Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
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Partie 6, livre 2


Reprise de la guerre (le camp de Cyrus)
Cyrus entreprend tout ce qui est possible pour parvenir à prendre Sardis. Entre autres mesures, il fait connaître l'oracle favorable qu'il a reçu de Venus Uranie. Son rival malheureux Mazare est désormais devenu son ami. A la suite de manuvres militaires victorieuses, des prisonniers se soumettent de bonne grâce à Cyrus et lui livrent des informations sur le gouvernement de la ville convoitée.
Nouveaux plans pour l'attaque de Sardis
Cyrus ne songe qu'à une seule chose : retrouver Mandane par tous les moyens. Il continue à échafauder des plans pour la prise de Sardis. Cependant, le roi d'Assirie se montre toujours aussi impétueux : n'était la tempérance de Mazare, le duel entre Cyrus et son rival aurait lieu avant le terme convenu, qui est la libération de Mandane. Pour tempérer les revendications de son rival, Cyrus lui fait part de l'oracle de Venus Uranie qui, contredisant celui de Jupiter Belus, anéantit ses espoirs. En rendant public cette prédiction, Cyrus souhaite également redonner du courage à ses hommes.

   Page 3781 (page 291 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus ne fut pas plus tost esveillé, qu'il donna toutes ses pensées à chercher par quelle voye il pourroit se mettre en estat de n'avoir plus besoin de la faveur du sommeil et des songes, pour jouïr de la veuë de Mandane : mais comme il ne le pouvoit sans prendre Sardis, la prise de cette fameuse Ville fut l'objet de tous ses souhaits. Jamais ce Prince n'avoit si ardamment desiré de vaincre qu'en cette occasion : aussi n'oublia t'il rien de tout ce qui pouvoit avancer son dessein : et il exposa tant de fois sa vie durant ce Siege, que si la Fortune n'eust eu autant de soin de le conserver qu'il en avoit peu, ses Rivaux eussent triomphé de son malheur, et n'eussent plus eu qu'à se combatre

   Page 3782 (page 292 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entre eux. Mais ce Prince estoit trop puissamment protegé du Ciel, pour succomber en une guerre si juste : quoy qu'il en parust souvent estre abandonné, à ceux qui jugeoient des choses par les aparences : et qui ne consideroient pas, que les secrets de la Puissance Souveraine sont impenetrables. Cependant cette petite Tréve, que l'on avoit faite pour retirer les morts de tous les deux Partis, estant finie, les attaquans et les attaquez, recommencerent chacun de leur costé, à faire tous leurs efforts, pour arriver à leur fin. Cyrus entreprit de faire un autre Logement sur la Contr'escarpe du Fossé, à l'oposite de celuy qu'il y avoit desja fait, le jour de l'assaut qu'il avoit donné à cette Place : afin que lors qu'il en donneroit un second, cela facilitast son dessein ; qu'il eust deux endroits du Fossé, dont il fust desja le Maistre ; et qu'ainsi il pust aller d'abord à l'escalade par deux lieux differens, sans perdre de beaucoup de monde. Il ne fit pourtant pas la chose sans tenir Conseil de Guerre : mais comme ce Prince ne proposoit jamais rien qui ne fust tres judicieusement pensé, et tres avantageux à la cause commune ; ses Amis et ses Rivaux estoient contraints d'approuver toûjours tout ce qu'il disoit. Le Roy d'Assirie disputoit neantmoins quelques-fois par pure opiniastreté : et si la sagesse de Mazare n'eust en quelque façon temperé la violence du Roy d'Assirie, peut-estre que le combat de Cyrus et de luy se fust fait devant la fin de la guerre : et par consequent devant que Mandane fust en liberté :

   Page 3783 (page 293 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui estoit le terme où Cyrus, du temps qu'il n'estoit qu'Artamene, avoit promis à ce Roy de remettre encore au hazard par un combat singulier, ce qu'il avoit si bien aquis, et si justement merité par tant de Combats generaux ; par tant de prises de Villes ; par tant de Provinces conquises, et de Royaumes ; et par le gain de tant de Batailles. Il est vray que tous les Amis de Cyrus, avoient un soin extréme de les observer soigneusement : et plus vray encore, que Cyrus luy mesme avoit quelquesfois pitié de ce Prince, qui avoit sans doute d'excellentes qualitez. Car lors qu'il venoit à penser, que le Roy d'Assirie avoit perdu un grand Royaume, et la premiere Ville du monde ; qu'il estoit contraint par sa passion, de servir dans l'Armée de son Vainqueur, de son Rival, et de son ennemy tout ensemble ; et qu'il estoit dans la certitude d'estre haï de Mandane ; il excusoit une partie de ses chagrins : remettant à se vanger de luy, lors qu'il le pourroit faire equitablement et avec honneur, apres avoir delivré cette Princesse. Il voulut toutesfois luy donner une nouvelle inquietude, en faisant qu'il sçeust ce que l'Oracle de Venus Uranie avoit dit à son advantage : afin qu'il n'esperast plus tant en celuy de Jupiter Belus, qu'il avoit reçeu à Babilone. L'envie d'oster l'esperance à un Rival, ne fut pourtant pas la seule raison qui porta Cyrus à vouloir que cét Oracle fust publié : car comme il n'avoit pas voulu qu'on fist sçavoir à personne la funeste

   Page 3784 (page 294 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

responce que la Sibille luy avoit envoyé par Ortalque, de peur que les Soldats ne s'en espouventassent : il voulut au contraire, qu'ils sçeussent ce que l'Oracle avoit dit de luy, afin qu'ils prissent une nouvelle confiance et un nouveau coeur, et qu'ils en combattissent mieux : sçachant bien que l'esperance de la victoire, parmy les Gens de guerre, est un grand acheminement à la r'emporter. Mais comme il estoit tres modeste, s'il eust creû pouvoir sans prophanation changer quelque chose à l'Oracle des Dieux, il auroit prié Megaside et Leontidas, d'oster de celuy de Venus Uranie, les loüanges qui s'y trouvoient pour luy : et de ne dire que ce qui regardoit la fin de ses malheurs. Car encore que cet Oracle ne dist pas positivement que Cyrus prendroit Sardis ; delivreroit Mandane ; et vaincroit tous ses Rivaux ; il estoit pourtant aisé de concevoir, que puis qu'il devoit estre heureux, il falloit que toutes ces choses arrivassent : estant certain qu'il ne le pouvoit jamais estre sans Mandane, et qu'il ne pouvoit avoir Mandane, sans avoir vaincu ses Rivaux et ses Ennemis : Joint aussi qu'il falloit de necessité, avoir r'emporté la victoire, devant que de posseder cette Princesse. Cét Oracle ne fut donc pas plustost publié, et par Megaside, et principalement par Leontidas, qui connoissoit tous les Chefs de l'Armée, qu'il produisit l'effet que Cyrus en avoit attendu ; une nouvelle allegresse se respandit dans toutes ses Troupes, et un nouveau chagrin s'empara du coeur du Roy d'Assirie. Cette

   Page 3785 (page 295 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

grande esperance qu'il avoit tousjours euë aux promesses de Jupiter Belus, commença de diminuer, par la crainte qu'il eut que Venus Uranie ne se fust expliquée plus precisément en Chipre, que Jupiter n'avoit fait à Babilone : mais comme il croyoit bien que les murmures faits contre les Dieux qu'il adoroit, n'eussent fait que les irriter, il ne s'en prist point à eux : et il s'en prit à Cyrus, pour qui il eut encore plus de haine, quoy qu'il n'eust pas moins d'estime.

L'amitié de Mazare
Mazare a abandonné tout espoir de posséder un jour Mandane. Il est désormais résigné à être malheureux. Par conséquent, ses aspirations se limitent désormais à partager la gloire militaire de Cyrus. Les deux hommes se lient d'amitié, chacun plaignant le malheur de l'autre. Toutefois, Cyrus cache à Mazare la jalousie de Mandane, afin qu'il ne nourrisse pas de faux espoirs.

Pour Mazare, comme il s'estoit determiné absolument, à estre malheureux ; et qu'excepté quelques instans, où son amour faisoit encore quelques efforts pour surmonter sa raison, il n'avoit aucune esperance, que celle de partager avec Cyrus le peril et la gloire qu'il auroit à delivrer Mandane ; les promesses que les Dieux avoient faites à Cyrus, ou au Roy d'Assirie, ne faisoient pas extrémement redoubler ses maux. Il est vray qu'il estoit tousjours si malheureux, qu'il eust esté difficile que la Fortune eust pû estre assez ingenieuse, pour les pouvoir accroistre : mais comme il n'estoit pas moins sage qu'il estoit affligé ; et qu'il n'avoit pas moins de generosité que de sagesse ; Cyrus vingt à l'estimer extraordinairement, et à lier mesme quelque espece de societé aveque luy. Ils se plaignoient esgalement l'un à l'autre, de l'humeur violente du Roy d'Assirie : et s'accoustumerent enfin si bien à avoir de la civilité et de la defference l'un pour l'autre, qu'ils vinrent non seulement à s estimer (car ils ne se pouvoient pas connoistre

   Page 3786 (page 296 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans cela) mais encore à se pleindre, et à se juger tous deux dignes de Mandane. Ils n'en parloient pourtant jamais qu'en souspirant : et lors qu'ils alloient ensemble de Quartier en Quartier, visiter tous les divers Postes que Cyrus faisoit garder sur les advenuës de Sardis, Mandane estoit l'objet de tous leurs discours : si ce n'estoit lors qu'ils estoient obligez de parler de ce qui regardoit le Siege. Que vous estes heureux ! luy disoit quelquesfois Mazare, non seulement de ce que vous estes aimé de la plus admirable Princesse du monde ; mais encore de ce que vous n'avez jamais rien fait qui luy ait pû desplaire : et qu'au contraire vous l'avez servie, et servie importamment en mille et mille rencontres. Eh plust aux Dieux, s'escrioit il, que puis que mon destin estoit que j'en deusse estre haï, je le fusse du moins avec injustice ! et que je n'eusse pas à me reprocher à moy mesme, d'avoir merité sa haine, par la tromperie que je luy fis, en l'enlevant de Sinope. Il y a quelque chose de si amoureux ; de si sage ; et de si genereux tout ensemble, à ce que vous dittes, repliqua Cyrus, que je ne voudrois pas que ma Princesse l'eust entendu. Non non, Seigneur, reprenoit tristement Mazare, ne craignez rien du costé de la Princesse Mandane : car puis qu'elle a mesprisé le Roy d'Assirie pour vous ; qu'elle a mieux aimé voir toute l'Asie en armes, que de vous estre infidelle ; qu'elle esté insensible aux soumissions du Roy de Pont ; et qu'elle m'a mesme assez haï, pour refuser la liberté

   Page 3787 (page 297 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que j'ay voulu luy rendre ; vous devez estre persuadé, que rien ne changera jamais le coeur de cette Princesse. Pendant que Mazare parloit ainsi, Cyrus l'escoutoit en souspirant, voyant qu'il estoit bien moins heureux qu'il ne le croyoit : il ne voulut portant pas luy dire en quels termes il en estoit avec Mandane : de peur de faire renaistre l'esperance dans le coeur de ce genereux Rival, et de r'allumer un feu, qui n'estoit pas tout à fait esteint.

Des prisonniers lydiens livrent des informations à Cyrus
Le combat reprend, conformément aux plans de Cyrus. L'inconnu Anaxaris y fait montre d'un grand courage. Araspe, désespéré depuis la mort de Panthée, est blessé. Néanmoins, l'avantage de la bataille échoit finalement à Cyrus. Des prisonniers lui apprennent que Cresus a perdu tout pouvoir dans la citadelle, au bénéfice du roi de Pont. La présence, dans la ville, d'une dame accompagnée d'un homme nommé Heracleon est également évoquée.

Cependant Cyrus se mit en estat de faire le Logement qui avoit esté resolu au Conseil de guerre : mais il ne le fit pas sans peine : car le Roy de Pont, qui en connoissoit l'importance, s'y opposa par trois sortiez qu'il fit faire en mesme temps. Neantmoins comme Cyrus sçavoit bien qu'un des grands secrets de la guerre, est de n'abandonner pas son premier dessein pour en prendre un autre ; parce que les ordres d'improviste ne sont jamais si sagement donnez, ny si ponctuellement executez : que ceux qui ont esté donnez aveque loisir ; il voulut que tout ce qu'il avoit commandé pour faire ce Logement s'executast, comme s'il n'y eust point eu de combat ailleurs. Car comme son Armée estoit fort nombreuse, il jugeoit bien que quelques sorties que pussent faire les Ennemis, il luy seroit aisé de les repousser : et comme il jugeoit bien encore que le grand effort des assiegez se feroit au lieu où il vouloit faire ce Logement, ce fut là qu'il voulut estre. Les Rois d'Assirie, de Phrigie, et d'Hircanie, et tous les autres Princes, estant chacun à leur Poste, l'Inconnu

   Page 3788 (page 298 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Anaxaris, combatit encore ce jour là aupres de Cyrus : luy semblant que sa valeur estoit assez dignement recompensée, quand cét illustre Heros en avoit esté le tesmoin. Aussi faut il advoüer, que si les loüanges de Cyrus estoient un digne prix des actions d'Anaxaris, les actions d'Anaxaris, estoient aussi dignes des loüanges de Cyrus. Mais entre toutes les occasions ou il se signala durant ce Siege, celle de ce Logement fut une des plus remarquables : car il y fit des choses qui ne pouvoient estre surpassées, que par la valeur de Cyrus seulement : qui fit sans doute en cette rencontre, ce qu'on ne sçauroit redire, sans se rendre suspect de mensonge. Vingt fois il fut repoussé par les Ennemis ; et vingt fois il les repoussa, et les mena battant jusques dans leurs Postes. Il perdit et regagna pour le moins autant, l'endroit du Fossé où il vouloit faire son Logement : mais à la fin il lassa les Ennemis, et vint heureusement à bout de son dessein. Les sorties que les Assiegez avoient faites par les autres costez, ne leur avoient guere mieux reüssi : ce n'est pas que Cyrus n'eust perdu quelques Soldats, mais ce n'estoit rien en comparaison de ceux que les Ennemis avoient perdus. Il est vray qu'Araspe, qui depuis la mort de Panthée, n'avoit fait que se plaindre et souspirer, fut blessé en cette occasion : où il combatit plustost pour mourir que pour vaincre. Son dessein ne reüssit pourtant pas : car la blessure qu'il reçeut n'estoit pas dangereuse : et servit plustost à conserver sa vie qu'à

   Page 3789 (page 299 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la mettre en danger : estant certain qu'il fut à propos qu'il ne se trouvast point en estat de combatre une seconde fois, que sa douleur ne fust un peu diminuée, et que le temps ne l'eust consolé. Le Roy d'Assirie avoit aussi pensé estre tué en cette occasion : mais enfin l'advantage tout entier estoit demeuré à Cyrus : qui avoit fait le Logement qu'il vouloit faire ; qui avoit tué beaucoup de Lydiens, et fait assez bon nombre de Prisonniers. Il sçeut par quelques uns d'entr'eux, apres le combat finy, et lors qu'il fut retourné à sa Tente, où il se les fit amener ; que le Roy de Pont, pour amuser le Peuple, avoit fait dire qu'il venoit un grand secours de Thrace : que ceux de la Bactriane leur envoyoient aussi des Troupes : et que dans peu de temps il faudroit que Cyrus levast le Siege. Il sçeut encore, avec plus de certitude qu'auparavant, que Cresus n'avoit plus nul pouvoir dans la Citadelle : et que le Roy de Pont avoit si bien fait, qu'il estoit Maistre de tous les Gens de Guerre. Ces Prisonniers luy dirent aussi, que depuis quelques jours, il estoit entré une Dame dans la Citadelle, à qui le Roy de Pont avoit obligé Cresus de donner protection. Mais, interrompit Cyrus, une Dame peut elle estre entrée dans Sardis, depuis qu'il est environné de deux cens mille hommes ? Nullement Seigneur, reprit un de ces Prisonniers, mais c'est qu'il y avoit quelque temps qu'elle y estoit, sans estre connuë pour ce qu'elle est : car on assure qu'elle est d'une fort grande condition. Il y a aussi un

   Page 3790 (page 300 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

homme apellé Heracleon (qui est celuy qui l'a fait connoistre au Roy de Pont) que l'on dit estre fort brave, et de grande qualité : qui promet qu'il fera venir du secours pour Cresus. On dit aussi, poursuivit il, qu'il y a desja quelque temps qu'il estoit caché dans Sardis : mais je ne puis vous bien esclaircir toute cette advanture : je sçay toutesfois que ce sont des Gens de grande qualité. En suitte de cela, Cyrus leur demanda toutes les choses qu'il creût necessaires de sçavoir : apres quoy il les fit retirer : la pluspart d'entre eux ayant pris party dans l'Armée de ce Prince.

Générosité de Cyrus
Le lendemain de la bataille, des députés de plusieurs peuples viennent jurer fidélité à Cyrus. Celui-ci les traite avec respect. Ils s'en retournent charmés, résolus de procéder chaque année à un sacrifice de remerciement en l'honneur de leur nouveau souverain. Ce dernier s'enquiert par ailleurs de la santé de ses amis Sesostris, Araminte, Cleonice et Doralise. Pendant qu'il s'acquitte de ses multiples tâches, il ne peut s'empêcher, d'être attristé par l'accusation d'infidélité de Mandane. Mais il apprend bientôt que les habitants de Sardis manquent de vivres. Cela pourrait occasionner une guerre civile qui rendrait la prise de la ville plus aisée.

Le jour suivant les Deputez dont Leontidas luy avoit parlé, arriverent au Camp, pour luy jurer une fidellité invioblable, de la part des Peuples qui les envoyoient. Il y en avoit de Gnide ; de Carie ; du Territoire de Xanthe ; et de Licie. Les Cauniens en avoient encore envoyé, aussi bien que les Milesiens, que Thrasibule voulut qui deputassent vers Cyrus, et en son nom, et au leur : de sorte qu'il sembloit que de tous costez, la Fortune le voulust favoriser. Et en effet, s'il n'eust eu que de l'ambition, et qu'il n'eust aimé que la gloire, il auroit eu sujet d'estre content : mais comme il avoit de l'amour, il ne sentoit pas tout ce qui ne luy faisoit point delivrer la Princesse. Aussi eust il donné sans repugnance toutes ses Conquestes, pour la seule liberté de Mandane ; cependant il reçeut tous ces Deputez avec beaucoup de douceur : et les traita avec une magnificence extréme. Il les assura de les proteger contre leurs

   Page 3791 (page 301 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ennemis : et de faire en sorte que Ciaxare les traiteroit comme s'ils estoient ses plus anciens et ses plus fidelles Sujets. Enfin ils furent tellement charmez de la douçeur de Cyrus, qu'il ne se rendit pas moins Maistre de leurs coeurs par sa bonté, qu'il s'estoit rendu Maistre de leur Pais par la force de ses Armes. Ce qui les surprit extrémement, fut de voir qu'un Prince de l'âge de Cyrus, fust instruit de toutes leurs Coustumes, et de toutes leurs Loix : et qu'il leur donnast des advis pour la conduite des affaires publiques, comme s'il eust toûjours esté parmy eux, et qu'il n'eust eu autre chose à faire qu'à les gouverner. Il leur parla à tous chacun en leur langue : et leur donna enfin tant d'admiration, qu'ils s'en retournerent non seulement charmez de sa bonne mine ; de son esprit ; de sa vertu ; et de sa bonté en particulier ; mais encore chargez de ses presens : et ce qui est le plus remarquable ; ils s'en allerent resolus d'obliger leurs Concitoyens, de faire une chose fort glorieuse à Cyrus, mais fort extraordinaire. Car au lieu qu'on voyoit certains Peuples qui faisoient tous les ans des Sacrifices pour remercier les Dieux de les avoir delivrez de quelque Domination estrangere : ils firent dessein, quand ils seroient retournez en leur Païs, de faire faire tous les ans à perpetuité, un Sacrifice de Remerciment, pour rendre graces aux Dieux, de les avoir mis sous la puissance de Cyrus. Cependant ce Prince pour donner plus de marques de confiance à des Peuples qui luy tesmoignoient

   Page 3792 (page 302 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tant d'affection, les confirma dans tous leurs Privileges ; ne les obligea à nul Tribut ; et ne demanda d'eux, que des asseurances de fidelité : r'appellant l'Armée que Thrasibule et Harpage avoient commandée ensemble ; envoyant ordre à ce dernier de la luy r'amener ; et laissant l'autre dans la possession de sa chere Alcionide. Ce n'est pas que Cyrus ne sçeust assez bien la Politique, pour n'ignorer pas que ce n'est point la coustume de retirer si promptement les Armées des Païs qu'on a nouvellement conquis : mais comme la guerre importante et decisive pour luy, estoit celle de Lydie ; et qu'il donnoit ordre qu'on laissast des Garnisons en tous les lieux forts ; il ne creut pas rien hazarder : et il aima mieux fortifier encore ses Troupes, ne sçachant pas combien le Siege pourroit durer : et n'ignorant pas que bien souvent la prise d'une Ville, couste une Armée toute entiere à celuy qui la prend. Cependant comme Cyrus n'oublioit jamais rien, il envoya sçavoir des nouvelles de la santé de Sesostris : qui se trouva estre si bonne, qu'il manda à Cyrus qu'il esperoit estre dans peu de jours en estat d'aller hazarder pour son service, la vie qu'il luy avoit conservée. Cyrus fit aussi faire un compliment à la Princesse Araminte, a qui il tint sa parole : ne voulant pas permettre à Phraarte, de l'aller voir pendant ce Siege. Il n'oublia pas mesme, ny Cleonice, ny Doralise, ny toutes les autres Dames prisonnieres, qu'il sçeut estre en santé parfaite, par le retour de celuy qu'il avoit

   Page 3793 (page 303 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

envoyé vers elles. Mais durant que Cyrus s'aquitoit si dignement de tout ce qu'il estoit obligé de faire, ou comme Amant, ou comme Amy ; ou comme Ennemy ; ou comme Prince ; ou comme General d'Armée ; ou comme Conquerant ; il ne laissoit pas d'avoir dans le fond de son coeur un chagrin extréme, de l'injustice que Mandane luy faisoit, en l'accusant d'estre infidelle : et toutes les fois que cette fascheuse pensée luy venoit, il trouvoit qu'il avoit lieu de craindre qu'elle ne peust la devenir : puisque pour l'ordinaire, on ne soubçonne pas legerement les autres, d'une chose dont on se sent incapable. Il se repentoit pourtant bien tost d'un sentiment qui l'eust estrangement affligé, s'il fust demeuré long temps dans son coeur : mais pour le consoler dans ses chagrins, il sçeut que le Peuple de Sardis, commençoit de ne trouver plus à vivre que par l'assistance des riches : et qu'ainsi il y avoit lieu d'esperer, que la sedition recommenceroit bien tost parmy eux : et qu'il en prendroit leur Ville plus facilement. Et en effet, il y avoit grande aparence que la chose seroit ainsi : ce n'est pas que Cresus et le Roy de Pont, ne fissent tout ce qu'ils pouvoient, l'un pour sauver sa Couronne, et l'autre pour conserver sa Maistresse ; mais ils ne laissoient pas de voir qu'ils estoient perdus.


Reprise de la guerre (le camp de Crésus
Pour des raisons stratégiques, le bruit que Cyrus va épouser Araminte est répandu. La nouvelle arrive aux oreilles de Mandane. Après avoir fait part de sa douleur et de sa colère à Palmis, elle lui montre une lettre d'Araminte à Spitridate qui semble confirmer l'infidélité de son amant. Palmis n'en continue pas moins à défendre l'innocence de Cyrus. Mandane, également troublée par l'absence de réponse à ses lettres, ne se laisse pas convaincre. La bataille reprend.
Fausses rumeurs propagées à Sardis
A Sardis, le bruit court que des renforts sont sur le point d'arriver, et que l'armée de Cyrus s'affaiblit de jour en jour. Le roi de Pont répand également la fausse nouvelle que Cyrus, tombé amoureux d'Araminte, ne se soucie plus de Mandane. Le peuple en déduit que les négociations de paix sont proches. La rumeur des mariages de Cyrus et d'Araminte, ainsi que du roi de Pont et de Mandane, se propage de la ville à la citadelle, où sont détenues les dames.

Cependant ils cachoient le mieux qu'ils pouvoient, le peu d'esperance qu'ils avoient l'un et l'autre, afin de n'avancer pas leur ruine, en desesperant le Peuple : au contraire, ils publioient

   Page 3794 (page 304 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils alloient estre secourus ; que l'Armée de Cyrus se destruisoit tous les jours ; qu'il seroit contraint de lever le Siege dans peu de temps ; que les Peuples qu'il avoit vaincus se revoltoient ; et qu'ainsi il ne seroit pas en estat de faire de nouvelles conquestes. De plus, le Roy de Pont fit encore dire adroitement par les siens, que Cyrus ne se soucioit plus de Mandane, qui estoit la cause de la guerre : qu'il estoit devenu amoureux de la Princesse Araminte : et qu'ainsi ces deux Princes s'alloient accommoder dans peu de jours. De sorte que ce bruit s'espandant par tout, faisoit que le Peuple souffroit ses maux plus patiemment, par l'esperance de les voir bientost finir. Joint aussi que le Roy de Pont en attendit un autre advantage, qui en effet ne luy manqua pas : car ce bruit fut si general, qu'il passa de la Ville dans la Citadelle, et de la bouche du Peuple, en celle des Soldats : si bien que les Femmes de Mandane sçeurent par leurs Gardes, ce que l'on disoit dans Sardis. Ils leur dirent mesme, pensant leur donner une agreable nouvelle pour elles en particulier, qu'elles sortiroient bientost de prison : parce que la Paix s'alloit faire entre le Roy de Pont et Cyrus : adjoustant que ce premier espouseroit Mandane, et Cyrus Araminte. Ce discours ne fut point creû de Martesie, quoy qu'il semblast confirmer l'opinion qu'avoit Mandane, que Cyrus fust infidelle : mais s'il ne fit pas d'impression dans l'esprit de cette Fille, il en fit dans celuy d'Arianite : qui ne pût s'empescher de raconter

   Page 3795 (page 305 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qu'elle avoit apris à une des Femmes de la Princesse Palmis : et de le luy raconter mesme si haut que Mandane dans la Chambre de qui elles estoient l'entendit avec un redoublement de douleur estrange.

La lettre d'Araminte
Mandane révèle à la princesse Palmis qu'elle croit Cyrus infidèle, ce que semble malheureusement confirmer la rumeur de son prochain mariage avec Araminte. Palmis cherche à convaincre son amie de l'invraisemblance de cette situation. Mais Mandane lui montre une lettre écrite par Araminte, parvenue entre les mains du roi de Pont. Dans cette lettre, Araminte reproche à Spitridate sa jalousie à l'égard de Cyrus. Cela suffit pour que Mandane doute de la constance de Cyrus.

Aussi en parut elle si surprise que la Princesse de Lydie, avec qui elle estoit, luy demanda la cause du changement de son visage. Comme Mandane estoit une Personne qui n'aimoit pas à advoüer qu'elle fust capable de foiblesse : quelque confiance qu'elle eust en l'amitié et en la discretion de la Princesse Palmis, elle luy avoit fait un secret de sa jalousie : mais voyant que la cause en estoit si publique, elle se resolut de la luy avouër : luy demandant toutesfois auparavant la permission de commander à Arianite, de luy dire de qui elle tenoit la nouvelle qu'elle venoit d'aprendre à celle qu'elle entretenoit. Arianite surprise de voir que Mandane avoit oüy ce qu'elle avoit dit, voulut d'abord desbiaiser ce qu'elle venoit de dire : mais Mandane luy dit si absolument qu'elle vouloit sçavoir la verité, qu'à la fin elle dit la chose telle qu'on la luy avoit racontée : apres quoy s'estant retirée, ces deux Princesses demeurerent dans la liberté de s'entretenir de leurs disgraces. Pour moy, disoit la Princesse Palmis, je ne trouve pas que vous ayez sujet de craindre que ce que ces Gardes ont dit soit vray : car enfin quelle apparence y a t'il, que le plus Grand Prince du Monde, peust estre capable d'une lascheté comme celle là ? Quand mesme il seroit infidelle, adjoustoit elle, il ne devroit

   Page 3796 (page 306 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas disposer de vous par un Traité de Paix : et il devroit tousjours vous rendre la liberté, s'il ne pouvoit vous conserver son coeur. Il pourroit redonner le Royaume de Pont, au Frere de sa nouvelle Maistresse, s'il pouvoit le luy reconquerir : mais non pas luy laisser la Fille du Roy des Medes, dont il commande les Armées. Encore une fois, poursuivoit Palmis, je crois que Cyrus est innocent : et que ce que ces Gardes on dit â vos Femmes, est une de ces nouvelles Populaires, qui n'ont ny aparence, ny verité. Non non Madame, reprit tristement Mandane, cette nouvelle n'est pas absolument fausse : je croy bien aussi, adjousta t'elle, qu'elle n'est pas tout à fait veritable, et que l'infidelité de Cyrus, ne produira pas la Paix : mais ce qu'il y a de certain, est qu'il ne m'aime plus, et qu'il aime la Princesse Araminte. Car enfin il faut que je vous advoüe, que j'ay des conjectures de son crime, qui ne me permettent pas d'en douter : et si je ne vous les ay pas dites, c'est que je vous les ay cachées, afin de vous cacher la foiblesse que j'ay de n'avoir encore pû chasser de mon coeur, un Prince qui a eu l'injustice de m'oster le sien. Je croyois mesme aussi, que je ne devois pas si tost deshonorer dans vostre esprit, un homme à qui j'ay donné mille loüanges : et qui, à l'infidelité prés, est sans doute digne de toutes celles qu'on luy peut donner. Mais encore, interrompit la Princesse Palmis, que le preuve pouvez vous avoir de l'inconstance de Cyrus, qui vous a donné tant de marques d'une

   Page 3797 (page 307 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fidelité inviolable ; et qui a plus fait pour vous, que jamais qui que ce soit n'a fait pour personne ; Puis qu'il faut que je vous le die, poursuivit elle, sçachez que quelques jours devant que le Roy de Pont partit d'icy, pour aller donner la Bataille qu'il a perduë ; il entra dans ma Chambre, avec plus de marques de joye sur le visage, qu'il n'avoit accoustumé d'en avoir. Il n'y fut pas plustost, que prenant la parole : Madame, me dit il, je vous demande pardon, si je viens vous aprendre une chose, qui sans doute ne vous plaira pas : mais comme elle ne vous importe pas moins qu'à moy, j'ay pensé que je devois vous la faire sçavoir. Seigneur, luy dis-je en soupirant, vous m'avez tellement accoustumée à ne recevoir que de fascheuses nouvelles, depuis que vous me retenez sous vostre puissance, que du moins ne seray-je pas surprise, quand vous m'aprendrez quelque chose : qui ne me sera pas agreable. Je pense pourtant Madame, luy dit il, que vous la serez un peu, lors que je vous aprendray que Cyrus que vous avez preferé aux plus Grands Princes du monde, et qui merite en effet toute la gloire dont il est couvert, vous prefere une Personne qui vous est inferieure en toutes choses. Mais Madame, me dit il, ne m'en croyez pas s'il vous plaist : et croyez en vous yeux seulement. Apres cela, il me donna une Lettre, qu'il me dit estre de la Princesse sa Soeur, et qui en est en effet : adjoustant en suitte, que cette Lettre avoit esté prise entre les mains d'un homme, que des Coureurs

   Page 3798 (page 308 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoient fait prisonnier, avec un des Esclaves que Cyrus avoit donnez à la Princesse Araminte : me disant en suitte, que je les examinasse moy mesme. Mais Madame, adjousta Mandane, afin que vous puissiez juger de ce qui a causé la plus aigre douleur de toute ma vie, lisez s'il vous plaist vous mesme cette Lettre de la Princesse Araminte, que le Roy de Pont me laissa. Je ne vous dis point que cette Princesse est aimée du Prince Spitridate, Fils d'Arsamone, Roy de Bithinie, et que Spitridate ressemble prodigieusemêt à Cyrus : car il me semble que les Personnes de vostre condition, sçavent toutes les avantures remarquables de la leur. Apres cela, Mandane donna effectivement la Lettre de la Princesse Araminte à la Princesse Palmis : qui en effet avoit esté trouvée par ceux qui avoient fait prisonnier celuy qui la portoit. Si bien que le Roy de Pont l'ayant ouverte, et connu qu'elle pourroit donner de la jalousie à Mandane, n'avoit pas manqué de prendre la resolution de s'en servir à destruire Cyrus dans son esprit. Cependant Palmis ayant pris cette Lettre des mains de Mandane, y trouva ces paroles.

ARAMINTE A SPITRIDATE.

Je pense que vous aurez lieu d'estre surpris, de voir qu'une personne que vous avez mise dans la necessité de se justifier, vous advoüe presques les choses dont vous l'accusez.

   Page 3799 (page 309 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cependant il est certain que je ne puis nier, que je n'aye beaucoup d'obligation à l'illustre Cyrus : qu'il n'ait des defferences pour moy, que jamais Vainqueur n'a euës pour Captive : que je n'en aye aussi beaucoup pour luy : et qu'il ne soit un des plus Grands Princes du monde, et un des plus heureux Conquerans. Je ne puis encore nier, qu'il ne vous ressemble admirablement, et que sa veüe ne me soit agreable : mais apres cela, je ne laisse pas de trouver estrange, que vous m'escriviez qu'on vous dit tous les jours que j'ay vaincu le Vainqueur de toute l'Asie : et que mon coeur est sa plus illustre conqueste, et mesme la plus assurée : car enfin, apres ce que j'ay fait pour vous, c'est estre extrémement injuste. Il n'estoit point necessaire, d'adjouster que devant que vous fussiez en Prison, vous aviez entendu parler de la déference que ce Prince a pour moy, et de celle que j'ay pour luy, car je vous l'advoüe. et moins encore de m'escrire qu'on vous a dit cent particularitez et de ce qui se passe entre luy et moy, puis que vous ne le pouviez sans me faire outrage. Revenez donc à vous Spitridates et pour vous rendre digne que j'aporte plus de soin à me justifier, repentez vous de m'avoir accusée. Il est vray que je n'ay que faire de m'en mettre en peine : puis que la prise de Sardis, vous fera bientost sçavoir quels sont les desseins de Cyrus et les miens. Je ne vous dis point que ce Prince m'a promis de vous remettre en liberté : car vous croiriez peut estre qu'il voudroit ne vous la rendre, que pour vous recompenser, de ce qu'il vous a osté le coeur d'une Personne qui vous a esté autresfois fort chere. Apres cela, je n'ay plus qu'à vous dire que comme c'est la voix publique qui m'a accusée, je pretends

   Page 3800 (page 310 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que ce soit elle qui vous face connoistre que je n'ay jamais rien fait que ce que j'ay deû faire : que je ne pense que ce que je dois penser : et que je n'aime que ce que j'aimeray jusques à la mort.

ARAMINTE.

A peine la Princesse Palmis eut elle achevé de lire cette Lettre. que Mandane prenant la parole ; et bien Madame, luy dit elle, ne trouvez vous pas que puis que Spitridate est jaloux d'Araminte, j'ay lieu de soubçonner la fidellité de Cyrus ; et ne trouvez vous pas encore, qu'il faut qu'il y ait de la verité en une chose, qui se dit esgallement, et en Bithinie, et en Lidle ; à Chalcedoinie, et à Sardis ? De plus Madame (poursuivit cette Princesse avec precipitation) je ne puis pas mettre en doute, que la Lettre que je vous montre soit de la main de la Princesse Araminte : car j'en ay eu autrefois plusieurs d'elle, du temps que le Roy de Pont estoit en Ostage à la Cour du Roy mon Pere : ainsi je ne puis pas croire que ce soit une fourbe. De plus, je ne puis pas soubçonner ce Prince, d'avoir fait escrire cette Lettre à la Princesse sa Soeur : car j'ay veû celuy que Spitridate luy avoit envoyé, et l'esclave qu'elle envoyoit en Bithinie, que j'avois donné à Cyrus, lors qu'il partit pour aller à Themiscire. Mais cét Esclave vous a t'il dit que Cyrus soit amoureux d'Araminte ? reprit la Princesse Palmis : il ne me l'a pas dit precisémêt, repliqua t'elle, car il n'est pas assez simple pour ne sçavoir pas que ce n'est point une chose à me dire. Mais il m'a advoüé que

   Page 3801 (page 311 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus fait rendre autant d'honneur à Araminte, que si elle estoit à Heraclée : qu'il la voit tres souvent, et qu'il a de longues conversations avec elle. De plus, cét Envoyé de Spitridate m'a dit encore une chose, qui ne permet pas de douter qu'il n'y ait une intelligence tres estroite entre Cyrus, et Araminte : puis qu'il m'assure que lors qu'on l'eut presenté à ce Prince, et qu'on eut remis entre ses mains une Lettre dont on l'avoit trouvé chargé, il l'envoya l'heure mesme à cette Princesse par Chrisante, dont je vous ay tant parlé, ne sçachant pas alors de qui elle estoit. Car celuy qui la portoit ne le sçavoit pas luy mesme et ce n'est que par la responce d'Araminte, que je connois qu'elle estoit de Spitridate. Cét homme eut mesme ordre d'aller trouver cette Princesse avec Chrisante, qui luy porta la Lettre qui estoit pour elle : mais qui la luy porta sans que Cyrus l'eust ouverte, tant il la respecte : quoy que selon les loix de la guerre, il le peust faire sans incivilité. Mais pour vous faire encore mieux voir quelle est l'intelligence qui est entre eux, cét homme dit que la Princesse Araminte renvoya à Cyrus par le mesme Chrisante la Lettre de Spitridate, avec un Billet qu'elle luy escrivit : et qu'en suitte Cyrus la luy renvoya, avec la responce qu'il luy fit. Jugez apres cela, poursuivit Mandane, si je puis douter de l'infidellité de Cyrus : car enfin s'il n'estoit point Amant d'Araminte, elle ne luy auroit point envoyé une Lettre de Spitridate : elle se seroit contentée de luy

   Page 3802 (page 312 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mander que cette Lettre ne traittoit ny d'affaires d'Estat, ny d'affaires de Guerre : et elle auroit du moins attendu qu'il luy eust tesmoigné qu'il la vouloit voir, et qu'il eust esté chez elle. Mais c'est assurément qu'elle voulut sacrifier Spitridate à Cyrus : et qu'elle luy envoya sa Lettre, pour sçavoir ce qu'il vouloit qu'elle y respondist. Apres tout, interrompit la Princesse Palmis, il paroist pourtant bien que la Princesse Araminte songe à se justifier, puis qu'elle n'advouë pas que Spitridate ait sujet d'estre jaloux. Ha Madame, repliqua Mandane, je voy bien plus le crime de Cyrus, que l'innocence d'Araminte dans cette Lettre ! car enfin elle s'y justifie si foiblement, qu'elle semble plustost vouloir preparer Spitridate à son inconstance, qu'à le guerir de sa jalousie. Elle luy advouë presque tout ce dont il l'accuse : elle remet sa justification apres la prise de Sardis, sans luy dire precisément qu'elle sera tousjours à luy, et qu'elle ne sera jamais à Cyrus. Elle commence de luy faire esperer sa liberté : et elle se contente de dire qu'elle aimera jusques à la mort, ce qu'elle aime presentement : sans luy dire positivement, que ce soit de luy qu'elle entend parler.

Raisons de la jalousie de Mandane
Mandane rapporte également d'autres éléments qui, selon elle, parlent contre Cyrus. Son amant n'a jamais répondu à la lettre dans laquelle elle lui faisait part de sa jalousie. Or, elle ignore que le roi de Pont est parvenu à intercepter la réponse qu'il se garde bien de lui communiquer.

Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je croye que la Princesse Araminte soit inconstante, seulement parce qu'elle aura trouvé Cyrus plus aimable que Spitridate : mais c'est que Cyrus est plus heureux ; c'est que l'ambition se trouve jointe à l'amour ; c'est qu'en recevant la Passion de ce Prince, elle remettra la Couronne

   Page 3803 (page 313 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans sa Maison ; et se mettra sur la teste, tous les Lauriers dont Cyrus est couvert. Enfin Madame, poursuivit elle, il n'est pas estrange que le Vainqueur de toute l'Asie, ait vaincu le coeur d'Araminte : et s'il l'estoit aussi peu, que Cyrus se soit laissé vaincre à une Princesse Captive, qu'il l'est qu'elle se soit laissé toucher aux larmes d'un Conquerant, je n'en murmurerois pas. Mais j'advouë que c'est une fort injuste chose, de voir qu'il m'abandonne, apres avoir fait ce que j'ay fait pour luy : apres qu'il a causé tous les malheurs de ma vie : apres que j'ay mesprisé à sa consideration, les plus Grands Princes du monde : et apres m'estre enfin determinée à vaincre dans mon esprit je ne sçay quelle gloire, qui ne vouloit pas que j'advoüasse jamais, que mon coeur n'estoit pas insensible. Cependant il n'est que trop vray, que Cyrus me quitte, et qu'il aime peut-estre mieux perdre tous les services qu'il m'a rendus, que de demeurer fidelle. En verité Madame, luy dit la Princesse Palmis, il me semble que vous condamnez bien legerement Cyrus : car encore qu'il y ait quelques aparences contre luy : je trouve qu'il ne faut pas le traiter tout à fait en criminel. Je pense, adjousta t'elle en souspirant, que la prise de Sardis vous esclaircira bien tost de son crime : car pour cette pretenduë Paix dont on a parlé à Arianite, je suis assurée que c'est un bruit sans fondement. Remettez donc à la fin du Siege, à juger de l'innocence ou du crime de Cyrus : puis que ce sera veritablement en ce temps là, que vous pourrez juger de

   Page 3804 (page 314 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qu'il est : et luy faire des remercimens de vostre liberté, ou des reproches de son inconstance. Eh veüllent les Dieux, que vous soyez en estat d'avoir assez de credit pour l'obliger à estre aussi doux aux vaincus, qu'il l'a esté jusques icy ! Quand je n'y aurois plus de credit, reprit Mandane, je suis assurée qu'il ne laisseroit pas de bien traiter le Roy vostre Pere : mais pour des reproches, adjousta t'elle, je luy en ay desja fait : et alors Mandane raconta à Palmis, comment elle avoit escrit à Cyrus, et par qui : exagerant la prodigieuse rencontre de celuy qui avoit porté sa Lettre : qui avoit autrefois esté un de ceux qui avoient voulu assassiner Cyrus, à la solicitation du lasche Artane : et à qui Cyrus avoit depuis si genereusement pardonné, lors qu'il estoit tombé en sa puissance. Cependant, disoit elle, il ne me respond pas : quoy que cét homme eust promis à Martesie de mourir ou de revenir. Mais c'estoit en vain que Mandane l'attendoit : car quelque adresse qu'il eust, il s'estoit rendu suspect par son absence, quoy qu'il eust demandé permission d'aller au Camp, sur quelque pretexte qu'il avoit inventé. De sorte que lorsqu'il avoit pensé revenir dans la Citadelle, on l'avoit arresté : et on s'estoit non seulement informé de ce qu'il avoit fait depuis la bataille, parce qu'il estoit party de Sardis le jour qu'on l'avoit donnée : mais encore on avoit cherché s'il n'avoit point de Lettre : si bien qu'on avoit trouvé celle de Cyrus, quoy qu'il l'eust tres soigneusement cachée. De sorte que

   Page 3805 (page 315 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pactias à qui on la porta, la donna à l'heure mesme au Roy de Pont : à qui il defferoit plus alors qu'au Roy de Lydie. Ainsi la malheureuse Mandane, fut privée de la consolation de recevoir une Lettre de Cyrus ; qui l'eust assurément desabusée de l'erreur où elle estoit.

Vue sur la ville et l'armée de Cyrus
Le roi de Pont décide que Mandane et Palmis doivent changer d'appartement. Pendant le transfert, elles passent par un lieu d'où l'on voit l'ensemble de la ville et l'armée de Cyrus. Tandis que Palmis s'efforce de situer l'endroit où Artamas est détenu prisonnier, le regard de Mandane s'attarde sur le camp de Cyrus.

Bien heureuse encore d'avoir une Personne aussi pleine d'esprit et de bonté qu'estoit la Princesse Palmis, pour la soulager dans ses disgraces. Il est vray que si la Princesse de Lydie la soulageoit dans ses malheurs, Mandane luy rendoit aussi consolation pour consolation : elles eurent mesme encore un petit renouvellement de douleur : car le Roy de Pont jugeant qu'il y avoit un autre Apartement dans la Citadelle, où il faudroit moins de Gardes, et que par consequent il seroit moins difficile d'en trouver un petit nombre fidelle qu'un grand, il voulut qu'on les y mist, mais comme elles ne purent y aller, sans passer par une grande et large Terrasse, d'oû elles pouvoient descouvrir toute la Ville, et toute la Plaine ; elles n'y furent pas plustost qu'elles descouvrirent en effet toute l'Armée de Cyrus à l'entour de cette superbe Ville. Toutesfois comme les attachemens les plus sensibles de leur coeur estoient differens, elles ne tournerent pas d'abord la teste d'un mesme costé : car Mandane regarda tout à l'heure vers les Assiegeans, où elle sçavoit qu'estoit Cyrus, qui tout infidelle qu'elle le croyoit, occupoit encore toutes ses pensées : et la Princesse Palmis, regarda vers l'endroit de la Ville où elle

   Page 3806 (page 316 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçavoit que le Prince Artamas estoit Prisonnier. Si bien que Mandane cherchoit à deviner de quel costé pouvoit estre Cyrus : et Palmis vouloit connoistre à quel Apartement on avoit mis Artamas. Mais comme cette Princesse avoit plus d'une douleur dans l'ame ; que l'amour de la Patrie, et la tendresse qu'elle avoit pour le Roy son Pere, et pour le Prince Myrsile, faisoient qu'elle ne pouvoit donner toutes ses larmes au Prince Artamas ; apres avoir regardé d'abord ce qui causoit sa plus vive douleur, elle regarda en suitte cette grande et nombreuse Armée, qui couvroit toute la Campagne, depuis le bord du Fossé de Sardis, jusques aussi loing que la veuë se pouvoit estendre. Mais apres l'avoir considerée, du moins (dit elle, en se tournant tristement vers Mandane) avez vous la consolation de pouvoir croire que parmy cette multitude d'hommes que vous voyez, vous voyez peutestre vostre Liberateur. Ha Madame, luy repliqua Mandane, un Prince infidelle, qui a rompu les chaines qui devoient l'attacher pour toute sa vie, ne sera peutestre pas mon Liberateur ! et je trouve que vous devez avoir plus de consolation de voir Artamas dans les fers, puis qu'il vous aime, que je n'en ay de voir Cyrus victorieux, puis qu'il ne m'aime pas. La conversation de ces deux Grandes Princesses, qui se faisoit tout bas, ne fut pas longue : car leurs Gardes ne leur permirent pas d'estre longtemps en ce lieu là. De sorte que leur faisant connoistre que leur ordre estoit de ne les y laisser pas davantage,

   Page 3807 (page 317 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elles entrerent dans leur nouvel Apartement. Il est vray qu'elles y entrerent en souspirant : celle qui en avoit le moins de sujet, fut pourtant celle qui le fit avec le plus de melancolie : mais l'erreur où elle estoit, la devoit rendre excusable ; estant certain que s'il eust este vray qu'elle eust perdu le coeur de l'illustre Cyrus, elle eust fait la plus grande perte du monde. Or durant que cette belle et malheureuse Princesse se pleignoit avec tant d'injustice ; que Cresus s'affligeoit avec tant de raison ; que le Roy de Pont se desesperoit avec tant de sujet ; et que le Prince Artamas souffroit sa prison avec tant de patience ; Cyrus ne songeoit qu'à delivrer Mandane. Il se pleignoit de sa jalousie : mais c'estoit avec tant de respect, qu'elle en eust esté satisfaite, si elle l'est pû sçavoir. Cependant il estoit au desespoir, de voir que Sardis luy resistoit plus qu'il n'avoit pensé : et il se resoluoit à perdre beaucoup de Gens, plustost que de ne l'emporter pas au premier Assaut qu'il donneroit. Mais comme il ne vouloit pas le donner en vain, il se resolut d'attendre encore quelques jours, que les Eschelles dont il avoit besoin fussent toutes faites : et en attendant, il ne laissoit pas d'avancer tousjours son dessein : soit en empeschant les vivres d'entrer dans la Ville ; soit en gagnant quelques Dehors, que les Ennemis avoient encore gardez du costé du Fleuve ; ou soit en repoussant les sorties qu'ils faisoient presques tous les jours. Ce qui obligeoit le Roy de Pont à hazarder tant d'hommes par

   Page 3808 (page 318 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ces frequentes sorties, estoit que par ce moyen, il remarquoit mieux quel estoit le campement des Ennemis : afin de tascher de voir si en cas de besoin, il n'y auroit point moyen d'entreprendre de faire sortir la Princesse Mandane de cette Ville. Joint aussi que par cette voye, il envoyoit plus facilement quelques uns des siens, ou pour Espions dans l'Armée de Cyrus ; ou pour aller soliciter du secours ; ou pour donner lieu à ceux qu'il avoit desja envoyez, de r'entrer dans la Ville, en se meslant parmy les siens.

Capture d'Héracléon
Le roi de Pont prépare une attaque nocturne. Ses hommes infiltrent le camp de Cyrus et commettent plusieurs crimes. Cyrus, alerté, met fin à l'attaque et s'empare des soldats ennemis. Parmi les prisonniers se trouve un homme de qualité égyptien, nommé Heracleon. Par curiosité et par respect, Cyrus le traite avec des égards particuliers. Un autre prisonnier, Miris, également égyptien, se met en colère, et exhorte Cyrus à ne rendre aucun honneur à un traître tel qu'Heracleon. Il lui demande au contraire de le faire soigneusement surveiller, afin qu'il ne s'enfuie pas, car lui seul détient un secret qui importe infiniment à Sesostris. Le soir venu, Miris fait à Cyrus le récit de l'histoire de Sesostris.

Les choses estant donc en ces termes, le Roy de Pont fit faire une sortie la nuit, du costé où Cyrus commandoit en personne : et elle fut faite si à propos, que d'abord ils tuerent beaucoup de monde ; nettoyerent toute la Teste de la Tranchée ; firent main basse sur tous les premiers qu'ils trouverent ; et mirent l'allarme par tout le Camp. Mais Cyrus arresta bien tost leur impetuosité par sa presence : car à peine sa voix eut elle esté entêduë des siens ; et entenduë au milieu des Ennemis, où il s'estoit jetté d'abord avec une ardeur heroïque ; que se r'alliant à l'entour de luy ils firent fuir ceux qui ne les avoient batus, que parce qu'ils les avoient surpris : et les pousserent si vivement, que ceux qui les suivoient penserent entrer dans la Ville avec eux. Ils y retournerêt mesme en si petit nombre, que depuis cela, il ne prit plus envie aux ennemis de faire des sorties, du costé où Cyrus estoit en personne. Les Egyptiens et les Medes, estande garde cette nuit là, eurent leur part à la

   Page 3809 (page 319 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gloire de cette action, qui estoit pourtant presques toute deuë à la valeur de Cyrus ; qui n'estant pas moins doux apres la victoire, que vaillant au combat, ne manquoit jamais de commander, lors qu'il avoit vaincu, que l'on eust soin des blessez, soit qu'ils fussent Amis ou Ennemis. Et il le fit cette fois là d'autant plustost, qu'il sçeut qu'il y avoit parmy les prisonniers qu'on avoit faits, un homme de qualité Egiptien : qui devant que de se rendre, avoit disputé opiniastrément sa liberté, et s'estoit fait blesser en plusieurs lieux : jusques à ce qu'estant tombé de cheval, il eust esté contraint de ceder. Cyrus entendant ce qu'on luy disoit, demanda si on ne sçavoit point le nom de ce vaillant homme ; et le demanda en presence de plusieurs Chefs Egiptiens, qui estoint â l'entour de luy : et qui avoient aussi beaucoup d'impatience, de sçavoir qui pouvoit estre cét homme de qualité de leur Nation : car ils n'avoient pas sçeu ce qu'on avoit dit à Cyrus quelques jours auparavant. Mais lors qu'ils entendirent que ceux à qui ce Prince demandoit le nom de ce Prisonnier, luy dirent qu'il leur sembloit qu'il se nommoit Heracleon : ils ne purent s'empescher d'en murmurer entr'eux, et d'en paroistre estonnez. Principalement quand ils oüirent en suitte, que Cyrus commandoit qu'on en eust un soin particulier, et qu'on le mist dans une de ses Tentes : aussi un de ces Chefs Egiptiens nommé Miris, ne pût il s'empescher de s'opposer aux soins que Cyrus vouloit prendre de ce Prisonnier. Ha Seigneur,

   Page 3810 (page 320 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'écria t'il, ne soyez pas si soigneux de conserver la vie du plus meschant de tous les hommes, et du plus indigne d'estre protegé par un Prince aussi vertueux que vous ! S'il est tel que vous dittes, repliqua Cyrus, les Dieux le puniront sans que je m'en mesle : c'est pourquoy il ne faut pas laisser de le secourir pour l'amour de moy mesme, quand je ne le devrois pas pour l'amour de luy. Mais encore, poursuivit il, qui est cét Heracleon ; c'est Seigneur, repliqua Miris, un homme indigne de sa naissance, qui est assez illustre : c'est un Rival du genereux Sesostris : c'est un ennemy de sa Patrie : c'est un assassinateur de Rois : et c'est enfin un homme que l'amour et l'ambition, ont noircy de tous les crimes imaginables. C'est pourquoy je vous conjure par l'interest du Prince Sesostris mon Maistre, de commander qu'on le garde du moins soigneusement : de peur qu'il ne s'enfuye, s'il est en estat de le pouvoir faire : ou qu'il n'acheve de se tuer, s'il juge qu'il soit connu pour ce qu'il est : car Seigneur, il importe de tout à Sesostris, puis qu'Heracleon est en vostre puissance, que ce meschant ne meure pas sans luy aprendre ce que luy seul peut luy faire sçavoir. Apres tout ce que vous venez de me dire d'Heracleon, reprit Cyrus, je suis bien aise d'avoir une raison qui regarde Sesostris, pour me porter à continuer de prendre soin de luy, afin de ne me repentir pas de ce que j'ay dit : et en effet, Cyrus qui avoit bien remarqué que Miris estoit fort aimé du Prince Sesostris, fit ce

   Page 3811 (page 321 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il souhaitoit de luy : c'est à dire qu'il commanda qu'on gardast soigneusement Heracleon, et qu'on observast mesme ce qu'il diroit : commandant aussi, à la priere de Miris, qu'on luy vinst rendre conte de l'estat de ses blessures, afin de juger s'il faudroit bientost tascher de luy faire dire ce qui importoit tant au Prince Sesostris. Cependant Seigneur, adjousta Miris, je vous suplieray par l'interest de ce Grand Prince, de vouloir me donner deux heures d'audience, le plûtost que vous le pourrez ; afin que vous puissiez sçavoir combien il importe â Sesostris, de n'ignorer pas ce qu'Heracleon seulement peut luy aprendre : et que vous sçachiez aussi, quelle difference vous devez faire entre ces deux Rivaux. Car comme je sçay precisément tout ce qui s'est passé entre eux, et que le Prince Sesostris m'a commandé quand j'en trouverois l'occasion favorable, de vous faire connoistre ce qu'il est ; je seray bien aise aujourd'huy que je vois son ennemy entre vos mains, de vous informer de ses advantures : Vous me ferez un plaisir signalé, reprit Cyrus, estant certain depuis le premier instant que je vis Sesostris, j'ay tousjours eu envie de le connoistre un peu plus que je ne fais : c'est pourquoy je vous promets de mesnager aujourd'huy si adroitement toutes mes heures, que j'en trouveray quelqu'une pour vous escouter. Et en effet, Cyrus ne manqua pas à sa parole : car apres avoir employé tout le reste du jour, et le commencement de la nuit, aux ordres qu'il avoit à donner ; il se retira un peu plustost

   Page 3812 (page 322 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'avoit accoustumé. Il sçeut pourtant auparavant, qu'Heracleon avoit d'abord fait grande difficulté de se laisser penser, et qu'il avoit agy comme un furieux : mais qu'à la fin il avoit toutesfois souffert qu'on pensast ses blessures, qui estoient fort dangereuses. Que neantmoins, il n'estoit pas impossible qu'il guerist : et que quand mesme il auroit à mourir, il y avoit aparence que ce ne seroit pas si tost.

