Artamène ou
le Grand Cyrus


Projets
CPEM

Le Règne d'Astrée
Molière 21

Navigation
 • Recherche de mots

 • Recherche de pages
 • Téléchargement

Texte
 • Synopsis
 • Partie 1
 • Partie 2
 • Partie 3
 • Partie 4
 • Partie 5
 • Partie 6
 • Partie 7
 • Partie 8
 • Partie 9
 • Partie 10
 • Illustrations

Encyclopédie
 • Sommaire
 • Nouveautés

Documents
 • Textes sources
 • Cartes
 • Bibliographie
 • Liens








 

   

 
accueil  |   projet   |   œuvre   |   édition   |   contacts     


Modes d'affichages :   texte continu texte et images 
Impression :                   texte continu  texte paginé 
Fiches :                           masquer les fiches 
Navigation :                    masquer les résumés 
Taille du texte :             agrandir la police  réduire la police 
Aide :                               utilisation des options d'affichage 

Partie 7, livre 1


Visite de Cyrus à Crésus
Après la prise de Sardis, Cyrus rétablit le calme dans la ville et favorise la réunion des différents couples. Lui-même est au désespoir à cause de la disparition de Mandane. Il décide toutefois de rendre visite à Cresus. En traversant appartements de ce dernier, le vainqueur de Sardis découvre des richesses inestimables. La statue d'une jeune fille, ainsi que les fables d'Esope, retiennent particulièrement son attention.
Après la prise de Sardis
A Sardis, Cyrus remplit ses fonctions de chef militaire, malgré la douleur qu'il ressent à cause de la disparition de Mandane. Il donne les ordres nécessaires au rétablissement du calme dans la ville, et assume diverses obligations mondaines. Il favorise les retrouvailles de Palmis et Artamas, Timarete et Sesotris, ainsi que d'Araminte et Spitridate.

   Page 4307 (page 5 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Sesostris, Tigrane, et Anaxaris, ne furent pas les seuls qui eurent la curiosité d'aprendre qui estoit Spitridate, et qui eurent envie de sçavoir le succez du voyage de Cyrus. Car en un moment, cét illustre Conquerant se vit environné d'un si grand nombre de Princes, de Capitaines, et d'autres Gens de qualité, qui tesmoignoient s'interesser sensiblement à tout ce qui le touchoit, qu'il fut contraint de suspendre durant quelques instans, une partie de sa douleur : afin de les assurer, que celle qu'ils avoient de la sienne l'obligeoit, et qu'il n'en seroit pas ingrat.

   Page 4308 (page 6 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais durant qu'il donnoit des marques de sa reconnoissance à tant d'illustres Personnes, Tegée vint luy donner des tesmoignages de celle qu'avoit la Princesse Palmis, d'avoir fait esteindre le feu du Bûcher sur lequel estoit le Roy son Pere : Le Prince Myrsile y envoya aussi pour le mesme sujet : et il eut tant de complimens à rendre ou à recevoir, qu'il ne fut de long-temps en liberté d'entretenir ses propres pensées. La bien-sceance voulut mesme qu'il disnalt en public : cependant le Prince Artamas fut visiter la Princesse Palmis, et l'assurer qu'il employeroit tout le crédit qu'il avoit aupres de Cyrus, pour l'obliger à continuer de bien traiter le Roy son Père. Il vit aussi le Prince Myrsile, qu'il fut rauy de trouver en estat de luy respondre ; Pour Cresus, il n'osa entreprendre de le visiter : et il se resolut d'attendre à le voir, que Cyrus le luy presentast, Cependant les Roys de Phrigie et d'Hircanie, ayant sçeu le retour de Cyrus, vinrent du Camp à Sardis, pour luy dire deux choses qui ne luy pouvoient estre agreables : la première, que toutes les Parties qu'ils avoient envoyées pour aprendre des nouvelles de Mandane, n'en avoient pu rien sçavoir : et la seconde, que la prise de Sardis, avoit plus affoibly son Armée, que n'avoit fait la derniere Bataille, ny mesme le Siège de cette Ville. Car comme on n'avoit pu d'abord empescher le pillage, il estoit armé que tous ceux qui s'estoient chargez de

   Page 4309 (page 7 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

butin s'estoient desbandez ; durant son absence : les uns ayant emporté celuy qu'ils avoient fait, et les autres l'ayant vendu, afin de se retirer plus facilement. Cette nouvelle affligea sensiblement Cyrus : mais pour empescher que ce desordre ne continuast, et pour retenir dans le devoir ceux qui y estoient demeurez ; il leur fit donner plus qu'il ne leur avoit promis au commencement du Siège de Sardis : et fit punir avec beaucoup de severité quelques-uns de ceux qui avoient fuy, et qu'on avoit repris. Son Armée estoit pourtant encore si membreuse ; que si l'amour qu'il avoit pour Mandane, n'eust pas esté extraordinairement forte, il n'eust pas aprehendé qu'elle eust esté trop foible, pour attaquer et pour prendre tous les lieux que le Roy de Pont auroit pû choisir pour Azile : mais comme c'est la nature de cette passion de ne trouver point de petits obstacles aux choses qu'elle entreprend, quoy qu'ils le soient en effet ; Cyrus sentit cét accident, comme s'il eust esté beaucoup plus considerable. Il ne laissa pourtant pas de s'appercevoir qu'il n'avoit point veù Phraarte parmy ceux qui l'estoient venu visiter à son retour : et de songer aussi à donner bien-tost a Spitridate, la satisfaction de voir la Princesse Araminte. Il s'informa donc où estoit Phraarte, mais personne ne luy pût dire precisément, ce qu'il estoit devenu : et tout ce qu'il en sçeut, fut qu'aussi- tost qu'il avoit esté party, il avoit disparu. Comme

   Page 4310 (page 8 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus sçavoit la passion qu'il avoit pour la Princesse de Pont, il ne douta pas qu'il ne la fust allé visiter : de sorte que craignant que comme il estoit violent, il n'arrivast quelque mal-heur, si Spitridate alloit seul quérir cette Princesse ; il fit si bien que quelque sorte que fut l'impatience de cét Amant, il le fit resoudre d'attendre au lendemain à partir, pour aller où tous ses desirs l'apelloient : Cyrus luy disant obligeamment, que puis qu'il estoit guery de sa jalousie, il vouloir le mener à la Princesse Araminte : ce qu'il ne pouvoit faire des le jour mesme, à cause des divers ordres qu'il avoit à donner. Comme le terme n'estoit pas long, Spitridate consentit à ce que Cyrus souhaitoit : qui cependant envoya au Chasteau où il avoit laissé Araminte, pour voir si Phraarte y estoit, et pour luy commander de revenir à Sardis. Apres quoy, ce Prince ayant fait tous les commandemens necessaires pour la tranquilité de la Ville ; pour le Campement de son Armée ; et pour la garde de Cresus ; il fut faire une visite à la Princesse Palmis, et à la Princesse Timarete : pour leur demander pardon, de les avoir quittées si brusquement, sans leur faire aucune civilitè, lors qu'il estoit sorty de la Citadelle : les conjurant toutes deux, de considerer que s'agissant de la liberté de la Princesse Mandane, il eust estè criminel, s'il se fust arrestè un moment auprès d'elles, après avoir sçeu que le Roy de Pont l'avoit enlevée. Comme ces deux Princesses avoient de l'obligation

   Page 4311 (page 9 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à Cyrus ; que Palmis luy en avoit en la personne de Cresus, et en celle d'Arramas ; que Timarette luy en avoit aussi, en celle de Sesostris, et en la sienne ; elles luy firent autant de remercimens qu'il leur fit d'excuses. Elles furent mesme obligées de luy en faire, pour de nouvelles grâces qu'il leur fit : car ce Prince dit à la Princesse Palmis, qu'il alloit mener le Prince Arramas à Cresus, afin de le faire souvenir de ce qu'il devoir à Cleandre : disant en suitte à la Princesse Timarete, qu'aussi-tost qu'il auroit donné ordre aux choses necessaires pour la commodité de son voyage, et pour la magnificence de son Train, il l'en advertiroit : afin qu'elle puit, quand il luy plairoit, retourner en Egypte, conduite per Sesostris : à condition toutesfois qu'ille luy feroit l'honneur de luy promettre de rendre cét illustre Prince aussi heureux qu'il meritoit de l'estre.

La statue d'Elise
En compagnie de ses amis, Cyrus se rend auprès de Cresus, afin de lui présenter ses excuses pour la violence que ce dernier a subie de la part du roi d'Assirie. En traversant les appartements du roi de Lydie, les amis de Cyrus sont éblouis par ses richesses. De son côté, l'amant malheureux est absorbé par ses pensées. Une statue de marbre, représentant une jeune fille d'une incomparable beauté, attire toutefois son attention. La statue est polychrome. Les chairs, les mouvements et les drapés sont si bien rendus que l'on croirait la jeune fille vivante. Elle est l'uvre des plus célèbres sculpteurs de ce temps, Dipoenus et Scillis, et représente une noble fille de Tyr, dont le roi de Phenicie a été amoureux.

Ces deux Grandes Princesses ayant respondu à Cyrus, aussi civilement que la generosité les y obligeoit ; il les quitta, pour aller rendre une visite à Cresus, afin de luy demander encore une fois pardon de la violence du Roy d'Assirie ; pour le consoler dans son mal-henr - et pour luy presenter le Prince Artamas : sçachant bien que le Roy de Phrygie consentoit à cette réconciliation. Mais en y allant, Hidaspe, qui avoit la garde de ces Princes et de tout le Chasteau. le fit passer par le superbe Apartement où estoient tous les Tresors de Cresus. La veuë de tant de richesses, et

   Page 4312 (page 10 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de tant de belles choses, ne l'eust pourtant pas destourné de la profonde resuerie où l'enlevement de Mandane l'avoit mis, si Tigrane, Anaxaris, et Chrisante, qui l'avoient suivy, aussi bien que le Prince Artamas, n'eussent tesmoigné leur estonnement et leur admiration, par des cris qu'ils ne purent retenir, quelque respect qu'ils enflent accoustumé de rendre à cet illustre Vainqueur. Leur Voix n'eust toutesfois pas encore fait arrester Cyrus à considerer tant de rares et magnifiques choses, si Chrysante, qui ne pouvoit se resoudre à sortir si tost d'un si beau lieu, n'eust pris la parole pour l'y retenir. Du moins Seigneur, luy dit-il en sousriant. regardez ce que vous avez conquis : et soyez assuré après cela, que puis que la Fortune vous a assez aimé pour vous rendre Maistre de tant de Tresors, elle ne vous haïra pas assez pour vous faire perdre la Princesse Mandane : c'est pourquoy, Seigneur ;vous les pouvez regarder comme un gage asseuré de vostre bon-heur à venir le les regarderay, répliqua Cyrus, lors que Ciaxare m'aura donné la permission d'en recompenser la valeur de tant de braves Gens qui m'ont aide aussi bien que vous à les conquérir : ou qu'il m'aura accordé celle de les rendre au malheureux Cresus, à la consideration du Prince Artamas. Mais comme cela n'est pas encore, il suffit que j'ordonne à Hidaspe d'en avoir foin : et en effet Cyrus ne se feroit pas amusé à considerer tant de magnificence, s'il n'eust remarqué que le Prince Tigrane avoit

   Page 4313 (page 11 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

beaucoup d'envie de s'y arrester davantage. De sorte que ne voulant pas tout à fait s'opposer à sa curiosité, il marcha plus lentement ;et traversa trois grandes Chambres et deux Galeries qui donnoient l'une dans l'autre, et qui estoient routes remplies de choses esclatantes et precieuses : mais disposées avec tant d'ordre et avec tant d'art, qu'on voyoit par tout je ne sçay quelle confusion reguliere et :diversifiée ; qui fait la beauté des Cabinets magnifiques : et qui remplit l'imagination d'une abondance de belles choses, qui force l'esprit de ceux qui les regardent à avoir de l'admiration. Et certes ce ne fut pas sans sujet, si l'illustre Cyrus, tout desinteressé qu'il estoit, et tout occupé de sa passion et de sa douleur, se resolut enfin à honorer de quelques un de ses regards, ce prodigieux amas de richesses, que Cresus avoit si cherement aimées ; et que Solon avoit si peu estimées, qu'il en avoit aquis son aversion. Car il est vray qu'on n'a jamais veû ensemble tant d'argent, tant d'or, tant de Pierres precieuses, ny tant de choses rares, qu'il y en avoit dans ces trois Chambres et dans ces deux Galleries. La grandeur des Cuves et des Vases d'Or estoit prodigieuse : et les Statues de mesme Métal estoient innombrables, et incomparables en beauté Mais entre toutes ces Figures d'Or, on en voyoit une de Marbre, si merveilleuse, qu'elle força Cyrus à s'arrester plus longtemps à l'admirer que toutes les autres, quoy

   Page 4314 (page 12 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle ne fust pas d'une matiere si precieuse. Il est vray qu'elle estoit faite avec tant d'Art, et elle representoit une si belle Personne, qu'il n'est pas estrange si elle charma les yeux d'un Prince qui les avoit si délicats, et si capables de juger de toutes les belles choses. Cette Statue estoit de grandeur naturelle, posée sur un Piédestal d'Or, où il y avoit des Bassestailles des quatre costez, d'une beauté admirable : où l'on voyoit en chacune, des Captifs enchaisnez de toutes sortes de conditions : mais enchaisnez par de petits Amours, si admirablement bien faits, qu'on ne pouvoit rien voir de mieux. Pour la Figure, elle representoit une Femme d'environ dix-huit ans : mais une Femme d'une beauté surprenante et parfaite. Tous les traits du visage en estoient merveilleusement beaux : la taille en estoit si noble et si bien faite, qu'on ne pouvoit rien voir de plus élégant : et son habillement estoit si galant et si extraordinaire, qu'il tenoit esgalement de celuy des Dames de Tyr ; de celuy qu'on donne aux Nymphes. et de celuy qu'on donne aux Deesses : mais particulièrement à la Victoire, lors qu'on la veut representer comme faisoient les Athéniens, c'est à dire sans aisles, et avec une simple Couronne de Laurier sur la teste. Cette Statuë estoit si bien plantée sur sa Base, et avoit une action si vive, qu'elle sembloit estre animée : le visage, la gorge, les bras, et les mains, en estoient de Marbre blanc, aussi bien que les jambes et les

   Page 4315 (page 13 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pieds, dont on voyoit une partie, à travers les entrelassures des Brodequins qu'elle avoit et qu'on pouvoit voir : parce que de la main gauche elle retroussoit un peu sa robe, comme si ç'eust esté pour marcher plus aisément : retenant de la droite un Voile qu'elle avoit attaché au derrière de la teste, au dessous d'une Couronne de Laurier ; comme si elle eust voulu empescher que le vent dont il paroissoit estre agité, ne le luy eust enlevé. Toute la Draperie de cette Figure estoit faite de Marbre et de Jaspe de couleurs différentes : en effet, la robe de cette belle Phénicienne, qui faisoit mille agréables plis, quoy qu'on ne laissast pas de voir la juste proportion de son corps, estoit d'un Jaspe dont la couleur estoit si vive, qu'elle aprochoit de celle de la Pourpre de Tir. Une Escharpe qui passoit negligeamment à l'entour de sa gorge, et qui se ratachoit sur l'espaule, estoit d'une espece de Marbre entremeslé de bleu et de blanc, qui faisoit un agréable effet à la veuë. Le Voile de cette Figure estoit de pareille matière : mais taillé avec tant d'art, qu'il sembloit avoir la mollesse d'une simple Gaze. La Couronne de Laurier estoit d'un Jaspe verd, et les Brodequins estoient encore d'un Marbre different, aussi bien que la ceinture qu'elle avoit : qui ferrant au dessus de la hanche, tous les plis de cette Robe, qui descendoient après plus negligeamment jusqu'en bas, faisoit voir la beauté de la taille de cette belle Tyrienne. Ce qu'il y

   Page 4316 (page 14 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit de plus admirable, c'est qu'il y avoit en toute cette Figure, un esprit qui l'animoit, qui persuadoit quasi à ceux qui la regardoient, qu'elle alloit marcher et parler. On luy voyoit mesme une phisionomie spirituelle : et une certaine fierté en ton action, qui faisoit connoistre que celle qu'elle representoit avoit l'ame fiere ;cette Figure semblant regarder avec mespris les captifs qui paroisloient enchaisnez sous ses pieds. De plus, le Sculpceur avoit si parfaitement imité je ne sçay quelle fraischeur, et je ne sçay quoy de tendre qui se trouve à l'embonpoit des jeunes et belles Personnes, qu'on pouvoit mesme connoistre l'âge de celle que cet excellent Ouvrier avoit voulu representer, en voyant seulement sa Statue. Cette Figure estant donc aussi, admirable qu'elle estoit, ce ne fut pas sans raison, si l'illustre Cyrus qui n'avoit point eu de curiosité pour toutes les autres, demanda au Prince Artamas, après l'avoir bien considerée, si elle n'estoit pas de Dipoenus, ou de Scillis, qui estoient les deux premiers Sculpteurs qui fussent alors en toute la Terre : s'imaginant toutesfois que cette belle Statue n'estoit que l'effet d'une belle imagination. Mais le Prince Artamas, apres luy avoir dit qu'elle esloit en effet de ces mesmes Sculpteurs donc il parloit, et qui estoient de l'Isle de Crete ; il luy aprit qu'elle avoit esté faite d'après une Fille de qualité qui estoit de Tyr, donc le feu Roy de Phenicie avoit esté amoureux, et que l'on disoit estre une des plus

   Page 4317 (page 15 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

belles Personnes du monde, et plus belle encore que sa Statuë. Mais cela estant, dit Cyrus, comme est-il possible que ce Roy amoureux n'ait point conservé cette Figure ? C'est à ce que j'ay oüy dire, reprit Artamas, que cette Statuë ne faisoit que d'estre achevée, lors que ce Prince mourut : et comme vous sçavez sans doute, puis que vous avez esté en Grèce, que Dipoenus et Scillis, laisserent imparfaites quatre Images, d'Apollon, de Diane, d'Hercules, et de Minerue, qu'ils avoient commencées en une Ville du Peloponese, parce qu'on ne leur donnoit pas assez promptement ce qu'on leur avoit promis :il vous sera aisé de comprendre, que le Roy de Phenicie estant mort, et le Prince son Fils, qui luy succedoit, ayant alors des affaires plus pressées que celle de leur faire donner ce que le Roy son Père leur avoit promis ; Dipoenus et Scillis ne furent pas plus patiens qu'ils l'avoient esté en Grèce. Car après avoir demande leur recompense une fois seulement, et qu'ils eurent veû qu'on leur demandoit quelque temps pour la leur donner ; ils s'embarquèrent une nuit, et emportèrent leur travail avec eux : de sorte que comme Cresus estoit alors en réputation de vouloir amasser tout ce qu'il y avoit de rare en Asie, ils vinrent icy, et luy vendirent cette belle Statuë. Il est vray qu'on dit qu'un peu devant cette guerre, ce jeune Roy de Phenicie avoit envoyé la redemander à Cresus, en luy offrant le double de ce qu'elle luy avoit

   Page 4318 (page 16 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cousté, et qu'il ne l'avoit pas voulu rendre.

Les tablettes d'Esope
Parmi toutes les richesses de Cresus, on montre encore à Cyrus les fables qu'Esope à écrites à Sardis : sous le voile de la fiction, elle relatent l'histoire de la cour de Cresus. Après le départ du poète, le roi les a fait relier avec magnificence. Cyrus arrive enfin auprès de Cresus et de son fils Myrsile, qui, malgré leur défaite, reçoivent dignement le vainqueur.

Cette advanture est sans doute digne de la beauté de la Statuë qui l'a causée, répliqua Cyrus ; après quoy il continua de regarder une quantité predigieuse d'Armes de toutes les Nations du monde : mais d'Armes d'Or, garnies de Pierreriers ; il admira aussi des Trônes d'Or massif ; des Figures de tous les Dieux qu'on adoroit par toute l'Asie, mais des Figures plus grandes que Nature : et qui par le seul prix de leur matière, valoient plus qu'on ne sçauroit s'imaginer. Il vit encore en ce lieu là des Tables, des Miroirs, et des Cabinets d'un prix inestimable : toutes les Tablettes qui environnoient ces Chambres et ces Galeries, estoient remplies de mille choses riches et rares : et les Perles, et les Rubis, les Esmeraudis, et les Diamants, faisoient un si beau et si précieux meslange, que la bigarreure d'une agréable Prairie ne fait pas voir un si bel objet au Printemps, que la diversité des Pierres precieuses en faisoit voir en toutes ces belles choses dont ces Tablettes estoient couvertes. Mais au milieu de tant de raretez magnifiques, on fit voir à Cyrus ces ingenieuses Fables qu'Esope avoit faites à Sardis : ou il avoit escrit et caché avec tant d'art, l'Histoire de toute la Cour de Cresus : et que ce Prince avoit tant estimées, que lors qu'Esope partit de Lydie, il voulut qu'il les luy donnait. Et pour tesmoigner combien il les estimoit, il les avoit fait relier magnifiquement, aussi bien que

   Page 4319 (page 17 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celles qu'il avoit composées auparavant : et qui enseignent une Morale si délicate, à ceux qui entendent bien de langage des Bestes qu'il fait parler. En effet, ces Tablettes estoient couvertes d'Or cizelé, dans lequel on avoit enchassé des Diamants, qui de chaque costé formoient le nom d'Esope. Les Fermoirs en estoient aussi magnifiques que le reste : et Cresus enfin n'eut pû faire plus d'honneur, ny à Homère, ny aux Livres de la Sybille, qui estoit alors si fameuse par toute l'Asie, qu'il en avoit fait à Esope : puis qu'il avoit jugé ses Oeuvres dignes d'estre parmy ses Tresors, qu'il estimoit plus que toutes les choses du monde. Apres avoir donc assez consideré cette abondance de richesses, et regardé encore en passant avec estonnement, de grands mençeaux de grosses Lames l'Or et : d'Argent, qui estoient au bout d'une longue Galerie : Apres dis-je, avoir fait quelques reflexions sur le malheur du Prince qui avoit perdu ces Tresors, qu'il aimoit fi. passionnement ; Cyrus sortit. enfin d'un lieu si magnifique : et fut à la Chambre de l'infortuné Cresus, auprés de qui estoit alors le Prince Myrsile. Ce vieux Roy, et ce jeune Prince, recourent Cyrus avec toute la civilité qu'ils devoient à leur Vainqueur : mais ce fut pourtant sans bassesse. S'il parut de la tristesse dans leurs yeux, il parut aussi de la fermeté dans leur âme : et Cyrus voyant qu'ils suportoient si constamment une si grande infortune dit

   Page 4320 (page 18 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout haut qu'ils meritoient de porter toute leur vie le Sceptre qu'ils venoient de perdre : et qu'il ne tiendroit pas à luy, que Ciaxate ne leur rendist.


Générosité de Cyrus à Sardis
Cyrus rend une visite cordiale à Cresus, qui lui doit la vie. Il parvient à réconcilier ce dernier avec Artamas. Cyrus l'interroge ensuite sur les motivations qui l'ont poussé à devenir son ennemi. Le roi déchu répond que c'est un oracle malencontreux qui l'a motivé à faire la guerre. Cyrus lui pardonne et lui promet d'intervenir auprès de Ciaxare, afin qu'il conserve le trône de Lydie. Cresus s'engage alors à le seconder pour retrouver Mandane. De retour à la citadelle, les différents amants, dont Spitridate, sont déçus de ne pas retrouver leurs bien-aimées, déplacées dans un château en compagnie d'Araminte. Le lendemain, tout le monde s'y rend. En chemin, ils croisent un écuyer qui leur annonce qu'Araminte a été enlevée par Phraarte ! Spitridate est consterné. Cyrus lui offre cent chevaux, ainsi que l'aide de Tigrane, pour partir à la recherche de la princesse de Pont.
Cyrus et Cresus s'expliquent
Cresus témoigne de l'admiration envers son sauveur. Il refuse néanmoins de le remercier, car c'est à cause de Cyrus qu'il a perdu la couronne de Lydie. Le vainqueur se montre compréhensif et généreux. Comme Artamas est présent, Cyrus parvient à le réconcilier avec Cresus. Puis il demande au monarque déchu quelles ont été ses motivations pour retenir la princesse Mandane et se dresser contre lui. Cresus se justifie en invoquant un oracle de Delphes qui lui a fait croire qu'il pourrait vaincre l'armée de Cyrus. Ce dernier lui pardonne et lui promet d'intervenir auprès de Ciaxare afin qu'il conserve sa couronne. De son côté, Cresus voue allégeance à Cyrus, s'engageant à le seconder dans la quête de Mandane.

En effet, ce généreux Vainqueur agit avec Cresus et avec le Prince son Fils, d'une manière si obligeante, qu'on peut dire qu'il acheva de les vaincre en cette occasion : et qu'il gagna aussi absolument leurs coeurs par sa civilité, qu'il avoit gaigné leur Royaume par sa valeur. Des que Cyrus entra dans la Chambre où ils estoient, ils s'avancerent vers luy. mais ce généreux Prince se hastant d'aller vers eux, pour leur espargner quelques pas, les reçeut et les salüa avec la mesme civilité qu'il eust pû avoir, si cette entreveuë se fust faite en temps de Paix, et en lieu neutre : et que leur Fortune presente eust esté esgale. Je n'eusse jamais creû, dit Cresus à son Illustre Vainqueur, me trouver obligé de faire des remercimens à un Prince, dont les Dieux se font voulu servir à me faire perdre la Couronne : cependant, Seigneur, puisque je vous dois la vie, et que la mesme main qui m'a renversé du Thrône, m'a fait descendre du Bûcher, où la violence du Roy d'Assirie m'avoit fait monter, il semble que je me dois plus loüer de vous, que je ne dois me plaindre de la Fortune. Mais, Seigneur, comme la vie que vous m'avez conservée, ne me peut plus estre ny glorieuse, ny agréable, après ce qui m'est arrivé ; souffrez que je me contente de vous donner des loüanges, sans vous

   Page 4321 (page 19 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faire des remercimens : et que j'avouë que vous estes digne de la gloire que vous possedez. Je veux bien, répliqua Cyrus, que vous ne me remerciez pas : et je consens mesme que vous ne me loüiez point : mais je ne puis souffrir que vous ayez si mauvaise opinion du Roy des Medes, que vous desesperiez absolument de vous voir en un estat plus heureux que celuy où vous estes. Principalement (adjousta-t'il en luy presentant Artamas) voyant que ce Prince est un de mes plus chers Amis : et n'ignorant pas que j'ay presque autant de crédit auprès de Ciaxare, qu'Artamas en a auprès de Cyrus. Le Roy de Lydie, qui s'estoit desja repenty plus d'une fois, depuis la prise de Sardis, de l'injustice qu'il avoit eue pour Artamas, le reçeut avec assez de civilité, voyant qu'il avoit un prétexte de le faire : ce fut pourtant avec beaucoup de confusion : n'estant pas possible qu'il pùst le voir sans se souvenir des obligations qu'il luy avoit, du temps qu'il portoit le nom de Cleandre :et de l'injuste Prison qu'il luy avoit fait souffrir, depuis qu'il estoit connu pour estre le Prince Artamas. Toutesfois comme il s'estoit resolu de faire connoistre à Cyrus qu'il ne meritoit pas son infortune, il fit un grand effort sur luy mesme pour se remettre : et prenant la parole ; comme c'est aux Vainqueurs, dit-il, à imposer la loy aux vaincus, je veux croire ce qu'il vous plaira : et je veux mesme bien prier le Prince Artamas, d'oublier toutes mes

   Page 4322 (page 20 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

violences, et toutes mes injustices. C'est à moy, reprit le Prince de Phrygie, à oublier tous les malheurs d'Artamas : mais c'est aussi à moy à n'oublier jamais les obligations que vous avoit Cleandre : c'est pourquoy, Seigneur, je vous promets d'estre toute ma vie pour vous, ce que j'estois lors que vous me faisiez l'honneur de m'honnorer de vostre amitié. De grâce (interrompit Cyrus, parlant au Roy de Lydie) redonnez cette amitié toute entière, à un Prince qui l'a meritée par tant de services ; et par tant de fidélité. L'amitié d'un Roy sans Royaume, reprit Cresus en souspirant, ne doit pas m'estre demandée plus d'une fois, par mon illustre Vainqueur : c'est pourquoy, Seigneur, je vous accorde ce que vous désirez de moy : et je redonne au Prince Artamas, toute la place qu'il occupoit autrefois dans mon ame : bien marry de n'avoir plus rien en ma puissance, pour recompenser sa vertu. Quand j'auray supplié le Roy des Medes, répliqua Cyrus, de bien traiter la vostre, je vous feray connoistre que vous avez encore de quoy recompenser dignement la sienne : et plust aux Dieux que vous eussiez voulu vous empescher d'estre malheureux, dés le commencement de cette guerre, en luy donnant la Princesse Palmis, et en me rendant la Princesse Mandane. Mais de grâce, adjousta Cyrus, souffrez que je vous demande (si je le puis sans aigrir vos douleurs) par quel motif, et par quelle Politique, vous vous estes engagé en une injuste

   Page 4323 (page 21 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Guerre ? et quelle a esté la véritable raison, qui vous a porté à mespriser l'amitié du Roy des Medes et la mienne ? Vostre bonne fortune et mon malheur, reprit tristement Cresus, car enfin, Seigneur, il paroist clairement que les Dieux n'ont permis que je protegeasse le Ravisseur de Mandane, que pour vous faire conquérir mon Estat croyez donc. Seigneur, croyez que vous ne perdrez point cette Princesse : et pour vous le faire voir, considerez que chaque enlevement vous a fait gagner un Royaume : et soyez fortement persuadé, que ce n'est que pour vous faire conquérir toute l'Asie, que les Dieux souffrent qu'elle erre quelque temps de Province en Province. Mais injustes Dieux, s'escria-t'il, pourquoy m'avez vous trompé par des Oracles si clairs en aparence, et si obscurs en effet ? Cyrus voyant que sans en avoir le dessein, il avoit irrité la douleur de Cresus, voulut pour le consoler escouter ses pleintes, et entrer dans ses sentimens : c'est pourquoy il le pria de luy dire pour quelle raison il accusoit les Dieux. le les accuse, Signeur, luy dit-il, de m'avoir adverty par leurs Oracles, de tout ce qui m'est arrivé en ma vie de moins considerable : et de m'avoir trompé en l'occasion la plus importante où je les aye jamais consultez. En effet, pourquoy, lors que je les ay supliez de me faire connoistre si je devois faire la guerre contre vous, m'ont-ils respondu, en termes exprés ?

   Page 4324 (page 22 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Si tu fais cette guerre où ton desir aspire,Tu destruiras un grand Empire.Est-il juste, Seigneur,, poursuivit ce Prince affligé, qu'apres leur avoir tant offert d'Offrandres, ils m'ayent abusé si cruellement, en me donnant lieu de croire que je destruirois ceux qui m'ont destruit ? C'est pourquoy souffrez, Seigneur, dans le transport de ma douleur, que j'envoye à Delphes y porter des Fers : afin qu'ils soient un tesmoignage public à la posterité, qu'il ne faut point estre trop curieux de l'advenir : et que ce n'est point aux hommes à devoir pénétrer dans les secrets des Dieux. Car encore que je vienne de les accuser d'injustice, je ne laisse pas de connoistre par une seconde pensée, plus raisonnable que la première, que c'est moy qui suis injuste de me pleindre d'eux, lors que je ne dois pleindre que de moy-mesme : et qu'en effet ils ont esté bien véritables, puis qu'en détruisant mon Empire, j'en ay détruit un des plus grands de toute l'Asie : Je feray du moins ce que je pourray, interrompit Cyrus, pour faire que vous ayez sujet de vous loüer de la manière dont j'agiray avecque vous ; et pour adoucir toutes vos disgraces. Cependant si quelques uns de vos Gardes m'obeissoient mal, et ne vous rendoient pas autant de respect que je veux qu'on vous en rende, faites que j'en sois adverty : afin que la punition que l'en feray, vous satisface et me justifie. Ha Seigneur, s'escria Cresus, je ne m'estonne plus qu'un Prince qui sçait si bien user de la victoire

   Page 4325 (page 23 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vainque tousjours ! et je m'estonne encore moins, que le Roy d'Assirie ait esté vaincu par un Prince, dont la vertu est bien au dessus de la tienne. Le Roy d'Assirie, reprit modestement Cyrus, a esté malheureux, parce que son dessein estoit injuste : mais au reste, quoy qu'il ait tousjours esté mon Ennemy, et qu'il soit tousjours mon Rival, je ne laisse pas de vouloir le justifier d'une partie de la violence dont il a usé envers vous : en vous asseurant qu'il ne vouloit que vous obliger par la crainte, à luy dire où estoit Mandane ; et qu'il n'a jamais eu dessein de vous faire mourir. C'est une chose que je suis obligé de vous dire, parce que je sçay qu'elle est vraye : et que je vous dis d'autant plustost, que je ne puis souffrir qu'un homme de condition esgale à la vostre et à la mienne soit accusé d'une action si barbare. Apres cela, Cresus recommença ses loüanges : Le Prince Myrsile y mesla les siennes : Artamas, Tygrane, et Anaxaris, ne purent non plus qu'eux s'empescher de louer Cyrus : de qui la modestie ne pouvant souffrir tant de loüanges, le força à se separer un peu plustost qu'il n'eut fait du Roy de Lydie. Ce mal-heureux Prince supplia pourtant Cyrus, auparavant qu'il le quittast, de bien traitter ses nouveaux Sujets : le conjurant de ne trouver pas mauvais, si ne pouvant plus estre leur Roy, il faisoit du moins ce qu'il pouvoit, pour estre leur Protecteur. Cyrus fut si couché de cette priere, qu'il

   Page 4326 (page 24 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en renouvella toutes les protestations qu'il avoit desja faites à Cresus : l'assurant qu'il feroit tout ce qu'il pourroit, pour obliger Ciaxare à souffrir qu'il lui redonnast la Couronne qu'il venoit de perdre : à condition qu'il feroit son Vassal, comme le Roy d'Arménie : et qu'il le suivroit à la Guerre, jusques à ce qu'il eust delivré la Princesse Mandane.

Impatience des différents amants
De retour à la citadelle, Cyrus essaie de se concentrer sur les tâches qu'il doit accomplir. Son attention est cesse distraite, car il s'attend à tout moment à recevoir des nouvelles de Mandane. De son côté, Spitridate se réjouit de retrouver Araminte le lendemain ; Ligdamis, de même, a hâte de revoir Cleonice, et Parmenide Cydipe. Artamas et Sesotris sont plus chanceux : ils peuvent d'ores et déjà rejoindre Palmis et Timarete dans la forteresse.

Et en effet, Cyrus ne fut pas plustost retourné à la Citadelle, qu'il se mit à escrire au Roy des Medes, et pour l'interest de Cresus, et pour luy rendre compte de tout ce qui c'estoit passé : avec dessein de faire partir un Courrier le lendemain, et d'estre plutost en estat d'aller quérir la Princesse Araminte, et luy mener le Prince Spitridate. Il est vray qu'il n'escrivit pas sans peine, et sans s'interrompre luy mesme, car comme il n'avoit l'imagination remplie que de la Princesse Mandane ; il croyoit tousjours au moindre bruit qu'il entendoit, qu'on venoit luy aprendre de ses nouvelles, et luy dire le lieu ou on l'avoit menée. De sorte que tournant la teste dans cette esperance, il sentoit un renouvellement de douleur estrange, lors qu'il voyoit qu'elle estoit mal fondée, et que ce n'estoit pas ce qu'il pensoit. Mais pendant qu'il escrivoit avec si peu de tranquilité dans l'ame, Spitridate s'entretenoit luy mesme avec une esperance si remplie d'impatience, qu'on peut dire qu'elle estoit sans douceur pour luy : car dans la croyance où il estoit, qu'il verroit le lendemain la Princesse

   Page 4327 (page 25 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Araminte, les momens luy sembloient des siecles. Pour Sesostris, et pour Artamas, apres avoir conduit Cyrus à la Citadelle, ils retournerent au Palais, voir encore une fois les deux Princesses qui regnoient dans leur ame : le premier, parce qu'après avoir esté si long-temps sans voir sa chère Timarete, il luy sembloit qu'il ne la pourroit assez voir : et le second, parce qu'outre la joye qu'il avoit à estre auprès de sa Princesse, il estoit encore bien aise de luy rendre conte de l'entreveue de Cyrus et du Roy son Père : et de luy pouvoir dire aussi, qu'il en avoit esté bien reçeu. Comme ces deux Princesses avoient deux Apartemens qui se touchoient, et qu'il se trouva qu'elles estoient separées, lors que Sesostris et Artamas retournerent pour les voir, ils se quitterent à la porte de leurs Chambres. Mais durant que Sesostris entretenoit sa chère Timarete, et qu'il luy protestoit que sa passion estoit aussi violéte, que lors qu'elle estoit la plus belle Bergère d'Egypte, et qu'il estoit le plus amoureux Berger du monde : Durant, dis-je, qu'Artamas protestoit à la Princesse Palmis (après luy avoir rendu conte de ce qui s'estoit passé entre Cresus et luy) que le changement de sa fortune, n'en apportoit point à son coeur : et qu'il l'aimoit encore avec plus d'ardeur et avec plus de respect, quoy que le Roy son Pere fust Captif, et qu'il eust perdu la Couronne, qu'il ne faisoit du temps qu'elle estoit Fille du plus puissant et du plus riche Roy

   Page 4328 (page 26 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de l'Asie, et quoy qu'il ne sçeust alors qui il estoit. Durant, dis-je, que ces illustres Amans trouvoient quelque douceur à s'entretetenir de leurs mal-heurs passez, et de leurs peines presentes : Andramite songeoit à se preparer à suivre Cyrus le lendemain, lors qu'il meneroit Spitridate à Araminte, afin de voir plutost l'aimable Doralise. Ligdamis aussi bien que luy, prenoit le mesme dessein : pourvoir aussi sa chere Cleonice : et Parmenide, qui estoit venu à Sardis lors qu'il en avoir sçeu la prise, songeoit aussi à retourner voir Cydipe : de sorte que tous ces Amants n'ayant pas moins d'amour que Spitridate, n'eurent guère moins d'impatience que luy, et n'attendirent le jour avec guère moins d'inquiétude. Ils ne partirent pourtant pas aussi matin qu'ils l'eussent desiré ;parce que Cyrus eut encore tant de choses à faire auparavant, qu'il y avoit desja long-temps que le Soleil estoit levé, lors qu'il monta à cheval. Car non seulement il avoit eu à donner les derniers ordres, à celuy quil envoyoit vers Ciaxare ; il avoit commandé qu'on amenast Menecrate et Trasimede à Sardis ; il avoit escrit et envoyé à Persepolis : mais il avoit encore ordonné qu'on allast à quelques petites Villes Maritimes, dont les noms estoient eschapez à sa memoire, lors qu'il avoit envoyé à Ephese, à Milet, à Gnide, et à Cumes : car encore qu'en y envoyant il eust donné un ordre général, d'aller à, tous les Ports qui estoient de ce costé-là, neantmoins

   Page 4329 (page 27 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parce qu'il n'avoit pas nommé precisément les Villes dont il luy souvint alors, il voulut y envoyer : aimant beaucoup mieux faire cent choses inutiles, pour avoir des nouvelles de sa Princesse, que de manquer à en faire une qui luy pûst servir. Mais enfin après avoir achevé tout ce qu'il avoit à faire, il se disposa à partir en effet : il eut vray que ce ne fut pas sans avoir demandé pardon au Prince Spitridate, de luy avoir différé la veuë de la Princesse Araminte : le conjurant de pardonner cette faute à un malheureux Amant, qui n'estoit pas si prés que luy devoir la Personne qu'il aimoit.

L'enlèvement d'Araminte
Après les derniers préparatifs, Cyrus et Spitridate se rendent au château où se trouve Araminte. Tigrane, frère de Phraarte, ainsi que plusieurs amis de Cyrus, les accompagnent. En chemin, ils croisent un écuyer qui leur apprend que le prince Phraarte a enlevé Araminte ! Spitridate laisse échapper un cri de douleur. Cyrus, quant à lui, est consterné. L'écuyer fait le récit détaillé de l'enlèvement.

Apres ce compliment, que Spitridate reçeut avec la mesme civilité qu'il luy estoit fait, ils prirent le chemin du Chasteau où Cyrus avoit fait loger Araminte. Tygrane connoissant l'humeur violente de Phraarte son Frere, voulut estre de ce petit voyage, afin d'empescher qu'il ne se portast à quelque bizarre dessein, en voyant Spitridate. Pour Andramite, pour Carmenide, et pour Lygdamis, ils suivirent cette fois-là Cyrus, plus pour s'approcher de ce qu'ils aimoient, que pour nulle autre raison :Aglatidas, qui s'interessoit pour tous les Amans, fut bien-aise d'estre tesmoin de la joye de ceux avec qui il estoit : de sorte qu'il accompagna Cyrus, aussi bien qu'Anaxaris, Artabane, Chrysante, Hermogene, Leontidas, Megaside, et plusieurs autres. Ce Prince ayant pris seulement deux cens chevaux

   Page 4330 (page 28 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'escorte : ne jugeant pas qu'il en eust besoin de davantage, quoy qu'il eust à faire une journée de chemin en Pays nouvellement conquis : parce que Cresus n'avoit point eu de Troupes en Campagne, mesme durant le Siege : et que d'ailleurs la consternation estoit si grande dans tous les Peuples, et la domination de Cyrus leur paroissoit si douce, qu'il n'y avoit pas lieu de craindre une revolte, en l'estat où estoient les choses. Joint qu'une partie du chemin qu'il falloit faire, pour aller de Sardis au Chasteau où Cyrus vouloit mener Spitridate, se faisoit en traversant le Camp, et par consequent sans danger. Mais enfin ces Princes estant à cinquante stades de Sardis, Cyrus vit arriver un Escuyer d'Artabase, à qui il avoit donné la garde de Panthée et d'Araminte, lors qu'il l'avoit ostée à Araspe ; qui venoit luy dire de la part de son Maistre, que le Prince Phraarte avoit enlevé la Princesse de Pont. A peine cet Escuyer eut il dit tout haut à Cyrus ce qui l'amenoit, que Spitridate fit un cry si douloureux, qu'il en toucha sensiblement le coeur de tous ceux qui l'enrendirent : pour Cyrus, quoy qu'il n'eust que de l'amitié toute pure pour Araminte, et de la compassion pour Spitridate, il en fut aussi extraordinairement affligé : joint qu'un sentiment de gloire se meslant à la tendresse de son ame, il sentit avec amertume le peu de respect que Phraarte luy avoit rendu, en enlevant une Princesse, qui estoit sa prisonniere. Tigrane en

   Page 4331 (page 29 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son particulier, eut une douleur extréme, de la faute que son Frere avoit faite : et il eust esté difficile, en voyant d'abord ces trois Princes, de connoistre lequel estoit l'Amant de la Princesse enlevée. Ce n'est pas que la douleur de Spitridate ne fust mille fois plus forte, que celle de Cyrus et de Tigrane, quoy que tres violente :mais c'est que ses yeux, ses paroles, et toutes ses actions, ne pouvoient la faire paroistre aussi grande qu'elle estoit. Apres avoir poussé ce premier cry, pour exprimer son estonnement et son desespoir, il demeura plus d'un quart d'heure dans une letargie d'esprit, s'il faut ainsi dire, qui faisoit qu'il escoutoit ce que les autres disoient comme s'il ne l'eust point entendu. Il est vray que durant un si triste silence, il avoit quelque chose de si sombre et de si funeste sur le visage, qu'il estoit aisé de voir que son ame souffroit beaucoup. Joint qu'il n'avoit que faire de parler, pour s'informer comment la chose s'estoit passée ; car Cyrus n'eut pas plustost où y ce que cet Escuyer luy avoit dit, que prenant la parole, Et comment est-il possible, luy dit-il, qu'Artabase, dont je connois le coeur et la fidelité, n'ait pas empesché un si grand mal-heur ? Seigneur, reprit cét Escuyer, les grandes blessures qu'il a receuës en cette occasion, vous tesmoigneront qu'il n'a pas manqué à la fidelité qu'il vous doit, et que sa valeur ordinaire ne l'a pas abandonné en cette rencontre. Mais encore une fois, interrompit Cyrus ; comment est il possible que

   Page 4332 (page 30 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Phraarte ait pu executer cette entreprise ? Seigneur reprit cét Escuyer, pour vous faire comprendre la chose, il faut que vous sçachiez que lors que la nouvelle de la prise de Sardis vint au Chasteau où nous estions, tous les Soldats qui le gardoient, regarderent ceux qui estoient aupres de vous, comme beaucoup plus heureux qu'eux : parce qu'ils pouvoient s'enrichir du pillage de cette superbe Ville. Si bien que la nuit suivante, il y en eut plus de la moitié qui se desbanderent, pour venir se mesler dans la confusion de vos Troupes victorieuses, et tascher d'avoir leur part du butin : de sorte que la Garnison fut alors extremement affoiblie. Mon Maistre pensa vous en advertir : mais comme il gardoit des Prisonnieres, et non pas des Prisonniers, et des Prisonnieres encore, qui vous consideroient plustost comme leur Protecteur, que comme leur Vainqueur ; il creut qu'il n'estoit pas necessaire, principalement n'y ayant nulle apparence que personne fust en estat de songer à les delivrer. Ainsi de peur que vous ne l'accusassiez de negligence, il ne vous advertit point de la fuite de ces Soldats, et il demeura en repos comme auparavant. Depuis cela, Seigneur,il est arrivé que le jour mesme que vous partistes de Sardis, pour aller chercher la Princesse Mandane, comme nous l'avons sçeu ; le Prince Phraarte en partit aussi, pour venir voir la Princesse Araminte, qui le reçeut avec une froideur estrange. Dés qu'il l'eut quittée, elle

   Page 4333 (page 31 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

envoya querir mon Maistre, pour se pleindre de vous : disant qu'elle vous avoit supplié d'empescher Phraarte de la venir voir : mais luy ayant appris que vous ne sçaviez pas qu'il y fust venu, et qu'il estoit party de Sardis depuis que vous en estiez party vous mesme, elle en eut quelque consolation : luy semblant qu'elle avoit plus de droit de le mal traitter. Et en effet, m'estant trouvé dans la Chambre de cette Princesse à parler à Hesionide, lors qu'il voulut y retourner pour la seconde fois, je fus tesmoin qu'elle luy parla avec tant d'aigreur, que je suis estonné qu'il ait pû se resoudre à enlever une Princesse, qui tesmoignoit avoir une si terrible aversion pour luy. Aussi tost qu'il fut sorty de sa Chambre, elle me chargea de dire à mon Maistre, qu'elle le conjuroit de ne laisser plus entrer Phraarte dans son Apartement : et il est vray, Seigneur, qu'Artabase fut le prier de ne la voir plus : et le prier mesme de sortir du Chasteau. Mais Phraarte, tout violent qu'il estoit, se contraignit en cette occasion : et luy parla avec tant de civilité, qu'il ne creut pas devoir se porter à faire sortir par force un homme de cette condition, sans en avoir eu ordre de vous. Mais comme il ne sçavoit alors où vous estiez, il ne pouvoit pas vous advertir de ce qui se passoit : de sorte qu'il se contentoit d'empescher Phraarte d'aller dans la Chambre de la Princesse Araminte : ne pouvant pas raisonnablement craindre qu'un Prince qui

   Page 4334 (page 32 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'avoit qu'un Escuyer aveque luy, pûst rien entreprendre parla force. Pendant cela, Phraarte visitoit quelquesfois Cleonice, Lycaste, Cydipe, Candiope, Arpalice, Doralise, et Pherenice, et toutes les autres Prisonnieres, leur parlant tousjours d'Araminte. Quand il n'estoit point avec elles, il se promenoit devant les Fenestres de cette Princesse, où il la voyoit quelquesfois malgré qu'elle en eust : car comme vous sçavez, Seigneur, elle logeoit à un Apartement bas, qui donne dans le Jardin. Mais pendant qu'il agissoit ainsi, son Escuyer s'amusoit à parler ou à joüer avec les Soldats qui n'estoient point de Garde, sans qu'Artabase s'en apperçeust, parce qu'il observoit le Maistre soigneusement. Voila donc, Seigneur, de quelle façon Phraarte à vescu jusques à hier : qu'un de ceux que vous envoyastes à Ephese, à Gnide, à Cumes, à Milet, et en beaucoup d'autres lieux, apres que vous eustes rencontré le Prince Spitridate, arriva à ce Chasteau, où il vint loger, parce qu'il se rencontra qu'il estoit sur la route. De sorte que trouvant Phraarte qui se promenoit alors devant la porte, où je me rencontray fortuitement ; j'entendis que le connoissant, il luy demanda d'où il venoit, et où il alloit ? et que l'autre luy respondit, que vous aviez rencontré le Prince Spitridate : qu'il vous avoit apris que le Roy de Pont s'estoit embarqué avec la Princesse Mandane, à un Port appellé Artame : que vous aviez fait mille caresses à ce

   Page 4335 (page 33 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince : et que vous alliez ensemble à Sardis. Phraarte n'eust pas plustost oüy que le Prince Spitridate estoit aveque vous, qu'il changea de couleur : se faisant redire encore une fois, ce qu'on luy avoit desja dit. Apres quoy, ne pouvant plus douter qu'en effet le Prince Spitridate ne fust celuy dont on luy parloit, à cause de cette prodigieuse ressemblance que cét homme disoit estre entre celuy qu'il avoit veû et vous, il jugea sans doute qu'il seroit bien tost aupres d'Araminte, et qu'on meneroit mesme peut-estre cette Princesse à Sardis. De force qu'il est croyable que ce fut pour cette raison qu'il se hasta d'executer le dessein qu'il avoit, des qu'il arriva à ce Chasteau. Et ce qui me fait parler ainsi, et que nous avons sçeu ce matin, que son Escuyer en parlant et joüant avec ce peu de Soldats, que nous avions, les avoit presques tous gagnez par des presents : car il en est demeuré un blessé, qui nous a descouvert cette verité. Mais enfin. Seigneur, pour n'abuser pis plus long-temps de vostre patience ; je vous diray que hier au soir, un peu apres que toutes les Dames se furent retirées à leurs Apartemens ; et qu'Artabase, apres avoir esté suivant sa coustume, visiter le Corps de Garde, et faire le tour du Chasteau, fut entré dans sa Chambre ; Phraarte sortit de la sienne, où nous pensions qu'il fust bien endormy. De sorte que rassemblant tous les Soldats qu'il avoit subornez, les autres se trouverent en si petit nombre, qu'ils ne purent s'oposer à

   Page 4336 (page 34 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

leurs compagnons : joint que pour les en empescher par la crainte, ils les menacerent de les tuer. Apres quoy, se partageant, les uns furent à l'Apartement de la Princesse Araminte, et les autres à celuy d'Artabase, pour l'empescher de la secourir : et en effet. Seigneur, leur dessein a si bien reüssi ; qu'ils ont enlevé la Princesse, sans que nous l'ayons pû empescher. Ce n'est pas que le bruit qu'il a falu faire pour rompre les fenestres de sa chambre, et que les cris de ces Dames ne nous ayent esveillez d'abord : mais quand nous avons voulu sortir, nous avons trouvé des Gens à combatre. Artabase a esté blessé dés le commencement du tumulte : mais il n'a pourtant pas laissé de donner bien de la peine à ceux qui vouloient l'empescher de sortir pour aller au secours de cette Princesse. A la fin neantmoins, il a reçeu tant de blessures, que la perte du sang l'ayant affoibly, il est tombé comme mort, et n'a plus esté en estat de s'opposer à la violence de Phraarte. En effet, ce Prince trop heureux dans son injuste dessein, a achevé de l'executer sans peine : et s'est servy des chevaux qui estoient à mon Maistre, pour enlever cette Princesse : n'en ayant laissé aucun, qui pûst servir à le suivre : car il a fait monter sur tout ce qu'il y en avoit, une partie des Complices de son crime. De sorte que lors que ceux qui avoient attaque mon Maistre se sont retirez, et que je les ay poursuivis, je les ay veus enlever la Princesse sans les pouvoir suivre que

   Page 4337 (page 35 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des yeux. Je ne vous diray point quels ont esté les cris et les pleurs de Cleonice, de Doralise, de Pherenice, de Candiope, de Lycaste, de Cydipe, d'Arpalice, et de toutes les autres Dames, car je ne pourvois vous les representer : mais je vous diray que mon Maistre n'a pas plustost esté revenu à luy, qu'il m'a commandé d'aller chercher un cheval à la première Habitation :et de venir en diligence, vous advertir de cette fâcheuse advanture : et vous dire son desespoir, qui est tel, Seigneur, qu'il n'a pas voulu que je m'amusasse un moment, à donner ordre de le faire penser, quoy qu'il eust grand besoin.

Réaction de Spitridate
Spitridate est stupéfait : ignorant que Phraarte est amoureux d'Araminte, il s'interroge sur les motifs de ce mystérieux enlèvement. Il en vient à suspecter à nouveau Cyrus d'être épris de sa bien-aimée et d'avoir organisé son enlèvement. Il recouvre toutefois rapidement la raison, d'autant que Cyrus lui témoigne une telle amitié que ses soupçons s'évanouissent. Tout le monde se rend alors au château, pour tenter de découvrir des indices sur la destination de Phraarte. Spitridate veut se lancer à la recherche d'Araminte : Cyrus s'excuse de ne pouvoir l'accompagner, car les intérêts de Mandane priment sur tout. Par contre, il enjoint Tigrane de prêter main forte à Spitridate et il leur donne cent chevaux. Cyrus rentre ensuite à Sardis, où il rend visite aux dames pour leur apprendre la triste nouvelle.

