Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 7, livre 2


En attendant l'attaque de Cumes
Les préparatifs de l'attaque de Cumes se poursuivent en secret, mais l'état des troupes est mauvais, et l'hiver approche. Cyrus décide d'avancer le départ de Sardis. Les différents couples d'amants se font dès lors leurs adieux. Myrsile essaie de s'enquérir des sentiments de Doralise, qui continue à se montrer froide à son égard. De son côté, Aristhée, également épris de la jeune fille, lui rend visite, avant de repartir pour la Phénicie. Pendant ce temps, Cyrus fait fortifier la ville de Thybarra, lieu stratégique sur la route de Cumes. Il tient un conseil de guerre et informe ses hommes de son intention de prendre la ville de Cumes. C'est alors qu'il reçoit alors une lettre de Martesie qui a pour effet de redoubler son courage : Mandane se repent de sa jalousie, et Cyrus est invité à venir délivrer la princesse au plus vite.
Etat des troupes
Alors que Cyrus continue de préparer en secret l'attaque de Cumes, l'ambassadeur de Phenicie retourne dans son pays, emportant la statue d'Elise et de nombreux présents que Cyrus offre au roi. Sesostris et Timarete rentrent également en Egypte, non sans laisser à la disposition de Cyrus les troupes d'Amasis. De mauvaises nouvelles arrivent au sujet des troupes que Cyrus avaient prêtées à Thrasibule, afin qu'il reconquière son pays : à la suite d'une sédition, une partie des hommes s'est enrôlée dans l'armée du roi de Cumes. Cyrus décide alors de quitter Sardis en direction de Cumes avant l'hiver. Artamas, Ligdamis, Thrasimede, Menecrate, Parmenide et Philistion se séparent de leurs épouses pour le suivre.

   Page 4664 (page 362 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

A peine Cyrus fut il retourné à la Citadelle, que sa douleur reprit de nouvelles forces pour le tourmenter : en voyant à l'entour de luy tous ces Amans heureux, à la felicité desquels il avoit pourtant aporté tous ses foins. Ce n'est pas qu'il eust voulu qu'ils ne l'eussent pas esté : mais il n'estoit pas possible que comparant l'estat de sa fortune avec la leur, il ne soupirast en voyant la difference qu'il y avoit de l'une à l'autre. Ainsi apres s'estre advoüé à luy mesme, qu'il estoit moins malheureux que Roy de Phenicie, il se disoit encore qu'il estoit bien plus infortuné que tous ceux qu'il voyoit aupres de luy : mais il se le disoit avec une douleur si sensible, que si Mandane eust pû sçavoir ce qui se passoit dans son coeur, elle eust chassé du sien l'injuste jalousie

   Page 4665 (page 363 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle y avoit : estant certain que jamais homme n'a sçeu aimer si parfaitement que Cyrus. Cependant l'Ambassadeur de Phenicie sçachant le Roy son Maistre dans la douleur, et n'ayant plus rien à faire à Sardis, se disposa d'en partir, et il en partit en effet : faisant emporter la Statuë d'Elise, que Cyrus accompagna de Presens , qui estoient de beaucoup plus magnifiques que ceux qu'il avoit reçeus. Il escrivit aussi au Roy de Phenicie, pour le remercier des trente mille hommes qu'il luy avoit offerts : le priant de luy donner en eschange le plus de Vaisseaux qu'il pourroit pour un dessein qui demandoit du secret, et qu'il avoit confié à son Ambassadeur et à Aristhée : ainsi tous ces Pheniciens, à la reserve d'Aristhée, partirent infiniment satisfaits de Cyrus. Pour Aristhée, il demeura aupres de ce Prince pour crois raisons :la premiere, parce que l'Ambassadeur de Phenicie et luy, jugeant qu'il estoit avantageux au Roy qu'ils servoient, d'estre en bonne intelligence avec un si Grand Conquerant, ils resolurent qu'il faloit qu'il demeurait quelqu'un aupres de luy, pour cimenter cette liaison. La seconde ; fut parce qu'en effet Aristée estoit si charmé de la vertu de Cyrus, qu'il n'estoit pas marry d'en estre un peu plus longtemps l'admirateur. Et la troisiesme, estoit que la mort d'Elise l'ayant fort touché, il estoit bien aise de ne retourner pas si tost au lieu où il l'avoit tant veuë, et où il ne la verroit plus : car encore qu'il

   Page 4666 (page 364 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aimast cherement une des Amies d'Elise, il se resolut à souffrir cette absence : principalement trouvant en Doralise une personne qui luy ressembloit si fort, qu'il s'en faloit peu qu'elle ne le consolast, de la privation de l'autre. Ainsi l'Ambassadeur de Phenicie partit, et Aristhée demeura : et quelques jours apres, l'Equipage de Sesostris et de Timarete estant prest, ces deux illustres personnes se separerent de Cyrus, pour s'en retourner en Egipte : laissant tous ceux qui les avoient connus si charmez de leur merite, et si affectionnez à leurs interests, qu'ils sirent mille voeux pour leur felicité. La Princesse de Phrigie, et la Princes se Timarete, se dirent adieu en soûpirant : et toutes les Dames qui estoient au Palais de Cresus , en verserent des larmes. Pour Sesostris, en se separant de Cyrus, il luy tesmoigna avoir un regret extréme de le quitter, devant qu'il eust delivré Mandane : luy laissant, toutes ses Troupes, et luy offrant d'obliger Amasis de luy en envoyer d'autres, pour reconnoistre l'obligation qu'il luy avoit, de luy avoir rendu sa chere Timarete, et de luy avoir sauvé la vie. Cyrus de son costé, dit à ce genereux Prince, les plus obligeantes choses du monde : allant mesme conduire la Princesse Timarete, jusqu'à une demie journée de Sardis, où leur derniere separation se fit : Sesostris et Timarete agissant si bien en cette rencontre, et parlant d'une maniere si noble, qu'il estoit assez difficile de s'imaginer qu'ils eussent

   Page 4667 (page 365 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

porté la Houlette. Cyrus envoya mesme plusieurs Personnes de qualité, les conduire jusques aux Vaisseaux qui les attendoient : ayant donné un aussi grand nombre d'Esclaves à Timarete, qu'elle en eust pû avoir si elle eust esté à Thebes ou à Memphis. Apres le départ de Sesostris, l'inquietude de Cyrus augmenta encore : et il ne pouvoit qu'à peine souffrir nulle autre conversation, que celle dont Mandame estoit le sujet. Mazare de son coste, estoit tousjours dans une agitation continuelle : employant toute sa vertu à tascher de s'empescher de haïr son Rival, et d'aimer trop sa Maistresse. Pour Cresus , quelque joye qu'il eust d'estre remonté au Thrône, il y avoit pourtant tousjours quelques instans au jour, où il sentoit la difference qu'il y a d'un Roy vassal et tributaire, à un Roy souverain et independant. Quant à Myrsile, l'amour le tourmentoit plus que l'ambition : et il s'en faloit peu, qu'il ne trouvast qu'il luy estoit plus insuportable de n'oser parler de sa passion à Doralise, qu'il ne le luy avoit esté, de ne pouvoir parler à personne. Cependant il craignoit tellement d'irriter cette cruelle Fille, qu'il y avoit des jours ou sentant bien qu'il ne pourroit pas luy parler, sans luy dire quelque chose de son amour, il la fuyoit, quoy qu'il ne pûst durer où elle n'estoit pas. Cependant le Prince Artamas, et tous ces heureux Amans, dont les peines estoient changées en plaisirs, n'avoient plus d'autre douleur, que celle de pleindre

   Page 4668 (page 366 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus : qui en effet meritoit bien d'estre pleint, et par la grandeur de son merite, et par la grandeur de son infortune. Quelques jours s'estant donc passez , en de continuelles agitations d'esprit, Cyrus eut un grand redoublement de douleur : car il sçeut qu'Harpage qui avoit eu ordre de luy de ramener l'Armée qui avoit aidé à Thrasibule, à reconquerir son estat, avoit eu prise avec les principaux Chefs de ses Troupes : et que la chose avoit esté si loin, que s'estant formé deux Partis, ils en estoient venus aux mains. Qu'il y en avoit eu beaucoup de tuez : et que ceux qui n'avoient pas pery en cette occasion, n'osant paroistre devant luy , s'estoient presques tous des bandez : le bruit courant que la plus part des Soldats s'estoient allez jetter dans Cumes : dont on disoit que le Prince armoit puissamment. Cyrus sçeut aussi, qu'au lieu de faire viure ses Troupes dans l'exacte discipline, Harpage leur avoit donné toute la licence imaginable : de sorte que les Xanthiens, et les Cauniens, quoy qu'ils eussent esté tres satisfaits de Cyrus : au retour de leurs Deputez ; ne trouvant pas ses effets respondans aux paroles, s'estoient revoltez et avoient fait Ligue offensive et deffensive, avec le Prince de Cumes , qui levoit une puissante Armée. Cyrus aprenant donc qu'il en avoit perdu une , et que son Rival se fortifioit de jour en jour, eut une douleur estrange : mais ce qui la luy rendoit insupportable, estoit qu'il ne pouvoit rien faire qu'il n'eust des

   Page 4669 (page 367 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Vaisseaux, et qu'il n'estoit pas possible qu'il en peust si-tost avoir. Cependant la Saison de la guerre se passoit : principalement ayant à faire un Siege, où il falloit avoir une Armée Navale, l'Hyver qui s'approchoit n'estant pas propre pour cela. Mais enfin ne pouvant plus souffrir d'estre enfermé dans une Ville pendant qu'il avoit des ennemis en Campagne , il prit la resolution de s'en aller au Camp, et de commencer mesme de s'esloigner de Sardis : quoy qu'il n osast pourtant pas encore tourner teste vers Cumes, ny faire semblant de sçavoir que sa Princesse y estoit, jusques à ce qu'il eust des Vaisseaux : cette resolution estant prise, apres l'avoir communiquée à Mazare, et à ceux qui sçavoient ses plus secrettes pensées, il donna ordre à toutes choses. Il laissa une Garnison considerable dans la Citadelle de Sardis : Cresus et Myrsile se mirent en estat de le suivre : et le Roy de Phrygie, dont la santé estoit devenuë assez mauvaise, fut contraint d'obeïr à Cyrus, qui voulant qu'il s'en retournast à Apamée, et qu'il y menast la Prince ne Palmis sa belle-Fille : car pour le Prince Artamas, il n'eust eu garde de l'abandonner, quand il l'eust voulu. Ainsi toute cette belle Cour se separa : mais pour faire voir combien Cyrus estoit aymé de tous ceux qui le connoissoient, il ne saut que sçavoir que Ligdamis, Trasimede, Menecrate , Parmenide et Philistion, quoy qu'ils fussent encore Amans de leurs Femmes, les quitterent pour suivre ce

   Page 4670 (page 368 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince à la guerre, Bien qu'il voulust les en dispenser. Ainsi Lycaste s'en retourna à Patate avec sa Troupe : y remenant aussi Arpalice, jusques au retour de Thrasimede : Candiope se changeant de la belle Androclée, jusques à la fin de la guerre, où Lysias son Frere fut aussi : n'y ayant que Menophile, Mary de Lycaste ; pour les conduire : bien est-il vray que Cyrus leur donna une Escorte. Cleomire s'en retourna aussi à Ephese avec sa Mere, et toutes ses autres Amies : toutes ces belles Personnes se separant avec beaucoup de douleur. Ainsi les derniers jours que Cyrus fut à Sardis, il n'y avoit plus que Doralise, Pherenice, et Arianite logées dans le Palais : de sorte que n'y voulant pas demeurer, elles furent chez une Tante de Doralise. Or durant ces trois jours là, Cyrus fut visiter Arianite, pour parler avec elle de sa chere Mandane : Marsile sur voir Doralise pour luy tesmoigner son amour : et Aristhée la visita , aussi pour l'entretenir de son amitié : et du plaisir qu'il avoit de trouver en sa personne et en son esprit, ce qu'il avoit accoustumé d'admirer en une autre. Pour Cyrus, sa conversation avec Arianite, n'estoit jamais que de sa Princesse : tantost luy faisoit raconter, comment elle avoit vesou avec le Roy d'Assire, du temps qu'elle estoit à Babilone et à Sinope : apres, il se faisoit redire, comment elle agissoit avec le Roy de Pont, à Suse, et à Sardis : et quoy qu'il sçeust toutes ces choses, il ne laissoit pourtant pas de se les faire

   Page 4671 (page 369 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

redire : luy semblant que tout le temps qu'il n'employoit point à servir Mandane, devoit du moins estre employé à parler d'elle.

Adieux de Myrsile à Doralise
Avant de quitter Sardis, Myrsile va trouver Doralise, afin de connaître sa disposition exacte à son égard. La jeune femme le reçoit froidement et lui pose de nombreuses questions indifférentes visant à détourner la conversation. Mais Myrsile en vient au fait : peut-il considérer que sa bien-aimée ne lui est pas indifférente ? Doralise lui rappelle qu'elle n'aime personne. Myrsile souhaite alors savoir si du moins il lui est permis d'espérer. La jeune femme invoque alors leur différence de rang, afin de justifier sa froideur : dans la mesure où elle est indigne d'un fils de roi, les sentiments du jeune prince sont déplacés. De toute manière, quand bien même elle ne serait pas indifférente, elle refuserait que l'homme aimé lui parle d'amour.

Pour le Prince Myrsile, comme il se vit sur le point de s'esloigner de Doralise, il ne pût se resoudre de partir, sans luy avoir encore une fois parlé de sa passion : mais quelque dessein qu'il en eust, dés qu'il se vit aupres d'elle, sa hardiesse le pensa quitter : car il vit sur le visage de Doralise, je ne sçay quelle froideur inquiete qui luy fut de mauvais presage : et qui luy sit garder un silence, ui n'embarrassa guere moins Doralise qu'eussent pû faire ses paroles : parce qu'elle jugeoit bien, par le desordre de l'ame de ce Prince, que s'il ne venoit personne, il luy diroit ce qu'elle ne vouloit pas entendre. Neantmoins, pour l'en empescher elle se mit à luy faire cent questions, de choses fort esloignées de celles qu'elle craignoit qu'il luy dist : d'abord le Prince Myrsile y respondit : mais à la fin s'ennuyant de tant de questions inutiles ; Cessez, aimable Doralise, luy dit-il : cessez de me demander tant de choses ou vous ny moy n'avons aucun interest : et souffrez qu'apres vous avoir respondu à tant de demandes peu necessaires, je vous en face une à mon tour, où il importe de tout mon repos que vous respondiez, et que vous respondiez favorablement. Pour y respondre Seigneur, dit-elle, je vous le promets : mais pour y respondre favorablement, je ne m'y engage pas : et je ne m'y dois pas engager, sans sçavoir auparavant ce

   Page 4672 (page 370 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous voulez me demander. je luy veux, dit-il, que vous me disiez devant que je parte, mais que vous me le disiez sincerement, si ce n'est que par cette fierté naturelle qui paroist en toutes vos actions, que vous rejettez l'affection que je vous offre, ou si c'est par quelque aversion dont la cause vous soit connuë, ou dont vous ne puissiez dire la raison ? De grace, adjousta ce Prince, ne me refusez pas de me parler avec la mesme franchise, que si vous parliez à la plus fidelle de vos Amies. je vous assure Seigneur, interrompit Doralise, que si je ne vous dis que ce que je dis à la meilleure de mes Amies, je ne vous diray pas de grands secrets : estant certain que je n'aime point à parler de moy à personne : et je ne sçache rien qui me soit plus incomprehensible, que ces faiseuses de confidences, qui vont dire tous les mouvemens de leur coeur, toutes les pensées de leur esprit, et tous les sentimens de leur ame, à tous ceux qui les veulent entendre : car je suis persuadée, qu'elles disent bien souvent qu'elles sentent et qu'elles pensent, ce qu'elles n'ont jamais ny pensé ny senty. Pour moy j'advouë que je ne suis pas de cette humeur : et j'ay à vous dire que ceux qui veulent sçavoir mes sentimens doivent les deviner, ou les connoistre par mes actions, sans m'obliger à les leur dire plus precisément :car de penser m'engager à chercher dans le fonds de mon coeur ce qu'il y a, c'est ce que je ne sçaurois faire : estant méme bien aise de ne

   Page 4673 (page 371 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me connoistre pas tant, et de ne me donner pas la peine de sçavoir moy-mesme tout ce que je pense. En effet, adjousta-t'elle, pour empescher le Prince Myrsile de luy parler, je me suis apperceuë plus d'une fois en ma vie, que j'avois des Amies, et mesme quelquesfois des Amis, que j'aymois plus que je ne pensois les aimer : et qu'il y avoit aussi d'autres personnes que je haïssois plus que je ne croyois les haïr. Ha, Doralise, s'escria ce Prince en l'interrompant, je suis asseurément de ce dernier ordre ! mais de grace si cela est faites que je le sçache precisément : afin que je regle la fuite de ma vie, selon les sentimens que vous avez pour moy. La haine, Seigneur, reprit Doralise, est un sentiment que je ne dois pas avoir pour un Prince, de qui selon les apparences, je seray un jour Sujette : mais pour agir raisonnablement, agissez pourtant comme si je n'aimois rien, et que je ne pusse jamais rien aimer : car selon mon sens, vous en serez plus en repos et moy aussi. je n'entends pas toutesfois, adjousta t'elle, perdre le respect que je vous dois : au contraire, je pretends en avoir plus que je n'en ay jamais eu. Le respect, repliqua Mirsile, est un sentiment qui doit estre inseparable de toutes les actions d'un Amant : mais cette parole est la plus injurieuse, qu'un homme amoureux puisse ouïr, de la bouche d'une personne qu'il aime. On peut respecter son Maistre ou son Tiran : mais respecter un Esclave amoureux ; ha Doralise c'est ce qui n'a point d'exemple !

   Page 4674 (page 372 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et l'on ne se sert jamais de cette cruelle parole que vous avez prononcée, que pour cacher de la haine ou de l'aversion à un homme que le caprice de la Fortune plustost que la raison, a fait naistre au dessus de celle qu'il ayme. Mais Seigneur, interrompit Doralise, puis-je ne sçavoir pas que vous estes sils du Roy de Lydie ? vous l'auriez sans doute oublié, reprit-il, si vous sçaviez que je suis vostre Esclave, de la maniere dont je voudrois que vous le sceussiez : car enfin puis que j'oublie, lors que je suis aupres de vous, ce que je suis veritablement, et que je ne crois estre que vostre Amant ; il me semble que vous pourriez bien faire la mesme chose, et ne me regarder que comme je le veux estre. Me preservent les Dieux, repliqua fierement Doralise, de faire ce que vous dites ! car Seigneur, si je vous regardois comme mon Amant, sans vous regarder en mesme temps comme le sils de Cresus, et comme le Prince Myrsile, je vous aurois desja dit plus de cent choses fâcheuses, je vous aurois desja deffendu de me voir ; et je vous haïrois desja horriblement. Vous ne me haïssez donc pas encore, reprit cet amoureux Prince ; Puis que je l'ay dit sans y penser (repliqua Doralise, avec un sousrire le plus indifferent du monde) je ne m'en veux pas desdire : mais, Seigneur, adjousta-t'elle, en rougissant de despit, il y a un grand intervalle entre la haine et l'amour. Pourveu que je fuse un peu au de là de l'indifference, respondit-il, je ne desespererois

   Page 4675 (page 373 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas de mon bon heur. De tous les sentimens que la passion dont vous parlez, peut inspirer dans le coeur d'un Amant, reprit-elle, il n'y en a point qui me semble plus offençant pour la personne qu'on aime, que l'esperance : c'est pourquoy je ne vous conseille pas d'en avoir. Que voulez vous donc que je devienne ? reprit-il ; le veux, dit-elle, si ce mot n'est point trop libre, que vous ne me disiez plus ce que je ne dois pas entendre : et ce que je ne sçaurois escouter, qu'avec une colere estrange. Car enfin Seigneur, poursuivit-elle, de la maniere dont j'ay l'esprit, quand je ne haïrois pas un homme qui m'aimeroit, et que je ne ferois pas mesme marrie qu'il m'aimast, il est constamment vray que je ne voudrois pas qu'il me le dist : et que la chose du monde qui m'importuneroit le plus, seroit un discours d'amour. Jugez donc si sçachant comme je le sçay, que nulle bien-seance, ne souffre que je vous regarde comme mon Amant, si je dois endurer que vous me parliez comme vous faites : c'est pourquoy, Seigneur, reglez s'il vous plaist vostre esprit, afin de regler vos paroles : et mettez moy en estat de me réjouïr de la gloire que vous allez sans doute aquerir à la guerre, et de souhaiter vostre retour. Pour estre en pouvoir d'acquerir de la gloire, reprit-il, et de songer à revenir, il faudroit ne craindre pas de ne pouvoir aquerir vostre estime, et de vous retrouver aussi fiere que je vous laisse.

Préparatifs pour le siège de Cumes
Myrsile et Doralise sont interrompus par Cyrus, accompagné d'Aristhée, qui vient également faire ses adieux à la jeune femme, pour laquelle il ressent une forte amitié. Cette première visite est suivie d'une seconde le lendemain. Pendant ce temps, Cyrus, passant en revue ses troupes, constate que le repos suivant la prise de Sardis leur a fait plus de mal que de bien : en effet, hormis l'armée perse, aucune n'est complète. Le conquérant commence à craindre de n'être pas suffisamment armé pour l'attaque de Cumes. Par ailleurs, il songe aux divers obstacles qui risquent d'entraver ses opérations : en raison du sable et des marécages, les conditions de campement aux alentours de la ville sont extrêmement mauvaises ; Cumes s'avère particulièrement difficile à attaquer ; enfin, son absence de Sardis risque de lui faire perdre cette dernière ville. Il décide dès lors de faire fortifier une autre cité conquise, Thybarra, qui se trouve sur la route de Sardis. Puis, lors d'un conseil de guerre, il révèle ouvertement son intention d'attaquer Cumes.

Comme ils en estoient là, Cyrus suivy

   Page 4676 (page 374 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Aristhée arriva : qui venant de dire adieu à Arianite, venoit aussi faire sa derniere visite à Doralise : qui reçeut l'honneur qu'un si Grand Prince luy faisoit, avec autant de respect que de joye. Cette aimable Fille avoit pourtant une extréme desplaisir de le voir aussi mal heureux qu'il estoit : aussi sit elle mille voeux pour la fin de ses infortunes, et mille souhaits pour la liberté de Mandane, qu'il fut tout le sujet de cette conversation. Comme tous les momens sembloient des Siecles à Cyrus, dans l'impatience où il estoit de se voir à la Teste de son Armée, et de commencer d'agir pour sa Princesse, sa visite ne fut pas longue : mais comme il ne sçavoit pas que le Prince Myrsile fust amoureux de Doralise, il luy rendit un mauvais office : car il l'emmena aveque luy, pour l'entretenir de quelque chose qu'il vouloir que le Roy son Pere fist devant que de partir de Sardis. Ainsi Doralise fut delivrée d'une conversation qui l'embarassoit : ce n'est pas qu'elle n'estimast extrémement le Prince Myrsile : mais c'est que naturellement elle avoit dans le coeur je ne sçay quoy de fier, qui estoit opposé à toutes sortes de galanteries : estant certain qu'il n'y avoit rien de plus difficile, que d'estre Amant de Doralise sans luy desplaire. Cependant Aristhée, qui avoit une estime tres particuliere pour elle, luy sit ses adieux à part : et luy rendit une visite le lendemain, qui dura l'apresdisnée tout entiere. Comme cette conversation fut longue,

   Page 4677 (page 375 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle fut extrémement diversifiée : et il connut si bien toute l'estenduë de l'esprit de cette Personne, qu'il ne pût s'empescher d'avoir pour elle, cette espece d'affection dont son coeur estoit capable , qui n'estant ny amour, ny amitié, avoit pourtant tout ce que la premiere a de galant, et tout ce que l'autre a de tendre et de passionné. Mais jusques au point, que s'il eust tardé davantage à Sardis, il luy eust sans doute donné le premier rang sur toutes celles pour qui il avoit eu de cette affection meslée qui n'a point eu de nom, parce qu'il ne s'en est jamais guere trouvé que dans le coeur d'Aristhée. En effet dans ce peu de temps qu'il la vit, il luy dit plus de choses flatteuses et obligeantes, qu'un autre ne luy en eust pû dire en toute sa vie : et il les luy dit mesme d'une maniere qu'elle n'eut pas la force de s'en fascher. Mais encore qu'elle ne s'en faschast point, lors qu'Aristhée les luy dit, elle ne pouvoit pourtant presques souffrir qu'Arianite et Pherenice luy fissent la guerre de cette illustre conqueste, et entreprissent de luy soustenir qu'elle n'estoit pas marrie de l'avoir faite : tant il y avoit quelque chose de particulier et de delicat dans son esprit, en matiere d'affection galante. Aristhée se separa pourtant fort bien d'avec elle : en fuite dequoy il se prepara à suivre Cyrus, jusques à ce qu'il eust eu des nouvelles du Roy de Phenicie, apres l'arrivée de l'Ambassadeur qui luy devoit rendre la Statuë d'Elise. Pour Andramite il ne fut pas si heureux

   Page 4678 (page 376 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Aristhée, car il ne pût dire adieu en particulier à Doralise qui l'esvita avecque soin. Cependant Cyrus, apres avoir laissé Hidaspe pour commander dans la Citadelle de Sardis, en partit accompagné de Cresus et de Myrsile : ainsi on voyoit les vaincus aller à la guerre pour leur Vainqueur. Le peu de Soldats Lydiens qui estoient encore en estat de servir, furent distribuez en diverses Troupes de l'Armée de Cyrus : qui ne fut pas plustost au Camp, qu'il en sit faire la reveuë. Mais il fut bien affligé, de trouver qu'excepté les Troupes Persanes, il n'y en avoit aucune qui fust complete : et il trouva enfin que le repos avoit plus sait déperir son Armée, que n'auroient pû faire deux Batailles. De sorte qu'aprenant que la Ligue qui se formoit contre luy, en avoit une qui commençoit d'estre extrémement forte, et voyant la sienne affoiblie, et par les Soldats desbandez, et par les Garnisons qu'il falloit qu'il laissast à toutes les Places conquises, il en eut une affliction inconcevable. De plus, venant à considerer le dessein d'assieger Cumes, il le trouva bien plus difficile, que son amour ne le luy avoit d'abord representé : il sçavoit qu'il faudroit qu'une grande partie de son Armée campast sur des Sables mouvans, qui l'incommoderoient extrémement : et que l'autre fust en des lieux Marescagieux, et parmy des Eaux croupies, et des Terres bousbeuses. Il sçavoit encore qu'à l'entour de Cumes, on ne trouvoit rien de tout ce qui est

   Page 4679 (page 377 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

necessaire pour le Campement d'une Armée : que la sterilité du lieu feroit que les Soldats qui n'auroient point de Tentes, n auroient ny bois, ny aucune chose pour se faire des Huttes. Que la Cavalerie n'auroit nul logement commode, ny aucun fourrage : et de la façon dont on luy representoit les choses, on eust dit que son Armée ne pourroit estre trois jours devant Cumes sans y perir. La difficulté d'avoir des vivres, sembloit encore rendre ce dessein là impossible :car il n'en pouvoit venir par Terre, que d'un costé que la Mer inondoit quelquesfois : et pour la voye de la Mer, elle n avoit rein d'assuré, à cause que la Plage estoit sans Ports : et que durant la tdmpeste, on ne pouvoit aborder. Ainsi ce grand Prince voyoit que si la tourmente venoit, et duroit seulement trois jours, il faudroit lever le Siege. Outre toutes ces considerations, il voyoit encore qu'il n'y avoit nulle esperance de prendre Cumes, si ce n'estoit en bouchant le Port : ny d'empescher que le Roy de Pont n'enlevast Mandane une troisiesme fois. Cependant il craignoit estrangement qu'en la Saison où il estoit, les Vaisseaux qu'il auroit ne pussent tenir la Mer si prés de la Terre sans faire naufrage, à cause des vents qui soufflent d'ordinaire à la fin de l'automne. De plus la place estoit d'elle mesme extrémement forte : la Garnison l'estoit aussi : et comme en toutes les Villes Maritimes, les peuples sont plus agueris qu'aux autres lieux, celuy de Cumes l'estoit extrémement.

   Page 4680 (page 378 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Tous les Habitans estoient munis : les Magasins publics estoient pleins : et ce qui estoit le plus considerable, c'est qu'outre que cette place devoit estre deffenduë par le Roy de Pont, qui estoit vaillant et amoureux , et par le Prince de Cumes qui avoit du coeur, et qui aimoit la gloire ; c'est qu'il y avoit un homme aupres de ce dernier, qui avoit soustenu un Siege, avec une valeur inouïe : et qui sçavoit si admirablement tout ce que l'Art Militaire enseigne pour garder les places ; qu'il avoit osé se vanter, qu'il arresteroit les conquestes de Vanqueur de l'Asie : et qu'il auroit l'avantage d'empescher de vaincre, celuy à qui rien n'avoit pû resister : et qui ne pouvoit conter le nombre de ses combats, sans conter celuy de ses victoires. Quelques grandes que fussent ces difficultez, l'amour que Cyrus avoit pour Mandane et pour la gloire, les surmonta : il est vray pourtant que la sterilité du lieu où il falloit qu'il menast son Armée l'inquietoit, par la crainte qu'il avoit qu'elle n'y pûst subsister, autant qu'il faudroit pour prendre cumes : que celle d'oster à ceux de cette Ville la communication qu'ils avoient avec une autre, qui pourroit leur fournir des vivres, l'affligeoit : joint aussi qu'il aprehendoit qu'esloigant son Armée de Thybarra, qu'il avoit conquise au commencement de la Campagne, les Ennemis ne la reprissent : et ne luy ostassent la communication de Sardis. Mais apres tout, quand ce Prince eut bien consideré tous ces inconveniens,

   Page 4681 (page 379 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il se resolut d'y aporter les remedes qui s'y pourroient apporter : en effet il donna ordre pour la subsistance de son Armée, que l'on pourveust toutes les places qu'il tenoit : c'est à dire celles qui estoient le plus proche de Cumes. Il disposa ses Troupes en façon, que faisant plusieurs petits corps qu'il détacha de son Armée, il cachoit son dessein aux ennemis : et estoit pourtant tousjours en estat de les pouvoir r'assembler facilement quand il voudroit , selon les besoins qu'il en pourroit avoir. Et pour assurer Thybarra, il se resolut, en attendant qu'il eust des nouvelles de Thrasibule, en qui il se fioit plus qu'en aucun autre, pour luy envoyer des Vaisseaux, de la faire fortifier. Ce dessein ne fut pas plustost pris, que marchant vers cette Ville, il l'executa, avec une capacité, et une diligence si prodigieuse, qu'on peut dire que les Fortifications de Thybarra, furent plustost achevées par Cyrus, qu'un autre n'en eust pu regler le dessein. Il choisit luy mesme tous ceux qu'il destina à ce travail : et pour l'avancer d'avantage, il voulut que les Soldats y servissent. Il ordonna qu'en chaque Quartier, il y eust un homme de Commandement, qui eust l'oeil sur ceux qui travailloient : et pour ne perdre point de temps, la Cavalerie alla couper du bois pour faire des Pieux, afin de soustenir la Terre qu'on remüoit : et pour mesnager encore mieux les heures et les momens, il commanda que durant qu'on fortifieroit la Ville on la munist. Pour

   Page 4682 (page 380 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cét effet, tous les Païsans des environs de Thybarra, eurent ordre d'y aporter du fourrage et des vivres : il choisit des Gens pour les faire conduire : d'autres pour en tenir conte : et d'autres encore, pour les mettre dans des Magasins publics. Jamais on n'a veû tant de diligence ny tant d'ordre : car on voyoit en un mesme temps une grande Armée, une Ville toute entiere, et presques tout un Païs, agir pour une mesme chose, et suivre les volontez d'un seul homme : mais avec tant d'exactitude, et tant de regularité, que jamais on n'a oüy parler d'une telle chose. Il est vray que Cyrus y estoit luy mesme present, conduisant les Travaux avec une capacité merveilleuse : aussi sut-il si bien obeï, qu'en quatorze jours Thybarra fut fortifié, et muny de toutes choses : et ce Prince prest à marcher, des qu'il auroit eu la responce de Ciaxare, et qu'il auroit des Vaisseaux. L'impatience qu'il avoit d'achever une entreprise, qui devoit luy faire delivrer Mandane, et le couvrir de gloire si elle reüssissoit, faisoit que les heures luy sembloient des Siecles : il n'attendit pourtant que huict jours, les nouvelles qu'il souhaitoit avec tant d'ardeur :car il reçeut en mesme jour les ordres de Ciaxare, qui ne luy prescrivant rien positivement, sembloit laisser toute cette entreprise à sa conduite ; et il reçeut aussi les assurances que Thrabule luy donnoit, qu'il iroit en Personne avec dix Vaisseaux, s'anchrer dans le Canal de Cumes, à un jour qu'il luy marquoit : l'assurant que

   Page 4683 (page 381 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce nombre suffisoit pour en fermer le Port, sans qu'il employast le Prince de Mytilene. De sorte que Cyrus ravy de joye, communiqua aussi tost ces deux nouvelles au Prince Mazare : mais comme Cyrus craignoit que ce nombre de Vaisseaux que Thrasibule luy donnoit, ne suffit pas pour empescher que le Roy de Pont ne pûst faire sortir Mandane de Cumes, en faisant couler la nuit quelque Barque le long de la Terre, il donna ordre qu'on eust plusieurs petits Vaisseaux des Ports les plus proches dont il estoit Maistre. Et en effet, les soins qu'il en prit sirent qu'il en eut douze d'un costé, deux d'un autre, et un d'un autre encore : faisant aussi rassembler le plus de Barques qu'il pût. De sorte que faisant une assez grande Flotte de tous ces petits Vaisseaux, il l'envoya joindre Thrasibule : ordonnant que Leontidas la commandast, sous le Prince de Millet. Apres cela Cyrus ne faisant plus un secret de son dessein, tint Conseil de Guerre : où le Roy de Lydie, celuy d'Hircanie, le Prince Artamas, Mazare, Myrsile, Persode, Gobrias, Gadate, Anaxaris, et tous ceux qui avoient accoustumé d'en estre, se trouverent : pas un n'osant insister sur la difficulté de l'entreprise, voyant que c'estoit une chose resolve, et que Cyrus souhaitoit avec tant d'ardeur.

La lettre de Martesie
Aristhée est rappelé en Phenicie, tandis que deux de ses compagnons, Clearque et Megabate arrivent de Tyr pour soutenir Cyrus. Ce dernier reçoit une autre nouvelle excellente : une lettre de Martesie l'informe que Mandane, ayant appris l'enlèvement d'Araminte, se repent de son injuste jalousie. Cyrus, fou de joie, décide néanmoins de ne pas montrer la lettre à Mazare afin de ne pas le chagriner.

De sorte qu'ayan seulement tenu Conseil sur les moyens de la faire reüssir, tout le monde eut ordre de se tenir prest à partir dans un jour : durant lequel il arriva une chose à Cyrus, qui luy fut d'un heureux

   Page 4684 (page 382 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

presage. Car le vaillant Megabate, et le genereux Clearque, poussez d'un violent desir de gloire, estans partis de Phenicie, dés qu'ils sçeurent par les Lettres de l'Ambassadeur de leur Roy, que Cyrus devoit bien tost se mettre en Campagne, arriverent au Camp, voulant partager les perils où un si grand Prince devoit s'exposer, afin d'avoir aussi quelque part à l'honneur qu'il aqueroit. Aristhée estant donc agreablement surpris de l'arrivée de deux hommes dont il estoit cherement aimé, sit sçavoir à Cyrus qui ils estoient : bien que ce Prince les connust desja admirablement, par ce qu'il en avoit oüy dire à Telamis, lors qu'il avoit raconté l'Histoire d'Elise. Aussi les reçeut il avec beaucoup de joye, et avec la civilité qu'il avoit accoustumé d'avoir, pour les hommes d'un merite extraordinaire. Il est vray qu'en gagnant Megabate et Clearque, il perdit Aristhée : qui reçeut en mesme temps ordre du Roy de Phenicie, de remercier Cyrus de la grace qu'il luy avoit accordée, et de s'en retourner à Tyr : n'estant plus besoin qu'il demeurast aupres de Cyrus, pour les raisons qu'il luy en escrivoit. De sorte que cét excellent homme se separa de ce grand Prince, plustost qu'il n'en avoit eu le dessein : mais il s'en separa si satisfait de son esprit, de sa generosité, et de sa courtesie, qu'il advoüoit que depuis qu'il estoit au monde, il n'avoit point veû d'homme, n'y avoit point oüy dire qu'il y en eust eu, de si propre à faire concevoir la Grandeur des

   Page 4685 (page 383 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Heros, et mesme celle des Dieux, que Cyrus :adjoustant que la connoissance de ce Prince, luy serviroit extrémement à luy eslever l'esprit : et à luy faire encore achever son Poëme mieux qu'il ne l'avoit commence. Cependant Aristhée, apres avoir pris congé de Cyrus , et dit adieu à tous ces Princes donc il estoit connu , et infiniment estimé, partit de Thybarra : et encore que ce ne fust pas son droit chemin de s'en retourner par Sardis, l'estime qu'il avoit pour Doralise, luy persuadant que c'estoit le plus court, ce fut par là qu'il s'en retourna à Tyr. Mais si l'arrivée de ces deux vaillans Pheniciens, fut d'un heureux presage à Cyrus, celle d'un des Esclaves qu'il avoit donnez à celuy qu'il avoit renvoyé à Cumes, luy fut presques une assurance certaine de l'heureux succés de son entreprise : car enfin il reçeut par luy un Billet de Martesie, où il trouva ces paroles.

MARTESIE A L'ILLUSTRE CYRUS.

L'Enlevement de la Princesse Araminte, que j'ay fait sçavoir à la Princesse Mandane, vous ayant justifié dans son esprit, j'ay creû que je devois vous m advertir :afin que vous agissiez, avec plus de joye, pour la liberté d'une Personne qui se repent de l'injustice qu'elle vous a

   Page 4686 (page 384 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faite. C'est pourtant sans sa participation, que je vous donne de ses nouvelles : mais je suis toutesfois assurée que quand elle le sçauroit, elle me pardonneroit aisément la liberté que je prends de vous escrire : estant certain que si elle ne le fait pas elle mesme, c'est que son grand coeur ne peut consentir qu'elle vous advouë qu'elle a eu tort. Cependant, Seigneur, soyez s'il vous plaist sans inquietude, du costé du Roy de Pont : et soyez fortement persuadé, que si Cumes estoit au si imprenable que le coeur de Mandane est invincible pour luy, vous ne la delivreriez jamais.

MARTESIE.

