Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
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Partie 5, livre 2


La renommée de Telephane
Après la prise de Nysomolis, ville stratégique sur la rivière Hermes, l'armée de Cyrus avance vers Sardis, où Mandane est retenue. La renommée d'un vaillant et mystérieux combattant lydien, nommé Telephane, se propage ; intrigué, Cyrus souhaiterait pouvoir se battre contre lui. Pendant ce temps, Aglatidas rentre de sa mission à la cour de Cresus, porteur de nouvelles relativement bonnes : les prisonniers de guerre sont traités avec respect ; le roi de Lydie accepte de se montrer moins rigoureux envers Artamas, mais refuse toujours de le libérer. De son côté, Abradate semble se plaindre des décisions de Cresus.
L'attaque de Nysomolis
L'armée de Cresus augmente en nombre de jour en jour. Or Cyrus est impatient de délivrer Mandane, prisonnière du roi de Pont à Sardis. Afin de tromper l'armée ennemie, il décide de ne pas passer le fleuve Hermes par le Château d'Hermes, comme l'on s'y attendrait, mais en attaquant une ville nommée Nysomolis, située près de la rivière, et possédant un pont. Et de fait, la valeur militaire du héros est telle que ses troupes prennent possession de la ville en vingt-quatre heures, ce qui réjouit l'armée et répand la terreur dans le camp lydien.

   Page 3006 (page 286 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus ne fut pas plustost au Camp, qu'il envoya dire au Roy de Phrigie, que la Reine de la Susiane, et la Princesse de Pont, avoient escrit si avantageusement pour le Prince Artamas. qu'il esperoit que le voyage d'Aglatidas seroit heureux. Le jour suivant, il dépescha vers Ciaxare, pour luy donner advis de tout ce qui s'estoit passé : et pour le suplier de ne luy envoyer plus de troupes : afin que si Thomiris entreprenoit quelque chose, il fust en estat de luy resister, jusques à ce qu'il eust finy la guerre où il estoit engagé, et delivré la Princesse Mandane.

   Page 3007 (page 287 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres quoy, il ne songea plus qu'à commencer la Campagne : et qu'à reparer par quelque exploit memorable, le malheur qui luy estoit arrivé. Pour cét effet, il ne s'occupa durant quelques jours, qu'à aller voir luy mesme les Machines qu'il faisoit faire ; qu'a aller de Quartier en Quartier, faire une reveuë de toutes ses Troupes en particulier, jusques à ce qu'il en fist une generale : attendant impatiemment le jour bien heureux, où il conmenceroit d'entrer plus avant dans le Pais ennemy. Comme il avoit promis à Ligdamis de ne l'engager à rien qui choquast la generosité, il ne voulut point luy proposer d'obliger son Pere à luy donner passage par le Chasteau d'Hermes : il ne voulut pas mesme songer, à sa consideration, à s'en rendre Maistre par la force : et il resolut d'aller passer la Riviere plus prés de Sardis, en un lieu où il y avoit un Pont, et une petite Ville assez bien fortifiée, qu'il faloit prendre auparavant que d'estre assuré du passage de la Riviere. Cependant il recevoit tous les jours nouvelles que l'Armée de de Cresus grossissoit : il sçeut que les Egiptiens qu'Amasis luy avoit promis. et luy avoit envoyez par Mer, estoient arrivez : que les Thraces l'estoient aussi : et que cette Armée enfin estoit si nombreuse, qu'à peine le plus abondant Pais de toute l'Asie, pouvoit il suffire pour sa subsistance. Il aprit encore par ses Espions que dans peu de jours cette Armée qui s'estoit assemblée aux bords du Pactole, devoit s'avancer jusques à

   Page 3008 (page 288 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un lieu nommé Thybarra, ou tous les sujets de Cresus avoient ordre de conduire des vivres pour la commodité du Camp : chaque Ville et chaque Village estant taxé à une quantité precisé, des choses qu'ils pouvoient fournir. Cyrus aprenant donc que ses Ennemis viendroient bien tost à luy, s'il n'alloit promptement à eux, ne songea plus rien qu'à les prevenir : pour cét effet, apres avoir fait une reveüe generale de son Armée, qui se trouva alors estre composée de plus de cent quarante mille hommes : il tint Conseil de guerre, afin de resoudre comment se feroit l'attaque de la Ville de Nysomolis, par où il devoit s'assurer du passage de la Riviere. Le Roy de Phrigie ; celuy d'Hircanie ; le Prince Tigrane ; Phraarte ; Persode ; Gobrias, Gadate ; Hidaspe ; Adusius ; Chrisante ; Artabase ; et plusieurs autres, surent de ce conseil : où il sur resolu que l'on ne s'amuseroit pas à faire un Siege regulier, pour s'emparer de Nysomolis, et qu'il valoit bien mieux perdre quelques Soldats en le prenant par assaüt, que de donner loisir aux Ennemis de le venir secourir avec toute leur Armée. La chose ne fut pas plustost resoluë, que Cyrus songea à l'executer : de sorte que dés le jour suivant, ses Troupes commencerent de filer. Il fit pourtant faire une fausse marche durant un jour, afin d'abuser les Ennemis : et en effet ils y surent si bien trompez ; que ne doutant nullement que Cyrus n'eust dessein de passer la Riviere au Chasteau d'Hermes, ce fut là

   Page 3009 (page 289 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils envoyerent le plus de Troupes : se contentant de tenir seulement la garnison de Nysomolis extrémement forte. Comme Cyrus ne manquoit jamais à rien de ce qu'il devoit, il fut prendre congé de la Reine de la Susiane, et de la Princesse Araminthe : la plus part des Princes qui l'accompagnoient firent la mesme chose : et entre les autres, Phraarte, de qui la passion augmentoit de jour en jour, quoy que la froideur d'Araminte la deust plus tost diminuer. La conversation de Cyrus avec ces deux Princesses, eut quelque chose de fort touchant : ce Prince les consola pourtant autant qu'il pût : les assurant tousjours qu'il ne vouloit que delivrer Mandane : et que si le sort des armes luy estoit favorable, il se souviendroit à leur consideration, des personnes qui leur estoient cheres parmy les Ennernis, et ne les traiteroit pas comme estant les siens : apres quoy montant à cheval, il poursuivit son voyage. Cependant bien que le souvenir de tant d'Oracles fâcheux, et de predictions funestes, deust abatre le coeur a Cyrus, il cacha si bien sa douleur, que tous ses Soldats qui ne les sçavoient point, ne laisserent pas de marcher comme ils avoient accoustumé de faire, lors qu'ils alloient à une victoire assurée. On ne laissoit pas non plus de voir sur le visage de Cyrus, cette noble fierté, qui paroissoit dans ses yeux, dés qu'il avoit pris les armes, et qu'il estoit à cheval. En effet, ce Prince estoit si dissemblable à luy mesme, dés qu'il s'agissoit de combatre,

   Page 3010 (page 290 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou de donner seulement des ordres miliaires ; qu'il n'arrivoit pas un plus grand changement au visage de la Pithie, lors qu'elle rendoit des Oracles, que celuy que l'on voyoit en Cyrus, dés qu'il avoit les armes à la main. On eust dit qu'un nouvel esprit l'animoit, et qu'il devenoit luy mesme le Dieu de la guerre : son taint en devenoit plus vif ; ses yeux plus brillants ; sa mine plus haute et plus fiere ; son action plus libre ; sa voix plus esclatante : et toute sa Personne plus majestueuse : de sorte qu'au moindre commandement qu'il faisoit, il portoit la terreur dans l'ame de tous ceux qui l'environnoient. Il paroissoit pourtant toujours de la tranquilité dans son ame, malgré cette agitation heroique, qui faisoit qu'il changeoit continuellement de lieu, afin d'estre par tout, et de donner ordre à tout : et certes il le faisoit avec tant de prudence, que jamais on n'a pû luy reprocher qu'il eust fait un commandement mal à propos. Aussi estoit il obeï avec une diligence extréme, et une obeissance aveugle : dés qu'il parloit, on commençoit de se disposer à faire ce qu'il vouloit qu'on fist ; et sa presence enfin avoit quelque chose de si divin, et de si terrible tout ensemble : que l'on peut dire que quand il estoit à la teste de son Armée, seulement avec le Baston de General à la main, il ne faisoit pas moins trembler ses Amis que ses Ennemis. Il est vray que ce sentiment faisoit des effets bien differents, dans le coeur des uns et des autres : car les derniers, par la crainte

   Page 3011 (page 291 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils avoient de luy, en prenoient bien sousouvent la suitte : et les premiers, par celle qu'ils avoient de luy desplaire, en estoient incomparablement plus vaillants : estant certain que le feu divin qui eschauffoit son coeur, et qui brilloit dans ses yeux, se communiquoit à toute son Armée : et luy donnoit effectivement une ardeur de combattre, qui n'estoit pas une des moindres causes de ces victoires. Voila donc quel estoit Cyrus, lors qu'il avoit les armes à la main : et voila quel il parut à la teste de son Armée, lors qu'il fut attaquer la Ville de Nysomolis. Comme il luy importoit extrémement de l'emporter en peu de temps, quelque resistance que les Rois de Phrigie et d'Hircanie y fissent, il voulut estre en personne à la premiere attaque qu'on y fit : et beaucoup mesme ont assuré, qu'il posa la premiere Eschelle : et qu'il fut aussi le premier qui parut sur le Rampart ennemy. Ce qu'il y a de constamment vray, est que sans luy cette petite Ville eust pû tenir plus de huit jours : toutefois par son incomparable valeur, il la prit en vintquatre heures, sans y avoir mesme perdu que tres peu de gens : plus de la moitie de la garnison ayant esté taillée en pieces, et le reste ayant pris party dans l'Armée de Cyrus. Ainsi le Roy de Lydie perdit en mesme temps, un passage tres considerable sur la Riviere d'Hermes, et trois mille de ses meilleurs Soldats. Ce premier succés donna tant de joye à toute l'Armée de Cyrus, et porta tant de terreur dans tout le Pais qui

   Page 3012 (page 292 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est le long de la Riviere d'Hermes, que l'on eust dit que ce Conquerant estoit desja Vainqueur de toute la Lydie.

La renommée de Telephane
L'armée menée par Cyrus gagne chaque jour du terrain sur les troupes adverses, à coup de petites batailles isolées. Bientôt, la renommée d'un combattant lydien d'une valeur exceptionnelle se propage dans les deux camps. Il s'agit d'un dénommé Telephane, qui porte un écu représentant la mort, avec la devise « Je la mérite ». Cyrus essaie en vain de le trouver pour confronter sa valeur à la sienne.

Cependant apres avoir reparé quelque desordre qui s'estoit fait en prenant cette Ville, et y avoir mis garnison, Cyrus fit passer toutes ses Troupes sur le Pont de Nysomolis : de sorte qu'en un jour et demy, toute cette grande Armée inonda, s'il faut ainsi dire, toute la Campagne voisine : portant avec elle une terreur si espouventable, que depuis les bords de la Riviere d'Hermes, jusques à ceux du Pactole, il n'y eut personne qui n'en tremblast, et que la peur ne saisist. L'Armée mesme de Cresus en fut estonnee : neantmoins comme elle estoit beaucoup plus nombreuse que celle de Cyrus, elle se rassura bien tost : mais comme il y avoit encore quelques Troupes qui n'estoient pas arrivées, Cresus ne voulut pas si tost descamper : joint qu'il creut qu'il estoit à propos de laisser un peu allentir la surie de ce Torrent, qui faisoit un si grand bruit : croyant en effet que l'Armée de Cyrus se dissiperoit durant que la sienne se grossiroit encore. Il envoya pourtant vint mille hommes, sous la conduite d'Andramite, pour arrester un peu les Coureurs de l'Armée de Cyrus, en attendant qu'il marchast : se fiant d'ailleurs tellement à l'Oracle qu'il avoit reçeu à Delphes, que quand son Armée eust esté aussi foible qu'elle estoit forte, il n'eust pas laissé d'esperer la victoire, et de croire qu'il devoit destruire l'Empire qui sembloit devoir

   Page 3013 (page 293 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre un jour à Cyrus. Cependant comme ce Prince vouloit s'assurer de tous les passages ; se rendre Maistre de la Campagne ; et ne laisser point de Villes derriere luy, qui pussent l'incommoder, il prit toutes celles qui se rencontrerent sur sa route : Il est vray que cela ne l'arresta pas longtemps : car l'espouvante estoit si grande par tout, que la plus part se rendirent, dés que les Troupes aprocherent. Ce qui les y obligea encore davantage, sut que Cyrus traitta avec beaucoup de douceur toutes celles qui ne luy resisterent point, ne souffrant pas que ses Soldats y fissent le moindre desordre : mais en eschange, celles qui surent assez hardies pour s'opposer au dessein qu'il avoit d'aller diligemment à Sardis, pour y delivrer sa chere Mandane, sentirent sans doute la pesanteur de son bras : et s'aperçeurent trop tard qu'il y a beaucoup d'imprudence d'entreprendre plus qu'on ne peut, et par consequent plus qu'on ne doit. Apres s'estre donc assuré de tout ce qui luy pouvoit nuire, il se posta avantageusement, à une journée et demie de Sardis : tant pour donner quelque repos à ses Troupes, Si rafraichir son Armée, que pour aprendre des nouvelles dés Ennemis, et attendre le retour d'Aglatidas. Il ne se passoit pourtant point de jour, qu'il n'y eust quelque combat : car comme les vint mille hommes que commandoit Andramite pour Cresus s'estoient postez au bord d'un petit Ruisseau, qui n'estoit qu'à trois cens stades de là, où l'un ne pouvoit aller

   Page 3014 (page 294 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que par un défilé assez long, ils estoient tous les jours en de continuelles escarmouches, dont le succés n'estoit pas tousjours esgal. Car quelques fois ceux de Cresus avoient quelque avantage : mais pour l'ordinaire, ils estoient pourtant batus : de sorte qu'il n'y avoit point de jour que l'on n'amenast des Prisonniers à Cyrus, qui vouloit tousjours les interroger luy mesme : non seulement pour s'instruire de tout ce qui luy pouvoit estre avantageux, mais encore pour demander s'ils ne sçavoient rien de la Princesse Mandane : car comme il y avoit quelquesfois des Officiers, il avoit tousjours la consolation d'aprendre diverses choses qu'il avoit envie de sçavoir. Il ne s'informoit pas seulement de Mandane, mais encore de ses Rivaux : il sçeut aussi par la mesme voye, qu'il y avoit un Estranger admirablement bien fait, qui s'estoit jetté depuis quelque temps dans le Party de Cresus : et qui estant alors avec Andramite, s'estoit signalé dans les petits combats qui s'estoient faits. Ces Prisonniers ne purent toutesfois luy dire sa condition : luy disant seulement qu'il se faisoit nommer Telephane. En effet, toutes les Parties qui surent à la guerre durant quelques jours, s'aperçeurent bien qu'il y avoit un homme d'une valeur extraordinaire parmy les Lydiens, par la resistance qu'ils trouverent à remporter l'avantage : de sorte que le nom de Telephane, se rendit bientost celebre aux Amis et aux Ennemis. Quoy que Cyrus fust absolument incapable

   Page 3015 (page 295 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'un sentiment envieux, la gloire de ce Telephane, luy donna une si forte envie de le rencontrer, qu'il fut luy mesme à cette petite guerre plus d'une fois, mais il ne le rencontra pourtant pas : si bien que se reprochant ce sentiment là, comme une foiblesse et comme une injustice, luy semblant qu'il ne devoit devoit alors desirer de combattre que ses Rivaux : il ne ongea plus à ce Telephane, dont on luy avoit tant parlé : et ne pensa plus qu'à haster sa victoire ou sa deffaite ; ne pouvant pas apres tant de fâcheuses Predictions, ne mettre point la chose en doute. Cependant il sçeut le jour suivant, que le Roy de Pont estoit arrivé au Camp ennemy, et que ce seroit luy qui commanderoit l'Avant garde : Cyrus ne sçeut pas plustost que ce Ravisseur de sa Princesse estoit si proche de luy, qu'il eut une nouvelle ardeur de combatre : ce qui l'obligea à vouloir tenter quelque chose, auparavant que d'en venir à une Bataille generale, comme il jugeoit bien qu'il la faudroit donner : n'ignorant pas que tous ces petits avantages qu'il remportoit tous les jours, n'estoient pas decisifs : et qu'à moins que deffaire entierement cette grande Armée, il ne delivreroit pas Mandane. Il croyoit pourtant que s'il pouvoit ou tüer ou prendre le Roy de Pont, ce seroit un grand acheminement à sa victoire, et à la libetté de cette Princesse : de sorte que pour pouvoit faire l'un ou l'autre, il entreprit le jour suivant de forcer les Ennemis, et de leur faire quitter le Poste

   Page 3016 (page 296 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

où ils estoient retranchez. Mais il estoit si avantageux, que quand ils n'eussent eu que dix mille hommes, il auroit esté tres difficile de les en chasser ; il n'auroit pourtant pas esté impossible à Cyrus, à la valeur duquel rien ne pouvoit resister : si la nuit n'eust fait cesser le combat, deux heures plustost qu'il ne faloit pour les vaincre. Il est vray que ses ennemis perdirent tant de monde à cette attaque, qu'il eut lieu d'estre consolé, de ce qu'il n'avoit pu rencontrer pendant ce combat, ny le Roy de Pont, ny Telephane, qu'on luy avoit dit porter une Mort peinte à son Escu, avec cette Devise je la merite.

Le retour d'Aglatidas
Aglatidas, qui avait été dépêché dans le camp adverse, est de retour. Son voyage s'est bien déroulé : les prisonniers sont traités avec respect, et il a pu apercevoir la princesse Mandane en haut d'une tour. Le roi d'Assirie, également captif, est au désespoir d'attendre sa libération de la main de son rival. Aglatidas a également remis les lettres de Panthée et d'Araminte à Abradate et au roi de Pont. Tous deux sont intervenus en faveur d'Artamas auprès de Cresus. Mais le roi de Lydie n'a pas changé d'avis au sujet du prince de Phrigie ; il accepte cependant de le traiter en prisonnier de guerre et non en criminel d'état. Quant à Abradate, il éprouve de plus en plus d'amertume vis-à-vis de Cresus. Il souhaiterait se lier d'amitié avec Cyrus et, dans cette intention, il lui envoie en gage un précieux médaillon avec le portrait de Panthée.

Cyrus fut pourtant inconsolable, de ce qu'il n'avoit pas rencontré son Rival : et il songeoit desja par quelles voyes il pourroit forcer le lendemain les Retranchemens des Ennemis : lors qu'il vit revenir Aglatidas. A peine fut il entré dans sa Tente (où il estoit presques seul, tout le monde s'estant retiré pour le laisser reposer une heure ou deux) qu'il fut à luy les bras ouverts : et bien mon cher Aglatidas, luy dit il, sçavez vous comment se porte la Princesse, et comment on la traite à Sardis ? Seigneur, repliqua t'il, on la garde si soigneusement, qu'il ne m'a pas esté possible de sçavoir particulierement de ses nouvelles : je sçay toutesfois qu'elle est en santé, et qu'on la sert avec beaucoup de respect : mais comme elle est dans la Citadelle, aussi bien que la Princesse Palmis, que l'on ne garde pas moins exactement que la Princesse Mandane, il

   Page 3017 (page 297 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'a pas mesme esté au pouvoir de Feraulas, tout adroit qu'il est, de trouver les moyens de faire rien dire à Martesie. Ce n'est pas que je n'aye. veû la Princesse : quoy, interrompit Cyrus, vous avez veû Mandane ! et comment l'avez vous pû voir sans luy parler ? je l'ay veuë Seigneur, reprit il, sur le haut d'une des Tours de la Citadelle, où elle va tous les soirs se promener, avec la Princesse de Lydie : mais les tossez sont si larges, et cette Tour est si haute, que je l'ay presque veuë sans la voir : puis que je n'ay pû luy parler, ny peut-estre en estre veû. Il me semble pourtant, adjousta t'il, qu'une des Femmes qui la suivoient me fit quelque signe, mais je n'en voudrois pas respondre : quoy qu'il en soit, dit il : Feraulas la voit tous les jours de cette sorte : car le lieu où l'on a logé les Prisonniers de Guerre, est vis à vis de cette Tour. Si bien que le Roy d'Assirie, reprit Cyrus avec precipitation, voit ma Princesse comme les autres ? et plus que les autres, dit Aglatidas, car il est continuellement à une fenestre de sa Chambre, qui donne de ce costé là. Ha Aglatidas, s'écria Cyrus, que me dittes vous ! Seigneur, reprit il, ne soyez pas en peine de ce que je vous dis : estant certain que ce Prince n'en est guere plus heureux : car par les ordres du Roy de Pont, qui a grand credit aupres de Cresus, il est gardé si exactement, qu'il ne peut pas avoir la liberté de donner de ses nouvelles, à la Princesse Mandane. Cyrus ayant calmé l'agitation de son esprit, en aprenant une

   Page 3018 (page 298 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chose qui luy estoit si agreable, commanda alors à Aglatidas qu'il luy rendist conte de son voyage regulierement : s'informant toutesfois encore auparavant, de la santé du Prince Artamas, comme de celle de tous les autres Prisonniers, et de Feraulas en particulier. Apres qu'Aglatidas luy eut donc apris, que le Prince Artamas estoit hors de danger, et que l'inconnu Anaxaris, Feraulas, Sosicle, et Tegée, se portoient bien : il luy dit qu'il avoit trouvé Cresus à Sardis, dont il avoit esté traité fort civilement. Qu'apres avoir leû sa Lettre, il luy avoit dit que sa recommandation luy seroit tousjours fort chere, excepté pour le Prince Artamas : l'assurant qu'il luy donneroit sa responce le lendemain. Qu'en suitte, luy ayant demandé permission de donner une Lettre au Roy de Pont, de la part de la Princesse sa Soeur, et une de la Reine de la Susiane au Roy son Mary, il la luy avoit accordée : l'ayant fait conduire vers ces deux Princes, par les Gardes qu'on luy avoit donnez pour l'observer, tant qu'il seroit à Sardis. Mais, luy dit Cyrus, le Roy de Pont et Abradate n'estoient il pas au Camp ? non pas alors, reprit Aglatidas, car comme il est fort proche de la Ville, ils y estoient venus pour tenir conseil de guerre : et en effet le Roy de Pont est pany de là pour venir commander l'Avantgarde. De vous dire Seigneur, adjousta t'il, comment Abradate m'a reçeu, il ne me seroit pas possible : mais ce que je vous puis assurer, est que ce Prince aime certainement

   Page 3019 (page 299 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Reine Panthée avec une passion estrange. En effet, il n'eut pas plustost leu sa Lettre, qu'il m'assura qu'il seroit le protecteur de tous les Prisonniers que l'on feroit durant cette guerre, aussi bien que de ceux qui estoient desja à Sardis : me disant cent choses genereuses et obligeantes. En suitte dequoy, voulant executer à l'heure mesme les ordres de Panthée, il fut trouver Cresus, comme je vous le diray, apres que je vous auray fait sçavoir comment le Roy de Pont me traita. je m'assure, reprit Cyrus, que j'auray le desplaisir d'aprendre qu'il n'a pas cessé d'estre genereux : il est certain, repliqua Aglatidas, que j'ay esté surpris de voir de quelle façon ce Prince a agy. Car Seigneur, vous n'avez rien fait pour luy, dont il ne se toit souvenu : il vous apella son Protecteur, et son Liberateur : il protesta qu'il estoit au desespoir d'estre ingrat : et me jura que c'estoit bien moins à la consideration de la Princesse sa Soeur, qu'à la vostre, qu'il vouloir proteger le Prince Artamas, et tous les autres prisonniers. En suitte dequoy, m'ayant ramené chez Cresus, je fus tesmoin de tout ce que le Roy de la Susiane et luy dirent en faveur d'Artamas et des autres : Cresus demeurant tousjours ferme, à dire que le Prince de Phrigie ne devoit point estre traité en prisonnier de guerre, mais en criminel d'Estat : et les deux autres soutenant au contraire avec ardeur, qu'il n'avoit aucun droit sur ce Prince, que celuy que la guerre luy donnait. Cependant la chose ne pût estre resoluë ce

