Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
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Partie 6, livre 3


Nouvelle attaque de Sardis
Après la mort d'Heracleon, tout semble indiquer que Timarete se trouve à Sardis. Cette supposition est bientôt confirmée par Cresus, qui demande à Sesostris qu'Amasis lui envoie des renforts. Mais le jeune prince choisit le camp de Cyrus. Ce dernier élabore, quant à lui, une nouvelle stratégie d'attaque. Mais l'assaut est infructueux. Cyrus décide alors d'assiéger la ville.
Timarete à Sardis
En apprenant que Cyrus soutient Sesostris, Heracleon entre dans une telle rage que ses blessures s'aggravent et qu'il perd l'esprit. En plein délire lorsque Cyrus lui rend visite, il le prend pour le roi de Pont et le remercie d'avoir recueilli Timarete à Sardis. Peu après il meurt. Cyrus passe le reste du temps occupé aux préparatifs de la prise de Sardis. Sesostris rejoint son camp d'autant plus volontiers que Cresus a insulté les Egyptiens. Il envoie au roi de Lydie une dépêche demandant qu'on lui rende Timarete.

   Page 4030 (page 540 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pendant que l'illustre Cyrus avoit escouté les advantures de Sesostris, et les crimes d'Heracleon ; ce dernier ayant sçeu par quelques uns de ceux qui estoient aupres de luy, quels estoient les soins que Cyrus avoit de Sesostris ; il entra en une telle fureur, que toutes ses playes se r'ouvrirent : et la fiévre luy prit si violente, que ceux qui avoient assuré Cyrus, que quand mesme il devroit mourir de ses blessures, ce ne seroit pas si tost, changerent d'advis : et furent advertir ce Prince, qu'Heracleon ne passeroit pas la nuict suivante. Cyrus sçachant donc l'estat où il estoit, fut le voir pour s'acquiter de sa promesse : afin de luy faire dire ou par adresse,

   Page 4031 (page 541 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou par force, en quel lieu estoit Timarete. Mais il ne le trouva plus en estat de l'entretenir : car sa raison s'estoit esgarée. Il est vray qu'il y a apparence, que Cyrus aprit plus de nouvelles de cette Princesse dans son esgarement, qu'il n'en eust sçeu si son esprit eust esté libre : car dés qu'il vit ce Prince au chevet de son Lict ; comme il n'avoit l'imagination remplie que de Timarete, et de tout ce qui luy estoit arrivé ; il creût que Cyrus estoit le Roy de Pont ; et se mit à le remercier, d'avoir bien voulu donner Azile à la Princesse Timarete, dans la Citadelle de Sardis. En suitte de quoy changeant de discours, il parloit tantost de Sesostris comme estant mort : et un moment apres, comme le voulant tuër : de sorte que son esprit ne pouvant s'arrester à nul objet, il n'y avoit pas moyen de tirer de luy nulle nouvelle assurée de Timarete. Neantmoins, comme il y avoit des Prisonniers qui avoient assuré à Cyrus, qu'il estoit entré une Dame de grande condition, dans la Citadelle de Sardis ; il creût qu'il faloit faire quelque fondement sur ce qu'Heracleon venoit de dire : il ne voulut pourtant pas donner cette esperance à Sesostris, qu'il n'eust perdu celle d'en sçavoir davantage : mais Heracleon ayant enfin perdu la parole, et peu de temps apres la vie ; il dépescha Miris vers ce Prince, pour luy apprendre la mort de son Rival : et pour luy dire qu'il y avoit grande apparence, que la Princesse Timarete estoit dans la Citadelle de Sardis : apres quoy il fut suivant sa coustume, donner tous les ordres necessaires,

   Page 4032 (page 542 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et visiter tous les Travaux : laissant le soin des Funerailles d'Heracleon à ceux qui estoient aupres de luy. Il passa mesme à la Tente d'Araspe, dont les blessures ne l'incommodoient pas tant, que la douleur qu'il avoit dans l'ame : de là Cyrus fut tenir Conseil de Guerre ; où il fut resolu que dans deux jours on donneroit un second assaut : de sorte que ce Prince redoublant encore ses soins, employa tout ce temps-là à voir luy-mesme toutes les Machines ; à instruire ceux qui les devoient faire agir ; à donner d'utiles conseils à tous les Chefs ; et à encourager tous les Soldats. Le Roy d'Assirie et Mazare faisoient aussi la mesme chose : tous les autres Rois, et tous les autres Princes, qui estoient dans cette Armée, agissants encore avec un zele extréme, pour faire reüssir le dessein de Cyrus : Anaxaris en particulier, n'estant pas des moins ardens, au service de ce Prince. Cyrus eut mesme encore un nouveau secours : car le Prince Sesostris, se trouvant presques entierement guery de ses blessures, eut une telle joye de sçavoir qu'il y avoit apparence que Timarete estoit dans Sardis ; que non seulement il ne sentit presques pas celle que luy devoit causer la mort de son Rival, mais encore il voulut aller au Camp : principalement sçachant qu'on devoit donner un assaut à cette Ville. Car encore que les Troupes d'Amasis fussent venuës avec intention de la deffendre ; et que les Egiptiens, à qui Cyrus avoit fait grace, ne se fussent rendus qu'à condition de n'estre pas forcez à combatre

   Page 4033 (page 543 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

contre Cresus, les choses avoient changé de face. En effet, Sesostris avoit sçeu qu'encore que les Lydiens l'eussent abandonné le jour de la Bataille, Cresus n'avoit pas laissé de parler indignement des Egiptiens : qui seuls avoient pû resister à l'effort de ses ennemis. Ce discours avoit tellement irrité tous ceux de cette Nation, que depuis cela ils n'estoient pas demeurez dans les termes qu'ils s'estoient prescrits, en se rendant à Cyrus : car ils avoient voulu combattre, et avoient combatu en effet, en diverses occasions. Mais comme ils avoient pris cette resolution ; durant que Sesostris n'estoit pas encore en estat de leur commander ; ce Prince, de qui la generosite estoit un peu plus scrupuleuse que la leur, ne voulut pourtant pas combatre de sa personne, qu'il n'eust supplié Cyrus de luy permettre d'envoyer un Heraut au Roy de Lydie : pour luy demander si la Princesse Timarete estoit dans la Citadelle de Sardis, et s'il la luy vouloit rendre ? Car encore qu'il eust fait faire un compliment à Cyrus ; il y avoit desja quelques jours, qui devoit luy faire croire qu'il avoit dessein de combattre pour luy, il n'en avoit pourtant en la pensée, qu'avec l'intention de chercher les voyes de le pouvoir faire sans blesser son honneur : de sorte qu'en ayant trouvé une, il n'avoit garde de la perdre. Il partit donc du Chasteau où il estoit, mais il n'en partit pas sans prendre congé de la Princesse Araminte, à qui il avoit desja rendu quelques visites, pour la remercier des soins qu'elle avoit eus de luy, pendant la

   Page 4034 (page 544 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

violence de son mal. Il dit aussi adieu à la belle Cleonice ; à Doralise ; et à toutes les autres Prisonnieres : car comme il sçavoit la Langue Greque, qu'elles parloient ou entendoient toutes, il avoit eu de grandes conversations avec elles ; leur ayant mesme apris une partie de ses malheurs : si bien que sçachant que l'on croyoit que la Princesse Timarete estoit peutestre dans Sardis, elles s'en réjouïrent pour l'amour de luy : et firent des voeux pour sa liberté, aussi bien que pour celle de Mandane. Sesostris apres avoir donc reçeu mille civilitez de toutes ces belles Captives, s'en alla au Camp : où il fut reçeu de Cyrus, avec tous les honneurs qu'il meritoit, et par sa naissance, et par sa vertu. Mais enfin apres que Cyrus eut offert à Sesostris tout ce qui dépendoit de luy ; ce Prince le suplia de vouloir envoyer un Heraut à Cresus, pour luy demander des nouvelles de Timarete : et en effet, sans differer davantage, il y envoya selon son intention. Sesostris fit donc dire à Cresus, qu'encore qu'il eust apris qu'il avoit parlé indignement des Troupes Egiptiennes ; il n'avoit pas laissé de demeurer au Camp de Cyrus, dans les simples termes d'un captif : mais qu'ayant sçeu que la Princesse Timarete, Fille d'Amasis, estoit en sa puissance, par la perfidie d'un lasche apellé Heracleon, qui estoit mort dans l'Armée des Assiegeans ; il envoyoit luy demander s'il ne vouloit pas la renvoyer au Roy son Pere ? Cyrus ayant offert de luy donner passage, et mesme escorte pour la conduire.

Attaque infructueuse
Cresus et le roi de Pont répondent qu'ils libéreront Timarete à la seule condition qu'Amasis leur envoie des renforts. Sesostris n'y songe pas un instant, car il est persuadé que Cyrus est sur le point de prendre la ville. L'assaut est donné : malgré l'intelligence des tactiques militaires et la bravoure de chacun, les habitants de Sardis se défendent si bien que l'on ne parvient pas à prendre la ville ce jour-là. Cyrus tient un conseil de guerre ; au vu de la hauteur des murailles et du nombre des habitants, l'on décide d'assiéger et d'affamer la ville pour la prendre.

Ce fut

   Page 4035 (page 545 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourtant en vain qu'on fit porter cette parole à Cresus et au Roy de Pont : car comme plus ils avoient de Personnes importantes entre leurs mains, plus ils se croyoient en seurete ; ils n'avoient garde de rendre Timarete. Cresus respondit donc, qu'il estoit vray qu'elle estoit en ses mains : mais qu'il ne rendroit cette Princesse, que lors qu'Amasis luy auroit envoyé un secours assez puissant, pour faire lever le Siege de Sardis. De sorte que Sesostris recevant cette responce en presence de Cyrus, se tourna en sousriant vers ce Prince, et luy dit, que selon son sens, comme il seroit plus aisé de prendre Sardis que de le secourir ; il valoit mieux qu'il reçeust Timarete de sa main, que de celle de Cresus. C'est pourquoy, adjousta Sesostris, au lieu de songer à secourir Sardis, je pense à vous aider à le prendre plustost : bien-heureux encore, d'avoir quelque asseurance que la Princesse Timarete est dans une Ville qui ne peut manquer d'estre prise, puis que l'invincible Cyrus l'attaque. Ce qui me le fait esperer, repliqua-t'il, est que le vaillant Sesostris combattant pour Timarete, m'enseignera par son exemple, à combattre pour Mandane. Cependant Cyrus ne se contenta pas de traiter Sesostris tres civilement ; mais il voulut encore que tous les Grands de son Armée le visitassent, et luy rendissent beaucoup d'honneur. De sorte que Sesostris vit ce jour-là tous les Princes qui estoient dans cette Armée : qui furent tous si satisfaits de luy, et si charmez de son esprit, et de sa civilité,

   Page 4036 (page 546 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il en fut infiniment estimé. Et pour luy faire encore plus d'honneur, Cyrus voulut qu'il commandast une des Attaques qu'on devoit faire : si bien que le lendemain au matin estant venu, tous les ordres ayant esté donnez, toutes les Machines estant disposées, toutes les Eschelles estant prestes, et tout le monde estant preparé ; on commença une heure devant le jour à combler les Fossez de la Ville en divers endroits avec des Fascines : ce qui fut si promptement fait, que presques en un instant l'Assaut fut donné de toutes parts ; et cette grande Ville se vit toute environnée d'Eschelles, à la reserve du costé qui regardoit le Mont Tmolus, qui paroissoit inaccessible. Cyrus estoit en personne à l'endroit le plus prés de la Citadelle, qui estoit le plus dangereux : le Roy de Phrigie attaquoit le costé de la Ville qui donnoit vers le Pactole : le Roy d'Assirie celuy qui luy estoit opposé : Mazare commandoit l'Attaque qui estoit entre Cyrus et le Roy d'Assirie : Sesostris faisoit la sienne du costé de la Ville qui regardoit la Plaine : Tigrane et Phraarte en faisoient une autre vers la principale Porte de Sardis : et Anaxaris en faisoit aussi une autre à un Bastion qui couvroit une autre Porte de la Ville. Hidaspe, Chrisante, Andramite, Aglatidas, Persode, Hermogene, Leontidas, et tous les autres Braves de cette Armée commandoient sous tous ces Princes, aux Attaques qu'ils faisoient. Le Roy d'Hircanie, Gobrias, et Gadate, demeurant à commander dans le Camp avec un Corps de reserve :

   Page 4037 (page 547 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tant pour le garder, qu'afin de faire executer tous les ordres de Cyrus : et d'envoyer du secours aux lieux où il en seroit besoin. L'ordre de cét Assaut ne fut pas seulement judicieusement donné, mais il fut encore courageusement executé : et il le fut d'autant plus, que la resistance des Lydiens, donna une ample matiere à la valeur de tant de Grands Princes, et de tant de vaillans Soldats. Car jamais on n'a veu une telle ardeur, ny à attaquer, ny à se deffendre, que celle qu'on vit et aux Assiegens, et aux Assiegez. La multitude des Eschelles estoit si grande, et celle de ceux qui se pressoient pour y monter estoit telle ; que si les Lydiens n'eussent esté encouragez par un Prince, à qui l'amour ne faisoit rien trouver de difficile, ils n'auroient asseurément osé entreprendre de s'opposer à un effort si grand, et à un Assaut si general. Mais il les asseuroit tellement, qu'il estoit bien adverty que cet Assaut seroit le dernier qu'ils auroient à soustenir ; qu'en effect ils se resolurent à combattre de toute leur puissance : et ils le firent si courageusement, qu'ils donnerent de l'admiration à leurs propres Ennemis : car enfin, quoy qu'ils fussent attaquez par les plus vaillans Princes du monde, et par des Soldats acconstumez à gagner des Batailles, et à conquerir des Royaumes ; ils ne laisserent pas de leur resister avec une opiniastreté qui paroissoit invincible. Non seulement ils faisoient pleuvoir une gresle de Pierres et de Traits ; non seulement ils renversoient les Eschelles, ou ceux qui

   Page 4038 (page 548 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoient dessus ; mais ils combattoient encore main à main, avec une ardeur heroïque, contre ceux qui pouvoient arriver jusques au haut des Murailles. Enfin, Seigneur, quoy que Cyrus fist des choses prodigieuses ; et que tous ces autres Princes fissent aussi des merveilles ; que Sesostris en son particulier y fist des miracles ; et que tous ensemble combattissent de toute leur force ; ils ne purent emporter la Ville : et il fallut que tant de vaillans Princes, se resolussent à ne vaincre point ce joui là. Il y eut pourtant cela de remarquable, qu'à la reserve de Tigrane, qui fut legerement blessé à la main de la cheutte d'une Eschelle, il n'y eut pas un de ces Princes ny tué, ny blessé. Il est vray que Cyrus pensa l'estre plus d'une fois : car comme il s'exposoit encore plus que les autres, il fut souvent tout prest ou d'estre renversé du haut des Eschelles, ou d'estre escrasé per ceux qui estoient renversez ; ou d'estre accablé par l'abondance des Pierres que les Lydiens jettoient. Mais enfin la Fortune qui sembloit ne vouloir le mettre en peril que pour le sauver, et qui sembloit aussi en d'autres occasions, ne le vouloir sauver que pour le perdre plus cruellement ; le conserva en celle-là. Il se retira pourtant si triste, de ce que cét Assaut ne luy avoit pas succedé heureusement, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage ; car enfin il connut bien qu'il seroit tres difficile de forcer Sardis : de sorte qu'ayant tenu Conseil de Guerre, pendant une Tréve de quatre heures, qu'on obtint pour retirer les

   Page 4039 (page 549 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

morts qui estoient demeurez dans le Fossé ; il fut resolu qu'on ne s'obstineroit pas davantage à vouloir forcer une Ville qui sembloit ne pouvoir estre prise par Assaut, à cause de la hauteur de ses Murailles ; de la multitude de ses Habitans ; et du grand nombre de Soldats qui la deffendoient : et qu'on commenceroit enfin ce qu'on n'avoit pas voulu faire auparavant, c'est à dire une Ligue de circonvalation avec des Forts : esperant prendre par la faim, ceux qu'on ne pouvoit prendre par la force.


Siège de Sardis
Quelques visiteurs obtiennent l'autorisation de quitter la ville pour rejoindre le camp de Cyrus. Il s'agit d'une dame nommée Arpalice, amie de Doralise, ainsi que de ses proches. Mandane les aperçoit alors qu'ils quittent la cité. Le roi de Pont profite de cette occasion pour aiguiser sa jalousie : il lui fait croire qu'il s'agit d'une faveur que Cyrus accorde à Araminte, l'amie de Doralise.
Libération d'un petit groupe d'étrangers
Les habitants de Sardis sont fâchés de constater que Cyrus ne se retire pas, ainsi que Cresus et le roi de Pont le leur avaient fait espérer. Pendant ce temps, quelques visiteurs qui se trouvaient à Sardis dépêchent un héraut à Cyrus pour lui demander la permission de sortir. Il s'agit d'une dame de qualité, Lycaste, parente de Doralise, de son neveu Parmenide, de sa nièce Arpalice, de sa fille Cydipe et d'une amie nommée Candiope. Cyrus donne son accord à leur départ.

Et en effet, sans differer davantage, Cyrus fut luy mesme le lendemain, avec les Ingenieurs de son Armés, pour voir à quelle distance il la faloit faire : et combien il faudroit eslever de Forts pour la deffendre. La chose ne fut pas plustost resoluë, qu'on commença de remüer la Terre : Cyrus en montrant luy mesme l'exemple, durant un moment, pour encourager ses Travailleurs : de sorte que les Habitans de Sardis, remarquant qu'on alloit enclorre leur Ville ; et que les Assiegeans ne se preparoient pas à lever le Siege, comme on le leur avoit fait esperer ; ils perdirent toute la joye qu'ils avoient eue, d'avoir repoussé le dernier Assaut : et ils commencerent de murmurer estrangement, de voir que pour les amuser, on leur disoit tantost une chose, et tantost une autre : et de connoistre enfin que quoy qu'on leur eust voulu faire croire que Cyrus ne songeoit plus à Mandane ; et que depuis qu'on leur eust voulu persuader que ce Princesse resoudroit à décamper, s'ils soustenoient courageusement

   Page 4040 (page 550 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cet Assaut ; il paroissoit pourtant qu'ils alloient estre exposez à toutes les incommoditez d'un long Siege. De sorte qu'ils tomberent dans une nouvelle consternation, n'y ayant rien si propre à espouventer les Peuples, que la crainte de la faim. Ce qui augmentoit encore le desordre, estoit que lors que le Siege avoit commencé, il y avoit quantité d'Estranger dans cette Ville, qui s'y estoient trouvez engagez malgré eux, et qui en eussent bien voulu sortir, si la chose eust esté en leur puissance. Ce n'est pas que Cresus n'y eust consenty : mais il n'y avoit pas d'aparence que Cyrus le souffrist : puis qu'il en estoit reduit aux termes d'affamer Sardis : Entre tant de Personnes Estrangeres qui estoient dans cette Ville, il se trouva qu'il y avoit une Dame de qualité de Lycie, qui estant venuë à Sardis pour voir une Soeur qu'elle y avoit, qui avoit espousé un Oncle de Doralise, s'y estoit trouvée enfermée : ayant avec elle une Fille, une Niepce, et une de ses Amies, qui estoient toutes trois tres-belles et tres aimables : de sorte qu'entre tant de Personnes estrangeres qui estoient dans Sardis, il n'y en avoit point qui eussent plus de douleur de se voir engagées dans une Ville assiegée, qu'en avoient ces trois belles Filles. Aussi solliciterêt-elles si ardamment, qu'elles obtinrent de Cresus la permission d'escrire à Doralise, qu'elles sçavoient estre demeurée aupres de la Princesse de Pont, depuis la mort de Panthée : afin de la prier d'obtenir de Cyrus qu'il permist à trois Dames qui n'estoient

   Page 4041 (page 551 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point de Sardis, de sortir de cette Ville, avec leur Train seulement, pour s'en retourner chez elles. Et comme elles sçavoient qu'Andramite estoit tousjours amoureux de Doralise, et qu'il estoit bien avec Cyrus ; elles espererêt encore qu'il les serviroit : c'est pourquoy apres avoir obtenu un Heraut du Roy de Lydie, elles escrivirent et à Doralise, et à Andramite, pour obtenir ce qu'elles demandoient : donnant leurs Lettres ouvertes à ce Heraut : qui ne manquant pas de s'aquiter de sa Commission, sortit de la Ville, et fut jusques à la Teste de la Tranchée des Assiegeans où on j'arresta, et où on luy donna un Officier et quatre Soldats pour le conduire à Cyrus. Ce Prince ne sçeut pas plustost le sujet de son voyage, qu'il l'envoya à l'heure mesme à Doralise : luy faisant dire par celuy qui conduisoit le Heraut, qu'il luy accordoit ce qu'on desiroit de luy, et ce qu'on vouloit qu'elle luy demandast. Ainsi Andramite et Doralise, au lieu d'avoir à demander une grace, se virent obligez à faire un remerciment à Cyrus : qui ne jugeant pas qu'un si petit nombre de Personnes hors de Sardis, en pûst differer la prise d'un moment, ne fit pas de difficulté de consentir qu'elles en sortissent. Ainsi ce Heraut s'en retourna, avec beaucoup de satisfaction, estant convenu de l'heure où Cyrus envoyeroit Escorte à ces Dames, pour les recevoir au sortir de la Ville. Et en effet, ce Heraut estant retourné à Sardis, et ayant rendu conte de l'heureux succés de son voyage, cette Dame de Lycie, nommée

   Page 4042 (page 552 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lycaste, accompagnée d'un Neveu qu'elle avoit, apellé Parmenide ; de sa Fille nommée Cydipe, d'une Soeur de Parmenide, qui s'appelloit Arpalice, et d'une de ses Amies, nommée Candiope, fut remercier Cresus, et prendre congé de luy : le Prince Myrsile les accompagnant jusques à la Porte de la Ville, par la seule consideration qu'elles estoient Parentes de Doralise, pour qui il avoit tousjours tesmoigné avoir beaucoup d'estime. Et certes elles eurent besoin qu'une Personne d'authorité les conduisist jusques là : car encore que les Habitans de Sardis deussent estre bien aises de voir sortir ces Dames de leur Ville, ils ne laissoient pas d'en murmurer : mais la presence du Prince Myrsile les retenant, elles ne laisserent pas de sortir dans un Chariot : Parmenide allant à cheval, suivy de tout le Train de Lycaste, et du sien ; un Heraut de Cresus marchant devant, pour les conduire jusques au lieu où Andramite à la Teste de cinquante Chevaux les attendoit.

Colère et jalousie de Mandane
Le hasard veut que Mandane et Palmis se trouvent sur une terrasse au moment où le chariot transportant les dames sort de la ville pour se rendre au camp de Cyrus. La princesse est intriguée : elle demande au roi de Pont qui sont ces dames, et pourquoi on leur accorde le droit de sortir qu'on lui refuse. Le roi de Pont répond malicieusement qu'elles sont liées à Doralise, l'amie d'Araminte. Mandane proteste qu'elle veut également sortir. Elle lui promet son amitié en échange de sa liberté. En vain.

Mais comme si la Fortune eust voulu que les actions les plus innocentes de Cyrus, l'eussent fait paroistre criminel : il arriva que la Princesse Mandane et la Princesse Palmis ayant enfin obtenu un jour la permission d'aller prendre l'air sur cette Terrasse, d'où on descouroit toute la Plaine ; le hazard fit qu'elles y furent justement comme ces Dames sortoient de Sardis par une Porte assez proche de la Citadelle : de sorte qu'estant assez surprises de voir sortir d'une Ville assiegée un Chariot plein

   Page 4043 (page 553 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Dames ; elle ses mirent à le suivre des yeux, et à l'observer : si bien qu'elles virent comment le Heraut les conduisit jusques au lieu où estoit Andramite, et comment Andramite les receut : Mandane s'imaginant mesme, quoy que ce fust de fort loin, qu'elle voyoit que c'estoit fort respectueusement : en suitte de quoy, elle vit qu'il les menoit vers le Camp. Comme tout ce qui se faisoit par les ordres de Cyrus, ne pouvoit estre indifferent à la Princesse Mandane ; et qu'elle jugeoit bien que ces Dames ne sortoient pas de Sardis sans sa permission ; elle eut une si violente curiosité de sçavoir qui elles estoient, et pourquoy Cyrus leur faisoit cette Grace ; qu'elle ne pût s'empescher de le demander au Roy de Pont lors qu'il la fut voir, comme il faisoit tous les jours, aux heures où il estoit le moins occupé, pour les affaires de la guerre, et où le chagrin de Mandane le luy permettoit. Elle ne le vit donc pas plustost, que luy adressant la parole ; je voudrois bien sçavoir, Seigneur, luy dit-elle, qui sont ces Dames que j'ay veû sortir aujourd'huy de Sardis : et â qui on accorde une Grace qu'on me refuse. Le Roy de Pont qui n'ignoroit pas quels estoient alors les sentimens de cette Princesse, luy respondit malicieusement, que ces Dames avoient obtenu Passe-port de Cyrus, parce qu'elles estoient Parentes d'une Fille appellée Doralise, que la Reyne de la Susiane avoit fort aimée : et qui estoit presentement aupres de la Princesse Araminte. Ainsi ce Prince, sans dire rien contre

   Page 4044 (page 554 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la verité, ne laissoit pas de dire beaucoup contre son Rival, Mandane ne doutant nullement que Cyrus n'eust permis à ces Dames de sortir de Sardis ; à la seule consideration de la Princesse Araminte, et point du tout à celle de Doralise. Neantmoins, comme elle vouloit cacher l'agitation de son esprit, elle se contraignit autant qu'elle pût : et reprenant la parole, je m'estonne dit-elle, puis que la Princesse Araminte a tant de pouvoir sur l'esprit de Cyrus, qu'il n'y a bien davantage de Dames qui employent son credit pour sortir d'icy : car je ne pense pas qu'il luy pûst rien refuser. Je m'imagine, reprit le Roy de Pont, que ma Soeur ménage mieux le pouvoir qu'elle a acquis sur l'esprit de Cyrus, que vous ne faites celuy que vous avez sur moy, vous, dis je, qui me demandez tous les jours des choses impossibles, ou du moins des choses qui donneroient la mort à celuy à qui vous les demandez, s'il ne vous les refusoit pas. Je ne sçay pas ce qu'elle demande, repliqua t'elle, mais je sçay bien que je ne demande rien que de juste, et rien qu'on me doive refuser. Quand je tomberois d'accord que ce que vous voulez est juste ; reprit-il, je ne sçay, Madame, si je vous accorderois que je deusse ne vous refuser pas : car enfin l'amour est une passion, qui ne reconnoist aucun Empire qui puisse destruire le sien. Ne vous estonnez donc pas, Madame, si je n'escoute point tout ce que vous me dites, quoy que vous soyez la raison mesme, puis que vous ne me parlez jamais que pour vous opposer à ma

   Page 4045 (page 555 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

passion. Quand je vous advoüerois, Seigneur, interrompit Mandane, que l'Amour ne reconnoist point la raison, il faudroit tousjours que vous m'advoüassiez, qu'il reconnoist la necessité, et qu'il est certaines choses où il faut qu'il cede. En effet, adjousta t'elle, à quoy bon de vous obstiner à deffendre Sardis, et à vouloir gagner mon coeur, puis qu'à mon advis, le premier est fort difficile, et que l'autre est absolument impossible ? Il vaudroit donc bien mieux que le Roy de Lydie songeast à conserver sa Couronne, et que vous pensassiez à faire une negociation qui vous empeschast de perdre la liberté, et qui me la redonnast. Je consens mesme (adjousta cette Princesse, l'esprit injustement irrité contre Cyrus) que vous ne me remettiez pas entre les mains d'un Prince, que vous croyez estre le plus heureux de vos Rivaux, pourveû que vous me remettiez entre celles du Roy mon Pere. Ha Madame, (interrompit il, pour connoistre ses sentimens) je ne sçay si je dois croire que vous aimassiez mieux que je vous remenasse à Ecbatane, que de vous mener au camp de Cyrus ! N'en doutez pas, repliqua t'elle ; et croyez en suitte qu'en l'estat qu'est mon ame presentement, puis que je ne vous suis pas favorable, je ne vous la puis jamais estre. Quoy Madame, reprit il, vous pourriez cesser d'aimer Cyrus, sans cesser de me haïr ! je vous assure, luy dit elle, que je ne commenceray jamais d'aimer personne, de la façon dont vous le voudriez estre. Je vous ay dit cent fois que pour

   Page 4046 (page 556 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mon estime et mon amitié, il vous reste tousjours une voye infaillible de les aquerir, qui est celle de ne me tenir plus Captive : car encore qu'à parler plus raisonnablement, ce doive estre assez, quand on cesse de nous persecuter, de se contenter de cesser de hayr, je ne laisse pas de porter plus loin la generosité qu'il y a à oublier les injures, que le commun du monde n'a accoustumé de le faire. C'est pourquoy je vous redis encore aujourd'huy, ce que je vous ay dit cent fois : delivrez-moy, et je vous donneray mon amitié. Plûst, aux Dieux, Madame, reprit-il, ou que je pûsse me contenter de ce que vous m'offrez de faire en ma faveur, ou que je pûsse vous persuader de faire un peu davantage. Pour ce qui me regarde, reprit-elle, il est absolument impossible : c'est pourquoy il faudroit que vous changeassiez, puis que je ne puis changer, afin de faire cesser une Guerre, qui cause tant de malheurs : et qui selon les apparences, durera encore long temps. Du moins suis-je persuadée, adjousta-t'elle, que Cyrus n'a pas dessein qu'elle finisse si tost : puis qu'il laisse sortir tant de monde de Sardis. Le Roy de Pont entendant parler Mandane de cette sorte, en eut autant de joye, que le malheureux estat où il se voyoit, luy pouvoit permettre d'en avoir : car il connut bien qu'elle avoit l'esprit irrité contre Cyrus : et en effet il ne se trompoit pas. Il ne fut pas plustost sorty de sa Chambre, que Mandane appellant Martesie ; que vous semble, luy dit-elle, de ce que nous avons veu aujoud'huy ? eussiez-vous

   Page 4047 (page 557 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais creu, que la civilité de Cyrus eust surpassé son amour ? cependant vous voyez comme il agit, et vous voudriez encore soustenir, qu'il est tousjours pour moy ce qu'il a esté ! Qui vit jamais une pareille chose ? adjoustoit-elle ; Cyrus veut affamer une Ville, et il en laisse sortir un fort grand nombre de Personnes ! car je m'imagine, poursuivit cette Princesse irritée, que ce n'est pas la premiere fois qu'il a donné des Passe-ports à la priere d'Araminte. Mais, Madame, reprit Martesie, ce que vous avez veu sortir de Gens aujourd'huy, n'apporte nul changement au Siege de Sardis, et n'en retardera pas la prise. Ha Martesie, reprit Mandane, ne deffendez pas l'infidelle Cyrus ! puis que je suis persuadée, que s'il n'avoit pas voulu obliger la Princesse Araminte, en obligeant une Fille qui est presentement aupres d'elle, il auroit esté moins civil et moins raisonnable. Car apres tout, je tombe bien d'accord, que ces Dames que j'ay veu sortir de Sardis, n'empescheront pas qu'il ne soit pris par la faim : mais je sçay bien aussi, que ce n'est pas la coustume de l'Amour, de demeurer dans les justes bornes de la raison : et je vous asseure enfin, que j'aimerois mieux que Cyrus eust incivilement refusé une semblable Grace pour l'amour de moy, que de l'avoir justement accordée à la Princesse Araminte.

Echanges de civilités
Après le départ du roi de Pont, Mandane fait appeler Martesie pour se plaindre encore de Cyrus. Pendant ce temps, les dames arrivent dans la tente de Cyrus, qui les reçoit très civilement.

Mais pendant que cette Grande et malheureuse Princesse faisoit passer pour crime une simple civilité de Cyrus, il luy donnoit encore de nouveaux sujets de plainte, si elle eust

   Page 4048 (page 558 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pû sçavoit comment il recevoit ces Dames Estrangeres qui sortoient de Sardis, quoy qu'en effect elle n'eust pas eu raison de l'accuser : puis qu'il est vray qu'il n'agissoit ainsi, que parce que naturellement il estoit nay civil et obligeant : et que de plus, il luy sembloit que c'eust esté une chose injuste, que de refuser à une personne du merite de Doralise, ce qui ne pouvoit nuire à Mandane : principalement ayant esté si tendrement aimée d'une Reyne qui estoit morte pour ses interests : puisque sa perte avoit esté causée par celle d'Abradate, qui avoit esté tué à la derniere Bataille. Aussi fit il en cette occasion, ce que Mandane luy eust elle mesme conseillé de faire, si elle n'eust pas esté préoccupée par l'injuste jalousie, qui troubloit tout à la fois et son esprit, et son coeur. En effet, ce Prince, qui ne faisoit jamais rien que le mieux qui se pouvoit faire, ordonna à Andramite de conduire ces Dames à sa Tente, devant que de les aller mener à Doralise : de sorte que n'ayant garde de manquer d'obeyr à un commandement qui luy estoit si agreable, puis qu'il s'agissoit de rendre beaucoup d'honneur à des Parentes de la Personne qu'il aimoit, il les fut recevoir avec tous les respects imaginables. Et certes il n'estoit pas difficile de se porter à les traiter respectueusement : car elles estoient assez bien faites, pour attirer la civilité de ceux mesmes qui n'auroient eu nulle raison particuliere de leur en rendre. Lycaste, quoy qu'elle fust desja assez avancée en aage, avoit

   Page 4049 (page 559 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourtant encore de la beauté : et si on ne pouvoit plus dire que ce fust une fort belle Personne, on pouvoit tousjours assurer qu'elle avoit fort bonne mine. Cydipe, qui estoit sa Fille, n'estoit pas une beauté parfaite, mais elle avoit un grand esclat : et quoy qu'elle n'eust pas tous les traits du visage regulierement beaux, elle ne laissoit pas de passer pour une grande Beauté. Sa taille estoit belle ; ses cheveux chastains ; et l'air de son visage extrémement attirant, et fort ouvert. Mais si elle attiroit les yeux, Arpalice les charmoit : estant certain qu'on ne pouvoit pas voir une Personne plus aimable. Elle estoit blanche, blonde, et vive : tous les traits de son visage estoient admirables : il y avoit quelque chose de brillant et de doux tout ensemble dans ses yeux : qui sans estre ny bleus, ny bruns, avoient tout à la fois tous les charmes et des uns et des autres : de sorte que joignant un fort bel esprit à un fort beau corps, on pouvoit dire qu'Arpalice estoit une des plus parfaites Personnes du monde. Candiope n'estoit pas si belle que ses deux Amies ; mais elle estoit pourtant fort aimable : non seulemêt parce qu'elle avoit l'air fort Grand et fort noble, mais encore parce qu'elle avoit un esprit adroit et insinuant, et capable de se faire dire tous les secrets des autres, sans communiquer jamais les siens. Parmenide qui estoit avec ces Dames, estoit bien fait, et de fort bonne mine, quoy qu'il eust je ne sçay quoy de sombre et d'altier dans la Phisionomie. Le reste des Gens qui estoient avec elles,

   Page 4050 (page 560 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'estoient que des Femmes de Lycaste, de Cydipe, d'Arpalice, et de Candiope, et des Escuyers et des Esclaves de Parmenide et de ces Dames. Cependant Andramite les ayant conduites à Cyrus, qui avoit alors aupres de luy Anaxaris, Aglatidas, Ligdamis, Hidaspe, et Feraulas : ce Prince les receut avec beaucoup de civilité, leur demandant pardon de les avoir enfermées dans Sardis, et d'estre en quelque façon cause de l'incommodité qu'elles y avoient receuë. Il est vray, adjousta-t'il, que c'est plus le Roy de Pont et le Roy de Lydie, que vons en devez accuser que moy : puis que s'ils eussêt voulu, ils eussêt pû empescher que vous n'eussiez esté engagées dans une Ville assiegée : n'ayant rien à faire pour cela, qu'à rendre la Princesse Mandane. Nous avons tant de sujet de nous loüer de vous, reprit Lycaste, que nous n'avons garde, Seigneur, de vous accuser d'une chose dont vous n'estes pas coupable, J'en ay bien davantage, repliqua t'il, de me loüer de vostre aimable Parente : qui est cause que j'ay pû obliger si facilement des Personnes de vostre condition, et de vostre merite. Et puis Madame, (adjousta-t'il, avec autant de galanterie que de civilité) je suis mesme plus interressé que vous ne pensez à vostre sortie : car enfin je suis persuadé, en voyant les trois belles Personnes qui vous accompagnent, que les Lydiens auroient encore esté plus vaillans pour les deffendre, qu'ils ne le seront aujourd'huy qu'elles ne sont plus dans Sardis. Du moins sçay-je bien que les Amans qu'elles

   Page 4051 (page 561 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

y ont sans doute faits, en combattront avec un peu moins d'ardeur : je vous asseure, Seigneur, (repliqua Arpalice, voyant que Cydipe sembloit vouloir que ce fust elle qui respondist) qu'en mon particulier, mes Conquestes n'eussent guere servy à retarder les vostres. Je pensois (adjousta Cydipe, en regardant sa Parente) que vous auriez la bonté de respondre pour Candiope et pour moy, en respondant pour vous : mais puis que vous ne l'avez pas voulu faire, il faut que je vous asseure, Seigneur (poursuivit elle en se tournant vers Cyrus) que vous avez plus perdu que gagné, à la sortie d'Arpalice, et si je l'ose dire, à celle de Candiope et à la mienne, puis qu'il est vray que nous ne faisions autre chose tous les jours, que d'accuser d'injustice, et le Roy de Lydie, et le Roy de Pont, de ne vouloir pas mettre en liberté la Princesse Mandane. Il faut sans doute, reprit Cyrus, que les Lydiens soient bien fidelles à leur Prince, mesme dans les choses injustes : puis qu'en parlant pour moy, vous ne les avez pas fait revolter. Car si cela n'estoit point, trois aussi belles personnes que vous, ayant soustenu une aussi juste cause que la mienne, auroient assurément fait une sedition en ma faveur.


Les deux amants d'Arpalice
A la grande surprise des dames, qui se trouvent dans la tente de Cyrus, on amène un prisonnier qui ne leur est pas inconnu. Il s'agit de Thrasimede, amant d'Arpalice. Le jeune homme s'est montré courageux en tentant de pénétrer dans la ville. Un second prisonnier est introduit dans la tente. Il s'agit cette fois de Menecrate, autre amant d'Arpalice. Mais l'apparition de ce dernier, qui essayait, lui, de fuir Sardis, ne suscite pas l'enthousiasme des dames. On tente de concilier les deux captifs qui semblent se détester, tandis que les dames, accueillies par Doralise, rendent visite à Araminte. Tout le monde est curieux de connaître l'histoire d'Arpalice et de ses deux amants. C'est finalement Candiope qui se charge de la narration.
Thrasimede
On amène un prisonnier dans la tente de Cyrus. Il apparaît que les dames - et en particulier Arpalice - le connaissent. Il s'agit d'un combattant lydien d'une extrême valeur, dénommé Thrasimede. Sa capture s'est révélée très difficile, d'autant que le vaillant jeune homme tentait de pénétrer dans Sardis. Sa motivation était en fait l'amour d'Arpalice. Mais maintenant que la jeune fille ne se trouve plus dans la ville, Thrasimede aspire à se battre pour Cyrus.

Comme Arpalice alloit respondre, Chrisante amena un Prisonnier à Cyrus, qui attira les yeux de tout le monde par sa bonne mine, et par l'air dont il entra dans la Tente de ce Prince : mais à peine eut il fait un pas, qu'il parut qu'il n'estoit pas inconnu ny à ces Dames, ny à Parmenide. Lycaste tesmoigna beaucoup d'estonnement

   Page 4052 (page 562 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de le voir : Cydipe en parut aussi fort surprise : Parmenide en parut chagrin : Candiope tesmoigna d'en estre bien aise : et la belle Arpalice en rougit d'une telle sorte, et fit voir un si agreable trouble dans ses yeux, qu'il fut aisé de remarquer qu'elle prenoit plus d'interest que les autres en ce Prisonnier : qui de son costé, ne fut pas peu surpris de trouver dans la Tente de Cyrus des personnes qu'il croyoit estre dans Sardis. Le respect qu'il devoit à ce Prince, fit qu'il n'osa pourtant tesmoigner ny son estonnement, ny sa joye, et que ce ne fut que par quelques regards desrobez qu'il pût faire connoistre à Arpalice qu'il estoit encore plus son Prisonnier, qu'il ne l'estoit de Cyrus. Cependant ce Prince remarquant tous les divers mouvemens qui avoient paru sur le visage de toutes ces Personnes, ne douta point que celuy que Chrisante luy amenoit, ne fust de leur connoissance : c'est pourquoy prenant la parole ; comme je voy bien, dit-il à Lycaste, que ce Prisonnier ne vous est pas inconnu ; et qu'il paroist à l'air de son visage, qu'il est juste de ne le laisser pas long temps dans les Fers ; vous voulez bien que je m'informe devant vous, en quel lieu il a esté pris. Seigneur (luy dit Chrisante, voyant que Cyrus se tournoit vers luy) je puis vous asseurer que depuis que vous faites la guerre, vous n'avez jamais fait de Prisonnier qui soit plus digne d'estre delivré que celuy que je vous amene ; ny qui merite mieux aussi d'estre soigneusement gardé : puis qu'il est

   Page 4053 (page 563 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vray qu'on ne peut pas oster un plus puissant secours aux Lydiens, en la personne d'un seul homme qu'en la sienne. Ce que vous dites, interrompit modestement ce Prisonnier, est plus glorieux à ceux qui m'ont vaincu, qu'à moy : la victoire, interrompit Cyrus, n'est pas tousjours une preuve assurée de la valeur de ceux qui la remportent : et il y a quelquesfois des Vainqueurs, qui ne sont pas si braves que les vaincus. Mais encore Chrisante, poursuivit ce Prince, en quel lieu avez-vous trouvé ce courageux Ennemy ? car je voy bien que ce n'est pas à luy qu'il faut le demander : et que sa modestie l'empescheroit de me faire sçavoir la verité. Seigneur, repliqua Chrisante, je ne puis pas vous dire par quel motif ce vaillant homme a voulu se jetter dans Sardis : mais ce qu'il y a de vray, est qu'un peu devant le jour il s'est jetté dans le Fossé, par un endroit dont la Terre s'esboula, le jour du dernier Assaut : se cachant aux nostres derriere un monceau de Facines qui sont encore demeurées en ce lieu-là, et que le Feu que les Ennemis y jetterent ne brusla point. Mais par hazard, une Sentinelle, qui est à la Teste de la Tranchée du dernier Logement que vous avez fait, l'ayant apperceu ; a remarqué qu'il regardoit vers le haut des Murailles de la Ville, et qu'il faisoit signe à ceux qui y paroissoient, qu'on luy fist ouvrir une fausse Porte qui est assez prés de là, comme ayant dessein d'entrer dans Sardis. De sorte que les Lydiens croyant sans doute que celuy qu'ils voyoient avoit quelque advis important

   Page 4054 (page 564 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à leur donner ; et qu'il venoit peut-estre leur porter la nouvelle de ce secours qu'il y a si longtemps que le Roy de Pont leur fait esperer, se sont mis en devoir de luy ouvrir, et ont voulu faire une sortie, pour luy faciliter l'entrée : mais la Sentinelle qui l'avoit aperçeu, ayant eu le temps de m'advertir de ce qu'il voyoit, devant qu'ils eussent resolu s'ils ouvriroient ou s'ils n'ouvriroient pas : j'ay jugé plus à propos de tascher de le prendre, que de le faire a coups de Trait. J'ay donc fait promptement avancer cent hommes pour se mettre entre celuy qui vouloit entrer dans Sarids, et la Fausse porte qu'on luy ouvroit ; envoyant en mesme temps six Soldats des plus determinez, pour me l'amener. Mais comme ils ne pouvoient aller à luy qu'à descouvert, ceux qui estoient sur les Murailles en ont tué un, et blessé deux à coups de fleches : ainsi il n'y en a eu que trois qui l'ayent pû joindre. Et comme alors les Lydiens n'osoient plus tirer, de peur de frapper aussitost celuy qui vouloit se jetter dans leur Ville, que ceux qui le vouloient prendre ; ce vaillant Prisonnier s'est veu au milieu de trois Soldats determinez, sans autre secours que celuy de sa propre valeur. Vous voyez Seigneur, interrompit ce Captif, qu'elle n'a pas esté fort extraordinaire, puis qu'enfin j'ay esté pris : comme ce n'a esté, reprit Chrisante, qu'apres avoir tué deux de ceux qui vous attaquoient, et qu'apres que j'en ay envoyé six autres ; je pense pouvoir dire que je ne vous louë pas assez. Pendant

   Page 4055 (page 565 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Chrisante parloit ainsi, on voyoit dans les yeux d'Arpalice que les loüanges qu'on donnoit à ce Prisonnier ne luy déplaisoient pas : et qu'elle avoit une extréme attention à les escouter. Elle en eut pourtant encore davantage, lors que Cyrus prenant la parole, demanda à ce genereux Captif comment il se nommoit ? s'il estoit Sujet du Roy de Lyide ; s'il avoit esté envoyé par luy à quelque negociation avec quelque Prince voisin ; et s'il aportoit quelque nouvelle de ce pretendu secours, dont Cresus amusoit le Peuple de Sardis ? Seigneur, repliqua t'il, mon nom est Thrasimede, et le lieu de ma naissance est Halicarnasse : ainsi je ne suis point Sujet du Roy de Lydie, ny engagé dans ses interests. Pourquoy donc interrompit Cyrus, avez-vous plustost choisi le party le plus injuste ? et pourquoy si vostre valeur ne pouvoit demeurer oisive, n'estes-vous pas plustost demeuré dans nostre Armée, que d'entreprendre de vous jetter dans une Ville assiegée ; Thrasimede se trouva alors assez embarrassé : car il eust bien voulu ne dire pas la veritable cause du dessein qu'il avoit eu de se jetter dans Sardis. Aussi fit il plusieurs responces en biaisant : mais comme il vit que Cyrus n'en estoit pas satisfait ; il craignit que s'il ne disoit pas la verité, il ne demeurast Prisonnier de guerre : et qu'il ne fust par consequent separé de la Personne qu'il aimoit. C'est pourquoy se determinant tout d'un coup, Seigneur, reprit il, comme il y a longtemps que je suis passionné adorateur de vostre gloire, je ne

   Page 4056 (page 566 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veux pas que vous me soubçonniez d'avoir voulu estre vostre ennemy : ainsi il faut que je vous advouë la verité, quand mesme la belle Arpalice, devant qui je parle, s'en devroit offencer. Sçachez donc que la seule passion que j'ay pour elle, m'a porté a prendre la resolution de me jetter dans Sardis, où je sçavois qu'elle estoit engagée. Ainsi Seigneur, l'amour seulement ayant fait ma hardiesse, on peut dire que c'est à la belle Arpalice qu'apartiennêt toutes les loüanges que Chrisante m'a données : et pour vous tesmoigner, adjousta-t'il, que je dis la verité ; c'est que bien loin de vouloir aller à Sardis, aujourd'huy qu'Arpalice n'y est plus ; je vous demande la grace de me permettre de combatre les Lydiens, a la premiere occasion qui s'en presentera. Comme vous estes plus le Prisonnier de la belle Arpalice que le mien, reprit Cyrus, c'est â elle à vous ordonner ce qu'il luy plaist que vous fassiez : en verité Seigneur, (reprit-elle toute confuse, de ce que Trasimede avoit dit) je ne pense pas avoir aucun droit de vous disputer cét illustre prisonnier : mais quand j'y en aurois, je vous suis si obligée ; et je sçay qu'il a tant d'admiration pour vous, que pour m'aquiter de ce que je vous dois ; et pour luy faire un commandement agreable, je luy ordonnerois de vous servir toute sa vie. Il est vray, adjousta Lycaste, qu'Arpalice a raison de dire ce qu'elle dit : et il est encore plus vray, reprit Cyrus, que si elle est rigoureuse au vaillant Trasimede, elle est la plus injuste personne du

   Page 4057 (page 567 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

monde.

Menecrate
Un second prisonnier est amené à la tente de Cyrus. Comme il s'efforçait de quitter la ville, sa capture a été beaucoup plus aisée que celle de Thrasimede. Or son arrivée ne suscite pas autant de joie que la précédente, sauf auprès de Parmenide. Dénommé Menecrate, ce combattant est lui aussi amoureux d'Arpalice. Lycaste intervient auprès de Cyrus pour qu'il réconcilie les deux rivaux. L'amant de Mandane accepte de les garder jusqu'à ce qu'il connaisse le détail de leur histoire.

Pendant que Cyrus parloit ainsi, Parmenide en paroissoit tout chagrin : il n'osoit pourtant le tesmoigner ouvertement : et ce n'estoit que par son silence ; que la belle Arpalice sa Soeur connoissoit ses veritables mouvemens. Mais enfin comme Cyrus estoit prest de dire à Trasimede qu'il n'estoit plus Prisonnier d'Amour, puis qu'il n'estoit plus Prisonnier de Guerre : Hermogene luy en amena un autre qu'il luy dit qu'il s'estoit jetté des Murailles de Sardis dans le Fossé, avec l'ay de d'une longue Corde, par le costé qui regardoit le Fleuve : et qu'ayant esté veu par quelques Soldats, ils l'avoient pris sans resistance ; leur disant qu'il n'avoit autre dessein que de changer de Party. Mais que comme il avoit esté veu par ceux qui estoient en garde sur les Murailles, lors qu'il avoit esté descendu, il avoit pensé estre tué par mille coups de Trait qu'ils avoient tirez sur luy. Ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre, fut que lors que ce Prisonnier qui paroissoit estre un homme de qualité, entra dans la Tente de Cyrus, ce Prince remarqua qu'il n'estoit pas inconnu, ny à Thrasimede, ny à Lycaste ; ny à Parmenide ; ny à Cydipe ; ny à Candiope ; ny à Arpalice. Il est vray que sa presence, quoy qu'il fust bien fait, ne leur donna pas une esgalle joye : car à la reserve de Parmenide, qui fut bien aise de le voir, tout le reste en eut de la colere ou du chagrin. De sorte que Cyrus ayant une nouvelle curiosité de sçavoir qui il estoit, et quel dessein il avoit eu, se mit à le luy demander

   Page 4058 (page 568 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pressamment : si bien que ce Prisonnier, nommé Menecrate, qui estoit Amant d'Arpalice, et par consequent Rival de Trasimede ; et qui de plus sçavoit bien que Parmenide favorisoit son dessein ; se mit à dire sincerement à Cyrus, qu'il n'en avoit point eu d'autre en sortant de Sardis, que de suivre Arpalice qu'il aimoit : mais comme cette belle Fille n'avoit pas pour luy les mesmes sentimens qu'elle avoit pour Thrasimede, elle prit la parole, pour s'opposer à ce qu'il disoit. Il me semble, luy dit elle assez fierement, que si l'illustre Cyrus est equitable, il n'adjoustera pas trop de creance à ce que vous luy dites : car enfin (adjousta t'elle avec un sousrire picquant) quiconque fort d'une Ville assiegée, où l'on est prest à mourir de faim, ne doit pas entreprendre de vouloir faire passer cela pour une grande preuve d'Amour : c'est pourquoy je ne trouve pas que ce que vous dites, vous doive empescher d'estre prisonnier de Guerre. Puis qu'il declare qu'il est le vostre, reprit Cyrus en sousriant, il n'est pas juste qu'il ait deux Maistres : et je ne veux point avoir rien à disputer avec une aussi belle Personne que vous. Lycaste entendant parler Cyrus de cette sorte, et connoissant qu'en effet ce Prince avoit la generosité de vouloir delivrer et Thrasimede, et Menecrate qu'elle sçavoit qui avoient querelle ensemble, prit la parole pour l'en empescher. Seigneur, luy dit-elle, ce que vous voulez faire est sans doute digne de vostre Grand coeur : mais s'il m'est permis de vous faire une priere, je vous conjureray

   Page 4059 (page 569 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vouloir que ces deux Captifs demeurent quelques jours dans vos chaisnes : ou de leur commander absolument de vivre bien ensemble. Comme ils ne sont pas mes Sujets, reprit-il, je me contenteray de les prier de me faire Juge de leur differend : Seigneur, dit alors Parmenide comme le démeslé qui est entre Menecrate et Thrasimede, est d'une nature à ne pouvoir estre entendu, à moins que de sçavoir toute leur vie : et que leurs avantures ne sont pas assez heroïques, pour estre sçeuës de vous : il suffira, que vous ayez la bonté de souffrir que Trasimede demeure aupres de vous, jusques à ce que Menecrate ait fait voir son innocence à Arpalice, qui est la cause de leur different. Comme Cyrus avoit bien remarqué qu'Arpalice favorisoit plus Thrasimede que Menecrate, il dit à Parmenide qu'il les retiendroit tous deux, jusques à ce qu'il peust avoir le loisir d'aprendre la cause de leur querelle : que cependant Andramite conduiroit Lycaste, Cydipe, Arpalice, et Candiope au Chasteau où estoit la Princesse Araminte, où elles seroient assez commodément, jusques à tant qu'il fust en estat de pouvoir terminer le different qui estoit entre deux hommes qui tesmoignoient avoir des qualitez à les obliger plustost d'estre amis qu'ennemis. Comme Thrasimede avoit bonne opinion de la justice de sa cause, il remercia Cyrus de l'honneur qu'il luy faisoit, de vouloir bien estre son Juge : mais pour Menecrate, il n'en parut pas si satisfait, non plus que Parmenide. Neantmoins

   Page 4060 (page 570 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le respect leur ferma la bouche : principalement voyant que Lycaste donnoit mille loüanges à Cyrus, de ce que par sa prudence il empeschoit un malheur qui fust peut-estre arrivé ou à Trasimede, ou à Menecrate.

Visite chez Araminte
Les dames, accompagnées de Parmenide, se rendent au château où se trouve Araminte. Doralise, en particulier, se réjouit de retrouver sa parente. Après les premières civilités, la troupe se rend auprès de la princesse de Pont. La conversation porte bientôt sur les deux amants d'Arpalice. Araminte avoue donner la préférence à celui qui a voulu pénétrer dans la ville, plutôt qu'à celui qui tentait de s'en évader.