Tant que le discours de cét Escuyer dura, Spitridate eut l'ame en une estrange peine : la douleur de l'enlevement de sa Princesse, ne fut pourtant pas la seule qu'il sentit : car dans le trouble où il estoit, il y eut des instans où l'injuste jalousie qu'il avoit eue de Cyrus se renouvella :et où il craignit que ce ne fust luy qui eust fait enlever Araminte. Car comme il ne sçavoit point que Phraarte fust amoureux d'elle, il ne comprenoit pas par quel motif il se seroit porté à cette violence. D'autre part, la tristesse et la colere qu'il voyoit dans les yeux de Cyrus, s'opposoient à cette injuste opinion ; joint que considerant encore qu'Artabase estoit fort blessé, il ne voyoit pas qu'il y eust aparence que Cyrus eust voulu faire perir un homme qui avoit assez estimé pour luy confier la garde de deux grandes Princesses. Cependant, quoy qu'il vist la

   Page 4338 (page 36 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

raison d'un costé, et qu'il n'en parust point de l'autre, il ne pouvoit se determiner, et son ame souffroit des maux que sa bouche n'eust pû exprimer quand il l'eust voulu. Il est vray que ces sentimens jaloux ne furent pas long-temps dans son coeur ; car dés que cét Escuyer d'Artabase eut achevé de faire son recit, Cyrus dit des choses si obligeances, si genereuses, et si tendres à Spitridate ; qu'il fit par ses paroles, ce que la raison et la verité toutes seules n'avoient pu faire. Car il dissipa entierement cette cruelle jalousie, qui commençoit de s'emparer de l'esprit de ce Prince : et qui l'empeschoit de se pleindre de la cruauté de son advanture, ne sçachant pas bien luy mesme, s'il devoit quereller Cyrus comme son Rival, et comme le Ravisseur d'Araminte : ou s'il devoit se pleindre à luy comme à son Amy, et comme au Protecteur de sa Princesse. Mais lors qu'il entendit que Tigrane demandoit pardon à Cyrus et à luy, de la violence de son Frere ; qu'il disoit qu'il seroit le premier à l'en punir, et qu'il ne l'abandonneroit point qu'il ne luy eust fait retrouver la Princesse qu'il avoit perdue : qu'en suitte il aprit de la bouche de Cyrus, que le Prince Phraarte estoit devenu amoureux d'Araminte, dés qu'elle estoit à Artaxate ; il sentit quelque tranquillité dans son ame, au milieu de sa douleur : et il commença alors d'escouter et de respondre, aux protestations sinceres que luy faisoit Cyrus. Vous sçavez, disoit ce genereux Prince, que je suis plus

   Page 4339 (page 37 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

obligé qu'un autre, à m'interesser à ce qui vous touche, puis que je dois la vie à la Reine Arbiane vostre Mere, du temps qu'elle me reçeut chez elle en Bithinie. Car encore qu'elle me creut estre son Fils, je ne laisseray pas de luy tenir conte de tous les soins qu'elle eut de moy ;joint qu'elle en usa si genereusement apres que je l'eus desabusée de son erreur ; que quand je n'aurais nulle autre raison de vous servir que celle-là, je le ferois de toute mon affection. Mais, Genereux Prince, j'en ay sans doute de plus fortes : vostre merite m'y engage encore plus estroitement : la vertu de la Princesse Araminte m'y oblige : et l'outrage que j'ay reçeu de Phraarte, fait que cette fâcheuse affaire est la mienne aussi bien que la vostre. Comme le Prince Tigrane devant qui je parle, poursuivit-il, est equitable, et infiniment genereux ;je suis assuré qu'il ne trouvera pas estrange que je me pleigne du Prince son Frere : mais pour ne perdre point des momens qui doivent estre precieux, allons en diligence au lieu où il a commis le crime ; pour voir si nous n'aprendrons rien de la route qu'il a tenue. Spitridate voulut alors obliger Cyrus à n'aller pas jusques à ce Chasteau : le conjurant seulement de luy donner cinquante Chevaux. pour suivre ce Ravisseur. Mais il ne le voulut pas : de sorte que marchant tous avec le plus de diligence qu'ils purent, il y arriverent de fort bonne heure. Ils n'en aprirent pourtant pas d'avantage qu'ils

   Page 4340 (page 38 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en avoient apris par l'Escuyer d'Artabase : qu'ils trouverent si mal de ses blessures, que Cyrus n'eut pas la force de l'accuser, de ne l'avoir pas adverty de la fuite de ces Soldats, qui estoit cause de l'enlevement de la Princesse Araminte. Cependant Spitridate ne pouvant se resoudre de passer la nuit à ce chasteau, suplia Cyrus de luy permettre d'en sortir à l'heure mesme, et de luy donner les cinquante chevaux qu'il luy avoit demandez. Ce fut alors que Cyrus fit mille excuses à ce Prince ; de ne pouvoir quitter les interests de Mandane pour les siens : et de ne pouvoir s'attacher inseparablement à luy, jusques à ce qu'il eust trouve Araminte : le conjurant en suitte de ne manquer pas de luy aprendre où elle seroit, des qu'il l'auroit sçeu : afin qu'il luy donnast une Armée s'il, en estoit besoin :l'assurant encore qu'il n'estoit rien qu'il ne fist pour sa satisfaction, et pour la liberté d'une si vertueuse Princesse, adjoustant que puis que Tigrane iroit aveque luy, il n'auroit point besoin de sa valeur. Spitridate s'opposa quelque temps au dessein que Tigrane avoit de la suivre, mais jugeant qu'en effet sa presence luy pourroit estre utile, il accepta l'offre qu'il luy faisoit : et ils partirent ensemble, apres avoir laissé reposer leurs chevaux deux ou trois heures :pendant quoy ils sçeurent seulement la premiere route que Phraarte avoit prise en s'en allant. Mais au lieu de cinquante chevaux, Cyrus en donna cent à Spitridate, qui ne vit point

   Page 4341 (page 39 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les Dames qui estoient dans ce chasteau : car il avoit l'ame si troublée, qu'il n'estoit pas en estat de faire des compliments. Lors que ce Prince fut prest de monter à cheval, Cyrus luy dit en l'embrassant, qu'il estoit au desespoir, qu'il y eust autant de conformité en leur mal-heurs qu'en leur visage : et qu'il souhaitoit qu'il fust plus heureux à delivrer Araminte, qu'il ne l'estoit à delivrer Mandane : apres quoy, ces deux Princes se separerent. Spitridate ne fut pas plustost party, que Cyrus, qui vouloit s'en retourner à Sardis le lendemain de grand matin, fut voir toutes les Dames qui estoient dans ce chasteau, pour les disposer à souffrir qu'on les y conduisist ; et pour les consoler de l'accident qui estoir arrivé à la Princesse Araminte : sçachant bien qu'elle en estoit cherement aimée. Il les trouva toutes dans la chambre de Lycaste ; où Andramite, Parmenide, et Ligdamis estoient allez devant luy : ces trois Amans ne pouvant pas estre si long-temps en un lieu où estoient les personnes qu'ils aimoient, sans les voir. Quoy que Cyrus fut extrémement triste, et pour ses propres malheurs, et pour ceux de ses Amis, il ne laissa pas d'agir avec une civilité si exacte avec toutes ces Dames qu'il visita, qu'il n'y en eut aucune qui n'eust sujet de se loüer de luy, et qui ne s'en loüast en effet. Apres avoir parlé avec douleur, de l'enlevement d'Araminte ; il dit à Lycaste, que pour empescher un semblable mal-heur pour Arpalice, il faloit

   Page 4342 (page 40 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

accorder ses Amants, et terminer leur differens : c'est pourquoy il la conjuroit de vouloir retourner à Sardis : disant aussi en suitte quelque chose d'obligeant à Cydipe, à Arpalice, et à Candiope.


La vie à Sardis
Cyrus rend visite à ses amies pour les informer de l'enlèvement d'Araminte. Comme cette aventure rappelle les nombreux rapts dont Mandane a été victime, on en vient à plaindre le sort de son amant. Après cette visite, Cyrus se concentre sur les moyens de retrouver sa bien-aimée. Il reçoit alors une lettre du roi d'Assirie qui a quitté Sardis pour se lancer à la recherche de Mandane. L'ancien ravisseur de la princesse réitère toutefois son engagement à respecter les termes de leur accord : après avoir retrouvé la jeune femme, les deux rivaux se battront en duel. Pendant ce temps, Arianite, dame de compagnie de Mandane blessée au cours de la fuite, est amenée au palais. Cyrus est ravie de loger une amie de sa bien-aimée. De leur côté, les autres amants, heureux ou malheureux, se retrouvent quotidiennement au palais de Cresus. Un jour, Philistion arrive à Sardis. Il apporte des nouvelles très favorables à son ami Thrasimede, amoureux d'Arpalice : Menecrate, principal prétendant à la main de la jeune fille, est également engagé ailleurs ! l'heureuse élue est la sur même de Philistion. On procède alors au jugement du différend qui oppose Thrasimede et Menecrate. Tout le monde soutient Thrasimede, car Menecrate a été infidèle à Arpalice, dont le cur n'a d'ailleurs jamais consenti à un mariage arrangé par ses parents. Au terme de cette affaire, Cyrus est heureux de pouvoir à nouveau se consacrer pleinement à la recherche de Mandane.
Conversation sur les enlèvements
Cyrus rend visite à Doralise, Cleonice et Pherenice, pour les informer de l'enlèvement d'Araminte. Puis il évoque le sort de Panthée, avant de parler de Mandane. Toutes les dames le plaignent. La conversation prend alors pour sujet l'injustice des enlèvements qui font souffrir les amants. On déplore la cruauté des hommes. Pour sa part, Doralise condamne la faiblesse de certaines femmes qui pardonnent à leur ravisseur, encourageant ainsi tous les amants malheureux à enlever leur bien-aimée. Tout le monde s'accorde à reconnaître que le courage de Mandane, qui fait preuve d'une constante fermeté, n'en est que plus admirable.

Apres, il parla quelque temps de la Reine de la Susiane à Doralise et à Pherenice : et dit aussi quelque chose à Cleonice, en faveur de Lygdamis. Mais comme Mandane estoit ce qui occupoit toute son ame, il se mit à leur demander à toutes, si elles ne le pleignoient pas, d'avoir esprouvé si souvent la douleur que Spitridate venoit de sentir ? Il n'y en eut pas une qui n'employait alors toute son eloquence, à persuader à Cyrus qu'elle s'interessoit à ses malheurs, et à ceux de sa Princesse : Cleonice entre les autres, pour tesmoigner plus de zele, dit que lors qu'elle se souvenoit comment et par qui la Princesse Mandane avoit esté enlevée, et combien de fois elle l'avoit esté, il luy prenoit une haine si terrible contre les hommes, qu'il n'y en avoit que deux ou trois en tout l'Univers, qu'elle ne haïst point. En effet, disoit-elle, je ne pense pas qu'il y ait rien de si injuste, ny de si criminel, qu'un enlevement où celle qu'on enleve ne content point. Je n'en excepte, poursuivit Cleonice, ny les assassinats, ny les empoisonnemens : car enfin la vengeance peut quelquesfois avoir des causes si considerables, qu'elles justifient, ou excusent du moins les effets les plus sangleans qu'elle peut avoir causez. Mais qu'on me puisse persuader, que ce

   Page 4343 (page 41 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

soit une bonne raison pour enlever une Femme, que de dire qu'on en est amoureux ; c'est ce que je ne croy point du tout. Quand on aime quelqu'un, adjoustoit elle, il faut faire tout ce qui est propre à s'en faire aimer, et non pas tout ce qui est propre à s'en faire haïr. l'advouë interrompit Doralise, qu'à regarder la chose comme vous la regardez, vous avez sujet de haïr tous les hommes : mais à la considerer encore, comme je la considere, je pense que j'ay aussi sujet de dire, que la mesme raison fait que je mesprise presques toutes les Femmes : et je pense pouvoir soustenir, que s'il ne s'en estoit jamais trouvé qui eussent pardonné à leurs Revisseurs, on n'auroit jamais enlevé, ny la Princesse Mandane, ny la Princesse Araminte : mais comme il n'y a pas un homme qui ne sçache quelque exemple de quelque Dame qui s'est laissée apaiser, apres avoir esté enlevée ; ils se flatent dans la pensée qu'ils ont, de n'estre pas moins heureux que les autres l'ont esté. Ainsi l'on peut dire que la foiblesse de quelques Femmes, fait une partie de la hardiesse et de l'insolence des hommes : car enfin personne n'a jamais entrepris de commettre un crime, sans esperance qu'il luy serve à quelque chose. Ce que vous dites, reprit Cleonice, ne justifie pas les hommes, il ne les fait qu'excuser : il est vray, dit Doralise, mais encore ont ils quelque chose au dessus des Femmes qui pardonnent à ceux qui les ont enlevées : puis que selon mon

   Page 4344 (page 42 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sens, elles sont sans excuses. En effet poursuivit elle, que peuvent elles dire, pour authoriser leur foiblesse, sinon qu'elles ont l'ame basse, et le coeur plein de lascheté ? Ne sont elles pas Maistresses de leur vie, si elles ne le sont pas de leur liberté, en cas qu'on leur veüille faire quelque violence ? mais c'est assurément que celles qui pardonnent un semblable crime, sont capables de tout pardonner. Pour moy je le dis ingenûment, j'aimerois beaucoup mieux qu'un m'accusast d'avoir volontairement abandonné mon coeur à un homme que j'aurois creù digne de le posseder, que de me laisser persuader à un, homme que j'aurois mal traité, et qui m'auroit enlevée. Je trouve le sentiment de Doralise si genereux et si raisonnable, reprit Cyrus, que je suis persuadé qu'il n'y a pas une Dame de la Compagnie qui le veüille contredire : je vous assure Seigneur, repliqua-t'elle, que peut-estre y en a t'il bien quelqu'une, qui le fait autant par le respect qu'elle vous porte, que par son propre sentiment. Je voudrois bien sçavoir, dit alors Arpalice, qui vous soupçonnez de n'estre pas de vostre advis. Pourveu que je vous assure que ce n'est point vous, repliqua Doralise, et que je vous advouë que je suis persuadée que vous ne pardonneriez pas à Menecrate s'il vous enlevoit, il ne vous importe pas que je vous le die. Joint qu'à parler sincerement, je ne le sçay pas moy mesme : et je n'ay parlé comme j'ay fait, que pour faire mieux comprendre

   Page 4345 (page 43 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

combien je croy fortement qu'il y a peu de Femmes qui ayent l'ame ferme et genereuse :afin de pouvoir en suitte donner de plus grandes loüanges à l'illustre Mandane ; qui a veû à ses pieds trois des plus Grands Princes du monde luy demander pardon, apres l'avoir enlevée, sans le leur vouloir accorder : aimant beaucoup mieux voir toute l'Asie en armes, que de ceder aux prieres, aux soûpirs, et aux larmes de ses Ravisseurs. Pour moy, j'advouë que lors que j'eus l'honneur de la voir à Suze, je fus plus ravie de la fermeté de son ame, que de sa beauté, et des charmes de son esprit, quoy que ce soit la plus accomplie Princesse du monde : aussi ne pus je jamais m'empescher de la loüer de cette fermeté, un jour que la Reine de la Susiane m'avoit fait l'honneur de m'envoyer dans sa Chambre pour estre aupres d'elle, et pour la divertir, un matin qu'elle se trouvoit un peu mal, et qu'elle ne la pouvoit aller voir. Mais pour vous tesmoigner que toutes les Femmes ne sont pas de mon opinion ; je n'ay qu'à dire qu'une partie des Filles de la Reine, trouvant le Roy de Pont fort honneste homme, et le voyant fort amoureux et fort affligé ; murmurerent contre la cruauté de la Princesse Mandane, et souhaitterent qu'elle se laissast flechir. Du moins, interrompit Pherenice, advoüez que je ne fus pas de ce sentiment là : il ne m'en souvient plus, repliqua Doralise, mais quand vous en auriez esté, l'illustre Cyrus ne vous en voudroit

   Page 4346 (page 44 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas de mal : car vous n'aviez pas alors l'honneur de le connoistre. Je ne l'en haïrois sans doute pas, reprit Cyrus, mais j'advouë que je l'ayme mieux de n'en avoir pas elle : et que vous m'avez fait plaisir de m'apprendre que je vous ay encore plus d'obligation que je ne pensois. Si vous estes obligé, reprit Lycaste, à tous ceux qui souhaitent que les Ravisseurs de la Princesse Mandane pendent, et qui vous soyez heureux, vous l'estes à la plus grande partie de l'Asie. Comme je veux croire Madame, repliqua Cyrus, que vous jugez des sentimens des autres par les vostres, ce que vous me dites me plaist et m'oblige extremement : mais pour ne causer pas quelque imcommodité à une Personne qui desire mon bon-heur, en la faisant veiller trop tard, je pense qu'il est à propos de se retirer, et de prendre congé d'elle, jusques à demain au soir, que j'auray l'honneur de la revoir à Sardis, avec toute cette belle Troupe qui l'environne, qu'Andramite et Lygdamis escorteront. Il me semble, Seigneur, reprit malicieusement Doralise, que comme il importe plus que vostre Escorte soit forte que la nostre, vous pourriez emmener Andramite, et ne laisser que Lygdamis. Comme je sçay mieux les Ordres de la Guerre que vous (reprit Cyrus, en soûriant à demy, quoy qu'il n'en eust guere d'envie) vous me dispenserez de suivre vos advis en cette occasion, que je suivray en toute autre chose.

Recherches de Mandane
Après la visite chez les dames, Cyrus se repose quelques heures, avant d'entreprendre les préparatifs de la quête de Mandane. Après avoir consulté ses hommes, il se rend au château d'Araminte. Il fait le chemin en compagnie du mystérieux Anaxaris qu'il implore une nouvelle fois de révéler son identité. Mais ce dernier refuse poliment. Cyrus consulte encore plusieurs chefs militaires avant de retourner à Sardis.

En disant cela Cyrus se leva sans attendre

   Page 4347 (page 45 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le remerciment d'Andramite : et apres avoir salüé toutes ces Dames, avec autant de grace que de civilité, il se retira à un Apartement qu'on luy avoit destiné, où il se reposa jusques à la pointe du jour, qu'il partit de ce Chasteau, apres avoir commandé qu'on eust soin d'Artabase. Mais il en partit avec un redoublement de chagrin extréme : car outre qu'il trouvoit que cét accident arrivé à un Prince qu'il estimoit tant : et à un Prince qui luy ressembloit, estoit d'un mauvais presage ; il y avoit encore un desavantage effectif pour luy, que la Princesse Araminte ne fust plus en sa puissance. Car enfin elle estoit Soeur du Roy de Pont, et c'estoit tousjours un gage de sevreté qu'il auoit perdu : de sorte qu'il fit ce chemin là avec beaucoup de melancholie. Anaxaris, qui se trouva le plus prés de luy, lors qu'il partit de ce Chasteau, fut celuy à qui il parla le plus ce jour là : mais apres avoir bien raisonné sur ses malheurs, tout d'un coup Cyrus marchant un peu moins viste, et le regardant obligeamment ; mais jusques à quand, luy dit-il, vaillant Inconnu, vous cacherez vous à moy ; et me mettrez vous dans la necessité de dire, que vous estes l'homme du monde que je connois le mieux, et que je connois le moins ? En effet, poursuivit il, je ne pense pas que personne sçache mieux ce que vous valez que je le sçay : je conconnois vostre bonne mine ; je connois la beauté de vostre esprit : tout ce qui me paroist de

   Page 4348 (page 46 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vostre ame est genereux ; et je sçay que vostre valeur est tout à fait heroïque. Mais avec tout cela, je ne sçay qui vous estes, et ne sçay à qui le demander qu'à vous mesme : c'est pourquoy mon cher Anaxaris, souffrez, que je vous le demande, et s'il est possible, faites que je ne vous le demande pas inutilement. Je voudrais bien, Seigneur, repliqua-t'il, pouvoir meriter toutes les loüanges que vous venez de donner : et je voudrois bien aussi pouvoir satisfaire la curiosité que vous avez. Mais comme il m'importe de cacher que je suis, et qu'il ne vous importe pas de le sçavoir ; j'espere que vous ne me mettrez pas dans la necessité de vous desobeïr, en me commandant de vous dire une chose que je vous aprendray dés que je croiray le devoir faire. Quoy que ce que vous me dites, repliqua Cyrus, augmente ma curiosité, je veux bien me contraindre pous l'amour de vous, pourveu que vous soyez persuadé, que la plus forte raison qui m'oblige à desirer de sçavoir qui vous estes, est l'envie que j'aurois de vous servir. Anaxaris remercia encore une fois Cyrus, de l'honneur qu'il luy faisoit : mais ce fut en des termes qui persuaderent encore à ce Prince, qu'Anaxaris estoit d'une condition à estre plus accoustumé à recevoir des remercimens qu'à en rendre. Cependant comme il estoit desja allez prés du Camp, il songea à donner divers ordres en passant : il visita mesmes quelques-uns des Chefs : de sorte qu'il estoit presques nuit, lors qu'il arriva à

   Page 4349 (page 47 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Sardis.

La lettre du roi d'Assirie
En arrivant à Sardis, Cyrus rencontre Mazare qui arbore une mine mélancolique. Ce dernier lui annonce que le roi d'Assirie est parti de son propre chef à la recherche de Mandane, mais qu'il a laissé une lettre à l'intention de son rival. Dans son message, il réitère son intention de posséder Mandane seulement à l'issue du duel qui l'opposera à Cyrus. Toutefois la nécessité de découvrir le lieu où se trouve la princesse le contraint à partir. Cyrus est rassuré : ce départ précipité est conforme à l'humeur impétueuse de son rival, et cette lettre témoigne qu'il ne sait rien de plus que lui au sujet de la princesse.

En y entrant il rencontra Mazare, qui vint au devant de luy, avec cette mesme civilité qu'ils avoient accoustumé d'avoir l'un pour l'autre : mais avec une melancholie, qui luy fit connoistre qu'il n'estoit point venu de nouvelles de Mandane. Je ne vous demande point, genereux Rival, (luy dit Cyrus dés qu'il l'aperçeut) si vous sçavez quelque chose de nostre Princesse, car nostre tristesse me parle pour vous. Il est vray, Seigneur, repliqua Mazare, que je ne sçay rien de la Princesse, que ce que vous en sçaviez hier quand vous partistes d'icy : mais je sçay une autre chose qui vous surprendra, et que je viens d'apprendre presentement. Puis que ce n'est rien qui regarde la Princesse, reprit Cyrus, vous me la direz quand il vous plaira, et j'attendray de la sçavoir sans impatience. Je ne vous ay pas dit, repliqua Mazare, que Mandane n'y avoit point d'interest, mais seulement que je ne sçavois rien de cette Princesse : car si je l'avois dit, je me serois esloigné de la verité : estant à croire que le Roy d'Assirie n'est party que pour l'aller chercher. Le Roy d'Assirie, reprit Cyrus avec estonnement, est party ! oüy Seigneur, respondit Mazare, et un des siens qu'il a laissé pour vous rendre une Lettre, vient de me dire qu'il est monté à cheval luy sixiesme, il y a environ quatre heures : et qu'il a dessein d'aller toute la nuit, et de faire tant qu'il puisse du moins estre le premier à sçavoir où est la Princesse Mandane. Cyrus n'eut pas plustost oüy cette surprenante

   Page 4350 (page 48 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nouvelle, qu'il changea de couleur : la colere se mesla à sa douleur qu'il avoit : il craignit que le Roy d'Assirie n'eust eu quelque advis secret, du lieu où estoit Mandane : il eut despit que la violence de son naturel, luy eust fait une chose qu'on pourroit prendre pour un simple excez d'amour, quoy qu'elle fust inutile : il eut mesme peur qu'il ne trouvast quelques expediens de s'approcher de Mandane : et je ne sçay s'il n'apprehenda point qu'il ne la delivrast effectivement, quoy qu'il n'y eust pas d'apparence. Pour Mazare, ses sentimens n'estoient guere plus tranquiles que ceux de Cyrus : car encore que son amour fust sans esperance. et qu'il se fust resolu d'aymer tousjours ainsi, et de ne chercher plus que la liberté de Mandane et la mort ; neantmoins il y avoit tousjours quelques instans, où il sentoit dans son coeur, plusieurs sentimens de haine pour ses Rivaux, et d'amour pour la Princesse Mandane : pendant lesquels, il avoit besoin de rapeller toute sa raison pour les combatre et pour les vaincre. Il est vray que cette fois là, il n'eut pas beaucoup de temps de de s'entretenir luy mesme : car Cyrus avoit une si forte envie de voir ce que le Roy d'Assirie luy escrivoit, qu'il envoya en diligence chercher celuy qui luy devoit rendre sa Lettre : ordonnant qu'on le luy menast à la Citadelle, où il fut l'attendre, avec une impatience aussi grande que l'amour qui la causoit estoit forte. Il ne fut pourtant pas long-temps dans cette inquietude :

   Page 4351 (page 49 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cét Officier du Roy d'Assirie, ayant sçeu que Cyrus estoit revenu à Sardis, se mit en chemin d'aller vers luy, dans le mesme instant qu'on l'alloit chercher : de sorte qu'un quart d'heure apres que Cyrus fut à la Citadelle, il reçeut cette Lettre qu'il attendait si impatiemment. Si bien que l'ouvrant avec precipitation, il la leût avec toute la promptitude d'un homme qui eust voulu, s'il eust pu, sçavoir en un instant tout ce qu'elle contenoit : mais maigré toute son impatience, il falut qu'il fust assez long temps à la lire : parce que le Roy d'Assirie l'ayant escrite avec beaucoup de precipitation, le carractere n'en estoit pas fort lisible : il y leût pourtant à la fin ces paroles.

LE ROY D'ASSIRIE AU TROP HEUREUX CYRUS.

Ne pensez pas que le dessein que je preds, d'aller chercher les voyes d'apprendre des nouvelles de la Printesse, change rien à nos anciennes conditions : au contraire, vous laissant à la Teste d'une Armée de cent mille hommes, et m'en allant seul pour descouvrir si je le puis, où est cette Princesse : cette confiance que j'ay en vostre parole, vous oblige à me la tenir encore plut exactement. De mon costé, vous ne devez pas craindre que j'y manqué : puis qu'un Roy sans Royaume et sans Armée, n'est pas en estat de l'oser faire quand il le voudrait. Souffrez, donc que j'aille estre vostre Espion, puis qu'il

   Page 4352 (page 50 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il plaist à la Fortune que je ne puisse estre autre chose : tant que nous avons creû que la Princesse Mandant estoit en Armenie, ou que nous avons sçeu qu'elle estoit à Sardis, l'esperance de la delivrer, a fait que j'y souffert vostre veuë, et celle de Mazare : mais aujourd'huy que nous ne sçavons ou elle est, et que je la sers moins dans vostre Armée, que je ne seray peut-estre ailleurs ; je veux m'oster du moins la veuë de mes Rivaux. Ce n'est pas que je ne connoisse toute l'estenduë de vostre generosité pour ce qui me regarde mais j'aime mieux que la Princesse Mandane vous puisse accuser de peu d'amour pour elle, par le trop de civilité que vous avez. euë pour moy, que de m'accuser moy mesme de peu d'affection, par le trop de reconnaissance que l'aurais euë pour vous. C'est pourquoy je laisse à la voix publique à vous loüer ou à me blasmer de ce que nous faisons : cependant encore une fois, demeurons dans nos conditions : et souvenez vous tousjours, que vous ne pouvez posseder Mandane, qu'apres avoir fait perir

LE ROY D'ASSIRIE.

Apres que Cyrus eut leû cette Lettre, il eut l'ame un peu plus tranquile : ce n'est pas qu'il n'y vist plusieurs choses qui le fâchoient, et qui renouvelloient dans son coeur toute cette haine qu'il avoit euë pour ce fier Rival, du temps qu'on l'apelloit Philidaspe, et que luy portoit le nom d'Artame : mais ce qui le consoloit, estoit qu'il luy sembloit que ce départ du Roy d'Assirie n'estoit qu'un pur effet du caprice de son humeur,

   Page 4353 (page 51 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de la violence de son temperamment, et non pas qu'il sçeust rien de particulier de la Princesse Mandane. Le souvenir de ce fauorable Oracle, que ce Prince avoit reçeu au Temple de Jupiter Belus à Babilone, luy donnoit pourtant quelque aprehension : et comme il ne pouvoit pas se souvenir de cét Oracle, sans se souvenir aussi de la funeste responce que la Sibille luy avoit faite, cette pensée redoubloit encore ses craintes. Toutesfois, quand il consideroit que cét autre Oracle qui avoit paru si favorable à Cresus, avoit esté si mal entendu, il reprenoit quelque esperance. Cependant, comme il connoissbit une vertu toute extraordinaire en Mazare, et qu'il ne le regardoit pas alors, tout à fait comme estant encore son Rival, il luy monstra la Lettre du Roy d'Assirie, comme s'il n'eust esté que son Amy. Ces deux Princes furent quelque temps à s'entretenir de l'humeur violente de leur Rival, et du dessein qu'il pouvoit avoir : mais plus ils considererent la chose, plus ils creurent que c'estoit une simple boutade de son humeur.

Situation des différents couples amoureux
Feraulas interrompt Cyrus et Mazare pour annoncer l'arrivée d'Arianite à Sardis. Elle loge au palais de Cresus. Cyrus invite toutes ses amies présentes à Sardis à faire de même. Plusieurs couples sont réunis et paraissent heureux : Sesostris et Timarete, Artamas et Palmis, Lygdamis et Cleonice. Mais d'autres sont en proie à l'inquiétude : Myrsile, qui vient de recouvrer la parole, est incapable de faire part de ses sentiments à Doralise, Arpalice craint que Cyrus ne donne raison à Menecrate, Candiope n'a pas de nouvelles de Philistion. Un jour, Myrsile parvient à déclarer son amour à sa bien-aimée. Celle-ci est d'abord très étonnée par l'éloquence d'un prince resté si longtemps muet. Ils sont interrompus par l'arrivée de Cyrus.

Comme ils en estoient là, Feraulas arriva ; qui vint aprendre à Cyrus, qu'il avoit enfin amené Arianite et Timonide à Sardis : et qu'il avoit mené cette Fille au Palais, à qui Cylenise, qui estoit fort son Amie, avoit donné la moitié de sa chambre. Cyrus, qui aimoit tout ce qui estoit à sa Princess, fut bien aise de sçavoir qu'Arianite fust mieux qu'il ne l'avoit veuë, quoy qu'elle ne luy eust pas tousjours esté favorable : et il

   Page 4354 (page 52 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ordonna encore à Feraulas d'en avoir soin : priant aussi Tegée, qu'il vit dans sa Chambre avec plusieurs autres, de dire à Cylenise qu'il luy sçauroit gré de tous les offices qu'elle rendrait à Arianite. Un moment apres, Lygdamis et Andramite arriverent : qui dirent à Cyrus que toutes les Dames qu'il avoit veuës le soir auparauant, estoient à Sardis : et que ne s'estant point voulu separer, elles estoient toutes longées chez, la Soeur de Lycaste. Mais Cyrus ne voulant pas que la chose allast ainsi, il les envoya suplier d'aller loger au Palais, qui estoit plus grand qu'il ne faloit pour les loger toutes commodément : et en effet, apres l'avoir refusé une fois, il falut qu'elles obeïssent :de sorte qu'on peut dire qu'on n'a jamais veù une plus belle Compagnie, que celle qui estoit alors dans le Palais de Cresus. II est vray que toutes les Personnes qui le remplissoient, n'estoient pas esgallement satisfaites : il y en avoit de tres infortunées, et d'autres assez heureuses : Timarete estoit en estat de tout esperer, et de ne rien craindre ; Sesostris estoit vivant : Sesostris estoit fidelle ; et Heracleon estoit mort : ainsi ils n'avoient plus pour estre contens, qu'à retourner en Egypte, où Amasis les desiroit ardemment. D'autre part Cresus estoit aussi infortuné, que Timarete estoit heureuse :et s'il voyoit quelque consolation en ses disgraces, ce ne pouvoit estre qu'en la generosité de son Vainqueur. Le Prince Myrsile, en perdant l'esperance d'une Couronne, avoit obtenu des Dieux la liberté de

   Page 4355 (page 53 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la parole : mais comme il n'en avoit encore employé l'usage qu'à pleindre les infortunes, c'estoit un bien qui luy coustoit trop cher, pour en sentir toute la douceur : joint aussi que son ame avoit plus d'une espece de douleur, quoy qu'on ne l'eust jamais sçeu. Pour la Princesse Palmis, voyant Artamas aussi genereux qu'il estoit, et aussi constant ; et voyant que Cresus l'avoit bien receu, et que le Roy de Phrygie ne s'opposoit point à son dessein, elle eust eu lieu d'estre tres satisfaite, si elle eust pu voir sans douleur, le Roy son Pere, et le Prince son Frere Captifs, et renversez du Thrône. Pour Lygdamis et pour Cleonice, ils estoient les plus heureux : et il n'y avoit point de jour, où ils n'eussent quelques heures où ils trouvoient dans leurs conversations, toute la douceur que l'amour et l'amitié peuvent donner. Car il c'estoit fait un si estroit meslange de ces deux façons d'aimer dans leur coeur, qu'on pouvoit dire que ces deux Personnes avoient pris de l'une et de l'autre, tout ce qu'il y avoit de solide, de doux, de tendre, et d'agreable, pour en former l'affection dont ils s'aimoient. Pour Arpalice, l'incertitude où elle estoit, quel seroit raccommodement que Cyrus devoit faire entre Thrasimede et Menecrate, faisoit qu'elle n'estoit pas sans inquietude : quoy qu'elle esperast pourtant qu'à la priere d'Andramite, il savoriseroit le premier. Cypide en son particulier, n'estoit pas trop marrie de s'aperçevoir que sa beauté effaçoit de plus en plus celle

   Page 4356 (page 54 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Cleoxene du coeur de Parmenide : Candiope de son costé, ne pouvoit s'empescher de trouver estrange qu'elle n'eust point de nouvelles de Philistion : et à parler raisonnablement, il n'y avoit qu'un petit nombre de personnes qui se trouvassent sans inquietude, non seulement dans ce Palais et dans la Citadelle, où logeoit tout ce qu'il y avoit de plus considerable aupres de Cyrus, mais mesme dans toute cette grande Ville : estant certain qu'il y avoit alors je ne sçay quelle constellation tumultueuse, qui faisoit que ceux mesme qui n'avoient point d'affaires s'en faisoient : et l'on peut assurer que tout le monde y souffroit,ou en la personne de ses Amis, ou en la sienne. Il est pourtant vray que la maniere dont Cyrus vivoit avec Cresus,et avec le Prince Myrsile, luy aquit bien-tost de telle sorte le coeur du peuple, qu'il estoit aussi seurement à Sardis, qu'il eust pû estre à Persepolis ou à Ecbatane. Cependant le lendemain que Lycaste et toute sa belle Troupe fut arrivée à Sardis, elle fut visiter les deux Princesses, qui les reçeurent comme elles meritoient de l'estre. Un moment apres qu'elles y furent, le Prince Myrsile,qui avoit la liberté d'aller à l'Apartement de la Princesse sa soeur, chez qui estoit alors toute cette agreable Compagnie, y fut aussi : mais il y fut principalement pour voir Doralise, qu'il n'avoit veuë depuis qu'elle estoit partie de Sardis, pour aller à Suze avec Panthée. De sorte qu'apres avoir fait un compliment à la Princesse Timarete, et dit quelque

   Page 4357 (page 55 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que chose à demy bas à la Princesse Palmis, il leur demanda la permission de s aprocher de Doralise. Comme elle estoit alors assez esloignée des Princesses, et qu'elle s'amusoit à parler avec Candiope, elle n'avoit point oüy ce qu'il avoit dit : si bien que lors qu'il s'aprocha d'elle, elle creût encore qu'il ne seroit qu'entendre ce qu'elle luy diroit, sans y pouvoir respondre qu'avec l'aide de ces Tablettes, dont il se servoit autrefois si adroitement, du temps qu'Esope estoit à la Cour de Lydie. Car encore qu'elle eust ouy dire qu'il n'estoit plus muet, elle ne pouvoit concevoir qu'il parlast, ou que du moins il parlast bien :et ce qui faisoit son erreur, estoit qu'elle ne consideroit pas, que ce Prince n'avoit jamais esté sourd, et qu'il avoit tousjours fort bien escrit : aussi fut elle estrangement estonnée, lors que s'approchant, elle entendit qu'il parloit mieux que la pluspart de ceux qui avoient tousjours parlé. De sorte qu'apres avoir entendu son premier compliment, au lieu d'y respondre, et de luy tesmoigner la part qu'elle prenoit aux malheurs de sa Maison et de sa patrie ; elle ne put s'empescher de se reculer d'un pas, et de le regarder avec admiration. Quoy, Seigneur, luy dit-elle, il n'y a que cinq ou six jours que vous parlez, et vous parlez comme vous faites ! ha non, non cela n'est pas possible : et il faut assurément que vous ayez parlé long temps en secret, pour pouvoir parler si bien en public : et que vous ne vous soyez teû par le passé, que pour faire

   Page 4358 (page 56 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

taire apres tous les autres à l'advenir. Ce que vous me dites, reprit le Prince Myrsile, ne m'est peut estre pas si agreable que vous le croyez : car enfin, je ne puis attribuer les loüanges excessives que vous venez de donner à ce que je vous ay dit, à autre chose sinon que mon silence vous desplaisoit si fort, et vous ennuyoit tant ; que pour peu que je parle, vous trouvez ce que je dis digne d'admiration. Doralise revenant alors à elle-mesme, s'apperçeut qu'elle avoit trop loüé ce Prince : et que pour agir plus sagement, il eust mieux valu le loüer moins, et s'interesser davantage dans ses disgraces. De sorte que pour reparer cette faute, elle changea, de discours : et se mit aveque luy à repasser tous les mal-heurs de Panthée, et tous les changemens qu'elle trouvoit en Lydie à son retour. Du moins, luy disoit-elle, avez vous cét advantage, que vostre vainqueur est le plus genereux Prince du monde : il est vray, repliqua Myrsile, mais apres tout, aimable Doralise, cela n'empesche pas que le Roy mon Pere ne soit bien mal-heureux : puis qu'à parler raisonnablement, c'est une assez grande infortune, à ceux qui sont accoustumez de faire grace aux autres, de se voir en estat d'estre obligez d'en recevoir d'autruy. Cela n'empesche pourtant pas, poursuivit il, que je n'aye quelque consolation, de voir que si nous avons à estre foûmis, se doive estre au plus Grand Prince du monde : et à un Prince encore que vous estimez, et à qui je sçay que vous avez de l'obligation. Il

   Page 4359 (page 57 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est vray, Seigneur, que je luy en ay, respondit Doralise, mais je voudrois bien que vous ne suffiez pas en estat de luy en avoir : et qu'au contraire, le Roy se sust mis en termes qu'il luy en eust : ce qu'il pouvoit faire, en luy rendant la Princesse Mandane, Le pane, reprit Myrsile, n'a point de retour ; et au lieu d'employer nostre esprit à connoistre des fautes qui ne se peuvent plus reparer, il faut l'employer à tascher de suporter nostre mauvaise fortune, comme des Gens qui estoient dignes d'une meilleure. Et pour vous tesmoigner que je fais desja tout ce que je puis pour adoucir mes mal-heurs, poursuivit il ; je vous proteste que depuis que je fais aupres de vous, je sens quelque douceur, à penser que les Dieux qui n'avoient fait naistre au dessus de l'amable Doralise, m'en ayent reproché : et qu'il n'y ait plus une si grande distance entre elle et moy. Ha ! Seigneur, interrompit Doralise, cette civilité est excessive : et si vous m'en vouliez dire une, il faloit plustost desirer que les Dieux m'eussent aprochée de vous, que de me dire que vous trouvez quelque douceur à penser qu'ils vous, ont aproché de moy. Comme cette premiere chose n'est pas en ma puissance, reprit ce Prince, et que l'autre l'est effectivement, vous ne devez pas vous estonner si j'ay mieux aimé vous dire ce que je sens dans mon coeur, que de m'amuser à faire un souhait inutile.

Philistion
Cyrus arrive en compagnie de Philistion, l'ami de Thrasimede qui avait contrefait le fameux chanteur Arion. Doralise s'aperçoit rapidement que le jeune homme montre plus que de l'estime à Candiope. Elle en fait la remarque à son amie, qui rougit. Or il s'avère que Philistion possède des informations favorables à Arpalice et à Thrasimede. En effet, le jeune homme fait un récit étonnant : pendant que Thrasimede tombait amoureux d'Arpalice à Patare, le fiancé de celle-ci, Menecrate, faisait à Halicarnasse la cour à Androclée, sur de Philistion, et lui offrait le mariage. Mais Androclée était promise à Ephiate qui, pour se venger du refus de la jeune fille, s'est battu en duel avec Philistion, le blessant gravement. A présent qu'il est guéri, ce dernier cherche à retrouver Thrasimede et Menecrate : il veut permettre au premier d'épouser Arpalice, et contraindre le second à tenir parole à sa sur.

Doralise alloit respondre, lors que Cyrus entrant rompit leur conversation : mais ce qui surprit extrémement

   Page 4360 (page 58 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lycaste, Arpalice, Cydipe, et plus encore Candiope, fut de voir Philistion parmy ceux qui l'accompagnoient. Elles ne purent pourtant pas sçavoir aussi promptement qu'elles l'euissent souhaité, pourquoy il ne les avoit pas veuës, devant que de voir Cyrus ; n'osant pas changer de place pour parler à luy, et luy ne pouvant pas alors s'aprocher d'elles, quoy qu'il en eust bien envie : parce qu'apres que Cyrus l'eut presenté aux Princesses, il vit qu'il y avoit diverses personnes à l'entour d'elles, à qui il ne pouvoit pas faire changer de place. Mais comme à quelque temps de-là, le Prince Sesostris entra, et que quelques-uns de ceux qui estoient aupres de Candiope sortirent ; Philistion s'en aprocha enfin, et se mit à l'entretenir, avec un plaisir aussi grand, que l'impatience qu'il avoit euë de la revoir avoit esté forte. Candiope de son costé, le reçeut avec autant de joye que de douceur : de sorte qu'il fut aisé à Doralise de remarquer qu'ils s'aimoient plus que Candiope ne luy avoit dit, lors qu'elle luy avoit fait le recit des avantures deThrasimede et d'Arpalice : car elle prit garde que Philistion estoit si occupé à regarder Candiope à luy parler, et à l'escouter, qu'il ne songeoit pas seulement à faire quelque civilité à Lycaste, à Arpalice, et à Cydipe, qui n'estoient pas trop loin de luy. Aussi ne fut-elle pas long-temps sans dire ce qu'elle en pensoit à Candiope : il est vray que ce fut avec cette malice delicate et spirituelle, qui ne l'abandonnoit presque jamais, si ce n'estoit quand il

   Page 4361 (page 59 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'agissoit de rendre quelque service effectif à ses Amis : car alors Doralise avoit autant de generositè, que personne en sçavroit avoir. Cette agreable Fille ayant donc fort bien oüy le nom de Philistion, lors que Cyrus l'eut presenté à Palmis, et fort bien connu que c'estoit de Philistion qui avoit eu part aux advantures d'Arpalice ; voyant avec quel empressement et quelle affection Candiope et luy s'entretenoient, se pancha vers Candiope, dont elle n'estoit pas trop esloignée, et la tirant doucement par sa robe ; dites moy je vous prie, luy dit-elle malicieusement, si ce Philistion à qui vous parlez, est ce Philistion Amy de Thrasimede, qui contrefit si plaisamment Arion ? car pour moy je m'imagine que ce n'est point luy. Candiope surprise du discours de Doralise, en rougit : s'imaginant que c'estoit que l'air et la mine de Philistion ne luy plaisoient pas : et que l'idée qu'elle s'en estoit formée, sur le recit qu'elle luy en avoit fait, estoit plus avantageuse à Philistion, qu'il ne se l'estoit à luy mesme. De sorte que toute confuse, et toute pleine d'un despit qu'elle ne vouloit pas faire paroistre, et qui paroissoit pourtant malgré qu'elle en eust ; elle demanda à son Amie, pourquoy elle avoit peine à croire que celuy qu'elle voyoit, fust le Philistion dont elle luy avoit entendu parler ? car il faudroit, adjousta-t'elle, que le cas fortuit fust merveilleux, si c'en estoit un autre. Ce qui me faisoit croire que ce n'estoit pas luy, reprit Doralise, c'est que vous m'avez dit

   Page 4362 (page 60 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'avoit que de l'estime pour vous, et qu'il n'y avoit entre vous et luy que je ne sçay qu'elle legere affection, que vous n'appelliez ny amour, ny amitié : et que vous disiez qui estoit de telle nature, que quand vous ne vous rendriez jamais autre preuve de cette affection, que de dire du bien l'un de l'autre aux lieux où vous seriez, vous n'auriez rien à vous reprocher. De sorte que voyant sur le visage du Philistion que je voy, toute la joye d'un Amant qui revoit sa Maistresse apres une longue absence ; vous me devez pardonner, si j'ay douté que Philistion fust Philistion. Si vous croyez ce que vous dites, (reprit Candiope en riant, et en rougissant tout ensemble) vous estes bien malicieuse de m'interrompre : Pour meriter la belle qualité que vous me donnez, respondit-elle, je vous proteste que je ne vous laisseray d'aujourd'huy parler en particulier à Philistion, si vous ne me priez de vous le laisser entretenir. Je veux bien vous en prier, repliqua Candiope, car il m'importe de sçavoir certaines choses qu'il a commencé de me dire, qui faciliteront l'accommodement de Thrasimede et de Menecrate. Non non, repliqua Doralise, ce n'est pas comme cela que je l'entends : et si vous ne m'en priez en m'aduoüant que je vous feray plaisir pour l'amour de vous mesme, je ne vous laisseray point en repos. Contentez vous du moins, reprit elle en soufriant, que je vous en prie seulement pour l'amour de Philistion : je le veux bien, respondit Doralise, pourveu

   Page 4363 (page 61 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous me promettiez de me dire une partie de ce qu'il vous dira. Je vous le promets, dit Candiope, en se retournant vers Philistion : qui en effet avoit une chose à luy apprendre, qui facilitoit extrémement l'accommodement de Thrasimede et de Menecrate : quoy que Candiope n'eust dit à Doralise que c'estoit pour cela qu'elle vouloit parler à Philistion, que pour luy servir d'excuse. Aussi dés que ce feint Arion luy eut dit tout ce que l'auront doit faire dire à un Amant, apres une assez longue absence : qu'il l'eut asseuré de sa fidélité ; qu'il luy eut demandé comment il estoit dans son coeur, et qu'il luy eut protesté qu'il ne l'avoit jamais veuë, ny si belle, ny si aymable qu'il la retrouvoit ; il luy apprit que la raison pourquoy il n'avoit pas suivy Thrasimede, lors qu'il estoit venu pour se jetter dans Sardis, estoit qu'il avoit esté contraint de demeurer à Halicarnasse, parce qu'il avoit esté tres blessé à un combat qu'il avoit fait, autant pour les interests d'Arpalice, que pour ceux d'une Soeur qu'il avoit. Candiope ne pouvant alors comprendre comment Arpalice, qui estoit de Patare, pouvoit avoir quelque interest meslé avec une Soeur de Philistion, qui estoit d'Halicarnasse, en parut extrémement surprise : mais pour la tirer d'inquietude, Philistion luy aprite qu'il avoit une Soeur, qui s'apelloit Androclée : qui avoit donné de l'amour à un homme de qualité de leur Ville, nommé Ephialte, pour qui elle avoit eu beaucoup d'aversion, sans oser la tesmoigner :

   Page 4364 (page 62 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parce qu'elle avoit une Mere fort imperieuse, qui vouloir qu'elle l'espousast. Que durant une absence d'Ephialte, il estoit arrivé que Menecrate et Parmenide avoient esté à Halicarnasse : et en quel temps, interrompit Candiope, furent-ils à vostre Ville ? ils y furent, reprit Philistion, au partir d'Apamée, lors que nous les y laissasmes Thrasimede et moy : et ils y estoient justement durant que nous estions à Patare. De sorte que pendant que Thrasimede devenoit amoureux de la Maistresse de Menecrate, Menecrate le devenoit de ma Soeur à Halicarnasse. Menecrate, reprit Candiope, a esté amoureux d'une Soeur que vous avez ! il l'a sans doute esté, reprit Philistion ; et ce qui est de pis, c'est que ma Soeur eut autant d'inclination pour luy, qu'elle avoit d'aversion pour Ephialte : si bien que se laissant aisément persuader une chose qu'elle desiroit, elle creùt qu'il l'aimoit, et il s'aperçeut bien-tost qu'elle ne le haïssoit pas : et par ce moyen il se lia une amitié assez grande entre eux, pour se dire tous leurs secrets. Cela estant ainsi, ma Soeur luy aprit que ma Mere la vouloit marier à Ephialte contre sa volonté : et Menecrate luy dit que ses parens l'avoient aussi engagé avec une Fille de Lycie, pour qui il n'avoit point d'amour. Ainsi cette conformité augmentant leur affection, ils en vinrent au point de se promettre tous deux de faire tout ce qu'ils pourroient, pour se mettre en estat de se pouvoir espouser : de sorte que lors que Menecrate partit

   Page 4365 (page 63 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Halicarnasse, il dit à ma Soeur qu'il alloit faire tous ses efforts pour rompre avec Arpalice ; et que dés qu'il auroit rompu avec elle, il retourneroit à nostre Ville. Mais comme il est d'humeur à commencer d'aimer bien souvent par caprice, et à finir de mesme : il oublia ma Soeur, dés qu'il ne la vit plus : car en effet vous sçavez comment il agit à son retour à Patare : comment Cydipe le toucha pour quelques jours ; et comment l'amour de Thrasimede pour Arpalice, fit naistre celle de Menecrate pour cette belle Personne. Cependant comme ma Soeur n'est pas de l'humeur de Menecrate, lors qu'Ephialte revint aupres d'elle, il en fut horriblement maltraité : et toute l'authorité de ma Mere, ne pût jamais obliger Androclée à l'espouser. Voila donc, aimable Candiope, l'estat où estoient les choses, lors que Thrasimede et moy retournassmes à Halicarnasse, apres vous avoir laissée à Patare. Comme l'amour de Menecrate Si de ma Soeur, avoit esté fort secrette, et qu'elle ne me l'osoit dire, je n'en apris rien à mon retour : mais enfin ma Mere estant morte, aussi bien que le Pere de Thrasimede ; Ephialte s'estant adressé à moy, pour me demander ma Soeur, comme une personne que ma Mere luy avoit promise ; je pressay Androclée de me dire pourquoy elle ne le vouloit point espouser ? de sorte que se voyant dans la necessité de me rendre raison de son procedé, elle m'aduoüa la verité. Je ne la sçeus pas plustost, que faisant dessein de m'en servir, pour

   Page 4366 (page 64 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avancer le Mariage de Thrasimede avec Arpalice, et pour rompre celuy de Menecrate avec elle ; je pris la resolution, apres avoir consulté avec Thrasimede, de dire à Ephialte, que n'estant pas de l'humeur de feuë ma Mere, et n'ayant pas autant d'authorité sur ma Soeur qu'elle, je ne pouvois la forcer à l'espouser : et qu'ainsi je le suppliois de n'y songer plus : faisant dessein apres cela, de retourner à Patare, et d'y mener Androclée, sur le pretexte de l'Oracle qu'on y consulte afin de sommer Menecrate de luy tenir sa parole, et de troubler par là tous ses desseins. Mais Ephialte ne me permit pas de faire ce que je voulois ; car comme il est d'un naturel fort violent, et qu'il estoit fort amoureux ; il ne pût souffrir le refus que je luy faisois de forcer ma Soeur à accomplir la promesse de ma Mere : de sorte qu'il me fit appeller, et nous nous battismes sans que Thrasimede en sceust rien, l'eus le bon-heur de remporter l'avantage sur luy, et de luy faire quitter toutes ses pretentions : mais j'eus aussi le mal-heur d'estre fort blessé, et de ne pouvoir suivre Thrasimede, lors qu'il vint pour se jetter dans Sardis, ce que j'eusse fait sans doute, si mes blessures me l'eussent permis. Cependant comme je ne pouvois plus vivre sans vous voir, et que j'avois promis à Thrasimede de me servir de l'amour que Menecrate avoit euë pour ma Soeur, afin de luy donner un nouveau droict à Arpalice : aussi-tost que j'ay esté en estat de souffrir la fatigue du voyage, j'ay fait partir

   Page 4367 (page 65 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Androclée avecque moy : avec intention de la laisser à une Ville frontiere de nostre Païs qui touche la Lycie, et qui n'est pas trop esloignée d'icy, où nous avons des parens : afin que quand j'aurois trouvé Menecrate, elle fust plus proche du lieu où je sçavrois qu'il seroit. Mais ayant sceu par la voix publique, que Sardis estoit pris : et par un Soldat d'Halicarnasse, qui s'en retourne en son Païs chargé de Butin, que Thrasimede et Menecrate estoient en la puissance de Cyrus, et qu'il y avoit des Dames de Lycie qui estoient sorties de Sardis, qui avoient de grands interests à demesler avec ces deux Prisonniers ; j'ay bien compris, à travers ce recit si embroùillé, que ce devoit estre vous. De sorte que sans differer d'avantage, j'ay pris la resolution de venir icy, et d'y amener ma Soeur : si bien qu'ayant ; pris une escorte des Troupes de Cyrus, au premier lieu où nous en avons rencontré ; nous sommes arrivez à Sardis sans peine et sans peril, il y a environ deux heures. Mais comme il n'y entre nuls Estrangers dont on ne, die les noms à Cyrus ; il eu arrivé qu'ayant respondu à ceux qui m'ont demandé le mien, que je m'appellois Philistion, et que j'estois Amy de ce vaillant homme qui avoit voulu se jetter dans Sardis, et que Cyrus avoit si bien traitté ; il est arrivé, dis-je, qu'ils ont positivement dit à ce Prince, les mesmes paroles que j'avois dites : de sorte que le nom de Thrasimede a esté cause qu'il a comandé qu'on me menast vers luy, comme en effet on m'y a mené,

   Page 4368 (page 66 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mené, apres que j'ay eu conduit ma Soeur avec ses Femmes, à un lieu où logent les Dames Esrangeres. Ce Prince m'a fort bien receu : et m'a dit que j'arrivois fort à propos, pour estre tesmoin de l'accord qu'il vouloit faire aujourd'huy, entre Thrasimede et Menecrate. Je n'ay pas plustost entendu cela, que j'ay pris la liberté de luy dire, qu'il ne le pouvoit faire equitablement, s'il ne me faisoit l'honneur de me donner un moment d'audience : de sorte que me l'ayant accordé à l'heure mesme, je luy ay conté ce que je viens de vous dire. En suitte il m'a commandé de le suivre icy : me disant qu'apres cela il ira à l'Apartement de Lycaste, où il fera conduire Thrasimede et Menecrate, afin de terminer leurs differens. Il sera ce me semble assez aisé de les terminer, reprit Candiope, apres ce que vous venez de me dire : mais je trouve qu'il importe que Lycaste et Arpalice sçachent ce que vous me venez d'aprendre, devant que l'on parle de cét accommodement. Philistion ne pouvant contredire Candiope, souffrit qu'elle ne luy parlast plus, afin d'advertir ses Amies de ce qu'il estoit à propos qu'elles sçeussent promptement, si elle vouloit le leur dire devant que Cyrus commençast de parler des interrests de Thrasimede et de Menecrate.

Jugement du différend entre Thrasimede et Menecrate
Cyrus convoque d'abord Arpalice et Androclée : tandis que la première aimerait être délivrée d'un engagement décidé par ses parents, la seconde souhaite que Menecrate lui tienne parole. Par ailleurs, Philistion, en tant que frère outragé, menace de se battre avec Menecrate, s'il épouse Arpalice. Cyrus convoque ensuite en privé Menecrate, Thrasimede et Parmenide. Le premier admet son inconstance et persiste à vouloir se marier avec Arpalice. Puis Thrasimede, son tour venu, témoigne de son amour pour la jeune fille. Cyrus interroge ensuite l'assemblée : une conversation s'engage sur les mariages forcés, qui sont unanimement condamnés. Par conséquent, tout le monde souhaite qu'Arpalice épouse Thrasimede.

