Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 8, livre 1


Intapherne blesse le roi d'Assyrie
Mandane se rend au temple pour assister à un sacrifice. En chemin, le roi d'Assirie, bientôt rejoint par Cyrus, aborde la princesse. Celle-ci est inquiète et irritée de revoir son ravisseur. Néanmoins, sous la conduite de Cyrus, tout le monde se rend à la cérémonie. Durant le sacrifice, Mandane, Cyrus, le roi d'Assirie, Anaxaris et les amants de Doralise formulent des prières fort différentes. Lors du retour, Doralise s'adonne à une agréable raillerie à propos des pensées des hommes. Cyrus, quant à lui, s'interroge sur les moyens de se battre en combat singulier avec le roi d'Assirie, sans alerter sa bien-aimée. Il se confie à Anaxaris, lui faisant promettre de protéger Mandane, quelle que soit l'issue du duel. Ce dernier est mal à l'aise, partagé entre la loyauté à l'égard de son ami et son amour secret pour la princesse. Le lendemain matin, à la grande surprise de Cyrus, on amène le roi d'Assirie blessé. Le rival est tombé sous les coups d'Intapherne, lequel refuse toutefois poliment de faire en public le récit du différend. En privé, il avoue à Cyrus que cette narration l'aurait contraint à évoquer toutes les marques d'amour que le roi d'Assirie avait données à Mandane à Babylone. Or les dames, intriguées par l'attitude d'Intapherne, désirent connaître son histoire. Elles parviennent à convaincre Orcame, ami du jeune homme, de leur en faire le récit.
Le sacrifice
Alors que Mandane s'apprête à se rendre au temple pour remercier les dieux, elle se trouve confrontée au roi d'Assirie. Celui-ci lui demande la permission de l'escorter. Après un premier mouvement de crainte, la princesse, rassurée par Cyrus, le lui permet. Tout le monde se rend ensuite au temple, où se déroule un sacrifice. Chacun y fait une prière différente : Cyrus souhaite la perte du roi d'Assirie ; lequel aspire à la mort de son rival, à l'amour de Mandane et à la restitution sa couronne ; Anaxaris, quant à lui, désire la perte de ses deux rivaux, ainsi qu'un miracle qui le fera aimer de Mandane ; Mazare n'implore que l'amitié de la princesse ; enfin, les soupirants de Doralise, Myrsile et Andramite, font également des vux pour obtenir les faveurs de leur bien-aimée.

   Page 5075 (page 5 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

La Princesse Mandane ne fut pas plustost achevée d'habiller, que suivant sa coustume elle voulut aller au Temple devant que de partir : de sorte que Mazare luy donnant la main pour luy aider à marcher, elle sortit de sa chambre. Mais à peine fut elle sur le haut du Perron du Chasteau où elle estoit logée, qu'elle vit le Roy d'Assirie qui descendoit de cheval à l'autre bout de la Court : et qui sans attendre Cyrus se hastoit

   Page 5076 (page 6 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de s'aprocher d'elle avant qu'elle eust le temps d'entrer dans son Chariot. La surprise de Mandane fut si grande qu'elle s'arresta tout court au lieu d'avancer, et donna loisir à ce malheureux Prince de s'aprocher d'elle : et de luy parler avec ce mesme respect qu'il luy avoit tousjours rendu, malgré l'impetuosité de son humeur, et la violence de sa passion. Je ne doute nullement Madame (luy dit-il apres l'avoir salüée) que ma veuë ne vous surprenne et ne vous desplaise, et que je ne sois tousjours l'objet de vostre colere et de vostre haine : mais puis que le Roy vostre Pere m'a bien souffert dans son Armée, tout criminel que j'estois et envers luy, et envers vous ; et que Cyrus m'endure bien dans celle qu'il commande, tout son Rival que je suis ; je dois ce me semble esperer que vous me permettrez de vous suivre jusques à ce que vous soyez où vous voulez aller ; et qu'apres avoir perdu toutes choses pour l'amour de vous, vous ne me refuserez pas la grace de souffrir que je vous serve d'escorte, principalement ne la refusant pas au Prince Mazare, bien qu'il soit plus criminel que moy. Le Prince Mazare, reprit Mandane, ayant effacé son crime par un genereux repentir ; est presentement au nombre de mes Amis, et n'est plus au rang de mes Persecuteurs. Mais quoy qu'il en soit Seigneur, dit-elle, je puis vous assurer que j'ay moins de chagrin de vous voir dans l'Armée du Roy mon Pere, que je n'en avois de vous voir

   Page 5077 (page 7 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans Babilone. En effet, adjousta-t'elle, la joye d'en estre sortie occupe encore si agreablement mon esprit, que lors que vous estes arrivé j'allois pour continuer de remercier les Dieux de m'avoir ostée de vostre puissance, et de m'avoir enfin redonné la liberté que vous seul m'aviez fait perdre. Si vous m'en croyez, poursuivit-elle, vous serez aussi reconnoissant que moy ; et vous les remercierez de vous avoir donné un ennemy assez genereux pour vous faire jouir d'un bien que vous m'aviez osté, et que vous aviez perdu. Comme les Dieux sont justes, reprit fierement le Roy d'Assirie, ils auront soin de recompenser mon Rival de sa generosité : c'est pourquoy vous me permettrez, Madame, de ne leur demander autre chose que de me vanger de vostre excessive inhumanité. Les prieres injustes, repliqua Cyrus qui s'estoit aproché, ne sont ordinairement escoutées par les Dieux, que pour punir ceux qui les font : c'est pourquoy si vous m'en croyez ne leur demandez rien contre la Princesse : et si vous avez quelque vangeance à souhaiter, ne souhaitez de vous vanger que de moy. Pendant que Cyrus parloir ainsi, la Princesse monta dans son Chariot, où elle fit mettre Doralise, Pherenice, et Martesie : apres quoy elle fut au Temple, suivie de Cyrus, du Roy d'Assirie, de Mazare, de Myrsile, d'Anaxaris, d'Andramite, de Chrysante, de Feraulas, et de beaucoup d'autres. Tant que le Sacrifice dura, la Princesse pria les

   Page 5078 (page 8 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Dieux avec une si grande attention, qu'elle ne tourna ny la teste ny les yeux vers ceux qui l'accompagnoient ; qui n'estans pas tous si attentifs qu'elle à leurs prieres, avoient des sentimens aussi differens, que leurs interests l'estoient. Cyrus n'avoit alors dans le coeur que la perte de ce fier Rival qui venoit troubler toute sa joye par sa presence : le Roy d'Assirie, quoy que fort impatient de se voir l'espée à la main contre ce Prince, avoit pourtant quelque espece de plaisir de voir Mandane : mais c'estoit un plaisir qui n'estoit pas tranquile ; et s'il songea aux Dieux durant quelques instans, pendant qu'il fut dans le Temple, ce fut pour leur demander tout à la fois, la mort de Cyrus ; la possession de Mandane ; la Couronne qu'il avoit perduë ; et d'estre vangé de Mazare : et l'on peut mesme dire qu'il murmura plus contre eux, qu'il ne les pria. Pour Anaxaris, dont la passion estoit d'autant plus violente qu'elle estoit plus cachée, il souhaitoit que ces deux Rivaux se pussent destruire l'un l'autre, ou qu'il les pûst perdre tous deux : et sans pouvoir seulement imaginer par quelle voye il pourroit pretendre quelque chose à Mandane, il ne laissoit pas de l'aimer esperduëment ; de desirer ardemment d'en estre aimé ; et de le demander aux Dieux. Pour Mazare, sa vertu s'estoit tellement confirmée, que quelque amour qu'il eust toûsjours pour la Princesse de Medie, il ne leur demandoit plus rien, que de pouvoir conserver son amitié : car il

   Page 5079 (page 9 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'estoit si fort accoustumé à combatre tous ses desirs, qu'il n'osoit mesme plus faire de souhaits inutiles dans le plus profond de son coeur. Mais si Mazare n'osoit presques rien souhaiter, il n'en estoit pas de mesme du Prince Myrsile : qui desiroit avec tant d'ardeur de pouvoir changer le coeur de la fiere et insensible Doralise, qu'il ne songeoit à autre chose, et ne demandoit que cela. Pour Andramite, qui n'estoit pas moins amoureux que luy de cette belle Personne, il portoit ses desirs plus loin : car il souhaitoit alors esgalement, la perte d'un aussi redoutable Rival que le Prince Myrsile, et la possession de Doralise. Pour Chrysante, et pour Feraulas, qui sçavoient quel estoit l'engagement de Cyrus avec le Roy d'Assirie, ils consultoient entr'eux s'ils devoient en advertir la Princesse Mandane : et demandoient aux Dieux que cét invincible Heros, pûst se tirer de cette dangereuse occasion aussi glorieusement qu'il avoit fait de toutes les autres où il s'estoit trouvée. Pour Doralise, Pherenice, et Martesie, tous leurs voeux estoient pour la Princesse qu'elles accompagnoient ; leur semblant que si elles la pouvoient voir heureuse, elles le seroient aussi. Enfin toutes ces diverses Personnes, firent des prieres si differentes, que les Dieux qu'ils invoquoient, n'eussent pû les leur accorder, quand mesme ils eussent esté ce qu'ils les croyoient : et l'on peut dire en cette occasion, que comme ceux qui sont sur la Mer, et qui ont dessein

   Page 5080 (page 10 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'aller en Orient, ou en Occident, demandent des vents tous contraires, selon qu'ils en ont besoin ; de mesme, Mandane, le Roy d'Assirie, Cyrus, Mazare, et Anaxaris, demandoient aux Dieux des choses toutes opposées les unes aux autres, et par consequent impossibles.

Mandane, mécontente de la présence du roi d'Assirie
Après le sacrifice, Mandane s'adresse en privé à Cyrus pour lui reprocher la présence du roi d'Assirie, qui l'inquiète. Quand son amant tente de la rassurer, elle lui reproche de souffrir sa présence par fierté et non par amour : en effet, le roi d'Assirie est la cause indirecte de plusieurs conquêtes considérables de Cyrus ! Mandane lui fait ensuite promettre de le surveiller et de ne jamais la laisser seule avec lui.

Le Sacrifice estant achevé, la Princesse retourna au Chasteau : mais elle n'y tarda pas, afin d'esviter la conversation du Roy d'Assirie. Elle voulut pourtant avant que de partir, scavoir de Cyrus où il avoit trouvé son Rival : et luy reprocher obligeamment la generosité qu'il avoit euë de delivrer son ennemy mortel. S'il n'estoit pourtant que vostre ennemy, luy disoit elle, je n'aurois aucun droit de vous accuser : mais comme il est mon persecuteur, il me semble que j'ay sujet de me pleindre de ce que vous estes trop genereux. Le Roy vostre Pere m'en à donné un si grand exemple, reprit Cyrus, que j'aurois esté indigne de vostre estime, si je ne l'avois pas imité : et puis Madame, adjousta-t'il pour destourner la conversation, si vous scaviez combien il y a de douceur pour moy, à voir quelle difference vous mettez entre le Roy d'Assirie, et Cyrus ; vous ne trouveriez pas si estrange que j'eusse voulu me donner une si grande satisfaction. Mais de grace, Madame, n'allez pas changer de sentimens, et n'allez pas avoir trop de pitié du malheureux estat où les armes du Roy vostre Pere l'ont mis : car encore que la compassion soit un sentiment qui doive

   Page 5081 (page 11 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre dans un coeur aussi heroique que le vostre ; et qu'il m'importe mesme extrémement que vous n'ayez pas l'ame dure, je ne laisse pas de souhaiter que vous n'ayez aucune pitié de luy. Je vous assure, reliqua Mandane, qu'il ne seroit pas aisé que j'en pusse avoir pour un Prince qui a causé tous les malheurs de ma vie : mais pour vous, poursuivit-elle, je m'imagine qu'il y a quelques instans, où le regardant comme la cause de toutes vos conquestes, et de cette Grande gloire dont vous estes couvert, vous le haïssez un peu moins : car enfin s'il ne m'eust point enlevée, vous n'auriez point pris Babilone ; vous n'auriez point soûmis toute l'Assirie ; vous n'auriez point conquis l'Armenie ; vous n'auriez point, dis-je, vaincu Cresus ; pris Sardis, assujetti toute la Lydie, non plus que les Xanthiens ; les Cauniens, les Joniens ; et les Gnidiens : et vous n'auriez point enfin pris Cumes, ny esté le vainqueur de l'Asie. Non Madame, repliqua Cyrus, mais j'aurois tousjours esté à vos pieds pour vous adorer : et il auroit pû estre que mes soins, mes soûpirs, et mes services, auroient un peu plus engagé vostre coeur qu'il ne l'est : de sorte que je puis dire, qu'en faisant toutes les conquestes dont vous venez de parler, j'ay manqué à en faire une beaucoup plus glorieuse, que toutes celles que les armes de Ciaxare m'ont fait faire. Je pourrois si je voulois, respondit la Princesse Mandane, vous respondre assez obligeamment, et vous

   Page 5082 (page 12 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire qu'en prenant Babilone, Artaxate, Sardis, et Cumes, vous avez peur estre plus gagné de part en mon coeur, que vous n'eussiez fait par vos plaintes, et par vos soûpirs : mais je suis trop mal satisfaite de vous pour en user ainsi. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je veüille que vous changiez aujourd'huy vostre façon d'agir avec le Roy d'Assirie, puis qu'il est en liberté : mais je vous advouë, que je n'eusse pas esté marrie que vous ne l'eussiez point delivré : et que j'aurois mieux aimé avoir à vous reprocher de n'estre pas assez genereux, que de l'estre trop. Cependant, je vous conjure, poursuivit-elle, de ne vous esloigner plus de moy, car si vous alliez visiter quelque autre Tombeau, je croirois que vous me rameneriez encore le Roy de Pont : c'est pourquoy je vous prie que cela n'arrive plus. Ce n'est pas que je ne juge bien que le Roy d'Assirie n'est pas en estat de rien entreprendre contre moy, si ce n'est en entreprenant quelque chose contre vous : mais apres tout sa presence m'inquiette d'une si estrange maniere, et m'importune si fort, que j'ay besoin que la vostre me console de l'ennuy que la sienne me donne Cyrus entendant parler Mandane de cette sorte, craignit qu'elle ne soubçonnast quelque chose de la verité : c'est pourquoy afin de la rassurer, il luy respondit comme un homme qui n'avoit rien de fâcheux dans l'esprit. Quoy Madame, luy dit-il, vous voudriez que je ne me consolasse pas de la veuë d'un ennemy,

   Page 5083 (page 13 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui est cause que j'entens de vostre bouche, des choses plus avantageuses pour moy, que toutes celles que vous m'avez jamais dites ! Quoy qu'il en soit, repliqua cette Princesse, faites que je vous voye tousjours tant qu'il sera en lieu où je le pourray voir, et en lieu où je ne le pourray faire bannir par le Roy mon Pere comme j'en ay le dessein : car pour vous je ne veux nullement, quelque importunite que sa presence me donne, que vous entrepreniez de m'en delivrer. Puis qu'il est cause que je suis si bien traité de vous, repliqua Cyrus en soûriant, je vous obeïray sans peine.

Agréables railleries de Doralise
Mandane remonte dans son chariot en compagnie de Martesie et de Doralise. Cyrus prend des mesures pour que les troupes assyriennes se tiennent à la plus grande distance possible de la princesse. Le convoi repart. Tandis que Mandane est rêveuse, Doralise s'amuse à imaginer les pensées des hommes qui entourent leur chariot. Elle en fait part à Martesie. Le rire des deux jeunes femmes suscite la curiosité de Mandane. Informée des railleries de Doralise, elle lui demande alors de lui faire part des préoccupations de ses propres soupirants, Andramite et Myrsile. Doralise s'exécute sur le mode de la plaisanterie.

Apres cela la Princesse se laissant conduire par ce Prince, entra dans son Chariot, où elle ne fit mettre que Doralise et Martesie : Pherenice, Arianite, et les autres Femmes de la Princesse, estant dans d'autres Chariots qui suivoient le sien. Cependant Cyrus qui songeoit à tout ce qui regardoit la seureté de Mandane, et l'execution de son dessein, changea l'ordre de la marche des Troupes, et fit que celles qui estoient Assiriennes, furent mises sur les Ailes, et le plus loin de la Princesse qu'il fust possible. Il donna aussi un ordre particulier à Anaxaris, de veiller soigneusement à la garde de Mandane : ne scachant pas qu'en voulant se precautionner contre un Rival, il la confioit à un autre. D'autre part Chrysante et Feraulas, n'ayant pû parler à Martesie, tant l'heure du départ avoit esté precipitée, resolurent de luy dire le soir qu'il estoit

   Page 5084 (page 14 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à propos qu'elle fist sçavoir à la Princesse, quel estoit l'engagement de Cyrus avec le Roy d'Assirie : afin que par son authorité elle obligeast tous les Princes qui estoient dans l'Armée à devenir les Gardes de ces deux redoutables Rivaux. Cependant quoy qu'ils ne luy eussent pû parler, comme cette fille avoit beaucoup d'esprit, l'arrivée du Roy d'Assirie l'avoit renduë assez melancolique : car elle connoissoit encore bien mieux la violence de son temperamment que ne faisoit Mandane, devant qui il avoit tousjours aporté soin de la cacher. Elle fit pourtant quelque effort sur elle mesme, afin que son chagrin ne parust pas à cette Princesse : il est vray que l'agreable humeur de Doralise servit à le luy faire cacher plus aisément : car durant que Mandane révoit et s'entretenoit elle mesme, elle se mit à chercher dans l'air du visage de tous ces Princes qui marchoient assez prés du Chariot de Mandane, quelles pouvoient estre leurs pensées : et elle leur en attribua de si plaisantes, et qui convenoient si bien à leurs advantures, et à la mine qu'ils faisoient alors, que Martesie ne pouvant s'empescher d'en rire, retira Mandane de sa resverie : qui voulant sçavoir ce qui la divertissoit tant, se le fit redire par cette agreable Fille, qui luy redit en effet tout ce que Doralise avoit fait penser à Cyrus, au Roy d'Assirie, à Mazare, au Prince Artamas, et à tous les autres dont elle avoit parlé. Mais (luy dit Mandane qui vit alors le Prince Myrsile

   Page 5085 (page 15 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et Andramite assez prés de son Chariot) dites moy de grace, ce que present ces deux Esclaves que vostre beauté a faits, et que l'amour a esgallez en les faisans Rivaux, quoy que l'un soit Sujet et l'autre Souverain ? Ha Madame, repliqua Doralise, je ne puis dire ce qu'ils pensent : et bien loin de songer à le sçavoir, je fais ce que je puis pour ne le deviner pas, et pour n'entendre pas mesme ce qu'ils me disent, lors qu'ils me parlent le plus intelligiblement. Mais Madame, adjousta-t'elle, au lieu de vous dire ce qu'ils pensent, je vous diray si vous le voulez ce que je pense d'eux. Je vous croy si peu sincere en pareille chose, reprit Mandane, que je ne veux pas vous obliger à me dire un mensonge : et j'aimerois mieux que vous me dissiez ce que vous croyez qu'ils pensent presentement de vous, que ce que vous pensez d'eux. Puis que vous le voulez ainsi, reprit Doralise en riant, je vous diray qu'avoir avec quel sombre chagrin, Andramite regarde le Prince Myrsile, je croy qu'il est au desespoir de ce qu'il n'est plus müet : et qu'à voir aussi je ne scay quel empressement qu'a ce Prince aujourd'huy à parler à ceux qui sont aupres de luy ; je jurerois que s'il a parlé d'amour ce n'a esté que pour le seul plaisir qu'il a pris à dire une chose qu'il n'avoit jamais dite. Apres cela Mandane se mit à luy faire la guerre, et à la menacer de faire sçavoir ce qu'elle disoit à Myrsile, si elle ne parloir un peu plus serieusement, et plus obligeamment qu'elle

   Page 5086 (page 16 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne faisoit, d'un Prince aussi accomply que ce luy dont elle avoit assujetty le coeur.

Promesse d'Anaxaris
Pendant que les dames se divertissent, Cyrus est préoccupé par le duel avec le roi d'Assirie. Comment se dérober à l'attention de Mandane afin de pouvoir se battre avec son rival ? De quelle manière s'assurer que la princesse ne tombe pas entre les mains de ce dernier en cas de défaite ? Il décide de se confier à Anaxaris, pour lequel il nourrit une grande estime. Il fait promettre à son ami que, quoiqu'il arrive, en tant que capitaine des gardes de la princesse, il empêchera par tous les moyens le roi d'Assirie de s'emparer de Mandane.

Mais pendant que Doralise divertissoit Mandane par son agreable humeur, et qu'elle trouvoit lieu de dire mille agreables choses, sur tous les objets qui luy passoient devant les yeux ; Cyrus ne songeoit qu'à tenir sa parole au Roy d'Assirie le plus promptement qu'il luy seroit possible : et qu'à imaginer comment il se pourroit desrober à tant de gens qui l'environnoient continuellement. Mais son plus grand soin estoit de songer à faire en sorte, qu'en cas qu'il fust vaincu, le Roy d'Assirie ne fust pas en estat de pouvoir disposer de la Princesse. Cependant il s'y trouvoit bien embarrasse : car de descouvrir un dessein de cette nature à beaucoup de Gens, l'honneur ne le permettoit pas : c'est pourquoy pour prendre un milieu, il fit seulement dire a tous les Chefs de ses Troupes, que la presence du Roy d'Assirie, luy donnant lieu de redoubler ses soins pour la seureté de Mandane, il les conjuroit de se souvenir de la fidellité qu'ils devoient a Ciaxare, et de n'en manquer jamais quoy qui peust arriver. Il ne creût pourtant pas encore que ce fust assez ; et dans la haute estime qu'il avoit pour Anaxaris, il fit dessein de luy confier son secret : car comme il estoit Capitaine des Gardes de la Princesse, il creût que c'estoit principalement de luy dont il se faloit assurer, et que c'estoit aussi par luy qu'il pourroit trouver lieu de s'aller battre contre le Roy d'Assirie. C'est

   Page 5087 (page 17 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourquoy Mandane ne fut pas plustost arrivée où elle devoit coucher, qu'apres qu'Anaxaris, suivant sa coustume, eut posé les Gardes aux lieux où ils devoient estre, Cyrus l'envoya querir, et se mit à luy parler en particulier. D'abord Anaxaris, qui connut par l'action de ce Prince qu'il avoit quelque chose d'important à luy dire, et mesme quelque chose de fascheux, s'imagina que ses yeux l'avoient peut-estre trahy ; que Cyrus avoit penetré jusques dans le fonds de son coeur, et qu'il y avoit descouvert son secret en descouvrant l'ardente passion dont il estoit possedé. Il ne fut toutesfois pas longtemps dans cette erreur : car à peine Cyrus se vit il seul aveque luy, que luy adressant la parole ; il faut sans doute, luy dit-il, que tout inconnu que vous m'estes, je vous connoisse pour un homme d'une vertu extraordinaire, et d'une fidelité non commune, puis que je me resous à me confier à vous d'une chose qui m'importe mille fois plus que la vie, puis qu'il y va de mon honneur. Mais comme je vous connois brave et genereux, je ne puis mettre en doute que vous n'agissiez comme vous devez en une occasion aussi importante que celle qui se presente. Cependant quelque haute estime que j'aye pour vous, et quelque grande opinion que j'aye de vostre probité, je ne puis me resoudre à vous confier ce que j'ay à vous dire, que vous ne m'ayez fait un serment particulier de ne le reveler point : et de ne faire ny dire rien, qui puisse

   Page 5088 (page 18 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donner lieu à qui que ce soit de deviner la chose dont il s'agit : mais principalement à la Princesse, qui la doit moins sçavoir que tout le reste du monde. Seigneur (reprit Anaxaris assez surpris, et fort impatient d'aprendre ce que Cyrus avoit à luy dire) comme l'honneur ne permet jamais de reveler les secrets d'autruy, et qu'on ne doit estre Maistre que de son propre secret : il me semble que je pourrois me pleindre avec quelque justice, de ce que vous voulez exiger de moy un serment particulier, de ne dire pas ce que vous me voulez faire l'honneur de me confier. Neantmoins pour vous tesmoigner que je n'ay pas de peine à m'engager à faire tousjours ce que je dois : je vous promets de ne dire que ce qu'il vous plaira ; et je vous le promets avec toute la sincerité d'un homme qui n'a jamais manqué à sa parole. Apres cela Cyrus embrassant Anaxaris, luy demanda pardon du leger outrage qu'il avoit fait à sa vertu, en ne s'y confiant pas d'abord : mais mon cher Anaxaris, luy dit-il, si vous sçaviez ce que l'amour de Mandane, et l'amour de la gloire, font dans mon coeur, et quelle est l'agitation que ces deux violentes passions y causent presentement, vous m'excuseriez sans doute : principalement si vous avez aimé quelque chose. Mais afin que vous ne m'accusiez pas plus long temps, il faut donc vous ouvrir mon ame, et apprendre quelle est la cause de l'injure que j'ay faite à vostre fidelité. En suitte de cela Cyrus ayant repris

   Page 5089 (page 19 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les choses d'assez loin, apprit pourtant en peu de mots à Anaxaris quelle estoit la promesse qu'il avoit faite au Roy d'Assirie sur le haut de la Tour de Sinope, et quelle estoit aussi celle qu'il luy avoit faite aupres du Tombeau d'Abradate. Vous jugez bien, adjousta Cyrus, que le secret que je vous confie est de nature à ne devoir pas estre revelé : non Seigneur, reprit Anaxaris, mais celuy qui le descouvre, peut faire partager sa gloire à celuy à qui il le confie : en luy donnant lieu de partager le peril où celuy qui dit un si grand Secret doit s'exposer. Ce n'est pourtant pas là mon dessein, reprit Cyrus, et ce que je veux de vous, genereux Anaxaris, est que vous me faciez un serment solemnel, que si je suis vaincu par le Roy d'Assirie, vous vous opposerez à luy de toute vostre puissance, pour empescher que la Princesse Mandane ne tombe en la sienne. Car enfin comme je ne puis estre vaincu par luy sans mourir, je ne doute nullement que s'il est mon vainqueur, il ne fasse ce qu'il pourra pour exciter quelque soûlevement parmy les Soldats, afin d'estre Maistre de la Princesse. C'est pourquoy aprehendant qu'une Armée composée de tant de Nations differentes, et de tant de Peuples nouvellement conquis, et où il y a mesme des Troupes Assiriennes, ne fust capable de se mutiner ; j'ay creû qu'il estoit necessaire, que vous qui avez aquis beaucoup de credit parmy les Soldats, et qui avez un soin particulier de la garde de la Princesse

   Page 5090 (page 20 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fussiez adverty de l'estat des choses : afin de redoubler vos soins ; de vous assurer de tous vos Compagnons ; et de vous charger d'un ordre que je vous laisseray, pour montrer à tous les Chefs de l'Armée que je commande, si je succombe au combat que je dois faire, et que je feray sans doute bien tost : puis que n'ayant pris que quatre jours, dont il y en a desja un de passé, je ne veux pas attendre le dernier à tenir ma parole au Roy d'Assirie. Anaxaris entendant parler Cyrus de cette sorte, eut beaucoup de joye de voir qu'il ne desiroit rien de luy qu'il ne luy peust promettre sans peine, et qu'il ne luy peust tenir : quoy qu'il eust pourtant quelque confusion, de sentir qu'il ne pouvoit s'empescher d'estre Rival d'un Prince qui le traitoit si obligeamment. Mais enfin faisant effort sur luy mesme pour cacher l'agitation de son esprit, il promit à Cyrus avec toute l'ardeur d'un homme qui vouloit tenir sa parole, de mourir mille fois plustost que de souffrir que le Roy d'Assirie eust Mandane en sa puissance, s'il arrivoit qu'il fust vaincu par luy. Ha mon cher Anaxaris, luy dit alors Cyrus, l'assurance que vous me donnez m'esleve si fort le coeur, que je suis presque asseuré de vaincre le Roy d'Assirie, puis que je ne crains plus qu'il triomphe de Mandane, si le sort des Armes vouloit qu'il triomphast de moy. Ouy mon cher Anaxaris, adjousta-t'il, je vous devray toute la gloire que je remporteray d'avoir vaincu mon Rival si je le surmonte : car enfin

   Page 5091 (page 21 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si je combatois avec la crainte, que ma mort ne mist Mandane en sa puissance, je serois à demy vaincu devant que de combattre. Mais puis que vous me promettez d'employer pour cette Princesse, cette mesme valeur qui vous a fait faire tant de miracles, dont j'ay esté le tesmoin et l'admirateur ; je ne crains plus que mon Rival puisse jouïr du fruit de sa victoire ; et je ne crains plus mesme qu'il me surmonte. Mais encore une fois, genereux Anaxaris, souvenez vous que Mandane vous doit desja sa liberté, et que ce que je veux de vous n'est pas plus difficile à faire, que ce que vous avez desja fait dans le Chasteau de Cumes. Seigneur, reprit Anaxaris, si vous pouviez voir mon coeur, vous ne m'obligeriez pas à de nouvelles promesses, et vous ne douteriez pas que je ne sois resolu de mourir pour le service de la Princesse Mandane. Croyez donc s'il vous plaist, que tant que je seray vivant, elle ne sera point sous le pouvoir du Roy d'Assirie : mais Seigneur, reprit-il, je ne pense pas que je me trouve en estat de la deffendre contre luy : car si je ne me trompe, sa valeur ne sera pas plus heureuse contre vous cette seconde fois que la premiere, et vous le vaincrez comme vous l'avez desja vaincu. Si je le surmonte, reprit Cyrus, je viendray vous rendre grace de ma victoire : de sorte que soit que je sois vainqueur, ou vaincu, je vous seray tousjours obligé, et la Princesse vous devra toûjours infiniment. Si c'est le premier, adjousta-t'il,

   Page 5092 (page 22 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je vous promets de luy faire sçavoir l'obligation qu'elle vous a : et si c'est le dernier, comme elle sera elle mesme le tesmoin, et le juge de vostre valeur, elle la reconnoistra sans doute comme elle merite de l'estre : ainsi mon cher Anaxaris, vostre vertu ne peut manquer d'avoir un prix digne d'elle, puis qu'elle ne peut manquer d'avoir l'estime de la plus illustre Princesse du monde. Cependant souvenez vous sur tout, poursuivit ce Prince, de me garder fidelité : vous sçavez combien l'honneur est une chose delicate et precieuse, faites donc pour le mien ce que vous voudriez que je fesse pour le vostre. Mais, adjousta Cyrus, ce n'est pas encore tout ce que je veux de vous : car il faut que ce soit par vostre moyen que je me dérobe de tant de Gens qui m'accablent, afin de m'aller battre contre le Roy d'Assirie : ce qui vous sera fort aisé par une voye que j'ay imaginée, et que je vous diray quand il en sera temps. Ha Seigneur, reprit Anaxaris, si la Princesse sçavoit que j'eusse facilité vostre combat, elle me haïroit estrangement ! comme elle ne le sçaura pas, reprit Cyrus, vous ne serez pas exposé à ce danger : mais quand elle le sçauroit, je m'engage à faire vostre paix si je ne suis pas vaincu.

Etats d'âmes d'Anaxaris
A la suite de sa conversation avec Cyrus, Anaxaris est en proie à des sentiments et à des pensées contradictoires : d'une part, il se fait honte d'aimer Mandane et de trahir Cyrus au fond de son cur ; mais, d'autre part, il se réjouit du duel qui doit opposer ses deux rivaux. Il espère secrètement leur mort à tous deux.

Apres cela Cyrus et Anaxaris se separerent ; le premier demeurant avec beaucoup de satisfaction de s'estre assuré d'Anaxaris ; et le second sentant dans son coeur tant de mouvemens differens, qu'il ne pouvoit en estre le Maistre. La

   Page 5093 (page 23 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

confiance que Cyrus avoit en luy, faisoit qu'il avoit honte de n'y respondre pas sincerement : mais la passion qu'il avoit pour Mandane, luy faisoit imaginer des choses si opposées à ce sentiment-là, qu'il y avoit des instans, où il ne pouvoit s'empescher d'avoir de la joye, de sçavoir que deux de ses Rivaux alloient estre en estat de se destruire l'un l'autre. Neantmoins comme il estoit brave et genereux, il la retenoit autant qu'il pouvoit, et condamnant ses propres sentimens ; quoy lasche Anaxaris, disoit-il en luy mesme, tu te réjoüis dans ton coeur, de voir les deux plus vaillans Princes du Monde en termes de s'entre-tuer, et de te deffaire de deux Rivaux à la fois, sans que tu sois en danger ! repens toy, adjoustoit-il, de cette honteuse foiblesse, et si ces deux Princes font obstacle à tes desseins, desire qu'ils ne se détruisent point, afin que tu ayes la gloire de les destruire. Mais helas, poursuivoit-il en souspirant, que tu fais de laschetez inutilement, malheureux Anaxaris ! car enfin quand Cyrus et le Roy d'Assirie ne seroient plus, Mandane ne seroit pas pour toy : et tu as lieu de croire qu'elle ne seroit jamais pour personne, et que la mort de Cyrus causeroit la sienne. Mais que dis-je ! reprenoit-il, je m'accuse avec justice : en effet, poursuivoit cét Amant passionné, je ne pense pas que l'honneur deffende de se réjoüir de la perte d'un Rival, quand on ne la cause point par un lasche voye : attendons donc avec

   Page 5094 (page 24 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

esperance le succés de cet effroyable combat, où les deux plus Grands Princes du Monde, vont disputer la possession de la plus belle Princesse de la Terre. Mais helas, adjoustoit-il encore, que la fin de ce combat doit te causer de douleur, infortuné Anaxaris ! car si Cyrus est vaincu, tu verras toutes les larmes que Mandane respandra pour luy ; tu entendras toutes les pleintes et tous ses souspirs ; et tu verras toute sa douleur : et si Cyrus est vainqueur, tu entendras aussi toutes les loüanges qu'elle luy donnera : tu seras tesmoin de toutes les marques d'estime qu'il en recevra ; et tu verras peut estre dans ses yeux, autant d'amour pour luy, qu'il y en a dans ton coeur pour elle. Pense donc Anaxaris, pense serieusement à te vaincre : songe combien de grandes choses devroient occuper ton esprit, et que l'amour n'est pas la passion qui devroit presentement regner dans ton ame. Ne te trompe pas toy mesme, comme tu trompes les autres : et ne crois pas estre Anaxaris : souviens toy que tu portes un nom plus illustre, dont il faut soustenir la gloire, et que celuy d'Anaxaris que tu as emprunté, ne te doit pas tousjours demeurer. Ne le signale donc point par une folie, comme seroit celle de s'opiniastrer à aimer Mandane, qui ne t'aimera jamais. Mais qui sçait, reprenoit-il, ce que les Dieux ont resolu de toy ? peutestre t'ont ils reservé le fruit de toutes les victoires de Cyrus : la Princesse que tu aimes ne te haït pas ; elle croit t'avoir de

   Page 5095 (page 25 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'obligation ; et elle t'en a en effet : et le seul homme de toute la Terre qui a quelque part à son coeur, est prest d'estre exposé à un grand peril. Laisse donc la conduite de ta vie, à ces mesmes Dieux qui t'ont inspiré l'amour qui regne dans ton ame : et sans rien faire de lasche, ne fais rien contre toy, ny contre la passion qui te possede.

Le roi d'Assirie blessé
Cyrus fixe le duel au lendemain. Dès le lever du soleil, le roi d'Assirie, impatient et impétueux, part se promener seul, tandis que Cyrus, qui a reçu des nouvelles de Ciaxare, en informe Mandane. Pendant ce temps, Chrisante, Feraulas et Martesie essaient d'avertir la princesse du combat qui se prépare. Mais soudain, des hommes amènent le roi d'Assirie, qui paraît gravement blessé.

Mais durant qu'Anaxaris s'entretenoit de cette sorte, Chrysante et Feraulas cherchoient l'occasion de pouvoir parler à Martesie : afin de la disposer à dire à la Princesse, quelle estoit la promesse que Cyrus avoit faite au Roy d'Assirie sur le haut de la Tour de Sinope. Mais quelque soin qu'ils y pussent aporter, il leur fut impossible de la pouvoir voir : parce que Mandane pour esviter la veuë du Roy d'Assirie, ne vit personne ce soir là : et voulut que Martesie ne la quitast point. D'autre part Cyrus qui n'avoir alors rien de plus pressant dans l'esprit que de se batre contre son Rival, resolut que ce seroit le lendemain, pendant que la Princesse disneroit : de sorte qu'il employa le reste du soir à s'assurer de ceux qu'il creût estre les plus propres à s'opposer à la violence du Roy d'Assirie, si le sort des Armes vouloit qu'il fust vaincu par luy. Ce fust pourtant avec tant d'adresse, qu'il ne donna aucun lieu de soubçonner qu'il eust aucun dessein caché : pretextant seulement la chose de la presence du Roy d'Assirie. Mais afin que son Rival sçeust qu'il ne luy feroit pas attendre long temps la satisfaction qu'il luy avoit

   Page 5096 (page 26 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

promise, il trouva lieu de luy dire que le jour suivant à la mesme heure où il luy parloit, il seroit vainqueur ou vaincu : luy marquant mesme l'endroit où il avoit dessein de le contenter. De sorte que ce Prince violent se voyant si prés de ce moment fatal, qui devoit decider ce grand differend qu'il avoit avec Cyrus depuis qu'ils se connoissoient, sentit une agitation extraordinaire dans son coeur. Il aporta mesme quelque soin, à réveiller toute sa haine, toute sa jalousie, et toute sa fureur, afin d'estre mieux preparé à combatre : il rapella dans sa memoire, toutes les rigueurs de Mandane : et il fit tout ce qu'il pût, pour oublier qu'il devoir la vie et la liberté à son Rival. Si bien que ramassant toute l'amertume de sa douleur, et animant sa colere, la fierté de son coeur parut encore plus dans ses yeux qu'elle n'avoit accoustumé : et il sentit en effet qu'il estoit si peu Maistre de luy, que craignant qu'on ne descouvrist son secret, et qu'il ne fist luy mesme obstacle au dessein qu'il avoit, s'il se laissoit voir, il ne voulut pas qu'on le vist le lendemain au matin. Mais comme son humeur inquiette, ne luy permettoit pas de pouvoir demeurer en une place ; dés qu'il fut jour il monta à cheval pour s'aller promener, jusques à l'heure où il sçavoit que Mandane devoit partir : de sorte que sans estre suivi que d'un Escuyer, il fut entretenir ses pensées, au bord d'une petite Riviere qui n'estoit pas loin de là. Cependant Chrysante et Feraulas

   Page 5097 (page 27 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne sçeurent pas plustost qu'on pouvoit entrer à la Chambre de Martesie qu'ils y furent, et luy aprirent ce qu'ils jugeoient necessaire qu'elle sçeust, la conjurant d'aprendre la chose à la Princesse, avec cette adresse qui luy estoit si naturelle. Helas, leur dit-elle, qu'il me seroit difficile de luy dire une si fâcheuse nouvelle sans l'affliger extraordinairement : mais comme ce seroit la servir mal, que de luy espargner cette douleur, puis que ce seroit l'exposer à une beaucoup plus grande ; il faut que je vous quitte, pour luy aller donner une affliction bien sensible. Comme Martesie disoit cela, et qu'elle se disposoit à quitter Chrysante et Feraulas, afin d'aller à la Chambre de Mandane, elle sçeut par Arianite que Cyrus ayant eu des nouvelles de Ciaxare, venoit luy en dire, et ne faisoit que d'entrer dans sa Chambre : de sorte qu'il n'y eust pas moyen, que Martesie peust alors parler à elle. La conversation de cette Princesse et de Cyrus, fut si longue, qu'elle ne finit que lors qu'il falut aller au Temple, où il la conduisit, et d'où il la ramena. Pendant qu'ils y furent, Cyrus fut un peu surpris de n'y voir point le Roy d'Assirie, qui n'estoit pas accoustumé de le laisser jamais seul aupres de Mandane, lors qu'il y pouvoit estre : mais il fut bien plus estonné, lors qu'au retour du Temple estant sur le haut du Perron du Chasteau où la Princesse avoit couché, et d'où elle devoit partir dans une heure ; il vit cinq ou six Soldats, qui raportoient ce

   Page 5098 (page 28 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince extrémement blessé. Son estonnement fut si grand, qu'il ne pût s'empescher de le tesmoigner : de sorte que la Princesse tournant la teste, et voyant ce qu'il voyoit, deumeura aussi surprise qu'il estoit surpris. Martesie qui estoit derriere Mandane, eut aussi sa part de l'estonnement : mais ce fut un estonnement meslé de quelque joye, voyant que cét accident mettoit Cyrus en seureté. Anaxaris au contraire s'affligea du malheur arrivé au Roy d'Assirie, parce que cela reculoit du moins son combat avec Cyrus. Ce n'est pas qu'il ne voulust s'opposer à un sentiment qu'il ne trouvoit pas genereux, mais il ne pût le retenir : principalement parce que Mandane et Cyrus estoient alors ensemble et devant ses yeux. Cependant, comme ceux qui portoient le Roy d'Assirie, ne pouvoient aller à un Pavillon où ce Prince avoit logé, sans passer aupres du Perron, sur lequel estoit Mandane et Cyrus ; ce malheureux Amant les aperçeut : de sorte que sentant une confusion et un dépit extréme, d'estre veû en cét estat par sa Maistresse, et par son Rival ; il en rougit de colere, quoy qu'il eust perdu beaucoup de sang. Il voulut mesme faire un effort, pour paroistre moins blessé qu'il ne l'estoit : c'est pourquoy tournant la teste du costé de la Princesse, il la salüa le plus respectueusement qu'il pût, en l'estat où il estoit : affectant mesme d'éviter de rencontrer les yeux de Cyrus, afin qu'il ne prist point de part à sa civilité : mais quoy qu'il eust dessein d'estre civil,

   Page 5099 (page 29 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il ne laissa pas de paroistre fier et furieux. Cependant comme la Princesse ne vouloit pas insulter sur un malheureux, elle rentra dans sa Chambre ; où elle ne fut pas plustost, que Cyrus luy demanda la permission d'aller sçavoir qui avoit blessé le Roy d'Assirie. Car enfin Madame, luy dit-il, cét ennemy est d'un rang, qui demande que je luy rende cette civilité : joint qu'ayant l'honneur de commander l'Armée du Roy vostre Pere, je dois sçavoir tout ce qui s'y pane, et empescher qu'il ne s'y passe rien que de juste. Je n'ay garde, reprit Mandane, de m'opposer à une civilité raisonnable, pourveû qu'elle ne soit pas trop longue, et qu'elle ne m'empesche pas de partir dans une heure. Apres cela Cyrus la quitta, et fut où l'on avoit porté le Roy d'Assirie ; mais comme on luy dit qu'on le pensoit, il voulut attendre à le voir que les Chirurgiens ne fussent plus aupres de luy. Comme ils sortirent de sa Chambre, Cyrus leur demanda en quel estat il estoit ? et ils luy respondirent que de trois blessures qu'il avoit, la plus dangereuse estoit au bras droit : mais qu'elle l'estoit extrémement, et qu'ainsi ils n'en pouvoient respondre : luy disant en suitte que ce Prince les avoit fait prier, de dire qu'il n'estoit pas en danger.

Le départ de Thybarra
Fâché de voir le duel différé, Cyrus rend visite au roi d'Assirie pour découvrir ce qui s'est passé. Son rival se contente d'affirmer qu'il a été blessé par Intapherne, fils de Gadate. Il ne peut donc se joindre au déplacement des troupes en direction d'Ecbatane. Le premier jour de voyage, qui amène le convoi à traverser une campagne sublime, se déroule dans l'allégresse.

Apres cela Cyrus entra dans la Chambre du Roy d'Assirie, qui venoit d'apeller un des siens pour envoyer vers luy : de sorte qu'il ne le vie pas plustost, que faisant un grand effort pour ne paroistre ny foible, ny dangereusement

   Page 5100 (page 30 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

blessé ; je suis bien aise, luy dit-il, que vous vous soyez donné la peine de me venir voir : et je suis bien marry, reprit Cyrus, que vous soyez en estat de m'obliger à vous faire la visite que je vous rends. Ne vous affligez pas tant de mon mal (repliqua fierement ce Prince en abaissant la voix de peur d'estre entendu de quelqu'autre que de Cyrus) car si je ne me trompe, je seray guery devant que vous puissiez arriver à Ecbatane. Quand j'y arriverois auparavant, repliqua Cyrus, cela ne changeroit rien à ce que je vous ay promis. Je vous en conjure, respondit le Roy d'Assirie, et pour vous y obliger, sçachez que quand la blessure que j'ay au bras droit, seroit plus grande qu'elle n'est, et que j'en demeurerois estropié ; j'aprendrois à me battre de la main gauche, plustost que de vous ceder volontairement la Princesse : car enfin il faut que vous soyez mon vainqueur, ou que je sois le vostre. Pour vous tesmoigner, repliqua Cyrus, que je ne souhaite pas m'espargner un combat par vostre perte, ny me prevaloir de la foiblesse que vos blessures vous causeront ; prenez autant de temps qu'il vous plaira pour guerir, et choisissez qui vous voudrez pour vous traitter. Mais apres cela, dites moy quel Heros, ou quels assassins, vous ont mis en l'estat où je vous voy ? Vous l'aprendrez sans doute bien tost de la bouche de mon vainqueur, reprit brusquement le Roy d'Assirie : car je ne doute pas qu'Intapherne ne vienne bientost

   Page 5101 (page 31 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous demander recompense, d'avoir pensé vous deffaire d'un ennemy, quoy qu'il n'ait combatu que pour ses interests. Il doit pourtant, poursuivit-il, vous rendre grace de sa victoire : car si l'extréme envie que j'ay euë de le vaincre promptement, afin de me pouvoir batre aujourd'huy contre vous, ne m'eust fait precipiter dans ses armes ; il ne m'auroit pas vaincu si facilement, tout brave qu'il est. Apres l'experience que j'ay faite de vostre valeur, repliqua Cyrus, je croy aisément ce que vous dites : cependant je puis vous assurer, que si le Prince Intapherne n'estoit pas fils de Gadate, à qui j'ay de l'obligation, j'aurois peine à le bien recevoir, quelque accomply qu'il puisse estre, voyant qu'il est cause que nostre combat est differé, Mais pour ne le differer pas moy mesme, en augmentant vostre mal par une trop longue visite, vous souffrirez que je me retire : apres vous avoir promis encore une fois de ne manquer pas à ma parole, et vous avoir assuré que j'ordonneray, ceux des miens qui demeureront aupres de vous, de vous servir avec autant de respect que moy mesme : et d'avoir autant de soin de vostre vie, que si elle estoit aussi necessaire à ma felicité, qu'elle y a esté contraire. Ha trop heureux Rival (s'escria le Roy d'Assirie, en levant les yeux au Ciel) ne m'accablez pas davantage de generosité ! et contentez vous d'avoir celle de me tenir exactement vostre parole. Apres cela ce Prince violent n'estant plus maistre de luy

   Page 5102 (page 32 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme, se tourna brusquement de l'autre costé : et se mit à accuser la Fortune, de l'opiniastreté qu'elle avoit à s'oposer à tout ce qu'il souhaitoit. De sorte que Cyrus n'ayant plus rien à luy dire, sortit de sa Chambre : et commanda effectivement à ceux qui demeurerent aupres de luy, d'en avoir beaucoup de soin : ainsi ce genereux Prince, par un sentiment tout à fait heroïque, songeoit à conserver la vie d'un ennemy, qui ne souhaitoit vivre que pour luy donner la mort. Mais à peine Cyrus fut-il hors du Pavillon où son Rival estoit logé, que ce malheureux Roy apella un des siens, et l'envoya vers la Princesse Mandane, pour luy dire qu'il estoit au desespoir de ne pouvoir l'accompagner comme il en avoit eu le dessein : mais qu'il esperoit pourtant la rejoindre devant qu'elle arrivast à Ecbatane : la conjurant toutesfois, s'il se trompoit en ses conjectures, et qu'il mourust des blessures qu'il avoit, de luy accorder la grace de ne se resjoüir point de sa mort. Celuy qui fut chargé d'un message si extraordinaire, s'aquita de sa commission fort diligemment : il trouva pourtant que la Princesse estoit preste d'entrer dans son chariot pour partir, Cyrus estant alors aupres d'elle, où il luy rendoit compte de l'estat où estoit le Roy d'Assirie. Mais à peine eut elle oüy ce que ce Prince luy mandoit, que prenant la parole pour respondre à celuy qui luy avoit parlé ; vous direz au Roy vostre Maistre, luy dit-elle, que je ne me suis

   Page 5103 (page 33 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais réjouie de la mort de mes plus grands ennemis, parce que je ne l'eusse pû faire sans quelque espece d'inhumanité : mais assurez-le en mesme temps que je me resjouirois extremement, si j'aprenois qu'en guerissant de ses blessures, il eust retrouvé la santé de l'esprit, aussi bien que celle du corps. Apres cela Mandane suivie de Doralise, de Pherenice, et de Martesie, entra dans son Chariot, qui commenca de marcher à l'heure mesme : en suite de quoy Cyrus monta à Cheval, suivi de tous les Princes qui l'accompagnoient, à la reserve de Mazare qui demeura un quart d'heure derriere les autres, pour aller faire une visite au Roy d'Assirie. Mais il le trouva si chagrin, et si inquiet, qu'il fut contraint de le quitter bien tost : de sorte qu'il luy fut aisé de rejoindre la Princesse Mandane. Cependant Cyrus avoit laissé ordre en partant à un des siens, de luy mander exactement l'estat où seroit le Roy d'Assirie, et de le luy mander secretement, pour une raison qu'il avoit dans l'esprit. Il avoit aussi envoyé querir Gadate, pour luy aprendre que c'estoit le Prince son Fils qui avoit blessé le Roy d'Assirie : et pour luy demander s'il avoit sceu qu'il deust venir ? Seigneur, luy dit-il en marchant toûjours, je luy escrivis par l'Envoyé d'Arsamone, et je luy commanday de venir m'aquiter envers vous, par quelques services considerables, des obligations que je vous ay : scachant bien que le Roy de Bithinie n'avoit plus de guerre dans ses

   Page 5104 (page 34 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Estats, et qu'il ne pouvoir pas l'empescher de venir : mais depuis cela je n'en ay point eu de nouvelles. Il est croyable, repliqua Cyrus, que nous le verrons bien tost : car de la façon dont le Roy d'Assirie m'a parlé, je suis assuré que le Prince Intapherne n'est pas blessé. Quoy que le Roy d'Assirie, reprit Gadate en soûpirant, ait autresfois donné mille sujets de pleintes à mon Fils, du temps que la Reine Nitocris vivoit : et qu'il y ait aparence qu'il luy en ait encore donné d'autres en Bithinie, je ne laisse pas d'estre fort affligé de son combat, et de sa victoire : car enfin comme il est nay son vasal, s'il n'a pas esté forcé à se battre, il sera batu legerement et mal à propos. Vous parlez avec tant de sagesse, repliqua Cyrus, qu'il est croyable que le Fils d'un homme aussi prudent que Gadate ne se sera pas batu imprudemment : du moins vous puis-je assurer, adjousta-t'il, qu'il n'a pas vaincu le Roy d'Assirie sans gloire. Pendant que Cyrus et Gadate s'entretenoient ainsi en marchant, Cresus et le Roy d'Hircanie parloient ensemble de la vertu de Cyrus : le Prince Myrsile et le Prince Artamas, s'entretenoient aussi assez agreablement, de la passion qu'ils avoient dans l'ame : le premier soutenant qu'on pouvoit cesser d'esperer, sans cesser d'aimer : et le second qu'on ne cessoit point d'estre Amant pour estre Mary, quand on aimoit veritablement. Pour Mazare quand il eut rejoint la Troupe, il s'y mena sans parler à personne : trouvant assez de quoy occuper son esprit dans

   Page 5105 (page 35 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ses propres pensées, sans avoir besoin de la conversation d'autruy. D'autre part Anaxaris, dont l'ame estoit agitée de mille choses differentes, cherchant alors à faire amitié particuliere avec quelqu'un, pour luy pouvoir confier son secret, parloit avec Andramite, de qui l'esprit luy plaisoit, et qu'il connoissoit avoir une estime particuliere pour luy : et en effet on peut dire qu'Andramite n'avoit guerre moins d'envie d'aquerir l'amitié d'Anaxaris, qu'Anaxaris en avoit de posseder celle d'Andramite. D'ailleurs Chrysante et Feraulas voyant le Roy d'Assirie blessé, et scachant qu'il l'estoit assez dangereusement, et qu'ils s'esloignoient de luy ; avoient dit à Martesie, devant qu'elle entrast dans le Chariot de Mandane, qu'ils ne luy conseilloient pas de dire ce qu'elle scavoit à la Princesse, puis que ce seroit l'affliger inutilement, veû l'estat où estoit le Roy d'Assirie : de sorte que Martesie ayant repris son humeur ordinaire, et Doralise n'ayant pas perdu l'enjouëment de la sienne, le voyage se fit agreablement ce jour là. On eust dit mesme que la Campagne s'estoit parée, pour plaire à tant d'honnestes Gens, que la Fortune avoit assemblez : car le Païs qu'ils traversoient estoit si agreable, et si beau, qu'on peut dire qu'ils ne passoient presques en pas un lieu, qui n'eust pû estre judicieusement choisi par un Grand Peintre pour en faire un admirable Tableau. S'ils trouvoient une Riviere, elle serpentoit agreablement dans

   Page 5106 (page 36 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des Prairies bordées de Saules, et d'Alisiers : s'ils traversoient une Plaine, elle n'estoit ny trop bornée, ny d'une si vaste estenduë, qu'elle en parust trop solitaire : s'ils trouvoient des Valons, c'estoit de ceux où l'on voit des chuttes d'eaux, des Fontaines, des Ruisseaux, et de l'ombrage : et s'ils montoient des Montagnes, c'estoit encore de celles qui sont hautes sans estre rudes, et qui en s'eslevant donnent lieu à ceux qui arrivent au sommet, de voir tout à la fois, des Villes ; des Villages ; des Hameaux ; des Rivieres, plusieurs grands chemins qui se croisent ; des Gens qui voyagent ; divers Troupeaux qui paissent ; plusieurs Bastimens magnifiques, de grands Rochers en loingtain, et la Mer en esloignement. De sorte que quand la Princesse Mandane n'eust pas eu de quoy s'entretenir elle mesme, et qu'elle n'eust pas eu avec elle trois Personnes extrémement aimables, et fort divertissantes, elle eust trouvé en la seule diversité du Païs qu'elle traversoit, de quoy occuper ses yeux agreablement, et de quoy resver sans chagrin. Aussi passa t'elle ce jour-là avec plus de plaisir, qu'elle n'en avoit eu depuis long temps : et il passa en effet si viste pour elle, que lors qu'elle arriva où elle devoit coucher, elle ne pensoit pas avoir fait la moitié du chemin qu'elle devoit faire.

Les secrets d'Intapherne
Le soir, un homme distingué rejoint l'armée de Cyrus. Il s'agit d'Intapherne, l'homme qui a blessé le roi d'Assirie. Mandane est ravie de faire sa connaissance. Cyrus, de son côté, lui demande des nouvelles du roi Arsamone, de Spitridate et d'Araminte. Intapherne suggère que le récit en serait trop long. On l'interroge alors sur les raisons de son duel avec le roi d'Assirie, mais, encore une fois, le visiteur esquive poliment la réponse.