La lecture de cette Lettre, donna une si grande joye a Cyrus, qu'il en oublia presques tous ses malheurs passez : et l'esperance s'emparant de son esprit, malgré tous ses funestes Oracles qu'il avoit reçeus, et malgré toutes ces difficultez qu'il avoit preveuës au Siège de Cumes, il ne douta presques plus que tout ne luy reüssist heureusement. Cependant il s'informa de cét Esclave, qui estoit fort intelligent, comment il avoit eu ce Billet, et de l'estat ou estoient les choses dans la Ville ? pour le premier il luy dit que son Maistre le luy avoit donné, sans luy aprendre comment il l'avoit eu : et pour le reste, il luy donna une ample instruction de tout ce qu'il vouloit sçavoir : car par là il sçeut l'ordre qu'on gardoit dans la Ville, et comment on gardoit la Princesse : qui n'estoit plus inconnuë dans Cumes comme elle y avoit esté, non plus que le

   Page 4687 (page 385 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Roy de Pont. Il aprit aussi par cette mesme voye, que l'Armée ennemie se preparoit à secourir Cumes, lors que le Siege se formeroit : et que Pactias et un apellé Lycambe la commandoient :adjoustant à l'instruction qu'il avoit donné à Cyrus, que par l'ordre qu'on devoit establir aux Portes de cette Ville, le jour qu'il en estoit party, il seroit desormais presques comme impossible, que son Maistre pûst luy donner de ses nouvelles. Apres cela Cyrus delibera en luy mesme, s'il montreroit la Lettre de Martesie au Prince Mazare : mais il resolut de ne luy faire voir que l'instruction qui luy aprenoit l'estat de choses : car encore que le bonheur d'un Rival, face pour l'ordinaire mourir l'amour dans le coeur d'un Amant mal traité , cela n'arme pas tousjours : et il y a certaines occasions, où la jalousie resveille cette passion, et la fait renaistre au lieu de l'estouffer. De sorte que pour ne se redonner pas un Rival aussi amoureux qu'il l'avoit esté, et pour n'exposer pas Mazare à un aussi cruel suplice qu'estoit celuy de sçavoir qu'il estoit tousjours bien dans l'esprit de Mandane ; il ne luy monstra point la Lettre qu'il avoit reçeuë.


Attaques et siège de Cume
L'armée de Cyrus arrive aux portes de la ville de Cumes. La première attaque est un succès, entaché toutefois par la capture d'Anaxaris. Mais le nouveau prisonnier parvient néanmoins à rencontrer Martesie et Mandane à l'intérieur du château dans lequel il est détenu. Après avoir dépeint les prouesses entreprises par Cyrus pour l'amour de la princesse, il promet aux dames de les tenir au courant de l'avancement du siège. Toutefois, il ne peut s'empêcher d'être rêveur devant la beauté de Mandane. La seconde attaque de Cumes est décisive : Cyrus, qui parvient à provoquer l'effondrement d'une partie du mur d'enceinte, se rend maître de la place. Il ouvre les négociations avec le prince de Cumes, auquel il demande uniquement la restitution de Mandane. A l'instigation du roi de Pont, le prince de Cumes sollicite une trêve. Cyrus accepte. Pendant ce temps, une flotte envoyée par Cleobuline, reine de Corinthe, vient s'offrir en aide à Cyrus. A la demande de Cyrus, Philocles, lieutenant de la garnison navale, commence le récit de la vie de Cleobuline.
Suite des préparatifs de l'attaque de Cumes
La marche vers Cumes se poursuit. Cyrus a divisé son armée en trois corps, commandés par lui-même, Mazare et Artamas, tandis que Thrasibule et Hidaspe s'approchent de la ville par voie maritime. Les trois corps arrivent presque en même temps à Cumes. Cyrus établit le camp, fait fortifier certains sites naturels et ordonne le commencement de la circonvallation. Afin de se protéger des vagues, il exige également que l'on fortifie le rivage.

Cependant le jour du despart estant arrivé , et Armée estant rassemblée, Cyrus trouva a propos de la diviser en trois Corps : avec intention d'occuper plus de Païs, et d'investir d'autant plustost Cumes : reglant sa marche de façon, que les Vaisseaux de Thrasibule eussent bouché le Port de cette Ville, devant qu'il y fust. Ainsi par ce moyen,

   Page 4688 (page 386 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa marche se faisoit avec plus de facilité, plus de diligence, etplus d'ordre : ces trois Corps pouvant mesme arriver presques en mesme temps devant la placer l'investir en un instant. Cyrus voulut prendre le costé de la Mer, comme celuy où il y avoit le plus de peril : parce que c'estoit vers cet endroit, que les ennemis estoient campez. Il avoit de son costé les Troupes Persanes, Medoises, Capadociennes, et tous les Homotimes : la Cavalerie Hircanienne estoit aussi aupres de luy : ce Prince ayant forcé Clearque d'en commander une partie, à la place d'un Capitaine qui estoit mort de maladie : car pour Megabate, il voulut combatre comme Volontaire, et s'attacher à la Personne de Cyrus. Comme toutes ces Troupes qu'il avoit choisies, avoient courageusement et fidellement servy sous luy, à toutes les conquestes qu'il avoit faites, il y avoit une extréme confiance : l'autre Corps commande par le Prince Mazare, qui fut à la gauche de Cyrus, estoit composé de Troupes Assiriennes, Armeniennes, et Egiptiennes : le troisiesme commandé par le Prince Artamas, estoit formé de Troupes Ciliciennes, de celles de la Susiane, et de toutes celles qu'on avoit levées aux Pais nouvellement conquis. Pour les Machines elles estoient conduites par Persode : Cyrus n'ayant pas jugé à propos que Cresus eust nul commandement dans son Armée, et n'ayant pas voulu aussi que le Roy d'Hircanie y en eust, de peur que cela ne mist de la jalousie entr'eux : de

   Page 4689 (page 387 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sorte que ces deux Rois s'attacherent au Quartier de Cyrus, pour estre à tous les conseils qui s'y tiendroient. La marche de ces trois Corps, fut si esgalle et si juste , qu'ils arriverent presques en mesme temps à la veuë de Cumes, dont la situation estoit fort particuliere : en effet cette fameuse Ville estoit située entre de grands Bancs de sable, qui s'eslevoient au bord de la Mer, et qui sembloient des Montagnes couvertes de Neige, à ceux qui les voyoient de loin. A l'Orient, elle regardoit Thybarra : elle avoit Millet au Midy : Xanthe au Couchant : et la Mer la bornoit et l'enformoit du costé du Nort, son Terroir n'estant pas d'une grande estenduë :aussi l'abondance et la commodité de Cumes, luy venoit elle de la Mer. Cette Ville estoit mesme separée en deux, les Habitans les distinguant sous les noms de Vieille et de Nouvelle Ville :mais ce qui la rendoit plus considerable, estoit qu'elle avoit un Port et un Canal, capable de contenir un si grand nombre de Vaisseaux, qu'une grande Armée Navale y pouvoit estre en seureté : et c'estoit principalement par là que cette Ville s'estoit renduë redoutable à tous ses voisins. Dés que Cyrus aperçeut un superbe Temple de Neptune qui estoit à Cumes, et qui s'eslevoit si haut, qu'on le descouvroit de fort loin, il sentit une joye extréme. C'est en ce lieu là, dit-il en luy mesme, qu'il faut mourir, ou delivrer ma Princesse : apres quoy ce Prince n'oubliant rien de tout ce qui luy pouvoit

   Page 4690 (page 388 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faire rem porter la victoire, distribua les Quartiers à son Armée : mais ce fut avec tant de jugement, que selon les aparences, les ennemis ne pouvoient ny secourir la Ville, ny forcer son Camp : demeurant mesme en estat de gaigner une Bataille, durant qu'il feroit un siege. Ce Prince ayant soigneusement reconnu tous les environs de Cumes, et remarqué qu'il y avoit des endroits qui se deffendoient d'eux mesmes, et d'autres qui estoient de tres difficile garde ; il donna tous les ordres necessaires pour fortifier par Art, les lieux que la Nature n'avoit point fortifiez. Il sit en mesme temps construire un Pont sur un Canal qui se rencontroit dans l'enceinte du camp, afin de faciliter la communication des Quartiers, et pour faire passer des vivres plus commodément : de sorte que les Vaisseaux de Thrasibule fermant déja le Port, Cumes se vit assiegée en un instant. Le lendemain Cyrus sit commencer la Circonvalation : où tous les Soldats travaillerent, avec une ardeur incroyable : la presence de ce Prince les animant de telle sorte, qu'ils travalloient mesme sans se lasser. Mais afin que l'ouvrage fust plus ferme, il sit gazonner le bord des Lignes : et par ce moyen il empeschoit que le Sable ne s'esboulast. Il voulut mesme qu'il y eust une seconde Ligne qui fortifiast l'autre : mais comme les Bancs de Sable qui se trouvoient en ce lieu là, estoient de hauteur inesgale, et qu'il y en avoit mesme le long des Lignes, qui pouvoient incommoder

   Page 4691 (page 389 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le camp, parce qu'ils le commandoient ; il sit occuper toutes ces hauteurs : et fut forcé par cette raison, d'estendre ses Travaux fort loin. Il se rencontra mesme qu'il y avoit une de ces Colines Sabloneuses au Quartier de Mazare , qui estant beaucoup plus haute que les autres, pouvoit aussi incommoder d'avantage le camp, si les ennemis s'en fussent emparez : c'est pourquoy ce Prince s'en saisit : et Mazare par ses ordres, fit faire un Port sur la cime de cette Coline, et l'environna de deux Lignes, qui joignirent celles de la Circonvalation. Mais apres tous ces Travaux, le rivage de la Mer, n'estoit pas encore fortifié : et il estoit d'autant plus important qu'il le fust, que tous les autres endroits estoient inutiles, si celuy-là ne l'estoit pas. Cependant le Sable estant plus mouvant en ce lieu là que par tout ailleurs, on ne sçavoit comment faire : car il arrivoit mesme qu'encore que cette Mer n'ait ny flus ny reflus comme l'Occean, elle s'avançoit pourtant plus au moins, selon les vents qui souffloient : y en ayant qui la poussoient quelquesfois si impetueusement contre le rivage, qu'on ne pouvoit pas songer à y reremüer le Sable, sans l'apuyer par quelque chose de solide. C'est pourquoy Cyrus, à qui rien n'estoit impossible, s'advisa de faire planter des Pieux, pour fermer le passage aux ennemis : les faisant mettre aussi prés qu'il faloit pour resister à leur effort, et pour les empescher de passer : mais non pas aussi de telle sorte, que

   Page 4692 (page 390 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les vagues ne pussent s'y faire un passage sans les esbranler, lors que la Mer passoit ses bornes ordinaires. Ce ne fut pourtant pas encore là je plus difficile à faire : car ceux de Cumes s'adviserent de couper un assez grand Rocher, qui bornoit la Mer à l'extremité de leur Ville ; dans l'esperance que luy donnant un passage, elle couvriroit entierement les chemins par où l'Armée de Cyrus pouvoit avoir des vivres : et en effet, comme la Terre avoit sa pente de ce costé là, leur dessein avoit reûssi : et l'Armée se fust tousjours veuë en necessité de vivres, si Cyrus n'eust remedié à cét inconvenient, en faisant enfoncer encore des Pieux ; en faisant rouler de grandes et grosses Pierres pour les apuyer ; et en y faisant porter tant de Terre, qu'en fin il donna une nouvelle barriere aux Vagues qui s'espanchoient de ce costé là : faisant une chose qui semble ne pouvoir estre faite sans une puissance surnaturelle, qui est de donner des Bornes à la Mer. Ces soins de grande importance, n'occupoient pas seulement ce Prince, les plus petites choses trouvoient encore leur place dans son esprit : il se trouvoit luy mesme deux fois tous les jours, au lieu où l'on desbarquoit les vivres, afin que le partage en sit juste, que personne ne souffrist, et n'eust sujet de se pleindre. Aussi avoit il accoustumé de dire, que les grandes entreprises ne pouvoient jamais s'executer heureusement, si ceux qui les faisoient n'avoient soin de tout, et n'estoient par tout. Mais ce qu'il

   Page 4693 (page 391 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

y avoit de merveilleux, estoit de voir qu'au milieu de tant d'occupations differentes, ce Prince avoit une liberté d'esprit admirable : et une tranquillité dans les yeux, qui inspiroit de la joye à toute son Armée : et qui donnoit en effet une telle vigueur à ceux qui travilloient, qu'en quatre jours, malgré la pluye et le vent, les Lignes furent achevées ; le rivage de la Mer fortifié, l'inondation des vagues arrestée ; et tous ces Bancs de sable mis en deffence, comme si c'eussent esté des Forts bastis exprés, pour fortifier le camp. En fin, on n'a jamais veû de si grands Travaux en si peu de temps : et l'on peut dire que jamais Prince n'a merité plus de gloire que Cyrus, ny eu plus de part à une grande action, qu'il en eut à celle-là.

Difficultés
Cyrus et Mazare s'interrogent sur l'absence du roi d'Assirie : comment se fait-il qu'il ne se soit pas présenté depuis le départ des troupes de Sardis ? Cela n'augure rien de bon selon eux. Pendant ce temps, le prince de Cumes arme ses troupes, confiant dans l'issue de la bataille. En effet, il sait que l'armée de Cyrus est confrontée à de nombreux obstacles : la fatigue après le siège de Sardis, les conditions difficiles qui rendent le travail encore plus pénible, la proximité menaçante de la mer, ainsi que l'arrivée de l'hiver. Cyrus, également conscient de ces obstacles, décide de lancer une attaque foudroyante contre la ville, afin que le siège ne s'éternise pas.

Cependant l'amour occupoit tellement son ame, qu'il ne donnoit nuls ordres, qu'il ne songeast qu'il les donnoit pour Mandane : et lors qu'il pensoit en voyant travailler à ces Lignes, qu'il empeschoit son Rival de pouvoir luy enlever sa Princesse ; et que si son dessein reüssissoit, il verroit le premier d'ans ses chaines, et Mandane en liberté, il sentoit ce qu'il ne pouvoit luy mesme exprimer. Mais si ce Prince avoit la consolation de penser que ses peines n'estoient pas inutiles, Mazare au contraire avoit de la douleur de sçavoir qu'en agissant contre un Rival, il travailloit pour un autre : qu'il ne delivreroit Mandane que pour la perdre : et qu'enfin il ne devoit rien esperer aux fruits de la victoire. Cependant comme

   Page 4694 (page 392 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il avoit fortement resolu de faire en sorte que la vertu surmontast tousjours l'amour dans l'on coeur, il faisoit ce qu'il pouvoit pour fixer ses pensées, et pour ne songer à autre chose , sinon qu'il s'agissoit de delivrer Mandane. Ainsi forçant son coeur et son esprit, par un excés de generosité, il vivoit aussi bien avec Cyrus, que Cyrus vivoit bien aveque luy : et ils parloient de l'estat du Siege, et de ce qu'il estoit à propos de faire, comme s'ils eussent eu un esgal interest à la prise de Cumes. Ce qui estonnoit fort ces deux Princes, estoit de voir que le Roy d'Assirie ne paroissoit point, et ne leur mandoit rien : tant que nous avons esté à Sardis, disoit Cyrus, et que nous ne sçavions où estoit la Princesse Mandane, je ne me suis pas estonné de n'entendre point parler de luy : mais dés que l'Armée a marché ; qu'elle a esté à Thybarra ; et qu'elle a eu tourné teste vers Cumes, il a deû sçavoir que nostre Princesse y estoit : et il a deû venir se joindre à nous, afin d'avoir sa part à la gloire de l'avoir delivrée. Pour moy, repliqua Mazare, qui connois le Roy d'Assirie plus particulierement que vous, j'advouë que je ne le comprends pas : car enfin il n'est pas accoustumé de vouloir laisser aucun avantage à ses Rivaux : c'est pourquoy, adjousta-t'il, voyant qu'il ne paroist pas, je ne sçay que dire ny que penser de son absence. Elle est sans doute bien difficile à comprendre, reprit Cyrus ; mais ne seroit-il point dans Cumes ? adjousta ce Prince avec un transport

   Page 4695 (page 393 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de douleur estrange ; s'il y estoit, respondit Mazare, celuy que vous y avez envoyé, l'auroit sçeu, et vous l'auroit mandé par l'Esclave qui en est venu ces jours passez. Concluons donc, reprit Cyrus, que nous ne sçaurions deviner où il est : et croyons en mesme temps, qu'où qu'il soit, il cherche à nous nuire. Les choses estant en ces termes au Camp de Cyrus , et l'Armée ennemie ne pouvant plus mettre en doute que Cumes ne fust assiegée , s'assembla à un lieu que ceux qui la commandoient jugerent propre pour conferer sur ce qu'ils avoient à faire, et pour l'executer quand ils l'auroient resolu. Comme ils estoient assez proche du Camp, ils espererent mesme pouvoir secourir Cumes :car veû l'incommodité du Campement, et la fâcheuse Saison, capable de détruire une Armée ; ils croyoient que cette Armée affoiblie par le grand travail qu'elle avoit eû, et enfermée entre la leur et la Garnison de la Ville, pourroit estre deffaite par des Troupes toutes fraiches. Toutes fois le nom de Cyrus leur estant redoutable, ils resolurent, pour ne rien hazarder, d'envoyer une partie de Cavalerie pour faire quelques Prisonniers, afin de sçavoir un peu plus precisément l'estat des Assiegeans. Mais en mesme temps, ils sirent encore armer un assez grand nombre de Vaisseaux : avec intention de tascher de les faire entrer à force de Voiles dans le Port de Cumes, si le vent leur estoit favorable, malgré la Flotte de Thrasibule. Cependant

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comme Cyrus prevoyoit en Grand Capitaine, que si le duroit long temps, son Armée seroit destruite ; qu'elle pourroit estre batuë, et qu'il ne prendroit point Cumes, il prit la resolution d'accourcir le Siege par la force : et d'attaquer cette Ville si vivement, qu'elle ne luy pûst resister. Et certes ce ne fut pas sans raison qu'il prit ce dessein : car l'incommodité des vivres estoit grande : et les Barques qui en apportoient, se brisoient bien souvent en abordant, tant la Mer estoit furieuse. De plus, la pluye estant continuelle, et l'Hyver commençant desja de venir, les Soldats souffroient beaucoup : l'impetuosité du vent poussant quelquesfois une nuë de Sable sur tout lé Camp, les aveugloit : leurs Huttes et leurs Tentes en estoient mesme abatuës :et une partie des Soldais couchoient dans la Fange. De plus, outre toutes les fonctions de la Guerre, il faloit continuellement travailler, ou à reparer ce que la Mer gastoit aux Travaux, ou à refaire de nouveaux Fossez : parce que le vent combloit les Lignes de Sable en divers endroits : de sorte que la faim, le mauvais temps, et le travail excessif, commençoient desja de mettre diverses Maladies dans le Camp. Cependant Cyrus sans s'estonner de tant de fàcheux obstacles, parce qu'il les avoit preveûs, ne songea qu'à les surmonter : en prenant la resolution d'attaquer Cumes par force, et d'acourcir par ce moyen, la fatigue de son Armée. Il jugea fort prudemment, qu'il perdroit moins de

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Soldats en les bazardant au combat, qu'en les laissant mourir par les incommoditez d'un long Siege : si bien que cette resolution estant prise, Cyrus ne songea plus qu'à l'executer.

Première attaque de Cumes
Cyrus décide d'attaquer Cumes par deux endroits différents. Anaxaris, qui s'est particulièrement illustré durant la bataille, est toutefois fait prisonnier. Malgré la vaillance des assiégés, l'avantage échoit aux hommes de Cyrus après trois heures de combats. La première attaque est un succès et la prise de la ville semble imminente.

Pour cét effet, le jour d'apres que les Retranchemens furent achevez, il fut reconnoistre tous les lieux par où la Ville pouvoit estre attaquée : et il y fut suivy de Mazare et d'Artamas. Ce Prince, apres avoir bien examiné la chose, resolut qu'il seroit deux Attaques : dés le soir mesme, on se prepara pour executer un si grand dessein, sans que les Ennemis s'y opposassent : parce qu'ils estoient fort occupez à mettre quelques Dehors en deffence, qu'ils estoient resolus de garder. Mazare et Artamas furent les premiers qui combatirent, en faisant un Logement, pour faciliter l'assaut : mais enfin les Ennemis s'estant resolus de les en desloger, attaquerent les attaquans si vertement, que jusques à trois fois ils revinrent cette nuit là à la charge : mais avec tant de vigueur, qu'il estoit aisé de connoistre que ces Soldats estoient commandez par des Chefs qui estoient resolus à se bien deffendre. Anaxaris qui estoit en cette occasion, y sit des merveilles : et fut un de ceux qui contribua le plus à s'emparer de ce banc de Sable, où l'on avoit fait ce Logement. Mais au dernier effort que les Ennemis sirent pour l'en chasser, ce vaillant Inconnu s'estant trop avancé pour les repousser, fut pris Prisonnier, et mené dans la Ville. Mais enfin, apres trois heures de combat fort opiniastre, où la

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victoire fut tousjours douteuse, elle le declara pour les Assiegeans : et le Logement se trouva avant la nuit, capable de plus de trois cens hommes. Il y eut des morts, des blessez , et des Prisonniers de tous les deux Partis : mais le malheur d'Anaxaris toucha sensiblement Cyrus. D'autre part, la principale Attaque avoit esté bien plus promptement : car en fort peu de temps, les Assiegeans avoient gagné la Contr' escarpe, et les choses y estoient aussi bien que Cyrus l'eust pû souhaitter. Cependant on eut advis que l'Armée Ennemie marchoit, et sembloit avoir dessein de combattre : Cyrus ne fut pas plustost adverty de ce bruit qui couroit, qu'il se prepara à la bien recevoir. Mais afin de n'estre pas surpris, il envoya aux nouvelles : et sçeut bien-tost apres que ce n'estoit qu'une fausse allarme, fondée sur ce que quelques Païsans avoient veû ce grand party que les Ennemis avoient envoyé pour faire quelques Prisonniers, et qu'ils avoient pris pour leur Avant-garde. Mais ce qu'il y eut de merveilleux, fut que ce bruit de la marche des Ennemis, et du secours qu'ils venoient donner à Cumes, n'esbranlant point l'ame de Cyrus, n'estonna point les Soldats : et que toutes choses demeurerent dans l'ordre où elles devoient estre, pour les bien recevoir. L'Attaque continua, comme si ce bruit n'eut pas esté : et Clearque qui se signala en cette occasion, s'estoit desja advancé jusques sur la Contr'escharpe, lors que les Ennemis

   Page 4699 (page 397 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sortant tout à coup de leurs retranchemens, couvrirent les Travailleurs d'une nuë de Traits ; en suitte dequoy mettant l'Espée à la main, il se sit un combat d'autant plus sanglant, et d'autant plus terrible, qu'il se faisoit de nuit :et la chose en vint à une telle confusion, qu'on ne sçavoit qui estoient les vaincus ou les Vainqueurs, les Amis ou les Ennemis. Cyrus estant adverty de ce desordre, y fut à l'heure mesme suivy de Megabate, de Thrasimede, de Lygdamis, d'Aglatidas, et de tous les autres Volontaires : mais il ne fut pas plustost au milieu de ce danger, que sa presence le dissipa. Il redonna le coeur à ses Soldats ; l'osta à ses Ennemis ; restablit l'ordre ; et sit recommencer le Travail, apres l'avoir courageusement deffendu. Mais pendant que les choses estoient en cet estat du costé des assiegeans, ceux qui commandoient l'Armée Ennemie, se trouverent bien embarrassez : car encore que leur Armée fust assez nombreuse, ils ne jugeoient pas, apres avoir sçeu des Prisonniers qu'ils avoient faits, l'estat où estoient les Lignes, qu'ils pussent les forcer : principalement ayant à faire à un Prince aussi prudent que vaillant. Neantmoins comme Pactias sçavoit que le Roy de Pont ne luy pardonneroit jamais , s'il n'entreprenoit rien pour le secourir ; et que Lycampe croyoit qu'il iroit de son honneur de ne rien faire ; ils resolurent du moins d'agir comme s'ils eussent voulu faire quelque chose. Ce n'est pas que lors qu'ils pensoient

   Page 4700 (page 398 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils avoient en telle le plus Grand Prince du Monde ; et un Prince accoustumé à vaincre tousjours ; dont les Troupes estoient admirablement disciplinées ; dont la reputation ostoit le coeur à leurs Soldats ; et dont la capacité ne leur laissoit pas lieu d'esperer qu'il fist quelque fauté qui facilitait leur dessein ; ils croyoient qu'il y avoit de la follie à vouloir rien entreprendre contre luy, et ils advoüoient qu'ils avoient eu tort de l'esperer. Mais enfin voulant donc faire semblant de vouloir faire quelque effort, ils marcherent comme s'ils eussent voulu en effet attaquer les Lignes : en faisant eux mesme courir le bruit, pour voir s'il n'arriveroit point quelque tumulte au Camp, qui leur en facilitast les voyes. Cyrus sçachant la chose, sortit des Lignes avec un Corps de Cavalerie, et quelques Volontaires, voulant les reconnoistre luy mesme, devant qu'ils l'attaquassent. Mais il fut bien estonné de ne trouver au lieu où on luy avoit dit qu'ils estoient, que les marques de leurs Logemens abandonnez : aprenant par quelques Soldats paresseux qu'il sit arrester, que Pactias et Lycampe ayant sçeu encore plus precisément l'estat des Lignes, avoient juge qu'il estoit impossible de les forcer : et qu'il valoit mieux conserver leurs Troupes pour conserver le reste du Païs, que de les perdre inutilement pour secourir Cumes, qu'ils ne pouvoient empescher d'estre prise. De sorte que Cyrus ayant vaincu sans combatre, s'en retourna

   Page 4701 (page 399 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au Camp, avec une nouvelle esperance d'emporter bien-tost la Ville, et de delivrer Mandane. Cependant les Assiegez se deffendoient avec une opiniastre valeur, qui faisoit qu'un ne gagnoit pas un pied de terre sans un grand combat : le Roy de Pont leur monstrant par son exemple à estre infatigables aut travail : et à ne se lasser ny des veilles, ny de toutes les peines qui sont inseparables des Sieges. Le Prince de Cumes combatant pour sa liberté, combatoit aussi avec un courage invincible : de sorte que l'on peut dire que jamais Assiegeans n'ont attaqué avec tant de vigueur, et que jamais aussi Assiegez ne se sont deffendus plus vaillamment.

Rencontre d'Anaxaris et de Martesie
Malgré son statut de prisonnier, Anaxaris est traité avec honneur. Il peut se mouvoir en liberté dans le château où il est détenu, sans toutefois être autorisé à accéder à la princesse Mandane qui s'y trouve également. Anaxaris parvient néanmoins à rencontrer Martesie, qui promet d'arranger une entrevue avec Mandane, désireuse d'obtenir des nouvelles de Cyrus.

Il est vray que le Roy de Pont avoit une douleur, qui à tout autre qu'à luy , auroit abatu le courage : car enfin plus il rendoit de soumissions à Mandane, plus il la trouvoit inflexible. Son desespoir ne l'empescha pourtant pas de bien traiter Anaxaris dans sa Prison : qui sçeut se conduire avec tant d'adresse, qu'il vint à obtenir toute la liberté du Chasteau où estoit la Princesse Mandane, quoy qu'on ne luy donnait pas la permission de la voir. Mais comme il avoit conservé une idée de la beauté de cette Princesse la plus avantageuse du monde, depuis le jour qu'il l'avoit veuë aupres du Chaste au d'Hermes, lors que Cyrus fut delivré par elle, il chercha l'occasion de la revoir une seconde fois, et la trouva mesme facilement. Car Martesie l'ayant veû dans la Cour du chasteau, par

   Page 4702 (page 400 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les Fenestres de sa chambre ; et ayant sçeu par ses Gardes que c'estoit un Prisonnier qu'on avoit fait, eut une telle envie de luy parler, et de sçavoir des nouvelles de Cyrus, que se servant de cette adresse qu'elle avoit à gagner le coeur de ses Gardes, et à les persuader ; elle fit que sur quelques pretextes qu'elle inventa, ils firent entrer Anaxaris dans un petit Jardin où la Princesse et elle avoient la liberté de se promener : luy disant qu'il y avoit une Dame de son Party qui luy vouloit parler : et en effet Martesie suivie d'une Esclave l'y attendit, afin de sçavoir de luy tout ce qu'elle avoit envie d'apprendre. Comme le Roy de Pont et le Prince de Cumes estoient continuellement occupez pour tout ce qui regardoit la deffence de la Ville ; ils n'estoient pas si exacts aux autres choses : joint qu'un prisonnier, seul et desarmé, ne pouvant leur donner aucune defiance, ils se reposoient entierement sur les Gardes qu'il luy avoit donnez. Ainsi Anaxaris estant entre dans le Jardin où Martesie l'attendoit, sans qu'on s'en aperçeust, il fut agreablement surpris, d'y trouver une si aimable Personne. Elle ne le vit pas plustost, que s'advançant vers luy en rougissant ; quoy que je n'aye pas l'honneur de vous connoistre (luy dit elle, apres l'avoir salüé) je ne laisse pas d'estre en droit d'esperer d'obtenir une faveur de vous : car enfin puis que vous avez bien exposé vostre vie pour la Princesse que je sers, et que pour luy redonner la liberté, il vous en a cousté

   Page 4703 (page 401 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la vostre ; je dois croire que vous ne me refuserez pas la grace de me dire des nouvelles d'un Prince, qui doit estre son Liberateur et le nostre : et que vous serez bien aise de m'aprendre en quel estat vous avez laissé l'illustre Cyrus. Anaxaris entendant parler Martesie de cette sorte, luy respondit, avec autant de civilité que d'esprit, qu'il obeïroit tousjours aveque joye, à une Personne faite comme elle : adjoustant que puis qu'il n'estoit plus en pouvoir d'employer son courage pour la Princesse Mandane, il seroit du moins bien aise de luy aprendre tout ce que Cyrus faisoit pour elle. En suitte dequoy, Martesie luy faisant cent questions, il luy apprit tout ce que Cyrus avoit fait, depuis la prise de Sardis, jusqu'à l'enlevement de la Princesse Araminte : et depuis cét enlevement, jusques au Siege de Cumes : exagerant avec beaucoup d'eloquence, tout ce qu'il creût estre avantageux à ce Prince. De sorte que Martesie, qui s'interessoit extrémement au bon-heur de Cyrus, et qui estoit bien aise d'achever d'effacer de l'esprit de Mandane le souvenir de l'injuste jalousie qu'elle avoit euë, prit la resolution de tascher de faire en sorte qu'Anaxaris la vist. Et en effet, apres l'avoir remercié, d'avoir satisfait sa curiosité, et l'avoir obligé à luy dire son nom ; elle le pria de vouloir bien revenir le lendemain à la mesme heure, et au mesme lieu : afin que la Princesse Mandame pûst aprendre de sa bouche, tout ce qu'il venoit de luy dire. A peine

   Page 4704 (page 402 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eut elle fait cette priere à Anaxaris, qu'il en tesmoigna avoir une joye extréme : l'assurant qu'elle luy faisoit le plus grand plaisir du monde, de luy faire avoir l'honneur de voir Mandane.

Mandane se repent de sa jalousie
Martesie informe Mandane de la présence du prisonnier susceptible de leur donner des nouvelles de son courageux amant. Mais la princesse, honteuse, ressent soudain une forte gêne : comment peut-elle paraître devant un ami de l'illustre Cyrus, et surtout comment pourra-t-elle jamais le revoir après lui avoir témoigné des sentiments de jalousie ? Martesie parvient toutefois à convaincre la princesse de rencontrer Anaxaris le lendemain. Mandane apprend à cette occasion tous les périls encourus par Cyrus au nom de son amour. Mais lorsqu'on l'interroge sur son identité, l'informateur refuse poliment de répondre. Par ailleurs, Martesie remarque qu'Anaxaris devient songeur en regardant la princesse. On convient toutefois d'une rencontre quotidienne, afin que le prisonnier, qui est en faveur auprès des gardes, informe les dames de l'avancement du siège.

Apres quoy estant sorty par où il estoit entré, Martesie fut retrouver la Princesse, pour luy aprendre tout ce qu'elle avoit sçeu : mais particulierement tout ce qui regardoit l'enlevement d'Araminte : luy marquant comment Cyrus s'estoit contenté de donner cinquante Chevaux à Spitridate pour suivre son Ravisseur, sans y aller en Personne : afin de s'en retourner à Sardis, attendre ceux qu'il avoit envoyez à Ephese, à Guide, et à plusieurs autres lieux, pour sçavoir de ses nouvelles. Et ce qu'il y a de considerable, Madame, adjousta Martesie, c'est qu'on ne peut pas mieux sçavoir la chose que je la sçay : car cét aimable Estranger qui me l'a contée, estoit avec Cyrus lors qu'il sçeut l'enlevement d'Araminte. Cette circonstance ayant donné une forte curiosité à Mandane de voir Anaxaris, fut cause que cette Princesse se resolut à tenir la parole que Martesie avoit donnée à ce Prisonnier : mais encore, luy dit Candane, qui est celuy que vous voulez que je voye ? Madame, reprit-elle, quoy qu'il ne m'ait pas dit ce qu'il est ; qu'il ne m'ait dit que son nom ; et que son nom mesme me soit inconnu ; je ne laisse pas d'assurer que c'est un homme de haute qualité : non seulement par sa bonne mine et par son action, mais encore par cent façons de parler

   Page 4705 (page 403 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il a : et je voy mesme, adjousta-t'elle, par les choses qu'il dit que Cyrus luy a dites, qu'il faut que ce Prince le traite comme estant ce que je dis. Mais encore, dit Mandane, croit-il que Cyrus puisse prendre Cumes et nous delivrer ? en verité Madame, reprit-elle, j'ay tant eu de soin de sçavoir tout ce qui regardoit Araminte, afin de justifier pleinement l'illustre Cyrus dans vostre esprit, que je ne luy ay guere parlé du Siege : presuposant, ce me semble avec quelque raison, que puis que Cyrus assiege Cumes, il la prendra infailliblement. Ha Martesie, s'escria Mandane en rougissant, en voulant justifier Cyrus, vous m'accusez estrangement, puis qu'en le justifiant vous me reprochez la foiblesse que j'ay euë, d'avoir je ne sçay quelle sorte de despit dans le coeur, qu'on pourroit nommer jalousie ! Si vous sçaviez Martesie, poursuivit-elle, quelle est la honte que j'en ay, vous ne m'en parleriez jamais : car il est vray que je ne sçaurois me pardonner à moy mesme, la precipitation que j'eus, à faire sçavoir à Cyrus, la colere que j'avois de croire qu'il me preferoit Araminte, et qu'il me quittoit pour elle. Ce n'est pas que je ne croye que le desplaisir que j'en eus, fust plustost causé par un sentiment de gloire, que par nul mouvement de veritable jalousie : mais enfin il n'aura tenu qu'à luy d'expliquer ce que je luy ay escrit comme il luy aura plû. Pour moy Madame, reprit Martesie en soûriant, si j'avois esté à la place

   Page 4706 (page 404 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ce Prince, je suis persuadée que j'aurois mieux aime croire pour ma consolation, que vous auriez eu de la jalousie que de l'orgueil : plus vous parlez, reprit Mandane, plus vous me donnez de confusion, et plus vous me faites voir qu'il y a bien de la follie à se confier à sa propre force. Car enfin, Martesie, vous souvient-il du temps que Cyrus n'estoit qu'Artamene ? du temps, dis-je, que Feraulas le croyant mort, m'apporta cette declaration d'amour, que je leûs en respandant des larmes et sans m'en fascher , parce que je pensois qu'Artamene eust perdu la vie ? Il m'en souvient bien Madame, reprit Martesie, et je n'ay pas oublié que la pitié vous empescha d'avoir de la colere. Vous n'avez donc pas perdu la memoire, adjousta Mandane, de l'embarras où je me trouvay lors qu'Artamene ressuscita, et combien j'apprehenday de le voir, parce que je jugeois qu'il auroit sçeu que j'avois leû sa Lettre les yeux couvers de pleurs. Jugez donc, je vous en prie, s'il est avez heureux pour prendre Cumes, quelle confusion j'auray en le voyant, lors que je me souviendray que je luy ay escrit des choses, qui luy ont donné lieu de croire que j'ay eu quelques sentimens de jalousie ? Tout de bon Martesie, adjoustoit-elle, j'ay un despit si grand contre moy-mesme, de ma propre foiblesse, et de l'inconsideration que j'ay euë de la tesmoigner, que je croy que plustost que de faire une semblable faute, je verrois mille et mille fois Cyrus

   Page 4707 (page 405 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

infidelle, que je ne m'en pleindrois pas. Ha Madame, reprit Martesie : la passion dont vous parlez, ne se cache pas comme l'on veut ! on la montre malgré soy, et on la montre mesme quelquefois en la cachant. Il y a pourtant bien de la lascheté et de l'Imprudence à la faire voir, respondit Mandane ; car si la jalousie est bien fondée, il faut en un instant faire succeder la haine à sa place : et si elle est injuste, il n'en faut point avoir : ainsi il faut du moins tousjours ne la monstrer pas, si on a le mal-heur d'en estre capable. Avec tout ce raisonnement qui paroist fort juste, respondit Martesie, je suis pourtant assurée. Madame, qu'encore que vous ne deviez plus douter de la fidelité de Cyrus, vous ne laisserez pas d'estre bien aise de sçavoir de la bouche d'Anaxaris, qu'il laissa aller Spitridate apres Araminte, et qu'il n'oublie rien pour vous delivrer. Impitoyable Fille que vous estes, reprit Mandane, quel plaisir prenez vous à me donner de la confusion ? et que ne croyez vous que si je suis bien aise de voir ce Prisonnier, c'est plustost pour sçavoir veritablement l'estat du Siege, que pour la raison que vous dites ? Car enfin je vous declare que je ne veux point me pouvoir reprocher à moy mesme, d'avoir eu un sentiment presques esgallement injurieux à Cyrus et à moy. Martesie qui estoit accustumée à vivre avec Mandane, comme avec une personne de qui elle avoit la derniere confiance, disputa encore respectueusement avec elle, sçachant bien

   Page 4708 (page 406 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle ne le trouveroit pas mauvais. Cependant le lendemain Anaxaris, suivant ce qui avoit esté resolu, vit la Princesse : qui fut si satisfaite de luy, qu'elle ne pouvoit l'estre davantage. D'abord, que ne luy dit point Anaxaris de Cyrus, et de toutes les choses qu'il faisoit pour elle ! il en parla avec chaleur, et avec exageration, et ne pensa jamais s'imposer silence. Mais à la fin il parla moins de ce Prince, et de toutes choses : et Martesie remarqua, qu'il estoit il occupe à considerer la beauté de Mandane, qu'il ne pouvoit en destourner les yeux. Comme cette Princesse vouloit l'obliger, elle luy demanda d'où il estoit ? et le luy demanda d'une maniere avantageuse : mais Anaxaris prenant la parole, Madame, luy dit-il, comme diverses raisons m'ont obligé de cacher ce que je suis veritablement, j'ay refusé vingt fois à l'illustre Cyrus, ce que vous me faites l'honneur de me demander, et ce que je suis bien marry de ne vous pouvoir dire, quoy qu'il me fust peut-estre en quelque sorte avantageux, que vous ne l'ignorassiez pas. Apres cela, Mandane s'informa tres particulierement de luy, quelles nouvelles Cyrus avoit de Ciaxare ? luy parlant en suitte de tous ceux qu'elle connoissoit à l'Armée de ce Prince, mais particulierement de Chrysante et de Feraulas. Anaxaris respondit sans doute à toutes les questions qu'elle luy fit : mais ce fut comme un homme qu'une violente resverie avoit surpris, quoy qu'il la regardast attentivement.

   Page 4709 (page 407 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Comme il sçavoit plus de nouvelles du Siege par ses Gardes, que la Princesse n'en sçavoit par les siens, il fut resolu entr'eux , qu'il la verroit tous les jours, ou du moins qu'il verroit Martesie : et en effet la chose alla ainsi, tant que le Siege dura. ù*

Nouvelle attaque de Cumes
Le siège de Cumes se poursuit. Cyrus lance une nouvelle attaque. Ses troupes parviennent à faire écrouler un pan du mur de fortification de la ville, tandis qu'une autre partie de son armée remporte également des succès de l'autre côté de la cité. Par ailleurs, les vaisseaux de Thrasibule bloquent si bien le port de Cumes que les renforts ne parviennent pas à destination. La victoire semble à la portée de Cyrus.