En suite de quoy, ces Dames prirent congé de ce Prince, si satisfaites de sa civilité, qu'elles ne pouvoient parler d'autre chose : Thrasimede et Menecrate demeurant plostost comme des gens qu'on gardoit, parce qu'ils avoient querelle, que comme des prisonniers de Guerre ; car le premier fut donné en garde à Chrisante qui l'avoit amené, et le dernier à Feraulas. Pour Parmenide, il accompagna Lycaste, jusques au Chasteau où on la menoit : Ligdamis eut aussi ordre de Cyrus, qui le vouloit favoriser, d'aider à Andramite à escorter ces Dames : sçachant bien qu'il auroit beaucoup de joye de voir Cleonice. Cyrus, au sortir de sa Tente, donna la main à Lycaste, pour la conduire à son Chariot, quoy qu'elle s'en deffendist extrémement : Andramite à Cydipe ; Ligdamis à Arpalice ; et Parmenide à Candiope. Mais Arpalice en passant devant ces deux Amans Prisonniers, fit une notable difference de l'un à l'autre ; car elle salüa Thrasimede avec une civilité fort obligeante : et Menecrate avec une froideur qui pensa le faire desesperer : principalement parce que ce petit outrage luy estoit fait en presence de son Rival. Apres que Cyrus eut mis ces Dames dans leur Chariot, il fit un compliment à ces deux Rivaux ; en suitte de quoy, il fut au Conseil

   Page 4061 (page 571 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Guerre, qui estoit desja assemblé. Cependant quelques braves que fussent Andramite et Ligdamis, ils quitterent le Camp avec joye : le premier, parce qu'il le quittoit pour rendre un service agreable à Doralise : et l'autre, parce que l'amour estoit encore plus forte dans son coeur que le desir de la gloire : joint aussi que les Dames qu'ils escortoient estoient si aimables, qu'il y avoit beaucoup de plaisir à leur rendre office. Tant que le chemin dura, ils ne parlerent que de Cyrus : mais enfin estant arrivez au chasteau où ils devoient aller, Andramite les mena droicta l'Apartement de Doralise, afin qu'elle les presentast à la Princesse de Pont : Andramite donnant ordre qu'on les logeast à celuy que Sesostris avoit occupé. Cependant quelque fiere que fust Doralise, et quoy qu'elle fust accoustumée à n'aimer pas trop à faire des remarcimens, et que de l'humeur dont elle estoit, elle eust esté plus aise de rendre cent offices, que d'en recevoir un : elle ne laissa pas de tesmoigner de la joye à Andramite, de celuy qu'il luy rendoit, en luy amenant des personnes qui luy estoient si proches et si cheres. Elle ne luy fit pourtant pas un compliment fort estendu : car encore que ce fust une des personnes du monde qui parlast le plus agreablement, elle ne pouvoit jamais rendre grace à qui que ce fust avec exageration. Il est vray que ceux qui connoissoient bien le fond de son coeur, contoient une de ses paroles pour mille : et ne laissoient pas de croire qu'elle estoit fort connoissante. Aussi

   Page 4062 (page 572 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Andramite ne laissa t'il pas d'estre fort content d'elle, quoy qu'elle luy dist peu de chose : et puis elle fut si occupée, à recevoir toutes les carresses que luy firent Lycaste, Cydipe, Arpalice, et Candiope, que quand elle eust esté d'une autre humeur qu'elle n'estoit, elle n'eust pas eu loisir de faire un long remerciment à Andramite. Comme il y avoit long temps que Lycaste ne l'avoit veuë, et que Cydipe, Arpalice, Candiope, et Doralise, ne s'estoient veuës qu'une fois dans leur Enfance ; elles se donnerent toutes les loüanges que se donnent pour l'ordinaire toutes les belles personnes qui commencêt de se connoistre. L'esprit de Doralise ne fut mesme pas long-temps sans briller aussi bien que ses yeux : car comme elle se trouva estre en un de ces jours où sa fierté n'estoit pas sombre, et où l'enjoüement de son humeur la rendoit si charmante ; elle dit cent choses et à Lycaste, et à Cydipe, et à Arpalice, et à Candiope, et à Parmenide, et à Ligdamis, les plus divertissantes du monde. Mais enfin, apres que ces Dames se furent un peu reposées ; que Cydipe, Arpalice et leur amie, eurent racommodé leur coiffure, et se furent mises en estat de paroistre devant Araminte ; Doralise ayant sçeu que cette Princesse pouvoit estre veuë, les conduisit à son Appartement. Mais il falut auparavant, qu'elle leur presentast Cleonice et Pherenice, et toutes les autres Dames captives, qui à sa consideration les venoient voir, et qui les suivirent chez la Princesse Araminte. Mais comme

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Cleonice vouloit faire honneur à ces Dames, comme Parentes de Doralise ; comme nouvelles venuës ; et comme Estrangeres ; elle voulut qu'elles allassent devant : ainsi Ligdamis s'estant trouvé obligé de donner la main à Cydipe, parce qu'il estoit à la Porte où elle passoit ; et que Parmenide l'avoit desja donnée à Cleonice ; Doralise s'en appercevant, se mit à dire à demy bas à Cydipe, qu'elle se croyoit obligée de l'advertir, qu'elle recompensoit mal Ligdamis, de la peine qu'il avoit euë de l'escorter, puis qu'en le separant de Cleonice, elle le separoit d'une personne qui luy estoit fort chere. Il est vray, adjousta-t'elle, que comme je pense qu'il a bien eu autant de dessein de la venir voir, que de vous conduire, vous ne luy estes pas si obligée que vous le pensez. Comme Cleonice n'avoit pas parlé pour n'estre point entenduë, Ligdamis se pleignit de l'inhumanité qu'elle avoit d'insulter si cruellement sur un homme qui venoit de luy amener les plus aimables personnes du monde, et qui luy devoient donner le plus de joye. Je ne sçay pas, luy dit elle, comment vous pouvez nommer inhumanité, un sentiment que la pieté que j'ay de vous m'a donné : ce n'est pas la premiere fois, adjousta-t'il, en marchant tousjours, quë j'ay remarqué qu'il est certains maux dont vous n'avez compassion qu'en raillant : et le mal heureux Andramite sçait bien que je ne ments pas. Pour peu que vous continuyez de parler tous deux, reprit Cydipe, vous m'aprendrez bien des choses : je vous asseure,

   Page 4064 (page 574 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repliqua Ligdamis, que du moins ne vous apprendray je pas à connoistre parfaitement Doralise. Vous croyez peut-estre, interrompit elle en riant, me dire une grande injure, que de dire que je ne suis pas aisée à connoistre : cependant comme je veux vous traicter doucement aujourd'huy, je vous declare que je prens cela pour une grande loüange : et que je ne voudrois pas estre comme certaines Gens que je connois, qui monstrent dés le premier jour qu'on les voit, tout ce qu'ils ont d'esprit, et tout ce qu'ils ont dans l'ame. Ligdamis eust respondu à Doralise mais ils se trouverent si prés de la chambre d'Araminte, qu'ils furent contraints de finir leur conversation, pour saluer cette Princesse : qui reçeut toutes ces Dames avec une bonté extréme : non seulement parce qu'elle estoit fort civile ; mais encore pour obliger Doralise : joint aussi qu'elles avoient toutes un air, à attirer la civilité de tout le monde raisonnable Apres les premiers complimens, elle leur demanda des nouvelles du Roy son Frere, dont elles se loüerent fort : en suitte elle leur demanda encore si elles n'avoient point eu bien de la douleur, de se trouver dans une Ville assiegée ? et si au contraire, elles n'avoient pas eu une extréme joye d'en sortir ? Ainsi passant d'une question à une autre ; où elles respondoient chacune à leur tour ; Araminte se mit, pour loüer la beauté d'Arpalice, celle de Cydipe, et celle de Candiope ; a dire qu'il n'y avoit pas apparence que Sardis fust encore si pressé, puis qu'elles en sortoient

   Page 4065 (page 575 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec une fraischeur sur le teint qui ne tesmoignoit pas qu'elles eussent souffert aucune incommodité : adjoustant qu'il y avoit lieu de croire, que Cresus ne les avoit laissées sortir, que pour desesperer ceux qui l'assiegeoient. Arpalice, Cydipe, et Candiope, se deffendirent de cette loüange, en se la cedant l'une à l'autre : apres quoy Andramite se mit à dire à Araminte le merveilleux effet de la beauté d'Arpalice : luy racontant comment il y avoit eu un de ses Amans qui s'estoit voulu jetter dans Sardis, parce qu'elle y estoit : et un autre qui en estoit sorty par dessus les Murailles, parce qu'elle n'y estoit plus. Je ne sçay point, dit Araminte, lequel des deux est le plus aimable ny le plus aimé : mais je voudrois bien que ce fust plustost celuy qui vouloit entrer dans Sardis, que celuy qui en vouloit sortir. Il me semble Madame (interrompit Parmenide, qui favorisoit Menecrate) qu'il n'est pas tousjours juste de juger des choses par quelques evenemens heureux, que le seul hazard a causez, car enfin celuy qui s'est trouvé dans la Ville, ne pouvoit pas faire autre chose, pour tesmoigner son amour, que d'en sortir. Il est vray, dit Araminte, mais comme il y a plus de peril à se jetter dans une Ville preste d'estre prise, qu'il n'y en a à s'en retirer ; je ne puis m'empescher de desirer que l'un soit plus heureux que l'autre. Je vous asseure Madame, reprit Arpalice en rougissant, qu'à parler raisonnablement, je ne dois avoir aucune part à l'action ny de celuy qui a voulu se jetter dans Sardis,

   Page 4066 (page 576 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ny à celle de celuy qui est sorty, puis que selon mon sens, l'un a voulu chercher le peril, et l'autre l'a peut-estre voulu esviter. Pour moy, adjousta Doralise, je suis quasi de cette opinion : non, non, interrompit Lycaste, il ne faut pas accuser injustement un homme qui n'est pas coupable du costé du coeur, et qui a plus fait de fautes pour en avoir trop, que pour en avoir trop peu. Pendant qu'Araminte s'entretenoit avec ces Dames, Ligdamis parloit bas à Cleonice : et Andramite en taisoit quelquefois autant avec Doralice : mais comme il avoit affaire a une personne qui n'agissoit pas comme les autres, et qui avoit un tour tout particulier dans l'esprit ; quand il luy parloit bas, ou elle ne luy respondoit point ; ou elle luy respondoit peu ; ou elle luy respondoit aygrement. C'est pourquoy il n'osoit jamais luy dire, que trois ou quatre paroles à la fois ; s'estimant encore assez heureux, quand il avoit pû les luy dire, sans qu'elle eust pris un certain ton de voix fier et aygre pour luy respondre, qui estoit capable de donner de l'amertume aux plus douces paroles du monde.

Tentatives de conciliation
Avant de retourner au camp, Arpalice s'entretient en particulier avec Doralise : elle la prie d'intervenir auprès d'Andramite en sorte d'éviter toute nouvelle dispute entre Thrasimede et Menecrate. Doralise accepte, à condition de connaître toute l'histoire. Elle se rend ensuite auprès d'Andramite, qui en profite pour échanger avec elle des propos galants.

Mais enfin la visite de ces Dames ayant esté de longueur raisonnable, elles s'en allerent à leur Appartement : Andramite et Ligdamis demeurant à ce chasteau, jusques à l'heure que ces Dames se voulurent retirer, avec intention de s'en retourner au Camp toute la nuict, afin de ne perdre aucune occasion d'honneur. Ils ne partirent pourtant pas sans recevoir les commandemens de la Princesse Araminte, qui

   Page 4067 (page 577 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les chargea d'un compliment pour Cyrus : ensuitte de quoy, ils furent dire adieu à toutes ces autres Dames. Mais pendant qu'ils faisoient tous ces divers complimens, Arpalice tira Doralise à part : et apres avoir plus d'une fois abbaisé et relevé son voile, pour cacher la rougeur de son visage ; et s'estre esloignée des fenestres, afin d'estre moins en veuë : elle la conjura de prier Andramimite en particulier, de vouloir apporter soin à empescher qu'il n'arrivast quelque nouvelle dispute, entre Thrasimede et Menecrate, dont elle avoit entêdu parler à Lygdamis et à Andramite : luy disant que comme Cyrus estoit occupé à de grandes affaires, il pouroit estre qu'on ne les garderoit pas assez exactement, et qu'il en arriveroit malheur : adjoustant que ce luy seroit une douleur extresme, si à sa consideration il en mouroit quelqu'un des deux. Comme il ne m'est pas si aysé de me resoudre à faire une priere à Andramite que vous le pensez, dit Doralise, ne croyez pas que je le face, si vous ne me promettez de me dire precisément, quel interest vous prenez en ces deux Prisonniers : car encore que je n'aye pas accoustumé d'estre fort curieuse ; et qu'il y ait beaucoup de choses que je ne sçay jamais, parce que je ne les veux pas demander : je vous advouë pourtant, que j'ay une si forte envie de sçavoir ce qui a causé un evenement si extraordinaire ; que je ne vous accorderay point ce que vous me demandez, si vous ne m'accordez ce que je vous demande. J'ay tant d'interest de vous le dire, reprit Arpalice, que je n'ay

   Page 4068 (page 578 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

garde de vous le refuser : cela estant, dit Doralise, je vay faire ce que vous voulez que je face : et en effect Doralise ayant quitté Arpalice, tira Andramite à part, comme si elle luy eust communiqué quelque affaire qui l'eust regardée : et quoy que de son humeur elle n'aimast guere à demander office à personne ; elle mettoit encore une notable difference, entre faire une priere pour autruy, ou la faire pour elle-mesme. C'est pourquoy elle eut un peu moins de peine à prier Andramite d'apporter tous ses soings, pour faire qu'on gardast bien soigneusement Thrasimede et Menecrate, jusques à ce que Cyrus les eust accommodez : l'asseurant qu'elle luy en auroit une extréme obligation : adjoustant encore, qu'il devoit tenir la priere qu'elle luy faisoit, comme une grande marque de l'estime qu'elle avoit pour luy. Car enfin, luy dit-elle, il n'y a pas quatre personnes au monde, à qui je voulusse avoir de l'obligation : quoy qu'il y en ait un nombre infiny, que je voudrois bien qui m'en eussent. Si je pouvois pourtant, poursuivit elle, m'empescher de vous en avoir, j'en serois encore bien ayse : mais puis que cela n'est pas en ma puissance, et qu'il faut que j'en aye à quelqu'un, j'ayme mieux que ce soit à vous qu'à un autre. Quoy que ce que vous dites, reprit-il, ne soit pas une chose qu'on deust mettre au nombre des faveurs qu'on doit esperer d'une personne qu'on adore, je ne laisse pas de la considerer comme telle : puis que c'est la plus grande que j'aye jamais reçeuë de vous.

   Page 4069 (page 579 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais apres m'avoir fait l'honneur de m'asseurer que je suis du nombre de ces trois ou quatre personnes de qui vous pouvez souffrir d'estre obligé ; dites moy je vous en conjure, si je suis le premier, le second, ou peut estre le dernier, de ce grand nombre que vous aymez à obliger ? Je vous asseure, luy dit-elle en riant, que je ne sçaurois vous respondre precisément quand je le voudrois, car je n'ay encore assigné nulle place dans mon coeur : et tous ceux qui y sont, y sont sans doute en confusion, sans que je puisse dire qui est le premier ou le second. Mais Andramite, adjousta t'elle, ce n'est pas de cela dont il s'agit : c'est pourquoy, si vous voulez que je ne me repente pas de ce que je vous ay dit, et que je ne fois pas au desespoir de vous avoir donné lieu de m'obliger ; vous ne me direz plus rien, si ce n'est pour me dire adieu, Encore est-ce avoir obtenu quelque chose, reprit Andramite en sousriant, que de vous avoir obligée à me permettre de vous le dire : je vous le dis donc Madame (adjousta-t il, en prenant un visage plus serieux) mais quand vostre fierté devroit vous persuader que je suis peu respectueux ; il faut que je vous die que je parts d'auprés de vous le plus'…'…'… De grace Andramite, interrompit-elle en riant, n'achevez pas de parler, si vous n'estes bien asseuré que ce que vous voulez dire ne me faschera point : car comme la priere que je vous ay faite regarde une de mes Amies, je seray bien ayse que vous ne me mettiez pas en estat de vous deffendre, de me rendre l'office que je vous

   Page 4070 (page 580 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ay demandé. C'est pourquoy, adjousta t'elle, il vaut mieux, pour vous empescher de parler, que je me separe de vous : et en effect Doralise luy ayant fait une reverence fort serieuse, comme si elle eust achevé de l'entretenir d'une affaire, le quitta, et fut rejoindre Arpalice, pour luy dire qu'Andramite feroit ce qu'elle desiroit qu'il fist. Pendant cela, Ligdamis disoit adieu à Cleonice, avec qui il estoit tousjours esgallement bien : mais enfin il s'en falut separer : ainsi Andramite et luy, s'en retournerent au Camp : et laisserent toutes ces belles Personnes ensemble, qui ne se separerent que lors que le sommeil força Lycaste à leur dire qu'il estoit temps de se retirer.

L'histoire d'Arpalice
Candiope, confidente d'Arpalice, suggère à cette dernière de raconter son histoire, afin que tout le monde prenne le parti de Thrasimede. Mais Arpalice est réticente à révéler au grand jour ses sentiments pour le jeune homme. Doralise survient à son tour et manifeste elle aussi son désir d'entendre l'histoire. Elle conduit l'assemblée dans un petit cabinet intime et finement orné. Finalement, c'est Candiope qui se charge de la narration.

Cependant comme il importoit extrémement à Arpalice, que Cyrus en accommodant Thrasimede et Menecrate, sçeust qu'il ne pouvoit sans la rendre tres-malheureuse, proteger le dernier, au prejudice de l'autre : elle consulta Candiope (qui estoit sa plus chere amie, et la confidente de tous ses secrets) sur ce qu'elle devoit faire. Pour moy, luy dit-elle, si j'estois en vostre place, voyant le credit que Doralise a aupres de Cyrus, et par elle-mesme, et par la Princesse Araminte, et par Andramite ; je luy ouvrirois mon coeur, et luy dirois la verité telle qu'elle est. Elle a desja souhaitté, reprit Arpalice ; que je fisse ce que vous voulez que je face, et je le luy ay promis : pourquoy donc, reprit Candiope, me consultez vous sur une chose resoluë ? C'est, dit Arpalice, que j'ay plus promis que je ne puis tenir :

   Page 4071 (page 581 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car enfin, quoy que je sçache bien que c'est une foiblesse estrange de n'oser dire ce qu'on a bien osé faire, quand ce ne sont pas de ces crimes qui font horreur : j'advouë que je ne me puis resoudre à aller dire moy-mesme à Doralise, tout ce qu'il faut qu'elle sçache, pour s'interesser à me servir comme je le veux estre. Et j'advoüe à mon tour, reprit Candiope en sousriant, que je ne sçay donc pas comment vous avez pû à la fin n'estre pas tout à fait rigoureuse à Thrasimede : puis que vous n'osez dire à Doralise, ce que toute la grande Province sçait. Car enfin, y a t'il quelqu'un en Lycie, qui ne sçache pas que Thrasimede est amoureux de vous ? Non, dit Arpalice, mais il n'y a que vous et Thrasimede, qui sçachiez que je ne le hay point : encore n'y a-t'il pas fort long-temps qu'il l'a deviné ; et il ne le sçait pas mesme si bien que vous : c'est pourquoy si vous me voulez obliger, vous m'espargnerez la honte d'advouër toutes mes foiblesses à Doralise, et vous les luy raconterez. Vous sçavez que vous avez veu la naissance de nostre affection : et je ne sçay mesme si vous n'estes point cause de celle qui s'est emparée de mon coeur malgré moy. Mais, luy dit Candiope, vous fierez vous bien à ma discretion ? ne craindrez vous point que ma memoire ne me rapporte pas fidellement toutes vos paroles ? que j'en change quelques unes ? et que je vous fasse parler trop obligeamment à Thrasimede ? Comme Arpalice alloit luy respondre, et luy reprocher l'inhumanité qu'elle avoit

   Page 4072 (page 582 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de railler d'elle, Doralise entra dans leur chambre : qui apres avoit esté à celle de Lycaste, et a celle de Cydipe, venoit leur demander comment elles avoient passé la nuict. Mais lors qu'elle se resjouyssoit, de voir par la beauté de son teint, et par la vivacité de ses yeux, qu'elle avoit bien dormy ; elle luy demanda si elle se souvenoit de ce qu'elle luy avoit promis ? De sorte que Candiope entendant parfaitement ce que Doralise vouloit dire, prit, la parole ? et luy dit en riant qu'Arpalice n'estoit pas trop disposée à accomplir sa promesse : luy disant en suitte tout ce qu'elles venoient de dire lors qu'elle estoit arrivée : de sorte qu'il se fit une conversation fort agreable entre ces trois Personnes. Pour moy (disoit Doralise, apres avoir entendu leur different) je n'ay garde de croire qu'Arpalice ait fait, ny dit, ny pensé, des choses quelle ne me puisse dire : c'est pourquoy je suis persuadée, que c'est plustost par vanité que par modestie, qu'elle veut que j'aprenne ses Avantures de la bouche d'un autre plustost que la sienne : n'estant pas possible qu'on puisse dire de soy mesme, tout ce que les autres en disent. Il me semble, dit Arpalice, que c'est estre bien malicieuse, de vouloir m'oster une vertu que j'ay effectivement, pour m'attribuer un vice que je n'ay point du tout. Non, interrompit Candiope, ne vous en deffendez pas : Doralise a trouvé la veritable raison qui vous ferme la bouche : et c'est asseurément que vous sçavez bien que vous vous desroberiez mille loüanges que je vous donneray,

   Page 4073 (page 583 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que vous meritez en effect. Mais pour vous empescher de vous irriter, je n'appelleray pas ce sentiment là vanité, mais un simple desir de gloire : je diray que voulant acquerir l'estime de Doralise, vous avez souhaitté qu'elle vous connust par moy, afin quelle vous connust mieux. Vous direz tout ce qu'il vous plaira, reprit Arpalice, pourveu que je ne die rien : et en effect il falut que la chose allast ainsi : et que Candiope racontast à Doralise, toutes les advantures d'Arplaice. Elles convinrent donc Doralise et Candiope, qu'aussi tost apres disner, elles conduiroient et Arpalice, chez la Princesse Araminte : où elles les laisseroient pour s'en revenir dans la chambre de Doralise, et en effect la chose se fit ainsi. Elles penserent pourtant estre interrompuës par Cleonice : mais comme Doralise luy fit signe adroitement qu'elle s'en allast, sa visite ne fut que d'une demie heure : et afin qu'une pareille chose n'arrivast plus ; Doralise fit entrer Candiope dans un petit cabinet qui estoit à son Appartement : qui se jettant hors d'Oeuvre, estoit entierement ouvert de trois Faces. Le haut en estoit en Dosme ; il estoit Peint et Lambrissé ; le Plancher en estoit Parqueté ; il y avoit quantité de Quarreaux de Drap d or frisé, de couleurs differentes ; et ce cabinet estoit enfin si agreable, quoy qu'il ne fust pas grand, que Candiope et Doralise n'eussent pû estre en un lieu plus propre à dire et à escouter un secret. Aussi n'y furent elles pas plus tost entrées, qu'apres en avoir fermé

   Page 4074 (page 584 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la porte, et apres avoir ordonné qu'on fermast aussi celle de la chambre ; elles s'assirent toutes deux sur ces Quarreaux : si bien que Candiope s'apuyant contre une petite Table d'Ebene marquetée d'Ivoire, commença son discours par un compliment.


Histoire d'Arpalice et de Thrasimede : le mariage arrangé
Orphelins, Arpalice et son frère Parmenide, sont éduqués à Patare, capitale de la Lycie par une dame de qualité, nommée Lycaste. Avant de mourir, les parents de la jeune fille ont décidé qu'elle devait épouser Menecrate, fils d'un de leurs amis. Les futurs époux sont élevés ensemble, au grand dam d'Arpalice. Bientôt le jeune homme, qui commence à dédaigner sa petite fiancée, effectue un voyage de trois ans en compagnie de Parmenide. Pendant ce temps, Arpalice, surveillée par la famille de Menecrate, est ignorée de tous les galants malgré sa grande beauté. On l'appelle la « Belle Esclave ».
Enfance d'Arpalice et Menecrate
Orpheline dès l'âge de sept ans, Arpalice est placée avec son frère Parmenide chez une dame nommée Lycaste, qui les élève avec grand soin. Selon les dernières volontés de ses parents, Arpalice doit épouser Menecrate, fils de leur ami Amphidamas, et lui donner sa fortune. Candiope s'attache ensuite à décrire la Lycie et sa capitale Patare. Dès son plus jeune âge, Arpalice, remarquable par sa beauté, témoigne d'un esprit vif, mais ne supporte pas les contraintes. Or, l'entourage fait en sorte que Menecrate et Arpalice passent leur enfance ensemble.

HISTOIRE D'ARPALICE ET DE THRASIMEDE.

La reputation que vous avez, aymable Doralise, d'estre une des Personnes du monde devant qui il y a plus de danger de parler mal, principalement parce qu'il n'y en a point qui parle si bien que vous ; m'auroit sans doute empeschée de me hazarder à faire un si long discours en vostre presence, s'il ne s'agissoit pas du repos d'une Personne qui vous est chere : et qui la doit estre à tous ceux qui sont capables de se laisser toucher à un merite extraordinaire comme le sien. Mais son interest m'estant en cette rencontre plus considerable que le mien ; je commenceray le recit que vous attendez de moy, comme si vous n'aviez jamais entendu parler ny de nostre Pays ; ny de nostre Ville ; ny mesme d'Arpalice. Car encore que cette belle Fille vous soit assez proche ; comme vous n'avez jamais esté en Lycie, que vous avez tousjours esté ou à Sardis, ou à Suze ; et que vous ne vous estes veuës qu'en un âge où vous ne vous connoissiez pas vous-mesme ny l'une ny l'autre, puis que vous n'aviez pas plus de

   Page 4075 (page 585 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cinq ou six ans, la premiere fois que Lycaste vint à Sardis ; je pense que je dois vous traitter presques comme si vous ne la connoissiez point du tout. Vous sçavez pourtant bien qu'Arpalice n'avoit que sept ans, lors qu'elle perdit son Pere et sa Mere : et que comme Parmenide n'estoit pas en âge d'avoir soing de luy mesme, un Frere de Lycaste, qui est leur Oncle, fut leur Tuteur. qui n'ayant point de Femme, mit la jeune Arpalice chez Lycaste, qui l'a eslevée avec un soing aussi grand que Cydipe. Mais je ne sçay si vous avez sçeu, que le Pere d'Arpalice ayant eu une amitié tres particuliere, avec un homme de qualité, nommé Amphidamas, qui estoit de la mesme Ville que luy, et qui n'avoit qu'un Fils et une Fille ; ordonna par son Testament, en mourant, qu'Arpalice espouseroit son Fils, quand elle seroit en âge : ce qui estoit fort avantageux à Menecrate, qui est un de ces deux Prisonniers qui sont presentement en la puissance de Cyrus. ce qui fait la grande richesse d'Arpalice, quoy qu'elle ait un Frere, est qu'ils ne sont pas d'une mesme Mere : et comme en nostre Pays, ce sont les Meres qui donnent le rang aux Familles, et non pas les Peres ; et que celle d'Arpalice estoit extrémement riche, et avoit declaré par son Testament, aussi bien qu'Amphidamas, qu'elle vouloit qu'elle espousast Menecrate ; adjoustant qu'elle entendoit que la plus part de son bien fust pour luy, si sa Fille ne l'espousoit pas ; on peut dire qu'Arpalice ne fut jamais

   Page 4076 (page 586 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Maistresse d'elle mesme, puis qu'elle fut engagée, devant que d'avoir de la raison. Menecrate pouvoit alors avoir quatorze ans, et Arpalice sept, lors qu'on leur dit à tous deux, qu'ils estoient destinez à vivre ensemble, et que rien ne les pouvoit jamais separer. Mais avant que de m'engager à vous dire comment ils vescurent l'un avecque l'autre, il faut que je vous die quelle est la forme de vie de nostre Ville. Comme tout le monde sçait que la Lycie en general, est un Pays plein de Montagnes ; fort pierreux ; fort inegal ; et fort sterile en beaucoup d'endroits ; vous vous imaginerez peutestre que ceux qui l'habitent, tiennent quelque chose de la rudesse de leur Pays : mais comme ce qu'il y a de terre cultivé en Lycie, est extrémement fertile ; on peut dire de mesme, que ceux qui sont honnestes Gens en ce lieu là, le sont autant qu'en lieu du monde. Joint aussi que la Capitale de nostre Pays, qui comme vous le sçavez, se nomme Patare, est une des Villes de toute l'Asie la plus celebre, non seulement pour sa beauté, mais pour ce magnifique Temple d'Apollon, dont l'Oracle est si fameux. Aussi y a-t'il tousjours beaucoup d'Estrangers qui y viennent pour le consulter : y en ayant encore beaucoup qui y viennent, par la curiosité de voir ce celebre Mont de la Chimere : ce Mont, dis-je, que l'illustre Bellerophon a rendu fameux, dont le sommet est tout plein de Lions ; le milieu de Chevres sauvages ; et le bas de Serpens : ainsi y ayant tousjours beaucoup d'estrangers à Patare, le sejour en est

   Page 4077 (page 587 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fort agreable. De plus, quoy que le Gouvernement de nostre Pays soit en quelque façon en forme de Republique, on ne laisse pas d'y voir une espece de Cour, aussi bien qu'un Estat Monarchique ; car il y a un Chef du Conseil, dont l'au- horité est si grande, qu'il ne s'en faut que le nom qu'il ne soit Souverain de toute la Lycie. De sorte qu'ayant presques en son pouvoir la disposition absoluë de toutes les Charges, on luy rend les mesmes soings, et quasi les mesmes honneurs, que s'il estoit Roy : si bien que cela fait que la forme de vie qu'on y mene est plus agreable, que dans les autres Republiques, où tout le monde est separé, selon les diverses factions qui s'y trouvent. Au contraire, l'authorité d'un seul, ramassant, s'il faut ainsi dire, tous les honnestes Gens d'un Estat en une seule Ville, et bien souvent en un seul Palais ; cela rend sans doute la societé plus douce ; polit davantage les Esprits ; et est la source de tous les plaisirs, et mesme de la galanterie. Aussi vous puis-je asseurer, que le sejour de nostre Ville est aussi divertissant, qu'en aucun autre lieu de l'Asie : et je pense mesme pouvoir dire, que nous avons eu cét avantage, de naistre dans un temps où il y a plus d'honnestes Gens en Lycie, qu'il n'y en a peut-estre eu depuis trois Siecles. Voyla donc, aimable Doralise, quel est le lieu où Arpalice a esté eslevée, et où elle a passé sa vie : je ne vous diray point qu'elle a tousjours promis d'estre ce qu'elle est presentement : c'est à dire une des plus grandes Beautez du monde :

   Page 4078 (page 588 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car comme tous les traits de son visage sont admirables, il vous est aysé de voir qu'elle a tousjours esté belle : et qu'elle n'a pas esté de celles dont la beauté semble venir par enchantement : et qui apres avoir esté laides en leur Enfance, deviennent tres belles en six mois. Arpalice n'a pas seulement promis d'estre belle dés sa plus tendre jeunesse ; elle a encore fait paroistre qu'elle avoit infiniment de l'esprit, et mesme de l'esprit galant : mais un esprit si grand ; si noble ; si passionné pour la liberté ; et si ennemy de toute sujetion, et de toute contrainte, que je luy ay oüy dire plus de cent fois, depuis qu'elle a eu de la raison, qu'un plaisir qu'on luy commandoit de prendre, estoit pour elle un plaisir perdu. Je vous laisse donc à penser, s'il luy pouvoit jamais rien arriver de plus opposé à son humeur, de se trouver engagée des l'âge de sept ans, à espouser Menecrate : ce n'est pas qu'il ne soit extremement bien fait : mais quand il l'auroit esté encore davantage, il n'auroit jamais pû toucher le coeur d'Arpalice : par la seule raison, qu'elle ne l'avoit pas choisi. Il est vray que je pense qu'une des choses qui a empesché la liaison des esprits de ces deux Personnes, est que Menecrate est nay imperieux, et ennemy de tout ce qui choque ses inclinations : de sorte qu'on peut dire qu'Arpalice ayme la liberté, et que Menecrate ayme le libertinage. Mais pour en revenir au commencement de leur vie ; il faut que vous sçachiez que Lycaste et son Frere, qui estoit Tuteur d'Arpalice et de Parmenide ; creurent qu'ils estoient

   Page 4079 (page 589 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

obligez d'apporter tous leurs soings à faire que la derniere volonté du Pere et de la Mere d'Arpalice fust executée : de sorte qu'ils firent tout ce qu'ils peurent, pour insinuër dans le coeur de cette jeune Personne, qu'elle estoit obligée d'aimer Menecrate. D'autre part les Parens de ce pretendu Amant, luy commandoient si expressément de rendre des soings à sa jeune Maistresse, que n'estant pas en âge de leur desobeïr, il estoit eternellement aupres d'elle : du moins aux heures où il n'estoit pas occupé avec les Maistres qui luy enseignoient les choses qu'un homme de sa condition doit scavoir : et ils se voyoient si souvent, qu'on peut dire qu'ils se virent trop pour s'aymer. Neantmoins comme ils estoient fort jeunes tous deux, durant les trois premieres années, on ne remarqua pas qu'il y eust une grande adversion dans le coeur d'Arpalice pour Menecrate : ny une grande affection aussi, dans celuy de Menecrate pour Arpalice. Si bien que faisant tousjours ce que leurs Parens leur disoient ; Menecrate envoyoit mille petits presens à Arpalice, qu'elle recevoit civilement : plus pour l'amour d'eux mesmes, que pour l'amour de luy. S'ils dançoient, c'estoit ensemble ; s'ils se promenoient, c'estoit tousjours en mesme compagnie : et ils n'avoient enfin jamais aucuns plaisirs separez.

Arpalice dédaignée
A la mort de son père, Menecrate cesse d'être dévoué à Arpalice. Bientôt, il la dédaigne, sans pourtant remettre en question les projets de mariage. Arpalice s'en aperçoit et en conçoit du dépit. Il se lie d'amitié avec le frère d'Arpalice, pour garder un soutien auprès d'elle. Ce qui ne l'empêche pas de s'adonner à la vie de cour et à diverses galanteries. Menecrate et Parmenide font un voyage de trois ans. Pendant ce temps, la beauté d'Arpalice s'épanouit, si bien que tous les hommes se désespèrent de ne pouvoir la courtiser ouvertement. Le dépit d'Arpalice augmente, d'autant plus que la famille de Menecrate la surveille. Cette situation vaut à Arpalice le surnom de « Belle Esclave ».

Cela ne dura toutefois pas long-temps : car comme Menecrate avoit sept ans plus qu'Arpalice ; lors qu'il en eut dix-huit, elle n'en avoit encore qu'onze : de sorte qu'ayant perdu son Pere en ce temps

   Page 4080 (page 590 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la, il commença de vivre à sa mode ; de traitter Arpalice en Enfant ; et d'entrer dans le monde avec toute la liberté d'un homme jeune, et qui avoit beaucoup d'impetuosité dans l'esprit. Il ne laissoit pourtant pas d'avoir dessein d'épouser Arpalice, et de luy rendre mesme encore quelques petits soins : mais c'estoit avec tant de negligence, que toute jeune qu'elle estoit, elle y prit garde, et en eut despit. Cependant il faut que vous sçachiez que Menecrate, qui ne vouloit pas perdre le bien d'Arpalice fit amitié particuliere avec Parmenide : car comme ils estoient de mesme âge, il aymoit mieux le Frere que la Soeur. Joint qu'il y avoit mesme assez de rapport d'humeurs entre eux : de sorte que croyant avoir acquis son affection, il negligea encore plus Arpalice. Le voila donc bien avant dans le monde et dans les plaisirs : et il agit enfin comme font certains hommes, qui ne laissent pas d'estre Galans de profession, quoy qu'ils soient mariez. S'il donnoit des Serenades, ou il ne venoit point devant les Fenestres d'Arpalice ; ou s'il y venoit, c'estoit si tard, et il y tardoit si peu, que cela ne pouvoit pas l'obliger. Si elle estoit à quelque Assemblée, il ne la menoit dancer qu'une fois ou deux : encore le faisoit il avec peine ; la quittant à l'heure mesme, pour aller entretenir quelqu'une de celles qui touchoient alors son coeur. C'estoit en vain que sa Mere et tous ses Parês, luy disoient qu'Arpalice avoit plus d'esprit que son âge ne sembloit luy devoir permettre d'en avoir ; qu'il faisoit mal

   Page 4081 (page 591 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'en user ainsi ; et qu'il attireroit enfin son adversion : car il ne se soucioit alors que de se divertir : disant à ceux qui luy en parloient, qu'il falloit laisser croistre la beauté d'Arpalice, devant que de luy rendre des devoirs et des respects. Les choses estant en ces termes, et Arpalice ayant alors douze ou treize ans, il forma le dessein d'un voyage avec Parmenide : mais d'un voyage si long, qu'il fut plus de trois ans sans revenir. De sorte que pendant son absence, la beauté d'Arpalice devint ce qu'elle est aujourd'huy : c'est à dire un miracle, qui donna de l'admiration à toute la Lycie. Cydipe que vous voyez, estoit aussi devenuë tres belle : et la Soeur de Menecrate, nommée Cleoxene, et qui estoit à peu prés de mesme âge qu'Arpalice, estoit aussi fort aymable : de sorte qu'on pouvoit dire que ces trois Personnes faisoient le plus bel ornement de nostre Ville. Et comme je les voyois tous les jours, il me fut aysé d'aquerir leur amitié : il est vray qu'entre toutes ces aymables Filles, Arpalice toucha mon coeur sensiblement : aussi se lia t'il une amitié entre nous, que rien ne sçauroit jamais rompre. Cependant quoy qu'Arpalice fust la plus belle du monde, aucun n'osoit s'engager à la servir : elle charmoit les yeux de tous ceux qui la voyoient ; mais tous ceux qui la voyoient, se deffendoient pourtant contre sa beauté : et les loüanges les plus ordinaires qu'on luy donnoit, estoit qu'il falloit la fuïr avecque soing, puis qu'elle ne pouvoit donner de l'amour que sans esperance. Il n'y

   Page 4082 (page 592 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit pas un homme qui l'approchast, qui ne se pleignist de ce qu'il n'estoit pas permis de la servir ouvertement : et qui ne luy dist cent choses, qui la confirmoient dans l'amour qu'elle avoit pour la liberté. Neantmoins la coustume, la raison, et la modestie, voulant qu'elle ne suivist pas son humeur, elle cachoit ses veritables sentimens autant qu'elle pouvoit : mais dans le fonds de son coeur, elle avoit un despit estrange, de se voir forcée en l'action de sa vie la plus importante, et qui doit estre la plus libre. Elle connoissoit bien qu'elle donnoit de l'amour à tous ceux qui l'approchoient : et elle connoissoit bien aussi, qu'ils ne s'en deffendoient, que parce qu'elle estoit promise à Menecrate. De plus, elle voyoit encore qu'elle estoit observée si soigneusement par les Parens de Menecrate, qu'à peine pouvoit elle tourner les yeux sans qu'ils le sçeussent, et sans qu'ils y trouvassent à dire : si bien qu'elle vivoit avec une telle contrainte, qu'une Femme de qualité, appellée Zenocrite, qui a l'esprit tout à fait agreable, la nomma en raillant, la belle Esclave : et ce nom luy demeura de telle sorte parmy nous, que nous l'appellions plus souvent ainsi, que par son veritable nom.


Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : fortune du portrait d'Arpalice
Au grand dam de la famille de Menecrate, Arpalice se lie étroitement avec une dame nommée Zenocrite, dont l'esprit critique n'a d'égal que l'humeur railleuse. Les parents du futur époux font réaliser un portrait d'Arpalice, qu'ils envoient à Menecrate, dans l'espoir de le faire revenir à Patare. En vain. Ce dernier perd au jeu le portrait d'Arpalice, qui échoit entre les mains d'un étranger du nom de Thrasimede. Celui-ci, ébloui par la beauté de la jeune fille, se rend à Patare afin de découvrir l'original de la peinture. En chemin, il s'endort dans un vallon, situé près de la maison de Zenocrite. Arpalice et son amie Lycaste, qui se promènent dans les alentours, lui dérobent le portrait. A son réveil, Thrasimede accuse des soldats de passage. Une rixe s'ensuit, au cours de laquelle le jeune homme est blessé. On l'amène à Patare où il fait la connaissance d'Arpalice et de ses amis. Une conversation s'engage un jour sur les amours imposées.
Zenocrite
Candiope fait le portrait de Zenocrite, la dame qui a donné à Arpalice le surnom de « Belle Esclave » ; bien née, belle, bien que languissante, elle possède un esprit très fin, qui la rend capable aussi bien de narrer des histoires avec éloquence que de réussir une satire en quelques mots. Elle estime beaucoup Arpalice, résidant dans le même quartier, avec qui elle discute souvent de la liberté et de l'injustice des mariages arrangés.

Car comme elle a l'esprit bien tourné, elle ne se faschoit pas legerement : joint qu'à parler sincerement, Zenocrite est une personne qui est en droict de dire tout ce que bon luy semble, sans qu'on s'en ose mettre en colere. En effect on passeroit pour ne sçavoir point du tout le monde, si on s'advisoit de trouver

   Page 4083 (page 593 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mauvais, que Zenocrite dist une chose un peu malicieuse : quoy qu'il soit assez rare, de voir qu'on cherche avecque soing la conversation de celles qui ne pardonnêt rien, qui n'excusent presque jamais personne ; et qui parlent quelquefois indifferemment des Amis et des ennemis ; il est pourtant vray qu'il y a tousjours plus d'honnestes Gens chez cette Dame dont je parle, qu'en tout autre lieu de la Ville. Zenocrite est belle ; sa Personne est bien faite ; sa Phisionomie est fine, quoy qu'elle ait aussi quelque air languissant : elle dit les choses comme si elle n'y pensoit pas : et les dit pourtant plus spirituellement, que ceux qui y pensent le plus. Elle a une imagination admirable, qui fait qu'elle tourne toutes choses agreablement : et qu'elle ne prend des evenemens qu'on luy raconte, que ce qui peut servir à les luy faire redire plaisamment. Elle fait quelquesfois un recit, avec une exageration si eloquente, qu'elle vous fait voir tout ce qu'elle veut vous apprendre : et quelquesfois aussi, elle fait une grande Satire en quatre paroles. Elle est pourtant née bonne et genereuse : et si elle parle au desavantage de quelqu'un, c'est plus tost par excés de raison et de sincerité, et par une impetuosité d'esprit et d'imagination (qu'elle ne peut retenir) que par malice. Ce qu'il y a de plus rare en cette Personne, c'est que le chagrin de son esprit, fait bien souvent la joye de celuy des autres : car lors qu'elle se plaint ou des malheurs du Siecle ; ou du mauvais gouvernement ; elle le fait d'une maniere

   Page 4084 (page 594 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si agreable, qu'elle divertit plus par ses pleintes et par ses murmures, que les autres ne peuvent faire, avec l'humeur la plus enjoüée. On luy conte toutes les nouvelles, qu'elle ne manque pas d'embellir en les redisant : ce n'est pas qu'elle les change, mais c'est que disant son advis sur ce qu'elle raconte, elle le dit tout à fait agreablement. De plus, comme il y a un grand abord de monde chez elle, la liberté y est toute entiere : ceux qui se veulent pleindre, se pleignent ; ceux qui veulent railler, raillent ; ceux qui veulent ne point parler, se taisent : de sorte que chacun suivant son humeur, trouve en ce lieu là de quoy se satisfaire. Ce n'est pas qu'il n'y ait des heures où ils l'importunent : mais l'ennuy qu'elle en a, ne laisse pas de servir au divertissement de la Compagnie : enfin je puis vous asseurer que Zenocrite est une Personne tout à fait extraordinaire. Vous pouvez donc juger qu'Arpalice ayant autant d'esprit qu'elle en a, et logeant en mesme Quartier, la voyoit assez souvent : elle avoit mesme ce privilege, que Zenocrite ne parloit d'elle que comme d'une Personne qu'elle estimoit fort. Il est vray que je pense pouvoir dire, que la conversation qu'Arpalice eut avec elle, ne servit pas peu à l'entretenir dans l'amour qu'elle avoit pour la liberté : et lors qu'elle exageroit l'injustice qu'il y avoit à ceux qui disposoient absolument de la volonté d'autruy, sans sçavoir mesme quelle elle devoit estre, il falloit tomber d'accord qu'elle avoit raison : et qu'il n'y

   Page 4085 (page 595 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

a rien de plus estrange, que de voir des Peres qui veulent obliger leurs Enfans à s'espouser un jour, sans sçavoir s'ils s'aimeront, ou s'ils se haïront ; si leurs humeurs seront semblables, ou opposées ; et s'ils pourront seulement passer une appresdisnée ensemble sans s'ennuyer, bien loing d'y estre toute leur vie.

Le portrait d'Arpalice
Les parents de Menecrate font de leur mieux pour empêcher Arpalice de s'entretenir avec Zenocrite. Ils décident d'envoyer le portrait de la jeune fille à Menecrate, afin qu'il voie combien elle s'est embellie. Arpalice, répugnant à se faire peindre pour Menecrate, fait tout pour incommoder le peintre. Mais le portrait est finalement achevé et aussitôt envoyé au fiancé.

Comme tout ce que disoit Zenocrite estoit fort soigneusement retenu, et fort exactement raconté ; les Parens de Menecrate firent ce qu'ils purent, pour empescher Arpalice de la voir si souvent : mais comme Lycaste l'a tousjours fort bien traittée, quoy qu'ils en pussent dire, elle ne la voulut pas contraindre : leur disant que puis que Zenocrite n'avoit pas moins de vertu que d'esprit, elle ne trouvoit pas qu'elle deust ne la voir point. Ce qui les faschoit encore, estoit qu'en voyant Zenocrite, Arpalice voyoit aussi tout ce qu'il y avoit d'honnestes Gens en Lycie : cependant il falut qu'ils eussent patience : et qu'ils se contentassent d'avoir quelques Espions, pour tascher de sçavoir si quelqu'un ne s'attachoit point à servir Arpalice malgré son engagement. Mais ce fut en vain qu'ils se donnerent cette peine : car comme Menecrate estoit de fort Grande condition, et qu'on sçavoit bien que Parmenide desiroit que ce Mariage s'achevast ; quelques charmes qu'eust Arpalice ; et quelque inclination qu'on eust pour elle ? tous ceux à qui elle donna de l'amour la combattirent : et n'entreprirent point de s'attacher regulierement à la servir : ainsi tout le monde la loüoit, et l'estimoit, et personne

   Page 4086 (page 596 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne l'osoit aymer. Je vous laisse à penser combien elle avoit de despit, de voir que si elle eust esté libre, elle eust esté en estat de choisir qui elle eust voulu : et que cependant elle se voyoit forcée à espouser Menecrate, qu'elle ne pouvoit souffrir, Combiê de fois s'en est-elle plainte à moy ! et combien de fois luy ay je entendu souhaitter, d'estre pauvre, pour estre libre ! Comme les choses estoient en ces termes, les Parens de Menecrate, qui avoient eu de ses nouvelles, se mirent dans la fantaisie, de vouloir luy envoyer le Portrait d'Arpalice, pour luy faire voir combien elle estoit embellie, esperant le faire revenir plus tost. De sorte que comme ils s'adresserent pour l'obtenir, à celuy qui disposoit d'elle et à Lycaste ; ils luy commanderent tous deux de se laisser peindre et ce fut mesme avec tant d'authorité, qu'il fallut qu'elle obeïst. Elle differa pourtant, le plus qu'il luy fut possible : et il n'est point de pretexte dont elle ne se servist pour cela, Un jour elle dit qu'elle ne se trouvoit pas assez biê coiffée : un autre, qu'elle avoit trop mal dormy la nuict, et qu'elle avoit trop mauvais visage pour estre peinte : un autre, qu'elle avoit promis de faire une visite : un autre encore qu'il faisoit trop obscur, et que son taint en paroistroit different de ce qu'il estoit : mais à la fin apres bien des remises et des excuses, il fallut obeyr. Pour moy, je me suis estonnée cent fois, comment on l'avoit pû faire ressembler, veu le chagrin qu'elle avoit, et le peu de patience qu'elle se donnoit. Car enfin elle changeoit continuellement

   Page 4087 (page 597 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de visage, selon les divers sentimens qui luy passoient dans l'esprit : elle ne faisoit presques que se lever et s'asseoir : et si le Peintre n'eust pas eu une imagination admirable, et qu'il n'eust pas esté un des premiers hommes du monde dans son Art, il n'eust pas pû faire ce qu'il fit : car enfin malgré toutes les inquietudes, et toutes les impatiences d'Arpalice, il fit un Pourtraict merveilleux. Quelque irritee qu'elle fust contre Menecrate, et quelque despit qu'elle eust que cette Peinture fust pour luy, elle fut pourtant bien ayse de la voir lors qu'elle fut faite : car comme vous le sçavez, quelque encolere qu'on soit, on ne peut pas souhaitter long temps de paroistre laide. De sorte qu'Arpalice se consolant peu à peu, de ce petit chagrin qu'elle avoit eu, consentit qu'on envoyast son Portraict à Menecrate : et comme il estoit en petit, il fut mis dans une assez belle Boiste, et envoyé à celuy pour qui on l'avoit fait faire : Arpalice ne voulant pas qu'on le luy envoyast de sa part, ny qu'on luy mandast mesme qu'elle y eust consenty.

Perte du portrait au jeu
Lorsqu'il reçoit le portrait d'Arpalice, Menecrate se trouve à Apamée, où il a fait la connaissance d'un étranger dénommé Thrasimede. Ensemble, ils écoutent souvent de la musique et discutent. Alors que la conversation porte sur la beauté des femmes dans leurs villes respectives, Menecrate montre le portrait d'Arpalice à Thrasimede, qui en est ébloui. Pourtant, le futur époux prétend que la personne représentée n'est ni une parente, ni une femme dont il est amoureux. Le soir, ils se rendent dans une maison de jeu. Menecrate finit par perdre la boîte et le portrait au bénéfice de Thrasimede. Il rentre chez lui, plus déçu d'avoir perdu au jeu, que d'avoir perdu le portrait de sa fiancée. Le hasard fait que Thrasimede ne rencontre plus Menecrate jusqu'à son départ.

Mais admirez un peu, je vous prie, la merveilleuse rencontre des choses ! lors que Menecrate reçeut ce Portraict, il estoit à Apamée, où un homme de qualité d'Halicarnasse, nommé Thrasimede, estoit aussi, sans autre dessein que de voyager. Et comme vous sçavez que la Musique Phrigienne est admirable, il y a dans cette Ville-là, un lieu où l'on fait un Concert de Voix et d'Instrumens, à certains jours reglez, où tous les honnestes Gens se trouvent,

   Page 4088 (page 598 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

selon le loisir qu'ils en ont : les uns y allant seulement parce qu'ils ayment la Musique ; et les autres parce qu'ils cherchent la Compagnie, qu'on trouve infailliblement en ce lieu-là. De sorte que Menecrate, Parmenide et Thrasimede, qui avoient tous trois de l'esprit, et de la curiosité, ne manquoient pas d'y aller, et de s'y trouver : et comme il arrive presques tousjours, que ceux qui sont Estrangers en une Ville, quoy qu'ils ne soient pas de mesme Pays, ont pourtant plus de disposition à lier conversation ensemble, qu'avec ceux de la Province où ils se trouvent : il advint que Thasimede chercha occasion de s'entretenir avec Parmenide, et avec Menecrate : si bien que trouvant qu'ils avoient tous deux beaucoup d'esprit, il s'accoustuma à leur parler plus souvent qu'à tous les autres. Et comme en ces lieux-là, il n'est pas fort ordinaire de faire conversation des choses fort importantes ny fort serieuses ; ils vinrent à parler de la difference qui se trouve à la beauté des Femmes, selon les divers lieux où elles naissent. De sorte que passant insensiblement d'une chose à une autre ; ils se demanderent reciproquement, s'il y en avoit de fort belles au lieu de leur naissance ? Et comme Menecrate fut le premier qui fit cette demande ; Thrasimede luy respondit, qu'il y en avoit de fort aymables à son Pays : mais, adjousta t'il, cela n'empesche pas que je ne me die malheureux : car enfin il n'y a presentement presques pas une grande beauté à Halicarnasse : quoy que le temps qui a precedé

   Page 4089 (page 599 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celuy cy de dix ou douze ans seulement, ait eu mille beautez admirables. Ainsi on peut dire, que si nostre Cour est esclairée, c'est par des Astres qui se couchent, et qui ne luiront plus guere. Il n'en est pas de mesme de nostre Ville, reprit Parmenide ; car il y a un nombre infiny de beautez naissantes : et pour vous en faire voir quelqu'une, interrompit Menecrate, voyez le Portraict d'une de nos Belles. En disant cela, il luy monstra effectivement la Peinture d'Arpalice, qu'il avoit reçeuë le matin : Thrasimede ne l'eust pas plustost veuë, qu'il advoüa n'avoir jamais rien veu de si beau : demandant plus d'une fois si ce n'estoit point un de ces Portraits qui ont bien quelque air de la Personne pour qui ils ont esté faits, mais qui l'embellissent tellement, qu'on ne peut dire veritablement que ce soit son Portraict ? Pendant que Trasimede parloit ainsi, Parmenide fut appellé par quelqu'un : de sorte qu'estant demeuré seul avec Menecrate, il se mit à admirer encore plus la beauté de ce Portraict : et à luy demander s'il estoit d'une personne dont il fût amoureux ou si c'estoit celuy de quelqu'une de ses Parentes ? car je presupose, dit il, que ce doit estre infailliblement l'un des deux. Ce n'est pourtant ny l'un ny l'autre, reprit Menecrate, et je puis vous asseurer qu'Arpalice dont vous voyez le Portraict, n'est point ma Parente, et que je n'en suis point amoureux. Quoy, interrompit Thrasimede, vous avez peu conoistre cette Personne sans l'aimer ? je l'ay peu sans doute, reprit il,

   Page 4090 (page 600 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et mesme je l'ay peu sans peine. Il est vray que lors que je partis du lieu où elle est, elle n'estoit pas si belle qu'elle est presentement : et l'on m'escrit, adjousta-t'il, qu'elle est encore plus charmante que son Portraict. Pendant que Menecrate parloit ainsi, Thrasimede regardoit tousjours cette Peinture avec admiration : mais à la fin apres la luy avoir renduë, ils parlerent d'autre chose. Au sortir de là, ils furent à une de ces Maisons où l'on jouë, et qui sont ouvertes à tout le monde : car comme la Phrigie est fort proche de la Lydie, et que comme vous le sçavez, ce sont les Lydiês qui ont presques inventé tous les jeux de hazard ; on jouë autant à Apamée qu'à Sardis. Menecrate et Thrasimede estant donc allez en ce lieu là, où Parmenide ne fut point ; Menecrate n'y fut pas si-tost, qu'il se mit à jouër, mais avec un tel malheur qu'il perdit tout ce qu'il avoit sur luy, excepté le Portraict d'Arpalice, dont la Boiste estoit d'or, avec un Cercle de Diamans. De sorte qu'estant desesperé, de n'avoir plus rien à jouër, il offrit à ceux contre qui il perdoit, de jouër cette Boiste de Portraict : mais sans leur donner loisir de respondre, Thrasimede prit la parole : et dit à Menecrate, que s'il estoit resolu de joüer cette Boiste, il le prioit que ce fust contre luy : et que pourveu que la Peinture y demeurast, il la luy feroit valoir le double de ce qu'elle avoit cousté. D'abord Menecrate hesita un momêt : mais la passion du jeu, et l'envie de regagner une partie de ce qu'il avoit perdu, estant plus fortes que la bien-seance ; firent qu'il

   Page 4091 (page 601 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

accepta l'offre que Tyhrasimede luy faisoit : ne voulant toutesfois que la juste valeur de la chose. Il se porta d'autant plustost à cotte resolution. qu'il creut qu'Arpalice ne sçauroit jamais qu'il auroit joüé son Portraict : et pour Parmenide, il ne craignit pas qu'il s'en faschast : car leur amitié estoit trop bien liée, pour apprehender que rien la peust rompre. Mais sans m'amuser à vous particulariser cette bizarre avanture, il suffit que vous sçachiez, que Menecrate perdit la Boiste et le Portraict ? que Thrasimede les gagna ; et qu'il offrit ensuitte à Menecrate, de luy prester de quoy continuër de jouër : mais comme l'opiniastreté de son malheur l'avoit desesperé, il se retira chez luy aussi chagrin de sa perte, que Thrasimede estoit gay du gain qu'il avoit fait. Menecrate estoit pourtant plus inquiet, d'avoir esté malheureux au jeu en general, que d'avoir perdu le Portraict d'Arpalice en particulier : car comme il avoit alors plus de passion pour le jeu que pour elle, il estoit plus sensible à l'un qu'à l'autre. Joint que sçachant, que selon les apparences, l'Original de la Peinture qu'il avoit perduë, devoit infailliblement estre à luy, il ne sentoit pas davantage cette perte, qu'il faisoit celle qu'il avoit faite auparavant. Pour Thrasimede, il n'en estoit pas de mesme : car il estoit plus satisfait d'avoir gagné cette Boiste et cette Peinture, que s'il eust gagné une autre chose d'un prix beaucoup plus considerable. De sorte que comme il craignit que Menecrate ne l'engageast à la rejouër s'il le revoyoit,

   Page 4092 (page 602 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il esvita de le rencontrer : et il luy fut assez aysé, parce que comme il n'avoit plus que deux jours à estre à Apamée, il ne parut pas mesme qu'il eust affecté de ne le trouver pas. Il fut neantmoins pour luy dire adieu, aussi bien qu'à Parmenide : mais le hazard fit qu'il ne les rencontra ny l'un ny l'autre : et qu'ainsi il partit sans les voir, pour continuër son voyage.

