Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 5, livre 3


Désertion et trêve
Pendant que les trois rivaux Cyrus, Mazare, et le prince d'Assirie, s'adonnent à l'évocation personnelle de leur situation amoureuse, Cresus, confronté à une série de désertions, propose une trêve, en invoquant le prétexte d'un échange de prisonniers. C'est l'occasion pour Cyrus de fréquenter la petite cour qui s'est créée autour de Panthée. Mais la quiétude est bientôt troublée par le duel qui oppose Belesis et un nouvel arrivant du nom d'Hermogene. Pour comprendre la motivation de leur dispute, on écoute le récit de leur histoire.
Evocations amoureuses
Cyrus prend plaisir à s'entretenir de Mandane avec Mazare. D'autant que, dans sa dernière lettre, la princesse l'autorisait à interpréter ses propos à son avantage. Le héros attribue même plus de valeurs aux soupirs qu'il a poussés qu'aux faits d'armes qu'il a réalisés. Mais il doit reconnaître qu'il est encore loin d'avoir conquis le cur de sa bien-aimée. Pendant ce temps, les rivaux, eux aussi, songent à leurs amours : Mazare se convainc que son repentir était la bonne option, tout en redoutant que Mandane n'accepte jamais son amitié ; le roi d'Assirie ressasse sa haine pour ses deux rivaux.

   Page 3226 (page 506 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres que Cyrus eut satisfait à tout ce que la dignité de son employ ; le besoin des affaires ; la civilité ; la generosité ; et la tendresse de son ame, pouvoient exiger de luy, en une pareille rencontre ; il voulut entretenir son cher Feraulas en particulier, et l'entretenir de Mandane : car il avoit sçeu par Orsane qu'il pouvoit l'avoir veuë se promener sur le haut de la Tour où elle estoit captive. De sorte que l'ayant fait apeller, il luy fit toutes les caresses qu'un Prince amoureux pouvoit faire à un confident de sa passion : et à un confident encore, de

   Page 3227 (page 507 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui il avoit reçeu cent services considerables, et cent consolations dans ces malheurs. Il s'entretint donc aveque luy plus de deux heures, sans pouvoir pourtant presques rien aprendre de sa Princesse : car Feraulas avoit veû Mandane de si loin, qu'il ne pouvoit pas tirer grande satisfaction de ce qu'il luy en pouvoit dire. Mais l'amour a cela de particulier, qu'elle fait que ceux qui en sont possedez, ne s'ennuyent jamais de parler d'une mesme chose, pourveu que l'interest de la Personne qu'ils aimnent s'y trouve meslé : c'est pourquoy quand Cyrus avoit assez parlé des derniers evenemens de sa vie, il parloit encore des premiers, avec le mesme empressement, que s'ils fussent venus de luy arriver. Il est vray que ce jour là il n'avoit pas ; besoin de chercher à s'entretenir de choses fort esloignées : puis que le retour du Roy d'Assirie, et l'arrivée de Mazare, luy donnoient assez d'occupation. De plus, la Lettre qu'il avoit receuë de Mandane, luy donnoit encore assez dequoy parler : ne pouvant s'empescher de trouver quelque chose de difficile à souffrir, que cette Princesse luy eust escrit si obligeamment pour Mazare. Toutesfois les dernieres paroles de son Billet, le consoloient de toutes les autres : et quand il songeoit qu'elle luy permettoit de les expliquer le plus favorablement qu'il pourroit, il sentoit une douceur dans son ame, plus aisée : à imaginer qu'à dépeindre. Quoy ma Princesse, disoit il, vous permettez à mes pensées d'interpreter vos paroles

   Page 3228 (page 508 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les à mon avantage ! mais sçavez vous bien divine Mandane, adjoustoit il, jusques où se peut flatter un Amant ; et ne craignez vous point que je vous face dire ce que vous ne me direz jamais ? Ne pensez pas en me disant que vous estes equitable et reconnoissante, renfermer la justice que vous me voulez faire, et la reconnoissance que vous voulez avoir, dans des bornes si estroites, que vous n'y compreniez que ce que j'ay fait pour vous delivrer : non non diune Mandane, ce n'est point là le sens que je veux donner à vos paroles. Ne contez s'il vous plaist pour rien, ny les Combats que j'ay faits ; ny les Villes que j'ay prises ; ny les Batailles que j'ay gagnées ; mais contez pour quelque chose, la violente et respectuese passion que j'ay pour vous. C'est de cela seulement, que je souhaite que vous me soyez obligée, et que vous me rendiez justice : ne contez donc point les perils que j'ay courus, ny les blessures que j'ay reçeuës : mais tenez moy conte des souspirs que j'ay poussez, et des larmes que j'ay versées, depuis que j'ay commencé de vous aimer. Enfin (adjoustoit il encore, comme si elle eust pû l'entendre) souffrez que le transport de mon amour, me fasse interpreter si favorablement ce que vous m'avez escrit, que je puisse croire qu'en m'assurant que vous estes equitable vous voulez bien que je croye que vous m'aimez autant que je vous aime. Mais que dis- je ! (reprenoit il un moment apres, adressant

   Page 3229 (page 509 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la parole à Feraulas) ne seroit-ce pas une injustice que Mandane m'aimast autant que je l'aime ? ouy sans doute, et c'est pourquoy pour adoucir un peu la chose, souhaitons seulement que cela soit : et appellons grace, ce que nous avons apellé justice fort improprement. Pour moy Seigneur, interrompit Feraulas, je ne pense pas que la Princesse Mandane face ce que vous voulez : car enfin vos victoires ne sont pas moins des marques de vostre amour, que vos soupirs et vos larmes : c'est pourquoy si elle joint toutes ces choses ensemble, comme je n'en douce pas, je suis persuadé que sans vous faire grace, elle vous aimera un jour autant que vous l'aimez. Ha Feraulas, interrompit ce Prince, que ce jour est peut-estre loin ! et que de choses j'ay encore à faire, auparavant que de pouvoir estre heureux, quand mesme la Fortune, Ciaxare, et ma Princesse, voudroient que je le fusse ! Il faut donner une Bataille et la gagner ; il faudra en suitte faire un Siege considerable ; et apres cela encore, combatre du moins le Roy d'Assirie. Voila Feraulas, les moindres difficultez que je puisse trouver, pour arriver jusques aux pieds de Mandane : afin de luy demander à genoux, la grace d'estre aimé d'elle. jugez donc si je ne dois pas plus craindre qu'esperer : principalement apres tant de menaces des Dieux. Pendant que Cyrus s'entretenoit de cette sorter ses Rivaux n'avoient pas de plus douces pensées que luy : Belesis

   Page 3230 (page 510 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et Orsane consoloient le Prince Mazare autant qu'ils pouvoient : et taschoient, en le loüant de la genereuse resolution qu'il avoit prise, de l'y confirmer si puissamment, qu'il ne s'en repentist jamais. Ils avoient mesme l'adresse de flatter sa passion, quoy qu'ils l'en voulussent guerir : c'est pourquoy ils luy disoient, qu'infailliblement Mandane luy redonneroit son estime et son amitié, s'il continuoit d'agir comme il avoit commencé. Veüillent les Dieux (interrompit il, lors que Belesis luy tint ce discours) que je ne desire jamais davantage, si je suis assez heureux pour obtenir ce que vous dittes : je feray sans doute tout ce que je pourray pour cela, poursuivit il ; mais s'il arrive que je ne le puisse, et qu'en l'estat où seront les choses, je n'aye pas plus de raison d'esperer que l'en ay aujourd'huy, je retrouveray du moins tousjours ma Grotte et mon Desert, pour y cacher ma souffrance et pour y mourir. Non non Seigneur, repliqua Belesis, les choses n'en viendront pas là : Mandane vous redonnera son amitié, et vostre vertu sera tousjours Maistresse de vostre passion. C'est pourquoy il faudra que vous me laissiez retourer seul dans ma Solitude ; moy, dis-le, qui ne puis jamais rien esperer. L'esperance que j'ay est d'une telle nature, reprit Mazare, qu'elle est absolument sans douceur : parce que ce que j'espere, n'est sans doute que ce que ma raison me conseille de vouloir, et non pas ce que mon coeur souhaite effectivement. Et puis Belesis,

   Page 3231 (page 511 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il est vray de dire, que la felicité consiste principalement à satisfaire ses desirs, et à faire toujours sa volonté ; on peut assurer que je suis le plus malheureux de tous les hommes : estant certain que je ne fais rien de ce que je veux, et que je n'auray jamais rien de ce que je desire. De Grace, adjousta ce Prince affligé, ne pensez pas qu'encore que je parle comme je fais, je me repente de m'estre repenty : non Belesis, je ne le fais pas : et je suis si absolument determiné à combattre pour Cyrus, jusques à ce que la Princesse Mandane soit delivrée, et à ne demander jamais à cette Princesse d'autre grace que celle de me pardonner, et de me redonner son estime et son amitié ; que je ne croy pas possible que toute la violence de mon amour et de mon desespoir, me puisse faire changer de resolution. Mais cela n'empesche pourtant pas, que je ne sente dans mon coeur tant de mouvemens tumultueux, que je dois me preparer à une guerre eternelle contre moy mesme. Au reste, il faut que je vous die encore, que pour faire que mon destin soit tout particulier, je ne suis pas comme ceux qui par un sentiment d'amour trouvent tous leurs Rivaux peu honnestes gens, quelques accomplis qu'ils puissent estre : au contraire, il me semble que je voy Cyrus tant au dessus de tous les autres hommes, et si digne de Mandane, qu'il y auroit une injustice estrange s'il ne l'aimoit pas, et s'il n'en estoit pas aimé. De sorte que jugeant par la grandeur du merite de ce

   Page 3232 (page 512 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince, de la grandeur de l'affection que cette Princesse doit avoir pour luy ; je conclus que nul autre n'y doit rien pretendre : et qu'ainsi je n'ay rien à faire qu'a chercher à mourir plus doucement : comme je feray sans doute, si je puis obtenir mon pardon. D'autre part, le Roy d'Assirie n'estoit pas sans chagrin : il estoit pourtant bien aise d'estre delivré, afin que Cyrus ne fust pas seul à combattre pour Mandane, mais il estoit au desespoir d'avoir cette obligation à Mazare. Toutefois comme la veuë d'un Rival aimé, aigrit bien davantage l'esprit, que celle d'un qui ne l'est pas, toute la haine du Roy d'Assirie estoit pour Cyrus. Il l'estimoit pourtant malgré luy : car sa vertu brilloit avec tant d'esclat, que la plus maligne jalousie de ce Prince, ne pouvoit jamais faire qu'il fust assez preocupé, pour ne voir pas que Cyrus estoit le plus Grand Prince du monde, et le plus digne de Mandane. Mais pendant que ces trois illustres Rivaux s'entretenoient avec tant de melancolie, Abradate et Panthée se consoloient de toutes leurs disgraces en se les racontant : Andramite trouvoir aussi beaucoup de consolation, à voir l'aimable Doralise : de qui l'humeur enjoüée et indifferente, ne luy donnoit pourtant pas peu de peine. Ligdamis et Cleonice avoient encore d'assez douces heures, lors qu'ils pouvoient estre ensemble : mais pour le Prince Phraarte, il n'en estoit pas de mesme : luy estant absolument impossible de voir jamais la Princesse Araminte

   Page 3233 (page 513 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'irritée. Le Prince Tigrane regrettoit l'absence de sa chere Onesile, comme faisoit Aglatidas celle d'Amestris : aussi bien que Tegée et Feraulas s'affligeoient de la captivité de Cylenise, et de celle de Martesie. Enfin on eust dit que l'amour estoit l'ame de cette Armée, n'y ayant presques pas une personne considerable en tout le Camp de Cyrus, qui ne se louast ou ne se plaignist de cette passion.

Nouvelle trêve
Cresus, pour sa part, est préoccupé des diverses désertions dont son camp a été victime. Il cherche par conséquent un moyen de prolonger la trêve, ou du moins de gagner du temps. Finalement, il propose d'échanger Artamas contre Araminte. Cyrus n'est pas dupe. Il accepte toutefois, par égard pour les prisonniers faisant objet de l'échange. Durant la trêve, le héros fait des visites à Panthée, autour de qui se rassemble une petite cour.

Mais pendant qu'elle partageoit les pensées de tant de Personnes illustres dans le Party de Cyrus, le Roy de Lydie ne donnoit toutes les siennes qu'à la colere et qu'à la vangeance. La fuitte des Prisonniers de guerre l'affligeoit sensiblement : le départ du Prince de Clasomene l'inquietoit encore plus : et le changement de Party du Roy de la Susiane et d'Andramite, le mettoient en une fureur estrange. Le Prince Myrsile parut aussi fort affligé ; qu'Andramite eust fait ce qu'il avoit fait, quoy qu'il eust beaucoup contribué à aigrir les choses, sans que l'on en comprist la raison. Pour le Roy de Pont, il eut des sentimens bien differents : car il fut fort fâché qu'Abradate, le Prince de Clasomene, et Andramite fussent allez fortifier le Party de Cyrus : mais il ne fut pas marry que le Roy d'Assirie et le Prince Mazare ne fussent plus à Sardis. Car encore que ce premier fust prisonnier, il ne laissoit pas de craindre qu'il ne tramast quelque chose ; joint que c'est un sentiment si naturel, que d'estre bien aise de l'absence d'un Rival, qu'il ne pût estre fâché de

   Page 3234 (page 514 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celle de deux tout à la fois. Ainsi n'estant pas aussi affligé que Cresus, il fit ce qu'il pût pour luy persuader qu'il n'avoit pas autant perdu qu'il avoit pensé : le mal estoit que la fin de la Tréve aprochoit : si bien que n'y ayant plus de negociation à faire, puis que le Roy de la Susiane avoit changé de Party, on ne sçavoit comment demander à la prolonger. Cependant ce qui estoit arrivé, avoit causé une si grande espouvente à Sardis, et si fort esmeu toute l'Armée de Cresus, qu'il avoit grand besoin de quelques jours pour rassurer les Peuples et les Soldats. De plus, le passage de la Riviere d'Helle estant à Cyrus, il faloit alors de necessité donner Bataille, si ce Prince en avoit envie : de sorte qu'il voyoit bien que s'il la donnoit, auparavant que les choses fussent un peu raffermies, il estoit perdu. C'est pourquoy, comme aux extrémes maux, il faut aussi avoir recours aux extrémes remedes, Cresus se resolut de commencer une autre negociation, quoy qu'il n'eust pas dessein de l'achever, mais seulement de gagner temps. Il dit donc au Roy de Pont, qu'il estoit d'avis d'envoyer proposer à Cyrus, l'eschange de la Princesse Araminte, avec le Prince Artamas : mais ce fut avec des conditions bizarres, qui faisoient assez connoistre qu'il cherchoit à alonger la Tréve, plustost qu'à faire cét eschange : puis que non seulement il vouloit que le Prince Artamas promist de ne songer plus à la Princesse Palmis : mais qu'il demandoit encore, qu'on luy rendist

   Page 3235 (page 515 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tous les Prisonniers qui avoient esté faits, depuis que Cyrus estoit entré dans ses Estats. Le Roy de Pont ne manqua d'aprouver tout ce que Cresus luy proposa : car encore qu'en effet il eust esté bien aise que la Princesse sa Soeur n'eust pas esté en la puissance de Cyrus : il n'osoit pourtant pas dire au Roy de Lydie que toutes ces propositions là ne pouvoient pas reüssir : parce qu'estant son Protecteur, c'estoit à luy à s'accommoder à ses sentimens. Cresus ne pouvant donc mieux faire, envoya demander à prolonger la Tréve pour huit jours, afin de traiter de la liberté du Prince Artamas, etde celle de la Princesse Araminte. Dés que cette proposition fut faite à Cyrus, ce Prince connut bien le veritable dessein du Roy de Lydie : et s'il eust suivy son inclination, il l'auroit absolument rejettée, afin de profiter du desordre qui estoit dans l'Armée de Cresus. Mais comme elle luy fut faite en presence du Roy de Phrigie (qui quelque habile qu'il fust, espera que peut-estre le Prince son Fils pourroit il estre delivré par cette negociation) Cyrus voyant les sentimens de ce Prince, ne voulut pas le desobliger : ny persuader aussi à la Princesse Araminte, qu'il estimoit extrémement, qu'il eust moins d'envie de contribuer à sa liberté qu'à celle de Panthée. Ce n'est pas que quelque estime qu'il fist de cette Princesse, il n'eust eu peine à la rendre : parce qu'il luy sembloit qu'estant Soeur du Roy de Pont, cela luy estoit d'une

   Page 3236 (page 516 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

extréme consideration. Mais comme il jugeoit bien qu'il importoit encore plus à Cresus de ne rendre pas le Prince Artamas, qu'à luy de ne rendre pas la Princesse Araminte, il accorda la Tréve qu'on luy demandoit : et d'autant plustost, qu'estant assuré du passage de la Riviere d'Helle, il sçavoit bien qu'il faudroit de necessité que Cresus combatist des qu'il le voudroit. De sorte que ne s'agissant que de huit jours plustost ou plus tard, il se resolut de satisfaire le Roy de Phrigie : et de n'irriter pas la Princesse de Pont, à qui il envoya dire la chose. De plus, ces huit jours ne luy estoient pas encore absolument inutiles non plus qu'à Cresus : car comme les Lydiens avoient fait le dégast dans toute la Campagne qui alloit de la Riviere d'Helle à Sardis, il faloit bien ce temps là, afin d'avoir assez de munitions pour son Armée, dans toutes les Villes voisines, de peur de s'engager mal à propos. La Tréve ayant donc esté renouvellée, le Prince Phraarte ne songea qu'à empescher s'il pouvoit que cette negociation ne s'achevast heureusement : ce n'est pas qu'il n'estimast fort le Prince Artamas, et qu'il n'eust voulu qu'il eust esté delivré : mais estant amoureux d'Araminte au point qu'il l'estoit, il ne pouvoit pas consentir qu'elle passast dans le Party Ennemy, et de la perdre de veuë pour tousjours. Cependant comme les premiers jours de cette nouvelle Tréve ne furent employez qu'à faire simplement les propositions de Cresus,

   Page 3237 (page 517 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que l'on faisoit aussi au nom du Roy de Pont : Cyrus n'estoit pas si ocupé, qu'il n'allast visiter Panthée, et prendre part à la joye qu'elle avoit de revoir Abradate. Le Roy d'Assirie y alloit aussi quelquesfois, aussi bien que tous les autres Princes qui estoient dans cette Armée : de sorte que pendant cette Tréve, on peut dire que la Cour de Panthée estoit la plus belle Cour du monde : n'y ayant pas un lieu en toute la Terre ; où il y eust tant d'honnestes gens ensemble qu'en celuy là. L'inconnu Anaxaris, fit voir pendant cette petite paix (s'il est permis de parler ainsi) qu'il avoit autant d'esprit que de courage : le Prince Mazare quoy que tres melancolique, n'estant pas devenu incivil dans la Solitude où il avoit vescu, visita aussi la Reine de la Susiane ; Il vit aussi la Princesse Araminte : mais les visites qu'il leur rendoit, estoient simplement des visites de civilit ;, et non pas de divertissement. Cependant le Roy de la Susiane sçachant les divers interests de Cyrus et de Mazare, et de Mazare et du Roy d'Assirie, mesnagea si adroitement leurs esprits, qu'ils vinrent enfin à vivre presques ensemble comme s'ils eussent oublié le passé. . Le Roy d'Assirie s'eschapoit pourtant tousjours de temps en temps, à dire quelque chose qui faisoit aisément voir qu'il s'en souvenoit, et que mesme il ne l'oublieroit jamais : toutesfois cela n'avoit point de suitte : et la sagesse de Mazare temperoit si à propos 1 humeur impetueuse du Roy

   Page 3238 (page 518 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Assirie, qu'il n'en arrivoit point de desordre entre eux Ils en vinrent mesme aux termes, de parler tous trois ensemble de leur amour, et d'en parler sans se quereller : il est vray que ce fut en la presence d'Abradate : car on aportoit un soin extréme à ne les laisser jamais seuls, de peur qu'une passion aussi violente que celle qu'ils avoient dans l'ame, ne produisist enfin quelque funeste evenement,

Les deux querellants
Seul Belesis est mélancolique. Son humeur est encore aggravée par un incident surprenant : alors qu'il faisait réparer un portrait, survient un étranger qui prétend que la peinture lui appartient ; il reconnaît son rival Hermogene. Les deux hommes tirent leur épée, mais sont rapidement interrompus. On les amène devant Cyrus, qui les interroge sur la nature de leur différend. La compréhension de la relation complexe des deux « querellants » implique le récit de leur histoire, qu'on confie au dénommé Alcenor.

Cependant Belesis au milieu d'une Armée de cent cinquante mille hommes, et dans une Ville où il y avoit deux Grandes Princesses, et grand nombre d'autress Dames de qualité, tant de celles que l'on avoit fait Prisonnieres, que de celles de la Ville mesme ; ne voyoit personne que le Prince Mazare, avec qui il estoit logé, tant la melancolie l'accabloit. Les choses estant donc en ces termes, un jour que Cyrus et Maxare estoient chez la Reine de la Susiane, chez qui estoit aussi la Princesse Araminte ; Belesis estant allé jusques dans cette petite Ville aveque le Prince des Saces, afin de faire racommoder quelque chose à la Boiste d'un Portrait qui luy estoit infiniment cher, et qu'il ne vouloit confier à personne : comme il parloit à celuy qui y devoit travailler, et qu'il en ostoit la Peinture, qu'il ne vouloit pas abandonner : cét Ouvrier qui se connoissoit en cét Art, la trouvant merveilleuse, ne pouvoit se lasser de la regarder. Pendant qu'il la consideroit de cette sorte, avec autant d'admiration que de plaisir ; un Estranger de bonne mine arrivant

   Page 3239 (page 519 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans cette Ville, vint descendre de cheval, devant la Maison qui touchoit celle où Belesis estoit : de sorte que jettant fortuitement les yeux sur cette Peinture, il la reconnut : et en fut si surpris, que ne pouvant comprendre comment ce Portait pouvoit estre en Lydie, il ne pût s'empescher de demander à celuy qui le tenoit, qui luy avoit donné cette Peinture ? adjoustant mesme qu'elle luy apartenoit : car cét Estranger sçavoit la langue Lydienne. Mais à peine eut il dit cela, que Belesis l'entendant, et connoissant le son de la voix de celuy qui parloit, il reprit avec precipitation, le Portrait qui estoit à luy : et se tournant vers cét Estranger, il vit en effet qu'il ne se trompoit pas : etque c'estoit effectivement celuy qu'il avoit pensé entendre. De sorte que se reculant d'un pas ; ha Hermogene (s'escria t'il, emporté de douleur et de desespoir, et en portant mesme la main sur son Espée) c'est me poursuivre trop loin, ettrop opiniastrément, que de venir jusques en Lydie, pour m'arracher une Peinture, dont vous m'avez si cruellement dérobé l'Original. Hermogene fut si surpris de la rencontre de Belesis ; et tant de choses differentes occuperent son esprit : tout à la fois, qu'il fut un temps sans se mettre en deffence, et sans sçavoir seulement si ce qu'il voyoit estoit possible. Il n'eut mesme pas le loisir de deliberer ce qu'il avoit à faire : car Orsane qui avoit accompagné Mazare chez Panthée, ayant eu besoin d'aller dans la Ville,

   Page 3240 (page 520 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

passa fortuitement comme Belesis avoit porté la main sur la Garde de son Espée, et comme Hermogene ne sçavoit si ce qu'il voyoit estoit vray ou faux. Si bien qu'appellant du monde à son secours, il se saisit, et de Belesis, et d'Hermogene qu'il ne connoissoit pas, comme de deux hommes qui avoient querelle : envoyant à l'heure mesme en advertir le Prince Mazare, qui ne sçeut pas plustost la chose, qu'il suplia, Cyrus d'y donner ordre. Et comme en luy faisant cette priere, il nomma Belesis ; la Reine de la Susiane joignit ses prieres aux siennes : s'accusant alors de ne s'estre pas souvenuë qu'Orsane luy en avoit parlé, comme estant aveque luy. Il est vray qu'elle estoit excusable, de n'avoir pas si tost pensé à s'informer de Belesis, en revoyant son cher Abradate : neantmoins pour reparer la faute qu'elle disoit avoir faite, d'avoir eu quelque negligence à demander des nouvelles d'un homme d'un si Grand merite ; elle fit sçavoir la chose au Roy de la Susiane : qui ayant assuré Cyrus que Belesis estoit un homme de grande qualité, et de beaucoup d'esprit ; et qui de plus avoit aussi beaucoup de coeur, tous ces Princes voulurent passer dans une autre Chambre, afin d'y faire venir Belesis, et celuy contre qui on disoit qu'il avoit querelle. Mais la Reine de la Susiane qui avoit une envie estrange de connoistre Belesis, suplia Cyrus de les faire venir dans la sienne : si bien que luy obeïssant, il commanda qu'on les fist entrer. A peine furent :

   Page 3241 (page 521 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ils dans cette Chambre, qu'Abradate et Panthée reconnurent Hermogene qui estoit de Suse, et de tres grande condition : et qui ayant eu dessein de s'aller jetter dans Sardis, avoit apris par bonheur qu'Abradate avoit changé de Party : si bien qu'il avoit changé sa route, et estoit venu à cette Ville, où il avoit sçeu qu'estoit la Reine de la Susiane. Abradate et Panthée qui estimoient fort Hermogene, le carresserent extrémement, aussi bien que Belesis, quoy qu'ils ne connussent le dernier que de reputation, parce qu'il n'estoit plus à Suse lors qu'ils y estoient allez, apres la mort du feu Roy de la Susiane. Apres avoir donc dit à ces deux querellans, tout ce que la civilité vouloit qu'ils leur dissent, ils suplierent tout de nouveau Cyrus de vouloir les accommoder : et de les obliger à dire quel estoit leur different. Il est de telle nature, interrompit Belesis, qu'il est impossible qu'il puisse jamais estre bien entendu, à moins que de sçavoir toute la vie d'Hermogene et toute la mienne : c'est pourquoy je pense qu'il vaut mieux nous laisser Ennemis, que d'occuper si long temps tant de Grand Princes à entendre tant de choses qui leur doivent estre indifferentes. L'interest des Personnes de vostre merite, respondit Cyrus, ne doit jamais estre indifferent aux plus Grands Princes du Monde : c'est pourquoy s'il ne faut pour vous rendre justice qu'escouter le recit de toute vostre vie, vous nous trouverez tous disposez à l'entendre paisiblement,

   Page 3242 (page 522 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Aussi bien ne pensay-je pas que nous puissions plus utilement employer le loisir que la Tréve nous donne, qu'à tascher de vous rendre Amis Hermogene et vous : j'y trouveray mesme quelque avantage (adjousta Cyrus en sous-riant) puis que si je vous accommode, j'espere que vous en combatrez mieux le jour de la Bataille : c'est pourquoy je suplie tres humblement la Reine, de se servir du droit qu'elle a de commander à Hermogene ; et de luy ordonner da me dire vos avantures, si vous ne voulez pas que je les sçache par vous mesme. Hermogene, repliqua Belesis, est trop interessé en la chose, et a l'esprit : trop adroit, pour m'obliger à souffrir que se soit sur sa narration que vous jugiez de la justice de ma cause, et de l'injustice de la sienne : car Seigneur, comment ne vous preocuperoit il pas ; luy dis-je, qui m'a pensé persuader à moy mesme plus de vint fois que j'avois tort, et qu'il avoit raison ? Pour vous monstrer, dit alors Hermogene, que je n ay pas besoin de déguiser la verité, je contents que vous disiez vous mesme tout ce qui s'est passe entre nous : je ne le pourrois pas, reprit il, car le temps m'a si peu soulagé, qu'il me seroit impossible de redire tout ce qui m'est advenu, sans rentrer dans mon premier desespoir. Pour les mettre d'accord (interrompit Abradate parlant à Cyrus) il faut que ce ne soit ny Belesis, ny Hermogene, qui racontent leurs advantures : et qu'un de leurs Amis communs, qui n'ignore

   Page 3243 (page 523 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas la moindre de leurs pensées vous les aprenne. Ha Seigneur, repliqua Belesis, il n'y a qu'Alcenor au monde qui puisse faire ce que vous dittes ! aussi est- ce luy dont j'entens parler, repliqua Abradate, et je m'estonne que vous ne l'ayez pas veû : puis qu'il arriva à Sardis deux jours devant que l'en partisse, et m'a par consequent suivy icy. Il faudroit plustost s'estonner s il l'avoit veû, reprit le Prince Mazare, car Belesis n'a voulu voir personne depuis que nous avons quitté nostre Desert, que lors qu'il a creû me pouvoir servir à delivrer la Princesse Mandane. Apres cela Cyrus pressant ces deux Ennemis de trouver bon que celuy qu'Abradate leur avoit nomme, luy aprist la cause de leurs differents, puis qu'ils ne vouloient pas la dire eux mesmes, ils y consentirent : demandant toutesfois à voir Alcenor auparavant qu'il parlast, ce qu'on leur accorda sans resistance. Si bien que sans perdre temps, la Reine de la Susiane l'ayant fait chercher, on le trouva à l'heure mesme ; et on le fit voir à ces deux Amis, qui luy recommanderent l'un et l'autre, de dire la verité toute pure : leur semblant qu'ils n'avoient besoin d'autre chose pour se justifier. En suitte dequoy, s'estant retirez dans une autre Chambre, et n'estant démeuré que la Reine de la Susiane ; la Princesse Araminte ; Cyrus ; Abradate ; et Mazare ; Alcenor commença le recit qu'il devoit faire en ces termes : Panthée luy ayant ordonné d'adresser tousjours la

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parole à Cyrus comme devant estre l'Arbitre de ce different : joint qu'elle estoit desja assez informée de cette avanture : quoy qu'elle fust bien aise de l'entendre encore une fois.


Histoire de Belesis, d'Hermogene, de Cleodore et de Leonise : amitié de Belesis et d'Hermogène, fierté de Cleodore
Fraîchement arrivés à Suse, les deux amis Belesis et Hermogene font la connaissance de la fière Cleodore. Le premier entreprend néanmoins de courtiser cette jeune personne réputée inaccessible. Il se révèle un fort rusé séducteur.
Les deux amis arrivent à Suse
Après une rapide justification de son statut de narrateur, Alcenor fait une présentation de Belesis et d'Hermogene, qui se sont rencontrés à Babilone. Les deux jeunes hommes deviennent rapidement amis et décident de visiter Suse ensemble. Ils abordent la ville par le côté où se trouve la promenade, qu'Alcenor s'attarde à décrire, et se trouvent ainsi plongés d'un coup en pleine vie mondaine.

HISTOIRE DE BELESIS, D'HERMOGENE, DE CLEODORE, ET DE LEONISE.

Il vous doit sans doute sembler estrange, Seigneur, que je sois si également Amy dés deux Ennemis, dont vous voulez terminer les differents, que je sçache jusques aux moindres evenements de leur vie, et jusques à leurs pensées les plus secrettes : et qu'ils ayent cous deux si bonne opinion de ma sincerité, qu'ils consentent que je vous aprenne leurs avantures hors de leurs presence, quoy qu'elles soient de telle nature, que la plus petite circonstance oubliée, les changeroit extrémement, l'espere toutesfois ne me rendre pas indigne de la grace qu'ils me font, estant resolu de ne vous déguiser rien : et de vous dire avec beaucoup d'ingenuité, toutes les foiblesses dont ils se sont tous deux trouvez capables. Mais Seigneur, comme il importe ce me semble que vous sçachiez ce qu'ils sont, je vous diray que Belesis est de la Mantiane, et de

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la premiere qualité dans son Pais : et qu'Hermogene est de Suse, et d'une condition qui est aussi tres grande. Outre cét avantage de la Naissance, ils ont encore eu celuy d'estre eslevez avec beaucoup de soin : et d'avoir eu l'un et l'autre des Parents qui leur ont sait enseigner non seulement tout ce que les honnestes gens ne peuvent ignorer sans honte ; mais encore cent autres choses qui ne sont pas d'une absouluë necessité : mais qui ornent pourtant infiniment l'esprit de ceux qui les sçavent, et qui plaisent beaucoup à ceux mesmes qui ne les sçavent pas. Ils ont aussi eu cela de commun entre eux, que leurs Parents voulurent qu'ils voyageassent : et comme si les Dieux eussent eu dessein de faire qu'ils se rencontrassent, et qu'ils eussent de l'amitié l'un pour l'autre, ils firent que l'un partant de Suse, et l'autre de la Capitale de la Mantiane, ils ne laisserent pas de se rencontrer à Babilone, non seulement en mesme temps, mais encore en mesme Maison. De sorte que comme ils ont tous deux une mine à se donner une égalle curiosité de se connoistré, ils chercherent occasion de se parler, et la trouverent aisément : car comme auparavant que d'entreprendre leurs voyages, ils avoient apris une grande partie des langues Asiatiques ; et que de plus, celle de Suse et celle de la Mantiane le ressemblent fort : dés la premiere fois qu'ils se parlerent, ils se parlerent long temps : et furent : mesme ensemble voir une partie des

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merveilles de cette grande et superbe Ville. Ils connurent aussi dés cette premiere conversation, qu'ils aimoient les mesmes plaisirs, et qu'ils se connoissoient aux mesmes choses : de sorte que depuis cela, ils furent tousjours l'un aveque l'autre. D'abord ils n'eurent pourtant dessein d'estre ensemble que durant qu'ils seroient à Babilone, où ils firent un mois de sejour : mais comme pendant ce temps la ils se connurent plus particulierement, et s'aimerent davantage, ils ne purent se resoudre à se separer si tost : et ils prirent enfin la resolution de faire tous leurs voyages ensemble. En effet, ces deux aimables Amis, furent une année entiere à aller de Cour en Cour, et de Pais en Païs, avec un plaisir extréme : n'ayant jamais eu la moindre contestation. Apres avoir donc veû tout ce qu'ils avoient à voir, Hermogene obligea Belesis d'aller passer quelque temps à Suse, au lieu de s'en retourner chez luy : et certes ce n'estoit pas sans raison qu'il luy donnoit la curiosité de voir cette belle Ville : estant certain que je ne croy pas qu'il y en ait une au monde qui soit plus capable de plaire. Belesis s'estant donc laissé persuader aisément d'aller à un des plus beaux lieux de la Terre, avec un Amy dont il n'eust pû se separer sans une douleur extréme, il arriva à Suse quelque temps apres que l'illustre Abradate en fut exilé : mais pour faire qu'il ne se repentist pas d'y estre venu, Hermogene qui en sçavoit toutes les aduenuës, fit qu'ils y arriverent par le codé le plus

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agreable : qui en effet est une des plus belles choses qui puisse tomber sous la veuë Car Seigneur, en aprochant de Suse par cét endroit, on trouve une petite eminence, d'où on descouvre une grande Prairie, qui contient plus de cent stades au milieu de laquelle passe en serpentant le Fleuve Choaspe, dont les eaux sont si pures, que celles des Fontaines les plus vives et les plus fraiches, ne les égallent pas. Au bord de ce Fleuve est la Ville de Suse, que grand nombre de Palais magnifiques font paroistre aussi belle par dehors, qu'elle l'est par dedans : et ce qui rend son abord plus agreable, et son sejour plus sain, est que toute cette grande Prairie, aussi bien que les deux bords de la Riviere, sont entierement couverts d'Iris de mille couleurs differentes : qui par un Esmail admirable, charment les yeux par leur diversité, et parfument l'air de leur odeur, qui ne ressemble point du tout celle des autres Iris que l'on trouve ailleurs, Aussi est-ce par l'abondance de ces belles fleurs, que la Ville de Suse prend son Nom : car en nostre langue l'un signifie l'autre : et c'est pour cela que l'on apelle ces Iris par toute l'Asie, Iris de Suse. De plus, en arrivant du costé par où Hermogene mena Belesis, on trouve le long de ce beau Fleuve, quatre grandes Allées si droites, et si sombres, par la hauteur des Abres qui les forment, quoy qu'il n'y en ait pas beaucoup en tout le reste du Pais, que l'on ne peut pas voir une promenade plus agreable que celle la. Aussi est-ce le lieu où toutes

   Page 3248 (page 528 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les Dames vont le soir, dans de petits Chariots descouvers : et où tous les hommes les suivent à cheval : de sorte qu'ayant la liberté d'aller tantost à l'une et tantost à l'autre, cette promenade est tout ensemble promenade et conversation, et est sans doute fort divertissante. Comme Hermogene avoit eu dessein de faire que le premier instant où Belesis arriveroit à Suse, fust un instante plaisir, il avoit voulu le surprendre : et ne luy avoit pas dit qu'il le meneroit par ce lieu là, dont il avoit assez entendu parler : neantmoins afin de ne donner pas à son Amy le déplaisir de paroistre au milieu de tant de monde en habillement negligé, il fit que le matin dont il devoit arriver le soir à Suse, il s'habilla comme un homme qui devoit aller loger dans une maison où il y aurait des Dames : comme en effet il y en avoit chez Hermogene, qui avoit et sa Mere, et une Soeur. Si bien que Belesis sans prevoir l'innocence et agreable tromperie que son Amy luy vouloit faire, fut tout ensemble et propre, et magnifique, contre la coustume de ceux qui voyagent. Mais il s'aperçeut aisément de l'adresse d'Hermogene : lors qu'il se trouva au bout de ces grandes Allées, qu'il vit estre toutes remplies de ces petits Chariots peints et dorez, dans lesquels les plus belles Dames de Suse estoient : et aupres de qui un nombre infiny d'hommes de qualité, admirablement bien montez, et magnifiquement vestus, alloient et venoient

   Page 3249 (page 529 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en les salüant. Ce fut donc alors qu'il remercia Belesis de l'avoir surpris si agreablement, et de ne luy avoir pas differe un si grand plaisir comme estoit celuy de voir tant de belles Personnes en un mesme lieu : et de les y voir d'une maniere si galante. Apres quoy envoyant tout leur Train par un autre chemin, Belesis et Hermogene se mirent à se promener, comme s'ils fussent sortis de Suse, au lieu de venir d'un long voyage.

La rencontre de Cleodore
Quand Hermogene et Belesis apparaissent dans l'allée de la promenade, Alcenor les reconnaît aussitôt. Après de chaleureuses salutations, il leur propose de leur faire voir les belles, à la réserve d'une certaine Cleodore, absente ce soir-là. Belesis doit reconnaître, après un moment, qu'aucune des dames présentes ne le séduit véritablement. Mais finalement le chariot de Cleodore apparaît, ce qui donne au narrateur Alcenor l'occasion de faire son portrait. Cette fois, Belesis est sensible, sans pourtant s'avouer vaincu. Un second passage du chariot permet d'engager la conversation. Belesis saisit l'occasion de faire un compliment à Cleodore.

Pour moy qui estois le plus particulier Amy d'Hermogene, auparavant qu'il eust connu Belesis, je fus estrangement surpris de le voir arriver pendant que j'entretenois des Dames, car je ne l'attendois pas encore. Je ne l'eus pas plustost aperçeû, que le montrant à celles à qui je parlois, afin qu'elles ne trouvassent pas mauvais que je les quitasse si brusquement, je fus au devant de luy : et comme nous n'estions pas en lieu où la bien-seance permist de descendre de cheval, parce que cela auroit embarrassé la promenade des Dames, nous nous embrassasmes en aprochant nos chevaux l'un de l'autre. Apres ce premier transport de ioyc que nous eusmes en nous revoyant, Hermogene me pria d'aimer Belesis, comme il pria Belesis de m'aimer : en suitte dequoy nous nous salüasmes Belesis et moy avec une civilité pleine de franchise, qui faisoit aisément voir que nous estions tous deux disposez à ne refuser pas à Hermogene ce qu'il souhaitoit de nous. Tous nos conplimens estant faits, Hermogene qui s'empressoit

   Page 3250 (page 530 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fort a divertir Belesis, et qui vouloit que le sejour de Suse luy plust, me demanda si toutes les Belles estoient ce soir là à la promenade ! souhaitant que son Amy vist tout d'un coup ce que Suse avoit de plus beau. Et comme je luy nommay celles qui y estoient, et celles qui n'y estoient pas ; il se trouva qu'une Fille de qualité, nommée Cleodore, qui estoit sans doute une des plus belles de Suse ne s'y trouva point, dont Hermogene parut en chagrin : et comme je luy demanday d'où pouvoit venir qu'il regrettoit si fort celle là, veû que je sçavois qu'il n'en estoit pas amoureux ? c'est Alcenor, me dit il, que je voudrois que tout ce qu'il y a de belles Personnes à Suse fussent icy : afin qu'il s'en pûst trouver quelqu'une qui donnast de l'amour à Belesis, et qui l'arrestast parmy nous. Si cela estoit, reprit Belesis, vous ne m'auriez nulle obligation du sejour que je serois à Suse : c'est pourquoy j'ame mieux y demeurer par amitié que par amour. Apres cela nous nous mismes à regarder toutes les Dames, et à les salüer : tout le monde estant fort surpris de voir Hermogene, et tout le monde luy faissant carresses, etluy demandant qui estoit Belesis ? Apres avoir donc fait plusieurs tours ; et bien Belesis, luy dit Hermogene, trouvez vous quelqu'une de nos Belles, qui puisse raisonnablement pretendre à la gloire de vous vaincre ? le trouve leur beautê admirable, luy repliqua t'il, mais s'il faut vous dire la verité, je n'en ay point veû qui m'ait

   Page 3251 (page 531 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donné une certaine esmotion de coeur et d'esprit, qui pour 1 ordinaire suit le premier instant que l'on voit une tres belle Personne que l'on est destiné d'aimer, et qui precede tousjours l'amour que l'on doit avoir pour elle : de sorte que si cette Cleodore, que vous dittes qui n'est point icy, ne fait ce que les autres n'ont pu faire, vous me tiendrez conte s'il vous plaist du sejour que je seray à Suse : puis que selon les aparences, je n'y deviendray pas amoureux. Comme Belesis disoit cela, je vy paroistre au bout des Allées du costé de Suse, un Chariot qui me sembla estre celuy d'une Tante de Cleodore, chez qui elle demeuroit, n'ayant point de Mere : je ne l'eus pas plustost veû, que je le montray à Hermogene : qui l'ayant reconnu aussi bien que moy, dit en riant à Belesis, qu'il faloit aller au devant de sou Vainqueur. Je ne suis pas encore enchaisné, reprit il en sous-riant à son tour : cependant il ne laissa pas de nous suivre : Hermogene le faisant passer du costé qu'il sçavoit que cette belle Personne avoit accoustumé de se mettre. Mais enfin estant arrivez aupres de ce Chariot, Belesis y vit Cleodore plus belle que je ne l'avois jamais veuë : comme elle estoit venuë tard à cette promenade, son voile n'estoit pas abaissé : de sorte que Belesis la vit comme il la faloit voir pour en estre vaincu, aussi le fut il en effet. Cleodore estoit ce jour là habillé de blanc, et parée de Diamants : ayant

   Page 3252 (page 532 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sur la teste quantité de plumes incarnates, que l'on entrevoyoit à travers son voile : et dont quelques unes pendoient mesme si bas par derriere, qu'elles touchoient sa gorge quand elle tournoit un peu la teste. Comme une des beautez de Cleodore est d'avoir les yeux admirablement beaux ; le taint fort blanc, et la mine fort haute ; elle n'est pas de celles de qui il faut chercher la beauté pour la trouver : car dés qu'on la voit on la trouve belle : et on est mesme persuadé qu'on la trouvera encore beaucoup plus belle, quand on aura eu loisir de la considerer ; de sorte qu'il ne faut pas s'estonner, si Cleodore fit ce que tant d'autres n'avoient point fait. Belesis ne la vit donc pas plustost, qu'il la prefera à toutes celles qu'il venoit de voir, et qu'il pria Hermogene de vouloir faire encore un tour de promenade : à peine eut il dit cela, que nous luy demandasmes en riant, s'il avoit senty cette esmotion de coeur et d'esprit, qu'il disoit devoir tousjours preceder l'amour ? il nous respondit alors en riant aussi, qu'il n'estoit pas encore vaincu : mais qu'il craignoit fort de l'estre. Si vous le craigniez, luy dis-je, vous ne suivriez pas une si redoutable Ennemie : et il vaudroit mieux la fuir. C'est, me respondit il encore, que je n'aime pas à devoir mon salut à ma fuitte : et que j'aime mieux le devoir à ma resistance. Parlant donc ainsi, Belesis, Hermogene, et moy, rencontrasmes une seconde fois Cleodore, qui reconnut

   Page 3253 (page 533 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Hermogene : car à la premiere elle ne l'avoit pas aperçeu, parce qu'ayant fortuitement jetté les yeux sur Belesis, elle les y avoit attachez long temps : estant avez ordinaire en ces lieux là, de regarder plus les Estrangers que ceux de sa connoissance, quand ils sont aussi bien faits que luy. De sorte que cela avoit fait qu'elle n'avoit pas veû Hermogene : mais l'ayant enfin connu, elle l'apella : estant bien aise de luy faire civilité pour l'amour de luy : mais estant bien aise aussi d'avoir lieu de luy demander le Nom de cét Estranger qu'elle voyoit bien qui estoit de sa connoissance. C'est pourquoy elle ne le vit pas plustost passer aupres d'elle, que l'appellant, comme je l'ay desja dit, et depuis quand Hermogene, luy dit elle, estes vous revenu ? Il y a si peu, repliqua t'il, que je ne suis pas mesme obligé de vous faire excuse de ce que je n'ay pas encore eu l honneur de vous voir : quoy que vous soyez une des personnes du monde pour qui je veux avoir le plus de respect : puis qu'enfin je n'ay point encore entré dans Suse. C'est estre ce me semble bien galand, reprit elle, que de vouloir finir un voyage d'un an, par une promenade comme celle cy : et si l'on vous eust accusé d'estre amoureux quand vous partistes, je croirois que vous auriez donné assignation au lieu où nous sommes à quelque belle Personne. Ane vous en mentir pas, repliqua t'il, l'amitié que j'ay pour cét Estranger que vous voyez, et qui vous regarde si fort, est

   Page 3254 (page 534 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qui est cause que je vous ay veuë aujourd'huy : car comme je meurs d'envie qu'il tarde icy, je fais ce que je puis pour l'enchaisner : c'est pourquoy, belle Cleodore, je vous conjure de vouloir me rendre cét office. Vous estes un mauvais Amy, respondit elle, de vouloir ce que vous dittes : aussi ne crois-je pas que vous le souhaitiez. Mais pour parler un peu plus serieusement, adjousta Cleodore, aprenez moy le Nom de cét Estranger ; sa condition ; et son Pais : je vous aprendray encore plus, reprit Hermogene en sous-riant, car apres vous avoit dit qu'il s'apelle Belesis ; qu'il est de haute qualité ; et qu'il est de la Mantiane ; je vous diray encore qu'il vous trouve mille fois plus belle que tout ce qu'il a veû icy : et si vous ne m'en voulez pas croire, je m'en vay l'obliger à vous le dire luy mesme. En achevant de prononcer Ces paroles, sans donner loisir à Cleodore de respondre, il se tourna vers Belesis : et l'apellant avec empressement, venez, luy dit il, venez confirmer ce que je dis à l'aimable Cleodore. Pourveû que vous luy disiez que je la trouve la plus belle Personne du monde, (dit Belesis en s'aprochant du Chariot qui alloit tres lentement, et en la salüant avec un profond respect) je confirmeray vos paroles aveque joye : et mesme avec serment s'il en est besoin. Vous croyez sans doute genereux Estranger, respondit elle en sous - riant, faire un fort grand plaisir à Hermogene de loüer tout ce qu'il vous fait

   Page 3255 (page 535 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voir : et je reçois sans doute aussi les flatteries que vous me dittes plustost comme une marque de l'amitié que vous avez pour luy, que de la bonne opinion que vous avez de moy. Si ce que vous dittes estoit vray, reprit Belesis, j'aurois loüé tout ce que j'ay veu de Belles icy, afin d'obliger Hermogene : ce pendant je puis vous assurer que je n'ay loüé que vous : et je puis mesme adjouster interrompit Hermogene, que si Belesis doit aimer quelque chose à Suse, ce sera la belle Cleodore : car il nous a assuré Alcenor et moy, qu'il a desja senty pour vous je ne sçay quelle agitation de coeur, qui a accoustumé de preceder l'amour dans le sien. Comme Hermogene achevoit de dire cela, tant de Chariots se croiserent en ce lieu là, qu'il falut de necessité que la conversation cessast : Belesis ne pouvant faire autre chose, qu'advoüer des yeux à Cleodore, que tout ce qu'Hermogene venoit de dire estoit vray ; et Cleodore ne pouvant aussi de son costé, faire entendre qu'elle ne croyoit pas ce qu'on luy disoit, que par une action de teste et de main, qui ne laissa pourtant pas d'expliquer sa pensée. Depuis cela nous la salüasmes encore deux ou trois fois : apres quoy toutes les Dames se retirerent, et nous nous retirasmes aussi.

L'humeur de Cleodore
Belesis s'informe auprès d'Alcenor de l'humeur de Cleodore. Il apprend que cette jeune personne, douée d'un fort grand esprit, est cependant assez fière et assez peu complaisante. Il est extrêmement difficile de lui plaire. Belesis se déclare prêt à relever le défi. Alcenor le rend encore attentif à deux particularités : Cleodore, très avide des nouvelles de son petit milieu, est singulièrement intolérante avec les étrangers.

En nous en allant, Belesis nous demanda de quelle humeur estoit Cleodore, et si elle avoit beaucoup d'Amants ? comme j'en estois encore mieux informé qu'Hermogene, qui estoit absent depuis un an, ce fut moy qui

   Page 3256 (page 536 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pris la parole pour luy respondre, et pour satisfaire sa curiosité : qui en effet estoit mieux fondée qu'il pensoit : estant certain que l'humeur de Cleodore a tousjours esté assez particuliere : de sorte que pour le contenter, je commençay à luy dire en general, qu'il n'y avoit pas une Personne de son sexe à Suse, qui eust plus d'esprit qu'elle en avoit. Je m'en suis desja bien aperçeu, repliqua t'il, et par sa phisionomie, et par l'air dont elle a parlé : mais ce que je veux de vous, est que vous me disiez de quelle sorte d'esprit elle a. Puis que vous le voulez, repris-je, je vous diray que Cleodore a en aparence plus de douceur qu'on n'en a jamais veû en personne : cependant ceux qui la connoissent jusques dans le fonds du coeur, disent qu'elle ne laisse pas d'estre un peu fiere. Elle s'en deffend pourtant extrémement : mais quoy qu'il en soit, il est certain qu'il faut que tout le monde ait de la complaisance pour elle, quoy qu'elle n'en ait guere pour personne. Il y a pourtant dans son esprit, malgré ce que je vous dis, de la tendresse et de la bonté : ainsi il se fait un meslange de douceur et de fierté dans son ame, qui fait qu'elle n'est pas toujours d'humeur absolument égalle, quoy qu'elle soit tousjours agreable. De plus, elle a une delicatesse à choisir ses Amis, qui est loüée de quelques uns, et blasmée de beaucoup d'autres : car si ceux qui la voyent ne sont fort honnestes gens, elle ne fournit guere à la conversation ; et ne se soucie pas

   Page 3257 (page 537 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

beaucoup s'ils l'estiment ou s'ils ne l'estiment pas. Vous m'embarrassez estrangement, dit Belesis. car vous me dittes cent choses à me rendre Cleodore fort redoutable : et cependant je ne puis m'empescher de croire qu'il y auroit grand plaisir à pouvoir un peu engager le coeur d'une Personne telle que vous me representez celle-là. Si vous tentez cette advanture, reprisie, vous serez plus hardy que grand nombre d'honnestes gens de nostre Cour ; qui ont eu sans doute beaucoup de disposition à aimer Cleodore, mais qui n'ont osé l'entreprendre. Ce n'est pas, comme vous avez veü, qu'elle ne soit fort civile : mais c'est qu'il est si difficile d'estre ce qu'elle veut qu'on soit pour luy plaire ; que peu de gens ont eu assez bonne opinion d'eux mesmes, pour oser y songer. Au reste, il faut dire cela à sa loüange, qu'elle ne se trompe guere en son choix : et que ce qu'elle estime, merite assurément de l'estre. Mais apres tout, il seroit à souhaite, qu'elle se resolust à estre un peu plus indulgente qu'elle n'est aux deffauts d'autruy : ce n'est pas qu'elle en parle, mais c'est qu'elle ne parle point à ceux qui en ont : ou si elle le fait, c'est avec une langueur, et une indifference, à faire desesperer ceux qui ont assez d'esprit pour s'en apercevoir. Cela n'empesche pourtant pas, que Cleodore ne soit admirable, principalement à ceux pour qui elle la veut estre : c'est pourquoy comme vous avez sans doute tout ce qu'il faut pour estre de ce

   Page 3258 (page 538 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nombre choisi qu'elle estime, je vous conseille de la voir, et de la voir mesme souvent pendant que vous serez à Suse. Quand ce ne seroit que par curiosité, reprit Belesis, je la verray infailliblement : j'ay encore un avis à vous donner, interrompit Hermogene, car il faut que vous sçachiez, que si Cleodore n'a changé d'humeur, elle a encore une fantaisie : qui est de faire une notable difference des honnestes gens de la Cour aux autres : c'est pourquoy si vous luy voulez plaire, il ne faut pas que vous viviez, en Estranger, qui ne veut pas estre connu. C'est peut-estre, reprit Belesis, qu'elle est persuadée qu'il est impossible d'estre fort honneste homme, sans avoir effectivement un certain air qui ne s'aquiert que rarement hors de la Cour. Outre cela, adjoustay-je, c'est que Cleodore ne sçait que dire à ceux qui ne sçavent pas les nouvelles du monde, qu'elle sçait admirablement : de sorte, reprit Belesis, que pour plaire à Cleodore, il faudra que je m'instruise de cent mille choses dont je n'ay que faire. Il le faudra sans doute, repris-je, si vous voulez qu'elle vous parle long temps : si ce n'est que vous ayez quelque privilege particulier.