   Page 3020 (page 300 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jour là, ny mesme le lendemain, quoy que Cresus m'eust promis de me dépescher : durant cela je visitay, avec la permission du Roy, tous les Prisonniers, sans pouvoir leur rien dire en particulier : je sçeu toutesfois par Feraulas, que le Roy d'Assirie avoit esté reconnu, douant mesme que d'arriver à Sardis : et que depuis sa prison, il avoit toujours eu une melancolie estrange : ne pouvant se consoler de ce qu'il n'auroit pas la gloire de vous aider à delivrer la Princesse Mandane : et de ce qu'au contraire, il faudroit encore qu'il vous deust sa liberté. En effet, ce Prince me chargea de vous tesmoigner, le déplaisir qu'il avoit de ne partager pas les perils que vous aurez à courre durant cette guerre : m'ordonnant de vous faire souvenir de vos promesses, Pour le Prince Artamas, Seigneur, il m'a dit cent choses obligeantes pour vous dire, aussi bien qu'Anaxaris, Sosicle, et Tegée : mais durant que j'estois avec ces Prisonniers, qui comme je vous l'ay dit, sont logez à un Palais qui est vis à vis de la Citadelle ; dans laquelle on ne les a point mis, parce que Cresus ne veut point que le Prince Artamas soit en mesme lieu que la Princesse de Lydie : et que le Roy de Pont n'a pas aussi voulu que le Roy d'Assirie fust avec la Princesse Mandane. Durant, dis-je, que j'estois avec ces illustres Captifs, Abradate et le Roy de Pont voyant que Cresus ne se rendoit point, luy representerent qu'ils avoient deux Personnes si proches et si cheres en vostre puissance, qu'ils avoient

   Page 3021 (page 301 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

lieu de craindre pour elles, s'il ne traittoit pas Artamas en prisonnier de guerre : mais il respondit à cela, que tant que Mandane seroit en la sienne, ils n'auroient pas lieu de rien aprehender pour la Reine de la Susiane, ny pour la Princesse Araminthe. Comme Abradate est plus violent que le Roy de Pont, il parla plus ferme à Cresus : luy disant qu'il voyoit bien qu'il s'estoit abuse, ayant creû que s'il luy de mandoit le Prince Artamas, afin de vous proposer d'en faire un eschange avec la Reine sa Femme, il ne luy refuseroit point : et que bien loin de cela, il ne vouloit pas seulement demeurer dans les loix ordinaires de la guerre. Adjoustant encore beaucoup d'autres choses, ausquelles Cresus respondit si durement, que je suis le plus trompé de tous les hommes, si Abradate n'a quelque aigreur dans le coeur contre luy. Car lors que je fus prendre sa responce, je luy entendis raconter la chose, parlant à de my bas à un de ses Amis, d'une maniere qui me le fit assez connoistre. Cependant le Roy de Pont et luy, firent pourtant à la fin resoudre Cresus à ce qu'ils souhaitoient : de sorte que j'eus ma responce, telle que je la pouvois desirer. En prenant congé d'Abradate, il me chargea d'une Lettre pour la Reine sa Femme : et m'ordonna de vous dire, que s'il eust este Maistre absolu de la chose, il n'auroit pas seulement protegé Artamas, mais qu'il l'auroit delivré : adjoustant à cela une chaine d'or avec une Medaille, où est le Portrait de Panthée, qu'il me pria de

   Page 3022 (page 302 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

prendre : afin, disoit il, de me pouvoir souvenir de vous dire qu'il y avoit un homme parmy vos ennemis, qui mouroit d'envie de pouvoir avec honneur estre vostre Amy. Seigneur, luy dis-je alors, vous me dispenserez s'il vous plaist de recevoir un present si magnifique, qu'il pourroit me rendre suspect au Prince que je sers : comme son merite, reprit il, a des chaines plus fortes à vous attacher à luy, que celle que je vous donne n'est precieuse, il ne soubçonnera sans doute pas un homme comme vous, de s'estre laissé suborner. Enfin il falut ceder à la liberalité d'Abradate en l'acceptant : en suitte je fus chez le Roy de Pont, qui me donna sa responce pour la Princesse sa Soeur : et qui me chergea tout de nouveau, de vous assurer que vous pouviez tousjours attendre de luy, tout ce qui ne prejudiceroit point à son amour. Apres cela, Aglatidas ayant remis la Lettre du Roy de Lydie entre les mains de Cyrus, il y leût ces paroles.

CRESUS A CYRUS.

Quelque sujet que j'aye de traitter le Prince Artamas en criminel d'Estat, je ne laisse pas de vous assurer qu'à vostre consideration, et à la priere de deux Princes qui ont secondé la vostre, je le traitteray en Prisonnier de guerre : et mesme avec beaucoup de douceur.

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Je souhaite que je sois souvent en estat de vous rendre de pareils offices : et que je ne me trouve jamais dans la necessité d'en recevoir de semblables de vous.

CRESVS.


Rencontre des ennemis
Alors que l'armée de Cresus fait tout, semble-t-il, pour prolonger la guerre et éviter une confrontation d'envergure avec les troupes de Cyrus, ce dernier propose au roi de Pont un combat singulier pour décider du sort de Mandane. Or Cresus interdit au roi de Pont de se battre seul contre Cyrus ; par contre, il l'autorise à rencontrer le héros pour s'expliquer. Durant l'entretien, Cyrus aperçoit l'illustre Telephane et reconnaît en lui Mazare, tenu pour mort ! De retour au camp, nouvelle surprise : il apprend que son ami Araspe a manqué de respect à Panthée, dont il avait la garde, en lui envoyant une lettre d'amour.
Les atermoiements du camp lydien
Après une nuit agitée, Cyrus prend diverses décisions militaires : il fait venir Panthée et Araminte au camp, au cas où il serait amené à négocier avec Abradate ou le roi de Pont, puis il fait avancer ses troupes en diligence. Or l'armée de Cresus se déplace sans cesse, pour faire durer la guerre semble-t-il. Cyrus est las de ces atermoiements : il envoie une lettre au roi de Pont pour lui proposer un combat singulier qui déciderait du sort de la princesse Mandane.

La Fortune m'abandonnera donc bien tost (dit Cyrus, en respondant à sa pensée, et à la Lettre du Roy de Lydie) apres quoy embrassant Aglatidas, il luy demanda s'il n'avoit point oüy parler à Sardis d'un Estranger de grande reputation, nomme Telephane ? ha Seigneur, s'escria Aglatidas, j'avois bien oublié de vous dire, que l'on n'y parle d'autre chose que de sa bonne mine et de sa valdur : personne ne sçait pourtant qui il est. Cependant, adjousta t'il encore, si on en croit les Lydiens, leur Armée est si grande et si forte : que la victoire leur est assurée : il faudra du moins la leur disputer, repliqua Cyrus, en suitte dequoy ayant envoyé Aglatidas chez le Roy de Phrigie, pour luy dire le succés de son voyage, il passa le peu de temps qu'il avoit destiné pour se reposer, à s'entretenir de l'estat present de sa fortune : et à songer par quels moyens il pourroit avancer la liberté de sa Princesse. Il avoit sans doute quelque consolation, de sçavoir que le Roy de Pont estoit à l'Armée, et d'aprendre que le Roy d'Assirie ne voyoit pas la Princesse Mandane : du moins, disoit il, ne sont ils pas tout à fait heureux, puis qu'ils ne la voyent point : et je ne suis pas aussi tout à fait infortuné, puis que ma Princesse est en lieu où elle

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peut songer à moy avec liberté. Mais que sçay-je, adjoustoit il, si elle s'en sourient favorablement ? en effet n'ay-je pas sujet de craindre qu'elle ne me regarde comme la cause de tous ses malheurs, et qu'elle ne s'en souvienne avec horreur, au lieu de s'en souvenir avec tendresse ? Que sçay je encore si ces mesmes Dieux qui ont promis au Roy d'Assirie qu'il verroit la fin de ses malheurs, et qu'il auroit la gloire d'entendre soupirer ma Princesse, ne l'ont point fait prisonnier pour haster sa bonne fortune ? peut-estre que sçachant sa prison, elle le pleint durant qu'elle m'accuse : et qu'à l'heure que je parle, il a plus de part que moy à ses pensées et à son affection. Mais injuste que je suis, reprenoit il, j'accuse d'inconstance la plus parfaite Personne de la Terre : et une Personne encore, qui m'a donné cent marques obligeantes d'une fermeté inesbranlable : Elle a veû ce mesme Roy d'Assirie à ses pieds, possesseur d'un grand Royaume, et en estat de commander une Armée de deux cens mille hommes, sans se laisser toucher à ses larmes : pourquoy donc croiray-je qu'aujourd'huy qu'il est sans Royaume et chargé de fers ; et que mesme il ne luy parle point, il puisse la faire changer de sentimens ? Toutesfois, disoit il, la pitié est une chose bien puissante : elle amollit les coeurs les plus durs : elle fléchit les ames les plus fieres ; principalement quand ceux pour qui on en est capable, ne souffrent que pour l'amour de nous. Mais apres tout, adjoustoit il,

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ma Princesse me delivra : mais apres tout, reprenoit il, elle retint le Roy d'Assirie. En suitte venant à penser, que les Dieux avoient promis la victoire à Cresus : et considerant toutesfois, que depuis qu'il estoit entré en Lydie, il n'avoit eu que d'heureux succés, il ne sçavoit que penser. Tantost il croyoit que les Dieux ne l'eslevoient que pour le precipiter : un moment apres, il pensoit que peut-estre ne les entendoit il pas : de sorte qu'un rayon d'esperance ranimant son coeur, il ne songeoit plus qu'à combatre, et qu'à vaincre ses Rivaux. Apres avoir donc trouvé quelque douceur dans cette derniere pensée, il dormit quelque temps avec plus de tranquilité qu'il n'avoit accoustumé d'en avoir : son sommeil ne fut toutesfois pas long, puis qu'il se resveilla à la pointe du jour. Il ne le fut pas plustost, que le Roy de Phrigie vint luy rendre grace, et luy tesmoigner la joye qu'il avoit, de sçavoir que le Prince son Fils n'estoit plus exposé à la fureur de Cresus : en suitte ce Prince à qui Aglatidas avoit apris quelle estoit la passion d'Abradate pour la Reine sa Femme, luy conseilla de la faire aprocher de l'Armée : luy disant que telle occasion se pourroit il presenter, que sa presence et celle de la Princesse Araminte pourroient beaucoup servir à une negociation, si la chose en venoit là. D'abord Cyrus n'apuya pas extrémement sur ce que luy disoit le Roy de Phrigie : luy semblant qu'il ne faloit employer que son courage, pour la liberté de Mandane :

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joint que se souvenant du peu d'effet qu'avoit eu l'entreveuë de la Princesse Araminte avec le Roy son Frere, il ne croyoit que cela peust beaucoup servir. Neantmoins voyant que le Roy de Phrigie, Chrisante, Aglatidas, et Ligdamis, qui se trouverent alors aupres de luy, n'estoient pas de son advis, il leur ceda sans resister davantage. Il dépescha donc à l'heure mesme Aglatidas vers ces deux Princesses, pou leur porter les Lettres qu'il avoit pour elles : et pour les suplier de venir à une des Villes qu'il avoit prises, qui estoit tout contre le lieu où il estoit campé. Mais pour faire la chose avec plus de civilité, il leur escrivit à l'une et à l'autre : il voulut aussi, pour obliger Ligdamis qu'il allast avec Aglatidas, afin d'escorter les Princesses aupres desquelles estoit sa chere Cleonice : donnant un ordre à Aglatidas pour Araspe, afin qu'il prist des Troupes à Nysomolis, et à un autre lieu encore, jusques à ce qu'il eust trouvé celles qu'il envoyeroit au devant de ces Princesses : et en effet la chose s'executa ainsi. Cependant Cyrus qui n'estoit pas accoustumé à ne vaincre point tout ce qui s'opposoit à luy, se determina absolument à forcer les Ennemis, et à les chasser du Poste qu'ils occupoient, auparavant que toute leur Armée fust jointe : si bien que prenant cette resolution, il fit dessein de les faire attaquer par tant d'endroits tout à la fois, qu'estant contraints de diviser leurs forces, il luy fut facile de les vaincre. Ce ne pût neantmoins estre le

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lendemain, à cause qu'il jugea à propos de faire commencer l'attaque devant le jour, pour espargner ses Troupes, et les garantir des coups de Trait que ceux qui gardoient les Retranchemens auroient pû tirer plus juste, s'il n'eust pas esté nuit. D'autre part, le Roy de Pont ne voulant rien hazarder, ne vouloir pas combattre que toute l'Armée de Cresus ne fust arrivée : et vouloit mesme que la Bataille se donnast plus prés de Sardis, afin que si Cresus la perdoit, il peust plus promptement se jetter dans cette Ville, pour y deffendre sa Princesse : de sorte qu'il se resolut à décamper la nuit suivante. Pour cét effet, le jour ne fut pas plustost finy, que faisant allumer grand nombre de feux comme à l'ordinaire, il fit marcher promptement toutes ses Troupes vers la grande Plaine de Sardis : en laissant seulement quelques unes aux bords du ruisseau, jusques à ce que tout le reste eust desja marché quelque temps : celles cy suivant les autres apres avec beaucoup de precipitation, aussi tost que l'heure qu'on leur avoit prescrite fut arrivée. Cyrus fut donc estrangement surpris, lors qu'estant allé pour attaquer les Ennemis il ne les trouva plus : il destacha un gros de Cavalerie pour les suivre : et se mettant à la teste, il les poursuivit tres long temps : mais ils avoient fait une telle diligence qu'il ne les pût joindre : si bien que ne jugeant pas à propos de s'engager plus avant, il retourna sur ses pas : et occupa des le mesme jour le Poste que les Lydiens avoient

   Page 3028 (page 308 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quitté. Il eut pourtant une douleur tres sensible, de sçavoir par les blessez et parles malades, que les Ennemis avoient laissez dans leur Camp, que le Roy de Pont s'estoit allé poster au delà de la Riviere d'Helle, qui coule le long de la Plaine de Sardis, à l'opposite du Pactole, qui la borne de l'autre costé. Car jugeant par là, que les Ennemis cherchoient à faire durer la guerre, il en entra en un desespoir si grand, qu'on ne peut se l'imaginer tel qu'il estoit : de sorte que sans en rien communiquer a personne, qu'à celuy qu'il envoya, il dépescha Artabase vers le Roy de Pont, pour luy dire que n'estant pas juste que la Princesse Mandane fust si longtemps captive, il le conjuroit d'obtenir de Cresus la permission de faire un Combat singulier entre eux, qui terminast les differents qu'ils avoient ensemble touchant la Princesse : offrant mesme, s'il estoit vainqueur, de ne laisser pas de rendre la Reine de la Susiane, et Pla rincesse Araminte, pourveu qu'on rendist la Princesse Mandane à Ciaxare : adjoustant à cela, que si Cresus vouloit continuer la guerre, il ne laisseroit pas de le faire.

Rencontre de Cyrus et du roi de Pont
Cresus refuse que le roi de Pont se batte en duel avec Cyrus, mais accepte, non sans peine, que les deux hommes se rencontrent (le héros ne sera pas amené à penser ainsi que son rival rejette le combat par lâcheté). De nombreux combattants lydiens, désireux de voir Cyrus, accompagnent le roi de Pont. Les deux rivaux s'avancent ensuite seul l'un vers l'autre. Leur conversation est à la fois pleine de respect et de colère. Le roi de Pont affirme être redevable à Cresus, son protecteur ; par conséquent, Mandane n'est plus en son pouvoir.

Cependant comme Cresus et Abradate avoient avancé dans le mesme temps que le Roy de Pont s'estoit retiré, ces Princes s'estoient joints à la Riviere d'Helle : si bien que lors qu'Artabase arriva au Camp ennemy, on le mena droit à Cresus, en presence duquel il falut qu'il s'aquittast de sa commission. D'abord le Roy de Pont en parut surpris : ce n'est pas que ce Prince

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ne fust un des plus vaillants hommes du monde ; mais quand il se souvenoit qu'il devoit la liberté et la vie à Cyrus, et qu'apres cela il luy retenoit injustement la Princesse Mandane, il avoit une confusion estrange : et toute son amour et toute sa valeur, ne pouvoient luy faire accepter ce Combat, sans une repugnance extréme. Il est vray qu'il n'en fut pas à la peine : car Artabase n'eut pas plustost achevé de parler, que Cresus luy dit qu'il ne souffriroit point que le Roy de Pont se batist contre Cyrus, pour la liberté de Mandane ; et que pour luy en oster la pensée, il n'avoit qu'à dire à son Maistre, qu'auparavant que de delivrer cette Princesse, il faloit l'avoir vaincu en Bataille rangée ; avoir pris Sardis ; l'avoir renversé du Throsne : et avoir destruit son Empire. Le Roy de Pont ravy de voir qu'il n'avoit point de responce à faire à Artabase, voyant avec quelle fermeté Cresus avoit parlé, touchant cette proposition ; le suplia du moins de luy accorder la permission de voir à Cyrus. Car Seigneur, luy dit il, tout mon Rival qu'il est, je souhaitte encore son estime : et je serois au desespoir, s'il croyoit que ce fust par manque de coeur, que je ne me bats point contre luy. je seray mesme bien aise, adjousta t'il, de luy demander pardon, de ce que je suis forcé d'estre ingrat : et de luy dire moy mesme, une partie de mes sentimens. D'abord Cresus fit difficulté de le permettre : mais Abradate luy ayant representé que cela ne

   Page 3030 (page 310 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy pouvoit nuire, Artabase fut renvoyé avec un Heraut du Roy de Lydie : afin de sçavoir de Cyrus, s'il consentoit à cette entreveuë. Comme ce Prince attendoit impatiemment Artabase, parce qu'il esperoit obtenir ce qu'il avoit demandé, il est aisé de juger que son retour luy donna une aigre douleur, voyant que la liberté de sa Princesse, estoit encore si esloignée. Il contenue toutefois à voir le Roy de Pont : esperant peutestre le persuader, ou à luy rendre Mandane, ou à le combatre. Le jour de cette entreveuë estant donc pris, il fut resolu de part et d'autre que Cyrus iroit à la teste de mille chevaux, à un lieu où il y a un petit Ruisseau assez profond, mais qui n'a que trois pas de large : et que le Roy de Pont, avec pareil nonbre de gens, se trouveroit à l'autre bord de cette petite Riviere. Que ces deux Princes s'engageroient par serment solemnel, de ne s'attaquer point : et de se contenter de se parler seulement. La chose ayant donc esté ainsi resoluë ; le jour estant pris ; et l'heure estant arrivée ; chacun de son costé se prepara à se trouver au lieu de l'assignation. Mais ce qu'il y eut d'estrange, fut que l'envie de connoistre Cyrus fut si grande dans le coeur de tous les Chess de l'Armée ennemie, qu'ils supplierent instamment Cresus, de leur permettre d'accompagner le Roy de Pont : si bien qu'au lieu d'avoir de simples Cavaliers aveque luy, on fut contraint de souffrir de peur d'une esmotion, que ce fussent des Volontaires, je des Capitaines. Vous pouvez

   Page 3031 (page 311 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

juger apres cela, que si Cyrus eust eu l'esprit soubçonneux, et aisé à espouventer, il eust sans doute esté surpris : de voir quels estoient les mille hommes qui accompagnoient le Roy de Pont : et il eust eu lieu de croire, qu'on luy vouloit manquer de foy. Car pour ce Prince, à la reserve de trente ou quarante hommes de qualité, il n'avoit que de simples Cavaliers aveque luy, parce qu'il l'avoit voulu ainsi : mais pour le Roy de Pont, il n'en estoit pas de mesme, puis que mesme Abradate y voulut estre ; ayant demandé permission à Cresus de remercier Cyrus de la generosité qu'il avoit, de traiter si bien la Reine sa Femme. Cependant Cyrus souhaittoit, sans sçavoir pourquoy il avoit cette curiosité, que ce Telephane dont on luy avoit parlé s'y pust trouver : ces deux gros de Cavalerie paroissant donc en une esgale distance de cette petite Riviere, s'avancerent lentement, jusques à huit ou dix pas de ses bords, où ils firent alte : pendant quoy Cyrus et le Roy de Pont se destachant en mesme temps de leur Troupe, vinrent aussi prés l'un de l'autre, que le Ruisseau le pût permettre : et sans descendre de cheval, ils se salüerent avec une esgale civilité : ayant toutesfois tant d'esmotion sur le visage, et tant de differens sentimens dans le coeur, qu'ils surent un instant arrestez sans se pouvoir rien dire. En effet, Cyrus ne pouvoit pas voir le Roy de Pont, sans se souvenir qu'autrefois il avoit eu soin de sa conservation, lors qu'il l'avoit envoyé advertir

   Page 3032 (page 312 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de la conjuration que l'on faisoit contre luy ; et sans se souvenir encore qu'il avoit saillie la vie à sa Princesse. Mais il ne pouvoit pas non plus ne se souvenir point en mesme temps, que c'estoit le Ravisseur de Mandane, et le destructeur de toute sa felicité. Le Roy de Pont ne pouvoit pas non plus voir Cyrus, sans se souvenir qu'il luy devoit la vie et la liberté, et qu'il luy avoit mesme offert de le faire remonter au Thrône : de sorte que s'estimant infiniment tous deux, et se devant aussi beaucoup, ils agirent d'une façon qui faisoit assez connoistre la grandeur de leur ame ; puis que malgré leur amour et leur haine, ils eurent de la civilité l'un pour l'autre. Apres donc que tant de sentimens tumultueux, se surent un peu apaisez dans leur coeur, et que leur raison eut fait un grand effort pour les y renfermer : je suis au desespoir, dit le Roy de Pont à Cyrus : que la Fortune ait voulu que je vous sois si obligé : et que l'Amour n'ait pû consentir, que je ne fusse pas ingrat. Ce n'est point pour les obligations que vous dittes que vous m'avez, reprit Cyrus, que je vous accuse, mais seulement parce que vous faites une injustice effroyable, de retenir une Princesse à laquelle ny la Nature, ny la Fortune, ny l'Amour, ne vous ont donné aucun droit. Car pour ce qui me regarde en particulier, je vous suis le premier obligé : et tout ce que j'ay fait pour vous, ny mesme tout ce que j'ay voulu faire, ne doit estre consideré que comme un effet de ma reconnoissance.