Car à peine Candiope eut elle apris en peu de mots à Lycaste et à Arpelice, tout ce que Philistion luy avoit dit ; que Cyrus s'adressant à la premiere ; j'avois eu dessein, luy dit-il, d'aller à vostre Apartement :

   Page 4369 (page 67 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

afin de tâcher de faire deux Rivaux Amis, en mettant Thrasimede et Menecrate en liberté. Mais comme c'est une chose assez difficile, je ne sçay s'il ne vaudrait point mieux prendre le conseil des deux Grandes Princesses devant qui je parle, et des deux Princes qui m'escoutent : à condition toutefois, adjousta t'il, que la belle Arpalice y consentira. Arpalice, reprit Lycaste en soufriant, n'est pas si accoutumée à faire ce qu'elle veut, qu'il soit necessaire de la consulter là dessus : c'est pourquoy, Seigneur, vous n'avez qu'à suivre vostre volonté, sans vous informer de la sienne. Aussi bien pouvez Vous juger par la rougeur qui paroist sur son visage, qu'elle n'auroit pas la hardiesse de vous dire precisément ce qu'elle pense. Il est ce me semble si aisé, Seigneur (reprit modestement Arpalice en adressant la parole à Cyrus) de juger que je ne puis vouloir que ce qu'il vous plaist, qu'en effet il n'est pas fort necessaire que mes paroles expriment mes sentimens. Cela estant, dit Cyrus à Lycaste,c'est donc à vous Madame, à dire si vous voulez que la chose dont il s'agit, soit determinée devant une si belle Compagnie ? Je veux tout ce qu'il vous plaira, Seigneur, luy dit elle : esperant mesme que plus il y aura de personnes illustres, qui donneront leur voix en faveur de celuy qui sera heureux ; plus celuy qui ne le sera pas, aura de patience dans son malheur. Apres cela, Cyrus qui avoit une memoire admirable, et une eloquence merveilleuse, qui scavoit ramasser en peu de paroles,

   Page 4370 (page 68 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les advantures les plus estenduës ; commença de raconter succintement tout ce qu'il avoit apris de celles de Thrasimede et de Menecrate : ou par Andramite, ou par Doralise, ou par Philistion : ramenant la chose jusques au jour où Thrasimede s'estoit voulu jetter dans Sardis qui estoit assiegé : parce qu'il croyoit que sa Maistresse y estoit, et que Menecrate en estoit sorty, parce qu'elle n'y estoit plus : adjoustant encore que la Soeur de Philistion estoit à Sardis, Souvenez vous donc bien ( dit-il aux deux Princesses à qui il adressa la parole) que Menecrate et Arpalice ont esté destinez à s'espouser par leurs Peres : qu'Arpalice n'a pû conformer son esprit au Testament de ses Parens, sans se faire une violence extréme : que Menecrate l'a negligée durant tres long temps, et l'a mesme mesprisée en joüant sa Peinture contre Thrasimede : que de plus, il semble avoir renoncé au droit qu'il avoit à cette belle personne, en promettant à la Soeur de Philistion de faire ce qu'il pourroit pour rompre avec elle : que Thrasimede a tousjours aimé Arpalice depuis qu'il la connoist : et que Menecrate n'en est devenu amoureux, que lorsqu'il a commencé de craindre qu'Arpalice n'aymast Thrasimede. Apres que Cyrus eut donc fait comprendre quel estoit l'interest de toutes ces personnes, à deux qui ne le sçavoient pas ; et qu'il en eut refraichy la memoire à ceux qui le sçavoient ; jugeant qu'il estoit necessaire de voir la Soeur de Philistion, il luy ordonna de l'aller

   Page 4371 (page 69 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

querir, ce qu'il fit à l'heure mesme. Ce n'est pas qu'Androclée n'eust quelque peine à se resoudre de paroistre en une si grande Compagnie, veû la chose dont il s'agissoit : mais l'amour qu'elle avoit dans l'ame pour Menecrate, et l'envie de rompre son Mariage avec Arpalice, firent qu'elle s'y resolut. Et elle le fit d'autant plustost, que son Frere, par un sentiment d'honneur ; pour son interest d'elle ; et pour celuy de Thrasimede, l'en pressa extrémement. De sorte qu'apres avoir employé un quart d'heure à raccommoder sa coëssure, et à se mettre en estat de faire voir que sa beauté meritoit bien de n'estre pas mesprisée ; elle fut au Palais de Cresus, conduite par Philistion. Mais elle entra de si bonne grace dans la chambre de la Princesse Palmis, où estoit toute cette grande et illustre Compagnie : qu'elle attira les yeux de tous ceux qui s'y trouverent. Androclée estoit grande et de belle taille : elle avoit dans l'air du visage quelque chose de majestueux, et quelque chose de doux : et quoy que tous les traits n'en fussent pas esgallement beaux, elle avoit pourtant l'air d'une grande beauté. Apres qu'elle fut entrée dans la chambre de la Princesse de Lydie, et que Cyrus l'eut receuë fort civilement ; il la presenta à Timarete et à Palmis : mais dés qu'elle entra, elle chercha des yeux à connoistre Arpalice, qu'elle s'estoit fait dépeindre par Philistion. Arpalice de son costé, qui avoit eu beaucoup d'envie de voir Androclée, qui avoit eu l'avantage

   Page 4372 (page 70 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de toucher le coeur de Menecrate devant elle, la regardoit attentivement : si bien que le hazard ayant fait que leurs yeux se rencontrerent, et Androclée croyant bien que celle qu'elle regardoit estoit Arpalice, à cause de ce que Philistion luy en avoit dit ; il arriva qu'elles rougirent toutes deux, et que Cyrus s'en apperçeut. De sorte que prennant la parole ; le sçay bien (leur dit-il en les regardant) que vous n'avez pas besoin qu'on vous nomme l'une à l'autre : et que vous vous connoissez, sans qu'on vous ait fait connoistre. Comme je cherche à excuser Menecrate, reprit Androclée, je seray bien aise qu'une aussi belle personne que celle que je regarde, ait causé son inconstance, pourveû que cette inconstance cesse. Les loüanges que vous me donnez, repliqua Arpalice, devroient m'obliger à rougir de confusion : mais au lieu de m'amuser à les rejetter, j'ayme mieux vous dire que j'ay une extréme joye de voir que selon toutes les apparences, Menecrate ne vous reverra pas plustost, qu'il se repentira de l'injustice qu'il vous a faite, et de la peine qu'il m'a donnée. Apres ce la Cyrus qui ne cherchoit qu'à se delivrer promptement de tout ce qui l'empeschoit de penser à Mandane ; commença de demander à Arpalice, quels estoient ses interests en cette rencontre ? Mais cette fage Fille luy respondit, qu'elle n'en avoit que deux : le premier, d'estre dispensée de l'engagement, où le Testament des Parens

   Page 4373 (page 71 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Menecrate, et des siens sembloit l'avoir mise avecque luy : et l'autre, que par sa prudence, il empeschast que Thrasimede et Menecratene se batissent. Apres cela, Arpalice se teut : ce n'est pas que si elle eust suivy les secrets mouvemens de son coeur, elle n'eut dist quelque chose de plus pressant à l'advantage de Thrasimede, mais sa modestie l'en empescha. En suitte, Cyrus demanda à Androclée, ce qu'elle pretendoit ? je pretends Seigneur, repliqua t'elle, que pour punir Menecrate, de n'avoir pas commencé d'aimer la belle Arpalice des qu'il a commencé de la connoistre ; vous l'obligiez de tenir sa parole à une personne, dont le merite et la beauté sont beaucoup au dessous de celle qu'il luy prefere : mais que je tiens qu'il est obligé d'aimer seulement, parce qu'il le luy a promis. Apres cela, Cyrus voulut encore que Philistion luy dist ses sentimens : et comme il n'estoit pas moins hardy que genereux, il luy dit franchement que quand il ne seroit qu'Amy de Thrasimede, il s'opposeroit autant qu'il pourroit, au Mariage de Menecrate et d'Arpalice : mais qu'estant outre cela Frere d'Androclée, il ne l'endureroit point, et qu'ainsi il faloit de necessité, que Menecrate se preparast à se battre, et contre Thrasimede, et contre luy, s'il songeoit à espouser Arpalice. Cyrus ayant donc oüy ce que pretendoient Arpalice, Androclée, et Philistion ; il les

   Page 4374 (page 72 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pria de passer dans une autre chambre : en suitte dequoy, il envoya querir l'une apres l'autre Menecrate, Parmenide, et Thrasimede. Mais auparavant que de demander au premier quelles estoient ses pretentions, il luy aprit que Philistion et Androclée estoient à Sardis : et luy fit comprendre qu'ils estoient, pour luy faire tenir sa parole. Mais Seigneur, s'escria-t'il, si le coeur que j'avois lors que je promis à Androclée de l'aimer est changé, que puis-je faire pour la contenter ? De plus, je ne luy promis autre chose, si-non de faire ce que pourrois pour rompre avec Arpalice : et plust aux Dieux qu'il fust en ma puissance de le vouloir : car apres les mespris que cette cruelle Fille a eus pour moy, et la bonté qu'Androclée a encore de ne me haïr pas, je serois sans doute bien aise de me pouvoir vaincre moy mesme. Mais ne le pouvant, Seigneur, je vous conjure de vous souvenir que les volontez des Morts, doivent estre inviolables. Du moins, dit Cyrus à Menecrate, est il juste que vous escoutiez les pleintes d'Androclee : Menecrate voulut s'en deffendre, mais la Princesse Timarete, et la Princesse Palmis le condamnerêt à passer dans la chambre où elle estoit avec Arpalice et aveque Phililistion : à condition que Cleonice et Doralise l'y conduiroient. Apres qu'il eut obeï, Parmenide parut : qui ayant entieremêt oubliè Cleoxe ne pour Cydipe, declara qu'il n'avoit autre interest au démeslé de Menecrate et de Thrasimede, sinon qu'ayant

   Page 4375 (page 73 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

promis au premier de le servir aupres de sa Soeur autant qu'il pourroit, il ne vouloit pas Changer de sentimens, quoy qu'il ne luy eust pas fait espouser Cleoxene. Parmenide ayant dit tout ce qu'il avoit à dire, se retira : et l'on fit venir Thrasimede, quoy qu'il ne fust pas necessaire de luy demander ce qu'il pretendoit : estant assez aisé de comprendre, que pourveü qu'on luy donnast Arpalice, il ne seroit plus ennemy de Menecrate. Neantmoins pour suivre l'ordre, Cyrus voulut qu'il parlast : mais il le fit avec tant d'esprit, et donna tant de marques d'amour pour Arpalice, que tous ceux qui l'escouterent se rangerent absolument de son Party. De sorte que se retirant comme les autres, il donna la liberté à l'illustre Cyrus, de prendre les advis de la Princesse Timarete ; de la Princesse Palmis ; du Prince Sesostris ; du Prince Myrsile ; et de toute la Compagnie : mais quoy que ce ne soit pas la coustume de voir tant de personnes ensemble, sans que leurs opinions soient extrémement partagées, elles ne le furent presques pas cette fois là. D'abord il y eut pourtant quelques personnes qui encore qu'elles fussent persuadées que Thrasimede meritoit mieux Arpalice que Menecrate, eurent toutesfois peine à comprendre qu'il fust permis de n'accomplir pas la volonté d'un Pere, qui ordonne quelque chose en mourant ; mais apres avoir entendu parler Cyrus, elles changerent d'advis : et comprirent que les Mariages doivent estre si libres, que les

   Page 4376 (page 74 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Peres s'ils sont sages, ne doivent pas mesme de leur vivant, vouloir contraindre leurs enfans à se marier contre leur inclination. Jugez donc, disoit ce Grand Prince, puis qu'un Pere qui seroit en estat de connoistre ce qui serait avantageux à sa Fille, seroit pourtant blasmé s'il la marioit contre son inclination, s'il ne doit pas estre permis à Arpalice, de ne suivre pas la volonté du sien : puis qu'il n'a pû prevoir, lors qu'il luy a ordonné d'espouser Menecrate, que Menecrate la mespriseroit durant long-temps ; que Menecrate promettrait à Androclée de rompre avec Arpalice ; et que Menecrate enfin n'aimeroit sa Fille que par caprice, et que pour empescher son Rival d'estre heureux ? Pour moy, dit la Princesse Palmiste ne croy point qu'un Pere doive jamais disposer par son Testament de la volonté de ses Enfans : en effet adjousta Timarete, qui a respondu à un Pere que ce jeune enfant qu'il veut qui soit un jour Mary de sa Fille sera vertueux ? aussi suis-je persuadé, reprit Sesostris, que les Peres qui font de semblables Testamens, n'ont dessein qu'on leur obeïsse, qu'en cas que les choses se trouvent raisonnablement comme elles doivent estre. Cela estant, dit le Prince Myrsile, il est aisé de prononcer un Arrest favorable pour Thrasimede : selon mon sens, adjousta Cyrus, ce qu'il faut le plus considerer en cette affaire, est de tascher de faire le moins de malheureux que l'on pourra : et d'empescher un combat entre de si bonnestes Gens, que de quelque

   Page 4377 (page 75 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

costé que penchast la Victoire, il y auroit lieu de regretter le vaincu. Car encore que Menecrate soit inconstant, et un peu capricieux ; il a pourtant et du coeur, et de l'esprit. Il faut donc s'il vous plaist (adjousta Cyrus, en se tournant vers les deux Princesses) considerer que si on obligeoit Arpalice à accomplir le Testament de son Pere en espousant Menecrate, ils seroient tous malheureux : et que Menecrate se trouveroit engagé à se battre et contre Thrasimede, et contre Philistion : contre le premier, pour l'interest de sa Maistresse : et contre l'autre, pour celuy de sa Soeur. Il y en auroit sans doute beaucoup d'infortunez, reprit Lycaste, mais il me semble qu'ils ne le seraient pas tous ; car enfin Menecrate possederoit sa Maistresse. Il est vray, reprit Cyrus, qu'il possederoit la beauté d'Arpalice : mais je suis persuade, que puis qu'il ne possederoit point son coeur, il ne se pourrait dire content : et le plus grand bon-heur de Menecrate en cette occasion, seroit qu'il auroit empesché son Rival d'estre heureux : car du reste, dés que les premiers jours de son Mariage seraient passez, il seroit au desespoir d'avoir espousé une Personne qui le hairoit, et qu'il n'aimeroit peut-estre plus : puisque de l'humeur dont est Menecrate, je suis le plus trompé de tous les hommes, si la possession de ce qu'il aime n'est un moyen infaillible de faire mourir l'amour dans son coeur. Pour Arpalice, il est aisé de côprendre qu'espousant Menecrate qu'elle haït, et que n'espousant

   Page 4378 (page 76 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas Thrasimede qu'elle aime, elle seroit fort mal-heureuse : Androclée de son costé ne seroit pas fort satisfaite : de voir un homme pour qui elle a de la passion, estre Mary d'une autre. Philistion ne seroit pas non plus trop content, de voir que Menecrate, apres avoir promis à sa Soeur de l'espouser, en espouseroit une autre : et pour Thrasimede, il est aisé de comprendre, qu'estant ausi amoureux d'Arpalice qu'il l'est, et sçachant qu'il en est aimé ; il auroit sujet de se trouver un des plus malheureux Amans du monde, si son Rival possedoit sa Maistresse. De sorte que par ce que je viens de dire, vous voyez bien qu'en donnant Arpalice à Menecrate, on rend malheureux tous ceux qui sont interessez en cette affaire : car Parmenide luy mesme, quoy qu'il face semblant d'estre encore attaché aux interests de Menecrate, sera pourtant bien aise, si je ne me trompe, que sa Soeur n'espouse pas le Frere d'une personne qu'il ne veut plus voir, et dont il a esté mal traité. Au contraire, à envisager la chose de l'autre costé, et à donner Arpalice à Thrasimede, il demeure constant que ces deux personnes sont heureuses : qu'on satisfait Philistion ; qu'on rend justice à Androclée ; qu'on ne desoblige gueres Parmenide ; et qu'on force Menecrate à estre plus heureux qu'il ne le veut estre : puis qu'on luy donne une Femme dont il est aimé, et qu'on luy en oste une dont il est haï. De plus, la chose estant ainsi,quand mesme il ne voudroit pas foûmettre son esprit a

   Page 4379 (page 77 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la raison, il n'auroit lieu d'en vouloir venir aux mains qu'avec Thrasimede, et n'auroit rien à demander à Philistion : joint que dés que Thrasimede sera Mary d'Arpalice, les sentimens de Menecrate changeront. On se bat souvent contre un Rival, dans la penséc de profiter de sa dessaite, lors qu'il n'a pas espoufé la personne qu'on aime : mais on ne se bat pas si legerement contre le Mary de sa Maistresse, que contre l'Amant. Cyrus ayant cessé de parler, tout le monde fut de son opinion : de sorte que ne s'agissant plus que de tascher de persuader à Menecrate qu'il faloit qu'il contentait Androclée, et qu'il cedast Arpalice à Thrasimede ; ils se mirent tous à chercher les voyes de luy adoucir la chose autant qu'ils pourraient : prenant la resolution de faire faire le Mariage de Thrasimede et d'Arpalice, devant que d'oster les Gardes à Menecrate.

Reproches d'Arpalice à Menecrate
Alors que l'assemblée délibère encore sur les aventures de Menecrate, celui-ci est réprimandé à la fois par Arpalice et par Androclée. La sur de Philistion lui reproche son infidélité, mais, d'un regard doux et mélancolique, elle l'exhorte à tenir sa promesse et à l'épouser. De son côté, Arpalice, farouche, le somme de ne plus l'importuner. Elle est prête à lui donner toutes les richesses de ses parents, à condition de pouvoir conserver sa liberté. Menecrate est confus. Androclée lui inspire de la pitié, ainsi qu'un nouvel élan d'amour. Il demande toutefois un délai de trois jours à Cyrus avant de se prononcer.

Mais durant qu'on raisonnoit sur son aduanture, et que son destin estoit entre les mains de tant d'illustres personnes, il n'estoit pas peu embarrassé, de se trouver entre Arpalice qui le maltraitoit estrangement, et Androclée qui luy faisoit mille reproches : mais qui les luy faisoit d'une maniere à attendrir l'ame la plus dure. Injuste que vous estes (luy disoit elle, en luy monstrant Arpalice) pourquoy m'avez vous preferée durant quelque temps à cette belle personne ? et pourquoy, puisque vous l'avez fait, ne le faites vous pas encore ? Il faloit du moins, poursuivoit elle, puis que vous estiez

   Page 4380 (page 78 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

devenu aussi inconstant pour moy, que vous aviez esté injuste pour Arpalice : il faloit m'advertir de vostre inconstance ; il faloit m'envoyer le Portrait de cette admirable Fille, pour rendre vostre foiblesse excusable ; et il faloit du moins me demander pardon de m'avoir trahie, en me donnant un coeur dont vous n'estiez pas le Maistre. Mais au lieu de cela, vous m'avez laissée dans un silence injurieux, pendant que pour vous estre fidelle je mesprisois un homme qui m'aimoit ardemment. Si vous m'eussiez fait sçavoir vostre foiblesse, j'aurois toute ma vie caché celle que j'avois eue pourrons : mais ayant apris la vostre par une autre voye, et ayant descouvert la mienne à mes Parens, il n'y a plus à balancer : et il faut que vous me teniez vostre parole, ou que je me resolue à la mort. Nous mourrons donc tous deux (luy disoit Menecrate, avec une confusion estrange) car le moyen de souffrir qu'on m'oste Arpalice, et de souffrir que vous me reprochiez mon crime ? De grace, reprit fierement Arpalice, ne prenez nul interest en ma personne : et soyez persuadé, que quand je n'aurois nulle autre raison de vous haïr, que celle de sçavoir l'infidélité que vous avez faite à Androclée, je vous haïrois effroyablement. Eh de grace, interrompit Menecrate, si vous voulez que je ne sois pas encore plus criminel que je ne le suis envers cette admirable fille, ne me la faites pas regarder comme la cause de vostre haine ! vous pourés vous regarder vous mesme comme la cause de

   Page 4381 (page 79 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mon estime, reprit Arpalice, si vous satisfaites Androciée, et si vous me laissez en repos. Plûst aux Dieux, dit-il, que vous m'y eussiez laissé ! et que par des charmes inévitables, vous ne fussiez pas venu troubler la douceur que je trouvois à soûpirer pour la belle Androclée. Quoy qu'il en soit, luy dit Arpalice, je vous déclare que quoy que Cyrus ordonne de nos differens, je ne seray jamais à vous : je vous abandonne tout le bien que mes Peres m'ont laissé : mais pour ma liberté, sçachez que je la conserveray toute entiere. C'est pourquoy sans vous engager inutilement, à faire de nouveaux outrages à une personne d'autant de merite qu' Androclée, prenez une ferme resolution de vous vaincre vous mesme : et pour vous tesmoigner que je ne veux pas vous nuire aupres d'elle ; et qu'au contraire je seray ravie qu'elle vous pardonne ; je veux bien luy parler pour vous. Et en effet, Arpalice se mit à conivrer Androclée d'oublier son crime : et il se fit alors une conversation entre ces deux Filles, qui divertit extrémement Cleonice et Doralise, mais principalement cette derniere, de qui l'ame fiere et superbe, prenoit quelque plaisir à triompher dans son coeur, de la foiblesse d'autruy. Cependant Menecrate plein de confusion et de desespoir, s'imposa silence durant qu'Arpalice et Androclée parloient : s'il tournoit les yeux vers Arpalice, il voyoit tant de marques de haine pour luy sur son visage, qu'il estoit contraint de ne la regarder plus : et s'il les tournoit

   Page 4382 (page 80 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vers Androclée, il voyoit dans les siens encore tant de marques d'amour, malgré son infidelité, qu'il estoit forcé de destourner ses regards, de peur d'estre contraint de sentir dans son coeur quelques remords de sa faute. Il ne pouvoit pourtant s'empescher de les regarder de temps en temps toutes deux, quoy qu'il ne sçeust pas luy mesme pourquoy il les regardoit : mais il trouva tousjours tant de fierté dans les yeux d'Arpalice, et tant de douceur et de melancolie dans ceux d'Androclée ; que la honte commença d'estre aussi forte dans son coeur que l'amour : et d'exciter un certain trouble dans son ame, qu'il n'eust jamais creû sentir une heure auparauant. Androclée parmy la douleur et la melancolie qu'elle avoit sur le visage, y avoit encore je ne sçay quoy de passionné et de languissant, capable d'adoucir la cruauté mesme : et l'on voyoit si bien, par je ne sçay quel sombre esclat qu'elle avoit dans les yeux ; que si elle n'eust retenu ses pleurs, elle les eust eus toüs couverts de larmes ; qu'il n'estoit pas possible de la regarder sans en avoir pitié. On connoissoit mesme par le mouvement de sa gorge, qu'elle estouffoit mille souspirs : et l'on voyoit bien clairement, qu'il y avoit dans son coeur autant d'amour que d'affliction. Les choses estant donc en cét estat, et Cyrus ayant resolu, par l'advis de toute la Compagnie, qu'il faloit que Thrasimede espousast Arpalice, et Menecrate Androclée ; il fit venir ce dernier : et luy dit qu'apres

   Page 4383 (page 81 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoir examiné tout ce qui c'estoit passé entre Thrasimede et luy ; il ne jugeoit pas qu'il eust sujet de s'en pleindre. Que Thrasimede n'avoit aimé Arpalice, qu'apres avoir oùy de sa propre bouche, qu'il n'en estoit point amoureux ; qu'ainsi il n'avoit nul droit de le quereller. Que quant à Arpalice, il ne pouvoit pas non plus l'accuser d'injustice, veû la façon dont il avoit vescu avec elle. Que pour Androclée, il estoit obligé de la satisfaire, en luy tenant la parole qu'il luy avoit donnée : et que par ce moyen, Philistion seroit content aussi bien qu'elle. Qu'il le conjuroit de croire, qu il avoit consideré ses interests sans preocupation ; et qu'à parler raisonnablement, il luy auroit fait tort, s'il luy avoit osté Androclée. Qu'il le prioit encore de considerer, que puis que les services n'avoient pû vaincre Arpalice, ses violences ne la vaincraient pas ; et que si elle aimoit Thrasimede, comme il y avoit aparence, ce ne seroit pas le moyen de s'en faire aimer, que de se batre contre luy, sans en avoir aucun sujet legitime. Qu'il le conjuroit donc ; de conformer sa volonté, à la necessité qu'il y avoit pour luy de ne posseder jamais Arpalice : et de vouloir faire de bonne grace par raison et par grandeur de courage, ce qu'il faudroit tousjours qu'il fist par force. Menecrate escouta le discours de Cyrus, avec un profond silence, mais ce fut pourtant sans grande attention : et l'on voyoit bien qu'il examinoit plus les raisons qu'il se disoit à luy mesme, que celles que Cyrus luy representoit.

   Page 4384 (page 82 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais à la fin se voyant dans la necessité de respondre, il suplia ce Prince de luy donner trois jours : pendant lesquels il tascheroit d'obtenir de luy, ce qu'on en desiroit. Je le veux-bien, luy dit Cyrus, à condition qe vous rendrez chaque jour une visite à la belle Androclée : j'y consens repliqua Menecrate, pourveû que j'aye la liberté d en rendre aussi une à la cruelle Arpalice. Je le veux encore, reprit Cyrus, dans l'esperance que j'ay que sa fierté vous persuadera mieux que mes paroles : et que vous connoistrez que j'agis autant en cette occasion comme vostre Amy, que comme vostre juge.

Les sentiments de Mazare
Cyrus peut enfin se concentrer sur les moyens de retrouver Mandane. Un jour, alors qu'il contemple le portrait et l'écharpe de sa bien-aimée dans un cabinet, il reçoit la visite de Mazare. En voyant ces objets, l'ancien rival de Cyrus se trouble, car ils évoquent pour lui l'injustice dont il a fait preuve à l'égard de Mandane en l'enlevant autrefois. Il demande à Cyrus la permission de regarder le portrait, afin de regretter davantage encore sa propre cruauté. Cependant, pris à la fois de remords et d'amour, il se détourne aussitôt de la peinture et avoue ses sentiments. Une longue conversation s'engage alors entre les deux rivaux devenus de loyaux amis.

Apres cela, Menecrate se retira avec ses Gardes : Thrasimede s'en retourna aussi avec les siens : et toute la Compagnie se separa. Il est vray qu'Arpalice, qui estoit ravie de voir Androclée, pria Doralise auparauant, de faire en forte qu'elle logeast au Palais : mais il ne sur pas besoin de son credit pour cela : car Cyrus voyant toutes ces belles Filles rentrer dans la Chambre où il estoit, dit à Androclée et à Arpalice, que puis qu'à ce qu'il paroissoit elles estoient aussi bien ensemble que leurs Amans y estoient mal, il ne les falloit pas separer comme eux. En suitte dequoy, il pria Lycaste de vouloir bien qu'Androclée eust une Chambre aupres de la sienne : comme en effet elle y fut logée : et par ce moyen, elle augmenta encore la grandeur et la beauté de la Compagnie par sa presence. Cependant comme Cyrus tenoit pour perdu, tout le temps qu'il n'employoit pas, ou à servir Mandane,

   Page 4385 (page 83 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou du moins à penser à elle ; il se recompensa de celuy qu'il avoit employé tout ce jour-la, à songer aux interests d'autruy ; en passant toute la nuit sans faire autre chose, que de penser à sa chere Princesse ou à ses Rivaux. Mazare de son costé, estoit encore plus malheureux, parce qu'il estoit sans esperance : et s'il n'eust pas eu une vertu toute extraordinaire : il n'eust jamais pu agir comme il faisoit. Car enfin il renfermoit si bien toute la violence de ses sentimens dans son coeur, qu'il ne paroiffoit sur son visage que de la tristesse et de la froideur : et l'on eust dit à le voir, que c'estoit seulement un Prince naturellement melancolique et serieux, tant il estoit Maistre de luy mesme. Il est vray que ses desplaisirs esclaterent un matin d'une estrange sorte, par une chose qui renouvella toutes ses douleurs. Comme ce Prince n'avoit pas esté chez la Princesse Palmis, lors qu'on y avoit parlé des differens de Thrasimede et de Menecrate, il n'avoit point veû Cyrus de tout ce jour-la, et ne sçavoit pas s'il n avoit rien apris de Mandane. De sorte qu'ayant une extréme envie de sçavoir s'il n'en sçavoit rien, il fut le lendemain de grand matin à la Chambre de Cyrus : qui apres avoir passée la nuit sans dormir, s'estoit levé de fort bonne heure, et s'estoit mis pour redonner quelque quietude à son esprit, à regarder seul dans son cabinet, les seules choses qui luy restoient de sa chere Princesse, c'est à dire son Portrait, et cette belle et magnifique Escharpe

   Page 4386 (page 84 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle luy avoit autrefois refusée, et qu'il avoit euë depuis de Mazare, apres le naufrage qu'il avoit fait avec Mandane. de sorte que comme on fut dire à Cyrus que Mazare demandoit à le voir, il creût que c'estoit pour luy dire qu'il avoit sçeu quelque chose de Mandane : si bien que commandant avec precipation qu'on le fist entrer, Mazare entra en effet. Mais il n'eut pas fait deux pas dans ce Cabinet, qu'il vit sur la Table le Portrait de Mandane, et cette Escharpe qu'il avoit remise entre les mains d'Artamene, dont la veuë remit si fort dans son imagination, l'injustice qu'il avoit euë pour cette Princesse, en la trahistant comme il avoit fait pour l'enlever, qu'il ne pût s'empescher de donner des marques du trouble interieur de son ame. Ha ! Seigneur, s'escria-t'il en regardant Cyrus, que ne me faites vous voir seulement cette mal-heureuse Escharpe, sans me monstrer cette admirable Peinture ? car en me faisant voir cette marque de mon crime, sans me faire voir la beauté qui me le fit commettre ; je ne ferois exposé qu'à sentir dans mon ame un renouvellement de douleur : et je ne craindrois pas d'y sentir une augmentation d'amour. Je vous demande pardon (repliqua Cyrus, en voulant renfermer la Boiste où estoit la Peinture de Mandane) de vous avoir exposé à un si grand suplice : Helas Seigneur (reprit Mazare en soûpirant, et en luy retenant le bras) je ne sçay dequoy je me pleins, ny ce que je veux ! mais je sçay seulement, que quand mon amour, s'il estoit

   Page 4387 (page 85 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

possible, deviendroit encore plus violente qu'elle n'est, quoy qu'elle soit extréme ; je n'entreprendrois jamais rien, dont vous vous deussiez fascher, tant que nostre Princesse vous aimeroit, et ne m'aimeroit pas : c'est pourquoy comme vous estes bien assuré qu'elle vous aimera tousjours, et qu'elle ne m'aimera jamais ; ne m'enviez point le plaisir que je puisse voir un instant le Portrait de l'admirable Mandane : afin que voyant la Peinture de l'adorable personne que j'ay tant offencée, et de qui j'ay presque causé toutes les infortunes ; le repentir en soit plus grand dans mon coeur. Ainsi, Seigneur, au lieu d'augmenter mon amour, comme je le disois tout à l'heure, cette veuë augmentera le remords que j'ay, d'avoir enlevé cette Princesse, d'un lieu où vous estiez prest de la delivrer. Voyez donc, genereux Rival, puis que vous le voulez, le Portrait de nostre Princesse, reprit Cyrus ; mais s'il est possible, voyez-le avec des sentimens qui me permettent d'estre vostre Amy : et qui ne démentent point cette belle et heroïque resolution que vous semblez avoir prise, en vous contentant de desirer l'estime et l'amitié de Mandane, et de travailler à sa liberté. Je vous le promets, Seigneur ; luy dit cét Amant affligé ; apres quoy il voulut regarder ce Portrait : mais à peine eut il jetté les yeux dessus, et l'eut il regardé un peu de plus prés ; que la rougeur luy montant au visage, il sentit une agitation si forte dans son coeur, que ne se sentant pas l'ame aussi ferme qu'il l'avoit

   Page 4388 (page 86 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pensé, il referma la Boiste où il estoit, avec precipitation : et en la redonnant à Cyrus ; reprenez, Seigneur, luy dit-il, reprenez cette merveilleuse Peinture : je suis plus foible que je ne pensois : et je ne dois pas encore respondre si hardiment de mes sentimens. Mais pour reconnoistre le soin que je prends à les vaincre, souffrez du moins que je regarde cette Escharpe : qui me fait voir Mandane dans les flots agitez, et preste à estre noyée par ma faute. Il me semble, reprit cét amoureux Prince, que je la voy encore, lors que n'ayant plus d'autre secours que celuy que je luy donnois, en la soustenant avec cette Escharpe, malgré l'impetuosité des vagues ; elle ne laissoit pas de vouloir se détacher de moy : aimant mieux mourir, que de recevoir la vie des mains de son Ravisseur. Mais helas divine Princesse, s'escrioit-il, vous ne sçaviez pas quel estoit le changement qui estoit arrrivé dans mon ame ! et plûst aux Dieux, genereux Rival (pour suivoit-il,en se tournant vers Cyrus) que je fusse assuré d'estre le reste de ma vie dans les mesmes sentimens que j'estois, lors qu'un amas de vagues espouvantables qui tomba rapidement sur nous, fit détacher cette Escharpe, et me separa de nostre Princesse, quej'entrevis un instant au milieu de ces vagues escumantes qui l'environnoient, et que je creûs voir un moment apres engloutir dans l'abisme. Encore une fois, Seigneur, plûst aux Dieux que cette funeste Image fust inseparable de mon esprit ! Mais helas, il y a malgré'

   Page 4389 (page 87 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moy des instans, où je ne voy que ce qui peut accroistre ma passion. Mazare disoit toutes ces choses avec tant de douleur, et tant de sincerité tout ensemble, que Cyrus en avoit le coeur attendry, tout son Rival qu'il estoit :aussi songea-t'il à choisir si bien toutes ses paroles, que Mazaren y pust trouver aucun suiet d'augmentation de chagrin : et apres que ce mal-heureux Prince se fut pleint ; que Cyrus en son particulier, eut accusé sa mauvaise fortune ; et que chacun à leur tour, ils se furent pleints et consolez ; ils se demanderent l'un à l'autres ils n'avoient rien apris de leur Princesse, depuis qu'ils ne s'estoient veùs, et se donnerent par leur responce, un égal redoublement d'inquietude, en se disant qu'ils n'en sçavoient rien.

La maladie de Menecrate
Au terme des trois jours accordés à Menecrate, Cyrus souhaite connaître sa décision. Mais ce dernier est tombé gravement malade, au point que les médecins craignent pour sa vie. Androclée, outrepassant la bienséance, rend alors visite tous les jours à son infidèle amant. Arpalice, en revanche, ne lui témoigne aucun intérêt. A mesure qu'il recouvre la santé, Menecrate en vient à préférer Androclée à Arpalice. Pendant ce temps, Cyrus attend avec impatience qu'un des nombreux hommes qu'il a envoyés à la recherche de Mandane, vienne lui apporter des informations.

Cependant comme leur conversation fut assez longue, Cyrus fut adverty qu'il y avoit tant de monde dans sa Chambre, que pour s'en delivrer plustost, il sortit de son Cabinet, pour donner lieu de luy parler à ceux qui en avoient envie. En suitte il fut voir Arianite, afin de s'entretenir avec elle de sa chere Princesse : cherchant le plus qu'il pouvoit cette consolation, en attendant qu'il sçeust où elle estoit, et qu'il fust en estat d'agir. Il eut plus d'une fois quelque tentation de faire ce qu'avoit fait le Roy d'Assirie ; mais il connut bien tost que sa passion l'aveugloit : et que ce n'eust pas esté servir Mandane, que de s'esloiger d'un lieu où tous les advis de ceux qu'il avoit envoyez s'en informer devoient venir : de sorte que se contenant de tenir

   Page 4390 (page 88 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toutes choses en estat de marcher, dés qu'il sçavroit le lieu où elle seroit, il taschoit du moins de n'oublier rien à faire de ce qu'il croyait que là generosité vouloit qu'il fist, ou pour les Princes qu'il avoit vaincus, ou pour ceux qu'il avoit protegez, ou pour ses Amis, ou pour ses Domestique, ou pour ses Soldats. Si bien que le troisiesme jour que Menecrate avoit pris, estant arrivé, il n'oublia pas de songer à terminer son affaire : mais il aprit qu'il estoit tombé malade la dernière nuit : et malade avec tant de violence, qu'il n'estoit pas en estat de luy demander quels estoient ses sentimens, sur la chose dont il s'agissoit. Cyrus n'eust pas plustost oüy ce qu'on luy disoit, qu'il commande que ses Medecins eussent soin de Menecrate : comme en effet ils le visiterent, et le trouverent en si mauvais estat, qu'ils n'oserent respondre de sa vie. De sorte que cette nouvelle estant sçeuë d'Androclée, elle en fut si affligée, que son affection ne pouvant souffrir qu'elle s'arrestat à suivre tout ce que l'exacte bien-seance eust voulu, apres l'infidelité que Menecrate avoit eue pour elle ; elle le fut visiter tous les jours avec Lycaste : qui estant de mesme ville que luy, ne creût pas qu'elle deust l'abandonner : joint qu'Arpalice ; esperant que la veuë d'Androclée toucheroit à la fin le coeur de Menecrate, prioit instamment Lycaste d'y mener tous les jours cette belle affligée. D'abord Menecrate en parut irrité : apres comme son mal devint encore plus grand, il fit

   Page 4391 (page 89 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme s'il n'y eust point pris garde : mais lors qu'il commença de diminuer, et qu'il vint à considerer que depuis qu'il estoit malade, Arpalice ne luy avoit pas donné une seule marque de son souvenir ; et qu'il avoit veû mille et mille fois les beaux yeux d'Androclée tous couverts de larmes à sa consideration ; il la vit avec moins de peine : et peu de jours apres, il la vit avec plaisir. On eust dit qu'à mesure que sa fievre diminuait, son infidelité s'en allait avec elle : et il y eut lieu de croire qu'il recouvreroit en mesme temps de la santé du corps et de l'esprit : et qu'il se rendroit capable de suivre la raison, et les conseils de Cyrus. Cependant on preparoit un esquipage si superbe, pour renvoyer Timatete au Roy son Pere, qu'il estoit aisé de juger par là, que Cyrus luy vouloit rendre tous les honneurs qu'il pouvoit : il avoit aussi donné ordre qu'il y eust des Vaisseaux prests au mesme Port où Sosostris s'estoit desbarqué en venant en Asie : mais en attendant que cét esquipage fust prest, Sesostris attendoit sans impatience le jour de son despart : car il trouvoit tant de douceur aupres de Timarete, et tant de satisfaction avec Cyrus, qu'il ne pouvoit pas sentir aigrement ce peu de retardement qu'on aportoit à son entiere felicité. Le Prince Artamas de son costé, trouvant tous les jours lieu de rendre quelque service à sa Princesse, en la personne de Cresus, ou en celle de Myrsile, en estoit si favorablement traité, qu'il n'eust pas voulu changer

   Page 4392 (page 90 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son bon-heur, contre celuy d'aucun autre : aussi, lors que Cyrus faisoit comparaison de l'estat où il le voyoit à celuy où il estoit, il s'en croyoit encore plus mal-heureux : mais aussi quand il se souvenoit de celuy où il avoit veû le Prince Artamas, et qu'il consideroit le changemêt qui estoit arrivé en sa fortune, il ne desesperoit pas de la sienne.


Avant l'attaque de Cumes
Un jour, Cyrus apprend que Mandane a été conduite à Cumes, importante cité maritime, par le roi de Pont, qui a reçu la permission d'y demeurer incognito. Cette nouvelle est confirmée par une lettre de Martesie qui l'exhorte à venir délivrer la princesse. Cyrus décide de n'informer personne, à l'exception de Mazare, jusqu'à ce que son armée soit en mesure d'attaquer la ville et d'empêcher la fuite du roi de Pont par la mer. Durant les préparatifs, il reçoit une lettre de Ciaxare qui accepte de rendre à Cresus le gouvernement de son royaume, à condition qu'il accepte d'être son vassal. Cyrus pose une exigence supplémentaire : Cresus doit agréer le mariage de sa fille Palmis avec Artamas. Ravi de retrouver sa couronne, le roi de Lydie souscrit immédiatement à ces deux conditions. On profite de l'atmosphère festive qui règne alors à Sardis pour marier les autres couples. Toutefois, en plus de Cyrus, qui tâche tant bien que mal de dissimuler son chagrin, Andramite et Myrsile sont malheureux ; tous deux sont éconduits par Doralise, qui refuse l'amour.
Nouvelles de Mandane et du roi de Pont
Alors que tous les hommes envoyés à la recherche de Mandane par Cyrus reviennent à la citadelle sans nouvelles de la princesse, l'espion dépêché à Cumes à été plus heureux : il a appris que le roi de Pont, Mandane et Martesie ont débarqué incognito dans cette ville. Le roi de Pont s'est rendu auprès du jeune roi de Cumes qui, lui ayant donné asile, se prépare visiblement à une bataille contre Cyrus. Le messager est par ailleurs en possession d'une lettre de Martesie adressée à Cyrus, dans laquelle elle désapprouve l'injuste jalousie de Mandane, et l'implore de venir attaquer Cumes, pour prouver une fois encore son amour à la princesse.

Il est vray qu'il fut bien-tost sensiblement affligé : car apres avoir attendu tant de jours, avec tant d'inquietude ; il vit revenir ceux qu'il avoit envoyez à Milet : qui luy dirent qu'assurément le Roy de Pont n'avoit point abordé le long de cette coste. Ceux qu'il avoit. aussi envoyez à Gnide, revinrent aussi peu sçavans que les premiers, qui n'en sçavoient pas davantage que ceux qui avoient esté à Ephese, et à beaucoup d'autres Villes Maritimes ; qui assurerent tous que le Roy de Pont n'avoit point abordé en ces lieux là. De sorte que Cyrus et Mazare, estoient en une affliction inconcevable : lors qu'un matin celuy qui avoit eu ordre d'aller à Cumes revint : et revint si à propos, qu'il parla à Cyrus et à Mazare, devant que d'avoir parlé à personne de sa connoissance. Car comme il avoit une impatience extréme de dire à ce Prince ce qu'il sçavoit, n'ignorant pas qu'il seroit magnifiquement recompensé, de la peine qu'il avoit euë ; il fut droit à la Citadelle, où il trouva Cyrus, qui s'entretenoit avec Mazare dans son Cabinet : cherchant à imaginer entr'eux, quelle resolution ils devoient prendre. Dés qu'il parut,

   Page 4393 (page 91 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus se souvenant fort bien que c'estoit luy qui avoit eu ordre d'aller à Cumes, s'avança vers luy, et luy demanda avec precipitation, s'il avoit apris quelque chose ? Seigneur, dit-il, je louë les Dieux de ce que j'ay esté plus heureux que mes compagnons : et de ce que c'est moy qui vous apprendray où est la Princesse Mandane. A ces paroles, Cyrus et Mazare l'embrasserent tous deux à la fois : et le presserent de leur dire en diligence ce qu'il sçavoit. Seigneurs, leur dit-il, je sçay de certitude que le Roy de Pont et la Princesse Mandane font à Cumes : mais ils y sont connus de fort peu de Gens, l'ay sçeu que le Roy de Pont en y abordant, fit mettre à son Vaisseau la Banniere de Milet, comme si ç'eust esté un Vaisseau Marchand : j'ay sçeu mesme qu'il y arriva de nuit : qu'auparavant que d'aborder, il envoya un des siens dans un Esquif, parler au Prince de Cumes : qui, comme vous sçavez, est assez jeune, quoy qu'il soit fort absolu dans son estat. Cependant sans que je sçache la raison pourquoy il a agy ainsi, il n'a pas descouvert aux Habitans de Cumes qu'il donnoit retraite au Roy de Pont : au contraire, pour faire que la chose esclate moins, il ne l'a pas fait loger dans son Palais : et la Princesse Mandane est dans une Maison particuliere, mais elle y est soigneusement gardée. De plus, le Prince de Cumes, sur le pretexte de vos grandes victoires, et de ce que toute l'Asie est en armes, commence de faire armer des Vaisseaux, et de faire

   Page 4394 (page 92 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faire des levées de Gens de Guere dans son Païs. C'est assurément, dit Cyrus, que ce Prince ne veut point qu'on sçache qu'il a donné retraite au Roy de Pont, qu'il ne se soit mis en estat de se deffendre : il n'en faut pas douter, respondit Mazare. Mais encore (adjousta Cyrus, parlant à celuy qui aportoit cette nouvelle ) par où avez vous sçeu ce que vous nous aprenez, et pouvons nous nous fier à vos paroles ? Seigneur, reprit-il, comme j'ay assez voyagé en ma vie, et que j'ay esté à la guerre fort jeune, il s'est rencontré qu'un homme qui sert celuy chez qui on a logé Mandane, estoit mon compagnon à la guerre des Milesiens contre Policrate : de sorte que l'ayant rencontré sur le Port de Cumes, et renouvellé nostre connoissance ; je me resolus de de me servir de luy ; pour descouvrir ce que je vouloir sçavoir. Mais je ne fus pas dans la necessité de me confier le premier à sa discretion : car insensiblement partant d'un discours à un autre ; comme je luy disois qu'il estoit heureux de demeurer en une Ville si tranquile, durant que toute l'Asie estoit en armes : il se mit à me dire, que Cumes auroit bien tost son tour : et en suitte voulant me tesmoigner que nostre ancienne amitié subsistoit encore dans son coeur, puis qu'il me confioit son secret ; il m'apprit ce que viens de vous dire. En suitte dequoy, il me dit que son Maistre) chez qui Mandane estoit logée, avoit une douleur estrange, de ce que le Prince de Cumes donnoit retraite au Roy de Pont : parce

   Page 4395 (page 93 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il craignoit que cela ne causast la ruine de son Païs : disant qu'il avoit oüy ce qu'il me disoit de la bouche de son Maistre, qui en parloit avec sa Femme, sans croire qu'il l'entendist. Mais, luy dit Cyrus, n'en sçavez vous rien que ce que cét homme vous en a dit ? Oüy Seigneur, reprit-il, mais donnez vous un peu de patience. Je vous diray donc ( poursuivit cét heureux Espion ) qu'en suite de ce que je vous ay dit, celuy qui me parloit me dit encore qu'il y avoit une Fille avec cette Princesse, qui luy faisoit la plus grande pitié du monde : qu'elle luy parloit quelquefois par une fenestre grillée, qui donnoit sur une petite Cour de derriere, pour tascher de le suborner, afin qu'il portait une Lettre à quelqu'un qu'elle luy diroit, quand il luy auroit promis de luy estre fidele : luy offrant pour cét effet des Pierreries qu'elle luy monstroit, qui paroissoient estre d'un assez grand prix. Mais, me dit-il, je me trouve bien embarrassé : car je ne veux pas trahir mon Maistre : mais je ne veux pas aussi luy descouvrir ce que cette Fille m'a dit, de peur qu'on ne la resserrast, et qu'on ne la mal traitast. Ha mon cher Amy (luy dis-je, pour luy persuader mieux de faire ce que je voulois) sa vertu est trop scrupuleuse ! partageons les Pierreries, et baille moy la Lettre à porter : ainsi tu profiteras de quelque chose sans t'exposer. D'abord il eut de la peine à s'y resoudre : mais voyant que je voulois bien estre complice de son crime, je le fis enfin consentir à le commettre :

   Page 4396 (page 94 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sorte que sans differer davantage, il creût mon conseil. Il parla le soir à Martesie ; il feignit de se laisser persuader ; il prit les Pierreries et la Lettre qui s'adresse à vous ; et m'apporta la Lettre, et les Pierreries. Eh cruel que vous estes, interrompit Cyrus, pourquoy ne m'avez vous pas donné cette Lettre d'abord ? je n'en sçay rien Seigneur, reprit-il, si ce n'est que j'ay voulu vous conter par ordre tout ce que je sçavois : mais pour reparer cette faute, je m'en vay vous la donner : et en effet cet homme la presentant à Cyrus, ce Prince vit que c'estoit une Lettre de Martesie, qu'il ouvrit en diligence : apres quoy il y leût ces paroles.

MARTESIE A L'ILLUSTRE CYRUS.

Quoy que la Princesse se pleigne tousjours de vous, comme je suit persuadée qu'elle n'a pas sujet de s'en pleindre, j'ay creû que je devois vous advertir que nom sommes à Cumes : où selon les apparences nom demeurerons quelque temps. Si vous voulez, vous justifier aupres de la personne qui vous accuse, il faut quitter la Princesse Araminte, pour la venir delivrer : mais pour vous consoler, sçachez, que vostre Rival ne profite pas de vostre disgrace : et que la Princesse ne pouvant, en l'estat où elle est, se vanger de vous, se vange sur luy de l'infidelité dont elle vous soupçonne, pour ne pas dire dont elle vous accuse. Cependant soyez, assuré, que dés que vos Troupes

   Page 4397 (page 95 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

paroistront, je parleray en vostre faveur : et que vous ne remporterez, pas un advantage à la guerre, que je ne le face valoir aupres d'elle, pour vostre justification. Apres cela, il faut que je vous die encore, que l'ay sçeu avec autant de bon-heur que d'adresse, que ce que le Roy de Pont aprehende le plus est d'estre assiegé par Mer aussi bien que par Terre : car il est à craindre, s'il voulait d'abord une Armée Navale, qu'il ne pretende encore nous enlever. Voila, Seigneur, tout ce que vous peut dire une personne, qui ne desespere pas que celuy qui a prit Artaxate, Babilone, et Sardis, ne prenne encore bientost Cumes et ne soit bientost à la fin de toutes ses infortunes.

MARTESIE.Apres que Cyrus eut leû cette Lettre, il la monstra à Mazare, qui la leût avec quelque leger sentiment de joye ; car encore qu'il n'esperast plus rien, neantmoins il sentit quelque consolation, de connoistre par cette Lettre, que Mandane se pleignoit de Cyrus. Ce n'est pas qu'il ne jugeast bien que le temps tout seul justifieroit ce Prince aupres d'elle : mais il ne pouvoit pourtant pas s'empescher de trouver quelque douceur, à penser qu'à l'heure qu'il parloit, elle l'aimoit moins qu'elle n'avoit fait. Pour Cyrus, il eut sans doute beaucoup de douleur, de sçavoir que l'injustice de sa Princesse continuoit, mais il eut aussi beaucoup de consolation, desçavoir que Martesie estoit tousjours pour luy, et de sçavoir où estoit Mandane. Mais devant que de resoudre ce qu'il estoit à propos de faire, il

   Page 4398 (page 96 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

demanda encore à celuy qui luy avoit donné cette Lettre, s'il ne sçavoit rien davantage ? et pourquoy il n'avoit point tasché de voir luy mesme Martesie, pour luy aprendre qu'il estoit envoyé exprés à Cumes, pour sçavoir des nouvelles de la Princesse ? Seigneur, reprit-il, c'estoit bien mon dessein : car apres voir pris la Lettre que je viens de vous rendre, je dis à mon Amy, que je luy laissois toutes les Pierreries, à condition qu'il me feroit parler à Martesie, ce qu'il me promit : mais par mal-heur il arriva que cét homme parlant à cette Fille, fut veû par son Maistre : qui ayant remarqué qu'il luy parloit avec affection, le chassa à l'heure mesme : de sorte qu'il me vint retrouver, pour me dire qu'il n'estoit plus en estat de faire ce que je souhaitois. Si bien que voyant que je ne pouvois rien faire davantage en ce lieu là pour vostre service, je suis revenu en diligence. Cyrus voyant donc qu'il sçavoit tout ce qu'il pouvoit sçavoir de cét homme, le fit recompenser si magnifiquement, qu'il estoit aisé de juger qu'un Prince si liberal estoit bien amoureux. Mais en le congediant, il luy dessendit expressément de dire à personne qu'il sceust rien de la Princesse Mandane : en suitte dequoy, Mazare et luy adviserent ce qu'ils auoient à faire.

Préparatifs secrets de l'attaque de Cumes
Cyrus consulte Mazare : après délibération, les deux hommes décident de ne pas révéler tout de suite le lieu où se trouve Mandane. Ils veulent d'abord élaborer une stratégie pour assiéger Cumes. Il s'agit également de réunir une puissante flotte maritime pour bloquer le port de la ville et éviter que le roi de Pont ne s'enfuie par la mer.

Mais apres avoir consideré la chose, de tous les biais dont elle pouvoit estre considerée ; ils conclurent qu'il ne faloit point qu'ils tesmoignassent sçavoir où estoit la Princesse, qu'ils ne fussent en estat d'aller assieger

   Page 4399 (page 97 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cumes : et principalement qu'ils n'eustent des Vaisseaux de Guerre, pour en fermer le Port s'il estoit possible. De sorte que pour cacher mieux la chose, Cyrus se resolut de dire à tout le monde, qu'il ne pouvoit descouvrir où estoit Mandane : et afin de tromper plus finement le Roy de Pont, s'il avoit quelques Espions à Sardis ; Mazare luy conseilla d'envoyer encore en divers lieux, comme pour tascher d'avoir des nouvelles de la Princesse. Et en effet, Cyrus, en presence de beaucoup de Gens, dépescha plusieurs des siens pour cela : mais pour ne perdre point de temps, et pour descouvrir moins son dessein, il renvoya Leontidas vers Thrasibule : avec une ample instruction de ce qu'il desiroit qu'il fist : le conjurant de luy fournir le plus de Vaisseaux de Guerre qu'il pourroit : et de les faire armer le plus promptement, et le plus secretement qu'il seroit possible : le priant du moins de trouver un pretexte pour faire qu'on ne soubçonnast pas que ce fust pour luy : le conjurant encore d'en demander au Prince de Mytilene. II renvoya aussi Megaside au Prince Philoxipe, à qui il escrivit pour luy rendre grace de l'esperance qu'il luy avoit donnée, en luy faisant sçavoir l'Oracle que la Princesse de Salmis avoit reçeu, et qui avoit esté si heureusement accomply : mais il le conjura aussi, de luy faire donner des Vaisseaux par le Roy son Maistre. Il envoya encore vers le Prince de Cilicie, pour le mesme sujet : et afin de sçavoir tousjours avec certitude

   Page 4400 (page 98 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si le Roy de Pont ne partiroit point de Cumes : il renvoya le mesme homme qui luy avoit apris qu'il y estoit : quoy que ce ne fust pas là qu'il dist qu'il alloit. Mais en le renvoyant, il luy donna une Lettre pour Martesie, et allez de Pierreries pour suborner ceux qui gardoient la Princesse, s'ils estoient capables de l'estre : et que par ce moyen il pûst du moins faire rendre à Martesie la Lettre qu'il luy escrivoit : luy donnant aussi deux Esclaves extrémement fideles, afin qu'il pûst s'en servir à luy faire sçavoir ce qu'il jugeroit à propos de luy mander, lors qu'il seroit arrivé à Cumes. Il resolut encore avec Mazare, que l'Armée de Terre ne marcherait point, que celle de Mer ne fust en estat de servir : de peur d'allarmer trop tost le Prince de Cumes et le Roy de Pont, et de ruiner le dessein qu'ils avoient de delivrer Mandane, en pensant l'avancer. Cependant ils se pleignoient plus que jamais devant le monde, de ne sçavoir point où estoit cette Princesse, et en tesmoignoient avoir un desplaisir extréme : mais la veritable douleur qu'ils avoient, estoit de sçavoir qu'elle estoit dans une Ville aussi forte que l'estoit Cumes : qui estoit en ce temp là redoutable à tous ses voisins. Neantmoins comme Cyrus n'avoit rien attaqué qu'il n'eust pris ; et que sa valeur n'avoit jamais rencontré d'obstacles qu'elle n'eust surmontez ; l'esperance de vaincre encore une fois, faisoit qu'il avoit l'ame un peu plus tranquile, qu'il ne l'avoit auparavant qu'il sçeust

   Page 4401 (page 99 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou estoit Mandane.

Cresus retrouve sa couronne
Cyrus reçoit une lettre bienveillante de la part de Ciaxare : le roi des Medes laisse l'entière liberté au vainqueur de Sardis de faire ce que bon lui semble de ses conquêtes. Il approuve son idée de laisser la couronne à Cresus, à condition que le roi de Lydie devienne leur vassal. Cyrus annonce la bonne nouvelle à Artamas et lui demande de la transmettre à Cresus, non sans émettre une exigence supplémentaire : le roi de Lydie retrouvera sa couronne à condition que la cérémonie coïncide avec le mariage d'Artamas et Palmis, princesse de Lydie. Cresus, Myrsile, Artamas et Palmis accueillent ces nouvelles avec une immense joie. Tout le peuple, rapidement informé par la rumeur, acclame le héros perse.