Mais enfin que cette journée finist encore plus agreablement le hazard fit qu'en descendant de son Chariot, pour entrer dans la Maison d'un Sacrificateur,

   Page 5107 (page 37 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui estoit la plus belle du Bourg où elle estoit, elle vit sortir de cette Maison où elle alloit entrer, un homme d'admirablement bonne mine : et qui tesmoignoit assez par son habilement, et par l'air de son visage, qu'il estoit de grande condition. Mais ce qui la surprit, fut de voir qu'il en sortoit par une Porte desgagée : et qu'au lieu de venir à elle, il alloit prendre un assez grand tour, sans qu'elle peust deviner pour quel dessein. Il est vray qu'elle ne fut pas long temps en cette peine : car dés qu'elle fut dans sa Chambre, Cyrus luy amena cét Estranger, que Gadate luy avoit presenté. Je pense Madame (luy dit ce Prince en luy presentant cét Illustre Inconnu) qu'il suffit que je vous die que celuy que je vous amene, est Fils du sage et genereux Gadate, pour vous obliger à le recevoir comme un des Princes du monde qui a le plus de merite. Il suffit en effet, repliqua-t'elle, de me faire sçavoir que c'est le Prince Intapherne, pour faire que j'aye une grande estime pour luy : mais je ne sçay (adjousta-t'elle obligeamment en regardant Cyrus) si je dois adjouster foy à vos paroles : car le moyen de croire qu'un homme qui à fait un grand combat, et vaincu un Ennemy aussi redoutable que le Roy d'Assirie, puisse estre en l'estat où je le voy ? Comme c'est la Fortune qui preside aux Combats, respondit modestement Intapherne, elle fait quelquesfois vaincre sans peine, ceux qui devroient estre vaincus : joint qu'à parler encore plus veritablement,

   Page 5108 (page 38 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je puis dire que je vous dois ma victoire, aussi bien qu'à l'illustre Cyrus : puis que si le Roy d'Assirie n'a pas elle mon vainqueur, c'est sans doute que les Dieux n'ont pû souffrir qu'un Prince qui est l'ennemy de l'un, et le persecuteur de l'autre, pûst estre heureux en quelque chose. Ainsi Madame, ayant vaincu par vous, j'ay presque vaincu sans gloire : et si je n'esperois meriter vostre estime, par quelque service considerable, plustost que par cette action que vostre vertu et non pas ma valeur a renduë heureuse, je serois inconsolable. La modestie sied si bien avec la veritable valeur, reprit Mandane, que je ne puis que je ne vous louë extrémement, de parler avec tant de moderation, d'une chose qui pourroit rendre excusable un sentiment de vanité, presques en tout autre coeur qu'en celuy du Prince Intapherne. Apres cela, Mandane, pour faire changer d'objet à la conversation, et pour faire que le Roy d'Assirie n'y eust plus de part, se mit à luy parler de la Princesse Istrine sa Soeur, et de la Princesse de Bithinie : et à luy demander si Arsamone sembloit tousjours estre resolu de ne consentir jamais au Mariage du Prince Spitridate et de la Princesse Araminte ? Il en est si esloigné, repliqua Intapherne, qu'il n'est rien que je ne le croye capable de faire, plustost que de consentir à cette Alliance : et si vous sçaviez tout ce qu'il a fait, et pendant la Prison du Prince Spitridate, et pendant celle du Roy d'Assirie, vous ne douteriez pas de ce

   Page 5109 (page 39 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je dis. Cyrus entendant parler Intapherne de cette sorte, eust bien voulu dire qu'Arsamone avoit tort, de ne vouloir pas que Spitridate, espousast une des plus vertueuses Princesses de la Terre : mais se souvenant que Mandane en avoit eu quelques sentimens de jalousie, il n'osa la loüer en cette rencontre : et il se contenta de dire qu'Arsamone estoit indigne de la grace que les Dieux luy avoient faite de reconquerir son Estat, puis qu'il traittoit le Prince son Fils comme il faisoit, luy qui estoit un des plus illustres Princes du Monde. Mandane voulut alors engager Intapherne à luy dire comment Arsamone avoit fait arrester Spitridate pour la seconde fois, comment il estoit sorty de sa Prison ; et pourquoy le Roy de Bithinie avoit aussi fait arrester le Roy d'Assirie : mais il luy respondit que ce n'estoit pas une chose qu'il peust faire en peu de paroles. Car enfin Mandane, luy dit-il, pour vous dire tous les sentimens d'Arsamone, il faudroit presques vous dire tous les divers interests de quatre ou cinq Personnes, qui n'ont pas l'honneur d'estre assez connuës de vous, pour vous donner la curiosité de les sçavoir. En suite Cyrus tascha de l'engager à dire du moins la cause de son combat avec le Roy d'Assirie : mais il ne l'y pût encore obliger, ce Prince luy disant que leur démeslé ayant commencé à Babilone, durant la vie de la Reine Nitocris, il y auroit trop de choses à dire, en un temps où la Princesse Mandane avoit plus

   Page 5110 (page 40 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

besoin de se reposer que de se donner la peine d'escouter un si long recit. Intapherne en parlant ainsi, augmenta la curiosité de Mandane et celle de Cyrus, plustost que de la diminuer : ils ne voulurent pourtant pas le presser davantage, jugeant bien qu'il avoit peutestre beaucoup de choses à dire, qu'il ne leur voudroit pas aprendre devant tant de monde. De sorte que changeant de discours, le reste de la conversation fut de choses indifferentes : mais Intapherne parut avoir tant d'esprit, qu'il commença dés lors d'avoir beaucoup de part à l'estime de Mandane et de Cyrus, et en suitte à celle de tous les Princes qui estoient de ce voyage, et qui se trouverent à cette premiere entre veuë. Il eut aussi beaucoup de part à celle de Doralise, qui n'estoit pas une chose qu'elle donnast legerement : mais pour Martesie elle ne se contenta pas de l'estimer, car elle eut encore de l'amitié pour luy : ne luy estant pas possible de n'en avoir point pour un homme, qui en vainquant le Roy d'Assirie, l'avoit mise hors de la necessité de dire une chose a la Princesse Mandane, qui l'eust extraordinairement affligée : si bien que sans luy en dire la cause, elle vescut aveque luy, comme s'il eust esté de sa connoissance il y avoit desja longtemps. Elle luy rendit mesme office, aupres de la Princesse Mandane, luy parlant avantageusement de luy : mais a dire la verité, il n'estoit pas difficile : car Intapherne estoit fort aimable, et n'avoit pas moins d'esprit

   Page 5111 (page 41 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que de coeur : de sorte qu'il contribua encore beaucoup par sa presence, à rendre la suite du voyage plus agreable.

Curiosité de Cyrus et de Mandane
Chacun de leur côté, Cyrus et Mandane essaient de convaincre Intapherne de raconter les événements arrivés dernièrement en Bithinie, de même que les motifs qui l'ont opposé au roi d'Assirie. Si le jeune homme esquive toutes les ruses de Mandane et de ses amies, il se confie par contre à Cyrus pour expliquer son mutisme : il a refusé de faire ce récit devant la princesse, car il lui aurait fallu évoquer toutes les marques d'amour que le roi d'Assirie a données à Mandane à Babylone. Au moment où Cyrus l'en remercie, il est interrompu par un messager de Ciaxare qui vient l'informer que la reine Thomiris projette une nouvelle attaque contre la Medie.

Cependant comme Mandane remarqua aisément qu'il se lioit quelque sorte d'amitié entre Intapherne et Martesie, et qu'elle avoit quelque curiosité, d'aprendre la suitte de la vie de ce Prince dont elle avoit sçeu les commancemens à Babilone ; elle luy commanda de tascher de sçavoir ce qui luy estoit arrivé. D'autre part, comme il importoit à Cyrus de n'ignorer rien de toutes les choses, où son Rival avoit interest, il pria Intapherne de luy dire precisément ce qui s'estoit passé en Bithinie, à la prison et à la liberté du Roy d'Assirie, s'estonnant qu'Hidaspe ne fust pas revenu aveque luy, et ne luy eust rien mandé. Seigneur, luy dit-il, ce que vous avez envie de sçavoir est de telle nature, que je suis assuré que vous ne le sçauriez aprendre, sans quelques sentimens douloureux : car enfin il est certain que je ne puis vous dire tout ce qui s'est passé en Bithinie, pendant la prison du Roy d'Assirie, sans vous aprendre que jamais personne n'a donné de plus grandes marques d'amour que ce Prince en a rendu à la Princesse Mandane. Jugez donc Seigneur, poursuivit-il, si je n'avois pas raison de refuser à cette Princesse de luy faire un recit que je n'eusse pû luy faire sans rendre office à vostre Rival et a mon ennemy. Ha genereux Intapherne, s'escria Cyrus, que je vous suis obligé, de m'avoir refusé ce que je vous demandois,

   Page 5112 (page 42 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puis que vous ne pouviez me l'accorder sans favoriser le Roy d'Assirie ! Mais de grace, demeurez s'il vous plaist dans les sentimens où vous estes ; et pour l'amour de moy, ne satisfaites, jamais la curiosité de la Princesse. Ce n'est pas, poursuivit-il, que je sois capable d'une jalousie qui luy soit injurieuse : mais c'est que la plus dure chose du monde à souffrir, est que la Personne qu'on aime sçache qu'un Rival luy a donné quelque marque d'amour : et je ne sçay s'il n'y a point quelques instans, ou j'aimerois mieux que Mandane m'accusast de quelque faute, que de sçavoir que mon Rival luy eust donné quelque grande preuve de sa passion. Il faut donc qu'elle ne sçache jamais ce qui s'est passé en Bithinie, respondit Intapherne : je vous en conjure, repliqua Cyrus : mais, poursuivit cét amoureux Prince, je ne scay si je dois desiter moy mesme de le scavoir : et si la douleur que j'auray d'aprendre qu'il aura esté assez heureux pour trouver une occasion de signaler son amour, ne sera pas plus grande que le plaisir que je recevray de contenter ma curiosité. Comme Intapherne alloit respondre, il arriva un second Courier de Ciaxare : mais au lieu que le premier n'estoit venu que pour remercier Cyrus de l'obligation qu'il luy avoit d'avoir delivré Mandane, celuy cy aprenoit a ce Prince, qu'enfin Thomiris estant guerie de cette maladie languissante qui l'avoit pensé faire mourir, sembloit reprendre les premiers desseins qu'elle avoit eus

   Page 5113 (page 43 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

contre la Medie : et que le rendez-vous general de ses Troupes, estoit à trois journées de l'Araxe. Cette nouvelle qui eust fort affligé Cyrus si elle fust venuë pendant le Siege de Cumes, ne luy donna pas grande inquietude, puis que Mandane estoit delivrée : il pensa mesme que le bruit de la liberté de cette Princesse, feroit changer de dessein à cette Reine irritée : de sorte que sans s'en inquietter, il ne songea qu'à cacher ce qu'il venoit d'aprendre à la Princesse Mandane, de peur qu'elle ne s'en affligeast. Cependant le soin qu'il aporta à empescher Intapherne de faire scavoir à cette Princesse tout ce qu'il luy aprit à luy le lendemain devant qu'elle fust en estat de partir, fut ce qui le luy fit plus tost scavoir : car comme Martesie en pressa diverses fois Intapherne, il s'en diffendit si opiniastrément, que cela fit qu'elle s'opiniastra aussi davantage a vouloir qu'il le luy dist. Mais, luy disoit-elle, pourquoy ne voulez vous pas me faire l'honneur de me dire ce que je meurs d'envie d'aprendre ? Pensez vous que je n'aye pas sceu les commencemens de vostre vie ? croyez, Seigneur croyez que j'ay trop esté a Babilone pour ne scavoir point de vos nouvelles, et pour vous le tesmoigner, je vous rediray si vous le voulez parole pour parole, toute cette longue et aigre conversation, que vous eustes avec le Roy d'Assirie, du temps de la Reine Nitocris, lors que vous sousteniez les Beautez brunes, au prejudice des blondes, et qu'il vous dit certaines

   Page 5114 (page 44 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choses qui vous obligerent à luy respondre d'une maniere, qui faisoit voir que vous aviez le coeur un peu trop haut pour un Sujet, ou du moins pour un Vassal. Mais puis que vous scavez toute ma vie (reprit-il en la voulant refuser civilement) que vous pourrois-je dire davantage ? vous pourriez m'aprendre ce qui vous est arrivé en Bithinie, reprit elle, ha pour cela aimable Martesie, luy dit-il, ne me le demandez pas ! car je ne puis vous l'accorder. Intapherne dit ces paroles d'un air, qui fit connoistre à Martesie qu'en effet il faloit qu'il y eust quelques raisons qui l'obligeoient d'en user ainsi : de sorte que sa curiosite redoubla de beaucoup. Mais ce qui l'augmenta encore, fut que la Princesse Mandane l'ayant sommée de la promesse qu'elle luy avoit faite ; de scavoir ce qu'elle vouloit apprendre, se mit à l'accuser malicieusement de peu d'adresse, afin de l'obliger à employer toute la sienne en cette occasion : et comme ce fut dans son Chariot et en presence de Doralise, qu'elle luy fit cette guerre, cette redoutable Personne se joignant à Mandane pour la tourmenter, elle pensa desesperer ce jour la. Pour moy (luy disoit Doralise voyant qu'elle faisoit plaisir a cette Princesse) si je pouvois estre capable de prendre autant de soin a aquerir l'amitié de quelqu'un, que je vous en ay veû avoir pour obliger Intapherne a vous donner la sienne, j'aurois une honte estrange d'y avoir si mal reüssi. Cependant il faut que toute charmante

   Page 5115 (page 45 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous estes, vous n'ayez aucun pouvoir sur luy, puis qu'il refuse de vous dire une chose que sans doute toute la Bithinie sçait. Ne diroit-on pas Madame, repliqua Martesie en regardant Mandane) que j'ay eu dessein de donner de l'amour au Prince Intapherne, veû comme Doralise parle ? Pour de l'amour, reprit cette Princesse, je ne pense pas qu'on vous accuse d'en vouloir à ce Prince : mais enfin il faut tomber d'accord, ou que vous ne m'obeïssez pas exactement, ou que le Prince Intapherne vous obeit mal. Mais Madame, repliqua Martesie, comme je n'ay aucun droit de luy commander, il faut que je me contente d'avoir recours aux prieres : ha Martesie, interrompit Doralise, Intapherne vous traite encore plus mal que je ne pensois ! puisque selon moy, on offence plus en refusant une priere, qu'en desobeissant à un commandement. En effet à parler avec sincerité, je sens naturellement dans mon coeur, tant de disposition à ne pouvoir souffrir qu'on me commande quelque chose, que je pardonne plus volontiers à ceux qui resistent aux commandemens, qu'à ceux qui refusent les prieres qu'on leur fait : c'est pourquoy je trouve que puis que vous avez prié, et prié inutilement ; il y va estrangement de vostre gloire, d'avoir esté refusée par le Prince Intapherne. Mais (reprit Mandane en parlant à Martesie) si vous n'avez employé que des prieres pour scavoir ce que je veux que vous scachiez, vous n'avez pas agy comme il falloit agir :

   Page 5116 (page 46 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car enfin il est certaines choses, qu'il faut ne tesmoigner pas avoir trop envie d'aprendre pour les sçavoir. Si vous sçaviez Madame repliqua Martesie, tout ce que j'ay fait, vous seriez satisfaite de mes soins : plus vous dites en avoir pris, reprit Doralise, plus vous vous couvrez de confusion, puis qu'ils ont si mal reüssi. Mais de grace, dit alors Martesie, essayez à vostre tour de faire dire au Prince Intapherne ce que la Princesse veut sçavoir : si la Princesse me l'avoit commandé comme à vous, reprit elle, je luy aurois desja obei : mais comme elle ne m'a pas fait cette grace, je n'ay garde de vouloir vous oster la gloire de luy rendre ce petit service : c'est pourquoy, puis que vous n'avez encore fait que prier le Prince Intapherne, employez quelque autre moyen. Faites luy dire en diverses fois, ce qu'il ne vous veut pas dire en une seule : faites luy cent questions détachées les unes des autres, afin de luy faire advoüer plus qu'il ne voudra : tesmoignez tantost de sçavoir ce que vous luy demandez, et tantost de ne vous en soucier plus : faites tantost la douce, et tantost la fiere : et quand vous aurez tout essayé inutilement, je scay encore une autre voye infaillible pour luy faire dire ce que la Princesse veut sçavoir. Vous n'avez donc qu'à me l'aprendre, reprit Martesie : car j'ay fait tout ce que vous venez de me conseiller, et mesme plus que vous n'avez dit : c'est pourquoy dites moy promptement quelle est cette invention dont vous croyez l'evenement

   Page 5117 (page 47 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si certain. Je m'assure, repliqua Doralise en souriant, que la Princesse tombera d'accord, qu'un des plus seurs moyens qu'il y ait de sçavoir les secrets de quelqu'un, est de luy confier les siens. Je ne scay pas si ce que vous dites est vray, interrompit Martesie, mais je scay bien que vous n'avez jamais sceu les secrets de personne en disant les vostres. Quoy qu'il en soit, poursuivit Doralise, essayes ce que je dis, et commencez dés ce soir à dire au Prince Intapherne, tout ce qu'il y a eu de particulier en vostre vie, principalement depuis le jour que l'illustre Cyrus arriva à Sinope sous le nom d'Artamene ; sans oublier mesme, cette longue conversation que vous eustes hier avec Feraulas : et si apres cela, Intapherne ne vous dit tous ses secrets, je m'engage à vous dire tous les miens, qui est la chose du monde que je hais le plus, et que je fais le moins. Mandane entendant parler Doralise de cette sorte, ne pût s'empescher d'en rire : principalement voyant qu'il s'en falloit peu que Martesie ne fust en colere. Car encore qu'elle eust infiniment de l'esprit, qu'elle entendist admirablement raillerie, et qu'elle connust bien que la guerre qu'on luy faisoit estoit une guerre innocente ; le nom de Feraulas l'ayant fait rougir, elle en eut un dépit estrange, dont elle eust bien eu envie de se vanger sur Doralise, mais il n'y avoit pas moyen : car de l'humeur dont elle estoit, les noms de Myrsile, d'Andramite, et de tous ceux qui l'avoient aimée, ne

   Page 5118 (page 48 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy eussent pas fait batre le coeur : de sorte que Martesie fut contrainte de souffrir ce jour sa, tout ce qu'il plût à Doralise.

Le récit d'Orcame
Mandane et ses amies, intriguées par le mystérieux Intapherne, décident d'interroger Orcame, l'un de ses compagnons. Ce dernier accepte de tout leur révéler. Un rendez-vous est fixé pour le lendemain soir. Le moment venu, Mandane prétend être fatiguée, afin de pouvoir entendre, en toute quiétude et en compagnie de ses amies, le récit des aventures d'Intapherne, de sa sur Istrine, du prince Atergatis et du roi d'Assirie. Elle aurait souhaité la présence de Cyrus, mais ce dernier est retenu précisément par le principal protagoniste de l'histoire.

Cependant apres avoir assez raillé, la Princesse Mandane parlant plus serieusement, dit a Martesie que la resistance que luy faisoit Intapherne, augmentoit estrangement sa curiosité : s'imaginant qu'il falloit que Cyrus ou elle, eussent quelque interest aux choses qu'il ne vouloir pas dire. Si bien que Martesie, pour satisfaire Mandane ; et pour faire cesser les reproches que Doralise luy avoir faits ; s'avisa qu'il y avoit un homme de condition nommé Orcame, aupres du Prince Intapherne, qui estoit fort bien aveque luy, par qui elle pourroit sçavoir ce qu'elle avoit envie d'apprendre : car a la derniere conversation qu'il avoit euë avec elle, il luy avoit fait connoistre qu'il estoit attaché aux interests de ce Prince dés le temps qu'il estoit a Babilone : et ce qui le luy fit esperer, fut qu'Orcame luy avoit plus d'une fois voulu dire ses propres secrets, quoy qu'il n'y eust guerre qu'il la connust : car comme c'estoit un des hommes du monde qui faisoit le mieux un recit, il ne laissoit pas son Talent inutile : c'est pourquoy lors qu'il n'avoit plus rien a dire des avantures des autres, il disoit volontiers les siennes. Martesie ayant donc esperé, de luy persuader de luy apprendre ce qu'il sçavoit de son Maistre, et tout ce qui s'estoit passé en Bithinie, promit tout de nouveau a Mandane de contenter sa curiosité et en effet

   Page 5119 (page 49 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle ne manqua pas à sa parole. Cependant comme elle ne pouvoit guerre parler que le soir à Orcame, il luy falut trois jous devant que d'avoir pû l'amener au point de luy persuader de luy dire les avantures d'Intapherne, quoy qu'il aimast assez à faire des recits de cette nature. Elle agit pourtant avec tant d'adresse, qu'elle luy persuada qu'il estoit mesme important à Intapherne, que la Princesse Mandane sçeust tous ses interests, afin de le servir quand l'occasion s'en presenteroit : de sorte qu'Orcame, qui ne sçavoit pas que Cyrus avoit prié son Maistre de n'aprendre point à la Princesse Mandane ce qui s'estoit passé en Bithinie, et qui sçavoit bien qu'il avoit raconté toute cette avanture à ce Prince, ne fit pas grande difficulté de faire sçavoir à Mandane ce que Cyrus sçavoit desja : et il s'y resolut d'autant plustost, qu'il n'avoit rien à dire qui ne fust glorieux au Prince son Maistre : si bien que Martesie luy ayant persuadé ce qu'elle vouloit, fut l'heure mesme trouver Mandane, aupres de qui Doralise estoit. Elle ne fut pas plustost aupres de cette Princesse, que prenant la parole, enfin Madame, luy dit-elle, vous sçaurez les secrets d'Intapherne, sans qu'il m'en couste les miens : car Orcame m'a promis de vous les dire quand il vous plaira de le luy ordonner. Ce sera dés demain au soir, dit la Princesse, car j'ay sceu que la journée que nous devons faire ne sera pas grande, et que nous arriverons de bonne heure :

   Page 5120 (page 50 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ainsi je n'auray qu'à me retirer un peu plustost qu'a l'ordinaire, pour luy en donner la commodité. La chose ayant esté ainsi resoluë, Martesie advertit Orcame, et le jour suivant, Mandane feignant de se trouver un peu lasse du voyage, ne se laissa pas voir tout le soir comme elle avoit accoustumé : elle eut pourtant quelque envie de dire à Cyrus la veritable cause de cette lassitude dont elle se pleignoit, et de faire qu'il fust present au recit qu'elle devoir escouter : mais comme Intapherne estoit alors aveque luy, elle ne le pût : joint aussi que comme sa vertu estoit fort scrupuleuse et fort delicate, quelque estime et quelque tendresse qu'elle eust pour Cyrus, elle ne voulut pas qu'il la vist, lors qu'elle disoit qu'elle ne vouloit voir personne : car pour Orcame cela ne tiroit pas à consequence. Martesie voyant donc qu'il n'y avoit plus que Doralise et Pherenice aupres de Mandane, fit entrer Orcame, que la Princesse receut comme un homme de qui elle alloit recevoir le plaisir de satisfaire sa curiosité. Vous ne devez pas trouver estrange, luy dit elle, que j'aye plustost voulu sçavoir la vie du Prince Intapherne, par vous que par luy : car comme je la veux principalement sçavoir, afin de l'estimer encore davantage, quoy que je l'estime desja beaucoup ; j'ay creû qu'il me cacheroit une partie de ses vertus, et qu'il osteroit quelque chose à tous les plus beaux endroits de sa vie : c'est pourquoy j'ay voulu que ce fust par

   Page 5121 (page 51 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous que j'apprisse tout ce qui luy est arrivé. Mais de grace, adjousta-t'elle, faites que vostre recit ne soit pas borné par les seules avantures du Prince Intapherne ; et faites que celles de la Princesse Istrine y trouvent aussi leur place : aussi bien ay-je sçeu qu'il y a une si estroite liaison, entre cét illustre Frere, et cette admirable Soeur, qu'il ne seroit pas juste de separer leurs Histoires, puis que leurs interests sont joints. Quand je le voudrois faire, reprit Orcame, je ne le pourrois pas : car Madame, la Princesse Istrine a tant de part à tour ce que j'ay à vous dire, et à tout ce qui est arrivé en Asie, et mesme a ce qui vous est arrivé en vostre particulier, qu'on peut presques la regarder comme la cause innocente de tant de Guerres qui ont suivi ses premieres advantures. En effet si la Reine Nitocris n'eust pas voulu absolument que le Prince son Fils l'eust espousée, il l'auroit peutestre aimée, ou du moins ne l'auroit-il pas haïe, et ne seroit-il pas sorty de son Royaume, et par consequent il n'auroit esté ny ennemy, ny Rival de l'illustre Cyrus, il ne vous auroit point enlevée ; il seroit possible dans ses Estats, vous n'auriez point esté sous la puissance, ny du Prince Mazare, ny du Roy de Pont ; Cresus auroit encore tous ses Thresors ; l'Armenie ne seroit point tributaire : le Prince de Cumes vivroit ; et tous ces grands changemens que l'on a veûs en Asie, ne seroient point du tout arrivez, sans la Princesse Istrine. Mais Madame, il ne faut pas seulement

   Page 5122 (page 52 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je vous parle du Prince Intapherne, de la Princesse sa Soeur, et de la Princesse de Bithinie : mais encore du Prince Atergatis, et du Roy d'Assirie : et à parler raisonnablement, j'ay tant de choses differentes à vous dire, que je doute si je pourray donner assez d'ordre à mon recit, pour faire qu'il ne vous ennuie pas. La seule grace que je vous demande, reprit la Princesse, est que vous ne fassiez pas comme ceux qui en faisant une narration, n'ont autre dessein que de dire beaucoup de choses en peu de paroles : car enfin il y a certains evenemens, où l'exageration est si agreable, et mesme si necessaire pour les bien dire, que je ne puis souffrir ces autres de paroles, qui croyent avoir gagné beaucoup, quand ils ont espargné quelques silabes : c'est pourquoy ne renfermez point vostre esprit dans des bornes si estroites, et ne songez à rien tant qu'a me dire tout ce que vous sçavez. Orcame estant bien aise que la Princesse Mandane luy fist un commandement qui ne choquoit pas son inclination, l'assura qu'il luy obeïroit exactement : de sorte qu'apres que Mandane l'eust fait placer vis à vis d'elle ; qu'elle eut fait donner des Quarreaux à Doralise, à Pherenice, et à Martesie aupres du Lit sur lequel elle estoit assisse, Orcame commença de parler en ces termes.


Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Atergatis amoureux d'Istrine
Orcame rappelle brièvement les événements qui ont marqué le passé récent de la cour d'Assirie : le renoncement de Nitocris à l'amour de Gadate ; le désir de la reine de marier son fils le roi d'Assirie, avec Istrine, fille de son ancien amant ; l'injuste aversion du prince d'Assirie pour la jeune fille ; enfin, l'amour respectueux d'Atergatis pour Istrine. Puis il continue en narrant comment le roi d'Assirie, découvrant les sentiments d'Atergatis, offre à ce rival providentiel d'enlever Istrine. Le jeune amant, après avoir rejeté la proposition, s'empresse d'avertir Istrine des intentions malveillantes du futur souverain. Celui-ci, de son côté, s'adresse pour son projet d'enlèvement à Armatrite, autre amant d'Istrine dépourvu de scrupules. La jeune fille est outrée d'apprendre les intentions du roi d'Assirie. Bien qu'elle devine la nature des sentiments d'Atergatis, elle se montre reconnaissante envers le jeune homme, qui, en retour, lui promet de veiller à ce que personne ne l'enlève.
Rappel des faits
Orcame commence par rappeler certains faits déjà connus : Nitocris, la vertueuse reine d'Assirie, avait jadis renoncé à épouser Gadate, l'homme qu'elle aimait, afin d'éviter une guerre civile. Ayant toutefois ordonné à son amant de prendre femme, elle a toujours voulu favoriser les enfants nés de cette union, Istrine et Intapherne, en mariant la jeune fille avec son propre fils. Mais, par esprit de contradiction, le jeune prince d'Assirie conçoit une forte aversion pour sa fiancée et pour le frère de celle-ci, malgré leurs qualités. Mais Istrine n'est pas dédaignée de tout le monde : Atergatis, jeune prince de la cour d'Assirie, s'éprend d'elle.

   Page 5123 (page 53 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

HISTOIRE DU ROY D'ASSIRIE, D'Intapherne, D'Atergatis, D'Istrine, de la Princesse de Bithinie.

Pour vous donner plus de facilité à croire que le Prince Intapherne, et la Princesse Istrine, ont toutes les vertus que des Personnes de leur condition doivent avoir, je devrois commencer mon recit par l'Eloge de la Reine Nitocris, aupres de qui ils ont esté eslevez, et de qui ils ont esté cherement aimez l'un et l'autre. Mais Madame, cette Princesse avoir tant de Grandes et de rares qualitez, que si j'entreprenois de vous en dépeindre une partie, il ne me resteroit pas assez de temps pour vous aprendre ce que vous desires sçavoir : joint qu'à parler raisonnablement, je ne dois pas mettre en doute, qu'une Reine dont le Nom a remply toute l'Asie, n'ait pû trouver quelque place dans la memoire d'une Princesse dont la gloire remplit toute la Terre. Je ne m'arresteray donc pas Madame, à donner des loüanges inutiles à une grande Reine, dont je croy que vous avez estimé la vert, malgré les violences du Roy son Fils : je ne m'amuseray pas non plus à reprendre les choses d'aussi loin qu'il l'eust falu faire, si je n'avois pas sçeu par Martesie, que vous n'ignores pas quelle fut

   Page 5124 (page 54 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la passion de Gadate pour Nitocris, et quelle fut la vertu de Nitocris, pour surmonter l'inclination qu'elle avoit pour Gadate. De sorte que je me contenteray de vous faire souvenir, que n'ayant pas voulu mettre la Courone sur la teste du Prince qu'elle aimoit, de peur de causer une guerre Civile dans ses Estats, elle en espousa un autre qu'elle n'aimoit point : et de vous dire encore qu'elle bannit celuy qui touchoit son coeur ; qu'elle luy commanda de se marier, qu'il luy obeït, et que dans la suite du temps, voulant reconnoistre l'obeïssance du Prince Gadate, elle fit dessein de mettre la Princesse Istrine sur le Thrône d'Assirie, en luy faisant espouser le Prince son Fils. Apres cela, Madame, je pense que vous n'aures pas de peine à croire, que le Prince Intapherne, et la Princesse Istrine, ont esté eslevez avec tous les soins imaginables : estant aisé de concevoir, que la plus sage Reine qui ait regné en Assirie depuis Semiramis, ne destinoit pas au Thrône une Princesse dont elle negligeast l'education : et qu'elle ne manquoit pas de soins pour un jeune Prince, dont le Pere avoit eu tant de part à son coeur ; et qu'elle croyoit devoir estre Beau-frere du prince d'assirie. Et certes ses soins ne furent pas inutiles : car je puis vous assurer que ces deux jeunes Personnes devancerent leur âge par leur beauté, et par leur esprit, et qu'ils furent l'admiration non seulement de toute la Cour, mais de tout ce qu'il y avoit de Gens

   Page 5125 (page 55 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

raisonnables à Babilone, qui comme vous le sçavez, est la plus grande Ville du Monde. Je ne m'amuseray point, Madame, à vous décrire particuliement la beauté d'Istrine : car comme le Prince Intapherne en a un portrait, vos yeux en pourront juger : je vous diray seulement, qu'on ne peut pas voir une Beauté brune plus accomplie que la sienne, ny qui ait plus de charmes. Pour l'on esprit, il est tel que sa phisionomie le promet ; c'est à dire Grand et beau : et ce qui est le plus agreable, c'est qu'elle a une douceur dans l'humeur, qui luy gagne autant de coeurs que sa beauté. Cependant cette Personne si douce, a pourtant de l'ambition dans le coeur : et elle l'a si sensible à la gloire, qu'elle est tousjours en estat de luy sacrifier toutes choses, jusques à ses propres plaisirs. Estant donc telle que je vous la dépeins, on luy fit esperer qu'elle seroit Reine : et on luy remplit tellement l'esprit de cette Grandeur, que dés sa plus tendre jeunesse, elle n'eut autre soin que d'obeïr à la Reine Nitocris, et de tascher de plaire au Prince d'Assirie, qu'elle croyoit devoir espouser. Comme vous sçaves Madame, toute la repugnance qu'il y eut, sans en pouvoir dire d'autre raison, sinon qu'il ne vouloit jamais ce que les autres vouloient ; je ne m'amuseray pas à vous l'exagerer : et il suffira que je vous die, que parce que la Princesse Istrine n'estoit pas blonde, il vint à haïr toutes les brunes, quelques belles qu'elles pussent estre, et à haïr mesme

   Page 5126 (page 56 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Intapherne, parce qu'il estoit son Frere. Et en effet, vous avez sçeu comment il le traita un jour au retour d'une Chasse, où le Prince Intapherne plus a droit ou plus heureux que luy, avoit tué un Lyon : mais Madame, ce que vous ne sçavez point du tout, ou du moins ce que vous ne pouvez sçavoir que fort confusément ; est que durant que toute la Cour s'étonnoit de voir que le Prince d'Assirie avoit tant d'aversion à espouser la Princesse Istrine que tout le monde admiroit ; elle donna de l'amour à plusieurs : mais entre les autres il y eut un jeune Prince de cette Cour, nommé Atergatis, qui en devint esperduëment amoureux, et qui n'estoit pas moins propre à estre aimé, qu'à aimer. Le Prince Mazare qui le connoist, vous pourroit dire s'il estoit icy, que le Prince Atergatis est effectivement un des hommes du monde le plus aimable, et le plus propre à faire un Amant fidelle, respectueux, et discret. Pour sa personne, elle plaist extrémement, et il est assez difficile de le voir longtemps sans l'aimer. Comme sa condition faisoit qu'il estoit de tous les plaisirs du Prince d'Assirie, il estoit souvent le tesmoin de l'aversion qu'il avoit pour Istrine : et je luy ay oüy dire depuis, que cette aversion avoit esté en partie cause de son amour : parce que ne pouvant concevoir qu'un Prince d'autant d'esprit que celuy-là peut haïr une aussi belle Personne que la Princesse Istrine, sans y avoir remarqué quelques défauts particuliers ;

   Page 5127 (page 57 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il s'estoit attaché à luy parler, afin de voir si c'estoit par son humeur, ou par son esprit, que sa beauté ne captivoit pas le coeur du Prince d'Assirie. De sorte que la voyant tres souvent, il la vit trop pour son repos : car il l'aima avec tant de violence, qu'on ne pouvoit pas aimer d'avantage. Cependant comme il sçavoit que la Reine Nitocris, vouloit absolument que le Prince son Fils l'espousast : et qu'il remarquoit bien que la Princesse Istrine avoit de l'ambition ; il n'osoit se declarer, et souffroit des maux incroyables. Mais ce qu'il y avoit de particulier dans son amour, estoit qu'il y avoit des jours où il entroit si fort dans les interests de la Princesse Istrine, qu'il ne pouvoit s'empescher de hair le Prince d'Assirie, parce qu'il vivoit mal avec elle, quoy qu'il n'eust rien tant aprehendé que de l'en voir amoureux. Comme Istrine n'avoit alors que de l'ambition dans le coeur, et qu'elle voyoit qu'elle estoit considereé dans toute la Cour, comme devant estre Reine d'Assirie, elle ne s'imaginoit pas que personne osast lever les yeux jusques à elle : de sorte que quoy qu'elle vist tous les jours le Prince Atergatis ; qu'il luy parlast autant qu'il pouvoit ; et qu'il luy rendist mille petits services ; elle ne s'apercevoit point qu'il fust amoureux d'elle, quoy que beaucoup de Gens le remarquassant, et quoy qu'elle eust beaucoup d'inclination à l'estimer. Le Prince d'Assirie le sceut mesme des premiers, et en fut bien aise : car dans les sentimens où il estoit, il eust ardemment

   Page 5128 (page 58 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

souhaité que la Princesse Istrine eust eu quelque Amant qu'elle eust aimé, afin d'avoir un pretexte de ne l'aimer pas comme Nitocris le vouloit.

Le stratagème du roi d'Assirie
Le jeune roi d'Assirie, ayant appris les sentiments d'Atergatis pour Istrine, décide de se servir de lui pour se dérober à la volonté de sa mère. Il propose à Atergatis d'enlever Istrine et de leur offrir un asile confortable, tandis qu'il tâchera de calmer la colère de Nitocris. Mais le jeune homme refuse fermement d'entacher son honneur en acceptant une telle proposition. Le roi d'Assirie le menace alors de le considérer comme un ennemi, s'il ne parvient pas à se faire aimer d'Istrine, ou à le faire haïr d'elle.

Et en effet, ce Prince violent voyant que les Loix de l'Estat vouloient qu'il espousast Istrine, parce qu'elle estoit seule de sa condition qu'il pût raisonnablement espouser dans le Royaume ; et que la Reine Nitocris s'y obstinoit, et vouloit absolument qu'il luy obeist dés que la Paix de Phrigie, qu'on negocioit alors seroit faite, il eust recours aux remedes les plus extrémes. Il fit donc cent propositions bizarres au Prince Mazare, qui ne les voulut pas escouter : de sorte que scachant que le prince Atergatis estoit fort amoureux d'Istrine, il l'envoya querir un jour, pour luy dire qu'il le vouloir rendre heureux. Atergatis surpris du discours du Prince d'Assirie, luy dit qu'il luy estoit en effet aisé de le rendre heureux, puis qu'il n'avoit pour le rendre tel, qu'à luy donner l'occasion de luy rendre quelque service considerable. Non non, reprit ce Prince violent, ce n'est pas en me servant que je vous veux rendre heureux, mais c'est en vous servant moy mesme. J'ay sceu (luy dit-il sans plus grande preparation (que vous estes amoureux de la Princesse Istrine : ha Seigneur, interrompit Atergatis, je scay trop bien le respect que je vous dois, pour avoir d'autres sentimens pour cette admirable Princesse, que ceux que je dois avoir pour une Personne de qui je dois estre un jour Sujet : Non non Atergatis,

   Page 5129 (page 59 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy dit-il, ne me déguisez point la verité : et advoüez moy franchement, que vous estes Esclave de la Princesse Istrine, sans craindre d'estre un jour son Sujet : car je vous assure que je ne luy mettray jamais la Couronne sur la teste. C'est pourquoy pour vous contenter, et pour me delivrer de la persecution continuelle que la Reine me fait d'espouser Istrine, puis que vous en estes amoureux, souffres que je l'enleve pour vous : et que je la mette en vostre puissance, sans que je paroisse pourtant estre meslé en cét enlevement. Je vous donneray un Azile inviolable pour retraite : en attendant que la colere de la Reine soit passée, et que vous vous soyez fait aimer de la Princesse Istrine. Seigneur (reprit Atergatis fort interdit et fort embarrassé à respondre au Prince d'Assirie) je vous ay desja dit, que je n'ay pour la Princesse Istrine que les sentimens que je dois avoir, quoy que je vous advoüe que j'ay pour elle, toute l'admiration dont je puis estre capable. Mais quand il seroit vray, que j'aurois de l'amour pour cette admirable Princesse, je n'accepterois pas l'offre que vous me faites : parce que n'aimant jamais que pour estre aimé, ce ne seroit pas le chemin de l'estre de cette illustre Personne, que de luy faire une violence comme celle-là, et de luy faire perdre une Couronne. Ainsi Seigneur, soit que je sois son Amant, ou que je ne le sois pas, je ne dois point consentir à ce que vous me proposez. Ce que vous me dites, reprit le Prince d'Assirie,

   Page 5130 (page 60 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me surprend si fort, qu'il s'en faut peu que je ne croye qu'en effet je me suis trompé, en croyant que vous estiez amoureux d'Istrine : car enfin je ne conçoy pas, qu'on puisse refuser de posseder ce qu'on aime, quand mesme il faudroit faire les choses du monde les plus difficiles, et mesme les plus injustes. Mais peutestre, adjousta-t'il, est ce que vous ne me croyez pas, et que vous n'estes pas persuadé, que j'aye une aussi grande aversion pour la Princesse Istrine, que celle que j'ay : mais pour vous en assurer, je vous proteste Atergatis, que je hais Intapherne parce qu'il est son Frere : et que je vous hairois comme son Amant, si je n'esperois vous persuader d'estre son Ravisseur. Ce n'est pas, poursuivit-il, que quand je force mes yeux à examiner sa beauté, je ne m'estonne pourquoy je ne la trouve point belle : et que ma raison ne me die aussi quelquesfois malgré moy, qu'elle a de l'esprit : mais apres tout elle m'ennuye ; et elle choque tellement mon inclination, que je suis quelquesfois au desespoir, de ce que je ne puis que la haïr, et de ce que dans le fonds de mon coeur, je ne la scaurois m'espriser. Quoy Seigneur (repliqua Atergatis, qui avoit une peine estrange à souffrir qu'on parlast si peu avantageusement de ce qu'il adoroit) il peut estre vray, que la Princesse Istrine vous desplaise ; vous ennuye ; et choque vostre inclination ! quoy Atergatis, reprit le Prince d'Assirie, il peut estre vray, que la Princesse Istrine vous plaise ; vous charme, et

   Page 5131 (page 61 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

touche sensiblement vostre coeur, sans la vouloir posseder, par la voye que je vous propose ! cependant, adjousta-t'il, vous l'aimez ; et j'ay si bien veû dans vos yeux, la peine que vous aviez à souffrir que je ne parlasse pas d'elle avec admiration, que je n'en doute plus du tout. C'est pourquoy je vous declare, qu'il faut que vous faciez de trois choses l'une : ou que vous l'enleviez ; ou que vous vous en faciez aimer ; ou que vous m en facilez haïr : car autrement, si le viens à ne vous regarder que comme un adorateur d'Istrine, je vous haïray peutestre avec plus de violence, que si vous estiez mon Rival.

Etats d'âme d'Atergatis
Au moment où il quitte le prince d'Assirie, Atergatis croise Armatrite, autre courtisan également amoureux de la princesse Istrine. Ce rival se verra-t-il lui aussi proposer l'enlèvement ? Après avoir hésité un instant à faire demi-tour et à donner son accord au roi, Atergatis, mû par un sentiment de colère, décide finalement d'avertir Istrine du danger qui la menace.

Comme Atergatis cherchoit ce qu'il devoit respondre, par bonheur pour luy, le Prince Mazare et quelques autres entrerent, qui rompirent cét entretien, et qui luy donnerent moyen de sortir d'un lieu, où son ame avoit esté à la gehenne. Mais pour achever de le tourmenter, en sortant de l'Apartement de ce Prince, il rencontra quelqu'un qui l'arresta assez longtemps a luy parler d'une affaire : de sorte que pendant qu'il en parloit, un des Officiers du Prince d'Assirie passant aupres de luy, et ayant demandé a un autre, où il alloit ? il luy respondit tout haut que son Maistre l'envoyoit querir un Prince nommé Armatrite. Si bien qu'Atergatis qui scavoit que ce Prince estoit amoureux d'Istrine aussi bien que luy : s'imaginant que le Prince d'Assirie n'envoyoit querir son Rival, que pour luy faire la mesme proposition qu'il luy avoit

   Page 5132 (page 62 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faite, en eut une inquietude si grande, qu'il fut contraint de quitter celuy a qui il parloit, et de s'en aller chez luy, afin de resoudre en luy mesme, quelle resolution il devoit prendre. J'ay sceu depuis de sa propre bouche, qu'il eut toutes les agitations dont un coeur amoureux peut estre capable : tantost il estoit bien aise de voir que le Prince d'Assirie avoit de l'aversion pour Istrine, et tantost il en estoit en colere : et il y eut mesme des instans où il se repentit de n'avoir pas accepté l'offre qu'il luy avoit faite, principalement craignant que son Rival ne l'acceptast. Quel bizarre destin est le mien ? disoit-il en luy mesme, en examinant cette estrange advanture ; j'aime une Princesse qui ne scait pas que je l'adore, parce que le respect que j'ay eu pour le Prince a qui on la destiné, m'a empesché de le luy faire sçavoir : et ce mesme Prince, qui croit que ce qui seroit ma felicité, feroit mon malheur, m'offre de l'enlever pour moy et de la mettre en ma puissance. Pense Atergatis, disoit-il, pense si tu ne dois point retourner dire au Prince, que tu te repens de l'avoir refusé : car enfin puis qu'il ne la veut pas faire Reine, y a-t'il quelqu'un dans le Royaume qui soit plus digne d'elle, que ta violente et respectueuse passion te l'a rendu ? Mais, reprenoit-il un moment apres, aurois tu bien l'insolence, de faire une declaration d'amour, en faisant un enlevement ? songe Atergatis, de quels yeux te regarderoit une Princesse, a qui tu ferois un

   Page 5133 (page 63 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

grand outrage, et qui croyroit que tu luy osterois une Couronne. Imagine toy Istrine irritée, pour empescher ta vertu de succomber sous ton amour : pense que tu as creû toute ta vie aveque raison, que qui bannit le respect de cette passion la destruit ; et qu'enlever une Personne dont on ne possede pas le coeur, est la plus injuste chose du monde, et la plus grande folie qu'on puisse faire. Escoute donc cette raison malgré ton amour, et suy ses conseils plustost que ceux du Roy d'Assirie. Mais helas, s'escriroit-il, si ton Rival n'est pas aussi genereux que toy, et qu'il accepte ce que cét injuste Prince luy offrira, en quel deplorable estat te trouveras tu, et a quoy te servira ce respect que tu auras rendu a la Princesse que tu adores, qui ne sçaura jamais que tu l'aimes, et qui ne scauroit t'estre obligée, d'une chose qu'elle ignorera toute sa vie ? Examine donc bien Atergatis, quelle resolution tu dois prendre : si tu ne fais point ce que veut le Prince d'Assirie, ton Rival le fera paroistre : si tu enleves Istrine, elle te haïra : si tu ne l'enleve pas, selon toutes les aparences un autre s'y resoudra : que feras tu donc malheureux que tu és, en un si estrange avanture ? Laisseras-tu enlever ta Princesse, sans l'advertir du malheur qui la menace ? et luy auras tu rendu une si grande marque de respect et d'amour, comme est celle que tu viens de luy rendre, sans faire qu'elle la sçache ? Mais helas, poursuivoit-il en soûpirant, le moyen de pouvoir aprendre en

   Page 5134 (page 64 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un mesme moment à la Princesse Istrine, que tu l'aimes ; que le Prince d'Assirie la haït, que tu as refusé l'offre qu'on t'a faite de l'enlever pour toy ; et que tu és persuadé que ton Rival ne le refusera pas ; La moindre de toutes ces choses, devroit te faire trembler en la luy disant : puis qu'il n'y en a pas une, qui ne doive luy donner de la douleur, où de la colere. Pense donc, quel mauvais dessein est celuy de les luy dire toutes ensemble : cependant il n'y a point à balancer : car quand nulle autre raison ne te porteroit à luy descouvrir ce que tu sçais ; son seul interest t'y devroit obliger, quand mesme tu ne serois que son Amy, et que tu ne serois pas son Amant. Mais de quels termes te pourras-tu servir, adjoustoit-il, pour dire des choses si difficiles à dire, et qui la surprendront si fort ? elle ne t'a jamais regardé que comme devant estre un jour son Sujet, et tu vas luy aprendre qu'elle te doit regarder comme son Amant : et comme un homme qui souhaite de tout son coeur, qu'elle ne soit jamais Reine. Elle pense que le Prince d'Assirie luy mettra la Couronne sur la teste, et tu luy feras sçavoir qu'il la veut enlever pour un autre : et qu'il s'en trouvera peutestre quelqu'un, qui acceptera une offre si injustice, et qui choque si fort la generosité, et mesme l'amour. Neantmoins le service que tu dois à la Princesse Istrine le veut, et ta passion te l'ordonne. Mais encore une fois Atergatis, de quelles paroles te services, tu ? je n'en sçay

   Page 5135 (page 65 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rien, adjoustoit-il en soûpirant ; cependant sans nous en mettre en peine, laissons à nostre amour le loin de nous les suggerer, telles qu'il les faudra pour persuader à la Princesse que nous adorons, que puis que le Prince d'Assirie ne l'adore pas, il est indigne de son estime : et que puis que nous l'aimons plus que personne n'a jamais aimé, nous meritons quelque part en son coeur.

La déclaration à mots couverts d'Atergatis
Atergatis rencontre Istrine lors d'une promenade dans les jardins suspendus, jadis édifiés par l'illustre Semiramis. Il profite de cette occasion pour lui révéler indirectement ses sentiments, ainsi que les intentions du prince d'Assirie : il lui avoue qu'un homme de la cour est tombé amoureux d'elle malgré son statut de future reine, et que jamais cet homme n'aurait osé se déclarer, si la proposition ne lui avait pas été faite de l'enlever.

Apres cela Atergatis s'estant fortement determiné d'avertir Istrine, de ce qui se passoit, et de luy donner du moins lieu de deviner son amour, il attendit l'apresdisnée avec beaucoup d'impatience : mais pendant ce temps-la, sa raison luy representa que peutestre il s'exposoit à estre fort mal avec le Prince d'Assirie, s'il arrivoit que la Princesse Istrine luy descouvrist ce qu'il luy auroit descouvert, quoy qu'il luy eust dit qu'il voulust qu'il l'en fist hair : cela ne l'empescha pourtant pas de suivre son premier dessein, et d'aller chez la Reine aussi tost que l'heure où tout le monde y alloit fut arrivée. Comme la Princesse Istrine l'estimoit fort ; qu'elle le tenoit au nombre de ses Amis les plus particuliers : et que le Prince Intapherne l'aimoit cherement ; il espera qu'il luy seroit aisé, de trouver l'occasion de l'entretenir ou chez la Reine, ou chez elle : car la Maison de cette jeune Princesse estoit desja faite. Il trouva pourtant encore cette occasion plus favorable qu'il ne l'avoit esperée : car comme il faisoit alors fort chaud, dés que le Soleil commença de s'abaisser,

   Page 5136 (page 66 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cette Princesse fut se promener dans ces admirables Jardins, que la fameuse Semiramis fit faire autrefois ; et qui comme vous le sçavez, n'estant soustenus que sur des Voûtes, et sur de hautes et magnifiques Colomnes qui les portent, ont la reputation par toute l'Asie, d'estre presques miraculeusement suspendus en l'air, veû leur prodigieuse grandeur. La Princesse Istrine, ayant donc choisi ce jour là cette Promenade, y fut peu accompagnée : parce que la Reine n'y allant pas, la foule du monde demeura chez elle, comme estant celle de qui toutes les graces dépendoient. Pour Atergatis, comme ce n'estoit pas là qu'il avoit affaire, il se mit en estat de suivre la Princesse Istrine : et il fut mesme si heureux, que passant aupres de luy, elle luy demanda s'il vouloit estre de sa Promenade ? de sorte qu'acceptant aveque joye, une si favorable occasion, il luy aida à marcher. Comme il y a assez haut à monter, pour estre dans ces merveilleux Jardins, qu'elle avoit choisis pour se divertir, elle se trouva un peu lasse lors qu'elle y fut : si bien que cherchant à se reposer quelque temps, afin de se promener apres plus agreablement, elle fut s'asseoir dans un Cabinet qui est forme par quatre Palmiers : qui estant de ces deux especes, qui se courbent pour s'aprocher les uns des autres, lorsqu'ils en sont un peu esloignez ; se panchent en effet si à propos, que leurs branches s'entre-croisant, et se meslant les unes dans les autres, font un ombrage

   Page 5137 (page 67 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

admirable en ce lieu-là, dont on joüit fort agreablement, et fort commodément tout ensemble : y ayant des Sieges de bois de Cedre qui parfument ce Cabinet, pour peu que la chaleur soit grande. La Princesse Istrine s'estant donc allée asseoir sous un bel ombrage, le Prince Atergatis se vit avec toute la commodité qu'il eust pû desirer de l'entretenir : car comme n'y avoit pas alors aupres d'elle, d'autres personnes de sa condition que luy, dés qu'il commença de parler à la Princesse, comme ayant à l'entretenir de quelque affaire, tous ceux qui la suivoient se retirerent par respect, de quelques pas seulement. De sorte qu'Atergatis se faisant un grand effort, pour ne perdre pas des momens qui luy devoient estre si precieux ; Madame (luy dit-il, avec une agitation de coeur extréme) j'ay quelque chose à vous aprendre, que je voudrois desja vous avoir dit, parce qu'il vous importe extrémement que vous le sçachiez ; et que je n'ose pourtant vous dire, si vous ne me le commandez. Istrine surprise du discours d'Atergatis, le regarda, afin de tascher de diviner ce qu'il avoit à luy aprendre : mais encore que ses beaux yeux rencontrassent ceux d'Atergatis, et qu'ils les vissent mesme tous pleins d'amour, ils ne connurent point la passion qu'ils avoient fait naistre dans son coeur. De sorte que ne sçachant que penser, j'advoüe, dit-elle à Atergatis, que j'ay quelque peine à comprendre, que vous en ayez à vous resoudre,

   Page 5138 (page 68 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de me dire une chose qui m'importe : car comme le vous ay tousjours creû fort : de mes Amis, il me semble qu'au lieu de vouloir que je vous commande de parler, vous devriez desja avoir parlé. Puis que vous me l'ordonnez Madame, luy dit-il, il faut donc que je vous obeisse, et que je vous aprenne la chose du monde, qui vous surprendra le plus. Eh de grace, dit alors Istrine, ne m'obeissez pas encore : et dites moy auparavant, si ce que vous avez à me dire me doit donner de la colere ; de la douleur ; ou de la joye ? car comme vous le sçavez, on peut estre surpris par des choses agreables, comme par des choses fâcheuses. Comme je suis sincer Madame, reprit-il, je vous avoüe que je n'ose croire que j'aye rien à vous dire qui vous puisse plaire : et je suis mesme assuré, que je vous diray quelque chose qui vous desplaira. Mais si cela est adjousta-t'elle, ne me dites donc rien du tout : si ce n'est que ce que vous avez à me dire, me puisse donner lieu d'esviter quelque grand malheur. Si ce n'avoit esté par ce sentiment là, reprit Atergatis, je me serois bien gardé de former la resolution de vous dire ce que j'ay à vous aprendre : Mais Madame, il vous importe tellement de le sçavoir, que je puis vous assurer qu'il y va de tout le repos de vostre vie. Parlez donc, luy dit elle, et parlez mesme promptement : car ce que vous venez de me dire, met mon ame dans une inquietude sans objet determiné, qui me tourmente pourtant

   Page 5139 (page 69 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

desja estrangement. Je vous obeïray Madame, repliqua Atergatis, mais ce sera s'il vous plaist à condition, que les premieres paroles que vous m'entendrez prononcer, ne vous obligeront point à m'imposer silence : et que vous souffrirez que je parle sans m'interrompre, jusques à ce que j'aye achevé de vous aprendre, ce qu'il importe que vous sçachiez. Comme vous ne me sçauriez ce me semble dire rien qui me fasche plus, que l'incertitude où vous me laissez, repliqua-t'elle, je vous escouteray, comme vous voulez estre escouté : car vous croyant aussi sage que je vous croy, je n'ay pas lieu de craindre, que vous me disiez ce que je ne dois pas entendre. Je vous diray donc Madame, luy dit-il, qu'encore que toute l'Assirie ait sçeu, que la Reine vous destinoit à porter la Couronne qu'elle porte, en vous faisant espouser le Prince son Fils ; et qu'ainsi tous les Sujets de cette Grande Prince, n'ayant deû vous regarder que comme devant estre un jour leur Reine ; il s'en est pourtant trouvé un, qui ne se croyant pas encore estre assez à vous par la qualité de Sujet qui luy eust esté commune avec beaucoup d'autres ; a voulu estre vostre Esclave d'une façon plus particuliere. Quand je vous ay promis de ne vous interrompre pas, interrompit Istrine en rougissant, j'ay creû qu'en effet vous aviez quelque chose d'important à me dire : mais Atergatis si je vous veux faire grace, il faut que je croye que ce vous que me dites, n'est qu'une

   Page 5140 (page 70 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

raillerie pour me divertir : et qui par consequent, ne merite pas que je vous tienne ma parole, puis qu'elle ne me divertit point. Je le vous suplie Madame, repliqua Atergatis, de vous souvenir que je vous ay priée de ne m'imposer pas silence, et de ne vous estonner pas des premieres choses que je vous diray : mais afin de vous obliger à m'escouter paisiblement, je me soûmets à tous les suplices imaginables, si vous ne tombez d'accord a la fin de mon discours, que ce que je vous auray dit, devoit estre sceu de vous : et que je serois indigne de vivre, si je ne vous aprenois pas, ce qu'il importe tant que vous scachiez. La Princesse Istrine, connoissant alors en effet, qu'Atergatis avoit quelque advis important à luy donner, se resolut de l'escouter sans l'interrompre, ne s'imaginant mesme pas qu'Atergatis, et cét Esclave, dont il venoit de luy parler, n'estoient qu'une mesme chose. De sorte qu'ayant donné une nouvelle permission de parler à ce Prince, il reprit la parole, avec autant de crainte que d'amour. Vous sçaurez donc Madame, luy dit-il, puis que vous me permettez de vous l'aprendre, qu'il y a un homme à Babilone, qui a commencé de vous admirer dés qu'il a commencé de vous voir : et qui sans aucune esperance, non seulement d'estre aimé, mais mesme de vous faire scavoir son amour, n'a pas laisse de vous aimer : mais de vous aimer d'une amour si pure, et si détachée de tout interest, que je suis assuré que

   Page 5141 (page 71 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

hier à l'heure que je parle, il ne croyoit pas que vous deussiez jamais sçavoir sa passion. Cependant il vous aime plus que personne n'a jamais aimé : et s'il eust creû pouvoir pretendre à vous posseder, sans vous faire perdre une Couronne, il y auroit long temps qu'il se seroit declaré, et qu'il vous auroit vangée de l'injustice du Prince d'Assirie. S'il avoit mesme pensé, que la gloire d'estre Reine, n'eust pas esté l'objet de vos plus ardens souhaits, il vous eust sans doute fait scavoir, que vous regniez plus absolument dans son coeur, que vous ne pouviez jamais regner en Assirie : quand mesme il eust falu s'oposer directement à la Reine ; et quand mesme le Prince son Fils, eust eu autant d'amour pour vous qu'il en devroit avoir. De sorte Madame, que si cét Amant caché ne vous a pas descouvert sa passion, c'est parce qu'il a eu autant de respect que d'amour ; c'est parce qu'il a creû qu'il ne devoit pas songer à vous faire perdre un Royaume ; et qu'il n'a jamais osé esperer, que vous puissiez preferer l'Empire de son coeur, à une Couronne. Cependant, comme sa passion est la plus violente, donc jamais coeur amoureux ait esté possedé ; il a souffert et il souffre plus que personne n'a jamais souffert : il auroit pourtant tousjours enduré les maux dans le silence, et sans se pleindre ; si le Prince d'Assirie, ne luy avoit aujourd'huy dit une chose, qui est cause que je vous descouvre les sentimens qu'il a pour vous. Car enfin Madame (si je puis le dire sans

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vous offencer) cét injuste Prince ne vous connoist pas, et ne veut point vous donner la Couronne qu'il doit porter ; quoy que vous la meritiez mieux que luy. Il ne le contente pas mesme de ne vous adorer point, et d'avoir des sentimens pour vous les plus injustes du monde : car il veut aussi que cét Amant qui vous adore, en ait de tres criminels. Mais Madame, puis qu'il vous faut aprendre, toute l'injustice du Prince d'Assirie, il faut que je vous die qu'il a envoyé querir celuy dont je parle ; qu'il luy a dit qu'il s'aperçevoit bien de l'amour qu'il avoit pour vous ; qu'il luy a potesté qu'il ne vous pouvoit jamais aimer ; et qu'il luy a offert de vous enlever pour luy : mais avec des paroles si fortes, que c'estoit plustost un commandement qu'il luy faisoit, qu'une simple proposition.