   Page 3033 (page 313 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais de vouloir obtenir par la force, ce qu'on doit aquerir par service et par soumission, est une chose effroyable : encore si la captivité de la Princesse Mandane avoit des bornes, l'esperance de la liberté pourroit rendre sa prison plus douce : mais de vouloir qu'elle ne soit delivrée qu'apres que j'auray deffait une puissante Armée, conduitte par trois Grands Princes, et conquesté un Grand Empire, est un injustice estrange, et dont je ne vous croyois pas capable. Au contraire je pensois que vous aimeriez mieux devoir ma deffaite à vostre propre valeur, qu'à celle de ces deux cens mille hommes, qui sont dans l'Armée de Cresus : c'est pourquoy j'avois esperé, que sous accepteriez je combat que je vous avois envoyé offrir. Qu'importe mesme au Roy de Lydie, que nous terminions nos differens, devant que la guerre soit terminée ? puis qu'encore que j'eusse le bonheur de vous vaincre, je ne demande la Princesse Mandane, qu'en rendant la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte. Au nom des Dieux, adjousta Cyrus, remettez la raison dans l'ame de ce Prince : et aidez moy à delivrer la Princesse que nous adorons, quoy que ce soit vous qui la teniez captive. Plust à ces mesmes Dieux au nom desquels vous me conjurez, reprit le Roy de Pont, que je fusse en estat de faire tout ce que la raison voudroit que je fisse : car si cela estoit, je combatrois ma passion et la vaincrois ; je remettrois la Princesse Mandane en liberté ; et acceptât tant d'offres

   Page 3034 (page 314 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

genereuses que vous m'avez faites, je ferois succeder l'ambition à l'amour, et ne songerois plus qu'à remonter au Throsne par vostre valeur. Que si je ne pouvois vaincre ma passion, du moins ferois-je ce que je pourrois, pour surmonter la repugnance que j'ay à combatre mon Liberateur : afin que me battant contre vous, je pusse trouver la fin de mes malheurs par une victoire glorieuse, ou par une mort honnorable. Mais à vous parler sincerement, je ne suis pas en termes de cela : puis qu'à vous dire la verité, je ne suis plus Maistre ny de ma personne, ny de celle de Mandane. Quand je suis venu me jetter dans le party de Cresus, apres avoir perdu mes Royaumes, je ne luy ay point amené de troupes : et tout l'avantage que j'ay pû offrir à ce Prince, en l'obligeant à me proteger, a esté de remettre la Princesse Mandane en sa puissance : de sorte que n'estant plus en la mienne, je ne suis mesme pas en droit de la luy redemander. C'est un ostage si precieux, que l'on peut dire que cette Princesse met presque son Empire et sa Personne en seureté : jugez donc apres cela ce que je puis : quand mesme je pourrois oublier ce que je luy dois, et ce que je me dois à moy mesme. Vous avez esté mon Liberateur, je l'advoüe, et comme tel je vous dois toutes choses : mais aussi ne puis-je pas nier que Cresus ne soit mon Protecteur : et que par cette qualité, je ne luy doive aussi beaucoup. Ne considerez point, dit Cyrus, ce que vous devez

   Page 3035 (page 315 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au Roy de Lydie, ny ce que vous me devez : mais seulement ce que vous devez à la Princesse Mandane. Est il juste que les Dieux l'ayant destinée à porter les premieres Couronnes de l'Asie, vous la fassiez mourir en prison ? vostre amour y peut elle consentir ? et croyez vous que ce soit veritablement aimer Mandane, que de la rendre la plus malheureuse Princesse de son Siecle ? Revenez à vous, genereux Rival : escoutez la raison qui vous parle : et faites ce que vous pourrez, ou pour vous vaincre vous mesme, ou pour me vaincre. je vous donne le choix des deux : si vous faites le premier, et qu'en suitte vous obligiez Cresus à faire la paix, pour vous montrer que je ne la cherche pas, afin de m'épargner la peine de faire la guerre, je vous engage ma parole de la faire encore pour vous remettre dans de Thrône de vos Peres : et de la faire mesme pour Cresus, s'il a besoin de mon assistance. Mais si vous choisissez le dernier, persuadez luy du moins qu'il luy sera peut estre avantageux, que vous m'ayez ou vaincu ou lassé, devant que de donner la Bataille : car enfin je ne puis plus souffrir que la Princesse Mandane soit captive : et je ne sçay comment vous le pouvez endurer. je ne le sçay pas moy mesme, reprit le Roy de Pont ; et je suis si peu d'accord de mes propres sentimens, qu'il n'y a point de jour que je ne vous aime et ne vous haïsse : et où je ne sois aussi mon plus grand Ennemy. Mais comme il n'y a point d'instant en ma vie, où je

   Page 3036 (page 316 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'aime esperdûment la Princesse Mandane, je ne puis prendre nulle resolution raisonnable : et je demeure tousjours injuste, et malheureux tout ensemble. Non non, s'escria Cyrus, ce que vous dittes n'est point vray-semblable ; et si vous voiyez tousjours Mandane irritée, ou Mandane les larmes aux yeux, vostre coeur s'attendriroit, ou se desespereroit : c'est pourquoy il y a grande aparence, que je suis plus infortuné que je ne le croyois estre : et que vous ne l'estes pas tant que je le pensois. Du moins, adjousta t'il, ayes la sincerité de me dire si je me trompe : je vous en conjure par tout ce que j'ay fait pour vous ; partout ce que je ferois encore, si vous n'estiez plus mon Rival, et mesme par Mandane. De grace ne me refusez pas toutes choses : et puis que vous ne voulez ny delivrer vostre Maistresse, ny combattre vostre Rival, parlez du moins ingenûment, à un Prince qui seroit encore vostre Amy si vous le vouliez. Ha Seigneur, s'escria le Roy de Pont, vostre rigueur est trop grande ! de vouloir que je vous aprenne moy mesme, que vous estes aussi bien avec la Princesse Mandane que j'y suis mal. Contentez vous que je vous asseure seulement, que si je ne la rends point, ce n'est pas que j'aye l'esperance d'en estre aimé. Et qu'esperez vous donc ? luy dit Cyrus ; mourir devant que vous la possediez, repliqua le Roy de Pont. Ce n'est pas le moyen de m'empescher de la posseder, reprit Cyrus, que de ne me vouloir pas combatre : je ne le

   Page 3037 (page 317 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veux aussi que trop quelquefois, repliqua le Roy de Pont ; et il y a des instants, où quand je vous regarde comme mon Rival, et comme un Rival aimé, je ne me souviens plus de ce que je vous dois. Oubliez le pour tousjours, reprit Cyrus, puis qu'en vous en souvenant, vous ne rendez pas la Princesse que j'adore. Du moins, adjousta encore ce Prince, faites que Cresus ne tire pas la guerre en longueur : et qu'il se resolue promptement à donner une Bataille decisive, qui fasse pancher la victoire d'un Party ou d'autre. Je vous le promets, luy repliqua le Roy de Pont, bien fasché de ne pouvoir accorder davantage, non seulement à mon Liberateur, mais encore au Protecteur de la Princesse Araminte. Ne prenez point de part, repliqua Cyrus, au respect que je rends à cette illustre Personne, puis que je le fais, et pour l'amour d'elle, et pour l'amour de moy seulement. Apres cela, ces deux Princes se dirent encore plusieurs choses, où il y avoit tantost de la generosité, et tantost de la colere : mais où il paroissoit tousjours de l'amour.

La véritable identité de Telephane
Alors qu'Abradate adresse à Cyrus des civilités, ce dernier aperçoit dans le camp adverse le fameux Telephane, qu'il reconnaît grâce à son bouclier. Mais quelle n'est pas sa stupeur lorsqu'il réalise qu'il s'agit de Mazare, qu'il croyait mort ! Cyrus est bouleversé ; il imagine que bientôt non seulement tous ses rivaux, mais également tous les hommes qu'il a vaincus sur les champs de bataille vont ressusciter pour le persécuter. Toutefois, il doit partir en ignorant comment le prince Mazare a survécu.

En fuitte dequoy estant prests de se separer, Abradate s'avança, et le Roy de Pont le nommant à Cyrus, ce Prince le salüa avec un respect, qui luy fit alternent connoistre celuy qu'il rendoit à Panthée. Ce premier compliment estant passé, où Abradate luy rendit grace de la generosité qu'il avoit de traiter si bien la Reine sa femme : Cyrus prenant la parole, et regardant le Roy de Pont ; n'avez vous point

   Page 3038 (page 318 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pitié du Roy de la Susiane, luy dit il, et ne voulez vous pas me mettre en estat de luy rendre la seule Personne qui le peut faire heureux ? Eh de grace, donnez moy la joye de pouvoir rompre les chaines de deux Grandes Princesses, en rompant celles de Mandane. Quelque interessé que je fois, repliqua Abradate, je n'ay pas la force de joindre mes prieres aux vostres : parce que je connois trop bien quelle peine il y a à se priver de ce que l'on aime. C'est pourquoy Seigneur, sans insulter sur un Grand Prince malheureux, je souffre mes infortunes sans l'en accuser : bien heureux encore, d'avoir trouvé un Ennemy aussi genereux que vous. Durant qu'Abradate parloit ainsi, le nom de Telephane estant revenu dans l'esprit de Cyrus malgré luy, il se mit à chercher des yeux parmy ce gros de Cavalerie Lydienne qui estoit fort proche, s'il ne le pourroit point connoistre à l'Escu qu'on luy avoit assuré qu'il pourroit toujours ; car encore que l'on sçeust bien qu'il ne s'agissoit pas de combatre ce jour là, tous ces Cavaliers ne laissoient pas d'estre armez. Cyrus regardant donc soigneusement parmy eux, durant qu'Abradate parloit, il vit au premier rang un homme de belle taille et bien monté, qui ayant alors la teste tournée pour parler à un autre qui estoit au second rang, ne luy permit pas d'abord de luy voir le visage : mais qui par cette action détournée, luy monstroit aussi beaucoup mieux son Escu, qu'il vit estre le mesme qu'on luy avoit

   Page 3039 (page 319 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

assuré que Telephane portoit tousjours. De sorte qu'impatient qu'il estoit qu'il détournast la teste, il escouta Abradate sans le regarder : et par un sentiment dont il ignoroit la cause, il sentit dans son ame une esmotion extraordinaire. Elle augmenta bien encore davantage, lors que ce pretendu Telephane se retournant, il vit que c'estoit le Prince Mazare ou son Phantôme : car comme il avoit veû ce Prince plusieurs fois à Babilone, devant que de l'avoir veû mourant aupres de Sinope ; et que l'idee d'un Rival ne s'efface jamais de la memoire, il le reconnut d'abord. Neantmoins comme il avoit creû avec certitude qu'il ne vivoit plus, cette veuë le surprit d'une telle sorte, qu'il ne pût s'empescher d'interrompre Abradate : et de grace (luy dit il en montrant celuy dont il vouloit parler) depuis quand ce Cavalier est il parmy vous ; et pourquoy se fait il nommer Telephane ? le Roy de Pont prenant la parole, bien aise d'esperer de pouvoir sçavoir qui estoit un homme qui avoit desja fait de si belles actions, depuis qu'il estoit en Lydie ; luy dit qu'il estoit arrivé à Sardis, quelque temps auparavant que la Princesse Mandane y fust : mais que pour le nom qu'il portoit, il ne sçavoit pas si c'estoit le sien. Non non, luy dit Cyrus, si mes yeux ne me trompent, Telephane n'est pas Telephane : mais ouy bien le Prince Mazare, un des Ravisseurs de ma Princesse, que les Dieux auront sans doute ressuscité, pour me tourmenter davantage. Mazare s'entendant

   Page 3040 (page 320 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nommer par Cyrus (car c'estoit effectivement luy) s'avança jusques au bord du Ruisseau : et le regardant avec plus de melancolie que de fierté ; puis que vous avez descouvert mon veritable nom, luy dit il, je ne le veux pas cacher davantage. j'advoüe donc que je suis Mazare, le plus criminel, et le plus malheureux homme du monde : mais Seigneur, comme je ne suis ressuscité que pour mourir une seconde fois, ne vous repentez pas de m'avoir laissé la vie. je vous la laissay (reprit Cyrus, avec un ton de voix où il paroissoit clairement qu'il y avoit beaucoup d'agitation dans son esprit) parce que je ne pouvois alors vous l'oster aveque gloire : mais aujourd'huy que je vous voy en estat d'en faire aquerir à celuy qui entreprendra de vous la faire perdre, je ne suis pas resolu de faire la mesme chose. Nous nous rencontrerons peut-estre devant que la guerre finisse, reprit froidement Mazare ; du moins vous chercheray-je aveque foin, repliqua Cyrus ; et si je ne sçavois que le droit des gens est inviolable, nous terminerions nos differens à l'heure mesme. Abradate craignant que Mazare ne repliquast quelque chose, qui portast Cyrus à n'estre pas Maistre de son ressentiment, rompit cette conversation : leur disant à tous deux qu'il ne leur estoit pas permis de se parler, puis que Cyrus n'avoit accordé cette permission qu'au Roy de Pont et à luy. Mazare ne laissa pourtant pas de respondre d'une façon qui fit esgallement paroistre son courage

   Page 3041 (page 321 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et sa sagesse : cependant le Roy de Pont, qui tant qu'il l'avoit regardé comme Telephane, l'avoit fort aime, ne sçavoit alors comment il le devoit considerer. Neantmoins venant à penser que si Mazare n'eust point enlevé Mandane, elle ne seroit pas en Lydie, il n'avoit pas pour luy les mesmes sentimens que Cyrus avoit : au contraire, venant encore à considerer, que sans luy Mandane eust este en la puissance du Roy d'Assirie, ou en celle de Cyrus, il ne trouvoit pas qu'il pûst avoir pour luy toute la haine que l'on a ordinairement pour un Rival. Il estoit pourtant si occupé à determiner ce qu'il devoit penser de Mazare, et comment il devoit agir aveque luy, qu'il ne se mesla point dans cette conversation, qui finit par la prudence d'Abradate : chacun se retirant de son costé, avec des sentimens bien differents. Cyrus partit pourtant le dernier : tant il avoit de peine à s'esloigner de deux hommes qu'il eust voulu combattre tous deux ensemble, plustost que de ne les combatre point. Il estoit au desespoir, de ne sçavoir pas un peu mieux comment il pouvoit estre que Mazare ne fust point mort ; que Mazare fust dans le party du Roy de Pont qui estoit son Rival ; et qu'il eust voulu cacher son nom. Cependant il falut s'en retourner au Camp sans le sçavoir : mais il s'y en rétourna avec tant de pensées furieuses dans l'esprit, qu'il ne

   Page 3042 (page 322 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'estoit jamais senty si pres de n'estre point Maistre de luy mesme que cette fois là. Comme il y fut arrivé, et qu'il eut donné les ordres necessaires, il eut impatience d'estre seul avec Chrirante, afin de pouvoir raisonner avec liberté, sur une si estrange rencontre : Apres avoir donc congedié tout le monde ; et bien, luy dit il, cher Tesmoin de toutes mes disgraces, que dittes vous de ce que vous venez de voir ? car Chrisante avoit accompagné Cyrus à cette entreveuë. je dis Seigneur, repliqua t'il, que comme la Fortune fait des prodiges pour vous tourmenter, elle fera en suitte des miracles pour vous mettre en repos. Pour moy, reprit Cyrus, je ne suis pas de vostre opinion : au contraire, il me semble qu'apres ce qui me vient d'arriver, je dois encore craindre qu'Astiage ne ressuscite aussi bien que Mazare pour me persecuter ; que tant de millions d'hommes qui ont perdu la vie dans les Armées de mes Ennemis, en tant de Batailles que l'ay gagnées, ne ressuscitent aussi pour venir fortifier celle de Cresus ; et qu'en fin ceux que j'ay vaincus tant de fois, ne soient mes vainqueurs. En effet, le moyen de ne croire pas toutes choses possibles, apres ce que je voy ? ne vis-je pas Mazare mourant dans la Cabane d'un Pescheur, ou plustost ne le vis-je pas mort de mes propres yeux ? A peine entendis-je les tristes paroles qu'il me dit, lors qu'il me donna l'Escharpe de ma Princesse, qui luy estoit demeurée entre les mains en faisant n'aufrage avec elle, tant

   Page 3043 (page 323 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il avoit la voix foible et basse. Il ne pût mesme parler davantage : il perdit la parole, devant que je le quittasse : et on m'assura le lendemain qu'il estoit mort. Toutesfois Mazare est vivant ; Mazare est en mesme lieu que Mandane ; et combat pour un de ses Rivaux. Qui vit jamais une pareille avanture ? encore si le Roy d'Assirie qu'il a trahi, sçavoit qu'il est à Sardis, il pourroit peut- estre trouver les voyes de sçavoir ce qu'il y fait, et de me l'aprendre un jour : mais les Dieux ont sans doute resolu de m'accabler de toutes sortes de malheurs. J'avois du moins creû qu'il ne m'en pouvoit plus arriver, dont ils ne m'eussent adverty : et que j'aurois l'avantage de n'estre point surpris. En effet, n'avois-je pas lieu de le croire ainsi ? Par l'Oracle du Roy d'Assirie, ils luy ont assurément fait esperer la possession de Mandane : par celuy de Cresus, ils luy ont affirmativement promis la ruine de l'Empire, que selon les aparences je dois un jour posseder : et par la responce de la Sibille, ils m'ont annoncé la fin de ma vie. Cependant ils m'ont encore caché une partie de mes malheurs : puis qu'ils ne m'ont pas adverty que Mazare n'estoit point mort. Mais Seigneur, luy dit Chrisante, ce n'est presentement point Mazare qui tient Mandane captive ; ce n'est mesme pas trop le Roy de Pont : et Cresus est assurément celuy qui la tient prisonniere. Il est vray, interrompit Cyrus, mais ce sont mes Rivaux qui l'ont mise en sa puissance : le Roy d'Assirie

   Page 3044 (page 324 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à commencé mes infortune, en l'enlevant de Themiscire ; Mazare les a augmentées, en la faisant partir de Sinope, que j'estois prest de prendre, et en la faisant sortir de Babilone, dont j'allois estre le Maistre : mais le Roy de Pont les a achevées, en ne la sauvant d'un n'aufrage, que pour la precipiter dans un abysme de misere. Il est vray que sans m'en prendre à autruy, je dois m'en accuser le premier : car enfin si Artamene eust connu Philidaspe, lors qu'il le rencontra dans ce Bois où il luy sauva la vie, Mandane seroit en liberté ; le Roy de Pont seroit encore sur le Throsne ; Mazare ne seroit point criminel ; et je serois le plus heureux de tous les hommes. Quoy qu'il en soit, adjousta t'il, comme le passé ne se peut revoquer, il faut ne songer qu'au present et à l'avenir : et tascher d'avoir du moins la satisfaction d'immoler quelqu'un de mes Rivaux, à ma fureur et à ma vangeance, auparavant que tous les malheurs dont je suis menacé me soient arrivez.

L'offense d'Araspe
De retour au camp, Cyrus apprend que Panthée est profondément mélancolique. Il s'empresse d'aller la trouver. La reine de la Susiane est affligée, car elle a été offensée par Araspe, son garde particulier. Dans la mesure où elle refuse de donner des détails sur cette offense, Cyrus interroge Doralise et Pherenice, qui confirment l'amour insensé d'Araspe.

Ce Prince ne pût toutesfois si tost executer son dessein : parce que les Ennemis estant au de là d'une assez grande Riviere, il ne pouvoit pas aller à eux facilement : joint que faisant faire encore quelques Chariots de guerre, qui n'estoient par achevez, il falut attendre quelque temps, devant que de rien entreprendre de considerable. Il ne se passoit pourtant point de jour, qu'il n'y eust quelques rencontres, qui de part et d'autre entretenoient les Soldats dans un violent desir

   Page 3045 (page 325 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vaincre : car comme Cresus gardoit un Pont qui traversoit la Riviere d'Helle, il envoyoit continuellement des parties à la guerre. Cependant comme Aglatidas et Ligdamis s'estoient aquitez exactement des ordres de Cyrus, la Reine de la Susiane et la Princesse Araminte, arriverent à la Ville où ce Prince vouloit qu'elles demeurassent, jusques apres la Bataille qu'il esperoit bien tost donner : mais elles n'y furent pas plustost, que Panthée envoya suplier Cyrus par Ligdamis, qu'elle peust avoir la liberté de le venir trouver, pour luy parler d'une chose qui luy importoit extrémement. Cyrus demanda donc alors à Lygdamis, s'il ne sçavoit point ce que ce pouvoit estre ? il luy respondit que non : mais qu'il avoit trouvé Panthée si triste et si changée, qu'il estoit persuadé qu'il faloit qu'elle eust un sensible déplaisir. Ce Prince qui naturellement estoit porté à soulager tous les malheureux, sans differer davantage, et sans vouloir donner la peine à Panthée de le venir trouver, fut aussi tost apres disner au lieu où elle estoit, qui n'estoit qu'à trente stades de son quartier. Comme il arriva dans le Chasteau où on l'avoit logée, il demanda tres particulierement à Araspe, qu'il vit fort melancolique, comment s'estoit portée la Reine de la Susiane, depuis qu'il ne l'avoit veuë : et s'il ne sçavoit point qu'il luy fust arrivé quelque nouveau desplaisir ? Araspe rougit au discours de Cyrus, et respondit d'une maniere, qui fit croire à ce Prince

   Page 3046 (page 326 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qu'il avoit promis fidelité à Panthée, et qu'il ne luy vouloit pas advoüer ce qu'il en sçavoit : de sorte que loüant sa discretion au lieu de le blasmer, il entra dans la Chambre de la Reine de la Susiane. Araspe y voulut entrer aussi, comme il avoit accoustumé quand Cyrus y alloit, mais ce Prince l'en empescha : apres quoy estant entré, il aperçeut Panthée qui n'avoit que Cleonice aupres d'elle : mais il la vit si triste qu'il en fut surpris. Seigneur, luy dit elle, je vous demande pardon de la peine que je vous donne : c'est plustost à moy à vous le demander, repliqua t'il, de la melancolie que vous avez, quoy que je n'en sçache pas la cause : car Madame, il me semble que je suis responsable de tous les maux qui vous arriveront, tant que je seray assez malheureux pour estre obligé à ne vous delivrer pas. Seigneur, luy respondit elle, je ne suis pas assez injuste pour vous charger des fautes d'autruy : j'ay mesme assez de respect pour vous, pour ne vouloir pas exagerer le crime d'une Personne que vous honnorez de vostre affection : c'est pourquoy sans vous dire precisément dequoy je me pleins, je vous suplieray seulement. . . . . Non non Madame, interrompit Cyrus, il ne faut point cacher ny le crime, ny le criminel, quel qu'il puisse estre : vous protestant, que s'il y a quelqu'un qui vous ait donné le moindre sujet de pleinte, de le punir avec une severité si grande, que vous connoistrez aisément que je suis plus sensible aux injures, que

   Page 3047 (page 327 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'on fait aux personnes que j'honnore, qu'à celles qu'on me pourroit faire à moy mesme. j'ay bien creû Seigneur, reliqua Panthée, que vous seriez assez genereux, pour en user comme vous faites : c'est pourquoy encore que ce ne soit pas la coustume que des Captives choisissent leurs Gardes, je ne feray point de difficulté de vous suplier tres humblement, de deffendre à Araspe de me voir jamais : et de mettre apres cela qui il vous plaira des vostres à sa place. Vous serez obeïe exactement Madame, reprit Cyrus ; mais si Araspe a eu l'audace de vous desplaire en quelque chose, ce n'est pas assez que de le bannir de vostre presence, il faut encore le bannir de la societé des hommes, ou comme un Barbare, ou comme un meschant : c'est pourquoy je vous conjure de me dire un peu plus precisément, quel est le crime qu'il a commis. Il suffit Seigneur, luy dit elle en rougissant, que je vous die qu'Araspe est plus propre à mettre à la teste d'une Armée le jour d'une Bataille, qu'à garder une personne de ma condition et de ma vertu. Apres cela Seigneur, ne m'en demandez pas davantage : car c'est tout ce que la modestie me permet de vous dire. C'en est assez Madame, c'en est assez, reprit Cyrus ; et sans vous donner la peine de me raconter un crime qui ne peut estre petit puis qu'il s'adresse à vous, je le feray bien confesser au criminel : afin que je puisse proportionner le chastiment à la faute qu'il a faite. Cependant Madame, adjousta Cyrus, pour vous

