 5523 (page 453 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Personnes du monde qui aime le plus à loüer ses Amis, elle parloit continuellement de luy à Cleonisbe. Ce n'estoit toutesfois pas seulement à elle qu'elle en parloit : car comme elle seroit bien aise si elle le pouvoit, d'unir tous ses Amis, et de faire qu'ils s'aimassent autant qu'elle les aime, elle en parloit continuellement à Bomilcar, parlant aussi tres souvent de Bomilcar au Prince de Phocée ; afin que faisant naistre l'estime dans leur coeur, elle y pûst en suitte faire naistre l'amitié. Mais Madame, elle n'a pû reüssir qu'à la moitié de son dessein : car vous sçaurez qu'encore qu'ils ayent l'un pour l'autre toute l'estime imaginable, ils ont pourtant dans le coeur une antipatie invincible : et je ne pense pas que de puis que l'amour et l'ambition ont fait des Rivaux, il y en ait eu deux qui ayent eu plus de haine l'un pour l'autre, ny qui ayent pourtant si bien vescu ensemble que le Prince de Phocée et Bomilcar. Il est certain que la vertu de Cleonisbe, et la prudence de Glacidie, ont beaucoup contribué a conserver la civilité entre ces deux ennemis ; mais enfin il est constamment vray, que s'ils n'estoient pas tres honnestes Gens, ils n'en auroient pas usé comme ils ont fait. Cependant dés que nous fusmes arrivez au lieu où le Roy fait ordinairement son sejour, ce ne furent que Festes, et que plaisirs : et comme les Estrangers ont ce privilege par tout, que c'est principalement à eux qu'on fait voir les divertissemens des Païs où ils se trouvent, c'estoit à Onesicrite, et au Prince de Phocée, que le Roy,

   Page 5524 (page 454 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Carimante, et Cleonisbe, affectoient de faire voir tous les divertissemens de leur Cour. Il ne faut pourtant pas Madame, vous imaginer que les Festes en soient aussi magnifiques, que celles qu'on fait aux superbes Cours d'Asie ; ny aux principales Villes de Grece : mais apres tout, quoy qu'elles conservent quelque chose de rustique, de leur premiere institution, elles sont pourtant belles et divertissantes : joint que l'admirable esprit de la Princesse Cleonisbe y a mesme adjousté beaucoup de choses qui servent à les rendre magnifiques, quoy que de leur nature elles ne semblent pas le devoir estre. Car enfin leurs plus grandes Festes sont celles des Taureaux ; des Bergers ; et des Pescheurs : et une autre qui est la plus galante de toutes, qu'ils apellent la Feste des Fleurs, ou le Triomphe du Soleil. La plus grande beauté de la premiere de ces Festes, consiste, à voir passer quatre ou cinq cens Taureaux d'une grandeur prodigieuse, dont les Cornes sont peintes et dorées, qui ont sur le dos des Housses de mille couleurs differentes, et à l'entour du Col, et sur les Hanches, des Festons de Fleurs qui les environnent de par tout. De sorte que ces fiers Animaux marchant deux à deux, et leur fierté naturelle estant encore augmentée par une espece d'Harmonie champestre que font ceux qui les conduisent, ils vont d'un pas si superbe, qu'ils donnent quelque plaisir à voir, lors qu'ils passent devant le Palais du Roy, où toute la Cour se rend ce jour là. Apres quoy, par une superstition du

   Page 5525 (page 455 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Païs, on les mene tout a l'entour de la Ville, où le Peuple s'empresse à leur offrir de petits Faisseaux d'Herbes fraichement cueuillies : s'imaginant que s'ils les mangent la recolte sera abondante, et que s'ils les refusent elle ne sera pas heureuse. La Feste ne finit pourtant pas encore là, car dés que ces Taureaux ont achevé le tour de la Ville, on en choisit douze des plus beaux, et des plus forts, et on les remene dans une Place qui est devant le Palais du Roy, où on les fait combatre. Pour la Feste des Pescheurs, elle est sans doute fort divertissante, aussi bien que celle des Bergers : car comme ce sont des Personnes de qualité, qui contrefont les uns, et les autres, il y a mille agreables choses à voir à ces deux sortes de Festes.

La fête du Triomphe du Soleil
La fête du Triomphe du Soleil est la plus belle parmi les festivités. La ville est somptueusement parée. Onesicrite défile en premier, représentant l'aurore. Ensuite, Cleonisbe apparaît sur un char splendide, incarnant le Soleil. Après avoir fait le tour de la place, elle s'installe sur un trône. Quatre hommes Bomilcar, Peranius, Galathe et Britomarte figurent les quatre saisons et viennent lui rendre hommage. Trente chariots transportant des dames défilent ensuite devant Cleonisbe, à qui chaque homme offre les fleurs correspondant à sa saison.

Je ne m'arresteray pourtant pas Madame, à vous les décrire : mais pour le Triomphe du Soleil, il faut s'il vous plaist que je m'y estende un peu davantage, parce que ce fut cette Feste qui donna lieu à tous ceux dont je vous raconte l'histoire, de connoistre les sentimens qu'ils avoient dans l'ame. Comme nous estions alors à la saison ou l'on avoit accoustumé de la celebrer, toutes les Dames du Païs ne nous parloient d'autre chose ; souhaitant toutes que ce pûst estre à la Princesse Cleonisbe à en recevoir les honneurs. Car Madame, il faut que vous sçachiez que comme en ce Païs là on voit le Soleil plus clair qu'ailleurs, parce qu'il n'est presques jamais obscurcy par des nuages, et qu'il y a plus de Fleurs qu'en nul autre endroit du monde : ceux qui l'habitent

   Page 5526 (page 456 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ont creû qu'ils devoient rendre un hommage particulier à l'Astre qui les esclaire si favorablement. De sorte que tous les ans, on grave sur de petites Coquilles, le nom de toutes les Belles de la Cour, et les jettant toutes dans un grand Vase de Nacre, on les y mesle confusément : apres quoy le Roy portant la main dans le Vase, en presence de toute la Cour, il en tire une ; de sorte que la Dame dont le nom se trouve gravé sur cette Coquille que le Roy a tirée, est celle qui est destinée a representer le Soleil, et à recevoir tous les honneurs qu'on fait a l'Astre qu'elle represente. Le jour de cette premiere Ceremonie estant donc arrivé, le hazard secondant les voeus de toute l'Assemblée, ce fut le nom de Cleonisbe qui se trouva gravé sur la Coquille que le Roy tira : si bien que ce fut à cette Princesse à recevoir les honneurs de cette belle Feste, qui se celebra huit jours apres, de la maniere que je vay vous le dire. Imaginez vous donc Madame, de voir toutes les grandes Ruës d'une grande Ville, et une grande Place entierement ornées de Festons de Fleurs, depuis le Toit des Maisons jusques en bas : et imaginez vous encore de voir toute la Terre semée de ces mesmes Fleurs, et vous concevres sans doute que cela doit faire un assez bel objet. Je suis pourtant assuré que vous ne sçauriez le concevoir aussi beau qu'il est : cependant la chose estant telle que je la dis, toutes les Dames qui ne servent pas à la Ceremonie, se mettent aux Fenestres qui sont à l'entour de la Place,

   Page 5527 (page 457 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

où elle se doit faire ; au milieu de la quelle on voit un Thrône de Fleurs, eslevé de trois marches, et au dessus est un grand Dais, soûtenu par quatre Colomnes revestuës de Fleurs, et entortillées de Mirthe, qui fait que ce sont des Colomnes torces. Mais ce qu'il y a encore d'agreable, est que le Dais tout entier n'est qu'un tissu de Fleurs par compartimens au milieu desquels on voit à chaque Face un Soleil representé. Pour moy Madame, j'advouë que tout ce que je vy ce jour là me fut si nouveau, et me divertit si fort, que je n'ay guere passé de journée plus agreable en ma vie. Mais enfin, l'heure de commencer la Ceremonie estant venuë, je vy ouvrir la grande Porte du Palais qui donne sur cette Place, et paroistre un petit Char dans lequel estoit Onesicrite, qui representant l'Aurore qui devance toûjours le Soleil, avoit un Habillement proportionné à ce qu'elle representoit. Son Char et ses Chevaux estoient aussi peints de cét Incarnat meslé de ces rayons d'or et d'argent, que le Soleil espanche sur les nuës, un peu avant que de paroistre sur l'Orison. De sorte que comme Onesicrite est blonde, jeune, et belle, elle parut effectivement plus brillante que l'Aurore qu'elle representoit : principalement aux yeux de Carimante, et de Menodore, qui en eurent tous deux, et plus d'amour, et plus de jalousie. Mais apres que le Char eut fait le tour de la Place, et qu'il commença de disparoistre, celuy de Cleonisbe qui representoit le Soleil, parut ; et parut

   Page 5528 (page 458 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec tant d'esclat, qu'on peut assurer sans mensonge, que cette Princesse esblouït les yeux de toute l'Assemblée. Car encore qu'il ne semble pas qu'une beauté brune soit fort propre à representer le Soleil, il est pourtant vray que les cheveux bruns de Cleonisbe faisoient ce jour là à sa beauté, le mesme effet, que fait au Soleil cét Azur bruny qui l'environne, lors que le Ciel est fort serain, et fort clair, que cét Astre est le plus brillant : estant certain qu'ils donnerent un nouvel esclat à sa beauté, et qu'ils redoublerent le beau feu qui brilloit dans ses yeux. Le Char où estoit Cleonisbe estoit tout marqueté de Nacre, avec des Filets d'or : mais fait avec tant d'adresse, par quelques Artisans Grecs, qui furent employez cette année là, que ce Char par les diverses reflections des Nacres differentes, et de quelques Topases qu'on y avoit enchassées en divers endroits, n'estoit guere moins lumineux que le Soleil mesme. Pour Cleonisbe, elle avoit tant de Pierreries à son Habillement, qu'à peine en pouvoit on souffrir l'esclat : et pour marquer l'Astre qu'elle representoit, elle avoit un Soleil de Diamans sur la teste, au dessous duquel pendoit un grand Voile de Gaze rayée d'or, qui estoit r'ataché sur l'espaule, avec un noeud de Pierreries. D'une main elle tenoit un Vase de Nacre plein de Fleurs, comme estant le chef-d'oeuvre de ce bel Astre : et de l'autre elle tenoit les Renes de ses Chevaux, dont la beauté estoit effectivement digne de conduire le Char du Soleil. Cleonisbe

   Page 5529 (page 459 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estant donc en l'estat que je viens de vous la dépeindre, et mesme estant ce jour là en un de ses plus beaux jours, fit le tour de cette Place, comme si elle eust fait le tour du Monde : mais elle le fit avec tant d'acclamations, que l'air en retentissoit de cent mille cris à la fois. Pour le Prince de Phocée, il fut si charmé de la voir, que quand il n'en eust pas desja esté amoureux, il le seroit devenu : mais enfin apres que le tour de la Place fut fait, Cleonisbe alla descendre de son Char au pied du Thrône qui luy, estoit prépare, sur lequel elle monta, aidée par quatre Hommes de qualité, qui estoient aux quatre coins des plus basses Marches. Les Habillemens de ces Hommes, qui representoient les quatre Saisons, estoient magnifiques : le premier estoit Bomilcar, le second Britomarte, le troisiesme Galathe, et le quatriesme le Prince de Phocée : ainsi lors que Cleonisbe fut sur ce Thrône, elle vit à ses pieds quatre Esclaves, que le hazard avoit assemblez, et que l'Amour avoit blessez d'un mesme trait. Vous me demanderez peut-estre Madame, pourquoy on choisit des hommes à representer ces quatre Saisons : mais je vous respondray que pas une Belle ne voulant se resoudre de representer l'Hiver, cette coustume s'est introduite de faire qu'il y ait quatre hommes qui soient de cette belle Feste. Cependant Cleonisbe ne fut pas plustost sur ce Thrône des Fleurs, que le grand Portique du Palais s'estant ouvert, on vit trente belles Personnes qui estoient chacune dans un petit

   Page 5530 (page 460 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Char, qui marchant lentement, furent les unes apres les autres rendre hommage à Cleonisbe. Mais Madame, pour vous faire comprendre de quelle nature est cét hommage, il faut que vous sçachiez que ces belles Personnes representent chacune une Fleur, qu'elles choisissent entre elles selon leur inclination : de sorte que ces Dames pour marquer la Fleur qu'elles representent, en ont une Couronne sur la teste, et une autre à la main : leur Chariot en ayant aussi des Festons tout à l'entour. Et pour achever la galanterie de cette invention, leurs Habillemens sont de la couleur des Fleurs qu'elles representent, et les Couronnes qu'elles portent à la main, sont ratachées d'un noeud d'où partent des Banderolles, où l'on voit à chacune une espece de Devise, qui convient ou à la Personne qui la porte, ou à celle qui represente le Soleil. Ainsi chaque Banderole a une Fleur peinte, et quelques paroles escrites au dessous : de sorte Madame, que comme en la saison où l'on celebre cette Feste, on voit presques en ce Païs-là, de toutes sortes de Fleurs à la fois, je ne pense pas qu'on puisse rien voir de plus agreable que ce que je vy. Car enfin Madame, ces trente petits Chars peints et dorez, et ornez de Festons de Fleurs, font un objet admirable : et ces trente belles Personnes, dont les Habillemens sont galans et magnifiques, et qui sont toutes couronnées de Fleurs differentes, sont encore une chose merveilleuse. Elles gardent mesme cét ordre, d'entremesler les couleurs des

   Page 5531 (page 461 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Fleurs qu'elles portent, en reglant leurs rangs : en effet, la premiere qui sortit du Palais pour venir rendre hommage à Cleonisbe, estoit couronnée de Fleur d'Orange ; la seconde de Roses ; la troisiesme de Jasmin ; la quatriesme d'Oeillets ; la cinquiesme de Jonquilles ; la sixiesme de Fleurs de Grenade ; la septiesme de Lis ; la huictiesme d'Amaranthe ; la neufiesme d'Iris ; et ainsi des autres : de sorte que ce meslange de Couronnes de Fleurs portées par de belles Dames, fait un objet le plus galant qu'on se puisse imaginer. Dés que ces petits Chars arriverent vis à vis du Thrône du Soleil, ces Dames qui representoient la Fleur dont elles estoient couronnées, s'inclinerent pour luy rendre hommage : et presentant la Couronne qu'elles tenoient à la main à un de ces hommes qui estoient aupres du Thrône, et qui representoient les quatre Saisons, il la reçeut civilement, et la porta respectueusement au pied du Thrône, gardant mesme cét ordre, que chacun de ces hommes n'offrit au Soleil, que les Fleurs dont on voyoit particulierement durant la Saison qu'il representoit. Ainsi comme il y a de la Fleur d'Orange en Hiver, ce fut Britomarte qui offrit la Couronne qui en estoit faite, parce qu'il representoit cette Saison : ce fut le Prince de Phocée qui offrit celle des Roses, à cause que c'estoit luy qui representoit le Printempts : ce fut Galathe qui offrit la Couronne d'Oeillets, parce qu'il representoit l'Estée : et ce fut Bomilcar qui offrit l'Amaranthe, parce qu'il representoit l'Automne :

   Page 5532 (page 462 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car comme je vous l'ay desja dit Madame, il y a une saison en ce Païs là, où il s'en faut peu que l'on ne voye des Fleurs de toutes les saisons ensemble. Cependant à mesme que ces Dames avoient passé devant le Thrône de Cleonisbe ; qu'elles l'avoient salüée ; et qu'elles avoient offert leurs Couronnes ; on les entassoit les unes sur les autres avec tant d'Art, que lors que la derniere de ces Dames eut offert la sienne ; il se trouva qu'il y avoit un trophée de Couronnes eslevé à la gloire de Cleonisbe, dont toutes les Banderoles estant adroitement mises en dehors, laissoient voir par ce moyen les divises qui estoient dessus, à ceux qui en estoient assez prés pour les pouvoir lire. Mais pendant que tous ces petits Chars passoient devant la Princesse Cleonisbe, et que celles qui estoient dedans luy rendoient hommage : une Musique composée de plusieurs Instrumens, imposoit silence au Peuple, qui ne pouvoit pas faire de confusion à cette Feste, parce qu'il y avoit des Barrieres à l'entour de la Place qui l'en empeschoient. Le Soleil mesme n'incommoda point l'Assemblée : car outre qu'on ne commence cette Ceremonie que lors qu'il commence de s'abaisser, et que de plus le Palais et les Maisons qui environnent la Place où elle se fait, sont d'une hauteur si excessive qu'elle en est presques toute ombragée ; il arriva encore contre la coustume du Païs, qu'il y eut quelques legers nuages qui le couvrirent : de sorte qu'on eust dit que ce bel Astre, pour favoriser sa Feste, vouloit laisser

   Page 5533 (page 463 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luire Cleonisbe en sa Place. Cependant à mesure que ces Petits Chars passoient, ils s'alloient ranger aupres de celuy de Cleonisbe, où elle remonta dés qu'elle eut reçeu le dernier hommage des Fleurs : les quatre Saisons faisant porter devant elle ce Trophée de Couronnes qu'elles avoient formé de toutes celles qu'on luy avoit offertes : apres quoy ces Saisons la suivirent aussi chacune dans un Chariot magnifique, r'entrant avec elle dans la Court du Palais, d'où elles ressortirent en ordre par une porte opposée, pour aller faire le tour de la Ville. De sorte qu'Onesicrite reparoissant la premiere, comme representant l'Aurore, les quatre Saisons suivirent le Soleil ; et les Fleurs les quatre Saisons.

Les devises
Après la cérémonie, les convives sont invités à une collation, suivie d'un bal. On admire les devises que portent les trente dames qui représentent les fleurs. Celle de Glacidie, qui figure l'amaranthe indique « Je ne change jamais », en hommage à l'amitié qu'elle porte à Cleonisbe. Une autre dame, nommée Amathile, vêtue en rose, est tellement éprise de sa beauté qu'elle a fait inscrire : « Mon règne est court, mais il est beau ».

En suitte de quoy Cleonisbe estant allée offrir ce Trophée de Couronnes à un Temple qui estoit à l'extremité de la Ville, s'en retourna au Palais, où il y eut une Colation proportionnée à la Feste, car elle ne fut que de Fruits la coustume ne voulant pas qu'elle soit composée de nulle autre chose Elle ne laissa pourtant pas d'estre admirablement belle, par la rareté des Fruits, par leur beauté ; par leur abondance ; par leur diversité ; et par l'ordre avec lequel ils furent servis. La Colation estant faite, on passa dans un autre lieu, où je vy la plus belle chose qu'on se puisse imaginer : car enfin Madame, toute cette belle Troupe suivie de toute la Cour entra dans une grande Sale, dont la beauté me surprit plus que je ne sçaurois vous le dire. Imaginez vous donc Madame, toutes les Murailles de cette Sale,

   Page 5534 (page 464 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dont le haut est en Dôme, couvertes d'une Arabesque de Fleurs ; et de voir ce Dôme soûtenu par cent Pilastres, que les Fleurs dont ils estoient faits, faisoient sembler estre de Marbre ; et vous imaginerez sans doute que cét objet devoit estre tres agreable. Mais ce qui le rendoit encore plus beau, c'est que de ce Dôme pendoient mille Festons, et mille Couronnes de Fleurs : tontes les Lampes qui devoient esclairer cette admirable Sale, en estoient ornées en divers endroits, et le Plancher estoit si couvert de Fleurs d'Orange et de Jasmin ; qu'à peine l'entrevoyoit on. Voila donc Madame, quel fut le lieu où le Bal qui suivit cette belle Ceremonie se fit : aussi l'assemblée s'y trouva-t'elle si bien, qu'elle ne se separa que tard, parce que ce fut moitié Bal, et moitié conversation. Car comme toutes ces Devises qui estoient attachées à ces Couronnes de Fleurs, fournissoient assez de sujet de parler, tous les hommes chercherent selon leur inclination à loüer celles qui les avoient si bien imaginées : comme en effet il y en avoit de fort jolies. Mais entre les autres, celle de Glacidie qui avoit voulu representer l'Amaranthe, ayant extrémement plû au Prince de Phocée, il se mit à la loüer en parlant à Cleonisbe : et à luy dire que Glacidie avoit eu raison, de choisir cette admirable Fleur qu'elle avoit voulu representer, puis qu'elle luy avoit donné lieu de marquer la fermeté de son affection pour elle. Mais est-il possible, interrompit Mandane, que

   Page 5535 (page 465 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ces trente Dames, qui representoient trente Fleurs, et qui portoient trente Devises, il n'y en ait pas eu une que vous ayez assez estimée, pour vous obliger à retenir celle qu'elle portoit ? Pardonnez moy Madame, reprit Thryteme, et si j'eusse eu l'honneur de vous voir, peu de jours apres cette belle Feste, j'eusse pû vous les dire toutes : mais presentement tout ce que je pourray faire sera de vous en dire une ou deux. Il me semble donc, poursuivit-il, que celle de Glacidie, qui representoit l'Amaranthe, estoit conçeuë en ces termes. JE NE CHANGE JAMAIS. Car comme cette Fleur a ce privilege de ne perdre point sa beauté, et de ne se flestrir pas, Glacidie s'en servit à exprimer la durée de son affection pour Cleonisbe, et la fermeté de son coeur. Apres cela Madame, je vous diray encore qu'une Fille de qualité nommée Amathilde, qui portoit une Couronne de Roses ce jour là, et qui estoit alors jeune, belle, et brillante, avoit tellement la fantaisie de la beauté, qu'elle disoit souvent, qu'elle ne se soucieroit pas de ne vivre que jusques à vingt ans, pourveû qu'elle fust assurée d'estre la plus belle Personne du monde : soustenant mesme hautement, qu'elle eust beaucoup mieux aimé mourir jeune que de vivre longtemps, puis qu'elle ne le pourroit sans perdre sa beauté : de sorte que proportionnant sa Devise à son humeur, et au peu de durée de la Fleur qu'elle representoit, elle estoit telle.

   Page 5536 (page 466 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

MON REGNE EST COURT, MAIS IL EST BEAU. Apres cela Madame, vous me dispenserez de vous en dire davantage : car je suis contraint d'advoüer à ma confusion, que ma memoire ne m'en fournit plus, quoy que je sçache bi ? que celles que j'ay oubliées estoient encore plus jolies que celles que je vous ay dittes.


Histoire de Péranius et de Cléonisbe : rivalités des prétendants
Lors du bal qui suit la cérémonie du Triomphe du Soleil, les amants de Cleonisbe et ceux d'Onesicrite rivalisent pour gagner les faveurs de leurs bien-aimées. Le lendemain, les Gaulois saliens déclarent la guerre aux Segoregiens. Le prince de Phocée et son armée viennent en aide au roi Senan, lequel leur est infiniment reconnaissant. Après cette guerre, Peranius et Bomilcar se lient d'amitié avec Glacidie. Toutefois, celle-ci décide de rester neutre et de ne favoriser personne auprès de la princesse. Un jour, la présence d'une jeune femme nommée Amathilde, obsédée par la jeunesse et la beauté, donne lieu à une conversation sur le vieillissement. Bomilcar prend le parti adverse de Peranius, bien qu'il soit injuste. Glacidie intervient pour dépeindre à Amathilde les aspects positifs du vieillissement. La conversation en vient progressivement à porter sur la cérémonie durant laquelle Cleonisbe doit choisir un époux. La future mariée paraît mélancolique, car elle ne peut se décider. Le lendemain, Bomilcar et Peranius viennent tous deux trouver Glacidie en espérant obtenir son soutien. En vain, la jeune femme réitère son désir de rester neutre dans la concurrence entre les deux rivaux. Le soir, elle va trouver Cleonisbe, qui lui avoue son aversion pour Bomilcar et son inclination pour le prince de Phocée.
Rivalités durant le bal
Après la fête du Triomphe du Soleil, tout le monde participe à un bal splendide. Les quatre amants de Cleonisbe rivalisent d'ingéniosité et de persévérance pour accaparer la princesse. De son côté, Menodore remarque l'insistance avec laquelle le prince Carimante entretient Onesicrite et le dépit qu'affiche ce soupirant. Il n'en est toutefois guère heureux, car la jeune fille paraît distraite. De fait, elle s'est aperçue de la tristesse de Menodore, auquel elle n'est pas indifférente.

Cependant pour en revenir où j'en estois, je vous diray que le Prince de Phocée s'estant mis à loüer Glacidie, en parlant à Cleonisbe ; en verité Madame, luy dit'il, apres plusieurs autres choses, je trouve Glacidie bienheureuse, d'estre aimée d'une Personne qui connoist si parfaitement ceux qu'elle aime, et qui proportionne si equitablement son estime au merite de ceux qui l'aprochent : mais en mesme temps Madame, je trouve que ceux qui sçavent qu'ils ne la meritent pas, sont bien malheureux ; et que d'estre contraint de vivre sans esperance d'estre estimé de vous, est un suplice effroyable. Ceux qui ne sont pas dignes de mon estime, reprit Cleonisbe en soûriant, s'en soucient si peu, qu'il n'y a pas aparence que la privation les en afflige : c'est pourquoy vous employeriez mal vostre compassion, si vous aviez pitié des Gens qui ne souffrent point, et que vous ne connoissez mesme peutestre pas. Je vous assure Madame, reprit-il, que j'en connois qui ont une aprehension estrange, de ne pouvoir a querir cette glorieuse estime dont je parle : il faut donc qu'ils ayent bien mauvaise opinion, ou de moy, ou d'eux mesmes, repliqua.

   Page 5537 (page 467 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleonisbe : je ne sçay pas, reprit le Prince de Phocée, s'ils ont mauvaise opinion d'eux, mais je sçay qu'ils l'ont tres bonne de vous. Comme Cleonisbe alloit respondre, Bomilcar suivant la liberté du Bal, la vint prendre à Danser, ce qui fascha sensiblement le Prince de Phocée, quoy qu'il n'eust aucun droit de s'en irriter. Il ne fut pourtant pas longtemps sans s'en vanger de la mesme façon : car apres que Cleonisbe eut dancé, comme il vit que Bomilcar l'entretenoit, il pria Glacidie de le prendre sans luy en dire la raison : mais dés qu'il eut remis Glacidie à sa place, il fut prendre Cleonisbe, et l'oster à Bomilcar, comme Bomilcar la luy avoit ostée. Cependant Galathe, et Britomarte, qui avoient aussi leurs pretentions, remarquerent aisément de quel air Bomilcar, et le Prince de Phocée avoient agy en cette rencontre : de sorte que pour leur nuire esgallement à tous deux, et pour s'obliger eux mesmes, ils s'aprocherent de la Princesse, et ne la quitterent plus : si bien que de tout le reste du soir, pas un des quatre ne luy pût parler en particulier. Quoy que le Prince de Phocée soit tout à fait Maistre de luy mesme quand il le veut estre, si ce n'est quand il est amoureux : il parla peu, de peur de parler trop, et d'en dire plus qu'il ne vouloir que sa Maistresse, et ses Rivaux n'en sçeussent. Mais pour Bomilcar il parla davantage, et dit mesme plusieurs choses, qui firent comprendre à Cleonisbe, qu'il croyoit que le Prince de Phocée fust amoureux d'elle, quoy qu'il n'en dit pourtant aucune

   Page 5538 (page 468 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dont elle se pûst fâcher, ny luy aussi. Pour Britomarte, qui avoit l'esprit plus sincere, et plus incapable de chercher un sens caché à ce qu'on disoit, il n'y prenoit pas garde de si prés mais pour Galathe le Prince de Phocée remarqua aisément qu'il entendoit Bomilcar aussi bien que luy, et que sa passion ne luy estoit pas inconnuë. D'autre part, Menodore n'estoit pas sans inquietude, car le Prince Carimante, qui avoit assurément trouvé ce jour la l'Aurore plus belle que le Soleil, estoit aupres d'Onasicrite, et l'entretenoit avec beaucoup d'attention et de plaisir, sans que Menodore l'osast interrompre. Onesicrite qui remarquoit l'inquietude de Menodore, eust bien voulu pouvoir rompre cét entretien, mais il n'y avoit pas d'aparence qu'elle pûst avoir de l'incivilité pour le Fils d'un Roy qui leur avoit donné un Azile : de sorte que ne souffrant guere moins que Menodore, Carimante s'aperçeut qu'elle avoit l'esprit distrait en luy parlant, et en devina mesme le sujet. Il ne voulut pourtant pas faire connoistre a Onesicrite qu'il connoissoit la cause de cette legere inquietude qui paroissoit malgré elle dans ses yeux, et dans son esprit : au contraire voulant luy en attribuer une autre ; je voy bien Madame, luy dit-il, que nos divertissemens ne vous plaisent pas tant que ceux de vostre Païs, et que leur simplicité est trop peu spirituelle, et trop peu galante pour vous. Joint, adjousta-t'il, que vous avez encore un juste sujet de vous pleindre du sort qui preside à la Feste que nous celebrons aujourd'huy :

   Page 5539 (page 469 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car enfin c'estoit à vous à estre à la place de Cleonisbe. Ha Seigneur, reprit Onesicrite, vous me faites le plus grand tort du monde de penser que je ne sois pas infiniment satisfaite de tout ce que je voy icy ! et vous estes mesme fort injuste, de dire que je devois occuper la place de la Princesse ; estant certain que vous seriez bien plus equitable, si vous disiez que je ne merite pas celle que je tiens. En effet adjousta-t'elle, l'Aurore est une si belle chose, qu'on peut dire que j'ay eu beaucoup de vanité d'oser entreprendre de la representer. Pour moy, repliqua Carimante, je soustiens hardiment que si l'Aurore estoit aussi belle que vous, elle auroit plus de Sacrifices que le Soleil ; aussi veux-je croire, adjousta-t'il en soûriant, que vous ne parlez comme vous faites, que parce que vous ne la voyez pas souvent. Il est vray, repliqua Onesicrite, que je voy plus souvent le Soleil que l'Aurore : et que je pourrois mesme juger plus equitablement de la beauté de la Nuit que de la sienne. Cessez donc, reprit Carimante, de vous faire une injustice, et croye de vous ce que j'en croy, si vous voulez estre equitable. Mais de grace, poursuivit-il en croyant que vous estes la plus belle, et la plus aimable Personne du monde, croyez en mesme temps que je suis l'homme de toute la Terre, qui vous admire le plus. Je voudrois bien Seigneur, poursuivit elle, pouvoir me laisser persuader ce que vous dittes : mais dés que je tourne les yeux sur tant de belles Personnes qui sont icy, et que je me souviens du peu

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de beauté que mon Miroir me fait voir tous les jours sur mon visage, il n'y a pas moyen que je me donne la joye de me laisser tromper agreablement par vos flatteries : de sorte Seigneur, que me trouvant contrainte de ne vous croire point, j'ay la douleur de voir que je ne puis jamais estre ce que vous dittes que je suis. Madame, interrompit Carimante, si vous n'avez jamais d'autre douleur que celle de ne vous trouver pas assez aimable, vous serez toûjours la plus heureuse Personne du monde ! Eh veüillent les Dieux adjousta-t'il, que vous puissiez aussi bien connoistre ceux qui vous aiment, que vous connoissez les charmes qui les forcent de vous aimer ! Carimante prononça ces paroles avec tant de vehemence, qu'il fut aisé à Onesicrite de prevoir que la passion de ce Prince luy donneroit de la peine. Mais comme elle n'y vouloit pas respondre, et que le hazard fit qu'Amathilde apres avoir dancé, vint se mettre aupres d'elle, sit si bien qu'elle la mit de la conversation, où Menodore se mesla aussi : mais avec tant de chagrin dans l'esprit, qu'il estoit aisé de connoistre que cette Feste ne luy donnoit pas grande joye. Cependant Cleonisbe ayant à l'entour d'elle le Prince de Phocée, Bomilcar, Galathe, et Britomarte, connut si clairement les sentimens les plus cachez de leur coeur, qu'elle en eut de l'inquietude : elle remarqua mesme qu'encore que ces quatre Rivaux cuffent de l'aversion l'un pour l'autre, il y en avoit une beaucoup plus puissante entre Bomilcar

   Page 5541 (page 471 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et le Prince de Phocée, qu'ils n'en avoient pour leur autres Rivaux, ny que les autres n'en avoient pour eux, quoy qu'elle remarquast pourtant qu'ils s'estimoient infiniment. De plus, Glacidie, qu'elle avoit apellée aupres d'elle, le connut aussi comme elle le connoissoit : ainsi cette Feste des Fleurs servit à faire accroistre de beaucoup l'amour et la jalousie entre tous ces Rivaux, et à faire connoistre leurs sentimens à Cleonisbe. Mais enfin, l'heure de se retirer estant venuë, cette belle Compagnie se separa : chacun emportant dans son coeur des sentimens bien differens.