Cependant le Roy de Pont estoit dans un desespoir sans esgal : principalement de ce qu'il voyoit le Port de Cumes si bien bouché par la Flotte de Thrasibule, qu'il ne pouvoit esperer de pouvoir faire passer un Vaisseau pour en enlever la Princesse. D'autre part le Prince de Cumes commençoit de s'aperçevoir qu'il avoit pris un mauvais Party, donnant retraite au Roy de Pont : mais durant qu'il s'en repentoit inutilement, celuy que Cyrus avoit envoyé dans cette Ville, qui avoit parlé deux fois à Martesie ; qui avoit pris une Lettre d'elle pour Cyrus, et qui l'avoit envoyée à ce Prince par un Esclave : cabaloit autant qu'il pouvoit parmy le Peuple, pour le disposer à murmurer, de ce qu'on l'engageoit à une facheuse guerre. Ainsi pendant que l'illustre Cyrus estoit occupé aux penibles travaux du Siege, il y avoit des Gens dans la Ville, qui songeoient à le servir. Cependant ce Prince infatigable à toutes les peines qui pouvoient luy faire delivrer Mandane, estant allé visiter les nouveaux Travaux, comme il donnoit ses ordres à un Ingenieur, cét homme fut tué d'un coup de Trait à ses pieds : mais comme si ce jour eust esté fatal à Cyrus , et qu'il y eust eu quelque Constellation maligne, qui eust

   Page 4710 (page 408 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voulu faire perir le plus Grand et le plus illustre Prince du Monde ; comme il s'en retournoit le soir à son Quartier, il luy prit envie d'aller encore donner quelques ordres à un lieu où il creût qu'ils estoient necessaires. Mais à peine fut il dans la Tranchée, que les Ennemis se servant d'une espece de Machine qui poussoit des Pierres avec une impetuosité, à laquelle rien ne pouvoit resister : il y eut un Esclave de Cyrus qui le suivoit, qui en eut la teste emportée. Cét effroyable coup passa si prés de celle de ce Grand Prince, que le Crane de cet Esclave se brisant endivers esclats, le blessa au visage, et au col en cinq ou six endroits ; de sorte que Cyrus se vit tout couvert de son propre sang, et du sang de ce malheureux. Cependant dans un peril si grand, ce Prince demeura avec une tranquilité sur le visage, qui r'assura tous les siens : et qui fit bien voir qu'il avoit un courage intrepide, que rien ne pouvoit esbranler. Megabate et Persode, eurent leur part de ce glorieux peril, car ils estoient fort pres de luy : d'autre part, Pactias et Lycambe, voyant qu'ils ne pouvoient entreprendre de secourir Cumes par Terre, se resolurent de le tenter par la Mer : esperant que la fâcheuse Saison obligeroit peutestre Cyrus à lever le Siege. Pour cét effet, ayant fait avancer tous leurs Vaisseaux, comme s'ils eussent voulu forcer Thrasibule à leur donner passage ; la veuë de cette Flotte, qui parut aux Habitans de Cumes, leur donna autant de joye, qu'elle

   Page 4711 (page 409 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

causa de douleur à Mandane : qui voyant la pleine Mer de ses Fenestres, vit avec un desespoir inconcevable, cette Armée qui sembloit vouloir combatre celle de Thrasibule. Car outre que cette Princesse consideroit que si cette Armée deffaisoit l'autre, Cumes seroit secouruë, elle craignoit encore que la Mer estant libre, le Roy de Pont ne la remenast en quelque autre lieu, d'où Cyrus ne la pourroit delivrer. Elle ne fut pourtant pas long temps dans cette aprehension : car à peine cette Flotte ennemie eut elle veû que celle de Thrasibule appareilloit pour aller à elle, que la frayeur s'emparant de l'esprit de ceux qui la commandoient, leur osta le coeur : de sorte qu'ils tournerent la Prouë, et s'abandonnerent à la fuite et au vent, qui ne leur estoit pas favorable pour combatre. Leontidas qui commandoit les petits Vaisseaux et les Barques, les suivit quelque temps, et les déroba à veuë du Roy de Pont, qui regardoit avec une douleur extréme le desordre de cette Flotte. Mais en eschange, Mandane voyant ses Liberateurs demeurer ferme, et ses ennemis fuïr, en eut une consolation extréme. Cependant Cyrus voyant l'opiniastre resistance du Roy de Pont et du Prince de Cumes, qui ne perdoient pas un pied de Terre, sans le disputer avec une valeur extraordinaire : voyant, dis-je, que toutes les Machines ne pouvoient le mettre en estat de donner un Assaut decisis, qui pust luy faire emporter la Ville, parce qu'il n'y avoit point de Breche raisonnable ;

   Page 4712 (page 410 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'avisa d'une chose que l'amour seulement pouvoit luy faire inventer : et voicy ce qui fut le fondement de cette invention. Cyrus fut adverty qu'en un endroit du Fossé qui regardoit le Logement qu'on avoit fait le plus proche de la Ville, il y avoit une grande Caverne, dont ceux de Cumes avoient bouche l'ouverture, qui par plusieurs destours s'estendoit fort avant sous terre : de sorte qu'en cét endroit, les Murailles et les Fortifications portoient sur cette Caverne. Cyrus n'eut pas plustost sçeu cela, qu'il resolut de faire un grand effort pour traverser le Fossé, et pour se loger au pied de Murailles, et justement à l'embouchevre de cette Caverne : et en effet la chose luy reüssit. Ce Logement ne fut pas plustost en deffence, que Cyrus faisant desboucher la Caverne, y fit enter en une nuit quantité d'Ouvriers, avec des Instrumens propres à tailler et à creuser la pierre du haut de cette Grote souteraine, qui soutenoit une partie de la Ville : si bien que les faisant tous travailler avec une ardeur incroyable, ils vinrent enfin à descouvrir les premieres pierres des Murailles de Cumes. Mais de peur qu'elles ne s'ébranlassent trop tost, et qu'eux mesmes ne fussent accablez dans la Caverne ; ils n'avoient pas plustost descouvert une pierre du Fondement de ces Murs, qu'ils mettoient un Pilotis dessous, pour la soustenir : ainsi mettant autant de Pilotis qu'ils descouvroient de Pierres, la Muraille de la Ville demeuroit ferme, quoy qu'ils ostassent

   Page 4713 (page 411 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qui en soustenoit les fondemens. Mais afin que le bruit que faisoient les Ouvriers, ne fust pas bien entendu ny bien distingué par ceux de la Ville, Cyrus fit donner un Assaut du costé opposé, avec intention d'y attirer et d'y occuper les Assiegez : commandant aux Troupes qui estoient du costé où l'on travailloit, de faire souvent comme s'ils eussent eu de fausses allarmes : c'est à dire de grands cris, et de faire le plus de bruit qu'ils pourroient. Mais enfin apres qu'on eut assez descouvert des fondemens des Murailles, pour esperer d'en faire une Breche raisonnable, par la voye que Cyrus en avoit imaginée, et qu'on les eut apuyez avec autant de Pilotis, qu'il estoit necessaire pour les soustenir ; ce Prince fit mettre une fort grande quantité de matieres combustines au pied de ces Pilotis, qui estoient d'un bois fort sec, et qu'on avoit encore rendus plus capables d'estre aisez à s'embraser par diverses Gommes dant on les avoit frottez. De sorte que lors que l'heure de l'execution fut venuë ; que les Ouvriers se furent retirez ; et que toutes choses furent en estat : Cyrus environ à deux heures apres Midy, fit mettre le feu à ce grand amas de choses combustibles, qu'il avoit fait placer au pied de ces Pilotis : si bien que le feu prenant tout d'un coup, à tout ce qui estoit capable de brusler dans cette Caverne ; et les Pilotis venant à estre tous consommez presques en un mesme temps, les Fondemens des Murailles n'estant

   Page 4714 (page 412 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus soustenus s'entr'ouvrirent : et le poids des Murs, qu'ils ne pouvoient plus soustenir, achevant de les esbranler, on vit en un moment le plus terrible objet du monde. Car enfin on voyoit sortir de l'ouverture de la Caverne, un tourbillon de flammes de diverses couleurs, où une espaisse fumée se mesloit : mais ce qu'il y eut de plus espouventable, fut de voir, lors que les Pilotis et les fondemens des Murailles manquerent, l'horrible bouleversement qui se fit en un instant, et des Murs qui croulerent tout d'un coup ; et des Remparts qui s'entr'ouvirent, et qui s'esboulerent ; et des Soldats ensevelis sous ces ruines. Ainsi l'on vit en un moment, mille flammes ondoyantes s'eslever en l'air ; mille esclats de Pierres faire un bruit terrible, et la Muraille tomber avec ceux qui la deffendoient ; les Creneaux en roulant mesme en quelques endroits avec tant d'impetuosité, qu'ils en furent jusques, à la Mer. La poussiere que fit cette Muraille en tombant, fit qu'on fut quelque temps sans pouvoir voir si la Breche estoit raisonnable ou non : mais le vent qui souffloit alors l'ayant un peu dissipée, on vit que cette Breche estoit telle qu'on la pouvoit souhaiter : de sorte que Cyros faisant donner tout d'un coup, et n'y trouvant point de resistance, parce que cette prodigieuse invention avoit estonné les ennemis, on commença d'y faire un Logement. Mais s'estant enfin reconnus, et le Roy de Pont estant venu en cét endroit, ils repousserent courageusement

   Page 4715 (page 413 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les Troupes de Cyrus, et les empescherent d'achever le Logement qu'elles avoient commencé. Le combat fut fort opiniastré et fort sanglant : cependant quoy que la Muraille en tombant à l'embouchevre de la Caverne, eust estoussé le feu qui en sortoit, il y avoit pourtant quelques ouvertures à ce grand monceau de ruines par lesquelles il sortit tout d'un coup une fumée si espaisse qu'elle déroba le jour et la connoissance aux combatans : si bien que les Soldats de Cyrus et ceux du Roy de Pont, sans sçavoir ce qu'ils faisoient, tomberent dans une telle confusion , que ceux de Cyrus creurent que les assiegez avoient l'avantage : et que ceux de la Ville creurent aussi, que les Assiegeans l'avoient : de sorte que dans cette erreur et dans ce desordre, ils se retirerent chacun de leur costé, et laisserent le Logement abandonné. Neantmoins la fumée s'estant enfin dissipée, les premieres à se reconnoistre, et à retourner au combat : qui leur reüssit si heureusement, qu'elles acheverent le Logement et le conserverent. Mais durant qu'on r'emportoit cét avantage de ce coste là, Clearque en r'emportoit un autre à l'Attaque où il combatoit : et il se signala de telle sorte pendant ce Siege, qu'il merita de recevoir mille loüanges de Cyrus , aussi bien que tous les Volontaires ; principalement le genereux Megabate. Les choses estant en ces termes, Pactias et Lycambe voulurent faire une derniere tentative : et pour en venir à bout, ils

   Page 4716 (page 414 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entreprirent de jetter quelques Gens dans Cumes, par le costé qui regarde la Mer. Et en effet, ils avoient assez heureusement commencé leur dessein : n'ayant point esté descouverts par les bateurs d'estrade. Mais Cyrus ayant esté adverty de cette estreprise, monta à cheval à l'heure mesme, suivi de Mazare, et de tous les Braves de son Armée, et fut au devant des ennemis : qui ayant sçeu qu'ils estoient descouverts, se retirerent avec tant de diligence, que ce Prince ne les pût joindre.

Négociations et trêve
De retour au camp, Cyrus envoie un héraut au prince de Cumes, afin d'entamer les négociations : il demande uniquement la restitution de Mandane, condition à laquelle il renoncera à la prise de la ville. Le prince de Cumes consulte le roi de Pont qui essaie de gagner du temps. Ce dernier lui suggère de demander une trêve afin d'examiner la situation. En réalité, il cherche un moyen de s'enfuir avec Mandane. Cyrus accepte la trêve, à condition qu'elle soit courte.

De sorte qu'il s'en retourna au camp, ou toutes choses estoient en si bon estat, que Cyrus pouvoit regarder Cumes comme devant infailliblement bientost estre prise. Mais l'inquietude qu'il avoit, estoit la crainte que le Roy de Pont ne trouvast les voyes d'enlever encore Mandane : c'est pourquoy advisant avec Mazare sur ce qu'ils avoient à faire , il creût que selon les aparences, le Prince de Cumes se repentoit d'avoir donné Asile à un Roy qui l'envelopoit dans son malheur : et que ce seroit donner des Gardes à Mandane, que de le gagner, en l'assurant de luy rendre son Estat, s'il vouloit luy rendre cette Princesse, et se contenter qu'il donnait la liberté au Roy de Pont, afin de ne l'obliger pas à trahir un Prince à qui il avoit donné retraite : Cyrus esperant mesme que si ce Prince n'acceptoit pas ce qu'il luy vouloit offrir, cela feroit soulever le peuple contre luy, et l'armeroit pour empescher que le Roy de Pont n'enlevast Mandane. De sorte qu'ayant

   Page 4717 (page 415 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

envoyé un Heraut au Prince de Cumes, pour luy dire qu'ayant quelques propositions à luy faire, qui luy estoient fort avantageuses, il eust bien voulu luy pouvoir envoyer une Personne de confiance, pour luy dire ses intentions : ce Prince respondir apres avoir consulté avec le Roy de Pont, que n'ayant point d'interest separé de celuy de ce Prince, il ne pouvoit recevoir de parole sans sa participation : mais qu'ils envoyeroient conjoinctement le lendemain, aprendre qu'elles estoient ses volontez. Que cependant ils demandoient qu'il y eust sur seance d'Armes : or quoy que ce que respondoit le Prince de Cumes, ne fust pas precisement ce que souhaitoit Cyrus, il ne laissa pas de le prendre au mot : et pour arriver tousjours à ses fins il se resolut d'agir avec une esgale generosité pour son Rival : de sorte que le lendemain, apres qu'on eut publié la Tréve, et que celuy que le Roy de Pont et le Prince de Cumes envoyerent vers luy fut arrivé au camp ; Cyrus voulut, afin que la Negociation reüssist mieux, luy faire voir l'estat où estoient tous ses Travaux. Et en effet, apres avoir fait mettre toute son Armée sous les Armes, il le mena de Ligne et Ligne, et de Port en Port : et luy fit si bien connoistre, que du costé de la Terre, Cumes n'avoit nul secours à esperer ; que cét envoyé fut en effet plus capable de se charger volontiers des paroles que Cyrus luy donnoit à porter, que s'il n'eust esté qu'à la Tente de ce Prince. Joint que ce que luy dit Cyrus,

   Page 4718 (page 416 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fut si plein de generosité, qu'il n'eust pas esté aisé de trouver qu'on luy pûst refuser ce qu'il offroit : car il ne demandoit au Prince de Cumes que Mandane seulement : et offroit encore au Roy de Pont, ce que la Princesse Araminte luy avoit autresfois offert de sa part, c'est à dire une Armée pour reconquerir son Estat. Ce n'est pas, disoit il à celuy à qui il parloit, que je ne sçache de certitude, que j'auray bien tost pris Cumes : mais c'est qu'ayant eu de l'obligation au Roy de Pont, du temps que je portois le nom d'Artamene : et qu'estimant fort le courage du Prince de Cumes, je serois bien aise de donner lieu à deux Princes qui ont de si bonnes qualitez, de ne me forcer pas à les perdre. Joint qu'à dire encore la verité, je souhaiterois aveque passion, d'accourcir de quelques jours la Captivité de Mandane, par une heureuse Negociation. Apres cela Cyrus interessant adroitement celuy à qui il parloit, et sans luy faire pourtant nulle lasche proposition, il le renvoya extrémement satisfait de sa generosité. Mais plus les propositions qu'il fit furent raisonnables, plus le Roy de Pont en fut affligé : et il le fut d'autant plus, qu'il connut bien, quoy que le Prince de Cumes luy protestast qu'il vouloit demeurer inseparablement attaché à ses interests, qu'il trouvoit qu'il auroit tort, s'il vouloit porter les choses à la derniere extremité. Car bien qu'il fust esperduëment amoureux, il ne laissoit pas de connoistre que ne pouvant conserver Mandane,

   Page 4719 (page 417 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il y avoit de l'injustice, à vouloir perdre inutilement un Prince qui luy avoit donné Asile : mais quoy qu'il connust que cela estoit injuste, sa passion ne pouvoit pourtant consentir qu'il escoutast nulle proposition d'accommodement, lors qu'il s'agissoit de rendre Mandane. Neantmoins n'osant pas dire positivement au Prince de Cumes, que plustost que de se resoudre à remettre cette Princesse entre les mains de Cyrus, il se resolvoit à le voir perir, et à perir luy mesme : il luy dit que dans les choses desesperées, qui pouvoit gagner temps, recouvroit quelquesfois l'esperance : qu'ainsi il trouvoit qu'il estoit à propos de faire dire à Cyrus qu'on ne pouvoit luy respondre, sans avoir donné participation des propositions qu'il faisoit, aux Xanthiens, et aux Cauniens : voulant mesme sçavoir de Pactias et de Lycambe, en quel estat estoient leurs Troupes : et que cependant la Tréve continuëroit. Comme le Prince de Cumes trouvoit quelque apparence de raison à ce que luy disoit le Roy de Pont, il y consentit : de sorte qu'on renvoya cette responce à Cyrus, qui accepta la chose : avec cette condition toutesfois, qu'il y auroit un terme limité pour cette Negociation, et que ce terme ne seroit pas long. Ainsi la chose ayant esté reglée, la Tréve continua : le Roy de Pont et le Prince de Cumes faisant sortir un des leurs, pour envoyer vers les Generaux de leur Armée, et un autre vers les Xanthiens et les Cauniens : Cyrus leur donnant des

   Page 4720 (page 418 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Herauts pour les mener et ramener. Cependant le Roy de Pont, qui n'avoit consenty à cette Negociation, que pour avoir plus de temps à imaginer par quelle voye il pourroit se sauver, ou pour reculer du moins sa perte de quelques jours ; ne faisoit autre chose que chercher dans son imagination, quelque expedient qui pûst faire sortir Mandane de Cumes. Mais pendant qu'il cherchoit inutilement une chose si difficile à trouver ; Cyrus et Mazare s'estonnant tousjours d'avantage de n'entendre point parler du Roy d'Assirie, ne pouvoient comprendre où il pouvoit estre : ny comment il estoit possible qu'il fust vivant, et qu'il ne fust pas devant Cumes. Aussi y avoit il quelques momens, où Cyrus le croyoit mort : mais il y en avoit d'autres, où sa jalousie se ressuscitant dans son imagination, luy faisoit craindre encore une fois qu'il ne fust dans Cumes, et qu'il n'y fustpour luy nuire, quoy qu'il n'imaginast pourtant pas bien par quelle voye il le pourroit faire. Cependant la Tréve ayant esté publiée dans l'Armée Navale, comme dans le camp et dans la Ville, il y avoit une egalle oysiveté parmi les Soldats de tous les deux Partis, et quelque legere image de Paix, au milieu de trois Armées, et d'une Ville assiegée.

L'aide de Cleobuline
Pendant la trêve, Cyrus aperçoit une flotte à l'horizon, qui lui donne d'abord de l'inquiétude. Or il s'agit d'un renfort, envoyé par Cleobuline, reine de Corinthe, fille du feu roi Periandre. Cyrus remercie vivement Philocles, lieutenant du commandant de la flotte. Comme la trêve lui laisse quelques instants de répit et de tranquillité, Cyrus interroge Philocles sur la reine de Corinthe, mais également sur les amours de celui-ci et de Philiste, ainsi que sur ceux de Thimocrate et Telesile. Désireux de raconter l'histoire de Cleobuline, Philocles rassure brièvement Cyrus sur le dénouement heureux de ses amours et de celles de Thimocrate, avant de commencer le récit de la vie de cette admirable reine.

Les choses estant en cét estat, et Cyrus estant un matin au haut du Fort qu'il avoit fait faire sur cette Coline qui s'estoit trouvée au Quartier de Mazare ; il vit paroistre une Flotte, qui venoit à toutes Voiles vers la sienne. Il n'eut pas plustost

   Page 4721 (page 419 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veû cela, que sa passion luy faisant craindre quelque supercherie, il changea de couleur : et voulut aussi tost envoyer à Cumes, pour s'esclaircir de ses soubçons. Mais comme il estoit prest de le faire, on luy amena un Envoyé du Roy de Pont et du Prince de Cumes, qui venoit luy demander de leur part, si cette Flotte venoit fortifier son Armée, et s'il ne vouloit pas demeurer dans les termes de la Tréve ? De sorte que sçachant par là, que cette Flotte n'estoit pas pour ses ennemis, il jugea qu'assurément elle estoit pour luy : n'ignorant pas qu'il avoit demandé des Vaisseaux en divers lieux, et en effet il ne se trompoit point. Apres cela il congedia cét Envoyé, avec ordre d'assurer le Roy de Pont et le Prince de Cumes, qu'il ne vouloit rien entreprendre, jusques à ce que leur Traite fust rompu : et que pour la Flotte qui paroissoit, elle n'avoit garde d'avoir ordre de luy de s'aprocher, puis qu'il ne sçavoit pas seulement d'où elle venoit : que cependant il leur engageoit sa parole, de ne s'en servir que lors qu'ils auroient refusé les propositions qu'il leur avoit faites. Mais apres que cét Envoyé fut party, Cyrus et Mazare virent que Thrasibule avoit fait détacher deux petits Vaisseaux, pour aller reconnoistre ceux qui venoient : et que ces Vaisseaux ayant joint les autres, revenoient conjointement avec eux, vers la Flotte de Thrasibule comme estant Amis : de sorte que se réjouïssant devoir un nouveau secours, qu'il jugeoit fort propre à faire que

   Page 4722 (page 420 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le peuple de Cumes se revoltast, si ces Princes n'acceptoient ce qu'il leur offroit ; il conçeut encore de nouvelles esperances, de revoir bientost sa chere Princesse. Il avoit pourtant beaucoup d'impatience, de sçavoir d'ou venoit cette Flotte qu'il voyoit : aussi ne fut il pas long temps sans en estre informé : car ces deux Flottes ne furent pas plustost jointes, et ceux qui les commandoient n'eurent pas plustost conferé ensemble, que Thrasibule, suivant la liberté de la Tréve, envoya Leontidas dans une Barque avec Philocles, qui estoit le Lieutenant de celuy qui commandoit la Flotte qui venoit de joindre la sienne, afin d'instruire Cyrus de ce qui sepassoit. De sorte que Leontidas arriva au camp, justement comme ce Prince venoit de rentrer dans sa Tente, suivi de Mazare, de Myrsile, et de beaucoup d'autres. Mais afin qu'il sçeust comment il devoit recevoir Philocles, il le devança : et fut luy aprendre qu'il estoit envoyé par la Princesse Cleobuline, qui estoit alors Reine de Corinthe, par la mort du Sage et vaillant Periandre son Pere : et qu'il venoit luy offrir de la part de cette Reine, la Flotte qu'il pouvoit avoir veuë arriver. Cyrus ne sçeut pas plustost ce que Leontidas luy disoit, qu'il se disposa à recevoir Philocles avec une extréme civilité : non seulement parce qu'il l'estimoit beaucoup, parce qu'il luy amenoit un puissant secours ; mais encore parce qu'il venoit de la part d'une des plus illustres Princesses du Monde, qu'il avoit y veuë fort

   Page 4723 (page 421 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jeune, lors qu'il avoit passé à Corinthe. Ayant donc ordonné à Chrysante d'aller recevoir celuy qu'elle luy envoyoit, et à Leontidas de l'aller querir, ils luy obeïrent à l'heure mesme, et luy amenerent Philocles, qui luy presenta une Lettre de la Reine de Corinthe, qui estoit conçeuë en ces termes.

LA REINE DE CORINTHE, A L'INVICIBLE CYRUS.

Pour vous tesmoigner que le souvenir de l'illustre Artamene m'est cher, et que se m'interesse a la gloire qu'il a aquise, et qu'il acquiert tous les tours, sous un nom que la Renommée a celebré par toute la Terre ; je luy envoye les meilleurs Vaisseux qui soient dans nos Mers : me pleignant de ce qu'il ne m'ait pas fait sçavoir qu'il en eust besoin : et de ce qu'il a demandé ce secours à des Princes qui ne le luy peuvent pas donner de si bon coeur que moy. Les Soldats que un choses pour luy envoyer, sont quelquesfois revenus couverts de Lauriers sous le feu Roy mon Pere : mais de peur qu'ils n'ayent oublié l'Art de vaincre, je seray bien aise qu'ils combatent sous un tel Conquerant que vous : me semblant que s'ils peuvent avoir l'advantage de vous avoir aidé à delivrer la Princesse Mandane, et d'avoir combatu sous vos enseignes, j'en seray plus redoutable à mes voisins, quand vous me les renvoyerez. Philocles qui sçait mes

   Page 4724 (page 422 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sentimens pour ce qui vous regarde, vous les expliquera plus precisément : et ne manquera pas de vous dire, s'il suit mes intentions exactement, que je n'ay eu nulle difficulté à croire toutes les merveilles qu'il m'a racontées de vostre vie : et qu'il n'y a personne au Monde, qui au plus d'estime pour vostre vertu que moy : ny qui souhaite vostre bonheur, aveque plus de passion.

CLEOBULINE.

Comme cette Lettre estoit fort obligeante, elle obligea aussi sensiblement Cyrus : qui tesmoigna à Philocles tant de reconnoissance de la bonté que cette grande Reine avoit pour luy, qu'il estoit aisé devoir, qu'en effet son coeur estoit touché d'un procedé si genereux. En suite dequoy, Philocles aprit à Cyrus, que la Reine qui l'envoyoit ayant sçeu que le Prince de Cumes avoit envoyé secrettement à Corinthe, pour y faire faire des Vaisseaux de Guerre ; elle avoit pris soin de s'informer, par une correspondance qu'elle avoit dans sa Ville, pour quelle raison il vouloit armer : et que parce moyen elle avoit sçeu que c'estoit parce qu'il avoit donné retraite au Roy de Pont, qui avoit enlevé la Princesse Mandane, et qui s'estoit sauvé de Sardis : luy disant encore que cette grande Reine presuposant qu'il ne pouvoit pas manquer de sçavoir où estoit cette Princesse, et ne doutant pas qu'il n'allast bientost assieger Cumes, avoit fait à l'heure mesme preparer la Flotte qu'elle luy envoyoit : qui n'avoit pu estre plus tost à

   Page 4725 (page 423 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cumes, à cause des vents contraites qui avoient soufflé : Philocles exagerant apres cela l'estime que Cleobuline faisoit de Cyrus, avec tant d'eloquence, qu'il estoit aisé de voir qu'il venoit de la Cour d'une Princesse, ou l'ignorance ne passoit pas pour une vertu, comme en quelques autres Cours du monde. Quoy que Cleobuline fust extrémement jeune, lors que Cyrus avoit passé à Corinthe, il se souvenoit pourtant bien qu'elle estoit desja admirable, et par son esprit, et par sa beauté : mais ce qu'il en avoit oüy dire depuis en diverses occasions ; l'ayant obligé d'avoir une curiosité particuliere pour ce qui regardoit cette Princesse, il fit cent Questions à Philocles, touchant sa forme de vie, et son Gouvernement. Mais plus Philocles luy respondoit, plus sa curiosité augmentoit : car il luy disoit des choses si merveilleuses de cette Reine, soit en luy parlant de son grand coeur ; de son grand esprit, de son equité ; de sa liberalité ; ou seulement de sa bonté ; que ce Prince ne pouvoit les ouïr sans admiration, et sans une nouvelle envie d'en sçavoir tousjours d'avantage. Cependant pour tesmoigner à cette Reine, combien il estimoit ce qui venoit d'elle, il envoya Chrysante vers celuy qui commandoit la Flotte : mais il le luy envoya avec diverses Barques chargées de toutes les choses dont on a accoustumé de faire des Presens à la Mer : et de tous les refraichissemens necessaires, à une Flotte comme estoit la sienne : retenant Philocles aupres de

   Page 4726 (page 424 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy, aussi bien que Leontidas, jusques à ce que le Traite fust conclu, ou que la Tréve fust finie. Le lendemain celuy qui commandoit la Flotte, nommé Thimochare, vint aussi visiter Cyrus : qui le traita avec une magnificence digne de luy, et digne de la Reine qu'il vouloir honnorer, en honnorant celuy qui commandoit ses Armes. Comme la Tréve luy donnoit assez de loisir, et que l'esperance de voir bientost sa Princesse en liberté, avoit mis quelque tranquilité dans son ame, sa civilité estoit encore plus exacte et plus reguliere : c'est pourquoy toutes les fois que Philocles et Timochare estoient aupres de luy, il leur parloit continuellement de leur Reine, de qui il aprenoit tousjours quelque chose d'admirable : et il en aprit en effet tant de merveilles, qu'il eust pû croire que la flaterie avoit quelque part aux loüanges que Timochare et Philocles luy donnoient, s'il n'eust pas connu ce dernier, pour estre extrémement sincere. Cependant ce Prince qui croyoit tousjours qu'il faisoit un crime, lors qu'il ne songeoit pas à Mandane , ne se seroit peutestre pas advisé de vouloir sçavoir tout le détail de la vie de cette Reine, si Timochare, suivant l'ordre qu'il en avoit reçeu d'elle, ne luy eust demandé de sa part, s'il n'aprouvoit pas le dessein qu'elle avoit pris de ne se marier jamais ? je consultant encore en suitte, sur diverses choses qui regardoient la conduite de son Estat. De sorte que Cyrus ne pouvant assez s'estonner de la resolution

   Page 4727 (page 425 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que cette jeune et belle Reine avoit prise, apres en avoir parlé avec Timochare, en parla encore avec Philocles : qui souhaitant, pour diverses raisons, que cette Reine ne demeurast pas dans la volonté qu'elle avoit, se resolut de dire à Cyrus, ce que presques nul autre que luy ne luy pouvoit dire : afin qu'entrant dans les sentimens qu'il souhaitoit qu'il eust, il pûst apres cela conseiller à Timochare, qui avoit quelque credit aupres de Cleobuline, de persuader à cette Princesse, de ne s'opiniastrer pas dans son dessein. De sorte qu'apres avoir augmenté la curiosité de Cyrus, par mille choses qu'il luy dit de cette Reine ; et apres luy avoir mesme fait connoistre qu'il luy importoit qu'il luy racontait la vie de cette Princesse, Cyrus, qui avoit en effet envie de la sçavoir, et qui estimoit extrémement Philocles, qui de son costé desiroit qu'il la sçeust ; luy donna audiance un soir, lors que tout le monde fut retiré. Mais auparavant que de l'obliger à commencer le recit qu'il luy devoit faire, il luy demanda des nouvelles de Philiste, et de son amour : ha Seigneur (respondit il avec un souris qui luy fit connoistre qu'il estoit guery de sa passion, ou qu'il estoit heureux) l'estat de ma fortune est bien changé, depuis que je vous laissay en Armenie ! comme je m'imagine, reprit Cyrus, que ce changement est de mal en bien, je seray fort aise de le sçavoir. Seigneur. repliqua Philocles, je vous suis trop obligé, de me parler comme vous faites :

   Page 4728 (page 426 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais pour reconnoistre cét honneur, il n'est pas juste de m'amuser à vous faire un long recit de la suitte de mes avantures, en ayant d'autres plus illustres à vous dire : et il suffit que je vous die, que ceux qui assurent que l'esperance est un bien qu'un Amant ne doit jamais perdre, ont raison : puis qu'il est vray qu'on ne peut pas avoir moins de sujet d'en avoir que j'en avois, lors que je fus à Jalisse, apres avoir sçeu que le Mary de Philiste estoit mort. Cependant, Seigneur, cette aversion que je croyois invincible, se laissa surmonter par ma perseverance : et ce coeur que tant de services, tant de soupris, et tant de larmes n'avoient pû fléchir, se laissa enfin toucher à mon opiniastreté. De sorte que lors que je retournay à Corinthe, j'y retournay Mary de Philiste, et l'y remenay. A mon arrivée j'y trouvay une Lettre de Thimocrate, qui m'aprit qu'il avoit espouse Telesile : ainsi Seigneur, deux de ces Amans que vous vistes si malheureux à Sinope, qu'ils ne pouvoient souffrir que les autres comparassent leurs infortunes aux leurs, ont enfin esté heureux, quoy qu'il n'y eust aucune aparence qu'ils le deussent estre. Je vous assure, repliqua Cyrus, que j'en ay toute la joye que je suis capable d'avoir : je vous suis bien obligé de ce sentiment là, repliqua Philocles, mais pour en revenir à la Reine de Corinthe, preparez vous Seigneur à ne me soubçonner point de flaterie, lors que vous entendrez les choses que je vous diray d'elle : car il est vray

   Page 4729 (page 427 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je suis assuré que je luy déroberay beaucoup, et que son merite est au dessus de toute loüange. Elle estoit desja si aimable et si accomplie, reprit Cyrus, lors que je passay à Corinthe, que je n'auray point de peine à croire qu'elle merite les loüanges que vous luy donnerez : c'est pourquoy ne vous amusez pas à me preparer l'esprit sur ce sujet. Apres cela Philiocles commença de parler de cette sorte.


Histoire de Cleobuline : l'amour malheureux de Cleobuline
Cleobuline, reine de Corinthe et fille du sage Periandre, est une jeune femme en tous points admirable. Toutefois, un amour malheureux pour Myrsile, jeune homme d'un rang inférieur à elle, la tourmente. De plus, elle est aimée en secret de Basilide, proche parent de la reine, à qui échoirait le trône au cas où cette dernière ne se marierait pas. Myrinthe, de son côté, ignorant tout des sentiments de Cleobuline, tombe amoureux de Philimene, sur de Basilide. Désireux d'obtenir le consentement de la reine, il dévoile son amour au grand jour. Cette révélation trouble Cleobuline, qui se voit confrontée à ses propres sentiments, qu'elle a préféré ignorer jusque là. Mais il est trop tard : la reine est éperdument amoureuse de Myrinthe. Une retraite à la campagne, destinée à lui faire oublier ses tourments, produit l'effet inverse en aiguisant sa jalousie.
Portrait de Cleobuline
Après avoir rappelé les hauts faits de Periandre, Philocles décide de faire le portrait de Cleobuline telle qu'elle se révèle depuis son accession au trône. Malgré son jeune âge, la nouvelle souveraine supporte admirablement tout le poids de l'Etat. En dépit de sa petite taille, elle inspire la crainte et le respect. Bien que son nez soit un peu grand, sa physionomie plaît beaucoup. Par ailleurs, son âme est grande et généreuse. Cleobuline parle plusieurs langues et connaît toutes les sciences. Elle est louée à travers tout le pays.

HISTOIRE DE CLEOBULINE REINE DE CORINTHE.

Encore que ce soit la coustume de quelqu'un, de reprendre les choses d'assez loin ; et de ne parler gueres moins des Peres de ceux de qui ils ont à narrer l'Histoire, que de ceux mesmes qui ont le plus d'interest à l'advanture qu'ils ont à dire, je n'en useray pourtant pas ainsi. C'est pourquoy Seigneur, je vous seray seulement souvenir en peu de mots, que Periandre, Pere de la Reine de Corinthe, estoit de l'illustre Race des Heraclides : que sa valeur l'avoit rendu Conquerant de son Estat, quoy que la Justice voulust qu'il y regnast paisiblement : qu'il avoit eu plusieurs guerres glorieuses, principalement contre ceux d'Epidaure : et que son Grand esprit luy avoit fait meriter le nom de

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Sage, aussi bien que son courage celuy de Vaillant. Apres cela je vous diray encore, qu'ayant perdu la Reine sa Femme et deux Fils qu'il avoit, il est mort, et a laissé la Princesse sa Fille Reine de Corinthe, dans un âge où il ne sembloit pas qu'elle, pûst avoir la force de soustenir l'authorité Royale comme elle fait. Je sçay bien encore. Seigneur, que c'est l'usage, afin qu'on ne soit pas surpris du merite extraordinaire d'une Personne, de dire comment elle a esté eslevée ; comment elle a apris toutes choses qu'elle sçait ; et de commencer l'Histoire de sa vie dés le Berçeau. Mais comme c'est de la Reine de Corinthe que je parle, je ne veux vous la montrer que sur le Thrône : et ne vous parler point de la Princesse Cleobuline, tant qu'elle n'a pas porté la Couronne. Neantmoins pour sa Personne, Seigneur, comme cette Reine est fort embellie depuis que vous ne l'avez veuë, il faut que je vous en die quelque chose : il est toutesfois vray qu'elle n'est guere plus grande qu'elle estoit quand vous passastes à Corinthe : et qu'ainsi sa taille ne peut estre mise qu'au rang des mediocres : mais il est pourtant certain qu'il y a un Caractere de Grandeur et de Majesté sur son visage, qui ne laisse pas d'imprimer de la crainte et du respect, quoy que ce soit un privilege qui semble estre reservé à celles à qui la Nature a donné une taille fort haute et fort avantageuse. Mais si Cleobuline n'est pas aussi grande qu'elle a le coeur eslevé, elle a en eschange

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les plus beaux yeux bleus qu'on puisse voir ; les cheveux du plus beau blond du monde, quoy qu'il n'y en ait guere en Grece ; et la meilleure mine qu'il est possible d'avoir : car comme elle a le nez un peu grand, et l'air du visage fort noble, il y a quelque chose d'Heroïque en sa Phisionomie qui plaist infiniment, et qui comme je l'ay desja dit, inspire le respect dans le coeur de de ceux qui la voyent. Mais Seigneur, ce n'est pas toutesfois par les graces de sa Personne , que je pretens vous la rendre recommandable : c'est par la Grandeur de son ame ; par la noblesse de ses inclinations ; par la generosité de son coeur ; et par l'estenduë de son esprit : car enfin il est certain, qu'on ne peut pas avoir de plus Grandes qualitez, que cette Princesse en a. Elle parle à tous les Ambassadeurs qui viennent à sa Cour, en la Langue de leur Nation : mais avec tant d'eloquence, tant de facilité, et tant de grace, qu'ils en sont surpris. Au reste, son sçavoir n'est pas borné par la connoissance des Langues Estrangeres, qu'elle parle et qu'elle escrit comme la sienne, car il n'est point de Science dont elle ne soit capable. Mais ce que j'estime encore plus, c'est qu'elle a une telle veneration pour toutes les Personnes qui ont du sçavoir ou de la vertu, ou qui excellent seulement en quelque Art, qu'elle a presentement des intelligences par tous les lieux du Monde, afin de connoistre tous ceux qui ont quelque merite extraordinaire : et que par ce moyen il

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n'y en ait aucun qui ne reçoive quelque marque de la liberalité. Car Seigneur , il faut que vous sçachiez , que cette Grande Reine donne, comme si les Dieux l'avoient establie pour enrichir tout ce qu'il y a de Gens sçavans, en toutes les parties du Monde : et certes elle a quelque raison, de les regarder comme s'ils estoient ses Sujets : puis que je suis assuré qu'il n'y en a aucun qui ne la respecte, comme si elle estoit sa Reine legitime. Elle ne donne pas seulement à ceux qui luy demandent, elle donne mesme à ceux qui ne pretendent rien : elle donne tost ; elle donne beaucoup ; elle donne de bonne grace ; elle donne aveque joye : et la liberalité est une vertu , qu'elle pratique d'une maniere si Noble et si Heroïque, et qu'elle porte si loin, qu'on peur dire qu'elle ne pourroit la faire aller plus avant sans cesser d'estre vertu. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que cette vertu n'est pas une vertu aveugle, qui la face agir sans choix et sans discernement : puis qu'au contraite , elle ne donne qu'à ceux qu'elle croit dignes de recevoir ses Presens : les mesurant pourtant tousjours plustost à sa propre generosité, qu'à la vertu de ceux qui les reçoivent : aimant beaucoup mieux donner plus que ne meritent ceux à qui elle donne, que de ne donner pas autant que sa condition et son inclination magnifique et liberale le demandent. Au reste, cette vertu qui est proprement la vertu des Rois, n'est pas la seule qu'elle possede avec esclat :

   Page 4733 (page 431 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle est bonne ; elle est prudente ; et elle est juste : mais juste jusqu'à violenter toutes ses inclinations, plustost que de faire la moindre injustice, au moindre de ses Sujets : et si cette vertu, qui est le fondement de toutes les autres vertus, trouve quelquesfois quelque resistance à porter son esprit où elle veut, ce n'est que lors que la clemence la fait pancher à pardonner à quelque illustre criminel. Enfin elle a si bien sçeu joindre dans son coeur, la severité de la Justice, et la douceur de la Clemence, qu'il resulte de ces deux vertus mille bons effets, qui la font craindre et aimer de tous ses Peuples. Au reste cette Princesse assiste à tous ses Conseils ; connoist de toutes ses affaires, et les entend si admirablement, qu'il ne seroit pas aisé de luy imposer quelque chose. Cependant quoy qu'elle suporte elle mesme tout le faix de son Estat, elle n'en paroist pas plus embarrassée : et elle ne laisse pas d'avoir l'esprit aussi libre, que si elle n'avoit rien à faire. On ne voit que Festes magnifiques dans sa Cour, et que divertissemens superbes : mais apres tout, la passion dominante de son ame est l'amour des Sciences : et on la peut aussi bien nommer la Reine des Muses, que la Reine de Corinthe. En effet, on voit que de par tout elles luy rendent hommage : ce ne sont qu'Eloges et Panegiriques, ou en Vers, ou en Prose : le Nom de Cleobuline est celebre, par tout ce qu'il y a de celebre au monde : et sa gloire est si esclatante, qu'elle ne le

   Page 4734 (page 432 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peut estre davantage.