   Page 3048 (page 328 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tesmoigner que ce n'est pas mon intention, de vous exposer à recevoir aucun desplaisir par ceux qui sont aupres de vous, choisissez qui vous voudrez pour vous servir, et non pas pour vous garder : ne voulant à l'advenir autre seureté que vostre parole, et vous donnant l'authorité toute entiere de chasser qui il vous plaira de ceux qui sont destinez à vostre service. Ha Seigneur, s'ecria t'elle, vostre generosité va trop loin ! Non non Madame, repliqua t'il, ne me resistez pas s'il vous plaist : et souffrez que par l'impatience que j'ay de punir celuy qui vous a offencée, le vous quitte plustost que je n'en avois eu le dessein. Panthée rauie de la magnanimité de Cyrus, luy rendit mille graces de la bonté qu'il avoit pour elle : et luy demanda mesme pardon de luy causer un nouveau desplaisir : mais, Seigneur, adjousta t'elle, comme il est des crimes que la vertu ne permet pas de tolerer, j'espere que vous m'excuserez. Cyrus respondit encore à ce discours, avec une generosité sans esgalle : apres quoy il se retira : mais ayant rencontré Doralise avec Pherenice dans l'Antichambre, il s'arresta un moment avec elles, afin de tascher de sçavoir precisément quel estoit le crime d'Araspe : n'ignorant pas qu'elles sçavoient toutes deux tous les secrets de Panthée. Ce n'est pas qu'il n'eust bien compris à peu prés par le discours de cette Princesse, quelle pouvoit estre la faute d'Araspe : toutefois pour en pouvoir dire plus assuré, il ne vit pas plustost ces

   Page 3049 (page 329 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

deux Filles, que les tirant à part, ne me direz vous point, leur demanda t'il, ce qu'a fait Araspe, qui ait donné sujet à la Reine de se pleindre de luy, apres s'en estre tant loüée ? car je voudrois bien auparavant que de le punir, sçavoir un peu mieux que je ne le sçay, en quoy il a failly. Seigneur, respondit Doralise en sous-riant, je ne sçay s'il vous souvient que je vous dis un jour qu'Araspe n'estoit pas si insensible que vous le croiyez : et que du moins vous pouvois-je assurer, que Perinthe l'avoit autrefois paru plus que luy dans un temps où il ne l'estoit pourtant pas. je m'en souviens fort bien, reprit il ; mais seroit il possible qu'Araspe eust esté assez temeraire, pour lever les yeux jusques à Panthée : et assez insolent, pour luy donner quelques marques de sa passion ? Il a sans doute esté assez hardy pour l'aimer, reprit Pherenice ; et assez malheureux, pour faire que la Reine s'en soit aperçeuë. Voila Seigneur, quel est le crime d'Araspe : qui est sans doute assez grand, pour vous obliger à donner la satisfaction à la Reine de l'esloigner d'elle. je pense neantmoins estre obligée de vous dire, qu'une vertu moins scrupuleuse que la sienne, auroit pû dissimuler quelque temps la faute d'Araspe : qui apres tout l'a servie avec un respect sans esgal. Il est pourtant certain que depuis quelques jours, il eust falu avoir perdu la raison, pour ne s'apercevoir pas qu'il estoit amoureux d'elle : mais ce qu'il y a de constamment vray, est que

   Page 3050 (page 330 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'on voyoit aisément qu'il ne monstroit pas sa passion avec dessein qu'on la connust. Cependant malgré toute sa discretion, la Reine est de telle sorte indignée contre luy, qu'elle ne peut souffrir sa presence : elle n'en sera jamais importunée, reprit Cyrus, et je la satisferay si pleinement, qu'elle aura autant de sujet de se loüer de moy, qu'elle en a de se pleindre d'Araspe.

La lettre d'Araspe
Cyrus convoque Araspe. Le malheureux amant lui avoue qu'il a eu l'audace d'écrire une lettre à Panthée, pour lui déclarer sa passion. N'ayant pas l'intention de la lui envoyer, il ne pouvait toutefois non plus se résoudre à la détruire. Une confusion malencontreuse l'a amenée dans les mains de la reine, qui lui demandait une copie de l'oracle que Cresus a reçu à Delphes.

Apres cela Cyrus sortit de cette Antichambre, et fut faire une petite visite à la Princesse Araminte, durant que l'on cherchoit Araspe, que l'on ne trouvoit en aucun lieu de ce Chasteau. Car comme il avoit sçeu que Panthée avoit fait demander à Cyrus la permission de l'aller trouver, il avoit bien creû que cette Princesse se pleindroit de luy : sçachant mieux le crime qu'il avoit commis, que Doralise et Pherenice ne le sçavoient : parce que par grandeur d'ame et par modestie, Panthée le leur avoit caché. Araspe estoit donc en une peine extréme : toutesfois ne jugeant pas qu'il pûst long temps esviter la veuë de ce Prince, il se determina, et se resolut de luy advoüer sa faute, et d'avoir recours à sa bonté. Il se presenta donc à luy, mais avec tant de confusion sur le visage, qu'il n'estoit presque pas connoissable : Cyrus estoit alors dans une grande Gallerie, qui respondoit à la Chambre d'Araminthe, d'où il venoit de sortir : mais Araspe n'y fut pas plustost entré, que Cyrus faisant signe qu'il vouloit estre seul aveque luy, chacun se retira, et luy laissa la liberté toute entiere de l'accuser.

   Page 3051 (page 331 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Comme ce Prince aimoit Araspe ; qu'il avoit beaucoup de disposition à excuser les fautes que l'amour fait commettre ; et que de plus Doralise et Pherenice luy avoient parle d'une façon qui ne l'aigrissoit pas contre luy, il ne luy parla pas d'abord avec beaucoup de colere : de sorte qu'Araspe qui ne doutoit nullement que Cyrus ne sçeust precisément quel estoit son crime, prit quelque assurance, et se resolut de luy advoüer tout ce qu'il luy demanderoit. N'est-ce pas assez Araspe, luy dit il, que je sois persecuté par mes Ennemis, sans qu'il faille encore que mes Amis m'accablent ; et que vous que j'ay toujours si cherement aimé, contribuyez quelque chose a mes desplaisirs ? ne deviez vous pas juger, par le respect que je rendois à la Reine de la Susiane, quel devoit estre celuy que je voulois que vous luy rendissiez ? je vous avois choisi comme un homme sage, et comme un insensible, que vous faisiez vanité d'estre : et cependant vous avez eu l'inconsideration d'aller donner des marques d'amour à une Grande Reine, qui est encore plus illustre par sa vertu que par sa condition. Il est vray Seigneur que je suis coupable, reprit Araspe, si c'est estre coupable que d'avoir fait ce que je n'ay pû m'empescher de faire. Du moins, luy dit Cyrus, avoüez moy la chose comme elle est : et dittes moy un peu comment vous ne vous estes point esloigné de Panthée, dés que vous vous estes senty amoureux d'elle ? Vous sçavez que vous ayant veû une fois assez triste,

   Page 3052 (page 332 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et croyant que l'employ que je vous avois donné ne vous plaisoit pas, je vous offris de le donner à un autre, et de vous r'apeller aupres de moy : pourquoy donc n'acceptiez vous pas cette offre, si vous vous sentiez quelque disposition à une passion si peu raisonnable ? Il est vray Seigneur, reprit il, que je devois faire ce que vous dites : mais il est encore plus vray, que je n'ay jamais pû obtenir de cette imperieuse passion assez de pouvoir sur moy mesme, pour me resoudre à m'esloigner de Panthée : et j'esperois seulement que je l'aimerois sans qu'elle s'en aperçeust. Que n'en avez vous du moins usé ainsi ? reprit Cyrus : car tant qu'elle auroit ignoré vostre amour, je ne l'aurois jamais sçeuë : ou si je m'en estois aperçeu, je vous aurois pleint au lieu de vous accuser. Ha Seigneur, s'escria Araspe, le hazard seul a fait mon crime ! estant certain que je m'estois repenty du dessein que j'avois eu de luy descouvrir ma passion : et que la Lettre qu'elle a veuë, elle l'a veuë malgré moy, Cyrus jugeant alors qu'il faloit qu'il y eust quelque chose que la Reine de la Susiane ne luy avoit point dit, et que Doralise et Pherenice ne sçavoient pas, ou avoient fait semblant d'ignorer ; il le pressa de luy dire tout ce qui c'estoit passé entre elle etluy. Il luy aprit donc, qu'il l'avoit aimée, dés qu'il l'avoit veüe : qu'il avoit combatu sa passion autant qu'il avoit pû : qu'en suitte ne la pouvant vaincre, il l'avoit cachée avec beaucoup de foin : mais qu'apres tout, depuis quelques jours il luy

   Page 3053 (page 333 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit este impossible de ne la descouvrir pas, par cent actions qu'il avoit faites malgré luy. Qu'il luy confessoit encore, qu'il avoit eu intention d'en dire ou d'en escrire quelque chose à Panthée : mais que dans le choix des deux, il avoit mieux aimé escrire que parler. Quoy Araspe, interrompit Cyrus, vous avez escrit une Lettre d'amour à Panthée ; ouy Seigneur, repliqua t'il, mais m'en estant repenty, je fis dessein de ne la luy pas faire voir. Neantmoins comme il me sembloit qu'elle expliquoit assez bien mes sentimens, je la gardois sans sçavoir pourquoy : et je portois les Tablettes dans lesquelles je l'avois escrite : la relisant tres souvent, comme si j'eusse trouvé quelque soulagement à me dire à moy mesme, ce que je n'osois dire à Panthée. Cela estant ainsi, il y a quelques jours que cette belle Reine ayant la curiosité de voir l'Oracle que Cresus a reçeu à Delphes, et qu'elle avoit sçeu que j'avois, elle me l'envoya demander par un Esclave, un soir qu'elle estoit desja retirée : de sorte qu'impatient de luy obeïr, et croyant bien connoistre les Tablettes dans lesquelles je l'avois escrit, je me trompay malheureusement : et au lieu de celles là, j'envoyay celles dans quoy estoit la Lettre que je m'estois repenty d'avoir escrite, et que je m'estois resolu de ne faire point voir à Panthée. A peine celuy à qui je la donnay fut il sorty, que je m'aperçeus de mon erreur : d'abord j'en fus au desespoir, et je commanday à mes gens de le rapeller s'ils

   Page 3054 (page 334 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pouvoient : mais un instant en suitte, l'Amour seduisant ma raison, je leur fis un commandement contraire : ainsi leur disant jusques à quatre fois qu'ils rapellassent cét Esclave, et puis qu'ils ne le rapellassent point ; à la fin quand j'eus determiné de le faire rapeller tout de bon, il n'estoit plus temps : car il estoit dé-ja dans la Chambre de la Reine. De vous representer, Seigneur, comment je passay ce fou là et toute la nuit, il me seroit impossible : estant certain qu'on ne peut pas avoir plus d'inquietude que j'en eus. Mais encore quelle estoit cette Lettre ? reprit Cyrus : il ne me sera pas difficile de vous la reciter, repliqua Araspe, car je pense l'avoir leüe plus de cent fois : de sorte que je puis vous assurer qu'elle estoit elle que je vous la vay dire.

LE MALHEUREUX ARASPE A LA PLUS BELLE REINE DU MONDE.

Ce n'est ny pour vous demander pardon de la hardiesse que l'ay de vous aimer, ny four vous en demander recompense, que je vous aprens que l'Amour m'a plus rendu vostre captif, que la guerre ne vous a renduë captive : mais seulement parce que je trouve juste, que vous n'ignoriez pas que mesme dans les fers et dans l'esclavage, vous regnez absolument sur mon coeur. Si je ne vous demande point pardon de ma temerité, c'est plus parce que je suis sincere, que parce que je suis presomptueux :

   Page 3055 (page 335 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estant certain que je ne puis me repentir de vous aimer ; et si je vous demande point recompense, c'est que je sçay bien que je merite plustost chastiment. Ainsi Madame, ne pretendant autre chose, dans ma respectueuse passion, que de mourir en portant vos chaines : ayez s'il vous plaist seulement la bonté de ne m'en accabler pas, en me les donnant si pesantes, que je ne les puisse porter. Voila Madame, ce qu'il y a longtemps qu'avoit envie de vous dire, un homme qui se tiendra assez favorisé, malgré la violente passion qu'il a pour vous, si vous pouvez aprendre sans le haïr, qu'il vous aime plus que personne n'a jamais aimé

ARASPE.


Les négociations d'Abradate
Cyrus est contraint d'exiler Araspe, en raison de l'outrage que ce dernier a fait subir à la reine de la Susiane en lui écrivant une lettre d'amour. Pendant ce temps, des troubles étant survenus à la cour de Lydie, Cresus demande une trêve. Cyrus accepte, à condition que les soldats puissent circuler librement d'un camp à l'autre. En permettant ainsi à Abradate de revoir Panthée, il compte que le roi de la Susiane fera en sorte de lui permettre de s'entretenir avec Mandane. Mais Cresus refuse d'outrepasser la volonté du roi de Pont, qui s'oppose au principe même de cette entrevue. De même, les négociations pour échanger Panthée contre le prince Artamas échouent également. Le peuple lydien commence à manifester sa désapprobation à l'égard de la politique de Cresus. La trêve touche à sa fin. Avant la reprise des hostilités, Orsane vient trouver Cyrus, afin de lui raconter l'histoire de Mazare.
La disgrâce d'Araspe
Cyrus est très irrité contre son ami Araspe. Celui-ci est au désespoir, d'autant qu'après avoir reçu sa lettre, Panthée l'a fait venir pour lui dire qu'elle refusait désormais de le voir et qu'elle attendait de Cyrus qu'il lui donne un autre garde. Cyrus obéit à Panthée ; il nomme Artabase à la fonction naguère occupée par Araspe et contraint ce dernier à s'exiler. Il donne cet ordre à contrecur, promettant au malheureux amant qu'il pourra revenir auprès de lui, dès que Panthée ne sera plus en son pouvoir. De son côté, la reine de la Susiane est très reconnaissante envers Cyrus. Elle écrit une lettre à Abradate pour l'informer de la générosité du héros.

Cette Lettre (reprit Cyrus apres l'avoir escoutée) eust esté raisonnable, si elle eust esté escrite à Doralise où à Pherenice : mais parler ainsi à une Reine ; et à une Reine malheureuse, est une hardiesse si peu excusable, et si offençante pour moy, que je ne vous puis exprimer combien vous m'avez sensiblement desobligé. J'en fus bien cruellement puny le lendemain, repliqua Araspe ; car lors que je voulus aller dans la Chambre de Panthée suivant ma coustume, afin de la conduire au Temple, elle me fit dire qu'elle n'y vouloit pas aller ce jour là. Mais ce qu'il y eut de plus cruel pour moy, fut que vers le soir elle m'envoya querir : et me faisant entrer dans son Cabinet, Araspe (me dit elle, avec une majesté qui me fit trembler) comme il y va de ma gloire, de ne publier pas moy mesme qu'il y ait

   Page 3056 (page 336 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un homme au monde qui ait pû perdre le respect qu'on me doit, jusques au point que vous l'avez perdu, je ne feray point esclater mon ressentiment contre vous, jusques à ce que l'illustre Cyrus soit en lieu où je le puisse suplier de vous oster d'aupres de moy. Cependant comme je ne puis souffrir que vous me voiyez, apres la hardiesse que vous avez euë, n'entrez plus dans ma Chambre, si vous ne voulez me porter à quelque extréme resolution. je voulus alors luy protester, que j'estois au desespoir de ce que j'avois fait : et je voulus mesme luy dire que je m'estois repenty de luy avoir escrit, et qu'elle avoit reçeu ma Lettre contre mon intention, mais elle ne voulut jamais m'escouter : et elle me fit voir tant de colere et tant d'aversion sur son visage, que je me retiray avec une douleur qui n'eut jamais de semblable. Depuis cela, je n'ay pas eu ma raison bien libre : en estet je vous ay veû arriver sans vous prevenir, tant je me suis trouvé incapable de songer à ce que je devois faire. Voila Seigneur, quel est mon crime : c'est à vous à faire de moy ce qu'il vous plaira : il me semble toutefois, adjousta t'il, qu'un Prince qui connoist si parfaitement la puissance de l'Amour, doit avoir quelque indulgence pour un homme qui n'est coupable, que parce qu'il est amoureux. j'en ay aussi beaucoup pour vous, reprit Cyrus, car je vous pleins infiniment : et il est peu de choses que je ne fisse, pour revoquer le passé s'il estoit possible, et pour faire que

   Page 3057 (page 337 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous n'eussiez pas offencé Panthée. Mais puis que cela est, Araspe, il la faut satisfaire : il y va de mon honneur, aussi bien que de sa gloire : c'est pourquoy il faut, quelque amitié que j'aye pour vous, que je vous esloigne mon seulement d'elle, mais encore de moy. Quoy Seigneur, interrompit Araspe, ce ne fera pas assez pour me punir, que de me separer pour tousjours d'une Personne que j'adore, et vous voudrez encore me priver d'avoir la satisfaction de mourir pour vous, à la teste de vostre Armée le jour de la Bataille ! songez Seigneur, que Panthée sera bien mieux vangée par ma mort que par mon exil : il n'en est pas de mesme de moy, reprit Cyrus, car j'aime mieux vostre exil que vostre mort. Mais enfin Araspe, ne me resistez plus : retirez vous sans parler davantage, ou en Medie, ou en Capadoce, ou en quelque autre lieu qu'il vous plaira : jusques à ce que la Reine de la Susiane ne soit plus en ma puissance. Araspe voulut encore dire quelque chose, mais Cyrus se fâchant de sa resistance, luy parla d'une maniere à luy faire connoistre qu'il vouloit estre obeï : et en effet Araspe partit à l'heure mesme aussi bien que Cyrus, qui ne se fit pas une petite violence de se priver de la presence d'un homme qui luy estoit si agreable. Il envoya alors dire à Panthée, qu'il avoit exilé Araspe : et que si elle le trouvoit bon, Artabase la serviroit au lieu de luy. Panthée ravie de la generosité de Cyrus, l'envoya remercier ; et non contente de cela,

   Page 3058 (page 338 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle depescha un Esclave qu'elle avoit (qui estoit venu de Suse avec elle, et qui luy estoit fort affectionné) vers son cher Abradate : le chargeant d'une Lettre pour luy, qui luy aprenoit l'obligation qu'elle avoit à Cyrus : et ordonnant à cét Esclave de tascher de se rendre au Camp des Lydiens, et de la rendre au Roy son Mary. Pour Araspe, devant que de s'esloigner davantage de Cyrus, il luy escrivit un Billet, qui luy fut rendu par un Soldat ; mais ce Prince ne le monstra point alors, et ce ne fut que quelque temps apres que l'on sçeut ce qu'il luy avoit escrit. La disgrace d'Araspe fit un grand bruit dans l'Armée : la cause mesme en fut bien tost sçeuë : et il n'y eut personne qui ne loüast Cyrus, et qui ne pleignist pourtant Araspe.

Querelles à la cour de Lydie
Voyant que l'armée de Cresus ne semble pas résolue à combattre, Cyrus met tout en uvre afin de hâter les affrontements. Le roi de Lydie finit par fixer le jour du combat. Il omet toutefois d'en parler à ses principaux alliés, le prince Myrsile et Abradate, irrités de cette négligence. Par ailleurs, le roi de la Susiane souhaite vivement obtenir la liberté de son épouse en échange de celle du prince Artamas, détenu par Cresus. Mais le roi de Lydie s'oppose à ce marché, divisant ainsi les opinions à la cour. Les tensions s'enveniment, au point que Cresus est obligé de retarder la guerre en demandant une trêve.

Cependant cét illustre Conquerant qui estoit persuadé que ceux qui cherchent leurs Ennemis, sont plus forts que ceux qui se contentent de les attendre, quoy qu'ils soient esgaux, ou mesme inferieurs en nombre ; quitta le Poste où il estoit, et fut en prendre un si prés de l'Armée de Cresus, que si la Riviere d'Helle ne les eust separez, il eust sans doute forcé ce Prince à donner Bataille. Il n'y avoit point de jour que Cyrus ne sçeust par ses Espions, ce que faisoient les Ennemis : mais ce qui l'affigeoit, estoit qu'il ne comprenoit pas parfaitement ce qu'ils pretendoient faire. Il sçeut mesme qu'à cause de ce grand nombre d'Egiptiens qui estoient dans leur Camp, ils devoient changer l'ordre qu'ils avoient accoustumé de garder

   Page 3059 (page 339 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à ranger leurs Troupes en Bataille : de sorte qu'il eut une envie extréme de pouvoir sçavoir precisément quel il devoit estre : mais il ne jugeoit pas qu'il fust possible. I ! envoyoit pourtant tous les jours de nouveaux Espions, et faisoit aussi tous les jours de nouveaux prisonniers : il sçeut par eux que Cresus s'estoit trouvé un peu mal, et estoit retourné à Sardis, dont ils n'estoient pas fort esloignez ? et qu'il n'y avoit point de jour que le Roy de Pont n y allast. Comme if s'imagina que c'estoit bien plus pour voir Mandane, que pour voir Cresus, il en eut une douleur extréme : se resolut plustost à perdre beaucoup d'hommes à forcer le passage de la Riviere d'Helle, que d'attendre plus longtemps. Neantmoins les Rois de Phrigie et d'Hircanie, aussi bien que Gobrias, Gadate, le Prince Tigrane, et Phraarte luy ayant fortement representé qu'il valoit mieux attendre quelques jours la victoire, que de la bazarder, le firent resoudre à avoir encore un peu de patience. Il estoit pourtant tout le jour à cheval, tantost à empescher qu'il ne passast des vivres aux Ennemis ; tantost à les aller reconnoistre ; et tantost à combatre les Parties qu'ils envoyoient à la guerre. Mais quoy qu'il fist, et où qu'il fust, il pensoit tousjours à Mandane où à ses Rivaux : principalement à Mazare, de qui l'avanture luy sembloit tousjours plus surprenante. Quelques jours s'estant passez de cette sorte, il aprit que Cresus se portoit bien, et qu'enfin il estoit resolu à donner

   Page 3060 (page 340 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Bataille : mais que ce qui la pourroit encore retarder, estoit qu'il craignoit qu'il n'attaquast ses Troupes à demy passées. Ce Prince sçachant cela, et bruslant d'impatience d'accourcir cette guerre, et de se voir aux mains avec ses Ennemis, prit la resolution d'envoyer dire à Cresus par un Heraut, que s'il vouloit il se retireroit de la Riviere autant qu'il faloit pour luy donner un, juste espace, afin de faire passer son Armée, et la ranger en Bataille : pourveu qu'il se resolust à ne reculer plus de combatre, comme il avoit fait jusques alors. Cyrus n'eut pas plustost fait ce dessein, qu'il fut executé : et Cresus n'eut pas aussi plustost oüy cette proposition qu'il l'accepta : et renvoya le Heraut que Cyrus luy avoit envoyé, avec promesse que dans quatre jours il seroit aux mains avec le Prince son Maistre. Depuis cela, Cyrus reprit une nouvelle vigueur : et il espera mesme de vaincre, malgré tous les funestes Oracles qu'il avoit reçeus. Cette esperance passa en suitte, de son coeur, dans celuy de tous ses Soldats qui agissoient en ces occasions, comme agissent tous les Matelots qui sont conduits par un fameux Pilote, qui ne s'estonnent de la fureur des vagues, que lors qu'ils le voyent estonné. De mesme les Troupes de Cyrus sans s'informer de rien, ne consultoient que le visage de ce Prince, pour bien augurer de la victoire : de sorte qu'y voyant tousjours de la tranquilité, mesme au milieu des plus grands perils, ils combatoient comme des Soldats qui croyoient