Apres quoy, Cyrus envoya querir Miris, pour luy donner audience ; le conjurant de vouloir luy dire bien exactement, toute la vie de Sesostris. Car outre, poursuivit Cyrus, que tout ce que vous avez dit d'Heracleon, me fait connoistre qu'il y a de grandes choses à sçavoir : il est encore certain, qu'il y a je ne sçay quelle puissante inclination, qui fait que je m'interesse si fort à tout ce qui touche Sesostris, que vous m'obligerez extrémement, de ne me cacher rien de sa vie. Aussi bien suis-je persuadé, que vous en aurez le loisir : et que les Ennemis, apres leur advanture de la nuit passée, ne seront pas en estat de nous interrompre celle cy. Je vous assure Seigneur, repliqua Miris, que vous ne sçauriez avoir tant d'envie d'aprendere les advantures du Prince Sesostris, que j'en ay presentement de vous les dire : c'est pourquoy, interrompit Cyrus, ne me dites plus rien autre chose : afin de ne perdre pas de momens, dont je ne suis pas absolument le Maistre. Myris obeïssant alors à Cyrus, commença son discours de cette sorte.


Histoire de Sésostris et Timarète : les troubles de la dynastie d'Egypte
Sesostris est fils du roi légitime Apriez, renversé par l'usurpateur Amasis. Celui-ci avait réussi à se faire aimer de Ladice, suivante de la reine, et à l'épouser en secret. Puis, à la suite d'une grande défaite militaire d'Apriez, Amasis avait profité de la rébellion qui s'en était suivie pour se faire proclamer roi. Apriez, ayant perdu le contrôle de la situation, n'avait fait qu'aggraver les troubles, avant de connaître la défaite et la mort. La reine s'était enfuie avec son fils Sesostris, accompagnée de Ladice, qui avait renié son mari usurpateur.
Apriez, roi d'Egypte
Pour comprendre l'histoire de Sesostris, il est nécessaire de connaître en détail l'histoire de la dynastie égyptienne. Sesostris est fils d'Apriez, roi légitime et descendant de l'illustre Sesostris premier. Or aujourd'hui il commande les troupes d'Amasis, roi égyptien illégitime. Pourtant, le début du règne d'Apriez était heureux : le souverain avait remporté plusieurs victoires et épousé une princesse remarquable, dont il a eu un fils exceptionnel.

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HISTOIRE DE SESOSTRIS ET DE TIMARETE.

Pour vous faire bien connoistre Sesostris, et vous faire sçavoir la cause de ses malheurs ; il ne faut pas seulement vous raconter sa vie, il faut encore vous apprendre celle de ses Peres, et ne vous dire moins exactement l'Histoire de toute l'Egipte en general, que la sienne particuliere : tant il est vray que ses infortunes ont une source esloignée. Ne trouvez donc pas estrange, si je commence mon discours, par des choses qui d'abord vous sembleront en quelque façon détachées de mon sujet, et presques inutiles à mon recit : mais que vous connoistrez pourtant par la suite, en estre essentiellement, Il faut mesme, Seigneur, que je vous die particulierement beaucoup de choses, dont la Renommée vous aura sans doute apris une partie : mais que vous ne pouvez pas sçavoir assez parfaitement, pour entendre les avantures qui en despendent : n'estant pas croyable que dans vostre enfance vous les ayez assez bien sçeuës pour cela : n'estant pas possible, que dans un âge plus avancé, le Conquerant de toute l'Asie ait eu assez de loisir, pendant qu'il faisoit tant d'illustres Conquestes, de s'informer exactement, de ce qui se passoit en Afrique. Il faut donc, Seigneur, que je vous die que Sesostris est Fils d'Apriez, cét illustre et malheureux Roy, qui apres avoir regné si heureusement durant si

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long temps, et r'emporté tant de glorieux advantages, à la guerre qu'il eut contre ceux de Tir et de Sidon ; se vit a la fin renversé du Throsne. De cét Apriez dis-je, qui se vantoit d'estre sorty de la Race du premier Sesostris, si fameux par ses vertus et par ses Conquestes, car Psammethicus son Bisayeul en estoit. Il est vray que ce Prince dont Apriez estoit sorty, estoit assez couvert de gloire par luy mesme, sans avoir besoin de celle de ses Predecesseurs : puis que ce fut luy, comme vous le sçavez, qui eut celle de vaincre ces onze Rois, ou plustost ces onze Tirans, qui avoient partagé tout le Royaume pendant un inter- regne, et de reünir en une seule Puissance comme auparavant, tant de Puissances illegitimes. Voila donc, Seigneur, quelle est la naissance de Sesostris : je voy bien que ce que je vous dis vous surprend : et que sçachant que c'est aujourd'huy Amasis qui regne en Egipte, vous avez peine à croire qu'il y ait un Fils d'Apriez : et un Fils d'Apriez qui commande des Troupes d'Amasis, vainqueur du feu Roy son Pere, Mais, Seigneur, pourveu que vous veüilliez avoir la patience de m'escouter, vostre estonnement cessera : et tout ce qui vous paroist incroyable, ne vous le semblera plus. Pour retourner donc à la source des malheurs de Sesostris ; il faut, comme je vous l'ay desja dit, vous aprendre les dernieres infortunes du Roy son Pere : et vous dire en suitte comment Amasis est monté au Thrône : car c'est principalement sur cela, que porte toute la suitte de

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cette Histoire. Je vous ay desja dit, Seigneur, qu'Apriez avoit regné heureusement, et qu'il avoit esté heureux en Guerre, et heureux en Paix : mais il faut encore que je vous die, qu'il avoit aussi esté heureux en son Mariage : non seulement parce qu'il avoit espousé une Princesse admirable en beauté et en vertu, mais encore parce que les Dieux luy donnerent un Fils, dés la premiere année qu'il fut marié. Et un Fils qui tesmoigna dés le Berçeau, devoir estre ce que vous le voyez aujourd'huy : estant certain que jamais enfance n'a esté plus agreable que la sienne. Voila donc Apriez le plus heureux de tous les Rois du monde : le voila Maistre d'un des plus abondans et des plus riches Royaumes de toute la Terre : jamais l'Egipte n'avoit esté plus tranquile : jamais le desbordement du Nil, n'avoit rendu nos Campagnes plus fertiles : et jamais enfin cette Monarchie n'avoit esté plus solidement establie, qu'elle paroissoit l'estre en ce temps là.

Amasis et Ladice
Il y avait alors à la cour d'Apriez un homme ambitieux nommé Amasis, ainsi qu'une jeune et belle veuve, Ladice, amie proche de la reine. Constatant l'ascendant de Ladice sur la reine et sur le roi, Amasis feint de s'éprendre d'elle. Il parvient à s'en faire aimer, puis à s'unir à elle par un mariage secret.

Cependant, Seigneur, cet honneur fut bien tost renverse : mais afin que vous sçachiez mieux de quelle voye les Dieux se servirent pour cela, il faut que vous sçachiez qu'Amasis qui regne aujourd'huy, et dont la naissance est sans doute plus grande que ses ennemis ne la disent, estoit alors dans la Cour : mais il y estoit avec une ambition cachée dans le coeur, qui faisoit qu'il n'avoit point de repos. En ce mesme temps, il y avoit aussi à la Cour, une Princesse nomée Ladice, qui avoit esté mariée : et qui estant veusve, possedoit toute la faveur de la Reine, et

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par consequent celle du Roy. Car outre qu'en Egypte toutes les Femmes en general sont extrémement considerées par leurs Maris ; les Reines en particulier, le sont extrémement par les Rois : se fondant sur l'exemple d'Osiris, qu'on assure avoir fort respecté Isis. De sorte que par ce moyen, comme je l'ay desja dit, Ladice en possedant le coeur de la Reine, avoit beaucoup de credit aupres du Roy : et comme ceux qui sont en faveur, n'y sont pas long temps sans qu'on le sçache ; Amasis, de qui l'esprit estoit aussi Grand que l'ambition, s'apercevant le premier du pouvoir que Ladice avoit sur les volontez de la Reine, se hasta de s'attacher à la voir plus qu'une autre, devant que sa faveur eust fait beaucoup d'esclat dans le monde : afin de persuader à cette Princesse, que c'estoit par cette raison qu'il la voyoit plus souvent qu'il n'avoit accoustumé. Car comme Amasis avoit un esprit penetrant ; qu'il connoissoit l'humeur de la Reine, et l'adresse de Ladice ; quoy que les commencemens de la faveur de cette Princesse fussent petits en aparence, il ne laissa pas de prevoir qu'elle augmenteroit infailliblement bientost. C'est pourquoy pour faire que le prix de tous ses services fust plus grand, il se hasta, comme je l'ay desja dit, de se declarer pour estre Amy particulier de Ladice. Et en effet, cette Princesse à qui l'esprit d'Amasis plaisoit extrémment, ne fut pas longtemps sans estre autant de ses Amies, qu'il estoit de ses Amis, et mesme davantage : car enfin, il aimoit Ladice,

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et la faveur de Ladice : et cette Princesse aimoit seulement le merite et la Personne d'Amasis. Cependant afin de cacher mieux son ambition, quand Amasis vit qu'il ne s'estoit pas trompé en ses conjectures, et que la faveur de Ladice augmentoit ; il fit si bien que cette Princesse creût qu'il avoit de l'amour pour elle, et qu'elle le creût sans s'en fâcher. Je ne vous diray point, Seigneur, ny par quelle voye il luy fit connoistre sa passion ; ny par quels sentimens Ladice la souffrit enfin agreablement, car ce n'est pas l'Histoire d'Amasis que je vous raconte : mais je vous diray seulement, que comme Ladice estoit belle, et de plus. Favorite de la Reine, tout ce qu'il y eut de Gens de qualité dans la Cour, s'attacherent à la servir, Si bien que par ce moyen, n'en desesperant ny n'en favorisant pas un, elle estoit Maistresse absoluë du coeur de tous les Grands d'Egipte : de sorte que comme cette Princesse aimoit l'Estat, elle se resolut de se servir de l'amour que sa beauté et sa faveur avoient donné à tant de Gens d'importance, pour les empescher de remuer dans le Royaume : et pour les unir inseparablement aux interests du Roy. Et en effet elle agit avec tant de generosité, et tant d'adresse en ces occasions, qu'elle en a merité une gloire eternelle : car enfin elle dissipa plusieurs Factions ; elle rompit plusieurs Cabales ; et elle persuada si bien à tous ceux qui la servoient, qu'ils ne le pouvoient mieux faire qu'en servant le Roy ; qu'en effet elle les retint durant tres longtemps dans l'obeissance. Cependant

   Page 3818 (page 328 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Amasis, qui aux yeux de tout le monde ne paroissoit estre qu'Amy de Ladice, estoit effectivement devenu Amant, et un Amant encore, qui devint enfin un Amant aimé : principalement parce qu'elle croyoit qu'il estoit le seul qui aimoit effectivement sa Personne, sans considerer sa faveur : ne sçachant pas qu'il avoit une ambition cachée dans l'ame, encore plus forte que son amour. Elle se trouva pourtant fort embarrassée : car Amasis n'estoit pas alors en une posture, où il pûst y avoir de proportion entre luy et ses rivaux, ny entre luy et Ladice. Neantmoins comme elle avoit l'ame passionnée ; qu'elle croyoit avoir de l'obligation a Amasis ; qu'il la servoit avec un respect sans esgal ; qu'il avoit servy le Roy en diverses occasions avec beaucoup de fidelité ; qu'il s'estoit signalé à la guerre de Tir et de Sidon ; que son inclination la portoit puissamment à le preferer à tout le reste du monde ; et qu'elle avoit l'ame fort desinteressée, elle se seroit resoluë assez facilement à l'espouser, si elle se n'eust jugé qu'infailliblement tous ceux qui la servoient alors, et qu'elle empeschoit de brouïller l'stat, recommenceroient toutes leurs factions : principalement en un temps, où le Roy se trouvoit obligé de faire la guerre aux Cyreneens. Mais comme Amasis estoit alors assez bien avec elle pour sçavoir toutes ses pensées, et les obstacles qu'elle mettoit à son bonheur, il redoubla ses soins et ses prieres, afin qu'elle luy donnast quel que asseurances plus particulieres de son affection. Car

   Page 3819 (page 329 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme il sçavoit qu'il faudroit qu'il allast à la guerre avec le Roy ; et qu'il y avoit quelques uns de ses Rivaux qui demeureroient aupres de la Reine : il craignoit que durant son absence Ladice ne changeast de sentiment. De sorte que faisant le desesperé, il luy dit qu'absolument il n'iroit point à l'Armée : qu'il aimoit mieux perdre son honneur, que de s'exposer à perdre son affection : et il luy dit cela si déterminément, qu'en effet elle creût qu'il n'iroit pas : et qu'ainsi on viendroit à sçavoir peut-estre la cause d'un procedé si peu ordinaire à Amasis, qui estoit extremement brave. Quoy qu'il en soit, Seigneur, comme Ladice aimoit effectivement Amasis, et qu'elle avoit resolu de l'espouser quand cette guerre seroit terminée ; il ne fut pas si difficile à cét ambitieux Amant de persuader à cette Princesse de l'espouser en secret. Et en effet l'amour estant aussi sorte dans le coeur de Ladice, que l'ambition l'estoit dans celuy de cét Amant caché ; quelques jours devant le depart du Roy, Amasis espousa Ladice secrettement dans un petit Temple : sans autres tesmoins que ceux qui en faisoient la Ceremonie, et qui estoient absolument à elle : à la reserve d'une de ses Femmes, en qui elle se confioit de toutes choses. Et par ce moyen, Amasis se vit en estat de pouvoir un jour posseder toute l'utilité de la faveur de Ladice : qu'il souhaitoit pour le moins autant, que la possession de sa beauté. Quoy qu'il en soit, Amasis partit pour aller à la guerre, et partit Mary

   Page 3820 (page 330 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de la belle Ladice : durant que tous ses Amans luy disoient adieu avec des larmes.

Défaite d'Apriez
Par l'intermédiaire de Ladice et de la reine, Amasis parvient à se faire nommer lieutenant général. Bientôt le roi Apriez subit une grande défaite contre les Cyrenéens et rentre à Says couvert de honte. Le bruit se répand que le souverain s'est délibérément exposé à la défaite afin de faire périr quelques grands seigneurs. Apriez demande à Amasis de calmer l'armée. Ladice promet à son époux secret que, s'il y parvient, rien ne s'opposera à ce qu'elle révèle leur mariage au grand jour. Amasis s'attelle à cette tâche avec les meilleures intentions, d'autant plus qu'il est réellement tombé amoureux de Ladice.

Mais pour commencer à le mettre en estant de pouvoir declarer son Mariage apres la fin de la guerre, elle obligea la Reine à faire que le Roy le fist un de ses Lieutenans Generaux : pretextant la chose de sa fidellité et de son courage : et quoy que cela parust un peu extraordinaire à la Reine, lors que Ladice luy fit cette proposition, elle ne laissa pas de la contenter. Cependant cete guerre où alloit le Roy, n'avoit pas un pretexte extrémement plausible : et l'on eust dit qu'Apriez ne la faisoit que pour occuper les Grands de son Estat, de peur qu'ils ne fissent une guerre civille. Les commencemens en furent assez heureux : et Amasis y rendit des services considerables, et s'aquit de telle sorte le coeur des Soldats, qu'il estoit Maistre de l'Armée. Toutes les fois qu'Apriez avoit rencontré les Ennemis, il les avoit batus : de sorte qu'encore qu'il n'eust pas donné de Bataille, il ne laissoit pas d'avoir beaucoup fait, d'avoir estably la reputation de ses Armes, et d'avoir porté la terreur dans le Païs Ennemy. Les choses estant en ces termes, Apriez détacha dix mille hommes de son Armée, et les donna à commander à Amasis : afin qu'il fist semblant d'aller attaquer les Ennemis par un autre costé, pour les obliger à separer leurs Forces : et pour les contraindre apres à combatre malgré qu'ils en eussent, esperant les vaincre plus facilement. Mais la chose ne reüssit pas comme il l'avoit pensé : car les Cyreneens

   Page 3821 (page 331 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne separerent point leurs troupes : et aimerent mieux s'exposer à estre vaincus en quelque part, qu'à l'estre par tout. Si bien que ne divisant point leur Armée, ils firent ce qu'Apriez vouloit faire : c'est a dire qu'ils le forcerent à combatre, et le vainquirent. Mais de telle sorte, que son Armée ayant esté entierement deffaite, il fut contraint de s'en retourner à Says, où il avoit laissé la Reine ; et de s'y en retourner couvert de honte, et accablé de douleur. Car non seulement il avoit perdu la Bataille, mais elle avoit esté si sanglante, que cette funeste Journée, mit le deüil dans toute l'Egipte. Apriez en partant pour retourner à Says, envoya commander à Amasis de l'y aller trouver ; de retirer les Troupes qu'il avoit du Païs Ennemy, et de les laisser sur la Frontiere : laissant ordre aux autres Lieutenans Generaux de r'allier ce qu'ils pourroient du débris de son Armée. En effet Amasis obeïssant au Roy, fut le trouver où il estoit : bien aise de n'avoir point eu de part à la honte de sa deffaite, et de pouvoir dire à Ladice qu'il n'avoit rien fait indigne de l'honneur qu'elle luy avoit accordé. Cependant comme la perte de cette bataille avoit causé une consternation generale dans toute l'Egipte, le Peuple et les Soldats commencerent de murmurer : et il s'espandit un bruit universel, qu'Apriez avoit cherché à estre vaincu : qu'il n'avoit separé son Armée que pour faire perir quelques Grands de son Estat qui pouvoient le troubler : esperant apres cela regner sur eux, avec

   Page 3822 (page 332 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus d'empire : et passer d'une Puissance legitime, à une Puissance tirannique. Seigneur, soit que les Soldats parlassent ainsi de leur propre mouvement, ou qu'Amasis les entretinst sourdement dans cette disposition ; il est tousjours certain, que toutes ces Troupes r'alliées, jointes à celles qu'Amasis avoit ramenées sur la Frontiere, parurent avoir intention de se revolter : et agirent en effet comme ayant dessein de faire la guerre à leur Prince. Apriez ne sçeut pas plustost la chose, qu'il resolut pour calmer cét orage, d'envoyer Amasis vers cette Armée, qui sembloit vouloir estre rebelle : ce Prince le considerant comme un homme qui estoit agreable aux Soldats, et qu'il croyoit luy estre fidelle. Amasis acceptant donc cette commission, partit, pour s'en aller à l'Armée : mais devant que de partir, que ne luy dit point Ladice, pour l'obliger à servir bien le Roy en cette occasion, et à bien servir sa Patrie ? Adjoustant à toutes ses prieres, que s'il pouvoit restablir le calme dans l'Armée, et par consequent dans toute l'Egipte : elle declareroit aussi tost son Mariage, et au Roy, et à la Reine : qui n'oseroient pas le desaprouver apres qu'il leur auroit rendu un service si considerable. Mais Seigneur, comme Amasis avoit plustost espousé Ladice par ambition, que par amour, quoy qu'il en fust pourtant devenu amoureux, il ne demeura pas dans les bornes que cette genereuse Princesse luy prescrivit. Neantmoins, quand il arriva à l'Armée, il commença d'agir en fidelle Sujet : et je suis persuadé,

   Page 3823 (page 333 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy que ses Ennemis en ayent dit, qu'il n'avoit alors que de bonnes intentions : et que tout ambitieux qu'il estoit, il ne vouloit faire sa fortune que par la belle voye.

Amasis, couronné roi par l'armée
Mais pendant qu'Amasis s'adresse aux soldats, l'un d'entre eux, feignant de le couronner, provoque les acclamations de toute l'armée. Il n'en faut pas davantage pour aiguiser son ambition. Il commence par avertir Apriez qu'il feint d'accepter la proposition des soldats dans l'unique but de les ramener à l'ordre. Mais, en même temps, il mande par lettre à Ladice de quitter la cour et de le rejoindre pour recevoir la couronne. Ladice refuse. Apriez, de son côté, commence à se méfier : il envoie au camp l'un de ses hommes, nommé Patarbenis, en le chargeant d'arrêter Amasis. Mais ce dernier, mis au courant en temps opportun, renvoie Patarbenis à la cour, en le priant de communiquer que désormais il accepte la qualité de roi. Apriez, qui doute de la fidélité de Patarbenis, le fait exécuter. Cet acte cruel scandalise les courtisans, dont un grand nombre adhère au parti d'Amasis.

Il fit donc mettre toutes les Troupes en Bataille : et assemblant tous les Chefs, il se mit à leur remonstrer leur faute, et l'injustice de leur procedé. Mais durant qu'il parloit, un Soldat Egiptien prit un Armet, et le luy mettant sur la teste, comme on fait à la Ceremonie du Couronnement de nos Rois ; Souffre Amasis, luy dit il, que je te mette en possession du Royaume d'Egypte : et cesse de nous parler d'obeïr à Apriez, car nous ne voulons point de Roy qui ait esté vaincu. Le discours insolent de ce Soldat, qui n'avoit pas esté fait sans estre concerté avec beaucoup d'autres, fut suivy d'une acclamation presque universelle : qui fit connoistre à Amasis, qu'il estoit peut-estre à son choix d'estre Roy, ou de ne l'estre pas, De sorte que toute l'ambition de son ame se resveillant ; il n'escouta ny la generosité ; ny la raison ; ny mesme la veritable gloire ; qui ne se trouve pas à regner par une injuste voye : et se laissa emporter aveuglément, à l'ambition toute seule. Il voulut pourtant d'abord, rejetter la proposition qu'on luy faisoit, afin de ne se declarer pas trop tost : mais il la rejetta foiblement, et d'une maniere qui ne fit que redoubler les cris des Soldats : qui disoient tous qu'ils faloit qu'Amasis fust leur Souverain. Enfin Seigneur, vous le sçavez, et toute la Terre l'a sçeu : Amasis ne pût refuser d'estre Roy : et

   Page 3824 (page 334 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il commença de parler comme un homme qui vouloit estre forcé, à reçevoir la Puissance Souveraine. Il n'accepta pourtant pas precisément la qualité de Roy, afin d'avoir loisir de juger s'il pourroit effectivement le devenir : il leur dit donc seulement, que pour reconnoistre la confiance qu'ils avoient en luy, il vouloit estre leur Protecteur : qu'il leur permettoit de ne les quitter point, qu'il ne leur eust fait obtenir leur disgrace, et mesme de nouveaux Privileges : mais plus Amasis agissoit ainsi, plus les Chefs et les Soldats persistoient à dire qu'ils vouloient qu'il fust leur Roy. Cependant Amasis dépescha à la Cour, faisant dire à Apriez qu'il estoit au desespoir de ce qui estoit arrivé : et qu'il l'assuroit qu'il ne faisoit semblant d'accepter une partie du pouvoir que les Soldats luy avoient donné, que pour les ramener dans l'obeïssance. Mais en mesme temps, il dépescha un des siens secrettement à la Princesse Ladice, pour la conjurer de se retirer de la Cour ; et de venir recevoir la Couronne que les Dieux luy offroient par sa main. Cependant comme le Roy fut adverty fidellement par quelques Officiers de cette Armée, comment la chose se passoit, il entra en une telle colere contre Amasis, qu'au lieu de dissimuler une partie de son ressentiment, et de tascher de mesnager les choses ; il esclatta contre ce rebelle, et dépescha vers luy un homme de la plus haute consideration, nommé Patarbenis : avec ordre d'agir conjoinctement avec ce peu d'Officiers qui luy estoient fidelles :

   Page 3825 (page 335 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de tascher de se saisir de la personne d'Amasis, ou mesme de le tuer s'ils n'estoient pas assez forts pour le prendre : D'autre part, Ladice qui estoit effectivement genereuse, desaprouva de telle sorte ce que faisoit Amasis ; qu'encore qu'elle l'aimast avec une passion extréme, elle luy manda que bien loing de se dérober de la Cour, et de prendre part à son crime ; elle luy declaroit, que s'il ne r'entroit bientost dans son devoir, elle seroit sa plus mortelle ennemie. Elle ne laissa toutesfois de tascher d'adoucir les choses à la Cour autant qu'elle pût : mais ce fut inutilement, parce que Patarbenis avoit desja reçeu les ordres du Roy : Apriez n'ayant pas deliberé un moment sur ce qu'il devoit faire. La chose né luy reüssit pourtant pas : car comme cét ordre n'avoit pas esté bien secret, Amasis le sçeut devant que de voir celuy à qui on l'avoit donné, de sorte que lors que Patarbenis arriva au Camp, il trouva qu'il estoit desja adverty du sujet de son voyage : ce luy que ses Amis de la Cour luy avoient envoyé, ayant esté plus diligent que Patarbenis, qui estoit desja assez avancé en âge. En effet, lors qu'il arriva aupres de luy, il le trouva qui haranguoit ses Soldats, qu'il avoit fait ranger en Bataille pour les exhorter à deffendre sa vie, qu'il sçavoit qu'Apriez vouloit luy faire oster par quelques uns d'entre eux. Patarbenis arrivant donc, comme Amasis estoit en cette occupation ; il voulut d'abord luy parler, comme si le Roy eust creû positivement, tout ce qu'il luy avoit mandé ; et qu'ainsi

   Page 3826 (page 336 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa fidelité ne luy eust pas esté suspecte : afin d'avoir le temps de negocier avec ceux de Chefs de cette Armée qui avoient adverty Apriez de la verité. Mais Amasis qui sçavoit la veritable cause de son voyage, ne luy donna pas le loisir de parler plus longtemps. Non non, luy dit il, Patarbenis, ne me desguisez point une chose que je sçay aussi bien que vous : vous venez avec intention de porter ma teste à Apriez : mais je ne pense pas, dit il en se tournant vers ses Troupes, que ces mesmes Soldats qui l'ont couronnée, veüeillent vous la livrer. C'est pourquoy vous n'avez qu'à vous en retourner à l'heure mesme : pour dire au Prince qui vous envoye, que s'il deffend aussi bien sa Couronne, que je deffendray ma teste, je ne seray de longtemps Roy. Patarbenis voulut repartir quelque chose à un discours si hardy : mais il se fit une telle acclamation parmy les Soldats, pour aprouver le discours d'Amasis, que cét Envoyé connut bien que le mieux qu'il pouvoit faire, estoit de s'en retourner : car de par tout il n'entendoit qne menaces insolentes contre luy. Patarbenis s'en retourna donc à Says, où Apriez estoit alors dans le superbe Palais qui'il y avoit fait bastir : mais il n'y fut pas bien reçeu ; car ce malheureux Roy, aprenant le peu de succés de son voyage, creût qu'il s'entendoit avec Amasis : si bien qu'il le fit non seulement arrester, mais mourir : sur le raport de quelques Soldats qui l'avoient suivy, et qui dirent que s'il se fust obstiné à demeurer au Camp, il auroit pû faire revolter une partie

   Page 3827 (page 337 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des Troupes contre Amasis. Cette mort precipitée et violente, acheva de destruire les affaires d'Apriez : car comme Patarbenis estoit d'une probité reconnuë de tout le monde, le Peuple de Says en murmura fort. Tous les Amis d'Amasis craignant quelque mauvais traitement du Roy, puis qu'il estoit capable d'une telle injustice, s'allerent jetter dans le party de leur Amy, et entre les autres le Pere d'Heracleon : de sorte qu'en moins d'un mois, Amasis se trouva avec une Armée tres puissante, qui se fortifiant tous les jours, de toutes les Provinces d'Egipte, se vit bientost en estat de l'assujettir.

Dilemmes de Ladice
Ladice est en proie à un lourd dilemme : d'un côté, sa fidélité à la reine l'oblige à se séparer de l'homme qu'elle aime, mais, d'un autre, elle ne peut révéler qu'elle est mariée à un usurpateur. Sa situation est d'autant plus délicate qu'elle se découvre enceinte. Elle conjure Amasis de se rendre à la raison. Dans le cas contraire, elle n'hésitera pas à exposer sa propre personne et celle de son enfant à la colère d'Apriez. Amasis n'en croit rien et continue sa marche sur Says.

Cependant le coeur d'Amasis n'estoit pas sans inquietude : l'amour qu'il avoit pour Ladice, combatoit son ambition, et la combatoit fortement : toutesfois il n'y avoit pas moyen que cette passion peust vaincre l'autre : et d'autant moins, que comme son Mariage n'estoit point sçeu, il voyoit qu'il n'exposoit pas Ladice â la violence d'Apriez. Mais helas, cette malheureuse Princesse estoit estrangement à pleindre ! car non seulement elle se voyoit forcée à se separer d'Amasis, qu'elle avoit tant aimée ; mais elle s'aperçeut encore qu'elle estoit grosse : et qu'ainsi il faudroit à la fin declarer à la Reine (qu'elle aimoit si cherement, et de qui elle estoit si tendrement aimée) qu'elle estoit Femme d'un homme qui la vouloit faire tomber du Thrône. Estant donc en cette extremité, elle s'advisa encore d'un moyen, pour tascher de faire qu'Amasis peust se repentir : pour cét effet, elle luy manda

   Page 3828 (page 338 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'estat où elle se trouvoit : et apres luy avoir dit les choses du monde les plus tendres et les plus touchantes ; elle luy dit que s'il ne se resoluoit à ce qu'elle souhaittoit de luy ; qui estoit d'entendre à quelque negociation ; elle alloit apprendre au Roy qu'elle estoit sa Femme, et s'accuser mesme d'avoir eu part à son crime : et qu'ainsi la premiere nouvelle qu'il recevroit, seroit sans doute qu'il auroit perdu et sa Femme, et son Enfant : n'estant pas croyable, puis qu'Apriez avoit fait mourir un innocent, qu'il peust pardonner à la Femme d'un Usurpateur, qni se declareroit coupable. Ce fut pourtant en vain que Ladice employa toutes ses persuasions : car Amasis creût tousjours que la Reine l'aimoit trop pour la perdre : et que Ladice estoit trop sage, pour s'accuser elle mesme inutilement, et pour l'Estat et pour elle. C'est pourquoy, apres luy avoir mandé qu'il se croyoit indigne de l'honneur qu'elle luy avoit fait ; et que c'estoit pour cela qu'il vouloit monter au Thrône ; il poursuivit son dessein. Pour cét effet il fit publier qu'il estoit de la Race des premiers Rois d'Egipte, sur qui les Predecesseurs d'Apriez avoient usurpé la Souveraine Puissance : si bien que donnant quelque leger pretexte de justice à son Party ; il le fortifia encore davantage. Apriez se voyant donc abandonné de ses propres Subjets, et particulierement du Pere d'Heracleon qui estoit tres puissant, se servit de Troupes Auxiliaires : les Joniens, les Cariens et quelques autres Peuples Asiatiques, luy fournirent

   Page 3829 (page 339 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

trente mille hommes : de sorte que se mettant à la teste de cette Armée, il partit de Says, resolu d'aller combatre : et par ce moyen, on vit une chose qui ne s'est peutestre jamais veuë. Car enfin, le veritable Roy d'Egipte, n'avoit presques point d'Egiptiens dans son Armée, qui n'estoit composée que d'Estrangers : et au contraire, les Troupes de l'Usurpateur, estoient toutes de Sujets naturels du Roy son Maistre, à qui il faisoit la guerre. Cependant la malheureuse Ladice, n'ayant pas la force d'executer ce qu'elle avoit mandé à Amasis, esperant de luy toucher le coeur, demeura avec une douleur inconcevable : car elle sçavoit bien que sans elle, Amasis n'auroit pas esté en termes de faire ce qu'il faisoit. Si bien que se regardant comme la cause de son crime ; de la desolation de sa Patrie ; et du renversement de l'Estat ; il n'y avoit point de jour, qu'elle ne se desirast la mort. Elle ne sçavoit mesme ce qu'elle devoit demander aux Dieux : de sorte que se resignant à leur volonté, elle attendit le succés de la guerre avec une inquietude plus grande que celle de la Reine, quoy que cette Princesse fust la plus malheureuse du monde. Sesostris son Fils unique, pouvoit alors avoir quatre ou cinq ans : ainsi il y avoit lieu de croire que son innocence devoit aparemment garantir le Roy son Pere du malheur qui luy arriva.

Victoire d'Amasis
Les troupes du roi rencontrent celles d'Amasis près de Memphis. Amasis sort victorieux de l'affrontement, au cours duquel Apriez perd la vie. La douleur de la reine est grande, d'autant que le peuple la force à quitter la ville. Elle se réfugie dans un château à trente stades de Says. Amasis lui envoie un messager qui la somme de remettre son fils Sesostris. Cette exigence scandalise Ladice, qui renie son mari. Bientôt, la reine et sa suivante apprennent qu'Amasis a réussi à fédérer toutes les provinces d'Egipte, à l'exception d'Elephantine. La mort ou la fuite restent les seules alternatives. Or, la situation géographique de l'Egipte rend toute échappatoire très difficile. Amenophis, l'homme de confiance de la reine, lui conseille de mettre Sesostris en sécurité en se rendant à Elephantine.

Cependant le Parti le plus juste, fut le plus infortuné : mais Seigneur, pour ne m'estendre pas davantage sur cét endroit de mon recit, je vous diray en

   Page 3830 (page 340 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peu de mots, que l'Armée d'Apriez et celle d'Amasis s'estans rencontrées aupres de Memphis, assez proche de ces superbes Piramides qui surpassent toutes les autres qui sont en divers endroits de l'Egite, la Bataille fut perduë, par le malheureux Apriez. D'abord que les Troupes se meslerent, il fut blessé : quelque temps apres il fut pris : et pris d'une maniere si estrange, qu'il luy en cousta la vie. Car ceux entre les mains de qui il tomba, ne pouvant demeurer d'accord qui d'entr'eux le presenteroit à Amasis, se querellerent : et firent un combat particulier, au milieu d'une Bataille. Mais avec tant de rage et tant de fureur, qu'un des deux Partis qui s'estoient formez entre ces furieux, se trouvant le plus foible, un de ces desesperez s'avança vers ce malheureux Roy, qui estoit au milieu d'eux, et le tua avec une inhumanité qui n'a point d'exemple, afin d'empescher ses compagnons de jouïr d'un avantage où il voyoit qu'il ne devoit plus avoir de part. Voila donc, Seigneur, comment finit ce malheureux Roy, et comment Amasis le devint : vous pouvez juger quelle fut la douleur de la Reine, lors qu'elle aprit que le Roy avoit perdu la Bataille et la vie : et que par consequent, le jeune Sesostris avoit perdu la Couronne. Mais quelque grande que fust sa douleur, elle estoit encore moindre que celle de la genereuse Ladice ; qui ne pût jamais se consoler, d'estre Femme d'un Usurpateur. Cette Reine affligée fit d'abord ce qu'elle pût, pour obliger le Peuple de Says d'estre

   Page 3831 (page 341 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fidelle à son jeune Prince, et de vouloir s'opposer à Amasis : mais la haine que les Habitans de cette Ville avoient conçeuë dans les derniers temps contre Apriez, estoit si forte, et ils se voyoient si despourveus de gens de guerre, pour s'opposer à Amasis ; que bien loin de faire ce qu'elle vouloit, et de luy accorder ce qu'elle leur demandoit les larmes aux yeux, et en leur montrant leur jeune Roy ; ils se mutinerent de nouveau : et agirent comme des gens qui vouloient se ranger du Parti le plus fort. De sorte que cette déplorable Reine, craignant qu'ils ne se saisissent de sa personne et de celle de son Fils, se vit contrainte de sortir de nuit de la Ville : et de se retirer avec un tres petit nombre des siens, â un Chasteau assez fort, qui estoit à trente stades de Says, jusques à ce qu'elle eust resolu ce qu'elle devoit faire. Comme elle estoit preste de partir, accompagnée de sa chere Ladice, il vint un Envoyé d'Amasis, vers la Princesse sa Femme, pour luy annoncer sa victoire : et pour luy dire qu'elle ne s'obstinast pas là s'engager dans le malheur de la Reine : et que tout ce qu'il pouvoit faire en sa consideration, estoit de luy laisser une des Provinces d'Egipte, pourveû qu'elle remist en ses mains le jeune Sesostris. A peine Ladice eut elle entendu cette proposition, qu'elle esclatta contre Amasis : et dit à celuy qu'il luy avoit envoyé, tout ce que la Reine eust pû souhaiter qu'elle dist si elle eust sçeu son mariage, et qu'elle l'eust veuë dans les premiers transports

   Page 3832 (page 342 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sa douleur. Allez, luy dit elle, allez, et dittes à Amasis, que je suis née Subiette du Roy, devant que d'estre sa Femme : que ce premier devoir me separe de luy pour jamais : si ce n'est qu'il veüille rendre au jeune Sesostris, la Couronne qu'il vient d'arracher au malheureux Apries. En suitte de quoy, sans vouloir souffrir qu'il luy parlast davantage, elle fut retrouver la Reine qui l'attendoit pour partir : sans luy dire encore toute la cause de sa douleur. Jamais fuitte ne fut faite plus à propos que celle là : car à peine la Reine fut elle hors de la Ville, que le Peuple fut à son Palais, pour executer l'ordre qu'Amasis avoit envoyé par celuy qui avoit parlé à Ladice : car comme ce nouveau Roy sçavoit bien quelle estoit la disposition des Habitans de Says, il avoit envoyé commander aux Chefs de la Police de faire prendre les Armes au Peuple : et de s'assurer de la Personne de la Reine ; de celle de Sesostris ; et de celle de Ladice. Mais les Dieux qui vouloient sans doute conserver Sesostris, firent que cét Envoyé d'Amasis, suivant le commandement qu'il en avoit eu, fut parler à Ladice, devant que d'aller parler aux Habitans de la Ville ; ainsi ce jeune Prince et ces deux malheureuses Princesses, eschaperent à la victoire d'Amasis. Cette grande Reine fut mesme si heureuse dans sa fuitte, qu'on ne sçeut point d'abord où elle estoit allée : mais comme on ne l'eust pû ignorer longtemps, Ladice qui ne vouloit pas livrer le reste de la Maison Royale entre les mains d'Amasis,

   Page 3833 (page 343 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy conseilla de n'y tarder pas : et d'aller à un autre lieu plus esloigné, et où selon les apparences, on ne la chercheroit pas si tost. Et en effet la chose s'executa heureusement : mais helas ! à peine ces deux Princesses eurent elles eu loisir de connoistre leurs premiers malheurs, et de les pleurer quelques jours ; qu'elles sçeurent que tout suivoit le Party du Vainqueur : que la haute et basse Egipte reconnoissoient sa Puissance ; que toutes les Provinces et toutes les Villes, luy envoyoient des Deputez, pour l'assurer de leur fidelité ; que Says, Thebes, Memphis, Bubastis, Siene, Busiris, Canope, et Anisis se soumettoient : et qu'à la reserve d'Elephantine, qui deliberoit encore sur ce qu'elle avoit à faire, Amasis estoit Maistre de toute l'Egipte. Elles sçeurent que tous les Calasires et les Hermotibies (c'est ainsi qu'on apelle les Nobles parmy nous) obeïssoient sans murmurer : parce qu'ils esperoient qu'Amasis leur laisseroit plus de pouvoir, qu'ils n'en avoient eu sous Apriez. De sorte que ne voyant nul secours à esperer de nulle part, la Reine se trouva au plus deplorable estat du monde : car enfin ce qui fait la force de l'Egipte, faisoit son malheur particulier : puis que comme vous le sçavez, elle ne pouvoit pas aisément estre secouruë par les Estrangers. En effet du costé de l'Occident, comme l'Egipte est bornée des steriles Deserts de Lydie, elle ne pouvoit pas en attendre du secours : du costé du Mydy, les Cataractes du Nil, et les Montagnes qui nous servent de Barriere

   Page 3834 (page 344 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faisoient qu'elle n'avoit rien à en esperer : du costé de l'Orient, vous sçavez sans doute Seigneur, que ce grand et espouventable Marescage, qui regne le long du Nil en cét endroit, dans une partie de cette Province, qui s'appelle Barathra, qui separe la Sirie de l'Egipte, fait qu'il n'y a pas moyen d'y faire passer des Troupes. De sorte que n'y ayant presque que le costé du Septentrion par où ce Royaume soit accessible ; et la Reine ne pouvant esperer de secours ny des Joniens, ny des Cariens, qui venoient de perdre leurs Troupes à la derniere Bataille, elle ne vit rien à faire pour elle, qu'à se resoudre à la fuitte ou à la mort. Cette Grande Reine avoit avec elle un homme appellé Amenophis, Frere de ma Mere, qui avoit esté eslevé dans la Maison du feu Roy, et de qui l'esprit et la vertu sont extraordinaires : de qui la fidellité estoit connuë à la Reine et à Ladice ; et dont il estoit aussi Amy particulier. De sorte qu'Amenophis fortifiant le courage de cette Reine, et luy persuadant de soumettre son esprit à sa fortune, en attendant qu'il pleust aux Dieux de la rendre meilleure : il luy conseilla en l'estat où estoient les choses, de ne songer qu'à cacher le Prince Sesostris, et qu'à se cacher elle mesme : afin de voir si dans la suitte du temps, les affaires ne changeroient point de face. La Reine ayant donc remis sa conduitte au sage Amenophis, il resolut de prendre la route d'Elephantine, d'où il estoit, qu'on disoit n'estre pas encore en estat de se soumettre si tost.


Histoire de Sesostris et Timarete : refuge dans l'île
Sous la conduite du fidèle Amenophis, la reine se réfugie dans une île sur le Nil. Les fugitifs s'établissent auprès des bergers Traseas et Nicetis. Ladice avoue à la reine, au moment d'accoucher, son mariage secret avec Amasis, puis meurt en donnant le jour à une petite fille, baptisée Timarete, non sans avoir écrit une dernière lettre à Amasis. Une maladie contagieuse dépeuple l'île et entraîne la mort de la reine. Amenophis décide toutefois d'y rester et d'y élever Sesostris en secret.
Fuite en bateau
Le Nil est en crue. La reine, accompagnée de Sesostris, Ladice et Amenophis, ainsi que de deux suivantes, est contrainte de fuir en bateau. Dissimuler sa grossesse devient de plus en plus difficile pour Ladice. La troupe voyage en habits simples afin de ne pas être reconnue.

   Page 3835 (page 345 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais Seigneur, il faut que vous scachiez, que lors que la Bataille fut donnée, le Nil commençoit desja à croistre : de sorte que lors que cette Reine prit la resolution de quitter le lieu où elle estoit, pour aller chercher un Azile plus esloigné ; ce Fleuve, suivant sa constume, innondoit toute la Campagne. Si bien qu'il falut non seulement que la Reine changeast de lieu par raison, mais encore par cecessité : car durant que ce desbordement est en son plein, on ne voit rien de descouvert en toute l'Egipte, que les Montagnes, les Villes, et les Villages bastis sur des Collines, qui paroissent comme des Isles dans ce grand Fleuve, dont la vaste estenduë le fait ressembler à la Mer en cette saison. Il falut donc qu'Amenophis prist soin d'avoir un Bateau pour embarquer cette déplorable Troupe : il est vray que ce mesme desbordement du Nil, qui d'un costé les incommodoit, fut ce qui les empescha de tomber sous la puissance d'Amasis : qui à cause de cette innondation, ne pût ny envoyer des Troupes à Says, ny faire chercher cette Princesse si exactement. Mais de grace, Seigneur, imaginez vous un peu, non seulement le pitoyable estat où estoit la Reine, et le jeune Prince son Fils, mais encore celuy où se trouvoit la malheureuse Ladice. Car enfin, comme sa grossesse estoit assez avancée, quoy qu'il n'y parust pas, elle voyoit bien que s'en allant avec la Reine, il faudroit pour se justifier, qu'elle luy fist sçavoir qu'elle estoit Femme d'Amasis. Cependant elle ne la vouloit

   Page 3836 (page 346 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point abandonner : et elle ne l'abandonna pas en effet. Amenophis ayant donc pris dans cette Maison, qui avoit servy de retraite à la Reine, toutes les provisions dont il avoit besoin, durant une navigation de plus quinze jours, ils s'embarquerent dés le lieu où ils estoient, quoy que cette Maison ne fust pas au bord du Fleuve, lors qu'il estoit r'enfermé dans son Canal ordinaire. Leur Batteau avoit vers la Poupe une Cabane couverte d'une Voile, sous laquelle estoient Sesostris, et la Reine sa Mere, Ladice, et deux des Femmes de la Reine : Amenaphis et deux Esclaves du Prince estans à l'autre bout du Bateau avec ceux qui le conduisoient. Imaginez vous Seigneur, en quel estat estoit la Reine, qui de tout un grand Royaume, ne se voyoit plus qu'un meschant Esquif, s'il faut ainsi dire, et qui se voyoit encore exposée, à perir par l'impetuosité du Nil, qu'il falloit remonter en biaisant : et mesme par les Hipopothames, par les Cinocephales, par les Crocodiles, et par tant d'autres horibles Monstres dont il est tout remply. De quelque costé qu'elle jettast les yeux, elle ne voyoit que le Fleuve espanché par toute la Campagne, qui l'alloit rendre fertile pour ses Ennemis. Si elle tournoit vers le jeune Sesostris, elle trouvoit encore un redoublemêt de douleur, en voyant sur son visage tant de marques de Grandeur en une fortune si lamentable : et en remarquant mesme desja beaucoup de signes d'un Grand coeur en un âge si tendre : car il ne s'estonnoit ny de l'emtion

   Page 3837 (page 347 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des vagues, ny de l'agitation du Bateau. Ainsi cette malheureuse Reine, ne sçachant que regarder pour trouver de la consolation, se tournoit vers sa chere Ladice : mais au lieu de trouver dans ses yeux ce qu'elle y cherchoit, elle y voyoit tant de larmes, et tant de melancolie, que la sienne augmentoit encore. Le seul Amenophis estoit celuy qui luy donnoit quelque consolation : cependant l'innondation du Nil ne les incommoda pas autant, que la Reine l'avoit apprehendé : parce qu'elle n'est pas si grande aux lieux qu'il leur faloit traverser, qu'elle l'est en la Province de Delta, dont la scituation est fort basse : et qui est toute environnée par ce Fleuve, qui semble ne se diviser, et ne se reünir, pour en former cette Lettre Greque dont elle porte le nom. De sorte qu'apres avoir navigé huit ou dix jours, ils trouverent qu'il y avoit quelques Villages où l'on pouvoit aborder, et se reposer la nuit. Mais Seigneur, j'avois oublié de vous dire, que la Reine, Sesostris, et Ladice, n'avoient gardé nulle marque de Grandeur en leurs habillemens, afin de ne pouvoir estre reconnus : et certes je pense qu'il n'eust pas esté aisé : car outre que l'habit d'une Bergere, est bien different de celuy d'une Reine ; il est encore vray que la douleur avoit tellement changé cette Princesse, aussi bien que Ladice, qu'elles n'estoient pas connoissables. Elles avoient seulement pris toute leurs Pierreries, en cas de besoin : mais enfin Seigneur, comme j'ay beaucoup de choses à vous aprendre, je ne veux point m'arrester à vous dire

   Page 3838 (page 348 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils penserent faire deux fois naufrage : par certains vents qui soufflent tousjours quand le Nil croist, et que quelques uns apellent ventes Etesiens ; car j'ay tant d'autres sujets d'esmouvoir vostre pitié, que je n'ay que faire de m'amuser à celuy là.

Retraite dans l'île des bergers
La troupe s'arrête dans un village situé à soixante stades d'Elephantine. Amenophis apprend que cette ville a décidé de se soumettre à Amasis, ce qui en fait désormais une destination à éviter. Il se rappelle alors qu'un couple de bergers de ses amis habite dans les environs, sur une petite île paradisiaque ; en son milieu s'élève une colline, tandis qu'à ses pieds, une palissade de roseaux la protège du regard des étrangers. Amenophis se rend auprès de ses amis, dénommés Traseas et Nicetis. Après leur avoir offert un présent, il leur promet de grandes récompenses, à condition qu'ils gardent le silence sur leurs nouveaux hôtes. Ces derniers seront censés venir d'un village qui a été inondé par le Nil.

Je vous diray donc, Seigneur, qu'apres avoir souffert toutes les incommoditez imaginables, durant cette dangereuse navigation ; ils aborderent à un Village, scitué sur un lieu assez haut, et r'emparé d'une Chauffée assez forte pour resister au Fleuve, qui n'est qu'à deux Parasanges d'Elephantine, qui sont environ soixante stades : et qu'en ce lieu là, Amenophis aprit que cette Ville s'estoit enfin determinée d'obeïr à Amasis ; que la resolution en avoit esté prise : et que les Deputez estoient choisis, pour aller faire le Serment de fidelité au nouveau Roy. Ainsi apres avoir fait inutilement un long voyage, esperant trouver un Azile, la Reine se trouva encore avec une nouvelle surcharge de douleur : de sorte qu'il n'y eut donc plus rien à faire qu'à se cacher. Mais pour le pouvoir, il ne faloit pas aller à Elephantine ; c'est pourquoy la Reine consulta Amenophis, qui sçavoit admirablement ce Païs là : et apres y avoir bien songé, il se souvint qu'il connoissoit un Berger, dont le Pere avoit autrefois servy le sien : et qui demeuroit en un lieu fort solitaire, et fort agreable où la Reine pourroit estre assez seurement, et mesme assez commodément. De sorte que sans hesiter davantage, ils en prirent le chemin : et aborderent enfin le

   Page 3839 (page 349 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

lendemain à une petite Isle, que les Dieux sembloient sans doute avoir faite exprés, pour servir d'Azile et de retraite à cette Grande Princesse. Car Seigneur, je ne pense pas qu'il y ait en toute la Nature un lieu comme celuy là : cette Isle peut avoir environ qu'inze ou seize stades de largeur : sa forme est ovale : le milieu a une Coline assez eslevée, où l'on peut se retirer, quand le Nil est desbordé, et où les Pasteurs de l'Isle, qui n'est habitée que par des Bergers, ont des Cabanes pour se loger durant ce temps là. Cette petite Coline est couverte d'une espece de Cicomores, dont l'ombrage est fort agreable : et depuis le pied de cette petite Montagne jusques au bord du Fleuve, ce sont des Prairies, dont l'herbe est si espaisse, si fraiche, et si belle, qu'il paroist bien que la Terre qui la produit est extremement fertile. Mille Arbres aquatiques ombragent ces agrables Prairies en divers endroits : et comme si les Dieux avoient eu dessein de faire que ceux qui habitent cette Isle, ne soient pas veûs de ceux qui sont dans les Bateaux qui la costoyent, elle est toute bordée d'une espaisse Pallissade d'Alisiers et de Roseaux, qui croissant assez avant dans le Fleuve, semblent en l'embellissant, en vouloir deffendre l'entrée, à ceux qui y voudroient aborder. Tous ces Roseaux sont entre-meslez d'une espece de Lis sauvages, qui croissent le long du Nil ; et dont l'odeur parfume toute l'Isle, tant il y en a en ce lieu là. Voila donc, Seigneur, quel est l'aimable Desert qui servit de retraite

   Page 3840 (page 350 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et d'Azile à la Reine : Amenophis n'y fut pas plustost abordé, qu'il fut chercher si celuy qu'il connoissoit vivoit encore : si bien que l'ayant trouvé, et l'ayant disposé à recevoir quelques Personnes qui fuyoient la persecution du nouveau Roy sans luy dire toutesfois qui elles estoiêt, quoy qu'il luy recommandast pourtant fort le secret ; ils furent dans sa Maisons : qui se trouva estre la plus grande et la plus commode de toute l'Isle, où il n'y en a pas plus de dix ou douze qui sont mesme si separées les unes des autres, qu'il est aisé d'y entrer et d'en sortir, sans qu'on sçache ce qu'on y fait : Il se rencontra mesme que ce Berger avoit assez d'esprit : il est vray qu'il l'avoit interressé : mais ce deffaut là sembla d'abord extremement commode à Amenophis : qui ayant de quoy satisfaire l'avarice de cét homme, crût qu'il seroit tres fidelle à la Reine. Et en effet, on ne peut pas l'estre davantage qu'il le fut alors : car il ne dit jamais riê aux autres Pasteurs de l'Isle, que ce qu'Amenophis vouloit qu'il leur dist. Comme ils estoient arrivez tard, il n'y avoit eu personne qui les eust veus aborder : tous les Bergers estans occupez, à remener leurs Troupeaux à leurs Bergeries. Si bien qu'Amenophis eut tout le soir à instruire son Pasteur qui se nommoit Traseas ; qui estoit marié ; et dont la Femme se nommoit Nicetis. Il leur dit donc (apres leur avoir fait un Present considerable, et leur avoir promis de grandes recompenses s'ils estoient fidelles) qu'il falloit qu'ils dissent aux autres Pasteurs de l'Isle,

   Page 3841 (page 351 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que les Gens qu'ils voyoient dans sa Maison, avoient esté contraints de quitter leur demeure ordinaire, cause du débordement du Nil : disant qu'ils habitoient aupres de ce grand Lac que le Fleuve traverse au dessus d'Elephantine : et qu'en suitte quand le débordement seroit passé, ils diroient qu'ils se trouvoient si bien en leur Isle, qu'ils y vouloient demeurer. Comme ils estoient desja déguisez, il n'y eut point d'habillemens à changer : les gens qui conduisoient leur Bateau furent retenus, pour mener à la Ville les deux Esclaves qu'ils avoient, pour y aller querir toutes les choses dont ils avoient besoin. De sorte que cette petite Retraitte par sa tranquilité, eut d'abord tant de douceur pour la Reine, qu'elle espera que peut estre les Dieux voudroient y conserver Sesostris, pour le reserver à une meilleure fortune.

Aveux et mort de Ladice
Ladice n'est plus en état de cacher sa grossesse à la reine. Témoignant d'un sincère sentiment de repentir, parmi mille sanglots, elle lui révèle qu'elle est la femme de l'usurpateur Amasis. Ses actes lui font horreur. Le seul souhait qui lui demeure est que la couronne revienne à Sesostris. La reine est à la fois surprise et admirative. Mais tant d'émotions aggravent l'état de Ladice. Elle perd bientôt la vie en donnant naissance à une petite fille, baptisée Timarete. Avant de mourir, elle écrit à Amasis une lettre dans laquelle elle l'exhorte à renoncer à ses ambitions et à rendre la couronne à Sesostris, s'il veut un jour revoir sa fille. Peu après que la reine lui a promis de s'occuper de son enfant, Ladice expire. Elle est enterrée en toute simplicité.