La guerre contre les Gaulois Saliens
Le lendemain du bal, on apprend que les Gaulois Saliens ont envahi le territoire des Segoregiens. Peranius voit dans cette guerre une occasion inestimable de s'illustrer et de témoigner sa reconnaissance au roi Senan. De fait, il engage tous les Phocéens, excepté les femmes, les enfants et les vieillards, dans ce conflit. L'issue de la guerre est favorable. Tous les amants de Cleonisbe et d'Onesicrite y ont fait des prouesses. Toutefois, le roi se sent particulièrement redevable au prince de Phocée et à son armée.

Au reste Madame, comme c'est l'ordinaire des choses du monde, que la joye et la douleur se succedent, on eut nouvelle le lendemain que les Gaulois Saliens, qui touchent les Segoregiens, et qui armoient sur le pretexte de vouloir faire la Guerre aux Tectosages, avoient fait une irruption sur la Frontiere, et s'estoient emparez d'un Chasteau assez considerable. De sorte que le Roy qui n'avoit point de Troupes que celles qui estoient dans ses Places, se trouva un peu surpris : neantmoins comme tous les Gaulois naissent Soldats, on peut dire qu'il ne faut que les assembler pour pouvoir se vanter d'avoir une Armée aguerrie. D'ailleurs, le Prince de Phocée qui ne voulut pas perdre une si favorable occasion, de signaler son zele et son courage, fut offrir au Roy tous les Grecs qui habitoient sa nouvelle Ville : luy disant qu'il estoit bien juste que des Gens qu'il avoit sauvez du naufrage, exposasseut leur vie pour

   Page 5542 (page 472 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son service ; et en effet le Roy esperant beaucoup de secours de nous, parce que nous estions mieux armez que ses Sujets, et mieux aussi que ses ennemis ne le pouvoient estre, il accepta l'offre du Prince de Phocée, dont Bomilcar ne fut pas trop aise, non plus que Galathe, et Britomarte. Neantmoins comme le temps où la Princesse Cleonisbe devoit choisir celuy qu'elle devoit espouser estoit fort proche, ils ne creurent pas que le Prince de Phocée en pûst avoir assez, pour se mettre en estat de pouvoir estre choisi, ny que la Princesse mesme l'osast faire, quand elle en eust eu la volonté. Car enfin Madame, quoy que la Loy en donne le pouvoir à celle qui choisit, pour l'ordinaire elle ne choisit que celuy qu'on luy ordonne. Mais pour ne m'arrester pas long temps en cét endroit, je vous diray que le Prince de Phocée eut une telle envie de servir le Roy des Segoregiens qu'il ne laissa à Marseille, que les Femmes, les Vieillards, et les Enfans : contraignant tous les autres de quel que profession, et de quelque qualite qu'ils fussent, à prendre les Armes, et à le suivre, quoy que nostre nouvelle Ville ne fust pas encore achevée. D'ailleurs, le Roy, Carimante, Bomilcar, Galathe, et Britomarte, assemblant diligement le plus de Gens qu'ils purent, firent une Armée assez considerable : mais comme nous sçavions un peu mieux l'Art Militaire qu'eux, à la reserve de Bomilcar ; le Prince de Phocée aquit beaucoup de reputation au premier Conseil de Guerre où il se trouva. Sfurius,

   Page 5543 (page 473 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et Menodore, servirent aussi dignement en cette occasion : mais enfin Madame, sans m'amuser à vous particulariser une Guerre qui ne dura que quinze jours, je vous diray que l'Armée marcha contre les Ennemis ; que le Roy reprit le Chasteau qu'ils avoient pris, qu'il les deffit ; et qu'entrant dans leur Païs, il les força à demander la Pais qu'ils avoient rompuë : car suivant le naturel de cette Nation, ils s'apaisent, et s'irritent facilement ; et ceux qui feroient un grand fondement sur leurs divisions s'y trouveroient fort souvent trompez. Cependant Madame, j'ay à vous dire que le Prince de Phocée fit des choses si admirables, qu'il en aquit la reputation d'estre un des plus vaillans Princes du monde : Bomilcar en fit aussi de si merveilleuses que le Prince de Phocée l'estima autant que Bomilcar l'estimoit : mais au lieu que cette estime devoit diminuer l'aversion qu'ils avoient l'un pour l'autre, leur haine en augmenta encore. Britomarte se signala aussi en cette occasion, aussi bien que Galathe : Caramante, et Menodore, combatirent comme des Gens qui vouloient chacun en leur particulier que la Renommée parlast avantageusement d'eux à Onesicrite : et je puis vous assurer Madame, que tous ces Princes retournerent chargez de gloire aupres de Cleonisbe. Aussi leur dit-elle galamment, lors qu'elle les vit, qu'encore que les Lauriers fussent fort abondans en son Païs, elle ne croyoit pas qu'il y en eust assez pour leur faire autant de Couronnes qu'ils en meritoient. Cependant

   Page 5544 (page 474 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

malgré l'aversion du Prince de Phocée, et de Bomilcar, ils parlerent dignement l'un de l'autre, et rendirent une esgale justice à leur valeur. Mais pour Galathe, dont les sentimens estoient differens, et qui croyoit qu'on ne devoit jamais loüer un Rival, il n'en parloit point, et donnoit toutes ses loüanges au Prince Carimante. Pour Britomarte, comme il est sincere, il dit les choses comme il les connoissoit ; joint que croyant que ce seroit luy qui seroit choisi, parce qu'il estoit du Païs, comme il avoit plus d'esperance, il avoit moins de jalousie. Mais ce qui fut le plus avantageux au Prince de Phocée, fut que le Roy creût effectivement luy devoir le bon succés de cette Guerre, non seulement par sa propre valeur, mais encore par celle de ses Troupes : en effet tous ceux de qui elles se trouvent composées, eurent une telle envie de tesmoigner leur reconnoissance au Roy, qui leur avoit donné un Azile si agreable, qu'ils sirent ce qu'on ne sçauroit s'imaginer : aussi en parla t'il si avantageusement à Cleonisbe, qu'elle creût estre obligée d'en parler au Prince de Phocée. Mais comme il n'y a jamais eu d'homme qui ait eu plus souverainement que luy, cette modestie qui est une marque infaillible de la valeur heroique ; il rejetta si respectueusement les loüanges qu'elle luy donna ; et il luy en donna d'autres d'une maniere si passionnée, qu'elle se repentit de l'avoir loüé, quoy qu'elle ne se repentist pas de l'avoir estimé, et qu'au contraire elle l'en estimast davantage.

Amitié de Glacidie pour Peranius et Bomilcar
Depuis la fin de la guerre, Glacidie s'est liée d'une grande amitié à la fois avec Peranius et avec Bomilcar. Elle parvient à maintenir une certaine sérénité entre les deux rivaux, qui sans son entregent, se seraient peut-être entretués. Un jour, alors que Glacidie, légèrement malade, est contrainte de garder le lit, ses amis, ainsi qu'Amathilde viennent lui rendre visite.

   Page 5545 (page 475 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais Madame il faut que je vous die avant toutes choses, que depuis nostre retour, il se lia une amitié si forte entre le Prince de Phocée, et Glacidie, et Bomilcar, qu'on peut dire que Cleonisbe ne l'aimoit pas plus, que ce deux Rivaux l'aimoient ; et qu'elle n'aimoit aussi guere plus Cleonisbe qu'elle les aimoit. On eust dit mesme que la Fortune vouloit que la chose fust ainsi : car elle fit naistre vingt occasions differentes, où ils l'obligerent de façon, qu'elle n'eust pû refuser son amitié à, pas un des deux sans ingratitude. Apres cela Madame, vous jugez bien qu'à moins que d'avoir une prudence extréme, il n'estoit pas aisé d'estre longtemps Amie de deux hommes qui estoient Rivaux, ennemis, et ambitieux : qui souhaitoient tous deux les mesmes choses, et qui sembloient ne pouvoir estre heureux qu'en s'entre-destruisant : cependant Glacidie en a usé si admirablement, qu'elle n'a jamais esté broüillée avec pas un d'eux. En effet elle a gardé une fidellité si exacte, et à l'un, et l'autre ; et a tousjours esté si fidelle à Cleonisbe ; qu'encore qu'elle ait sçeu ce que cette Princesse pensoit du Prince de Phocée, et de Bomilcar ; qu'elle n'ait pas ignoré ce que ces deux Rivaux pensoient l'un de l'autre ; et qu'elle ait encore sçeu quelle estoit la passion qu'ils avoient dans l'ame ; elle n'a jamais rien dit que ce qui pouvoit contribuer à leur repos, et à leur gloire ; agissant mesme avec tant d'exactitude, qu'elle ne leur a jamais donné lieu de deviner les sentimens qu'elle vouloit cacher :

   Page 5546 (page 476 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et je puis assurer que sans elle il seroit arrivé quelque estrange malheur entre deux hommes dont l'amour et la haine estoient presques également fortes. Mais ils la respectoient tellement, que lors qu'ils se rencontroient chez elle, ils y vivoient aussi civilement que s'ils eussent esté Amis. Ils avoient pourtant bien de la peine à estre d'un mesme sentiment : mais comme le Prince de Phocée est assez froid, quand il le veut estre, il disputoit doucement, afin d'avoir du moins la satisfaction de n'estre pas de l'advis de son Rival, puis qu'il ne pouvoit avoir celle de le quereller ouvertement. Il me souvient d'un jour entre les autres, où j'eus lieu de remarquer admirablement cette antipatie qui est entre deux Rivaux : car Madame, il faut que vous sçachiez que Glacidie s'estant trouvée un matin assez mal pour ne s'habiller pas, et pour garder la chambre, eut fort bonne compagnie chez elle : mais entre les autres Amathilde dont je vous ay desja parlé, y fut une grande partie de l'apresdisnée. Je pense Madame, que vous n'avez pas oublié que je vous l'ay despeinte belle, jeune, et brillante ; que je vous ay dit que c'estoit elle qui estoit couronnée de Roses, le jour de la Feste des Fleurs ; et que la fantaisie de la beauté estoit alors si fort dans sou esprit, qu'elle ne pouvoit concevoir qu'on deust vivre apres l'avoir perduë, ny qu'on deust par consequent souhaiter de vivre longtemps, si ce n'estoit que par un privilege particulier on pûst estre vieille et belle. Mais avant que de vous dire

   Page 5547 (page 477 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cette conversation que je vous veux raconter, parce qu'elle servit à me faire connoistre quelle est l'aversion, que la jalousie et l'amour mettent dans le coeur des Rivaux les plus raisonnables, il faut que je vous despeigne Amathilde un peu plus particulierement : et que je vous die que non seulement elle ne pouvoit concevoir qu'on pûst vivre apres qu'on n'estoit plus belle ; mais qu'elle estoit encore de l'humeur de celles qui parce qu'elles n'ont que seize ou dix-sept ans, mettent la vieillesse dans leur imagination, dés que l'on en a vingt-quatre, ou vingt-cinq, et qui sont tellement aveuglées de la jeunesse qu'elles possedent, qu'elles parlent de celles qui ont cinq on six ans plus qu'elles, comme si elles estoient d'un autre Siecle ; qu'elles n'eussent plus de part à la beauté ; et qu'elles ne deussent pretendre tout au plus, qu'à la gloire d'avoir esté belles. Cependant Amathilde ne laissoit pas d'estre infiniment aimable, avant l'accident qui luy est arrivé : car enfin il est peu de plus grandes beautez qu'estoit celle de cette jeune Personne. Apres cela Madame, je Vous diray qu'Amathilde estant venuë chez Glacidie comme j'y entrois ; je suis tesmoin de la conversation que je m'en vay vous raconter. A peine y fut elle entrée, que Bomilcar y entra, qui s'interessant extrémement à la santé de Glacidie, s'en informa soigneusement. Mais Amathilde sans donner loisir à Glacidie de respondre, prit la parole, et dit à Bomilcar que puis que le mal de Glacidie ne l'avoit point changée, elle n'estoit

   Page 5548 (page 478 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

assurément guere malade, et n'estoit par consequent guere à pleindre. Car pour moy (dit elle suivant son humeur- et son enjoüement) je ne mesure jamais ma compassion qu'au changement du visage de mes Amies quand elles sont malades : c'est pourquoy puis que Glacidie n'a ny le teint jaune, ny les yeux batus, ny l'air du visage melancolique, et qu'elle n'a de toutes les marques de maladie, que je ne sçay quelle petite langueur qui sied bien, songeons plustost à la divertir qu'à la pleindre : puis que selon mon sentiment, quand on a un mal qui n'oste ny la beauté, ny l'embonpoint, on n'est pas trop malheureuse. Il est pourtant certains maux, repliquay-je, qui sont courts et violens, et qui n'ont poit de peril, qui meritent quelque compassion, parce qu'ils sont fort douloureux. Quoy qu'il en soit, dit elle, ce que je dis est mon sentiment : quand on a beaucoup à perdre comme vous, reprit Bomilcar, je conçois bien qu'on craint les maux qui en une nuit flestrissent plus de Lis et plus de Roses sur un beau teint, que le Printemps n'en peut faire esclorre. Pour moy, interrompit Glacidie, il s'en faut peu que pour guerir Amathilde de la passion qu'elle a pour sa propre beauté, je ne luy desire pour huit jours seulement, une de ces maladies qui n'ont point de nom : où sans fiévre, et sans douleur, on amaigrit de moment en moment ; où l'on devient jaune, et verte ; où les yeux s'enfonçent dans la teste ; où les levres deviennent pasles ; et où il se fait enfin un changement ai subit,

   Page 5549 (page 479 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que de belle on devient laide. Ha Glacidie (s'escria-t'elle, avec le plus agreable chagrin de la terre) vous me faites la plus grande frayeur du monde ! car il me semble que vous me donnez cette terrible maladie, en me la souhaitant : et que je sens desja je ne sçay quoy que je ne sçaurois dire, qui doit pour le moins m'avoir fait changer de couleur. Amathilde en disant cela se leva, et fut se regarder à un Miroir, comme si ç'eust esté pour s'esclaircir si ce qu'elle disoit estoit vray, quoy que ce ne fust que pour racommoder quelque chose à sa coiffure : apres quoy, s'estant remise à sa place, graces aux Dieux, dit-elle à Glacidie, vostre sauhait n'est pas encore accomply, et je veux mesme esperer qu'il ne s'accomplira pas. Mais pour vous empescher d'en faire souvent de semblables, sçachez s'il vous plaist, cruelle Glacidie, que si ce malheur que vous me souhaitez m'arrive, je ne m en prendray qu'à vous : car tomme je n'ay jamais esté malade qu'une fois, il me semble que j'ay un assez grand fond de santé, pour croire qu'à moins que de m'empoisonner, je ne puis jamais avoir aucun mal. Mais celuy que vous eustes, repris-je, fut-il de ceux qui changent terriblement ? au contraire, repliqua Amathilde en riant, il me fie le plus grand bien du monde : car comme l'estois alors un peu trop rouge, il me fit justement devenir aussi pasle qu'il faloit pour n'estre pas mal, et ne me changea qu'a mon avantage. C'est estre bien heureuse, reprit Bomilcar,

   Page 5550 (page 480 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que d'estre malade pour en devenir plus belle. Elle a pourtant beau faire, repliqua Glacidie, car cette mesme santé qui la fait si belle à dix-sept ans, sera cause qu'on la verra laide quelque jour, puis qu'elle la fera pour le moins vivre un Siecle. Ha Glacidie, reprit Amathilde, que vous estes une cruelle Personne, de me presager un si grand malheur ! quoy, m'escriay-je fort supris, vous apellez malheur de vivre un Siecle ! comme elle alloit respondre, le Prince de Phocée entra, et un instant apres Britomarte, et Galathe.

Conversation sur la vieillesse
Glacidie raille l'appréhension qu'Amathilde témoigne à l'idée de vieillir. Une conversation s'engage à ce propos. Les amants de Cleonisbe font tout ce qui est en leur possible pour se contredire mutuellement, si bien que la conversation prend un tour presque ridicule. Glacidie intervient pour rétablir le calme. Elle avertit Amathilde que la crainte du vieillissement est un réel danger, car personne n'y échappe. La jeune fille, bien qu'incrédule, aimerait pouvoir croire Cleonisbe. Cette dernière lui énonce ensuite les nombreux avantages de la vieillesse. A ce moment, une dame âgée et affreuse entre dans la pièce. En la voyant, Amathilde est contrainte de sortir, ne pouvant se ranger à l'avis de Glacidie.

Mais comme la guerre que Glacidie faisoit à Amathilde estoit trop agreable pour la finir si tost ; et que d'ailleurs elle fut bien aise que cette conversation fust de choses enjoüées, afin d'empescher ces quatre Rivaux d'en lier une plus serieuse qui les auroit peutestre embarrassez. elle la recommença : et prenant la parole, en regardant ceux qui venoient d'arriver, elle leur dit le sujet de la contestation, et la pleinte qu'Amathilde faisoit d'elle, de ce qu'elle luy avoit predit qu'elle vivroit un Siecle. Si on vivoit un Siecle sans changer, reprit-elle, et qu'on demeurast tousjours comme on est à dix huit ans, j'aurois patience : mais de m'imaginer sans douleur qu'il est possible que je devienne, ce qu'il faudroit que je devinsse si je vieillissois, c'est ce qui n'est pas en mon pouvoir. Cependant, repliqua Glacidie, je vous declare que vous ne serez jamais plus belle que vous estes : et que dans quelques années, il n'y aura pas un instant de vostre vie qui ne vous

   Page 5551 (page 481 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

desrobe quelque chose. Pour moy, dit le Prince de Phocée, je croy que c'est une grande prudence de se preparer à ce malheur, et de s'y resoudre. A peine eut-il dit cela, que quoy que ce fust le sentiment de Bomilcar, il s'y opposa comme si ç'eust esté seulement pour se ranger de ce luy d'Amathilde, quoy que ce ne fust que pour n'estre pas de celuy du Prince de Phocée. Et ce qu'il y eut de rare, fut que Galathe, et Britomarte, par un mesme sentiment de jalousie et d'amour, ne songerent pas tant à chercher la raison de ce qu'ils vouloient dire, qu'à n'estre pas de l'advis des deux autres. Ainsi le Prince de Phocée pensoit aveque soin à n'estre pas de celuy de Bomilcar ; de Britomarte ; et de Galathe : Bomilcar songeoit aussi à contrarier le Prince de Phocée ; Galathe ; et Britomarte : Galathe de son costé employoit tout son esprit à contredire Britomarte ; Bomilcar ; et le Prince de Phocée : et Britomarte s'occupoit tout entier à ne paroistre pas de l'opinion de Galathe ; du Prince de Phocée ; et de Bomilcar. Ainsi quoy qu'il semble qu'on ne puisse guere avoir que deux sentimens opposez sur une mesme chose ; ils trouverent pourtant moyen d'en imaginer quatre qui estoient si differens, qu'on pouvoit dire qu'ils estoient esgallement opposez les uns aux autres : si bien que cela fit durant quelque temps, une conversation la plus bizarre du monde. Car à peine un de ces Rivaux avoit il dit une raison, pour soustenir l'opinion dont il estoit, que les trois autres s'empressoient à le contredire :

   Page 5552 (page 482 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais comme ils se contredisoient par des raisons differentes, parce que leurs advis estoient differens, la dispute s'embroüilla d'une si plaisante façon, qu'à peine s'entendoient ils. De sorte que Glacidie, Amathilde, et moy, ne pusmes nous empescher d'en rire : et eux mesmes s'en estant aperçeus, en rirent aussi bien que nous. Cependant pour redonner quelque ordre à la dispute. Glacidie leur imposa silence ; et leur dit que dans le dessein qu'elle avoit de corriger Amathilde, il ne faloit pas que tant de Gens luy parlassent à la fois : et qu'il suffiroit qu'apres qu'elle l'auroit accusée de toutes les foiblesses dont elle la trouvoit coupable, et qu'elle se seroit deffenduë, ils dissent ce qu'il leur en sembleroit. Mais encore, interrompit Amathilde, que me pouvez vous reprocher ? je vous reproche, repliqua Glacidie, l'erreur où vous estes de croire qu'il ne faille vivre que cinq ou six ans : car enfin selon vous, on ne commence à vivre qu'à quinze, et on meurt dés qu'on commence d'estre moins belle. Il est vray, respondit-elle, que cét âge où la beauté n'est point formée, et où l'on ne s'occupe qu'à des bagatelles, ne doit pas estre reputé heureux : non plus que celuy où la jeunesse et la beauté, commençant d'abandonner celles qui en ont, commence de les priver des seules choses qui rendent la vie agreable. Mais de grace, reprit Glacidie, examinons exactement vos Maximes : et considerons je vous en conjure, combien peu vous avez vescu heureuse jusques icy, et

   Page 5553 (page 483 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

combien peu vous avez à vivre. Car enfin selon vos sentimens, vostre vie n'a commencé qu'à quinze ans, encore sçay-je bien que vous n'avez pas vescu avec une entiere satisfaction : car je me souviens que vous ne vous trouviez pas assez grasse en ce temps-là et que vous craigniez mesme de n'estre pas assez grande. Mais aujourd'huy que vostre taille est admirable, et que vostre embonpoint est merveilleux, n'est-il pas vray que pour peu qu'il augmente, vous aurez autant de peur d'estre trop grasse, que vous en aviez d'estre trop maigre ? mais quand cela ne seroit pas, il est tousjours certain, que puis que vous mettez la vieillesse à vingt-cinq ans, vostre jeunesse passera bien tost. De sorte que si vous ostez du temps que vous avez vescu, et de celuy que vous vivrez jusques à ce que vostre beauté diminuë, les jours où vous aurez mal dormy ; ceux où vous aurez porté quelque habillement qui n'aura pas esté tout à fait bien ; ceux où vous n'aurez pas esté coiffée avantageusement ; ceux où vous n'aurez veû personne ; ou ceux où vous aurez veû des Gens à qui vous ne vous serez pas souciée de plaire ; il se trouvera que vostre vie aura esté si courte, qu'à peine aura t'elle duré une année entiere. Quand je vous concederois ce que vous dites, repliqua Amathilde, je ne changerois pas d'advis : car enfin, puis que le plus bel âge de la vie ne peut estre tout à fait agreable, comment voulez vous que je vous accorde que la vieillesse soit une chose à desirer ? Pour moy je vous le dis ingenûment, je

   Page 5554 (page 484 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

suis si persuadée du contraire, qu'encore que je n'aye guere de beauté, je ne souhaite de vivre que jusques à certain temps, où l'on ne me puisse pas mettre au rang de celles qui n'en ont plus du tout Car quand je m'imagine seulement, que le mesme Miroir qui me fait voir quelques marques de jeunesse sur mon visage, m'y feroit voir toutes celles que la vieillesse aporte si je vivois long temps ; la mort avancée me paroist un bien tout à fait souhaitable : et pour moy je vous declare, que quand je songe à la difference qu'il y a d'une Fille de quinze ans, à une Femme de soixante, j'ay bien moins de peine à me resoudre à mourir à vingt, qu'à aller seulement jusques à cinquante. Je vous ay desja dit, repliqua Glacidie, que la mesme santé qui vous fait aujourd'huy si belle, vous fera vivre prés d'un Siecle : et qu'ainsi vous n'avez qu'à vous preparer à n'estre plus ny belle ny jeune. Ha si ce malheur m'arrive, repliqua-t'elle, je casseray tous mes Miroirs, je fuïray autant le monde qu'il me fuïra ; et je pense mesme que je ne vous regarderay plus, de peur de me voir dans vos yeux : car enfin mon imagination ne peut souffrir cette estrange Metamorphose. J'ay mesme assez de peine, adjousta-t'elle, à endurer dans le monde ces Meres et ces Tantes, qui menent leurs Filles et leurs Nieces en Compagnie et comment voudriez vous donc que je me pusse endurer moy mesme ? Si ce changement arrivoit tout d'un coup (repliqua Glacidie en riant aussi bien que nous de ce qu'Amathilde venoit de dire)

   Page 5555 (page 485 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'advouë que cela seroit surprenant : en effet, adjousta-t'elle, si apres vous estre couchée le soir. jeune et belle comme vous estes, vous alliez vous lever le lendemain au matin, vieille, et laide, je serois contrainte de vous permettre de casser quelques Miroirs : mais Amathilde cela n'arrivera pas ainsi : et dés que vous serez venuë au point où la beauté commence de diminuer, chaque instant, comme je le disois tantost, vous en dérobera quelque chose : de sorte que comme ce changement arrivera imperceptiblement, et que vous croirez vous voir chaque jour, ce que vous vous serez veuë celuy qui aura precedé, vous vous trouverez insensiblement changée : et vous vous trouverez mesme accoustumée à l'estre. Ha Glacidie, reprit elle, cela ne peut jamais arriver ! et j'aime mesme beaucoup mieux mourir jeune, que cela m'arrive. En effet, quel plaisir pourrois-je trouver en un âge, ou tout ce que je fais aujourd'huy seroit ridicule à faire ; où il faut changer de forme de vie ; où le monde vous fuit ; où l'on change d'habillemens, et de coiffure ; et où le choix des couleurs n'est mesme plus permis ? Non non Glacidie, je ne sçaurois m'y resoudre : car enfin quoy que vous me reprochiez que je veüille que celles qui ont vingt-cinq ans, commencent desja d'agir comme si elles n'estoient plus jeunes ; je suis contrainte d'advoüer que je ne conçois point comment on peut se resoudre à changer de forme de vie, et à renoncer à tous les plaisirs : et si vous voulez que je vous ouvre mon

   Page 5556 (page 486 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

coeur, je vous diray ingenûment que si je vivois longtemps, je ne serois pas seulement exposée à estre laide, je le serois encore à estre ridicule : puis qu'il est vray que je suis persuadée que je dancerois à soixante ans, quand mesme devrois dancer toute seule ; que je porterois des Pierreries, et de l'Incarnat je jusques à la mort ; et que je ferois enfin tout ce que je fais aujourd'huy : car à parler sincerement, je ne sçache nulle autre chose à faire qui me pûst divertir. Sans mentir, dit Glacidie en riant, vous estes admirable de parler comme vous faites : cependant j'ay à vous dire, pour vous oster de l'aprehension où vous estes de dancer à soixante ans, que comme vous ne vous divertissez plus des mesmes choses qui vous divertissoient dans vostre enfance, vous ne vous divertirez plus aussi un jour de ce qui vous divertit aujourd'huy : ainsi changeant de plaisirs, en changeant de visage, vous trouverez malgré vous quelque douceur à vivre, apres avoir perdu vostre beauté : car en mon particulier, je conçoy bien que si je vay jusques à la derniere vieillesse, je souhaiteray encore de vivre, quand mesme il n'y auroit plus d'autres plaisirs pour moy, que de voir esclorre des Roses, et de sentir de la Fleur d'Orange et du Jasmin. Au reste, adjousta-t'elle, puis que la vieillesse vous fait tant de peur, ne la donnez pas si promptement aux autres : et songez qu'il y a des Femmes qui sont bien souvent plus belles à vingt-cinq ans qu'à quinze. Cessez donc, je vous en conjure, pour vostre interest,