   Page 3061 (page 341 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que leur General ne pouvoit ny faire de faute, ny estre vaincu. Mais durant que ce Grand Prince se preparoit à combatre, et ne songeoit qu'à cela, il arriva beaucoup de choses, qui reculerent de quelque temps la gloire qu'il en attendoit, et qui embarrasserent estrangement Cresus. Lors que ce Prince avoit donné responce au Heraut que Cyrus luy avoit envoyé, il estoit à Sardis, et le Roy de Pont et Abradate estoient au Camp : de sorte que ces deux Princes ayant sçeu la chose, trouverent un peu estrange que le Roy de Lydie eust si absolument determiné le jour de la Bataille sans leur en parler : puis que c'estoit principalement eux qui devoient respondre du bon ou du mauvais succés de cette journée : le Prince Myrsile ne pouvant â cause de son incommodité, servir que de sa personne : et le Prince Mazare quoy que connu pour ce qu'il estoit, n'ayant pas non plus assez d'authorité, pour faite autre chose que servir par son courage. Ces deux Princes estant donc assez irritez, se pleignirent hautement de Cresus : mais principalement Abradate, qui en ce mesme temps reçeut la Lettre que Panthée luy avoit escrite, par l'Esclave qu'elle luy avoit envoyé : et par la quelle cette Princesse se l'oüoit si fort de Cyrus, sans luy particulariser toutesfois la derniere obligation qu'elle luy avoit, que cela le disposa encore davantage à se pleindre du Roy de Lydie. Joint que venant à considerer, qu'il luy seroit bien plus

   Page 3062 (page 342 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

difficile de retirer Panthée des mains de Cyrus apres la Bataille, quel qu'en peust estre le succés, que non pas auparavant ; il se resolut de prier Cresus de vouloir proposer un eschange du Prince Artamas, afin de delivrer Panthée s'il estoit possible. Mais pour faire mieux reûssir ce qu'il souhaitoit, il le communiqua à Andramite, qu'il sçavoit estre tousjours amoureux de Doralise, qui estoit avec la Reine de la Susiane : de sorte que l'interressant dans son dessein, il luy promit de se trouver aupres de Cresus lois qu'il luy en parleroit. Quant au Roy de Pont, il ne s'y opposa point : car comme Abradate ne demandoit pas qu'on rendist la Princesse Mandane pour delivrer Panthée, mais seulement le Prince Artamas, il n'eust pas osé tesmoigner qu'il n'aprouvoit pas trop la chose. Abradate fut donc un matin au lever de Cresus : où apres luy avoir fait connoistre qu'il avoit quelque mescontentement de ce qu'il avoit resolu le jour de la Bataille sans qu'il le sçeust, il le suplia de vouloir auparavant que de la donner, tascher de faire un eschange du Prince Artamas avec la Reine sa Femme. Si nous gagnons la Bataille, reprit Cresus, nous la delivrerons bien plus glorieusement, que par une negociation : vous la pourriez gagner, repliqua t'il, que je ne laisserois pas de perdre Panthée : estant certain que plus un Party est foible, plus les Prisonniers y son soigneusement gardez. Enfin Seigneur, adjousta t'il, comme je ne fais pas la

   Page 3063 (page 343 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

guerre pour conquerir des Provinces, mais principalement pour delivrer Panthée, et pour m'opposer à la trop grande puissance de Cyrus : je ne voy pas que je doive me mettre en estat de perdre pour tousjours une Personne qui m'est si chere, à faute de faire une proposition raisonnable : c'est pourquoy je vous conjure de ne trouver point mauvais, si je vous suplie instamment de vouloir faire faire cette proposition à Cyrus. Les negociations de cette nature, repliqua ce Prince, ne se font pas en aussi peu de temps qu'il nous en reste : j'espere tant de la generosité de Cyrus, respondit Abradate, que je croy qu'il ne refusera pas de faire une tresve de quelques jours, si vous la luy demandez. je n'ay pas seulement accoustumé de l'accorder à mes Ennemis, respondit brusquement Cresus, c'est pourquoy je ne sçay pas comment je la demanderois : joint, adjousta t'il, que je ne voy pas que cét eschange soit fort juste ny fort à propos, sur le point de donner une Bataille. Car enfin vous voulez mettre une Princesse dans Sardis : et dans le mesme temps, envoyer dans le Camp Ennemy, un des plus vaillants hommes de la Terre. Non non Abradate, poursuivit Cresus, je ne m'y sçaurois resoudre. Qui peut craindre un homme, respondit le Roy de la Susiane, estant à la teste d'une Armée de deux cens mille, ne se fie guere à la valeur de ses Troupes : quoy qu'il en soit, dit fierement Cresus, comme Artamas, quoy que prisonnier de guerre,

   Page 3064 (page 344 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est pourtant criminel d'Estat, il ne sera pas eschangé contre la Reine vostre Femme : vous combatrez donc sans moy, reprit Abradate. Seigneur (interrompit Andramite parlant à Cresus) ne refusez point ce qu'on vous demande : je refuse toujours ce qui n'est point juste, respondit il, c'est pourquoy ne me pressez pas davantage. Andramite adjousta encore beaucoup de choses pour le persuader, mais il n'y eut pas moyen : et Abradate se retira tres mal satisfait de Cresus, et absolument resolu à ne combatre point, qu'auparavant on n'eust proposé à Cyrus de faire cét eschange. Andramite hors de sa presence, parla encore au Roy de Lydie, qui s'en offença estrangement : le Roy de Pont qui craignoit que ce desordre ne mist de la division parmy les Soldats, fit en mesme temps tout ce qu'il pût pour persuader Cresus à accorder au Roy de la Susiane ce qu'il demandoit : et pour obliger aussi Abradate à ne s'obstiner point à vouloir la chose, si Cresus ne s'y resolvoit pas : maiz quoy qu'il pûst faire, il n'avança rien ny envers l'un ny envers l'autre. Dans ce mesme temps le Pere de Panthée vint de Clasomene à Sardis où il estoit allé lever quelques Troupes : de sorte que trouvant les choses en ces termes, il se joignit à Abradate et à Andramite, et pressa Cresus aussi bien qu'eux, et mesme plus qu'eux : car comme il avoit une grande Province en sa puissance, ses prieres embarrasserent plus Cresus, que n'avoient fait celles des autres : pas

   Page 3065 (page 345 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la crainte qu'il eut d'aller causer une guerre civile dans son Estat, au mesme temps qu'il en avoit une estrangere, de si grande consideration. D'autre part, le Prince Myrsile, sans que l'on en sçeust la veritable cause, protegeoit Abradate autant qu'il pouvoit, tesmoignant qu'il souhaitoit ardamment que l'on taschast de delivrer la Reine de la Susiane par un Traité : si bien qu'il faisoit connoistre à toutes ses Creatures, qu'ils ne pouvoient l'obliger plus sensiblement, qu'en faisant que le Roy son Pere y consentist. Les choses se broüillerent donc de telle sorte, et à Sardis, et au Camp, que quand Cresus eust voulu donner la Bataille, le jour qu'il s'y estoit engagé, il n'eust pas esté en son pouvoir. Cependant il ne pouvoit se resoudre a delivrer le Prince Artamas : c'est pourquoy se voyant pressé fortement, il proposa de delivrer le Roy d'Assirie, pour retirer Panthée des mains de Cyrus : mais Abradate repliqua, qu'il ne consentiroit jamais que cette proposition fust faite, parce que ce seroit plustost irriter Cyrus que le porter à ce qu'il desiroit : puis qu'apres tour, il luy sembleroit fort estrange, qu'on luy allast proposer de delivrer son Rival et son Ennemy. De plus, le Roy de Pont aimoit encore mieux que ce fust le Prince Artamas que le Roy d'Assirie : ainsi cette contestation estant fort grande, et craignant quelque revolte considerable dans une Armée, composée de tant de Nations differentes, Cresus se resolut à faire

   Page 3066 (page 346 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

demander Treve pour quelques jours, afin de traitter de la liberté de quelques Prisonniers : ne faisant pas dire precisément qu'els ils estoient, parce qu'en effet il n'avoit pas encore bien determiné ce qu'il devoit faire.

Entretien de Panthée et d'Abradate
Cyrus accorde à Cresus une trêve de huit jours, à condition que, durant ce temps, les hommes des deux armées ennemies soient libres de se rendre dans le camp adverse. Il parvient ainsi à organiser une entrevue entre Abradate et Panthée, pour la plus grande joie de ces illustres amants. Panthée dépeint à son époux la générosité de Cyrus et déplore qu'Abradate soit engagé dans un parti injuste. Ce dernier lui promet de ne pas combattre, s'il n'obtient de Cresus la permission d'échanger Panthée contre Artamas. Le roi et la reine de la Susiane s'entretiennent ensuite avec Araminte et Cyrus. Ce dernier demande à Abradate d'intervenir auprès de Cresus, en sorte qu'il puisse s'entretenir avec Mandane.

Il dépescha donc vers Cyrus, qui fut fort surpris de cette demande : et qui l'auroit infailliblement refusée, si ayant mis la chose en deliberation, elle n'eust esté resoluë autrement : et d'autant plustost, que l'on ne pouvoit pas, sans perdre beaucoup de monde, forcer les ennemis à combatre. Cyrus accorda donc la Tréve pour huit jours, à condition que ceux des siens qui voudroient aller dans Sardis, le pourroient avec autant de seureté, que ses Ennemis pourroient venir dans son Camp : ce Prince ayant voulu que cette circonstance fust specifiée ; parce que tout l'avantage qu'il esperoit de cette Tréve, estoit de sçavoir des nouvelles de Mandane, de ses Rivaux, et de ses Amis prisonniers. Joint que sçachant la division qui estoit entre tous ces Princes, il espera encore l'augmenter : de sorte que cette Tréve ayant esté resoluë, on la publia dés le lendemain dans toutes les deux Armées et dans Sardis : si bien qu'apres cela, il se fit une grande confusion d'Amis et d'Ennemis en tous ces trois lieux, que l'on ne pouvoit plus faire de distinction de Party, en regardant les gens que l'on y voyoit. Toutes les Ruës de Sardis, aussi bien que le Camp de Cresus, estoient pleines de Persans, de Medes, d'Armeniens, d'Assiriens,

   Page 3067 (page 347 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et d'Hircaniens : et le Camp de Cyrus estoit aussi tout remply de Lydiens, de Mysiens, de Grecs, de Thraces, et d'Egiptiens. Cependant la Tréve ne fut pas plustost publiée, que Cyrus envoya Ortalque à Sardis, afin de luy raporter au vray, s'il n'y auroit point moyen qu'il pûst voir sa chere Mandane : Lygdamis mesme se déguisa pour cela, ne voulant pas se monstrer publiquement dans cette Ville, parce qu'il y estoit trop connu : mais par tous les deux, il sçeut qu'il estoit absolument impossible : et que depuis la Tréve, la Princesse Mandane n'alloit mesme plus se promener sur le haut de la Tour, comme elle avoit accoustumé : de sorte que quand il fust allé à Sardis, comme il en avoit envie, il n'auroit pu voir que les Murailles dans lesquelles elle estoit enfermée. Ce Prince eut pourtant beaucoup de peine à s'en empescher : et je ne sçay s'il l'auroit pû, si ses Amis qui aprehendoient qu'il n'y allast, ne fussent devenus ses Gardes en l'observant si soigneusement, qu'il ne fut pas Maistre de ses actions pendant tout ce temps là. Ce n est pas qu'ils craignissent que Cresus voulust violer la foy publique : mais ils aprehenderent la rencontre de Mazare et celle du Roy de Pont, et qu'il ne se fist un combat particulier entre eux, qui pourroit causer un desordre general. Cependant Abradate, en attendant que Cresus eust bien resolu ce qu'il vouloit proposer, envoya demander à Cyrus la permission de voir Panthée, en presence

   Page 3068 (page 348 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de qui il luy plairoit : afin qu'il ne pûst pas croire que ce fust pour luy parler des affaires de la Guerre, et sçavoir par elle les nouvelles de son Camp. Cyrus, qui sçavoit par son experience, combien il est doux de voir ce que l'on aime, et qui espera mesme d'abord, que peut-estre Abradate luy pourroit il faire recevoir la satisfaction de voir Mandane, luy accorda de bonne grace ce qu'il demandoit : si bien que donnant ordre à cette entreveüe, qui se fit le mesme jour, Abradate fat conduit à Cyrus, qui le reçeut avec une civilité extréme : en suitte dequoy il le conduisit luy mesme à la petite Ville où estoit Panthée, qu'il voulut surprendre agreablement. Il le mena donc dans la Chambre de cette Princesse, avec laquelle Cleonise, Doralise, et Pherenice estoient alors : mais il n'y fut pas plustost, que prenant la parole : Madame, dit il à Panthée, je pense que vous me pardonnerez aisément tous les maux que vous avez endurez, durant l'absence de l'illustre Abradate, puis que c'est par mon moyen, que vous le revoyez adjourd'huy. Mais afin que durant vostre conversation, adjousta t'il, la veuë d'un Prince qui a le malheur d'estre obligé de vous tenir captive ne la trouble pas, je m'en vay vous laisser en liberte de raconter toutes vos douleurs, à celuy qui les a causées. Panthée demeura si surprise de la veuë de son cher Abradate, qu'elle n'entendit pas la moitié de ce que Cyrus luy dit : elle ne laissa pourtant pas (apres qu'elle

   Page 3069 (page 349 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eut salüé son illustre Mary, avec autant d'affection que de respect) de suplier ce Prince d'estre le tesmoin de leur entretien : mais quoy qu'elle pûst dire, il les laissa, pour aller faire une visite à la Princesse Araminte, à laquelle il aprit qu'il venoit de laisser le Roy de la Susiane avec Panthée. Cette Princesse ne le sçeut pas plustost, qu'elle eut une extréme envie de le connoistre : elle ne voulut pourtant pas interrompre si promptement un entretien si doux ; de sorte qu'elle reçeut la visite de Cyrus : qui pour la consoler voulut luy persuader qu'elle auroit un jour la joye de revoir Spitridate, comme Panthée revoyoit le Roy de la Susiane. Mais durant qu'ils s'entretenoient ainsi, ces deux autres illustres Personnes, faisoient un eschange de toutes leurs douleurs passées, et de tous leurs plaisirs presens : toutesfois comme ils sçavoient qu'ils ne seroient pas longs, ils en estoient moins sensibles. Cependant cette Grande Princesse, qui vouloit en quelque sorte reconnoistre la generosité de Cyrus en la publiant ; apres qu'ils se furent dits Abradate et elle tout ce qu'une véritable affection peut faire dire à deux Personnes d'esprit, et d'esprit passionné : elle se mit à luy exagerer les bontez de Cyrus : apellant à tesmoin. de ce qu'elle disoit, Cleonice, Doralise, et Pherenice qui estoient dans sa Chambre : s'affligeant aveque luy de ce qu'il estoit engagé dans un Party si injuste comme estoit celuy de Cresus : et au service d'un Prince si peu reconnoissant ; qu'il luy

   Page 3070 (page 350 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

refusoit un Prisonnier pour luy faire obtenir sa liberté. Enfin Panthée parla avec tant d'eloquence, qu'elle porta Abradate à desirer ardamment que Cresus achevast de le desobliger, et de luy donner un juste pretexte de changer de Party. Elle luy exagera encore l'obligation qu'elle luy avoit, d'avoir exité Araspe : à ce nom d'Araspe, Abradate l'arresta : luy aprenant que celuy qu'elle nommoit, s'estoit presenté au Roy de Lydie, comme se pleignant de Cyrus, et comme voulant le servir : et qu'en effet il en avoit esté bien reçeu. Cela estant, dit Panthée, j'oste un vaillant homme à Cyrus, et le donne à son Ennemy : c'est pourquoy je vous conjure, si vous en trouvez l'occasion, de vouloir persuadcr au Prince mon Pere de porter Cresus à la Paix, ou du moins de ne se mesler plus de cette guerre. Abradate aimoit trop Panthée, pour luy pouvoir rien refuser : il luy dit toutesfois que si l'eschange du Prince Artamas et d'elle se faisoit, il ne pourroit pas abandonner Cresus : mais que s'il ne se faisoit pas par quelque obstacle que ce Prince y aportast, il luy engageoit sa parole, qu'il seroit bientost aupres d'elle. Comme ils en estoient là, Cyrus amena la Princesse Araminte chez Panthée, afin de voir Abradate : qui luy rendit grace de l'honneur qu'elle luy faisoit, d'une maniere qui luy fit aisément connoistre, que Panthée l'avoit aimé sans preocupation, et qu'il n'avoit pas moins d'esprit que de courage. La conversation que

   Page 3071 (page 351 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ces quatre illustres Personnes eurent ensemble, augmenta encore l'estime qu'elles faisoient l'un de l'autre, principalement entre Cyrus et Abradate : car encore qu'ils ne se fussent jamais veus que ce jour là, il n'y eut pourtant entre eux, ny complimens, ny ceremonie incommode : et ils se parlerent avec une civilité pleine de franchise, qui faisoit assez voir que la Renommée leur avoit apris ce qu'ils estoient. Mais pendant qu'Araminte tesmoignoit à Panthée la joye qu'elle avoit de la sienne, Cyrus demanda à Abradate, s'il ne pourroit point obtenir de Cresus, la grace de voir Mandane durant la Tréve ? Je ne desespererois pas, luy dit il, de vous faire recevoir cette satisfaction, si ce n'estoit le Roy de Pont, et peut- estre le Prince Mazare qui s'y opposeront : du moins vous puis- je promettre, que je feray tout ce qui sera en mon pouvoir, pour les persuader tous à souffrir que vous la voryez. S'ils craignent que je ne luy die quelque chose qui leur nuise, adjousta Cyrus, je consens de la voir sans luy parler : cependant, poursuivit il, je vous suplie de croire que si Mandane n'estoit pas la cause de la Guerre, vous ne vous en retourneriez pas seul à Sardis : estant certain. que je donnerois la liberté toute entiere à la Reine de la Susiane. Mais puis que c'est pour elle que je suis en Lydie, vous ne devez pas trouver mauvais que je mesnage jusques aux moindres avantages : et que par consequent j'en conserve un si considerable. je vous proteste toutesfois,

   Page 3072 (page 352 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je le faits avec un regret extréme ; et que je voy avec une douleur bien sensible, le desplaisir que je vous cause. je ne vous fais point souvenir, adjousta t'il, que vous vous l'estes attiré en donnant retraite au Ravisseur de Mandane, et en vous engageant dans le Party de Cresus : car outre que je ne veux pas faire de reproches à un si genereux Ennemy, je dois encore croire que les Dieux l'ont ainsi voulu pour me faire acheter la victoire bien cher : estant certain que si vous eussiez elle dans nostre Party, celuy de Cresus ne m'auroit pas resisté long temps. Mais puis que le Destin en a autrement disposé, je vous conjure de ne me refuser pas la grace que je vous demande : puis qu'elle ne contrevient point à ce que vous devez au Roy de Lydie. je vous le promets, luy dit Abradate ; bien fâché de ne pouvoir vous assurer du succés de ma priere. Et suitte de cela, ils se dirent encore beaucoup de choses : et la conversation ayant recommencé entre ces Princes et ces Princesses, ils furent près d'une heure ensemble, à parler de leurs malheurs passez, et de leurs maux presens. Mais à la fin il falut se separer : Cyrus en remenant Abradate jusques à la Garde avancée de son Camp, luy fit voir une partie de ses Troupes rangées en Bataille : et comme elles estoient les plus belles du monde, Abradate luy dit qu'il estoit aisé de voir que sous un tel Capitaine, il ne pouvoit y avoir que de bons Soldats. En effet, luy dit il, vostre presence inspire ce me

   Page 3073 (page 353 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

semble je ne sçay quoy d'heroique : et je ne doute nullement que je ne m'en retourne plus vaillant à Sardis que je n'estois quand je suis arrivé aupres de vous. Il n'en est pas de mesme de moy, reprit Cyrus en sous-riant : puis que tout vaillant que vous estes, vous m'avez donné de la repuguance à vous combatre, depuis que je vous connois. Abradate respondit à un discours si obligeant, avec autant de civilité que d'esprit : apres quoy ces deux Grands Princes se separerent extrémement satisfaits l'un de l'autre.

Echec des négociations d'Abradate
De retour au camp lydien, Abradate exhorte Cresus à permettre une entrevue entre Cyrus et Mandane. Ce dernier accepte, à condition que le roi de Pont agrée également cette rencontre. Or l'amant malheureux est tellement désespéré que son seul but est d'éloigner Mandane de Cyrus afin de pouvoir la contempler toujours. Il ne peut par conséquent par accéder à la demande d'Abradate. Fâché, celui-ci tente alors d'obtenir de Cresus l'échange entre Panthée et le prince Artamas. Le roi de Lydie émet une nouvelle condition : Artamas doit s'engager à ne plus prétendre à la main de Palmis. Or cette clause est un non-sens, et Abradate sait qu'Artamas ne l'acceptera jamais.