La réaction d'Istrine
La princesse Istrine est furieuse d'apprendre les intentions du prince d'Assirie. Elle devine toutefois que l'amant respectueux dont parle Atergatis n'est autre que lui-même. Elle laisse entendre qu'elle est reconnaissante envers cet homme, mais qu'elle souhaite ne jamais découvrir son identité, afin de rester avec lui dans les termes de la bienséance. Atergatis lui révèle encore qu'au moment où il lui parle, un autre amant, Amatrite est peut-être en train d'accepter la proposition du prince d'Assirie. Le jeune homme lui promet alors de surveiller tant le prince d'Assirie qu'Amatrite, en sorte d'éviter qu'elle enlevée.

Quoy, interrompit la Princesse Istrine, le Prince d'Assirie, a pû estre capable de me vouloir enlever, pour me mettre en la puissance de celuy que vous dites ! ha si cela est, quand il seroit Roy de toute la Terre, je desobeïrois à la Reine, si elle me commandoit de l'espouser : et si le respect que je porte à cette Princesse ne retenoit, je ferois connoistre dés aujourd'huy, à celuy qui me mesprise, que je ne merite pas de l'estre, et que j'ay le coeur aussi Grand, qu'il l'a fier, injuste, et superbe. Mais encore une fois Atergatis, dois-je croire que ce que vous dites est vray ? il l'est tellement, Madame, repliqua-t'il, que rien ne le peut estre d'avantage : mais si cela est,

   Page 5143 (page 73 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

adjousta-t'elle, je suis donc la plus malheureuse Personne de la Terre : car enfin si le Prince d'Assirie n'a fait cette proposition au plus genereus de tous les hommes, il l'aura peut-estre acceptée. Je ne sçay pas Madame, reprit modestement Atergatis, si celuy dont vous parlez si avantageusement, sans sçavoir qui il est, merite d'estre mis au rang ou vous le mettez : mais je scay bien, que quoy qu'il vous aime avec une passion demesurée, il a refusé de vous posseder, par l'injuste voye que le Prince d'Assirie luy proposoit. Il a eu mesme ce respect pour vous, poursuivit-il, de ne luy vouloir pas advoüer qu'il en fust amoureux : mais il luy a dit si fortement, que quand il le seroit il ne vous enleveroit jamais ; que ce Prince violent s'en estant mis en colere, luy a dit à la fin de leur conversation, qu'il faloit qu'il fist de trois choses l'une ; où qu'il vous enlevast, ou qu'il se fist aimer de vous, ou qu'il l'en fist haïr. Cette derniere chose, interrompit brusquement Istrine, est sans doute la plus aisée à faire de toutes les trois, et mesme la plus juste : cependant (adjousta-t'elle, en rougissant, parce qu'elle connut par l'agitation qui paroissoit au visage d'Atergatis, que c'estoit luy qui l'aimoit) le genereux procedé de celuy qui a refusé l'injuste proposition du Prince d'Assirie, m'oblige si sensiblement, que je vous conjure de ne me le mom mer point : de peur qu'estant obligée de le regarder comme un homme qui auroit de l'amour

   Page 5144 (page 74 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour moy, la bienseance ne m'obligeast en suitte, à esviter sa conversation : c'est pourquoy comme ce ne peut estre qu'un fort honeste homme, l'aissez moy la liberté de le traitter avec la civilité que j'ay pour tous ceux qui le sont, et ne me le nommez jamais. Ha Madame, s'escrira Atergatis, voila une espece de reconnoissance que vous avez inventée, et dont tout autre que vous n'auroit jamais pû s'aviser car enfin, puis qu'il est vray que le procedé de celuy que vous ne voulez jamais connoistre vous plaist, et vous oblige, pourquoy ne voulez vous pas sçavoir qui il est ? C'est parce que je ne le puis, reprit elle, sans prendre en mesme temps la resolution, de n'avoit nulle amitié particuliere aveque luy : de sorte que pour m'oster une matiere d'ingratitude, il faut que je m'en oste une de reconnoissance. Promettez moy donc Madame, luy dit Atergatis en la regardant d'une maniere tres passionnée) que vous chercherez du moins à deviner, qui est celuy que vous ne voulez pas que je vous nomme : car si vous ne me promettez ce qui je vous demande, je pense Madame, que je ne vous diray point, ce qui me reste à vous dire ; quoy que ce soit ce qui vous importe le plus de sçavoir. Car enfin des l'heure que je parle, je suis persuade, que le Prince d'Assirie propose de vous enlever à un autre que je connois : et qui n'estant peutestre pas si respectueux, ny si equitable que celuy que vous ne voulez pas connoistre, accepte ce qu'on

   Page 5145 (page 75 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy offre, et se prepare desja à executer un si injuste dessein. Ha Atergatis, repliqua Istrine, je vous promets tout ce qu'il vous plaira, pourveû que vous me mettiez en estat de pouvoir m'empescher d'estre enlevée, en me nommant celuy que vous croyez qui peut estre capable d'entreprendre une semblable violence ! Quoy Madame, (s'escria Atergatis en se reculant d'un pas, et en la regardant fixement) vous voules sçavoir le nom de celuy qui vous outrage, et vous ne voulez pas sçavoir comment s'apelle un homme, qui vous rend la plus grande marque d'amour et de respect, que personne ait jamais renduë ! Cependant puis que vous le voulez, poursuivit-il en se raprochant, et que vous me faites esperer, que vous chercherez du moins à deviner qui il est ; je vous diray qu'Armatrite, est celuy que le Prince d'Assirie a envoyé querir, apres avoir esté refusé par ce respectueux Amant, que vous ne voulez pas qu'on vous nomme. Ha Atergatis, repliqua Istrine, Armatrite aura accepté ce qu'on luy aura offert ! car il n'est guere moins violent que le Prince d'Assirie : ainsi je ne voy pas que je puisse trouver de seureté pour moy, si ce n'est en quitant la Cour, et en advertissant la Reine de ce qui se passe : et c'est à dire en l'affligeant extraordinairement ; en divisant toute l'Assirie, et en causant peutestre la guerre, entre la Reine et le Prince son Fils. Non non, Madame, luy dit Atergatis, il ne faut pas encore avoir recours à des remedes

   Page 5146 (page 76 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si violens : je sçay que celuy qui a refusé l'injuste proposition que le Roy d'Assirie a luy faite, a dessein d'observer soigneusement Armatrite : et j'ose mesme vous assurer, que veû comme il a l'intention d'agir, vous n'aves rien à aprehender de ce costé là. C'est pourquoy vous n'avez seulement durant quelques jours, qu'à ne sortir point du Palais sans la Reine : et pourveû que cela soit, vous n'avez rien à craindre : car encore une fois, je puis vous assurer, que celuy que vous ne voulez pas connoistre, mourra plustost que de souffrir qu'on vous face aucune violence. L'amour qu'il a pour vous, poursuivit il estant assez forte pour luy inspirer quelque adresse, je ne pense pas, que son Rival le puisse tromper : ainsi Madame, ne vous affligez pas avec excés, car je serois bien malheureux, si ayant eu dessein de vous faire esviter un grand mal, je vous en avois causé un autre. Je sçay bien, adjousta-t'il, que la perte d'une Couronne est sensible, principalement à une personne qui n'aime rien que la gloire : et je sçay mesme encore, que celuy qui porte une si mauvaise nouvelle, ne sçauroit estre agreable. Je ne laisse pourtant pas de vous estre fort obligée, interrompit Istrine, quoy que vous ne m'ayez apris que des choses fâcheuses : vous mettez donc aussi au rang des choses fascheuses, reprit Atergaris en soûpirant, la violente et respectueuse passion qu'a pour vous cét Amant inconnû, qui a refusé de vous posseder, par l'injuste voye qu'on luy a proposée,

   Page 5147 (page 77 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy que vostre possession soit la seule chose qui le peut rendre heureux, et sans laquelle il sera tousjours infortuné ? Il me semble, repliqua Istrine, que j'ay quelque sujet d'estre affligée, d'avoir une obligation de telle nature, que je ne puisse la reconnoistre, comme celuy à qui je j'ay le desireroit : je ne laisse pourtant pas de luy rendre justice dans mon coeur, adjousta-t'elle, et de souhaiter qu'il soit heureux, pour le recompenser de la generosité qu'il a euë. Mais Madame, repliqua Atergaris, vous vous engagez a beaucoup de choses sans y penser : puis que celuy dont vous parlez ne peut estre sans vous, ce que vous desirez qu'il soit. La Princesse Istrine, connoissant alors de plus en plus, qu'elle avoit sujet de croire que c'estoit Atergatis qui estoit amoureux d'elle, et qui avoit refusé le Prince d'Assirie, se leva de peur qu'il ne luy dist plus qu'elle ne vouloit entendre : et pour luy oster la hardiesse d'achever de se descouvrir ; comme je voy bien, luy dit elle, que cét homme genereux que je ne veux point connoistre est fort de vos Amis, je vous conjure de l'obliger à continuer d'avoir la generosité de m'advertir par vous, s'il descouvre quelque injuste dessein du Prince d'Assirie, ou d'Armatrite. Ce sera sans doute tousjours par moy, reprit Atergaris, que vous sçaurez tout ce qu'aura à vous apprendre l'homme du monde qui vous adore avec le plus de respect, et qui vous aime avec le plus de passion. Apres cela, la Princesse

   Page 5148 (page 78 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Istrine commençant de marcher, appella quelques Dames qui l'avoient accompagnée, et fit le tour du Jardin, afin qu'on ne remarquast pas, qu'Atergatis luy eust dit quelque chose, qui luy eust fait changer le dessein qu'elle avoit eu de se promener. Mais elle avoit l'ame si inquiette, qu'elle ne pût en faire un second : de sorte que se retirant à son Apartement sans retourner chez la Reine, elle feignit de le trouver mal : afin d'avoir un pretexte, d'estre quelques jours sans sortir. Atergatis en la quittant, luy dit encore beaucoup de choses, qui la confirmerent en l'opinion où elle estoit : mais il ne luy en dit pourtant aucune, qui peust obliger Istrine, à changer sa façon d'agir aveque luy : de sorte que se separant fort bien d'avec elle, il s'en alla avec quelque consolation. Car encore que cette Princesse luy eust dit, qu'elle ne vouloit point sçavoir le nom, de celuy dont il luy parloit, il ne s'en affligea pas : au contraire, comme il a infiniment de l'esprit, il comprit aisément que la Princesse Istrine, ne luy avoit deffendu de le luy faire connoistre, que parce qu'elle le connoissoit : si bien que se flattant dans sa passion, il se creut plus heureux, qu'il n'avoit esperé de l'estre. Mais ce qui le tourmentoit pourtant estrangement, estoit la crainte qu'Armatrite n'acceptast ce qu'il avoit refusé : et que le Prince d'Assirie n'enlevast Istrine pour la luy donner. Et en effet, quoy qu'on ne l'ait pas sçeu à Babilone, et qu'au contraire on ait

   Page 5149 (page 79 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit qu'il avoit rejetté cette proposition, aussi bien qu'Atergatis ; il est pourtant vray, que le Prince d'Assirie la luy ayant faite apres avoit esté refusé par ce genereux Amant ; il l'accepta aveque joye, et auroit mesme executé son dessein, si son illustre Rival n'y eust mis l'obstacle que je vous diray bien tost.


Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : duel d'Atergatis et d'Armatrite
Alors qu'Istrine est bouleversée par les projets d'enlèvement du prince d'Assirie, Atergatis apprend que ce dernier a réussi à convaincre Armatrite d'accomplir le forfait. Afin de l'en empêcher, il décide de se battre contre son rival. Le prétexte en est trouvé dans une querelle à propos d'un ouvrage de Nitocris. Le combat des deux rivaux est interrompu par Intapherne, trop tard cependant pour empêcher qu'Armatrite ne succombe à ses blessures. Le frère d'Istrine demande alors des explications à Atergatis. Conquis par la générosité de l'amant, il le défend auprès de sa sur et de la reine. Le prince d'Assirie, par contre, fort contrarié par la perte de son complice, se déclare ennemi d'Atergatis et d'Intapherne.
Etats d'âme d'Istrine
Istrine, révoltée d'apprendre que le prince d'Assirie désire la faire enlever afin de se débarrasser d'elle, hésite à tout rapporter à son frère. Elle y renonce cependant, craignant qu'Intapherne ne s'emporte de manière trop violente contre le coupable, dont il n'a jamais reçu que de mauvais traitements.

D'autre part, Istrine avoit une telle douleur dans l'ame, qu'elle n'en pouvoit estre Maistresse : elle voyoit bien, apres ce qu'Atergatis luy avoit dit, qu'elle ne seroit jamais Reine : et que l'esperance qu'elle en avoit euë, devoit estre destruite dans son coeur. Ce n'estoit pourtant pas encore là ce qui l'affligeoit le plus : estant certain qu'elle sentoit plus aigrement, le mespris que le Prince d'Assirie faisoit d'elle, que la perte d'une Couronne. Ce n'est pas qu'elle eust jamais eu pour luy aucune inclination : mais elle sentoit si bien, qu'elle ne meritoit pas d'estre traitée, comme cét injuste Prince la traittoit, qu'il n'estoit pas possible, qu'elle n'eust une extréme haine pour luy : principalement voyant comment il vivoit avec le Prince Intapherne. Cependant elle ne sçavoit quel remede trouver à son mal : elle n'ignoroit pas que la Reine ne souffriroit point qu'elle quitast la Cour : parce qu'elle s'estoit mis dans l'esprit, que le Prince son Fils changeroit à la fin de sentimens pour elle. D'ailleurs, de dire à Intapherne ce qu'Atergaris luy avoit dit, elle aprehendoit que ce Prince, qui avoit desja l'esprit fort

   Page 5150 (page 80 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

irrité contre le Roy d'Assirie, ne se portast à quelque dessein violent : et qu'il ne s'y portast d'autant plustost, qu'il avoit perdu l'esperance, de luy voir la Couronne sur la teste : qui estoit la seule chose qui l'avoir obligé à demeurer à la Cour, apres tant de mauvais traitemens, qu'il avoit reçeus du Prince d'Assirie. Istrine ne sçachant donc que resoudre, se resolut du moins d'attendre quelques jours, à determiner absolument ce qu'elle vouloir faire : et afin d'attendre ce temps là en seureté, elle feignit, comme je l'ay desja dit, de se trouver mal, pour n'estre pas obligée à sortir du Palais. Mais apres avoir bien examiné, ce qui regardoit le Prince d'Assirie, la generosité d'Atergatis eut quelque place en sa memoire : et quoy qu'elle n'eust alors que de l'estime et de l'amitié pour luy, il ne luy passa pourtant rien dans l'esprit, qui luy fin : desirer qu'il ne fust point amoureux d'elle : car comme elle a raconté depuis, ses plus secrets sentimens au Prince son Frere, je les sçay comme si j'avois esté dans son coeur. Elle ne desiroit pas aussi qu'il l'aimast : et sans raisonner sur sa passion, elle ne considera alors que l'action genereuse qu'il avoit faite, sans examiner la chose de plus prés, et sans en prevoir la suite.

Duel d'Atergatis et d'Armatrite
Atergatis apprend qu'Armatrite, ayant accepté l'offre du prince d'Assirie, s'apprête à enlever Istrine. Le seul moyen d'empêcher ce forfait est de se battre contre son futur auteur. Un prétexte est toutefois nécessaire, car la reine voit les duels d'un très mauvais oeil. Connaissant la nature vétilleuse d'Armatrite, Atergatis loue un ouvrage de Nitocris devant lui. Aussitôt, son rival blâme la reine qui aurait mieux fait de songer à étendre les frontières de son état plutôt que de construire un barrage. Une querelle s'ensuit, qui débouche sur un duel. Atergatis en sort victorieux et somme son rival de renoncer à l'enlèvement d'Istrine.

Cependant Atergatis employant tous ses soins, et toute son adresse, pour descouvrir ce qu'il' vouloir sçavoir ; sçeut que le Prince d'Assirie avoit entretenu long temps Armatrite : qu'apres cela ils avoient parû tous

   Page 5151 (page 81 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

deux fort guays ; et il remarqua au contraire, que le Prince d'Assirie ne le regardoit presques plus : de sorte que raisonnant juste sur des conjectures si convainquantes, il ne douta point du tout, qu'Armatrite n'eust accepté ce qu'il avoit refusé. Il sçeut mesme divers ordres que ces deux Princes avoient donnez, qui le confirmereut en son opinion : car le Prince d'Assirie, avoit envoyé secretement vers le Gouverneur d'Opis (où il vous mena Madame lors qu'il vous eut enlevée) et qu'Armatrite faisoit sortir de Babilone une partie de son Train, sur un pretexte qui n'estoit pas trop vraysemblable. Apres avoir donc bien cherché, par quels moyens il pourroit rompre le dessein de son Rival, il n'en trouva point d'autre que de se battre contre luy : et de chercher à le quereller sur quelque chose, où la Princesse Istrine n'eust point d'interest : car comme le Prince d'Assirie estoit meslé au crime d'Armatrite, il n'y avoit pas moyen de le publier. Atergaris voyoit bien, que n'ayant pas plus de certitude de ce qu'il craignoit, l'exacte prudence eust voulu qu'il eust encore attendu quelque temps, pour tascher de s'esclaircir : mais comme il estoit fort amoureux, il voyoit bien plus de danger, à se vouloir batre trop tard contre Armatrite, qu'à se batre trop tost. Car enfin, disoit il en luy mesme, Armatritre est tousjours mon Rival : de sorte que quand je ne le regarderois que comme tel, sans

   Page 5152 (page 82 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le regarder comme Ravisseur de la Princesse que j'adore ; je devrois tousjours estre son ennemy, puis qu'il n'y a rien en tout l'Univers, où il y ait naturellement plus d'antipathie, qu'entre deux Rivaux. Apres cela Atergatis craignoit, s'il estoit vainqueur, qu'il ne fut contraint de s'esloigner d'Istrine : toutesfois comme il sçavoit que Nitocris n'aimoit pas Armatrite, il espera qu'il ne seroit point banny de la Cour pour cela, ou que du moins il ne le seroit pas pour longtemps : joint que considerant l'enlevement de la Princesse Istrine, il trouvoit encore qu'il vaudroit mieux qu'il en fust eslogné, que de l'exposer à un si grand malheur : de sorte qu'achevant de se determiner, il prit la resolution de détruire Armatrite, pour détruire son injuste dessein. Mais afin que la Princesse Istrine ne pûst douter que ce qu'il luy avoit dit ne fust veritable, il fit adroitement que le Prince Intapherne, luy conta en sa presence comme une nouveauté, la nouvelle faveur d'Armatrite aupres du Prince d'Assirie, et la disgrace d'Atergatis. Si bien que cette Princesse, faisant l'aplication de ce qu'on luy disoit, de la façon qu'Atergatis vouloit qu'elle la fist ; elle en rougit si fort, que quoy qu'elle fust sur son Lit, où il ne faisoit pas fort clair, Atergatis ne laissa pas de s'en aperçevoir, et d'estre bien aise de remarquer qu'il estoit entendu. Cependant sans differer davantage, il chercha dés le lendemain à rencontrer Armatrite, sans qu'il parust en avoir

   Page 5153 (page 83 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eu le dessein : comme c'estoit alors la saison de s'aller promener le long de l'Euphrate, il creût bien qu'il l'y trouveroit : et que comme il estoit d'un naturel tres violent, il luy seroit aisé de trouver lieu de le quereller : principalement estant naturellement aussi contredisant qu'il estoit. Car enfin. Madame, Armatrite l'estoit tellement, que si deux personnes eussent dit deux choses toutes opposées, il eust plustost entrepris de former un tiers Party pour les contredire toutes deux, que de se ranger jamais à l'opinion de quelqu'un. Atergatis le connoissant donc de cette humeur, s'imagina qu'il luy seroit avantageux, d'interesser la Reine en la cause de sa querelle, afin d'en estre protegé contre le Prince son Fils, s'il en estoit besoin ; de n'estre point exilé s'il estoit vainqueur d'Armatrite ; et par consequent de ne s'esloigner point d'Istrine. Cherchant donc comment il pourroit faire, pour faire reüssir son dessein ; il s'advisa, lors qu'il fut au bord de l'Euphrate (où il ne manqua pas de trouver Armatrite) de loüer ce grand et admirable Ouvrage, que cette illustre Reine faisoit faire, pour empescher la rapidité du Fleuve, en le faisant serpenter en aprochant de Babilone : s'imaginant bien, qu'il ne manqueroit pas de le contredire. Et en effet, Atergatis ne se trompa point : car dés qu'il l'eut joint, et qu'il eut commencé de loüer ce merveilleux travail, Armatrite se mit à le blasmer : et à dire que la Reine eust bien mieux fait,

   Page 5154 (page 84 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'employer ce qu'elle despensoit pour changer le cours d'un Fleuve, à reculer les bornes de son Estat : en suite de quoy se mettant à blasmer en general, tous les Princes qui s'amusoient à faire des Ouvrages publics ; il dit que celuy là mesme que Nitocris faisoit faire, et qui sembloit n'estre entrepris que pour la seureté de la Ville, et pour la rendre plus imprenable, ne l'estoit que par la vanité de cette Reine. Atergatis ne perdant pas une si favorable occasion, luy dit d'un ton de voix un peu fier, qu'il parloir avec si peu de respect d'une Grande et illustre Princesse, qu'il ne pouvoit assez s'en estonner : en suitte de quoy Armatrite luy ayant respondu aigrement, Atergatis respondit de mesme, engageant tousjours la Reine dans son discours : de sorte que s'aigrissant à peu, il le pressa si vivement, qu'il le força mesme, à luy demander de le voir l'Espée à la main. Si bien qu'Atergatis le prenant au mot aveque joye, luy dit qu'ils n'avoient qu'à s'esloigner insensiblement, quand ils auroient fait encore un tour de Promenade, de peur qu'on ne s'aperçeust de leur dessein : car au commencement de leur contestation, diverses personnes avoient entendu qu'ils n'estoient pas d'un mesme advis. Comme Armatrite estoit brave, il fit ce qu'Atergatis vouloit : et ils parurent estre en effet si bien ensemble, qu'on ne soubçonna point qu'ils y fussent mal. Cependant comme ils se connoissoient tous deux pour Amans de la Princesse Istrine, quoy qu'ils ne se

   Page 5155 (page 85 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le fussent jamais tesmoigné, ils avoient une impatience estrange de se voir l'Espée à la main : si bien que pour la satisfaire, apres qu'ils eurent remarqué qu'on ne prenoit point garde à eux ; au lieu de retourner vers la multitude du monde qui se promenoit, ils continuerent de remonter le long du Fleuve, comme des gens qui estoient d'humeur à s'entretenir, et à vouloir choisir une Promenade solitaire. Comme c'est la coustume en ce lieu-là, que les Escuyers attendant leurs Maistres à la Porte de la Ville, afin de n'embarrasser pas la Promenade des Dames, par des gens inutiles a leur divertissement, ceux de ces deux Princes estoient avec les autres, et par consequent ils ne virent point que leurs Maistres s'esloignoient du monde. Cependant comme ces deux Rivaux avoient chacun une Espée, il ne leur falut pas de plus grande preparation pour se batre : de sorte qu'aussi tost qu'ils furent arrivez au delà d'un de ces tournoyemens du Fleuve, qui les déroboit a la veüe de ceux qui se promenoient, parce qu'en cét endroit la le terrain s'abaissoit extrémement ; ils commencerent leur combat : Je ne m'amuseray point, Madame, à vous en dire les particularitez : car j'ay tant d'autres choses à vous aprendre, que je ne dois pas m'arrester aux inutiles, ny aux peu agreables. Il suffira donc que je vous aprenne, qu'Atergatis fut vainqueur d'Armatrite : sa victoire fut mesme sanglante, et funeste pour son ennemy : car comme il ne voulait pas estre empesché

   Page 5156 (page 86 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vaincre, il se batit sans se mesnager : si bien qu'estant aussi heureux que brave et adroit, le Grand courage d'Armatrite ne pût l'empescher de luy donner quatre coups d'Espée, dont il y en avoir deux qui luy entroient dans le corps. De sorte que perdant une grande quantité de sang, il s'affoiblit tout d'un coup : et tomba aux pieds d'Atergatis, en voulant passer sur luy. Il voulut pourtant encore faire un effort pour se relever : mais son genereux Rival qui n'estoit point blessé l'en empescha, et luy arracha son Espée : apres quoy ne voulant pas tuer un ennemy qui n'estoit plus en estat de se deffendre, il voulut du moins s'assurer de luy, s'il arrivoit qu'il eschapast : c'est pourquoy il luy dit qu'il luy donnoit la vie, pourveû qu'il fist trois choses qu'il luy diroit. La premiere, de publier qu'il s'estoient querellez, en parlant de ce grand Travail que la Reine Nitocris faisoit faire : la seconde, de luy advoüer qu'il avoit eu dessein d'enlever la Princesse Istrine : et la troisiesme, de luy engager sa parole, de ne penser de sa vie à executer un si injuste dessein. Je pourrois sans doute, adjousta-t'il, en l'estat où je me trouve, vous obliger à ne penser jamais à cette Princesse : mais comme je sçay bien que l'amour n'est pas une chose volontaire, je ne vous demande que ce qui est juste, et possible. Comme Armatrite qui se sentoit fort blessé, entendit parler Atergatis comme il faisoit, il en fut fort surpris : car le Prince d'Assirie ne luy avoit pas

   Page 5157 (page 87 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit qu'il luy eust offert la mesme chose qu'à luy. De sorte que s'imaginant que son Rival sçavoit son injuste dessein, ou par revelation des Dieux, ou par enchantement, il ne s'amusa point à le luy nier : mais en luy advoüant qu'il estoit vray qu'il avoit eu le dessein d'enlever Istrine ; il luy dit qu'il avoit bien fait de ne le vouloir pas forcer, à luy promettre de ne penser plus à cette Princesse : luy soustenant avec une violence estrange, que jamais homme amoureux, ne devoit faire une promette qui prejudiciast à son amour.

Amitié d'Atergatis et d'Intapherne
Le combat d'Atergatis et Armatrite est interrompu par l'intervention d'Intapherne. Le vainqueur contraint son rival à tout révéler au frère d'Istrine. Cet aveu est si pénible qu'Armatrite en perd la vie. A la suite de ces explications, une véritable amitié se crée entre Atergatis et Intapherne.

Comme ils en estoient là, le Prince Intapherne qui estoit allé le matin à la chasse, sans autre compagnie que ceux de sa Maison, arriva aupres d'eux : de sorte qu'estant fort surpris de les trouver en cét estat, il descendit de cheval et s'en aprocha. Mais s'il fut surpris de les rencontrer, ils furent aussi fort surpris de le voir, car ils ne l'avoient point entendu venir : et ils le furent d'autant plus, qu'ayant oüy le nom de la Princesse Istrine, il prit la parole le premier : et regardant le vaincu et le vainqueur, seroit il bien possible, leur dit-il, que ma Soeur fust cause, que deux si braves Gens se fussent battus ? Atergatis, qui avoit l'esprit irrité contre Armatrite, de ce qu'il venoit de luy dire ; et qui croyoit mesme que le Prince Intapherne, en avoit plus oüy qu'il n'en avoit entendu, força son ennemy à avoüer devant luy, comme leur combat s'estoit fait : et le dessein qu'il avoit eu d'enlever

   Page 5158 (page 88 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Princesse Istrine, par les ordres du Prince d'Assirie : mais en l'allouant, il se fit une si grande violence, et la colere fit couler son sang si abondamment, qu'il en perdit la parole. Quelque criminel qu'il fust, Intapherne eut pourtant la generosité de commander à quelques uns des siens de le secourir, et de le porter à la premiere Habitation, parce que Babilone estoit trop loin : mais comme ils voulurent obeïr à leur Maistre, il expira entre leurs bras : de sorte que changeant ce dessein là, en celuy d'aller advertir ses gens, qui estoient à la porte de Babilone ; Intapherne et Atergatis, qui avoient beaucoup d'amitié l'un pour l'autre, quitterent le grand chemin, et furent en prendre un, fort destourné, afin de se pouvoir mieux entretenir. Ils furent pourtant quelque temps sans parler, car ils avoient tous deux l'esprit fort occupé : en effet Intapherne ne pouvant concevoir cette bizarre avanture, cherchoit par où Atergatis pouvoit avoir sçeu le dessein du Prince d'Assirie, et par quel sentiment il s'estoit battu contre Armatrite, plustost que de l'advertir de la chose. D'autre part, Atergatis ne comprenant pas qu'il pûst dire ce qui luy estoit arrivé, pour faire connoistre à Intapherne la passion qu'il avoit pour Istrine, se trouvoit bien embarrassé : mais à la fin, sçachant quelle estoit la haine qu'il avoit pour le Prince d'Assirie, et connoissant sa generosité, et l'amitié qu'il avoit pour luy, il se resolut de luy advoüer la verité : et il s'y resolut d'autant

   Page 5159 (page 89 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plustost, que la Princesse Istrine, ne luy avoit rien dit qu'il fust obligé de cacher. De sorte que prenant la parole le premier, je ne doute point (luy dit-il en s'arrestant sous des Arbres qui se trouverent à leur chemin) que vous ne soyez fort estonné de ce qui vient d'arriver, et de ce que vous venez d'entendre : mais avant que de vous particulariser toute l'injustice du Prince d'Assirie, et toute celle d'Armatrite, il faut que je vous descouvre le fonds de mon coeur : afin que vous ne soyez pas surpris de voir combien je m'y suis interessé. Je vous diray donc, comme il est vray que vous avez tousjours esté celuy de tous les hommes que je connois, que j'ay le plus estimé et le plus aimé : et que la Princesse vôtre Soeur, à aussi tousjours esté la Personne de son Sexe pour qui j'ay eu le plus d'admiration, et le plus d'inclination tout ensemble : ainsi sans pouvoir dire, si j'ay eu de l'amitié pour vous, parce que j'ay eu de l'amour pour elle ; ou si j'ay eu de l'amour pour elle, parce que j'ay eu de l'amitié pour vous ; je sçay seulement que vous avez occupé l'un et l'autre, les premieres places dans mon coeur. Je pense toutesfois, adjousta obligeamment ce Prince, que si j'examinois bien la chose, je trouverois que quand je n'aurois pas eu l'honneur de la connoistre, je n'aurois pas laissé d'estre vostre Amy : et que quand je n'aurois encore jamais eu le bonheur de vous voir, je n'aurois pas laissé d'estre son Amant. Ainsi ne

   Page 5160 (page 90 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

devant qu'à vostre propre merite, l'estime extraordinaire que je fais de vostre vertu à tous deux ; si mon amitié estoit un bien, vous ne vous la devriez point l'un à l'autre. Vostre amitié, interrompit Intapherne, m'est si considerable, que quand je la devrois plustost au merite de ma Soeur qu'au mien, je ne laisserois pas d'estre bien aise de la posseder : et si j'ay à me plaindre de quelque chose, c'est qu'elle ne m'ait pas appris l'illustre Conqueste qu'elle avoit faite. Ha genereux Intapherne, s'escrira a Atergatis, la Princesse Istrine ne sçait pas encore ce que vous sçavez : et je ne sçay pas mesme si je dois souhaiter qu'elle le sçache. Apres cela Atergatis raconta à Intapherne, le dessein qu'il avoit fait de ne descouvrir jamais sa passion, si ce n'estoit que le Prince d'Assirie se mariast à une autre qu'à la Princesse Istrine : luy disant en suite comment cét injuste Prince l'avoit envoyé querir ; quelle estoit la proposition qu'il luy avoit faite ; comment il l'avoit refusée ; le dessein qu'il avoit pris d'en advertir Istrine ; et il luy dit enfin la chose avec une ingenuité si obligeante, qu'en effet Intapherne s'en tint obligé. De sorte qu'embrassant Atergatis, il y a quelque chose de si franc ; de si genereux, et de si Heroïque à vostre procedé, luy dit il, que je tiens qu'il est beaucoup plus glorieux à ma Soeur, de regner dans vostre ame, que de regner en Assirie, puis qu'elle ne le pouroit, sans estre Femme du plus injuste Prince du monde : et si elle m'en croit

   Page 5161 (page 91 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il ne tiendra pas à moy, que vous ne soyez heureux, s'il est vray qu'elle puisse faire vostre felicité, Atergatis entendant parler Intapherne de cette sorte, luy dit tant de choses, et luy fit de si tendres protestations d'amitié, et de reconnoissance, qu'il luy estoit aisé de s'imaginer, quelle devoit estre la passion qu'il avoit pour la Princesse Istrine.

Le soutien d'Intapherne
Intapherne met tout en uvre pour éviter que ce duel ne porte préjudice à Atergatis : il informe sa sur que son mystérieux amant a déjoué son enlèvement, et s'efforce de convaincre la reine qu'Atergatis a risqué sa vie pour défendre son honneur. Malgré son opposition de principe aux duels, Nitocris se montre reconnaissante envers son protecteur.

Mais enfin allant à ce qui pressoit le plus, ils adviserent ce qu'il estoit à propos de faire, en l'estat où estoient les choses. Car, disoit Intapherne, il est à croire que le Prince d'Assirie s'interessera secretement à la mort d'Armatrite : et il est à craindre qu'il ne se vange, de ce que vous l'avez refusé, en ayant une occasion si favorable : mais apres avoir bien examiné la chose, ils resolurent qu'Atergatis ne r'entreroit à Babilone que de nuit : qu'il iroit loger chez Intapherne, où le Prince d'Assirie n'oseroit faire nulle violence, à cause de la Reine : qu'on feroit sonner fort haut, que le Combat d'Atergatis, et d'Armatrite, avoit esté causé, parce que le premier soutenoit la gloire de Nitocris, contre l'autre ; et qu'on ne parleroit point du tout de ce pretendu enlevement d'Istrine, afin de n'irriter pas le Prince d'Assirie. Que cependant le Prince Intapherne iroit au Palais prevenir la Reine, et dire à tout le monde l'estat où il avoit trouvé Atergatis et Armatrite : et comment il avoit appris de la bouche du vaincu, la cause de son combat, et la generosité du vainqueur : publiant aussi aveque soin, qu'Armatrite

   Page 5162 (page 92 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit celuy qui avoit voulu se battre. Mais apres cela, dit Intapherne, il faut que j'aille à l'Apartement de ma Soeur : mais genereux Prince, luy dit Atergatis, que luy direz vous de cét homme, qu'elle ne veut pas connoistre ? je luy diray, reprit-il, qu'elle le doit preferer à tout le reste de la Terre : et que luy devant autant qu'elle luy doit, elle seroit digne des mépris que le Prince d'Assirie a pour elle, si elle n'estoit pas aussi reconnoissante, qu'Atergatis est genereux. Apres cela, voyant qu'il estoit assez tard, et qu'il seroit nuit quand ils arriveroient aux Portes de Babilone, ils recommencerent de marcher : et arriverent si heureusement, qu'ils ne furent connus de personne, qui peust apprendre au Prince d'Assirie, qu'Atergatis s'estoit retiré chez Intapherne. Cependant dés que ce prince l'eut mené dans sa Chambre, il le quitta : Atergatis le priant bien plus de songer a ce qu'il diroit de luy à la Princesse Istrine, qu'à ce qu'il en diroit à la Reine. Mais comme il estoit prest de sortir, il vint un Escuyer de cette Princesse : qui ayant oüy parler confusement du Combat d'Armatrite, envoyoit sçavoir, si le Prince son Frere estoit revenu de la Chasse : et s'il sçavoit contre qui Armatrite s'estoit battu ? Vous luy direz, luy respondit Intapherne, que je la verray bientost : et qu'en attendant que je luy die les particulairez de ce combat, je luy mande que celuy dont elle ne veut point sçavoir le nom, est le vainqueur d'Armatrite. Cét Escuyer

   Page 5163 (page 93 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

retenant parole pour parole, ce que le Prince Intapherne luy avoit dit, fut retrouver la Princesse Istrine ; à qui il raporta exactement, ce que le Prince son Frere luy mandoit : mais elle en fut si surprise, qu'elle ne pouvoit pas l'estre davantage. La cause de son estonnement, ne fut pas seulement de sçavoir que c'estoit Atergatis, qui s'estoit battu contre Armatrite, et qui l'avoit vaincu : et de connoistre par la avec certitude, que c'estoit Atergatis qui estoit amoureux d'elle : car elle en eut beaucoup davantage, de voir que le Prince Intapherne, sçavoit la conversation qu'elle avoit euë avec ce Prince : ne pouant s'imaginer qu'un homme qui ne luy avoit jamais dit ouvertement qu'il l'aimoit, eust parlé de sa passion au Prince son Frere. Mais pendant qu'elle raisonnoit sur la nouveauté de cette avanture, Intapherne alla chez la Reine, à qui il raconta, ce qu'il estoit à propos qu'il luy dist du combat d'Atergatis, luy faisant valoir le zele qu'il avoit eu à soustenir sa gloire, contre celuy qu'il avoit vaincu : l'assurant, comme il estoit vray, qu'Armatrite en estoit tombé d'accord devant que de mourir. Joint que comme le commencement de la contestation de ces deux Princes, avoit eu quelques tesmoin, le bruit s'en estoit desja espandu dans la Cour, et estoit allé jusques à la Reine : de sorte que le discours d'Intapherne luy confirmant ce qu'on luy avoit desja dit, il fut aisé à ce Prince de la disposer à proteger Atergatis. En effet, quoy qu'elle ne voulust

   Page 5164 (page 94 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas authoriser de semblables actions ; elle ne laissa pas d'envoyer dire à ce genereux Amant, qu'elle eust souhaité qu'il n'eust pas entrepris de soustenir sa gloire, avec tant d'ardeur, que cependant, quoy qu'elle fust marrie de l'accident qui estoit arrivé, elle ne laissoit pas de luy estre obligée, de s'estre si fort interessé pour elle, qu'il eust voulu hazarder sa vie pour cela : adjoustant qu'elle le protegeroit, autant que la justice et la bien-seance le luy permettroient. Mais si Nitocris eut des sentimens avantageux pour Atergatis, qui en tuant Armatrite, avoit osté au Prince son Fils, un homme qu'elle n'estoit pas trop aise qu'il aimast ; le Prince d'Assirie en eut de tous contraires : et entreprit si hautement de proteger les Parens du Mort, qu'il estoit aisé de voir, qu'il estoit au desespoir d'avoir perdu ce pretendu Ravisseur d'Istrine : joint que comme il a infiniment de l'esprit, et de l'esprit penetrant, il craignit qu'Atergatis n'eust fait advoüer a son ennemy vaincu, quelle estoit l'intention qu'il avoit euë : et que le sçachant, il ne le fist sçavoir à Nitocris.

Le prince d'Assirie, ennemi d'Atergatis
Le prince d'Assirie est profondément contrarié par la mort de son complice et craint que son projet d'enlèvement ne soit connu de la reine. Il s'adresse d'une manière hautaine et vindicative à Intapherne, le sommant de mettre fin à son amitié pour Atergatis. Intapherne refuse.

Cependant Intapherne l'ayant rencontré au sortir de chez la Reine, comme il s'en alloit chez Istrine ; ce Prince violent, qui sçavoit desja qu'Intapherne parloit fort avantageusement d'Atergaris, l'arresta : et sans luy demander les particularitez d'une chose, dont luy seul pouvoit estre bien informé ; j'ay sçeu (luy dit-il d'un ton de voix un peu fier) que vous prenez

   Page 5165 (page 95 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

hautement le party Atergatis : mais j'ai à vous apprendre, pour vous en empescher, que j'entreprens de vanger la mort d'Armatrite. Comme Atergatis, reprit froidement Intapherne, n'a combatu Armatrite, que pour les interests de la Reine, je croyois, Seigneur, que vous deviez estre son Protecteur : et je suis mesme persuadé que vous le serez, dés que vous aurez parlé à cette Grande Princesse : c'est pourquoy, vous me permettrés s'il vous plaist, de demeurer dans ses sentimens qui seront bientost les vostres. Non non, reprit brusquement le Prince d'Assirie, ne vous imaginez pas que je change jamais de sentimens : ce que je n'aime point aujourd'huy, je ne l'aimeray de ma vie : et ce que je haïs presentement, je le haïray tousjours : c'est pourquoy n'esperez pas que la Reine me fasse changer de volonté, ny pour ce qui regarde Atergatis, ny pour nulle autre chose : et par consequent c'est à vous à vous conformer à la mienne. Je me conformeray tousjours à la raison, reprit Intapherne, et ne manqueray jamais au respect que je vous dois, non plus qu'à celuy que je dois à la Reine : jamais apres cela Seigneur, je n'ay rien à promettre car de cesser d'estre Amy d'Atergatis, l'honneur ne me le permet pas. Soyez-le donc, luy respondit brusquement le Prince d'Assirie, mais preparez vous à me voir son ennemy : et à ne vous voir plus au rang de mes Amis. Apres cela ce Prince violent quitta Intapherne, qui eut une

   Page 5166 (page 96 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peine estrange à demeurer dans le respect qu'il luy devoit : mais enfin s'estant fait une grande violence, pour ne luy respondre pas aussi aigrement qu'il en avoit envie ; il donna a ses paroles, toute la force dont la generosité respectueuse peut estre capable, sans aller pourtant au delà : en suitte de quoy il fut chez la Princesse Istrine, qui l'attendoit avec une impatience, qui estoit accompagnée de quelque espece de crainte et de confusion.

Conversation d'Intapherne et d'Istrine
Intapherne, désireux de connaître exactement les propos tenus par Atergatis, se rend auprès de sa sur. Constatant la véracité des déclarations du jeune homme, il en fait à Istrine un éloge sans réserves. Il s'agit désormais de trouver un moyen de parler à Nitocris, afin de la convaincre de renoncer au projet de mariage pour son fils.

Dés qu'il fut dans la Chambre de cette Princesse, il la pria d'entrer dans son Cabinet : ou il ne fut pas plustost, qu'il voulut s'esclaircir, et sçavoit si en effet Atergatis luy avoit dit la verité, et si elle n'en sçavoit pas plus que ce qu'il luy avoit advoüé. Si bien que prenant la parole, en la regardant attentivement ; il me semble, luy dit-il, qu'apres avoir vescu aveque vous comme j'ay fait toute ma vie ; qu'apres avoit sçeu mes plus secrettes pensées, et n'avoir pas ignoré l'horrible haine que j'ay pour le Prince d'Assirie, vous eussiez pû m'aprendre que vous regniez dans le coeur d'Atergatis, sans craindre que l'eusse voulu borner vos Conquestes de ce costé la. Atergatis, reprit la Princesse Istrine en rougissant, m'a fait un si grand secret de sa passion, s'il est vray qu'il en ait pour moy, que je n'avois garde de vous dire ce que je ne sçavois pas, et ce que je n'ay fait que deviner depuis peu de jours : encore ne sçay je si je ne me suis point trompée en mes conjectures. Non non, reprit Intapherne,

   Page 5167 (page 97 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous ne vous estes point abusée, si vous avez creû qu'Atergatis vous adore : et il vient de vous donner une si grande marque d'amour, que vous n'en pouvez plus douter. Mais de grace, repliqua cette Princesse apprenez moy qui vous a appris ce que vous sçavez : et comment il peut estre qu'Atergatis vous ait pû dire a propos, ce qu'il me dit dans les Jardins de Semiramis ? Quand vous m'aurez raconté vostre conversation avec Atergatis respondit Intapherne, je vous diray la mienne aveque luy : Istrine entendant parler le Prince son Frere de cette sorte, commença de luy dire ingenûment tout ce qu'Atergatis luy avoit dit : si bien que ce Prince le trouvant conforme a ce que son Amy luy en avoit raconté ; dit en suite a Istrine tout ce qu'il sçavoit de son combat, et de son amour : et luy exagera tellement la generosité de ce Prince, et l'injustice du Prince d'Assirie ; qu'on peur dire qu'il fit tout ce qu'il pû, pour luy faire aimer le premier et haïr le second. Et certes il ne luy fut pas trop difficile, de reüssir dans son dessein : car la Princesse Istrine se tenoit si obligée à Atergatis, d'avoir hazardé sa vie, pour l'empescher d'estre enlevée par Armatrite, et elle se tenoit si mortellement offencée, par le Prince d'Assirie, qu'on ne pouvoit pas avoir de plus grandes dispositions à aimer, et à haïr, qu'il y en avoit alors dans son coeur. De sorte que ne resistans pas aux prieres qu'Intapherne luy fit de ne songer plus à regner en

   Page 5168 (page 98 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Assirie, et de se contenter de regner sur le coeur d'Atergatis ; ils se mirent ensemble à adviser comment ils agiroient aupres de Nitocris, pour qui ils avoient beaucoup de respect et de reconnoissance. Mais comme ils sçavoient bien, qu'ils ne pouvoient luy aprendre la derniere injustice du Prince son Fils, sans l'affliger extraordinairement, et sans exposer Atergatis à la violence de ce Prince, s'il venoit à sçavoir la chose ; ils ne s'y pouvoient resoudre : si bien que sans avoir rien arresté, Intapherne se disposa à s'en retourner trouver Atergatis. Comme il estoit donc prest de quitter la Princesse Istrine, elle le retint encore quelque temps : mais mon Frere, luy dit-elle en rougissant, advoüerez vous à Atergatis que vous m'avez dit qu'il m'aime ? il faut bien, respondit-il, que je le luy advoüe, si je veux estre bien reçeu de luy : du moins, reprit-elle, ne luy dites pas que vous me l'avez persuadé : je ne sçay pas, repliqua-t'il en soûriant, si je pourray faire ce que vous voulez : car il me semble qu'il ne me sera gueres avantageux, de faire sçavoir à Atergatis que vous n'adjoustez point de foy à mes paroles. Pour mettre vostre gloire à couvert, repliqua-t'elle, vous luy direz que je ne doute des vostres, que parce que je doute des siennes : car enfin, poursuivit-elle, si vous m'alliez mettre dans la necessité de recevoir Atergatis comme un Amant, et comme un Amant declaré, vous m'exposeriez au plus grand embarras du monde. Mais

   Page 5169 (page 99 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore, luy dit-il, que souhaittez vous precisément que je luy die ? voulez vous que je le desespere tellement, qu'il n'ose jamais vous dire qu'il vous aime, et que mesme il en perde entierement le dessein ? ou si vous ne voulez seulement que m'obliger à ne vous priver pas du plaisir d'apprendre de sa bouche, ce que vous ne sçauriez pas si agreablement de la mienne ? Vous sçavez si bien ce que je dois vouloir, et ce que je veux que vous disiez, repliqua-t'elle, qu'il n'est pas necessaire que je vous prescrive les paroles dont vous vous devez servir : et tout ce que je veux de vous, est que vous ne m'engagiez pas à une conversation de galanterie ouverte, si vous ne voulez que je ne reçoive pas trop bien un homme à qui je suis infiniment obligée. Apres cela Intapherne ayant encore respondu quelque chose, sortit de la Chambre d'Istrine, et s'en retourna trouver Atergatis : a qui il dit ce qui s'estoit passé entre la Reine et luy, aussi bien que ce que le Prince d'Assirie luy avoit dit, et ce que la Princesse Istrine luy avoit respondu : afin qu'il se preparast, quand les choses seroient en estat qu'il la pûst voir, a luy parler comme elle vouloit qu'il luy parlast. Cependant le Prince d'Assirie, qui estoit allé chez la Reine, fit tout ce qu'il pût pour luy persuader, que le combat d'Atergatis la devoit plus tost irriter qu'obliger, mais il ne pût venir a bout de son dessein : au contraire la Reine se servant de cette occasion, pour luy dire qu'il

   Page 5170 (page 100 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

affectoit tousjours de haïr tout ce qu'elle aimoit et tout ceux qui l'aimoient, luy parla si aigrement, qu'il en sortit tres mal satisfait. Aussi en fut il dans un si grand chagrin, qu'il dit encore ce jour-la tant de choses fâcheuses a Intapherne, que ce Prince tout sage et tout respectueux qu'il est, luy en respondit aussi de fort aigres, et jusques au point que le Prince d'Assirie luy deffendit de le voir.


Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : absence d'Atergatis et fuite du roi d'Assyrie
A la suite du duel avec Armatrite, Atergatis doit quitter Babylone pour quelque temps. Par bonheur, avec l'aide d'Intapherne, il parvient à rencontrer sa bien-aimée avant son départ. Bien que sceptique quant aux véritables sentiments de son soupirant, Istrine lui promet de tout faire pour ne pas épouser le roi d'Assirie. Or Nitocris est résolue à célébrer prochainement le mariage de son fils avec la fille de Gadate. Le roi d'Assirie profite d'un bal pour se montrer étonnement civil avec Istrine. Mais ce n'est que feinte : avant le lever du jour suivant, il quitte la ville.
Le départ d'Atergatis
Bien qu'elle ne reproche par la mort d'Armatrite à Atergatis, la reine d'Assirie lui demande tout de même de quitter la cour quelque temps, afin de calmer l'ire de son fils. Atergatis ne peut se résoudre à partir de Babylone sans avoir revu la princesse Istrine. Intapherne accepte de lui venir en aide en organisant une rencontre à l'insu de sa sur. Istrine est toutefois ravie de pouvoir remercier celui qui a empêché son enlèvement.

Cependant la Reine qui vouloit calmer cét orage, fit dire a Atergatis, que connoissant la violence du Prince son Fils elle seroit bien aise qu'il s'esloignast de la Coeur pour quelques jours, jusques à ce qu'elle eust apaisé les Parens d'Armatrite : et que le temps eust adoucy l'esprit du Prince d'Assirie. De sorte qu'Atergatis ne pouvant refuser de rendre ce respect à la Reine, et de luy obeïr, il falut qu'il se disposast à sortir de Babilone : mais comme il ne pouvoit se resoudre de s'en esloigner sans dire adieu à la Princesse Istrine, il pria le Prince Intapherne de luy en faire obtenir la permission. Non non, luy respondit ce Prince, il ne faut pas faire ce que vous dites : et il paroist bien que vous ne connoissez pas encore perfaitement la Personne que vous aimez, puis que vous croyez qu'il ne soit pas necessaire de la tromper, pour l'obliger à vous accorder une pareille chose : mais afin de vous faire recevoir la satisfaction que vous desirez, il faut que je luy face une innocente tromperie. Atergatis remerciant alors Intapherne, luy

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dit obligeamment qu'il craignoit qu'il ne vinst à avoir plus d'amitié pour luy, que d'amour pour la Princesse sa Soeur : du moins, adjousta-t'il, sçay je bien, que je vous suis plus obligé, qu'elle ne m'obligera jamais. Cependant Intapherne pour tenir sa parole à Atergatis, persuada le lendemain la Princesse sa Soeur, d'aller se promener à un Jardin qui est au bord de l'Euphrate : luy disant qu'elle ne devoit plus craindre de sortir du Palais, puis que le Prince d'Assirie, n'avoit plus de gens pour qui il la voulust faire enlever. Istrine y resista pourtant assez longtemps : mais Intapherne s'y opiniastra si fort, qu'il luy fit comprendre qu'il avoit quelque dessein caché : si bien que la curiosité s'emparant de son esprit, elle se resolut à se laisser tromper, et à ceder peu à peu : et en effet, le jour suivant Intapherne vint prendre la Princesse sa Soeur, et la mena au Jardin qu'il luy avoit proposé, où Atergatis s'estoit rendu dés la pointe du jour, et l'avoit attenduë jusques au soir : car comme le Maistre de ce lieu-là estoit Amy particulier d'Intapherne, il s'en estoit assuré : de sorte que cét homme ayant fait entrer Atergatis dans un grand et magnifique Cabinet, il y avoit attendu la Princesse Istrine fort commodément. Cependant elle ne fut pas plustost arrivée dans ce Jardin, qu'Intapherne luy proposa d'aller voir la Maison : mais, luy dit elle, vous m'avez proposé de me venir promener, et vous voulez que je

   Page 5172 (page 102 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne me promene pas : pour moy, adjousta t'elle, il me semble que si je ne dois point prendre l'air, j'eusse mieux fait de ne sortir point du Palais, qui est assurément plus beau que la Maison où vous voulez que l'entre ne le peut estre : vous y verrez pourtant, reprit Intapherne, ce que vous n'auriez pû voir chez la Reine. En disant cela, ce Prince fit entrer Istrine dans une grande Sale voûtée, et de là dans une Chambre qui donnoit sur un Canal, au delà duquel estoit une grande Prairie. De sorte que trouvant cet aspect fort agreable, elle fut s'apuyer sur une Fenestre qu'elle vit ouverte, afin de jouïr mieux d'une si belle veuë. Mais pendant qu'elle y estoit, sans estre accompagnée que de deux de ses Femmes, le Prince Intapherne fut ouvrir la Porte d'un Cabinet, pour faire entrer Atergatis : si bien que lors que la Princesse Istrine vint à se retourner, elle fut estrangement surprise de le voir, quoy qu'elle se fust attenduë que le Prince son Frere ne la menoit pas là sans dessein. Je ne sçay Madame, luy dit respectueusement Atergatis, si vous pardonnerez au Prince Intapherne, la tromperie qu'il vous a faite en ma faveur : mais le sçay bien que je n'eusse pû obeïr au commandement que la Reine m'a fait de sortir de Babilone, si je n'eusse eu l'honneur de vous dire adieu. Il ne faut pas douter, reprit-elle, que je ne me pleigne estrangement de luy : car enfin je ne puis jamais trouver bon qu'on

   Page 5173 (page 103 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me trompe, non pas mesme en me trompant à mon avantage : cependant je luy pardonne volontiers la tromperie qu'il m'a faite, parce qu'elle me donne lieu de vous remercier, de m'avoir empeschée d'estre la plus malheureuse Personne du monde, en m'empeschant d'estre enlevée par Armatrite. Il est vray, interrompit Intapherne, que vous devez tant à Atergatis, que si vous estiez Reine d'Assirie, je croirois, que vous ne pourriez vous acquiter envers luy, qu'en luy donnant la Couronne que vous porteriez. Ha Seigneur, interrompit ce Prince, vous me couvrez d'une telle confusion, que je n'oserois regarder la Princesse, apres ce que vous venez de dire ! c'est plustost à ceux qui sont obligez aux autres à en avoir, reprit Istrine qu'à ceux qui ont obligé : ainsi je confesse, que c'est moy qui dois rougir de ce que la Fortune a voulu que je vous aye plus d'obligation, que je ne puis avoir de reconnoissance. Les Personnes de vostre merite, reprit Atergatis, s'aquitent des services qu'on leur rend, quels qu'ils puissent estre, en les recevant agreablement : ainsi Madame, si ce que j'ay fait pour vous, ne vous desplaist pas, je suis payé de ce leger service ; et de ce que je feray toute ma vie. Comme la Princesse Istrine alloit respondre, le Maistre de cette Maison, vint dire fort bas au Prince Intapherne, qu'un Officier de chez la Reine le demandoit, et sembloit avoir quelque

   Page 5174 (page 104 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que chose de pressé à luy dire : si bien que ce Prince estant sorty de cette Chambre, pour aller dans la Sale où on luy dit qu'estoit celuy qui luy vouloit parler, Atergatis demeura avec plus de liberté de dire ce qu'il pensoit à la Princesse Istrine, quoy qu'il ne pensast rien qu'il ne pûst dire à Intapherne, et qu'il ne luy dist en effect.