Cleobuline, Myrinthe et Basilide
Philocles s'apprête à révéler un secret important à Cyrus concernant les sentiments de Cleobuline. Depuis sa plus tendre jeunesse, la reine côtoie un homme extrêmement bien fait et agréable du nom de Myrinthe. Sans s'en apercevoir, elle en est tombée amoureuse. De rang inférieur, Myrinthe ne songe pour sa part pas une seule seconde à prétendre à l'amour de la reine. Par contre, un jeune homme nommé Basilide, héritier du trône au cas où Cleobuline ne se marierait pas, est sincèrement épris de la souveraine. Il vit sans grande inquiétude, dans l'idée que la conformité de leur rang les réunira tôt où tard. De son côté, Cleobuline, dissociant totalement son cur et sa raison, feint de ne pas se rendre compte de son attachement pour Myrinthe.

Voila donc, Seigneur quelle est presentement cette Princesse, que vous vistes en passant à Corinthe : dont on ne connoissoit encore alors que l'esprit et la beauté : n'estant pas en un âge qui luy permist de faire paroistre cette multitude de vertus, qui la rendent si aimable. Mais Seigneur, sans m'arrester à vous dire comment elle gouverne son Estat, puis que ce n'est pas de Politique dont il s'agit ; il faut que je vous die qu'il y a un homme en cette Cour là, apellé Myrinthe, qui n'est pas originaire de Corinthe, puis que son Ayeul estoit de Lacedemone, qui est sans doute extrémement bien fait : car non seulement il est grand, beau, blond, et de bonne mine ; mais il a du coeur autant qu'on en peut avoir, et a aussi beaucoup d'esprit. Il a mesme cét advantage, que son Ayeul et son Pere ayant eu la Fortune favorable, ont eu les emplois les plus honorables de l'Estat : de sorte que par ce moyen, il a eu dés sa plus tendre jeunesse, autant de familiarité avec la Reine, que les Gens de la plus haute condition de Corinthe en ont pû avoir. Il est vray que Myrinthe est d'une Race assez considerable en son Païs : toutesfois à dire les choses comme il les sont, la Fortune l'a porte plus loin que sa Naissance : mais en eschange on peut assurer, qu'elle ne l'a pas porté plus loin que sa vertu. Il ne faut pourtant pas Seigneur, la regarder toute seule, comme le fondement de l'honneur que je m'en vay vous aprendre qu'il a

   Page 4735 (page 433 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

reçeu : estant certain que je suis persuadé, que la Reine de Corinthe a raison de dire , qu'on n'aime jamais, que parce qu'on ne sçauroit s'empescher d'aimer, et que parce qu'il y a quelque chose qui nous force malgré nous, à aimer ou à haïr, sans le secours de nostre raison. Mais enfin Seigneur, puis que pour le dessein que j'ay, je dois vous descouvrir un secret, que peu de personnes sçavent ; et un secret encore, que la Reine de Corinthe ne voudroit sans doute pas que vous sçeussiez ; il faut que je vous aprenne, qu'il y a aussi en nostre Cour, un Prince nommé Basilide, qui est sans doute assez aimable : foit pour les qualitez de sa Personne ; pour celles de son esprit, ou pour celles de son ame. De plus, Basilide regarde la Couronne de si prés, que selon les Loix, il doit succeder à Cleobuline, si elle ne se marie point. Or Seigneur, celuy dont je parle, a tousjours eu une passion si respectueuse et violente pour cette Princesse, qu'on n'en peut pas avoir une plus forte : mais comme elle se fait autant craindre qu'aimer, le rang qu'elle tient luy a imposé silence. je sçay pourtant bien que la Reine a connu sa passion, sans qu'il la luy ait dite : et que si elle ne l'a pas aimé, ce n'a pas esté parce qu'elle a ignoré son amour, mais parce que son ame avoit un engagement secret, qu'elle mesme ne sçavoit pas. Car enfin, Seigneur, il faut que je vous die, que Cleobuline est née avec une si forte inclination pour Myrinthe, qu'on n'en peut pas

   Page 4736 (page 434 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoir une plus violente. Mais afin que vous ne vous estonniez pas de ce que je sçay tant de particularitez de choses si cachées et si secretes, il faut que vous sçachiez, que Stesilée qui demeure à Corinthe, dont vous entendistes assez parler à Sinope, et qui a espousé le Frere de Philiste, a eu la confidence de la Reine durant tres longtemps : et que Philiste mesme depuis son retour à Corinthe, l'a euë si particuliere, que j'ay pû sçavoir par elle tout ce que je m'en vay vous aprendre. J'ay donc sçeu Seigneur, comme je vous l'ay desja dit, qu'on ne peut pas avoir une inclination plus puissante à aimer quelqu'un, que Cleobuline en a toujours eu à aimer Myrinthe : en effet cette affection est tellement née avec elle, qu'elle ne s'est aperçeuë de sa grandeur, que lors qu'elle a esté Reine. Elle sentoit bien auparavant que la veuë de Myrinthe luy plaisoit plus que celle des autres qui l'aprochoient ; que sa conversation la divertissoit davantage ; qu'il luy sembloit estre de meilleure mine que tout le reste de la Cour ; qu'elle trouvoit qu'il s'habilloit mieux ; qu'il avoit meilleure grace que les autres ; que son esprit estoit plus agreable ; et qu'elle l'estimoit plus que tous ceux qu'elle connoissoit : mais elle croyoit que c'estoit un pur effet de sa raison, de sa connoissance, et du merite de Myrinthe, sans croire que son inclination y eust aucune part. Ainsi elle l'aimoit sans penser l'aimer : et elle fut si longtemps dans cette erreur, que cette affection ne fut plus en estat d'estre surmontée,

   Page 4737 (page 435 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

lors qu'elle s'en aperçeut. Pour Myrinthe, le grand intervale qu'il y avoit de luy à cette Princesse, fit que toute la veneration qu'il avoit pour sa vertu, ne produisit point, ce qu'elle eust peutestre produit, si Cleobuline eust esté d'une condition esgalle à la sienne : car enfin il sçavoit si bien que la raison qu'il ne la regardast qu'aveque respect, qu'il ne la regarda point avec amour. Il connoissoit bien qu'elle estoit une des plus accomplies Personnes du Monde : mais cette connoissance ne luy donnoit que de l'admiration : et s'il avoit de la passion, c'estoit pour sa gloire et pour son service, et non pas pour sa Personne. Il rendoit pourtant des soins tres exacts et tres respectueux à cette Princesse : parce qu'ayant l'ame fort ambitieuse, et sçachant qu'elle devoit estre Reine, il jugeoit bien que sa fortune dépendoit d'elle en peu de temps. Et en effet, il ne se trompa pas : car Periandre estant mort, Cleobuline se vit en pouvoir de luy donner une des Grandes Charges de son estat. Elle creût pourtant encore, en la luy donnant, qu'elle ne la luy donnoit, que parce qu'elle jugeoit qu'il la feroit mieux qu'un autre, et qu'il importoit à son service que ce fust luy qui la fist : mais elle ne fut pas longtemps dans l'ignorance de ce qui se passoit dans son coeur : et elle s'aperçeut bientost qu'elle n'en estoit plus Maistresse. Comme Myrinthe avoit beaucoup de veneration pour la Reyne ; qu'il luy estoit obligé ; et qu'il attendoit toutes choses d'elle ; il

   Page 4738 (page 436 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne manquoit sans doute à rien de ce qu'il luy devoit comme Reine de Corinthe. Cependant elle a advoüé depuis à Stesilée et à Philiste, qu'il y avoit des jours où sans qu'elle en sçeust la raison, elle n'estoit pas satisfaite de ses soins, de ses respects, et de ses services : et où elle avoit un chagrin estrange contre luy, qu'elle cachoit : parce que n'en pouvant sçavoir la cause, elle n'eust sçeu dequoy se pleindre. Ainsi sans sçavoir ce que son coeur demandoit de Myrinthe, elle sçavoit seulement qu'il n'en estoit pas content. Mais quoy que ces chagrins luy prissent assez souvent, sans qu'elle en tesmoignast rien, elle ne creût pas encore qu'elle eust de l'amour pour Myrinthe : et elle aima mieux s'accuser d'estre bizarre, que de s'accuser d'avoir une passion dans l'ame comme celle-là. Elle a pourtant advoüé, qu'elle en eut un jour quelques soubçons, qu'elle rejetta avec une force estrange : adjoustant qu'elle est persuadée que ce fut parce qu'elle ne vouloit pas tomber d'accord, d'avoir dans l'ame des sentiments qu'elle seroit obligée de combatre, et qu'elle sentoit peutestre desja qu'elle ne vaincroit pas aisément. De sorte que se trompant elle mesme, elle continua d'aimer Myrinthe sans le vouloir sçavoir : elle ne demanda mesme plus conte à son coeur, de ses plus secrets sentimens, comme elle faisoit autrefois : si bien que sa raison abandonnant en quelque façon sa conduite, et ne se meslant plus de ce qui se passoit en luy, cét illustre coeur s'engagea

   Page 4739 (page 437 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'une telle sorte à aimer Myrinthe, que lors que cette imperieuse raison voulut l'en desgager, il ne fut plus en sa puissance. Cependant Myrinthe estoit aussi heureux, qu'un homme sans amour le pouvoit estre : car enfin la Reine le considerant comme elle faisoit, il estoit consideré de toute la Cour : et il jouïssoit de toute la douceur, de la liberté, et de toute celle que l'ambition donne à ceux à qui tous les desseins eslevez reüssissent. Myrinthe ne demandoit rien à la Reine qu'il n'obtinst : elle luy donnoit mesme souvent, ce qu'il ne demandoit pas : elle consideroit extrémement ses prieres : tous les Amis de Myrinthe estoient assurez de trouver protection aupres d'elle : et l'on peut dire que sans qu'il sçeust son plus grand bonheur, il estoit infiniment heureux, Basilide de son costé, quoy qu'il n'osast parler de sa passion à la Reine, et qu'il connust bien qu'il n'est estoit pas aimé, de la maniere dont il l'eust voulu estre, n'estoit pourtant pas fort malheureux : car outre qu'il esperoit que le temps et ses services toucheroient son coeur, il avoit encore cette consolation, de sçavoir que si elle se marioit, la raison et la Politique vouloient qu'elle l'espousast. Ainsi se contentant de la civilité que cette Princesse avoit pour luy, il vivoit sans une violente inquietude : adoucissant par l'esperance d'estre aimé, la douleur qu'il avoit de ne l'estre pas encore. Pour la Reine, l'on peut dire qu'elle n'avoit alors ny de Roses, ny les Espines de l'amour, s'il est permis de

   Page 4740 (page 438 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parler ainsi : car elle n'avoit pas la douceur d'estre aimée, ny presques celle de sçavoir qu'elle aimoit : mais aussi n'avoit elle pas toute l'inquietude que donne souvent cette passion, puis qu'elle n'avoit ny colere, ny impatience, ny jalousie. Il est vray qu'elle ne fut pas longtemps dans ce calme, qui luy faisoit ignorer une partie de l'engagement de son ame : et elle s'aperçeut bientost, que l'amour est une dangereuse passion.

Philimene
La sur de Basilide, Philimene, fréquente naturellement le cercle de la reine. Petite, brune, pourvue de traits irréguliers, elle est tout de même très belle. C'est surtout son enjouement et son esprit qui en font l'un des plus grands ornements de la cour. Myrinthe s'éprend d'elle, et fonde tous ses espoirs sur l'accord de la reine. Il met tout en uvre pour persuader Cleobuline qu'il est amoureux de Philimene.

Mais pour vous faire sçavoir, Seigneur, ce qui fit parfartement connoistre à la Reine de Corinthe, ce qui se passoit dans son coeur ; il faut que vous sçachiez que Basilide a une Soeur nommée Philimene, qui estoit alors un des plus grands ornemens de nostre Cour. Ce n'est pas que sa beauté soit si parfaite : mais c'est qu'elle a un agréement, qui vaut mieux qu'une grande beauté. Philimene est brune, et mesme extrémement brune : Philimene est plustost petite que grande : et Philimene n'a pas tous les traits du visage regulierement beaux : mais apres tout Philimene est belle : et infinement charmante. Elle a les yeux brillans, doux, et animez : la bouche infiniment belle : les dents admirables : et un embonpoint qui luy donne un air de jeunesse qui luy sied bien. Mais outre tout ce que je dis , il y a je ne sçay quoy de si galant en toute sa Personne, qu'elle plaist à tous ceux qui la voyent. De plus, elle a un esprit capable de tout attirer, et de conserver les conquestes de sa beauté : car elle l'a enjoüé ; plein de seu, et d'agréement :

   Page 4741 (page 439 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et ce qui est le plus considerable, c'est que Philimene est une des plus douces et des meilleures Personnes du monde, et de qui l'ame n'a rien que de Noble et de Grand. Vous pouvez juger, Seigneur, qu'ayant l'honneur d'estre Parente de la Reine, et qu'ayant autant de merite qu'elle en a, elle estoit souvent aupres d'elle ; et qu'il ne se faisoit nulle Feste dans la Cour dont elle ne fust : de sorte que parce moyen, Myrinthe voyoit tous les jours Philimene, ou chez la Reine, ou chez elle, ou en quelque autre lieu. Mais enfin , Seigneur, il la vit tant, qu'il la vit trop : car il en devint si amoureux, qu'il ne pouvoit pas l'estre davantage. Comme je vous ay dit que naturellement il a l'ame ambitieuse, il ne s'opposa pas à une passion dont la cause estoit si Noble, et il ne songea pas mesmerencela cacher : n'estant pas trop marry qu'on dist qu'il estoit amoureux de la Soeur d'un homme, qui selon toutes les aparences, devoit espouser la Reine. De sorte que trouvant en une mesme Personne, dequoy contenter son amour, et dequoy satisfaire son ambition, il s'engagea hautement à servir Philimene. Mais ce qu'il y eut de rare en cette rencontre, fut qu'il fonda tout l'heureux succés de son dessein, sur la faveur de la Reine, ne sçachant pas quels estoient ses sentimens pour luy. Il n'agit pourtant pas d'abord, comme pretendant espouser Philimene, mais comme un homme qui la preferoit à toute la Cour, et qui ne pouvoit s'empescher de

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l'aimer. Comme il cruyoit qu'il luy importoit que la Reine le creûst fort amoureux de Philimene, esperant que l'amitié qu'elle avoit pour luy, l'obligeroit à ne vouloir pas le rendre malheureux, en s'opposant à sa passion , il ne songeoit guere plus à faire connoistre à Philimene qu'il estoit amoureux d'elle, qu'à faire connoistre à la Reine, qu'il mouroit d'amour pour Philimene : sçachant bien que Basilide, dans les desseins qu'il aboit, n'estoit pas en termes de resister à Cleobuline : et qu'ainsi la possesion de Philimene, dependoit autant de cette Princesse, que de Philimene mesme. Myrintlie estant donc dans ces sentimens là, aportoit un soin tout extraordinaire, à faire que la Reine le creust aussi amoureux qu'il estoit : et ne perdoit nulle occasion, de luy persuader qu'il ne pouvoit vivre sans Philimene. je sçay mesme qu'il a dit depuis à Stesilée, qu'il y avoit certaines heures, où de dessein premedité, Philimene estant aupres de la Reine, il perdoit une partie du respect qu'il devoit à Cleobuline, afin de luy mieux faire connoistre la grandeur de la passion qu'il avoit pour Philimene. je vous laisse à juger.

Les contradictions de Cleobuline
La passion de Myrinthe pour Philimene trouble profondément Cleobuline, forcée de faire face à ses sentiments. Elle est ainsi obligée de s'avouer qu'elle aime Myrinthe, bien qu'il soit d'un rang inférieur à elle. Pour tâcher de se distraire, elle participe à toutes les réjouissances de la cour, auxquelles Myrinthe et Philimene sont également présents. Elle témoigne à cette occasion autant d'amitié au jeune homme que celui-ci montre d'amour à la sur de Basilide. L'effet est désastreux : impressionnée par la familiarité de son amant et de la reine, Philimene est plus attachée que jamais à Myrinthe. Bientôt la jeune reine, ne supportant plus cette situation, se retire de la cour en compagnie d'une amie nommée Stesilée. Son chagrin et sa jalousie ne cessent toutefois de croître.

Seigneur, quel trouble la connoissance de cette passion, excita dans l'ame de la Reine : il fut si grand, qu'elle luy fit connoistre celle qu'elle avoit pour Myrinthe, qu'elle avoit ignorée, ou feint d'ignorer jusques alors : car elle n'a jamais pû bien dire ce qui c'estoit passé dans son coeur, devant que Myrinthe aimast Philimene. Mais dés qu'il

   Page 4743 (page 441 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fit paroistre son amour, il n'y eut plus moyen que Cleobuline se pûst cacher à elle mesme la forte passion qu'elle avoit dans l'ame : et elle se trouva assez embarrassée à la cacher aux autres. Elle ne voulut pourtant pas au commencement, tomber d'accord de ses propres sentimens : et elle voulut encore faire ce qu'elle pourroit, pour croire que la raison pourquoy l'amour de Myrinthe pour Philimene la faschoit, c'estoit parce que le dessein de cét Amant estoit temeraire, et mesme peu respectueux pour elle. Mais à peine avoit elle accusé Myrinthe de temerité, qu'elle sentoit que son coeur eust presques voulu qu'il en eust eu d'avantage : tous ses sentimens estoient pourtant si broüillez, qu'elle fut contrainte de les examiner l'un apres l'autre pour les connoistre. D'où vient (disoit elle en elle mesme, en se faisant rendre conte de ses propre pensées) que je sens un si grand trouble dans mon coeur, depuis que Philimene a conquis celuy de Myrinthe ? quel interest ay-je à cette conqueste, pour m'y vouloir opposer ? et que veux-je d'un homme que la Fortune a fait naistre tant au dessous de moy ? je ne sçay, reprenoit elle, ce que je veux : mais je sçay bien que je ne veux pas qu'il aime Philimene. Mais seroit il possible (adjoustoit cette Princesse un moment apres, comme elle l'a raconté depuis) que j'aimasse Myrinthe, plus que je ne le croyois aimer ? Myrinthe qui est mille degrez au dessous de moy : et Myrinthe enfin qui ne m'aime point, et qui graces

   Page 4744 (page 442 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aux Dieux ne sçait pas seulement que je l'aime. Ha non non, Cleobuline ne sçauroit estre capable de cette foiblesse : elle aime trop la gloire, pour aimer Myrinthe, quand mesme il l'aimeroit ardemment : et à plus forte raison ne l'aimant point du tout, et en aimant une autre. A ces mots Cleobuline s'arrestant, fut quelque temps à s'examiner elle mesme, comme voulant estre son Juge, et comme ne sçachant pas ce qu'elle pensoit, et ce qu'elle sentoit ; puis reprenant tout d'un coup la parole ; cependant, dit-elle en rougissant, cette Cleobuline qui aime la gloire, et qui croit n'aimer point Myrinthe, ne peut souffrir qu'il aime Philimene : et sent je ne sçay quoy dans son coeur, qui luy dit qu'elle ne seroit pas marrie qu'il l'aime. Mais que dis-je ? reprenoit elle ; suis-je bien d'accord avec moy mesme, et puis-je advoüer tous les sentimens de mon coeur ? Non non, desavoüons les hardiment, s'ils ne sont pas dignes de nous : combatons nous nous mesme pour nostre propre gloire : et ne souffrons pas que durant que toute la Terre nous louë, nous ayons sujet de nous blasmer. Surmontons donc dans nostre coeur, cette foiblesse que nous y avons descouverte : et ne consentons jamais, que la Fille du sage Periandre, soit capable d'une folie : ny que celle d'un grand et vaillant Roy, le soit d'une lascheté. Mais l'amour (reprenoit cette Princesse en elle mesme) est donc une chose volontaire, et n'est pas une passion, puis que je parle comme s'il ne falloit

   Page 4745 (page 443 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que n'en vouloir point avoir, pour n'en avoir plus ? En effet, on diroit, veû la maniere dont je raisonne, que je puis aimer et haïr qui bon me semble, ha justes Dieux, s'escrioit elle, qu'il s'en faut bien que ce que je dis ne soit vray ! et qu'il s'en faut bien aussi, que je ne puisse haïr Myrinthe ! Cependant il vaudroit mieux que j'eusse de la haine pour luy que de l'amour : et que je fusse injuste que foible. Paisons donc un grand effort sur nous mesmes, adjoustoit elle : imaginons nous, pour nous vaincre plus aisément, qu'il nous a fait une injure, de nous respecter comme il a fait : qu'il nous outrage d'estre amoureux de Philimene ; qu'il estoit obligé de deviner les sentimens que nous avons pour luy, et d'y respondre : et faisons mesme passer pour un infidelle et pour un ingrat, un homme qui ne nous a jamais aimée, et qui ne sçait point que nous l'aimons. Mais le moyen, reprenoit elle, de pouvoir accuser Myrinthe ? il ne m'aime pas, il est vray ; mais a t'il deû croire qu'il luy fust permis de m'aimer ? et n'est-il pas vray encore, que s'il auoit soubçonné que je l'aimasse, il m'auroit fait un outrage, dont j'aurois deû m'offencer. , et dont je me serois effectivement offencée, quoy qu'il ne soit que trop vray pour ma gloire et pour mon repos, que je l'aime plus que je ne dois ? Dequoy donc puis-je accuser Myrinthe ? l'accuseray je de temerité en aimant Philimene, moy qui l'estime assez pour abaisser les yeux jusques à luy ? Si faut-il (disoit-elle avec une

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une confusion pleine de despit) que je trouve en luy ou en moy dequoy je haïr, ou du moins dequoy ne l'aimer plus : ne suffit-il pas, poursuivoit cette Princesse, qu'il soit cause de la foiblesse dont je m'accuse, pour avoir sujet de luy vouloir mal ? et n'est ce pas assez qu'il trouble le repos de ma vie, pour avoir une juste cause de le chasser de mon coeur ? Chassons le donc courageusement, d'un lieu où il ne pense pas estre : et regnons du moins sur nous mesmes aussi absolument, que nous regnons sur nos Sujets. Apres une agitation si violente, cette Princesse croyant s'estre vaincuë, et s'imaginant que puis qu'elle ne vouloir plus aimer Myrinthe, elle ne l'aimoit plus en effet ; fit ce qu'elle pût pour demeurer dans la resolution qu'elle croyoit avoir prise. Et pour gagner tout d'un coup la victoire, et mettre son ame à la derniere espreuve, elle fit durant plusieurs jours, diverses parties de Chasse, et de divertissement, où Philimene et Myrinthe estoient tousjours. Elle donna mesme le Bal plus d'une fois : esperant qu'elle s'acconstumeroit à voir Myrinthe aupres de Philimene, sans nulle douleur et sans nul interest. Ainsi cherchant détruire dans son coeur, la passion qu'elle avoit pour Myrinthe, elle augmenta encore celle que Myrinthe avoit pour Philimene : en luy donnant tant d'occasions de la voir, et de la voir parée : et elle fit mesme sans y penser, que philimene respondit un peu plustost qu'elle n'eust fait, à la passion de Myrinthe. Car enfin comme Cleobuline

   Page 4747 (page 445 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit dessein de se surmonter, durant ces jours de Feste et de divertissment ; elle affectoit de tesmoigner autant d'amitié à Myrinthe, qu'il tesmoignoit d'amour à Philimene : de sorte que par ce moyen, cette belle et jeune Personne voyant son Amant si bien avec la Reine, l'en considera d'avantage. Basilide de son costé, qui ne craignoit rien tant que d'irriter Cleobuline, u'osoit tesmoigner qu'il n'estoit pas trop aise que Myrinthe fist l'Amant de sa Soeur : ainsi la Reine sans se surmonter elle mesme, servit à Myrinthe à vaincre le coeur de Philimene : qui eut assurément pour luy, toute l'estime et toute l'affection, qu'une Personne de sa vertu estoit capable d'avoir. Mais durant que Cleobuline contribuoit plus qu'elle ne pensoit à la felicité de Myrinthe, elle achevoit de détruire la sienne : car comme il est extrémement adroit à toutes choses, plus elle le voyoit, moins elle se sentoit capable de cesser de l'aimer, et de souffrir qu'il aimast Philimene. Si elle le voyoit parler bas à cette belle Personne, elle en changeoit de couleur ; le coeur luy en batoit ; et s'imaginant qu'il luy disoit quelque chose de sa passion, elle sentoit dans son ame ce qu'elle n'a jamais pû bien exprimer. S'il arrivoit qu'en parlant à elle, il loüast Philimene, elle sentoit malgré qu'elle en eust, un despit estrange : et s'il arrivoit que Philimene loüast Myrinthe, Cleobuline par un sentiment qu'elle ne pouvoit retenir, avoit une envie extréme de la contredire, quoy qu'elle estimast

   Page 4748 (page 446 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus Myrinthe, que tout le reste du monde. Cependant bien que la Reine sentist une rebellion estrange dans son coeur, et qu'il y eust une contrarieté continuelle, entre sa raison et luy, elle s'obstina durant plusieurs jours, à vouloir vaincre sa passion : mais enfin elle connut que tous ses efforts estoient inutiles, et que tout ce qu'elle pouvoit entreprendre, estoit de la cacher : encore creût elle qu'il ne luy seroit pas aisé, si ce n'estoit en se cachant elle mesme. En effet, Cleobuline ne pouvant plus se contraindre, feignit de se trouver mal, afin de ne voir ny Myrinthe, ny Philimene : esperant mesme que durant cette petite absence sans esloignement, elle se surmonteroit enfin, et recouvreroit la liberté. Cette retraite ne fit pourtant pas ce qu'elle pensoit : car dés qu'elle ne vit plus Myrinthe, elle se l'imagina tousjours aux pieds de Philimene ; de sorte qu'au lieu d'en détacher son esprit, elle l'engagea d'avantage. Il advint mesme plus d'une fois, que voulant sçavoir où estoit Myrinthe, elle luy envoya faire divers commandemens, pour des choses qui regardoient sa charge : mais on luy raporta presques tousjours, qu'on l'avoit trouvé chez Philimene : de sorte que la jalousie augmentant sa passion, au lieu de la diminuer, elle souffroit des maux incroyables : et elle souffroit d'autant plus, qu'elle s'accusoit elle mesme, et de foiblesse, et de folie. Comme Stesilée avoit aquis beaucoup de part à son amitié, et qu'il n'y avoit personne à la Cour qui

   Page 4749 (page 447 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en eust tant à sa confidence, elle vouloit qu'elle fust tousjours aupres d'elle, mesme dans les heures où ses chagrins l'accabloient le plus.


Histoire de Cleobuline : opposition de Cleobuline au mariage de Myrinthe et Philimene
Cleobuline se montre profondément mélancolique. Ayant confié à Stesilée les raisons de son chagrin, elle lui demande d'uvrer en secret pour empêcher le mariage de Myrinthe et de Philimene. Après s'être en vain entretenue avec les deux amants, Stesilée s'adresse à Basilide qu'elle s'emploie à manipuler: elle lui fait comprendre que pour obtenir les bonnes grâces de la reine, il doit empêcher le mariage de sa sur, qui déplaît profondément à Cleobuline. Basilide s'exécute et parvient à séparer les amants, en faisant emmener Philimene à la campagne. La douleur de Myrinthe est alors telle que les tourments de la reine s'en trouvent augmentés. Pire encore, lorsque Philimene revient : le jeune homme montre une telle joie que la reine en est bouleversée. C'est ce moment que choisit Myrinthe pour demander en personne le consentement de la reine : il se heurte au refus de celle-ci, qui se contente d'invoquer des raisons secrètes. A la suite de cette entrevue, Cleobuline, consciente de ses contradictions, perd tous ses moyens.
La mélancolie de Cleobuline
Stesilée ne comprend pas les raisons de la mélancolie de Cleobuline, dont le naturel est normalement plutôt enjoué. Elle apprend bientôt la vérité par les confidences de la reine, qui a, pour cette occasion, dissimulé son visage derrière un voile doré. Aux aveux d'amour de Cleobuline, Stésilée répond en arguant qu'il n'est pas honteux de succomber aux avances d'un illustre amant. La reine lui avoue alors qu'elle aime sans être aimée une homme de rang inférieur, lequel, de surcroît, ignore tout de cette passion, et aime lui-même ailleurs. Elle lui révèle finalement qu'il s'agit de Myrinthe.

Cependant comme cette Princesse est naturellement guaye, Stesilée estoit fort surprise, de la voir si melancolique : ne pouuant pas conceuoir, qu'elle en eust de cause legitime. Car enfin elle estoit adorée de tous ses peuples : l'abondance et la Paix estoient par tout dans son Royaume : tous les Estats voisins la consideroient extrémement : sa reputation s'estendoit par toute la Terre : et rien apparamment ne pouvoit troubler son bonheur. De sorte que Stesilée voyant la Reine si changée de ce qu'elle avoit accoustumé d'estre se resolut de prendre la liberté de luy en demander la cause, à la premiere occasion qu'elle en trouveroit. Mais elle ne fut pas en la peine de la chercher : car la Reine la luy donna d'elle mesme, un soir qu'elle estoit seule aupres d'elle. Advoüez la verité Stesilée, luy dit cette Princesse, vous estes bien en peine de sçavoir ce qui me fait si melancolique : si je sçavois aussi bien l'art de deviner les sentimens de vostre Majesté, reprit elle, qu'elle sçait celuy de connoistre les miens, je serois bien tost hors de la peine où je suis, de sçavoir ce qui l'inquiete, afin d'y prendre toute la part que je dois. Ouy, Madame, il est certain que l'estat où je vous voy, me donne la plus douloureuse curiosité, que personne ait jamais euë : car enfin vous connoissant aussi sage et aussi prudente que vous elles, je suis assurée que vous

   Page 4750 (page 448 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'estes pas triste sans sujet : ainsi sans sçavoir precisément ce qui vous inquiete, je sçay tousjours bien que je dois m'affliger pour l'amour de vous. Cleobuline entendant parler Stesilée avec tant de tendresse,et sçachant bien que cette Personne avoit une extréme affection pour elle, se resolut de luy descharger son coeur : ne luy estant pas possible de renfermer dans son ame, tous les sentimens que luy donnoit l'amour qu'elle avoit pour la gloire ; celle qu'elle auoit pour Myrinthe ; et la jalousie que luy donnoit Philimene. Mais comme elle avoit une honte estrange de sa foiblesse, elle abaissa un grand Pavillon de Drap d'or, sous lequel estoit le Lit sur quoy elle estoit à demy couchée, afin que la lumiere ne luy donnant point au visage, l'obscurité favorisast le dessein qu'elle avoit de dire à Stesilée, une partie des maux qu'elle souffroit. Apres avoir donc pris toutes les precautions que sa modestie voulut qu'elle exigeast de Stesilée ; apres qu'elle l'eut preparée par cent paroles inutiles ; qu'elle luy eut dit plus de vingt fois la mesme chose ; et que Stesilée luy eut promis une inviolable fidelité ; elle commença de luy parler, comme si elle eust commis un crime effroyable. Vous avez raison Stesilée, luy dit-elle, de dire que je ne suis plus ce que j'estois : car il est vray que je ne suis plus ce que j'ay esté, et que je ne suis plus ce que toute la Terre me croit. Car enfin, je sçay que j'ay le bonheur d'avoir une reputation assez Grande et assez belle : et qu'il est peu de Princesses,

   Page 4751 (page 449 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui ne me regardent avec envie, ou avec estime. Cependant je suis contrainte de dire, que si on sçavoit ce qui se passe dans mon coeur, on me regarderoit ou avec pitié, ou avec mespris. Ha Madame, reprit Stesilée, cette derniere chose ne peut jamais arriver ! elle pourroit plustost atriver que la premiere, repliqua la Reine, s'il estoit possible qu'on sçeust ce qui m'est arrivé. Mais Stesilée ce qui me console dans mon infortune, c'est que j'espere que Personne ne la devinera jamais : et que la disant qu'à vous, elle demeurera ensevelie dans un oubly eternel. Vous devez sans doute croire Madame, respondit Stesilée, que je n'ay garde d'estre capable de reveler un secret, que vous m'aurez fait l'honneur de me confier : c'est pourquoy j'ose suplier vostre Majesté, de me dire ce qui l'inquiete, afin de voir s'il n'y a nulle voye de la soulager. Comme je sçay que je ne puis recevoir autre soulagement, repliqua Cleobuline, que celuy que je trouveray à me pleindre aveque vous, je voudrais desja vous avoir dit la cause de ma douleur : mais Stesilée dés que je veux ouvrir la bouche pour vous la descouvrir, le despit et la honte me la ferment ; je ne trouve point de paroles qui puissent exprimer mes sentimens, et je sens qu'il y a une telle confusion en toutes mes pensées, que je n'y sçaurois donner nul ordre. Tantost je vous veux dire tout ce qui pourroit excuser ma foiblesse, devant que de vous l'aprendre : tantost je veux attendre à m'excuser, que je vous l'aye aprise :

   Page 4752 (page 450 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un moment apres je change d'advis, et je me resous à vous dire precisément les choses comme elles sont : et un instant en suitte, je suis presques resoluë de ne vous dire plus rien : c'est pourquoy ma chere Stesilée, devinez si vous pouvez, une partie de ma douleur. Mais non, reprenoit cette Princesse, gardez vous bien de la deviner : et quand vous en auriez quelques soubçons ne m'en dites rien je vous en conjure : car si par hazard vous la deviniez, je croirois que toute la Terre la devineroit, et je serois la plus malheureuse Princesse du monde. Comme Stesilée a naturellement l'âme passionnée, elle connut bien en oyant parler la Reine comme elle faisoit, que l'amour estoit la cause de sa douleur, mais elle n'imagina pourtant pas qui pouvoit luy en avoir donné. C'est pourquoy prenant un biais adroit et complaisant ; comme je ne veux sçavoir que ce qu'il vous plaist que je sçache, reprit elle je veux bien deffendre à mon esprit de raisonner sur tout ce que vous me dites : et l'empescher de penetrer plus avant que vostre Majesté ne le veut. Ce n'est pas que je sois persuadée qu'on peut dire toutes choses, à une Personne fidelle : et puis Madame (adjousta Stesilée, pour luy donner lieu de luy confier son secret) que pouvez vous avoir de si difficile à descouvrir ? Toute la Terre sçait que toutes vos actions sont innocentes et illustres : et si vous elles coupable, vous estes sans doute seule qui pouvez déposer contre vous : puis que ce ne peut estre tout au plus, que d'avoir quelques

   Page 4753 (page 451 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sentimens trop eslevez. Ha Stesilée, repliqua la Reine l'ambition n'a point de part à mon crime ! et si les autres passions y en avoient aussi peu, mon ame seroit bien tranquile. Mais puis qu'il faut que je vous die, ce que je ne sçaurois plus cacher, et ce que j'euste tousjours caché si je l'eusse pû ; sçachez Stesilée, que malgré moy, et sans que je l'aye pû empescher, il y a quelqu'un au Monde qui a assez de part à mon coeur, pour ne le pouvoir haïr quand je le veux, quoy que j'en aye une enuie estrange. le pensois (repliqua Stesilée, pour donner lieu à la Reine de luy parler avec toute sorte de confiance) que vostre Majesté eust dessein d'enfraindre toutes les Loix de son Estat ; de commencer quelque injuste guerre ; de confondre les innocens et les criminels ; et d'establir quelque Gouvernement tirannique, veû la maniere dont elle s'accusoit : mais à ce que je voy, vous n'estes coupable que d'avoir souffert qu'on vous adorast : et de n'avoir pas haï quelque illustre Sujet qui vous aime sans doute tres respectueusement. Ha Stesilée, interrompit Cleobuline, mon sort est bien plus estrange que vous ne pensez ! car enfin puis qu'il faut vous descouvrir le fonds de mon coeur, j'aime sans estre aimée, j'aime sans qu'on le sçache, et j'aime une Personne qui aime ailleurs. Et cependant je l'aime de telle sorte, que je ne puis cesser de l'aimer, ny souffrir qu'il en aime une autru : quoy que je ne voulusse pas qu'il sçeust que je l'aime, ny qu'il me dist

   Page 4754 (page 452 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais qu'il m'aimast, quand mesme il pourroit arriver qu'il m'aimeroit. Jugez apres cela, poursuivit elle, si l'estat où je me trouve, n'est pas un estat déplorable : et si je n'ay pas raison, d'avoir une honte estrange de ma foiblesse. Comme je ne pourrois condamner vostre Majesté, reprit Stesilée, sans me condamner moy mesme, elle trouvera bon s'il luy plaist, que je ne l'accuse pas : car enfin comme je sçay qu'elle n'ignore point la cruelle avanture que j'eus à la lisse, lors que je commençay d'aimer un homme qui me faisoit confidence de la passion qu'il avoit pour une autre ; je la crois trop bonne, pour vouloir que je m'accuse, et que je me condamne comme elle fait. Mais encore, Madame, qui est ce bien heureux, qui a fait une si illustre conqueste ? Ce Conquerant, reprit Cleobuline, est l'Esclave de Philimene : jugez donc, Stesilée, si la confusion que j'ay est sans fondement. Car bien que je sçache que vous avez esté coupable de mesme crime que moy, je ne sçaurois m'excuser : joint qu'à dire la verité, il y a encore de la difference entre nous. En effet, celuy que vous aimiez estoit esgal à vous, et vous ne deviez rendre conte de vos actions qu'à vous mesme : mais Stesilée, je dois respondre des miennes à toute la Terre ; j'ay une grande gloire à conserver, que j'aime plus que ma vie ; et cependant j'aime un Sujet, infinement au dessous de moy ; je l'aime sans estre aimée ; et je l'aime en le voyant esperduëment amoureux d'une autre. Encore si j'avois

   Page 4755 (page 453 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le bonheur d'estre tout à fait preoccupée, par la passion qui me possede, et de croire que ce que je fais ne fust pas si criminel, l'en serois moins malheureuse, et mesme plus excusable : mais il semble que pour me tourmenter d'avantage, les Dieux m'ayent laissé autant de raison qu'il m'en faut, pour connoistre ma foiblesse, sans m'en laisser assez pour la surmonter.