   Page 5557 (page 487 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'en parler comme vous faites bien souvent : car pour l'ordinaire, quand vous estes quatre ou cinq jeunes Personnes ensemble, vous parlez comme si vous deviez tousjours n'avoir que dix-sept ans. Cependant le temps que vous employez à dire celle-cy n'est plus belle, et celle-là n'est plus jeune, vous aproche de celuy où vous ne le serez plus vous mesme. Mais de grace, reprit Amathilde, enseignez moy donc comment il faut vivre ? il faut, reprit Glacidie, jouir de la jeunesse et de la beauté, comme de deux choses qu'on doit perdre infailliblement : et il faut mesme se mettre en estat de pouvoir encore estre aimable, quand on les aura perdues. Je veux pourtant bien qu'on en jouisse avec plaisir : mais je veux que ce soit sans orgueil, et qu'on les puisse perdre sans se desesperer. Je consens encore, poursuivit-elle qu'on gouste tous les avantages de la jeunesse : mais je veux que ce soit sans blasmer celes qui ne l'ont plus, puis que c'est selon mon sens, la plus folle, et la plus injuste chose du monde. Car enfin, s'il est permis d'establir quelque Loy à ceux qui veulent se moquer impunément des autres, il faut que ce soit celle de ne railler que des choses qu'on ne leur pourra jamais reprocher. En effet, adjousta-t'elle, si vous vous divertissez aux despens d'un stupide, vous qui avez tant d'esprit, vous le faites sans craindre qu'on vous le puisse rendre, et ainsi de cent autres choses : mais de vous moquer de ce qu'une Femme est moins belle qu'elle n'estoit, et de ce qu'elle n'est plus jeune ;

   Page 5558 (page 488 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de vous en moquer, avec la certitude que vous serez un jour ce qu'elle est ; c'est ce que je ne sçaurois endurer, si ce n'est que celles qui ne sont plus jeunes, agissent comme si elles l'estoient. Car enfin quand on arrive à cét âge qui est entre la jeunesse et la vieillesse, et où il semble qu'on ait encore le choix de passer pour jeune ou pour vieille, selon l'humeur dont on est ; je veux qu'on panche plus vers la retenuë, que vers l'enjoüement : mais je ne veux pas toutesfois qu'on se desespere, ny qu'on passe l'extreme de joye a de l'extréme chagrin. Je veux donc qu'on renonce à toutes ces choses qui sont de si mauvaise grace quand on est plus jeune : je veux qu'on soit propre sans estre parée : qu'on ait le plaisir de la conversation raisonnable ; qu'on ne songe plus à aquerir des Amans, mais qu'on pense a conserver ses Amis : qu'on ait la liberté de se promener : qu'on ait encore des yeux pour les beaux objets, et des oreilles pour la Musique, quand une occasion de bienseance s'en presente. Ainsi Amathilde ne vous ostant presques que quelques Rubans, et que quelques Amans, dont la pluspart ne sont pas trop fidelles, il me semble que vous ne devez pas tant vous desesperer, quand je vous prédis que vous vivrez longtemps. Quand je vous escoute, reprit Amathilde, il s'en faut peu que je ne croye que vous avez raison : mais quand je m'escoute moy mesme, je trouve aussi que je n'ay pas tant de tort qu'on se l'imagine : et je sens si bien que dés que je ne vous verray plus, je penseray ce que je pensois devant

   Page 5559 (page 489 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous eussiez parlé, que j'ay la plus grande frayeur du monde, que vous ne trouviez fort mauvais que j'use si mal de vostre conseil. Amathilde dit cela si agreablement, que Glacidie et toute la Compagnie en rirent : mais comme le Prince de Phocée, Bomilcar, Galathe, et Britomarte, alloient dire ce qu'il leur sembloit de cette agreable contestation, une Tante de Glacidie entra ; qui estoit fort avancée en âge, et qui avoit sans doute sur le visage tout ce que la vieillesse y peut imprimer de plus horrible. De sorte qu'encore qu'elle fust suivie de deux Filles qui estoient fort belles, Amathilde ne pouvant souffrir cét objet, se prepara à s'en aller. Mais auparavant, elle s'aprocha de Glacidie, et luy parlant bas ; quoy, luy dit elle, vous soustiendrez encore qu'on doit desirer de vieillir, en voyant cette Dame ! Oüy, (repliqua Glacidie, comme elle nous le redit apres) je le soustiendray : et je soustiens mesme, que vous se desirerez, dés que vous serez un peu moins jeune. Ha si cela m'arrive, repliqua-t'elle tout haut, je veux devenir dés demain, ce que vous dittes que je seray un jour.

Imminence de la décision de Cleonisbe
Glacidie, Cleonisbe, Bomilcar, le prince de Phocée et Thryteme se retrouvent seuls. Après quelques tensions entre les deux amants de la princesse, la conversation porte sur la cérémonie durant laquelle Cleonisbe doit choisir un époux. Les deux amants soulignent combien cette occasion est en réalité triste pour tous ceux qui ne seront pas élus. Mais la princesse répugne encore davantage à cette journée, d'autant plus qu'elle n'a pas encore fait son choix.

Apres cela Amathilde, Galathe, et Britomarte s'en allerent : et la Princesse Cleonisbe estant arrivée quelque temps apres, cette Dame qui avoit tant sait de peur à Amathilde sortit : si bien qu'il ne demeura que le Prince de Phocée, Bomilcar, et moy. A peine Cleonisbe fut-elle assise, que Glacidie luy raconta la dispute qu'elle avoit eue avec Amathilde : et à peine la luy eut-elle racontée, qu'elle demanda au

   Page 5560 (page 490 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince de Phocée. de quel advis il estoit ? Mais apres qu'il luy eut respondu, qu'il estoit de celuy de Glacidie : elle se tourna vers Bomilcar, et luy demanda s'il n'en estoit pas aussi ? non Madame, reprit-il, car j'ay veû tant de Gens contre Amathilde, que j'ay voulu estre de son Party, sans examiner s'il estoit raisonnable ou non. Un motif si genereux, repliqua-t'elle, merite qu'on vous pardonne, d'avoir soustenu une mauvaise cause : j'advouë toutesfois, aujousta cette Princesse, que je n'aime pas trop cette espece de generosité, qui consiste seulement à proteger les foibles, quoy qu'ils ayent tort. Je veux sans doute qu'on ne les accable pas, mais j'aime si fort la raison, que je ne puis souffrir qu'on soit contre elle : et je veux qu'en ces sortes de disputes, on parle centre ses plus chers Amis, s'ils sont d'un advis qui luy soit contraire, et qu'on suive celuy de ses plus grands ennemis, lors qu'il est juste. Cette derniere chose, reprit Bomilcar, est un peu difficile à faire : et je pense Madame, qu'il me seroit plus aisé d'estre de l'advis de mes Amis, quoy qu'ils eussent tort, que de ne contrarier pas mes ennemis, quand mesme ils auroient raison. Pour moy, repliqua le Prince de Phocée, je suis persuadé que j'aurois quelque peine à m'opposer directement à la raison : mais j'advouë que j'ay beaucoup de joye en pareilles occasions, quand ceux que je n'aime pas ne sont point du bon Party. Quoy qu'il y ait encore quelque espece d'injustice à ce que vous dittes, reprit Cleonisbe, vous estes pourtant plus

   Page 5561 (page 491 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

raisonnable que Bomilcar : du moins Madame, reprit il, sçay-je bien qu'il est plus heureux, puis que vous le trouvez plus raisonnable que moy. Je le suis sans doute infiniment, repliqua le Prince de Phocée, d'avoir un sentiment dans l'ame, que la Princesse aprouve : elle, dis-je, qui sçait faire un discernement si delicat et si juste, de toutes les choses qu'elle voit. Ce que l'admire le plus, interrompit Glacidie, c'est que je sçay que Bomilcar est un des hommes du monde qui blasme le plus dans son coeur, tout ce qu'il a deffendu aujourd'huy : aussi suis-je assurée qu'il ne s'est rangé du Party d'Amathilde, que parce qu'il est quelquesfois de l'opinion de ceux qui croyent que rien ne fait la conversation plus languissante ; que lors qu'on est tous d'un advis. Je vous assure, reprit il, que je ne puis dire ce qui m'a obligé à parler comme j'ay fait : Bomilcar dit cela d'un air qui fit aisément connoistre à Glacidie, la raison qui faisoit qu'il ne pouvoit dire pourquoy il avoit esté d'un mauvais Party ; mais comme elle jugea à propos de destourner la conversation, elle demanda à Cleonisbe si elle avoit veû Onesicrite ce jour la ? de sorte que passant apres cela d'une chose à une autre, je vins à dire, sans pouvoir prevoir quelle suite auroit ce discours, que j'avois veû le matin des Branches de Coral d'une grandeur prodigieuse, et d'une beauté admirable. Cleonisbe me demandant alors où je les avois veuës ? je luy apris que ç'avoit esté entre les mains d'une Personne qui les luy devoit offrir le jour

   Page 5562 (page 492 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui estoit destiné au choix important qu'elle devoit faire ; car c'est la coustume que dés que ce choix est fait, toutes les Personnes de qualité offrent des presens magnifiques, à la Princesse qui a choisi. A peine eus-je dit cela, qu'il parut un incarnat sur le visage de Cleonisbe, aussi beau, et suffi vif, que celuy du Coral que j'avois veû : de sorte que le Prince de Phocée, et Bomilcar, l'ayant remarqué, imaginerent aisément que ce qui la faisoit rougir, estoit qu'elle n'avoit pû se souvenir qu'elle estoit si prés d'un jour d'où dépendoit son bonheur, ou son malheur, sans en avoir quelque esmotion. Mais comme Bomilcar esperoit autant qu'il craignoit, il ne sut pas si inquiet que le Prince de Phocée : qui ne voyant nulle apparence d'esperer, ne pouvoit songer à ce jour de réjouïssance, sans une douleur extréme. Cependant comme Bomilcar est d'un naturel ardent, et que son imagination persuade quelquesfois facilement sa raison, il se resolut de parler de cette Feste â Cleonisbe : car comme il croyoit qu'elle ne pouvoit rien dire à l'avantage du Prince de Phocée, il imagina quelque sorte de plaisir à parler devant son Rival, d'une Ceremonie qu'il croyoit luy devoir oster toute sorte d'esperance. C'est pourquoy prenant hardiment la parole, en verité Madame, dit il à Cleonisbe, je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une Feste si cruelle que celle qu'on doit bientost faire : car enfin on assemble un grand nombre de Gens illustres avec la certitude qu'il n'y en peut avoir qu'un heureux, et que tous les

   Page 5563 (page 493 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autres seront miserables. Il est vray, reprit froidement le Prince de Phocée, que cette Feste est sans doute bien melancolique, pour ceux qui ont pretendu d'estre choisis : et mesme bien funeste, pour ceux qui sans pretendre à cét honneur, ont seulement la hardiesse de le souhaiter. Quoy qu'il en soit, dit Cleonisbe, je trouve cette Feste plus triste, et plus embarrassante pour celle qui choisit, que pour ceux qui ne sont pas choisis. Ha Madame, s'escria Bomilcar, il faut donc conclurre que celle qui se trouve si embarrassée d'une pareille chose, ne l'est que parce qu'elle ne trouve rien digne de son choix ! car si cela n'estoit pas, son esprit se détermineroit aisément. Je vous assure, reprit-elle, que tout choix est difficile à faire : il est vray, repliqua Glacide, que la Princesse a raison de parler comme elle fait : car pour moy, adjousta-t'elle en riant, qui n'ay jamais eu que des Fleurs à choisir, je ne sçay quelquesfois ce que je veux : et ma main hesite comme mon esprit, sans sçavoir si elle doit cueillir des Roses ou des Oeillets. Jugez donc si ayant un choix aussi important à faire, la Princesse n'a pas raison de dire que celle qui choisit, doit estre aussi embarrassée, que ceux qu'elle ne choisit pas. Cela est tellement vray, repliqua Cleonisbe, que si les Loix de l'Estat le permettoient, je renoncerois solemnellement à cette coustume : et dans les sentimens où je suis aujourd'huy, j'aimerois mieux obeïr aveuglément au Roy, que d'avoir la liberté de choisir. Encore un fois Madame (reprit Bomilcar

   Page 5564 (page 494 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec une douleur extréme) vous ne trouvez rien digne de vostre choix. Cependant, adjousta-t'il, la Loy veut que vous choisissiez : et il y a mesme aparence que vostre jugement a desja choisi celuy que vostre bouche doit nommer, le jour de la Ceremonie. Quoy que je ne sois pas obligée, repliqua-t'elle, de vous reveler un si grand secret, je vous assureray toutesfois que ce choix n'est point fait : et que si j'ay à choisir quelqu'un, ce sera celuy que les Dieux m'inspireront, lors que je seray au Temple. La Princesse dit ces paroles d'une maniere, qui persuada esgallement au Prince de Phocée, et à Bomilcar, qu'elle disoit vray : de sorte que le premier en eut quelque joye, et le second en eut beaucoup de douleur. Car comme le Prince de Phocée n'osoit pretendre d'estre choisi, il trouvoit quel que douceur à penser qu'un autre ne l'estoit pas encore : mais pour Bomilcar, comme il croyoit avoir droit de l'estre, et que mesme il l'esperoit, il eut un desespoir estrange, de voir qu'il avoit sujet de croire, que la Princesse n'avoit pas encore resolu qui elle choisiroit. Le chagrin qu'il en eut augmenta mesme la haine qu'il avoit pour le Prince de Phocée : parce qu'il s'imagina que puis qu'il n'estoit pas encore choisi, il le pourroit estre aussi bien que luy. Comme des sentimens aussi tumultueux que ceux-là, ne pouvoient pas luy laisser la liberté de son esprit, il ne parla presques plus le reste du jour : mais en recompense le Prince de Phocée parla davantage, et dit mesme beaucoup de choses,

   Page 5565 (page 495 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui firent connoistre une partie des sentimens qu'il avoit dans le coeur, quoy qu'il ne dist rien qui ne pûst recevoir une autre explication.

La requête de Bomilcar
Le lendemain, Bomilcar s'entretient en privé avec Glacidie et l'implore de mettre un terme à son amitié avec le prince de Phocée. La jeune femme refuse et déclare qu'étant tous les deux ses amis, elle ne fera jamais rien au préjudice de l'un ni de l'autre. Par contre, les intérêts de la princesse sont pour elle primordiaux. Bomilcar se retire insatisfait, mais admiratif de la vertu de Glacidie.

Mais enfin Cleonisbe s'en estant allée, ces deux Rivaux la mirent dans son Chariot : apres quoy le Prince de Phocée s'en alla chez le Roy, et Bomilcar r'entra chez Glacidie, d'où je sortis un moment apres. Mais comme j'ay esté assez heureux pour aquerir une place assez particuliere en l'amitié de cette aimable Fille ; et qu'il a mesme esté en quelque façon necessaire, que j'aye sçeu tout ce qui s'estoit passé entre toutes ces Personnes ; j'ay sçeu depuis par elle, que Bomilcar ne se vit pas plustost avec la liberté de l'entretenir, que prenant la parole ; de grace aimable Glacidie, luy dit-il, si vous avez dessein de m'obliger, faites de deux choses l'une. J'ay sans doute toute la disposition imaginable à vous rendre office, repliqua t'elle, c'est pourquoy dittes moy promptement quelles sont les deux choses dont vous me donnez le choix. C'est, respondit-il, de faire en sorte que le Prince de Phocée, ou ne soit plus mon Rival, ou ne soit plus vostre Amy : car enfin, je ne puis plus souffrir, ny qu'il aime Cleonisbe, ny que vous l'aimiez. Mais si le Prince de Phocée, repliqua Glacidie en soûriant, me prioit de faire en sorte que Bomilcar n'aimast plus la Princesse, et que je n'eusse plus nulle amitié pour luy, que voudriez vous que je luy respondisse ? je voudrois que vous luy respondissiez, repliqua-t'il, ce que je ne veux pas que vous me respondiez. Ha Bomilcar,

   Page 5566 (page 496 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

reprit-elle, vous n'estes pas equitable ! mais comme je ne veux pas estre injuste à vostre exemple, je vous respondray ce que je respondrois au Prince de Phocée, s'il me disoit ce que vous me dittes. Sçachez donc, poursuivit-elle, que comme je ne puis jamais cesser d'estre vostre Amie, quoy que vous soyez ennemy du Prince de Phocée, je ne cesseray pas aussi d'estre la sienne, quoy qu'il ne soit pas vostre Amy. Et pour ce qui regarde la passion que vous avez pour la Princesse, comme je ne veux ny vous y nuire, ny vous y servir, je ne feray autre chose que vous exhorter tous deux à combatre vostre amour, s'il est vray que vous en ayez pour elle : car pour Cleonisbe je ne luy conseilleray jamais rien, que de suivre ce que sa raison luy dira, qui est beaucoup plus esclairee que la mienne. Ainsi Bomilcar, je puis estre vostre Amie, sans nuire au Prince de Phocée ; et je puis estre la sienne, sans vous porter aussi prejudice. Quand l'amitié que vous avez pour luy, reprit-il, ne me feroit autre mal, que celuy de me forcer à le voir souvent aupres de vous, et à l'y voir avec civilité, j'aurois un grand sujet de m'en pleindre. Mais, reprit Glacidie, si vous le voyez, il vous voit aussi : et s'il aime la Princesse, comme vous le croyez, vostre veuë l'importune autant que la sienne vous irrite : cependant il vit bien aveque vous, ne soyez donc pas, adjousta-t'elle, moins raisonnable que luy : car si vous me donniez sujet de croire qu'il eust plus de complaisance pour moy que vous, il pourroit

   Page 5567 (page 497 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre que rendant amitié pour amitié, j'en aurois plus pour le Prince de Phocée, que pour Bomilcar. Ha cruelle Glacidie, luy dit-il, j'aime encore mieux souffrir la veuë de mon ennemy, que de me voir exposé à vous voir estre plus de ses Amies que de miennes ! Tant que vous vivrez comme vous devez, repliqua t'elle, je demeureray comme je suis : mais si vous pensiez m'obliger à estre injuste, vous vous tromperiez : car comme je vous l'ay desja dit, si le Prince de Phocée vous attaquoit, je vous deffendrois ; et si vous l'attaquez, je le deffendray. Je sçay qu'il vous estime, comme vous l'estimez ; je sçay de plus qu'il m'aime, comme vous m'aimez ; et je sçay encore, que le premier de vous deux qui s'emportera contre l'autre, perdra toute l'amitié que je luy ay promise, et que je la donneray à son Rival. Ha Glacidie, reprit Bomilcar, quand vous seriez ma Maistresse, vous ne pourriez me faire un commandement plus tirannique ! Dittes plustost, repliqua-t'elle en soûriant, que quand je serois le plus sage des Sarronides, je ne pourrois vous parler plus equitablement que je fais : car enfin vous n'avez aucun sujet legitime de haïr le Prince de Phocée. Il ne fait ny brigue ny cabale dans la Cour ; il a veû la Princesse, et il l'a trouvée aimable ; qu'y a t'il d'estrange à cela ? joint que soit qu'il l'aime, ou qu'il ne l'aime pas, c'est à elle à choisir, et elle choisira sans doute, sans considerer ny si vous l'aimez, ny s'il l'aime. En effet, comme elle ne se conduit jamais

   Page 5568 (page 498 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par la raison toute seule, je puis vous assurer que quoy que la Loy luy permette de choisir, si son inclination ne s'accordoit pas avec la raison, elle la combatroit, et la vaincroit sans doute. Ainsi vostre bonheur, et vostre infortune, dépendant absolument de la Princesse, et point du tout du Prince de Phocée, vivez civilement avecque luy, comme il vit civilement avecque vous ; ne me forcez pas à prendre party entre deux Personnes que j'estime infiniment, et à qui j'ay beaucoup d'obligation ; et soyez fortement persuadé, que je ne vous dis rien d'obligeant pour luy, que je ne sois capable de luy dire pour vous, si l'occasion s'en presente. Ha Glacidie, s'escria-t'il encore une fois, vous estes trop sage pour estre Amie d'un Amant et d'un Amant encore qui est en termes de perdre l'a raison : car enfin, adjousta-t'il, apres ce que j'ay tantost entendu dire à Cleonisbe, je suis fortement persuadé qu'elle ne sçait point encore qui elle choisira. Cependant il me semble que cela ne devroit pas estre ainsi : et qu'apres luy avoir rendu mille services, et l'avoir adorée si respectueusement, je devrois estre preferé, et à Britomarte, et à Galathe, et au Prince de Phocée, qui n'est qu'un malheureux exilé. Si le Prince de Phocée, reprit-elle, me disoit en parlant de vous, que vous n'estes qu'un miserable Carthaginois, je le blasmerois de parler de vous en ces termes, comme je vous blasme de reprocher l'exil à un Grand Prince : et un exil encore, dont la cause luy est glorieuse, puis que c'est pour conserver

   Page 5569 (page 499 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa liberté, qu'il est esloigné de sa Patrie. Au reste, j'ay encore à vous dire, que je ne sçay point si la Princesse sçait qui elle doit choisir, ou si elle ne le sçait pas : mais quand je le sçaurois, je vous declare que vous ne le sçauriez point. Car enfin, je suis fidelle non seulement à la Princesse à qui je dois toutes choses ; non seulement à vous, et au Prince de Phocée, qui estes mes plus chers Amis : mais je le suis encore à mes ennemis. Ainsi Bomilcar, croyez que comme je ne dirois pas à Cleonisbe, ny au Prince de Phocée, une chose que vous m'auriez confiée ; je ne vous diray pas aussi tout ce qu'ils me pourront confier. Qu'il vous suffise, adjousta-t'elle, que je vous promette de ne vous nuire jamais : et de vous rendre tous les offices que les loix d'une amitié prudente et genereuse, peuvent m'obliger de vous rendre. Mais afin que vous ne vous y trompiez pas, ce que je vous promets, je le promettray au Prince de Phocée, si l'occasion s'en offre : et pour vous tesmoigner que je suis sincere, de la derniere sincerité ; je vous advertis encore qu'entre la Princesse et vous, je ne balancerois jamais à prendre party s'il le faloit prendre, non plus qu'entre Cleonisbe, et le Prince de Phocée. Mais comme j'espere qu'elle ne me mettra pas dans cette necessité, et que vous ne m'y mettrez pas vous mesme ; vous pouvez attendre de moy tous les offices que je vous pourray rendre, pourveû que je le puisse sans offencer l'amitié que j'ay pour la Princesse, et pour le Prince de Phocée. Encore une fois Glacidie, luy dit

   Page 5570 (page 500 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Bomilcar, vous estes si sage, que vous m'en faites desesperer. Car enfin en m'offrant tout, vous ne m'ostrez rien : estant certain que puis que vous ne pouvez nuire à mon plus redoutable Rival, vous ne me pouvez servir. Il me semble pourtant reprit-elle, que vous en avez encore deux qui sont assez à craindre : et que si vous considerez que Britomarte est du Païs, et que Galathe est un assez grand intrigueur, vous trouverez qu'il y a lieu de les aprehender. Il est vray, dit-il, mais comme vous ne pouvez leur estre contraire, sans rendre office au Prince de Phocée aussi bien qu'à moy, je ne sçay si je le dois souhaiter. Je n'aurois jamais fait Madame, si je voulois vous dire tout ce que dit Bomilcar à Glacidie : mais à la fin, il s'en separa avec tant d'estime pour sa vertu, qu'il n'avoit pas moins d'amitie pour elle, que d'amour pour Cleonisbe.

Les confidences du prince de Phocée
Le prince de Phocée rend également visite à Glacidie. Comme elle lui tient le même discours qu'à Bomilcar, Peranius lui confie en toute sincérité son amour pour Cleonisbe, ainsi que son chagrin : en effet, comment un misérable exilé, aussi noble et puissant soit-il, peut-il rivaliser avec un homme qui a rendu de nombreux services au père de Cleonisbe et qui côtoie la jeune femme depuis de nombreuses années ? Glacidie lui suggère d'essayer d'oublier cette passion.

Cependant comme le Prince de Phocée mouroit d'envie de sçavoir un peu mieux s'il estoit bien vray que cette Princesse n'eust pas encore resolu qui elle devoit choisir, il fut le lendemain de si bonne heure chez Glacidie, qu'il la trouva seule. Et comme il n'estoit pas moins fâch@© de trouver Bomilcar chez elle, que Bomilcar l'estoit de l'y rencontrer, il se mit à luy dire que c'estoit une cruelle chose pour luy, de ne pouvoir presques jamais voir une des Personnes du monde qu'il aimoit le plus, sans voir en mesme temps un des hommes du monde qu'il aimoit le moins. Mais Madame, n'ayant pas comme Glacidie l'art de dire deux fois une mesme chose en termes si differens, qu'elle luy donne la grace de

   Page 5571 (page 501 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la nouveauté, je ne vous rediray pas la plus grande partie de ce qu'elle dit au Prince de Phocée, parce que ce fut à peu prés ce qu'elle avoit dit à Bomilcar. Mais je vous diray Madame, que ce Prince ne pouvant plus renfermer dans son coeur, toute l'ardeur de sa passion, la descouvrit ce jour là toute entiere à Glacidie. Vous voyez bien (luy dit-il, apres plusieurs autres choses) que je suis persuadé que vous estes aussi sincere que genereuse : puis qu'apres m'avoir dit que vous avez autant d'amitié pour mon Rival que pour moy, je vous descouvre tout le secret de mon coeur. Je vous suis infiniment obligée de cette confiance, reprit elle, parce que je la regarde comme une grande marque d'estime : aussi vous puis-je assurer que je voudrois vous pouvoir guerir de la passion qui vous tourmente, puis que je ne vous y dois servir. Ha Glacidie, repliqua le Prince de Phocée, ne souhaitez pas ma guerison ! car j'aime mieux le mal qui m'accable, que la santé que vous me desirez. Au reste, poursuivit-il, pour imiter en quelque sorte vostre generosité, je ne veux pas vous obliger a nuire à Bomilcar : quoy que ce soit la chose du monde que je souhaite le plus, apres la possession de Cleonisbe. Mais comme entre deux Amis qu'on aime esgallement, on est obligé d'avoir plus de soin de celuy qui est malheureux, que de celuy qui ne l'est pas ; faites s'il vous plaist, que la compassion que vous devez avoir de mon malheur, vous oblige à mettre quelque difference entre Bomilcar et son ennemy :

   Page 5572 (page 502 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ainsi Glacidie ne me servez pas, puis que vous ne le servez point : mais pleignez moy, puis que je suis plus à pleindre que luy. Car enfin, il luy est permis de paroistre parmy ceux qui pretendent estre choisis : il a rendu mille services au Roy, et à Cleonisbe : vous avez dit mille fois en vostre vie, mille biens de luy à la Princesse : il a eu plusieurs années à la voir, et à s'en faire connoistre : le Roy l'aime, et mille raisons font qu'il a lieu d'esperer qu'il sera choisi, et qu'il sera heureux. Mais pour moy Glacidie, je suis un miserable qui ne puis rien esperer : j'aime peut estre sans qu'on le sçache ; ou du moins ne le sçait-on qu'imparfaitement : j'aime sans oser pretendre d'estre ny aimé, ny choisi : et j'aime mesme avec le malheur de connoistre qu'en effet la prudence ordinaire ne veut pas qu'on me choisisse. Cependant je sens pourtant quelque chose dans mon coeur, qui n'est ny vanité, ny orgueil, qui me dit souvent que je ne dois pas me resoudre de cedera Cleonisbe, ny à Bomilcar, ny à Britomarte, ny à Galathe : de sorte que changeant de sentimens, je fais ce que je puis pour esperer : et si je n'espere pas tout à fait d'estre heureux, du moins y a-t'il quelques instans, où je ne croy pas aussi qu'il soit absolument impossible que je le sois. Il est vray, dis-je quelques fois, que je suis exilé : mais je le suis avec un grand Peuple qui m'obeït, et je puis me vanter d'avoir un Estat, qui tout petit qu'il est, peut estendre ses limites plus loin que la puissance de Bomilcar,

   Page 5573 (page 503 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puis que j'ay des Vaisseaux, des hommes pour les remplir, et assez de richesses pour soustenir une longue Guerre, et pour faire quelque conqueste importante. Enfin Glacidie, je pense que j'ay pour le moins autant de naissance que Bomilcar : que mon coeur n'est pas moins noble que le sien : et que la passion que j'ay dans l'ame, est assurément plus forte que la sienne. Mais apres tout, cette foible esperance dure si peu, que je suis bien plus souvent en estat de desesperer de tout, que d'esperer quelque chose. C'est pourquoy je vous conjure, pour soulager ma douleur, de me dire si vous ne croyez pas que lors que la Princesse dit hier, qu'elle ne sçavoit encore qui elle choisiroit, elle parloit sincerement ? car si cela est, j'en auray une consolation que je ne vous puis exprimer, quoy que je ne comprenne pas trop bien moy-mesme, que cette consolation ait un fondement raisonnable. Comme je suis fort sincere, reprit Glacidie, et qu'en cetaines occasions, flatter ses Amis, est une espece de tromperie qui leur peut estre nuisible ; je vous diray ingenûment, que je souhaiterois avec ardeur, que vous n'eussiez pas dans l'ame la passion que je voy qui vous tourmente : car encore que je vous trouve digne de la Princesse, j'ay pourtant sujet de croire, que quand Cleonisbe mesme vous le trouveroit comme je vous le trouve, et vous prefereroit dans son coeur, et à Bomilcar, et à Britomarte, et à Galathe ; elle n'oseroit vous choisir, de peur d'exciter quelque trouble dans l'Estat. Mais apres

   Page 5574 (page 504 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cela ne m'en demandez pas davantage : car comme je ne dois pas reveler les secrets de Cleonisbe ; et que si Bomilcar me les demandoit, je ne les luy dirois point, je ne dois pas non plus vous les dire : puis que j'ay le malheur de me trouver en une conjoncture si fâcheuse, que je ne puis vous servir, sans luy estre contraire, ny le servir aussi, sans vous nuire. Joint qu'à parler sincerement, je ne suis pas mesme en estat de vous pouvoir rien aprendre de fort particulier, quand la consideration de Bomilcar ne m'en empescheroit pas ; parce que je n'ay pas creû que je deusse penetrer jusques au fonds du coeur de Cleonisbe. Ainsi vous n'avez qu'à consulter vostre propre raison, sans me consulter, puis que je ne pourrois vous conseiller fidellement, sans faire infidellité ou à la Princesse, ou à Bomilcar. Ha Glacidie, reprit le Prince de Phocée, si je me conseille moy mesme, je feray d'estranges choses ! Vous estes si sage, repliqua t'elle, que je ne puis rien craindre de vous : je suis si amoureux, reprit-il, que vous en devez tout aprehender : ainsi je ne vous respons pas, que je ne sois capable de parler fortement de mon amour, à celle qui l'a fait naistre ; donner quelques marques de haine à Bomilcar ; de cabaler contre Galathe ; et de m'opposer à Britomarte, avec autant de fierté qu'il en a : enfin Glacidie, je suis capable de tout, plustost que de renoncer à la possession de Cleonisbe. Comme je n'ay pas la liberté toute entiere, reprit-elle, de vous dire

   Page 5575 (page 505 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout ce que je pense, je me trouve fort embarrassée : mais apres tout, je croy que sans vous estre suspecte de vouloir favoriser Bomilcar à vostre prejudice, je puis vous conseiller de vous consulter plus d'une fois, devant que de prendre des resolutions si tumultueuses, et dont les suites vous pourroient nuire plus que vous ne pensez. Cependant souvenez vous s'il vous plaist de vivre tousjours de façon avec Bomilcar, que je puisse conserver entre vous deux cette neutralité que je me suis imposée : de peur que si vous me mettiez de son party, le vostre n'en devinst plus foible.