Les choses estant en ces termes, Cyrus eut des nouvelles de Ciaxare, qui luy mandoit par les Courriers qu'il avoit establis, qu'il luy disoit encore une fois ce qu'il luy avoit desja tant dit d'autres : qu'il n'entendoit point que son pouvoir fust borné : qu'ainsi il pouvoit disposer absolument de toutes choses : rendre et oster des Couronnes ; et faire de ses conquestes tout ce qu'il jugeroit à propos ; Qu'il trouvoit aussi bien que luy, qu'estant obligé de continuer la guerre, il seroit plus aisé de conserver la Lydie en la redonnant à Cresus, avec les conditions qu'il luy proposoit, que d'entreprendre de la garder, en le laissant vivre en Esclave : joint qu'il trouvoit encore qu'il avoit raison de luy escrire qu'en le faisant Roy Tributaire, il se feroit honneur a luy mesme ; puis qu'il se donneroit un plus illustre Sujet. Adjoustant toutesfois, que pour le tenir en devoir, et l'empescher de brouiller, il ne vouloit point qu'il luy rendist ses Thresors, et qu'il le prioit de les prendre pour luy. En suite Ciaxare se pleignoit du mal-heur de Mandane : et l'encourageoit à poursuivre ses victoires, jusques à ce qu'il l'eust delivrée. Cyrus se voyant donc avec l'authorité toute entiere, de traiter Cresus comme il luy plairoit, prit une resolution digne de son grand coeur : car comme le Roy de Phrigie et le Prince Artamas entrerent dans sa chanbre, il se mit à dire au premier, que ne pouvant pas songer à rompre le marriage du Prince Artamas avec la Princesse

   Page 4402 (page 100 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Palmis, qui estoit si digne de luy, et ne pouvant pas se resoudre non plus à luy voir espouser la fille d'un Roy sans Royaume ; il avoit resolu de redonner à Cresus, la Couronne qu'il venoit de perdre. Ha Seigneur, s'escria le Prince Artamas, est-il possible que j'aye bien entendu ? Oùy, reprit Cyrus ; et pour vous le tesmoigner, je veux que pour faire vostre reconciliation toute entiere avec Cresus, vous alliez luy dire de ma part, que le Roy des Medes m'ayant laissé la disposition toute entiere de sa Couronne, je la luy rends : à condition qu'il fera Vassal de Ciaxare, comme le Roy d'Armenie : qu'il luy payera un leger Tribut, pour marque de sa dépendance : qu'il me suivra à la guerre, avec le Prince son Fils, jusques à ce que j'aye delivré la Princesse Mandane : et que jusques au jour que je partiray pour aller au lieu où je sçauray qu'elle sera, ils auront des Gardes. Ce n'est pas, adjousta-t'il, que je doute de leur parole, dés qu'ils me l'auront donnée ; mais c'est qu'il ne faut pas donner lieu au peuple de faire un soûlevement, qui me forceroit à luy nuire. Apres cela, le Roy de Phrigie et le Prince Artamas, donnerent mille loüanges à Cyrus : le dernier y joignit mille remercimens, qu'il auroit encore plus estendus, si l'impatience de porter une si agreable nouvelle, ne l'eust obligé à renfermer une partie de sa reconnoissance dans son coeur. Joint que Cyrus connoissant bien quelle seroit la joye de ce Prince, de pouvoir dire à la Princesse Palmis

   Page 4403 (page 101 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle reverroit encore le Roy son Pere sur le Thrône, il luy imposa silence : le conjurant d'aller en diligence s'aquiter de sa commission. Mais comme je sçay bien, adjousta-t'il, que vous auriez quelque peine d'aller à l'Apartement de Cresus, sans passer par celuy de la Princesse sa Fille ; je vous conjure de le faire : et de vouloir l'assurer, que j'ay une extréme satisfaction, d'estre en pouvoir de faire une chose qui luy sera agreable. Je n'en userois pas avec tant de liberté, reprit Cyrus, si je ne jugeois qu'un Prince à qui on donne lieu de rendre une Couronne, ne s'offencera pas qu'on le charge d'un Compliment pour sa Maistresse. Artamas respondit à la civilité de Cyrus, avec un profond respect : en suitte dequoy, il fut avec une diligence estrange, trouver sa chere Princesse, pour luy aprendre l'heureux changement de la fortune du Roy son Pere. Cette nouvelle la surprit d'une telle forte, qu'elle ne la pouvoit croire : mais à la fin se voyant contrainte d'adjouster foy aux paroles d'Artamas, elle eut une joye qu'on ne sçauroit exprimer. Elle n'entreprit pourtant pas de la tesmoigner avec exageration ; car elle eut une telle impatience que Cresus sçeust son bonheur, qu'elle pressa vingt fois Artamas d'aller promptement le luy aprendre : et elle l'en pressa tant en effet, qu'il la quitta des qu'il luy eut fait le compliment de Cyrus. Il fut donc apres cela chez le Roy de Lydie, qu'il trouva dans une melancolie tres, profonde : aussi tost qu'Artamas

   Page 4404 (page 102 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entra dans sa chambre, Cresus je leva pour le recevoir : mais à peine eue il loisir de le faire, qu'Artamas prenant la parole, luy aprit que Cyrus luy redonnoit la Couronne de Lydie. Eh de grace, interrompit Cresus, ne redoublez point la pesanteur de mes fers, par une fausse esperance de remonter sur le Thrône ! Non Seigneur, reprit Artamas, le bien dont je vous parle n'est pas mesme de ceux qu'on espere quelque temps devant que de les posseder : vous estes encore Roy de Lydie si vous le voulez : et alors Artamas commença de luy dire les conditions que Cyrus mettoit à son restablissement : que Cresus trouva si douces, veû le maheureux estat où il croyoit estre pour toute sa vie, qu'elles ne diminuerent rien de la joye qu'il avoit de remonter sur le Thrône. Comment ils en estoient là, Chrysante entra, qui vint dire à Cresus, que Cyrus le prioit de ne trouver pas mauvais s'il adjoustoit encore une condition à celles dont le Prince Artamas estoit chargé, devant que de faire une declaration publique de son restablissement. Le discours de Chrysante troubla extrémement ces deux Princes : Cresus commença de douter de son bonheur : et Artamas aprehenda du moins, que cette condition que Cyrus demandait encore, n'eust quelque chose de fort dur, ou de fort honteux pour le Roy de Lydie, puis qu'il ne l'en avoit point voulu charger. Mais à la fin, Chrysante prenant la parole, et l'adressant à Cresus ; Seigneur, luy dit il, ce que j'ay ordre de vous

   Page 4405 (page 103 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire, est que le Prince mon Maistre souhaite que le mesme jour qu'il choisira pour vous rendre vostre Couronne, dans le plus fameux de vos Temples, et à la veuë de vos Subjets ; vous donniez dans ce mesme Temple la Princesse vostre Fille au Prince Artamas, qui l'a meritée par tant de services. Le discours de Chrysante surprit si agreablement ces deux Princes, qu'ils furent quelque temps sans pouvoir parler mais à la fin, Cresus revenant de l'admiration où il estoit de la vertu de Cyrus, pria Chrysante de dire à son Maistre, que quelque precieuse que fust la Couronne qu'il luy rendoit, il croyoit luy estre aussi obligé de donner un tel Mary à sa Fille, que de ce qu'il luy rendoit un Royaume. Qu'aussi pouvoit il l'assurer que cette derniere chose qu'il souhaitoit de luy, ne l'empescheroit pas de remonter bien tost au Thrône, puis qu'il ne l'en trouvoit pas indigne, et que son grand coeur ne l'y faisoit consentir. Artamas entendant parler Cresus de cette sorte, luy fit mille veritables protestations de service : et en suitte donna mille loüanges à Cyrus, Et comme le Prince Myrsile entra alors dans la chambre, et qu'il sçeut ce qui se passoit, il partagea la joye du Roy son Pere, et joignit ses loüanges et ses remercimens aux siens. Mais apres avoir allez tesmoigné leur reconnoissance, le Prince Artamas et Chrysante s'en retournerent vers Cyrus : pour luy aprendre avec quelle joye, et avec quels sentimens de gratitude, Cresus, Myrsile, et Palmis, avoient apris

   Page 4406 (page 104 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jusques où alloit sa generosité pour eux. Ce ne fut pas seulement par leur bouche, que Cyrus en fut assuré : car Cresus n'osant encore demander la liberté d'aller en personne luy dire ses sentimens, y envoya aussi bien que le Prince Myrsile et la Princesse Palmis : mais comme Cyrus sçavoit bien que quiconque oblige promptement, redouble le prix de l'obligation ; il dit au Roy de Phrygie qu'il vouloir donner ordre que tout ce qui seroit necessaire pour cette double Ceremonie fut bien tost prest : afin qu'elle se pûst faire devant le départ de Timarete : et que les Nopces du Prince Artamas, fussent honnorées de la presence du Prince Sesostris, et de la Princesse d'Egypte. Comme en effet, ce Prince ayant donné cette commission à Chrysante, on commença de faire les preparatifs de cette grande Feste : cependant Artamas fut aussi tost qu'il eut quité Cyrus, aprendre à Palmis la nouvelle obligation qu'il luy avoit : luy exagerant sa joye avec tant de transport d'amour, que cette Princesse n'en avoit jamais si bien connu la grandeur, qu'elle la connut alors. Pour elle, comme elle avoit une modestie extréme, elle en tesmoigna beaucoup moins, de sçavoir que son mariage estoit assuré ; qu'elle n'en avoit tesmoigné en aprenant que son Pere remonteroit au Thrône, quoy que la succession de la Couronne ne la regardait pas directement. Artamas n'en murmura pourtant point ; car connoissant cette Princesse comme il faisoit, il avoit tousjours bien creû que s'il avoit jamais

   Page 4407 (page 105 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à estre heureux, elle luy cacheroit une partie de sa satisfaction. Cependant quoy que Cyrus n'eust pas eu dessein que la chose esclatast, jusqu'au jour de la Ceremonie ; il n'y eut pourtant pas moyen de la cacher, principalement à cause d'une entreveuë qui se fit du Roy de Phrygie et de Cresus : de sorte que s'en estant espandu quelque bruit, elle fut bien tost sçeuë de tout le monde. Ce fut alors que le nom de Cyrus fut hautement celebré, parmy les Habitans de Sardis : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que la principale joye qu'ils eurent, fut d'aprendre qu'encore qu'on leur redonnast leur Roy, ils ne laisseroient pas d'estre encore en quelque façon sous la puissance de Cyrus, puis qu'il seroit Vassal de Ciaxare. II y eut mesme encore une chose assez extraordinaire en cette rencontre : car bien que ce soit la coustume, lors que quelqu'un reçoit un bienfait, de se contenter d'aller voir ceux qui le reçoivent pour s'en rejouïr avec eux, sans aller visiter celuy qui l'a fait ; il n'en fut pas de mesme en cette occasion : car tout ce qu'il y avoit à Sardis de Gens de qualité à l'oser entreprendre, furent remercier Cyrus, devant que de s'aller réjouir avec le Roy de Lydie : de sorte que ce n'estoient que Complimens, et au Palais, et à la Citadelle. Toutes les Dames allerent aussi chez la Princesse Palmis, tant celles de la Ville : qui ne pouvoient se lasser de loüer Cyrus, qui en soulageant les malheurs de tous ceux qu'il avoit vaincus, redoubloit aigrement

   Page 4408 (page 106 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les siens. Car quand il pensoit que le Prince Artamas alloit bientost possder la Personne qu'il aimoit ; et qu'il songeoit que Mandane estoit dans Cumes, entre les mains d'un de ses Rivaux ; qu'il falloit de necessité attendre une Armée Navale pour l'attaquer ; et que le succés du Siege pouvoit estre douteux ; il souffroit des maux incroyables. L'absence du Roy d'Assirie, avoit aussi quelque chose qui augmentoit ses inquietudes, quoy que sa presence luy fust, insuportable.

Cérémonie et mariages
Alors que tout le monde est réuni à Sardis et manifeste sa joie face à la générosité de Cyrus, ce dernier parvient à arranger plusieurs mariages. Après avoir convenu que l'union d'Artamas et de Palmis aurait lieu le jour même du couronnement de Cresus, il fait en sorte que, le lendemain de la cérémonie, Menecrate (qui, désormais guéri, s'est rendu à la raison et ne prétend plus à la main d'Arpalice) épouse Androclée, et que Thrasimede se marie avec Arpalice. Il parvient encore à conclure le mariage de Parmenide et de Cydipe, de Philistion et de Candiope, ainsi que de Lygdamis et de Cleonice.

Cependant pour ne diminuer rien de la satisfaction du Prince Artamas, pour qui il avoit tant d'estime ; il r'enferma une partie de sa douleur dans le fonds de son ame : afin de ne troubler pas une si belle Feste. Et pour ne manquer à rien, il fut visiter Cresus et Myrsile : mais ce ne fut plus comme leur Vainqueur, ce fut comme leur Amy. Il fit aussi une visite à la Princesse Palmis, et à la Princesse Timarete : mais en retournant chez luy, il fut fort surpris et de voir Menecrate ; qui ayant commencé de quitter la Chambre ce jour là, venait luy rendre graces des soins qu'il avoit eus de luy : et luy aprendre que la maladie du corps, avoit guery son esprit : et luy avoit fait si bien connoistre qu'Androclée meritoit toute son affection, qu'il venoit luy dire qu'il estoit prest de luy obeïr : et de ne regarder plus Thrasimede comme son Rival. Cyrus ravy du discours de Menecrate, envoya à l'heure mesme querir Thrasimede, Philistion, et Parmenide ; à qui ayant dit l'heureux changement

   Page 4409 (page 107 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui estoit arrivé au coeur de Menecrate, il trouva les deux premiers fort disposez à l'embrasser : et pour Parmenide, comme il n'avoit point d'interest à la chose que celuy de Menecrate ; puis qu'il estoit content, il l'estoit aussi : de sorte qu'il ne restoit plus rien à faire qu'à advertir Lycaste. Mais Cyrus ne fut pas à la peine d'y envoyer : car son Mary estant arrivé à Sardis, avec Lysias Frere de Candiope ; elle vint elle mesme les amener à Cyrus : accompagnée de Cydipe, d'Arpalice, de Candiope, et d Androclée : si bien que parce moyen, la reconciliation se fit toute entiere entre toutes ces personnes, dont les interests avoient esté si meslez. Mais pour la faire plus solide, Cyrus conjura Menophile, Mary de Lycaste, de vouloir bien que la Mariage d'Arpalice et de Thrasinide se fist le lendemain que se seroit celuy du Prince Artamas : il fit aussi la mesme priere à Philistion, pour celuy d'Androclée et de Menecrate : et comme il sçavoit quels estoient les sentimens de Parmenide pour Cydipe, et de Philidion pour Pandiope ; il parla à Menophile et à Lycaste pour le premier :et à Lysias et à Candiope pour l'autre : et il parla si fortement, et trouva si peu d'obstacles dans l'esprit des personnes qu'il entreprenoit de persuader ; qu'elles luy accorderent ce qu'il vouloit. Ainsi ces quatre mariages furent resolus en un instant : et tous ces differens dont la suite paroissoit devoir estre si funeste, furent heureusement terminez. La chose ayant esté sçeuë, Lycaste et sa

   Page 4410 (page 108 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

belle Troupe ne fut pas plustost retournée au Palais, que les Princesses la furent visiter : Doralise et Pherenice y furent avec elles : et Cleonice y fut la derniere ; parce qu'elle avoit esté occupée à recevoir sa Mere : qui sçachant que sa Fille estoit à Sardis, estoit partie d'Ephese pour l'aller querir, avec intention de la ramener. De sorte que Cleonice ayant apris à Stenobée quelles estoient toutes ces Dames, et l'obligation qu'elle leur avoit ; elle fut elle mesme les visiter : et elle y fut conduite par Lygdamis, qui se servant de cette favorable occasion, pria instamment Ismenie, qui avoit tousjours esté la Confidente de sa chere Cleonice, de vouloir parler pour luy à Stenobée, afin de presser son Mariage. La chose se pouvoit d'autant plus facilement, que son Pere, qui estoit Gouverneur du Chasteau d'Hermes, estant venu à Sardis ; et Cyrus ayant fait sa paix avec Cresus, il estoit en estat de pouvoir s'achever sans obstacle. Et en effet, Ismenie en fit la proposition : mais elle ne se trouva pas assez puissante toute seule : et il falut que Cyrus employait ses prieres, qui eurent un effet tel que Lygdamis l'eust pu souhaiter. Il eut pourtant une petite douleur, de voir que Cleonice devint un peu resveuse dés qu'elle sçeut qu'infailliblement elle espouseroit Ligdamis : et comme il la fit presser par Ismenie, apres l'en avoir luy mesme pressée inutilement, de dire ce qui l'empeschoit d'avoir de la joye ; elle respondit que c'estoit qu'elle craignoit qu'apris s'estre

   Page 4411 (page 109 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autrefois affligée de ce que l'amitié de Lygdamis estoit devenue amour : et depuis encore, de ce qu'elle avoit aprehendé que cette amour ne fust redevenuë amitié : il n'arrivast que lors qu'elle auroit espousé Lygdamis, elle ne la fust de ce qu'il n'auroit peutestre plus ny amour, ny amitié pour elle : luy semblant que le Mariage estoit plus propre à faire naistre l'indifference, la jalousie ; et le mespris, qu'à entretenir l'estime, l'amour, et l'amitié. Mais à peine eut elle dit cela à Ismenie, qu'elle le dit à Ligdamis : qui donna tant de marques d'amour à Cleonice, par la douleur qu'il eut du soubçon qu'elle avoit ; qu'en fin il dissipa de son esprit ce petit nuage sombre, qui s'y estoit eslevé : et luy persuada qu'elle pouvoit attendre de luy, une passion violente et durable tout ensemble. de sorte qu'apres cela elle souffrit que la joye parust dans ses yeux : lors qu'elle reçeut d'Arpalice, de Cydipe, de Candiope, et d'Androclée, la mesme civilité qu'elle leur avoit rendue.

Andramite et Myrsile, amoureux de Doralise
Alors que la plupart de couples connaissent le bonheur de la réunion, Andramite et le prince Myrsile, tous deux amoureux de Doralise, sont malheureux. Andramite se heurte depuis longtemps aux refus et à la fierté de Doralise, qui prétend ne pouvoir aimer personne, sinon un homme dont le cur n'a jamais éprouvé l'amour avant de la connaître. Andramite, ignorant les sentiments de Myrsile, lui demande d'intervenir auprès de sa bien-aimée. Invoquant des raisons obscures, le prince de Lydie refuse. De son côté, il engage une conversation avec Doralise et lui avoue ses sentiments, insistant sur le fait qu'il n'a jamais été amoureux avant elle. Doralise feint d'abord de ne pas le croire, puis l'exhorte à n'éprouver pour elle que de l'amitié.

Mais au milieu de tant d'Amans heureux, Andramite souffroit infiniment : parce qu'il trouvoit toûjours Doralise plus fiere : on eust dit mesme que la joye des autres la mettoit en chagrin : et que les preparatifs de tant de Nopces l'importunoient : car elle en faisoit tousjours quelque raillerie, qui luy faisoit connoistre qu'elle n'estoit pas d'humeur d'augmenter le nombre de celles qui se devoient marier. Voyant donc qu'il ne gagnoit rien aupres d'elle par ses soins et par ses services,

   Page 4412 (page 110 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il se resolut d'avoir recours au Prince Myrsile : car comme il avoit remarqué qu'elle le consideroit beaucoup, et qu'il le revoyoit en puissance et en authorité ; il creût que peutestre, s'il vouloit se donner la peine de parler à Doralise, elle pourroit se resoudre à l'espouser par raison d'establissement, il elle ne ne le faisoit par affection. Mais auparavant que de tenter cette voye, il consulta Pherenice, avec qui il avoit fait amitié, pour luy demander conseil s'il le devoit faire : et comme elle luy dit que du moins cela ne luy pourroit nuire, il fut trouver ce Prince, pour luy demander protection : mais il fut fort surpris, lors qu'apres luy avoir expliqué son intention, il luy dit qu'il luy demandoit un office qu'il eust souhaitté de tout son coeur estre en pouvoir de luy rendre : mais que diverses raisons qu'il ne luy pouvoit dire l'en empeschant, il chercheroit quelque autre occasion de luy tesmoigner combien il l'estimoit. Que cependant il luy conseilloit comme son Amy, de ne s'obstiner pas à aimer Doralise : apres quoy estant arrivé du monde, Andramite se retira aussi mal satisfait de Myrsile que de sa Maistresse. A peine fut il party, que ce Prince, qui n'avoit point veû Doralise, depuis qu'il luy estoit permis d'esperer d'estre un jour Roy de Lydie, fut à sa Chambre luy faire une visite : car il avoit la liberté du Palais toute entiere, en attendant que la Ceremonie où Cyrus devoit redonner la Couronne à Cresus se fist. Cependant Pherenice apres avoir conseillé à Andramite

   Page 4413 (page 111 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'employer le credit du Prince Mysile, se mit à parler pour luy à Doralise : afin de luy preparer l'esprit à recevoir mieux ce que le Prince luy diroit : mais elle luy fit si bien connoistre, que jamais elle ne se resoudroit à espouser Andramite, qu'elle n'en douta point du tout. De sorte que ne croyant pas rien faire contre luy ; elle creût qu'elle devoit advertir son Amie, de ce que Myrsile luy devoit dire, afin qu'elle le refusast plus civilement. Mais elle fut si bien surprise, de voir que Doralise se mit en colere contre Andramite, de ce qu'il avoit eu recours au Prince Myrsile : il est vray qu'elle n'eut pas loisir de dire beaucoup de chose contre luy : car ce Prince arriva un moment apres, qui luy fit changer de discours. Dés qu'il entra dans la chambre de Doralise, Pherenice en sortit pour quelque affaire qui l'appelloit ailleurs : et par ce moyen, Myrsile demeura en liberté d'entretenir cette aimable Fille. Mais à peine fut-il assis, que cette fiere personne, croyant qu'il alloit luy parler d'Andramite, le prevint. Je voy bien Seigneur, (luy dit elle brusquement, sans se donner loisir de se consulter elle mesme) que vous vous preparez à me parler de la folie d'Andramite : mais de grade, ne me dites rien qui m'empesche de me resjoüir autant que je le dois, de la generosité que Cyrus a euë pour le Roy vostre Pere et pour vous. Ne craignez pas aimable Doralise, luy dit-il, que je vous parle jamais de la passion d'Andramite : ce n'est pas qu'il ne m'en ait fort solicité : mais j'ay une si

   Page 4414 (page 112 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puissante raison qui m'en empesche, que vous ne devez pas craindre que je vous importune de ma vie en vous parlant pour luy. Cela estant Seigneur, repartit Doralise, il faut que je vous tesmoigne donc l'extréme satisfaction que j'ay de pouvoir esperer de vous voir bien tost où raisonnablement vous devez estre : si je suis bientost où raisonnablement je dois estre, reprit il, je seray sans doute bien-tost où il y a long-temps que je me souhaite, et où vous ne desirez pas que je sois. Quoy Seigneur, reprit Doralise, je pourrois desirer que vous ne suffiez pas Roy de Lydie ! ce n'est pas ce que je dis, reprit il ; et ce n'est pas dans le Thrône que mes desirs me portent le plus. Joint que j'ay desiré ce que je desire encore aujourd'huy, du temps que le Prince Atys vivoit, et que je n'y devois pas pretendre. Pour moy, reprit Doralise en soûriant, je croy que du temps que vous dites, vous ne souhaitiez que de pouvoir parler : il est vray respondit il, mais je ne le souhaitois, que pour vous pouvoir dire je vous aime. Ha Seigneur, s'escria Doralise en riant (ne pensant pas que le Prince Myrsile parlast serieusement) si vous eussiez bien fait entendre ! vous, dis-je, qui filles si bien comprendre à Pherenice que vous entendiez mieux qu'elle cette agréable Fable d'Esope, qui convenoit si admirablement à la Princesse Palmis, et à ses Amans. Il est certain, repliqua-t'il, que je vous eusse pu faire sçavoir que je vous aimois, puis que je vous leusse pû

   Page 4415 (page 113 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme, tout muet que j'estois, vous parler des yeux, et vous dire par leur moyen ce que je suis resolu de vous dire aujourd'huy : mais quelle aparence y aurait il eu de m'exposer à la raillerie de la plus redoutable personne de la Terre ? moy, dis-je, qui voyois tous les jours les hommes du monde qui parloient le mieux, devenir muets aupres de vous, par la crainte qu'ils en avoient ? Mais Seigneur, reprit-elle, ne suis-je pas aussi redoutable que j'estois ? vous l'estes mesme encore plus, reprit-il, car je vous trouve plus belle que vous n'estiez : mais je suis devenu plus hardy : c'est pourquoy je ne fais plus nulle difficulté de vous apprendre ce que je vous ay caché toute ma vie. Sçachez donc, aimable Doralise, que j'ay commencé de vous aimer, dés que j'ay commencé de vous voir : que dés vostre plus tendre enfance, j'ay eu de l'affection pour vous ; que cette affection s'est acreuë avec vostre beauté : et que durant les amours de Cleandre, d'Artesilas, d'Abradate, et de Mexaris, je vous aimois aveque plus d'ardeur que tous ces Princes ensemble n'en avoient pour les Princesses dont ils estoient amoureux. Oüy charmante Doralise, poursuivit-il, durant ce profond silence où les Dieux m'avoient condamné, je mourois d'amour pour vous. Ha Seigneur, interrompit Doralise, vous ne me persuaderez jamais cela ! car enfin puis que la tendresse que vous avez eue pour le Roy vostre Pere vous a fait parler, lors que vous avez veû ce

   Page 4416 (page 114 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Soldat qui le vouloit tüer ; je ne doute nullement, que si vous eussiez eu pour moy une violente passion, vous n'eussiez parlé pour me la dire, puis que vous deviez parler. Mais c'est assurément qu'il y avoit autant de silence en vostre coeur qu'en vostre bouche : et que la tranquilité estoit aussi grande en vostre ame qu'en la mienne. Ne sçavez vous pas, repliqua le Prince Myrsile, que l'amour est accoutumé à faire des Muets, de ceux qui parlent le mieux ? comment donc eussiez vous voulu qu'il eust fait parler un mal-heureux Amant qui l'estoit desja ? Pourquoy donc parlez vous aujourd'huy ? reprit-elle ; je parle, dit-il, par la mesme raison que je me taisois : car enfin je me taisois parce que je ne pouvois parler : et je parle parce que je ne me puis taire. Au reste, poursuivit-il, comme je vous ay tousjours oüy dire que vous vouliez un coeur tout neuf, qui n'eust jamais rien aimé que vous ; j'ay creû que le mien estant tel que vous l'avez desiré, je pouvois vous l'offrir sans vous faire outrage : puis qu'il est vray qu'il n'a jamais reçeu d'autre Image que la vostre. De plus, je ne vous estre pas seulement un coeur tout neuf, je vous exprime encore ma passion, avec des paroles qui n'ont jamais esté prophanées à exprimer, ny de feintes, ny de veritables passions ; je n'ay jamais prononcé le mot d'amour que pour vous seulement : je n'ay jamais dit je vous aime, qu'une seule fois : et cette seule fois n'a esté que pour vous. N'ayez donc pas l'injustice de me rejetter,

   Page 4417 (page 115 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec la mesme rigueur que si je vous offrois un coeur qui eust reçeu mille Images differentes : et que je vous disse des choses, que j'aurois dites mille et : mille fois aupres d'une autre, le vous assure Seigneur, reprit-elle, que vous m'embarrassez de telle sorte, que pour peu que vous continuyez de me parler comme vous faites, vous me forcerez à regretter le temps où vous ne me pouviez parler. Car enfin je voudrois bien ne vous dire rien de trop aigre, ny de trop incivil : cependant je sens que si vous me persuadez ce que vous semblez tesmoigner vouloir que je croye, il sera difficile que je demeure dans les justes bornes que le respect que je vous dois demande de moy. C'est pourquoy pour ne prendre pas ce que vous me dites serieusement, sçachez que lors que vous m'avez entendu dire que je voulois un coeur tout neuf j c'est que je parlois à des Gens que je sçavois bien qui n'en avoient pas : car à dire les choses comme elles sont, je n'en veux ny de neuf, ny de vieux : et je ne veux autre chose, sinon que conserver le mien tout entier, et en estre tousjours Maistresse absolue. Au reste Seigneur, adjousta-t'elle, j'ay encore à vous advertir, que pour une personne qui ne passe pas tout à fait pour stupide dans le monde, je suis pourtant une des Filles de toute la Terre qui sçay le moins parler de Galanterie : j'en fais bien quelquesfois la guerre aux autres : mais d'en parler pour moy mesme, c'est ce que je ne sçavrois faire : et je suis assurée

   Page 4418 (page 116 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que de l'heure que je parle, je suis si descontenancée, et j'ay l'air du visage si changé, qu'on pourroit me mesconnoistre : c'est pourquoy, Seigneur, si vous m'en croyez, vous changerez de discours, ou vous vous referez muet. Cruelle Personne, repliqua Myrsile, quel plaisir prenez vous à me monstrer toute vostre fierté, à moy, dis-je, qui ne vous monstre qu'une petite partie de l'amour que j'ay pour vous ? si vous vouliez que j'en creusse quelque chose, reprit-elle en riant, il falloit tout d'un coup ne m'en rien cacher : car de l'humeur dont je suis, je ne croy pas la moitié de ce qu'on m'en dit. Joint que je ne pense pas que je vous donne souvent occasion de m'en entretenir : mais afin que vous n'ayez pas sujet de vous pleindre de moy, sçachez s'il vous plaid, Seigneur, que je suis bien plus propre à faire une Amie qu'une Maistresse : car quand mesme pour mon malheur, je n aurois pas le coeur insensible pour vous, vous n'en seriez pas plus heureux : puis que je ne m'en serois pas plustost aperçeue, que je ferois tout comme si je vous haïssois. Songez donc, si vous m'en croyez, à n'estre pas mesme trop bien aveque moy, de peur d'y estre trop mal : et pour vous tesmoigner combien je suis delicate ou bizarre en de semblables choses ; il faut que je vous die qu'il m'est arrivé plus d'une fois en ma vie, d'avoir presques haï de fort honnestes Gens, seulement parce que par une foiblesse sans raison, on m'avoit fait rougir en me parlant d'eux : jugez donc ce que je ferois, si vous alliez

   Page 4419 (page 117 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

m'embarrasser dans une Galanterie. Encore une fois, Seigneur, je n'y suis point propre : estimez moy plus qu'une autre, j'en seray bien aise : mais ne meslez à cette estime, ny amour, ny tendresse, si vous voulez que je vous sois obligée.


La statue d'Elise
Un ambassadeur du roi de Phenicie arrive à Sardis. Il est chargé d'une requête adressée à Cyrus de la part du roi de Phenicie. Ce dernier souhaite récupérer la statue de la jeune femme qui figure parmi les trésors de Cresus. En échange, il offre à Cyrus son amitié, son alliance, ainsi que trente mille hommes. Cyrus accepte. L'ambassadeur de Phenicie, accompagné de deux hommes nommés Aristhée et Telamis, s'attarde plusieurs jours à Sardis. Tous trois assistent à la grande cérémonie en l'honneur de la victoire de Cyrus : le héros magnanime restitue la couronne à Cresus et préside au mariage de Palmis et d'Artamas. Le lendemain, les unions des autres couples sont célébrées. Les jours suivants, les dames se montrent de plus en plus intéressées à la jeune femme représentée par la statue.
La requête du roi de Phenicie
Myrsile et Doralise sont interrompus par l'irruption d'Arpalice et de Cydipe, qui annoncent l'arrivée en grande pompe d'un ambassadeur du roi de Phenicie. Ce dernier est chargé d'une lettre pour Cyrus, écrite par le souverain avant même la conquête de Sardis : ne doutant pas de la victoire du conquérant perse, le roi de Phenicie l'implore d'accéder à une demande que Cresus lui a toujours refusée en échange, il offre son alliance, son amitié, ainsi que trente mille hommes. La demande porte sur la restitution de l'un des joyaux du trésor de Cresus, à savoir la statue de la jeune femme, commandée par son père, et acquise par le roi de Lydie. Cyrus accède d'autant plus volontiers à la requête du roi de Phenicie, que cette nouvelle alliance lui sera utile pour le siège de Cumes. Mais le conquérant est de plus en plus intrigué par l'identité de la jeune femme représentée par la statue, à propos de laquelle l'ambassadeur ne tarit pas d'éloges.

Comme Myrsile alloit respondre, Arpalice, et Cydipe entrerent : qui apres les premiers Complimens faits dirent à Doralise qu'il devoit arriver dans une heure, un Ambassadeur que le Roy de Phenicie envoyoit à Cyrus, qu'on disoit qui avoit un Esquipage si magnifique, qu'on n'avoit jamais rien veû de plus beau : et que la Princesse Timarete, dont l'Apartement donnoit sur la Place où il devoit passer, les avoit chargées de luy dire qu'elle seroit bien aise qu'elle allait avec les autres Dames voir ces Pheniciens, qu'on disoit estre si magnifiques. Je Prince Myrsile entendant ce qu'Arpalice et Cydipe disoient, se retira : ne voulant pas aller voir passer un Ambassadeur qui ne venoit pas pour le Roy son Pere : joint que la passion qu'il avoit dans l'ame l'occupoit si fort ; et la maniere dont Doralise l'avoit traitté l'affligeoit de telle sorte ; qu'il n'estoit pas en estat de chercher un semblable divertissement. Pour elle, il n'en fut pas de mesme : car elle fut si satisfaite de ce qu'elle creût n'avoir rien dit de trop doux au Prince Myrsile, qu'elle y alla avec une disposition la plus grande du monde, de railler de ces Estrangers qui devoient arriver. Mais elle ne trouva pas ce qu'elle cherchoit : et toute son humeur enjoüée et critique, ne pût trouver

   Page 4420 (page 118 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rien à reprendre à ceux qu'elle alloit voir. En effet jamais on n'a veû une telle magnificence, que celle de cét Ambassadeur : soit pour le grand nombre de Chameaux avec des Couvertures de Pourpre de Tir brochées d'or ; ou pour la beauté de leurs Chevaux ; ou pour la richesse de leurs Habillemens. De plus, cét Ambassadeur (qui avoit la mine aussi haute que sa condition, qui estoit des meilleures de Phenicie) avoit encore aveque luy plus de cent Hommes de qualité extrémement bien-faits : que la seule curiosité de voir Cyrus, avoit portez à faire ce voyage. Mais entre ces cent, il y avoit un Homme illustre, dont le merite estoit rare et extraordinaire, qui s'apelloit Aristhée, et dont le nom estoit celebre par toute la Grece et par toute l'Asie : de sorte que quelque disposition que Doralise eust à railler ce jour là, elle fut contrainte de loüer presques tout ce qu'elle vit. Cependant on parloit diversement de cette Ambassade, dont personne ne sçavoit la veritable cause à Sardis : mais on ne l'ignora pas long-temps, et on sçeut bientost ! ce qui la causoit. En effet, apres que cét Ambassadeur fut descendu de cheval à la Porte de la Citadelle, il fut conduit par Hidaspe dans une grande Sale, où Cyrus luy donna Audience. Cet Ambassadeur parla en sa Langue, que Cyrus entendoit assez bien ; et luy presenta une lettre du Roy son Maistre, qui commençoit en ces termes.

   Page 4421 (page 119 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

LE ROY PHENICIE AU PLUS GRAND CONQUERANT QUI FUT JAMAIS

Comme je ne doute pas, puis que vous attaquez Sardis, que vous ne le preniez, bien-tost ; j'envoye cet Ambassadeur, pour vous demander une grace, que Cresus ma cruellement refusée, et que j'espere que vous ne me refuserez pas. Il a ordre de vous offrir mon Alliance ; mon amitié ; et trente mille hommes, si vous en avez, besoin : et de vous assurer qu'en acceptant ce que je vous envoye, et ce qu'il vous offrira ; je ne laisseray pat de vous estre encore tres obligé, si vous m'accordez ce que je vous demande.

LE ROY DE PHENICIE.

Tant que la lecture de cette Lettre dura, Cyrus chercha à deviner ce que le Roy de Phenicie pouvoit desirer de luy : ne se souvenant pas alors d'une chose qu'on luy avoit desja dite : mais ne pouvant rien imaginer, il dit à cét Ambassadeur, que c'estoit de luy qu'il desiroit aprendre les moyens de satisfaire le Roy son Maistre, En suitte dequoy, cet Ambassadeur luy dit, avec autant de grace que l'éloquence ; que le principal point de son voyage estoit, pour satisfaire l'envie qu'avoit le Roy son Maistre, d'estre

   Page 4422 (page 120 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'estre Allié d'un si Grand Prince : exagerant alors quelle estoit sa reputation en Phenicie. Mais qu'afin que cette Alliance fust plus ferme, il avoit bien voulu se mettre en estat de luy estre obligé, en luy demandant une grace, que Cresus luy avoit refusée un peu auparavant la guerre ou il venoit d'estre Vaincu. Et alors cet Ambassadeur poursuivant son discours, fit entendre à Cyrus que ce que le jeune Roy de Phenicie desiroit de luy, estoit qu'il luy rendist cette belle Statuë que Cresus avoit autrefois achetée de Dipoenus, et de Scillis, et que le feu Roy son Pere leur avoit ordonné de faire un peu avant sa mort : offrant pour cela pour plus de trois cens Talens d'Encens : et pour plus encore de tout ce que l'Arrabie Heureuse produit d'autres choses precieuses et aromatiques. Car comme la Syrie touche l'Arrabie, et que la Phenicie fait partie de la Syrie, il y avoit un grand commerce entre les uns et les autres de ces Peuples : c'est pourquoy le Roy de Phenicie avoit choisi ce qu'il avoit creû estre de plus digne de servir à la Rançon de la Statue de la plus belle personne de son Royaume : et de plus digne aussi d'estre offert, au plus Grand Prince du monde. Cét Ambassadeur dit encore à Cyrus, qu'il estoit party de Tyr, dés que le Roy de Phenicie avoit sçeu qu'il avoit gaigné la Bataille que Cresus avoit perduë, et qu'il avoit a pris qu'il avoit dessein d'assieger Sardis : adjoustant, à la loüange de Cyrus, qu'il avoit encore esté plus

   Page 4423 (page 121 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

diligent à vaincre, que luy à faire son voyage, puis qu'il n'estoit arrivé qu'apres sa victoire. Mais pour tesmoigner à ce Prince, que le Roy son Maistre ne doutoit pas de sa generosité ; il le suplia, devant que de luy rendre responce, de vouloir honnorer de ses regards, les Presens du Roy de Phenicie : le priant de vouloir regarder à la fenestre qui donnoit sur la place, afin de voir les Chameaux qui en estoient chargez : et qui par la magnificence de leurs couvertures, faisoient assez voir que ce qu'ils portoient devoit estre precieux. Joint qu'il estoit aisé d'en juger, par l'agreable odeur dont tout l'air estoit remply : à cause de cette abondance de Parfums, qui faisoit une partie de ce magnifique present. Cyrus voyant un procédé si genereux, fit ce que cét Ambassadeur vouloit : et prenant la parole ; pour vous tesmoigner, luy dit-il, que je ne veux pas de liberer si je dois accorder au Roy vostre Maistre ce qu'il desire de moy, je veux bien accepter ce qu'il m'envoye : non pas comme le prix de la belle Statue que je luy rends, mais comme un gage de son amitié qui m'est fort chere. Et j'accepte d'autant plustost un si riche present, que la fortune m'a mis en estat de n'en estre pas ingrat : et de luy pouvoir tesmoigner, que je sçay du moins imiter sa liberalité. Apres cela, Cyrus fit mille civilitez à cet Ambassadeur : trouvant lieu de le loüer en son particulier : car outre que Cyrus estoit tres civil ; que le procedé du Roy de Phenicie estoit fort genereux ; que

   Page 4424 (page 122 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cét Ambassadeur paroissoit estre tres honneste homme ; il est encore vray que Cyrus sçachant que les Tyriens estoient tres redoutables sur la Mer. pensa qu'il en pourroit tirer quelque secours pour le Siege de Cumes. C'est pourquoy il eut encore un soin plus grand, de rendre au Roy de Phenicie, en la personne de son Ambassadeur, tous les honneurs dont il se pût adviser. Mais comme l'envie extraordinaire que le Roy de Phenicie avoit d'avoir cette Statuë, donnoit de la curiosité à Cyrus, il luy demanda s'il estoit possible que la personne qu'elle representoit, fust aussi belle qu'elle ? demandant encore, si elle avoit l'ame et l'esprit dignes d'un si beau corps ? Mais il luy dit qu'elle estoit plus belle que sa Statue : que son esprit estoit aussi grand, que sa beauté estoit grande : et que son ame estoit encore plus digne d'estime et d'admiration, que sa beauté et que sans esprit : adjoustant que sa fortune estoit aussi extraordinaire que son merite : et sa vertu plus admirable encore que tout ce qu'il en avoit dit. En suitte cét Ambassadeur presenta à Cyrus les plus considerables de ceux qui l'accompagnoient : mais entre les autres cét homme illustre qui l'avoit suivy, nommé Aristhée : et le luy presenta comme Amy particulier de cette merveilleuse Fille dont il luy parloit : et comme estant luy mesme un des plus rares hommes du monde. Je me trouve bien-heureux, dit Cyrus en l'embrassant, de ce qu'il n'a esté que de ses Anus : car s'il eust esté son Amant, je n'aurois

   Page 4425 (page 123 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peut-estre pas eu le bien de le voir : estant à croire qu'il auroit mieux aimé demeurer aupres d'elle, que de venir querir sa Statue. Je puis vous assurer Seigneur, reprit Aristhée, que quand je serois son Amant, et que le seul desir de luy plaire m'auroit fait agir, je n'aurois pas laissé d'avoir l'honneur que je reçois aujourd'huy : car cette merveilleuse personne prend un si grand plaisir à entendre parler de vostre vertu et de vos victoires, que pour me mettre bien avec elle, j'aurois toujours eu le dessein de pouvoir estre le tesmoin de tant de veritez qui vous sont avantageuses : afin de pouvoir une fois en ma vie, estre assuré de luy plaire, en l'entretenant de vous. Ce que je vous me dites (reprit Cyrus en la mesme langue qu'Aristhée avoit parlé ) est bien obligeant pour moy : et je ne voudrois pas que tous ceux qui m'aprochent, sçeussent me flatter aussi doucement, et aussi agreablement que vous : de peur qu'en prenant trop de plaisir à leurs loüanges, je ne vinsse à la fin à n'en meriter plus de personne. Apres cela, Cyrus donna ordre à Hidaspe de conduire cét Ambassadeur et toute sa suitte, au logement qui luy estoit destiné : luy commandant de le faire traiter avec une magnificence digne de celle du Roy qui l'envoyoit. Cependant quoy que Cyrus, par la volonté de Ciaxare, fust demeuré Maistre des Thresors de Cresus, à condition de ne les luy rendre point ; il ne laissa de luy vouloir dire quelque chose de cét Ambassadeur, bien qu'il ne fust pas

   Page 4426 (page 124 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore en possession de la Couronne qu'il luy vouloit rendre : et que ce ne d'eust estre que dans huit jours, qu'on deust faire tout ensemble cette ceremonie, et celle du mariage d'Artamas, et de tous ces autres Amans heureux, qui estoient alors à Sardis. Il fit mesme plus : car il fit si bien que Cresus et cet Ambassadeur se virent : Cyrus disant à ce dernier, qu'il ne devoit plus considerer ce Prince comme celuy qui avoit refusé la Statuë que le Roy son Maistre demandoit : mais comme un Roy Vassalde Ciaxare, de qui il souhaitoit l'Alliance, puis qu'il desiroit la sienne. De sorte qu'apres cette reconciliation, que cét Ambassadeur pouvoit faire, parce que son pouvoir n'estoit point limité ; il visita la Princesse Palmis, aussi bien que la Princesse Timarete : et fut si charmé de cette magnifique Cour, et de la beauté des Dames qu'il y vit, qu'il accorda aveque joye à Cyrus, la grace qu'il luy demanda, d'assister à cette grande Feste qui se devoit faire dans huit jours : pendant lesquels on ne parloit que du Roy de Phenicie, qu'on disoit estre amoureux de cette belle personne dont il redemandoit la Statué : tout le monde ayant une grande curiosité de sçavoir un peu plus precisément, quelle estoit cette avanture. Ce qui faisoit la difficulté de la sçavoir, estoit qu'ils n'estoient que trois ou quatre avec cét Ambassadeur, qui sçeussent la langue Lydienne, et la langue Greque, que presques toutes les Dames sçavoient à Sardis : et que ces trois ou quatre

   Page 4427 (page 125 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoient tellement occupez, à respondre à tout ce qu'on leur demandoit ; qu'il n'y avoit pas moyen de les obligera une longue conversation.

La grande fête
Le jour de la grande fête qui doit célébrer la victoire de Cyrus, la restitution de la couronne de Lydie à Cresus, ainsi que le mariage de Palmis et d'Artamas, arrive enfin. Toute la ville de Sardis a été richement ornée. Après la cérémonie au temple, la journée se poursuit en musique, même si Palmis, par égard pour la mélancolie de Cyrus, a refusé d'organiser un bal. Le lendemain ont lieu, dans une magnificence égale, les mariages des autres couples. L'ambassadeur de Phenicie, accompagné de deux hommes nommés Aristhée et Telamis, assiste aux diverses réjouissances et se lie d'amitié avec Cyrus et ses proches. La statue de la jeune femme intrigue toutes les dames de Sardis. Telamis connaît son histoire : il en fera le récit.

Joint que durant les premiers jours, ils furent voir toutes les raretez de la Ville, et tous les, Thresors de Cresus : de sorte qu'en fin le grand, jour de la Feste arriva, sans que personne sçeust ce qu'on avoit tant d'envie de sçavoir. Cette ceremonie fut sans doute une des plus belles du monde, et des plus glorieuses pour Cyrus : s'il eust suivy son inclination, il en eust retranché beaucoup de choses, qui blessoient sa modestie : mais il falut qu'il cedast à la coustume, et aux conseils du Roy d'Hircanie ; de Gadate ; de Gobrias ; et de Chrysante : qui luy dirent qu'il importoit que les peuples vissent de leurs propres yeux, que leur Roy estoit son Esclave : et que c'estoit luy qui de son Esclave le faisoit Roy, Si bien que quelque repugnance qu'il y eust, il ceda à l'usage, et defera aux conseils de ses Amis, quoy que ce ne fust pas en toutes choses : car il ne voulut point que Cresus allast enchaisné dans les ruës de Sardis, depuis le Palais jusqu'au Temple, et voicy comment la chose se passa. Un peu apres qu'il fut jour, on mena Cresus et le Prince Myrsile dans un chariot, au. logis du Grand Sacrificateur, qui touche le Temple où la Ceremonie se devoit faire : et où ils furent jusques à ce qu'elle commençast. Ce Temple qui est un des plus grands du monde, estoit plein d'Eschaffauts en Amphiteatre, tous magnifiquement

   Page 4428 (page 126 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

couverts de riches Tapis de Sidon, où toutes les Dames se mirent afin de voir plus commodement. Toutes les Ruës, depuis la Citadelle jusqu'au Temple, estoient aussi superbement tendues : y ayans des gens de Guerre en haye des deux costez : mais avec des armes si magnifiques, qu'on ne pouvoit rien voir de plus beau. Mille Instrumens de guerre faisoient retentir l'air de sons agreables et esclatans, qui attirerent tout le peuple de Sardis, ou dans le Temple, ou dans les Rues qui y aboutissoient, ou dans la place de devant la Citadelle d'où Cyrus sortit, accompagné de toute sa Cour, qui estoit si nombreuse et si magnifique ce jour là, qu'il estoit aisé de voir que c'estoit celle du vainqueur de l'Asie. Pour l'Ambassadeur de Phenicie, il estoit dans le Temple sur un Eschaffaut avec sa Troupe, assez prés de celuy où estoit la Princesse Tamarete, et toutes les Dames qui estoient logées dans le Palais de Cresus. Lors que Cyrus entra dans le Temple, avec cette foule de monde qui l'environnoit, Cresus estoit debout au milieu de ce Temple, où le Sacrificateur l'avoit conduit : ayant une chaisne et des fers d'or aux mains : et derriere luy le Prince Myrsile qui en avoit une. La Princesse Palmis estoit aupres de luy, mais sur des Quarreaux de Drap d'or, et sans chaine : Cyrus n'ayant pas voulu qu'elle eust cette marque de servitude : et qu'on luy peûst reprocher d'avoir voulu Triompher d'une Dame. Dés que ce Prince entra dans ce Temple, une

   Page 4429 (page 127 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Musique admirable se fit entendre : qui apres avoir chanté un quart d'heure quelques loüanges des Dieux, se teut. Apres quoy Cyrus, qui estoit sur un Thrône eslevé de trois marches en descendit : et ostant les chaisnes et les fers que Cresus et Myrsile tenoient, et qu'il donna au Sacrificateur ; il prit de la main de ce mesme Sacrificateur une Couronne qu'il luy presenta, que Cyrus mit sur la teste de Cresus : apres luy avoir fait jurer solemnellement, de reconnoistre la puissance de Ciaxare ; de ne se départir jamais de les interests ; et de garder inviolablement les conditions qu'il luy avoit liberalement accordées. Mais à peine Cyrus eut il mis cette Couronne sur la teste de Cresus, que mille cris d'acclamations firent retentir les voûtes du Temple : et le peuple ne pouvant s'empescher de loüer la generosité de Cyrus, ne pensa jamais s'imposer silence. Mais à la fin tous ces cris tumultueux qui ne parloient que de loüanges et de joye s'estant apaisez, Cyrus cessant de traiter Cresus en vaincu et d'agir en vainqueur, luy demanda sa Fille pour le Prince Artamas, en presence du Roy de Phrigie qui le touchoit : et à peine eut il parlé, que Cresus prenant la Princesse Palmis par la main, la presenta à Cyrus, et luy dit qu'il en disposast comme il luy plairoit. En suitte dequoy, faisant aprocher le Prince Artamas, le Sacrificateur s'avança : et fit la ceremonie des Nopces de ce Prince et de la Princesse Palmis : à la fin de laquelle la Musique recommença : et

   Page 4430 (page 128 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bientost apres le Prince Artamas conduisit la Princesse Palmis dans un magnifique Chariot qui l'attendoit à la Porte du Temple : qui fut suivy de cent autres, dans lesquels monterent toutes les Dames, tous les Princes allant à cheval, accompagnez de tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité. Lors qu'ils furent au Palais, il y eut un Festin magnifique : et l'apres dinée une course de chevaux dans la grande place. Le repas du soir ne fut pas moins superbe que celuy du matin : on fit des feux dans toute la Ville : et il y eut Musique au Palais, la Princesse Palmis n'ayant pas voulu qu'il y eust Bal à cause de l'excessive tristesse qu'elle voyoit dans les yeux de Cyrus, quoy qu'il se contraignist autant qu'il pouvoit. Joint aussi, qu'encore que Cyrus redonnait beaucoup au Roy son Pere, en luy redonnant la Couronne : Cresus avoit tousjours beaucoup perdu, en perdant l'authorité independante et ses Thresors. de sorte que quoy que ce fust un jour de Feste, ce ne fut pas une Feste qui eust toutes les marques de joye qu'elle eust pu avoir. L'Ambassadeur de Phenicie en fut pourtant tres satisfait, aussi bien qu'Aristhées qui ne se pouvoit lasser d'admirer Cyrus : aussi s'attachoit il de telle sorte à l'observer, qu'il ne le perdoit de veuë que le moins qu'il pouvoit. Cependant Cyrus n'ayant pas oublié ce qu'il avoit souhaité de Ligdamis, de Thrasimede, de Menecrate, de Parmenide, et de Philistion ; la ceremonie de leurs Nopces fut faite le lendemain

   Page 4431 (page 129 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de celle d'Artamas, et toute la Cour les honnora de sa prescence : cette seconde Feste n'estant guere moins magnifique que l'autre, et Cyrus n'estant pas moins melancolique ce second jour là que le premier, de voir combien il estoit esloigné du bonheur de tous ces Amans. Mazare n'estoit pas aussi plus guay que luy : neantmoins Cyrus ne laissoit pas d'aporter soin que l'Ambassadeur de Phenicie fust content de sa civilité : pour cét effet, il le divertit autant qu'il pût : et fit preparer des Presens, et pour le Roy son Maistre, et pour luy, qui valoient le double de ceux qu'il avoit reçeus. Et comme il trouvoit beaucoup de satisfaction en la conversation d'Aristhée, il l'entretenoit souvent : et certes ce n'estoit pas sans raison : car jamais homme du monde n'a parlé si bien de Politique, ny mieux entendu tous les divers interests des Princes de ce temps-là, qu'Aristhée les entendoit. Il est vray qu'à dire la verité, Aristhée parloit de toutes choses esgalement bien : aussi Cyrus ne se contentoit-il pas de luy parler des affaires generales ; car il le menoit encore aux visites qu'il rendoit aux Princesses et aux antres Dames. Il se servoit mesme de luy, pour sçavoir combien le Roy de Phenicie luy pouvoit donner de Vaisseaux, auparavant que d'en faire la proposition à l'Ambassadeur de ce Prince : de sorte qu'Aristhée devint inseparable de Cyrus. Comme il estoit sçavant en toutes choses, il sçavoit tant de diverses langues, qu'il pouvoit faire conversation avec toutes les Dames

   Page 4432 (page 130 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui estoient là, quoy qu'il y en eust de divers Royaumes. Cependant comme l'Ambassadeur de Phenicie sçavoit que plus il retourneroit promptement, plus il seroit bien reçeu du Roy son Maistre ; il pressa son depart autant qu'il put. Cyrus de son costé, ayant interest de le satisfaire, afin d'obtenir les Vaisseaux, qu'il desiroit, luy dit qu'il estoit prest de luy tenir sa parole : mais auparavant que de luy rendre cette belle Statuë qu'il demandoit, la Princesse Timarete la fut voir, et en suitte toute la Cour. Ceux mesme qui estoient de Sardis, et qui l'avoient veuë plusieurs fois, y retournerent, par la curiosité que cette avanture leur donnoit. En effet, elle estoit telle, que l'on ne parloit d'autre chose : et comme Aristhée estoit le plus meslé avec toutes les Dames, elles luy faisoient cent questions : mais principalement Doralise, à qui il s'estoit plus attache qu'à aucune autre, quoy que les autres recherchassent plus sa conversation qu'elle ne faisoit, bien qu'elle l'estimast fort. Mais plus elle luy parloit de cette admirable personne que cette Statue representoit, plus il augmentoit sa curiosité : de sorte que l'ayant un jour fort pressé en la presence de la Princesse Palmis et de Cyrus, de luy en aprendre les advantures : il luy promit de les luy faire raconter exactement, par un homme de ses Amis, qui les sçavoit bien plus particulierement que luy : et qui sans doute les raconteroit fort agreablement. Comme vous n'estes pas de ce Païs cy, reprit Doralise, et que je

   Page 4433 (page 131 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'ay guere l'honneur d'estre connuë de vous ; vous ne sçavez pas que je donne guere de temps à ceux qui me promettent quelque chose : principalement quand je suis assurée qu'en me faisant tenir ce qu'on me promet, j'obligeray deux personnes aussi illustres que celles qui m'escoutent : et qui seront sans douts bien aises de sçavoir les avantures d'une Fille, où le Roy de Phenicie s'interesse tant. Cyrus ayant aprouvé ce que disoit Doralise, aussi bien que la Princesse Palmis ; Aristhée leur dit qu'il les satisferoit quand ils voudraient : de sorte que sans differer davantage, il fut resolu que le soir il leur tiendroit sa parole, comme en effet il la leur tint. Car il disposa celuy qui devoit raconter ce qu'ils vouloient sçavoir, à aller aveque luy chez la Princesse Palmis, où la Princesse Timarete se rendit, afin d'avoir sa part de ce divertissement là. Il est vray qu'Aristhée ne pût pas y demeurer : parce que l'Ambassadeur de Phenicie envoyant un Courrier la nuit prochaine au Roy son Maistre, pour luy rendre conte de l'heureux succés de son voyage ; il estoit obligé de luy escrire : de sorte qu'apres avoir mené son Amy ; qui s'apelloit Telamis, et que Cyrus et les Princesses connoissent desja pour un homme de beaucoup d'esprit, il se retira ; demandant permission à Cyrus d'aller, durant que Telamis feroit son recit, en faire un au Roy de Phenicie, de sa magnificence, de sa generosité, et de toutes les grandes qualitez qui estoient en luy : adjoustant fort

   Page 4434 (page 132 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

obligeamment, que comme il n'avoit pas dessein d'en cacher aucune au Roy son Maistre, il ne croyoit pas pouvoir revenir qu'à la fin du recit de Telamis. Apres quoy faisant une profonde reverence, il se retira et laissa Telamis avec la Princesse de Phrigie, Timarete, Cyrus, et Doralise : qui apres quelque petite preparation qu'il leur fit, pour les prier d'excuser le peu d'art qu'il employeroit à sa narration, commença de parler, et de parler fort elegamment en Grec, que toutes les personnes qui l'escoutoient sçavoient admirablement : Palmis et Cyrus voulant qu'il adressast la parole à Timarete.