Belesis habile séducteur
Durant une absence de Cleodore, Belesis arpente la ville de Suse et s'informe en détail sur ses habitants. Il est ainsi parfaitement préparé à la visite qu'il fait à la jeune fille dès le retour de celle-ci: connaissant déjà tous les lieux communs sur la cité, il est en mesure de répondre spirituellement quand, avec effort, elle adopte à son égard l'attitude qu'on adopte par politesse avec les étrangers. Il est même capable de lui apprendre en primeur des nouvelles sur les événements du petit milieu mondain local. Il profite, en livrant ces informations confidentielles, pour lui faire une déclaration fort séduisante. Lui-même doit confesser à Alcenor et Hermogene qu'il est fort épris, encore qu'il craigne les effets de la fierté de Cleodore.

Voila donc, Seigneur, comment Hermogene et moy fismes connoistre Cleodore à Belesis : qui fut reçeu chez son Amy, avec beaucoup de magnificence. Le jour suivant Hermogene fut chez le Roy et chez le Prince de Suse qui estoit alors, et y mena Belesis, de qui le Nom n'estoit pas

   Page 3259 (page 539 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

inconnu à ces Princes : car son Pere avoit autrefois esté assez long temps à Suse. Apres cela, deux ou trois jours se passerent à recevoir les visites qu'on rendoit à Hermogene, et faire voir les raretez de la Ville à Belesis : en suitte dequoy, il demanda à Hermogene quand il vouloit le mener chez Cleodore ? car encore, dit il, que je ne sçache pas tout ce qu'il faut sçavoir pour la divertir, je ne laisse pas d'avoir beaucoup d'envie de la visiter. A l'instant mesme Hermogene envoya demander si Cleodore estoit chez elle : mais on luy vint dire qu'il n'y avoit qu'une heure qu'elle estoit partie pour aller aux champs, et qu'elle n'en reviendroit de quinze jours. Comme j'ay dessein de passer trois mois icy, reprit Belesis, il faut pour me consoler, que je pense que du moins ce n'est qu'un plaisir differé, et non pas un plaisir perdu : pendant cette petite absence de Cleodore, Hermogene fit voir à Belesis toutes les belles, et de là Cour, et de la Ville, sans que son coeur en fust touché : et comme il a un esprit adroit, il s'aquit tous les Amis d'Hermogene en fort peu de jours, et sçeut aussi bien les divers interests de toute nostre Cour, que s'il y eust esté toute sa vie. Mais enfin quinze jours apres ton départ, la belle Cleodore revint : le hazard voulut mesme que Belesis, Hermogene, et moy, qui venions de nous promener, la vismes revenir, et la salüasmes : de sorte que sçachant son retour auparavant que personne le sçeust, nous y

   Page 3260 (page 540 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fusmes des premiers : car comme elle estoit arrivée d'assez bonne heure, nous luy fismes nostre visite sans choquer la bien - seance : apres luy avoir toutefois donné autant de temps qu'il luy en faloit pour consulter son Miroir, afin de voir si elle estoit en estat de recevoir compagnie. Comme nous fusmes donc chez elle, Hermogene presenta Belesis à sa Tante et à elle aussi : et pour faire la civilité toute entiere à son Amy, il se mit à entretenir la premiere : nous bissant Cleodore à Belesis et à moy. Cependant comme les flatteries ne s'oublient jamais, quand elles sont dittes agreablement ; celles que Belesis avoit dittes à Cleodore à la promenade, le jour qu'il estoit arrive à Suse, firent qu'elle se contraignit un peu plus qu'elle n'avoit accoustumé : et qu'elle luy parla davantage qu'elle ne parloit pour l'ordinaire, à ceux qui n'estoient pas du monde qu'elle voyoit. Elle le traita pourtant en Estranger, à qui elle creut ne devoir parler que de choses generales : c'est pourquoy prenant la parole ; je ne demande pas (luy dit elle avec un air qui faisoit assez connoistre à ceux qui la connoissoient, qu'elle se preparoit à s'ennuyer) si Hermogene vous a fait voir tout ce qu'il y a de beau à Suse, car je ne doute pas qu'il ne vous ait mené en tous les lieux où il aura creû vous divertir : c'est pourquoy faites moy la grace de me dire ce qu'il vous semble de nos Places publiques ; de nos Temples ; et de nos Promenoirs ; Tout ce que vous

   Page 3261 (page 541 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dittes là, reprit Belesis, me semble admirablement beau : mais à vous parler sincerement, adjousta t'il en riant, il ne me semble pas fort propre à vous divertir : c'est pourquoy je vous conjure de ne me traitter pas en Estranger à qui on ne peut parler que des coustumes de son Pais, ou que du chaud ou du froid qu'il fait en la Saison où on luy parle. Si j'eusse eu l'honneur de vous voir dés le lendemain que j'arrivay icy, j'aurois eu patience que vous m'eussiez parlé comme vous venez de faire : mais aimable Cleodore, il y a quinze jours que je suis à Suse : de sorte que si vous croyez que je ne sçache encore rien, sinon que vos Rues sont grandes, et droites : que vos Temples sont beaux ; et vos Palais magnifiques, vous me traitez un peu cruellement : c'est pourquoy ne vous contraignez pas pour l'amour de moy ; et ne laissez pas de me demander des nouvellez, comme si j'estois de Suse, et mesme de la Cour. Cleodore entendant Belesis parler ainsi, se mit à rire, ne croyant pas toutesfois qu'il pûst luy dire rien de particulier : et pensant seulement qu'il ne parloit comme il faloit, que parce qu'il avoit sçeu quelque chose de son humeur : de sorte que prenant la parole, je voy bien, luy dit elle, que du moins vous sçavez que je crains les nouvelles connoissances : et les connoissances encore de ces gens qui ne sçavent les choses du monde, que lors que ceux qui en sont les ont oubliées. Mais Belesis je ne suis pas aussi injuste qu'on vous l'a dit : car

   Page 3262 (page 542 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce que je trouve estrange, est de voir des gens de Suse qui ne sçavent rien de ce qui s'y passe : mais pour vous qui n'en estes pas, et qui n'y demeurez point, je serois fort déraisonnnable, de vous blasmer de ce que vous ne sçavez pas toutes les bagatelles qui sont le secret de nostre Cour : et fore incivile aussi, de vous aller parler de choses que vous n'entendriez point. Pour moy (interroropis-je parlant à Belesis) il me semble que vous avez sujet de vous loüer de Cleodore : au contraire, reprit il, j'ay peut-estre plus de sujet de m'en pleindre que vous ne pensez : mais quoy qu'il en soit, adjousta t'il encore en parlant à elle, voulez vous promettre de ne me traiter plus en Estranger, si je vous aprends des nouvelles ? mais j'entends, poursuivit Belesis en sous riant, de celles que l'on ne dit pas tout haut, et qui passent d'oreille en oreille, durant plus de quatre jours, devant qu'on les die sans baisser la voix. Ha Belesis, s'escria t'elle, vous me seriez la plus grande honte du monde, et pourtant le plus grand plaisir, si vous faisiez ce que vous dittes ! je n'y voy toutesfois pas d'aparence, car excepté hier, j'ay tousjours eu des Lettres de Suse, qui m'ont apris toutes choses. Du moins, luy dit il, voux veux-je faire connoistre que si je ne vous puis rien aprendre, vous ne me devez pas aussi reprocher de rien ignorer : en suitte de cela, il se mit à luy raconter cent choses ; et à luy parler comme un homme qui sçavoit tout les divers interests des personnes de qualité,

   Page 3263 (page 543 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

soit d'ambition, soit d'amour : et ils en vinrent au point Cleodore et luy (devant que la conversation finist) à se parler bas plusieurs fois, et à me forcer de changer de place, et de parler avec la Tante de Cleodore et Hermogene : de sorte que dés ce premier jour là, Belesis fut en confidence avec Cleodore : qui advoüa tout haut qu'il luy avoit apris beaucoup de choses, qu'on ne luy avoit point escrites. En verité (luy dit elle comme nous estions debout, et prests à sortir) je pense qu'il y a long temps que vous estes caché dans Suse : car il ne seroit pas possible que vous sçeussiez tout ce que vous m'avez dit, s'il n'y avoit que quinze jours que vous y fussiez. Je sçay mesme encore quelque chose que vous ne sçavez pas sans doute, reprit il ; eh de grace, repliqua Cleodore, ne vous en allez pas sans me le dire : je le veux bien, luy dit Belesis ; alors s'approchant de son oreille, n'est. il pas vray, luy dit il, aimable Cleodore, que vous ne sçavez pas que selon toutes les aparences, je vous aimeray trop pour vostre repos et pour le mien ! Il est vray, repliqua t'elle tout haut en rougissant, que je ne sçay point ce que vous dittes : et plus vray encore que je ne crois pas que cela soit : ny mesme que cela puisse estre. Le temps vous l'aprendra et à moy aussi, respondit Belesis en se retirant ; apres quoy nous sortismes, et fusmes chez Hermogene. Quand nous fusmes dans la Chambre de Belesis, nous luy demandasmes, ce qui luy sembloit de Cleodore ? Je ne veux pas

   Page 3264 (page 544 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous le dire, repliqua t'il, car peut- estre ne me tiendriez vous plus conte du sejour que je seray icy. Je ne m'estonne pas, repliquay-je, si vous estes satisfait de cette belle Personne : puis qu'enfin elle vous a traité tout autrement qu'elle n'a accoustumé de traiter ceux qui ne sont pas de ses Amis. Elle a pourtant la mine, adjousta t'il, de me donner de fâcheuses heures, si je ne puis m'empescher de l'aimer : car malgré sa douceur, j'ay pourtant descouvert dans son ame je ne sçay quoy de fier et de superbe, qui me fera bien de la peine. Elle à toutesfois quelque chose de si attirant dans les yeux, poursuivit il, que je ne sçay n je m'en pourray deffendre, quoy que j'en aye grande envie. Pour moy, dit Hermogene, je m en suis tousjours deffendu : car encore que Cleodore soit tres charmante, il y a beaucoup de choses dans son humeur, qui sont du contrepoison pour moy : et qui font que je ne suis pas exposé à mourir jamais d'amour pour elle. Il n'en est pas ainsi de moy, dit Belesis, et je crains bien que je ne me pleigne un jour estrangement du plaisir que j'ay aujourd'huy à la connoistre.


Histoire de Belesis, d'Hermogene, de Cleodore et de Leonise : de l'amitié à l'amour
Le trait de séduction le plus habile de Belesis consiste dans la surprise d'une collation, qu'il réussit à organiser lors d'une visite des jardins de Suse proposée par Cleodore. Mais cela ne suffit à faire accepter avec bienveillance la déclaration d'amour qu'il tente quelques jours plus tard. Toutefois la fière Cleodore s'adoucit peu à peu et en vient à tolérer ce soupirant.
La visite guidée
La stratégie de Belesis porte ses fruits : Cleodore accepte de lui faire une visite guidée des jardins de Suse, en compagnie d'Hermogene et de Prasille, sur de ce dernier. Belesis est ainsi conduit dans les allées, les parterres, auprès du canal et d'une fontaine. Le parcours se termine par la visite d'une maison, dans laquelle, ô surprise, une collation est préparée. Le commanditaire n'est autre que Belesis lui-même; Cleodore est charmée par ce témoignage de goût.

Voila donc, Seigneur, quel progrés fit cette belle Fille dans le coeur de Belesis : apres quoy je vay vous dire celuy que fit Belesis dans le coeur de Cleodore. Mais pour vous faire voir comment les petites choses faites à propos, font quelquefois aquerir une grande estime parmy les Dames ; il faut que vous sçachiez que Belesis ayant sçeu qu'il y avoit assez d'amitié entre la Soeur

   Page 3265 (page 545 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Hermogene, nommée Prasille, et Cleodore, eut une civilité particuliere pour elle, comme elle en avoit une pour luy. Belesis estant donc en conversation avec elle, le lendemain qu'il eut veû Cleodore, il la pria de vouloir luy faire voir quelque beau Jardin, aux environs de Suse : je demanderois bien, luy dit il, cette grace à Hermogene seul : mais je vous advoüe que pour les promenades, je ne les trouve point agreables si ce n'est avec des Dames : c'est pourquoy si vous voulies m'obliger, vous me feriez la grace de faire quelque partie pour cela. A peine Belesis avoit il prononcé cette derniere parole, que Cleodore entra, qui venoit visiter Prasille : elle ne fut pas plus tost assise, que Prasille commença de vouloir dire à Cleodore la priere que Belesis luy venoit de faire : qui pour mieux arriver à la fin qu'il s'estoit proposée, fit semblant de vouloir empescher Prasille d'achever le discours qu'elle avoit commencé. De grace, luy dit il, ne me rendez pas un si mauvais office, que de me vouloir faire encore passer pour Estranger aupres de la belle Cleodore, avec qui je ne le suis desja plus : la resistance que fit Belesis, ne manqua de faire son effet, et de donner une envie estrange à cette belle Fille, de sçavoir ce que Prasille luy vouloit dire. De sorte que la pressant extrémement, Prasille luy dit dequoy il s'agissoit : la priant de luy vouloir aider à faire les honneurs de Suse. Cleodore qui fut bien aise d'avoir lieu de faire

   Page 3266 (page 546 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un compliment à Belesis, luy dit qu'elle estoit ravie de voir qu'il n'estoit pas comme ces voyageurs qui ne sçavent qu'à peine qui regne aux lieux où ils passent : et qui se contentent de faire des memoire des Temples qu'ils ont veûs ; des Montagnes ; des Fleuves ; et d'autres semblables choses : sans s'informer des moeurs ; des coustumes ; et des gens qui habitent les Villes dont ils remarquent seulement les Ruës et : les Places publiques. Mais aujourd'huy, adjousta t'elle, que je sçay que vous connoissez mieux les honnestes gens de nostre Cour, que vous ne sçavez où sont nos Jardins, je veux bien aider à Prasille à vous les faire voir : c'est pourquoy si elle le veut, nous ferons demain une partie avec quelques Dames de nos Amies, pour aller à un des aimables lieux du monde, qui n'est pas trop esloigné de nostre Riviere. Je le veux bien, dit Prasille ; et alors convenant des Personnes qui en devoient estre, Belesis n'eut plus autre chose à faire qu'à consentir à ce que ces deux aimables Filles vouloient : faisant toutesfois tousjours semblant de n'estre point bien aise que Cleodore le traitast en Estranger. La chose estant donc resoluë ainsi, et le lendemain estant venu, Hermogene, Belesis, et moy, fusmes prendre les Dames qui devoient estre de cette promenade : et comme Cleodore estoit en un de ses plus agreables jours, nous ne fusmes pas plustost arrivez au lieu où nous voulions aller, et elle ne sur pas plustost descenduë du Chariot où elle estoit,

   Page 3267 (page 547 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que tendant la main à Belesis ; venez genereux Estranger, luy dit elle, venez voir les beautez de nostre Pais, afin de les raconter au vostre quand vous y serez retourné. Au nom des Dieux Madame, luy dit il, ne m'apellez point ainsi : il faut bien que je vous y nomme du moins aujourd'huy, reprit elle en riant, puis que je vay vous faire voir mille choses que vous n'avez point veuës : et que-vous estes presentement en un lieu où vous n'avez nulle habitude. Je consens donc, luy dit il, d'estre encore Estranger pour vous, jusques à la fin de la promenade : je le veux, repliqua t'elle, et alors faisant entrer Belesis dans le Jardin qu'on vouloit luy faire voir, elle se mit à luy en faire remarquer toutes les beautez : le reste de la compagnie les suivant, et se meslant mesme à leur conversation. D'abord Cleodore le mena par une grande Allée de Cypres, au bout de la quelle estoit une Fontaine, dont les eaux en s'esluant par gros boüillons les uns sur les autres, faisoient continuellement voir un grand Rocher de Cristal, à qui les rayons du Soleil donnoient les couleurs de l'Arcen-Ciel. De là tournant à droit, de l'autre costé d'une espaisse Palissade, le long de laquelle coule un petit ruisseau ; Cleodore fit voir à Belesis un grand Parterre, au de là duquel, par dessus une Balustrade qui le bornoit, on voyoit une agreable Prairie : et au delà de la Prairie, la mesme Riviere qui passe à Suse. Apres avoir donc esté jusques à cette Balustrade, et veû en

   Page 3268 (page 548 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

passant un grand Rondeau au milieu du Parterre, nous tournasmes à gauche : pour luy aller faire voir un grand Canal, qui borne le Jardin d'un costé. En suitte Cleodore mena Belesis voir un Parterre d'eau admirable, qui est encore en ce lieu là : apres quoy nous fusmes nous assoir dans un grand Cabinet de Mirthe où il y a vintquatre Statuës dans des Niches de verdure. Au milieu de ce Cabinet, il y a une Fontaine, dont les eaux sont jettées par douze Monstres Marins, que l'on ne voit qu'à demy corps : la Figure du milieu estant un Neptune avec son Trident. Comme ce Cabinet est fort agreable, et qu'il y a des sieges tout à l'entour, nous y fusmes assez long temps : Cleodore faisant tousjours la guerre à Belesis, et voulant luy persuader qu'il n'y avoit rien de tout ce qu'il voyoit en son Païs : luy nommant jusques aux herbes les plus un universellement connuës : et faisant enfin si bien, que d'une conversation de bagatelles, elle en divertissoit toute une grande compagnie. Belesis de son costé, contribuoit autant qu'il faloit pour la rendre agreable : mais enfin apres avoir esté long temps en ce lieu là, Belesis dit à Cleodore que pour achever de luy faire la grace toute entiere, il faloit encore qu'elle luy fist : voir la Maison, apres luy avoir fait voirie Jardin. Vous ne la trouverez pas si belle que ce que vous avez desja veû, dit elle, car à la reserve d'une Sale basse et voûtée, qui est extrémement fraische en Este', tout le reste

   Page 3269 (page 549 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est peu de chose : toutesfois puis que vous le voulez, il y faut aller. En disant cela, Cleodore se leva ; Belesis continuant de luy aider à marcher : et toute la compagnie les suivant, nous fusmes à la Porte de la Salle : Cleodore ayant envoyé dire au Concierge qu'il la fist ouvrir. Mais Seigneur, il ne fut pas besoin d'attendre : car dés que Cleodore et Belesis furent au haut du Perron, l'on ouvrit la porte de la Salle : et Cleodore vit qu'il y avoit en ce lieu là, une Colation magnifique. Elle fut si surprise de cette veuë, et soupçonna si peu que ce pûst estre Belesis qui l'eust fait preparer, qu'elle se retira, et voulut mesme refermer la Porte, croyant que c'estoit quelque galanterie secrette d'autres gens, et cherchant desja qui ce pouvoit estre qui estoit dans cette Maison. Mais elle ne tut pas long temps en cette erreur ; car Belesis poussant la Porte, on commença d'ouïr un concert admirable d'instruments, apres quoy se tournant vers Cleodore, il la pria de l'excuser comme Estranger, s'il ne la traittoit pas aussi poliment que s'il ne l'eust pas esté. Quoy Belesis, luy dit elle, c'est moy qui viens vous monstrer un Jardin, et c'est vous qui nous y donnez cette magnifique Colation ! du moins advoüez qu'Hermogene et Alcenor en ont eu le soin. Je ne veux pas leur faire cette honte, reprit il, en disant un pareil mensonge, pour m'excuser de ne vous traiter pas assez bien : alors Hermogene et moy dismes, comme il estoit vray, que nous n'en avions rien sçeu : de sorte qu'apres cela, ce ne

   Page 3270 (page 550 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

furent que des exclamations et des loüanges, en faveur de Belesis : Cleodore luy demandant pardon de l'avoir traitté en Estranger : et luy declarant qu'elle ne le feroit plus de sa vie. Enfin nous loüasmes tant Belesis, que nous ne pensasmes jamais nous imposer silence : et la Compagnie s'en retourna si satisfaite de l'agreable surprise qu'elle avoit euë, que cela ne fit pas un petit effet dans le coeur de Cleodore : n'y ayant rien de si important dans une affection naissante, que de faire quelque galanterie d'esclat, qui face que diverses personnes vous loüent en la presence de celle que vous aimez. Voila donc, Seigneur, comment Belesis cessa d'estre Estranger aupres de Cleodore, qu'il vit tres souvent depuis cela : et dont il devint si amoureux, qu'il fit dessein de s'arrester le plus long temps qu'il pourroit à Suse. Il fit donc si bien, que ses Parents luy ayant envoyé dequoy se mettre en equipage, il n'y eut pas un homme de sa condition à la Cour, qui fist une plus belle despence que luy. Cependant comme il sçeut admirablement prendre le biais de l'esprit de Cleodore, il fut fort bien avec elle, sans oser pourtant jamais l'entretenir de sa passion serieusement : car il connoissoit à cent choses, que c'estoit une resolution dangereuse à prendre, que celle de luy parler d'amour. D'abord elle declara qu'elle le mettoit au rang de ses Amis en general : quelque temps apres elle luy fit la grace de luy advoüer publiquement, qu'il estoit du nombre de trois

   Page 3271 (page 551 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou quatre qu'elle preferoit à tous les autres : et quelque temps encore en suitte, je pense que Belesis connut sans qu'elle le luy dist, qu'il estoit le premier de ses Amis. Cependant il n'osoit luy descouvrir qu'il estoit plus son Amant que son Amy : car comme il estoit dans sa confidence, elle luy avoit advoüe un jour, qu'elle seroit la plus satisfaite Personne du monde, si elle avoit pû voir jusques où pourroit aller la patience d'un Amant mal-traitté. Vous pouvez penser, luy disoit elle, que je ne suis pas d humeur à faire galanterie : mais si par hazard je perdois la raison, jusques au point que je voulusse me divertir de la folie d'autruy ; et que le caprice de l'Amour me donnast un Amant ; il est certain que je n'aurois pas un plus grand plaisir, que celuy de le tourmenter. En effet, adjoustoit elle, je ne croy point qu'il y ait rien de si doux, que de faire, souffrir de ces sortes de gens, qui se font de si grands malheurs de si petites choses : mais est il possible (luy disoit Belesis qui m'a raconté depuis jusques à ses moindres pensées) que vous soyez capable d'un sentiment si cruel ? S'il faloit, disoit elle en riant, égorger un homme de ma main ; empoisonner quelqu'un ; mettre le feu à une Ville ; et mille autres semblables choses, j'en aurois sans doute horreur, et j'aimerois mieux mourir que d'y penser : mais Belesis tant qu'il ne faudra pour faire des malheureux, qu'estre un peu inesgale ; un peu fiere, et un peu insensible ; je m'y resoudray

   Page 3272 (page 552 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans peine : et je trouverois sans doute beaucoup plus agreable, que l'on me nommast inhumaine ; inexorable ; et cruelle ; et mesme Tigresse si vous voulez ; que de me venir simplement dire que je serois belle ; que je serois aimamable ; et que je serois charmante. C'est pourquoy, adjousta t'elle, c'est un grand bonheur que je ne sois pas née avec une beauté à faire beaucoup de conquestes : car assurément mon regne n'eust pas esté doux. l'en connois pourtant, reprit Belesis, qui vivent sous vostre puissance, qui n'ont pas dessein de se rebeller : si ce que vous dittes est vray, reprit elle, c'est que je ne sçay pas qu'ils soient mes Sujets : car si je le sçavois j'en ferois bien tost des Esclaves : et des Esclaves encore si chargez de la pesanteur de leurs fers, qu'ils seroient peut-estre contraints d'essayer de les rompre. Cleodore dit cela par un certain emportement d'esprit qui estonna Belesis, et qui luy osta la hardiesse de se declarer, comme il en avoit eu l'intention : parce qu'il creût que Cleodore parloit ainsi, avec dessein de luy faire entendre qu'il ne devoit pas s'engager à la servir. En effet cette pensée s'empara si fort de son esprit, que depuis ce jour la il devint assez resveur, et assez melancolique : et jusques au point, qu'il ne s'informa plus de rien : de sorte qu'au lieu qu'il avoit accoustumé de fournir de nouvelles à Cleodore, et de luy aprendre tout ce qui se passoit, devant que tout le monde le sçeust, c'estoit à Cleodore

   Page 3273 (page 553 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à luy aprendre tout, car il ne sçavoit pas seulement les choses les plus publiques. Cette aimable Fille s'estant donc aperçeuë de ce changement, se mit un jour qu'il estoit seul avec elle à luy en faire la guerre, et à la luy faire obligeamment : car par bonheur pour luy, elle estoit en un de ces jours où sa fierté estoit si cachée, qu'on ne la descouvroit point. Est il possible, luy dit elle, que je voye ce que je voy ? car enfin vous ne m'espouventez guere moins aujourd'huy de ne sçavoir point ce que l'on fait dans Suse, que vous m'espouventastes lors que vous y veniez d'arriver, et que vous sçaviez pourtant toutes choses. Est-ce que vous estes desja las d'estre complaisant pour moy ? est-ce que le sejour de Suse vous ennuye ? est-ce que vous croyez que les nouvelles ne doivent pas faire partie de la conversation, et que vous veüilliez reformer le monde par vostre exemple ? Ce n'est rien de ce que vous dittes, reprit il, mais c'est que j'ay quelque chose dans l'esprit, qui m'occupe d'une t'elle forte, que je ne songe a rien qu'à cela. Quand on se sent de cette humeur, reprit Cleodore, il faut n'aller qu'aux lieux où l'on à affaire : afin que venant bientost à bout de son dessein, on redevienne apres comme les autres : car selon mon sens, il n'y a pas grand plaisir à se faire remarquer pour estre different des autres, et different de soy mesme. Ce qui fait que je ne sçay presque rien, reprit Belesis, est qu'effectivement

   Page 3274 (page 554 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je ne vay en aucun autre lieu qu'en celuy où l'ay affaire : et qu'en ce lieu là encore, je n'escoute pas tout ce que l'on y dit. Mais Belesis (repliqua Cleodore sans deviner ce qu'il vouloit dire) je vous voy eternellement icy : il est vray Madame, repondit il, mais ce qui fait que vous m'y voyez toujours, est qu'il n'y a point d'autre lieu au monde où je me plaise. Il paroist bien, repliqua t'elle avec un sourire malicieux, que vous ne vous y plaisez pas, et que mesme vous n'y voulez pas plaire : car depuis quelque temps vous y resvez tousjours, et vous n'y parlez point. C'est Madame, reprit il, que j'ay peur de dire ce que vous ne voulez point sçavoir : pourveû que vous ne me parliez point de chose où j'aye interest, respondit elle, il n'est presques rien que vous ne me puissiez dire Il me semble, repliqua Belesis, que vostre curiosité seroit plus raisonnable, si vous souhaitiez sçavoir ce qui vous regarde, que ce qui ne vous touche point : quoy qu'il en soit, dit elle, c'est mon humeur : et c'est à ceux qui me veulent plaire à s'y conformer. Mais Madame (reprit il avec un visage fort serieux) si je vous disois qu'il y a une Personne qui se pleint de vous, et une Personne encore pour qui je vous ay entendu dire avoir quelque estime, n'auriez vous point envie de sçavoir dequoy elle vous accuse, afin de vous justifier ? nullement, reprit elle, car si elle m'accuse à tort, elle est indigne que je me justifie : et si je suis coupable, c'est assurément

   Page 3275 (page 555 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je l'ay voulu estre : et que je suis incapable, ny de me repentir, ny de m'excuser. Je ne vous croyois pas si injuste, reprit Belesis : mais adjousta t'il, puisque vous l'estes jusques au point que de ne vouloir ny vous justifier, ny vous excuser, ne dois-je point encore craindre que vous ne veüilliez pas que les autres ne se justifient, ny s'excusent ? Au contraire, dit elle, par la mesme raison que je n'aime point à rendre conte de mes actions, j'aime que les autres facent ce que je ne fais point : cela estant Madame, reprit Belesis, vous ne vous offencerez donc pas si je vous dis que la raison pourquoy je ne sçay plus ce qui se passe dans le monde, est que le ne songe qu'à tascher de sçavoir ce qui se passe dans vostre coeur : et que ce qui fait que je ne parle guere, est que je crains de parler trop tost : et de vous dire que je vous aime, en un instant si malheureux, que je m'en face haïr pour tousjours. Je vous assure, reprit Cleodore, qu'il n'y a point d'instant à choisir pour cela : et qu'il n'en est aucun où je puisse trouver bon que l'on me die une pareille chose : c'est pourquoy si vous m'en croyez ne le faites pas. Vous n'estes pas encore engagé si avant en un si fâcheux discours, adjousta t'elle que vous ne le puissiez tourner en raillerie : non non Madame, interrompit Belesis, je parle serieusement : et j'aime beaucoup mieux vous irriter, en vous descouvrant la violente passion que j'ay pour vous, que si vous l'ignoriez toute vostre vie. Vous m'avez autre

   Page 3276 (page 556 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autrefois fait l'honneur de me dire, que vous aimeriez mieux que l'on vous apellast cruelle ; inhumaine ; et inexorable ; que de vous donner des loüanges : c'est pourquoy vous ne devez pas ce me semble trouver estrange, si j'aime encore mieux que vous m'apelliez temeraire ; presomptueux ; et insolent ; que de vous loüer de moy, comme du meilleur de vos Amis. Si vous ne voulez que des injures, reprit Cleodore, je seray ce que je pourray pour vous satisfaire : quoyque jusques à cette heure, personne ne m'ait mise en necessité d'en dire. De grace Madame, interrompit Belesis, ne me traitez pas selon toute l'estenduë de vostre fierté : j'en suis bien esloignée, repliqua t'elle en riant, car si j'estois aujourd'huy en humeur fiere, je suis asseurée que vous n'auriez pas tant parlé, et que je vous aurois desja imposé silence : mais je vous avouë ingenûment, qu'il y a desja plus d'un quart d'heure, que je fais ce que je puis pour me mettre en colere contre vous, sans en pouvoir venir about. Il est vray que ce qui fait que je suis si douée, est que je ne croy point du tout ce que vous dittes : ha Madame, s'écria Belesis, je ne veux point de vostre douceur, à une si dure condition : toutesfois, reprit il, quelle aparence y a t'il, que l'aimable Cleodore sçache tout ce qui se passe par tous les lieux où elle n'est pas, et qu'elle ignore ce qui se passe dans mon coeur où elle est tousjours ? De plus Madame, adjousta t'il, qui me peut retenir à Suse si ce n'est vous

   Page 3277 (page 557 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui m'y retenez ? l'amitié d'Hermogene, reprit elle, qui vous y a fait venir. Mais Madame, repliqua t'il, je ne voy presques plus Hermogene, et je vous voy eternellement. Il est vray que j'y suis venu pour luy : mais il est encore plus vray que j'y demeure pour l'amour de vous. Si ce que vous dittes est veritable, reprit elle, je vous conseille de partir de Suse, le plustost que vous pourrez : car Belesis, pour ne vous en mentir pas, je suis meilleure Amie que je ne serois bonne Maistresse : quand mesme je pourrois me resoudre à souffrir que vous m'aimassiez. Mais adjousta t'elle, je n'en suis pas là : et vous ne sçauriez me faire un plus sensible dépit, que de vous obstiner à me vouloir persuader que vous m'aimez. Car quelque inclination que j'aye à aimer les nouvelles, je n'aime pas à estre la nouvelle des autres (s'il faut ainsi dire) et quand je songe que si vous vous mettiez dans la fantaisie d'aller faire pour moy tout ce que font ces gens qui veulent que l'on croye qu'ils sont amoureux, tout le monde se diroit à l'oreille durant plusieurs jours, Belesis aime Cleodore : et que peut-estre on y adjousteroit aussi, que Cleodore le souffre sans chagrin ; j'en ay une colere si grande, qu'il s'en faut peu que je ne vous haisse. Mais Madame, reprit Belesis, le moyen de faire que personne ne se die à l'oreille que je suis amoureux de vous, est que vous enduriez que je vous le die tout bas, et que vous ne me desesperiez point. Car Madame, il est ce me

   Page 3278 (page 558 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

semble bien aise à un Amant heureux d'estre secret : mais si vous ne voulez point croire que le vous aime, et si vous ne voulez point que je vous le die quelquesfois, je seray contraint, pour vous persuader cette verité malgré vous, de faire cent choses qui descouvriront ma passion à toute la Terre. C'est pourquoy, aimable Cleodore, examinez bien auparavant que de prononcer mon Arrest de mort, si je la merite. Si vous le voulez, adjousta t'il, personne ne sçaura que le vous aime, et vous serez seule qui sçaurez jusques où s'estend vostre pouvoir sur mon ame : mais si vous ne voulez pas que je vous parle de mon amour en particulier, je vous declare qu'il n'y à point de gens à qui je ne face confidence de la passion que j'ay pour vous : non seulement afin d'avoir la consolation de me pleindre de vostre rigueur, mais aussi afin que tout le monde vous parle. Voyez donc, inhumaine Fille que vous estes, si vous aimez mieux que cent mille Personnes vous disent que je vous aime, que si je suis seul à vous le dire, et à vous le dire encore, avec un respect qui n'eut jamais d'égal. De grace Belesis, interrompit Cleodore, taisez vous, si vous ne voulez que je vous parle rudement : car je sens enfin que pour peu que vous continuyez, la colere que je ne pouvois exciter dans mon coeur il n'y a qu'un moment, me fera éclater contre vous. Comme Cleodore disoit cela, j'arrivay, et rompis leur conversation : il me fut aisé de remarquer que

   Page 3279 (page 559 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cét entretien avoit quelque chose de particulier : car je vy un incarnat si vif sur le visage de Cleodore, et tant d'inquietude dans les yeux de Belesis, que je devinay à peu prés ce qui c'estoit passé entre eux.

La déclaration de Belesis
Cleodore, séduite, place Belesis au rang de ses meilleurs amis. Ce dernier se garde néanmoins, dans un premier temps, de se soumettre comme amant, quand il entend la jeune fille se promettre d'être impitoyable à l'égard de ses conquêtes masculines. Mais les déclarations péremptoires de la femme qu'il aime désormais le plongent dans la mélancolie. Quand cette dernière lui fait la remarque de cette humeur, il saisit l'occasion de lui faire une déclaration à demi-mots. Cleodore commence par réagir de manière ironique, puis elle durcit le ton, en lui déclarant qu'elle est meilleur amie que maîtresse, et surtout qu'elle n'a pas envie de devenir un sujet de conversation général, si cette passion devenait de notoriété publique. Face à l'insistance de Belesis, elle finit par se fâcher.

Depuis cela, Cleodore mit en pratique ce qu'elle avoit un jour dit à Belesis : car il n'y a point de rigueur que cette cruelle Fille n'eust pour luy, quoy qu'elle l'estimast infiniment, et qu'elle l'aimast peut-estre desja. Non seulement elle luy osta l'occasion de l'entretenir srule : mais il n'estoit jamais chez elle, qu'elle n'entretinst quelque autre en sa presence. Elle estoit pourtant toujours tres civile pour luy : car je pense qu'elle ne cherchoit pas à esteindre le feu qu'elle avoit allumé dans son ame, et qu'elle vouloit plustost l'augmenter. Cette civilité ne laissoit pourtant pas d'assiger Belesis, au lieu de le consoler : et en effet l'ayant trouvée un jour seule malgré qu'elle en eust, il s'en pleignit comme d'un assez grand mal. Je vous respecte si fort, luy dit il, que je n'ay garde de me pleindre à vous de toutes vos rigueurs et de tous vos mespris, car enfin je veux croire que j'en suis digne : mais Madame, à quoy bon la civilité que vous gardez encore pour moy, si vous avez resolu ma perte ? Est-ce que vous aimez les longs suplices, et qu'une mort violente ne satisferoit pas pleinement vostre cruauté ? La civilité, reprit Cleodore, est une chose que l'on doit tousjours avoir, mesme pour ses Ennemis : je sçay bien Madame, repliqua t'il,

   Page 3280 (page 560 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle n'est pas mesme bannie de la guerre et des combats : mais je sçay aussi que vous n'en devez point avoir pour un homme dont l'amour vous importune, et dont la presence vous fâche. Ha Belesis, s'escria t'elle en sous-riant, il faut distinguer Belesis de Belesis (s'il est permis de parler ainsi) car enfin j'estimois infiniment cét agreable Estranger qui me donna de la curiosité des le premier instant que je le vy, et avec qui j'ay eu depuis cent agreables conversations, et fait tant de promenades divertissantes : mais j'advoüe que le Belesis d'aujourd'huy, n'est pas tant selon mon humeur que l'autre. Pourveû que vous en aimiez un des deux (reprit il en sous - riant aussi bien qu'elle) je vous promets que l'autre ne se pleindra point de vous. Serieusement Belesis, luy dit elle, y a t'il quelque verité en vos paroles ? Sincerement cruelle Personne, reprit il, en pouvez vous encore douter, apres m'avoir traitté comme vous avez fait ? Car à quoy bon d'esviter m'a racontre, si vous croyez que je n'ay rien de particulier à vous dire ? à quoy bon encore de détourner si souvent vos beaux yeux, afin de ne voir pas les miens, si vous ne craignez point d'y voir la passion que j'ay pour vous ? Enfin cruelle Cleodore, si vous ne sçavez point que je vous aime, vostre procedé est deraisonnable : et si vous le sçavez, il est injuste et inhumain. Songez donc à vous, je vous en conjure : ou pour mieux dire songez à moy, et ne me mettez pas au desespoir.

   Page 3281 (page 561 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pout vous monstrer, luy dit elle, que je ne veux pas vous desobliger absolument, je veux bien vous faire une declaration ingenuë, mais de grace, ne donnez pas plus de force à mes paroles, que je ne veux qu'elles en ayent. Ne craignez pas divine Cleodore, luy dit il, que je me flatte, quoy que vous me puissiez dire : puis que de l'humeur dont je suis, je voy tousjours mes maux plus grands qu'ils ne sont en effet, et mes biens plus petits. Cela estant, reprit elle, je ne craindray donc point de vous dire que je vous estime infiniment : et que si j'avois à s'estre capable d'une foiblesse, j'aimerois mieux que ce fust pour vous que pour aucun autre : Mais apres tout, il faut encore que je vous die, que pour vostre bonheur et pour le mien, il est à propos que je ne vous aime jamais que mediocrement : car enfin si j'en estois venuë au point de vous dire que vostre passion ne me déplairoit pas, j'en aurois une si grande honte, que j'en deviendrois tres melancolique : et comme on passe aisément de la melancolie au chagrin, et que le chagrin est une grande disposition à la colere, nous serions tousjours en querelle. C'est pourquoy pour accommoder les choses, et pour faire que vous ne vous pleigniez point de mon injustice, je vay vous faire une proposition, par laquelle je ne veux pas que vous faciez un pas plus que moy. Belesis croyant alors que Cleodore alloit luy dire quelque chose de fort doux, luy dit que ce cela n'estoit pas juste : qu'il suffisoit qu'elle abaissast

   Page 3282 (page 562 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les yeux jusques à luy, et qu'elle souffrist qu'il fist toutes choses pour son service. Ne vous hastez pas encore tant, reprit Cleodore, de vous opposer à ce que je veux de vous, afin que nous soyons toute nostre vie bien ensemble : mais encore, repliqua t'il, que faut il faire pour cela ? il faut dit elle, que vous m'aimiez beaucoup moins que vous ne faites, et que je vous aime un peu plus que je ne fais : afin que nostre affection devienne une veritable et solide amitié. Quand vous aurez commencé de m'aimer un peu plus, reprit il, je verray si je vous pourray aimer beaucoup moins : ha Belesis, interrompit elle, c'est à vous à commencer et non pas à moy ! ha Madame, repliqua t'il en souspirant, si vous ne me pouvez aimer quand je vous aime plus que ma vie, vous ne m'aimeriez sans doute pas, si je vous aimois mediocrement ! Mais cruelle Personne, adjousta t'il, l'affection que j'ay pour vous n'est pas en mon choix, comme il semble que celle que vous avez pour moy est au vostre : car soit que vous veüilliez que je vous aime, ou que je ne vous aime pas ; je vous aimeray non seulement malgré vous, mais malgré moy mesme. Ouy, poursuiit il, in humaine Fille que vous estes, vous me reduisez souvent aux termes de vouloir ne vous aimer plus, sans que je puisse toutesfois chasser de mon coeur la passion qui le tirannise. Belesis adjoust en suitte beaucoup d'autres choses, à celles que je viens de dire, sans pouvoir rien obtenir : encore s'estimat'il bienheureux,

   Page 3283 (page 563 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de n'avoir pas esté plus mal-traitté. Cependant le rare merite de Belesis, ae laissoit pas d'avoir puissamment touché le coeur de Cleodore : elle fut pourtant long temps sans pouvoir se resoudre à luy en donner volontairement quelques marques : il est vray que sans qu'elle en eust dessein, elle fit beaucoup de choses, qui nous firent connoistre à Hermogene et à moy qui sçavions le secret de Belesis, qu'elle ne le haissoit pas. Ce n'est pas que pour l'ordinaire, elle n'eust une froideur estrange pour luy, quand il cherchoit les occasions de la voir avec empressement : mais c'est que quand il arrivoit qu'il ne se trouvoit point aux lieux où elle pensoit qu'il la deûst suivre, elle luy en faisoit tousjours quelque raillerie piquante : de sorte que l'on peut dire (s'il est permis de parler ainsi d'une personne aussi aimable que Cleodore) que sa bizarrerie fut la premiere faveur que Belesis reçeut d'elle. Mais à la fin apres que la fierté de Cleodore eut bien combatu sa douceur, elle ceda peu à peu : et advoüa enfin à Belesis qu'elle ne seroit pas bien aise qu'il ne l'aimast plus. De vous representer quelle fut la joye de cét Amant, quand il eut obtenu la permission de parler de son amour à Cleodore, il ne me seroit pas aisé : le souvenir des rigueurs de cette Personne luy devint mesme agreable ; car encore qu'elle ne luy accordast autre faveur que celle de souffrir d'estre aimée, il ne laissoit pas de s'estimer le plus heureux homme du

   Page 3284 (page 564 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

monde. Son bonheur ne fut pourtant pas long temps tranquile : parce que plus Cleodore vint à aimer Belesis, plus elle devint difficile à contenter. Sil luy tesmoignoit beaucoup d'amour, elle disoit qu'il estoit imprudent, de donner des marques si visibles de la passion qu'il avoit pour elle : s'il aportoit soin à la cacher, elle luy reprochoit qu'il estoit change, et qu'il l'aimoit moins : s'il estoit guay, elle croyoit qu'elle luy avoit donné trop de preuve de son affection, et disoit quelle s'en repentoit : s'il estoit triste, elle l'accusoit de ne sentir pas les graces qu'elle luy avoit faites, avec assez de transport de joye : de sorte que quoy que pûst faire ou dire Belesis, il y avoit tousjours quelque petit chagrin entre eux. Cependant ils ne laissoient pourtant pas de sçavoir qu'ils s'aimoient, et de le croire fortement, quoy qu'ils se dissent bien souvent des choses qui eussent pu faire penser qu'ils ne le croyoient point du tout. Belesis avoit pourtant d'assez douces heures : car enfin Cleodore souffroit qu'il luy escrivisst, quand il ne la pouvoit voir : elle luy avoit aussi donné son Portrait : et l'on peut dire enfin, que par l'inégalité de l'humeur de cette aimable Fille, il n'avoit jamais d'espines sans fleurs, ny de fleurs sans espines.


Histoire de Belesis, d'Hermogene, de Cleodore et de Leonise : arrivée de Leonise
Une nouvelle arrivante, dénommée Leonise, vient bouleverser les rapports entre les héros. Elle s'avère infiniment plus douce et plus ouverte que Cleodore, comportement qui occasionne, du reste, une conversation sur les limites à apporter à la complaisance.
Les résolutions de Leonise
Une nièce de Cleodore, dénommée Leonise, vient habiter à Suse. La jeune fille, d'une beauté remarquable, suscite les louanges de politesse de Belesis, qui évoque le malheur des amants qu'elle a laissés derrière elle. C'est pour Leonise l'occasion de déclarer qu'elle préfère conquérir des amants déjà amoureux d'une autre plutôt que des curs libres, en se réjouissant du dépit que cela cause à ses consoeurs. Cette résolution est assortie d'une autre, selon laquelle elle se promet de ne jamais donner son cur. La jeune fille est mise en garde contre sa présomption.