Les aveux de Cleonisbe
Le soir, Glacidie se rend auprès de Cleonisbe, qu'elle trouve particulièrement mélancolique. La princesse lui avoue son désespoir à la veille de la cérémonie qui doit la voir choisir un époux. Elle est décidée à suivre l'inclination de son père, mais redoute qu'il désigne Bomilcar. En effet, elle ressent pour lui une aversion étrange, et si elle était absolument libre de son choix, indépendamment de l'opinion de son père et de celle du peuple, elle choisirait le prince de Phocée.

Mais Madame, ce ne fut pas encore assez que Glacidie sçeust les sentimens les plus cachez du Prince de Phocée, et de Bomilcar : et il falut encore qu'elle aprist ceux de Cleonisbe, S'estant donc trouvée assez bien pour pouvoir sortir le soir, elle fut le passer chez cette Princesse : qui n'ayant voulu voir personne ce jour-là, la fit entrer dans son Cabinet, afin de l'entretenir en particulier. Mais comme elle paroissoit assez melancolique, Glacidie prit la liberté de luy en demander la cause : je vous assure, luy repliqua-t'elle, que je ne puis vous respondre precisément : car j'ay tant de choses diferentes dans l'esprit qui ne me plaisent pas, que je ne sçay à la quelle je dois attribuer mon chagrin. Je pense pourtant, adjousta Cleonisbe, que le plus grand sujet que j'en aye, est de ce que je me verray bientost dans la necessité de faire un choix, qui n'est pas si facile à faire qu'on le pense. Mais Madame, reprit Glacidie, il me semble que

   Page 5576 (page 506 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je vous ay veû autrefois l'esprit assez preparé à ne vous en inquieter point, et à ne choisir que ce que le Roy vous ordonneroit de choisir : je suis encore dans cette resolution, reprit-elle, mais je n'y suis pas avec la mesme tranquilité, parce que je crains qu'il ne me conseille pas comme je voudrois l'estre. Mais Madame, respondit Glacidie, puis que la Loy vous donne la liberté du choix, choisissez celuy que vostre raison vous conseille, sans consulter celle du Roy. Ha Glacidie, repliqua-t'elle, la question est de sçavoir si c'est ma raison qui me conseille d'avoir une aversion estrange pour Bomilcar ! Glacidie surprise du discours de Cleonisbe, fut quelque temps sans parler, afin de mettre son esprit en termes, de ne nuire ny à Bomilcar, ny au Prince de Phocée : de sorte que pour le pouvoir faire, elle se resolut de tascher de sçavoir precisément d'où pouvoit venir cette aversion qu'elle avoit pour Bomilcar : faisant dessein, si c'estoit qu'elle voulust luy preferer GalatheBritomarte, de leur nuire autant qu'elle pourroit, parce qu'en effet elle croyoit que ce n'estoit pas l'advantage de Cleonisbe d'en choisir pas un des deux ; et qu'elle le pouvoit faire sans offencer ses deux Amis. De sorte que prenant la parole, j'advouë Madame, luy dit elle, que j'ay tousjours remarqué que vous n'aviez pas grande inclination pour Bomilcar, quoy qu'il ne me semblast toutesfois pas que vostre aversion fust si forte : mais Madame, adjousta-t'elle, n'est ce point que Galathe, ou Britomarte,

   Page 5577 (page 507 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en vous plaisant plus que luy, font qu'il vous desplaist davantage ? Nullement, repliqua Cleonisbe en rougissant, et je puis vous assurer qu'ils ne sont aucun prejudice à Bomilcar : cependant Glacidie, poursuivit-elle, vous devez m'avoir quelque obligation de la violence que je me suis faite, à cacher cette aversion naturelle que j'ay pour luy : car il est vray que s'il n'avoit pas esté de vos Amis, je vous aurois dit il y a longtemps tout ce que j'en pense. Je connois bien toutesfois, poursuivit-elle, que j'ay tort : et je ne suis pas assez preoccupée pour ne connoistre point que c'est un fort honneste homme, ny assez aveugle aussi pour ne m'apercevoir pas qu'il m'aime. Mais apres tout, il y a quelque chose dans mon coeur qui resiste à son merite ; qui luy en deffend l'entrée ; et qui me porte à avoir pour luy, je ne sçay quel sentiment qu'on peut presques aussi tost apeller haine qu'aversion. Cependant je connois bien encore que la raison veut que je le choisisse : et que selon toutes les aparences, le Roy m'ordonnera de le preferer aux autres. Jugez donc Glacidie, si je dois avoir l'ame en repos, de me voir si proche d'un jour si fâcheux pour moy : car enfin, poursuivit Cleonisbe, Bomilcar m'est devenu si insuportable, principalement depuis quelque temps, que je ne le puis presques plus souffrir. Et puis, adjousta-t'elle en rougissant, ne diroit-on pas aussi qu'il contribuë quelque chose à faire durer mon aversion ? car considerez un peu je vous prie, avec quelle injustice il s'oppose tousjours

   Page 5578 (page 508 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au Prince de Phocée, avec qui il voit que le Roy, le Prince mon Frere, et moy, vivons avec tant de civilité. Je n'ay garde Madame, repliqua Glacidie, d'aprouver ce que sait Bomilcar, contre le Prince de Phocée : et tout ce que je puis faire pour luy, est de dire qu'assurément il ne merite pas le malheur qu'il a d'estre haï de vous. Mais encore, dit Cleonisbe, ne sçavez vous point ce qui fait que Bomilcar agit ainsi, et ce qui fait encore que le Prince de Phocée n'aporte pas de soin à faire que Bomilcar vive mieux aveque luy ? car comme ils sont tous deux vos Amis, il me semble que vous devez sçavoir tous leurs sentimens. Je vous assure Madame, repliqua-t'elle, que j'ay fait toutes choses possibles pour les mettre bien ensemble, mais il n'y a pas moyen : et la haine qu'ils ont l'un pour l'autre, si je ne me trompe, a une cause trop forte, pour faire que cela puisse jamais estre : et elle est de telle nature, que je ne pense pas Madame, que vous ne la deviniez point. Ouy Glacidie, je la devine (reprit elle en changeant encore une sois de couleur) et c'est ce qui fait que je suis estrangement irritée contre Bomilcar : car enfin je ne puis souffrir qu'il ait l'audace d'avoir de la jalousie du Prince de Phocée. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que ce Prince n'ait assurément toutes les qualitez necessaires pour en donner : mais c'est qu'on n'en doit jamais avoir pour une personne faite comme moy. Aussi Bomilcar doit il estre assuré, que si le Roy mon Pere ne me commande pas absolument de

   Page 5579 (page 509 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le choisir, je ne le choisiray point. Cependant (poursuivit elle, en se reprenant, et en soûpirant) s'il arrive que j'aye le malheur que ce soit luy que le Roy choisisse, de grace ma chere Glacidie soustenez ma raison en cette rencontre ; et dites moy tant de choses, qu'enfin je puisse luy obeïr. Comme vous pourriez croire, reprit Glacidie, que je ne vous parlerois à l'avantage de Bomilcar, que parce qu'il est de mes Amis ; je vous declare Madame, que je ne vous en parleray jamais. Ha Glacidie, reprit brusquement Cleonisbe, ne m'abandonnez pas je vous en conjure, en l'occasion de ma vie la plus importante ! car encore une fois, ma raison a besoin d'estre soustenuë parla vostre. Mais encore Madame, reprit Glacidie, voudrois je bien sçavoir pourquoy vous parlez comme vous faites ? en effet (poursuivit-elle pour descouvrir ses veritables sentimens) si vous avez trop d'aversion pour Bomilcar, que ne priez vous le Roy de vous permettre de choisir, ou Galathe, ou Britomarte ? Ha Glacidie, repliqua-t'elle avec precipitation, je ne les estime pas assez pour me porter à desobeïr au Roy ! et si t'en estois capable, ce ne seroit pas pour eux, et ce seroit sans doute pour . . . . . . A ces mots Cleonisbe rougit, et se teut, ne pouvant achever de dire ce qu'elle avoit pensé : mais comme elle en avoit pourtant assez dit, pour estre entenduë de Glacidie, elle en eut une confusion estrange, quoy qu'elle ne luy eust jamais caché aucun de ses sentimens. Mais à la fin se determinant à luy ouvrir son coeur, elle

   Page 5580 (page 510 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy advoüa, que si elle eust suivy son inclination, elle auroit preferé le Prince de Phocée. et à Bomilcar, et à Britomarte, et à Galathe : et luy advoüa mesme qu'elle avoit autant de disposition à l'aimer, qu'elle en avoit à haïr Bomilcar. Jugez donc apres cela, luy dit elle, ma chere Glacidie, si j'ay tort, lors que je dis que j'ay besoin de vostre raison pour soustenir la mienne : c'est pourquoy je vous conjure de faire continuellement deux choses, jusques au jour où cette funeste Ceremonie se fera : l'une de faire tout ce que vous pourrez pour amoindrir l'aversion que j'ay pour Bomilcar : et l'autre de faire tout ce qui sera en vostre pouvoir, pour diminuer le commencement d'affection que j'ay pour le Prince de Phocée. Quoy qu'il semble que je ne puisse jamais estre en droit de vous desobeïr, repliqua Glacidie, il faut pourtant que je vous conjure de me dispenser de le faire en cette rencontre : car enfin Madame, je me suis si fortement déterminée à demeurer neutre entre deux hommes que j'honnore esgallement ; que je ne puis me refondre, ny à leur nuire, ny à les servir, en une occasion où je n'en puis obliger un, sans desobliger l'autre. Ainsi ne trouvez pas mauvais, si je ne vous obeïs point : et je m'y resous d'autant plustost, que quelque choix que vous puissiez faire, vous ne pouvez mal choisir, entre le Prince de Phocée et Bomilcar. Veritablement si vous leur vouliez preferer, ou Britomarte, ou Galathe, je m'opposerois à vous de toute ma force : mais cela n'estant

   Page 5581 (page 511 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas, je n'ay rien à dire. Si vous surmontez l'aversion que vous avez pour Bomilcar, vous rendrez justice à son merite, et à son amour : et si vous suivez l'inclination que vous avez pour le Prince de Phocée, vous la rendrez aussi à sa vertu, et à sa passion. Ainsi Madame, quoy que vous fassiez, vous le ferez bien : et quoy que vous puissiez faire, j'auray lieu de me resjouïr, et de m'affliger : puis que n'en pouvant faire un heureux, sans en faire un miserable, il faudra que j'aye de la joye du bonheur de celuy qui sera choisi, et de la douleur de l'infortune de celuy qui ne le sera pas. Cependant faites moy l'honneur de ne m'obliger point à contribuer quelque chose, au malheur de celuy que les Dieux ont destiné à souffrir un suplice si effroyable. Mais Glacidie, reprit Cleonisbe, en pensant n'y contribuer pas, vous y contribuez estrangement : car si vous ne me representez fortement, que si je desobeïs au Roy, et que si je prefere ce Prince exilé à tant d'autres, je me des-honoreray, et je mettray peutestre la Guerre dans le Royaume ; Bomilcar ne sera pas choisi. Il sera ce qu'il vous plaira qu'il soit, repliqua Glacidie, sans que je m'en mesle : car enfin Madame, ny je ne le puis, ny je ne le dois : et si j'ose le dire, vous ne voulez pas mesme que je vous obeïsse. J'en tombe d'accord, Glacidie, reprit Cleonisbe en soûpirant, car il est certain qu'en vous priant de diminuer l'aversion que j'ay pour Bomilcar, je l'ay sentie augmenter. Cependant j'advouë que je ne sçay ce que je veux, quoy

   Page 5582 (page 512 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je sçache bien que je ne veux rien faire contre ma propre gloire. Mais de grace ma chere Glacidie, adjousta-t'elle, apres vous avoir confié l'aversion que j'ay pour Bomilcar, et la favorable disposition que je sens dans mon coeur pour le Prince de Phocée ; gardez vous bien de donner lieu ny à l'un, ny à l'autre, de deviner mes veritables sentimens : car il y a tant d'injustice à la haine que j'ay pour Bomilcar, et tant de foiblesse à la tendresse que je sens pour le Prince de Phocée, que ce seroit me couvrir d'une confusion estrange.


Histoire de Péranius et de Cléonisbe : inclination de Cleonisbe pour Peranius
Carimante fait pression sur le père de Menodore, afin de que son fils cesse de courtiser Onesicrite. Peranius lui aussi tente d'influer sur les sentiments de sa sur en demandant à Aristonice d'intervenir auprès d'elle. Cette dernière fait entendre à la jeune fille que si elle s'obstine à aimer Menodore, elle risque de déclencher une guerre civile. Onesicrite s'engage à essayer de combattre ses propres sentiments. A la cour des Segoregiens, c'est l'effervescence : la cérémonie durant laquelle Cleonisbe doit choisir un époux est imminente ; les différents amants ne cessent par conséquent d'intriguer. Peranius parvient quant à lui à déclarer son amour à la princesse. Celle-ci lui donne une réponse ambiguë concernant ses sentiments. Mais, quoiqu'il en soit, elle est résolue d'obéir à son père. De fait, le roi vient l'exhorter à épouser Bomilcar, afin d'éviter une guerre contre les Carthaginois. De son côté, Carimante menace sa sur de déclencher une guerre civile si elle ne suit pas son inclination en épousant Peranius. Cleonisbe, désespérée, se résigne finalement à choisir Bomilcar.
Carimante, rival de Menodore
Lors d'un entretien avec Sfurius, père de Menodore, Carimante prie ce dernier de faire en sorte que son fils ne prétende plus à Onesicrite. Il fait valoir ses droits princiers et rappelle que les Grecs tiennent leur asile de son père. Sfurius accède à la requête et s'efforce d'y satisfaire : quand son fils refuse de l'écouter, il s'adresse à Peranius, à qui il demande d'interdire à sa sur de fréquenter Menodore. Pour ne pas brusquer Onesicrite, le prince de Phocée décide de procéder de manière indirecte et demande à la vierge voilée Aristonice de se faire l'intermédiaire de cette demande.

Vous pouvez juger Madame, que Glacidie promit à Cleonisbe ce qu'elle voulut : et vous pouvez croire qu'elle ne manqua pas à sa promesse. Cependant comme Carimante estoit d'un naturel ardent, et qu'il avoit une passion violente dans le coeur, il prit une resolution qui embarrassa fort Menodore, et qui affligea aussi Onesicrite : car enfin comme il remarqua qu'il y avoit quelques sentimens favorables pour Menodore dans le coeur de cette Princesse, il fit dire secretement à Sfurius, qu'il le prioit d'obliger son Fils, à ne penser plus à Onesicrite : luy faisant entendre qu'apres luy avoir donné une seconde Patrie, c'estoit la moindre difference qu'il pouvoit avoir pour luy : adjoustant qu'il la reconnoistroit par tant de bons offices, qu'il auroit lieu d'estre satisfait de sa reconnoissance. Comme Sfurius est d'humeur à preferer tousjours le bien public au particulier ; quoy qu'il eust aprouvé la passion que Menodore avoit pour Onesicrite, il n'hesita point à promettre

   Page 5583 (page 513 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à celuy qui luy parla, de commander à son Fils de ne pretendre plus rien à cette Princesse : l'assurant mesme que quand Menodore voudroit luy desobeïr, il l'en empescheroit bien : et en effet celuy qui estoit chargé de cette negociation, ne fut pas plustost party qu'il envoya querir son Fils. D'abord il entreprit de luy persuader par raison, qu'ayant un Rival à qui ils avoient tant d'obligation, et un Rival qui seroit bien tost en pouvoir de le détruire, si on l'irritoit, puis qu'il seroit, bien tost Roy, il faloit qu'il luy cedast : n'estant pas juste que pour satisfaire son amour, il exposast à la violence de ce Prince tant de personnes innocentes : adjoustant : encore que puis qu'il s'agissoit de l'interest general de leur Ville, il faloit qu'il sacrifiast ses plaisirs pour sa seureté, et qu'il le fist d'autant plustost, qu'il n'estoit pas en pouvoir de refuser d'obeïr. Quelques fortes que fussent les raisons dont Sfurius se servit, elles ne persuaderent point Menodore : si bien que joignant alors l'authorité à la persuasion, il luy deffendit absolument de continuer de penser à Onesicrite : luy disant que quand il luy voudroit desobeïr, il luy en osteroit bien la puissance. Vous pouvez juger Madame, que Menodore se trouva sensiblement affligé : son amour ne ceda pourtant pas, et il parut si ferme à Sfurius, qu'il s'emporta de colere, et luy dit beaucoup de choses fâcheuses : de sorte qu'il eust peut estre esté contraint de ceder, s'il n'eust pas esté soustenu par Galathe. Car Madame, il faut

   Page 5584 (page 514 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous sçachiez que ce Prince suivant son humeur intrigueuse, avoit cabalé avec plusieurs Grecs, et avoit une intelligence particuliere avec un Amy de Menodore : si bien que comme il craignoit extrémement que Carimante ne fust favorablement traitté d'Onesicrite, parce qu'il s'imaginoit que cela le porteroit à favoriser le Prince de Phocée, il fit dire à Menodore, qu'il n'avoit qu'a tenir ferme : et qu'il l'assuroit qu'il sçavoit avec certitude, que le Roy n'approuvoit pas la passion de Carimante, et que par consequent il n'avoit rien à craindre, puis qu'il seroit soustenu par luy. Ainsi Madame, Menodore malgré toutes les raisons, et toutes les menaces de son Pere, ne changea point de sentimens. Cependant Sfurius ne laissa pas d'assurer le Prince Carimante, qu'il empescheroit bien Menodore de troubler ses desseins : le conjurant seulement d'avoir un peu de patience, et de luy donner quelques jours pour le guerir d'un aussi grand mal que le sien, Et en effet Sfurius y chercha un remede bien douloureux pour Menodore : car il faut que vous sçachiez Madame, qu'il fut trouver le Prince de Phocée, à qui il aprit ce que Carimante luy avoit fait dire : le conjurant d'employer l'authorité qu'il avoit sur Onesicrite, pour l'obliger à rompre avec Menodore. Car enfin Seigneur, luy dit-il, quelque glorieuse que soit vostre alliance, c'est un bien où je ne veux plus songer : puis que je ne le pourrois sans vous nuire, et sans exposer tous les Grecs qui sont icy, à la violence d'un

   Page 5585 (page 515 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince amoureux. C'est pourquoy puis que les Dieux ont voulu que nostre Protecteur le devinst encore davantage, par l'amour qu'il a pour la Princesse vostre Soeur, je vous conjure d'estre aussi ferme à resister à la Princesse Onesicrite, que je le seray à m'opposer à Menodore. Le Prince de Phocée entendant parler Sfurius de cette sorte, eut beaucoup de joye de voir qu'il pouvoit avec honneur favoriser les desseins de Carimante, et traverser ceux de Menodore : luy semblant que puis que ce Prince trouvoit Onesicrite digne de luy, Cleonisbe pourroit aussi ne le trouver pas indigne d'elle. Il respondit donc tres civilement à Sfurius : luy protestant qu'il eust volontiers preferé son alliance à celle de Carimante : mais que puis qu'il estoit assez genereux pour preferer le bien public, à la satisfaction du Prince son Fils, il ne seroit pas digne de son amitié, s'il estoit moins genereux que luy, et s'il ne se privoit d'un bien qu'il avoit tant souhaité, afin de n'exposer pas leur nouvelle Patrie à estre détruite. De sorte qu'apres cela, ils consulterent ensemble des moyens qu'ils devoient tenir : et resolurent qu'il faloit d'abord tascher de persuader Onesicrite par la douceur, afin de n'irriter pas Menodore. Que pour cét effet, il faloit employer Aristonice, qui avoit grand credit sur son esprit, et pour qui elle avoit beaucoup de respect : ainsi il fut resolu qu'on chercheroit les voyes d'obliger Onesicrite à faire un petit voyage à marseille, sans qu'elle pûst prevoir pourquoy elle iroit. Et en effet le

   Page 5586 (page 516 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince de Phocée agit si adroitement, qu'elle se porta d'elle mesme à ce qu'il souhaitoit, ou du moins elle le creut ainsi. Mais afin que la chose reüssist mieux, le Prince de Phocée m'ayant fait l'honneur de me confier tout le secret de sa vie, et de me dire l'estat des choses, m'envoya le soir auparavant vers Aristonice, afin de la prevenir de sorte que lors qu'Onesicrite la fut voir, elle agit d'une maniere si adroite, que cette Princesse ne creut point du tout, que le Prince de Phocée eust nulle part aux conseils qu'elle luy donna.

L'intervention d'Aristonice auprès d'Onesicrite
Peranius s'arrange pour qu'Onesicrite rencontre Aristonice au temple de Diane. La vierge voilée lui fait l'éloge de sa beauté, la comparant à celle d'Helene, et l'invite par là à ne pas en user de la même manière. Onesicrite, après lui avoir avoué naïvement ses sentiments pour Menodore, lui demande conseil pour se défaire de ceux du prince Carimante. A sa grande surprire, Aristonice lui dépeint alors les tourments qui l'attendent, elle et tout le peuple grec, si elle refuse de se donner à Carimante. Elle lui demande d'oublier Menodore, par amour pour sa patrie. Onesicrite est bouleversée, mais s'engage à essayer de suivre les conseils de la vierge voilée.

D'abord qu'elle fut avec elle, ce ne furent que marques de joye, et tesmoignages d'amitié reciproques : en suitte de quoy Aristonice, dont la conversation tendoit tousjours à rendre ceux qui la pratiquoient plus parfaits, se mit à luy dire obligeamment, qu'ayant reçeu une aussi grande beauté du Ciel, et tant de charmes en toute sa Personne, elle craignoit qu'en l'âge où elle estoit, elle ne vinst à abuser des graces que les Dieux luy avoient faites. En effet ma Fille (luy dit elle, car elle la nommoit ainsi) ce n'est pas assez pour paroistre toute vertueuse, que de ne commettre point de ces crimes effroyables, dont les personnes bien nées ne se peuvent jamais trouver capables : mais il faut encore faire tout le bien qu'on peut, et sur toutes choses ne prophaner pas les dons qu'on a reçeus du Ciel, si l'on n'en veut estre puny. Ainsi ma Fille, celles qui comme vous ont reçeu des Dieux une beauté extraordinaire, doivent bien prendre garde de n'abuser pas d'une

   Page 5587 (page 517 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si grande faveur : car enfin la beauté d'Helene fut fatale à toute l'Asie, et tous les Siecles à venir reprocheront l'embrasement de Troye, au feu de ses yeux. C'est pour quoy je vous conjure de vous souvenir toûjours que les Dieux ne vous ont donné la beauté que pour en causer du bien, et non pas pour en faire du mal : souvenez vous donc, lors qu'elle vous acquerra pouvoir sur quelqu'un, de vous informer s'il n'y a point quelque malheureux qui ait besoin du credit de celuy sur qui vous en aurez : afin que tirant, un bien de la foiblesse d'autruy, vous meritiez que les Dieux vous empeschent d'en avoir. Par exemple, adjousta-t'elle, comme j'ay oüy dire, dans ma solitude, que le Prince Carimante a beaucoup d'estime pour vous, il faut que vous songiez à la mesnager : seulement pour l'obliger a continuer de proteger tous les Grecs, qu'il a desja si genereusement protegez. Onesicrite entendant parler Aristonice de cette sorte, rougit : et rougit avec tant de marques d'esmotion dans les yeux, qu'on peut dire qu'elle luy montra son coeur à descouvert en un instant. Comme Onesicrite est douce, et un peu timide, quoy qu'elle ait beaucoup d'esprit, le discours d'Aristonice l'ayant fort touchée, elle se resolut de se confier â elle : et de luy demander comment elle se devoit conduire, pour se deffaire de l'amour de Carimante, sans s'exposer à l'irriter, et à le porter à entreprendre quelque chose contre Menodore. De sorte qu'apres luy avoir dit tout ce qu'elle creût propre à luy faire

   Page 5588 (page 518 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

excuser sa foiblesse, elle luy raconta la passion que Menodore avoit pour elle ; elle luy advoüa l'inclination qu'elle avoit pour luy ; et luy dit en suitte l'amour que le Prince Carimante luy tesmoignoit ; et ce que Sfurius avoit dit à son Fils : adjoustant toutesfois encore, tout ce qu'elle pensa qui pouvoit porter Aristonice, à luy conseiller de ne se desgager pas de l'affection de Menodore, et à tascher de se deffaire de celle de Carimante. Mais elle fut bien surprise, lors qu'Aristonice apres l'avoir escoutée paisiblement, luy respondit comme elle fit. Je louë les Dieux, luy dit-elle, qui vous ont conduite icy ; car comme il paroist qu'ils vous aiment cherement, je serois au desespoir si vous abusiez des graces qu'ils vous font. Je ne veux point, adjousta-t'elle, vous blasmer de la complaisance que vous avez euë pour l'affection de Menodore : car comme elle a esté toute vertueuse, je ne la veux pas condamner, quoy qu'à parler raisonnablement, il eust esté mieux de recevoir son coeur, sans donner le vostre. Mais enfin puis que vos Parens et les siens, approuvoient esgallement l'affection que vous aviez l'un pour l'autre, je n'ay rien à dire. Mais ma Fille, les choses ont bien changé de face : car puis que Sfurius ne veut plus que Menodore vous espouse, et que le Prince Carimante vous veut espouser, il n'y a pas lieu d'hesiter un moment, à prendre la resolution de n'escouter plus le premier, et d'escouter le second. Quoy ma Mere, s'escria Onesicrite, vous croyez que les Dieux me pardonneroient

   Page 5589 (page 519 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si j'avois changé de sentimens pour Menodore ! Quoy ma Fille, reprit Aristonice, vous croyez que les Dieux vous pardonneroient, si vous aviez causé la perte de cette multitude de Peuple, qu'ils ont conduite icy ; et que si Carimante avoit détruit cette Ville, qu'on nous a permis de bastir, vous n'en respondriez pas ! Non non Onesicrite, poursuivit elle, il ne faut pas vous tromper : et quoy qu'en cette occasion je ne puisse vous dire de verité qui vous soit agreable, j'aime mieux vous desplaire que vous trahir. Sçachez donc ma Fille, que le premier devoir emporte tous le autres : et que comme il n'y en a pas de plus puissant que celuy qui nous attache à la Patrie, nul autre ne nous en peut jamais dispenser. Car enfin nous sommes à elle, devant que nous puissions estre à qui que ce soit : vous estes Greque, devant que Menodore fust vostre Amant : ainsi vous ne pouvez luy avoir promis rien qui puisse prejudicier à vostre Patrie : et quand vous le luy auriez promis, vous ne devriez pas le luy tenir. Cependant puis qu'il faut que je vous die tout ce que je pense, le Destin de Marseille est en vos mains : vous pouvez la conserver, ou la perdre : si vous conservez l'affection de Menodore, elle est détruite, si vous recevez celle de Carimante, elle est sauvée ; ainsi le salut de tant de personnes innocentes despendant de vous, vous serez tres criminelle, si vous ne vous surmontez pas vous mesme : et Menodore sera indigne de vous, s'il est assez peu genereux, pour preferer

   Page 5590 (page 520 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa satisfaction particuliere au bien public. Et puis ma chere Fille, adjousta-t'elle, estes vous en pouvoir de faire ce qu'il vous plaira ; vous estes en un Païs où vous n'avez aucun droit, que celuy que vous y donne le Prince que vous voulez mal traitter : car vous n'ignorez pas que sans luy le Roy ne nous eust pas reçeus. De plus, il ne peur sortir aucun Vaisseau du Port de nostre Ville, sans la permission du Prince de Phocée, ou de Sfurius : croyez vous qu'ils vous la donnent, et qu'ils aillent irriter un Prince qui sera Roy dans peu de jours, seulement parce qu'il vous veut faire Reine ? et quand mesme ils vous permettroient de partir d'icy, ou que vous trouveriez les voyes de vous desrober ; en quel lieu de la Terre pourriez vous aller ? Phocée est aujourd'huy pleine de Persans ; et nous n'avons plus d'autre Terre, ny d'autre Patrie que Marseille que vous voulez détruire. Une Personne de vostre Sexe, de vostre vertu, et de vostre qualité, ira-t'elle errer de Rivage en Rivage, et : de Mer en Mer, sans autre raison sinon qu'elle aime : Ne vous souvient-il plus, de la frayeur que vous aviez pendant la Tempeste, dont la Deesse que j'adore se servit pour vous conduire au Port ? Voulez vous encore nous y exposer, et voulez vous enfin qu'on vous reproche d'avoir eu la foiblesse de ne pouvoir vous opposer à une passion dont on n'est jamais obsolument vaincu, quand on luy veut resister fortement, et qui à parler avec sincerité, n'a point d'autre force que celle qu'on luy donne ?