Conversation amoureuse
Atergatis et Istrine restent seuls un moment. Le jeune homme en profite pour lui demander la permission de lui parler de son amour. Après l'outrage qu'elle a subi de la part du prince d'Assirie, et malgré l'insistance d'Atergatis, la jeune fille ne peut pas croire que quelqu'un puisse être sincèrement amoureux d'elle. Son généreux amant lui demande alors de lui promettre de ne jamais épouser le prince d'Assirie, ce à quoi elle consent d'emblée.

Mais comme l'amour aime le secret, et que les paroles d'un Amant, ne doivent estre ouïes que de la Personne qu'il aime, lors qu'il luy veut parler de sa passion ; Atergatis fut bien aise de cette rencontre. De sorte que voulant en profiter (quoy qu'il eust eu dessein de ne parler pas ouvertement de sa passion) je rens graces aux Dieux Madame, dit-il à la Princesse Istrine, de ce qu'ils ne m'ont pas mis dans la necessité de vous dire le premier, une chose que je n'eusse pû vous cacher longtemps : et de ce que cét homme dont vous ne vouliez pas sçavoir le nom, ne vous est plus inconnu, quoy qu'il n'ait pas desobeï au commandement que vous luy fistes, de ne se faire jamais connoistre à vous. Bien que je sois contrainte d'advoüer, repliqua Istrine en rougissant, que vous ne m'avez pas desobeï, et qu'à parler raisonnablement, je n'ay pas un juste sujet de me pleindre, je ne laisse pas de vous accuser : quoy que je ne puisse toutes fois donner de nom, au crime dont je vous accuse. Car enfin vous estant aussi obligée que je vous le suis, et vous estimant autant que je fais, je n'ose

   Page 5175 (page 105 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous dire que vous n'ayez pas parlé sincerement au Prince mon Frere : mais j'entreprens hardiment de vous soustenir, que vous ne connoissez pas bien quels sont vos veritables sentimens ; que vous vous estes creû trop legerement ; que vous avez pris quelques mots l'un pour l'autre, en parlant d'Istrine à Intapherne ; et que vous avez donné à quelque estime, et à quelque legere amitié que vous avez pour elle, des noms qui ne leur conviennent point. Quoy Madame, reprit Atergatis, vous pouvez croire qu'on vous peut estimer et aimer mediocrement ? puis qu'il y a un Prince, repliqua-t'elle, qui trouve lieu d'avoir de l'aversion et du mespris pour moy, il me semble que c'est bien assez de vanité, de penser que vous ayez de l'estime. Ha Madame, reprit Atergatis, il ne faut pas mettre celuy dont vous voulez parles au rang des hommes, bien loin de le mettre au rang des Princes : cependant comme un malheureux qui est prest de s'esloigner de vous a besoin de chercher quelque consolation, s'il ne veut pas mourir en vous quittant ; je veux croire Madame, que vous n'avez parlé comme vous avez fait, qu'afin de me donner la satisfaction de vous dire moy mesme, combien je vous adore. Non Atergatis, repliqua-t'elle, ce n'est pas là mon dessein : au contraire j'ay creû qu'en vous disant ce que je vous ay dit, je vous obligerois à remettre au Temps à me donner quelques marques

   Page 5176 (page 106 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vostre affection, puis que c'est luy seul qui le peut bien faire, Je n'ignore pas, adjousta cette Princesse, que vous avez desja fait beaucoup pour moy : mais comme la seule generosité pourroit vous avoir obligé d'agir ainsi, laissez moy s'il vous plaist la liberté de douter de ce que vous me dites, puis qu'il ne vous en peut arriver de plus grand malheur, que d'estre creû fort genereux. Ha Madame, s'escria Atergatis, ne donnez point à ma generosité, ce qui apartient à mon amour ! ostez moy cette vertu si vous voulez, mais ne m'ostez pas la passion qui possede mon coeur : et puis que vous me l'avez donnée, ne me la disputez pas. Je ne vous demande point, que vous y respondiez coeur pour coeur ; ny soûpirs pour soûpirs ; mais je vous conjure seulement de recevoir l'un, et d'escouter les autres : car enfin Madame puis que le Prince Intapherne, a la bonté de s'interesser à mes maux, je croy qu'il me doit estre permis de vous conjurer, au nom de l'amitié que vous avez pour luy, de souffrir sans me haïr, l'amour que j'ay pour vous. Si je n'eusse pas deû m'esloigner si tost, poursuivit il, j'aurois attendu que mes yeux, mes soûpirs, mes larmes, et mes services, vous eussent donné mille preuves de ma passion, devant que d'employer mes paroles, à vous la persuader : mais estant prest de partir, il me semble Madame, qu'un homme qui vous a aimée si longtemps sans vous le dire, doit

   Page 5177 (page 107 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoir la liberté de vous parler de son amour sans vous fâcher : principalement ne vous en ayant parlé qu'apres le Prince Intapherne. Vous vous servez d'un Nom si puissant, repliqua Istrine, que je me trouve assez embarrassée à vous respondre : je vous diray toutesfois, que comme je suis un peu plus difficile à persuader que le Prince mon Frere, je ne m'engage pas a croire tout ce qu'il croit : c'est pourquoy ne vous offences pas si je doute de vos paroles : joint qu'a parler raisonnablement il y a lieu de penser qu'une amour qui commence par une absence, ne durera pas longtemps. Ha Madame, interrompit Intapherne, vous me faites un tort estrange, de dire que mon amour commence par une absence ! puis qu'il est vray que si vous l'aviez sçeuë dés qu'elle a commencé, je serois en droit de vous accuser d'injustice, si vous ne me regardiez comme le premier de vos adorateurs. Je ne vous demande pourtant aucune reconnoissance, de tant de suplices secrets que j'ay endurez pour vous : pourveû que vous me teniez conte de ceux que je souffriray a l'advenir. Je sçay bien, adjousta-t'il, qu'apres que vous avez esté regardée de toute la Cour comme devant estre Reine d'Assirie, c'est vous faire une Offrande indigne de vous, que de vous offrir le coeur d'un homme qui n'est pas Roy : mais du moins vous puis-je assurer, qu'il est dans le dessein de vous obeïr toute sa vie : et que s'il avoit autant de Couronnes que vous en meritez,

   Page 5178 (page 108 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il vous les donneroit avec plus je joye, qu'il n'en auroit eu a les posseder. Ce n'est pas que si l'ambition est la passion dominante de vostre ame, il n'aye lieu de croire qu'il ne peut jamais estre heureux, puis qu'il aura lieu de craindre que vous n'aimiez encore mieux un Roy qui est assez injuste pour ne vous aimer pas, qu'un Prince qui fait gloire d'estre vostre Esclave : et qu'ainsi l'authorité de la Reine, forçant le Prince son Fils a luy obeïr, vostre propre inclination ne vous empesche de luy resister. De grace Madame, adjousta-t'il, ne vous offencez pas si j'ay la hardiesse de vous parler comme je fais : si l'ambition estoit une passion basse et criminelle, je ne vous en soubçonnerois point : mais puis que le desir de regner est universel dans le coeur de cous les hommes ; que pour monter au Thrône on fait de longues et sanglantes Guerres ; et qu'on renverse des Royaumes et des Empires ; il doit ce me semble m'estre permis de craindre, que vous ne fassiez aucun scrupule de me perdre pour regner : car enfin vous le pouvez mesme faire, sans estre injuste envers moy : puis qu'il est vray que je n'ay aucun droit de vous en empescher. Aussi vous puis-je assurer, que je n'ay pas l'insolence de pretendre contraindre vostre inclination : mais Madame, j'ay seulement a vous conjurer de souffrir que je vous die, que quoy que je sois resolu d'estre vostre Esclave jusques à la fin de mes jours je ne sens pas que je puisse vivre vostre Sujet. C'est

   Page 5179 (page 109 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourquoy je vous demande pour grace singuliere, s'il arrive durant mon absence que le Prince d'Assirie se resolve d'obeïr à Nitocris, de vous souvenir que vous ne pouvez monter au Thrône sans qu'il en couste la vie au malheureux Atergatis. Comme je suis extrémement sincere, repliqua la Princesse Istrine, je ne veux point que vous m'ayez nulle obligation de la resolution que j'ay prise, de resister encore plus opiniastrément à la Reine, que le Prince d'Assirie ne luy resiste, puis qu'il est vray que je la prens pour l'amour de moy seulement : estant certain que je trouve bien plus de gloire à mespriser un Prince qui me mesprise, qu'à estre Reine par une lâche voye. Ainsi genereux Atergatis, vous pouvez estre assuré que vous ne serez jamais mon Sujet : et que je n'auray autre pouvoir sur vous, que celuy que vous m'y donnerez volontairement.

La volonté de Nitocris
Les deux amants sont interrompus par Intapherne qui leur apprend que Nitocris est résolue à célébrer au plus vite le mariage d'Istrine et du prince d'Assirie. Les jeunes gens sont stupéfaits. Istrine décide de se rendre auprès de la reine, afin de la supplier de renoncer à son projet.

Comme Atergatis alloit respondre, le Prince Intapherne r'entra : mais avec tant de marques d'inquietude sur le visage, qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit apris quelque fâcheuse nouvelle depuis qu'ils les avoit quittez. De sorte que la Princesse sa Soeur voulant s'en esclaircir, luy demanda s'il avoit sçeu quelque chose qui luy desplust ? j'ay sçeu, dit-il, que la Paix de Phrigie est faire ; que la nouvelle en vient d'arriver, que la Reine a dit tout haut qu'il falloir se preparer à plus d'une réjoüissance ; et que le Mariage du Prince d'Assirie suivroit de bien prés la Grande Feste qu'elle vouloit qu'on

   Page 5180 (page 110 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celebrast pour la Paix qui vient d'estre concluë. Celuy qui me l'a dit, le luy a entendu dire : si bien que croyant me faire un plaisir signalé de m'en advertir, il m'a cherché en tant de lieux, qu'en fin il m'a trouvé en celuy-cy. Le discours d'Intapherne surprit estrangement Istrine, et plus encore Atergatis : qui chergant dans les yeux de cette Princesse, à descouvrir les sentimens de son coeur, la regarda avec une attention extréme. D'abord elle rougit, et parut un peu esmeüe : mais se remettant un moment apres, je suis si assurée, dit elle a Intapherne, de l'aversion du Prince d'Assirie pour moy, et de celle que j'ay pour luy ; que si la Cour n'est jamais en joye que pour son Mariage et pour le mien, elle sera tousjours en deüil. Ha ma chere Soeur, s'escria le Prince Intapherne, que vous me donnez de consolation, de parler comme vous faites ! car enfin quelque ambition qui soit dans mon coeur, je ne puis me resoudre de vous voir Reine, à condition d'estre Femme d'un Prince qui m'a outragé, et qui m'a outragé impunément, parce que je dois estre son Sujet : et à qui je voudrois pouvoir aprendre, que si la Fortune a mis de la difference entre nous, le sort des armes nous pourroit peut-estre esgaler. Atergatis oyant ce que disoit le Prince Intapherne, en eut beaucoup de satisfaction, et se rassura d'une partie de la crainte qu'il avoit euë, mais non pas entierement : car il sçavoit bien que Nitocris estoit absolument resoluë

   Page 5181 (page 111 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de presser le Prince son Fils jusqu'à la derniere extremité. Il n'ignoroit pas non plus, que la Couronne luy apartenoit ; qu'elle estoit tres absoluë dans ses Estats ; et que l'ancienne amitié qu'elle avoit euë pour Gadate, faisoit qu'elle vouloit qu'il regnast en la personne de sa Fille : de sorte que ne pouvant tout à fait se fier aux paroles d'Intapherne, et à celles de la Princesse Istrine, il souffroit une peine estrange : aussi leur fit-il cent propositions les unes apres les autres, pour se mettre en seureté de ce qu'il craignoit. Intapherne de son costé, vouloit que la princesse sa Soeur sortist de la Cour sans en parler à la Reine, mais elle ne le voulut pas : disant qu'elle devoit trop de respect à cette Princesse, et à Gadate, pour faire une pareille chose : joint aussi, leur dit-elle, qu'il pourra estre que sans me mettre dans la necessité d'irriter la Reine, le Prince d'Assirie tout seul luy resistera assez sans que je m'en mesle. Ha Madame s'escria Atergatis, souffrez s'il vous plaist que je vous die, que ceux qui ne veulent point combatre, ne veulent pas vaincre ! et qu'ainsi puis que vous ne voulez pas vous opposer a la Reine, c'est que vous voulez luy obeïr. Je vous assure, reprit elle, que je ne luy obeïray pas : et si je suis jamais vostre Reine, je consens que vous soyez Sujet rebelle, aussi bien que le Prince mon Frere : mais de grace, qu'on me laisse la liberté de mesnager l'esprit de la Reine. J'avouë ma Soeur, dit alors Intapherne,

   Page 5182 (page 112 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous luy devez toutes choses : et : c'est ce qui fait que j'ay raison de craindre, que si elle persuade le Prince son Fils, elle ne vous persuade aussi. Comme je connois mieux mon coeur que vous ne le connoissez, repliqua t'elle, j'ay plus de sujet de me fier à ma generosité que vous n'en avez : mais pour vous tesmoigner que je ne veux pas que vous me soubçonniez d'avoir la lascheté, de songer à espouser un Prince qui vous a outragé, et qui me mesprise ; je consens de changer le dessein que j'avois, et de suplier la Reine (pourveû que vous y soyez present) de ne me commander jamais d'espouser le Prince son Fils, et de me permettre de me retirer. Apres cela Intapherne et Atergatis la remercierent presques également : en suite de quoy ils luy donnerent mille loüanges, de la genereuse resolution qu'elle prenoit ; mais elle qui n'estoit pas bien aise que le Prince son Frere l'eust soubçonnée de foiblesse, luy en fit un reproche sans aigreur, qui le confirma encore davantage, dans la creance qu'il avoit de sa generosité. Cependant apres avoir resolu, que le soir mesme il se trouveroit chez la Reine y il falut se separer : mais comme Intapherne aimoit tendrement Atergatis, et qu'il croyoit que plus il engageroit Istrine aveque luy, plus il l'esloigneroit du Prince d'Assirie ; il la conjure de recevoir son affection ; de luy donner son amitié ; et de le regarder comme seul homme de la

   Page 5183 (page 113 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Terre qui fust digne d'elle. Atergatis de son costé, luy dit cent choses tendres, et passionnées : quoy qu'ils pussent dire l'un et l'autre, elle ne s'engagea qu'à avoir de l'amitié et de la reconnoissance pour Atergatis : mais à dire la verité, je pense que son coeur promit plus que sa bouche, et que dés ce jour là, elle commença de mettre de la difference, entre l'amitié qu'elle avoit pour ses Amis, et l'affection qu'elle avoit pour ce Prince. Quoy qu'il en soit, dés qu'elle fut retournée au Palais, elle s'aperçeut que ce que Nitocris avoit dit, estoit sçeu de tour le monde, et qu'on la regardoit desja comme devant estre Reine : car elle vit tant d'empressement à ceux qui l'aprocherent, qu'il luy fut aisé de connoistre ce qu'ils pensoient : et que leur propre interest les faisoit agir ainsi.

La fuite du prince d'Assirie
Istrine et Intapherne s'adressent en vain à la reine, qui reste convaincue du bien-fondé du mariage de la fille de Gadate avec son propre fils. De son côté, le prince d'Assirie projette de quitter Babylone en secret. Il se rend à un bal organisé par la reine et se montre moins incivil avec Istrine qu'à l'accoutumée. Cette attitude donne de l'inquiétude à Intapherne et à Atergatis, mais n'entame en rien la résolution de la princesse à ne pas l'épouser. Le soir venu, Istrine ne parvient toutefois pas à s'endormir, partagée entre l'ambition, l'amour et l'honneur. Mais deux heures avant le lever du jour, le prince d'Assirie quitte la ville.

D'autre part, le Prince d'Assirie ayant sçeu encore plus precisément d'Intapherne, combien la Reine s'estoit expliquée nettement sur son Mariage ; prit, comme vous sçaves Madame, une resolution qui vous a causé bien des malheurs, puis que s'il n'eust point quitté la Cour d'assirie, il n'auroit pas esté en celle de Capadoce. Cependant sans deliberer davantage, il ne dessein de se retirer de la Cour ; de sortir du Royaume ; et d'aller voyager inconnu, jusques à ce que la Reine sa Mere eust changé de sentimens, et que la Princesse Istrine fust mariée. Mais comme le Prince Intapherne ny la Princesse sa Soeur, ne sçavoient pas son intention, ils parlerent conjointement

   Page 5184 (page 114 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à la Reine, et la suplierent de leur permettre de se retirer de la Cour : et de ne leur commander jamais d'y venir. Mais plus ils se plaignirent du Prince d'Assirie, plus Intapherne en son particulier tesmoigna de douleur d'en avoir esté outragé : et plus Istrine suplia la Reine de ne luy commander jamais de l'espouser, plus la Reine s'opiniastra à vouloir qu'ils demeurassent à la Cour, et plus elle se resolut à faire le Mariage qu'elle avoir desiré de faire depuis si long temps. Istrine joignit mesme les larmes aux prieres, et Intapherne sans perdre le respect qu'il devoit a la Reine, luy par la pourtant avec beaucoup de fermeté, mais il par la toutesfois inutilement : ainsi sans ceder depart ny d'autre, ils se parleront sans avoir changé de sentimens. D'ailleurs le malheureux Atergatis, aprenant par le Prince Intapherne, comment cette conversation s'estoit passée, ne pût songer à s'esloigner si tost d'un lieu où il avoit une affaire si importante : de sorte qu'il prit la resolution, de demeurer quelques jours caché à Babilone, jusques à ce qu'il sçeust un peu mieux le biais que prendroient les choses : mais il y demeura avec une inquietude si grande, que si Intapherne ne l'eust consolé, elle auroit esté plus forte que sa raison. Ce qui l'augmenta encore, fut que le Prince d'Assirie ayant, comme je l'ay desja dit, fait le dessein de se desrober de la Cour, voulut pour tromper la Reine, paroistre le lendemain à la Feste qu'on fit pour la Paix de Phrigie, avec

   Page 5185 (page 115 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une magnificence estrange. Il parut mesme moins chagrin qu'à l'ordinaire, et moins incivil pour la Princesse Istrine : si bien que toute la Cour ne doutant point que ce Prince n'obeist a la fin a la Reine, le bruit en fut jusques a Atergatis, et jusques a Intapherne, qui n'avoit pas voulu estre des divertissemens de cette journée : de sorte que ces deux Princes en eurent une douleur esgalle, quoy que par des causes differentes. Intapherne escrivit le soir a la Princesse sa Soeur, pour sçavoir s'il estoit vray que le Prince d'Assirie eust eu moins d'incivilité pour elle qu'à l'ordinaire : mais comme il alloit luy envoyer son Biller, il en reçeut un d'elle, qui estoit à peu prés en ces termes.

ISTRINE A INTAPHERNE.

Je ne puis me resoudre d'attendre à demain à vous dire ; qu'encore que le Prince d'Assirie ait changé aujourd'huy sa façon d'agir aveque moy, je ne changeray pas de sentimens : et que si j'ay eu de la joye de le voir moins incivil, ç'a esté par l'esperance de luy faire mieux connoistre l'aversion que je yeux tousjours avoir pour luy. Adieu, ne me soubçonnez plus de foiblesse, et pensez tousjours de ma generosité, ce que vous voudriez que se pensasse de la vostre en une pareille occasion.

ISTRINE.

   Page 5186 (page 116 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Intapherne n'eut pas plustost leû ce Billet, qu'il fut le monstrer à Atergatis, qui en eut de la joye et de la douleur : car il fut bien aise, de voir que la Princesse Istrine persistoit dans sa premiere resolution : mais il fut aussi bien marry d'aprendre la confirmation d'une chose, qui l'avoit desja tant affligé. De sorte que se faisant un meslange de ces deux sentimens dans son ame, il ne trouvoit point de paroles qui pussent precisément exprimer ce qu'il sentoit. Pour le Prince Intapherne, il ne sçavoit que penser : car il ne pouvoit comprendre, qu'un Prince qui l'avoit traitté si outrageusement, eust changé d'humeur en si peu de temps. Cependant il respondit à la Princesse Istrine, pour l'exciter à continuer d'estre genereuse, l'assurant qu'il la verroit le jour suivant. Mais Madame, cette Princesse a advoüé depuis au Prince son Frere, qu'elle passa cette nuit avec beaucoup d'inquietude. Car enfin Atergatis l'avoit sensiblement obligée ; Atergatis estoit tres aimable ; Atergatis l'aimoit infiniment, et elle sentoit bien qu'elle ne le haissoit pas. De plus, le mespris du Prince d'Assirie avoit estrangement irrité son esprit contre luy : et les mauvais traitemens que le Prince Intapherne en avoit reçeus, luy estoient aussi tres sensibles. Mais d'autre part, considerant quelle gloire elle auroit d'estre Reine d'Assirie ; de succeder à une des plus illustre Princesse du Monde ; de commander dans la plus grande Ville de la Terre ; de ne voir que les Dieux au dessus d'elle, et de n'avoir

   Page 5187 (page 117 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'un tres petit nombre d'esgales en tout l'Univers ; elle trouvoit quelque difficulté, à demeurer dans la resolution qu'elle avoit prise. Elle n'avoit pourtant pas plustost escouté l'ambition, que l'honneur et l'amour se joignant ensemble, pour soustenir sa generosité, elle revenoit dans ses premiers sentimens, et y revenoit mesme avec opiniastreté. Mais durant qu'Atergatis, Intapherne, et Istrine, raisonnoient chacun en particulier sur leur avanture, et que la Reine se preparoit à parler le lendemain au Prince son Fils, pour l'obliger à luy obeir, ce Prince sans estre accompagné que de trois des siens, partit de Babilone deux heures devant le jour.


Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Intapherne amoureux de la princesse de Bithynie
Nitocris constate qu'Istrine n'est pas affligée par la fuite du prince d'Assirie. Apprenant par ailleurs que la jeune fille a rencontré secrètement Atergatis, elle décide de la convoquer. Bien qu'Istrine parvienne à se justifier, la reine décide de maintenir Atergatis éloigné de la cour. Mais bientôt Nitocris se rend compte de la déloyauté de son fils, en découvrant qu'il a enlevé la princesse Mandane. Craignant pour la vie d'Istrine, au cas où son fils accèderait au trône, elle en tombe gravement malade, puis expire, non sans avoir envoyé la jeune fille en Bithinie. Intapherne et Atergatis s'y trouvent déjà : ils combattent dans l'armée d'Arsamone, engagée contre les troupes du royaume de Pont. Istrine est fort bien accueillie à la cour de Chalcedoine. Elle se lie d'amitié avec la princesse de Bithinie, dont son frère est amoureux.
Nitocris exige des explications
Istrine ne parvient pas à dissimuler sa joie après le départ du prince d'Assirie. Nitocris s'en aperçoit. En outre, la reine, qui a appris que la jeune fille avait rencontré en secret Atergatis, se demande si une éventuelle liaison entre les jeunes gens n'aurait pas provoqué le départ de son fils. Elle interroge Istrine et Intapherne : le frère et la sur parviennent à convaincre la reine que les sentiments d'Atergatis pour Istrine n'ont aucun lien avec la fuite du prince. Nitocris les croit, mais souhaitant toujours voir Istrine devenir reine d'Assirie, elle confirme le bannissement d'Atergatis.

De vous dire Madame quel effet fit son esloignement dans la Cour, il ne me seroit pas aisé : et ce sera bien assez que je vous die quels sentimens en eurent Istrine, Intapherne, et Atergatis : si ce n'est que le vous parle aussi de la douleur, et de la colere qu'eut la Reine, de voir que le Prince son Fils l'eust si peu respectée. Elle dissimula pourtant une partie de son ressentiment : mais pour Istrine, elle cacha si peu la joye qu'elle eut du départ de ce Prince (quoy que par un sentiment de gloire, elle en eust aussi de la colere) que tout le monde s'en aperçeut. Car comme elle estoit encore alors fort jeune, elle ne pouvoit pas renfermer tout à fait dans son coeur des sentimens si tumultueux. Pour Intapherne, quoy qu'il fust un peu plus Maistre des siens, et qu'il allast comme les autres chez la Reine, il estoit toutesfois

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aisé de remarquer que l'esloignement de ce Prince ne l'affligeoit guere. Mais pour Atergatis, il en eut des transports de joye les plus grands du monde : et si grands, Madame, qu'encore qu'il n'eust jamais escrit à la Princesse Istrine, il luy escrivit pour luy faire sçavoir ses sentimens ; luy demandant pardon de ce qu'il se réjouissoit, de ce qu'elle avoit perdu une Couronne : et luy disant enfin tant de choses spirituelles, galantes, et passionnées tout ensemble, qu'il estoit aisé de connoistre, que le coeur qui avoit guidé la main qui avoit escrit cette Lettre, estoit infiniment amoureux. Ce qui augmentoit encore la joye d'Atergatis, estoit qu'il esperoit que le Prince d'Assirie estant esloigné, la Reine revoqueroit peutestre le commandement qu'elle luy avoit fait, ou accourciroit son exil. Cependant il se trouva trompé en ses esperances : car il faut que vous sçachiez Madame, que comme les Parens d'Armatrite ne cherchoient qu'à nuire à Atergatis ; ayant sçeu qu'il avoit veû la Princesse Istrine dans ce Jardin où Intapherne l'avoit menée, et ayant apris aussi qu'il estoit encore à Babilone, en advertirent la Reine. De sorte que cette Princesse, qui avoit l'esprit merveilleusement penetrant, ayant remarqué que la Princesse Istrine avoit eu de la joye du départ du Prince d'Assirie, bien loin d'avoir eu de la douleur de perdre une Couronne, commença de soubçonner quelque chose de cette entre veuë, dont elle ne luy avoit rien dit : et elle le soubçonna d'autant

   Page 5189 (page 119 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus tost, qu'elle sçavoit avec quelle ardeur le Prince Intapherne luy avoit parlé pour Atergatis, apres son combat avec Armatrite. Si bien que faisant reflection sur toutes ces choses, elle voulut s'en esclaircir, et elle s'en esclaircit en effet sans beaucoup de peine : car comme Istrine la craignoit, et la respectoit infiniment, elle n'eut pas la force de luy nier cette entre-veuë : ne considerant pas dans le trouble où elle estoit, qu'apres l'avoir advoüée, il faudroit la pretexter. Aussi fut elle fort surprise, lors que Nitocris luy demanda pourquoy Intapherne avoit voulu qu'elle vist Atergatis ? Madame, repliqua Istrine en rougissant comme ce Prince est infiniment de ses Amis, et qu'il est aussi fort des miens, il souhaita que je luy disse adieu, et je ne le refusay pas. Ha Istrine (respondit la Reine pour la faire parler) on ne fait point un si grand mistere, pour une chose où il y en a si peu ! et cette entre-veuë a une autre cause que je sçay, mais que je veux pourtant aprendre de vostre bouche plus particulierement. La Princesse Istrine se voyant alors pressée par la Reine, respondit en biaisant : de sorte que Nitocris la pressant encore davantage ; et ne donnant nul loisir à l'esprit de cette jeune Princesse, de raisonner juste sur une chose si delicate, elle la força enfin de se resoudre tumultuairement, à luy dire l'obligation qu'elle avoit à Atergatis : luy semblant qu'en aprenant à la Reine, l'injustice que le Prince son Fils avoit euë de la vouloir faire enlever, et

   Page 5190 (page 120 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelle estoit la generosité Atergatis ; elle voudroit encore plus de mal au premier, et estimeroit plus le second. Mais la chose ne reüssit pas comme Istrine l'avoit esperé : car encore que cette jeune Princesse, n'eust pas dit à la Reine qu'Atergatis fust amoureux d'elle ; et qu'elle eust attribué l'action qu'il avoit faite, à la seule generosité de son ame ; Nitocris ne laissa pas de comprendre la verité : car comme il s'estoit espandu quelque bruit de la passion d'Atergatis, elle avoit trop d'esprit, pour n'entendre pas la chose, comme elle devoit estre entenduë. Mais le mal fut, que s'imaginant qu'il y avoit longtemps, qu'Istrine sçavoit l'amour d'Atergatis, elle creut que peutestre cette galanterie secrete, avoit-elle esté cause de l'opiniastre resistance du Prince son Fils. Ce n'est pas qu'elle ne connust la vertu d'Istrine, aussi bien que celle de toutes les Femmes qu'elle luy avoit données : mais enfin, en imaginant plus qu'il n'y en avoit, et regardant alors Atergatis, comme un obstacle à la chose du monde qu'elle desiroit avec le plus d'ardeur ; elle luy fit commander tout de nouveau, de s'esloigner de la Cour, et de n'y revenir plus qu'elle ne l'a repellast. Intapherne à qui Istrine n'avoit osé dire ce qu'elle avoit advoüé à la Reine, voulut la suplier de ne traiter pas si rigoureusement un homme, qui s'estoit battu pour soustenir sa gloire : mais elle le refusa absolument, luy disant en suite tout ce qu'elle sçavoit, et tout ce qu'elle s'imaginoit de l'amour

   Page 5191 (page 121 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Atergatis pour Istrine : de sorte qu'Intapherne dont l'ame est toute sincere, et toute genereuse, advoüa encore plus que la Princesse sa Soeur n'avoit fait, car il dit positivement la chose comme elle s'estoit passée : et la luy dit avec une ingenuité si grande, que la Reine connut qu'en effet elle s'estoit abusée, lors qu'elle avoit creû que la Princesse Istrine sçavoit l'amour d'Atergatis il y avoit longtemps. De sorte qu'estant bien aise, qu'une Princesse qu'elle aimoit si tendrement, fust justifiée dans son esprit, elle en souffrit avec plus de moderation, la fermeté qu'eut Intapherne, à luy exagerer l'injustice du Prince d'Assirie, d'avoir voulu faire en lever sa Soeur, et pour Atergatis, et pour Armatrite. Je sçay bien, luy dit alors la Reine, que le Prince mon Fils est tres injuste : mais apres tout Intapherne, tant qu'il sera vivant, je ne perdray pas l'esperance de voir Istrine Reine d'Assirie : c'est pourquoy je ne veux pas qu'Atergatis y pense. De sorte que quand les Parens d'Armatrite ne me presseroient pas comme ils font de l'esloigner d'icy il faudroit tousjours qu'ils s'en esloignast, parce qu'il aime Istrine, et qu'il est assez honneste homme, pour n'en estre pas haï. Cependant assurez-le, que s'il veut changer de passion, et faire succeder dans son coeur, l'ambition à l'amour, je songeray bien tost à la satisfaire : en luy donnant un Gouvernement si considerable, que tout esloigné qu'il sera de Babilone, son exil passera plus tost pour une recompense, que pour un chastiment.

   Page 5192 (page 122 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Intapherne voulut alors s'opposer à la volonté de la Reine, mais elle luy imposa silence : de sorte qu'il falut que la chose allast comme elle le voulut ; c'est à dire qu'Atergatis s'esloignast mesme sans revoir la Princesse qu'il aimoit : car la Reine la fit observer si soigneusement, qu'Intapherne ne pût imaginer les voyes, de donner cette satisfaction à son Amy, qui partit avec une douleur qui auroit esté sans consolation, si Intapherne ne luy eust promis de faire recevoir de ses Lettres à la Princesse Istrine, et s'il ne luy eust fait esperer, de l'obliger à luy respondre.

L'exil d'Atergatis
De son lieu d'exil, Atergatis réussit à communiquer avec Istrine par l'intermédiaire d'Intapherne. La reine, ayant découvert cette correspondance, décide de prolonger le bannissement du jeune homme jusqu'au retour de son fils et à son mariage avec Istrine. Par ailleurs, le roi d'Assirie fait parvenir des billets à sa mère, dans lesquels il déclare ne pas vouloir rentrer à Babilone avant qu'Istrine ne soit mariée. L'époux, précise-t-il toutefois, ne doit pas être Atergatis.

Apres cela Madame, je ne m'amuseray point à vous dire precisément, ce que fit le Prince Atergatis, durant les premiers Mois de son exil : ny à vous exagerer avec quel soin il donnoit de ses nouvelles à Istrine, et à Intapherne, ny avec quelle exactitude Intapherne luy respondit : non plus que l'empressement avec lequel ce Prince parloit d'Atergatis à Istrine, afin qu'elle ne l'oubliast pas, et qu'elle en haïst encore un peu plus le Prince d'Assirie : car je serois trop long temps à vous dire des choses si peu necessaires. Mais je vous diray, qu'un Parent d'Armatrite, ayant sçeu qu'Atergatis escrivoit souvent à Intapherne, en advertit la Reine : il est vray qu'il ne le fit pas si adroitement, qu'Intapherne ne le sçeust : c'est pourquoy il eut une conversation si aigre aveque luy, qu'ils en vinrent aux mains : et Intapherne se batit avec tant de coeur, qu'apres avoir mis son ennemy hors

   Page 5193 (page 123 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de combat, il se deffendit courageusement contre trois des siens, qui voyant leur Maistre mort, voulurent du moins vanger sa perte. Mais quoy qu'ils fussent vaillans, il en tua un ; blessa l'autre ; et mit le troisiesme en fuitte, sans avoir personne de son costé : parce qu'il avoit rencontré celuy contre qui il s'estoit batu, dans une grande Allée qui est au bord de l'Euphrate, au bout de laquelle il avoit voulu que ses Gens l'attendissent ; si bien qu'ils ne purent estre si tost à luy, qu'il n'eust desja vaincu. II est vray que sa victoire luy cousta assez cher, car il fut blessé considerablement en deux endroits : mais comme les Chirurgiens assurerent d'abord, qu'il n'y avoit nul danger a ses blessures ; on peut dire que la gloire qu'il acquit à ce Combat, valoit plus que le sang qu'il perdit. Cependant la Reine voyant avec quelle ardeur le Prince Intapherne prenoit toutes les choses où Atergatis avoit interest, se resolut de faire durer son exil, non seulement aussi long temps que dureroit celuy du Prince son Fils, mais aussi long temps que cét injuste Prince ne voudroit point espouser Istrine : elle ne laissoit pourtant pas de favoriser Atergatis, en cent choses d'autre nature, soit en sa personne, soit en celle de ses Proches. Ainsi ce malheureux Amant, sans voir d'autres bornes à son bannissement, que le Mariage de la Personne qu'il aimoit, avec un Prince qui ne l'aimoit pas, menoit la plus malheureuse vie du monde. Il avoit pourtant la consolation de recevoir

   Page 5194 (page 124 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par Intapherne, quelques Lettres d'Istrine : mais il avoit aussi la douleur de sçavoir que cette sage Princesse ne pouvoit se resoudre de dire rien à la Reine, qui luy pût faire connoistre que l'affection d'Atergatis ne luy estoit pas indifferente. Elle luy disoit bien, qu'elle la suplioit de la renvoyer chez le Prince son Pere, afin qu'elle ne fist point d'obstacle au retour du Prince son Fils : mais elle n'osoit en dire davantage. Elle s'expliqua pourtant un peu plus clairement, quelques jours apres le Combat d'Intapherne : car le Prince d'Assirie envoya secretement un des siens à Babilone, comme il estoit prest d'aller à Sinope, afin de semer divers Billets dans la Ville par lesquels il declaroit, qu'il ne r'entreroit point en Assirie, que la Princesse Istrine ne fust mariée : adjoustant toutesfois qu'il suplioit la Reine de ne la marier point à Atergatis, pour des raisons qu'il luy diroit un jour, quand elle l'auroit mis en estat de se raprocher d'elle. De sorte que ce Prince par ce moyen la, se vangeoit d'Atergatis, qui n'avoit pas voulu qu'il enlevast Istrine pour luy : car la Reine sçachant la chose, se confirma encore d'avantage, dans le dessein de laisser ce Prince dans son exil. Cependant la Princesse Istrine, qui jusques là n'avoit n'en dit, qui peust faire connoistre qu'elle ne haïssoit pas Atergatis, commença d'esclater contre l'injustice du Prince d'Assirie : qui ne se contentoit pas de refuser outrageusement de l'espouser, et qui vouloit encore luy prescrire tiranniquement des

   Page 5195 (page 125 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choses, qui ne dépendoient pas de luy ; et d'où dépendoit tout le repos de sa vie. Mais plus elle se pleignit, plus elle recula le retour d'Atergatis : qui sçachant ce qui se passoit à Babilone, en avoit une douleur inconcevable. Il se passoit pourtant quelque chose dans le coeur d'Istrine ; qui luy eust donné bien de la joye, s'il eust pû le sçavoir : estant certain, que les Billets du Prin- d'Assirie, et le procedé de la Reine, acheverent de la faire resoudre, de regarder Atergatis comme le seul homme du monde, qui pouvoit meriter son affection.

Le soutien de Nitocris
Nitocris apprend bientôt que son fils a enlevé Mandane. Elle en est outrée et se repent d'avoir voulu contraindre Istrine à l'épouser. Tombée malade, elle meurt bientôt, non sans avoir donné des ordres pour assurer la sécurité de la jeune fille. Elle la remet entre les mains d'un homme de confiance, nommé Orcame, afin qu'il la conduise en Bithinie à la cour du roi Arsamone, auprès duquel Intapherne et Atergatis se trouvent déjà pour le soutenir dans une guerre contre le royaume de Pont.

Mais Madame, pour n'abuser pas de vostre patience, il faut que je passe en peu de mots, toutes ces petites choses qui se passerent à Babilone, durant que le Prince d'Assirie, sous le nom de Philiadaspe, estoit amoureux de vous à Sinope, et ennemy de l'illustre Artamene : car il faudroit trop de temps à vous exagerer quelle estoit la douleur de la Reine, de ne sçavoir où estoit le Prince son Fils : quel estoit le desespoir d'Atergatis, d'estre tousjours esloigné de ce qu'il aimoit : quel estoit le chagrin d'Istrine, de voir que le Prince d'Assirie tout absent qu'il estoit, faisoit obstacle à son bonheur : quelle estoit la colere d'Intapherne, d'avoir un ennemy, de qui il n'osoit, ny ne pouvoit se vanger : et quelle estoit la peine qu'avoit le Prince Mazare, a estre le Mediateur universel, qui apaisoit la Reine, lors qu'elle estoit irritée, ou contre le Prince son Fils ; ou contre Intapherne ; ou contre Istrine ; ou contre Atergatis.

   Page 5196 (page 126 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

C'est pourquoy Madame, sans vous dire ce qui arriva à Babilone, durant que ce pretendu Philidasphe suivit le Roy vostre Pere, à la Guerre qu'il avoit alors contre les Rois de Pont, et de Phrigie ; ny pendant le voyage de l'illustre Artamene vers Thomiris ; je reprendray seulement les choses au temps où la Reine sçeut que le Prince son Fils vous avoit enlevée. Car enfin Madame, je dois ce tesmoignage à la vertu de cette Grande Princesse, de vous assurer que cette nouvelle l'affligea si fort, que sans le Prince Mazare elle eust osté la Couronne au prince son Fils. Ce fut alors, que se repentant d'avoir voulu violenter les inclinations d'Istrine, elle luy dit mille choses obligeantes et tendres, non seulement pour elle, mais pour le Prince Intapherne, qui estoit party quelque temps auparavant, pour aller en Bithinie, ou Arsamone faisoit la Guerre qui l'a fait remonter au Throsne de ses Peres. Cependant Atergatis, qui s'interessoit à tout ce qui le touchoit, suivit Intapherne à cette Guerre, estant bien aise puis qu'il devoit estre exilé, de passer du moins le temps de son exil, à servir un Roy à qui la Princesse Istrine avoit l'honneur d'apartenir. Je suis mesme encore obligé de vous aprendre, que si cette Grande Reine ne fust point morte, elle auroit esté assieger Opis, où le Prince son Fils vous avoit conduite : vous assurant qu'elle ne l'auroit assiegée, qu'afin de vous pouvoir renvoyer au Roy vostre Pere : mais Madame, la mort l'empescha

   Page 5197 (page 127 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'executer un si genereux dessein, et qui vous eust espargné beaucoup de peines. Cependant comme cette Grande Princesse regarda la fin de sa vie sans effroy, et qu'elle conserva l'usage de la raison tout entier, jusques à son dernier soûpir, elle ne voulut pas exposer la Princesse Istrine, à la violence du nouveau Roy : de sorte que sçachant avec quelle affection j'avois tousjours esté attaché au Prince Intapherne, elle me ne l'honneur de me choisir pour me confier la Princesse Istrine : m'ordonnant de la conduite en Bithinie dés qu'elle seroit morte, ne voulant pas qu'elle allast aupres de Gadate son Pere, de peur qu'estant dans l'Estat du Prince son Fils, elle ne souffrist quelque violence. C'est pourquoy luy choisissant un Azile plus assuré, elle voulut que je la menasse vers Arsamone, aupres de qui, comme je l'ay desja dit, estoient le Prince Intapherne, et le Prince Atergatis : qui s'estoient tous deux hautement signalez à la guerre. De sorte, Madame qu'acceptant la commission que la Reine me donnoit : et luy promettant de m'en aquiter tres fidellement ; cette Grande Princesse ne fut pas plustost expirée, que je me mis en estat de luy obeïr. Le Prince Mazare, qui aimoit extrémement Intapherne ; qui estimoit tres fort Atergatis ; et qui honnoroit infiniment Istrine ; me donna escorte pour conduire cette Princesse plus seurement ; l'accompagnant luy mesme jusques à trente stades de Babilone. Je ne vous diray point Madame, quelle

   Page 5198 (page 128 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fut la douleur d'Istrine, à la mort de Nitocris, car je n'ay point de paroles qui puissent vous l'exprimer : mais je vous diray, que regardant le Prince d'Assirie, comme ayant causé sa perte, par les chagrins que vostre enlevement luy avoit donnez, elle fit autant d'imprecations contre luy, que vous en pouviez faire vous mesme.

Déclarations d'Atergatis
Arrivée en Bithinie, Istrine retrouve Intapherne et Atergatis, tous deux ravis de la revoir. Son amant profite de la première occasion pour lui déclarer en privé combien il l'aime. Istrine se montre touchée, mais souhaite qu'il ne l'entretienne pas de sa passion et qu'il reste dans les termes de l'amitié.

Cependant comme le temps foulage toutes les douleurs, et que les maux sans remede, sont pour l'ordinaire plus capables de faire recevoir consolation à ceux qui les souffrent, que ceux où il y en peut avoir, et où pourtant on n'en trouve point ; lors que nous arrivasmes en Bithinie, ses larmes commençoient de couler plus lentement, et sa douleur estoit plus tranquile. Dés que nous fusmes sur la Frontiere de ce Royaume là, et tout à fait hors de la puissance du Roy d'Assirie, y ayant desja un autre Estat entre luy et nous ; la Princesse Istrine s'arresta pour se reposer, et pour me donner le temps d'advertir le Prince Intapherne, et le Prince Atergatis, de son arrivée. Vous pouvez juger Madame, que la mauvaise nouvelle que je leur donnay de la mort de Nitocris, qu'ils sçavoient pourtant desja, ne fut pas sans consolation, principalement pour Atergatis : puis que je luy aprenois qu'il verroit bien tost la Princesse Istrine, plus commodément qu'il ne l'avoit esperé. Car Madame, il faut que vous sçachiez, que celuy que j'envoyay vers ces deux Princes, qui estoient alors à Calcedoine où la Cour estoit, les trouva prests à partir pour venir

   Page 5199 (page 127 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

déguisez à Babilone, afin de mettre la Princesse Istrine en seureté ; ne sçachant pas que la Reine y avoit pourveû par sa prudence. De sorte qu'aprenant que celle pour qui ils craignoient tant la violence du nouveau Roy d'Assirie n'estoit plus en lieu de la devoir craindre, et qu'ils la verroient beaucoup plustost qu'ils ne l'avoient esperé ; la douleur d'Intapherne en diminua, et celle d'Atergatis qui n'estoit pas si attachée à la Reine, depuis qu'elle l'avoit exilé, diminua encore davantage. Cependant pour ne perdre point de temps, au lieu de respondre aux Lettres de cette Princesse et aux miennes, ils surent en diligence trouver Arsamone : afin de l'advertir de l'arrivée d'Istrine, et de luy demander Azile pour elle. Comme Arsamone leur estoit obligé, il embrassa avec plaisir, une occasion de leur tesmoigner la reconnoissance qu'il avoit, des services qu'ils luy avoient rendus à la guerre : de sorte que leur accordant de bonne grace, ce qu'ils desiroient de luy, il fit à l'heure mesme sçavoir la chose à la Reine de Bithinie : qui pour honnorer davantage la Princesse Istrine, luy envoya son Chariot, jusques à une journée de Calcedoine : la Princesse de Bithinie envoyant aussi vers Istrine en son particulier, pour luy faire un compliment. D'autre part Intapherne et Atergatis, qui avoient une envie estrange de la voir, vinrent où elle estoit avec une diligence incroyable : l'amitié et l'amour, donnant presques en cette occasion, une esgale impatience à ces deux

   Page 5200 (page 128 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princes, qui nous surprirent bien agreablement : estant certain que lors qu'ils arriverent où nous estions, nous ne croiyons pas qu'ils eussent pû seulement avoir le temps d'agir aupres d'Arsamone. Ce n'est pas que comme la Princesse Istrine avoit une extréme envie d'avoir des nouvelles du Prince son Frere, et peut-estre aussi d'Atergatis, le temps ne deust luy sembler plus long qu'il n'estoit : mais c'est qu'en effet ils vinrent si viste, qu'on ne pouvoit pas vray semblablement les attendre. De vous dire Madame, quelles furent les diverses joyes de ces trois Personnes en se revoyant, il ne seroit pas aisé : Intapherne et Atergatis montrerent toute la leur, mais pour Istrine elle cacha une partie de la sienne. Ce n'est pas que leur conversation ne commençast par des plaintes : mais enfin le plaisir, de se revoir, dissipant bien tost leur douleur, ils se rendirent conte de ce qui leur estoit arrivé depuis qu'ils ne s'estoient veûs : et ils se donnerent mesme la consolation de se plaindre du Roy d'Assirie, avec cette espece d'exageration, qui foulage quelquesfois si doucement ceux qui se pleignent en liberté de quelque injustice qu'on leur a faite. Ils ne se dirent toutesfois pas alors toutes leurs pensées, car la passion d'Atergatis luy en donnoit mille qu'il ne disoit pas : il eut pourtant la satisfaction d'en dire une partie : car apres s'estre entretenus assez long temps, Intapherne qui fut bien aise d'aprendre de moy beaucoup de choses, que je devois mieux sçavoir que la Princesse

   Page 5201 (page 129 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Istrine, me tira à part ; et laissa Atergatis dans la liberté d'entretenir de sa passion celle qui la causoit. Je ne sçay Madame, luy dit il, si vous vous souvenez des cruelles paroles que vous me dites à Babilone : lors que vous assurant de l'Amour que j'avois pour vous, vous entrepristes de me persuader qu'il y avoit lieu de croire, qu'une passion qui commençoit par une absence ne dureroit pas long temps ? Il m'est arrivé tant de choses fâcheuses depuis ce temps-là, repliqua-t'elle, qu'il ne me souvient pas de ce que vous dites : mais il me semble, adjousta cette Princesse en souriant, que quand je l'aurois dit, je n'aurois pas parlé déraisonnablement : car puis que l'absence détruit quelquesfois les affections les plus solidement establies, elle pourroit bien plus facilement détruire une affection naissante. Il paroist donc bien Madame, reprit Atergatis, que celle que j'ay pour vous, n'est pas de la nature de ces sortes d'affections, que le temps et l'absence ruinent : puis qu'il est certain que j'ay plus de passion pour vous, que je n'en avois quand je vous quittay. Ouy Madame (poursuivit-il sans luy donner loisir de l'interrompre) je vous aime plus que je ne faisois : et je puis dire qu'il ne s'est point passé de jour, que mon amour n'ait pris de nouvelles forces pour me rendre plus malheureux. Car enfin plus j'ay veû de monde, plus j'ay connu ce que vous valez : et la Cour de Bithinie, quoy que pleine de Dames extrémement accomplies, m'a fait connoistre que vous n'estes pas

   Page 5202 (page 130 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

seulement la plus parfaite Personne d'Assirie, mais encore la plus parfaite Personne de la Terre : estant certain que je n'ay esté en aucun lieu, où j'aye rien trouvé qui vous puisse estre comparé. Quoy que les louanges soient la plus douce chose du monde, repliqua Istrine, principalement quand elles sont données par un homme qu'on estime, je ne laisse pas de vous prier de ne m'en donner pas tant : de peur que vous soubçonnant de flatterie, je ne vinsse à douter de tout ce que vous me diriez en suitte. Pourveu que vous ne doutiez point de mon affection, reprit Atergatis, je ne crains pas que vous doutiez de la verité de mes paroles, lors mesme qu'elles vous loüeront plus qu'on n'a jamais loüé qui que ce soit : car enfin Madame, quand je vous diray que vous estes la plus belle Personne du Monde, vous en croirez vostre Miroir, si vous ne m'en croyez pas. Si je vous dis que vous avez plus d'esprit que ceux qui en ont le plus : ce mesme esprit qui connoist si parfaitement les autres, vous fera connoistre à vous mesme, et ne vous permettra pas de douter de ce que je vous auray dit : il fera mesme encore, que vous ne m'accuserez point de mensonge, quand je louëray toutes vos vertus les unes apres les autres : et si j'estois assuré que vous creussiez aussi fortement que je vous aime, que vous croyez que je vous estime infiniment, je serois plus heureux que je ne suis. En effet Madame, à moins que de ne m'estimer point du tout, vous ne sçauriez penser

   Page 5203 (page 131 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je ne vous admire pas : je vous assure repliqua Istrine, que je me connois si peu moy mesme, que je ne sçaurois dire si on me fait grace, ou injustice, lors qu'on m'estime beaucoup, ou lors qu'on ne m'estime guere. Ce pendant je vous prie encore une fois, de ne me loüer point trop : et je vous conjure mesme de ne me parler plus de vostre affection : car aussi bien, adjousta-t'elle en souriant, ne devrois-je pas en croire vos paroles, quand mesme je voudrois croire que vous m'aimes. C'est pourquoy vivez s'il vous plaist aveque moy comme le Prince mon Frere y vit : car je puis vous asseurer qu'encore qu'il ne m'ait jamais dit qu'il m'aime, je ne laisse pas d'estre fort assurée de son affection. Ha Madame, s'escria Atergatis, l'amitié et l'amour, sont des choses bien differentes ! la premiere peut estre muette, et la doit presques tousjours estre : car enfin ce seroit une bizarre chose, si tous les Amis, et les Amies, employoient toute leur vie à se dire qu'ils s'aiment : mais pour l'amour, Madame, il n'en est pas ainsi. En effet bien loin de devoir estre muette comme vous voulez qu'elle le soit, elle doit estre eloquente : et l'exageration luy est si naturelle, qu'on peut mesme dire qu'elle est au dessus de l'exageration : estant certain qu'on ne peut jamais trop dire qu'on aime. C'est un crime en amour, poursuivit il, de parler d'autre chose que de sa passion dés qu'on est assez heureux pour se trouver seul avec la personne qu'on adore : jugez donc Madame, si je

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n'ay pas sujet de me pleindre du rigoureux commandement que vous me faites, de ne vous parler point de ma passion, et si vous ne me reduisez pas aux termes de m'en pleindre au Prince Intapherne. j'aime encore mieux, reprit elle, que vous vous en pleigniez au Prince mon Frere qu'à moy : j'espere pourtant, repliqua t'il, qu'il vous obligera à me rendre justice : cependant souffrez que je vous demande, si apres avoir deû raisonnablement regner en Assirie, vous pourrez vous contenter de regner dans mon coeur : et si apres avoir pensé avoir une multitude infinie de Sujets, vous pourrez estre satisfaite de n'avoir que le malheureux Atergatis pour Esclave ?

Intapherne, amoureux de la princesse de Bithinie
Atergatis et Istrine sont interrompus par Intapherne, qui vient informer sa sur des particularités de la cour de Bithinie. Après avoir évoqué le caractère impétueux d'Arsamone et la sagesse de la reine Arbiane, il vante les mérites de la princesse de Bithinie. Il ne tarit pas d'éloge à son propos, au point que sa sur le soupçonne d'en être épris. Intapherne ne cherche pas à le nier et formule le souhait qu'Istrine et sa bien-aimée deviendront amies. Après quoi, il lui donne des nouvelles de la guerre qui oppose la Bithinie au royaume de Pont.