La rêverie dans le vallon
Durant la suite de son voyage, Thrasimede cherche partout une femme aussi belle que celle du portrait. Comme ses efforts sont infructueux, il décide de se rendre à Patare, tant pour voir le célèbre mont Chimère que pour y retrouver l'original du portrait. Arrivé à proximité de la ville, il s'arrête dans un agréable vallon et envoie son écuyer demander l'hospitalité à l'un de ses amis. Bientôt il s'abandonne à des rêveries en regardant le portrait d'Arpalice. La contemplation de l'effigie l'aide à oublier une ancienne amante qui l'a trahi. Fatigué, il finit par s'endormir.

Je ne m'amuseray point à vous dire en quelles Villes il fut, puis que cela ne serviroit de rien à mon sujet : et je vous diray seulement, que par tout les lieux où il passa, il regarda soigneusement s'il verroit quelque Femme aussi belle que la Peinture qu'il avoit : mais soit qu'en effect il n'en rencontrast point qui eust tant de beauté, ou que du moins il n'en vist pas qui luy pleust autant que luy plaisoit celle d'Arpalice ; il luy donna tousjours la preference dans son esprit. Apres avoir donc bien erré en divers lieux de la basse Asie ; comme il estoit prest de s'en retourner à Halicarnasse, il se reprocha à luy-mesme d'estre de l'heumeur de ceux qui vont chercher bien loing des choses mediocrement rares : et qui n'en voyent pas d'autres qui le sont extremement, parce qu'elles sont fort proches. Car encore que la Carie et la Lycie se touchent, il n'estoit pourtant jamais venu à Patare : quoy qu'il y vienne des Gens de tous les coings de l'Asie, pour consulter l Oracle d'Apollon : et qu'il ne vienne aussi beaucoup en Lycie, pour voir le Mont de la Chimere. Thrasimede s'estant donc fait ce reproche à luy-mesme, prit

   Page 4093 (page 603 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la resolution de venir en nostre Pays : il est vray qu'il joignit à la curiosité qu'il avoit de voir les raretez de nostre Ville, qui sont conneuës de tout le monde, celle de voir Arpalice. Le voyla donc en chemin pour venir à Patare, où il arriva en la plus belle Saison de toute l'année : mais avant que de vous dire comment il vescut, il faut que je vous die la merveilleuse rencontre qui luy arriva le jour qu'il y entra pour la premiere fois. Vous sçaurez donc que Thrameside s'estant souvenu qu'il y connoissoit un homme, qu'il avoit veu à Helicarnasse ; se resolut devant que d'y entrer, d'envoyer s'informer s'il y estoit, afin de sçavoir s'il pourroit loger chez luy, suivant le droict d'Hospitalité, que toutes les Nations reverenr. Il envoya donc un Escuyer qu'il avoit, porter une Lettre à celuy qu'il connoissoit, pour luy faire cette priere. Lors que Thrasimede envoya cét Escuyer, il estoit environ à qu'inze stades du lieu où il vouloit aller : mais à un endroict si agreable, qu'il se resolut de l'y attendre : ne demeurant qu'un Esclave avecque luy, qui tint son Cheval pendant qu'il se mit à se promener : car ce n'est pas la coustume de ceux qui font de longs voyages, de mener un grand Train. Comme il n'estoit pas encore fort tard, il jugea bien qu'il auroit loisir d'avoir des nouvelles devant qu'il fust nuict de celuy qu'il connoissoit : et comme cét endroict est fort beau, il ne fut pas mesme marry de s'y arrester. Car imaginez-vous un petit Valon environné de Colines, entremeslées de Rochers ;

   Page 4094 (page 604 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du pied desquels fort une petite Riviere, q'il travarsant le Valon, est bordée d'une espece de Saules sauvages, dont l'ombrage est fort agreable. Et ce qui rend encore l'aspect de ce lieu là plus divertissant ; est qu'il y a ve fort jolie Maison, bastie sur une de ces Colines : et qu'en se promenant au bord du Ruisseau, on voit en Perspective entre les pointes de deux Rochers (qui semblent s'estre separez exprés pour cela) la Ville de Patare en esloignement : et un Paysage au delà, d'une fort grande estenduë. Voila donc, aymable Doralise, quel est l'endroict où Thrasimede s'arresta, en attendant son Escuyer. D'abord il mit pied à terre, et laissant son cheval à l'esclave qui estoit avec que luy, il se mit à se promener seul, le long du Ruisseau, à l'ombre des Saules : et il se promena si long temps, en avançant tousjours, que cét Esclave le perdit de veuë, Neantmoins comme il luy avoit dit qu'il l'attendist en ce lieu là ; et que de plus il sçavoit bien qu'il faudroit qu'il y revinst ; parce que le costé que Thrasimede avoit pris pour se promener, estoit opposé au chemin qu'il devoit prendre pour aller à la Ville, il n'estoit pas en peine de ne le voir point. Cependant apres que Thrasimede se fut bien promené, il s'assit au pied d'un Arbre, où il se mit à resver assez profondement, sur ses avantures passées : car il m'a raconté depuis non seulement tout ce qu'il pensa alors, mais encore tout ce qu'il avoit pensé en sa vie. La resverie de Thrasimede, ne fut pas une de ces resveries qui naissent du murmure

   Page 4095 (page 605 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'un Ruisseau, ou du bruit que font les feuilles des Arbres, lors que le vent les agite, ou qui viennent mesme sans sujet : en effect il faut que vous sçachiez, qu'il avoit esté fort amoureux en son Païs : et qu'il ne s'en estoit esloigné que pour se guerir de la passion qu'il avoit euë, pour une Personne qui l'avoit trahy, et qui avoit encore eu plus de coqueterie que de beauté. Cependant quoy que le despit et l'absence eussent affoibly sa passion ; et qu'à parler raisonnablement, ce qu'il sentoit encore ne se peust plus nommer amour : neantmoins dans tous les voyages qu'il avoit faits, il n'avoit point veu de beauté qu'il eust preferée à celle de sa fidelle Maistresse, excepté celle d'Arpalice. De sorte que croyant que la veuë de ce Portraict estoit un remede pour achever d'effacer de son imagination, l'idée de la Personne qu'il vouloit oublier, il l'avoit tousjours porté, depuis qu'il l'avoit gagné. Si bien que se trouvant dans ce lieu solitaire, et avec toute l'oisiveté qu'il faloit, pour avoir besoing de se divertir par un si bel objet ; il tira cette Boiste de sa poche, et se mit à en considerer la Peinture attentivement. Il estoit alors à demy couché, la teste appuyée contre une grosse Touffe de Gazon, qui estoit au pied d'un Saule : tenant à sa main le Portraict d'Arpalice, qu'il regardoit de temps en temps. Mais apres estre tombé d'accord avec luy-mesme, que la Personne qu'il ne vouloit plus aymer, n'estoit pas si belle que ce qu'il voyoit ; insensiblement sa resverie devint plus confuse ; et il resva

   Page 4096 (page 606 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans resver à rien, non pas mesme au Portraict qu'il tenoit, et qu'il sembloit regarder. De sorte que comme il faisoit assez chaud ; qu'il s'estoit levé fort matin ; que le murmure d'un Ruisseau ; le bruit des feuïles ; et le Chant des Oyseaux ; sont des choses fort propres à exciter le sommeil ; principalement à un homme qui n'avoit alors ny grande joye ; ny grande douleur dans l'ame ; Thrasimede s'endormit : la Boiste qu'il tenoit luy eschapant de la main, sans qu'il s'en apperceust, et se refermant mesme sans qu'il l'entendist.

Surprise
Ce jour-là, Arpalice et Candiope se trouvent dans la maison de campagne de Zenocrite, proche du vallon où Thrasimede s'est endormi. Alors qu'elles se promènent dans les environs, elles aperçoivent le jeune homme, ainsi que la boîte du portrait à ses côtés. Quelle n'est pas leur surprise lorsque, s'étant saisies par jeu de l'objet, elles y découvrent le portrait d'Arpalice ! Leur perplexité cède bientôt le pas à une entreprise risquée : ayant retiré le portrait de la boîte, elles confient cette dernière à un jardinier, chargé de la restituer à l'étranger et de leur rapporter la réaction de celui-ci.

Mais pendant que Thrasimede dormoit si profondement, il faut que vous sçachiez que Lycaste, Cydipe, Arpalice, et moy, avec plusieurs autres, estions allées nous promener à cette jolie Maison, que je vous ay dit estre bastie sur une des Colines qui environnent le Valon où Thrasimede estoit endormy : car comme elle appartient à Zenocrite, nous en usions comme si elle eust esté à nous. Cependant il faut que vous sçachiez encore, que comme il y avoit une liason fort estroitte entre Arpalice et moy, nous ne croyons pas avoir fait une agreable Promenade, si nous ne nous estions entretenuës en particulier : aussi ne manquions nous jamais guere, de chercher l'occasion de nous separer des autres : et d'avoir quelques momens à nous pouvoir dire tout ce que nous pensions. Il arriva mesme qu'ayant ce jour là je ne sçay quel petit secret de bagatelle à confier à Arpalice, je le priay de me donner lieu de l'entretenir : de sorte qu'à la premiere occasion que nous en trouvasmes,

   Page 4097 (page 607 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nous nous separasmes de la Compagnie : et pour n'estre point interrompuës dans nostre conversation, nous sortismes par une Porte du Jardin, et descendismes par un petit Sentier assez commode, jusques au bord du Ruisseau. Mais à peine eusmes nous fait vingt pas, qu'Arpalice s'arrestant tout court, me fit signe de me taire : et me monstra, à travers les Arbres Thrasimede endormy, comme je vous l'ay representé. D'abord le dessein d'Arpalice fut, voyant à son habit que c'estoit un homme de qualité de m'obliger à retourner sur nos pas : ne voulant point estre veuë si peu accompagnée, en un lieu si solitaire. Mais comme je voyois que nous n'estions pas fort esloignées de nostre Asile, je fus plus hardie qu'Arpalice : car je voulus regarder Thrasimede un peu de plus prés : ne pouvant assez m'estonner, de voir un homme fait comme luy, endormy en ce lieu-là : sans voir ny Cheval ny Escuyer, ny Esclave. Je m'approchay donc de quelques pas, malgré la resistance d'Arpalice, que je forçay à me suivre, en la tirant par sa Robe : mais à peine eusmes nous passé deux rangs d'Arbres, qu'Arpalice et moy aperçeusmes la Boiste de Portraict, qu'il avoit laissé tomber en s'endormant, comme je l'ay desja dit. Nous ne l'eusmes pas plustost veuë, qu'une nouvelle curiosité s'empara de nostre esprit : quoy que nous ne connussions pas encore que c'estoit celle qu'on avoit envoyé à Menecrate : car il y avoit quelques Fleurs champestres, qui la cachoient à demy. Mais ce qu'il y

   Page 4098 (page 608 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eut d'admirable, fut qu'Arpalice, qui jusques alors avoit este la plus craintive, devint la plus hardie : et fut poussée d'une curiosité si forte, qu'apres avoir regardé à l'entour d'elle, si personne ne la pouvoit voir ; et avoir remarqué que cét Estranger dormoit bien profondement ; elle fut à pas contez prendre cette Boiste. Elle songeoit si fort à observer le visage de celuy qui dormoit, afin de voir s'il ne s'esveilloit point, qu'elle prit la Boiste de Portraict, presques sans la regarder : se retirant avec que la mesme precaution qu'elle avoit euë en approchant : c'est à dire en marchant tout doucement, et en se cachant d'Arbre en Arbre, jusques au pied d'un vieux Saule où je l'attendois : afin de voir la Peinture que nous presuposions qui devoit estre dans cette Boiste, avec intention toutesfois de la remettre où Arpalice l'avoit prise : car vous pouvez bien juger, que nous n'avions pas dessein de faire un larcin. Et en effect, j'avois desja tiré de ma poche des Tablettes, pour ecrire quelque galanterie dedans : afin de les laisser avec la Boiste quand nous la remettrions : et afin aussi que cét endormy que nous croyons estre un Amant, peust voir qu'on avoit peu luy desrober le Portraict de sa Maistresse : et qu'il peust lire en suitte le reproche que je luy eusse fait de sa negligence. Vous sçavez, aimable Doralise, combien en l'âge où nous estions, ces sortes d'avantures inopinées rejouïssent : aussi Arpalice et moy faisions nous cette petite malice à cét Estranger, avec un plaisir extréme, et une

   Page 4099 (page 609 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

attention estrange. Mais lors qu'Arpalice fut aupres de moy, et que nous estans bien cachées derriere le Saule où nous estions, nous vinsmes à regarder cette Boiste ; nous fusmes bien surprises, de voir que c'estoit celle qu'on avoit envoyée à Menecrate, ou du moins une toute semblable. Toutefois il y avoit si peu d'aparence de croire que ce peust estre celle là, que nous dementismes nos propres yeux : et nous l'ouvrismes dans la croyance de n'y trouver pas le Portraict d'Arpalice. Imaginez vous donc quelle surprise fut la nostre, de voir que c'estoit en effect la mesme Peinture qu'on avoit envoyée à Menecrate : mais aimable Doralise, je vous demande une chose impossible : car il est certain que vous ne sçauriez concevoir, quel fut nostre estonnement. Cependant comme nous estions trop prés de cét Estranger, pour raisonner sur cette avanture, sans craindre de l'esveiller, nous nous en esloignasmes : regardant tousjours derriere nous, pour voir si cét homme ne se levoit point pour nous suivre. Mais enfin ayant gagné le pied de la Coline, nous nous demandasmes l'une à l'autre, comment il estoit possible que cette Peinture se trouvast entre les mains de cét Estranger ? Pour moy (dis je à Arpalice en sousriant, lors qu'elle me fit cette question) si j'en croy mes yeux, je ne doute point du tout que ce Portraict ne soit celuy que vous avez souffert qu'on envoyast à Menecrate : mais si j'en croy ma raison, je pense qu'il y a plus de sujet de soubçonner que vous avez quelque petite

   Page 4100 (page 610 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

galanterie secrette, dont vous m'avez fait un Mistere. Vous me faites tant d'outrages à la fois par ce que vous dites, reprit-elle, que je ne veux pas croire que vous parliez serieusement : en verité, repris-je en riant, je ne sçaurois vous dire si je ne raille pas : car comment voulez vous que je puisse raisonner juste, sur une chose si surprenante ? Ce qui m'afflige, repliqua-t'elle, est que je ne voy pas comment m'esclaircir de cette avanture : il ne faut qu'esveiller cét Estranger, repris-je ; ha Candiope, respondit Arpalice, je suis bien esloignée de vostre sentiment ! car de l'heure que je parle, j'ay une telle peur qu'il ne s'esveille, que quelque envie que j'aye de voir ce qu'il fera, lors qu'il s'apercevra qu'il a perdu mon Portraict ; je suis pourtant resoluë de m'en retourner. Ce n'est pas que je ne croye qu'il regrettera plus la Boiste que la Peinture : aussi veux-je, adjousta-t'elle, la luy renvoyer par un Esclave, apres en avoir osté mon Portraict : c'est pour quoy je vous prie de venir m'ayder à en trouver un, qui puisse me rendre cét office. Pour moy j'advouë que je ne me pouvois resoudre à perdre cét Estranger de veuë : et je voulois absolument qu'elle me permist de faire conversation avecque luy. Comme nous estions en cette contestation, une de nos Femmes qui nous cherchoit par tout, nous vint dire que les Chariots estoient prests ; que Lycaste nous attendoit ; et qu'en nous en retournant, nous allions encore voir une autre Maison, qui se trouvoit sur nostre route.

   Page 4101 (page 611 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ainsi tout ce que nous peusmes faire, fut de chercher en passant dans le Jardin, si nous ne trouverions personne qui fust propre à aller observer cét Estranger, et à le suivre jusqu'au lieu où il iroit coucher. Mais nous ne trouvasmes qu'un Jardinier, à qui nous taschasmes de faire entêdre ce que nous desirions de luy : ne manquant pas de luy donner, et de luy promettre, ce qu'il faloit pour le faire agir il est vray qu'il nous parut si stupide, que nous n'esperasmes pas grand esclaircissement, de ce que nous voulions sçavoir par son moyê : n'osant mesme luy confier la Boiste que nous voulions rêvoyer à cét Estranger. Il nous promit pourtant de venir le lendemain nous dire ce qu'il sçauroit : il est vray que nous n'eusmes pas beaucoup de loisir pour l'instruire : car on nous vint querir plus de quatre fois en demy quart d'heure.

Interrogations quant à la provenance du portrait
De retour auprès de la compagnie, Arpalice et Candiope continuent à s'entretenir en privé, malgré les protestations des autres dames. Comment ce portrait est-il arrivé entre les mains de l'étranger ? L'idée que Menecrate ait pu le donner leur paraît inconcevable. La seule explication plausible est le vol ou la perte ; l'éventualité d'une défaite au jeu ne leur traverse pas l'esprit.

Lors que nous eusmes rejoint la Compagnie, on nous fit estrangement la guerre, de l'avoir quittée pour si longtemps. Lycaste nous dit mesme à demy serieusement, et à demy en raillant, que les personnes de nostre âge, ne pouvoient avoir de si longs secrets ensemble, sans qu'on peust leur donner quelque explication peu favorable. Pour moy (dit Arpalice, qui n'aimoit pas la contrainte) si on m'ostoit la liberté de me taire, je pense que je parlerois tousjours : et si au contraire on me commandoit de parler beaucoup, je me tairois pour toute ma vie. En effect (dit-elle en riant, pour pretexter le dessein qu'elle avoit de m'entretenir) je sens une si forte envie de parler bas à Candiope,

   Page 4102 (page 612 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

depuis qu'on m'en a fait la guerre, que je ne pense pas que je m'en puisse empescher : apres cela comme nous estions l'une aupres de l'autre, elle s'approcha de mon oreille, pour me dire quelque chose. Au commencement, on continüa de nous reprocher nos secrets, en nous interrompant continuellement : mais à la fin on nous laissa en repos, et nous nous entretinsmes tant que nous volusmes : non seulement dans le Chariot, mais encore lors que nous fusmes arrivées à cét autre Jardin que nous allions voir. Nous cherchasmes donc avecque un soing estrange, à deviner comment il pouvoit estre que cét Estranger eust eu ce Portraict entre ses mains : mais quoy que nous pussions penser, nous ne pêsasmes point la verité. De soubçonner que Menecrate l'eust donné, c'est ce que nous ne pouvions faire : de croire que celuy à qui nous l'avions pris l'eust dérobé, c'est ce qui n'estoit pas possible, veu son habillement et sa bonne mine : de croire aussi que Menecrate l'eust perdu au jeu, nous n'en avions pas la pensée : et le mieux que nous pouvions imaginer, estoit qu'il l'eust esgaré.

Rixe dans le vallon
De retour en ville, on apprend que Menophile, mari de Lycaste, est rentré de voyage en compagnie d'un étranger blessé. Il l'a rencontré dans le vallon proche de la maison de Zenocrite, alors qu'il était en train de se battre, seul contre quatre soldats. Menophile s'est empressé de lui porter secours ; ensemble, ils sont parvenus à tuer deux soldats, et à faire fuir les deux autres. Mais l'étranger a été gravement blessé pendant le combat.

Mais enfin l'heure de se retirer estant venuë, nous nous en retournasmes à la Ville : et comme Lycaste voulut que je passasse le soir avec Cydipe, et avec Arpalice ; apres avoir remené toutes les autres Dames, nous arrivasmes chez elle : où nous ne fusmes pas plustost, que nous apprismes que le Mary de Lycaste, nommé Menophile, venoit d'arriver d'un voyage de huict jours qu'il estoit allé faire : et qu'il avoit fait apporter

   Page 4103 (page 613 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chez luy, un Estranger qui paroissoit estre homme de qualité, qui estoit extremement blessé, et que les Chirurgiens venoient d'achever de penser. Lycaste n'eut pas plustost oüy ce qu'on luy disoit, que poussée par un sentiment de curiosité, et de compassion tout ensemble ; elle fut droit à la Chambre où on luy dit qu'on avoit mis cét Estranger, et où son Mary estoit encore : de sorte que poussées de mesme curiosité qu'elle, Arpalice et moy la suivismes : Cydipe n'y voulant point venir, parce qu'elle disoit qu'elle s'esvanouïroit, si elle estoit seulement dans le mesme lieu où seroit un homme blessé. Nous voila donc à suivre Lycaste : qui n'eut pas fait deux pas dans la Chambre où estoit cét Estranger, que Menophile nous fit signe que nous ne fissions point de bruit : et en effect pour nous empescher d'en faire, il vint à nous, et nous fit passer dans l'Antichambre : où il ne fut pas plustost, que Lycaste luy demanda, avec beaucoup d'empressement, qui estoit celuy qu'il assistoit avec tant de soing ? C'est, luy dit-il, le plus vaillant homme du monde, et de la meilleure mine : c'est un homme à qui j'ay voulu sauver la vie, et qui me l'a conservée : mais apres cela, ne m'en demandez pas davantage : car je ne scay ny son nom, ny son Païs. Mais encore, luy dit Lycaste, où l'avez vous rencontré ? je revenois, nous dit-il, le long de cette petite Riviere, qui passe assez prés du pied de la Coline, sur la quelle est bastie la Maison de Zenocrite, où j'avois dessein de passer ;

   Page 4104 (page 614 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

lors que j'ay rencontré un Esclave qui tenoit un Cheval : de là poursuivant son chemin, je suis enfin arrivé dans l'endroict du Valon, où aboutit un petit Sentier, qui respond à une porte du Jardin de Zenocrite. Vous pouvez juger, aymable Doralise, qu'Arpalice et moy, ne pusmes pas entendre ce que disoit Menophile, sans nous regarder : et sans luy prester une nouvelle attention. Nous jouïsmes donc, que sans prendre garde à nous, il continua son recit : estant arrivé en cét endroict, poursuivit-il, j'ay veu celuy dont je parle, l'Espée à la main contre quatre Soldats : mais je l'ay veu se deffendre comme un Lion. De sorte qu'encore que j'eusse envoyé tous mes Gens par un autre chemin ? et que je n'eusse qu'un Esclave avecque moy ; je n'ay pas laissé de le vouloir secourir. Mais comme ceux contre qui il avoit affaire, m'ont veu mettre l'Espée à la main, ils se sont separez : ainsi il en est demeuré deux à le combattre, et les deux autres sont venus à moy. Ils n'ont pas plustost tourné teste pour me venir attaquer, que mon Esclave s'en est fuy, et que je me suis trouvé seul contre deux, qui d'abord ont tué mon Cheval. En suitte ils m'ont dit que je ne me meslasse point d'une querelle, où je n'avois point d'interest : semblant alors n'avoir autre intention que celle de m'empescher de m'opposer au dessein qu'ils avoient de tuër cét homme. Mais un d'eux s'estant tourné, et ayant veu que cét Estranger n'avoit plus qu'un des leurs en teste, et qu'il avoit tué l'autre ; ils se sont jettez sur moy en mesme

   Page 4105 (page 615 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

temps. J'ay paré le mieux que j'ay pû leurs premiers coups : mais mon Espée s'estant faussée en croisant les leurs, j'allois asseurement estre tué, si celuy que j'avois voulu secourir, ne fust venu à mon secours, apres avoir tué celuy contre qui il combatoit. De sorte que les deux autres à qui j'avois à faire, voyant que leurs Compagnons estoient morts, et remarquant de plus qu'on ouvroit la Porte du Jardin de Zenocrite, l'espouvente les a pris : de sorte que sans plus songer à combattre, ils ont eu recours à la fuite. Cét Estranger et moy les avons suivis, mais inutilement : cependant comme ce vaillant Homme avoit esté fort blessé, au combat qu'il avoit fait contre les deux qu'il avoit tuez ; et qu'il avoit beaucoup perdu de sang, en poursuivant ceux qui fuyoient : comme il a voulu se tourner vers moy, et qu'il a commencé de me remercier de ce que j'avois voulu faire pour luy, il est tombé comme mort à mes pieds. En mesme temps, un Jardinier de chez Zenocrite, ayant ouvert la Porte du Jardin, comme je l'ay desja dit ; et ayant veû ce qui se passoit au lieu où nous estions, a apellé tout ce qu'il y avoit de Gens dans la Maison où il demeure, pour nous venir assister : ainsi ç'a esté par leur moyen, que j'ay fait aporter cét illustre blessé au lieu où il est, avec intention de proportionner mes soins à son merite.

Explications
Arpalice et Candiope comprennent qu'il s'agit de l'étranger qu'elles ont vu endormi dans le vallon. Lorsque ce dernier reprend connaissance, il s'enquiert aussitôt de savoir si l'on a retrouvé un portrait sur les deux soldats morts. Arpalice et Candiope comprennent alors ce qui s'est passé : Thrasimede a accusé les soldats de lui avoir dérobé le portrait, ce qui a provoqué la rixe. Elles apprennent également que l'objet litigieux était parvenu dans les mains de Thrasimede à la suite de la défaite au jeu de Menecrate . Cette dernière nouvelle accroît encore davantage le mépris d'Arpalice à l'égard de son futur époux.

Apres que Menophile eut achevé de raconter ce qui luy estoit arrivé, Lycaste luy demanda encore plusieurs choses, que nous n'escoutasmes guere Arpalice et moy : car encore que nous ne

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pussions presque douter que celuy dont Menophile parloit, ne fust le mesme que nous avions veu endormy neantmoins cette avanture estoit si surprenante, que nous mourions d'envie de nous en esclaircir par nos yeux. Il est vray que nous ne fusmes pas long-temps dans cette inquietude : car ayant entendu que cét Estranger prioit qu'on s'informast si on ne trouveroit point un Portraict aux deux Soldats qu'il avoit tuez ; Lycaste r'entra dans la Chambre, où nous la suivismes. Mais nous n'y eusmes pas fait deux pas, que nous vismes que celuy que nous avions veu, et celuy que nous voyons, n'estoient qu'une mesme Personne : il ne reconnut pourtant point Arpalice : car outre qu'il estoit si foible, qu'à peine avoit il peu lever son Rideau, pour demander si un Escuyer et un Esclave qu'il avoit, ne l'estoient point venu chercher ? il est encore vray qu'Arpalice se cachoit à demy derriere Lycaste et derriere moy : de sorte qu'elle le reconnut, sans qu'il la reconnust pour estre la personne dont il avoit perdu la Peinture. Cependant quelque foible qu'il fust, il ne laissa pas de faire un compliment fort spirituel à Lycaste, lors qu'elle l'asseura qu'il estoit en lieu où il pouvoit commander absolument : mais comme les Chirurgiens avoient extrémement deffendu qu'on le fist parler, cette conversation ne fut pas longue. Il n'en fut pas de mesme de celle que nous eusmes ensemble Arpalice et moy, sur cette estrange rencontre ; et nous resolusmes de ne dire encore rien du Portraict que nous avions pris à

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cét Estranger, jusques à ce que nous sçeussions plus precisément quelle estoit cette avanture. Mais comme je ne doute point que vous n'ayez impatience de sçavoir la cause du combat de Trasimede ; il faut que je vous die ce que nous en sçeusmes par luy le lendemain. Imaginez-vous donc que le hazard fit, que quatre Soldats passant aupres de Thrasimede endormy, il s'esveilla justement comme ils estoient à cinq ou six pas de luy : et justement encore, comme deux d'entre eux le regardoient en riant : soit qu'ils raillassent de quelque chose où il n'avoit point d'interest ; soit que ce fust effectivement de ce qu'ils l'avoient veu si accablé de sommeil. De sorte que Thrasimede s'esveillant ; cherchant sa Boiste, et ne la trouvant point ; creut absolument que ces Soldats qui l'avoient regardé en riant, l'avoient prise. Mais pour leur donner lieu de la luy rendre, il fut à eux sans nulle marque de chagrin : et les appellant assez haut ; mes Compagnons, leur dit-il, vous en avez assez fait, pour meriter d'estre enrollez dans les Troupes Lacedemoniennes : c'est pourquoy je vous prie de me rendre ce que vous n'avez sans doute pris, que pour me faire voir vostre adresse, et pour me le faire chercher. Mais pour vous recompenser de la joye que vous me donnerez en me le rendant, je vous donneray plus que ne vaut la Boiste de Portraict que vous m'avez prise. Ces Soldats bien estonnez d'entendre parler Thrasimede, creurent qu'il n'estoit pas encore bien esveillé : et se mirent insolemment

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à rire, en luy disant, avec assez d'incivilité, qu'ils estoient bien marris qu'il eust fait un mauvais songe. Mais sans m'amuser à vous dire une si estrange conversation, il suffit que vous sçachiez, que Thrasimede estant fortement persuadé qu'ils avoient le Portraict qu'il avoit perdu ; leur dit quelque chose qui leur fit connoistre la croyance qu'il avoit : à quoy ils respondirent si extravagamment, que Thrasimede, dans la colere où il estoit, ne peust s'empescher de les menacer. Il ne l'eut pas plustost fait, que se servant sans doute de ce pretexte pour le voller ou pour le tuër, ils l'attaquerent tous quatre à la fois, comme je vous l'ay dit : mais ce qu'il y avoit de rare, estoit de voir que lors que Thrasimede racontoit son advanture à Menophile et à Lycaste, il leur soustenoit tousjours que ces Soldats avoient pris le Portraict qu'il avoit perdu : exagerant le malheur qu'il avoit eu d'en avoir tué deux, sans l'avoir retrouvé : et qu'il se fust rencontré que ceux qui avoient fuy, l'eussent emporté. Cependant l'Escuyer de Thrasimede estant retourné au lieu où il avoit laissé son Maistre, pour luy dire que son Amy estoit ravy de le loger chez luy ; il trouva encore l'esclave, qui luy dit que Thrasimede luy avoit ordonné de l'attendre ou il estoit : et qu'il s'estoit allé promener le long du Ruisseau, en remontant vers sa Source. Cét Escuyer fut donc avec cét Esclave, le long de cette petite Riviere, mais ils n'y trouverent que les corps de ces deux Soldats morts, qu'on n'en avoit pas encore ostez : et qui ne le furent

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que le lendemain par les ordres de la Justice. L'Escuyer fut alors extrémement en peine de son Maistre : cependant comme il estoit desja fort tard, ne sçachant que faire pour en apprendre des nouvelles, il fut à la Maison de Zenocrite : où le Jardinier luy ayant dit ce qu'il en sçavoit, il luy dit qu'il seroit inutile qu'il entreprist d'entrer dans la Ville ce jour là, parce que les Portes en seroient fermées avant qu'il y peust estre. Ainsi ce ne fut que le jour suivant au matin, que ce Jardinier voulant nous tenir sa parole, amena cét Escuyer et cét Esclave de Trasimede chez Lycaste, à qui ils apprirent le nom et la condition de leur Maistre : de sorte que la sçachant, elle redoubla encore ses soins pour l'assister. Cependant comme cela ne suffisoit pas, pour contenter la curiosité d'Arpalice ; elle fit demander à cét escuyer par une de ses Femmes, qui estoit fort adroite, si le Portraict que son Maistre avoit perdu, estoit celuy de quelque Personne qu'il aymast en son Pays ? esperant par là luy faire dire la verité. Et en effect cét Escuyer, sans y entendre de finesse, luy dit que cela n'avoit garde d'estre : et alors il luy raconta que son Maistre l'avoit gagné au jeu à Apamée, sans qu'il peust dire qui l'avoit perdu, ny quel estoit ce Portraict ; n'ayant jamais veu ouvrir la Boiste dans quoy il estoit. Je vous laisse à penser, aymable Doralise, quel fut le despit d'Arpalice, d'aprendre que Menecrate estimoit si peu sa Peinture : je vous asseure (me dit-elle, apres qu'elle m'eut apris ce que cét Escuyer avoit

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dit) que Menecrate en perdant mon Portraict, a plus perdu qu'il ne pense : car enfin, poursuivit elle, il n'y a pas moyen de ne luy oster point ce peu de complaisance que j'avois pour luy, apres l'outrage qu'il m'a fait. Considerez un peu je vous prie, adjoustoit-elle, comment il me traitteroit, si je l'avois espousé : puis qu'il me traitte comme il fait, devant que d'estre mon Mary. Quelque violente que fust la colere d'Arpalice, je ne la pouvois ; pas condamner : cependant elle se trouvoit un peu embarrassé : car elle n'aymoit pas trop à faire sçavoir que nous avions esté la cause innocente du malheur qui estoit arrivé : mais d'autre part elle avoit une telle envie que tout le monde sçeust le nouveau sujet de haine qu'elle avoit pour Menecrate ; qu'elle se resolut de le dire à Zenocrite : ne croyant pas le pouvoir apprendre à personne qui le dist à plus de Gens, ny qui le dist plus au desavantage de Menecrate. Nous jugeasmes pourtant à propos, de ne faire point sçavoir que nous eussions pris ce Portraict, qui avoit causé un si funeste accident : mais seulement que nous avions sçeu que Menecrate l'avoit joüé, et perdu. Toutefois comme nous ne la pusmes voir ce jour là, il falut avoir patience : ce pendant Thrasimede se trouvant beaucoup mieux, et les Medecins et les Chirurgiens ayant asseuré que ses blessures estoient sans danger ; il s'informa chez qui il estoit, afin de sçavoir à qui il estoit obligé. Mais comme le nom de Menophile, et celuy de Lycaste, ne luy apprenoient pas qu'Arpalice fust en

   Page 4111 (page 621 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme Maison que luy ; il fut estrangement surpris ce jour là.

Conversations sur les amours imposées
La surprise de Thrasimede est grande, lorsqu'il aperçoit Arpalice et qu'il la reconnaît comme étant la jeune fille représentée par le portrait. Il s'enquiert aussitôt de son identité et apprend qu'elle est promise à Menecrate. Thrasimede s'indigne de ce qu'une femme aussi belle doive épouser un homme qu'elle n'aime pas, et dont elle n'est de surcroît pas aimée. Pendant ce temps, Zenocrite raconte à qui veut l'entendre que Menecrate a perdu le portrait d'Arpalice au jeu. Elle rend même visite à Thrasimede pour connaître les détails de cet épisode. Elle y rejoint Lycaste, Candiope et Arpalice qui se trouvent également au chevet du jeune homme, encore souffrant de ses blessures. Une conversation s'engage au sujet des amours imposées. Zenocrite prend un malin plaisir à mettre en évidence tous les inconvénients d'une union arrangée dès l'enfance par les familles.

Vous sçaurez donc qu'Arpalice se trouvant seule aupres de sa Tante, elle fut obligée de la suivre à la Chambre de Thrasimede. Il arriva mesme que Menophile qui y estoit le premier, ayant eu quelque chose à dire en particulier à Lycaste, la tira vers les Fenestres : et laissa Arpalice seule aupres du Lict de cét illustre blessé. Imaginez vous, je vous en conjure, quelle fut sa surprise, lors qu'il connut que la Personne qu'il voyoit, estoit la mesme dont il avoit gagné et perdu la Peinture : il fut pourtant un moment en doute : parce qu'il la trouvoit encore plus belle que son Portraict. Neantmoins s'estant confirmé dans sa pensée, par la prodigieuse ressemblance qu'il voyoit, en tous les traicts du visage d'Arpalice, avec ceux de sa Peinture ; il eut une extréme joye de cette rencontre : sans qu'il sçeust pourtant quel avantage il en attendoit. Il se fit donc plus de violence qu'il n'eust fait pour parler à une autre : et il le fit en effet si agreablement, qu'Arpalice en fut extrémement satisfaite. Il ne peut toutesfois pas luy dire, comme il en avoit le dessein, qu'il y avoit desja long-temps qu'il estoit admirateur de sa beauté : car Menophile estant sorty, et Lycaste s'estant rapprochée, il falut changer de discours. Comme Arpalice l'observoit soigneusement, elle remarqua aysément la surprise et la joye de Thrasimede : mais comme il n'estoit pas encore en estat de faire de longues conversations, celle de Lycaste et de luy ne

   Page 4112 (page 622 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fut que d'un quart d'heure seulement : encore fut ce pour la conjurer, comme il en avoit de fia prié Menophile, de vouloir souffrir qu'il se fist transporter chez un Amy qu'il avoit à Patare, Mais comme elle sçavoit bien que Menophile ne vouloit pas qu'il sortist de chez luy, qu'il ne fust entierement guery ; elle luy parla avec toute la civilité possible : apres quoy elle se retira. Elle ne fut pas plutost sortie, que celuy que Thrasimede connoissoit à nostre Ville, le vint voir : de sorte que voulant estre pleinement informé de tout ce qui touchoit Arpalice, dont la beauté luy avoit tant donné d'admiration ; il sçeut qu'elle estoit Niepce de Menophile et de Lycaste : qu'elle estoit promise à Menecrate : et qu'elle estoit Soeur de Parmenide. Si bien que par là, il vint à sçavoir qu'Arpalice devoit espouser un homme qu'elle n'aimoit point, et dont elle n'estoit pas aymée ; car apres luy avoir gagné son Portraict, et avoir oüy de sa bouche, qu'il n'en estoit point amoureux, il n'en pouvoit pas douter. Mais comment est-il possible, disoit-il en luy-mesme, qu'une Personne aussi belle qu'Arpalice, puisse se resoudre à se marier, sans estre aymée de celuy qui l'espousera ? elle, dis-je, qui sans doute a donné de l'amour à tous ceux qui se sont trouvez capables d'en recevoir. Sans mentir, disoit-il à son Amy, le destin d'Arpalice me semble digne de compassion : car quoy que Menecrate soit bien fait, et qu'il ait de l'esprit, puis qu'il ne l'ayme point, il ne sçauroit estre digne d'elle. Cependant,

   Page 4113 (page 623 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repliqua cét homme, il n'est pas aysé que son destin change : parce que si elle refuse Menecrate, elle perdra la plus grande partie de son bien. J'aymerois mieux le perdre tout entier, reprit Thrasimede, que de perdre la liberté. Je pense, respondit celuy qu'il entretenoit, que si Arpalice est sage, elle ne le fera pourtant pas : car quelque belle qu'elle soit, si elle n'avoit point de bien, elle auroit des Amans ; mais je doute si elle auroit un Mary. Tous les hommes, repliqua Thrasimede, ne sont pas si interessez que vous pensez : et si je devenions amoureux d'Arpalice, je vous ferois peut estre changer d'advis. Cependant nous n'eusmes pas plustost fait sçavoir à Zenocrite que Menecrate avoit joüé le Portraict d'Arpalice, qu'elle l'aprit à toute la Ville : mais d'une maniere si plaisante, si pleine de malice, et d'esprit, qu'on ne parla que de cela durant huict jours. Elle voulut mesme sçavoir la chose, de la bouche de Thrasimede, à qui elle fit une visite, lors qu'il fut en estat d'en recevoir : car estant venuë pour voir Lycaste, comme elle sçeut qu'elle estoit à la Chambre de Thrasimede, elle ne voulut point qu'on l'allast advertir, et elle y monta tout droict. Elle n'y fut pas plustost, qu'elle envoya prier Cydipe, Arpalice, et moy, qui estions dans une autre Chambre, de l'aller voir à celle de Thrasimede : et je ne sçay mesme, si ce ne fut point ce jour là, qu'il devint amoureux. Car enfin la joye qu'eut Arpalice d'entendre toutes les plaisantes et malicieuses choses que dit Zenocrite

   Page 4114 (page 624 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

contre Menecrate fit qu'elle en parut si belle, qu'il n'eust pas esté aysé de luy resister, et de se deffendre de ses charmes. Apres les premiers Complimens faits, il se trouva que Zenocrite connoissoit extrémement toute la Maison de Thrasimede : car c'est un des Talens qu'elle a, de faire en sorte que rien ne luy soit jamais inconnu, et de connoistre des Gens par toute l'Asie. Si bien que passant insensiblement d'une conversation de civilité, à une autre plus enjoüée ; elle luy demanda brusquement devant Lycaste, pour combien Menecrate avoit joüé le Portraict d'Arpalice contre luy ? car comme je m'imagine, dit-elle, qu'il ne se connoist gueres ny en Peinture, ny en Pierreries, je pense qu'il l'aura joüé pour peu de chose. Il ne tint pas a moy, reprit Thrasimede, qu'il ne le joüast pour beaucoup : puis que je luy offris de le faire valoir le double de ce que la Boiste en avoit cousté : car pour la Peinture (adjousta t'il en regardant Arpalice) je n'aurois pas eu assez de bien pour en esgaller le prix. Mais Madame, poursuivit-il encore, par quelle voye avez vous sceu que Menecrate a perdu le Portraict de la belle Arpalice ? Il Paroist bien, interrompit Lycaste, que vous estes Estranger en ce Pays : car si vous ne l'estiez pas, vous vous estonneriez de ce que Zenocrite ne sçauroit point, et vous ne vous estonneriez jamais de ce qu'elle sçauroit. C'est une chose si remarquable, dit Zenocrite, de voir un Amant qui jouë le Portraict de sa Maistresse ; que je pense qu'en quelque lieu du monde que cela

   Page 4115 (page 625 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fust arrivé, on le sçauroit par toute la Terre. Mais aussi, adjousta-t'elle, je ne sçay de quoy les Amis de Menecrate se sont advisez, de vouloir luy envoyer le Portraict d'Arpalice : car selon moy, il n'y a rien de plus ridicule, que ces galanteries de Famille, qui se font à la veüe de tout le monde, et par le conseil et le consentement de tous les Parens. Si j'en eusse esté creüe, dit Arpalice, Thrasimede s'en porteroit mieux : car Menecrate n'auroit pas eu mon Portraict, et par consequent il n'auroit pas esté cause du malheur qui est arrivé. N'apellez point malheur, reprit-il, une chose qui m'a donné l'honneur de connoistre tant d'honnestes Personnes : vous en direz ce qu'il vous plaira, luy dis-je, mais je pense que trois coups d'Espée que vous avez reçeus, peuvent s'appeller un malheur. Il est tant de sortes de maux, repliqua-t'il, qui produisent de grands biens, que je pense pouvoir dire que l'accident qui m'est arrivé est de ce nombre. Pour moy, dit Zenocrite, puis que vous n'en mourrez pas, je ne voudrois point que cela ne fust pas arrivé : car je vous advouë que j'ay une telle aversion pour cette sorte d'Amans, de qui l'amour naist dans le Testament de leur Pere ; et qui sont dans la certitude d'espouser celles qu'on appelle leurs Maistresses, dés le premier jour qu'ils la connoissent ; que j'ay quelque joye, lors que je sçay qu'il y en a quelqu'un qui fait quelque chose de mal à propos. En effect, adjoustoit-elle, ostez l'inquietude et le mistere à l'amour, vous luy ostez

   Page 4116 (page 626 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout ce qui donne de l'esprit à un Amant : et pour vous prouver ce que je dis, imaginez-vous le plus honneste homme du monde, durant les trois ou quatre derniers jours qui precedent son Mariage ; et voyez le aupres de la Personne qu'il doit espouser, en une de ces heures où les Freres ; les Soeurs, les Neveus ; les Oncles ; les Tantes ; les Peres ; les Meres ; les Ayeuls, et les Ayeules ; viennent se réjouïr de son Mariage ; et je m'asseure que vous tomberez d'accord, qu'il n'y a rien de plus descontenancé qu'un Amant legitime et declaré, quand mesme il seroit effectivement Amant. Imaginez vous donc ce que ce doit estre, lors que celuy qu'on marie ne l'est point : pour moy j'advouë que c'est une chose qui me blesse tellement les yeux et l'imagination, que je ne la puis endurer. Jugez apres cela, ce que peut faire Arpalice : qui depuis qu'elle est née, n'a point eu d'autre objet devant les yeux qu'un de ces Amans sans amour, qu'elle a tousjours deu regarder comme devant infailliblemêt estre son Mary. Pendant que Zenocrite parloit ainsi, Thrasimede regardoit attentivement Arpalice : et remarquoit que son Amie luy faisoit plaisir de dire ce qu'elle disoit. Il n'en estoit pas de mesme de Lycaste, qui en avoit beaucoup de despit : mais comme Zenocrite n'estoit pas acoustumé à consulter les sentimens d'autruy pour dire les siens ; elle continua le reste du jour, à parler comme elle avoit commencé, sçachant bien qu'Arpalice n'en estoit pas faschée. Tantost elle despeignoit cette espece d'Amans ;

   Page 4117 (page 627 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

apres elle representoit le décontenancement de leurs Maistresses ; en suitte elle les comparoit aux veritables Galans ; et faisoit remarquer une si notable difference entre les uns et les autres, qu'il n'y avoit pas moyen de ne tomber point dans son sens. Mais (luy dis je une fois en l'interrompant) il faut donc bannir entierement la galanterie : car puis qu'un Galant legitime n'est point Galant, et que la vertu ne veut pas qu'on en souffre d'autres, il faut conclure qu'il n'en faut point souffrir du tout. Quand je dis ce que vous dites, reprit Zenocrite, je n'entends pas precisément la chose, comme vous l'entendez ; et à parler tout à fait juste, on peut dire que ceux que je condamne, sont proprement ces Amans qui ne le sont point, et ces Amans declarez. Car enfin pour faire que la galanterie produise de jolies choses, il faut que celuy qui la fait, ayme seulement pour aimer, sans songer d'abord s'il espousera, ou s'il n'espousera pas : car lors que la pensée du Mariage naist au coeur d'un Amant dans le mesme temps que sa passion ; je soustiens qu'il est moins Galant qu'un autre : qui sans sçavoir pourquoy il ayme, ny par quelle voye il sera aymé, ne laisse pas de le faire. Je suis mesme persuadée, poursuivit-elle en riant, que les Amans qui ont des Peres et des Meres, qui s'opposent à leur amour, sont bien souvent plus Galans que les autres : et s'ennuyent mesme moins que ces Amans heureux, qui ne sçavent que se dire. Tout â bon, poursuivit elle, l'inquietude est un des agréemens

   Page 4118 (page 628 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de l'amour : et je ne pense pas qu'il y ait de conversation plus ennyeuse, que celle d'un Amant qui n'a rien a desirer ni rien à se pleindre. Pour moy, reprit Thrasimede, je croy qu'un Amant qui ne se pleint point, n'est point amoureux : car enfin quelque favorisé qu'il puisse estre, il me semble qu'il ne doit jamais trouver qu'il le soit assez. Il est vray, repliqua Zenocrite, qu'il est assez dangereux de dire qu'on est content, et qu'il n'est pas mesme trop obligeant : mais pour en revenir à Menecrate, adjousta t'elle en se levant, je vous asseure que je ne voudrois pas qu'il n'eust point perdu le Portraict d'Arpalice : tant cette avanture m'a divertie, et me divertira encore. Apres cela, Zenocrite se retira, et tout le reste de la Compagnie aussi : Thrasimede demeurant seul à entretenir ses pensées. Il est vray qu'il n'en eut pas beaucoup de differentes : car la beauté d'Arpalice l'occupa si agreablement, qu'il ne songea à autre chose.


Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : cadeaux de Thrasimède
Thrasimede s'efforce de séduire sa bien-aimée en suscitant son étonnement : il fait donner une mystérieuse sérénade sous sa fenêtre, puis organise une série de concerts à la campagne et enfin, lui fait parvenir une lettre dans un petit cabinet où la jeune femme doit se rendre. Surprise, Arpalice recopie la lettre avant de faire disparaître l'original. Les efforts de Thrasimede trouvent leur couronnement le jour où il parvient à voir Arpalice seule et à lui déclarer son amour. La jeune fille se montre toutefois rigoureuse, malgré les injonctions de Candiope qui l'encourage à aimer cet amant sincère. Malgré cela, la famille de Menecrate, offusquée des assiduités de Thrasimede, demande à Arpalice de le bannir. La jeune fille n'en montre que plus d'intérêt pour son soupirant. On annonce alors le retour imminent de Menecrate. Dans la hâte, Thrasimede invente un dernier subterfuge pour s'entretenir seul avec sa bien-aimée.
L'énigmatique sérénade
Thrasimede tombe amoureux d'Arpalice, sans pour autant oser se déclarer ouvertement. Il décide de séduire la jeune fille en la divertissant. C'est ainsi qu'il organise une sérénade sous la fenêtre de Lycaste, lors d'une réunion d'Arpalice et de ses amis. Les dames présentes cherchent en vain à savoir qui donne cette sérénade. Seule Zenocrite se doute de la vérité. Candiope interroge le lendemain les musiciens et apprend que c'est probablement l'écuyer de Thrasimede qui a joué l'intermédiaire entre le commanditaire et les artistes.

Mais enfin, aymable Doralise, sans m'amuser à vous raconter tous les premiers sentimens de Thrasimede pour Arpalice, je vous diray seulement, que sa foiblesse estant fort grande, il fut long-temps à guerir : qu'ainsi il vit presques tous les jours Arpalice : et qu'à mesure que les blessures qu'il avoit receuës pour elle guerissoient, sa beauté luy en faisoit de plus profondes dans le coeur. Il m'a dit depuis, que d'abord il s'opposa à cette passion : mais que ne l'ayant peu vaincre, il y avoit entierement abandonné son ame. Comme Thrasimede a infiniment de l'esprit, et de l'esprit

   Page 4119 (page 629 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

galant, il acquit bien-tost l'estime d'Arpalice : il eut mesme le bonheur de plaire à Zenocrite : car ce n'est pas tousjours assez, que d'avoir du merite pour luy plaire. Pour moy j'advouë que j'eus une grande felicité, à devenir Amie de Thrasimede : et que je ne m'opose pas aux sentimens avantageux qu'Arpalice avoit pour luy. Cependant quelque amoureux qu'il fust d'elle, il n'osoit le luy tesmoigner : car en l'estat où estoient les choses, il n'estoit guere moins offençant de luy parler d'amour, qu'à une Femme mariée. Neantmoins comme il sçavoit qu'elle avoit une grande adversion pour Menecrate, il ne laissa pas d'esperer : mais comme il sçavoit aussi qu'un des plus grands secrets pour estre aymé, est de plaire et de divertir ; et qu'on amolit autant de coeurs par la joye que par des larmes, il ne songea qu'à divertir Arpalice et toutes ses Amies. Le premier plaisir qu'il nous donna, nous surprit mesme si fort, que je ne puis m'empescher de vous le redire : imaginez vous donc, que comme nous estions un soir dans sa Chambre avec Lycaste, Zenocrite, Cydipe, Arpalice, beaucoup d'autres, et moy : tout d'un coup nous ouïsmes une Harmonie admirable dans la Ruë. D'abord Zenocrite nous regarda toutes, et nous demanda pour qui c'estoit ? adjoustant que du moins sçavoit elle bien, que cette Serenade n'estoit pas donnée par un de ces Amans declarez, qui ne faisoient jamais rien de bonne grace. Pour moy, dit Cydipe, je sçay bien que je n'y ay point d'interest :

   Page 4120 (page 630 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'y en dois encore moins prêdre que vous, adjousta Arpalice. C'est peut estre pour la Compagnie en general, repliquay-je ? ce n'est guere la coustume, reprit froidement Thrasimede, de donner des Serenades publiques : car encore que tous ceux qui les entendent, les entendent esgallement ; je pense pourtant qu'on a tousjours dessein que quelqu'un s'en face l'application particuliere. En suitte nous nous mismes à chercher qui ce pouvoit estre : et nous nommasmes tous les hommes de nostre connoissance, sans pouvoir tonber d'accord entre nous, que ce peust estre quelqu'un d'eux. Car si j'en nommois un, Cydipe me disoit que cela ne pouvoit estre : parce qu'elle sçavoit qu'il estoit engagé en quelque conversation. Si j'en nommois un autre, Zenocrite m'asseuroit qu'elle sçavoit qu'il n'estoit pas en estat de donner des Serenades, et qu'il avoit un chagrin estrange ce soir là. Si Lycaste pensoit avoir deviné, nous luy faisions toutes voir qu'elle s'abusoit : et pour Zenocrite, elle advoüoit elle mesme, qu'elle ne pouvoit qui soubçonner de cette galanterie. Mais durant que nous cherchions qui la pouvoit avoir faite, Arpalice ne disoit mot : et sembloit mesme ne se vouloir pas donner la peine de chercher qui ce pouvoit estre, Ne diroit on pas, dit alors Zenocrite, qu'Arpalice est estrangere aussi bien que Thrasimede, et qu'elle ne connoist personne icy ? Mon silence, repliqua-t'elle en riant, vient de ce que je n'ay pas un deffaut dont on accuse presques toutes les Femmes : qu'on dit qui n'aiment

   Page 4121 (page 631 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais tant à parler, que lors qu'il y a quelque chose qu'il faut escouter avec attention, et qui demanderoit qu'elles se teussent : et pour moy je trouve qu'on a raison de blasmer celles qui en usent ainsi : car le moyen, adjousta t'elle, que vous puissiez avoir nul plaisir de la Serenade, si vous ne l'escoutez point ? Arpalice eut pourtant beau nous vouloir imposer silence : la curiosité de sçavoir qui estoit celuy qui nous donnoit ce divertissement, l'emporta par dessus toute autre consideration. Nous fismes mesme sortir par une Porte de derriere, un esclave fin et adroict, qui connoissoit tous les Gens de qualité de la Ville : avec ordre d'aller tascher de remarquer qui donnoit cette Serenade. Mais nous fusmes bien surprises, lors qu'il nous asseura à son retour, qu'excepté ceux qui faisoient l'Harmonie, il n'y avoit personne dans la Ruë. Cét Esclave n'eut pourtant pas plustost dit cela, que Zenocrite plus fine que les autres, nous dit qu'elle n'estoit plus en peine de sçavoir qui la donnoit : et qu'il ne s'agissoit plus que de sçavoir à qui elle estoit donnée. Il me semble interrompit Thrasimede, qu'il est assez difficile de comprendre par quelle voye vous pouvez sçavoir, ce que vous ignoriez il n'y a qu'un moment : c'est parce que je l'ay ignoré que je le sçay, respondit elle. Cét Egnime est si obscur, repliquay-je, que j'avouë que j'ay quelque peine à le comprendre : et que je ne croy pas que Thrasimede l'entende. Je m'asseure pourtant, dit-elle, qu'il advoüera

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que je ne me trompe pas : et alors se panchant vers luy, elle luy demanda tout bas, si c'estoit à Arpalice, à Cydipe, ou à moy, qu'il donnoit cette Serenade ? Thrasimede surpris de voir que Zenocrite avoit effectivement deviné, s'en deffendit avec empressement : mais plus il luy dit qu'elle s'abusoit, plus il la confirma dans son opinion. De sorte que Zenocrite estant ravie d'avoir trouvé ce que nous avions tant cherché inutilement ; nous dit tout bas les unes apres les autres ce qu'elle avoit pensé, à la reserve de Lycaste, à qui elle n'en parla point. Pour moy elle ne m'eut pas plustost dit ce qu'elle pensoit, que je n'en doutay point : Cydipe fit la mesme chose, et toutes ces autres Dames aussi. Quant à Arpalice, soit qu'elle voulust dissimuler ses sentimens, et qu'elle soubçonnast desja que Thrasimede ne la haïssoit pas ; ou qu'en effect elle ne creust point ce qu'on luy disoit ; elle nous dit tousjours qu'asseurémêt nous nous trompions. Il est vray qu'elle ne fut pas longtemps en pouvoir de parler ainsi : car le lendemain au matin, j'envoyay querir un de ceux qui avoient esté de la Musique, et qui avoit esté mon Maistre : pour le conjurer de m'aprendre, qui l'avoit employé le soir auparavant. Comme il estoit accoustumé de ne me faire pas un secret de pareilles choses ; quelque fidelité qu'il eust promise, il me dit qu'il ne me pouvoit dire precisément, qui avoit donné cette Serenade, que tout ce qu'il en sçavoit, estoit qu'on les avoit fort magnifiquement recompensez : qu'ils n'avoient

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esté en nul autre lieu, que devant la Maison de Lycaste : que celuy qui avoit parlé à eux, sembloit n'estre qu'un Escuyer : qu'il avoit quelque accent estranger : et qu'il leur avoit fort recommandé le secret. De sorte que comme il me dépeignit cét homme ; et que je connoissois l'Escuyer de Thrasimede ; je ne doutay point du tout de la verité, dont je ne fis pas un secret à Arpalice.