Mais si les larmes de la Reine coulerent un peu plus lentement, celles de Ladice redoublerent encore : car enfin sentant qu'il faudroit bien tost malgré elle faire sçavoir son Mariage à la Reine, si elle ne vouloit estre des honnorée dans son esprit ; elle s'y resolut dés le troisiesme jour qu'elle fut dans cette Isle. Comme elle estoit donc un matin aupres de cette Princesse, qui n'avoit point sorty de la Cabanne depuis qu'elle y estoit ; elle se mit à la conjurer, le visage tout couvert de larmes, de luy promettre de ne la haïr pas, apres ce qu'elle avoit à luy dire. Un dicours si extraordinaire, surprit extrémement la Reine : neantmoins comme elle ne pouvoit

   Page 3842 (page 352 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas concevoir qu'il fust possible qu'elle peust jamais avoir sujet de haïr Ladice, elle luy promit ce quelle voulut et le luy promit avec une tendresse estrange, en presence d'Amenophis, à qui je l'ay oüy raconter long temps depuis. Apres donc que la Reine eut protesté à Ladice, qu'elle l'aimeroit toute sa vie, quoy qu'elle luy peust dire : cette malheureuse Princesse luy aprit avec peu de paroles et beaucoup de soupirs, son Mariage avec Amasis, et l'estat où elle se trouvoit : mais d'une maniere si touchante, qu'elle eust inspiré de la compassion, à l'ame la plus barbare. Non non, Madame (luy disoit elle, apres luy avoir raconté tout ce qui luy estoit arrivé) vous n'estes point obligée de tenir vostre parole à la Femme d'un Usurpateur : et je me repens mesme de ce que je vous ay demandé. Haïssez moy, puis que vous le devez : et que vous ne pouvez aimer Ladice, sans aimer la Femme de vostre ennemy. Ce n'est pas adjoustoit elle, que je ne fois presentement sa plus mortelle ennemie : aussi n'ay-je pas voulu vous descouvrir mon mal heur, que je ne fusse en lieu à vous faire connoistre que je ne pretends pas partager la Grandeur qu'Amasis a acquise par une si injuste voye. Au contraire, j'ay une telle horreur de ce qu'il a fait, que je ne l'en haïs pas seulement, je m'en haïs aussi. Cependant, Madame, si vostre douleur peut trouver quelque consolation, a vous vanger en ma personne de celle d'Amasis, faites le, je vous en conjure. Il est vray que puis qu'il a si peu consideré

   Page 3843 (page 353 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mes prieres, je pense qu'il ne se souciera guere de ma vie : je ne laisse pourtant pas adjousta t'elle, de la remettre en vostre disposition : ne vous demandant autre grace, que celle de croire que je suis innocente : et que si je pouvois arracher le Sceptre des mains d'Amasis je le ferois, pour le mettre dans celles du Prince Sesostris son Maistre, quand mesme je devrois estre Esclave le reste de mes jours. Ladice ayant cessé de parler, parce que l'excés de sa douleur luy coupa la parole, la Reine aussi genereuse qu'elle, commença sa responce en l'embrassant : ne luy estant pas possible d'exprimer si tost, ny la surprise qu'elle avoit, d'aprendre ce que Ladice luy venoit de raconter ; ny l'admiration qu'elle avoit encore de la vertu de cette Princesse : qui s'estoit volontairement exilée, plustost que de regner injustement. Mais apres que le calme fut remis dans son esprit, elle la consola : et la conjura de croire, qu'elle ne confondroit jamais l'innocence et le crime : et qu'ainsi elle ne laisseroit pas de l'aimer comme auparavant, et de l'estimer mesme davantage. Amenophis se joignant à la Reine, la consola aussi autant qu'il pût : et luy donna autant de loüanges qu'elle en meritoit. Il est vray qu'elle ne les pouvoit souffrir : et qu'elle les rejettoit d'une maniere si genereuse, que la Reine en avoit encore le coeur plus attendry. Cependant cette Princesse se donna une si grande émotion ce jour là : en r'apellant tous ses malheurs dans sa memoire, qu'elle en tomba malade : et

   Page 3844 (page 354 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

malade jusques au point, qu'elle perdit la vie le troisiesme jour. Il est vray qu'en la perdant, elle la donna à une Fille, qui est un miracle de beauté et d'esprit : mais Seigneur, comme la mort de Ladice ne fut pas moins genereuse que sa vie, il faut que je vous en raconte les particularitez en peu de mots. Apres qu'elle eut donc fait voir la lumiere à cette Fille, de qui la suitte de la vie a esté aussi extraordinaire que sa naissance ; et qu'elle vit qu'elle n'avoit plus de part au jour qu'elle venoit de luy donner, veû la foiblesse où elle se sentoit pour ne perdre pas des momens si precieux, elle se fit aporter de quoy escrire : et escrivit en effet un Billet à Amasis, tel que vous l'allez entendre.

LADICE MOURANTE, AU TROP AMBITIEUX AMASIS.

Comme je n'ay peutestre plus qu'un quart d'heure à vivre, je n'ay guerre de temps à vous entretenir : sçachez donc que je vous laisse une Fille que vous ne verrez jamais, si vous ne rendez la Couronne au jeune Sesostris : trop heureuse encore, de pouvoir en mourant luy laisser un gage de seureté entre ses mains. Pleust aux Dieux que vous pussiez me voir expirer : car je ne doute point qu'en me voyant perdre la vie, l'ambition ne sortist de vostre coeur : quand ce ne seroit que pour n'y conserver plus une passion, qui cause la mort de

LADICE.

   Page 3845 (page 355 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres que cette Princesse eut escrit ce Billet, elle le remit entre les mains d'Amenophis : le puant de le garder soigneusement, et de s'en servir quand il le jugeroit à propos. En suitte elle se tourna vers la Reine, pour la conjurer de luy pardonner, si elle la suplioit de prendre quelque soin de la vie d'une Fille d'Amasis : puis que peut estre pourroit elle servir à l'empescher d'aller aussi loin qu'il le pourroit, si elle n'estoit pas en sa puissance. Enfin Seigneur, cette malheureuse Princesse parla à la Reine, comme si elle n'eust souhaité la vie de cette Fille que pour l'amour d'elle : aportant un soin estrange, à cacher le sentiment que la Nature donne à toutes les Meres : qui est de souhaiter la vie de leurs Enfans pour l'amour d'eux mesmes : et on eust dit qu'il ne luy estoit permis de desirer que sa Fille vescust. La Reine qui estoit extrémement touchée, de voir cette Princesse en cét estat, et par la tendresse qu'elle avoit pour elle, et parce qu'en effet elle perdoit beaucoup en la perdant ; l'assura qu'elle ne regarderoit pas cette Fille, comme Fille d'Amasis, mais comme Fille de Ladice seulement : et qu'ainsi elle en auroit autant de soin, que si elle estoit la sienne. Apres cette assurance, Ladice remercia la Reine les yeux tous couverts de larmes : et perdant le souvenir de toutes les choses de la Terre, elle ne songea plus qu'à prier les Dieux. Ce ne fut toutesfois ny pour Amasis, ny mesme pour sa Fille, mais seulement pour la Reine, et pour Sesostris : en suitte de quoy elle mourut.

   Page 3846 (page 356 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous pouvez juger que sa Pompe funebre ne fut pas fort magnifique : en effet on n'y fit point plus de Ceremonie, que si elle eust esté Femme de quelqu'un des Bergers de l'Isle : de peur de faire soubçonner quelque chose de la verité.

Epidémie fatale à la reine
Après la mort de Ladice, sa fille Timarete est élevée par Nicetis. La reine délibère avec Amenophis sur la conduite à tenir : ce dernier lui conseille de ne pas faire parvenir la lettre de Ladice à Amasis, afin de ne pas s'exposer à sa colère ; il y a selon lui peu d'apparence que le nouveau roi soit disposé à rendre la couronne à Sesostris. Quelque temps plus tard, une maladie contagieuse infeste l'île. La reine étant elle-même souffrante, toute fuite est impossible. Amenophis fait alors conduire les enfants dans une cabane sur la colline, pour mieux s'occuper de la malade. Mais celle-ci meurt au bout de quatre jours. Bientôt, l'île est dépeuplée. Amenophis décide malgré tout de rester et d'élever Sesostris comme son fils, tandis que Traseas et Nicetis s'occuperont de Timarete.

Cependant Nicetis prit soin de faire nourrir la Fille de Ladice, qu'on nomme Timarete : les premiers jours qui suivirent la mort de cette genereuse Princesse, ne furent employez par la Reine qu'à regretter sa perte : mais enfin conformant son esprit à un accident qui n'avoit plus de remede, elle se mit à adviser avec Amenophis, ce qu'ils devoient faire de ce Billet de Ladice. Pour Amenophis, il ne creût point qu'en l'estat où estoient les choses, Amasis rendist la Couronne à Sesostris, à la priere de Ladice mourante : luy qui n'avoit pû moderer son ambition, lors qu'elle l'en avoit conjuré : et lors qu'il estoit encore en termes, de ne sçavoir si son ambition luy succederoit bien ou mal. Joint qu'il n'estoit pas croyable, que pour retirer des mains de la Reine, une petite Fille qui ne faisoit que de naistre, il se resolust à quitter le Sceptre qu'il tenoit : que de plus il pourroit estre, qu'aprenant la mort de Ladice, il entreroit en une nouvelle fureur, et qu'il joindroit la vangeance à l'ambition, s'imaginant peut estre qu'on auroit causé cette mort : et qu'enfin il seroit fort à craindre, qu'en luy voulant faire rendre ce Billet, on ne vinst à luy faire sçavoir où estoit le Prince Sesostris. Qu'ainsi son advis estoit, qu'il falloit garder ce Billet,

   Page 3847 (page 357 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jusques à ce que l'on eust trouvé moyen de pouvoir former un Party dans l'Estat. La Reine aprouvant donc ce qu'Amenophis luy disoit, ne songea plus qu'à se bien cacher : il est vray qu'elle n'eut pas ce soin là longtemps, car Seigneur, comme le Nil fut entierement retiré dans son Canal ordinaire, il s'esleva certaines vapeurs, qui causerent cette année là une maladie contagieuse dans la Ville d'Elephantine, qui la dépeupla presques entierement : et qui fut portée dans cette petite Isle, par ces deux hommes qui menoient le Bateau qui servoit à aller querir à la Ville les choses dont ils avoient besoin. Mais ils ne furent pas les seuls qui en moururent presques tous les Habitans de l'Isle en perdirent la vie, et ceux qui resterent s'enfuirent : et Amenophis eust fuy comme les autres, si la Reine ne fust pas tombée malade : et si elle ne fust pas morte, aussi bien que les Femmes qui estoient à elle. Dés qu'Amenophis vit que la Reine se trouvoit mal, il se resolut de demeurer aupres d'elle, et d'envoyer Sesostris avec un Esclave ; la Femme du Berger ; la jeune Timarete et sa Nourrice, dans une des Cabanes qui estoient sur la Coline : qui n'estant point habitée alors, n'estoit point infectée de ce mauvais air : et par ce moyen, il sauva la vie au Prince Sesostris. Cét espouventable mal, ne pût pas durer long temps en cette Isle : car il y avoit si peu de Gens, qu'il l'eut bien tost dépeuplée, ou par la mort, ou par la fuite des Habitans. Mais ce qu'il y eut de pitoyable, fut

   Page 3848 (page 358 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la Reine, et ses Femmes, moururent en quatre jours ; de sorte qu'Amenophis se trouva seul dans cette Isle, avec Sesostris ; Traseas ; Nicetis ; Timarete ; sa Nourrice ; et un Esclave du Prince. Voyant donc les choses en cét estat, il creut qu'il ne devoit point quitter cette Isle : qui estoit devenuë plus seure par cét accident, qu'elle n'estoit auparavant : estant bien plus aisé de cacher le jeune Sesostris, en un lieu tout à fait desert, que non pas quand l'Isle estoit peuplée. Il arriva mesme, que ceux que le mal avoit fait fuir, furent si espouventez, qu'ils ny revinrent point : et que ce furent d'autres Bergers, à qui ils vendirent leurs Cabanes : et qui creurent tousjours que le jeune Prince estoit Fils d'Amenophis qu'ils croyoient Berger : et que Timarete estoit Fille de Traseas et de Nicetis.

Puissance d'Amasis
Quelque temps après l'épidémie, de nouveaux bergers reprennent les cabanes de ceux qui ont fui, et l'île se repeuple. Tout le monde croit que Sesostris est le fils d'Amenophis, et Timarete la fille de Traseas et Nicetis. Amenophis, qui a ramené d'Elephantine un jeune garçon dénommé Miris, afin de tenir compagnie au jeune prince, se consacre à l'éducation des enfants, tandis que le couple de bergers subvient aux besoins quotidiens. Un esclave, qui fait des allers et retours entre l'île et Elephantine, leur apprend qu'Amasis, tout en faisant courir le bruit que la reine, Sesostris et Ladice ont fait naufrage, continue à les faire rechercher en secret. Malgré les troubles qui agitent une partie de la population, insatisfaite de son nouveau roi, celui-ci parvient bientôt à s'imposer en faisant ériger devant le palais une superbe statue en or d'Osiris, qui inspire le respect à tout le peuple.

Cependant Amenophis voyant qu'en l'estat où estoient les choses, il ne pouvoit pas esperer de pouvoir rien entreprendre ouvertement contre Amasis, se resolut d'attendre quelque conjoncture favorable, pour faire paroistre Sesostris aux yeux de ses Peuples. Et pour faire qu'ils pussent le reconnoistre pour leur Prince, quand il en trouveroit l'occasion ; il songea à l'eslever avec autant de soin, que la solitude où il estoit le luy pouvoit permettre. Mais quelque soin qu'il aportast à le cacher, jusques à ce qu'il eust trouvé le temps de le montrer à propos, il ne déguisa point son nom non plus que le sien : parce qu'ils sont tous deux si communs en Egypte qu'il n'y en a point qui le

   Page 3849 (page 359 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

soient tant. Comme Sesostris estoit fort jeune, il ne sentit pas la mort de la Reine : et ne se souvint mesme pas qu'il eust eu d'autre Pere qu'Amenophis. Mais afin qu'il pûst se divertir, et aprendre mieux les choses qu'Amenophis se resolut de luy enseigner luy mesme, comme estant un des plus sçavans hommes de toute l'Egipte il chercha à luy donner quelque divertissement. Pour cét effet, il fut secretement à Elephantine, où j'estois alors, âgé d'environ huit ans ! et comme je n'avois point de Pere : et que j'estois sous la conduite de ma Mere, qui estoit Soeur d'Amenophis, il fit si bien que me demandant à elle, pour le consoler dans son exil, elle me permit de le suivre. Car comme elle avoit beaucoup d'autres Enfans : et qu'Amenophis estoit fort riche, elle ne le contredit pas : de sorte que je fus mené par luy en cette Solitude, où au commencement je m'ennuyay fort : mais je m'y accoustumay bien tost apres : car encore que j'eusse quatre ans plus que Sesostris, il avoit pourtant un esprit si avancé, que je vins à l'aimer estrangement. Amenophis n'ayant autre occupation, ny autre plaisir, que celuy de nous enseigner toutes les choses dont nostre âge nous rendoit capables, Traseas et sa Femme avoient soin de l'oeconomie de la Famille, et des Troupeaux : et l'Esclave alloit et venoit à Elephantine, pour sçavoir ce qui se passoit dans le monde, par le moyen de ma Mere : qui ne sçavoit pourtant point precisément où estoit son Frere. Mais il n'aprit jamais rien qui

   Page 3850 (page 360 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy peust plaire : car enfin Seigneur, comme vous le sçavez, Amasis se vit Maistre absolu de toute l'Egipte, comme s'il fust nay sur le Thrône. Il eut pourtant une sensible douleur, de ce que la Reine et Sesostris n'estoient pas en sa puissance : et il s'affligea aussi extrémement, de ce que Ladice les avoit suivis. Mais enfin voyant que toutes les perquisitions qu'il en faisoit estoient inutiles, et qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon qu'elles s'estoient embarquées sur le Nil : il creût qu'il faloit faire courir le bruit par toute l'Egypte, que Sesostris et la Reine avoient fait naufrage : afin que les Peuples croyant qu'il n'y eust plus de Successeur d'Apriez, se portassent encore plus facilement à l'obeïssance. Et pour en confirmer mieux la croyance, il fit faire des obseques à Ladice : comme sçachant, disoit il, avec certitude, qu'elle avoit pery avec la Reine et Sesostris. Cependant il ne laissoit pas de les faire chercher secretement avec un soin extraordinaire : ce qui persuada à Amenophis lors qu'il le sçeut, que ce ne pouvoit estre qu'avec un mauvais dessein : de sorte que voyant que toute l'Egipte estoit tranquille, il ne pensa plus qu'à l'education de Sesostris. Joint aussi que comme l'Astrologie est une Science originaire d'Egipte, dont toutes les personnes curieuses ont quelque connoissance, Amenophis la sçavoit assez bien : et avoit connu par elle que Sesostris ne devoit estre heureux que dans un âge plus avancé. Il y eut pourtant un temps, où Amenophis songea â

   Page 3851 (page 361 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quitter son Desert, malgré toute son Astrologie, pour aller faire sçavoir au Peuple que son veritable Prince vivoit : car il sçeut qu'Amasis s'estant bientost consolé de la perte de Ladice ; et voulant jouïr de tous les plaisirs, s'y estoit abandonné : mais de telle sorte, que les Peuples en murmuroient. Joint aussi, que sçachant qu'il n'estoit pas de Naissance Royale, ils commencerent de le mespriser : et ne luy rendirent pas le mesme honneur qu'ils faisoient auparavant. Au contraire, ils disoient qu'ils ne pouvoient oublier qu'ils l'avoient veû en autre posture qu'il n'estoit : que s'ils ne luy rendoient pas assez d'honneur comme à leur Roy, ils luy en rendoient trop comme à Amasis : et que puis qu'Amasis et le Roy n'estoient qu'une mesme chose, il ne faloit pas qu'il se pleignist d'eux. Ce Prince ayant sçeu ce que le peuple disoit, s'advisa d'une chose un peu bizarre, pour faire cesser ces murmures : mais qui produisit pourtant son effet, et qui força Amenophis, à demeurer dans son Desert. Il y avoit au superbe Palais que le feu Roy avoit fait bastir, de grandes Cuves d'or, qui servoient lors qu'en certaines, occasions, on faisoit des Festins publics : Amasis fit donc prendre ces magnifiques Cuves ; et de ce mesme Metal, il en fit faire une Statuë d'Osiris, qu'il fit mettre dans la grande Place qui est devant son Palais. Mais à peine y fut elle, que tout le Peuple s'ammassa à l'entour, et la regarda avec un profond respect : luy rendant autant d'honneur, que si Osiris luy eust

   Page 3852 (page 362 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

apparu. Car parmy nous, les Representations des choses que nous adorons, nous sont sacrées : jusques aux Figures des Animaux, qui nous sont en veneration. Amasis voyant donc d'un Balcon de son Palais, qui se jette hors d'oeuvre sur cette magnifique place, tous les respects que le Peuple rendoit à cette Statuë d'Osiris ; leur fit dire qu'il s'estonnoit de l'honneur qu'ils rendoient à cette Statnë : veû qu'elle estoit faire de l'or de ces grandes Cuves qui leur avoient tant servy aux Festins publics. Mais ils respondirent, comme il l'avoit preveû, que ce n'estoit pas au Metal qu'ils rendoient cét honneur, mais à la representation d'Osiris : en suitte de quoy il leur dit luy mesme, qu'ils ne devoient donc plus le regarder comme Amasis seulement, mais comme leur Roy, puis qu'il en tenoit la place : et n'avoir pas plus de difficulté à le respecter, qu'à honorer cette Statuë : puis qu'il representoit bien plus parfaitement Apriez que cette figure ne representoit Osiris. Le Peuple touché par un exemple qui ne luy laissoit rien à respondre, commença de reverer Amasis : et d'autant plus, que ce Prince publia des Loix qu'il avoit faites qui semblerent fort equitables, et qui firent beaucoup esperer de sa sagesse. Car il commanda qu'en toute l'estenduë de son Royaume, il n'y eust pas un de ses Sujets, qui ne fust obligé de faire sçavoir au Gouverneur ou au Juge d'où il dépendoit, de quoy il avoit vescu durant l'année : anfin de bannir tout à la fois, et l'injustice, et l'oysiveté. De sorte qu'Amenophis

   Page 3853 (page 363 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'eut pas plustost sçeu dans nostre Desert, la disposition qu'il y avoit à murmurer contre Amasis, qu'il sçeut qu'il estoit plus puissant que jamais : si bien qu'on eust dit en cette occasion, que les Dieux avoient oublié le soin de l'Univers : puis qu'on voyoit l'Usurpateur sur le Thrône, et le veritable Roy dans l'exil, et nourry dans une Isle deserte, avec les habits d'un Berger.


Histoire de Sesostris et Timarete : les amours de Sesostris et Timarete
Amenophis pourvoit à l'éducation de Sesostris et de Timarete. Un jour, le jeune garçon sauve sa camarade d'un crocodile. Cet épisode fait naître l'amour entre les deux enfants. Le sentiment se manifeste d'abord lors d'une procession en l'honneur de la victoire de Sesostris sur le monstre : Timarete profite de l'occasion pour offrir une couronne au jeune héros. Puis, au fil du temps, les deux enfants deviennent de plus en plus proches l'un de l'autre. Un jour, le philosophe Pythagore, récemment arrivé dans l'île, met ses préceptes en uvre en délivrant les oiseaux de Timarete. Une conversation s'ensuit entre Sesostris et Timarete sur l'amour et la liberté. En proie à sa passion, le jeune homme demande alors à son tuteur l'autorisation d'épouser Timarete. Amenophis cherche à gagner du temps. Sesostris n'en comprend pas les raisons, et sombre dans la mélancolie.
Enfance de Sesostris et Timarete
Amenophis vend les pierreries de la reine et de Ladice, et en utilise le profit pour l'éducation de Sesostris. Il enseigne ainsi à son pupille les sciences et les langues, tandis que Miris lui apprend les exercices physiques comme la chasse ou la lutte. Sesostris excelle dans chaque discipline. Le tuteur veille également à ce qu'une dame d'Elephantine, nommée Edesie, s'occupe de l'éducation de Timarete. Les deux enfants montrent très vite une forte inclination l'un pour l'autre. Un jour, lors d'une partie de chasse en compagnie de Miris, Sesostris s'interroge : pourquoi Amenophis instruit-il deux jeunes bergers comme eux ? Lui-même souhaiterait quitter l'île ; seule Timarete l'y retient. Les deux amis se séparent et Sesostris continue seul la promenade.

Mais Seigneur, il n'est pas temps de s'amuser à faire des reflections, ayant tant de choses importantes à vous dire : cependant comme Amenophis jugea que pour tirer un jour quelque avantage de la jeune Timarete, il falloit la mettre en estat de pouvoir estre reconnuë par Amasis sans repugnance ; il fit si bien par le moyen de ma Mere, et des grandes recompenses qu'il promit, qu'elle luy envoya une Femme, pour eslever cette jeune Princesse. Cette Femme estoit de Thebes, et la plus habile qui sera jamais, pour l'education d'une jeune Personne de cette qualité : diverses avantures avoient destruit sa Maison, et l'avoient mise en estat de s'estimer heureuse, de trouver une occasion de servitude aussi utile, et aussi cachée que celle là. Elle se nommoit Edesie : ainsi voila Timarete sous sa conduite, lors qu'elle n'eut plus besoin de celle de sa Nourrice, qui avoit eschapé aussi bien qu'elle, de ce mal contagieux. Mais Seigneur, il faut que vous sçachiez, que si Sesostris fut un prodige, Timarete fut un miracle, et de beauté et d'esprit, et d'agréement : car tous les traits de son visage estoient admirables :

   Page 3854 (page 364 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son teint, quoy qu'un peu brun, ne laissoit pas d'estre beau ; ses cheveux estoient du plus beau noir qui sera jamais ; et sa grace avoit je ne sçay quoy de si charmant et de si Grand, mesme dans sa plus tendre enfance, qu'on ne pouvoit pas s'empescher d'avoir de l'admiration pour elle, et de l'aimer. ainsi on peut dire, que jamais on n'a veû ensemble, deux Enfans si aimables que le jeune Sesostris, et la jeune Timarete : principalement lors que les charmes de leur esprit, commencerent de se joindre à celuy de leur beauté : c'est à dire lors que Timarete eut huit ans, et Sesostris douze. Car Seigneur, je pense pouvoir asseurer, qu'ils ne faisoient pas une action, ny ne disoient pas une parole, qui ne plûst, et qui ne surpassast leur âge. Comme naturellement je n'estois pas mal adroit, et que j'avois desja appris quelque chose à Elephantine, devant que de venir à cette Isle, il n'y avoit point d'exercice du corps que je ne luy enseignasse, et dont Sesostris ne s'aquittast admirablement : c'est à dire la Course ; la Lutte ; tirer de l'Arc ; et d'autres semblables choses. Et pour les Sciences, Amenophis luy aprit tout ce qu'un Prince, et un habile Prince doit sçavoir. Il sçavoit diverses Langues, et particulierement la Greque : car comme Amenophis avoit en sa disposition toutes les Pierreries de la Reine, et toutes celles de Ladice, il ne manquoit pas d'avoir des Livres, et toutes les choses dont nous avions besoin. Nous ne laissions pourtant pas d'estre habillez en Bergers : et nous

   Page 3855 (page 365 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

allions mesme quelquesfois aupres des Troupeaux, aux heures où Amenophis nous le permettoit. D'autre part, Edesie nourrissoit Timarete, comme si elle eust esté à la Cour : quoy qu'elle ne laissast pas de luy laisser aprendre à faire divers ouvrages que les Bergeres font : comme des Corbeilles de Joncs, et des Tissus de Cotton de diverses couleurs : car comme toute l'Egipte est pleine des Arbrisseaux qui le portent, c'est un des ouvrages le plus ordinaire aux Femmes. Mais comme Edesie n'estoit pas une Personne du commun, Timarete n'aprit pas seulement toutes ces choses, mais encore la Langue Greque, qu'Edesie sçavoit admirablement, et que Timarete voulut aprendre, parce que Sesostris la sçavoit. Mais ce qu'il y avoit de merveilleux, estoit de voir la prodigieuse inclination que Sesostris avoit pour Timarete. Il ne pouvoit durer sans la voir : jamais il ne luy disputoit rien : au contraire, il luy cedoit toutes choses, quoy qu'il fust en un âge où la complaisance ne se trouve guere. S'il remarquoit qu'elle n'eust pas assez de Joncs, pour faire ces jolies Corbeilles, dont elle se servoit à mettre des fruits, il alloit en diligence luy en cueillir : si elle tesmoignoit vouloir des Fleurs, il n'avoit point de repos qu'il ne luy eust aporté des Bouquets : et il songeoit tellement à la contenter, qu'il ne pensoit à autre chose. De son costé, la jeune Timarete, quoy que tres douce pour tous ceux qu'elle voyoit, faisoit une si notable difference de Sesostris aux autres, qu'il estoit aisé de

   Page 3856 (page 366 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la remarquer. Elle aprouvoit tout ce qu'il disoit : et si nous luy presentions tous deux une mesme chose, elle acceptoit plustost ce que luy offroit Sesostris, que ce que je luy presentois : quoy que nous ne fussions pas eslevez comme estans de condition differente : car je ne sçavois point alors que Sesostris fust ce qu'il estoit. Voila donc, Seigneur, comment nous vescusmes, jusques à ce que Sesostris eust seize ans, et Timarete douze. Mais Seigneur, s'ils avoient esté aimables dans leur premiere enfance, ils furent admirables dans le commencement de cette belle jeunesse, où l'esprit commence d'animer la beauté : et où l'on vient à estre capable de s'aimer, et d'aimer les autres. Car enfin, quand Timarete eust eu dessein de plaire à toute une grande Cour, elle n'eust pas eu plus de soin d'elle qu'elle en avoit : et quand Sesostris eust aussi eu dessein de faire voller la reputation de son esprit par tout le monde, il n'eust pas songé plus exactement à luy qu'il y pensoit, quand il parloit devant Timarete. Cependant comme Amenophis jugeoit que si Sesostris et Timarete avoient un jour à paroistre dans le monde, pour y estre connus pour ce qu'ils estoient, il seroit avantageux que Timarete aimast Sesostris, il ne s'opposa point à cette affection naissante, non plus qu'Edesie, qui suivoit tous les sentimens d'Amenophis, sans en penetrer la cause. Et elle les suivit d'autant plustost en cette occasion, qu'elle connoissoit que toutes les inclinations de Timarete estoient vertueuses : et que de

   Page 3857 (page 367 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus, elle ne l'abandonnoit presque jamais. Cependant comme nous avions leû toutes sortes de Liures, et principalement l'Histoire d'Egipte, il y avoit des jours, où Sesostris et moy allans seuls à la Chasse nous entretenions de diverses choses : mais principalement du dessein que pouvoit avoir Amenophis. Car, me disoit Sesostris, je voy par l'Histoire d'Egipte, qu'elle est divisée en six prosessions differentes : que les Prestres sont destinez aux choses sacrées : que les Grands conseillent les Rois ; commandent les Armées ; et gouvernent les Provinces. Que les Calasires en general, ne songent qu'à la guerre : que les Marchands ne s'occupent qu'au trafic : que les Laboureurs ne sçavent que l'Agriculture : que les Artisans n'aprennent que ce qui les peut rendre plus sçavans en leur Art : et que les Bergers ne doivent sçavoir que ce qui regarde leurs Troupeaux et leurs Pasturages. Cependant, adjousta t'il, quoy que nous soyons Bergers, je voy qu'Amenophis nous fait aprendre cent choses que la Loy leur deffend : et je sens de plus dans mon coeur, je ne sçay quoy qui fait que cette Isle me semble trop petite pour y estre tousjours r'enfermé. Aussi y a t'il desja long temps, poursuivit il, que je vous aurois proposé de la quitter, si ce n'estoit . '…. à ces mots Sesostris s'arresta : et quoy que je le pressasse extraordinairement d'achever ce qu'il m'avoit voulu dire, je ne pûs l'y obliger : et je fus contraint de respondre à ce qu'il m'avoit dit, sans penetrer plus avant dans ce qu'il

   Page 3858 (page 368 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne me disoit pas. De sorte que tombant d'accord de tout ce qu'il me disoit, je voulus en effet luy persuader, de nous dérober de cette Isle : luy racontant cent choses de la Ville d'Elephantine, dont je me souvenois fort bien, qui luy donnerent beaucoup de curiosité. Mais apres tout, il ne nous eust pas esté trop aisé : car Amenophis nous observoit estrangement. Joint que Sesostris avoit quelque chose qui l'y retenoit malgré luy : estant certain qu'il estoit desja fort amoureux de la jeune Timarete. Estans donc assez resveurs et l'un et l'autre, nous nous separasmes : Sesostris me disant qu'il vouloit encore se promener, et moy luy disant aussi que je voulois m'en retourner à la Cabane. Comme nous estions partis avec le dessein de chasser, Sesostris avoit un Arc, un Quarquois garny de Fleches, et une Houlette à la main : mais une Houlette telle que les portent les Bergers à l'entour d'Elephantine : c'est à dire garnie d'un fer tranchant et pointu, dont on se peut presques aussi bien deffendre que d'une Espée. Car comme dans la Province d'Elephantine, les Crocodiles ne sont pas en veneration comme en celle de Thebes, où il n'est pas permis d'en tuer : et qu'au contraire, on croit en celle là, que c'est faire une chose agreable aux Dieux, que de purger le Nil de ces terribles Animaux ; tous les Bergers de cette Province, ne vont jamais sans cette espece de Houlette, pour s'en pouvoir garantir. En cét estat, Sesostris prenant le long du Fleuve, sans autre dessein que celuy

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de s'entretenir agreablement luy mesme, il marcha assez longtemps, sans trouver rien qui interrompist sa resverie.

Le crocodile
Sesostris aperçoit Timarete près du fleuve. Soudain, il remarque également un crocodile qui menace la jeune fille. Il se met à crier. Alertée, Timarete commence à fuir, poursuivie par le monstre. Mais Sesostris s'interpose en usant de son arc et de sa houlette ferrée. Après un combat acharné, il parvient à planter son arme dans le cur du monstre.

Mais enfin estant arrivé en un endroit, où une pointe de Terre s'avance dans le Nil, et fait comme un petit Cap, il aperçeut Timarete, qui pour jouïr mieux de la fraicheur du soir, et de la veuë du Fleuve, avoit quitté Edesie : et s'estoit allée mettre tout au bout de cette pointe de Terre : qui comme je l'ay dit, s'avance dans la riviere. De sorte que pour jouïr mieux de la beauté de la veuë, elle entr'ouvroit avec ses belles mains, les Rozeaux et le Alisiers, qui bordent cette Isle : et qui estans moins espais à l'extremité de cette pointe de Terre que par tout ailleurs, faisoient qu'elle descouroit aussi loing que sa veuë se pouvoit estendre. Sesostris ne l'eut pas plustost aperçeuë, que ravy de joye de l'avoir recontrée, il se mit en estat d'aller où elle estoit : mais à peine eut il fait quatre pas vers elle, qu'il entrevit à sa droite, à travers l'espaisseur des Rozeaux et des Alisiers, un de ces terribles Monstres du Nil : qui fendant l'eau avec une vistesse incroyable, estoit prest de s'élancer sur la belle Timarete : et de l'entraisner dans le Fleuve, avec une de ces Griffes espouventables, dont les Crocodiles sont si terriblement armez. Sesostris n'eut pas plustost veû ce fier Animal : qu'il fit un grand cry : et qu'il courut avec ve precipitation estrange : pour se mettre entre le Crocodile et Timarete. Car encore qu'il eust un Arc et des Fleches, il ne s'amusa pas inutilement à

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s'en servir : parce qu'outre que les Rozeaux et les Alisiers en eussent empesché l'effet, il sçavoit bien encore que les Crocodiles ont les escailles du dos si dures, qu'il est impossible de les percer. Ainsi raisonnant juste en un moment, il fut avec sa Houlette ferré à la main droite, et son Arc à la gauche, pour se jetter entre le Monstre et Timarete. Cependant comme la voix de Sesostris le devança, et qu'elle arriva aux oreilles de cette jeune Personne, devant qu'il pûst arriver aupres d'elle, Timarete tournant la teste, pour connoistre ce qui faisoit crier Sesostris ; et la tournant du mesme costé que le Crocodile venoit vers elle ; cette Belle Fille fut saisie d'une si grande frayeur, qu'elle en perdit la parole. Mais l'excés de sa crainte luy donnant pourtant de la force, quoy que la frayeur ne produise pas toûjours cét effet, elle se mit à fuir vers Sesostris : et comme le Crocodile attaque bien avec plus de fureur ceux qui le fuyent que ceux qui l'attendent ; ce fier Animal craignant que sa proye ne luy eschapast, bondit d'un plein faut sur le rivage : où il ne fut pas plus tost, que faisant retentir toutes ses escailles, en secoüant l'escume du Fleuve dont il estoit couvert, il s'eslança apres la belle Timarete : qui tournant quelquesfois la Teste vers ce Monstre, pour voir s'il estoit proche, ou s'il estoit loin ; ne laissoit pas de fuir avec une vitesse incroyable vers Sesostris, qui couroit à son secours, avec une precipitation qui n'eut jamais d'esgale. Imaginez vous donc Seigneur, quel objet c'estoit

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pour Edesie, qui voyoit de loin un si estrange spectacle : cependant Sesostris prenant un peu plus à droit, afin de n'arrester pas la fuite de Timarete, la laissa passer : et se jetta entre elle et le Crocodile qui la suivoit, pour arrester sa fureur, ou du moins pour l'assouvir, s'il ne pouvoit le vaincre. Ce Monstre qui n'avoit point veû Sesostris, parce qu'il n'avoir regardé que cette belle proye qu'il poursuivoit, demeura surpris : et s'arresta un moment : mais encore que le naturel des Crocodiles ne soit pas, comme, je l'ay desja dit, d'estre aussi furieux à ceux qui tiennent ferme qu'à ceux qui fuyent : comme celuy là se vit un peu loin de son Azile, c'est à dire un peu esloignée du bord du Nil, le desespoir irrita sa fureur naturelle, et fit qu'il se resolut de combatre Sesostris. Il recula pourtant d'abord, de deux ou trois pas : il est vray que ce ne fut que pour s'eslancer sur luy avec plus de violence : mais comme Sesostris avoit une hardiesse extréme, il ne perdit point le jugement : de sorte que jettant son Arc, et prenant sa Houlette avec ses deux mains, afin de la tenir plus ferme ; il se fit un combat admirable entre ce Monstre et luy, dont la belle Timarete, qui estoit tombée de lassitude et de frayeur à vingt pas de là, fut tesmoin aussi bien qu'Edesie, que l'estonnement empeschoit de pouvoir ny avancer, ny reculer. Cependant comme les Crocodiles voyent bien mieux à terre que dans l'au, celuy là évitoit avec tant de justesse la pointe de la Houlette de Sesostris, qu'il ne le pouvoit toucher,

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si ce n'estoit par des endroits où il ne pouvoit estre blessé : car il n'y en a qu'un seul en tout le corps de cét Animal, par où l'on puisse luy faire perdre la vie. Tantost il feignoit d'estre las, et de se vouloir retirer, afin de surprendre Sesostris : puis tout d'un coup alongeant ses Griffes ; et entr'ouvrant cette horrible gueule, dont toutes les dents sont envenimées ; il se jettoit sur luy avec tant de violence, que Timarete creût plus d'une fois que son cher Liberateur en alloit estre devoré. Toutes les escailles du Monstre faisoient un bruit esclatant, et se herissoient en divers endroits de son corps ; la couleur mesme en paroissoit changée : leur gris estoit devenu rougeatre : ses yeux, quoy qu'à demy couverts de deux especes de tayes, jettoient pourtant un feu sombre, qui avoit quelque chose d'affreux : ses dents paroissoient encore toutes sanglantes, de la derniere proye qu'il avoit devorée : une escume jaune et verte, luy sortoit à gros boüillons des deux costez de la gueule : et une espaisse fumée s'exhallant de ses naseaux, faisoit que Sesostris avoit encore plus de peine à se deffendre de ces longues Griffes, parce qu'elle luy en desroboit quelquesfois la veuë. Neantmoins son grand coeur faisoit qu'il ne s'estonnoit ny ne se lassoit : il esquivoit avec une legereté incroyable, toutes les attaques du Monstre : il bondissoit à droit et à gauche, et luy portoit tousjours quelque coup : mais à son grand regret, c'estoit inutilement. Cependant ce fier Animal ne se rendoit pas : d'un coup de

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Griffe il luy arracha toutes les Fleches de son Quarquois : et d'un autre coup il luy arracha en tournante le Quarquois tout entier, pensant l'atterrer : mais par bonheur ce Quarquois se destacha, et Sesostris eschapa à la fureur du Monstre. Il commençoit pourtant de croire qu'il succomberoit à la fin : et il ne trouvoit plus rien à esperer, sinon que du moins il auroit la gloire d'avoir sauvé Timarete : lors que ce furieux Crocodile s'eslevant presque tout droit sur les pieds de derriere, afin de faire un plus grand effort, et de retomber en s'eslançant, sur la teste de Sesostris ; donna lieu à ce jeune Heros, de luy porter sa Houlette dans le ventre, et de luy en enfoncer le fer jusques aupres du coeur : Sesostris estant si heureux, que de rencontrer justement cét endroit dont les Escailles ne sont pas impenetrables. Cét Animal se sentant blessé, fit un grand effort en l'air pour vanger du moins sa mort en mourant : mais Sesostris ravy de sentir qu'il avoit blessé son superbe ennemy, et de voir couler son sang sur l'Herbe ; tint sa Houlette si ferme avec ses deux mains, que ce Monstre ne pouvant s'en desgager, fut contraint au lieu de tomber sur Sesostris, de tomber sur le costé, se débatant mesme assez foiblement. Car comme Sesostris n'avoit point voulu retirer le fer dont il l'avoit blessé, il est croyable qu'en l'infonçant tousjours davantage, il luy perça enfin le coeur : du moins ne fut il plus en estat de se relever. Si bien que Sesostris sentant que son fier ennemy estoit vaincu, et qu'il alloit

   Page 3864 (page 374 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

expirer ; retira ce fer sanglant du corps de ce Monstre : et acheva d'en faire sortir la vie, avec le ruisseau de faire sortir la vie, avec le ruisseau de sang qui sortit de sa blessure, en retirant sa Houlette.

Le crocodile Triomphe de Sesostris
Sesostris rejoint Timarete, qui est encore sous le coup de la frayeur. Edesie, également présente, exhorte son amie à remercier son libérateur. Mais la jeune fille ne peut encore s'y résoudre, tant elle a eu peur pour sa vie et pour celle de Sesostris. Quand Amenophis arrive à son tour, tout le monde invite Timarete à s'approcher du crocodile pour constater sa mort. Rassurée, elle se lance dans un récit extrêmement élogieux du combat de Sesostris. La situation laisse Amenophis songeur. Il n'en félicite pas moins Sesostris et organise, le lendemain, une procession lors de laquelle le jeune garçon est porté en triomphe. Sesostris est au comble du bonheur, car il porte une couronne de fleurs confectionnée par Timarete.

Apres quoy, il fut tout glorieux de sa victoire, se jetter aux pieds de la belle Timarete : qui ne pouvant passer si subitement d'une extreme douleur à une extréme joye, avoit encore toutes les marques de la frayeur sur le visage. Je vous demande pardon, luy dit il en l'abordant, de n'avoir pu vaincre plus promptement cét horrible Monstre, qui avoit eu la cruauté de vouloir attaquer la plus belle Personne du monde. Ha Sesostris, interrompit Timarete en se levant, comment pouvez vous avoir l'esprit assez tranquile, pour me parler comme vous faites ? car pour moy (dit elle en marchant vers Edesie qui venoit à eux) je croy tousjours que ce Monstre se va relever. Sesostris souriant de la frayeur de Timarete, avec autant de tranquilité que s'il n'eust point esté en peril, l'assura qu'elle n'avoit rien à craindre, et se mit à luy aider à marcher. Mais comme Edesie les eut joints, elle demanda à Timarete, si elle avoit rendu grace à son Liberateur ? Helas, luy dit elle, je suis encore si peu persuadé que ce Monstre soit mort, et que je fois en seureté, que je ne pense pas que je puisse remercier Sesostris de tout le jour ? et tout ce que je puis dire pour le satisfaire, est de l'assurer que ce terrible Animal m'a fait autant de peur pour luy, que pour moy mesme, durant qu'il le combatoit.

   Page 3865 (page 375 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ha aimable Timarete, s'escria Sesostris, vous m'en dites plus que je n'en merite, et plus que je n'en sçanrois croire ! Comme Timarete alloit respondre à Sesostris, et luy dire avec autant d'innocence que d'esprit et de sincerité, qu'elle n'avoit dit que ce qu'elle avoit senty, Amenophis et moy arrivasmes où ils estoient : si bien qu'Edesie nous ayant conté le combat de Sesostris et sa victoire, nous forçasmes Timarete à retourner sur ses pas, pour aller voir le Monstre que Sesostris avoit vaincu. Je dis que nous la forçasmes : car en effet elle ne pouvoit se resoudre à voir ce Crocodile, tout mort qu'il estoit. Il falut pourtant qu'elle obeïst : mais lors que nous fusmes arrivez au lieu où il estoit estendu sur l'herbe fouïllée de son sang, et qu'elle connut enfin qu'il n'y avoit plus rien à craindre ; elle commença alors de raconter à Amenophis, avec une grace nom-pareille, comment la chose c'estoit passée, et comment ce combat c'estoit fait. Car Sesostris, qui est nay fort modeste, se contentoit de dire qu'il avoit vaincu, sans dire precisément comment il l'avoit pu faire : mais la jeune Timarete supleant à son deffaut, se mit à exagerer la chose : comme si en publiant la gloire de Sesostris, elle eust augmenté la sienne. Durant qu'elle parloit ainsi, Amenophis, comme il me l'a dit depuis, ne pouvoit assez s'estonner de la prodigieuse rencontre de cette avanture : car enfin il voyoit la Fil- d'un usurpateur, secouruë par le Fils de celuy à qui le Pere de cette Fille avoit osté la Couronne :

   Page 3866 (page 376 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et il voyoit naistre entre eux autant d'amitié, qu'il y avoit eu de haine entre leurs Peres, durant les derniers jours de la vie d'Apriez. Cependant apres qu'Amenophis eut bien fait des reflectoins sur cette avanture, durant que Timarete la racontoit avec une grace sans esgale ; il loüa hautemêt esgal le courage de Sesostris : et luy dit que cette qualité horoïque, devoit estre le partage de tous les hommes. Que les Bergers la devoient avoit aussi bien que les rois : qu'ils estoient obligez de deffendre leurs. Troupeaux, comme les autres leurs Peuples : et qu'ainsi il l'exhortoit à fortifier sa valeur. Enfin, luy dit il, comme il y a un merveilleux rapport, entre les Rois et les Bergers ; vous ne devez pas trouver estrange, si je vous donne quelquesfois les mesmes leçon que je vous donnerois, si vous estiez Fils de Roy. Et en effet Seigneur, Amenophis aprit la Morale et la Politique à Sesostris, en termes de Bergerie et de Pasturage : mais avec tant d'Art, que les mesmes preceptes qu'il luy donnoit pour la couduite des Troupeaux, pouvoient servir pour la conduite des Peuples. C'est pourquoy demeurant dans les termes qu'il s'estoit prescripts, il dit en cette occasion à Sesostris, qu'il y avoit lieu de croire, que puis qu'il avoit si genereusement deffendu Timarete contre un Monstre ; il deffendroi*** en aussi ses Troupeaux contre les Loups, Ha mon Pere, luy dit il avec precipitation, je n'aime pas tant vos Troupeaux, que j'ayme la belle Timarete ! Amenophis sourit de ce discours aussi bien

   Page 3867 (page 377 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Edesie : mais Timarete rougit et en baissa les yeux, disant mesme quelque chose à demy bas, que personne ne pût entendre ; et que l'on connut pourtant bien qui ne devoit pas estre desavantageux à Sesostris. Cependant comme il estoit desja tard, nous retournasmes à la Cabane, en parlant tousjours de la peur de Timarete, et du courage de son Liberateur. Le lendemain au matin Amenophis pour exciter ce jeune Prince à aimer la gloire ; ayant fait sçavoir au peu de Bergers qui estoient dans l'Isle, la courageuse action de Sesostris : il en reçeut des loüanges, qui toutes rustiques qu'elles estoient, ne laisserent pas de commencer de luy faire connoistre quelles sont le plus doux fruit de la victoire. Ces Bergers furent non seulement voir le Monstre ; mais l'ayant mis sur une Claye de Roseaux entrelassez, soustenus pas des Houletts croisées, ils le trainerent devant la Porte d'un petit Temple champestre qui estoit à l'extremité de l'Isle, du costé de l'Orient : afin de rendre grace aux Dieux d'avoir sauvé Timarete et Sesostris de la fureur de ce Crocodile. Cette Ceremonie fut mesme faite comme une espece de petit Triomphe : car tous les Bergers avec des Hautbois, alloient deux à deux en joüant des airs de rejouïssance et de victoire. En suitte quatre Bergers trainoient le Monstre sur la Claye de Roseaux, qui estoit attachée à deux gros cordons de Cotton : et immediatement apres ce terrible Animal, marchoit Sesostris, couronné de brancher de Palmier, dont

   Page 3868 (page 378 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il y a abondance en divers lieux de l'Egipte : ce Prince ayant à la main la mesme Houlette dont il avoit vaincu le Monstre, et qui estoit ornée de Fleurs. Mais ce qui luy donnoit le plus de joye ; estoit que la Couronne qu'il portoit avoit esté faite par la jeune Timarete, qui suivoit Sesostris avec toutes les Bergeres : et qui le suivoit avec tant de joye sur le visage, qu'on peut assurer sans mensonge, qu'elle fut le plus bel ornement de ce petit Triomphe rustique.

Amour de Sesostris et Timarete
Après la cérémonie, Sesostris s'empresse d'aller trouver Timarete pour déposer sa couronne à ses pieds. Mais la jeune fille, lui rappelant combien elle a eu peur, estime qu'elle ne mérite aucun présent. Après un échange de propos galants, Sesostris déclare son amour. Considérant que tous deux sont enfants de bergers, les jeunes gens pensent que rien ne peut s'opposer à leur union.

Aussi Sesostris ne regardoit il pas tant le fier Animal dont il avoit esté vainqueur, quoy qu'en cette occasion ce fust la cause de sa gloire : que Timarete qui l'avoit vaincu, et qui le chargea encore de nouvelles chaines ce jour là : estant certain qu'elle n'avoit jamais paru si belle. En effet elle le parut tant, principalement aux yeux de Sesostris, et son amour augmenta de telle sorte, qu'il ne pût cacher plus longtemps, l'innocente flame qui brusloit son coeur. Si bien qu'apres avoir remercié les Dieux, et apres que tous ces Bergers eurent remené Sesostris à nostre Cabane, il n'y fut pas plustost retourné, qu'apres s'estre osté cette Couronne qu'il avoit sur la teste, il entra dans une petite Chambre extremement propre, où couchoit Timarete, et où elle estoit alors : pendant qu'Amenophis remercioit encore quelques Bergers, et qu'Edesie parloit aussi à quelques Bergeres. Sesostris se servant donc de cette occasion, aborda Timarete avec sa Couronne à la main : il est bien juste, luy dit il, que je vous rende ce que vous

   Page 3869 (page 379 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

meritez mieux que moy : aussi vous puis-je assurer que je n'aurois pas voulu porter cette Couronne, si ce n'estoit que je n'ay pû refuser d'avoir la gloire d'avoir esté couronné de la plus belle main du monde. Mais pour vous monstrer que je ne suis pas injuste, je vien mettre à vos pieds, cette mesme Couronne que vous m'aviez mise sur la teste : car encore une fois, vous meritez tout l'honneur de ma victore. En verité (dit la jeune Timarete, avec autant de grace que d'innocence) je ne sçay pas comment vous l'entendez : je sçay bien que c'est vous qui avez combatu le Monstre, et qui l'avez vaincu. Veritablemet, adjousta t'elle, s'il y avoit un Prix à la crainte, comme on en donne à la valeur, ce seroit moy qui aurois deû triompher : mais comme cela n'est pas, gardez Sesostris, gardez la Couronne que je vous ay faite : puis qu'apres tout c'est vous qui avez combatu, et que c'est vous qui avez vaincu. Il est vray, adjousta t'il, mais aimable Timarete, c'est vous qui m'avez fait vaincre : car si je n'eusse pas eu une extréme envie de vous sauver, j'aurois esté moins vaillant, et j'aurois peutestre esté vaincu : ainsi, bien loin de m'estre obligée, c'est moy qui vous suis obligé. Vous m'en direz ce qu'il vous plaira, repliqua t'elle, mais je sçay que je vous dois la vie, et que vous ne me devez rien : car enfin je ne vous ay jamais rendu aucun service, ny ne vous ay mesme jamais rien donné que cette seule Couronne que vous me voulez rendre. Ha Timarete, s'escria t'il, vous estes plus liberale que vous ne

   Page 3870 (page 380 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pensez ! car vous m'avez donné une chose, que je ne vous rendray jamais : et que je ne pourrois mesme pas vous rendre quand je le voudrois. Timarete entendant parler Sesostris de cette sorte, se mit innocemment à tascher de se souvenir de ce qu'elle pouvoit avoir donné à Sesostris : mais apres y avoir bien pensé ; pour moy, dit elle, je croy que vous prenez plaisir à me mettre en peine : car enfin je me souviens bien que vous m'avez mille et mille fois donné de Fruits ; des Oyseaux ; des Joncs à faire mes Corbeilles ; et des Bouquets ; mais je ne me souviens point que je vous aye jamais fait aucune liberalité. Vous m'avez pourtant donné une chose, repliqua t'il ; que je conserveray toute ma vie : il faut donc, adjousta t'elle, que je vous l'aye donnée au sortir du Berçeau : et en un temps où il ne m'en puisse pas souvenir : nullement, reprit Sesostris, et ç'a esté dans un âge plus avancé. Eh de grace, interrompit Timarete, dites moy donc ce que je vous ay donné : puisque vous voulez que je vous le die (luy repliqua-t'il en sousriant à demy, et en changeant de couleur) vous m'avez donné de l'amour. Ha Sesostris (interrompit Timarete toute confuse, sans sçavoir si elle devoit se fascher ou estre bien aise) vous me recompensez mal de la peine que j'ay pris à vous faire une Couronne, de railler si cruellement de ma simplicité ! Ha Timarete, s'escria Sesostris à son tour, vous me recompensez bien plus cruellement, puis qu'en disant que je vous ay conservé

   Page 3871 (page 381 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la vie, vous vous preparez à me donner la mort ! Car enfin je vous le dis tres serieusement, si vous ne croyez que je vous aime mille fois plus que moy mesme, et si vous ne le croyez sans vous en fascher, je mourray infailliblement. Timarete ayant eu le loisir de revenir à elle durant que Sesostris parloit, prit enfin la resolution de continuer de railler : c'est pourquoy prenant la parole ; quoy qu'il en soit (dit elle en riant, avec une vivacité d'esprit admirable) je vous declare que s'il est vray que sans y penser, je vous aye donné ce que vous dites, je ne veux pas que vous me rendiez jamais liberalité pour liberalité, en me donnant une pareille chose. Comme Sesostris alloit respondre, on les apella pour disner : mais tant que le repas dura, Timarete n'osa regarder Sesostris. Il luy demeura mesme un certain incarnat sur le visage, qui la mit dans la necessité de dire pour le pretexter, qu'elle avoit eu tant de chaud à aller au Temple, qu'elle ne croyoit pas qu'elle peust se raffraischir de tout le jour. Mais enfin Seigneur, sans vous amuser davantage à escouter les premieres conversations de ces jeunes et illustres Amans ; je vous diray seulement que depuis que Sesostris aima Timarete, et depuis que Timarete sçeut que Sesostris l'aimoit, ils en devinrent infiniment plus aimables. Ce fut alors, Seigneur, que je devins le Confident de ce Prince : qui n'avoit pourtant point d'autres secrets à me confier, que la violence de sa passion : estant certain que Timarete toute jeune qu'elle estoit,

   Page 3872 (page 382 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

agit tousjours en cette rencontre avec une retenuë estrange : de sorte qu'on peut dire qu'elle a esté sage, devant que d'avoir l'âge oû on le doit estre. De plus, comme Edesie estoit fort habile, elle l'observoit soigneusement : il est vray que la seule vertu de Timarete, fut bien tost une garde assez fidelle de sa beauté : car je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une Personne, dont les inclinations ayent esté plus grandes. Cependant apres avoir esprouvé la passion de Sesostris, par mille petites rigueurs, il est certain que Timarete eut pour cét aimable Berger, toute l'estime, toute la reconnoissance, et toute la tendresse dont elle pouvoit estre capable. Elle luy en donna mesme mille preuves innocentes en cent occasions : soit par de favorables regards ; par certaines rougeurs obligeantes ; ou par quelques flateuses paroles, et par mille autres petites choses, qui donnerent de grands plaisirs à Sesostris durant quelque temps : mais qui luy causerent en suitte de longues douleurs. Ce qui augmentois encore l'affection entre ces deux jeunes Personnes, estoit qu'elles n'imaginoient point qu'il pûst y avoit d'obstacle à leur Mariage : la condition de leurs Peres leur sembloit esgale : leur âge estoit proportionné : il n'y avoit pas une Bergere en toute l'Isle à qui Sesostris pûst parler un quart d'heure : il n'y avoit pas non plus un Berger que Timarete pûst souffrir qui la regardast : ainsi leur raison leur disant à tous deux en particulier, qu'Amenophis et Traseas voudroient bien qu'ils s'épousassent, ils abandonnerent

   Page 3873 (page 383 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

leur coeur sans resistance, à l'amour que leur merite y faisoit naistre.