Histoire d'Elise : famille et enfance
Telamis vante la splendeur de la Phenicie, royaume qui a vu naître Elise, la jeune fille représentée par la statue. De noble extraction, le père de cette dernière est extrêmement riche. Dès ses plus jeunes années, Elise fait montre de qualités extraordinaires : belle, spirituelle et vive, elle chante et danse à la perfection. La musique lui est enseignée par Crysile, qui a connu le célèbre chanteur Arion. Un jour, le roi ordonne la création d'un grand spectacle à machines, représentant l'aventure d'Arion et des dauphins. Elise obtient le rôle de l'illustre chanteur-enfant, qu'elle incarne d'une manière sublime. Depuis ce jour-là, elle est adulée par toute la cour.
Magnificence de la Phenicie
Telamis évoque en premier lieu les beautés de la Phenicie, dont le peuple a été le premier à pratiquer le commerce maritime. Malgré les différents troubles qui ont perturbé le royaume, les villes de Tyr et de Sidon comptent parmi les plus belles du monde, grâce au commerce de la pourpre. Les murs phéniciennes sont vertueuses et chaleureuses. La conversation est la principale occupation des dames, qui sont considérées comme « les dispensatrices de la gloire ». En outre, le roi de Phenicie, père de l'actuel souverain, était un homme qui adorait les femmes ; cette vénération s'est répandue à toute la cour.

HISTOIRE D'ELISE,

Quoy que je sçache bien, Madame, que les Personnes de vostre condition, n'ignorent presques rien, de tout ce qui se passe dans les Cours des Rois les plus esloignez de la leur : je croy pourtant pouvoir raisonnablement penser, qu'une Princesse d'Affrique prendra quelque plaisir à entendre raconter exactement, quelles sont les moeurs et les coustumes d'un des plus considerables Royaumes d'Asie. Joint aussi que l'Histoire que j'ay à vous reciter, ne pouvant estre bien entendue sans vous donner une idée de nostre Cour, et de la maniere qu'on y vit : je pense qu'il vaut mieux vous la depeindre en

   Page 4435 (page 133 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

general, devant que de vous faire connoistre en particulier, une partie des personnes qui la composent : et qui font meslées dans l'avanture que je dois vous apprendre. Il faut donc, Madame, que je vous die que comme les Pheniciens ont presques esté les premiers peuples d'Asie qui se font exposez à faire de longs voyages sur la Mer, et qui ont estably le plus grand commerce parmy les Nations voisines : ils ont aussi esté riches devant les autres : et par consequent on peut dire, que les plaisirs, le luxe, la volupté, la magnificence, ont esté parmy eux devant que d'estre parmy les autres peuples. Ce n'est pas que cét Estat n'ait esté esbranlé diverses fois : tantost par l'enlevement que quelques Pheniciens firent de la fille du Roy d'Argos : tantost par celuy que ceux de Crete firent à Tyr, de la tille du Roy de Phenicie : tantost par la division de Pigmalion et de Didon, et par la suitte de cette Princesse : et tantost par le souslevement general de tous les Esclaves de Phenicie, qui en renverserent le gouvernement tout entier. Mais enfin malgré tant de traverses de la fortune, ce Royaume, depuis quelque temps, à recouvré sa premiere splendeur : et les Villes de Tyr et de Sidon, qui peuvent presques se dire esgalement les Capitales de cét Estat, sont assurément deux des plus belles, des plus magnifiques, et des plus riches Villes du monde : soit par leur assiette : par la beauté de leurs Bastimens ; ou par ce grand commerce qui fait qu'elles se peuvent

   Page 4436 (page 134 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vanter de fournir la Pourpre dont tous les Rois du Monde sont couverts, et qui sert d'ornement à toute la Terre. De plus, comme il n'y a rien qui contribue tant à perfectionner les Arts que la richesse ; ny qui attire plus promptement tous les Estrangers excellens en quelque chose, que l'abondance ; on peut dire qu'on trouve la Grece en Phenicie : estant certain qu'il y a des Ouvriers de toutes ces Villes Celebres. De sorte que parce moyen, les Palais font non seulement superbes à Tyr et à Sidon, mais regulierement bastis. Les Peintres y sont bons ; les Sculpteurs excellens ; et la Musique presque aussi charmante que celle de Lydie. Les Dames n'y sont pas seulement belles, elles y sont magnifiques, propres, et adroites à tout ce qu'elles veulent entreprendre : n'y ayant pas mesme une femme parmy de peuple de Phenicie, qui ne sçache faire quelque ouvrage excellent : soit pour les ornemens des femmes de qualité, ou pour celuy des Temples. Pour ce qui est de la Cour, je puis dire, sans croire dire trop, qu'elle est une des polies du monde. La forme de vie qu'on y mené, est sans doute assez agreable : principalement parce que le merite y donne plus de rang que la qualité. La conversation des Dames y est permise : mais c'est avec une honneste liberté, qui est esgalement loin de la Ceremonie, et de l'incivilité. Le Bal, la Promenade, les Jeux de Prix, et la Musique, font les divertissemens ordinaires de cette Cour : la

   Page 4437 (page 135 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

conversation est la principale occupation de tous ceux qui ont quelque esprit : et principalement la conversation des Dames, chez qui ils se rencontrent tous les jours : et qui semblent estre les dispensatrices de la gloire, et de la reputation des honnestes Gens : estant certain que quiconque n'a point l'aprobation de quatre ou cinq Dames, qui sont l'ornement de leur Sexe, comme de cette Cour, ne peut pretendre à cette estime universelle, que ceux qui sont possedez d'une ambition desinteressée, desirent avec tant d'ardeur, et que si peu de personnes mentent. Pour les hommes, on peut dire qu'il y en a de toutes les manieres dont il y en peut avoir : en effet on y voit des Gens de grande qualité, donc le merite est infinement au dessus de leur condition : et l'on y en voit aussi, qui n'ont rien de recommandable que leur qualité. Il y en a qui font consister leur gloire, en la magnificence de leur Train, et de leurs Habillemens : et il y en a d'autres, qui ne la mettent qu'en leur propre vertu. On y voit sans doute comme ailleurs, des Gens qui ont une fausse galanterie insuportable : mais à parler generalement, il y a je ne sçay quel esprit de politesse, qui regne dans cette Cour, qui la rend fort agreable : et qui fait qu'on y trouve effectivement un nombre incroyable d'hommes fort accomplis. Et ce qui les rend tels, est que les Gens de qualité de Phenicie, ne font pas profession d'estre dans une ignorance grossiere de toutes sortes de Sciences, comme on

   Page 4438 (page 136 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en voit en quelques autres Cours, où on s'imagine qu'un homme qui sçait se servir d'une Espée, doit ignorer toutes les autres choses : au contraire il n'y a presque pas un homme de condition à nostre Cour, qui ne sçache juger assez delicatement des beaux ouvrages, et qui ne cherche du moins à se faire honneur en honnorant ceux qui sçavent plus que luy. Voyla donc, Madame, quelle estoit, la Cour de Phenicie, lors que l'admirale fille dont j'ay à vous parler vint au monde ; et voila quelle elle est encore presentement. Il faut pourtant que je vous die, auparavant que de vous parler de cette merveilleuse personne, que le feu Roy de Phenicie, qui a beaucoup de part au cômencement de cette Histoire, estoit un Prince, qui comme vous sçavez, a merité de porter le nom de Grand et de Conquerant, s'estant signalé en cent occasions memorables, et ayant aquis une reputation de valeur extraordinaire. Mais il estoit nay sous une constellation si amoureuse, que jamais homme de sa condition ne l'a tant esté : aussi peut-on dire qu'il a tousjours eu plus de joye des conquestes qu'il a faites en amour, que de celles qu'il a faites à la guerre. Il avoit une civilité universelle pour tout le Sexe, qui faisoit qu'il en estoit generalement aimé : et qui ayant passé de son esprit dans celuy de toute sa Cour, fait encore que tous les hommes qui ont vescu sous son Regne, ont une extréme veneration pour toutes les Dames : et je pense pouvoir assurer, que les Dieux ne pouvoient jamais faire

   Page 4439 (page 137 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

naistre la personne dont j'ay à vous entrenir, dans un Siecle où il y eust plus de disposition à adorer sa beauté ; à admirer son esprit ; et à reverer sa vertu.

Enfance d'Elise
Après le préambule consacré au royaume de Phenicie, le narrateur évoque la jeune fille représentée par la statue : dénommée Elise, noble de naissance, elle est fille du richissime Straton. Dès ses premières années, Elise charme toute la cour, tant par sa beauté et son enjouement, que par une facilité extraordinaire dans l'apprentissage de toute chose nouvelle. Elle se distingue par des facultés exceptionnelles dans deux domaines : la danse, qu'elle pratique à la perfection dès l'âge de cinq ans, et la musique, qui lui est enseignée par un maître nommé Crysile, ami du célèbre chanteur Arion. La mère d'Elise, Barcé, prend de l'ombrage des qualités de sa fille. Son père, par contre, n'aime que davantage son enfant.

Apres cela, Madame, je vous diray que cette incomparable Fille, qui s'appelle Elise, est d'une naissance fort Noble : elle a mesme eu l'advantage, d'estre née dans l'abondance : estant certain que lors qu'elle vint au monde, son Pere, apellé Straton, estoit extrémement riche. Cét homme avoit infiniment de l'esprit : mais de l'esprit du monde, et de l'esprit ambitieux : il estoit d'un naturel ardent et vif, qui aimoit tous les plaisirs : et qui n'estoit jamais content, si sa Maison n'estoit remplie de tout ce que la Cour avoit de plus Grand. Il tenoit Table ouverte et magnifique : c'estoit chez luy que se faisoient toutes les Parties de plaisir, soit de Promenade, de Musique, ou des Festins : de sorte qu'on peut dire qu'Elise est née dans la joye. La Femme de Straton, nommée Barcé, estoit belle, mais capricieuse : et ne contribuoit rien, ny au plaisir de son Mary, ny à celuy de ceux qui alloient chez luy. Aussi arrivoit-il bien souvent, qu'on ne la voyoit point : et qu'on la laissoit à son Apartement sans la demander. Comme il y avoit desja long-temps que Straton estoit marié sans avoir eu des Enfans, lors qu'Elise vint au monde, il en eut une joye extraordinaire : et fit une Feste pour sa Naissance, qui fut d'une despence extréme. le ne m'amuseray point, Madame, à vous despeindre l'extraordinaire

   Page 4440 (page 138 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

beauté de cét Enfant, dés les premiers jours qu'elle vit la lumiere : mais il faut neantmoins que vous enduriez que je commence l'Histoire de sa vie, presques au sortir du Berceau : estant certain qu'on parla à Tyr de la petite Elise, comme d'une grande Merveille, qu'elle n'avoit encore que cinq ou six ans. Ce ne sur pourtant pas seulement par ce prodigieux esclat de beauté qu'elle avoit, que sa reputation remplit toute la Cour : ce fut encore par un esprit admirable ; par mille responces spirituelles et surprenantes, que tout le monde sçavoit : ce fut, dis-je, par une grace merveilleuse ; par une facilité estrange à aprendre tout ce qu'on luy enseignoit ; par une beauté qui charmoit les coeurs ; par un enjoüement qui divertissoit toute une grande Compagnie ; et par une fierté, qui dans un âge si tendre, luy donnoit la Majesté d'une Reyne. Outre tout ce que je viens de dire, elle avoit encore deux qualitez, qui contribuoient à la rendre plus aimable : car elle estoit née avec une si belle voix, et une telle disposition à la dance, que dés l'âge de cinq ans, elle chantoit juste, et dançoit en cadence, commençant mesme de toucher la Lire : mais avec tant de grace, qu'elle charmoit tous ceux qui la voyoient. Elise estant donc telle que je vous la represente, et plus aimable encore, que je ne vous la puis representer ; il vous sera aisé de croire, que son Pere l'aima tendrement : il l'aima d'autant plus, qu'il remarqua que sa Femme ne l'aimoit pas trop : et que la beauté de sa Fille,

   Page 4441 (page 139 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy que ce ne fust qu'une Enfant, la fâchoit. Aussi ne luy en laissa t'il pas la conduite : au contraire, il donna à la petite Elise un Apartement separé du sien : et mit aupres d'elle une Gouvernante aussi vertueuse qu'elle estoit habile, et capable de cultiver les belles et nobles inclinations de cette jeune Personne. De sorte qu'ayant un aussi beau naturel, qui fut cultivé avec un soin extréme ; il ne faut pas s'estonner, si cette rare Fille fit plus de bruit dans le monde à neuf ans, que les plus belles n'ont accoustumé d'en faire à dix-huit.

Le spectacle consacré à Neptune
Un jour, le roi décide de faire représenter, lors d'une cérémonie en l'honneur de Neptune, l'aventure d'Arion et des dauphins sous la forme d'un spectacle à machines. Or il est très difficile de trouver un acteur capable de tenir le rôle d'Arion, qui implique d'être jeune et de chanter à la perfection. Straton propose sa fille, alors âgée de neuf ans. Malgré ses premières réticences, le roi accepte. Crysile enseigne à Elise les paroles et la musique exactes du chant déclamé par Arion lors de cette aventure.

Il se presenta mesme une occasion, qui commença de faire esclater hautement le merite extraordinaire de la jeune Elise : et qui fit que non seulement on parla d'elle dans Tyr, mais dans toute la Phenicie, et dans tous les Royaumes dont il y avoit alors des Ambassadeurs en nostre Cour. Vous sçavrez donc, Madame, qu'un Tyriens, apellé Crysile, qui sçavoit la Musique admirablement ; et qui estoit allé voyager, revint à Tyr : et comme c'estoit un fort honneste homme, et connu de toute la Cour, il fut chez Straton comme chez les autres : et fut si charmé de la jeune Elise, qu'il voulut estre son Maistre : et luy enseigner pour la Lyre et pour chanter, tout ce qu'il avoit apris d'Arion, avec qui il avoit fait amitié particuliere à Lesbos d'où il estoit : et qu'il avoit encore veû au Cap de Tenare, lors que ce Dauphin qui luy sauva la vie, l'y avoit apporté. Comme cette advanture estoit fort merveilleuse, et que Crysile l'avoit veuë, je pense

   Page 4442 (page 140 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on la luy fit raconter mille et mille fois : de sorte que durant plusieurs jours, on ne parloit d'autre chose. Le Roy mesme la luy fit dire, aussi bien que la Reyne : et Crysile fut si las de la raconter, qu'il disoit quelquefois en riant, qu'il estoit bien assuré que le Dauphin d'Arion ne l'avoit pas tant esté de le porter, qu'il l'estoit de dire tousjours une mesme chose. Nous estions alors dans un temps, où l'on a accoustumé de celebrer une grande Feste à Neptune : car comme les Tyriens, ainsi que je vous l'ay dit, ont tousjours esté Gens de Mer, ils ont un soin particulier d'honnorer les Dieux Maritimes. Ils croyent mesme, que leur Ville estant une Isle, ils sont plus obligez que les autres, à reverer Neptune, et tout ce qui luy a esté cher. Vous sçavez, Madame, que c'est une croyance reçeuë par tout, que durant les amours de ce Dieu pour Amphitrite, il y eut un Dauphin qui fit des choses prodigieuses pour luy : et que cét admirable Poisson fut placé entre les Astres, à cause des services qu'il avoit rendus à Neptune. De sorte que les Tyriens, en l'honneur de ce Dieu, et d'Amphitrite, reverent extrémement les Dauphins : si bien qu'aprenant par Crysile l'advanture d'Arion ; ils atribuerent cette merveille à Neptune, comme Maistre de la Mer : de sorte que comme on estoit proche de sa Feste, et que c'estoit le Roy cette année là, qui faisoit la despence de la Ceremonie ; ce Prince s'advisa au lieu de faire representer suivant la coustume,

   Page 4443 (page 141 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelques actions de Neptune ; de choisir cette advanture d'Arion ; puis que le Peuple de Tyr la luy attribuoit. Il n'eut pas plustost eu cette pensée, qu'il la communiqua à ceux qui avoient accoustumé de disposer de semblables choses. et à Crysile aussi, qui s'y connoissoit parfaitement : mais ils trouverent tous, qu'en effet cette advanture donnoit lieu de faire de belles Machines, et une belle representation. De sorte que sans tarder davantage, les Peintres, les Sculpteurs, les Ingenieurs, et les Musiciens, commencerent d'estre employez : car comme le Roy estoit alors fort amoureux d'une Dame de sa Cour, on peut dire que cette magnificence se fit bien autant pour elle que pour Neptune. Cependant les Machines, les Peintres, et les Sculpteurs, trouvoient bien invention de representer la Mer ; de faire voir Neptune dans son Char ; et Amphitrite dans le sien : de faire paroistre un Vaisseau ; de representer les Tritons, et les Nereïdes ; et de faire voir un Dauphin qui semblast nager : mais ils n'imaginoient pas qui pourroit estre celuy qui representeroit Arion ; qui estoit alors et jeune, et beau, à ce que disoit Crysile. Car comme tous ceux qui chantoient bien alors, n'estoient ny fort jeunes, ny fort beaux, ils se trouverent un peu embarrassez : mais à la fin Crysile, qui ne cherchoit que la gloire de la jeune Elise, proposa au Roy, de commander à Straton de souffrir que sa Fille representast Avion : ce qu'il ne pourroit refuser,

   Page 4444 (page 142 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puis que la Reyne elle mesme devoit representer Amphitrite. L'aduis de Crysile ne fut pas d'abord approuvé du Roy, qui craignit que la jeune Elise ne s'estonnast, et ne gastast le plus bel endroit de la Feste : mais Crysile respondit si affirmativement au Roy, de l'heureux succez de la chose, que ce Prince qui vouloir fortement tout ce qu'il vouloit, et qui ne songeoit pas moins à bien ordonner une belle Feste lors qu'il estoit amoureux, qu'à bien ranger une Armée lors qu'il devoit donner une Bataille, envoya tout à l'heure querir Straton, pour luy proposer ce qu'il souhaitoit. Mais afin de n'estre pas refusé, il pria et commanda tout à la fois : et fit si bien connoistre à Straton qu'il ne vouloir pas qu'il luy resistast, qu'il ne luy resista pas en effet. Ce Prince fit mesme que la Reine envoya demander Elise à Barcé : afin que par son caprice, elle ne fist point d'obstacle à son dessein. Mais enfin, Madame, pour n'abuser pas de vostre patience, à vous dire des choses inutiles, Crysile aprit à la jeune Elise les mesmes paroles et le mesme Air, dont Arion s'estoit servy pour adoucir la cruauté de ceux qui le voulaient faire mourir : Crysile ayant trouvé moyen de les avoir de luy, quoy qu'il ne les donnast à personne : et ce qu'il y eut des merveilleux, fut qu'Elise les aprit si admirablement, que Crysile en estoit luy mesme estonné. Mais ce qu'il y eut encore de plus admirable, fut de voir que la jeune Elise eust la hardiesse de faire ce qu'elle fit : sans s'estonner non

   Page 4445 (page 143 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus, que si elle eust esté dans sa chambre, sans autre tesmoin que sa Gouvernante, quoy que ce fust en presence de toute la Cour.

Le succès de la jeune vedette
Elise est parfaite dans le rôle d'Arion. Elle joint aux charmes de la jeunesse les grâces d'une voix unique. Toute l'assemblée est séduite. Au terme de la représentation, le roi la couvre de louanges. Depuis ce jour-là, elle paraît souvent à la cour, adorée de tous.

Je ne m'amuseray point, Madame à vous depeindre la magnificence de cette belle Feste : il suffit que je vous die, que jamais il ne s'en fit une plus belle en Phenicie : et que je ne m'arreste qu'à ce qui touche la jeune Elise. Je ne vous diray donc point, que la Mer fut si bien representée, qu'il y avoit lieu de craindre que ses vagues ne s'épanchassent sur la Compagnie qui la regardoit : que le Char de Neptune et celuy d'Amphitrite, estoient ornez de tout ce que la Mer produit de plus riche : que les Perles, le Coral, et la Nacre, faisoient la parure de ces deux Divinitez : que celle des Nereïdes et des Titons estoit d'Algue, de Coquilles, et de Joncs Marins : que le Vaisseau d'où Arion s'estoit jetté dans la Mer, paroissoit en esloignement, Comme s'il eust vogué pour ratraper le Dauphin : et que toutes choses estoient enfin si parfaitement representées, qu'elles trompoient les yeux. Mais je vous diray, que lors que la jeune Elise parut sur le Dauphin qui la portait, toute l'Assemblée fit un cry d'admiration, qui au lieu de l'estonner l'enhardit : et fit que cette admiration qu'on avoit desja pour elle redoubla. En effet, je ne pense pas qu'on puisse jamais rien voir de plus beau, que l'estoit Elise sur ce Dauphin : qui nageant lentement, et levant la teste hors de l'eau, comme estant tout glorieux d'une si belle charge, sembloit la

   Page 4446 (page 144 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vouloir faire voir tour à tour, à tous ceux de l'Assemblée : car il nageoit tantost en biaisant d'un costé, et tantost de l'autre. La jeune Elise, dont les cheveux estoient d'un blond tel qu'on represente ceux d'Apollon, les avoit ratachez avec beaucoup d'adresse, afin qu'ils ne pendissent pas trop : il y en avoit pourtant diverses grosses boucles negligées, qui luy tomboient sur les espaules : son habillement estoit d'un tissu de diverses couleurs meslées avec de l'or, ayant des Brodequins qui laissoient voir en quelques endroits la blancheur de ses jambes et de ses pieds, qu'elle avoit les mieux faits du monde : et qui paroissoient quelques fois par dessous cette Robe volante, que le mouvement du Dauphin agitoit, selon les tournoyemens qu'il faisoit, en imitant la maniere de nager de ces Poissons. Mille Diamans semez en divers endroits de son habillement, jettoient un feu qui eust esblouï, si on les eust regardez longs-temps : mais les yeux de la jeune Elise esclatoient de telle sorte, qu'on ne s'amusoit guere à considerer les Pierreries qui la paroient. Les Manches de son habit estoient retroussées jusques au coude : et laissoient voir des bras et des mains, qui ayant encore cét embon-point qui est particulier à l'enfance, ne laissoient pourtant pas de paroistre bien formez. Comme il faisoit allez chaud, et que naturellement Elise avoit un bel incarnat sur le teint, qui se mesloit au plus beau blanc qui sera jamais, sa beauté en

   Page 4447 (page 145 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

augmenta encore, et en parut et plus vive, et esclatante : de sorte que joignant à tout ce que je viens de dire, une bouche dont les levres ternissoient le Coral dont Amphitrite estoit parée ; des dents plus blanches que les Perles qu'elle portoit ; un nez le mieux fait qui sera jamais ;un lourde visage le plus accomply, et le plus agreable du monde ; et les plus beaux yeux de la terre ; il vous sera aisé de concevoir, qu'il y avoit beaucoup de plaisir à voir la jeune Elise : qui sans s'estonner ny du mouvement du Dauphin qui la portoit ; ny de celuy de ces Vagues qui estoient si bien representées ; ny de la presencedu Roy, ny de celle de la Reine ; ny de cette prodigieuse quantité de monde qui la regardoit ; tenoit sa Lyre avec une grace admirable : et chantoit avec une assurance et une justesse si merveilleuse, que toute la Cour en estoit et surprise, et charmée. Crysile, qui s'y connoissoit mieux qu'un autre, et qui s'y interessoit estrangement, en pensa mourir de joye : en effet, c'estoit une chose estonnante, de voir que la voix d'une si jeune personne, pûst avoir assez d'estenduë, pour remplir un aussi grand lieu que celuy-là : et pour le remplir d'une harmonie si charmante, et si capable de toucher les coeurs. Aussi lors qu'elle eut abordé à un Cap qu'on avoit represente, comme estant Cap de Tenare ; et que le Dauphin l'eut mise sur le Rivage ; le Roy en fut si transporté d'admiration, que sans attendre la fin de la Ceremonie, il fut

   Page 4448 (page 146 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'embrasser, et luy faire mille carresses, en suitte dequoy il la mena à la Reine, qui estoit sortie de son Char, qui luy donna aussi mille loüanges, qu'elle reçeut avec beaucoup de respect. Mais pour celles que tous les hommes de la Cour luy donnerent chacun à leur tour, elle les reçeut avec la plus aimable fierté du monde : et comme une chose dont elle ne tiroit pas grande vanité. Depuis cela, Madame, elle fut souvent chez la Reyne : mais elle n'y fut jamais, sans avoir augmenté l'admiration de tous ceux qui l'avoient veuë : et je suis mesme fortement persuadé, qu'elle eut beaucoup d'Amans dés ce temps-là, qui ne le croyoient pas estre : et qui à cause de son extréme jeunesse, s'imaginoient que ce qu'ils sentoient pour elle, n'estoit qu'une simple admiration, et qu'une simple complaisance pour eux mesmes : qui faisoit qu'ils cherchoient l'occasion de la voir, seulement parce qu'elle les divertissoit. Comme le Roy estoit alors engagé en une des plus violentes passions qu'il ait jamais euë, et qu'Elise n'estoit en effet qu'une Enfant ; il ne la regarda sans doute en ce temps-là, que comme un Miracle, et non pas comme sa Maistresse. Il luy faisoit pourtant tousjours mille carresses, et luy donnoit mille loüanges, toutes les fois que l'occasion s'en presentoit : il ne voyoit jamais Straton, qu'il ne luy demandast des nouvelles de sa Fille : et il n'y avoit jamais nul divertissement extraordinaire chez la Reyne, que la jeune Elise n'en fust. Cependant

   Page 4449 (page 147 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa beauté croissant avec elle, et chaque Printemps qu'elle passoit, mettant plus de Lis et de Roses sur son taint, qu'il n'en faisoit esclorre dans nos Jardins ; elle fut à quatorze ans, la plus belle chose qu'on eust jamais veuë en Phenicie. En effet, je ne pense pas qu'on puisse jamais trouver une beauté plus accomplie ny une personne plus parfaite : car enfin, Madame, apres vous avoir dépeint la beauté d'Elise, lors qu'elle n'estoit qu'une Enfant ; il faut que je vous la dépeigne telle qu'elle commença d'estre à quatorze ans, et telle qu'elle est presentement. Il faut aussi que je vous face connoistre en mesme temps, et son coeur, et son esprit : afin que vous affectionnant à cette merveille Fille, vous escoutiez apres cela ses advantures avec plus de plaisir et plus d'attention.


Histoire d'Elise : les amants d'Elise
Le narrateur fait le portrait d'Elise, accomplie en esprit comme en beauté, au point de susciter en grandissant un nombre incroyable d'amants. Le roi même s'éprend d'elle, non sans demeurer poli et respectueux. Or Elise refuse de devenir sa maîtresse. Résigné, le roi décide de partir à la guerre, afin d'oublier son amour malheureux. Ses batailles sont couronnées de succès, mais il périt d'une blessure empoisonnée. Après une période de deuil, l'avènement du jeune prince qui succède à son père suscite de nouvelles festivités. Elise s'attire de nouveaux amants dont Poligene, ami de son père, et Phocilion, honnête homme originaire de Sidon. Aucun des deux ne se déclare ouvertement, de façon à profiter le plus longtemps de la familiarité d'Elise, prompte à rebuter les amants. Un jour, une conversation s'engage entre Telamis, Poligene, Phocilion et Elise au sujet de la fierté de la jeune fille.
Le portrait d'Elise
Elise est un chef-d'uvre de la nature. Elle est d'une beauté incomparable et ses yeux sont si éblouissants que personne n'a jamais réussi à en définir la couleur. Lorsqu'elle joue de la lyre, qu'elle chante ou qu'elle danse, aucun cur ne peut lui résister. En outre, son esprit possède de grands charmes : gaieté, enjouement, sagesse, modestie. Elle aime la compagnie, mais elle ne s'ennuie jamais dans la solitude. Enfin, son âme est infiniment élevée, et son cur est tendre.

Imaginez vous donc, Madame, une personne de la plus belle et de la plus noble taille du monde, si vous voulez concevoir celle d'Elise : ce n'est pas une de ces personnes qui ne sont simplement que grandes et droites, et qui sont mesme quelquesfois et trop droites, et trop grandes : au contraire, la taille d'Elise, quoy qu'elle soit beaucoup au dessus de sa mediocre, est si aisée, et si bien faite, que l'imagination se porte d'elle mesme à croire, qu'elle a le corps aussi beau que le visage. De plus, elle a le port si noble, si libre, et pourtant si Majestueux : qu'on n'a jamais veû personne, ny marcher de meilleure grace, ny se tenir en une place avec une contenance plus modeste, et

   Page 4450 (page 148 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus assurée tout ensemble. Au reste son action n'est pas moins agreable que sa taille est belle, et que son port est majestueux : on n'y voit ny contrainte, ny negligence : elle regarde sans affectation, et regarde pourtant toûjours comme il faut regarder pour paroistre plus belle. Si elle est devant son Miroir, à raccommoder quelque chose à sa coiffure, elle le fait de si bonne grace, et avec tant d'adresse, qu'on diroit que ses cheveux obeïssent avec plaisir aux belles mains qui les rangent. Si elle s'assied, c'est d'une maniere agreable : et tout ce qu'elle fait plaist d'une telle sorte, qu'on ne la sçauroit voir sans l'aimer. Au reste, la Nature n'a jamais donné à personne de plus beaux yeux que les siens : ils ne sont pas seulement grands et beaux : ils sont encore tout à la fois, et fiers, et doux, et brillans : mais brillans d'un feu si vif, qu'on n'a jamais pû bien définir leur veritable couleur, tant ils esblouïssent ceux qui les regardent. Sa bouche n'est pas moins belle que ses yeux ; la blancheur de ses dents est digne de l'incarnat de ses lévres ; et son teint où la jeunesse, et la fraicheur paroissant esgalement, a un si grand esclat, et un lustre si naturel et si sur prenant, qu'on ne peut s'empescher de la loûer tout haut dés qu'on la voit. Il y a mesme une delicatesse en son teint, qu'on ne sçauroit exprimer : et pourtant une espaisseur de blanc admirable, où un certain incarnat se mesle si agreablement, que celuy qu'on voit à nos plus beaux Jasmins, ou au fond

   Page 4451 (page 149 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des plus belles Roses blanches, n'en aproche pas. Son nez, comme je l'ay desja dit, est le mieux fait qu'on ait jamais veû : car sans s'eslever ny trop, ny trop peu, il a tout ce qu'il faut pour faire que de tant de beaux traits ensemble, il en resulte une beauté de bonne mine, et une beauté parfaite. En effet, le tour de son visage n'estant ny tout à fait rond, ny tout à fait ovale, quoy qu'il panche un peu plus vers le dernier que vers l'autre, est un chef d'oeuvre de la Nature : qui ramassant tant de merveilles ensemble, ne laisse rien à y desirer. Au reste Elise n'a pas la gorge moins belle, que tout ce que je viens de dire : de sorte que les plus envieuses de sa beauté, n'ont jamais pû y trouver rien à reprendre : s'habillant mesme si bien, et se coëffant si avantageusement, qu'on ne peut pas l'estre mieux. Vous pouvez donc juger, Madame, qu'une Fille telle que je vous represente celle-là, joüant de la Lyre fort agreablement ; chantant mieux que personne n'a jamais chanté ; et dançant de meilleure grace, et avec plus de disposition que personne ne dancera jamais, estoit toute propre à gagner des coeurs. Je puis pourtant vous assurer que ce n'est pas encore par tout ce que je viens de dire, qu'Elise est la plus louable : car enfin il faut que vous sçachiez, que son esprit a mille charmes et mille beautez : et qu'elle sçait si bien l'art de mesler la gayeté et l'enjouement, aveque la sagesse et la modestie, que personne ne l'a jamais si bien sçeu. Il y a mesme dans son

   Page 4452 (page 150 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

humeur, je ne sçay quel fonds de joye, qui réjouït toute une grande Campagnie, quoy que ce soit pourtant une des plus serieuses personnes du monde : et elle sçait si bien ce qu'il faut dire à tous ceux qui la visitent, pour les divertir, pour leur plaire, et pour les obliger ; qu'ils sont tous infiniment satisfaits d'elle, de quelque humeur qu'ils soient. Comme elle a tousjours veû tout ce qu'il y a eu d'honnestes Gens en Phenicie, on peut dire que leur conversation a fait, qu'elle sçait tout ce qu'ils sçavent : aussi peut-on assurer, qu'elle parle de toutes choses fort agreablement et fort à propos : quoy qu'elle parle de cent choses, qu'elle n'a jamais aprises. Mais si elle est propre à une conversation generale, elle ne l'est pas moins à une particuliere : estant certain qu'elle passe avec aussi peu d'ennuy une apresdisnée toute entiere avec une de ses Amies, que si elle estoit à une grande Feste. Elle aime sans doute la Compagnie, mais elle ne s'ennuye pas dans la Solitude : et lors qu'il le faut, elle se divertit aussi bien à la Campagne, au bord d'un Ruisseau, et à escouter le chant des Rossignols, que lors que toute la Cour est chez elle. Ce n'est pas qu'elle n'ait l'esprit fort delicat, mais c'est qu'elle ne l'a pas difficile : et qu'au contraire, elle l'a fort accommodant. Au reste, jamais personne n'a eu une civilité plus reguliere ny plus exacte : elle evite autant qu'elle peut, à desobliger quel qu'un : et cherche au contraire avec que soin, à obliger tout le monde Mais, Madame, son

   Page 4453 (page 151 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ame est bien encore plus Grande que sa beauté, et plus eslevée que son esprit : et je pense pouvoir asseurer, qu'on ne peut exprimer ce qu'elle est, sans dire que la gloire anime son coeur : tant il est remply de sentimens genereux et heroïques. Elle est fiere, mais c'est d'une fierté qui ne l'empesche pas e'estre douce : et s'il y a de la hauteur dans son ame, il y a de la tendresse dans son coeur. En effet, jamais personne n'a aimé ses Amis avec plus de chaleur que celle-là, ny traitté ses Amans avec plus de rudesse : jamais ceux à qui elle a promis amitié, n'ont pû avoir le moindre sujet de se pleindre : elle leur a tousjours rendu toutes sortes d'offices aveque joye, mesme aux despens de son bien et de sa santé, en prenant trop de soins pour leurs interests. Elles les a aimez absens ; exilez ; prisonniers ; sans credit ; sans bien ; et a mesme porté quelquesfois son amitié, jusques au delà du Tombeau. La Grandeur n'a jamais esblouy Elise : elle a veû des Princes et des Rois à ses pieds, sans se sentir l'ame atteinte de cette fausse gloire, qui ne s'attache qu'aux apparences, et qui seduit toutes les ames foibles. L'interest des richesses ne l'a pas touchée davantage, comme vous le verrez par la suitte de son Histoire. Elle n'a pas mesme esté capable d'envie, quoy que presques toutes les Belles soient envieuses : au contraire, elle a tousjours exageré la beauté des autres : et un pes plus grands plaisirs qu'elle ait, est celuy de faire valoir les bonnes qualitez de ceux qui en ont. La vertu

   Page 4454 (page 152 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

a pour elle des charmes inevitables : elle aime tout ce qui est digne d'estre aimé : haït le vice avec autant d'ardeur qu'elle aime la vertu : elle n'a seulement de l'humilité, elle a encore de la modestie : mais une modestie veritable, qui n'est pas moins dans son coeur que sur son visage, et qui ne trompe point ceux qui l'admirent. Au reste, elle a autant de prudence que d'esprit ; quoy qu'elle soit incapable de ce qu'on apelle finesse : qui se trouve bien souvent jointe à cette vertu, dans l'ame de plusieurs personnes. Mais pour Elise elle a de la sincerité, autant qu'on en peut avoir : et est capable d'un secret inviolable, et d'une fermeté qui a peu d'exemples, parmy celles de son Sexe. Enfin, Madame, Elise est une merveille : et il n'y a pas lieu de s'estonner, si elle a aquis tant d'Amans et tant d'Amis Mais comme elle a esté plus heureuse aux derniers qu'aux premiers, je ne vous parleray pas moins de ceux avec qui elle a eu de l'amitié, que de ceux qui ont eu de l'amour pour elle.

Le roi, amoureux d'Elise
Les grâces d'Elise lui attirent un grand nombre d'amants dès l'âge de quatorze ans. Même son maître Crysile tombe amoureux d'elle. Elise refuse tous ses prétendants, à la grande joie de son père. Sa mère par contre s'offusque de plus en plus de la concurrence de sa fille. Enfin il n'est pas jusqu'au roi de Phenicie qui ne tombe amoureux de la jeune fille ! Il se montre un amant très civil et attentionné. La reine même est dans la confidence et encourage le roi à voir Elise.

Pour retourner donc au point où j'ay interrompu ma narration pour vous faire le Portrait d'Elise ; je vous diray, Madame, qu'estant arrivée à l'âge de quatorze ans, elle fit tant de conquestes, et assujetit tant de coeurs ; que vous auriez peut-estre peine à me croire, si je vous en disois le nombre. Car enfin elle fut presque aimée, de tout ce qui estoit capable d'aimer : tout ce qu'il y avoit alors de Princes à la Cour, furent ses Esclaves : on vit trois Freres de cette condition, Rivaux en un mesme

   Page 4455 (page 153 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

temps : tous les Gens un peu au dessous de cette qualité, reconnurent sa puissance : et il ne fut pas mesmes jusques à ses Maistres, dont elle ne fust la Maistresse. Crysile en luy aprenant à chanter, aprit à soûpirer pour elle : et il l'aima avec tant d'ardeur, qu'il ne voulut jamais enseigner qu'à elle, ce qu'il sçavoit à la Musique, afin qu'elle fust seule à chanter parfaitement. Les Peintres qui faisoient son Portrait, en brusloient d'amour : et il n'y avoit pas mesme jusques à ceux qui avoient perdu la raison, qui ne connussent qu'elle estoit amiable, et qui ne l'aimassent en effet. Cependant Elise au milieu de tant de victoires, demeuroit tousjours elle mesme : et par un noble orgueil qui la rendoit plus charmante, elle ne faisoit aucune vanité de ses conquestes : et l'on peut dire que Straton en avoit plus de joye qu'elle n'en avoit. Il n'en estoit pas de mesme de Barcé : qui ne pouvant souffrir la grande reputation de sa Fille, la persecutoit continuellement, de cent manieres differentes. La jeune Elise enduroit tous ces caprices, avec une patience admirable, et ayant une complaisance aveugle, pour toutes les volontez de son Pere : aussi estoit-ce principalement pour luy plaire, qu'elle estoit aussi exposée au grand monde, qu'on l'y voyoit : estant certain qu'il l'aimoit beaucoup plus qu'elle. Mais pour achever d'honnorer le Triomphe de la beauté d'Elise, le Roy de Phenicie, cét illustre Conquerant, devint luy mesme son Esclave : mais son Esclave d'une maniere

   Page 4456 (page 154 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

differente de celle dont il avoit accoustumé de l'estre : car comme son amour n'estoit pas pour l'ordinaire extrémement détachée des sens ; il ne donnoit guere son coeur, qu'il n'otast quelque chose de la reputation de celles à qui il le donnoit. Il n'en fut pas de mesme de la passion qu'il eut pour Elise : car excepté quelques envieuses de sa beauté, personne n'én a jamais rien dit ny rien pensé, qui luy pûst estre desavantageux. Et certes ç'auroit bien esté sans sujet : estant certain que je ne croy pas qu'il y ait jamais eu une personne dont la vertu ait esté plus pure, ny qui ait esté mise à de plus difficiles espreuves que celle d'Elise. Comme j'avois l'honneur d'estre assez bien avec le Roy en ce temps-là, je fus le Confident de sa passion, et par consequent le tesmoin de la vertu d'Elise : ce n'est pas qu'elle ne m'ait advoüé depuis, qu'elle avoit eu d'abord quelque joye, de voir à ses pieds un Prince aimé de tous ses peuples ; redouté de tous ses voisins ; et estimé de toute l'Asie : mais elle cachoit si bien cette joye, et recevoit tousjours le Roy avec une civilité si indifferente, que j'ay oüy dire plus de cent fois a ce Prince, qu'il ne l'abordoit jamais qu'en tremblant. Je scay bien que ceux qui ont voulu diminuer la gloire d'Elise, ont dit qu'il n'estoit pas si difficile de resister à un Prince qui n'estoit pas extrémement bien fait de sa Personne ; qui avoit autant l'air d'un Soldat que d'un Roy ; et qui n'estoit pas trop propre : mais apres tout, ce Roy estoit un des plus illustres Roys du monde :

   Page 4457 (page 155 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et qui dans la familiarité qu'il souffroit qu'on prist aveque luy, avoit l'esprit infinement agreable et divertissant. Il railloit mesme de bonne grace, et agissoit avec tant de bonté, qu'il gagnoit les coeurs de tout le monde. De plus jamais Amant n'a esté si civil, si soigneux, ny si respectueux que celuy-là : et par consequent on peut dire, qu'Elise merite une gloire infinie d'avoir pû resister à un si grand Prince. Je ne m'arresteray point, Madame, à vous dire quels furent les soins qu'il luy rendit ; qu'elles furent les Festes qu'il fit à sa consideration ; et qu'elle assiduité il aporta à la voir ; car cela seroit trop long : mais je vous diray seulement, qu'il fit pour elle seule, autant qu'il avoit fait pour toutes les autres qu'il avoit aimées. Cependant Straton, qui estoit ambitieux, estoit bien aise de voir que le Roy estoit amoureux de sa Fille ; mais il ne laissoit pourtant pas de dire tousjours à Elise, qu'il ne pretendoit que se servir de la faveur du Roy durant quelque temps, et non pas la sacrifier à sa Fortune. Pour cét effet, il estoit bien aise de ce que le Roy luy faisoit l'honneur d'aller souvent chez luy et de ce qu'il voyoit que tout le monde luy faisoit la Cour. Pour Elise, elle se lassa bien-tost de cette esclatante Galanterie : car outre qu'elle la trouvoit un peu dangereuse pour sa reputation, c'est qu'elle luy osta mille plaisirs, et mille divertissemens. Le respect qu'on avoit pour le Roy, fit que tous les Amans d'Elise cacherent leurs chaisnes : il

   Page 4458 (page 156 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

y en eut mesme qui firent semblant d'aimer aileurs, de peur d'estre brouillez avec ce Prince : qui n'oserent plus parler à Elise, qui s'en souvint bien, lors qu'ils voulurent revenir à elle. comme la vertu de cette Personne estoit fort connuë de la Reine, l'amour du Roy ne la mit point mal avec elle : au contraire, lors que ce Prince avoit quelques chagrins dans l'esprit, la Reine cherchoit à faire naistre quelque occasion de luy faire voir Elise. S'il estoit malade, elle la prioit de chanter aupres de luy pour charmer son mal : et ne luy donnoit gueres moins de marques d'estime, que le Roy luy en donnoit d'amour. Comme ce Prince avoit une grande inclination à railler, Elise fut tres-long-temps à recevoir les tesmoignages de sa passion, comme une chose qu'il faisoit simplement pour se divertir : mais enfin cette passion augmentant, et ce Prince assez violent de son naturel, se lassant de ne recevoir nulles marques d'affection d'une Personne qu'il aimoit si ardemment ; elle se vit dans la necessité de resoudre comment elle devoit agir aveque luy, quoy qu'elle s'y trouvast pourtant bien embarrassée.

Résistance d'Elise
Elise, qui refuse de se voir réduite au privilège de favorite du roi, use de tous les artifices pour résister à cet illustre amant. Elle ne chante par exemple que les airs écrits pour une précédente maîtresse du roi, et fait tout son possible pour qu'il renoue avec celle-ci. Elle va jusqu'à demander l'aide de Telamis. En vain, le roi, bien que respectueux, est véritablement amoureux d'Elise. Devant les refus répétés de celle-ci, il décide de s'embarquer pour de nouvelles conquêtes, dans l'espoir de se divertir de ses sentiments. Avant de partir, il demande à deux illustres sculpteurs, Dipoenus et Scillis, de réaliser à son insu une statue d'Elise.

Si elle eust suivy son inclination, et la fierté de son naturel, elle auroit fait consister sa gloire à maltraiter le Roy, comme le moindre de ses Sujets : mais elle n'ignoroist pas, que son Pere ne le trouveroit pas bon. De sorte que comme elle sçavoit que ce Prince avoit naturellement l'ame assez legere, et capable d'avoir mesme plus d'une passion a la fois ; elle fit ce qu'elle

   Page 4459 (page 157 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pût, pour affoiblir celle qu'il avoit pour elle : en renouvellant dans son coeur, l'amour qu'il avoit euë, et qu'il avoit peut-estre encore, pour une Personne admirable en beauté et en vertu, qu'il avoit quitée pour elle : luy semblant que s'il ne la quitoit pour celle-là, il n'iroit point de sa gloire : et qu'ainsi elle se trouveroit plus libre et plus en repos. Ayant donc pris cette resolution, elle ne chantoit jamais devant le Roy, que des Chansons qui avoient esté faites pour cette illustre Rivale, qu'elle vouloit qui regnast seule dans l'esprit de ce Prince : afin que l'en faisant souvenir avantageusement, en luy chantant ses loüanges, il se ratachast à cette Personne : Elise ne se contenta pas encore de se servir de mille semblables petits artifices, pour affoiblir la passion que le Roy avoit pour elle : car cette vertueuse fille sçachant que j'avois quelque credit sur son esprit, m'en parla un jour que je la pressois d'estre un peu plus favorable au Roy. Telamis, me dit elle, le Roy me fait le plus grand honneur du monde de me visiter, et de faire quelque distinction de moy, à toutes les personnes de ma condition : neantmoins à vous dire la verité, je voudrois bien que vous voulussiez me rendre un office aupres de luy, qui me seroit tres-agreable : mais je crains que vous ne le veüilliez pas. Il me semble, Madame, luy dis-je en souriant, que vous devez croire facilement, sans que je vous le die, que je ne suis pas en estat de refuser à la Maistresse de mon Maistre : joint qu'à parler

   Page 4460 (page 158 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veritablement, je suis d'ailleurs tant vostre Serviteur, que vous avez lieu de me commander tout ce qu'il vous plaira, sans craindre d'estre desobeïe. Ce n'est pas seulement comme Maistresse de vostre Maistre, reprit-elle, que je veux que vous m'accordiez ce que je desire : mais comme à vostre Amie que je suis, et que je veux estre toute ma vie, si vous ne me refusez pas. Parlez donc, Madame, luy dis-je, et hastez vous de me donner les voyes d'estre asseuré pour toûjours, de cette glorieuse amitié que vous me promettez, en me disant ce que vous voulez que je face. je veux dit-elle, que vous faciez que le Roy m'aime moins qu'il ne fait : et qu'il recommence d'aimer cette admirable Personne, qu'il a aimée si ardemment. Quoy, Madame, luy dis je : vous voulez que le Roy vous ayme moins ? oüy, repliqua t'elle, je le veux : et le veux, parce que j'ayme la veritable gloire : et que je ne veux pas qu'on me mette un jour au rang de trois ou quatre Personnes qu'il a aimées : et que l'esclat d'une fausse gloire à esblouïes. Je vous advouë, adjousta t'elle, que si le Roy me quittoit par mespris, j'aurois la foiblesse d'en estre faschée : et je pense mesme que s'il m'abandonnoit pour je ne sçay qu'elles Personnes (dont elle me nomma quelques-unes) j'en aurois encore quelque dépit. Mais s'il ne me laisse que parce qu'il se repentira d'avoir fait infidelité à une Dame aussi accomplie comme est celle qu'il a quitté pour moi, je vous assure que j'en auray une extréme joye.

   Page 4461 (page 159 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

C'est pourquoy je vous conjure, de luy parler le plus souvent que vous pourrez, de cette illustre Rivale : faites qu'il en voye des Portraits : et rallumez enfin, s'il est possible, cette flamme qui à jetté un feu si esclattant. Car, enfin, Telamis, le Roy n'est pas en estat de me faire Reyne : quand il y seroit, je ne suis point de condition à l'estre : et il ne seroit pas assez preocupé, pour en concevoir la pensée. Mais aussi vous puis je assurer, que j'ay le coeur trop haut, et l'ame trop bien faite, pour vouloir sacrifier ma reputation, pour une vanité mal fondée : c'est pourquoy, Telamis, je vous conjure de ne me refuser pas. Je vous advouë, Madame, que ce discours d'Elise me surprit : d'abord je creûs qu'elle avoit quelque inclination secrete, qui faisoit peut-estre une partie de sa vertu : ne pouvant m'imaginer, qu'une Personne aussi jeune qu'elle estoit, pûst estre capable d'une resolution comme celle-là. Mais je fus bien-tost desabusé : et je me vy contraint d'admirer encore plus la vertu d'Elise que sa beauté. En effet j'en fus si charmé, que j'abondannay les interests du Roy pour les siens : de sorte qu'au lieu qu'auparavant j'agissois aupres d'elle comme il plaisoit à ce Prince, j'agis alors aupres de luy, comme il plaisoit à Elise. Il ne me sut pourtant pas possible de faire ce qu'elle vouloit : si bien que se resolvant de luy parler elle mesme, elle le fit avec tant de hardiesse, et de generosité ; que ce Prince l'en ayma encore d'avantage, parce qu'il l'en estima beaucoup

   Page 4462 (page 160 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus. Elle eut mesme tant de pouvoir sur luy, qu'il luy protesta qu'il n'auroit jamais d'injustes desseins pour elle : et qu'il feroit mesme ce qu'il pourroit pour moderer une partie de la violence de sa passion. Il ne luy fut pourtant pas aisé : de sorte que pour en venir à bout, et pour chasser une passion par une autre : il renouvella quelques desseins de conquestes qu'il avoit eus sur les Syriens, qui sont du costé du Couchant. Pour cét effet, il leva une Armée Navale : et s'occupa tout entier à la guerre, afin de diminuer l'amour qu'il avoit dans l'ame. Ainsi l'on peut dire qu'il faisoit pour chasser Elise de son coeur, tout ce qu'il eust pû faire pour la conquerir, s'il eust falu la gagner en gagnant des Batailles. Cependant Elise avoit assez de plaisir, de sçavoir que toute la Phenicie cherchoit inutilement la cause des desseins du Roy, dont elle estoit alors tres-contente ; car enfin, ce Prince ne luy parloit plus que d'agrandir sa Maison, en agrandissant son Pere : luy promettant mesme, s'il ne pouvoit guerir de sa passion, au voyage qu'il alloit entreprendre, de ne laisser pas de vivre comme il luy plairoit à son retour : et de faire tousjours tout ce qui luy seroit possible pour la contenter. Mais pour vous tesmoigner combien l'amour que ce Prince avoit pour Elise estoit forte, mesme dans le temps où il la vouloit chasser de son coeur ; il faut que vous sçachiez que Dipoenus et Scillis ; ces deux celebres Sculpteurs , dont la reputation s'estend par toute la

   Page 4463 (page 161 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Terre, estant abordez à Tyr, il les y retint, pour leur faire faire durant son absence, la belle Statuë qui est presentement dans les Thresors que Cresus avoit amassez, et qui ressemble si parfaitement à Elise : leur ordonnant de la presenter comme les Atheniens representerent la victoire : c'est à dire sans Aisses : voulant par là, aussi bien qu'eux, faire entendre qu'il ne vouloit pas que la victoire l'abandonnast, ny le pûst abandonner. Mais en leur faisant ce commandement, il leur promit de si grandes recompences, lors qu'il seroit revenu, qu'il estoit aisé de concevoir ce qu'il auroit donné pour la possession d'Elise, veû ce qu'il vouloit donner, pour avoir seulement sa Statuë. Comme il y avoit plusieurs Portraits de cette belle personne fort bienfaits, Dipoenus et Scillis s'en servirent à faire leur modelle : joint qu'ils virent aussi fort souvent Elise, sans qu'elle sçeust pourquoy ils la regardoient tant, car le Roy en avoit fait un secret. Cependant Elise qui estoit fort aise de pouvoir esperer que l'ambition de son Pere seroit satisfaite sans hazarder sa reputation ; faisoit mille voeux, pour l'heureux succés des Armes du Roy, qui s'embarqua, apres luy avoir dit adieu : et luy avoir encore donné mille asseurances de Grandeur à son retour ; n'osant presques plus luy en donner directement de sa passion.