Les faveurs de Stesilée
Cleobuline est agitée de pensées confuses : elle souhaite s'assurer que ce n'est pas sa couronne qui empêche l'amour de Myrinthe ; elle désire, d'autre part, qu'il rompe avec Philimene, sans pour autant qu'il sache jamais qu'il est aimé de la souveraine. Craignant ses propres décisions, elle donne l'ordre à Stesilée de ne jamais obéir à sa première volonté, mais d'attendre toujours qu'un second mouvement vienne la confirmer. A la suite de cette conversation, Stesilée devient la meilleure amie de la reine, au point que toute la cour s'aperçoit rapidement du rang qu'elle tient dans son cur. Désormais, tout le monde, y compris Basilide et Myrinthe, recherche les faveurs de la nouvelle favorite.

Mais Madame, reprit Stesilée, afin de vous justifier par vos propres paroles, ne suffit il pas que vous ayez fait tout ce que vous avez pû, pour vaincre la passion que vous avez dans l'ame, pour faire qu'on ne puisse vous en accuser ? Car enfin. Madame, je ne voy pas que la vertu consiste à n'avoir point de passions : la Nature les donne à tous les hommes : on ne s'en sçauroit deffaire qu'aveque la vie : et je suis fortement persuadée, que pourveû que ces passions ne nous facent rien faire contre la veritable gloire, nous ne sommes point coupables, de ne les pouvoir surmonter dans nostre coeur. Ainsi Madame, je trouve qu'au lieu de vous accuser comme vous faites, il faudroit vous loüer de ce que vous resistez si courageusement, à la plus puissante de toutes les passions : et il faudroit regarder avec un peu plus de tranquilité, par quels moyens vous la pouvez vaincre, ou par quelle innocente voye, vous pouvez la rendre moins insuportable. Pour la vaincre, reprit la Reine, je ne l'espere plus : quoy que je sois pourtant resoluë de la combatre toute ma vie : et pour la rendre plus

   Page 4756 (page 454 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il n'est pas aisé d'en trouver les moyens. De plus Stesilée, j'ay encore une chose dans l'esprit qui me tourmente d'une estrange sorte, poursuivit-elle ; car enfin je suis persuadée, que si Myrinthe sçavoit les sentimens que j'ay pour luy, s'esbranlerois sa fidelité pour Philimene : il y a mesme des heures, où je croy que la Couronne que je porte, l'a empesché de m'aimer : de sorte que par ce moyen j'en suis bien plus malheureuse. Car enfin je pense avoir une voye infaillible, de le faire rompre avec Philimene : mais c'est une voye que je ne veux jamais prendre : estant certain que je ne crains rien tant au monde, que Myrinthe sçache que je l'aime. Mais Madame, respondit Stesilée, que faudroit-il donc pour vous contenter ? il faudroit que je n'eusse jamais aimé Myrinthe, reprit elle ; car de dire qu'il faudroit que je cassasse de l'aimer, c'est dire une chose que je crois aussi impossible que l'autre, et que mon coeur et ma raison ne desirent pas esgallement. Mais Madame, repliqua Stesilée, il n'est pas aisé de penser que vous puissiez estre en un estat si malheureux, que vous ne puissiez mesme imaginer par quelle voye vous pourrez estre heureuse : il est pourtant vray, repartit Cleobuline, que ma fortune est en termes de ne sçavoir que souhaiter : car puis que Myrinthe n'est pas ce qu'il faudroit qu'il fust pour estre Roy, je ne puis estre qu'infortunée. Il est toutesfois vray, reprit-elle, que je conçoy quelque chose, qui me l'endroit bien moins malheureuse

   Page 4757 (page 455 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je ne suis : mais encore Madame, luy dit Stesilée, que voudriez vous pour souffrir moins ? je voudrois, dit elle, que Myrinthe n'aimast plus Philimene, et qu'il m'aimast : mais je voudrois qu'il m'aimast sans me le dire, et sans qu'il sçeust jamais que je l'aimasse, et sans que personne sçeust aussi la passion que nous aurions dans l'ame. Jugez apres cela, Stesilée, si mon bonheur est possible : aussi ne pretenday-je pas seulement de l'esperer : et tout ce que je voudrois presentement, seroit que Myrinthe n'aimast plus Philimene. Cependant, adjoustoit elle, je ne vous ay pas plustost dit ce que je veux, que la honte me fait changer de sentimens : je sens que l'amour que j'ay pour Myrinthe, devient haine contre moy mesme : et que la jalousie que j'ay pour Philimene, devient fureur contre ma propre raison. C'est pourquoy Stesilée, n'obeïssez pas aux premiers commandemens que je vous feray : et attendez tousjours qu'une seconde pensée, examine la premiere, et que je sois bien d'accord avec moy mesme, de ce que j'auray resolu de faire. Ce qu'il y a pourtant de certain et d'infaillible, est que je ne feray jamais rien, de directement opposé à la veritable gloire : et que Myrinthe ne sçaura jamais que je l'aime. Apres cela, Stesilée eut encore une longue conversation avec Cleobuline : à la fin de laquelle il n'y eut rien de resolu. Cette Princesse ne laissa pourtant pas de se trouver l'esprit en quelque façon soulagé , d'avoir deschargé

   Page 4758 (page 456 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son coeur à Stesilée : de qui l'ame tendre et passionnée, la rendoit toute propre à estre confidente d'une amour extraordinaire que celle-là. Aussi depuis cela, devint-elle inseparable de la Reine, qui ne pouvoit vivre sans elle : de sorte que comme c'est la coustume dans toutes les Cours, que l'on n'a pas plustost reçeu une caresse des Rois ou des Reines, qu'on en reçoit cent mille de tous ceux que l'on connoist ; Stesilée se vit bientost accablée de civilitez, pour sa nouvelle faveur. Basilide mesme, aporta soin à estre bien avec elle : mais entre les autres, Myrinthe, tout puissant qu'il estoit aupres de la Reine, creût qu'il devoit aquerir l'amitié particuliere de Stesilée : afin qu'elle luy rendist office, pour faire agreer à cette Princesse le dessein qu'il avoit d'espouser Philimene. De sorte que par ce moyen, elle estoit admirablement bien avec Myrinthe : qui ne sçachant pas la cause de cette nouvelle faveur, l'attribuoit aussi bien que toute la Cour, au merite de Stesilée, et la recomandation de la Princesse Eumetis, aupres de qui elle avoit passé le commencement de sa vie, Ainsi Myrinthe sans sçavoir qu'il estoit la veritable cause de ce redoublement de faveur, dont la Reine honnoroit Stesilée, ne songeoit qu'à se la rendre favorable, afin qu'elle favorisast son dessein. De plus, dans la pensée qu'il aboit, il devint encore plus soigneux, plus exact, plus respectueux, et plus attaché aupres de la Reine : mais plus il s'aquitoit regulierement

   Page 4759 (page 457 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de son devoir, plus elle en avoit d'amour et de jalousie tout ensemble.

Les manipulations de Cleobuline
La jalousie de Cleobuline devient telle qu'elle est résolue à séparer Myrinthe et Philimene. Elle demande à Stesilée d'accomplir cette tâche en secret, de façon que Myrinthe ne se doute pas de ses sentiments. Stesilée s'exécute : elle essaie d'abord de convaincre Myrinthe que se marier si jeune équivaut à borner ses ambitions, puis elle fait dire à Philimene qu'en épousant son amant elle se mésallie. Mais ces arguments sont sans prises sur les amoureux. Stesilée recourt alors à l'aide de Basilide, à qui elle laisse entendre que la reine est hostile à ce mariage. Pour lui plaire, Basilide convainc sa mère de mettre un terme à la relation de Philimene et Myrinthe. La jeune fille est emmenée à la campagne.

En effet, plus il faisoit ce qu'il devoit, plus le trouvoit elle aimable : mais venant aussi à songer qu'il ne devenoit plus soigneux pour elle, que parce qu'il devenoit tous les jours plus amoureux de Philimene ; un despit jaloux s'emparoit de son coeur, qui luy faisoit imaginer autant de plaisir à empescher Myrinthe d'espouser Philimene, que cét Amant en imaginoit à la posseder. De sorte que consultant encore une fois avec Stesilée, elle la pria et la conjura, de tascher de rompre la chose : je sçay bien, luy dit elle, que je le puis faire d'authorité : mais il y a deux puissantes raisons qui m'en empeschent. La première est, que j'ay une si grande frayeur que Myrinthe n'en devine la cause, que je ne puis ni exposer à ce danger : et la seconde est (si je puis vous la dire sans rougir) que je ne veux du moins pas que Myrinthe me haïsse, comme il me haïroit sans doute, s'il sçavoit que ce fust moy qui rompist son mariage. C'est bien assez, poursuivit elle, qu'il ne m'aime pas, sans l'obliger encore à me haïr : c'est pourquoy Stesilée, employez toute vostre adresse, à luy faire changer de sentimens pour Philimene, ou du moins à l'empescher de l'espouser. Ce n'est pas, dit elle, que quand, vous serez venuë à bout de ce que je veux , je pretende que Myrinthe sçache que je l'aime : mais c'est que c'est un si grand plaisir à une Personne qui a de la passion dans l'ame, de destruire

   Page 4760 (page 458 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celle qui s'oppose à la sienne, qu'il est peu de choses que je ne fisse, pour avoir celuy de voir Myrinthe sans amour pour Philimene. je vous proteste Stesilée, adjousta-t'elle , que si vous pouviez la chasser du coeur de Myrinthe, vous auriez presques autant de part au mien qu'il y en a : car il me semble qu'apres cela, je pourrois sans peine cacher la passion que j'ay dans l'ame. Je m'imagine mesme que je la vaincrois plus aisément : et que s'il n'aimoit plus Philimene, il me seroit plus aisé ou de cesser de l'aimer, ou de l'aimer moins. Stesilée oyantparler Cleobuline avec tant d'empressement, luy promit de faire tous ses efforts pour la satisfaire : et en effet elle n'y oublia rien. Comme elle sçavoit que Myrinthe estoit extrémement ambitieux, elle entreprit un jour de luy persuader, que c'estoit borner son ambition que de songer à se marier si tost, puis qu'il estoit vray qu'il sembloit que la Fortune aimast plus à favoriser ceux qui ne l'estoient pas, que ceux qui l'estoient. En suitte luy faisant une fausse confidence, elle luy dit qu'il faisoit mal de songer à prendre l'alliance d'un Prince, que la Reine n'aimoit pas : et que s'il suivoit son conseil, il s'attacheroit inseparablement à la Reine, sans s'engager à nuls autres interests. Mais comme Myrinthe estoit fort amoureux, la Politique de Stesilée, ne s'accorda pas à la sienne : et quoy qu'il fust très ambitieux, il ne pût craindre ce qu'elle vouloit qu'il craignist. Il luy dit donc qu'il ne se separe

   Page 4761 (page 459 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

separaroit pas des interests de la Reine, en espousant Philimene : et qu'au contraire, il s'y uniroit davantage : puis qu'elle estoit Soeur d'un homme qu'il faloit presques de necessité que la Reine espousast, si elle songeoit à se marier. De sorte que Stesilée voyant qu'elle ne gagnoit rien sur l'esprit de Myrinthe, fit semblant de ceder à ses sentimens, afin qu'il la creust tousjours de ses Amies : et elle prit un autre dessein de troubler son amour, qui fut de faire representer à Philimene, par une Amie qu'elle avoit, qui estoit fort bien avec elle, qu'elle se faisoit tort d'espouser Myrinthe : qui quoy que tres honneste homme, n'estoit pas d'une assez Grande Naissance pour elle. Mais comme Philimene avoit l'ame plus sensible au merite de Myrinthe qu'à l'ambition, ce conseil luy fut inutilement donné : de sorte que Stesilée ne sçachant plus que faire pour destruire cette affection, songea du moins à rompre le mariage, croyant en avoir trouvé une bonne voye. Je vous ay desja dit, Seigneur, que Basilide cherchoit autant qu'il pouvoit l'amitié de Stesilée, afin qu'elle luy rendist office aupres de la Reine, de qui il estoit tousjours tres amoureux : et je vous ay dit aussi, que la raison pourquoy il ne s'opposoit pas à la passion de Myrinthe pour Philimene, estoit qu'il craignoit d'irriter la Reine, en chose quant un homme qui estoit si bien aupres d'elle. Mais apres cela, il faut que je vous die encore, que Stesilée creut ne pouvoir trouver

   Page 4762 (page 460 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une meilleure voye, de troubler les desseins de Myrinthe, que par Basilide : si bien que parlant un jour aveque luy, elle tourna la conversation si adroitement, qu'il commença de luy parler le premier de l'amour de Myrinthe pour Philimene. En suitte dequoy, Stefilée ménagea si bien son esprit, qu'elle l'engagea insensiblement où elle vouloit : et l'engagea jusques à la prier de luy dire quels estoient les sentimens de la Reine, sur ce sujet. Stesilée voyant Basilide au point où elle le souhaitoit, acheva la chose avec autant d'adresse, qu'elle l'avoit commencée : d'abord elle luy dit qu'elle ne sçavoit pas assez bien les sentimens de la Reine : en suitte, que quand elles les sçauroit, elle ne devroit pas les dire : apres quoy cedant peu à peu, aux prieres que luy fit Basilide, elle luy fit faire mille sermens de luy estre fidelle : et luy dit apres qu'elle sçavoit de certitude, que ce mariage ne luy plaisoit pas, et que la Reine eust bien souhaité qu'il se fust rompu, sans qu'elle s'en fust meslée. Helas Stesilée , luy dit Basilide la chose ne seroit pas où elle en est, si je n'avois eu peur de desplaire à la Reine, en m'opposant au dessein de Myrinthe : mais puis que vous m'assurez qu'elle n'aprouve pas ce mariage, et que je ne l'irriteray point en le rompant, il sera bien tost rompu. Stesilée entendant parler Basilide avec tant de violence, craignit qu'il n'arrivast quelque querelle entre Myrinthe et luy : pourquoy pour empescher ce malheur, elle adjousta

   Page 4763 (page 461 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il ne falloit pas qu'il entreprist : de traverser ses desseins avec esclat : parce que la Reine ne trouveroit pas bon qu'il choquast ouvertement Myrinthe : mais qu'il falloit qu'il se servist : de la Princesse sa Mere, pour faire commander à Philimene, de ne songer plus à Myrinthe, et de le traiter comme un homme qu'elle n'espouseroit jamais. Et en effet, Basilide suivit le conseil de Stesilée, à qui il rendit mille graces : sans sçavoir qu'en rompant le mariage de Myrinthe, il agissoit contre luy mesme : puis qu'il flattoit la passion que la Reine avoit pour luy, qui estoit sans doute le plus grand obstacle qu'il y eust à la porter à satisfaire la sienne. Cependant l'artifice de Stesilée, ne fut pas long temps sans reüssir : car Basilide ayant fait agir la Princesse sa Mere, Philimene se trouva en une estrange extrémité : puis qu'aimant tendrement Myrinthe, elle ne pouvoit le resoudre à le mal traiter : et qu'aimant aussi fort la gloire, elle avoit bien de la peine à desobeïr au commandement qu'elle avoit reçeu. De sorte que prenant un milieu, elle se resolut, pour ne perdre pas Myrinthe, et pour ne desobeïr pas ouvertement, de luy faire sçavoir le commandement qu'on luy avoit fait. D'abord elle eut quelque peine à s'y resoudre : sçachant bien qu'elle ne pouvoit luy dire cela, sans le luy dire obligeamment : mais enfin l'amour estant la plus forte, elle le luy dit : et le pria de ne la voir plus, avec des paroles si engageants, qu'elle ne l'eust

   Page 4764 (page 462 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas tant oblige à continuer de la voir, si elle le luy eust commandé absolument. Aussi luy protesta-t'il mille et mille sois, qu'il la verroit malgré toute la Terre, et qu'il ne la quitteroit jamais : Philimene voulut pourtant qu'il ne la vist plus chez elle : mais en eschange, ils resolurent qu'ils se verroient tous les jours chez la Reine. Ainsi Stesilée en rendant un bon office d'un costé à cette Princesse, luy en rendit un mauvais de l'autre : car elle fit qu'elle vit plus souvent durant plusieurs jours, la chose du monde qui luy donnoit le plus de peine à voir, c'est à dire Myrinthe aupres de Philimene. Mais à la fin Basilide qui estoit tousjours assuré par Stesilée que la Reine souhaitoit que ce mariage ne se fist pas, obligea la Princesse sa Mere de mener Philimene à la Campagne : de sorte que durant cette absence, Myrinthe souffrit des maux incroyables.

Remords et honte de Cleobuline
Après le départ de Philimene, Myrinthe paraît à la cour si triste et négligé que Cleobuline en est bouleversée. Elle se rend compte de la bassesse de ses actes, dont elle se repent. Elle se décide alors à tout entreprendre pour vaincre cette passion, en premier lieu à ne plus se soucier du mariage de Myrinthe. De son côté, celui-ci parvient à faire avouer à Basilide que le seul obstacle à cette union est le consentement de la reine. Bien qu'il ne comprenne pas la réticence de Cleobuline, il décide néanmoins d'aller lui parler.

Il est vray qu'il ne souffrit pas seul : et c'est peut-estre la premiere fois, que l'absence d'une Rivale, a causé de la douleur. Cependant il est certain que Cleobuline ne pouvoit voir Myrinthe aussi triste qu'il estoit pour l'absence de Philimene, sans en avoir une colere et une douleur extréme : il y eut mesme une chose qui redoubla encore son chagrin. Car Seigneur, il faut que vous sçachiez , qu'ayant esté obligée de faire une grande Feste, pour quelques Ambassadeurs qui estoient arrivez à la Cour : Myrinthe y parut avec une telle negligence, qu'on eust dit qu'il n'y devoit estre veû de Personne : luy semblant

   Page 4765 (page 463 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

semblant que puis que Philimene n'y estoit point, il ne devoit pas se parer : joint aussi que sçachant qu'elle avoit une Amie qui luy mandoit toutes choses, il espera d'estre recompensé de sa negligence : et ne craignit point du tout, que la Reine y prist nul interest. Cependant cette petite chose, irrita tellement la douleur qu'elle avoit, de ne pouvoir cesser d'aimer Myrinthe ; qu'elle fut quelques instans, où elle espera de ne l'aimer plus : mais ces instans passerent si viste, qu'elle n'eut pas le loisir de jouïr du calme que l'indifference donne. Qui vit jamais, dit elle le soir à Stesilée, une plus bizarre avanture que la mienne ! tout ce que je fais pour me guerir ou pour me soulager, augmente mon mal : J'absence de Philimene, que je croyois me devoir estre fort douce : m'est tout à fait rigoureuse : et dans les sentimens où je suis, j'aime encore mieux voir Philimene, que de voir sur le visage de Myrinthe, la tristesse qu'il a de ne la voir point. Mais que dis-je ! reprenoit elle, est-il bien possible que je me trouve capable de si bizarres sentimens ? Je m'assure, adjoustoit cette princesse, que ceux qui me voyent si souvent entrer seule dans mon Cabinet, croyent que je médite de Grandes choses : qu'il s'agit de faire quel que alliance considerable : et que le bien de l'Estat est ce qui occupe toutes mes pensées. Cependant foible que je suis, je m'amuse à observer si Myrinthe est triste ou s'il est guay, et si Myrinthe est paré ou negligé, Ha Cleobuline, à quoy pense tu ? rapelle

   Page 4766 (page 464 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans ta memoire ce que tu estois autrefois : lis tous les Eloges qu'on te donne, afin de te mettre en estat de les meriter : et sois enfin pour toy mesme, ce que tu parois dire aux autres. On parle de toy par toute la Terre, comme si tu n'aimois que la vertu et la gloire : et cependant tu aime Myrinthe qui ne t'aime pas, quoy que tu sçaches bien que tu ne le peux faire, sans faire une chose indigne de ta condition. Tu aimes, dis-je Myrinthe, qui n'aime que Philimene : et qui ne devroit pas encore posseder son affection, quand mesme il t'aimeroit autant qu'il l'aime, et qu'il n'aimeroit que toy. Juge donc, Cleobuline, juge quelle est la bassesse de ton ame, de faire ce que tu fais : et pense une fois en ta vie bien serieusement, qu'il y a de la follie de se laisser vaincre par ses propres passions. Souviens toy que le Sage Periandre ton Pere, t'a dit mille et mille fois, que la tranquilité de l'esprit, estoit le plus grand de tous les biens : et que cette tranquilité estoit à l'ame, ce que la santé est au corps : c'est à dire que sans elle, on ne peut jouïr de nulle sorte de plaisir. Rapelle encore en ton souvenir, qu'il t'a dit que l'amour de la gloire estoit seule innocente. et chasse de ton ame l'amour de Myrinthe, qui est la plus criminelle que tu puisse avoir, quoy que tu n'ayes que de l'innocence dans le coeur. Enfin songe, pour te surmonter toy mesme, qu'il y va de tout son repos, et de toute ta gloire : car encore que son crimesoit caché, il te donnera presques autant

   Page 4767 (page 465 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de confusion que s'il estoit public. En effet, le moyen de recevoir sans rougir, les loüanges qu'on te donne, dans la pensée que tu ne les memes pas ? et le moyen encore, de se réjouïr de l'estime qu'on a pour toy, lors que tu ne t'estimes pas toy mesme ? Mais pour achever de te guerir, songe Cleobuline , songe que si Myrinthe que tu estime tant, et que tu aime si tendrement malgré toy, sçavoit quelle est ta foiblesse pour luy, il t'en estimeroit moins, et t'en mespriseroit peutestre. Cesse donc de croire comme tu l'as creû, que s'il sçavoit son affection, il quitteroit Philimens : et pense au contraite pour te guerir, qu'il t'osteroit tout à fait la sienne. Il paroist bien Madame, interrompit Stesilée, que l'amour est une passion que vous ne connoissez guere : puis que vous croyez la vaincre par la raison et par la violence. Ha ma chere Stesilée, luy dit elle, de quelles armes voulez vous donc que je me serve pour la surmonter ? voulez vous, adjousta-t'elle, que je me laisse vaincre sans combatre, et que je me puisse accuser de m'estre laschement rendue sans faire aucune resistance ? Non Madame, reprit Stesilée, mais je ne veux pas aussi qu'en voulant détruire vostre passion, vous vous détruisiez vous mesme. Mais encore Stesilée, reprit elle, que voulez vous que face une Personne, qui sent dans son coeur autant de honte que d'amour : autant de jalousie que de honte ; et autant de colere que de jalousie ? Que voulez vous, dis-je, que

   Page 4768 (page 466 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

devienne une Princesse, qui a mille sentimens opposez dans l'ame ? qui tantost voudroit tousjours voir Myrinthe, et tantost voudroit ne le voir jamais ; qui desireroit qu'il sçeust qu'elle l'aime, et qui croit un moment apres qu'elle mourroit de confusion, si elle sçavoit qu'il le sçeust ; qui haït Philimene avec autant de violence qu'elle aime Myrinthe : et qui bien souvent se haït elle mesme, jusques à se desirer la mort ? Il y a mesme des jours, adjousta-t'elle en rougissant, où je surprens mon coeur dans des sentimens, qui me font voir que je dois tout craindre de moy : car enfin ma chere Stesilée, tout ce que l'Histoire nous aprend d'evenemens extraordinaires, causez par l'amour, me repasse en la memoire : je voy des Rois d'Egipte qui ont fait des Esclaves Reines : et je m'imagine mesme avoir leü en quelque part, qu'il y a eu des Reines qui ont fait des Esclaves Rois. De là, ma raison s'esgarant entierement, je songe que Myrinthe est d'une condition plus Noble, et d'un merite extraordinaire : je pense qu'il a la main assez forte, pour soustenir la pesanteur du Sceptre : et que qui regne dans mon coeur, pourroit bien regner dans mon Royaume. Mais à peine ces basses et folles imaginations ont elle remply mon esprit, que tout d'un coup ma raison faisant un grand effort pour se desveloper des nuages qui l'obscurcissent, me donne une telle hourreur de mes propres pensées, que je suis un instant à haïr, et celle qui les a, et celuy

   Page 4769 (page 467 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui les luy fait avoir. Jugez donc Stesilée, quelle est la vie que je mene : mais ce qu'il y a de plus inhumain, est qu'à la fin de tous mes transports, je voy tousjours Myrinthe innocent, et Myrinthe digne de mon estime ; car enfin Myrinthe a du coeur, de l'esprit, et de la fidelité : et si je pouvois ne le regarder que comme mon Sujet, j'aurois tous les sujets du monde d'estre contente de luy. Cependant je m'en pleins sans sçavoir pourquoy : et je l'excuse et le justifie en une mesme temps, comme je m'excuse et me condamne en un mesme moment. Il y a pourtant tousjours dans mon coeur, je ne sçay quel desir de gloire, qui fait bien souvent que malgré la violence de ma passion, je rends graces aux Dieux de ce que Myrinthe ne m'aime point, quoy que ce soit la chose du monde qui m'afflige le plus. Mais à peine leur ay-je rendu grace d'une si cruelle faveur, qu'il s'en faut peu que je ne leur demande celle de mettre dans le coeur de Myrinthe ce qu'ils ont mis dans le mien : ainsi passant tousjours d'un sentiment à un autre, sans en avoir jamais que je ne veüille point combatre, je ne trouve repos en nulle part. Apres une agitation si violente, la Reine se teut : et apres avoir esté quelque temps sans parler, elle dit à Stesilée, qu'elle trouvoit quelque chose de si indigne d'elle à prendre tant de soins inutiles, pour rompre le mariage de Myrinthe, qu'elle ne s'en vouloir pas mesler : estant resoluë de laisser la chose au hazard durant quelques

   Page 4770 (page 468 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aussi bien, dit-elle, suis-je persuadée, que l'augmente l'amour de Myrinthe pour Philimene, par les obstacles que j'aporte à son dessein, qui est la chose du monde que je crains le plus, et qui me cause le plus de douleur. Cette resolution estant prise, Stesilée cessa d'agir : cependant Myrinthe, à qui sa passion ne donnoit point de repos, chercha tant de voyes de gagner Basilide, qu'enfin il luy fit comprendre par un de ses Amis, qu'il luy importoit extrémement, dans les desseins qu'il avoit pour la Reine, de n'irriter pas Myrinthe , qui paroissoit tousjours estre si bien avec elle. Il estoit pourtant assez embarrassé : car il sçavoit par Stesilée, qu'elle n'aprouvoit pas le dessein que Myrinthe avoit pour Philimene : cependant il connoissoit par luy mesme, qu'on ne pouvoit pas estre mieux avec elle qu'il y estoit : et qu'ainsi il luy importoit de tout, qu'il fust dans les interests. De sorte que cherchant par quel moyen il pourroit ne paroistre pas faire un mariage que la Reine n'aprouvoit point, et ne choquer pas aussi Myrinthe, il se resolut à se confier à luy, et à luy aprendre par quel motif il resistoit à son dessein ; ne se souciant pas de sacrifier sa Soeur à son amour. Ainsi apres estre convenu du lieu où ils se devoient voir en secret, Basilide aprit à Myrinthe, que la raison pour laquelle il s'estoit opposé à sa passion, estoit parce que Stesilée luy avoit assuré que la Reine ne l'aprouvoit pas : en suitte dequoy, se liant d'interests ensemble : Myrinthe

   Page 4771 (page 469 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

promit à Basilide de le servir autant qu'il pourroit : et Basilide promit à Myrinthe de ne luy nuire plus, pourveû qu'il fist consentir la Reine à ce qu'il vouloir. Cependant pour commencer de le favoriser, Basilide fit revenir Philimene à Corinthe, sur le pretexte de quelque legere incommodité : mais si la tristesse que la Reine avoit veuë sur le visage de Myrinthe, durant l'absence de Philimene, luy avoit donné de la douleur ; la joye qu'elle y vit pour son retour, la pensa faire desesperer. La satisfaction de Myrinthe, n'estoit pourtant pas tranquile : car sçachant que la Reine n'ignoroit point son dessein, il le trouvoit bien plus difficile à faire reüssir, que lors qu'il croyoit qu'il n'y avoit que Basilide qui s'y opposast. C'estoit pourtant en vain qu'il en cherchoit la cause dans son esprit : car il se voyoit aussi bien avec elle, qu'il y avoit jamais esté : et il ne soubçonnoit point du tout, qu'elle ne s'opposoit à sa felicité, que parce qu'il estoit trop bien dans son coeur. Il creût neantmoins que le mieux qu'il pouvoit faire, estoit de faire semblant de ne sçavoir point qu'elle desaprouvast son amour : et il pensa mesme que s'il pouvoit avoir la hardiesse de luy aller demander sa protection, pour faire reüssir le dessein qu'il avoit , qu'elle n'auroit peutestre pas la force de le refuser.

Les prières de Myrinthe
Myrinthe rend visite à la reine, sous le prétexte de la consulter à propos d'une affaire d'Etat. Mais très vite, il expose ses véritables motivations et son désir de recevoir le consentement de la reine au sujet de son mariage avec Philimene. Mais Cleobuline réplique aussitôt que ce mariage ne lui plaît pas, car il borne les ambitions du jeune homme, auxquels elle a déjà confié d'importantes responsabilités. Malgré l'insistance de Myrinthe, elle ne fléchit pas, quand bien même celui-ci la menace de mourir s'il ne peut épouser Philimene. Myrinthe se retire, la mort dans l'âme.

Ainsi apres avoir bien consulté la chose avec Basilide, et avec Philimene, il fut resolu qu'il en useroit de cette sorte : et l'occasion s'en presentoit mesme d'autant

   Page 4772 (page 470 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus favorable, que Myrinthe venoit de rendre un service considerable à la Reine, ayant negocié avec tant d'adresse et tant d'esprit, avec des Ambassadeurs de Lacedemone qui estoient alors à Corinthe, qu'on pouvoit dire qu'il avoit empesché une grande et dangereuse guerre. Myrinthe ne dit rien du dessein qu'il avoit à Stesilée : car comme elle ne s'estoit pas tant ouverte à luy qu'à Basilide, il ne creût pas à propos de luy en parler, de peur qu'elle ne l'en dissuadast : ou qu'en advertissant Cleobuline, elle ne luy donnait plus de moyen de le refuser : en luy donnant le temps de se preparer à luy dire les raisons dont elle se voudroit servir, pour ne luy accorder pas ce qu'il luy devoit demander. Enfin apres avoir bien songé à ce qu'il avoit à dire, il fut un matin chez la Reine, qui estoit l'heure où il sçavoit qu'il pouvoit luy parler plus commodément : mais il y fut avec beaucoup d'esperance : car quand il se souvenoit des graces qu'il avoit reçeuës de cette Princesse ; des Grandes Charges qu'elle luy avoit données ; et de toutes les choses qu'elle avoit faites pour luy ; il ne pouvoit croire qu'elle voulust le rendre malheureux, en luy refusant la seule chose qui pouvoit faire sa facilité. C'est pourquoy il se resolut, s'il trouvoit quelque difficulté à obtenir ce qu'il souhaitoit, de luy exagerer la passion qu'il avoit pour Philimene, d'une telle sorte, qu'elle ne pust douter qu'il ne pouvoit vivre sans elle. Ce n'est pas qu'il ne sçeust bien, qu'il n'estoit pas trop respectueux,

   Page 4773 (page 471 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'entretenir la Reine de l'on amour : mais ne fondant l'esperance de la fléchir, que sur la connoissance qu'il luy donneroit de sa passion, il se resolut de ne s'arrester pas à une simple bienseance : en une chose d'où dépendoit tout le repos de sa vie. Myrinthe ayant donc formé ce dessein, et estant arrivé chez la Reine, agit avec elle comme il avoit accoustumé de faire, lors qu'il avoit à l'entretenir de quelque affaire importante : de sorte que Cleobuline luy donna lieu de luy parler en particulier, sans soubçonner rien de la verité : s'imaginant qu'il vouloit luy dire quelque chose qui regardoit son service : mais elle fut bien estonnée, lors qu'elle connut, par les premieres paroles de Myrinthe, qu'elle s'estoit abusée. Si je ne sçavois Madame, luy dit-il, que j'ay l'honneur d'estre connu de vostre Majesté, j'aurois sujet de craindre qu'au lieu de m'accorde la tres-humble priere que j'ay dessein de luy faire aujourd'huy , elle ne me refusast, en m'accusant de temerité, et d'une ambition demesurée. Il me semble, reprit la Reine toute surprise, qu'apres les choses que j'ay faites pour vous, il en est peu qui me permissent de vous accuser d'estre temeraire : et je vous advouë mesme que j'ay quelque peine à comprendre ce que vous pouvez desirer, qui me puisse donner sujet de vous accuser d'estre trop ambitieux. Il est pourtant vray Madame, reprit Myrinthe, qu'ayant dessein de suplier vostre Majesté, de me permettre de servir Philimene, et de me

   Page 4774 (page 472 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vouloir proteger aupres de Basilide, je crains estrangement qu'elle ne prenne une passion pour une autre : et qu'elle ne croye que n'estant pas content de ses bienfaits, je veüille en attirer d'autres, par une si illustre alliance. Mais Madame, poursuivit-il, je vous proteste que l'ambition n'est point ce qui fait ma temerité : et que si je n'avois que cette passion dans l'ame, je serois sans doute fort heureux, Car enfin, Madame, vous m'avez honnoré de tant de Charges, et de tant de glorieux emplois, que de ce costé là, je ne trouve pas dequoy former un desir : mais Madame, s'il m'est permis de vous ouvrir mon coeur, afin de vous faire excuser la hardiesse que je prens, il faut que vous sçachiez que l'amour est la passion qui me possede : et la passion qui me fait vous suplier, mais vous suplier avec ardeur, de m'accorder ce que je vous demande. Si vous n'aviez que de l'ambition, reprit Cleobuline en rougissant, il vous seroit plus aisé d'obtenir de moy ce que vous souhaitez : car comme je suis en possession de satisfaire une partie des desirs que cette passion vous peut donner, je continuerois peut-estre encore : mais de vouloir m'obliger à me mesler d'une amour, et d'une amour telle que la vostre, c'est Myrinthe ce que je ne sçaurois faire. Diverses raisons que je ne vous puis dire, sont que ce Mariage ne me plaist pas : ce n'est pas toutesfois que je ne vous trouve digne de Philimene, et pour vous tesmoigner (adjousta-t'elle, emportée par un transport d'amour) que je ne

   Page 4775 (page 475 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous refuse pas mon consentement, par un sentiment qui vous soit desavantageux, je vous donne la plus considerable Charge de mon Estat, que vous sçavez qui vaque depuis quelques jours. Ha Madame, reprit Myrinthe, ordonnez moy plustost de vous rendre toutes celles que vous m'avez desja données, et ne me refusez pas Philimene ! Comme l'amour n'est bien souvent qu'une passion passagere, reprit elle, vous oublierez peut estre avec le temps, la rigueur que je vous tiens : et comme l'ambition au contraire, est une passion qui suit jusques à la mort ceux qui en sont possedez, quand vostre amour sera passée, vous serez bien aise que j'aye contente vostre ambition. De grace Madame, repliqua Myrinthe, ne jugez pas de moy, selon les regles ordinaires des autres : et croyez, je vous en conjure, que j'ay plus d'amour que d'ambition, et que je seray tousjours ainsi. Comme cette croyance ne vous seroit pas avantageuse, respondit la Reine, je ne la veux pas avoir : et je demereray dans les sentimens où je suis. Je sçay bien Madame, repliqua Myrinthe, que vous estes en droit de me tout refuser, sans que je puisse jamais estre en droit de me pleindre : mais comme la passion qui me possede n'est pas accoustumée à reconnoistre l'Empire de la Raison, je ne sçaurois m'empescher de dire à vostre Majesté, qu'apres m'avoir tant fait de graces que je ne luy ay pas demandées, il en est quelque façon estrange, qu'elle me refuse la seule que je luy demande, et

   Page 4776 (page 474 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans laquelle toutes les autres me sont inutiles. Ouy Madame, poursuivit Myrinthe, emporté par la violence de son amour) Philimene est si absolument necessaire à la felicité de ma vie, que je ne puis vivre si vous m'ostez l'esperance de la posseder. Pour l'esperance (reprit Cleobuline, avec une douleur et un despit extréme) je ne vous la puis pas oster, car il est des Gens qui la conservent bien souvent, contre toute sorte d'aparence : mais pour Philimene, je ne vous la donneray pas : et si vous l'espousez, vous l'espouterez sans mon consentement. Je sçay bien, dit elle, qu'apres avoir eu la bonté d'agir aveque vous comme j'ay fait par le passé, il vous doit sembler en quelque façon estrange, que je vous refuse une chose que vous souhaitez si ardemment, et que je vous la refuse, sans vous en dire la raison : mais Myrinthe, cette raison est de telle nature, que je ne vous la sçaurois dire. Cependant elle est si forte, qu'elle est invincible : et si vous la sçaviez, vous advoüeriez que si vous estiez à ma place, vous seriez ce que je fais. En effet, poursuivit elle, je suis assurée que vous n'aurez pas plus de peine à vous resoudre de ne plus songer à Philimene, que j'en aurois à consentir que vous continuassiez, d'y penser : c'est pourquoy Myrinthe ne me demandez plus ce que je ne vous puis accorder, car vous le demande riez inutilement. Qu'il vous suffise que des deux passions de vostre ame, je contente celle qui accoustumé d'estre la plus difficile à contenter :

   Page 4777 (page 475 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et si vous voulez estre heureux, surmontez l'autre courageusement. Ha Madame, s'escria t'il eu soûpirant, il paroit bien que vostre Majesté n'aime que la gloire, et ne connoist que l'amour de la vertu seulement, puis qu'elle croit qu'on chasse si aisément de son coeur l'ardente passion qui me possede ! Non, non, Philimene n'en sortira pas si facilement : je puis sans doute ne l'espouser pas et mourir : mais je ne puis ny cesserde l'aimer, ny vivre sans la posseder. C'est donc à vous Madame, à choisir si vous aimez mieux me donner la mort ou Philimene : le respect que je dois à vostre Majesté ne sçauroit aller plus loin : si vous me donnez la premiere, je seray ce que je pourray pour la recevoir sans murmurer : mais si vous m'accordiez la seconde, que ne serois-je pas, pour vous tesmoigner ma reconnoissance ! Songez donc Madame, que des dernieres paroles que vous allez prononcer, dépend la vie ou la mort d'un homme, que vous avez assez estime, pour l'accabler de bien-faits : et que vous estimez encore assez pour le vouloir combler de nouvelles faveurs. Pensez, dis-je, que si vous me dites, je vous permets de servir Philimene, je vous serviray toute ma vie, avec une ardeur incroyable : et pensez en mesme temps, que si vous me dites encore une fois, je vous deffends de penser à Philimene, ces cruelles paroles seront des paroles empoisonnées, qui passant de vostre bouche dans mon oreille, et de mon oreille dans mon coeur, y porteront infailliblement

   Page 4778 (page 476 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la mort. Mais une mort la plus rigoureuse, et la plus insuportable du monde : puis qu'elle me sera donnée par la plus grande Reine de la Terre, et par une Reine pour qui j'ay tous les sentimens de respect que je dois avoir. Car enfin Madame, je puis vous protester aveque verité, que j'ay autant de passion pour voistre gloire que pour Philimene : et que je vous suis aussi fidelle Sujet, que je luy suis fidelle Amant. Obeïssez donc, reprit Cleobuline, aux ordres que je vous donne, et obeïssez de bonne grace. Plûst aux Dieux Madame que je le pusse, repliqua-t'il, mais puis que je ne le puis sans mourir, ne m'en demandez pas d'avantage. Contentez vous, s'il vous plaist, du souhait que je viens de faire, d'aimer moins Philimene que je ne l'aime : et croyez, je vous en conjure, que si je pouvois m'arracher de l'ame la passion que vous n'approuvez pas, je le serois sans doute aveque joye : sçachant bien qu'une Princesse qui n'a le coeur sensible qu'à la gloire, m'estimeroit d'avantage, si le mien ne l'estoit pas à l'amour. Mais Madame, puis que je ne me puis changer, c'est à vous à me dire encore une fois si je dois vivre ou mourir : Vivez (luy dit Cleobuline, sans sçavoir presques ce qu'elle luy disoit) mais vivez sans Philimene, si vous voulez vivre sans me desplaire. je vivray Madame, reprit-il, si je le puis, puis que vous le commandez : mais comme je suis persuadé que je ne le pourray pas, je mourray avec le desepoir de ne sçavoir pas mesme pourquoy je

   Page 4779 (page 477 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

meurs ; mais je mourray aussi avec la satisfaction d'estre le plus fidelle de vos Sujets, comme le plus malheureux.