Le séjour de Pythagore
Un soir, à la nuit tombée, un bateau étranger accoste l'île. Un étranger à la mine grave mais agréable, demande où passer la nuit. Amenophis l'invite dans sa cabane. Il s'avère que l'inconnu vient de Samos et qu'il se rend à Elephantine. Il s'agit en fait du philosophe Pythagore. En apprenant cela, Amenophis est fou de joie. Il parvient par sa conversation à charmer Pythagore, si bien que ce dernier s'attarde quatre mois sur l'île. Sesostris et Miris profitent de son enseignement.

Les choses estant donc en ces termes, nous fusmes un soir Amenophis, Edesie, Timarete, Sesostris, et moy, nous promener à l'endroit par où l'on peut aborder â cette Isle : car depuis l'advanture du Crocodile, Timarete n'aimoit point à aller le long du Fleuve, si ce n'estoit aupres du Port. Ce n'est pas qu'assurément il n'y ait moins de ces dangereux Animaux en cette Isle qu'ailleurs : parce qu'il y a une abondance estrange de ces petits Oyseaux que la Providence des Dieux a faits, pour aller tout le long des rives du Nil, afin de faire par une adresse admirable, dont vous avez sans doute entendu parler, qu'il y ait moins de ces Crocodiles, et que les hommes n'en soient pas incommodez. Mais enfin comme Timarete n'avoit jamais pû se guerir de sa frayeur, toutes ses promenades se faisoient du costé du Port, où l'on n'en avoit jamais veû. Comme nous estions donc un soir assis sur un Gazon fort espais, et tout parsemé de Fleurs, Timarete demanda à Sesostris qui estoit aupres d'elle, s'il ne voyoit pas un Bateau qui sembloit venir vers l'Isle où ils estoient ? D'abord il luy respondit qu'elle avoit tort de luy demander une pareille chose : parce qu'il ne regardoit jamais qu'elle, quand il estoit en lieu où il la pouvoit voir. Mais Timarete luy ayant dit qu'elle vouloit qu'il luy respondist serieusement ; et l'ayant forcé à regarder vers le lieu qu'elle luy marqua ; il vit en effet aussi bien qu'elle, qu'il paroissoit

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un Bateau, dont la Proue estoit tournée vers leur Isle. De sorte que monstrant à Amenophis et à Edesie, ce que Timarete luy avoit monstré ; nous regardasmes tous cette petite Barque qui s'aprochoit tousjours de nous : mais comme il estoit desja assez tard, et que la nuit approchoit, nous ne pouvions pas discerner les personnes qui estoient dedans. Ce qui estonnoit Amenophis, estoit qu'il n'estoit pas trop ordinaire de voir venir des Estrangers à cette Isle : mais enfin cette Barque ayant abordé, nous vismes sur la Poupe un homme d'une phisionomie grave et serieuse : mais pourtant extrémement agreable : qui sans nous regarder, et sans se mesler de rien de ce que ceux de sa Compagnie faisoient, regardoit la Lune qui se levoit, et qui sembloit sortir du Fleuve pour venir esclairer le monde. Le reste des Gens qui estoient dans ce Bateau, estoient des Rameurs : un desquels s'estant jetté à terre, vint demander à Amenophis, qu'il jugea devoir estre le Maistre de la Troupe ; s'il n'y avoit point moyen de loger pour cette nuit seulement, un Estranger qui avoit eu dessein d'aller coucher à Elephantine ? adjoustant que la nuit les ayans surpris plustost qu'ils ne pensoient, ils avoient esté contraints de venir prendre terre à cette Isle : parce qu'il est assez dangereux, d'aborder de nuit à ce Port. Amenophis entendant parlér cét homme, et connoissant effectivement à la mine et à l'habit, que celuy qu'il voyoit estoit Estranger ; il ne luy accorda pas seulement la liberté de passer la nuit

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dans l'Isle, mais il offrit mesme sa Cabane pour recevoir cét Hoste, dont la phisionomie estoit si belle. Et il s'y porta d'autant plustost, que s'estant informé de quel Païs il estoit, il sçeut qu'il estoit de Samos : car encore que la coustume des Egiptiens en general, ne soit pas de vouloir rien aprendre des autres Nations ; Amenophis en son particulier n'estoit pas de ce sentiment là : et il croyoit au contraire, qu'il n'y en avoit point de qui on ne pust recevoir quelques enseignemens utiles. Mais lors qu'apres avoir sçeu son Païs, il de manda encore son Nom, et qu'on luy eut dit qu'il se nommoit Pythagore ; la joye s'empara tout à fait de son esprit, et il prit la resolution de le recevoir le mieux qu'il pourroit. Car comme Amenophis estoit Amy particulier du Grand Prestre de Memphis, et que par le moyen de ma Mere, il entretenoit un commerce secret avec ses Amis intimes, pour se servir d'eux quand il le jugeroit à propos ; il avoit reçeu une Lettre de son Amy, il n'y avoit pas longtemps : qui luy mandoit que Pythagore estoit arrivé à Memphis, et qui luy faisoit une Peinture de ce Philosophe, la plus belle et la plus avantageuse du monde. Je vous laisse donc à juger, Seigneur, quelle fut la joye d'Amenophis : luy qui estoit extrémement sçavant, et qui depuis qu'il estoit exilé, n'avoit pû avoir de conversation qu'avec Sesostris, Edesie, Timarete, et moy. Et il en eut d'autant plus, qu'ayant sçeu par ce Grand Prestre de Memphis que Pythagore ne retourneroit point à la Cour

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d'Amasis ; il vit bien qu'il n'y avoit aucun danger à le recevoir. Aussi le fit il de bonne grace : de sorte que s'avançant aupres du Bateau, il presenta la main à Pythagore, pour luy aider à descendre : et luy adressant la parole ; le rends graces aux Dieux, luy dit il en Grec, d'avoir amené dans ce Desert, un homme dont la reputation surpasse celle de ces sept Sages, que la Grece se vante d'avoir presentement. Ce Philosophe surpris de ce qu'Amenophis luy disoit, et d'entendre qu'il parloit Grec, le salüa avec une civilité majestueuse : et pour luy monstrer qu'il estimoit fort nostre Nation, il ne se servit pas de la Langue Greque pour luy respondre, mais de l'Egyptienne. Ainsi ces deux hommes illustres, ne parlerent point leur Langue naturelle à leur premiere rencontre : chacun se rendant une esgale civilité. Il est vray que le compliment de Pythagore fut en peu de paroles : car comme vous le sçavez sans doute, Seigneur, ce Philosophe est si grand Amy du silence, qu'il veut que ses Disciples estudient cinq ans sans parler : sa maxime estant que pour parler bien, il faut s'estre teû, et avoir escouté longtemps. Mais ce peu qu'il parla, ne laissa pas de charmer Amenophis : qui le mena dans sa Cabane, apres luy avoir presenté Sesostris comme son Fils, et tout le reste de la Famille comme estant la sienne. Il est vray, Seigneur, que les soins que prit Amenophis de le bien traitter, furent mal employez : car ce Philosophe ne mange jamais rien qui ait eu vie : de sorte que pourveû qu'on

   Page 3877 (page 387 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy donne des Legumes et des Fruits, on luy fait un Festin magnifique. Cependant apres, Amenophis se mit à l'entretenir des Sciences les plus sublimes : et il le fit si admirablement, que ce Philosophe charmé de son sçavoir, luy dit que comme il n'estoit venu en Egypte que pour y apprendre, et que pour y connoistre les Grands hommes dont elle estoit remplie ; il faloit qu'il tardast quelque temps aupres de luy, comme il avoit fait aupres de tous ceux qu'il avoit rencontrez : et qu'il n'allast pas si tost a Elephantine, où il ne pourroit trouver mieux. Amenophis reçeut ce discours avec beaucoup de modestie : et se mit à conjurer ce Philosophe, de vouloir qu'il devinst son Disciple : et de souffrir qu'il luy en donnast deux autres, parlant de Sesostris et de moy. Enfin Seigneur, sans vous dire precisément la conversation qu'ils eurent ensemble, Pythagore se resolut de tarder quelque temps dans nostre Desert : de sorte qu'il renvoya le Bateau qui l'avoit conduit : et il se trouva si bien dans cette Solitude, qu'il y fut quatre mois : pendant lesquels il instruisit Sesostris avec un plaisir extréme : ce Grand homme estant ravy, de trouver en l'esprit de ce jeune Prince, une si merveilleuse disposition à aprendre les choses les plus eslevées. Il eut aussi beaucoup d'admiration, pour la jeune Timarete : et d'autant plus, disoit-il, qu'il n'avoit jamais connu personne de son Sexe, qui sçeust se taire si à propos ; ny qui parlast avec si peu d'empressement, quand il n'en estoit pas besoin ; ny qui laissast

   Page 3878 (page 388 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parler les autres avecque plus de patience.

Conversation amoureuse sur la liberté
Pythagore, en vertu de sa croyance en la métempsychose, ressent une réelle sympathie pour tout être vivant, humain ou animal. Un jour, il libère les oiseaux de la volière de Timarete. La jeune fille en ressent de l'affliction, car ces oiseaux lui ont été offerts par Sesostris. Mais son amoureux la rassure par une galanterie, en lui disant que Pythagore ne pourra pas le libérer lui, car il restera éternellement prisonnier de sa bien-aimée. L'amour des deux enfants augmente de jour en jour. Sesostris s'aventure à demander à Amenophis la permission d'épouser Timarete. Le tuteur essaie de gagner du temps, ce qui plonge Sesostris dans une profonde mélancolie.

Je ne vous diray rien, Seigneur, de ce qui regarde la Science de ce Grand homme, car ce n'est pas de cela dont il s'agit. Mais il faut que je vous die, que d'abord il fit un sensible desplaisir à la jeune Timarete : car dans l'opinion qu'il a, que toutes les Ames ne font que passer continuellement d'un corps en un autre, soit des Hommes ou des Animaux, (ce que les Grecs appellent Metampsicose) il a une compassion universelle pour les uns et pour les autres. Et en effet, toutes les fois qu'il trouve des Pescheurs qui ont des Filets pleins de Poissons, il achete tout ce qu'ils en ont pris, pour leur redonner la liberté. De sorte que quelque temps apres qu'il fut à nostre Isle, il prit garde que la jeune Timarete avoit dans une petite Voliere faite de Joncs, quantité de petits Oyseaux, dont le chant estoit admirable : et qu'elle aimoit principalement, parce que Sesostris les luy avoir donnez. Si bien que Pythagore suivant son opinion, et la pitié qu'il avoit de leur prison, leur redonna la liberté : et causa une sensible affliction, et à Timarete, pour la perte de ses Oyseaux, et à Sesostris, pour l'affliction de Timarete. Ils souffrirent pourtant cette petite disgrace sans murmurer qu'en secret : car encore que Sesostris reçeust quelques enseignemens de Pythagore, il ne l'assujettissoit pas au silence qu'il a fait garder depuis à ses Disciples. Sesostris entretnant donc Timarete, apres la perte de ses Oyseaux ; l'assuroit pour la consoler, que du moins luy promettoit-il

   Page 3879 (page 389 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Pythagore tout pitoyable qu'il estoit, ne le pourroit pas mettre en liberté, comme il les y avoit mis. Mais Timarete luy repliqua, que pour elle, elle n'en respondoit pas : et en effet, adjousta-t'elle, je trouve qu'il est plus juste de delivrer des hommes que des Oyseaux. Mais, luy dit Sesostris, il y a une notable difference â faire en cette occasion ; car ceux qu'il a delivrez. , ont esté ravis de l'estre : et je serois au desespoir, si on vouloit rompre mes chaines. Ainsi comme il n'a dessein que de faire du bien à tout ce qui respire en toute la Nature ; quand il sçauroit que je serois vostre Captif, il ne me delivreroit pas. Mais pour vous, belle Timarete, adjousta Sesostris, que n'aprenez vous par l'exemple de ce Grand homme, à devenir pitoyable ? Est-ce que vous voulez que je vous mette en liberté, reprit elle comme il y a mis mes Oyseaux ? Nullement, repliqua-t'il, mais je voudrois que vous me rendissiez heureux dans ma prison. Et que faudroit il faire pour cela ? repartit Timarete, il faudroit, respondit il, que vostre belle main prist la peine de ferrer encore plus estroitement les liens qui m'attachent à vous : il faudroit charmer mes souffrances par mille faveurs innocentes : il faudroit avoir plus de joye de voir augmenter mon amour, que toute l'Egipte n'en a lors qu'elle voit croistre le Nil : et si je l'ose dire sans vous fâcher, il faudroit pour me rendre heureux dans ma captivité, que vous m'aidassiez à porter une partie de mes chaines. Ha Sesostris,

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s'escria t'elle en riant, vous voulez que je fois pitoyable, et vous avez l'inhumanité de me vouloir enchainer ! non non, adjousta t'elle, cela ne seroit pas juste : c'est pourquoy tout ce que je puis pour vous, est de vous dire qu'il ne tiendra pas à moy que vous ne soyez libre. Vous ne m'aimes donc point du tout ? repliqua t'il en la regardant fixement ;) je ne voy pas, reprit elle, que vous ayez raison de tirer cette consequence de ce que je dis : car quel plus grand bien peut on faire, que de mettre un Prisonnier en liberté ? Vous n'y auriez pourtant jamais mis ces aimables Oyseaux dont le chant vous divertissoit ? reprit Sesostris ; je l'advouë, dit elle, car leur prison me donnoit plus de plaisir que leur liberté ne m'en donne. Et pourquoy, repliqua Sesostris, ma Captivité ne vous plaist elle pas, puis que je ne porte des chaines, que pour estre eternellement Esclave de vostre beauté ? Comme Timarete alloit respondre, Amenophis les interrompit : mais enfin Seigneur, voila quelles estoient en ce temps là, les conversations de Sesostris, et de sa belle et jeune Maistresse : qui ne pouvoient se servir en leurs conversations, que des choses de leur connoissance. Cependant les Leçons de Pythagore, n'empescherent pas que l'Amour n'enseignast tous les jours à Sesostris mille innocentes voyes de se faire aimer, et de se rendre aimable : et que sa passion ne s'accreust mesme avec tant de violence, qu'enfin apres en avoit demandé permission à la jeune Timarete, il n'en parlast à Amenophis ;

   Page 3881 (page 391 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour le conjurer de vouloir faire en sorte qu'il la pûst espouser. Cette priere le surprit : car il ne jugeoit pas qu'il deust de son authorité marier Sesostris avec une Fille d'Amasis. Il vouloit pourtant bien que Timarete aimast Sesostris : afin que quand les intelligences qu'il entretenoit en divers lieux, auroient mis les choses en l'estat qu'il les vouloit ; elle pûst lors qu'il auroit formé un Party dans le Royaume, non seulement servir à quelque negociation entre son Pere et son Amant, et estre le lien de la Paix, entre le Roy legitime et l'Usurpatur ; mais encore tenir lieu d'ostage. Car Amenophis sçavoit qu'Amasis quoy qu'il se fust remarié, n'avoit point d'Enfans, et n'en pouvoit avoir : parce qu'il avoit repudié cette seconde Femme. Aussi la demande de Sesostris l'ayant surpris, il luy dit que le choix qu'il avoit fait de Timarete, estoit digne de son esprit et de son jugement : mais qu'il n'estoit pas en un âge, où il fust à propos de se marier. Que c'estoit une chose plus importante qu'il ne pensoit : et qu'enfin Timarete estoit un bien qu'il faloit esperer longtemps, devant que de le posseder. Cette responce peu precise, ne satisfaisant pas Sesostris, il joignit les prieres aux raisons, mais ce fut inutilement : de sorte qu'il entra en un chagrin si grand, qu'il n'en estoit pas connoissable. Ce fut en vain qu'Amenophis employa les conseils de Pythagore : car ce jeune Prince se servant contre luy de sa propre doctrine ; luy dit que puis que le Destin gouvernoit l'Univers, et que les hommes

   Page 3882 (page 392 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'estoient pas Maistres de leurs actions, il ne devoit pas estre accusé de ce qu'il aimoit Timarete avec trop de violence : puis qu'il ne faisoit, que ce qu'il ne pouvoit s'empescher de faire. Enfin, Seigneur, ce Prince fut tellement irrité du refus qu'Amenophis luy faisoit, qu'il ne voulut plus ny estudier ; ny se promener ; ny se divertir ; ny s'occuper à rien qu'â se pleindre.


Histoire de Sésostris et Timarète : séparation des héros
Amenophis a envoyé Timarete à Elephantine, sans en avertir Sesostris. En découvrant la disparition de sa bien-aimée, ce dernier quitte l'île en secret, accompagné de Miris. Arrivés à Elephantine, les deux amis se mettent en quête de Timarete. En vain. Désespéré, Sesostris décide de partir s'illustrer à la guerre. Malgré les réticences de Miris, le jeune prince souhaite s'enrôler dans l'armée d'Amasis, alors commandée par un homme nommé Heracleon. Sous le nom de Psammetite, Sesostris fait montre de bravoure au combat en sauvant la vie du lieutenant Simandius. Le jeune héros reçoit en récompense une médaille à l'effigie de Ladice. La ressemblance avec Timarete le réjouit au plus haut point, sans pour autant qu'il ne soupçonne la vérité. Mais la nouvelle lui parvient bientôt que Timarete a regagné l'île. Il s'empresse dès lors de la rejoindre. En arrivant, il apprend qu'Amenophis s'est momentanément absenté.
Départ de Timarete et fuite de Sesostris
Dans l'idée de soulager Sesostris, Amenophis envoie Timarete à Elephantine auprès de la mère de Miris. Il exécute la chose en secret, si bien que Timarete et Sesostris n'ont pas l'occasion de faire leurs adieux. De plus, le tuteur interdit au batelier de révéler la destination de Timarete. Désespéré, Sesostris profite du départ de Pythagore pour fuir l'île en compagnie de Miris, et partir à la recherche de sa bien-aimée. Comme Amenophis veille sur lui, il est contraint de recourir à la ruse ; il feint d'abord de s'être blessé à une jambe, puis revêt des habits de bergère.

Et ce qui augmenta son desespoir, fut qu'Amenophis croyant que la veuë de Timarete entretenoit son chagrin, se resolut de l'envoyer quelque temps à Elephantine chez ma Mere : si bien que sans que Sesostris en sçeust rien, Edesie partit un matin à la premiere pointe du jour, avec la jeune Timarete : portant ordre à ma Mere, de la faire passer pour une de ses Parentes : et de luy donner un habit proportionné à cette condition. La chose fut si finement executée, que Sesostris n'en sçeut rien : et que Timarete ne pût luy faire rien dire en partant. Cependant le jour estant venu, Amenophis fit si bien, que Sesostris ne sçeut point que Timarete estoit partie, qu'il ne fust desja assez tard : mais enfin ayant sçeu la chose, il en fut si affligé, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage, Neantmoins comme il croyoit qu'Amenophis estoit son Pere, il ne s'emporta point contre luy : et ce fut avecques moy seulement qu'il se plaignit de son infortune, mais il s'en pleignit d'une maniere, à faire pitié â l'ame plus dure. Pythagore ayant sçeu par Amenophis la cause de l'exil de Timarete, et de la douleur de Sesostris, employa

   Page 3883 (page 393 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tous les remedes que la Philosophie peut donner, pour le guerir ou pour le soulager, mais ce fut inutilement. Cependant Amenophis avoit tellement deffendu à celuy qui avoit conduit le Bateau dans lequel on avoit mené Timarete à Elephantine, de dire à Sesostris en quel endroit il l'avoit conduite, qu'il luy obeït : de sorte qu'au lieu de luy dire qu'il l'avoit menée à Elephantine, il l'assura au contraire, qu'il n'avoit fait que la mettre à terre de l'autre costé du Fleuve : ainsi ne sçachant point où estoit Timarete, ny mesme où elle pouvoit estre, il souffroit une peine estrange. Cependant Pithagore estant apellé ailleurs, se disposa à partir : et comme il le devoit faire tres matin, il dit adieu dés le soir à Amenophis qui se trouvoit mal, et qui n'estoit pas en estat de le pouvoir mener au Bateau. Sesostris sçachant cela, prit la resolution de quitter une Isle qui estoit devenuë insuportable, et de s'en aller chercher Timarete : ou du moins de faire connoistre à Amenophis, qu'il avoit eu tort de lui refuser ce qu'il avoit souhaité. Il me communiqua son dessein, que j'approuvay ; pourveû qu'il me permist de le suivre : car j'advouë que j'avois une envie estrange, de n'estre plus enfermé dans cette Isle, où je n'avois point eu de passion qui m'eust attaché. Mais apres estre convenus qu'il faloit partir, la difficulté fut d'executer la chose : pour moy il ne m'eust pas esté difficile ; mais pour Sesostris, on l'observoit fort soigneusement. Il s'advisa pourtant d'une invention, qui fit reüssir

   Page 3884 (page 394 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son dessein : car voyant qu'Amenophis se trouvoit mal, et qu'il ne pourroit aller conduire Pythagore, il feignit de s'estre blessé à une jambe, et de ne se pouvoir soustenir. Ainsi Amenophis ne croyant pas qu'il fust en estat de pouvoir sortir, non seulement de sa Cabane, mais mesme de son Lit ; n'aprehenda pas qu'il pûst s'en aller hors de l'Isle, et ne donna point d'ordre particu- de l'observer. Joint que comme il se fioit extrémement à moy, il se contenta de me recommander tousjours, de songer bien à prendre garde à Sesostris. Cependant Pythagore ayant, comme je l'ay desja dit, pris congé d'Amenophis dés le soir, apres luy avoir promis de ne reveler à personne qu'il fust dans cette Isle, pour des raisons qu'il suposa, il fut encore dire adieu à Sesostris : et ce fut moy qui eus ordre de l'aller accompagner, le lendemain au matin. Mais Seigneur, comme nous sçavions qu'il y avoit deux Bergeres qui devoient aller le jour suivant à Elephantine, je fis si bien que je les gagnay : et que je les obligeay à me donner un de leurs Habits, que je fis porter secretement dans la Chambre de Sesostris. Et comme la coustume des Villageoises d'Egipte, est de porter lors qu'elles vont à la Ville, de grands Manteaux blancs plissez, qui les couvrent depuis le haut de la teste jusques aux pieds ; Sesostris se contenta d'en prendre un : et de le mettre pour cacher ses habillemens de Berger, et pour se couvrir mesme à demy le visage, comme nos Bergeres font quelquefois. Ainsi estant sorty de

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la Cabane sans estre aperçeu, il fut attendre sur le bord de l'au, comme font celles qui doivent aller à la Ville : de sorte que lors que Pithagore fut s'embarquer, Sesostris couvert de son grand Manteau, entra avec ces deux Femmes qui estoient de l'intelligence : et à qui je persuaday, qu'il n'y avoit point d'autre mistere à ce dessein, sinon que Sesostris estoit amoureux de Timarete, et qu'il la vouloit aller voir au lieu où elle estoit. De sorte que comme ces Femmes avoient fort murmuré, de ce qu'Amenophis s'estoit opposé à ce Mariage, elles contribuerent à faire reüssir nostre fourbe : joint que Pythagore estant ordinairement aussi abstrait qu'il l'estoit, ne songea pas à ces Bergeres, non plus que ceux qui conduisoient le Bateau. Mais pour moy, qui n'avois ordre de conduire Pythagore que jusques au bord du Fleuve, il ne m'estoit pas si aisé de trouver moyen d'eschaper : neantmoins je le trouvay à la fin : car comme je fus au bord de l'eau, je dis hardiment à Pythagore, qu'Amenophis m'avoit chargé de le conduire jusqu'à Elephantine : si bien que comme je dis la chose avec beaucoup d'assurance, ce Philosophe ne la contesta point : et il ne fit difficulté de me le permetrre, que par civilité seulement. Neantmoins comme il faisoit beau, et qu'il sçavoit bien que les Gens de l'âge où j'estois alors, ne haïssent pas à changer de lieu, il le souffrit à la fin : ainsi je m'embarquay aveque luy, regardant de temps en temps, si Sesostris estoit assez bien desguisé.

Arrivée à Elephantine
Arrivé à Elephantine, Sesostris écrit une lettre à Amenophis, afin de l'avertir de son départ. Puis il se met à la recherche de Timarete. Mais ni lui ni Miris ne savent où s'adresser. Ils se souviennent finalement d'un ami, à qui ils vont demander l'hospitalité. Ils cherchent ensuite Timarete par toute la ville, sauf chez la mère de Miris, de peur qu'elle ne les retienne.

Mais Seigneur, pour ne vous amuser

   Page 3886 (page 396 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas davantage à entendre des choses de peu de consideration, vous sçaurez que nous arrivasmes à Elephantine ; que je me separay de Pythagore sur le bord du Fleuve ; et que je suivis des yeux la feinte Bergere, qui fut m'attendre à vingt pas de là, avec ces autres Femmes à qui elle rendit l'habit qu'elles luy avoient presté : n'ayant autre chose à faire pour cela, qu'à detacher le grand Manteau qui la couvroit. Ainsi en un instant cette feinte Bergere estant redevenuë Berger, nous nous separasmes d'elles : apres les avoir chargées d'une Lettre pour Amenophis, que Sesostris avoit escrite avant que de partir de la Cabane : et si ma memoire ne m'abuse, elle estoit à peu prés en ces termes.

SESOSTRIS A AMENOPHIS.

Je vous demande pardon, de ce que j'obeïs plustost à l'Amour qui me possede qu'à vous : mais comme j'y suis forcé, je merite assurément quelque excuse. Ne trouvez donc pas estrange, si ne pouvant vivre sans Timarete, je vay la chercher par toute la Terre. Je suis bien fasché de vous enlever Miris : mais l'amitié l'obligeant à faire presques autant pour moy, que je fais pour Timarete, il vous quitte pour s'attacher à ma fortune, que vous auriez pû rendre heureuse si vous eussiez voulu. Je souhaite que la vostre soit meilleure : et que je puisse un jour vous revoir, en me faisant revoir Timarete.

SESOSTRIS.

   Page 3887 (page 397 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres avoir donné cette Lettre à ces Femmes, je les chargeay de dire à ceux qui conduisoient le Bateau, de ne m'attendre point, parce que je ne retournerois pas à l'Isle ce jour là : leur disant que Timarete demeuroit assez loin au delà d'Elephantine. Mais Seigneur, nous nous trouvasmes bien embarrassez : car on avoit assuré à Sesostris qu'on avoit mis Timarete à terre au bord du Fleuve, et non pas à Elephantine. Cependant apres avoir bien regardé d'un endroit d'où nous découvrions fort loin, nous ne voyions point de Village assez proche où elle pûst avoir esté : ainsi nous connoissions bien qu'il faloit qu'elle fust à la Ville où nous estions. Cette connoissance ne faisoit toutes fois pas que nous en fussions moins en peine : puisque Sesostris n'avoit jamais esté a Elephantine, et que je ne m'en souvenois pas assez bien, pour en sçavoir toutes les Rués. D'autre part, je n'osois aller chez ma Mere : car je sçavois bien que me voyant sans ordre d'Amenophis, elle m'auroit arresté. Mais enfin m'estant souvenu que dans ma premiere Enfance, j'avois fait amitié particuliere avec un autre Enfant comme moy, qui estoit Fils unique, et extrémement riche : je m'advisay de demander des nouvelles de son Pere, à un Marchand qui se promenoit sur le Port ; sçachant bien que son nom estoit connû de tout le monde. J'apris donc par ce Marchand, que le Pere de mon amy estoit mort aussi bien que sa Mere : et qu'il estoit Maistre de son bien et de sa Maison. A l'instant mesme je me la fis enseigner,

   Page 3888 (page 398 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et nous y fusmes : je demanday à parler à luy, et à luy parler en particulier : de sorte que m'ayant fait entrer, apres m'avoir fait attendre longtemps d'abord il ne me reconnut point : tant à cause de l'habit de Berger que je portois, que pour le changement que le temps avoit aporté à ma taille et a mon visage. Mais enfin apres luy avoir parlé, et l'avoir fait souvenir de nostre ancienne amitié, il m'embrassa aveque joye, et me reconnut parfaitement. Je luy dis alors, apres l'avoir obligé à me garder un secret inviolable, qu'Amenophis depuis la mort d'Apriez, avoit renoncé au monde : et s'estoit exilé dans un Desert, où il m'avoit voulu avoir. Mais qu'enfin m'estant ennuyé de cette sorte de vie, je m'estois resolu de m'eschaper : en suitte de quoy, je luy presentay Sesostris, que je luy dis estre Fils d'Amenophis. Enfin Seigneur, je menay la chose si adroitement, et mon Amy fut si genereux, qu'il nous logea chez luy, et nous donna de quoy nous faire habiller. Cependant nous ne sçavions où trouver Timarete, ny comment la chercher, dans une aussi grande Ville que celle là : de sorte que ne sçachant que faire ny que devenir, apres avoir cherché Timarete non seulement aux lieux où elle pouvoit estre, mais mesme en mille endroits où vray-semblablement elle n'estoit pas, et où elle ne pouvoit pas estre.

Réactions d'Amenophis
La découverte d'une si grande ville donne des ambitions à Sesostris, désireux d'aller s'illustrer à la guerre. Il a en effet entendu dire que des soulèvements contre Amasis agitaient certaines provinces. Sur l'île, Amenophis découvre la fugue de Sesostris et Miris. Affligé, il s'enquiert des circonstances précises et envoie Traseas, Nicetis et un esclave à Elephantine. L'échec de ces recherches l'incite à la prudence : il renonce à faire revenir Timarete, de peur que Sesostris ne l'enlève. La douleur du tuteur redouble lorsqu'il apprend que le parti qu'il est en train de former contre Amasis gagne du pouvoir, surtout à Thebe : cela signifie qu'il aurait pu faire reconnaître Sesostris comme l'héritier légitime du trône d'Egipte.

La veuë d'une si belle Ville, mit dans le coeur de Sesostris quelques sentimens d'ambition ; qui luy firent prendre le dessein, pour donner temps à Amenophis de faire retourner Timarete à nostre

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Isle, de s'en aller à la guerre : afin de satisfaire du moins son ambition, s'il ne pouvoit contenter son amour : et d'aquerir de la gloire, s'il ne pouvoit posseder Timarete. Il n'eut pas plustost formé ce dessein, qu'il me le communiqua : et il ne me l'eust pas plustost communiqué, que je voulus ce qu'il vouloit : et d'autant plus, qu'il couroit bruit, qu'il y avoit quelque souslevement contre Amasis, dans une province d'Egypte. De sorte que sans differer davantage, je dis nostre intention à mon Amy : qui estant tousjours genereux, nous donna de quoy nous mettre en esquipage, pour ce voyage de guerre. Ainsi quittant la Houlette pour prendre l'Espée, nous partismes d'Elephantine, sans avoir pû rien aprendre de Timarete : car le moyen d'esperer d'avoir des nouvelles d'une simple Bergere, en un lieu comme celuy-là ? Cependant comme Sesostris vouloit que sa Bergere sçeust que c'estoit pour l'amour d'elle qu'il s'estoit banny de nostre Isle ; j'avois oublié de vous dire qu'il avoit gravé quelques paroles sur un Sicomore qui est au haut de la Coline qui s'esleve au milieu de l'Isle, et où Timarete aymoit fort à s'aller assoir, quand elle vouloit jouïr de la belle veue. C'est pourquoy il espera qu'elle iroit encore, si elle y revenoit jamais : car ils y avoient eu quelques conversations assez agreables, pour croire qu'elle y retourneroit, si on la remenoit dans cette Isle. Ces paroles estoient telles. Sesostris ne pouvant vivre ou la belle Timarete

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n'est pas, s'en va avec le dessein de mourir, dés qu'il aura perdu l'esperance de la trouver.Mais Seigneur, devant que de vous dire comment nostre voyage de guerre se fit, et où nous fusmes ; il faut que je vous die en peu de mots, quel fut l'estonnement d'Amenophis, lors qu'il aprit deux heures apres le despart de Pythagore, que je l'estois allé conduire à Elephantine. Neantmoins comme il croyoit que Sesostris n'estoit pas en estat de se pouvoir soustenir, il ne soubçonna pas d'abord qu'il fust party : de sorte qu'envoyant à sa Chambre, pour luy demander s'il sçavoit mon dessein ? il fut estrangement estonné d'aprendre qu'il n'y estoit plus. On ne luy eut pas plustost dit qu'on ne trouvoit point Sesostris, qu'il creûst qu'il avoit feint de s'estre blessé, et qu'il estoit party aussi bien que moy. Il fit venir alors ceux qui avoient veû embarquer Pythagore, qui dirent qu'il n'y avoit personne dans le Bateau que trois Bergeres ; cét Estranger ; et moy. Comme le nombre des Femmes qui estoient dans cette Isle n'estoit pas fort grand, Amenophis envoya sçavoir par l'esclave du Prince, par Traseas, et par Nicetis, combien il y en avoit de chaque Cabane, qui fussent allées à Elephantine. Mais apres une exacte recherche, ils trouverent qu'il n'y en estoit allé que deux : de sorte qu'Amenophis ne doutant point que Sesostris ne se fust desguisé en Fille pour sortit de l'Isle, entra en un desespoir extreme, sans sçavoir quel remede y aporter. Car il n'y avoit point alors d'autre Bateau

   Page 3891 (page 401 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en toute l'Isle, pour pouvoir envoyer apres : les autres estant allez assez loin à la Pesche : ainsi il falut qu'il eust patience jusques au soir, que le Bateau revinst d'Elephantine sans ramener ny Sesostris, ny moy. Mais afin qu'il ne pûst douter ny de nostre fuite, ny de la cause de celle de Sesostris, ces deux Femmes luy rendirent la Lettre qu'il leur avoit donnée : disant qu'elles avoient esté bien surprises, de voir que celle qu'elles avoient creû estre une Bergere, tant qu'elles avoient esté dans le Bateau, estoit Sesostris. Amenophis ne creut pourtant pas ce qu'elles luy disoient : et il leur tesmoigna avoir toute l'indignation qu'un homme aussi sage que luy pouvoit avoir pour des Femmes, qui avoient plustost failly par simplicité que par malice. Cependant sans perdre temps, il envoya à Elephantine, et Traseas, et Nicetis, et l'esclave du Prince : avec ordre d'y tarder deux ou trois jours, sans faire autre chose que se promener par les Ruës ; par les Temples ; et par les Places publiques, pour voir s'ils ne nous rencontreroient point : ne pouvant ny n'osant y aller luy mesme, de peur d'estre reconnu. Mais ils eurent beau se promener, ils ne nous rencontrerent pas : de sorte qu'Amenophis demeura le plus affligé de tous les hommes. Neantmoins comme il voyoit que l'amour de Sesostris pour Timarete estoit fort violente, il espera que la mesme passion qui l'avoit banny le rapelleroit, et le feroit revenir à cette Isle. Il n'osa pourtant encore rapeller Timarete, de peur que Sesostris

   Page 3892 (page 402 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'eust fait dessein de l'enlever, quand elle seroit retournée : et qu'ainsi il ne se mist en estat de le perdre pour tousjours : n'ayant plus en sa puissance celle qui pouvoit l'obliger â revenir. Il n'osa non plus quitter cette Isle, de peur que Sesostris n'y revinst quand il n'y seroit point : si bien qu'il se vit contraint de demeurer seul à pleindre sa disgrace. Il avoit pourtant tousjours quelque espoir : car la connoissance qu'il avoit de l'Astrologie, luy faisoit voir dans les Astres tant d'heureux presages pour Sesostris ; que malgré toutes les traverses de la Fortune, il croyoit plus à ce que le Ciel luy monstroit, qu'à ce qu'il voyoit sur la Terre. Il eut neantmoins un grand redoublement de douleur de l'absence de Sesostris, quelques jours apres nostre depart : car enfin il sçeut que tous les soins qu'il avoit aportez à former un Party contre l'Usurpateur, n'avoient pas esté inutiles : et que les Amis particuliers qu'il avoit dans Thebes, et dans Heliopolis, avoient si bien fait, que non seulement les Peuples commençoient de se souslever ; mais qu'il y avoit mesme desja quelques Gens de qualité qui se declaroient, principalement à Thebes : où il avoit esté aisé de mettre un esprit de revolte parmy ce Peuple : parce que lors qu'Amasis estoit monté au Thrône, il avoit fait dire aux Habitans de Thebes, pour les obliger à se declarer pour luy, qu'il vouloit remettre leur Ville en son ancien lustre. Car Seigneur, vous sçavez bien, que c'estoit autrefois la premiere Ville d'Egipte : devant

   Page 3893 (page 403 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que l'illustre Menez, eust fait bastir Memphis, qui depuis cela a esté la demeure ordinaire de beaucoup de Rois, à cause de sa scituation, qui est la plus belle du monde. Il est donc arrivé par là, qu'à mesure qu'elle s'est augmentée, Thebes a commencé de déchoir : c'est pourquoy sçachant bien que la richesse, la grandeur, et la magnificence des Villes, viennent de la presence des Rois ; les Habitans de Thebes avoient ardamment desiré qu'Amasis, suivant les promesses qu'il leur en avoit faites, fist plustost son sejour dans leur Ville que dans Memphis. Aussi Thebes ne s'estoit elle declarée si promptement pour luy, que par cette esperance : mais voyant qu'au contraire, bien loin de tenir sa parole apres tant d'années ; ou d'avoir seulement dessein de la tenir un jour, il faisoit luy mesme bastir son Tombeau à Memphis, comme à un lieu où il vouloit vivre et mourir : il fut aisé aux Amis d'Amenophis, de se servir de ce pretexte pour faire un soulevement : et pour engager Heliopolis, dans les interests de Thebes, à cause du grand trafic qu'il y a entre ces deux Villes. Ainsi Amenophis voyoit que s'il eust en Sesostris eu sa puissance, il eust esté en estat d'aller le faire reconnoistre à ces Peuples, et causer peut estre une revolution universelle dans toute l'Egipte. Car la reconnoissance de ce Prince estoit aisée à faire, ayant la Lettre de Ladice entre ses mains : et ayant aussi avecque luy Traseas, et Nicetis, qui sçavoient bien que Sesostris estoit ce mesme Enfant qui avoit

   Page 3894 (page 404 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

esté amené à cette Isle, a l'âge de quatre ou cinq ans : joint aussi qu'il avoit encore un des Esclaves du Prince. Cependant comme Amenophis n'avoit pû tramer tout ce dessein, sans se confier a quelqu'un, il y avoit un homme de qualité a Thebes, qui sçavoit que le Fils n'estoit pas mort, sans qu'il sçeust pourtant où il estoit : Amenophis n'ayant point voulu faire sçavoir le lieu de sa retraite a personne, afin de ne rien hazarder. Il ne pût donc faire autre chose, que mander a celuy qui luy disoit qu'il estoit temps qu'il amenast le Fils d'Apriez, que ce prince estoit malade : et qu'aussi tost qu'il seroit en estat de pouvoir aller a Thebes, il l'y meneroit. D'autre part Timarete, quoy que bien aise de voir une aussi belle Ville qu'Elephantine, et de ne se voir plus avec l'habit d'une Bergere, regrettoit pourtant sensiblement Sesostris : mais elle le regrettoit en secret, n'osant en faire ses pleintes a personne.

Bravoure de Sesostris-Psammetite
Sesostris et Miris, partis s'enrôler à Thebe, se disputent en chemin pour savoir quel parti prendre. Miris, ayant présente à l'esprit l'usurpation d'Amasis, désire prendre le parti des révoltés. Sesostris, pour sa part, analyse la situation différemment : il concède qu'Amasis n'est pas un roi légitime, mais, du moment que le peuple de Thebe l'a reconnu, il serait criminel de se révolter contre lui. Les deux amis arrivent bientôt au camp d'Amasis. Les soldats sont sous les ordres d'Heracleon, car le roi, malade et presque aveugle, n'est pas en état de faire la guerre. La première bataille délivre son verdict : Heracleon y est blessé et Sesostris réalise des prouesses en sauvant la vie d'un chef dénommé Simandius. Craignant d'être reconnu comme un simple berger, le jeune héros prend le nom de Psammetite.

Or durant qu'Amenophis et Timarete se pleignoient, Sesostris se pleignoit encore plus qu'eux : en effet tant que dura le chemin que nous fismes, pour aller chercher la Guerre, il ne parla que de Timarete. Il estoit devenu si chagrin, que nous pensasmes avoir une petite dispute ensemble, nous qui n'avions jamais rien eu a démesler : car Seigneur, il faut que vous sçachiez, qu'ayant sçeu, comme je l'ay desja dit, qu'il y avoit une Province qui se revoltoit contre Amasis ; il fut question de sçavoir, si dans le dessein que nous avions d'aller a l'Armée, nous prendrions le Party de ceux

   Page 3895 (page 405 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui se soulevoient contre le Roy Usurpateur, ou le Party de l'Usurpateur, contre les Peuples souslevez : Pour moy qui estois un peu plus âgé que Sesostris, et qui me souvenois d'avoir tant entendu faire d'imprecations a tous mes proches contre ce Prince, lors qu'il estoit monté au Thrône ; mon inclination alloit a faire la guerre contre luy : mais pour Sesostris, il vouloit au contraire aller dans l'Armée qu'Amasis envoyoit contre ces Peuples revoltez. Je luy disois, pour apuyer mon dessein, qu'Amasis estoit un Usurpateur : qu'il ne faloit pas le regarder avec le respect qu'on doit a un Roy legitime : que ceux de Thebes n'estoient point des rebelles, mais de legitimes ennemis du Tiran : et qu'ainsi je trouvois qu'il faloit aller combatre pour eux. Cependant Sesostris ne fut pas de mon advis : au contraire, il me soustint qu'encore qu'Amasis fust un Usurpateur, ceux de Thebes ne laissoient pas d'estre indignes d'estre assistez. Car enfin disoit il, s'ils estoient fidelles a leur Prince, pourquoy reconnoissoient ils Amasis ? et puis qu'ils l'ont reconnu, pourquoy, l'abandonnent ils ? S'il y avoit un Prince du Sang de nos Rois, a qui il falust redonner la Couronne, je serois assurément pour eux : s'ils avoient seulement dessein de vanger la mort d'Apriez, je serois encore de leur Party : mais puis qu'on dit qu'ils ne cherchent que la Grandeur de leur Ville, et que c'est pour cela qu'ils troublent tout le Royaume, il est juste qu'ils perissent. Aussi bien croy-je avoir entendu dire à Amenophis, qu'il

   Page 3896 (page 406 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vaut mieux n'avoir qu'un Maistre, que d'en avoir plusieurs : et qu'un bon Tiran en Paix, vaut mieux pour les Peuples qu'une juste guerre. De plus, adjoustoit il, sans m'amuser à chercher la raison pourquoy je sens dans mon coeur une si forte envie de me jetter dans le Parti d'Amasis, il suffit que je vous die que je n'en sçaurois suivre d'autre. Apres cela, Seigneur, je ceday à Sesostris : mais je luy ceday avec peine, ne sçachant pas par quelle voye les Dieux vouloient le conduire dans une autre condition, que celle dont je le croyois. Nous voila donc en chemin d'aller à l'Armée d'Amasis : qui marchoit desja sous la conduite d'Heracleon, qui est presentement vostre prisonnier, et qui estoit alors Favori du Roy : non seulement parce qu'il estoit Fils d'un homme qui avoit fort aidé à mettre ce Prince dans le Throsne, mais encore parce que sa personne luy plaisoit. Ce n'est pas que cette guerre ne fut d'une assez grande importance, pour obliger Amasis d'y aller luy mesme : mais il y avoit desja quelque temps, que ce Prince estoit presques tousjours malade, et qu'il estoit menacé de perdre la veuë. Enfin Seigneur, nous arrivasmes au Camp : et nous y parusmes comme des gens qui vouloient servir comme Volontaires, et en effet la chose alla ainsi. Mais Seigneur, si Sesostris avoit eu bonne grace à porter une Houlette, il l'eut encore meilleure à se servir d'une Espée : car jamais on n'avoit veû en toute l'Egipte un homme de si bonne mine que luy, avec un habillement de

   Page 3897 (page 407 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

guerre. Aussi attiroit il les yeux de tous les Chefs et de tous les Soldats : mais s'il les attiroit par sa bonne mine, lors qu'ils le voyoient au Camp, il les attira bien davantage, lors qu'ils le virent combatre : estant certain que Sesostris fit des choses qui surpassent tout ce qu'on sçauroit penser de sa valeur. Heracleon n'en fut pourtant pas le tesmoin : car à la premiere rencontre des Ennemis, il fut extrémement blessé : mais de telle sorte, qu'il falut le porter hors du Camp ; si bien que durant toute cette Campagne, il ne pût revenir à l'Armée, qui fut commandée par son Lieutenant general, nommé Simandius. Ainsi la valeur de Sesostris, ne fut alors connuë d'Heracleon que par la Renommée : car Seigneur il faut que vous sçachiez, qu'encore que nous fussions arrivez au Camp sans y estre connus de personne, et comme de simples Volontaires, nous le fusmes bientost de toute l'Armée par la valeur de Sesostris : qui se signala si hautement, et si heureusement tout ensemble, qu'il sauva la vie à Simandius à une Bataille : de sorte que sa reputation fut jusques à Amasis. Mais Seigneur, ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre, fut que Sesostris qui ne vouloit pas qu'on pust sçavoir qu'il n'estoit qu'un Berger, voulut que nous changeassions de nom, quoy que celuy de Sesostris qu'il portoit, et celuy de Miris que je porte, fussent tres communs en Egipte, et qu'il n'y eust pas d'aparence que n'estant que ce que nous estions, on nous peust connoistre. Mais enfin il avoit tant de peur d'estre

   Page 3898 (page 408 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

reconnu pour estre Berger, qu'il fit tout ce qu'il eust deû faire, pour empescher qu'on ne descouvrist qu'il estoit Fils de Roy, s'il eust sçeu sa veritable naissance : si bien que prenant le nom de Psammetite, tant qu'il fut à l'Armée, ce fut sous ce nom là, et non pas sous celuy de Sesostris, que sa reputation s'épandit, et dans l'Armée d'Amasis, et dans celle des Ennemis : car enfin il fit des choses si remarquables en vingt occasions differentes, qu'on le regardoit comme un homme extraordinaire. Simandius en reconnoissance de ce que Sesostris luy avoit sauvé la vie, voulut luy donner un employ considerable : mais comme il avoit resolu de retourner à la fin de la Campagne à Elephantine, pour tascher d'aprendre si Timarete, qu'il aimoit tousjours ardamment, seroit retournée à l'Isle, il ne le voulut point accepter. Cependant quoy que Sesostris fist des merveilles sous le nom de Psammetite, et qu'en sauvant la vie de Simandius, il eust empesché luy seul la deffaite de son Armée, le Party des Ennemis ne laissoit pas d'estre tousjours assez fort : et de paroistre extrémement resolu à soustenir opiniastrement leur revolte. On se moquoit pourtant dans l'Armée où nous estions, du bruit qui couroit à Thebes, qu'il y avoit un Fils d'Apriez qui devoit bien tost se mettre à la Teste de leurs Troupes : Sesostris estant le premier à soustenir, que les Ennemis ne disoient cela, que pour faire sembler leur revolte juste : et qu'enfin s'il estoit vray qu'il y eust un Fils d'Apriez, il se seroit desja signalé en

   Page 3899 (page 409 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelqu'un des Combats qu'ils avoient faits.

La médaille d'Amasis et de Ladice
Simandius prie Sesostris-Psammetite de le suivre à la cour. Devant son refus, il le récompense tout de même avec des pierreries, parmi lesquelles se trouve une médaille où sont gravés d'un côté le portrait d'Amasis, de l'autre celui de Ladice. Or, Timarete ressemble beaucoup à Ladice ; cette heureuse coïncidence réjouit Sesostris qui ne se doute aucunement de la vérité. De retour à Elephantine, ils apprennent que Timarete a regagné l'île. Sesostris revêt à nouveau ses habits de berger, afin de rejoindre sa bien-aimée en secret.

Mais apres tout, Seigneur, la fin de la Campagne estant venuë, et Simandius estant contraint de retirer ses Troupes, parce que le Nil commençoit de croistre, il voulut obliger celuy qui s'estoit rendu si fameux sous le nom de Psammetite, d'aller à la Cour aveque luy : afin de recevoir du Roy la recompence deuë à son courage. Mais Sesostris pour pouvoir s'excuser d'y aller avec plus de civilité, luy dit qu'il se rendroit à la Cour, aussi tost qu'il seroit en estat d'y paroistre sans luy faire honte : et qu'ainsi il le supplioit de luy permettre d'aller chez luy auparavant. Simandius s'informa alors precisément d'où il estoit : et Sesostris luy respondit suivant ce que nous avions concerté ensemble, qu'il estoit d'une Ville appellée Canope, qui donne le nom à une des sept bouches du Nil, qui en est tout proche. Ainsi Simandius se contentant de sçavoir quelle Terre avoit veû naistre celuy qui luy avoit sauvé la vie, ne s'obstina pas à le presser davantage de le suivre : se contentant de la promesse qu'il luy faisoit, de l'aller trouver a la Cour. Il força pourtant Sesostris à reçevoir un present de Pierreries tres magnifique : mais entre les autres choses qu'il luy donna, il y avoit une grande Medaille d'or, dont Amasis luy avoit donné plusieurs, pour de semblables occasions : où d'un costé estoit le Portrait de ce Roy, et de l'autre celuy de Ladice, dont la memoire luy estoit tousjours fort chere : non seulement parce qu'en effet

   Page 3900 (page 410 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il avoit eu de l'amour pour elle, mais principalement parce qu'elle avoit esté cause qu'il estoit devenu Roy, quoy que ce n'eust pas esté son intention. Mais Seigneur, ce qu'il y eut d'admirable, fut que comme Timarete, à ce que j'ay sçeu depuis ressembloit fort à la Princesse Ladice sa Mere, cette Medaille ressembloit aussi fort à Timarete. De sorte qu'apres que nous eusmes pris congé de Simandius, et que nous la regardasmes avec plus de loisir ; Sesostris eut une joye de cette heureuse rencontre, que je ne vous puis exprimer. Il ne soupçonna pourtant rien de la verité : car comme cette ressemblance n'estoit pas parfaite, et qu'il croyoit fortement que Timarete estoit Fille d'un Berger, il creût que c'estoit un simple cas fortuit, dont il devoit rendre graces aux Dieux. La veuë de cette Medaille, fit que nous nous en retournasmes à Elephantine avec plus de diligence, et mesme avec plus de joye que nous n'en estions partis : car apres cette heureuse avanture, Sesostris ne douta point du tout, qu'il ne retrouvast Timarete dans l'Isle. Mais enfin Seigneur, nous arrivasmes à Elephantine : et nous fusmes chez celuy qui nous y avoit desja reçeus, qui fut fort estonné de voir que nous y retournions en un esquipage plus magnifique que celuy où nous estions partis. Cependant comme Sesostris n'estoit revenu que pour Timarete, à peine fusmes nous arrivez à Elephantine, qu'il ne songea qu'à tascher de sçavoir si elle estoit retournée a l'Isle : de sorte que comme il se souvenoit fort

   Page 3901 (page 411 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien quel estoit le jour que le Bateau des Bergers qui y sont, venoit le plus ordinairement à la Ville, il fut se promener le long du Port : et il le fit si heureusement, qu'il vit aborder ce Bateau plein de Bergeres. Il ne voulut pourtant pas se monstrer à eux : mais il envoya un Esclave qu'il avoit pris durant le voyage leur demander si une Fille appellée Timarete estoit presentement dans leur Isle ? de sorte que ces Bergeres ayant respondu qu'il y avoit desja quelques jours qu'elle y estoit retournée ; Sesostris sans hesiter un moment, prit la resolution d'y retourner aussi bien qu'elle. Mais comme il jugea que tous les autres Bergers s'estonneroient de le voir en l'habit où il estoit alors, et s'en moqueroient peut-estre ; il reprit son habit de Berger qu'il avoit quitté en allant à l'Armée. Pour moy lors qu'il m'en parla, je luy voulus persuader de paroistre devant les yeux de Timarete, en l'habit où il estoit, mais il ne le voulut pas : et je suis persuadé, que s'il eust esté effectivement Berger, il n'eust pas fait ce qu'il fit. Mais comme il estoit Roy sans qu'il le creust estre, son ame se trouva au dessus de cette espece de vanité : il creût qu'il suffisoit, pour faire voir que son voyage de guerre avoit esté heureux, de donner a Timarete les Presens qu'il avoit reçeus de Simandius : a la reserve de la Medaille qui ressembloit a cette belle Personne.

Le voyage du retour
Durant le voyage du retour, une bergère apprend à Sesostris que Timarete est revenue d'Elephantine plus belle que jamais, et qu'Amenophis s'est absenté quelques temps de l'île, ce dont Sesostris est bien aise (Amenophis s'est rendu à Thebe pour calmer les opposants d'Amasis qui attendent le retour de l'héritier légitime du trône). Il aperçoit soudain une silhouette au sommet de la colline, où se trouve le sycomore dont il avait gravé l'écorce de quelques mots destinés à Timarete. La bergère lui révèle qu'il s'agit de la jeune fille qui, depuis son retour, se rend tous les jours au pied de cet arbre.