Voila donc, Seigneur, comment vescut Belesis, durant un assez longtemps : pendant quoy Hermogene et moy, sans avoir de dessein formé, nous divertissions à visiter toutes les Dames indifferemment. Hermogene alloit pourtant

   Page 3285 (page 565 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moins chez Cleodore que chez les autres : afin, disoit il, que son Amy ne luy pûst pas souvent reprocher de luy avoir fait perdre l'occasion d entretenir sa Maistresse seule. Les choses estant donc en ces termes, il arriva qu'une Soeur de la Tante de Cleodore, estant morte dans une Province où elle demeuroit il y avoit assez long temps, et n'ayant laissé qu'une Fille nommée Leonise, âgée de quinze ans, cette Fille vint à Suse, et vint demeurer chez la Soeur de sa Mere : par consequent en mesme Maison que Cleodore. Lors qu'elle y arriva, Belesis, Hermogene, et moy, estions allez faire un voyage de huit jours seulement : à nostre retour nous fusmes ensemble chez Cleodore, qui avoit desja lié une amitié assez estroite avec sa Parente. Mais Seigneur, nous fusmes extrémement surpris de voir Leonise, que nous trouvasmes avec elle : car encore que nous eussions sçeu qu'elle devoit venir à Suse ; que nous eussions oüy dire qu'elle estoit belle ; et qu'Hermogene et moy nous souvinssions que lors qu'elle estoit enfant nous avions toujours preveû qu'elle auroit beaucoup de beauté ; nous ne laissasses pas estre esbloüis de l'éclat de son taint, et de celuy de ses yeux. Car Seigneur, pour vous faire imaginer ce que nous parut Leonise, il faut que je vous die que la Nature n'a jamais donné à personne de plus beaux cheveux, ny un plus beau taint ; de plus beaux yeux, ny une plus belle bouche. Au reste, quoy que sa taille ne soit pas

   Page 3286 (page 566 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des plus grandes, elle n'est pourtant pas petite : au contraire, elle est si noble et si bien faite, qu'on ne peut rien voir de plus agreable. Outre toutes ces choses, Leonise a encore un agréement plus grand que sa beauté : et je ne sçay quoy de si doux et de si flatteur dans l air du visage, que ses yeux n'ont assurément jamais pris de coeurs sans donner esperance de toucher le sien : quoy qu'elle ait pourtant de la modestie autant qu'on en peut avoir. Voila donc, Seigneur, quelle estoit Leonise, lors que Belesis la vit la premiere fois chez Cleodore : qui nous presenta tous trois à sa belle Parente, de qui la civilité nous fit assez paroistre qu'elle estoit aussi spirituelle que belle. Comme Cleodore et Leonise estoient des beautez toutes differentes, l'envie n'eut point de place en leur ame : elles avoient mesme cet advantage, qu'elles ne se deffaisoient pas l'une l'autre : quoy qu'il faille pourtant advoüer, que Leonise avoit un air de jeunesse sur le visage, encore plus aimable que Cleodore : quoy qu'il n'y eust que trois ans à dire de l'une à l'autre. Cependant comme la civilité veut que l'on loüe toutes les Belles, et principalement celles que l'on voit la premiere fois, nous loüasmes extrémement la beauté de Leonise Hermogene et moy : Belesis la loüa aussi, quoy que ce fust moins que nous, parce qu'il estoit devant sa Maistresse : et qu'il n'ignoroit pas que c'est presques un sentiment general à toutes les belles, de ne pouvoit souffrir sans

   Page 3287 (page 567 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chagrin que leurs Amans en loüent d'autres en leur presence. Pour moy qui n'avois pas une si puissante raison de songer à ce que je disois, j'exageray autant que je le pus, les loüanges de Leonise : je luy demanday si on ne luy avoit pas desja escrit du lieu d'où elle venoit, la mort de plusieurs de ses Amans, que la douleur de son absence devoit avoir fait mourir ? car, luy dis-je, s'ils n'estoient point morts, ils vous auroient tous suivis, et nous les verrions icy. Je vous assure, dit elle en riant, que quand j'aurois eu assez de beauté pour avoir des Amans au lieu d'où je viens, et pour m'en faire suivre à Suse, je n'y aurois pas amené fort bonne compagnie : c'est pourquoy il est avantageux que je n'aye point fait de conquestes. Vous en ferez assurément bien tost icy, reprit Hermogene ; et je ne doute pas mesme, adjoustay-je, qu'elle n'y face plusieurs inconstants Eh de grace, interrompit Cleodore, ne presagez pas tant de choses fâcheuses à la fois à Leonise ; comme seroient celles d'estre aimée par des hommes inconstants, et d'estre haie de leurs Maistresses. Il paroist bien (dit agreablement Leonise en rougissant) que je n'ay encore guere vescu, et que je viens d'un lieu sauvage, où l'on ne connoist point l'Amour : car pour moy, il me semble que si j'estois telle qu'il faut estre pour faire des conquestes, et que je fusse d'humeur à en faire ; je trouverois plus glorieux d'arracher des coeurs d'entre les mains des Belles qui les auroient pris,

   Page 3288 (page 568 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que d'en prendre d'autres qui ne seroient encore à personne. Il y a bien de la malice à dire une semblable chose, repliqua Cleodore, et mesme bien de l'injustice, et bien de la vanité. Ne vous ay-je pas dit, reprit Leonise, que je ne sçay point raisonner juste, sur une pareille matiere ? Je pense pourtant, adjousta t'elle, quoy que vous m'en puissiez dire, que cela seroit assez plaisant : mais voudriez vous bien que l'on vous quittast pour une autre ? repliqua Cleodore ; nullement, respondit Leonise, et c'est parce que je conçois admirablement le dépit que j'aurois, si une semblable avanture m'arrivoit, que je comprens parfaitement, le plaisir qu'il y auroit à causer ce dépit là aux autres. Si les malheurs d'autruy vous donnent du divertissement (interrompit Belesis, qui n'avoit point encore parlé) je pleins estrangement ceux qui sont destinez à vous aimer : je pense, repliqua t'elle, qu'ils seront en si petit nombre, que je ne donneray pas une ample matiere à vostre compassion. Pour moy (dit Cleodore, seulement pour faire disputer sa Parente) je souhaite de toute mon ame, que bien loin de faire des inconstants, le premier coeur que vous gagnerez le deviene, afin de vous punir d'un si injuste sentiment. Je ne me sçaurois pourtant repentir de l'avoir eu, poursuivit Leonise, car quand je songe à la joye que j'aurois d'effacer l'image d'une autre, du coeur que j'aurois assujetty ; de forcer cét Amant à remettre entre mes mains les Portraits, et les Lettres

   Page 3289 (page 569 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sa premiere Maistresse ; et combien j'aurois de plaisir à voir les uns, et à lire les autres ; je vous assure qu'il s'en faut peu que je ne souhaite estre assez belle pour pouvoir esperer de faire quelque inconstant. Tout à bon, luy dit Cleodore en riant, vous me serez croire à la fin, que vous ne sçavez pas encore precisément les choses qu'il faut dire ou ne dire pas : je l'advoüe, dit Leonise, mais je sçay bien du moins celles qui me plaisent. Et puis, adjousta t'elle, je ne vous dis pas que j'aimerois cét inconstant, que j'aurois fait : mais seulement que je me divertirois fort à l'avoir rendu tel. Ha belle Leonise, s'escriâ Hermogene, vous estes cette fois la encore plus malicieuse que vostre aimable Parente ne croyoit ! car pourquoy voudriez vous gagner des coeurs, si vous aviez absolument resolu de ne donner jamais le vostre ? Cette resolution, reprit Leonise, ne m'est à mon advis pas particuliere : et j'ay si bonne opinion de toutes les Personnes de mon sexe, que je croy qu'il ny en a pas une qui face une semblable liberalité. Ce n'est pas, adjousta t'elle en riant, que je n'aye quelquesfois entendu dire, que quelques hommes se sont vantez de posseder les coeurs de quelques belles Personnes : mais c'est qu'assurément ils les avoient dérobez par adresse, on arrachez par violence. Je vous assure, repliqua Hermogene, que de quelque façon que l'on puisse posseder le vostre, ce sera toujours une chose fort glorieuse, et fort agreable : quand ce que

   Page 3290 (page 570 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous dittes seroit vray, respondit elle, ce seroit un bonheur qui n'arriveroit pas sans peine à celuy qui le devroit recevoir : puis qu'il est certain que je suis resoluë de ne donner pas seulement place en mon coeur, bien loin de le donner tout entier. De grace Leonise, interrompit Cleodore, ne parlez pas si determinément : puis qu'a dire la verité, il y a tousjours beaucoup d'imprudence à chanter le Triomphe devant la victoire. Vous n'avez encore escouté, luy dit elle en raillant, que des galanteries de village : et vous n'avez enfin assujetty que des Provinciaux assez rustiques : cependant vous estes aussi assurée de vous mesme, que si vous aviez veû à vos pieds tout ce qu'il y a d'honnestes gens à Suse, et que vous les eussiez mesprisez. Croyez Leonise, poursuivit elle, qu'il n'est pas trop à propos d'avoir si bonne opinion de ses forces : et j'en connois de plus fieres que vous, qui pour avoir mesprisé leurs Ennemis, se sont quelquesfois trouvées vaincuës : c'est pourquoy ne vous hastez pas tant de publier que vous elles invincible. Quand vous aurez esté une année ou deux à la Cour, et que vostre beauté vous y aura fait un nombre infiny de ses Esclaves qui ne portent des chaines que pour les donner s'ils peuvent, à celles qu'ils apellent leurs Maistresses, et que vous vous en serez bien deffenduë ; nous souffrirons alors que vous parliez avec toute la hardiesse que vous venez d'avoir : mais jusques à ce temps là, je vous déclare que je ne le souffriray

   Page 3291 (page 571 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas. J'aime donc mieux me taire, reprit Leonise que de disputer contre vous :

La complaisance, sujet litigieux
Belesis en vient à apprécier grandement la compagnie de Leonise, qui le console de la dureté de Cleodore. La beauté de la jeune fille attire la foule chez sa parente, que ces visites non choisies indisposent. Elle se plaint auprès de Belesis de la complaisance universelle de Leonise. La remarque devient sujet de conversation quand cette dernière survient. Cleodore soutient l'idée qu'il faut, de manière générale, éviter de dispenser des marques appuyées de civilité, les vrais amis devant être reconnus par des signes plus subtils. Elle prend comme exemple Belesis. Or Leonise prétend justement manifester à celui-ci sa préférence de cette manière. Puis Cleodore met en cause l'utilité d'une estime trop partagée, en-dehors des lieux où la politesse est nécessaire. Elle défend, en outre, le principe des affinités électives. Belesis, qui tente de prendre parti en faveur de Leonise, est rabroué. La maîtresse des lieux termine par une satire des divers types de visiteurs indésirables, puis se retire en manifestant sa mauvaise humeur. Belesis est refroidi. Il est désormais beaucoup moins empressé à rendre visite à son amante.

apres cela nous fusmes encore quelque temps en conversation : en suitte de quoy nous nous retirasmes, Belesis, Hermogene, et moy, fort satisfaits de la beauté et de l'esprit de Leonise, et trouvant tous, comme il estoit vray, qu'il n'y avoit rien de plus beau ny de plus aimable qu'elle, en toute la Cour ny en tonte la Ville. Belesis ne s'expliqua pourtant pas si precisément que nous : et il nous dit seulement, que si Leonise n'eust : point eu de Parente à Suse, elle eust esté au dessus de tout ce qu'il y avoit d'aimable. Cependant comme il ne pouvoit presques plus voir Cleodore sans voir Leonise, parce qu'elles demeuroient en mesme Maison, il falut qu'il la vist tous les jours : car s'il ne la voyoit chez sa Tante, il la voyoit chez la Reine, ou à la promenade, ou en quelques visites : et comme Leonise n'est pas de celles qui se détruisent elles mesmes lors qu'on les voit en particulier : et qu'au contraire, plus on la voit, plus on la trouve charmante : Belesis la voyant plus souvent qu'aucun autre, l'estima aussi encore plus que tous les autres ne l'estimoient, quoy qu'elle le fust universellement de tout le monde. Leonise de son costé, eut pour Belesis plus de civilité et plus de complaisance, que pour tous les hommes qu'elle voyoit : non seulement parce qu'en effet il le meritoit plus que tous les autres, mais encore parce qu'elle remarqua aisément qu'il

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estoit fort estimé de sa Tante et de Cleodore : de sorte que Belesis la trouvant toujours d'une humeur égallement douce, s'accoustuma à chercher quelque consolation en son entretien, dans les heures où il estoit mal avec Cleodore ; ce qui luy arrivoit assez souvent ; comme je l'ay desja dit. Il avint mesme que Leonise leur causa une querelle sans y penser : car comme sa beauté fit grand bruit, lors qu'elle arriva à Suse, elle attira indifferemment chez elle, les honnestes gens, et ceux qui ne l'estoient pas : si bien que Cleodore qui n'estoit accoustumée qu'à voir des personnes choisies, se trouva bientost importunée de cette multitude de monde, et sa complaisance n'alla pas fort loin. Elle en parla donc à Leonise à diverses fois : mais comme elle n'estoit pas de l'humeur de sa Parente, et qu'elle estoit un peu plus jeune qu'elle, elle ne pouvoit se resoudre à bannir des gens qui la cherchoient : et qui luy tesmoignoient avoir de l'estime pour elle. Si bien qu'elle se contentoit de dire à Cleodore, qu'elle ne pouvoit jamais faire d'incivilité à personne : et que de plus elle ne croyoit pas qu'elle deust entreprendre rien, dans une Maison où elle n'estoit que pour obeïr. Cleodore n'osoit pas en parler à sa Tante, parce qu'elle sçavoit bien qu'elle ne trouvoit pas bon qu'elle fust d'humeur si particuliere : ainsi ne sçachant que faire, elle pria un jour Belesis (apres avoir remarqué qu'il parloit souvent à Leonise, et que Leonise avoit beaucoup

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de creance en luy) de vouloir luy dire qu'elle se faisoit tort d'avoir une civilité si universelle : car enfin, luy dit elle, si elle vous dit qu'elle n'aime point à desobliger personne ; dittes luy qu'elle doit plus raisonnablement aprehender de n'obliger jamais un honneste homme à l'estimer : et en effet, comment pourra t'on croire qu'elle ait autant d'esprit qu'elle en a, si elle continuë d'avoir une civilité si égalle pour tous ceux qui la voyent ? Comme Cleodore disoit cela, sans penser estre entenduë que de Belesis, Leonise qui estoit dans un Cabinet où elle ne pensoit pas qu'elle fust, sortit en riant : et venant à Cleodore avec une bonté extréme ; du moins, luy dit elle, ne me faites pas mon procès sans m'entendre : et escoutez moy auparavant que de me condamner. Cleodore voyant que Leonise avoit entendu ce qu'elle avoit dit, fit semblant d'avoir bien sçeu qu'elle estoit dans ce Cabinet, et d'avoir parlé exprès comme elle avoit fait, afin qu'elle l'entendist. Cependant, adjousta t'elle, je ne laisse pas de vous redire serieusement devant Belesis, qui sçait admirablement bien le monde, qu'il n'y a que de deux sortes de personnes qui aiment cette multitude de gens sans choix, qui vous accablent aujourd'huy. Mais encore, dit Leonise, aprenez moy un peu de quel ordre je suis : et qui sont ces deux sortes de Personnes qui aiment ce que je ne hais pas. Ce sont, repliqua Cleodore, les Provinciales nouvelles venuës, ou les

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Coquettes. Du moins, reprit Leonise sans se fâcher, ne suis-je pas des dernieres : je l'advoüe, dit Cleodore, et si vous en estiez, je ne m'estonnerois pas tant de ce que vous faites. Je dis mesme encore une chose à vostre avantage, adjousta t'elle, c'est que vous n'avez rien d'une Provinciale que cela seulement : mais Cleodore, repliqua Leonise, n'ay-je pas oüy dire que la civilité doit estre universelle : et n'est-ce pas par l'estime que l'on doit faire la distinction, des gens que l'on voit ? Nullement, interrompit Cleodore, car par quelle voye une honneste Personne peut elle donner des marques d'estime, que par la civilité qu'elle a pour ceux qu'elle distingue des autres ? Vous sçavez bien, poursuivit elle, que la bien-seance ne permet pas que l'on die aux hommes beaucoup de choses tendres et obligeantes : le mot d'amitié est mesme quelquesfois assez difficile à prononcer : et on n'ose presques s'en servir, en parlant à un homme un peu galand, quand il est jeune et enjoüë. Et à parler raisonnablement, il faut qu'un homme ait donné mille preuves de sagesse, ou nous ait rendu quelque service considerable, pour pouvoir dire avec bien-seance que l'on a beaucoup d'affection et beaucoup de tendresse pour luy. Jugez apres cela Leonise, si vous estes si prodigue de vostre civilité, ce que vous reserverez pour les gens que vous estimerez veritablement : je reserveray mes loüanges, reprit Leonise, dont je ne suis pas si prodigue que de

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cent mille petites choses qui ne sont purement que civilité. Vos loüanges, repliqua Cleodore, sont assurément d'un prix inestimable : mais Leonise, adjousta t'elle, il n'y a guere que les hommes qui puissent avec bien-seance loüer souvent, en parlant aux Dames qu'ils loüent : et je m'assure, que depuis que Belesis vous voit, vous ne luy avez point encore dit que vous le trouvez de fort bonne mine ; que son esprit vous plaist infiniment ; et que sa conversation vous charme. Ha Madame, interrompit Belesis, ne me meslez pas dans vostre dispute, en me raillant si cruellement ! car ce n'est pas moy qui suis cause que les beaux yeux de Leonise attirent tant de gens qui vous importunent. Je vous prie, dit Leonise à Belesis, de me laisser respondre à ce que Cleodore vient de dire ; respondez y donc precisément, repliqua t'elle : aussi feray-je, reprit Leonise, et c'est pour cela que je vous advoüe que je n'ay en effet rien dit à Belesis de ce que vous dittes : cependant je suis assurée, que malgré cette civilité universelle que vous me reprochez, Belesis n'a pas laisse de remarquer que je fais une notable difference de luy à beaucoup d'autres. Parlez Belesis, interrompit Cleodore, Leonise dit elle la verité ? et avez vous pû estre assez fin, pour discerner l'estime qu'elle fait de vous, de celle qu'elle tesmoigne avoir pour toute la Terre ? Belesis se trouva alors bien embarrassé : car il ne vouloit point desobliger Leonise, et craignoit aussi de fâcher

   Page 3296 (page 576 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleodore. De sorte que prenant un biais, assez adroit ; j'ay si peu de droit à l'estime de la belle Leonise, reprit il, que je ne devrois pas sans doute m'estre imaginé qu'elle deust faire quelque difference de moy, aux moins honnestes gens qui la voyent : mais comme je me flatte assez souvent, et que je crois facilement les choses que je desire, j'advoüe qu'il m'a semblé que je remarquois je ne sçay quoy en la civilité qu'elle avoit pour moy, de plus obligeant que pour quelques autres, à qui elle faisoit mesme de plus longues reverences : tant il est vray qu'elle sçait admirablement l'art d'obliger de peu de chose. Ne croyez pas Belesis (interrompit Cleodore, en parlant à Leonise) puis que je suis assurée qu'il n'aime nullement la presse : et certes il a raison : car apres tout, adjousta t'elle, que voulez vous faire de tous ces gens là ? Vous ne voulez point estre coquette, et vous ne l'estes pas en effet : vous ne les pouvez pas tous espouser : vous ne pouvez pas mesme les estimer : à quoy bon donc de les endurer ? C'est, repliqua Leonise, que je ne trouve rien de plus doux, que de penser que personne ne me hait : et qu'au contraire tout le monde m'estime et se loüe de moy. Ha Leonise, s'escria Cleodore, qu'il y a de foiblesse à dire ce que vous dittes ! car enfin à quoy vous sert l'estime, de mille personnes que vous n'estimez pas ? croyez s'il vous plaist ma chere Leonise, que c'est bien avez de vivre de façon que personne n'ait sujet de nous haïr, sans vouloir

   Page 3297 (page 577 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que tout le monde nous aime. Je tombe d'accord qu'il ne faut point estre médisante ; qu'il faut faire tout le bien que l'on peut ; et ne laisser noyer personne faute de luy tendre la main : mais il faut pourtant vivre pour soy et pour ses Amis, et non pas pour le public : il faut avoir de la civilité aux Temples ; aux Promenades ; et dans les Ruës : mais pour dans ma Chambre, si ce n'estoit pas assez d'estre froide, pour en chasser ceux qui m'incommodent, je serois encore incivile : et je pourrois mesme quelquesfois aller encore plus loin, pour me delivrer de la conversation de certaines gens que je connois. Et certes ce n'est pas sans raison : puis que de l'humeur dont je suis, il ne faut qu'un seul homme stupide, pour m'empescher de joüir avec plaisir de la conversation des plus honnestes gens du monde : tant il est vray que j'ay l'esprit delicat, et que je suis incapable de cette espece de complaisance, qui en mille ans ne me donneroit pas un veritable Amy. Il est vray, dit Leonise, que j'ay peut-estre moins d'Amis que vous : mais aussi puis-je peut-este me vanter d'avoir moins d'Ennemis : car combien pensez vous qu'il y a de gens qui trouvent que vous avez l'esprit trop particulier et trop misterieux ? Combien en avez vous desobligé en ne leur parlant point, ou en parlant trop à d'autres qui vous plaisoient plus qu'eux ? Je n'ignore pas ce que vous dittes, reprit Cleodore, mais sçachez s'il Vous plaist, qu'à une Personne de mon humeur, le

   Page 3298 (page 578 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mespris ou la haine de certaines gens ne touche guere. Car enfin depuis que je suis dans le monde, je m'en suis fait un à part, au delà duquel je ne prens interest à rien : c'est pourquoy je ne me soucie point du tout de l'estime de ceux qui n'en sont pas. Quand j'ay commence de regler ma vie, je me suis resoluë à ne faire jamais rien qui me deust faire haïr : mais aussi à ne me tourmenter pas de vouloir estre aimée de tout le monde. Au contraire, j'ay songé à l'estre de peu : parce que j'ay creû qu'il y en avoit peu qui en fussent dignes. De plus, j'ay consideré qu'une seule Personne ne peut pas aimer tant de gens : et que pour estre heureux, il faut vivre avec ce que l'on aime, et ne voir pas ce que l'on n'aime point. Voila Leonise quelle est ma maxime ; qui ne sera jamais la vostre, si vous ne changez bien d'humeur. Pour vous tesmoigner, dit Leonise, combien je deffere à vos sentimens, apres avoir dispute autant qu'il le faloit, pour vous faire dire si agreablement la cause de la rudesse que vous avez pourtant de personnes : je vous declare que je veux vivre absolument comme il vous plaira. Ha Madame (interrompit Belesis parlant à Cleodore) il ne faut pas s'il vous plaist apres cela, faire le moindre reproche à Leonise : à ce que je voy, luy dit Cleodore, vous estes desja devenu complaisant avec excès en la voyant : car ne diroit on point, à vous entendre parler, que j'ay tous les torts du monde, et que Leonise a raison ? vous, dis-je, qui m'avez dit plus de

   Page 3299 (page 579 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mille fois en vostre vie, que la multitude estoit une chose qui vous estoit si insuportable, que mesme celle des honnestes gens ne vous estoit pas commode ; et que des que la conversation alloit au de là de trois ou quatre, elle n'estoit plus charmante pour vous. Cependant vous n'avez pas dit un mot, pour fortifier mon Party : et vostre silence a tellement fortifié celuy de Leonise, qui je suis assurée que dans le fonds de son coeur elle croit que si vous n'avez point parlé, ç'a esté par discretion : et parce que vous ne me vouliez pas condamner. Mais Madame, luy dit il, je pense que voyant que Leonise vous cede, vous venez chercher à me faire une nouvelle guerre : il n'est pourtant juste ce me semble, de me faire entrer en part d'un chose où je n'ay point d'interest. Il est vray, dit elle avec un sous-rire piquant, que quand on va en un lieu où la personne qui tient la conversation n'est pas agreable, on est bien aise d'y en trouver beaucoup d'autres : on y fait mesme ses affaires, adjousta t'elle, car Leonise ne vous y trompez point (poursuivit Cleodore sans donner loisir à Belesis de parler) la plus part de ces gens qui vont dans ces Maisons qui sont aussi publiques que les Temples, s'y entre-cherchent bien souvent : ou du moins y cherchent leur commodité. Si c'est en Hiver ils cherchent les Chambres chaudes : en Esté ils choisissent les Sales fraisches : ils prennent mesme garde jusques aux sieges : les uns parlent de torquer des chevaux ;

   Page 3300 (page 580 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les autres d'un interest qu'ils ont : quelques uns attendent l'heure d'une assignation ; les autres encore ne sçachant où aller, se tiennent là par necessité ; et peut-estre y aura t'il tel jour, où de cent hommes qui iront dans une de ces Maisons, il n'y en aura pas un qui y aille pour celle qui en fait les honneurs. Pour moy qui ne veux que des gens qui me cherchent, je ne puis pas vivre ainsi ! c'est pourquoy, adjousta t'elle en se levant, de peur que ma conversation ne vous semble trop longue à tous deux, je m'en vay à ma Chambre, où il n'entre guere que des gens qui me plaisent, et à qui je ne desplais pas. Par cette raison dit Leonise nous vous y suivrons Belesis et moy : car je veux esperer que nous ne vous deplaisons pas : et vous sçavez bien que vous nous plaisez beaucoup. Je vous suis infiniment obligé, dit Belesis à Leonise, de parler si fort à mon avantage : mais j'ay bien peur que Cleodore ne demeure pas d'accord d'une partie de ce que vous dittes. Je fais encore moins que vous ne pensez, dit elle, car je ne demeure d'accord de rien : estant certain qu'en la colere où je suis, ny je ne vous plais, ny vous ne me plaisez. En disant cela Cleodore s'en alla, et tira la porte de la Chambre apres elle : tesmoignant par cette action, qu'elle ne vouloit pas que Leonise ny Belesis la suivissent. Ils n'auroient pourtant pas laissé de le faire, si dans le mesme temps qu'ils ouvrirent la porte pour suivre Cleodore, il ne fust arrivé du monde :

   Page 3301 (page 581 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui fit que Leonise ne pût executer le dessein qu'elle avoit. Cependant Belesis qui connoissoit l'humeur de cette Personne, se separa de la Compagnie, et voulut aller à l'Apartement de Cleodore, mais en y allant, il rencontra le Prince de Suse qui venoit voir Leonise, qui le força de rentrer : luy disant qu'il vouloir l'entretenir de quelque chose. Le respect qu'il devoit à ce Prince, qui de son naturel estoit assez violent, fit que Belesis ne pût refuser de luy obeïr : de sorte qu'il rentra aveque luy dans la Chambre où estoit Leonise. Il n'y fut pourtant pas plus d'une demie heure : car apres que le Prince de Suse luy eut dit ce qu'il avoit à luy dire, il se déroba de la Compagnie, afin d'aller trouver Cleodore. Mais il n avoit garde de la rencontrer : car comme elle avoit veü que Belesis ne l'avoit pas suivie, sans se donner la peine d'en sçavoir la raison, elle estoit sortie par un Escallier dérobé, pour aller faire une visite chez une de ses Amies, qui demeuroit assez prés de là : afin que quand Belesis la voudroit aller voir à sa Chambre, il ne l'y trouvast plus Comme il se la connoissoit admirablement, il se douta bien qu'elle n'estoit sortie que pour luy faire despit : cependant je ne sçay en quelle disposition se trouva son ame ce jour là mais il ne sentit pas ce qu'il avoit accoustumé de sentir, quand Cleodore avoit quelque caprice pour luy. Car pour l'ordinaire, il en avoit une extréme douleur ? et mesme il n'avoit point de repos

   Page 3302 (page 582 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'eust fait sa paix avec elle : mais cette fois là, au lieu d'avoir du despaisir il eut de la colere : et s'en alla resolu d'en donner mesme quelques marques à Cleodore, la premiere fois qu'il la verroit. Apres cela, il ne faut pas ce me semble trouver fort estrange, si ces deux Personnes irritées, eurent le lendemain une conversation assez aigre et assez piquante : Belesis ne dit pourtant rien à Cleodore contre le respect qu'il luy devoit : mais il n'aporta pas tout le soin qu'il eust eu en un autre temps pour l'apaiser. Il luy dit simplement les choses qui le devoient justifier, sans y joindre ny prieres, ny conjurations, ny soupirs : mais comme Cleodore n'estoit pas accoustummée de le voir ainsi, bien loin de recevoir ses justifications, elle l'accusa encore de la froideur avec laquelle il se justifioit : si bien que ce qui n'estoit qu'une petite querelle, en devint une tres considerable : et ils se separerent si mal, que Belesis fut plusieurs jours sans oser aller chez Cleodore, et peut estre aussi sans le vouloir.


Histoire de Belesis, d'Hermogene, de Cleodore et de Leonise : inconstance de Belesis
Belesis, tombé amoureux de Leonise, se détache progressivement de Cleodore, sans pour autant lui révéler le changement de son cur. Il s'entend avec Hermogene pour que ce dernier, feignant de courtiser son ancienne amante, lui procure les raisons d'une rupture. Leonise, de son côté, est amenée à reconnaître que Belesis ne lui est pas indifférent. Elle accueille néanmoins froidement la déclaration de ce dernier. Ironie du sort, au même moment, Cleodore écoute elle aussi la confidence d'Hermogene, qui est tombé véritablement amoureux de celle qu'il devait feindre de courtiser. La réponse est, dans ce cas aussi, un refus.
La défection de Belesis
Belesis tombe sous le charme de la douceur de Leonise, qui contraste avec la rudesse de Cleodore. Il a honte de son inconstance, qu'il se garde de faire connaître. Cleodore, qui se rend compte de la progressive défection de son amant, tente de le faire revenir à elle. Elle crée les circonstances d'un entretien et propose la réconciliation. Belesis s'efforce d'agréer, mais ne peut raviver son ancien amour.

Pendant ce temps là, le hazard voulut qu'il ne laissast pas de voir Leonise, et de luy parler diverses fois : de sorte que l'Amour qui avoit resolu de faire plus souffrir Belesis que tous les hommes qui ont reconnu la puissance n'ont jamais souffert, fit que la douceur de cette Fille, qui sans doute avoit desja un peu touché, son coeur, le charma absolument. L'on peut toutesfois dire, pour excuser Belesis, que le despit qu'il avoit de voir qu'il ne pouvoit jamais

   Page 3303 (page 583 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jouïr : en repos de l'affection de Cleodore, ne fut pas une des moindres causes de l'amour qu'il eut pour Leonise : quoy qu'il en soit, il est certain qu'il l'aima : et qu'à mesure que sa passion augmenta pour elle, elle diminua pour Cleodore. Au commencement il ne creut pas aimer Leonise, et il s'imagina seulement qu'il estoit irrité contre Cleodore : mais insensiblement il vint à craindre que Cleodore s'apaisast : et qu'il ne fust obligé de la revoir comme son Amant. Il se trouva pourtant bien embarrassé à determiner ce qu'il vouloit : car s'il ne se racommodoit point avec Cleodore, il voyoit qu'il n'oseroit plus aller chez elle, et que par consequent il ne verroit point Leonise, ou au moins ne la verroit guere. Il consideroit aussi, que s'il se racommodoit avec elle, il ne luy seroit pas aisé de faire croire à Leonise qu'il l'aimoit : joint qu'il avoit une honte estrange de son inconstance, et une repugnance horrible à tromper une Personne qu'il avoit tant aimée, et qu'il estimoit encore tant, malgré sa nouvelle passion. Elle estoit pourtant si violente, qu'encore qu'il connust son crime, il ne s'en pouvoit repentir. Il avoit donc l'ame en une assiette bien fâcheuse, et ses sentimens estoint bien confus et bien embroüillez : mais quelque douleur qu'il eust, il ne faisoit point confidence de sa nouvelle amour, ny à Hermogene, ny à moy : se contentant de se pleindre à nous des caprices de Cleodore. Cependant cette aimable Fille qui avoit dans le

   Page 3304 (page 584 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

coeur une veritable affection pour Belesis, se repentoit de ce qu'elle avoit fait, voyant qu'il ne revenoit point à elle comme il avoit accoustumé : de sorte que toute fiere qu'elle estoit, elle se resolut à la premiere occasion qu'elle en trouveroit, de tascher de le rapeller. Estant donc allée un jour chez la Reine avec sa Tante, sans que Leonise y fust ; le bazard fit qu'il s'y trouva : et qu'il se trouva mesme assez près d'elle. Cleodore ne l'eut donc pas plus tost veû : qu'elle voulut luy dire quelque chose : mais quelque resolution qu'elle en eust faite, il luy fut impossible de gagner cela sur elle : et elle creut qu'il suffisoit qu'elle le regardast sans colere, et qu'elle luy respondist : sans aigreur s'il luy parloit. D'autre part, Belesis estoit si interdit, qu'il ne sçavoit que faire ny que dire : car la veuë de Cleodore luy donna tant de confusion de sa foiblesse, qu'en un instant il se resolut d'agir avec elle comme s'il n'eust point eu d'autre passion. C'est, disoit il en luy mesme, tout ce que je puis, et peut-estre plus que je ne dois : puis qu'enfin je ne pense pas qu'il soit juste de se rendre malheureux soy mesme, comme je m'en vay me le rendre, en disant tousjours à Cleodore que je meurs d'amour pour elle, lors qu'il est vray que j'en meurs pour Leonise. Mais le moyen aussi, reprenoit il, de rompre avec une Personne, qui m'a donné cent marques d affection ; et de qui mesme les caprices sont des preuves de tendresse ? Le moyen dis-je, que j'ose jamais luy

   Page 3305 (page 585 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faire sçavoir que je suis un inconstant ? Mais le moyen aussi que je feigne eternellement, et quel fruit puis-je esperer de cette feinte ? Toutesfois, disoit il, soit que je veüille faire effort pour remettre Cleodore dans mon coeur, et pour en chasser Leonise ; ou soit que je veüille suivre Leonise et abandonner Cleodore ; il faut tousjours presentement que je me racommode avec cette derniere : car si je veux qu'elle reprenne sa premiere place dans mon coeur, il faut bien que je me raproche de ses beaux yeux, afin qu'ils y rallument la flame qui m'a bruslé si long temps : et si je veux au contraire estre éclairé de ceux de Leonise, il faut encore que je me mette bien avec Cleodore, puis que je ne puis voir l'une sans l'autre. Ainsi Belesis ne sçachant s'il pourroit n'estre point inconstant, ou s'il vouloit l'estre, si c'estoit pour tromper Cleodore ou pour l'apaiser ; s'aprocha de cette belle Fille, avec une confusion, qui fit un grand effet dans le coeur de cette Personne, qui n'en sçavoit pas la veritable cause : puis que bien loin de cela, elle attribuoit les divers changemens de son visage à son repentir. Il luy demanda donc alors en tremblant, si sa colere estoit passée ? Vous avez esté si long temps à me le demander, luy dit elle en sous-riant, que si j'estois equitable, je devrois vous dire qu'elle dure encore : mais Belesis vous me le demandez d'une maniere, qui me fait croire que je n'en dois pas user ainsi : c'est pourquoy je vous declare que je vous

   Page 3306 (page 586 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pardonne de bon coeur tout le passé. Ha Madame, luy dit Belesis en rougissant, c'est estre trop bonne, que de ne me punir pas : si vous eussiez parlé comme vous parlez, reprit elle, au commencement de nostre querelle, elle n'auroit pas duré si long temps : mais le mal fut, poursuivit elle en riant, que nous nous trouvasmes tous deux capricieux en un mesme jour : c'est pourquoy ne le soyons s'il vous plaist du moins que l'un apres l'autre : ou pour mieux faire encore, ne le soyons plus du tout : et pour vous y obliger davantage, je vous promets de faire ce que je pourray pour m'en corriger. Je vous laisse à penser Seigneur, quelle confusion devoit avoir Belesis : aussi m'a t'il dit depuis, que de sa vie il n'avoit tant souffert. Il fit mesme dessein alors, de recommencer d'aimer Cleodore : mais il ne luy dura que jusques à ce que l'ayant remenée chez elle, il revit Leonise : qui le voyant rentrer avec sa Parente, fut au devant d'elle pour se resjouïr de ce qu'elle ramenoit Belesis : disant en suitte cent choses obligeantes pour luy, qui acheverent de le gagner, et qui détruisirent le dessein qu'il avoit fait de n'estre point inconstant. Depuis cela, Belesis devint si inquiet et si resueur qu'il n'en estoit pas connoissable : cependant il ne disoit rien de sa passion à Leonise, et parloit tousjours à Cleodore, comme s'il l'eust encore aimée : c'estoit pourtant avec un chagrin si grand, qu'il n'y avoit point de jour qu'il n'eust besoin d'inventer un mensonge pour le pretexter.

   Page 3307 (page 587 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Tantost il disoit avoir reçeu des nouvelles, qui luy aprenoient que son Pere estoit malade : une autre fois il disoit se trouver mal luy mesme : et quelque fois aussi ne trouvant rien à dire, il mettoit la pauvre Cleodore en une peine estrange. Car comme elle aimoit effectivement Belesis, et qu'elle voyoit qu'elle avoit pensé le perdre par un petit caprice, elle contraignit si. bien son humeur, qu'elle ne luy donna plus sujet de pleinte : de sorte qu'il en avoit alors autant de despit, qu'il en avoit eu autrefois, quand elle luy en avoit donné.

L'entente de Belesis et d'Hermogene
Hermogene constate que son ami prend peu à peu ses distances avec son amante. S'enquérant de la situation, il provoque la confidence de Belesis, qui lui avoue son nouvel amour : tout en confessant sa lâcheté, l'amant infidèle ne peut que reconnaître que Leonise a supplanté Cleodore. Belesis demande l'indulgence et l'aide de son ami, d'autant que Leonise semble répondre favorablement. La seule solution qu'il entrevoit est de continuer à feindre d'aimer Cleodore, jusqu'à ce qu'il trouve un prétexte pour rompre avec elle. C'est alors que lui vient l'idée de demander à Hermogene de feindre d'aimer son ancienne maîtresse. L'ami accepte de mauvaise grâce ; le subterfuge est mis en place.

Les choses estant donc en ces termes, Hermogene chez qui logeoit Belesis, remarqua qu'il n'estoit plus si soigneux des Lettres qu'il recevoit de Cleodore, qu'il j'avoit tousjours esté depuis qu'il l'aimoit : car il en trouva deux on trois fois sur la Table : luy qui auparavant son inconstance, ne pouvoit pas seulement souffrir qu'elles partissent de ses mains lors qu'il les luy montroit : car pour l'ordinaire, il ne vouloit pas qu'Hermogene les l'eûst, et il les luy lisoit luy mesme. De plus, il luy rendit aussi le Portrait de cette belle Fille qu'il avoit laissé tomber, mais il ne luy rendit qu'apres l'avoir gardé trois jours, sans que Belesis se fust aperçeu de l'avoir perdu, ce qui estoit bien contre sa coustume : estant certain que du temps qu'il aimoit Cleodore, il ne pouvoit estre un quart d'heure esloigné d'elle (quand il estoit en liberté) sans le regarder. Ce qui embarrassoit estrangement

   Page 3308 (page 588 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Hermogene, estoit qu'il voyait que Cleodore navoit jamais si bien traité Belesis qu'elle le traitoit : et que cependant Belesis estoit plus chagrin qu'il ne l'avoit jamais veû, dans le temps où elle luy estoit la plus rigoureuse. Estant donc assez en inquietude de sçavoir la cause d'un si grand changement en l'humeur de son Amy, il fut un matin le trouver dans sa Chambre, pour luy rendre le Portrait de Cleodore, comme je l'ay desja dit : mais comme il ne voulut pas d'abord luy parler serieusement, afin de mieux descouvrir ses veritables sentimens ; si la vertu de Cleodore (luy dit il en luy rendant cette Peinture) m'estoit moins connue, je croirois que vous l'avez espousée secrettement sans le consentement de ses Parens et des vostres : car comme c'est la coustume de beaucoup d'Amans de ne se soucier plus guere de toutes les petites choses que leurs Maistresses leur ont donnés quand ils les possedent, je pourrois penser que puis que vous avez pû estre trois jours sans vous apercevoir que vous aviez perdu le Portrait de Cleodore ; et que vous ne prenez plus le soin que vous aviez accoustumé d'avoir de ses Lettres, il faudroit que ce fust parce que vous seriez si heureux d'ailleurs, que vous n'auriez plus besoin ny de Portraits, ny de Lettres, pour vous consoler dans vos souffrances. Il est vray, adjousta t'il, que je vous voy si chagrin, qu'il n'y a personne qui pust penser que vous fussiez fort content : c'est pourquoy ne pouvant penetrer jusques au fons

   Page 3309 (page 589 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vostre coeur, je vous conjure de me dire s'il faut que je me resjouïsse ou que je m'afflige aveque vous : car si vous ne me dittes vos veritables sentiments, j'iray les demander à Cleodore, qui à mon advis les doit sçavoir. Eh de grace Hermogene, dit Belesis, n'allez pas luy dire que j'ay perdu son Portait sans m'en apercevoir, et laissé ses Lettres en lieu où elles pouvoient estre veuës ! Dittes moy donc, reprit Hermogene, quel est le changement que je voy en vostre humeur : ne suffit il pas que vous connoissiez celle de Cleodore, reprit il, pour ne demander jamais raison de la mienne ? L'humeur de Cleodore, repliqua Hermogene, est presentement si égalle pour vous et si douce, que celle de Leonise ne l'est pas plus pour tout le monde, que celle de Cleodore l'est pour Belesis. Ha Hermogene (s'escria cet Amant inconstant, emporté par l'excès de sa nouvelle passion) plûst aux Dieux que Cleodore eust tousjours esté de l'humeur de Leonise : de Leonise, dis-je, sur le visage de laquelle je n'ay pas veû un moment de chagrin, depuis que je la connois : et de qui les beaux yeux sont des Astres sans nuages, qui brillent tousjours égallement. Je pensois (repliqua Hermogene, en regardant fixement Belesis) qu'un honme amoureux ne trouvoit de beaux yeux que ceux de sa Maistresse ; mais à ce que je voy, ceux de Leonise vous plaisent aussi bien que ceux de Cleodore. Belesis revenant alors à luy mesme, rougit du discours de son Amy : et luy fit si bien conprendre, qu'il y avoit quelque grand changement

   Page 3310 (page 590 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans son ame, qu'enfin prenant la parole ; advoüez la verité, luy dit il, et dittes moy franchement si je me trompe, lors que je croy que Leonise prend la place de Cleodore dans vostre coeur : et que si elle ne l'en a chassée, repliqua Belesis, elle l'en chassera bien-tost. Cruel Amy, quel plaisir prenez vous à vouloir que je vous advoüe ma foiblesse ? Quoy, repliqua Hermogene, il est donc bien vray que vous aimez Leonise, et que vous n'aimez plus Cleodore ! Je ne sçay, luy dit il alors, si je n'aime plus Cleodore : mais je sçay bien que j'aime éperdûment Leonise. Il n'est donc pas douteux, respondit il, que Cleodore n'est plus aimée de vous : car on n'en peut pas aimer deux à la fois : cependant j'advoüe, poursuivit Hermogene, que je ne puis pas que je ne vous blasme un peu : car enfin l'inconstance est une foiblesse inexcusable, si ce n'est par l'infidelité, ou par l'excessive rigueur de la Personne que nous aimons. Vous estes toutesfois bien éloigné de cét estat là, puis que vous ne pouvez reprocher nulle infidelité à Cleodore : et qu'elle n'a que la rigueur que la vertu et la bien- seance veulent qu'elle ait. Je sçay bien, respondit Belesis, que je suis coupable : ce n'est pas que je ne pusse trouver quelque excuse à mon crime si je le voulois : car enfin Cleodore ma fait cent mille querelles sans sujet : et a de telle sorte lassé ma patience, que ma passion s'en est peu à peu affoiblie malgré moy. Les Dieux scavent pourtant, si je n'ay pas fait tout ce que

   Page 3311 (page 591 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'ay pû, pour resister à Leonise, et pour conserver mon coeur tout entier à Cleodore : mais il m'a este impossible. Je voy bien que ce que je fais est foible, pour ne pas dire lasche : toutesfois je n'y sçaurois que faire. Tous mes desirs et toutes mes pensées ont changé d'objet : je ne voy plus Cleodore comme je la voyois : et par un enchantement épouventable, ce que je croyois autrefois qui devoit faire ma felicité, ne pourroit presentement me donner un quart d'heure de joye. Que voulez vous apres cela que je face ? puis-je changer ma destinée, et puis-je faire que l'amour soit un acte de volonté ? Je connois bien que Cleodore a cent bonnes qualitez, et qu'elle est tres belle : mais je sens malgré que j'en aye, que Leonise arrache mon coeur d'entre ses mains, et que mon coeur est ravy de changer de Maistresse. J'ay hôte de mon inconstance, je l'advoüe : mais je ne puis m'empescher d'estre inconstant. C'est pourquoy pleignez moy sans m'accuser, et me servez aupres de Leonise : vous, dis-je, qui en m'amenant à Suse, avez causé toutes mes disgraces. Car apres tout, quel Amant peut jamais avoir esté plus malheureux que moy ? J'aime une Personne d'humeur difficile et inesgale : j'endure tout ce qu'on peut endurer : à la fin je suis aimé : etlors que selon les aparences je vay estre heureux, le caprice de la Fortune veut que je cette de desirer la possession de Cleodore en cessant de l'aimer : et que tout le temps que j'ay employé à aquerir l'affection de cette Personne

   Page 3312 (page 592 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je croyois devoir faire toute ma felicité, est entierement perdu, puis que cette affection ne me sert plus à rien qu'à me rendre criminel et miserable, et puis qu'il fâut recommencer de soupirer pour une autre. Cependant je ne sçaurois y trouver de remede : c'est pourquoy encore une fois, mon cher Hermogene, servez moy je vous en conjure. Mais encore, reprit il, en quels termes en estes vous avec Cleodore et avec Leonise ? Cleodore, reprit Belesis, croit que je l'aime tousjours : mais pour Leonise, je ne luy ay encore parlé que des yeux. Je juge toutesfois pas ses regards, qu'elle a entendu les miens : quoy, luy respondit Hermogene, Leonise entend ce langage et y respond ! ce n'est pas parce qu'elle y respond, reprit Belesis, que je connois qu'elle l'entend : mais parce qu'elle aporte soin à n'y respondre pas. Mais comment, repliqua Hermogene, pourrez vous jamais oser parler d'amour à Leonise ? ne craindrez vous point qu'elle ne vous reproche vostre inconstance ? et aurez vous mesme la hardiesse, en voyant Cleodore, de dire à Leonise que vous l'aimez ? Pour moy Belesis, je ne sçay pas comment vous pensez faire : mais j'advoüe que je n'entreprendrois pas ce que vous voulez entreprendre, quand mesme il iroit de ma vie. Si Cleodore demeuroit à l'autre bout de Suse, la chose ne seroit pas si difficile : mais aimer une Personne effectivement, et feindre d'en aimer une autre, dans une mesme Maison ; et une autre encore, que vous

   Page 3313 (page 593 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avez veritablement aimée ; est une chose si hardie, que j'en suis espouventé. Car enfin Belesis, adjousta t'il, je ne pense pas que vous puissiez long temps tromper Cleodore : je ne trouve pas impossible, poursuivit Hermogene, de persuader à une Fille que l'on a de la passion pour elle, quoy qu'on n'en ait pas, pourveû que l'on n'en ait effectivement point eu pour elle autrefois : mais de persuader à une Personne de qui on a esté fort amoureux, qu'on l'est encore, bien qu'on ne le soit plus, c'est ce que je ne sçaurois croire possible. Je voy toutes les difficultez que vous me faites, reprit Belesis, aussi grandes et plus grandes qu'elles ne sont : mais comme la passion qui me tirannise est plus forte que tout ce qui se veut opposer à elle, je ne laisse pas, quelque repugnance secrette que j'y aye, de vouloir tromper Cleodore, puis que sans cela je ne pourrois jamais voir Leonise. Je pretens donc (fi je le puis dire sans rougir de confusion) continuer d'aller voir Cleodore, et de vivre avec elle comme si je l'aimois tousjours : si ce n'est aux heures où je pourray regarder Leonise, sans qu'elle s'en aperçoive : ou l'entretenir sans qu'elle entre en deffiance. Je vous ay desja dit, reprit Hermogene, que je ne croy point que vous le puissiez faire : et je suis le plus tronpé de tous les honmes, si devant qu'il soit huit jours, Cleodore n'est détrompée : et si vous ne perdez tout à la fois, et Cleodore, et Leonise. Apres cela, Belesis se mit à se promener par sa Chanbre, avec une agitation d'esprit la plus grande du monde :

   Page 3314 (page 594 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puis tout d'un coup s'arrestant devant Hermogene, mon cher Amy, luy dit il, si vous voulez faire ce que je viens d'imaginer, je vous devray quelque chose de plus que la vie, puis que je vous devray en quelque façon l'honneur : et que du moins je vous devray toute ma felicité. Dittes moy donc ce que vous voulez que je face, reprit Hermogene, afin que je juge si je le dois : car vostre raison est ce me semble si troublée, que je ne me dois pas fiera vous. Il faut, repliqua t'il, que vous feigniez d aimer Cleodore, et de devenir mon Rival : ce qui vous sera fort aisé, puis que vous venez de tomber d'accord, que pourveû que l'on n'ait jamais aimé celle à qui l'on parle d'amour, il n'est pas impossible de luy persuader que l'on est amoureux d'elle, encore qu'on ne le soit point : c'est pourquoy je vous conjure de faire tout ce qu'il faut, pour persuader à Cleodore, que vous estes son Amant. Mais quel avantage pretendez vous tirer de cette feinte ? reprit Hermogene ; je pretens, repliqua Belesis, que vous faciez Cleodore inconstante, comme Leonise m'a fait inconstant : ou que du moins vous donniez un pretexte à mon inconstance, en vivant avec elle de façon, que je puisse avoir lieu de l'accuser de changement : et qu'elle ne puisse regarder le mien, que comme une suitte de celuy que je luy reprocheray. Croyez Belesis, reprit Hermogene, que je ne feray point Cleodore inconstante : et que tout ce que je puis, est de vous donner un mauvais pretexte

   Page 3315 (page 595 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

texte de la quereller. Mais si elle vous est fidelle, comme le n'en doute point, et que tous les soins que j'aporteray à luy persuader que je l aime, ne puissent esbranler sa constance, vous en serez plus criminel : je l'advoüe, repliqua Belesis, mais je ne laisseray pas d'en estre moins malheureux. Car enfin il suffit que vos conversations me donnent un sujet apparant de pleinte, pour m'excuser quelque jours envers Cleodore : et pour luy persuader, que l'amour de Leonise aura pris naissance, dans le temps que je l'auray creuë infidelle. Cependant durant que vous parlerez à Cleodore, je parleray quelquesfois à Leonise : ainsi je puis dire que c'est de vous seul que dépend tout mon repos. J'advoüe, dit Hermogene, que je vous dois toutes choses : mais j'advoüe en mesme temps, que j'ay une estrange repugnance, à vous rendre l'office que vous desirez de moy. Belesis l'en pressa pourtant si instamment, qu'à la fin il s y resolut : mais pour faire la chose avec plus d'adresse, comme il n'alloit pas souvent chez Cleodore, il ne fut pas tout d'un coup luy parler de sa feinte passion : et il commença seulement d'y aller plus qu'il n'avoit accoustume, et de s'attacher plus aupres d'elle qu'aupres de Leonise. Ce qu'il y avoit de raire en cette avanture, estoit de voir avec quelle ardeur Belesis souhaitoit quelquesfois que Cleodore pûst assez bien traitter Hermogene, pour luy donner un veritable sujet de luy faire une querelle :

L'aveu contraint de Leonise
Leonise, de son côté, manifeste un grand intérêt pour Belesis. Elle pose de nombreuses questions à Prasille, sur d'Hermogene, qui s'étonne de la démarche et lui révèle que le cur de ce galant est déjà pris par Cleodore. La réaction de la jeune fille est parlante : son interlocutrice comprend que c'est elle qui est amoureuse de Belesis. La situation est donc embarrassante pour les quatre héros.

cependant il faut que vous sçachiez,

   Page 3316 (page 596 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'encore qu'il y eust assez d'amitié entre Cleodore et Leonise, il n'y avoit pourtant pas assez de liaison entre elles, pour se faire confidence de toutes choses : de sorte que Cleodore n'avoit jamais parlé à Leonise de l'intelligence qui estoit entre elle et Belesis : et comme ce n'est pas trop la coustume d'aller dire une pareille chose à une Parente, personne n'avoit dit à Leonise que Cleodore ne le haïssoit pas. Elle voyoit bien qu'ils n'estoient pas mal ensemble : mais elle croyoit que ce n'estoit qu'amitié, et soupçonnoit mesme qu'il fust amoureux d'elle. Estant donc dans ce sentiment là, un jour que Prasille Soeur d'Hermogene, avec qui elle avoit lié une affection assez particuliere, estoit seul avec elle, cette belle Fille qui estimoit infiniment Belesis, se mit à en parler à Prasille, et à luy en demander cent choses, sçachant qu'elle estoit Soeur de son meilleur Amy. D'abord elle s'informa de sa Maison ; des lieux où il avoit passé sa vie ; de l'amitié qu'il avoit pour Hermogene ; de celle qu'Hermogene avoit pour luy ; et de cent autres choses, qui tesmoignoient une grande curiosité, pour tout ce qui regardoit Belesis. Apres que Prasille luy eut respondu exactement, à tout ce qu'elle luy avoit demandé, et qu'elle vit que Leonise se preparoit à luy faire encore de nouvelles questions ; mais de grace (luy dit Prasille en riant, qui depuis a raconte toute cette conversation à son Frere qui me l'a ditte) aprenez moy un peu par quelle raison vous ne voulez

   Page 3317 (page 597 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aujourd'huy parler que de Belesis : et pourquoy vous voulez sçavoir jusques aux moindres choses qui le touchent ? Est-ce amour ou curiosité ? Je ne puis en verité, repliqua Leonise en raillant, déterminer si c'est curiosité ou si c'est amour : mais je sçay tousjours bien que ce n'est pas par haine que je m'en informe. Il n'est pas croyable aussi que ce soit par amour, reprit Prasille, quoy que je vous l'aye demandé : car vous estes trop raisonnable, pour aimer sans estre aimée, et trop prudente aussi, pour vouloir faire des conquestes au prejudice de Cleodore, qui ne vous le pardonneroit pas. Belesis est donc amoureux de Cleodore ? reprit Leonise en rougissant ; je pense, repliqua Prasille, qu'il y a long temps qu'elle n'en doute plus : et que vous estes seule à Suse qui ne le sçachiez point. Mais Leonise, adjousta t'elle, d'où vient que vous changez de couleur, quand je dis que Belesis est amoureux ? C'est (repliqua Leonise, en rougissant encore davantage, et sans avoir le temps de songer à ce qu'elle devoit respondre) que je pensois qu'il le fust d'une autre. Et de qui ? luy demanda Prasille ; vous m'avez si cruellement fait la guerre de ma curiosité, reprit elle, que je ne veux point contenter la vostre. Je voudrois pourtant bien. sçavoir, respondit Prasille, de qui vous pensiez que Belesis fust amoureux : j'ay tant de dépit de m'estre tronpée en mon jugement, repliqua Leonise, que je mourrois plustost que de vous le dire. Je ne vous diray donc plus jamais rien de toutes

   Page 3318 (page 598 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous voudrez sçavoir, respondit Prasille ; je voudrois pourtant bien que vous m'aprissiez tout ce que vous sçavez de l'intelligence de Belesis et de Cleodore, reprit Leonise : j'en sçay sans doute plus de cent choses, repliqua Prasille mais je ne vous en diray pas une, si vous ne me dittes qui vous vous estez imaginée que Belesis aimoit. Puis que vous le voulez, luy dit Leonise, je vous diray que je pensois qu'il fust amoureux de vous : ha Leonise, s'escria Prasille, que vous estes peu sincere, et que vous me croyez stupide, si vous pensez me persuader ce que vous dittes ! non non, adjousta t'elle, on ne m'attrape pas si aisément : mais pour vous punir de l'avoir voulu faire, je m'en vay vous dire ce que vous ne voulez pas m'advoüer Gardez vous bien, luy dit Leonise en riant, d'aller diviner la verité, car je ne vous le pardonnerois jamais : principale ment puis que je me suis trompée : et je me vangerois mesme sur Belesis. Voila donc, Seigneur, comment ces deux aimables Personnes s'entendirent à la fin, sans s'expliquer precisément : et voila comment Leonise aprit qu'il y avoit intelligence entre Belesis et Cleodore. Cependant les yeux de Belesis luy avoient tant dit de choses, qu'il y avoit des instants où elle ne sçavoit si elle devoit plustost croire les paroles de Prasille, que les regards de Belesis : toutesfois comme elle estoit glorieuse quoy qu'elle fust douce, elle se resolut de vivre plus froidement aveque luy : comme le voulant punir de ce

   Page 3319 (page 599 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il estoit cause qu'elle avoit eu cette conversation avec Prasille, qui ne luy avoit pas esté agreable. Il vous est aise de juger, apres ce que je viens de dire, que ces quatre Personnes ne furent pas sans occupation : car Cleodore faisoit ce qu'elle pouvoit pour contraindre son humeur, et pour descouvrir d'où venoit le chagrin de Belesis : et Belesis de son costé, avoit bien assez d'affaire à continuer de tromper Cleodore, et à tascher de trouver les voyes de descouvrir son amour à Leonise. Hermogene s'estant resolu à feindre d'estre amoureux, n'estoit pas aussi sans soin : et Leonise voulant descouvrir precisément les sentimens de Belesis, avoit une espece de curiosité inquiette, que l'on pouvoit peut-estre nommer autrement. D'abord qu'Hermogene commença d'aller plus souvent chez Cleodore, elle luy fit cent carresses ; luy semblant que c'estoit obliger Belesis, que d'obliger Hermogene : et croyant mesme qu'il n'y venoit que pour rendre office à son Amy : quoy qu'elle n'imaginast pourtant pas la chose comme elle estoit, et qu'elle en fust bien esloignée.

L'aveu de Belesis à Leonise
Lors des visites galantes, Belesis prend l'habitude de s'entretenir avec Leonise, et Hermogene avec Cleodore. Cette dernière se montre alors sous son meilleur jour, au point que son nouvel interlocuteur privilégié tombe véritablement amoureux d'elle. Belesis, qui l'ignore, feint d'être jaloux d'Hermogene pour tromper Cleodore. Les circonstances font qu'un jour Belesis et Leonise se retrouvent seuls. L'amoureux secret en profite pour faire sa déclaration. L'incrédulité de sa destinataire l'amène à s'expliquer et à se justifier de son inconstance à l'égard de Cleodore. Leonise lui déclare en retour qu'elle n'acceptera jamais d'écouter des paroles d'amour : son goût à provoquer l'inconstance ne la fait pas pour autant aimer les inconstants.