   Page 5591 (page 521 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais pour vous prendre par les interests de la Personne aimée, songez ma Fille, songez à quel peril vous exposez Menodore, si vous souffrez qu'il continuë d'estre Rival de Carimante. Premierement il passera dans le monde pour imprudent, et aupres de ce Prince pour ingrat : mais quand il seroit vray que la qualité de fidelle Amant, pourroit le faire passer par dessus toute autre consideration, ce n'est pas à vous à exposer sa vie, comme vous l'exposerez sans doute, si vous ne rompez aveque luy, et si vous ne l'obligez de cesser d'agir aveque vous comme vostre Amant. Car enfin, Carimate est jeune, et d'un naturel ardent : de plus, il est Fils de Roy, et Fils d'un Roy à qui vous avez de l'obligation, et Menodore aussi : craignez donc Onesicrite, craignez pour vostre Amant, si vous ne voulez pas craindre pour tous les Grecs. Il vaut mieux, adjousta-t'elle, qu'il luy en couste quelques larmes, que s'il luy en coustoit la vie, et qu'il vous en coustast vostre reputation. Ainsi ma Fille, puis qu'il y va de l'interest de vostre nouvelle Patrie ; qu'il y va de vostre gloire ; et de la vie de vostre Amant ; faites un grand effort sur vous mesme : et prenant une genereuse resolution, detachez vous absolument de l'affection de Menodore. Mais de grace ma Fille, ne vous amusez pas à vouloir desnoüer peu â peu, les noeuds qui vous attachent : puis qu'ils sont d'une telle nature, qu'il les faut rompre tout d'un coup aveque violence, afin qu'ils ne se puissent renoüer : car autrement en pensant les desnoüer

   Page 5592 (page 522 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

doucement on les embroüille ; on les serre ; et on les rend indissolubles. Prenez donc ma Fille, une resolution digne de vous : je vous en conjure par vostre Patrie, par vostre gloire, et mesme par Menodore : et pour y joindre une conjuration plus puissante, je vous en conjure par la Deesse que je sers : qui n'ayant jamais aimé, vous puniroit sans doute tres severement, si vous alliez perdre tout ce grand Peuple qu'elle a sauvé, parce que vous aimez Menodore. Tant qu'Aristonice parla, Onesicrite tint les yeux baissez : et soûpirant de temps en temps, elle luy fit assez connoistre qu'il y avoit beaucoup d'agitation dans son coeur. Mais enfin lors qu'elle se vit contrainte de respondre, ses larmes devancerent ses paroles ; et quelque violence qu'elle se pûst faire, il luy fut impossible de les retenir. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre, fut que cette marque de foiblesse, qu'elle ne pût s'empescher de faire voir à Aristonice, fut la cause de la force qu'elle eut pour se surmonter : car elle en eut une si grande confusion, que voulant reparer cette foiblesse, par une action de courage, apres qu'elle eut essuyé ses larmes, et qu'elle eut esté quelque temps sans parler, elle dit à Aristonice qu'elle luy promettoit de faire tout ce qu'elle pourroit, pour se rendre capable de suivre son conseil. Je ne vous promets pourtant pas encore de me vaincre, adjousta t'elle, mais je vous promets de me combatre, qui est ce que je n'eusse jamais creû pouvoir faire. Mais ma Mere, adjousta-t'elle, n'y a-t'il

   Page 5593 (page 523 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point de milieu entre ces deux extremitez ; et ne puis-je pas renoncer à l'affection de Menore, sans recevoir celle de Carimante ? Reçevez moy au nombre de vos Compagnes, poursuivit elle, et faites par ce moyen que le malheureux Menodore n'ait pas sujet de me soubçonner d'ambition, ou d'inconstance. Ha ma Fille, s'escria, Aristonice en soûriant, les Vierges consacrées à Diane, ne doivent point craindre de donner de la jalousie à leurs Amans ! et ses Nimphes mesmes n'ont point de Chasseurs pour Galans. Et puis pour parler plus serieusement, si vous vouliez détruire le Temple que je viens de bastir, il ne faudroit que vous y enfermer : c'est pour quoy sans vous amuser à chercer des remedes à un mal qui n'en a point d'autre que celuy que je vous propose, sacrifiez vostre passion à vostre Patrie. Vous estes d'un Païs, où il y a mille exemples de Gens illustres, qui ont sacrifié leur propre vie pour sauver la leur : cependant je ne vous oblige pas à une chose si dure : au contraire je vous conseille de vivre, et de vivre heureuse : Ha ma Mere, repliqua-t'elle, je ne croy pas que cela puisse estre ! cependant quoy que vous me conseilliez de rompre aveque violence, les noeuds qui m'attachent à Menodore, je vous demande pour grace, de me permettre d'essayer de les desnoüer plus doucement, et de me donner quelques jours pour cela. Aristonice voyant qu'elle avoit plus obtenu qu'elle n'avoit esperé, consentit à ce qu'elle voulut ; luy disant encore beaucoup de choses,

   Page 5594 (page 524 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour la confirmer dans la resolution qu'elle prenoit. Mais Madame, comme Onesicrite fut retournée à la Cour, Menodore fut fort surpris de la voir si melancolique : et plus supris encore lors qu'à la premiere occasion qu'il eut de s'entretenir en particulier, elle le conjura d'obeïr au commandement que son Pere luy avoit fait. Ce fut alors qu'il luy dit tout ce qu'une passion violente peut faire dire : il l'assura qu'il sçavoit que le Roy ne voudroit jamais qu'elle espousast Carimante, et qu'ainsi elle luy faisoit une infidellité inutilement : en suitte, il employa tantost les prieres, et tantost les pleintes, pour l'obliger à ne changer pas de sentimens pour luy : de sorte qu'Onesicrite se sentant le coeur attendry, et sa resolution un peu esbranslée, se separa d'aveque luy sans avoir la force ny de rompre, ny de renoüer, et durant quelques jours la chose fut en ces termes.

Intrigues des différents rivaux
Plus le jour de la cérémonie approche, plus la cour est agitée. Tous les amants de Cleonisbe intriguent d'une manière ou d'une autre dans l'espoir d'être élus. Le prince de Phocée et Bomilcar essaient eux aussi d'obtenir l'aide de Glacidie. Mais celle-ci reste inflexible.

Cependant comme le temps de la Ceremonie du choix que Cleonisbe devoit faire estoit fort proche, cette Cour devint la plus tumultueuse du monde : en effet ces quatre pretendans avoient un tel empressement pour tascher de faire reüssir le dessein qu'ils avoient d'estre choisis, qu'on n'a jamais entendu parler d'une telle chose. Car enfin ils alloient continuellement ou chez le Roy, ou chez Carimante, ou chez Cleonisbe, ou chez Glacidie. Pour Britomarte, il estoit le moins empressé : parce que comme il est fier, et qu'il estoit du Païs, il croyoit assurément qu'il seroit preferé aux autres. Quant à Galathe, ne se fiant ny à son

   Page 5595 (page 525 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

merite, ny à sa condition, ny à quoy que ce soit, il agissoit aupres du Roy, ou y faisoit agir, afin d'y détruire tous ses Rivaux. Pour cét effet, il luy faisoit representer, que Bomilcar estant originaire de Carthage, ne seroit pas agreable à ses Peuples ; que Britomarte estant desja assez puissant dans son Païs, le deviendroit trop par cette alliance : et que pour le Prince de Phocée, il n'y avoit pas d'aparence qu'il deust souffrir que la Princesse espousast un homme qui n'avoit point d'Azile que celuy qu'il luy avoit donné. D'autre part il faisoit ce qu'il pouvoit, pour gagner le Prince Carimante par des soûmissions ; pour plaire à Cleonisbe par un profond respect ; et pour s'aquerir Glacidie, par mille sortes de soins, et de complaisance. Cependant il continuoit d'entretenir intelligence avec Menodore : et il suborna mesme quelques Segoregiens, pour les faire murmurer contre les Grecs, afin que cela fust un obstacle, et au Roy, et à Carimante, et à Cleonisbe, de jetter les yeux sur le Prince de Phocée. Pour Bomilcar, sans songer presques à se precautionner contre Galathe, et contre Britomarte, il ne songeoit qu'à observer le Prince de Phocée, qui de son costé n'occupoit tout son esprit qu'à tascher de nuire à Bomilcar. Ainsi ils avoient tous deux une assiduité estrange aupres de Cleonisbe, et aupres de Glacidie : et pendant les deux derniers jours qui precederent cette Ceremonie, sans la prudence de cette Fille, ils se fussent mis vingt fois en termes d'en venir aux dernieres extremitez.

   Page 5596 (page 526 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ils ne cherchoient pas seulement dans leurs yeux, à pouvoir deviner les sentimens de leur coeur, ils cherchoient encore dans ceux de la Princesse, quel devoit estre leur Destin. Bomilcar n'y cherchoit pourtant pas seulement comment il estoit avec elle, il y cherchoit encore à connoistre comment y estoit son plus redoutable Rival. Mais lors qu'ils estoient avec Glacidie, que ne luy disoient-ils point ? de grace (luy disoit un jour le Prince de Phocée, se trouvant seul aupres d'elle) s'il est vray que je sois assez malheureux pour faire que la Princesse ait des sentimens assez avantageux pour Bomilcar, pour qu'il doive estre choisi, faites en sorte qu'il n'en sçache rien qu'à l'extremité : et taschez de luy differer du moins cette satisfaction, jusques au dernier moment de la Ceremonie : afin qu'estant surpris par un si grand bonheur, j'aye la consolation en mourant de douleur, de le voir expirer de joye : car enfin Glacidie, si Bomilcar est choisi sans qu'il sçache devoir l'estre, et qu'il ne meure pas de plaisir, il n'aime point assez Cleonisbe. D'autre part Bomilcar par un mesme sentiment, faisoit une autre priere à Glacidie : car il la conjuroit ardemment, si elle sçavoit que le Prince de Phocée n'eust rien à pretendre à Cleonisbe, de vouloir luy annoncer son malheur, dés qu'elle le verroit : imaginant le plus grand plaisir du monde, à luy pouvoir faire sentir son infortune de quelques momens plustost. Mais comme Glacidie estoit inebranlable, elle refusa constamment

   Page 5597 (page 527 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ses deux Amis, toutes les fois qu'ils luy firent des prieres l'un contre l'autre : demeurant exactement dans les bornes qu'elle s'estoit prescrites, soit en leur parlant, soit en parlant à Cleonisbe.

Entrevue de Cleonisbe et du prince de Phocée
Un soir, Peranius se trouve par hasard proche de Cleonisbe durant une promenade à travers les jardins du palais. Il parvient à l'entretenir en privé et à lui déclarer son amour. Cleonisbe souhaite ne pas en entendre davantage, car le jour de la cérémonie approche et elle est résolue à suivre le choix de son père. Elle laisse toutefois entendre à Peranius qu'elle distingue trois catégories parmi ses prétendants : les indifférents, ceux pour lesquels elle éprouve de l'aversion, et une personne qu'éventuellement elle ne haïrait pas. Rien ne l'autorise toutefois à espérer que son père désigne cet amant-là.

Cependant le Prince de Phocée ayans esté assez heureux pour se trouver un soir dans les Jardins du Palais, comme la Princesse s'y fut promener, sans autre Compagnie que celle de ses Femmes, il la joignit respectueusement : et luy aidant à marcher, il la conduisit le long d'une grande Allée d'Orangers, au bout de laquelle il y avoit des Sieges de Gason. De sorte que comme c'estoit à la Saison que les Orangers ont le plus de Fleurs, ce Gason en estoit si couvert, et la Terre en estoit tellement semée, qu'il n'y avoit pas moyen de n'avoir point envie de s'arrester en un lieu, où l'on sentoit si bon, et où l'on pouvoit se reposer si commodement : et en effet, la Princesse Cleonisbe s'y estant assise, et y ayant fait asseoir le Prince de Phocée, leur conversation commença d'abord par des choses fort esloignées de celles par où elle finit. Car Madame, ce fut par le choix des odeurs des Fleurs : Cleonisbe examinant quel rang on devoit donner à l'odeur des Violettes ; à celle des Roses ; à celle des Oeillets ; â celle du Jasmin, et à celle de la Fleur d'Orange, dont ils estoient environnez. Mais apres que cette agreable contestation, dont la matiere estoit si delicate, et si subtile, eut duré quelque temps ; la Princesse dit que le seul deffaut des Parfums, soit qu'il fussent composez, ou naturels,

   Page 5598 (page 528 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit qu'on s'y accoustumoit trop tost : car enfin, dit elle, en les possedant on ne les possede plus ; et si on veut en avoir du plaisir, il faut s'en priver pour quelque temps : puis qu'autrement si on les porte tousjours, on les porte pour les autres, et on ne les porte plus pour soy. Il est vray, dit-elle encore, que cette regle est presques universelle : car puis qu'on vient mesme à s'accoustumer à porter des Fers, et qu'on voit des Esclaves qui ne sentent pas la pesanteur de leurs Chaines ; je ne dois pas trouver estrange, que le plaisir cesse d'estre sensible par l'habitude, puis que la douleur mesme cesse presques d'estre douleur quand elle a durè longtemps. Cette regle que croyez si generale, repliqua le Prince de Phocée, ne l'est toutesfois pas tant qu'il n'y ait de l'exception : car enfin Madame, je connois un malheureux, qui souffre un mal de telle nature, qu'encore qu'il ne soit plus en estat de s'accroistre, il luy devient pourtant tousjours plus sensible : et l'habitude, toute puissante qu'elle est, ne diminuë point sa douleur. Au contraire, plus il souffre, moins il s'accoustume à souffrir : et au lieu qu'il enduroit son mal sans s'en pleindre, durant les premiers jours qu'il en fut atteint, il s'impatiente aujourd'huy d'une telle sorte, que non seulement il s'en pleint, mais il en murmure. La patience, reprit froidement Cleonisbe, est pourtant une espece de remede aux grandes douleurs, qui s'irritent plus par l'inquietude, quelles ne se soulagent par les pleintes. Je suis

   Page 5599 (page 529 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourtant persuadè Madame, repliqua-t'il, qu'il y a beaucop de douceur à se pleindre : et que les soûpirs qui partent d'un coeur afflige, emportent avec eux une petite partie de la douleur dont il est remply. Mais lors qu'il faut estouffer tous ses soûpirs, et renfermer en soy mesme toute sa douleur, croyez Madame, qu'on est en un estat bien déplorable. Il est vray, adjousta-t'il, qu'on n'y peut pas estre longtemps ; et qu'il faut de necessité, ou se pleindre, ou mourir. Il me semble que le choix de ces deux choses, reprit Cleonisbe en soûriant, est assez aisé à faire. Puis que vous le trouvez ainsi Madame (repliqua le Prince de Phocée, avec precipitation) vous ne trouverez donc pas mauvais, si me voyant aujourd'huy dans la necessité de mourir, ou de me pleindre, je choisis le dernier : et je vous conjure de me permettre non seulement de me pleindre à vous, mais encore de vous, et de me pleindre de moy mesme : car enfin Madame, vous m'avez reduit au plus pitoyable estat du monde. Je ne pensois pas, repliqua Cleonisbe en rougissant, avoir jamais donné aucun sujet de pleinte à qui que ce soit, et moins à vous qu'à nul autre, mais puis que je me suis trompée, il faut que je vous die en general, que je n'ay eu de ma vie aucune intention de vous nuire : mais de grace, apres cela n'attendez pas d'autre satisfaction de moy, car de l'humeur dont je suis, je ne crains rien davantage que les esclaircissemens. Me preservent les Dieux Madame, repliqua le Prince de Phocée, d'avoir la hardiesse

   Page 5600 (page 530 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de traitter de cette sorte aveque vous. Non Madame, ce n'est pas comme cela que je pretens me pleindre : et tout ce que je veux est que vous m'escoutiez sulement. et que vous m'escoutiez sans colere. Si vous me devez dire des choses capables de m'en donner, reprit-elle, il vaut mieux, et pour vous, et pour moy, que je ne vous escoute pas. Ha Madame, s'escria-t'il, aux termes où est mon esprit, il ne peut rien arriver de plus fâcheux ; que de ne vous dire pas quel sera le malheureux estat où je me trouveray, le jour de cette Ceremonie, où vostre choix couvrira de gloire, celuy que vous en jugerez digne ! car enfin Madame, je suis assuré que je ne suis pas mesme dans vostre esprit, au nombre de ceux qui peuvent raisonnablement pretendre de l'estre : cependant je vous proteste aveque verité, que j'ay plus d'amour pour vous, que n'en ont tous ceux qui vous adorent. Ce que vous dittes me surprend si fort, repliqua Cleonisbe, que je ne sçay comment y respondre : car enfin je pensois que vous me deussiez mieux connoistre que vous ne me connoissez. Je vous connois Madame, reprit-il, pour la plus belle, et pour la plus accomplie Princesse de la Terre : mais comme il m'importe estrangement, que vous me connoissiez pour le plus malheureux homme du monde, il faut que je vous die ce que j'ay souffert depuis le premier moment que je vous vis : car puis qu'il me fut bien permis, adjousta-t'il, de solliciter tous les Sarronides les uns apres les autres, lors

   Page 5601 (page 531 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il s'agit de deliberer si on nous recevroit ou si on ne nous recevroit pas ; vous ne me devez pas deffendre de vous dire mes raisons, puis que dans peu de jours vous devez juger souverainement d'une chose, qui selon toutes les apparences causera ma mort. Car enfin je suis persuadé, que vous ne connoissez point assez la grandeur de ma passion, pour me rendre la justice que vous me devez : et que me regardant comme un malheureux exilé, vous croiriez peutestre faire une chose indigne de vous, de mettre seulement en doute, si je puis estre choisi. Pour vous tesmoigner, respondit Cleonisbe, que j'ay beaucoup d'estime pour vous, je ne veux pas m'arrester scrupuleusement à cette exacte bienseance, qui veut qu'on rejette absolument tout ce qui se peut nommer amour : ainsi je veux bien raisonner aveque vous, sur une chose qui m'importe de tout mon bonheur, et que je ne pensois pas qui vous importast. Et je le fais d'autant plustost que les Loix de l'Estat m'imposant celle de choisir ; me permettent en mesme temps de pouvoir parler du choix que je dois faire, sans choquer la bien-seance. Je vous diray donc ingenûment, que vous avez autant de merite qu'il en faut, pour pouvoir pretendre à toutes choses : mais Seigneur, quoy que la Loy me permette de choisir, je ne m'estime pas assez moy mesme pour me croire, en une occasion de cette nature. Ainsi je choisiray en aparence, mais le Roy choisira en effet, puis que je ne feray que ce qu'il luy

   Page 5602 (page 532 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plaira. De sorte que quand il seroit vray que vous m'aimeriez, et que je ne serois pas marrie que vous m'aimassiez, vos plaintes ne vous serviroient de rien, puis que je ne despens pas seulement de moy mesme. Et pour vous tesmoigner, adjousta-t'elle, que j'ay beaucoup de confiance en vostre vertu, je veux bien vous advoüer que parmy ceux qui doivent estre à cette Ceremonie comme pretendans estre choisis, il y en a de trois ordres dans mon esprit. En effet, poursuivit-elle en rougissant, il y en a qui me sont indifferens ; il y en a que je haïs ; et il y en a peutestre quelqu'un que je ne haïrois pas, s'il m'estoit permis de l'aimer. Cependant quoy que je sois persuadée, que le Roy m'ordonnera d'en choisir peutestre un de ceux que je hay, et que je sçache de certitude qu'il ne m'ordonnera pas de choisir celuy que je choisirois, si je suivois mon inclination ; je ne laisse pas d'estre resoluë de luy obeïr aveuglément. Ainsi Seigneur, c'est de luy de qui mon bon ou mon mauvais Destin despend : c'est pourquoy ne nous opinastrez pas à me faire des pleintes inutiles : car puis que je ne considere pas mon propre repos au chois que je dois faire, il n'y a pas apparence que je doive considerer le vostre. Pendant que Cleonisbe parloit ainsi, le Prince de Phocée cherchoit à deviner dans ses yeux de quel ordre il estoit : et son esprit fut si cruellement agité, que presques en un moment il creût qu'il estoit au rang des indifferens ; à celuy de ceux qui estoient haïs ; et à celuy de ceux qui pourroient

   Page 5603 (page 533 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre aimez. Mais encore Madame, luy dit-il, ne sçaurois-je sçavoir de quel ordre je suis ? vous ne sçaurez pas seulement si vous estes de quelqu'un des trois, repliqua-t'elle en se levant. Du moins, adjousta-t'il, accordez moy la grace de m'assurer, que je ne suis pas de ceux que vous haïssez : vous n'en estes pas sans doute, reprit-elle, mais vous en serez peut-estre, si vous me mettiez encore une fois dans la necessité d'escouter ce que je viens d'entendre, et de parler d'une chose où je ne puis songer sans douleur. Le Prince de Phocée eust bien voulu la retenir encore quelque temps, mais il n'y eut pas moyen : au contraire ayant apellé une de ses Femmes, pour racommoder quelque chose au Voile qu'elle avoit sur la teste, elle ne voulut plus luy donner occasion de luy parler de sa passion. De sorte que comme il ne pouvoit se resoudre à luy parler d'autre chose. et qu'il n'osoit pourtant luy desobeïr, il se teût, et la remena à son Apartement : où il vint tant de monde un moment apres, qu'il n'y eut pas moyen qu'il pûst se retrouver seul avec elle.

L'insistance de Bomilcar
La veille de la cérémonie, Bomilcar parvient lui aussi à s'entretenir en privé avec Cleonisbe. Il se montre très insistant et l'accuse de cruauté si elle ne le choisit pas. L'entrevue est interrompue par l'arrivée du roi. Bomilcar va ensuite trouver Glacidie pour lui extorquer son aide. Mais la jeune fille reste encore une fois inflexible.

Cependant on faisoit les preparatifs de cette Feste : et quoy qu'il ne deust y avoir qu'un de ces Princes choisi, ils ne laissoient pas de se faire des habillemens aussi magnifiques, que s'ils eussent esté tous assurez de l'estre. Toutes les Dames ne songeoient aussi qu'à inventer quelque nouvelle parure : et Amathilde entre les autres, estoit aussi occupée à choisir la couleur qui luy sieroit le mieux, que Cleonisbe l'estoit à se resoudre à se soûmettre

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à la volonté du Roy, ou à prendre la resolution de suivre la sienne, puis que la Loy le luy permettoit. C'estoit en vain qu'elle pressoit Glacidie de la conseiller : car elle demeuroit si ferme dans son premier dessein, que rien ne la pouvoit faire changer, De sorte que sa raison agissant toute seule, contre la haine qu'elle avoit pour Bomilcar, et contre l'inclination qu'elle avoit pour le Prince de Phocée, elle n'estoit pas sans inquietude. Mais enfin la veille de cette Grande Feste estant arrivée, l'aprehension de ces quatre Rivaux redoubla d'une telle maniere, qu'on eust dit qu'ils avoient perdu la raison. Ils n'estoient pas plus tost en un lieu qu'ils alloient à un autre : ils se rencontrerent vingt fois en divers endroits : et la haine que Bomilcar, et le Prince de Phocée avoient l'un pour l'autre, redoubla de la moitié, et fut sur le point d'esclater, Pour Cleonisbe, elle estoit si triste qu'elle en faisoit pitié : il falut pourtant qu'elle se contraignist, et qu'elle endurast tour le soir que toute la Cour fust chez elle. Cette multitude luy causa pourtant un bi ?, durant quelque temps : car cela fut cause que pas un de ces quatre Amans qui l'environnoient ne purent luy parler en particulier. Mais ce ne fut pas pour tousjours : parce que le Prince Carimante estant arrivé, apres un quart d'heure de conversation il s'en alla, et emmena le Prince de Phocée : de sorte que la Compagnie ayant changé de place, Bomilcar fit si bien qu'il se trouva aupres de Cleonisbe : et il s'y trouva mesme sans Britomarte, et sans Galathe : car

   Page 5605 (page 535 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le dernier estoit allé chez Menodore, afin de tramer quelque grand dessein aveque luy : et le premier estoit allé chez le Roy, estant sortis tous deux avec Carimante. Ainsi Bomilcar profitant de l'occasion, agit si adroitement, qu'il engagea Cleonisbe malgré qu'elle en eust, à souffrir qu'il luy parlast bas. De grace Madame (luy dit-il, comme elle la raconté à Glacidie) ne me refusez pas la faveur que je vous demande : et faites moy l'honneur de me dire si je dois esperer que vous soyez demain capable de faire un mauvais choix, quant au merite de la personne : mais un choix tres equitable, si vous considerez la grandeur de la passion, de celuy qui a l'audace de vous demander la permission d'esperer d'estre choisi. le vous ay desja dit une fois, reprit-elle, que je ne choisirois que celuy qu'il plairoit aux Dieux de m'inspirer, et je vous le redis encore : ainsi je puis vous assurer que c'est plus à eux qu'à moy, qu'il faut demander ce que vous semblez desirer, puis qu'il est vray que je ne sçay point encore quel sera ny vostre Destin, ny le mien. Quoy Madame, reprit-il, vous ne sçavez point qui vous voulez rendre heureux ! ha si cela est, poursuivit-il, je sçay bien qui vous voulez rendre miserable : car enfin apres tant de services que je vous ay rendus, et tant de marques d'amour que je vous ay données, si vous deviez me rendre justice, vous ne me parleriez pas comme vous faites. Cependant Madame, il me semble que si vous avez resolu ma perte, vous deuriez du moins me faire

   Page 5606 (page 536 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la grace de me le dire : afin que prevenant vostre choix par ma mort, je m'espargnasse la douleur de voir un de mes Rivaux heureux, et que je vous empeschasse aussi de pouvoir estre accusée d'inhumanité pour moy. En effet Madame, ny Britomarte, ny Galathe, n'ont point autant de droit de pretendre à vostre affection que j'en ay : je vous ay adorée devant qu'ils songeassent seulement à vous admirer : et pour le Prince de Phocée, adjousta-t'il, il y a si peu qu'il a l'honneur d'estre connu de vous ; et il vous doit estre si obligé de ce que vous avez fait pour luy, qu'il seroit fort injuste, s'il osoit pretendre à mon prejudice, que vous fissiez plus pour luy que pour moy. Quoy qu'il en soit, interrompit Cleonisbe, vous sçaurez demain à l'heure où je parle, si je suis equitable ou injuste, et je le sçauray moy mesme. Comme Bomilcar alloit respondre, le Roy arriva qui l'en empescha : il eut pourtant beaucoup de joye d'estre interrompu, parce qu'il espera que ce Prince ne venoit voir Cleonisbe, que pour luy parler en sa faveur. De sorte que se retirant par respect, le Roy se mit à parler bas à la Princesse sa Fille : pendant quoy Bomilcar se mit à entretenir Glacidie, et à la conjurer de ne s'opiniastrer pas jusques à la fin, à demeurer dans les sentimens où elle avoit tousjours esté, entre le Prince de Phocée et luy. Comme je ne change jamais d'opinion par caprice, repliqua-t'elle, je ne puis faire ce que vous voulez que je face : puis que la mesme raison que j'ay eue de n'estre ny pour luy, ny contre

   Page 5607 (page 537 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy, ny contre vous, subsiste encore, et n'est pas moins forte aujourd'huy qu'elle estoit hier : c'est pour quoy ne trouvez pas mauvais que je ne change point, puis que c'est une chose que je ne fais presques jamais : n'y ayant rien de plus difficile à faire pour moy, que de cesser de vouloir ce que j'ay voulu ; si ce n'est que la raison me convainque fortement, que ce que je voulois n'estoit pas juste. Quand le Prince de Phocée, reprit Bomilcar, ne m'auroit fait autre mal, que celuy de vous empescher de me proteger aupres de Cleonisbe, je ne sçaurois jamais assez le haïr : car enfin n'est-il pas vray que s'il ne fust pas venu icy, vous auriez favorisé mon dessein autant que vous l'eussiez pû ; je l'advouë, repliqua t'elle : mais je vous declare en mesme temps, que si vous n'estiez point Rival du Prince de Phocée, il n'est point d'offices que je ne luy eusse rendus aupres de Cleonisbe. Ha Glacidie, reprit-il, vous luy en rendez assez en ne m'en rendant pas ! je vous assure, repliqua-t'elle, que je ne luy en rends pas plus que je vous en rends, en ne le servant point. Quoy qu'il en soit, dit-il, je suis contraint de vous dire, que quelque defference que j'aye pour vous, si je ne suis pas choisi, je ne pense pas que je puisse demeurer dans les bornes que vous m'avez prescrites : ainsi il me semble que vous devriez souhaiter que je fusse heureux, de peur que si je ne le suis point, je ne me porte à quelque estrange violence, Pour vous en empescher, repliqua Glacidie, preparez dés aujourd'huy vostre

   Page 5608 (page 538 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

esprit à estre malheureux demain : afin que vostre ame n'estant pas surprise par le malheur, n'en soit pas esbranlée. Ha Glacidie, s'escria t'il, je crains estrangement que vous ne sçachiez que je le dois estre ! nullement, dit-elle, mais je vous conseille comme je voudrois l'estre, si j'estois en vostre place, et comme je conseillerois le Prince de Phocée, s'il me parloit comme vous faites.