La mort du roi
Le roi remporte toutes les batailles et s'apprête à rentrer en triomphe à Tyr. Il demande toutefois à Telamis de taire à la reine et à Elise une légère blessure qu'il a reçue au combat. Toute la ville est en liesse et richement décorée, attendant avec impatience le retour du souverain victorieux. Un jour on aperçoit la flotte navale à l'horizon. Or, le navire arbore des drapeaux noirs, ornés de fils d'or et d'argent, selon la coutume des pompes funèbres destinées au roi. De fait, le monarque a succombé à une blessure provenant d'un dard empoisonné. La joie cède aussitôt à la consternation générale, et toute la ville est en deuil.

je ne m'amuseray point, Madame, à vous raconter cette guerre : le commencement et la suitte en furent heureux au Roy : il battit ses Ennemis, par tout où il les rencontra :

   Page 4464 (page 162 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et il n'envoya jamais porter les nouvelles de ses victoires à Tyr, sans escrire à l'incomparable Elise, et sans l'en remercier, comme si c'eust esté elle qui l'eust fait vaincre. Mais enfin les differens du Roy de Phenicie et des Syriens, ayant esté remis à une Bataille generale, le Roy la donna, et la gagna : et en envoya aussi-tost par moy la nouvelle à la Reyne, et en mesme temps à Elise : ce Prince m'ayant deffendu de dire à qui que ce fust, qu'il avoit esté legerement blessé d'un coup de Dard au costé, afin de n'inquietter pas la Reyne, et de ne diminuer rien de la joye que sa victoire devoit causer à ses peuples : me commandant de plus, d'assurer la Reyne, et particulierement Elise, qu'il seroit huit jours apres moy à Tyr, ou il rameneroit son Armée victorieuse, apres avoir laissé Garnison aux places qu'il avoit prises au commencement de la guerre. De sorte que me servant de la Voile et de la Rame tout à la fois, je fus à Tyr avec, une diligence incroyable, et j'y portay la joye avecque mois : mais une joye qui devint si universelle, qu'on ne songea plus qu'à preparer de quoy faire une magnifique Entrée au Roy. Elise, quoy qu'un peu malade, prit sa part à la resjouïssance publique : et elle l'y prit d'autant plus, que la Lettre que je luy avois apportée du Roy, estoit la plus obligeante du monde : et que je l'avois asseuré, qu'au lieu de perdre le coeur de ce Prince, comme elle en avoit eu le dessein, elle l'avoit seulement purifié, et rendu capable d'une passion innocente :

   Page 4465 (page 163 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

adjoustant en suite, comme il estoit vray, qu'il m'avoit chargé de dire à Straton, qu'il se preparast à recevoir, dés qu'il seroit arrivé, une des plus considerables Charges de son Estat. De sorte, Madame, qu'Elise pouvant esperer d'estre favorite du Roy, sans estre sa Maistresse, comme tant d'autres l'avoient esté ; commença de desirer son retour, et d'avoir impatience de le revoir. Comme j'avois une amitié pour elle extrémement forte, et que je n'avois point d'amour pour aucune autre personne, je ne bougeois de chez elle, où Straton estoit bien aise de me voir : et j'y allois d'autant plus souvent alors, que la maison de Straton estant au bout du Port, qui regarde la pleine Mer, j'estois assuré que de la chambre d'Elise je pourrois voir arriver un Vaisseau, que je croyois qui devoit devancer le Roy, pour aprendre l'heure de son arrivée. La chose n'alla pourtant pas ainsi : car ce Vaisseau ayant fait naufrage, nous fusmes fort estonnez, un jour que j'estois dans la chambre d'Elise, de voir paroistre toute l'Armée. Comme je la vy le premier, je ne pû m'empescher de jetter un cry de joye, en aprenant à Elise, ce que je voyois : venez Madame, luy dis-je, venez Triompher du Vainqueur des autres : et jouïr pleinemêt de vostre victoire. Elise rougit de ce que je luy disois : et ne laissa pourtant pas de venir s'apuyer sur la Balustrade d'un Balcon, qui se jettoit hors d'oeuvre, où nous passasmes l'un et l'autre. Nous n'y fusmes pas plustost, que nous commençasmes de

   Page 4466 (page 164 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

discerner les Vaisseaux d'avec les Galeres : et peu apres, nous peusmes remarquer que les uns et les autres avoient tous les ornemens qui peuvent estre des marques de victoire. Tous leurs Pavillons estoient hauts ; mille flammes ondoyantes voltigeoient en l'air parmy les cordages ; mille Banderolles paroissoient de toutes parts ; mille Panonceaux se mesloient à ces Banderoles ; les Poupes des Galeres estoient ornées des Rondaches gagnées sur les Ennemis : et toutes leurs Tentes brilloient d'or et d'argent. Mais ce qui nous surprit estrangement Elise et moy, lors que cette Flotte approcha ; fut de voir que tous ces Pavillons, toutes ces Banderoles, tous ces Panonceaux, et toutes ces Tentes, au lieu d'estre de diverses couleurs, comme on a accoustumé de les voir en un jour de Combat, ou en un jour de Triomphe ; estoient d'une Brotacelle noire meslée avec de l'or et de l'argent : telle qu'on a accoustumé de se servir pour les Pompes Funebres de nos Rois. Cette veuë nous fit fremir de frayeur : mais nostre estonnement redoubla encore, lors que cette Flotte approchant d'avantage du lieu où nous estions ; nous pusmes voir distinctement, que la Capitaine, qui avoit plus d'ornemens que les autres Galeres, et dont la Tente estoit double, avoit sur la Poupe un grand Cercueil eslevé sur trois marches : que ce Cercueil estoit couvert d'un grand Drap noir broché d'or, sur lequel on avoit mis une Couronne : et au pied du Cercueil, sur des Quarreaux, une magnifique

   Page 4467 (page 165 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Espée : y ayant à l'autre bout un petit Trophée d'Armes eslevé, pour marquer que celuy qui estoit enfermé dans ce Cercueil, estoit mort en Triomphant. Cent Lampes allumées pendoient à l'entour de cette Tente : et les principaux Officiers du Roy estoient en deüil, et environnoient ce Cercueil, dont la veuë causa une sensible douleur dans le coeur d'Elise et dans le mien. une Musique lugubre, s'entendoit dans toutes ces Galeres : qui par des tons pleintifs, sembloit annoncer la funeste mort du Roy de Phenicie. Toutes les Galeres et les Vaisseaux gagnez sur les Ennemis, suivoient cette Capitaine : mais sans Pavillons, sans Banderoles, et sans ornemens, pour marque de leur deffaite : les Soldats paroissant enchaisnez sur les Poupes de Galeres, et sur le Tillac des Vaisseaux, afin d'honnorer la Pompe Funebre, de leur illustre Vainqueur. Car enfin, Madame, c'estoit veritablement le Roy de Phenicie qui estoit mort, de cette legere blessure, qu'il m'avoit commandé de celer à la Reyne et à Elise, lors qu'il m'avoit envoyé leur porter la nouvelle de sa victoire. Vous me demanderez sans doute, Madame, comment il est possible qu'une blessure qui permettoit à ce Prince d'escrire à la Reyne et à Elise, et qui ne l'incommodoit presques point ; le pût faire mourir si pronptement ? mais j'ay à vous respondre, que le Dard qui la luy avoit faite estant empoisonné, comme on le reconnut depuis mon départ ; et ce venin n'ayant pas eu le temps de faire son effet lors

   Page 4468 (page 166 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je partis d'aupres de luy, il ne paroissoit point malade. Mais à peine l'eus-je quitté, que sa playe s'envenimant de plus en plus, et communiquant sort venin jusques au coeur, le fit mourir en vingt-quatre heures. Il ne fut pas si tost mort, que celuy qui estoit son Lieutenant General, destacha un Vaisseau pour venir à Tyr, aporter cette funeste nouvelle : pendant qu'il fit jetter les Anchres à une Plage qui est aupres d'une assez grande Ville qui se rencontroit sur sa route : afin de donner ordre aux choses necessaires, pour honnorer la Pompe funebre du Roy son Maistre. Mais, comme je l'ay desja dit, ce Vaisseau, qui devoit preceder l'arrivée de la Flotte ayant fait naufrage, personne ne fut adverty ny de la mort du Roy, ny de l'arrivée de l'Armée Navale. Vous pouvez ce me semble, Madame, apres cela, vous imaginer aisément, qu'elle surprise fut celle d'Elise et de moy, et qu'elle douleur fut la nostre ; car encore qu'Elise n'eust point l'ame engagée d'aucune passion pour ce Prince, il n'estoit pourtant pas possible, comme elle estoit genereuse, qu'elle ne l'eust point sensible à la reconnoissance : et qu'elle pûst voir d'un oeil sec, et d'une ame tranquile, le Cercueil d'un Prince qu'elle avoit veû si respectueusement à ses pieds. Aussi vous puis-je assurer, que lors que cette Capitaine qui portoit le Corps du Roy, vint à passer sous ses fenestres, elle s'en retira avec precipitation, comme ne pouvant souffrir un objet si funeste ; Mais en s'en retirant, elle

   Page 4469 (page 167 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne laissa pas de sentir accroistre sa douleur : lors que ceste Galere entrant dans le Port, le peuple qui s'y estoit amassé, pour rendre honneur à son Roy victorieux et vivant, jetta des cris espouvantables et douloureux, quand il sceut que son Prince estoit mort. Le bruit de tant de clameurs estoit si grand, que la chambre d'Elise en paroissoit esbranlée : et nous fusmes assez longtemps sans pouvoir nous pleindre l'un à l'autre, parce que nous n'eussions pû nous entendre. Il est vray que nos larmes parloient pour nous : et que nous ne laissions pas de nous dire beaucoup de choses sans nous rien dire. Mais enfin le silence estant revenu, nous pleignismes la perte que nous faisions : ce ne fut pourtant pas long temps ce jour là : car Elise voulant sçavoir les particularitez de cette mort, me pria de les aller aprendre. Mais comme cela ne serviroit de rien à mon discours, je ne m'y arresteray pas : et je vous diray seulement, que je sçeu qu'une des dernieres paroles que le Roy avoit prononcées, avoit esté le nom d'Elise : ce qui ne diminua pas la douleur de cette belle personne. Que si elle en estoit touchée par generosité seulement, Straton l'estoit par interest, et par reconnoissance tout ensemble : car il voyoit toutes ses esperances renversées, et n'attendoit pas tant du nouveau Roy, qu'il avoit attendu de l'autre. Jamais deüil ne fut si general que celuy-là : jamais consternation ne fut plus grande que celle qui paroissoit estre parmy le peuple ; et jamais changement de Regne,

   Page 4470 (page 168 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne causa tant de changemens aux fortunes des particuliers. Pendant ce grand trouble que l'on voyoit dans la Cour, Straton s'en alla passer quelques jours aux champs, et y mena Elise : qui fut bien aise d'aller cacher sa mélancolie dans la Solitude, où elle trouva bon que je l'allasse voir quelquesfois. Mais pendant ce temps là, Dipoenus et Scillis, ayant pressé les Officiers du Roy, de leur donner ce que le feu Roy leur avoit promis : et ces Officiers peut-estre sans en parler à leur Maistre, les ayant rebutez ; ils s'embarquerent en une nuit : et emporterent la belle Statuë qu'ils avoient faite, que l'on disoit estre un miracle : car depuis la mort du Roy, ils ne la cacherent plus. Cependant comme vous sçavez que l'on ne s'est pas plustost affligé de la mort d'un Roy, que la coustume veut qu'on se réjouïsse de voir regner celuy qui luy succede ; et que les douleurs publiques, ne durent jamais long-temps, le calme se restablit bien-tost dans la Cour : et l'on commença d'y vivre comme auparavant. Pour Elise, quoy qu'elle ne fust pas d'humeur à passer si promptement de la douleur à la joye, elle ne laissa pas de se consoler par raison et par sagesse : joint que n'ayant eu que de la reconnoissance pour le Roy, et n'ayant pas eu le coeur engagé d'aucune affection particuliere, son affliction en fut plus aisée à consoler. Straton retournant donc à Tyr, Elise y retourna aussi : et comme elle n'avoit point veû la Reine depuis la mort du Roy, elle y fut aussi tost qu'elle pût estre en estat d'y

   Page 4471 (page 169 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aller, et qu'elle eut pris le deüil.

Poligene et Phocilion
La coutume veut qu'au deuil d'un roi succède la joie de voir régner le nouveau monarque. La vie reprend son cours, bien qu'Elise conserve quelque temps l'habit de deuil. Ce dernier lui sied si bien qu'il contribue à lui attirer de nouveaux amants, dont Poligene et Phocilion. Le premier est un ami du père d'Elise : âgé de trente-cinq ans environ, bien fait, infiniment galant et poli, il tombe amoureux de la jeune fille sans s'en rendre compte. Le second, originaire de Sidon, ne l'a jamais vue, mais il parvient à s'introduire chez elle. Bien fait, de bonne condition, spirituel et honnête homme, il acquiert l'amitié d'Elise et l'estime de Straton, qui le considère comme un gendre potentiel. Poligene tente d'abord d'évincer cet importun. Mais il se rend bientôt compte que Phocilion se comporte moins en amant d'Elise qu'en ami de Straton, de sorte qu'il se lie également d'amitié avec lui. Or, Poligene ignore que la sage conduite de Phocilion est motivée par le désir d'épouser Elise.

Jamais la Cour n'avoit esté si grosse qu'elle estoit alors : et je pense pouvoir dire, qu'il n'y avoit pas un homme de qualité en Phenicie, qui ne fust à Tyr. De sorte que lors qu'Elise fut chez la Reine, avec une Princesse dont elle estoit fort aimée, elle reçeut des loüanges de tout ce qu'il y avoit de Grand dans le Royaume : car enfin, Madame, le deüil qu'Elise prit pour cét illustre Conquerant, luy sieoit si bien, qu'il servit sans doute de quelque chose à luy faire conquerir des coeurs qu'elle n'avoit pas encore assujettis. Cét Habillement noir et simple ; ce grand Voile pendant jusqu'à terre, sur ses cheveux d'un blond si esclatant ; cette Gaze plissée à l'entour de sa gorge, et ratachée avec divers Rubans noirs, comme si ç'eust esté une Escharpe ; ces grandes Manches retroussées, qui laissoient voir la blancheur de ses bras ; et tout cét Habillement lugubre, qui donnoit un nouvel esclat à ses yeux, et un redoublement de blancheur à son taint ; luy estoit si avantageux, que ses plus grands adorateurs advoüoient, ne l'avoir jamais veuë si belle. Aussi se pressa-t'on tellement pour la voir ce jour là, qu'à peine pouvoit elle passer dans les chambres qu'il faloit qu'elle traversast, pour arriver à celle de la Reine : qui la reçeut aussi bien qu'elle meritoit de l'estre. Parmy ce grand nombre d'hommes de qualité, qui estoient ce jour-là chez la Reine, il y en avoit un apellé Poligene, qui est un des plus considerables

   Page 4472 (page 170 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de nostre Cour, et pour sa condition, et pour son merite : qui estant Amy particulier de Straton, et un des premiers admirateurs d'Elise, eut une extréme joye de voir les acclamations que l'on donnoit à sa beauté. Il creût pourtant que cette joye estoit autant un effet de l'amitié qu'il avoit pour le Pere, que de l'amour qu'il avoit pour la Fille : car comme il l'avoit veuë dans le Berceau, et qu'il s'estoit accoustumé à luy parler dans sa premiere jeunesse, comme s'il eust esté son Frere ; et à luy donner mesme cent petits advis en diverses rencontres ; il ne pouvoit croire qu'il fust amoureux d'elle. Il s'en aperçeut pourtant bien tost, comme je m'en vay vous le dire. Parmy cette multitude de Gens de qualité qui estoient alors à la Cour, il y en avoit un de Sidon, apellé Phocilion, qui n'ayant jamais veû Elise, en fut si surpris et si charmé, qu'il ne pouvoit parler d'autre chose. Il ne se contenta pas de la regarder, tant qu'elle fut chez la Reine : il la suivit lors qu'elle en partit, jusques au Chariot de la Princisse avec qui elle estoit venue : en suitte il rentra chez la Reine, et se meslant à la conversation de trois ou quatre dont Poligene en estoit un, il se mit à loüer la beauté d'Elise avec empressement : demandant où elle logeoit ? qui la voyoit souvent ? et qui l'y pourroit mener ? Poligene qui jusque alors s'estoit réjoüy des loüanges qu'on avoit données à Elise, sentit dans son coeur un leger chagrin, de celles que Phocilion qui estoit admirablement

   Page 4473 (page 171 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien fait, luy donnoit : et sans qu'il en sçeust alors dire la raison, il prit la parole, pour dire à ce nouvel adorateur d'Elise, qu'on luy avoit assuré que la Maison de Straton ne seroit plus ouverte, comme elle avoit esté du vivant du feu Roy : et qu'ainsi il ne luy conseilloit pas de songer à faire cette connoissance : adjoustant que puis qu'il demeuroit ordinairement à Sidon, il ne trouvoit pas qu'il fist bien de chercher à voir une si dangereuse personne à Tyr. Il ne persuada pourtant pas Phocilion, dont il fut bien marry : de sorte que se demandant conte à luy mesme de ce sentiment de dépit qu'il ne pouvoit retenir ; il trouva qu'il faloit de necessité, que l'affection qu'il avoit pour Elise, ne fust pas de la nature qu'il avoit pensé. Mais auparavant que de vous dire le progrés de cette amour, il faut que je vous aprenne quel estoit cét Amant. Poligene estoit sans doute d'une naissance fort illustre, et d'une Maison plus esclatante que celle d'Elise : il estoit alors extrémement bien fait de sa Personne, magnifique et propre en habillement : mais par où il estoit le plus remarquable, c'est que jamais homme n'a eu plus de politesse dans l'esprit que celuy-là. La galanterie est née aveque luy : la civilité en est inseparable : et quoy qu'il sort d'une humeur un peu serieuse, il n'est pourtant pas mélancolique : au contraire, sa conversation est fort agreable. Il est vray qu'il est un peu particulier : et qu'il ne parle jamais guere en ces conversations

   Page 4474 (page 172 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tumultueuses, où il y a beaucoup de monde. S'il donne une Colation, il la donne de si bonne grace, avec tant d'ordre, et si poliment ; qu'on croit tousjours qu'elle luy couste plus de la moitié qu'elle ne fait : joint aussi que dans toutes les choses qu'il entreprend, soit de Jeux de prix, de Musique, de Bal, de Promenades, et de Festins ; il y a tousjours quelque chose de surprenant et d'extraordinaire : de sorte que tout d'une voix, on luy a donné la reputation d'estre le plus poly de tous les hommes : et l'on peut dire que toute la jeunesse de la Cour n'en aproche pas. Poligene pouvoit avoir trente-cinq ans, lors que le feu Roy de Phenicie mourut, quoy qu'il ne parust pas en avoir plus de vingt-huit : il avoit un Frere beaucoup plus jeune que luy , mais il n'estoit pas alors à Tyr : et il y avoit desja plusieurs années qu'il estoit allé puiser la politesse en sa Source, en allant voir toute la Grece. Poligene estant donc tel que je vous le represente, ne se mesloit pas parmy toute cette jeunesse de nostre Cour, qui faisoit tant de presse chez Elise, comme estant leur Rival ; au contraire, il y agissoit comme Amy de Straton et de sa Fille. Ce n'est pas qu'il ne la loüast de meilleure grace qu'eux, et qu'il ne luy dist plus de choses galantes qu'ils ne luy en disoient, mais c'estoit d'une maniere plus fine : et sans en faire le Galant, il estoit plus galant qu'eux. Comme il connoissoit la fierté d'Elise, il fit si bien qu'il luy persuada que toutes les choses qu'il luy disoit,

   Page 4475 (page 173 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'estoient qu'un effet de cette galanterie qui luy estoit naturelle : de sorte que ne le soupçonnant pas d'avoir nul dessein particulier pour elle, Elise vivoit aveque luy, avec beaucoup de confiance, et comme s'il eust este son Frere Pour cacher mesme mieux ses sentimens, Poligene luy donnoit quelquesfois quelques advis : soit en l'advertissant de quelque chose qu'on avoit dit d'elle ; soit en luy conseillant de se défier de quelques-uns de ceux qui la voyoient, choisissant avec adresse ceux qui luy estoient les plus redoutables. Comme Elise le croyoit bien intentionné, elle luy estoit infiniment obligée, de sa façon d'agir avec elle : et quoy qu'elle ne fust pas d'humeur à se laisser gouverner, ny de trop facile croyance ; elle desseroit pourtant souvent a ses sentimens, et vivoit aveque luy d'une maniere tres obligeante : de sorte que durant qu'elle faisoit desesper tous ceux qu'elle ne croyoit estre que son Amy, recevoit d'elle mille tesmoignages d'estime et d'amitié. Cependant Phocilion, malgré les conseils de Poligene, chercha les voyes de se faire mener chez Elise par un de ses Amis : et comme il estoit bien fait ; qu'il avoit de l'esprit ; qu'il estoit de fort bonne condition ; et que c'estoit enfin un fort honneste homme ; Straton le reçeut fort bien chez luy : et il le reçeut d'autant mieux, qu'il le regarda comme un homme qui pouvoit raisonnablement penser à espouser Elise : car il sçavoit bien que tous ces Princes et tous ces

   Page 4476 (page 174 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Grands Seigneurs qui avoient de l'amour pour elle, ne l'espouseroient pas. Pour Elise, elle se contenta de le considerer comme un honneste homme, sans en regarder la suitte : car de l'humeur qu'elle estoit, et qu'elle est encore, le mariage ne touchoit guere son inclination. Comme Phocilion est sage et discret ; qu'il a de l'esprit, et de l'esprit doux et agreable, et qu'il ne disoit rien à Elise qui luy donnast sujet de fuïr sa conversation ; elle luy accorda la sienne : et il eut bien tost avec elle, cette agreable familiarité, qu'elle accordoit à ses Amis, et qu'elle refusoit à ses Amans. Poligene, à qui Phocilion faisoit ombre, employoit tous ses artifices ordinaires, pour le mettre mal avec Elise : tantost il le vouloit faire passer pour un Provincial : une autre fois, il luy disoit que si elle songeoit à se marier, il faloit que ce fust à une personne d'un plus grand esclat : et afin de faire mieux recevoir ses advis, il disoit pourtant quelque bien de Phocilion, qui luy estoit plus redoutable que tous les autres. Car comme il connoissoit la haute vertu d'Elise, il craignoit bien moins les Princes qui l'aimoient, qu'il ne craignoit Phocilion : qui estant d'une condition plus proportionnée à la sienne, luy pouvoit permettre de le regarder comme un homme qu'elle pouvoit innocemment aimer. Il ne pût toutes fois persuader à Elise ce qu'il vouloit : n'osant pas non plus s'y obstiner, connoissant qu'elle estoit imperieuse, et qu'elle pourroit à la fin se fâcher,

   Page 4477 (page 175 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il pensoit prendre quelque authorité sur elle. Il eut pourtant l'ame assez en repos quelques jours apres : car comme Phocilion n'estoit pas entreprenant, et que le dessein qu'il avoit pour Elise n'estoit pas un simple dessein de galanterie, mais un dessein de Mariage ; il n'agissoit par comme ses autres Amans : et il agissoit d'autant plus aveque moins d'esclat, qu'il n'estoit pas marry d'observer la conduite d'Elise, au milieu de tant d'Adorateurs, auparavant que de se declarer. De sorte qu'agissant comme Amy de Straton, Poligene se rassura un peu, et vint mesme à estre assez des Amis de Phocilion : qui ayant remarqué que Poligene estoit bien avec Elise, aportoit beaucoup de soin à n'estre pas mal aveques luy.

La fierté d'Elise
Bientôt, le deuil du roi de Phenicie touche à sa fin et les festivités reprennent à la cour. Elise est l'ornement de toutes les fêtes et elle reçoit tous les prix. Même si elle souhaiterait les refuser, elle les accepte à l'instigation de son père, non sans témoigner une certaine fierté. Straton estime cette qualité de sa fille au-dessus de toutes les autres. Un jour, alors que Telamis, Poligene et Phocilion sont chez Elise, une conversation s'engage au sujet de ce trait de caractère. Alors que Phocilion souhaiterait voir Elise moins fière, Poligene trouve que c'est sa plus grande vertu. Ce dernier pense en effet que cette qualité préservera Elise de tous ses amants.

Comme il n'y a point de deüil qui passe si promptement que celuy de la cour, principalement lors qu'un jeune Prince succede à un vieux Roy, les plaisirs revinrent bien-tost à Tyr : où l'on fit plusieurs Festes magnifiques, dont Elise fut le plus bel ornement. Il y eut mesme divers Jeux de prix : et je me souviens qu'il y en eut qui furent bien glorieux à Elise, et qui luy aquirent la haine de quelques-unes de nos Belles. Car imaginez vous, Madame, que tous ceux qui gagnerent des Prix ce jour là, les furent tous porter à Elise, comme à celle qui les leur avoit fait gagner, par l'extréme envie qu'ils avoient euë de luy plaire, et d'aquerir quelque honneur en sa presence. Ces trois Princes Rivaux, dont je vous ay parlé et qui estoient Freres et Rivaux tout ensemble, furent

   Page 4478 (page 176 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du nombre de ceux qui furent porter à ses pieds ; les marques de l'avantage qu'ils avoient eu : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut de voir avec quel modeste orgueil, Elise voulut refuser tout ce qu'on luy presenta : et avec quelle repugnance elle obeït à Straton, qui luy commanda de prendre ce qu'on luy offroit. Poligene, qui fut un de ceux qui remporterent des Prix, fut pourtant reçeu plus favorablement que les autres : parce qu'elle ne craignoit pas les consequences, qu'elle aprehendoit de ceux qui estoient ses Amans declarez. je suis pourtant assuré, que malgré toute sa fierté, elle ne fut pas marrie d'avoir reçeu un honneur ce jour là, que nulle autre qu'elle n'avoit jamais remporté : elle cacha neantmoins si bien cette satisfaction, qu'elle retourna chez elle avec aussi peu d'emportement de joye, que si on ne l'eust point considerée du tout. Le lendemain tous ceux qui prenoient quelque part à sa gloire, furent la visiter, pour luy tesmoigner qu'ils s'interessoient à l'honneur qu'elle avoit receu : mais ils trouverent qu'elle avoit l'ame tellement au dessus de tout ce qu'on appelle vanité, qu'ils la jugerent digne d'une Couronne, aussi bien que des Prix qu'on luy avoit offerts. Ce n'est pas qu'elle reçeust les loüanges qu'on luy donnoit, avec une modestie soumise : au contraire, c'estoit avec une humilité superbe et fiere, s'il est permis de parler ainsi, qui faisoit assez voir qu'elle trouvoit plus sa propre satisfaction en elle mesme, qu'en toutes

   Page 4479 (page 177 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les loüanges d'autruy. Ce n'est pas qu'elle n'aimant extrémement à estre loüée de ses Amis : mais elle vouloit que les louanges qu'on luy donnoit fussent une veritable marque de l'estime que ceux qui la loüoient avoient pour elle : et que ceux de qui elle reçevoit des loüanges, fussent dignes de luy en donner. Car pour ces loüanges tumultueuses, données par coustume ; ou par bienseance, qui sont celles dont on reçoit le plus ; elles l'importunoient plus qu'elles ne luy plaisoient : aussi les recevoit elle si fierement, que je me suis quelquesfois estonné qu'elle n'a fait passer de l'amour à la haine, quelques-uns de ceux qui la loüoient. Et certes il ne faut pas trouver estrange, si elle a de la fierté : car outre que naturellement elle est fiere, il est encore vray que Poligene a extrémement contribué à faire qu'elle ne le fust pas moins. Car imaginez vous, Madame, que comme il estoit persuadé, qu'il n'y a pas de meilleure garde du coeur d'une Belle, que la fierté : il loüoit continuellement celle d'Elise : et je pense pouvoir dire, qu'il la loüoit cent fois plus que sa beauté, que sa voix, et que son esprit. je me souviens d'un jour entre les autres, qu'il n'y avoit que Poligene, Phocilion, et moy aupres d'Elise : et que venant à la loüer de la generosité qu'elle avoit d'aimer à rendre office à ses Amis, nous vismes insensiblement à repasser les unes apres les autres, toutes les bonnes qualitez qu'elle possedoit, quoy qu'elle voulust nous faire changer de discours. Du moins

   Page 4480 (page 178 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

(nous dit elle, voyant que nous continuyons tousjours) si vous voulez que j'endure toutes les loüanges que vous me donnez, promettez moy que vous me direz apres mes deffauts, afin que je m'en corrige ; pour moy, dit Phocilion, je ne trouve qu'une seule chose à desirer en vous : qui est que vous fussiez un peu moins fiere, et moy, reprit Poligene, je voudrois qu'elle fust encore un peu moins douce : car enfin je vous declare, que si de necessité il faloit qu'Elise perdist quelqu'une des qualitez qui la rendent admirable, il n'y en a presques pas une de celles qu'elles possede, que je ne luy ostasse plustost que la fierté. Quoy (m'escriay-je avec estonnement, en regardant Poligene) vous preferez la fierté d'Elise, à toutes les bonnes qualitez qu'elle possede ! de grace songez bien à ce que vous dites ? j'y songe bien, aussi, reprit-il, et je ne pense pas parler sans raison. j'advoüe, repliqua Phocilion, que la mienne ne va pas jusques là : et que je ne comprends pas comment il seroit possible que vous pussiez consentir qu'Elise perdist la moindre bonne qualité qu'elle ait, plustost que cette fierté, qui fait qu'on ne la peut aimer sans la craindre. Pour moy, interrompit Elise en riant, je suis si satisfaite de trouver quelqu'un qui loue un deffaut dont je sens bien que je ne me puis corriger, que je ne puis puis assez resmoigner à Poligene l'obligation que je luy en ay. je vous assure, Madame, reprit-il, que vous ne me devez point remercier d'une chose que je ne puis

   Page 4481 (page 179 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

penser autrement que je la pense : mais encore, dit Phocilion, voudrois-je bien sçavoir par quel motif vous vous estes affectionné à la fierté, au prejudice de toutes les vertus d'Elise ? c'est parce, reprit il, que c'est par elle que le coeur de cette belle Personne est difficile a toucher et à conquerir : car comme je suis persuadé (adjoustat'il en riant, comme si ce n'eust esté qu'une simple galanterie) que je ne suis pas destiné à faire cette illustre conqueste, je suis bien aise qu'il y ait dans l'esprit d'Elise dequoy empescher les autres de la faire non plus que moy. Joint qu'à parler raisonnablement, il n'y a rien qui convienne mieux à une fort belle personne que la fierté : j'advouë toutesfois que cette humeur là ne sied pas bien à tout le monde : et qu'il faut avoir mille bonne qualitez, pour faire que celle lâ fasse l'agreable effet que je dis : il faut sans doute du moins une grande beauté pour la soustenir : et je ne sçay mesme si la beauté toute seule, suffit pour s'en bien servir : et s'il ne faut pas encore outre cela, avoir un grand esprit et un grand coeur. Car enfin je suis persuadé, que la fierté d'une Belle stupide, ressemblera fort à l'orgueil, et aprochera estrangement d'une espece de sorte vanité qui enlaidit toutes celles qui l'ont, et qui les rend insuportables. Et je suis encore assuré , que si la personne qui a de la fierté, n'a pas le coeur grand et genereux, elle sera aigre au lieu d'estre fiere : qui n'est nullement ce que je desire, en une personne accomplie. En effet,

   Page 4482 (page 180 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'aigreur et la fierté sont des choses toutes differentes : la premiere sied mal, et l'autre donne de la Majesté : l'une marque un esprit chagrin et mal fait, et l'autre une ame grande et noble. Ouy, la fierté dont je parle, est je ne sçay quoy de devin, qui separe celles qui l'ont du reste du monde : qui les fait craindre et respecter, de ceux qui les aiment : et qui sans faire incivilité à personne, fait toutesfois qu'on ne se familiarise jamais trop, avec celles qui ont cette aimable fierté que j'admire tous les jours en Elise. C'est pourquoy ne trouvez pas si estrange, que je voulusse plustost qu'elle perdist quelque autre chose que cette fierté que j'aime tant : et qui vous a mesme rendu de si bons offices. A moy ! reprit Phocilion, eh de grace n'entre prenez point de me persuader que je doive rien à la fierté d'Elise : vous luy devez pourtant infinement, reprit Poligene ; car enfin pensez vous qu'estant aussi belle qu'elle est ; aussi aimable, et aussi aimée ; son coeur fut encore à donner, si elle n'eust pas esté fiere ? Encore une fois, si Elise eust esté aussi douce que vous semblez la desirer, elle n'auroit pû voir si long-temps tant de mal heureux à ses pieds, sans avoir pitié de quelqu'un : de sorte que lors que vous estes arrivé à Tyr, et que vous estes venu à la connoistre, vous auriez trouvé son coeur engagé : où au contraire vous le trouvez si libre, et si détaché de toute affection, que le plus passionné de tous les Amans d'Elise, ne sçauroit trouver en sa conduite, dequoy avoir

   Page 4483 (page 181 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un moment de jalousie. Il est vray, reprit Phocilion, mais il n'y sçauroit aussi trouver dequoy avoir un moment d'esperance : c'est tousjours beaucoup que de ne craindre pas qu'un autre soit plus heureux que nous, repliqua Poligene. Mais de grace, interrompit Elise, dites moy un peu, je vous prie, en quoy consiste veritablement la fierté : afin que si par hazard je voulois estre un peu plus ou un peu moins fiere, je sçeusse ce qu'il faudroit faire pour cela. Est-ce l'air de mon visage, poursuit elle, qui la fait paroistre ? sont-ce toutes mes actions en general ? sont-ce mes paroles en particulier ? ou si ce n'est que le son de ma voix ? C'est quelque chose que je ne puis définir, reprit Poligene : car enfin vous estes plus civile que beaucoup d'autres qui passent pour douces ne le sont : vous estes essentiellement bonne, vous rendez office à vos Amis, de meilleure grace qu'elles ne peuvent faire : vous estes mesme pitoyable et tendre en certaines occasions : mais avec tout cela, vous estes fiere, comme je veux que vous la soyez. je pense pourtant qu'à parler raisonnablement, la belle et noble fierté dont je parle, a sa source dans le fonds de vostre coeur : et que c'est de là qu'elle passe dans vostre esprit ; dans vos yeux ; sur vostre visage : dans toutes vos actions ; et dans toutes vos paroles. Cela estant, dit alors Elise, il faut donc que je sois jusques à la mort ce que suis presentement : car je vous advouë que je ne voudrois pas changer mon coeur pour celuy d'une autre.

   Page 4484 (page 182 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Quand vostre fierté ne vous auroit jamais donné d'autres sentimens que celuy là, reprit Poligene, je l'aimerois le reste de mes jours : car comme je l'ay desja dit, je ne suis pas marri que les autres ne possedent point ce que je ne puis aquerir. Phocilion ne se rendit pourtant pas encore, aux raisons de Poligene : et cette conversation dura si long-temps, qu'il falut que la nuit nous chassast d'aupres d'Elise : qui estoit sans doute plus aise de s'entendre loüer de fierté, que de toute autre chose : parce qu'elle ne trouvoit personne qui ne loüast sa beauté ; sa voix ; et son esprit : et qu'elle en trouvoit quelquesfois, qui luy reprochoient sa fierté, et qui s'en pleignoient estrangement.


Histoire d'Elise : un amant particulier, Agenor
Agenor, frère cadet de Poligene, arrive à Tyr, alors qu'Elise se trouve à la campagne. Bien fait, honnête homme, il danse très bien. Il s'attache à une dame nommée Lyriope, belle, mais d'humeur envieuse. Lorsqu'Elise rentre à Tyr, le jeune homme l'entend louer de toute part, excepté de Lyriope. Il demande à Poligene de le conduire chez cette mystérieuse jeune fille. Elise et Agenor se lient rapidement d'amitié, ce qui suscite la jalousie de Lyriope. Celle-ci redouble alors de faveurs envers Agenor, dans l'espoir qu'il l'épouse.
Agenor et Lyriope
Agenor, frère cadet de Poligene, arrive à Tyr, alors qu'Elise s'est retirée à la campagne pour une dizaine de jours. Il est beau, de bonne mine, adroit et il danse extrêmement bien. Dès son arrivée, il s'attire la sympathie des dames. Il s'attache particulièrement à l'une d'entre elle, nommée Lyriope. Celle-ci possède certaines qualités, mais elle est vindicative et envieuse. Constatant l'intérêt d'Agenor pour elle, elle lui prodigue des soins particuliers. Quand Elise rentre de la campagne, la rumeur de leur galanterie devient le sujet principal à la cour.

Voila donc, Madame, l'estat où estoient les choses, lors que le Frere de Poligene, que je vous ay dit qui estoit allé en Grece, revint à Tyr. Il pouvoit alors avoir vingt-quatre ans : de sorte que comme il y avoit assez de difference d'âge entre Poligene et luy, il le respectoit presque comme son Pere : et en effet Poligene prit autant de soin d'Agenor, que s'il eust esté son Fils. Il fut donc ravy de le voir aussi bien fait qu'il estoit, et aussi agreable en toutes choses : car enfin, Madame, je puis vous assurer qu'on ne peut pas l'estre davantage que l'estoit Agenor. Il n'estoit pas seulement beau, et de bonne mine, il estoit encore infiniment adroit, à tous les exercices du corps : mais particulierement à la dance. De plus, il avoit infiniment de l'esprit, mais de l'esprit enjoüé, et de l'esprit divertissant, qui occupoit

   Page 4485 (page 183 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toute une grande Compagnie agreablement, par sa seule conversation. Au reste, il estoit le plus propre de tous les hommes, à faire des intrigues ; à discouvrir ceux des autres ; et à cacher les siens quand il le vouloit, Il est vray que cette volonté ne luy duroit pas long temps, et mesme ne luy prenoit pas souvent : car il avoit une vanité, qui faisoit qu'il ne pouvoit estre aimé, sans desirer qu'on le sçeust. Il avoit pourtant les passions de l'ame fort violentes : mais la vanité ne laissoit pas d'estre presques tousjours la plus forte dans son coeur. Et certes si Agenor n'eust point eu ce deffaut là, il eust esté bien plus aimable qu'il n'estoit pour celles qu'il aimoit : car pour les autres, excepté pour ses Rivaux ; s'estoit le plus doux et le plus civil des hommes, sa vanité estant toute renfermée en ses galanteries. Agenor estant tel que je viens de vous le representer arriva à Tyr, durant que Straton, Barcé, et Elise estoient allez faire un voyage de quinze jours à la Campagne : de sorte que pendant ce temps là, Poligene fit voir toute la Cour à son Frere, qui y aquit une reputation extréme, principalement parmy les Dames. Cependant comme Agenor, qui avoit naturellement l'ame galante, ne pouvoit vivre sans avoir quelque amusement de cette nature ; il s'attacha d'abord aupres d'une Fille de la Reine, nommée Lyriope, qui avoir assurément de la beauté et du merite : mais qui avoit un esprit vindicatif et envieux, qui ne luy donnoit point de

   Page 4486 (page 184 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repos à elle mesme. Car enfin Lyriope regardoit avec despit, tout ce qui estoit avantageux à ses Compagnes : et je pense pouvoir dire, qu'elle ne leur a jamais veû bon visage, qu'elle ne l'ait eu mauvais le reste du jour. le crois mesme qu'elle eust quelquesfois voulu estre blonde et brune tout à la fois ; avoir les yeux bleus et noirs : et estre enfin tout ce que les autres estoient, sans cesser pourtant d'estre ce qu'elle estoit. Lyriope n'estoit pas seulement envieuse de la beauté de toutes celles qui en avoient, et de leurs conquestes, elle l'estoit encore de leurs habillemens : ne pouvant souffrir sans un chagrin extréme, qu'elles en eussent de plus magnifiques qu'elle, ny de mieux faits. Vous pouvez donc juger, Madame, qu'une Personne de cette humeur, eut une extréme joye de voir que l'homme de toute la Cour, du plus grand bruit, et du plus grand esclat, s'attachoit à la servir : et la choisissoit au milieu d'une grande Cour, où il y avoit tant de belles Personnes. De sorte que craignant que cette conqueste ne luy eschapast, elle prit la resolution de joindre ses soins a ses charmes : et de retenir par quelques legeres faveurs, ce que sa beauté luy avoit aquis. Lyriope ne raisonna pourtant pas juste cette fois là : car je suis persuadé, que si son coeur eust esté un peu plus difficile à conquerir, elle eust conservé plus long-temps sa conqueste. Cependant cette galanterie fit un grand bruit dans le monde : car à peine dit-on qu'Agenor aimoit Lyriope, qu'on dit que Lyriope ne haïssoit pas Agenor :

   Page 4487 (page 185 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si bien que lors qu'Elise revint de la Campagne, on ne parloit d'autre chose.

Agenor entend parler d'Elise
Agenor entend parler des nombreuses qualités d'Elise. Il interroge Lyriope qui trace un portrait peu élogieux de la jeune femme. Mais Telamis, qui a assisté à la scène, s'empresse de la contredire, faisant comprendre à Agenor que seule l'envie a motivé les propos de Lyriope. Agenor souhaite rencontrer Elise et fait part de son désir à son frère. Voyant en lui un rival potentiel, Poligene le questionne longuement sur sa relation avec Lyriope, afin de s'assurer qu'Agenor ne compte pas lui être infidèle. Il le mène ensuite chez Elise.

Elle ne fut pas plustost à Tyr, que toute la Cour fut chez elle, si bien qu'Agenor fut fort estonné de ne trouver presques pas un homme ce jour-là, à toutes les visites qu'il fit. Il en sçeut pourtant bien tost la raison : car estant allé le soir chez la Reine, il comprit par les discours le toute la jeunesse de la Cour, qu'Elise estoit cause de la solitude qu'il avoit trouvée en tous les lieux où il avoit esté : n'y ayant pas un homme à qui il n'entendist parler d'elle, comme l'ayant esté voir. Les uns disoient qu'elle estoit revenuë encore plus belle qu'elle n'estoit, lors qu'elle estoit partie, et que l'air des champs l'avoit engraissée : les autres qu'elle estoit cruë, et que sa taille estoit encore plus avantageuse : quelques-uns assuroient qu'elle estoit un peu moins fiere : ou que du moins la joye de se revoir à Tyr, la faisoit paroistre plus douce : et d'autres, qui l'avoient entenduë chanter en entrant chez elle, juroient qu'elle avoit assurément apris encore quelque chose à la Musique, en entendant celle des Rosignols de la Solitude d'où elle venoit : soustenant qu'elle n'avoit jamais si bien chanté qu'elle faisoit alors. Agenor entendant tant loüer Elise, demanda à Lyriope, si elle meritoit toutes les loüanges qu'il luy entendoit donner ; mais elle, suivant son humeur envieuse, luy en fit un Portrait qui n'estoit pas digne d'envie. Elle luy dit qu'Elise avoit de grands yeux si ouverts,

   Page 4488 (page 186 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils en estoient effarez : qu'elle avoit le teint si vif, qu'il en estoit rouge : et qu'elle estoit si fiere, qu'elle en estoit aigre : de sorte qu'ostant à Elise toute sa beauté, et toutes ses bonnes qualitez, elle en fit une Peinture qui n'avoit garde de luy réssembler. Comme j'estois present au discours de Lyriope, je ne pûs m'empescher de la contredire, et de la haïr en mesme temps : ne m'estant pas possible de souffrir ce qu'elle disoit sans colere. Du moins, dis je à Agenor, accordez moy la grace de ne juger d'Elise qu'apres l'avoir veuë, ce qui sera sans doute bien tost : car je suis tesmoin, adjoustay-je qu'elle s'est extrémement pleinte à Poligene, de ce qu'il ne vous avoit pas mené chez elle dés aujourd'hui : luy disant qu'elle n'eust : jamais creû qu'estant autant de ses Amis qu'elle est ; il eust pû avoir un Frere aussi accomply qu'on luy a dit que vous estes, sans luy en donner la connoissance, afin qu'elle pûst prendre part à la joye qu'il en doit avoir. Agenor m'entendant parler ainsi, comprit aisément que Lyriope avoit parlé comme une envieuse, de la beauté d'Elise : car encore qu'il fust amoureux d'elle, il ne l'estoit pas jusques à la preoccupation : et l'on peur dire que Lyriope avoit touché son coeur, mais qu'elle ne l'avoit pas-aquis. Cependant il ne laissoit pas d'agir avec elle, comme s'il l'eust aimée aussi ardemment qu'on pouvoir aimer : c'est pourquoy il luy demanda à demy bas, la permission de voir Elise, qu'elle n'osa luy refuser : craignant que s'il

   Page 4489 (page 187 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'y alloit point, on ne vinst à en devenir la cause : et que cela n'augmentast les bruits qui couroient dans le monde à son desavantage, dont quelques unes de ses Amies l'avoient advertie. Agenor ayant donc la permission de voir Elise, ne fut pas plustost retourné chez son Frere où il logeoit alors, qu'il fut le chercher à sa chambre, pour voir s'il luy diroit la priere que je luy avois dit qu'Elise luy avoit faite de le mener chez elle : mais il fut fort estonné, de voir que Poligene ne luy en parloit pas. Neantmoins comme personne ne luy avoit dit qu'il en fust amoureux, il creût que c'estoit un simple oubly : de sorte qu'il se resolut de luy dire ce qu'il en sçavoit. Poligene demeura fort sur pris du discours de son Frere ; car il estoit vray que ce qui l'avoit empesché de luy faire sçavoir la priere qu'Elise luy avoit faite, n'estoit pas qu'il eust oublié ce que cette belle personne luy avoit dit : mais c'est qu'il n'avoit pas encore tout à fait resolu, s'il devoit estre bien aise de cette connoissance. Toutesfois comme Agenor paroissoit estre fort amoureux de Lyriope, il se détermina : joint aussi qu'il ne voyoit pas trop bien comment il pourroit empescher la chose : c'est pourquoy faisant excuse à son Frere, d'avoir oublié l'honneur qu'Elise luy avoir fait, il luy promit de l'y mener le lendemain. Mais pour s'assurer un peu d'avantage, il voulut tascher de s'esclaircir qu'els estoient ses sentimens pour Lyriope : et s'il avoit lieu d'esperer que la passion qu'il avoit pour elle, pûst l'empescher d'en

   Page 4490 (page 188 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoir pour Elise. C'est pourquoy prenant la parole ; mais mon Frere, luy dit-il en sousriant, ne craignez vous point de donner de la jalousie à la belle Lyriope, en tesmoignant avoir tant d'empressement de connoistre Elise ? Comme elle ne peut pas croire que je sois amoureux d'une Personne que je ne connois point, reprit Agenor, je n'ay pas cette apprehension : joint que je ne feray cette visite, qu'apres qu'elle m'en a accordé la permission. Vous estes donc aussi bien avec elle, reprit Poligene, que toute la Cour le dit. D'abord Agenor fut surpris, de ce que Poligene luy disoit, et de ce qu'il avoit dit sans y penser : mais un moment apres, il se mit à rire de luy-mesme et de sa resverie, qui l'avoit fait respondre si ingenûment, sans en avoir eu le dessein. De sorte que Poligene se mettant à railler aveque luy, fit si bien que parlant à la fin un peu plus serieusement, Agenor luy aprit en quels termes il en estoit avec Lyriope. Il sçeut donc, (apres qu'il luy eut fait promettre fidelité, pour faire mieux valoir la confidence qu'il luy faisoit) que Lyriope souffroit agreablement qu'il luy parlast de sa passion ; qu'elle ne luy avoit pas deffendu d'esperer ; qu'il luy avoit desja escrit plusieurs fois ; que veritablement elle ne luy avoit pas fait de responce : mais que c'estoit seulement parce qu'elle ne se pouvoit confier à ceux qui portoient ses Lettres : qu'il n'y avoit point de jour qu'elle ne luy donnast quelque occasion de la voir et de luy parler : qu'elle l'advertissoit

   Page 4491 (page 189 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

soigneusement de tous les lieux où la Reyne devoit aller, afin qu'il s'y trouvast : et qu'enfin il avoit sujet de croire qu'il n'estoit pas haï. je vous assure, reprit Poligene, que je trouve que vous en avez beaucoup, de croire que vous estez aimé, dont je suis fort aise : car enfin, adjousta-t'il malicieusement, outre que Lyriope est une tres-belle Personne, et dont la conqueste ne peut manquer de vous estre agreable et glorieuse ; c'est encore qu'en satisfaisant vostre amour, vous pouvez satisfaire vostre ambition : estant certain que Lyriope est beaucoup mieux avec la Reine, qu'on ne le croit dans le monde. j'en sçay des particularitez (poursuivit-il, quoy que cela ne fust pas) que je ne vous puis dire : qui m'obligent à vous exhorter de conserver soigneusement ce que vous avez aquis, et à menager bien l'affection de Lyriope. Apres cela, Poligene croyant avoir trouvé toute la seureté qu'il pouvoit desirer, se separa d'Agenor : qui ayant à voir le jour suivant une Personne d'un merite si extraordinaire, et dont on luy disoit tant de choses ; donna ordre à ses Gens de luy donner le lendemain un habillement qu'il aimoit, et qui en effet luy sieoit admirablement bien. Car il n'estoit ny trop simple, ny trop magnifique : et l'assortiment des couleurs, en plaisoit si fort à la veuë, et l'invention des ornemens qui estoient dessus en estoit si galante, qu'on ne pouvoit le voir sans le loüer. Agenor n'ayant donc rien oublié, de tout ce qui pouvoit luy

   Page 4492 (page 190 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre avantageux, fut trouver Poligene, aussitost que l'heure de faire des visites fut venuë, pour le sommer de sa parole, qu'il luy tint en effet, et qu'il luy tint mesme sans repugnance :ne croyant pas qu'estant aussi bien traité qu'il estoit de Lyriope, il pûst se resoudre à luy estre infidelle, pour une Personne dont la conqueste paroissoit impossible. De sorte que sans tarder d'avantage, il fut avec Agenor chez Elise : ayant aussi pris tous le soin qu'il faloit, pour faire que son Frere n'eust que la jeunesse plus que luy. Et certes à dire les choses comme elles sont, le choix en eust esté difficile à faire : ce n'est pas que ces deux freres ne fussent differens presques en tout : mais c'estoit une difference sans inegalité de merite : chacun ayant sans doute dequoy aquerir l'estime des plus honnestes Gens, et des plus difficiles à accorder leur aprobation. Les maximes de Poligene et d'Agenor, en matiere de galanterie, estoient mesme bien opposées les unes aux autres ? car Poligene disoit, qu'il ne faloit jamais declarer ouvertement son amour, qu'on ne fust presque assuré d'estre aimé : et Agenor au contraire, soustenoit qu'il ne vouloit jamais cacher un moment la passion qu'il avoit dans l'ame, à celle qui la causoit : afin, disoit il, qu'elle luy tinst conte de tous les soins, et de tous les services qu'il luy rendoit. Et en effet, Agenor ne disoit pas cela comme une simple galanterie, car il en a toute sa vie usé ainsi : Poligene de son costé, ne disoit jamais qu'il aimoit, qu'il ne fust assuré

   Page 4493 (page 191 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'estre aimé : c'est pourquoy ne voyant dans l'esprit d'Elise que des marques d'estime pour luy, et n'y voyant nulle disposition à une affection de la nature qu'il la souhaitoit, ny pour luy, ny pour aucun autre : il l'adoroit dans le silence, quoy qu'il eust une passion demesurée pour elle :esperant tousjours que cette amitié galante et respectueuse qu'il avoit avec elle, l'engageroit malgré qu'elle en eust, à l'aimer plus qu'elle ne l'aimioit, et plus qu'elle ne le vouloit aimer.

Visite à Elise
Poligene et Agenor arrivent de bonne heure chez Elise. Seul Telamis s'y trouve déjà. Straton profite de la présence de Poligene pour discuter avec lui. Elise est en grande beauté ; vêtue de bleu et d'argent, elle se tient assise sur un brocart incarnat. Elle échange d'emblée quelques propos galants avec Agenor, déplorant que Poligene ait tant tardé à les présenter. Agenor poursuit la conversation par une confession : il a vanté la beauté de centaines de femmes, mais il se rend compte à présent qu'il n'a fait que mentir, car la celle d'Elise surpasse toutes les autres. Il la loue d'ailleurs davantage que Lyriope, ce qu'Elise ne manque pas de remarquer en raillant. Elle est bien aise qu'Agenor soit déjà lié à une dame, car elle peut ainsi lui donner son amitié sans crainte. Agenor s'attarde jusqu'au soir chez Elise : tous deux deviennent si familiers en un jour, que tout le monde croirait qu'ils connaissent depuis des années.