La promenade à la campagne
Les dames projettent de se rendre à la campagne dans la somptueuse demeure d'un homme de leur connaissance. Comme Thrasimede n'est pas encore en état de les accompagner, elles lui décrivent toutes les merveilles de l'endroit. Arpalice, à cette occasion, fait l'éloge d'un petit cabinet, qu'elle a hâte de retrouver. Or, le jour de l'excursion, des concerts agrémentent chaque endroit décrit auparavant par les dames. Candiope ne doute plus que cette galanterie ne soit l'uvre de Thrasimede.

Il arriva mesme encore une autre chose plus surprenante que celle là : car il faut que vous sçachiez, que le soir de la Serenade, nous fismes partie d'aller dans deux jours nous promener à quarante stades de Patare : à une fort belle et magnifique Maison, qui appartient à un homme qui n'a jamais plus de joye, que lors qu'il n'en est pas le Maistre : et que son Concierge luy raporte qu'il y a eu beaucoup de monde ; qu'on s'y est bien diverty ; et qu'on l'a trouvée admirable. Car enfin il se pique autant de la beauté de sa Maison, qu'une belle Dame fait de la sienne : le plaisir qu'y prenoient les autres, estoit mesme le seul qu'il en avoit alors : parce qu'il y avoit trois mois qu'il estoit incommodé, et qu'il n'avoit point sorty de la Ville. Voila donc quelle estoit la commodité du lieu où nous fismes dessein d'aller, en presence de Thrasimede : luy tesmoignant toutes beaucoup de douleur, de ce qu'il n'estoit pas encore en estat d'y venir avecque nous : chacune luy representant, ce qu'il y avoit de plus beau à cette Maison. Lycaste en loüoit l'Architecture et la scituation ; Zenocrite, un grand Vestibule, à

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trente-deux Colomnes, et un grand et magnifique Escalier ; Cydipe, une Salle admirable, et digne de la magnificence des Rois d'Egypte : pour moy je loüay principalement la belle veüe ; les Jardins ; les Fontaines ; et les Balustrades. Mais pour Arpalice, qui estoit ce jour là en humeur de n'estre pas du sentiment des autres, elle nous dit qu'il y avoit un certain petit Cabinet solitaire, qu'elle preferoit à tout le reste de ce superbe Bastiment. Ce n'est pas, dit-elle, que je ne sçache bien que toutes les autres choses que vous loüez, sont essentiellement plus belles que ce qui me plaist : mais apres tout, adjousta-t'elle, je pretens le jour de nostre promenade, ne me promener que des yeux : et demeurer dans ce Cabinet dont je parle, à resver agreablement. Imaginez-vous (dit-elle à Thrasimede, pour justifier le choix qu'elle faisoit de ce lieu là) que ce Cabinet qui touche mon inclination, est scitué de façon, qu'encore qu'il soit ouvert de deux faces, et qu'on descouvre aussi loing que la veuë peut s'estendre, on n'aperçoit pourtant rien que de solitaire. Les Jardins que l'on voit de ce costé là, ne sont que des parterres de gazon, et des Vergers pleins d'Arbrisseaux : les Fontaines qui y coulent, n'ont que des Bassins rustiques : les Ruisseaux qui en partent, semblent estre conduits par la Nature seulement, quoy qu'ils le soient avec Art. Au delà de ces Jardins, on voit une grande Forest : et par dessus un coing de cette Forest, on voit des Prairies ; des Plaines ; et des Rivieres : sans voir ny Villages, ny Villes,

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ny autres Habitations, que quelques petites Cabanes, semées en divers endroicts de ce Païsage : de sorte que quand on seroit seul en tout l'Univers, on ne seroit presques pas plus solitaire, qu'on paroist l'estre en ce lieu-là. Jugez donc je vous en conjure, quel plaisir il y a de trouver un Cabinet, tel que je vous le represente, dans un Palais magnifique, et si j'ay tort de m'y plaire : car enfin je puis trouver en divers endroits de nostre Ville, la belle Architecture, et les beaux Apartemens de ce Bastiment : mais je ne trouve en nulle part, l'aymable solitude de ce Cabinet. De la façon dont vous le representez, dit Thrasimede à demy bas, il ne m'est pas possible de n'estre point de vostre opinion : et de ne croire pas que ce que vous loüez, doit tousjours estre preferé à tout ce que les autres loüent. Apres cela, nous dismes encore plusieurs choses, qui ne servent de rien à mon sujet : mais enfin le jour de nostre Promenade estant venu, nous la fismes, et la fismes mesme plus agreablement, que nous ne l'avions esperé. Premierement en traversant un coing de la Forest, nous entendismes un Concert de Hauts-bois, infiniment agreable : quand nous fusmes dans le grand Vestibule, nous en oüismes un autre de Voix au haut de l'Escalier, et quand nous fusmes dans la Chambre, une Lire merveilleuse, accompagnée d'une Voix admirable, imposa silence à toute la Compagnie, qui n'eut pas cette fois là beaucoup de peine à le garder, parce que l'estonnement l'avoit rendü müette,

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tout le monde ne faisant que s'entreregarder, et escouter l'Harmonie. Nous avions trois ou quatre hommes avec que nous, qui avoient une confusion que je ne vous puis exprimer : car chacun croyant que ce fust quelqu'un des autres, qui fist cette galanterie surprenante, aucun d'eux n'estoit bien ayse que cét autre eust fait plus que luy. Mais à la fin ils connurent qu'ils n'y avoient tous aucune part : et qu'ils devoient avoir une esgalle confusion. La chose n'en demeura pas mesme là : car il y eut une Colation si magnifique, que Zenocrite disoit, qu'il n'estoit pas possible de croire, qu'elle fust donnée par un homme indifferent. Cependant comme cét homme ne paroissoit point, on ne sçavoit qu'en penser : neantmoins il n'en fut pas cette fois là, comme de la Serenade : estant certain que je ne doutay point du tout, que ce ne fust Thrasimede, qui fist toute cette galanterie. Toutefois comme il estoit logé chez Lycaste, où on l'avoit si bien reçeu ; je ne sçavois encore si tout ce que je voyois estoit une simple marque de reconnoissance et de liberalité, ou une grande marque d'amour.

La lettre de Thrasimede
Thrasimede parvient à faire déposer une lettre destinée à Arpalice dans le cabinet qu'elle aime tant. Il en fait surveiller la porte afin qu'elle soit seule à y entrer et à découvrir le message. La surprise est telle que la jeune fille ne sait si elle doit prendre ou laisser la lettre. Elle finit par la recopier, avant de faire disparaître l'original. Au sortir du cabinet, elle en parle à Candiope qui loue la finesse et la galanterie de Thrasimede.

Il est vray que je n'en doutay pas long-temps : mais pour vous aprendre ce qui m'aprit la verité, il faut que vous sçachiez que l'Escuyer de Thrasimede, qui est le plus adroit homme de sa condition, fit si bien que le Concierge de cette Maison, luy permit douant que la Compagnie fust arrivée, de mettre des Tablettes sur la Table de ce Cabinet, qui plaisoit tant à Arpalice : l'obligeant à faire en sorte, qu'il

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ne l'ouvrist à personne, si ce n'estoit à elle seule : luy enseignant mesme à pretexter la chose : et il l'instruisit si exactement, qu'il fit positivement tout ce qu'il vouloit qu'il fist. En effet, lors que Lycaste et Zenocrite voulurent y entrer, il leur dit qu'il ne pouvoit pas le leur ouvrir : parce que c'estoit sa Femme qui en avoit un soin particulier : et qui estoit alors dans les Jardins : ainsi se servant de divers pretextes, il ne l'ouvrit poïnt, qu'Arpalice ne fust toute seule, dans la Chambre où est ce Cabinet. Ce n'est pas qu'elle luy demandast d'y entrer : car comme elle en avoit veu refuser l'entrée aux autres, elle n'osoit l'en presser : et ce fut plustost parce qu'elle ne sçavoit que dire à cét homme, que par nulle autre raison, qu'elle se mit à le prier de luy apprendre le sujet pourquoy il ne monstroit plus ce lieu là ? Mais comme il ne faisoit qu'attendre une occasion de l'y faire entrer ; il luy dit que puis qu'elle estoit seule ; il alloit le luy ouvrir : et que la raison pourquoy il ne l'ouvroit pas à tant de monde à la fois, estoit que son Maistre depuis quelque temps, le luy avoit deffendu. Arpalice le prenant donc au mot, le pria d'ouvrir ce Cabinet : consentant mesme qu'il l'y enfermast s'il vouloit, pourveu qu'il luy vinst ouvrir dans un quart d'heure, et en effect ce Concierge l'ouvrit, et le referma, aussi tost qu'Arpalice y fut entrée : cét homme faisant un grand mistere, de la grace qu'il luy accordoit. D'abord qu'elle y entra, elle m'a dit qu'elle alla droict aux Fenestres, pour jouïr de la belle veüe ; mais apres avoir regardé

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d'un costé, comme elle voulut aller de l'autre, elle passa devant une Table de Marbre blanc marquetée de Jaspe, sur quoy elle vit des Tablettes ouvertes : et dans la premiere feüille de ces Tablettes, elle leut cette suscription. A LA BELLE ET SOLITAIRE ADORALICE. Vous pouvez juger, aymable Doralise, combien cette avanture surprit vostre Parente : si ces Tablettes eussent esté fermées, elle ne les auroit asseurément point ouvertes : mais comme Thrasimede n'avoit pas voulu qu'elles le fussent, afin qu'elle n'eust pas de pretexte de ne lire point ce qui estoit dedans : elle jugea que puis qu'elles n'estoient point fermées, quand mesme elle ne liroit pas ce qui estoit dedans, on ne laisseroit pas de croire qu'elle l'auroit fait : de sorte que les prenant avec assez de precipitation, elle y leut ces paroles.

Dans la necessité où vostre beauté m'a mis, de ne pouvoir plus vous cacher le mal qu'elle m'a fait ; j'ay creû que je ne pouvois vous l'aprendre plus à propos, qu'en un lieu solitaire, et qui vous est agreable. Si j'avois remarqué que vos yeux eussent entendu les miens, je ne vous aurois pas escrit que je meurs d'amour pour vous : mais comme il ne m'a pas semblé que leur langage vous fust intelligible, j'ay creû qu'il y avoit encore plus de respect à vous escrire qu'à vous parler.

   Page 4129 (page 639 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Si toutesfois je me suis abusé, je suis tout prest de reparer ma faute : et de vous dire à genoux, à la premiere occasion que j'en trouveray, que j'ay une passion pour vous, dont la grandeur ne peut estre esgallée que par vostre beauté.

THRASIMEDE.

Apres qu'Arpalice eust leû ce Billet, elle demeura fort irresoluë, de ce qu'elle en devoit faire : de le prendre, elle croyoit que c'estoit agir trop obligeamment, pour celuy qui l'avoit escrit : de le laisser : elle craignoit que lors qu'on luy ouvriroit ce Cabinet, quelqu'un n'y entrast, qui vist ce que Thrasimede luy avoit escrit : mais à la fin elle imagina une voye, qu'elle creût qui la mettroit en seureté de tous les deux costez : qui fut d'effacer tout ce que Thrasimede avoit escrit dans ces Tablettes. Elle ne peust toutesfois s'y resoudre, sans en avoir pris une copie : soit qu'elle me la voulust monstrer, soit qu'elle la voulust garder : si bien que tirant d'autres Tablettes de sa poche, elle y escrivit ce qui estoit dans celles de Thrasimede. En suitte de quoy, elle en effaça si parfaitement l'escriture, qu'on ne pouvoit plus voir ce qu'il y avoit eu d'escrit : de sorte que les remettant sur la Table, elle ne craignit plus qu'elles fussent veües : et elle pensa mesme que Thrasimede ne pourroit pas l'accuser d'avoir eu trop d'indulgence. Mais à peine eut elle achevé d'effacer toute l'escriture de ces Tablettes, que le Concierge luy vint ouvrir le Cabinet : luy disant que ses Amies la cherchoient par tout. Elle en

   Page 4130 (page 640 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sortit donc promptement : mais elle en sortir son Voile à demy abaissé, pour cacher à cét homme l'esmotion de son visage : n'ayant pas la force de luy dire seulement une parole. Elle n'en fut pas plustost sortie, que me voyant par une Fenestre qui donnoit dans le Jardin, elle vint aussi tost où j'estois. Mais apres qu'on luy eut fait la guerre de sa retraitte, elle me separa des autres : et me dit ce qui luy estoit arrivé, et ce qu'elle avoit fait : me monstrant la copie du Billet de Thrasimede. Pour moy j'advouë que je ne pus m'empescher de dire à Arpalice, que je trouvois le procedé de Thrasimede extrémement galant : je le trouve tel aussi bien que vous, dit-elle, mais je le trouve pourtant bien hardy, et mesme un peu offençant pour moy : car enfin il sçait bien quelle est ma mauvaise fortune, et mon engagement avec Menecrate : et par consequent que je ne puis ny ne dois pas souffrir qu'il agisse, comme si cela n'estoit pas. Si l'amour, luy dis-je, n'estoit point une passion, et une passion violente ; je pense que Thrasimede seroit obligé d'escouter la raison, et de la suivre : mais Arpalice, s'il est fort amoureux, comme il y a grande apparence, c'est estre injuste que de vouloir qu'il agisse par les regles de la raison : joint qu'à parler mesme raisonnablement, je ne voy pas que Thrasimede doive croire qu'il soit obligé de ne pretendre rien au prejudice d'un rival, qui jouë le Portraict de sa Maistresse.

Déclaration de Thrasimede
De retour à Patare, Arpalice invente un prétexte pour éviter de se rendre auprès de Thrasimede en compagnie de toutes les autres dames. Ce dernier s'en réjouit d'abord, car cela signifie qu'elle a lu la lettre. Mais pendant trois jours, Arpalice fait tout pour ne pas rencontrer le jeune homme. Lequel parvient pourtant à l'entretenir seule et à lui déclarer ses sentiments. Mais la jeune fille se montre très rigoureuse.

Nous en eussions dit davantage, mais il falut s'en retourner : cependant quoy qu'en arrivant au Logis,

   Page 4131 (page 641 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lycaste et Cydipe allassent droict à la Chambre de Thrasimede, Arpalice n'y voulut point aller : feignant de se trouver un peu mal. Comme il a infiniment de l'esprit, il comprit aysement la raison pourquoy il ne voyoit point Arpalice, c'est pourquoy il craignit extremément qu'elle ne fust irritée : mais il fut pourtant bien ayse de connoistre par son procedé, qu'elle avoit leu son Billet. Pour Lycaste, quoy qu'elle creust bien alors que Thrasimede estoit celuy qui avoit donné la Musique et la Colation, elle ne croyoit pourtant pas qu'il eust de dessein particulier : si bien qu'elle loüa avec beaucoup d'empressement, la magnificence de cét Invisible, qui nous avoit si superbement traittées. Mais apres qu'elle fut retirée, l'Escuyer de Thrasimede estant revenu, apprit plus particulierement à son Maistre, comment Arpalice avoit veu son Billet : luy rapportant ses Tablettes effacées. D'abord il craignit extremement que le procedé d'Arpalice, ne fust une marque d'une plus grande colere, qu'il ne l'avoit apprehendé : mais à la fin l'esperance temperant la crainte, il demeura avec beaucoup d'impatience de voir Arpalice, afin de pouvoir connoistre dans ses yeux, s'il luy estoit permis de pouvoir esperer de se voir un jour dans son coeur. Mais il ne fut pas si-tost en estat de satisfaire son envie : car Arpalice continüa de feindre de se trouver mal, pour n'estre point obligée d'accompagner Lycaste à la Chambre de Thrasimede : et ce qui l'obligeoit d'en user ainsi, estoit qu'elle

   Page 4132 (page 642 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçavoit qu'il avoit dessein de sortir bien-tost de chez Lycaste, et qu'ainsi sa contrainte ne dureroit pas long-temps. Il n'avoit pourtant point encore quitté la Chambre : il est vray que voyant qu'il ne voyoit plus Arpalice, et ne pouvant vivre plus long-temps dans l'incertitude où il estoit ; il fit un effort sur luy-mesme, pour tascher d'agir comme un homme en santé. Ce n'est pas qu'il n'eust esté bien ayse de tarder un peu davantage chez Lycaste, s'il y eust peu voir Arpalice : mais puis qu'au contraire en y demeurant, il se privoit du plaisir de la voir ; il dit un matin à Menophile, qu'il avoit dessein de n'abuser pas davantage de sa generosité : et il luy parla enfin comme un homme qui avoit tout à fait resolu d'aller loger chez celuy qu'il connoissoit à nostre Ville. Menophile resista pourtant à Thrasimede, mais à la fin il falut qu'il cedast : de sorte que bien que Thrasimede fust encore un peu foible, il ne laissa pas de se disposer à changer de Logis. Il est vray que celuy où il alloit n'estoit pas fort esloigné de celuy d Lycaste : cependant il s'habilla ce jour là, avec autant de magnificence que de propreté : et comme un homme qui devoit voir en une seule Personne, ce qu'il preferoit à tout le reste du monde. D'abord il fut à la Chambre de Lycaste, où estoit Cydipe : où il les remercia avec autant d'esprit que de civilité, de tant de courtoisies qu'il en avoit receuës. Mais comme il craignit que lors qu'il voudroit aller prendre congé d'Arpalice, qui gardoit la Chambre, Lycaste ne l'y

   Page 4133 (page 643 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voulust mener, il fit sa visite un peu longue : esperant qu'il viendroit quelqu'un, et qu'ainsi il pourroit plus aysément aller seul voir Arpalice. Et en effect la chose arriva comme il l'avoit esperée : car il vint tant de monde chez Lycaste, que pendant qu'elle reçevoit les Dames qui arrivoient, Thrasimede sortit de sa Chambre, et fut à celle d'Arpalice : avec plus de diligence, que la foiblesse où il estoit ne sembloit le luy devoir permettre. Comme elle avoit bien preveu que Thrasimede, apres avoir esté à la Chambre de Lycaste, iroit à la sienne, elle m'avoit envoyé prier de l'aller voir, afin qu'il ne la peust trouver seule : mais comme j'estois preste de sortir pour aller chez elle, il vint Compagnie qui m'arresta. De sorte que Thrasimede fut plus heureux, qu'Arpalice n'avoit intention qu'il le fust : car il la trouva en estat de la pouvoir entretenir seule n'ayant aupres d'elle qu'une Femme qui la servoit. Quelque envie que Thrasimede eust de voir Arpalice, il ne la vit pas plus-tost, qu'il eut plus de crainte que de joye : parce qu'il la vit si serieuse, qu'il apprehenda estrangement, de se trouver engagé en une entreprise plus difficile qu'il n'avoit pensé. Elle le reçeut pourtant, avec assez de civilité : mais ce fut avec une civilité froide, qui n'avoit rien d'obligeant. Neantmoins comme Thrasimede n'estoit pas resolu de laisser eschaper une occasion si favorable ; apres que le premier compliment fut fait, et qu'Arpalice l'eut fait asseoir ; je pensois Madame, luy dit-il, vous

   Page 4134 (page 644 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

trouver assez malade, pour donner de la compassion à ceux qui vous verroient : mais à ce que je voy, vous estes en termes de mettre ceux qui vous regardent, en estat de faire pitié Aussi veux-je croire, que vous ne cherchez la solitude, que de peur de faire des miserables : je vous asseure, reprit-elle, que quand on le doit estre, on ne sçauroit l'esviter : et il n'y a point de lieu si solitaire, où il ne puisse arriver un malheur. Je vous entends, bien, luy dit-il, Madame ; et je ne suis pas assez stupide, pour ne comprendre pas que vous mettez au nombre de vos infortunes, la hardiesse que j'ay euë, de troubler la solitude que vous alliez chercher dans cét aymable Cabinet, dont vous m'aviez tant parlé. Mais Madame, adjousta-t'il, est-ce un si grand malheur, de vous avoir appris que je vous adore ? est-ce un crime que de n'avoir peu vivre sans que vous sçeussiez que je suis absolument à vous ? Je ne vous ay encore demandé, ny vostre estime, ny vostre affection, adjousta-t'il ; et je ne vous ay parlé que de la mienne : pourquoy donc me recevez vous avec une froideur, que j'ay si peu meritée ? Il a long-temps que j'ay entendu dire, reprit-elle, que c'est la coustume de ceux qui ont le plus failly, de se plaindre devant qu'on les accuse : mais je ne pensois pas que ce peust estre en une pareille chose. Mais Madame, repliqua t'il, quel crime ay-je commis ? suis-je cause que vous estes la plus belle Personne du monde ? puis-je m'empescher de vous admirer ? et puis-je faire enfin que je n'aye pas le

   Page 4135 (page 645 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

coeur sensible ? Croyez s'il vous plaist, que si je l'avois peu, je l'aurois fait : mais puis que je ne l'ay peu faire pour mon propre interest, et pour mon propre repos, je doute si je le pourrois pour obeïr à un injuste commandement. Et puis, Madame quand je serois en quelque façon coupable, ne m'avez-vous pas desja assez puny ? vous avez cruellement effacé tout ce que je vous avois escrit : et vous m'avez privé de vostre veuë durant trois jours. Jugez apres cela, si cette punition ne suffiroit pas, pour expier toutes les fautes qu'une violente passion pourroit m'avoir fait commettre. Si vous me disiez, respondit Arpalice, que vous n'aviez eu autre dessein que de me faire haïr la Solitude, en m'escrivant malicieusement le Billet que je trouvay dans le Cabinet où je n'estois entrée que pour y resver agreablement, je vous pardonnerois sans doute, et je croyrois vous avoir assez puny : mais continuant de parler comme vous faites, je ne puis que je ne vous tesmoigne que je m'en tiens offensée. Vous estes donc aussi rigoureuse que belle, reprit-il ; mais si cela est Madame, faites moy la grace de me dire quelle sorte de supplice vous reservez pour Menecrate ? car je ne trouve pas qu'il soit juste que je fois puny, parce que je vous adore : et qu'il soit recompensé, parce qu'il ne vous adore pas. Il me semble, repliqua t'elle, que ce n'est guere la coustume, de chercher sa justification dans les crimes d'autruy, puis qu'enfin encore que Menecrate soit coupable, cela n'empesche pas que Thrasimede

   Page 4136 (page 646 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne fait criminel. Du moins Madame, reprit-il, faites moy l'honneur de me dire precisément quel est mon crime : encore une fois qu'ay je fait ? vous m'avez escrit resprit elle, et cela suffit. Vous plaignez vous que je ne vous aye pas dit la verité ? repliqua Thrasimede : il ne m'importe, dit-elle, si ce que vous m'avez dit est vray ou faux : et vostre crime est de me l'avoir dit. Mais encore, reprit-il, me tiendriez vous moins coupable, si je vous avois dit un mensonge que de vous avoir parlé sincerement ? Quoy qu'il en soit, dit-elle, vous m'avez offencée : et je sens d'autant plus vostre faute, que j'avois la plus grande disposition du monde à estre de vos Amies. Ha Madame, interrompit Thrasimede, si ce que vous dites est vray, il n'est pas possible que vous me haïssiez, parce que je vous ayme ! et si cela est, il faut du moins que ce soit seulement parce que je vous l'ay dit, ou seulement parce que je vous l'ay mal dit. Toutes ces distinctions là sont bien delicates, reprit Arpalice en sousriant : mais sans m'amuser à chercher si je suis irritée, ou parce que vous m'aimez ; ou parce que vous me l'avez escrit ; ou parce que vous ne me l'avez pas assez bien dit ; je vous asseure que je le suis. De grace, repliqua-t'il, puis que j'ay failly sans dessein, apprenez moy par qu'elle voye on peut vous appaiser ? en faisant le contraire de ce qui m'a offensée, dit elle. Il faut donc, reprit-il, que je vous haïsse horriblement : car puis que mon crime est de vous aymer, et de vous le dire, je ne

   Page 4137 (page 647 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voy pas que ce puisse estre autre chose. Cependant comme cela n'est pas en ma puissance, il faut tascher de vous fléchir par une autre voye : et ce sera Madame par un profond respect, et mesme par un profond silence. Oüy Madame, puis que ce que je vous ay dit vous a irritée, je ne vous diray plus rien de ma passion : jusques à ce que vos yeux m'ayent asseuré que vous m'avez accordé mon pardon. Je vous asseure, dit-elle, que si vous entendez bien leur langage, ils ne vous diront jamais rien, qui vous doive persuader que j'aye oublié l'offense que vous m'avez faite. Ha pour l'oublier Madame, repliqua-t'il ce n'est pas ce que je desire que vous faciez ! au contraire, je souhaitte de tout mon coeur, que vous n'en perdiez jamais la memoire, et que vous vous souveniez toute vostre vie, que je suis le plus zelé, et le plus respecteux Amant que vous aurez jamais.

Les conseils de Candiope
A la suite de l'entrevue avec Thrasimede, Arpalice se confie à Candiope. En dépit du discours de fermeté de la jeune fille, Candiope devine que la déclaration ne l'a pas laissée indifférente. La confidente l'incite à avouer qu'elle hait Menecrate autant qu'elle apprécie Thrasimede. Arpalice finit par admettre que Thrasimede est le seul homme qu'elle ait jamais craint de pouvoir aimer.

Comme Arpalice alloit respondre, et peut estre respondre aygrement, j'arrivay : faisant mil-excuses à mon Amie, de n'avoir peu venir plustost. Encore, luy dis-je, si j'eusse esté en quelque conversation agreable, qui m'eust peu en quelque façon consoler de la perte de la vostre, j'aurois eu patience : mais j'estois avec des Gens qui m'importunoient estrangement : et que je n'ay jamais peu ennuyer, quelque soing que j'ya ye apporté. Comme l'eus achevé mes excuses et mon compliment, je m'aperçeus qu'Arpalice et Thrasimede avoient tous deux l'esprit si distraict, qu'ils n'avoient point entendu ce que j'avois dit : de sorte

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que leur en faisant la guerre je fis rougir Arpalice et sousrire Thrasimede, qui s'en alla un quart d'heure apres : me disant qu'il ne manqueroit pas de me venir remercier chez moy, de la grace que je luy avois faite, de le visiter durant son mal. Mais à vous parler sincerement, je pense que je ne dois pas tirer grande vanité des premieres visites qu'il me rendit : puis qu'il me vit bien plus comme Amie de la Personne qu'il aymoit, que par nulle autre raison. Cependant apres qu'il fut sorty de la Chambre d'Arpalice, elle me raconta leur conversation : mais quoy qu'elle fust en colere, de ce que Thrasimede luy avoit parlé si ouvertement de son amour ; je connus pourtant bien qu'elle ne le haïssoit pas : et qu'il y avoit dans son coeur, une tres forte disposition à l'estimer. Si bien que prenant la parole ; de grace, luy dis-je, Arpalice, apprenez moy un peu en quoy vous faites consister la liberté ? vous, dis-je, qui vous declarez ennemie de toute contrainte ; qui voulez en jouïr jusques aux plus petites choses ; qui ne vous promeneriez pas agreablement, si vous ne choisissiez les Allées où vous voulez marcher ; qui dittes que ce qu'on appelle bien seance, est tres-souvent une rigueur insuportable ; que le seul avantage qu'ont les hommes par dessus les femmes, est la liberté ; que le plus grand plaisir de ceux qui voyagent, est de ce qu'ils ne sont point assujettis à la pluspart des Loix des lieux où ils passent ; et qui trouvez que la derniere felicité de l'amitié, consiste principalement à se dire l'un à

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l'autre sans contrainte, tout ce qu'on a dans le coeur. Cependant cette Amie de la liberté, se fait Esclave de tout, et Esclave d'elle mesme Mais encore, me dit-elle, qui vous oblige à me dire ce que vous dittes ? la raison, repliquay-je, car enfin n'est-il pas vray, que vous haissez horriblement Menecrate ? Je l'advoüe, reprit elle ; et n'est il point encore vray, adjoustay-je, que pour peu que vous voulussiez, vous ne haïriez point Thrasimede ? S'il vivoit avecque moy, comme je voudrois qu'il y vescust, reprit-elle, je pense en effect que je ne le haïrois pas : car sa personne me plaist ; son esprit est infiniment agreable ; et il semble apporter quelque soing à me persuader qu'il m'estime. Mais encore, luy dis-je, faites moy la grace de me dire, comment vous voudriez qu'il vescust : et ce que vous voudriez qu'il vous dist ? mais je veux que vous parliez sincerement. Tout à bon (poursuivis-je, voyant qu'elle ne me respondoit pas) voudriez vous que Thrasimede ne vous considerast point plus qu'une autre ? qu'il ne preferast point vostre conversation à la mienne ? qu'il vous regardast en homme qui ne pense à rien ? qu'il ne vous parlast jamais, que de choses absolument indifferentes ? qu'il en parlast mesme indifferement : et comme n'ayant aucun dessein particulier de vous plaire ? qu'il ne vous loùast jamais ? et qu'il ne fist rien enfin qui deust raisonnablement vous donner lieu de penser qu'il eust de l'amour pour vous ? Parlez donc, je vous en conjure : et avoüez-moy ingenûment,

   Page 4140 (page 650 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que si Thrasimede agissoit comme je viens de dira, il s'en faudroit beaucoup qu'il ne fust aussi bien dans vostre esprit qu'il y est, quoy qu'il vous ait dit un peu trop franchement qu'il vous aime. Vous vous contraignez si peu aujourd'huy, reprit Arpalice en riant, que je pense que vous m'en ferez haïr la liberté : puis que celle que vous prenez, vous oblige à me dire tant de choses qui ne me plaisent pas : mais qui ne me faschent pas neantmoins autant que je le voudrois. Encore est-ce quelque chose, repris-je, d'avoir pû tirer une parole sincere de vostre bouche : cependant, luy dis-je, pour parler un peu plus serieusement, je vous conseille de resoudre ce que vous voulez faire du pauvre Thrasimede : car je le voy si amoureux, que je ne pense pas qu'il s'en retourne jamais à son Pays. Pour moy, me dit Arpalice toute en chagrin, je pense que vous ne me trouvez pas assez malheureuse, de me voir engagée à espouser un homme que je n'ayme point : et que vous voulez que j'ayme encore Thrasimede, à qui je ne dois rien pretendre. Tout à bon Candiope, je croy que vous avez perdu la raison, ou que vous voulez que je la perde : car pourquoy ne me dites vous pas tout le contraire de ce que vous dites ? c'est parce que je ne sçaurois trahir mes sentimens (repris-je en riant de sa colere) et que de plus je ne veux pas contrarier les vostres : Apres cela, insensiblement Arpalice m'advoüa que depuis qu'elle estoit au monde, elle n'avoit jamais veu d'homme qu'elle eust deu apprehender d'aimer,

   Page 4141 (page 651 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

excepté Thrasimede. Ha Arpalice, m'escriay-je, dés que nous craignons d'aimer quelqu'un, nous l'aimons desja ! et je ne doute point, puis que vous apprehendez d'aimer Thrasimede, qu'il ne soit plus heureux qu'il ne le croit estre.

Thrasimede et Arpalice
Thrasimede semble s'installer à Patare. Il fréquente souvent Arpalice et se comporte très convenablement. Toutefois, les parents de Menecrate, malgré leur estime pour le jeune homme, commencent à s'inquiéter de la situation. Ils demandent à Arpalice de bannir civilement Thrasimede. Il n'en faut pas davantage pour que la jeune fille se montre encore moins rigoureuse envers lui. Mais bientôt le retour imminent de Menecrate est annoncé. Thrasimede cherche alors par tous les moyens à rencontrer Arpalice seule. Il finit par trouver une idée ingénieuse.

Mais enfin sans m'arrester à vous dire tout ce que nous dismes ce jour là, et tous autres suivans ; je vous diray seulement, qu'il parut bien que Thrasimede n'avoit pas dessein de partir si-tost de Lycie : car il se mit en un esquipage magnifique. Ce fut alors qu'il fit connoissance avec tous les honnestes Gens de nostre Ville, mais pour les Dames, il ne visita que les Amies d'Arpalie, et entre ses Amies, je fus celle qu'il vit le plus souvent, et avec qui il lia le plus d'amitié. Comme il estoit fort aymable, il fut bien-tost l'objet de l'estime universelle : de sorte qu'il eust esté assez dif-cile, qu'Arpalice l'eust mesprisé. Joint qu'à vous dire la verité, je ne pense pas qu'il y ait jamais eu un homme au monde, qui ait sçeu si bien mesnager toutes ces petites occasions de plaire, et d'obliger, qui se peuvent trouver tous les jours aupres d'une Personne qu'on ayme : estant certain qu'il n'en a jamais perdu une seule, tant il est soigneux de les chercher, et tant il est adroict à en profiter. Thrasimede n'est pas de ces Amans évaporez, qui sans se souvenir qu'ils parlent devant les Personnes qu'ils ayment, viennent raconter avec exageration, qu'ils se sont admirablement divertis, en quelque lieu où elles n'estoient pas : ou de ces autres encore, qui loüent

   Page 4142 (page 652 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec excés une beauté brune, devant une Maistresse blonde : au contraire, Thrasimede est si exact, et si judicieux dans sa passion ; (quoy qu'il ne paroisse ny contrainte, ny affectation en toutes ses actions) que s'il louë quelque belle Personne en presence d'Arpalice, c'est principalement de ce qu'Arpalice a de plus beau : afin de luy faire connoistre, que c'est ce qu'il trouve de plus digne de loüange. De plus, je ne crois pas que jamais personne ait sçeu si bien l'art de se trouver tousjours à la place où il veut estre, qu'il le sçait : en effect je pense pouvoir dire, que depuis que je le connois, et que je le voy avec Arpalice, et au Temple ; et en Visite ; et en Promenade ; et en Assemblée ; je ne l'ay jamais veu faire l'empressé ; je ne l'ay jamais veu oster la place à personne ; je ne l'ay jamais veu faire incivilité à qui que ce soit ; et je l'ay pourtant tousjours veu aupres d'Arpalice Jugez apres cela, s'il n'eust pas falu qu'elle eust eu le coeur insensible, pour ne se laisser pas un peu toucher, à la passion d'un aussi honneste homme que Thrasimede ; et aussi sçavant, en l'art de se faire aymer. Je ne m'amuseray point à vous dire quelles furent toutes les premieres rigueurs d'Arpalice ; ny avec quelle obstination elle entreprit de resister au merite de Thrasimede ; car vous auriez peut-estre peine à croire, qu'elle eust peu si mal traitter un homme qu'elle estimoit tant. Mais je vous diray, qu'en fin la passion de Thrasimede esclatta de telle sorte, que les Parens de Menecrate, en parlant à

   Page 4143 (page 653 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ceux d'Arpalice, ils se virent obligez, quelque estime qu'ils eussent pour Thrasimede, d'en dire quelque chose à leur Parente. Jusques-lâ, je vous ay dit qu'Arpalice s'estoit combattuë elle mesme : mais dés que Menophile et Lycaste luy eurent parlé de Thrasimede ; et luy eurent commandé de luy faire connostre adroitement, qu'il ne devoit point s'engager à la servir ; ce qu'elle avoit fait contre elle-mesme, luy devint impossible ; elle cessa de combattre son inclination ; et elle se revolta tellement, contre ceux qui luy avoient commandé de bannir civilement Thrasimede ; que ce fut justement en ce temps là, qu'elle commença d'avoir un peu moins de froideur pour luy. Elle ne souffroit pourtant pas qu'il luy parlast ouvertement de son amour : mais enfin elle luy imposoit silence, sans colere et sans aygreur. Les choses estant en ces termes, on sçeut que Parmenide et Menecrate, devoient arriver dans deux jours : cette nouvelle fit des effects bien differens dans le coeur d'Arpalice : car l'amitié qu'elle avoit pour son Frere, faisoit qu'elle estoit bien ayse d'aprendre qu'elle le reverroit bien tost : et la haine qu'elle avoit pour Menecrate, faisoit aussi qu'elle apprehendoit estrangement son retour. D'autre part, Thrasimede se voyoit si peu avancé dans le coeur d'Arpalice, qu'il ne sçavoit quelle resolution prendre, ny de quelle façon il devoit agir avec Menecrate : c'est pourquoy il se determina de chercher une voye de parler à Arpalice, et de luy parler en particulier. Mais comme elle

   Page 4144 (page 654 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit accoustumée à ne luy en donner pas d'occasion ; et que ce qu'il avoit à luy dire, demandoit plus de temps qu'on n'en peut trouver dans les conversations ordinaires, où il est quelquesfois permis de parler un quart d'heure bas ; il s'advisa d'une invention, pour entretenir Arpalice, qui luy reüssit admirablement. Imaginez vous donc, que pour venir à bout de son dessein, il me vint faire une visite, où apres plusieurs discours, il se mit à parler de Menecrate, et à me demander confidemment, comment je croyois qu'Arpalice le recevroit ? En suitte passant d'un discours à un autre, il me dit qu'il avoit une envie estrange de donner encore un divertissement à Arpalice, devant que Menecrate fust venu : car, adjousta t'il, si on en croit Zenocrite, elle n'osera tourner les yeux dés qu'il sera arrivé. Pour moy, quoy que je sçeusse bien que Thrasimede estoit amoureux d'Arpalice, je ne compris pourtant pas qu'il y eust de sens caché sous ses paroles, et il estoit si accoustumé de nous donner quelque nouveau plaisir, que cette proposition ne me surprit point. Je luy demanday donc quel devoit estre ce divertissement ? adjoustant qu'il faloit que ce fust bien tost qu'il le donnast, s'il vouloit que ce fust devant l'arrivée de Menecrate.


Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : concert du fameux chanteur Arion
Thrasimede imagine un dernier stratagème pour surprendre Arpalice et s'entretenir en privé avec elle avant le retour de Menecrate. Il prétend demander à son ami, l'illustre chanteur Arion, de se produire en secret devant Arpalice et quelques amies. Mais le soir du concert, le fameux musicien se montre d'humeur capricieuse et offre une performance très moyenne. Tout le monde se rend bientôt compte de la supercherie : l'illustre invité n'était autre que Philistion, ami de Thrasimede. Le faux chanteur a cependant si bien accaparé Candiope, que Thrasimede a pu parler seul à seul avec sa bien-aimée. Le bruit de la présence du véritable Arion et de son amitié avec Thrasimede se répand toutefois dans la ville.
Le concert d'Arion
Thrasimede projette de demander au fameux chanteur Arion, de passage à Patare, de se produire devant un auditoire restreint. Comme il craint que Zenocrite ne puisse se taire assez longtemps, il convient avec Candiope qu'Arion ne chantera que devant elle, lui et Arpalice. En réalité, Thrasimede demande à l'un de ses amis d'Halicarnasse de jouer le rôle d'Arion, et de distraire Candiope, de façon à ce qu'il puisse s'entretenir avec Arpalice.

Thrasimede me voyant si aysée à tromper, me dit que le fameux Arion, dont on parloit alors par tout le Monde, estoit arrivé à Patare : mais que comme il y vouloit passer sans estre connu, on ne pouvoit l'obliger à chanter ny à jouër de la Lire, à

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moins que d'avoir quelque amitié particuliere avecque luy. Qu'ainsi l'ayant connu à Corinthe, lors qu'il y avoit esté, il pouvoit leur donner ce plaisir là, pourveu que ce fust sans grande Compagnie. S'il n'y a que cét obstacle, repris-je, il est aysé de le surmonter : et il faudra obliger Lycaste à faire dire qu'elle n'est point chez elle. La Compagnie seroit encore trop grande en ce lieu là, reprit-il, car enfin le moins qu'il y peust avoir, seroit Lycaste, Zenocrite, Cydipe, Arpalice, et vous : et je vous laisse à penser, s'il seroit possible que Zenocrite peust s'imposer un assez long silence, pour obliger Arion à chanter de son mieux. Car il faut que vous sçachiez, poursuivit-il, qu'un homme de qui la voix est accoustumée à charmer jusques aux Dauphins, ne trouveroit nullement bon que des Dames ne l'escoutassent pas, c'est pourquoy au lieu de me donner un plaisir en vous en donnant, je me causerois un chagrin estrange. Il me semble que je le voy desja, poursuivit-il, remettre sa Lire sur la Table, à la premiere parole que Zenocrite diroit, ne voulant ny en jouër, ny chanter : et agir enfin avec toute la bizarrerie qui suit pour l'ordinaire ceux qui sçavent quelque chose excellement à la Musique. Mais que faut-il donc faire ? luy dis-je ; il faudroit, repliqua-t'il, que demain apres disner, vous fissiez venir Arpalice icy sur quelque pretexte ; qu'elle y fust seule ; et que vous fissiez dire tout le jour que vous n'y seriez point, excepté à Arion et à moy, qui viendrions ensemble.

   Page 4146 (page 656 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Thrasimede ne m'eut pas plustost proposé cela, que je l'acceptay : car comme mon Pere m'a tousjours donné assez de liberté, sçachant bien que je n'en abuse pas ; il me fut aysé de faire ce que Thrasimede me proposoit. Ce n'est pas que je ne creusse qu'Arpalice en feroit peut estre quelque difficulté : mais je ne laissay pas de promettre affirmativement la chose à Thrasimede : qui avoit fondé cette innocente fourbe, sur ce qu'il estoit arrivé à Patare un de ses Amis d'Harlicarnasse, qui joüoit passablement de la Lire, et qui ne chantoit pas mal. Mais enfin pour accourcir mon discours autant que je le pourray, je fis si bien que je forçay Arpalice de me venir voir : je dis que je la forçay : car il est vray qu'elle y resista autant qu'elle peut. Mais enfin voyant que je me faschois, elle y vint le jour suivant de fort bonne heure : vous pouvez juger que Thrasimede ne manqua pas d'y venir, et d'y amener aussi ce pretendu Arion. Mais j'oubliois de vous dire qu'il m'avoit dit qu'il falloit luy faire beaucoup de civilité, et luy donner beaucoup de loüanges. Il m'advertit mesme que le vray moyen de le faire bien chanter, estoit de le bien entretenir devant qu'il chantast : car c'est la coustume, me disoit il, presques de tous les Musiciens qui sont au monde, d'aymer mieux à faire ce qu'ils ne font pas si bien que ce qu'ils font excellemment : c'est pourquoy il faut se donner la patience, de luy entendre raconter quelqu'une de ses avantures amoureuses, ou son advanture du Dauphin, si l'on

   Page 4147 (page 657 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veut avoir le plaisir de l'entendre bien chanter. S'il ne faut que cela, luy dis-je, laissez moy faire les honneurs de ma Chambre : nullement, dit-il, et ce ne doit pas estre à vous à choisir si vous le devez entretenir ou non : et pour luy faire la civilité toute entiere, il faut le laisser libre entre Arpalice et vous. Et en effect lors qu'il arriva le lendemain, apres le premier compliment, je luy laissay la liberté de se mettre aupres d'Arpalice, ou aupres de moy : mais à vous dire la verité, il n'avoit garde de s'y tromper : car Thrasimede luy avoit si bien dépeint la Personne qu'il aymoit, qu'il ne manqua de la luy laisser, et de faire precisément ce que Thrasimede vouloit qu'il fist. De sorte que le feint Arion, qui a extrémement de l'esprit, se mit à m'entretenir, en attendant qu'un des Gens de Thrasimede luy eust apporté sa Lire.

Injonctions de Thrasimede
Pendant que le faux Arion accapare Candiope, Thrasimede en profite pour s'adresser à Arpalice et lui demander comment elle souhaite qu'il se comporte lorsque Menecrate sera de retour. Comme elle lui demande de ne rien laisser paraître, il la supplie de ne pas épouser Menecrate. Elle ne doit pas appréhender la perte de sa fortune, car il en possède davantage qu'Arpalice et Menecrate réunis. Il lui promet respect, amour, fidélité et passion.

D'abord la conversation se fit entre tous les quatre : mais insensiblement il ne parla plus qu'à moy : et il conduisit la chose avec tant d'art, que je creus que pour l'obliger à bien chanter, il faloit l'entretenir avecque soing, et l'escouter paisiblement : le priant mesme de me vouloir raconter cette merveilleuse advanture du Dauphin, qui estoit sçeuë de toute la Terre. Et en effect il commença de me la dire, et de me la circonstancier de telle sorte, que je m'imaginay qu'il n'acheveroit de me la raconter, que le lendemain au matin, et qu'ainsi il ne chanteroit point. Au reste Thrasimede m'avoit si fortement dit qu'il estoit capricieux ; et j'estois si persuadée qu'il le devoit

   Page 4148 (page 658 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre ; que je n'osois tesmoigner l'inquietude où j'estois Cependant Thrasimede qui ne vouloit pas perdre une occasion qu'il avoit eu tant de peine à trouver, s'aprocha encore un peu plus prés d'Arpalice qu'il n'estoit : et prenant la parole ; Madame, luy dit il tout bas, il me semble que puis que Candiope a bien la bonté de souffrir qu'Arion luy raconte ses malheurs passez, vous devez bien avoir celle d'endurer que je vous raconte mes malheurs presens. Mais de grace Madame (adjousta t'il, voyant sur son visage qu'elle se preparoit à le refuser) n'ayez pas l'inhumanité de ne vouloir pas m'entendre : la Lire d'Arion, poursuivit-il, m'imposera bien-tost silence, sans que vostre rigueur s'en mesle : c'est pourquoy je vous conjure de me laisser parler. Arpalice qui croyoit qu'en effect on apporteroit bien-tost cette Lire, et que ce pretendu Arion commenceroit de chanter dés qu'on l'auroit apportée, ne se servit pas de toute son autorité, pour imposer silence à Thrasimede. De sorte que cét Amant prenant la parole, sans craindre d'estre bien-tost interrompu par le chant d'Arion ; Madame, luy dit-il, je ne pense pas estre assez malheureux, pour ce que vous ne soyez pas persuadée, que je vous ayme autant que je puis aymer : toutes mes actions vous l'ont dit ; tous mes regards vous en ont asseurée ; et vous vous l'estes sans doute dit à vous mesme, toutes les fois que vous avez songé à moy malgré vous : n'estant pas possible qu'il y ait tant d'amour dans mon coeur sans que vous le

   Page 4149 (page 659 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçachiez. Ainsi Madame je ne vous parle pas pour vous persuader que je vous ayme : car je veux presuposer que vous le sçavez : mais je vous parle pour vous demander ce qu'il vous plaist que je devienne : et comment vous voulez que je vive avec ce Rival sans amour, qui va bien tost arriver ? car je vous declare, Madame, que je ne puis changer mon coeur. Au reste (poursuivit il, sans luy donner loisir de l'interrompre) souffrez que je vous asseure. Madame que si j'estois assez heureux, pour estre plus consideré de vous que Menecrate ; l'engagement que vous avez avecque luy, ne seroit pas un obstacle à mon bon heur : car encore que je sçache que si vous refusez de l'espouser, le Testament de vos Parens vous oste la plus grande partie de vostre bien : j'ay à vous dire que j'en ay assez pour vous recompenser de cette perte : en ayant sans doute plus moy seul, que vous et Menecrate n'en pourriez avoir ensemble. Laissez luy donc tout ce que les Loix de vostre Pays luy donnent : et accordez moy ce que la raison et mon amour veulent que vous m'accordiez ; je veux dire vostre affection. Ce que vous me dites, reprit Arpalice, est si genereux, que je ne sçaurois m'en offenser : mais apres vous en avoir donné des loüanges, je ne laisse pas de vous dire, que quelque estime que j'aye pour vous ; quelque adversion que j'aye pour Menecrate ; et quelque repugnance que j'aye à la contrainte ; je ne laisse pas, dis je, de vous advoüer, que je ne pense pas que je puisse avoir la force de

   Page 4150 (page 660 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire que je ne veux plus ce que j'ay tesmoigné vouloir toute ma vie. Ainsi, genereux Thrasimede, s'il est vray que vous ayez quelque estime pour moy, vous me pleindrez dans mon infortune, sans entreprendre de la changer : et si vous me voulez obliger, vous vivrez avec Menecrate, comme vous y viviez à Apamée : et vous vivrez avecque moy, comme avec une personne indifferente. Quoy Madame, interrompit-il, vous trouvez qu'il y ait de l'equité à parler comme vous faites ! vous croyez que je puisse vivre avecque vous, comme avec une personne indifferente ! vous pretendez que je vive avec Menecrate, comme je faisois à Apamée ! De grace, Madame, songez à ce que vous dites : pensez quelle douleur il y a d'espouser un homme qui n'a point d'amour : et quelle injustice il y auroit, de desesperer un homme qui en meurt pour vous : et qui en mourra infailliblement, si vous ne prenez quelque soing de sa vie. Au nom des Dieux, Madame, poursuivit-il, faites quelque difference de Menecrate à moy : songez s'il vous plaist qu'il recevra sans aucune joye, l'honneur que vous luy voulez faire : et considerez que puis qu'il a peu jouër vostre Peinture, il pourroit peut-estre ceder vostre Personne sans peine, aux conditions que je vous ay dites. Pour moy, Madame, la passion que j'ay pour vous, me feroit recevoir à genoux, la plus legere faveur : et pour vous tesmoigner si j'en sçaurois bien user, et si mon coeur en seroit touché ; voyez, luy dit-il, pour connoistre

   Page 4151 (page 661 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la passion de Thrasimede, jusques où il porte sa veneration : et en disant cela, il luy fit voir qu'il conservoit soigneusement les Tablettes dans lesquelles je vous ay dit qu'il luy avoit escrit. Ne pensez pas Madame, adjousta-t'il, que je les porte pour m'en servir : au contraire, c'est pour ne m'en servir jamais : et je ne les conserve que parce que vos belles mains les toucherent, lors que vous eustes l'inhumanité d'en affacer le premier tesmoignage d'amour que je vous ay donné. Jugez donc, Madame, avec quel respect je recevrois une veritable faveur : eh de grace, poursuivit-il encore, ne remettez point un Thresor, en la possession d'un aveugle, qui n'en connoist pas le prix : laissez le dans la liberté de se punir par un mauvais choix : et choisissez vous-mesme un coeur, qui vous sçache adorer comme vous meritez de l'estre. Vous trouverez sans doute dans le mien, autant de respect que de passion, et autant de fidelité que d'amour : advisez donc, Madame, à ce que vous avez à faire : et reglez, s'il vous plaist, toutes mes actions, par une seule de vos paroles : car enfin, c'est sur ce que vous m'allez respondre, que porte toute la suitte de ma vie. Je n'ay pas assez de vanité, respondit-elle, pour croire positivement, tout ce que vous venez de me dire : mais j'ay assez bonne opinion de vous, pour esperer que vous ne me refuserez pas la priere que je vous fais, de vivre civilement bien avecque Menecrate, seulement pour l'amour de moy : de peur que si cela n'estoit pas, on ne

   Page 4152 (page 662 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

creust quelque chose à mon desavantage, qui retomberoit infailliblement sur vous si je la sçavois : car dans le chagrin où je suis, je n'aurois peut-estre pas l'equité, de n'accuser de mon malheur, que ceux qui en sont la veritable cause. Si vous me faites l'honneur de me promettre, reprit Thrasimede, que Menecrate ne sera jamais heureux, je vous promettray de vivre admirablement bien avecque luy : mais Madame, si vous me desesperez absolument, je ne vous responds pas de ce que je feray. Je vous asseure, repliqua Arpalice en souspirant, que je me desespererois moy-mesme, si je croyois affirmativement que rien ne me peust empescher d'espouser Menecrate : et je suis persuadée, que si ce malheur doit m'arriver, je ne le croiray pas encore au moment qui le precedera.