Comme Istrine alloit respondre, le Prince Intapherne se raprocha d'eux : et commença d'aprendre à la Princesse sa Soeur, quelle estoit la Cour où elle alloit, afin qu'elle sçeust comment elle s'y devoit conduire. Il luy dépeignit en peu de mots, l'humeur violente et imperieuse d'Arsamone, et la vertu et la sagesse de la Reine Arbiane : mais lors qu'il vint à luy parler de la princesse de Bithinie, il luy donna tant de loüanges, et la loüa mesme d'une maniere, qui faisoit si bien voir qu'il craignoit de ne la loüer pas assez, qu'Istrine s'imagina qu'il l'aimoit autant qu'il l'estimoit. De sorte que prenant la parole ; si je ne sçavois, dit elle au Prince son Frere, que vous avez presques toûjours esté à l'Armée, depuis que vous estes en Bithinie, je croirois que la belle Princesse dont vous me parlez

   Page 5205 (page 133 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si avantageusement, auroit un peu trop engagé vostre coeur : mais comme je sçay toutes vos victoires, je ne puis croire que vous vous soyez laissé vaincre. Nous avons sans doute esté vainqueurs à la Guerre, repliqua Intapherne, mais j'ay esté vaincu par l'Amour : et cette liberté que j'avois conservée au milieu de toutes les Belles de Babilone, s'est perduë à Chalcedoine, en voyant la Princesse de Bithinie : c'est pourquoy preparez vous ma chere Soeur, adjousta-t'il, à me voir proteger Atergatis aupres de vous, avec plus d'ardeur que jamais : car aujourd'huy que je scay par ma propre experience, quelle est cette cruelle passion, qui fait les plus grandes douceurs, et les plus sensibles infortunes de la vie, je m'interesse encore plus que je ne faisois, à celle qu'il a pour vous. Je pensois, repliqua Istrine en soûriant, que ceux qui estoient amoureux, estoient si occupez pour eux mesmes, qu'ils n'avoient pas loisir de s'employer pour les autres : mais à ce que je voy, je me suis trompée en mon opinion. Cependant, adjousta-t'elle, je voy bien qu'il faut que je me prepare à avoir autant d'amitié pour la Princesse de Bithinie, que vous avez d'amour, si je veux estre bien aveque vous. Il est certain, reprit-il, que si vous ne l'aimiez pas, vous me feriez un despit estrange : mais cela n'a garde d'arriver, n'estant pas possible de la connoistre sans l'aimer principalement ayant l'ame aussi sensible au merite extraordinaire que vous l'avez. Cette Princesse à

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mesme cette conformité aveque vous ajousta-t'il, d'avoir pensé estre Reine de Pont comme vous l'avez pensé estre d'Assirie, quoy que la chose aye manqué pas les causes differentes. Elle a aussi un Frere qu'elle aime comme vous en avez un, et qui l'aime aussi cherement : il est absent d'elle comme j'ay esté esloigné de vous : et je trouve tant de rapport entre vostre fortune et la sienne, que quand vous ne l'aimeriez pas par connoissance, vous la devriez aimer par simpathie. Lors que nous serons à Chalcedoine, reprit-elle, nous verrons ce qui en arrivera : cependant dites moy s'il vous plaist, en quel estat est la Guerre ? car je vous advouë que je souhaiterois ardamment qu'elle fust finie. Quoy qu'Arsamone ait tousjours vaincu, reprit Intapherne, il a encore beaucoup à vaincre : car le Roy de Pont, apres avoit perdu deux Batailles, est presentement à la Teste d'une Armée, ayant encore pour retraite la Capitale de son Estat, qui n'est pas aisée a prendre : car comme vous le sçavez sans doute, Heraclée est forte à cause de la Mer, au bord de laquelle elle est scituée. D'autre part, Araminte sa Soeur est dans Cabira, entre les mains d'un de ses Amans, nommé Artane : qui l'enleva lors que le Roy de Pont revint à Heraclée, apres avoir obtenu sa liberté, par la generosité de cét illustre Estranger nommé Artamene, qui a rendu les Armes de Ciaxare si victorieuse, et dont la reputation est si grande. De sorte que quand on aura achevé de vaincre le

   Page 5207 (page 135 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Roy de Pont ; que l'on aura deffait son Armée ; et pris Heraclée ; il faudra apres cela combatre Artane, et prendre Cabira. Ha mon Frere, s'escria Istrine, que de perils à esviter, et que d'inquietudes à souffrir, devant que de voir la Paix en Bithinie, et le repos dans mon coeur ! Apres cela, comme l'amour d'Intapherne estoit nouvelle et violente, il ne pût estre longtemps sans en parler : de sorte que la Princesse Istrine voulant avoir cette complaisance pour luy, fit ce qu'il souhaittoit : mais de grace, luy dit-elle, aprenez moy comment l'amour s'est emparé de vostre coeur ? avez vous aimé la Princesse de Bithinie dés que vous l'avez veuë ? est-ce par sa beauté toute seule, ou par les charmes de son esprit, que vous avez esté vaincu ? et vostre passion a-t'elle este aussi violente qu'elle est, dés qu'elle a commencé d'estre ? Quand nous arrivasmes en Bithinie Atergatis et moy, reprit Intapherne, nous allasmes droit à l'Armée : de sorte que n'ayant veû la Princesse Istrine qu'au retour de la Campagne, il n'y a pas encore long temps que mon coeur est engagé. Il est vray qu'il faut conter sa captivité, du premier moment que je vy la Princesse de Bithinie : estant certain que mes yeux n'eurent pas plustost rencontré les siens, que je sentis ce que je ne sçaurois exprimer. Il me sembla que j'avois trouvé ce que j'avois cherché longtemps : sa beauté me donna de l'admiration : mais je m'imaginay pourtant, que je m'en estois formé une idée auparavant. Je creûs d'abord

   Page 5208 (page 136 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle avoit autant d'esprit que de beauté ; et autant de vertu que d'esprit : si bien que me l'imaginant toute accomplie, il me semble que je desiray de l'aimer, et que je dis en moy mesme, qu'un homme qui en seroit aimé seroit bien heureux. Ne vous estonnez pas, adjousta-t'il, si vous m'entendez parler avec incertitude, de ce qui se passa dans mon coeur : car enfin ma chers Soeur, il s'y passa tant de choses differentes, que je n'en puis presques parler aveque verité. Ce que je sçay de plus certain, est que j'eus pour elle toute l'admiration dont je suis capable : mais ce qui acheva de me perdre, fut que les premieres paroles que j'entendis de la bouche de cette admirable Personne, ne furent pas seulement pleines d'esprit, et de civilité ; mais encore de loüanges qu'elle me donna, parce que la Renommée m'avoit flatté durant la Campagne : de sorte que j'auray toute ma vie à me reprocher, qu'elle m'a loüé injustement, avant que je l'aye pû loüer avec justice. Depuis cela, ne me demandez point ce que j'ay fait : car je n'ay fait autre chose, qu'aporter autant de soin à refferrer les chaines qui me captivent, que les autres en aportent quelquesfois à rompre les leurs. Cependant je souffre mon mal sans me pleindre : et si Atergatis n'avoit donné lieu à cette Princesse, de deviner ma passion, par une conversation qu'il eut avec elle ; elle ignoreroit encore que je suis l'homme du monde qui l'adore avec le plus de respect.

Conversation d'Istrine et de la princesse de Bithinie
Un soir, la princesse de Bithinie et Istrine s'entretiennent plus longuement qu'à l'accoutumée. Après avoir échangé quelques confidences avec son amie, la princesse lui reproche aimablement de ne pas lui révéler ses véritables sentiments pour Atergatis. Istrine détourne habilement le propos, en révélant à la jeune femme la passion d'Intapherne pour elle. La princesse de Bithinie refuse d'abord de la croire, puis, craignant l'opposition de son père, elle souhaite que son amant reste dans les termes de l'amitié. Une conversation s'ensuit, qui prend pour sujet la distinction à établir entre l'amant et sa passion.

Apres cela, comme

   Page 5209 (page 137 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il estoit desja assez tard, il fut resolu qu'on ne partiroit que le lendemain ; ainsi ils eurent tout le reste du jour à s'entretenir. Mais enfin Madame, nous partismes du lieu où nous estions, qui estoit esloigné de trois journées de Chalcedoine ; et nous trouvasmes en chemin le Chariot d'Arbiane qui nous attendoit, avec un des principaux Officiers de cette Reine, qui estoit chargé de dire mille choses obligeantes à la Princesse Istrine. En effet elle fut reçeuë admirablement bien, et d'Arsamone, et d'Arbiane, et de la Princesse leur Fille : on la logea dans un des plus beaux Apartemens du Palais, et on luy rendit tout l'honneur qui estoit deû à son merite, aussi bien qu'à sa condition. Il arriva mesme que la Princesse de Bithinie eut autant d'inclination pour Istrine, qu'Istrine en eut pour elle : de sorte que cherchaut toutes deux à se faire aimer l'une de l'autre, elles s'aimerent bien tost tendrement : et l'amitié s'empara presques aussi promptement de leur coeur, que l'amour s'estoit emparé de celuy d'Intapherne. Comme leurs Apartemens estoient fort proches, elles se voyoient a toutes les heures où elles se pouvoient voir : et elles furent bientost assez bien ensemble pour se confier toutes leurs avantures. De sorte que la Princesse de Bithinie reprenant les siennes dés sa plus tendre jeunesse, aprit à Istrine l'amour de Sinnesis pour elle ; la mort de ce Prince, et tout ce qui luy estoit arrivé jusques à l'heure qu'elle parloit. Istrine de son costé, luy

   Page 5210 (page 138 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

racontant aussi ses malheurs, et luy confiant mesme l'amour qu'Atergatis avoit pour elle, il se fit un eschange mutuel de secrets entre ces deux belles Princesses. Cependant quoy que la Princesse Istrine fust encore assez triste de la mort de Nitocris, comme elle arriva en une Cour où la victoire avoit mis la joye, il falut qu'elle se resolust à prendre sa part des divertissemens qu'on luy donna. Ce n'est pas que l'absence du Prince Spitridate n'affligeast extrémement, et la Reine de Bithinie, et la Princesse sa Fille, et tous les honnestes Gens de la Cour : mais apres tout, comme Arsamone est un Prince qui se fait craindre, et qu'il vouloit jouïr de tous les fruits de la victoire, tous les plaisirs estoient alors à Chalcedoine : ce Prince disant qu'il estoit bien juste, que ceux qui avoient eu tant de peine à luy aider à vaincre, eussent quelque divertissement à la fin de la Campagne. Il ne faut pourtant pas Madame, s'imaginer cette Cour comme celle d'un Grand Roy en Paix, où tous ces hommes de fer et de sang ne se trouvent point : mais il faut s'imaginer un meslange prodigieux, de toutes sortes de Gens : d'Officiers d'Armée ; de Volontaires ; de Gens de la Cour ; de Soldats de fortune, de Magistrats ; de Sacrificateurs ; et pour le dire en un mot, de toutes sortes de conditions ; pour concevoir ce qu'estoit alors la Cour de Bithinie. Car comme la Guerre met le desordre à tout, et qu'il n'y a personne qui dans ces fâcheux temps ne veüille s'eslever au dessus

   Page 5211 (page 139 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ce qu'il est ; on voyoit alors dans la Chambre du Roy de Bithinie, des Gens qui n'en eussent osé regarder la Porte, s'il eust esté paisible dans son Estat. Mais comme il avoit besoin de tout pour achever de vaincre, il souffroit que les Gens de la Ville, et de la plus mediocre Condition, se missent au rang des Gens de la Cour pour quelque temps : afin que ne desobligeant personne, tous ses Sujets se trouvassent heureux, qu'il fust remonté au Thrône. Cependant cette Cour où les veritables honnestes Gens estoient meslez avec tant d'autres qui ne l'estoient point, estoit pourtant magnifique : et son tumulte mesme avoit quelque chose de si divertissant, qu'il m'est arrivé plus d'une fois, de passer tout un jour dans le Palais du Roy en mauvaise Compagnie sans m'ennuyer ; sans en avoir d'autre raison, sinon que cette Compagnie estoit grande : et que la diversité occupoit mes yeux, et mon esprit tout ensemble. Cette Cour estant donc telle que je viens de vous la dépeindre, tous les plaisirs y estoient en foule : on y faisoit des Courses de chevaux ; des Combats de Barriere ; des Jeux de prix ; des Bals ; des Musiques ; et des Festins : mais à toutes ces choses, Intapherne et Atergatis paroissoient avec tant d'esclat, qu'ils attiroient l'admiration de tout le monde. Ce qui estoit pourtant le plus avantageux pour eux, c'est qu'ils aqueroient l'estime des Princesses qu'ils adoroient : n'estant pas possible qu'elles les pussent voir agir si esgallement bien, en des

   Page 5212 (page 140 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choses si differentes ; sans advoüer qu'ils meritoient toutes les loüanges qu'on leur donnoit. Je me souviens d'un jour entre les autres, qu'il y avoit eu Assemblée chez la Reine de Bithinie, où Intapherne avoit dancé de si bonne grace, que tout la Compagnie n'avoit parlé d autre chose ce soir là. En effet Madame, ce Prince qui se bat comme un Lyon, quand il est à la Guerre, dance comme s'il n'avoit jamais fait autre chose qu'aller au Bal : ce n'est pourtant pas de cette espece de dance, qui fait quelquesfois dire que des Gens de qualité s'aquitent trop bien de cét agreable exercice : car il le fait d'une maniere si noble, et d'un air si libre, si galant, si aisé, et si naturel, que c'est moins par les pas qu'il a pris, que par sa bonne grace, qu'il charme les yeux de ceux qui le voyent. Mais pour en revenir où j'en estois, un soir qu'il y avoit eu Bal chez la Reine Arbiane, la Princesse Istrine estant entrée dans la Chambre de la Princesse de Bithinie qui l'en pria ; afin de parler encore quelque temps ensemble, quoy qu'il fust desja assez tard ; elles se mirent à s'entretenir de toutes ces sortes de choses, qui font les nouvelles du Bal, et qui fournissent tant à la conversation de celles qui y vont, et qui sont d'humeur à les remarquer. Apres avoir donc parlé de celles qui estoient belles ; de celles qui ne l'estoient guere, ou qui ne l'estoient point ; de celles qui avoient peu, ou beaucoup dancé ; et en avoir cherché la cause : la Princesse de Bithinie se

   Page 5213 (page 141 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mit à loüer Intapherne, et Atergatis : en suitte de quoy voyant qu'Istrine n'osoit presques ny la contredire, ny tomber d'accord de ce qu'elle disoit, elle se mit à luy en faire la guerre : luy soustenant que puis qu'elle n'osoit loüer Atergatis, il falloit qu'elle ne l'aimast guere moins que le Prince son Frere. Cependant, adjousta-t'elle en sousriant, si cela est, vous faites grand tort à nostre amitié : car je vous ay dit tout ce qui s'est jamais passé dans mon coeur ; et toutesfois vous me cachez ce qu'il y a dans le vostre, puis que vous m'avez dit qu'Atergatis vous aime, sans m'advoüer que vous l'aimez. Je suis mesme bien plus coupable que vous ne pensez (reprit malicieusement Istrine, pour se vanger de la guerre qu'elle luy faisoit) car j'ay plus d'un secret que je ne vous ay pas confié : ha ! si cela est, repliqua la Princesse de Bithinie, vous n'avez qu'à vous preparer à ne dormir d'aujourd'huy, si vous ne me les dittes, ou si vous ne me promettez de me les dire. Si j'ay à vous les aprendre, reprit Istrine, il faut que ce soit tout à l'heure : car je pense que si je me donnois le loisir d'y songer, je ne vous les dirois jamais. Vous avez donc d'estrange secrets, reprit la Princesse de Bithinie en riant, puis qu'ils sont si difficiles à dire : j'en a y un entre les autres, repliqua Istrine, que je ne vous dirois point, si je ne sçavois que vous le sçauriez tousjours bien tost, quand mesme je ne vous en dirois rien. Si cela est, dit la Princesse de Bithinie, je ne vous en auray pas grande obligation, puis que vous

   Page 5214 (page 142 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne m'aprendrez que ce que vous ne m'aprendriez point, si ce n'estoit que je le dois sçavoir par un autre : mais quoy qu'il en soit, aprenez moy ce secret quel qu'il puisse estre. Puis que vous le voulez sçavoir, Madame, reprit-elle en riant, je vous aprendray que vous estes la plus cruelle Personne du monde, de faire des Esclaves de ceux qui viennent sacrifier leur vie, pour faire remonter le Roy vostre Pere au Thrône : car enfin Intapherne est presentement si peu à luy, et est si absolument à vous, qu'on peut dire que vous elles seule capable, de faire son bon ou son mauvais destin, et de regler sa vie comme il vous plaira. Ha Madame, repliqua la Princesse de Bithinie, vous estes trop vindicative ! et je ne vous ay pas mesme assez offencée, pour vous obliger à me vouloir punir, par une raillerie si forte, et dont le fondement est si faux. Plûst aux Dieux, repliqua Istrine, pour le repos d'Intapherne, que je ne fusse pas si veritable : cependant Madame (adjousta cette Princesse, en prenant un visage plus serieux) ce que je viens de vous dire en riant, ne vous doit pas irriter, ny contre le Prince mon Frere, ny contre moy, car je ne vous l'ay pas dit par ses ordres, et je ne vous le dis pas, pour luy faire sçavoir que je vous l'ay dit : mais seulement pour aprendre de vous, de quelle façon vous voulez que je le conseille ? Je pensois, repliqua la Princesse de Bithinie, que ce que vous me disiez ne m'estoit simplement dit, que pour dire quelque chose :

   Page 5215 (page 143 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais puis que vous me parlez plus serieusement, et que l'amitié que j'ay pour vous, ne veut pas que j'aye rien de caché dans le coeur, je vous diray qu'estimant infiniment le Prince Intapherne, je serois au desespoir qu'il s'engageast à m'aimer ; et plus encore qu'il s'y opiniastrast : car enfin apres avoir esprouvé quelle peine il y a à se combatre soy mesme, je ne m'y veux plus exposer. Le Roy mon Pere est si attaché à ses sentimens, et veut si absolument tout ce qu'il veut, poursuivit-elle, que je me suis resoluë à ne vouloir jamais rien, de peur de vouloir quelque chose qu'il ne voudroit pas : c'est pourquoy comme il seroit assez à craindre, que je ne trouvasse quelque gloire, à estre aimée d'un Prince aussi accomply qu'Intapherne, et que je ne m'accoustumasse mesme à le souffrir agreablement ; il faut pour son repos et pour le mien, que vous l'obligiez à n'avoir que de l'estime, et de l'amitié pour moy. En m'ordonnant Madame, repliqua Istrine, ce que vous voulez que je face, il faut s'il vous plaist que vous m'enseigniez ce qu'il faut faire pour vous obeïr ? afin que sçachant comment je puis guerir le Prince mon Frere, de l'amour qu'il a pour vous, je puisse en suitte guerir Atergatis, de celle qu'il dit avoir pour moy. Comme Atergatis aime une Personne infiniment aimable, repliqua la Princesse de Bithinie, je ne pense pas qu'il soit si aisé de le guerir qu'Intapherne : et comme Intapherne, reprit-elle, adore une Princesse incomparablement

   Page 5216 (page 144 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus accomplie qu'Istrine, il est à croire qu'il sera bien plus longtemps malade qu'Atergatis. Serieusement, repliqua la Princesse de Bithinie, vous me feriez un plaisir signalé, si vous ostiez du coeur d'Intapherne, cette legere passion que je veux croire qu'il a pour moy : agissez pourtant avec tant d'adresse, adjousta-t'elle en rougissant, que vous ne me faciez pas perdre son estime. En verité Madame, repliqua Istrine, je pense que si j'entreprenois d'oster du coeur d'Intapherne, la passion que vous y avez fait naistre, j'entreprendrois une chose impossible : entreprenez du moins si vous le pouvez, repliqua-t'elle, de l'empescher de me parler de son affection : car s'il ne m'en parle pas, je vous promets de vivre aussi civilement aveque luy, que je fais presentement : et d'avoir pour luy à vostre consideration, la mesme franchise, que j'ay euë jusques icy. Sans mentir Madame, repliqua Istrine, vous estes admirable, de parler comme vous faites : car ne diroit-on pas que le Prince mon Frere, vous a sensiblement outragée de vous adorer, et qu'il est le plus criminel de tous les hommes, de vous aimer plus que personne n'a jamais aimé ? Cependant, adjousta-t'elle en soûriant, j'ay à vous dire, pour vous empescher de traitter Intapherne plus froidement qu'à l'ordinaire, que si vous le faites, je luy feray sçavoir la conversation que nous venons de faire : car encore qu'elle ne luy soit pas avantageuse, je suis tousjours assurée qu'il seroit bien aise d'aprendre

   Page 5217 (page 145 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous sçavez son amour. De grace, repliqua la Princesse de Bithinie, gardez vous bien de faire ce que vous dites : si vous ne voulez que je m'en vange, en aprenant à Atergatis certains sentimens que j'ay descouverts malgré vous dans vostre coeur. Promettez moy donc de vivre en aparence avec le Prince mon Frere, reprit Istrine, comme si vous ne sçaviez point son affection ; et de ne laisser pourtant pas de luy en estre en quelque sorte obligée, et de l'en haïr un peu moins. Je ne sçay (repliqua la Princesse de Bithinie en soûriant à son tour, et en rougissant tout ensemble) si la promesse que vous voulez que je vous face est fort necessaire : car enfin, à parler avec cette sincerité ingenuë, avec laquelle nous nous sommes dit toutes choses, je ne pense pas qu'il soit fort aisé de s'irriter d'estre aimée d'un fort honneste homme. Je comprens bien qu'on peut ne l'aimer pas, et former mesme le dessein de ne l'aimer jamais : mais j'advouë que je ne comprens point qu'on le puisse haïr, sans autre raison sinon qu'il aime : et je suis persuadée au contraire, que quand mesme on haïroit l'Amant, il pouvroit estre qu'on ne haïroit pas sa passion ; si ce n'estoit qu'elle le portast à perdre le respect : car en ce cas là. , comme on ne peut selon mon sens apeller amour, une passion qui n'est point respectueuse, je croy que je haïrois aisément ceux qui ne vivroient pas aveque moy comme ils devroient. Comme le Prince mon Frere, respondit Istrine, ne peut jamais

   Page 5218 (page 146 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

manquer à rien de ce qu'il vous doit, vous me faites le plus grand plaisir du monde, de parler comme vous venez de parler : car puis que vous dites qu'on peut n'aimer pas l'Amant, et ne haïr point sa passion, je suis assurée du moins que vous souffrirez celle d'Intapherne, et si vous voulez, poursuivit-elle, que je die tout ce que je pense, je vous diray encore que je ne desespere pas tant que je faisois il n'y à qu'un moment, du bonheur du Prince mon Frere : car enfin Madame, adjousta-t'elle en riant, il faut estre merveilleusement adroite, pour separer comme cela, l'Amant et l'amour : et pour moy, je vous advouë franchement que je ne le scaurois faire. En effet je ne comprens pas comment on peut aimer à estre aimée d'un homme qu'on ne veut jamais aimer ; et comment on peut souffrir agreablement une affection, en haïssant celuy qui aime. En mon particulier je confesse, que je n'ay pas cette sorte d'esprit qu'il faut avoir, pour distinguer l'amant, de la passion : car quand la passion me plaist, c'est parce que l'Amant ne me desplaist pas. Ce n'est pas que je ne croye quelquesfois que l'amour sert à faire aimer l'Amant ; aussi bien que l'Amant sert à faire souffrir l'amour : mais ce que je soustiens, est qu'on ne peut pas long temps prendre plaisir à estre aimée de quelqu'un, sans que la personne plaise, aussi bien que sa passion : car enfin on ne me persuadera pas aisément, qu'on separe avec tant de facilité que vous dites, l'Amant et l'Amour ; ny

   Page 5219 (page 147 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on puisse aimer l'un, et haïr l'autre. Si je ne sçavois, reprit la Princesse de Bithinie, que vous ne parlez comme vous faites, que pour en tirer une consequence avantageuse à Intapherne, et desavantageuse pour moy ; je m'estonnerois estrangement de vous voir soustenir une si mauvaise cause, car enfin vous sçavez aussi bien que moy, qu'on n'est pas mesme marry, d'estre estimé par ses plus grands ennemis ; et il est si naturel d'aimer à estre aimée, que je pense qu'on pourroit soustenir, que jamais amour n'a irrité personne : mais c'est sans doute que l'on confond les effets de cette passion avec elle ; aussi bien que les deffauts de ceux qui aiment avec leur amour : estant certain qu'à la separer de tout ce qui la peut rendre nuisible, ou incommode, elle ne desplaira jamais, quoy que ceux qui l'ont puissent quelquesfois desplaire extrémement. Quoy qu'il en soit, dit Istrine, je me contenteray pour le bonheur du Prince mon Frere, que presentement sa passion ne vous irrite point : car pour moy je suis persuadée que si vous le haïssiez, elle vous irriteroit. Je serois sans doute fort injuste, reprit la Princesse de Bithinie, si je haïssois le Prince Intapherne, qui a si glorieusement servy le Roy mon Pere : mais Madame, il y a bien loin de la haine à l'amour. Ce pendant (adjousta-t'elle pour faire finir cette conversation) comme il est fort tard, il est temps que vous alliez dormir, de peur que vostre beau taint, n'eust pas demain cette fraischeur qui vous

   Page 5220 (page 148 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sied si bien, et qui vous rend si belle ; et que le Prince Atergatis n'en fust en peine, et ne creust vous avoir fait malade en vous faisant trop dancer. Je ne sçay, reprit Istrine en riant, si le conseil que vous me donnez n'est point un peu interessé : et si vous ne songez point autant à avoir demain le taint reposé, et les yeux brillans et tranquiles, qu'à conserver ma santé ; mais quoy qu'il en soie je le veux suivre, et vous obeïr.

Inquiétudes d'Intapherne et d'Atergatis
De leur côté, Intapherne et Atergatis s'aperçoivent de leur faveur respective auprès des les jeunes filles dont ils sont amoureux. Toutefois ils craignent que la volonté de leurs pères ne soit contraire à leurs desseins. De fait, Arsamone laisse croire à de nombreux princes qu'ils pourraient épouser sa fille, afin qu'ils restent ses alliés, tandis que Gadate espère toujours voir Istrine devenir reine d'Assirie.

En disant cela ces deux belles Princesses se quitterent, et furent jouir du repos qu'elles ne laissoient pas prendre aux autres, car enfin Intapherne et Atergatis n'estoient jamais sans inquietude. Ce n'est pas que du costé des Personnes qu'ils aimoient, ils eussent lieu de se pleindre : en effet Intapherne trouvoit la Princesse de Bithinie, la plus douce, et la plus civile du monde : et Atergatis connoissoit bien, malgré toute la retenuë d'Istrine, qu'il n'en estoit pas haï. Mais comme ils ont tous deux infiniment de l'esprit, ils connoissoient bien aussi, que quand mesme ils n'auroient point trouvé d'obstacle, qui les eust empeschez d'estre aimez des Princesses qu'ils aimoient, ils ne seroient pourtant pas heureux sans peine : car ils n'ignoroient pas qu'elles estoient trop sages, pour vouloir jamais rien qui pûst desplaire aux Personnes de qui elles despendoient ; puis que la Princesse de Bithinie avoit autrefois refusé d'estre Reine de Pont, plustost que de desobeir à Arsamone ; et qu'Istrine n'avoit pas aussi voulu sortir de Babilone, par la seule crainte

   Page 5221 (page 149 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que le Prince Gadate son Pere ne le trouvast mauvais. De sorte que ne doutant point du tout, que le Roy de Bithinie et Gadate, n'eussent des desseins opposez aux leurs, ils ne pouvoient pas manquer d'avoir beaucoup d'inquietude. Car enfin Intapherne sçavoit bien, que tant que la Guerre dureroit, Arsamone feroit esperer à plusieurs Princes, de leur donner sa Fille, afin de les tenir dans ses interests : et que tant que Spitridate ne paroistroit point, il ne songeroit pas à la marier. Car comme on ne sçavoit alors où estoit cét illustre Prince (que nous sçeusmes depuis avoir esté mené en Perse comme estant Cyrus) on ne sçavoit pas aussi, si cette Princesse seroit Reine, ou si elle ne le seroit pas ; et par consequent Arsamone n'avoit garde de se déterminer a disposer d'elle. D'autre part, Atergatis estoit bien adverty, que le Prince Gadate malgré toute l'aversion du Roy d'Assirie pour Istrine, et malgré toute l'amour qu'il avoit pour vous, ne perdoit pourtant pas l'esperance de la voir Reine : car comme elle estoit la seule Personne, que selon les Loix de l'Estat, ce Prince pouvoit espouser, il esperoit tousjours, que les mauvais traitemens qu'on disoit qu'il reçevoit de vous à Babilone, le guerissant de son amour, le rendroient capable de revenir à la raison, et de se marier apres cela par maxime d'Estat, s'il ne se marioit pas par affection.


Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : Berise fait obstacle à l'amour d'Intapherne
Intapherne est au désespoir : il lui est impossible de parler à la princesse de Bithinie, car celle-ci est constamment accompagnée par une dame particulièrement importune, nommée Berise. Il s'en plaint à Orcame et à Istrine. Celle-ci parvient à faire part du dépit d'Intapherne à la princesse. Laquelle, pour se protéger des assiduités de son soupirant, redouble ses faveurs envers Berise. Avec l'aide d'Orcame Intapherne parvient toutefois à éloigner l'importune de la cour pendant un jour entier. Il profite de son absence pour déclarer une nouvelle fois son amour à la princesse. Mais celle-ci refuse d'écouter sa passion. Le soir même, elle découvre qu'Intapherne est à l'origine de l'absence de Berise. Petit à petit, elle accepte cet amour, mais, ignorant tout des volontés de son père, elle refuse de s'engager.
L'importune Berise
Intapherne est encore plus malheureux qu'Atergatis, car il lui est particulièrement difficile de s'entretenir avec sa bien-aimée en privé. En effet, la princesse de Bithinie est sans cesse accaparée par une dame particulièrement importune, nommée Berise. Celle-ci est présente à l'occasion de toutes les réjouissances et de toutes les mondanités. Elle s'empresse de manière désagréable auprès de toutes les personnes de la cour, et en particulier auprès de la princesse.

Ainsi Intapherne, et Atergatis, prevoyant de grands obstacles à leurs desseins, souffroient des maux qu'eux seuls

   Page 5222 (page 150 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourroient bien vous representer. Intapherne estoit pourtant le plus malheureux : car comme il n'avoit pas la liberté de parler de sa passion, à la princesse qui la causoit, il estoit encore plus à pleindre qu'Atergatis, Ce n'est pas qu'il n'eust pris la resolution de chercher les voyes de luy en parler, mais il luy estoit tres difficile de la trouver seule. En effet quand elle estoit chez la Reine, elle y estoit environnée de tant de Gens, et elle y estoit en veuë à tant de monde, qu'il n'y avoit pas moyen de songer à l'entretenir en ce lieu là : et quand elle estoit chez elle, il y avoit encore un autre obstacle qui durant quelque temps luy parut invincible. Mais pour vous le faire comprendre Madame, il faut que vous sçachiez qu'il y a à Chalcedoine une Dame nommée Berise, qui quoy qu'elle fist tous les jours cent choses differentes, ne l'abandonnoit presques point aux heures où on la pouvoit voir. Ce n'est pas que la Princesse de Bithinie l'aimast fort, au contraire elle l'importunoit tres souvent : mais c'est que cette Personne s'empresse tellement aupres d'elle, afin que les autres Dames de la Ville croyent qu'elle y est fort bien, et qu'elle est fort aise de la voir, qu'elle est devenuë une des plus accablantes Creatures du monde, s'il est permis de parler ainsi. Car enfin Madame, elle ne songe point si elle importune, pourveû qu'elle soit où elle veut estre : elle arrive presques tousjours devant les autres, chez la princesse de Bithinie : et quoy qu'elle aille

   Page 5223 (page 151 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

apres en d'autres lieux, elle y revient pourtant tousjours pour en sortir la derniere. On a beau ne luy adresser point la parole, elle ne laisse pas d'estre de la conversation, et de le mesler à tout ce qu'on dit : si la Princesse se trouve mal, elle envoye sçavoir de ses nouvelles, trois fois en un jour ; elle ne parle jamais que de ce qui s'est fait, ou de ce qui s'est dit chez elle : elle est de toutes ses promenades, malgré qu'elle en ait : mesme tousjours dans son Chariot quand elle se promene, quoy qu'il y ait d'autres Femmes de plus Grande qualité qu'elle qui n'y soient pas. Enfin Madame, elle agit avec tant de hardiesse, et mesme avec tant d'adresse, que comme la Princesse de Bithinie est douce, et civile, elle vient à bout de la voir plus que personne, lors qu'elle est à Chalcedoine ; quoy que ce soit une des Femmes du monde qui l'importune le plus. Mais ce qu'il y a de plus particulier au procedé de Berise, et mesme si vous le voulez, de plus merveilleux : est qu'elle n'est pas seulement de chez la Princesse de Bithinie, elle est encore de chez la Reine, et n'est mesme guere moins de la Ville que de la Cour, quoy qu'elle ne veüille pas passer pour en estre. En effet, je pense pouvoir dire sans mensonge, qu'elle est de toutes les Funerailles : de toutes les Nopces ; de toutes les Festes qu'on fait pour la naissance des Enfans ; et de tous les divertissemens publics, et particuliers. Enfin Madame, il n'y a personne d'affligé qu'elle n'aille consoler ; ny

   Page 5224 (page 152 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

personne en joye avec qui elle n'aille se réjouir. Mais quoy qu'elle face cent choses differentes, elle les fait toutesfois avec tant d'empressement, et tant de diligence, qu'on diroit qu'elle ne bouge de chez la Princesse de Bithinie ; puis qu'il est vray, que de par tout elle retourne tousjours là. D'ailleurs, il est encore à remarquer, que jamais Berise n'a advoüé qu'elle ne sçeust pas une nouvelle qu'on ait dit en sa presence : luy semblant qu'il iroit de son honneur, si un autre sçavoit quelque chose qu'elle ne sçeust pas. Cependant quoy qu'elle die qu'elle sçait ce qu'on luy veut dire, bien qu'elle ne le sçache point du tour ; elle ne laisse pas de trouver certains biais adroits, afin qu'on luy raconte tout du long, ce dont il s'agit : mais pour faire croire qu'elle en est bien informée, elle dit à ceux qui luy parlent, qu'il y a encore quelques particularitez qu'elle sçait, et qu'ils ne sçavent pas, et qu'elle leur dira une autre fois ; apres quoy elle raconte à d'autres ce qu'elle s'est fait raconter ; assurant hardiment, qu'elle l'a sçeu la premiere. De plus, elle a encore la fantaisie, d'avoir un secret, ou pour mieux dire l'aparance d'un secret, avec tous les Gens qu'elle voit, pourveû que ce soient des Gens de la Cour : et il ne se passe point de jour, qu'elle ne parle bas les uns apres les autres, à tous ceux qu'elle rencontre : soit de Guerre ; soit d'affaires d'Estat ; soit de nouvelles de Cabinet ; soit de nouvelles de galanterie ; soit de médisance ;

   Page 5225 (page 153 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou de bagatelles. Enfin Madame, je puis vous assurer, que jamais qui que ce soit, n a eu un pareil empressement, ny n'eut tant d'occupation, sans avoir aucune affaire. En effet Madame, je me souviens d'un jour entre les autres, que le Prince Intapherne qui ne l'aimoit pas, observa ce qu'elle fit ; qui vous fera connoistre, combien elle estoit occupée, en vous aprenant ce qu'elle fit ce jour là. Vous sçaurez donc Madame, qu'il y a un Temple à Chalcedoine, où la devotion de toutes les Belles les attire plustost qu'à aucun autre : excepté les deux Princesses, qui vont à un petit Temple qui est plus proche du Palais. De sorte que Berise, pour ne rien perdre, fut d'assez bonne heure à celuy où toutes les belles vont : quand il fut un peu plus tard, elle fut au lever de la Reine ; de là, à celuy des deux Princesses, qui estoient un peu plus paresseuses qu'elle : en suite elle les suivit au Temple, où elle les laissa, pour s'en aller consoler un homme qu'elle ne connoissoit guere, qui avoit perdu sa Femme : apres quoy elle fut disner chez une Dame, qu'elle n'aimoit pourtant pas trop. Au sortir de Table elle fut se réjoüir du Mariage d'une Fille de la connoissance ; et de là elle fut voir une de ses Parentes. En suitte, elle retourna faire un tour chez la Princesse de Bithinie : où apres avoir ranconté tout ce qu'elle avoit apris ailleurs, elle en ressortit, pour aller voir mettre en Mer pour la premiere fois, une superbe Gallere qu'un de ses Amis avoit armée par les ordres du Roy.

   Page 5226 (page 154 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres cela, elle fut faire deux ou trois de ces visites, qui ne durent guere plus que le compliment qu'on fait en entrant, ou en sortant ; et qui ne servent qu'à faire sçavoir à ceux qui les font, qui sont ceux qui sont dans les Maisons où ils entrent et sortent si promptement : encore quand il s'y trouve beaucoup de Monde, ne sçavent-ils pas trop bien, qui ils y ont trouvé, et qui ils y ont laissé. Au sortir de ces visites, Berise fut faire un tour au bord de la Mer, où l'on se promenoit en cette Saison : et de là elle retourna chez la Princesse de Bithinie, à qui elle sçavoit qu'on donnoit le soir une magnifique Colation dans un Jardin ; de sorte que l'y accompagnant, elle eut sa part du plaisir. Ce ne fut pourtant pas encore assez : car cette Princesse estant retournée au Palais d'assez bonne heure, Berise fut faire ses excuses elle mesme ; en un lieu où elle s'estoit priée elle mesme de souper : de là elle fut au Bal, chez une Dame qui marioit sa Fille : et devant que de s'aller retirer, elle fut encore au coucher de la Princesse de Bithinie. Vous pouvez juger Madame, que ce jour là fut bien employé : et que toute autre que Berise, auroit eu de quoy s'en occuper deux. Il faut pourtant dire, parce qu'il est vray, que cette Dame ne seroit pas trop desagreable, ny de conversation trop ennuyeuse, si elle ne s'empressoit pas tant d'aller par tout ; de parler de tout ; et d'estre de toutes choses : mais en mesme temps il faut dire encore une fois, qu'il y a peu

   Page 5227 (page 155 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de personnes qu'elle n'inconmode pour le moins une fois le jour, quoy qu'elle voye tout ce qu'il y a de Gens de qualité à la Cour ; puis qu'elle voit presques tousjours la Princesse de Bithinie, qui en est le plus grand ornement, et qui attire le plus de monde chez elle.

Conversation au sujet de Berise
Intapherne, profondément dépité par la présence continuelle de Berise, se confie à Orcame et à sa sur. Istrine le comprend, mais l'enjoint de ne pas être aussi sévère avec Berise. De son côté, Orcame défend également l'importune, en expliquant qu'elle souffre d'une passion tout aussi difficile à maîtriser que celle d'Intapherne : selon lui, chaque instant de la vie de Berise est consacré à donner l'impression qu'elle est de la cour, et non de la ville.

Apres cela Madame, il vous est aisé de juger, qu'une Personne qui incommode tant de monde, importunoit estrangement Intapherne, en luy ostant les moyens de parler de son amour à la Personne qu'il adoroit : aussi vint-il à la haïr de telle sorte, qu'il n'aimoit guere plus la Princesse de Bithinie, qu'il haïssoit Berise. Si bien qu'encore qu'il soit le plus civil de tous les hommes, particulierement pour les Dames ; il avoit une telle disposition à contredire celle-la, qu'il le faisoit continuellement, excepté quand elle loüoit la Princesse qu'il aimoit : encore trouvoit-il quelquesfois lieu de contester ce qu'elle disoit, en soustenant ou qu'elle ne la loüoit pas assez, ou qu'elle ne la loüoit pas de la maniere dont elle le devoit estre : et il avoit mesme bien de la peine, quoy qu'il n'ait nulle inclination à médire, à ne blasmer pas ouvertement la façon d'agir de Berise. De plus, il avoit encore ce malheur là, qu'elle l'accabloit plus qu'un autre : car comme elle avoit remarqué, qu'il estoit fort bien, et avec Arsamone, et avec Arbiane, et avec la Princesse leur Fille, elle s'empressoit encore plus aupres de luy, qu'elle ne faisoit aupres des autres : de sorte qu'elle se tenoit bien plus assidûment

   Page 5228 (page 156 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chez la Princesse, lors qu'il y estoit, que lors qu'il n'y estoit pas. Cependant la crainte de passer pour incivil, et l'exemple de la Princesse de Bithinie, faisoit qu'il la souffroit malgré qu'il en eust ; se contentant pour se vanger, de la contredire continuellement, parce qu'il ne s'en pouvoit empescher : mais lors qu'il estoit avec Istrine, que ne luy disoit-il point de Berise ! Mais ma chere Soeur, luy disoit il un jour en ma presence, que ne persuadez vous à la Princesse de Bithinie, qu'il y va de sa gloire, de ne se laisser pas eternellement obseder, par cette Personne empressée, qui est par tout où l'on peut estre, et qui est pourtant toûjours chez elle, comme si elle n'en partoit point ? Car enfin c'est aux Personnes de sa condition, à apeller celles qu'elles veulent voir tous les jours : au contraire : repliqua Istrine, il semble que c'est cette condition, qui oste à la Princesse de Bithinie la liberté de choisir celles qu'elle veut qui la voyent souvent : car enfin on s'est imaginé, que les Portes des Palais des Rois, doivent estre comme celles de Temples, où tout le monde est reçeu : et que parce qu'on est eslevé au dessus des autres, on doit tousjours estre en veuë à toute la Terre. En effet, que pensez vous que diroit Berise, si la Princesse de Bithinie luy faisoit dire qu'elle ne la vist plus tant ? et que pensez vous mesme qu'en diroient ceux que Berise importune le plus ? Ha pour moy, interrompit Intapherne, je dirois que la Princesse auroit admirablement

   Page 5229 (page 157 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien fait, et qu'elle m'auroit fait un grand plaisir : joint aussi que je ne comprens point du tout, que parce qu'elle est Princesse, elle soit obligée de se laisser persecuter par une Personne incommode. Je sçay bien, reprit Istrine, que cela est tres fâcheux : mais il est pourtant vray que celles qui veulent trop choisir leurs connoissances, se font cent ennemies qui les deschirent, quand l'occasion s'en presente : et qu'elles viennent mesme à passer, ou pour estre trop partiticulieres ; ou pour estre trop difficiles ; ou pour estre inciviles. De sorte que comme l'estat des affaires d'Arsamone, fait qu'il a besoin de tout, la Princesse sa Fille n'auroit garde d'aller desobliger une Personne comme Berise : qui allant en mille lieux, feroit un vacarme estrange, si on pensoit regler ses visites. Vous m'en direz ce qu'il vous plaira, dit Intapherne, mais je ne puis trouver bon que Berise soit tousjours où je voudrois ne la trouver jamais. Pour moy, dis-je alors à la Princesse Istrine, je trouve que ce seroit mesme rendre un bon office à Berise, que de la renfermer dans son Quartier : car enfin si elle estoit où elle doit estre, ce seroit une Personne assez aimable, et qui n'auroit du moins rien de plus incommode qu'une autre. Mais parce qu'elle est tousjours où on ne la demande point, et quelle est où elle ne devroit pas estre si souvent, elle en paroist sans doute ce qu'elle n'est pas. C'est pourquoy je voudrois qu'on luy fist comprendre, qu'à moins que d'estre d'un

   Page 5230 (page 158 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

merite extraordinaire, et d'estre mesme apellée avec empressement par les Personnes de vostre condition, celles de la sienne ne doivent jamais s'empresser, d'aller opiniastrément chez celles de la vostre, comme elle va chez la Princesse de Bithinie : car enfin entre les Personnes fort inesgalles en qualité, il n'y a que le merite extraordinaire, qui en puisse faire la liaison. Mais qui vous a dit, repliqua Istrine, que Berise ne croye pas en avoir beaucoup ? quand cela seroit, repris je, il faudroit encore qu'elle attendist que la Princesse de Bithinie, luy donnast la familiarité qu'elle prend avec elle : car si effectivement elle avoit du merite, elle ne seroit pas assez peu genereuse, pour avoir la lascheté de s'empresser tant à l'aller faire paroistre. Mais apres tout, adjoustay je, encore faut-il excuser Berise : car puis qu'on excuse bien quelquesfois les plus funestes effets, des passions les plus violentes ; et que l'amour, l'ambition, et la jalousie, trouvent des Gens qui s'en servent pour justifier leurs injustices, je pense qu'on doit avoir quelque indulgence pour Berise, qui a assurément dans le coeur, une passion qui n'est guere moins forte que celles dont je viens de parler, et que beaucoup d'autres ont aussi bien qu'elle, quoy qu'elles ne la facent pas tant paroistre. Ha Orcame, s'escria Istrine, n'allez pas insulter sur la pauvre Berise, ou l'accuser de quelque crime où elle ne pensa jamais ! Pour moy, reprit Intapherne, je consens qu'on luy en suppose

   Page 5231 (page 159 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mille au lieu d'un ; c'est pourquoy Orcame, dites nous promptement, quelle est la passion de Berise ? C'est Seigneur, repris-je, celle de passer pour estre de la Cour : car enfin croyez s'il vous plaist, que je ne m'esloigne point de la verité, lors que je vous assure que cette sorte d'envie est une passion, et mesme une passion violente. En mon particulier, je connois des Femmes de la Ville, bien plus spirituelles, et bien plus aimables que Berise, qui ont cette passion dans l'ame, qui les tirannise d'une telle sorte, qu'elle fait autant de changement en leur coeur, que l'amour ; la jalousie ; ou l'ambition y en pourroient faire : puis qu'elles en viennent au point de ne pouvoir souffrir tout ce qui n'est pas de la Cour. En effet, les hommes qui ne sont point de profession d'aller à la guerre, leur sont insuportables ; les Femmes de leur condition, leur font honte à voir souvent ; leur Famille quand elles y sont quelquesfois, les fait mourir d'ennuy : elles ne sçavent plus de quoy parler ; et la passion qui les possede est si forte, qu'elles ne croyent vivre, qu'où elles ne devroient presques jamais estre ; si ce n'est, comme je l'ay desja dit, lors qu'on les y appelle de bonne grace. Car en ce cas là j'advouë que la Cour est une douce et agreable chose : et que de quelque condition qu'on soit, on y peut tenir sa place avec bien-seance, et avec honneur. Cependant ce que je viens de dire, n'empesche pas que je n'excuse la pauvre Berise : estant certain que la passion de la

   Page 5232 (page 160 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cour est une passion plus violente, que vous ne la pouvez concevoir. Quoy qu'il en soit, dit Intapherne à Istrine, vous me ferez un plaisir signalé, si vous pouvez la bannir de chez la Princesse de Bithinie : ne m'estant plus possible de me resoudre de voir eternellement une Personne, qui ne fait jamais rien de ce qu'elle devroit faire ; qui n'est jamais où elle devroit estre ; qui parle de tout ce qu'elle ne devroit point parler ; et qui m'importune plus tout seul, qu'elle n'importune tous les autres, quoy qu'elle incommode toute la Cour. Que si toutesfois vous ne la pouvez pas bannir, faites moy donc du moins la grace de l'entretenir, tant que je seray où elle sera, et où vous serez ; car je vous advouë que je ne puis souffrir qu'elle me parle, et moins encore qu'elle parle tousjours à la Princesse que j'adore. Istrine entendant parler Intapherne de cette sorte, comprit aisément la raison pourquoy il haissoit tant Berise : si bien que ne pouvant s'empescher d'en rire, elle luy dit en raillant, que l'envie estoit une passion trop basse, pour se trouver dans son coeur : c'est pourquoy, adjousta-t'elle, laissez joüir la pauvre Berise en repos, d'un bien qu'elle prend tant de peine à aquerir.

L'enjouement d'Istrine
Istrine, Intapherne et Orcame sont interrompus par l'arrivée de la princesse de Bithinie, accompagnée de Berise. En voyant cette dernière, Istrine ne peut réprimer un rire jovial, qui intrigue la princesse. La jeune fille lui promet de lui confier le motif secret de son enjouement, à condition que Berise s'entretienne avec Intapherne durant leur discussion. Istrine lui fait alors part du dépit d'Intapherne causé justement par Berise. Les jours suivants, la princesse se sert de Berise pour empêcher son soupirant de l'entretenir en privé. Le jeune homme, qui ignore l'inclination de la princesse à son égard, est au désespoir.

Comme Intapherne alloit respondre à Istrine, la Princesse de Bithinie entra, suivie de Berise seulement ; ses Femmes estant demeurées dans l'Antichambre. Comme la Princesse Istrine avoit alors assez de disposition à rire, la veuë de Berise l'augmenta de telle

   Page 5233 (page 161 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sorte, que tout le respect qu'elle vouloit rendre à la Princesse de Bithinie en la recevant, ne la pût empescher d'esclater. Si bien qu'estant obligée de luy en faire un compliment, je vous demande pardon Madame, luy dit elle, de ce que la joye que j'ay d'avoir l'honneur de vous voir, m'a trouvée avec une disposition si enjoüée, pour ne dire rien davantage, que je ne puis vous la tesmoigner plus serieusement. Je vous pardonne volontiers, repliqua cette Princesse ; à condition toutesfois que vous me direz la cause de cét enjoüement, que je voy bien dans vos yeux, que vous voudriez renfermer dans vostre coeur : car si je ne me trompe, ce doit estre une agreable chose à sçavoir, n'estant pas trop accoustumée de rire mal, à propos. Je vous assure Madame (reprit Istrine en riant toûjours) que je voudrois que vous le sçeussiez desja, si ce n'estoit que je crains que le Prince mon Frere ne s'y oppose. Pour l'en empescher (interrompit Berise qui vouloit tousjours se mesler de toutes choses) je vous promets de l'entretenir aussi long temps que vous voudrez : il n'est nullement necessaire, reprit-il, que vous preniez cette peine, car ne pouvant jamais m'opposer aux volontez de la Princesse, je consens qu'on luy die tout ce qu'elle voudra sçavoir. Toûsjours faut-il bi ?, luy repliqua malicieusement Istrine, que vous entreteniez Berise durant que j'obeïray à la Princesse : car vous n'ignorez pas, que quand elle seroit seule, je ne

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pourrois pas mesme luy dire tout haut, ce qu'elle veut sçavoir de moy. Intapherne voulut encore dire quelque chose, mais la Princesse de Bithinie luy ayant imposé silence, et luy avant ordonné d'entretenir Berise, il falut qu'il obeïst : ainsi la pauvre Berise, sans sçavoir qu'elle estoit elle mesme la cause du secret qu'Istrine avoit à dire à la Princesse de Bithinie, se mit à parler à Intapherne, et à employer tout son esprit, et toute son adresse, à tascher de sçavoir par luy, ce qu'elle mouroit d'envie d'aprendre, et ce qu'il ne luy aprit point du tout, comme vous pouvez penser. Mais pendant qu'il s'ennuyoit avec Berise, la Princesse de Bithinie se divertissoit fort avec Istrine : car elle dit depuis, qu'elle luy avoit si plaisamment raconté la conversation que le Prince Intapherne et moy, avions euë avec elle, qu'elle n'avoit jamais guere passé d'heure plus agreablement. Istrine fit pourtant ce recit, d'une maniere qui luy fit comprendre, la principale cause de la haine d'Intapherne pour Berise : croyant qu'il estoit tousjours avantageux au Prince son Frere, qu'elle sçeust que l'amour qu'il avoit pour elle, faisoit une partie de l'aversion qu'il avoit pour cette Personne. Cela ne luy fut pourtant pas aussi avantageux qu'elle le pensoit : car la Princesse de Bithinie, qui ne cherchoit qu'à esviter les occasions d'estre seule avec Intapherne, prit la resolution de faire plus de carresses à Berise, qu'elle n'avoit accoustumé : quoy qu'elle n'en dist pourtant rien alors à Istrine.

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Cependant pour commencer de le tourmenter par Berise, elle parla si long temps à Istrine, qu'enfin ayant pitié de l'ennuy qu'elle voyoit qu'il avoit, elle le remit de la conversation. Et bien Madame, luy dit-il, trouvez vous que j'aye eu tort de parler comme j'ay fait ? je trouve, dit-elle, que vous avez raison, et que vous avez tort tout ensemble : je vous assure Madame (interrompit Berise qui vouloit flatter Intapherne) que j'ay assez de peine à croire, que le Prince Intapherne n'ait pas raison en toutes choses ; et si je devine bien (adjousta-t'elle pour faire la Personne fort esclairée) il n'a pas tant de tort que vous pensez. Ha Berise (s'escria la Princesse de Bithinie en riant) si vous deviniez ce que c'est, vous le condamneriez plus que moy ! car encore, poursuivit-elle, je tombe d'accord qu'il a raison en quelque chose, mais vous soustiendriez sans doute qu'il a tort en tout. Il faut pourtant, repliqua t'elle, que son crime ne vous fâche guere, puis que vous en riez de si bon coeur. Ne pensez pas, dit alors Istrine, qu'encore que la Princesse condamne le Prince mon Frere, qu'il soit fort criminel ; puis qu'il est vray qu'elle le condamne injustement sans qu'elle ait pourtant interest en l'affaire dont il s'agit. Berise paroissant alors fort embarrassée, à vouloir deviner ce que ce pouvoit estre, rapella dans sa memoire, tout ce qui s'estoit passé à la Cour depuis quelques jours, afin d'en tirer quelque consequence : mais comme elle ne cherchoit pas en elle mesme

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la cause de l'enjoüement d'Istrine, et du secret qu'elle en avoit fait à la Princesse de Bithinie, elle n'avoit garde de la trouver : de sorte que plus elle resvoit, plus elle divertissoit celles qui se divertissoient à ses despens. Cependant Intapherne fut bien estonné, de remarquer quelques jours apres cette conversation, que la Princesse de Bithinie avoit plus de civilité pour Berise qu'elle n'avoit accoustumé : car non seulement elle la souffroit, mais elle luy parloit davantage, et la retenoit avec empressement lors qu'elle s'en vouloit aller, principalement quand Intapherne y estoit. Vous pouvez juger Madame, qu'une Personne qui alloit en cent lieux où on ne la demandoit pas, eut une assiduité estrange à demeurer à un lieu où elle croyoit estre fort agreable, et fort necessaire : aussi s'attacha-t'elle si opiniastrément à cette Princesse, s'il est permis de parler ainsi, qu'elle en devint presque inseparable. Elle ne laissoit pourtant pas de faire encore cent autres choses, et d'aller en cent autres lieux : mais elle mesnageoit si bien son temps, qu'elle y alloit à des heures où on ne voyoit point la Princesse de Bithinie : ainsi il sembloit qu'elle ne l'abandonnast jamais. Intapherne voyant cette nouvelle faveur, en fut estrangement surpris, car il sçavoit bien que cette Princesse n'aimoit pas Berise : de sorte que s'en plaignant à Istrine, et la conjurant de luy dire si elle comprenoit la raison

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pourquoy Berise estoit plus en faveur qu'a l'ordinaire ? il trouva qu'elle en estoit aussi en peine que luy. Atergatis mesme, tour plein d'esprit qu'il est, ne penetroit point ce secret : de sorte que ce Prince en estoit en une inquietude extréme. S'il eust pourtant sçeu ce qui se passoit dans le coeur de la Princesse de Bithinie, il n'eust pas esté si inquiet : car elle a advoüé depuis à la Princesse Istrine, que la principale raison qui faisoit qu'elle se servoit de Berise, pour oster toutes sortes d'occasions à Intapherne de luy parler de sa passion ; estoit que l'estimant d'une façon toute particuliere, et sentant dans son coeur je ne sçay quelle disposition avantageuse pour luy, elle ne vouloit pas se trouver dans la necessité de luy dire rien ny de trop fâcheux, ny de trop favorable : mais comme il ne pouvoit pas deviner ce qui se passoit dans l'ame de cette Princesse, il estoit tres inquiet et tres affligé. Istrine qui sçavoit toutes les raisons qui vouloient que le Prince son Frere ne s'engageast pas trop à un dessein qui avoit beaucoup de difficultez, fit ce qu'elle pût pour l'obliger à ne songer pas encore à se declarer, et à attendre à parler de son amour, que la Guerre fust terminée : mais quoy qu'il fist semblant de ceder à son advis, il demeura pourtant dans le sien, et se resolut de descouvrir sa passion à la Princesse de Bithinie, lors qu'il en pourroit trouver l'occasion favorable. Mais Madame, la difficulté fut de trouver cette occasion : à cause de l'assiduité de

   Page 5238 (page 166 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Berise et de son empressement.