Quelques jours se passerent donc de cette sorte, sans que toutes ces personnes eussent nul sujet d'augmentation d'inquietude : il est vray que pour Belesis il en avoit tant, qu'il n'eust pas esté aisé qu'il en eust eu davantage : car lors qu'il estoit seul avec Cleodore, il ne pouvoit plus que luy dire : et quand il estoit avec Leonise et avec elle, il estoit si interdit et si confondu, qu'il ne trouvoit

   Page 3320 (page 600 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas non plus dequoy fournir à la conversation, si ce n'estoit de choses indifferentes. Cependant Hermogene pour contenter son Amy, s'accoustuma tellement à parler à Cleodore, qu'il luy laissoit beaucoup de temps à parler à Leonise : cela embarrassoit pourtant estrangement Cleodore : parce que dans la croyance où elle estoit, qu'Hermogene sçavoit l'intelligence qui estoit entre eux, elle ne comprenoit pas trop bien pourquoy il ne donnoit pas lieu à Belesis de l'entretenir, et pourquoy il l'entretenoit tousjours. Elle s'imagina pourtant à la fin, que peutestre Hermogene estoit il amoureux de Leonise, et qu'il avoit prié Belesis de luy parler à son avantage : Cleodore s'estonnoit toutesfois si cela estoit, que Belesis ne luy en eust point parlé : neantmoins ne pouvant imaginer rien de plus vray semblable, elle demeuroit dans cette opinion, Mais quelque commodité que Belesis eust d'entretenir Leonise, parce qu'Hermogene entretenoit toujours Cleodore, il ne pût jamais avoir la force de luy descouvrir la passion qu'il avoit pour elle, en presence d'une Personne qu'il avoit tant aimée, et qu'il estimoit encore tant : c'est pourquoy il chercha avec beaucoup de soin l'occasion de la voir sans que Cleodore y fust. Il ne l'auroit mesme jamais trouvée sans Hermogene, qui se trouva à la fin n'estre pas moins interessé à vouloir entretenir Cleodore en particulier, que Belesis l'estoit à vouloir entretenir Leonise : car Seigneur, il faut que vous sçachiez, qu'en

   Page 3321 (page 601 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voyant Cleodore avec plus de liberté qu'il n'avoit jamais fait, il descouvrit dans son esprit tant de charmes et tant de beautez, que sa personne mesme luy en parut plus aimable, En effet il m'a juré plus de cent fois, que qui n'a veû Cleodore dans cette humeur de confiance qu'elle a pour ses veritables Amis, ne la connoist point du tout pour ce qu'elle est : et ne peut imaginer jusques où va la puissance de ses charmes : Belesis descouvrant donc dans l'esprit et dans le coeur de Cleodore mille graces et mille bonnes qualitez qu'il ignoroit auparavant, se trouva plus sensible aux traits de ses beaux yeux, et vint insensiblement à l'aimer. D'abord il ne creut pas que ce qu'il sentoit fust amour, car il ne faisoit autre chose que blasmer Belesis, de ce qu'il quittoit Cleodore pour Leonise : mais peu à peu il ne parla plus à son Amy contre son inconstance, et vint à aimer cette belle Fille si esperdûment, que Belesis ne l'avoit pas aimée davantage, et n'aimoit pas plus Leonise. Il ne dit pourtant point à son Amy cette passion naissante, sans sçavoir toutesfois pourquoy il luy en faisoit un secret : si ce n'est que de sa nature l'Amour est misterieux. Il ne s'opposa pas mesme à cette puissante affection qu'il sentoit naistre dans son coeur : car encore qu'il sçeust que celuy de Cleodore estoit un peu engage pour belesis, il espera pourtant que dés qu'elle sçauroit son inconstance, elle s'en dégageroit : et que peut-estre apres cela, il pourroit occuper dans son ame

   Page 3322 (page 602 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la place dont Belesis se seroit rendu indigne, Hermogene estant donc dans ces sentimens, voyoit Cleodore avec une assiduité si grande, que Belesis qui ne sçavoit pas ce qu'il avoit dans le coeur, ne faisoit autre chose quand ils estoient seuls, que luy demander pardon de la contrainte où il vivoit pour l'amour de luy : mais afin de commencer de tirer quelque fruit de la fourbe qu'il avoit inventée, Belesis fit semblant de devenir un peu jaloux d'Hermogene : et agit de telle sorte avec Cleodore, qu'il luy persuada qu'elle s'estoit trompée, lors qu'elle avoit creû qu'il parloit à Leonise pour Hermogene : car depuis certaines choses qu'il luy dit, elle pensa qu'il luy parloit seulement pour luy faire dépit. D'abord comme elle creut que ce procedé bizarre et jaloux, estoit une preuve de l'amour que Belesis avoit pour elle, elle ne s'en offença point : et d'autant moins, que ne soupçonnant encore rien de l'amour d'Hermogene, Cleodore s'imagina qu'il luy seroit aisé de guerir Belesis de sa jalousie quand elle le voudroit, en priant son Amy de ne s'attacher pas tant à luy parler. De sorte que trouvant je ne sçay quel plaisir à tourmenter Belesis pour quelques jours, elle ne se mit pas en peine de faire ce qu'elle pouvoit, pour luy oster la croyance qu'elle pensoit qu'il eust : si bien que cela facilita à Belesis le dessein qu'il avoit de descouvrir à Leonise la passion qu'il avoit pour elle. Un jour donc qu'ils estoient tous quatre ensemble, et que Leonise

   Page 3323 (page 603 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gardoit la Chambre, Cleodore voulant faire dépit à Belesis, demanda à Hermogene s'il vouloit bien la mener à une visite qu'elle avoit à faire : Leonise l'entendant parler ainsi, se mit à se pleindre agreablement de ce qu'elle l'abandonnoit : la menaçant de la traitter avec une égalle indifference, s'il arrivoit jamais qu'elle se trouvast un peu mal. Mais Cleodore luy dit, qu'elle la laissoit en si bonne compagnie, qu'elle ne comprenoit pas qu'elle pûst avoir raison de regretter la sienne : Belesis ravy de voir qu'elle s'en alloit, quoy qu'il eust autrefois tant souhaitté sa presence, luy dit qu'elle jugeoit des autres par elle mesme : qui emmenant Hermogene, ne regrettoit point ceux qu'elle laissoit chez elle. En suitte dequoy, Cleodore et Hermogene sortant, Belesis demeura seul aupres de Leonise, qui ne sçavoit que penser de ce qu'elle voyoit. Car si elle se souvenoit de ce que Prasille luy avoit dit, elle devoit croire que Belesis aimoit Cleodore, et que ce qu'il faisoit n'estoit que pour cacher sa passion : mais si elle consideroit toutes ses actions, elle croyoit qu'il ne la haïssoit pas, et qu'il n'aimoit plus Cleodore. Toutefois ne sçachant que penser, et n'osant mesme se déterminer à rien souhaiter, elle se tourna vers Belesis : et le gardant avec un sous-rire malicieux ; je vous pleins extrémement aujourd'huy, luy dit elle, de vous trouver engagé par la rigueur de Cleodore en une conversation qui ne vous consolera guere de la perte de la sienne : de grace Madame, luy dit

   Page 3324 (page 604 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il, si vous avez à me pleindre, pleignez moy avec plus de raison que vous ne faites, de ce qu'il y a si long temps que je cherche l'occasion de vous parler seule, sans l'avoir jamais pû trouver qu'aujourd'huy. Nous sommes si souvent ensemble, reprit Leonise, que je ne juge pas que vous puissiez rien avoir à me dire : car ne vous ay je pas veû presques tous les jours, depuis que je suis à Suse ? Il est vray que je vous ay veuë tous les jours, reprit Belesis, et c'est principalement pour ce que je vous ay veuë tous les jours, que j'ay à vous entretenir en particulier. Car divine Leonise (poursuivit il sans luy donner loisir de l'interrompre) si je ne vous avois veuë que rarement, je n'aurois peut-estre pas pû remarquer toutes les rares qualitez de vostre esprit et de vostre ame : et je serois sans doute moins amoureux de vous que je ne le suis. Ha Belesis, s'escria Leonise, je pensois parler serieusement, et cependant je voy que je me suis trompée ! non nô Madame, reprit il, vous ne me sçauriez soupçonner de railler sur une pareille chose : et il y a tant de vray semblance à dire que je suis amoureux de la belle Leonise, qu'il n'est pas mesme possible qu'elle en puisse douter. Comme il est une espece de raillerie, interronpit Leonise, dont la finesse consiste à parler comme si on parloit serieusement, je veux croire que celle que vous faites presentement est de cette nature : mais Belesis, ce qui m'embarrasse un peu, est de deviner à quoy cela vous peut servir : si ce n'est que vous

   Page 3325 (page 605 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veüilliez m'empescher de connoistre par là, que vous estes amoureux de Cleodore. Mais afin que vous n'emploiyez pas beaucoup de paroles inutilement, à me vouloir persuader que vous ne l'aimez pas ; sçachez Belesis que je sçay que vous l'aimez, depuis le jour que vous vinstes à Suse : j'advoüe, luy repliqua Belesis avec quelque confusion, que j'ay aimé Cleodore : mais afin que vous sçachiez la fin de cette passion, comme vous en sçavez la naissance, sçachez encore que comme je conmençay d'aimer Cleodore le jour que j'arrivay à Suse, je cessay d'en estre amoureux, le jour que vous y arrivastes pour moy : c'est à dire le premier jour que j'eus l'honneur de vous y voir. Ha Belesis, s'écria t'elle, vous vous souvenez sans doute que je vous dis ce jour là, que je trouverois quelque plaisir à faire un inconstant, et à arracher des coeurs d'entre les mains de celles qui les auroient assujettis ! et c'est assurement pour me faire la guerre de cette folie que je dis sans y penser, que vous parlez comme vous faites. Nullement, reprit il en prenant un visage fort serieux, mais c'est parce qu'en effet vous m'avez rendu inconstant pour Cleodore, et le plus constant de tous les hommes pour la belle Leonise. L'inconstance, respondit elle, est une chose dont ceux qui en sont une fois capables, peuvent l'estre toute leur vie : non pas, repliqua Belesis, quand elle n'est pas née par caprice, mais par raison : et que la Personne que l'on laisse, est moins belle et moins parfaite que celle que l'on choisit.

   Page 3326 (page 606 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Du moins reprit Leonise en sous-riant, faudroit il auparavant que je vous escoutasse, que vous m'eussiez permis de m'informer bien exactement, si je suis la plus belle et la plus accomplie Personne de Suse : car Belesis si cela n'est pas, et qu'au contraire je vous prouve qu'il y en a un nombre infini de plus aimables que moy, il ne seroit pas juste que j'allasse recevoir vostre affection pour la perdre dés le lendemain. Cruelle Personne, luy dit il, ne me traittez pas si rigoureusement : et souvenez vous s'il vous plaist, que puis que je vous aime plus que je n'ay jamais aimé Cleodore, je n'aimeray jamais rien que Leonise : estant certain que pour avoir arraché mon coeur d'entre ses mains, il faut que vous ayez eu une puissance, que nulle autre ne sçauroit surmonter. Quoy qu'il en soit, reprit elle, je pense estre obligée de vous dire, que si ce que vous dittes estoit vray, vous en seriez plus malheureux : estant certain qu'il n'est rien que je ne fisse, pour vous punir de l'inconstance que vous auriez euë pour Cleodore. Du moins, luy dit il, ne me refuserez vous pas d'ajouster foy à mes paroles : je vous refuseray tout ce que vous me demanderez, repliqua t'elle. Quoy, reprit Belesis, je pourrois croire que vous ne me croyez point, et je pourrois penser que me croyant vous seriez tousjours inexorable ! Vous le devez sans doute, respondit elle, car je suis absolument resoluë de ne vous donner jamais lieu de penser que je fusse capable de prendre

   Page 3327 (page 607 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plaisir à estre aimée. Quoy Leonise, interrompit il, vous me refuserez toutes choses, et ne me donnerez jamais rien de ce une je vous demanderay, non pas mesme un peu d'esperance ! Ha, pour l'esperance, reprit elle, je ne vous la puis pas oster ! Il est vray, respondit Belesis, mais vous me la pouvez donner. Puis que vous la pouvez trouver en vous mesme, repliqua Leonise, il ne faut point la chercher en autruy : de grace, reprit il, ne me refusez pas absolument tout ce que je vous demande : et faites du moins une chose pour moy. Mais afin que vous me la promettiez sans repugnance, je vous declare que ce que je vous demanderay ne se pour a apeller faneur : avec cette condition, reprit elle, je vous permets de dire ce que vous voulez. Apres cela, repliqua Belesis, je ne craindray point de vous suplier de croire, que toutes les fois que je parleray à Cleodore, j'auray une extréme douleur de ne parler point à Leonise : et que tous les tesmoignages d'affection que je luy rendray, de peur qu'elle ne me bannisse d'aupres de vous, seront des preuves de la passion que j'ay pour cette belle Leonise. Et vous n'apellez pas cela faveur ? reprit elle en riant ; non respondit Belesis, mais un moyen pour en obtenir. Mais de grace, reprit elle, quelle plus grande faveur peut on faire, que d'escouter ? escouter, repliqua Belesis, n'est assurément que civilité : mais aimer est une veritable faveur. Cela estant, repartit Leonise, vous avez bien fait, de ne pretendre

   Page 3328 (page 608 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas d'estre favorisé de moy : car Belesis, à vous dire la verité, je trouverois sans doute quelque vanité à faire, si j'avois osté un Amant à Cleodore : mais apres tout (s'il m'est permis de dire une si grande rudesse, à un homme qui me dit de si grandes douceurs) je pense qu'il est de l'inconstance, et des inconstants, comme de la trahison et des traistres : c'est à vous Belesis (adjousta t'elle en sous-riant, pour oster quelque chose de l'amertume de ses paroles) à faire l'aplication de ce que je dis. Je voy bien Madame, reprit il, que vous voulez que j'entende, que vous aimeriez l'inconstance, et que vous haïriez l'inconstant. Cependant il ne seroit ce me semble pas juste, de me traiter plus cruellement que vous ne traitteriez un Amant qui n'auroit jamais rien aimé que vous, et qui ne quitteroit rien pour l'amour de vous. Mais Madame, si vous voyez ce que je perds pour vous aimer, je m'assure que vous avouërez que vostre beauté ne vous a jamais donné de grandes marques de sa puissance, qu'en assujettissant mon coeur. Comme Leonise alloit respondre, il arriva compagnie : de sorte que cette conversation finit, sans que Belesis sçeust si Leonise croyoit ce qu'il luy disoit, ou si elle ne le croyoit pas. Il espera pourtant qu'à l'avenir, elle prendroit garde de plus prés à ses actions : et que par consequent elle s'apercevroit plus qu'elle n'avoit fait de l'amour qu'il avoit pour elle.

L'aveu d'Hermogene à Cleodore
De son côté, Hermogene trouve l'occasion de faire sa déclaration à Cleodore, quand celle-ci lui reproche sa rêverie : il réplique en disant que c'est parce qu'il pense continuellement à elle. La jeune fille refuse de le croire en prétendant que c'est une feinte commanditée par Belesis, ce que prouve le fait que les deux amis, qui devraient être devenus rivaux, s'entendent encore parfaitement. Cleodore met fermement un terme à l'entretien. Toutefois sa fermeté ne se concrétise pas dans les jours qui suivent : elle renonce à informer Belesis de la démarche de son ami.

Pendant cette conversation, Hermogene qui estoit allé avec

   Page 3329 (page 609 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleodore pour faire une visite, n'ayant pas trouvé celle qu'ils alloient chercher, l'avoit ramenée dans si chambre, n'ayant pas voulu rentrer dans celle de Leonise : si bien que se trouvant dans la liberté de l'entretenir, si passion le sollicita si puissamment d'aprendre à Cleodore ce qu'il souffroit pour elle, qu'il s'y resolut. Il ne trouva pourtant pas aisément les paroles avec lesquellse il se vouloit exprimer : et je pense que si Cleodore ne luy eust, sans y penser, donné lieu de luy descouvrir son amour, il n'auroit pû tomber d accord avec luy mesme de ce qu'il luy vouloit dire, tant il avoit de peur de l'irriter. Mais apres avoir esté un quart d'heure presques sans parler l'un ny l'autre, parce qu'Hermogene pensoit à ce qu'il avoit à dire, et que Cleodore resvoit au procedé de Belesis : tout d'UN coup Cleodore revenant de sa resverie, et se tournant vers Hermogene en sous-riant ; si Belesis, luy dit elle, n'entretient pas mieux Leonise que vous m'entretenez, et si Leonise aussi n'est pas de meilleure conversation pour Belesis que je ne suis pour Hermogene, nous ne leur avons pas rendu un grand office de les laisser seuls : et nous ne nous en sommes pas rendus un fort grand à nous mesmes : puis que peut-estre si nous estions tous quatre ensemble, resverions nous moins que nous ne faisons. Je ne sçay pas Madame, reprit Hermogene, ce que vous feriez : mais pour moy je sçay bien que tout réveur que je suis, et que toute réveuse que vous estes,

   Page 3330 (page 610 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'aime mieux estre seul aupres de vous, que d'estre en plus grande compagnie. Il n'y a pourtant pas grand plaisir, adjousta t'elle, d'estre avec une personne de qui l'esprit est distrait, et de qui la pensée est aussi esloignée de celle à qui elle parle, que si elle en estoit separée par des Fleuves et par des Mers : et je vous advoüe que lors que je suis revenuë de ma resverie, et que le vous ay trouvé aussi loin de moy par la vostre, que je l'estois de vous par la mienne, j'ay trouve cela fort incivil : et que j'ay fait dessein de m'en corriger. Quoy Madame, interrompit Hermogene, vous croyez que je ne pensois point à vous, encore que je ne vous parlasse pas ! Je le croy sans doute, reprit elle, mais pour vous aprendre à estre sincere, et à ne nier pas la verité, je vous diray que cette fois là je juge d'autruy par moy mesme : estant certain qu'il n'y a qu'un moment que j'estois aupres de vous sans y estre, et que j'en estois assez esloignée. Nous sommes donc bien opposez, dit Hermogene, car si vous n'estes pas aveque moy quand je suis aveque vous, je suis tousjours aupres de vous lors mesme que je n'y suis pas. Vous voulez sans doute reparer l'incivilité dont je vous accuse, reprit Cleodore, par une civilité excessive : mais sçachez Hermogene, qu'aux Personnes de mon humeur, il ne faut pas mesme leur dire des veritez qui ne soient point vray semblables, bien loin de leur dire des mensonges qu'on ne puisse croire possibles. Je pensois, dit Hermogene, que ce que

   Page 3331 (page 611 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je viens de dire ne fust pas difficile à croire : car enfin Madame, il est ce me semble assez aisé de s'imaginer qu'on se souvient de vous quand on ne vous voit plus : et pour moy je vous declare que le ne songe à autre chose, en quelque lieu que je sois. Si vous me disiez, repliqua Cleodore, que vous vous en souvenez souvent, je vous en serois obligée, parce que je pourrois croire que vous parleriez sincerement : mais de me dire que vous vous en souvenez toujours, c'est ne me dire rien, à force de me dire trop. Je ne vous en dis pourtant pas encore assez, respondit Hermogene, puis qu'il est vray que si je vous disois tout ce que je sens pour vous, je vous dirois plus de choses que Belesis ne vous en a jamais die : estant certain que je vous aime plus qu'il ne vous jamais aimée. Ha Hermogene, s'escria Cleodore, vous me voulez faire trop d'outrages a la sois ! car non seulement vous voulez que j'escoute de vous une declaration d'amour, mais vous me faites encore connoistre, que vous presuposez que j'en aye escouté une autre de Belesis : et je pense mesme que qui considereroit bien ce que vous venez de dire, trouveroit encore que vous offencez Belesis aussi bien que moy, et que vous vous offencez vous mesme. Car si Belesis ne m'aime pas, il a lieu de se plaindre que vous le croiyez capable de s'estre laissé assujettir à une Personne de qui la beauté est si mediocre : et si vous le croyez, vous estes mauvais Amy, et mauvais mesnager aussi de vostre gloire, de publier

   Page 3332 (page 612 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si hardiment vostre crime. Quoy qu'il en soit Madame, repliqua Hermogene, je vous aime, et je vous aime assurément sans estre criminel : quand mesme il n'y auroit point d'autre raison à m'excuser, que de dire que je ne sçaurois faire autrement. Non non Hermogene, interrompit Cleodore, vous ne m'abuserez pas : je voy bien que ce que vous me dittes est une chose concertée avec Belesis : c'est pourquoy sans me mettre en colere contre vous, je veux seulement me vanger de luy. Car enfin je ne trouve nullement bon, qu'il vous ait obligé ame parler comme vous venez de faire : et il est enfin certaines choses, dont on ne doit jamais railler. Je vous proteste Madame, repliqua Hermogene, que Belesis ne sçait rien des sentimens d'amour que j'ay pour vous, quoy que je sçache tous les siens : vous estes donc un mauvais Amy, respondit Cleodore : je ne sçay pas si je suis un mauvais Amy, reprit il, mais je sçay bien que je suis un Amant fidelle et passionné. Cependant, Madame, laissez s'il vous plaist à Belesis à se plaindre de mon infidélité quand il la sçaura : et souffrez seulement que je vous demande une grace ; qui est de vouloir observer la passion de Belesis et la mienne : et de me promettre que si Belesis consent que je sois heureux, vous ne vous y opposerez point. Vous me dittes tant de choses surprenantes, repliqua Cleodore, que je ne sçay comment y respondre : je sçay pourtant bien que je trouve fort mauvais que vous me parliez comme vous faites :

   Page 3333 (page 613 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je vous parleray pointant toute ma vie ainsi, reprit il ; vous ne me parlerez donc plus, repliqua t'elle, du moins en particulier. Mais encore une fois Hermogene, adjousta Cleodore, vous n'agissez comme vous faites que par les ordres de Belesis, sans que j'en puisse toutesfois comprendre la raison : car enfin, puis qu'il faut vous parler avec sincerité, si vous estiez devenu son Rival, vous seriez un peu moins son Amy. Cependant je vous voy vivre aveque luy comme à l'ordinaire : c'est pourquoy si vous me voulez obliger, dittes moy un peu quel avantage il pretend de cette fourbe ? Comme je ne suis pas aussi mauvais Amy que vous me l'avez reproché, dit il, je ne vous diray rien de ce qui regarde Belesis : mais je vous diray seulement, qu'il ne sçait point la passion que j'ay pour vous : et que par consequent il ne peut pas sçavoir que j'aye la hardiesse de vous dire que je vous aime. Mais Madame, ne m'accusez pas legerement, ny d'infidelité pour mon Amy, ny de temerité pour ma Maistresse : et laissez au temps et à vostre raison, à connoistre de toutes ces choses. Je n'ay que faire du temps, reprit elle, pour sçavoir que je ne dois pas souffrir que vous me parliez comme vous faites : c'est pourquoy ne le faites plus, si vous ne voulez que je passe de la colere où je suis à la haine. Apres cela, Hermogene dit encore beaucoup de : choses plus passionnées que les premieres : il les dit mesme d'un air qui fit que Celodore connut en

   Page 3334 (page 614 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

effet qu'il ne la haïssoit pas. Aussi fut-ce par cette croyance, qu'apres qu'elle eut bien agité la chose en elle mesme, lors qu'Hermogene l'eut quittée, elle prit la resolution de ne rien dire à Belesis de ce qui c'estoit passé entre eux, quand mesme ils se remettroient tout à fait bien ensemble, de peur qu'il n'en arrivast quelque desordre. Car encore qu'elle eust dessein d'estre tres fidelle à Belesis, elle ne laissoit pas de souhaitter qu'il n'arrivast point de malheur à Hermogene pour l'amour d'elle : c'est pourquoy elle ne püt pas prendre la resolution de rompre absolument aveque luy : se contentant de faire ce qu'elle pourroit, afin d'esviter qu'il fust seul avec elle.


Histoire de Belesis, d'Hermogene, de Cleodore et de Leonise : la boîte aux deux portraits
Belesis fait à Leonise la démonstration d'une boîte qui lui permet de regarder continuellement le portrait de sa bien-aimée en feignant d'admirer celui de Cleodore. Quelque peu ébranlée par l'existence de cet artifice, la jeune fille met à l'épreuve son soupirant en lui demandant de lui livrer la correspondance amoureuse qu'il a entretenue avec son ancienne maîtresse. Le refus de Belesis lui permet de reprendre confiance. De son côté, Cleodore décide de rompre avec Hermogene, qui, en désespoir de cause, lui demande un délai de six jours avant de mettre en uvre cette résolution. L'amant éconduit met ce temps à profit pour tenter de convaincre son ami de révéler la vérité à la femme qu'il n'aime plus. Belesis, inexplicablement, refuse.
L'artifice de Belesis
Cleodore et Leonise évitent de se révéler l'une à l'autre les déclarations que leurs interlocuteurs viennent de leur faire. La situation de dissimulation qui prévaut entre les quatre héros est fort embarrassante. Elle est encore compliquée par le fait que Leonise hérite d'un nouveau soupirant en la personne du riche Tisias. Belesis, tenu désormais à distance, parvient néanmoins à parler seul à seul à la jeune fille. Elle lui reproche de regarder encore continuellement un portrait de Cleodore qu'il détient. Il s'agit en fait d'une peinture de sa nouvelle bien-aimée, qui recouvre, dans la boîte, celle de son ancienne amante. Belesis peut ainsi regarder en tout temps l'image de Leonise, sans courir le risque d'indisposer Cleodore.

Apres qu'Hermogene fut party, elle fut à la Chambre de Leonise, d'où Belesis ne faisoit que de sortir : mais comme elles avoient toutes deux l'esprit fort occupé à penser à tout ce qu'on leur avoit dit, et à tascher de connoistre la verité ; leur conversation eut quelque chose d'assez particulier. D'abord que Cleodore entra. Leonise prenant la parole ; du moins, luy dit elle, apres avoir eu la cruauté de me quitter aujourd'huy, aprenez moy ce que vous avez apris à vos visites. Comme je n'ay trouvé personne, reprit Cleodore, et que depuis cela je n'ay bougé de ma Chambre avec Hermogene, je ne sçay que ce que je sçavois quand je vous ay quittée : et c'est plus tost à vous à me dire des nouvelles, que non pas à moy à vous en aprendre. Je vous assure, repliqua Leonise, que si

   Page 3335 (page 615 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous ne sçavez que ce que je sçay, vous n'en serez pas bien informée : car je n'ay veû que Belesis, qui ne m'a rien apris du tout. Vous avez pourtant esté avez long temps ensemble, repliqua Cleodore ; je n'y ay pas esté davantage, reprit Leonise, que vous avez esté avec Hermogene : il est vray, dit Cleodore, mais c'est que Belesis a accoustumé de sçavoir mieux les nouvelles que luy. Il ne m'en a pourtant point dit, repliqua t'elle, je voudrois du moins bien sçavoir, reprit Cleodore, de quoy vous avez tant parlé : durant quelque temps, respondit Leonise, nous nous sommes entretenus de vous : et le reste de l'apres-disnée s'est passé à dire cent choses que je ne vous sçaurois redire, tant elles ont fait peu d'impression dans mon esprit. Mais vous qui retenez mieux tout ce qu'un vous dit, adjousta t'elle, dittes moy un peu ce que vous avez pû tant dire avec Hermogene, puis que les nouvelles n'ont point eu de part à vostre conversation ? En verité, luy dit Cleodore, je suis plus sincere que vous : car je vous advoüe que je me souviens fort bien de tout ce que m'a dit Hermogene : mais en mesme temps je vous declare que je ne vous le diray point : si du moins vous ne me dittes ce que Belesis vous a dit de moy. Ne pouvez vous pas bien vous imaginer, reprit Leonise, ce que Belesis et moy en pouvons dire ? Non pas en l'humeur où il est de puis quelques jours, repliqua Cleodore, c'est pourquoy je voudrois bien sçavoir

   Page 3336 (page 616 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il ne se pleint point de quelque chose que j'ay ditte sans y penser. Il ne m'a pas semble qu'il se pleingne de vous, reprit Leonise ; que vous en a t'il donc dit ? repliqua Cleodore ; sincerement, respondit Leonise, je ne sçaurois vous je dire : et je sçay seulement que nous avons parlé de vous, sans sçavoir precisément en quels termes. Je n'oublierois pas si tost ce que l'on me diroit de vous, reprit Cleodore en rougissant de dépit d'avoir tessmoigné inutilement qu'elle avoit tant de curiosité de sçavoir ce que Belesis avoit dit elle : apres quoy, chacune se mettant à resver de son costé, elles passerent le reste du soir sans se parler qu'à mots interrompus. Voila donc où en estoient les choses, lors qu'un homme de la plus haute qualité, et de la plus grande richesse, nommé Tisias, devint amoureux de Leonise, aussi bien que Belesis : mais comme il n'estoit pas fort honneste homme, elle ne pouvoit pas raisonnablement tirer grande vanité de cette conqueste. Toutesfois comme elle estoit jeune, et qu'en l'âge où elle estoit, il est difficile que les choses d'un grand esclat ne plaisent pas ; elle ne fut pas marrie qu'un homme de ce rang la pensast à elle : quoy qu'elle n'eust nulle estime pour luy, et qu'elle ne le considerast que pour sa grande naissance ; pour la magnificence de son Train ; et à cause qu'il estoit fort bien avec le Prince de Suse. Ainsi Belesis se trouva encore plus malheureux : parce que depuis que Tisias fut amoureux de

   Page 3337 (page 617 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Leonise, il estoit presques tousjours chez elle : et l'empeschoit non seulement d'entretenir Leonise, mais le forçoit encore bien souvent de parler à Cleodore, à la quelle il ne pouvoit presques plus que dire. Hermogene avoit aussi sa part à cette fâcheuse avanture : parce qu'il en parloit moins à Cleodore, pour qui sa passion estoit venuë à un point, qu'il n'avoit plus de repos. C'estoit pourtant en vain qu'il luy donnoit des marques de son amour : car cette Personne avoit une affection si constante pour Belesis, que rien ne la pouvoit faire changer : et tout ce qu'elle faisoit en sa faveur, estoit qu'elle n'en parloit pas à Belesis, la croyance où elle estoit que si elle l'eust fait, il seroit arrivé quelque desordre entre eux. Ce qui l'obligeoit d'en user ainsi, estoit que Belesis faisoit semblant d'estre jaloux d'Hermogene : et qu'il feignit mesme à la fin de vivre plus froidement avec son Amy, pour mieux tromper Cleodore. C'est pourquoy elle se contentoit de luy offrir de ne voir plus Hermogene, et de luy nier qu'il fust amoureux d'elle : mais quoy quelle pûst : dire, Belesis qui ne se pleignoit pas pour estre appaisé, luy disoit tousjours qu'il vouloit tascher d'aimer Leonise pour se vanger de Cleodore, comme elle aimoit Hermogene pour se moquer de Belesis et de sa passion. De sorte que Cleodore venant enfin a croire que Belesis estoit effectivement jaloux d'Hermogene, commença de le fuir avec beaucoup de soin : et de le mal traitter estrangement.

   Page 3338 (page 618 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

D'autre part, Belesis n'estoit pas heureux : ce n'est pas qu'il ne connust bien que Leonise l'estimoit, et qu'elle n'estoit pas mesme marrie qu'il l'aimast : mais il avoit si peu souvent occasion de luy parler en particulier, principalement depuis que Tisias en fut amoureux, qu'il n'estoit pas possible qu'il fist un grand progres dans son esprit. Il fit pourtant si bien, qu'il trouva un jour l'occasion de luy parler, sans que Cleodore ny Tisias y fussent, et sans que personne pûst : entendre ce qu'il luy disoit : Belesis ne voulant donc pas perdre des momens si precieux, se mit à luy exagerer la grandeur de sa passion : mais comme Leonise toute douce qu'elle estoit, avoit pourtant je ne sçay quoy d'imperieux dans l'esprit, elle prit la parole : et le regardant d'un air assez malicieux ; en verité Belesis, luy dit elle, je ne sçay comment vous avez la hardiesse de vouloir me persuader que vous m'aimiez, dans la mesme temps que tout le monde sçait que vous aimez tousjours Cleodore. Si je pouvois abandonner Cleodore, sans abandonner Leonise, reprit Belesis, tout le monde seroit bientost desabusé : car je vivrois de façon avec elle, que je ne laisserois pas lieu de douter que je n'en serois plus amoureux : quoy que je ne perdisse pourtant pas le respect que je dois à une Personne de son merite et de sa vertu. Mais puis que mon destin veut que je ne puisse vous dire veritablement que je vous aime, qu'en faisant semblant de l'aimer encore : il y a sans doute beaucoup d'injustice

   Page 3339 (page 619 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans l'esprit de la belle Leonise, de me reprocher une chose que je ne fais que pour l'amour d'elle. Je m'en vay vous en dire une que vous faites, repliqua t'elle, où a mon advis vous ne pouvez pas respondre si precisément : car enfin si vous n'aimez plus Cleodore, pourquoy regardez vous eternellement un Portrait que vous avez d'elle, des que vous le pouvez faire sans qu'on puisse voir la Peinture qui est dans la Boiste que l'on vous voir ouvrir si souvent ? Afin de sçavoir precisément ce que je regarde (reprit Belesis en montrant cette Boiste à Leonise, et en la luy faisant ouvrir à elle mesme) voyez le je vous prie : et jugez apres cela, si je suis coupable de prendre plaisir à voir cette Peinture. Alors Leonise prenant cette Boiste, et l'ouvrant du costé que Belesis la luy presenta, fut estrangement surprise de voir qu'au lieu d'y trouver la Peinture de Cleodore, comme elle l'avoit creû, elle y trouva la sienne. Ha Belesis, s'escria t'elle en rougissant, vous estes bien plus criminel que je ne pensois : car enfin je ne trouve nullement bon que vous ayez un Portrait de moy : Belesis craignant alors qu'elle ne voulust pas le luy rendre, reprit sa Boiste si adroittement, qu'elle n'eut pas le temps de s'y opposer. Je vous demande pardon Madame, luy dit il, de mon incivilité : mais je suis si malheureux, que je dois craindre de perdre la seule consolation que vostre rigueur me laisse. Ne vous y abusez pas, dit Leonise, car ce n'est pas mon dessein de vous la laisser, et de m'exposer au

   Page 3340 (page 620 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

danger que l'on croye que je vous ay donné mon Portrait : je ne suis pas assez vain, reprit Belesis, pour me vanter d'avoir reçeu cette grace de vous : et vous devez croire qu'un homme qui cacheroit tres soigneusement une veritable faveur, s'il l'avoit reçeuë, ne dira pas faussement que vous luy ayez accordé celle de luy donner vostre Portrait. Vous n'avez pourtant pas esté si discret, repliqua Leonise, que je n'aye sçeu que vous aviez celuy de Cleodore : il est vray, respondit Belesis, mais il faut que vous l'ayez apris parla Soeur d'Hermogene : qui ne l'auroit jamais sçeu elle mesme, si je ne vous avois jamais aimée : car ce n'a esté que par cette raison que l'en suis, devenu moins soigneux, et qu'il m'est arrivé de l'esgarer une fois. Ha Belesis, interrompit Leonise, je ne veux point que mon Portrait soit entre les mains d'un homme accoustumé à les perdre ! Jusques icy, repliqua t'il, je n'en ay point encore perdu : puis que cela est, reprit Leonise, vous avez donc encore celuy de Cleodore ? Il est vray, dit il, et ce n'est que par son moyen que j'ay quelquesfois le plaisir de voir le vostre, mesme en sa presence, Leonise ne comprenant pas alors trop bien ce que Belesis luy vouloir dire, le força de s'expliquer : et de luy aprendre aussi, comment il avoit eu sa Peinture. Belesis luy dit donc, que sçachant qu'elle s'estoit fait peindre, pour envoyer son Portrait à quelques Parent qu'elle avoit dans la Province qu'elle avoit quittée, il avoit suborné

   Page 3341 (page 621 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Peintre : en suitte il luy fit voir que la Boiste de Portrait qu'il portoit estoit double, quoy qu'elle ne le parust pas : et qu'ainsi la Peinture de Cleodore y estoit aussi bien que celle de Leonise. De sorte que par ce moyen, Belesis regardoit bien souvent le Portrait de sa nouvelle Maistresse, en des temps où la pauvre Cleodore croyoit que c'estoit le sien : parce qu'elle en connoissoit la Boiste ; et que de plus Belesis, pour la mieux tromper, luy laissoit quelquesfois effectivement voir son veritable portrait, afin qu'elle creust que c'estoit ce qu'il regardoit si souvent : car encore que Belesis aimast éperdûment Leonise, il craignoit et respectoit encore Cleodore.

Une preuve de confiance
Leonise, quelque peu troublée par l'artifice de Belesis, demande, comme preuve de confiance, que ce dernier lui remette sa correspondance avec Cleodore. Le soupirant refuse, invoquant la confidentialité, ainsi que l'inutilité de la démarche. Il accepte, si nécessaire, d'être incivil avec son ancienne amante, mais non de la trahir. Son attitude convainc Leonise, qui lui avoue que sa démarche n'était destinée qu'à évaluer sa fiabilité : il peut donc garder son portrait. Après l'avoir remerciée, Belesis lui montre de près la configuration de la boîte qui lui permet de faire coexister les deux portraits de son ancienne et de sa nouvelle maîtresse.

Leonise aprenant donc cette fourbe, fit tout ce qu'elle pût pour obliger Belesis à remettre entre ses mains le Portrait qu'il avoit d'elle : mais elle ne pût jamais l'y faire resoudre, quoy qu'elle luy pûst dire. Si bien que voulant trouver sa seureté de quelque façon que ce pûst estre ; et voulant aussi contenter une curiosité qu'elle avoit il y avoit long temps ; ou esprouver du moins la vertu de Belesis : enfin Belesis (luy dit elle apres beaucoup d'autres choses) je ne puis croire que vous m'aimiez, ny me resoudre à laisser mon Portrait entre vos mains, qu'à une condition : qui est, que vous remettiez entre les miennes, toutes les Lettres que vous avez de Cleodore : et mesme son Portrait : car sans cela, je vous declare que je croiray que vous ne m'aimez point ; que vous aimez tousjours Cleodore ;

   Page 3342 (page 622 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que vous ne portez ma Peinture qu'afin de mieux cacher la sienne. Tout ce que vous me dittes est si injuste, reprit Belesis, que je veux m'imaginer que vous ne voulez pas que je le croye : joint que ce que vous voulez n'est pas mesme possible : car enfin Cleodore ne m'a jamais fait l'honneur de m'escrire : et pour son Portrait, je l'ay certainement eu par adresse aussi bien que le vostre : et par consequent je serois peu sincere, si je voulois le faire passer pour une faveur. Si cela est, dit Leonise en riant, vous ne devez ce me semble pas trouver si estrange que je ne face pas plus pour vous, que ce qu'a fait Cleodore : car je ne pretens pas estre moins severe qu'elle. Mais apres tout, adjousta Leonise, je sçay de certitude que le Portrait que vous avez de Cleodore, vous l'avez eu de sa main : et je sçay aussi que vous avez cent Lettres d'elle. Si cela est, reprit Belesis, soyez donc aussi douce que Cleodore : je verray ce que je devray estre, reprit elle, quand vous m'aurez accordé ce que je vous demande. Je dois sans doute vous accorder toutes choses, repliqua Belesis, excepté ce qui pourroit me faire perdre vostre estime : car pour cela, Madame, l'amour que j'ay pour vous n'y pourroit jamais consentir : c'est pourquoy ne trouvez pas s'il vous plaist mauvais que je vous refuse ce que vous desirez de moy. Car conment pourriez vous confier jamais à ma discretion la plus legere faveur, si j'allois seulement vous advoüer d'en avoir reçeu quelqu'une

   Page 3343 (page 623 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Cleodore ? C'est bien assez Madame, luy dit il, que je l'abandonne pour vous, sans la trahir encore si laschement : aussi ne crois-je pas que vous ayez fait reflection sur ce que vous m'avez demandé. Veritablemcnt, adjousta t'il en sous-riant, si vous me disiez que vous voulez sçavoir precisément jusques à quel point elle m'a favorisé, afin d'aller encore plus loin qu'elle n'auroit esté : en ce cas là, je pense que je suposerois des Lettres, et que j'enventerois mille mensonges avantageux pour moy : mais comme je sçay bien que quand j'aurois effectivement reçeu mille faveurs de toutes les Belles qui sont au Monde, vous ne m'en seriez pas plus favorable ; ne m'obligez pas s'il vous plaist à vous dire des faussetez : et si vous voulez que je vous raconte quelque chose de ce qui c'est passé entre Cleodore et moy, souffrez Madame que ce soit sa rigueur et sa cruauté : afin que vous exagerant les maux qu'elle m'a fait souffrir, vous vous resolviez à estre plus douce qu'elle, et à me rendre moins malheureux. L'exemple, reprit malicieusement Leonise, est une chose qui touche puissamment mon esprit : c'est pourquoy si vous ne m'entretenez que des rigueurs de Cleodore, il pourra estre aisément que j'auray pour vous les mesmes sentimens que vous m'aprendrez qu'elle aura eus. Si je pensois que ce que vous dittes fust vray, repliqua Belesis, je ferois ce que je vous ay desja dit : mais je sçay que vous estes trop raisonnable pour parler comme vous faites, et parler

   Page 3344 (page 624 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sincerement. Car enfin quand il seroit vray que Cleodore m'auroit escrit obligeamment, et que j'aurois encore ses Lettres, je ne devrois pas vous les donner : un Amant doit sans doute obeir aveuglément à la Personne qu'il aime : mais non pas, comme je l'ay desja dit, lors qu'on obeïssant il s'expose à perdre son estime. Il est pourtant certaines choses, reprit Leonise, qu'une Maistresse pourroit vouloir, qui en ne meritant pas son estime, pourroient neantmoins meriter son affection : et je ne sçay si celle que je veux de vous, n'est point de ce nombre là. Car encore que je sois contrainte d'advoüer, qu'il est plus beau d'en user comme vous faites, que si vous en usiez autrement : je ne laisse pas de connoistre qu'il n'est pas si obligeant : puis qu'apres tout, vous ne pouvez me refuser que par deux raisons : l'une parce que vous ne vous fiez pas à ma discretion et l'autre parce que peut-estre vous voulez tousjours estre en termes de renoüer avec Cleodore : et lequel que ce soit des deux, il n'est assurément pas Fort avantageux pour moy. l'advoüe, dit Belesis, que quelque discrette que vous soyez, je ne croy point que je fusse obligé de vous confier rien qui pûst nuire à une Personne que j'aurois aimée, et qui ne m'auroit pas haï : car enfin si je le faisois, je vous donnerois un si bel exemple d'indiscretion, que j'aurois lieu de croire que vous pourriez n'estre pas plus discrette que j'aurois esté discret, sans me donner un juste sujet de

   Page 3345 (page 625 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pleinte. Mais Madame, quant à ce que vous dittes que peut-estre je veux garder tout ce que vous vous estes imaginé que j'ay entre les mains, pour estre tousjours bien avec Cleodore : j'ay à vous dire, que si vous le voulez, je ne luy parleray plus, ny mesme ne la regarderay plus. J'iray si vous le souhaitez, jusques a l'incivilité pour elle : mais non pas s'il vous plaist jusques à la trahison. Ne croyez pas toutesfois, reprit il, que je parle de cette sorte parce que la passion que j'ay pour vous n'est pas assez violente : car d'ans le mesme temps que je vous refuse ce que vous desirez de moy, je vous offre de faire pour vostre service les choses du monde les plus difficiles. A ces mots, Leonise interrompit Belesis, c'est assez, luy dit elle, c'est assez esprouvé vostre vertu : mais afin que vous n'ayez pas moins bonne opinion de la mienne que j'ay de la vostre, sçachez Belesis que si vous m'eussiez accorde ce que je vous demandois avec tant d'empressement, je ne me serois jamais confiée à vous de la moindre chose : mais puis que vous m'avez resisté avec une si sage opiniastreté, et que vous m'avez refusé le Portrait de Cleodore, je consens que le mien vous demeure, quoy que vous l'ayez dérobé. En prononçant ces dernieres paroles, Leonise se teut en rougissant : et je ne sçay si Belesis ne se fust hasté de luy rendre grace, si elle n'eust point diminué le sens obligeant de ce qu'elle venoit de luy dire. Mais il sentit si promptement la joye que luy

   Page 3346 (page 626 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donna un consentement si avantageux, que les paroles de Leonise ne fraperent pas plustost son oreille, qu'elles toucherent son coeur ; et que sa bouche s'ouvrit pour la remercier. Quoy que vous ne fassiez, luy dit il, que consentir à une chose que vous ne pourriez empescher, je ne laisse pas de vous estre infiniment redevable de ce que vous voulez bien que je puisse desormais regarder comme un present, et non pas comme un larcin, ce que j' avois dérobé : je suis mesme assuré, adjousta t'il, que je trouveray que vostre Portrait vous ressemblera mieux qu'il ne faisoit : estant certain que les trois ou quatre paroles que vous venez de dire en ma faveur, flattent si doucement mon imagination, que je ne doute point que je ne sois cent fois plus heureux que je n'estois, lors que je regarderay cette admirable Peinture. De grace Belesis, dit Leonise, ne me remerciez pas tant, de peur que je ne croye vous avoir trop accordé, et que je ne m'en repente : il faut donc que je renferme ma reconnoissance dans mon coeur, dit Belesis, et que je me contente de vous monstrer mon amour. Apres cela Leonise voulut voir son Portrait avec un peu plus de loisir : de sorte que Belesis luy ayant redonné, il eut la satisfaction de le reprendre des mains de sa chere Leonise sans luy faire de violence ; ce qui ne luy causa pas moins de joye, que si elle le luy eust effectivement donné. Mais auparavant, il luy fit remarquer, par la difference des Fermoirs, quel

   Page 3347 (page 627 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit le costé où estoit le Portrait de Cleodore : afin que lors qu'elle le surprendroit en ouvrant cette Boiste, elle pûst tousjours connoistre que c'estoit le sien qu'il regardoit. Car encore que ce ne soit pas la coustume de ceux qui ont des Portraits des Personnes qu'ils aiment, de les regarder en leur presence, il n'en estoit pas ainsi de Belesis : puis que soit qu'il ait aimé Cleodore ou Leonise, ç'a tousjours elle avec des transports d'amour si grands, et des sentimens si particuliers, qu'il eust voulu les voir en tous lieux, et en cent manieres differentes. Aussi n'estoit il jamais plus satisfait, que lors qu'il voyoit Leonise dans un grand Cabinet qu'avoit sa Tante, où il y avoit aux quatre faces quatre grands Miroirs d'acier bruni : parce que de quelque costé qu'il se tournast, il voyoit tousjours Leonise, et mesme plusieurs Leonises : du moins parloit il ainsi, quand il m'exageroit sa passion. Il ne faut pas donc s'estonner de la precaution qu'il prenoit avec elle : car il luy arrivoit souvent de ragarder sa Peinture, encore qu'il fust dans la mesme Chambre où elle estoit.

Cleodore veut rompre avec Hermogene
Cleodore, de son côté, demande à Hermogene de cesser de la voir. Le soupirant, pour la faire renoncer à cette décision, commence par tenter de lui démontrer que rien ne pourra faire ce que la jalousie n'a pas fait et qu'elle ne parviendra pas ainsi à faire revenir Belesis. Il lui demande ensuite quel serait son comportement si elle apprenait que son amant aime véritablement Leonise. L'intention déclarée de vengeance par laquelle répond Cleodore n'y change rien : elle maintient sa décision de rupture avec Hermogene. Elle consent toutefois à accorder un délai de six jours à l'amant éconduit.

Voila donc, Seigneur, en quels termes en estoit Belesis avec elle : cependant la pauvre Cleodore croyant que l'amour d'Hermogene estoit la veritable cause de la façon d'agir de Belesis, prit une ferme resolution de le prier de ne la voir plus : voyant que toutes les rudesses qu'elle luy faisoit ne le rebutoient pas. Comme elle connoissoit qu'il estoit fort sage, et qu'elle n'ignoroit pas qu'il

   Page 3348 (page 628 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit sçeu la plus grande partie de ce qui c'estoit passé entre elle et Belesis, elle creût qu'il valoit mieux luy parler avec sincerité : si bien que l'ayant trouvé dans la Chambre de sa Tante, un jour qu'elle estoit occupée à parler à d'autre monde, elle se mit à 1 entretenir. Cependant comme il y avoit desja quelque temps qu'elle le fuyoit ; Hermogene fut ravy de voir un changement si avantageux pour luy : il est vray que la joye ne fut pas long temps dans son coeur, car à peine eut elle ouvert la bouche, qu'il connut qu'il alloit avoir plus de sujet de se pleindre de Cleodore, que de la remercier. De grace, luy dit elle, ne murmurez point de la priere que je m'en vay vous faire : et prenez s'il vous plaist la confiance que je vay prendre en vous, pour la plus grande marque d'estime et d'affection, que vous puissiez jamais recevoir de moy. Au nom des Dieux Madame, interrompit Hermogene, ne me demandez rien que je sois contraint de vous refuser : si je pensois estre refusée, dit elle, je ne vous demanderois pas ce que je m'en vais vous demander : mais me confiant en vostre sagesse, j'espere que vous me ferez la faveur de m'accorder ce que je veux de vous. Mais Madame, reprit Hermogene, que pouvez vous vouloir de moy davantage, que ce que je vous ay donne ? Je veux, luy dit elle, que pour certaines considerations qui me regardent, vous ne vous attachiez plus tant à me voir ny à me parler. Ha Madame, repliqua t'il, vous me demandez

   Page 3349 (page 629 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qui n'est pas en mon pouvoir de vous accorder ! mais Madame, adjousta t'il, est-ce là une marque d'estime et d'affection ? C'en est une sans doute, reprit elle, car si je n'avois pas voulu garder quelque mesure aveque vous, je vous aurois banny sans vous en parler : c'est pourquoy il me semble que vous devez me sçavoir quelque gré de ma façon d'agir. Si vous me vouliez bannir, reprit il, parce que la Personne qui a pouvoir sur vous ne trouveroit pas bon que j'eusse l'honneur de vous voir ; ou parce que ma passion feroit trop de bruit dans le monde, j'advoüe que je pourrois en me flattant donner quelque sens à ce que vous faites, qui me seroit avantageux : mais aimable Cleodore, je comprens bien que vous ne m'esloignez de vous, que pour en raprocher Belesis. Je vous demande pardon ('adjousta t'il, voyant que Cleodore rougissoit de ce qu'il venoit de dire) de la liberté que je prens de vous parler avec tant de sincerité : mais le pitoyable estat où je me trouve, doit ce me semble me servir d'excuse aupres de vous. Cependant, poursuivit Hermogene, j'ay à vous dire que quand ce ne seroit que pour rapeller ce trop heureux Belesis, pour lequel vous me voulez chasser, vous devez souffrir que je vous aime, et le souffrir mesme agreablement : car Madame, si la jalousie ne le ramene, rien ne le ramenera. Ainsi soit que vous me consideriez, ou que vous ne consideriez que vous, il faut s'il vous plaist me laisser vivre comme

   Page 3350 (page 630 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'ay commencé : non Hermogene, repliqua Cleodore, ne vous obstinez pas à me refuser : et contentez vous que je ne me fâche point de ce que vous venez de me dire. Je veux mesme vous advoûer (adjousta t'elle en portant la main sur ses yeux, et en détournant un peu la teste, pour cacher la rougeur de son visage) que la jalousie de Belesis commence de me facher : principalement parce qu'elle fait connoistre sa folie, à des gens qui n en amoient peutestre jamais rien sçeu sans cela. De grace Madame, interrompit Hermogene, n'entreprenez point de me déguiser la verité : et souvenez vous s il vous plaist, que Cleodore estant ma Maistresse, et que Belesis ayant tousjours esté mon Amy ; il n'est pas possible que je ne sçache à peu prés les choses comme elles sont. Vous douiez encore adjouster, reprit elle, que Belesis estant vostre Rival, vous ne pouvez manquer d'estre son Espion. C'est, repliqua Hermogene, que Belesis agissant presentement plus comme Amant de Leonise, que comme Amant de Cleodore, il ne s'est pas presenté à mon imagination comme estant mon Rival. Quoy qu'il en soit Hermogene, reprit elle, ne me refusez pas ce que je vous demande : et ne me forcez point à vous bannir avec esclat. Mais Madame, repliqua t'il, s'il estoit vray que Belesis fust amoureux de Leonise, seroit il juste de traitter Hermogene comme vous le voulez traitter ? Il le seroit sans doute, respondit elle, car j'aurois tant d'horreur

   Page 3351 (page 631 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour tous les hommes, que je ne pourrois pas manquer d'en avoir pour vous. La vangeance, reprit il, seroit pourtant une douce chose : je l'advoüe, repliqua Clodore, mais il ne faut pourtant jamais se vanger sur soy mesme, en se voulant vanger d'autruy. Et puis Hermogene, adjousta t'elle, vous avez trop de bonnes qualitez, pour devoir l'affection qu'on auroit pour vous, à la haine que l'on auroit pour vostre Rival : c'est pourquoy il vaut mieux que vous alliez chercher quelque meilleure fortune. Non non Madame, reprit il, je ne suis pas de ces gens delicats et difficiles, qui veulent que l'on songe exactement de quelle main on leur offre des presens : car pourveû que vous m'aimiez, je ne songeray point si ce sera par vangeance ou par inclination. Apres tout Hermogene, interrompit Cleodore, je veux estre obeïe : encore est ce quelque grace que vous me faites, reprit il, de me commander absolument, apres avoir commencé de me prier. Il est vray, dit elle, mais pour faire que je ne me repente pas de vous l'avoir accordée, faites donc precisément ce que je veux. Hermogene voyant avec quelle fermeté Cleodore luy parloit, creut qu'il ne faloit pas luy resister absolument : de sorte que pour gagner temps, afin d'executer un dessein qu'il avoit, il la conjura de luy vouloir accorder six jours seulement : à la fin desquels il luy demandoit une heure d'audience. Comme Cleodore estimoit fort Hermogene, elle luy accorda ce qu'il vouloit,

   Page 3352 (page 632 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et ils se se parerent de cette sorte : Cleodore esperant que dés qu'elle auroit banny Hermogene, Belesis reviendroit à elle ; et Hermogene esperant aussi, que des qu'il auroit obtenu de Belesis une chose qu'il luy vouloit demander, il seroit changer de dessein à Cleodore.