Les pressions du roi et de Carimante
Lorsque le roi quitte sa fille, Carimante essaie de convaincre Cleonisbe de choisir Peranius. Mais la princesse lui fait part des ordres de son père : il exige qu'elle choisisse Bomilcar, car dans le cas contraire, les Carthaginois déclareront la guerre aux Segoregiens. Carimante, outré, déclare que si elle choisit Bomilcar, il prendra la tête des Grecs de Marseille et fera éclater une guerre civile.

Comme elle disoit cela, celuy qu'elle nommoit entra : qui voyant que le Roy parloit bas à Cleonisbe, et Bomilcar à Glacidie, fut où estoit son Rival, afin d'avoir la satisfaction de l'interrompre, et de luy oster les moyens d'essayer de persuader leur Amie à son prejudice. Pour Bomilcar il en fut si en colere, que craignant de s'emporter, et d'irriter Glacidie, il aima mieux se retirer, et laisser son Rival seul avec elle, que d'y demeurer aveque luy. Mais à peine se fut-il esloigné, que le Prince de Phocée, se mit à conjurer Glacidie de ne changer pas de sentimens, et de ne luy estre pas infidelle. Du moins, luy disoit-il, puis que vous ne voulez pas m'estre favorable, ne me soyez pas contraire : et si je puis obtenir quelque chose de plus, faites s'il est possible, que la Princesse choisisse plustost Britomarte, ou Galathe, que Bomilcar : afin que si j'ay à n'estre pas heureux, il ne le soit non plus que moy. Comme ce que vous me demandez n'est pas juste, repliqua-t'elle, je ne vous l'accorderay point : au contraire je vous declare, que je fais ce que je puis, pour persuader à la Princesse qu'il n'y a que vous, et Bomilcar,

   Page 5609 (page 539 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui soyez digne d'elle : afin que si elle ne vous choisit pas, elle le choisisse, et que si elle ne le prefere pas, vous soyez preferé. Ainsi vous rendant office à tous deux, je nuis à vos autres Rivaux : et je fais sans doute ce que je dois, puis que je dis en effet à Cleonisbe, ce que je croy luy estre avantageux : et que je ne luy dis pourtant rien qui soit plus avantageux à Bomilcar qu'à vous, ny qui vous le soit aussi plus qu'à luy. Comme Glacidie achevoit de prononcer ces peroles, le Roy quitta Cleonisbe : mais en la quittant il me parut qu'il devoit luy avoir dit quelque chose qui ne luy plaisoit pas : car il me sembla qu'elle avoit encore plus de melancolie dans les yeux, qu'elle n'en avoit avant qu'il arrivast. Et certes je ne me trompay pas : car apres que ce Prince fut party, Glacidie aprit que la cause de la visite qu'il avoit faite à Cleonisbe ne luy estoit pas agreable. Cependant le Prince de Phocée qui estoit revenu chez cette Princesse, avec esperance de pouvoir trouver occasion de luy pouvoir parler un moment en particulier, fut contraint de se retirer sans luy pouvoir dire une seule parole : parce que de l'air dont Cleonisbe agit, il se trouva engagé à suivre le Roy. Mais dés que tout le monde fut hors de sa Chambre, elle fit entrer Glacidie dans son Cabinet : pour luy aprendre que le Roy apres luy avoir exageré toutes les raisons qu'elle avoit de preferer Bomilcar, à tous ceux qui pretendoient estre choisis, luy avoit si absolument commandé de le choisir, qu'il ne luy avoit jamais rien

   Page 5610 (page 540 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit si fortement. A peine Cleonisbe eut elle dit cela à Glacidie, qu'on luy dit que le Prince Carimante la vouloit voir : et en effet Glacidie estant repassée dans la Chambre, Carimante entra dans le Cabinet : où il ne fut pas plustost que prenant la parole ; vous aviez tantost tant de monde, dit-il à cette Princesse, que je n'ay pas creû qu'il fust à propos de vous entretenir d'une chose d'où despend tout vostre bonheur, aussi bi ? que le mien. Mais presentement que je vous trouve seule, je vous conjure de me dire qui vous avez dessein de choisir ? comme le Roy, reprit-elle, ne m'a pas laissé la liberté, ny de vous en demander advis, ny de suivre mon inclination, je pense que je choisiray malgré moy, celuy qu'il veut que je choisisse, et qu'ainsi Bomilcar sera preferé. Ha ma Soeur, s'escria le Prince Carimante, comme le Roy n'a point de droit legitime de vous commander absolument en cette occasion, et que sans enfreindre la Loy, il ne peut employer aupres de vous que des prieres, je vous conjure, mais je vous en conjure de tout mon coeur, de vouloit choisir le Prince de Phocée, et de ne choisir pas Bomilcar. Cleonisbe entendant parler Carimante de cette sorte, en fut si surprise, qu'elle en rougit : cependant comme elle n'estoit pas marrie que le Prince son Frere luy parlast comme il faisoit, et qu'elle eust mesme esté bien aise qu'il l'eust persuadée, et qu'il luy eust dit tant de raisons, qu'elle en eust esté convaincuë, elle luy resista afin qu'il luy resistast. Elle luy dit donc,

   Page 5611 (page 541 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que le Prince de Phocée avoit assurément beaucoup de merite : mais que puis que le Roy ne le choisissoit pas, elle ne croyoit point le devoir choisir : principalement estant venu en leur Pais comme il y estoit arrivé. A peine eut-elle dit cela, que Carimante qui parle fortement quand il le veut, luy dit que c'estoit contrevenir aux Loix, que de faire un semblable choix par obeïssance : que pour ce qui estoit du Prince de Phocée, qu'il croyoit qu'il luy estoit plus avantageux d'estre Grec, que d'estre Carthaginois : que de plus la cause de son exil estoit glorieuse : qu'il avoit plus de Sujets, que Bomilcar n'avoit de Vassaux : et de plus encore, il estoit d'un merite à pouvoir faire passer par dessus toute consideration. Et puis ma chere Soeur, adjousta-t'il, outre tout ce que je viens de dire, le Prince de Phocée est Frere de la Princesse Onesicrite : aupres de qui il m'a promis ce soir de me rendre, m'ayant fait esperer de chasser Menodore de son coeur. Ha Seigneur, s'escria t'elle, je crains bien que ce que vous dites que je dois faire, et qui vous paroist si raisonnable, ne vous le paroisse, que parce que vous y estes interessé ! car enfin, quelle raison dirois-je au Roy si je ne faisois pas ce qu'il veut. Vous luy direz, reprit brusquement Carimante, que je vous l'ay conseillé, plustost que de consentir, que vous ne choisissiez pas le Prince de Phocée. Je connois trop les dangereuses suittes que pourroit avoir un semblable discours, reprit-elle, pour estre capable de le faire ; et j'aimerois encore

   Page 5612 (page 542 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mieux, adjousta t'elle en rougissant, luy donner lieu de croire que j'aimerois un peu trop le Prince de Phocée, que de luy donner sujet de penser qu'il eust lieu de vous accuser d'avoir manqué de respect pour luy. Mais apres tout, poursuivit-elle en soûpirant, ce que le Roy m'a dit, ne me donne pas la liberté d'escouter ce que vous me dittes : car de la façon dont il m'a exageré les choses, si je ne choisissois pas Bomilcar, je serois cause qu'il romproit la Paix qu'il nous a fait faire avec les Carthaginois, et que nous recommencerions d'avoir la Guerre, contre de si redoutables ennemis : et il m'a dit enfin que je ruinerois ma Patrie, si je ne le faisois pas, et qu'il vouloit absolument que je le fisse. Ha ma Soeur, reprit ce Prince violent, j'ay à vous aprendre qu'il y a encore moins de danger à avoir une Guerre Estrangere, qu'une Guerre Civile ! cependant puis que le Roy vous dit que si vous ne choisissez pas Bomilcar, vous serez cause que nous aurons la Guerre avec les Carthaginois : j'ay à vous dire que si vous ne choisissez pas le Prince de Phocée, vous verrez la Guerre dans vostre propre Païs : car enfin des demain je quitte la Cour : je me jette dans Marseille ; et me mettant à la Teste de tous les Grecs ; et à celle des Segoregiens qui me suivront, qui ne seront pas en petit nombre, j'en ressortiray pour venir faire rendre justice au Prince de Phocée, et pour vous faire faire un choix legitime et volontaire, et non pas un choix forcé. Car enfin, adjousta ce Prince en la regardant, je

   Page 5613 (page 543 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne suis pas si peu esclairé, que je ne me sois aperçeu, que vous estimez assez le Prince de Phocée pour le choisir, si le Roy ne vous en empeschoit pas : et que vous haïssez assez Bomilcar, pour ne le choisir jamais, si vous suiviez vostre inclination : c'est pourquoy songez s'il vous plaist à vous satisfaire, et à me contenter, puis que vous le pouvez sans choquer les Loix de l'Estat. Je sçay bien Seigneur, reprit-elle, que je le puis, mais je ne sçay pas si bien si je le dois : c'est pourquoy je vous conjure de ne vous porter pas à des choses aussi violentes, que celles que je voy qui vous passent dans l'esprit. Mais pour vous faire voir que si je ne vous promets pas de faire ce que vous voulez, c'est parce que je croy que l'honneur ne me le permet point ; je veux bien vous advoüer ingenûment, que si je suivois les purs mouvemens de mon coeur, je prefererois la vertu du Prince de Phocée à toutes choses : et je vous l'advouë Seigneur, afin que vous connoissiez que puis que je ne considere pas mon propre interest, vous ne devez pas trouver estrange si je ne sacrifie pas ma gloire pour le vostre. Et je le puis faire d'autant plustost, que je suis persuadée qu'encore que le Prince de Phocée ne soit pas choisi, il ne laissera pas de vous rendre office aupres de la Princesse Onesicrite : puis qu'il le doit pour l'amour de luy, et pour l'amour d'elle, aussi bien que pour l'amour de vous. Mais, reprit Carimante, quand vous aimeriez Bomilcar, que pourriez vous faire davantage que ce que vous faites ? je vous assure

   Page 5614 (page 544 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourtant, reprit elle, que les sentimens que j'ay pour luy, sont bien esloignez de pouvoir dire que je l'aime : mais Seigneur, comme j'aime la gloire plus que toutes choses, vous me permettres d'examiner toute la nuit, toutes les raisons que le Roy m'a dittes, et toutes celles que vous venez de me dire. Dittes moy du moins, luy dit-il, si vous luy avez promis positivement de faire ce qu'il vouloit ? je n'en ay pas eu la force, reprit-elle, mais en ne luy respondant que par un silence fort respectueux, je pense que je luy ay donné lieu de croire que je luy obeïrois. Si vous luy obeïssez, repliqua Carimante, vous me forcerez à luy estre rebelle : et à faire tout ce que la passion du Prince de Phocée desirera, afin qu'il favorise la mienne. C'est pourquoy puis qu'en obeïssant à la Loy, vous empescherez une dangereuse Guerre ; vous rendrez justice à un Prince qui vous adore ; vous contribuërez à me rendre heureux ; et vous vous empescherez vous mesme d'estre malheureuse ; obeïssez luy plustost qu'au Roy.

Les tourments de Cleonisbe
Cleonisbe se confie à Glacidie : quel que soit le parti qu'elle prendra, il y aura des mécontents. Elle est profondément bouleversée. Devant l'impassibilité de sa confidente, elle finit par décider de vaincre ses deux passions contradictoires, la haine et l'amour, en épousant Bomilcar.

Apres cela Carimante estant sorty, Cleonisbe fit r'entrer Glacidie : à qui elle fit sçavoir ce que le Prince son Frere luy avoit dit, comme elle luy avoit desja apris le commandement que le Roy luy avoit fait. Et pour faire qu'elle n'ignorast rien de tout ce qui causoit ses inquietudes, elle luy dit encore que deux hommes de la plus Grande qualité de ce Pais là, luy avoient dit que si elle ne choisissoit pas Britomarte, qui estoit seul du Païs de tous ceux qui pretendoient ouvertement à l'honneur

   Page 5615 (page 545 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'estre choisis d'elle, toute la Noblesse du Royaume prendroit son Party : adjoustant encore qu'Hipomene l'avoit advertie, que Galathe tramoit quelque grand dessein avec Menodore, en cas qu'il ne fust pas choisi. De forte, dit elle à Glacidie, que de quelque costé que je regarde la chose, je me trouve au plus pitoyable estat du monde : car enfin si j'obeïs au Roy, je choisis Bomilcar, que je n'aime pas ; je ne choisis point le Prince de Phocée, que je ne haïs point ; j'irrite le Prince mon Frere ; je desoblige toute la Noblesse de l'Estat, en desobligeant Britomarte ; et je m'expose à la violence, et aux artifices de Galathe, qui est le plus fin de tous les hommes. Mais aussi de penser seulement à choisir ny Britomarte, ny Galathe, il n'y a point d'apparence : car encore que j'aye naturellement plus d'aversion, pour Bomilcar que pour eux, comme je n'ay pas perdu la raison, je connois bien que si je dois faire une injustice à Bomilcar, il faut que ce soit en faveur du Prince de Phocée. Joint qu'en choisissant un de ces deux, j'irriterois esgalement et le Roy, et le Prince mon Frere : cependant ils sont tous deux redoutables : l'un peut former un Party dans l'Estat : et l'autre qui est tres puissant dans la Cou* du Roy des Celtes, peut nous causer une fâcheuse Guerre. D'autre part, si je fais ce que le Prince mon Frere veut, et ce que je veux peut estre autant que luy, adjousta-t'elle en soûpirant, j'irrite encore plus Britomarte et Galathe, que si je choisissois Bomilcar : mais ce qui est je plus considerable,

   Page 5616 (page 546 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

c'est que j'irrite le Roy, et que je fais ce que je ne croy point que je puisse faire sans me des honnorer. Apres cela Glacidie, adjousta Cleonisbe, aurez vous encore l'inhumanité de refuser de me donner conseil, en une conjoncture si fâcheuse ? Non Madame, repliqua-t'elle, et puis que vous me l'ordonnez, je prendray la liberte de vous dire, que pour vous delivrer de la moitié de la peine que vous avez à examiner la chose dont il s'agit, ne songez s'il vous plaist point du tout, ny à Galathe, ny à Britomarte : et sans craindre ny les Celtes, ny les Segoregiens, n'occupez vostre esprit qu'a bien connoistre lequel vous devez choisir, de Bomilcar, ou du Prince de Phocée. Ha Glacidie, s'escria Cleonisbe, en me laissant à faire un pareil choix, vous ne me soulagez guere ! je fais pourtant tout ce que je puis, et tout ce que je dois, repliqua t'elle car estant fortement persuadée, que vous ne pouvez bien choisir, qu'en choisissant un des deux que je vous nomme, j'ay deû vous parler comme j'ay fait : mais je ne dois pas vous en dire davantage, puis que je ne le pourrois sans nuire, ou à Bomilcar, ou au Prince de Phocée. Ainsi Madame, c'est à vous a examiner ce que le Roy, et le Prince Carimante vous ont dit, et à faire ce que vous trouverez je plus à propos. Si j'escoute ma raison, reprit-elle, je choisiray Bomilcar : et si je suy les purs mouvemens de mon coeur, je choisiray la Prince de Phocée : mais apres tout, adjousta-t'elle en soûpriant, comme je ne pense

   Page 5617 (page 547 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas que ma raison soit assez forte, pour surmonter cette puissante inclination qui me porte à choisir le Prince de Phocée ; et que je ne croy pas non plus, que cette inclination, toute puissante qu'elle est, puisse vaincre ma raison, et me donner la hardiesse de la satisfaire ; je pense que si la Loy veut que je choisisse, que je desobeïray, au Roy, et au Prince mon Frere : et que sans choisir ny Bomilcar, ny le Prince de Phocée, ny Britomarte, ny Galathe, je choisiray en ne choisissant point, et je nommeray le premier homme de qualité que je verray au Temple : afin qu'irritant tout à la fois, et le Roy, et Carimante, et le Prince de Phocée, et Bomilcar, et Galathe, et Britomarte, ils m'accablent de reproches, et me facent mourir de douleur et de confusion, devant que de sortir du Temple. Cleonisbe prononça ces paroles avec une agitation d'esprit, qui donna une veritable douleur à Glacidie : elle demeura pourtant dans les termes où elle s'estoit resoluë de demeurer ; ainsi elle fit ce qu'elle pû pour calmer cét orage, qui s'eslevoit dans le coeur de Cleonisbe, sans pancher plus du costé de Bomilcar, que de celuy du Prince de Phocée ; ny sans favoriser aussi le Prince de Phocée contre Bomilcar. Elle se trouva pourtant bien embarassée : car apres que Cleonisbe eut encore bien agité la chose dans son esprit, et qu'elle eut esté quelque temps sans parler ; tout d'un coup se tournant vers Glacidie, s'en est fait, dit elle, je suis resoluë de vaincre tout à la fois, les deux plus violentes

   Page 5618 (page 548 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

passions de toutes les passions : je veux dire, adjousta-t'elle en rougissant, la haine, et la passion qui luy est opposée. Mais pour le pouvoir faire, il faut du moins que vous sousteniez ma foiblesse par quelques loüanges : et que vous me disiez que je fais bien de choisir Bomilcar, et que je ferois mal de choisir le Prince de Phocée. Avec vostre permission Madame, reprit Glacidie, je ne vous donneray ny loüange ny blasme en cette rencontre : et je vous diray ce que je vous ay desja dit une autre fois, que vous ne pouvez mal choisir, entre le Prince de Phocée et Bomilcar : mais j'y adjousteray encore, que comme vous ne pouvez faire justice à l'un, sans faire injustice à l'autre, vous ne sçauriez trop examiner une chose aussi importante que celle. Puis que vous m'abandonnez à mon propre sens, reprit Cleonisbe, pour ne me tromper point, je veux prendre le Party le plus difficile, et par consequent le plus glorieux. De plus, je connois bien que je ne dois pas faire de fondement sur les conseils du Prince mon Frere : car puis que c'est sa passion qui le fait parler, tout ce qu'il me dit me doit estre suspect, et je dois plustost croire le Roy que luy. Joint que puis que mon coeur a eu la foiblesse de se laisser engager plus que je ne voulois, il faut pour le punir de l'injustice qu'il a de haïr Bomilcar, que je luy oste tout ce qu'il aime, et que je le soûmette à tout ce qu'il haït. Voila Glacidie, luy dit-elle, les sentimens où vous me laissez ; je ne sçay si ce seront ceux où vous me trouverez demain au matin :

   Page 5619 (page 549 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cependant apres m'avoir refuse vos conseils, ne me refusez du moins pas de prier les Dieux, qu'ils me donnent la force d'executer ce que je croy que j'ay resolu.


Histoire de Péranius et de Cléonisbe : décision de Cleonisbe
Le jour de la cérémonie, tout le monde est tendu. Cleonisbe paraît particulièrement malheureuse. Elle lutte de toutes ses forces pour s'en tenir à sa résolution d'épouser Bomilcar, malgré son aversion pour lui. Mais au moment de prononcer son nom, elle feint de s'évanouir. La cérémonie est reportée, d'autant que Cleonisbe est atteinte d'une forte fièvre qui dure douze jours. Durant ce temps, les différents amants, à l'exception de Peranius, se plaignent de la situation. De son côté, Carimante parvient à convaincre son père d'approuver le mariage de Cleonisbe et du prince de Phocée. Ce dernier persuade également sa sur de rompre avec Menodore. Enfin, pour ne pas susciter la colère des rivaux infortunés, on décide de les informer en privé qu'ils ne seront pas choisis. Leurs réactions sont diverses, mais tous préparent en secret un duel contre celui qui sera élu par la princesse.
Jalousie des rivaux
Le jour de la cérémonie, les différents amants sont tendus. Cleonisbe, de son côté, est profondément mélancolique. Elle croise le regard du prince de Phocée, puis celui de Bomilcar, ce qui la fait rougir puis changer de couleur, sans que les deux rivaux soient en mesure d'interpréter sa réaction.

Apres cela, Glacidie dit cent choses tendres à Cleonisbe : en suite de quoy elle la laissa, s'en retourna chez elle : mais elle s'y en retourna avec beaucoup d'inquietude, de voir qu'elle se trouvoit dans la necessité de devoir infailliblement se voir obligée le jour suivant, de s'affliger avec le Prince de Phocée, de la mesme chose dont elle se devroit resjouïr avec Bomilcar : car elle connut bien que Cleonisbe avoit effectivement resolu de le choisir. Elle ne creût pourtant pas qu'il fust à propos d'en parler : et en effet elle n'en dit rien le lendemain au matin, ny à Bomilcar, ny au Prince de Phocée, qui furent tous deux chez elle, et qui s'y rencontrerent. Au contraire elle se tint si ferme, et elle composa son visage de telle sorte, que le dessein qu'ils avoient eu de tascher d'avoir quelque connoissance de leur Destin en la voyant, ne leur reüssit point : car comme ils avoient sçeu qu'elle avoit esté fort tard avec Cleonisbe, ils avoient esperé pouvoir tirer quelque lumiere de ce qu'ils vouloient sçavoir ; mais estant trompez en leurs esperances, ils furent chacun de leur costé, faire tout ce qu'ils creurent leur devoir servir. Bomilcar fut chez le Roy et le Prince de Phocée chez Carimante : pour Britomarte il avoit aveque luy un nombre fort grand de Gens de qualité, afin de le suivre au Temple. Galathe de son costé. ne songeoit pas moins â

   Page 5620 (page 550 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chercher les moyens de nuire à celuy qui seroi- choisi, s'il ne l'estoit pas, qu'à estre choisi luy mesme : de sorte que Carimante et Menodore, agissant aussi chacun selon leurs interests, on peut dire qu'ils estoient tous fort occupez. Cleonisbe estoit pourtant la plus à pleindre : et l'estat où elle se trouvoit estoit si pitoyable, qu'on ne peut se l'imaginer. Car enfin Madame, depuis qu'il fut permis d'entrer dans sa Chambre, jusques à l'heure qu'elle fut au Temple, on luy dit cent choses differentes, ou de la part du Roy ; ou de celle de Carimante ; ou de celle du Prince de Phocée ; ou de celle de ses trois Rivaux. Cependant au milieu de tout cela, il falut qu'elle se laissast habiller : et il falut mesme, pour ne faire rien contre la bien seance, qu'elle souffrist qu'on la parast suivant la coustume. Elle avoit pourtant un air si triste, qu'il estoit aisé de connoistre que son coeur souffroit estrangement : aussi le Prince de Phocée et Bomilcar, le sçeurent-ils bien remarquer. Car ayant accompagné le Prince Carimante, qui fut la voir un moment devant que d'aller au Temple, où le Roy la devoit conduire, ils s'aprocherent de Glacidie chacun à leur tour, et expliquerent cette tristesse selon leurs sentimens. Helas Glacidie, luy dit-le Prince de Phocée, que vois je dans les yeux de la Princesse, en voyant tant de melancolie ! et ne dois-je pas craindre, si je l'aime veritablement, d'estre le malheureux qu'elle a resolu de choisir, puis qu'elle y a tant de repugnance, plustost que de souhaiter un bien qui luy cause

   Page 5621 (page 551 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de chagrin ? D'autre part, Bomilcar raisonnant à sa mode ; et tirant un bon presage de cette foiblesse, dit à Glacidie, que n'ignorant pas que le Prince de Phocée estoit mieux avec Cleonisbe que luy, il luy advoüoit qu'il ne pouvoit s'empescher d'avoir de la joye, de voir quelque melancolie sur le visage de cette Princesse : parce que c'estoit une preuve que le choix qu'elle alloit faire, ne la satisfaisoit pas pleinement, et qu'ainsi il avoit lieu d'esperer, que puis que le Prince de Phocée ne seroit pas choisi, il le seroit. Mais Madame, il arriva encore une chose un moment apres, qui fit bien voir qu'on raisonne presques tousjours plus selon ce que l'on craint, ou selon ce qu'on desire, que selon la droite raison : car comme le Prince Carimante vint à sortir, et qu'il fut suivy de tous ceux qui estoient venus aveque luy, entre lesquels estoient le Prince de Phocée, et Bomilcar ; ce dernier remarqua que Cleonisbe avoit rougi, en regardant son Rival : et un instant apres le Prince de Phocée vit aussi qu'elle avoit changé de couleur, en rencontrant les yeux de Bomilcar. De sorte que l'un en concevant de la crainte, et l'autre de l'esperance, une mesme chose fit deux effets bien differens dans leur coeur. En effet Bomilcar creût qu'elle rougissoit en regardant le Prince de Phocée, parce qu'elle ne le chosiroit pas : et le Prince de Phocée creût qu'elle avoit rougi en regardant Bomilcar, parce que le devant choisir, un sentiment de modestie avoit causé cette rougeur. Ainsi sans sçavoir ny l'un ny

   Page 5622 (page 552 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'autre la veritable cause de ce changement de couleur, ils en tiroient des conjectures mal fondées : car la Princesse a advoüé depuis à Glacidie, que lors qu'elle rougit en regardant Bomilcar, ce fut par un sentiment de haine, meslé de colere, de se voir contrainte de le choisir : et que lors qu'elle changea de couleur en voyant le Prince de Phocée, ce fut de la confusion qu'elle eut, de l'injustice qu'elle alloit faire à son amour, et de la violence qu'elle faisoit à son inclination. Cependant suivant la coustume, Carimante suivy de ces quatre Rivaux, et de tout ce qu'il y avoit d'hommes de qualité à la Cour, fut au Temple, où tous les Sarronides du Royaume estoient ce jour-là. Je ne m'amuseray point Madame, à vous despeindre ny cette foule de monde qui se trouva dans les ruës, et dans le Temple ; ny à vous parler de la magnificence de ces quatre Rivaux ; ny de la parure de Cleonisbe ; ny de celle de toutes les Dames qui la suivoient, car j'abuserois de vostre patience. Mais je vous diray seulement, que le Prince de Phocée, et Bomilcar, furent les deux dont les Habillemens furent les mieux entendus : et qu'entre ces deux, le Prince de Phocée eut l'advantage. Pour Cleonisbe, toute melancolique qu'elle estoit, elle parut pourtant admirablement belle : mais apres cette Princesse, Amathilde fut la plus parée, et elle l'emporta sur toutes les Belles, et sur toutes les jeunes : aussi le connoissoit elle si bien elle mesme, qu'elle dit en raillant à Glacidie, se souvenant de leur dispute,

   Page 5623 (page 553 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que pourveû qu'elle fust assurée d'estre seulement six ans, comme elle estoit ce jour-là, elle quitteroit volontiers sa part de la vie, et n'en demanderoit pas davantage.

La cérémonie
Une fois parée, Cleonisbe est emmenée par son père sur un char de triomphe. La princesse et le roi s'installent sur un trône au milieu du temple, tandis qu'une musique commence à résonner. Cleonisbe est désemparée ; elle lutte de toutes ses forces pour s'en tenir à sa résolution d'épouser Bomilcar. Or, un Sarronide fait un discours qui souligne que son choix doit être libre. Lorsque la musique s'arrête, le mage lui demande de prononcer le nom de son futur époux.