La ruse pour éloigner Berise de la cour
Intapherne demande à Orcame de tenir Berise éloignée de la cour pendant toute une journée. Ce dernier fait appel à de nombreux amis pour organiser une partie dans une maison au bord de la mer. Il y invite Berise, qui accepte d'y participer, à condition d'être de retour après le dîner. Le jour venu, Orcame veille à ce que tout se déroule avec une lenteur incomparable. Ainsi, après un long dîner, il convainc Berise de faire une partie du chemin du retour en bateau. Bien entendu, le capitaine feint de ne pas avoir compris la requête et s'éloigne du rivage, si bien que Berise ne rentre à Chalcedoine que de nuit.

Apres avoir donc cherché plusieurs jours inutilement, par quelle voye il pourroit venir à bout de son dessein, il s'advisa d'une invention qui luy reüssit : qui fut de faire que Berise fust si occupée un jour tout entier, qu'elle ne pust aller chez la Princesse de Bithinie : si bien que me faisant l'honneur de me confier son secret, je luy servis à tromper Berise. Je fis donc en sorte, comme j'ay beaucoup d'Amis, et beaucoup d'Amies à Chalcedoine, que je liay une Partie de divertissement, à condition que Berise en seroit : ainsi quoy que peu de Gens l'aimassent fort, on ne me resista pourtant point : principalement à cause que le bruit de sa nouvelle faneur, s'estoit desja espandu dans le monde. Je fis donc tant que je l'engageay avec d'autres Dames, à me promettre d'aller disner à une assez belle Maison qui est scituée au bord de la Mer, et qui n'est qu'à trente stades de la Ville. Elle ne me fit pourtant cette promesse, qu'à condition qu'on luy permettroit de revenir à Chalcedoine aussi tost apres disner : où suivant son empressement ordinaire, elle disoit avoir cent choses importantes à faire. Comme j'avois mon dessein caché, je luy promis ce qu'elle voulut : et je l'assuray qu'elle auroit un Chariot tout prest pour la ramener, quand elle voudroit. Je l'assuray mesme encore, afin qu'elle ne me manquast point, qu'il n'y auroit à cette Partie pas un homme ny pas une Femme de la Ville, et qu'ainsi j'osois me promettre, qu'elle ne se repentiroit pas de

   Page 5239 (page 167 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la promenade qu'elle auroit faite ; et en effet je luy nommay ceux qui en devoient estre, dont elle fut fort contente, parce qu'il n'y avoit que des Gens de la Cour : mais apres tout, la principale raison qui fit qu'elle en fut bien aise, est qu'elle avoit remarqué que le Prince Intapherne, et le Prince Atergatis, me faisoient l'honneur de m'aimer. Cette Partie estant donc faite, elle fut executée deux jours apres : Berise ne partit pourtant pas de Chalcedoine, sans aller faire un tour chez la Reine, et chez la Princesse de Bithinie : à qui elle dit qu'elle seroit de retour, d'aussi bonne heure que si elle eust disné à la Ville. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'elle luy dit cela en ma presence, car je j'avois accompagnée chez cette Princesse, afin de m'assurer d'elle, et de ne la quitter point : cependant, je sçavois bien qu'elle ne revindroit pas si tost qu'elle pensoit. En effet, Madame, il faut que vous sçachiez, qu'apres que tous ceux qui estoient de cette Partie furent assemblez, nous fusmes au lieu destiné à la fourbe que je voulois faire, qui est un lieu extrémement agreable : car enfin sans m'amuser à vous despeindre les Jardins qui y sont, qui sont tres grands, et tres beaux, je vous diray seulement qu'au bout d'une grande Allée qui aboutit à la Mer, il y a une pointe de Rocher qui se jette en dehors, sur laquelle on a basty une Sale ouverte des quatre costez, et dont le Toit est un Dôme magnifique. Mais Madame, ce qu'il y a de merveilleux en ce

   Page 5240 (page 168 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

lieu-là, est que de trois Faces, en s'apuyant sur les Fenestres, on voit la Mer, dont les Vagues viennent se briser au pied du Rocher, sur lequel cette Sale est bâtie ; et qui s'eslevans quelquesfois, selon l'agitation des Vents qui soufflent, viennent en bondissant jusques au bord de la Fenestre sur laquelle on est apuyé, sans aller pourtant jamais plus avant ; retombant apres en escume blanchissante comme des Flocons de Neige, qui en roulant les uns sur les autres, sur les pointes du Rocher, font un murmure fort agreable. Pour la veuë, elle est si belle de ce lieu là, qu'on ne s'y sçauroit ennuyer : mais enfin Madame, ce fut là que je menay Berise, et toute la belle Troupe que j'avois assemblée seulement pour la tromper. Cependant pour faire que mon dessein reüssist, je fis qu'on disna fort tard : et au hazard d'avoir la honte d'avoir employé de mauvais Officiers, les divers Services vinrent si lentement, qu'on eust eu loisir d'avoir disné dés le premier. En effet, je voyois bien que Berise trouvoit cela si long, que du moins faisoit elle dessein pour s'en consoler, de se moquer de moy, quand elle seroit retournée chez la Princesse de Bithinie. Mais afin que cette longueur fust moins ennuyeuse, j'avois voulu que ce qu'on servoit fust le meilleur qu'il pouvoit estre : car à dire la verité s'il eust seulement esté mediocrement bon, ç'eust esté un grand ennuy. Dés que le dernier Service fut sur la Table, Berise faisant l'empressée, commença de parler de s'en aller, et de

   Page 5241 (page 169 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me prier de commander qu'il y eust un Chariot tout prest : de sorte que sans la contredire, je commanday qu'on en preparast un : mais ce fut à des gens à qui j'avois ordonné en secret, de ne m'obeïr pas fort promptement. Si bien qu'apres qu'on fut hors de Table, et que je l'eus amusée à parler encore un quart d'heure malgré qu'elle en eust, elle demanda où estoit ce Chariot qu'on luy avoit preparé ? et je le demanday aussi bien qu'elle : mais avec beaucoup plus d'empressement, afin de la mieux tromper : et comme on me dit qu'il n'estoit pas prest, je sis semblant de m'en mettre si en colere, qu'elle mesme fit ce qu'elle pût pour m'apaiser. Cependant comme j'avois fait preparer une Barque couverte ; sur le pretexte de vouloir donner à cette belle Troupe, le plaisir de s'aller promener sur la Mer ; je proposay à la Compagnie, de vouloir avancer ce divertissement que j'avois eu dessein de luy donner, et d'aller remener Berise par eau jusques à la moitié du chemin de Chalcedoine. Ainsi, luy dis je en me tournant vers elle, vous n'aurez point de temps à perdre : car durant qu'on attellera le Chariot qui vous doit conduire, nous irons tousjours vers le lieu où vous voulez aller : et quand ce Chariot sera prest, il viendra à moitié chemin pour vous prendre, et il y viendra mesme bien plus viste, que si vous estiez dedans. Comme je fis signe à un de mes Amis d'apuyer cette proposition, il me seconda si bien, qu'enfin Berise se laissa persuader : luy semblant en effet

   Page 5242 (page 170 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle seroit plustost à Chalcedoine en faisant ce que je disois. Nous nous embarquasmes donc tout à l'heure : et pour continuer la fourbe, je commanday à mes Gens, que dés que le Chariot qui devoit remener Berise seroit prest, il partist pour la venir prendre à un endroit que je leur marquay, où je disois que nous la devions desbarquer. Comme il ne faisoit alors ny chaud ny froid, on se pouvoit promener commodément au milieu du jour ; aussi estoit-ce sur cela que j'avois en partie fondé mon dessein. Dés que nous fusmes dans la Barque, Berise commença de se pleindre qu'elle alloit trop doucement : de sorte que joignant la Rame à la Voile, nous commençasmes d'aller plus viste : mais comme j'avois adverty celuy qui nous conduisoit ; au lieu d'aller le long du rivage, il s'en esloigne, et tourna la Prouë vers la pleine Mer, sans que Berise y prist garde, parce que je l'occupois à parler. Mais afin que mon intention reüssist mieux devant que d'entrer dans la Barque, je dis à toutes les Dames de la Troupe (qui n'aimoient pas trop l'humeur empressée de Berise) que ce seroit une plaisante chose, si nous pouvions faire qu'elle manquast à cette assignation, qu'elle disoit avoir donnée à Chalcedoine. Si bien qu'aprouvant toutes mon dessein, et les malices de cette nature ne passant jamais pour de grands crimes, elles me servirent admirablement à faire que Berise ne s'aperçeust pas que nous nous esloignions tousjours du lieu où elle

   Page 5243 (page 171 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vouloit aller : car il y en avoit deux ou trois qui se mettoient devant elle, afin qu'elle ne vist pas le rivage dont nous nous esloignions ; les autres l'occupant à parler aussi bien que moy, en luy faisant cent questions les unes apres les autres. Et pour faire qu'elle y prist plaisir, et qu'elle ne prist pas si tost garde à la route que nous tenions, nous luy faisions la guerre de sa nouvelle faveur : si bien que la traittant tousjours de Favorite de la Princesse de Bithinie, et de Personne qui estoit bien avant dans la Cour, nous luy donnions tant de joye, qu'elle ne s'ennuyoit pas, et ne s'apercevoit point que nous aprochions pas du lieu où j'avois dit que le Chariot l'attendoit. Mais afin que quand elle s'aperçevroit qu'elle n'alloit pas où elle vouloit aller, elle ne s'en prit point à moy, j'estois à genoux devant elle, et je luy parlois avec une attention estrange. Dés qu'elle tournoit la teste du costé par oû elle eust pû voir qu'on la trompoit, un autre du costé opposé l'apelloit, et luy disoit quelque chose : ainsi Madame, les uns luy parlant, les autres luy ostant la veuë de la Mer, et du Rivage, dont nous estions desja fort loing ; et tous ensemble la voulant tromper, nous la trompasmes : et il y avoit plus d'une heure, que nous nous esloignions du lieu où elle pensoit aller, lors que se levant tout d'un coup, comme croyant devoir bientost aborder à l'endroit où le Chariot l'attendoit, elle se mit à regarder où elle estoit : de sorte que voyant qu'il n'y avoit plus moyen de luy cacher la verité, je

   Page 5244 (page 172 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fus le premier à faire un grand cry, pour tesmoigner l'estonnement que je disois avoir, de nous voir si avant vers la pleine Mer. Pour Berise elle en fut si surprise, que si je n'eusse grondé le premier, je pense quelle m'auroit estrangement querellé : mais je fis tant de bruit, qu'elle n'osa croire d'abord que je l'eusse voulu tromper. Le Pilote dit qu'il avoit mal entendu, et qu'il croyoit qu'on ne devoit aller que le soir au lieu où on luy avoit dit qu'il y avoit un Chariot. Cependant tous ceux qui estoient dans cette Barque, avoient une celle envie de rire, qu'ils ne s'en purent jamais empescher : ils esclaterent mesme d'une maniere, qui fit soubçonner quelque chose de la verité à Berise, qui pensa s'en fâcher tout de bon. Mais comme je vy que la colere commençoit de s'emparer de son esprit, je m'aprochay d'elle, et prenant un biais assez destourné pour l'apaiser ; si l'aimable Berise (luy dis-je, pour la flatter de la maniere dont elle aimoit à estre flattée) estoit une de ces Personnes de la Ville, qui ne sçavent point le monde, et qui ne sçachant jamais si elles se doivent fâcher, ou ne se fâcher pas, se fâchent presques tousjours mal à propos, j'aurois lieu de craindre qu'elle ne se mist en colere : mais estant autant de la Cour qu'elle en est, je suis assuré que quand quelqu'une de ces Dames, pour jouïr plus longtemps de sa conversation, auroit suborné le Pilote pour luy faire changer sa route, elle entend assez bien raillerie, pour ne s'en offencer pas, et pour estre mesme obligée à celle qui l'auroit

   Page 5245 (page 173 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

trompée si agreablement. En mon particulier, adjoustay-je, j'aurois bien de la peine à ne prendre pas son party contre vous : estant certain que j'ay tant de joye de vous voir icy, que je ne pourrois m'empescher, de deffendre celle qui seroit cause que j'ay la satisfaction de vous pouvoir entretenir : car enfin, luy dis-je en abaissant la voix, il faut que l'aimable Berise sçache, que cette Partie n'estant faite que pour elle, il y a quelque justice quelle donne le jour tout entier, à celuy qui ne se souciera plus guere du reste de la Compagnie, dés qu'elle n'y sera plus. Berise m'entendant parler de cette sorte, s'appaisa un peu : disant qu'elle pardonneroit volontiers à ceux qui l'avoient trompée, pourveû qu'on aportast autant de diligence à la raprocher de la Terre, qu'on en avoit aporté à l en esloigner. Mais le Pilote entendant ce qu'elle disoit, et sçachant bi ? que ce n'estoit pas mon intention, dit qu'il ne luy estoit pas possible d'aller en ligne droite gagner le Rivage : parce qu'y ayant en ce lieu là des Rochers cachez sous les Vagues, qui les repoussoient impetueusement vers la pleine Mer, il ne pourroit entreprendre d'y aborder, sans s'exposer à faire naufrage. Il n'eut pas plustost dit cela, que toute la Troupe dit qu'il n'y faloit pas songer : et Berise elle mesme, toute empressée qu'elle estoit, ne s'y opiniastra pas, et se contenta de prier qu'on la remenast seulement le plus viste qu'on pourroit, par la route la plus seure. Mais à peine eut elle achevé de me faire cette priere,

   Page 5246 (page 174 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que faisant signe à quelques-unes des Dames de la Compagnie, de me seconder fortement ; nous la pressasmes si long temps de nous accorder le reste de la journée, qu'elle ne se trouva plus en pouvoir de nous refuser, tant cette contestation dura : et en effet nous la remenasmes où nous avions disné, en luy persuadant tousjours qu'elle nous devoit avoir beaucoup d'obligation, de la violance que nous luy faisions. Si bien que comme apres y estre retournez, il falut renvoyer querir le Chariot qui l'attendoit à moitié chemin de Chalcedoine ; que j'ordonnay à ceux qui y furent, de n'y aller pas viste, et de le ramener lentement ; il fut presques nuit quand il arriva : de sorte que toute la Troupe se disposant à s'en aller aussi bien qu'elle, il falut qu'elle eust encore la patience de faire Colation avant que de partir : n'ayant pas mesme la liberté de pouvoir s'en retourner aussi viste qu'elle eust voulu : ainsi Madame, je fis si bien pour favoriser le Prince Intapherne, que Berise ne r'entra que de nuit à Chalcedoine.

La déclaration d'Intapherne
Intapherne profite de l'absence de Berise pour se rendre au plus vite auprès de la princesse de Bithinie. L'ayant trouvée seule, il lui déclare encore une fois son amour. Mais la princesse l'exhorte à n'avoir pour elle que de l'estime et à ne plus lui parler de sa passion.

Cependant ce Prince pour profiter mieux de son absence, avoit obligé Atergatis d'aller de fort bonne heure chez Istrine, afin de l'empescher adroitement d'aller chez la Princesse de Bithinie : ce n'est pas que cette Princesse ne sçeust sa passion, et ne l'aprouvast : mais comme il sçavoit qu'elle ne jugeoit pas à propos qu'il se descouvrist encore, il luy fit un secret de son dessein, qui luy reüssit heureusement. En effet Madame,

   Page 5247 (page 175 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il fut si diligent, que lors qu'il entra chez la Princesse de Bithinie, elle ne faisoit que de sortir de Table : de sorte que comme cette heure là, est celle où il y a tousjours le moins de monde chez cette Princesse, et où les Personnes de la Cour font le moins de visites, il eut autant de temps qu'il luy en falut pour l'entretenir. Lors qu'il entra dans sa Chambre, elle fut surprise de le voir : je pensois, luy dit elle en soûriant, qu'il n'y eust que Berise au monde, qui me visitast à l'heure qu'il est, mais à ce que je voy elle vous a laissé commission de venir occuper sa place : du moins sçais-je bien que vous estes aujourd'huy aussi diligent, qu'elle a accoustumè d'estre diligente. Je suis pourtant persuadée, adjousta cette Princesse, que vous ne l'occuperez pas long temps sans elle : car elle m'a promis d'estre aussi tost icy que si elle y avoit disné. Berise est de si bonne compagnie (reprit Intapherne en soûriant, aussi bien que cette Princesse) que j'ay peine à croire que les Dames avec qui elle est, la laissent revenir si tost : mais Madame (poursuivit-il, apres qu'elle fut assise et luy aussi) comme je suis persuadé que Berise ne vous parle point de moy, lors qu'elle est seule aupres de vous, souffrez aussi que je ne vous parle pas tousjours d'elle, aujourd'huy que j'ay le bonheur d'y estre sans qu'elle y soit. Je vous assure (reprit cette Princesse qui vouloit destourner la conversation) que vous faites injustice à la pauvre Berise, d'avoir autant d'aversion pour elle, que j'ay remarqué que vous en avez :

   Page 5248 (page 176 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car enfin, quoy qu'elle ait un peu trop d'empressement, il y a de la preoccupation à la haine que vous avez pour cette Personne. Ha Madame, s'escria Intapherne, si vous sçaviez le mal qu'elle m'a fait, vous advoüeriez que j'ay raison de ne l'aimer pas ! Le mal qu'elle vous a fait, repliqua-t'elle, n'est autre sinon que vous vous estes mis dans la fantaisie, qu'elle ne vous peut jamais divertir, et qu'à cause quelle veut estre de toutes choses, vous voulez qu'elle ne soit jamais de rien : cependant, adjousta cette Princesse, je n'aime point qu'on ait l'esprit si delicat, parce qu'il est bi ? difficile qu'on ne l'ait pas fort souvent injuste. Puis que vous ne voulez point que je me pleigne de Berise, reprit Intapherne, je veux avoir ce respect là pour vous, et pour m'accommoder encore plus à vos sentimens, et vous donner pourtant lieu de m'appeller le plus injuste de tous les hommes, il faut que je vous aprenne que j'ay cette obligation à Berise, de m'avoir empeschè plus de cent fois en sa vie, d'estre exposé à vostre colere Car enfin Madame, puis que je suis resolu de vous confesser tous mes crimes, il faut que vous sçachiez que si ce n'avoit esté l'opiniastre assiduité de Berise aupres de vous, je vous aurois desja dit plus de cent fois, que je suis l'homme du monde qui vous admire le plus, et qui vous aime avec le plus de passion, et le plus de respect. Ha pour cent fois (reprit brusquement cette Princesse en rougissant) il n'est pas possible que cela ait jamais pû estre ! car si vous me l'eussiez dit la premiere, vous

   Page 5249 (page 177 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne me l'eussiez pas dit la seconde. Cependant, adjousta-t'elle, puis que vous avez plus d'obligation à Berise que je ne pensois, faites qu'elle ne vous aye rendu cét office inutilement, et parlez moy encore que Berise n'y soit pas, comme si elle y estoit : car si vous ne le faites, vous vous trouverez peut-estre dans la necessité de regretter que Berise n'ait pas esté icy aujourd'huy, quoy que sa presence ne vous divertisse guere. Quand j'ay pris la resolution de vous dire que je vous adore, repliqua Intapherne, j'ay bien creû Madame, que je ne serois pas assez heureux, pour estre escouté favorablement : mais je vous advouë, que n'ayant pas perdu l'esperance d'obtenir le pardon d'un crime, que je ne puis me repentir d'avoir commis, et dont je ne serois pas coupable, si vous n'estiez pas la plus belle Personne du Monde, je n'ay pas laisse de prendre la resolution de vous dire que je vous aime. Mais je vous le dis Madame, sans autre pretension, que celle d'obtenir de vous la grace de n'estre point banny pour vous l'avoir dit. Vous me parlez d'un ton si serieux, reprit la Princesse de Bithinie, que je ne voy pas que je puisse avoir lieu de vous respondre, comme si vous ne me disiez qu'une simple galanterie : joint aussi que selon moy, celles qui se servent de cét artifice pour ne respondre pas precisément à une pareille chose, veulent sans doute qu'on la leur die plus d'une fois. C'est pourquoy pour m'espagner beaucoup de colere, et pour faire tout ce que je pourray pour vous conserver mon amitié, je

   Page 5250 (page 178 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous diray ingenûment, que j'ay pour vous toute l'estime dont je puis estre capable : et que vous estes l'homme du monde de qui je souhaite le plus d'estre estimée. Mais je vous dis en mesme temps, que pour faire qu'il soit possible que nous continuyons de nous estimer tous deux, il faut que vous ne me disiez plus ce que vous venez de me dire : et que je n'escoute aussi jamais, ce que je viens d'escouter. Si vous en usez ainsi, adjousta-t'elle, vous m'obligerez sensiblement : et pour l'amour de vous, et pour l'amour de moy mesme, j'oubliray ce que vous m'avez dit aujourd'huy. Ha Madame, repliqua Intapherne, ce n'est pas le moyen de m'imposer silence, que de parler comme vous faites ! car enfin Madame, si vous voulez que je ne vous die plus ce que je viens de vous dire, il faut que vous me fassiez l'honneur de me promettre, que vous ne l'oublirez jamais : vous protestant que si vous me faites la grace de m'assurer qu'il vous en souviendra tousjours, je ne vous le diray plus. Vous sçavez si bien, reprit cette Princesse, que ce que vous demandez, n'est pas UNE chose que je vous doive, ny que je vous puisse accorder, que je n'ay pas ce me semble besoin d'y respondre : mais ce que j'ay à vous dire est, que si vous ne faites ce que je veux, je feray sans doute ce que vous ne voudrez pas : car je vous osteray si absolument les occasions de me parler, que vous ne trouverez jamais celle de me dire rien qui me plaise, ny rien qui me fasche.

Découverte de la tromperie
Le soir, la princesse de Bithinie se rend chez Istrine, où se trouvent Orcame, Berise et Intapherne. Berise raconte dans les moindres détails les obstacles qui l'ont empêchée de revenir à Chalcedoine après le dîner. La princesse comprend qu'Orcame a trompé Berise pour favoriser son ami Intapherne. Une conversation s'engage alors sur les limites de l'innocence et du crime. Berise, flattée d'avoir été retenue, pardonne volontiers à Orcame, tandis que la princesse ne sait pas comment se comporter avec Intapherne. Elle souhaite qu'il continue à l'aimer, mais craignant la volonté de son père, elle refuse de s'engager auprès de son amant.

Comme Intapherne alloit respondre,

   Page 5251 (page 179 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il arriva beaucoup de monde chez cette Princesse qui l'en empescha : et il y eut tant de presse chez elle le reste du jour, que cette conversation ne se pût renoüer. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que lu Princesse de Bithinie se trouva le soir chez Istrine, lors que Berise à son retour à Chalcedoine, voulut que je l'y menasse : de sorte qu'Intapherne s'y trouvant aussi avec beaucoup d'autres, ce fut une plaisante chose de voir qu'elle fut l'exageration avec laquelle Berise parla, de la tromperie que je luy avois faite. Ha Madame, luy dit elle en l'abordant, si vous n'obligez le Prince Intapherne à me vanger d'Orcame, je ne sçay si je ne me plaindray point de vous aussi bien que de luy ! car enfin il est cause que je n'ay pû revenir comme j'en avois le dessein, et que j'ay passé tout le jour sans avoir l'honneur d'estre aupres de vous. Je vous assure (repliqua la Princesse de Bithinie, sçachant bien qu'Intapherne entendroit le sens caché de ses paroles) que je vous ay estrangement regrettée aujourd'huy, et que de vostre vie vous ne m'avez este si necessaire. Il me semble Madame, reprit Intapherne, que quelque merite qu'ait Berise, vous faites injustice à grand nombre d'honnestes Gens qui ont esté tout le jour chez vous, de parler comme s'ils vous avoient fort ennuyée : quoy qu'il en soit dit cette Princesse, je voudrois que Berise y eust tousjours esté, principalement depuis disner. Je vous assure Madame, reprit Berise pour se justifier, qu'il n'a pas tenu à moy, et qu'il

   Page 5252 (page 180 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'est rien que je n'aye fait pour me rendre icy de fort bonne heure. En suitte de cela, Berise racontant la chose avec toutes les circonstances que je vous ay dittes, sans en oublier aucune, fit aisément comprendre à la Princesse de Bithinie, qu'elle avoit esté trompée. Elle comprit mesme, que cette tromperie n'avoit pas une cause aussi obligeante que Berise la croyoit : car elle sçavoit bien que je ne l'aimois pas assez tendrement, pour avoir pris tant de peine à l'empescher de revenir à Chalcedoine. De sorte que raisonnant que celuy qui avoit trompé Berise, avoit beaucoup de part aux Secrets d'Intapherne, elle ne douta point que ce Prince ne l'eust obligé à la tromper : principalement se souvenant des choses qu'il luy avoit dittes d'elle l'apresdisnée. D'abord, à ce qu'elle dit depuis à Istrine, elle eut quelque leger despit de la tromperie qu'on avoit faite à Berise : mais un moment apres ce despit s'estant dissipé, elle ne pût s'empescher de trouver quelque chose de plaisant, à s'imaginer l'empressement de Berise, et l'impossibilité où elle s'estoit trouvée de faire ce qu'elle vouloit. En suitte de quoy, trouvant qu'il y avoit lieu de croire, qu'il faloit que l'amour d'Intapherne fust bien sorte, puis qu'elle l'avoit forcé d'avoir recours à cét artifice pour luy pouvoir parler de sa passion, elle le creut sans s'en irriter : ne laissant pourtant pas de dire à Berise, qu'il n'y avoit jamais de tromperie innocente pour celle à qui on la faisoit. Du moins Madame, reprit Intapherne, m'advoüerez

   Page 5253 (page 181 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous qu'il y en a qui ne sont pas fort criminelles pour ceux qui les font : je vous advoüeray, repliqua t'elle, qu'il peut y en avoir de plaisantes, mais je ne vous advoüeray qu'aveque peine, qu'il puisse y avoir des Trompeurs sans estre coupables envers quelqu'un. Il est certains crimes, reprit Istrine, qui sont si aisez à pardonner, que je ne sçay si ce n'est point estre injuste que d'apeller criminels ceux qui les commettent : et s'il ne seroit point à propos, d'inventer un mot qui signifiast precisément je ne sçay quelle sorte de Gens, qui ne sont ny tout à fait innocens, ny tout à fait coupables. Pour moy, repliqua la Princesse de Bithinie, qui ne connois point de cette espece de Personnes dont vous parlez, et qui ne mets point d'intervale, entre l'innocence et le crime ; je ne me mettray point en peine d'enrichir la Langue que je parle d'un nouveau mot, dont je n'auray jamais besoin. Car enfin je vous declare, que tous ceux que j'ay veûs en ma vie ; tous ceux que je voy ; et tous ceux que je verray, passent, ou passeront tous dans mon esprit, ou pour innocens, ou pour criminels envers moy : ne pouvant jamais m'imaginer, qu'il puisse y avoir de milieu entre ces deux choses. De sorte Madame (interrompit Intapherne en la regardant attentivement) que selon ce que vous dittes, je suis presentement innocent ou criminel dans vostre esprit ? n'en doutez nullement, reprit-elle avec precipitation, puis que vous n'en pouvez douter sans me faire injure. Du moins

   Page 5254 (page 182 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Madame, repliqua Intapherne, voudrois-je bien sçavoir, si vous aportez tous les soins necessaires, à connoistre l'innocence ou le crime de ceux que vous condamnez, ou que vous justifiez sans les entendre ? car enfin Madame, il ne faut qu'une petite circonstance, pour changer la face des choses. En effet, interrompit Berise, si Orcame m'avoit trompée pour se moquer de moy, il meriteroit sans doute ma haine : mais comme je suis persuadée que la tromperie qu'il m'a faite, a une cause qui m'est plus avantageuse, il ne s'en faut guere que je ne luy pardonne de bon coeur le mal qu'il m'a fait, en m'empeschant de revenir à l'heure que je l'ay voulu. Je vous advouë Madame, que je ne pûs entendre ce que disoit Berise, sans avoir envie de rire, et sans regarder le Prince Intapherne : si bien que la Princesse de Bithinie le remarquant, se confirma dans l'opinion qu'elle avoit desja, et ne douta point du tout, qu'elle ne fust la cause de la tromperie que j'avois faite à Berise. Cependant comme elle n'estoit pas bien d'accord avec elle mesme, de ce qu'elle pensoit d'Intapherne, elle se retira : mais la difficulté fut de se deffaire de Berise : car comme cette Princesse luy avoit dit qu'elle l'avoit bien regrettée ce jour là, elle ne pensa jamais s'en aller ; et il falut qu'elle luy dist qu'elle vouloit dormir, pour l'obliger à sortir de sa Chambre. Elle ne dormit pourtant pas si tost : car malgré qu'elle en eust, elle passa une partie de la nuit à chercher les voyes de faire en sorte, qu'Intapherne

   Page 5255 (page 183 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

continuast de l'aimer sans le luy dire, et sans l'obliger à changer sa façon d'agir aveque luy. Mais apres tout Madame, sans m'amuser à vous particulariser si exactement la naissance, et le progres de l'affection d'Intapherne, je vous diray que ses soins, et ses services, estant secondez de l'adresse d'Istrine, et soustenus par le propre merite de ce Prince, obligerent enfin la Princesse de Bithinie à souffrir qu'il l'aimast. Ce fut pourtant à condition, qu'il soûmettroit tousjours son amour à sa fortune : et que s'il arrivoit qu'Arsamone disposast d'elle contre sa volonté, il ne l'accuseroit ny d'injustice, ny d'infidelité : et qu'il souffriroit ce malheur, avec toute la patience dont il pourroit estre capable. Mais Madame, luy disoit-il un jour, ne dois-je pas vous apeller injuste, de vouloir que je vous promette des choses impossibles ? et croyez-vous qu'un Amant qui promet de renoncer à la possession de la Personne qu'il aime, soit tenu de garder sa parole ? Je le croy si fortement, luy dit-elle, et il vous importe si fort que je le croye ; que je ne doute point du tout que vous ne me teniez exactement la vostre, quoy qui puisse arriver.


Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : reprise de la guerre
Orcame essaie en vain de convaincre Berise de se faire plus discrète à la cour. Intapherne demande alors à son ami de feindre d'être amoureux de l'importune, de sorte que lui-même puisse passer plus de temps seul en compagnie de la princesse de Bithinie. Stratagème inutile : tous les couples doivent bientôt se séparer, car la guerre reprend. Une correspondance s'instaure toutefois entre Intapherne, Atergatis, la princesse de Bithinie et Istrine. Intapherne profite d'écrire à sa sur pour lui parler de son amour envers la princesse de Bithinie, et de celui d'Atergatis pour elle. Les princesses, offusquées par ce procédé, répliquent par des billets rigoureux, sommant leurs soupirants de rester dans les termes de la bienséance. Intapherne est toutefois ravi de posséder un billet de sa bien-aimée qu'il n'a le droit de montrer à personne. Pendant ce temps, Arsamone décide d'assiéger la ville d'Hercaclée. La cité ayant succombé rapidement, le roi de Pont est contraint de fuir par voie maritime. La cour se déplace alors de Chalcedoine à Heraclée
Conversations au sujet de la cour et de la ville
Un jour, la princesse de Bithinie et Istrine effectuent une promenade sans y convier Berise. Orcame, pris de pitié pour cette dernière, s'adresse à elle, dans l'espoir de la ramener à la raison. Une conversation s'engage sur les mérites et les défauts respectifs de la cour et de la ville. Orcame suggère à Berise de fréquenter moins la cour, et de réunir autour d'elle des gens de la ville, qui sont également à l'aise à la cour. Mais Berise ne peut s'y résoudre.

Voila donc Madame, l'estat où estoient ces quatre illustres Personnes, qui forment l'Histoire que je vous raconte, qui comme vous pouvez penser n'estoit pas trop heureux : car enfin Intapherne et Atergatis, ne peurent jamais obliger les deux Princesses qu'ils aimoient, à leur promettre rien contre l'obeïssance qu'elles devoient

   Page 5256 (page 184 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à ceux qui devoient disposer d'elles : ils ne laissoient pourtant pas de trouver de douces heures au jour, lors qu'ils pouvoient parler avec liberté aux Princesses qu'ils adoroient. Il est vray qu'ils ne le pouvoient pas aussi souvent qu'ils l'eussent souhaité : et Berise leur en faisoit perdre tant d'occasions, qu'ils vinrent à la haïr plus que jamais. La Princesse de Bithinie en son particulier, s'en trouva aussi à la fin importunée, quelque complaisante qu'elle fust : elle ne pût pourtant se resoudre à la bannir de chez elle : et je fus choisi pour chercher les voyes de faire que du moins elle n'y allast pas si souvent. Comme Berise a assurément plus d'esprit qu'on ne luy en donne, un sentiment de pitié s'estant joint dans mon coeur, au dessein de servir deux Princesses si illustres, en les delivrant d'une Personne qui les incommodoit ; je fis si bien qu'un jour que Berise avoit l'esprit irrité, de ce que ces deux Princesses ne l'avoient pas menée à une Promenade qu'elles estoient allé faire, je l'engageay à m'en faire ses plaintes, et à me confier tout le secret de son coeur. D'abord, je creûs qu'on luy avoit fait le plus grand outrage, qu'on pust faire à une Personne de sa condition, veû comme elle se pleignoit aigrement : car elle repassa tout ce qu'elle avoit jamais fait d'obligeant pour la Princesse de Bithinie, exagerant son assiduité aupres d'elle, comme une chose qui devoit luy tenir lieu de mille services : mais apres avoir bien parlé, et s'estre bien pleinte, il se trouva

   Page 5257 (page 185 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que l'injure qu'on luy avoit faite, n'estoit que ce que je vous ay dit. Il est vray que cette Partie de Promenade s'estoit faite en sa presence : et que veû comme on l'avoit traittée autrefois, il y avoit eu quelque dureté à ne la mener pas. Cependant pour ne perdre point une occasion si favorable, apres qu'elle se fut pleinte autant qu'elle le voulut, je me mis afin de la persuader mieux, à murmurer encore plus fort qu'elle, et contre les Grands en particulier, et contre la Cour en general : luy protestant que si je pouvois jamais retourner en ma Patrie, j'estois resolu de me confiner dans la Province, plustost que de souffrir tout ce qu'il faloit endurer à la Cour. En suitte de quoy luy faisant de grandes protestations d'amitié, je me mis à luy conseiller de se renfermer dans sa Famille, ou dans son quartier, ou du moins dans Chalcedoine, et de se retirer d'une vie si tumulteuse : car enfin ma chere Berise, luy dis-je, quand on a le malheur de n'estre point d'une condition à estre de la Cour, il ne s'y faut point mettre si avant. Ha Orcame, s'escria-t'elle, je ne sçay que trop ce que vous dittes ! mais apres tout je ne puis me resoudre, apres avoir veû tant d'honnestes Gens, d'en aller voir qui le sont si peu : et j'aime encore mieux estre mal traittée par des Gens de la Cour, que de l'estre bien par des Gens de la Ville. Car de grace, (adjoustoit elle pour m'amener dans son sens) remarquez un peu la difference qu'il y a entre les uns et les autres ? ne diroit-on pas, quoy

   Page 5258 (page 186 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils soient en mesme lieu, qu'ils sont de deux Païs fort esloignez ? en effet, adjoustoit-elle, bien qu'ils parlent une mesme Langue, et qu'ils pensent mesme quelquesfois les mesmes choses, ils les disent si diversement, que bien souvent ce qui est une galanterie aux Gens de la Cour, est une sottise aux Gens de la Ville. Mais, luy dis-je, cette regle n'est pas generale, et j'en connois qui sont fort honnestes Gens : du moins sçay-je bien, repliqua-t'elle, que s'il y a exception, il faut que ceux qu'on doit excepter, ayent aquis dans le monde, le merite qui fait qu'on les excepte ; car je ne croy point du tout, qu'on puisse en aquerir ailleurs. Quand je vous concederay ce que vous dittes, luy repliquay-je, ce ne sera pas encore assez pour me persuader, qu'une Personne qui n'est point de la Cour par sa naissance, doive s'y attacher opiniastrèment, si ce n'est que la Fortune l'y attire par quelque voye extraordinaire : car enfin soit raison, soit injustice, la mesme difference que vous mettez entre les Gens de la Cour, et les Gens de la Ville, ceux qui sont effectivement de la Cour, l'y mettent aussi bien que vous. De plus (adjoustay-je pour arriver à la fin que je m'estois proposée) c'est une raillerie d'esperer, que les Personnes d'une tres Grande condition, soient capables de reconnoissance : car on leur dit tellement dés le Berçeau, qu'on leur doit toutes choses, qu'elles ne s'obligent de rien. Elles vous aiment seulement, parce qu'elles s'aiment : et

   Page 5259 (page 187 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesurant l'affection qu'elles ont pour vous, au divertissement que vous leur donnez, il arrive infailliblement, que dés que vous ne les divertissez plus, leur amitié cesse. En effet, adjoustay-je, ne voyez vous pas que les deux Princesses de toute la Terre qui ont le plus de bonté, en ont pourtant aujourd'huy usé ainsi aveque vous : car parce qu'elles ont eu assez de monde pour les divertir, elles ne se sont pas souciées de vous mener. Et de grace ma chere Berise, poursuivis-je, desabusez vous de la Cour : apres tout, luy dis-je encore, on s'en desaccoustume quand on veut : et les yeux, et l'esprit, s'accoustument à tout, quand on aporte quelque foin à leur en fermer l'habitude. En effet, adjoustay-je, pensez vous que les Provinces les plus esloignées, n'ayent point de Gens d'esprit, et croyez-vous que ces Gens d'esprit s'y ennuyent ? Non non Berise (poursuivis-je sans luy donner loisir de parler) il ne faut pas se l'imaginer : et il faut que vous croiyez au contraire, qu'ils sont plus heureux que vous. Car enfin ils trouvent de l'amitié parmy les Personnes de leur condition ; on a autant de complaisance pour eux, qu'ils en ont pour les autres ; et sans estre ny Maistre, ny Esclave, on passe sa vie plus doucement que vous ne pensez : jugez donc ce que vous pourriez faire dans Chalcedoine si vous le vouliez. Ha Orcame, me dit-elle, je voy bien que vous ne faites guere de visites dans nostre Ville, puis que vous ne sçavez pas mieux comment on y vit, et

   Page 5260 (page 188 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comment on s'y ennuye. Sçachez donc Orcame, pour me justifier aupres de vous, que la pluspart des Gens qu'on trouve dans les Compagnies de Chalcedoine, ou ne parlent point, ou parlent trop, ou parlent mal. Ils ont non seulement une prononciation differente de celle de la Cour, mais mesme presques toutes leurs façons de parler le sont aussi : leur galanterie est il grossiere, qu'ils ne comprennent point qu'il puisse y avoir d'autre amour, que celle dont ils sont capables, qui n'est ny galante, ny spirituelle : ou que celle qui inspire une certaine espece de coquetterie impertinente, qu'on ne sçauroit endurer. Enfin Orcame, s'ils parlent d'amour, ils se font haïr, s'ils parlent de guerre, ils font pitié tant ils en parlent mal ; et s'ils parlent des nouvelles generales du Monde, ils les sçavent si peu, et disent mesme quelquesfois des choses si esloignées de vray-semblance, qu'on ne peut se resoudre à les escouter : cependant vous me conseillez de ne voir plus que ma Famille, et de me renfermer dans mon Quartier. Je vous le conseille en effet, luy dis-je, parce que les chagrins qui suivent les plaisirs qu'on trouve à la Cour, me semblent plus considerables, que ceux que vous me representez que vous trouveriez dans la Ville, quand mesme il seroit vray, ce qui n'est pas, qu'il ne s'y trouvast point d'honnestes Gens. Car enfin, comme je vous l'ay desja dit, il n'y a pour l'ordinaire point de reconnoissance à attendre des Personnes de fort

   Page 5261 (page 189 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Grande qualité, principalement quand on leur est fort inferieure. L'amitié dont ils sont capables, est toute renfermée en eux mesmes : ils vous font mille carresses un jour, et ne vous regardent point l'autre ; ils promettent bien souvent beaucoup plus qu'ils ne tiennent ; et leur delicatesse est quelquefois si grande, que si vous ne les flattez pas assez, vous leur faites un outrage. Croyez donc Berise, que quand il n'y auroit autre consideration à faire, pour se guerir de la fantaisie de la Cour, (lors qu'on n'en est pas par sa naissance, et qu'on n'y est point attiré fortement) que celle de songer, qu'il faut passer toute sa vie, avec des Gens qui sont beaucoup au dessus de vous, et avec qui il faut avoir une complaisance continuelle, et une obeïssance aveugle ; je trouve qu'il y auroit lieu de former la resolution que je vous conseille de prendre. Il y va mesme, adjoustay-je encore, d'un interest de gloire, qui n'est pas à mespriser : car enfin Berise, vous sçavez aussi bien que moy, que lors qu'une Femme de la Ville, donne de l'amour à un Homme de la Cour, elle est bien plus exposée à la médisance qu'une autre : estant certain, que c'est une injustice, qui est presques dans l'esprit de tous les hommes de cette condition, et qui se trouve esgallement dans toutes les Cours du Monde, de penser qu'une Dame de la Ville leur doit estre plus obligée de leurs soins, et de leurs visites, que si elle estoit de la Cour. De plus, ce n'est point encore en ce lieu-là,

   Page 5262 (page 190 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il faut que les Dames de la Ville cherchent des Maris, ny pour leurs Filles ny pour leurs Soeurs, ny pour leurs Parentes, ny pour elles mesmes : joint qu'à parler raisonnablement, il n'y a rien qui face plus haïr une Femme de la Ville, de toutes celles qui en sont, que d'estre trop de la Cour. C'est pourquoy Berise, si vous m'en croyez, au lieu de faire la Cour aux autres, vous en formerez une dans vostre Chambre, de tout ce qu'il y a de Gens raisonnables dans Chalcedoine, qui ne sont pas en si petit nombre que vous le pensez. Je ne vous conseille pas, luy dis-je, de vous laisser accabler par ces sortes de Gens, que le nom de la Cour effraye, et qui ont autant de peur de ceux qui en sont, que les Gens de la Cour ont d'aversion pour eux : mais comme il y a certains Animaux, adjoustay-je en riant, qu'on dit qui vivent tantost à terre, et tantost dans l'eau, choisissez pour vos Amis, de ces honnestes Gens meslez, qui sont un peu de toutes choses : et qui se tirent agreablement de par tout. Non non Orcame, reprit-elle, vous ne me le persuaderez pas : car encore que je connoisse bien qu'une partie des choses que vous me dires soient vrayes, je ne laisse pas de vous assurer, que je ne changeray point de sentimens. En effet, poursuivit-elle en soûriant, bien loin de me renfermer dans ma Famille, je vous proteste que si je pouvois m'en separer pour tousjours, je le ferois de tout mon coeur : pourveû que je sçeusse seulement, que tous-ceux qui

   Page 5263 (page 191 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la composent fussent enfanté. Puis que vous en estes là, luy repartis-je, faites du moins une chose que j'magine : pourveû que ce ne soit pas de quitter la Cour, reprit Berise, je suivray volontiers vostre conseil : essayez donc, luy dis-je, pour obliger la Princesse de Bithinie, à ne vous oublier plus, d'estre seulement trois ou quatre jours sans aller chez elle, afin de la forcer par là à vous renvoyer querir. Mais si elle n'y envoyoit point, repliqua-t'elle, je serois bien embarrassée comment je ferois pour y retourner : c'est pourquoy Orcame, j'aime mieux suivre mon inclination que vostre advis. Suivez-la donc, adjoustay-je, puis que je ne vous puis guerir de la passion de la Cour : mais si on vous oublie encore quelque autre fois, lors qu'il y aura quelque divertissement à prendre, ne vous en prenez pas à moy.

Reprise de la guerre
Intapherne demande à Orcame de feindre d'être amoureux de Berise, afin de la détourner de la princesse de Bithinie. Inutilement : la guerre reprend et les amants doivent se séparer. L'armée d'Arsamone prend bientôt l'avantage. Engagés au combat, Intapherne et Atergatis obtiennent la permission d'écrire à leurs bien-aimées à condition de ne pas leur parler d'amour. Toutefois, les deux amants inventent une ruse qui leur permet d'évoquer indirectement leur passion : Intapherne profite de la correspondance pour dépeindre à sa sur son amour envers la princesse de Bithinie, ainsi que les sentiments d'Atergatis pour elle-même.

Apres cela Madame, je quittay Berise, bien marry de ne pouvoir m'aquiter de la commission que j'avois reçeuë, de luy persuader de n'aller pas si souvent chez la Princesse de Bithinie, mais il n'y eut pas moyen : et tout ce que je luy dis contre la Cour, fit si peu d'impression dans son esprit, que dés le soir mesme, malgré son despit, elle vit cette Princesse, qui la reçeut avec assez de civilité. Car outre que naturellement elle est douce, il y avoit encore une autre raison qui l'obligeoit d'en souffrir : qui estoit que le Pere de Berise, qui est fort consideré du Peuple de Chalcedoine, avoit beaucoup servy à Arsamone, lors qu'il s'en

   Page 5264 (page 192 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit emparé : de sorte que ne sçachant comment s'en delivrer, apres m'avoir desja employé à la tromper, et en suite à luy persuader de renoncer à la Cour, je fus encore choisi par Intapherne et par Atergatis, pour faire semblant d'en estre amoureux : et en effet Madame, quoy que je n'aime pas à desguiser mes sentimens, et que je sois fort sincere ; je commençay de faire experimenter à Berise, que je ne luy avois pas menty, lors que je luy avois dit que la Cour n'estoit pas propre à toutes sortes de Gens : ainsi parlant eternellement à elle, je donnay lieu à Intapherne, et à Atergatis, de parler plus souvent à la Princesse de Bithinie, et à la Princesse Istrine. Voila donc Madame, comment la fin de l'Atoumne et l'Hiver se passerent : mais le Printemps ayant ramené la Guerre, il falut se resoudre à partir. Je ne mentiray pas Madame, quand je vous diray que l'adieu du Prince Intapherne, et de la Princesse de Bithinie, aussi bien que celuy d'Atergatis, et d'Istrine, fut plus touchant que celuy que je dis à Berise. La Princesse de Bithinie eut pourtant un pouvoir si absolu sur elle mesme, qu'elle cacha la douleur que luy causoit le départ d'Intapherne : mais en eschange elle luy montra toute sa civilité, et luy dit tant de choses obligeantes, qu'il n'eut pas la force de se pleindre, de ce qu'elle ne le pleignoit pas assez. Joint qu'à dire les choies comme elles sont, je pense qu'il ne laissa pas de voir

   Page 5265 (page 193 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans les yeux de cette Princesse, malgré qu'elle en eust, qu'encore qu'il ne parust point de douleur sur son visage, il ne laissoit pas d'y en avoir dans son coeur. Pour Atergatis, il fut un peu plus heureux qu'Intapherne : car encore que je n'aye pû démesler parfaitement, si les larmes de cette Princesse furent toutes pour le Prince son Frere, ou si Atergatis y avoit part ; je puis vous assurer que de la maniere dont cét adieu se fit, ce Prince eut lieu de croire, que s'il n'en avoit point à ses larmes, il en avoit du moins à quelques-uns des soûpirs qu'elle jetta, en voyant partir deux Personnes qui luy estoient si cheres, pour aller s'exposer à tant de perils. Mais enfin Madame, nous partismes, et nous laissasmes Berise avec deux Princesses, qu'elle ne consola guere de l'absence d'Intapherne et d'Atergatis. Je ne m'arresteray point Madame, à vous particulariser tout ce qui se passa pendant cette Guerre, sçachant bien que vous ne l'ignorez pas : c'est pourquoy je me contenteray, pour ne confondre pas les choses, d'en marquer seulement les principaux evenemens. Je vous diray donc Madame, qu'Arsamone fut tousjours heureux, quoy qu'il eust en teste un des plus vaillans Princes du Monde : mais à dire la verité, il ne faut pas s'estonner s'il conserva ses avantages : car outre qu'il avoit dans son Party, deux Princes dont la valeur le fortifioit considerablement, il est encore vray, qu'Arsamone a toutes les qualitez

   Page 5266 (page 194 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

necessaires, pour venir à bout d'un Grand dessein. Car non seulement il a de l'esprit ; de la capacité ; de l'experience ; du coeur ; et de l'ambition ; mais il a encore une espece de prudence temeraire, s'il est permis de parler ainsi, qui le rend capable d'entreprendre les choses les plus difficiles ; et qui les luy fait quelquesfois executer, avec autant de bonheur que de hardiesse. De plus, la Politique d'Arsamone, ne s'enferme pas dans les bornes ordinaires de la Justice : car je luy ay entendu dire quelquesfois, que pour faire reüssir une chose juste, il n'y avoit point de moyens qui fussent injustes, quels qu'ils pussent estre : c'est pourquoy s'agissant de remonter au Thrône de ses Peres, je puis vous assurer qu'il se servoit de tout, et qu'il employoit tout pour y parvenir. Au reste, il ne faut pas s'imaginer qu'il pense jamais à autre chose, qu'au dessein qu'il a, ny qu'il perde aucune occasion de l'avancer : aussi l'avança-t'il tellement, que le Roy de Pont (apres plusieurs combats où il eut tousjours du desavantage) fut contraint de se retirer dans Heraclée, qui est la Capitale de son estat, et la seule Ville qui luy restoit de ses deux Royaumes. Pendant ces victoires, Intapherne, et Atergads, dont la reputation estoit grande, escrivoient tres souvent aux Princesses qu'ils adoroient : car ils en avoient obtenu la permission, à condition toutesfois, que leurs Lettres ne seroient que des Lettres de nouvelles et de civilité, sans galanterie

   Page 5267 (page 195 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aucune. Car Madame, il faut que vous sçachiez, que la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, se disant toutes choses, se mirent dans la fantaisie, chacune en leur particulier, de ne faire pas plus l'une que l'autre pour ceux qui les aimoient, et de se piquer esgallement, de retenuë et de severité. De sorte, qu'encore qu'Atergatis eust le Prince Intapherne pour Protecteur aupres d'Istrine, elle ne voulut faire pour luy, que ce que la Princesse de Bithinie fit pour Intapherne. Vous pouvez juger Madame, que cette contrainte estoit un peu fâcheuse : et qu'il estoit bien difficile d'avoir tant d'amour, et de n'en oser parler. Ce commandement qu'ils avoient reçeu, ne leur fut pourtant pas desavantageux : car comme ils escrivoient tous deux fort bien, et que leurs Lettres n'estoient pas de nature à estre cachées, ceux à qui les Princesses les monstrerent, leur donnerent tant de loüanges, qu'on peut dire qu'elles ne laissoient pas de leur parler d'amour, en ne leur en parlant point. Cependant comme leur passion n'estoit pas satisfaite, ils trouverent invention de faire sçavoir leurs sentimens, sans desobeïr au commandement qu'ils avoient reçeu : car enfin comme Istrine n'avoit pas prescrit au Prince son Frere, ce qu'il luy devoit escrire ; que ce n'estoit qu'à Atergatis, qu'elle avoit deffendu de luy parler de son amour ; et que la Princesse de Bithinie de son costé, ne s'estoit pas advisée de commander à Intapherne de ne parler point de sa passion,

   Page 5268 (page 196 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans les Lettres qu'il escriroit à la Princesse sa Soeur ; ces deux Amants resolurent, qu'Intapherne, à qui Istrine n'avoit rien prescrit, ny rien deffendu, luy escriroit tous les sentimens qu'il avoit pour la Princesse de Bithinie, et tous ceux qu'Atergatis avoit pour elle : de sorte que par cette invention, il arriva que ces deux Princesses pouvoient montrer les Lettres de leurs Amants, et qu'Istrine n'osoit montrer celles du Prince son Frere. Comme elle a infiniment de l'esprit, apres avoir reçeu cette premiere Lettre, et l'avoir montrée à la Princesse de Bithinie, elle y fit une response la plus adroite, et la plus ingenieuse du monde.

La correspondance d'Intapherne et d'Istrine
Mandane, souhaitant connaître le contenu de ces lettres en particulier, interrompt le récit d'Orcame. Or il se trouve que ce dernier possède des copies de la lettre d'Intapherne et de la réponse d'Istrine. Il les montre à Mandane, qui est touchée par la façon spirituelle dont les épistoliers y parlent d'amour.

Ha Orcame, interrompit Madane, je n'aime point qu'on me louë tant une Lettre qu'on ne me montre pas ! c'est pourquoy, taschez du moins de vous souvenir du sens de ces deux Lettre, si vous n'en pouvez retrouver toutes les paroles. Je puis encore faire davantage pour vostre satisfaction, reprit Orcame, car je pense en avoir des Coppies sur moy, que je dérobay au Prince Intapherne : qui ayant eu le malheur de perdre l'Original de celle de la Princesse en venant icy, s'en est pleint avec tant d'empressement, que pour le consoler, j'ay resolu de luy advoüer mon larcin, afin de luy pouvoir redonner une partie de ce qu'il a perdu : c'est pourquoy Madame, je puis vous monstrer ce que vous souhaitez devoir. Mandane estant fort aise d'aprendre que sa curiosité alloit estre satisfaite, conjura Orcame

   Page 5269 (page 197 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

came de ne differer pas davantage à la contenter ; de sorte que cherchant à s'esclaircir, et à voir s'il ne se trompoit pas, il trouva en effet qu'il avoit sur luy les Coppies de ces deux Lettres, dont la premiere estoit telle.

INTAPHERNE A LA PRINCESSE ISTRINE.

Comme je sçay que vous avez obligé le Prince Atergatis, à vous mander toutes les nouvelles de l'Armée, et que je n'ignore pas qu'il vous obeït aussi exactement, que j'obeïs à l'admirable Princesse qui m'a fait un pareil commandement, vous m devez pas trouver estrange, si je ne vous dis point les mesmes choses qu'il vous dit. Nous sommes donc convenus ensemble de partager nos nouvelles : c'est pourquoy je luy laisse le soin de vous aprendre la deffaite des ennemis, et les victoires d'Arsamone, et je me reserve seulement celuy de vous faire sçavoir ce qui se passe dans mon coeur. Sçachez donc ma chere Soeur, que l'admirable Princesse que j'adore, occupe si fort ma memoire, que je ne sçay si je n'aurois pas l'injustice de vous oublier, si ce n'estoit que j'ay besoin de vous pour empescher qu'lle ne m'oublie : car

   Page 5270 (page 198 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme elle ne vous a pas deffendu de luy parler de ma passion, comme elle m'a deffendu de luy en escrire, vous pouvez sans l'offencer, luy protester que je ne pense qu'à elle ; que je l'adore continuellement ; que son absence m'est insuportable ; et que la rigueur quelle a eue, de ne vouloir point que j'eusse la satisfaction de luy parler de mon amour dans mes Lettres, met ma vie en plus grand danger, que toute la valeur du Roy de Pont. De grace, ne me refusez pas ce que je vous demande : car si vous me le refusez, il ne partira point de Courrier que je n'accorde au Prince Atergatis, la satisfaction de vous faire sçavoir qu'il vous aime tousjours passionnément : et qu'il n'y a point de jour que nous ne soyons prests à nous quereller ; tantost parce qu'il me soustient qu'il vous aime autant que j'aime la Princesse de Bithinie ; et tantost parce que je veux tousjours parler d'elle, et qu'il veut toûjours parler de vous. Enfin ma chere Soeur, je vous diray qu'il est aussi chagrin d'estre esloigné de ce qu'il aime, que je le suis de l'estre de ce que j'adore : parlez donc de moy à ma Princesse, si vous ne voulez que je vous parle d'Atergatis : et persuadez luy, s'il est possible, qu'il seroit beaucoup mieux, qu'Atergatis luy ESCRIVist les nouvelles de l'Armée, et que je vous les escrivisse aussi, afin que nous pussions tous deux vous en dire, de ce qui se passe dans nostre coeur. Mais sur toutes choses, faites que cette Lettre ne passe pas pour une desobeissance, et qu'Atergatis et moy ne soyons pas declarez criminels, ny envers elle, ny envers vous. Adieux : croyez

   Page 5271 (page 199 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il vous plaist, qu'Intapherne a tousjours pour sa chere Soeur, toute l'amitié dont un coeur amoureux peut estre capable.

INTAPHERNE.