Le faux Arion
Arpalice et Candiope attendent impatiemment qu'Arion chante. Mais celui-ci ne semble pas pressé : après un récit circonstancié de l'histoire des dauphins, il accorde sans fin sa harpe et se lance dans un discours extrêmement pédant sur la musique. Candiope lui demande enfin de chanter un air en particulier, mais comme le faux Arion ne le connaît pas, il tergiverse. Pendant ce temps, le maître de musique de Candiope attend dans l'antichambre. Candiope avait pensé lui faire un grand plaisir en lui donnant l'occasion d'écouter le chant de ce fameux musicien.

Mais pendant que Thrasimede entretenoit Arpalice, elle regardoit continuellement, si on n'aportoit point la Lire d'Arion : ce n'est pas qu'elle haïst celuy qui luy parloit : mais c'est qu'elle ne vouloit pas luy respondre trop obligeamment, ny trop aygrement aussi : c'est pourquoy elle eust esté ravie que leur conversation eust esté interrompuë. Pour moy je regardois aussi bien qu'elle, si cette Lire ne venoit point : car comme Thrasimede m'avoit dit qu'il y avoit une notable difference de la conversation d'Arion à sa Lire et à ses Chansons, je me preparois à recevoir le plus grand plaisir que j'eusse jamais receu : en effect je trouvois qu'il parloit si bien, et si agreablement ; que croyant qu'il chantoit cent fois

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mieux qu'il ne parloit j'avois lieu de croire que ce que j'entêdrois me charmeroit. Mais enfin quand il pleut à celuy que Thrasimede avoit envoyé, avecque ordre d'estre long-temps à revenir, la Lire fut apportée : des que je la vis, je voulus la presenter à ce feint Arion : croyant que je ne pouvois l'obliger davantage, qu'en tesmoignat avoir beaucoup d'impatience de l'entendre. Mais pour luy qui n'en avoit pas tant de se faire oüyr, il la prit, et la mit sur la Table : disant qu'il vouloit achever ce qu'il avoit commencé de me dire, et ce que je luy avois commandé de m'aprendre. De sorte que craignant de l'irriter, je me remis à ma place ; et j'escoutay le reste de son advanture du Dauphin, qu'il exagera, jusques à me despeindre boüillonnement de la Mer à l'entour de ce Roy des Poissons qui le portoit : et jusques à me representer ces Cercles que font les Dauphins en nageant et qui en sont d'autres sur l'eau qui se perdent les uns dans les autres en s'eslargissant. J'estois pourtant si simple, que je croyois qu'il ne me faisoit cette description si estenduë, que parce qu'il estoit fort accoustumé à faire des Vers : et que je pensois que l'habitude qu'il y avoit, estoit cause, qu'il parloit en Prose d'une maniere un peu trop figurée : quoy que je remarquasse pourtant en d'autres endroits, qu'il parloit tout à fait comme les honnestes Gens parlent. Mais à la fin ayant achevé le recit de cette advanture, il falut prendre la Lire, et il la prit en effect. Arpalice voulut alors se lever pour s'aprocher, et imposer silence

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à Thrasimede : mais ce feint Arion luy dit qu'il n'estoit pas encore temps : parce qu'il estoit un peu difficile à trouver qu'une Lire fust d'accord : et par consequêt, un peu long à accorder la sienne : et que toute la grace qu'il luy demandoit, estoit de parler bas : adressant en suitte la parole à Thrasimede pour le conjurer d'en monstrer l'exemple à Arpalice. Et en effect, il n'y manqua pas : car il continua de l'entretenir, tant que ce pretendu Arion fut à accorder sa Lire, dont il ne pensa jamais demeurer satisfait. Vingt fois il en abaissa et haussa toutes les Cordes, les unes apres les autres, et vingt fois apres les avoir abaissées et haussees, il les remit au point où elles estoient auparavant. Il tourna et retourna toutes les Chevilles de sa Lire : il en avança, et recula, cinq ou six fois le Chevalet : il en changea, ou fit semblant d'en changer toutes les Touches : il rompit et remit dix ou douze Cordes, et apres levant les yeux vers le Ciel, et tournant à demy le dos vers la Campagnie ; il fut encore plus de demie heure, à former certains accords peu distincts, et à gronder à demy bas, certains tons confus, qui ne permettoient pas de pouvoir juger pleinement de son sçavoir ou de son ignorance en la Musique : se balançant tout le corps pour marquer la mesure, et la marquant encore du pied. Enfin cét adroict et malicieux Amy, n'oublia aucune de toutes les grimaces des Musiciens : et il donna tant de temps à Thrasimede, et il fut si long et si difficile à contenter, en matiere d'accords et d'harmonie ; que je creus vingt fois

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qu'il alloit remettre la Lire dans son Estuy, et qu'il ne chanteroit point. Il alongea mesme encore la chose, par un discours de la Musique, où il fit entrer les plus obscurs termes de l'Art : il me parla des trois Modulations, Phrigienne, Dorienne et Lydienne : il me parla de Diatonique ; de Chromatique ; d'Enharmonique ; de Mese ; de Paramese ; de Diapasion ; et de cent autres grands et terribles mots, que je m'entendis point du tout ; que je n'entends pas encore ; et que je ne sçay comment j'ay peu retenir : mais tout cela d'un ton de Maistre, et tel que l'auroient peu avoir Amphion, Linus, ou Orphée. Cependant il faut que vous sçachiez, que pensant effectivement que je ne pouvois faire un plus grand plaisir à un Musicien qui avoit esté mon Maistre, et qui estoit celuy à qui je m'estois informée de la premiere Serenade de Thrasimede, je l'avois envoyé querir sans en rien dire : et avois ordonné à une Fille qui estoit à moy, de le faire entrer dans mon Cabinet, par ve Escalier dégagé. Et en effect, lors que le feint Arion conmença d'accorder sa Lire, ce Musicien estoit dans ce Cabinet, avec toutes les Femmes du Logis. Je vous laisse donc à penser, combien il avoit d'impatience d'entendre cét homme, dont la reputation alloit par toute la terre. Cependant comme je sçavois qu'il n'estoit pas moins celebre par ses Vers, que par sa Lire et par son Chant ; et que je jugeay que ceux qu'il avoit chantez lors qu'il croyoit mourir, devoient estre les plus beaux et les plus touchans ; je creus que je

   Page 4156 (page 666 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

devois le prier de le vouloir chanter. C'est pourquoy prenant la parole, je luy expliquay mon intention, et je l'embarrassay estrangement : car vous jugez bien qu'il ne pouvoit pas m'accorder ce que je luy demandois : puis que le veritable Arion n'a jamais voulu donner cét admirable Poëme à personne. Mais comme cét Amy de Thrasimede a merveilleusement de l'esprit, il s'en deffendit pourtant avecque adresse : il me dit donc que c'estoit un chant si triste, et des paroles si lamentables, qu'au lieu de nous donner de la joye, il nous donneroit de la douleur. Pour moy qui voulois qu'il eust bonne opinion de ma suffisance, en matiere de Musique, je le suppliay de croire, qu'Arpalice et moy n'estions pas tout à fait de l'humeur des Femmes en general ; qui n'aiment que certains petits Airs de mouvement extremement gais : puis qu'au contraire, nous ne trouvions rien de si beau que ces grands Airs melancholiques, qui par des sons douloureux et plaintifs, attendrissent le coeur de ceux qui les entendent : et portent avec eux je ne sçay quels tristes accens, qui excitent à la compassion. Ha Madame (interrompit-il, en me regardant fixement) vous venez de parler en des termes, qui n'ont garde de me permettre de chanter ce que vous desirez que je chante ! car la maniere dont je voy que vous entrez dans les veritables sentimens qu'on doit avoir pour la Musique ; je suis asseuré que ce qui a donné de la compassion aux Dauphins, vous feroit mourir de douleur.

Découverte de la supercherie
Finalement, Arion se met à chanter. Quoiqu'il chante assez bien pour un gentilhomme, son chant reste médiocre par rapport à celui qui a fait sa réputation. Tout le monde s'en rend compte. Candiope et Arpalice commencent doucement à le railler, tandis que Thrasimede réprime un éclat de rire. Le faux Arion feint de se vexer et arrête de chanter. Thrasimede dit alors à Candiope qu'Arion ne veut pas être reconnu à Patare et voyage sous le faux nom de Philistion. Candiope est désormais presque convaincue de la supercherie, ce dont Thrasimede est bien content, car il espère que ce bon tour sera interprété comme une marque d'amour. Le lendemain, la compagnie est réunie chez Lycaste. Philistion y est également présent. Or, la rumeur de la présence d'Arion et de son amitié avec Thrasimede s'est répandue à Patare, si bien que tout le monde implore l'ami du célèbre chanteur d'organiser un concert. L'ambiance est cordiale, et Thrasimede promet qu'il fera tout le possible. Mais en privé, il demande pardon à Candiope, en lui expliquant les détails de son innocente supercherie.

   Page 4157 (page 667 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Voyant donc que je ne pouvois l'obliger à m'accorder ce que je voulois, je ne l'en pressay plus : et je le laissay dans la liberté de chanter ce qu'il voudroit. Cependant Thrasimede parloit toûjours de son amour à Arpalice : qui craignant de ne pouvoir s'empescher de donner un peu trop d'esperance à cét Amant, se leva enfin déterminément, et s'aprocha du feint Arion : qui voyant que son Amy n'avoit plus de temps à mesnager, et qu'il n'entretenoit plus Arpalice, se resolut de chanter. Mais quoy qu'il le fist assez bien, pour un homme de qualité, qui n'en fait pas profession : il est vray qu'ayant l'imagination toute remplie de ce merveilleux chant d'Arion, dont on parloit par tout le monde ; je fus estrangement estonnée, lors que cét Amy de Thrasimede commença de chanter si mediocrement. Mais si je le fus, ce Musicien qui escoutoit dans mon Cabinet, le fut encore davantage : cependant Arpalice et moy, n'osions tesmoigner nostre estonnement : et nous faisions semblant de trouver qu'il chantoit miraculeusement bien. Je ne peus pourtant jamais m'empescher de dire tout bas à Arpalice, durant qu'il accordoit sa Lire pour chanter un autre Air, une partie de ce que j'en trouvois. Ne pensez vous pas, luy dis-je à l'oreille, qu'il faut estre Dauphin, pour trouver cette harmonie merveilleuse ? Pour moy adjousta-t'elle, tout ce que je vous en puis dire, est que si Arion ne parle pas mieux qu'il ne chante, il vous a bien ennuyée. Je vous asseure, luy dis-je, qu'il ne chante

   Page 4158 (page 668 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas si bien qu'il parle : et je suis asseurée que ce fut en faisant conversation, et non pas en chantant, qu'il attendrit le coeur de ce Dauphin qui le sauva. Quoy que nous n'eussions eu dessein de dire qu'un mot Arpalice et moy, j'avois une telle envie de rire, que je fus contrainte de luy parler plus long-temps pour m'en empescher : mais ce qui commença de me faire entrer en soubçon de quelque chose, fut que durant que je parlois à Arpalice, je remarquay que ce feint Arion en accordant sa Lire, nous monstra des yeux à Thrasimede : ayant luy-mesme une si forte envie de rire, qu'il ne s'en pouvoit empescher qu'à peine non plus que nous. Il contrefit pourtant le Musicien jusqu'au bout : et le contrefit mesme plaisamment. Car comme il vid que son Amy n'avoit plus besoin qu'il fist durer la conversation, il fit semblant de se fascher de celle que nous faisions Arpalice et moy : de sorte que mettant sa Lire sur la Table assez brusquement, il agit comme un homme qui ne vouloit plus chanter. Arpalice qui n'avoit pas veu ce que j'avois remarqué, se mit à luy en faire mille excuses, et à le conjurer de continuer de chanter : mais il luy dit avec un chagrin de Musicien, que ce seroit pour une autre fois. Pour moy je resvois si fort à l'action que j'avois veue faire à ce pretendu Arion, que je n'escoutois pas leurs complimens : de sorte que se servant de mon silence, pour pretexter le refus qu'il faisoit à Arpalice ; il luy dit qu'aussi bien n'estois-je pas satisfaite de ce qu'il n'avoit pas voulu chanter

   Page 4159 (page 669 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la mesme chose qu'il avoit chantée, lors que le Dauphin luy avoit sauvé la vie : c'est pourquoy, dit il, je veux attendre que je me sois remis parfaitement ce chant dans la memoire. Si vous luy devez la vie, repliqua Arpalice, il n'est pas croyable que vous l'ayez oublié : pendant qu'elle parloit ainsi, Thrasimede qui n'estoit par marry que sa fourbe fust descouverte, parce qu'il esperoit qu'elle seroit prise pour une marque d'amour : et que d'ailleurs son Amy devant tarder quelque temps à nostre Ville, n'y vouloit pas passer pour ce qu'il n'estoit point, s'aprocha de moy, et me demanda en sousriant, ce qu'il me sembloit de luy ? Il me semble, luy dis-je, en abaissant la voix, que cét Arion parle si bien, et chante si mal pour estre ce fameux Arion dont on parle tant ; que je le tiens bien plus propre à divertir une agreable Compagnie par conversation, qu'à enchanter des Dauphins par sa voix. Pour moy si j'avois esté à la place de celuy qu'il dit qui le sauva, j'aurois mieux aymé escouter le bruit que font les Vagues en bondissant contre des Rochers, que d'escouter ses Chansons. Quoy qu'il en soit, me dit Thrasimede, sa Lire m'a causé plus de satisfaction, que son eloquence. Je n'en dis pas autant que vous, repris-je, car son entretien m'a plus divertie que sa Musique. Apres cela, Thrasimede me dit que comme Arion ne vouloit pas estre connu, il se feroit nommer Philistion, tant qu'il seroit à nostre Ville : et ce qu'il y avoit de rare estoit que ce nom là que Thrasimede me disoït estre

   Page 4160 (page 670 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un nom emprunté, estoit veritablement celuy de ce pretendu Arion : qui apres avoir fait remarquer en peu de mots, qu'il avoit infiniment de l'esprit ; s'en alla avecque Thrasimede : qui me dit tant de choses, qu'enfin je ne doutay plus du tout de la fourbe qu'il nous avoit faite. De sorte que craignant que cela ne fist quelque bruit dans le monde, je passay un moment dans mon Cabinet, pour dire à ce Musicien, que je le priois de ne dire point qu'Arion fust à Patare : mais comme une Fille d'Arpalice avoit oüy ce nom là, et qu'une Fille qui estoit à moy l'avoit aussi entendu, il n'y eut pas moyen que ce secret demeurast secret entre trois personnes : principalement parce que ce Musicien estoit ravy d'avoir trouvé qu'Arion avoit si mal chanté. Il est vray qu'il ne dit pas qu'il eust veu Arion dans ma Chambre : mais il dit qu'il l'avoit oüy. Les deux Filles qui estoient à Arpalice et à moy, n'oserent pas aussi dire toute la verité qu'elles croyoient sçavoir : mais elles dirent seulement aux Femmes de Zenocrite, qu'Arion estoit a Patare, et que Thrasimede le connoissoit fort : de sorte que dés le lendemain, tout le monde se disoit cette nouvelle : et chacun se demandoit si on avoit veu Arion ? Mais ce qu'il y eut de rare, fut que ce jour là Zenocrite estant venuë chez Lycaste, où j'estois avecque Cydipe et Arpalice, Thrasimede y vint, qui y amena Philistion, comme Philistion : c'est à dire comme un homme de qualité d'Halicarnasse, et non pas comme Arion. Pour moy, quoy que

   Page 4161 (page 671 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'eusse bien creû que Thrasimede nous avoit fait une fourbe ; toutesfois je ne sçavois pas encore trop bien pour qui je devois prendre cét Estranger : et j'en fus d'autant plus embarrassée, que tous ceux qui vinrent ce jour là chez Lycaste, parlerent tous d'Arion : les uns disant une chose, et les autres une autre : selon que cette fausse nouvelle s'estoit changée, par la bouche de ceux qui l'avoient dite. Pour moy, dit Zenocrite, je ne desespere pas de l'entendre : car on m'a asseuré qu'il est fort des Amis de Thrasimede. Je vous advouë que lors que Zenocrite parla ainsi, je creus que c'estoit une attaque qu'elle nous donnoit à Arpalic et à moy, et qu'elle avoit sceu quelque chose de nostre advanture du jour precedent : car encore que nous fussions de ses Amies, nous ne nous en tenions pas plus en seureté pour cela. D'autre part, Thrasimede et Philistion ne sçavoient qu'en penser : mais à la fin le premier prenant la parole, dit qu'il n'avoit point encore veu Arion : et que s'il le voyoit, il promettoit à Zenocrite de le luy faire entendre. Il n'eut pas plustost promis cela, que toute la Compagnie luy demanda la mesme grace, qu'il ne refusa à personne : et Philistion, le plus hardy de tous les hommes, l'en pressa comme les autres : si bien qu'Arion demandoit à voir Arion. Cependant Arpalice et moy, avions une estrange envie de rire : elle la cachoit pourtant le mieux qu'elle pouvoit : luy semblant que Thrasimede en tireroit quelque conjecture avantageuse pour luy. Il est

   Page 4162 (page 672 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vray qu'elle n'avoit pas grande peine à rapeller quelque fascheuse idée dans son esprit pour s'en empescher : puis qu'elle n'avoit qu'à se souvenir que Menecrate arrivoit le lendemain. Cependant le reste de ce jour là, fut encore donné à la joye : et pour me la donner toute entiere du feint Arion, Thrasimede s'aprochant de moy, me demanda pardon de la fourbe qu'il m'avoit faite, et me la conta exactement : me conjurant de luy vouloir estre favorable aupres d'Arpalice, et d'avoir pitié de luy.


Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : départ d'Arpalice à la campagne
Au retour de Menecrate, Arpalice garde le lit, puis se rend à la campagne afin d'éviter sa présence. Son comportement n'inquiète nullement son fiancé qui préfère courtiser Cydipe. De son côté, Parmenide, frère d'Arpalice, est épris de Cleoxene, sur de Menecrate qui, elle, est amoureuse de Lysias, frère de Candiope. Quand Arpalice revient de la campagne, elle raille Menecrate d'avoir perdu son portrait au jeu. Ce dernier découvre du reste que Thrasimede est l'amant de la jeune fille, ce qui provoque sa jalousie. Il se désintéresse de Cydipe et essaie de précipiter son mariage avec Arpalice. En vain : la jeune fille préférerait lui abandonner sa fortune, plutôt que de l'épouser. Pendant ce temps, la supercherie du faux Arion éclate au grand jour. Si les dames s'en amusent, cette ruse provoque plusieurs duels entre les hommes.
Maladie et départ d'Arpalice
A l'idée du retour de Menecrate, Arpalice tombe malade et garde le lit. Le futur époux se montre très peu affligé du malaise de sa fiancée, et préfère s'entretenir avec Cydipe. Arpalice décide de partir à la campagne, prétextant que l'air frais lui fera du bien. En réalité, elle cherche à gagner du temps, pour décider de ce qu'elle doit faire.

Je ne vous diray point tout ce que nous dismes, car cela seroit trop long : ny combien Thrasimede fut persecuté, de ceux qui vouloient qu'il leur fist entendre Arion : ny combien Zenocrite fut divertissante ce jour là, sur le retour de Menecrate : mais je vous diray qu'enfin Arpalice voyant que le lendemain au soir Menecrate arriveroit, et que peut-estre dans peu de jours on luy commanderoit de l'espouser ; en conceut une telle douleur, qu'elle s'en trouva mal, jusques à garder le Lict. Je pense, à dire les choses comme elles sont, que l'estime qu'elle avoit pour Thrasimede, augmentoit encore l'adversion qu'elle avoit pour Menecrate : quoy qu'il en soit, le desplaisir la fit malade : de sorte que moitié chagrin, moitié maladie, elle garda le Lict le jour suivant, que je passay tout entier aupres d'elle : demeurant mesme le soir chez Lycaste, parce qu'Arpalice voulut que je visse arriver Menecrate. Et en effect, je me trouvay à cette entreveuë, qui se fit à peu prés comme je l'avois pensé : c'est

   Page 4163 (page 673 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à dire assez civilement, du costé de Menecrate, quoy qu'avecque beaucoup d'indifference : mais avecque une froideur estrange du costé d'Arpalice. Il est vray que comme elle estoit au Lict, et qu'elle disoit se trouver mal, il n'y prist pas garde : et il s'attacha bien plus à regarder Cydipe, qui estoit fort propre ce jour là, qu'à entretenir Arpalice. Aussi tesmoigna t'elle si ouvertement, qu'on luy feroit plaisir de la laisser seule, qu'on se retira ; à la reserve de Parmenide qu'elle retint, et à qui elle donna toutes les marques qu'elle pouvoit donner, d'une veritable amitié. Elle eut aussi la bonté de vouloir que je demeurasse : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que cét Amant qui à son retour trouvoit sa Maistresse malade, en fut si peu affligé, qu'il fut extraordinairement tard à entretenir Cydipe à la Chambre de Lycaste, estant de la plus belle humeur du monde ce soir là. Je vous laisse à penser si cette façon d'agir, diminuoit l'aversion d'Arpalice : qui en effect fut si touchée de ce bizarre procedé, qu'elle en fut effectivement malade, durant plus de quinze jours : pendant quoy Menecrate ne la voyoit qu'un quart d'heure chaque jour ; employant tout le reste à se divertir, et à entretenir Cydipe, qui luy plaisoit extrémement. Il fut mesme visiter Thrasimede, aussi bien que Parmenide : car encore qu'on luy eust parlé de l'advanture du Portraict, et qu'on luy eust dit quelque chose qui deust luy persuader que Menecrate estoit amoureux d'Arpalice ; comme il ne l'estoit point alors, il ne s'en soucioit pas.

   Page 4164 (page 674 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si bien que cela ne l'empescha point de faire civilité à Thrasimede : qui depuis le jour qu'il m'eut avoüé la tromperie qu'il m'avoit faite, continua tousjours de me parler de son amour pour Arpalice. Cependant comme elle ne vouloit pas faire la grace à Menecrate de luy tesmoigner qu'elle fust irritée contre luy, de ce qu'il avoit joüé son Portraict ; et qu'elle se contentoit de luy faire froid sans luy en dire la veritable cause ; elle fut bien ayse, pour avoir un peu plus de temps de resoudre ce qu'elle vouloit faire, d'aller aux champs avecque Zenocrite, qui la demanda à Lycaste : luy disant que l'air luy redonneroit la santé. De sorte qu'Arpalice, sans que Menecrate sceust si elle estoit embellie ou non, tant il l'avoit veuë dans l'obscurité, s'en alla pour quinze jours avec Zenocrite : ainsi elle sortit de son Lict pour entrer dans un Chariot. Elle ne s'en trouva pourtant pas mal : car comme elle avoit l'esprit plus malade que le corps, l'agitation n'augmenta point ses incommoditez : au contraire, elle s'en porta mieux. Pour moy je demeuray à Patare : mais ce fut avecque ordre de mander des nouvelles à Arpalice. Et certes je ne manquay pas de matiere, à luy faire d'amples Relations : car Menecrate continüa de paroistre fort touché de la beauté de Cydipe : Parmenide devint fort amoureux de Cleoxene Soeur de Menecrate : et le feint Arion, fit semblant de ne me haïr pas. Mais en mandant toutes ces nouvelles à Arpalice, c'estoit tousjours dans une Lettre separée, et luy en envoyant une autre

   Page 4165 (page 675 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle pouvoit monstrer à Zenocrite : car encore que ce soit une fort genereuse Personne, il est pourtant vray qu'il est une espece de secrets, qu'on ne luy confie point de soy-mesme. Ce n'est pas qu'on ne luy face cent confidences : mais ce sont des affaires d'autruy plus que des siennes propres : ainsi elle sçait tout, mais elle le sçait par ceux qui n'y ont point d'interest. Suivant donc cét ordre general, je laissois à la discretion d'Arpalice, de luy apprendre ce qu'elle jugeroit à propos qu'elle sceust : cependant elle apprit avecque joye que Menecrate s'attachoit à Cydipe : mais elle apprit avecque douleur que Parmenide aymoit la Soeur de Menecrate. Je luy manday aussi en raillant, que Thrasimede me voyoit si souvent, que Philistion n'avoit pas loisir de me dire la moitié de l'estime qu'il avoit pour moy.

Billet galant de Thrasimede
Thrasimede profite d'une visite à Candiope pour glisser un billet dans sa correspondance avec Arpalice. Le mot la réjouit, mais elle feint d'être en colère contre lui. Elle répond à Candiope qui comprend que son irritation relève de la bienséance. Pendant ce temps, Thrasimede continue à parler de son amour pour Arpalice à Candiope.

Cependant comme l'amour de Thrasimede estoit tres-violente, l'absence d'Arpalice luy sembla tres-longue : aussi ne peut il se resoudre de la laisser durer davantage sans luy escrire. Comme il sçavoit que je luy donnois souvent de mes nouvelles ; et qu'il m'avoit fait dire adroitement quel estoit le jour que je luy escrivois ; il prit si bien son temps, qu'il me vint voir, comme j'estois preste de faire mon Paquet ; et comme il sçavoit que je luy envoyois toutes les jolies choses qu'on faisoit, il me donna de certains Vers, qu'il y avoit plus de deux ans qu'il avoit ; mais comme je ne les avois point veus, je les pris pour une nouveauté ; de sorte qu'apres qu'il me les eut leus, je

   Page 4166 (page 676 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne fis point de difficulté de les envoyer à Arpalice. Mais Thrasimede en me les donnant, glissa adroitement un Billet dedans, sans que je m'en apperceusse ; si bien que lors qu'Arpalice vint à ouvrir mon Paquet, elle fut fort surprise d'y trouver un Billet de Thrasimede, dont elle connoissoit bien l'escriture ; ne concevant pas que j'eusse voulu m'en charger, principalement sans luy en rien dire. Il est vray que celuy qui fut cause qu'on m'accusa durant un moment, me justifia luy-mesme : car le Billet de Thrasimede estoit tel.

A LA PLUS BELLE PERSONNE DU MONDE.

Je ne vous prie pas seulement de me pardonner la liberté que je prens de vous escrire ; je vous conjure encore d'obtenir mon pardon de Candiope, pour la tromperie que je luy fais. Mais, Madame, le moyen de s'empescher de vous demander jusques à quand doit durer cette rigoureuse absence, qui me prive de vostre veuë ? et le moyen encore de ne vous demander pas si vous n'esloignerez jamais tout à fait de vostre coeur, un homme qui peut estre esloigné de vous sans desespoir ? et si vous n'y recevrez jamais le plus amoureux de tous les hommes ? Je vous dirois, Madame, comment on l'apelle, mais dites le vous à vous mesme, je vous en conjure : afin que mon nom ait la gloire d'estre prononcé par la plus belle bouche qui sera jamais.

Comme ce Billet estoit aussi respectueux que

   Page 4167 (page 677 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

galant, il divertit plus Arpalice qu'il ne l'irrita : et la tromperie que Thrasimede m'avoit faite, eut un aussi heureux succez qu'il l'avoit peu desirer. Elle feignit pourtant d'estre en colere : mais elle se pleignit avecque des paroles qui avoient si peu d'aigreur, qu'il estoit aysé de connoistre qu'elle se pleignoit plus par bien seance que par ressentiment. Arpalice ne respondit pourtant point au Billet de Thrasimede : au contraire, elle me le renvoya : et si je me pouvois aussi bien souvenir de sa Lettre, que je me suis souvenuë du Billet que je vous ay recité, je vous ferois advoüer, qu'Arpalice escrit aussi bien qu'elle parle. En effect, cette Lettre estoit l'une des plus spirituelles que je vy jamais : car Arpalice y conservoit toute la severité d'une honneste Personne un peu en colere : et ne laissoit pourtant pas d'y dire certaines choses, infiniment obligeantes pour Thrasimede. Il est vray qu'elle me deffendoit, de luy monstrer sa Lettre : mais à vous dire la verité, je voyois qu'elle avoit tant pris de peine à la bien escrire, que je creus qu'elle n'avoit pas eu dessein d'estre obeïe. Car lors qu'elle n'escrivoit que pour moy seulement, son caractere estoit moins lisible, et elle ne s'amusoit pas mesme à choisir si exactement toutes ses paroles : de sorte que suivant son intention, je la fis voir à Thrasimede : apres luy en avoir fait toutes les façons que je m'imaginois bien qu'Arpalice vouloit que j'en fisse : luy faisant toutesfois auparavant mille reproches, de la tromperie qu'il m'avoit faite.

   Page 4168 (page 678 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais enfin je me laissay appaiser, et je luy monstray la Lettre d'Arpalice, dont il fut charmé : non seulement parce qu'elle estoit belle, mais encore parce qu'il entendit admirablement ce qu'il y avoit d'obligeant pour luy. Que ne fit il point, pour me persuader de luy donner une Copie de l'endroict qui parloit de luy ! mais je ne le voulus pas faire. Il est vray qu'il le leut tant de fois, qu'il s'en falut peu qu'il ne le retinst.

Les nouvelles amours de Menecrate et de Parmenide
Candiope est décidée à tout mettre en uvre pour favoriser la nouvelle amour de Menecrate envers Cydipe, dans l'espoir que le fiancé d'Arpalice renonce au mariage prévu. Mais ce souhait n'est pas partagé par tout le monde : Parmenide, frère d'Arpalice, est tombé amoureux de Cleoxene, sur de Menecrate ; il est par conséquent doublement peiné de constater que Menecrate s'intéresse davantage à Cydipe qu'à Arpalice. La même Cleoxene cependant entretient pour sa part une intrigue secrète avec Lysias, frère de Candiope. Celle-ci découvre par hasard le pot-au-roses, mais n'en dit rien à personne.

Cependant il faut que vous sçachiez, que la conversation que j'eus ce jour là avecque Thrasimede ; me fit si bien connoistre la veritable passion qu'il avoit pour Arpalice ; qu'il est certain que j'eusse souhaitté pour le bon-heur de tous les deux, que Menecrate fust devenu si amoureux de Cydipe, qu'il se fust resolu à l'espouser, et à ne songer plus à Arpalice. Aussi vous puis-je ausseurer, que tant que son absence dura, je fis tout ce que je peus pour y contribuër quelque chose : en effect je ne voyois jamais Cydipe un peu negligée, que je ne luy en fisse la guerre afin de l'empescher de l'estre. Elle ne la fut pourtant guere en ce temps là : car quoy qu'elle veüille dire aujourd'huy, elle n'estoit pas marrie que Menecrate la preferast à la plus belle Personne de Lycie. Ainsi sans prevoir precisément, jusques où la chose pouvoit aller ; Cydipe eut asseurément pour Menecrate, toute l'honneste complaisance, qu'une Personne de sa vertu peut avoir. Il est vray que comme Cydipe a une civilité fort universelle et fort esgalle, il n'y avoit que ceux qui avoient de la finesse en de pareilles choses,

   Page 4169 (page 679 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui le remarquassent : mais pour moy je n'y fus point trompée : et je connus sans en pouvoir douter, que Cydipe estoit bien ayse que Menecrate l'aymast. Cependant Parmenide, qui estoit devenu fort amoureux de Cleoxene, n'osoit tesmoigner à Menecrate, qu'il trouvast estrange qu'il rendist si peu de soings à sa Soeur, parce qu'il craignoit de l'irriter : joint que sçachant bien qu'Arpalice n'aymoit pas Menecrate, il n'avoit autre interest en la chose, que celuy d'estre bien avecque le Frere de Cleoxene, qui ne luy donnoit pas peu d'occupation. Car il faut que vous sçachiez, pour bien entendre cette advanture, que Cleoxene a autant d'esprit que de beauté : mais c'est un esprit si fin et si caché, que ceux qui pensent le mieux connoistre, trouvent quelquefois qu'ils n'y connoissent rien. En effect elle passoit en ce temps-là, pour une Personne indifferente, qui ne se soucioit point qu'on l'aymast, qui se divertissoit de toutes choses ; qui n'aymoit que le plaisir en general ; qui ne s'attachoit à nul plaisir particulier ; qui n'avoit confidence avecque qui que ce soit ; et qui disoit à tout le monde, qu'elle ne concevoit pas de quoy on pouvit faire un secret. Cependant cette Personne, telle que je vous la despeins, avoit un engagement tres-estroict, il y avoit plus d'un an, avecque un Frere que j'ay, qui se nomme Lysias ; sans qu'on en eust jamais rien soubçonné. Il est vray que Lysias est aussi discret, que Cleoxene est fine : et je n'aurois mesme jamais sceu cét intrigue, si le hazard

   Page 4170 (page 680 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne m'eust fait trouver une Lettre de Cleoxene, dont je connoissois l'escriture : qui obligea mon Frere à me confier absolument son secret, de peur que je ne le revelasse. Vous pouvez donc bien juger, apres ce que je viens de vous dire, que Cleoxene donna beaucoup de peine à Parmenide : neantmoins comme il croyoit que sa rigueur venoit de son indifference, plus elle le mal traittoit, plus il devenoit amoureux. Car comme ceux qui ont comme luy quelque chose de superbe et fier dans l'esprit, ou se rebutent tost, ou s'attachent opiniastrement ; Parmenide n'ayant pas fait le premier, fit le second : et s'obstina de telle sorte, à vouloir estre aymé de Cleoxene, que si Lysias eust esté capable de jalousie, il eust deu en avoir pour un tel Rival. Mais la maniere dont Cleoxene vivoit avecque luy, ne luy permettant pas d'estre jaloux, l'amour de Parmenide ne servoit qu'à les divertir, et qu'à lier plus estroittement leur affection : car Lysias estoit plus soigneux, et Cleoxene plus exacte et plus obligeante. Au reste on m'avoit fait promettre et jurer une si grande fidelité, que je n'avois mesme jamais rien dit de cette affection à Arpalice qui croyoit Cleoxene aussi indifferente, qu'elle l'estoit peu. En effect je luy avois oüy souhaitter cent fois, d'estre de son temperament : afin d'avoir l'ame aussi desgagée, qu'elle croyoit que Cleoxene l'avoit. Pour Philistion, il vivoit avecque moy, comme estant persuadé, qu'il n'estoit pas honneste à un homme d'esprit de tarder quelque temps à une Ville, sans y avoir

   Page 4171 (page 681 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fait quelque amitié un peu galante ; et je vivois aussi avecque luy, comme n'estant pas marrie qu'il m'estimast assez pour parler plus de moy que d'une autre, quand il seroit retourné en son Pays ; ainsi sans avoir le coeur fort engagé, Philistion agissoit pourtant d'une maniere fort agreable et fort obligeante.

Menecrate, objet de raillerie
Arpalice revient de la campagne ; elle s'est tellement embellie qu'elle fait le sujet de toutes les conversations. Zenocrite la ramène personnellement chez Lycaste. Comme Menecrate est présent, Arpalice ne peut s'empêcher de le railler au sujet du portrait. Elle ajoute même que l'objet est mieux à sa place auprès de celui qui a cherché à le gagner qu'auprès de celui qui l'a perdu. Après le départ de Zenocrite, Menecrate prend en charge la conduite d'Arpalice au sein de la compagnie. Tout le monde loue sa beauté. Elle accepte exceptionnellement les louanges pour donner du dépit à Menecrate. Et de fait, l'indigne fiancé commence à regretter son comportement et à se demander comment il agira désormais à l'égard d'Arpalice et de Cydipe.

Menecrate ne songeant donc qu'à plaire à Cydipe ; Parmenide ne pensant qu'à toucher le coeur de Cleoxene ; raillant continuellement de sa passion avec Lysias ; et Philistion et moy n'ayant asseurément dessein que d'avoir quelque estime l'un pour l'autre ; Arpalice revint enfin avecque Zenocrite : mais elle revint si belle, et si parfaitement remise de son mal, qu'on reparla presques autant de sa beauté, que d'une beauté nouvelle. Je pense mesme qu'elle revint avecque le dessein formé, de mal traitter Menecrate : et certes elle ne le fit pas mediocrement, comme je m'en vay vous le dire. Vous sçaurez donc, que Zenocrite voulant remener Arpalice jusques chez Lycaste ; ne se contenta pas de la faire descendre à la Porte, car elle descendit elle mesme, pour la mener jusques à la Chambre de sa Tante, où elle trouva qu'il y avoit beaucoup de monde : et entre les autres Menecrate, qui parloit à Cydipe lors qu'elle y entra. Elle n'y fut pas si-tost, qu'adressant la parole à Lycaste ; J'ay voulu, luy dit-elle, remettre Arpalice en vos mains : afin de ne perdre pas le Compliment que vous me devez, de vous la ramener si belle et si gaye, apres me l'avoir donnée si malade, si melancholique. Car

   Page 4172 (page 682 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je vous asseure, adjousta-t'elle malicieusement, que si tout le monde la voit comme je la voy, on m'advoüera qu'elle ne fut jamais si belle : non pas mesme lors qu'on la fit peindre, pour envoyer à Menecrate le Portraict qu'il perdit contre Thrasimede. Eh de grace Madame (dit Menecrite, à Zenocrite avecque autant de hardiesse que de confusion) ne me reprochés pas si cruellement d'avoir perdu un Portraict, qui de vostre propre confession ne ressembleroit plus parfaitemêt à Arpalice, puis qu'elle est plus belle aujourd'huy, qu'elle n'estoit en ce temps là ! Joint qu'à dire les choses comme elles sont, c'estoit plustot publier sa beauté que luy faire outrage, que de remettre sa Peinture entre les mains d'un homme qui voyageoit. Je vous asseure (interrompit Arpalice, avecque toute la fierté que peut avoir une belle Personne, qui sent qu'elle est en un de ses plus beaux jours) que quand Thrasimede ne seroit pas aussi honneste homme qu'il est, je ne laisserois pas de dire que mon Portraict estoit mieux entre ses mains qu'entre les vostres. Car enfin il me semble que je dois avoir plus d'obligation, à celuy qui a eu dessein de gagner ma Peinture, qu'à celuy qui l'a voulu perdre. Ce n'est pas icy, reprit Menecrate tout confondu, que je me dois justifier : je suis persuadée, reprit Zenocrite, que vous seriez encore plus embarrassé à le faire en particulier qu'en public : et si j'estois en vostre place, je ne l'entreprendrois pas. Aussi bien l'entreprendroit il inutilement, adjousta Arpalice : il vaut donc mieux

   Page 4173 (page 683 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

croire le conseil qu'on me donne, repliqua-t'il. Vous en avez besoing de beaucoup d'autres reprit Zenocrite en s'en allant : il ne tiendra qu'à vous de me les donner, luy dit Menecrate en luy presentant la main pour la conduire à son Chariot, où en effect il la mena : estant bien-ayse de s'oster d'un lieu, où il estoit si embarrassé. Car encore qu'il craignist fort Zenocrite, il aymoit pourtant mieux qu'elle luy fist mille reproches en particulier, que d'en recevoir un en public. Apres qu'il eut rendu à Zenocrite, la civilité qu'il avoit entrepris de luy rendre, il rentra dans la Compagnie, qui ne luy estoit plus si redoutable, puis que Zenocrite en estoit partie : mais il y fut pourtant tousjours fort deconforté : car la piquante conversation qu'il avoit euë avecque Arpalice, faisoit qu'il n'osoit l'aborder : joint aussi que la maniere dont il avoit vescu avecque Cydipe, durant l'absence d'Arpalice, l'embarrassoit encore estrangement. Cependant comme il avoit des yeux, et des yeux assez fins, il remarqua bien qu'Arpalice estoit mille fois plus belle, qu'il ne l'avoit jamais veuë, et comme elle s'aperceut qu'il l'observoit, elle en fut bien-ayse : luy semblant qu'elle ne pouvoit trouver une plus noble maniere de se vanger de Menecrate, qu'en luy faisant voir qu'elle n'estoit pas digne du mespris qu'il avoit fait d'elle. Aussi recevoit elle ce soir là les loüanges qu'on luy donnoit, avecque une joye extraordinaire : et je fus fort estonnée, lors que Thrasimede et moy entrant ensemble où elle estoit, je vis qu'elle souffroit

   Page 4174 (page 684 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

paisiblement tout ce que nous luy disions de sa beauté. Lors que la nuict fut venuë, et que la Chambre fut esclairée, elle affecta mesme de se mettre en veuë : et elle le fit plus pour faire despit à l'Amant qu'elle n'aymoit point, que pour plaire à celuy qu'elle ne haïssoit pas. Thrasimede ne laissa pourtant pas d'en profiter : et l'on peut dire qu'en se monstrant pour punir Menecrate, elle recompensa Thrasimede. Il fit mesme si bien, qu'il luy parla un moment en particulier ? il est vray que ce moment ne fut employé par Arpalice, qu'à luy faire des reproches de sa hardiesse : mais comme ils furent faits sans aygreur, ils furent receus sans desespoir. Cependant l'heure de se retirer estant venuë, toute la Compagnie sortit de chez Lycaste : mais tout le monde n'en sortit pas esgallement satisfait : car Menecrate ne l'estoit pas tant que Thrasimede. Ce n'est pas que de l'humeur dont il estoit, il ne fust moins sensible qu'un autre ne l'auroit esté : mais apres tout il avoit trouvé ce soir là Arpalice si belle et si charmante, qu'il avoit honte d'avoir si mal vescu avecque elle. Neantmoins comme il la regardoit encore, comme une Personne qu'il croyoit pouvoir espouser, toutes les fois qu'il le voudroit ; l'inquietude qu'il avoit, estoit plus de sçavoir comment il se conduiroit entre Cydipe et Arpalice, qu'il eust bien voulu conserver toutes deux que pour nulle autre raison.

Le changement de Menecrate
Le lendemain, Menecrate découvre les détails du comportement de Thrasimede à l'égard d'Arpalice, depuis son arrivée à Patare. L'existence de ce rival suscitant sa jalousie, il commence à s'intéresser moins à Cydipe, et davantage à Arpalice. Il demande par conséquent à Parmenide d'accélérer le mariage. En échange, le jeune frère le prie d'intervenir auprès de Cleoxene. Mais Arpalice refuse d'épouser rapidement Menecrate. Ainsi, c'est au moment où il pense que sa fiancée lui échappe que Menecrate devient amoureux d'elle et se déclare son amant. Thrasimede, quant à lui, s'inquiète de ce changement.

Mais le lendemain au matin, il apprit plusieurs choses qui changerent ses sentimens : car un de ses Amis l'estant venu

   Page 4175 (page 685 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voir, et s'estant mis a l'entretenir de l'estat present de son Ame ; il sceut par luy que Thrasimede avoit passé une apresdinée entiere dans ma chambre avecque Arpalice, sans autre Compagnie que Philistion et moy, qui avois fait dire ce jour là que je n'y estois pas. Il sceut aussi toutes les choses d'esclat, que Thrasimede avoit faites pour Arpalice : et il luy persuada si bien qu'il y avoit une intelligence entr'eux, qu'il commença d'en haïr Thrasimede ; d'en aymer un peu moins Cydipe ; et d'en aymer un peu plus Arpalice. En effect dés qu'il la regarda, comme une personne qu'il estoit pas absolument asseuré d'espouser ; quoy qu'il n'eust jamais eu d'amour pour elle, il se resolut pourtant d'agir comme un homme qui ne vouloit perdre ny son bien, ny sa personne. La passion qu'il avoit commencé d'avoir pour Cydipe, avoit plustost esté un amusement, qu'une veritable passion, quoy qu'elle en puisse croire : de sorte qu'il ne faut pas s'estonner du changement prodigieux qui arriva en luy. Il faut donc que vous sçachiez, qu'en quatre ou cinq jours Menecrate ayant achevë d'estre persuadé que Thrasimede estoit aumoureux d'Arpalice ; qu'il n'en estoit pas haï, et que pour luy, il ne s'en faloit guere qu'il ne le fust ; entra en un chagrin estrange : si bien que changeant sa façon d'agir, il ne parla plus tant à Cydipe. Il est vray qu'au lieu de tascher de gagner Arpalice par des soings, il somma d'abord Parmenide d'accomplir ses promesses, en accomplissant la volonté de son Pere

   Page 4176 (page 686 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de sa Mere : qui avoient declaré en mourant, souhaitter qu'il espousast Arpalice. Cependant Parmenide, qui avoit un interest particulier de ne mescontenter pas Menecrate, luy dit qu'il en parleroit à tous ceux qui avoient quelque pouvoir sur sa Soeur : et pour ne perdre pas une si favorable occasion pour son amour, il luy demanda la sienne. Pour moy, luy dit Menecrate, je vous cede tout le pouvoir que j'y ay : Thrasimede respondit la mesme chose, pour ce qui regardoit Arpalice : ainsi ils disposerent tous deux, de ce qui n'estoit point en leur puissance. Et certes ils s'en apperceurent bien-tost : car dés que Parmenide en voulut parler à Arpalice, elle luy tesmoigna n'estre pas resoluë de songer à se marier si promptement. Elle n'osa pourtant luy dire absolument qu'elle n'espouseroit point Menecrate, parce qu'elle sçavoit qu'il estoit fort imperieux, et fort violent : et que s'agissant de n'accomplir pas la volonté de son Pere, il auroit un grand pretexte de l'accuser. C'est pourquoy elle se contenta de luy dire, qu'il luy faloit donner quelque temps pour se resoudre, aymant beaucoup mieux dire à Menecrate qu'il ne devoit plus songer à elle, que de le dire à son Frere. Mais comme Parmenide vit qu'il ne gagnoit rien sur son esprit, il luy parla de la passion qu'il avoit pour Cleoxence : la conjurant de faire quelque consideration sur ce qu'il luy disoit. A cela, elle luy respondit, que comme toute l'amitié qu'elle avoit pour luy, ne pouvoit pas changer son coeur pour Menecrate ; il

   Page 4177 (page 687 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

devoit croire aussi que Cleoxene n'agiroit pas par les mouvemens de son Frere : et qu'ainsi son bonheur ou son malheur despendoient de Cleoxene, et non pas de Menecrate. Apres cela, Parmenide s'opiniastra encore assez long-temps, et Arpalice luy resista de mesme : ainsi sans se ceder l'un à l'autre, ils demeurerent chacun dans leurs veritables sentimens. D'autre part Menecrate ne manqua pas de parler pour Parmenide, en parlant à Cleoxene : qui continüant de faire l'indifferente, luy dit que n'ayant attachement à rien, il luy devoit sans doute sembler qu'elle n'auroit aucune peine à se resoudre à ce qu'il vouloit : mais qu'elle le supplioit de croire, que la mesme humeur qui faisoit son desgagement, faisoit aussi qu'elle ne pouvoit se resoudre à s'engager. Qu'ainsi elle ne refusoit pas Parmenide en particulier, mais tous les hommes en general : le conjurant de ne la presser point de songer à se marier. De sorte que de tous les deux costez, Parmenide et Menecrate n'eurent point de bonnes nouvelles à se dire de leur amour : je dis de leur amour, aymable Doralise ; estant certain que dés que Menecrate put imaginer que peut-estre n'espouseroit-il point Arpalice, il en devint tres-amoureux. Si bien que changeant sa façon d'agir avecque elle, il se tira tout à fait du rang de ces Amans declarez, dont Zenocrite fait de si agreables Peintures : aussi s'en apperceut elle bien-tost : et je pense qu'elle fut une des premieres Personnes qui y fit prendre garde à tout le monde. Pour Arpalice elle en eut

   Page 4178 (page 688 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de la joye et de la douleur : car elle n'estoit pas marrie que Menecrate l'aymast, afin de se pouvoir mieux vanger de luy : mais elle n'en estoit pas aussi bien ayse, de peur que cette passion ne fust cause de quelque querelle entre Thrasimede et Menecrate. Pour Cydipe je suis persuadée que Menecrate luy a tousjours fait croire, qu'il n'avoit point dessein d'espouser Arpalice ; mais seulement de faire semblant qu'il ne tenoit pas à luy, afin de pouvoir jouyr du bien qui luy appartenoit, en cas qu'elle refusast de l'espouser. En effect elle m'a tousjours paru trop peu irritée contre luy ; estant certain qu'elle s'est contentée de servir Thrasimede aupres d'Arpalice autant qu'elle a peu, et de la porter à refuser Menecrate. Cependant Thrasimede n'estoit pas sans inquietude, de voir le changement de Menecrate pour Arpalice ; si bien qu'il n'y avoit que Philistion et moy qui fussions heureux. Ce qui faisoit nostre bonheur, estoit que nous avions autant d'estime et autant d'affection l'un pour l'autre, qu'il en faloit pour nous plaire, et pour nous parler confidemment de toutes choses, et que nous ne nous aymions pas assez, pour en estre inquiets. De sorte que demeurant dans ces justes bornes qui separent le plaisir de la douleur, en matiere d'amitié un peu galante ; nous nous divertissions de tout, et mesme des malheurs d'autruy ; à la reserve de ceux d'Arpalice et de Thrasimede, où nous nous interressions extremément.

Déclaration de Menecrate
Menecrate parvient à s'entretenir seul avec Arpalice. Après lui avoir demandé pardon pour son comportement indifférent et méprisant, il lui promet désormais de ne lui donner plus que des preuves d'amour. Enfin, il la prie de ne pas confondre les crimes du passé avec l'innocence du présent. Mais Arpalice ne lui pardonne pas de l'avoir méprisée ; elle lui jure qu'elle ne l'aimera jamais et qu'elle est prête à lui abandonner sa fortune, pourvu qu'elle ne doive pas l'épouser.

Mais enfin Menecrate ne pouvant plus souffrir la rigueur avecque laquelle

   Page 4179 (page 689 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Arpalice vivoit avecque luy, se determina à la forcer de luy donner Audience en particulier. Pour cét effect, ayant eu recours à Parmenide, pour luy faire obtenir ce qu'il souhaittoit, il se fit mener par luy un matin à la Chambre d'Arpalice, pendant qu'elle s'habilloit. Ce fut en vain qu'elle s'en pleignit : car Parmenide, apres luy avoir dit qu'il avoit prié Menecrate de l'entretenir de quelque chose, où il avoit interest aussi bien que luy, le laissa avecque elle. De sorte que voyant qu'elle ne pouvoit se deffaire promptement de Menecrate qu'en l'escoutant, elle cessa de s'habiller, et luy donna Audience : mais avecque tant de froideur sur le visage, et tant de fierté dans les yeux ; qu'il a dit depuis qu'il ne sçavoit pas comment il avoit eu la force de parler. Mais enfin comme la veuë de la beauté d'Arpalice augmentoit sa passion, elle augmenta aussi sa hardiesse : si bien que prenant la parole, dés qu'il vit qu'elle estoit en disposition de l'escouter ; Madame, luy dit-il, devant que de me pleindre de vostre rigueur à toute la Terre, j'ay voulu avoir l'honneur de vous entretenir : afin de vous advoüer que j'ay esté digne de vostre mespris et de vostre haine : et pour vous persuader en mesme temps, que je suis resolu de faire tout ce qui est en mon pouvoir, pour l'estre de vostre estime et de vostre affection. Ce n'est guere ma coustume, reprit-elle froidement, d'estre capable de deux sentimens si opposez, pour une mesme Personne : et si j'ay eu le premier pour

   Page 4180 (page 690 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous, il sera difficile que vous m'inspiriez le second. Pourveu qu'il ne soit pas impossible, repliqua t'il, je ne me desespereray pas : car je suis si fortement resolu de vous donner plus de marques d'amour, que personne n'en a jamais rendu ; que je dois ce me semble esperer de toucher enfin vostre coeur. Joint aussi, Madame, qu'à parler raisonnablement, je ne suis plus ce Menecrate qui vous consideroit tantost comme un Enfant ; et tantost comme un bien que vos Peres et les siens luy avoient laissé : et qui n'en sentoit pas la possession, parce qu'il la croyoit trop asseurée. Ainsi, Madame, j'advouë à ma confusion, que j'ay vescu sans vous aymer, et que j'ay esté tres long temps criminel : mais aujourd'huy que j'ay changé de sentimens ; et que j'ay autant d'amour pour vous, que j'ay eu d'infference ; seroit il juste que je fusse traitté comme je l'estois, lors que je ne vous aymois point ? Il y a si peu d'aparence, reprit Arpalice, qu'un homme qui m'a mesprisée toute sa vie, et mesprisée jusques à jouër et à perdre mon Portraict contre un Estranger qu'il ne connoissoit point, puisse changer si-tost de sentimens, et passer d'une extremité à l'autre ; que je ne sçay comment vous pouvez avoir la hardiesse, d'entreprendre de me le persuader. Je vous ay desja dit, Madame, reprit-il, que je ne pretends pas me justifier : au contraire, je vous declare que je vous abandonne toute ma vie passée, jusques au jour que vous revinstes de la Campagne avec Zenocrite. Mais au moins tenez

   Page 4181 (page 691 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moy conte depuis ce soir là, jusques à ce que je meure : et ne confondez pas le temps de mon crime, avec celuy de mon innocence. Quand vous aurez autant vescu innocent, que vous avez vescu criminel, repliqua fierement Arpalice ; je verray si je devray ou vous recompenser : ou oublier esgallement, les outrages et les services, afin de n'avoir que de l'indifference pour vous. Mais Madame apres tout, luy dit il, quand vous m'aurez prouvé que l'amour est une passion que l'on a quand on la veut avoir, j'advoüeray que vous avez raison, de me reprocher que je n'ay pas esté amoureux de vous dés le Berceau : mais comme cela n'est pas, et qu'il a pleu au Destin que je ne commençasse de vous aymer, que lors que vous avez esté la plus aymable Personne du monde, me devez vous haïr pour cela ? Thrasimede, adjousta-t'il, que vous ne haïssez peut-estre pas tant que moy, ne vous connoist que depuis peu de temps, et ne peut vous aymer que depuis qu'il vous connoist : pourquoy donc ne me regardez vous pas du moins comme luy ? Vous avez mis une notable difference entre luy et vous (reprit-elle avecque assez de colere) que je ne puis jamais vous regarder esgalement ; car enfin sans m'estre donné la peine de sçavoir s'il m'ayme ou s'il ne m'ayme pas ; je sçay du moins qu'il ne m'a jamais mesprisée comme vous avez fait. Mais pour me servir de vos propres raisons, je veux bien ne vous accuser pas de ce que vous ne m'avez point aymée :

   Page 4182 (page 692 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à condition que vous ne m'accuserez point aussi, de ce que je ne pourray jamais vous aymer. L'advenir, reprit Menecrate, n'est pas une chose dont on doive respondre si absolument : je vous asseure, interrompit elle, que puis que vous pouvez me dire que vous m'aymerez jusques à la mort ; je puis bien plus raisonnablement vous promettre, de vous haïr jusques à la fin de ma vie. Cependant, adjousta-t'elle, comme en vous cedant une partie de mon Bien, je suis desgagée de tout ce qui m'attachoit à vous, je vous le laisse avecque joye : mais de grace n'allez point employer Parmenide, ny Menophile, ny le Frere de Lycaste, ny Lycaste elle mesme, pour me tourmenter, car ils le feroient inutilement. Apres cela Menecrate voulut luy protester, qu'il ne pretendoit plus se servir du Testament de son Pere ; et qu'il ne la vouloit devoir qu'à elle-mesme qu'à ses propres services ; mais elle ne voulut plus l'escouter : luy disant que l'heure d'aller au Temple estoit proche ; qu'elle ne vouloit point qu'il l'y conduisist ; et qu'elle vouloit qu'il s'en allast. De sorte qu'il fut contraint de s'en aller en effect : mais il s'en alla avec que tant de douleur, tant de colere, et tant d'amour tout ensemble ; qu'il ne pouvoit s'empescher de se pleindre à tous ceux qu'il rencontroit.