Enfin Sesostris suivant son dessein, et moy suivant Sesostris, nous laissames nos Gens et tout nostre équipage de guerre chez mon Amy : et nous allasmes au Bateau,

   Page 3902 (page 412 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

attendre les Bergers et les Bergeres qui estoient allez à la Ville : et qui eurent une joye extréme, lors qu'ils revirent Sesostris. Il se trouva mesme qu'une de ces deux Femmes qui luy avoient aidé à sortir de l'Isle, en luy prestant un habit de Bergere, se trouvant dans ce Bateau, luy dit qu'elle avoit la plus grande joye du monde de pouvoir le remener à l'Isle, puis que c'estoit elle qui l'en avoit fait sortir. Apres quoy, Sesostris s'informant de Timarete, d'Amenophis, et d'Edesie, mais principalement de Timarete ; il sçeut que cette belle Fille estoit retournée à l'Isle avec Edesie, mais encore mille fois plus belle qu'il ne l'avoit veuë : et que deux jours apres qu'elle y avoit esté, Amenophis en estoit party, avec un Esclave qu'il y avoit si longtemps qui estoit à luy. Quoy que Sesostris eust tousjours beaucoup d'amitié pour Amenophis, malgré la rigueur qu'il luy avoit tenuë, il fut pourtant bien aise de son absence : et comme il ne pouvoit parler que de Timarete, tant que cette petite navigation dura, il ne parla jamais que d'elle, ou à moy, ou à cette Bergere, qui sçavoit qu'il en estoit amoureux. Comme nous vinsmes à aprocher de nostre Desert, il luy sembla qu'il voyoit quelqu'un au haut de la Coline qui est au milieu de l'Isle, aupres du Sicomore où il avoit gravé quelques paroles : mais comme il y avoit trop loin pour pouvoir discerner si c'estoit un Berger ou une Bergere, il se mit seulement à me demander si je ne voyois pas quelqu'un au pied de cét Arbre qu'il me

   Page 3903 (page 413 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

monstroit, et qui est planté à la cime de la Coline ? A peine eut il dit cela, que cette mesme Bergere qui luy avoit dit des nouvelles de la Personne qu'il aimoit, prenant la parole ; je suis assurée, luy dit elle, que c'est Timarete : car depuis qu'elle est revenuë, elle y va tus les jours sans y manquer. Sesostris entendant parler cette Femme, ne douta plus que ce qu'il voyoit ne fut sa Bergere : de sorte que son imagination supleant au deffaut de ses yeux, il creût en effet qu'il discernoit sa taille et son habit : de sorte que s'imaginant qu'elle n'estoit en ce lieu là que pour penser à luy, il en eut une joye estrange. Il n'eut mesme presques pas le loisir d'attendre que nous fussions abordez : car il se jetta à terre le premier, devant que le Bateau fust arresté, tant il avoit d'envie de voir Timarete. Cependant Seigneur pour vous faire connoistre parfaitement, combien les secrets des Dieux sont impenetrables, et combien la prudence humaine est bornée ; il faut que je vous die comment le despart d'Amenophis s'estoit fait, et pourquoy il estoit party. Vous sçaurez donc, Seigneur, que ceux qui avoient commencé de faire le souslevement dans Thebes et dans Heliopolis, ne voyant point paroistre Sesostris, commencerent fort d'en murmurer contre Amenophis : qui leur avoit durant si long temps donné de si grandes esperances de le faire bientost paroistre. De sorte que luy ayant escrit, pour luy tesmoigner la crainte où ils estoient qu'apres avoir assuré aux Peuples, et publié par toute l'Egipte, qu'il y avoit

   Page 3904 (page 414 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un Fils d'Apriez vivant, ils ne fussent contraints de dire qu'ils avoient esté trompez, et qu'il n'y en avoit point ; Amenophis se vit forcé, de peur qu'ils ne s'accommodassent, et qu'ils ne creussent qu'il les avoit voulu tromper, d'aller luy mesme en un lieu dont ils convinrent, pour se justifier, et pour leur dire la chose comme elle s'estoit passée, n'osant la confier à une Lettre. Cependant, pour ne hazarder rien, il fit revenir Edesie et Timarete à l'Isle, afin que si Sesostris y revenoit, cette belle Bergere l'y arrestast : ordonnant à Traseas et à Edesie de luy dire, afin de l'empescher de rien entreprendre durant son absence, qu'il avoit changé d'advis depuis son départ : et qu'à son retour, il luy donneroit toute sorte de satisfaction : conjurant aussi Edesie de faire en sorte que Timarete retinst Sesostris s'il revenoit : en suitte de quoy, Amenophis partit desguisé, et mena aveque luy l'esclave du Prince. Voila donc, Seigneur, pourquoy nous ne trouvasmes point Amenophis à l'Isle, et pourquoy nous y trouvasmes Timarete.


Histoire de Sésostris et Timarete : retrouvailles de Sesostris et Timarete
Après l'émotion des premières retrouvailles, Timarete se montre plus distante à l'égard de Sesostris. Elle désire désormais respecter la bienséance. Le jeune homme montre la médaille à sa bien-aimée. Miris, quant à lui, fait le récit des exploits militaires du nouvel héros. Pendant ce temps, Amenophis, mêlé malgré lui à un assassinat, est arrêté. Il est d'autant plus malheureux que dans le tumulte, il a perdu la lettre de Ladice, qui devait permettre à Sesotris d'être reconnu comme le seul roi légitime. Les événements sont plus favorables aux usurpateurs du trône d'Egipte : Heracleon parvient à rétablir le calme dans le pays, au bénéfice d'Amasis. Mais le souverain est profondément troublé à la suite d'un songe terrifiant : Ladice lui est apparue et lui a demandé de restituer le trône au fils de Sesostris. L'existence de cet enfant est confirmée par la lettre de Ladice, égarée par Amenophis, qu'on apporte alors au roi. Fou de joie d'apprendre qu'il possède un héritier, Amasis ne parvient cependant à déterminer s'il s'agit d'une fille ou d'un garçon. Il charge Heracleon de retrouver l'enfant, et envoie des officiers à travers tout le pays. Bientôt, ceux-ci parviennent à l'île, où ils interrogent Nicetis et Traseas. Ce dernier, désirant protéger Sesotris, soutient qu'il est bien le fils d'Amasis.
Retrouvailles de Sesostris et Timarete
Les retrouvailles de Sesostris et Timarete sont chaleureuses. Les deux amants semblent toutefois confus. Sesostris est ravi de constater que le séjour de Timarete à la ville l'a rendue encore plus belle et plus aimable qu'auparavant. Mais, passé le bonheur de la réunion, il se rend compte que sa bien-aimée se montre plus réservée à son égard qu'à l'accoutumée. Il l'interroge à ce propos.

Mais pour retourner à Sesostris, que j'ay quitté lors qu'il s'estoit jetté hors du Bateau avec precipitation, pour aller plustost voir sa Bergere, je vous diray qu'il la rencontra qui venoit effectivement du haut de la Colline, et du pied du Sicomore, où Sesostris avoit escrit quelque chose : et où elle avoit esté tous les jours depuis qu'elle estoit revenuë à l'Isle. Cette belle Fille revenoit en resvant, ayant les yeux bas, et marchant assez lentement : lors

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que Sesostris l'aperçevant, s'avança vers elle, avec une diligence qui tesmoignoit assez l'envie qu'il avoit d'estre veû de Timarete : qui revenant de sa resverie, fut bien agreablement surprise, de voir son cher Sesostris : et de le voir avec tant de marques de joye sur le visage, qu'elle eut lieu de croire qu'il avoit tousjours beaucoup d'amour dans le coeur. L'aise qu'ils avoient de se revoir estoit si forte, qu'ils ne pouvoient se la tesmoigner pat leurs paroles : ou s'ils se la tesmoignerent, ce fut imparfaitement. Ils parlerent pourtant à la fin : mais ce fut tous deux à la fois. Ils ne laisserent neantmoins pas de s'entendre : car en de pareilles occasions, les civilitez les plus regulieres, ne sont pas les plus obligeantes : et il y a un certain desordre d'esprit, et une certaine confusion de paroles, qui plaist bien davantage, que ne feroit un compliment plus juste et plus estudié. Mais apres s'estre dit ce que leur premier transport leur permit de se dire, Timarete me salüa, et Sesostris fut salüer Edesie, qui suivoit Timarete de dix ou douze pas. Ces deux Amans furent si esgalement troublez, d'une si douce surprise, que Timarete m'apella Sesostris en parlant à moy, et que Sesostris nomma Edesie Timarete en parlant à elle. Cette petite erreur reciproque, fit deux effets differens : car Sesostris fut bien aise de voir que Timarete avoit dit son nom au lieu du mien, et ne fut pas marry d'avoir dit celuy de Timarete, au lieu de celuy d'Edesie : luy semblant qu'elle connoistroit par là qu'il pensoit à elle, mesme

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en voulant penser aux autres : mais pour Timarete, elle eut quelque despit contre elle mesme de s'estre mesprise, aussi en rougit elle de confusion. Cette agreable erreur, ne fut pas la seule joye qu'eut Sesostris, à cette premiere entreveuë : puis qu'il eut encore celle de voir que Timarete estoit mille fois plus belle, et mille fois plus charmante, qu'elle n'estoit lors qu'il estoit party. Elle estoit devenuë plus grande ; sa gorge s'estoit formée ; son embonpoint s'estoit augmenté ; son taint s'estoit embelly ; ses yeux estoient devenus plus brillans ; et sa grace estant plus assurée et plus libre, faisoit qu'elle en estoit infiniment plus aimable. Au reste, la beauté de son esprit s'estoit encore plus augmentée que celle de son corps : et le sejour qu'elle avoit fait à Elephantine, luy avoit tellement donné l'air du monde, qu'elle sembloit estre ce qu'elle estoit en effet, je veux dire une Princesse desguisée en Bergere. Sesostris de son costé, estoit aussi devenu incomparablement plus aimable : sa mine estoit plus haute ; et son esprit estoit et plus hardy, et plus poly tout ensemble. Ainsi ces deux Personnes se trouvant toutes deux dignes d'une nouvelle admiration, il ne faut pas s'estonner si leur affection se lia encore plus estroitement qu'auparavant. Il y eut toutesfois quelque changement au procedé de Timarete, qui donna quelques mauvaises heures à Sesostris : qui fut qu'encore que cette belle Fille l'aimast assurément plus qu'elle ne l'avoit jamais aymé, elle le luy tesmoigna pourtant

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moins : de sorte qu'à la premiere conversation particuliere qu'ils eurent ensemble, qui fut deux jours apres le retour de Sesostris, il se mit à se pleindre de ce cruel changement qu'il voyoit au procedé de Timarete : qui s'observant plus soigneusement qu'elle ne faisoit quand elle estoit plus jeune, ne songeoit pas tant â dire ce qu'elle pensoit, qu'à ne dire pas tout ce qu'elle avoit dans le coeur.

Conversation sur la bienséance en amour
Sesostris demande à Timarete pourquoi elle le traite plus froidement qu'avant. La jeune fille lui répond qu'elle a simplement perdu un peu de l'enjouement propre à l'enfance. Elle souhaite désormais se conformer à la bienséance. Quand bien même elle aimerait Sesostris, elle ne le lui dirait plus. Sesostris proteste et brandit la médaille, comme étant désormais sa seule consolation. Timarete l'interroge sur la provenance de ce bijou. Miris arrive à son tour et fait le récit des exploits de Sesostris, qui impressionnent Timarete.

De grace, luy disoit-il, belle Timarete, aprenez moy un peu d'où vient le changement que je voy en vous ? et pourquoy vous me traitez plus serieusement, et mesme plus froidement, que vous ne faisiez autrefois ? Vous pouvez, reprit elle en souriant, oster de vostre discours une des dernieres paroles dont vous vous estes servy : estant certain que je n'ay rien fait qui puisse vous obliger à croire que je vous traite froidement. J'avouë bien que j'ay perdu une partie de la simplicité, et de l'enjoüement de l'Enfance : ha Timarete, interrompit il, ne m'allez point oster par une cruelle parole, toutes les bontez que vous avez euës autrefois pour moy ! et souffrez du moins que je cherche quelque consolation dans les choses passées ; puis que je n'en puis trouver dans les choses presentes. Pour vous monstrer, luy dit Timarete, que je ne suis pas rigoureuse, je vous promets de n'oublier jamais que je vous dois la vie : mais en mesme temps je vous conjure d'oublier toutes les innocences de ma premiere jeunesse : et de ne pretendre pas regler la suitte de ma vie, par celle que j'ay passée. Car enfin Sesostris,

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je vous ay dit cent mille choses, qui me font rougir quand j'y pense, et que je ne vous diray plus jamais. Quoy, interrompit Sesostris, vous trouvez qu'il soit juste que parce que vous avez plus d'esprit que vous n'en aviez, je dois estre plus mal traité ! et que parce que vous estes plus belle, et que je suis plus amoureux, vous devez m'estre plus rigoureuse ! Je croy, dit elle en sousriant, aujourd'huy que je l'ay apris, qu'il est une bien-seance qu'il faut suivre : et qu'ainsi quand je vous aimerois, je ne devrois pas vous le dire, et ce seroit à vous à le deviner. Il faut advoüer, dit Sesostris, que l'usage a quelque chose de bien tirannique et de bien injuste : et que ceux qui s'en peuvent affranchir aux choses innocentes, doivent estre loüez de toutes les personnes raisonnables. Car enfin ; ne suis je pas celuy que j'estois, lors que vous viviez aveque moy avec plus de franchise que vous ne faites ? Nullement, luy dit elle, car vous estes plus honneste homme. Mais si cela est, reprit il, pourquoy m'en traitez vous plus mal ? c'est afin d'avoir plus depart à votre estime, repliqua t'elle. Ha Timarete, respondit Sesostris, la rigueur est un mauvais moyen de se faire estimer par un Amant ? Je vous assure, adjousta t'elle, que je croy qu'il est encore meilleur que l'indulgence. Vous avez pourtant beau estre rigoureuse (luy dit il, en luy monstrant la Medaille que Simandius luy avoit donnée) car vous ne me sçauriez empescher d'avoir vostre Portrait. Il est vray, dit il, qu'il n'est pas

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tout à fait ressemblant : mais du moins n'est il pas plus different de ce que vous estes, que vous estes differente de ce que vous éstiez pour moy, dans cét âge où vous me permettiez de regarder vos yeux sans les destourner. Timarete prenant cette Medaille et la regardant, fut extrémement surprise, de voir que la figure de Femme qui estoit d'un costé, avoit extrémement de son air : de sorte qu'ayant beaucoup de curiosité de sçavoir comment il avoit eu cette Medaille et comment elle luy pouvoit ressembler, elle se mit à le presser de le luy dire Il voulut alors, suivant son dessein, lui donner tout ce que Simandius luy avoit donné, mais elle ne le voulut pas : et elle continua de le presser de luy dire par quelle voye il avoit pû aquerir tant de richesses : luy demandant encore comment il avoit pû se resoudre apres cela, à redevenir Berger ? Vous me permettrez, luy dit-il, de commencer à vous respondre, par la derniere chose que vous me demandez : et de vous dire que je suis Berger, parce que vous estes Bergere : et que je cesseray de porter la Houlette, dés que vous ne la porterez plus. Et pour l'autre (dit il en me voyant arriver aupres d'eux) vous la sçaurez s'il vous plaist de la bouche de Miris. Comme j'entendis ces dernieres paroles, je demanday à Timarete, apres l'avoir salüée, ce que je luy devois aprendre ? de sorte que me l'ayant dit, je commençay à luy faire le recit de nostre voyage. Mais comme je voulus raconter à Timarete, quelle estoit la valeur de

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Sesostris, il voulut m'imposer silence : toutesfois voyant qu'il ne le pouvoit ; du moins, me dit il, me permettrez vous, pour m'empescher de vous contredire, de m'en aller : afin que je puisse tirer quelque advantage de vos flatteries, et que Timarete en puisse croire une partie. Et en effet Sesostris s'estant levé, pour aller au devant d'Edesie qui venoit à nous, je me mis à dire exactement à Timarete, tout ce qu'il avoit fait, quelle estoit la reputation qu'il avoit acquise, sous le nom de Psammetite ; et comment il avoit eu la Medaille qui luy donnoit tant de curiosité. Mais en luy faisant ce recit, je voyois tant de joye dans les yeux de Timarete, qu'il estoit aisé de connoistre, que Sesostris ne luy estoit pas indifferent. Cependant, Seigneur, quelques assurances qu'Edesie donnast à cet amoureux Berger qu'Amenophis avoit changé de sentiment, et qu'il luy avoit promis en partant, qu'à son retour il luy donneroit toute sorte de satisfaction : il fut plusieurs jours à ne pouvoir s'assurer en ses paroles : et si Timarete n'eust pas esté aussi sage que belle, Sesostris l'eust assurément enlevée de cette Isle, sans attendre le retour d'Amenophis. Mais elle luy tesmoigna avoir tant de colere, â la premiere proposition qu'il luy en fit, qu'il n'osa plus en concevoir la pensée : car enfin elle fut trois jours entiers sans luy vouloir parler : quoy qu'il la luy eust faite avec toutes les precautions imaginables. Neantmoins apres avoir demandé mille fois pardon, et avoir promis à Timarete de ne vouloir jamais que

   Page 3911 (page 421 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qu'elle voudroit, Sesostris fit sa paix avec elle : et se resolut, par les ordres de cette belle Fille, d'attendre en repos qu'Amenophis revinst. De sorte que depuis ce petit accommodement, dont je fus le Mediateur, ils vescurent ensemble sans avoir plus aucun despit l'un contre l'autre : si ce n'estoit de ceux qui sont essentiellement attachez à la passion qu'ils avoient dans l'ame : et qui naissent et meurent tous les jours, sans qu'on puisse presque dire ce qui les fait naistre et mourir. La douceur de leur vie fut pourtant bientost troublée par la mort d'Edesie, qui toucha extrémement Timarete, qui la croyoit Soeur de Traseas : et qui par cét accident, se trouva sans autre conversation raisonnable, que celle de Sesostris. Traseas estoit sans doute nay avec beaucoup d'esprit : il l'avoit mesme en quelque façon civilisé par la longue communication d'Amenophis : Nicetis sa Femme estoit aussi devenuë un peu plus sociable, par la frequentation d'Edesie : mais apres tout, ce qu'ils avoient aquis d'esprit, ne servoit qu'à les rendre moins incommodes, et ne suffisoit pas à les rendre agreables. Ainsi Timarete n'ayant plus que Sesostris, qui pûst la satisfaire par son entretien, elle luy accorda encore le sien avec plus de joye. Ce fut pourtant tousjours avec beaucoup de retenuë : luy semblant que puis qu'elle n'avoit plus Edesie, qui avoit toûjours eu plus de soin de sa conduite que Nicetis, elle devoit luy faire voir qu'elle ne se donneroit pas plus de liberté qu'on luy en avoit donné. Cette retenuë n'avoit

   Page 3912 (page 422 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toutesfois que de la modestie, et ne tenoit rien de la severité ny de la rigueur : de sorte qu'apres que les premieres larmes de Timarete furent essuyées, Sesostris se trouva sans autre inquietude, que celle de voir qu'Amenophis ne revenoit point : et de ce qu'il croyoit que plus son absence estoit longue, plus son bonheur estoit differé.

Arrestation d'Amenophis
Pendant ce temps, Amenophis qui traversait la ville de Nea, dans la province de Thebe, se trouve mêlé à une sédition. Comme un notable de la ville a été blessé à ses côtés, il est emprisonné parmi les accusés. On attend pour le juger que la victime meure ou guérisse. Amenophis est prisonnier durant toute la période de crue du Nil. Sa douleur est d'autant plus grande que, dans le tumulte, il a perdu la lettre de Ladice, qui devait servir à la réhabilitation de Sesostris. En outre, durant sa détention, Heracleon parvient à étouffer la révolte contre Amasis.

Mais Seigneur, c'estoit en vain qu'il attendoit Amenophis, qui se trouvoit en une fâcheuse extremité : car il faut que vous sçachiez, que s'en allant au lieu dont il estoit convenu avec les Chefs du Party qu'il avoit formé ; il fut si malheureux qu'en traversant la Ville de Nea, qui est de la Province de Thebes, il s'y fit une Sedition : de sorte qu'Amenophis et son Esclave, se trouverent au milieu du tumulte malgré qu'ils en eussent. Cependant le malheur voulut qu'un des principaux de la Ville fut blessé : et qu'il le fut si prés d'Amenophis, et de l'esclave qui estoit aveque luy, qu'ils furent pris avec beaucoup d'autres, comme autheurs de cette sedition ; le Party dont estoit le blessé ayant prevalu sur celuy qui luy estoit opposé. Ainsi voila Amenophis et son Esclave prisonniers pour longtemps : car comme ils estoient Estrangers, ils n'avoient point de suport : Amenophis n'osant s'apuyer de celuy qu'il pouvoit avoir à Thebes : parce que ceux qui estoient demeurez Maistres de la Ville estoient pour Amasis. De sorte qu'il estoit contraint de se fier à son innocence seulement : mais comme elle n'estoit deffenduë par personne, et que ceux qui estoient

   Page 3913 (page 423 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veritablement criminels, et qui avoient esté pris avecque luy, avoiêt des Parens et des Amis dans la Ville ; les coupables furent absous, et les innocents furent resserrez plus estroitement dans leur prison. On ne put pourtant pas les juger si tost : parce que la blessure de celuy qui les poursuivoit estant à la teste, on fut tres long temps sans qu'on peust assurer s'il mourroit, ou s'il ne mourroit pas, si bien que comme le chastiment devoit estre plus ou moins rigoureux selon l'evenemêt, Amenophis et son Esclave demeurerent prisonniers, sans pouvoir, ny mesme sans oster quand ils l'eussent pu, donner de leurs nouvelles à personne. Amenophis eut encore une sensible douleur : car il s'aperçeut qu'il avoit perdu dans ce tumulte où il s'estoit trouvé, la Lettre de Ladice pour Amasis : par le moyen de la qu'elle, il esperoit faire un jour reconnoistre et Sesostris, et Timarete : et qu'il avoit voulu porter aveque luy, non seulement pour la faire voir à ceux aupres de qui il se vouloit justifier, mais encore parce qu'il ne la vouloit confier à personne. Mais pendant qu'il estoit en ce pitoyable estat, le Nil s'estant acreu, et en suitte retourné dans ses bornes ordinaires, comme il fait tousjours lors que l'hyver aproche : au contraire de tous les autres Fleuves du Monde, qui sont plus petits l'esté que l'hyver : il arriva qu'Heracleon, ayant retiré ses Troupes des Garnisons où on les avoit mises, surprit ceux qui s'estoient souslevez, et les défit presques entierement : de sorte qu'ils furent contraints de se renfermer dans

   Page 3914 (page 424 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Thebes. Heracleon ne pût pourtant pas entreprendre alors de l'assieger : et il fut contraint de se contenter de s'estre rendu Maistre de la Campagne : et d'avoir par cette action, acquis un nouveau credit sur l'esprit du Roy.

Cét heureux succez ayant persuadé à Amasis, que pour retenir les Peuples dans leur devoir, il faloit qu'il allast se montrer dans toutes ses Provinces, et faire le tour de son Royaume ; il commença en effet d'aller de Ville en ville r'assurer tous les esprits, et leur imprimer un nouveau respect. Mais afin que ce voyage n'eust que des marques de paix, le Roy voulut que toute la Cour y allast : enfin, Seigneur, sans m'amuser à vous dire quelle fut la suitte que le Roy avoit à son départ de Memphis, je vous diray seulement, qu'il vint à Elephantine. Il n'y fut pas plustost que la foiblesse de sa veuë s'augmenta de telle sorte, qu'il creut qu'il l'alloit perdre entierement ; ce qui l'espouvanta d'autant plus, qu'il eut en ce mesme temps une apparition fort terrible. Il est vray que je pense que ce fut plustost un de ces songes misterieux, qui advertissent quelquesfois les hommes de ce qui leur doit arriver, que non pas une apparition effective. Quoy qu'il en soit, Amasis dit que s'estant esveillé une nuit un peu devant le jour, il vit, ou du moins il luy sembla qu'il voyoit une sombre lumiere, à la faveur de laquelle il aperçeut le corps d'Apriez : et vit distinctement les blessures qu'il avoit receuës, lors qu'il avoit esté si inhumainement massacré. Ce corps estoit

   Page 3915 (page 425 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout sanglant et tout deffiguré mais ce qui l'estonna bien davantage, fut de voir aupres de ce Roy mort, la Princesse Ladice, couverte d'un grand Manteau de deüil, qui le regardant avec une action menaçante, et des yeux où l'on voyoit bien que la vie n'estoit qu'empruntée, commença de luy parler en ces termes : sa voix ayant un son si lamentable, si penetrant, et si terrible tout ensemble, qu'Amasis en pensa perdre la raison. Sçache (luy dit elle, en luy montrant cét infortuné Roy) que ce malheureux Prince que tu as fait perir a laissé un Fils, et que si tu ne luy rends la Couronne que tu as arraché à son Pere, tu ne verras jamais d'autre objet que celuy que tu vois, et que tu le verras tousjours Ouy trop ambitieux Amasis, poursuivit cette Ombre, tu ne verras plus ny tes Sujets, ny le Sceptre que tu tiens ; ny l'Enfant que je t'ay laissé ; ny mesme la lumiere : mais tu me verras tousjours, pour te reprocher ton crime, jusques à ce que tu entres au Tombeau. Apres cela, mille éclairs dont les flammes ondoyantes estoient meslées de rouge, de bleu, et de noir, luy desroberent la veuë du corps d'Apriez, et celle de Ladice. Ces esclairs furent accompagnez d'un bruit si grand, à ce qu'il luy sembla, que tout son Apartement luy en parut esbranlé : de sorte que passant tout d'un coup de cette funeste lumiere, dans une grande obscurité ; et de ce grand bruit, dans un profond silence : Amasis en demeura si troublé, qu'il ne sçavoit quelle resolution prendre. Son estonnement redoubla pourtant encore, lors que le

   Page 3916 (page 426 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jour estant venu, il sçeut qu'on avoit veû pleuvoir durant une heure, car, Seigneur, comme il ne pleut jamais en cette partie de l'Egipte, ce prodige acheva de l'effrayer. Mais il eut encore un autre sujet de frayeur : car il luy vint nouvelle qu'Apis, dont la naissance avoit resjoüy toute l'Egipte quelque temps auparavant, estoit mort d'un coup de Tonnerre. Je ne vous explique point, Seigneur, ce que c'est qu'Apis parmy nous, parce que je sçay bien que vous ne pouvez rien ignorer. Ainsi il vous est aisé de connoistre par ce que je dis, qu'Amasis eut lieu d'estre fort estonné : et d'autant plus, qu'il sçeut encore que la Statuë d'Osiris qu'il avoit fait eslever devant son Palais, estoit tombée en une nuit. Ce Prince voulut pourtant cacher son estonnement : mais il ne laissa pas d'envoyer consulter l'Oracle de Latone, à la Ville de Butte : qui est le plus renommé, de tous ceux qui sont en Egipte. Il est vray que cét Oracle ne le satisfit pas : car il respondit en termes obscurs, que s'il vouloit que sa Posterité regnast apres luy, il faloit qu'il rendist le Sceptre qu'il avoit usurpé à celuy à qui il apartenoit : qu'autrement il perdroit non seulement la veuë, mais encore la vie.Amasis se voyant donc si cruellement menacé, et sentant en effet que sa veuë s'affoiblissoit tous les jours, commença de combatre son ambition et de la vouloir vaincre, mais il ne pût toutesfois jamais en venir à bout. De sorte que faisant tous ses efforts pour se r'assurer, et pour r'assurer les autres, il recommença d'agir comme s'il

   Page 3917 (page 427 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'eust rien aprehendé : quoy que dans le fonds de son coeur, il fust dans une aprehension continuelle.

La lettre de Ladice
La lettre de Ladice, perdue par Amenophis, parvient entre les mains d'Amasis. Le roi est heureux d'apprendre que Ladice lui a laissé un enfant. Toutefois, la tablette de cire est si endommagée qu'on ne peut savoir avec certitude s'il s'agit d'un garçon ou d'une fille. Les apparences invitent à croire néanmoins qu'il s'agit d'un garçon. L'ambition aveugle l'usurpateur : il est décidé à faire régner son enfant garçon ou fille au détriment de Sesostris. Il charge Heracleon de retrouver son héritier, en lui promettant une grande récompense : si son enfant s'avère être une fille, il lui donnera sa main, et partant la couronne ; s'il s'agit d'un garçon, ce dernier épousera Liserine, sur d'Heracleon.

Les choses estant donc en cét estat, il arriva qu'on aporta à Amasis la Lettre de Ladice, qu'Amenophis avoit perduë au milieu de ce tumulte : et qui avoit esté trouvée par un Officier d'Amasis, qui estoit de cette Ville là : et qui estant prest de s'en retourner aupres du Roy, la prit avec le dessein de la luy rendre, sans sçavoir pourtant qui l'avoit perduë. Mais à son arrivée à Elephantine, il perdit cette Lettre ; qui fut trouvée par un des Gardes d'Amasis, qui la donna à ce Prince : celuy qui l'avoit aportée ne sçachant point alors ce qu'elle estoit devenuë. Ce qui l'en empescha, fut que ses Amis l'advertirent de ne se montrer point au Roy, et de sortir de la Ville : parce que ce Prince estoit persuadé, qu'il avoit esté en partie cause de la sedition qui estoit arrivée à la Ville d'où il estoit. Ainsi il s'en alla sans sçavoir que la Lettre qu'il avoit aportée, et qu'il avoit perduë, eust esté retrouvée : laissant ordre à ses Amis de le justifier aupres du Roy. Il n'osa pas mesme luy faire rien dire de cette Lettre : car comme il ne l'avoit plus, il jugeoit bien qu'il n'auroit pas esté crû. Cependant estant dans les mains d'Amasis, par la voye que je viens de dire, il ne la vit pas plustost, que malgré la foiblesse de sa veuë, il en reconnut le carractere, dés qu'il jetta les yeux dessus. Vous pouvez juger qu'il la lût avec estonnement, et avec application : et d'autant plus qu'il eut une grande joye d'aprendre

   Page 3918 (page 428 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Ladice avoit laissé un Enfant. Mais Seigneur, il y eut un cas fortuit merveilleux en cette rencontre, qui merite d'estre remarqué : car il faut que vous sçachiez, que les Tablettes dans lesquelles la Lettre de Ladice mourante estoit escrite, estoient faites d'une certaine composition de Ciregonmée, un peu sujette à s'escailler : de sorte que lors que cét Officier du Roy la porta à Elephantine, il y eut un petit morceau de ces Tablettes qui se leva, justement à l'endroit où Ladice disoit à Amasis qu'elle luy laissoit une fille : de sorte que ce mot de Fille, et la derniere Lettre de celuy qui le precede, se leva sans se briser, et s'attacha dans d'autres Tablettes, que cét Officier avoit dans sa poche, sans qu'il s'en apperçeust alors. Si bien que par ce moyen, Amasis reçeut cette Lettre sans pouvoir juger avec certi- de, si Ladice luy disoit qu'elle luy laissoit une Fille ou un Fils. Neantmoins il y avoit beaucoup d'aparence, veu comme il voyoit la chose, qu'elle avoit escrit un Fils, et non pas une Fille : car enfin il voyoit qu'à l'endroit où elle luy parloit de l'Enfant qu'elle luy laissoit, il y avoit,Sçachez donc que je vous laisse un '…'… que vous ne verrez jamais si vous ne rendez le Sceptre au jeune Sesostris.De sorte Seigneur, que manquant une Lettre au mot qui precedoit celuy de Fille qui n'y estoit plus, il y avoit plus d'aparence de croire que c'estoit un Fils, qu'une Fille : car si ce mot fust demeuré entier, la chose n'auroit pas esté douteuse,

   Page 3919 (page 429 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy que celuy de Fille n'y eust pas esté. Joint que Ladice luy aparoissant, luy avoit dit un Enfant en general, et non pas une Fille : de sorte qu'encore que ce mot convinst à tous les deux Sexes, il ne laissa pas d'incliner plustost à croire que c'estoit un Fils qu'une Fille. Cependant encore qu'il connust par cette mesme Lettre, que lors que Ladice l'avoit escrite, le jeune Sesostris vivoit, il ne songea pourtant plus à luy rendre le Sceptre : et il n'eut autre dessein, que de faire regner l'Enfant que Ladice luy avoit laissé, soit que ce fust un Fils ou une Fille. Il creût mesme que peutestre Ladice n'estoit elle pas morte : et l'ambition l'aveugla de telle façon, qu'il commença de disposer de cét Enfant, qui n'estoit pas en sa puissance ; qu'il ne sçavoit où chercher ; et dont la vie estoit mesme incertaine. Il dit donc à Heracleon, que comme il devoit la Couronne à feu son Pere, il estoit juste qu'elle passast dans sa Maison : qu'ainsi il luy promettoit, que s'il pouvoir retrouver l'Enfant que les Dieux luy avoient donné, il s'aquiteroit des obligations qu'il avoit à sa Maison en general, et à sa valeur en particulier. Ce Prince luy engageant sa parole, que s'il avoit une Fille, il la luy feroit espouser : et que s'il avoit un Fils, il espouseroit la Princesse sa Soeur nommée Liserine : qui sçachant que son Frere estoit à Elephantine l'y estoit venu voir : cette Princesse estant alors à trois Parasanges de cette Ville. Cependant comme cette Lettre avoit esté trouvée dans une place publique, on ne sçavoit

   Page 3920 (page 430 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui l'avoit perduë, si bien qu'Amasis se trouvoit fort embarrassé, à chercher quelque lumiere de ce qu'il vouloit sçavoir. Ce qui l'inquietoit le plus, estoit qu'il paroissoit par cette Lettre, que le Fils d'Apriez vivoit, lors qu'elle avoit esté escrite : mais en mesme temps il estoit persuadé qu'il faloit qu'il fust mort, puis qu'on ne le voyoit point à Thebes, et à la Teste des Troupes des revoltez.

Recherches d'Amasis
Amasis fait d'abord rechercher Amenophis. En vain. Les officiers d'Amasis sillonnent alors la région à la recherche d'Amenophis, de Sesostris et de l'enfant d'Amasis. Arrivés sur l'île, ils interrogent Traseas sur l'identité des jeunes gens. Ce dernier qui connaît la vérité répond toutefois qu'il s'agit de ses propres enfants. Mais Nicetis ne parvient pas à mentir. Elle prononce le nom d'Amenophis, ce qui éveille les soupçons des officiers, lesquels en réfèrent aussitôt à Amasis.

Cependant il ne sçavoit que faire pour s'esclaircir : toutesfois comme il se souvenoit qu'Amenophis estoit party de Says avec la Reine, lors qu'elle avoit esté contrainte d'avoir recours à la fuitte ; et qu'il sçavoit qu'il estoit d'Elephantine ; il s'imagina que peut-estre pourroit il tirer quelque connoissance de ce qu'il vouloit sçavoir, en faisant faire vue exacte recherche dans cette grande Ville, et à tous les lieux d'alentour. Il voulut mesme qu'on arrestast tous ceux qui se trouverent estre Parens d'Amenophis : mais comme ma Mere sçeut la chose ? elle sortit promptement d'Elephantine : de sorte que comme elle estoit seule qui eust pû dire quelque nouvelle d'Amenophis, cette recherche ne luy servit de rien. Il n'en demeura pourtant pas encore là : car il se servit de la Loy qu'il avoit faite, qui portoit que chacun rendroit conte de quoy il avoit vescu durant l'année, pour faire une exacte reveuë dans toutes les Maisons d'Elephantine. Mais enfin comme il ne trouvoit nulle lumiere de ce qu'il cherchoit, le Gouverneur de cette grande Ville sçeut qu'on n'avoit encore

   Page 3921 (page 431 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais fait cette recherche dans nostre Isle : parce qu'on disoit qu'elle estoit si peu peuplée, que cela ne valoit pas la peine de s'y transporter. Le Roy ne sçeut pas plustost cela, que poussé par un puissant instinct, il commanda qu'on y allast, et qu'on luy fist le raport de ce qu'on y auroit trouvé. Il est vray qu'il faut regarder la chose comme ayant esté conduite par les Dieux : car enfin si cét Officier du Roy qui avoit trouvé la Lettre de Ladice mourante dans la Ville de Nea, l'eust renduë à Amasis, ç'auroit esté à l'entour de cette Ville, qu'il auroit fait chercher des nouvelles de cette Princesse, et non pas à l'entour d'Elephantine : ainsi il paroist clairement qu'ils permirent qu'elle fust perduë une seconde fois, afin de faire retrouver Sesostris, En effet le commandement du Roy ayant esté executé à l'heure mesme, nous fusmes fort estonnez de voir arriver un matin à nostre Isle, divers Officiers d'Elephantine, qui allerent de Cabane en Cabane, demander qui y demeuroit, et de quoy vivoient ceux qui y demeuroient. De sorte que comme la nostre estoit la plus grand de l'Isle, ils ne manquerent pas d'y venir : et d'y demander ce qu'ils demandoient à toutes les autres. Traseas fut celuy qui leur respondit pour toute la Famille qu'ils voulurent voir : si bien que Timarete, Sesostris, et moy, parusmes devant ces Gens là : qui ne nous eurent pas plus tost veus, qu'ils recommencerent de s'informer tres soigneusement qui nous estions. Mais Seigneur, devant que de vous dire precisément

   Page 3922 (page 432 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce que Traseas respondit, il faut que je vous die que quelques jours devant, qu'Amenophis partist de l'Isle, l'esclave du Prince qui sçavoit qu'il devoit partir, et qui avoit une passion demesurée pour Sesostris, se mit à recommander à Traseas, avec un empressement estrange, d'en avoir un soin extreme s'il revenoit à l'Isle, et de ne l'en laisser plus sortir. Comme Traseas avoit de l'esprit, il ne pouvoit pas manquer d'avoir de la curiosité, et de s'imaginer qu'il faloit que Sesostris fust d'une Grande Naissance, aussi bien que Timarete : car outre qu'Amenophis luy avoit advoüé en effet, en abordant à cette Isle, que la Reine et Ladice estoient deux Personnes de condition, qui fuyoient la persecution du nouveau Roy ; il avoit encore entreveu les pierreries de ces deux Princesses, qu'Amenophis avoit fait cacher par cet Esclave, devant que de partir de l'Isle. Cent et cent fois Traseas avoit fait tout ce qu'il avoit pû, pour sçavoir de luy qui estoient Sesostris et Timarete, mais il n'avoit pû le luy faire dire : de sorte que luy semblant avoir trouvé un moyen de l'obliger à luy reveler le secret qu'il vouloit sçavoir ; il n'y dit donc, comme il le pressoit de songer bien à garder Sesostris, s'il revenoit à cette Isle, qu'il ne feroit rien de ce qu'il luy disoit, s'il ne luy advoüoit la verité. D'abord l'Esclave resista, comme il avoit resisté tant d'autres fois : mais enfin il luy promit si fortement de luy garder une fidelité inviolable ; que cét Esclave, qui voyoit en effet que Traseas paroissoit fort fidelle et fort

   Page 3923 (page 433 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

affectionné creût qu'il le seroit encore davantage, s'il sçavoit que Sesostris estoit Fils d'Apriez, et legitime Roy d'Egipte. Apres donc l'avoir fait jurer par Osiris, et par Isis, qu'il ne le trahiroit point ; sçache, luy dit il, Traseas, que tu es en estat d'estre bien tost au dessus de ta condition : car enfin cette Princesse que tu vis aborder icy, estoit Femme d'Apriez, et Mere de Sesostris : et celle qui mourut en donnant la vie à Timarete, estoit Femme d'Amasis. Ainsi, Traseas, tu tiens en ton pouvoir le Fils du legitime Roy, et la Fille de l'Usurpateur : juge apres cela, si tu n'es pas le plus heureux de tous les hommes : puis que de quelque costé que la Fortune tourne, tu as en ta puissance la Personne qui doit porter la Couronne d'Egipte. Cét Esclave ayant donc dit tout ce qu'il sçavoit, Traseas eut une joye extréme : et luy promit une fidelité inviolable. Apres cela, Seigneur, vous pouvez juger que Traseas vit dans sa Cabane ces Gês qui s'informoient si particulierement qui estoit Sesostris ; qui estoit Timarete, et qui j'estois ; il eust lieu d'estre un peu estonné. Mais afin d'avoir moins de choses à respondre, et d'estre moins exposé à se contredire, il dit que nous estions ses Enfans, et que Nicetis estoit nostre Mere, ne voulant point nonmer Amenophis. D'abord la responce de Traseas nous surprit Sesostris et moy : toutesfois croyant que c'estoit pour quelque raison que nous ignorions, nous ne le contredismes point. Cependant ceux qui s'informoient si curieusement, regarderent Sesostris et Timarete

   Page 3924 (page 434 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec admiration : et firent encore plusieurs questions à Traseas, où il respondit assez juste. Mais il n'en fut pas autant de Nicetis : car encore qu'elle eust entendu que son Mary avoit dit que nous estions ses Enfans : quand ils vinrent à l'interroger, et à luy demander de quoy ils faisoient subsister leur Famille ? au lieu de respondre precisément, elle respondit que n'ayant qu'une Fille, il leur estoit aisé de subsister. De sorte que ces Gens voyant de la contradiction, entre le Mary et la Femme, creurent qu'il y avoit quelque chose de caché là dessous : et ils le creurent d'autant plus, que Traseas voulant reparer ce que sa Femme avoit dit, repliqua que Nicetis ne nous apelloit pas ses Enfans Sesostris et moy, parce qu'il nous avoit eus d'une autre Femme : mais que cela n'empeschoit pas, que nous ne fussions ses Enfans. Cependant Nicetis ne pouvant souffrir ce que disoit Traseas, se mit à dire en s'en allant, que quand Amenophis reviendroit, elle ne pensoit pas qu'il trouvast bon qu'on luy eust osté son Fils. Ce Nom d'Amenophis, ne fut pas plustost prononcé, qu'un des Officiers d'Amasis, qui estoit avec ceux qui faisoient cette recherche, ne douta point qu'il n'eust peut estre trouvé ce que le Roy cherchoit. Car il sçavoit bien qu'on avoit fait arrester à Elephantine, tous les Parens d'Amenophis : et il sçavoit de plus, que c'estoit luy qui avoit suivy la Reine, et la Princesse Ladice. De sorte que tirant ceux avec qui il estoit à part, il les laissa dans cette

   Page 3925 (page 435 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Isle : et s'en retourna dire au Roy, ce qu'il avoit descouvert. Amasis ne sçeut pas plustost toutes les conjectures qui donnoient lieu de croire qu'il trouveroit dans cette Isle des nouvelles de ce qu'il cherchoit ; qu'il voulut aller luy mesme s'informer d'une chose qui luy estoit de si grande importance. Mais comme il estoit alors dans la Chambre de la Princesse Liserine, et qu'Heracleon y estoit aussi ; il voulut qu'ils y allassent avec que luy. Car enfin, leur dit il à tous deux, vous avez autant d'interest que moy, en la chose dont il s'agit : puis que comme je vous l'ay desja dit, si j'ay un Fils, la Princesse Liserine l'espousera : et si j'ay une Fille, Heracleon sera son Mary.

Le mensonge de Traseas
Amasis embarque avec Heracleon et Liserine pour l'île. En arrivant, ils rencontrent Traseas, Sesostris et Timarete. Amasis s'entretient avec Traseas en particulier. Afin de sauver la vie de Sesostris et de le faire régner, Traseas laisse entendre à Amasis que le jeune homme est fils de Ladice.

Enfin, Seigneur, cet Officier d'Amasis qui ne cherchoit qu'à s'empresser, et à luy donner une agreable nouvelle, fortifia toutes les conjonctures effectives qu'il avoit, par tant de choses qu'il inventa ; qu'en effect Amasis creut qu'il trouveroit ce qu'il cherchoit. Il s'embarqua donc avec la Princesse Liserine, Heracleon, et cinq ou six personnes de qualité : ne voulant pas estre suivy d'un plus grand nombre en cette occasion. Ainsi n'ayant qu'une partie de ses Gardes qui le suivoient dans un autre Batteau, ils aborderent à cette Isle : mais en y abordant, vous pouvez juger combien l'ambitieux Heracleon fit de voeux, afin qu'Amasis peust trouver qu'il eust une Fille, et vous pouvez juger aussi, combien en fit Liserine, afin que ce peust estre un Fils. Cependant Traseas qui avoit bien remarqué que

   Page 3926 (page 436 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cet Officier du Roy estoit retourné à Elephantine, ne sçeut pas plustost qu'Amasis abordoit à cette Isle, qu'il crût bien qu'il n'y venoit que pour s'informer ce qu'estoient devenus la Reyne, Sesostris, et Ladice : de sorte que Traseas raisonnant à sa mode, et n'ayant pas le temps d'instruire Sesostris, parce qu'ils estoient observez de ceux qui estoient demeurez dans l'Isle ; il s'aprocha seulement de luy, pour luy dire en passant, qu'il ne le contredist pas, et qu'il y alloit de toute sa fortune. Mais à peine luy eut il dit cela, que sans faire l'estonné ny l'empressé, il s'assit devant sa Cabane : Sesostris estant debout, appuyé sur sa Houlette, vis à vis de sa Maistresse, qui estoit assise sur un siege de Gazon. Mais Seigneur, comme ceux qui ont dessein de plaire, n'ont guere de ces jours negligez, où les personnes les mieux faites, perdent quelque chose de leur agréement ; Sesostris et Timarete estoient si propres ce jour là, et si galamment habillez (quoy qu'ils ne le fussent qu'avec la simplicité de Berger et de Bergere) qu'on ne pouvoit pas les voir sans les admirer. Cependant le Roy aprochant de cette Cabane, Traseas se leva, et fut au devant de luy comme pour le voir : ne faisant pas semblant de croire qu'il pensast que le Roy eust rien à luy dire. Sesostris, Timarete, et moy, le suivions : d'autre part, le Roy, venant droit à nous, estoit appuyé sur Heracleon : cét Officier qui nous avoit desja veûs, estant de l'autre costé, nous monstroit de la main en parlant au Roy. La Princesse

   Page 3927 (page 437 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Liserine, suivie de ses Femmes, estoit conduite par un homme de qualité : mais Seigneur, â peine Heracleon eut il jetté les yeux sur Timarete, qu'il fit mille voeux secrets, qu'elle se pûst trouver Fille d'Amasis : et à peine Liserine eut elle veû Sesostris, qu'elle desira aussi ardemment qu'il pûst se trouver estre Fils du Roy. Pour Amasis il desiroit passionnément, s'il avoit à avoir un Enfant, que ce fust un successeur, et non pas une Fille : apres avoir donc regardé, et Sesostris, et Timarete, il prit Traseas à part : et sans autre tesmoin qu'Heracleon, il se mit d'abord à luy dire qu'il vouloit qu'il luy dist la verité : en suitte de quoy, il luy demanda où estoit Amenophis, et ce qu'estoient devenus la Reine, le jeune Sesostris, et la Princesse Ladice ; car enfin (luy dit le Roy, encore qu'il ne le sçeust que par des conjectures) je sçay affirmativement qu'ils ont esté en cette Isle. Traseas connoissant par la maniere dont le Roy parloit ; qu'il n'estoit pas si bien informé de la verité qu'il le disoit estre, se resolut à suivre le dessein qu'il avoit formé, dés qu'il avoit sçeu que cét Officier du Roy estoit retourné à Elephantine. C'est à dire, Seigneur, à n'advoüer point que Sesostris estoit Fils d'Apriez, de peur de le livrer entre les mains de son ennemy : et à luy dire au contraire, qu'il estoit Fils de Ladice, et de luy. Car enfin, disoit-il en luy mesme, pourveû que Sesostris regne, qu'importe à Amenophis, si c'est comme Fils d'Apriez, ou comme Fils d'Amasis ? Traseas estant donc dans ce

   Page 3928 (page 438 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sentiment là, ne s'amusa point à nier au Roy que la Reine eust esté à cette Isle : mais pour faire reüssir son dessein plus finement, il ne fit pas semblant d'avoir sçeu que celle qui estoit venuë avec la Reine fust sa femme. Il luy advoüa donc, que la Reine et Sesostris estoient venus à cette Isle, avec une autre Princesse, qui estoit morte trois jours apres y estre arrivée : et morte en donnant la vie à un Fils. Adjoustant que quelques jours apres, une maladie contagieuse ayant pris dans l'Isle, la Reine et le jeune Sesostris en estoient morts : et que depuis cela, Amenophis avoit fait donner le Nom de Sesostris au Fils de cette Princesse, qui estoit morte en luy donnant la vie. Mais où est cét Enfant ? interrompit le Roy ? Seigneur (repliqua Traseas, en luy monstrant Sesostris) voila celuy dont je parle, qui croit qu'Amenophis est son Pere : et que j'ay tantost dit estre mon Fils, parce qu'Amenophis a tousjours aporté grand soin à le cacher, sans que j'en sçache la raison : mais dés que vous avez parlé, je n'ay pas eu la hardiesse de vous dire un mensonge. Mais où est Amenophis ? reprit le Roy ; Seigneur, repliqua Traseas, je n'en sçay rien : et je sçay seulement qu'il m'a fort recommandé Sesostris. Ha Heracleon, s'escria le Roy, il ne faut point douter que le Traistre qui enleva de Says et la Reyne, et Ladice, n'eust dessein d'armer mon propre Fils contre moy ! en persuadant aux Peuples qu'il estoit Fils d'Apriez. Ouy, Heracleon, poursuivit ce Prince, c'est luy qui a fait croire à

   Page 3929 (page 439 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ceux de Thebes qu'il vivoit encore, et il a sans doute effectivement eu dessein de supposer mon Fils pour celuy de ce Prince.


Histoire de Sesostris et Timarete : la nouvelle identité de Sesostris
Amasis se laisse convaincre que Sesotris est son fils d'autant plus volontiers que l'on retrouve les pierreries de Ladice et de la reine, et qu'en outre Simandius reconnaît en lui l'illustre Psammetite à qui il doit la vie. Sesostris et Timarete comprennent tous deux les implications de la nouvelle situation du jeune prince. Les deux amants se séparent bouleversés. Sesostris est prêt à renoncer à la couronne pour demeurer auprès de sa bien-aimée ; mais celle-ci se montre courageuse et refuse de fuir avec lui.

Mais enfin, Traseas (dit le Roy qui avoit sçeu son Nom) me puis je fier à tes paroles, et celuy que tu me monstres, doit il porter la Couronne que je porte ? Oüy, Seigneur, reprit Traseas, si la Princesse Ladice estoit vostre Femme. Au reste, Seigneur, adjousta t'il, ne pensez pas que je vous cache le Fils d'Apriez : commandez, Seigneur, qu'on me mette en Prison : et s'il se trouve un autre Sesostris, que celuy que je vous monstre, faites moy perdre la vie. Mais, interrompit Heracleon, qui n'estoit pas bien aise qu'Amasis eust un Fils, apres les promesses qu'il luy avoit faites, le danger n'est pas que vous cachiez un autre Sesostris : mais l'importance est de sçavoir precisément, si celuy cy n'est point le Sesostris fils d'Apriez : et si ce n'est point l'Enfant de la Princesse Ladice qui est mort, et non pas celuy qui vint de Says icy. Traseas entendant parler Heracleon de cette sorte, se mit à faire mille sermens espouventables, qu'il disoit la verité : mais pendant cette contestation, qui se faisoit entre Heracleon et Traseas, le Roy agitant la chose en luy mesme, et se souvenant de l'apparition de Ladice, et de tous les prodiges qui estoient arrivez, il sentit dans son coeur une esmotion extraordinaire. Le remords de son crime luy dona mesme alors une si aigre douleur, qu'il souhaitta quasi qu'il pûst y avoir un Fils d'Apriez, pour luy pouvoir rendre le Sceptre : de sorte que

   Page 3930 (page 440 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'insistant pas aussi fortement qu'Heracleon, à contredire Traseas : il creut enfin que Sesostris estoit ou son Fils, ou celuy d'Apriez : si bien que jugeant que lequel que ce fust des deux il meritoit de regner, il se resolut à le reconnoistre : apres avoir toutesfois interrogé plusieurs Bergers de l'Isle, qui ne dirent rien qui contredist ce que disoit Traseas car ils estoient tous arrivez dans cette Isle depuis Amenophis. Cependant comme tout ce qu'il y avoit de jeunes Bergers en ce lieu là, s'estoient assemblez pour regarder le Roy ; et que n'osant pas s'approcher si prés, ils estoient contraints de s'eslever pour le voir mieux, ils monterent cinq ou six sur un petit Toict de Rozeaux, d'une Bergerie de Traseas : mais comme ce qui le soustenoit n'estoit pas assez fort pour les soustenir, le Toict et les Bergers tomberent : et tomberent si prés de la Princesse Liserine (qui estant charmée de la beauté de Timarete, l'avoit fait approcher pour luy parler) qu'elle put voir le merveilleux cas fortuit de ce petit desordre. Car, Seigneur, il faut que vous sçachiez, que c'estoit en cet endroit qu'Amenophis avoit fait cacher devant que de partir, toutes les Pierreries de la Reine, et toutes celles de Ladice : de sorte que les deux petits Coffres dans quoy elles estoient, s'estant ouverts en tombant, on vit esclatter mille Pierre precieuses, parmy le débris de cette petite Bergerie. La Princesse Liserine n'eut pas plustost veû toutes ces Pierreries, qu'elle fit un grand cry : n'estant pas moins estonnée que ces

   Page 3931 (page 441 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Bergers, de tout ce qu'elle voyoit. Le crey qu'elle fit, ayant fait tourner la teste au Roy, et cette Princesse luy ayant dit ce que c'estoit, il s'aprocha, et vit luy-mesme ce qui causoit son estonnement : si bien qu'ayant commandé qu'on recueilir ces Pierreries, et qu'on les luy apportast ; on ne luy eut pas plustost obey, qu'il reconnut une Boiste de Portrait qu'avoit eu Ladice, qui estoit extrémement remarquable : et plusieurs autres choses, qu'il avoit veuës, ou à Ladice, ou à la Reine. Ainsi ne pouvant pas douter apres cela, que ces deux Princesse n'eussent esté en cette Isle, il adjousta encore plus de foy au discours de Traseas : et ne douta presques plus, que Sesostris ne fust son Fils. Heracleon voulut pourtant encore s'opposer à cette croyance : en faisant remarquer à Amasis, que Sesostris estoit trop grand et trop avancé, pour n'avoir que l'aage qu'il falloit qu'il eust pour estre son Fils : mais Traseas ayant respondu à cela, que l'on voyoit tous les jours de jeunes gens de seize ou dix-sept ans, paroistre comme s'ils en avoient vingt ; le Roy se rangea de l'advis de Traseas. Enfin, Seigneur, ce Prince croyant de certitude dans le fonds de son coeur, que Sesostris estoit ou son Fils, ou celuy d'Apriez ; il ne s'amusa point à examiner la chose de si prés : sçachant bien qu'il alloit encore devenir plus puissant, ayant un Successeur, qu'il ne l'estoit n'en ayant pas. Il a depuis advoüé, que si en ce temps là il eust parû clair aux yeux du monde, que Sesostris estoit

   Page 3932 (page 442 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Fils d'Apriez, il ne l'auroit pas traitté comme il fit : mais voyant que s'il n'estoit point son Fils, il pouvoit du moins le faire passer pour tel, et luy rendre le Sceptre, sans que cela parust une restitution, il ne voulut pas autant aprofondir la chose qu'il eust peut-estre fait, s'il n'eust pas eu ce sentiment là. Ainsi il s'en informa autant qu'il faloit, pour sçavoir que Sesostris estoit ou son Fils, ou celuy d'Apriez : mais non pas autant qu'il eust falu, pour sçavoir bien precisément lequel c'estoit des deux.

Identification de Sesostris comme Psammetite
Simandius reconnaît bientôt en Sesostris l'illustre Psammetite qui lui a sauvé la vie. Il ne comprend toutefois pas pourquoi celui-ci a préféré retourner prendre la houlette plutôt que de se rendre à la cour. Il le force à avouer ses exploits devant le roi. Lequel est ravi de pouvoir reconnaître son fils dans un homme aussi valeureux.