Les contradictions de Cleobuline
Stesilée arrive peu après le départ de Myrinthe. La reine, bouleversée, lui rapporte leur entrevue et les émotions qu'elle a ressenties. Plus Myrinthe était insistant à lui demander la main de Philimene, plus elle éprouvait de passion pour lui. Elle sait qu'elle aurait dû permettre ce mariage, mais sa bouche refusait d'y consentir. De son côté, Myrinthe est malheureux, d'autant que pour le mettre à l'épreuve, Philimene lui suggère de rompre, pour ne pas mettre en danger sa fortune. Il s'imagine alors que sa bien aimée lui préfère un rival.

Apres cela, Myrinthe fit une profonde et respectueuse reverence à la Reine : mais avec tant de tristesse sur le visage, qu'il en eust fait pitié à toute autre qu'à une Amante : et qu'à une Amante que la passion qu'elle avoit dans l'ame irritoit, et contre luy, et contre elle mesme. A peine Myrinthe fut il sorty du Cabinet de la Reine, que Stesilée y entra ; et à peine y fut elle entrée, que Cleobuline deffendit qu'on ne laissast entrer personne, et se mit à luy raconter ce qui venoit de se passer entre Myrinthe et elle : mais avec tant d'agitation d'esprit, qu'il estoit aisé de voir, qu'elle estoit la passion qu'elle avoit dans l'ame. Si vous sçaviez, luy disoit elle, avec quelle ardeur Myrinthe m'a demanda Philimene, vous seriez estonnée comment j'ay pû la luy refuser ; ou comment j'ay pû ne le haïr pas ; ou comment j'ay pû cacher la jalousie que j'avois dans l'ame. Cependant pour mon malheur, plus il m'a paru aujourd'huy amoureux de Philimene , plus ma passion a augmenté pour luy. Helas (disois-je en moy mesme, durant qu'il parloit) que je serois heureuse, si Myrinthe avoit pour moy, la passion qu'il a pour une autre ! et lors qu'il m'a protesté qu'il en avoit autant pour ma gloire que pour Philimene : peu s'en est falu que je n'aye desiré de luy pouvoir dire qu'il n'avoit pour estre heureux, qu'a en avoir autant pour ma Personne que pour mon service.

   Page 4780 (page 478 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais graces aux Dieux, ma raison estant venuë à mon secours, j'ay en horreur d'une pensée si lasche et si foible : et j'ay esté quelques instans, où j'avois presques resolu d'accorder Philimene à Myrinthe, afin de chasser tour à fait Myrinthe du coeur de Cleobuline. Mais quelques efforts que j'aye pû faire, ma bouche n'a point voulu obeïr, à un commandement que mon coeur ne luy faisoit point, et que ma raison mesme ne luy faisoit pas absolument. Ainsi ma chere Stesilée, j'ay refusé Philimene à Myrinthe : et j'ay conservé Myrinthe dans mon coeur, malgré toute l'amour qu'il a pour Philimene. Il y a pourtant eu des instans , où cette violente ardeur que je voyois dans son ame, a mis tant de colere dans la mienne, que je n'en aurois pas eu d'avantage, si Myrinthe eust esté ingrat et infidelle : mais un moment apres, ma colere ayant cessé, je me suis accusée moy mesme, de la plus horrible injustice du monde. En effet, il faut que j'advouë à ma confusion, qu'on ne peut pas estre plus injuste que je le suis en cette rencontre : car enfin quelque sorte que soit la passion que j'ay pour Myrinthe, il est constamment vray que je ne veux pas qu'il en sçache jamais rien : et que quand il viendroit à en avoir pour moy, je ne voudrois pas qu'il eust la hardiesse de m'en parler : ainsi il faut advoüer qu'il y a de la folie et de l'injustice, de vouloir rendre Myrinthe malheureux. Mais apres tout, j'imagine une si grande consolation, à le voir sans amour pour Philimene ; et je trouverois un si grand

   Page 4781 (page 479 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plaisir, à pouvoir croire qu'il en auroit pour moy, sans qu'il sçeust que j'en eusse pour luy ; que je ne sçaurois consentir qu'il continuë d'aimer Philimene, ny qu'il l'espouse. Cependant dans la violence de son amour, je suis persuadée qu'il l'espousera malgré ma deffence ; et que je me veray forcée apres cela, de le bannir de ma Cour ; de luy oster mes bien-faits, et de le punir pour avoir mesprisé mon authorité. Mais que dis-je, poursuivit elle, je parle de bannir Myrinthe de ma Cour, moy qui ne le puis bannir de mon coeur, quoy qu'il fust bien plus juste de le faire, que de le chasser de mon Estat ! Pour moy Madame, reprit Stesilée, je ne suis pas de vostre sentiment : et je suis persuadée, que Myrinthe n'espousera point Philimene, si vous n'y contentez. Quand il ne l'espousera pas sans mon consentement, reprit elle, il est tousjours vray qu'il m'en haïra, et qu'il continuera de l'aimer : ainsi, soit qu'il l'espouse on qu'il ne l'espouse point, je seray tousjours malheureuse. Mais encore Madame, repliqua Stesilée, faudroit il que vostre Majesté formast un dessein, quel qu'il pûst estre : afin de voir si je pourrois contribuer quelque chose, à le faire reüssir. Je fais plus que vous ne pensez, dit elle, car au lieu de former un dessein, j'en ay continuellement deux dans l'esprit. Il est vray, poursuivit elle, qu'ils sont un peu opposez : et c'est à mon advis ce qui sera cause qu'ils ne reüssiront jamais ny l'un ny l'autre. Car enfin j'ay continuellement dans le coeur, celuy d'estre aimée de

   Page 4782 (page 480 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Myrinthe, et celuy de cesser de l'aimer : jugez Stesilée, si ayant deux choses à faire, qui sont presques esgallement impossibles, je dois avoir l'ame bien tranquile. Apres cela, Cleobuline dit encore cent choses à Stesilée, qui faisoient voir avec une esgalle force, la grandeur de sa passion, et la grandeur de sa vertu. Cependant elle devint si triste, si inquiete,et si chagrine, depuis le jour que Myrinthe luy eut demandé la permission de servir Philimene, que Stesilée aprehenda extrémement qu'elle n'en tombast malade. D'autre part Myrinthe estoit dans un desespoir si grand, qu'on n'a jamais veû un homme plus affligé : car il sçavoit bien que quelque liaison qu'il y eut alors entre Basilide et luy, il ne luy donneroit pas Philimene, sans le consentement de Cleobuline : joint aussi que devant autant à la Reine qu'il luy devoit, il connoissoient bien que ce seroit faire une lascheté, que de luy desobeïr. De plus, ayant l'ame fort ambitieuse, il n'estoit pas trop aise de se voir dans la necessité de perdre sa fortune, pour contenter son amour : de sorte qu'il souffroit des maux incroyables. Mais ce qui l'accabloit estrangement, estoit de ne pouvoir deviner par quel motisla Reine resistoit à son dessein : et pour faire qu'il fust encore plus malheureux, Philimene ayant sçeu par Basilide, à qui Myrinthe en avoit dit quelque chose, que la Reine ne vouloir pas consentir à ce mariage ; dit à Myrinthe, pour esprouver sa fidelité, qu'elle ne vouloir point qu'il perdist sa

   Page 4783 (page 481 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fortune pour l'amour d'elle, et qu'elle le conjuroit de n'y songer plus. Philimene dit cela à Myrinthe d'une maniere, qui fit qu'il ne devina point son dessein : au contraite il creut qu'elle ne luy parloit ainsi, que parce qu'elle craignoit de quitter la Cour. En suitte prenant la chose de plus loin, il pensa que peut estre un Rival qu'il avoit, estoit il mieux avec Philimene qu'il ne l'avoit creû : de sorte qu'il fut presques aussi mal satisfait d'elle que de la Reine. Il luy fit pourtant mille protestations d'amour, les plus tendres et les plus passionnées du monde : il se pleignit du soin qu'elle avoit de sa fortune : il luy jura qu'il ne la considereroit point du tout, si ce n'estoit qu'elle ne pûst se resoudre d'attacher la sienne à celle d'un malheureux : et il luy parla enfin si obligeamment, que Philimene pour avoir le plaisir de luy entendre dire des choses qui luy donnoient de si genereuses preuves de son amour, s'obstina à luy resister : quoy que ce fust pourtant avec le dessein de luy dire quand elle le reverroit, que pourveû qu'il obtinst le contentement de ses Parens, elle ne se soucieroit pas de celuy de la Reine. Cependant Myrinthe qui ne sçavoit pas son dessein, la quitta peu satisfait : et emporta dans son coeur beaucoup de douleur, et un peu de jalousie.


Histoire de Cleobuline : Myrinthe découvre les sentiments de Cleobuline
S'interrogeant sur les motivations de la reine, Myrinthe se rend chez Stésilée. Il se déclare bouleversé par son refus, d'autant qu'il vénère Cleobuline et qu'il est prêt à donner sa vie pour elle. Après plusieurs hésitations, Stesilée lui révèle à demi-mots les sentiments de la reine, dans l'espoir qu'il abandonnera définitivement Philimene. Myrinthe est stupéfait, mais après un instant d'égarement et d'ambition, son amour pour Philimene prend le dessus. Alors qu'il est en train de prononcer un discours incohérent en réponse à Stésilée, Basilide arrive et interrompt leur conversation. Peu après, ce dernier apprend à son tour, par une dame qui a tout entendu, l'amour de Cleobuline pour Myrinthe. Décidant alors de favoriser le mariage de son rival avec sa sur, il se rend chez la reine pour tenter d'obtenir son consentement. En vain. Peu après, Myrinthe va également trouver la reine : sa mine mélancolique et ses propos ambigus donnent de l'inquiétude à Cleobuline. Elle le congédie, afin de pouvoir interroger sa confidente, qu'elle soupçonne d'infidélité. De fait, Stesilée admet avoir dit la vérité à Myrinthe, ce qui plonge la reine dans une grande colère et un profond désespoir.
Myrinthe interroge Stesilée
Myrinthe se rend chez Stesilée avec l'intention de découvrir les motifs secrets de l'objection de la reine à son mariage. Il assure la confidente de Cleobuline qu'il est profondément malheureux, car ce refus provient d'une personne qui lui est extrêmement chère, et de laquelle il serait peut-être tombé amoureux, si elle avait été d'une condition moins élevée. Il se dit prêt à se sacrifier pour la reine.

Au sortir de chez elle, il fut chez Stesilée, resolu de tascher de l'obliger à luy dire ce qui portoit la Reine à luy estre si contraite, apres luy avoir esté si favorable en toutes choses. Le premier compliment fait, Myrinthe

   Page 4784 (page 482 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui ne pouvoit parler que de ce qu'il avoit dans le coeur, se mit à la conjurer de luy vouloir rendre un office : il y a tant de plaisir, luy dit elle, d'en rendre à un aussi honneste homme que vous, que vous estes presques assuré d'obtenir ce que vous me voulez demander, si c'est une chose que je puisse. Ouy Stesilée, luy dit-il, vous pouvez m'aprendre qui m'a détruit dans l'esprit de la Reine : je vous assure, luy repliqua t'elle, que je ne vous aprendray pas cela : car je suis certaine que vous n'y estes point mal. Ha Stesilée, reprit il, je ne croy pas possible que j'y sois bien ! car enfin elle me refusé la seule chose que je luy ay demandée : et qui est de telle nature, que je ne puis, comprendre pourquoy elle ne me l'accorde pas. je sçay bien que Philimene est au dessus de moy : mais je suis tant au dessous des bien-faits que j'ay reçeus de la Reine, que je ne pensois pas que n'ayant gardé nulle mesure aux honneurs que j'ay reçeus d'elle, elle en voulut garder en une oceasion, où bien souvent on n'en garde point au nom des Dieux, poursuivit il, aprenez moy ce qui cause mon malheur : ay-je fait, ou dit quelque chose, qui puisse avoir desplû à la Reine ? Ay-je quelque ennemy caché, qui me rende mauvais office aupres d'elle ? Basilide m'auroit il trahi, et l'auroit il priée en secret de me refuser une chose qu'il me tesmoigne souhaitter ? Seroit ce que la Reine creûst que je ne fais l'amoureux de Philimene, que pour cacher mon ambition ? craint-elle qu'apres l'avoir espousée je la presse

   Page 4785 (page 483 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

trop elle mesme, d'espouser Basilide ? enfin me regarde-t'elle comme un factieux, qui veut s'apuyer dans son Estat, pour y soulever les peuples, et pour luy faire la guerre ? Parlez donc Stesilée, parlez : vous, dis-je, qui sçavez tout ce que je veux sçavoir. En me croyant assez bien aveque la Reine, pour sçavoir ses plus secretes pensées, dit-elle, vous avez sans doute bonne opinion de de moy : mais tout ce que je puis vous dire est, que je ne voy nuls sentimens pour vous dans son coeur, qui ne vous soient avantageux. Quand je repasse en ma memoire, reprit-il, toutes les graces que j'ay reçeuës de la Reine, je croy facilement ce que vous dites : mais quand je songe à ce qu'elle me refuse, je trouve avoir lieu de croire qu'elle a changé de sentimens, et qu'elle ne m'estime plus. La nouvelle Charge qu'elle vous a donnée, repliqua-t'elle, ne vous permet pas de parler comme vous faites : aprenez moy donc, luy dit il, quel est le motif qui oblige la Reine à ne vouloir pas que j'aime Philimene ? Vous sçavez, luy dit Stesilée,que la Politique veut quelquesfois certaines choses, dont on ne dit jamais la cause :je sçay, reprit-il, que la Reine doit avoir assez bonne opinion de moy, pour me faire l'honneur de me confier les raisons qui l'obligent à me refuser, si la seule Politique la faisoit agir ainsi : de sorte que je conclus, qu'il faut de necessité, que ce soit qu'elle haïsse Philimene, ou qu'elle me haïsse : c'est pourquoy je vous conjure de me dire ce que vous en sçavez. au reste, poursuivit il, ne

   Page 4786 (page 484 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

craignez pas que je manque de discretion, ny que je revele jamais, ce que vous m'aurez confié. Un homme amoureux , reprit elle, n'est guere propre à garder un secret : ha Stesilée, repliqua-t'il, quelque amoureux que je sois, on peut me confier toutes choses ! car enfin je suis persuadé, que l'amour ne doit rien faire faire contre l'honneur, ny contre la probité. Ainsi soyez asseuré, que si je vous promets de ne dire point à Philimene, ce que vous me direz, je ne le luy diray jamais : de grace, ayez donc pitié d'un malheureux, qui a cette conformité aveque vous, d'aimer autant la Reine que vous l'aimez j'ay mesme le malheur, reprit il, de croire que si Basilide traversoit mon dessein, je serois moins infortuné que je ne le suis : mais de voir qu'une Princesse pour qui je mourrois aveque joye, et pour la gloire de qui j'ay une passion démesurée, veuille me rendre le plus miserable de tes sujets ; c'est ce que je ne sçaurois endurer sans m'en plaindre. Comme Cleobuline, poursuivit il,est d'une condition qui ne permet pas qu'on luy puisse dire les sentimens qu'on a pour elle, je suis assuré qu'elle ne sçait les miens que tres imparfaitement : elle croit bien sans doute que je suis attaché à son service, et que je suis un fidelle Sujet : mais elle croit peut estre que je n'y suis attachée que par honner, par interest, et par reconnoissance. Cependant il faut que je vous die, pour vous obliger à me dire ce que je veux sçavoir, que je le suis cent fois plus par inclination. Ouy Stesilée,

   Page 4787 (page 445 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'aime la Reine avec un attachechement si puissant, que je n'ay pas plus d'amour pour Philimene, que j'ay de tendresse pour Cleobuline. je dis mesme plus, adjousta-t'il, car veû les sentimens que j'ay tousjours eus dans l'ame pour cette Princesse ; je suis persuadé que si elle fust née un peu plus bas que leThröne où elle est, j'aurois peut estre eu la hardieste de lever les yeux jusques à elle. Jugez donc combien il me doit estre dur et sensible, de voir que la mort me soit donnée, par une main qui m'est si chere. Aprenez moy donc, je vous en conjure, la veritable cause de mon malheur : afin que je face ce que je pourray, ou pour le vaincre, ou pour y soumettre mon esprit : car je vous advouë, que si vous ne m'aprenez ce que je veux sçavoir, je suis capable de m'emporter à quelque violence estrange.

L'aveu de Stesilée
Stesilée reste un moment muette et irrésolue. Elle décide toutefois de révéler la vérité à Myrinthe, dans l'espoir qu'il oublie Philimene. A demi-mots, elle lui fait comprendre que la reine éprouve des sentiments pour lui, et que l'opposition à son mariage est le plus grand honneur qu'il puisse jamais recevoir.

Pendant que Myrinthe parloit ainsi, Stesilée estoit fort irresolue , sur ce qu'elle devoit faire : elle voyoit bien que la raison vouloit qu'elle ne descouvrist pas le secret de la Reine : mais d'autre costé, elle la voyoit si affligée , et si chagrine , qu'elle craignoit qu'elle ne mourust d'affliction. De plus, quoy que Cleobuline luy eust dit mille et mille fois, qu'elle ne voudroit pas que Myrinthe sçeust sa passion, elle croyoit pourtant que pourvcû que la connoissance qu'il en auroit, pûst l'empescher de continuer d'aimer Philimene,et l'obliger à avoir de l'affection pour elle, la Reine se consoleroit de cette avanture :de sorte que sçachant que Myrinthe avoit beaucoup

   Page 4788 (page 486 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'ambition, et aprenant de sa propre bouche, qu'il estoit nay avec beaucoup de disposition à aimer la Reine, elle ne douta quasi point que si elle luy aprenoit la raison pour laquelle elle s'opposoit à son dessein , elle ne l'empeschast du moins de songer à espouser Philimene : si bien que Stesilée regardant le repos de la Reine , et peut-éstre aussi la Grandeur de sa fortune, qu'elle croyoit eslever par cette confidence, quoy qu'elle ne l'aye pas voulu advoüer ; elle delibera en elle mesme, si elle tenteroit la chose ou non. Comme elle sçavoit que Myrinthe estoit fort discret, elle en estoit un peu plus hardie : et elle le fut d'autant plus, qu'apres avoir bien consideré la chose, elle trouva qu'elle ne hazardoit rien. Car enfin (disoit elle en elle mesme, sans presques escouter ce que luy disoit Myrinthe) si ce que je luy diray n'esbranle point sa constance, il n'aura garde pour son interest, de faire jamais connoistre à la Reine, qu'il a sçeu qu'elle a de la passion pour luy : puisque ce seroit luy faire un outrage, qui retomberoit sur luy mesme : et si ce que je luy diray luy fait quitter Philimene, et le porte à aimer Cleobuline, je n'ay rien à craindre de sa colere, quoy qu'elle dise tousjours, qu'elle ne voudrait pas que Myrinthe sçeust qu'elle l'aime : et qu'elle ne voudroit pas non plus que Myrinthe luy dist qu'il l'aimast, quand mesme il seroit vray qu'il l'aimeroit. Stesilée ayant donc conclu en elle mesme, que veû le pitoyable estat où elle voyoit

   Page 4789 (page 487 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Reine, elle devoit tout hazarder pour son repos, et reveler mesme son secret pour son service, qu'elle ne pouvoit la servir autrement ; chercha dans son esprit avec quelles paroles elle expliqueroit une chose si delicate et si difficile à dire. Cependant Myrinthe ayant cessé de parler, et voyant que Stesilée songeoit plus à ce qu'elle pensoit qu'à ce qu'il luy disoit, creût encore plus qu'auparavant, qu'il y avoit quelque cause bien misterieuse, au refus que la Reine luy avoit fait : et que le silence de Stesilée n'en avoit point d'autre que l'incertitude où elle estoit, si elle la luy diroit, ou si elle ne la luy diroit pas. De sorte que redoublant ses prieres, pour ne luy donner pas loisir de prendre une resolution contraite à ce qu'il souhaitoit ; de grace aimable Stesilée, luy dit-il, ne deliberez plus si vous me devez accorder ce que je vous demande : et dites moy precisement, si la Reine m'a refusé par haine ;par mespris, ou par preocupation ? Ce que vous me demandez, reprit Stesilée, est de plus d'importance que vous ne pessez : et ce secret, poursuivit elle, est de telle nature, que je ne puis vous le confier, si vous ne me jurez solemnellement, de ne le reveler jamais à Personne, sans en excepter Philimene : voulant mesme que vous m'en faciez un serment particulier pour elle seule, qui le doit moins sçavoir que tout le reste de la Terre. Myrinrhe entendant parler Stesilée de cette sorte, redoubla encore sa curiosité : si bien qu'il luy fit plus de promesses et de plus fermens qu'elle

   Page 4790 (page 488 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'en vouloit, qu'il ne diroit jamais rien, de tout ce qu'elle luy alloit dire, ny à Philimene, ny à aucune autre. Ce ne fut toutesfois pas encore assez, pour assurer Stesilée ! car elle voulut qu'il luy jurast qu'il ne seroit jamais connoistre à la Reine, ny par ses paroles, ny par aucune de ses actions, qu'il eust sçeu ce qu'elle luy alloit dire. Myrinthe estant tousjours plus surpris et plus curieux, promit encore à Stesilée qu'elle vouloit : apres quoy prenant un visage fort serieux, et abaissant la voix, quoy qu'il fust seul qui la pûst entendre ;je ne doute pas, luy dit elle, que vous n'ayez quelque estonnement, de voir que j'aporte tant de precautions à vous dire une chose où vous pensez avoir seul interest : mais vous serez encore bien plus estonné, lors que vous sçaurez que ce que je veux que vous cachiez avec tant de soin, est la chose du monde qui vous est la plus glorieuse. Ouy Myrinthe, poursuivit elle, ce qui vous donne tant de douleur ; ce qui vous oblige à vous pleindre de la Reine ; ce qui fait que vous murmurez si aigrement, et ce qui vous porte à croire qu'elle à change de sentimens pour vous ; est la plus glorieuse avanture de vostre vie : et lors que Cleobuline vous a donné tant de Charges, et tant de Gouvernemens, elle n'a rien fait pour vous de si obligeant, que ce qu'elle a fait en vous refusant Philimene. Ha Stesilée, luy dit il, quelque esprit que vous ayez, vous aurez bien de la peine à me persuader ce que vous dites ! Pourueu que j'aye la force de vous dire ce que

   Page 4791 (page 489 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je sçay, reprit elle, vous en tomberez d'accord. Mais Myrinthe, poursuivit Stesilée en rougissant, ne sçauriez vous m'espargner la peine que j'ay , à vous dire ce que j'ay tant promis de ne dire jamais ; et ne sçauriez vous deviner ce que vous voulez sçavoir ? Qu'il vous sur et se, poursuivit elle, que je vous die pour vous ouvir l'esprit, que la Politique ny la haine, n'ont point de part à la resolution que la Reine a prise, de vous refuser Philimene : apres cela Myrinthe, dites vous à vous mesme, ce que je n'ay pas la force de vous dire : principalement quand je me souviens quelles sont les promesses que j'ay faites à la Reine, de ne le dire jamais.

Réaction de Myrinthe
La conversation de Myrinthe et Stesilée est interrompue par l'arrivée de Basilide, étonné de trouver le jeune homme si agité. Celui-ci, après avoir révélé que la reine continue de s'opposer à son mariage, se retire, profondément tourmenté. Mais une autre surprise attend Basilide : une dame qui a épié la conversation de Myrinthe et de Stesilée lui découvre la vérité au sujet des sentiments de Cleobuline. Après un mouvement de colère contre ce rival inattendu, Basilide se rassérène et décide de lui venir en aide en favorisant son mariage avec Philimene.

Myrinthe entendant parler Stesilée de cette sorte , commença d'entendre ce qu'elle vouloit qu'il entendist : mais il l'entendit avec tant d'estonnement, et tant de trouble dans l'esprit, qu'il creût qu'il n'avoit pas bien entendu. Il n'a pourtant jamais sçeu dire precisément, quels avoient esté ses premiers sentimens en cette rencontre, tant ils furent tumultueux : cependant pour ne hazarder rien, il respondit à Stesilée en biaisant un peu ; ce qu'il semble que vous vouliez que l'entende, luy dit il, est si surprenant, que je doute si je ne sais pas un crime, de vous tesmoigner que je l'ay entendu. Non Myrinthe, reprit Stesilée, vous n'estes point criminel de m'entendre : mais vous le serez estrangement, si apres m'avoir entendue, vous ne faites ce que je suis persuadée que vous estes obligé de faire.

   Page 4792 (page 490 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ha Stesilée, s'escria Myrinthe, je ne puis comprendre que je puisse vous croire, sans manquer de respect pour la Reine ! non non, adjousta-t'il, le refus qu'elle m'a sait, n'a point esté causé par la raison que vous luy voulez donner : et je pense qu'il vaut mieux que je croye avoir mal entendu, et que je vous accuse mesme d'une imposture , que d'accuser la plus Grande Reine du Monde d'un si mauvais choix. Stesilée voyant que Myrinthe ne la croyoit point, ou vouloit faire semblant de ne la croire pas, se mit à luy parler avec tant de force, et à luy circonstancier tellement les choses qu'elle luy racontoit, qu'en fin elle ne le persuada que trop pour son repos, que ce qu'elle luy disoit estoit vray. Joint aussi, que r'apellant dans sa memoire cent choses passées, et particulierement la maniere dont la Reine luy avoit refusé Philimene ; il ne douta plus du tout, que ce qu'il aprenoit de Stesilée ne fust veritable. Comme il n'estoit pas tout à fait content de la derniere conversation qu'il avoit euë avec Philimene, il ne pût aprendre qu'il estoit aimé de la plus illustre Reine du Monde , sans en avoir quelques sentimens, qui en luy eslevant le coeur, luy donnerent quelques instans deplaisir : et il y eut des momens, où l'ambition se resveillant dans son ne remplit son imagination que de Thrônes, de Sceptres, et de Couronnes. La beauté, l'esprit, et la vertu de Cleobuline, y repasserent aussi avec esclat : de sorte que durant quelques

   Page 4793 (page 491 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

instans, il y eut une espece d'interregne dans son coeur : pendant lequel il crût qu'il pourroit le donner à qui il voudroit : et pendant lequel encore, il s'imagina qu'il le donneroit tout entier à Cleobuline, et qu'il pourroit quitter Philimene. Mais à peine ce tumulte interieur, que l'amour de la gloire, et l'ambition avoient excité dant son ame, fut il un peu apaisé, que l'amour de Philimene reprenant sa place, luy fit considerer l'honneur que la Reine luy faisoit, comme la chose du monde qui le rendoit le plus malheureux. Le calme ne fut pourtant pas si tost restably dans son coeur : et il dit tant de choses qui se contredisoient les unes les autres, en parlant à Stesilée, qu'il estoit aisé devoir quel estoit le trouble de son esprit. De grace, luy dit il, auparavant que je vous die ce que je pense, promettez moy à vostre tour, je vous en conjure, que la Reine ne sçaura jaimais, que vous m'ayez apris l'honneur qu'elle me fait : car Stesilée si elle doit sçavoir que je l'ay sçeû, je n'ay rien à faire qu'a mourir à vos pieds : ne m'estant pas possible de pouvoir jamais me resoudre à paroistre devant elle, apres luy avoir paru le plus ingrat et le plus injuste de tous les hommes. je vous ay desja dit, repliqua-t'elle, que je ne veux pas que la Reine sçache que je vous ay descouvert son secret : il est vray, dit-il, mais la honte que j'ay de ne sentir pas dans mon coeur, la joye que je devrois avoir, fait que je ne m'assure à rien. Car enfin je vous advouë, poursuivit-il, que la fidelité que j'ay pour

   Page 4794 (page 492 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Philimene , me donne une confusion, qui ne me rend guere moins criminel envers elle, que je le suis envers la Reine : ouy Stesilée, de la façon dont je sens mon coeur presentement, je suis assuré que si Cleobuline et Philimene voyoient ce qui et s'y passe, elles en seroient toutes deux presques esgallement irritées : car enfin, adjousta-t'il, je suis contraint d'advoüer, que je puis aprendre l'obligation que j'ay à la Reine, sans une agitation d'esprit, que je ne puis exprimer. je voudrois mourir mille et mille fois pour son service, je voudrois n'aimer plus Philimene, et n'adorer qu'elle seule ; je voudrois, dis je, luy sacrifier ma propre vie, et luy rendre un eternel hommage : mais un moment apres, lors que je viens à penser à Philimene ; oseray-je le dire Stesilée ? Je voudrois que la Reine n'eust que de l'indifference pour moy : et mesme qu'elle me haïst, pourveû que Philimene m'aimast :jugez donc) je vous en conjure, en quel estat est un coeur, qui est remply de tant de divers sentimens. Qyoy qu'il en soit, dit-elle, je vous trouve obligé d'avoir ce respect pour la Reine, de ne songer plus à Philimene : plûst aux Dieux, repliqua t'il, qui je fusse en estat de suivre vostre conseil ; je ne vous demande pourtant rien d'injuste, dit elle : car comme la Reine ne veut pas que vous sçachiez jamais qu'elle vous aime ; et que quand vous l'aimeriez, elle ne voudroit pas que vous le luy assiez ; je ne vous oblige pas de necessité à l'aimer mais seulement

   Page 4795 (page 493 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à luy oster la douleur qu'elle a de vous voir amoureux d'une autre : et c'est à mon advis le moins que vous devrez faire, pour la plus accomplie Princesse du Monde. Ha Stesilée, s'escria-t'il, il ne s'agit pas de sçavoir ce que je dois ! car je sçay bien que je dois toutes choses :mais il s'agit de sçavoir ce que je puis contre rnoy mesme, et contre Philimene. Et puis, adjousta-t'il, tout ce que vous medites n'est guere propre à esbranler ma constance : et pour tascher de me rendre infidelle, il ne faudroit pas me parler comme vous faites ; car enfin vous voulez m'obliger à quitter Philimene pour la plus Grande Reine du Monde, il est vray : mais pour une Reine qui veut, dites vous, m'aimer sans que je le sçache, et qui voudroit que je l'aimaste sans que je le luy diste. Non non, Stesilée, ce n'est pas avec une semblable passion, qu'on peut faire un infidelle, d'un homme accoustumé à parler de la sienne à la Personne qu'il aime : d'un homme, dis je, à qui on a permis desoûpirer ; qui a la liberté de faire voir son amour dans ses yeux ; et de chercher dans ceux de sa Maistresse quelques sentimens avantageux, que sa bouche n'oseroit exprimer. Mais quoy, reprenoit il tout d'un coup, il semble à m'entendre parler, que je veux entrer en Capitulation ;et que si la Reine souffroit que je sçeusse ses sentimens, et que je luy disse les miens, je quitterois Philimene ! et l'on diroit enfin que je suis Maistre de mon coeur, et que je suis en droit

   Page 4796 (page 494 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'en disposer. Mais helas, poursuivoit il en soûpirant, que je suis esloigné de le pouvoir faire, et que je suis malheureux ! Du moins si je pouvois estre innocent envers la Reine ou enueis Philimene , j'aurois quelques instans de repos : mais à parler veritablement, comme je ne suis fidelle à Philimene, qu'apres avoir essayé de ne l'estre pas, ma constance est presque criminelle : et pour la Reine, quoy que je sois coupable envers elle avec tant de repugnance, tant de honte, et tant de repentir, que j'en suis presques innocent, je suis pourtant tousjours criminel. Ainsi sans sçavoir moy mesme precisément ce que je suis, je n'ose me justifier, ny m'accuser : et je demeure au plus pitoyable estat du monde. Puis qu'il est impossible, reprit Stesilée, que vous puissiez estre heureux, soyez du moins malheureux , d'une maniere qui empesche la Reine d'avoir toute la douleur que vous luy causez. Vous le pouvez aisément : puis que vous n'avez qu'à ne songer plus à Philimene. Je le puis aisément, reprit Myrinthe en regardant Stesilée ; ha si je le pouvois, je serois desja infidelle ! Ouy Stesilée, poursuivit il, depuis que vous m'avez apris la raison qui oblige la Reine à me refuser ce que je luy ay demandé, il n'est rien que je n'aye fait dans mon coeur contre Philimene :je luy ay opposé toute la beauté de la Reine : tout son esprit, toute sa vertu ; toute sa Grandeur, et toutes les obligations que je luy ay : et pour la vaincre plustost, j'ay porté mon imagination

   Page 4797 (page 495 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jusqu'à la follie ; j'ay supposé des chosesqui ne fçavroient la mais arriver ; j'ay donné à mon ambition, toute l'estenduë que la vanité mesme luy pourroit donner : et je me suis mis si prés du Thrône, qu'une seconde pensée corrigeant la premiere, m'a fait rougir de mon avdace, et de ma temerité. Mais apres tout cela, Stesilée, cette Grande Reine, qui regne si absolument dans le coeur de tous ceux qui la connoissent, et qui en effet a droit d'y regner, n'a pû chasser Philimene du mien : c'est pourquoy si vous avez quel que generosité, ayez pitié de ma foiblesse et de mon mal heur. Dites à la Reine, poursuivit-il, comme de vous mesme, que je suis indigne de son affection : qu'elle s'abaisse trop : en s'abaissant jusques à moy : et que puis que je n'ay pas eu la hardiesse de lever les yeux jusques à elle, je ne suis pas digne de ses regards. Mais de grace, adjousta-t'il, ne portez pas la chose trop loin, et ne la faites pas passer de l'amour à la haine : car enfin Stesilée, je vous declare que je serois presques aussi affligé d'estre haï de Cleobuline, que je le serois de n'estre pas aimé de Philimene : c'est pourquoy laissez la agir par ses propres sentimens : car puis qu'il ne me reste rien à faire qu'à mourir, je veux du moins que ce soit avec la gloire d'estre regretté de cette Princesse. J'ay pourtant encore, adjousta t'il , une priere à vous faire : qui est de l'empescher de haïr Philimene. Persuadez luy donc, pour cela, qu'elle ne peut

   Page 4798 (page 496 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas s'imaginer qu'en conquestant mon coeur, elle luy ait pû desplaire : et persuadez luy mesme encore, si vous pouvez, que je ne suis pas criminel, de n'avoir eu que du respect pour elle :et qu'au contraite je merite quelque loüange, d'avoir pû resider à ses charmes. Vous medites tant de choses opposées les unes aux autres, reprit elle, que je pense que pour ne point faillir, il faut que je n'en face aucune, de toutes celles que vous me dites. le vous dis pourtant constamment, reprit'il, que l'aime toufjours Philimene : mais il est vray que je vous le dis en soûpirant, et en rougissant tout ensemble : et que je ne puis songer au bien que je possede, sans songer à celuy que je perds. Eh Grands Dieux s'escria t'il, pourquoy n'est-il pas possible d'accorder la Reine et Philimene dans mon coeur ? Pour moy , adjousta t'il encore, je trouve que la chose se pourroit : car enfin de la façon dont vous me parlez de l'affection de la Reine, il me semble qu'elle pourroit estre satisfaite, que j'eusse une extréme veneration pour elle, que je la respectasse comme on respecte les Dieux , que tout mon esprit, et toute ma raison, reconnussent sa puissance ; que je luy voüasse tous mes services ; que mon courage fust tousjours employé pour sa gloire ; et qu'elle ne laissast à Philimene que mon coeur seulement. Mais que dis-je ! reprenoit-il, il paroist bien que ma raison s'égare, de vouloir donner de nouvelles Loix à l'Amour : et de vouloir

   Page 4799 (page 497 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

partager, ce qui ne le sçauroit estre. Advoüons donc que la Reine meriteroit que nous luy donnassions mille coeurs si nous les avions : mais advoüons en mesme temps , que n'en ayant qu'un que nous avons desja donné, il n'est plus en nostre puissance, et qu'il ne peut estre qu'à Philimene. Comme Stesilée alloit respondre, Basilide entra : qui fut assez surpris detrouver tant de marques d'agitation d'esprit, sur le visage de Myrinthe. Cette pensée l'inquieta mesme si fort, que lors que Myrinthe se leva pour s'en aller, il se leva aussi, quoy qu'il y eust peu qu'il fust entré, afin de luy demander ce qu'il avoit. Myrinthe ne luy aprit pourtant pas : mais pour luy dire quelque chose devray-semblable, il luy dit qu'ayant prié Stesilée de luy rendre office aupres de la Reine, elle luy avoit apris que cette princesse persistoit à ne vouloir point son mariage avec Philimene. De sorte que Basilide ayant sujet de croire que l'inquietude qu'il remarquoir en l'esprit de Myrinthe, venoit seulement de l'obstacle qu'il trouvoit à son dessein, luy fit encore de nouvelles protestations : et l'assura de n'oublier rien, de tout ce qui seroit en sa puissance, pour le faire reüssir : apres quoy ils se separerent : Myrinthe emportant dans son coeur, la plus violente inquietude, que Personne ait jamais euë. Comme il a l'ame fort ambitiense, et que naturellement il avoit beaucoup d'affection pour la Reine , l'amour de cette Princesse le flattoit : et il se trouvoit si couvert de gloire, lors qu'il se

   Page 4800 (page 498 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

consideroit comme estant aimé d'une Reine aussi belle, aussi illustre, et aussi charmante que celle-là ; qu'il ne luy estoit pas possible, de n'en avoir point quelque joye : et de ne desirer mesme pas, de pouvoir estre infidelle à Philimene. Toutesfois dés qu'il venoit à penser, qu'il faudroit, pour conserver l'une, perdre l'autre, l'ambition et l'amitié cedant à l'amour, il ne songeoit plus qu'à chercher les voyes de posseder Philimene : mais comme elles estoient difficiles à trouver, la Reine n'y consentant pas, il avoit une douleur estrange. De plus, il avoit sujet de croire, que s'il espousoit Philimene malgré Cleobuline, elle l'abaisseroit autant, qu'elle l'avoit eslevé : de sorte que craignant que Philimene qui l'avoit aimé lors qu'il avoit elle en faveur, ne l'aimast plus quand il seroit disgracié, il souffroit une douleur infinie. Et ce qui augmentoit encore son mal,estoit qu'il n'osoit faire sçavoir à Philimene, pour luy enseigner à luy estre fidelle, et à s'attacher à sa fortune, quand mesme elle devrendroit mauvaise, quelle estoit l'espreuve où sa fidelité estoit mise : de sorte que craignant tout, et n'esperant presques rien, il passa le reste du jour avec une inquietude extréme, et toute la nuit suivante sans dormir. Mais afin qu'il ne fust pas seul malheureux, il arriva une chose, qui fit que Basilide eut aussi beaucoup de chagrin : car Seigneur, il faut que vous sçachiez, que dans le dessein qu'il avoit pour la Reine, il avoit aporté un fort grand soin à se faire des

   Page 4801 (page 499 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Creatures dans sa Maison : soit parmy ses Officiers, ou parmy ses Femmes : et il y en avoit une entre les autres, qui luy estoit entierement aquise. Cette Personne ne cherchant donc qu'à avoir tousjours quelque chose à luy dire, observoit la Reine soigneusement : principalement depuis qu'elle paroissoit plus chagrine qu'à l'ordinaire. Mais enfin elle l'observa si bien, que le jour dont Stesilée avoit veû Myrinthe l'apresdisnée, elle entendit tout ce qu'elle dit à la Reine, et tout ce que la Reine luy dit. Ce n'est pas que Stesilée luy aprist ce qu'elle avoit apris à Myrinthe : mais c'est que ne parlant jamais en particulier que de ce qui faisoit leur confidence, cette Femme en oüit assez pour comprendre que la Reine ne refusoit Philimene à Myrinthe, que parce qu'elle ne le haïssoit pas. D'abord elle pensa prédre la resolutiô, de ne le faire point sçavoir à Basilide, sçachant bien que cela ne luy plairoit pas : mais apres venant à considerer, qu'il importoit bien souvent plus de sçavoir les choses fâcheuses, que les choses agreables, elle changea d'avis : et luy dit dés le lendemain, tout ce qu'elle avoit entendu, parole pour parole. La surprise de Basilide fut si grande, que s'il n'eust eu que le simple tesmoignage de cette Femme, il n'auroit pas adjousté foy à ce qu'elle luy disoit : mais venant à se souvenir de cent actions de la Reine ; des chagrins qu'elle avoit, depuis que Myrinthe estoit amoureux de Philimene ; et venant principalement à considerer qu'encore

   Page 4802 (page 500 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle refusast à Myrinthe ce qu'il souhaitoit si ardemment, il estoit toujours tres bien avec elle ; il ne douta point de ce qu'on luy disoit : et par consequent il en eut une douleur excessive. Quoy (disoit-il en luy mesme, comme il me l'a dit depuis) il est donc bien vray , que Cleobuline aime Myrinthe, qui ne l'aime point ? etqu'elle n'aime pas Basilide, qui l'aime plus que sa vie ! C'est donc Myrinthe , poursuivoit-il, qui me combat dans le coeur de la Reine, et qui m'empesche de le conquerir : Ha si ce la est, il faut donc que je sois son ennemy, au lieu d'estre son Protecteur ! car encore qu'il ne puisse estre mon Rival, puis que c'est luy qui me fait le mal que j'endure, je dois le considerer comme tel, détruire toutes ses pretentions ; et m'opposer à tous ses desseins. Mais que dis-je ! reprenoit il, la douleur m'oste la raison : et il paroist bien que l'entens mal mes interests , puis que je ne comprens pas d'abord, que la bizarrerie de mon destin, veut que j'aporte tous mes soins, à rendre heureux un homme que la Reine me prefere dans son coeur. Cependant il m'importe presentement plus qu'à Myrinthe, qu'il espouse Philimene : ainsi il faut que je travaille pour le repos de celuy qui cause toutes mes inquietudes : et que je face sa felicité, de peur qu'il ne destruise la mienne. Basilide ayant encore bien examiné la chose, se resolut, pour descouvrir mieux les sentimens de la Reine, de luy parler luy mesme du Mariage de Myrinthe avec

   Page 4803 (page 501 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa Soeur : faisant toutesfois dessein, apres qu'elle l'auroit refusé, de faire en sorte que Philiste obligeast Myrinthe à l'espouser, sans le consentement de cette Princesse : esperant que cela l'irriteroit assez, pour la porter à le bannir de sa Cour : n'ignorant pas qu'elle estoit foit jalouze de son authorité.