L'inexplicable refus de Belesis
Hermogene s'en va trouver Belesis pour lui demander de révéler la vérité à Cleodore : en découvrant que son premier amant lui préfère Leonise, elle renoncera sans doute à se séparer du second. Pour bien lui faire comprendre l'enjeu de la situation, Hermogene est obligé de déclarer à Belesis qu'il est tombé amoureux de la jeune fille qu'il s'était chargé de courtiser par feinte. Or Belesis refuse d'entreprendre toute démarche. Hermogene lui demande alors de clarifier sa position et de choisir. Son ami campe inexplicablement sur son refus, malgré les nombreux arguments avancés.

Pour cét effet, il fut le chercher à l'heure mesme : et par bonheur pour luy, il le trouva qu'il venoit de r'entrer dans sa Chambre. Il ne le vit pas plustost, que Belesis vint au devant de luy, pour luy rendre grace de ce qu'il avoit si fort occupé Cleodore ce jour là, qu'elle n'avoit point esté aupres de Leonise, qu'il avoit entretenuë avec un plaisir extréme. Je suis ravy, luy dit Hermogene, de pouvoir contribuer quelque chose à vostre felicité : mais mon cher Belesis, luy dit il en l'embrassant, il faut que vous faciez aussi quelque chose pour tascher de m'empescher d'estre malheureux. Il n'est ce ne semble pas besoin : reprit Belesis, de me faire une conjuration si forte : car pouvez vous douter que je ne face pas tout ce que je pourray pour vostre service ? Tout à bon Hermogene, poursuivit il, vostre procedé m'offence estrangement : puis que selon moy, il n'est point permis de faire de prieres à ses veritables Amis : suffisant sans doute de leur faire sçavoir le besoin que nous avons d'eux, pour les obliger à nous servir. Parlez donc le vous en conjure et me dittes promptement ce qu'il faut que je face pont vous. Il faut, repliqua Hermogene, puis que vous ne voulez pas qu'on vous prie, que

   Page 3353 (page 633 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous me permettiez de faire sçavoir à Cleodore que vous ne l'aimez plus, et que vous aimez effectivement Leonise. Ha Hermogene, reprit Belesis, il n'y a pas encore assez long temps que je suis inconstant, pour pouvoir me resoudre à paroistre tel aux yeux de Cleodore ! Et puis à quoy bon de luy descouvrir mon crime ? si c'est, adjousta t'il, que vous soyez las de l'entretenir si souvent ; et que vous soyez ennuyé d'estre tousjours en un lieu où vous n'avez point d'attachement ; j'aime encore mieux que vous cessiez de voir Cleodore sans luy rien dire, que d'aller luy aprendre ce qu'elle ne sçaura que trop tost. Non non, luy dit Hermogene, vous ne comprenez pas le sens de mes paroles : et pour vous l'expliquer, poursuivit il, sçachez cruel Amy que vous estes, qu'en vous deschargeant des fers que la belle Cleodore vous faisoit porter, vous m'en avez accablé : et qu'enfin vous n'avez jamais tant aimé cette belle Personne que je l'aime : puis que je ne la quiterois pas pour mille Leonises comme la vostre. Quoy Hermogene (reprit Belesis avec precipitation, et avec estonnement) vous aimez Cleodore ! ouy, repliqua t'il, je l'aime : et je loüe les Dieux de ce que vous ne l'aimez plus, et de ce que vous estes en estat de me pleindre et de m'accorder la permission que je vous demande. Belesis voyant qu'Hermogene parloit serieusement, n'eut pas lieu de douter de la verité de ses paroles : mais ce qu'il y eut d'estrange, fut qu'il en parut si surpris,

   Page 3354 (page 634 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il fut quelque temps à se promener sans parler : de sorte qu'Hermogene s'estonnant de le voir si interdit, continua de le presser de luy permettre de faire sçavoir son inconstance à Cleodore. Car enfin, luy dit il, si vous faites cét effort sur vous mesme en ma faveur, vous y gagnerez aussi bien que moy : puis que Cleodore ne pretendant plus rien à vostre affection, ne vous tourmentera pas comme elle fait. Si son affection, reprit il, ne me tourmentoit plus, sa haine me tourmenteroit : c'est pourquoy je vous prie de ne luy dire jamais positivement que je ne l'aime plus. Il en rejaliroit mesme quelque chose sur Leonise, adjousta Belens : ainsi vous augmenteriez mes malheurs, sans diminuer les vostres : car je ne voy pas quel avantage vous pourriez tirer, quand Cleodore sçauroit avec certitude que je suis amoureux de Leonise. Puis qu'il faut le dire, repliqua t'il, c'est que Cleodore qui vous croit jaloux de moy, et qui s'imagine que vous feignez d'aimer Leonise pour luy faire dépit, vous aime encore mille fois plus qu'elle ne doit : de sorte que quelque passion que j'aye pour elle, je suis assuré que je ne toucheray jamais son coeur, que je ne vous en aye chassé. Obligez la si vous pouvez à me haïr, parce qu'elle vous aimera trop, repliqua Belesis ; mais de grace ne songez pas à vous en faire aimer, parce qu'elle me haïra, Il me semble, dit Hermogene en sous-riant, que cette delicatesse est un peu chimerique : car enfin vous aimez

   Page 3355 (page 635 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Leonise, ou vous ne l'aimez pas : si vous ne l aimez pas, il faut me dire positivement que vous aimez tousjours Cleodore, et que vous voulez estre mon ennemy, puis que je suis vostre Rival : mais si au contraire vous aimez Leonise, je ne voy pas pourquoy vous faites difficulté de me permettre de dire une chose à Cleodore, qui me peut servir aupres d'elle, et qui vous delivrera sans doute de son affection : car je suis persuadé, que quand ce ne seroit que pour se vanger, elle m'en traitera moins mal. Cependant afin de ne vous déguiser rien, si vous ne m'accordez ce que je dis, elle voudra que je ne la voye plus, et que je ne l'aime plus : et alors Hermogene raconta à Belesis ce qui c'estoit passé entre Cleodore et luy. Pendant qu'il parloit, il remarqua une agitation estrange dans son esprit, quoy qu'il n'en comprist pas bien la raison : si ce nestoit la honte qu'il avoit d'estre connu pour inconstant. Mais enfin (luy dit il, apres luy avoir tout raconté) il faudra bien que Cleodore vienne un jour à sçavoir que vous ne l'aimez plus, et que vous aimez Leonise : cela estant, ne vaut il pas mieux qu'elle le sçache, aujourd'huy que cela me peut servir à quelque chose, que d'attendre que cela ne me puisse servir à rien ? Plus vous cacherez vostre crime, adjousta t'il, et plus vous serez criminel : c'est pourquoy souffrez je vous en conjure, que je tasche de gagner ce que vous avez voulu perdre. Considerez, pour ne me refuser pas, que c'est vous qui estes cause que

   Page 3356 (page 636 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'aime Cleodore : puis que sans vous je ne l'aurois jamais veuë si particulierement que j'ay fait. Je l'avois veuë toute ma vie sans l'aimer : je l'aurois encore veuë de mesme le reste mes jours : mais ayant eu la complaisance de m'attacher à la voir pour vos interests, et en estant devenu amoureux, il est ce me semble juste que vous faciez tout ce que vous pourrez pour soulager le mal que vous m'avez causé. Je voudrois le pouvoir faire, repliqua Belesis fort interdit, mais je vous avoüe qu'il m'est impossible d'obtenir de moy, de vous permettre de descouvrir mon crime à Cleodore. De plus, adjousta t'il, ne considerez vous point, que n'estant pas encore tout à sait bien avec Leonise, il pourroit estre que Cleodore venant à sçavoir la verité, m'y rendroit cent mauvais offices ? c'est pourquoy quand j'aurois à vous permettre ce que vous desirez, ce ne seroit que lors que j'aurois absolument gagné le coeur de Leonise. Mais durant que vous ferez cette conqueste, reprit Hermogene, que voulez vous que je devienne ? Cleodore dans six jours ne voudra plus que je luy parle, et ne voudra plus que je la voye : songez de grace, adjousta t'il, ce que vous feriez, si vous estiez à ma place. Je n'en sçay rien, repliqua Belesis, mais je sçay bien que je ne sçaurois vous permettre de descouvrir mon crime à Cleodore. Mais aussi, reprit il, pourquoy en estes vous devenu amoureux ? ne sçaviez vous pas tout ce que je vous avois dit de son humeur ?

   Page 3357 (page 637 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Que ne vous faisiez vous sage à mes despens, et que ne le devenez vous encore ? Croyez moy, adjousta t'il, au lieu de tascher de toucher son coeur, taschez de dégager le vostre, d'une servitude si penible : plus vous seriez bien avec Cleodore, plus vous auriez d'inquietude : et quand je ne considererois que vous en cette rencontre, je devrois tousjours vous refuser ce que vous desirez que je vous accorde. Non non Belesis, interrompit Hermogene, nous ne douons pas servir nos Amis selon nostre goust, mais selon le leur : et quand j'ay commencé de feindre d'estre amoureux de Cleodore, je n'ay pas raisonne si sagement que vous, quoy que j'eusse peut-estre plus de sujet de le faire que vous n'en avez. Cependant puis qu'en feignant de l'aimer, je l'ay aimée effectivement, je ne voy pas que vous deviez vous obstiner à ne vouloir point ce que je veux. Hermogene eut pourtant beau parler, il ne persuada pas Belesis : qui n'ayant point de bien puissantes raisons pour pretexter le refus qu'il luy faisoit, employa ses prieres avec ardeur, pour l'empescher de dire à Cleodore qu'il ne l'aimoit plus, et qu'il aimoit Leonise.


Histoire de Belesis, d'Hermogene, de Cleodore et de Leonise : Hermogene amoureux de Cleodore
A la suite de la demande d'Hermogene, Belesis commence à manifester un comportement jaloux et confirme son refus de dire la vérité à Cleodore. Hermogene décide alors de révéler la duplicité de son ami à sa maîtresse. Cleodore, d'abord incrédule, a bientôt l'occasion de vérifier la véracité de l'accusation, quand elle parvient à s'emparer de la boîte à deux portraits. Elle élabore alors un stratagème destiné à mettre un terme à la relation de son ancien soupirant et de Leonise. Elle révèle à cette dernière que Belesis lui a donné son portrait et l'a ainsi trahie. La jeune fille décide de rompre avec l'infidèle.
Belesis confirme sa bizarrerie
A la suite de son entretien avec Hermogene, Belesis vient trouver Alcenor pour le prier de faire en sorte que son ami ne révèle pas la vérité à Cleodore. Il se comporte même en jaloux à l'égard d'une femme qu'il n'aime plus et d'un rival qui ne devrait pas en être un. A Alcenor qui l'interroge sur ce comportement paradoxal, il reconnaît son impuissance à mettre un terme à cette « bizarrerie ». Hermogene survient alors, pour une dernière tentative de négociation, les six jours étant épuisés. Belesis demeure ferme sur sa position et avoue même que l'idée qu'il soit aimé de Cleodore lui est insupportable, malgré que lui-même soit infidèle à sa maîtresse.

Apres que cette contestation eut duré tres long temps, ces deux Amis se separerent en se pleignant l'un de l'autre : il est vray qu'ils s'en pleignirent ce jour la, sans aigreur : et qu'ils se parlerent tousjours comme des gens qui esperoient de s'entre-persuader ; mais apres qu'ils se furent separez, ils sentirent mieux

   Page 3358 (page 638 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils ne faisoient auparavant, l'inquietude que cette bizarre rencontre leur donnoit. Hermogene fut si pressé de la douleur qu'il eut de voir que Belesis luy refusoit la seule chose qui pouvoit luy servir aupres de Cleodore, qu'il vient me raconter tout ce qui luy estoit arrivé : m'exagerant l'injustice du refus que Belesis luy avoit fait, avec des paroles qui me firent aisement connoistre la grandeur de sa passion. Mais afin que je n'ignorasse rien de ce qui les regardoit, le lendemain au matin Belesis sçachant que j'estois leur Amy commun, vint aussi me dire tout ce qui luy estoit advenu, et me prier de faire tout ce que je pourrois, pour empescher Hermogene d'aller aprendre à Cleodore qu'il la trompoit : de sorte qu'estant le confident de tous les deux, et leur estant fidelle à l'un et à l'autre, je me servois de la connoissance que j'avois de leurs veritables sentimens, pour empescher qu'ils ne se broüillassent : taschant de mesnager leur esprit, et de faire qu'ils ne se pleignissent, du moins l'un de l'autre qu'avec civilité. La chose n'en pût pourtant pas demeurer en ces termes là comme vous le sçaurez bientost : cependant Belesis ne se trouva pas peu embarrassé, lors qu'il fut chez la Tante de Cleodore et de Leonise : car lors qu'il ne parloit point à cette derniere, il n'estoit pas content : et lors qu'il voyoit Hermogene parler à Cleodore, il ne pouvoit l'endurer : s'imaginant tousjours qu'il alloit luy descouvrir son inconstance, malgré toutes ses prieres. Si

   Page 3359 (page 639 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien que pour differer du moins ce malheur qu'il aprehendoit, sans sçavoir pourtant precisément pourquoy il le craignoit si fort ; il quittoit quelquefois Leonise, et alloit interrompre Hermogene et Cleodore, et se mesler dans leur conversation : pretextant la chose aupres de Leonise le mieux qu'il pouvoit. Cleodore de son costé, voyant que Belesis estoit si interdit et si inquiet, et qu'il parloit pourtant plus à elle qu'il n'avoit accoustumé depuis quelque temps, expliquoit toutes ses inquietudes à son avantage : et pensoit qu'il estoit toujours fort amoureux d'elle. D'autre part, Hermogene voulant profiter de tout, disoit quelquesfois bas à Cleodore, quand il en pouvoit trouver l'occasion, que si elle vouloit bien rapeller Belesis, il faloit qu'elle ne bannist pas Hermogene. Mais pour Leonise, elle ne sçavoit que penser de 1 inquietude de Belesis : et faisoit du moins ce qu'elle pouvoit, pour ne perdre pas ce qu'elle avoit fait perdre à Cleodore. Enfin Seigneur, je pense pouvoir assurer, que je vy cette fois là ce que l'on n'avoit jamais veû auparavant, et ce que l'on ne verra peut-estre jamais : je veux dire un homme jaloux sans amour : estant certain que durant quelques jours, Belesis agit avec Cleodore et avec Hermogene, comme s'il eust encore esté Amant de l'une et Rival de l'autre : c'est à dire avec les mesmes changemens de visage ; et les mesmes impatiences, que la jalousie a accoustumé de donner, à ceux qu'elle tourmente le plus. Cependant

   Page 3360 (page 640 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il disoit tousjours qu'il n'aimoit plus Cleodore, et qu'il aimoit esperdûment Leonise : j'ay bien oüy dire (luy disois-je un soir que je luy demandois conte de ses veritables sentimens) qu'il n'est pas aisé d'estre longtemps fort amoureux sans estre un peu jaloux ; mais je ne pensois pas qu'il fust possible d'estre jaloux sans estre amoureux : et toutefois je vous voy agir de cette sorte. Car enfin vous ne pouvez souffrir qu'Hermogene parle eu particulier à Cleodore ; vous rompez leur conversation quand vous le pouvez ; quand vous ne le pouvez pas, vous les regardez avec des yeux à penetrer jusques au fond du coeur, et à deviner mesme leurs pensées ; et vous en estes si transporté, que vous n'en regardez pas seulement Leonise, quoy que vous soyez aupres d'elle. Que voulez vous que j'y face ? me dit il ; je voudrois que vous escoutassiez la raison, luy dis-je, et que puis que vous n'estes plus amoureux de Clodore, vous ne vous opposassiez point à la passion qu'Hermogene a pour elle : et que de plus, vous luy permissiez de faire tout ce qu'il croiroit luy pouvoir estre utile. Non non Alcenor, me dit il, je ne sçaurois gagner cela sur moy : et par une bizarrerie que je ne puis vaincre, il faut que j'avoüe que je ne puis souffrir non seulement qu'Hermogene aille dire à Cleodore que je la trahis ; mais encore qu'Hermogene l'aime et en soit aimé. Je ne me soucierois ce me semble pas, adjousta t'il, que cent autres personnes l'aimassent : mais pour

   Page 3361 (page 641 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Hermogene, je ne le sçaurois endurer. Vous estes pour tant plus obligé de le souffrir que d'aucun autre, repris-je ; car il est plus vostre Amy que qui que ce soit. Il est vray, reprit Belesis, et si vous sçaviez la confusion que j'ay de ma folie, vous auriez pitié de moy. Cependant elle est si forte, que je sens bien que je ne pourray jamais ny retourner absolument à Cleodore ; ny trouver bon qu'Hermogene l'aime ; ny abandonner Leonise. Comme nous en estions là, Hermogene entra, qui se mit en ma presence à dire à Belesis, tout ce qu'on peut dire d'obligeant : il luy aprit que les six jours que Cleodore luy avoit donnez devant expirer ce soir là, il venoit le conjurer de luy accorder la permission qu'il luy avoit demandée. Au reste, luy dit il, j'ay une chose à vous dire, auparavant que vous me refusiez pour la derniere fois ; qui est que si contre toute aparence, vous vous estiez repenti de vostre faute, et que vous voulussiez quitter Leonise, et retourner à Cleodore, pour estre aussi fidelle que vous avez esté inconstant ; je vous promets de ne vous demander jamais rien, et de ne luy descouvrir point vostre crime ; vous protestant de plus, de m'esloigner non seulement de Cleodore, mais mesme de Suse. Mais aussi je presens apres cela, que s'il est vray que vous aimiez tousjours Leonise, et que par consequent vous ne pretendiez plus rien à Cleodore ; je pretens, dis-je, que vous me serviez, et que vous ne vous opposiez plus à ce que je veux. Tout ce que vous

   Page 3362 (page 642 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me dittes est si raisonnable (reprit Belesis, avec une extréme confusion sur le visage) que je meurs de honte d'y respondre aussi extravagamment que je vay faire : mais apres tout Hermogene, si vous m'aimez, vous aurez quelque pitiê de la foiblesse de vostre Amy : et vous m'excuserez enfin si je vous refuse : et si je vous avoüe que je ne pourrois jamais recevoir un plus sensible déplaisir, que de vous voir aimé de Cleodore, quoy que j'aime tousjours Leonise. Je sçay bien, adjousta t'il, qu'il y a de la folie à parler ainsi : mais apres tout, puis que je sens ce que je dis, je pense que je ne dois point déguser mes sentimens : c'est pourquoy c'est à vous qui estes plus sage que je ne suis, à vous accommoder à ma foiblesse. C'est vous, adjousta t'il, qui m'avez amené à Suse, et qui avez causé toutes mes disgraces : c'est donc à vous à les soulager. Il est vray que je vous ay amené à Suse, reprit Hermogene, mais c'est vous qui m'avez fait connoistre particulierement Cleodore : et par consequent c'est donc à vous à soulager mes maux, aussi bien que c'est à moy à soulager les vostres. Apres cela, je me mis à leur parler à tous deux, mais je parlay inutilement : et nous nous deparasmes sans avoir rien avancé ny rien conclu. Et certes il fut avantageux que Belesis ne logeast plus chez Hermogene, comme il y avoit logé au commencement qu'il fut à Suse ; car ils se seroient encore broüillez plus fort qu'ils ne firent.

Hermogene révèle la vérité
Quand Cleodore réitère son intention de se séparer de lui, Hermogene se résout à trahir son ami et à révéler que celui-ci est amoureux de Leonise. Pour la convaincre, il révèle le subterfuge de la boîte à deux portraits. L'entretien est interrompu par l'irruption du coupable, au prix, du reste, d'un certain malaise. Leonise, de son côté, qui a remarqué l'empressement de Tisias à surveiller Cleodore, se laisse courtiser, en représailles, par Tisias.

Cependant le pauvre Hermogene

   Page 3363 (page 643 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

se trouva estrangement embarrassé : parce que Cleodore remarquant toutes les inquietudes de Belesis, et croyant qu'il souffroit infiniment pour l'amour d'elle, avoit une envie extréme de pouvoir bannir Hermogene : si bien que le sixiesme jour qu'elle luy avoit accordé ne fut pas plus tost expiré, qu'elle se prepara à luy donner cette heure d'audiance qu'il luy avoit demandée, et qu'elle luy avoit promise. De sorte qu'en faisant naistre l'occasion adroitement dans la Chambre de sa Tante, ils se trouverent tous deux vers des fenestres assez esloignées du reste de la Compagnie, pour pouvoir parler sans estre entendus. C'est pourquoy Cleodore prenant la parole, se mit à le conjurer de commencer de ne luy parler dus avec tant d'attachement : et de se desacoustumer peu à peu d'aller chez elle. Du moins Madame, luy dit il, avoüez moy en me bannissant, que c'est pour Belesis que vous me bannissez : et que si Belesis n'estoit point amoureux de vous, vous ne me banniriez point. Cleodore croyant qu'en effet Hermogene la laisseroit plustost en repos si elle luy parloit sincerement, que si elle luy déguisoit une verité qu'il n'ignoroit pas ; luy dit à la fin avec des paroles assez obligeantes, qu'il estoit vray qu'elle ne seroit pas marrie d'oster à Belesis tout sujet de faire esclatter sa jalousie : et de se pleindre d'elle à des gens qui pourroient en tirer des consequences qui ne luy seroient pas avantageuses : l'assurant que si elle n'eust pas eu

   Page 3364 (page 644 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelque sorte de compassion de Belesis, elle ne se seroit pas privée de sa conversation : et se seroit contentée de le prier de regler l'affection qu'il disoit avoir pour elle. Hermogene entendant parler Cleodore avec toute la douceur que peut avoir une Personne qui en bannit une autre, sans la vouloir desobliger absolument, creût effectivement que si elle sçavoit l'inconstance de Belesis, il pourroit peut- estre occuper la place que cét inconstant occupoit dans le coeur de cette belle Personne : de sorte qu'emporté par l'excés de son amour, et voyant qu'il faloit ou quitter Cleodore, ou tascher de la détromper de la croyance où elle estoit, d'estre tousjours aimée de Belesis, afin de faire changer son Arrest dé mort : il se mit à agiter la chose en luy mesme. Comme il avoit tousjours extrémement aimé Belesis, il eut quelque peine à se resoudre de dire ce qu'il sçavoit bien qu'il ne vouloit pas qu'il dist : mais apres tout, s'agissant de toute la felicité de sa vie, l'amour l'emporta sur l'amitié : et d'autant plus, qu'il avoit l'esprit fort aigry contre Belesis. Pendant qu'Hermogene songeoit donc à ce qu'il seroit, Cleodore le regardoit : croyant que tous les divers changemens qu'elle voyoit en son visage, n'estoient causez que par la douleur qu'il avoit d'estre contraint de ne luy parler plus comme à l'ordinaire. Mais à la fin Hermogene faisant un grand effort sur luy mesme, les Dieux me sont tesmoins. Madame, luy dit il, si je n'ay pas une repugnance extréme

   Page 3365 (page 645 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à chercher quelque remede aux maux que je souffre, en vous aprenant une chose qui vous affligera sans doute : et qui ne me sçauroit estre agreable. Car enfin je sens bien que je ne pourray voir dans vos beaux yeux, la melancolie que vous aurez d'aprendre que Belesis n'est pas digne de l'honneur que vous luy faites, sans en avoir moy mesme infiniment. Mais Madame, quand je ne voudrois pas essayer de faire revoquer le cruel Arrest que vous avez prononcé contre moy, je pense que pour vostre interest seulement, je serois oblige de vous descouvrir ce que je sçay : car je suis persuadé, qu'entre une Maistresse et un Amy, il n'y a point à balancer. Joint aussi que je ne suis plus en termes de choisir, ny de deliberer : puis qu'en l'estat où je suis reduit, il faut que je vous aprenne que Belesis est un inconstant ; que sa jalousie est feinte ; et qu'il est devenu amoureux de Leonise. D'abord Cleodore ne creut point du tout ce qu'Hermogene luy dit : et elle pensa qu'il inventoit ce qu'il luy disoit. Mais comme il n'est rien si aisé que de jetter la defiance dans un esprit amoureux ; elle n'eut pas plustost dit à Hermogene qu'elle ne pouvoit adjouter foy a ses paroles, qu'elle commença pourtant d'y en adjouster. Car insensiblement, apres luy avoir dit qu'elle ne le pouvoit croire : elle vint à luy demander sur quelles conjectures il avoit fondé la creance qu'il avoit ? de sorte que peu à peu, et presques sans sçavoir ce

   Page 3366 (page 646 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle disoit, elle demanda encore plus de choses à Hermogene qu'il n'en sçavoit : et il luy en dit aussi plus qu'elle n'en vouloit sçavoir. Neantmoins comme il demeuroit encore quelque doute dans l'esprit de Cleodore, Hermogene luy dit que pour s'esclaircir de cette verité, elle n'avoit qu'à tascher de tirer des mains de Belesis, la Boiste dans laquelle estoit le Portrait qu'il avoit d'elle : afin d'y voir aussi celuy de Leonise. Ha Hermogene, reprit Cleodore, si je puis voir ce que vous dittes, je haïray estrangement Belesis ! vous le verrez sans doute, reprit il, pour peu que vous y aportiez de soin. Mais Madame, adjousta t'il, ce ne sera pas assez que de haïr Belesis, si vous n'aimez encore un peu Hermogene : je vous assure, luy dit elle, que si ce que vous dittes est vray, il ne sera pas aisé que j'aime jamais rien : et j'auray mesme tant de haine pour moy, que je ne seray pas en estat d'aimer les autres, puis qu'à parler sincerement, on n'aime gueres que pour l'amour de soy : mais du moins vous puis-je assurer, que je vous seray eternellement obligée, de m'avoir descouvert la perfidie de Belesis. Comme elle achevoit de prononcer ces paroles, Belesis entra, qui voyant Hermogene et Cleodore separez de la Compagnie, fut droit à eux pour interrompre leur conversation. quoy que Leonise fust dans la mesme Chambre. En y allant, il pensa pourtant s'arrester et changer d'avis : parce qu'il craignoit qu'Hermogene n'eust descouvert son

   Page 3367 (page 647 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

crime à Cleodore : neantmoins comme il avoit desja fait quelque pas, vers l'endroit où ils estoient, il continua d'y aller, avec une esmotion sur le visage, qui fit bien connoistre à Cleodore qu'il n'avoit pas l'esprit tranquile. D'autre part, cette belle Fille n'eut pas peu de peine à se contraindre, et à déguiser ses sentimens : Mais comme il le faloit, afin des s'esclaircir de ce qu'elle vouloit sçavoir, elle se fit une violence estrange, pour parler à Belesis comme elle avoit accoustumé. Elle le reçeut toutesfois avec une civilité contrainte, qui embarrassa fort Belesis : ne sçachant si c'estoit un effet de la connoissance qu'elle avoit de son crime, on si c'estoit que pour luy faire dépit elle le vouloit traitter ainsi. Hermogene estoit aussi tellement interdit, qu'il n'osoit regarder Belesis : c'est pourquoy il n'est pas estrange si ces trois Personnes ne purent durer seules ensemble : et si elles se raprocherent de la Compagnie, aussi tost que les premiers Complimens furent faits. Cependant Leonise qui avoit veû entrer Belesis, tournoit continuellement la teste pour regarder s'il parloit à Cleodore : mais comme elle vit qu'ils ne se disoient presques rien, et qu'ils venoient où elle estoit, le dépit qu'elle avoit eu en diminua. Elle ne laissa pourtant pas de s'en vouloir vanger, comme elle le fit un moment apres : car Seigneur, vous sçaurez que Belesis qui en entrant dans cette Chambre avoit plustost choisi d'aller vers Cleodore que vers Leonise, parce qu'elle estoit

   Page 3368 (page 648 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

seule avec Hermogene ; ne vit pas plustost qu'ils estoient separez, et meslez dans le reste de la Compagnie, qu'il se mit aupres de Leonise, qui pour se vanger, comme l'ay desja dit, le reçeut avec une froideur qui ne le consola pas de tous ses desplalsirs secrets. Car se tournant un moment apres vers Tisias, qui estoit de l'autre costé, afin d'aprendre à Belesis par son experience, quel dépit est celuy de voir preferer un autre à soy ; il ne pût l'obliger à luy parler de tout le reste du jour.

Cleodore s'empare du portrait
Lors de la promenade, Cleodore entraîne à part Belesis. Puis elle amène avec une grande habileté la conversation sur le sujet du portrait : s'étant plainte de ce que le reflet de l'eau confirme le déclin de sa beauté, elle prétend n'être plus aussi belle que le jour qu'elle se fit peindre, ce qui lui fournit un prétexte à demander à voir sa peinture. Belesis commence par prétendre l'avoir oubliée chez lui, puis, consentant tout de même à examiner s'il ne l'a pas sur soi, la fait apparaître par mégarde. Cleodore s'en empare et la conserve, malgré les nombreuses tentatives de son amant pour en reprendre possession.

Mais pendant que Leonise se vangeoit de cette sorte, Cleodore qui avoit une impatience estrange de s'esclaircir absolument de ce qu'Hermogene luy avoit dit, fit si bien que sans que personne pûst prendre garde qu'elle eust affecté la chose, elle fit que toute la Compagnie prit la resolution de s'aller promener au bord du Fleuve qui passe à Suse : Cleodore n'ayant pas voulu aller à la promenade ordinaire, parce qu'elle n'auroit pas eu la liberté de parler à Belesis comme elle le vouloit. Comme Tisias estoit aupres de Leonise ; et qu'il estoit d'une condition si considerable dans Suse ; que personne ne luy pouvoit disputer la place qu'il vouloit prendre, ce fut luy qui mit Leonise dans le Chariot, où elle fut jusques au bord de l'eau : et qui luy aida aussi à en descendre, lors que toute la Compagnie estant arrivée dans une grande Prairie où il y a quantité de Saules le long de la Riviere, se mit à se promener à pied. Belesis voyant donc qu'il ne pouvoit aider à

   Page 3369 (page 649 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

marcher à Leonise, et voulant aussi empescher Hermogene de donner la main à Cleodore, la luy presenta : quoy que ce ne fust pas de l'air qu'il avoit accoustumé de la luy donner, devant qu'il aimast Leonise. Comme Cleodore avoit eu quelque temps pour se remettre, elle se mit à luy parler avec beaucoup de civilité et de douceur : de sorte que Belesis se rassurant, creut qu'Hermogene ne luy avoit encore rien dit contre luy ; si bien que se souvenant que par le discours de son Amy, il avoit connu que Cleodore l'aimoit tousjours cherement ; il sentoit dans son ame un remords estrange, d'avoir trahy cette belle Personne. Ce n'est pas que de temps en temps, il ne tournast la teste vers Leonise, pour voir comment Tisias l'entretenoit : et l'on peut dire, que son coeur estoit cruellement déchiré. Cependant Cleodore qui avoit un dessein caché, regla son pas de façon, que malgré que Belesis en eust, qui n'osoit pas luy resister, ny la presser d'aller plus viste, elle se separa un peu de la Compagnie : prenant un petit sentier plus prés de la Riviere, afin, disoit elle, d'estre plus à l'ombre de Saules qui la bordoient. Apres avoir marché quelque temps ainsi, sans que Cleodore tesmoignast avoir aucun chagrin dans l'esprit : tout d'un coup levant son voile, et feignant de se regarder dans la Riviere qui estoit extrémement tranquile ; ha Belesis, s'escria t'elle, je pensois que mon Miroir estoit fort mauvais ; quant je me trouve desagreable depuis

   Page 3370 (page 650 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelque temps : toutesfois je voy bien qu'il ne l'est pas, car cette Riviere ne me flatte non plus que luy. Belesis ne soupçonnant rien de son dessein, se mit à la contredire : et à lüy vouloir persuader, comme il estoit vray, qu'elle n'avoit jamais esté plus belle : croyant qu'elle ne parloit ainsi, que pour l'obliger à n'en tomber pas d'accord : quoy que ce ne fust pas trop la coustume de Cleodore, d'estre capable de tant de petites foiblesses, dont presques toutes les Belles ne se peuvent deffendre. Belesis estant donc dans ce sentiment là, luy dit, croyant bien la contenter, qu'il ne l'avoit pas trouvée plus belle, le jour qu'il arriva à Suse : je sçay bien du moins, reprit Cleodore, que j'estois un peu moins mal que je ne suis, le jour que je me fis peindre pour vous : et je m'assure adjousta t'elle malicieusement, que si vous voulez regarder mon Portrait, il vous reprochera la flatterie que vous me faites : et me reprochera à moy mesme mon changement. Pour vous montrer (luy dit il, afin de ne luy faire pas voir son Portrait de peur qu'elle ne vist celuy de Leonise) que je vous trouve plus belle que vostre Peinture, je ne veux pas la regarder presentement que je suis aupres de vous : aimant beaucoup mieux vous voir qu'elle. Flatterie à part, luy dit Cleodore, je vous prie de me la montrer : je voudrois bien le pouvoir faire, luy dit il, pour vous faire voir l'outrage que vous vous faites à vous mesme, en parlant mal de vostre beauté : mais je suis si malheureux

   Page 3371 (page 651 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je l'ay laissée aujourd'huy dans mon Cabinet sans y penser. En disant cela, Belesis changea de visage, et Cleodore en changea aussi : car elle connut bien qu'il ne disoit pas la verité. Mais pour donner un pretexte à l'esmotion qui paroissoit dans ses yeux malgré elle ; je ne vous avois pas donné mon Portrait, reprit Cleodore, pour le laisser sans y penser : eh de grace, luy dit Belesis fort interdir, ne redevenez pas capricieuse : et ne me condamnez pas pour m'estre mal exprimé. Car enfin je n'ay pas voulu dire que je ne pense point à vous : mais seulement que sans en avoir eu le dessein, j'ay laisse vostre. Portrait dans mon Cabinet. Quoy qu'il en soit, dit elle je ne vous l'avois pas donné pour cela : cependant je vous prie de me le faire voir le plustost que vous pourrez : et de chercher mesme si vous ne l'avez point icy : car comme vous dittes que vous l'avez laissé sans y penser, peut-estre encore que sans y penser vous l'avez sur vous. Belesis s'obstina long temps à ne vouloir pas chercher : disant tousjours qu'il sçavoit bien qu'il ne l'avoit point : mais à la fin craignant de rendre ce qu'il disoit suspect à Cleodore, il fit semblant de voir s'il ne se trompoit pas. Pour cét effet, il regarda parmy des Tablettes qu'il portoit tousjours, comme s'il eust voulu s'esclarcir s'il n'y seroit point : aportant grand soin à ne tirer pas ce qu'il ne vouloit point que Cleodore vist. Mais par malheur pour luy, un des fermoirs de ces Tablettes s'estant acrochée à un

   Page 3372 (page 652 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tissu de soye et d'or où la Boiste du Portrait de Cleodore estoit penduë, en tirant des Tablettes il la tira aussi : de sorte que Cleodore ne la vit pas plustost, qu'elle la prit sans que Belesis l'en pûst empesher ; car par malheur pour luy, ce cordon se détacha facilement des Tablettes. Cleodore n'eut pas plustost cette Boiste, que craignant que Belesis ne la voulust reprendre, elle la mit dans sa poche : puis se tournant vers luy, une autrefois (luy dit elle sans s'esmouvoir, et faisant semblant de ne s'aperçevoir pas qu'il eust voulu luy dire un mensonge) ne vous fiez plus à vostre memoire. Cependant Belesis se trouva bien embarrassé : car encore qu'il ne creûst pas que Cleodore sçeust que le Portrait de Leonise fust dans cette Boiste aussi bien que le sien, il ne laissoit pas de voir que si elle demeuroit dans ses mains elle le verroit. Ce n'est pas qu'elle ne fust faire de façon, qu'il y avoit quelque peine à ceux qui ne sçavoient pas la chose, de s'aperçevoir qu'elle s'ouvroit des deux costez : mais apres tout, il jugeoit que Cleodore estant soupçonneuse et adroite, s'en aperçevroit aisément, si elle avoit le loisir de la considerer. C'est pourquoy prenant un biais qu'il creut assez fin, il se mit à la conjurer instamment, de luy vouloir rendre son Portrait ; n'osant pas avoir recours à la force, contre une Personne à qui il devoit tant de respect. Je ne sçay toutesfois s'il auroit pû en avoir pour Cleodore en cette occasion : si ce n'eust esté que malicieusement

   Page 3373 (page 653 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans qu'il y prist garde, tant il songeoit à ce qu'il luy vouloit dire, elle ne l'eust remené vers la Compagnie, dont ils n'estoient pas fort esloignez. Mais Madame, luy disoit il, vous m'avez demandé vostre Portrait, pour regarder s'il estoit plus beau que vous, que ne le regardez vous donc, afin de vous rendre justice, et de me le rendre tout à l'heure ? Je le regarderay, dit elle, quand je seray dans ma Chambre aupres de mon Miroir : mais comment pensez vous, luy dit il encore, que je puisse passer le reste du jour sans l'avoir ? Puis que vous voyez la Personne que vous aimez (reprit elle avec un sous-rire plus malicieux qu'il ne le croyoit) vous ne devez pas regretter de ne voir point sa Peinture. Promettez moy donc, repliqua t'il, que vous me la rendrez devant que nous nous separions : je vous la rendray peut-estre demain, dit elle ; du moins vous prieray-je de me venir faite une visite dans ma Chambre, pour sçavoir ce que j'en auray trouvé. Apres cela Belesis luy fit cent conjurations : en suitte il luy parla presques avec colere : il s'en falut peu que mesme il n'employast ses larmes aussi bien que ses paroles : mais à la fin il fut contraint de se taire : car Cleodore l'ayant remené, comme je l'ay desja dit, dans la Compagnie, il ne pût plus l'entretenir en particulier. Pour luy en oster mesme toutes les occasions, elle se joignit à Leonise, et' ne la quitta point de tout le reste du jour : je vous laisse à penser, Seigneur, en quelle inquietude estoit Belesis,

   Page 3374 (page 654 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et quelle impatience estoit aussi celle de Cleodore, de pouvoir estre en lieu où elle pûst s'esclaircir si Hermogene luy avoit dit la verité. Elle fut si grande, qu'elle se pleignit du serain, long temps devant qu'il en fist, afin de faire finir la promenade le plustost qu'elle pourroit : au contraire Belesis croyant trouver quelque remede au mal qu'il craignoit, et trouvant du moins quelque consolation à le differer, faisoit ce qu'il pouvoit pour la faire durer long temps : disant à Cleodore qu'elle estoit peu complaisante, de vouloir que toute une grande et belle Compagnie se privast d'un grand plaisir pour l'amour d'elle.

La découverte de Cleodore
Une fois de retour chez elle, Cleodore parvient à actionner le mécanisme qui fait apparaître le second portrait. Abasourdie, elle laisse éclater sa colère dans un monologue. Après une nuit d'insomnie, elle prend la décision de se venger et d'uvrer à la séparation de Belesis et de Leonise, ainsi qu'au mariage de celle-ci avec Tisias.

Mais quoy qu'il pûst dire, on se retira d'assez bonne heure : il espera pourtant que quand elle arriveroit chez elle, il pourroit peut-estre la remener jusques à sa Chambre, et la presser encore de luy rendre son Portrait : mais elle demeura malicieusement dans celle de sa Tante, jusques à ce qu'il fust sorty. A peine le fut il, qu'impatient de s'esclaircir de ce qu'elle souhaitoit, et de ce qu'elle craignoit pourtant d'aprendre ; elle fut dans son Cabinet, où elle s'enferma et se mit avec une precipitation extréme, à ouvrir cette Boiste, où d'abord elle ne vit que sa Peinture. Mais comme Hermogene luy avoit assuré si fortement que cette Boiste estoit double, elle se mit à la considerer attentivement : de sorte qu'elle la regarda tant, et la tourna de tant de costez, qu'à la fin lors qu'elle desesperoit de pouvoir trouver par où elle s'ouvroit, elle s'ouvrit

   Page 3375 (page 655 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout d'un coup, et luy fit voir le Portrait de Leonise. Elle ne l'eut pas plustost veû, qu'elle le laissa tomber : car elle m'a raconté depuis tout ce qu'elle fit alors. Puis le reprenant un moment apres, elle le regarda encore une fois : en suitte dequoy le jettant sur sa Table, avec autant de colere que de douleur : ha Hermogene. s'escria t'elle, vous n'estes que trop veritable ! et plus taux Dieux que vous l'eussiez esté moins. Quoy perfide Belesis, poursuivit elle en elle mesme, il est donc bien vray que vous estes un inconstant, et que vous m'avez trahie ? Quoy Leonise, adjousta Cleodore, vous ne serez venuë à Suse, que pour me rendre la plus malheureuse personne du monde ? Quoy Hermogene, vous ne m'aurez aimée, que pour me faire sçavoir plustost la fourbe de vostre Amy ? Mais à quoy bon, poursuivit elle, me prendre à Belesis, à Leonise, et à Hermogene, des maux que je souffre ? puis que c'est moy mesme que je dois accuser de toutes mes disgraces. Car en fin (adjousta Cleodore, en s'adressant la parole comme à une tierce personne) à quoy t'a servy d'estre si difficile au choix de tes Amis, si tu as si mal choisi un Amant ? Tu ne pouvois souffrir que quatre ou cinq Personnes en toute la Terre, et de ces quatre ou cinq tu en as preferé une aux autres : cependant c'est justement celle là qui te trahit et qui t'abandonne : toy qui abandonnois tout le monde pour Belesis. Tu avois mesme changé ton humeur pour luy : tu n'estois

   Page 3376 (page 656 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus ny fiere ny inégale : et toutesfois il te quitte, et te quitte lors que tu luy estois la plus favorable. Il faloit sans doute, reprenoit elle, le traitter comme on traitte certains Esclaves, qui ne servent bien que lors qu'on les traite mal : où pour mieux dire encore, il ne faloit avoir ny bonté ny rigueur pour luy : car pour nostre repos, il faloir ne le voir du tour. Mais il n'est plus temps de raisonner là dessus, puis qu'il n'est que trop vray que je l'ay veû ; que je l'ay estimé ; et que je l'ay aimé : du moins, adjoustoit elle, sçay-je bien que je ne le verray plus qu'une fois en particulier, pour luy reprocher son infidelité : et je sçay bien encore que je ne l'estime plus. Mais apres tout, poursuivit elle en soupirant, je ne sçay pas si je ne l'aime plus : il me semble que j'ay plus de douleur et de colere que de haine : et que j'ay quelque peine à m'empescher de souhaiter qu'il se repente, le suis pourtant resoluë, quand mesme il se repentiroit, de ne luy pardonner jamais : et de me vanger sur luy, et de son propre crime, et de ma foiblesse. Apres cela Cleodore m'a raconté qu'elle dit encore cent choses, dont elle ne se souvenoit pas mesme precisément : qu'elle forma cent resolutions contraires les unes aux autres : et que tout ce quel amour, la haine, la colere, et la jalousie peuvent inspirer de plus violent, luy passa dant l'esprit. Elle fut mesme si long temps à s'entretenir, que ses Femmes furent contraintes de l'advertir qu'il estoit extraordinairement tard :

   Page 3377 (page 657 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que si elle vouloit dormir devant qu'il fust jour, il faloit qu'elle se couchast bientost. Cleodore voulant donc cacher ses chagrins, reprit le Portrait qu'elle avoit jetté sur sa Table avec tant de violence ; et se fut mettre au lict, où elle m'assura n'avoir jamais pû fermer les yeux de toute la nuit. Mais enfin apres avoir bien pensé à ce qu'elle avoit à faire, elle prit la resolution d'employer toute son adresse pour mettre Belesis mal aveque Leonise : et pour faire en sorte que Tisias l'épousast. Toutesfois comme elle ne pouvoit pas faire cette derniere chose toute seule, et qu'elle avoit besoin du secours d'Hermogene, qui pouvoit aisément faire reüssir ce dessein ; elle prit encore celuy de le souffrir, et de se confier à luy de sa vangeance. Comme elle a l'ame fiere, elle estoit dans une apprehension estrange que l'on ne pûst remarquer à ses yeux qu'elle n'avoit point dormy, et qu'elle avoit pleuré : de sorte que faisant un grand effort sur elle mesme, dés que le Soleil parut, elle renferma toutes ses larmes ; elle retint tous ses soupirs ; et tascha de remettre une tranquilité sur son visage, qui n'estoit pas dans ton coeur. Elle voulut mesme ce jour là estre assez parée, et plus qu'elle ne l'estoit le jour auparavant : luy semblant qu'en faisant ce qu'elle avoit accoustumé de faire quand elle estoit gaye, qu'elle la paroistroit davantage.

Le stratagème de Cleodore
Cleodore se rend de bon matin chez sa rivale, à qui elle déclare, après quelques remarques sur la difficulté d'être présentable au lever, vouloir faire des révélations. Elle lui confesse ainsi que Belesis et elle sont amants de longue date, et que, pour éviter qu'une jeune fille comme Leonise apprenne l'existence de cette relation qu'elle risquerait d'ébruiter, elle a accepté que son amant feigne de l'aimer. Mais elle reconnaît également que la crainte que Belesis tombe véritablement amoureux de la jeune fille l'a saisie et qu'elle lui a demandé des preuves de sa fidélité. Son amant lui a ainsi fourni le portrait de Leonise. La jeune fille, confondue, révèle alors à Cleodore qu'elle aussi détient son portrait. Belesis apparaît comme un dangereux manipulateur. Leonise décide de prendre modèle sur sa rivale et de rompre elle aussi avec cet infidèle.

Apres donc qu'elle eut aporté tous ses soins à cacher sa melancolie, elle passa de sa Chambre à celle de Leonise, qui n'en estoit pas fort esloignée : mais comme

   Page 3378 (page 658 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cette belle Fille ne s'estoit pas levée si matin que Cleodore, elle n'estoit pas encore habillée. Si bien que ne sçachant pas d'où venoit sa diligence ; au lieu de s'accuser de paresse, elle luy fit la guerre de s'estre levée de si bonne heure, luy en demandant la raison avec empressement. Car enfin, luy dit elle, je ne sçay que penser de vous voir si matineuse et si parée : quand vous auriez mesme dessein, adjousta t'elle en riant, de faire quelque nouvelle conqueste au Temple, et que vous seriez assez prophane pour en concevoir la pensée, vous vous seriez encore levée trop tost : puis que quand il seroit vray que vous auriez le taint aussi reposé, et les yeux aussi brillans que si vous aviez dormy dix heures ; du moins suis-je assurée que devant que nous allions au Temple plus de la moitié des boucles de vos cheveux seront desja trop pendantes et trop negligées. Je vous assure (luy repliqua Cleodore, avec un enjouement qui n'estoit pas trop naturel) que pourveû que je vous plaise aujourd'huy, je ne pleindray point la peine que j'ay euë à me coiffer : et que je tiendray toute ma parure bien employée. Car pour des conquestes, adjousta t'elle, je vous jure ma chere Parente, que je ne songe point à en faire : puis qu'au contraire, si l'en avois fait, je chercherois plustost à les perdre. Apres cela, ces deux belles Personnes se dirent encore plusieurs choses de Pareille nature : jusques à ce que Leonise fut achevée d'habiller. Mais lors qu'elle le fut, et que ses Filles furent

   Page 3379 (page 659 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entrées dans sa Garderobe, Cleodore prenant un visage plus serieux, et voulant luy faire une fausse confidence, pour se vanger de Belesis, je suis bien fâchée, luy dit elle, d'estre contrainte de vous donner une preuve de mon amitié, qui ne vous sera pas agreable : et d'estre obligée de vous reveler tout le secret de ma vie, en un temps, où peut - estre vous ne m'en aurez pas d'obligation. Mais apres tout, estant persuadée que je le dois, je m'y resous sans repugnance : vous supliant seulement de croire, que je n'ay nulle intention de conserver ce que je vous Conseilleray de perdre. Il y a tant d'obscurité pour moyen vos paroles, reprit Leonise, que je n'y sçaurois respondre à propos : et tout ce que je vous puis dire, est que j'ay toute la disposition que vous pouvez desirer que j'aye à expliquer favorablement tout ce que vous me direz : et à reconnoistre comme il faut, la confiance que vous aurez en moy. Cela estant, reprit Cleodore, je vous advoüeray donc (quoy que je ne le puisse faire sans rougir) que long temps devant que Vous arrivassiez à Suse, Belesis s'estoit attaché à me voir, et si je l'ose dire à m'aimer : mais à m'aimer d'une maniere à faire un si grand esclat dans le monde, que je fus contrainte, pour empescher qu'il ne fist beaucoup de choses qui m'eussent pu nuire, d'estre un peu moins severe que je ne l'eusse esté sans cela. Je souffris donc qu'il me dist quelquesfois qu'il ne me haïssoit pas afin qu'il ne l'allast pas dire aux

   Page 3380 (page 660 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autres : ainsi ayant beaucoup d'estime pour Belesis, et quelque legere reconnoissance de l'affection qu'il avoit pour moy ; je vescus aveques luy dans une assez grande confiance. Voila donc, ma chere Leonise, l'estat où estoient les choses, lors que vous arrivastes icy : mais comme l'amour est une passion difficile à cacher, j'advoüe que j'eus peur que vous ne vous aperçeussiez de celle que Belesis avoit pour moy : car comme je ne vous avois point veuë depuis l'âge de cinq ou six ans, on peut dire que je ne vous connoissois point. De sorte que vos ne pouvez ce me semble pas raisonnablement vous offencer, que je me défiasse de vous en ce temps là : et puis, à vous dire la verité, comme vous n'aviez jamais esté à la Cour, je pensois que vous expliqueriez les choses de cette nature fort criminellement : et que vous ne sçauriez peut-estre pas faire le discernement d'une passion innocente, à une passion déreglée. Si bien que craignant estrangement que vous ne vinssiez à descouvrir l'intelligence qui estoit entre Belesis et moy, je luy declaray que je ne l'aimois pas assez pour m'exposer à ce malheur : et que je voulois absolument qu'il ne me parlast jamais en particulier devant vous. Enfin j'en vins au point, que je ne voulois quasi pas qu'il me regardast quand vous y estiez : car comme j'avois aisément remarqué que vous avez infiniment de l'esprit, je vous aprehenday encore plus quand je vous connus, que je ne vous craignois quand je ne vous connoissois

   Page 3381 (page 661 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas : Estant donc dans cette inquietude, et n'ayant pas un attachement aussi fort pour Belesis, qu'il en avoit un pour moy ; je luy dis absolument que je ne voulois plus vivre dans l'aprehension où je vivois : ainsi me voyant presques determinée à rompre aveques luy, plustost que de m'exposer à faire que vous sçeussiez l'intelligence qui estoit entre nous ; il s'advisa de me proposer (afin de me mettre l'esprit en repos, et de vous empescher de descouvrir la verité) de luy permettre de feindre d'estre amoureux de vous. De sorte que ne vous aimant pas en ce temps là, comme je vous aime aujourd'huy, je consentis à ce qu'il voulut : me semblant mesme que c'estoit donner quelque joye à une je une personne nouvelle venue, que de luy donner lieu de croire qu'elle avoit gagné le coeur d'un aussi honneste homme que Belesis. Je vous assure (interrompit Leonise en rougissant, et sans avoir loisir de raisonner sur ce Cleodore luy disoit, voulant seulement nier qu'elle eust esté trompée) que Belesis s'aquitta donc fort mal de sa commission : car il ne m'a jamais dit qu'il m'aimast, et je me suis toujours bien aperçeuë qu'il vous aimoit. Non non Leonise (reprit Cleodore avec beaucoup de finesse) ne me niez pas ce que je sçay aussi bien que vous : et pardonnez moy seulement le consentement que j'ay aporté à la fourbe que Belesis vous à faite. Mais pour vous monstrer que je n'ay jamais eu intention qu'il poussast la chose aussi loin qu'elle a esté, il faut que vous vous

   Page 3382 (page 662 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donniez la patience de m'escouter : je vous diray donc, qu'en consentant à ce qu'il me proposoit, je luy declaray que je voulois qu'il se contentast de vous dire quelques galanteries : ne voulant nullement qu'il allast vous engager à luy vouloir effectivement du bien : parce qu'alors ce n'eust plus esté une simple tromperie, mais une horrible trahison, dont je ne voulois pas estre capable. Il me promit donc ce que je voulus : et depuis cela je me mit l'esprit en repos : connoissant bien que vous croiyez qu'il avoit quelque affection pour vous : et qu'ainsi vous ne soupçonniez pas qu'il m'eust aimée ; ou que du moins si vous en soupçonniez quelque chose, vous croiyez qu'il ne m'aimoit plus. Au commencement, je m'accoustumay à luy demander ce qu'il vous disoit, et ce que vous luy respondiez : mais à la fin je m'en lassay, et ne m'en informay plus. Ayant remarqué depuis cela qu'il vous parloit beaucoup davantage, j'advoüe ma chere Leonise, que vos yeux m'ont esté redoutables : et que j'ay eu peur que la feinte n'eust cessé d'estre feinte. Je me suis donc resoluë d'en dire quelque chose à Belesis : qui m'a juré plus de mille fois n'avoir jamais eu un moment d'amour pour vous. Et pour me le prouver plus fortement, il m'a non seulement offert de ne vous parler jamais, mais il m'a remis entre les mains tout ce qu'il a eu de vous, jusques à vostre Portrait. En disant cela, Cleodore le fit effectivement voir à Leonise : de vous representer,

   Page 3383 (page 663 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Seigneur, l'estonnement et le dépit de cette belle Fille, il ne seroit pas aisé : car je luy ay oüy dire à elle mesme, que de sa vie elle n'avoit eu l'esprit si troublé. Ha Cleodore, s'écria Leonise, je n'ay jamais donné mon Portrait à Belesis ! Je le veux croire, reprit elle, mais il n'a pas laissé de me le dire : et ce qui fait que je vous crois d'autant plustost, est que je ne luy avois pas donné le mien. II m'a pourtant dit, reprit Leonise en colere, qu'il le tenoit de vostre main : et non seulement il me l'a dit, mais je pense mesme qu'il l'a dit à Hermogene, car je l'ay oüy dire à sa Soeur. Quoy qu'il en soit, dit Cleodore, j'ay crû que j'estois obligée de remedier au mal que j'avois fait : et de vous détromper absolument. Mais pour vous faire voir, luy dit elle, qu'en vous descouvrant la verité, je ne le fais pas par jalousie ; j'ay à vous dire que j'ay eu l'esprit si choqué du procedé de Belesis, que je me suis resoluë de rompre aveque luy : et d'autant plus que j'ay sçeu par une autre voye, qu'il a encore une intelligence secrette dans Suse, avec une personne de plus haute qualité. C'est pourquoy si vous m'en croyez, et que vous puissiez estre capable de croire les conseils d'une personne qui a consenty au commencement de la tromperie que l'on vous à faite ; vous vous détacherez de luy, comme je m'en veux détacher, et nous ne le verrons jamais. Je sçay bien, adjousta t'elle, que si je regardois la chose comme je la pourrois regarder, j'aurois lieu de me pleindre de vous : puis

   Page 3384 (page 664 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que par vos propres paroles, vous dittes avoir creû que je ne haïssois pas Belesis : et que cependant vous n'avez pas laissé de l'engager à vous aimer autant qu'il a esté en vostre puissance. Mais comme j'ay fait la premiere faute, je vous pardonne la seconde : m'offrant mesme de vous vanger de Belesis, beaucoup mieux que vous ne vous en vangeriez sans moy. Leonise entendant parler Cleodore comme elle faisoit, ne sçavoit que penser : et n'avoit pas la force de douter de ses paroles, tant elle trouvoit de vray semblance à tout ce qu'elle luy disoit. De sorte que la colere d'avoir esté trompée par Belesis, s'empara si puissamment de son esprit, qu'elle n'en eut presques point pour Cleodore, et qu'elle luy pardonna sans peine. En suitte dequoy, la voulant irriter contre Belesis, elle luy raconta avec exageration, tout ce qu'il luy avoit dit de plus passionné, et de plus obligeant : mais comme elle avoit trop de douleur pour avoir son jugement absolument libre, en voulant irriter Cleodore, elle luy dit pourtant une chose qui pensa un peu l'adoucir. Car comme elle luy disoit combien elle avoit creu fortement que Belesis l'aimoit : je connois pourtant, luy dit elle, que j'avois tort de n'entrer pas en soupçon, un jour que je le pressay de remettre entre mes mains vostre Portrait et toutes les Lettres qu'il avoit de vous : mais le meschant qu'il est, adjousta t'elle, me fit passer le refus qu'il m'en fit, pour un effet de sa discretion et de sa vertu ; et je luy en sçeus si bon gré,

   Page 3385 (page 665 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que le luy accorday plus de graces ce jour là, qu'il n'en avoit eu de puis que je le connoissois.