La querelle du faux Arion
Le bruit se répand à Patare que Philistion est en réalité Arion. Un jour, alors qu'Arpalice et Candiope se trouvent chez Zenocrite, celle-ci leur demande leur avis. Devant leur embarras, elle commence à se douter de quelque chose. Philistion survient à ce moment : il vient d'apprendre la nouvelle et ne peut s'empêcher d'en rire. On révèle finalement la vérité à Zenocrite. Le faux musicien s'empare même d'une lyre et commence à chanter si mal, que Zenocrite n'a plus de doute. Tout le monde cependant ne prend pas la chose du bon côté : la surpercherie est à l'origine d'une série de duels qui opposent Thrasimede et Menecrate, Philistion et Menecrate, Parmenide et Lysias.

Cependant comme une des Femmes d'Arpalice, et une qui estoit à moy, avoient oüy appeller Philistion Arion, le jour qu'il avoit passé pour cela, elles croyoient tousjours qu'en effect Anon estoit son veritable nom, et

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que Philistion estoit un nom emprunté : de sorte qu'estant de l'humeur de ceux qui croyent qu'ils ne sont obligez de garder un secret, qu'au commencement qu'ils le sçavent ; elles dirent enfin à quelqu'un, que ce Philistion qu'on disoit estre amoureux de moy, n'estoit pas un homme de qualité : mais ce fameux Musicien, dont on avoit tant parlé, et qui n'estoit point trouvé, quoy qu'on l'eust cherché par toute la Ville. De sorte que ceux à qui elles le dirent, l'ayant dit à Menecrate, le jour mesme qu'il estoit si peu satisfait d'Arpalice, il le dit à tout le monde : croyant qu'il fascheroit Thrasimede, et qu'il me fascheroit aussi : car il sçavoit bien que j'estois glorieuse, et qu'un semblable bruit ne me plairoit pas. Ainsi en moins d'un jour et demy, tout le monde se disoit l'un à l'autre, que Philistion estoit Arion : si bien qu'à la reserve de quatre on cinq Personnes qui sçavoient bien la verité, tout le reste ne sçavoit qu'en penser. Nous fusmes pourtant ses derniers à sçavoir la chose Arpalice et moy : mais à la fin Zenocrite nous l'aprit, en nous conjurant de luy dire ce qu'elle en devoit croire : Comme elle nous faisoit cette priere, Philistion arriva : qui venant de sçavoir ce qu'on disoit de luy, entra en riant dans la Chambre de Zenocrite, que nous estions allé voir : et se mit à nous dire ce qu'on luy venoit d'aprendre. Mais comme Arpalice et moy n'estions pas bien ayses de ce bruit, parce que nous craignions les consequences qu'on en pourroit tirer, nous ne pusmes nous empescher

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d'en rougir : de sorte que Zenocrite croyant qu'il y avoit quelque verité à ce qu'on disoit ; se mit à nous presser de la luy advoüer. Je sçay bien, disoit elle, que Philistion a extremément l'air d'un homme de qualité ; qu'il a infiniment de l'esprit ; et de l'esprit du monde ; mais apres tout, Arion n'est pas un Musicien comme les autres : il fait admirablement des Vers ; et il a tant veu d'honnestes Gens, que je suis persuadée qu'il doit estre un fort honneste homme : ainsi quand Philistion seroit Arion, il ne devroit pas faire de difficulté de le dire. Pendant que Zenocrite parloit ainsi, Philistion rioit de toute sa force : et Arpalice et moy ne pouvions aussi nous en empescher, malgré tout nostre despit : mais enfin la chose alla si avant, que Philistion, pour faire connoistre à Zenocrite qu'il n'estoit pas Arion, se fit donner une Lire, qu'il toucha devant elle, en suitte de quoy il chanta. Il est vray que ce ne fut pas si tost : car l'envie de rire l'en empescha durant plus d'une heure. En effect c'estoit une chose assez extraordinaire, de voir qu'il avoit autant d'envie de chanter mal ce jour là, pour faire connoi- qu'il n'estoit pas Arion, qu'il en avoit eu de bien chanter, celuy qu'il avoit esté dans ma Chambre pour me faire croire qu'il l'estoit. Aussi chanta-t'il de telle sorte, qu'il ne demeura plus nul soupçon à Zenocrite qu'il peust estre Arion : n'estant pas possible qu'elle peust croire qu'il eust peu si bien desguiser sa voix : joint que nous voyant dans la necessité d'advoüer la verité, nous la luy dismes

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franchement. Mais durant que nous nous entretenions sur cette advanture, Menecrate et Thrasimede s'estant rencontrez en conversation, se querellerent : le premier ayant dit à l'autre quelque chose d'assez rude, touchant ce pretendu Arion. Si bien que sortant ensemble ils se battirent : et se fussent peut-estre tuez, si on ne les eust separez : Thrasimede avoit pourtant esté trouvé avecque advantage, lors qu'on avoit esté à eux. Comme cét accident fit un grand bruit, nous le sçeusmes bien tost chez Zenocrite : vous pouvez juger quelle inquietude en eut Arpalice, aussi bien que Philistion : qui sortit à l'heure mesme pour aller chercher son Amy, qu'on luy dit avoir des Gardes, aussi bien que Menecrate, jusques à ce qu'on les eust accommodez. Je ne m'amuseray point à vous particulariser, combien cette nouvelle fit dire de choses : je vous diray seulement que Thrasimede s'estant extremément fait aymer ; et tout le monde ayant tousjours fort desaprouvé qu'on voulust violenter Arpalice, pour espouser Menecrate, ceux qui se meslerent de cét accommodement, obligerent esgallement Menecrate et Thrasimede à vivre bien ensemble : sans que l'un peust trouver mauvais que l'autre rendist des soings à Arpalice, qui seule devoit faire leur bonheur ou leur infortune : et en effect cét accommodement fut fait ainsi. Menecrate y resista pourtant autant qu'il peut : disant qu'il ne jugeoit pas qu'il fust juste, qu'on permist à Thrasimede de pretendre rien à

   Page 4186 (page 696 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Arpalice : adjoustant qu'il n'avoit pas deu s'engager à la servir, puis qu'il avoit sceu quelle estoit engagée dés son Enfance, Mais Thrasimede respondit à cela, qu'ayant sceu de sa propre bouche à Apamée, qu'il n'estoit point amoureux d'Arpalice ; il avoit eu lieu de croire qu'il n'y pretendoit rien : et qu'ainsi il n'avoit pas creu devoir s'opposer à la passion que sa beauté luy avoit donnée : de sorte que les raisons de Thrasimede ayant esté trouvées bonnes, ils furent acconmodez à la condition que je vous ay dite. Mais comme Philistion n'estoit pas content de ce qu'on avoit dit de luy ; trois jours apres il fit une autre combat contre Menecrate, où il fit voir qu'il sçavoit mieux se servir d'une Espée que d'une Lire, car il eut encore advantage, et l'autre fut legerement blessé au bras. Ces deux combats en causerent mesme encore d'autres : en effect, Parmenide et Lysias se battirent apres s'estre querellez en parlant de ce premier combat : il est vray qu'il ne faut pas s'estonner, si mon Frere sortit glorieusement de celuy qu'il fit : puis qu'en se battant contre Parmenide, il sçavoit bien qu'il estoit son Rival : et que Parmenide ne sçavoit pas que Lysias fust le sien.


Histoire d'Arpalice et de Thrasimède : amour caché, amour dévoilé
Diverses pressions s'exercent sur les amants, au point que Candiope suggère à Arpalice d'avouer son amour à Thrasimede. Si elle refuse, elle n'en permet pas moins à son amant d'espérer. L'opportunité de révéler ses sentiments au grand jour fait d'ailleurs le sujet d'une conversation réunissant tous les protagonistes. Finalement, Menecrate et Parmenide exercent une telle pression sur leurs surs qu'elles se décident à agir, mais non dans le sens qu'ils escomptaient : Arpalice avoue son amour à Thrasimede, et Cleoxene épouse Lysias. Or Thrasimede doit s'absenter pour se rendre au chevet de son père, gravement malade. Les dames, accompagnées de Parmenide, effectuent pendant ce temps un voyage d'agrément à Sardis. Menecrate les suit. Mais la guerre entre Cresus et Cyrus éclate bientôt ; Menecrate, et Thrasimede qui venait d'arriver aux portes de la ville, sont faits prisonniers.
Pressions autours des amants
Menecrate continue d'importuner Arpalice, tandis que Parmenide poursuit Cleoxene. Philistion de son côté fait pression sur Candiope en faveur de Thrasimede. Pour gagner du temps, celle-ci conseille à Arpalice d'annoncer qu'elle épousera Menecrate dès que Parmenide aura obtenu la main de Cleoxene, sachant bien que cela ne se fera jamais.

Enfin, ma chere Doralise, nous fusmes plus d'un mois, an'entendre parler que de querelles, qui furent toutes causées par cét imaginaire Arion : mais à la fin le calme estant revenu, Thrasimede et Menecrate commencerent de servir tous deux ouvertement Arpalice : Parmenide de son costé, continüant d'estre inutilement fort amoureux

   Page 4187 (page 697 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Cleoxene, pendant que Lysias en estoit tendrement aymé. Cependant comme Parmenide s'imaginoit que plus Arpalice estoit rigoureuse à Menecrate, moins Cleoxene luy estoit favorable, il la persecutoit estrangement : Menecrate n'en faisoit guere moins à Cleoxene, de ce qu'elle ne traittoit pas mieux Parmenide : de sorte que ces deux Freres devinrent presques aussi insupportables â leurs Soeurs, que s'ils eussent esté tout à la fois, et leurs Peres, et leurs Maris ; mais des Peres imperieux et bizarres, et des Maris capricieux et jaloux. Il est vray qu'Arpalice et Cleoxene suportoient cette persecution diversement : car Cleoxene ne s'en soucioit point du tout. Au contraire, comme Lysias mettoit au nombre des obligations qu'il luy avoit, toutes les choses fascheuses que luy disoit Menecrate, elle s'en consoloit facilement. Mais pour Arpalice, il n'en estoit pas de mesme : en effect elle supportoit la tyrannie de Parmenide avecque une telle impatience, qu'elle m'en faisoit pitié. Je n'estois pas aussi sans peine : parce que Philistion me pressoit continuellement d'employer le credit que j'avois sur l'esprit d'Arpalice, pour l'obliger à se determiner promptement en faveur de Thrasimede. Je sçavois bien qu'elle en auroit bien eu envie : mais Parmenide luy disoit des choses si pressantes pour l'en empescher, qu'elle ne pouvoit s'y resoudre. Comme elle estoit donc un jour fort affligée de la persecution que luy faisoit Parmenide, et qu'elle m'en faisoit pitié ; je luy

   Page 4188 (page 698 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

conseillay de dire à son Frere, afin qu'il luy donnast quelque repos, qu'elle vouloit bien se sacrifier pour luy, pourveu que ce ne fust pas inutilement pour ses interests : mais qu'elle ne vouloit pas le faire dans l'incertitude de son bonheur : qu'ainsi elle s'engageoit à espouser Menecrate, dés qu'il auroit espousé Cleoxene : sçachant bien, veu l'intelligence qu'elle avoit avecque mon Frere, que c'estoit ce qui n'arriveroit point : Mais (me dit alors Arpalice, qui ne sçavoit pas l'affection de Lysias et de Cleoxene) si mon Frere alloit espouser la Soeur de Menecrate, je me trouverois bien embarrassée : je vous asseure, luy dis-je, qu'il ne l'espousera pas. J'eus pourtant beau luy asseurer qu'elle n'avoit rien à craindre, car je ne peus luy persuader ce que je luy disois : jusques à ce que je me fusse resoluë de faire une infidelité à mon Frere, en luy descouvrant ce qu'elle ne sçavoit point : et je le fis d'autant plustost, que je n'ignorois pas qu'Arpalice est une des plus discrettes Personnes du monde. Apres luy avoir donc dit tout ce que je sçavois, elle dit à Parmenide ce que je luy avois conseillé : me chargeant d'advertir Thrasimede comme de moy mesme, qu'il ne se mist point en peine, s'il entendoit dire qu'Arpalice eust promis quelque chose à son prejudice. Cependant Arpalice n'eut pas plustost dit à Parmenide qu'elle espouseroit Menecrate, dés qu'il auroit espousé Cleoxene ; que Parmenide pour obliger Menecrate à presser sa Soeur de luy estre favorable, luy aprit ce qu'Arpalice

   Page 4189 (page 699 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy avoit dit : de sorte que Menecrate se mit à redoubler la persecution qu'il faisoit à Cleoxene, et à persecuter encore bien plus sa Soeur que sa Maistresse. J'oubliois de vous dire qu'en agissant ainsi, j'avois mesme eu dessein de rendre office à mon Frere ; car j'avois sceu par luy que Cleoxene luy avoit enfin promis, que si Menecrate la pressoit trop, et vouloit la contraindre à espouser Parmenide, elle se determineroit, et se resoudroit à declarer la veritable cause qui l'empeschoit de le faire, et à achever de le rendre heureux. De sorte que par ce moyen, je servois tout à la fois, Arpalice, Thrasimede, Lysias, et Cleoxene, et j'obligeois mesme Philistion. D'autre part, Cydipe, qui sans doute a tousjours creu que Menecrate l'aymoit, conseilloit continuellement à Arpalice, de preferer Thrasimede à Menecrate, ainsi chacun ayant un dessein caché, nous n'estions pas sans occupation : principalement lors que nous estions quelquesfois tous ensemble.

Conversations sur les conséquences de l'aveu amoureux
Candiope presse Arpalice de dire quelques mots d'amour à Thrasimede. La jeune fille s'en défend, car elle craint les conséquences d'un tel aveu : l'amant se sentant moins en danger s'arroge le droit d'exiger davantage de sa bien-aimée. Candiope parvient toutefois à convaincre Arpalice de laisser de l'espoir à Thrasimede. La difficulté est de trouver un lieu pour une conversation intime.

Cependant quelque asseurance que j'eusse donnée à Philistion, pour la donner à Thrasimede, il ne peut jamais l'obliger à demeurer en repos : il me dit donc un jour que son Amy se porteroit enfin à quelque violente resolution, si Arpalice ne luy faisoit l'honneur de luy donner quelques asseurances de son amitié : que jusques à cette heure, il avoit falu qu'il eust deviné tous ses sentimens : mais qu'apres tout, sa passion estoit trop violente, pour se satisfaire de si peu de chose : qu'ainsi il falloit qu'elle luy donnast du

   Page 4190 (page 700 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moins quelques favorables paroles. Je pressay donc un jour Arpalice (qui m'estoit venuë voir parce que je me trouvois mal) de vouloir effectivement parler à Thrasimede : non seulement comme à un homme dont elle croyoit estre aymée, mais encore comme voulant bien qu'il creust qu'elle ne le haïssoit pas. En effect, luy disois-je, puis que cela est, quelle si grande difficulté faites vous de le luy advoüer ? et pourquoy vous obstinez-vous à luy refuser une satisfaction extréme, qui ne vous coustera que quatre ou cinq paroles favorables ? Ces quatre ou cinq paroles, reprit-elle, sont de plus grande consequence que vous ne pensez : je ne vous responds pourtant pas que je puisse eternellement m'empescher de les dire : mais si je suis tousjours Maistresse de ma raison, je ne les diray qu'à l'extremité. Car enfin, poursuivit elle, ces quatre ou cinq paroles, dont vous parlez comme d'une chose si peu importante, sont pourtant le dernier terme jusques où la modestie et la vertu permettent d'aller. En effect tant qu'un Amant ne demande qu'à estre simplement aymé, j'advoüe que l'amour n'a rien qui m'espouvante, ny qui blesse mon imagination : tout ce que la plus violente passion peut faire dire, ne me choque point du tout : au contraire, je trouve quelque chose de beau, dans toutes les pleintes d'un Amant, à qui on n'a point dit ces quatre ou cinq paroles favorables. Je trouve mesme que ces pleintes sont glorieuses, à la Personne qui est aymée, et qui n'a point advoüé

   Page 4191 (page 701 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle ayme : elle tient alors veritablement en sa puissance le bon heur ou le mal heur de son Amant : et c'est proprement en ce temps-là qu'elle est Maistresse, et qu'il est Esclave. Il ne demande encore que ces quatre ou cinq paroles, et il les demande mesme comme une grace, et mon pas comme une debte. Ou au contraire, dés que ces favorables paroles ont passé de l'oreille dans le coeur d'un Amant ; le son n'en est pas plustost dissipé, que ce mesme Amant ne pouvant plus desirer ce qu'il possede, desire ce qu'il n'a point ; c'est à dire des preuves de cette affection qu'on luy a dit avoir pour luy. De sorte qu'apres cela, n'agissant plus en Esclave, il demande ce qu'il pense luy estre deu ; et ne le demande plus avec la mesme soûmission. Enfin, ma chere Candiope, je vous le dis encore une fois ; tous les desirs d'un Amant, au delà de ces quatre ou cinq paroles favorables que vous voulez que je die à Thrasimede, me semblent tous si criminels, et me choquent tellement l'imagination ; que pour l'empescher de les avoir, je veux luy refuser ces quatre ou cinq paroles, qu'en effect je pourrois luy accorder innocemment. C'est pourquoy je vous declare, que je ne puis me resoudre à ce que vous voulez de moy : et que tout ce que je puis, est de dire à Thrasimede, que je veux bien qu'il continué de m'aymer. Adjoustez y du moins, luy dis je, que vous consentez qu'il vous ayme avec l'esperance d'estre un jour aymé : je vous asseure (me dit-elle en riant, et en rougissant

   Page 4192 (page 702 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout ensemble) que la Capitulation que vous voulez faire avecque moy est bien inutile : car il m'est arrivé plus d'une fois en ma vie, de n'avoir rien dit à Thrasimede, de tout ce que je m'estois resoluë de luy dire : et de luy avoir dit au contraire, tout ce que j'avois resolu de ne luy dire point. Aussi est ce pour cela que je fuy autant que je le puis, à luy parler en particulier : car je vous advoüe qu'il n'y a rien au monde qui me fasse un plus sensible despit, que lors que je me puis reprocher à moy-mesme, que j'ay esté plus fiere ou plus douce, que je ne la voulois estre. Cependant, luy dis-je, quand vous ne voudriez pas entretenir Thrasimede en particulier par affection, il le faudroit faire par prudence : estant certain qu'il est presentement en termes d'avoir besoing que vous vous serviez de tout le pouvoir que vous avez sur luy, pour l'empescher de se porter à quelque resolution violente. Arpalice m'entendant parler ainsi, s'obstina encore à ne vouloir pas ce que je voulois : mais à la fin elle ceda : à condition que je croyrois qu'elle n'accorderoit à Thrasimede la permission de l'entretenir une fois en secret, que par prudence seulement, et non pas par affection : quoy qu'elle m'advoüast pourtant, que si elle avoit à en avoir pour quelqu'un, ce seroit pour luy. Mais la difficulté fut, de trouver lieu de faire la chose seurement : et Arpalice et moy estions si peu accoustumées à donner des assignations, que nous nous trouvasmes bien embarrassées à imaginer celle-là. Je n'avois pas plustost propose un

   Page 4193 (page 703 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

expedient, qu'Arpalice y trouvoit mille difficultez : chez elle, Lycaste et Cydipe y estoient tousjours : dans ma Chambre, l'advanture d'Arion avoit trop mal reüssi : dans un Temple, il y avoit trop de monde : joint que d'ailleurs nous en faisions scrupule, quoy que ce ne fust pas pour un crime. En Promenade, nous n'en faisions point sans compagnie Arpalice et moy : enfin apres avoir bien raisonné, nous ne trouvasmes rien qui nous contentast. Il est vray que nous n'en eusmes pas besoing : car le hazard fit, ce que nous ne pouvions trouver invention de faire.

Conversation sur l'amour caché
Un jour, tout le monde se réunit par hasard chez Candiope. La conversation porte sur les secrets, et sur l'opportunité de dissimuler une relation amoureuse. Cleoxene est partisane de l'amour caché, qui seul donne un sentiment de bonheur et permet d'éviter les désagréments causés par la jalousie ou la rivalité. Zenocrite prône un juste milieu entre l'amour secret et le ridicule des « amants déclarés ». Les différents couples s'observent en silence, tandis que Cleoxene et Zenocrite mènent seules la conversation.

Comme nous estions donc bien avant dans cette conversation, on me vint dire que Thrasimede et Philistion me demandoient : d'abord Arpalice creut que je l'avois trompée ; que j'avois feint d'estre malade, pour l'obliger à me venir voir ; et que c'estoit une chose concertée avecque Thrasimede. De sorte qu'elle s'en voulut aller : il falut qu'il attendist long-temps dans l'Antichambre, devant que d'entrer : ne voulant pas ordonner qu'on le fist venir, que je n'eusse desabusé Arpalice, afin de l'empescher de s'en aller. Aussi bien, me disoit-elle, ne diray-je rien de fort obligeant aujourd'huy à Thrasimede : et il vaudroit peut-estre mieux pour luy que je m'en allasse. Mais apres tout, je la fis r'asseoir : il est vray qu'elle voulut estre sur mon Lict, afin d'estre moins en veuë : et elle s'y cacha si bien, que tout autre que Thrasimede ne l'eust peu connoistre en entrant. Cependant il ne laissa pas de le faire, et de tesmoigner

   Page 4194 (page 704 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une joye extréme de la rencontrer : il laissa donc la place d'honneur à Philistion, pour prendre celle qui luy estoit la plus agreable. D'abord la conversation fut generale : il est vray qu'Arpalice y prenoit si peu de part ; qu'à peine sçavoit-elle ce que nous disions. Mais insensiblement Thrasimede luy ayant adressé la parole en particulier ; et Philistion s'estant mis à me parler bas, la conversation se partagea : et nous fusmes prés d'une heure sans estre interrompus. Je ne vous diray point exactement, quel fut l'entretien que Thrasimede eut avecque Arpalice : car ils m'ont dit depuis tous deux separément, qu'ils ne pouvoient me le redire : et tout ce que j'en sçay est, qu'Arpalice disoit qu'elle avoit parlé trop obligeamment à Thrasimede, et qu'elle s'en repentoit : et que Thrasimede de son costé, asseuroit qu'elle ne luy avoit pas dit une parole favorable : et que pourtant il estoit content, sans qu'il en peust dire la veritable raison : si ce n'estoit qu'il croyoit avoir veu dans les yeux d'Arpalice, malgré l'obscurité ou elle s'estoit mise, je ne sçay quoy de plus obligeant pour luy, que tout ce qu'il y avoit veu jusques alors. Cependant Arpalice s'en alla la premiere, sans vouloir que Thrasimede la conduisist : et je ne sçay si le commandement qu'elle luy en fit, ne fut point la plus grande faveur qu'il eust receu d'elle en ce temps là. A peine fut elle partie, que Cleoxene arriva : qui suivant son enjoüement ordinaire, se mit à me faire la guerre, de ce quelle me trouvoit avecque deux hommes

   Page 4195 (page 705 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si galans : me demandant si j'avois passé l'apredisnée toute entiere avec que eux ; si nous n'avions plus rien à dire ; et si elle ne nous interrompoit point ? Comme j'entendis parler Cleoxene de cette sorte au lieu de luy respondre precisément, et de luy dire qu'Arpalice y avoit esté ; je luy respondis en riant, qu'on ne devoit jamais guere craindre d'interrompre une conversation qui se faisoit entre trois personnes : puis qu'il n'y avoit pas beaucoup de secrets, qu'on dist de cette maniere. Il est vray, dit Cleoxene, que si tout le monde estoit de mon humeur, on feroit un peu plus de mistere de beaucoup de choses qu'on n'en fait : aussi est ce pour cela, adjousta t'elle, que je suis aussi indifferente qu'on me le voit estre : aymant beaucoup mieux n'avoir rien de particulier, que de me mettre en estat d'avoir le desplaisir de m'estre voulu cacher, et de ne l'avoir peu faire : Il est pourtant beaucoup de choses, reprit Thrasimede, qui sont fort agreables, et qu'on ne sçauroit cacher : en effect, poursuivit Philistion, l'amour qui est une passion si generale, et qui seule peut faire sentir une grande joye, est au nombre de ces choses qu'on ne peut cacher longtemps. Si j'avois eu a en estre capable, reprit Cleoxene, je vous asseure qu'on ne s'en appercevroit point : vous n'aymeriez donc guere reprit Thrasimede : au contraire, repliqua t'elle, j'aymerois beaucoup mieux qu'une autre. Vous vivriez donc avecque une merveilleuse contrainte, luy dit Philistion : nullement, respondit-elle,

   Page 4196 (page 706 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et je me contraindrois beaucoup moins, que ne font toutes les autres, qui se meslent d'avoir une galanterie. J'advoüe, luy dis-je, qu'encore que je n'ay pas dessein de me servir de vostre Secret, je serois bien-ayse de le sçavoir. Comme Cleoxene alloit respondre, Lysias, qui avoit sçeu qu'elle estoit dans ma Chambre, y vint : un moment apres, Parmenide y amena Lycaste et Cydipe, et Menecrate y vint aussi. Mais ce qui acheva de tout gaster, fut que Zenocrite ayant esté voir Arpalice, et ayant sceu par elle que je me trouvois mas, me voulut venir voir, et la força d'y venir une seconde fois avecque elle. De sorte que lors qu'elle entra dans ma Chambre, comme elle ne sçavoit pas que j'eusse fait un secret à Cleoxene de sa premiere visite ; elle me dit, pour pretexter la seconde, qu'elle ne pretendoit pas que je luy en eusse obligation : et que c'estoit plus pour Zenocrite que pour moy, qu'elle me revenoit voir. D'abord j'esperay que Cleoxene ne se souviendroit pas qu'elle m'avoit demandé, lors qu'elle estoit arrivée, si j'avois esté seule toute l'apresdisnée avecque Thrasimede et Philistion, et que je ne luy avois point dit qu'Arpalice y avoit esté. Mais je ne fus pas long temps dans cette esperance : car comme toute la Compagnie s'estoit levée pour Zenocrite et pour Arpalice, elle prit ce temps-là pour s'aprocher de moy ; et pour me demander en riant, s'il n'estoit pas vray qu'il y avoit un grand plaisir, à pouvoir cacher un secret ? et si ce n'estoit pas aussi un sensible desplaisir, que d'avoir voulu

   Page 4197 (page 707 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cacher une chose, et ne l'avoir peu faire ? Je vous asseure, luy dis je tout bas, que je n'ay point voulu cacher qu'Arpalice eust esté icy : et en effect, adjoustay-je, vous voyez bien qu'elle ne s'en cache pas. C'est que vous n'estiez pas bien concertées, reprit elle en sousriant : apres quoy elle s'en retourna à sa place : où elle ne fut pas plustost : que toute la Compagnie estant rangée, Philistion reprit la conversation au point qu'elle estoit, lors qu'elle avoit commencé d'estre interrompuë par Lysias. Il me semble, dit-il regardant Cleoxene, que vous deviez enseigner un grand Secret à Candiope, lors que Lysias est arrivé : il est vray, dit-elle, mais ce n'est qu'en particulier et non pas en public, que je veux le luy apprendre. Zenocrite, qui n'estoit pas accoustumé de laisser dire des choses devant elle qu'elle n'entendist point, poussa celle-là jusqu'au bout : de sorte qu'encore que ce dont il s'agissoit, fust le veritable secret de la vie de Cleoxene ; elle se resolut, pour le mieux cacher, d'en parler aussi hardiment, que si c'eust esté une de ces choses qu'on suppose quelquesfois, pour fournir à la conversation. Si bien qu'apres qu'on eut raconté ce qui s'estoit dit, devant que Lysias fust arrivé, Cleoxene continüa de parler : et de demander si elle avoit tort, dire que celles qui se mesloient de vouloir faire galanterie, sans avoir l'adresse de la cacher, n'en avoient que de l'inquietude sans plaisir, et ne meritoient pas d'avoir un homme fidelle ? Car enfin, disoit-elle, s'il y a de

   Page 4198 (page 708 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la douceur en amour, je conçois qu'il faut que ce soit lors que l'on est aymée, et que l'on ayme sans qu'on le sçache : parce que de cette façon l'on n'est point exposée ny à l'envie ; ny à la mesdisance ; ny au desplaisir de voir des Rivaux jaloux se quereller ny se battre : et l'on jouït en repos, d'un Empire qui n'est troublé par aucune chose. On sçait tout ce que les autres sçavent, et les autres ne sçavent pas ce que vous sçavez : enfin, adjousta-t'elle, je suis persuadée qu'il est de l'amour comme du feu : plus il est renfermé, plus il se conserve. En effect, ne voyez vous pas que ces amours que personne n'ignore, s'esvaporent, et s'allentissent en fort peu de temps ? tout le monde en parle tant durant quelques jours, qu'insensiblement les Amans eux-mesmes viennent à n'en parler plus, et à ne sçavoir que se dire. Jugez donc s'il estoit possible de trouver deux Personnes qui s'aymassent, sans que leur affection fust conneuë que d'eux-mesmes, s'ils ne seroient pas plus heureux que les autres ? Ils le seroient sans doute, reprit Zenocrite ; mais comment voulez-vous qu'agisse cét Amant caché ? et comment se pourra t'il caher, s'il fait une partie de ce que l'amour veut qu'il face ? que deviendront cette multitude de choses, qu'on dit qui sont inseparables de cette passion ? Pour moy adjousta-t'elle, qui suis ennemie de ces Amans declarez, qui semblent si ridicules ; je ne laisse pas de dire, que je suis persuadée, qu'il y a un milieu à prendre, entre ce que vous dites, et ce que je dis : car si vous ostez

   Page 4199 (page 709 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les pleintes ; les souspirs ; les inquietudes ; les jalousies ; les transports de joye ; le soin de plaire et de divertir ; les changemens de visage ; la magnificence et la liberté a un Amant ; vous luy ostez tout ce qui sert à tesmoigner son affection, et tout ce qui le rend agreable : et si vous luy laissez tout cela : il est difficile qu'on ne soubçonne pas quelque chose de son amour. Non non, reprit Cleoxene, cét Amant caché n'est pas tel que vous le figurez : il se pleint, mais c'est en secret : il souspire, mais ce n'est que lors qu'il n'y a que sa Maistresse qui le puisse entendre : il a des inquietudes, mais il les dissimule : il a mesme de la jalousie, mais ce n'est que de celle qui augmente l'amour, et non pas de celle qui la destruict : il a de la joye ; mais il en fait un secret : il ne manque pas mesme d'avoir soing de plaire à la Personne qu'il ayme, mais comme elle ne veut point d'autres soins de luy, sinon qu'il cache sa passion, ce sont des soins qui ne paroissent qu'à elle seulement. Et pour la liberalité, et la magnificence ; comme ce sont deux choses qui peuvent paroistre en toutes les actions d'un honneste homme, et qui ne sont pas renfermées dans la galanterie seulement ; pour montrer qu'il les possede, il est magnifique et liberal en cent occasions differêtes qui ne regardent point son amour : et par ce moyen, il n'est rien que cét Amant caché ne puisse faire, sans descouvrir sa passion. Cependant il jouït en repos, d'un thresor que personne ne luy envie, parce que personne ne croit qu'il le possede.

   Page 4200 (page 710 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Durant que Cleoxene parloit ainsi, je n'osois regarder ny mon Frere, ny Arpalice, et Lysias n'osoit regarder ny Cleoxene, ny moy : pour elle, comme elle estoit absolument persuadée qu'on ne sçavoit point l'intelligence qu'elle avoit avecque Lysias, elle parloit avecque toute la hardiesse d'une Personne des interessée, et absolument indifferente. Et en effect, Parmenide, qui prenoit assez d'interest à elle, pour l'observer soigneusement, ne soubçonnoit pas qu'elle peust seulement estre capable d'une legere amitié, bien loing de croire qu'elle eust une violente passion. De sorte que s'estimant encore plus heureux, d'avoir une Maistresse indifferente, qu'il croyoit ne preferer personne à luy, que d'estre comme Menecrate, qui voyoit qu'Arpalice l'estimoit moins que Thrasimede ; il escoutoit Cleoxene avecque assez de plaisir. Pour Menecrate et Thrasimede, ils n'escoutoient pas trop ce qu'on disoit : car ils estoient assez occupez à s'observer eux-mesmes, et à regarder Arpalice : qui sans vouloir regarder celuy qu'elle n'aymoit pas, de peur de luy faire plaisir ; ny celuy qu'elle aymoit, de crainte qu'on n'expliquast ses regards comme ils devoient l'estre ; escoutoit attentivement Cleoxene et Zenocrite, qui seules tenoient la conversation ce jour là : qu'elles continuerent encore assez long-temps, disant toutes deux cent plaisantes et agreables choses. Vers la fin pourtant, tout le monde parla d'autres affaires, chacun entretenant qui bon luy sembla : excepté Menecrate,

   Page 4201 (page 711 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui ne peut jamais dire un mot en particulier à Arpalice. Pour Cleoxene, elle parla bas à Lysias, sans qu'on y prist garde : et elle eut le plaisir de voir, que sa passion estoit si bien cachée, que mesme Parmenide ne trouvoit pas plus mauvais que Lysias l'entretinst qu'un autre : de sorte, que comme elle ne peut s'empescher de rire en parlant à Lysias, et en voyant combien elle trompoit finement tout le monde ; Parmenide se mit à prier ce Rival caché de vouloir luy dire de quoy c'estoit. Je vous laisse à penser si cela donna du plaisir à Cleoxene : mais pour Cydipe, je pense qu'elle n'en avoit pas tant.

Les conseils de Zenocrite
Zenocrite doit faire face à la jalousie de Menecrate qui a appris qu'Arpalice s'est trouvée seule avec Thrasimede. Elle parvient à lui faire entendre raison et à l'amener à ne prétendre plus se faire aimer de son ancienne fiancée. Cette nouvelle met Parmenide dans une rage folle, car il craint de perdre tout ascendant sur Cleoxene. Il jure à Menecrate qu'il contraindra Arpalice à ce mariage, pourvu que de son côté celui-ci redouble ses injonctions à sa sur.

Cependant il falut enfin que la conversation finist : et comme Cleoxene n'avoit pas oublié ce qu'elle avoit sceu d'Arpalice ; et qu'elle ne cherchoit autre chose qu'à persuader à son Frere, qu'il n'y devoit rien pretendre, afin qu'il ne la pressast plus d'espouser Parmenide ; elle luy dit le soir qu'Arpalice m'avoit fait deux visites ce jour là, et que la premiere avoit esté pour Thrasimede : luy racontant comment elle avoit sceu la chose. Je vous laisse donc à penser, quel effect cela fit dans le coeur de Menecrate : Cleoxene fit pourtant en suitte tout ce qu'elle peut, pour luy persuader de se servir de la connoissance qu'il avoit que Thrasimede luy estoit preferé, pour ne songer plus à Arpalice, et pour s'en guerir : mais comme il sçavoit que sa Soeur n'aymoit pas Parmenide ; il creut, apres y avoir bien pensé, qu'il ne devoit pas tout à fait adjouster foy à ses paroles, C'est pourquoy il remit

   Page 4202 (page 712 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au lendemain, à s'esclaircir s'il estoit vray que Thrasimede et Philistion eussent esté assez long-temps seuls avecque Candiope et avecque moy : de sorte que comme il luy fut aysé de scavoir que Cleoxene luy avoit dit la verité ; il entra en une colere que je ne vous puis exprimer, qu'en vous disant qu'elle fut si forte, qu'il creut qu'il n'aymoit plus Arpalice, et qu'il ne l'aymeroit jamais. Si bien que sans consulter plus long temps s'il estoit guery de sa passion, ou s'il ne l'estoit pas, il commença de parler chez Zenocrite de la visite d'Arpalice, comme d'une assignation qu'elle avoit donnée à Thrasimede : declarant tout haut, qu'il ne vouloit point troubler les plaisirs d'Arpalice, et qu'il n'y songeoit plus. Zenocrite entendant parler Menecrate de cette sorte, se trouvoit bien embarrassée : car elle n'ignoroit pas qu'Arpalice ne voudroit pas qu'on tombast d'accord qu'elle eust donné une assignation à Thrasimede : mais d'autre part, elle estoit si ayse de voir que si la colere de Menecrate duroit, Arpalice seroit delivrée de luy, et seroit en liberté de rendre Thrasimede heureux ; qu'elle n'osoit presques la justifier. Toutesfois comme elle sçavoit qu'elle n'aymoit pas moins sa reputation que son repos ; elle dit pourtant à Menecrate, que ce qu'il nommoit une assignation n'estoit qu'un cas fortuit : mais pour faire qu'en justifiant Arpalice, elle ne r'allumast pas l'amour de Menecrate qui sembloit s'allentir ; elle adjousta, qu'estant autant de ses Amies qu'elle estoit, elle se

   Page 4203 (page 713 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

croyoit obligée de luy dire, que c'estoit une grande inconsideration à luy de s'obstiner à vouloir espouser une Personne qu'il avoit si cruellement mesprisée. Que pour elle, il ne luy sembloit pas qu'il deust jamais esperer d'en estre aymée : qu'ainsi il feroit beaucoup mieux, de laisser Arpalice en repos, et de s'y mettre. Enfin comme Zenocrite est fort eloquente, elle se servit si biê de la colere de Menecrate, qu'elle acheva de luy persuader qu'il ne devoit plus songer à Arpalice : si bien que sans differer davantage, elle l'engagea à luy donner commission de dire la chose à Parmenide : Menecrate la conjurant de l'asseurer, que cela n'empescheroit pas qu'il ne luy donnast sa Seur. A peine Menecrate fut-il sorty de chez elle, qu'elle envoya querir Parmanide, pour luy dire que Menecrate ne songeoit plus à Arpalice, mais qu'il ne laisseroit pas de le servir aupres de Cleoxene : Parmenide entendant ce que Zenocrite luy disoit, entra en une colere extréme contre Arpalice : s'imaginant qu'il faloit qu'elle eust eu quelque nouvelle rigueur pour Menecrate. Et ce qui faisoit son plus grand chagrin, estoit qu'il croyoit que s'il ne pensoit plus à Arpalice, il le serviroit avecque moins d'ardeur aupres de Cleoxene : de sorte que quittant Zenocrite, il fut trouver Arpalice : et luy dire les choses du monde les plus fascheuses. En suitte il fut trouver Menecrate, pour luy dire qu'il estoit prest de forcer Arpalice à l'espouser, mais comme il estoit encore dans la violence de sa colere et de sa jalousie, il le remercia de l'offre

   Page 4204 (page 714 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il luy faisoit : et l'asseura encore une fois, qu'il alloit agir plus fortement pour luy sur l'esprit de sa Soeur, qu'il n'avoit fait jusques alors ; sans pretendre pourtant plus rien à Arpalice : ainsi Cleoxene en croyant se delivrer d'une persecution, l'augmenta.

Le voyage à Sardis
Sous la pression de Parmenide et de Menecrate, Arpalice et Cleoxene décident de révéler leur amour pour Thrasimede et Lysias au grand jour. Devant le fait accompli, Parmenide et Menecrate se font la promesse mutuelle d'empêcher leurs surs d'épouser leurs rivaux. Alors que les choses sont en ces termes, Thrasimede est contraint de rentrer dans sa patrie, car son père est atteint d'une grave maladie. A la même époque, Parmenide, Arpalice, Cydipe et Candiope accompagnent Lycaste lors d'un voyage à Sardis. Menecrate les suit, au grand dam de la jeune fille. Pour se faire remarquer d'elle, il s'enrôle dans l'armée de Cresus lorsque Cyrus approche. Mais le jour où les dames obtiennent la permission de sortir de la ville assiégée, il essaie de déserter. C'est ce même jour que Thrasimede, apprenant qu'Arpalice était à Sardis, a essayé d'y entrer et que les deux hommes ont été faits prisonniers.

Mais admirez, je vous prie, le bizarre destin des choses ! ce que n'auroient peut estre peu obtenir tous les services de Thrasimede et de Lysias, fut accordé à ces deux Amans, à cause de la violence qu'Arpalice et Cleoxene souffrirent, par la tyrannie de leurs Freres. Car enfin Arpalice se voyant si injustement tourmentée, se resolut d'advoüer à Thrasimede qu'elle l'aymoit : à condition qu'il n'entreprendroit rien ny contre Menecrate, ny contre Parmenide : et Cleoxene, qui avoit fait un si grand secret de l'affection de Lysias et d'elle, se resolut aussi d'advoüer franchement, que n'ayant ny Pere ny Mere, elle croyoit ne devoir pas estre blasmée, si elle suivoit son inclination en espousant Lysias, qu'elle aymoit depuis tres longtemps. Et en effect, elle le dit à Menecrate : qui ne pouvant pas trouver que Cleoxene eust mal choisi, ny pour la condition, ny pour la Personne, ne peut la blasmer que du secret qu'elle en avoit fait ; adjoustant toutesfois que comme il avoit donné sa parole à Parmenide, il ne pouvoit la retirer : et qu'ainsi si elle espousoit Lysias, ce seroit sans son contentement. Cependant Arpalice, qui ne pouvoit souffrir qu'on dist par le monde qu'elle eust donné une assignation, puis que cela n'estoit pas ; se mit dans la fantaisie,

   Page 4205 (page 715 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy que je pusse faire pour l'en empescher, de vouloir qu'on sceust avecque certitude, que cela n'estoit point : et elle le fit si adroitement, qu'en effect on sceut que la rencontre de Thrasimede et d'elle, s'estoit faite par hazard. Si bien que Menecrate venant à sçavoir comme les autres, que le sujet de sa colere ne subsistoit plus, et qu'elle avoit eu un injuste fondement, elle cessa : et cessa de telle sorte, qu'il fut à l'heure mesme chez Arpalice, qu'il trouva seule. Vous pouvez aysément juger qu'elle ne fut pas peu estonnée, de voir Menecrate à ses pieds, de qui elle se croyoit deffaite pour toute sa vie : en effect elle en fut si surprise, qu'elle n'eut pas la force de l'empescher de parler, et de luy demander pardon. Il est vray que l'on peut dire, que si elle se teut quelque temps, ce fut pour luy parler apres avecque plus de colere : car à peine eut il achevé de dire tout ce qu'il creut propre à obtenir son pardon, qu'elle luy dit tout ce que le dépit peut faire dire de plus rude, luy deffendant mesme de la voir jamais : et en effect, elle le contraignit de s'en aller. Pour Parmenide, il n'en fut pas comme de Menecrate : car dés qu'il sceut que Cleoxene avoit eu une affection si longue et si cachée avec Lysias, il n'y songea plus effectivement. Mais pour rendre à Menecrate generosité pour generosité, il ne laissa pas de l'asseurer qu'il empescheroit le Mariage de Thrasimede et d'Arpalice : ainsi au lieu qu'il s'estoient promis autrefois de se faire espouser leurs Soeurs l'un à l'autre ; ils se promirent seulement,

   Page 4206 (page 716 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elles n'espouseroient point leurs Rivaux. Les choses estant en ces termes, Thrasimede receut nouvelle que son Pere estoit attaqué d'une maladie mortelle, quoy que longue ; et qu'il luy commandoit de l'aller trouver à l'heure mesme : je vous laisse à penser quelle douleur fut la sienne ; non seulement de sçavoir que son Pere estoit en danger de mourir, mais encore de s'esloigner d'Arpalice : et de s'en esloigner en un temps, où sa presence estoit si necessaire en Lycie. Mais, pour accourcir mon recit, vous sçaurez que devant que de partir, Philistion et moy pressasmes tant Arpalice, qu'en fin elle promit une fidelité inviolable à Thrasimede : qui se separa d'elle avec une douleur extréme. Et comme Philistion estoit aussi obligé de s'en retourner, il partit avecque luy : me donnant plus de marques de son affection à son départ, que je ne croyois qu'il en eust. Vous pouvez juger que l'absence de Thrasimede fut aussi agrable à Menecrate, qu'elle fut fascheuse à Arpalice : il est vray qu'elle le traitta tousjours si mal, qu'il n'en tira advantage que celuy de ne voir point son Rival. Cependant Cleoxene voyant qu'elle ne pouvoit obtenir le consentement de son Frere, ne laissa pas d'espouser le mien : apres avoir fait une assemblée de tous ses autres Parens, qui approuverent son choix : de sorte que comme Parmenide n'avoit nulle autre envie d'espouser Cleoxene, la chose se passa assez doucement. Menecrate n'a pourtant point veu sa Soeur de puis ce temps là : il est vray qu'il n'a

   Page 4207 (page 717 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

guere esté en mesme lieu qu'elle : car vous sçaurez que Lycaste ayant eu besoin de venir à Sardis, pour quelques affaires qu'elle avoit à démesler avecque la Personne aupres de qui vous avez passé une partie de vostre vie, partit peu de jours apres le despart de Thrasimede, et le Mariage de Cleoxene, pour venir en Lycie. De sorte que comme Parmenide estoit bien ayse de s'esloigner de Cleoxene ; et que de plus Lycaste le pria de faire ce voyage, parce qu'il la pouvoit servir ; il partit de Patare avecque Cydipe, et avecque Arpalice. Pour moy comme la Mere de mon Pere estoit de Sardis, je fus bien-ayse de trouver une occasion de faire ce voyage avec des Personnes qui m'estoient si cheres : je pense pourtant que Parmenide n'eust pas esté marry que je ne l'eusse pas fait : mais il ne le peut empescher. Nous vinsmes donc à Sardis toutes ensemble, laissant Menecrate en Lycie : mais en partant ; Arpalice et moy escrivismes à Thrasimede, et à Philistion, pour leur apprendre où nous allions : afin qu'ils ne hazardassent point de Lettres durant nostre absence, qui devoit estre assez longue. Nous arrivasmes donc à Sardis un peu devant le commencement de la Campagne : mais encore que la guerre fust declarée, neantmoins nous ne croiyons pas que les progrez de Cyrus allassent si viste, ny qu'il peust assieger Sardis. Ainsi nous y fusmes sans inquietude durant quelque temps : mais nous n'y fusmes guere sans Menecrate, qui nous y suivit bien-tost. Je vous laisse

   Page 4208 (page 718 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à juger, combien son voyage fascha Arpalice : cependant elle eut beau le mal traiter, cela ne l'obligea pas à changer le dessein qu'il avoit, d'estre à Sardis autant qu'elle y seroit. De plus, comme les affaires que Lycaste y avoit, estoient de nature à ne pouvoir pas estre terminées si-tost, il falut avoir patience : ce qui nous faschoit le plus estoit qu'il ne se passoit point de jour, depuis que la Campagne fut commencée, que nous n'aprissions quelque nouveau progrez de Cyrus, et que nous ne sceussions que son Armée approchoit. Lycaste songea alors à s'en retourner : mais elle en fut empeschée par une grande maladie, qui l'a tousjours tenuë au Lict jusques à ce que Sardïs ait esté assiegé. Or il faut que vous sçachiez, que Menecrate croyant que la reputation qu'il acquerroit à la guerre, pourroit servir à le faire mieux traitter par Arpalice, s'y signala en effect de telle sorte, que Cresus et le Roy de Pont, l'obligerent pendant le Siege à prendre une Charge assez considerable. Si bien que lors que nous sommes venuës à sortir de Sardis par vostre faveur, il n'a osé demander permission de nous suivre : n'ignorant pas qu'en l'estat où sont les choses Cresus ne la luy donneroit point. Cependant il est arrivé, que ne pouvant demeurer dans une Ville assiegée, non seulement parce que sa Maistresse en estoit sortie ; mais encore parce qu'il a sans doute apprehendé que Thrasimede ne la rejoignist au sortir de Sardis ; il s'est jetté dans le Fossé pour la suivre : et ce qui rend cette advanture

   Page 4209 (page 719 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus merveilleuse, est que Thrasimede ayant sceu où nous estions, a esté pris le mesme jour par les Gens de Cyrus, comme il vouloit se jetter dans Sardis, parce qu'il croyoit qu'Arpalice y estoit. Jugez donc apres cela, s'il n'estoit pas important à vostre aymable Parente, que vous sceussiez tout ce que je viens de vous dire ? afin qu'entrant dans ses veritables sentimens, vous faciez en sorte que Cyrus en accommodant ces deux Rivaux, termine tous leurs differens, en faisant que Thrasimede espouse Arpalice. Il est mesme arrivé une chose qui pourra faciliter ce Mariage : qui est qu'à mon advis Parmenide commence de se consoler, de la perte de Cleoxene, en regardant Cydipe : qui peut-estre s'accoustumera à souffrir son affection, voyant qu'elle n'a pas autant de part à celle de Menecrate qu'elle l'avoit pensé. Ainsi je suis persuadée, que Parmenide ne s'obstinera pas tant qu'Arpalice l'apprehende, à ne vouloir point que Thrasimede l'espouse.


La prise de Sardis
Alors que Doralise promet à Candiope d'intervenir en faveur de Thrasimede, Cyrus élabore une stratégie pour prendre Sardis. A son insu, un soldat lydien lui a en effet permis de repérer une faille dans une paroi rocheuse, difficile d'accès, mais à travers laquelle quelques hommes pourraient pénétrer de nuit dans la ville. Cyrus lance donc l'assaut : tandis qu'une partie de son armée escalade la falaise pour entrer dans la cité et ouvrir les portes, deux attaques frontales sont organisées pour divertir les Lydiens. Le combat s'achève sur un succès : Cresus et son fils Myrsile sont faits prisonniers et la ville est désormais aux mains de Cyrus.
Intervention de Doralise en faveur de Thrasimede et Arpalice
Au terme du récit de Candiope, Doralise lui promet d'intervenir auprès d'Andramite en faveur de Thrasimede et d'Arpalice. Elle lui fait encore une allusion galante au sujet de Philistion, avant d'écrire à Andramite. Ce dernier, appelé à la tente de Cyrus, trouve juste le temps de lui répondre favorablement.

Candiope ayant finy son recit, Doralisse l'asseura qu'elle ne manqueroit pas d escrire à Andramite, quoy qu'elle n'aymast guere à faire cette grace à personne : et de l'obliger à agir de maniere aupres de Cyrus, qu'il establist si bien le bon-heur de Thrasimede et d'Arpalice, que rien ne le peust troubler. Apres cela, elle luy demanda malicieusement, si Philistion estoit demeuré dans les Fossez de la Ville ? car il me semble, adjousta t'elle en sousriant, que depuis qu'il estoit party avec Thrasimede, il devoit estre revenu

   Page 4210 (page 729 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avecque luy. Je vous asseure (reprit Candiope en rougissant, et en riant tout à la fois) qu'il me le semble aussi bien qu'à vous : mais comme je n'ay parlé à Thrasimede que des yeux seulement, je n'ay peu m'en informer. Joint qu'à vous dire la verité, et à parler serieusement, l'amitié de Philistion et de moy, a esté conceuë de telle maniere, qu'il peut ne me revoir jamais, sans que je le puisse accuser d'infidelité. Car enfin ne nous estant rien promis, que de nous estimer toute nostre vie ; j'ay lieu de croire qu'il fait pour moy, en quelque lieu qu'il soit, ce que je fais pour luy presentement. Comme Doralise alloit respondre à Candiope, elle fut advertie que Lycaste, Arpalice, Cydipe, Cleonice, et toutes les autres Prisonnieres, estoient sorties de chez la Princesse Araminte, et estoient retournées chacune à leur Appartement : de sorte que Candiope s'en alla retrouver Lycaste : et laissa Doralise dans la liberté d'escrire à Andramite : ce qu'elle fit en effect, quelque repugnance qu'elle y eust. Il est vray qu'elle choisit si bien toutes les paroles dont elle se servit en luy escrivant ; qu'encore que sa Lettre fust tres longue, il n'y en peut toutesfois trouver une qui fust veritablement pour luy : Doralise ne faisant simplement que luy dire l'intention de son Amie, pour ce qui regardoit Thrasimede et Menecrate. Mais par bon heur pour luy, l'esclave qui la luy porta, ne le trouva pas en estat de pouvoir faire une longue reflexion sur la rigueur de Doralise : car comme on le vint querir

   Page 4211 (page 721 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de la part de Cyrus, pour quelque affaire pressée ; il ne peut faire autre chose, qu escrire en deux mots à Doralise, qu'il luy obeïroit exactement : en suitte de quoy il fut trouver ce Prince, qu'il avoit desja veu plus d'une fois, depuis qu'il estoit revenu de conduire Lycaste.

Recherche de la faille
Cyrus interroge Andramite à propos d'une légende selon laquelle les dieux ont fait en sorte que les murailles de Sardis soient impénétrables, à l'exception d'une faille située au sommet d'un rocher escarpé. Malgré la difficulté d'accès de l'endroit, Cyrus se met malgré tout en quête de ce passage.