Cependant Abradate pour ne manquer pas à sa parole, suplia le Roy de Lydie d'accorder à Cyrus la liberté de voir Mandane, comme Cyrus luy avoit accordé celle de voir Panthée : d'abord ce Prince n'en fit pas grande difficulté : il y mit toutesfois une condition, qui rendit la chose impossible : qui fut qu'il souffriroit cette entreveuë, pourveu que le Roy de Pont y consentist. Abradate fut donc à l'heure mesme le trouver, pour tascher de luy persuader de ne refuser pas cette grace à un Prince à qui il confessoit estre si redevable. Car enfin, luy dit il, quel mal vous peut il arriver de le satisfaire ? vous sçavez qu'il n'ignore pas qu'il est aussi bien avec Mandane qu'il peut desirer d'y estre : et qu'ainsi quand cette Princesse luy diroit quelque chose d'obligeant, cela ne luy aprendroit rien de nouveau. Du moins, adjoustoit Abradate ; sçaura t'il par elle que vous ne perdez pas le respect que vous luy devez : de sorte que le

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reste de la guerre se fera avec moins d'animosité. Si je ne jugeois, reprit le Roy de Pont, que vous ne parlez comme vous faites, que parce que vous voulez obliger un Prince qui peut : obliger une Personne que vous aimez, je dirois que vous estes le plus injuste de tous les Hommes, de souhaiter de moy une pareille chose : car enfin, puis qu'il faut vous descouvrir le fonds de mon coeur, sçachez que mon malheur est arrivé aux termes, que je ne fais plus la guerre pour la possession de Mandane. j'ay pleuré et soupiré mille fois à ses pieds, mais ç'a esté inutilement : je l'ay amenée au point de m'advoüer qu'elle croyoit que je l'aimois autant que je pouvois aimer : et elle m'a mesme dit quelquefois, que si je n'estois pas son Amant, elle ne me refuseroit pas son estime. Mais apres tout cela, elle m'a si fortement et si constamment dit qu'elle ne m'aimeroit jamais ; et m'a si bien fait entendre sans me le dire, qu'elle aimeroit tousjours Cyrus ; que je ne doute nullement que Mandane ne soit toujours inexorable pour moy, et tousjours fidelle pour mon Rival. C'est pourquoy je ne songe plus à aquerir son coeur, ny à la posseder : mais je veux, s'il est possible, la voir eternellement, la dérober à la veuë de tous mes Rivaux : et les voir perir si je puis, les uns apres les autres, dans une longue Guerre, ou y perir moy mesme, plustost que de rendre cette Princesse. je sçay bien que je suis injuste ; que ce que je fais choque esgalement la generosité

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et la raison, et je ne suis pas si preocupé de mon amour, que je ne connoisse que je dois estre blasmé de tout le monde. Mais apres tout, je ne sçaurois me vaincre moy mesme : il faut que je cede à ma malheureuse destinée : et que je ne songe pas seulement à luy resister. Cessez donc, je vous en conjure, de me mettre dans la cruelle necessité, de refuser quelque chose à un Prince qui m'a accordé si genereusement azile dans sa Cour : et pensez que je n'ay point d'autre douceur en la vie, que celle de sçavoir que mes Rivaux ne voyent point ma Princesse. Encore pour le Roy d'Assirie, et pour le Prince Mazare, adjousta t'il, comme ils ne la pourroient voir qu'irritée, je ne m'en soucierois pas tant : mais pour Cyrus, qui ne verroit dans ses yeux que marques de tendresse et d'affection, c'est ce que je ne sçaurois souffrir. Abradate entendant parler le Roy de Pont de cette sorte, creût bien qu'il n'obtiendroit pas ce qu'il souhaitoit, neantmoins l'obligation qu'il avoit à Cyrus, fit qu'il n'en demeura pas là, et qu'il le pressa beaucoup davantage. je voy bien, luy dit il, que je vous demande une chose un peu difficile à faire : mais si vous considerez que j'ay perdu pour l'amour de vous l'objet de toutes mes affections, que Panthée n'est captive, que parce que je vous ay reçeu dans ma Cour : et que si vous me refusez, Cyrus sera en droit de se vanger sur elle par la rigueur que vous luy tiendrez : je pense que vous trouverez que j'ay un juste

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sujet de vous conjurer de m'accorder ce que je vous demande. Cyrus est si genereux, reprit le Roy de Pont, que vous ne devez rien craindre pour Panthée ; que ne vous determinez vous à estre encore plus genereux que luy s'il est possible ? reprit Abradate : il suffit que je songe à le surpasser en amour et non pas en generosité, repliqua le Roy de Pont ; puis que le n'en puis avoir qui ne soit contraire à ma passion. je n'ignore pas qu'estant cause de la captivité de Panthée, je vous dois tout accorder : mais Dieux, il s'en faut bien que je ne sois en estat de faire ce que je dois : c'est pourquoy pleignez moy, et ne m'accusez pas d'ingratitude, quoy que je vous refuse tout : puis que je ne fais pas ce que je veux, mais seulement ce que veut la passion qui me possede. Abradate voyant qu'il ne pouvoit persuader le Roy de Pont, le quitta avec assez de froideur : luy semblant que puis qu'il avoit perdu Panthée pour l'amour de luy seulement, il eust deû ne luy refuser pas une chose qui n'ostoit point Mandane de sa puissance. Il escrivit donc à Cyrus, pour luy faire excuse de ce qu'il ne pouvoit obtenir ce qu'il desiroit : mais auparavant que d'envoyer sa Lettre, il fut sommer Cresus de sa parole : et le suplier d'envoyer du moins proposer à Cyrus d'eschanger le Prince Artamas, pour la Reine de la Susiane. D'abord Cresus luy dit qu'il y envoyeroit Andramite : mais qu'il vouloit que ce Prince ne fust delivré, qu'à condition qu'il promettroit devant que de

   Page 3077 (page 357 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sortir de Sardis qu'il ne songeroit jamais à la Princesse sa Fille. Cette proposition sembla si estrange à Abradate, qu'il ne douta pas que Cresus ne la fist pour acrocher la chose et pour la rompre : car quelle aparence y avoit il, que le Prince Artamas pour recouvrer la liberté, allast s'engager de ne penser plus à une Princesse qu'il aimoit depuis un si longtemps : qu'il estoit resolu daimer toute sa vie ; et dont il estoit aimé ? c'est pourquoy prenant la parole assez fierement, en presence du Prince Myrsile et d'Andramite, qui estoient dans ses interests ; Seigneur, luy dit'il, lors que vous m'avez promis de faire proposer un eschange, ç'a esté suivant les loix ordinaires de la Guerre : et non pas en cherchant des biais de rendre cette proposition inutile. Quand vous delivrerez le Prince Artamas ce sera comme vostre Ennemy, et non pas comme Amant de la Princesse Palmis : l'amour n'a point de part à cette negociation : et je ne consentiray pas que l'on propose une pareille chose à Cyrus. Que vous importe, reprit Cresus, qui on delivre, et comment on le delivre, pourveû que Panthée soit libre ? Il ne m'importe pas sans doute, reprit Abradate : mais ce qui est de considerable pour moy, est que l'on ne face pas une proposition qui ne serve qu'à irriter celuy à qui on la doit faire : c'est pourquoy sçachant que le Prince Artamas est tres considerable à Cyrus, je trouve plus seur que ce soit luy qu'un autre que l'on propose d'eschanger. Car pour le

   Page 3078 (page 358 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Roy d'Assirie, vous jugez bien que quelque genereux que soit Cyrus, il ne peut pas autant souhaiter sa liberté que celle du Prince Artamas : et pour les autres Prisonniers, ils ne sont pas d'un rang à estre eschangez contre Panthée. Anaxaris est inconnu ; Sosicle et Tegée sont vos Sujets : et Feraulas est Domestique de Cyrus. Apres cela Seigneur, que me reste t'il à proposer pour delivrer Panthée, si ce n'est de delivrer le Prince Artamas ? la Tréve n'a esté demandée, que pour cela : et cependant il me semble que vous deliberiez encore. je delibere en effet, reprit il, et mesme avec raison : car enfin excepté Cyrus, il n'y a pas un homme en toute son Armée, qui me soit si important d'avoir en ma puissance que le Prince Artamas : et vous voulez que je le rende, pour vos interests seulement. Quoy qu'il en soit (dit Abradate, avec une froideur qui marquoit assez qu'il estoit mal satisfait de Cresus) je vous suplie de me dire precisément ce que vous avez resolu : et pourquoy vous avez fait la Tréve, si vous ne vouliez pas m'accorder ce que je vous ay demandé, le l'ay faite, reprit il, pour tascher de delivrer Panthée en rendant le Roy d'Assirie, ou tous les autres Prisonniers : ou en rendant le Prince Artamas, de la façon que je l'ay dit.

Les négociations d'Andramite
Craignant qu'Abradate et ses hommes ne se soulèvent contre lui, Cresus envoie finalement Andramite négocier, dans le camp de Cyrus, l'échange entre Panthée et Artamas. Cyrus accepte, à condition de pouvoir rencontrer Mandane. Il permet également à Andramite de voir Doralise et Panthée. Celle-ci profite de l'occasion pour écrire une lettre à son époux.

Apres cela Abradate se retira, aussi bien que le Prince Myrsile et Andramite : mais au lieu de s'en aller chez luy, il fut droit à son Quartier : Andramite fit la mesme chose : et le Prince de Clasomene fut aussi avec Abradate. De sorte que

   Page 3079 (page 359 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cresus craignant que ces trois Personnes ne fissent quelque soulevement dans l'Armée, se resolut enfin à faire faire la proposition d'eschanger le Prince Artamas : si bien qu'il envoya en diligence vers Abradate, pour l'advertir de ses intentions : qui cependant avoit desja envoyé sa Lettre à Cyrus, pour s'excuser de ce qu'il n'avoit pû obtenir se qu'il demandoit. Il le fit mesme avec des termes si expressifs, que Cyrus creût qu'il y avoit agy sincerement : et ainsi il se pleignit de son malheur, sans se pleindre d'Abradate. Cependant Cresus ne manqua pas d'envoyer vers Cyrus : il voulut mesme que ce fust Andramite qui y allast : mais quoy qu'il pûst mander à Abradate, pour l'obliger d'aller à Sardis durant cette negociation, il ne le voulut jamais faire : et il demeura tousjours au Camp, où en effet il estoit plus redoutable à Cresus, qu'il n'eust esté à Sardis : non pas tant parce qu'il avoit un Corps de quatre mille hommes les meilleurs de toute l'Armée, duquel il estoit Maistre absolu : que parce qu'il estoit fort consideré de tous les gens de guerre en general. Andramite agissant en cette occasion comme Amant de Doralise, et par consequent comme estant fort interessé en la liberté de Panthée avec qui ellé estoit, n'oublia rien de tout ce qui pouvoit rendre sa negociation heureuse : car non seulement il parla à Cyrus avec beaucoup d'eloquence et beaucoup d'adresse, mais il prit mesme si bien son temps, que le Roy de Phrigie estoit avec ce Prince, lors qu'il luy

   Page 3080 (page 360 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

proposa de la part du Roy son Maistre de delivrer la Reine de la Susiane, en luy rendant le Prince Artamas. De sorte qu'encore que Cyrus eust eu quelque pretexte de vouloir retenir cette Princesse, jusques à ce que Mandane fust delivrée, il n'auroit osé s'en servir de peur de desobliger un Grand Roy, et de faire une action peu genereuse, en pensant en faire une fort prudente. Joint que la Reine de la Susiane n'interessant pas de ses Rivaux, Cyrus creût qu'en effet il luy estoit bien plus avantageux de rendre Panthée à Abradate, qui ne laisseroit pas de s'en tenir obligé : et de delivrer le Prince Artamas, qui estant un des plus vaillans hommes du monde, ne pouvoit pas manquer de luy estre tres utile durant la suitte de cette guerre. Il ne pût toutesfois se resoudre à faire cét eschange, sans tascher d'en tirer quelque satisfaction pour son amour : de sorte qu'il dit à Andramite en presence du Roy de Phrigie, qu'encore qu'il luy eust esté tres avantageux pour beaucoup de raisons, d'avoir la Reine de la Susiane en sa puissance, jusques à la fin de la Guerre ; que neantmoins il honnoroit si fort le Roy de Phrigie ; il aimoit tant le Prince Artamas ; il estmoit de telle sorte Abradate ; et respectoit Panthée d'une maniere si peu commune, qu'il consentoit à ce que Cresus souhaitoit de luy : avec une condition seulement, qui estoit que durant la Tréve on luy permist de voir Mandane. Andramite l'entendant parler

   Page 3081 (page 361 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ainsi, le suplia de ne vouloir pas insister sur cela : parce que le Roy de Pont avoit si fortement refusé Abradate, lors qu'il luy avoit demandé cette permission, qu'il ne croyoit pas possible de l'y faire consentir. Comme Cresus est Maistre dans ces Estats, reprit Cyrus, il doit s'y faire obeïr : c'est pourquoy il ne juge pas que le consentement du Roy de Pont soit absolument necessaire à ce que je le veux. Il ne l'est pas sans doute, repliqua Andramite ; mais je suis pourtant persuade par plus d'une raison, qu'il ne voudra pas agir d'authorité absoluë en cette rencontre : et qu'il rompra plustost le Traité. je consens qu'il le rompe, interrompit genereusement le Roy de Phrigie, plustost que de souffrir que l'on refuse cette satisfaction à un Prince à qui je suis si redevable : non non, reprit Cyrus, il ne faut pas croire que le Roy de Lydie soit si mauvais mesnager de ses interrests, qu'il ne conçoive bien qu'il luy est plus dangereux de desobliger Abradate que le Roy de Pont : puis que l'un a des Troupes, et un Royaume d'où il en peut encore tirer : et que l'autre n'a pas une de ces deux choses : c'est pourquoy Andramite, dittes s'il vous plaist au Roy vostre Maistre ce que je vous ay dit, et me faites sçavoir sa resolution. Cependant (adjousta Cyrus, qui estoit bien aise que les flames d'Andramite se ralumassent pour Doralise, afin qu'il agist encore plus fortement aupres de Cresus) il ne tiendra qu'à vous que vous ne

   Page 3082 (page 362 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

portiez des nouvelles de Panthée à l'illustre Abradate : car si vous le voulez, je vous feray conduire vers cette Princesse. Andramite entendant parler Cyrus de cette sorte, ne pût refuser de voir une Personne qu'il aimoit, depuis qu'il avoit esté capable d'aimer : si bien qu'acceptant l'offre qu'on luy faisoit, il se laissa conduire par Lygdamis, estant ravy de joye de pouvoir aller dire à Doralise qu'il travailloit pour sa liberté, aussi bien que pour celle de Panthée aupres de qui elle estoit. Andramite fut reçeu de cette Princesse, avec beaucoup de civilité, et mesme avec beaucoup de satisfaction : car comme elle ne sçavoit point que Cresus ne cherchoit qu'un pretexte pour faire que ce Traité ne s'achevast pas, elle ne douta point du tout qu'elle ne fust bientost en estat de revoir son cher Abradate. Doralise de son costé, ne fut pas incivile pour Andramite : il la retrouva pourtant telle qu'il l'avoit veuë autre fois : c'est à dire fort belle, infiniment aimable, et un peu malicieuse. En effet, au lieu de le remercier des foins qu'il prenoit pour la liberté d'une Princesse qui devoit causer la sienne, elle luy dit en riant, qu'elle ne trouvoit pas que ce qu'il proposoit fust une chose qui valust la peine de sortir de prison, pour y devoir si tost rentrer : car enfin (luy dit elle, pendant que Panthée escrivoit à Abradate) à vous dire la verité, je trouve que nous sommes bien plus seurement dans le Camp de Cyrus, que nous ne serions dans Sardis ; puis qu'il

   Page 3083 (page 363 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sera selon toutes les aparences, bien tost pris par ce Prince : qui ayant la Justice de son costé et la Fortune, sera infailliblement victorieux de tous ses Ennemis : Mais que deviendroit l'Oracle que Cresus a reçeu à Delphes, repliqua t'il, si ce que vous dittes arrivoit ? En verité Andramite, luy dit elle, il y a bien de la temerité à croire que l'on entend le langage des Dieux, puis que bien souvent on n'entend pas seulement celuy des Hommes. l'advouë, luy dit il, que quelques fois vous ne l'avez pas entendu : mais je pense, à vous dire la verite, que c'est parce que vous ne l'avez pas voulu entendre : et je ne sçay, adjousta t'il, si vous m'entendrez encore aujourd'huy, quand je vous assureray que je n'ay jamais rien aimé que vous, et que je n'aimeray jamais autre chose. je l'entendray encore bien moins qu'autrefois, reprit elle ; car Andramite, il faut que vous sçachiez, que comme je n'entends tous les jour parler que des Persans, des Hircaniens, des Assiriens, des Armeniens, et des Medes, je ne sçay presques plus la langue Lydienne : c'est pourquoy auparavant que vous me parliez de rien qui vous importe, il est à propos que j'aprenne à parler, et que j'aye pour le moins esté un an ou deux en Lydie. comme Andramite alloit repartir à Doralise, et la conjurer de luy vouloir respondre un peu plus serieusement, Panthée, qui avoit achevé son Billet, le luy donna : si bien que comme il estoit temps de partir pour s'en retourner, il ne pût tirer

   Page 3084 (page 364 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autre satisfaction de Doralise, que celle de l'avoir veuë aussi aimable qu'elle avoit jamais esté. Son amour ne laissa pourtant pas d'en augmenter encore : et il s'en retourna fortement resolu de faire toutes choses possibles, pour obliger le Roy de Lydie à faire en sorte que Cyrus vist Mandane. Pour cét effet, repassant au Camp, devant que d'aller à Sardis, il conseilla au Prince de Clasomene et à Abradate, de n'en partir point, quoy que Cresus pust leur mander, jusques à ce que le Traité fust achevé : et de le laisser agir avec le Prince Myrsile, qu'il sçavoit souhaiter fort que ce Traité s'achevast. Il croyoit toutesfois que ce Prince n'avoit autre interest en la chose, que celuy de satisfaire Abradate : et de delivrer le Prince Artamas qu'il avoit tousjours souhaité que la Princesse sa Soeur espousast. Ces deux Princes croyant donc le conseil d'Andramite, le laisserent aller seul à Sardis : où il ne fut pas si tost, qu'il fut rendre conte de son voyage à Cresus. Mais dés qu'il eut cessé de parler, ce Prince luy dit que Cyrus luy demandoit une chose qui ne dépendoit pas de sa volonté : parce qu'il ne se resoudroit jamais à violenter celle du Roy de Pont. Il sera donc impossible de conclure ce Traité, reprit Andramite ; car Cyrus est si absolument resolu d'obtenir ce qu'il demande, et le Roy de Phrigie est aussi si determiné, à souhaiter que ce Prince soit satisfait, que je pense mesme que quand Cyrus voudroit se relascher, il s'opposeroit à son dessein.

   Page 3085 (page 365 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Quand ce Traité sera rompu, reprit Cresus, je m'en consoleray facilement : il est pourtant assez dangereux, repliqua Andramite, d'irriter le Roy de la Susiane, et le Prince de Clasomene. Cresus prenant le discours d'Andramite, qu'il sçavoit estre leur Amy, pour une menace, s'en offença : et sans luy respondre precisément, il luy dit qu'il envoyeroit sa responce à Cyrus devant qu'il fust peu.

La fin de la trêve
Au souvenir des exploits d'Artamas et de l'injustice de sa captivité, le peuple lydien commence à protester contre Cresus. A un jour de la fin de la trêve, Cyrus est enchanté d'apprendre les troubles qui se propagent à Sardis ainsi que dans le camp adverse. On vient alors l'avertir qu'Orsane, serviteur de Mazare, souhaite lui parler. Cyrus est très étonné, d'autant qu'Orsane souhaite lui raconter en détail ce qu'il est advenu de son maître. Orsane raconte l'histoire de Mazare devant Cyrus, Panthée et Araminte.

Andramite s'estant donc retiré de cette sorte, le Roy de Pont arriva : qui suplia si instamment Cresus de n'accorder pas la veuë de Mandane à son Rival, qu'il le confirma puissamment dans le dessein qu'il en avoit : et dans celuy de se servir de ce pretexte pour rendre la negociation d'Andramite inutile. Le Roy de Pont estoit pourtant bien fâché de desobliger Abradate, à qui il estoit : tres redevable : mais cette passion tirannique et dominante qui regnoit dans son coeur, faisoit qu'il ne pouvoir pas estre Maistre de ses propres sentimens. Cependant Abradate et le Prince de Clasomene, sçachant la resistance de Cresus et du Roy de Pont, parloient comme des Princes qui n'estoient pas resolus de souffrir qu'on les tratast de cette sorte : Andramite et le Prince Myrsile cabaloient aussi dans Sardis ; et publioient que l'on vouloit porter les choses à la derniere extremité : estant à croire qu'apres ce qu'on refusoit à Cyrus, il seroit en droit s'il estoit vainqueur, d'estre aussi rigoureux aux vaincus, qu'on estoit injuste envers luy : Si bien

   Page 3086 (page 366 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que dans Camp et dans la Ville, tout estoit en une esmotion estrange : car comme il est tousjours assez aisé de faire croire Peuples les choses les plus esloignée de vray-semblancé ; sur ce fondement veritable, diverses Personnes affectionnées au Prince Artamas, qui pour ses grandes vertu et par son extréme valeur, s'estoit acquis mille serviteurs secrets qui agissoient sourdement pour luy, firent que l'on disoit fort haut, que Cresus ne vouloit point la paix, et qu'il ne se soucioit pas de la desolation de tous ses Peuples, pourveu que son ambition fust satisfaite. Le souvenir de toutes les victoires d'Artamas revenant alors dans la memoire des habitans de Sardis, ils murmuroient hautement : et se disoient les uns aux autres, que s'il n'eust jamais esté prisonnier, ils ne se fussent pas souciez d'avoir une guerre estrangere : mais que de voir une Armée de plus de cent mille hommes à leurs portes ; et n'avoir point le Prince Artamas pour les deffendre, estoit ce qu'ils ne pouvoient souffrir sans murmurer. En fin la chose alla si avant, qu'ils creurent qu'il leur seroit encore plus avantageux, que le Prince Artamas fust dans le Party de Cyrus, que d'estre toujours en prison : car outre qu'ils sçavoient bien qu'estant amoureux de leur Princesse : il ne voudroit pas destruire Cresus : et qu'il porteroit toujours les choses à la douceur ; ils pensoient encore que l'injustice que l'on avoit euë pour luy, en l'arrestant la premiere fois, ne pouvoit estre reparée qu'en le delivrant

   Page 3087 (page 367 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la seconde : de sorte que tout estoit en division, et dans le Camp, et dans Sardis. Cyrus sçachant donc ce qui se passoit en avoit une extréme joye ; car, disoit il, s'ils font ce que je veux, je verray ma chere Princesse, et ses regards favorables m'inspireront une nouvelle ardeur dans l'ame, et me donneront peut-estre la force de vaincre tout ce qui pourroit m'empescher de la delivrer : malgré tant de funestes predictions. Que si au contraire ; ils ne le veulent point, j'auray du moins la satisfaction, d'avoir mis le desordre dans leurs Troupes : et de me trouver en estat de remporter la victoire avec moins de peine. Il estoit pourtant un peu estonné, de n'entendre point dire que Mazare se mesla de cette affaire : et tous ceux qui revenoient de Sardis, disoient seulement que ce Prince, à ce que l'on assuroit, gardoit la Chambre, pour quelque legere incommodité. Mais il aprenoit de moment en moment que le desordre et la division augmentoit, et entre les Princes, et entre les Peuples, et entre les Soldats : cependant comme la Tréve avoit un jour limité, et que Cyrus n'estoit pas capable de manquer à sa parole, il estoit au desespoir de ne pouvoir profiter de ce desordre : et il attendoit avec une impatience estrange, la derniere responce de Cresus. Il alloit pourtant quelques fois visiter Panthée : et comme c'est la coustume, mesme des plus sages, mais principalement de ceux qui ont de l'amour, d'aimer à prevoir par leurs raisonnemens, tout ce qui leur

   Page 3088 (page 368 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

doit arriver : Cyrus ne parloit d'autre chose, que de l'affaire dont il s'agissoit, ny à Panthée, ny à la Princesse Araminte. Tantost il demandoit à la premiere, si elle croyoit qu'Abradate soufrist l'injustice de Cresus ? une autrefois il prioit Araminte de luy dire, si elle pensoit que le Roy son Frere s'obstinast jusques à la fin, à ne soufrir pas qu'il vist Mandane ? mais quoy qu'il leur pust dire, il leur parloit tousjours de ce qui luy tenoit au coeur. Il assura toutesfois à la Reine de la Susiane, que si Cresus ne vouloit pas luy accorder ce qu'il souhaitoit, il ne laisseroit pas de la delivrer : la conjurant de luy pardonner, s'il differoit de conclure de Traitté jusques à la derniere heure de la Tréve, afin de tascher d'obtenir ce qu'il demandoit. Mais il luy dit cela avec des termes si obligeants, que Panthée le pria elle mesme, de reculer sa liberté autant qu'il pourroit. Comme il estoit donc avec ces deux Princesses, Ortalque luy fut dire qu'Orsane venoit d'arriver au Camp, qui disoit avoir une chose si importante à luy aprendre, qu'il le luy avoit amené à l'heure mesme. Le nom d'Orsane fit changer de couleur à Cyrus : ne luy estant pas possible de l'oüir nommer, sans songer aussi tost à Mazare : et sans croire qu'il luy estoit peut-estre envoyé par luy, quoy qu'il en conprist pas trop bien comment Orsane qui estoit party de Sinope, pour s'en retourner en son Pais, se pouvoit trouver en Lydie. L'esmotion du visage de Cyrus ayant donné beaucoup de curiosité

   Page 3089 (page 369 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à ces deux Princesses, elles luy en demanderent la cause : il ne voulut pourtant pas alors la leur dire, ne sçachant pas ce qu'Orsane luy vouloit : de sorte que ne leur respondant pas precisément, il les quita, pour aller parler à luy : souhaitant ardamment dans son coeur, qu'il luy dist que Mazare le vouloit voir l'Espée à la main. Comme il avoit beaucoup d'obligation à Orsane, pour les services qu'il avoit autrefois rendus à Mandane et à Martesie, il ne confondit pas l'innocent avec le coupable : et malgré l'obligation de son esprit, et la haine qu'il avoit pour Mazare, il reçeut Orsane avec civilité. En suitte dequoy, luy adressant la parole ; apres vous avoir reçeu comme Amy de Martesie, luy dit il, il faut en suitte que je vous escoute comme Envoyé d'un de mes plus mortels Ennemis. Seigneur, reprit Orsane, auparavant que de determiner quel nom vous devez donner au Prince mon Maistre, il faut que vous me faciez la grace de m'accorder une heure d'audiance : et que vous me la donniez mesme le plustost que vous le pourrez : car si je vous aprenois d'abord ce que je vous diray à la fin de mon recit, vous en seriez peut-estre si surpris, que vous auriez peine à me croire : c'est pourquoy il importe extrémement que je dispose vostre esprit peu à peu, à se laisser persuader plusieurs choses fort surprenantes. Cyrus entendant parler Orsane de cette sorte, chercha à deviner ce qu'il luy vouloit dire : mais ne sçachant

   Page 3090 (page 370 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'imaginer, il se resolut de luy donner audiance : si bien que luy commandant de le suivre, il passa d'un grand Vestibule où il estoit, dans une grande Sale, afin de l'escouter en ce lieu la. Mais comme la Reine de la Susiane et la Princesse Araminte avoient esté adverties que celuy qui avoit demandé à parler à Cyrus estoit au Prince Mazare, elles eurent peur que ce ne fust pour engager ce Prince en quelque combat particulier, et craignirent mesme que le Roy de Pont et Abradate n'en fussent : de sorte qu'elles se resolurent d'envoyer suplier Cyrus de vouloir bien qu'elles luy pussent dire un mot. Comme ce Prince les respectoit extrémement, quelque impatience qu'il eust de sçavoir ce qu'Orsane luy vouloit dire, il fut trouver ces Princesses : qui luy tesmoignerent si obligeamment linquietude où elles estoient, d'avoir apris qu'Orsane estoit à Mazare, qu'elles le forcerent pour les rassurer, de leur offrir de n'aprendre qu'en leur presence ce qu'Orsane avoit à luy dire : ayant bien jugé, veû comme il luy avoit parlé, qu'il ne venoit pas luy proposer un combat. Ces Princesses acceptant donc ce qu'il leur offroit, il envoya querir Orsane : à qui il dit qu'il pouvoit parler avec autant de liberté devant ces deux Princesses, que s'il eust esté seul. En suitte dequoy, Cyrus ayant pris place aupres d'elles, et n'estant demeuré personne dans la Chambre, Orsane commença son discours en ces termes.