Durant que ce Prince achevoit des s'esclaircir de ce qu'il vouloit sçavoir, Simandius qui estoit venu avec le Roy, et qui s'estoit arresté derriere, à parler avec quelqu'un de ses Amis, s'estant aproché, se mit d'abord à regarder Timarete, dont la merveilleuse beauté arrestoit les yeux de tout le monde : mais en suitte les ayant tournez vers Sesostris, qui ne l'avoit pas aperçeu, il le reconnut aussi tost, pour estre ce vaillant Psammetite, à qui il devoit la vie : et qui avoit fait de si belles et de si grandes actions. De sorte que s'estant aproché de luy, durant que le Roy parloit encere à Traseas, à Heracleon, et à Liserine, qu'il avoit apellée : et comment est il possible, luy dit il, que le vaillant Psammetite, qui sçait se servir si glorieusemêt d'une Espée, ait mieux aimé venir prendre une Houlette en cette Isle, que de venir à la Cour, où l'on preparoit de si grandes recompences à sa vertu ? Sesostris reconnoissant alors Simandius, eut une confusion

   Page 3933 (page 443 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estrange, d'estre veû avec l'habit qu'il portoit : aussi en changea t'il de couleur : ce ne fut pourtant pas une confusion stupide que la sienne, au contraire, faisant un grand effort sur luy mesme, pour vaincre la honte qu'il avoit d'estre veu avec une Houlette à la main ; Seigneur : luy dit il en sousriant, il me semble que pour vostre honneur autant que pour le mien, vous pouviez ne faire pas semblant de me connoistre. Non non, dit Simandius, je ne suis point capable d'une fausse gloire : et quand vous ne seriez qu'un simple Berger, vous meritez si bien d'estre Roy, que je ne veux pas laisser de publier que je vous dois la vie, et que le Roy vous doit la victoire. Et en effet, Amasis s'estant retourné, avec intention d'appeller Sesostris, et de le reconnoistre pour son Fils ; Simandius prenant ce mesme Sesostris par le bras, le presenta à Amasis. Voyez, Seigneur, luy dit-il, voyez en la personne de cet aimable Berger, ce vaillant Psammetite, dont je vous ay tant parlé, et qui seul fut la cause du gain de la Bataille. Le Roy surpris du discours de Simandius, luy dit d'abord qu'il s'abusoit : car, luy dit il, vous appellez ce Berger Psammetite, et tout le monde m'asseure icy qu'il se nomme Sesostris, Je ne sçay pas, Seigneur, reprit Simandius, comment on appelle mon Liberateur en cette Isle : mais je sçay bien que celuy que je voy se faisoit nommer Psammetite, lors que je le vis à l'Armée. Sesostris voyant que ce changement de Nom embarossoit extremement le Roy, Simandius,

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et Traseas, qui n'avoient point sçeu qu'il eust quitté le sien durant son voyage de Guerre, prit enfin la parole, pour les tirer d'inquietude. Puis que Simandius a voulu, dit-il, avec une grace admirable, que j'eusse l'honneur d'estre connu de vostre Majesté, il faut que je luy advouë ; que changeant de profession, je changeay de Nom : et que tant que j'ay esté à la Guerre, j'ay porté celuy de Psammetite. Mais pourquoy (reprit le Roy, ravy de sçavoir que celuy qu'il reconnoissoit pour estre son Fils estoit digne de l'estre) estes vous revenu prendre la Houlette, au lieu de venir à la Cour ? Sesostris se trouvant alors bien embarrassé, ne voulut pas dire que c'estoit parce qu'il estoit amoureux de Timarete : de sorte que pour pretexter son retour, il dit qu'estant party de l'Isle sans le consentement de son Pere, il s'en estoit repenty, et avoit voulu revenir. Quoy qu'il en soit, Seigneur interrompit Simandius en parlant au Roy, ce Berger est le plus vaillant homme de vostre Royaume ; et je doute si le grand Sesostris, ny le vaillant Psammetite, dont il a porté les Noms ont esté plus vaillans que luy. Du moins (reprit Amasis, sans donner loisir à Sesostris de respondre) n'ont-ils pas esté plus Grands qu'il le va estre : car je vous declare (dit-il en parlant à tous ceux qui estoient à l'entour de luy) que Sesostris que vous voyez est mon Fils. En disant cela, Amasis le voulut embrasser : mais Sesostris s'stant jetté à ses pieds, luy dit avec beaucoup de

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surprise, qu'il n'estoit pas digne de cet honneur. Il fallut pourtant qu'il se relevast : car le Roy le luy commanda, ordonnant à tous ceux qui estoient aupres de luy, de le regarder comme son Successeur.

Conséquences de la nouvelle identité de Sesostris
Heracleon est profondément déçu qu'Amasis possède un fils. Sa sur Liserine, au contraire, s'en réjouit. Timarete ressent d'abord de la joie à l'idée que Sesostris ne soit pas berger et qu'il porte un jour une couronne, mais elle comprend aussitôt que cette révélation signifie leur séparation. Sesostris, qui s'en rend également compte, est en proie à une grande tristesse. Alors qu'Amasis souhaite l'emmener le jour même à Elephantine, le jeune homme demande un délai d'un jour, sous prétexte qu'il doit trouver un équipage digne de sa condition.

Vous pouvez juger, Seigneur, qu'Heracleon ne fut pas bien aise de cette declaration d'Amasis : mais en eschange, la Princesse Liserine en eut un transport de joye estrange. D'autre part, la belle Timarete voyant son cher Sesostris estre prest de quitter la Houlette, avec la certitude de porter un jour un Sceptre, ne pût s'empescher d'en estre ravie : mais à peine la joye avoit-elle pû passer de son coeur dans ses yeux, que venant à considerer qu'elle alloit perdre Sesostris, et le perdre pour tousjours, elle en souspira en secret. Sesostris de son costé, dont le Grand coeur ne pouvoit pas manquer d'estre sensible à la gloire, ne pût s'empescher d'estre bien aise d'apprendre qu'il n'estoit pas Berger : mais comme dans le plus fort de sa joye, il tourna les yeux sur Timarete, et qu'il vint à penser qu'il falloit l'abandonner ; la douleur se mesla à cette joye, et la modera de telle sorte, que le Roy ne pouvoit assez admirer la grandeur de l'ame de Sesostris, qui apprenoit une chose si surprenante, et si avantageuse pour luy, avec si peu d'esmotion, et si peu d'empressement. Cependant Heracleon, qui estoit destiné à avoir l'ame tirannisée, par les passions les plus violentes ; au milieu de la douleur qu'il avoit, de voir que la Princesse Liserine avoit esté plus heureuse que luy, ne laissoit pas de

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regarder Timarete, avec une attention estrange. Cent fois il voulut ne la regarder point : et cent fois il la regarda malgré luy. Cependant le Roy trouvant qu'il avoit lieu de croire encore plus fortement, que Sesostris estoit son Fils, puis qu'il avoit pris son Party, contre les Rebelles de Thebes, n'hesita plus sur ce qu'il avoit à faire, et sur ce qu'il avoit fait : si bien qu'apres qu'il eut donné a la Princesse Liserine toutes les Pierreries qu'on avoit trouvées dans cette Isle ; qu'il disoit luy apartenir, ou comme successeur d'Apriez, ou comme Mary de Ladice ; qu'il eut assuré aux Bergers, qu'il leur donneroit plus qu'elles ne valoient ; et qu'il eut encore assuré Traseas, de le rendre heureux ; il se tourna vers Sesostris : et luy demanda s'il ne vouloit pas venir aveque luy à Elephantine ? Sesostris entendant parler le Roy de cette sorte, le suplia de ne vouloir pas le couvrir de confusion, en le menant en l'habit où il estoit : le conjurant de vouloir souffrir qu'il demeurast en cette Isle ; jusques à ce qu'il fust en un autre esquipage. Aussi bien Seigneur, luy dit-il, est il à propos de me laisser un jour pour m'accoustumer a l'esclat de la Grandeur, de peur qu'elle ne m'esbloüisse. Non non, mon Fils, repliqua Amasis, il ne faut point apprehender que celuy qui a pû surpasser en valeur, tout ce que l'Egipte a de vaillans Hommes, ait besoin de temps pour s'accoustumer a soustenir la condition où il est nay. Sesostris ne se rendit pourtant pas : et il parla avec tant d'adresse,

   Page 3937 (page 447 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Amasis eut enfin cette complaisance pour luy : croyant mesme en effet, qu'il estoit à propos que les Peuples qui se laissent fort toucher par les apparences, ne le vissent pas en cét estat. Ainsi il se resolut de le laisser tout le jour suivant dans cette Isle, ne pouvant pas en moins de temps, luy faire preparer un Esquipage proportionné à sa condition. Le Roy ne voulut pourtant pas le laisser, sans quelques-uns des siens : c'est pourquoy il commanda au Capitaine de ses Gardes de demeurer dans cette Isle, avec douze de ses Compagnons : Amasis ne prenant pas garde à la ressemblance que Timarete avoit avec Ladice, à cause de sa mauvaise veuë, et que d'ailleurs il avoit l'esprit fort occupé. Et pour Heracleon et Liserine, ils ne l'avoient jamais veuë : le premier ayant esté nourry dans une Province, et Liserine n'estant pas née, lors que Ladice avoit quitté Says. Cependant Amasis se retira apres avoir fait un compliment à la Princesse Liserine, que Sesostris ne comprit pas, et qu'elle entendit fort bien : de sorte que regardant cet aimable Berger comme un Grand Prince ; et ce Grand Prince comme devant estre Roy, et la devant faire Reyne ; elle eut pour luy toute la civilité, et tout l'agréement, dont elle pouvoit estre capable. Comme elle estoit tres belle, elle ne douta point que le coeur de Sesostris ne fust bien tost sa conqueste : elle ne craignit pas mesme qu'il fust amoureux de Timarete : car comme elle estoit ambitieuse, elle jugea des sentimens de Sesostris par les siens : et

   Page 3938 (page 448 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne douta point qu'en quitant la Houlette, il ne quittast aussi sa passion s'il en avoit une, ainsi Liserine s'en alla avec beaucoup de joye, aussi bien que le Roy, qui estoit ravy de se voir un Successeur. Il n'en estoit pas de mesme d'Heracleon, qui apres avoir esperé en voyant Timarete, de se voir en estat de posseder la plus grande Beauté du monde, et une des premieres Couronnes de l'Univers ; se voyoit bien esloigné de pouvoir satisfaire son ambition. Mais apres que le Roy fut party de l'Isle, il fallut que Sesostris receust tous les complimens que luy vouloient faire tous les Bergers : car comme naturellement il a l'ame douce et civile, il ne voulut pas se servir si tost du privilege que sa condition luy donnoit. De sorte qu'il luy sur impossible de trouver moyen le reste du jour, de parler en particulier à Timarete : et il luy fut d'autant plus difficile, que ce Capitaine des Gardes voulant estre le premier à s'acquerir l'amitié du nouveau Prince, ne le quittoit point du tout. J'eus mesme bien de la peine à luy pouvoir tesmoigner combien son bon-heur me touchoit : je fis pourtant si bien que je pûs luy advoüer que j'avois quelquesfois eu envie de luy dire que je sçavois bien qu'Amenophis n'estoit pas nay Berger, et de luy demander pardon de ne l'avoir pas fait : m'excusant sur les menaces qu'Amenophis m'avoit faites, si je luy en disois quelque chose. Joint aussi, Seigneur, qu'ayant tousjours creû que Sesostris estoit son Fils, je n'en imaginois rien, sinon qu'il se vouloit cacher luy-mesme.

Adieux de Sesostris et Timarete
Le lendemain, Sesostris rejoint Timarete au sommet de la colline, pour s'entretenir avec elle une dernière fois avant son départ. Il la surprend les larmes aux yeux. Quand elle le salue plus respectueusement qu'à l'ordinaire, il lui affirme que le changement de sa condition n'a pas altéré son cur. Bouleversé, le jeune homme offre à sa bien-aimée de renoncer à la couronne et de fuir avec elle. Mais la jeune fille refuse. Au moment de la séparation, Sesostris lui jure un amour éternel.

   Page 3939 (page 449 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais enfin, Seigneur, pour revenir où j'en estois, il faut que je vous die que Sesostris et Timarete ne se parlerent que des yeux, encore ne fut ce pas comme à l'ordinaire : car le respect que Timarete commençoit de vouloir avoir pour luy, mettoit je ne sçai quelle contrainte dans ses regards, qui en troubloit toute la douceur, et qui faisoit que Sesostris n'entendoit point bien leur langage, luy qui avoit accoustumé de connoistre les sentimens les plus cachez du coeur de sa Bergere, des qu'il avoit rencontré ses yeux dans les siens. Mais enfin le lendemain estant venu, et sçachant que le jour suivant on le meneroit à Elephantine, il se resolut d'entretenir Timarete : pour cet effect, l'Amour luy fit faire le premier commandement qu'il fit, à ceux qu'on avoit laissez auprés de luy : quoy qu'il eust resolu de ne commencer d'agir en Prince, que lors qu'il auroit quitté les habillemens de Berger. Mais voyant que s'il n'agissoit autrement, il ne pourroit entretenir Timarete ; sçachant que cette belle Fille estoit allée au haut de la Colline, sans estre suivie que d'une Bergere qui alloit souvent avec elle, il y fut aussi : et commanda à ce Capitaine des Gardes de ne l'y suivre point. Ce qu'il fit d'autant plustost, que ce n'estoit pas un lieu où il y eust rien à craindre : joint que n'y ayant qu'un Port en toute l'Isle, où il avoit posé des Gardes, il suivoit bien plus Sesostris pour luy faire la Cour que pour le garder. Ce Prince s'estant donc deffait de tous ceux qui pouvoient l'empescher d'entretenir

   Page 3940 (page 450 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Timarete, monta la Coline : et comme il fut arrivé au haut, il vit sur le penchant opposé au costé par où il y estoit monté, la belle Timarete, assise au pied d'un Arbre, qui essuyoit ses yeux, comme si elle eust pleuré : durant que la Bergere qui l'avoit suivie cuëilloit à dix ou douze pas d'elle des herbes dont elle avoit besoin pour son Troupeau. Sesostris voyant sa Bergere en cet estat, en souspira : mais avec une si veritable douleur, que je suis persuadé, que si la chose eust despendu de son choix, il eust alors preferé la Houlette au Sceptre, et la conduite des Troupeaux à celle des Peuples. Apres avoir donc raisonné un moment sur la cruauté de sa bonne fortune, il s'avança vers Timarete, avec intention de se jetter à ses pieds, avec le mesme respect qu'il avoit accoustumé d'avoir pour elle : mais cette belle Fille ayant tourné la teste au bruit qu'il fit en marchant, et apperçeu Sesostris ; elle acheva d'esseuyer ses larmes en se cachant à demy. Apres quoy, taschant de remettre la joye dans ses yeux, elle se leva : et salüant Sesostris avec une civilité plus respectueuse qu'à l'ordinaire ; que direz vous de moy Seigneur, luy dit-elle, de n'avoir encore pû trouver moyen de vous dire que je prends toute la part que je puis prendre, à la Grandeur où vous estes eslevé ; mais comme je ne suis accoustumée qu'à vivre avec des Bergers, et que je ne sçay pas comment il faut agir avec un Grand Prince, je n'ay osé entreprendre de vous dire ce que je pense.

   Page 3941 (page 451 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ha cruelle Timarete, luy dit-il, quel plaisir prenez vous à me parler comme vous faites ? et pourriez vous bien croire, que le changement de ma condition en eust apporté à mon coeur ? Non non Timarete, ne vous y abusez pas : je suis pour vous aujourd'huy, ce que j'estois il y a deux jours : et je seray sur le Thrône, si la Fortune m'y met, ce que je suis dans cette Isle. Ne m'appellez donc point Seigneur, je vous en conjure : car je vous declare, que vous regnerez eternellement dans mon ame. Au reste, aimable Timarete, ne vous efforcez point de peindre la joye dans vos yeux, pour le bonheur qui m'est arrivé : et sçachez au contraire, que vous ne pouvez faire un plus sensible outrage à mon affection, que de vous réjouïr d'une chose qui m'esloigne de vous. Ne vous interessez donc pas plus que moy à ma bonne fortune : et si vous voulez m'obliger, advoüez moy que j'avois quelque part aux larmes que vous respandiez quand je suis arrivé. Puis que vous avez esté tesmoin de ma foiblesse, reprit Timarete en rougissant, je veux bien vous advoüer que vous estiez la cause de ma douleur : mais je ne vous advoüeray pas que je pleure pour vostre bonne fortune : puis qu'il est vray que c'est seulement la perte que je fais qui m'afflige, et qui m'afflige d'autant plus, que je voy qu'en effet il est juste que je vous perde. Car enfin, quand il seroit vray que par un miracle, vous pourriez vous souvenir d'une malheureuse Bergere, au milieu de la Grandeur dont vous allez estre environné ;

   Page 3942 (page 452 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Il est toujours certain, que vous seriez obligé en honneur, de cacher le souvenir que vous auriez de moy : et de ne me donner jamais nulle marque d'affection. Vous voyez donc bien, Seigneur, que c'est la perte de mon propre bonheur que je regrette, et non pas le vostre qui m'afflige : car je vous puis protester, que toutes les fois qu'en faisant effort sur moy mesme, je ne regarde que vous en cette occasion : et que je considere que vostre condition est proportionnée à vostre vertu, j'ay une joye que je ne vous puis exprimer. En effect, quand je pense qu'en quittant la Houlette, vous gagnez une Couronne, j'en ay une satisfaction extresme : mais cela n'empesche pas, que je ne me souvienne en suite, que je perds Sesostris : et que je demeureray dans cette Isle, sans y avoir plus de Liberateur : cependant souvenez-vous s'il vous plaist, que la douleur que j'ay, ne vous est pas injurieuse. Pendant que Timarete parloit ainsi, Sesostris la regardoit, et la regardoit avec tant de douleur et d'amour tout ensemble, qu'il en pensa perdre ou la vie, ou la raison. Mais enfin apres l'avoir escoutée avec une attention extresme, quoy que ce fust en souspirant plusieurs fois ; il commança de s'affliger tout de bon de son bon-heur. Quoy, Timarete, luy dit-il avec une melancolie estrange, il est donc bien vray que je ne suis plus ce que j'estois, et qu'on m'arrachera demain d'auprez de vous ! et plus vray encore, adjousta t'elle, que vous me devez arracher de vostre coeur : et peut-estre aussi

   Page 3943 (page 453 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vray, que vous m'en arracherez en effet. Ha Timarete, s'escria-t'il, n'adjoustez rien à mon desplaisir ! il est assez grand, sans que vous l'augmentiez encore. Non non, Seigneur, luy dit-elle, ce que je dis n'est pas aussi desraisonnable que vous le dites : et pour vous monstrer que l'affection que j'ay pour vous ne m'aveugle point, et que je ne prefere pas ma satisfaction à vostre gloire ; je vous declare que je connois bien que la raison veut que vous fassiez tous vos efforts, pour oublier Timarete : et que la bien-seance ne souffre pas, qu'un Grand Prince continuë d'aimer une simple Bergere. Ha Timarete, interrompit Sesostris, cette simple Bergere dont vous parlez, sera tousjours dans mon esprit, au dessus de toutes les Reynes du monde ! Cependant ; adjousta-t'elle, demain à l'heure où je vous parle, vous serez dans une grande et magnifique Cour, et je seray dans une pauvre Cabane à me resjouyr de vostre bon-heur, et à m'affliger de mon infortune. Ainsi faisant un mélange continuel de larmes de douleur, et de larmes de joye ; la malheureuse Timarete passera le reste de ses jours dans ce Desert, sans avoir mesme esperance de vous voir jamais. Eh de grace (interrompit Sesostris, transporté d'amour et de douleur) voyez-moy toute vostre vie ! ouy Timarete, adjousta-t'il en se mettant à genoux, je suis prest de quitter la Couronne qui m'attend, si vous voulez quitter cette Isle pour l'amour de moy, où vous jugez bien que je ne puis plus demeurer. Allons,

   Page 3944 (page 454 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ma chere Timarete, allons chercher quelque autre Desert, où sans ambition, et sans Couronne, je puisse seulement regner dans vostre ame, comme vous regnez dans la mienne. Essayons de nous eschaper la nuit prochaine : je trouveray peut-estre bien moyen de suborner mes Gardes. Je vous promets, adjousta t'il, de ne vouloir que ce qu'il vous plaira : et de vous espouser au premier lieu où nous aborderons. Je vous promets mesme, de ne me souvenir jamais, que je suis Fils d'Amasis : et de ne pretendre jamais à d'autre gloire, qu'à celle d'estre aimé de vous. Ce que vous me dites, reprit Timarete, est infiniment obligeant : mais apres tout, Seigneur, comme vostre gloire ny la mienne, ne souffrent pas que j'escoute cette proposition, je dois vous remercier de me l'avoir faite ; mais je ne dois pas l'accepter. Helas, disoit elle encore, qui m'eust dit il y a trois jours, que j'eusse pû souhaitter de faire tout le tourment de vostre vie, je ne l'aurois pas creû ! Cependant il est certain, qu'apres avoir desiré que vostre gloire s'espande par toute la Terre ; que vous soyez l'admiration de tous les Peuples, sur qui vous devez un jour regner ; et que vous soyez heureux en Paix, et heureux en Guerre ; je ne laisse pourtant pas de desirer malgré moy, d'estre assez bien dans vostre coeur, pour troubler quelquesfois vostre felicité. Je sçay bien Seigneur, que c'est estre injuste que de desirer ce que je desire : mais je n'y sçaurois que faire. Je sçay de plus, que je fais un souhait inutile : car enfin

   Page 3945 (page 455 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'ambition est une passion aussi forte que l'amour : et il y a grande apparence, qu'en montant seulement sur les premiers degrez du Throsne où vous serez quelque jour, vous me perdrez bien tost de veuë. Eh de grace, interrompit Sesostris, ne me dites point tant de choses contraires les unes aux autres ! et resolvez-vous à vous asseurer de mon affection, par la voye que je vous ay proposée, ou à n'en douter jamais. Je ne sçaurois faire ny l'un ny l'autre, reprit-elle, car je ne veux pas qu'il vous en couste une Couronne, ny qu'il m'en couste ma gloire : et je ne puis pas non plus esperer, que le Prince Sesostris soit aussi fidelle que le Berger Sesostris : joint aussi que quand il le seroit, je n'en serois plus heureuse, que parce qu'il en seroit plus malheureux. Quoy qu'il en soit, repliqua Sesostris, je suis tousjours bien asseuré que je n'aimeray jamais que Timarete : je ne puis pas l'asseurer, reprit il en souspirant, de luy mettre la Couronne d'Egypte sur la teste : car elle ne sera peut-estre pas en ma puissance. Mais je luy jureray trois choses esgallement veritables : la premiere, que je ne puis jamais estre heureux sans elle : la seconde, que si je le puis, je la couronneray : et la derniere, qu'elle regnera tousjours dans mon coeur. Je voudrois vous pouvoir croire, reprit Timarete, mais j'advouë qu'il m'est impossible : car enfin quelques marques d'affection que vous m'ayez données, je ne trouve pas que je m'y doive asseurer, quis qu'apres tout, ce n'est point au Prince Sesostris, à

   Page 3946 (page 456 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tenir les promesses du Berger Sesostris. C'est pourquoy, dit-il, aimable Timarete, aujourd'huy que j'en aye encore les habits, je vous jure par tout ce qui m'est de plus sacré, que je vous adoreray eternellement, et que je n'adoreray jamais que vous. Ainsi ce n'est plus le Berger Sesostris qui vous engage sa parole, c'est le Fils d'Amasis, qui tout prest de passer de ce Desert à la Cour, et d'une extréme bassesse, à une extréme Grandeur ; vous proteste qu'il aimeroit mieux mourir d'amour à vos pieds, que de vivre sans vous sur le Throsne. De grace Seigneur, interrompit Timarete, n'augmentez point la cause de ma douleur : en me disant des choses si obligeantes : et qui me font encore mieux voir quelle est la perte que je fais en vous perdant. Mais aimable Timarete, repliqua t'il, vous ne perdrez jamais mon coeur : je le souhaite Seigneur, repliqua t'elle, mais je ne l'espere pas. Dites moy donc, luy dit il, ce qu'il faut que je face, pour vous persuader que je dis vray ? en verité Seigneur, respondit Timarete en soupirant, je serois assez embarrassée à dire ce que je voudrois. Car enfin je suis ravie que vous soyez Roy ; je suis faschée que vous ne soyez plus Berger ; et je pense des choses si contraires les unes aux autres, que j'ay de la confusion de ma propre foiblesse : et j'en ay d'autant plus, que je ne vous la sçaurois cacher. N'apellez point foiblesse, luy disoit Sesostris, une chose qui me donne une si belle marque de la fermeté de vostre affection :

   Page 3947 (page 457 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais comme je vous rends justice, ayez la mesme équité pour moy, je vous en conjure, et croyez fortement que le temps, l'absence, ny l'ambition, ne me feront point changer de sentimens. Je ne vous dis point ce que je feray pour vous, poursuivit cét amoureux Prince, car je ne sçay pas ce que je pourray faire : mais je vous dis (et je vous le dis avec certitude) que je ne feray jamais rien, qui puisse offencer nostre affection. Apres cela, Seigneur, Sesostris se teût, la douleur ne luy permettant pas de parler davatange : Timarete de son costé, n'eut pas la force de luy respondre : il est vray qu'ils se regarderent, et qu'ils virent si bien dans leurs yeux tous les sentimens de leurs coeurs, qu'il eurent sujet d'estre satisfaits l'un de l'autre. Il fallut pourtant se separer : car comme la nuit aprochoit, et qu'ils jugerent bien que le lendemain ils n'auroient pas la liberté de se parler sans tesmoins ; ce fut là, qu'apres avoir gardé quelque temps un triste silence, qui n'estoit interrompu que par des souspirs ; ils se dirent le dernier adieu : mais ce fut un adieu si touchant, que Sesostris en me le racontant le soir, me communiqua une partie de sa douleur. Mais enfin estans contraints de se separer, Sesostris descendit de la Coline par un costé, et Timarete s'en alla rejoindre par un autre la Bergere qui l'attendoit, à dix ou douze pas du lieu où Sesostris luy avoit parlé.


Histoire de Sesostris et Timarete : épreuves
Sesostris arrive à la cour d'Amasis, où ses qualités charment tout le monde. Pourtant le jeune prince est loin d'oublier Timarete : il parvient même à correspondre avec elle. Bientôt roi le lui annonce, à son grand dépit, qu'il doit épouser Liserine, sur d'Heracleon. Ce dernier, qui méprise en secret le jeune prince, est chargé de le distraire par de fréquentes parties de chasse. Un jour, ils rencontrent Timarete, et Heracleon s'éprend véritablement d'elle. Son inimitié à l'égard de Sesostris augmente, d'autant plus qu'il s'aperçoit de la complicité des deux jeunes gens. Il demande conseil à l'un de ses amis, Tanisis, qui lui suggère de retarder le mariage du prince en attendant la mort d'Amasis. Entre temps, Heracleon découvre la vérité sur la lettre tronquée et sur le véritable sexe de l'enfant du roi. Il va trouver Traseas, qui se trouve contraint d'avouer la supercherie.
Départ triomphal de Sesostris
Heracleon est chargé d'escorter Sesostris, qui a reçu un équipement magnifique. En arrivant sur l'île, il croise Timarete, dont il avait déjà remarqué la beauté. Il lui adresse quelques mots, auxquels elle répond avec une grâce qui le surprend. Sesostris, de son côté, quitte l'île en grande pompe, mais non sans une profonde tristesse. Miris, quant à lui, reste quelque temps sur l'île, dans l'espoir de voir Amenophis revenir.

Cependant le Roy croyant faire honneur à Heracleon, voulut que ce fust luy qui allast querir Sesostris : et en effet le lendemain au

   Page 3948 (page 458 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

matin, apres que ceux qu'on destina au service du Prince, luy eurent apporté de magnifiques habillemens, Heracleon arriva, suivy d'une grande partie de la Cour, pour venir prendre Sesostris, de qui la mine parut si haute, avec les habits qu'on luy avoit apportez, que Timarete en redoubla encore sa douleur. Elle eust bien voulu, si elle eust pû, se resoudre à ne sortir point de sa Cabane, mais il luy fut pourtant impossible : et elle voulut voir Sesostris, le plus long-temps qu'elle pourroit. Mais pour estre moins remarquée, elle se mesla parmy les autres Bergeres, qui se tinrent sous des Arbres aupres du Port, afin de le voir embarquer. Cependant Heracleon en descendant dans cette Isle, rencontra Timarete qui s'en alloit se mettre au lieu que je viens de dire : mais il la vit si belle, toute triste qu'elle estoit, qu'il fut encore plus charmé de sa beauté cette seconde fois là que la premiere. De sorte que pour avoir plus de loisir de la considerer, il l'aborda : et luy demanda si elle n'avoit point de regret de voir que son Isle perdoit un si aimable Berger que Sesostris ? Comme toute l'Egipte y gagnera un Grand Prince, reprit-elle, il faut tascher de se consoler de cette perte, qui luy est si avantageuse : apres quoy Timarete ayant salüé Heracleon fort respectueusement, continua son chemin, sans luy donner loisir de luy faire de nouvelles demandes. Heracleon fut si surpris de la responce de Timarete, et de la grace avec laquelle elle l'avoit faite, qu'il la suivit des yeux

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aussi long-temps qu'il le pût : et je ne sçay s'il ne l'auroit effectivement pas suivie pour l'entretenir davantage, s'il n'eust point sçeu qu'il estoit temps de faire partir Sesostris. Je ne m'amuseray point, Seigneur, à vous dire la magnificence de cette journée : et ce sera assez que je vous die en general, que cinquante Bateaux couverts de Tapis de Tir, dont les Rames estoient peintes, et dont les Rameurs estoient tous habillez d'une mesme façon, furent destinez à porter toute la suitte du Prince, qui se mit avec les Principaux de la Cour, dans un Bateau plus grand et plus beau que les autres, orné de cent Banderolles ondoyantes. Mais apres cela, Seigneur, il faut que je vous die, que lors que Sesostris vint à passer devant ces Bergeres, entre lesquelles Timarete s'estoit mise, il la chercha des yeux, et la trouva : et comme Heracleon la chercha aussi bien que luy, il la vit encore pour la troisiesme fois. Il est vray qu'il n'en fut pas aperçeu : car Timarete regardoit si attentivement Sesostris, qu'elle ne voyoit rien que luy. Elle eut mesme la consolation, de voir qu'au milieu de cette magnificence, il avoit de la tristesse sur le visage : et de remarquer que lors qu'il fut dans le Bateau, il eut tousjours la teste tournée vers elle, tant qu'il la pût voir. Mais enfin voyant qu'il falloit se contraindre, il fit un grand effort sur luy-mesme, pour renfermer sa douleur dans son coeur, qui estoit sans doute aussi forte que celle de Timarete. J'oubliois, Seigneur, de vous dire que Sesostris et moy convinsmes que je demeurerois

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encore quelque temps à l'Isle, pour voir si Amenophis n'y reviendroit pas, afin de sçavoir de luy ce qu'il voudroit que je fisse : ce Prince m'asseurant que dés qu'il seroit estably dans la Cour d'Amasis, il me tesmoigneroit l'affection qu'il avoit pour moy. Ce qui m'embarrassoit un peu, estoit de ne pouvoir comprendre pourquoy Amenophis avoit pris un si grand soin d'un Fils d'Amasis : mais enfin n'en pouvant deviner la raison, je m'en mis l'esprit en repos. Sesostris me conjura encore, avec les paroles du monde les plus tendres, de vouloir parler tous les jours de luy avec sa Berger : et en effet je luy tins bien ma parole : car dés qu'il se fut embarqué, et que nous l'eusmes perdu de veuë, je m'approchay de Timarete, que je suivis à sa Chambre. Mais helas, Seigneur, que cette conversation fut touchante ! car enfin Timarete croyant qu'elle ne reverroit jamais Sesostris, ou que du moins elle ne luy parleroit de sa vie, s'abandonna tellement à la douleur, que je ne pense pas que personne en ayt jamais tant senty.

Sesostris à Elephantine
Sesostris est accueilli à Elephantine en grande pompe. Comme tout le monde ignore qu'il a reçu une éducation supérieure à celle d'un berger, chacun est charmé par son esprit et son langage. Amasis récompense les bergers de la région, et particulièrement Traseas qui reçoit un château à cinquante stades d'Elephantine.

Fidélité de Sesostris et Timarete
Dès le troisième jour de sa présence à la cour, Sesostris fait parvenir à Timarete un billet qui l'assure de sa fidélité. Après la première joie provoquée par ce mot, la jeune fille se pose de multiples questions. Elle répond finalement à son bien-aimé en lui demandant de l'oublier, car leur différence de rang rend toute union impossible. Mais Sesostris s'entête, et une correspondance moins rigoureuse s'instaure entre eux.

Cependant Sesostris en abordant au Port d'Elephantine, y trouva un des plus beaux Chevaux du monde, sur lequel il monta : y en ayant aussi pour tous ceux qui l'estoient allé querir. Tout le peuple de cette grande ville estant dans les Ruës à le voir passer, il en receut mille et mille loüanges : toutes les Dames estoient aussi aux Fenestres pour le voir, et la Princesse Liserine entre les autres : qui pretendoit bien avoir un droit particulier de s'interesser à la

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gloire de ce Prince. Je ne vous dis point, Seigneur, qu'Amasis le reçeut bien : car vous pouvez vous imaginer que puis qu'il s'estoit resolu à le reconnoistre pour son Fils, il ne manqua pas de luy donner beaucoup de témoignages de tendresse : qui s'augmenta encore davantage, par l'admiration que Sesostris donna à toute la Cour. Car comme d'abord on y avoit dit que Sesostris avoit esté trouvé parmy des Bergers, et qu'on ne sçavoit pas que ce Berger avoit esté mieux instruit que la plus part des Gens de la Cour ne l'estoient ; ils furent si estonnez de voir agir Sesostris, et de l'entendre parler, qu'on ne faisoit autre chose que l'admirer. Aussi le Peuple ne parloit il que de sa bonne mine : toutes les Dames que de son esprit, et de sa civilité : et Simandius que de son courage : de sorte que huict jours apres que Sesostris fut à la Cour, il y fut aussi estimé, que s'il y eust esté toute sa vie. Amasis estant donc charmé d'avoir un tel Successeur, n'oublia pas les promesses qu'il avoit faites aux Bergers de l'Isle : car outre qu'il leur envoya de quoy estre riches dans leur condition, il les affranchit de tout Tribut, et leur donna de grands Privileges. Mais pour Traseas en son particulier, et pour sa Famille, il ne creût pas que ce fust assez : c'est pourquoy il voulut, pour marque de sa reconnoissance, que Traseas allast demeurer dans un Chasteau qui est à luy, à cinquante stades d'Elephantine : scitué entre un grand Estang, et un assez grand Bois : le logement dans un Pavillon qui

   Page 3952 (page 462 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est au bord de l'Estang. Et comme Traseas ne voulut point changer sa profession, quoy qu'Amasis voulust le dispenser de suivre la Loy du Pays, qui ne permet pas d'en changer ; il luy donna de quoy avoir les plus beaux Troupeaux de toute l'Egypte : ainsi il fallut que Timarete quittast l'Isle, et que je la quittasse aussi. Mais en la quittant nous laissasmes ordre aux Bergers qui y demeurerent, de dire à Amenophis s'il y revenoit, en quel lieu nous estions. Cependant Sesostris, pour tesmoigner à Timarete qu'il ne l'oublioit pas, et que l'éclat de la Grandeur ne l'ébloüissoit point, m'envoya secrettement un Esclave ; le troisiesme jour qu'il fut à Elephantine : avec un Billet pour Timarete, où il n'y avoit que ces paroles.

SESOSTRIS A TIMARETE.

J'ay desja veû tout ce que la Cour a de beau : mais je n'y ay rien veû qui ne soit au dessous de vous. Ne craignez donc pas que je change de sentimens : et croyez que je suis à Elephantine, ce que j'estois dans nostre Desert : et ce qui je seray jusques à la mort.

SESOSTRIS.

Vous pouvez juger, Seigneur, combien Timarete eut de joye de recevoir cette marque de fidelité de Sesostris : mais je ne sçay si je vous pourray faire comprendre l'excés de la douleur qui suivit ce premier transport de plaisir. Car enfin,

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me disoit-elle, à quoy me servira que Sesostris soit fidelle, puis que de la condition dont il est, et de celle dont je suis, il ne peut continuer de m'aimer, sans faire une chose indigne de luy, selon l'opinion ordinaire du monde ? N'est-ce pas estre bien infortunée, adjoustoit elle, d'estre reduite en ce malheureux estat, que l'amour que Sesostris a pour moy, luy puisse estre reprochée ? et que sans qu'il soit arrivé nul changement effectif, ny en sa personne, ny en la mienne, ce qui luy estoit glorieux il n'y a que fort peu de jours, luy soit aujourd'huy honteux ? La constance, qui est une vertu, devient presentement une foiblesse en Sesostris, s'il continuë de m'aimer : il est vray, adjoustoit elle, que je devrois souhaiter qu'il ne le fit plus : car enfin si nous ne nous voyons jamais, quelle douceur tirerons nous de cette amitié ? et sera-il bien possible, que l'absence qui est un des grands supplices de l'amour, cesse d'estre rigoureuse pour nous ? Si nous nous voyons, adjoustoit elle, je hazarde ma reputation, et Sesostris fait tort à la sienne : on dira qu'il a le coeur d'un Berger, quoy qu'il ait l'habit d'un Prince : c'est pourquoy, mon cher Miris, me disoit cette triste Bergere, je devrois souhaitter que Sesostris m'oubliast, et que je l'oubliasse. Mais il ne m'est pas possible : ainsi je fais continuellement des souhaits desavantageux, et â Sesostris et à moy. Cependant, Seigneur, Timarete desguisa ses sentimens, en respondant à ce Prince en ces termes.

   Page 3954 (page 464 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

TIMARETE AU PRINCE SESOSTRIS.

Je ne puis ce me semble reconnoistre plus dignement l'honneur que vous me faites de vous souvenir de moy, qu'en vous conjurant de m'oublier, et de me priver pour toûjours de la seule chose qui me peut plaire. Le sacrifice que je vous fais est grand, mais que ne doit point au Prince Sesostris, la Bergere

TIMARETE.

Cette Lettre ne donna pas tant de joye au Prince, que celle du Prince en avoit donné à Timarete : aussi ne fut-il pas long temps sans luy respondre, et sans l'obliger à luy escrire plus sincerement, et plus obligemment tout ensemble. Timarete le fit pourtant tousjours avec tant de retenuë, que Sesostris en se plaignant, l'en estima toutesfois davantage.

Projet de mariage avec Liserine
Un jour, Amasis fait part à Sesostris de son désir de le voir épouser Liserine. Le jeune prince cherche à gagner du temps, mais le roi est décidé à publier la nouvelle dans peu de jours. Sesostris éprouve désormais une grande aversion pour la jeune fille. De son côté, Heracleon, frère de celle-ci, est déçu par le fait que l'enfant d'Amasis ne soit pas une fille qu'il aurait pu épouser. Il ne peut toutefois pas témoigner son mépris à Sesostris. Chargé de divertir le jeune prince, il l'emmène souvent à la chasse, où ils peuvent éviter de s'adresser la parole. Sesostris n'aime pas non plus Heracleon, en qui il voit un allié de Liserine. Mais la chasse est la seule occasion pour lui de retrouver une certaine sérénité, loin de la cour.

Cependant quelques jours s'estant passez en Festes publiques, Amasis, qui depuis qu'il avoit reconnu Sesostris pour son fils, avoit miraculeusement senti fortifier sa veuë, l'appella un jour pour luy dire que luy ayant destiné la Princesse Liserine pour Femme, il avoit bien voulu l'en advertir, afin qu'il songeast à gagner son coeur, comme il avoit desja acquis son estime. Sesostris escouta le Roy avecque respect, mais ce fut avec tant de douleur, qu'il eut beaucoup de peine à le cacher : car encore qu'il connust bien qu'en l'estat où il estoit, il ne laissa pas d'estre fort touché, de voir qu'on le vouloit forcer

   Page 3955 (page 465 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à se marier avec une autre : la violente amour qu'il avoit dans l'ame luy persuadant qu'il ne le devoit pas faire. Il ne s'opposa pourtant pas à ce qu'Amasis luy disoit : et il se contenta, pour differer du moins ce Mariage qui l'affligeoit si sensiblement, de dire au Roy qu'il falloit donner loisir à la Princesse Liserine d'avoir oublié qu'elle l'eust veu Berger : et il parla avec tant de jugement, et tant d'adresse, qu'Amasis creut en effet que Sesostris vouloit estre asseuré de l'affection de Liserine, devant que de l'espouser : quoy que ce ne soit pas la coustume des Personnes de cette qualité, de se marier avec cette consideration. Mais enfin le Roy croyant que c'estoit un petit reste des inclinations d'un Berger, luy dit qu'il ne falloit pas que les Princes se mariassent comme les autres hommes : qu'ils se marioient plus pour leurs Peuples que pour eux-mesmes : et qu'ainsi ils n'estoient pas tousjours en liberté de choisir. Enfin Amasis parla avec tant d'authorité, que Sesostris ne pût plus s'opposer ouvertement à ses volontez : mais comme le Roy vit qu'il luy cedoit, il luy dit alors qu'il luy donnoit encore quelques jours, devant que de publier la chose. Au sortir de chez le Roy, vous pouvez juger que Sesostris se retira chez luy : mais il s'y retira avec un desespoir sans esgal. Jusques là ; il avoit regardé Liserine avec beaucoup d'indifference : mais depuis ce que le Roy luy avoit dit, il la regarda avec une aversion invincible : et toutes les fois qu'il songeoit qu'Amasis vouloit qu'il l'espousast

   Page 3956 (page 466 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il estoit en termes de perdre la raison. Car enfin comme l'Amour fait bien souvent non seulement esperer des choses difficiles, mais mesme des choses impossibles ; Sesostris avoit quelquesfois esperé, que peut-estre Amasis ne le forceroit point a se marier : et que quand il plairoit aux Dieux de le retirer du monde, il espouseroit sa belle Bergere : y ayant mesme eu plusieurs Rois en Egipte, qui avoient espousé des Esclaves Grecques. Enfin, Seigneur, apres que Sesostris se fut plaint, et plaint inutilement ; il se resolut d'employer tous ses soins, à differer ce Mariage : laissant le reste à la conduitte des Dieux, Cependant Heracleon n'estoit pas moins inquiet que luy, quoy que ce fust par des sentimens differens : estant certain que l'ambition faisoit alors son plus grand supplice. Mais comme il ne pouvoit pas changer l'ordre des choses comme il luy plaisoit, quelque despit qu'il eust de voir Sesostris si prés du Thrône, il agissoit pourtant aveque luy, comme avec un Prince, dont il vouloit gagner l'amitié, puis qu'il devoit un jour regner : si bien qu'il cherchoit à le divertir autant qu'il pouvoit. Sesostris n'aimoit pourtant pas trop la conversation d'Heracleon : car outre qu'il a l'humeur imperieuse, il le consideroit encore comme un Frere de Liserine : qu'il croyoit souhaiter extrémement son Mariage avec cette Princesse : de sorte qu'il n'estoit pas possible qu'il l'aimast fort. Cependant la bien-seance ne souffrant pas qu'il vescust mal aveque luy, ils estoient continuellement

   Page 3957 (page 467 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ensemble : de sorte que comme Heracleon croyoit ne luy pouvoir donner de divertissement plus proportionné au commencement de sa vie que celuy de la Chasse, il en fit plusieurs parties pour l'amour de luy ; où Sesostris tesmoignoit en effet prendre plaisir : aimant beaucoup mieux estre dans des Campagnes et dans des Bois où il peust quelquesfois s'entretenir luy mesme, que d'estre a Elephantine, où il estoit bien souvent contraint d'entretenir Liserine.

Heracleon, amoureux, jaloux et ambitieux
Un jour, lors d'une partie de chasse, Heracleon et Sesostris arrivent près du château de Traseas. Ils aperçoivent Timarete et s'arrêtent pour converser avec elle. Heracleon achève de tomber amoureux de la jeune fille, mais il s'aperçoit également de la connivence qui règne entre elle et Sesostris. De retour à Elephantine, il interroge le prince qui ne souhaite pas lui révéler ses sentiments ; ce dernier affirme ne rien éprouver pour Timarete, mais son visage le dément. Heracleon devient impérieusement jaloux et multiplie ses visites à la jeune fille.

Mais Seigneur, il faut que vous sçachiez, qu'estant un jour à la Chasse Heracleon et luy, la Beste qu'ils poursuivoient, les mena auprés du Chasteau où demeuroit Traseas : si bien que passant le long de l'Estang, au bord duquel est le Pavillon où Amasis avoit voulu qu'il fust logé, ils trouverent la belle Timarete, qui se promenant au bord de l'eau, estoit si profondement occupée de sa resverie, qu'à peine le bruit des Chiens et le son des Cors, pût-il luy faire tourner la teste, pour voir ceux qui passoient si prez d'elle. Neantmoins à la fin le bruit estant si grand et si proche, elle se tourna languissamment vers eux, comme une Personne qui estoit marrie que sa resverie fust interrompuë : mais â peine eut-elle tourné la teste, que Sesostris et Heracleon qui se trouverent alors vis à vis d'elle, la reconnurent et s'arresterent tous deux, laissant aller la Chasse sans la suivre. Timarette ne les vit pas plustost arrestez, qu'elle les reconnut aussi : si bien que ne pouvant s'empescher de rougir en les salüant, elle en parut

   Page 3958 (page 468 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore plus belle : et elle charma de telle sorte les yeux d'Heracleon, qu'il ne pût s'empescher de la loüer, en parlant à Sesostris : qui estoit au desespoir, de n'oser s'aller jetter aux pieds de sa Bergere, pour qui il avoit tousjours autant de respect, que du temps qu'il estoit Berger. Toutefois la presence d'Heracleon le retint, et il fut quelque temps à se contenter, apres l'avoir salüée, de la regarder aussi bien que luy. Mais enfin son amour l'emportant sur toute autre consideration ; quand je devrois encore paroistre Berger sous l'habit d'un Prince, dit-il en riant, comme Achille parut Garçon sous celuy d'une Fille, lorsqu'il ne pût s'empescher de prendre une Espée ; il faut que je m'arreste un moment à parler à cette belle Bergere : quand ce ne seroit que pour luy demander des nouvelles de celuy qui m'a eslevé. Pour moy, dit Heracleon, j'y consents avecque joye : par le seul plaisir qu'elle donne à la regarder. Apres cela, ces deux Princes descendirent de Cheval, et furent apres Timarete : qui continuant sa promenade, prenoit le chemin d'aller rejoindre Nicetis qui n'estoit pas loin de là. Mais elle en fut empeschée par ces deux Princes : qui proportionnant plustost leur civilité à sa beauté qu'à sa condition, l'aborderent presque comme si elle eust esté de la leur. La conversation qu'ils eurent avec elle fut mesme assez longue, quoy qu'elle ne fust ny de choses particulieres, ny de choses importantes : elle ne la sembla pourtant pas ny à Sesostris, ny à Heracleon :

   Page 3959 (page 469 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car Timarete leur parla avec tant d'esprit et tant de grace, que lors qu'ils s'en separerent, Heracleon n'en estoit pas moins amoureux que Sesostris. De sorte qu'estant sorty d'Elephantine, sans avoir d'autre passion dans le coeur que l'ambition ; il s'y en retourna avecque trois : estant certain que dans le mesme temps qu'il eut de l'amour, il eut de la jalousie. Car encore que Sesostris en parlant à Timarete, eust songé estrangement à s'observer, et que Timarete de son costé eust examiné toutes ses paroles, et pensé à regler mesme tous ses regards : neantmoins, malgré toute leur precaution, Heracleon avoit veu briller dans leurs yeux quelques bluettes du beau feu dont leurs coeurs estoient embrasez : si bien que dés le premier instant qu'il fut Amant, il fut jaloux. Mais pour s'en esclaircir mieux, en s'en retournant à Elephantine, il demanda au Prince Sesostris, s'il estoit bien possible, qu'il eust pû voir si long temps Timarete sans en estre amoureux ? Sesostris qui ne vouloit pas pour plus d'une raison, qu'on creust qu'il aimast cette Bergere, luy dit adroitement, qu'il estoit de la beauté qu'on voyoit tousjours, comme de celle du Soleil, qu'on voyoit bien souvent sans admiration : et qu'ainsi ayant veû Timarete dés le Berceau, il l'avoit trouvée belle sans l'adorer. Mais comme Sesostris ne pût dire cela, sans que son visage contredist ses paroles ; Heracleon se confirma en l'opinion qu'il avoit. Et comme il est violent en toutes choses, et qu'il estoit possedé

   Page 3960 (page 470 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par les trois plus violentes passions dont les hommes puissent estre capables ; il ne fut pas long temps sans chercher les voyes de les satisfaire toutes. Mais comme l'amour estoit alors la plus forte, il retourna seul plusieurs fois chercher Timarete : non seulement au bord de l'Estang, mais dans le Pavillon où elle logeoit quoy qu'elle le supliast, avec autant de sagesse que de modestie, de ne se donner pas cette peine. Mais en toutes ces diverses visites, il devint si amoureux, qu'il avoit encore plus d'amour que d'ambition : et il en eut d'autant plus, qu'il trouva en cette Personne, une vertu aussi grande que sa beauté, et une resistance invincible. Pour Sesostris, comme il estoit plus observé qu'Heracleon, il ne pouvoit pas aller voir Timarete si facilement : et ce ne fut qu'une seule fois, qu'il trouva moyen de se desrober, et de la pouvoir entretenir : encore eut il le mal heur, que la chose fut sçeuë par Heracleon qui en pensa desesperer.

Annonce officielle du mariage de Sesostris et Liserine
Amasis publie la nouvelle du mariage de Sesostris et Liserine. Timarete reçoit la nouvelle sans surprise, mais avec beaucoup d'affliction. Le prince va la trouver pour lui jurer qu'il n'aime qu'elle et réitérer son offre de fuite. Mais elle refuse toujours qu'il commette un acte indigne de lui.

Cependant Amasis croyant avoir assez donné de temps à Sesostris, commença de publier â tout le monde, qu'il alloit le marier avec la Princesse Liserine : les premieres Ceremonies en furent mesme faites : de sorte que comme les Mariages des Personnes de cette condition sont bientost sçeus de tous les Peuples qui s'y interessent ; tout le monde le sçeut non seulement à Elephantine, mais la nouvelle en fut mesme portée au lieu où estoit Timarete, et où j'estois. Mais quoy que cette sage Fille eust bien preveû, dés que Sesostris avoit cessé d'estre Berger, qu'infailliblement le Roy l'obligeroit à se marier bien tost, elle ne laissa pas de s'en affliger. Elle fit pourtant tout ce qu'elle pût, pour me cacher sa douleur : il n'y eut toutesfois pas moyen et nous eusmes une conversation ensemble sur ce sujet là, où Timarete me dit des choses si genereuses, si sages, et pourtant si passionnées, et si obligeantes pour Sesostris ; que je connus plus ce jour là, la grandeur de l'esprit de Timarete, que je n'avois fait en toute ma vie. Cependant Sesostris n'estoit pas moins triste qu'elle : et la seule Liserine qui cherchoit plus la Couronne que l'affection de Sesostris, avoit de la joye. Ce n'est pas qu'elle ne trouvast fort estrange que ce Prince si plein d'esprit, n'eust que de la civilité pour elle : mais la passion dominante de son coeur estant satisfaite, elle se consoloit aysément du reste : principalement voyant que selon les apparences, rien ne pouvoit empescher son Mariage : dont le bruit estoit si generalement espandu, que personne n'en doutoit plus. Les choses sembloient mesme estre disposées à en faire la Ceremonie à Elephantine, où le Roy se plaisoit extrémement : ainsi son bon heur luy paroissoit si proche, qu'elle ne craignoit pas que rien le peust troubler. Mais ce qu'elle appelloit bonheur, Sesostris l'appelloit infortune : en effet son ame estoit si fort attachée à l'affection de Timarete, qu'elle ne s'en pouvoit déprendre ; et tout l'esclat dont il estoit environné, ne luy pouvoit

   Page 3962 (page 472 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faire oublier celuy des beaux yeux de sa Bergere. Comme il sçavoit bien que le bruit de son Mariage estoit si grand, qu'il ne pouvoit manquer d'avoir esté jusqu'à elle ; il n'eut point de repos, qu'il n'eust trouvé moyen de se desrober, pour luy aller faire une visite. Pour cét effet, il se retira un soir de fort bonne heure : et montant à cheval au mesme instant, il sortit par une Porte des Jardins du Palais, et fut au lieu où demeuroit Timarete où il arriva devant qu'elle fust retirée. Car il sçavoit bien qu'en cette saison Traseas ne se couchoit pas si tost qu'aux autres : parce que les Troupeaux estoient fort tard aux Champs. Nous fusmes donc extrémement estonnez, de voir arriver ce Prince, sans autre compagnie que celle de l'Esclave qui avoit accoustumé d'aporter ses Lettres à Timarete : cette belle Fille estoit alors dans une Allée qui conduit au bord de l'Estang, dont les Arbres n'estant pas fort espais, n'empeschoient pas que la Lune ne l'esclairast. Une jeune Bergere qui servoit Nicetis, estoit dans cette mesme Allée, où le Prince la fut trouver : apres m'avoir donné commission d'empescher Traseas de l'aller interrompre. Si j'entreprenois, Seigneur, de vous raconter toute cette conversation, je vous ferois sans doute connoistre que l'amour de Sesostris luy fit dire en cette rencontre, les choses du monde les plus tendres : et je vous ferois voir aussi, que tout ce que la sagesse et la vertu peuvent faire dire, Timarete le dit à Sesostris. Cent fois ce Prince luy offrit ce qu'il luy avoit desja

   Page 3963 (page 473 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

offert à l'Isle où leur amour avoit pris naissance : c'est à dire de renoncer à la Grandeur et à la Couronne, pourveû qu'elle voulust suivre sa fortune ; et cent fois cette genereuse Bergere, le conjura de ne faire rien indigne de la Grandeur où il estoit eslevé : et de ne luy proposer aussi jamais, de faire rien indigne de sa vertu. Mais quoy qu'elle luy pûst dire, il luy dit tousjours qu'il n'espouseroit jamais Liserine : la conjurant de ne se laisser point abuser aux apparences, et de croire constamment, qu'il ne seroit jamais qu'à elle. Timarete s'opposoit encore à cette derniere chose, que luy disoit Sesostris, mais c'estoit plus foiblement : ne pouvant pas avoir assez de force sur elle-mesme, pour luy conseiller sans repugnance qu'il espousast Liserine. Elle luy disoit bien fortement, qu'elle ne vouloit pas qu'il quittast la Cour, ny qu'il l'enlevast : mais lors qu'elle vouloit luy dire en suitte, qu'il se resolust à estre Mary de Liserine, sa bouche ne pouvoit trahir son coeur ; toutes ses expressions estoient foibles ; et son eloquence peu persuasive. Au reste, comme Timarete estoit fort prudente, elle ne creût pas qu'il fust à propos de dire à Sesostris toutes les visites qu'Heracleon luy avoit faites : car comme elle sçavoit qu'il estoit fort bien avec Amasis, elle creût qu'il ne faloit pas mettre de division entre eux. Mais elle ne pensa pas aussi, qu'elle ne luy en deust rien dire : c'est pourquoy elle luy aprit qu'il avoit quelquesfois passé à ce Chasteau en allant à la Chasse : mais comme

   Page 3964 (page 474 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Sesostris avoit biê remarqué qu'Heracleon avoit esté fort touché de la beauté de Timarete ; quoy qu'elle ne luy dist que cela, il ne laissa pas de croire qu'il en estoit amoureux. Il ne craignit pourtant pas qu'il le chassast du coeur de cette aimable Bergere : de sorte qu'il se separa aussi satisfait d'elle, qu'elle le fut de luy : et qu'ils l'estoient peu tous deux, de l'estat present de leur fortune.

Le perfide Tanisis
Pendant ce temps, Heracleon, tourmenté par son amour, sa jalousie et son ambition, se confie à l'un de ses amis, Tanisis, dont l'esprit est fourbe et méchant. Ce dernier lui conseille en premier lieu de retarder le mariage de Liserine et de Sesostris : en effet, la santé d'Amasis étant fragile, sa mort semble proche ; il sera ensuite facile d'empêcher que Sesostris soit reconnu. Il lui conseille également de couvrir Timarete de présents, considérant que l'esprit d'une bergère doit se laisser aisément séduire par les valeurs matérielles.