Histoire de Belesis, d'Hermogene, de Cleodore et de Leonise : vengeance de Cleodore
Belesis, reconnu coupable d'infidélité, est éconduit par Cleodore, puis par Leonise, malgré plusieurs tentatives de s'expliquer et de se justifier. Cleodore tient sa vengeance, qu'elle veut cependant réaliser jusqu'au bout, en faisant conclure le mariage de Leonise et de Tisias. Hermogene, sollicité dans ce sens, refuse de contribuer à cette entreprise qu'il juge déloyale.
Belesis accusé d'inconstance par Cleodore
Cleodore attend avec impatience la visite de Belesis. Lequel, de son côté, appréhende de retourner auprès d'une ancienne maîtresse qui détient, par la boîte à deux portraits qu'elle lui a soutirée, la preuve de son infidélité. Le début de l'entrevue laisse croire que Cleodore n'a rien découvert. Mais Belesis doit rapidement déchanter : il se fait accuser d'inconstance sans qu'il puisse trouver réplique, d'autant qu'il apprend que Leonise a tout révélé. Après avoir reconnu qu'il n'est pas maître de ce qui s'est passé dans son âme, il tente à son tour d'accuser sa maîtresse d'inconstance. Mal lui en prend. Il est définitivement éconduit.

Voila donc Seigneur, comment la pauvre Leonise seconda admirablement le dessein qu'avoit Cleodore, de se vanger de Belesis : elle ne fut pourtant pas marrie qu'il eust eu ce respect là pour elle, de ne donner pas ses Lettres à Leonise : mais il estoit si criminel d'ailleurs, que cela ne la fit pas changer d'avis : et elle le regarda comme un homme qui naturellement estoit discret, mais qui ne faisoit pas d'estre inconstant. Elle se mit donc a flatter Leonise, et à la confirmer puissamment dans le dessein de bannir Belesis : cherchant ensemble quel pretexte elles pourroient trouver, pour faire que leur Tante ne le trouvast pas mauvais. Cependant comme Leonise ne se sentit pas l'ame assez ferme pour dissimuler bien sa douleur ce jour là, elle pria Cleodore de dire qu'elle se trouvoit mal, et qu'on ne la voyoit point : et en effet elle se mit au lict, afin de pouvoir peut-estre cacher quelques larmes qu'elle n'eust pû retenir : apres quoy Cleodore s'en alla au Temple, attendant l'apres-disnée avec beaucoup d'impatience : car elle s'imagina bien, que Belesis ne manqueroit pas d'aller luy faire une visite à sa Chambre, sçachant ce qu'elle luy avoit dit. Il n'y fut pourtant pas d'aussi bonne heure qu'elle l'avoit esperé, car il aprehendoit tellement qu'elle n'eust veû le Portrait de Leonise, qu'il fut tres long temps sans pouvoir se resoudre

   Page 3386 (page 666 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à voir Cleodore. Mais enfin voyant que quand il auroit bien differé, il faudroit tousjours la voir, il y fut ; mais il y fut avec des sentimens, que luy mesme ne connoissoit pas : car bien qu'il souhaitast ardemment, qu'Hermogene ne fust point aimé de Cleodore, il ne laissoit pourtant pas d'estre toujours aussi amoureux de Leonise, qu'il l'avoit jamais esté : quoy qu'il eust pourtant conservé beaucoup de respect pour Cleodore. Mais encore qu'il sentist qu'il ne pouvoit s'empescher de la craindre, il s'imagina toutesfois qu'il n'aprehendoit qu'elle sçeust la trahison qu'il luy faisoit, que par un sentiment d'amour. Estant donc assez inquiet, et craignant mesme, que Leonise ne trouvast mauvais, qu'il eust tant entretenu Cleodore le jour auparavant ; et qu'il allast encore à sa Chambre devant que d'aller à la sienne : il partit de chez luy fort resveur, et arriva fort melancolique chez Cleodore. Pour elle, comme elle esperoit, que Leonise sans en avoir le dessein, la vangeroit de Belesis : elle avoit quelque joye sur le visage, ce qui le rassura extrémement : croyant que si Cleodore, eust veû le Portrait de Leonise, elle ne luy eust pas paru aussi tranquile qu'il la voyoit. Et bien Madame, luy dit il, n'avez vous pas trouvé, que vous estes plus belle que vostre Portrait ; vostre Miroir ne vous a t'il pas convaincuë d'erreur ; et n'estes vous pas dans l'opinion où je suis, que vous estes mille fois plus aimable que vostre Peinture ? Je ne sçay pas, luy

   Page 3387 (page 667 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle, si vous avez tort, ou si vous avez raison, de dire ce que vous dittes : mais du moins sçay-je bien qu'il y a un Portrait dans la Boiste que je vous ay prise, que vous trouvez plus beau que le mien, et plus beau que moy. En disant cela, Cleodore rougit de colere, et Belesis paslit de crainte, et d estonnement, n'ayant pas seulement la force d'ouvrir la bouche : car encore, qu'en allant chez Cleodore, il eust songé à ce qu'il diroit, si par malheur elle avoit veû le Portrait de Leonise : il ne trouva pourtant rien à dire. De sorte que Cleodore voyant qu'il ne parloit pas : vous avez raison Belesis, luy dit elle, vous avez raison, de n'entreprendre pas de vous excuser : car vous le feriez si mal, que vous ne feriez qu'augmenter ma colere, si toutesfois quelque chose la peut augmenter. Je sçay bien Madame, luy dit il alors, que vous avez lieu de me croire bien criminel, puis que vous avez veû le Portrait de Leonise : et je sçay encore de plus, interrompit elle, que vous ne me persuaderez jamais le contraire. Car enfin, pour vous espargner la peine de me dire de mauvaises raisons, et d'inventer cent mensonges : je sçay tout ce qui s'est passé, entre Leonise et vous : vous ne luy avez pas dit une parole que je ne sçache, soit par elle, ou par quelque confidente qui la trahie : et j'ay pour mon malheur dans ma memoire, tout ce que vous avez fait contre moy. Jugez apres cela, quels sentimens je dois avoir pour

   Page 3388 (page 668 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous, et si je ne dois pas vous mépriser jusques au point, de ne pouvoir seulement vous haïr. l'advoüe toutesfois, adjousta t'elle, que je n'en suis pas encore là, car il est vray que je vous haïs horriblement : non seulement parce que l'inconstance est une foiblesse indigne d'un esprit raisonnable, et d'un homme genereux : mais encore, parce que vous avez voulu cacher cette inconstance, en feignant d'estre jaloux ; et que vous m'avez voulu noircir injustement de vostre crime. Mais Madame, luy dit il, pourquoy durant si long temps m'avez vous traitté si cruellement, et pourquoy m'avez vous rendu si malheureux, que j'aye esté contraint d'essayer de vous donner de la jalousie, et de feindre mesme d'en avoir pous vous, afin de tascher de vous donner de l'amour ? Non non Belesis, luy dit elle, ne déguisez pas les choses, vous avez aimé Leonise, et nous n'avez point creû que j'aimasse Hermogene. Je ne sçay, dit il, si je l'ay creû : mais je sçay bien que je le crains estrangement : et qu'il n'est rien que je ne fasse pour l'empescher d'estre bien aveque vous. Ce que vous me dittes est si extravagant, repliqua Cleodore en colere, que je ne comprens pas que je puisse avoir la patience de souffrir que vous soyez encore un moment aupres de moy. Mais comme c'est icy la derniere fois de ma vie, que je vous parleray, je seray bien aise de sçavoir, par quels motifs vous avez changé de sentimens : car devant que Leonise fust à Suse, vous y aviez veû nulle Personnes

   Page 3389 (page 669 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus belles que moy, et plus belles que Leonise : cependant vous ne m'aviez pas quittée pour elles : ce ne sont pas aussi mes rigueurs qui ont lassé vostre patience ; puis que tant que j'ay elle rigoureuse vous m'avez aimée : et que quand j'ay commencé de l'estre moins, vous avez changé de sentimens. Ce n'ont pas esté non plus mes faveurs, qui ont détruit vostre amour : car graces aux Dieux, je ne vous en ay pas accablé. Quelle est donc la cause de vostre inconstance, suis-je plus stupide que je n'estois, ou d humeur plus inégale ? au contraire, j'ay à me reprocher de m'estre changée pour l'amour de vous. Parlez donc Belesis, mais parlez moy comme si je n'estois point Cleodore, et dittes moy precisément, comment Leonise m'a chassée de vostre coeur : car je seray bien aise de sçavoir si j'en suis sortie de vostre gré, ou aveque violence ; si ç'a esté par vostre propre foiblesse, ou par ma faute ? Belesis se trouvant si pressé par Cleodore, ne sçavoit pas trop bien que luy respondre : car il avoit tant de honte de son inconstance, qu'il ne pouvoit resoudre à l'advoüer. D'autre par il voyoit bien qu'il ne la pouvoit nier : et il jugeoit encore que quand il feroit semblant de s'en repentir, et que Cleodore luy voudroit pardonner, ce ne seroit qu'à condition d abandonner Leonise, ce qu'il ne pouvoit pas faire. De sorte, que ne sçachant que resoudre, il respondit si ambigûment à Cleodore, qu'elle s'en fâcha presques autant que de son

   Page 3390 (page 670 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

inconstance. Car enfin, luy dit elle, apres qu'il eut cessé de parler, la sincerité est une chose que tout le monde peut avoir : le veux bien croire, poursuivit Cleodore, que vous ne pouvez plus m'aimer, et que vous ne pouvez pas aussi n'aimer plus Leonise : mais vous pouvez du moins m'advoüer la verité, et de n'adjouster pas la fourbe, à la foiblesse. Que voulez vous que je vous die, repliqua Belesis, si je ne sçay pas presentement ce que je pense ? l'advoüe, poursuivit il, que je vous ay plus aimée, que je ne vous aime ; mais vous en avez esté cause : puis que dans le plus fort de ma passion, vous avez mis ma patience à des épreuves si rudes, que tout autre que moy vous auroit haie. De sorte, interrompit brusquement Cleodore, que selon vous, je vous suis encore obligée de ce que vous n'avez simplement fait que passer de l'amour, à l'indifference. Mais sçachez, foible, et inconstant que vous estes : que l'indifference est quelque chose de plus offençant que la haine, parmy les personnes qui ont l'ame tendre : et qu'ainsi je vous dois plus haïr, de ce que vous ne me haïssez pas, que si vous me haïssiez. Mais Madame, reprit Belesis, vous voulez que je sois sincere, et cependant ma sincerité ne fait que vous irriter davantage. Ne laissez pourtant pas d'en avoir, repliqua t'elle, car je seray tousjours bien aise d'aprendre quelque chose, qui ne vous soit pas avantageux. Vous aprendrez donc, luy dit il, que je ne sçaurois vous obeïr, ny me resoudre

   Page 3391 (page 971 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à vous redire tout ce qui s'est passé dans mon ame ; et tout ce que je puis presentement est de vous assurer, que je n'ay jamais perdu le respect que je vous dois ; ny dit une parole contre vous à Leonise : je luy ay mesme refusé vostre Portrait, c'est pourquoy, je vous conjure d'avoir la generosité. de ne vouloir pas mal user du sien. Je vous entens bien, luy dit elle, vous voulez que je vous le rende, mais comme il vous sera plus agreable, de le reçevoir des mains de Leonise, que des miennes ; je le luy rendray, afin quelle vous. le redonne une seconde fois. Eh de grace Madame, luy dit il, ne donnez pas un si sensible déplaisir, à une personne qui n'est pas coupable. Car presuposé que je sois un inconstant, qui ne vous aime plus : et qui vous à trahie : Leonise n'auroit tousjours autre part à mon crime, que de s'estre laissé voir. Quoy qu'il en soit, dit Cleodore, ta chose ira comme je le dis. Je voy bien reprit il, que vous ne cherchez qu'un pretexte à me rendre de mauvais offices aupres de Leonise ; mais Madame, quoy que vous croiyez que je ne vous aime plus, je ne laisse pas de m'interesser encore assez en tout ce qui vous touche, pour m'aperçevoir que vous estes ravie de joye de pouvoir m'accuser d'inconstance : de peur que je ne vous die qu'Hermogene vous a renduë infidelle. Je ne vous conseille pas, luy dit elle, de vous servir d'une si mauvaise finesse, car elle vous seroit inutile. Cependant puis que vous ne voulez pas que je sçache vos veritables

   Page 3392 (page 672 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sentimens, il faut que je vous die les miens. Sçachez donc, qu'on ne peut pas avoir plus d'horreur que l'en ay pour vostre inconstance, ny moins de regret d'avoir perdu ce qui estoit si aisé à perdre. Apres cela, allez vous en chercher quelque consolation aupres de Leonise, de ce que vous avez esté une nuit sans sa Peinture : aussi bien elle se trouve mal, et a ordonné de dire qu'on ne la voit pas aujourd'huy : mais comme je pense que vous avez quelque privilege particulier aupres d'elle, il pourra estre que vous la verrez. Cependant preparez vous s'il vous plaist, à la voir ailleurs qu'en ma prensence : car j'ay assez de credit aupres de ma Tante, et assez d'adresse, pour faire que vous n'ayes plus la liberté de venir dans sa Maison. C'est sans doute, reprit Belesis, sans sçavoir presques ce qu'il disoit, que vous voulez voir Hermogene plus commodément : c'est assurément, dit elle, que je ne veux plus voir Belesis, ny inconstant, ny assez hardy pour me dire des choses qu'il ne devroit pas mesme penser. Au reste, ne jugez pas s'il vous plaist, de ma colere par le peu d'aigreur que vous trouvez en mes paroles : car si je suivois mon inclination je vous dirois les choses du monde les plus estranges. Mais comme vous pourriez vous imaginer, que la grandeur de ma colere, seroit une marque de la grandeur de l'affection que j'ay euë, ou que j'aurois encore pour vous : je veux vous faire voir, qu'ayant assez de pouvoir sur moy, pour

   Page 3393 (page 673 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre Maistresse absoluë d'une passion, qui a accoustumé d'estre fort difficile à retenir dans les bornes de la raison ; je sçaurois facilement en vaincre une autre plus douce, quand j'en aurois esté capable. Belesis voulut encore dire quelque chose du Portrait de Leonise, et d'Hermogene aussi ; mais à la fin la patience de Cleodore s'eschapa, et il falut qu'il s'en allast.

Belesis éconduit par Leonise
Belesis se rend aussitôt chez Leonise pour apprendre qu'elle ne reçoit personne pour cause de maladie. Etant néanmoins parvenu à s'introduire subrepticement dans sa chambre, il demeure incapable de la convaincre qu'il n'a pas donné le portrait de sa bien-aimée à Cleodore. Les apparences sont vraiment contre lui. La conversation est interrompue par l'arrivée d'une tante de Leonise, qui l'invite à sortir.

Il ne fut pas plustost sorty de la Chambre de Cleodore, qu'il fut pour chercher quelque consolation à celle de Leonise : voulant aussi la prevenir de peur que Cleodore ne luy rendist quelque mauvais office. Mais comme il arriva à deux pas de la porte, une Fille qui estoit à elle luy dit qu'on ne voyoit point sa Maistresse : toutesfois comme il y avoit long temps qu'il avoit aporté soin à se la rendre favorable, il fit si bien, qu'il luy persuada de laisser la porte ouverte, afin qu'il pûst dire estre entré sans AVOIr parlé à personne : et qu'ainsi elle en fust quitte à meilleur marché. Et en effet cette Fille rentrant dans la Chambre de Leonise, par une porte dégagée, fit ce que Belesis souhaitoit : de sorte qu'estant allé un moment apres cette Fille, et estant entré sans resistance, il fut au chevet du lict de Leonise, sans que deux ou trois Femmes qui estoient à un costé de la Chambre à parler bas ensemble, y prissent garde ; et ce fut celle qui luy avoit ouvert la porte, qui courut à luy, faisant semblant qu'elle estoit bien fâchée qu'il fust entré : et en demandant mesme pardon à sa Maistresse,

   Page 3394 (page 674 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui en effet en sur en colere. Aussi voulut elle d'abord l'obliger à sortir de sa Chambre, mais comme il s'obstina à ne le vouloir pas faire, et que Leonise eut peur que les Femmes qui estoient aupres d'elle, ne tirassent quelque consequence de cette contestation ; et que de plus elle avoit une extréme envie de faire des reproches à Belesis : elle souffrit enfin qu'il demeurait, et qu'il luy fist une visite. Une fut pas plustost assis qu'il luy demanda pourquoy elle avoit voulu le chasser si cruellement, en un temps où il avoit tant de besoin d'estre consolé. Mais Leonise prenant la parole avec precipitation ; c'est, luy dit elle, qu'ayant resolu de vous chasser de mon coeur, j'ay voulu dés aujourd'huy commencer à vous chasser de ma Chambre. Madame, luy dit il, je voy bien que Cleodore vous a preoccupée à mon prejudice : ha Belesis, repliqua t'elle, vous voyez bien que celle que vous nommez se repentant du consentement qu'elle avoit aporté à vostre fourbe, me l'a enfin découverte. Belesis forte estonné d'entendre parler Leonise, ne sçavoit que penser de ce qu'elle luy disoit : car il ne sçavoit que trop que c'estoit Cleodore qu'il avoit trompée, et qu'il n'avoit jamais trompé Leonise. Il la pria donc de vouloir luy dire dequoy elle l'accusoit : de sorte que Leonise toute douce qu'elle estoit, si irritée de cette demande, qu'elle luy dit cent choses fâcheuses : luy faisant pourtant entendre le crime qu'elle croyoit qu'il eust commis. Belesis voulut alors se justifier, mais elle ne pût souffrir

   Page 3395 (page 675 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il parlast : Non non, luy dit elle, vous estes coupable, et plus coupable qu'on ne sçauroit se l'imaginer. Car enfin, pourquoy aller remettre mon Portrait entre les mains de Cleodore, vous qui m'aviez refusé le sien ? N'estoit-ce pas assez que vous feignissiez de m'aimer pour la satisfaire, et pour cacher la passion que vous aviez et que vous avez encore pour elle, sans triompher de mon innocence et de ma credulité, en remettant dans ses mains un Portrait que je ne vous ay pas mesme donné, et que je n'ay fait simplement que consentir que vous gardassiez ; parce que vous aviez eu la discretion de ne me donner pas celuy de Cleodore ? Quoy Madame, interrompit il, vous croyez que j'ay donné volontairement vostre Portrait a Cleodore ! il faut bien que je le croye, dit elle, car elle ne peut pas vous l'avoir pris aveque violence. Belesis se mit alors à conjurer Leonise de souffrir qu'il se justifiast : mais elle luy respondit qu'elle croiroit plustost ses yeux que ses paroles : et quoy qu'il pûst dire, il ne pût jamais obtenir la permission de parler, Car Leonise avoit un si sensible dépit contre luy, de ce qu'elle croyoit qu'il avoit feint de l'aimer, qu'elle ne pouvoit souffrir qu'il se voulust justifier : il auroit pourtant à la fin lassé son obstination, et obtenu la liberté de dire ce qu'il eust voulu, n'eust esté que la Tante de Leonise entra, qui ayant sçeu qu'elle ne vouloit voir personne, venoit s'informer elle mesme quelle estoit son incommodité. Mais elle fut bien surprise

   Page 3396 (page 676 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de voir Belesis aupres d'elle ; c'est pourquoy prenant la parole, je pensois, dit elle à Leonise, vous trouver fort mal : mais au lieu de cela, je vous trouve en fort bonne compagnie, quoy qu'elle ne soit pas grande. Je vous au Lire, repliqua t'elle un peu interdite, que je ne m'en porte pas mieux, et vous me serez le plus grand plaisir du monde, si vous pouvez obliger Belesis qui est entre sans permission, à me laisser en repos et en solitude, qui est un assez grand remede pour la douleur que je sens. Cette Dame l'entendant parler ainsi et voyant qu'elle avoit les yeux fort gros, et le visage fort rouge, creut aisément qu'elle avoit mal à la teste : de sorte que presentant la main à Belesis, elle l'obligea de la suivre : luy disant en riant qu'elle vouloit luy aprendre une chose qu'il ne sçavoit peut-estre pas : qui estoit de ne voir jamais les Dames qu'aux heures où elles veulent estre veuës. Car enfin, luy die elle, je suis la plus trompée du monde, si Leonise vous pardonne de long temps de l'avoir veuë negligée : du moins sçay-je bien que la rougeur que j'ay remarquée sur son visage, estoit assurément un peu meslée de colere. Belesis fit alors cent excuses à cette Dame : voulant du moins estre bien avec celle qui estoit en pouvoir de le reçevoir chez elle ou de l'en chasser. Mais comme il avoit l'esprit estrangement inquiet, il ne luy respondit pas long temps de suitte : et il s'egara quelquefois si fort, que croyant que c'estoit qu'il s'ennuyast avec elle, et qu'il ne peust

   Page 3397 (page 677 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

souffrir que les jeunes Personnes, elle s'en fâcha, et luy dit mesme quelque raillerie piquante sur cela : si bien que le pauvre Belesis sortit de cette Maison mal avec toutes celles qui l'habitoient, et si mal avec luy mesme qu'il se pleignoit encore plus de luy que des autres. Il s'accusoit quelquesfois d'estre inconstant, et se repentoit d'avoir quitté Cleodore : mais il n'avoit pas plustost eu ce sentiment là, qu'il l'abandonnoit, et se vouloit mal de ce qu'il conservoit encore tant de respect pour elle. Apres cela, il se pleignoit de la facilité que Leonise avoit euë à la croire : en suitte il accusoit Cleodore de son ancienne inégalité, et n'épargnoit pas mesme Hermogene. Il n'avoit pourtant pas de preuves convainquantes contre luy : au contraire, il pensoit que le Portrait de Leonise estoit ce qui avoit fait descouvrir la verité à Cleodore, qui de son costé n'estoit pas sans inquietude.

Le refus d'Hermogene
Cleodore, ravie de la tournure des événements, fait un accueil extrêmement bienveillant à Hermogene. Après lui avoir fait le récit des dernières péripéties, elle lui demande de l'aider à la venger, en favorisant le mariage de Leonise et de Tisias. Hermogene est réticent à une entreprise qu'il juge déloyale et dont il voit même un risque pour lui-même, puisque Belesis, ayant perdu espoir auprès de la jeune fille, risque de revenir à Cleodore. N'obtenant aucune garantie qu'au cas où il parviendrait à faire conclure ce mariage, Cleodore lui donnerait son cur, il maintient son refus.

Le desir de se vanger, occupoit pourtant si fort son ame, qu'elle ne sentoit presques pas la perte de Belesis : aussi fut-ce par ce sentiment là, qu'elle reçeut Hermogene avec une civilité extraordinaire, pendant que Belesis estoit aveque Leonise. D'abord qu'elle le vit, elle le remercia de luy avoir fait descouvrir la fourbe de son Amy : elle l'apella son Liberateur ; et luy dit enfin tant de choses obligeantes, que s'il eust eu moins d'esprit qu'il n'en avoit, et qu'il eust este moins amoureux qu'il n'estoit, il s'en seroit tenu fort obligé. Mais parce que tout ce que

   Page 3398 (page 678 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleodore luy disoit, estoit une marque de l'affection qu'elle avoit pour Belesis, quoy qu'elle parust fort irritée contre luy, il ne s'en pouvoit resjouir. Neantmoins elle luy dit tant de fois qu'elle n'oublieroit jamais le service qu'il luy avoit rendu, qu'à la fin il espera qu'il pourroit tirer quelque avantage de ce qu'il luy avoit descouvert l'inconstance de son Amy : mais comme il luy voyoit l'esprit fort agité, il n'osoit presques la presser de luy donner dans son coeur la place que Belesis meritoit de perdre : et il escoutoit toutes les exagerations qu'elle lay faisoit de la perfidie de Belesis, sans luy parler de sa passion que des yeux seulement. Apres qu'elle luy eut donc raconté comment elle avoit eu le Portrait de Leonise et le sien, et qu'elle luy eut apris tout ce qu'elle avoit dit à Belesis, mais Hermogene, adjousta t'elle, ce n'est pas assez de m'avoir revelé son crime : il faut encore que vous m'aidiez à le punir. Pourveû que ce ne soit qu'en me donnant une partie des biens dont vous l'aviez enrichy, repliqua t'il, je suis tout prest d'aider à vostre vangeance : et de les deffendre apres cela contre toute la Terre. Il paroist assez, reprit elle, que ces biens dont vous parlez n'estoient pas fort precieux, puis que Belesis ne s'est pas soucié de les perdre : mais Hermogene il n'est pas temps de me dire une pareille chose, puis que je n'ay pas besoin d'augmentation de malheurs : c'est pourquoy je vous conjure de me dire sincerement, si vous ne

   Page 3399 (page 979 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voulez pas m'aider à me vanger de Belesis ? Car sans cela je pense que l'oublieray le service que vous m'avez rendu, en me descouvrant son crime. Du moins Madame, reprit il, dittes moy quelle espece de vangeance vous en voulez tirer, auparavant que je vous promette rien : ce n'est pas que le croye que je vous puisse rien refuser, ny que je vous soupçonne d'estre capable de vouloir m'obliger à faire une chose qui fust indigne d'un homme d'honneur : mais j'advoüe que j'ay fait un si grand mal à Belesis quoy qu'il ne le connoisse pas pour tel, de luy oster vostre estime et vostre affection, en vous aprenant son inconstance, que je ne seray pas marry de sçavoir ce que vous voulez que je face. Je veux, luy dit elle, que par le credit que je sçay que vous avez et aupres du Prince de Suse, et aupres des Amis de Tisias, vous faciez en sorte que ce dernier espouse Leonise : vous sçavez qu'il en a envie, et qu'il n'y a que quelques considerations de cabale et de famille qui l'empeschent de pousser la chose plus loin : c' est pourquoy comme je sçay que si vous le voulez, vous pouvez surmonter tous ces obstacles, je vous conjure de le vouloir faire ; car pour Leonise, je suis assurée qu'en l'humeur où elle est presentement, et où je l'entretiendray autant que je pourray, elle épousera qui on voudra. Je voudrois donc bien Madame, reprit Hermogene, que le dépit eust : mis dans vostre ame une aussi favorable disposition à reçevoir mes services : je

   Page 3400 (page 680 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

reçevray fort agreablement, repliqua t'elle, celuy que je vous demande : mais Madame, respondit il, je voy bien que vous songez admirablement à vous vanger, et que vous ne le pouvez jamais mieux faire, qu'en ostant Leonise à Belesis : mais je ne voy pas que vous songiez à l'interest que je puis avoir à cette vangeance. Ne considerez vous point, divine Cleodore, adjousta t'il, qu'en mettant Leonise en estat de ne pouvoir jamais estre à Belesis, je mettrois peut-estre Belesis en estat de revenir à Cleodore ? Ha quand cela seroit, interrompit elle, il y reviendroit inutilement ! de plus Madame, poursuivit Hermogene, j'ay encore à vous dire que l'amour que j'ay pour vous, m'aprend si parfaitement quelle doit estre la douleur d'un homme à qui on oste l'esperance de posseder sa Maistresse, que quelque passion que j'aye de vous plaire, je sens une repugnance horrible à vous obeïr : c'est pourquoy je vous conjure de vouloir punir Belesis par une autre voye. Comme il n'est pas mon Rival, puis qu'il ne vous aime plus, j'advoüe que je ne puis pas cesser de le regarder encore comme mon Amy : ce n'est pas qu'il ne m'ait refusé certaines choses, qui m'ont irrité contre luy : mais apres tout je ne luy puis faire cette trahison. Je sçay bien que je vous ay revelé son crime : mais ç'a esté parce que je ne luy ostois pas une personne dont il souhaitast la possession, puis qu'il cherchoit celle d'une autre : ainsi Madame, encore une fois, ayez la bonté de ne

   Page 3401 (page 681 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

m'obliger pas à faire une chose que vous mesme me pourriez un jour reprocher, quand vostre colere seroit passée, et que vostre raison seroit plus libre. Vangez vous de Belesis en l oubliant : ou si vous ne pouvez l'oublier, ne vous en souvenez du moins que pour le haïr, et pour detester son inconstance. Et si vous voulez mesme le punir encore davantage, rendez moy si heureux, que ma felicité luy face envie ; en luy faisant connoistre qu'il a quitté des Diamants pour du Verre, en abandonnant Cleodore pour Leonise. Non non Hermogene, reprit elle, je ne sçaurois estre capable de cette generosité que vous me voulez persuader d'avoir : et qui n'est peut-estre dans vostre coeur, que parce qu'il y a peu de disposition à m'obliger. Ha Madame, interrompit Hermogene, vous me connoissez mal, si vous croyez que ce soit par deffaut d'affection que je parle comme je fais ! Vous me connoissez encore plus mal que je ne vous connois, repliqua t'elle, si vous croyez que je puisse garder quelque mesure en ma vangeance : et que JE puisse trouver que vous ayez raison de ne m'y vouloir pas servir. Car enfin, dit elle, il n'y a point à balancer : il faut que vous m'aidiez à faire écouser Tisias à Leonise, ou qu'Hermogene ne voye jamais Cleodore. Eh de grace Madame, luy dit il, ayez quelque soin de mon honneur : et ne me forcez pas à faire une chose qui me rendra criminel aux yeux toute la Cour. Je ne pretens pas, repliqua t'elle, que vous alliez ouvertement parler

   Page 3402 (page 682 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du mariage de Tisias et de Leonise : mais je veux que vous fassiez la chose avec adresse, et mesme fort secrettement. Enfin Madame, luy dit il, puis que vous me pressez de vous dire tout ce que je pense là dessus, il faut que je vous declare, que je ne vous refuse pas seulement par generosité, mais encore par amour : car Madame, quelque haine que vous ayez pour Belesis, et quelque passion qu'il ait pour Leonise, je ne seray pourtant jamais en repos, que je ne voye une impossibilité absoluë que vous puissiez vous remettre bien ensemble. Jugez apres cela Madame, si c'est par deffaut d'affection que je m'oppose à ce que vous desirez de moy : quoy qu'il en soit, reprit elle, vous me refusez : et vous me refusez la chose du monde que je souhaite le plus. Mais apres tout, comme je n'ay pas droit de forcer les volontez, je vous dispense de m'obeïr ; et je le fais d'autant plustost, que je viens d'imaginer une voye de faire reussir mon dessein, sans que vous vous en mesliez : n'estant pas mesme marrie de ne vous avoir pas une obligation si sensible : car je ne sçay comment j'aurois pû la reconnoistre. A ces paroles, Hermogene croyant que Cleodore estoit irritée contre luy, se mit à luy dire cent choses infiniment touchantes : luy protestant que quoy qu'il luy eust dit, si elle le vouloit absolument, il ne laisseroit pas de luy obeïr. De sorte que Cleodore qui n'avoit parlé comme elle avoit fait, que pour piquer Hermogene, le prit au mot à

   Page 3403 (page 683 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'heure mesme. Mais Madame, luy dit il, afin que du moins j'aye quelque puissante excuse à donner à ceux qui sçauront mon crime, que me faites vous esperer, si je fais ce que vous voulez ? Presques toutes choses, reprit elle, car je vous advoüe que si je puis oster Leonise à Belesis, j'auray une joye que je ne vous puis exprimer : et par consequent une reconnoissance pour vous, qui ne donnera gueres de bornes à vos esperances, pourveû qu'elles ne soient pas injustes. Puis que vous me parlez avec tant de bonté, repliqua Hermogene, souffrez donc Madame que je vous conjure de m'assurer, afin de me mettre l'esprit en repos, que si l'oste Leonise à Belesis, vous donnerez Cleodore à Hermogene Non non, luy dit elle, je ne capitule point avec ceux que je veux qui me rendent office : et je ne sçay comment vous pouvez avoir la hardiesse de me dire une semblable chose. Mais Madame, respondit il, comment pouvez vous concevoir, qu'estant aussi amoureux de vous que je le suis, je puisse estre capable d'aller empescher Belesis d'espouser Leonise ; moy, dis-je, qui dois souhaiter ardemment ce mariage ? Et comment pouvez vous vous imaginer que je ne craigne pas que vous ayez un dessein caché, si vous ne vous engagez à rien ? Je veux mesme, adjousta t'il, que vous n'en ayez point presentement : mais apres tout, puis que vous n'avez pas haï Belesis, tant qu'il sera libre je dois tout craindre : car comme il y a tant de raisons qui veulent

   Page 3404 (page 684 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il se repente, je suis assuré que vous ne sçauriez respondre de vous s'il se repentoit effectivement c'est pourquoy Madame, ne trouvez s'il vous plaist pas mauvais, si je ne me resous pas facilement à rompre un mariage qui pourroit causer le vostre avec Belesis. Enfin, luy dit elle, Hermogene, je voy bien que vous ne voulez pas me rendre l'office que je veux de vous : et que pour me desobliger moins, vous feignez que ce soit par un sentiment d'amour, quoy qu'en effet ce ne soit que par generosité seulement. Je ne veux pas vous blasmer de ce que vous faites, car je n'ay pas encore absolu ment perdu la raison : mais aussi n'ay-je pas lieu de m'en loüer, puis que comme je l'ay de-ja dit, vous me refusez ce que je vous demande : et me refusez mesme la chose du monde que je desire le plus. Cependant puis que vous ne me pouvez servir, qu'à une condition où je ne puis pas m'engager, faites s'il vous plaist que la mesme generosité qui fait que vous ne voulez pas trahir vostre Amy, vous empesche aussi de trahir une Personne qui vous à confié son secret et sa vangeance. Hermogene voyant que Cleodore ne vouloit pas luy promettre ce qu'il souhaitoit, creut effectivement qu'elle ne vouloit faire marier Leonise à Tisias, qu'afin que Belesis perdant tout à fait l'esperance de la posseder, revinst plus tost à elle : de sorte que se déterminant à ne faire point ce qu'il croyoit estre si nuisible et à son honneur, et à son amour ; il dit encore cent choses à

   Page 3405 (page 685 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleodore, pour s'excuser de ce qu'il la refusoit : et il les luy dit d'une façon si touchante, qu'elle connut parfaitement qu'Hermogene n'avoit pas moins d'amour que de vertu, de sorte qu'ils ne se separerent pas fort mal.

Le refus d'Hermogene
Cleodore réussit néanmoins à faire conclure le mariage de Leonise et Tisias, sans l'aide de Belesis. Ce dernier, du reste, ne parvient plus à accéder à sa bien-aimée, elle-même désormais convaincue du bien-fondé de ce mariage. Il apprend ensuite que Cleodore va épouser Hermogene. Il est d'autant plus désespéré qu'il demeure partagé entre les deux femmes.

Hermogene imagina mesme une chose, qui luy fut avantageuse : car comme il vit que Cleodore ne tesmoignoit avoir dans l'esprit que des sentimens de vangeance pour Belesis, il luy fit sçavoir adroitement, que bien que sa jalousie eust esté feinte, il estoit pourtant vray qu'il ne pouvoit recevoir un plus sensible dépit, qu'en aprenant qu'il la voyoit, et qu'il n'en estoit pas méprisé. Il est vray qu'il dit cela avec beaucoup d'art, par la crainte qu'il avoit que Cleodore n'attribuast ce sentiment là à jalousie, et à un reste d'amour : aussi choisit il si bien toutes les paroles dont il se servit pour s'exprimer, que Cleodore appella cent et cent fois Belesis bizarre aussi bien qu'inconstant. De sorte que comme en l'humeur où elle estoit, elle ne pouvoit negliger les plus petites choses qui pouvoient déplaire à Belesis, elle prit la resolution de parler beaucoup plus souvent à Hermogene qu'elle n'avoit accoustumé, et de le traitter incomparablement mieux. Cependant comme elle avoit un Amy assez puissant sur l'esprit du Prince de Suse, et sur celuy de Tisias, elle prie enfin le dessein de s'en servir : quoy que d'abord elle eust eu quelque repugnance à se confier à une personne qui ne scavoit rien de ses affaires. Mais comme

   Page 3406 (page 686 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la vangeance ne trouve point d'obstacles qu'elle ne surmonte, elle chercha à parler à celuy qui luy pouvoit rendre l'office qu'elle souhaitoit : et mena la chose avec tant de finesse, que sans que le Prince de Suse ny Tisias creussent estre portez par autruy à ce mariage, ils vinrent à le souhaiter ardemment : le premier par certains interests d'Estat, qu'on luy avoit fait trouver à cette alliance, et l'autre parce que luy ayant osté les obstacles qui s'opposoient à son amour, il estoit tout disposé à espouser Leonise. Pour elle, comme elle estoit rebutée de la tromperie qu'elle croyoit que Belesis luy eust faite, elle tournoit son coeur du costé de l'ambition : et souhaitoit autant alors que Tisias l'épousast, qu'elle l'avoit aprehendé quelques jours auparavant. Il est vray que les conseils de Cleodore servoient beaucoup à cela ; et elle la croyoit d'autant plustost, qu'elle la voyoit resoluë à ne voir jamais Belesis : et qu'elle s'aperçevoit bien qu'elle traitoit beaucoup mieux Hermogene. De sorte que la croyant absolument desinteressée, elle agissoit comme elle vouloit : si bien que quand le pauvre Belesis voulut aller voir Leonise, il se trouva fort embarrassé : car comme il importoit extrémement à Cleodore qu'il ne parlast pas à Leonise en particulier ; et que Leonise aussi croyant Belesis amoureux de sa Parente, n'estoit pas trop marrie qu'il ne luy parlast point, elles s'estoient promis de ne se quitter point du tout, jusques à ce que le mariage de Tisias que l'on

   Page 3407 (page 687 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tramoit se crettement, mesme du consentement de Leonise, fust achevé. Ains lors que Belesis voulut chercher quelque occasion de se justifier aupres de Leonise, et d'apaiser Cleodore, il les vit tousjours l'une aupres de l'autre : sans leur pouvoir non seulement parler se parément, mais mesme sans leurs pouvoir parler ; parce que si elles estoient sans compagnie étrangere, elles s'entretenoient bas et le laissoient avec leur Tante. Mais ce qui l'affligeoit encore plus, estoit que pour l'ordinaire, Tisias parloit à Leonise, et Hermogene à Cleodore : enfin Seigneur, le pauvre Belesis en vint au point, qu'il ne suportoit guere moins impatiemment que Cleodore parlast civilement à Hermogene, que de voir que Leonise luy parloit point, ou ne luy parloit qu'à mots interrompus, et encore avec colere. Si bien que quand il eust aimé égallement Cleodore et Leonise, il n'eust pû faire que ce qu'il faisoit : aussi crois-je, à vous parler sincerement, que l'amour d'Hermogene pour Cleodore, ralluma dés lors dans son coeur quelque estincelle de sa premiere flame, quoy qu'il ne le creust pas : mais il seroit impossible que la chose fust autrement, veû tout ce que je luy vis faire, et tout ce que je luy entendis dire. Il en vint mesme au point de haïr presques son Amy : il est vray qu'ils ne se voyoient gueres si ce n'estoit chez la Tante de Cleodore, où Belesis ne se pouvoit empescher d'aller : et où il n'alloit pourtant jamais, sans recevoir un nouveau déplaisir. Car comme Leonise

   Page 3408 (page 688 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

croyoit en avoir esté trompée, elle vint à le haïr : et comme Cleodore voyoit qu'en favorisant Hermogene, elle luy faisoit dépit, elle affectoit dés qu'il entroit, de redoubler sa civilité pour Hermogene : en attendant que sa grande vangeance esclatast tout d'un coup. La chose prit mesme un si mauvais biais, que deux ou trois sois Belesis et Hermogene penserent se quereller : et si je ne m'y fusse trouvé un jour, il en seroit sans doute arrivé quelque malheur. Mais ce qui nuisit à Belesis, servit beaucoup à avancer le dessein d'Hermogene : car Cleodore jugeant combien Belesis seroit irrité, si elle espousoit Hermogene, puis qu'il l'estoit tant de la civilité qu'elle avoit pour luy souffrir en effet qu'il la fist demander secrettement à ses Parens : afin que le mariage de Leonise et le sien se publiassent en mesme temps : imaginant un plaisir extréme à l'accabler de tant de choses fâcheuses à la fois. Et en effet, on les trama si secrettement, et on les avança de telle sorte en peu de jours, que tous les Parens estant d'accord, et la chose paroissant indubitable, Tisias et Hermogene furent un peu plus favorisez : de sorte qu'Hermogene ayant trouvé un jour le Portrait que Cleodore avoit donné à Belesis, et qu'elle luy avoit osté ; il le prit, et elle le luy laissa : car pour celuy de Leonise, elle l'avoit osté de la Boiste, et le luy avoit rendu. Ainsi Hermogene fut enrichy des pertes de son Amy : ce n'est pas que Cleodore aimast Hermogene ; mais la vangeance

   Page 3409 (page 689 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

occupoit si fort son esprit, qu'elle ne faisoit reflexion qu'à ce qui la pouvoit haster. Pendant que toutes ces choses se passoient, Belesis menoit la plus malheureuse vie du monde : car son ame estoit en telle assiette, qu'il ne pensoit guere moins à Cleodore qu'à Leonise, et qu'il haïssoit autant Hermogene que Tisias. Au commencement, ses desirs estoient pourtant differens pour ces deux belles Personnes : car il souhaitoit posseder Leonise, et desiroit seulement qu'Hermogene ne possedast point Cleodore : mais à mesure que Cleodore favorisoit Hermogene, les sentimens de Belesis devenoient plus tendres pour elle. La honte qu'il eut de son inconstance s'augmenta, sans que la passion qu'il avoit pour Leonise diminuast : si bien qu'il estoit le plus malheureux des hommes.


Histoire de Belesis, d'Hermogene, de Cleodore et de Leonise : désespoir de Belesis
Belesis tente vainement de réagir à l'adversité et de préserver chacune de ses deux relations amoureuses. Il provoque Tisias en duel et, d'autre part, obtient une dernière entrevue de Cleodore. L'échec de ses tentatives et les conséquences de son duel l'amènent à quitter définitivement Suse, non sans avoir écrit une dernière lettre à sa première maîtresse.
Les errements de Belesis
Confronté à tous ces obstacles, Belesis choisit la manière forte : il trouve un prétexte pour provoquer Tisias en duel et parvient à le blesser. Assigné à résidence, il ne décide pas moins de tout faire pour empêcher ce mariage. Il commence par se rendre chez Hermogene, en présence d'Alcenor, pour lui demander de lui restituer Cleodore. Ce dernier lui fait observer qu'il vient de se battre avec Tisias pour Leonise. Belesis, tout en reconnaissant ses contradictions, n'en maintient pas moins son exigence et réclame le portrait en retour. Ou du moins demande-t-il à Hermogene de lui confirmer que Cleodore l'aime autant qu'elle l'a aimé lui-même. Tout ce que son rival et ami peut lui affirmer, c'est que la jeune fille est prête à l'épouser. La discussion s'envenime et, par chance, Alcenor est présent pour jouer un rôle de modérateur.