Mais, pour en revenir où j'en estois, je vous diray que Poligene et Agenor furent de si bonne heure chez Straton, qu'il n'y avoit encore personne que moy : de sorte que je fus le seul tesmoin de cette premiere entreveuë. Comme Elise estoit bien plus souvent à la chambre de Straton qu'à celle de Barcé, à cause de sa bizarre humeur, ce fut là que Poligene presenta Agenor et au Pere, et à la Fille, de qui il fut reçeu avec beaucoup de civilité. Apres le premier Compliment , Straton, qui avoit quelque chose à dire à Poligene, se mit à se promener aveque luy dans sa chambre ; et laissa Agenor aupres d'Elise, où je demeuray aussi. Cette belle Personne estoit ce jour-là en un habit si avantageux, qu'il ne faut pas s'estonner si sa beauté parut avec tout son esclat aux yeux d'Agenor. Comme elle n'avoit pas eu dessein de sortir, elle estoit comme sont nos Dames, lors qu'elles veulent garder la Chambre : mais c'estoit comme une Personne qui vouloit estre veuë, et non

   Page 4494 (page 192 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas comme estant malade. L'habillement d'Elise estoit bleu : tous les ornemens en estoient d'argent : une partie de ses cheveux estoient entortillez par derriere avec des Perles et du Ruban bleu : et les autres luy tomboient negligeamment sur la gorge qu'elle avoit ouverte, ayant un Colier de Diamans, enchassez dans de l'or esmaillé de noir, et de Bracelets de mesme. De plus, comme si le hazard eust voulu qu'Agenor l'eust veuë avec quelque agréement extraordinaire , Elise s'assit sur des Quarreaux de Brocatelle incarnate : de sorte que cét incarnat et ce bleu, faisoient une si agreable reflexion de couleurs, et si propre à faire paroistre le beau teint d'Elise, qu'elle en paroissoit encore plus belle. Joint aussi, que la lumiere tombant à propos sur son visage, pour n'y faire ny ombre, ny faux jour, elle estoit telle qu'il falloir qu'elle fust, pour faire un infidelle d'Agenor : qui se trouva droit opposé à ces yeux qui avoient tant fait de conquestes. A peine fusmes nous assis, qu'Elise prenant agreablement la parole ; je vous assure, luy dit elle, que j'auray bien de la difficulté à me resoudre de pardonner à Poligene, le tort qu'il m'a fait, de ne m'avoir pas donné plustost vostre connoissance : puis qu'il m'a privée d'un plaisir, que je ne sçaurois recouvrer. C'est à moy Madame, reprit Agenor, à me pleindre de luy, et non pas à vous : mais quand il seroit vray que ma veuë ne vous seroit pas desagreabl ; je ne sçay pas, puis que j'ay aujourd'huy l'honneur de vous

   Page 4495 (page 193 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voir, pourquoy vous dites que Poligene vous a privée d'un plaisir que vous ne sçauriez plus recouvrer. C'est, dit elle en riant, que veû le temps qu'il y a que vous estes revenu , je n'oserois plus vous traitter en homme qui vient d'un Païs estranger : cependant je n'ay pas un plus grand plaisir, que de me faire dire tout ce que sçavent ceux qui viennent de voyager : principalement quand ils viennent d'où vous venez, c'est à dire du lieu de la Politesse. Pourveu que vous me permettiez, reprit-il en sousriant, apres que je vous auray dit tout ce que j'ay veû de beau en Grece, de vous parler aussi un peu de ce que je trouve de beau icy, je vous promets de satisfaire vostre curiosité. Vous pouvez penser, repliqua t'elle malicieusement, que je n'ay garde de m'oposer à la satisfaction que vous aurez à dire tout ce que vous avez veû de beau chez la Reine : je ne parle pas de chez la Reine, reprit-il, et lors que je vous ay demandé la permission de vous parler de tout ce que je trouve de beau icy, je n'ay pas eu intention que ce mot d'icy, s'estendist hors de la chambre où vous estes. Quoy qu'il en soit, dit elle, faites moy donc la grace de me dire si les Dames dont aussi belles en Grece qu'on le dit ? Leur beauté est sans doute merveilleuse, reprit-il, mais si vous eussiez esté comme vous estes, lors que je partis de Phenicie ; ou que toute enfant que vous eussiez, j'eusse eu l'honneur de vous voir ; je ne vous aurois pas fait mille injustices que je vous ay faites durant mon

   Page 4496 (page 194 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voyage. Car enfin, Madame, il faut que je vous le confesse, j'ay juré mille et mille fois, à mille et mille Belles que j'ay veuës, ou à Corinthe, ou à Athenes, ou à Argos, ou à Thebes, ou à Sparte, qu'il n'y avoit rien en toute la Phenicie qui les valust, ny qui aprochast de leur beauté. Mais pour reparer l'injure que je vous ay faite, souffrez que comme j'ay dit ce mensonge outrageant à mille et mille belles Grecques ; je vous die aussi mille et mille fois avec autant de verité que de repentir, que vous estes plus belle toute seule, qu'elles ne le sont toutes ensemble. Quand ce que vous dites seroit vray, reprit Elise en raillant, je n'aurois garde de vous obliger à dire tant de fois une mesme chose : joint qu'à parler plus serieusement (adjousta-t'elle, en tournant la teste vers un grand Miroir qui estoit à sa main droite) je n'aurois qu'à me regarder une seule fois, pour destruire tout ce que vous m'auriez dit. Ha Madame, (s'escria Agenor, qui se mit à la regarder dans ce Miroir, vers lequel elle s'estoit tournée) si vous en croyez vos yeux, vous en croirez bien mes paroles ! Pendant que cette conversation se faisoit de cette sorte, et que je l'escoutois, je pris garde que Poligene, qui se promenoit avec Straton, n'aportoit pas grande attention à ce qu'il luy disoit : au contraire, je voyois qu'il prestoit l'oreille à ce qu'Elise et Agenor disoient : principalement lors qu'il aprochoit du lieu où nous estions. Il fit mesme si bien, qu'insensiblement il obligea

   Page 4497 (page 195 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Straton de se promener en biaisant, afin que du moins il pûst voir Elise : je creûs pourtant alors que ce qui le faisoit agir ainsi, n'estoit qu'une simple curiosité de sçavoir si Agenor se tireroit bien de cette conversation : et j'advouë que ma simplicité fut si grande, que je donnay à un sentiment de Frere, ce que je devois donner à un sentiment d'Amant. Cependant comme on passe bien souvent d'un discours serieux à un fort enjoüé, et d'un enjoüé à un fort serieux :apres qu'Elise se fut agreablement et fierement deffenduë, des loüanges qu'on donnoit à sa beauté : et qu'Agenor se fut obligeamment opiniastré à la loüer : on parla un peu des nouvelles du monde, et un peu de guere : en suitte dequoy, Agenor revenant tousjours à loüer Elise, et voulant suivre la maxime qu'il avoit, de ne cacher jamais à une Dame les sentimens advantageux qu'il avoit d'elle ; il se mit à luy donner encore mille loüanges, et à les luy donner avec empressement. De sorte qu'Elise, pour luy faire changer de discours, et pous luy tesmoigner qu'elle sçavoit que Lyriope avoit assujety son coeur : mais de grace, me dit-elle, aprenez moy si Agenor est accoustumé de loüer toutes celles à qui il parle, avec autant d'excés qu'il me loüé ? afin que je sçache comment je dois prendre tout ce qu'il me dit. Comme vous l'avez veû chez la Reine, adjousta-t'elle, il vous sera aisé de me satisfaire :dites moy donc, je vous en conjure, ce qu'il dit à toutes les Dames qu'il y voit : et alors elle

   Page 4498 (page 196 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

m'en nomma plusieurs, et entre celles à Lyriope. Pour moy, Madame, luy repliquay-je, je ne l'ay jamais tant entendu loüer personne que vous :quoy, interrompit elle, il me loüe plus qu'il qu'il ne loüe Lyriope ! ha Telamis, cela n'est pas possible. Il est pourtant vray, reprit Agenor, que je ne l'ay jamais tant loüée que vous : je voy bien, respondit elle, qu'en parlant comme vous faites, vous croyez que je ne sçay point que vous en estes amoureux : mais Agenor, je suis un peu mieux instruite que vous ne pensez : et le bruit des Conquestes de la belle Lyriope, est venu jusques dans mon Desert. je vous diray mesme, adjousta t'elle en riant, que j'ay esté bien aise pour ma propre gloire, qu'elle ait fait cette conqueste devant mon retour : afin qu'on n'eust pas à me reprocher, d'avoir manqué à la faire. Les Peuples nouvellement assujettis, reprit-il en la regardant, sont quelquesfois bien aisez à faire revolter : ha Agenor, repliqua t'elle, je ne voudrois point de sujets, qui eussent esté Rebelles à leurs premiers Maistres ! et puis, je suis persuadée, que les chaines que la belle Lyriope vous à données sont si sortes, que vous ne les pourriez rompre quand vous le voudriez. Mais pour en revenir où nous en estions, je vous trouve bien hardy, de me dire que vous me loüez plus qu'elle : vous m'embarrassez un peu, reprit Agenor, mais je pense pourtant que sans faire injure à Lyriope, je puis avoir dit ce que j'ay dit. Car enfin, poursuivit-il, de l'humeur dont je suis, je ne sens pas plustost

   Page 4499 (page 197 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que j'ay de l'amour, que je meurs d'envie de le dire : de sorte que je ne m'amuse pas long temps, à donner des loüanges qui ne disent pas assez precisement qu'on est amoureux. Joint que selon moy, en disant qu'on aime, on fait sans doute un fort grand Eloge, à celle à qui on le dit : et je ne voudrois pas respondre, que je vous puisse loüer long-temps, comme je vien de vous loüer. Cette façon de loüer, reprit Elise, ne seroit pas à mon vsage : mais enfin Agenor, vous vous estes mieux deffendu que je ne pensois. Cependant je puis encore vous dire, que j'ay mesme quelque interest, qui fait que je suis tres aise que vous soyez amoureux : parce que cela sera cause, que plus facilement je me resoudray à faire amitié aveque vous. je connois beaucoup de personnes, repris-je, qui ne sont pas de vostre humeur : et qui ne veulent point faire amitié, avec un homme amoureux. Si j'avois des secrets à confier, reprit Elise, je pense que je ne dirois pas ce que je dis : mais ne voulant de l'amitié d'Agenor qu'une simple complaisance, et je ne sçay quel petit eschange de secrets indifferens, qui ne sont quasi point secrets, et qui fournissent pourtant à la conversation ; il ne m'importe point qu'il soit amoureux, pour faire que je sois son Amie. Ha Madame, reprit-il, si je ne me trompe, vous estes une dangereuse Amie ! Poligene entendant ces dernieres paroles, ne pût s'empescher de se mesler dans les discours d'Elise et d'Agenor : et d'assurer son Frere, pendant que Straton parloit à un des

   Page 4500 (page 198 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

siens, qu'il avoit tort de dire ce qu'il disoit : puis qu'Elise estoit aussi bonne Amie , qu'elle estoit dangereuse Maistresse. Comme il disoit cela, il arriva beaucoup de monde, qui fit que cette conversation devint plus generale : cependant quoy que les premieres visites n'ayent pas accoustumé d'estre fort longues, Agenor fit durer la sienne jusques à la nuit : et il s'aprovisa tellement avec Elise dés ce premier jour là, qu'il ne l'eust pas esté d'avantage, s'il l'eust connuë toute sa vie.

Lyriope découvre la trahison
Lorsqu'Agenor retrouve Lyriope, celle-ci l'interroge sur sa journée. Il ment en prétendant n'être allé qu'un bref instant chez Elise, dont il reconnaît la beauté. Mais son mensonge est bientôt découvert lors de l'arrivée d'autres convives qui se trouvaient chez Elise. Quand Lyriope se fâche, Agenor lui réplique que la rigueur est le meilleur moyen pour qu'il s'éloigne d'elle. Lyriope redouble alors de faveurs à son égard, espérant qu'il ne tombera pas amoureux d'Elise, et qu'il la demandera en mariage.

Mais lors qu'il alla le soir chez la Reine, il se trouva bien embarrassé, à rendre conte à Lyriope de ce qu'il avoit fait l'apresdinée : dés qu'elle le vit, elle remarqua qu'il avoit eu soin de luy ce jour là : et qu'il estoit aussi propre, qu'elle l'avoit veû durant les premiers jours qu'il avoit eu dessein de luy plaire. Ce n'est pas qu'il ne le fust tousjours : mais il y a pourtant certaines petites observations, que les Personnes passionnées sont capables de faire, qui font qu'elles remarquent de la difference, entre une propreté naturelle et sans dessein, et une propreté extraordinaire, qui a quelque cause cachée. De sorte que comme Lyriope n'avoit point veû Agenor de tout le jour, elle eut une curiosité estrange, de sçavoir où il avoit esté. Elle ne le vit donc pas plustost, que luy adressant la parole, sans tesmoigner pourtant ce qu'elle avoit dans l'ame ; de grace Agenor, luy dit elle, dites moy ce que vous avez fait aujourd'huy, que nous ne vous avons point veu ? j'ay esté en cent endroits sans trouver personne, repliqua-t'il :

   Page 4501 (page 199 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en suitte dequoy Poligene, qui avoit promis à Straton de me mener chez luy, a voulu que j'y allasse. Et bien, luy dit elle en rougissant, que vous semble d'Elise ? vous me l'aviez representée si laide, repliqua-t'il, que je croy que cela me l'a fait sembler belle. C'est une terrible chose, reprit cette envieuse fille, que le bon-heur de cette Personne là : car pour moy je suis persuadée, qu'encore qu'on die que chaque Nation a une espece de beauté qui luy est particuliere : y en ayant qui aiment les beautez blondes ; d'autres les brunes ;quelques unes qui veulent qu'elles soient grandes et grosses ; et d'autres delicates, et de mediocre grandeur : qu'il y en ait mesme qui veulent qu'elles soient camuses et basanées ; je crois, dis-je, que s'il y avoit des gens de toutes les parties du monde qui vissent Elise, ils s'accorderoient à loüer sa beauté. Comme elle disoit cela tout bas à Agenor, un de ceux qui estoient venu chez Straton durant qu'il y estoit ; se joignit à leur conversation : et demanda à Agenor, sans sçavoir ce qu'il avoit dit à Lyriope, s'il y avoit desja long temps qu'il estoit chez Elise lors qu'il estoit arrivé ? Mais à peine Agenor eut il dit en mentant hardiment, qu'il n'y faisoit que d'entrer, lors qu'il y estoit venu : qu'il en vint un autre, qui y avoit esté fort tard, et qui en estoit sorty en mesme temps que luy : qui sans sçavoir non plus que le premier ce qui s'estoit dit, demanda à Agenor s'il avoit jamais rien veû de plus beau qu'Elise ? principalement apres qu'on avoit eu esclairé la chambre

   Page 4502 (page 200 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

où elle estoit. Et pour achever de l'embarrasser, il en vint encore un, qui sçachent qu'il n'avoit point veû Elise que ce jour là, et l'y ayant veû entrer aussi tost apres disner ; ce mit à luy dire qu'il avoit veû Elise comme il la faloit voir : estant certain, adjousta t'il, que plus le jour est grand, plus elle paroist belle : c'est pourquoy vous avez bien fait d'y aller pour la premiere fois, d'aussi bonne heure que je vous y ay veû entrer. Lyriope n'eut pas plustost oüy cela, qu'elle regarda Agenor en rougissant de despit, d'envie , et de jalousie tout ensemble :car elle comprit que puis qu'un de ceux qui parloient, avoit veû entrer de fort bonne heure Agenor chez Straton ; et que l'autre l'y avoit veû apres que les Lampes avoient esté allumées ; il faloit qu'il y eut passé toute l'apresdinée : et qu'il luy eust menty, lors qu'il luy avoit dit qu'il avoit esté en cent lieux sans trouver personne. De sorte que le regardant fixement sans rien dire, elle cherchoit ses yeux , pour luy faire mille reproches : mais comme il n'ignoroit pas le pouvoir qu'il avoit sur le coeur de cette fille, il ne s'en mit pas beaucoup en peine : et il creût bien qu'il luy seroit aisé de faire sa paix. En effet, dés qu'il luy pût parler aveque liberté, il luy parla d'une maniere, qui luy persuada qu'elle luy devoit estre obligée, du mensonge qu'il avoit dit : car enfin (luy disoit il, comme nous l'avons sceu depuis) vous pouvez bien juger que quand j'avois à devenir amoureux d'Elise, et à estre infidelle, je ne pourrois

   Page 4503 (page 201 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas l'estre devenu en si peu de temps ; jusqu'au point que de vouloir desir faire un grand mistere, d'une passion qui ne feroit que de naistre. Croyez donc, luy dit-il, que la seule complaisance que j'ay euë pour Poligene, m'a fait faire une si longue visite à Elise : et que la peur que j'ay euë que vous ne trouvassiez mauvais que j'y eusse esté tout le jour, m'a obligé à vous dire un mensonge. Cependant, adjousta t'il finement, je suis bien aise d'avoir descouvert un sentiment jaloux dans vostre ame : car toutes les fois que je voudray recevoir quelque nouvelle faveur de vous, je pense que j'iray faire une longue visite à Elise. Ce seroit bien plus tost le chemin de perdre celles que vous avez desja, repliqua t'elle : la Lyriope, s'escria-t'il, aprenez s'il vous plaist à me connoistre ! et croyez qu'on ne me fait point revenir par des rigueurs : et que vous ne me devez jamais estre plus douce, que lors que vous penserez avoir sujet de craindre de me perdre. Mais c'est assurément ce qui n'arrivera point : principalement si vous continuez d'estre ce que vous estes presentement. Comme Lyriope avoit l'ame preocupée d'une violente passion : qu'elle ne s'estoit pleinte, que pour obliger Agenor à l'apaiser ; et que de plus, elle avoit plus d'esprit que de jugement ; elle reçeut les raisons d'Agenor comme bonnes : et crût mesme que pour l'empescher de luy estre infidelle et d'aimer Elise, il faloit l'accabler de nouvelles faveurs. Ce n'est pas qu'elle n'eust resolu de ne marquer jamais

   Page 4504 (page 202 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais à ce qu'elle se devoit à elle mesme, et de demeurer un peu au deça du crime : mais pour toutes ces petites choses, qui font un si grand bruit lors qu'on les sçait, et dont on tire de si fâcheuses consequences ; elle se détermina à les accorder toutes à Agenor : croyant par là l'attacher indissolublement à elle ; l'empescher d'aimer Elise ; et l'obliger à l'espouser.


Histoire d'Elise : des différentes manières de parler d'amour
Phocilion souhaite demander Elise en mariage. Désirant avant tout s'assurer qu'elle est susceptible de consentir à cette union, il use d'un stratagème : feignant de plaider la cause d'un amant d'Elise, il interroge la jeune fille sur sa disposition à l'égard du mariage. Elise se déclare absolument opposée à ce lien. L'arrivée de leurs amis les interrompt. Une conversation s'engage alors au sujet du mariage. Elise déploie toute une argumentation hostile à ce lien, malgré les objections de Telamis et de Lyriope. De son côté, Agenor, resté muet, décide de dévoiler sa flamme à Elise. Dans la crainte de la réaction de la jeune fille, il décide de faire sa déclaration en public sur le mode de la raillerie. Constatant l'amusement de l'assemblée, Agenor persévère, sans qu'Elise ne le prenne au sérieux. Un jour, ayant trouvé un moyen de l'entretenir en privé, il décide de lui révéler la véracité de ses sentiments. Devant la colère de la jeune fille, il se réfugie une nouvelle fois derrière le masque de la raillerie.
La stratégie de Phocilion
Alors qu'Agenor, en train de tomber amoureux d'Elise, délaisse Lyriope, Phocilion décide de faire sa demande en mariage. Avant de parler à Straton, qu'il sait lui être favorable, le galant amant souhaite d'abord s'assurer que celle qu'il aime est susceptible de consentir à cette union. Il va trouver Elise et feint d'implorer son conseil pour un ami : cet ami, prétend-il, est un proche de Straton et d'Elise, il est bien fait, de bonne naissance, et éperdument amoureux de la jeune fille. Il aimerait savoir si celle-ci souhaite connaître le nom de ce soupirant, et si elle lui conseille de se déclarer.Alors qu'Agenor, en train de tomber amoureux d'Elise, délaisse Lyriope, Phocilion décide de faire sa demande en mariage. Avant de parler à Straton, qu'il sait lui être favorable, le galant amant souhaite d'abord s'assurer que celle qu'il aime est susceptible de consentir à cette union. Il va trouver Elise et feint d'implorer son conseil pour un ami : cet ami, prétend-il, est un proche de Straton et d'Elise, il est bien fait, de bonne naissance, et éperdument amoureux de la jeune fille. Il aimerait savoir si celle-ci souhaite connaître le nom de ce soupirant, et si elle lui conseille de se déclarer.

Il n'en alla pourtant pas ainsi, comme vous le verrez par la suitte de cette Histoire : cependant comme Elise alloit par tout, quand Agenor n'eust pas esté chez elle, il ne se fust guere passé de jour qu'il ne l'eust veuë : et comme elle estoit faite de façon, que plus on la voyoit, plus on l'admiroit ; Agenor, qui connoissoit bien ce qui meritoit d'estre admiré, sentit croistre dans son ame toutes les fois qu'il la vit, l'admiration qu'il avoit eue pour elle, dés le premier instant qu'il l'avoit veuë. Il fut pourtant quelque temps à vouloir deffendre son coeur, qui fit en effet quelque legere resistance à la beauté d'Elise : mais lors qu'il fut en quelque sorte accoustumé aux faveurs de Lyriope, il commença de ceder peu à peu. La facilité qu'il avoit trouvée à aquerir l'affection de cette Fille ;et la difficulté qu'il y avoit, à pouvoir seulement esperer de faire souffrir la sienne à Elise, firent que ses desirs s'attiedirent pour Lyriope : et qu'ils devinrent si ardents pour Elise, qu'il ne pouvoit plus vivre sans la voir. Il n'osoit pourtant encore paroistre si tost infidelle : c'est pourquoy ce n'estoit pas sans peine qu'il voyoit Elise sans

   Page 4505 (page 203 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Lyriope le sçeust. D'autre part, Poligene, qui observoit son Frere soigneusement, s'aperçeut bien tost que l'indulgence que Lyriope avoit pour luy, rendoit sa passion moins vive : de sorte qu'il craignit estrangement, qu'il ne devinst son Rival : aprehendant mesme desja, qu'il ne le fust devenu. Cependant Phocilion remarquant tous les jours plus de vertu en Elise, en devint si esperdûment amoureux, qu'il se resolut enfin à faire tout ce qu'il pourroit pour l'espouser. Comme il estoit extrément riche, il ne douta pas que son dessein ne fust aprouvé de Straton : mais il ne creût point luy en devoir rien dire, qu'il n'en eust eu la permission d'Elise. Il est vray qu'il n'estoit pas sans aprehension : il voyoit bien que cette sage Fille avoit beaucoup de civilité pour luy, et qu'elle tesmoignoit mesme avoir beaucoup d'estime : mais il la voyoit si esloignée d'avoir nul sentiment d'affection particuliere, de la nature dont il l'eust souhaité ; qu'il ne pensa jamais se resoudre à luy descouvrir son dessein ; tant la crainte d'estre refusé occupoit son ame. Mais à la fin, apres avoir esté plusieurs fois chez elle ; avec intention de luy parler, sans l'avoir osé faire : il se détermina, un jour qu'il la trouva seule, de luy descouvrir ce qu'il luy avoit si long-temps caché. Mais comme il connoissoit sa fierté, il chercha une voye de le faire sans l'irriter :apres avoir donc parlé quelque temps de choses indifferentes, tout d'un coup Phocilion prenant la parole ; comme vous avez la reputation, luy dit-il,

   Page 4506 (page 204 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'estre une des plus genereuses Amies du monde, je voudrois bien, Madame, que vous voulussiez me faire l'honneur de me donner un conseil fidelle, en une occasion d'où despend tout le bon-heur ou tout le mal heur de la vie d'un homme, qui est fort vostre serviteur, et en la fortune de qui je dois prendre un interest tres-particulier. Elise entendant parler Phocilion de cette sorte, en demeura un peu surprise : car elle connoissoit bien qu'il avoit beaucoup d'affection pour elle, quoy qu'il ne le luy eust jamais dit : toutesfois comme elle sçavoit qu'il estoit tres discret et tres sage, elle n'aprehenda pas qu'il luy dist rien qui luy deust desplaire. C'est pourquoy prenant un biais adroit pour luy respondre ; il me semble, luy dit elle, que je ne suis guere propre à donner conseil à personne :et qu'il vous seroit aisé de trouver dans vostre raison, celuy dont vous avez besoin, sans vouloir consulter la mienne. C'est pourquoy, adjousta-t'elle en riant, si vous m'en croyez, vous ne me revelerez point le secret de la personne pour qui vous vous interessez, de peur qu'il ne vous en arrive deux maux à la sois : l'un de recevoir un mauvais conseil : l'autre de me donner envie de dire ce que vous m'aurez dit. Pour cette derniere chose, reprit Phocilion, je ne la crains pas : vous me croyez donc plus secrette que prudente, reprit Elise, puis que vous ne craignez point que je revele vostre secret, et que vous aprehendez que je ne vous donne un mauvais

   Page 4507 (page 205 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

conseil. Quoy qu'il en soit. Madame, repliqua-t'il, donnez vous la peine de m'escouter, et de m'escouter sans m'interrompre : vous promettant, lors que j'auray achevé de vous dire la chose dont il s'agit, d'entendre apres ce qu'il vous plaira de me dire : et de faire suivre le conseil que vous me donnerez , à la personne qui à interest à l'affaire dont j'ay à vous entretenir. Ce que vous me dites, repliqua-t'elle, me donne une si grande curiosité, que quand il y auroit quelque chose à bazarder, je pense que je vous permettrois de parler : c'est pourquoy vous n'avez qu'à commencer de m'aprendre ce que vous voulez que je sçache. Avant que de vous obeïr, reprit-il, Madame, il faut que je vous suplie encore, de ne m'obliger point à vous dire le nom de celuy dont j'ay à vous parler, que vous ne l'ayez conseillé comme il le veut estre. Quoy, interrompit elle, celuy qui vous fait parler demande conseil ; et n'en veut pourtant point recevoir, s'il n'est conforme à son inclination ! ha Phocilion ! si cela est, je ne suis point propre à luy en donner : car je conseille tousjours selon moy, et jamais selon les autres. Vous en vserez comme il vous plaira, repliqua-t'il, cependant souffrez s'il vous plaist que je commence de vous aprendre, qu'il y a un homme au monde, qui apres avoir eu le mal-heur de vivre tres long-temps sans vous connoistre, eut enfin le bon-heur de vous voir pour la premiere fois, le premier jour que vous fustes chez la Reyne,

   Page 4508 (page 206 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

apres la mort du feu Roy. Mais Phocilion, interrompit Elise, pourquoy faut il que je sois meslée en l'affaire de celuy dont vous me voulez parler ? Vous le sçaurez bien tost Madame, repliqua t'il, si vous me tenez la parole que vous m'avez donnée, de m'escouter sans m'interrompre. Sçachez donc, poursuivit-il, que celuy dont je parle ne vous vit pas plustost, qu'il vous adora : et qu'il prit la resolution de vous adorer toute sa vie. En verité, dit Elise, vous estes admirable : car à ce que je voy, au lieu de me consulter l'affaire d'un autre, vous ne me parlez que de moy. Encore une fois Madame, reprit Phocilion, vous m'avez promis de m'entendre : puis que je m'y suis engagée, repliqua-t'elle fierement en rougissant, j'y consens : mais vous vous souviendrez aussi, que vous vous estes obligé à deux choses : l'une, d'escouter paisiblement tout ce que je voudray vous respondre : et l'autre, de faire suivre mon conseil, à celuy pour qui vous me le demandez. je le sçay bien Madame, poursuivit-il, et je ne manqueray pas à ma parole : mais pour en revenir ou j'en estois, je vous diray que cét homme qui vous adora dés qu'il vous vit, et qui vous adorera tousjous ; ne pouvant plus vivre sans estre plus heureux qu'il n'est, m'a chargé de vous demander, ce que vous voulez qu'il devienne ? Vous avez pour luy une civilité dont il vous est infiniment redevable : vous luy avez donné diverses marques d'estime, dont il vous sera eternellement obligé : Straton luy fait la grace de

   Page 4509 (page 207 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'honnorer de son amitié : il est d'une condition esgalle à la vostre : et la Fortune luy ayant donné beaucoup moins de bien que vous n'en meritez, luy en a pourtant assez donné pour vous rendre heureuse, s'il ne manquoit que la richesse à vostre felicité. Mais Madame, cét homme tel que je vous le presente, a une passion si respectueuse pour vous, qu'il n'a jamais osé vous la dire : et quoy qu'il ait lieu de croire que Straton ne le refuseroit pas, s'il luy demandoit la permission de vous conjurer d'agréer le dessein qu'il a de meriter vostre affection par ses services ; il n'a pourtant pas voulu y penser que je ne vous eusse demandé conseil pour luy. Mais Madame, douant que de me le donner, il est bon que vous sçachiez que jamais homme n'a sçeu aimer ny plus ardemment, ny plus respectueusement qu'il vous aime : et il faut que vous n'ignoriez pas, que si vous luy conseillez de se taire, et de continuer de cacher la passion qu'il a dans l'ame ; vous le mettrez dans un desespoir si excessif, qu'il sera contraint d'avoir recours à la mort. Considerez encore de grace, que le respect qu'il vous porte est si grand, que sçachant vostre severité, et vostre scrupuleuse vertu, il n'a osé vous faire sçavoir qu'il meurt d'amour pour vous, sans vous faire sçavoir en mesme temps, l'innocence de son dessein. je sçay bien, Madame, qu'il y a tous les jours des Princes à vos pieds, et que celuy dont je parle n'est pas : mais je sçay bien aussi, qu'il a dans le coeur des sentimens d'amour et de

   Page 4510 (page 208 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veneration pour vous, qui ne sont point dans leur ame, quelques amoureux qu'ils puissent estre : c'est pourquoy Madame, je vous conjure de faire quelque consideration, fut ce que je vous dis de luy. je sçay si parfaitement tout ce qu'il pense de vous, que je puis vous assurer que je ne sçay par si bien ce que je pense de moy mesme : parlez donc Madame, ne conseillez vous pas à cet Amant caché de se descouvrir, ou à Straton, où à vous ; et ne voulez vous pas que je vous die son nom ?

Aversion d'Elise pour le mariage
Elise refuse d'apprendre l'identité du mystérieux amant en faveur duquel plaide Phocilion. Elle l'exhorte même à l'empêcher de demander sa main à son père. Phocilion est consterné par l'aversion d'Elise pour le mariage. La jeune fille prétend en effet ne jamais vouloir se marier. Phocilion parvient toutefois à obtenir la promesse que si un jour elle change d'avis à propos du mariage, ce sera en faveur de ce mystérieux amant. Elise se doute toutefois que ce soupirant imaginaire n'est autre que Phocilion lui-même.

Comme vous m'avez dit, reprit Elise, que vous ne me le vouliez dire que lors que je l'aurois conseillé comme il le veut estre, je pense qu'il est à propos que vous ne me le nommiez pas, que je ne vous aye donné le conseil que vous me demandez, de peur que ne le trouvent pas conforme à son humeur, vous n'eussiez parlé un peu trop legerement. Eh de grace Madame, luy dit il, consultez vous bien devant que de desesperer ce mal-heureux Amant, pour qui j'implore vostre pitié ! Pour vous tesmoigner, luy dit elle, qu'il ne pouvoit choisir une personne qui fust plus propre que vous à me persuader ce qu'il veut, si c'estoit une chose qui me pûst estre persuadée ; je veux bien vous descouvrir le fonds de mon coeur, comme à un de mes meilleurs Amis : et quoy que je sois naturellement assez fiere, je m'assure que je ne vous donneray point sujet de vous pleindre de moy aujourd'huy, quoy que je ne conseille pas celuy dont vous prenez les interests,

   Page 4511 (page 209 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme il a dessein de l'estre. Ha Madame, s'escria Phocilion, si vous le conseillez autrement, vous le desespererez ; et il ne sera pas aisé que vous luy refusiez ce qu'il desire, sans que je me pleigne de vous. Vous vous pleindrez sans doute à tort, reprit elle ; mais Phocilion il ne faut pas me condamner sans m'entendre : c'est pourquoy souffrez que je vous die, que je fais une estime si particuliere de vous : que j'ay si bonne opinion de vostre jugement ; et que je suis si fore persuadée que vous me faites la grace d'avoir quelque estime pour moy ; que je ne doute nullement que le Mariage que vous me proposez, ne me fust tres-avantageux, si ce n'estoit l'effroyable aversion que j'ay à me marier. Mais Phocilion j'ay à vous dire, que cette aversion est si sorte, que j'aurois assurément quelque peine à ne haïr pas celuy qui seroit cause que mon Pere me marieroit. C'est pourquoy si je vous suis en quelque consideration, faites en sorte que celuy pour qui vous m'avez parlé, ne parle point à Straton. Et pour vous tesmoigner, adjousta-t'elle, que je ne parle pas comme je fais, parce que j'ay quelque engagement secret avec quelqu'un ; je luy permets d'en parler à mon Pere, s'il peut descouvrir que je le refuse pour nulle autre raison que pour celle que je dis. Mais Madame, respondit Phicilion, si c'est que vous veüilliez plus de temps à vous resoudre sur une chose si importante, souffrez du moins en deffendant à ce mal-heureux Amant de parler à Straton, qu'il ait

   Page 4512 (page 210 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la liberté de vous dire quelquesfois qu'il vous adore : jusques icy, reprit Elise, vous ne m'avez rien dit qui me doive fâcher, que ces dernieres paroles : mais Phocilion elles sont un peu dures à entendre, à une personne de mon humeur. Neantmoins puis que je me suis resoluë de vaincre aujourd'huy ma fierté, je veux bien encore vous les pardonner : à condition que vous ferez tout ce que je vous diray. Helas Madame, reprit il, y a t'il quelqu'un au monde qui vous puisse desobeïr ? Faites donc je vous en conjure, poursuivit elle, que celuy pour qui vous me parlez, ne me parle point de sa passion, non plus que de son dessein à mon Pere : et que vous mesme ne m'en parliez plus jamais. Mais Madame, quelle esperance puis-je donner à ce mal heureux Amant ? repliqua-t'il, celle de ne me voir jamais accorder à un autre, la permission que je luy refuse, dit elle. Du moins, adjousta-t'il, souffrez que je combate quelquefois l'aversion que vous avez pour le Mariage : et promettez moy que si je la puis vaincre, ce sera en faveur de cet infortuné Amant, dont vous ne voulez pas mesme sçavoir le nom. Comme je suis asseurée que ce sentiment là ne sçauroit changer dans mon coeur, reprit elle, je n'ay pas grande difficulté à vous promettre ce que vous voulez ; et cét Amant n'y aura pas grand advantage. Elise prononça ces paroles d'une maniere, qui fit si bien connoistre à Phocilion qu'elle n'avoit point envie de se marier, qu'il en eut une douleur extréme : car il sçavoit bien, connoissant

   Page 4513 (page 211 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la vertu et la fermeté d'Elise, que ce n'estoit pas une personne à pouvoir jamais engager en une galanterie : de sorte que demeurant dans un profond silence, regardant Elise avec des yeux où la douleur estoint peinte, il acheva de luy persuader qu'il l'aimoit : et que cét Amant caché pour qui il venoit de parler et luy, n'estoient qu'une mesme chose.

Conversation sur le mariage
L'arrivée de Telamis, Poligene, Agenor et Lyriope interrompt à point nommé la discussion d'Elise et de Phocilion, tous deux fort gênés. Une conversation s'engage sur le mariage. Elise est absolument réfractaire à ce lien : même si les jeunes époux sont amoureux, cet état ne dure pas longtemps. La femme, assujettie au mari, perd progressivement la santé, la beauté et la jeunesse. Elle doit en outre subir la jalousie de son mari, ou en éprouver elle-même. Elise reste insensible aux différentes objections de ses interlocuteurs. Seul Agenor ne prend pas part au débat, et se contente de contempler Elise. Poligene, remarquant le regard insistant de son frère, commence à craindre qu'il ne devienne son rival.

Par bon-heur pour Elise et pour Phocilion, j'arrivay, car ils estoient tous deux fort embarassez : à un moment de là, Lyriope y vint aussi, avec une de ses parentes : car encore qu'elle haïst Elise, elle ne laissoit pas de la voir : et bien tost apres, Poligene et Agenor y vinrent aussi separément. Comme on parloit alors de divers Mariages dans Tyr, chacun se mit à en dire ce qu'il en sçavoit, et la conversation fut quelque temps assez froide, mais insensiblement Elise, qui avoit son dessein caché, se mit à blasmer ceux qui disoient qu'il faloit de necessité qu'une Fille se mariast, ou se mist parmy les Vierges voilées : soustenant qu'on ne pouvoit rien dire de plus outrageant pour le Sexe dont elle estoit, que de croire qu'il faloit un Mary, ou des Murailles fort hautes et fort espaisses, pour conserver leur vertu. De là, venant à parler du Mariage en general, Lyriope. qui n'estoit jamais de mesme advis qu'Elise, en parla comme une personne qui croyoit qu'on y pouvoit fort souvent estre heureuse : et Elise au contraire, soustenoit tousjours qu'on y estoit presque tousjours tres mal-heureux. Car enfin, disoit

   Page 4514 (page 212 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle, qu'on choisisse le plus honneste homme du monde, et la plus accomplie Fille de toute la Phenicie : qu'ils s'aiment, si vous voulez, jusques où l'on peut aimer : qu'ils soient jeunes, qu'ils soient riches ; et qu'ils se croyent, heureux en s'épousant : je sus assurée d'une certitude infaillible, qu'ils ne le seront pas long temps. Pour moy, repliqua Lyriope, je ne croy point ce que vous dites : et je comprends bien que l'on peut se trouver fort heureuse d'espouser un fort honneste homme qu'on aime, et dont on croit estre aimée. je trouve comme vous, reprit Elise, qu'on peut quelquesfois s'estimer heureuse lors qu'on l'espouse : mais encore une fois, c'est un bon-heur de peu de durée. En effet, poursuivit elle, considerez un peu combien il faut de choses, pour estre satisfaite dans cette condition : il faut que le Mary qu'on espouse soit honneste homme ; qu'il aime celle qui le choisit, et qu'elle l'aime ; qu'il ait du bien selon sa qualité ; qu'il ne devienne ny bizarre, ny jaloux, ny avare. De plus, il faut entrer dans tous ses interests, et devenir ambiteuse, s'il est ambitieux ; s'assujettir entierement à son humeur, luy obeïr sans murmurer, dans les choses les plus difficiles n'estre jamais en liberté : et n'estre pas mesme Maistresse de sa propre personne. Il faut encore estre chargée des soins et de la conduite d'une grande Maison : estre exposée à toutes les facheuses suittes du Mariage : perdre peut-estre la santé et la beauté tout ensemble, devant que de perdre la jeunesse :

   Page 4515 (page 213 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre encore exposée à souffrir la jalousie d'un Mary, ou à en avoir : et dans la fin de sa vie, s'il est permis de regarder de si loin, se voir peut-estre des Enfans mal nez, mal faits, et ingrats. Ha Lyriope, s'escria-t'elle, toutes ces choses ne sont elles pas estranges ? et n'a-t'on pas bien souvent grand tort, de s'aller réjouïr avec celles qui se marient ? et de conter pour un grand plaisir, cette quantité de bagatelles inutilles, qu'on donne à celles qui se mettent dans ce facheux lien, comme si on vouloit les amuser à les voir, de peur qu'elles ne vissent le precipice où on les jette ? Encore une fois, Lyriope, le mariage est une terrible chose : et il faut estre bien hardy, pour s'y resoudre legerement. Quoy que je sçache bien, reprit Phocilion, que la belle Lyriope n'a pas besoin de Second, je ne laisse pas de vouloir luy aider à soustenir la cause qu'elle deffend : souffrez donc, je vous en conjuré, Madame (poursuivit il en regardant Elise) que je vous die qu'en parlant comme vous venez de parler, vous faites le plus grand outrage aux Dieux qu'on leur ait jamais fait. Car enfin s'il n'y a pas deux personnes au monde qui puissent viure heureuses ensemble, et passer leur vie sans toutes les incommoditez que vous venez d'exagerer avec tant de chaleur ; on peut dire qu'ils sont injustes et imprudens. Cependant vous qui avez une pieté extraordinaire, comment entendez vous ce que vous venez d'avancer ? J'entens, repliqua-t'elle, advoüer que j'admire leur conduite sans la connoistre, et sans

   Page 4516 (page 214 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la vouloir penetrer : mais je ne laisse pas en mesme temps de soustenir, que comme on n'accuse pas les Dieux, lors qu'on blasme un homme qui a sait naufrage, parce qu'il s'est embarqué par un mauvais temps, et dans un Vaisseau qui n'estoit pas bon : que de mesme je n'accuse point les Dieux, lors que je blasme ceux qui connoissans toutes les fâcheuses suittes du Mariage, ne laissent pas de s'y engager. Pendant que Lyriope, Elise, et Phocilion parloient ainsi, Agenor se taisoit : n'osant pas entrer dans les sentimens d'Elise, par plus d'une raison, quoy que ce fussent les siens. Cependant comme il commençoit desja d'estre plus amoureux d'elle que de Lyriope, il s'estoit trouvé bien embarassé en entrant, de se voir entre ces deux Personnes : car il ne vouloit rien faire, qui pûst persuader a Elise qu'il fust fort amoureux de Lyriope : et il ne vouloit pas aussi faire croire à cette derniere, qu'il l'aimoit moins qu'il n'avoit fait. De sorte que pour avoir le plaisir de voir Elise, sans desobliger Lyriope, il s'estoit mis aupres d'elle :mais ç'avoit esté principalement, parce qu'il estoit vis à vis d'Elise. Ainsi estant à costé de Lyriope, et mesme un peu en arriere, il jouïssoit de la veuë d'Elise, sans que cette envieuse Fille y prist garde, et sans qu'Elise mesme y songeast. Il n'en estoit pas de mesme de Poligene, qui remarquoit aisément qu'Agenor ne s'estoit mis aupres de Lyriope, que pour mieux voir Elise :pour Phocilion, il estoit si occupé de sa propre

   Page 4517 (page 215 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

passion, qu'il ne songeoit point à celle des autres : car comme il connoissoit la haute vertu d'Elise, il ne redoutoit pas ses Rivaux : et il aprenhendoit bien davantage qu'elle ne s'opiniatrast à ne se vouloir point marier, qu'il ne craignoit qu'elle luy en preferast quelqu'un. Ainsi la Compagnie se separa, avec divers sentimens : Poligene en sortit avec la crainte que son Frere ne devinst son Rival : Phocilion fort affligé de l'insensibilité d'Elise, et de l'aversion qu'elle avoit pour le Mariage : Lyriope avec une envie démesurée, de ce qu'elle se pouvoit reprocher à elle mesme, qu'Elise estoit plus belle qu'elle : et Agenor beaucoup moins amoureux de Lyriope, et beaucoup plus amoureux d'Elise : qui sans pendre nulle part à l'agitation qu'elle causoit dans l'esprit des autres, demeura dans sa tranquilité ordinaire. Le procedé de Phocilion l'obligea pourtant extrémement : et disposa son ame à faire ce qu'elle pourroit, pour se faire un veritable Amy, d'un si respectueux Amant. Il ne luy fut pourtant pas possible de faire ce miracle : car je croy qu'on pourroit apeller ainsi, un semblable changement, En effet, il falut qu'Elise se contentast de ce qu'il ne luy disoit pas ce qu'il sentoit pour elle : il voulut pourtant le luy dire une fois : mais elle s'en irrita de telle sorte, qu'il s'imposa luy mesme un silence si exact, qu'à peine osoit-il seulement soûpirer en secret. Il est vray qu'Elise, pour luy donner quelque consolation, luy promit que si elle avoit quelque jour à changer d'advis, et

   Page 4518 (page 216 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à prendre la resolution de se marier, ce seroit à son advantage : le conjurant toutesfois de croire, qu'elle ne pensoit pas que cela pûst jamais arriver : et le priant imstamment de viure avec elle, comme s'il eust esté son Frere. Et en effet, Phocilion, dont j'ay sçeu les sentimens les plus secrets, n'eut jamais la hardiesse depuis cela, de parler ouvertement de sa passion à Elise.

Les conseils de Poligene
De crainte qu'Agenor ne lui échappe, Lyriope se montre de plus en plus attentionnée à son égard, à tel point que la cour en murmure. La jeune femme reçoit même une réprimande de la part de la reine ! En outre, ses faveurs produisent un effet négatif : Agenor la délaisse progressivement. Cette situation inquiète Poligene, qui se doute des sentiments de son frère pour Elise, et craint qu'il ne devienne son rival. Il prodigue à Lyriope, par le biais de son amie Phocinde, des conseils destinés à lui faire reconquérir le cur d'Agenor. Il suggère entre autres que la jeune femme se montre par moment rigoureuse à l'égard de son amant, afin que celui-ci perçoive sa conquête comme glorieuse. Mais le conseil produit l'effet inverse de celui escompté : Lyriope se montre si rigoureuse envers Agenor, qu'elle lui fournit à son insu un prétexte de rupture. L'amante éconduite décide de se venger sur Elise.

Cependant Lyriope croyant tousjours s'assurer davantage du coeur d'Agenor, continua de le favoriser, et de luy donner mille tesmoignages d'une passion violente : mais toute la Cour continua aussi de s'en apercevoir, et d'en dire cent choses qui luy estoient fort desavantageuses. Ce fut en vain que quelques unes de ses Amies luy en parlerent, car elle avoit une dangereuse maxime, pour celles qui veulent conserver leur reputation : qui estoit de croire que pourveû qu'elle ne fust pas tout à fait criminelle, elle n'avoit rien à craindre, et qu'elle devoit se moquer de tous les advis qu'on luy donnoit. Mais la chose ayant enfin esté jusqu'à la Reine, elle en reçeut une reprimande si rude, qu'elle commença de voir qu'elle avoit eu beaucoup d'imprudence : elle ne se seroit peut-estre pourtant pas corrigée pour cela, ny n'auroit pas changé sa façon d'agir avec Agenor, sans une autre raison qui l'y porta, et que je suis assuré que vous ne sçauriez deviner. Car enfin, Madame, il faut que vous sçachiez, que Poligene estant persuadé que la tiedeur de l'amour

   Page 4519 (page 217 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Agenor avoit pour Lyriope, venoit de la facilité qu'il trouvoit dans son esprit, creût que pour l'empescher d'augmenter, et pour empescher aussi que le commencement de cette passion qu'il voyoit naistre dans son coeur pour Elise ne s'accreust, il faloit faire en sorte que Lyriope meslast quelquesfois quelque severité à la complaisance qu'elle avoit pour Agenor. Si bien que cherchant par où il pourroit faire reüissir son dessein, il s'advisa de parler à unes des filles de la Reine, nommée Phocinde, qui estoit Amie particuliere de Lyriope, et qui estoit aussi la sienne. Comme Poligene est infiniment adroit, il fit si bien qu'il engagea insensiblement cette Personne à parler de Lyriope, pour qui il tesmoignoit avoir beaucoup d'estime : luy disant mesme, quoy qu'il ne fust pas vray, qu'il eust bien aise qu'Agenor l'eust espousée. Ainsi venant insensiblement à entrer en confidence de cette avanture, Phocinde luy dit que Lyriope trouvoit que depuis quelque temps Agenor estoit un peu negligent, pour tout ce qui la touchoit : que cependant elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour l'obliger : l'assurant qu'elle n'avoit jamais esté plus complaisante, ny plus douce, ny plus exacte qu'elle estoit, à faire les choses qu'il desiroit qu'elle fist. Si j'avois quelque Amy bien particulier, reprit Poligene en riant, qui fust amoureux de la belle Phocinde, je me garderois bien de luy descouvrir un secret que je m'en vay luy aprendre : de peur qu'en faisant du

   Page 4520 (page 218 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien à Lyriope, je ne fisse du mal à mon Amy. Mais comme le hazard a fait que je n'ay pas d'amitié particuliere avec ses Amans, il faut que je luy descouvre une foiblesse des hommes, qu'elle ne sçait sans doute point : afin que la sçachant, elle puisse conseiller la belle Lyriope comme elle a besoin de l'estre, si elle veut resveiller dans le coeur de mon Frere une passion que je souhaite qui y soit assez violente, pour l'obliger à l'espouser. Cette alliance me plaist infiniment (adjousta-t'il quoy qu'il ne fust pas vray) c'est pourquoy, aimable Phocinde, il faut que je vous aprenne que la raison pour laquelle la passion d'Agenor s'allentit ; c'est que Lyriope est trop egallement douce pour luy : car enfin il faut que vous sçachiez, qu'à parler de l'amour en general, elle n'est jamais violente, que lors que les desirs sont violens : et comme il n'est pas possible qu'ils le soient long-temps, lors qu'on accorde tousjours aisément ce qu'on desire ; il s'ensuit de necessité, que si on veut entretenir une passion dans sa violence, il faut qu'une belle Personne n'accorde mesme les faveurs qu'elle veut accorder qu'aveque peine, afin d'en redoubler le prix : et qu'il y ait toujours un assez grand intervale, entre les premiers desirs et la possession de la chose desirée. C'est aux Rois, poursuivit il, à donner tost, et à donner de bonne grace : mais c'est aux Belles à donner tard ; à donner presques comme si elles s'en repentoient ; et à faire des liberalitez avares, s'il est permis de parler ainsi : car autrement on

   Page 4521 (page 219 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'accoustume à leurs faveurs ; on les reçoit presques sans plaisir ; et par consequent sans reconnoissance. je pense mesme, adjousta-t'il, qu'on peut dire qu'il est de ces especes de graces, comme d'un petit ruisseau, qui coule si doucement entre deux rives de Gason, qu'à peine ceux qui se promenent aupres, s'aperçoivent ils qu'il y soit : mais au contraire, si de distance en distance, on y fait quelque petits amas de cailloux, qui luy facent quelques legers obstacles, il en bondit ; il en gronde ; il en murmure ; il en coule apres plus agreablement ; il divertit plus ceux qui le regardent ; il les réveille de leur resverie, ou les fait du moins resver avec plus de plaisir. C'est pourquoy, Phocinde, il faut que les faveurs de Lyriope, ne soient plus accordées à Agenor, avec tant d'esgalité : car enfin, je vous le dis encore une fois, les hommes ont cette foiblesse, de s'accoustumer aisément aux graces qu'on leur fait : et puis qu'il faut que je vous descouvre toùs les deffauts de mon Sexe, je vous diray que selon mon sens, il seroit plus aisé de rallumer des flammes qu'une excessive rigueur auroit esteintes, que si elles l'estoient par des faveurs trop esgalles et trop continuées. Comme l'amour est une passion capricieuse, ennemie de la raison, et accustumée à renverser toutes sortes de regles, et toutes sortes de Loix, elle veut qu'il y ait de l'inegalité, en tout ce qui la regarde : et comme elle met bien souvent dan un mesme coeur, de la crainte et de l'esperance : de l'insolence et

   Page 4522 (page 220 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du respect ; de la joye et de la douleur ; elle veut de mesme qu'il se face un meslange continuel, de rigueurs et de graces : qui succedant les unes aux autres, font que les desirs renaissent dans le coeur d'un Amant, et que l'amour y dure sans s'attiedir. C'est pourquoy, Phocinde, il faut que vous conseilliez à la belle Lyriope, afin de ramener mon Frere à son devoir, de mesler quelquesfois un peu de severite, à la bonté qu'elle a pour luy. En effet, outre qu'il a assurement le deffaut dont je viens de vous parler, aussi bien que tout le reste des hommes ; il est encore vray que son temperamment particulier, veut qu'elle agisse comme je dis : car comme il est glorieux, je suis assuré qu'il aime à vaincre tout ce qui luy resiste : et que quand ce ne seroit que par opiniastreté, il s'obstinera à vouloir entierement qu'elle soit à luy, si elle peut seulement luy faire croire qu'il n'est pas tout à fait asseuré de ne pouvoir jamais perdre son coeur. Mais Phocinde, adjousta-t'il, il est de la rigueur dont je veux que Lyriope se serve, pour guerir la langueur qui paroist estre en l'ame d'Agenor, comme de certains remedes violens, que les Medecins Arrabes ont inventez : qui ressuscitent presques les Morts, lors qu'on en prend autant qu'il faut, et lors qu'il le faut : et qui tuent aussi en peu de temps, si on en prend trop, et mal à propos. C'est donc à Lyriope à connoistre jusques à quel point elle doit porter cette severité, qui donne apres de si douces heures, à ceux pour qui on l'a

   Page 4523 (page 221 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

euë, lors que la douceur luy succede : et luy assure en suitte pour si long temps, les conquestes de celles qui en sçavent user avec discretion. Tant que Poligene parla, Phocinde l'escouta attentivement : et demeura si fortement persuadée de ce qu'il luy disoit, qu'elle prit une ferme resolution, de conseiller Lyriope comme Poligene vouloit qu'elle le fust. Mais enfin que la chose fist un plus grand effet, il obligea Phocinde à ne dire pas à son Amie qu'ils eussent parlé d'elle ensemble : ce qu'elle luy promit, et ce qu'elle luy tint : car comme elle pensoit servir importamment Lyriope, de luy persuader d'agir de cette sorte avec Agenor, soit qu'il la deust espouser, ou ne l'espouser pas : elle ne creût pas la trahir, de luy faire un secret de la conversation qu'elle avoit euë avec Poligene : et qu'elle avoit si bien retenuë, qu'elle n'en avoit rien oublié. Il ne luy fut pourtant pas si aisé de persuader son Amie, qu'il avoit esté facile à Poligene de la persuader : toutesfois Lyriope s'apercevant tous les jours qu'Agenor estoit moins soigneux ; qu'il oublioit bien souvent ce qu'elle luy avoit dit ; et qu'il avoit moins de joye quand il la voyoit, qu'il resvoit souvent aupres d'elle ; et qu'en fin il estoit fort changé ; prit la resolution de faire, pour ramener Agenor à son devoir, ce qu'elle n'avoit pas voulu faire, pour conserver sa reputation. Mais comme elle n'estoit pas accoustumée à estre severe, on peut dire que jamais Belle n'a eu si mauvaise grace à l'estre que

   Page 4524 (page 222 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celle là : neantmoins d'abord la chose ne laissa pas de luy succeder heureusement : car la premiere fois qu'Agenor s'aperçeut qu'elle avoit quelque froideur pour luy, il s'empressa assez à luy en demander la cause : et pour estre que si elle eust sçeu mesnager la chose, elle eust retenu cét Esclave qui luy eschapoit. Mais comme elle a tousjours eu plus d'esprit que de jugement, elle fut si aise de voir que le conseil de Phocinde avoit produit un si bon effet ; qu'elle creût que pour achever de ramener entierement Agenor à la raison, il n'y avoit qu'à continuer d'estre rigoureuse : si bien que suivant son naturel violent et envieux, elle ne parut pas seulement severe, elle parut bizarre, et quelque chose de pis : de sorte qu'Agenor, qui aimoit desja fort Elise, et qui estoit bien embarrassé à trouver un pretexte pour quitter Lyriope, se servit de celuy qu'elle luy donna elle mesme, et commença de la voir moins, et bientost apres de ne la voir. Ainsi le conseil que Poligene avoit fait donner à Lyriope, n'ayant pas esté bien entendu, ny bien executé, produisit un effet tout contraire à son dessein : car il acheva de détruire une passion qu'il vouloit augmenter, et d'en augmenter une autre qu'il vouloit détruire. je ne vous diray point quel fut le desespoir de Lyriope, lors qu'elle s'aperçeut qu'elle avoit perdu sa conqueste : elle rompit avec Phocinde, à cause du conseil qu'elle luy avoit donné :elle devint encore plus envieuse, qu'elle n'estoit auparavant : et vint à haïr si horriblement Elise,

   Page 4525 (page 223 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chez qui elle sçeut qu'Agenor estoit presque tousjours, qu'elle se resolut de la prendre pour l'objet de sa colere et de sa vangeance, quoy qu'elle n'eust volontairement rien contribué à l'infidelité d'Agenor.

Les railleries d'Agenor
De son côté, Agenor se rend compte que la conquête d'Elise sera difficile. Il décide de déclarer publiquement son amour à la jeune fille sur le monde de la raillerie, pour éviter qu'elle ne s'offusque. De fait, tout le monde sourit, lorsqu'Agenor déclare sa flamme sur un ton badin. Poligene, en revanche, en est affecté, car cette attitude confirme ses soupçons. Phocilion, lui aussi, remarque que, derrière son attitude enjouée, Agenor est sincère. Observant également l'inquiétude de Poligene, il comprend alors qu'il a deux rivaux supplémentaires.