Cependant Heracleon ayant le coeur déchiré par trois passions violentes, et ne pouvant plus faire un secret des tourmens qu'il souffroit, les descouvrit enfin à un Amy qu'il avoit, nommé Tanisis : dont l'esprit n'estoit pas seulement fin, et capable de toutes sortes de fourbes ; mais encore tres meschant : ne respectant ny les Loix divines, ny les Loix humaines : et qui n'avoit point d'autre regle pour la conduitte de sa vie, que celle de faire indifferemment tout ce qui luy estoit agreable ou utile. Il ne paroissoit pourtant pas tel qu'il estoit, aux yeux de tout le monde : car comme il avoit de l'esprit, il jugeoit bien qu'il faloit cacher une partie de sa meschanceté, s'il vouloit qu'elle luy servist à quelque chose. Il n'avoit toutesfois jamais pû avoir d'Amy particulier qu'Heracleon seulement : il est vray qu'il l'estoit aussi à un tel point, qu'on ne pouvoit pas voir une liaison plus estroite, que celle qui estoit entre eux. Cependant Heracleon, comme je l'ay desja dit, commença de raconter à Tanisis l'estat present de son ame : luy exagerant de telle sorte la grandeur de son amour, de sa jalousie, et de

   Page 3965 (page 475 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son ambition ; qu'il luy fit aisément connoistre, que les maux qu'il avoit, demandoient d'extrémes remedes : et qu'il n'y en avoit point dont il ne fust capable de se servir, quels qu'ils pussent estre. D'abord Tanisis, qui songeoit plus à satisfaire l'ambition de son Amy que son amour, parce qu'il avoit plus d'interest à cette passion là qu'à l'autre, luy dit qu'il faloit à quelque prix que ce fust, empescher le Mariage de Sesostris et de la Princesse Liserine : et que pour le pouvoir faire, il faloit le tirer tellement en longueur, qu'Amasis qui ne se portoit pas bien pûst mourir devant qu'il fust achevé : y ayant apparence qu'il ne vivroit pas long-temps. On a mesme creû, qu'il luy proposa d'empoisonner ce Prince : afin qu'apres sa mort il empeschast que Sesostris ne fust reconnu pour son Sucesseur, et qu'il taschast de la devenir : et pour ce qui regardoit son amour, comme Tanisis ne croyoit pas que le coeur d'une Bergere pûst resister à un homme de la qualité d'Heracleon ; il luy conseilla d'abord, d'avoir recours aux presens, et en suitte de la faire enlever. Comme ils estoient en cette ocupation, et qu'Heracleon ne trouvoit point d'autre difficulté aux choses que Tanisis luy proposoit, que celle de l'execution : un de ses gens luy vint dire, que cét Officier du Roy qui avoit esté accusé injustement d'avoir esmeu la Sedition qui s'estoit faite en une Ville de la Province de Thebes, demandoit à luy parler.

Le morceau manquant de la lettre de Ladice
Heracleon et Tanisis sont interrompus par quelqu'un qui demande à leur parler. Il s'agit de l'homme qui a retrouvé la lettre de Ladice et l'a remise en secret au roi. Or, le visiteur se souvient très bien que le message évoquait une fille et non un fils. Il a par chance conservé le morceau de la lettre qui peut prouver ses dires.

Mais Seigneur, devant que de vous dire ce que cét Officier dit à

   Page 3966 (page 476 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Heracleon, il faut que je vous face souvenir, que c'estoit le mesme qui avoit trouvé la Lettre de Ladice mourante, au lieu où Amenophis l'avoit perduë : et qui depuis l'avoit laissée tomber à Elephantine, d'où il avoit esté contraint de se retirer, jusques à ce que ses Amis l'eussent justifié. Mais apres cela, il faut que vous sçachiez encore que lors qu'il fut arrivé à deux journées d'Elephantine, chez un de ses Amis, il y tomba malade d'affliction : ne pouvant se consoler de se voir exilé de la Cour. Il fut mesme malade avec tant d'excés, que la violence de la fiévre luy fit perdre la raison durant plusieurs jours. Mais apres qu'elle luy fut revenuë, et qu'il fust assez bien pour s'informer de ce qui se passoit dans le monde ; il fut fort estonné d'aprendre, que le Roy avoit entre ses mains la Lettre qu'il avoit perduë : et plus surpris encore, de sçavoir qu'Amasis avoit reconnu Sesostris pour son Fils. Car comme cette Lettre de Ladice n'estoit pas cachetée, cét Officier l'avoit leuë, aussi tost apres l'avoir trouvée : et il souvenoit fort bien, que Ladice disoit au Roy qu'elle luy laissoit une Fille, et non pas un Fils : de sorte que ne sçachant que penser, il estoit fort embarrassé, comment il estoit possible qu'Amasis qu'on disoit avoir reconnu l'escriture de la Princesse sa Femme, n'adjoustast point de foy à ses paroles. Car ceux chez qui il estoit, n'avoient pas sçeu qu'il y avoit un petit endroit des Tablettes, où la Lettre de Ladice estoit escrite, qui s'estoit escaillé : de sorte que pour s'esclaircir

   Page 3967 (page 477 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mieux si ce qu'on luy disoit estoit vray, il le resolut d'escrire à quelqu'un de ses Amis à Elephantine. Pour cet effet, il se mit à chercher des Tablettes qu'il sçavoit bien qu'il avoit, lors qu'il estoit tombe malade : mais apres les avoir trouvées, comme il voulut commencer d'escrire, il trouva dedans ce petit morceau qui manquoit à la Lettre de Ladice mourante : qui comme je l'ay tantost dit, s'y estoit attaché, et conservé miraculeusement : et qui faisoit voir clairement, que Ladice avoit laissé une Fille et non pas un Fils. Cét Officier ne l'eut pas plustost aperçeu, que le regardant de plus prés, il vit que ce mot de Fille, avec la Lettre qui le precedoit, estoit escrit de la main d'une Femme : si bien que le regardant encore plus attentivement, il connut sans en pouvoir douter, que ce mot qu'il voyoit faisoit partie de la Lettre de Ladice, dont il connoissoit bien le carractere. De sorte que jugeant alors, qu'Amasis n'avoit pû estre esclaircy de la verité ; et sçachant que ce Prince avoit dit que s'il avoit une Fille, Heracleon l'espouseroit : il creût avoir trouvé un moyen infaillible de desabuser le Roy de l'erreur où il estoit ; de rendre Heracleon heureux ; et de faire sa fortune, C'est pourquoy il ferra soigneusement ce petit morceau de Tablette : et tout foible qu'il estoit de sa maladie, il se mit en chemin pour aller à Elephantine, où il arriva de nuict : allant droit chez Heracleon, qu'il trouva en conversation avec Tanisis, comme je viens de le dire.

   Page 3968 (page 478 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

D'abord il le supplia qu'il luy pûst parler en particulier : mais Heracleon luy ayant dit qu'il n'avoit rien de caché pour Tanisis, il se mit à luy raconter comment il avoit trouvé la Lettre de Ladice ; comment il l'avoit perduë, et comment il avoit retrouvé ce qui pouvoit faire connoistre à Amasis qu'il s'estoit abusé, lors qu'il avoit creû que Ladice luy avoit laissé un Fils : puis qu'il estoit vray que la Lettre de cette Princesse marquoit, qu'elle luy laissoit une Fille. Adjoustant qu'il seroit aisé de le prouver au Roy, en luy monstrant ce petit morceau ce Tablette, où le mot de Fille estoit : et qui se trouveroit si juste, à l'endroit qui manquoit à cette Lettre, qu'il ne pourroit pas croire que ce fust une fourbe : et qu'ainsi quand ce morceau de Tablette seroit à sa place, Amasis verroit bien qu'on l'avoit trompé. Enfin, Seigneur, cét Officier fit si bien connoistre à Heracleon, qu'il luy estoit aisé de rendre du moins la naissance de Sesostris douteuse, qu'il en eut une joye estrange : cependant comme c'estoit une affaire qui luy importoit de tout, il voulut l'examiner avec un peu plus de loisir : et pour agir seurement, il fit que cét Officier demeura caché chez luy : le conjurant de conserver avec un soin extréme, ce qui devoit oster la Couronne à sa Soeur et à Sesostris, et la luy donner. Car il ne douta point que puis qu'il demeuroit pour constant, que la Reine, Ladice, Sesostris, et Amenophis, avoient esté à l'Isle où le Roy croyoit avoir trouvé son Fils, Timarete ne fust

   Page 3969 (page 479 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Fille d'Amasis : il ne comprenoit pourtant pas trop bien, pourquoy Traseas avoit déguisé la verité : mais enfin puis qu'il paroissoit que Ladice avoit laissé une Fille ; il y avoit tousjours certitude, qu'il y avoit de la fourbe à ce que Traseas avoit dit. Si bien que pour tascher de sçavoir la verité ; devant que de parler au Roy, Heracleon et Tanisis resolurent d'aller trouver Traseas : et de l'obliger ou par promesses, ou par menaces, à dire ce qu'il sçavoit. Ce qui porta d'autant plustost Heracleon à agir ainsi, fut que comme il avoit veû la Lettre de Ladice entre les mains du Roy, il connoissoit bien que cét Officier ne luy imposoit rien : et que ce mot de Fille, estoit asseurément celuy qui manquoit à cette Lettre.

Aveux de Traseas
Heracleon se rend aussitôt avec Tanisis auprès de Traseas. Il désire connaître les motifs de ce mensonge. Il espère également que Timarete est la fille d'Amasis. Devant le fait accompli, Traseas décide d'avouer la vérité au sujet de Timarete, mais de ne pas révéler que Sesostris est le fils d'Apriez, car il craint pour la vie du jeune homme. Traseas avoue qu'aveuglé par l'amour paternel, il a voulu faire régner son propre fils, pensant également que le roi préférerait un garçon à une fille. Heracleon commence à se douter que Sesostris pourrait être le fils d'Apriez.

Cette resolution estant prise, Heracleon ne songea plus qu'à l'executer : et en effet sans differer davantage, il partit avec Tanisis devant le jour, et arriva au lieu où estoit Traseas devant que le Soleil fust levé, et devant que Timarete fust esveillée. Il ne voulut pas mesme luy parler dans le Pavillon où il logeoit, et il l'envoya querir par Tanisis, et le fit venir au bord de l'Estang : mais afin de l'obliger plus tost à advoüer la verité, Heracleon voulut luy tesmoigner d'abord qu'il la sçavoit. Traseas ne fust donc pas plustost aupres de luy, que prenant la parole ; je ne viens pas icy, luy dit-il, pour vous faire dire la verité d'une chose que vous sçavez, car je la sçay aussi bien que vous : mais pour vous demander pour quelle raison vous avez dit un mensonge au Roy,

   Page 3970 (page 480 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui luy a fait faire une injustice estrange, en reconnoissant Sesostris pour son Fils : et en laissant dans la bassesse, la Fille que la Princesse Ladice luy a laissée. Parlez donc Traseas, adjousta t'il, par quel motif avez vous agy ainsi ? mais ne pensez pas vouloir soûtenir que Sesostris est Fils de Ladice et d'Amasis : car il faut que vous sçachiez que le Roy doit voir devant qu'il soit deux jours, ce qui manque à une Lettre de la Reine sa Femme ; qui luy prouvera si clairement qu'il s'est abusé, et que Sesostris n'est pas son Fils ; qu'il n'est point de suplice qu'on ne vous fasse souffrir, et pour vous faire dire la verité, et pour vous punir de la fourbe que vous avez faite. Cependant, poursuivit il, si vous voulez vous confier à moy, et me dire precisément pourquoy vous avez fait cette fourbe, et en quel lieu est la Fille d'Amasis ; je vous promets non seulement de vous proteger ; et de vous empescher d'estre mal traité par le Roy ; mais encore de vous recompenser si magnifiquement, que tout ce qu'Amasis vous a donné, pour luy avoir persuadé que Sesostris est son Fils, n'aprochera point de ce que je vous donneray, si vous m'advoüez que Timarete est sa Fille : et que vous faciez en suitte, tout ce que je vous diray. Pendant qu'Heracleon parloit, Traseas se trouvoit estrangement embarrassé ; car il voyoit bien, veû la maniere dont il affirmoit ce qu'il luy disoit, qu'il sçavoit la chose avec certitude : de sorte que la crainte s'emparant de son esprit, il n'estoit pas

   Page 3971 (page 481 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en estat de raisonner fort juste. Il voyoit bien encore qu'Heracleon sçavoit que Sesostris n'estoit pas Fils d'Amasis ; mais il ne sçavoit pas si Heracleon sçavoit qu'il fust Fils d'Apriez. Il jugeoit pourtant qu'il l'ignoroit : s'imaginant que s'il en eust sçeu quelque chose, il eust esté impossible qu'il ne luy en eust rien dit. De sorte que ne sçachant que faire ; apres avoir bien examiné la chose en luy mesme, il se resolut d'avoüer à Heracleon, que Timarete estoit Fille d'Amasis : jugeant bien que c'estoit principalement ce qu'il desiroit : car comme Traseas avoit assez d'esprit, et qu'il avoit sçeu que le Roy avoit dit à ce Prince devant que d'aller à Isle, que s'il avoit une Fille, il le luy feroit espouser : il ne doutoit pas que son interest ne le fist autant parler que celuy de l'Estat. Mais en prenant la resolution d'advoüer la verité, pour ce qui regardoit Timarete, et de dire enfin qu'elle estoit Fille d'Amasis ; il prit aussi celle de ne descouvrir pas que Sesostris estoit Fils d'Apriez : non seulement parce qu'il avoit quelque houreur de livrer le Fils de son Roy legitime entre les mains d'un Usurpateur, qui le feroit peut-estre mourir ; mais encore parce qu'il craignoit qu'Amasis ne fust bien plus irrité, qu'il eust voulu supposer le Fils d'Apriez que le Fils d'un Berger. Ainsi apres avoir bien agité la chose en luy mesme ; et voyant qu'Heracleon redoubloit ses promesses et ses menaces ; Seigneur, luy dit il, si vous me jurez solemnellement que vous me sauverez la vie, je vous advoüeray tout ce que

   Page 3972 (page 482 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je sçay, de ce que vous voulez sçavoir de moy. Heracleon ayant alors reïteré ses sermens, et Tanisis ayant joint ses persuasions aux siennes, Traseas leur advoüa que Timarete estoit veritablement Fille du Roy : adjoustant que Sesostris estoit son Fils : et que l'amour paternelle l'avoit aveuglé jusques au point, que de vouloir le faire regner, au prejudice de Timarete : luy ayant mesme semblé, qu'il seroit bien plus recompensé, de donner un Fils au Roy qu'une Fille. Mais, luy dit Heracleon, il a parû, par ce que j'entendis dire à vostre Isle, que Sesostris a tousjours passé peur estre Fils d'Amenophis, et non pas pour estre le vostre, et vous l'advoüastes vous mesme au Roy. Il est vray Seigneur (reprit hardiment Traseas, pour mieux authoriser son mensonge) mais c'est que cette maladie contagieuse qui dépeupla nostre Isle, et qui fit mourir et la Reine, et le Prince Sesostris son Fils, espargna ce Sesostris que vous connoissez, de sorte qu'Amenophis, apres m'avoir fait mille promesses de recompence, me pria de souffrir que mon fils passast pour estre le sien, sans m'en dire la raison. Et en effet j'y consentis : sçachant qu'il seroit bien plus riche passant pour son Fils que pour le mien : de sorte que les Bergers qui depuis cela sont venus habiter nostre Isle, ont tousjours creû que Sesostris n'estoit pas mon Fils. Apres cela, Heraclcon et Tanisis se mirent à parler bas entre eux, et à examiner ce que leur disoit Traseas touchant Sesostris : car enfin ils voyoient bien qu'il falloit

   Page 3973 (page 483 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Amenophis eust eu dessein de faire passer un jour Sesostris pour le Fils d'Apriez, veu comme il l'avoit eslevé : et ils vinrent mesme à soubçonner, que peut-estre Traseas ne disoit-il pas toute la verité, et que Sesostris estoit en effet Fils d'Apriez. Ils ne jugerent pourtant pas à propos d'approfondir la chose : car comme ils sçavoiêt qu'Amasis depuis quelque temps, avoit eu de grands remords de toutes les choses passées ; ils craignirent que s'il venoit à sçavoir que Sesostris fust veritablement Fils d'Apriez ; et à apprendre en suitte l'affection qui estoit entre Sesostris et Timarete ; il ne se resolust, pour oster tout pretexte de guerre et pour mettre son esprit en repos, de les marier ensemble. C'est pourquoy, quelques soubçons qu'eust Heracleon, que Sesostris fust le veritable Sesostris, il n'en tesmoigna rien à Traseas : et il prit la resolution, par les conseils de Tanisis, de le faire d'abord redevenir Berger : et quelque temps apres, de s'en deffaire absolument. Mais enfin, Seigneur, apres avoir consideré exactement toutes les suittes de cette affaire, ils instruisirent Traseas, de tout ce qu'ils vouloient qu'il fist : Heracleon commençant desja à luy donner des marques de sa liberalité. Et afin que Traseas n'eust pas le temps de se repentir, ou de s'enfuir, ou d'advertir Sesostris ou Timarete ; il l'obligea d'aller à l'heure mesme à Elephantine : laissant deux Esclaves qui l'avoient suivy pour le conduire, leur ordonnant de ne marcher pourtant pas ensemble, de peur que cela ne luy nuisist : c'est pourquoy

   Page 3974 (page 484 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ces deux Esclaves eurent ordre de suivre Traseas de trente pas loin, le faisant marcher devant eux.


Histoire de Sesostris et Timarete : découverte de la substitution des enfants
La lumière est faite sur la véritable identité de l'enfant d'Amasis : le roi reconnaît avec joie Timarete comme sa propre fille, d'autant plus que la ressemblance avec Ladice est indéniable. Désormais attaché à Sesostris, il souhaite lui conférer le titre de « calasire ». Mais le jeune homme le refuse poliment, désireux de s'en rendre digne par son seul mérite. Sesostris et Timarete sont à nouveau séparés. Au moment du départ, le jeune homme implore la princesse de n'épouser jamais Heracleon, mais celle-ci ne peut rien lui promettre. Pendant ce temps, Amenophis, libéré, est prêt à révéler au grand jour la véritable identité de Sesostris. Il retrouve le jeune homme en compagnie de Miris à Elephantine.
La véritable identité de Timarete
Traseas est envoyé par Heracleon auprès du roi. Il lui révèle que Sesostris est son propre fils, et que c'est Timarete à qui revient le trône. Le roi exige des explications pour ne pas être dupé une seconde fois. Traseas justifie sa volte-face par un sincère repentir à l'idée qu'un simple berger épouse Liserine. Par ailleurs, il évoque la grande ressemblance entre Timarete et Ladice. A ce moment, l'homme possédant le morceau de lettre manquant arrive. Amasis ne doute plus que Timarete ne soit sa fille. Heracleon lui suggère d'arrêter Sesostris, mais le roi refuse, car il éprouve déjà beaucoup d'affection pour lui. Par contre, des gardes emmènent Traseas.

Mais enfin, Seigneur, Heracleon, suivant ce qu'il avoit concerté avec Traseas, se trouva aupres du Roy, comme il revenoit du Temple : et comme il vouloit monter dans son Palais, et qu'il estoit desja sur le haut du Perron, Traseas traversant ses Gardes, fut se mettre à genoux sur la derniere Marche : conjurant le Roy de luy donner audience. Amasis s'estant tourné, et l'ayant reconnu, creût qu'on luy avoit fait quelque outrage, dont il vouloit demander Justice, ou qu'on ne luy avoit pas bien payé ce qu'il avoit commandé qu'on luy donnast : de sorte que se tournant vers luy, il est bien juste, luy dit-il, que celuy qui m'a donné un Successeur, obtienne l'audience qu'il demande. Ha Seigneur (interrompit Traseas) avec des larmes je ne viens pas vous demander justice ; mais je vous viens demander grace, comme estant le plus Criminel de tous les hommes. Amasis estant assez estonné du discours de Traseas, sur le visage duquel on voyoit la peur empreinte, luy commanda de le suivre, ne voulant pas l'escouter devant tant de monde. Et en effet, ce Prince estant entré dans sa Chambre, où il ne voulut estre suivy que d'Heracleon, et de Traseas ; ce Berger ny fut pas plustost entré, que se jettant à genoux ; Seigneur, dit il à Amasis, vous voyez à vos pieds un malheureux Berger, que l'ambition de faire son Fils Roy, a rendu le plus coupable de tous les hommes : car enfin, Seigneur,

   Page 3975 (page 485 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Sesostris est mon Fils, et n'est point le vostre : et Timarete, dont la beauté attira les yeux de tous ceux qui vous suivirent à nostre Isle, est veritablement vostre Fille. Amasis infiniment troublé du discours de Traseas, se mit à le regarder avec beaucoup de colere : et comment veux-tu, luy dit-il, que je te puisse croire apres ce que tu me dis dans ton Isle ? qui m'asseurera, poursuivit ce Prince, que ce que tu dis presentement soit la verité ? car puis que tu es capable d'un telle imposture, ne dois-je pas aussi tost croire que tu veux faire regner ta Fille, au prejudice de mon Fils, que de penser que tu ayes voulu faire regner ton Fils, au prejudice de ma Fille ? Et puis, d'où vient ce remords qui te force à t'exposer à ma fureur ? Osiris t'a-t'il apparu, et que t'est-t'il arrivé qui t'ait pû obliger à te repentir ? Seigneur (repliqua Traseas, suivant l'instruction qu'il avoit receuë) je n'ay pas plustost ouy dire que vostre Majesté alloit marier Sesostris à la Princesse Liserine, que le repentir de ma faute m'a si cruellement tourmenté, que j'ay mieux aimé m'exposer à souffrir le suplice que j'ay merité, que de laisser plus longtemps un malheureux Berger à un rang dont il est indigne. Au reste Seigneur, poursuivit Traseas, si la foiblesse de vostre veuë ne vous avoit pas empesché de voir la merveilleuse ressemblance qu'il y a de Timarete à la Princesse sa Mere, vous auriez connu d'abord qu'elle est vostre Fille : aussi fust ce principalement pour cela, que j'eus la hardiesse d'abuser vostre Majesté. Heracleon

   Page 3976 (page 486 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voulut alors dire quelque chose, en faveur du repentir de Traseas : mais Amasis sans l'escouter, se mit à faire cent questions à ce Berger : où il respondit si à propos, que ce Prince ne sçavoit plus ce qu'il devoit croire ou ne croire pas. Neantmoins il avoit desja tant d'amitié pour Sesostris, que son inclination le portoit à le vouloir maintenir au rang où il estoit, et à vouloir faire punir Traseas comme un imposteur. Mais comme il estoit là, cét Officier qui avoit esté caché chez Heracleon, et instruit par luy, fit dire au Roy, par le Capitaine de ses Gardes, qu'il avoit un advis à luy donner, d'où dépendoit tout le repos de sa vie : et qu'il importoit extémement qu'il sçeust, le plustost qu'il luy seroit possible. Amasis qui avoit l'esprit fort esmeu, commanda qu'on le fist entrer : et il le commanda d'autant plustost, qu'il avoit sçeu que cét honme n'avoit en effet rien contribué à la Sedition dont on l'avoit accusé. Je ne vous diray point, Seigneur, quelles furent les paroles dont cét homme se servit, pour aprendre au Roy que c'estoit luy qui avoit trouvé la Lettre de Ladice dans la Ville de Nea ; qu'il l'avoit leuë aussi tost apres l'avoir trouvée ; qu'il avoit veû qu'elle luy disoit qu'elle luy laissoit une Fille ; qu'en suitte il l'avoit perduë dans Elephantine ; et qu'apres il avoit retrouvé ce qui pouvoit le tirer de l'erreur où on l'avoit mis : car enfin, Seigneur, quand je vous redirois les mesmes paroles dont cet homme se servit, je ne ferois que vous ennuyer par un long discours. Cependant Amasis n'eut

   Page 3977 (page 487 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas plustost entendu ce qu'il luy disoit, qu'impatient de voir ce qu'il luy aportoit, il prit ce petit morceau de Tablettes, qui s'estoit tellement conservé, qu'il ne s'estoit brisé en nulle part. De sorte que le Roy le prenant, et le mettant à l'endroit de la Lettre de Ladice qui estoit escailé, et où il manquoit quelque chose, il le remplit entierement, et trouva sa place si juste, qu'il n'y avoit pas moyen de pouvoir seulement soubçonner qu'il pûst y avoir de fourbe : car il joignoit si bien de par tout, qu'à peine en voyoit on la jointure. Mais si le Roy fut surpris de voir que ce petit morceau de Tablette trouvoit sa place si juste ; il le fut bien davantage, lorsque voyant ce vuide remply, il vit qu'au lieu qu'il avoit creû que Ladice luy eust voulu dire, le vous laisse un Fils, il y avoit, Je vous laisse une Fille. Cependant il ne pût plus douter qu'il ne se fust trompé, et que ce mot de Fille, n'eust esté escrit de la main de Ladice, comme tout le reste de la Lettre. Amasis ne doutant donc plus que Sesostris n'estoit point son Fils, demanda à Traseas de qui il l'estoit : mais il luy respondit ce qu'il avoit desja respondu à Heracleon : c'est à dire qu'il estoit Pere de Sesostris. Et en effet, il sçeut si bien respondre à toutes les objections que le Roy luy fit, qu'il ne pût jamais le faire contrarier : mais comme Heracleon avoit plus d'une passion dans l'ame, et qu'il ne cherchoit pas moins se vanger de Sesostris comme son Rival, qu'à espouser Timarete par amour et par ambition tout ensemble il dit tout bas au

   Page 3978 (page 488 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Roy, qu'il croyoit qu'Amenophis avoit eslevé le Fils de Traseas, avec intention de le faire passer pour le Fils d'Apriez, et que selon son sens, il seroit à propos de l'observer, de peur qu'il nallast se jetter dans Thebes, et persuader aux Peuples qu'il estoit le veritable Sesostris. Mais Amasis qui aimoit tendrement Sesostris, quel qu'il peust estre non seulement parce qu'il luy devoit une victoire signalée, mais par un puissant instinct, ne pût souffrir cette proposition. C'est bien assez, luy dit il, que j'oste la qualité de Prince à Sesostris, sans luy oster encore la liberté : joint que sa veritable naissance va faire un si grand esclat dans le monde, qu'il ne pourra pas la rendre douteuse : et s'il y a quelqu'un à arrester, il faut que ce soit Traseas et non pas luy. Et en effet, le Roy luy donna des Gardes : ordonnant que deux Femmes de qualité d'Elephantine, allassent querir Timarete. Mais comme Heracleon vouloit estre le premier à annoncer cette nouvelle à cette belle Bergere, il supplia le Roy de luy permettre d'y mener ces Dames, ce qu'il luy accorda : commandant expressément et à luy, et à celuy qui avoit trouvé la Lettre de Ladice, et à Traseas, de ne rien dire sans sa permission, de ce qui se passoit entre eux. Ainsi le Prince Sesostris ignorant ce qu'on faisoit contre luy, ne songeoit qu'au malheur que la Grandeur où il estoit luy causoit, ne sçachant pas qu'il l'alloit bien tost perdre,

Réaction de Timarete
Heracleon est chargé de ramener Timarete à la cour. Fou de joie, il se voit sur le point de satisfaire ses trois passions ; son amour, sa jalousie et son ambition. Il révèle à la princesse sa véritable identité. Mais celle-ci est malheureuse de voir par sa faute Sesostris redevenir berger. Amenée en grande pompe à la cour, elle est reconnue aussitôt par Amasis, dont la maladie est en rémission depuis quelques temps. Le souverain la reçoit avec joie comme sa fille.

Cependant Heracleon fut au lieu où estoit Timarete, qu'il trouva assez en peine

   Page 3979 (page 489 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Traseas, aussi bien que Nicetis : mais elle la fut bien davantage, lors qu'elle vit un Chariot plein de Dames : et que ces Dames luy dirent qu'elles avoient ordre du Roy, de la luy mener. D'abord Timarete respondit, qu'il n'estoit pas croyable qu'un si Grand Prince voulust voir une simple Bergere comme elle : toutesfois comme elle vit qu'elles insistoient à la vouloir mener, elle commença de craindre, voyant Heracleon avec elles, que ce ne fust une tromperie qu'on luy voulust faire. Mais comme il connut sa pensée, il la tira à part avec la permission de ces Dames : qui ne sçavoient que penser, du commandement qu'elles avoient reçeu. Heracleon ayant donc separé Timarete de quelques pas de la Compagnie, luy dit qu'il la conjuroit de ne tesmoigner pas au Roy, qu'il luy eust revelé son Secret. En verité Seigneur, luy dit elle, je pense que vous croyez que je ne me connois point : et que parce que j'ay esté eslevée avec le Prince Sesostris, cela me doit donner quelque familiarité aupres du Roy son Pere. Nullement Madame, luy dit il ; ha Seigneur, interrompit elle, ne me raillez point si cruellement ! et ne me donnez pas une qualité, que les Bergeres ne peuvent jamais avoir. Je ne vous regarde pas aussi, repliqua t'il, comme une Bergere, mais comme une Princesse : car enfin il n'est pas plus vray que Sesostris n'est qu'un Berger, qu'il est vray que vous estes Fille d'Amasis. Non non (poursuivit Heracleon, voyant par son visage qu'elle

   Page 3980 (page 490 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne croyoit pas ce qu'il disoit) ce que je vous dis est vray : et devant qu'il soit demain au soir, vous vous verrez au dessus de tout ce qu'il y a de Grand en Egipte : et Sesostris se verra au dessous de tout ce qu'elle a de plus bas. Ha Seigneur, reprit Timarete toute surprise, la Fortune n'est pas assez aveugle ny assez injuste, pour faire un tel renversement ! quoy qu'il en soit, dit-il, ces Dames ont ordre de vous mener à Elephantine, et moy de vous y escorter : m'estimant infiniment heureux, d'avoir pû vous annoncer le premier une nouvelle qui vous doit estre si agreable. Ce que vous me dites paroist si impossible, repliqua t'elle, que je ne vous sçaurois croire : mais quand la chose seroit vraye, je me trouverois si fort indigne d'un si grand honneur, que je ne m'en réjouyrois pas. Apres cela, il falut que Timarete obeïst, et qu'elle entrast dans le Chariot : il est vray qu'elle ne voulut point aller seule : et on fut contraint de souffrir que Nicetis l'accompagnast. Cependant comme elle est naturellement propre, et qu'elle ne sçavoit jamais precisément si peut estre Sesostris n'iroit point à la Chasse, vers le lieu où elle demeuroit, elle n'estoit jamais negligée : de sorte qu'elle parut si belle aux Dames qui la menerent, qu'elles ne pouvoient se lasser d'admirer sa beauté. Pour Heracleon, il n'a jamais esté un homme plus heureux qu'il estoit alors : car il se voyoit, à ce qu'il croyoit, à la veille d'espouser la plus belle Personne de toute l'Egipte : et une Personne encore qui le seroit Roy. De plus, il avoit

   Page 3981 (page 491 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la satisfaction, d'oster à son Rival la possession de sa Maistresse, et de le renverser du Throsne : si bien que trouvant en un mesme temps, de quoy satisfaire son amour, son ambition, sa jalousie, et sa vangeance, il estoit aussi heureux, qu'il eust pû souhaiter de l'estre. Il n'en estoit pas autant de Timarete, qui estoit si surprise et si estonnée, que son ame n'estoit capable ny de douleur ny de joye Elle pencha pourtant plus vers la premiere que vers l'autre, cependant lors qu'elle fut arrivée au Palais, Heracleon en fit advertir le Roy, qui commanda qu'on la fist entrer. Mais à peine eut elle fait un pas dans la Chambre où il estoit, que ce Prince voyant tout d'un coup aussi clair qu'il avoit jamais veû, vit sur le visage de Timarete, une si grande et si prodigieuse ressemblance, avec la Princesse Ladice sa Femme ; qu'il ne douta plus du tout, que Timarete ne fust sa Fille. De sorte que l'embrassant avec tendresse, il la reconnut aussi pour la sienne : et il la reconnut avec d'autant plus de joye, que le merveilleux changement qui estoit arrivé en ses yeux ; le rendant capable de reconnoistre parfaitement Timarete, le confirmoit encore dans l'opinion qu'il estoit protegé par les Dieux. Timarete voyant l'honneur que le Roy luy faisoit, ne sçavoit comment le recevoir : elle luy disoit pourtant, avec autant de grace que de modestie : qu'elle n'estoit qu'une simple Bergere, indigne de la bonté qu'un si Grand Roy avoit pour elle : car comme elle sçavoit bien qu'elle ne pouvoit estre

   Page 3982 (page 492 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

reconnuë pour Princesse, que Sesostris ne redevinst Berger, elle ne respondoit point au Roy comme estant sa Fille : luy semblant quasi qu'elle ne le pouvoit estre, si elle n'y connsentoit.

Réaction de Sesostris
Amasis ordonne de ne pas divulguer la nouvelle avant que Sesostris n'ait été mis au courant. Timarete s'empresse de raconter au roi l'épisode du crocodile, afin qu'il éprouve de la reconnaissance envers Sesostris. Amasis va ensuite trouver le jeune homme, à qui il fait part des dernières révélations. Il souhaite toutefois le nommer au rang très élevé de « calasire ». Sesostris accepte avec magnanimité son changement de condition et se réjouit pour Timarete. Il refuse toutefois l'offre d'Amasis, désirant d'abord se rendre digne du rang de calasire par sa propre épée. Il demande la permission de voir une dernière fois la princesse. Il quitte ensuite le palais et demande à Miris de retourner à la cour.

Cependant comme le Roy ne douta plus que Timarete ne fust effectivement ce que Traseas disoit qu'elle estoit, il arriva encore qu'il creût en suitte, tout ce qu'il luy disoit de Sesostris : de sorte que croyant que son repentir devoit effacer son crime, il luy fit oster ses Gardes, et le mit en liberté, le faisant venir devant luy. Mais Traseas ne vit pas plustost Timarete, qu'il luy demanda pardon, de luy avoir voulu oster la Couronne, pour la donner à Sesostris. Timarete entendant parler Traseas, rougit et baissa les yeux, ce ne fut pourtant pas de despit de l'injure qu'il luy avoit voulu faire : mais ce fut de la douleur qu'elle eut d'estre cause que Sesostris redevinst Berger. Cependant le Roy fit entrer les Dames qui avoient esté querir Timarete, et leur aprit qui elle estoit : de sorte que cette belle Bergere devenant Princesse en un instant, s'il faut ainsi dire, eut besoin d'avoir l'ame aussi Grande qu'elle l'avoit, pour ne donner point de marques de l'agitation de son esprit. Cependant comme Amasis ne vouloit pas que ce bruit s'épandist, qu'il n'eust fait sçavoir à Sesostris le changement qui estoit arrivé à sa fortune, il fit passer Timarete, avec les Dames qui la luy avoient amenée, dans une autre Apartement, et commanda qu'on luy fist venir Sesostris. Mais comme Timarete fut preste de sortir de la Chambre

   Page 3983 (page 493 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du Roy ; poussée par un sentiment qu'elle ne pût retenir ; Seigneur, luy dit elle, souffrez s'il vous plaist que devant que de vous quitter, je vous demande si Traseas que j'avois tousjours creû estre mon Pere, vous a apris que je dois la vie à Sesostris ? et qu'ainsi si j'ay l'honneur d'estre vostre Fille, vostre Majesté est obligée de le recompenser pour moy, de l'obligation que je luy ay. Comme Timarete ne put dire cela sans une esmotion qui parut sur son visage, Heracleon qui estoit present en eut le coeur fort agité : et d'autant plus, que le Roy voulant sçavoir comment Sesostris avoit sauvé la vie à Timarete, cette belle Princesse le luy raconta, avec toute l'exageration d'une Personne qui vouloit du moins en ostant la Couronne à Sesostris, luy aquerir l'amitié du Roy. Il est vray qu'il avoit une grande disposition, à escouter favorablement, tout ce qui estoit avantageux à Sesostris : c'est pourquoy, lors que Timarete eut finy son recit, le Roy l'assura qu'il se souviendroit que Sesostris estoit son Liberateur : se separant d'elle aussi tost qu'il eut commandé aux Dames, entre les mains de qui il la remit, de luy faire changer les habits qu'elle avoit, en d'autres plus proportionnez à sa condition presente, Heracleon l'allant conduire à son Apartement. Pour Nicetis, qui avoit suivy Timarete, elle rejoignit son Mary dans l'Antichambre : cependant Amasis ayant envoyé querir Sesostris, il s'aperçeut bien en allant chez le Roy, qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire :

   Page 3984 (page 494 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car quelque soin qu'on eust aporté à cacher ce qui se passoit, il s'en estoit espandu quelque bruit. Mais quoy qu'il vist de l'estonnement sur le visage de tous ceux qu'il rencontroit, il ne devinoit pas ce que c'estoit : il est vray qu'il ne l'ignora pas longtemps : car dés qu'il fut aupres du Roy, ce Prince, apres luy avoir dit tout ce qu'il creût luy devoir faire recevoir la nouvelle qu'il avoit à luy annoncer avec moins de douleur, luy aprit enfin qu'il avoit esté abusé, qu'il n'estoit point son Fils ; et que Timarete estoit sa Fille : luy disant toutes les preuves qu'il en avoit. Au reste (luy dit-il, sans luy donner loisir de l'interrompre) ne pensez pas que je veüille qu'un homme que j'ay jugé digne d'estre mon Fils, et qui en effet est digne de l'estre, redevienne Berger. Non Sesostris, je ne le pretends pas. au contraire, je veux par une declaration publique, vous mettre au range le plus eslevé des Calasires : et vous approcher si prés du Throsne, que vous n'aurez presques pas lieu de vous aperçevoir d'en estre tombé. Seigneur (reprit Sesostris, qui avoit eu loisir de se remettre de son estonnement, pendant que le Roy avoit parlé) comme j'avois reçeu sans orgueil, et sans emportement, l'honneur que vous m'aviez fait de me reconnoistre pour vostre Fils ; je reçois aussi sans bassesse et sans desespoir, la nouvelle que vous me donnez du changement de ma condition. J'advoüe toutesfois, reprit il, que si je quittois la place que vous m'aviez donnée, à un autre qu'à Timarete, j'aurois quelque

   Page 3985 (page 495 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peine à la quitter : mais sa vertu est si digne de sa naissance, que je n'ay pas besoin de toute la mienne, pour me consoler de la perte d'une chose qu'elle gagne. Au reste, Seigneur, poursuivit il, je suis bien obligé à vostre Majesté, de l'honneur qu'elle me veut faire, et que je n'accepte pourtant point : car enfin, Seigneur, si j'ay à estre un jour au range des Calasires, il faut que je doive cét honneur à mon Espée, et non pas à vostre bonte seulement. Joint aussi, qu'en l'estat où est mon ame presentement, je ne sçay pas encore si je me serviray d'une Houlette ou d'une Espée : car j'ay besoin d'un peu plus de temps, pour examiner si j'ay trouvé plus ou moins de malheur, en me servant de l'une que de l'autre. Cependant je vous suplieray de croire, que je n'ay rien contribué à l'erreur de vostre Majesté : estant certain que je n'ay jamais sçeu que j'estois Fils de Traseas, et que j'ay tousjours creû l'estre d'Amenophis. Quoy qu'il en soit, Seigneur, poursuivit il, je seray tousjours tres affectionné à vostre service : mais avant que de m'esloigner de la Cour, je vous demande la permission de dire adieu à la Princesse Timarete. Je vous accorde celle de la voir, reprit obligeamment le Roy, mais non pas celle de luy dire adieu. Sesostris respondit à la bonté de ce Prince, avec beaucoup de respect : et quoy qu'Amasis ne voulust pas qu'il deslogeast du Palais, il ne voulut point y demeurer : et il s'en alla passer le reste du jour, chez celuy de mes Amis, dont je luy avois donné la connoissance, et

   Page 3986 (page 496 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

où il retrouva encore tout nostre Esquipage. Il n'y fut pas si tost, qu'il m'envoya querir en diligence, pour m'aprendre le renversement de sa fortune : je ne les sçeus pourtant pas par luy, car je l'apris de Traseas et de Nicetis, qui s'en retournoient chez eux, Mais enfin, lorsque j'entray dans la Chambre où Sesostris estoit ; et bien mon cher Miris, me dit il, ma fortune n'est elle pas bien bizarre ; et ne faut-il pas estre insensible, ou immortel, pour ne mourir pas de douleur, apres ce qui m'est arrivé ? Ce n'est pas, adjousta t'il, que je regrette autant la Grandeur, que vous pourriez vous l'imaginer : car graces aux Dieux, je me trouve l'ame au dessus de toute sorte d'ambition. Mais ce qui me fait desesperer, est que je me trouve toûjours esgallement esloigné de Timarete, soit que je fois Prince ou Berger : et je pense mesme qu'encore qu'elle occupe aujourd'huy la place que je tenois hier, et que je fois à celle qu'elle à quittée ; j'en suis encore plus esloigné que je n'estois. Car enfin en devenant Roy, je pouvois peut-estre la faire Reine : mais Timarete en devenant Princesse, ne pourra jamais me faire Roy. Ainsi mon cher Miris, si je regrete le Sceptre, ce n'est point par ambition, mais par amour seulement. Au reste, poursuivit il, je ne sçaurois me resoudre à regarder Traseas comme mon Pere, qu'Amenophis ne soit revenu, et ne m'ait assuré que je ne suis point son Fils : mais puis que nous n'avons plus de mesure à prendre pour nous cacher, je vous conseille, me dit-il, de paroistre

   Page 3987 (page 497 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans le monde pour ce que vous estes, afin que vous m'en pussiez dire des nouvelles, car pour moy, quand j'auray veû Timarete, je ne veux plus qu'on m'y voye, Ce n'est pas, adjousta t'il, que je puisse me resoudre à partir si tost l'Elephantine : car enfin Heracleon est amoureux de Timarete : et tout Berger que je suis, ou qu'on me dit estre, je ne pretens pourtant pas que l'Egipte ait un Roy qui soit mon Rival. Je voulus alors representer à Sesostris, qu'il ne faloit pas qu'il se perdist : et que peut-estre pourroit il arriver encore quelque changement, qui luy seroit avantageux. Que le retour d'Amenophis, nous instruiroit mieux que nous ne l'estions : et qu'enfin j'estois persuadé, apres tout ce que je sçavois ; que Traseas et Amenophis ne luy avoient point donné la vie. En pensant me consoler, reprit il, vous me mettez en un nouveau desespoir : car si je suis ce que je voy biê que vous pensez que je fois, je suis le plus malheureux homme du monde : et si je ne le suis pas, je suis encore bien infortuné. Cependant Sesostris ne fut pas seul à se pleindre : La Princesse Liserine eut sa part de la douleur en cette rencontre : et l'ambition toute seule ne la tourmenta guere moins, que l'amour tourmêtoit Sesostris. Elle dit à tout le monde, que c'estoit une supposition de son Frere, qui vouloit estre Roy : adjoustant qu'asseurément Sesostris estoit effectivement Fils d'Amasis, et que Timarete estoit Bergere. Enfin, elle parla avec tant de hardiesse, qu'Heracleon fit en sorte que

   Page 3988 (page 498 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Roy luy envoya commander de se taire : car de l'humeur dont est Heracleon, il n'est rien qu'il ne soit capable de sacrifier à son ambition.

Dernier entretien de Sesostris et Timarete
Sesostris se rend auprès de Timarete qu'il trouve dans une chambre somptueuse. Malgré la richesse qui l'entoure, la jeune fille arbore un triste visage. Elle lui affirme que ses sentiments ne changeront jamais, mais que désormais la bienséance exige qu'elle se comporte différemment. Sesostris, qui ne le comprend que trop bien, lui demande une seule faveur : la promesse de ne jamais épouser Heracleon. Timarete ne peut lui donner sa parole, mais elle l'assure qu'elle sera toujours malheureuse sans lui.

Cependant quelque envie qu'eust Sesostris de voir Timarete, sa douleur fut si forte tout ce jour là, qu'il fut contraint d'attendre au lendemain au matin : passant la nuit avec des inquietudes si extraordinaires, qu'il ne pût jamais fermer les yeux. Timarete de son costé, ne joüissoit pas avec plaisir de la Grandeur où elle estoit : et recevoit avec assez de negligence tous les soins qu'on prenoit de la parer, et de la divertir. Quelque magnifique que fust l'Apartement où on l'avoit mise, elle se souvenoit d'avoir eu plus de plaisir d'entretenir Sesostris dans sa Cabane, qu'elle n'en recevoit dans le Palais où elle estoit alors : et quand elle venoit à considerer, qu'elle l'alloit perdre pour tousjours, elle eust voulu perdre la Grandeur qui luy causoit cette infortune : et il y avoit des instans, où elle estoit encore plus affligée de voir qu'elle estoit Princesse, et Sesostris Berger, qu'elle ne l'avoit esté lors qu'elle se croyoit Bergere, et Sesostris Fils de Roy. Il n'y avoit donc qu'Heracleon, et Tanisis, qui eussent une joye tranquile : car pour Amasis, quelque satisfaction qu'il eust, de voir une Image vivant de sa chere Ladice ; il sentoit pourtant dans son coeur, une inquietude qui le troubloit, et qui faisoit qu'il ne trouvoit repos en nulle part. Mais enfin, Seigneur, le lendemain estant arrivé, Sesostris fut, suivant la permission qu'il en avoit euë

   Page 3989 (page 499 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du Roy, pour voir Timarete : et il entra dans sa Chambre, comme on venoit de l'habiller pour la premiere fois en Personne de sa condition. Pour Sesostris, il y fut avec un habillement propre, mais sans ornement : et tel que les Gens de qualité en portent d'ordinaire, lors qu'ils ne se parent point. Mais il y fut avec une melancolie dans le coeur, qu'il eut bien de la peine à s'empescher de faire paroistre sur son visage : il est vray qu'il eut quelque sujet de consolation : car lors qu'il entra dans la Chambre de Timarete, il vit qu'au milieu de toute la magnificence qui l'environnoit, elle avoit une tristesse si grande sur le visage, qu'il ne douta point qu'il n'en fust la cause. Cette pensée luy fut si agreable, qu'elle le mit en estat de pouvoit cacher une partie de sa douleur : mais au contraire Timarete voyant tant de fermeté dans l'ame de Sesostris, sentit qu'elle s'en attendrissoit davantage, et que les larmes luy en venoient aux yeux. De sorte que voulant cacher ce petit desordre de son coeur, aux Femmes qu'on luy avoit données ; apres que Sesostris l'eut salüée, avec un profond respect ; elle se mit à sa Ruelle où il la suivit : et où elle ne fut pas plustost, que sesostris prenant la parole ; Madame, luy dit il, ne trouverez vous point mauvais, que le Berger Sesostris, prenne la liberté de vous suplier de luy vouloir du moins donner la Houlette dont vous aviez accoustumé de vous servir ? vous assurant qu'il la recevra avec plus de consolation, qu'il ne reçeut de joye lors qu'on luy fit esperer qu'il porteroit

   Page 3990 (page 500 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un jour le Sceptre d'Egipte. Ha Sesostris luy dit elle en l'interrompant, je ne trouve nullement bon que vous ayez l'esprit assez libre, apres ce qui nous vient d'arriver, pour me dire une pareille chose ! et je me souviens que la premiere fois que vous me vistes, apres que le Roy vous eut reconnu pour son Fils ; vous me vistes les yeux couverts de larmes. Il est vray Madame, dit il ; mais j'ay si fort apprehendé que ma tristesse ne pût estre mal expliquée ; et que vous ne creussiez que j'avois quelque regret à vous laisser la Grandeur qu'on m'avoit donnée ; que j'ay esté contraint de faire un grand effort sur moy mesme, pour vous cacher une partie de mon desespoir. Toutesfois si vous me faites l'honneur de m'assurer, que vous ne croirez pas que l'ambition soit la cause de ma douleur, je vous la monstreray toute entiere : mais pour m'en donner la liberté, soyez s'il vous plaist encore aujourd'huy la Bergere Timarete. Vous serez Princesse tout le reste de vostre vie : et ce n'est que pour une heure seulement, que j'ay besoin de ne vous considerer pas comme ce que vous estes. Je vous assure, reprit Timarete en soupirant, que je seray tousjours pour vous ce que j'ay esté : je ne m'engage pas, poursuivit elle, à vivre aveque vous comme j'y ay vescu, car vous sçavez que la bien-seance ne le veut pas : mais je vous promets que tous les sentimens de mon coeur, ne changeront point avec ma fortune : et que je me trouveray tousjours tres malheureuse dans ma condition, parce qu'elle sera

   Page 3991 (page 501 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

differente de la vostre. Je ne pense pas, poursuivit elle, que vous puissiez vous pleindre de moy. Je ne m'en pleins pas aussi, reprit il, mais je me pleins estrangement de ma malheureuse destinée, qui ne m'esleve que pour me precipiter : et qui ne vous esleve en suitte, que pour vous empescher de me rendre heureux. Mais Madame, ne me refusez du moins pas ce qui depend absolument de vous : et ce qui ne choque ny la vertu, ny la bien seance. Il me semble, reprit Timarete, qu'apres ce que je vous ay dit, il n'est pas necesaire que je vous die que je vous accorde ce que vous me demandez avec des conditions si justes. Cela estant Madame, repliqua Sesostris, vous ne vous offencerez donc pas, si je vous conjure de croire, que vostre condition n'a rien augmenté au respect que j'avois pour vous : et que celle où j'estois il y a un jour, n'avoit rien diminué de la passion que j'ay dans l'ame. Au reste, Madame, pour vous empescher de trouver mauvais que je conserve cette passion dans mon coeur, souvenez vous s'il vous plaist, que puis qu'elle n'a pû estre changée en devenant Fils de Roy, elle ne sçauroit changer aussi, en redevenant Berger : de sorte que vous adorant avec une necessité absoluë, à laquelle je ne puis resister ; vous seriez fort injuste, si vous vous en offenciez. Au reste, Madame, comme en perdant tout mon bonheur, je n'ay pas perdu toute ma raison ; je sçay bien que je n'ay plus rien à esperer : que je vous dois mesme adorer sans vous voir : et qu'il n'y a que la seule mort, qui

   Page 3992 (page 502 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puisse faire cesser mes peines. Je sçay, dis-je, que tout ce que je dois raisonnablement vous demander, est d'avoir quelque douleur que la Fortune n'ait pas voulu mettre quelque esgalité en nostre condition, comme elle en avoit mis en nos inclinations. Cependant, puis que vous m'avez accordé la permission de vous parler aujourd'huy, comme à la Bergere Timarete, il faut que je vous die, qu'il y a encore une chose que vous pouvez faire pour moy, qui m'empescheroit de mourir desesperé. Si elle est en ma puissance, reprit elle, et qu'elle ne choque ny la vertu, ny la bien-seance, je vous l'accorderay sans doute. Je vous respecte si fort, repliqua Sesostris, que je n'ay pas la hardiesse de vous dire ce que je pense : mais, enfin, poursuivit il, il faut se confier à vostre bonté : et vous dire, Madame, que toute la grace que je vous demande, est de n'espouser jamais Heracleon. Quand j'estois à la place où vous estes, j'avois fortement resolu de n'espouser jamais que vous : mais Madame, comme les Loix ne doivent pas estre esgalles entre nous, quand mesme vous ne seriez que Bergere, je ne vous demande pas tant : et je ne vous excepte qu'Heracleon, de tout ce qu'il y a de Princes au monde. Ce n'est pas que je ne sois persuadé, que le jour de vostre Mariage, sera celuy de ma mort, quel que puisse estre celuy que vous espouserez : mais apres tout cette mort me sera moins rigoureuse, que ne seroit celle que me donneroit la felicité d'Heracleon. Si vous ne m'aviez pas permis, adjousta t'il,

   Page 3993 (page 503 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vous parler encore aujourd'huy, comme je vous parlois autresfois, je ne dirois pas ce que je dis : et puis Madame, si vous vous souvenez que le Prince Sesostris vous offrit d'abandonner la Couronne si vous le vouliez, et d'aller chercher une Isle deserte, pour y vivre aveque vous ; je m'assure que vous ne trouverez pas le Berger Sesostris trop insolent. Je le trouve si malheureux, reprit elle, que quand mesme il seroit vray qu'il seroit un peu trop hardy, je ne m'en offencerois pas. Mais pour respondre precisément à ce que vous dites, poursuivit elle, je vous promettray de faire tout ce que la bien-seance me permettra pour n'espouser jamais Heracleon. Et je vous promets de plus, que dés que je ne pourray plus m'opposer à la volonté du Roy, j'auray recours à la mort. Je ne pretends pourtant pas, adjousta t'elle, que vous m'ayez une grande obligation de ce que je vous dis : car j'ay une aversion si forte pour Heracleon, que je m'opposeray à ses intentions, autant pour l'amour de moy, que pour l'amour de vous. Mais ce que je veux que vous contiez pour quelque chose, est que je vous assure que je ne seray jamais heureuse : et que si les Dieux eussent laissé ma fortune à mon choix, j'aurois mieux aimé estre Bergere aveque vous, que d'estre Reine de toute l'Egipte sans vous. Ha Madame, interrompit Sesostris, que je vous suis redevable, de me dire des choses qui hasteront infailliblement ma mort, et qui m'empescheront de trainer plus longtemps une malheureuse

   Page 3994 (page 504 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vie ! Car enfin, apres ce que vous venez de me dire, je dois mourir de douleur et de regret, de me voir dans la necessité de perdre une Personne si genereuse. Non, non Sesostris, luy dit elle, je n'entends pas que ce que je vous dis pour vous consoler, serve à accroistre vostre douleur : au contraire, si j'ay encore quelque pouvoir sur vous, je veux que vous viviez, et que vous m'aimiez : afin que je puisse avoir la consolation, de penser qu'en quelque lieu que vous soyez, vous me conserverez vostre affection. Ce qui vous doit assurer de la mienne, poursuivit elle, est que lors que vous estiez le Prince Sesostris, et que j'estois la Bergere Timarete, quelque inesgalité qui fust alors entre nous, je n'eusse nullement trouvé bon que vous m'eussiez oubliée, quoy que je vous priasse de le faire. De sorte que comme vous n'estes pas plus esloigné de ma condition, que je l'estois de la vostre ; vous ne devez pas craindre que je vous oublie, quoy que je ne vous voye plus. Mais apres cela, ne me demandez rien davantage : je fais sans doute peu, pour la Bergere Timarete : mais je fais peut estre un peu trop, pour la Princesse d'Egipte. Comme ils en estoient là, on vint dire à Timarete, avec beaucoup d'empressement, que le Roy la demandoit : de sorte qu'il falut qu'elle se separast de Sesostris avec precipitation. Toutesfois ; elle luy dit le dernier adieu, comme la Bergere Timarete : et quoy que ce fust en tumulte, ce fut pourtant avec tendresse : et d'une maniere si obligeante, que la passion de Sesostris,

   Page 3995 (page 505 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toute violente qu'elle estoit, ne trouva pas lieu de s'en pleindre.

Malaise et repentir d'Amasis
Amasis fait appeler Timarete pour lui annoncer qu'elle doit épouser Heracleon. La jeune fille essaie de gagner du temps. Amasis est alors pris d'un malaise qui le rend définitivement aveugle. Dans son évanouissement, il retrouve la même vision angoissante représentant Apriez et Ladice. En lui-même il souhaite rendre le sceptre au véritable Sesostris, mais il ignore où il se trouve. Heracleon survient, qui se réjouit du malaise du roi, annonciateur de sa propre accession au trône.