Histoire de Mazare : les remords de Mazare
Mazare, repenti de sa folie, était sur le point de rendre Mandane à Ciaxare, lorsque la galère a été surprise par la tempête. Inconscient, le naufragé a été retrouvé par un pêcheur : il était seulement évanoui quand Artamene l'a découvert dans la cabane. Pendant ce temps, le pêcheur avait également recueilli Tiburte, le savant précepteur de Mazare. C'est aux compétences médicales de ce dernier que le ravisseur repenti devra la vie. Néanmoins, affligé par la mort de Mandane, dont il se sent responsable, Mazare n'hésitera pas à abandonner son précepteur pour se retirer du monde.
Le naufrage
Orsane pense devoir rappeler les origines de Mazare, présupposant que Panthée et Araminte ne les connaissent pas. Mais les deux princesses sont parfaitement instruites de l'histoire et des motivations de Mazare jusqu'au moment où il enlève Mandane à Sinope. Orsane reprend donc la narration à ce point et assure que, peu avant le naufrage, Mazare s'était repenti de son action et qu'il était sur le point de rendre la princesse à Ciaxare. Or au moment de faire route vers Sinope, la galère a chaviré et la tempête a aggravé le désastre.Orsane pense devoir rappeler les origines de Mazare, présupposant que Panthée et Araminte ne les connaissent pas. Mais les deux princesses sont parfaitement instruites de l'histoire et des motivations de Mazare jusqu'au moment où il enlève Mandane à Sinope. Orsane reprend donc la narration à ce point et assure que, peu avant le naufrage, Mazare s'était repenti de son action et qu'il était sur le point de rendre la princesse à Ciaxare. Or au moment de faire route vers Sinope, la galère a chaviré et la tempête a aggravé le désastre.

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HISTOIRE DE MAZARE.

Si je n'avois à parler de mon Maistre qu'à j'illustre Cyrus, mon recit seroit sans doute beaucoup plus court qu'il ne sera : mais devant en entretenir deux Grandes Princesses, de qui il n'a pas l honneur d'estre connu, que comme les Personnes de cette condition se connoissent ordinairement, c'est à dire sans se voir ; je pense que je seray obligé de leur aprendre en peu de mots, le commencement de sa vie : afin qu'elles en puissent mieux entendre la suitte. Il n'est nullement necessaire, interrompit la Princesse Araminte, que vous preniez la peine de nous dire tout ce qui est advenu au Prince Mazare, depuis qu'il arriva à Babilone, jusques à ce qu'il fut laissé pour mort aupres de Sinope, dans la Cabane d'un Pescheur : car nous sçavons qu'il ne pût devenir amoureux de la Princesse Istrine, quoyque le Prince d'Assirie l'en priast : et qu'il le devint malgré luy de la Princesse Mandane, le jour qu'elle entra en Triomphe dans cette grande Ville. Nous n'ignorons pas nô plus, qu'il la servit importamment tant qu'elle y fut : nous sçavons que par un sentiment d'amour, plus fort que sa raison et que sa generosité, ce fut luy qui voyant qu'elle alloit estre delivrée par la prise de Babilone, trouva l'invention

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de la faire sortir sur la neige, avec un habillement blanc : et qu'en suitte estant à Sinope, cette mesme passion fit que tout genereux qu'il estoit, il la trompa pour l'enlever esgalement, et au Roy d'Assirie, et à Cyrus : et que pour le punir de cette action, les Dieux permirent qu'il fist naufrage. Quand vous sçaurez ce que j'ay à vous dire, reprit Orsane, je ne sçay Madame si l'intention des Dieux vous sera aussi bien connuë que vous le croyez presentement : puis que dans l'instant qu'ils le mirent en estat de perir, c'estoit lors que par les sentimens qu'il avoit dans le coeur, ils le devoient plustost sauver : Mais auparavant que de vous expliquer cét Enigme, il faut que je vous die que le plus grand et le plus merveilleux effet de la beauté de la Princesse Mandane, est sans doute d'avoir si fort troublé la raison de ce Prince, qu'il ait pû estre capable de faire quelques actions injustes : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu d'homme de sa condition, de qui la naissance ait esté plus heureuse, ny de qui l'education ait esté meilleure. Au reste, les inclinations qu'il a pû tirer de ses Parens, n'ont pu aussi estre que tres bonnes : puis qu'il est vray qu'on ne peut pas trouver un Prince plus vertueux que le Roy des Saces, ny une Princesse plus Heroïque que la Reine Tarine, Mere de mon Maistre. Mais comme sa reputation est espanduë par toute l'Asie, je ne m'arresteray pas à en parler davantage :

   Page 3093 (page 373 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et je diray seulement, que le Prince Mazare estant leur Fils, il n'est pas estrange qu'il ait autant de vertus qu'il en a. Pour reprendre donc les choses au point que vous les sçavez, et vous en dire pourtant que vous ne pouvez sçavoir ; il faut que je vous aprenne, que la nuit qui preceda le naufrage que fit la Princesse Mandane, et pendant la quelle le Prince Mazare ne la vit point, n'ayant pas par respect voulu entrer dans la Chambre où elle estoit ; il sentit tout ce qu'un coeur genereux et passionné peut sentir. En effet, je pense pouvoir dire à l'illustre Cyrus qui m'escoute, que s'il avoit entendu exagerer à mon Maistre, la douleur qu'il souffrit en cette occasion, il le pleindroit sans doute dans son malheur, et ne l'accuseroit pas : cent fois il se repentit de son crime, sans pouvoir se repentir de sa passion : et cent fois aussi il se determina de l'achever. Mais la pointe du jour estant venuë, et la Princesse Mandane ayant recommencé ses pleintes et ses prieres, il m'a dit que dés qu'il la vit, et qu'il remarqua le changement que la douleur avoit fait en son visage en si peu de temps, le remords saisit son coeur de telle sorte, et il se determina si absolument à reparer le mal qu'il luy avoit fait, que sans luy parler il fut en diligence vers le Pilote, de crainte qu'il avoit de changer d'avis : et luy commanda de reprendre la route de Sinope, afin de remettre la Princesse, ou entre les mains de Ciaxare, ou en celles de l'illustre Artamene.

   Page 3094 (page 374 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais Dieux, que ce commandement, tout equitable qu'il estoit, pensa estre funeste à celuy qui le fit, et à celle en faveur de qui il estoit fait ! car à peine le Pilote l'eut il reçeu, que voulant obeïr au Prince Mazare, et remener Mandane à Sinope (dont l'invincible Artamene par son incomparable valeur s'estoit rendu Maistre) il voulut tourner la Proüe ; mais la Galere tourna toute entiere, et nous mit en estat de perir. Apres cela, il ne me semble pas qu'il soit permis de juger de l'intention des Dieux, lors qu'ils font du bien ou du mal aux hommes ; et qu'il vaut beaucoup mieux admirer leur conduitte, sans la vouloir penetrer. En effet, qui ne croiroit, à parler raisonnablement, qu'un Prince amoureux qui tient la personne qu'il aime en sa puissance, et qui a pourtant assez de vertu pour se repentir de l'avoir enlevée, et pour se resoudre à la remettre en liberté, ne deust pas estre plustost recompensé que puny ? Cependant le Prince Mazare fit naufrage ; il creût avoir causé la mort de la Princesse qu'il adoroit ; et il souffrit enfin plus que personne n'a jamais souffert. Aussi pensa t'il bien plustost mourir, par la violence de son desespoir, que par le naufrage qu'il avoit fait : et il n'est nullement douteux, qu'il seroit mort effectivement, si les Dieux par une rencontre prodigieuse, ne luy eussent envoyé du secours

Tiburte
Mazare ne doit sa survie qu'à la présence de Tiburte, son précepteur, qui a été sauvé du naufrage par un pêcheur. En fait, le prince des Sacesl, loin d'être mort, n'était qu'inconscient, lorsque Artamene l'a vu dans la cabane. Tiburte, qui connaît la médecine, parvient ensuite à le sauver. Il offre une médaille d'or au pécheur, afin qu'il garde le silence, puis emmène Mazare dans un lieu plus sûr.

Vous sçaurez donc, Madame, que le Maistre de la Cabane où l'illustre Artamene vit Mazare mourant, et où il reçeut de sa main une magnifique

   Page 3095 (page 375 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Escharpe qui estoit à la Princesse Mandane, estant allé pescher un peu auparavant que la tempeste se fust levée, en avoit esté accueilly si inopinément qu'il n'avoit pû regagner le bord : de sorte qu'il avoit esté contraint de laisser presques aller sa Barque au gré du vent, qui enfin l'avoit poussée au pied d'un Rocher qui s'esleve dans la mer, et où un grand Vaisseau se seroit brisé : mais où sa Barque qui estoit legere, aborda heureusement. Si bien que se jettant sur ce Rocher, et arrestant sa Barque avec un chable, il se resolut de laisser passer l'orage en ce lieu là : et en effet il y demeura jusques à ce que la Tempeste commençant de calmer, il vit un Vieillard qui tenoit une Planche, et qui s'en servant pour se soutenir sur l'eau, taschoit de gagner ce Rocher : mais il paroissoit si foible, et il en estoit encore si loin, qu'il y avoit aparence qu'il periroit, s'il n'alloit le secourir. La pitié agissant donc dans l'ame de ce Pescheur, et le portant à l'assister, il se remit dans sa Barque, et fut au devant de cét homme, apellé Tiburte. Grec de Nation, et qui estoit aupres du Prince Mazare, pour luy aprendre les sciences proportionnées à sa qualité. A peine fut il aupres de luy, que luy tendant la main il le fit monter dans sa Barque : où il ne fut pas plus tost, qu'il pensa s'esvanouïr, tant il le trouva foible. Toutesfois estant revenu, il luy aprit comment il avoit fait naufrage, sans luy dire que ç'eust esté en enlevant la Princesse Mandane :

   Page 3096 (page 376 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de peur de luy oster une partie de l'ardeur qu'il avoit à le servir. De sorte que ce Pescheur le consolant à sa mode, luy offrit sa Cabane pour retraite, ce que Tiburte accepta : afin de tascher d'aprendre le long du rivage, s'il ne seroit eschapé que luy, de tant de personnes qui estoient dans la Galere où il avoit fait naufrage, et si son Maistre avoit pery comme les autres. Ce Pescheur reprenant donc sa route, quand la mer fut tout à fait apaisée, il commença de ramer : mais comme il avoit perdu uné de ses rames, il fut longtemps à regagner le bord : et si longtemps enfin, qu'il n'arriva à sa Cabane, qu'une heure apres que l'illustre Artamene en fut sorty. je vous laisse à penser Madame, quelle surprise fut celle de Tiburte, de voir le Prince Mazare comme il le vit : car il n'estoit pas encore revenu de l'esvanouïssement où l'illustre Artamene l'avoit laissé. D'abord qu'il l'aperçeut, il en eut de la joye : mais ayant consideré le pitoyable estat où il le voyoit, il s'en afligea extrémement. Cependant comme cét homme est universellement sçavant en toutes choses, et que la Medecine mesme ne luy est pas entierement inconnuë, il commença de tascher de s'esclaircir si ce Prince estoit encore vivant, et s'il n'y avoit nul moyen de le secourir : de sorte qu'apres l'avoir observé soigneusement, il connut que son coeur palpitoit encore : si bien que sans perdre temps, il luy fit tous les remedes que la pauvreté du lieu où il

   Page 3097 (page 377 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit, luy pouvoit permettre de faire : et il les fit si utilement, que Mazare revint de sa foiblesse. Mais il en revint l'esprit si peu à luy, que voyant Tiburte au chevet du lict sur lequel on l'avoit mis, il luy demanda où estoit Mandane ? en suitte il prononça quatre ou cinq fois le nom d'Artamene : et confondant ainsi toutes choses durant plus d'une heure, on voyoit clairement que la douleur troubloit si fort sa raison, qu'il ne sçavoit si Artamene estoit son Rival ; si Mandane estoit vivante ou morte ; et s'il estoit vivant luy mesme. Mais à la fin Tiburte luy ayant parlé pour tascher de remettre peu à peu son esprit en son assiette ordinaire, il commença de voir les choses comme elles estoient : et par consequent de rentrer dans son premier desespoir. Il avoit pourtant quelque consolation, de voir Tiburte aupres de luy : qu'il avoit tousjours fort aimé : et qui s'estoit embarqué, sans sçavoir precisément le dessein du Prince Mazare, qui n'avoit osé le luy dire. Il espera mesme en le voyant, que peut - estre Mandane auroit elle pû se sauver du naufrage aussi bi ? que luy : mais il espera si foiblement, que l'on peut dire qu'il n'espera qu'autant qu'il faloit pour l'obliger à souffrir que l'on eust soin de luy, et pour le forcer à prendre quelque chose. Cependant Tiburte ne jugeant pas qu'il fust seurement si près de Sinope, et en un lieu encore où l'illustre Artamene estoit venu, et ou il pourroit l'envoyer querir, il tira le Maistre de cette Cabane à

   Page 3098 (page 378 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

part, et le conjura, apres luy avoir sauvé la vie, de luy vouloir encore rendre un autre office, sans lequel le premier qu'il luy avoit rendu demeureroit inutile. Mais afin que sa priere ne la fust pas, il luy donna une grande Medaille d'or, pendue à une chaine de mesme metal, que la Reine Nitocris luy avoit autrefois donnée à Babilone, quand il y accompagna le Prince son Maistre. La veuë d'un present qui parut si riche aux yeux d'un pauvre Pescheur, fit que cét homme luy promit absolument de faire tout ce qu'il voudroit, quand mesme il faudroit hazarder sa vie pour le servir : de sorte que Tiburte sans perdre temps, fit porter la nuit prochaine le Prince Mazare dans la Barque qu'il fit couvrir, de peur qu'en l'estat où il estoit le grand air ne luy fist mal. Le Prince Mazare fit d'abord quelque difficulté de consentir à ce que Tiburte souhaitoit : ne voulant point, disoit il, abandonner le Rivage où la Princesse Mandane avoit pery, et aimant mieux mourir en ce lieu là qu'en un autre : mais Tiburte luy ayant promis qu'il ne l'en esloigneroit pas beaucoup ; que ce ne seroit mesme que jusques à ce que l'on eust sçeu si l'on n'avoit point eu de nouvelles de la Princesse qu'il regrettoit ; et qu'il ne l'obligeoit à en partir, que parce qu'il seroit tres facheux qu'il tombast entre les mains de Ciaxare ; il commença de ceder à sa volonté. Ce ne fut toutesfois pas tout d'un coup ; car Tiburte, luy disoit il, puis que je ne cherche

   Page 3099 (page 379 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'à mourir, que m'importe que le Roy des Medes ou Artamene me donnent la mort ? s'il n'importe pas pour vous, luy dit Tiburte, il m'importe du moins pour le Roy vostre Pere, et pour la Reine vostre Mere : et il importe mesme à, tous les Peuples sur lesquels vous estes destiné à regner. C'est pourquoy ne me resistez pas s'il vous plaist : et laissez vous persuader à la raison, qui vous parle par ma bouche. Ha Tiburte, s'escria t'il, un homme qui ne veut plus vivre, n'a garde de songer à regner : du moins, repliqua Tiburte, si vous ne pretendez plus rien à la vie, ne donnez pas ce desplaisir à tous ceux qui s'interressent en ce qui vous touche, de vous voir entre les mains d'un Prince qui vous traiteroit en criminel, je le suis de telle sorte, reprit il, que l'on ne me sçauroit faire injustice, quelque rigoureux qu'on me pûst estre : mais Tuburte, ne laissez pas de faire de moy ce qu'il vous plaira.

Le désespoir de Mazare
Malgré les soins de Tiburte, Mazare est rongé de remords à l'idée d'avoir enlevé Mandane et d'avoir peut-être causé sa mort. Persuadé que l'incertitude est nuisible à la guérison du malade, Tiburte fait dire à un pêcheur que l'on a retrouvé le corps défunt de la princesse. Mazare est au désespoir : s'étant soustrait à la vigilance de son précepteur, il se décide à quitter la société des hommes pour se punir de ses crimes et honorer la mémoire de la princesse.

Apres cela Mazare fut mis dans la Barque : et tous ceux de la Cabane eurent ordre de dire, si on venoit demander ce Prince, qu'il estoit mort aussi tost apres que l'illustre Artamene l'avoit eu quitté. Cependant le pitoyable estat ou estoit le Prince Mazare, fit que Tiburte ne pût pas songer à le mener fort loin : joint que les provisions qu'il avoit dans la Barque estoient si petites, que leur voyage ne pouvoit tout au plus durer que deux ou trois jours. Comme ce sage Vieillard n'estoit pas de ce Pais là, et qu'il n'y avoit pas mesme demeuré

   Page 3100 (page 380 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

longtemps, il n'y avoit nulle habitude, et ne sçavoit pas trop bien qu'elle resolution prendre : et comme il estoit extrémement esloigné du sien (car vous sçavez qu'il y a un grand chemin à faire, de Sinope au Païs des Saces, qui touchent la Scithie Asiatique) il ne pouvoit trouver de secours fort proche. Il avoit mesme peu de chose pour subsister : ne luy estant demeuré du naufrage, que la chaine d'or qu'il avoit donnée au Pescheur, et une Bague d'un prix assez considerable. Il est vray que le Prince Mazare se trouva fortuitement avoir des Tablettes extrémement magnifiques : de sorte qu'avec ces deux choses il creût bien pouvoir trouver les voyes de subsfister quelque temps : mais la difficulté estoit d'aborder en un lieu seur. Ne scachant donc quel conseil prendre, ils s'esloignerent de Sinope, sans sçavoir precisément quelle route ils devoient tenir : à la fin neantmoins ce Pescheur voyant l'inquietude de Tiburte, luy dit que s'il vouloit se fier à luy, il le meneroit en un lieu où on ne le trouveroit point. Et en effet, luy ayant apris qu'il n'estoit pas nay où il demeuroit presentement, et qu'il estoit d'une petite Isle qui n'estoit habitée que par des Pescheurs, parmy lesquels il avoit plusieur Parens, il consentit qu'il les y menast : ce Pescheur promettant à mon Maistre de luy aller dire en ce lieu là, si on auroit eu quelques nouvelles de la Princesse Mandane, ou si on auroit retrouvé son corps. Ne pouvant donc

   Page 3101 (page 381 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faire autre chose, ils furent aborder à cette petite Isle, qui n'est presque qu'un grand Rocher, et qui n'est qu'à une journée et demie de Sinope : celuy qui les conduisoit les logea chez une Soeur qu'il avoit, dont le mary estoit Pescheur comme luy, et qui les reçeut fort humainement, dés que son beau- Frere luy eut apris de quelle façon Tiburte l'avoit recompensé. Cependant comme les Dieux avoient sans doute resolu de conserver le Prince Mazare malgré luy, il vescut quoy qu'il n'en eust point d'envie, et quoy qu'il creust la Princesse Mandane morte : il est vray que ce fut d'une maniere si pitoyable, que la mort luy eust sans doute esté plus douce, que la vie qu'il menoit ne luy estoit agreable. Le peu d'esperance qu'il avoit euë que peut-estre la Princesse seroit elle eschapée, ne luy dura mesme plus guere : car le Pescheur, suivant sa promesse, fut huit jours apres qu'il fut à cette Isle, luy dire que l'on n'avoit eu aucune nouvelle d'elle, et que l'on n'avoit pas mesme trouve son corps. Neantmoins cette derniere chose luy laissant encore quelque loger espoir, qui faisoit qu'il ne vouloit point songer à partir de ce lieu sauvage, Tiburte pria le mesme Pescheur, de luy venir dire une autrefois que le corps de Mandane avoit esté trouvé : car comme Tiburte croyoit bien que cette Princesse estoit morte, et que quand mesme elle eust esté vivante, il eust tousjours esté bon de tascher d'en oster la memoire au Prince Mazare, il creût