Car outre qu'Elise n'a jamais assujetty de coeurs, avec le dessein de le faire ; je sçay encore de certitude, qu'elle regardoit Agenor comme un fort agreable Amy, mais comme un fort dangereux Amant : et qu'il n'y avoit point d'homme au monde, de qui elle eust plus aprehendé d'estre aimée que de celuy là. Car comme elle a infiniment de l'esprit, elle connoissoit parfaitement celuy d'Agenor : qui estant remply de hardiesse, d'artifice et de vanité, ne pouvoit pas aimer long temps sans nuire à celles qu'il aimoit : ou du moins sans les persecuter, de cent manieres differentes. Cependant il estoit si naturel à Elise, d'inspirer du respect à ceux qui l'aprochoient ; et sa fierté estoit une si fidelle garde de sa beauté et de sa vertu ; qu'Agenor, tout hardy qu'il estoit, n'osa entreprendre de luy faire serieusement une declaration d'amour :mais il ne pouvoit aussi se resoudre de soûpirer en secret, et de souffrir des maux dont on ne luy tiendroit jamais conte. Joint qu'il disoit encore, que ces Amans languissans, qui ne font continuellement que gemir et se pleindre, n'estoient propres qu'à ennuyer celles qu'ils aimoient : qu'au contraire, pour estre aimé, il faloit plaire : que pour plaire il faloit estre guay et enjoüé, et qu'enfin puisqu'on representoit tousjours

   Page 4526 (page 224 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'Amour entre les yeux et les ris, et concluoit que les soûpirs et les larmes, ne luy estoient pas si propres que le divertissement et la joye : joint aussi, que comme Elise estoit naturellement guaye, il creut qu'il ne pourroit mieux faire, que de songer à la divertir, sans luy parler serieusement de sa passion. Il pensa mesme que de l'humeur dont elle estoit, il ne pourroit jamais venir à bout d'obtenir cette liberté : c'est pourquoy il forma le dessein de l'accoustumer insensiblement en raillant, à souffrir qu'il luy dist qu'il l'aimoit : jugeant bien que comme elle sçavoit le monde, et qu'elle entendoit raillerie, elle ne pourroit pas s'offencer d'une chose de cette nature, qu'il luy diroit en riant, et en presence de beaucoup de Gens : esperant par là, cacher la verité de sa passion aux yeux de son Frere, qu'il soubçonnoit estre amoureux d'Elise aussi bien que luy, et qu'il ne vouloit pas qui sçeut qu'il estoit son Rival. Et en effet Agenor estant un jour chez Elise, et la Compagnie estant fort grande, on se mit à luy faire la guerre de son inconstance pour Lyriope : car cette imprudente Fille ne s'estant guere moins scandalisée dans le monde, apres avoir rompu avec Agenor, qu'elle avoit fait en liant amitié aveque luy : on en parloit avec beaucoup de liberté : et d'autant plus, qu'on disoit que la Reine l'alloit renvoyer chez ses Parens, et qu'elle estoit fort irritée contre elle, de sa mauvaise conduitte. Agenor voyant donc qu'on luy faisoit cent questions sur son inconstance,

   Page 4527 (page 225 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

se resolut de ne laisser point passer le jour, sans executer son dessein : de sorte qu'il se mit à respondre indifferemment en raillant, à tout ce qu'on luy dit. Pour moy, disoit Elise en riant, je pense que si j'estois à vostre place, j'aimerois mieux dire que je n'aurois jamais esté amoureux de Lyriope, et que j'aurois seulement semblant de l'estre : que d'advoüer comme vous faites, que vous estes un infidelle, puis qu'en cas de galanterie, il me semble qu'il y a presques plus de honte à estre inconstant que fourbe. Car enfin pour estre le dernier, il faut du moins avoir de l'esprit, de la hardiesse, et de l'invention : mais pour estre le premier, il ne faut avoir que de la foiblesse. je pense mesme, adjousta t'elle, qu'il seroit moins honteux à Lyriope, que vous ne l'eussiez jamais aimée, que d'avoir cessé de l'aimer : comme ma passion (dit-il avec une fausse modestie) a fini par la rigueur de Lyriope, je suis persuadé que mon inconstance n'est honteuse, ny pour elle, ny pour moy : Ne vous excusez point sur la severité de Lyriope (luy dit Poligene, qui estoit bien aise de l'accuser devant Elise) car je suis assuré que devant qu'elle fust severe, vous commenciez desja d'estre inconstant, et de cesser d'aimer par vostre propre legereté, sans qu'elle y contribuast rien. Il est vray (respondit hardiment Poligene en riant, comme s'il n'eust voulu dire qu'une simple raillerie) que je suis contraint d'advoüer, que je commençay de cesser d'aimer Lyriope, quand

   Page 4528 (page 226 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle s'advisa de me mal traitter : mais il ne l'est pas que ce fust par ma propre legereté. Et par quelle autre raison pourroit-ce avoir esté, reprit brusquement Elise : c'est parce (repliqua t'il en la regardant, et en eslevant la Voix, afin que tout le monde l'entendist mieux) que vous estes accoustumée à faire des inconstans, de tous ceux qui vous voyent : que je ne pouvois pas estre aupres d'elle, et aupres de vous : que je m'ennuyois bien souvent de ne voir personne chez la Reine, durant que je sçavois que tous les honnestes Gens de la Cour estoient à vos pieds à vous adorer : et que j'ay enfin voulu faire, ce que tous les autres font : c'est à dire vous voir ; vous entendre ; vous admirer ; et vous dire hardiment devant tout le monde, ce que je suis assuré que pas un de vos Adorateurs n'a eu la hardiesse de vous dire seulement en secret. Comme Agenor dit cela avec cét enjoüement qui luy estoit si naturel, et qui luy sieoit si bien, toute la Compagnie s'en mit à rire, à la reserve de Poligene qui en rougit : de sorte qu'Elise n'osant pas prendre serieusement une chose que tant d'honnestes Personnes prenoient comme une raillerie galante, se mit à rire comme les autres. Il est vray que ce fut un peu fierement, et en rougissant : elle respondit pourtant à Agenor, comme raisonnablement elle luy devoit respondre : c'est à dire sans se fâcher, et comme expliquant la chose comme un simple jeu d'esprit. Et en effet, Elise le croyant tel ; de

   Page 4529 (page 227 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

grace Agenor, luy dit elle, ne vous servez point de moy, pour excuser vostre foiblesse : et ne me chargez point de la haine de Lyriope. Pourveû que vous enduriez mon amour, poursuivit il, ne vous souciez pas de sa haine : car graces aux Dieux, je m'en suis bien garanty. je vous assure, reprit Elise, que j'aime mieux que Lyriope m'aime que vous ; et que je crains bien plus sa haine que la vostre. Pour ma haine, luy dit-il, Madame, vous en estes en seureté : mais pour mon amour, il n'en est pas de mesme : car puis que j'ay tant fait que de vous en donner des marques en une si grande Compagnie, il y va de mon honneur de n'en demeurer pas là. Mais, repliqua-t'elle en riant, s'il y va de vostre honneur de n'en demeurer pas là, il y va aussi de ma gloire, de vous empescher d'aller plus loin : c'est pourquoy taisez vous je vous en conjure, si vous ne voulez que je prenne fort serieusement le party de Lyriope : et que je vous gronde estrangement, d'avoir quitté une si belle Personne. Aussi bien adjousta-t'elle en riant encore, quelle seureté pourrois-je prendre en l'affection d'un infidelle ? la seureté que vous y trouverez, repliqua-t'il, c'est que vous n'agirez pas comme elle : et que j'espere que vous renverserez l'ordre qu'elle a gardé aveque moy : car enfin elle a esté douce au commencement, et severe à la fin : et je veux esperer que vous serez douce à la fin, et severe au commencement. Ha Agenor, luy dit-elle, vous vous trompez ! je ne suis pas changeante

   Page 4530 (page 228 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme vous : ce que je suis une fois, je le suis toute ma vie : et puis que je suis fiere, il faut que je la sois eternellement. La fierté vous sied si bien, luy dit Poligene, que vous auriez grand tort de la quitter : la douceur luy sieroit bien mieux, reprit Agenor : mais comme on ne luy en a jamais veû en galanterie, on ne se l'imagine pas. Elise est si douce pour ses Amis, dis-je à Agenor, que je suis bien aise qu'elle ne le soit point à ses Amans : parce que je suis persuadé, qu'elle la seroit moins pour moy. C'est une voye qui vous dura long-temps, reprit Phocilion, que celle que vous donne la fierté d'Elise pour ses Amans, et sa douceur pour ses Amis. je vous suis bien obligée, repliqua t'elle, d'avoir si bonne opinion de moy : et je ne vous le suis guere, luy dit Agenor, de recevoir avec tant d'indifference, une declaration d'amour, que mesme vous ne daignez pas vous en mettre en colere. je ne m'estonne pas, repliqua Elise, si Lyriope s'est lassée de vous : car enfin il n'y a qu'un quart d'heure que vous dites que vous estes mon Amant, et vous ne sçavez desja ce que vous voulez. Tantost vous dites que la douceur me sieroit bien, et tantost que ma colere vous obligeroit : c'est pourquoy tout ce que je puis vous dire, est que je me repens de vous avoir accusé d'inconstance pour Lyriope : et que bien loin de croire que vous l'ayez quittée, je croy qu'elle vous a chassé, parce que vous l'importuniez : car enfin vous m'importunez desja, quoy que

   Page 4531 (page 229 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous ne me disiez qu'en raillant, ce que vous luy disiez serieusement. Apres cela, Agenor voulut respondre : mais Elise m'adressant la parole changea de discours, et força la Compagnie d'en changer aussi. Cependant Phocilion remarqua encore mieux que Poligene, malgré l'enjoüement d'Agenor, que ce qu'il sembloit dire en raillant estoit effectivement vray : et s'aperçeut aussi par l'inquietude de Poligene, que l'affection qu'il avoit pour Elise, n'estoit pas de la nature dont il la disoit estre : de sorte que Phocilion se vit deux Rivaux qu'il ne pensoit pas avoir : dont l'un prenoit la resolution de cacher sa passion en la descouvrant, et l'autre de la descouvrir à Elise en la luy cachant : ou du moins en ne luy donnant simplement lieu que de la deviner. Phocilion n'en eut pourtant que la douleur qui suit inseparablement la connoissance qu'on a d'avoir un Rival nouveau : car du costé d'Elise, il ne craignit rien. D'autre part, Poligene qui estoit fin, et experimenté en galanterie, apres avoir bien observé son Frere, aprehenda fort qu'il ne vinst à aimer esperduëment Elise : neantmoins la legereté de l'humeur d'Agenor, et la fierté d'Elise l'assuroient : joint aussi qu'Agenor, qui ne vouloit pas qu'on sçeust son secret, voulut tromper son Frere : c'est pourquoy l'estant allé voir le soir à sa chambre lors qu'il se fut retiré, il se mit à exagerer la joye qu'il avoit de tout ce qu'il avoit dit à Elise l'apresdisnée. Car, dit-il, je suis assuré que Lyriope le sçaura : et

   Page 4532 (page 230 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je seray pleinement vangé, de cette severité qu'elle a voulu avoir aveque moy, quand il n'en estoit plus temps. Enfin Madame, Agenor joüa si bien, qu'il embarrassa fort Poligene, et le fit douter de ce qu'il croyoit un quart d'heure auparavant : ne pouvant en effet déterminer en luy mesme, ce qu'il devoit croire ou ne croire pas. Cependant il continua d'agir avec Elise, comme il avoit fait ce jour là, mesme devant Straton : qui prenoit plaisir à tout ce qui disoit Agenor. La presence de Barcé, ne l'en empeschoit mesme pas, quelque capricieuse qu'elle fust : de sorte qu'il falut qu'Elise s'accoustumast à cette galanterie publique : et elle le fit d'autant plustost, qu'elle ne creût point en effet qu'Agenor fust amoureux d'elle. Il y avoit pourtant tousjours quelques momens au jour, où elle en avoit de la colere : mais l'enjoüement d'Agenor la dissipoit bien tost : en luy persuadant qu'il ne l'aimoit point, à force de luy dire tout haut qu'il l'aimoit. Elle creût mesme quelquesfois, qu'il n'agissoit ainsi, que pour faire despit à Lyriope : car ce qu'il y avoit d'admirable estoit que lors qu'il y avoit du monde, Agenor ne manquoit jamais de luy dire mille agreables galanteries : de vouloir estre plus prés d'elle que les autres : de la regarder avec attention : de la loüer avec empressement : de l'observer aveque soin : et de faire enfin tout ce que l'amour la plus violente et la plus galante, peut faire aux plus honnestes Gens.

Agenor et Elise en privé
Les déclarations apparemment ironiques d'Agenor amusent fort la cour. Le soupirant n'en ressent pas moins une certaine gêne lorsqu'il se retrouve seul avec Elise. Laquelle, redoutant que l'on pense que ce galant l'entretient sérieusement d'amour lorsqu'ils sont en privé, décide de lui refuser tout audience particulière. Agenor, qui aimerait déclarer sincèrement son amour, est bien emprunté.

Il est vray

   Page 4533 (page 231 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il faisoit tout cela sans chagrin, et avec une liberté d'esprit admirable : qui faisoit tousjours croire à Elise, que son coeur n'estoit pas engagé. Mais ce qu'il y avoit de rare en cette avanture, comme je l'ay desja dit, estoit qu'apres qu'Agenor avoir dit mille galanteries à Elise devant le monde ; s'il arrivoit que la Compagnie s'en allast, et qu'il demeurast seul aupres d'elle, il perdoit toute sa hardiesse : de sorte que n'osant continuer de luy parler comme auparavant, il devenoit plus serieux et plus triste : et n'entretenoit Elise que de choses indifferentes, encore estoit-ce avec peu de suitte. Mais ce qu'Agenor faisoit avec dessein que cela servist à faire deviner sa passion à Elise, estoit ce qui l'empeschoit de la connoistre : ne pouvant pas s'imaginer, qu'un Amant parlant sans tesmoins à la Personne qu'il aimoit, pûst ne luy dire jamais rien qui luy donnast lieu de croire qu'il estoit vray amoureux. Cependant il estoit vray qu'Agenor l'estoit d'Elise, autant qu'il le pouvoit estre : et il estoit vray aussi, qu'il luy parloit continuellement de sa passion , dés qu'il y avoit du monde : et qu'il ne luy en parloit jamais, lors qu'il n'y avoit personne. Mais ce qu'il y avoit encore d'admirable, estoit que ce bizarre procedé le faisoit jouïr de mille Privilèges, car comme il disoit les choses plaisamment, et qu'il divertissoit fort Elise ; cela faisoit qu'elle luy parloit davantage, qu'à un autre. De plus, la chose estant sçeuë de toute la Cour, Agenor n'alloit

   Page 4534 (page 232 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais en aucun lieu où il rencontrast Elise, qu'on ne le mist aussi tost aupres d'elle : tout le monde voulant contribuer à une galanterie, qui faisoit dire de si jolies choses à Agenor. Ainsi il se voyoit tous les ours, au prejudice de tous ses Rivaux, avoir beaucoup de familiarité avec Elise : et estre tousjours ou chez elle, ou aupres d'elle. Il se fit mesme tellement aimer de Straton, qu'il ne pouvoit estre un jour sans le voir, qu'il ne s'en pleignist : D'autre part Lyriope sçachant le procedé d'Agenor, s'imagina que peut-estre n'aimoit-il point Elise : qu'il ne faisoit cette galanterie ouverte, que pour la punir de sa severité : et qu'il l'aimoit encore dans le fonds de son coeur. De sorte que cette imprudente Fille, fit cent choses inutilement pour le rapeller, qui acheverent de la perdre : et qui redoublerent encore sa haine et sa fureur contre Elise, lors qu'elle s'aperçeut qu'effectiuement elle n'avoit plus aucune part au coeur d'Agenor : qui continuoit d'agir selon sa coustume ordinaire : et il accoustuma de telle sorte Elise à toutes les douceurs qu'il luy disoit, qu'elle y respondoit en riant sans s'en plus fâcher. Tous sex Rivaux mesme, n'en avoient point de jalousie : excepté Poligene, qui ne pût jamais prendre plaisir à ce divertissement, qui ne passoit que pour un jeu d'esprit. Cependant comme Elise avoit une vertu scrupuleuse, elle se mit un jour en fantaisie, de craindre qu'on ne s'imaginast que lors qu'Agenor l'entretenoit seule, il ne luy dist serieusement, ce

   Page 4535 (page 233 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il luy disoit en raillant devant tout le monde : et elle eut d'autant plustost ce sentiment là, qu'estant allez ensemble Poligene et moy pour la voir, nous y trouvasmes Agenor : qui dés qu'il nous vit, recommença de faire ce qu'il faisoit tousjours : c'est à dire le Galant d'Elise. Et comme cela ne plaisoit pas à Poligene, il se mit à resver si profondément, qu'Elise ne pût s'empescher de luy faire la guerre, de ce qu'il escoutoit si peu ce qu'on disoit : luy demandant à quoy il pouvoit penser si profondément ? je pense Madame, luy dit-il, que j'aimerois mieux sçavoir ce que vous faisiez l'honneur à mon Frere de luy dire lors que nous sommes entrez Telamis et moy, que de sçavoir ce qu'Agenor dit presentement. Poligene n'eut pas plustost dit cela qu'Elise en rougit : s'imaginant bien alors que la crainte qu'elle avoit n'estoit pas mal fondée. Elle ne voulut pourtant pas prendre la chose serieusement : au contraire, elle dit à Poligene, qu'elle luy estoit bien obligée, de luy avoir donné lieu de croire qu'il ne faloit pas qu'elle endurast qu'Agenor luy parlast en particulier. Mais Madame, reprit Agenor, vous voulez donc que je vous parle toûjours d'amour ? car puis que je vous en parle dés qu'il y a des Gens ; et que je ne vous en parle jamais lors qu'il n'y a personne ; vous voulez bien que je tire autant de vanité de ce que vous me voulez deffendre de vous entretenir quand vous serez seule, qu'un de vos autres Amans en pourroit tirer, si vous

   Page 4536 (page 234 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy donniez quelque assignation bien solitaire. Car enfin il ne pourroit vous dire en particulier, que ce que je vous dis en public : et vous m'obligez autant de me voir en compagnie, que vous l'obligerez de le voir seul. Vous estes si peu sage, reprit Elise en riant, que vous estes arrivé au point, de ne pouvoir plus me mettre en colere : mais cela n'empesche pas, que je ne veüille à l'advenir ne vous parler plus sans tesmoins : je vous en seray infiniment redevable, dit-il, car lors que je suis seul aveque vous, je vous crains de telle sorte ; et le respect m'impose un si cruel silence, que je n'oserois vous dire rien de ce que j'ay dans le coeur. En verité, dit Elise en riant, je ne pense pas que jamais Amant ait fait un pareil remerciment : quoy qu'il en soit, adjousta t'elle, j'ayme mieux que vous me parliez donc d'amour en public, que de me parler de choses indifferentes en particulier. Mais Madame, je ne songe pas que je m'arreste trop longtemps, à vous raconter de petites choses, qui ne sont pas absolument necessaires : je vous diray donc qu'en effet Elise depuis cela, esvita souvent aveque soin, de parler en particulier avec Agenor : de sorte que lors qu'il se fut déterminé à vouloir l'entrenir plus serieusement de sa passion, et à luy persuader que ce n'estoit pas une raillerie, il se trouva assez embarrassé à en trouver l'occasion. Cependant Phocilion vivoit tousjours avec Elise d'une maniere si respectueuse et obligeante, qu'elle se sentit engagée d'en avoir du

   Page 4537 (page 235 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moins de la reconnoissance, puis qu'elle ne pouvoit avoir de sentimens plus passionnez dans l'ame. Elle souffrit pourtant à la fin qu'il luy dist une fois ouvertement, que cét Amy dont il luy avoit parlé et luy, n'estoient qu'une mesme chose : il ne tira neantmoins autre avantage de la connoissance qu'elle eut de sa passion ; sinon qu'elle luy promit tout de nouveau, que si elle avoit à changer de resolution, et à prendre celle de se marier, ce seroit en sa faveur. Mais en mesme temps, elle luy dit encore qu'elle ne croyoit pas que cela arrivast jamais : et qu'elle le conjuroit de vouloir se contenter d'estre de ses Amis. je ne m'arreste point, Madame, à vous parler de ce grand nombre d'Esclaves, que les beaux yeux d'Elise captiverent, car je me rendrois incroyable : joint que n'y ayant rien eu de remarquable en leur amour, sinon qu'Elise les mal-traitta tous estrangement, j'ay creû que je devois m'attacher principalement à ceux dontje vous ay descrit et la personne, et l'humeur, et de qui les avantures sont assez particulieres. Pour suivre donc ma resolution, je vous diray qu'Agenor voyant que plus il disoit en public à Elise qu'il estoit amoureux d'elle, moins elle le croyoit ; se resolut à la fin de le luy dire en secret. Il considera pourtant ce dessein la, comme le plus dangereux qu'il eust pû prendre :mais ne pouvant plus se resoudre à aimer sans qu'on le sçeust, et à dire tousjours qu'il aimoit sans estre creû, il se détermina à tout hazarder.

La déclaration d'Agenor
Agenor, ayant réussi à trouver un moyen d'entretenir Elise en privé, tente de la persuader de la sincérité de son amour. La jeune fille ne sait s'il s'agit d'une raillerie supplémentaire ou de la vérité. Toutefois, devant l'insistance de ce prétendu amant, elle s'offusque.

   Page 4538 (page 236 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cependant comme Elise esvitoit à luy parler seule, depuis ce que Poligene luy avoit dit, il fut plusieurs jours sans trouver l'occasion qu'il cherchoit : c'estoit pourtant l'homme du monde le plus propre à executer les choses les plus difficiles, et à trouver le plus aisément toutes les occasions dont il avoit besoin : car outre qu'il estoit fort adroit, fort diligent, et fort soigneux, il avoit encore des Gens qui sçavoient le servir admirablement à descouvrir tout ce qu'il vouloit sçavoir, et à suivre ses ordres exactement. De plus, il avoit un esprit insinuant et flateur, qui estant joint à beaucoups de liberalité, le rendoit Maistre de tous les Domestiques des Maisons où il avoit quelque interest de galanterie : et par ce moyen, il luy estoit aisé de sçavoir quelles estoient les heures où il y avoit du monde, ou celles où il n'y en avoit pas chez Elise. aussi fut-il si fidellement adverty, qu'apres avoir cherché inutilement durant quelques jours, l'occasion de luy parler, il sçeut qu'elle avoit commandé un matin qu'on dist qu'elle n'y estoit pas : de sorte que se servant de la familiarité avec laquelle il vivoit avec Straton, il fut disner chez luy : si bien qu'apres le repas, il fut conduire Elise à sa Chambre : qui ne voulant voir personne, ne voulut pas demeurer à celle de Straton, ny à celle de Barcé. Elle voulut mesme l'empescher de la mener à son Apartement : mais son Pere qui aimoit Agenor, luy ayant dit que sa civilité ne devoit pas tirer à consequence,

   Page 4539 (page 237 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estant autant de ses Amis qu'il l'estoit ; elle fut contrainte de le souffrir. Il falut encore qu'elle endurast qu'il entrast dans sa chambre : car comme il fut à la porte, où elle croyoit qu'il la deust laisser, il fit semblant d'avoir une fort plaisante chose à luy conter : de sorte que comme il estoit assez accoustumé à luy en dire qui la divertissoient, elle le pria elle mesme d'entrer. En suitte dequoy, Agenor inventant sur le champ je ne sçay quelle bizarre nouvelle, pour avoir pretexte de commencer à faire conversation avec Elise ; elle creût en effet, qu'il n'avoit autre dessein que de luy conter cette avanture qu'il luy disoit tout haut. Mais apres qu'il eut achevé de la dire, et qu'elle voulut luy ordonner de se retirer, Agenor prenant la parole ; Madame (luy dit-il en abaissant la Voix, de peur d'estre entendu par deux femmes qui estoient à elle, et qui estoient alors dans sa chambre) je ne suis pas encore au bout de tout ce que j'ay à vous dire : car enfin, Madame, il faut que je vous aprenne une chose qui vous surprendra, quoy qu'elle ne vous deust pas surprendre : et qui selon toutes les aparences vous donnera de la colere, quoy qu'elle ne vous en deust pas donner A ce que je voy, reprit Elise, vous me croyez bien injuste : puis que vous dites que je seray surprise de ce qui ne me devroit pas surprendre, et que j'auray de la colere, de ce qui ne m'en devroit pas donner. Mais encore, adjousta-t'elle, voudrois-je bien sçavoir quelle chose peut estre celle là : c'est Madame,

   Page 4540 (page 238 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit-il, qu'il y a un homme au monde, qui se pleint estrangement de ce que vous ne sçavez point qu'il vous adore, quoy qu'il vous l'ait dit cent mille fois en sa vie. Quoy (reprit Elise en rougissant de despit, sans songer qu'Agenor vouloit parler de luy mesme) il y a un homme au monde qui a l'insolence de dire qu'il m'ait dit seulement une fois qu'il m'aimoit ? je sçavois bien Madame, reprit froidement Agenor, que vous ne pourriez m'entendre sans avoir de la colere : je veux pourtant pourtant, poursuivit innocemment Elise, que vous me disiez qui est cét homme qui a perdu la raison ou la memoire : je le veux Madame, reprit-il, mais ce sera s'il vous plaist à condition, que vous ne me bannirez pas, quoy que je vous aprenne des choses qui vous desplairont : car si vous ne me promettez solemnellement ce que je souhaite, vous ne sçaurez point ce que vous voulez sçavoir. Ce n'est guere ma coustume, repliqua Elise, de confondre les innocens et les coupables : mais puis que vous ne vous fiez pas à mon equité, je veux bien vous promettre de ne vous bannir point, quoy que vous me puissiez dire de cét insensé, qui croit m'avoir dit plus de cent fois, ce qu'il n'a peutestre pas pensé une seule. Mais encore, adjousta t'elle, en quel Païs est-il nay, et comment l'apelle-t'on ? celuy dont je parle est de Tyr, reprit cét artificieux Amant, et il s'apelle Agenor. Agenor, (repliqua Elise en riant, sans croire qu'il parlast serieusement) est si fort accoustumé à dire des folies, que ce n'est pas

   Page 4541 (page 239 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre fort sage que de faire quelque fondement sur ce qu'il dit. Cependant quoy que je le connoisse mieux que personne ne l'a jamais connû, il ne laisse pas de m'attraper tousjours. Ha Madame, s'escria-t'il, qu'il s'en faut bien que vous ne me connoissiez ! car enfin n'est-il pas vray que vous avez creû, et que vous croyez peutestre encore, que toutes les fois que je vous ay dit que je vous aimois devant tout le monde, je vous le disois sans qu'il fust vray, et seulement parce que cette sorte de conversation paroissoit divertissante ? Il est vray que je l'ay creû, respondit Elise ;que je le croy encore ; que je le croiray toute ma vie ; que je ne puis jamais le croire autrement ; et qu'il vous est mesme avantageux que je le croye tousjours. Je n'ay donc qu'à me preparer à la mort, reprit Agenor, car enfin Mrdame, ce seroit une trop cruelle avanture que la mienne ; s'il faloit que je ne pusse jamais vous persuader que je vous aime, seulement parce que je vous l'ay trop dit, et que je vous l'ay dit trop publiquement. De grace Agenor (repliqua Elise, croyant tousjours qu'il railloit) ne vous pleignez pas de mon incredulité : et soyez fortement persuadé, que si je vous croyois vous ne parleriez pas si longtemps. Il n'est peutestre pas si aisé que vous pensez, poursuivit-il, d'imposer silence à un Amant desesperé, et à un Amant accoustumé à dire tous les jours qu'il aime, sans estre obligé d'en faire un mistere : quoy qu'il en soit, dit Elise, je vous declare que je n'aime point cette

   Page 4542 (page 240 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

galanterie lors qu'il n'y a personne : je suis mesme persuadée, adjousta-t'elle, que la raillerie est née dans le tumulte : et qu'elle est plus propre à une conversation generale, qu'à une conversation particuliere. En effet, c'est sans doute perdre une plaisante chose, que de la dire à une seule personne : il faut que tous ceux qui raillent ayent des rieurs de leur costé : et il faut assurément quand on n'est que deux, parler un peu plus serieusement. Je vous proteste Madame, repliqua-t'il, que je ne dis jamais de verité plus serieuse, que celle que je vous dis, lors que je vous assure que je ne vous ay jamais dit en raillant que je vous aimois, et que je l'ay toûjours dit comme il estoit effectivement dans mon coeur. Gardez vous bien, interrompit Elise, de me donner seulement lieu de soubçonner que ce que vous dites pûst estre : car comme vous me divertissez fort, je serois au desespoir de vous bannir. Vous n'estes plus en pouvoir de le faire, reprit-il, car je vous ay engagée par serment de ne le faire pas. Non non, dit Elise en riant, ne pensez pas que je sois assez simple pour vous croire : mais Madame, reprit-il, comment pouvez vous ne me croire pas ? et quand je ne vous aurois jamais dit que je vous aime, ne devriez vous pas en estre assurée, en voyant seulement avec quelle assiduité je suis aupres de vous ? si vous ne me l'aviez jamais dit, reprit elle, je le croirois bien plus aisément, et vous en seriez bien plus malheureux. Mais Madame, repliqua-t'il, si je ne vous aime point,

   Page 4543 (page 241 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que fais-je de cette ame passionnée que les Dieux m'ont donnée en me donnant la vie ? et le moyen qu'un coeur aisé à s'embraser que le mien, ait pû vous connoistre sans vous aimer, et connoistre encore aussi parfaitement que je vous connois ? Car enfin, Madame, puis qu'en me loüant, je puis vous faire connoistre ma passion, il faut que je vous die qu'il n'y a peut estre pas un de mes Rivaux, qui sçache si bien ce que vous valez que je le sçay. Comme je ne songe qu'à vous observer, je puis me vanter que je sçay mieux qu'eux, combien vostre beauté est an dessus de toutes les autres beautez : et combien vostre merite surpasse celuy de toutes les personnes de vostre Sexe, et de vostre siecle. Cela estant ainsi, Madame, comment pouvez vous concevoir qu'il soit possible que je ne vous aime point, et que je vous l'aye pû dire sans qu'il fust vray ? Encore une fois Agenor, interrompit Elise, je ne puis souffrir cette raillerie : que lors qu'il y a du monde : et je ne concevray jamais qu'un homme effectivement amoureux, pûst l'aller dire en riant devant cent personnes differentes, à la personne qu'il aimeroit. Mais Madame, reprit-il, si vous enduriez qu'on vous le dist en particulier, je n'aurois pas cherché ce foible soulagement à mon mal : mais comme je sçay que vous estes fiere jusqu'à la cruauté, j'ay creû qu'il faloit vous tromper ; abuser tous mes Riuaux, et me servir de cette invention, jusques à ce que je vous eusse assez rendu de service,

   Page 4544 (page 242 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour pouvoir raisonnablement esperer que vous me pardonneriez la temerité que j'ay d'oser vous adorer. Elise entendant parler Agenor de cette sorte, se trouva bien embarrassée : car d'un costé elle trouvoit avoir lieu de croire qu'il vouloit avoir le plaisir de luy avoir fait une tromperie : et de l'autre, elle craignoit qu'il n'y eust quelque verité à ce qu'il luy disoit : luy semblant qu'en effet il luy parloit trop serieusement. De sorte que comme elle aimoit mieux pancher vers la severité, que de luy donner lieu de croire qu'elle fust moins fiere qu'elle n'avoit accoustumé de l'estre ; elle se resolut plustost à s'exposer à donner la joye à Agenor de l'avoir trompée, qu'à luy donner quelque esperance : de sorte que faisant paroistre toute la fierté de son ame dans ses yeux, sur son visage, et dans ses paroles : cét Amant tout hardy qu'il estoit, se trouva bien embarrassé. Cessez, luy dit elle, cessez de parler comme vous faites, si vous ne voulez me perdre pour tousjours, soit que vous soyez mon Amant ou mon Amy : car si c'est le premier, je ne dois jamais vous souffrir, apres la hardiesse que vous venez d'avoir : et si c'est le dernier, je dois encore rompre aveque vous, puis que vous avez si peu de complaisance pour moy, que de ne vouloir pas cesser une raillerie que je souffre en public, de peur de paroistre bizarre, mais que je ne puis souffrir en particulier.

Suite de la raillerie d'Agenor
Devant l'inflexibilité et la colère d'Elise, Agenor feint d'avouer que ses propos relèvent à nouveau de la raillerie. Il prétend avoir voulu observer la réaction de la jeune fille face à une déclaration d'amour. Elise lui en veut de l'avoir trompée, mais préfère qu'il s'agisse d'une raillerie. Agenor quitte Elise le cur rempli de chagrin.

Agenor qui connoissoit admirablement Elise, connut si bien par le son de sa voix, que s'il s'opiniastroit à vouloir

   Page 4545 (page 243 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy dire serieusement qu'il l'aimoit, il seroit banni, qu'il n'osa le faire : de sorte que la crainte de se rendre plus malheureux, en voulant s'empescher de l'estre ; fit que prenant une autre resolution, il fit un grand effort sur luy mesme, pour renfermer toute sa melancolie dans son coeur, et pour remettre la joye sur son visage. Apres quoy, prenant la parole, avec cét agreable ton de Voix qu'il avoit, et qui estoit si propre à la raillerie ; enfin Madame, luy dit-il, je suis arrivé à la fin que je me suis proposée, puis que je vous ay donné de la colere : mais apres cela poursuivit-il en riant, n'attendez pas que pour vous apaiser, je vous aille dire que je ne suis point amoureux de vous : car c'est une chose que je suis persuadé qu'un homme ne doit jamais dire à une Dame : et principalement à une Dame aussi admirablement belle qu'Elise. Ces paroles ne passeront s'il vous plaist point par ma bouche : et vous vous contenterez que je vous assure, que je suis ce que je dois estre pour vous : que j'ay voulu voir comment vous recevriez une declaration d'amour, si quelqu'un vous en vouloit faire : et connoistre en suitte si l'amitié que vous me faites l'honneur d'avoir pour moy, estoit assez forte pour souffrir que je vous pusse dire impunément, ce que les autres ne vous disent point. Mais puis que je m'aperçoy que je n'ay point de privilege particulier, je m'en vais recommencer d'agir avec vous comme auparavant : c'est à dire de vous parler d'amour devant

   Page 4546 (page 244 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le monde, et de nouvelles indifferentes en particulier. Comme Agenor a l'esprit le plus adroit et le plus souple du monde, il dit cela à Elise avec un enjoüement, qui luy persuada presques sans peine qu'en effet il avoit simplement voulu railler, et luy faire une de ces agreables malices dont on n'oseroit se fascher : de sorte qu'estant toute confuse de sa colere, elle se mit à rire aveque Agenor : le grondant pourtant de la tromperie qu'il luy avoit faite, comme si elle n'eust pas esté tout à fait trompée : et que la colere qu'elle avoit tesmoigné avoir, n'eust pas esté veritable : luy soustenant qu'elle n'avoit point creû qu'il eust voulu luy parler serieusement. Cependant apres plusieurs choses qu'ils dirent encore, Elise chassa Agenor : croyant en effet que la chose estoit comme il la luy avoit dire. Il y avoit pourtant quelques instans, où elle croyoit qu'elle ne luy estoit pas indifferente : mais elle ne pensoit du moins pas qu'il eust une violente passion : s'imaginant que ce qu'il avoit dans le coeur et pour elle, n'estoit tout au plus qu'une amitié amoureuse, s'il est permis de parler ainsi. Pour Agenor, il sortit de chez Elise, avec un chagrin estrange : quoy (disoit-il en luy mesme, comme il me l'a raconté depuis) je seray donc reduit aux termes, d'avoir plus parlé d'amour à Elise que personne n'en parla jamais à qui que ce soit, depuis que l'amour fait des Amans ; et il sera pourtant vray, qu'Elise ne sçaura pas que je l'aime ! Mais pourquoy aussi, reprenoit-il, ay-je eu la foiblesse,

   Page 4547 (page 245 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

apres luy en avoir parlé assez serieusement pour la mettre en colere, de songer plustost à l'apaiser, qu'à luy persuader une verité qu'il faut enfin qu'elle sçache ? Mais reprenoit il encore un moment apres, que m'auroit servy cette connoissance qu'elle auroit euë de ma passion, si elle m'avoit banny de sa presence, et qu'elle fust venuë à me haïr ? Que feray-je donc, disoit-il, à quoy me servira de continuer de luy dire devant le monde que je l'aime, puis que c'est cela qui m'empesche d'estre creû, lors que je le luy dis en particulier ? et que me serviroit mesme de le luy faire croire, si elle a resolu de ne rien aimer ? Il faut pourtant, continuoit-t'il, ne se priver pas du plaisir que je trouve à luy dire ce que personne que moy ne luy oseroit dire : qui sçait si en continuant d'agir ainsi, je ne viendray point à la fin à estre assez heureux, pour qu'elle se die en secret à elle mesme, ce que je n'oserois luy dire qu'en public, et pour faire qu'elle connoisse la verité sans s'en fâcher ? Quelque fiere qu'elle soit, son coeur n'est peut-estre pas aussi insensible qu'elle le croit : car puis qu'elle l'a tendre à l'amitié, il n'est pas impossible qu'il le devienne à l'amour. Voila donc, Madame, quel fut le raisonnement d'Agenor, qui continua en effet de vivre avec Elise comme auparavant.


Histoire d'Elise : les mensonges de Poligene et Agenor
Poligene veut décourager son frère en lui révélant qu'il est lui-même amoureux d'Elise, et que, si celle-ci décide un jour de se marier, ce sera certainement avec lui. Il lui fait cet aveu dans une grotte située le long de la promenade maritime de Tyr, ignorant que Phocilion se trouve par hasard caché à cet endroit. Agenor réplique de façon mensongère : il prétend être aimé d'Elise et recevoir de sa part d'innombrables faveurs. Phocilion, dans sa cachette, est bouleversé : il lui apparaît que ses deux rivaux sont l'un et l'autre favorisés d'Elise. De son côté, Poligene riposte en se rendant aussitôt chez la jeune fille pour lui rapporter les propos de son frère. Folle de rage, celle-ci décide de ne plus revoir Agenor.
La promenade de Tyr
Poligene décide d'avouer à son frère son amour pour Elise, afin que ce dernier cesse de se faire passer pour son amant. Il lui propose une promenade le long du rivage de Tyr, endroit superbe. Phocilion, qui recherche la solitude pour songer en paix à Elise, déambule également le long du rivage. Pour éviter de rencontrer les deux frères, il se cache dans une grotte. Arrivés à sa hauteur, Poligene et Agenor, surpris par une averse, s'y réfugient. Ils ne se rendent pas compte de la présence de Phocilion qui, entendant prononcer le nom d'Elise, ne peut résister à l'envie d'épier leur conversation.

Cependant Poligene remarquant tous les jours par cent actions qu'il voyoit faire à son Frere, qu'assurément il estoit amoureux d'Elise, se resolut d'empescher le progrés de cette

   Page 4548 (page 246 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

passion : ne s'imaginant pas qu'elle fust encore bien violente, et ne doutant point du tout, veû les obligations qu'Agenor luy avoit, et le respect qu'il luy devoit, et qu'il avoit accoustumé de luy rendre, que dés qu'il luy auroit apris qu'il aimoit Elise, il ne cessast d'y penser : principalement luy disant la chose comme il avoit dessein de la luy dire. De sorte que par ce moyen, Poligene prit la resolution de descouvrir à un de ses Rivaux qu'il aimoit Elise, devant que de luy avoir dit à elle mesme : mais afin d'agir plus seurement, et que dans le mesme temps qu'il agiroit aupres d'Agenor pour l'esloigner d'Elise, il agist aussi aupres d'Elise pour l'obliger à esloigner Agenor ; il se resolut encore, à faire une conversation avec elle pour cét effet, comme je vous le diray bien-tost. Mais comme il avoit resolu de commencer par celle qu'il vouloit faire avec Agenor ; il chercha l'occasion de luy parler, qu'il ne trouva que le lendemain, car il y avoit desja quelques jours qu'il ne logeoit plus chez luy. Il falust mesme qu'il le cherchast chez Elise, et qu'il l'engageast à une Promenade solitaire qui est à Tyr , qui est assurément une des plus belles du monde. Car imaginez vous, Madame, que comme Tyr est une Isle qui n'est separée de la Terre ferme, que par une assez petite distance ; le Rivage opposé à cette superbe Ville, est à la juste proportion qu'il faut pour faire une agreable perspective, à la veuë de ceux qui se promenent, au lieu où Poligene mena Agenor.

   Page 4549 (page 247 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais comme il est en quelque façon necessaire que je vous despeigne le lieu ou ils furent se promener, pour vous faire comprendre ce qui s'y passa ; il faut que je vous die que du costé de l'Orient qui regarde le Rivage, droit à l'extremité de la Ville, qui n'a point d'autres Murailles en ce lieu là que les Rochers qui l'environnent, que la Nature a tellement escarpez, que l'abord en est impossible ; il y a un endroit où ces Rochers s'aplanissant tout d'un coup, font comme une longue Terrasse qui a plus de cinq cens pas de long, sur laquelle on se peur promener huit ou dix personnes de front : ayant à la gauche la mesme Roche sur quoy l'on marche, qui s'eslevant et s'enfonçant tantost plus et tantost moins, offre à la veuë de distance en distance diverses Grottes extrémement agreables, et extrémement fraiches, où l'on peut se reposer ou se mettre à couvert, soit que le Soleil incommode, ou que l'on soit surpris par la pluye. De l'autre costé est la Mer, qui bondit quelquesfois jusques au haut de cette Terrasse naturelle (s'il est permis de la nommer ainsi) et qui y fait un bruit qui ayant quelque chose de terrible et de doux tout ensemble, entretient agreablement ceux qui s'y promenent seuls. De plus, la veuë du Rivage dont je vous ay parlé, rend cét endroit là tout à faire divertissant : car Madame, comme il n'y a pas un Habitant riche à Tyr qui n'y ait quelque Maison : on le voit tout bordé de Bastimens magnifiques, et de mille ageeables Jardins : Joint aussi

   Page 4550 (page 248 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que voyant le Port en esloignement, avec les Galeres et les Vaisseaux dont il est remply, cela fait le plus bel objet du monde : y joignant encore la veüe de la pleine Mer, qu'on descouvre au bout de cette Terrasse : et où les yeux ne trouvent rien qui les arreste que les Vaisseaux qui partent de Tyr, et les Barques de Pescheurs dont elle paroist semée en divers endroits : principalement vers le soir, qui fut l'heure où Poligene mena promener Agenor en cét aimable lieu. Mais apparavant que de les y conduire, il faut que vous sçachiez, Madame, que Phocilion de qui la passion estoit aussi respectueuse que forte, n'ayant alors aucun Confident de son amour, aimoit fort à s'entretenir luy mesme, lors qu'il ne pouvoit estre chez Elise : de sorte qu'apres y avoir passé presque tout le jour, le hazard fit que logeant assez prés de cette belle Promenade, il y fut, renvoyant tous ses Gens chez luy : et il y fut resolu d'y estre jusques à la nuit. Mais apres avoir esté jusqu'au bout de cette longue Terrasse, comme il voulut retourner sur ses pas, il aperçeut d'assez loin Poligene et Agenor : qui sans prendre garde à luy, parloient avec assez d'attention : de sorte que ne voulant pas les interrompre, ny s'interrompre luy mesme, il entra dans une de ces agreables Grottes, dont je vous ay desja parlé : avec intention de les laisser passer, et d'en sortir dés qu'ils se seroient esloignez. Mais afin de n'estre pas aperçeu par eux, le hazard ayant fait qu'il entra dans

   Page 4551 (page 249 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une Grotte qui avoit plusieurs concavitez qui donnoient l'une dans l'autre, il passa de la premiere dans la seconde. Cependant il arriva, que justement comme il y venoit d'entrer, il vint tout d'un coup une de ces pluyes d'Esté, qui suprennent quelques-fois de telle sorte, qu'on n'a pas un moment à les prevoir, ny à se mettre à couvert : si bien que Poligene et Agenor cherchant un abry, entrerent inopinément dans la mesme Grotte, où Phocilion estoit entré. Mais comme ils ne cherchoient qu'à esviter la pluye, ils s'assirent à la premiere, et ne s'enfoncerent pas dans la seconde : d'où Phocilion seroit sorty pour les joindre, voyant qu'ils estoient si prés de luy, n'eust esté que comme Poligene et Agenor entrerent dans cette Grotte, il ouït le nom d'Elise. De sorte que ne luy estant pas possible de n'avoir point la curiosité de sçavoir ce que disoient de la Personne qu'il aimoit, deux hommes qu'il soupçonnoit d'estre ses Rivaux, il demeura à la place où il estoit : d'où il ne pouvoit estre aperçeu d'eux, et d'où il pouvoit entendre tout ce qu'ils disoient : la concavité de la seconde Grotte recevant facilement le son de leur voix : parce qu'en s'asseant sur des Rochers avancez qui leur servoient de sieges, ils avoient la teste tournée de ce costé-là.

La confrontation des frères rivaux
Poligene avoue ouvertement à Agenor qu'il est amoureux d'Elise depuis le jour où elle est venue au monde. Il le prie donc de cesser d'être son rival. En effet, il est certain que si la jeune fille doit un jour changer d'opinion à propos du mariage, ce sera en sa faveur, car il s'est toujours montré civil et discret. Agenor, qui ne partage pas l'avis de son frère, décide de répondre par un mensonge : il prétend être aimé d'Elise, raison pour laquelle il a quitté Lyriope qui l'aimait. Il invente ensuite mille faveurs imaginaires qu'Elise lui aurait accordées. Entre autres,parler d'Elise. Pour Phocilion, il demeura lorsqu'ils sont seuls, elle raille en sa compagnie tous ses amants, parmi lesquels Phocilion. Poligene, stupéfait, se laisse convaincre par son frère. Il lui demande toutefois de lui conter les progrès qu'il fait dans le cur d'Elise, afin de diminuer son propre amour pour elle.

A peine furent ils donc assis, que Phocilion les escoutant attentivement, il oüit que Poligene prenant la parole ; je voy bien, dit-il à son Frere, que vous avez quelque curiosité de sçavoir pourquoy je vous ay tant

   Page 4552 (page 250 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parlé d'Elise aujourd'huy : et pourquoy j'ay voulu sçavoir si precisément ce que vous pensez de sa beauté, de son esprit, et de tous les autres charmes qu'elle possede : c'est pourquoy croyant que vous ne parlez peut-estre pas sincerement, je veux bien vous dire la veritable cause qui m'a obligé à vous demander quels sont vos sentimens pour celle. Ce n'est pas, adjousta t'il, que je ne sçache bien que vous n'estes pas fortement engagé à l'aimer, si vous l'estes : mais craignant que vous ne vous embarrassiez dans un dessein qui ne vous reüssiroit pas, je veux vous tesmoigner aujourd'huy combien vostre repos m'est cher : et combien je me confie en vostre discretion, quoy que vous soyez dans un âge où il est assez difficile d'en avoir. Sçachez donc, Agenor, luy dit-il, que j'aime Elise dés le Berceau : vous aimez Elise ! (reprit Agenor avec autant d'estonnement sur le visage, que s'il n'en eust jamais rien soupçonné) ouy mon Frere, repliqua Poligene, je l'aime : et je l'aime avec tant d'ardeur, qu'on ne peut pas l'aimer d'avantage. C'est pourquoy voyant que vous vous engagiez sans le sçavoir, à devenir mon Rival, j'ay voulu vous empescher de l'estre, et de l'estre inutilement. Car puis qu'il faut vous confier tout mon secret, quoy qu'Elise soit la vertu mesme, je ne laisse pas de croire que si sa fierté peut jamais consentir qu'elle souffre qu'on l'adore, ce sera moy qui possederay ce bon heur. Comme je l'ay veuë dés qu'elle a veû la lumiere, et que

   Page 4553 (page 251 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'amour que j'ay pour elle a commencé d'en estre connuë, dés qu'elle a commencé de se connoistre elle mesme, ma passion n'a pas fait dans le monde l'esclat que fait celle de tous ses autres Amans : et en effet vous voyez que je l'entretiens avec plus de familiarité qu'eux : qu'elle n'esvite point à me parler en particulier : et qu'elle paroist estre fort de mes Amies, à ceux qui ne sçavent pas que je suis son Amant. C'est pourquoy, Agenor, profitez de l'advis que je vous donne : et croyez que je ne vous le donne pas par jalousie, mais seulement afin que vous ne perdiez pas un temps qui vous doit estre fort cher : car enfin, adjousta-t'il en soûriant, vous estes justement en l'âge de faire des conquestes, si vous en devez faire. Si je ne vous aimois pas cherement, poursuivit-il, je vous aurois laissé dans l'erreur où toute la Cour est : et j'aurois pris assez de plaisir, à vous voir abusé comme le reste de mes Rivaux : mais c'est ce que mon amitié n'a pû souffrir. Pendant que Poligene parloit ainsi sans estre interrompu, Agenor cherchoit dans son esprit quelle resolution il devoit prendre : car comme il estoit encore plus fin que Poligene, il connoissoit bien qu'il ne luy disoit estre souffert d'Elise, qu'afin de l'en détacher : de sorte que raisonnant en un moment sur tout ce qu'il venoit d'entendre, il prit une resolution aussi hardie que meschante : et respondit en ces termes, à tout ce que Poligene luy avoit dit : pendant quoy Phocilion sans estre aperceu, l'escoutoit

   Page 4554 (page 252 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec autant d'estonnement que d'atention. Je suis bien mal-heureux, dit Agenor à Poligene, que vous ne m'ayez pas fait l'honneur de me dire la passion que vous aviez pour Elise, du temps que vous me conseilliez de conserver l'affection que Lyriope tesmoignoit avoir pour moy : car vous devant autant que je vous dois, l'amitié que j'ay pour vous, m'auroit aisément fait vaincre ce commencement d'amour que j'avois desja pour Elise. Mais comme je n'ay eu aucun soupçon de vostre passion pour elle, je vous advouë que mon ame est tellement engagée, qu'il ne m'est pas possible de la desgager. Ce n'est pas que si j'estois persuadé (adjousta-t'il, avec une malice extréme) que vous fussiez mieux avec elle que moy, et que vous pussiez estre tout à fait bien, je ne me resolusse à me rendre mal-heureux moy-mesme ; à m'exiler volontairement ; et à vous ceder Elise : mais Poligene, poursuivit-il, je suis assuré qu'elle vous abuse : que vous n'estes pas si bien avec elle que vous y pensez estre : et que vous avez un Rival qui y est mieux que vous. Car enfin par vostre propre confession, Elise sçait seulement que vous l'aymez, et elle le souffre agreablement. Quoy, interrompit Poligene, vous contez cela pour rien, et vous croyez que d'estre souffert de la plus fiere Personne qui soit au monde, ne soit pas une faveur que je dois preferer à toutes celles que me pourroient faire les plus belles femmes de Phenicie ! je croy, reprit froidement Agenor, que vous auriez raison

   Page 4555 (page 253 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de faire ce que vous dites : mais je croy aussi que l'Amant dont je parle, a raison de croire qu'il est mieux avec Elise que vous n'y estes. je m'estonne, repliqua fierement Poligene, que si ce que vous dites est vray, vous n'ayez desja chassé un semblable Rival d'aupres d'Elise : car pour moy qui ne parois pas si violent que vous, si j'en connoissois un aussi heureux nue vous voulez que je croye celuy dont vous parlez, je ne l'y souffrirois pas long-temps. je suis bien marry (reprit Agenor, en prenant un visage fort serieux) d'estre obligé de vous descouvrir un secret, que j'avois resolu de ne reveler jamais à personne :mais l'estat où je voy vostre ame, et celuy où je me trouve aveque vous, font que je me détermine à hazarder tout le bonheur de ma vie, plustost que d'estre creu capable de peu d'amitié. Escoutez donc, je vous en conjure : et s'il est possible d'estre equitable en sa propre cause, je suis assuré que vous vous condamnerez vous mesme : et que vous advoüerez que je ne suis pas en termes de vous pouvoir ceder Elise. A ces paroles, Poligene rougit : et Phocilion dans le fonds de sa Grotte, sentit une si estrange agitation dans son ame, qu'il ne pût s'empescher de faire quelque bruit en changeant de place, afin d'estre plus prés de ceux qu'il escoutoit. Mais ils estoient si attentifs à ce qu'ils disoient, qu'ils n'y prirent point garde : de sorte qu'Agenor continuant de parler ; je sçay bien, dit-il à Poligene, que je vay vous causer une aussi grande douleur,

   Page 4556 (page 254 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la joye que j'ay d'estre mieux que qui que ce soit avec Elise, est excessive. Ha Agenor, interrompit Poligene, vostre peu d'experience vous abuse ! et vous vous estes sans doute figuré, parce qu'Elise se divertit de cette galanterie publique que vous faites avec elle, qu'elle vous aime plus qu'un autre : mais croyez, Agenor, croyez que ce n'est point devant tant de Gens qu'on touche le coeur de celles à qui on parle d'amour. Quoy qu'il en soit, dit Agenor, je suis assuré que je luy ay dit en particulier, ce que vous ne luy avez pas dit : et que je ne luy ay jamais dit une parole passionnée devant vous, que je ne luy aye dite lors que j'ay esté seul avec elle. Mais de grace, s'escria-t'il, pourquoy sans m'obliger à trahir le secret d'Elise, ne faites vous point quelque reflexion sur les choses passées, pour tirer une preuve infaillible de mon bon-heur ? Car enfin le moyen que vous ayez pû voir que j'aye abandonné Lyriope, qui m'accabloit de faveurs, sans croire qu'il faloit de necessité, qu'Elise ne m'accablast pas de la pesanteur de ses chaisnes, sans m'aider à les porter ? Lyriope estoit belle ; Lyriope m'aimoit ; je ne la haïssois pas ; et vous avez pû croire que parce qu'Elise estoit plus belle qu'elle, je quittois celle qui m'estoit favorable, pour prendre la rigoureuse ! Ha ! non non Poligene, je ne suis pas fait ainsi : l'esperance naist tousjours dans mon coeur avec l'amour : et je ne sçay mesme si elle ne la precede point quelquesfois dans mon ame. Croyez donc que je n'aurois

   Page 4557 (page 255 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas quitté Lyriope, si je n'avois eu lieu de croire qu'Elise me seroit favorable : je sçay bien que ma facon d'agir avec elle n'est pas ordinaire, mais je sçay bien aussi que les chemins destournez sont bien souvent les plus courts. je ne puis pourtant croire, reprit Poligene, que celuy que vous avez tenu, vous ait conduit jusques au coeur d'Elise : et que vous ayez trouvé, ce que tant de Gens ont cherché inutilement. Si je ne voulois pas me justifier aupres de vous, repliqua Agenor ; je vous laisserois dans vostre erreur : mais comme il importe mesme à mon amour que vous n'y demeuriez pas, je veux bien vous aprendre à quel point j'en suis avec Elise : et alors Agenor se mit à dire hardiment mille mensonges à Poligene : l'assurant qu'il avoit une intelligence tres particuliere avec elle ; qu'ils estoient convenus de mille choses qu'il luy dit les unes apres les autres ; qu'elle prenoit tousjours tres serieusement tout ce qu'il sembloit luy dire en raillant ; et que lors qu'ils estoient seuls, Elise luy racontoit tout ce que ses autres Amants luy disoient. Mais si cela est (dit Poligene, pour voir si Agenor disoit vray) vous sçavez donc bien en quels termes je luy ay parlé de ma passion : Agenor se trouva alors bien embarrassé : neantmoins se souvenant qu'il luy avoit oüy dire qu'il ne descouvroit jamais son amour qu'il ne fust presques assuré d'estre aimé ; il creut bien, quoy qu'il luy eust dit le contraire, qu'il n'en avoit point encore parlé ouvertement à Elise. C'est

   Page 4558 (page 256 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourquoy, sans s'estonner de la question que luy faisoit Poligene ; pour vous, luy dit-il, je suis contraint d'advoüer qu'Elise ne m'a point dit que vous luy eussiez jamais parlé d'amour : je ne sçay pas si c'est qu'estant ce que je vous suis, elle n'ait pas voulu railler de vostre passion, comme elle raille de celle de ses autres Amants : mais il est vray qu'elle ne vous a jamais mis qu'au nombre de ses Amis, lors qu'elle a parlé à moy : et c'est ce qui a fait que je n'ay jamais soupçonné que vous fussiez amoureux d'elle : et qu'ainsi je me suis engagé innocemment à estre vostre Rival : mais engagé de telle sorte, que je ne puis plus cesser de l'estre. Poligene oyant ce que luy disoit Agenor, ne douta plus qu'il ne luy dist la verité : car comme il sçavoit bien qu'il n'avoit jamais dit à Elise qu'il l'aimoit, le raport qu'il y avoit entre le discours d'Agenor, et ce qui estoit effectivement vray, fit qu'il creut tout ce qu'il luy avoit dit auparavant, et tout ce qu'il luy dit encore apres. Mais comme la jalousie luy fit imaginer une voye de tirer quelque advantage de sçavoir tout ce qui se passoit entre Elise et Agenor, il r'enferma une partie de sa colere et de sa douleur dans son ame : et prenant la parole ; achevez, luy dit-il, achevez, ô trop heureux Amant, de me conter toute vostre bonne fortune : afin que perdant absolument l'espoir, je ne trouble plus vostre felicité, en troublant mon propre repos. Mais est il bien vray, reprenoit-il tout d'un coup, que cette fiere Personne qui a

   Page 4559 (page 257 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

méprisé des Princes et des Rois, ait pû de resoudre à laisser captiver son coeur, et qu'elle ait pu vous dire qu'elle vous aime ? Elise sçait parler trop juste, repliqua-t'il, pour m'aller dire positivement que vous dittes : mais est-il possible, reprit Poligene, qu'elle vous parle de tous ceux qui l'adorent ? je vous assure, repliqua t'il, que depuis le feu Roy jusqu'à Crysile, je sçay tout ce qui luy est arrivé. Phocilion cependant, respondit Poligene, paroist assez bien avec elle, pour n'estre pas compris dans la raillerie qu'elle vous fait de ses Amants : il ne laisse pourtant pas d'y estre, repartit Agenor, et d'y estre mesme plus que les autres. A ces paroles, Phocilion qui escoutoit attentivement ce que disoient ses Rivaux, pensa par un transport de sa douleur, sortir du lieu où il estoit caché : mais l'envie d'en aprendre d'avantage, quoy que tout ce qu'il aprenoit ne luy fust pas agreable, fit qu'il se retint, et qu'il continua d'escouter. Il n'ouït toutesfois plus rien qui le regardast directement : car Poligene passant d'un discours à un autre, parla à Agenor avec une dissimulation estrange. je n'eusse jamais creû, luy dit-il, pouvoir aprendre qu'un de mes Riuaux fust heureux, sans le haïr effroyablement : cependant comme je connois bien que le choix qu'Elise a fait entre vous et moy est juste, je me condamne moy mesme. Mais comme il n'est pas possible de passer si promptement de l'amour à l'indifference, et que j