Basilide intervient auprès de Cleobuline
Basilide se rend auprès de Cleobuline pour tâcher d'obtenir son consentement au mariage de sa sur et de Myrinthe. Il commence par annoncer que ce dernier est malade depuis la veille, ce qui provoque chez la reine une émotion révélatrice. Basilide implore alors la souveraine d'accéder à la requête de Myrinthe, en sorte que celui-ci recouvre la santé. Cleobuline est inflexible : son refus se fonde sur le prétexte que Myrinthe n'est pas originaire de Corinthe et qu'il est d'un rang inférieur à Philimene.

Basilide estant donc dans cette resolution, fut le jour suivant chez la Reine : mais en y allant, il sçeut que Myrinthe, apres avoir passé toute la nuit sans dormir, s'estoit trouvé assez mal le matin : ne sorte que se servant de cette nouvelle, pour parler de luy à la Reine, il ne fut pas plus tost aupres d'elle, que prenant la parole, en la regardant attentivement, il luy aprit ce qu'il venoit d'apprendre. Comme la Reine ne croyoit pas qu'il fust possible qu'il sçeust les sentimens qu'elle avoit dans l'ame, elle ne songea pas à se contraindre : de sorte que ne pouvant retenir les premiers mouvements de son coeur, elle ne pût sçavoir que Myrinthe estoit malade, sans quelque esmotion qui parut sur son visage : s'informant mesme soigneusement par quelle voye il avoit sçeu qu'il l'estoit, et de quelle nature estoit son mal. Pour son mal Madame, luy dit-il, je ne puis pas vous le dire precisément : mais si vostre Majesté me le commande , je luy enseigneray pourtant l'art de l'en guerir, en luy en aprenant la cause. Il me semble (respondit la Reine, qui comprit bien ce que Basilide luy vouloir

   Page 4804 (page 502 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il est assez difficile de concevoir, qu'on sçache la cause d'un mal qu'on ne connoist pas. il est pourtant vray, reprit il, que je puis faire ce que je dis : car enfin, Madame, je suis assuré que si vostre Majeste permettoit à Myrinthe d'espouser Philimene , il seroit bientost en santé : estant certain qu'en cette rencontre, les maux de l'esprit causent ceux du corps : et que si vous gueriffiez les premiers, les autres le seroient aussi. Comme ceux qui gouvernent des Royaumes (repliqua la Reine, avec uue raillerie un peu aigre) n'ont pas accoustume de consulter les Medecins de leurs Sujets, auparavant que de leur commander quelque chose, ny d'accommoder leur Politique à leur temperamment ; ce que vous me dites ne me sera pas changer la resolution que j'ay prise, de ne donner pas mon consentement à un Mariage que diverses raisons veulent que je n'aprouve pas, et que je croyois aussi que vous n'aprouveriez point du tout. Vous avez pourtant deû croire Madame, repliqua Basilide, que je n'avois garde de trouver Myrinthe indigne de Philimene, puis que vostre Majeste le trouvoit digne de son estime. La Reine entendant parler Basilide de cette sorte, en rougit : ce n'est pas qu'elle ne creust qu'il parloit ainsi, sans sçavoir ce qu'elle avoit dans l'ame : mais c'est qu'une personne qui a une pensée cachée, a l'imagination si vive , et le coeur si sensible, que la moindre chose trouble la premiere, et esmeut

   Page 4805 (page 503 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le second. Joint qu'elle ne se trouvoit guere moins embarrassée que Basilide : car pour authoriser le refus qu'elle faisoit à Myrinthe, il faloit en quelque façon, qu'elle ne parlast pas avantageusement de l'homme du monde qu'elle estimoit le plus : et il faloit aussi que Basilide, pour luy persuader de souffrir que ce mariage se fist, luy donnast mille marques d'estime pour Myrinthe, qu'il eust souhaité ardemment qu'elle n'eust pas estimé : ainsi se voyant tous deux dans la necessité de trahir leurs sentimens, ils estoient bien embarrassez. Ils resolurent pourtant chacun dans le sond de leur coeur, de les trahir le moins qu'ils pourroient : ne pouvant pas faire autrement. La Reine respondit donc à Basilide, qu'il estoit vray que Myrinthe avoit mille bonnes qualitez , qui luy avoient aquis beaucoup de part à son estimé, et beaucoup de crédit aupres d'elle : mais que n'estant pas originaire de Corinthe, elle n'avoit pas creû que cette raison, ionte à quelques autres qu'elle ne luy pouvoit dire, luy deust permettre de consentir que Myrinthe espousast Philimene. Je veux croire Madame, repliqua, Basilide que les raisons cachées que vostre Majeste a de faire ce qu'elle fait, sont extrémement puissantes : car pour celle qu'elle me fait l'honneur de me dire, elle n'est pas ce me semble invincible. En effet, les Peres de Myrinthe ont esté si fidelles, qu'il peut pretendre de passer pour Sujet naturel de vostre Majeste. je sçay bien, adjousta

   Page 4806 (page 504 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

malicieusement, qu'il y a beaucoup d'inégalité, entre ma Soeur et Myrinthe : et que si vous ne l'aviez pas eslevé par vostre faveur au dessus de sa condition, il y auroit de la temerité dans son dessein. Mais Madame Cadjousta t'il, en la regardant attentivement) quoy que cette inesgalité deust estre en obstacle tres puissant, à m'empescher de souhaiter ce mariage, je vous advouë que l'estime que vostre Majesté fait de luy , et la violente passion que Myrinthe a pour Philimene, fait que je ne le desire guere moins qu'il le souhaite. Car enfin, Madame, cette passion est si ardente et il extraordinaire, que je suis persuadé, que si Myrinthe estoit Roy, et que ma Soeur ne fust qu'une Esclave, il ne laisseroit pas de la faire Reine : c'est pourquoy je vous conjure de vouloir satisfaire son amour : et de me sçavoir quelque gré, de ce que je veux bien sacrisier ma Soeur, pour conserver la vie à un homme que vous avez honnoré de vostre estime. Pour reconnoistre un sentiment si genereux (reprit la Reine, avec une douleur dans l'ame, qu'elle avoit bien de la peine à cacher) je dois sacrifier Myrinthe pour vous, et non pas souffrir que vous sacrifiyez Philimene pour luy :c'est pourquoy plus vous vous obstinerez à me prier pour Myrinthe, plus je m'opiniastreray à vous refuser, pour l'amour de vous.

Ambitions de Myrinthe
Myrinthe se rend auprès de la reine pour régler quelques affaires politiques. En le voyant mélancolique, Cleobuline, qui ignore que Stesilée lui a avoué la vérité, pense que seul l'amour de Philimene lui donne une telle inquiétude. Or Myrinthe est également tourmenté par ce qu'il sait des sentiments de la reine et par l'ambition qu'il sent croître en lui. Ebranlé par la perspective de telles richesses, il fait des rêves de grandeurs. La conversation entre Myrinthe et Cleobuline est tendue. La reine l'exhorte encore une fois à oublier Philimene. Mais Myrinthe répond que s'il en avait le pouvoir, il souhaiterait davantage être fidèle sujet, plutôt que fidèle amant.

Apres cela Cleobuline changeant de discours tout d'un coup, congedia Basilide : qui fut tenté cent et cent fois, de perdre le respect qu'il luy

   Page 4807 (page 505 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

devoit : et de luy faire connoistre qu'il sçavoit les sentimens qu'elle avoit dans l'ame. Mais la mesme passion, qui luy donnoit de la hardresse, luy ayant fait voir en suitte, que s'il outrageoit la Reine, il la perdroit pour tousjours, le retint : et il se retira d'aupres elle, sans luy rien dire qui pûst luy faire croire positivement qu'il sçeust l'amour qu'elle avoit pour Myrinthe. Ce n'est pas qu'il ne se souvinst qu'il luy avoit parlé de l'estime qu'elle avoit pour luy : mais il jugeoit qu'elle ne l'expliqueroit pas ainsi : et en effet cette Princesse n'en eut pas alors la moindre pensée : et le despit qu'elle eut de la conversation de Basilide eut une autre chose. Car ensin elle n'avoit pû oüir sans une douleur extréme, l'exageration qu'il luy avoit faite, de la violente amour de Myrinthe pour Philimene : ny entendre sans une confusion estrange, ce qu'il luy avoit die de l'inesgalité de sa condition avec sa Soeur. Mais ce qui la fâchoit encore d'avantage, estoit de voir que Basilide souhaittant ce mariage,elle demeuroit seule à ne le vouloir pas : et qu'ainsi elle se verroit chargée de la haine de Myrinthe, qu'elle aimoit avec une tendresse si grande, malgré elle, que la seule pensée d'en estre haïe, luy causoit une douleur excessive. Elle en eut pourtant encore une plus sensible deux jours apres : car Myrinthe s'estant mieux porté, et ayant esté obligé d'aller parler à la Reine : pour une affaire importante, qui regardoit l'Estat ; elle le vit si changé, depuis qu'elle ne j'avoit veû, que croyant

   Page 4808 (page 506 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que ce changement estoit plustost un effet de la douleur qu'il avoit dans l'ame, que du mal qu'il avoit eu, elle en eut un displaisir extréme. Ce sentiment là n'estoit pourtant pas le seul, qui avoit mis Myriothe en l'estat où elle le voyoit : estant certain que l'ambition l'avoit aussi estrangement persecuté. Car Seigneur, que de vous dire comment cette conversation se fit, il faut que je vous die que Myrinthe se voyant forcé d'aller chez la Reine, où il n'avoit point esté, depuis que Stesilée luy avoit apris la passion que cette Princesse avoit pour luy, sentoit dans son coeur ce qu'on ne sçauroit exprimer, qu'en disant qu'il ne l'a jamais sçeu faire comprendre, quoy qu'il l'ait raconté à Philiste qui me l'a dit. Ce qui l'inquietoit le plus, estoit qu'il craignoit que la Reine ne sçeust que Stesilée luy avoit dit quelque chose des sentimens qu'elle avoit pour luy : et que toutes les precautions qu'elle avoit prises, n'eussent esté qu'une bien seance qu'elle eust voulu garder. Helas, disoit il en luy mesme, si cela est, comment oseray-je regarder cette Princesse, et comment me regardera t'elle ? Puis tout d'un coup, la grande vertu de la Reine le r'assurant, il croyoit qu'en effet la chose estoit comme Stesilée la luy avoit dite,et il avoit l'ame un peu plus tranquile. Mais lors qu'il fut à la Porte du Palais de cette Princesse ; qu'il vit les Gardes qui y estoient ; cette multitude de monde qui entre et sort ordinairement de ce lieu là, et qui marque si bien la Grandeur des Rois : qu'il vit, dis- je, cette quantité de

   Page 4809 (page 507 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Gens de haute qualité, qui estoient dans les Sales, dans les Antichambres, et dans les Chambres de ce Palais, en attendant qu'on vist la Reine : et qu'il vit enfin tous ces magnifiques meubles, dont tous ces apartemens sont ornez ; il fit comme s'il n'eust jamais vu toutes ces choses : et son imagination estant remplie de mille idées de Grandeur, et de magnificence, il trouva en suite quelque douceur à penser, qu'il estoit aimé de celle à qui estoient ces Gardes,ce Palais, ces superbes Meubles, et à qui tant de Gens venoient rendre hommage. De sorte que l'ambition se réveillant dans son coeur, il se refit un nouveau combat, entre cette orgueilleuse passion, et l'amour de Philimene, qui n'estoit pas encore fini, lors qu'on luy dit que Cleobuline le demandoit. Myrinthe n'eut pas plustost reçeu cét ordre, qu'il se mit en estat d'entrer dans le Cabinet de la Reine, où elle estoit alors : mais en y allant, que ne sentit il point, que ne pensa t'il pas ! Il voulut chasser Philimene de son coeur : un moment apres,il rapella son Image, afin de le deffendre mieux contre la Reine : et sans sçavoir enfin s'il vouloit estre fidelle ou infidelle, il entra au lieu où estoit Cleobuline. Mais il y entra avec tant de melancolie sur le visage, et tant de trouble dans les yeux, que la Reine croyant, comme je l'ay desja dit, que le changement qu'elle voyoit en luy, venoit plus de la douleur qu'il avoit, de ce qu'elle luy refusoit Philimene, que du mal qu'il avoit eu ; ne pût s'empescher d'en avoir

   Page 4810 (page 508 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un secret despit, qui l'obligea, malgré qu'elle en eust, à donner à Myrinthe les ordres qu'il avoit à recevoir d'elle, avec moins de douceur qu'elle n'avoit accoustumé. Si bien que Myrinthe recommençant de craindre que Stesilée n'eust apris quelque chose à la Reine, de ce qu'il luy avoit dit, se déconcerta d'une telle sorte, qu'il ne luy respondoit point à propos. La Reine surprise du déreglement de l'esprit de Myrinthe, luy demanda d'où venoit cette confusion de pensées et de paroles, qu'elle n'avoit pas accoustumé de remarquer en luy ? Est-ce (luy dit elle avec quelque esmotion) que je ne m'explique pas clairement, ou que vous ne m'escoutez point ? Ce n'est Madame ny l'un ny l'autre, reprit il, car vostre Maiesté ne parle jamais que bien, et je l'escoute tousjours tres attentivement, dans l'esperance qu'elle me commandera quelque chose pour son service ; mais c'est mais c'est, reprit Cleobuline en l'interrompant, que vous avez laissé vostre esprit, où vous avez donne vostre coeur. Si j'avois esté en pouvoir de le donner, repliqua Myrinthe tout interdit, Philimene ne l'auroit pas, et je serois demeuré en termes d'en disposer autrement : mais Madame, dit-il encore, Philimene me l'arracha malgré moy. Comme le Droit des Gens reprit elle, souffre qu'on repousse la force par la force, et qu'on reprenne son Bien où on le trouve, arrachez à Philimene, le coeur qu'elle vous arracha : mais si vous m'en croyez, adjousta t'elle, ne prenez pas le sien

   Page 4811 (page 309 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour le vostre, car vous perdriez beaucoup au change. Plûst aux Dieux Madame, luy dit-il, que je puisse faire ce que je dois, en faisant ce que vous voulez ! car dans les sentimens de respect que j'ay pour toutes vos volontez, j'aimerois mieux estre obeïssant Sujet, que d'estre si delle Amant.

Inquiétudes de Cleobuline
Les paroles ambiguës de Myrinthe donnent de l'inquiétude à Cleobuline qui, soupçonnant le jeune homme de connaître ses sentiments, le congédie. La reine en vient rapidement à mettre en doute la fidélité de Stesilée, sa seule confidente. Ses soupçons sont confirmés lorsqu'elle apprend que Myrinthe a passé tout une après-dînée chez elle, sans qu'elle en soit informée. A la première occasion, elle interroge Stesilée, qui se trouve contrainte de lui avouer son infidélité. La reine entre dans une grande colère, car elle pense avoir perdu toute sa dignité. Avant de renvoyer la jeune femme sans lui accorder son pardon, elle exprime le souhait que Myrinthe ignore qu'elle est au courant de tout.

Myrinthe prononça ces parolles d'un air qui surprit la Reine : y ayant eu certains sons dans le son de sa voix à l'exclamation qu'il avoit faite, qui tesmoignoient qu'il y avoit quelque sens caché à ce qu'il luy disoit. Elle n'eut pas plustost cette pensée, qu'elle en changea de couleur : si bien que Myrinthe la voyant rougir comme estant en colere, passit de crainte, et rougit un moment apres de confusion. Mais comme le changement du visage de la Reine, avoit causé celuy de Myrinthe, le nouveau desordre qui parut en l'esprit de Myrinthe, augmenta celuy de la Reine : ainsi la confusion de l'un redoublant la confusion de l'autre, ils en vinrent au point de ne pouvoir plus souffrir leurs regards, et de desirer ardemment d'entre separez. Aussi ne furent ils plus guere ensemble : car la Reine achevant en deux mots de dire à Myrinthe les choses qu'il devoit faire, le congedia par un signe de main sans le regarder, et demeura dans une inquietude inconcevable. Myrinthe voulut pourtant faire un grand effort sur luy mesme, et luy dire encore quelque chose, sentant dans son coeur un chagrin estrange, d'estre si mal sorty de cette conversation : mais elle redoubla le signe

   Page 4812 (page 510 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle luy avoit fait de s'en aller, et il falut en effet qu'il s'en allast : emportant dans son coeur deux violêtes passions qui le tirannisoient estrangement : et une inquietude extréme, de l'esmotion qu'il avoit remarqué sur le visage de la Reine. Mais si Myrinthe n'avoit pas l'ame tranquile, Cleobuline l'avoit cruellement tourmentée : car comme on ne peut pas avoir l'esprit plus penetrant qu'elle l'a ; elle avoit connu parsaitement, et par les regards, et par les paroles , et par le son de la voix de Myrinthe, qu'il sçavoit ou qu'il deuinoit quelque chose, des sentimens qu'elle avoit pour luy : de sorte qu'elle en avoit une confusion estrange, et une douleur pleine de colere contre elle mesme, qui la faisoit souffrir infiniment. Est il possible, disoit-elle, que mes paroles ou mes yeux m'ayent trahie, apres m'avoir esté si long temps fidelles ? car enfin je sçay bien que le jour que Myrinche me vint demander Philimene, il n'avoit nul soupçon de ma passion. Mais que dis-je ! reprenoit elle, mes yeux ny mes paroles n'ont garde d'avoir descouvert le secret de mon coeur à Myrinthe, puis que je ne l'ay point veû depuis cela : cependant il n'y a que Stesilée au Monde, qui sçache mes sentimens. Stesilée qui m'a promis une fidelité inviolable : Stesilée, dis-je, qui n'ignore pas que je ne crains rien d'avantage, sinon que Myrinthe sçache que je l'aime. Comme la Reine estoit en cette inquietude, Philiste qui estoit arrivée à Corinthe, il y avoit desja quelques jours, et pour

   Page 4813 (page 511 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui la Reine avoit conservé toute l'amitié qu'elle avoit euë peur elle, dés le premier sejour qu'elle y avoit sait, entra dans sa chambre : de sorte que cette Princesse qui l'aimoit cherement, voulant se contraindre pour elle, fit quelque tréue avec sa douleur, et se mit à luy parler de diverses choses. Ainsi passant d'un discours à un autre, Philiste, qui ne sçavoit rien ny de l'amour de la Reine pour Myrinthe, ny de l'estroite considence que cette Princesse faisoit à Stesilée de ses plus secrettes pensées ; voulant luy marquer precisément quel jour estoit arrivé un accident qu'elle luy racontoit, luy dit que c'estoit un jour que Stesilée n'avoit point esté aupres d'elle que le soir. D'abord Cleobuline ne se souvenant pas que Stesilée avoit esté un jour sans la voir, se mit à la contredire : mais Philiste, qui s'en souvenoit fort bien, luy dit, pour luy circonstancier la chose, que c'estoit un jour que Myrinthe avoit passé l'apresdinée toute entiere avec Stesilée, chez qui nous logions alors : adjoustant, pour preuver encore ce qu'elle disoit, que Basilide y estoit venu vers la fin de cette conversarion. De sorte que la Reine entendant ce que disoit Philiste, entra en soubçon de la fidelitée de Stesilée : voyant qu'elle ne luy avoit point parlé de la visite de Myrinthe. Ses soubçons augmenterent encore bien d'avantage un moment apres : car Stesilée estant arrivée, Philiste, qui vouloit faire voir à la Reine qu'elle ne mentoit pas, luy demanda s'il n'estoit pas vray que Myrinthe l'eust esté voir un

   Page 4814 (page 512 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jour, et si Basilide n'y avoit pas esté aussi ? Cette demande ayant fort surpris Stesilée, principalement parce qu'elle avoit fait un secret de la visite de Myrinthe à la Reine, elle en rougit d'une telle sorte en l'advoüant, qu'elle n'en dérougit point de tout le jour :si bien que la Reine ne outant point du tout qu'elle ne fust coupable, en eut une douleur excessive. Toutesfois comme il luy importoit extrémement, de sçavoir precisement ce que sçavoit Myrinthe, elle se resolut de cacher une partie de sa colere : et de faire advoüer la verité par adresse à Stesilée : Mais ce qui l'embarrassoit extrémement, estoit que r'apellant en sa memoire ce que luy avoit dit Basilide, elle trouvoit avoir lieu de croire, puis que Myrinthe sçavoit quelque chose de ses sentimens, que Basilide les sçavoit aussi : son dant cette croyance sur l'estroite liaison qui s'estoit faite entre Myrinthe et luy depuis quelques jours. De sorte que suivant l'usage des Personnes passionnées, elle croyoit tout ce qu'elle imaginoit qui pouvoit estre, et ne doutoit presques point, que si Stesilée avoit dit son secret à Myrinthe, Myrinthe ne l'eust dit à Basilide. Vous pouvez juger, Seigneur, si une Princesse qui aime autant la gloire, que Cleobuline, pût avoir cette pensée, sans une douleur extréme. Aussi celle qu'elle eut fut elle si grande, que ne pouvant demeurer plus long temps dans l'incertitude où elle estoit, elle se désit de tout ce qui l'empeschoit d'entretenir Stesilée en particulier : apres quoy la faisant

   Page 4815 (page 513 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tomber insensiblement sur le discours de Myrinthe, elle luy demanda, sans luy tesmoigner d'estre en colere, d'où venoit qu'elle ne luy avoit rien dit de la visite qu'il luy avoit renduë ? Stesilée n'ayant pas une bonne raison à luy dire, luy dit qu'ayant remarque qu'elle ne pouvoit jamais pailer de Myrinthe sans douleur, elle esvitoit de le nommer autant qu'elle pouvoit ; si ce n'estoit qu'elle luy en parlait la premiere. Mais (luy dit la Reine, en la regardant attentivement) je vous en parlay tout le soir, dont vous l'aviez veû l'apresdinée toute entiere : Stesilée se voyant pressée par la Reine, creût que pour l'empescher de luy vouloir mal de ce petit mensonge qui luy avoit desplû, il luy estoit permis d'en dire un autre qui luy pûst plaire : de sorte que prenant la parole ; comme je sçay Madame, luy dit elle, que vostre Majesté n'a point de plus violent desir, que de vaincre la passion qu'elle a dans l'ame ; je ne voulois point luy dire la conversation que j'avois euë avec Myrinthe , de peur de l'accroistre, au lieu de la diminuer. Car enfin, Madame, Myrinthe ne me vint voir, que pour me protester qu'il estoit au desespoir de vous avoir desplû, en pensant à philimene. Ne vous demanda t'il point (luy dit la Reine, qui vouloit sçavoir la verité) pour quelle raison je m'opposois à son dessein ? Ouy Madame, reprit Stesilée en rougissant mais le luy assuray que je n'en sçavois rien. Ha Stesilée (s'escria la Reine emportée de colere et de douleur) ou vous m'avez trahie, ou vos paroles

   Page 4816 (page 514 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous ont trahie vous mesme ! car enfin Myrinthe sçait assurément, plus qu'il ne devroit sçavoir. Cependant (adjousta t'elle en se reprenant, de peur que Stesilée ne luy advoüast pas la verité) il vous me dites sincerement, tout ce que vous avez dit à Myrinthe, et tout ce qu'il vous a respondu, je vous pardonneray la faute que vous avez faite : mais Stesilée, je veux tout sçavoir, quand mesme vous auriez tout dit. Stesilée se trouvant alors bien embarrassée, fut encore quelque temps à se deffendre : mais enfin la Reine, luy parla avec tant d'authorité, et luy promit tant de sois de luy pardonner, si elle disoit la chose comme elle s'estoit passée ; qu'en fin elle se resolut de luy en advoüer une partie. Elle luy dit donc seulement, que Myrinthe luy avoit dit, comme il estoit vray, mille choses avantageuses pour elle : qu'en suitte il l'avoit fort pressée de luy aprendre par quelle raison elle s'opposoit à son mariage : et que luy ayant seulement dit sans y penser, que cette raison luy estoit glorieuse : elle avoit bien connu qu'il avoit donné à ces paroles, toute l'explication avantageuse qu'il leur pouvoit donner : adjoustant qu'apres cela, Myrinthe luy avoit encore dit mille choses tendres pour elle. Car comme elle croyoit apaiser la Reine en luy parlant ainsi, elle ne luy cacha rien, de tout ce que Myrinthe luy avoit die d'obligeant : et ne luy dit presque rien, de ce qu'il avoit dit à l'advantage de philimene. Elle n'osa pourtant pas luy dire, que Myrinthe eust offert de la quitter :

   Page 4817 (page 515 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçachant bien que les actions de cét Amant, desmentiroient ses pâroles : mais elle en dit seulement assez à la Reine, pour luy persuader que si elle vouloit, il ne seroit pas impossible de l'y obliger. Cét artisice ne luy reüssit pourtant pas : car apres que la Reine eut fait dire à Stesilée tout ce qu'elle en vouloit sçavoir, la colere la transporta d'une telle sorte, quoy qu'elle eust resolu de n'esclater point contre elle, parce qu'elle sçavoit sa foiblesse, qu'elle luy dit tout ce que cette violente passion peut faire dire. Quoy (luy dit elle, avec une douleur qui fit jetter un torrent de larmes à Stesilée) je vous ay confié une chose , d'où despend toute ma gloire et tout mon repos , et vous l'allez reveler, ou du moins vous donnez lieu de la deviner, à l'homme du monde que je craignois le plus qui la sçeust ! Car enfin dans les plus violens transports de ma douleur, je disois quelquesfois pour me consoler ; du moins si Myrinthe ne m'aime pas, je suis assurée qu'il m'estime : mais helas ! vostre imprudence me prive de cette consolation, et me met en estat de sçavoir que Myrinthe me mesprise. Il croit mesme sans doute, adjousta t'elle, que c'est par mes ordres, que vous avez parlé comme vous avez fait : car quelle apparence y auroit il qu'il le creust autrement ? et qu'il pûst s'imaginer, qu'ayant autant d'esprit que vous en avez, vous eussiez autant de foiblesse, ou autant d'imprudence ? Ha Stesilée ! à quelle cruelle avanture m'exposez vous ? quoy, s'escroit elle,

   Page 4818 (page 516 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Myrinthe sçait que je l'aime, sans sçavoir mesme que je ne veux pas qu'il le sçache ; et Myrinthe le sçait par Stesilée ! Pour moy, adjousta telle, je croy que vous avez creû que je ne vous disois que j'aimois Myrinthe, que pour faire qu'il le sçeust : et que je ne vous deffendois de le luy faire sçavoir,qu'afin de vous obliger à le luy dire plustost. Mais si cela est, vous vous estes estrangement abusée : et vous m'avez fait un grand outrage, aussi bien qu'une grande infidelité. Stesilée voulut alors dire quelques mauvaises excuses à la Reine : mais cette Princesse l'en empescha. Taisez vous Stesilée, luy dit elle, taisez vous : ce n'est point par de meschantes raisons, qu'il faut vous justifier : et comme vostre crime est d'avoir trop parlé, c'est plustost par le silence, que par de foibles excuses, que vous devez esperer d'apaiser une partie de ma colere. Cependant donnez ordre que Myrinthe, ny par ses regards, ny par ses actions, ny par ses paroles, ne me donne pas lieu de croire qu'il se souvienne de ce que vous luy avez dit de moy : car s'il ne le sait, je ne le banniray pas seulement de ma Cour, mais de mon Royaume, quand mesme je ne le pourrois bannir de mon coeur. Conduisez pourtant la chose avec tant d'adresse, luy dit elle, que Myrinthe ne sçache pas que je sçay qu'il n'ignore point les sentimens que j'ay dans l'ame : car si je m'aperçoy que vous le luy ayez fait sçavoir je ne vous verray jamais non plus que luy. Mais que fais-je ! adjousta t'elle, je donne des ordres de silence

   Page 4819 (page 517 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de secret, à une Personne qui a revelé tout ce qu'elle devoit cacher, et qui n'est assurément pas Maistresse de son esprit. Stesilée se jettant alors à genoux aux pieds de la Reine, le visage couvert de larmes ; luy dit des choses si touchantes, que cette Princesse, dont l'ame est infiniment glorieuse, croyant qu'il luy seroit honteux de pardonner si tost un semblable crime à Stesilée ; et craignant que le desespoir de cette Personne ne l'attendrist, luy commanda de se retirer, et de ne la voir plus, qu'elle ne le luy ordonnait : luy commandant encore une fois, de faire que Myrinthe vescust comme elle le vouloit, et qu'il ne sçeust jamais qu'elle sçavoit ce qu'elle luy avoit dit.


Histoire de Cleobuline : Cleobuline parvient à surmonter sa passion
Cleobuline est confrontée à ses contradictions. Après une nuit d'insomnie, elle se résout toutefois à convoquer Basilide et Myrinthe pour leur annoncer son consentement au mariage des amants. Elle assiste ensuite aux noces avec une fermeté d'âme telle que tous pensent que la reine a réellement changé de dispositions. Il n'en est rien. Le lendemain, Cleobuline communique aux chefs de son état convoqués pour la circonstance que, renonçant au mariage, elle abandonne aussi le trône, qu'elle cède à Basilide. Malgré l'opposition générale, elle reste inflexible. La situation à Tyr devient tendue, d'autant qu'une fois marié à Philimene, Myrinthe tombe amoureux de Cleobuline. Cette passion, aussi vaine soit-elle, attise la jalousie de Basilide et de Philimene, qui sont sur le point de faire éclater une guerre civile. Au terme de son récit, Philocles implore Cyrus d'intervenir en encourageant Cleobuline à épouser Basilide, qui l'aime tendrement.
Désarroi de Cleobuline
Cleobuline est révoltée et désespérée tout à la fois : furieuse de ne pouvoir choisir l'époux qu'elle désire à cause de sa qualité de reine, elle est également malheureuse d'avoir perdu l'amitié de Myrinthe. Elle se rend compte que la seule issue qui s'offre à elle est d'accepter le mariage de Myrinthe et de Philimene.

Mais apres qu'elle fut partie, cette Princesse demeura en une inquietude qu'on ne peut concevoir : et ce qui la rendait plus grande et plus forte , estoit que comme on croit aisément ce qu'on desire, elle avoit creû, apres ce que Stesilée luy avoit dit de Myrinthe, qu'en effet il ne luy seroit pas impossible, si elle le vouloit, de détacher Myrinthe de Philimene, si elle joignoit l'ambition à l'amour : et elle avoit mesme si bien connu, par le desordre de l'esprit de Myrinthe, qu'il n'estoit pas d'accord avec luy mesme, qu'elle ne doutoit point, que si elle pouvoit luy offrir sa Couronne, il ne luy offrist son coeur, et ne quittast Philimene. De sorte que voyant de la possibilité à empescher Myrinthe de posseder Philimene en le faisant Roy, cela redoubloit ses chagrins. Puis qu'il est permis aux

   Page 4820 (page 518 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peuples (disoit elle, dans les momens où l'amour estoit la plus forte dans son coeur) de se faire un Roy lors qu'ils n'en ont pas, pourquoy ne peut il pas estre permis à une Reine d en choisir un, principalement le choisissant bien ? Est il juste,que parce que je suis née sur le Thrône, je suis privée de la liberté qu'ont tous mes Sujets, et que je sois plus Esclave que mes Esclaves, en une chose d'où dépend toute la felicité de ma vie ? Mais que dis-je ? Reprenoit elle ; il semble à m'entendre parler que je pourrois estre heureuse sans gloire : non non Cleobuline, ne t'égares pas tant du droit chemin de la raison : ce n'est point à toy à examiner l'usage, mais c'est à toy à le suivre :Myrinthe est digne du Throfne par son merite ;mais qu'il ne l'est pas par sa Naissance, il faut que tu sois tousjours sa Souveraine ; et qu'il soit tousjours ton Sujet. Mais helas ! poursuivoit elle, ce Sujet que tu peux et que tu ne veux pas faire Roy, quoy que tous tes desirs t'y portent, sçait presencement que tu l'aimes, plus que tu ne le dois aimer ! Il est peut-estre à l'heure que je parle, aux pieds de Philimene, à luy raconter ta foiblesse : et à luy protester que quand tu luy offrirois ton coeur et sa Couronne, il les resuseroit sans peine, pour la moindre de ses faveurs. D'autre part, si Basilide sçait, comme je le croy, quels sont les sentimens de son ame pour Myrinthe, il ne veut sans doute plus de son affection, que parce qu'il veut estre Roy : et pour Philimene, je suis assurée qu'elle te regarde avec

   Page 4821 (page 519 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mespris ; qu'elle croit te mener en Triomphe, et qu'elle a extréme joye, de regner sur le coeur d'un homme, qui regne dans le tien. Stesilée mesme, adjoustoit elle, ne pense rien de toy, qui n'en soit indigne : car puis qu'elle a revelé son secret à Myrinthe, elle a sans doute creû que tu voulois lier une affection particuliere aveque luy, et peut-estre mesme qu'elle a pensé, que cette affection seroit une affection criminelle. Vois Cleobuline, vois à quelles dangereuses suittes, la folle passion que tu as dans l'ame te peut porter : examine bien son coeur : et demande toy à toy mesme, si tu aurois la force de t'empescher route ta vie de faire Myrinthe Roy, s'il demeuroir tousjours en estat de le pouvoir estre ? Suppose encore, pour prendre toutes tes seuretez contre toy mesme, que Myrinthe cesse d'aimer Philimene, et qu'il vienne à t'aimer : et songe apres cela, si la gloire seroit assez Ruinante, pour vaincre l'amour dans son coeur : et pour faire que tu ne fisse pas pour Myrinthe, tout ce que tu pourrois faire innocemment. Apres cela, Cleobuline se taisoit,et s'examinant elle mesme, elle trouvoit si peu de fermeté dans son ame, que n'osant s'y asseurer ; ç'en est fait, dit elle, ç'en est fait ; il ne faut point se fier à ta propre vertu : car avec toute la gloire, il y auroit de la folie à te confier à tes propres forces. Mets toy donc, Cleobuline , en estat de ne pouvoir faire une faute, quand mesme tu la voudrois faire : et cherches quelque expedient , qui te justifie dans

   Page 4822 (page 520 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'esprit deMyrinthe, aussi bien que dans celuy de Basilide, et Philimene, et de Stesilée. Rapelle toute ta vertu, et toute ta force pour cela : souviens toy de la gloire que tu as acquise : et faits tout ce qu'il faut faire pour la conserver. Mais songe encore pour t'y resoudre , plustost et plus facilement, qu'il s'agit de recouvrer l'estime de Myrinthe, que tu as peut estre perduë : mais helas ! poursuivit elle, apres avoir bien cherche, je ne trouve qu'une seule chose à faire, par laquelle je puisse faire ce que je veux. Mais justes Dieux s'escrioit Cleobuline, qu'elle est difficile, et que j'auray de peine à m'y resoudre !

Nouvelle résolution de Cleobuline
L'arrivée de Philiste, amie proche de la reine, interrompt les pensées de celle-ci. Cleobuline lui fait part de son intention de consentir au mariage de Myrinthe. Elle espère, dit-elle, persuader ceux qui connaissent ses sentiments que sa vertu est plus forte que sa passion. Par ailleurs, elle ne peut s'empêcher de souhaiter que le jeune homme cesse d'aimer Philimene, dès qu'il sera devenu son époux. Pour achever de guérir la reine de cet amour, Philiste lui suggère d'épouser Basilide. Mais Cleobuline, contrainte de renoncer à l'homme qu'elle aime, refuse de s'unir à un homme qu'elle n'aime pas.