Les choses estant donc en ces termes, il en aprit deux qui luy donnerent une merveilleuse douleur : l'une fut qu'Hermogene avoit le Portrait qui avoit esté à luy : et l'autre fut que le Prince de Suse tramoit le mariage de Tisias avec Leonise : et qu'enfin c'estoit une chose resoluë, et qui alloit esclatter dans deux jours. Je ne vous rediray point tous ses transports, car mon recit n'est desja que trop long : joint aussi que vous les connoistrez assez par ce qu'il fit, sans qu'il soit besoin de vous faire sçavoir ce qu'il pensa, et ce qu'il dit en cette rencontre. Je vous diray donc qu'apres avoir senty ces deux choses avec des douleurs extrémes ; comme le mariage de Tisias

   Page 3410 (page 690 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit le plus pressé, et qu'alors la passion de Leonise estoit encore la passion dominante dans son coeur : il resolut de quereller Tisias sur quelque autre pretexte, devant que l'affaire esclattast : afin que le Prince de Suse n'eust pas lieu de prendre part à cette action, et de l'accuser de luy avoir manqué de respect. Si bien qu'estant allé le joindre un matin au Temple, comme si ç'eust esté sans dessein, il en sortit aveque luy : l'engageant en une conversation de nouvelles de guerre, et contestant opiniastrément tout ce que Tisias luy disoit. Car son dessein estoit d'obliger Tisias à le quereller : parce que connoissant l'humeur violente du Prince de Suse, il aprehendoit d'estre banny, s'il paroissoit que ce fust luy qui eust attaqué un homme qu'il aimoit. Mais comme Tisias avoit plus de coeur que d'esprit, il fut assez long temps sans s'aperçevoir qu'il se devoit fâcher : neantmoins à la fin Belesis poussa la chose si loin, que Tisias mit le premier l'espée à la main. Il est vray que ce fut de si peu de momens, que cela ne l'empescha pas de recevoir le premier coup : leur combat fut grand et beau : et si ceux qui y suruindrent ne les eussent separez, ils auroient pu demeurer tous deux sur la place. Cependant quelque diligence que l'on pûst aporter à empescher ce malheur, ils ne laisserent pas d'estre tous deux blessez : toutesfois. Belesis le fut si legerement au bras gauche, qu'il n'en garda pas le lict : mais il n'en fut pas de mesme de Tisias, qui reçeut deux coups

   Page 3411 (page 691 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Espée assez considerables, et qui eut beaucoup de desavantage en ce combat. Car outre qu'il fut plus blessé que son Ennemy, il eut mesme le malheur que Belesis luy arracha son Espée des mains, lors que voyant qu'on les vouloit separer, il passa sur luy, et la luy osta de force. Cependant quoy que ce combat ne passast d'abord dans le monde que pour une querelle impreveuë, le Prince de Suse ne laissa pas d'en estre fort irrité contre Belesis : parce que s'estant fait redire le sujet de leur querelle, il connut mieux que Tisias ne l'avoit connu, que Belesis l'avoit voulu pousser : de sorte qu'encore que ce Prince eust assez aimé Belesis, an commencement qu'il fut à Suse ; comme Tisias estoit alors son Favory, il s'emporta fort contre Belesis : et il n'y eut que ceux qui estoient bien desinteressez, et bien genereux, qui le furent visiter en cette occasion : toute la presse du monde allant chez Tisias, comme estant Favory du Prince. Mais pour Hermogene, comme il a beaucoup de generosité, et que de plus ce combat la le confirmoit dans l'opinion que son Amy estoit tousjours plus amoureux de Leonise, il fut le visiter et s'offrir à luy. Le hazard ayant fait que j'estois chez Belesis lors qu'il y vint, je fus tesmoin de leur entre veuë : il est vray que je fus extrémement surpris, de voir avec quelle froideur Belesis reçeut Hermogene : de sorte que craignant qu'une longue conversation entre eux, ne causast quelque malheur, je dis à Hermogene que j'avois à

   Page 3412 (page 692 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'entretenir de quelque affaire, et je l'emmenay aveque moy : ne pouvant assez m'estonner du procedé de Belesis. Cependant ce combat acheva d'irriter Cleodore contre luy, et de la confirmer dans le dessein qu'elle avoit de s'en vanger, en luy ostant Leonise, et en espousant Hermogene : principalement quand elle sçeut avec quelle froideur il avoit reçeu sa visite. D'autre part le Prince de Suse tesmoigna avoir tant de colere contre Belesis, que ses Amis luy dirent qu'ils ne croyoient pas qu'il y eust de seureté pour luy à demeurer à la Cour : et que du moins ils luy conseilloient de garder le logis durant quelques jours. Il n'y eut pourtant pas moyen de l'obliger à ne sortit point : parce qu'il vouloit s'eclaircir si le Portrait de Cleodore estoit entre les mains d'Hermogene. Comme il s'en alloit donc un matin chez son Amy sur le pretexte de luy rendre sa visite, afin de luy demander ce qui en estoit ; il aprit que son Mariage estoit resolu avec Cleodore : et que dans peu de jours on en devoit faire la ceremonie. De vous representer ce qui se passa dans le coeur de Belesis, c'est ce que je ne vous sçaurois dire, quoy qu'il me l'ait raconté fort exactement : ce qu'il y a de vray, est que n'estant pas bien d'accord avec luy mesme, au lieu d'aller droit chez Hermogene, comme il en avoit eu le dessein, il fut se promener dans une grande Place qui est derriere le lieu où il demeuroit, et où il ne passoit que peu de monde. Apres avoir donc bien

   Page 3413 (page 693 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

resvé, et bien excité sa colere il forma la resolution d'empescher ce Mariage, à quelque prix que ce fust : et l'amour qu'il avoit euë autrefois pour Cleodore, commença de reprendre tant de force dans son coeur, qu'il estoit luy mesme estonné de ce qu'il sentoit. Estant donc dans des sentimens si bizarres et si extraordinaires, il reprit le chemin de la Maison d'Hermogene : mais en y allant, il rencontra Cleodore, qui estoit dans un Chariot. Comme son voile estoit levé, il la vit si belle ce jour là, qu'elle ne l'avoit jamais tant esté à ses yeux : mais comme elle l'aperçeut, et qu'il se preparoit à la salüer, elle destourna la teste méprisamment : et par cette action ralluma encore plus fort le feu qui recommençoit de le brusler avec tant de violence. Belesis continuant donc son voyage, fut chez Hermogene, où je me rencontray fortuitement : mais comme il sçavoit que je n'ignorois pas tout ce qui s'estoit passé entre eux, ma presence ne l'empescha pas de luy parler. Il ne fut donc pas plustost entré, qu'adressant la parole à Hermogene, ne voulez vous pas, luy dit il, me restituer le bien que vous m'avez osté, et que je n'avois fait que vous confier ? Si c est de mon amitié que vous entendez parler, repliqua Hermogene, je puis vous assurer que je ne vous l'ay jamais ostée : et qu'ainsi il vous est aisé de la retrouver. Non Hermogene, luy dit il, ce n'est pas ce que j'entend, car je ne doute point que malgré toutes mes bizarreries, vous ne me l'ayez côseruée : mais

   Page 3414 (page 694 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

c'est Cleodore, que je vous demande, Cleodore, dis-je, que je vous ay prié de feindre d'aimer, mais que je ne vous ay jamais permis d'aimer effectivement ; c'est pourquoy je vous conjure, de ne vouloir pas me la disputer. Si l'amour estoit une chose volontaire, reprit Hermogene, je pense que vous n'auriez pas tort de me parler comme vous faites : mais Belesis, vous sçavez assez par vostre propre experience, que l'on ne cesse pas d'aimer quand on veut : et que par la mesme raison, on n'aime pas tousjours ce que l'on voudroit aimer : car si cela estoit autrement je suis persuadé que vous n'auriez pas cessé d'aimer Cleodore, pour Leonise. Mais, adjousta t'il encore, je ne comprens pas bien, pourquoy vous me parlez comme vous faites : puis qu'enfin il n'y a pas d'aparence, qu'un homme qui vient de se battre contre Tisias pour l'empescher d'espouser Leonise, songe en mesme temps à Cleodore, qu'il a achevée d'irriter pas ce combat. Quand je me suis battu contre Tisias, reprit il, je ne sçavois pas qu'Hermogene alloit espouser Cleodore : de sorte, repliqua Hermogene, que c'est plus pur la haine que vous avez pour moy, que par l'amour que vous avez pour elle, que vous voulez vous opposer à mon bonheur ? Nullement, repliqua Belesis, mais c'est que pour mon malheur, comme je passay en un instant de l'amour de Cleodore, à celle de Leonise ; j'ay aussi repassé en un moment, de l'amour de Leonise, à celle de Cleodore. Je ne

   Page 3415 (page 695 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçay, adjousta t'il, si en perdant l'esperance de posseder Leonise, cela a contribué a esteindre la flamme que je sentois pour elle, et à rallumer l'autre dans mon coeur : mais je sçay bien que je n'ay pas plustost sçeu que Cleodore alloit estre à vous, que j'ay senty renouveller mon ancienne passion dans mon ame : mais avec tant de force, que je croy que j'en perdray la raison si vous n'avez pitié de moy. l'advoüe, Seigneur, que de ma vie je ne fus si espouventé, que d'entendre parler Belesis de cette sorte. Hermogene comme vous pouvez penser, l'estoit encore plus que moy, et ne sçavoit pas trop bien que luy respondre. Car enfin quoy que Cleodore eust consenty à son Mariage, il connoissoit pourtant bien que c'estoit plus pour se vanger de Belesis, que pour le rendre heureux : aussi estoit- ce pour cela qu'il aprehendoit estrangement, que Cleodore ne vinst à sçavoir qu'il se repentoit, de peur qu'elle ne se repentist aussi. C'est pourquoy prenant la parole, je sçay bien, luy dit il, que ce que je m'en vay vous dire vous affligera ; mais puis qu'il faut que vous le sçachiez pour vostre repos. et pour le mien ; il faut que je vous die, que quand je le voudrois, vostre bonheur n'est plus une chose possible, s'il est vray qu'il soit attaché à la possession de Cleodore : estant certain qu'elle est tellement irritée contre vous, qu'on peut dire qu'elle vous hait, autant qu'elle vous a aimé. C'est parce qu'elle me hait, reprit Belesis, que j'espere encore qu'elle m'aimera :

   Page 3416 (page 696 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car si son ame estoit en termes de n'avoir pour moy que de l'indifference, ou du mépris ; je desesperois tout à fait d'obtenir mon pardon : mais puis que cela n'est pas, faites je vous prie, que je ne trouve point d'autre obstacle' ma bonne fortune que Cleodore mesme, au reste, luy dit il je sçay qu'elle vous a donné un Portrait, qu'elle ne vous pouvoit donner, puis qu'elle me l'avoit donné, c'est pourquoy je vous prie de me le rendre. Mais est il possible, luy dis-je en l'interrompant, que ce que vous dittes soit vray, et puis-je croire que cét homme qui disoit n'aimer que Leonise il n'y a que huit jours, n'aime aujourd'huy que Cleodore ? Je ne puis pas, nous dit il, vous bien exprimer mes sentimens, car il s'est passé tant de choses dans mon coeur en peu de temps, que je ne puis moy mesme vous rendre conte de mes propres pensées. Ce que je vous puis dire est, que j'ay connu si visiblement que les Dieux m'ont voulu punir de mon inconstance, que j'en ay un repentir extréme. En effet, adjousta t'il, il faut bien que je regarde la chose de ce costé là : car enfin je suis assuré qu'il n'y a pas huit jours que je n'estois pas haï, ny de Cleodore, ny de Leonise. Cependant par un renversement estrange, je me voy en estat de les perdre toutes deux, et de les perdre encore d'une maniere très cruelle : car Leonise m'a esté ravie par l'homme du monde que je méprise le plus, et Cleodore me la sera peut-estre, par celuy que j'ay le plus tendrement

   Page 3417 (page 697 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aimé. A vous dire la verité, interrompis-je, vous ne devez vous prendre de vostre malheur qu'à vous mesme : je sçay bien que je suis coupable, repliqua t'il, mars c'est principalement à cause que je le suis, que je m'estime malheureux. le voy bien mesme que la priere que je fais à Hermogene, n'est pas trop juste : toutesfois, puis que l'amour de Cleodore, a repris sa premiere place dans mon coeur, il me semble qu'Hermogene doit avoir pitié de ma foiblesse. J'en ay aussi beaucoup de compassion, reprit il, mais je ne dois pas ce me semble n'avoir point pitié de moy mesme. Du moins mon cher Hermogene, luy dit il, faites au Nom des Dieux, que je vous aye l'obligation de me dire avec sincerité, si vous croyez que Cleodore vous aime effectivement : ou si ce n'est que : par dépit, qu'elle se porte à souffrir que vous la serviez. Je sçay bien, adjousta t'il, que vous avec plus de merite que moy, Si qu'ainsi puis que l'avois eu le bonheur de n'en estre pas haï, il ne doit pas estre impossible, que vous en soyez aimé. Mais apres tour, je vous demande cela en grace, de me dire ce que je veux sçavoir : vous protestant que si vous me jurez en homme d'honneur, que vous croyez qu'elle vous aime, autant qu'elle m'a aimé ; de ne chercher plus d'autre remede à mes maux que la mort. Tout ce que je vous puis respondre (repliqua Hermogene qui ne pouvoit se resoudre à dire ce qu'il croyoit) est que je suis persuadé, que Cleodore vous hait, et que je sçay qu'elle

   Page 3418 (page 698 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

consent que je l'espouse. C'en est assez, luy dit il, pour me faire connoistre, que vous n'estes pas si bien avec elle que je le craignois : c'est pourquoy, poursuivit Belesis, je vous conjure seulement de me faire une faveur, qui est de souffrir que je parle une fois en particulier a Cleodore, car si elle vous aime assez, pour ne se soucier pas de mon repentir, vous en serez plus heureux : et si par bonheur pour moy, je la ramenois aux mesmes termes où je l'ay veuë autrefois, vous y gagneriez encore : puis qu'enfin, ce ne seroit pas estre tout à fait heureux, que d'espouser une personne, qui n'auroit pas une affection bien force pour vous : C'est pourquoy, ne me refusez pas je vous en conjure. J'advoüe que ne trouvant pas ce que Belesis disoit trop esloigné de la raison, je fis ce que je pûs pour obliger Hermogene à y consentir, mais il n'y eut pas moyen. Cependant plus il y resistoit, et plus Belesis concevoit d'esperance de n'estre pas tout à fait détruit dans le coeur de Cleodore : si bien que n'en ayant point du tout, du costé de Leonise, et en trouvant un peu, ce luy sembloit, de celuy de Cleodore : sa passion en augmenta de beaucoup. Voyant donc qu'Hermogene ne vouloit point consentir qu'il parlast a cette belle Personne, il se mit à luy redemander le Portrait qu'il en avoit. Mais Hermogene luy repliqua, qu'il ne devoit point entrer en connoissance, s'il avoit esté à luy, ou non ; qu'il suffisoit qu'il l'avoit reçeu de Cleodore, et qu'ainsi

   Page 3419 (page 699 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il ne le luy rendroit pas. comme j'avois condamné Hermogene, un moment auparavant, lors qu'il s'estoit obstiné a ne vouloir pas que Belesis par last à Cleodore : je condamnay en suitte Belesis, lors qu'il voulut presser son Amy, de luy rendre un Portrait qu'il ne tenoit pas de luy. Cependant craignant estrangement, qu'estant seul avec eux, je ne pusse à la fin empescher qu'ils ne s'aigrissent trop, ie leur dis qu'estant tous deux possedez d'une passion trop violente, pour pouvoir parler de leurs interests avec moderation ; je les priois de vouloir ne sçavoir à l'advenir leurs pretentions que par moy : adjoustant que quand ils seroient separez, je leur dirois des choses, que je ne leur pouvois pas dire en leur presence.

La dernière entrevue de Cleodore et de Belesis
Alcenor écoute alternativement les arguments des deux rivaux. Pour clarifier la situation, il se rend auprès de Cleodore et lui demande de recevoir Belesis. Malgré le refus de celle-ci, il fait en sorte que les deux amants se rencontrent. Cleodore consent à écouter une dernière fois Belesis. Ce dernier s'efforce de justifier son inconstance, puis s'engage à ne plus jamais avoir ce genre de faiblesse. Cleodore demeure intraitable et, après lui avoir avoué qu'elle l'avait aimé, l'éconduit définitivement.

De sorte que mesnageant leur esprit le mieux que je pûs, je fis qu'ils se quiterent sans s'estre querellez : en suitte dequoy, je fus tantost vers l'un, et tantost vers l'autre sans sçavoir de quel costé me ranger En effet quand l'estois avec Belesis, il me faisoit pitié, tant il avoit de repentir de son inconstance : et quand je voyois Hermogene, il me persuadoit qu'il avoit raison ; car enfin, me disoit il, si Belesis n'eust point abandonné Cleodore, non seulement je n'en fusse point devenu amoureux, mais quand mesme je l'aurois aimée, je n'en eusse jamais rien tesmoigné, par le respect que j'eusse eu pour nostre amitié. Mais apres m'avoir forcé à la voir souvent, et m'avoir prié de feindre que j'avois de la passion pour elle ; vouloir m'obliger à ne la voir plus, et à

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arracher de mon coeur, une amour qu'il y a fait naistre, c'est ce que je ne puis, ny ne dois faire. D'autre part, me disoit Belesis, quand r'estois seul aveque luy, est il juste, que parce que l'ay prié Hermogene de voir la Personne que l'aime, que ce soit luy qui me la dérobé ? ne sçait il pas, que dés la premiere fois qu'il me demanda la permission de luy descouvrir mon inconstance, je luy tesmoignay que je ne le pouvois soufrir : ne pouvoit il pas juger, que je ne pouvois ne le vouloir pas, que par un sentiment d'amour, quoy que je ne le nommasse point ainsi ? Est on jaloux sans avoir de l'affection pour si Personne pour qui l'on a de la jalousie ? et Hermogene n'a t'il pas deû plustost croire que j'aimois deux Personnes à la fois, sans que je le pensasse faire, que de penser que je fusse jaloux de luy, sans estre amoureux de Cleodore ? Et puis, me dit il, je ne luy demande rien d'injuste, quand je luy propose de laisser juger nostre different à Cleodore, pourveû qu'il souffre que je la voye et que je luy parle : car si apres cela elle le choisit encore, je quitteray Suse, et m'en iray en des lieux si esloignez d'icy, et si cachez à la connoissance des hommes, que ny luy ny Cleodore, n'entendront jamais parler de moy. En suitte Belesis se mettoit à exagerer son malheur ; apres, la colere s'emparoit de son esprit ; et sans se souvenir plus de l'amitié qu'il avoit pour Hermogene, il disoit qu'il n'estoit point de resolution qu'il ne fust capable de prendre plustost que de

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souffrir qu'il espousast Cleodore Cependant le Prince de Suse, ayant sçeu que Belesis ne laissoit pas de sortir de chez luy, en fut si irrité, que je fus adverty qu'il avoit dessein de luy faire commander de se retirer. Je sçeus encore le mesme jour, que Tisias croyant que tant qu'il ne pourroit sortir, Belesis agiroit peut- estre contre luy, l'esprit de Leonise ; avoit obligé le Prince de Suse, à faire en sorte sur quelque pretexte que l'on trouva pour cela, de la mettre chez la Reine, jusques à ce qu'il fust entierement guery ; de sorte que ne voulant pas que mon Amy réçeust un commandement si facheux, je fus le conjurer, de vouloir s'esloigner de Suse pour quelques jours : mais il me dit qu'il n'en sortiroit point, qu'il n'eust parlé à Cleodore ; et parlé en particulier. Il m'aprit qu'il avoit esté plusieurs fois chez elle, mais qu'on luy avoit tousjours fait dire qu'elle n'y estoit point, ou qu'on ne la voyoit pas : adjoustant, que c'estoit donc à Hermogene s'il la vouloit posseder en repos, à luy procurer l'occasion de la voir. Voyant donc son obstination, je fus trouver son Amy, afin de l'y obliger : mais il n'y eut pas moyen de l'y faire resoudre. De sorte que ne voyant point de fin à cette contestation, je m'advisay d'aller trouver Cleodore secrettement, pour l'advertir de l'estat où estoit la chose, afin que par sa prudence elle y donnast ordre : car comme ils estoient tous deux mes Amis, je ne sçavois lequel souhaiter qui fust heureux, ny lequel

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je devois preferer à l'autre. Je n'eus pas plustost dit à Cleodore, les termes où en estoient Belesis, et Hermogene, qu'elle me dit que ce dernier luy faisoit tort d'aprehender qu'elle ne vist son Amy : elle me parut pourtant fort surprise, et fort inquiette ; toutesfois elle me parla en suitte, avec tant de marque de colere contre Belesis, que je creûs bien qu'il ne tireroit pas grande satisfaction de sa veuë. Neantmoins comme il la souhaitoit passionnément, et que je voyois que je ne pourrois l'obliger à sortir de Suse, s'il n'avoit entendu son Arrest de mort de sa bouche : je la priay de vouloir luy en faire naistre l'occasion, mais elle me respondit qu'elle ne le feroit pas : je connus pourtant ce me sembla, que si je cherchois les voyes de la tromper, et de luy faire voir Belesis, qu'elle me le pardonneroit. De sorte que croyant avancer le bonheur d'Hermogene, en avançant le départ de Belesis, qui ne pouvoit se refondre a quitter Suse, qu'il n'eust parlé à Cleodore : je fis si bien que le lendemain que je l'eus entretenuê, j'occupay Hermogene en quelque affaire, et je fis qu'une de mes Parentes mena Cleodore(sans qu'elle sçeust où on la menoit) dans un Palais nouvellement basty, que tout le monde alloit voir, et qui n'estoit pas encore habité. Belesis qui estoit instruit de la chose, ne manqua pas de s'y trouver ; si bien que ma Parente que sçavoit toute l'affairé dont il s'agissoit, la conduisit avec tant d'adresse, que laissant les Femmes qui les suivoient dans une Gallerie,

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elle la mena dans une Chambre, et de cette Chambre dans un Cabinet, où Belesis attendoit Cleodore. Elle ne le vit pas plustost, qu'elle voulut en ressortir : mais s'estant jetté à genoux, et l'ayant retenuë par sa robe ; au nom des Dieux Madame, luy dit il, donnez moy une heure d'audiance, je vous en conjure ; c'est pour cela que cette charitable Personne qui vous a amenée icy, vous a conduite dans ce Cabinet : souffrez donc que je vous demande pardon, et que je vous le demande avec des larmes. Pourveû qu'elle me permette de vous refuser tout ce que vous me demanderez, luy dit elle, je consentiray de vous escouter. Mais si je vous demande la mort, luy dit il, me la refuserez vous aussi ? Je vous la refuseray sans doute, repliqua t'elle, non seulement parce que le suplice que vous meritez, ne seroit pas assez long, si vous mouriez si tost : mais encore, parce qu'il suffit que vous desiriez quelque chose, pour faire que je ne vous l accorde pas. Quoy qu'il en soit, Madame luy dit il, quand ce ne seroit que pour me faire des reproches, vous me devez entendre et m'entendre auequc loisir. Pendant que ces deux Personnes parloient ainsi, celle qui avoit trompé Cleodore en l'amenant dans ce Palais, apella une de ses Parentes qui estoit demeurée dans la Galerie avec leurs Femmes, et comme elle sçavoit la chose, elles s'amuserent à regarder les Peintures de la Chambre qui touchoit ce Cabinet. De sorte que Belesis pouvant parler sans estre entendu que

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que de Cleodore, souffrez (Madame, luy dit il, apres qu'elle se fut assise) qu'auparavant que de vous demander pardon, je vous assure que ce Belesis que vous voyez à vos pieds, est ce mesme Belesis que vous distinguiez autresfois assez favorablement de tout le reste du monde. Je le fais encore aujourd'huy, interrompit elle, et je vous tiens en effet, si différent de tous les autres hommes, que je ne doute nullement que vous ne soyez incomparable. Quoy qu'il en soit, dit il, je suis pourtant ce que j'estois en une chose, qui est que je n'eus jamais plus d'amour pour vous que t'en ay. Plust aux Dieux, luy repliqua t'elle, que ce que vous dittes fust vray : eh plust à ces mesmes Dieux que vous invoquez, reprit il, que vous le desirassiez effectivement ! non non Belesis, respondit Cleodore, je ne m'esloigne point de la verité, quand je dis que je serois ravie que vous m'aimassiez esperdûment : mais vous vous esloignez estrangement de mon sens, si vous croyez que je fasse ce souhait pour recevoir vostre affection : puis qu'au contraire je ne voudrois que vous m'aimassiez, qu'afin de vous pouvoir mieux punir de ce que vous ne m'avez plus aimée. le sçay bien Madame, répliqua t'il, que je suis le plus coupable de tous les hommes, d'avoir vescu comme j'ay fait durant quelque temps. : mais Madame, il faut s'il vous plaist ne regarder point cét endroit de ma vie, ou si vous le voulez regarder, il faut que ce soit pour y trouver matiere d'exercer vostre bonté.

   Page 3425 (page 705 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

A quoy serviroit la clemence, si l'on ne pardonnoit jamais ? ne laissez donc pas cette vertu inutile dans vostre ame, vous qui pratiquez si admirablement toutes les autres. Au reste Madame, ne croyez pas que j'aye jamais absolument cessé de vous aimer, mesme dans le temps où j'ay paru estre le plus amoureux de Leonise : elle vous à pû dire, si jamais elle m'a pû obliger à luy aprendre la moindre chose de tout ce qui s'est passé du temps que j'estois innocent aupres de vous : je n'ay pas mesme pû souffrir que le meilleur de mes Amis vous aimast : ainsi il faut conclure de necessité que je vous ay tousjours aimée. Ce n'est pas que je pretende me justifier, mais je veux seulement si je le puis, amoindrir un peu mon crime, afin que vous me pardonniez plustost. Il faudroit que j'eusse perdu la raison pour en avoir la pensée, reprit Cleodore, car l'inconstance est une faute que l'on ne pardonne jamais, ou que du moins l'on ne doit jamais pardonner. Mais vous mesme Madame, repliqua t'il. n'avez vous pas vescu avec Hermogene, d'une maniere à me faire croire que vous estes coupable du crime que vous me reprochez ? Comme j'ay remarqué, repliqua Cleodore, que par une bizarrerie sans égalle, vous avez quelque dépit de penser que j'ay commencé d'aimer Hermogene, dés le premier instant que je me suis aperçeuë que vous aimiez Leonise ; je ne veux pas vous en desabuser. Croyez donc si cela vous fasche, que je l'ay aime ; que je l'aime encore ;

   Page 3426 (page 706 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que je l'aimeray tousjours ; car vous ne pouvez me faire un plus sensible plaisir, que de vous tourmenter vous mesme. Mais Madame, reprit il, ne craignez vous point de me desesperer, et de me porter à faire tout ce qu'un homme qui a beaucoup d'amour, et qui n'a plus de raison, peut entreprendre ? Non Belesis, reprit elle, je ne l'aprehende point : car j'ay tousjours oüy dire, que les gens qui ont le coeur partagé, n'ont pas les passions si violentes. Mais Madame, interrompit il, mon coeur n'est plus qu'à vous seule, et ne sera jamais à nulle autre. Seriez vous bien assez hardy, reprit elle, pour oser respondre de vous mesme, apres ce qui vous est arrivé ? pour moy qui ne m'assure pas si aisément, et qui juge tousjours de l'advenir, par le passé, je vous prédis qu'un de ces jours, vous en direz autant à Leonise, et que peut-estre encore l'oubliant aussi bien que moy, vous irez redire à une troisiesme, ce que vous nous avez dit à toutes deux l'une apres l'autre, et à toutes deux ensemble. Quoy Madame, interrompit Belesis, vous ne me pardonnerez point, et vous ne vous assurerez jamais en mon affection ? N'en doutez nullement, répliqua t'elle, car comment voudriez vous que je m'y pusse jamais assurer ? vous m'avez quittée dans le temps de toute ma vie, où j'ay este la moins laide, et dans le temps de toute ma vie, où j'ay esté la plus douce pour vous. Apres cela, à quoy me pourrois-je fier ? A vos paroles, que vous avez si mal tenuës ?

   Page 3427 (page 707 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

A vos sermens, que vous avez si laschement faussez ? Non Madame, interrompit Belesis, mais fiez vous à mon repentir, c'est luy, divine Cleodore, qui m empeschera d'estre inconstant à l'advenir, car j'ay une si horrible confusion de ma foiblesse qu'il ne faut pas aprehender que j'y retombe. le ne l'aprehende pas aussi, respondit elle brusquement : car je vous assure que je m'interesse si peu en tout ce qui vous regarde, excepté aux choses qui vous peuvent fascher, que je ne me soucie point de tout ce qui vous arrivera. Cependant, adjousta t'elle, j'ay à vous dire que je ne pretends nullement, que vous cherchiez les occcasions de me parler, si vous ne voulez que je vous face mille incivilitez devant tout le monde. Mais Madame, repliqua-t'il, puis que tous mes services passez sont perdus aupres de vous, et que je suis destruit dans vostre esprit, ne contez donc s'il vous plaist pour rien, toutes les choses passées : faites une compensation de mes crimes et de mes services, et souffrez que je recommence à vous aimer, comme si je ne vous avois jamais aimée : etc si lors vous n'estes satisfaite de ma fidelité, traitez moy de lasche, et d infame, et espousez mesme Hermogene. Mais jusques alors, souffrez Madame, que je vous die que je ne le sçaurois endurer. le l'espouseray pourtant, repliqua t'elle, si mes Parens continuent de me le commander : c'est pourquoy le mieux que vous puissiez faire pour vostre repos, est de l'endurer sans en rien dire ; car aussi bien

   Page 3428 (page 708 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en parleriez vous inutilement. Au reste, ne pensez pas vous en prendre à Hermogene, si vous ne voulez que j'augmente encore pour vous de haine et de mépris. Cependant vous pouvez esperer pour vous consoler, que peut estre Tisias mourra de ses blessures, et qu'ainsi vous retournerez à Leonise, en m abandonnant une seconde fois : car comme elle est plus douce que moy, elle vous reçevra sans doute mieux que je ne vous reçoy. Apres cela Belesis, je n'ay plus rien à vous dire, si ce n'est de vous assurer, que lors que vous me quittastes pour Leonise, j'avois pour vous des sentimens, qui meritoient que vous fussiez. plus fidelle que vous ne l'avez esté. Il vous est aisé de juger parce que je dis, adjousta t'elle, que quelque glorieuse que je sois, la vangeance l'emporte sur la gloire, puis que pour vous faire dépit, je vous advoüe les sentimens advantageux que j'ay eu pour vous. Mais pour rabatre un peu vostre orgueil, je vous diray que vous devez en tirer une consequence infaillible, qui est que si je les avois encore, je ne vous dirois pas que l'en ay esté capable. Cleodore en achevant ces paroles se leva : et quoy que Belesis peust luy dire, elle le quitta, se pleignant mesme de celle qui l'avoit trompée d'une maniere peu obligeante pour luy,

Les adieux de Belesis
A partir de ce moment, Cleodore accélère les dispositions pour son mariage avec Hermogene, au grand désespoir de Belesis. Ce dernier parvient, comme seule consolation, à dérober à son rival le portrait de son ancienne maîtresse, avant de quitter la ville, en raison du bannissement occasionné par son duel. Au moment de son départ, il adresse une lettre à son rival, et une autre à son ancienne maîtresse, dans laquelle il se repent de son comportement et déclare qu'il mènera, à l'avenir, une vie solitaire.

Mais Seigneur, ce qu'il y eut d'admirable en cette rencontre, fut que cette conversation produisît des effets bien differens, dans le coeur de Cleodore, et dans celuy de Belesis. Car cette imperieuse Fille, eut une assez grande joye, d'avoir connu

   Page 3429 (page 709 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

connu avec certitude dans les yeux de Belesis, qu'il estoit encore pour elle ce qu'il avoit esté autrefois. Ce ne fut pourtant pas dans le dessein de luy pardonner, mais seulement, parce qu'elle espera le rendre plus malheureux. De sorte qu'elle commença de parler à tout le monde de son Mariage avec Hermogene, comme d'une chose qui luy estoit fort agreable Pour Belesis, il sortit d'avec Cleodore, plus amoureux qu'il ne l'avoit jamais esté ; si bien que s'estonnant luy mesme de l'amour qu'il avoit euë pour Leonise, et la regardant alors comme estant cause qu'il avoit perdu Cleodore, il vint presques à la haïr. Estant donc dans un desespoir qui n'eut jamais d'esgal, il me vint retrouver pour me dire que Cleodore estoit inexorable : mais qu'apres tout il n'endureroit pas qu'Hermogene l'épousast. Je fis ce que je pûs pour luy remettre l'esprit, il n'y eut toutesfois pas moyen : je voulus le faire ressouvenir qu'il avoit dit à Hermogene, que si Cleodore le choisissoit quand il l'auroit entretenue, il le laisseroit en repos : mais il me dit que l'on n'estoit pas obligé à tenir des promesses, dont l'execution estoit impossible. Si bien, que ne sçachant comment empescher le malheur que je craignois, je fus contraint de faire haster ce que j'avois aprehendé : je veux dire de faire en sorte, que le Prince de Suse fist commander à Belesis de sortir de la Ville, comme je sçavois qu'il le devoit faire : esperant que l'absence, et le temps gueriroient Belesis, de la passion qu'il avoit dans

   Page 3430 (page 710 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'ame. Mais quoy que Belesis reçeust ce commandement dés le mesme jour, il n'obeït pourtant pas si promptement : il le sit neantmoins en aparence, car il se cacha quelques jours dans la Ville. Durant cela il escrivit diverses fois a Cleodore : sans qu'elle luy voulust respondre, il vit mesme Hermogene encore une fois, mais en le voyant un soir chez luy, Hermogene luy parla avec de si puissantes raisons, qu'il fut contraint de le quitter, sans le quereller, comme il en avoit eu le dessein. Car enfin dans les plus violens transports de l'amour de Belesis, il a pourtant tousjours conservé de l'amitié pour Hermogene. Pendant qu'il estoit dans le Cabinet d'Hermogene il vit le Portrait de Cleodore sur une Cassette, où celuy entre les mains de qui il estoit presentement, le mettoit tous les soirs : de sorte qu'emporté par sa passion, il le prit durant que son Amy estoit allé parler à quelqu'un qui l'avoit demandé. l'advoüe que le luy vy faire ce larcin, mais comme je sçavois qu'Hermogene devoit bien tost espouser Cleodore : et que Belesis devoit partir dans deux jours : je ne m'y opposay pas. Mais de peur que durant ces deux jours là, il n'en arrivast quelque malheur, je demeuray avec Hermogene, et luy dis la chose comme elle estoit, le priant, etle conjurant de n'envier pas une si foible consolation à son Amy : et en effet, Hermogene me promit qu'il n'en tesmoigneroit rien, quoy qu'il ne laissast pas d'estre sensiblement touché, de la

   Page 3431 (page 711 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

perte de cette Peinture. Cependant Tisias se portant mieux, on parla d'achever son Mariage, et celuy d'Hermogene en un mesme jour, et on se prepara à tout ce qui devoit rendre cette belle Feste agreable. Mais durant cela Belesis, Hermogene, et Cleodore, n'estoient pas sans inquiétude : le premier comme vous le pouvez juger, en avoit assez de sujet ; Hermogene mesme, quoy que prest d'espouser Cleodore, n'estoit pas tout à fait heureux, parce qu'il la voyoit fort chagrine, et Cleodore non plus que les autres, n'estoit pas sans douleur : car quelque desir de vangeance qu'elle eust dans le coeur, elle ne se vangeoit pas de Belesis sans se vanger sur elle mesme. Mais pendant que toutes ces Personnes souffroient tant. Leonise que 1 ambition avoit consolée de la perte de Belesis, sçachant qu'il estoit caché dans Suse, et craignant que ce ne fust pour taire obstacle à sa grandeur, fit que Tisias obligea encore le Prince de Suse à le faire chercher afin de s'assurer de luy. De sorte que Belesis ayant sçeu la chose, fut contraint de peur de tomber sous la puissance d'un Prince irrité, et fort violent, de se resoudre à Sortir de Suse. Mais pour faire qu'il eust moins de regret à l'abandonner, il sçeut que le jour suivant les Nopces de Tisias et de Leonise, d'Hermogene et Cleodore, et se devoient faire. Pour moy qui ne le quittay qu'à cent stades de Suse, je puis dire n'avoir jamais veû rien de si touchant, que d'avoir veû Belesis en l'estat où

   Page 3432 (page 712 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je le vy : il donna deux Lettres en partant à un Esclave qui estoit à luy ; l'une pour Cleodore, et l'autre pour Hermogene : avec ordre de les aller rendre en main propre, dés qu'il seroit party. Ce qui m'embarrassa un peu lors que je me separay de Belesis, fut que je vy qu'il r'envoya tout son train en son Pais, avec une Lettre pour son Pere, et qu'il ne retint qu'un Esclave aveque luy : ne voulant point me dire, ny quel dessein il avoit, ny quelle route il devoit tenir. Cependant celuy qui devoit rendre les Lettres qu'il avoit laissées pour Cleodore, et pour Hermogene, ne manqua pas de s'aquitter de sa commission. Comme il estoit assez matin, car Belesis sortit de Suse à la premiere pointe du jour, il fut chez Hermogene devant que d'aller chez Cleodore, et luy rendit une Lettre qui estoit' peu prés conçeuë en ces termes,

BELESIS A HERMOGENE.

Je pense que vous ne vous pleindrez pas de ce que je vous ay pris le Portrait de Cleodore, puis que je vous laisse en possession de Cleodore mesme. Je ne vous nie pas que si j'eusse trouvé quelque disposition dans le coeur de cette admirable Personne a me pardonner, je vous l'aurois disputée jusques à la mort ; et je vous advoüeray

   Page 3433 (page 713 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme que ce n'est pas sans peine que je pars sans vous avoir tesmoigné le ressentiment que j'ay du mal que vous m'avez sait. Cependant puis que j'ay pris la resolution de ne punir que moy de tous ceux qui causent mon malheur, je vous prie pour reconnoistre ma moderation, de souffrir que je vous face une priere. Je vous demande donc en grace, quand vous serez, possesseur de Cleodore, de n'insulter point sur un Amant infortuné, que vous avez rendu miserable, et de ne la faire jamais souvenir de mon inconstance dont vous avez, esté le confident. c'est la seule chose que vous demandera en toute sa vie un malheureux, qui n'ayant trouvé nulle compassion dans le coeur de son Amy, ny nulle bonté dans celuy de sa Maistresse, renonce pour tousjours à la societé des hommes.

BELESIS.

Hermogene reçeut cette Lettre avec quelque sentiment de tendresse, mais apres tout il ne fut pas marry du départ de Belesis ; et l'esperance d'espouser Cleodore le lendemain, luy donnoit tant de joye, qu'il ne fut pas en estat de sentir bien fortement le malheur de son Amy. Mais si la Lettre de Belesis, pour Hermogene, ne fit pas un grand effet dans son ame ; celle de Belesis, pour Cleodore, en, fit un plus considerable. Aussi estoit elle si touchante, qu'il eust falu avoir l'ame du monde la plus dure, pour n'en estre pas esmeu de compassion. Et certes elle fit une si forte impression dans mon esprit, lors que Cleodore me la monstra, que je luy en demanday une copie : de sorte que je l'ay levë

   Page 3434 (page 714 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tant de fois en ma vie, que je ne pense pas que je la puisse jamais oublier : voicy donc comme elle estoit.

BELESIS A CLEODORE.

J'ay si bien merité tous les tourmens que j'endure, que je n'ay aucun droit de vous accuser d'injustice : mais je m'estois si veritablement repente de ma foiblesse, que je pense qu'il me seroit permis de murmurer contre vostre bonté, de ce qu'elle n'a pas voulu m'accorder mon pardon, Cependant je vous respecte encore si fort, toute irreconciliable que vous estes, que je ne me veux pleindre, ny de vous, ny d'Hermogene, mais seulement de moy mesme : et pour vous faire voir que j'eusse pû estre fidelle aupres de vous, je vous promets de l'estre en des lieux bien esloignez d'icy. Je vous engage mesme ma parole, de ne me souvenir que de vous, durant tout le reste de la malheureuse vie que je vay mener : et comme je suis devenu criminel en voyant une Personne que je ne devois regarder que pour l'amour de vous, je me resous pour me punir de ma foiblesse, à ne voir jamais qui que ce soit, qu'un Esclave que je mene : afin qu'apres ma mort il puisse vous raconter quelle aura esté la constance de celuy que vous bannissez comme un inconstant. Je m'assure que s'il est fidelle, il tirera quelques larmes de vos beaux yeux : et que vous regretterez, peut-estre la mort de celuy dont vous aurez rendu la vie l'a plus malheureuse du mondes.

BELESIS.


Histoire de Belesis, d'Hermogene, de Cleodore et de Leonise : Cleodore prend le voile
Cleodore, se rendant compte qu'elle n'aime pas véritablement Hermogene, diffère son mariage et se retire du monde au sein d'un temple où résident des vierges voilées. Son fiancé est abasourdi.
Le pèlerinage de Cleodore
La lecture de la lettre de Belesis ébranle profondément Cleodore. Doutant du bien-fondé de son mariage avec Hermogene, elle feint de se trouver mal et diffère la cérémonie, au grand dépit de son futur époux (les épousailles de Tisias et de Leonise, en revanche, sont célébrées). Elle se rend dans un temple où résident des vierges voilées, en invoquant le motif d'un pèlerinage. Hermogene s'empresse de la rejoindre. Trop tard : au moment où il arrive sur place, on le reçoit au parloir, où survient bientôt sa future épouse, mélancolique.

   Page 3435 (page 715 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lors que Cleodore reçeut cette Lettre, elle avoit l'esprit estrangement inquieté : car se voyant à la veille d'espouser Hermogene, le plaisir qu'elle avoit trouvé a se vanger de Belesis, se changea en une douleur tres sensible. Ce n'est pas qu'elle n'estimast extrémement Hermogene : mais c'est que son ame ne pouvant estre capable de rien aimer que Belesis, elle descouvrit que malgré toute sa colere et tout son ressentiment, son coeur n'en estoit pas dégagé. Elle reçeut donc sa Lettre en rougissant : elle l'ouvrit avec un battement de coeur estrange : elle commença de la lire en soupirant : et acheva de la voir en respandant quelques larmes. Enfin Seigneur, que vous diray-je ? Cleodore s'aperçeut qu'elle n'avoit sans doute jamais voulu espouser Hermogene, et qu'elle avoit tousjours aimé Belesis. Cependant toutes choses estoient preparées pour son Mariage : et elle se voyoit dans l'impossibilité de pouvoir rappeller Belesis, quand mesme sa fierté l'auroit pû souffrir. Ne sçachant donc que faire, elle voulut du moins differer à prendre une resolution absoluë : et pour cét effet, elle feignit de se trouver mal et se mit au lict. Hermogene aprenant la chose, en fut extrémement affligé : non seulement parce qu'il luy estoit fascheux d'aprendre que la Personne qu'il aimoit souffroit : non seulement parce que son bonheur estoit reculé ; mais encore parce qu'il soupçonna quelque chose de la verité. Il fut donc en diligence pour voir Cleodore : mais on luy dit par

   Page 3436 (page 716 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ses ordres, qu'elle venoit de s'endormir. Il y retourna pourtant tant de fois, qu'elle fut contrainte de le voir : mais elle luy parla peu : encore ne fut-ce que pour se pleindre des maux qu'elle disoit sentir, et qu'elle sentoit effectivement, quoy que ce ne fust pas de la maniere qu'elle les dépeignoit. Ainsi il falut de necessité, qu'Hermogene consentist qu'on ne songeast point à ses Nopces pour le jour suivant : et que Tisias plus heureux que luy, espousast Leonise, qui ayant les yeux esbloüis de la magnificence qui l'environnoit, n'eut que quelques momens de resverie le jour de cette grande Feste : encore furent ils remarquez de si peu de Personnes, que je fus presques le seul qui m'en aperçeus. Pour Hermogene, il n'avoit garde de s'en aperçevoir, car il ne voulut point s'y trouver, quoy que toute la Cour y fust. Mais pendant que la joye estoit respanduë dans le Palais du Roy, où le Prince de Suse voulut que la ceremonie des Nopces de Tisias se fist, Cleodore estoit dans son lict, avec une douleur inconcevable. Tantost elle se repentoit de n'avoir pas pardonné à Belesis : une autrefois elle trouvoit qu'elle avoit eu tort d'avoir si bien traitté Hermogene : un moment apres elle aprouvoit ce quelle avoit condamné auparavant : et passant d'un sentiment à l'autre, elle ne trouvoit repos en nulle part : principalement quand elle venoit à penser, qu'elle ne verrait peut-estre jamais Belesis, qui estoit le seul homme du monde avec lequel avoit pû croire

   Page 3437 (page 717 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pouvoir vivre heureuse. Quelque accomply que fust Hermogene, elle m'a dit qu'elle vit alors dans son humeur, cent choses qui choquoient la sienne : enfin Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, Cleodore passa trois jours avec des agitations d'esprit si horribles, qu'elle en pensa perdre la vie, ou la raison : mais à la fin s'estant déterminée à ce qu'elle vouloit faire, elle donna ordre secrettement à l'execution du dessein qu'elle avoit pris, et l'executa en effet, comme je m'en vay le dire. Vous sçaurez donc, qu'un matin comme j'estois prest à sortir, je reçeus un Billet de Cleodore : qui me prioit de vouloir mener à l'heure mesme, Hermogene à un Temple de Cerés, qui n'est qu'à trente stades de la Ville, où elle alloit remercier la Deesse d'une grace qu'elle disoit que les Dieux luy avoient faite pendant sa maladie. Or Seigneur, il faut que vous sçachiez que ce Temple est gardé par cent Vierges, qui observent à peu prés les mesmes ceremonies que celles qui sont aupres d'Ecbatane, quoy qu'elles ne soient pas consacrées à une mesme Deesse. J'advoüe toutesfois que d'abord je ne soupçonnay rien du veritable dessein de Cleodore : et je fus trouver Hermogene, à qui je monstray le Billet que j'avois reçeu. Mais pour luy, il fut plus clair-voyant que moy : car dés qu'il eut veû ce que je luy monstrois, il craignit estrangement que Cleodore n'eust pris quelque extréme resolution : de sorte que sans differer nostre départ d'un moment, nous montasmes

   Page 3438 (page 718 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à cheval. et fusmes avec une diligence incroyable à ce Temple. A peine eusmes nous mis pied à terre, que l'on nous conduisit dans un Apartement destiné à recevoir les estrangers, où nous fusmes quelque temps à attendre ; apres quoy une porte qui donne dans l'enclos des Vierges s'ouvrit, d'où nous vismes sortir Cleodore, accompagnée de deux Femmes : mais avec tant de melancolie sur le visage, qu'elle auroit attendry l'ame la plus dure. Aussi Hermogene en fut il si esmeû, si surpris, et si fâché, qu'il n'eut pas la force de luy tesmoigner son estonnement : apres donc qu'elle se fut aprochée de nous, et que nous l'eusmes salüée, elle s'assit, et nous fit mettre aupres d'elle.

La résolution de Cleodore
Cleodore déclare à Hermogene qu'ayant constaté qu'elle était incapable de l'aimer, elle a pris la résolution de se retirer du monde. Abasourdi, le fiancé est incapable de la retenir et la voit disparaître définitivement au sein de l'espace sacré du temple. Depuis, elle mène une vie totalement recluse. C'est ainsi que se termine l'histoire de Belesis, d'Hermogene, de Cleodore et de Leonise.

En suitte dequoy prenant la parole, je ne doute point, dit elle à Hermogene, que ce que je m'en vay vous dire ne vous afflige : aussi ay-je voulu vous le faire sçavoir en un lieu, où le respect que vous devez à la Deesse qu'on y adore, vous obligera peut-estre à le recevoir avec plus de moderation. De grace Madame, luy dit Hermogene, ne mettez pas ma vertu à la derniere espreuve : et songez bien auparavant que de me dire ce que vous avez à me faire sçavoir, si je puis l'aprendre sans mourir, ou sans perdre le respect que je dois aux choses les plus sacrées. Comme je connois par mon experience, reprit elle, que l'on ne meurt pas de douleur, et que j'ay meilleure opinion de vostre sagesse que vous mesme, je ne craindray point de vous dire la resolution

   Page 3439 (page 719 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que j'ay prise : sçachez donc, poursuivit Cleodore, que je serois indigne de l'affection que vous avez pour moy, si je vous espousois, apres avoir descouvert des sentimens dans mon coeur, depuis le départ de Belesis, qui me font voir que je ne suis pas en estat de vous pouvoit rendre heureux. Quoy Madame, interrompit Hermogene, vous tromperiez l'esperance que vous m'avez donnée ! Je la tromperois bien davantage, repliqua t'elle, si je songeois à la satisfaire : puis que j'entreprendrois une chose qui n'est pas en ma puissance. Car enfin je puis vous dire avec verité, que depuis trois jours, j'ay continuellement combatu pour vous contre moy mesme, sans me pouvoir vaincre : de sorte que voyant qu'il m'estoit absolument impossible de vous donner mon affection : comme je l'avois donnée à Belesis ; et que par consequent je vous rendrois malheureux, et augmenterois mes souffrances ; j'ay creû qu'il faloit faire un grand effort sur moy mesme, pour me dégager de tous les attachemens que je puis avoir au monde : afin de donner le reste de mes jours au service de la Deesse que l'on adore icy. Voila Hermogene, ce que j'avois à vous dire : c'est à vous à me faire voir par un consentement volontaire, que vous avez encore plus de vertu que d'amour. Ha Madame, repliqua t'il, je ne suis point capable de souffrir cette avanture sans murmurer, et sans m'y opposer de toute ma force ! Je ne vous conseille pas de le faire, reprit elle, puis

   Page 3440 (page 720 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous le feriez inutilement. Mais Madame, luy dit il, si vous aimiez encore Belesis, pourquoy ne luy avez vous point pardonné ? et si vous ne l'aimez plus pourquoy n'achevez vous pas de me rendre heureux ? Ne me forcez point, respondit elle, à vous redire precisement qui s'est passé dans mon coeur : car comme je suis resoluë d'oublier toutes mes foiblesses, je ne veux pas m'en refraischir la memoire. Ce qu'il y a de vray est, que je ne retourneray point à Suse : peut-estre Madame, luy dis-je, que pendant les trois années où vous ferez les espreuves necessaires, auparavant que de vous engager pour tousjours, vostre volonté changera : je ne le pense pas, repliqua t'elle, car ce n'est pas ma coustume de changer de sentimens : et si j'en avois pû changer, ç'auroit esté en faveur d'Hermogene. Au nom des Dieux Madame (luy dit il, transporté de douleur et de desespoir) ne vous enfermez point icy : si c'est, adjousta t'il, que vous ne me jugiez pas digne de l'honneur que vos Parens m'ont fait, privez m'en pour tousjours ; mais ne privez pas le monde de son plus bel ornement. Croyez Hermogene respondit elle, que puis que je n'y ay pû vivre pour Belesis, si j'avois eu à y demeurer, ç'auroit esté pour vous seulement : mais enfin c'est ma destinée qui m'apelle au lieu où je suis : et il ne vous reste autre chose à faire qu'à vous y conformer. Comme Hermogene alloit respondre, la mesme porte par où Cleodore estoit entrée où nous estions, s'ouvrit une seconde fois :

   Page 3441 (page 721 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle ne fut pas plustost ouverte, que je vy qu'elle donnoit dans un grand et magnifique Vestibule, où celle qui gouvernoit ces Vierges sacrées, parut avec un habillement d'un blanc un peu jaunastre, et tenant une Gerbe d'or, accompagnée de grand nombre de Filles avec le mesme habit, et des Espics d'or à la main. Mais à peine se furent elles rangées derriere elle, qu'elle apella Cleodore : qui nous quittant, apres m'avoir prié de faire sçavoir à sa Tante le lieu où elle estoit, et apres avoir salüé Hermogene les larmes aux yeux, s'en alla vers cette porte, où celle qui devoit faire la ceremonie la reçeut et la fit entrer ; toutes ces Filles commençant de chanter un Hymne à la gloire de Cerés, aussi tost qu'elle fut avec elles, et que la porte fut refermée. Mais Dieux, que ce chant fut lugubre pour Hermogene, et en quel pitoyable estat je le vy ! Cependant il eut beau se pleindre, il n'y eut plus moyen de parler à Cleodore que l'on avoit menée au Temple, ny mesme à pas une de ces Vierges ; et nous fusmes contraints de nous en retourner à Suse, annoncer à tout le monde cette surprenante nouvelle. Depuis cela Seigneur, il a esté impossible à Hermogene de voir Cleodore : nous avons pourtant sçeu par un Sacrificateur, que depuis qu'elle est en ce lieu là, elle ne s'est informée de rien des choses du monde : excepté qu'elle a demandé quelquesfois si on ne sçavoit point en quel lieu de la Terre Belesis vivoit, ou en quel

   Page 3442 (page 722 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

lieu de la Terre il estoit mort ? Mais comme personne n'avoit jamais pû descouvrir ce qu'il estoit devenu, elle n'en fut pas mieux informée : on nous assura pourtant, qu'elle avoit eu quelque joye de sçavoir qu'il n'estoit pas retourné en son Pais : y ayant aparence de croire, qu'elle aimoit mieux se l'imaginer miserable, que de sçavoir qu'il fust heureux. Cependant à cela prés, elle vit avec autant d'exactitude, que la plus ancienne des Vierges du Temple : quoy qu'elle ait encore six mois auparavant que d'estre obligée à faire les derniers voeux. Voila donc Seigneur, quelle a esté l'avanture de Belesis et d'Hermogene : n'ayant plus rien à vous en dire, si ce n'est qu'Hermogene depuis que Cleodore eut pris cette resolution, pensa cent et cent fois mourir de douleur : mais insensiblement venant à considerer qu'il estoit en quelque façon cause de sa retraite, et de la perte de son Amy, la raison a repris sa place dans son coeur ; sa passion a esté moins forte ; et je luy ay veû souhaiter à diverses fois, de pouvoir ressusciter Belesis ; que nous croiyons mort en quelque Pais inconnu. C'est pourquoy je ne puis assez m'estonner qu'il ait pû quereller Belesis en le rencontrant : et il faut sans doute que la veuë du Portrait de Cleodore, que Belesis luy avoit pris autrefois, ait surpris sa raison comme ces yeux : et que ce que Belesis luy a dit d'abord, l'ait obligé à agir comme il a fait : estant bien assuré qu'il a tousjours conservé beaucoup d'amitié pour luy,

   Page 3443 (page 723 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

principalement depuis que le temps à diminué la passion qu'il avoit pour Cleodore.


Réconciliation de Belesis et d'Hermogene
Après avoir écouté cette histoire et contribué à trancher le différend entre Belesis et Hermogene, Cyrus intercepte une lettre de Spitridate destinée à Araminte. Cette dernière lui révèle qu'elle est accusée d'infidélité par son amant, victime des malentendus occasionnés par sa ressemblance avec le héros. Cyrus, après avoir assuré Araminte de son soutien, décide de mettre un terme à la trêve et prend une série de dispositions judicieuses. Son armée, resplendissante, se met en marche. La bataille est proche.
La lettre de Spitridate à Araminte
Par l'arbitrage de Cyrus et de ses amis, Belesis et Hermogene parviennent à un accommodement : le second renonce définitivement à l'amour de Cleodore, au profit du premier. De retour au camp, Cyrus apprend qu'on a arrêté un messager portant une lettre destinée à Araminte. Il transmet la lettre sans l'ouvrir à la princesse de Pont. Le message, très respectueux, contient cependant de lourds reproches d'infidélité. En la lisant, Araminte découvre que Spitridate croit qu'elle l'a abandonné pour Cyrus. La princesse donne à lire cette lettre au héros en l'accompagnant d'une autre missive où elle commente ce malentendu. Cyrus, à son tour, lui répond par une lettre, dans laquelle il lui témoigne son amitié et lui promet de l'aider. Après avoir cherché à obtenir en vain quelques renseignements sur le sort de son amant, Araminte décide de lui faire parvenir une réponse.