J'advouë, dit la Princesse Mandane, que je n'eusse pas creû qu'un Frere eust pû parler à une Soeur de l'amour qu'on a pour elle, sant choquer un peu la bien-seance : mais Intapherne l'a fait si adroitement, et a sçeu desobeïr si respectueusement au commandement qu'on luy avoit fait, que j'ay grande envie de voir comment la Princesse Istrine luy aura respondu. Orcame luy presentant alors la Lettre de cette Princesse, et reprenant celle d'Intapherne elle y leût ces paroles.

ISTRINE AU PRINCE INTAPHERNE.

Je ne vous dis point que vostre Lettre ma surprise, car je suis persuadée que vous n'en doutez pas, et que vous avez eu dessein de me surprendre. En effet je l'attendois toute pleine d'amitié, et je l'ay trouvée toute remplie d'amour : mais pour vous tesmoigner que je ne veux pas que vous me parliez du Prince Atergatis, je vous assureray que

   Page 5272 (page 200 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'ay parlé de vous à la Princesse de Bithinie. Vous n'en estes pourtant pas plus heureux, car elle vous traite de criminel, comme je traite Atergatis de desobeïssant. Il est vray que je ne vous ay pas deffendu de me parler de vostre passion, ny de la sienne : mais ç'a esté parce que n'ay pas droit de vous deffendre rien aussi veux-je demeurer dans les bornes que je me suis prescrites, et ne vous faire jamais que des prieres. Mais comme s'ay parlé de vous à la Princesse de Bithinie, je vous conjure de parler de moy au Prince Atergatis : pour luy dire que si j'ay sur luy tout le pouvoir que vous dites que j'y ay, je luy deffends aussi absolument de vous obliger à me parler de sa passion, que la Princesse de Bithinie vous deffend par moy, de me parler de celle que vous avez pour elle. Car enfin vous avez bien deû penser, que puis qu'elle n'en vouloit rien sçavoir par vous, et que je n'en voulois aussi rien aprendre par Atergatis, c'estoit que nous n'avions pas autant de curiosité de sçavoir ce qui se passe dans vostre coeur, que d'aprendre ce qui se passe à la guerre. Obeïssez donc à cette Princesse, et faites qu'Atergatis m'obeïsse : et s'il est possible, ne signalez pas tous deux vostre passion par une desobeïssance inutile. Adieu croyez s'il vous plaist, que j'ay tousjours pour vous toute l'amitié, dont un coeur sans amour peut estre capable : et que par consequent Istrine en a pins pour le Prince Intapherne, que le Prince Intapherne n'en a pour

ISTRINE.

   Page 5273 (page 201 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Sans mentir Orcame (dit la Princesse Mandane, en luy rendant la Letre de la Princesse Istrine) si on escrivoit tousjours d'amour aussi spirituellement, que les admirables Personnes dont vous me racontez la vie, il seroit presques à souhaiter, qu'on n'escrivist d'autre chose. Mais pour ne vous empescher pas de me donner de nouveaux sujets de les loüer, en les loüant trop longtemps, continuez s'il vous plaist l'agreable recit de leurs avantures.

La correspondance d'Intapherne et d'Istrine
Le stratagème de la correspondance détournée fâche les deux princesses, qui écrivent à leurs amants respectifs des billets sévères, les exhortant à ne plus leur parler d'amour. Orcame s'étonne qu'Intapherne préfère de loin le rigoureux billet de la princesse de Bithinie aux nombreuses et longues lettres qu'elle lui a écrites. Le soupirant lui explique qu'il y a une différence notable entre une lettre civile, que l'on peut montrer à tout le monde, et un billet mystérieux que l'on est contraint de dissimuler.

Puis que vous me l'ordonnez Madame, reprit Orcame, je vous diray que le Prince Intapherne ayant reçeu la Lettre d'Istrine, luy manda encore fort galamment, qu'il douteroit toûjours du commandement qu'elle disoit que la Princesse de Bithinie luy faisoit, jusques à ce qu'elle le luy eust escrit de sa main : et que pour ce qui regardoit Atergatis, il ne croyoit pas encore qu'il fust obligé de croire positivement ce que le Frere de la Personne qu'il aimoit luy disoit, si elle ne le luy confirmoit elle mesme. Enfin Madame, il mena la chose si adroitement, que ces deux Princesses qui n'aimoient pas à hazarder de semblables Lettres, se resolurent d'escrire chacune un Billet de deux lignes, pour faire qu'on ne leur escrivist plus rien qui ne pûst estre veû. Celuy de la Princesse de Bithinie ne contenoit que ces paroles, si ma memoire ne me trompe.

   Page 5274 (page 202 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Je deffends au Prince Intapherne d'escrire jamais rien à la Princesse Istrine, que ce que je luy ay permis de m'escrire à moy mesme : à peine d'estre aussi de m'escrire à moy mesme : à peine d'estre aussi mal avec la Personne dont il luy a parlé qu'il y sera bien s'il s'impose silence, et s'il obeït.

Voila Madame, quel fut le Billet de la Princesse de Bithinie pour Intapherne, poursuivit Orcame : et voicy si je ne m'abuse, comment estoit celuy de la Princesse Istrine pour Atergatis.

Si vous voulez que je croye que je puis vous commander quelque chose, faites que le Prince Intapherne ne me parle point de vous dans ses Lettres ; puis qu'il est vray que je n'en veux sçavoir que ce que je vous ay permis de m'en escrire : et que si vous n'obeïssez à ce second commandement comme au premier, vous n'aurez pas mesme la permission de me parler des victoires d'Arsamone.

Vous pouvez juger, Madame, que ces deux Billets n'estoient pas excessivement obligeans : et vous voyez mesme que comme ils estoient fort coures, et qu'il ne s'agissoit que de faire un simple commandement, ils ne pouvoient pas passer pour le dernier effort de l'esprit de ces deux Princesses. Cependant quoy qu'Intapherne et Atergatis eussent un fort grand nombre de tres belles Lettres delles ; comme ces deux Billets n'estoient point signez ; qu'ils n'avoient point de suscription ;

   Page 5275 (page 203 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que c'estoit des Billets qu'il faloit cacher ; ils en eurent plus de joye, et ils leur furent plus chers, que les plus belles Lettres qu'ils eussent des mesmes Personnes qui les leur avoient escrits. En effet Madame, je voudrois pouvoir vous representer, avec quel foin Intapherne conserva le sien : il ne le mit pas seulement au mesme lieu, où estoient toutes les autres Lettres de la Princesse de Bithinie, car il fut encore plus precieusement placé. Pour moy, qui n'avois pas l'esprit si delicat que luy, et qui ne raisonnois pas si finement, sur les sentimens d'amour, j'adovoüe que je ne pûs m'empescher d'avoir quelque estonnement, de remarquer que ce Billet qui luy faisoit un conmandement fascheux, fust preferé à tant de belles et agreables Lettres qu'il avoit de la mesme main, et qui estoient mesme pleines de loüanges de sa valeur, et de civilitez pour luy. MAIS à peine voulus je luy en faire la guerre, et prendre la librté de luy en demander la raison, que se scriant, comme si j'eusse dit la chose du monde la plus desraisonnable ; ha Orcame, me dit il, que vous estes ignorant en amour, puis que vous ne sçavez pas la difference qu'il y a, de la plus belle Lettre du Monde, qu'on peut montrer à toute la Terre, à un simple Billet, qu'on est obligé de ne montrer à personne ! cependant il y en a une si notable, qu'il n'y a nulle comparaison a faire entre ces deux choses. Quoy Seigneur, luy dis-je, vous pouvez preferer ces deux ou trois lignes

   Page 5276 (page 204 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la Princesse de Bithinie vous a escrites, à tant de belles et longues Lettres, que vous avez d'elle ? et ces deux ou trois lignes, qui vous deffendent de parler de l'amour que vous avez pour elle à la Princesse Istrine, vous sont plus cheres que tant d'agreables Lettres, où elle vous ordonne de luy escrire tres souvent, et de luy mander toutes les nouvelles de l'Armée ? Ouy Orcame, reprit-il, ce Billet qui ne contient que peu de paroles ; qui paroist negligeamment escrit ; dont le carractere n'est pas trop lisible ; et qui me deffend de parler de ma passion ; m'est mille et mille fois plus cher, et plus agreable que ces belles Lettres de ma Princesse, où il paroist qu'elle a choisi toutes les paroles qu'elle a employées ; dont le carractere est si bien forme ; et qui m'ordonnent de luy escrire souvent : et si vous sçaviez aimer, vous connoistriez si bien la distinction qu'il faut faire d'une Lettre indifferente, à une Lettre misterieuse, que je n'aurois pas besoin de chercher des raisons à vous le faire comprendre. Mais Seigneur, luy dis-je, ces belles Lettres que vous mettez tant au dessous de ce Billet qui vous est si cher, ne sont elles pas escrites de la mesme main, qui vous rend l'autre si precieux ? Ouy Orcame, reprit-il, mais elles ne sont pas dictées d'un mesme esprit : car quand ma Princesse me prie obligeamment, de luy mander les nouvelles de l'Armée, elle ne fait rien pour moy, qu'elle ne

   Page 5277 (page 205 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pûst faire pour tout ce qu'il y a de Gens de qualité aupres d'Arsamone : mais lors qu'elle me deffend de parler de la passion que j'ay pour elle, cette Princesse advoüe tacitement, qu'elle a droit de me commander ; elle me reconnoist pour estre son Esclave ; elle tesmoigne sçavoir que je l'aime ; et elle me donne enfin quelque marque de confiance : puis que sans me deffendre de l'aimer, elle me fait l'honneur de m'assurer, que je seray bien avec elle, si je puis m'imposer silence. Enfin Orcame, ce rigoureux Billet qui vous paroist moins obligeant, que tant de belles Lettres qui me loüent avec tant d'eloquence ; a pourtant je ne sçay quoy, qui est bien plus propre à satisfaire le coeur d'un Amant, que ne le sont toutes ces belles choses, dont ces autres Lettres qui vous plaisent tant sont remplies. Le nom mesme de ma Princesse, qui m'est si cher, que je ne puis l'entendre prononcer sans une esmotion de coeur que je ne puis retenir, oste pourtant selon moy, quelque chose du prix de ces admirables Lettres où elle le met tousjours : et ce Billet où elle n'a osé le mettre, non plus que le mien, a quelque chose que je ne puis exprimer, qui me le rend plus considerable. Car enfin, je suis persuadé qu'une Dame qui escrit une Lettre, avec le foin de cacher qui l'escrit, et à qui elle est escrite, a du moins dans le coeur quelque leger sentiment de tendresse, qu'elle ne veut pas

   Page 5278 (page 206 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on sçache : et puis Orcame, lamour aime de sa nature tellement le secret et le mistere, qu'on peut dire que tout ce qui n'est ny secret, ny misterieux, n'est point amour. Et si vous voulez sçavoir precisément la difference que je mets entre les Lettres de civilité que j'ay de ma Princesse, et le Billet que je viens de recevoir ; je vous diray que l'y en mets presques autant, qu'entre les Lettres d'une Amie, et le Billet d'une Maistresse.

Le siège d'Heraclée
Pendant que les deux amants souffrent de ne pas voir leurs bien-aimées, Arsamone décide d'assiéger la ville d'Heraclée, dans laquelle le roi de Pont s'est réfugié. Son objectif est de s'emparer rapidement de la cité, car il sait qu'Artamene est en train de prendre Babilone et il craint de le voir porter secours ensuite au roi de Pont. Mais, Heraclée ayant succombé aux assauts de l'armée de Bithinie, le roi de Pont est contraint de fuir par la mer. Se proclamant roi de Pont et de Bithinie, Arsamone fait venir à Heraclée la reine Arbiane, de même que la princesse de Bithinie et Istrine.

Apres cela Madame, je cessay de disputer contre le Prince Intapherne : connoissant bien qu'il estoit plus sçavant que moy en amour, et que je ne le persuaderois pas. Cependant comme il connoissoit quelle estoit la retenuë, et la severité de la Princesse de Bithinie, il falut qu'il luy obeïst, et qu'il imposat silence à son amour, aussi bien qu'Atergatis. Je suis pourtant assuré, qu'encore que le mot d'amour ne fust jamais dans leurs Lettres, ils trouverent pourtant l'art d'y en mettre d'autres, qui signifioient la mesme chose, sans desobeïr toutesfois au commandement qu'on leur avoit fait. Mais ce qui les affligea extrémement, fut que dés que le Roy de Pont se fust retiré dans Heraclée, Arsamone songea à l'assieger, et commença de l'investir : de sorte qu'il leur fut aisé de prevoir, qu'ils ne verroient de longtemps les Princesses qu'ils aimoient. Ce qui obligea Arsamone de precipiter le Siege d'Heraclée, malgré sa fâcheuse Saison ; fut que sçachant avec quelle ardeur, l'invincible

   Page 5279 (page 209 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus sous le nom d'Artamene pressoit Babilone il craignit que s'il la prenoit devant qu'il eust pris Heraclée, il ne protegeast un Prince qu'il avoit desja protegé en le delivrant à Sinope : c'est pourquoy il s'occupa tout entier à ce grand dessein, et il s'y occupa si utilement, qu'en fort peu de jours le Siege d'Heraclée fut formé. Comme il importoit à Arsamone, de sçavoir ce qui se passoit à Babilone, et qu'Intapherne, Atergatis, et Istrine, haïssoient assez le Roy d'Assirie, pour avoir la curiosité de sçavoir tous les malheurs qui luy arivoient ; on sçavoit à Chalcedoine et au Camp, toutes les victoires de Ciaxare : et on y sçavoit mesme, Madame, qu'elle estoit cette Heroïque resistance, que vous aportiez à la violente passion du Roy d'Assirie. Si Intapherne, et Atergatis, n'eussent pas esté amoureux en Bithinie, ils eussent esté aveque joye, se vanger de cét injuste Prince, en se rangeant aupres de Gadate, qui avoit desja pris le Party de l'illustre Artamene : mais comme Intapherne n'eust pû abandonner Arsamone, en l'estat où estoient les choses, sans abandonner le dessein de pretendre à la Princesse sa Fille, il se resolut de demeurer aupres de luy, puis qu'il le pouvoit avec honneur, veû la Guerre où il estoit engagé : et pour Atergatis, comme en changeant d'Armée, il se fust esloigné d'Istrine, il aima mieux satisfaire son amour que sa haine ; puis qu'il estoit en lieu, où il trouvoit la gloire, aussi bien qu'il l'eust pû trouver en Assirie. Pour la Princesse Istrine, je luy ay oüy

   Page 5280 (page 210 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire que toutes les fois qu'on luy aprenoit, avec quelle noble fierté vous traittiez le Roy d'Assirie, elle avoit une joye inconcevable, de se voir si pleinement vangé de ce Prince, et par vostre beauté ; et par vostre rigueur ; et par la valeur d'Artamene. Il est vray qu'elle estoit un peu moderé, par la crainte où elle estoit, que le Siege d'Heraclée ne fust funeste, ou à Intapherne, où à Atergatis, qu'elle sçavoit qui s'exposoient avec tant de coeur, à toutes les occasions dangereuses. Cette crainte que la Princesse de Bithinie partageoit avec elle, n'estoit pas encore la seule douleur qu'elle avoit : car l'absence du Prince son Frere, et le malheureux estat où estoit la Princesse Araminte, qu'elle aimoit beaucoup, luy donnoient de fascheuses heures. Mais apres tout, ces deux Princesses en avoient aussi d'assez douces par la satisfaction qu'elles avoient, de la gloire qu'Intapherne et Artegatis aqueroient à la Guerre ; mais principalement de celle qu'ils aquirent au Siege d'Heraclée. Comme la prise de cette Ville estoit une chose decisive, et qui devoit achever d'affermir le Thrône d'Arsamone, ce Prince n'y oublia rien : et si je n'avois encore beaucoup d'autres choses à vous dire, qui sont plus essentiellement necessaires à sçavoir, pour entendre l'Histoire que je vous raconte, je vous ferois sans doute advoüer, en vous particularisant le Siege d'Heraclé, qu'à la reserve des fameux Sieges de Bablione, de Sardis, et de Cumes, il ne s'en est jamais fait de plus beau, que celuy de cette importante

   Page 5281 (page 211 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ville, ny où il se soit fait des actions plus esclatantes. Comme il ne s'en falloit plus que cette Ville qu'Arsamone ne fust Roy de deux Royaumes, il l'attaqua avec une vigeur extréme : et comme il ne s'en falloit plus aussi que cette mesme Ville, que le Roy de Pont ne fust un Roy sans Royaume, ce Grand Prince la deffendit avec un courage si Heroïque, que s'il eust eu un ennemy d'une valeur moins opiniastre qu'Arsamone, il n'auroit pas esté vaincu : et il fit des choses si prodigieuses pour se deffendre, que s'il n'avoit pas terny la gloire de tant de belles actions, par la violence qu'il vous a faite, il pourroit estre mis au rang des Heros. Mais ce qui acheva de le perdre, fut que le bruit estant au Camq, que l'illustre Artamene avoit pris Babilone, et que le Roy d'Assirie vous en avoit fait sortir, et vous avoit menée à Sinope ; Arsamone voulut se haster de vaincre, devant qu'Artamene eust tout à fait vaincu. Si bien que pressant la Ville plus vivement qu'il n'avoit encore fait ; et la valeur d'Intapherne et d'Atergatis, secondant puissamment la sienne, il avança plus ses Travaux en huit jours, qu'il n'avoit fait de puis que le Siege estoit commencé. Enfin Madame, sans abuser davantage de vostre patience, à vous parler de ce qui se passa devant Heraclée, je vous diray que les Dieux qui avoient resolu, que le Roy de Pont fust contraint d'en sortir, afin de vous aller sauver la vie, en vous empeschant d'estre noyée ; se servirent de la valeur d'Intapherne, et de celle d'Atergatis,

   Page 5282 (page 212 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour vaincre ce vaillant et malheureux Roy, qui fut contraint de s'enfuir dans un Vaisseau ; ne sçachant pas alors que la perte de ses deux Royaumes seroit cause qu'il vous empescheroit de mourir, apres avoir fait naufrage, avec le Prince Mazare. Vous pouvez juger Madame, que la prise d'Heraclée fit un grand bruit dans toute la Bithinie, aussi bien que dans le Pont : mais elle rejouït particulierement les deux belles Princesses qui estoient à Chalcedoine : principalement parce qu'elles sçavoient bien qu'Intapherne et Atergatis, avoient beaucoup de part à l'heureux succés de ce Siege. Mais ce qui les empescha de se réjouïr pleinement, fut quelles sçeurent que la Guerre n'estoit pas encore tout à fait finie : parce qu'Artane estant dans Cabira, où il tenoit la Princesse Araminte, Arsamone ne vouloit point d'accommodement aveque, luy, s'il ne luy remettoit la Ville et Araminte en sa puissance ; et qu'ainsi il avoit dessein de le vaincre, et d'assieger encore Cabira. Cependant dés que ce Prince eut restably le calme dans Heraclée, il voulut que la Reine Arbiane, et les deux Princesses y allassent : afin de tesmoigner à tous ses nouveaux Sujets, qu'il ne vouloit pas moins estre Roy de Pont, dont Heraclée estoit la Capitale, que Roy de Bithinie, dont Chalcedoine estoit la Principale Ville.


Histoire du roi d'Assirie et d'Intapherne : nouvelles de Spitridate
Atergatis et Intapherne retrouvent à Heraclée Istrine et la princesse de Bithinie. Cette dernière est émue de revenir dans cette cité, qui évoque pour elle de nombreux souvenirs, parmi lesquels l'amour unissant Araminte, sur du roi de Pont, et son frère Spitridate. Le sort de ce dernier est alors évoqué par Orcame. Madane résume brièvement les faits qu'elle connaît. Puis le narrateur reprend la parole pour expliquer les raisons de l'opposition d'Arsamone à l'accession au trône de Spitridate, ainsi que les nombreux déboires subis par le jeune prince avant de se retrouver entre les mains de son père.
Retrouvailles à Heraclée
Au grand dam de Berise, la cour quitte Chalcedoine et s'installe à Heraclée. Intapherne et Atergatis sont ravis de revoir leurs bien-aimées. La princesse de Bithinie est pour sa part émue de se retrouver dans cette cité qui lui rappelle de nombreux souvenirs, car elle y a grandit en compagnie de son frère Spitridate, ainsi que d'Araminte et du frère de celle-ci, l'actuel roi de Pont. Orcame pense que Mandane connaît l'histoire de Spitridate et d'Araminte. En effet, la princesse effectue un bref rappel des faits jusqu'à la prise de Cabira. Orcame reprend son récit pour narrer la suite des aventures du couple.

Il est aisé de s'imaginer Madame que cette resolution fut aussi agreable, â Intapherne, et à Atergatis, qu'elle fut fâcheuse pour la pauvre Berise : qui voyant que la Cour

   Page 5283 (page 213 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

partoit de Chalcedoine pour aller à Heraclée, en eut une douleur si forte, qu'elle en pensa mourir : ne pouvant pas comprendre comment elle pourroit vivre sans la Cour : et en effet, nous sçeusmes qu'on l'estoit allé consoler, comme ayant perdu tout ce qu'elle aimoit. Elle fit mesme tout ce qu'elle put, pour avoir un pretexte d'aller à Heraclée, mais sa Famille l'en empescha : ainsi elle se vit contrainte de demeurer à Chalcedoine : où elle se mit si bien dans la fantaisie, que pour faire la Personne de la Cour, il falloit qu'elle s'ennuyast, qu'elle ne parloit que de son ennuy : et si elle fit des visites pour satisfaire son humeur empressée, ce fut pour aller dire de Maison en Maison, qu'elle s'ennuyoit estrangement : de sorte qu'elle s'en fit tellement haïr à Chalcedoine, qu'il n'y avoit pas une Dame qui n'eust voulu qu'elle eust esté à Heraclée. Mais enfin Madame, apres vous avoir dit que le dessein qu'Arsamone prit de faire aller la Reine Arbiane à cette superbe Ville, fut aussi agreable à Intapherne, et à Atergatis, qu'il fut fâcheux à Berise ; je vous diray encore qu'il ne desplut pas mesme à la Princesse de Bithinie, ny à la Princesse Istrine. Je suis pourtant obligé de dire à la gloire de la premiere, qu'elle fut assez genereuse, malgré toutes les victoires d'Arsamone, pour soupirer en entrant dans le Palais d'Heraclée : ne pouvant pas se souvenir de l'estat où elle y avoit veû le Prince Sinnesis, la Princesse Araminte, et Spitridate, sans avoir de la douleur de la mort du premier, aussi bien que de la captivité de la Princesse

   Page 5284 (page 214 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Araminte, et de l'absence du Prince son Frere Cette admirable Personne, porta mesme encore sa generosité plus loin : car elle ne voulut point loger à l'Apartement de la Princesse de Pont. Comme je sçay bien (disoit-elle à la Reine Arbiane, qui le luy avoit proposé) que la Princesse Araminte, m'a tousjours considerée comme Princesse de Bithinie, dans le temps mesme où il n'y avoit nulle esperance, que le Roy mon Pere pûst jamais se voir sur le Thrône ; je veux aussi la traitter encore en Princesse de Pont, quoy que le Roy son Frere n'en possede plus le Royaume. Vous pouvez juger Madame, qu'une Princesse qui rendoit justice à la vertu malheureuse, ne fut pas injuste, à la vertu victorieuse et Triomphante : et qu'elle reçeut Intapherne, avec toute la civilité possible. Atergatis ne fut pas moins favorablement traitté d'Istrine : et comme on ne leur avoit pas deffendu de parler, comme on leur avoit deffendu d'escrire ; ces deux Princes trouverent enfin l'occasion de dire tout ce qu'ils n'avoient pas escrit, et de faire sçavoir à leurs Princesses, tous les suplices qu'ils avoient endurez pendant leur absence. Ils ne furent pourtant pas longtemps en semble : car Arsamone voulant achever de vaincre, en prenant Cabira, les obligea de se rendre à l'Armée. Il est vray que comme elle n'estoit pas alors fort loin d'Heraclée, ils en avoient si souvent des nouvelles, que cette seconde absence leur estoit moins regoureuse que la premiere. Arsamone ne

   Page 5285 (page 215 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pût pas toutesfois marcher aussi viste qu'il le vouloit contre Artane, parce qu'il tomba malade. Mais Madame, je pense qu'il est à propos que je retranche de mon recit, l'arrivée du Prince Spitridate à Heraclée, et tout ce qui se passa à la deffaite d'Artane : n'estant pas possible que la Princesse Araminte ait esté si long temps Captive de Cyrus, et que le Prince Spitridate ait esté aussi quelques jours à Sardis, sans que vous ayez oüy dire depuis que vous estes libre, une partie des avantures d'un Prince, qui a l'advantage de ressembler assez à vostre illustre Liberateur, pour vous avoir donné la curiosité de les sçavoir. J'ay sçeu en effet par Martesie qui l'a sçeu de Feraulas, reprit Mandane, tout ce qui est arrivé de plus remarquable à cét illustre Prince : ainsi je sçay qu'il arriva à Heraclée, le jour qui preceda celuy ou la Reine Arbiane et les deux Princesses devoient aller au Camp, parce qu'Arsamone estoit malade. Je sçay de plus que la Reine ne de Bithinie, prit d'abord Spitridate pour Cyrus, comme elle avoit autrefois pris Cyrus pour Spitridate : et je n'ignore point enfin tout ce que ce Prince fit pour flechir Arsamone, afin qu'il luy permist de continuer d'aimer Araminte : et je n'ignore pas non plus, ce que firent Intapherne et la Princesse de Bithinie, pour le mesme dessein. Enfin Orcame, je sçay l'opiniastreré d'Arsamone à les refuser ; la deffaite d'Artane ; l'entre-veuë de Spitridate et d'Araminte, sur le Pont de Cabira ; la genereuse resolution de ces deux Personnes ;

   Page 5286 (page 216 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et par quelle maniere Spitridate fit sortir Araminte de cette Ville assiegée, la desrobant à la victoire d'Arsamone, qui la vouloit tenir captive quand il l'auroit prise. Je sçay aussi que Spitridate s'en alla avec cette Princesse jusques en Armenie, où ils se separerent : et qu'en partant du Camp, il escrivit au Roy son Pere, et à la Princesse sa Soeur : mais ce qui m'estonne, est qu'on ne m'ait rien dit d'Atergatis en me disant toutes ces choses. Ce qui a sans doute causé le silence de ceux qui vous ont raconté l'Histoire d'Araminte, pour ce qui regarde le Prince Atergatis, repliqua Orcame, est qu'en effet il n'eut aucune part à la deffaite d'Artane, ny à tout ce qui se passa à Cabira ; parce que le jour mesme que les Princesses arriverent au Camp, il falut l'emporter malade à Heraclée où il fut tousjours jusques apres la fuitte de Spitridate et d'Araminte : ainsi il ne pût lier amitié avec ce Prince, comme fit Intapherne, ny par consequent donner sujet de parler de luy, à ceux qui ne vouloient vous raconter que l'Histoire d'Araminte et de Spitridate. Mais enfin Madame, puis que vous sçavez tout ce qui se passa jusques à la prise de Cabira, je ne vous en diray rien : et reprenant les choses au point ou elles en estoient alors, je vous diray qu'Arsamone fut si irrité de l'action de Spitridate, qu'il dit tout haut qu'il ne vouloit point que ce Prince luy succedast, et qu'il vouloit qu'on regardast la Princesse sa Fille, comme devant estre

   Page 5287 (page 217 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un jour Reine de Pont et de Bithinie. En effet Madame, il s'emporta avec tant de violence, qu'on eut lieu de croire que c'estoit là son dessein, mais si ce fut celuy d'Arsamone, ce ne fut pas celuy de la Princesse sa Fille : qui tesmoigna si hautement, et si genereusement, qu'elle ne vouloit pas profiter du malheur du Prince son Frere, qu'Arsamone ne fut guere moins irrité contre elle, que contre luy : de sorte qu'Intapherne se vit contraint de s'affliger avec cette Princesse, de ce qu'on luy vouloit donner deux Royaumes. Il est vray que son amour eut sa part à cette douleur : car ce Prince jugeoit bien, que tant qu'Arsamone demeureroit dans ces sentimens là, il n'auroit rien à pretendre à la Princesse qu'il aimoit : luy estant aisé de prevoir qu'il ne la luy donneroit pas, quand il n'y auroit point eu d'autre raison : sinon qu'il aimoit tendrement Spitridate. Mais si Intapherne avoit cette augmentation d'inquietude, Atergatis qui avoit recouvré la santé, avoit aussi celle de sçavoir que Gadate qui n'ignoroit pas son amour pour Istrine, avoit envoyé ordre à une Dame qui estoit aupres d'elle, d'observer toutes ses actions, et de luy en rendre conte : ce Prince ayant toûjours dans l'esprit, qu'à la fin de la guerre que faisoit l'illustre Cyrus, il pourroit peutestre y avoir quelque Traité de Paix, par le quel on obligeroit ce Prince à espouser Istrine, en luy rendant une partie de son Royaume, car Madame, quoy que ce dessein ne fust pas trop bien fondé, il est pourtant vray que le Prince Gadate

   Page 5288 (page 218 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

L'AVOIt, et qu'il la encore. En effet parce que la Reine Nitocris, dont il avoit esté si amoureux, a tesmoigné souhaiter ardamment tant qu'elle a vescu, que ce Mariage se fist, il croit qu'il doit ce respect à cette Grande Princesse, de ne souffrir point qu'Istrine soit mariée, tant que le Roy d'Assirie sera en estat de la pouvoit espouser. Apres cela Madame, vous pouvez juger que la vie d'Intapherne et d'Atergatis, ne fut pas trop agreable : puis qu'aimer sans esperance, est la plus difficile chose du monde. Je suis pourtant assuré, que s'ils n'esperent point, ils ne desesperent pas aussi tout à fait : mais du moins craignirent ils beaucoup : et toute la consolation qu'ils avoient, estoit de sçavoir qu'ils n'estoient pas mal avec les Princesses qu'ils adoroient. Pour Intapherne, il avoit encore le bonheur, que le Roy n'avoit nul soubçon de son amour : et qu'ainsi il pouvoit voir, et entretenir sa Princesse autant qu'il vouloit. Mais comme tous les grands changemens qui arrivent dans les Royaumes, et qui remüeut toutes les parties des Estats où ils arrivent, font que ces Estats sont sujets à estre mal affermis durant quelque temps ; il y eut plusieurs soulevemens, qui furent cause qu'il falut diviser l'Armée en deux Corps, qu'Intapherne et Atergatis commanderent : Arsamone demeurant tantost à Heraclée, et tantost à Chalcedoine, pour donner les ordres aux lieux qui en avoient besoin.

Spitridate, prisonnier de Thomiris
Après avoir emmené Araminte en Armenie, afin qu'elle ne tombe pas entre les mains d'Arsamone, la princesse et Spitridate se séparent, en attendant que la fortune leur sourie et leur permette de s'unir en toute honnêteté. Spitridate demeure toutefois en Armenie, de peur de s'éloigner trop de sa bien-aimée. Mais un jour, il est fait prisonnier par un Massagete, soldat de Thomiris, qui le confond avec Cyrus.

Voila donc Madame, comment ces deux Princes, et ces deux Princesses vescurent, pendant

   Page 5289 (page 219 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que l'illustre Cyrus, apres avoir sçeu que vous n'estiez pas morte comme il l'avoit creû, faisoit la Guerre en Armenie, croyant que vous y estiez : et voila comment ils vescurent, jusques à ce que ce genereux Prince estant sur les Frontieres de Lydie, il arriva une chose que vous n'avez pas ignorée, mais dont vous ne pouvez avoir sçeu, ny la cause ny la suitte. Je vous diray donc Madame, que lors que le vaillant Anaxaris, qui est aujourd'huy Capitaine de vos Gardes, arriva au Camp de Cyrus, j'ay sçeu qu'il luy aprit qu'il avoit sauvé la vie au Prince Spitridate, et qu'il fut mesme trompé d'abord, a la ressemblance qui est entre ces deux Grands Princes. Mais Madame, vous ne sçavez pas sans doute, ny qui avoit mené Spitridate dans les Bois de Paphlagonie, où Anaxaris le trouva ; ny qui l'y retenoit ; ny qui le fit partir du lieu où le mesme Anaxaris le conduisit, apres l'avoir si vaillamment deffendu. C'est pourquoy reprenant en peu de mots les choses d'un peu plus loin, puis que vous sçavez toute l'Histoire d'Araminte, je vous diray que lors que cette Princesse voulut que Spitridate la quittast en Armenie, et qu'elle luy commanda d'errer de Province en Province, jusques à ce que les Dieux eussent changé l'estat de leur fortune, Spitridate ne pût toutesfois se resoudre de sortïr d'Armenie, puis que sa Princesse y estoit, quoy qu'elle luy eust deffendu d'y demeurer, parce qu'elle croyoit que le Roy son Frere le pourroit faire arrester. et qu'elle ne vouloit pas qu'un Prince, qui l'avoir

   Page 5290 (page 220 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

empeschée de tomber sous la puissance du Roy son Pere, tombast sous celle du Roy de Pont, qui ne l'aimoit pas. De sorte que Spitridate cherchant un lieu où il pûst facilement aprendre des nouvelles de ce qui se passeroit à Artaxate, quand la Princesse Araminte y seroit, creût qu'il ne pouvoit mieux faire, que d'aller en quelque Habitation sur le bord de l'Araxe, qui passe à Artaxate : car comme les grands Fleuves font le grand commerce des grandes Villes, il pensa qu'il y seroit plus commodément pour son intention, qu'en nul autre lieu qu'il pust choisir : et en effet, le Village où il s'arresta, est d'un si grand passage, qu'il eust aisément esté instruit d'une partie des choses qu'il vouloit sçavoir, s'il y fust demeuré. Mais Madame, comme la prudence humaine est extrémement bornée, il arriva que ce que Spitridate faisoit pour sçavoir des nouvelles de sa Princesse, et pour ne s'en esloigner pas, fut ce qui l'en esloigna : car enfin Madame, comme il estoit un soir à se promener seul le long de l'Araxe : estant assez loin de la Maison où il logeoit, un Estranger l'aborda, et luy parlant un langage assez corrompu, il luy parla, comme le croyant estre Artamene, et comme l'ayant veu à la Cour de Thomiris. Spitridate s'aperçevant de son erreur, voulut le desabuser, mais il n'y eut pas moyen : car cét Estranger estoit si persuadé que ce Prince se vouloit cacher, qu'il n'aporta mesme aucun foin à examiner si ses yeux ne le trompoient pas : et en effet, sans adjouster foy à ses paroles, il acheva

   Page 5291 (page 221 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le dessein qu'il avoit eu de s'assurer de la Personne de ce Prince, et il l'acheva mesme facilement. Car comme Spitridate estoit seul et sans Armes, et que cét Estranger fut secondé de dix hommes, qui estoient cachez derriere des Buissons, il leur fut aisé de le forcer d'entrer dans une Barque, qui n'estoit qu'à quatre pas de là : et il leur fut d'autant plus facile, que celuy qui luy parloit, luy ayant dit qu'il le vouloit conduire vers une grande Reine, où il ne recevroit aucun outrage pourveu qu'il se repentist de sa fuitte, Spitridate creut qu'il luy seroit plus facile de le desabuser, en raisonnant aveque luy, qu'en se deffendant inutilement, puis qu'il estoit seul et sans Armes, contre dix hommes armez : croyant que ce seroit en effet luy persuader qu'il estoit celuy qu'il croyoit qu'il fust, s'il se deffendoit si opiniastrément. De sorte qu'entrant dans cette Barque, sans pouvoir empescher que six hommes qui ramoient avec violence, ne l'esloignassent du lieu où il avoit eu dessein de demeurer quelque temps, il se mit à protester mille fois à cét Estranger, qu'il n'estoit pas celuy qu'il croyoit, mais ce fut inutilement. De grace, luy dit Spitridate, demandez à tous ceux que vous trouverez, ce que la Renommée dit de cét Artamene, dont le nom est si celebre, et je suis asseuré qu'elle vous aprendra qu'il ne peut estre en Paphlagonie. Je n'ay que faire, reprenoit cét homme, de m'informer d'une chose dont mes yeux m'assurent assez ; c'est pour quoy Seigneur sans murmurer de la violence que je

   Page 5292 (page 222 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous fais, souffrez que je vous conduise vers une Princesse, de qui j'ay l'honneur d'estre Sujet, et croyez qu'il ne tiendra qu'à vous d'en estre reçeu favorablement. J'allois par ses ordres, poursuivit-il, m'informer des causes de vostre Prison, dont la nouvelle a esté portée à la Reine Thomiris, afin de tascher de vous faire sçavoir, que si vous vouliez changer de sentimens pour elle, elle viendroit avec une Armée de cent mille hommes pour vous tirer des Fers de Ciaxare, et pour vous faire passer de la Prison sur le Thrône. Pour cét effet, cette Princesse m'avoit donné de quoy suborner vos Gardes, et de quoy entreprendre toutes choses pour vostre liberté : mais à ce que je voy Seigneur, vous l'avez desja recouvrée. Spitridate voulut alors luy protester tout de nouveau, qu'il n'estoit point Artamene, et qu'il croyoit que cét homme illustre fust tousjours Prisonnier de Ciaxare : mais il ne le creut point du tout, et s'opiniastra tellement à se vouloir tromper, et à ne chercher pas mesme à s'esclaircir, si ce qu'on luy disoit estoit vray ou faux, qu'il fallut que Spitridate cestast. Ce qui empeschoit cét Estranger de se desabuser, estoit qu'encore qu'il eust veu cent fois l'illustre Artamene aupres de Thomiris, il ne luy avoit jamais parlé, à ce qu'il disoit luy mesme : ainsi le son de la Voix de Spitridate ne le desabusoit pas, quoy qu'il y ait quelque difference entre celle de ce Prince, et celle de Cyrus. Cependant l'estonnement de Spitridate n'estoit pas petit, de voir qu'on le prenoit tousjours pour un

   Page 5293 (page 223 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autre : car comme il ne sçavoit pas alors, que Cyrus et Artamene n'estoient qu'une mesme Personne, quoy qu'il en eust quelques soubçons, il ne pouvoit trouver assez estrange, qu'apres qu'on l'avoit autrefois voulu mener à Cambise, comme estant Cyrus ; on voulust encore le mener vers Thomiris, comme estant Artamene. Il falut toutesfois qu'il se laissast conduire, car on le gardoit si exactement, qu'il n'y pouvoit faire autre chose. Mais (disoit-il un jour à cét homme, qui luy faisoit une si grande violence) il ne me paroist pas par ce que vous m'avez dit, que Thomiris vous ait ordonné de faire ce que vous faites : comme elle ne pouvoit pas prevoir, repliqua-t'il, que je vous trouverois en l'estat que je vous ay trouvé, elle ne pouvoit pas me commander de m'assurer de vostre Personne, avec dix hommes seulement : mais puis qu'elle m'a fait l'honneur de me dire, qu'elle en vouloit armer cent mille pour vous avoir en sa puissance, c'est m'avoir commandé indirectement, de vous y mettre si je le pouvois par toutes les voyes que la Fortune m'en pourroit offrir : aussi ay-je esté huit jours apres vous avoit veû fortuitement dans un Temple, à vous suivre, et à attendre l'occasion de vous trouver seul, comme je vous ay trouvé au bord de l'Araxe. Voila donc Madame, comment parloit celuy qui conduisoit cét illustre Captif qu'il ne connoissoit pas : et afin de le conduire plus seurement, il le fit tousjours coucher dans la Barque, sans le laisser mettre pied à terre, jusques à ce qu'il fust arrivé à

   Page 5294 (page 224 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'endroit où l'Araxe borne le Païs des Massagettes. Mais à peine y fut-il, que ce luy qui le menoit le logeant chez un homme de sa connoissance, qui avoit une Tente assez magnifique sur le bord de ce Fleuve, il envoya un de ceux qui l'accompagnoient, pour advertir Thomiris qu'il luy amenoit Artamene, et pour sçavoir d'elle ce qu'il luy plaisoit qu'il fist, n'osant pas le conduire où elle estoit, sans en avoir un ordre particulier.

L'évasion de Spitridate
Spitridate est conduit dans une tente magnifique. Pendant que son agresseur fait prévenir Thomiris de l'arrestation du prétendu Cyrus, Spitridate a le loisir de s'entretenir avec le propriétaire de la tente, qui semble être un homme fort cultivé. Ce dernier fait l'éloge de Thomiris, blâmant toutefois son caractère passionné, qui aveugle souvent sa raison. Cet hôte, croyant que Spitridate est Cyrus, l'aide à s'évader, espérant ainsi éviter que la reine ne s'humilie davantage.

Mais pendant que celuy qu'il envoya faisoit son voyage, Spitridate remarquant que le Maistre de la Tente où il logeoit, avoit de l'esprit, et qu'il entendoit mesme passablement ce Grec corrompu, qui est si generalement entendu de toute l'Asie, parce que contre la coustume des Massagettes, il avoit assez voyagé ; il se mit à luy demander des nouvelles de la Reine, et à s'informer de ce qu'on disoit. Seigneur, luy dit il, la Reine est une Princesse admirable ; et si ses passions estoient un peu moins violentes, elle seroit toute accomplie, et toute vertueuse. Mais il est vray qu'elle les a si for tes, que sa raison n'en est pas souvent la maistresse : car soit que l'ambition, la colere, ou l'envie, la possedent, elle s'y abandonne sans resistance. En effet, poursuivit-il, ce qu'elle a fait contre le Prince Ariante son Frere, pour regner à son prejudice ; ce qu'elle a fait contre le Prince Aripithe, qui est amoureux d'elle depuis si long temps ; et ce qu'elle a Fait pour cét Ambassadeur de Ciaxare, qui se déroba de la Cour, et qu'on appelle Artamene ; fait voir assez clairement

   Page 5295 (page 225 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle n'est pas maistresse de ses passions, et que l'ambition, la colere, et l'amour, s'emparent facilement de son coeur, et y regnent avec tyrannie. Car enfin, poursuivit cét homme, il court bruit que cette Princesse veut faire une Armée formidable, ou pour se vanger d'Artamene, ou pour s'en faire aimer, comme si le coeur de cét Ambassadeur se pouvoit conquerir comme un Royaume. Je sçay bien, adjousta t'il, que cét Artamene, à ce que disent ceux qui l'ont veû, est un homme admirable ; et que si les Massagettes avoient un tel Roy, ils pourroient pretendre de se rendre Maistres des deux Scithies : mais apres tout, puis que la Reine a un Fils, et qu'Artamene s'est dérobé de sa Cour, je croy que c'est entreprendre une injuste guerre, dont l'evenement ne sçauroit estre heureux. Spitridate entendant parler cét homme avec tant de sagesse, se resolut de se confier à luy, afin de tascher de se sauver : de sorte que pendant que ceux qui le gardoient estoient à l'entrée de la Tente, qui estoit extrémement spacieuse, il luy dit la chose comme elle estoit. Mais Madame, Spitridate estoit tellement destiné à estre pris pour Cyrus, qu'encore que cét homme ne l'eust jamais veû, il ne laissa pas de croire, que celuy qui luy parloit estoit Artamene. Car enfin Seigneur, luy disoit-il, si vous ne l'estiez pas, vous ne seriez pas dans la crainte d'estre arresté par Thomiris, puis que vous seriez bien assuré, que dés qu'elle vous verroit, elle vous laisseroit aller ; ainsi je ne songerois pas à

   Page 5296 (page 226 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous donner la liberté. Mais, luy respondit Spitridate, ce qui fait que je vous la demande, est que je crains que cette Reine, ne soit trompée, comme celuy qui m'a arresté est trompé : quoy qu'il en soit Seigneur, repliqua-t'il, le mieux que vous puissiez faire, pour m'obliger à chercher les voyes de faciliter vostre fuitte, c'est de m'advoüer que vous estes effectivement Artamene : car si vous l'estes, je vous confesse que j'aime assez la gloire de la Reine, pour luy oster les moyens de faire une chose qui la deshonnoreroit par toute la Terre, s'il arrivoit qu'elle allast vous retenir Prisonnier. Enfin Madame, le Prince Spitridate n'y pouvant faire autre chose, trompa ce vertueux Massagette, puis qu'il vouloit estre trompé, et luy dit qu'il estoit Artamene, afin qu'il luy trouvast les moyens d'eschaper des mains de ceux qui le gardoient : et en effet cét homme agit si bien, qu'en une nuit il fit que Spitridate sortit de sa Tente, par un petit dégagement qui y estoit, que ceux qui le gardoient ne sçavoient pas. Mais pour le faire fuir plus seurement, il ne voulut pas qu'il entreprist alors de traverser le Fleuve, qui est extrémement large en cét endroit, parce qu'il n'avoit pas de Pescheurs à qui il se pûst fier. C'est pourquoy il le fit conduire dans une pauvre Tente de Bergers qui despendoient de luy, où il fut plus de huit jours caché : pendant lesquels il aprit quel avoit esté le desespoir de celuy qui l'avoit pris ; quelle avoit esté la joye de Thomiris, lors qu'elle avoit creû avoir

   Page 5297 (page 227 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Artamene en sa puissance ; et quel avoit aussi esté son desespoir, quand elle avoit apris que celuy qu'elle croyoit estre Artamene, s'estoit desrobé. Ce desespoir fut si grand Madame, que perdant toute sorte de consideration, elle fut elle mesme sur le bord de l'Araxe, pour faire chercher Artamene dans toutes les Tentes qui y estoient : si bien que Spitridate sçachant que cette Reine et ceux qui la suivoient, devoient venir vers le lieu où il estoit ; et craignant qu'elle ne s'abusast aussi fortement, à la ressemblance qu'il avoit avec Artamene, que tant d'autres s'y estoient abusez, et qu'il ne pûst de long temps sçavoir des nouvelles d'Araminte ; se resolut enfin, aidé par son Liberateur, d'entre prendre de suborner un Pescheur, ce qu'ils firent avec beaucoup de precipitation. Mais quoy qu'ils eussent resolu, que cette fuitte ne se feroit que de nuit, il falut la faire de jour, parce qu'ils furent advertis que Thomiris estoit fort proche. De sorte que precipitant encore leur dessein, le Pescheur s'apresta diligemment : et Spitridate entra dans sa Barque, avec un Cheval que son Hoste luy avoit baillé ; et y entra justement comme Thomiris qui estoit ce jour là à cheval, parut suivie de beaucoup de monde à deux cens pas du lieu où Spitridate s'estoit embarqué. D'abord le Pescheur qui estoit occupé à sa Barque n'y prit pas garde, et rama le plus deligemment qu'il pût : mais lors qu'il fut assez avant vers le milieu du Fleuve, il vit cette foule de monde qui suivoit cette Reine, et jugea que c'estoit cette

   Page 5298 (page 228 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse, qu'on avoit dit qui devoit venir : si bien que la frayeur le saisissant, au lieu de continuer de traverser le Fleuve, il voulut remener Spitridate où il l'avoit pris. Mais ce Prince qui s'estoit fait donner un Cimeterre avant que de s'embarquer, le mit fierement à la main, et le menaçant fortement de le tuer, s'il ne ramoit diligemment, pour le conduire à l'autre bord du Fleuve ; la crainte la plus forte l'emportant sur la plus foible, il rama avec une violence extréme, et s'esloigna fort promptement du Rivage où estoit Thomiris, en s'aprochant de celuy qui luy estoit opposé.

La rage de Thomiris
Thomiris arrive au bord du fleuve Araxe, au moment où Spitridate est en train de s'enfuir avec la barque d'un pêcheur. Folle de rage, vociférant une multitude d'imprécations contre celui qu'elle prend pour Cyrus, elle donne des ordres contradictoires pour le rattraper. Mais Spitridate parvient à s'échapper.

Mais Madame, pour achever de faire que cette avanture fust toute extraordinaire, il arriva que cette Reine avoit les yeux attachez sur la Barque du Pescheur dans la quelle estoit Spitridate, lors que ce Prince mit le Cimeterre à la main : de sorte que comme ce qu'elle voyoit estoit assez surprenant, et qu'elle n'avoit l'imagination remplie que d'Artamene, elle s'imagina en effet que s'estoit luy : luy semblant mesme, comme il estoit vray, qu'il en avoit la taille, et l'action, et qu'elle reconnoissoit aussi les traits de son visage, quoy que d'assez loin. Si bien que la colere et la fureur, s'emparant de son esprit, lors qu'elle vit que ce pretendu Artamene menaçoit ce Pescheur de le tuër, afin de s'esloigner d'elle ; elle fit, et dit des choses indignes de son Grand coeur et de sa vertu, comme Spitridate le sçeut depuis, par la voye que je vous diray bien tost. Quoy, disoit-elle tout haut, cét ingrat peut sçavoir que j'ay eu

   Page 5299 (page 229 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dessein d'armer cent mille hommes pour le delivrer, et il peut se resoudre à menacer un innocent de le tuér, plustost que de te revoir ! et tu l'endures Thomiris, et tu le souffres ! ha non non, il ne le faut pas endurer, puis qu'il y auroit trop de lascheté à le souffrir ! Apres cela Seigneur, cette Princesse fit vingt commandemens differens : car tantost elle commandoit qu'on allast chercher une Barque, pour aller apres celle qu'elle monstroit de la main, avec une action menaçante : et tantost emportée par la violence de sa passion, elle y vouloit aller elle mesme. Une autrefois, craignant que ceux qui estoient allé prendre une Barque à cent pas du lieu où elle estoit, ne pussent joindre celle où elle croyoit qu'estoit Artamene ; elle commandoit à ses Gardes, qu'ils fissent pleuvoir une gresle de Fléches sur ce Pescheur qui conduisoit Spitridate, afin d'arrester la Barque, sans considerer qu'elle estoit desja trop loin pour le pouvoir faire. Puis un instant apres, craignant qu'on ne tuast Artamene au lieu du Pescheur, elle deffendoit ce qu'elle avoit commandé un moment auparavant : aimant encore mieux qu'Artamene vescust, que de se vanger par sa mort : mais ses sentimens estoient pourtant si tumultueux, que je suis persuadé qu'elle n'eust pû dire quels ils estoient. Cependant ceux qu'elle envoya apres ce pretendu Artamene, ne le pouvant joindre, elle eut la douleur de le voir aborder de ses propres yeux ; de le voir descendre de la Barque ; de le voir monter sur le cheval que

   Page 5300 (page 230 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce vertueux Massagette luy avoit baillé ; et de le perdre bientost de veuë. Cette avanture l'irrita de telle sorte, que celuy qui avoit aidé à Spitridate à se sauver, fut contraint de se sauver luy mesme, parce qu'on eut quelque subçon de la verité : si bien qu'ayant depuis rencontré ce Prince dans la Colchide, il luy aprit ce que je viens de vous aprendre, et luy dit aussi que Thomiris l'avoit fait suivre par diverses personnes : adjoustant que cette Princesse avoit eu une douleur si violente de cette avanture, qu'elle en estoit tombée dans une maladie que les Medecins disoient devoir estre fort longue.

Jalousie de Spitridate
Spitridate s'embarque sur le Pont-Euxin, dans l'espoir de rejoindre la Paphlagonie, où il compte obtenir des nouvelles d'Araminte. Mais son vaisseau fait naufrage, emportant son écuyer, ainsi que ses pierreries. Complètement démuni, Spitridate est contraint de faire le voyage à pied. Lorsqu'il arrive en Paphlagonie, la rumeur populaire veut que l'illustre Cyrus soit sur le point d'épouser Araminte. Spitridate, jaloux, est au désespoir. Il souhaite toutefois s'assurer de la véracité de ces faits par lui-même.

Spitridate ayant eu le bonheur de retrouver fortuitement son Escuyer, eut lieu de recompenser son Liberateur, s'il eust esté d'humeur à s'enrichir : mais ce vertueux Massagette, ennemy declaré des richesses, se contentant d'avoir sacrifié sa fortune pour la gloire de sa Reine, refusa ce que Spitridate luy offrit, qui n'estoit pas peu considerable : car il avoit retrouvé grand nombre de Pierreries, entre les mains de ce fidelle Domestique qui l'avoit cherché avec tant d'envie de le recontrer : toutesfois ce genereux Massagette, comme je l'ay desja dit, ne voulut recevoir aucun present : disant au Prince Spitridate, qu'il se contentoit d'adorer le Soleil qui produisoit de si belles choses, sans s'enrichir de ses plus precieux Ouvrages. Cependant comme Spitridate n'avoit qu'Araminte dans le coeur, il s'informa d'elle autant qu'il pût : mais n'en aprenant que des choses tres incertaines, il s'embarqua

   Page 5301 (page 231 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fur le Pont Euxin, avec dessein d'aller en Paphlagonie, d'où il jugeoit qu'il en pourroit aprendre des nouvelles plus certaines : car pour son Escuyer il n'en scavoit autre chose, sinon qu'on ne disoit pas qu'elle fust à Artaxate, non plus que le Roy de Pont ; et qu'au contraire, on assuroit que vous y estiez, et que Ciaxare y alloit porter la Guerre, secondé de l'illustre Artamene, qui avoit esté reconnu pour estre Cyrus. Spitridate s'estant donc embarqué dans un Vaisseau Marchand, il fut si malheureux dans sa navigation, et eut le vent si contraire, que la tempeste apres l'avoir baloté de Cap en Cap, et de Rivage en Rivage, sans pouvoir aborder en nulle part ; le poussa enfin vers le Palus Meotide, où il fit naufrage : mais un naufrage si funeste, que le Vaisseau ; la Marchandise ; et tous les hommes de l'equipage, à la reserve de cinq ou six, perirent pitoyablement. Spitridate se seroit pourtant consolé de cét accident, si la Tempeste eust fait briser le Vaisseau où il estoit, le long des Côstes de Capadoce, ou de quelque autre Païs où il eust pû sçavoir des nouvelles d'Araminte : mais se voyant en un lieu si esloigné de celuy où il avoit affaire, il en eut un desespoir estrange. Ce n'est pas que comme le Pont Euxin n'est pas extrémement large, on ne pust le traverser en peu de jours avec un Vent favorable : mais il ne luy estoit pas aisé, estant sans Vaisseaux, sans connoissance, mesme sans ses Pierrieries, puis que son Escuyer avoit esté noyé, et que tout ce qu'il

   Page 5302 (page 232 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit à luy, avoit pery avec ce malheureux. De plus, comme la Guerre estoit par toute l'Asie, le commerce estoit rompu : et les Peuples qui habitent le long du Palus Meotide, n'y envoyoient ny Barques, ny Vaisseaux. De sorte que l'infortuné Spitridate fut contraint de se resoudre d'aller par terre jusques où il vouloit aller : s'estant seulement trouvé encore assez de Pierreries sur luy, pour avoir un cheval, et pour faire ce voyage sans aucun Train. Mais Madame, ce chemin fut si long, et il y trouva mesme tant de divers obstacles que je ne croy pas necessaire de vous dire, que lors qu'il arriva en Paphlagonie, la Guerre d'Armenie estoit achevée. Il est vray Madame, comme vous le sçavez, qu'elle ne fut pas longue : aussi l'illustre Cyrus estoit-il desja sur les Frontieres de Lydie, lors que Spitridate apres avoir tant erré par le Monde, arriva en Paphlagonie. Mais pour son malheur, comme il y fut il sçeut qu'il couroit bruit parmy le Peuple, (qui ne sçait, et qui ne dit presques jamais que des mensonges, en matiere d'affaires d'Estat) il sçeut, dis-je, qu'on disoit que pour moyenner la Paix, le Roy de Pont vous espouseroit, et que l'illustre Cyrus espouseroit Araminte. D'abord Spitridate n'adjousta point de foy à une semblable chose : mais ayant rencontré un Soldat qui s'en retournoit à son Païs, riche du butin qu'il avoit fait à la Guerre d'Armenie, il sçeut par luy quelle estoit la civilité de l'illustre Cyrus pour cette Princesse. De sorte qu'encore que ce Soldat ne luy dist

   Page 5303 (page 233 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas, qu'il eust oüy dire à l'Armée, que vous deviez espouser le Roy de Pont, ny que Cyrus devoit espouser Araminte ; il ne laissa pas de croire esgallement ce que ce Soldat luy disoit, et ce que le Peuple de Paphlagonie luy avoit dit : ne voulant pas mesme douter de la chose du monde qui l'affligeoit le plus : si bien que la douleur s'empara si fortement de son esprit, qu'on ne pouvoit pas estre plus malheureux qu'il estoit. L'avanture qu'il venoit d'avoir sur les bords de l'Araxe, contribuoit encore à le rendre plus infortuné : car enfin, disoit il, puis que la plus Grande Reine du Monde n'a pû resister aux charmes de Cyrus, quoy qu'elle ne sçeust pas alors qu'il fust Fils de Roy ; et puis qu'elle l'aime sans en estre aimée, le moyen qu'Araminte ne se laisse pas gagner, s'il est vray que le vainqueur de l'Asie soit tous les jours à ses pieds ? Apres cela Madame, comme presques tous les Amants croyent tousjours, qu'il est tres difficile de voir ce qu'ils aiment, sans l'aymer aussi bien qu'eux ; Spitridate fit cette injustice à l'illustre Cyrus, de ne douter point qu'il ne fust infidelle : de sorte que son ame souffrant des maux incroyables, il n'est point de resolution violente, qu'il ne luy passast dans l'esprit. Tantost il vouloit aller dans l'Armée de Cyrus, pour luy aller demander à luy mesme, au milieu de toutes les Troupes, s'il estoit vray qu'il fust son Rival ? et tantost prenant une voye moins violente, il vouloit seulement aller où estoit Araminte, et sçavor de sa propre bouche, si elle estoit coupable

   Page 5304 (page 234 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou innocente. Ce qui le faisoit desesperer, estoit qu'il n'estoit pas en pouvoir d'aller inconnu dans l'Armée de Cyrus, pour s'esclaircir pleinement : car comme il sçavoit la prodigieuse ressemblance qu'il avoit avec ce Prince, il jugeoit bien qu'il ne pouvoit aller dans cette Armée, sans estre remarqué, et sans estre bientost connu.