Dés qu'il fut arrivé dans sa Tente, Cyrus luy demanda s'il estoit vray que les Telmissiens eussent predit au premier Roy de Lydie, que s'il faisoit porter un Enfant que les Dieux luy avoient donné, tout a l'entour des Murailles des Sardis, cette Ville seroit imprenable, par tous les endroits où on l'auroit fait passer ? Cette croyance a tousjours esté si generalement establie, reprit Andramite, que je suis estonné de sçavoir la consternation qui est parmy les Habitans de Sardis : qui sembloient se tant asseurer sur la force de leurs Murailles ; et cela me fait bien connoistre, qu'ils ne se fient aux promesses des Dieux, que lors que le peril est esloigné, et qu'il n'y a pas apparence que le mal arrive. Car je me souviens, que lors que la nouvelle vint à Sardis que vous aviez pris Babilone, j'entendis dire à plusieurs Personnes, et mesme à des Personnes d'esprit ; que leur Ville estoit bien heureuse de n'estre point exposée à ce danger : et de ce qu'elle avoit esté mise sous la protection des Dieux, dés qu elle avoit esté bastie. Je me souviens pourtant encore, adjousta-t'il, que j'entendis dire aussi en ce temps-là, que ce premier Roy de Lydie, qui avoit receu ce commandement des Dieux qui sembloit si bizarre, à ceux

   Page 4212 (page 722 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui ne consideroient pas, qu'ils ayment à faire reüssir les grandes choses par de petites, et à cacher leurs desseins aux hommes ; n'avoit pas fait faire le tour tout entier des Murailles de Sardis à cét Enfant : qui sembloit avoir receu ce privilege des Dieux, de les fortifier par ses regards seulement. Il est vray que cét endroit où l'on dit qu'il ne fut point porté, est si inaccessible de luy-mesme ; que ce Prince avoit raison, de n'y chercher pas de plus grande seureté, que celle que la Nature y a mise. Car c'est par ce mesme costé où vous n'avez jamais peu faire d'attaque : et qui paroist tellemêt inaccessible, qu'on ne peut en concevoir la pensée : aussi les Lydiens font ils une garde si foible de ce costé là, qu'ils tesmoignent bien qu'ils en connoissent la force. Il est vray, dit Cyrus, que je pense aussi bien que vous que ce Prince avoit raison, de croire que la Nature avoit si bien fortifié cét endroit, qu'il n'estoit pas besoin d'une protection extraordinaire des Dieux pour empescher Sardis d'estre pris par là. Cependant je vous ay envoyé querir, parce qu'il s'est espandu un grand bruit parmy tous les Soldats, qu'il y a un costé de cette Ville par où on la peut prendre, et qu'elle est imprenable par tout ailleurs. Qu'ainsi c'est les faire perir inutilement, que d'entreprendre d'emporter Sardis par nulle autre voye, que par cét endroit dont ils parlent tant, et qu'ils ne connoissent pourtant point. C'est donc pour cela que j'ay voulu vous voir, afin de leur tesmoigner que je ne neglige pas leurs advis : vous

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sçavez, adjousta ce Prince, combien de pareilles choses, soit qu'elles soient biê ou mal fondées, font d'impression dans l'esprit de la multitude : combien il est dangereux, que le despoir ne s'empare du coeur des Soldats : et combien il est aysé que la terreur se mette dans une grande Armée, qui croit que les Dieux sont contre elle : c'est pourquoy, encore que je sçache bien que l'endroit que vous me dites est inaccessible, je ne veux pas laisser de l'aller reconnoistre tout de nouveau : et de parler de cela, comme si je faisois un grand fondement, sur les advis qu'on m'en a donnez. Et en effect, le Roy d'Assirie, Mazare, Sesostris, Tigrane, et Anaxaris, estant arrivez, ils monterent tous à cheval aussi bien que luy : et furent, guidez par Andramite, pour reconnoistre cét endroit, que les Soldats disoient estre le seul par où Sardis pouvoit estre pris. Comme la Garde estoit fort foible dans la Ville de ce costé-là, il fut plus aysé à Cyrus de l'aller reconnoistre sans peril : joint que le peu de Lydiens qui estoient sur les Murailles, se mocquoient de ceux qui remarquoient cét endroit de leur Ville. Ils ne laisserent pourtant pas de tirer plusieurs coups de Traict ; quoy qu'ils jugeassent bien qu'à cause de l'excessive hauteur du Rocher d'où ils tiroient, ils ne les pouvoient pas blesser : joint aussi que Cyrus ayant desja un petit. Fort de ce costé là, assez eslevé pour les couvrir, ils s'y mirent : pour ne donner aucun ombrage aux Ennemis, et pour reconnoistre aussi avecque plus de loisir, cét endroit dont

   Page 4214 (page 724 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la veuë seulement faisoit horreur. Car c'estoit un grand Rocher escarpé, dont la pente estoit si droite, qu'elle faisoit frayeur à regarder : sans qu'on peust imaginer que des Chevres seulement pussent s'y faire un chemin. Au haut de ce Rocher, estoient des Murailles si basses, que les Soldats pouvoient s'apuyer dessus : et l'on pouvoit en effect plustost les nommer un simple Parapet que des Murailles. La descente du Fossé de costé là, n'estoit pas extrémement difficile : mais ce grand Rocher estoit si affreux, que le Mont Tmolus, qui luy estoit opposé, n'avoit pas d'endroit qui parust si inaccessible. Aussi tous ces Princes, qui l'avoient desja tant regardé autrefois, n'alloient ils le reconnoistre encore, que pour tesmoigner aux Soldats, qu'on ne negligeoit pas leurs advis. Cependant comme Cyrus sçavoit que la prudence veut ; qu'on face plustost cent choses inutiles, que de manquer à en faire une necessaire : il regardoit plus soigneusement que les autres, ce grand Rocher escarpé, qui regnoit tout le long de la Ville de ce costé là.

Découverte de la faille
Alors que Cyrus observe le sommet de ce rocher, un soldat lydien perd son casque. Devant les railleries de ses camarades, ce dernier se résout à descendre la falaise, indiquant sans le savoir à Cyrus et à ses hommes le chemin par lequel pénétrer dans la ville. Cyrus prend des tablettes pour tracer l'itinéraire, avant d'échafauder des plans pour la prise de Sardis. L'assaut aura lieu de nuit, peu avant le lever du soleil. Pour faire diversion, on attaquera la ville par deux endroits opposés, de sorte qu'une des factions puisse escalader la falaise et pénétrer dans la cité.

Comme il estoit donc à regarder attentivement, une chose qui ne luy pouvoit donner que de fascheuses pensées ; puis qu'elle achevoit de luy persuader, que Sardis ne pouvoit estre pris par force ; il arriva qu'un Soldat Lydien, qui estoit sur le haut de ce Rocher, ayant avancé la teste au delà du Parapet, laissa tomber son Casque ; qui roula le long du Rocher, presques jusques au fonds du Fossé : s'arrestant pourtant à la fin entre des Cailloux : et en un lieu

   Page 4215 (page 725 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

où le Soldat qui l'avoit laissé tomber, et qui l'avoit suivy des yeux, le voyoit encore. Cette veuë fit que ce Soldat, qui estoit fasché de perdre son Casque, principalement parce que ses Compagnons se moquoient de luy ; entreprit de tascher de descendre pour l'aller querir : justement durant que Cyrus estoit dans ce Fort ; à regarder ce grand Rocher. Si bien que voyant ce Soldat, qui apres avoir passé par dessus le Parapet, entreprenoit de descendre, il en fut extremément surpris, et le fit remarquer à ceux qui estoient avecque luy. De sorte qu'attachant tous les yeux sur ce Soldat, ils le regarderent attentivement : mais ils le regarderent bien plus comme un homme qui s'alloit precipiter, que comme un homme qui alloit descendre. Cependant ils furent bien estonnez, de voir que ce faisant un chemin en biaisant, il descendoit peu à peu : il est vray qu'il s'arrestoit de temps en temps pour choisir sa route, mais enfin il la trouvoit : et Cyrus prit garde que ce grand Rocher estant tout semé de grosses Touffes d'une espece de Genet sauvage, il s'en servoit à s'empescher de glisser. Si bien que marchant, comme je l'ay desja dit, en biaisant, et allant de Genet en Genet, il arriva enfin au lieu où estoit son Casque, qu'il reprit avecque bien de la joye : commençant de remonter par le mesme chemin qu'il estoit descendu : et de remonter mesme plus facilement, parce que la veuë du precipice ne l'effrayoit plus. Cyrus admirant alors cette merveilleuse rencontre, dit au

   Page 4216 (page 726 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Roy d'Assirie, que puis qu'un Soldat pouvoit monter ce Rocher, cent mille pourroient faire la mesme chose : de sorte que se mettant tous à observer le chemin qu'il tenoit, ils le remarquerent si juste, à cause de ces Fleurs jaunes, qui quoy que venuës par hazard, ne laissoient pas de faire quelques figures irregulieres qui conduisoient les yeux ; qu'ils retinrent tous les divers tournoyemens qu'il fit sur ce Rocher. Cyrus fit mesme une chose, qui servit à luy faire retenir la route que ce Soldat tenoit : car il tira de sa poche, des Tablettes dont il se servoit à dessigner : et griffonnant diligemment ce grand Rocher qu'il voyoit, il marqua precisément le nouveau Sentier que ce Soldat s'estoit fait : ne doutant point du tout que ce merveilleux cas fortuit ne fust arrivé, pour luy enseigner que c'estoit par là que les Dieux vouloient qu'il prist Sardis, et qu'il delivrast Mandane. Le Roy d'Assirie et Mazare, n'en douterent pas plus que luy : Sesostris espera aussi retrouver sa chere Timarete par cette voye : et Andramite plus que les autres, fut persuadé que puis qu'on pouvoit monter par cét endroit, la Prediction des Telmissiens se trouveroit vraye. Pour Anaxaris, il ne s'opposoit pas au dessein de Cyrus : mais il le trouvoit si difficile, qu'il n'en esperoit pas un si heureux succés qu'ils l'attendoient. Apres avoir donc bien raisonné entre eux sur cette entreprise, ils s'en retournerent, pour achever de la resoudre, avec les autres Princes qui estoient dans l'Armée de Cyrus :

   Page 4217 (page 727 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et en effet apres avoir consideré que les Lignes de Circonvalation, n'estoient pas encore achevées ; que quelque soin qu'on y pûst aporter, il entroit toûjours quelque chose dans Sardis par le Fleuve qui y passoit ; et que du moins il ne seroit pas pris si tost ; Cyrus se détermina, à tenter cette entreprise. Ce qui en faisoit la plus grande difficulté, estoit qu'on ne pouvoit pas songer à monter ce Rocher ny de jour, ny pendant une nuit fort obscure : car de jour, on eust esté aperçeu, et facilement repoussé : et de nuit, on n'eust point veû à se conduire, par un chemin si glissant et si difficile. Mais comme Cyrus avoit l'esprit d'une grande estenduë, et qu'il voyoit en un moment, toutes les choses qui pouvoient rendre une entreprise faisable ou impossible ; il considera que la Lune estant alors en son décours ; et ne se couchant que lors que le Soleil se levoit ; elle pouvoit l'esclairer assez, pour luy aider à monter le Rocher. Il sçavoit bien que si elle luy donnoit assez de lumiere pour voir, elle en donneroit aussi assez pour pouvoir estre veû : mais il sçavoit encore mieux, que dans toutes les grandes entreprises de la Guerre, il faloit donner quelque chose au hazard. Joint aussi qu'Andramite assuroit tellement qu'on ne faisoit presques nulle garde de ce costé là, qu'enfin il fut resolu que sans differer davantage, on feroit la nuit prochaine trois fauces Attaques, aux costez les plus esloignez de celuy où l'on vouloit faire la veritable : pendant que Cyrus à la Teste de cinq cens hommes, suivy

   Page 4218 (page 728 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de tous les Braves de son Armée, iroit avec la resolution de monter ce Rocher ou de mourir : ne pouvant pas souffrir qu'un Soldat eust fait pour retrouver son Casque, ce qu'il ne feroit pas pour delivrer Mandane. Cependant comme il jugeoit bien que cela seroit un peu long ; et qu'il ne seroit pas aisé, qu'on pûst faire monter assez de Soldats par là, pour prendre Sardis ; le dessein qu'il prit, apres avoir esté instruit par Andramite du dedans de la Ville, fut d'y en faire seulement monter assez, pour se pouvoir rendre Maistre de la Porte la plus proche de cét endroit : afin de s'en servir pour faire entrer apres le grand nombre des Troupes. Aussi commanda t'il un Corps d'Infanterie, et un de Cavalerie pour cela : qui eurent ordre de se tenir le plus prés qu'ils pourroient de cette Porte, sans estre apperçeus des Lydiens : convenant avec ceux qui les commandoient, du Signal qu'on leur devoit faire, pour leur marquer qu'il estoit temps d'avancer. Enfin ce Prince donna tous les ordres qu'il devoit donner, comme s'il eust esté assuré que cette entreprise luy succederoit : et il donna aussi tous ceux qui estoient necessaires, en cas qu'elle manquast. Il choisit luy mesme les Soldats qui le devoient suivre : et leur ordonna de porter tous un Javelot à la main, pour s'en servir à s'apuyer en montant le Rocher, et à combatre quand ils seroient montez : n'ayant point d'autres Armes pour cette expedition, qu'un petit Bouclier assez leger, une Espée, et ce Javelot qui leur devoit

   Page 4219 (page 729 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

servir à plus d'un usage. Cependant comme la vie de Cyrus estoit extrémement precieuse, les Rois de Phrigie et d'Hircanie, qui devoient faire faire les fausses Attaques, firent ce qu'ils purent pour empescher ce Prince d'aller en personne à cette entreprise, ou du moins pour le dissuader d'estre le premier à monter ce Rocher : mais il estoit si persuadé qu'elle manqueroit, s'il ne l'executoit pas luy mesme ; et il croyoit si bien qu'elle luy reüssiroit s'il y estoit, qu'il n'y eut pas moyen de le faire changer d'advis. Chrisante voulut pourtant se servir du droit qu'il avoit de luy parler avec plus de liberté qu'un autre ; pour tascher de retenir une partie de cette ardeur heroïque, qui pour l'amour de la gloire, et pour l'amour de Mandane, le precipitoit si souvent dans le peril. Il voulut aussi luy persuader, que son entreprise reüssiroit plustost, quand mesme il y voudroit estre, s'il faisoit marcher ses Soldats devant luy, que s'il alloit le premier : mais il luy respondit qu'il estoit persuadé, que ses Soldats monteroient bien plus viste, s'ils le suivoient, que s'il les suivoit : et il luy fit si bien connoistre, qu'il ne le feroit pas changer d'advis, qu'il ne s'y obstina plus. Cyrus passa le reste du jour, avec une impatience estrange : le Roy d'Assirie en avoit aussi beaucoup : Sesostris n'en avoit pas moins : et Mazare, quoy que sans esperance d'estre jamais heureux, ne laissoit pas de desirer aussi ardemment la liberté de Mandane, que s'il en eust esté aimé.

Escalade
Cyrus prend la tête de la faction qui doit escalader le rocher. Arrivé près du sommet, il entend un bruit : les Lydiens effectuent une ronde. Par bonheur, n'imaginant pas que quelqu'un puisse escalader la falaise, le garde n'accorde aucune attention à la paroi rocheuse. Peu après, Cyrus et ses hommes s'emparent d'une première plate-forme.

Mais enfin l'heure de l'entreprise estant arrivée, et toutes

   Page 4220 (page 730 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choses estant disposées pour l'executer, Cyrus harangua les Soldats qui le devoient suivre : et leur promit de si grandes recompences, si elle reüssissoit bien, que quand ils n'auroient esté que mediocrement courageux, ils seroient devenus tres vaillans, par la seule esperance du Prix qu'il proposoit à leur courage. Il leur recommanda principalement trois choses : la premiere, de le suivre, et de faire tout ce qu'il feroit : la seconde, de ne parler point en montant : et la troisiesme, de ne regarder point derriere eux : de peur que la veuë du precipice n'en estonnast quelques uns. Apres cela, Cyrus voulut obliger le Roy d'Assirie, à ne marcher que vers le milieu des Soldats qui le devoient suivre : mais tout ce que ce Prince pût faire, fut de se resoudre à marcher le second : de sorte que Cyrus ne voulant pas opiniastrer la chose, ny contre luy, ny contre Mazare ; ce fut Anaxaris qui fut mis au milieu de la File qui devoit monter : et Tigrane monta le dernier, pour empescher que personne ne reculast. Sesostris, Phraarte, Persode, Andramite, Hidaspe, Aglatidas, Chrisante, Feraulas, Ligdamis, Leontidas, et tous les autres Braves qui estoient à cette Occasion, se partagerent entre les cent premiers Soldats qui suivoient Cyrus, afin de les encourager par leur exemple. Toutes choses estant donc prestes, Cyrus, suivy de tous les siens un à un, fut descendre dans le Fossé par un endroit qui n'estoit pas difficile : apres avoir soigneusement regardé auparavant que de partir, le Plan qu'il avoit

   Page 4221 (page 731 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du Rocher qu'il devoit monter, afin de se mieux souvenir de la route qu'il avoit veû tenir à celuy qui y estoit monté. Et certes il parut bien qu'il l'avoit bien observée et bien retenue : il est vray qu'encore que la Lune esclairast foiblement, elle esclairoit toutesfois assez, pour faire qu'il discernast l'endroit de ce Rocher, où il y avoit le plus de ces Fleurs jaunes, qui en facilitoient la montée, quoy que s'il ne les eust pas veuës de jour, il n'eust pû dire ce que c'estoit. Mais enfin voyant à la faveur de cette sombre lumiere, quelque difference de couleur, de ces Fleurs au Rocher, il commença de monter : n'allant ny trop doucement, de peur de glisser ; ny trop viste aussi, de crainte de se lasser trop tost, et de ne pouvoir estre suivy par ses Soldats : taschant tousjours de se souvenir des divers tours qu'il avoit veû faire en biaisant, à ce Lydien qui avoit esté requerir son Casque. Et en effet il s'en souvint si bien, et conduisit si heureusement ceux qu'il menoit ; qu'il arriva jusques à la moitié du Rocher sans aucun bruit, ny sans aucun accident : de sorte que commençant à bien esperer de son entreprise ; et voulant juger par ce qu'il avoit desja monté, de ce qu'il avoit encore à monter il tourna la teste en s'arrestant un moment : et vit malgré l'obscurité, cette longue File tournoyante, qui s'estendoit jusques au fonds du Fossé sans interruption : chaque Soldat suivant son Compagnon d'assez prés. Mais comme il estoit prest de remarcher, il entendist du bruit au haut des Murailles, qui estoient

   Page 4222 (page 732 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sur la cime de ce Rocher : et en effet c'estoit que les Lydiens faisoient alors une Ronde : de sorte qu'oyant ce bruit, Cyrus s'arresta, et se baissa, en joignant contre le Rocher, afin d'estre moins en veuë. Au mesme instant, suivant l'ordre qu'il en avoit donné, celuy qui le touchoit ayant fait la mesme chose, et celuy d'apres de mesme ; tous ceux qui le suivoient en firent autant : et demeurerent en silence, et sans branler, jusques à ce que Cyrus jugeast à propos de remarcher. Mais helas que de tristes pensées avoit ce Grand Prince en cét estat ! où il voyoit que si son dessein estoit descouvert, il pourroit estre que tous les deffenseurs de Mandane periroient : et qu'elle demeureroit entre les mains de son Ravisseur. Il avoit pourtant quelque consolation, de voir que s'il avoit à perir, le Roy d'Assirie qui le touchoit, periroit aussi bien que luy : car entre tous ses Rivaux, c'estoit celui qu'il pouvoit le moins endurer, quoy qu'il l'estimat beaucoup. Mais c'estoit en vain qu'il craignoit d'estre apperçeu par ceux qui faisoient la Ronde : car hors d'un simple cas fortuit, il ne le pouvoit pas estre : parce qu'ils ne la faisoient pas pour ce lieu là, qu'ils croyoient absolument inaccessible, et où ils ne regardoient jamais : mais ils y alloient, parce que c'estoit le passage pour aller d'une Porte à une autre. Si bien qu'ayant, suivant leur coustume, passé simplement sans s'arrester, et le hazard n'ayant pas fait que ceux qui faisoient cette Ronde avançassent la teste hors du Parapet,

   Page 4223 (page 733 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme il eust fallu qu'ils eussent fait, pour pouvoir appercevoir ceux qui montoient, à cause que le Rocher les couvroit en s'avançant en ce lieu-là ; Cyrus ne fut point apperçeu. De sorte que ce Prince n'entendant plus aucun bruit, recommença de marcher, avec plus de diligence qu'auparavant, et mesme avec plus d'esperance : jugeant bien que si la chose avoit à luy reüssir, il auroit gaigné le haut du Rocher, et se seroit rendu Maistre de la Plate forme, qui estoit derriere le Parapet, devant que les Ennemis fissent une autre Ronde. Et en effet la Fortune favorisant son dessein, il monta si heureusement, qu'il arriva enfin au haut du Rocher : et justement à vingt ou trente pas de l'endroit ou Andramite, qui suivoit Cyrus d'assez prés, luy avoit marqué qu'il y avoit une Sentinelle. Il n'y fut pas si tost, que passant diligemment par dessus le Parapet, il mit l'Espée à la main : faisant passer tous ceux qui le suivoient, avec assez de diligence : les rangeant à mesure qu'ils passoient, afin qu'ils fussent tous prests à combattre. Il fut mesme si heureux, que la muraille faisant espaule en ce lieu là, il ne fut point veû de la Sentinelle qui en estoit la plus proche. Joint que pour faciliter son dessein, suivant l'ordre qu'il avoit donné, dés qu'il avoit eu commencé de monter le Rocher, le Roy de Phrigie, et celuy d'Hircanie, secondez de Gobrias et de Gadate, avoient fait faire de fausses Attaques à l'autre costé de la Ville : de sorte que tous les Lydiens allant de ce costé-là, Cyrus eut

   Page 4224 (page 734 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autant de loisir qu'il luy en faloit pour faire passer ses Gens sans estre apperçeus. En Suitte de quoy, apres avoir laissé cent hommes pour garder cét endroit, afin d'y en pouvoir faire passer davantage, s'il ne se pouvoit rendre Maistre de la Porte par où il vouloit faire entrer les Troupes qui estoient destinées pour cela, Cyrus marcha à la Teste des quatre cents autres : et surprit de telle sorte les premieres Sentinelles qu'il trouva, qu'il les tua sans qu'elles pussent donner l'allarme.

Prise de Sardis
Les Perses et leurs alliés se rendent bientôt maîtres d'une des portes de la ville. Les troupes de Cyrus restées à l'extérieur pénètrent dans Sardis. Pendant ce temps, les deux attaques frontales se poursuivent. La confusion règne dans la ville.

Si bien que passant outre, il arriva sans resistance au Corps de Garde de la Porte dont il se vouloit rendre Maistre ; qu'il surprit, et qu'il chargea si rudement, qu'à peine les Soldats purent ils avoir le temps de prendre leurs Javelots, et de tirer leurs Espées, pour mourir du moins les Armes à la main. Le peu qu'il y en eut qui combatirent le firent pourtant opiniastrément : mais à la fin la valeur de Cyrus, secondée de celle du Roy d'Assirie, de Mazare, de Sesostris, et de tant d'autres braves Gens ; achevant de les vaincre, ils furent tous taillez en pieces. Comme Cyrus fut Maistre de la Porte, l'espouvente fut dans toute la Ville : et les Trouppes qui estoient commandées pour entrer par cette Porte, ayant veû le Signal qu'on leur devoit faire, avancerent diligemment : et entrerent en effet dans Sardis, justement comme Cresus (qui avoit esté adverty que les Ennemis estoient dans la Ville) envoyoit des Troupes pour tascher de regaigner ce qu'il avoit perdu : s'imaginant pourtant que cette Porte

   Page 4225 (page 735 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit esté livrée à Cyrus, par la trahison de quelqu'un des siens : et ne soubçonnant pas seulement, que ce Prince eust monté par le Rocher. Cependant les Troupes de Cyrus estant entrées, et les Escuyers de tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité avecque luy ayant amené des Chevaux pour leurs Maistres ; à mesure qu'ils passerent sous cette Porte, ils monterent dessus : apres quoy Cyrus se mettant à la Teste de la Cavallerie, poussa vigoureusement ceux qui vouloient s'opposer à son passage : afin de tascher de gaigner une grande Place, qui estoit entre le Palais de Cresus et la Citadelle : commandant qu'à mesure que les Troupes entreroient, elles s'emparassent des principales Ruës, et des Places publiques : et sur toutes choses, qu'on gardast bien la porte qu'on avoit gagnée. Cependant les fausses Attaques ne laissoient pas de continuër de se faire, pour amuser tousjours une partie des Ennemis : jamais on n'a entendu parler d'une telle consternation qu'estoit celle des Lydiens : tous les Soldats qui n'estoient point de Garde, voulant se rendre où leur devoir les appelloit, se trouvoient dans l'impossibilité de le faire : parce que les Ruës estoient desja toutes occupées par ceux de Cyrus. Les Habitans estoient si espouventez, qu'ils ne songeoient ny à barricader leurs Rûes, ny mesme à sortir de leurs Maisons : toutes les Femmes faisoient des cris espouvantables : le bruit des Armes retentissoit de toutes parts : les cris des Vainqueurs, et ceux des vaincus, remplissoient l'air de cent mille

   Page 4226 (page 736 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voix differentes : mais à la fin Cresus ayant r'assemblé quelques Gens de guerre, les opposa à Cyrus, qui depuis cela, ne gagna pas un coing de la Rüe sans donner un combat. Les autres Troupes qui avoient eu ordre d'aller aux autres Quartiers de Sardis, trouverent aussi de la resistance en divers lieux : ainsi il se faisoit cent combats tout à la fois : et cent combats où les Lydiens combatoient sans esperance de vaincre. Dans ce grand tumulte, on voyoit en quelques lieux, les Femmes entrer en foule dans les Temples : en d'autres, quelques unes desesperées, jetter par les Fenestres tout ce qui tomboit sous leurs mains, pour en escraser leurs Ennemis : enfin le desordre estoit si grand ; la confusion si terrible ; et la terreur si universellement espandüe, et dans le coeur des Soldats Lydiens, et dans celuy des Habitans de Sardis, qu'ils ne sçavoient tous ce qu'ils faisoient. Cresus au milieu d'un si grand desordre conserva pourtant allez de tranquillité, pour connoistre qu'il ne luy restoit plus rien à faire que de tascher de se retirer dans la citadelle, avecque la Princesse Myrsile : afin de faire une capitulation, qui mist du moins sa Personne en seureté : ne doutant pas, puis qu'il auroit Mandane en sa puissance, qu'il n'obtinst du moins d'estre libre. Ce malheureux Roy ne pouvoit assez s'estonner, que le Roy de Pont, dans un si grand desordre, ne se fust pas rendu aupres de luy ; toutesfois comme il sçavoit quelle estoit l'amour qu'il avoit pour Mandane, il trouva moins

   Page 4227 (page 737 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estrange qu'il fust à la citadelle.

Capitulation de Sardis
Cyrus se place entre le palais et la citadelle, afin d'intercepter Cresus. Le prince Myrsile se bat héroïquement. Soudain, il aperçoit un soldat persan sur le point de tuer son père par derrière : lui qui n'avait jamais parlé, ressent une telle douleur qu'il parvient à crier pour le prévenir. Tous les Lydiens sont stupéfaits par ce prodige. Cyrus en profite pour capturer Cresus et son fils. Sardis capitule.

Voyant donc que Sardis estoit perdu ; apprenant que les Ennemis estoient Maistres de toutes les principales rües ; que presques toutes les portes de la Ville avoient esté abandonnées par les siens, et estoient en la puissance des Troupes de Cyrus ; il se mit en estat de se retirer, comme je l'ay dit, dans la citadelle. Mais comme le premier dessein de Cyrus, avoit esté de s'aller poster entre cette place et le Palais de Cresus, afin de tascher de prendre cét infortuné Roy, et que cela luy servist à la faire plustost rendre ; il fit si bien, qu'en effect il coupa chemin à cét infortuné Prince : et ce fut là que le combat fut grand et opiniastré. L'aproche du Soleil ayant affacé la lumiere du Croissant, permettoit de discerner toutes sortes d'objets, et de se connoistre les uns les autres : de sorte que les Lydiens combattant à la presence de leur Roy, et combattant pour sa vie et pour sa liberté, firent des choses prodigieuses. Le Prince Myrsile, tout müet qu'il estoit, fit des actions qui meriterent qu'on en parlast eternellement : mais quelques grands que fussent leurs efforts, ils ne purent resister à ceux de l'invincible Cyrus : qui combatoit au pied des Remparts de la Citadelle de Sardis, avecque le mesme coeur qu'il avoit combattu autrefois à Sinope, au pied de cette Tour que les Flames estoient prestes de devorer, et dans laquelle il croyoit trouver sa Princesse ; n'estant pas moins vaillant sous le nom de Cyrus, qu'il l'avoit esté sous celuy d'Artamene. Du moins

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(disoit-il en luy-mesme, au milieu de ce tumulte) ay-je cét advantage, que je suis asseuré de delivrer Mandane, si je suis victorieux : car mon Rival n'a point de Galere pour me l'enlevera comme Mazare en avoit, et la Mere ne sçauroit favoriser sa fuite. Mais pendant que Cyrus animoit sa propre valeur par une si douce esperance, Cresus, qui vouloit tousjours faire effort, pour penetrer ce Gros d'Ennemis qui s'opposoient à son passage, afin de se jetter dans la Citadelle, se mit enfin à la Teste des siens : repoussant ceux qui l'attaquoient, avecque une ardeur incroyable. En effect il s'enfonça si avant parmy eux, qu'il s'en trouva envelopé : le Prince Myrsile qui le vit si engagé, s'avança pour le joindre et pour le deffendre : mais devant qu'il le peust faire, il vit un Soldat Persan, qui durant que Cresus se deffendoit par devant, se preparoit à le tuer par derriere : ayant desja le bras levé, pour luy enfoncer son Espée dans le corps. Myrsile voyant donc par cette action, que le Roy son Pere alloit estre tüé, sans qu'il le peust empescher ; sentit une telle douleur, et fit un si grand effort pour crier, que par un prodige inoüy, sa Langue se délia tout d'un coup : et ce Prince qui n'avoit jamais parlé, parla pour sauver la vie au Roy son Pere. En effect il n'eut pas plustost veu l'action de ce Soldat, que sentant une esmotion extraordinaire, qu'il n'a jamais peu representer ; il cria de toute sa force, Soldat épargne le Roy. Cette voix qui estoit aussi sorte qu'esclatante, ayant frapé l'oreille du Persan,

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luy suspendit le bras qu'il avoit desja levé ; retint le coup qu'il vouloit fraper ; et luy fit changer le dessein de tuër ce Prince, en celuy de le prendre. Mais il n'en fut pas en la peine : Car Cyrus estant arrivé en cét endroit, justement comme ce prodige venoit d'arriver, trouva encore tous les Lydiens qui avoient entendu parler le Prince Myrsile si estonnez, qu'il luy fut moins difficile de prendre Cresus et le Prince son Fils, qu'on luy avoit fait connoistre. Joint que Cresus connoissant à la fin n'y avoir plus rien à esperer pour luy, ayma mieux se rendre à Cyrus, que quelqu'un des siens luy nomma, que de s'opiniastrer inutilement : de sorte que ce malheureux Roy, tournant la teste de son cheval vers Cyrus qui venoit à luy ; et commandant au Prince son Fils qu'il avoit joint, de ne combattre plus et de le suivre ; il se fit une cessation d'Armes entre les deux Partis, pendant quoy ce Prince tournant son Espée, en presenta la Garde à Cyrus, luy disant que puis que rien ne pouvoit resister au Vainqueur de toute l'Asie, il luy cedoit la Victoire et sa Couronne tout ensemble.


Nouvel enlèvement de Mandane par le roi de Pont
Cyrus se hâte de se rendre à la citadelle où les dames sont détenues. Palmis, Artamas, Timarete et Sesostris sont bientôt réunis, mais Mandane reste introuvable. On apprend que le roi de Pont lui a fait quitter la ville plus de trois heures avant le lever du jour. Cyrus, consterné, organise les recherches. En chemin, il aperçoit Mandane et Martesie de l'autre côté d'un fleuve. Mais les deux jeunes femmes disparaissent presque aussitôt. Par bonheur, une excellente surprise attend Cyrus au terme de cette première journée de recherches : il apprend qu'on a retrouvé une dame de qualité. Il se dépêche de lui rendre visite.
Tentative de libération des princesses
Cyrus promet de rendre la couronne à Cresus dès qu'il aura récupéré Mandane. Les combats ont cessé et le vainqueur se dirige avec impatience vers la citadelle, persuadé d'y retrouver enfin la princesse et de mettre fin à son injuste jalousie.

Cyrus entendant parler le Roy de Lydie de cette sorte, en parut touché : aussi luy respondit-il en des termes dignes de sa generosité. Je reçoy vostre Espée, luy dit il en la prenant ; mais je la reçoy avecque promesse de vous la rendre, dés que vous m'aurez rendu la Princesse Mandane, en faisant rendre la Citadelle oü elle est. Puis que je me suis rendu moy-mesme, reprit Cresus, vous pouvez

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bien juger que tout ce qui est en ma puissance est en la vostre : mais Seigneur, j'ay à vous dire, que le Roy de Pont n'est pas en la mienne : Apres cela Cyrus luy dit qu'il envoyast quelqu'un des siens, luy faire ce commandement, ce qu'il fit à l'heure mesme : en suitte de quoy, Cresus et Myrsile furent mis sous la garde d'Hidaspe qui les mena à leur Palais qui estoit tout proche, et où il avoit plus de Gardes : Cyrus remettant l'Espée de Cresus entre les mains de Feraulas, avecque ordre de la luy rendre quand il la luy demanderoit. Cependant depuis que Cresus se fut rendu, il n'y eut plus aucun combat en toute la Ville, que celuy qui se faisoit aux Maisons que les Soldats vouloient piller : mais Cyrus qui ne songeoit qu'à faire que le citadelle se rendit ; qui ne vouloit pas que ses Troupes s'amusassent à saccager cette grande Ville ; envoya Tigrane, Phaarte, et Anaxaris, pour les en empescher : qui les en empescherent en effect. Cependant celuy qui estoit allé à la Cytadelle de la part de Cresus, afin de dire au Roy de Pont qu'il remist la Place entre les mains de Cyrus, revint et raporta que le Lieutenant, de Pactias (qui en estoit Gouverneur) luy avoit dit que pourveu qu'il vist un ordre signé de Cresus, qu'il obeïroit sans resistance. De sorte que Cyrus ayant envoyé querir cét ordre, et s'estant informé quelle estoit la Garnison de cette Citadelle, il commanda qu'elle commençast de sortir ; commandant aussi en mesme temps les Troupes qui y devoient

   Page 4231 (page 741 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entrer : ayant formé un gros Bataillon d'Infanterie au milieu de la Place qui estoit entre la Citadelle et le Palais de Cresus. Pour Cyrus il estoit à la Teste d'un Esquadron de Cavalerie, à voir sortir la Garnison de la Citadelle, et à voir entrer celle qu'il y avoit destinée : attendant avecque une impatience estrange, que les choses fussent en estant qu'il peust y entrer, pour avoir la gloire de remettre sa chere Princesse en liberté : et le moyen de luy faire connoistre par cette action, que sa jalousie avoit esté mal fondée, Le Roy d'Assirie, quoy que ravy de joye d'esperer de revoir Mandane, n'estoit pourtant pas sans inquietude : et je ne sçay s'il ne craignit point autant de voir l'entreveuë de cette Princesse et de Cyrus, qu'il desiroit de voir Mandane, et de la voir en liberté. Pour Mazare, quoy qu'il se fust resolu à ne rien esperer, il ne pouvoit pourtant pas tousjours soûmettre sa passion à sa raison : aussi ne peut-il s'empescher en cét instant, de porter quelque envie au bon-heur dont Cyrus alloit jouïr : ainsi il n'y avoit que l'invincible Cyrus, qui peust gouster une joye toute pure. Il estoit pourtant un peu estonné, de ce que le Roy de Pont ne paroissoit pas encore, et ne sortoit point de la citadelle : et de ce qu'il n'avoit riê demandé, devant que de rendre cette place. Neantmoins il croyoit, pour le premier, que ce Prince disoit les derniers adieux à Madane : et que pour l'autre, il n'avoit pas creu que puis que Cresus estoit pris, et qu'il vouloit qu'il rendist la citadelle, qu'il fust ny en pouvoir, ny en

   Page 4232 (page 742 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

droit de ne le faire pas. De sorte qu'apres que toutes les Troupes Lydiennes furent sorties, et que toutes les siennes furent entrées, il entra luy mesme avecque une joye inconcevable : croyant encore que le Roy de Pont seroit aupres de Mandane, et envoyant Hidaspe pour delivrer le Prince Artamas. Le Roy d'Assirie, Mazare, et Sesostris le suivirent : ce dernier n'ayant pas moins d'impatience de voir si sa chere Timarete estoit dans cette Citadelle, que ces trois autres Princes en avoient de voir Mandane en liberté. Chrisante voulut encore alors suplier Cyrus de n'entrer point dans cette Forteresse, que le Roy de Pont n'en fust sorty : mais il ne s'arresta pas à une precaution qu'il croyoit qui luy retarderoit de quelques moments la veuë de sa Princesse. De sorte que poussé d'une impatience proportionnée à son amour ; et jugeant en effect qu'ayant autant de Troupes qu'il en avoit dans la citadelle, et autant de Gens de guerre devant la porte, il n'y avoit rien à craindre ny à hazarder, ny pour luy, ny pour Mandane ; il entra avecque precipitation, se faisant montrer l'Appartement des Princesses, par un des Soldats qui estoient sortis de cette Place et qu'il y fit rentrer avecque luy : car comme il avoit oüy dire que la Princesse Mandane et la Princesse Palmis n'avoint point esté separées dans leur prison, il demanda la chose comme il sçavoit qu'elle estoit.

Retrouvailles de Timarete et Sesostris, Palmis et Artamas
En arrivant aux appartements des dames, Cyrus rencontre d'abord la princesse Palmis, à qui il rend la liberté. Timarete, quant à elle, retrouve à sa grande surprise Sesostris. A cet instant arrive Artamas, délivré par Hidaspe. Grâce à Cyrus, Palmis et Artamas sont à nouveau réunis. Mais le conquérant meurt d'impatience de revoir Mandane, et se rend aussi vite que possible à son appartement.

Ce Soldat le mena donc jusques à la porte de l'Antichambre de ces Princesses, qui estoit commune à la chambre de

   Page 4233 (page 743 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mandane, et à celle de la Princesse de Lydie : et comme il estoit prest de luy marquer laquelle des deux chambres estoit celle de Mandane, la Princesse Palmis sortit de la sienne : mais au lieu d'en sortir avecque de la joye que la liberté a accoustumé de donner, elle en sortit les yeux couverts de larmes. Elle ne laissa pourtant pas, malgré sa douleur, de parler avecque autant de grace que de generosité à Cyrus, qu'elle s'estoit fait montrer par une fenestre de sa chambre, dés qu'il estoit entré dans la Citadelle. Seigneur, luy dit elle, la Princesse Mandane m'a tousjours fait esperer que je trouverois en vous, toute la faveur qu'on peut trouver en un Vainqueur genereux : c'est pourquoy je ne desespere pas d'obtenir de vostre bonté, la grace d'estre mise en mesme Prison que le Roy mon Pere, afin que je puisse luy ayder à porter ses fers. Cyrus charmé de la vertu de la Princesse de Lydie, l'asseura qu'elle n'estoit plus captive : et que ç'avoit esté avecque beaucoup de douleur, qu'il s'estoit veu contraint de faire la guerre au Roy son Pere. Mais Madame, luy dit il, vous me pardonnerez bien, si je vous conjure de m'ayder à aller achever de rompre les fers de la Princesse Mandane : comme Palmis alloit respondre, Sesostris vit entrer la Princesse Thimarete : qui n'ayant plus de Gardes à son Appartement, venoit demander protection à Cyrus. La surprise de cette Princesse fut si grande, lors qu'elle vit Sesostris, qu'elle ne peut s'empescher de faire un grand cry : de sorte que

   Page 4234 (page 744 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce Prince s'estant advancé vers elle, luy donna la main avecque une joye inconcevable : et la presenta à Cyrus, justement comme la Princesse Palmis alloit luy respondre, sur ce qu'il luy avoit dit de Mandane. Si bien qu'il falut malgré luy, qu'il receust le compliment de la Princesse d'Egypte ; dont la rare beauté attira les yeux de tous ceux qui l'avoient suivy. Ce Prince respondit tres-civilement, à la Princesse Timarete, qui luy avoit parlé avecque autant de grace que d'esprit : mais ce fut en peu de mots, pour l'impatience qu'il avoit de voir Mandane, qu'il croyoit ne paroistre point à cause de l'injuste jalousie qu'elle avoit dans l'ame : ainsi il avoit beaucoup plus d'impatience que d'apprehension. Mais à peine eut il respondu à Timarete, et luy eut il dit qu'elle devoit plus sa liberté à la valeur de Sesostris qu'à la sienne ; qu'estant tout prest de presser Palmis de lui faire donc voir Mandane ; le Prince Artamas qu'Hidaspe avoit delivré arriva aussi bien que Sosicle et Tegée. Ce Prince ne sçachant s'il devoit rendre grace à Cyrus, comme à son Liberateur, ou aller droict à sa Princesse : s'il se devoit resjouïr de sa liberté, ou s'affliger de la Prison de Cresus ; paroissoit en effect si incertain de la civilité qu'il devoit rendre ou à son Liberateur ou à sa Maistresse ; que Cyrus le remarquant, et voulant se haster de se delivrer de tout ce qui l'empeschoit de voir Mandane, il le prevint, et le presenta à la Princesse Palmis : lui disant que ce Prince estoit aussi digne d'elle, qu'elle

   Page 4235 (page 745 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit digne de lui.

Nouvel enlèvement de Mandane
Lorsque Cyrus arrive à l'appartement de Mandane, celle-ci ne s'y trouve pas. On apprend que le roi de Pont l'a emmenée plus de trois heures avant le lever du soleil. Cette nouvelle provoque une consternation générale. Cyrus fait fouiller la citadelle, puis la ville. Les conjectures vont bon train pour savoir si le roi de Pont et Mandane ont pu quitter la ville. Cyrus apprend enfin que les fuyards sont très probablement sortis de Sardis.

Mais pendant que Cyrus s'estoit trouvé engagé malgré qu'il en eust, à recevoir ces deux Princesses, devant que d'aller à la Chambre de Mandane, le Roy d'Assirie y avoit esté : de sorte qu'un Esclave luy ayant ouvert, et ce Prince luy ayant demandé où estoit Mandane, et où estoit le Roy de Pont ? il n'eut pas plustost entendu sa response, qu'il fit un si grand cry, que Cyrus tournant la teste, et allant droict à luy, sans faire mesme nulle civilité à ces Princesses, tant il craignit quelque funeste accident pour Mandane ; quel nouveau mal heur, luy dit-il, nous est-il arrivé ? le plus grand qui nous pouvoit arriver (repliqua-t'il, avecque une fureur dans les yeux, qui mit une estrange douleur dans le coeur de Cyrus) car enfin Mandane n'est point icy, et le Roy de Pont l'en a fait partir plus de trois heures devant le jour. Mandane n'est point icy ! (reprit Cyrus avecque un desespoir sans égal) ha Madame (adjousta-t'il, en se tournant vers la Princesse de Lydie) pourquoy ne m'avez vous pas dit d'abord cette mauvaise nouvelle ? Helas Seigneur, lui dit-elle toute surprise, je n'avois garde de vous dire, ce que je ne sçavois pas ! car les Gardes que j'avois et que vous me venez d'oster, n'ont jamais voulu me permettre d'aller à la chambre de la Princesse Mandane, pour me consoler avecque elle, pendant cét effroyable bruit que j'entendois dans la Ville. De sorte que croyant que la mesme rigueur qu'on me tenoit, on la lui tenoit aussi ; je n'ay rien soubçonné de sa fuitte.

   Page 4236 (page 746 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Joint que depuis qu'il est jour, le peril où j'ay veu le Roy mon Pere de mes propres yeux et celui où j'ay veu aussi le Prince mon frere, m'ont tellement troublée, que je n'ay songé à nulle autre chose : ainsi je ne sçai que ce que vous sçavez, de la fuitte de Mandane. Apres cela, Cyrus, le Roy d'Assirie, et Mazare, entrerent dans l'Appartement de cette Princesse, où ils ne la trouverent point, et où il n'y avoit que cét Esclave, qui avoit parlé au Roy d'Assirie : que Cyrus interrogea luy-mesme, pour tascher d'estre esclairci de l'enlevement de Mandane. Mais il n'en sceut pas grand chose : car cét Esclave lui dit qu'il n'avoit point veu partir la Princesse Mandane ni ses Femmes : et qu'il n'avoit veu que Pactias, qui lui avoit commandé de demeurer dans la Chambre de cette Princesse : et de ne l'ouvrir à personne, quelque bruit qu'il peust entendre, et quelque commandement qu'on lui en fist, qu'il ne fust plus de deux heures de jour. La Princesse Palmis, et la Princesse Timarete, qui estoient entrées dans la Chambre de Mandane, aussi bien que Sesostris et Artamas, estoient extremément affligées de cét accident, principalement la Princesse Palmis : car outre qu'il y avoit plus long-temps qu'elle estoit avecque la Princesse Mandane que Timarete, et qu'elles avoient lié une amitié fort tendre ; elle avoit encore plus de besoing de la protection de Cyrus que la Princesse d'Egypte. Il est vrai que sa douleur estoit peu considerable, en comparaison de celle de ces trois Princes, à qui

   Page 4237 (page 747 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'amour faisoit prendre un si notable interest en la fuitte de cette Princesse. Ils ne sçavoient pas mesme s'ils devoient l'appeller fuitte ou enlevement : cependant pour ne perdre point de temps, ils firent chercher, et chercherent eux-mesmes en tous les endroits de cette Citadelle, pour voir si le Roy de Pont, Mandane et ses Femmes, ne se seroient point cachez en quelque part. En suitte, Cyrus fit arrester tout ce qui se trouva de Gens, qui estoient au Roy de Pont : et fit publier par toute la Ville, qu'on donneroit des recompenses excessives, à ceux qui pourroient dire oü estoit Mandane, ou seulement quelle route elle avoit prise. Cependant Cyrus fit mener la Princesse Palmis, dans le Palais du Roy son pere, et la Princesse Timarete aussi : conjurant la premiere de sçavoir de Cresus s'il ne sçavoit rien de la fuitte de Mandane, et du lieu de sa retraitte : l'asseurant de luy rendre sa liberté, s'il luy faisoit retrouver cette Princesse. Mais tout cela fut inutilement fait, et inutilement demandé : car ny par les Domestiques du Roy de Pont ; ny par le cry public qu'on fit faire par la Ville ; ny par Cresus ; on n'aprit rien de tout ce que Cyrus vouloit sçavoir. Jamais on n'a veu un desespoir esgal au sien ; ny une fureur plus inquiete, que celle du Roy d'Assirie ; ny une consternation plus grande que celle de Mazare : l'un disoit qu'asseurement le Roy de Pont et Mandane estoient cachez dans la Ville, et qu'il estoit impossible qu'ils eussent peu sortir : l'autre, qu'ils estoient sortis durant ce

   Page 4238 (page 748 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

grand desordre qui s'estoit fait, ou par le Fleuve, ou par le costé de la Ville où l'on n'avoit point fait d'Attaque, et où la Ligne de circonvalation n'estoit pas achevée : et le dernier, qu'il n'y avoit point d'apparence que Cresus ne conjecturast du moins où ils pouvoient estre. Cependant ils proposoient expedient sur expedient, pour tascher d'en avoir quelque lumiere, mais ils ne trouvoient rien qui les contentast : et Cyrus avoit tant de divers ordres à donner, soit pour la seureté de la Ville nouvellement prise, pour la Garde de Cresus, ou pour la recherche de Mandane ; qu'il n'avoit pas plustost fait un commandement, qu'il estoit necessaire d'en faire un autre. Il n'avoit pas mesme le temps de faire nulle reflexion sur son mal-heur : mais quoy qu'il ne le vist qu'en gros, et que tous ses sentimens fussent en confusion dans son coeur et dans son esprit, il estoit pourtant le plus mal-heureux de tous les hommes. Mais enfin apres avoir envoyé au Roy de Phrigie et au Roy d'Hircanie, afin de les advertir de la chose, et de leur ordonner d'envoyer diverses parties de Cavalerie, pour tascher de descouvrir si on n'auroit nulles nouvelles du Roy de Pont ny de Mandane : apres, dis-je, avoir fait commander à toutes les portes, qu'on ne laissast sortir personne sans sçavoir qui c'estoit : et avoir mesme fait commandement, qu'on gardast les Murailles, comme si Sardis eust encore esté assiegé, de peur que le Roy de Pont ne sortist avecque des Eschelles : et avoir pris enfin toutes les

   Page 4239 (page 749 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

precautions, que l'amour et la prudence luy pouvoient faire prendre : Andramite vint luy dire, qu'il avoit sceu par un Officier de Pactias, Gouverneur de la Citadelle, que son Maistre avoit envoyé querir à son Escurie la nuict derniere, six des meilleurs chevaux qu'il eust : et qu'on les avoit amenez au bord du Pactole, du costé de la Ville opposé au grand Rocher, par où elle avoit esté surprise : qu'ainsi il y avoit apparence de croire, que le Roy de Pont et Mandane estoient hors de Sardis.

Chemins et bifurcations
On se met à la poursuite du roi de Pont. Cyrus apprend que des chevaux ont été amenés au bord du fleuve Pactole durant la nuit, et qu'un groupe a traversé le cours d'eau. Il confie la ville à Andramite pour partir la recherche de sa bien-aimée. De l'autre côté du fleuve, la route se divise en trois. Cyrus est très ennuyé. Il ordonne à ses hommes de se séparer et choisit pour sa part la route qui mène à la mer. Mais le chemin se scinde de nombreuses fois encore. Au sortir d'un bois touffu, Cyrus reste seul avec Ligdamis.

Cyrus n'eut pas plustost sceu cela, qu'il voulut parler luy mesme à celuy à qui Andramite avoit parlé ; et comme le Roy d'Assirie n'estoit pas alors aupres de luy, et qu'il n'y avoit que Mazare et le Prince Artamas ; il fut avecque eux, jusqu'à l'endroit où ce Domestique de Pactias disoit qu'on avoit mené ces six chevaux, afin de pouvoir juger par où ils auroient peu aller. Mais comme Feraulas qui estoit aupres de son Maistre, ne jugea pas qu'il fust à propos que Cyrus allast peu accompagné dans une Ville nouvellement conquise, il l'en fit appercevoir : si bien que Cyrus commandant deux cens chevaux pour le suivre, il fut au bord du Pactole. Mais il n'y fut pas plustost, qu'Andramite qui estoit du païs, s'approchant du bord de Fleuve, et voyant briller à travers ses Ondes, ce sable doré qui le rend si celebre par toute la Terre, connut que l'eau en estoit fort basse en cét endroit : et qu'il n'estoit pas impossible de le gayer : ayant un certain temps de l'année, où à peine y avoit il assez d'eau en ce

   Page 4240 (page 750 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

lieu là, pour que les mediocres Bateaux y pussent aller. De plus, Cyrus prit garde qu'on voyoit des traces de chevaux, qui au lieu d'aller le long du Pactole, alloient droict dans le Fleuve et s'y perdoient : il se trouva mesme quelques Pescheurs, qui s'assemblerent sur le bord de cette Riviere pour voir Cyrus, qui dirent qu'ils avoient veu de leurs Maisons, qui n'estoient pas loing de delà, qu'on avoit amené des chevaux la nuict derniere, qui en suitte avoient traversé le Fleuve : un d'eux adjoustant, qu'il avoit aussi veu un petit Bateau ; mais que comme l'allarme estoit si forte aux autres Quartiers de la Ville, il n'avoit pas esté voir ce que c'estoit : s'imaginant mesme que c'estoit des Gens qui craignant de mourir de faim, avoient mieux aymé s'aller jetter parmy les Ennemis, que de s'y exposer. On leur demanda alors s'ils n'avoient point veu de Femmes ? les uns qui sçavoient qu'on en cherchoit, dirent qu'oüy, pour avoir la recompense qu'on avoit promise : et les autres plus sinceres, dirent que non : mais enfin quoy qu'on vist bien qu'ils ne sçavoient pas avecque trop de certitude ce qu'ils avoient veu, Cyrus ne laissa pas de s'imaginer qu'infailliblement le Roy de Pont estoit hors de Sardis : de sorte que sans hesiter un moment, il prit la resolution de le suivre en personne. Mais comme il n'estoit pourtant pas si asseuré de sa croyance, qu'il ne luy en demeurast quelque doute ; il craignit que s'il faisoit dire au Roy d'Assirie tout ce qu'il sçavoit, il ne negligeast de faire bien chercher

   Page 4241 (page 751 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans toutes les maisons de la Ville, et qu'il ne la voulust suivre : il luy envoya donc Andramite, pour luy dire que trouvant à propos de partager leurs soings, afin de chercher en divers lieux ; il luy laissoit le dedans de la Ville : pendant qu'il s'en alloit au dehors, pour voir luy mesme s'il n'aprendroit rien de Mandane. Il voulut aussi obliger le Prince Artamas à s'en retourner consoler la Princesse Palmis, du mal-heur du Roy son pere : mais Artamas qui luy devoit la liberté de sa Princesse ne le voulut pas abandonner lors qu'il cherchoit la sienne. Pour Mazare, le party qu'il avoit à prendre n'estoit pas douteux : ainsi ces trois Princes commençant les premiers de gayer le Fleuve, suivis des deux cens chevaux, ils le traverserent enfin heureusement aussi bien que leurs Gens. Cependant Cyrus ne pouvoit assez s'estonner comment il n'avoit point sceu le foible de Sardis de ce costé là : il est vray que comme les eaux croissent et baissent en fort peu de temps, il n'y avoit que quatre jours que le Pactole estoit en cét estat. Comme Cyrus fut de l'autre costé de l'eau, il vit à peu prés vis à vis de l'endroit où l'on avoit veu ces six chevaux dont on luy avoit parlé, qu'il y avoit en effect des pas de chevaux qui marquoient qu'il en estoit sorti du Fleuve : mais il les vit bien-tost confondus avecque tant d'autres, qu'il ne peut plus en renconnoistre la veritable piste. Comme il eut fait environ une stade, il trouva un grand chemin, où deux autres aboutissoient : si bien que s'arrestant tout

   Page 4242 (page 752 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

court pour conferer avec Mazare, et avecque Artamas, sur ce qu'ils devoient faire ; ils resolurent de se separer, et se separerent en effect : partageant leurs deux cens chevaux en trois : Cyrus donnant Feraulas au Prince Artamas, parce qu'il ne connoissoit pas Mandane : se promettant tous de se retrouver à Sardis dans trois jours au plus tard, ou d'y envoyer de leur nouvelles. Mais lors que Cyrus voulut choisir lequel de ces trois chemins il prendroit, il se trouva bien embarrassé : car il n'avoit pas plustost resolu d'en prendre un, qu'il s'en repentoit : et à parler raisonnablement, on peut dire que Cyrus eust voulu estre en mesme temps à tous les trois, et estre encore à Sardis. Il prit pourtant à la fin le chemin qui tiroit le plus vers la Mer : croyant qu'il y avoit plus d'apparence que le Roy de Pont l'auroit pris qu'un autre. Mais helas que de tristes pensées occuperent l'esprit de Cyrus, pendant ce petit voyage, qui n'avoit ny borne ny route asseurée ! Ce Prince parloit à tous ceux qu'il rencontroit ; il envoyoit à droict et à gauche ; à toutes les Habitations qu'il voyoit : il alloit mesme à toutes celles qui se trouvoient sur son chemin : mais tous ses soings ne luy apprenoient rien. Toutes les fois qu'il arrivoit en un de ces lieux où de grands chemins se croisent, il repartageoit encore une fois ce qu'il avoit de Gens : luy semblant tousjours que s'il faisoit autrement, il laisseroit le chemin qu'il faloit tenir pour trouver Mandane. Et en effect, il partagea et repartagea tant

   Page 4243 (page 753 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de fois les chevaux qu'il avoit lors qu'il s'estoit separé du Prince Artamas et de Mazare, qu'il se trouva qu'il n'en avoit plus que dix, et bientost apres no plus que cinq : envoyant mesme ce qu'il y avoit de Gens de qualité qui l'avoient suivy, pour conduire ces cavaliers qu'il envoyoit en divers lieux : n'ayant plus alors avecque lui d'hommes de condition que Ligdamis, qui lui estoit plus commode qu'un autre, parce qu'il sçavoit admirablement le Païs, où ils estoient. Comme il estoit donc lui cinquiesme, dans un Bois où il y avoit diverses routes, il entendit en mesme temps à droit et à gauche, le bruit que font des Gens à cheval, qui marchent dans un Bois fort toffu, et dont les routes sont fort estroites : lui semblant mesme que de tous les deux costez, il entendoit des voix de Femmes. De sorte que se trouvant en une inquietude estrange, il ne sçavoit quelle resolution prendre : toutes fois plustost que de manquer à trouver Mandane, ou de sçavoir du moins où elle estoit, et où on la menoit ; il partagea encore ses Gens : et de quatre qu'il estoient avecque lui, il retint Ligdamis et un autre, et envoya les deux qui restoient, du costé où ils n'alloient pas. Ainsi les uns prenant à droict, et les autres à gauche, ils essayerent de penetrer l'espaisseur du Bois, pour gagner, en traversant le chemin où ils entendoient un bruit de chevaux, et des voix d'Hommes et de Femmes : Cyrus croyant mesme qu'il avoit entendu celle d'Arianite. Mais comme ce Bois estoit tout entier de ces Arbres qui ont des branches

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et des feüilles dés le pied, il n'estoit pas possible que Cyrus peust le traverser viste : de sorte que ceux qu'il suivoit allant par un chemin où ils ne trouvoient point d'obstacle, avançoient bien plus promprement que luy. Aussi s'apperceut-il qu'insensiblement il entendoit moins le bruit que faisoient ceux qu'il vouloit joindre : mais à la fin au lieu de les suivre en biaisant comme il faisoit, il resolut de traverser en droicte ligne ce qui luy restoit du Bois pour estre dans la route ou estoiêt ceux qu'il suivoit : esperant regagner facilement le temps qu'il perdroit, quand il seroit dans le chemin. La chose ne reüssit pourtant pas comme il l'avoit pensée : car pendant qu'il traversoit ce Bois, ceux qu'il suivoit s'esloignerent de telle sorte, qu'il ne les entendit plus, lors qu'il fut arrivé dans la route : neantmoins il espera de les rejoindre facilement : et en effect il fut au galop, suivy de Ligdamis et de ce Cavalier qui luy restoit, jusques à deux cens pas de là ; que trouvant diverses routes et diverses pistes, mais perticulierement deux qui paroissoient esgallement fraisches, il se resolut encore d'envoyer ce Cavalier qu'il avoit par une, et d'aller par l'autre avecque Ligdamis.