Mais enfin Madame, la Princesse estant achevée d'habiller, le Roy la vint prendre : et la faisant monter dans une espece de Char de Triomphe, où elle entra seule aveque luy, ils furent au Temple, où toutes les Dames les suivirent dans d'autres Chariots Comme il y a beaucoup d'ordre en ce Païs là, en ces sortes de Festes, dés que le Roy, et la Princesse Cleonisbe furent placez au milieu du Temple, sur un Thrône assez eslevé, toutes les Dames se rangerent sur des Eschaffauts, afin de voir mieux la Ceremonie : et à droit, et à gauche du Thrône, un peu en avant, estoient tous les Hommes de qualité, entre lesquels estoient les quatre Rivaux : car pour le Prince Carimante, il s'alla mettre sur un Eschaffaut aupres d'Onesicrite : se plaçant en façon que Cleonisbe le pûst voir, et qu'il pûst luy faire signe, en luy monstrant la Princesse qu'il aimoit, que son bonheur despendoit du choix qu'elle alloit faire aussi bien que le sien. Mais Madame, j'oubliois de vous dire, qu'à l'entrée du Temple, un noeud de Pierreries qui r'attachoit une Escharpe de Gaze que Cleonisbe avoit à l'entour de la gorge, s'estant détaché, Glacidie qui se trouva la plus proche d'elle, s'avança pour le luy remettre, pendant que le Roy escoutoit ce que luy disoit le premier des Sarronides, qui l'estoit

   Page 5624 (page 554 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

venu recevoir à la Porte du Temple. De sorte que pendant qu'elle luy rendit ce petit service, Cleonisbe luy parlant bas ; il est encore temps de me conseiller ma chere Glacidie, luy dit elle, mais il ne le sera plus dans un quart d'heure : et si je ne me repens point de la resolution que j'ay prise, j'auray preferé ce que je haïs le plus, à tout ce que j'aime le mieux. Vous n'avez donc pas changé de dessein depuis hier (repliqua Glacidie, en parlant bas aussi bien qu'elle) non, respondit Cleonisbe en soûpirant, mais j'ay tant eu de peine à y demeurer, que je n'ose encore me vanter de m'estre vaincuë, puis que de l'heure que je parle, je me combats moy mesme, avec une force que je ne vous puis exprimer. Comme la Princesse disoit cela, ce noeud de Diamans estant r'attaché, et le Roy commençant de marcher, Glacidie ne luy respondit pas, et fut se mettre sur l'Eschaffaut de la Princesse Onesicrite, d'où elle pouvoit voir Cleonisbe, le Prince de Phocée, et Bomilcar : car ces deux Rivaux estoient du costé opposé au lieu où estoit Glacidie. Elle voyoit aussi Britomarte, et Galathe : mais comme ils estoient vis à vis des deux autres, elle ne leur voyoit pas le visage : joint que ne s'interessant que pour Bomilcar, et pour le Prince de Phocée, elle ne songeoit qu'à les observer, et ne se soucioit pas de ce que les autres pensoient. Mais enfin Madame, dés que le Roy, et la Princesse sa Fille, furent sur ce Thrône qui estoit au milieu du Temple, le premier des Sarronides, commença de lire la Loy

   Page 5625 (page 555 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui vouloit que ce choix se fist, et qu'il se fist avec la liberté toute entiere, de la Personne qui choisissoit, pourveû qu'il n'y eust nulle disproportion de qualité en son choix. En suitte de quoy une Musique moitié Greque, et moitié Gauloise, fit retentir les Voûtes du Temple, pendant que tous les Sarronides prioient les Dieux d'inspirer la Princesse, et de faire que son choix fust heureux pour elle, et heureux pour l'Estat. Mais Madame, durant que ces Prieres se faisoient, que d'agitations differentes, dans le coeur de Cleonisbe, aussi bien que dans celuy de ces quatre pretendans, et dans l'esprit de Carimante, de Menodore, et mesme de Glacidie. Mais entre les autres, que ne sentirent point le Prince de Phocée, et Bomilcar ? pour moy qui devinois une partie de leurs sentimens en les voyant seulement, ils me faisoient pitié : car tantost ils regardoient la Princesse d'une maniere à luy demander grace : tantost ils se regardoient malgré qu'ils en eussent, avec quelques marques de fureur dans les yeux : et tantost ils regardoient Glacidie avec une melancolie extréme. Cependant Cleonisbe souffroit encore plus qu'eux : car se voyant sur le point de prononcer son Arrest, et de se condamner elle mesme, à passer toute sa vie avec un homme qu'elle ne pouvoit s'empescher de haïr ; et à se separer pour tousjours d'un Prince qu'elle ne pouvoit t'empescher d'aimer ; elle sentit ce qu'elle n'a jamais pû representer à Glacidie, quoy qu'elle ait employé pour cela les paroles les plus significatives,

   Page 5626 (page 8-556 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les expressions les plus fortes. D'abord sa raison voulut agir avec son coeur, comme avec un Rebelle qu'elle avoit dompté : mais ce Rebelle ayant rompu les chaisnes que sa raison luy avoit données, cette Guerre qu'elle croyoit finie recommença, et recommença avec plus de violence qu'auparavant. De sorte que pendant qu'on prioit les Dieux qu'ils l'inspirassent, elle se vit dans une agitation si grande, qu'elle ne sçavoit que leur demander. Elle n'avoit pas plustost formé la pensée de les prier qu'ils l'affermissent dans la resolution de choisir Bomilcar, qu'elle sentoit qu'elle ne sçavoit plus si elle le devoit choisir. Cependant elle n'avoit pas la force de les prier qu'ils luy donnassent la hardiesse de luy preferer le Prince de Phocée : et par une foiblesse qu'elle a racontée elle mesme à Glacidie, elle fut quelque temps sans pouvoir se resoudre à les prier qu'ils l'inspirassent selon leur volonté : luy semblant que c'estoit renoncer à sa propre liberté, que de les prier ainsi. Mais à la fin, sa pieté estant la plus forte, elle contraignit son coeur à vouloir s'abandonner à leur conduite : et les pria ardamment de vouloir la faire choisir, comme il estoit à propos qu'elle le fist pour sa gloire, plustost que pour sa satisfaction : mais plus elle pria, moins elle sentit de quietude en son ame, et moins elle fut resoluë qui elle devoit choisir. Au contraire, l'aversion naturelle qu'elle avoit pour Bomilcar, et la tendresse qu'elle avoit pour le Prince de Phocée, reprenant de nouvelles forces pour la tourmenter,

   Page 5627 (page 557 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il se fit un nouveau combat dans son esprit. De plus, toutes les menaces de Guerre Civile, et de Guerre Estrangere, que le Roy, et Carimante, luy avoient faites en luy parlant, ne remplissant son imagination que d'evenemens funestes, faisoient encore un bouleversement terrible dans son coeur. D'ailleurs, la crainte d'irriter le Roy, et celle de porter Carimante à prendre quelque resolution violente, la troubloient encore : mais la veuë du Prince de Phocée, estoit ce qui la touchoit le plus. En effet Madame, il y eut des instans, où il parut une douleur si sensible sur le visage de ce Prince, qu'estant aisé à Cleonisbe de conclurre, qu'il y avoit autant d'amour dans son coeur, que de melancolie dans ses yeux, elle sentit redoubler son irresolution, et son desespoir. De sorte que lors que la Musique eut cessé, et que le premier des Sarronides eut fait un beau discours, sur l'importance du choix que Cleonisbe alloit faire, elle ne sçavoit encore ce qu'elle vouloit, ou ce qu'elle ne vouloit pas. Cependant suivant la coustume, le Roy donna une Bague d'un prix tres considerable à la Princesse sa Fille, qui apres l'avoir reçeuë de sa main, descendit du Thrône, et fut la mettre entre les mains du premier des Sarronides, qui apres l'avoir reçeuë d'elle, prit la parole avec autant d'authorité, que si elle n'eust pas esté Fille du Roy dont il estoit Sujet : apres avoir reçeu la Bague que je tiens, luy dit-il, c'est à vous Madame, à me nommer celuy que vous jugez digne de vostre choix, afin que

   Page 5628 (page 558 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je la luy donne : mais auparavant, souvenez vous encore une fois, que ce choix doit estre libre ; doit estre raisonnable ; et doit estre digne de vous. Pour cét effet, ne consultez que vostre propre raison, et faites en forte que la crainte n'y ait point de part, et que nul respect humain ne vous face enfraindre la Loy, qui veut que vous choisissiez equitablement.

Le malaise de Cleonisbe
Au moment de choisir le futur époux, Cleonisbe, sur le point de prononcer le nom de Bomilcar est saisie d'un malaise et feint de se trouver mal. Le Sarronide propose de reporter la cérémonie, et Cleonisbe est reconduite au palais, où elle est prise d'une forte fièvre qui dure près de douze jours. Pendant ce temps, elle ne reçoit personne, excepté son frère, qui continue de lui parler en faveur de Peranius. De leur côté, Bomilcar et les autres amants se plaignent de la réaction de la princesse. Le bruit de leur mécontentement parvient au roi qui commence à préférer Peranius à Bomilcar. L'heureux élu, pour sa part, convainc sa sur de rompre avec Menodore.

Dittes moy donc s'il vous plaist Madame, qui vous jugez digne de vostre choix : à ces mots suivant la coustume, la Princesse voulut prononcer le nom de celuy qu'elle croyoit vouloir choisir, et elle voulut effectivement dire Bomilcar. Mais sa langue n'ayant seulement pû prononcer la premiere silable de ce nom, quelque violence qu'elle se fist ; au lieu de respondre, elle se teût : et pâlissant tout d'un coup, et rougissant un moment apres, elle sentit un trouble si grand dans son ame, que l'agitation de l'esprit agissant sur le corps, elle ne sçavoit presques plus ce qu'elle voyoit, ny où elle estoit. De sorte que ne pouvant plus estre maistresse d'elle mesme, ny calmer un si grand orage en si peu de temps, elle porta la main sur ses yeux, et feignant de se trouver mal, elle agit comme une personne qui se sentoit foible, et qui n'estoit pas en estat d'achever la Ceremonie. Si bien que le premier des Sarronides, qui a infiniment de l'esprit, ayant connu qu'assurément cét accident estoit causé par l'irresolution de son ame, fut le premier à dire qu'il faloit remettre la chose à une autre fois : ainsi Cleonisbe acceptant

   Page 5629 (page 559 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cét expedient, l'en conjura instamment. Vous pouvez aisément Madame, vous imaginer quelle rumeur cela fit dans le Temple, et quel estonnement cela causa dans l'esprit de ces quatre Rivaux. Comme le Prince Carimante vit l'estat où en estoit le chose, il descendit de l'Eschaffaut où il estoit, et allant droit à Cleonisbe, il s'aprocha d'elle, et luy parlant bas ; eh de grace, luy dit il, ne differez pas vostre bonheur, et le mien : et songez qu'un mot est bien tost prononcé. Il le seroit peut estre trop tost pour vous aujourd'huy, repliqua-t'elle en soûpirant, c'est pourquoy il vaut mieux remettre la chose à une autre fois. Cependant ces quatre Rivaux ne sçavoient ce qu'ils devoient penser : Bomilcar concluoit pourtant en luy mesme, qu'il devoit estre affligé de ce que la Princesse n'avoit pû choisir : et le Prince de Phocée eut quelque consolation, de penser que puis que Cleonisbe n'avoit pas prononcé le nom de Bomilcar, c'estoit un signe presque certain qu'elle ne l'aimoit pas : car il n'ignoroit point que le Roy vouloit qu'elle le choisist. Pour Britomarte, et pour Galathe, comme ils esperoient plus par les Brigues qu'ils faisoient, que par nulle autre raison, ils ne furent pas si fâchez que Bomilcar, de ce que le choix de Cleonisbe estoit differé. Mais durant qu'ils raisonnoient chacun en leur particulier, cette Princesse continuant d'agir comme une personne qui se trouvoit mal, fut remenée au Palais, où elle eut une telle confusion de ne s'estre pû vaincre elle mesme, qu'apres avoir

   Page 5630 (page 560 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

feint d'estre malade, elle le devint effectivement. De vous dire Madame, tout ce que die cette Princesse lors qu'elle se vit seule avec Glacidie, il na seroit pas aisé ; et bien cruelle personne que vous estes, luy dit cette Prince affligée, ne vous avois-je pas bien dit, que j'avois besoin que vostre raison soutinst la mienne ? Vous voyez, poursuivit-elle, de quelle confusion je me voy couverte : j'ay veulu nommer Bomilcar, mais mon coeur se rebellant contre moy, a empesché ma bouche de prononcer ce nom ; et je me suis veuë en estat que si je ne me fusse imposé silence, j'eusse nommé son Rival au lieu de le nommer. Mais de grace Glacidie, faites moy tant de honte de ma foiblesse, que je m'en puisse repentir : car je vous advouë qu'elle est si grande, que malgré la confusion que j'en ay, j'ay quelque espece de joye de ce que je suis encore libre, et de ce que je n'ay pas nomme Bomilcar, puis qu'il est vray que si je m'estois vaincue moy mesme, cette victoire m'auroit desja plus cousté de larmes ; que ma deffaite ne me couste de soupirs. Cependant je ne laisse pas de vous prier de me blasmer d'estre si peu Maistresse de mon coeur : si j'avois à prendre la liberté de vous blasmer de quelque chose, reprit-elle, ce seroit Madame, du commandement que vous me faites, de condamner quelqu'une de vos actions. Car enfin je trouve juste que vous choisissiez le Prince de Phocée : je trouve juste que vous choisissiez Bomilcar ; et je trouve juste encore que vous ne puissiez presques vous resoudre à choisir

   Page 5631 (page 561 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ny l'un, ny l'autre. Ainsi trouvant de la raison à tout ce que vous faites, je ne puis vous condamner : et tout ce que je puis, est de pleindre celle qui ne peut choisir, aussi bien que ceux qui ne sont pas choisis. Cependant comme je l'ay desja dit, cette Princesse ne fut pas si tost en estat de recommencer la Ceremonie, car il luy prit une fiévre lente qui luy dura plus de douze jours, pendant lesquels elle ne voulut voir ny le Prince de Phocée, ny Bomilcar, ny Britomarte, ny Galathe. Mais comme elle ne pouvoit pas empescher que Carimante ne la vist, le Prince de Phocée eut cét avantage d'avoir un puissant protecteur aupres d'elle : Bomilcar se nuisit pourtant plus à luy mesme, que Carimante ne servit au Prince de Phocée : car comme en effet il avoit lieu de croire qu'on luy feroit injustice s'il n'estoit pas choisi, il se pleignit non seulement de la Princesse, mais encore du Roy : s'imaginant que ce Prince ne l'avoit pas protegé assez hautement aupres de Cleonisbe. De sorte que comme Galathe craignoit encore plus Bomilcar, que le Prince de Phocée ; il fit si bien que la Princesse sçeut les pleintes que Bomilcar faisoit d'elle, et que le Roy sçeut aussi celles qu'il faisoit de luy. Pour Britomarte il agissoit d'une autre maniere, car il disoit tout haut que si on ne luy rendoit justice, il s'uniroit avec tous ses Amis, à ceux de ses Rivaux qui ne seroient pas plus heureux que luy, pour troubler la felicité de celuy qui le seroit. Si bi ? qu'il n'y avoit que le Prince de Phocée qui ne se pleignoit pas

   Page 5632 (page 562 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ouvertement, quoy qu'il fust pour le moins aussi affligé que les autres. Mais quand il estoit seul avec Glacidie, que ne luy disoit il point ? pour tascher de sçavoir precisément quels avoient esté les sentimens de Cleonisbe, le jour de cette Ceremonie, qui avoit eu au commencement toutes les apparences d'une Feste de resjouïssance, et dont la fin avoit esté si melancolique. Il sembla mesme qu'elle devoit estre universellement triste, car il arriva cent accidens extraordinaires : et entre les autres choses fâcheuses dont on parla alors, ce fut que la Belle, et jeune Amathilde tomba malade ce jour-la : mais d'une maladie si terrible, et si estrange, que les Medecins qui la virent, assurerent que quand elle en eschaperoit, sa beauté n'en eschaperoit pas. On se garda pourtant bien de luy dire d'abord le danger où elle estoit exposée : au contraire connoissant son humeur, on l'assura qu'elle recouvreroit sa beauté, en recouvrant la santé, dont elle disoit hardiment qu'elle n'avoit que faire si elle devoit demeurer laide come elle estoit. Cependant la violence de Bomilcar ayant desplû au Roy, le Prince Carimante profita de cette occasion : de sorte que l'allant trouver un matin sans en rien dire à Cleonisbe, il le suplia de luy donner Audiance : et en effet ce Prince l'escoutant paisiblement, il se mit à luy representer avec tant de hardiesse, et tant d'eloquence tout ensemble, qu'il ne devoit pas songer à souffrir que Cleonisbe espousast un homme qui avoit l'audace de pretendre à cét honneur comme à un

   Page 5633 (page 563 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien qu'on luy devoit, qu'en effet le Roy tomba d'accord que Bomilcar avoit tort. En suitte de quoy poussant la chose plus loin, il luy fit voir qu'il y avoit beaucoup d'inconveniens à craindre, si Cleonisbe choisissoit, ou Britomarte ou Galathe, et qu'il y en avoit beaucoup moins si elle preferoit le Prince de Phocée à touts les autres. D'abord Carimante trouva assez de resistance dans l'esprit du Roy : ce n'est pas qu'il n'estimast, et qu'il n'aimast extrémement le Prince de Phocée : mais comme il estoit arrivé en son Païs comme un Prince exilé, cela avoit quelque chose qui choquoit son imagination. Toutesfois comme Carimante ne se rebuta pas, il en vint au point d'obliger le Roy à luy dire qu'il y penseroit : de sorte qu'allant porter cette agreable nouvelle au Prince de Phocée, il luy donna une joye extréme, et obtint de luy une confirmation de la promesse qu'il luy avoit faite, d'obliger Onesicrite à recevoir favorablement l'honneur qu'il luy vouloit faire. Enfin Madame, le Prince Carimante, et le Prince de Phocée estant joints, rien ne leur put resiter : et ils se trouverent plus forts que Bomilcar, Britomarte, et Galathe ensemble. Je ne m'amuseray point à vous dire comment cette importante negociation se fit : mais je vous diray seulement que durant que cette fiévre lente qu'avoit la Princesse, estoit le pretexte qui faisoit qu'elle ne vouloit voir personne, Carimante luy mena le Prince de Phocée, et la força de luy advoüer, qu'elle ne seroit pas marrie que le Roy luy permist

   Page 5634 (page 564 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mist de rendre justice à son merite. De vous dire Madame, quelle fut sa joye, il ne seroit pas aisé : elle fut pourtant encore plus grande lors qu'il sçeut que Carimante avoit si bien agi aupres du Roy, qu'il consentoit qu'il fust heureux, et qu'il vouloit bien aussi que le Prince son Fils espousast Onesicrite. Cependant ces choses se passerent si secrettement, qu'il ne s'en espandit aucun bruit dans la Cour : car comme les entre-veuës du Roy, du Prince de Phocée, de Cleonisbe, et de Carimante, se firent toujours avec beaucoup de precaution, on n'en sçeut rien alors. De plus, Aristonice escrivant presques tous les jours à Onesicrite, pour l'exhorter à preferer le bien public, à sa satisfaction particuliere, elle se resolut en effet de sacrifier sa passion à sa Patrie, et elle le promit si affirmativement â cete illustre Vierge de Diane, qu'il n'y eut plus lieu de douter qu'elle ne se fust surmontée. De sorte que le Prince de Phocée, qui estoit adverty par Aristonice de ce qu'elle avançoit sur son esprit, luy proposa de rompre avec Menodore, puis que Sfurius ne vouloit plus qu'il l'espousast, et qu'il la pria en suitte de recevoir favorablement l'affection du Prince Carimante, elle luy dit qu'elle luy obeïroit. Il est vray qu'elle le luy dit en soûpirant : mais ce fut pourtant d'une maniere à faire voir qu'elle vouloit tenir ce qu'elle promettoit : et en effet dés ce jour là, elle pria Menodore de se détacher de l'affection qu'il avoit pour elle : luy disant toutes le raisons qui la portoient à luy faire cette priere,

   Page 5635 (page 565 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais quoy qu'elle luy parlast avec toute la douceur imaginable, il eut tant de chagrin, et tant de colere, qu'il ne put dissimuler son ressentiment. Il l'accusa d'inconstance, et d'ambition, et menaça si hautement, et le Prince Carimante, et le Prince de Phocée qu'Onesicrite toute douce qu'elle est, se mit en colere de voir qu'il perdoit le respect qu'il luy devoit. De sorte que renfermant dans son coeur toute la tendresse qu'elle avoit pour Menodore, elle luy deffendit absolument de luy parler jamais : si bien que cét Amant irrité, commençant de luy obeïr en la quittant, il fut trouver Galathe, pour luy dire toute sa douleur, comme Galathe luy disoit toute la sienne.

La défaite de trois rivaux
Lorsque Cleonisbe est guérie, le roi et le prince Clarimente la convainquent de choisir Peranius. Pour ne pas irriter les amants infortunés, on décide de les avertir séparément avant la cérémonie. Ainsi, Cleonisbe annonce tour à tour à Britomarte, Galathe et Bomilcar qu'ils ne seront pas choisis. Comme elle est plus redevable à ce dernier qu'aux autres, Cleonisbe lui explique que malgré sa valeur, elle n'est jamais parvenue à l'aimer.

Cependant comme la Princesse Cleonisbe commença de se mieux porter, le Roy et le Prince Carimante resolurent, que pour empescher autant qu'ils pourroient qu'il n'arrivast quelque mouvement fâcheux dans l'Estat, il faloit que Cleonisbe se resolust de mesnager l'esprit de ces trois malheureux Amans, qui ne devoient point estre choisis, et de leur dire nettement ses intentions, devant le jour de la Ceremonie, afin qu'ils n'en fussent pas surpris, et que mesme ils ne s'y trouvassent point. Cette Princesse eut quelque peine à s'y resoudre : mais le Roy le luy ayant commandé absolument, elle se détermina à luy obeïr, et luy obeïr en effet : car comme la fiévre l'eust quittée, et qu'il fut permis de la voir, ces trois Amans infortunez ne manquerent pas d'aller luy tesmoigner la joye qu'ils avoient de sa santé :

   Page 5636 (page 566 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sorte que se servant de cette occasion, elle leur annonça leur malheur, les uns apres les autres. Mais quoy qu'elle employast tout son esprit, à faire qu'ils ne reçeussent pas aigrement ce qu'el- leur disoit, elle n'en pût venir à bout. Pour Britomarte, comme il est fier, et superbe, il luy parla hautement apres qu'elle l'eust prié de ne pretendre poinst d'estre choisi, parce que diverses raisons faisoient, qu'elle ne pouvoit rendre justice à sa condition, et à sa vertu. Car comme elle luy disoit pour adoucir la chose, que ce n'estoit pas qu'elle ne l'estimast beaucoup, il l'arresta en l'interrompant, et prenant la parole : puis que cela est Madame, luy dit-il, ç'en est assez pour authoriser tout ce que je veux entreprendre : car enfin puis que vous ne me jugez pas indigne de vous, j'ay à vous dire que je ne croiray rien faire contre le respect que je vous dois ; lors que je feray tout ce que je pourray, pour posseder un honneur dont vous advoüez que je pourrois jouïr sans injustice : ainsi Madame, je chercheray les voyes d'empescher s'il est possible, que vous ne puissiez mal choisir. Voila donc Madame, comment Britomarte reçeut son Arrest : pour Galathe, comme il est plus dissimulé, il feignit de recevoir avec un profond respect, ce que Cleonisbe luy dit : et se contentant de luy donner mille marques d'amour, sans luy en donner une de colere, il luy dit seulement qu'il feroit tout ce qu'il pourroit pour luy obeïr, mais qu'il craignoit bien de ne le pouvoir pas. Cependant

   Page 5637 (page 567 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Bomilcar estant revenu chez Cleonisbe, qui avoit l'esprit fort irrité contre luy, des pleintes qu'il avoit faites d'elle, et de la maniere dont il avoit parlé du Roy, ne pût se resoudre de luy annoncer son malheur, avec des paroles qui eussent quelque chose capable de l'amoindrir : au contraire elle luy parla si fierement, toute douce qu'elle est, qu'il pensa perdre patience. Quoy Madame (luy dit-il, apres qu'elle luy eut deffendu absolument, de pretendre d'estre choisi) vous pouvez vous souvenir de la violente et constante passion que j'ay pour vous, et me traitter comme vous faites ? il est vray, poursuivit-il, que je me suis pleint, et de vous, et du Roy : mais Madame, le moyen de ne se pleindre pas en voyant l'injustice qu'on me fait ; et ne faut-il pas advoüer que ma passion n'auroit pas esté digne de vous, si mon ressentiment avoit esté moins violent, et que ma colere eust esté plus sage : car enfin que n'ay-je point fait pour vous meriter, et que ne m'a point dit le Roy pour me donner une esperance raisonnable d'estre preferé à tous mes Rivaux ? De plus Madame, adjousta-t'il, pensez vous qu'il soit aisé de souffrir qu'un Prince exilé m'oste un bien que je pensois avoir aquis par mille services, et que parce qu'il a esté batu de la Tempeste ; et qu'il la trouvé un Asile aupres de vous, il faille que ce soit moy qui face naufrage : pensez y Madame, pensez-y ; et ne me reduisez pas au desespoir. Cleonisbe connoissant alors qu'elle avoit tort d'irriter un homme qui en effet avoit sujet de

   Page 5638 (page 568 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

se pleindre, quoy qu'il eust eu tort luy mesme de s'estre emporté à se pleindre avec tant de violence apres la Ceremonie où il n'avoit pas esté choisi, elle se resolut pour esviter le malheur qui pourroit arriver, de tascher de luy persuader de se resoudre à estre malheureux. Pour vous tesmoigner, luy dit-elle, que vous ne douez point accuser le Prince de Phocée, de ce que vous n'estes pas dans mon esprit comme vous y voudriez estre, je veux bien vous ouvrir mon coeur et vous advoüer toute ma foiblesse, et toute mon injustice. Je vous diray donc, que comme je ne suis pas tout à fait stupide, je connois admirablement tout ce que vous valez : je sçay que vostre naissance est tres grande, et que si vos predecesseurs ont donné d'illustres Citoyens à Carthage, ils ont aussi donné des Rois à la Numidie. Je sçay de plus que vous avez beaucoup d'esprit ; beaucoup de coeur ; et beaucoup de generosité : et je sçay mesme que je vous ay de l'obligation, puis que vous m'avez rendu mille services. Mais je sçay aussi en mesme temps, qu'il y a tousjours eu dans mon coeur, je ne sçay quoy que je ne sçaurois exprimer, qui a fait que je n'ay jamais pû me resoudre à souffrir agreablement que vous m'aimassiez. Cependant malgré cette antipathie naturelle, que j'ay combatuë inutilement depuis, j'avois resolu de vous choisir, et je vous eusse nommé le jour de la Ceremonie, si mon coeur eust voulu obeïr à ma raison, et si ma bouche eust voulu prononcer Bomilcar. Quelque douleur qu'il y ait, repliqua-t'il

   Page 5639 (page 569 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en soûpirant, à aprendre qu'on est haï de vous je ne laisse pas de vous estre en quelque façon obligé, de me dire plustost que vous ne m'avez pas choisi, parce que vous m'avez haï, que de m'advoüer que vous ne l'avez pas fait, parce que vous aimez mieux le Prince de Phocée que moy : et plust aux Deux Madame, (s'escria t'il en levant les yeux au Ciel) que vous me haïssiez la moitié plus que vous ne faites, pourveu que vous l'aimassiez la moitié moins : car enfin Madame, je sçay bien que s'il n'estoit pas plus heureux que moy, je ne serois pas aussi malheureux que je le suis. Cependant, adjousta-t'il, pais que tout haï que j'estois, vous me vouliez bien choisir, pourquoy ne le voulez vous plus ; je ne le veux plus, dit-elle, parce que je trouve que j'avois tort de le vouloir : et que j'aurois mal reconnu l'affection que vous avez pour moy, de vous attacher inseparablement à la fortune d'une personne qui ne vous eust jamais aimé. Ainsi sans accuser ny le Roy ny le Prince de Phocée de mon injustice ; ny sans m'en accuser moy mesme, attribuez la à une puissance souveraine, à la quelle rien ne sçauroit resister, et qui fait que je ne suis pas maistresse de mon propre destin. Vous avez une Amie, adjousta-t'elle, qui vous peut tesmoigner que je ne ments pas : et qui vous peut assurer que j'ay fait tout ce que j'ay pu pour vous contre moy mesme. Quoy Madame, reprit Bomilcar, Glacidie sçait que vous m'avez tousjours haï ? je le luy ay caché long temps, reprit-elle, mais j'advouë que je luy ay

   Page 5640 (page 570 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

enfin advoüé que je ne vous pouvois aimer, et que je luy en ay demandé pardon, afin qu'elle ne m'en haïst pas. Apres cela Madame, luy dit-il, je n'ay plus rien à dire : si ce n'est que comme vous n'avez pu cesser de me hair, il me pourra aussi estre permis de ne pouvoir cesser de vous aimer. Bomilcar ayant parlé ainsi se leva, et s'en alla si affligé, et si en colere, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage.

Le choix de Cleonisbe
Peranius rend également visite à Cleonisbe. Comme sa passion est désormais approuvée par le roi, il est libre d'entretenir la princesse de son amour. Les rivaux malheureux, de leur côté, préparent un duel contre le vainqueur.