Alcenor ayant cessé de parler, Cyrus luy tesmoigna la satisfaction qu'il avoit de son recit : Panthée, Araminte, Abradate, et Mazare, le remercierent aussi : en suitte dequoy, examinant la chose, ils ne trouverent pas grande difficulté à accommoder ces deux Amis ennemis. Car puis qu'Hermogene avoit pû se resoudre à vivre sans Cleodore, et que sa passion estoit diminuée pour elle, c'estoit sans doute à luy à la ceder à Belesis : de qui l'amour estoit plus tost augmentée que diminuée. Ils penserent aussi que quant au Portrait, il estoit encore juste qu'il demeurast à celuy à qui Cleodore l'avoit donné : faisant pourtant dessein, si Hermogene ne pouvoit pas tout à fait consentir de renoncer à Cleodore, d'ordonner que l'on feroit sçavoir à cette belle Personne que Belesis vivoit et l'aimoit toujours, et qu'Hermogene l'aimoit aussi : et qu'apres cela, soit qu'elle voulust demeurer au lieu où elle estoit, ou choisir quelqu'un d'eux pour son Mary, ils y conformeroient leur volonté, et demeureroient Amis. Mais ce qu'il y eut de rare, fut qu'Alcenor ayant esté envoyé vers Belesis, pour luy aprendre que Cleodore n'avoit point espousé Hermogene, afin de le preparer à cet accommodement : il le trouva en conversation aveque luy : ayant tous deux prié leurs Gardes de les laisser parler ensemble. De sorte que Belesis en aprenant d'Hermogene

   Page 3444 (page 724 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'avoit point espousé Cleodore, avoit de telle sorte perdu l'animosité qu'il avoit contre luy ; qu'il luy avoit dit cent choses pleines de tendresse : luy racontant en peu de mots, la malheureuse vie qu'il avoit menée. Si bien qu'Hermogene estant sensiblement touché, de sçavoir les maux qu'il luy avoit causez ; avoit pris la resolution d'achever de se vaincre luy mesme : en contentant qu'il fist ce qu'il pourroit pour faire sortir Cleodore du lieu qu'elle avoit choisi pour sa retraitte : si bien qu'Hermogene n'eut pas besoin de s'aquitter de sa commission. Comme il estoit leur Amy commun, il les embrassa avec une joye extrême : et les mena dans la Chambre de Panthée, plus pour remercier la Compagnie de la patience qu'elle avoit euë d'escouter leurs avantures, que pour estre mis d'accord, puis qu'ils s'estoient accordez eux mesmes. Neantmoins Cyrus ne laissa pas de vouloir qu'ils promissent à la Reine de la Susiane de vivre tousjours bien ensemble, ce qu'ils firent de bonne grace : en suitte dequoy s'estant entretenus quelque temps, Cyrus et Mazare accompagnez de Belesis et de tous ceux qui les avoient suivis, s'en retournerent au Camp. En y allant Chrisante presenta à Cyrus un homme qu'il croyoit estre un Espion, et que l'on avoit trouvé charge d'une Lettre pour la Princesse Araminte : cét homme soutenant pourtant constamment qu'il n'estoit point envoyé pour sçavoir des nouvelles de l'Armée,

   Page 3445 (page 725 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais seulement de celles de la Princesse de Pont. Cyrus prenant cette Lettre sans l'ouvrir, luy demanda de la part de qui il estoit envoyé ? Mais il respondit qu'il ne le pouvoit dire : que tout ce qu'il sçavoit estoit qu'un homme qu'il ne connoissoit point, l'avoit abordé dans Heraclée d'ou il estoit, et d'où il paroissoit estre en effet par son langage : que cét homme l'ayant tiré à part, luy avoit offert une grande recompence, s'il vouloit se hazarder de porter une Lettre à la Princesse Araminte : et plus grande encore, s'il pouvoit luy en raporter responce. Qu'en suitte ayant conté peu prés le temps qu'il devoit tarder à son voyage, ce mesme homme l'avoit assuré que huit jours durant vers le temps qu'il pouvoit revenir, il se trouveroit tous les matins au Soleil levant, à un temple qu'il luy avoit marqué, pour aprendre le succés de son voyage. Cyrus connoissant par l'ingenuité de celuy qui parloit, qu'il ne mentoit pas, se contenta de le donner en garde à un des siens : et pour tesmoigner à la Princesse Araminte le respect qu'il luy vouloit rendre, il luy envoya la Lettre qui s'adressoit à elle sans l'ouvrir : commandant toutefois à Chrisante, qui eut ordre de la porter, d'observer un peu le visage de cette Princesse, lors qu'elle la liroit. Et en effet, Chrisante obeïssant ponctuellement à Cyrus, fut trouver la Princesse Araminte, et luy rendre cette Lettre : mais à peine eut elle jetté les yeux dessus, qu'elle la reconnut pour estre de Spitridate : de

   Page 3446 (page 726 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sorte que l'ouvrant avec toute la precipitation d'une Personne qui. mouroit d'envie de sçavoit où estoit ce Prince, elle y leût ces paroles.

LE MALHEUREUX SPITRIDATE A LA PRINCESSE ARAMINTE.

Quelque violente que soit la douleur que je souffre, je vous declare en commençant cette Lettre, que je n'ay pourtant dessein de me pleindre de vous, qu'avec tout le respect que je vous ay tousjours rendu : et que si dans la suitte de mon discours, il m'eschape quelque parole un peu dure, elle m'eschapera malgré moy. Apres cela Madame, je ne m'amuseray point à vous faire sçavoir les avantures d'un homme qui n'a plus de part en vostre affection : et je vous aprendray seulement, que dans la prison où le Roy mon Pere me retient pour l'amour de vous, on n'a pû inventer de plus cruel suplice, que de me faire redire tous les jours, que vous avez vaincu le vainqueur de la plus grande partie de l'Asie : et si je l'ose dire sans vous offencer que vostre coeur est la plus illustre de ses conquestes, et mesme la plus apurée, lugez s'il vous plaist Madame, combien cette Prison m'est rude et insuportable : cependant quoy que j'aye entendu parler devant que d'estre en prison, de la defference que Cyrus a pour vous,

   Page 3447 (page 727 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de la complaisance que vous avez pour luy : et que depuis que j'y suis, on m'en ait raconté cent particularitez : je ne puis toutesfois me resoudre à la mort, sans avoir sçeu par vous mesme que vous avez, changé de sentimens. Je dois ce me semble ce respect à tant d'assurances de fidelité que vous m'avez fait l'honneur de me donner, de ne vous condamner pas tout à fait sans vous entendre : ce n'est pas que mon coeur ne vous croye infidelle, malgré toute la resistance que j'y aporte. Mais ce qui m'embarrasse un peu Madame, est que sçachant que je ressemble à Cyrus, je ne sçay comment vous le pouvez regarder, sans vous souvenir du malheureux Spitridate : et je ne sçay encore comment vous pouvez vous en souvenir, sans rapeller dans vostre memoire la respectueuse passion que j'ay euë pour vous, et tout ce qu'elle m'a fait faire. Il est vray que la ressemblance de Cyrus et de moy, n'est pas en nostre fortune comme aux traits du visage : car il est heureux, et je suis miserable ; il est aupres de vous, et je suis absent ; il est vainqueur de tous ses Ennemis, et je suis captif ; il est Maistre de la plus grande partie de l'Asie, et je n'ay pas seulement pouvoir sur moy mesme. Mais apres tout, Madame, ce Prince a plus fait pour sa propre gloire que pour vous : où au contraire, j'ay renoncé à la mienne, seulement pour vostre service : j'ay quitté des Couronnes ; j'ay souffert l'exil et de la prison : et pour dire tout en peu de paroles, j'ay fait tout ce que j'ay pû, et par consequent tout ce que je devois. Eh plust aux Dieux Madame, que vous pussiez en dire autant aveque verité ! cependant comme je n'ay jamais eu dessein de vivre que pour vous, et que je ne dois plus prendre de part a la vie, si vous ne vivez plus pour

   Page 3448 (page 728 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moy ; ayez s'il vous plaist la generosité de m'escrire que vous voulez, que je mettre : afin que j'aye me mesme la gloire de vous obeïr en mourant.

SPITRIDATE.

Tant que la lecture de cette Lettre dura, la Princesse Araminte changea vint fois de couleur : de sorte que comme Chrisante l'observoit soigneusement, il ne doutoit point du tout que ce ne fust une Lettre d'importance, sans en imaginer pourtant la verité. Mais durant qu'il cherchoit à la deviner, la Princesse de Pont apella sa chere Hesionide, pour luy monstrer cette Lettre : ne pouvant assez s'estonner de ce qu'elle contenoit : et ne sçachant si elle la devoit faire voir à Cyrus, parce que sa modestie en faisoit quelque scrupule. Mais Hesionide ayant consideré la chose, elle luy representa, que ce Prince luy ayant envoyé cette Lettre sans l'ouvrir, meritoit qu'elle se confiast en luy, et principalement en cette occasion. De plus, cette Princesse sçachant bien qu'il n'y avoit aucune verité à tout ce que luy disoit Spitridate, et que Cyrus estoit aussi constant pour Mandane, qu'elle l'estoit pour le Prince de Bithinie ; elle prit en effet la resolution de la luy faire voir : de peur qu'il ne s'en imaginast quelque chose d'autre nature, et qu'il ne luy fust pas permis de renvoyer celuy qui la luy avoit aportée, et qu'elle avoit grande envie d'entretenir, de sorte que sans perdre temps, elle escrivit ce Billet à Cyrus.

   Page 3449 (page 729 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ARAMINTE A CYRUS.

Il faut du moins que ma confiance égalle vostre civilité : et que comme vous n'avez pas voulu voir une Lettre que selon les loix de la guerre vous pouviez ouvrir, sans choquer la bien-seance : je vous en monstre une que je devrois vous cacher, si vous n'estiez, pas aussi discret que genereux. Vous pourrez juger apres l'avoir leuë, que la Fortune est bien ingenieuse à me persecuter : puis que mesme sans que vous y contribuyez rien, vous augmentée, mes desplaisirs. Je vous suplie toutesfois, de pardonner au malheureux Spitridate, le crime qu'il commet en vous en supposant un : et de m'aider à pleindre ses malheurs, et à soulager les miens. Vous le pouvez si vous voulez me renvoyer sa Lettre que je vous envoye, par celuy qui l'a aportée, afin que je sçache un peu mieux, en quel estat est ce malheureux Prince.

ARAMINTE.

Cette Princesse n'eut pas plustost achevé d'escrire, que fermant la Lettre de Spitridate et la sienne, elle les donna toutes deux à Chrisante : qui s'en retourna trouver son Maistre ; apres avoir reçeu autant de civilité de cette Princesse, que le trouble où elle estoit luy pouvoit permettre d'en avoir. Apres quoy, elle se mit à exagerer ses infortunes, et à les repasser l'une apres

   Page 3450 (page 730 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'autre, depuis le premier jour que Spitridate l'avoit aimée, jusques au moment où elle se separa de luy, et jusques à celuy où elle parloit. Cependant Cyrus qui ne cherchoit qu'à l'obliger, ne manqua pas aussi tost qu'il eut leû son Billet, de luy renvoyer la Lettre de Spitridate, par celuy qui l'avoit aportée ; et de luy respondre en ces termes.

CYRUS A LA PRINCESSE ARAMINTE.

Comme les loix de la guerre ne doivent jamais faire contrevenir à celles du respect que l'on doit aux Personnes de vostre condition et de vostre vertu, je n'ay sans doute sait que ce que j'estois obligé de faire : mais pour vous, Madame, vous avez esté beaucoup au de la de ce que vous deviez. Cependant tout ce que je vous puis dire, pour reconnoistre la confiance que vous avez en ma discretion, est de vous assurer que le Prince Spitridate ne s'est trompé qu'au nom, lors qu'il vous a parlé de l'affection que vostre rare merite a fait naistre dans mon coeur : estant certain que l'amitié que j'ay pour vous est aussi parfaite, que son amour est confiance. Je m'assure Madame, que vous ne vous offencerez pas de ce que je dis, et que vous voudrez bien que je vous conjure de travailler a faire que Spitridate, de qui la vertu

   Page 3451 (page 731 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me ravit, me veüille regarder comme son Amy que je veux estre, et que je suis desja : afin qu'en me justifiant, vous vous justifiyez aussi. Mais en attendant que cela soit, je vous promets que malgré la haine qu'il me porte sans doute, je ne laisseray pas de songer a luy redonner la liberté, aussi tost que les Dieux m'auront donné la joye d'avoir delivré la Princesse Mandane.

CYRUS.

Cette Lettre ayant donc esté donnée à celuy qui avoit aporté celle de Spitridate, il fut conduit à cette Princesse : qui croyoit devoir estre bien esclaircie par luy, de la fortune de ce Prince : Mais elle fut extraordinairement surprise, lors qu'elle vit qu'il ne sçavoit pas seulement que Spitridate fust prisonnier. Il luy dit bien qu'il y avoit environ un mois que l'on avoit amené de nuit des prisonniers à Heraclée, que l'on y gardoit tres exactement : mais que l'on ne disoit point qui ils estoient. En suitte elle luy demanda ce que l'on disoit de Spitridate ? et il luy respondit qu'on ne sçavoit ce qu'il estoit devenu : et que tout le Peuple le regrettoit fort, et en Pont, et en Bithinie. Apres cela, elle s'informa encore d'Arbiane et d'Aristhée, qu'il luy dit estre en santé : de sorte que ne pouvant tirer autre esclaircissement de luy, elle prit la resolution non seulement de le renvoyer avec une Lettre, mais encore d'envoyer aveque luy un de ses Esclaves : afin de parler à celuy à qui cét homme devoit donner sa responce dans un Temple d'Heraclée.

   Page 3452 (page 732 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

De sorte que sans perdre temps, Araminte escrivit à Spitridate : et choisit l'Esclave qu'elle vouloit envoyer, recompensant magnifiquement celuy qui luy avoit aporté la Lettre de Spitridate : car encore qu'elle fust captive, la generosité de Cyrus, ne laissoit pas de la mettre en estat de pouvoir faire des presens.

Cyrus prêt à combattre
Comme la trêve se prolonge de manière artificielle, Cyrus et ses alliés décident de la rompre. Malgré ses préoccupations amoureuses, le héros s'attache à la direction des opérations avec un parfait discernement. Il ne semble pas non plus s'alarmer particulièrement du fait qu'Araspe est passé du côté ennemi. Lors du conseil de guerre, il suscite l'admiration par ses conceptions et ses décisions judicieuses. Et ses dernières visites mondaines le révèlent comme pressentant la victoire.

Cependant le Traitté qui se devoit faire pour la liberté de cette Princesse, et pour celle du Prince Artamas, alla si lentement, parce que Cresus le vouloit ainsi ; qu'il n'y avoit pas encore un article resolu le jour auparavant que la Tréve deust finir : Cyrus n'avoit pas plustost accordé une chose, que Cresus y faisoit naistre une nouvelle difficulté : et le dessein caché qu'il avoit de gagner temps, parut si clairement, qu'encore qu'il s'agist de la liberté du Prince Artamas, le Roy de Phrigie fut le premier à dire à Cyrus qu'il ne faloit plus s'amuser à traitter avec un Prince qui ne traittoit pas sincerement : et d'autant plus que l'on sçeut qu'il avoit une grande joye dans l'Armée de Cresus, pour l'arrivée d'un renfort de Troupes Egiptiennes, que l'on disoit estre conduites par un Prince extrémement brave De sorte que voyant que cette Tréve ne servoit qu'à faire durer la guerre plus long temps, il fut resolu qu'on ne la prolongeroit plus, quelque demande qu'en fissent les Ennemis. Cyrus ne voulut toutefois pas qu'on la rompist, que le temps qu'elle devoit durer ne fust entierement expiré : mais aussi ne le fut il pas plustost, et les negociateurs

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de part et d'autre ne se furent plustost retirez, que Cyrus fit recommencer la guerre : et commença de faire filer toutes ses Troupes, pour leur faire passer la Riviere d'Helle, au passage que tenoit le Frere d'Andramite : Et comme il y avoit en ce lieu là, un Grand et magnifique Chasteau, aussi tost que l'Armée eut passé la Riviere, et que l'Avantgarde de Cyrus eut poussé les Coureurs de celle de Cresus, jusques à une demy journée de Sardis ; Cyrus fit amener la Reine de la Susiane, la Princesse Araminte, et toutes les autres Dames prisonnieres dans ce Chasteau, afin qu'Abradate ne fust pas obligé de repasser la Riviere, quand il voudroit aller voit Panthée. Cependant ce grand et merveilleux esprit : qui estoit capable de tant de choses à la fois, au milieu de tomes ses souffrances amoureuses, ne laissoit pas d'avoir toute la vigilance d'un jeune ambitieux, et toute la prudence d'un vieux Capitaine. Il sçavoit non seulement combien il avoit de Troupes ; de munitions, et de Machines : mais il sçavoit encore precisément, quelles estoient les Troupes à qui il se devoit confier en une expedition dangereuse ; il sçavoit la capacité des Capitaines ; et jusques où pouvoit aller la valeur de leurs Soldats : de sorte que lors qu'il rangeoit son Armée, on estoit assuré que chacun estoit à la place qu'il devoit le mieux occuper. Mais durant qu'il songeoit à donner ordre à toutes choses, tout le monde murmuroit fort dans l'Armée

   Page 3454 (page 734 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Cyrus, de sçavoir qu'Araspe estoit dans celle des Ennemis : on sçeut mesme un jour que les Rois de Phrigie, et d'Hircanie, Tigrane, Mazare, et beaucoup d'autres, estoient aupres de Cyrus, qu'Araspe se mesloit de donner des conseils à Cresus, pour ranger ses Troupes le jour de la Bataille : car comme on eut amené à Cyrus des Prisonniers que l'on avoit faits, et qu'il leur eut demandé quel ordre ils croyoient que Cresus tiendroit à ranger son Armée ? ils respondirent qu'ils avoient oüy dire qu'on suivroit le conseil d'un Mede, qui s'estoit jetté dans leur Party : et qui vouloir que l'on changeast l'ordre qu'ils avoient accoustumé detenir. A peine ces Prisonniers eurent ils dit cela, que tout le monde connut bien que celuy qu'ils disoient estoit Araspe : mais ils furent extrémement surpris, de voir que Cyrus au lieu de s'emporter contre luy, se contenta de dire en sous-riant, qu'il eust bien voulu tenir ce Mede en sa puissance. Mais à peine avoit il dit cela, que sans y faire une plus grande reflection il tint conseil de guerre, sur toutes les choses qui pouvoient tomber en contestation. Il n'y en avoit pourtant gueres aux lieux où estoit Cyrus : car il apuyoit tousjours ses advis de si puissantes raisons, que rien ne s'y pouvoit opposer : de sorte que les Rois d'Assirie, de Phrigie, d'Hircanie, et de la Susiane, aussi bien que Mazare, Tigrane, Persode, Phraarte, Gobrias, Gadate, Anaxaris, et tous les autres qui en estoient, s'estant remis absolument à fa

   Page 3455 (page 735 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

conduite, il commença de songer à toutes les choses necessaires, et pour la marche de ses Troupes, et pour le jour de la Bataille. Pour cét effet, il fit venir presques tous les Officiers de son Armée, et leur donna à chacun un ordre si particulier de ce qu'ils avoient à faire, qu'ils n'avoient simplement qu'à obeïr, pour se bien aquitter de leur charge. C'est à vous, dit il aux Capitaines, à enfermer tousjours les moins bons de vos Soldats entre les meilleurs : afin que la valeur de ceux qui sont devant, donne exemple de bien faire à ceux du milieu : et que le courage de ceux qui sont derriere, empesche les autres de fuir. En suitte il commanda encore aux Capitaines que quelque confiance qu'ils eussent en leurs Soldats, ils ne laissassent pas de les exhorter à faire leur devoir : et qu'ils ne manquassent pas non plus de chastier les lasches : leur disant que le moyen de rendre les Soldats invincibles, estoitde faire en sorte qu'ils craignissent autant leurs Capitaines que leurs Ennemis. En suitte il donna tous les ordres necessaires pour faire marcher les machines, et mesme pour le Bagage, aussi bien que pour les Chariots de guerre : il destina des Troupes pour estre aupres des uns et aupres des autres : il songea mesme à faire que personne ne se pleignist du lieu qu'il occuperoit : il pend aussi à donner les ordres aux Archers qui devoient estre montez sur des Chameaux : Si assignant precisément le rang de tous ceux qui composoient cette grande

   Page 3456 (page 736 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Armée, il parut qu'il avoit l'esprit d'une si merveilleuse estenduë, qu'il eust pû gouverner tout l'Univers avec plus de facilité, que les autres ne gouverneur une petite Famille. Mais une des choses qu'il recommanda le plus à tous les Chefs, fut de se tenir aussi prests à combatre, quand mesme ils seroient à l'arriere Garde, que s'ils estoient au front de la Bataille. Toutes choses estant donc disposées de cette sorte, et ayant resolu de marcher le lendemain, Cyrus fut le soir prendre congé des Princesses, accompagné de la plus part des personnes de qualité de cette Armée : mais entre les autres, de ceux qui avoient quelque attachement particulier en ce lieu là : comme Phraarte, Andramite, et Ligdamis : qui ayant sçeu que Cresus avoit voulu faire surprendre le Chasteau d'Hermes, et que son Pere qui en estoit Gouverneur s'estoit veû contraint de ce declarer, ne fit plus de difficulté de combatre pour Cyrus, principalement voyant tant d'autres Lydiens dans son Armée. Comme Cyrus estoit tres civil, il dit à toutes ces Dames en general, qu'il feroit ce qu'il pourroit pour faire qu'elles ne fussent pas obligées de respandre des larmes, apres la victoire qu'il esperoit obtenir : assurant la Princesse Araminte en son particulier, de ne manquer jamais à rien de ce qu'il luy avoit promis. Cyrus avoit ce soir là tant de joye sur le visage, qu'il estoit aisé de tirer un heureux presage pour la Bataille qu'il devoit donner : aussi Panthée luy

   Page 3457 (page 737 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit elle qu'elle en esperoit bien : s'imaginant qu'il sçavoit sans doute que ses Ennemis n'estoient pas si forts qu'on les disoit. Au contraire Madame, luy dit il, j'ay sçeu qu'il leur est venu d'Egipte un Prince extrémement brave : que le Prince de Mysie est aussi arrivé à Sardis, et qu'un vaillant Capitaine d'Ionie nommé Arinaspe, est aussi venu avec des Troupes au secours de Cresus : mais puis que le vaillant Abradate, poursuivit il, est pour nous, et que nostre cause est la plus juste, je ne laisse pas d'esperer la victoire. Au moins, adjoustat il, ay-je cette consolation, de pouvoir esperer de vaincre bientost ou de mourir : apres cela ce Prince prit congé d'elle, et de toutes les autres Dames : n'y en ayant pas une qui n'eust un sujet particulier de se loüer de sa civilité, et qui ne fist des voeux pour sa conservation. Phraarte n'en pût pas autant obtenir de la Princesse Araminte : qui dans les sentimens de douleur où elle estoit, et pour la prison de Spitridate, et pour la Bataille qu'on alloit donner, le regarda partir presques sans sçavoir si c'estoit luy. Pour Ligdamis, il reçeut de sa chere Cleonice, toutes les marques de tendresse qu'il en pouvoit desirer : mais pour Andramite, il ne pût voir en Doralise que de la civilité : encore ne s'estimoit il pas tout à fait malheureux, d'en avoir esté regardé sans froideur.

Les troupes se mettent en marche
Abradate, de son côté, reçoit une armure somptueuse de la part de Panthée. Les adieux des amants n'en sont que plus déchirants. De manière générale, toute l'armée de Cyrus, offre, sous le soleil, un aspect resplendissant. Les troupes se mettent en marche dans un ordre bien déterminé. Les ennemis, informés de ce grand mouvement, commencent à céder à la peur, de sorte que, pour prévenir la panique, Cresus prend les devants et se poste en face des troupes du héros. Dans l'attente de la bataille, les divers protagonistes se livrent à leurs pensées favorites.

Cependant Abradate fit ses Adieux à part, et ne les fit que le lendemain au matin : mais comme il estoit prest de prendre les Armes qu'il avoit accoustumé de

   Page 3458 (page 738 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

porter, Panthée luy en envoya de magnifiques, qu'elle luy avoit fait faire secrettement à la Ville où elle estoit lors qu'il l'estoit allée trouver, et où elle avoit fait mettre tontes ses Pierreries. Le Casque qu'on luy aporta, estoit tout estincelant de Diamants, avec un Pannache de couleur de Pourpre : la Cotte d'Armes estoit aussi tres magnifique, et de mesme couleur que le Pannache : de sorte qu'Abradate s'estonnant de voir des armes si superbes, commença le remerciment qu'il en fit à sa chere Panthée, par des pleintes qu'il luy fit, de ce qu'elle avoit employé ses Pierreries à le parer en un jour de guerre : qui eussent esté plus necessaires à la parer elle mesme, en quelque Feste de resjouïssance apres sa victoire. J'ay une si grande opinion de vostre valeur, luy respondit elle, et nous douons tant à l'illustre Cyrus, que j'ay creû qu'il estoit à propos que vous eussiez des armes fort remarquables : afin que les belles choses que vous ferez le jour de la Bataille, puissent plus aisément estre remarquées par ce Prince. Mais quelque grandeur de courage qu'il y eust en ces paroles, Panthée ne les prononça pourtant qu'en pleurant : il est vray qu'elle aporta soin à cacher ses larmes, de peur qu'Abradate ne les prist à mauvais augure : il est vray aussi, que ce Prince fit semblant de ne les voir pas, de peur de l'attendrir trop, et de s'attendrir luy mesme. Il se contentâ donc de luy renouveller en peu de paroles, les assurances d'une affection inviolable, et d'une passion eternelle : apres

   Page 3459 (page 739 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy il luy promit de l'aquiter envers Cyrus de tout ce qu'elle luy devoit : de sorte que s'engageant insensiblement à parler de ce Prince, ils en firent un grand Eloge, en se reussouvenant comment il les avoit traitez ; Panthée faisant durer cette conversation avec adresse, afin de differer ce cruel, adieu, et de voir plus long temps son cher Abradate, qui n'avoit jamais esté plus beau ny de si bonne mine, qu'il estoit avec ces magnifiques Armes. Mais enfin ce Prince voyant qu'il estoit temps de partir, embrassa sa chere Panthée : et la quittant sans pouvoir prononcer le mot d'adieu, il traversa une Antichambre, et alla pour monter dans un superbe et magnifique Chariot de guerre, qui l'attendoit devant le Perron de ce Chasteau. Panthée le suivant, accompagnée de toutes les Dames prisonnieres. Mais comme il vint à se retourner, et qu'il la vit avec une douleur sur le visage qui n'avoit pourtant rien que de Grand et d Heroïque : il retourna encore une fois vers elle : et la prenant par la main, qu'il luy baisa, en voulant l'obliger de rentrer ; veüillent les Dieux, s'escria t'il, que je puisse faire voir que je ne suis pas indigne d'estre Mary de Panthée, et Amy de l'illustre Cyrus : apres quoy la quittant, il se jetta avec precipitation dans le Chariot qui l'attendoit, la conjurant encore une fois, apres qu'il y fut, de se retirer. Elle ne le fit pourtant pas : au contraire, elle le suivit des yeux autant qu'elle pût : et il la regarda aussi le plus longtemps

   Page 3460 (page 740 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il luy fut possible. Mais comme si la constance de Panthée luy eust esté inspirée par la veuë d'Abradate, dés qu'elle ne le vit plus, elle s'esvanoüit : et ses Femmes furent contraintes de la porter sur son lict. Cependant jamais on n'a rien veû de si magnifique, que l'estoit cette grande Armée : car non seulement Cyrus, le Roy d'Assirie, Mazare, et tous les autres Princes estoient superbement armez ; mais encore tous les Capitaines : et il n'y avoit pas mesme un simple Soldat, qui du moins n'eust rendu ses Armes claires et luisantes, s'il ne les avoit pû avoir belles et riches : de sorte que le Soleil estant ce jour là sans aucun nuage, fit voir en la marche de cette Armée, le plus bel objet qui soit jamais tombe sous les yeux. Toute la Cavalerie avoit des Casques d'Airain bruny, aussi bien que le reste des Armes, des Pennaches blancs ; des Cottes d'armes incarnattes ; et des Javelots à la main garnis de cuivre doré, ou d'orfevrerie. Pour Cyrus, ses Armes estoient ces mesmes Armes d'or qu'il avoit portées a la Bataille qu'il avoit gagnée contre le Roy d'Assirie : luy semblant que puis qu'elles luy avoient esté si heureuses : il devoit encore s'en servir en une occasion qui n'estoit pas moins dangereuse, et qui ne luy estoit pas moins importante. Le cheval qu'il monta avoit aussi eu l'honneur de luy servir à plusieurs de ses victoires, et particulierement à celle là : de sorte que le Roy d'Assirie reconnoissant ces Armes, qui estoient fort remarquables,

   Page 3461 (page 741 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en soupira : et ne pût s'empescher d'en dire quelque chose à Cyrus. Veüillent les Dieux du moins, luy dit il, que ces Armes que vous portez, vous soient aussi heureuses contre Cresus, et contre le Roy de Pont, qu'elles vous le furent contre moy : eh veüllent ces mesmes Dieux, que je me serve mieux de celles que j'ay aujourd'huy, que je ne fis de celles que j'avois alors. Vous fistes de si belles choses, reprit modestement Cyrus, que si la Fortune n'eust esté vostre Ennemie, Ciaxare ne vous eust pas vaincu : c'est pourquoy l'espere plus aujourd'huy en vostre valeur qu'en la mienne. Comme ils en estoient la, Mazare s'estant joint à eux, aussi bien que Tigrane, Phraarte, Anaxaris, Gobrias, Gadate, et tous les volontaires ; il commanda que toute l'Armée commençast de marcher : et il marcha en effet luy mesme à la teste de son Avant-garde, avec le Roy d'Assirie, auquel il donna la droite, et auquel il offrit mesme le commandement : Hidaspe commandant le corps de la Bataille où estoient tous les Homotimes : le Roy de Phrigie et le Roy d'Assirie l'Arriere-garde : et Abradate tous les Chariots de guerre, qui faisoient un corps separé avec les Tours et les Machines pendant cette marche. Cyrus commençant donc d'avancer, apres avoir envoyé long temps auparavant des Coureurs pour aprendre des nouvelles des Ennemis, donna le branle à tout ce grand corps d'Armée, qui sembloit n'avoit qu'un esprit qui la conduisist et qui animast toutes ses

   Page 3462 (page 742 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parties, tant il se remüoit avec ordre. Cresus de son costé, aussi bien que le Roy de Pont, se preparoit à un combat general, n'oublioit rien de tout ce qui pouvoit luy faire obtenir la victoire : il est vray qu'il y avoit une notable difference, entre ces deux Armées : car si l'esperance estoit dans celle de Cyrus, la terreur estoit dans celle du Roy de Lydie. Ce n'est pas qu'elle ne fust beaucoup plus nombreuse que l'autre ; à cause de ce grand nombre d'Egiptiens qui y estoient venus, et du secours que le Prince de Misie, et Arinaspe y avoient amené. Mais le Nom de Cyrus estoit si redoutable par tout, que dés que l'on sçeut au Camp de Cresus que ce Prince avoit passé la Riviere d'Helle, l'espouvante se mit dans le coeur de la plus part des Soldats : et la nuit suivante les Gardes avancées de Cresus, ne cesserent de donner de fausses allarmes : car la crainte qu'ils avoient, leur faisoit croire qu'ils voyoient ce qu'ils ne voyoient point du tout : de sorte qu'il falloit que toutes les Troupes de Cresus passassent la nuit sous les armes. Cresus craignant donc que cette espouvante ne devinst à la fin une de ces terreurs paniques qui ont quelquesfois détruit sans combatre les plus grandes Armées du monde, se resolut de tesmoigner de la hardiesse, afin d'en donner aux autres, et d'aller au devant de Cyrus : si bien que décampant dés le lendemain, il s'avança un peu au delà de Thybarra, en mesme temps que Cyrus venoit à luy : de sorte que ces deux Armées camperent le soir

   Page 3463 (page 743 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à cinquante stades l'une de l'autre. Comme Cyrus ne vouloit pas estre sur pris, il passa toute cette nuit là sans dormir : et comme le Roy d'Assirie et Mazare vouloient du moins faire tout ce qu'ils pouvoient, ils furent tesmoins des soins qu'il avoit de pourvoir à toutes choses, et veillerent aussi bien que luy. Il fit visiter les Chariots de guerre, qu'il avoit sait armer de Faux à l'entour des essieux, pour voir si durant la marche du jour precedent, il ne s'y seroit rien gasté : et il n'oublia rien enfin de tout ce qu'il creut luy pouvoir servir à vaincre. Cependant ces trois illustres Rivaux passerent le reste de la nuit dans une mesme Tente, avec des sentiments bien differents, quoy que Mandane fust l'objet de toutes leurs pensées : car Cyrus dans la certitude d'estre aimé, malgré toutes les menaces des Dieux, avoit quelques momens agreables au milieu de ses souffrances : où au contraire le Roy d'Assirie, malgré le favorable Oracle qu'il avoit reçeu à Babilone, sçachant qu'il n'estoit point aimé, et que Cyrus l'estoit, avoit des momens de fureur, dont il avoit peine à estre le Maistre : pour Mazare, quoy que ses sentimens fussent moins violens, sa douleur estoit pourtant tres sensible : car enfin quand il venoit à penser, qu'il s'estoit imposé à luy mesme, la necessité de ne pretendre plus qu'à l'amitié de Mandane, il ne sçavoit pas s'il pourroit demeurer dans les bornes qu'il s'estoit prescrites. D'autre part, le Roy de Pont s'estimoit aussi malheureux qu'il pouvoit l'estre :

   Page 3464 (page 744 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

principalement quand il venoit à considerer, que mesme la victoire ne le rendroit pas heureux : puis que quand il auroit vaincu Cyrus, il n'auroit pas vaincu Mandane : à qui il n'avoit pas voulu qu'on dist rien de la Bataille qu'on alloit donner, afin de luy espargner quelques inquietudes ; car on peut dire que jamais Ravisseur n'a esté moins violent ny plus respectueux que celuy là. De sorte que Mandane et la Princesse Palmis, sans sçavoir que l'on alloit combatre pour leur liberté, se plaignoient et se consoloient ensemble. Mandane avoit pourtant eu une douleur bien sensible, de n'avoir pas voulu croire Mazare : car elle avoit sçeu par Cylenise, que ce Prince estoit effectivement allé trouver Cyrus. Le Prince Artamas de son costé souffroit des peines inconcevables : non seulement par sa prison, mais par celle de la Princesse Palmis ; et par l'inquietude qu'il avoit de la Bataille qu'il sçavoit que l'on alloit donner. Il avoit pourtant tout brave qu'il estoit, quelque consolation de n'y estre point, afin que la Princesse de Lydie ne luy pûst pas reprocher un jour qu'il eust combatu contre le Roy son Pere. Mais quelques inquietudes qu'eussent routes ces illustres Personnes, comme Cyrus estoit le plus amoureux, je pense qu'on peut dire qu'il estoit le plus tourmenté : du moins fut il le plus diligent à se mettre en estat de vaincre.


Reprise de la guerre
Après avoir sacrifié à leurs dieux, les deux armées se mettent en position à proximité de la ville de Thybarra. Cyrus procède à diverses manuvres risquées, mais qui lui donnent bientôt la maîtrise de la situation. Il lance alors l'assaut victorieux, non sans perdre dans le combat certains de ses alliés, parmi lesquels Abradate.
Les sacrifices propitiatoires des deux armées
De bon matin, Cyrus fait lever ses troupes et ordonne un sacrifice à la mode persane. Du côté ennemi, on fait de même : les troupes sont galvanisées par une ancienne cérémonie lydienne, qui contraint les soldats à faire serment de ne jamais reculer.

Car à peine l'Aurore commença t'elle de blanchir les nuës, du costé du Soleil levant, qu'il fit esveiller tout son

   Page 3465 (page 745 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Camp, au son des Trompettes, des Clairons et des Haubois, de sorte que chacun prenant ses Armes, et se rangeant sous son Enseigne, presques en un moment toute cette grande Armée se trouva en estat d'obeïr à son General, qui n'ayant pas moins de pieté, que de valeur, commanda que l'on fist un Sacrifice, afin de demander la victoire aux Dieux : voulant mesme, que l'on sacrifiast selon la coustume des Persans sans y mesler nulle ceremonie estrangere. De sorte que les Mages qui s'estoient preparez à faire cette ceremonie, choisirent une eminence qui le trouva estre enfermée dans le Camp, pour Sacrifier à Jupiter ; au Soleil qu'ils apelloient Orosmade ; et à Venus Uranie, qu'ils nommoient Mitra : Cyrus choisissant ces trois Divinitez, afin que Jupiter luy donnast la force de vaincre ; que le Soleil esclairast sa victoire, et que Venus Uranie le favorisast dans le dessein qu'il avoit de delivrer la Princesse qu'il aimoit. Comme les Persans ne sacrifioient jamais qu'à Ciel ouvert ; qu'ils ne dressoient point d'Autels ; n'allumoient point de feu ; ne se servoient point de Musique, ny de Couronnes de sleurs ; la ceremonie ne fut pas longue : car les Mages ne firent autre chose, sinon que se mettant chacun une Tiare environnée de Mirte sur la teste, ils conduisirent les victimes sur l'eminence qu'ils avoient choisie, où ils ne furent pas plustost arrivez, qu'ils invoquerent les Divinitez à qui ils sacrifioient ; et suivant la coustume de Perse qui vouloit que l'on

   Page 3466 (page 746 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne fist jamais de priere que pour tous les Perses en general, excepté pour le Roy, ils demanderent à ces Divinitez, tout ce qui pouvoit estre glorieux à leur Nation : et par consequent la victoire. En suitte ils prierent pour toute l'Armée, et pour Ciaxare seul en particulier : Cyrus n'ayant pas voulu qu'on le distinguast de tous les autres Persans. Apres cela, les victimes estant immolées, on les estendit sur des faisseaux de Mirte, et de Laurier, où l'on visita les entrailles, qui se trouverent estre telles qu'il les faloit pour bien esperer de la Victoire, et pour donner un nouveau coeur à tous les Soldats. Cependant quelque diligent que fust ce Prince à sacrifier, il avoit esté devancé par Cresus : il est vray que ç'avoit esté d'une maniere bien differente, car comme luy et le Roy de Pont, aussi bien que le Prince de Mysie, et tous les autres Chefs, avoient remarqué que leurs Soldats craignoient leurs Ennemis, et que le nom de Cyrus leur estoit extraordinairement redoutable, ils eurent peur eux mesmes que cette terreur ne mist le desordre dans leur Armée : de sorte que comme il s'agissoit de donner une Bataille, qui sembloit devoir estre une Bataille decisive, ils s'aviserent pour obliger leurs Soldats à faire leur devoir, et à joindre l'opiniastreté, à leur valeur ordinaire, de les y engager par un sentiment de Religion. Pour cét effet, ils remirent en usage un ancien Sacrifice dont on se servoit à la guerre, du temps que les Heraclides regnoient en Lydie. Ils firent

   Page 3467 (page 747 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donc dresser des Autels au milieu du Camp, où toute l'Armée se rangea comme en Bataille, environ à deux heures apres minuit. En suitte dequoy on alluma à l'entour de ces Autels douze feux, qui firent voir grand nombre de victimes, que les Sacrificateurs avoient desja égorgées. A l'entour de ces Autels ; de ces feux ; et de ces victimes sanglantes, estoient deux cens hommes l'Espée nuë à la main : en suitte dequoy apres avoir fait jurer tous les Capitaines, de ne quitter le combat que morts ou victorieux, on apella les uns apres les autres, au milieu de ces feux, de ces Autels, de ces victimes, et de ces hommes qui avoient l'Espée nuë à la main, on leur fit promettre et jurer, avec des paroles terribles, et en faisant des imprecations sur eux, et sur toute leur posterité ; de ne manquer à rien de tout ce que Cresus leur commanderoit, ou leur feroit commander par leurs Capitaines. Apres cela on leur fit encore promettre en particulier, de ne fuïr point de la Bataille ; de tüer ceux de leurs compagnons qui voudroient reculer d'un pas seulement ; et de se resoudre à la mort, plustost que de ne remporter pas la victoire. Et comme il y en eut quelques uns, qui espouventez d'un si estrange Sacrifice, et d'une si ferme resolution, ne voulurent pas jurer ; ces hommes qui avoient l'Espée nuë à la main, les tuërent ; et par un exemple si cruel, et si terrible, porterent tous les autres à promettre ce qu'on leur demandoit, quoy que peut-estre ils n'eussent pas tous envie

   Page 3468 (page 748 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de le tenir. Neantmoins comme les choses d'aparat touchent extrémenent le coeur de la multitude, les Soldats de l'Armée de Cresus en general creurent estre devenus plus vaillans apres cette ceremonie, qui finit par des assurances que les Sacrificateurs donnerent par force, qu'ils ne voyoient que des signée favorables à toutes les victimes : si bien que l'esperance succedant à la crainte, l'Armée de Cresus commença de ne douter plus de l'heureux succés de la Bataille.

Les premiers mouvements de la bataille
Cresus déplace ses troupes sur le site particulier de Thybarra, dans l'intention de tendre un piège à l'armée du héros. Cyrus, après une analyse judicieuse du terrain, s'efforce de contourner les obstacles, malgré la situation défavorable dans laquelle se trouve son armée. Après l'échec de cette première manuvre, il feint de battre en retraite. Malheureusement les troupes commises à la protection de ce repli cèdent, malgré les exploits d'Hidaspe à les contenir. Cyrus, prompt à riposter, n'est cependant pas suivi par ses troupes. Il n'en parvient pas moins à limiter les dégâts, puis lance une manuvre audacieuse, consistant en un changement d'ordre de ses lignes.

Cependant le Roy de Lydie qui ne s'assuroit pas tant à la multitude de ses Troupes, qu'il ne voulust encore songer à tout ce qui luy pouvoit estre avantageux, se raprocha de Thybarra : de sorte que Cyrus fut extrémement surpris apres qu'il eut sacrifié, et que le jour commença de paroistre, de voir que les Ennemis n'estoient plus où il les croyoit : jugeant bien alors qu'ils vouloient l'engager à combattre en un lieu desavantageux pour luy. En effet si ce Prince n'eust pas esté aussi prudent que vaillant, il se seroit exposé à perdre toute son Armée inutilement, Thybarra estoit une Ville d'une medrocre grandeur, scituée sur une agreable Coline, à cent trente stades de Sardis : au pied de cette Coline passoit une petite Riviere, qui en formant tout à l'entour un Marais assez estendu en rendoit l'abord difficile : de sorte qu'il paroissoit assez que Cresus croyoit avoir besoin de tout contre un Prince tell que Cyrus. Comme cét Heros estoit accoustumé à chercher ses Ennemis, et à

   Page 3469 (page 749 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne les fuïr jamais, il fut se mettre en Bataille sur la hauteur la moins esloignée de Thybarra, et la plus opposée à celle où estoit Cresus ; tesmoignant avoir une si violente envie de combatre, qu'il eut besoin de toute sa prudence, pour s'opposer à l'ardeur de son courage, qui vouloit qu'il hazardast tout, plustost que de ne combatre point. Toutesfois venant à considerer que s'il perdoit la Bataille, sa gloire recevroit une tache, et que Mandane ne seroit point delivrée, il examina la choie de plus prés. Il vit donc que l'Aisle droite de Cresus, estoit à couvert de la ville de Thybarra, qui de ce costé là estoit fortifiée naturellement par la chutte de plusieurs Torrens, qui par la suitte des temps s'estoient faits des passages si profons, et si tortueux, qu'ils en rendoient l'abord tres difficile. Cyrus sçeut encore que le corps de la Bataille des Ennemis estoit si judicieusement posté qu'il ne l'eust pû estre mieux : car enfin il estoit dans de petits bois, que la Nature avoit tellement retranchez, que l'Art ne l'eust pas si bien fait : et pour l'Aisle gauche, comme elle estoit sur une eminence, où pour y aller il faloit passer plusieurs défilez, il y auroit eu beaucoup d'imprudence d'en concevoir le dessein : principalement l'Armée de Cresus estant beaucoup plus nombreuse que celle de Cyrus. Le Roy de Lydie, avoit pourtant esperé que Cyrus feroit ce qu'il avoit fait auprès d'Anaxate, et en Assirie ; et qu'ainsi ne hazardant rien, et Cyrus hazardant

   Page 3470 (page 750 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout, il pourroit remporter la victoire. Mais comme la prudence consiste principalement à changer de sentimens selon les occurrences, Cyrus qui avoit tout hazardé pour delivrer Mandane en Armenie, où il le pouvoit faire sans choquer la raison, ne voulut pas faire la mesme chose en Lydie, où il ne pouvoit sans s'exposer à perdre et Mandane, et la victoire. Il fit pourtant tout ce qui fut en son pouvoir, pour tascher de faire quitter à Cresus le Poste qu'il occupoit, et pour l'obliger à combatre : et l'on peut dire que tout ce que l'Art militaire enseigne pour forcer des Ennemis à faire plus qu'ils ne veulent, fut employé inutilement en cette occasion : de sorte que tout ce jour là, les deux Armées furent en de continuelles escarmouches, sans que Cyrus pust jamais engager les Ennemis à un Combat general. Cependant le lieu où il estoit campé estoit extrémement incommode : car comme les Ennemis estoient Maistres de la petite Riviere qui passoit aupres de Thybarra, on ne sçavoit où mener boire les chevaux de son Armée, ny mesme où trouver du fourrage. Cyrus se resolvant donc à décamper il fie dessein de s'aller poster assez prés du Pactole, où son Armée trouveroit abondance de tout ce qui luy manquoit au Poste qu'elle abandonnoit, et d'où il pourroit observer la contenance des Ennemis, et estre en estat de pouvoir facilement les joindre, et les forcer à combatre, de quelque costé qu'ils marchassent. La difficulté

   Page 3471 (page 751 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit de resoudre s'il décamperoit de jour, ou de nuit ; la prudence vouloit que ce fust de nuit, mais le grand coeur de Cyrus n'y pouvoit consentir, et n'y consentit pas en effet. Il est vray qu'une des raisons qui l'obligerent à suivre plustost en cette occasion, les mouvemens de son courage, que les conseils de la prudence ordinaire, fut qu'il espera que peut estre Cresus et le Roy de Pont, voudroient ils du moins faire semblant de le suivre, et que pofitant de cette occasion, il tourneroit teste et les forceroit à combattre. De sorte qu'encore qu'il connust bien qu'il y avoit un danger evident, à faire ce qu'il pretendoit, et que le bon succes en estoit douteux, il ne laissa pas d entreprendre de se retirer à la veuë d'une armée beaucoup plus forte que la sienne, et commandée par des Princes qui sçavoient admirablement la guerre : et qui par consequent devoient vray-semblablement prendre la resolution de faire en sorte, que la retraitte de Cyrus se changeast en fuitte, et que sa fuitte fust suivie de sa deffaite entiere. Cependant le courage Heroïque de Cyrus l'emporta sur toute autre consideration : et dés que la pointe du jour luy permit de voir la route qu'il devoit prendre, le Corps de reserve marcha ; la seconde ligne le suivit, et preceda la premiere, qui marcha immediatement apres : en suitte dequoy, et les Machines, et les Chariots armez de faux, marcherent à la teste de l'Infanterie. Les ordres de Cyrus furent si bien executez, que cette

   Page 3472 (page 752 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

retraitte se fit sans confusion, et sans peril ; excepé la premiere Ligne de l'Aisle droite où estoit Cyrus, parce que l'Aisle gauche de Cresus qui luy estoit opposée, et ou estoient les Lydiens, et les Mariandins, estoit la plus dégagée, et celle qui pouvoit plus facilement venir fondre sur ce Prince, parce qu'il y avoit moins d'obstacles de son costé que des autres : Aussi fut-ce celle qui commença de quitter son Poste pour aller charger un Prince que les Lydiens n'eussent osé attaquer de pied ferme, et qu'ils n'attaquoient que parce qu'il se retiroit. Cependant Cyrus avoit voulu que le corps de Cavalerie que commandoit Hidaspe, fist ferme dans la plaine, afin que sa ligne peust se retirer par les intervales de la Cavalerie, comme en effet elle le fit : mais les Troupes que commandoit Artabase ce jour là, qui faisoient la retiraitte de toute l'Armée, aussi bien que celles que commandoit Anaxaris, furent attaquées par les Mariandins, de qui ils soustinrent l'effort avec beaucoup de courage, principalement Anaxaris, qui fit des miracles en cette occasion. Mais quoy qu'ils peussent faire, les Troupes qu'ils commandoient pliererit ; Anaxaris fut blessé et fait prisonnier, et Artabase plus heureux que luy se dégagea d'eux, et rejoignit ceux de son Party. Les Ennemis voyant un commencement si heureux, eussent poussé leur victoire plus avant, si Hidaspe ne les eust arrestez, et ne les eust repoussez si vigoureusement, qu'il en merita des acclamations,

   Page 3473 (page 753 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et des loüanges, de toutes les deux Armées qui le virent aller à la charge avec une ardeur qui faisoit assez connoistre, qu'il estoit digne de l'amitié que Cyrus avoit pour luy. Hidaspe combatant donc et pour sa propre gloire, et pour celle de son Maistre, repoussa les Mariandins, et les Lydiens qui les soutenoient, jusques à demy hauteur de la Coline dont ils estoient descendus ; mais un moment apres trois Escadrons les venant soutenir, et ces trois estant suivis de toute la Cavalerie de Cresus, qui fut commandée pour s'opposer à la valeur d'Hidaspe ; il falut que les siens cedassent à la multitude, et se retirassent en confusion, principalement parce qu'ils se retiroient en descendant. Cyrus de qui la prudence ne pouvoit estre trompée, et qui avoit preveû ce qu'il voyoit, avoit commandé à une partie de ses Troupes, de se mettre en Bataille sur la hauteur la plus proche, et avoit voulu que sa Ligne s'arrestast dans la plaine, afin de favoriser en personne la retraitte d'Hidaspe. Pour cét effet il avoit esté d'Escadron en Escadron exhorter tous ceux qui les composoient, à se monstrer dignes de l'opinion avantageuse qu'il avoit de leur courage : et en effet il creut qu'ils feroient ce qu'ils avoient accoustumé de faire, et qu'ils ne l'abandonneroient pas. Cependant comme il estoit prest d'aller charger ceux qui forçoient les siens à se retirer avec tant de desordre : et que l'on voyoit desja dans ses yeux cette fierté qui avoit accoustumé d'inspirer une nouvelle ardeur

   Page 3474 (page 754 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à ses Soldats, et d'espouvanter ses ennemis ; ces mesmes Escadrons qui luy avoient promis de ne le quitter point, et qui ne l'avoient jamais quitté, se trouverent capables de la peur qu'ils avoient accoustumé de donner aux autres : ainsi soit que la multitude des Ennemis les estonnast ; soit que la retraitte tumultueuse des leurs esbranlast leur courage ; ou soit qu'il y ait certains momens dangereux à la guerre, où les plus braves ne peuvent respondre d'eux mesmes, ils abandonnerent Cyrus : de sorte qu'il ne pût faire autre chose que songer enfin à sauver sa personne, pour sauver son Année. Ce ne fut pourtant qu'à l'extremité qu'il prit cette resolution, et qu'apres s'estre veû plus d'une fois en danger d'estre pris ou tué, tant il avoit de peine à se retirer devant ses Ennemis, luy qui n'en avoit jamais rencontré qu'il n'eust batus. Tous ceux à qui la frayeur osta le jugement, ne purent s'empescher de fuïr jusques au pied de la hauteur oû la seconde ligne s'estoit postée, aussi bien que l'Aisle gauche de la premiere, l'lnfanterie de la bataille, et le corps de reserve. Mais ceux à qui le peril ne fit pas perdre la raison, s'arresterent à un endroit de la plaine où un petit rideau les couvroit en quelque sorte : Cyrus qui dans cette fascheuse rencontre, avoit l'esprit aussi libre que s'il n'eust pas esté en peril, voyant quelques uns des siens qui avoient fait alte, commença de les r'allier ; et il le fit avec tant de courage. et si à propos, que tournant teste aux Ennemis, non seulement

   Page 3475 (page 755 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il les arresta tout court, mais il les repoussa vigoureusement, et les força de se retirer sur l'eminence que les gens de Cyrus avoient quittée, et qui estoit opposée à celle où ils estoient postez. Apres que Cyrus eut fait cette genereuse action, et qu'il eut rejoint les Rois d'Assirie, de Phrigie, d'Hircanie, et tous les autres Princes qui estoient à cette Armée, il resolut absolument de donner Bataille, et de ne changer rien au premier ordre qu'il avoit donné, comme en effet il n'y eut point d'autre chargement, sinon que la premiere Ligne de l'Aisle droite devint seconde ligne ; Cyrus ne jugeant pas qu'elle fust assez bien remise de l'effroy dont elle avoit esté capable, pour l'exposer au premier choc du combat. Ce n'est pas que ce ne fust une chose aussi dangerese que hardie, de vouloir changer un ordre de Bataille à la veuë des Ennemis : cependant le changement de ces deux Lignes se fit avec tant d'ordre, et d'un mouvement si reglé, qu'il n'y eut aucune confusion : car faisant une contre marche, elles passerent à la place l'une de l'autre par leurs intervales, et le firent avec tant de justesse, qu'en fort peu de temps elles se trouverent en estat de combatre, s'il le faloit. Tout ce que Cyrus avoit rallié de Cavalerie, fut renvoyé au Poste qu'elle devoit occuper ; et toutes choses enfin furent si bien et si tost restablies, quel on ne s'aperçût pas que l'on eust perdu quelques hommes à cette retraitre, dont le nombre se trouva en effet estre fort petit. Cependant

   Page 3476 (page 756 dans l'édition de 1656)