Apparitions
Cyrus et Ligdamis rencontrent deux femmes qu'ils interrogent. Leur réponse est étonnante : elles prétendent avoir entendu des chevaux mais n'avoir rien vu. Continuant leur chemin, ils arrivent au bord d'un torrent. De l'autre côté, Cyrus aperçoit deux femmes dans une prairie : il s'agit de Mandane et de Martesie ! Il se tourne un instant pour appeler Ligdamis, resté en retrait. Mais quand il reprend sa position initiale, les deux femmes ont disparu, si bien qu'il ne sait s'il s'agit d'une apparition ou d'une rêverie. Les deux cavaliers rejoignent bientôt l'endroit et s'aperçoivent que l'herbe a effectivement été foulée. Cet événement rappelle à Cyrus un songe récent ; Mandane lui était apparue au milieu d'une prairie, avant de disparaître subitement.

De sorte que choisissant encore entre ces deux chemins, celuy qu'il vouloit prendre ; il alla avecque le plus de diligence qui luy fut possible. Il n'eut pas marché trente pas, qu'il rencontra deux Femmes de Village, avecque des Corbeilles de fruicts sur leur teste : à qui le demanda si elles n'avoient rencontré personne ? mais

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elles luy respondirent, qu'il y avoit environ une demie heure, qu'elles avoient creu entendre passer des chevaux aupres d'elles : mais qu'elles n'avoient pourtant rien veu. Une si bizarre responce, fit que Cyrus ne voulut pas perdre davantage de temps, à demander rien à ces Femmes : se contentant seulement de vouloir qu'elles luy enseignassent le chemin, et l'endroit où elle asseuroient avoir oüy ces chevaux qu'elles disoient n'avoir point veus. Mais l'une n'avoit pas plustost dit que c'estoit à un lieu qu'elle luy marquoit, que l'autre n'en pouvant tomber d'accord, luy soustenoit que c'estoit à un autre : et qu'asseurement la peur qu'elle avoit euë, luy avoit troublé la raison. Si bien que Cyrus voyant qu'il ne faisoit que perdre du temps à les escouter, suivit le chemin où il estoit : mais comme il vit qu'il le suivoit inutilement, et qu'il ne trouvoit rien de ce qu'il cherchoit, il entra en un desespoir estrange : et d'autant plus, qu'il voyoit que son cheval estoit si las qu'il ne pouvoit plus marcher, et que la nuict estoit desja assez proche : aussi fut-il contraint de croire le conseil de Ligdamis, et de consentir d'aller faire repaistre leurs Chevaux â la premiere Habitation qu'ils trouveroient. Mais comme ils y vouloient aller, le Bois s'esclaircissant peu à peu, ils arriverent à un endroit, où un furieux Torrent, qui descend avecque impetuosité d'une Montagne qui n'est pas loing de là, separe le Bois d'une agreable Prairie, qui est de l'autre costé : ayant de telle sorte creusé la Terre en

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ce lieu là ; et s'estant fait un passage si large et si profond, qu'il n'est pas possible de le traverser, ny en nageant, ny à cheval. Cyrus estant donc arrivé au bord de ce Torrent, le long duquel il falloit qu'il allast durant quelque temps ; n'y fut pas si tost, qu'il vit une Femme à demy couchée, au milieu de cette Prairie : qui avoit la teste appuyée sur les genoux d'une autre Il n'eut pas plustost veu cela, qu'il eut une esmotion extraordinaire : d'abord son premier sentiment fut, de vouloir traverser ce Torrent, mais son cheval en se cabrant pour n'y pas aller, luy ayant donné le temps de considerer ce qu'il vouloit faire ; il connut qu'en effect il vouloit tenter une chose impossible. Il se renfonça donc d'un pas ou deux dans le Bois pour estre moins en veuë, et pour voir mieux : mais quel estonnement fut le sien ! lors que cette Femme, qui estoit à demy couchée, se levant aussi bien que celle sur qui elle s'appuyoit, il vit que la premiere estoit Mandane, et que l'autre estoit Martesie. A peine les eut il veuës, que les voulant monstrer à Ligdamis, qui estoit demeuré quelques pas derriere, il se tourna vers luy, et l'appella plusieurs fois : mais comme il l'eut fait approcher, pour les luy montrer, il ne les vit plus : et par consequent ne peut les luy faire voir. Cette prodigieuse advanture l'estonna de telle sorte, qu'il ne s'osoit croire luy-mesme : il s'approcha alors autant qu'il peut de ce Torrent, pour regarder le mesme endroit où il croyoit avoir veu Mandane mais il n'y vit

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rien du tout. Cependant il jugeoit bien que durant qu'il avoit tourné la teste pour appeller Ligdamis, elle ne pouvoit pas avoir gagné un chemin creux qui estoit vers le pied de la Montagne : ainsi ne sçachant si c'estoit une apparition ou une revesrie, il demeuroit sans parler. Sa raison dementoit pourtant ses yeux : et luy persuadoit que cé ne pouvoit estre Mandane qu'il avoit veuë : toutesfois cette Image avoit fait une si forte impression dans son esprit, qu'apres avoir dit à Ligdamis ce qu'il avoit veu, il luy demanda par où on pourroit traverser ce Torrent ? Mais Ligdamis luy respondit, qu'il faloit retourner sur leurs pas : et qu'ils avoient quitté une route dans le Bois, qui les eust menez à cette Prairie s'ils l'eussent prise. Apres cela, il luy dit qu'il le faloit donc faire : et qu'absolument il vouloit du moins voir de plus prés le lieu où il avoit eu une si belle apparition. Ligdamis representa alors à Cyrus, tout ce qu'il peut pour l'en empescher, luy semblant que c'estoit une peine bien inutile, que celle qu'il vouloit prendre : mais il falut en fin qu'il le menast où il vouloit aller. Et en effect Ligdamis le conduisit par un lieu où le Torrent s'espanchant, n'avoit presque point de profondeur : de sorte que le passant facilement, ils furent en diligence dans cette Prairie, de peur que la nuict ne les surprist tout à fait devant qu'ils y fussent. Ils eurent pourtant encore assez de jour pour y arriver : ils n'y furent pas si tost, que Cyrus allant droict où il avoit veu Mandane, vit en effect que

   Page 4248 (page 758 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'herbe estoit foulée en ce lieu là : qu'il paroissoit qu'on s'y estoit assis ; et qu'il y avoit mesme un petit Sentier nouvellement frayé dans cette Prairie ; car par tout ailleurs, on voyoit toutes les Fleurs et toutes les herbes, avecque cette fraischeur que leur donne la rosée pendant les soirs d'Esté. Mais en cét endroict, elles estoient à demy panchées : et marquoient si visiblement, qu'on y avoit marché, qu'on n'en pouvoit pas douter : aussi l'illustre Cyrus estoit-il si surpris de ce qu'il avoit veu et de ce qu'il voyoit, qu'il en pensa perdre la raison. Pour Ligdamis, il estoit persuadé que le hazard avoit fait que cette herbe se trouvoit foulée, au mesme lieu où Cyrus disoit avoir eu cette apparition : et il croyoit de plus, que ce que ce Prince pensoit avoir veu, estoit un pur effect de la force de son imagination, et de son amour tout ensemble. Si bien que voyant que la nuict tomboit tout d'un coup ; qu'il y avoit encore assez loing, jusqu'à la premiere Habitation ; et que leurs chevaux n'en pouvoient plus ; il força Cyrus de marcher, et de quitter un lieu où il avoit veu ou Mandane ou un Phantosme qui luy ressembloit : car il ne pouvoit determiner lequel des deux il devoit croire. Mais en se resolvant de marcher, ce fut du moins par ce petit sentier qu'il voyoit nouvellement fait ; bien est-il vray qu'au sortir de la Prairie la nuict fut si noire, qu'il n'y eut plus moyen de remarquer nulle trace ny de Gens : ny de chevaux : et il falut qu'il se laissast conduire par Ligdamis. Ce

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fut alors que marchant dans l'obscurité, il r'appella en sa memoire, le songe qu'il avoit fait il y avoit desja quelque temps, et qui luy avoit fait voir Mandane dans une Prairie, et Mandane disparoistre un moment apres. La conformité qu'il y avoit entre ce songe et ce qui luy venoit d'arriver, augmentoit encore son estonnement : de sorte que sans sçavoir s'il le devoit considerer comme un advertissement de ce qui luy estoit advenu, ou s'il devoit regarder l'apparition qu'il avoit euë, comme le songe d'un homme esveillé ; il avoit l'ame biê en peine, Apres, rappellant encore en son souvenir, toute cette longue suitte de mal-heurs qui luy estoient arrivez, depuis qu'il estoit party de Persepolis à l'âge de seize ans ; et considerant qu'il n'en avoit encore que vingt-quatre : il trouvoit que s'il avoit à continuër de vivre, et d'estre mal-heureux, il faloit donc que les Dieux inventassent de nouvelles infortunes, n'y en ayant aucune qu'il n'eust esprouvée. Il est vray que du costé de la gloire et de la guerre, il avoit esté fort heureux : mais comme toutes ses victoires avoient esté inutiles à sa Princesse, il les mettoit plustost au nombre de ses disgraces, qu'à celuy de ses bonnes fortune. Cependant durant que Cyrus s'entretenoit d'une si triste maniere, il avançoit insensiblement : ne faisant autre chose que suivre Ligdamis qui marchoit devant.

La mystérieuse dame blessée
Cyrus et Ligdamis passent la nuit dans un hameau. Le lendemain, ils apprennent qu'une mystérieuse femme éplorée se trouve en compagnie d'un homme dans un village situé à proximité. Tombée dans le torrent à la suite d'un écart de son cheval, elle s'est seulement blessée à une jambe. Cyrus et Ligdamis s'empressent d'aller la trouver.

Mais enfin estant arrivez à une Maison, qui estoit separée de cent pas seulement d'un Hameau qui estoit au pied d'une Coline, Cyrus descendit de cheval : et sans

   Page 4250 (page 760 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'informer s'il seroit bien ou mal logé, il entra dans une petite chambre qu'on luy donna : Ligdamis prenant tous les soing qu'il faloit, pour faire que Cyrus passast la nuict en ce lieu-là : avecque le moins d'incommodité qu'il pourroit. Mais comme ce Prince vouloit en partir à la premiere pointe du jour, il s'opposoit à l'empressement de Ligdamis autant qu'il luy estoit possible : ne se souciant guere de faire un mauvais repas, ny de mal coucher. Et certes il fut à propos qu'il ne s'en souciast point : car comme le Maistre de la Maison où il estoit logé n'y estoit pas, et qu'il n'y avoit qu'une Femme et un Fils qu'elle avoit, il n'eust pas esté aysé qu'il eust esté bien : et il eust esté d'autant plus difficile, que Ligdamis ne voulut point que cette Femme allast au Hameau, où il n'avoit pas voulu par prudence mener Cyrus. Car enfin il aprehendoit que s'il estoit connu pour le Vainqueur de Cresus, et pour celuy qui le tenoit prisonnier, il ne se trouvast quelques-uns des Sujets de ce malheureux Roy, qui arrestassent Cyrus : c'est pourquoy il ayma mieux que ce Prince fust incommodé, que de l'exposer à ce peril. Cependant cette pauvre Femme chez qui ils estoient leur en faisoit mille excuses : leur disant que si son Mary y eust esté, elle les eust mieux receus. Cyrus qui ne manquoit pas de s'informer tousjours de Mandane, luy demanda si elle n'avoit point veu passer de Femmes de qualité à cheval ce jour-là, accompagnées d'un homme qu'il luy despeignoit tel

   Page 4251 (page 761 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'estoit le Roy de Pont ? mais elle luy respondit que non : de sorte que Cyrus et Ligdamis, apres avoir fait un leger repas, et s'estre entretenus durant assez long temps, de la passion qui regnoit dans leur ame, donnerent enfin quelques heures au repos. Cyrus s'esveilla pourtant devant le jour, qu'il attendit avecque beaucoup d'impatience : aussi ne le vit il pas plus tost paroistre, qu'il se prepara à partir. Mais comme il estoit prest de monter à cheval, il se trouva que le Maistre de cette petite Maison estant revenu la nuict, le vint saluër, et l'asseurer qu'il estoit bien fasché de n'avoir pas esté chez luy pour le mieux recevoir que sa Femme n'avoit fait : ce pauvre homme luy disant autant de choses pour se justifier de ne s'y estre pas trouvé, que s'il eust peu deviner qu'il y viendroit, et qu'il eust esté obligé d'estre. Ce n'est pas Seigneur, luy dit-il, que je me doive repentir de ce que j'ay fait : car je vous asseure que j'ay assisté une Dame bien affligée. Une Dame ! reprit Cyrus avecque precipitation ; oüy Seigneur, poursuivit il, et je l'ay laissée à vingt stades d'icy, à un Village où j'ay demeuré autrefois. Cyrus entendant parler cét homme de cette sorte, le pressa de luy dire où il avoit trouvé cette Dame ; conment elle estoit faite ; et quelle affliction elle avoit ? Pour l'affliction qu'elle a, reprit-il, je ne la sçay pas bien : mais je sçay qu'elle est belle ; qu'elle pleure fort ; et qu'un homme qui est aupres d'elle est fort occupé à la consoler. Mais où l'as tu trouvée ? reprit Cyrus ; je la

   Page 4252 (page 762 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

trouvay hier, repliqua cét homme, un peu devant que le Soleil fust couché, comme je revenois d'un lieu où j'avois eu à faire : et je sceus, parce que je luy entendis dire, qu'allant à cheval le long d'un Torrent qui est entre un Bois et une Prairie, son cheval avoit bronché : qu'elle estoit tombée dans ce Torrent ; qu'elle avoit pensé estre noyée ; et qu'elle s'estoit tellement blessée à une jambe, qu'elle ne pouvoit ny se sustenir, ny souffrir l'agitation du cheval. De sorte qu'arrivant cét endroit, comme elle estoit en cét estat, je m'offris à l'assister : et cét homme qui l'accompagnoit me prenant au mot, me pria de le mener en quelque lieu, où cette Dame peust estre secouruë : et en effect je l'ay conduitte à ce Village où je vous ay dit que je l'ay laissée : ayant eu toutes les peines du monde à arriver jusques-là : cét homme ayant esté contraint de la prendre entre ses bras, et de me donner le cheval sur quoy elle estoit, lors qu'elle estoit tombée dans le Torrent. Cyrus n'eut pas plustost oüy ce qu'il luy disoit, qu'il le pria avecque precipitation, de le mener où estoit cette Dame, sans sçavoir s'il devoit croire que ce fust Mandane : mais cét homme ne sçachant s'il ne feroit point mal de luy obeïr, voyant qu'il en tesmoignoit tant d'empressement, eu fit quelque difficulté : neantmoins a la fin Cyrus luy promit tant de le recompenser, qu'il se mit en estat de le conduire où il vouloit aller. Et en effect, il le mena au lieu où estoit celle qu'il avoit assistée : et le mena mesme

   Page 4253 (page 763 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans la Chambre où elle estoit, sans l'en faire advertir : car comme ceux chez qui elle estoit logée estoient de sa connoissance, ils ne s'opposerent point à son dessein. Cyrus leur demanda pourtant devant que de la voir, si elle estoit fort blessée ? mais ils luy respondirent qu'elle l'estoit bien moins qu'elle ne l'avoit creu lors qu'elle estoit tombée : pour ce que le Chirurgien avoit trouvé qu'elle n'avoit pas la jambe rompuë, et qu'elle n'avoit esté que démise : et qu'ainsi il asseuroit que ce ne seroit rien, pourveu qu'elle fust quelques jours sans marcher.


Récit de l'enlèvement de Mandane
La dame blessée s'avère être Arianite. Comme elle se trouvait avec Mandane, elle est en mesure de faire le récit de son enlèvement à Cyrus. A Sardis, la princesse, persuadée de l'infidélité de Cyrus, a cherché à s'évader par ses propres moyens, afin de n'être nullement redevable à son indigne amant. Le roi de Pont en a profité pour l'emmener hors de la ville sans être aperçu, grâce au pouvoir magique de la pierre Heliotrope. Arrivé à Aterme, petite ville portuaire, il a embarqué Mandane de force, sous les yeux indifférents de Spitridate. Celui-ci est au désespoir, car il croit qu'Araminte infidèle et amoureuse de Cyrus. Il rencontre ce dernier en chemin ; le désespoir de Cyrus en apprenant l'embarquement de Mandane et du roi de Pont rassure Spitridate. Cyrus rentre à Sardis pour envoyer des dépêches à toutes les villes portuaires. En arrivant, il sauve la vie de Cresus, victime des supplices du roi d'Assirie. Ce dernier, fou de rage, était persuadé que le roi de Lydie savait où se trouvait Mandane.
Arianite
La dame s'avère être Arianite. A cause de sa blessure, elle n'a pu suivre Mandane et le roi de Pont. Cyrus lui pose de nombreuses questions, mais la jeune femme ignore la destination du ravisseur. Par contre, elle est en mesure de raconter à Cyrus par quel moyen son rival est parvenu à quitter Sardis.

Apres cela, Cyrus entrant dans la Chambre de cette Dame, connut que s'estoit Arianite : il ne l'eut pas plustost veuë, qu'allant droict à elle (voyant qu'il ne pouvoit estre entendu que de Ligdamis qui l'avoit suivy) ha ma chere Arianite, luy dit-il, qu'avez vous fait de ma Princesse ? Seigneur (luy respondit elle, bien estonnée de le voir) je l'ay abandonnée malgré moy, à cause d'un accident qui m'est arrivée : et je n'ay pas esté si heureuse que Martesie, qui est allée avecque elle. Mais où est elle ? reprit Cyrus ; et en quel lieu de la Terre le Roy de Pont la mene-t'il ? peut-il estre loing ? et ne pouvez vous pas m'enseigner par où je le dois suivre ? Helas Seigneur, repliqua-t'elle, vous me demandez bien des choses, où je ne vous puis respondre ! car je ne sçay où va le Roy de Pont ; je ne sçay quel chemin il tient ; et je sçay seulement que je le quittay hier au soir, comme le Soleil se couchoit. Je sçay encore qu'il devoit marcher

   Page 4254 (page 764 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toute la nuict : et je sçay de plus qu'il est fort difficile que vous le puissiez suivre : non seulement parce qu'il est fort loing devant vous, mais encore parce qu'il voyage sans estre veu. Vous me dites tant de choses fascheuses, reprit Cyrus, que je croy que ma raison en estant troublée, fait que je n'entends pas bien la derniere que vous venez de me dire : je ne vous dis pourtant rien qui ne soit vray, repliqua-t'elle ; c'est pourquoy, Seigneur, comme vous ne pouvez suivre le Roy de Pout, sans sçavoir auparavant de quelle maniere il s'en va ; il faut que vous vous donniez la patience que je vous l'aprenne. Je voudrois bien, reprit-il, vous demander comment le Roy de Pont est party de Sardis ; s'il a enlevé ma Princesse, ou si elle l'a suivy ; si je la vy hier en un milieu d'une Prairie avecque Martesie comme je l'y creus voir ; et si elle a de la haine pour moy ? Je voudrois mesme encore vous demander, comment vous vous portez de vostre cheute ? je voudrois vous faire porter en un lieu plus commode : mais plus que tout cela, je voudrois suivre Mandane, et l'oster à l'injuste Rival qui me l'enleve. Vous ne pouvez pourtant, Seigneur, reprit Arianite, la suivre avecque succez, si vous ne sçavez ce que je sçay : dites le moy donc promptement, je vous en conjure, adjousta cét amoureux Prince. Ligdamis voulut alors se retirer à l'autre costé de la Chambre : mais Cyrus le retenant obligeamment, voulut qu'il entendist ce qu'Arianite avoit à luy dire. Si bien qu'apres avoir fait fermer la Porte, et

   Page 4255 (page 765 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoir donné commission à une Femme qu'on envoya aupres d'Arianite pour la servir, d'empescher que personne n'entrast ; Cyrus s'estant assis au chevet de son Lict, se mit à la presser de luy dire tout ce qu'elle sçavoit de Mandane. Je pourrois sans doute, Seigneur, repliqua t'elle, vous apprendre beaucoup de particularitez de la Princesse que j'ay l'honneur de servir, que vous seriez bien ayse de sçavoir : mais en l'estat où sont les choses, il faut ne vous dire que ce qui est necessaire que vous sçachiez presentement. Je ne m'amuseray donc point, à vous apprendre tout ce que vous sçaurez un jour, avecque plus de loisir : mais je vous diray, afin que vous adjoustiez plus de foy à mes paroles, et que vous n'ignoriez pas par quelle voye je sceu les plus secrets sentimens du Roy de Pont ; qu'un homme de qualité qui est à luy, et qui est sans doute fort innocent de l'injustice du Roy son Maistre ; ayant eu quelque compassion des mal-heurs de la Princesse Mandane, s'est tellement accoustumé à la pleindre en parlant â moy ; que luy en sçachant quelque gré, je me suis aussi accoustumée à luy parler avec beaucoup de civilité : et je puis vous asseurer que ç'a esté par son moyen, que nous avons receu cent mille petits soulagemens dans nostre Prison. Mais enfin, Seigneur, sans prendre un si long détour, je vous diray que je pense que de la compassion, il a passé à l'amitié, et que j'ay quelque credit sur son esprit : aussi est-ce par luy que j'ay sceu par quelle voye vostre Rival a peu vous oster le fruict

   Page 4256 (page 766 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vostre victoire, en vous enlevant Mandane. Vous sçaurez donc que dés que le Roy de Pont vit que vous vous resolviez de prendre Sardis par la faim, voyant que vous ne le pouviez prendre par force, il creut qu'il estoit perdu : quoy qu'il ne le tesmoignast qu'à Pactias seulement, et à celuy qui me l'apprit hier, et qui s'appelle Timonide. Voyant donc que les Lignes estoient commencées, il connut que si une fois elles estoient achevées, il ne luy seroit pas possible de sortir de Sardis, et d'avoir recours à la fuitte : de sorte qu'il entra en un desespoir sans esgal. Timonide m'a dit que ce Prince fit alors ses derniers efforts contre luy mesme, pour vaincre sa passion, mais qu'il n'y eut pas moyen : et que ce qui l'en empescha, fut qu'il espera que la jalousie qu'il avoit mise dans le coeur de la Princesse, et dont elle vous donna des marques par une Lettre, à ce que je luy ay un jour entendu dire en parlant à Martesie, seroit peut-estre une disposition favorable pour luy. Cependant il ne pouvoit comment concevoir, qu'il fust possible de sortir de Sardis, et d'en faire sortir Mandane : mais quoy qu'il creust presques absolument que cela estoit impossible, il ne laissoit pas d'en chercher continuellement les voyes ; et d'en parler tousjours avecque Pactias : qui s'estant lié tres-estroittement aux interests de ce Prince, songeoit bien plus à le satisfaire, qu'à bien servir Cresus, dont il estoit mescontent.

La pierre Heliotrope
Arianite revient sur les événements qui ont eu lieu à Sardis. Alors que le roi de Pont s'inquiétait de la progression de Cyrus devant les murailles de la ville, Pactias est venu le trouver pour lui offrir une solution : il tient en sa possession la pierre Heliotrope, qui ornait la bague de Gyges ; le précieux joyau rend celui qui le porte invisible. Faisant partie du trésor de Cresus, elle avait été volée par un officier qui en mourant la lui a donnée. Le roi de Pont décide alors de partager la pierre en deux, afin de pouvoir s'échapper avec Mandane. Mais l'ouvrier chargé de la diviser fait un faux mouvement qui divise la pierre en six morceaux. Elle a conservé toutefois sa vertu en chacune de ses parties.

Pactias voyant donc le Roy de Pont en cette peine, le fut trouver un matin : et luy dire qu'il avoit imaginé

   Page 4257 (page 767 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les voyes, de faire sortir Mandane de Sardis. D'abord ce Prince transporté de joye, l'embrassa : puis un moment apres ne croyant pas que cela fust possible, il n'osoit quasi luy demander quelle estoit cette voye qu'il avoit imaginée ? Mais à la fin Pactias prenant la parole ; Seigneur, luy dit-il, je ne pense pas que vous puissiez ignorer la merveilleuse vertu de cette Pierre, qui s'apelle Heliotrope : et que vous n'ayez point sceu que le fameux Anneau de Gyges (dont on a tant parlé par tout le monde, et qui en le rendant invisible, luy fit gagnet une Couronne) a tousjours esté conservé fort soigneusement dans la Famille Royale de Lydie : et que le Prince Mexaris, Frere de Cresus, l'avoit eu du Roy son Pere. Il me semble mesme avoir oüy dire, qu'on vous raconta un jour une plaisante chose qu'avoit causé cette Bague, une fois que Maxaris donnoit Colation à Panthée, du temps qu'il en estoit amoureux, et qu'Abradate estoit son Rival. C'est pourquoy je ne m'amuseray point à vous redire, qu'il sort un certain esclat de cette Pierre, qui esblouït, ou qui forme une espece de nüage, qui envelope la personne qui la rend invisible : mais je vous asseureray, qu'elle n'a jamais manqué de produire cét effect extraordinaire. Or Seigneur, il faut que vous sçachiez, que lors que Mexaris mourut, il estoit hors de Sardis, et fort mal avecque le Roy son Frere, à cause qu'il avoit voulu enlever la Princesse de Clasomene : de sorte que comme la nouvelle de sa mort fut plustost sceuë

   Page 4258 (page 768 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ses Domestiques que du Roy, ils volerent la plus grande partie de ses Thresors, devant qu'on y peust donner ordre. Mais entre les autres choses qu'ils prirent, cette fameuse Bague de Gyges fut desrobée : on fit alors une estrange recherche, pour descouvrir qui avoit fait ce Vol ; Cresus regrettant plus cette Bague, que tout le reste qu'on avoit pris : mais on n'en eut point de nouvelles. Cependant il est arrivé, qu'un des Officiers de ce Prince, s'estant attaché à me voir, m'obligea à luy donner Charge dans cette Citadelle, où il est mort de maladie ce matin : mais en mourant, il m'a fait appeller ; et m'a appris qu'il avoit esté Complice du vol qui avoit esté fait, apres la mort de Mexaris : adjoustant que n'en ayant plus que cette Bague de Gyges entre les mains, il la remettoit entre les miennes. Je ne sçay s'il vouloit dire qu'il me la laissoit pour la rendre au Roy, ou pour me la donner ; car il a perdu la parole, et il est mort une heure apres. Quoy qu'il en soit, Seigneur, j'ay la Bague : et elle fait son effect si admirablement, que je croy que vous en devez beaucoup attendre. D'abord le Roy de Pont eut une joye extréme, de ce que Pactias luy disoit : ne luy laissant point de repos, qu'il ne luy eust monstré à cette Bague. Mais lors qu'il eut consideré la chose de plus prés, il connut que cela ne suffisoit pas encore : car la vertu de cette Pierre, ne s'estend qu'un pas au delà de celuy qui la porte : ainsi quand il eust imaginé les voyes de la faire

   Page 4259 (page 769 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

porter à Mandane, cela n'eust pas encore esté assez pour le cacher : de sorte qu'il fut presques plus affligé qu'il n'estoit auparavant. Il se mit donc à resver profondement, pour tascher de trouver les voyes de se servir d'une chose, qui d'abord luy avoit semblé pouvoir luy estre si utile : et comme l'amour est une passion qui subtilise l'esprit, et qui donne un nouveau feu à l'imagination la plus vive ; il ne fut pas longtemps sans trouver celle qu'il cherchoit. Il pensa donc, que comme une Pierre d'Aimant, divisée en plusieurs parties, conserve en chaque partie la vertu qu'elle a d'attirer le Fer : et que l'Ambre conserve aussi la qualité que la Nature luy a donné, quoy qu'on le partage : que de mesme la Pierre de cette Bague estant partagée, pourroit conserver sa vertu toute entiere en chaque partie : et qu'ainsi il pourroit trouver par ce moyen les voyes de se rendre invisible aussi bien que Mandane. Il n'eut pas plustost eu cette pensée, qu'il la communiqua à Pactias : qui trouvant la chose admirablement bien imaginée, ne douta nullement que l'Heliotrope ne fist ce que faisoit l'Aimant : trouvant mesme qu'il estoit assez croyable, qu'une Pierre qui avoit une qualité aussi merveilleuse que celle là, et aussi puissante ; l'auroit presques esgallement en toutes ses parties, et qu'ainsi il n'y auroit rien à hazarder. Il adjoustoit encore, pour fortifier sa croyance, que toutes les choses inanimées qui sont en la Nature, soit parmy les Pierres, ou parmy les Metaux, conservent leurs qualitez, quoy

   Page 4260 (page 770 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on les divise : qu'ainsi il n'y avoit point à balancer, et qu'il faloit partager cette merveilleuse Heliotrope. Mais en la partageant simplement en deux, reprit le Roy de Pont, il faudroit vous laisser icy, et il faudroit y laisser Martesie et Arianite : cependant je suis asseuré que si vous demeuriez à Sardis apres ma fuitte, Cresus feroit ce qu'il pourroit pour vous perdre : et je sçay de plus, que j'aurois plus de peine à enlever Mandane toute seule, qu'à l'enlever avecque Martesie et avecque Arianite. Neantmoins dit Pactias, je ne croy pas que vous deviez entreprendre de diviser cette Pierre en tant de parties : pour ce qui me regarde, adjousta-t'il, il ne faut pas que vous vous en mettiez en peine : je me sauveray desguisé, à la premiere Sortie qu'on fera : et en attendant, je demeureray caché dans Sardis : n'osant pas me fier à tous les Soldats de la Citadelle, en la conjoncture où sont les choses. Et pour les Filles de la Princesse, poursuivit-il, nous les enfermerons, jusques à ce que vous soyez avez loing, pour ne devoir plus craindre d'estre suivy. Quoy que ce dessein ne fust pas encore trop bien examiné ; et que le Roy de Pont y vist encore beaucoup de difficultez, qui luy paroissoient invincibles ; il ne laissa pas d'agir comme s'il eust esté tout à fait resolu de l'executer : esperant qu'avec le temps, il trouveroit les moyens de surmonter tous les obstacles qu'il y voyoit. Pactias fit donc venir un Ouvrier tel qu'il le faloit, pour partager cette Heliotrope, et pour la remettre en oeuvre, quand elle

   Page 4261 (page 771 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

auroit esté partagée : mais pour le faire travailler seurement, sans craindre qu'il allast redire ce qu'il auroit fait ; devant que de se confier entierement à luy, on luy fit apporter toutes les choses dont il avoit besoin, pour le travail à quoy on le vouloit employer, sans luy dire precisemant ce que c'estoit. De sorte que ce fut dans une Chambre de la Citadelle, où on l'enferma, qu'il fit ce que le Roy de Pont et Pactias vouloient qu'il fist : mais Seigneur, comme cét homme voulut partager cette Pierre, dont il ne connoissoit pas la nature, et qui estoit extraordinairement grande pour une Bague : au lieu de le faire comme il vouloit, et comme le vouloit le Roy de Pont, c'est à dire de la diviser seulement en deux, elle s'esclata tout d'un coup, et se mit en six pieces de differentes grandeurs. Le Roy de Pont, qui avoit voulu estre present, voyant cét accident, et craignant, malgré tout le raisonnement qu'il avoit fait, que cette Pierre divisée en tant de morceaux, n'eust perdu la plus grande partie de sa vertu, et qu'elle ne luy fust inutile, en eut une douleur estrange : et dit tant de choses fascheuses, à celuy qui l'avoit rompuë, qu'il fut tres-longtemps à le quereller, sans oser s'esclaircir si sa crainte estoit bien ou mal fondée. Mais à la fin en ayant fait l'espreuve, il trouva que cette Pierre divisée, avoit conservé sa vertu presque toute entiere, en chacune de ses parties : de sorte que changeant de sentimens il remercia celuy dont il s'estoit pleint : car par ce moyen il vit beaucoup

   Page 4262 (page 772 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus de facilité à enlever Mandane, que lors que cette Pierre ne devoit estre mise qu'en d'eux pieces seulement.

Ruse du roi de Pont
Le roi de Pont élabore un stratagème subtil pour fixer les pierres sur les selles des chevaux afin de rendre ceux-ci et leurs cavaliers invisibles. Par ailleurs, devinant l'hostilité de Mandane à fuir avec lui, il s'arrange pour accroître sa jalousie en répandant le bruit des amours de Cyrus et d'Araminte.

Apres avoir donc bien envisagé la chose, il creut que ce dessein qu'il avoit jugé impossible, n'estoit plus simplement que difficile :cependant devant que de faire mettre ces Pierres en oeuvre, il examina comment il pourroit faire, pour obliger Mandane à en porter une, et pour faire aussi que Martesie et moy fissions la mesme chose. Car il creut bien que quelque jalousie qu'eust cette Princesse, il ne l'obligeroit jamais, à servir elle mesme à son enlevement : considerant donc ce qu'il pouvoit faire, il pensa que puis qu'il faloit que cette Pierre, pour faire son effect, fust tournée vers la personne qui la portoit ; il ne pouvoit mieux faire reüssir son dessein qu'en trouvant invention de la faire attacher à l'arçon de la Selle du cheval que Mandane devoit monter : parce que de cette façon la Pierre seroit tournée vers elle : et seroit presque aussi pres de son visage, et de toute sa Personne, que si elle l'eust portée en Bague. Si bien que ne croyant pas possible de pouvoir rien imaginer de mieux, il commanda à celuy qui devoit mettre ces Pierres en oeuvre, d'en enchasser trois dans de l'argent seulement : et que ce fust, de façon qu'on peust les mettre et les oster quand en voudroit, du lieu où il luy fit entendre qu'il vouloit qu'on les mist. Et que pour les trois autres, il vouloit qu'elles fussent en Bague : de sorte que cét homme se mettant à resver sur la proposition qu'on luy avoit faite, il s'imagina

   Page 4263 (page 773 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une chose, telle que le Roy de Pont la vouloit. Car il fit un petit Cercle d'Argent, de la grandeur qu'il le faloit, pour enclorre le bas de cette Pomme qui forme l'arçon d'une Selle : enchassent cette Pierre au milieu de ce Cercle, comme si c'eust esté une teste de cloud : et y en enchassant plusieurs autres, qui n'avoient nulle vertu, afin que cela parust un simple ornement : ce petit Cercle se fermant à vis, et s'ostant quand on vouloit ; estant mesme fait avecque tant d'Art, que l'Heliotrope se devoit tousjours trouver tournée vers la Personne qui seroit sur le cheval où seroit la Selle où on l'auroit attachée. Cette invention sembla si bonne au Roy de Pont, qu'il pressa estrangement celuy qui l'avoit trouvée, d'executer ce qu'il avoit si bien pensé : et en effet il le fit aussi adroitement qu'il l'avoit imaginé. Mais durant qu'il travailloit, le Roy de Pont fit deux choses en mesme temps : l'une, de tascher d'augmenter la jalousie de la Princesse : et l'autre, de ne laisser pas de songer à prendre autant de precautions pour sortir de Sardis, que s'il n'eust point eu cette merveilleuse Pierre : s'imaginant, en cas que sa venu manquast tout d'un coup, qu'il ne s'y devoit pas fier absolument : et qu'il ne devoit pas laisser d'agir comme s'il ne l'eust point euë. Pour faire donc ces deux choses tout à la fois, apres que ces Dames, à qui vous permistes de sortir de Sardis, à la priere de la Princesse Araminte, en furent effectivement fort . . . . . . . . . . . . Ha Arianite ! interrompit Cyrus,

   Page 4264 (page 774 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce n'a point esté à la priere de la Princesse Araminte, que j'ay laissé sortir ces Dames, mais à celle d'une de leurs Parentes, nommée Doralise, qui estoit aupres de la feuë Reine de la Susiace. Cependant Seigneur, reprit Arianite, Mandane n'a pas laissé de le croire : et de vous accuser de peu d'affection pour elle, de leur avoir donné la liberté de sortir de Sardis, et de trop d'affection pour Araminte. Mais de grace, Seigneur, donnez-vous la patience de m'escouter : sçachez donc, poursuivit-elle, qu'apres que ces Dames furent sorties, le Roy de Pont fit si bien, que le lendemain il obligea un des Gardes de la Princesse, de nous conter comme une nouvelle qu'on avoit sçeuë par quelques prisonniers qu'on avoit faits, que vous les aviez receuës avec des civilitez extraordinaires : que vous les aviez envoyées à la Princesse Araminte : leur faisant rendre tous les honneurs imaginables, à sa consideration : adjoustant que presentement, cette Princesse disposoit de toutes les Charges de l'Armée : que c'estoit à elle qu'on s'adressoit, pour en obtenir de vous, lors qu'il y avoit quelque Officier tué : qu'elle faisoit delivrer d'entre les Prisonniers qui bon luy sembloit : et qu'en fin vous en estiez si amoureux, que tout le monde en estoit estonné : disant encore que beaucoup vous en blasmoient. Vous pouvez bien juger, que Martesie et moy, ne nous fussions pas advisées d'aller dire cela à la Princesse, quand mesme nous l'aurions creu, ce que nous n'aurions pourtant jamais fait : mais celuy

   Page 4265 (page 775 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui nous parloit ainsi, prit son temps de nous dire la chose, durant que la Princesse estoit dans le petit Cabinet qu'on luy avoit fait dans sa Chambre, par un retranchement qui n'avoit point d'espaisseur : de sorte que nous disant cela fort haut, elle l'entendit, et en eut toute la douleur, toute la colere, dont elle peut estre capable. Ce qui luy rendit encore la chose plus vray semblable, fut que le Roy de Pont ne luy en parla point : ou s'il luy en dit quelque chose, ce fut seulement en passant : de sorte que luy sçachant bon gré de sa discretion, elle en fut encore plus irritée contre vous. Ha Arianite, s'escria Cyrus, que m'allez-vous apprendre ! croyez Seigneur, poursuivit-elle, que je ne vous apprendray pas que la Princesse ayme le Roy de Pont : mais il est vray que sans estre peu sincere, je ne puis pas vous dire qu'elle ne se pleigne point de vous. Elle s'en pleint avecque tant d'injustice, reprit ce Prince affligé, que j'apprehende que les Dieux pour la punir, ne m'empeschent de la delivrer : mais de grace Arianite, achevez de me dire tout ce qu'il faut que je sçache.

Projets d'évasions de Mandane
Mandane est bouleversée à l'idée que Cyrus l'a trahie. Refusant de lui devoir sa liberté, elle imagine un plan pour sortir de Sardis en subornant ses gardes. Elle convainc Martesie et Arianite, malgré leurs réticences, de tenter des démarches dans ce sens.

Je vous diray donc Seigneur, poursuivit-elle, que Mandane ayant l'esprit aussi irrité, qu'une Personne qui a le coeur aussi Grand qu'elle, le devoit avoir, dans la croyance où elle estoit, que vous estiez infidelle : elle se mit dans la fantaisie, un dessein fort surprenant, quoy que Martesie luy peust dire : et sans en parler mesme à la Princesse Palmis, à qui elle ne voulut pas montrer toute sa jalousie. Enfin Seigneur, vous

   Page 4266 (page 776 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le diray-je ? apres que Mandane eut passé une nuit toute entiere sans dormir ; qu'elle vous eut accusé mille et mille fois d'ingratitude et d'inconstance ; qu'elle se fut promis à elle-mesme, de n'aimer jamais rien ; qu'elle se fut resoluë de faire tout ce qu'elle pourroit pour ne vous aimer plus, ou pour vous aymer moins ; elle nous dit des choses à Martesie et à moy, capables de toucher l'ame la plus dure : et qui vous doivent donner plus de satisfaction que de douleur, parce qu'elles sont une marque de l'affection de la Princesse. Quoy que cette satisfaction, reprit il, ne soit pas sans amertume : dites moy donc tout ce que dit Mandane, je vous en conjure : car je respecte si fort ma Princesse, que mesme les injures qu'elle m'a dites, ne me feront pas murmurer contre elle. Helas Seigneur, reprit Arianite, si je vous disois tout ce que dit la Princesse, je n'acheverois d'aujourd'huy ! car je puis vous asseurer, qu'elle dit plus de choses ce jour là en un quart d'heure, qu'elle n'a accoustumé d'en dire en deux heures. Non non (disoit-elle à Martesie, qui vouloit la supplier d'attendre à juger de vous apres la prise de Sardis) ne me proposez point le jour de la victoire de Cyrus, comme celuy de ma liberté : je veux bien qu'il vainque, disoit elle, car je ne le haïs pas encore assez pour desirer qu'il soit vaincu : mais je ne veux pas qu'il me delivre : et je regarde aujourd'huy la liberté qu'il me donneroit, comme la chose du monde qui me causeroit la plus sensible

   Page 4267 (page 777 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

douleur si elle arrivoit. Mais Dieux, adjoustoit-elle, est-il biê possible qu'une Personne de ma condition, ne puisse suborner ses Gardes, en l'estat où sont les choses ? car enfin si les affaires de Cresus sont en mauvais termes, celles du Roy de Pont sont encore plus mal. Pourquoy donc ne seroit t'il pas possible, que l'esperance d'estre recompensez magnifiquement par le Roy des Medes, portast quelques uns de mes Gardes à me donner la liberté ? Tout à bon, adjoustoit-elle, je croiray que vous manquez d'adresse ou d'affection, si vous ne le faites, ou du moins si vous ne le tentez : il est si ordinaire, reprit-elle, de voir changer les hommes avecque la Fortune, que je ne doute point que si vous me teniez bien, vous ne veniez à bout d'une chose qui me donneroit une joye que je ne vous puis exprimer. Imaginez-vous mes cherez Filles, nous disoit-elle, quel plaisir je recevrois, si je pouvois trouver les voyes de sortir de la puissance du Roy de Pont ; de ne devoir point ma liberté à Cyrus ; et de pouvoir alors luy reprocher son inconstance, sans luy avoir une nouvelle obligation. Encore une fois, songez je vous en conjure, quel seroit le service que vous me rendriez, et la reconnoissance que j'en aurois. Mais Madame, luy dit Martesie, quand il seroit possible qu'Arianite et moy puissions suborner vos Gardes, comment concevez vous qu'ils pussent vous sauver ? ne considerez vous point qu'il ne suffiroit pas de vous faire sortir de Sardis, et qu'il faudroit eschaper encore à

   Page 4268 (page 778 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ceux qui l'assiegent, sur qui ces Gardes n'ont point de pouvoir ? Ha Martesie, s'escria t'elle, ne me faites peint cette objection ! vous asseurant que pourveu que je sois hors de Sardis, je trouveray peut-estre bien les voyes d'eschaper esgallement, et au Roy de Pont, et à Cyrus : principalement si on m'en pouvoit faire sortir, par un endroict où les Medes fussent de Garde : car apres tout, je ne pense pas que les Sujets du Roy mon Pere, pussent me desobeïr, ny me refuser de me remener à Ecbatane, au lieu de me mener à Cyrus. Joint que quand mesme ils ne le voudroient pas faire, et qu'ils me conduiroient vers cét infidelle ; je luy aurois tousjours osté l'avantage : de m'avoir delivrée : et de me rendre la liberté, au lieu du coeur qu'il m'avoit donné, et qu'il m'oste avecque tant d'injustice. Enfin, Seigneur la Princesse nous dit tant de choses, qu'elle nous persuada presques qu'en en effect nous avions tort : et qu'il n'estoit pas si difficile que nous pensions de suborner ses Gardes. Je m'offris alors de parler à Timonide, sur qui je sçavois bien que j'allois quelque credit, mais elle me le deffendit expressement : me disant que c'estoit aux Officiers de Pactias, ou à Pactias luy-mesme, qu'il faloit proposer la chose, et non pas à un homme qui estoit au Roy de Pont. Elle nous donna pouvoir de tout promettre pour elle : nous asseurant qu'elle tiendroit exactement, tout ce que nous aurions promis. Nous voulusmes encore la conjurer de ne vous accuser pas si legerement, et d'attendre en repos la liberté, que vous

   Page 4269 (page 779 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy donneriez infailliblement bien-tost : mais ne pouvant rien obtenir, nous nous resolusmes Martesie et moy, de tenter la chose sans elle. Nous parlasmes donc dés le soir mesme : à un des Officiers de Pactias : nous luy representasmes, apres l'avoir fait tomber insensiblement sur le discours des malheurs de la Princesse, que luy et ses Compagnons estoient eux mesmes bien mal heureux, apres avoir gardé Mandane avecque tant de fidelité et tant de soing de voir qu'ils n'en seroiêt jamais recompensez : puis que ceux de qui ils le devoient estre, alloient n'estre plus que des Esclaves de Cyrus. En suitte adjoustant encore d'autres raisons, et joignant son interest à la pitié qu'il devoit avoir d'une si Grande Princesse ; nous luy proposasmes de la servir, en subornant une partie de la Garnison : ou en persuadant à Pactias, de delivrer Mandane, pour mettre sa fortune à couvert de l'orage, qui alloit faire perir Cresus. Cet homme nous entendant parler ainsi, ne rejetta point entierement la proposition que nous luy fismes, quoy qu'il ne l'acceptast pas ; et nous creusmes que la difficulté qu'il en faisoit, n'estoit que pour tirer une plus grande recompense, du service que nous voulions qu'il rendist à la Princesse. Ce n'estoit pourtant pas sa pensée : et s'il ne nous osta pas l'esperance de le fléchir, ce fut qu'il eut peur que s'il nous refusoit absolument, nous ne fissions la mesme proposition à d'autres, qui l'escoutassent mieux que luy.

Supercherie du roi de Pont
Les projets de Mandane arrivent aux oreilles du roi de Pont qui en profite pour favoriser ses propres desseins. Il décide de la laisser partir avec Martesie et Arianite, porteuses à leur insu de la pierre heliotrope. Lui-même les suivra, accompagné de Pactias et de Timonide, tous trois également invisibles jusqu'à la sortie de la ville et du camp de Cyrus. Le tumulte causé par la prise de Sardis lui permet d'accomplir son plan.

Et pour vous monstrer. Seigneur, que ce fut là son raisonnement,

   Page 4270 (page 780 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous sçaurez qu'il ne fut pas plustost hors d'avecque nous, qu'il fut advertir Pactias, de ce que nous luy avions dit : de sorte que croyant que cela faciliteroit extrémement le dessein qu'avoit le Roy de Pont d'enlever Mandane, il luy dit la chose ; qui luy donna une joye inconcevable : ne doutant plus du tout qu'il n'enlevast facilement la Princesse. Et ce qui faisoit qu'il en doutoit moins, estoit qu'il venoit de sçavoir que le Pactole estoit tellement abaissé, qu'il estoit facile de le gayer, à un endroict qui est fort prés de la Citadelle : si bien que voyant que le seul obstacle qu'il trouvoit à son dessein (qui estoit celuy de nous pouvoir mener par force sans que nous criassions) estoit surmonté, il ne songea plus qu'à executer promprement la chose : se resolvant toutesfois d'attendre quelqu'une de ces nuits, où il y auroit allarme du costé de la Ville opposé à la Citadelle, qui estoit celuy où il y en avoit le plus souvent : parce qu'estant le plus foible, c'estoit celuy qu'on craignoit le plus qui fust attaqué. Cependant Pactias ordonna à celuy à qui nous avions parlé, d'agir avecque nous comme un homme qui vouloit en effect faire sa fortune en delivrant Mandane : et qu'il conduisist cette feinte negociation si adroitement, que nous ne passions soubçonner qu'il nous trompast. Et certes il le fit si bien, que nous creusmes Martesie et moy, qu'en effect nous l'avions persuadé ; car enfin il nous dit tout ce que nous eust pu dire un homme qui eût eu quelque peine à trahir son Maistre : et

   Page 4271 (page 781 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui l'eust pourtant voulu faire par interest, en feignant que c'estoit par la compassion qu'il avoit euë du mal heur de la Princesse. Aussi Martesie et moy y fusmes nous tellement trompées, que nous trompasmes Mandane sans en avoir le dessein : il est vray qu'elle ne le fut pas moins par les paroles de celuy avecque qui nous traittions que par les nostres : car comme il nous dit, pour nous abuser mieux, qu'il n'entreprendroit pas la chose, sans avoir parlé à la Princesse ; nous fismes qu'en effect il luy parla, et qu'il acheva de conclurre le Traicté que nous avions commencé avecque luy. Ainsi se chargeant de tout ce qu'il y avoit à preparer, nous demeurasmes sans avoir rien à faire qu'à nous tenir tousjours prestes à partir, quand il nous en advertiroit. Et afin de rendre la chose plus vray-semblable, il nous dit le changement qui estoit arrivé au Fleuve : adjoustant que sans cela, il n'auroit pû entreprendre de nous delivrer. Mais comme la Princesse jugeoit qu'il faloit de necessité qu'il fist quelque despence, pour executer son dessein, en attendant qu'elle fust en lieu pour le recompenser, elle luy donna une fort belle Bague qu'elle avoit. et qu'il prit de peur qu'elle n'entrast en soubçon s'il la refusoit y de sorte que depuis cela, nous demeurasmes avec beaucoup d'esperance. La Princesse avoit alors un extréme regret de quitter la Princesse Palmis : mais elle sçavoit bien que quand elle luy eust donné les voyes de sortir de sa Prison, elle ne l'eust pas voulu faire : par le seul respect qu'elle

   Page 4272 (page 782 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit pour le Roy son Pere qui l'y avoit mise. Joint aussi que sçachant qu'en l'estat qu'estoit ce Prince, Palmis devoit souhaitter qu'elle demeurast en sa puissance, elle se resolut de ne la mettre pas dans la necessité ou de trahir son Amie, ou de trahir le Roy son Pere : c'est pourquoy elle ne luy dit rien de son dessein, dont nous attendions l'execution avec beaucoup d'impatience. Il est vray que nous ne l'attendismes pas long-temps : car les Pierres d'Heliotrope estant mises en oeuvre, le Pactole estant assez abaissé pour le pouvoir guayer, Pactias estant assuré d'un petit Bateau, pour le faire passer à la Princesse, à Martesie, et à moy, de peur de nous exposer à tomber dans la Riviere, si nous la passions à cheval : le Roy de Pont ayant adverty Timonide de se tenir prest à le suivre ; Pactias s'estant assuré de ceux qui nous devoient laisser sortir de la Citadelle où il commandoit ; et ayant donné ordre à toutes choses : il arriva que deux heures apres que nous fusmes couchées, nous entendismes un si effroyable bruit dans la Ville, que la Princesse craignant qu'il n'y eust quelque Sedition, et voulant se preparer à tout evenement, voulut se relever et s'habiller en mesme temps. Mais à peine le fut elle, que celuy que nous croyions avoir suborné, et de qui nous attendions nostre liberté, vint nous dire, qu'il faloit pour nous sauver plus facilement, se servir du desordre qui estoit par toute la Ville, pour une fausse allarme qu'il disoit que Cresus avoit fait donner exprés, de peur que l'ardeur

   Page 4273 (page 783 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des Habitans ne se rallentist, durant que les Ennemis les laissoient en repos : faisant semblant de ne songer qu'à les prendre par la faim, pour les surprendre peut-estre apres tout d'un coup. Ce qui obligea cét homme à dire à la Princesse que ce grand bruit qu'elle entendoit n'estoit qu'une fausse allarme, estoit que le Roy de Pont, comme je l'ay apris par Timonide, craignoit que si Mandane eust sçeu que Sardis estoit surpris, elle n'eust changé d'advis, et n'eust plus voulu en sortir : car il ne sçavoit pas jusques où alloit sa jalousie, quoy qu'il en sçeust quelque chose. Vous pouvez croire, Seigneur, que la Princesse receut la nouvelle de sa pretenduë liberté avec beaucoup de joye : de sorte qu'ayant dit à celuy qui la luy donnoit, qu'elle estoit preste à partir ; il nous quitta, et revint un quart d'heure apres, nous faire descendre par un petit Escallier, sans que nous vissions personne que luy, et deux de ses compagnons : jusques à ce que nous fussions au Corps de Garde, où il y avoit peu de Soldats. Car vous sçaurez, Seigneur, que le Roy de Pont, afin de faire mieux reüssir son dessein, ne voulut pas que la Princesse le vist, qu'elle ne fust hors de Sardis, et hors du Camp de