Un moment apres qu'il fut party, le Prince de Phocée arriva, si bien que la trouvant seule, il se mit à l'entretenir de sa passion avec un plaisir extréme : car comme elle estoit alors approuvée parle Roy, et par Carimante, elle estoit agreablement soufferte par Cleonisbe. De sorte que passant insensiblement d'une chose à une autre, cette Princesse luy fit connoistre sans y penser, que Glacidie avoit sçeu les sentimens avantageux qu'elle avoit pour luy, en luy racontant quelque conversation qu'elle avoit euë avec elle touchant Bomilcar. Ainsi il se trouva que ce jour-là, les deux Amis de Glacidie furent luy faire des pleintes bien differentes : car Bomilcar se pleignit estrangement à elle, de ce qu'elle ne luy avoit pas dit que la Princesse le haïssoit : et le Prince de Phocée murmura fort, de ce qu'elle luy avoit caché que Cleonisbe ne le haïssoit pas. Mais cette sage Fille leur fit si bien connoistre qu'elle ne l'avoit pas deû faire, qu'ils continuerent de l'admirer, et qu'ils cesserent de s'en pleindre. Car enfin, desoit-elle à Bomilcar, tout haï que vous estiez, il s'en falut peu que vous ne fussiez

   Page 5641 (page 571 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

heureux ; et tout aimé que vous estes, disoit-elle au Prince de Phocée, il s'en est peu falu que vous n'ayez esté malheureux : ainsi ne voulant ny vous nuire, ny vous servir, je n'ay pas deû vous dire des choses que vous n'eussiez pu sçavoir, sans en tirer de l'advantage l'un sur l'autre ; qui est ce que je ne voulois, et ce que je ne devois pas faire. Mais enfin Madame, pour ne m'arrester pas davantage sur des choses de peu de consequence, il fut resolu que le premier jour que la Princesse seroit en estat de sortir, la Ceremonie s'acheveroit : ce qu'il y avoit de facheux est qu'elle ne se pouvoit faire en particulier, parce que la Loy vouloit que le Temple fust ouvert ce jour là à tout ce qui se trouveroit de Gens de qualité dans le Royaume, soit qu'ils fussent Estrangers ou non : ainsi on craignoit estrangement qu'il n'arrivast quelque tumulte. On y donna pourtant tout l'ordre qu'on y pût donner : car outre qu'on aprehendoit ceux qui pretendoient à Cleonisbe, on craignoit encore le desespoir de Menodore. Toutefois comme on sçavoit bien que la coustume estoit que les Nopces de celle qui choisissoit ne se faisoient que quinze jours apres cette premiere Ceremonie, on espera qu'elle se pourroit passer sans desordre ; et que s'il y avoit quel qu'un de ces Amans qui eust dessein d'entreprendre quelque chose, ce seroit durant cet intervale. Mais on pensa se tromper : car l'humeur imperieuse de Britomarte, le portant à prevenir la honte qu'il avoit de n'estre pas choisi, fit qu'il se resolut de tascher de descouvrir

   Page 5642 (page 572 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

couvrir qui estoit celuy que la Princesse Cleonisbe avoir dessein de choisir, afin de le voir l'Espée à la main. Main comme il ne fut pas bien informé, et que parce que selon la prudence ordinaire, elle devoit plustost choisir Bomilcar, que ses deux autres Rivaux, il creût que c'estoit luy qui l'empeschoit d'estre heureux : si bien que sans differer davantage, il fut chercher occasion de le rencontrer, et il le rencontra en effet. Mais Madame, ce qu'il y eut d'estrange, fut que dans le mesme temps qu'il aborda Bomilcar, pour luy dire qu'il se vouloit battre contre luy, Bomilcar premeditoit de se battre contre le Prince de Phocée. Il est vray que comme il vouloit pouvoir estre à la Ceremonie, parce qu'il luy demeuroit encore une raison d'esperer, il cachoit son dessein : et Glacidie toute clair voyante qu'elle est, n'en soubçonna rien. Britomarte de son costé, voulut aussi mesnager encore un reste d'espoir qu'il avoit dans le coeur, et ne precipiter pas son combat : de sorte qu'apres qu'il eut trouvé Bomilcar en lieu où il luy pouvoit parler sans estre entendu que de luy : comme vous n'ignorez pas sans doute, luy dit-il, quelles sont les justes pretentions que j'ay pour la Princesse, je n'ignore pas aussi celles que vous y avez : mais comme à mon advis nous ne sçavons pas si bien, ny vous, ny moy, lequel de nous deux sera choisi, je viens vous proposer une chose que l'honneur ne vous permet pas de me refuser. Si la chose est comme vous me le dites, respondit Bomilcar, vous estes

   Page 5643 (page 573 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

assuré que je ne vous refuseray pas : promettez moy donc, repliqua Britomarte : que si la Princesse vous choisit, vous vous battrez contre moy dés le lendemain : et je vous promettray que si je le suis, je me battray contre vous dés le mesme jour si vous le voulez. Je vous le promets, reprit Bomilcar, mais Britomarte, adjousta-t'il, en vous le promettant je ne vous promets rien, car ny vous ny moy ne serois pas choisis : eh plust aux Dieux que vous fussiez dans la necessité de me voir l' Espée à la main, Bomilcar dit cela d'un air, qui persuada effectivement à Britomarte, qu'il croyoit ce qu'il disoit : de sorte que ce fier Gaulois, apres luy avoir fait promettre de se battre contre luy, en cas qu'il deust estre heureux, se resolut pour ne manquer point à se pouvoir vanger de celuy qui le seroit, d'aller dire la mesme chose, et à Galathe, et au Prince de Phocée : ainsi il apella trois de ses Rivaux en un jour, quoy qu'il ne se deust battre que contre un seul.


Histoire de Péranius et de Cléonisbe : décision finale de Cleonisbe et manoeuvres des rivaux
Cleonisbe choisit officiellement Peranius comme futur époux. L'heureux élu est comblé, mais il tient ses engagements et, après la cérémonie, affronte successivement Britomarte et Bomilcar en duel. Victorieux du premier duel, il est interrompu lors du second. Britomarte tente alors d'attenter à sa propre vie. Ce même jour, plusieurs personnes essaient de se suicider. On décide alors de créer un tribunal chargé de réglementer cette pratique. On y traite en premier lieu le cas d'une femme qui a perdu sa beauté. Il s'agit d'Amathilde. Les juges rejettent sa demande et lui ordonnent de se représenter dans six ans, si sa situation ne s'est pas améliorée. Deux hommes infortunés se présentent ensuite. Un vieillard en exil, ainsi qu'un homme qui a perdu toute sa fortune. La première requête est rejetée à cause de l'âge du vieil homme. Cleonisbe intervient en personne pour porter assistance à l'homme infortuné, dont l'histoire l'a émue. On traite ensuite le cas d'un amant malheureux. Il s'agit de Menodore. En le voyant, Onesicrite s'évanouit. Et Carimante invite son rival à se battre en duel. Le prince sort victorieux du combat. Menodore se noie, alors qu'il tente de fuir par la mer. Peu avant le mariage de Peranius et Cleonisbe, Galathe fait courir un bruit selon lequel le prince de Phocée n'est pas noble. C'est pour ruiner cette calomnie que Thryteme est venu demander le témoignage de Cyrus.
Les duels du Prince de Phocée
Le jour de la cérémonie, Cleonisbe prononce haut et fort le nom de Peranius comme celui de son futur époux. Les réactions sont diverses. Peranius tient ses engagements et, tout euphorique qu'il est, accepte de se battre en duel contre Britomarte. Il désarme ce premier rival, puis il affronte ensuite Bomilcar. Hipomene et Thryteme arrivent à temps pour les séparer.

Mais enfin Madame, le jour de la Ceremonie estant venu, Cleonisbe n'eut plus l'irresolution qu'elle avoit euë l'autre fois : et son inclination estant authorisée de la volonté du Roy, et de celle de Carimante, elle prononça hautement le nom du Prince de Phocée, lors que le premier des Sarronides luy demanda qui elle jugeoit digne de son choix. De sorte que ce sage Sarronide, l'ayant fait aprocher, et luy ayant donné la Bague qu'il avoit reçeuë de Cleonisbe, ce Prince la luy rendit respectueusement suivant l'usage : et luy fit un compliment

   Page 5644 (page 574 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

digne de son esprit, et de son amour : en suitte de quoy, le Roy ayant aprouvé le choix de Cleonisbe, on entendit mille cris d'allegresse, qui firent retentir les Voutes du Temple. Mais enfin la Musique ayant fait cesser tous ces cris de joye tumultueux, on remercia les Dieux d'un si heureux choix : cependant Bomilcar, Galathe, et Britomarte, se retirerent sans prendre part à l'allegresse publique, emportant chacun dans son coeur le dessein qu'il avoit. Pour le Prince de Phocée, il eut une si grande joye de son bonheur, qu'il contoit pour rien le combat qu'il sçavoit qu'il estoit obligé de faire contre Britomarte : et il parut si gay tout ce jour là, qu'on ne pouvoit pas l'estre plus. Cependant Glacidie pour demeurer dans les bornes qu'elle s'estoit prescrites, s'affligea avec Bomilcar, et se resjouït avec le Prince de Phocée : mais ce ne fut pas comme ceux qui desguisent leurs sentimens, selon ceux à qui ils parlent, car elle eut effectivement de la joye, et de la douleur. Et pour porter la sincerité et la generosité aussi loin qu'elle peut aller, elle advoüa à Bomilcar, que quoy qu'elle fust tres marrie de le voir affligé, elle ne pouvoit pourtant s'empescher d'estre bien aise que le Prince de Phocée fust heureux : et elle dit aussi au Prince de Phocée, qu'encore qu'elle fust tres satisfaite de son bonheur, elle ne laissoit pas d'estre fort touchée de voir Bomilcar miserable : ainsi elle sçeut si bien partager son coeur entre ces deux Amis, qu'elle ne leur fit aucune injustice. Comme l'honneur et l'amour

   Page 5645 (page 575 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne sont pas incompatibles dans un coeur, le Prince de Phocée ne voulut pas attendre que Britomarte l'envoyast sommer de sa promesse, car il luy envoya un Billet dés le soir, pour luy dire qu'il estoit prest de luy tenir sa parole : et en effet dés le lendemain au matin ils se battirent, et le Prince de phocée desarma Britomarte, quoy que ce soit un des plus forts, et un des plus vaillans hommes du monde. Mais comme il revenoit de se battre, il rencontra Bomilcar dans une grande Place solitaire qui ayant sçeu la chose, s'aprocha de luy, et prenant la parole ; comme je ne veux pas, luy dit-il, vous contraindre de me satisfaire, comme vous avez satisfait Britomarte, que vous ne vous soyez, deslassé de la peine que vous devez avoir euë à vaincre un si redoutable ennemy, je ne veux point vous obliger presentement à mettre l'Espée à la main : mais comme vous estes brave, je m'imagine que vous vous serez assez reposé, pour me donner cette satisfaction demain à l'heure où je vous parle. Le Prince de Phocée voyant alors un jour de faire esclater cette haine secrette qu'il avoit pour Bomilcar, sans offencer ny Cleonisbe, ny Glacidie, puis que c'estoit luy qui l'attaquoit le premier ; luy respondit avec une fierté qui faisoit assez voir qu'il ne l'aimoit pas. Pour vous tesmoigner, luy dit-il, que ma victoire ne m'a pas mis en estat d'avoir besoin de me reposer pour vous vaincre, nous ne differerons pas davantage à vuider tous les differens que nous avons ensemble. En disant cela, le Prince de Phocée

   Page 5646 (page 576 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mit l'Espée à la main, et Bomilcar aussi : car comme ils n'avoient chacun qu'un Escuyer, et qu'ils estoient en un lieu où il n'y avoit personne, il leur fut aisé de satisfaire, et leur haine, et leur amour. Et certes Madame, ils commencerent de se battre avec tant de fureur, que si les Dieux n'eussent permis qu'Hipomene et moy fussions arrivez pour les separer, je pense que ce combat eust esté funeste à tous les deux. Car enfin depuis le lieu où nous commençasmes de les voir, jusques à ce que nous fussions à eux, qui ne prenoient pas garde à nous, je vy qu'ils ne se mesnageoient point, et qu'ils combatoient comme des Gens qui avoient plus d'une passion dans l'ame, et qui vouloient vaincre ou mourir. En effet, quoy que nous pussions faire, ils estoient desja blessez lors que nous fusmes où ils estoient : il est vray que le Prince de Phocée l'estoit moins que Bomilcar, car il n'avoit qu'une legere blessure à la main gauche, et Bomilcar l'estoit assez considerablement au costé droit. Cependant la surprise d'Hipomene et de moy, fut la plus grande du monde : car lors que nous les rencontrasmes, nous cherchions le Prince de Phocée, parce qu'on nous avoit dit que Britomarte l'avoit fait apeller : ainsi vous pouvez penser que nous fusmes bien estonnez de le voir aux mains avec Bomilcar. Vous pouvez encore juger Madame, que ces deux combats firent un grand bruit dans la Cour, et qu'ils couvrirent le Prince de Phocée de beaucoup de gloire.

Les tentatives de suicide
En une journée, il advient par hasard, dans le pays des Segoregiens, que plusieurs personnes, dont Britomarte tentent de se suicider. Les Gaulois et les Grecs, craignant que cela ne devienne une habitude, décident d'instaurer un tribunal des suicides afin de réglementer cette pratique. Durant les jours suivants, les préparatifs pour le mariage de Cleonisbe et Perianus se poursuivent.

Il est vray qu'il arriva divers accidens ce jour-là, qui

   Page 5647 (page 577 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

firent que toutes les conversations ne furent que de choses funestes : car enfin Madame, il faut que vous sçachiez que Britomarte qui a l'ame fiere, eut une telle douleur de perdre sa Maistresse, et d'avoir esté vaincu par son Rival, qu'il se voulut tuer de la mesme Espée que son ennemy luy avoit renduë : et si ses Amis ne l'eussent gardé soigneusement, dans les premiers transports de sa fureur, il n'auroit pas survescu deux heures à sa deffaite. D'autre part on sçeut qu'il y avoit eu à Marseille un Vieillard qui ayant passé pour sage toute sa vie, avoit voulu se precipiter, afin de se delivrer du chagrin qu'il avoit de ce qu'il ne luy estoit pas permis d'esperer de mourir aux lieux où il avoit pris naissance, et on sçeut encore qu'Amathilde se portant beaucoup mieux, s'estoit fait donner un Miroir : de sorte que se trouvant en estat de connoistre sans qu'on le luy dist, qu'elle ne redeviendroit jamais belle, elle en avoit eu un desespoir si grand, que feignant qu'on luy avoit enseigné un remede pour son visage, où il faloit une espece de Mineral qui estoit un dangereux Poison, elle s'en estoit fait aporter, par une de ses Femmes qu'elle avoit trompée : et qu'au lieu de l'employer à l'usage qu'elle avoit dit, elle s'en estoit empoisonnée. Il est vray que comme elle ne sçavoit que la vertu de ce Mineral, sans sçavoir la quantité qu'il en faloit prendre pour mourir, on ne luy en avoit pas aporté assez pour executer son dessein ; et qu'ainsi la chose estant descouverte, on avoit pris garde à elle, et qu'on luy

   Page 5648 (page 578 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit donné malgré qu'elle en eust, des remedes pour la guerir du mal qu'elle s'estoit fait. Vous pouvez juger Madame, combien ces trois accidens arrivez en un mesme jour, semblerent estranges : mais ce qui acheva d'espouventer tout le monde, et de faire voir qu'il y avoit une constellation funeste, qui n'inspiroit alors que des pensées violentes, il y eut encore un homme de qualité qui estoit de Lygurie, qui ayant eu dessein de demeurer parmy les Segoregiens, avoit donné ordre de faire venir par Mer tout ce qu'il avoit de bien : mais il fut si malheureux que le Vaisseau qui le luy aportoit perit : nous sçeusmes pourtant qu'il avoit suporté cette perte fort constamment durant une année, mais que depuis un jour, il s'estoit voulu jetter dans h Mer. Ainsi Madame, ces quatre accidens arrivez par des causes si differentes, et arrivez en un mesme jour ; furent cause que tous les Sarronides s'assemblerent, et que le Conseil des six cens s'assembla aussi : car comme l'esprit du Peuple, se trouva dispose à loüer hautement le courage de ceux qui avoient recours à la mort, pour se delivrer de quelque infortune, on eut peur que cela ne tirast à consequence : et que si on ne donnoit quelque ordre à une semblable chose, ces exemples ne fussent suivis par d'autres malheurs. Pour les Sarronides, leur advis fut qu'il faloit pour empescher ce desordre oster toute la gloire de cette action : et y attribuer plustost quelque marque ignominieuse de foiblesse : soustenant qu'en effet, ceux qui

   Page 5649 (page 579 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

se tuoient parce qu'ils estoient malheureux, tesmoignoient qu'ils n'avoient pas l'ame assez ferme, puis qu'ils ne pouvoient supporter leur malheur. Mais pour le Conseil des six cens, qui s'assembla avec la permission du Prince de Phocée, il raisonna d'une autre sorte : et dit que comme cette action pouvoit estre lasche, ou genereuse, selon les divers sujets qui la causoient, il ne faloit pas la condamner generalement : joint que pour empescher qu'elle ne devinst trop frequente, il estoit à propos de ne la deffendre pas absolument. Qu'ainsi pour ne priver pas les hommes de la liberté de mourir, que les Dieux leur avoient laissée ; et pour empescher aussi qu'ils ne se portassent trop legerement à perdre la vie, il falloit establir une Loy, par la quelle toute personne qui viendroit proposer à l'Assemblée, les causes qui l'obligeoient de vouloir mourir, seroit reçeuë à les dire, et pourroit hardiment demander le Poison aux Juges, qui le luy accorderoient, ou le luy refuseroient, selon qu'ils le trouveroient à propos : concluant que comme il n'estoit pas juste, qu'un homme fust Juge, et Partie en sa propre Cause, il ne l'estoit pas aussi qu'un affligé jugeast luy mesme, s'il devoit disposer de sa vie. Enfin Madame, cette Loy s'establit : on choisit deux hommes de l'Assemblée, pour garder le Poison dans un Vase d'or, afin de l'accorder s'ils le jugeoient à propos, ou de le refuser à ceux qu'ils ne trouveroient pas en estat de devoir avoir recours à cét extréme remede. Vous comprenez

   Page 5650 (page 580 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aisément Madame, combien ces accidens arrivez si prés l'un de l'autre, et cette nouvelle Loy, fournirent à la conversation : cependant je puis vous assurer, que le Prince de Phocée estoit plus en estat de mourir de joye que de Poison. Il eut mesme le plaisir de sçavoir que Glacidie estoit irritée contre Bomilcar, de cc qu'il l'avoit obligé à se battre : car elle luy dit que s'il eust esté un peu moins malheureux, elle luy auroit osté son amitié : adjoustant toutesfois avec beaucoup de generosité, qu'elle le prioit puis qu'il n'avoit plus rien à desirer, de souffrir qu'elle pardonnast à Bomilcar l'injure qu'il luy avoit faite en l'attaquant. Mais pour rendre encore la satisfaction de ce Prince plus grande, il sçeut que Cleonisbe vouloit aller à Marselle voir Aristonice, avec intention d'y estre quelques jours : le Roy trouvât mesme à propos qu'elle y demeurast, jusques à la veille de ses Nopces, afin que Bomilcar et le Prince de Phocée ne fussent pas en mesme lieu : joint aussi que le Prince Carimante qui estoit de ce voyage, fut bien aise qu'Onesicrite qui en estoit aussi, fust aupres d'Aristonice, afin qu'elle la confirmast dans la resolution qu'elle avoit prise. Mais pour faire que la presence de Menodore ne nuisist pas à son dessein, Sfurius luy commanda de demeurer aupres du Roy : de sorte que ce voyage eut tout ce qu'il faloit pour estre agreable. Onesicrite avoit pourtant dans le coeur, des sentimens bien douloureux : car ce n'estoit pas sans peine qu'elle se resolvoit à recevoir l'affection de Carimante, et à oublier celle de Menodore :

   Page 5651 (page 581 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et je puis dire que peu de personnes ont fait des choses plus difficiles pour leur Patrie, que ce que faisoit Onesicrite pour la sienne, Elle se contraignit pourtant autant qu'elle pût, afin que le Prince Carimante ne s'aperçeust pas du trouble de son esprit : et en effet elle fut à Marseille avec quelque apparence de joye sur le visage. Vous pouvez juger Madame, que le Prince de Phocée y fit recevoir Cleonisbe avec tous les honneurs imaginables : et qu'Aristonice tesmoigna aussi à cette Princesse, avoir beaucoup de reconnoissance de l'honneur qu'elle luy faisoit. Comme Glacidie fût de ce voyage, elle contribua encore à le rendre plus agreable : et durant trois jours je puis assurer qu'à la reserve d'Onesicrite, il n'y eut pas un de toutes ces illustres Personnes, qui n'en trouvast tous les momens agreablement passez. Ce n'est pas qu'il ne nous vinst divers advis, que Bomilcar, et Galathe, tramoient quelque grand dessein, et que le premir seroit bientost guery de sa blessure : mais le Prince de Phocée devant espouser Cleonisbe, aussi tost que les choses necessaires pour cette Feste seroient achevées, nous ne craignions pas que rien pust troubler sa felicité.

Le cas d'Amathilde
Le tribunal des suicides doit d'abord traiter le cas d'une femme désespérée. Il s'agit d'Amathilde qui, à la suite d'une grave maladie, a perdu sa beauté. Un esclave, muni un portrait de la jeune fille datant de l'époque où elle était encore bien portante, est venu la représenter, car elle refuse de sortir dans son état présent. A la fin de son plaidoyer, il demande aux juges de refuser la requête d'Amathilde, car elle a des beautés dans l'âme qui suffisent à justifier son existence. Les juges se prononcent momentanément par la négative. Ils suggèrent toutefois que la jeune fille se présente à nouveau dans six ans : d'ici-là, si la vie ne lui a apporté aucune consolation, ils accèderont à sa demande.

Comme nous estions donc sans autre soin que celuy de chercher tous les jours quelque nouveau plaisir, on dit à la Princesse Cleonisbe, qu'il y avoit une Dame qui avoit envoyé demander Audience au Conseil des six cens, afin de leur demander le Poison, suivant la nouvelle Loy qu'ils avoient establie. De sorte que comme cette

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avanture estoit assez extraordinaire pour donner de la curiosité, puis que jusques alors on n'avoit jamais entendu parler, qu'il y eust des luges qui fussent Arbitres de la vie et de la mort, de ceux qui ne vouloient plus vivre ; Cleonisbe eut une extréme envie d'estre presente à cette funeste Ceremonie. Il est vray que ce fut avec une intention digne de sa generosité : car ce fut avec le dessein de voir si celle qui disoit vouloir mourir, n'avoit point quelque espece de malheur, qu'elle pûst faire cesser, afin de luy redonner l'envie de vivre. Onesicrite eut aussi une esgalle curiosité : et pour Glacidie, elle en eut une si forte, de sçavoir de quelles raisons on pouvoit se servir pour prouver qu'il faloit renoncer à la vie, qu'elle contribua encore beaucoup à porter ces deux Princesses à vouloir estre presentes lors que cette Dame demanderoit le Poison au Conseil des six cens. Si bien que Cleonisbe ayant fait sçavoir au Prince de Phocée l'envie qu'elle en avoit, il trouva facilement un expedient pour cela : car comme on a basti un lieu exprés pour tenir ce Conseil, il y a une petite Tribune par où le Prince de Phocée va de cette Sale du Conseil à son Apartement : de sorte qu'ayant choisi ce lieu là pour mettre les Princesses ; le Prince Carimante ; et ceux qui devoient estre de leur Troupe ; il fut resolu que le lendemain le Conseil des six cens s'assembleroit, pour escouter les raisons de cette Dame affligée, et pour mettre en pratique pour la premiere fois, cette Loy qu'ils avoient faite.

   Page 5653 (page 583 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais nous fusmes bien surpris le soir ; d'ouïr dire qu'il y avoit encore deux autres Personnes qui avoient demandé Audiance, pour une pareille chose : ainsi la curiosité redoublant encore dans l'esprit de ceux qui en avoient desja, on attendit l'heure de cette triste Ceremonie, avec beaucoup d'impatience. Je ne m'amuseray point Madame, à vous descrire avec quel ordre cette celebre Assemblée se faisoit, car ce seroit perdre du temps inutilement : je vous diray donc seulement, qu'apres que tous ces Juges (dont les habillemens sont à peu prés tels qu'on les donne à la Justice, lors qu'on la peint en Grece) eurent pris leurs places ; que le Prince de Phocée, comme estant Chef du Conseil, eut pris la sienne ; et que le Prince Carimante, Cleonisbe, Onesicrite, Glacidie, quelques autres Dames, et moy, fusmes à cette Tribune, d'où nous devions voir et entendre tout ce qui se passeroit à ce Conseil ; nous vismes entrer un Esclave de bonne mine ; et qui par la grace dont il parut dans cette Assemblée, tesmoignoit estre quelque chose au dessus de sa condition. Ce qui nous surprit extrémement, fut de voir qu'il avoit à la main le Portrait d'une Dame : mais quoy que ce Portrait fust assez grand, comme il n'estoit pas tourné droit vers nous, nous ne faisions que l'entrevoir. Cependant nous ne laissions pas de connoistre qu'il faloit qu'il fust fort beau : car comme les plus jeunes Gens de ce Conseil, estoient les plus proches de l'Esclave qui le tenoit, nous voiyons par leurs actions, qu'ils

   Page 5654 (page 584 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

admiroient la beauté de cette Peinture. Mais enfin apres que cét agreable Esclave eut obtenu la liberté de parler, il fit sçavoir au Conseil des six cens, que la Belle Personne dont ils voyoient le Portrait, ayant eu le malheur de perdre cette admirable beauté qu'ils admiroient en sa Peinture, et qui avoit encore esté beaucoup plus grande en sa Personne, qu'on ne l'avoit pû representer ; les envoyoit suplier par luy, de vouloir luy accorder le Poison, comme le seul remede qu'elle pouvoir trouver pour la consoler de cette perte. Et pour vous tesmoigner Seigneurs, leur dit-il, que si on doit accorder ce secours à quelques malheureux, ce doit estre à la Personne qui m'envoye, je n'ay qu'à vous dire que quoy qu'elle desire la mort, plus que qui que ce soit n'a jamais desiré la vie, elle n'a pû se resoudre de vous la venir demander elle mesme, parce qu'elle ne l'auroit pû faire sans estre obligée de se monstrer en l'estat qu'elle est ; ce qui luy auroit esté un suplice plus grand que vous ne vous le sçauriez imaginer. Enfin Seigneurs, elle m'a commandé de vous dire, que comme elle a perdu tout ce qu'elle aimoit, et tout ce qu'elle croit qui la rendoit aimable, vous ne luy peuvez refuser sans injustice, le seul remede des grandes infortunes. Elle m'a encore ordonné de vous assurer, qu'il y a de l'humanité, et de la douceur, à l'empescher de vivre : parce que ne voulant plus voir, ny estre veuë, et ne pouvant ny quitter la solitude, ny demeurer sans se desesperer, c'est l'exposer à des tourmens incroyables,

   Page 5655 (page 585 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que de la contraindre de vivre. Cependant on l'observe de si prés, que si vostre authorité ne la delivre, elle souffrira plus que personne n'a jamais souffert : car enfin Seigneurs, dés qu'elle regarde ses Portraits, elle fong en larmes : et dés qu'elle jette les yeux sur son Miroir, la fureur la prend, et elle n'est plus Maistresse d'elle mesme. C'est donc à vous Seigneurs, poursuivit-il, à juger equitablement, de la vie ou de la mort de la Personne qui vous demande le Poison : mais auparavant que de prononcer cét Arrest, souffrez s'il vous plaist qu'apres avoir obeï à celle de qui je suis Esclave, je vous dise hardiment, que je ne l'aurois pû faire, si elle ne m'avoit promis la liberté, pour recompense du service que je luy rends. Mais afin que ce service ne luy soit pas funeste, j'ose prendre la hardiesse de vous dire, que n'estant pas ce que je parois estre, et ayant esté eslevé dans une autre condition que celle où la Guerre m'a mis, en me faisant Esclave du Pere de la personne qui m'envoye ; je puis vous assurer que celle qui veut mourir, parce qu'elle n'est plus belle, a tant de beautez dans l'esprit, qu'elle merite que vous luy refusiez ce qu'elle vous demande et ce que je ne vous ay demandé pour elle, qu'afin de jouïr du plus grand de tous les biens, qui est la liberté, et de luy pouvoir tesmoigner un jour, qu'elle peut estre aimée sans estre belle. Comme ce genereux Esclave parloit ainsi, il destourna la Peinture qu'il tenoit ; de sorte que nous connusmes que c'estoit le Portrait d'Amathilde :

   Page 5656 (page 586 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fi bien que nous interessant encore plus au Jugement qu'on alloit donner, nous attendismes avec beaucoup d'impatience, que tous les Juges eussent opiné. Mais à la fin apres avoir examiné la chose, ils dirent à cét Esclave, que lors que les Dieux ostoient aux hommes des biens qu'ils estoient assurez de perdre, ce n'estoit pas une cause legitime de vouloir mourir : parce qu'on devoit s'estre resolu dés le commencement de sa vie, à ne les posseder plus. Que neantmoins pour avoir quelque esgard au grand attachement, qu'Amathilde avoit eu à sa beauté, et pour ne la desesperer pas, en pensant l'empescher de le faire ; ils ordonnoient que si dans six ans elle venoit declarer au Conseil des six cens, que le temps ne luy auroit donné nulle consolation de la perte de sa beauté, on luy accorderoit alors, ce qu'on luy refusoit aujourd'huy. Cét Arrest fut trouvé si judicieux, et par celuy qui le reçeut, et par tous ceux qui l'entendirent, qu'on en loüa autant le Conseil des six cens, qu'on blasma le desespoir d'Amathilde.

Les hommes infortunés
Un vieillard se présente ensuite devant les juges. Exilé, il parle avec ferveur de sa patrie, loin de laquelle il ne peut vivre. Mais vu son âge, les juges refusent de l'autoriser à s'ôter la vie. Puis c'est le tour d'un homme originaire de Lygurie : il a perdu tous ses biens depuis une année. Il dépeint sa misère de manière si touchante que Cleonisbe intervient dans le procès pour offrir au plaignant plus de biens qu'il n'en a perdu, et lui faire cadeau de son amitié. Le malheureux, désormais comblé, est infiniment reconnaissant.

Apres cela Madame, nous vismes entrer ce Viellard, que je vous ay dit qui avoit voulu mourir, parce qu'il ne pouvoit vivre hors de son Païs : mais il entra avec tant de gravité, que jamais homme n'a eu moins l'air d'un desesperé que luy. Aussi parla-t'il avec tant d'éloquence et tant de force contre l'exil ; et il dit de si belles choses en faveur de l'amour de la Patrie, qu'il attendrit le coeur de tous ceux qui l'escoutoient : mais enfin comme il estoit fort vieux, la foiblesse

   Page 5657 (page 587 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sa voix le força à s'imposer silence. Cependant les Juges sans se laisser esblouïr par son eloquence, luy dirent que la plus forte raison de toutes les raisons, pour obliger à accorder le Poison, estoit lors qu'on voyoit un malheu