Comme elle en estoit là, Philisle, qui avoit à rendre conte à la Reine, de quelque chose qu'elle luy avoit commandé, lors qu'elle s'estoit deffaite d'elle pour entretenir Stesilée en particulier, vint luy dire ce qu'elle avoit fait : et comme elle la trouva fort resveuse et fort triste, dés qu'elle luy eut dit ce qu'elle avoit à luy dire, elle voulut se retirer : mais la Reine, qui avoit tant de douleur, qu'elle ne la pouvoit renfermer dans son coeur, la retint : et comme elle s'imagina, que puis que Stesilée avoit revelé son secret à Myrinthe, elle l'auroit encore revelé à Philiste, avec qui elle vivoit alors admirablement bien ; elle creût qu'il valoir mieux qu'elle luy en parlast : et qu'elle luy donnait la commission d'empescher Stesilée à l'advenir, de faire de semblables fautes. De sorte que consultant plus sa colere que sa raison, elle se mit à se pleindre de Stesilée, en parlant à

   Page 4823 (page 541 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais comme elle ne pouvoit accuser Stesilée, sans s'accuser elle mesme, elle fit sçavoir à Philiste, le malheureux estat où elle se trouvoit. Apres quoy, continuant de parler ; ne pensez pas, luy dit elle, que quelque estime que j'aye pour vous, je me fust resoluë à faire une nouvelle Considente de ma foiblesse : si je n'avois pris une forte resolution de la surmonter, quand mesme j'en devrois mourir. Ouy Philist, luy dit elle, je pense avoir trouvé un moyen, qui me justifiera dans l'esprit de Myrinthe, dans celuy de Philimene ; dans celuy de Basilide ; dans celuy de Stesilée , et dans le vostre : et je pense mesme, dit elle, l'avoir imaginé si heureusement, qu'il pourra estre que par luy j'arriveray au point, où j'ay tousjours souhaité d'estre, pour avoir quelque repos, qui est de voir Myrinthe sans amourpour Philimene. je voy bien, dit elle encore, que vous avez peine à concevoir, quelle peut estre cette invention : mais pour vous la descouvrir sçachez Philiste, que pour me mettre en estat de ne pouvoir jamais faire une faute, je veux faire achever le mariage que j'ay si opiniastrément empesché. Quoy Madame, reprit Philiste, vous voulez que Myrinthe espouse Philimene ? ouy, repliqua-t'elle je le veux : et je le veux principalement, afin de ne pouvoir jamais songer à espouser Myrinthe, ny à luy donner aucune marque d'amour, Mais je le veux encore, afin de luy faire croire que celle que Stesilée luy a dit que j'avois pour luy, n'est

   Page 4824 (page 522 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas plus forte que ma vertu : et pour persuader aussi à Basilide, que ce qu'on luy a peut-estre dit n'est pas vray. Jusques là Madame , reprit Philiste, je tombe d'accord de ce que vous avez dit, et je ne puis que je ne louë infiniment, un si genereux dessein : mais j'advouè que je ne voy pas comment vous esperez de voir Myrinthe sans amour pour Philimene. je l'espere, luy dit elle, par son mariage mesme : car puis qu'il n'est : point d'amour eternelle, et que celle de Myrinthe pour Philimene , s'est accreuë par tous les obstacles que j'y ay aportez ; je suis fortement petsuadée qu'elle finira quand on ne luy resistera plus : et que la possession de Philimene, détruira plus l'amour de Myrinthe, que toute mon authorité ne l'a pû faire. De grace (adjoutta cette Princesse, emportée par sa passion) ne m'allez pas dire que Philocles, tout vostre Mary qu'il est aujourd'huy , est encore amoureux de vous : car si je n'esperois trouver cette legere satisfaction , de voir cesser l'amour de Myrinthe pour Philimene, en la luy faisant espouser, je n'aurois peut-estre pas la force, d'achever un dessein d'où despend toute la seureté de ma gloire. Tombez donc d'accord, je vous en conjure, que je puis esperer ce que je dis : afin qu'apres cela, j' execute courageusement ce que j'ay resolu. Ne pensez pourtant pas, poursuivit elle, que je desire que Myrinthe soit sans amour, apres avoir espousé Philimene, dans la pensée qu'il responde à celle que j'ay

   Page 4825 (page 523 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour luy. mon Philiste, ce n'est pas là mon intention. Je n'ay sans doute pas la force de dire, que je souhaite que Myrinthe ne m'aime jamais :mais j'ay bien celle de vous assurer, que nulle de mes actions, ne luy sera jamais connoistre que je l'aime, quoy que je sois persuadée, que je l'aimeray jusques à la mort. Cependant, je ne laisse pas de trouver beaucoup de douceur, à esperer de voir Myrinthe sans amour, lors que j'auray executé mon dessein : mais Dieux (adjousta t'ells, sans donner loisir à Philiste de luy respondre) pourray-je bien faire ce que je veux ; et suis-je mesme bien asseurée de le vouloir ? Lors que je consulte ma raison, je sens que je le veux absolument, quand mesme il m'en devroit couster la vie : mais lorsque je consulte mon coeur, il s'en faut peu que je ne change de sentimens. Le lasche qu'il est, me resiste : et si la gloire ne venoit à mon secours, je restomberois dans ma premiere foiblesse. Mais aussi, dés que je considere, qu'il s'agit de m'oster la possibilité de faire une faute, que ma passion me conseille mille sois le jour, et que toute la Terre me reprocheroit ; qu'il s'agit , dis-je, de forcer Myrinthe à m'estimer et de faire peut-estre cesser la violente affection qu'il a pour Philimene, l'Honneur et l'Amour se joignant en semble, me fortisient d'une telle sorte, que je commence d'esperer une entiere victoire sur moy mesme, quoy que je n'espere pas de n'aimer plus Myrinthe : et que je ne songe qu'à l'aimer, sans craindre

   Page 4826 (page 524 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que cette passion me face faire une lascheté ;qu'à l'aimer sans qu'il le sçache ; et sans qu'il aime Philimene. Apres cela, Philiste qui eust bien souhaité que la Reine eust espousé Basilide, luy dit que pour s'assurer encore plus contre la passion qu'elle avoit dans l'ame, il luy sembloit qu'elle eust pû se resoudre à l'éspouser : luy disant en suitte toutes les raisonsd'Estat, qui l'y devoient obliger. Mais à peine eut elle achevé de parler, que Cleobuline prenant la parole ; ha Philiste, luy dit elle, vous m'en demandez trop, et vous m'en demandez plus que je n'en puis faire : C'est bien assez, poursuivit elle, que je me resolue à rendre Philimene heureuse, en luy faisant espouser un homme que j'aime plus qu'elle ne l'aime, sans vouloir m'obliger à en espouser un que je n'aime pas, et que je n'aimeray jamais. Car enfin , Philiste, quand il feroit possible que je cessasse d'aimer Myrinthe (ce que je ne croy point du tour) je n'aimerois jamais rien. Ainsi contentez vous que je fasse ce que je croy devoir faire pour mon honneur, et pour ma justification : sans vouloir que je m'accable d'un nouveau supplice.

Cleobuline consent au mariage de Myrinthe
La reine passe la nuit sans dormir, remettant sans cesse en question sa résolution. Mais, envahie par la honte en apercevant au matin son reflet décomposé dans le miroir, elle décide de se préoccuper davantage du bien de son peuple que des aléas de son amour. Elle convoque alors Myrinthe et Basilide, à qui elle annonce formellement son consentement au mariage prévu. Basilide accueille cette nouvelle avec une grande joie ; Myrinthe, par égard pour la reine, se montre plus réservé.

Apres cela, la Reine congedia Philiste, ne voulant voir personne le reste du jour : mais si cette journée luy fut insuportable, la nuit luy fut encore plus fascheuse. Jamais coeur amoureux n'a plus souffert que fit le sien : cent fois elle changea le dessein qu'elle avoit pris : et cent fois elle se resolut de l'executer. Il y eut mesme des instans, où sa passion estoit

   Page 4827 (page 525 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si forte ; qu'elle luy persuadoit que puis qu'elle pouvoit faire Myrinthe Roy, elle feroit une aussi grande injustice de ne luy mettre pas la Couronne sur la teste ; que s'il eust esté Roy legitime , et qu'elle luy eust arraché le Sceptre de la main. Enfin il se sit un si grand et si opiniastre combat dans son ame, entre l'Honneur et l'Amour, que le Soleil ramena le jour dans sa chambre devant qu'il fust fini. Elle se leva mesme sans sçavoir encore precisément ce qu'elle vouloit faire : mais dés qu'elle eut jetté les yeux sans y penser, sur un grand Miroir devant lequel elle passa pour entrer dans son Cabinet : et qu'elle vit sur son visage, le changement que l'inquietude et la mauvaise nuit qu'elle avoit euë y avoient aporté , elle rougit de honte de sa foiblesse : et sans considerer l'interest de sa beauté qu'elle destruisoit, la seule gloire sit qu'elle eut une confusion estrange de se sentir si peu Maistresse d'elle mesme. Ne diroit on pas avoir la douleur qui paroist dans mes yeux (disoit elle en secret dans son coeur, comme elle l'a raconté à Philiste) que je viens d'aprendre la perte d'une Bataille, d'où despend celle de mon Estat, et le repos de tous mes Peuples ? et cependant au lieu de veiller pour le bien de mes Sujets, je veille pour ma propre perte : et toute cette douleur qui paroist sur mon visage, a une cause si foible , et si indigne de ma vertu, que je ne sçay pas comment je me puis en durer moy mesme. Sur mon sons nous donc courageusement : et puis

   Page 4828 (page 526 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que nous avons tant fait que de nous pouvoir combatre, faisons tout ce qu'il faut pour remporter la victoire. La Reine sentant alors dans son coeur, plus de force qu'elle n'y en avoit senty , ne voulut pas perdre un si bon intervale : et de peur de se repentir encore une fois, elle se hasta de commander qu'on allast dire à Basilide et à Myrinthe qu'elle leur vouloit parler :adjoustant qu'elle vouloit qu'ils vinssent ensemble. Mais à peine eut elle donné cét ordre, qu'il s'esleva un nouueau tumulte dans son esprit, qui mit un nouveau desordre dans son ame : ce desordre s'apaisa pourtant bien tost : car elle sut si satisfaite, d'avoir pû gagner cela sur elle mesme, de forcer sa bouche à dire des paroles si opposées à ce que son coeur devroit, que la joye de s'estre vaincuë la rendit capable d'executer son dessein , avec quelque espece de tranquilité. Si bien que le desir de la gloire, et l'envie de se justifier dans l'esprit de Myrinthe, et dans ce luy de Basilide, ayant affermi son ame ; elle se prepara à faire de bonne grace, ce qu'elle vouloit absolument faire. De sorte que faisant un grand effort sur elle mesme, elle renferma sa douleur dans son coeur :et composa si bien son visage, qu'elle ne paroissoit qu'un peu malade et serieuse , sans paroistre ni inquiette ni affligée. Cependant Basilide et Myrinthe estoient bien embarrassez , à deviner ce que la Reine leur vouloit : ils ne se disoient pourtant pas l'un à l'autre tout ce qu'ils

   Page 4829 (page 527 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pensoient : car Myrinthe, par un sentiment de respect et de discretion, n'avoit garde de dire à Basilide, ce qu'il sçavoit de l'amour de la Reine : et Basilide de son costé, par un sentiment de jalousie, n'avoit garde aussi de dire à Myrin the ce qu'il ne pensoit pas qu'il sçeust, et ce qu'il ne vouloit pas qu'il peust jamais sçavoir. Ils croyoient pourtant tous deux, que la Reine ne les voulust voir, que pour leur deffendre absolument d'achever le mariage de Philimene :de sorte qu'encore que l'ambition eust fort agité le coeur de Myrinthe, comme l'amour de Philimene estoit demeurée la plus forte dans son ame , il alloit chez la Reine avec autant de chagrin que de confusion. D'autre part, Basilide croyant que la Reine ne s'opposoit au mariage de Myrinthe, que parce qu'elle l'aimoit : et. craignant mesme qu'elle ne le voulust rompre, que pour prendre le dessein de le faire peut estre Roy, avoit une douleur si forte, que bien loin de regarder Myrinthe comme devant estre Mary de sa Soeur, il s'en faloit peu qu'il ne le regardait : et ne le haïst comme son Riual, quoy qu'il sçeust bien qu'il n'estoit pas amoureux de Cleobuline, et qu'il l'estoit de Phihmene. Ces deux Amans estant donc en cette inquietude, arriverent ensemble au Palais : car Myrinthe ayant sçeu l'ordre de la Reine, avoit esté trouver Basilide au sien. Ils n'y surent pas plustost, que la Reine sçachant qu'ils y estoyent, les fit entrer dans son Cabinet, où elle estoit entrée,

   Page 4830 (page 528 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dés qu'on avoit eu achevé l'habillir. Mais depuis qu'elle eut donné cet ordre , jusques à ce que Basilide et Myrinthe fussent aupres d'elle, il se fit encore quelque mouvement dans son coeur : et elle a advoüé depuis, qu'elle fut tentée de leur parler d'une autre affaire , et de remettre à une autrefois, l'execution de son dessein. Mais dés qu'elle vit Myruithe, et qu'elle le regarda comme un homme qui sçavoit sa foiblesse, et qui peut-estre la blasmoit, l'envie de se restablir dans son estime ; aussi bien que de se justifier aupres de Basilide, en cas qu'on luy eust dit quelque chose de sa passion ; fit qu'elle eut plus de force qu'elle n'en pensoit avoir : et Philiste, que la Reine enuoya querit pour estre presente à cette action, m'a dit qu'elle n'eust jamais pensé qu'une Personne aussi passionnée, eust pû se vaincre au point que Cleobuline se vainquit. Elle ne vit donc pas plus tost Basilide et Myrinthe entrer dans son Cabinet, que les raisant aprocher, elle commença de leur parler d'une maniere qui les surprit sort. Comme je sçay, leur dit elle, que l'affaire dont j'ay à vous entretenir vous touche tous deux, et que vous la desirez avecque beaucoup de passion, j'ay esté bien aise de vous voir ensemble : sçachez donc (poursuivit elle, adressant alors la parole à Basilide) qu'apres avoir empesché jusques icy le mariage de Philimene et de Myrinthe, par de puissantes raisons, quoy je ne vous les aye pas dites :il est arrivé que ces raisons ayant changé, j'ay

   Page 4831 (page 529 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aussi changé de sentimens : de sorte que voulant aujourd'huy ce que je ne voulois pas alors, je ne consens pas seulement que ce mariage s'acheve : mais je vous prie mesme qu'il s'acheve le plus promptement que les preparatifs d'une aussi grande Feste que sera celle là, le pourront permettre. Basilide et Myrinthe furent si surpris du discours de la Reine, qu'ils ne penserent jamais y respondre : et ce qu'il y eut de merveilleux, fut que le Frere de l'Amante remercia la Reine plustost que l'Amant. Ce n'est pas que comme Myrinthe estoit fort amoureux de Philimene, il n'eust bien de la joye d'aprendre qu'il la possederoit bien-tost ; mais comme il sçavoit les sentimens de la Reine pour luy, il n'osoit la remercier avec exageration, de la grace qu'elle luy faisoit, de peur de l'irriter. Joint aussi que l'ambition agitant un peu son coeur, il ne pouvoit gagner Philimene en perdant la Reine, qu'il n'en eust l'ame un peu esmeuë : de sorte que ne sçachant presques ce qu'il devoit faire, il laissa parler Basilide le premier ; qui ne trouvant rien que d'avantageux pour luy, au dessein qu'avoit la Reine, en avoit une joye qui luy permettoit d'avoir la liberté de son esprit toute entiere. Aussi la remercia t'il avec des paroles malicieuses : je vous assure Madame, luy dit-il, que vostre Maiesté ne fait pas seulement une action de justice, en accordant à Myrinthe ce qu'il souhaitte si ardemment ; et qu'elle en fait une clemence, en luy conservant la vie, que l'excés

   Page 4832 (page 530 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sa passion luy auroit peut estre fait perdre. Myrinrhe oyant parler Basilide de cette sorte, n'osa le contredire, quoy qu'il eust bien voulu, par le respect qu'il avoit pour la Reine, qu'il n'eust pas tant exageré une passion qui luy desplaisoit. C'est pourquoy prenant la parole , et débiaisant ses sentimens adroitement ; comme je ne pourrois faire voir toute ma reconnoissance à la Reine, luy dit-il, sans luy donner lieu de croire que j'aurois peut-estre murmure contre elle, lors qu'elle me refusoit ce qu'elle m'accorde aujourd'huy, j'aime mieux publier sa bonté à toute la Terre, que de l'en remercier elle mes me. C'est pourquoy Madame, adjousta t'il, je suplie vostre Maiesté, de me dispenser des remercimens que je luy dois : et de souffrir que je les change en mille et mille loüanges que je luy donneray, en parlant des graces que je reçoy d'elle : et en publiant que quand je mourrois mille fois pour son service, je mourrois encore ingrat. En disant que vous ne me dites rien, reprit la Reine en rougissant, vous m'en dites trop : cependant je ne vous dispense pas seulement des remercimens dont vous parlez, mais mesme des loüanges que vous me voulez donner : et je vous tiens quitte de tout ce que vous me demandez, pourueû que vous soyez fortement persuade, que soit en vous resusant, ou en vous donnant Philimene, j'ay tousjours fait pour vous, tout ce que j'ay pû, et que mesme je n'ay fait que ce que j'ay deû faire : quoy

   Page 4833 (page 531 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que les raisons que j'ay d'avoir eu deux sentimens si opposez vous soient si inconnuës : car comme je mets la Justice au premier rang de toutes les vertus des Rois, je n'aime pas que mes Sujets m'accusent d'estre injuste. Si on vous pouvoir accuser de l'estre, reprit respectueusement Myrinthe , ce seroit de m'avoir fait plus de grace que je n'en merite : mais comme la bonté est une vertu aussi bien que la justice, j'espere que sans blasmer vostre Majesté , des graces qu'elle me fait, on donnera à sa bonté , ce qu'on ne pourroit donner à sa justice. Quoy qu'il en soit (dit elle, pour finir une conversation qui luy estoit insuportable) comme les grandes joyes se redoublent, lors qu'elles deviennent publiques, il ne faut pas vous empescher plus longtemps d'aller publier celle que vous avez : allez donc, poursuivit elle, l'aprendre à cettePrincesse vouloit dire, à Philimene, mais elle pensa laisser ce discours imparfait ; et le trouble de son esprit fut si grand, qu'au lieu de dire à Philimene, suivant son premier dessein, elle dit à toute la Cour, et le dit mesme en rougissant : de sorte que craignant que sa constance ne l'abandonnast, elle congedia Basilide et Myrinthe, qui se retirerent bien satisfaits.

Le mariage de Myrinthe et de Philimene
Après le départ de Myrinthe et de Basilide, Cleobuline confie à Philiste combien cette résolution lui cause de douleurs. Philiste, pour sa part, se montre extrêmement admirative. Cleobuline décide d'assumer sa résolution, quoi qu'il lui en coûte. Elle organise un mariage somptueux pour Myrinthe et couvre Philimene de présents. Durant toute la cérémonie, elle parvient à rester maîtresse d'elle-même et de ses expressions, au point que Myrinthe, Basilide et même Philiste pensent qu'elle a changé de sentiments.

Le dernier eut pourtant quelque secret trouble dans le coeur : car en sortant du Cabinet de la Reine, apres l'avoir salüée, comme il se retourna sans y penser, il vit que croyant qu'il fust desja fort loin, elle avoit levé les yeux au Ciel en soû

   Page 4834 (page 532 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pirant : si bien que ne doutant pas qu'il ne fust la cause de la douleur de la plus illustre Reinedu monde, sa joye en fut de telle : sorte moderée, jusques à ce que les yeux de Phillimene l'eussent ranimée, qu'à peine pouvoit il parler à Basilide. Il ne fut pourtant pas plustost aupres de cette belle personne, que l'amour reprenant toute sa force dans son coeur, y mit une joye extréme :mais durant qu'il la goustoit avec toute la douceur que peut donner l'esperance d'un grand bien, et d'un bien qu'il avoit ardemment et long temps souhaité ; la Reine faisoit ce qu'elle pouvoit, pour jouïr avec quelque tranquilité de la victoire qu'elle avoit remportée sur elle mesme :et elle fut en effet quelques momens,où elle eut beaucoup de joye de s'estre surmontée. Et bien imperieuse passion, disoit elle devant Philiste, qui elles accoustumée à vaincre presques tousjours la raison de ceux que vous ; possèdez, vous avez esté vaincuë par la mienne : vous, dis je, qui avez fait faire mille fautes et mille crimes, à des Personnes fort illustres : et qui mettez bien souvent le desordre dans tout l'Vnivers. Cependant toute superbe que vous estes de vos Triomphes, un simple desir de gloire, vous a surmontée dans mon coeur, et vous n'en estes plus la Maistresse. Sans mentir Madame, luy dit Philiste, cette victoire que vous venez de remporter sur vous mesme m'espouvante : et je n'eusse jamais creû, qu'ayant une violente passion dans l'ame, on eust pû l'en chasser en si peu de temps.

   Page 4835 (page 533 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ha ma chare Stesililée, reprit la Reine soûpirant, j'ay vaincu cette cruelle passion, je l'advouë : mais au lieu de chasser de mon coeur, comme vous le dittes, une si fiere ennemie, ma raison n'a fait que l'enchaisner : de sorte que je suis en une continuelle inquietude, qu'elle ne brise les chaisnes qui la tiennent captive. Il me sem ble desja qu'elle fait ce qu'elle peut pour les rompre : je sens pourtant bien, adjoustoit elle, qu'elle ne les rompra pas si tost, si ma raison ne me trahit. Mais de grace, Philiste, soustenez là par vos loüanges : dites moy que je fais la plus belle chose du monde : et persuadez moy, si vous pouvez, qu'il y a plus de Grandeur de courage à faire ce que je fais, qu'il n'y a eu de foiblesse à me laisser vaincre. Il m'est aisé Madame, reprit Philiste, de loüer une action si heroïque, et dont si peu de personnes se trouvent capables : il est vray, interrompit la Reine, que le Sacrifice que je fais à la Gloire est grand : il est si grand , repliqua Philiste, que je tiens si par toutes vos autres actions, vous meritez des Statuës , par celle-cy, vous meritez des Temples et des Autels : puis que vous faites des choses que les Dieux mesme ne font pas tousjours. Ha Philiste, reprit la Reine, ne me loüez pas aveque tant d'excés ! car si par hazard je retombois dans mes premieres foiblesses, et que je me repentisse de ce que j'ay fait, j'aurois une grande confusion et vous aussi, ddes loüanges que vous m'auriez données, c'est pourquoy, encore que je vous

   Page 4836 (page 534 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

priée de me loüer, gardez pourtant quelque mesure à vos loüanges. Car enfin, Philiste, ce qu'il y a de constamment vray, est que je n'ay jamais tant aimé Myrinthe que je l'aime, ny tanthaï Philimene. Cependant je vay rendre Philimene heureuse, et je vay souffrir que Myrinthe l'espouse : et tout cela, parce que l'Honneur le veut ainsi : et que de la condition dont je suis, il ne suffit pas de ne faire point de crimes, puis qu'il faut encore ne faire rien qui ne soit Grand ; qui ne soit Noble ; et qui ne soit Souverainement juste. Au reste Philiste, ajousta cette Princesse, si vous sçaviez la joye que j'ay, de ce que Myrinthe ne m'a point tesmoigné en avoir une excessivement grande, de la permission que je luy donnois d'espouser Philimene, vous en seriez estonnée : mais lasche que je suis (reprit elle en rougissant, apres avoir esté un moment sans parler) je me réjouïs de ce qui devroit sans doute m'affliger, et me couvrir de confusion. Car enfin il est à croire, que Myrinthe ne m'a caché ses sentimens, que parce qu'il sçait les miens : cessons donc d'avoir une joye si mal fon dée : et ne nous réjouïssons plus, que de la victoire que nous venons de remporter. Mais pour nous en réjouïr justement, il faut conserver l'avantage qu'elle nous a donné : et ne nous mettre pas en estat d'estre vaincuë, par celle que nous venons de vaincre. Enfin, Seigneur, la Reine s'encouragea de telle sorte, et se confirma si puissammet dans le dessein qu'elle avoit pris,qu'en effet

   Page 4837 (page 535 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle l'executa aussi genereusement qu'elle l'avoit resolu. Ce ne fut pourtant pas sans avoir mille chagrins differens : car comme toute la Cour croyoit luy faire plaisir, de s'interresser à la joye de Myrinthe, et de loüer un Mariage qu'elle faisoit, on ne luy parloit d'autre chose. Les uns luy disoient mille biens de Myrinthe, et les autres mille loüanges de Philimene : cependant comme elle ne se vouloir point fier à elle mes me, elle pressa ce mariage, comme si de son accomplissement, eust despendu toute sa felicité : et pour cacher mieux à Myrinthe la passion qu'elle avoit pour luy, elle fit mille caresses à Philimene, et des Presens magnifiques, quoyqu'elle ne luy dist pas une parole douce, qui ne mist une amertume est range dans son coeur. Elle voulut mesme que la Ceremonie de ces Nopces fust à ses despens, et extrémement superbe : elle s'y para comme si c'eust esté le jour de son Couronnement : et elle acheva enfin son dessein avec tant de sermeté et tant de courage, qu'elle fut Maistresse de tous les mouvemens de son visage, et de toutes ses actions, tant que cette Feste dura : quoy qu'elle ne le fust pas de ses propres sentimens, et qu'elle eust une douleur inconcevable, au milieu de cette réjouïssance publique. Enfin elle agit de telle sorte, que Myrinthe creût qu'elle avoit change de sentimes pour luy, que Basilide pensa, qu'on ne luy avoit pas dit la verité ; et que Philiste mesme s'imagina que Cleobuline estoit plus desgagée qu'elle

   Page 4838 (page 536 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne le croyoit estre, et qu'elle aimoit moins Myrinthe qu'elle n'avoit fait.

Décisions politiques de Cleobuline
Le lendemain des noces de Myrinthe, Cleobuline convoque tous les chefs de son état et leur annonce solennellement que, résolue à ne pas se marier, elle souhaite que le pouvoir revienne à Basilide. Tout le monde tâche de la faire changer d'avis. En vain. Après l'assemblée, Philiste l'interroge sur ses motivations : Cleobuline ne peut s'empêcher d'espérer qu'en donnant le pouvoir à Basilide, ce dernier restera amoureux d'elle à jamais et refusera également le mariage. La couronne reviendrait ainsi à Myrinthe, époux de la sur de Basilide.

Elle ne fut pourtant pas longtemps dans ce sentiment là : car le lendemain des Nopces de Myrinthe estant passé , la Reine fit assembler toutes les Personnes considerables de son Estat, comme elle eust voulu aporter quelque changement notable au Gouvernement de ses affaires : et sans communiquer son dessein à qui que ce soit, elle parut à cette celebre Assemblée, avec une Majesté qui inspira le respect dans le coeur de tous ceux qui la compoisoient. Basilide y tenoit le rang que sa condition vouloir qu'il y tinst, et Mirinthe celuy que ses charges luy donnoient : cette Assemblée se fit dans une grande Sale voûtée, soustenuë par des Colomnes de Marbre, dont les Bases et les Chapiteaux, estoient de Cuivre de Corinthe, si celebre par tout le Monde. On voyoit tout à l'entour entre les Colomnes et les Philastres, diverses Enseignes gagnées à la guerre, par le feu Roy de Corinthe : et justement au milieu de cette Sale, paroissoit un superbe Thrône esloué de trois Marches, sur lequel estoit la Reine. Sur la seconde Marche estoit Basilide, et sur la derniere Myrinthe : le reste de l'Assemblée faisoit un rond à double rang, à l'entour de cette Princesse : qui apres avoir imposé silence par ses regards à toute cette Compagnie, luy fit un discours si admirable et si eloquent, qu'elle charma tous ceux qui l'entendirent. Mais en donnant de l'admiration, la resolution qu'elle

   Page 4839 (page 537 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit avoir prise donna de l'estonnement : car enfin, apres avoir preparé les esprits de ceux qui l'escoutoient, à bien recevoit ce qu'elle avoit à leur dire ; elle declara qu'elle estoit fortement resoluë, à ne se marier jamais : adjoustant en suitte, qu'elle vouloit que Basilide fust reconnu, comme celuy qui luy devoit succeder : afin que son authorité en fust plus ferme, et qu'il ne se formast nulle faction dans son Estat : adjoustant apres cela mille belles choses, pour authoriser sa resolution. Vous pouvez juger, Seigneur, combien ce discours surprit l'Assembrée, et principalement Basilide et Myrinthe : comme c'est la coustume, que lors que la Reine a cessé de parler, il est permis à chacun de luy dire son advis à son tour : soit pour aprouver ce qu'elle a dit, ou pour la suplier d'y faire quelque reflection, Basilide parla le premier : et quoy que la declaration de la Reine luy fust avantageuse, et qu'elle le confirmast dans les droits que sa Naissançe luy donnoit ; son amour le fit agir avec tant de force, pour contredire les sentimens de cette Princesse, qu'on ne peut pas parler plus eloquemment, ny plus respectueusement qu'il parla, pour luy persuader de changer d'avis. Car encore que le lieu ne luy permist pas de mettre la passion qu'il avoit pour elle, au nombre des raisons qui devoient l'obliger à se marier, il ne laissa pas de toucher quelque chose de cela fort delicatement : luy declarant qu'il ne vouloit jamais avoir de droit à la Couronne qu'elle portoit,

   Page 4840 (page 538 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par une si funeste voye que celle qu'elle luy proposoit : et il dit enfin tout ce qu'il eust pu dire, quand mesme il eust elle preparé. Mais lors que ce fut à Myrinthe à parler, et qu'il commença de le faire, dans les sentimens de Basilide, la Reine rougit : et elle dit le soir à Philiste, que sa constance avoit pensé l'abandonner,en voyant celuy pour qui elle prenoit la resolution de ne se marier jamais, la prier de se marier. Il est vray que le discours de Myrinthe ne fut pas long :car sçachant ce qu'il sçavoit de la Reine, il avoit l'esprit assez distrait. Il parla pourtant fort bien : et mesla tant de loüanges, aux choses qu'il dit pour contredire cette Princesse, qu'on peut dire qu'en la louant, il destruisoit toutes ses raisons, et la confirmoit dans son dessein. En suitte tous ceux qui parlerent, la suplierent aussi de changer d'avis : mais apres qu'ils eurent achevé de dire ce qu'ils voulurent, elle reprit toutes leurs raisons en peu de mots : et ferma l'Assemblée par un discours plus fort encore que le premier, qui luy fit voir que la resolution qu'elle avoit prise estoit inesbranlable : de sorte que suivant l'usage, on publia cette Declaration au peuple : et on fit tout ce qu'il faloit faire, pour la rendre authentique. De vous dire. Seigneur, quelle fut la douleur de Basilide, et quel fut l'estonnement de Myrinthe, il ne seroit pas aisé : le premier ne sçavoit que penser de ce dessein, et taschoit de deviner si la Reine l'avoit pris par amour pour Myrinthe, ou par aversion pour luy :

   Page 4841 (page 539 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais pour le second, il n'osoit croire estre la cause de cette resolution, et ne sçavoit à quoy l'attribuer. Cependant jamais rien n'a tant fait de bruit à Corinche que cette Declaration en fit : jamais grand evenement, n'a eu une cause si cachée. L'opinion la plus generale fut pourtant que la Reine estant fort jalouse de son authorité, n'avoit point voulu la partager en se mariant :il y en eut aussi qui dirent, que l'amour des sciences luy avoit inspiré de l'aversion pour le mariage : mais personne ne dit que ce fust l'amour de Myrinche. Philiste mesme ne se l'imaginant pas, prit la liberté d'en demander la cause à la Reine, le soir qui suivit cette Declaration, lors que suivant sa coustume elle fut demeurée seule aupres de cette Princesse. De grace Madame, luy dit elle, que dois-je penser du dessein de vostre Majesté ? Est-ce la Politique qui vous l'asuggeré ? Non Philiste, repliqua-t'elle en soûpirant, et cette resolution qui paroist n'estre fondée que sur des raisons d'Estat, ne l'est que sur des raisons d'amour. Car enfin, ma chere Philiste, en donnant Philimene à Myrinthe, je n'ay pu chasser Myrinthe de mon coeur : ny par consequent le rendre capable d'y recevoir jamais nulle autre affection , ny de souffrir celle de Basilide : ainsi pour jouïr du moins en aparence, d'une liberté dont je ne jouïs pas en effet ; j'ay resolu de ne me marier jamais : et pour empescher Basilide d'en murmurer, je luy ay assuré ma Couronne. Mais Madame, reprit

   Page 4842 (page 540 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Philiste, si Basilhie n'avoit que de l'ambition, il pourroit estre qu'il ne seroit pas tout à fait mescontent : mais ayant autant d'amour qu'il en a, le pense qu'il doit estre bien affligé. Comme je suis sans doute reservée, reprit la Reine, à n'avoir que des sentimens bizarres et extraordinaires, j'en ay un pour ce qui regarde Basilide, qui est infiniment injuste pour luy : car enfin, Philiste, quoy que je sçache bien que je ne l'aimeray jamais, et que son affection m'importune, il y a des instans où je souhaite qu'il m'aime tousjours, et qu'il m'aime mesme assez, pour ne se marier de sa vie ; afin que la Couronne que je porte, punie tomber dans la maison de Myrinthe. Ainsi croyant avoir trouvé une innocente voye de le faire Roy, je ne desespere pas tousjours autant Basilide que je ferois, si cette bizarre raison ne me passoit pas dans l'esprit. Ce n'est pas que mon imagination ne soit estrangement blessé, lors qu'elle me fait voir la Couronne que je porte, sur la teste de Philimene : mais apres tout, la douceur que je trouvé à penser que peute-estre le Sceptre que je tiens passera aux mains de Myrinthe, l'emporte sur tout autre consideration : et fait que je ne puis m'empescher de souhaiter que Basilide m'aime tousjours, afin d'assurer la Couronne à Myrinthe. Cependant pour vous tesmoigner que cette passion qui regne dans mon coeur, est aussi pure qu'elle est bizarre ; remarquez, je vous en conjure, de quelle façon je vay vivre avec celuy qui la cause : car apres avoir fait ce que je

   Page 4843 (page 541 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

biens de faire pour la gloire, il faut porter la chose encore plus loin : et persuader si fortement à Myrinthe que je suis Maistresse de mes sentimens, qu'il soit contraint de m'estimer autant que je l'aime. Et en effet. Seigneur, quoy que la Reine ait tousjours fait depuis cela, pour la fortune de Myrinthe, tout ce qui a elle en sa puissance, elle ne luy a plus donné la familiarité qu'il avoit avec elle auparavant que Stesilée luy eust apris les sentimens qu'elle a pour luy, et ne luy a mesme jamais parlé en particulier.

Fin du récit
Philocles achève l'histoire de Cleobuline en dépeignant les tensions qui règnent alors à Tyr. Après son mariage, Myrinthe est tombé fou amoureux de Cleobuline. Basilide et Philimene, s'en étant aperçu, en ont conçu une grande jalousie. L'épouse trahie s'efforce ainsi de convaincre son frère de faire éclater une guerre civile contre la reine. Philocles supplie dès lors Cyrus d'intervenir pour conseiller à la reine d'épouser Basilide. Bien qu'il soit rempli d'admiration pour la fermeté d'âme de Cleobuline et qu'il respecte sa résolution, Cyrus accède toutefois à la requête de Philocles.

Or Seigneur, ce qui a esté le plus estrange de cette advanture, c'est que Myrinthe dont l'ame, comme je vous l'ay dit, est naturellement ambitieuse, se delivra fort promptement de la passion qu'il avoit pour Philimene : car peu de temps apres son mariage, on le vit si mélancolique et si sombre, qu'il estoit aisé de voir qu'elle ne le rendoit plus heureux. Mais quoy qu'il soit naturel de prendre part à toutes les douleurs de la Personne aimée, celle qui parut sur le visage de Myrinthe, n'affligea pas Cleobuline : car comme elle a infiniment de l'esprit, et que la passion qu'elle a est de sa nature fort clair-voyante, cette Princesse connut bien tost que Myrinthe n'avoit plus d'amour pour Philimene, et qu'il en estoit Mary, et n'en estoit plus Amant. Sa satisfaction n'en demeura pas encore là : car Seigneur il faut que vous sçachiez , qu'apres que l'ambition eut destruit dans le coeur de Myrinthe, l'amour qu'il avoit pour Philimene ; cette mesme ambition le

   Page 4844 (page 542 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

devenir amoureux de Cleobuline : mais amoureux juqu'à perdre la raison. Il fait toutesfois tout ce qu'il peut, pour cacher sa passion, et à Basilide, et à Philimene, n'osant pas seulement la faire deviner à la Reine : ayant sçeu par Stesilée, combien elle est delicate en pareilles choses. La Reine de son costé, desguise ses sentimens autant qu'elle peut : et fait tout ce qui est en sa puissance, pour faire que Myrinthe ne s'aperçoive point qu'elle l'aime tousjours, et ne sçache pas qu'elle s'aperçoit qu'il est amoureux d'eux. Cependant la joye fait qu'il luy est plus aisé de se desguiser qu'il ne luy estoit autrefois : mais ce qu'il y a d'admirable, est que plus elle connoist que Myrinthe est amoureux d'elle, plus elle s'en esloigne. D'autre part, Basilide s'estant aperçeu de la passion de Myrinthe, commence de le haïr : et Philimene en ayant aussi quelques soubçons, en veut un si grand mal à Cleobuline, qu'elle fait tout ce qu'elle peut, pour obliger Basilide à former un party dans l'Estat. Il est pourtant certain, que jamais Myrinthe n'aura nulle autre satisfaction de son amour, que celle de s'imaginer que la Reine l'aime, par ce qu'il sçait qu'elle l'a l'aime : et que la Reine de son costé n'en pretend point d'autre, que de connoistre qu'elle est aimée de Myrinthe, sans luy donner jamais aucune marque d'amour, et sans vouloir jamais qu'il luy en donne : car encore qu'elle soit fort aise de sçavoir qu'il l'aime, elle veut toutesfois ne le sçavoir qu'en le devinant.

   Page 4845 (page 543 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cependant Seigneur, comme il est à craindre que la passion de Basilide ne s'irrite, et qu'il ne face à la fin une Guerre Civile, je vous suplie de vouloir tesmoigner à Timochare, qui a assez de credit aupres de la Reine, que vous estes persuadé que le dessein qu'elle a pris de ne se marier jamais, peut avoir de dangereuses suites. Comme j'ay d'infinies obligations à Basilide, je seray sans doute bien aise de luy rendre office : mais je vous proteste toutesfois, Seigneur, que l'interest de la Reine me porte plus à vous faire cette priere, que celuy de Basilide : estant certain qu'il n'est pas possible de la connoistre, et de ne s'arracher pas à son service, plus qu'à celuy d'aucun autre. Car enfin Seigneur, pour finir l'Histoire de cette Princesse, par où je J'ay commencé ; je puis vous assurer qu'il n'y en a point au Monde, qui puisse la surpadessen vertu. Philocles ayant cessé de parler, Cyrus fit un Eloge de la Reine de Corinthe, le plus beau qu'il estoit possible : repassant toutes ses vertus les unes apres les autres : et s'arrestant principalement, à la force qu'elle avoit de cacher une violente passion, et de luy refuser toutes choses. Car enfin, dit-il, je connois par là, qu'il faut qu'elle ait l'ame beaucoup plus grande que moy : estant certain que lors que j'estois à Sinope, et que j'y devins amoureux de Mandane, je ne pûs jamais vaincre cette passion : ny m'empescher de faire tout ce qu'elle voulut que je fisse, quoy que j'eusse alors de plus sortes raisons de ne m'engager

   Page 4846 (page 544 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas à aimer cette Princesse, que Cleobuline n'en a eu de ne tesmoigner pas à Myrinthe l'affection qu'elle a pour luy. Ainsi Philocles, je conclus que la Reine de Corinthe est digne de toutes les loüanges que vous luy avez données :mais en mesme temps je vous assure, que si je dis à Thimochare ce que vous souhaitez que je luy die, je le luy diray seulement pour l'amour de vous : estant certain qu'à suivre les purs sentimens de mon coeur, je ne corseillerois pas à une Princesse qui aime, d'espouser un Prince qu'elle n'aime pas. Cependant comme je vous croy bien intentionné ; que vous connoissez mieux ses peuples que moy ; et en quels termes sont les esprits dans sa Cour ; je vous promets de faire ce que vous desirez. Apres cela, comme il estoit fort tard, Philocles se retira à la Tente qu'on luy avoit donnée, et laissa Cyrus avec des sentimens d'envie pour Myrinthe : souhaitant avec une passion démesurée, d'estre aussi tendrement aimé de Mandane, qu'il l'estoit de la Reine de Corinthe.




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