Il se retira donc au logis qu'il avoit choisi pour sa retraite : où il me racconta cette triste conversation, comme il avoit accoustumé de me raconter toutes les autres. Cependant Timarete en arrivant dans la Chambre du Roy, aprit qu'il ne l'avoit mandée, que pour luy dire que s'estant engagé à Heracleon, de luy faire espouser sa Fille, s'il en avoit une, il l'en avoit voulu advertir : afin qu'elle commençast de le considerer, comme devant estre son Mary. Il y a encore si peu que je sçay que j'ay l'honneur d'estre vostre Fille, repliqua Timarete, que c'est ce me semble me faire une injure, que de me parler si tost de reconnoistre une autre authorité que la vostre, et de vouloir m'obliger à partager mes soins et mes respects : c'est pourquoy, Seigneur, j'ose vous suplier de me laisser jouïr quelque temps, de l'honneur que vous m'avez fait. Comme le Roy alloit respondre à Timarete, pour luy dire qu'il vouloit estre obeï, il tomba en foiblesse, et fut prés d'une heure sans revenir, mais au retour de cette pamoison il trouva qu'il avoit tout à fait perdu la veuë : et que tant qu'il avoit esté esvanoüy, il n'avoit eu l'imagination remplie que de cette mesme apparition, qu'il avoit desja euë une fois. Mais avec cette difference, que les menaces de Ladice, avoient encor esté plus espouventables : de sorte qu'il ne se trouva pas en estat de continuer de parler à Timarete du Mariage d'Heracleon : car ce Prince estoit si troublé

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et si affligé, qu'il ne sçavoit quelle resolution prendre, n'osant mesme dire toute sa douleur. Car comme il n'ignoroit pas qu'Heracleon avoit une ambition extréme, et qu'il connoissoit bien de quoy cette passion est capable ; il ne croyoit pas qu'il deust luy tesmoigner combien il estoit touché des menaces que les Dieux luy faisoient, s'il ne rendoit pas le Sceptre qu'il avoit usurpé. De sorte que renfermant toute sa douleur en luy mesme ; justes Dieux (disoit il, comme il l'a raconté depuis) qui me punissez avec tant de severité, quoy que ce soit sans injustice ; comment voulez vous que je rende le Sceptre que j'ay usurpé, si le Fils d'Apriez est mort aussi bien que luy, et s'il ne reste personne de son Sang ? vous me faites entendre par des apparitions terribles, que l'Enfant de ce malheureux Roy n'est pas mort : mais vous ne me faites pas connoistre où il est. J'avois eu quelques soubçons que Sesostris fust le veritable Sesostris : et vous sçavez bien, vous qui penetrez dans le plus profond des coeurs que lors que je le declaray mon Successeur, je ne le croyois pas plûtost mon Fils que le Fils d'Apriez. J'avouë toutesfois que s'il eust alors esté reconnu pour Enfant de ce malheureux Roy, je ne luy aurois pas rendu le Sceptre : parce que j'aurois eu trop de peine à me démettre de l'authorité Souveraine : et à faire une restitution de cette sorte, aux yeux de toute la Terre. Mais aujourd'huy que j'ay changé de sentimens, je ne suis plus en pouvoir de croire que Sesostris soit Fils d'Apriez :

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car enfin pourquoy Traseas voudroit il faire descendre du Thrône le Fils de son Roy legitime, qu'il y avoit luy mesme eslevé ? quelle aparence y a t'il, qu'il voulust faire redevenir Berger, un des plus Grands Princes du Monde ? Ainsi il y a plus de raison à croire, qu'Amenophis avoit eslevé le Fils de ce Berger, avec dessein de le faire passer pour Fils d'Apriez : et de l'envoyer à Thebes, quand il le jugeroit à propos. Cependant, disoit il encore, les Dieux me disent par leurs Oracles, qu'il faut que je rende le Sceptre que j'ay usurpé : et par des aparitions espouventables, ils m'assurent encore que Sesostris est vivant. Que dois je donc faire, et que puis-je resoudre ? Comme ce Prince estoit dans de si cruelles inquietudes, Heracleon arriva aupres de luy : Timarete estant alors retournée à son Apartement. Et comme cét homme se moquoit esgallement et des prodiges, et des advertissemens des Dieux, il regarda l'accident arrivé au Roy, comme une chose qui luy devoit estre advantageuse : et qui devoit haster son Mariage avec Timarete, et luy assurer encore plus la Couronne. Il n'osa pourtant pas ce jour là, en parler au Roy : qui de son costé, n'osa pas aussi tesmoigner à Heracleon, toute l'inquietude de son ame.

Libération d'Amenophis
Pendant ce temps, une révolution dans la situation politique de la ville où Amenophis est prisonnier permet la libération de ce dernier. Le tuteur de Sesostris s'empresse de retourner dans l'île, dans l'espoir de révéler au grand jour la véritable identité de son pupille. Sa surprise est grande lorsqu'il apprend la fortune récente des jeunes amants. Il se rend à Elephantine, où il retrouve par hasard Sesostris et Miris.

Cependant, Seigneur, il faut que vous sçachiez, qu'enfin Amenophis et l'esclave du Prince dont les Dieux n'avoient pas abandonné l'innocence, furent si heureux, que celuy qu'on les avoit accusez d'avoir blessé mortellement, ne

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mourut point de ses blessures : et il arriva mesme, que durant qu'il estoit malade, les affaires de cette Ville changerent de face : si bien que le Party le plus foible, estant devenu le plus fort, il quitta celuy dont il estoit pour prendre l'autre. Ainsi dans cette revolution generale, Amenophis trouva sa seureté : car celuy qui l'avoit tousjours poursuivy, ayant changé de Party, ne le poursuivit plus, et souffrit qu'il fust delivré. Cependant Amenophis apres avoir conferé avec les Chefs des souslevez, qui avoient refait de nouvelles Troupes ; et leur avoir fortement assuré, qu'il y avoit un Fils d'Apriez vivant, et qu'infailliblement il le leur meneroit bien-tost ; se mit en chemin, pour venir en effect â nostre Isle, où il esperoit trouver Sesostris de retour. Mais, Seigneur, vous pouvez juger, quel estonnement fut le sien, d'entendre dire par tous les lieux où il passoit, qu'Amasis avoit sçeu par une Lettre de Ladice, qu'il avoit un Fils ; qu'il avoit trouvé ce Fils dans une Isle proche d'Elephantine, et qu'il se nommoit Sesostris. Amenophis creut d'abord que tout ce qu'on luy disoit estoit un mensonge : mais voyant que plus il approchoit d'Elephantine, plus cette verité se confirmoit, il ne sçavoit que penser. L'embarras où il se trouva alors, ne fut pourtant rien en comparaison de celuy où il fut, lors que n'estant plus qu'à une journée de cette grande Ville, il sçeut qu'on disoit que celuy qu'Amasis avoit reconnu pour son Fils, n'estoit que le Fils d'un Berger, qui estoit retourné à sa premiere

   Page 3999 (page 509 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

condition : et qu'il avoit enfin reconnu pour sa Fille, une Bergere appellée Timarete. Vous pouvez juger, Seigneur, combien toutes ces choses surprirent Amenophis : cependant il creût que devant que d'entreprendre d'aller à l'Isle, il estoit à propos de bien sçavoir la verité : de sorte qu'il se resolut d'arriver de nuit à Elephantine, et d'aller loger chez sa Soeur. Mais il fut bien surpris, d'aprendre qu'elle n'estoit pas à la Ville, et de sçavoir la cause qui l'en avoit fait partir : de sorte qu'Amenophis ne voulant pas se confier aux Domestiques de cette Maison, qui d'ailleurs ne le connoissoient point ; le hazard fit que le Pere de celuy chez qui Sesostris et moy estions logez, ayant esté de plus cher de ses Amis, du temps qu'il estoit dans la Province ; il se resolut de demander retraite à son Fils, durant qu'il s'informeroit de ce qu'il vouloit sçavoir. Si bien que nous ne fusmes pas peu estonnez, lors que mon Amy, qui n'ignoroit point combien Amenophis nous estoit cher, nous l'amena dans la chambre où nous estions : Sesostris achevant alors de me raconter la conversation qu'il avoit euë le matin avec la Princesse Timarete. De vous dire, Seigneur, quelle fut nostre joye, et quelle fut la sienne, il ne seroit pas aisé : il nous demanda cent choses : mais au lieu de luy respondre, nous luy faisions d'autres questions.


Histoire de Sesostris et Timarete : la véritable identité de Sesostris
Sesostris découvre qu'il est le fils d'Apriez. Amenophis l'exhorte à en tirer les conséquences en reconquérissant son trône. Le jeune prince, désireux de connaître les sentiments de Timarete, demande un délai pour réfléchir. Mais pendant ce temps, Amasis, en proie à des songes et à des prodiges de plus en plus terrifiants, découvre la présence d'Amenophis à Elephantine. Commençant par ailleurs à soupçonner la véritable identité de Sesostris, il convoque le jeune homme, Amenophis et Miris, afin de leur annoncer ses remords, ainsi que son désir de rendre la couronne au souverain légitime, et de lui donner la main de sa fille. Pendant ce temps, Heracleon, dépité, échafaude des plans pour assassiner le roi et faire accuser Sesostris. Si sa tentative de meurtre échoue grâce au jeune prince, le traître parvient néanmoins à enlever Timarete. Apprenant que sa bien-aimée est emmenée en Lydie, Sesostris s'engage dans l'armée de Cresus. C'est là qu'il est blessé par Heracleon. A la fin du récit de Miris, Cyrus promet de venir personnellement en aide à Sesostris.
Révélations d'Amenophis
Amenophis révèle à Sesostris qu'il est le fils d'Apriez. Le devoir de l'héritier légitime est par conséquent de reconquérir son trône. Emu, le jeune homme comprend ses obligations et ressent l'appel de la gloire, mais son amour pour Timarete est encore plus fort. Amenophis, qui approuve ce sentiment, n'en soutient pas moins que c'est à la tête d'une armée que Sesostris doit demander sa main. Il l'exhorte le jeune héros à venir à Thebes prendre le commandement de l'armée qui s'oppose déjà à Amasis. Sesostris demande un délai pour prendre sa décision.

Cependant le Maistre du logis nous ayant laissez dans la liberté de nous entretenir ; de grace (luy dit Sesostris, qui avoit une envie estrange de sçavoir ce qu'il estoit) dites-moy, je vous en conjure,

   Page 4000 (page 510 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce que je suis veritablement : suis-je Fils d'Amasis ou de Traseas, ou de vous ? vous n'estes, reprit Amenophis rien de tout ce que vous dites : et qui suis-je donc ? repliqua Sesostris ; vous estes (respondit Amenophis, puis qu'il est temps de vous le dire) le Fils d'Apriez, et le legitime Roy d'Egypte : c'est pourquoy je viens vous querir, pour achever heureusement un dessein qu'il y a si long-temps que je trame. Sesostris fut si surpris d'ouyr ce qu'il oyoit, qu'il doutoit presques s'il avoit bien entendu : aussi interrompit il Amenophis, pour se le faire redire une seconde fois : et alors Amenophis luy ayant rendu conte du dessein qu'il avoit eu, en luy cachant sa naissance ; et luy ayant appris que c'estoit luy qui avoit causé les remuëmens qui estoient à Thebes et à Heliopolis, Sesostris et moy luy contasmes à nostre tour, tout ce qui estoit arrivé, et à Timarete, et à luy : ce qui ne surprit pas moins Amenophis, que ce qu'il nous avoit dit nous avoit surpris. Ce qui l'espouventoit le plus, estoit qu'il ne démesloit pas parfaitement, pourquoy Traseas avoit agy comme il avoit fait, ny au commencement, ny à la fin de cette grande affaire, qu'il avoit euë à démesler avec le Roy : car il ne croyoit pas que l'esclave du Prince luy eust revelé son secret. Quoy qu'il en soit, dit Amenophis, il ne s'agit plus de sçavoir pourquoy Traseas a fait ce qu'il a fait : mais, luy dit alors Sesostris, est il bien vray que Timarete soit Fille d'Amasis, comme Traseas l'assure ? Oüy Seigneur, reprit-il,

   Page 4001 (page 511 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et nous verrons bien tost si cette Princesse se souviendra qu'elle vous doit la vie. J'avois eu dessein, poursuivit-il, de la mener à Thebes aussi bien que vous, et d'aprendre en mesme temps à Amasis qu'Apriez avoit laissé un Fils, et Ladice une Fille : afin que sçachant que nous avions en nostre puissance, une personne qui luy doit estre si chere, il pûst entendre à quelque accommodement raisonnable. Mais les choses n'estant plus en ces termes-là, venez, Seigneur, venez vous jetter dans Thebes, où je vous conduiray : afin de faire voir à l'injuste Amasis, que vous n'estes en effect pas son Fils, mais son ennemy, s'il ne vous rend la Couronne qui vous appartient. Je sçay bien, Seigneur, adjousta-t'il que lors que vous partistes de nostre Isle, vous aviez une passion tres-violente pour Timarete : mais quand mesme l'absence ne vous auroit pû guerir, et que sçachant qu'elle est Fille de l'Usurpateur de vostre Estat, vous la pourriez encore aimer ; il faudroit mesme faire la guerre pour la conquerir : et pour posseder tout à la fois, et vostre Royaume, et vostre Maistresse. Souvenez vous en cette occasion, que vous portez un Nom qui vous oblige à de Grandes choses : et que les Dieux vous ont donné et assez d'esprit, et assez de coeur, pour esgaller, et peutestre mesme pour surpasser, les plus illustres de vos Predecesseurs. Vous sçavez, adjousta t'il, qu'en vous enseignant le devoir d'un fidelle et d'un courageux Pasteur, je vous ay enseigné tout ce que doit faire un Grand et genereux Roy ; commencez

   Page 4002 (page 512 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donc à prendre la conduitte des peuples, que les Dieux vous ont legitimement assujettis : et croyez que la guerre que vous allez entreprendre est si juste, que vous ne sçauriez manquer de les avoir propices. Il s'agit de chasser un Usurpateur ; il s'agit de vanger le Roy vostre Pere, inhumainement massacré ; il s'agit de vanger encore la mort de la Reyne vostre Mere, que la seule douleur fit mourir ; et il s'agit enfin de vous couvrir de gloire, aux yeux de toutes les Nations. Ha mon Pere, s'escria Sesostris, (car je ne puis vous nommer autrement) que vous avez esté cruel, puis que vous sçaviez qui estoit Timarete, de me la faire voir, et de souffrir que nous vécussions ensemble ! Mais que dis je, reprit-il ; je vous accuse d'une chose, dont je vous dois remercier ; car enfin je vous le dis, et je vous le dis sans bassesse ; je ne puis, ny ne veux jamais cesser d'aimer Timarete, toute Fille d'Usurpateur qu'elle est. Ne pensez pas, adjousta-t'il, que je ne sente dans mon coeur, tout ce que vous pouvez desirer qui y soit : j'aime la gloire, et je ne crains pas le peril : mais en mesme temps j'aime Timarete, et je crains de l'offencer. Timarete, reprit Amenophis, est sans doute digne de vostre estime : non seulement par sa grande beauté, par son merveilleux esprit, et par sa vertu ; mais encore pour la generosité de sa Mere, qui ne fut pas moins fidelle Sujete, qu'Amasis fut infidel Sujet. Aussi est ce pour cette raison, que je ne me suis point opposé à l'affection que vous avez pour elle : et que je tombe d'accord,

   Page 4003 (page 513 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous pouvez, si Amasis y consent, espouser cette Princesse. Mais pour en venir là, et pour obliger ce Prince à vous la donner, il faut estre à la Teste d'une Armée : il la luy faut demander en Fils d'Apriez ; et luy faire connoistre enfin, que le Berger Sesostris, et le Prince Sesostris ne sont qu'une mesme chose. Ha mon Pere, interrompit il, qu'il s'en faut que ce que vous dites ne soit vray ! car enfin ce Prince, et ce Berger que vous dites qui ne sont qu'une mesme Personne, veulent des choses toutes differentes : et les veulent si fortement, que je doute si l'un pourra ceder à l'autre. C'est pourtant au Berger à ceder au Prince, repliqua Amenophis ; la raison le voudroit sans doute, reprit-il, mais l'Amour n'y consentira pas. Si vous considerez bien l'estat present de vostre fortune, respondit Amenophis, vous trouverez que l'amour aussi bien que la raison, veulent que vous suiviez mes advis : car enfin le Berger Sesostris, n'a rien à pretendre à la Princesse Timarete. Il est vray, repliqua t'il, mais le Prince Sesostris, ne doit aussi rien pretendre à la Fille de son ennemy. Pour cesser d'estre son ennemy, respondit Amenophis, il faut devenir son Maistre, il faut le combatre, et le vaincre ; et redonner à Timarete, la Couronne que vous luy aurez ostée avec justice. Voila donc, Seigneur, comment Amenophis mesloit un interest d'amour, en parlant à Sesostris, pour essayer de le porter à le suivre à Thebes : mais la passion que ce Prince avoit dans l'ame estoit trop forte, pour

   Page 4004 (page 514 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy permettre de se resoudre si promptement, sur une chose si difficile.

Nouveau prodige pendant la fête des lampes
Sesostris cherche par tous les moyens à voir Timarete, pour lui demander son avis. En vain : Heracleon a fait en sorte de lui interdire l'entrée du palais. Pendant ce temps, Amasis est en proie à des remords de plus en plus violents. En outre, un nouveau prodige se produit pendant la fête des lampes, cérémonie en l'honneur d'Isis. Toutes les sources de lumière s'éteignent au passage du roi, tandis que des cris funestes d'oiseaux se font entendre. La population est effrayée.

Il demanda donc deux jours à Amenophis, pour adviser à ce qu'il avoit à faire : mais ce fut en effect pour tascher de trouver les voyes de faire sçavoir à Timarete, sa veritable naissance, et pour trouver celles d'empescher Heracleon d'espouser cette Princesse. Il ne luy fut pourtant pas possible de trouver ny l'un ny l'autre ! car comme c'est la coustume que tout change avec la Fortune, lors que Sesostris voulut retourner voir Timarete, ceux qui estoient à la porte du Palais, qui avoient esté gagnez par Heracleon, le traitterent en Berger, et ne le voulurent point laisser entrer. Ce fascheux traitement l'irrita de telle sorte, que sa fureur en redoubla encore pour Heracleon : quoy qu'il ne sçeust pas que cette petite disgrace, luy estoit causée directement par luy. Ce qui le desesperoit, estoit de ne concevoir pas comment il pourroit perdre Heracleon : car il estoit trop genereux, pour s'en vouloir deffaire par une lasche voye : et il n'estoit pas fort aisé de l'obliger à se battre contre un Berger, ny de l'y contraindre, parce qu'il alloit tousjours accompagné : joint que depuis que Timarete estoit reconnuë pour Princesse, il ne partoit plus du Palais. Cependant comme Sesostris ne pouvoit se resoudre à sortir d'Elephantine, sans avoir mis Heracleon en estat de n'espouser point Timarete ; et qu'il ne vouloit point aller à Thebes, sans demander à sa chere Princesse ce qu'elle vouloit qu'il fist : lors que les deux jours

   Page 4005 (page 515 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Amenophis luy avoit accordez pour se resoudre furent expirez, il fallut qu'il luy en accordast plusieurs autres : car comme le bruit du mariage d'Heracleon et de Timarete augmentoit tousjours, la jalousie de Sesostris augmentoit encore : et elle augmentoit d'autant plus, qu'il voyoit tousjours moins d'esperance de se vanger de tous ses malheurs sur son Rival. Cependant Amenophis estoit au desespoir, de ne pouvoir forcer Sesostris à sortir d'Elephantine : mais pour faire que du moins son sejour en cette Ville ne luy fust pas inutile il se mit à voir secrettement la nuit, diverses Personnes de sa connoissance, qu'il sçavoit bien qui ne le descouvriroient pas : afin de les disposer à le servir à un grand dessein, quand il en seroit temps. Mais durant que Timarete regrettoit Sesostris, au milieu de toute sa Grandeur ; que Liserine se desesperoit, de la perte d'une Couronne ; qu'Heracleon ne songeoit qu'à devenir bien tost Roy ; qu'à faire assassiner Sesostris ; et qu'à espouser Timarete. Que Sesostris de son costé, avoit l'esprit remply de mille fâcheuses pensées, et de cent desseins opposez les uns aux autres ; Amasis estoit cruellement persecuté : non seulement de la douleur qu'il avoit de son aveuglement, mais par de continuelles agitations d'esprit, et par un remords qui ne luy donnoit point de relasche. Il luy sembloit qu'il entendoit tousjours la voix de Ladice qui le menaçoit : de plus, il remarquoit qu'Heracleon commençoit desja de prendre beaucoup d'authorité : et d'agir dans les

   Page 4006 (page 516 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

affaires, comme un homme qui pretendoit bientost avoir toute la Puissance en ses mains. Mais ce qui acheva de l'espouvanter, fut une chose qui arua, qui en effect estoit assez extraordinaire. Il faut donc que vous sçachiez, qu'il y a une Feste generale par toute l'Egypte, qu'on appelle la Feste des Lampes : qu'on celebre à la gloire d'Isis, et qui est la seule Feste parmy nous, dont la Ceremonie soit esgale dans toutes les Villes, et dans tous les Villages. Vous sçaurez donc, Seigneur, que le jour où on la commence estant arrivé, on orne tous les Temples de mille Festons qui pendent de toutes parts : on jonche toutes les Ruës de Fleurs : et on pare tout le devant des maisons de ce que ceux qui les habitent ont de plus rare. Mais ce qu'il y a de plus particulier, est que lors que le Soleil est couché, et que la nuit commence ; on allume non seulement un nombre infini de Lampes magnifiques dans chaque Temple ; mais encore dans toutes les Ruës ; à toutes les Places publiques ; à toutes les Portes ; à toutes les Fenestres ; sur toutes les Tours ; tout à l'entour des Murailles de toutes les Villes ; au haut des Mats ; sur la Prouë et sur la Poupe des Vaisseaux qui sont aux Ports ; et que la mesme chose se fait à tous les Villages, et jusques aux moindres Cabanes des plus solitaires Bergers : de sorte qu'en une mesme heure, l'Egipte toute entiere est esclairée par des Lampes, qui sont la plus belle et la plus lumineuse nuit du monde. Mais comme parmy nous, on croit que rien n'est

   Page 4007 (page 517 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus agreable aux Dieux que les Parfums, et rien si propre à la santé, et à purifier l'air ; chacun adjouste à toutes ces lumieres, un feu de bois aromatique devant sa porte : si bien qu'en un instant, il s'esleve tant d'agreables vapeurs en l'air, que toutes les Campagnes qui environnent les Villes, en sont parfumées. Je ne m'amuseray point à vous dire qu'on chante diverses choses à la loüange d'Isis, et dans les Temples, et dans les Ruës, car cela ne sert de rien à mon sujet : mais je vous diray que cette Feste s'estant rencontrée justement au temps où nous estions alors, la presence du Roy fit qu'on espera qu'elle seroit encore plus belle : quoy que l'accident qui luy estoit arrivé, affligeast tous ceux qui aimoient le repos et la paix : et qui jugeoient bien que le Regne d'Heracleon ne seroit pas si doux que le sien. Mais enfin, Seigneur, l'heure estant venuë, où la Ceremonie commence ; toute cette grande Ville parut en feu, tant il y eut de lumiere. La chose estant en cét estat, Amasis suivant la coustume, fut au Temple dans un Chariot, faisant mettre Timarete aupres de luy : Heracleon marchant à cheval, immediatement apres le Chariot du Roy, et toute la Cour les suivant. Mais Seigneur, ce qu'il y eut d'estrange, fut que dans toutes les Rues où le Roy passa, toutes les Lampes semblerent vouloir s'esteindre : leur lumiere devint sombre et blaffarde : les feux s'esteignirent : et les Parfums se changerent en odeurs desagreables. Les cris de mille Oyseaux funestes furent entendus : et la

   Page 4008 (page 518 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chose surprit tellement tous les Habitans d'Elephantine, qu'ils en jetterent des cris d'estonnement et de frayeur, qui firent que le Roy voulant sçavoir ce que c'estoit, on fut contraint de le luy dire. Heracleon faisoit pourtant ce qu'il pouvoit pour trouver une cause naturelle à ce prodige, afin de assurer le Roy : mais Timarete en estoit si effrayée, qu'elle communiqua sa peur au Roy son Pere. Il voulut pourtant aller jusques au Temple : mais la mesme chose arriva toûjours, et dans le Temple aussi bien que dans les Ruës. De sorte que ce Prince, sans voir ce que les autres voyoient, n'entendant à l'entour de luy que des murmures de voix qui luy faisoient connoistre que le Peuple estoit espouvanté ; il suplia les Dieux de luy aprendre precisément, ce qu'ils vouloient qu'il fist pour les apaiser : apres quoy il s'en retourna au Palais, encore plus affligé qu'il n'en estoit sorty. Pour Sesostris, il eut la consolation d'avoir veû Timarete dans le Temple : mais il n'eut pas celle d'en avoir esté veû : quoy que malgré sa frayeur, elle le cherchast des yeux, et que Sesostris le remarquast bien.

La véritable identité de Sesostris
Un esclave du roi reconnaît parmi la foule l'ancien serviteur de la reine. Il le voit s'introduire dans la maison où se trouvent Amenophis et Sesostris. Amasis en est informé et commence à penser que Sesostris est le fils d'Apriez. On vient également lui apprendre la présence d'Amenophis à Elephantine. Il fait venir ce dernier, en compagnie de Sesostris et Miris, à la cour. Le roi s'entretient d'abord en privé avec Amenophis. Après avoir fait part de ses remords, il atteste de sa volonté de rendre le sceptre à Sesostris et de lui offrir la main de sa fille. Le jeune héros reçoit la nouvelle avec une joie et une humilité extrêmes.

Les choses estant en ces termes, il arriva qu'un vieil Esclave d'Amasis, qui estoit aupres de luy devant qu'il fust Roy, reconnut dans les Ruës cét Esclave qui estoit avec Amenophis, et qui n'avoit pû s'empescher, malgré la deffence qu'on luy en avoit faite, de vouloir voir passer le Roy. De sorte que comme ils s'estoient fort connus autrefois, il fut fort surpris de remarquer qu'il esvitoit ses yeux : et qu'il faisoit

   Page 4009 (page 519 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

semblant de ne le connoistre pas. D'abord il creût que peut-estre il se trompoit : mais le soin que l'autre prenoit à le fuir, fut ce qui le confirma en son opinion : joint qu'il avoit une marque particuliere au visage, qui le rendoit fort connoissable. Il ne pût pourtant luy parler, car la presse les separa : et l'esclave d'Amenophis, estant enfin arrivé devant la Porte de la Maison où nous logions, y entra : et se desroba à la veuë de celuy du Roy, qui ne pût pas alors s'arrester, pour s'esclaircir de ce qu'il vouloit sçavoir : parce que son devoir l'appelloit au Palais, où le Roy s'en retournoit : car comme cét Esclave estoit un de ceux qui le servoient au Bain, il falut qu'il s'en allast preparer celuy de son Maistre. Cependant il sçavoit bien que celuy qu'il avoit veû, estoit autrefois party de Says, avec la Reine, le jeune Sesostris Ladice, et Amenophis : de sorte que raisonnant là dessus il creût qu'il en devoit advertir le Roy : et en effet il n'y manqua pas, aussi tost qu'il en trouva l'occasion. Et comme cét Esclave luy dit quelle estoit la Maison où il avoit veû entrer celuy dont il parloit ; le Roy fut estrangement estonné : car il avoit enfin sçeu où Sesostris logeoit. Si bien qu'aprenant qu'un Esclave de la feuë Reine d'Egipte estoit en mesme lieu que Sesostris, qu'il avoit soubçonné devoir estre Fils d'Apriez ; il commença de croire, que peut-estre ne s'estoit il pas trompé, lors qu'il avoit eu cette pensée. Mais comme il estoit sur le point de commander à celuy qui luy avoit donné cét advis, de s'informer

   Page 4010 (page 520 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus precisément de la verité ; il fut encore adverty par un autre des siens, qu'Amenophis estoit à Elephantine, qui tramoit quelque grand dessein : y ayant apparence que quelques Domestiques des Maisons où il avoit esté, l'avoient apris à quelqu'un de chez le Roy. Quoy qu'il en soit, Seigneur, Amasis ne sçeut pas plustost le lieu où estoit Amenophis, et cét Esclave dont je vous ay parlé, qu'il envoya le Lieutenant de ses Gardes avec main forte, pour le luy amener : ordonnant aussi qu'on luy fist venir Sesostris : et commandant expressément qu'on n'en parlast pas à Heracleon. En effet ; cét ordre fut donné si secrettement, et si diligemment executé, qu'il ne le sçeut que le soir : car il tenoit ce jour-là Conseil avec Tanisis, et trois ou quatre autres, sur ce qu'il avoit à faire, pour haster son Mariage avec Timarete. Mais durant qu'il deliberoit sur une chose qu'il croyoit certaine, et qu'il n'estoit occupé qu'à chercher les voyes de la faire plus promptement reüssir, Amenophis, Sesostris, son Esclave, et moy, fusmes conduits au Palais. Il vous est aisé de comprendre, qu'Amenophis avoit l'esprit bien en peine : car comme il ne sçavoit pas quel estoit le remords et le repentir du Roy, il craignoit estrangement que Sesostris ne perist, ou ne fust du moins arresté prisonnier, s'il estoit reconnu pour Fils d'Apriez. Il voulut donc se preparer à le nier, et à instruire Sesostris de ce qu'il jugeoit à propos qu'il dist, pour persuader à Amasis que cela n'estoit pas, en cas que ce Prince en eust quelques soubçons. Mais

   Page 4011 (page 521 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Sesostris l'arrestant tout cour ? non non, luy dit il, je ne veux plus passer pour ce que je ne suis point ; je veux que Timarete et Heracleon me connoissent pour ce que je suis : et j'aime bien mieux, qu'Amasis sçache que je suis Fils de son ennemy, que de voir que Timarete ne me regarde que comme un Berger, et Heracleon comme un homme qui le deshonnoreroit, s'il avoit mesuré son Espée avec la sienne. Il en eust dit davantage, mais il en fut empesché, par ce Lieutenant des Gardes qui nous conduisoit, qui rompit leur conversation. Enfin, Seigneur, quand nous fusmes arrivez au Palais, Amasis voulut parler à Amenophis en particulier : de sorte que l'ayant fait entrer dans son Cabinet, nous demeurasmes dans sa Chambre. Mais Amenophis fut bien estonné, lors qu'il entendit parler Amasis : car ce Prince ne sçeut pas plustost qu'il estoit seul aveque luy, que luy adressant la parole ; et bien Amenophis, luy dit-il, m'apprendrez vous des nouvelles de ce que je veux sçavoir ? Je ne vous demande pas, adjousta ce Prince, ce qu'est devenu le Fils d'Apriez, pour m'assurer contre ses desseins, car je ne suis plus ce que j'aye esté : j'ay perdu mon ambition, en perdant la veuë : et la Justice des Dieux, qui s'estend si rigoureusement sur moy, m'a enfin apris qu'il faut estre juste : c'est pourquoy je veux sçavoir de vous, puis que vous le sçavez parfaitement, si le Fils d'Apriez est vivant, et en quel lieu de la Terre il est ? Amenophis entendant parler le Roy de cette sorte, ne sçavoit s'il devoit s'y

   Page 4012 (page 522 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

confier : mais ce Prince connoissant par le temps qu'il tardoit à luy respondre, qu'il ne le croyoit pas fortement ; reprit la parole, et l'assura avec serment, que si le Fils d'Apriez estoit vivant, il luy rendroit le Sceptre, et luy donneroit sa Fille. Amenophis se laissant donc enfin persuader, commença apres avoir hautement loüé le Roy, de la genereuse resolution qu'il prenoit, de luy dire la verité toute pure : luy racontant exactement, tout ce qui estoit arrivé, et à la Reine ; et à Ladice ; et à Sesostris ; et à Timarete ; depuis qu'il estoit party de Says. Luy exagerant avec adresse, le combat que Sesostris avoit fait contre le Crocodile, pour sauver la Princesse sa Fille : et luy donnant mesme lieu de deviner la passion que Sesostris avoit pour Timarete : en suite de quoy, il adjousta un fort beau discours, pour le persuader à demeurer ferme, dans la resolution qu'il avoit prise : luy representant qu'il ne pouvoit jamais mieux regner, qu'en faisant regner Sesostris : ny assurer la Couronne à sa Posterité, qu'en faisant le Mariage de Timarete et de ce Prince. De sorte, luy dit-il, que par ce moyen, vous restituërez un Sceptre sans le perdre : et establirez la Paix par toute l'Egipte. Mais Seigneur, afin que vostre Majesté ne me soubçonne pas de luy vouloir faire une supposition, il faut qu'elle face venir Traseas, Nicetis, et la Nourrisse de Timarete qui vit encore : et qu'elle confronte ces trois Personnes, à un Esclave qui suivit la Reine, et à moy. De plus, comme il eschapa

   Page 4013 (page 523 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de cette Maladie contagieuse dont cette Princesse mourut, quelques Bergers, qui estoient à l'Isle lors que j'y arrivay, qui demeurent encore aupres d'un grand Lac, qui n'est pas esloigné d'icy, vostre Majesté peut sçavoir par eux, aussi bien que par ceux que j'ay nommez, que Traseas n'avoit point de Fils : et que le Sesostris que je vous assure estre Fils d'Apriez, est le mesme qu'ils virêt aborder à leur Isle. Car encore que l'âge doive l'avoir changé, et l'ait changé en effet, il reste encore beaucoup de ressemblance de ce qu'il estoit, à ce qu'il est : principalement dans ses yeux. Amasis estoit si bien persuadé de ce qu'Amenophis luy disoit, qu'il n'avoit presques pas besoin de s'en esclaircir davantage : tant il est vray que les Dieux luy disoient fortement en secret dans le fond de son coeur, que ce qu'on luy disoit estoit veritable. Neantmoins pour ne se tromper pas, en une chose de si grande importance, il envoya querir tous ceux dont Amenophis luy avoit parlé : qui la dirent tous comme il l'avoit dite au Roy. Car Traseas ne fut pas plustost devant Amenophis, qu'il luy declara qu'il vouloit qu'il parlast sans deguisement ; qu'en effet il dit la verité : ne pensant pas mesme nuire à Heracleon, qu'il croyoit n'avoir point d'autre interest en cette affaire, sinon que Timarete fust tousjours reconnuë pour Fille d'Amasis. Ainsi ne manquant plus rien à la reconnoissance de Sesostris, puis que Traseas ; Nicetis ; la Nourrice de Timarete ; l'Esclave de Sesostris ; et les Bergers ; disoient une mesme chose ;

   Page 4014 (page 524 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce Prince le fit entrer : et luy parla d'une maniere si genereuse, que tous ceux qui l'entendirent, en eurent le coeur attendry. Sesostris voyant cét heureux changement en sa fortune, respondit à Amasis, avec une sagesse admirable, et une generosité merveilleuse : de sorte qu'Amenophis se meslant à cette conversation, elle fut esgallement raisonnable entre ces trois Personnes. Il est vray que la generosité de Sesostris, esclatoit encore davantage que celle du Roy : car comme l'amour qu'il avoit pour Timarete, se mesloit dans tous ses sentimens, il parloit à Amasis avec le mesme respect, que lors qu'il avoit creû qu'il estoit son Pere.

La sérénité d'Amasis
Le roi fait appeler Heracleon, pour lui annoncer qu'il annule sa promesse, dans l'impossibilité où il se trouve de lui offrir un sceptre qui ne lui appartient pas. Malgré Amasis retrouve alors la sérénité. La nuit, ce ne sont plus des visions d'horreur qui le hantent, mais des songes agréables dans lesquels Ladice le félicite. Au réveil, il recouvre même la vue ! Il se rend dès le lendemain au temple annoncer publiquement la bonne nouvelle en compagnie de Sesostris et de Timarete. Le jeune homme décide de n'accepter la couronne qu'après la mort d'Amasis.

Cependant comme ce Prince sçavoit bien qu'Heracleon ne recevroit pas cette nouvelle sans douleur, il voulut qu'on ne publiast point la chose, jusques à qu'il l'eust aprise à celuy seul qui la pouvoit desaprouver, et qu'il eust tasché de l'empescher de s'y opposer : ainsi nous retournasmes passer la nuit où nous avions passé la precedente. Mais Seigneur, ce qu'il y eut d'admirable, et ce qui acheva de confirmer le Roy dans la resolution qu'il avoit prise ; fut qu'apres qu'il eut envoyé querir Heracleon ; qu'il luy eut apris avec le plus d'adresse qu'il luy fut possible, ce qui l'obligeoit à luy manquer de parole ; et qu'il eut remarqué qu'il recevoit ce qu'il luy disoit, d'une façon qui luy faisoit assez connoistre qu'il n'avoit pas envie de ceder Timarete : au lieu de craindre quelque remuëment dans son Estat, et d'aprehender le ressentiment

   Page 4015 (page 525 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Heracleon ; il sentit au contraire dans son coeur, je ne sçay quel repos, dont il y avoit long-temps qu'il n'avoit joüy. De sorte que congediant Heracleon, il luy dit pour derniere raison, qu'il n'avoit pû disposer de ce qui n'estoit pas à luy : qu'ainsi il n'avoit pû luy promettre ny le Sceptre, ny Timarete, qu'en cas que Sesostris ne vescust pas : mais qu'aujourd'huy qu'il sçavoit qu'il vivoit, ses promesses estoient nulles. Heracleon aussi injuste qu'insolent, appella foiblesse, ce qu'il devoit nommer vertu : et luy dit, avec une hardiesse insupportable, qu'il y avoit beaucoup plus de honte à rendre une Couronne, qu'il n'y avoit de gloire à l'avoir conquise. Mais enfin, Amasis luy ayant imposé silence, il fut contraint de se retirer : ce Prince demeurant aussi tranquile, que l'autre s'en alla inquietté. Il donna pourtant divers ordres, afin qu'on observast Heracleon : car comme il l'aimoit, il eust esté bien aise qu'il ne se fust pas perdu : et qu'il ne l'eust pas obligé à l'esloigner de luy. Apres cela il se coucha, et s'endormit : mais au lieu d'avoir des Songes affreux, et des apparitions terribles, comme à l'ordinaire ; il n'eut l'imagination remplie que de choses agreables. Ladice luy apparut : mais ce fut avec tout l'esclat de la beauté qu'il avoit autresfois adorée : ce fut en le loüant autant ; qu'elle l'avoit menacé : et en l'exhortant à achever, ce qu'il avoit si bien commencé. Et pour augmenter encore la merveille ; soit que la joye et l'agitation de son esprit, eussent dessipé quelques

   Page 4016 (page 526 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vapeurs melancoliques, qui causoient son aveuglement ; ou qu'en effet les Dieux l'eussent voulu punir et recompenser, selon les divers sentimens de son ame : comme il vint à s'esveiller, il trouva qu'il avoit recouvré la veuë. De sorte que transporté de plaisir, il envoya querir Sesostris et Timarete : et fut avec eux au Temple, remercier les Dieux de la grace qu'ils luy avoient faite : disant luy-mesme à tout le monde, que Sesostris estoit le Fils d'Apriez : et disant à Timarete, qu'elle estoit bien obligée à un Prince, qui toute Fille d'Usurpateur qu'elle estoit, vouloit bien luy donner la Couronne d'Egipte. Sesostris luy declara pourtant publiquement, qu'il ne la vouloit porter qu'apres sa mort : et qu'ainsi il devoit seulement le regarder, comme le premier de ses Sujets. Vous pouvez juger, Seignêr, quelle joye fut celle de Sesostris et de Timarete : lorsqu'estans retournez au Palais, ce Prince eut la liberté de la conduire à son Apartement, et de l'y entretenir un momêt devant que de retonrner à celuy du Roy, où ce Prince luy avoit ordonné de l'aller retrouver : afin d'adviser à ce qu'il estoit à propos de faire, pour publier la chose en toute l'estenduë de son Royaume, et principalement dans Thebes, et dans Heliopolis, afin de faire cesser la guerre. Vous me dispenserez, Seigneur, de vous redire cette conversation de joye et de plaisir : car Sesostris et Timarete furent si peu de temps heureux, qu'il n'est pas juste de m'arrester à vous la dire, apres vous avoir fait un si long discours.

   Page 4017 (page 527 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Je ne vous diray pas mesme, toutes les resolutions que le Roy prit avec Sesostris, Simandius, et Amenophis, pour toutes les choses qu'il estoit à propos de faire : ny quelle fut la joye des peuples, de sçavoir qu'il y avoit un Prince sorty de leurs anciens Roys, qui succederoit à Amasis, dont la domination ne leur sembloit fascheuse, que parce qu'il n'en estoit pas. Mais je vous diray qu'en consideration de l'heureux evenement de cette avanture, le Roy pardonna à Traseas les mensonges qu'il luy avoit dits ; que Sesostris fit la mesme chose, et qu'Amenophis imita leur exemple. Pour la Princesse Liserine elle eut quelque consolation, de voir que son Frere ne seroit point un Roy, car elle s'estoit imaginée, que luy seul l'avoit empeschée d'estre Reyne :

Complots d'Heracleon et Tanisis
Pendant ce temps, Heracleon et Tanisis complotent. Ils s'efforcent de répandre une rumeur selon laquelle Amenophis et Sesostris sont des imposteurs. En outre, ils envisagent également d'assassiner Amasis et de faire endosser le crime au jeune homme. Ils parviennent à suborner l'un des gardes du palais et à y introduire des hommes armés. Mais Sesostris arrive à temps pour sauver le roi.

mais pour Heracleon, les mouvemens de son coeur estoient bien plus violens : et comme Tanisis les irritoit encore par ses mauvais conseils ; il n'est point de proposition abominable, qu'ils ne se fissent l'un à l'autre, et qu'ils n'escoutassent sans horreur et sans repugnance. Mais enfin, apres avoir proposé crime apres crime, ils resolurent qu'en l'estat où estoient les choses, il ne falloit pas seulement songer à se deffaire de Sesostris, mais encore du Roy. Que cependant il faloit publier, qu'Amenophis estoit un imposteur, qui suposoit un Fils d'Apriez : et pour pouvoir mieux faire reüssir leur dessein, ils resolurent de faire en sorte que l'assassinat du Roy, devançast celuy de Sesostris : afin de publier

   Page 4018 (page 528 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que c'estoit luy qui l'auroit fait, et d'avoir un pretexte d'exciter à l'heure mesme un tumulte : durant lequel Tanisis iroit tuer Sesostris, accompagné des Gens qu'il auroit preparez pour cela. Cét effroyable dessein ayant esté resolu, ils ne songerent plus qu'à l'executer promptement. Tanisis qui estoit accoustumé à avoir des affaires fâcheuses, ne manquoit pas d'avoir tousjours en sa disposition, quantité de ces Gens qui ne s'informent que de la recompense qu'on leur doit donner, et qui ne demandent point si ce qu'on veut qu'ils facent est juste ou injuste. Mais la difficulté estoit, d'avoir entrée au Palais du Roy, à l'heure où il faloit executer la chose : neantmoins comme Heracleon avoit esté assez longtemps bien aupres d'Amasis, pour avoir plusieurs Creatures dans sa Maison ; il chercha dans sa memoire, s'il n'avoit point obligé quelqu'un de ses Officiers, qui ne fust ny riche, ny vertueux : et il se trouva qu'il y en avoit un, qui estoit tel qu'il le luy faloit, car cét homme n'avoit ny richesse, ny vertu. De plus, il avoit une fois esté chassé par Amasis, et en suitte restably à la priere d'Heracleon, qui en avoit esté solicité par Tanisis : et c'estoit luy qui estoit ordinairement de garde, du costé d'un petit Escalier, qui faisoit la communication de l'Apartement où l'on avoit logé Sesostris, à celuy du Roy, qui donnoit dans une grande Cour de derriere. De sorte qu'ayant jugé que cét homme estoit fort propre à donner entrée à ceux qu'ils voudroient employer pour assassiner

   Page 4019 (page 529 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Roy, et qu'il le seroit d'autant plus, qu'il y auroit plus de facilité de faire croire que cet assassinat auroit esté fait par Sesostris, veu le lieu où il estoit en garde ; Heracleon donna charge à Tanisis de le suborner. Mais, Seigneur, souffrez s'il vous plaist que je ne m'arreste pas plus long temps à vous raconter les particularitez d'une entreprise qui fait horreur : il suffira donc que je vous die, que Tanisis suborna cet Officier du Roy, qui promit de faire entrer ceux qu'on voudroit, jusques à la porte de la Chambre de ce Prince : et qu'en effet il mena la chose jusqu'au poinct de l'execution, y ayant des Gens preparez à crier, dés que le Roy seroit mort, que c'estoit Sesostris qui l'avoit fait tuer, afin d'aller le tuer luy-mesme. Heracleon s'estant asseuré d'autant de Gens qu'il avoit pû, sans faire esclater la chose. Mais comme il n'y a point d'entreprise qui ne puisse manquer, il avoit fait preparer un Bateau, qui estoit au bas des Jardins que le Nil arrose d'un costé, afin de se sauver s'il en estoit besoin : ayant aussi envoyé des Chevaux à trente stades d'Elephantine, du costé que le Fleuve descend. Enfin, Seigneur, les choses estant en ces termes, le Roy fut adverty par quelques uns de ceux à qui il avoit ordonné d'observer Heracleon, qu'assurément il tramoit quelque chose, sans qu'ils sçeussent pourtant ce que c'estoit : Amasis apprenant cela, craignit qu'Heracleon n'est quelque mauvais dessein contre Sesostris : ne croyant nullement qu'il en voulust â sa personne. De sorte que pour empescher

   Page 4020 (page 530 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce malheur, il fit redoubler la Garde, du costé que logeoit Sesostris : et par consequent il l'affoiblit du sien : ce qui favorisoit encore le dessein d'Heracleon. Mais comme les Dieux sont justes, ils ne le favoriserent que pour le destruire : car il arriva que Sesostris sçachant qu'on avoit redoublé la Garde à son Apartement, voulut sçavoir ce que c'estoit : et fit venir un de ceux qu'on avoit commande pour cela, qui d'abord luy dit qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon qu'on avoit affoibly la Garde d'un costé, et fortifié de l'autre. Mais comme il sembla à Sesostris que ce Soldat en sçavoit plus qu'il n'en disoit, il le pressa estrangement : et à la fin il le pressa tant, qu'il luy dit que ce qui l'empeschoit de parler, estoit qu'il n'avoit que des conjectures : mais que puis qu'il vouloit qu'il parlast, il estoit obligé de luy dire, que selon les aparences, Heracleon avoit quelque mauvais dessein : parce qu'il l'avoit veû le soir dans le Palais, parler à l'Officier qui estoit en garde, du costé du petit Escallier : adjoustant qu'il luy sembloit avoir oüy qu'il luy promettoit de grandes recompences : ce Soldat disant pour excuser son silence, qu'il n'avoit osé le dire, de peur de n'estre pas creû, et d'estre expose à la haine d'Heracleon. Sesostris n'eut pas plustost oüy ce que ce Soldat luy disoit, qu'apres luy avoir promis de le recompenser de sa fidelité, il voulut aller advertir le Roy de ce qu'il sçavoit, quoy qu'il fust desja fort tard, et qu'il sçeust bien qu'il devoit estre retiré : mais s'estoit sans doute

   Page 4021 (page 531 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que les Dieux l'inspiroient. Quoy qu'il en soit, Seigneur, Sesostris y voulut aller, et y fut en effet : mais au lieu d'y aller par le chemin le plus court, qui estoit celuy de ce petit Escalier, qui faisoit la liaison de l'Apartemêt du Roy et du sien ; il y fut par le grand, de peur que celuy que ce Soldat soubçonnoit, et qui commandoit de ce costé là, ne jugeast qu'il estoit descouvert, s'il le voyoit entrer si tard chez le Roy, qui dormoit desja, lors que Sesostris, suivy de deux Gardes et de moy, fusmes à la porte de l'Antichambre qu'on nous ouvrit : Sesostris disant qu'il estoit necessaire qu'il parlast à Amasis. Mais, Seigneur, ce qu'il y eut d'estrange, fut que justement comme on ouvrit la porte de la Chambre du Roy pour l'aller esveiller, et luy dire que Sesostris avoit à luy parler : nous vismes que la porte de la Garderobe de ce Prince s'ouvrit en mesme temps : et que plusieurs hommes ayant l'Espée nuë, entroient dans cette Chambre, qui estoit esclairée par une Lampe seulement. Sesostris n'eut pas plustost veu cela, que mettant l'Espée à la main, il se jetta avec une generosité sans esgale, entre le Lict du Roy, et ces Assassins, ne le considerant point en cette occasion, comme l'Usurpateur de son Royaume, mais comme le pere de Timarete. De sorte que le Roy s'estant esveillé, au bruit que firent ceux qui le vouloient tuer, et ceux qui le vouloient deffendre (car les Gardes et moy suivismes Sesostris, et mismes aussi l'Espée à la main) le premier objet qu'il vit, fut

   Page 4022 (page 532 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Sesostris tua un de ces Assassins, et qu'il en blessa un autre. Il pût mesme remarquer, qu'il le couvroit tousjours de son corps autant qu'il pouvoit : de vous dire, Seigneur, quel espouventable objet fut celuy-là pour Amasis, il ne seroit pas aisé. Il est vray qu'il ne dura pas long-temps : car l'incomparable valeur de Sesostris, repoussa bien tost ces lasches Assassins, qui servoient Heracleon. Tanisis qui les conduisoit, sentit la pesanteur du bras de Sesostris, estant blessé en deux endroits : si bien qu'apres cela, l'espouvante prenant à tous ces Conjurez, ils sortirêt de la Chambre, et de la Garderobe. Sesostris les vouloit poursuivre plus loin, mais Amasis s'estant levé diligemment, dés qu'il eut veu ce Combat, l'en empescha : ne jugeant pas qu'il deust s'engager si legerement. De sorte qu'on se contenta de faire fermer les Portes de ce costé là, et de les faire garder, jusques à ce que tout le monde fust esveillé dans le Palais : et qu'on eust envoyé reconnoistre quel nombre de Gens avoient les Conjurateurs. Et en effet, le Roy envoya deux de ses Gardes par le grand Escallier, pour luy venir raporter ce qu'ils auroient veû : en envoyant deux autres pour faire venir tous ses Officiers, et entre les antres Simandius. Cependant ceux qui n'avoient pû executer leur dessein, se r'assemblerent aupres d'Heracleon, où Tanisis les conduisit : car Heracleon les attendoit dans la Cour, avec ceux qui estoient destinez à assassiner Sesostris, afin d'agir selon l'evenement.

L'enlèvement de Timarete
Apprenant l'insuccès de son entreprise, Heracleon décide d'enlever Timarete. Il exécute son dessein si rapidement qu'il parvient à s'enfuir avec la princesse. Sesostris, parti à leur recherche, apprend bientôt que le ravisseur est en Lydie. Il s'enrôle alors non sans répugnance dans l'armée de Cresus. La situation l'oblige à se battre. Durant la bataille, il est traîtreusement blessé par Heracleon. Le récit de Miris est terminé. Le narrateur s'adresse à Cyrus pour le conjurer de venir en aide à Sesostris. Cyrus lui promet de se rendre personnellement auprès d'Heracleon, afin de savoir où se trouve la princesse Timarete.

Mais comme il vit qu'il

   Page 4023 (page 533 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'avoit pas esté heureux, et qu'il ne pouvoit tuer ny le Roy, ny Sesostris, il prit un autre dessein : qui fut celuy d'enlever la Princesse d'Egipte. Comme sa Maison n'estoit pas encore faite, il sçavoit qu'elle n'avoit que fort peu de Gens aupres d'elle : et qu'elle logeoit mesme en un Pavillon assez esloigné du Logis du Roy. Car comme Elephantine n'est pas le sejour ordinaire des Rois, le Palais où ils logent quand ils y vont, est assez irregulierement basty : de sorte qu'Heracleon trouvant plus de facilité à ce dessein là qu'à l'autre, il l'executa sans peine. S'estant donc fait ouvrir la Porte de ce Pavillon au nom du Roy, il s'en rendit Maistre, et enleva Timarete malgré ses larmes, et malgré ses cris : cette Grande Princesse n'ayant eu qu'à peine le temps de s'habiller à demy, durant qu'on enfonçoit la porte de son Cabinet, où elle s'estoit jettée, avec une de ses Femmes, dés qu'elle avoit ouy la voix d'Heracleon, et le bruit qu'on avoit fait. Encore eut elle cét avantage dans son malheur, que cette Femme la suivit : cependant ceux que le Roy avoit envoyez pour sçavoir s'il y avoit beaucoup de Gens en armes, ayant oüy quelques cris de femmes, revenant en diligence, dirent au Roy qu'on attaquoit l'Apartement de la Princesse Timarete : de sorte que Sesostris entendant cela, n'escouta plus le Roy, et fut comme un furieux, pour deffendre sa chere Princesse. Mais il arriva trop tard : car Heracleon s'estoit desja embarqué aussi bien que Tanisis. Je ne vous diray point, Seigneur,

   Page 4024 (page 534 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quel fut le desespoir de ce Prince, puis que vous le pouvez aisément comprendre : principalement lors qu'il vit que tous les soins qu'il eut de suivre et de faire suivre Heracleon, furent inutiles. Ce qui favorisa sa fuite, fut qu'on ne s'imagina point qu'il se fust embarqué sur le Nil, et qu'on creust qu'il s'estoit caché dans Elephantine. Ce n'est pas qu'encore qu'on ne le creust point, Sesostris ne fist partir plusieurs bateaux pour cela : mais comme ce fut quelques heures apres que cet Enlevement fut fait, et que la nuit estoit fort obscure ; ceux qui furent envoyez pour chercher Heracleon de ce costé là, ne joignirent que le Bateau qui avoit enlevé Timarete, et ne la trouverent plus. Ainsi le lendemain au matin, on sçeut qu'Heracleon avoit abordé en un lieu, où des Chevaux l'attendoient : que Tamisis estoit demeuré sur le Rivage, où il estoit mort entre les bras de quelques Bergers, qui l'avoient trouvé en cet endroit là, sans qu'on peust apprendre autre nouvelle d'Heracleon, ny sçavoir seulement quelle route il avoit prise. Ce n'est pas que Sesostris n'y fist tout ce qui fut en sa puissance : car enfin il erra un mois tout entier, sans sçavoir où il alloit : Amasis de son costé, fit faire une recherche tres-exacte par tout son Royaume, mais ce fut inutilement : de sorte qu'à la fin Sesostris fut contraint d'attendre aupres du Roy qu'il eust du moins quelque lumiere, du lieu où pouvoit estre Heracleon. Cependant ceux qui avoient pris les Armes pour le Fils d'Apriez, les poserent : le Roy

   Page 4025 (page 535 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

allant luy mesme à Thebes leur mener Sesostris, dont la douleur n'eut jamais d'égale. De Thebes, ils furent à Memphis, où le Roy trouva un Ambassadeur de Cresus, qui luy demandoit des Troupes, suivant l'alliance qui estoit entr'eux : de sorte que ce Prince envoya celles qui avoient servy à la guerre de Thebes, et qui avoient veû quelle estoit la valeur de Sesostris, lors qu'il portoit le nom de Psammetite ; Amasis voulant que Simandius les commandast. Mais quelque temps apres que ces Troupes furent parties, le hazard fit qu'une Lettre qu'Heracleon escrivoit à un de ses Amis en Egipte, tomba entre les mains de Sesostris, et luy fit connoistre qu'il estoit en Lydie : si bien que Sesostris sans communiquer son dessein à personne qu'à moy, se resolut de se dérober d'Amasis, et d'Amenophis, pour venir luy mesme servir Cresus. Ce n'est pas qu'estant charmé de vostre reputation, il n'eust une repugnance estrange, à se jetter dans un Party opposé au vostre : mais comme l'amour regnoit dans son coeur, il se resolut à servir Cresus, pour tascher de trouver Timarete ; et en effet,