Les déboires de Spitridate
Spitridate est reconnu par un homme nommé Democlide. Ce dernier, désirant lui venir en aide, indique à sa sur la princesse de Bithinie le lieu où il se trouve. Pendant ce temps, l'amant d'Araminte est attaqué par des voleurs. Sauvé par un dénommé Anaxaris, il n'en est pas moins blessé. De son côté, le messager envoyé auprès de la princesse de Bithinie est arrêté, ce qui permet à Arsamone de découvrir le lieu où se cache son fils. Le roi envoie des hommes afin de le capturer.

Comme il estoit en cette inquiettude, il rencontra fortuitement un homme de qualité, nommé Democlide, qu'il avoit laissé avec la Princesse Araminte, lors qu'il se separa d'elle en Armenie ; et que cette Princesse avoit envoyé chercher des nouvelles du Roy son Frere, lors qu'elle avoit estë arrestée prisonniere à Artaxate. Cette rencontre luy fut d'une grande consolation : mais ce qu'il y eut pourtant de cruel pour luy, fut que Democlide ayant pitié de voir un aussi Grand Prince que celuy-là, en un aussi malheureux estat, voulut luy persuader de s'en retourner aupres du Roy son Pere : et pour l'y obliger plustost, il tesmoigna croire aussi bien que luy, qu'il y avoit de la verité au bruit qui couroit en Bithinie, quoy qu'en effet il ne le creust pas. Et pour faire encore quelque chose de plus, Democlide creut qu'il devoit advertir la Princesse de Bithinie, du lieu où estoit le Prince son Frere : afin qu'elle advisast ce qu'elle jugeroit à propos de faire, pour le rendre moins malheureux. Il est vray qu'il eut une occasion de l'en advertir, plus favorable qu'il ne pensoit : car comme Spitridate ne pouvoit rien entreprendre en l'estat où il estoit,

   Page 5305 (page 235 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il se resolut d'envoyer secretement vers la Princesse sa Soeur, pour luy demander de quoy se mettre en equipage : soit qu'il prist la resolution d'aller à l'Armée de Cyrus, ou de s'aller jetter dans le Party du Roy de Lydie, s'il aprenoit effectivement avec une certitude infaillible, que Cyrus fust son Rival. Mais il voulut pourtant ne faire point sçavoir à la Princesse de Bithinie, le lieu où il estoit : c'est pourquoy il deffendit expressément à un Esclave de Democlide, qu'il envoya vers elle, de luy dire où il l'avoit laissé : mais Democlide escrivant en son particulier à cette Princesse, luy dit la verité des choses par sa Lettre. Cependant Spitridate et Democlide, demeurerent logez à un Village qui n'estoit pas loin d'une Forest, où ils s'alloient promener presques tous les jours, en attendant que celuy qu'ils avoient envoyé fust de retour : car comme il n'y a qu'un coin de la Galatie, entre la Paphlagonie et la Bithinie, où Arsamone estoit alors, son voyage ne devoit pas estre long. Mais enfin Madame, pour ne vous dire pas tout ce que vous sçavez desja ; un jour qu'ils estoient dans cette Forest, ils furent attaquez par des Voleurs, et secourus par le vaillant Anaxaris, qui laissa le Prince Spitridate fort blessé, et le laissa sans le connoistre : car Democlide qu'Anaxaris creût estre Escuyer de Spitridate, ne le luy voulut pas dire. D'autre part l'Esclave de Democlide estant arrivé aux Portes de Chalcedoine y fut arresté, pour sçavoir qui il estoit ; d'où il venoit ; et où il alloit :

   Page 5306 (page 236 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car Madame, il faut que vous sçachiez, que quoy qu'Arsamone fust assez paisible dans ses Estats, il agissoit pourtant comme s'il eust deû craindre toutes choses : ayant pour maxime, que tout Prince Conquerant doit se défier toute sa vie de la fidellité de ses nouveaux Sujets : et que ce n'est qu'à son Successeur, â qui la confiance peut n'estre pas imprudente : ainsi, on faisoit encore garde à Chalcedoine, et on la faisoit presques aussi exactement que pendant la Guerre. De sorte que cét Esclave de Democlide ayant respondu en biaisant, et s'estant contredit en quel que chose ; il fut arresté afin de luy faire dire la verité qu'on vouloit sçavoir. Mais ce qui acheva de perdre tout, fut qu'un Officier d'Arsamone l'avant reconnu, pour estre un Esclave de Democlide, qu'on sçavoit qui estoit party de Cabira avec le Prince Spitridate, creût qu'il pourroit peut-estre sçavoir où estoit ce Prince : et pensa mesme que quelque imité qu'Arsamone pust estre contre luy, il s'apaiseroit s'il le revoyoit, et qu'ainsi il devoit l'advertir de ce qu'il sçavoit. Et en effet Madame, cét Officier advertit Arsamone, qui fit venir devant luy l'Esclave de Democlide : qu'il intimida de telle sorte, que ce malheureux, plus foible que meschant, luy remit entre les mains la Lettre de Spitridate pour la Princesse sa Soeur, et celle de Democlide pour cette mesme Princesse. Si bien que sçachant par cette derniere Lettre, et par la bouche mesme de cét Esclave, l'endroit où estoit Spitridate, il le fit garder tres

   Page 5307 (page 237 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

exactement : et sans dire rien de la verité de la chose, qu'à ceux dont il eut besoin pour executer la violente resolution qu'il prit, il ne s'en espandit aucun bruit dans la Cour : Arsamone ne laissant pas mesme de partir de Calcedoine, pour, aller à Heraclée, comme il en avoit eu le dessein. Cependant il choisit un homme qui luy estoit extrémement fidelle ; et luy donnant vingt de ses Gardes, en qui il s'assuroit extrémement, il luy dit qu'il allait au lieu où estoit Spitridate, qu'il luy designa ; luy donnant aussi l'Esclave de Democlide, pour l'y conduire plus seurement : avec ordre toutesfois de le garder soigneusement, de peur qu'il ne s'enfuist, et qu'il n'allast advertir son Maistre. Mais afin que le commandement qu'il fit de s'assurer de Spitridate, à celuy qu'il employoit à un si grand dessein, fust plus ponctuellement executé, il luy dit qu'il ne vouloit avoir Spitridate en sa puissance, que pour le forcer d'estre heureux : ainsi cét homme ne croyant pas moins agir pour le Prince Spitridate, que pour Arsamone, luy protesta qu'il n'escouteroit ny prieres, ny menaces du Prince son Fils, et qu'il le luy ameneroit infailliblement.


Histoire du roi d'Assyrie et d'Intapherne : solidarité des quatre amants
Spitridate est retenu prisonnier par son père Arsamone, qui souhaite le voir épouser Istrine. Confronté à la résistance de son fils, le roi tente alors de faire pression sur Intapherne, afin qu'il convainque au moins sa sur de souscrire à ce mariage. Il essaie parallèlement d'obtenir le soutien de sa propre fille. Les quatre amants Intapherne, Atergatis, Istrine et la princesse de Bithinie se réunissent pour décider d'une attitude à adopter face à cette nouvelle forme de l'adversité. Après avoir cherché en vain à gagner du temps, ils décident de favoriser l'évasion de Spitridate. Le plan réussit. Arsamone, fou de rage, en est réduit à renier son fils. Mais le bonheur des amants est menacé par un nouveau rebondissement : on apporte la nouvelle de l'arrestation du roi d'Assirie sur la frontière de Bithinie. Arsamone, après avoir demandé en vain au prisonnier de respecter la volonté de sa mère en épousant Istrine, change de tactique et s'adresse à Intapherne, à qui il propose la main de sa fille, la princesse de Bithinie. Intapherne est confronté à un dilemme : sur le point de réaliser son plus grand désir, il doit, pour obtenir la femme qu'il aime, trahir ses proches. Magnanime, il refuse.
Proposition d'Arsamone
Spitridate, amené de nuit à Heraclée, est enfermé dans une tour, de façon que le peuple, ainsi que ses amis, ignorent la présence du jeune prince rebelle. Arsamone refuse catégoriquement que son fils épouse Araminte, sur et fille d'une famille d'usurpateurs. Il propose à Spitridate de se marier avec Istrine, dont il vante les vertus. Mais le jeune prince reste inflexible.

Apres cela Arsamone luy commanda encore, s'il luy amenoit ce Prince, de ne le faire entrer en aucune Ville ; de s'arrester à une journée d'Heraclée ; et de l'envoyer advertir de l'estat des choses. Mais enfin Madame, sans m'amuser à vous particulariser tous ce que dit Arsamone, il suffit que vous sçachiez que celuy qu'il envoya, arriva au lieu où

   Page 5308 (page 238 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit Spitridate, dont il luy fut fort aisé de s'assurer : car il le trouva au Lit, n'estant pas encore entierement guery de ses blessures, quoy qu'il fust tout à fait hors de danger. De plus, le lieu où il fut arresté estoit loin des Villes : et puis le Prince de Paphlagonie estant alors dans l'Armée de Cyrus, Spitridate n'eust sçeu à qui demander protection. Mais ce qui facilita encore la chose, fut que Democlide estant persuadé que ce Prince ne seroit pas si malheureux dans son propre Païs, qu'il l'estoit, et qu'il l'avoit esté pendant son voyage ; luy conseilla de ceder à la force : sans murmurer contre le Roy son Pere, puis qu'il n'estoit pas en pouvoir de luy desobeir. Spitridate ne cela pourtant pas sans avoir employé toute son eloquence, pour obliger celuy, qu'Arsamone avoit envoyé pour l'arrester, à le laisser en liberté : mais enfin ne le pouvant fléchir, ny par l'esperance des recompenses ; ny par les menaces : il falut qu'il se resolust de se laisser conduire où on le vouloit mener, n'estant pas en estat de resister à vingt hommes, qui ne luy laisserent aucunes Armes, ny à luy, ny à Democlide : qui ne pouvant pardonner à son Esclave, la foiblesse qu'il avoit eue (quoy qu'il ne fust pas marry qu'on forçast Spitridate à retourner à Heraclée) le chassa avec une violence estrange ; n'ayant pas toutesfois la liberté de le mal traitter davantage, parce que ceux qu'il avoit conduits l'en empescherent. Comme Spitridate estoit fort foible, l'on fut contraint de le mettre dans un Chariot : de sorte

   Page 5309 (page 239 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'encore que ce Prince soit un des plus vaillans Princes du monde, il fut bien aise de le conduire. Aussi arriva-t'il à une journée d'Heraclée, sans aucun obstacle : il n'y fut pas plustost, que celuy qui commandoit les Gardes d'Arsamone, envoya l'advertir de ce qu'il avoit fait : de sorte que ce Prince violent voulant executer sa violence seurement, commanda qu'on n'amenast Spitridate à Heraclée que de nuit, de peur que le Peuple ne s'en esmeust : envoyant encore des Gens de Guerre à cinquante stades d'Heraclée, du costé que Spitridate viendroit, afin que sa Garde fust plus forte. Cependant cela fut fait avec tant de secret, qu'il ne s'espandit aucun bruit de la verité : mais comme la Politique d'Arsamone n'est pas de ces Politiques foibles, et chancelantes, qui faute de punir quelquesfois severement ceux qui faillent, sont cause que tout le monde devient criminel ; on estoit si accoustumé d'ouir parler de prisonniers, qu'on ne s'estonna pas d'ouïr dire, qu'on en avoit amené de nuit à Heraclée. De sorte qu'encore que le Prince Intapherne et Atergatis y fussent alors, ils ne sçeurent rien de la prison de Spitridate : non plus que la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine. Mais enfin Madame, le Prince Spitridate fut mis dans une Tour qui donne sur la Mer, et y fut mis avec seure Garde : Democlide estant aussi le Compagnon de sa Prison, quoy qu'il luy eust fort persuadé de se laisser conduire à Heraclée. Cependant Arsamone ordonna qu'on servist ce Prince fort soigneusement :

   Page 5310 (page 240 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais un si petit nombre de Gens le voyoient ; et ces Gens estoient si fidelles au Roy de Bithinie ; que durant quelques jours, on n'en sçeut pas plus de nouvelles que le premier. Neantmoins ce qui commença de faire soubçonner quelque chose d'extraordinaire de ces Prisonniers, fut que ce Prince fut un matin à cette Tour où estoit Spitridate, d'ou il ne sortit que deux heures apres y estre entré : mais il en sortit avec tant de marques de fureur sur le visage, que ceux qui l'avoient accompagné jusques à la Porte de la Tour, et qui l'avoient entendu, le remarquerent, et le publierent : ainsi on conjectura qu'il faloit que ces Prisonniers fussent des Prisonniers d'importance, mais on n'en sçeut pas encore davantage. De sorte qu'Atergatis et Istrine ne sçavoient pas la part qu'ils avoient eu à la conversation d'Arsamone et de Spitridate : car Madame, il faut que vous sçachiez qu'Arsamone n'avoit pas esté seulement parler à Spitridate, pour luy proposer de ne songer plus à la Princesse Araminte, mais encore pour luy proposer d'espouser Istrine : ne doutant nullement que cette Princesse ne se resolust sans peine à estre Reine de deux Royaumes, et à ne penser plus à Atergatis, qu'il sçavoit bien que Gadate, ne vouloit pas qu'elle espousast. Mais comme Spitridate avoit une passion pour Araminte, que rien ne pouvoit esbranler, il rejetta la proposition que luy fit Arsamone, avec une force estrange, bien que ce fust aveque respect. Quoy Spitridate, disoit Arsamone, vous avez la lascheté

   Page 5311 (page 241 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de renoncer aux Royaumes de Pont et de Bithinie, que je viens de conquérir, plustost que de renoncer à la possession de la Fille d'un Usurpateur, et de la Soeur d'un Prince qui vous a tousjours haï, et qui vouloit autrefois qu'Araminte vous preferast Pharnace ! Songez Spitridate, songez, de quel prix sont les deux Royaumes que vous pouvez gagner ou perdre, en faisant ce que je veux, ou en me desobeïssant. Il y a vingt ans que je travaille pour vous faire remonter au Thrô- il m'en a pensé couster la vie plus de cent fois pendant cette Guerre ; et il en couste celle du Prince vostre Frere, et celle de plus de vingt mille hommes qui ont pery pour rompre les chaisnes dont vous estiez accablé, et pour vous couronner. Cependant vous aimez mieux aimer une Esclave, et estre Esclave vous mesme, que de jouïr du fruit de mes victoires : car de penser (adjousta-t'il sans donner loisir à Spitridate de l'interrompre) que je souffre jamais qu'Araminte soit Reine de Pont et de Bithinie, c'est me faire un outrage que je ne sçaurois endurer : puis qu'il est vray que quand un sentiment de haine, de vangeance, et mesme de gloire, ne m'empescheroit pas d'y consentir ; la Politique toute seule ne voudroit pas que j'allasse par cette Alliance, donner un nouveau droit à la Posterité de mes ennemis. Je sçay bien qu'Araminte est belle, et qu'elle a de l'esprit, et de la vertu : mais puis qu'il n'est pas possible qu'elle ne soit Fille et Soeur de mes ennemis, et des destructeurs de ma Maison ; il faut ou que vous deveniez

   Page 5312 (page 242 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mon ennemy vous mesme, ou que vous ne songiez plus à cette Princesse. Celle que je vous propose, poursuivit Arsamone, est aussi belle, et aussi vertueuse qu'Araminte : et elle est de plus Fille d'un Prince, qui aime ma gloire, et Soeur d'un autre qui a affermy le Thrône où je pretens vous faire monter. Un discours si pressant, n'esbranla pourtant point la constance de Spitridate : et comme je l'ay desja dit, il refusa la proposition que luy fit Arsamone, avec une fermeté incroyable, quoy qu'il eust alors l'esprit fort irrité contre Araminte.

Les manipulations d'Arsamone
Arsamone décide alors de provoquer la jalousie de Spitridate, en lui faisant croire qu'Araminte est sur le point d'épouser Cyrus. En outre, il engage la reine Arbiane, sa fille, ainsi que la princesse Istrine, à essayer de faire oublier Araminte à Spitridate. En vain. Ce dernier est résolu à renoncer au trône plutôt qu'à son amour pour la princesse de Pont. Il se méfie d'Istrine, car il la croit au courant des intentions de son père. Par contre il demande à voir Intapherne.

Cependant Arsamone ne desesperant pas encore tout à fait, de le faire changer de sentimens, prit la resolution de faire trois choses : la premiere, de faire sçavoir à ce Prince, l'entreveuë d'Araminte et du Roy de Pont, avec la permission de Cyrus : la seconde, de luy faire dire le bruit qui couroit alors parmy le Peuple d'Heraclée, aussi bien que parmy celuy de Bithinie, de l'amour de Cyrus pour Araminte, quoy qu'il sçeust bien que c'estoit un faux bruit : et : la troisiesme, que quand il auroit excité la jalousie dans son coeur, de faire sçavoir à la Reine Arbiane, la Prison de Spitridate, afin qu'elle l'allast voir, et qu'elle y menast Istrine : esperant que la beauté de cette Princesse, seroit plus propre à le faire changer de sentimens pour Araminte, que toutes ses persuasions, et toute sa Politique. Et en effet Madame, Arsamone fit dire tant de choses à Spitridate ; que la jalousie qui estoit desja dans son coeur s'augmenta de telle sorte, que ce Prince

   Page 5313 (page 243 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'avoit pas un moment de repos. Il avoit mesme l'esprit si occupé de la douleur qui le possedoit, qu'ayant pû trouver les moyens d'escrire à la Princesse Araminte, il ne se servit pas de cette mesme voye pour faire sçavoir sa prison à la Princesse sa Soeur : mais si le premier dessein d'Arsamone reüssit bien : le second reüssit mal, comme je vous le diray bien tost. Cependant depuis le jour qu'Arsamone avoit esté à la Tour où estoit Spitridate, et qu'il en estoit sorty si irrité, tout le monde cherchoit la verité sans la pouvoir trouver : mais à la fin ce Prince aprenant que Spitridate estoit fort inquiet ; et sçachant mesme par quelques-uns de ses Gardes, qu'il se pleignoit continuellement d'Araminte, lors qu'il parloit à Democlide, creût qu'il estoit temps de luy faire voir la Princesse Istrine. De sorte qu'aprenant à Arbiane, la passion du Prince son Fils, il luy permit de l'aller visiter, et de mener avec elle la Princesse sa Fille, et Istrine : à condition qu'elles feroient tout ce qu'elles pourroient, pour luy persuader de ne s'opiniastrer pas davantage à vouloir espouser Araminte : mais il ne leur dit pas la proposition qu'il avoit faite à Spitridate, pour ce qui regardoit Istrine. Comme Arsamone est redoutable à tous ceux qui le connoissent, Arbiane, et ces deux belles Princesses qui la devoient accompagner à la Prison de Spitridate, promirent tout ce qu'il voulut, afin de pouvoir voir cét illustre prisonnier : de sorte que dés le mesme jour elles y surent conduites. Vous pouvez aisément juger,

   Page 5314 (page 244 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Arbiane et la Princesse sa Fille, ne peurent voir Spitridate en Prison, sans une douleur extréme : et qu'au contraire ce Prince ne pût voir ces deux Princesses, sans en recevoir quelque consolation, quoy qu'il eust des maux qui ne laissoient dans son coeur aucune place a la joye. Pour Istrine, elle eut aussi beaucoup de compassion, de voir ce Prince en l'estat où il estoit : mais pour luy, quelque estime qu'il eust conçeuë pour cette Princesse, dans le peu de temps qu'il l'avoit veuë, lois qu'il avoit passé à Heraclée, devant que d'aller à Cabira, il eut beaucoup de douleur de la voir : parce que croyant qu'elle sçavoit la proposition qu'Arsamone luy avoit faite, il expliquoit les choses obligeantes qu'elle luy disoit, à un dessein premedité de je rendre infidelle, et de chasser Araminte de son coeur : de sorte que la considerant presques comme une ennemie, qui venoit l'attaquer à force ouverte, il eut beaucoup de peine à cacher l'agitation de son esprit. De plus, comme Arbiane avoit promis à Arsamone, de le porter autant qu'elle pourroit, à ne songer plus à Araminte, et qu'en effet elle eust souhaité, puis qu'Arsamone ne pouvoit changer de sentimens, que Spitridate en eust changé ; elle voulut avec le plus de douceur, et le plus d'adresse qu'il luy fust possible, luy dire quelque chose, afin de luy persuader que la constance estoit une vertu qui devoit avoir ses bornes comme les autres : et que lors qu'on s'aheurtoit à vouloir une chose impossible, c'estoit plustost opiniastreté que constance :

   Page 5315 (page 245 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ainsi elle le conjuroit de considerer exactement, si cette fermeté qu'il avoit à refuser Arsamone, estoit de la nature qu'il faloit qu'elle fust, pour meriter le nom de Vertu. Spitridate entendant parler Arbiane de cette sorte, en fut fort esmeu, et la suplia treshumblement de ne l'accabler pas de nouveaux suplices, en la forçant de resister à ses volontez, aussi bien qu'à celle du Roy son Pere. Car enfin Madame, luy dit-il, je suis si absolument determiné, à n'abandonner jamais le dessein de posseder Araminte, que non seulement je seray tousjours rebelle à la volonté du Roy, et à la vostre ; mais je vous declare encore, que si je pouvois sortir de cette Prison, je n'employerois la liberté qu'on me donneroit, qu'à aller trouver cette Princesse, quand mesme le vainqueur de l'Asie en seroit aimé, comme on me le veut persuader, car enfin je ne puis vivre sans elle. Au reste c'est bien assez que le Roy ait chassé le Roy son Frere de son propre Royaume, sans vouloir encore que je la chasse de mon coeur : c'est pourquoy Madame, je suplie vostre Majesté de croire, que quand le Roy voudroit se démettre de l'authorité Royale, et me faire monter au Thrône dés demain, je ne le ferois pas : si ce n'estoit à condition, que la premiere action de mon Regne seroit de Couronner Araminte. Ainsi Madame, tout ce que je puis faire, est de vous suplier de persuader au Roy, et de vous persuader à vous mesme, que je suis au desespoir, de ce que la Fortune et l'Amour, m'ont mis dans la necessité de luy desobeïr,

   Page 5316 (page 246 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de vous resister. Spitridate prononça ces paroles d'une maniere si touchante, qu'Arbiane et les deux Princesses qui l'accompagnoient, en eurent le coeur attendry : mais comme elles sçavoient bien qu'Arsamone ne leur permettoit de le voir, que parce qu'il esperoit qu'elles le pourroient persuader ; la Princesse de Bithinie dit à Spitridate, qu'il faloit du moins qu'il endurast qu'elles dissent à Arsamone qu'elles luy parloient comme il le vouloit. J'y consens, repliqua-t'il, pourveû que vous luy disiez tousjours que je ne change point de sentimens, et que je n'en changeray jamais. Apres cela, la conversation changeant d'objet, Spitridate demanda des nouvelles du Prince Intapherne, et souhaita ardemment de le pouvoir voir : adjoustant qu'il avoit quelque chose dans l'ame, qu'il voudroit luy avoir dit. Istrine l'entendant parler ainsi, luy dit qu'elle pouvoit l'assurer, qu'il y avoit une si parfaite intelligence, entre le Prince son Frere et elle, qu'il pouvoit luy confier tout ce qu'il souhaitoit qu'il sçeust : et qu'ainsi dans l'incertitude qu'il y avoit, de sçavoir si Arsamone voudroit qu'Intapherne le vist, elle seroit bien aise de luy rendre cét office. Ce que j'ay â dire au Prince Intapherne (reprit-il en changeant un peu de visage) est de nature à ne vous pouvoir estre dit tout à fait clairement : et tout ce que je puis, est de vous suplier, avec la permission de la Reine, que s'il arrive qu'il y ait une des Personnes du monde la plus accomplie, qui se pleigne de moy en sa presence, de

   Page 5317 (page 247 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'asseurer que je ne suis point coupable, et que je mets au rang de mes plus grandes infortunes, le malheur que j'ay d'agir avec elle, comme si je ne l'estimois pas, quoy qu'il soit vray que je l'estime infiniment. Comme Istrine ne sçavoit pas la proposition qu'Arsamone avoit faite à Spitridate, elle ne comprit rien à ce qu'il luy disoit : mais pour ce Prince qui estoit persuadé qu'elle la sçavoit, il comprit qu'elle l'entendoit bien, et que c'estoit le moins qu'il pust faire, que de la refuser de bonne grace. Mais si Istrine ne l'entendoit pas, Arbiane et la Princesse de Bithinie ne l'entendoient pas mieux : Istrine ne laissa pourtant pas de luy promettre de dire au Prince Intapherne ce qu'il souhaitoit. D'autre part, Spitridate qui vouloit et qui nosoit demander à la Reine sa Mere, ce qu'il devoit croire d'Araminte, fut assez longtemps irresolu : mais à la fin un sentiment jaloux l'emportant sur tous les autres, il trouva les biais de luy en demander des nouvelles indirectement. Mais comme cette Princesse s'imaginoit que plus il croiroit Araminte fidelle, plus il s'opiniastreroit à l'estre ; elle luy dit simplement les bruits qui en couroient, et ne luy dit pas qu'elle ne les croyoit point, et qu'il n'y avoit nulle aparence de les croire : apres quoy Arbiane se retira, et les Princesses aussi. En retournant au Palais, elles resolurent que pour gagner temps, il ne faloit pas faire ce que vouloit Spitridate : et qu'au contraire il faloit entretenir Arsamone d'esperance autant qu'on pourroit.

Les pressions d'Arsamone
Arsamone fait part à Intapherne de sa volonté d'amener Spitridate à épouser Istrine. Ce dernier se montre flatté par un projet qui honore sa sur. Toutefois, son père étant l'allié de Cyrus contre le roi d'Assirie, il ne peut s'engager en son nom. Irrité, Arsamone lui fait comprendre que s'il ne tâche pas de convaincre sa sur, il le chassera de sa cour. Intapherne, au desespoir, va consulter la princesse de Bithinie. Tous deux sont bientôt rejoints par Istrine et Atergatis, et l'on commence à délibérer sur la conduite à adopter.

Cependant ce Prince qui agissoit

   Page 5318 (page 248 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tousjours violemment en toutes choses, avoit envoyé querir Intapherne, durant qu'elles estoient avec Spitridate, afin de luy descouvrir le dessein qu'il avoit, de faire espouser la Princesse sa Soeur au Prince son Fils. Vous pouvez juger Madame, qu'une semblable resolution, surprit et embarrassa fort Intapherne : car en fin l'amour qu'il avoit pour la Princesse de Bithinie vouloit une chose, et l'amitié qu'il avoit promise à Atergatis en vouloit une autre. Joint aussi, que sçachant jusques à quel point le coeur d'Istrine estoit engagé, et engagé par son consentement ; il ne croyoit pas possible, quand mesme il eust voulu abandonner la protection d'Atergatis aupres d'elle, de luy persuader de preferer l'ambition à l'amour. De plus, il pensoit bien encore que le Prince Spitridate n'obeïroit pas à Arsamone, et ne se resoudroit jamais à quitter ses pretentions pour la Princesse Araminte : cependant il sçavoit bien que s'il resistoit directement à Arsamone, c'estoit s'exposer à l'irriter estrangement, et à estre banny de sa Cour. De sorte que prenant un milieu, entre luy accorder, et luy refuser ce qu'il souhaitoit, il luy dit que la proposition qu'il luy faisoit, estoit extremement glorieuse à la Princesse sa Soeur : mais que dépendant absolument de Gadate, et point du tout de luy, il croyoit estre obligé de luy dire, qu'il ne pensoit pas qu'il consentist au Mariage d'Istrine, tant que le Roy d'Assirie ne seroit pas marié. Joint aussi qu'il ny avoit aucune aparence, qu'estant dans le Party de Cyrus, il allast donner

   Page 5319 (page 249 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa Fille à un Prince, qui ne la pouvoit espouser, sans abandonner la Princesse Araminte, que Cyrus protegeoit hautement. Mais apres cela, Intapherne luy dit mille choses obligeantes, pour adoucir les premieres : qui bien que justes et raisonnables, ne laisserent pas de mettre dans son esprit quelque disposition à la colere. Si la Princesse Istrine, repliqua-t'il, estoit dans le Camp de Cyrus, il pourroit arriver que le Prince vostre Pere me la refuseroit : mais comme elle est à Heraclée, il sera peut estre plus prudent que vous ne pensez, et ne preferera pas l'esperance incertaine, de luy faire espouser un Roy sans Royaume, à la certitude de la voir Femme d'un Prince qui en doit posseder deux. C'est pourquoy tout ce que je veux de vous, est que vous disposiez la Princesse Istrine, à m'aider à chasser Araminte du coeur de Spitridate : puis qu'elle le peut plus facilement que personne que je connoisse, ayant sans doute tout ce qu'il faut pour l'obliger à m'obeïr, et à l'aimer. Apres cela Arsamone sans donner loisir à Intapherne de luy respondre, le quitta, et le laissa dans un embarras estrange. Cependant apres avoir bien agité la chose dans son esprit, comme l'amour se trouva plus forte que tout autre sentiment, il se resolut de parler à la Princesse de Bithinie, avant que de dire à Istrine, et à Atergatis, la nouvelle persecution qui se preparoit pour eux. Et en effet sans differer davantage( il fut chez elle, et trouva facilement l'occasion de l'entretenir, n'y ayant pas à Heraclée de Dames

   Page 5320 (page 250 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aussi empressées que Berise pour l'en empescher. Il n'eut donc pas plustost la liberté de luy dire ce qu'il vouloit qu'elle sçeust, qu'il luy aprit la proposition que le Roy son Pere luy avoit faite : luy demandant en suitte comment elle vouloit qu'il agist ? la conjurant comme elle estoit infiniment bonne, et infiniment sage, de bien considerer les divers interests du Prince Intapherne, d'Atergatis, d'Istrine, et de luy : adjoustant encore, qu'il la prioit d'examiner bien soigneusement, si elle mesme n'avoit nul interest à cette proposition. J'y en ay tant, repliqua cette Princesse, que personne n'y en a ce me semble plus que moy : car enfin aimant aussi tendrement le Prince mon Frere que je l'aime, et ayant promis une fidelité inviolable à la Princesse Araminte, je dois sans doutes faire toutes choses possibles, pour faire que ri ? ne les puisse separer : aïnsi quand il n'y auroit que ce seul motif, je m'opposerois tousjours autant que je le pourrois à la volonté du Roy. Jugez donc, adjousta-t'elle, ce que je dois faire, sçachant que le dessein qu'il a détruiroit la felicité de la Princesse Istrine, et celle d'Atergatis. Mais Madame, reprit Intapherne, vous ne dittes rien de l'interest que j'ay à cette fâcheuse resolution : comme je ne vous parle point de celuy que j'y puis avoir (repliqua cette Princesse en rougissant) vous ne vous en devez pas offencer. Je pense pourtant, reprit il, qu'il seroit à Propos, que vous eussiez la bonté de considerer, que si je resiste fortement au Roy, il me bannira peutestre de sa Cour : et m'exposera

   Page 5321 (page 251 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peutestre encore à estre banny de vostre memoire, n'ayant pas l'audace de dire de vostre coeur. Comme la Princesse de Bithinie alloit respondre, la Princesse Istrine entra dans sa Chambre, conduit par Atergatis : si bien que n'ayant eu le temps que de dire à Intapherne, qu'elle jugeoit à propos de les advertir de l'estat des choses, cette conversation commença avec plus de tranquilité qu'elle ne finit : car Atergatis et la Princesse Istrine, furent si surpris de sçavoir le dessein d'Arsamone, qu'à peine pouvoient-ils parler. D'abord Atergatis regarda Istrine, pour tascher de connoistre ce qu'elle pensoit : un moment apres il regarda Intapherne, semblant luy demander protection par ses regards : et un instant en suite, il chercha aussi dans les yeux de la Princesse de Bithinie, si elle agreoit le dessein d'Arsamone : et il chercha encore en luy mesme quels remedes il pourroit trouver à tous les maux qu'il craignoit. D'autre part Istrine aprehendant que l'amour d'Intapherne ne l'emportast sur l'amitié, ne regarda que luy seulement : et le regarda si fixement, et avec tant d'aplication, qu'elle penetra en effet jusques dans le fonds de son coeur et connut la peine où il estoit. La Princesse de Bithinie de son costé, qui aimoit assez Intapherne pour ne vouloir pas qu'il fust banny, cherchoit quelque expedient, qui sans choquer les interests de tant de Personnes qui luy estoient si cheres, pûst empescher Spitridate d'irriter Arsamone contre luy. Mais enfin, apres qu'ils eurent fait

   Page 5322 (page 252 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chacun en leur particulier, quelque reflection sur leur avanture presente, ils commencerent d'examiner la chose dont il s'agissoit, et de s'en pleindre selon les divers interests qu'ils y avoient.

Conversation des quatre amants sur la conduite à adopter
Les quatre amants ne savent comment réagir aux projets d'Arsamone. Atergatis, en particulier, se plaint auprès d'Istrine de ce que le sort semble vouloir absolument la couronner reine ; il est bientôt rassuré par la réponse de la jeune fille, indifférente aux honneurs royaux. Après mûre réflexion, les quatre amants, renonçant à opposer une résistance au roi, se résolvent à gagner le plus de temps possible.

Mais apres avoir parlé assez long temps en general, insensiblement sans en avoir eu dessein formé, la conversation se partageant, Intapherne parla bas à la Princesse de Bithinie ; et Atergatis à Istrine. Vous voyez Madame, dit ce dernier à la Princesse qu'il aimoit, que la Fortune vous offre des Couronnes par tout, et que je suis destiné à faire tousjours des voeux contre vostre propre Grandeur : mais de grace, ne soyez pas plus injuste à Heraclée, que vous l'estiez à Babilone : et permettez moy de faire des voeux contre vous, en souhaitant ardamment, que le dessein d'Arsamone ne reüssisse pas mieux, que celuy de Nitocris. Bien loin de m'opposer aux voeux que vous voulez faire, reprit Istrine, je vous assure que je joindray les miens aux vostres : ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je n'estime autant le Prince Spitridate, que je mesprise cét injuste Roy qui m'a tant mesprisée : mais c'est enfin. . . . Eh de grace, interrompit Atergatis, ne me dittes pas une raison où je n'aye point d'interest ! et ne me refusez pas la consolation, de me donner lieu de croire, que si la possession de deux Royaumes vous est indifferente, c'est parce que le malheureux Atergatis ne vous est pas tout à fait indifferent. Comme le Prince Spitridate, repliqua-t'elle, ne voudra non plus de moy que le Roy d'Assirie,

   Page 5323 (page 253 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy que ce ne soit pas d'une maniere outrageante ; il n'est pas ce me semble necessaire, que je m'explique aussi clairement que vous le voulez : car enfin je suis persuadée, qu'il ne faut jamais descouvrir tout le secret de son coeur en certaines occasions : et qu'il y a une espece de sentimens, qu'on ne doit jamais sçavoir qu'en les devinant. Permettez moy donc, luy dit-il, de deviner les vostres, comme un homme qui se persuade aisément ce qu'il desire : je vous permets, dit-elle en rougissant, de penser tout ce qui peut estre à vostre avantage, pourveû qu'il ne me soit pas desavantageux. Cependant (adjousta cette Princesse, pour destourner la conversation) considerez un peu je vous prie, quel bizarre destin est le mien : ne diroit-on pas que la Fortune prend plaisir à vouloir me persecuter par les mesmes choses, qui ont accoustumé de faire la felicité des autres ? Il est vray que ç'a esté aussi le destin du Prince mon Pere : qui apres s'estre veû tout prest d'estre Roy, se vit exilé de la Cour pour tousjours, par la mesme Princesse qui l'avoit voulu faire regner. Depuis cela on m'a regardée comme devant estre Reine, quoy que le Prince d'Assirie me regardast comme une Esclave : cependant apres m'estre guerie d'ambition, on vient encore me parler de Royaumes, et de Couronnes, seulement pour me tourmenter, et pour m'empescher de regner paisiblement sur moy mesme. Mais comme je ne dois pas autant de respect à Arsamone, que j'en devois à Nitocris ; si

   Page 5324 (page 254 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce Prince violent fait changer de nature à la grace qu'il me veut faire, en s'opiniastrant à vouloir que je veüille ce qu'il veut, je luy resisteray avec plus de force qu'il ne pense, pourveû que le Prince mon Pere ne se range pas de son party. Ha Madame, s'escria Atergatis, quelles cruelles paroles venez vous de prononcer, apres m'en avoir dit de si favorables ! Atergatis dit cela si haut, sans en avoir le dessein, que la Princesse de Bithinie, qui estoit bien aise que le Prince Intapherne ne luy dist pas tant de choses obligeantes, de peur d'y respondre trop obligeamment, demanda à Atergatis quelle injustice luy faisoit Istrine ? de sorte que la conversation devenant generale, ils adviserent tous ensemble ce qu'il estoit à propos de resoudre. Ils ne tomberent pourtant pas d'accord facilement : car lors qu'Intapherne, pour l'interest de son amour, disoit qu'il trouvoit qu'il ne faloit pas qu'il s'opposast directement à Arsamone, parce qu'il sçavoit bien que Gadate y resisteroit assez, Atergatis ne pouvoit trouver que son advis fust bon : au contraire, il disoit pour attirer la Princesse de Bithinie dans sons sens, qu'il importoit mesme extrémement au Prince Spitridate, qu'Intapherne fist voir d'abord à Arsamone, que son dessein estoit impossible, afin qu'il laissast du moins ce Prince en repos dans sa Prison, s'il ne le vouloit pas delivrer. Mais à peine avoit-il dit cela, qu'Intapherne s'opposant civilement à l'opinion de son Amy, luy disoit que s'il en usoit ainsi, Arsamone qui avoit infiniment

   Page 5325 (page 255 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de l'esprit, croiroit qu'il ne luy resisteroit, que pour favoriser la passion qu'il avoit pour la princesse sa Soeur : et qu'ainsi cela l'obligeroit peut estre à les bannir tous deux de sa Cour, et à y retenir Istrine. C'est pourquoy, dit alors la Princesse de Bithinie, je trouve qu'il faut pour tascher de moyenner la liberté du Prince mon Frere, et le repos d'Atergatis, que ce soit la Princesse Istrine qui s'oppose fortement au Roy mon Pere, et que je tasche aussi d'obliger Spitridate à ne s'y opposer pas tant, afin d'apaiser le Roy contre luy. Ha Madame, reprit Atergatis, il me semble que cette feinte seroit bien suspecte au Roy ! c'est pourquoy je trouve qu'il vaudroit mieux que la Princesse Istrine, et le Prince Spitridate, resistassent à Arsamone, avec une esgalle fermeté. Pour moy, dit alors Istrine, je suis toute preste à m'opposer toute seule, au dessein du Roy : mais je suis pourtant persuadée, que si tout le monde s'y opposoit esgallement, nostre Party en seroit plus fort. Je ne sçay ma Soeur, reprit Intapherne, s'il n'en seroit point plus foible : car si Arsamone est irrité contre la Princesse ; contre Spitridate ; contre Atergatis ; contre vous ; et contre moy ; qui sera le Mediateur, pour apaiser un si grand different ? La raison d'Intapherne ayant fait revenir les autres à son opinion, ils resolurent donc premierement, de tirer la chose en longueur autant qu'ils pourroient : et que s'il arrivoit qu'Arsamone ne changeast point de sentimens, Intapherne luy diroit que la Princesse sa Soeur

   Page 5326 (page 256 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

protestoit qu'elle mourroit plus tost que d'espouser un Prince qui ne pouvoit estre son Mary, sans manquer de foy à une des plus vertueuses Princesses du Monde.

Le malaise des amants
Arsamone ordonne que les visites de la princesse de Bithinie à son frère se déroulent toujours en présence d'Istrine. Or, les jeunes femmes ne peuvent s'adresser à Spitridate qu'en présence de témoins, ce qui les empêche de lui révéler la vérité. Cette situation fait naître un malaise entre les amants, qui se plaignent en secret les uns des autres.

Cette resolution estant prise, Intapherne ne songea qu'à mesnager avec beaucoup d'adresse l'esprit d'Arsamone, afin de gagner temps, et de donner loisir à la tendresse paternelle, à la raison de ce Prince, de surmonter cette opiniastre Politique, et ce desir de vangeance, qui faisoit qu'il s'opposoit à l'amour de Spitridate pour Araminte : et en effet durant quelque temps il vint à bout de son dessein : car comme Arsamone esperoit plustost le changement de Spitridate, de la beauté d'Istrine, que de toute autre chose, il voulut estre quelques jours sans presser le Prince son Fils, afin que les beaux yeux de cette Princesse eussent le temps d'en faire un Infidelle. Cependant comme la Princesse de Bithinie, songeoit autant à donner quelque consolation au Prince son Frere, qu'à sa propre satisfaction, elle l'alloit voir tous les jours. Mais Madame, ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'il falut que la Princesse Istrine y allast aussi, parce qu'Arsamone ne donna la permission de voir Spitridate à la Princesse sa Fille, qu'à condition qu'Istrine seroit avec elle, quand elle iroit le visiter. Si bien que par ce moyen, Intapherne et Atergatis n'en furent pas plus heureux : et cét ordre d'Arsamone broüilla mesme si fort les choses en peu de jours, que ces cinq Personnes si sages, si raisonnables, et qui s'estimoient tant, en furent

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en quelque sorte de division. En effet, Madame, Spitridate se pleignoit en secret de la Princesse de Bithinie, de ce qu'elle sembloit avoir dessein de chasser Araminte de son coeur, en luy menant tousjours la Princesse Istrine : car comme ces deux Princesses ne luy parloient jamais sans tesmoins, elles ne purent pas le desabuser. De sorte que murmurant dans son coeur, il accusoit Intapherne d'estre peu genereux ; Istrine d'estre peu glorieuse ; Atergatis d'estre mauvais Amant ; et la Princesse sa Soeur de n'estre pas assez dans ses sentimens, et de n'aimer plus Araminte. Pour Atergatis il souffroit des maux incroyables, puis qu'il est vray qu'il craignoit esgallement, que Spitridate ne devinst infidelle à Araminte, en voyant Istrine ; et qu'Istrine par le desir d'estre Reine, ne la devinst pour luy. Il n'estoit mesme pas trop satisfait d'Intapherne, croyant qu'il devoit obliger Istrine, à n'accompagner pas la Princesse de Bithinie, lors qu'elle alloit à la Prison de Spitridate : murmurant aussi fort contre luy, de ce qu'il reçevoit les visites d'une Personne qu'on luy vouloit faire espouser ; et se pleignant encore estrangement de la Princesse de Bithinie, qui sans considerer ny ses interests, ny ceux de la Princesse Araminte, à qui elle avoit promis tant d'amitié, ne se resolvoit pas à estre du moins un jour sans voir Spitridate. Mais toutes ces pleintes n'estoient rien, en comparaison de celles qu'il faisoit en luy mesme contre Istrine, de ce qu'elle n'aprehendoit pas seulement de l'affliger, en allant tous les

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jours voir un Prince, qu'elle sçavoit qu'Arsamone pretendoit qu'elle espousast. D'autre part, la Princesse de Bithinie se pleignoit de ce qu'Intapherne l'avoit pressée plus d'une fois, de retrancher quelqu'une des visites qu'elle faisoit à Spitridate, en faveur d'Atergaris, et de ce qu'Istrine elle mesme ne l'y accompagnoit qu'aveque peine. Elle murmuroit aussi de remarquer qu'Atergatis se pleignoit d'elle : mais elle sentoit bien plus aigrement, je ne sçay quelle froideur chagrine, qu'elle remarquoit dans l'esprit de Spitridate. Pour Istrine, elle n'estoit pas plus satisfaite que les autres : car aimant autant le repos d'Atergatis qu'elle faisoit, elle eust ardamment souhaité que le Prince son Frere l'eust empeschée d'authorité absoluë, d'accompagner la Princesse de Bithinie à la Prison de Spitridate : de sorte que ne le faisant pas, elle en murmuroit contre luy, et ne se pleignoit guere moins de ce que la Princesse de Bithinie exigeoit cette complaisance d'elle. Cependant quoy que cela fust ainsi, elle ne laissoit pas d'estre en colere, de remarquer qu'Atergatis avoit l'esprit irrité, de ce qu'elle voyoit trop Spitridate : et elle porta mesme son chagrin si avant, qu'elle eut aussi quelque espece de colere, de ce que cét illustre Prisonnier conservoit quelque civilité pour elle. D'ailleurs Intapherne trouvoit qu'Atergatis avoit tort, sçachant la passion qu'il avoit pour la Princesse de Bithinie, de pretendre qu'il devoit opiniastrément luy resister : il ne trouvoit pas aussi trop bon, qu'Istrine accompagnast

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cette Princesse avec tant de marques de repugnance, quoy qu'il n'eust pas voulu qu'elle eust rompu avec Atergatis : mais il trouvoit bien plus mauvais que la Princesse qu'il aimoit, ne luy donnast nulle esperance d'estre heureux, en une conjoncture où il luy sembloit qu'elle luy eust pû permettre d'essayer de l'estre, en descouvrant son dessein à Arsamone. Ainsi ces cinq illustres Personnes estant quelques jours à s'accuser en secret, sans se pleindre ouvertement, ils en vinrent insensiblement au point de ne sçavoir que se dire, quand elles estoient ensemble.

Les projets d'évasion d'Atergatis
Intapherne, Atergatis, Istrine et la princesse de Bithinie trouvent toutefois le moyen de s'expliquer et de se réconcilier. Atergatis suggère que la seule façon de mettre un terme à cette situation est de permettre à Spitridate de s'évader. Mais la princesse de Bithinie et Intapherne s'y opposent, la première, parce qu'elle craint de voir son frère déshérité, le second, parce qu'il appréhende de ne plus pouvoir prétendre à sa bien-aimée.

Cependant Arsamone apres avoir donné autant de temps qu'il croyoit en faloir à la beauté d'Istrine, pour chasser Araminte du coeur du Prince son Fils, reçommença de parler, en Prince qui vouloit estre obeï, et de declarer et à Arbiane ; et à la Princesse sa Fille ; et à Spitridate ; et à tous ceux à qui il en parloit, qu'il n'estoit pas moins fortement resolu, à faire tout ce qu'il pourroit pour obliger Istrine à espouser Spitridate, qu'à empescher Spitridate d'espouser Araminte. Vous pouvez juger Madame, combien cette resolution d'Arsamone, affligea toutes les Personnes interessées en la chose : ce fut alors que la Princesse de Bithinie, Istrine, Intapherne, et Atergatis, estans tous ensemble, commencerent de se justifier en s'accusant chacun à leur tour, et en rejettant leur malheur les uns sur les autres. Mais à peine ce venin caché qui s'estoit renfermé dans leur coeur, et qui leur avoit fait passer de si fâcheuses heures, eut-il commencé

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de s'exhaller par des pleintes, qu'ils en sentirent quelque soulagement. D'abord ils se pleignirent en tumulte, et en confusion : mais peu à peu, donnant quelque ordre à leurs sentimens, ils se justifierent facilement : et leur propre passion leur enseignant à excuser celle des autres, ils firent la Paix, et n'accuserent plus qu'eux mesmes, de cette division secrette qui avoit pensé les mettre si mal ensemble. De sorte que l'estime, l'amour, et l'amitié, se retrouvant dans leur coeur, sans estre accompagnées de colere, de despit, et de plusieurs autres sentimens meslez, et tumultueux, ils eurent la consolation de se plaindre de leurs malheurs, sans se pleindre les uns des autres. Mais quoy que cette Paix parust solidement establie, Atergatis dont l'amour estoit tres violente, ne trouva point lieu d'esperer nul repos, jusques à ce qu'il eust imaginé les voyes de faire qu'il y eust de l'impossibilité au dessein d'Arsamone. Cependant bien que toutes ces Personnes eussent infiniment de l'esprit, elles se trouverent fort embarrassées : car, disoit la Princesse de Bithinie, quand il seroit possible qu'on pûst trouver les voyes de faire finir la passion du Prince mon Frere, je pense que je ne devrois pas y consentir. En effet, poursuivoit-elle, quand je songe qu'il ne se serviroit de la liberté que pour estre exilé ; qu'il luy en cousteroit peut estre la vie ; et que du moins je le perdrois pour long temps ; j'advouë que je n'ose tourner la teste de ce costé là. C'est pourtant le seul remede, reprit Atergatis,

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qu'on peut trouver pour soulager cét illustre Prince, et pour forcer peutestre Arsamone à se lasser de le persecuter. Car enfin Madame, quelle consolation avez vous de voir le Prince Spitridate chargé de chaines, et de le voir eternellement tourmenté par le Roy vostre Pere ? Quand il seroit vray, repliqua-t'elle, qu'il seroit plus avantageux au Prince mon Frere, d'estre errant et fugitif, que d'estre prisonnier, il y a une puissante raison qui fait que je ne devrois pas encore songer à procurer sa liberté quand je le pourrois : car puis que le Roy, pendant l'exil du Prince mon Frere, avoit declaré qu'il vouloit que je fusse Reine, je ne dois pas m'exposer à pouvoir estre soubçonnée d'une injuste ambition. Ha Madame, s'escria Istrine, vostre generosité est trop scrupuleuse ! en effet, adjousta-t'elle, le moyen de penser que le Prince Spitridate pûst vous soubçonner de vouloir regner à son prejudice ? vous, dis-je, qui avez l'ame si Grande, si noble, et si desinteressée ; et qui ne connoissez point d'autre ambition que celle de vous rendre digne d'estre plus estimée que personne ne l'a jamais esté ? Pendant qu'Istrine parloit ainsi, Intapherne sans escouter presque ce qu'elle disoit, examinoit en luy mesme, si la liberté de Spitridate luy seroit avantageuse, ou non : mais apres y avoir bien pensé, il trouva que tant qu'Arsamone seroit en estat de vouloir desheriter Spitridate, il n'auroit rien à pretendre à Istrine. De sorte que jugeant alors des interests de ce Prince par les siens, il trouvoit

   Page 5332 (page 262 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

effectivement qu'il valoit mesme mieux pour luy, qu'il fust tousjours prisonnier, que de s'en retourner encore errer par le monde, comme il avoit fait pendant son exil. Si bien qu'entrant dans les sentimens de la Princesse de Bithinie, et Istrine n'osant plus les contredire, Atergatis se trouva seul de son party ; ainsi il falut qu'il cedast en aparence. Cependant comme il estoit persuadé, que la violence d'Arsamone iroit plus loin qu'ils ne pensoient, et qu'il n'y avoit point d'autre remede, ny pour Spitridate, ny pour luy, que celuy qu'il avoit proposé, il fie dessein de ne laisser pas de chercher toutes les voyes possibles, de delivrer ce Prince, afin de s'en pouvoir servir quand il le jugeroit à propos.

L'évasion de Spitridate
Arsamone offre à Spitridate un délai de réflexion d'un mois. Atergatis parvient dans ce délai à suborner les gardes du jeune prince et à organiser l'évasion, qui est une réussite. Les réactions sont diverses en apprenant cet événement, mais le calme revient rapidement à la cour.

Mais pendant que ces quatre Personnes raisonnoient chacun à leur maniere, Spitridate n'ayant point de response d'Araminte, à qui il avoit escrit, en eut une douleur extréme : dans la pensée que son silence estoit causé par son infidellité. Car Madame, il ne sçavoit pas que celuy qui avoit porté sa Lettre à cette Princesse, et qui luy en devoit raporter la response, avoit esté arresté par les Troupes de Cresus, et mené dans Sardis, comme nous le sçeusmes apres la liberté de Spitridate. De sorte que ce malheureux Prince sevoyant tous les jours forcé par sa passion, à donner mille preuves de fidellité à une Princesse qu'il croyoit infidelle ; il estoit quelquesfois dans un desespoir si grand, qu'il souhaitoit de pouvoir haïr Araminte. Mais quoy qu'il pûst faire, il l'aima tousjours avec une constance

   Page 5333 (page 263 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

inesbranlable : et certes il le tesmoigna bien quelques jours apres que la Paix fut restablie entre Intapherne, Atergatis, Istrine, et la Princesse de Bithinie : car Arsamone estant en une colere estrange, de la fermeté avec laquelle il luy resistoit, retourna le voir, et luy dit des choses si dures, et si menaçantes, que tout autre coeur que celuy de Spitridate en auroit du moins esté esmeu. Il demeura pourtant dans les termes qu'il s'estoit prescrits : et sans se relascher ny peu ny point, de la fidelité qu'il vouloit avoir pour Araminte, et du respect qu'il devoit au Roy son Pere, il luy resista sans aigreur, et sans se pleindre. Mais plus il fut patient et sage dans sa douleur, plus Arsamone fut violent, et injuste dans sa colere. De sorte que comme il fut prest de le quitter, apres avoir tant parlé inutilement : sçachez, luy dit-il, lasche que vous estes, que puis que vous ne voulez pas paroistre. Fils de Roy, que je veux en effet que vous ne le soyez pas. Je vous declare donc, que pour vous pouvoir priver du droit le succeder aux deux Royaumes que je possede, je veux renoncer à celuy que j'ay au Royaume de Bithinie, et n'y en pretendre point d'autre que celuy des Conquerans. Regarde moy donc, poursuivit ce Prince irrité, comme un Usurpateur, et non pas comme un Roy legitime : mais comme un Usurpateur, qui peut disposer souverainement de ce qu'il a usurpé, et qui ne le donnera pas à un homme qui s'en rend indigne par une foiblesse qui le couvrira

   Page 5334 (page 264 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'une honte eternelle s'il ne s'en repent dans un mois, qui est le dernier terme que je luy donne pour choisir s'il veut estre Roy ou Esclave. Apres cela ce Prince violent l'ayant quitté, il demeura avec la liberté de se pleindre de son injustice : mais Madame, pourquoy m'arrester plus longtemps à vous dire toutes les inquietudes d'un Prince, à qui les Dieux en ont tant fait souffrir d'autres depuis cela ? Il vaut donc mieux que je vous aprenne qu'Atergatis aprehendant tousjours que Spitridate se lassant de souffrir, ne se resolust d'obeïr à Arsamone, et qu'