   Page 3102 (page 382 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il estoit à propos de ne le laisser pas plus long temps dans une esperance incertaine, qui ne faisoit qu'aigrir ses douleurs, et augmenter ses inquietudes. De sorte que le Pescheur qu'il avoit prié de luy dire ce mensonge, n'y ayant pas manqué, le Prince Mazare en eut une affliction si sensible, qu'il fut aisé de voir la difference qu'il y a d'un mal indubitable, à un autre où il reste encore un peu d'incertitude. Quand les premiers transports de son desespoir furent apaisez, il dit à Tiburte qu'il vouloir aller mourir sur le Tombeau de Mandane, et cette pensée luy tint en l'esprit pendant plusieurs jours : mais à la fin les prieres de Tiburte l'en empescherent, et le firent changer d'advis. Il ne pût pas faire la mesme chose, lors qu'il luy voulut persuader de retourner vers. je Roy son Pere : non non, Tiburte, luy dit il, vous n'obtiendrez pas de moy ce que vous desirez : je ne me resoudray jamais à vivre comme vous je souhaitez. C est bi ? assez que je vous accorde de ne me tüer point ; de ne me precipiter pas ; et de ne prendre point de poison ; sans vouloir que j'aille montrer mon crime et mon malheur à toute l'Asie, le veux vivre Tiburte, puis que vous ne voulez pas que je meure : mais je veux vivre pour souffrir et pour pleurer eternellement, la Princesse à qui j'ay fait perdre la vie. O malheureux Prince, s'escrioit il, si tu avois à trahir quelqu'un, que ne trahissois tu le Roy d'Assirie en faveur de ta Princesse ; et que ne la delivrois tu effectivement ? que ne la remettois

   Page 3103 (page 383 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tu entre les mains de l'invincible Artamene, qui seul estoit digne d'elle ? du moins elle t'auroit conservé son estime et son amitié : et quand mesme tu eusses deû estre toute ta vie le plus infortuné de tous les hommes, il le valoit beaucoup mieux, que d'estre son Ravisseur. Insensé que j'estois, adjoustoit il, comment pouvois-je esperer d'estre aimé, en faisant une chose si propre à me faire hair ? il faloit bien sans doute que j'eusse perdu la raison, pour pouvoir croire qu'en enlevant Mandane j'en serois aimé. N'avois-je pas un exemple illustre en la personne du plus Grand Roy de toute l'Asie ? qui l'avoit enlevée inutilement : et qui n'avoit tiré autre avantage de cette violence, que celuy d'avoir aquis la haine de cette Princesse. Cependant je n'ay pas laissé de l'enlever : mais aussi les Dieux m'en ont ils assez rigoureusement puny. Si ma mort, adjoustoit il, eust pû satisfaire leur justice, j'aurois assurément pery au lieu d'elle : mais comme ils ont bien connu que la sienne me puniroit beaucoup plus severement, ils ont voulu me faire esprouver le plus rigoureux suplice de la Terre. Voila donc, Madame, comment raisonnoit le Prince Mazare : c'estoit en vain que Tiburte luy representoit qu'il faloit sousmettre son esprit aux volontez des Dieux : car il luy demandoit une chose qu'il ne pouvoit pas faire, tant sa douleur estoit forte. C'estoit aussi inutilement, qu'il taschoit de le faire souvenir du temps qu'il avoit tant aimé la

   Page 3104 (page 384 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gloire, et de ce qu'il se devoit à luy mesme : l'ambition estoit morte dans son coeur : et il ne trouvoit pas qu'il pûst faire rien de plus glorieux, apres ce qui luy estoit arrivé, que de pleurer eternellement la mort de Mandane. Tiburte ne se rebutoit pourtant pas : et quoy que le Prince Mazare luy pûst dire, il luy parloit continuellement de retourner vers le Roy son Pere, Enfin il luy en parla tant, que ce malheureux Prince jugeant bien qu'il ne pourroit jamais persuader Tiburte, ny l'obliger à le laisser passer sa vie inconnu, se resolut de se derober de luy : et de s'en aller seul pleindre ses malheurs. Pour cét effet, il gagna : n jeune Pescheur, et l'obligea de le passer une nuit dans sa Barque, jusques au bord du rivage opposé, qui n'estoit qu'à cinquante stades de l'Isse : luy laissant une Lettre pour Tiburte, qui estoit à peu près en ces termes.

L'INFORTUNE MAZARE AU SAGE TIBURTE.

Comme cest en vain que vostre prudence veut remettre lu raison dans mon ame, qui ne connoist plus rien que la douleur qui la possede, j'ay creû que je devois me separer de vous, de crainte que mon malheur ne vous devinst contagieux : mais afin que vous puissiez vous justifier envers le Roy, et aupres de la Reine, vous leur ferez voir par cette Lettre que ne me jugeant plus digne d'estre leur Fils, ny mesme de leur escrire, je renonce

   Page 3105 (page 385 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à la societé civile pour tousjours. Assurez, les toutesfois, que l'amour seulement m'a rendu criminel : et que si je n'eusse jamais aimé la divine et malheureuse Mandane, je n'aurois rien fait indigne d'eux ny de vous, qui m'avez donne cent bons conseils, que celle passion seulement m'a empesché de suivre.

MAZARE.


Histoire de Mazare : la grotte de Mazare et de Belesis
Un jour, Orsane qui croyait Mazare et Tiburte morts tous les deux arrive par hasard dans la maison d'un sacrificateur, où Tiburte tombé malade en recherchant son maître, se meurt. Avant de pousser son dernier soupir, le sage implore le visiteur de retrouver Mazare. Orsane se met donc en quête du prince des Saces. Après une longue recherche infructueuse, il se résout à prendre le chemin du retour dans son pays. S'étant égaré dans le Mont Noir, il découvre, à sa grande surprise, Mazare à l'entrée d'une grotte. Ce dernier vit avec un homme nommé Belesis, aussi mélancolique que lui. Orsane apprend à Mazare que Mandane n'est pas morte, ce qui réconforte le ravisseur repenti. Mazare lui montre sa grotte, superbement ornée à l'intérieur, avant d'évoquer sa rencontre avec Belesis.
Les révélations de Tiburte
Tiburte part à la recherche de Mazare. Déjà avancé en âge, il tombe malade et trouve asile chez un sacrificateur. Un jour, Orsane, qui s'était égaré, arrive chez ce même sacrificateur et découvre le précepteur proche de la mort. Ce dernier lui révèle que Mazare est vivant et le conjure de le retrouver. Orsane accède avec joie à sa demande. Tiburte peut ainsi mourir en paix le lendemain.

Ce Prince ayant donc donné cette Lettre au jeune Pescheur qui le mena au Rivage prochain, et qui luy avoit acheté un cheval, et fait faire un habillement fort simple, à une petite Ville où il alloit vendre son Poisson ; il prit le premier chemin qu'il trouva : sa douleur ne luy permettant pas de songer seulement où il vouloit aller. Cependant le je une Pescheur estant retourné à l'Isle, donna à Tiburte la Lettre que ce Prince infortuné luy escrivoit ; et se mit dans un desespoir si grand, que jamais on n'a entendu parler d'une douleur plus excessive. Ce fut en vain qu'il voulut se pleindre à luy de ce qu'il l'avoit mené où il avoit voulu aller : car outre que ce Pescheur n'en avoit point eu de deffence, c'estoit encore se pleindre inutilement : de sorte que pour ne perdre point de temps, et pour tascher de retrouver son cher Maistre il quitta cette Isle, et fut à la ville la plus proche, acheter un cheval, et prendre le chemin que le jeune Pescheur luy avoit dit qu'il avoit pris. Mais comme il y avoit eu un temps assez considerable, de puis l'heure où ce Prince estoit party, jusques

   Page 3106 (page 386 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à celle où Tiburte commença de le suivre, il ne le pût joindre : il marcha pourtant un jour et demy, pendant quoy il eut la consolation de sçavoir deux ou trois fois, qu'il marchoit par les mesmes lieux où il avoit passé. Mais ce qui l'affligeoit estrangement, estoit de voir par le raport de ceux qui luy disoient l'avoir veû, aux signes qu'il leur en donnoit, qu'il ne tenoit point de routte assurée, et qu'il quittoit tous les grands chemins. Comme Tiburte estoit fort vieux, il ne pût pas voyager longtemps avec tant d'affliction sans tomber malade : de sorte qu'il fut contraint de s'arrester, douze ou quinze jours apres que le Prince Mazare se fut separé de luy. Par bonheur, il trouva un Petit Temple dedié à Cerés, basti au milieu d'une Campagne, sans autre habitation que c'elle du Sacrificateur qui demeure tout contre : si bien que se sentant fort mal, il s'arresta en ce lieu là, et demanda du secours. En effet la Sacrificateur qu'il y trouva, en eut un soin fort particulier : car comme Tiburte estoit un homme de beaucoup d'esprit, il fit bientost connoistre à cét hoste charitable, qu'il meritoit d'estre secouru. Aussi le fut il admirablement : il ne pût toutesfois recouvrer la santé : et tout ce qu'il pût faire, fut seulement de faire durer ses maux, et de prolonger sa vie, jusques à ce que le hazard, qui fait quelquesfois des prodiges, m'eust conduit au mesme lieu où il estoit, comme je vay vous le dire. Vous sçaurez, Seigneur, dit Orsane à Cyrus, que lors que vous

   Page 3107 (page 387 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

partistes de Sinope, pour aller en Armenie, je vous demanday la permission de retourner vers le Roy mon Maistre, quoy que j'eusse une assez grande douleur d'estre contraint de le revoir sans luy remener le Prince Mazare : de sorte qu'estant party d'aupres de vous chargé de presens ; ravy d'admiration : et charmé de vostre vertu ; je pris le chemin qui me pouvoit conduire le plus seurement où je voulois aller. Mais le troisiesme jour de mon voyage m'estant esgaré, je me trouvay dans une grande Plaine, au milieu de la quelle je vy un petit Temple et une assez agreable Maison : comme il estoit desja assez tard, je fis dessein non seulement d'aller demander le chemin en ce lieu là, mais encore la grace d'y estre reçeu pour y passer la nuit : et en effet, j'y fus sans deliberer davantage : et j'y fus reçeu avec autant d humanité que je l'avois attendu, et que je le pouvois desirer. Le Sacrificateur me fit toutesfois quelque excuse de ce que je ne serois pas aussi commodement chez luy, que j'y eusse pû estre en autre temps : me disant que le peu de gens qu'il avoit, estoient si occupez aupres d'un Estranger qui estoit demeuré malade dan sa Maison, et qui estoit à l'extremité, qu'il craignoit qu'ils ne pussent pas me servit aussi bien qu'il l'eust souhaité. Comme il me parloit ainsi, on vint l'advertir que cét Estranger estoit plus mal, et qu'il demandoit â parler à luy, pour luy reveler un secret qui luy importoit extrémement : apres avoir entendu cela, je le supliay de

   Page 3108 (page 388 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

satisfaire celuy qui l'envoyoit querir : neantmoins, sans sçavoir bien precisément pourquoy, je le voulus mener jusques à la porte de la Chambre de ce malade : mais Dieux, que je fus estrangement surpris, lors qu'estant prest d'y laisser entrer ce Sacrificateur, je vy que celuy qu'il alloit visiter estoit Tiburte, que je croyois avoir esté noyé avec le Prince nostre Maistre ! j'en fus si estonné, que je fus quelque temps sans pouvoir mesme tesmoigner mon estonnement : mais apres m'estre un peu remis : j'entray dans la Chambre : et m'aprochant du lict de Tiburte, ma veuë ne le surprit guere moins, que la sienne m'avoit surpris. je pense mesme que le Sacrificateur voyant par nostre action, que nous nous connoissions extrémement, et que nous avions beaucoup de joye de nous revoir, en demeura aussi avez estonné : Tiburte me tendant la main, me dit qu'il rendoit graces aux Dieux, de ce qu'il me pouvoit embrasser auparavant que de mourir : je taschay alors de luy persuader qu'il n'estoit pas aussi mal qu'il croyoit estre, mais je vy bien qu'il connoissoit mieux la grandeur de sa maladie que je ne la connoissois. Car prenant la parole en m'interrompant, non non Orsane, me dit il, ne nous flattons pas : les Dieux ne font pas tous les jours des miracles : et nous nous en rendons si peu souvent dignes, que nous ne devons pas mesme murmurer lors qu'ils n'en font point. je sens bien que les remedes me sont inutiles, et que la fin de mes

   Page 3109 (page 389 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jours est proche : c'est pourquoy j'avois envoyé suplier ce sage et charitable Sacrificateur, de vouloir bien estre depositaire d'un secret qu'il est important qui ne soit pas ensevely dans mon Tombeau. Mais puis que les Dieux vous ont amené si à propos icy, je veux le décharger d'une chose qui ne luy importe pas de sçavoir, et vous la dire en peu de mots. Le Sacrificateur entendant parler Tiburte de cette sorte, se retira afin de le laisser en liberté de me dire ce qu'il voudroit : Tiburte l'assurant auparavant, que s'il changeoit le dessein de luy reveler ce qu'il avoit dans le coeur, ce n'estoit pas qu'il ne l'estimast autant qu'il pouvoit l'estimer : mais seulement parce qu'il s'agissoit d'une personne que je connoissois, et qu'il ne connoissoit point. Apres donc que ce Sacrificateur se fut retiré, je voulus commencer de me pleindre aveque luy la mort de nostre Maistre : mais Tiburte m'arrestant tout court, m'aprit tout ce que je viens de vous dire. Apres cela, poursuivit il, vous devez bien connoistre que les Dieux en vous amenant au lieu où vous estes, ont eu dessein que je vous aprisse que le Prince Mazare n'est point mort : afin que faisant ce que j'avois resolu de faire, vous l'alliez chercher toute vostre vie, jusques à ce que vous l'ayez trouvé. Voila Orsane quel estoit mon dessein : et voila quel doit estre le vostre, s'il est vray que vous ayez tousjours pour ce Prince l'affection que vous avez euë autrefois. Si vous ne fussiez pas arrivé, j'eusse engagé par serment

   Page 3110 (page 390 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Sacrificateur que j'avois envoyé querir, à me promettre de faire advertir le Roy des Saces que le Prince son Fils n'est pas mort : mais puis que vous estes icy, je ne juge pas à propos de faire sçavoir qu'il est vivant, à un Sujet du Roy des Medes. Car enfin en enlevant la Princesse Mandane, il s'est fait de si redoutables Ennemis en la personne de Ciaxare, du Roy d'Assirie, et de l'invincible Artamene, qu'il est bon presentement que la chose ne soit sçeuë que de vous. Tiburte ayant cessé de parler, et luy ayant promis si les Dieux disposoient de luy, de chercher nostre illustre Maistre par toute l'Asie, il parut estre un peu mieux : de sorte que nous fusmes prés de deux heures à parler du Prince Mazare. Comme il avoit sçeu depuis qu'il estoit en ce lieu là ; que la Princesse Mandane n'estoit point morte ; et qu'elle estoit en la puissance du Roy de Pont, que l'on croyoit l'avoir menée en Armenie : il me conseilla apres avoir encore erré quelque temps en Capadoce, de m'y en aller aussi : estant à croire que ce Prince, où qu'il fust, entendroit parler d'une chose qui estoit sçeuë de toute la Terre : et qu'il se resoudroit peut-estre à prendre party, ou du moins à se raprocher de la Princesse qu'il aimoit. Mais Madame, pourquoy m'amuser davantage à vous parler de Tiburte ; qui sembla n'avoir languy si longtemps, que pour attendre que je l'eusse veû ? car le jour suivant il luy empira considerablement, et il mourut le lendemain.

Les recherches d'Orsane
Orsane envoie un esclave dans le royaume des Saces, pour avertir les parents de Mazare que leur fils est vivant. Il se met ensuite en quête du malheureux prince, persuadé que Mazare a appris que Mandane avait également survécu au naufrage. Il le recherche par conséquent dans tous les lieux où l'on dit que Mandane doit être conduite : il se rend à Artaxate, à Suse, à Ephese. En vain. Orsane est persuadé que Mazare a dû se donner la mort.

   Page 3111 (page 391 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Je sentis sans doute cette perte avec beaucoup de desplaisir : de sorte que je ne jouïs pas avec tranquilité, de la joye que j'avois de sçavoir que le Prince mon Maistre n'estoit pas mort comme je l'avois creû. Cependant apres avoir rendu les derniers devoirs à Tiburte, et avoir remercié le mieux qu'il me fut possible celuy qui l'avoit assisté, sans l'avoit pû obliger à accepter nulle marque de ma reconnoissance ; je partis pour m'en aller errant sans sçavoir precisément où j'allois. je creûs pourtant que le mieux que je pouvois faire, estoit de m'aprocher de Mandane : estant à croire qu'un Prince qui estoit esperdûment amoureux d'elle, et qui l'avoit creuë morte, voudroit chercher les occasions de la voir ressuscitée. Enfin concluant que s'il n'avoit plus d'amour, il s'en retourneroit aupres du Roy son Pere, et que s'il en avoit encore il suivroit cette Princesse, je me resolus à faire deux choses : l'une d'envoyer un Esclave qui me servoit, et qui estoit fidelle et plein d'esprit, vers la Reine des Saces, afin de la tirer de l'inquietude où elle estoit ; luy mandant toutesfois que je pensois qu'il estoit à propos de ne publier pas que le Prince Mazare fust vivant, jusques à ce qu'on l'eust retrouvé : et l'autre, apres avoir erré encore quelques jours à l'entour de Sinope, où je craignois qu'il ne fust demeuré malade, de m'en aller en Armenie, où l'on disoit alors qu'estoit la Princesse Mandane. En effet, je fis ce que j'avois resolu : j'envoyay

   Page 3112 (page 392 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'Esclave, et je cherchay avec un soin tres exact, à tascher d'aprendre quelque chose de Mazare, sans en pouvoir rien sçavoit en Capadoce : apres quoy je fus à Artaxate, pendant que l'Armée de Ciaxare croyoit que Mandane estoit enfermée dans un Chasteau au bord de l'Araxe. Et comme je le croyois aussi bien que les autres, et que je m'imaginois que si le Prince Mazare vivoit, il estoit à Artaxate aussi bien que moy, je passois les journées entieres à aller de Temple en Temple, et par toutes les Places publiques, pour voir si je ne le trouverois point. Apres, quand on faisoit quelques reveuës de Troupes, j'allois encore regarder Soldat à Soldat, pour voir si je ne le trouverois point : car je croyois l'amour de ce Prince capable de luy faire toutes choses. Il me vint en suitte dans la fantaisie, voyant que je ne le rencontrois en nulle part, que peut-estre auroit il esté assez adroit, pour trouver les voyes d'entrer dans ce Chasteau où l'on croyoit qu'estoit la Princesse Mandane, et où estoit alors la Princesse de Pont devant qui je parle : de sorte que je me resolus d'attendre en ce lieu là, qu'el seroit l'evenement de cette guerre : n'y ayant pas aparence que je pusse trouver ailleurs le Prince que je cherchois. En effet, Seigneur, (dit Orsane, adressant la parole à Cyrus) j'y fus jusques à ce que par vostre incomparable valeur, vous eustes pris ce Chasteau avec fort peu de Troupes, à la veuë d'une des plus grandes Villes du monde, et d'une

   Page 3113 (page 393 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

multitude innombrable de gens armez. De vous dire la douleur que j'eus, de sçavoir que la Princesse Mandane n'estoit point dans ce Chasteau, il ne me seroit pas aisé : estant certain que je pense vous pouvoir assurer sans mensonge, avec tout le respect que je vous dois, que vous ne fustes gueres plus affligé de n'avoir pas delivré la Princesse Mandane, que je le fus de n'avoir pas trouvé mon Maistre, et de ce que je ne pouvois plus où le chercher, ne sçachant pas en quel lieu estoit cette Princesse, que je cherchois seulement afin de trouver plustost le Prince Mazare. Cependant il falut prendre patience, et tascher de se consoler, d'avoir perdu tant de temps inutilement. Comme je n'ignorois pas que vous aportiez tous les foins imaginables à descouvrir ce qu'estoit devenuë la Princesse Mandane, je me resolus de suivre tousjours la route que vous prendriez : mais comme je ne voulois pas estre connu de vous, encore que j'en eusse esté si favorablement traité à Sinope, parce que je ne voulois ny vous aprendre la veritable cause qui me retenoit en Armenie, ny aussi vous la déguiser ; j'esvitay vostre rencontre avec tant de foin, qu'en effet je ne fus point veû de vous. je demeuray donc caché à Artaxate, jusques à ce que sçachant que vous croiyez que la Princesse Mandane estoit à Suse, et qu'elle devoit aller traverser le Païs des Matenes, qui touche l'Armenie et la Cilicie, je pris le dessein de

   Page 3114 (page 394 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

prendre cette route là : et en effet ayant trouvé un Guide qui sçavoit admirablement les chemins, il me conduisit par un si court que je joignis Abradate et le Roy de Pont qui conduisoient cette Princesse, devant qu'ils se fussent separez : et par consequent devant que vous eussiez combatu le Roy de la Susiane. Il est vray que je ne jugeay pas à propos de me monstrer à la Princesse Mandane : et je me contentay de regarder passer toutes les Troupes qui l'escortoient, et tout le train qui la suivoit. Mais n'y ayant pas trouvé ce que je cherchois, je pensay que peut-estre le Prince Mazare se contentoit il de tenir la mesme route, sans la suivre de si prés : c'est pourquoy ayant sçeu que cette Princesse alloit s'embarquer à un Port de Cilicie qu'on me nomma, pour faire voile à Ephese, je gagnay le devant, et fus en ce lieu là, m'informant à toutes les Maisons où les Estrangers logeoient, si celuy que je cherchois n'y seroit point. Je fus aussi à tous les Vaisseaux qui devoient bientost faire voile, afin de sçavoir s'il n'y avoit point quelques Passagers qui deussent s'embarquer : mais quoy que je pusse faire, ny devant que la Princesse Mandane fust arrivée en ce lieu là, ny apres qu'elle y fut, ny depuis qu'elle en fut partie, je n'apris nulles nouvelles de ce que je cherchois : de sorte que je demeuray sur le Rivage, avec une douleur si grande, apres avoir veû embarquer la Princesse Mandane, que l'on peut dire que le Prince Mazare mourut encore une fois

   Page 3115 (page 395 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour moy ce jour là. En effet, je ne doutay point du tout qu'il ne se fust porté à quelque extréme resolution, ou que du moins il ne fust mort de melancolie, en quelque lieu où il ne se seroit pas mesme fait connoistre en mourant : car comme je sçavois par diverses Personnes que j'avois veuës à l'Armée d'Armenie, que le Prince Mazare n'estoit point retourné aupres du Roy son Pere, et que je ne le trouvois point aupres de la Princesse qu'il adoroit, je ne pouvois m'imaginer autre chose, sinon qu'il estoit mort.

Orsane, perdu dans le Mont Noir
Orsane décide de retourner dans son pays. On lui conseille de longer la rivière de Cydne, de laisser à sa gauche le Mont Noir pour aller en Armenie et passer l'Araxe. En chemin, Orsane s'égare. Les seuls êtres vivants dans ce désert rocheux sont de petites bêtes appelées Squilaques, célèbres pour leur prédilection au vol. Bientôt, la nuit tombe : bien que désireux de rester éveillé, Orsane s'endort. Il est réveillé le lendemain par un Squilaque qui lui dérobe des tablettes contenant le chemin à suivre. Il saisit son cheval et poursuit le voleur, qui le même jusqu'à une plaine verdoyante.

Estant donc dans un desplaisir si grand, et ne pouvant plus conserver nulle esperance, je me resolus de m'en retourner en mon Pais : car encore que j'eusse promis à Triburte d'errer toute ma vie, jusques à ce que l'eusse trouvé mon cher Maistre ; je ne creûs pas qu'il falust executer si scrupuleusement cette promesse : et je pensay que n'esperant plus du tout de trouver le Prince Mazare, il y auroit de la folie à continuer de le chercher. Me voila donc resolu de m'en retourner : et pour cét effet, je me fis enseigner le chemin le plus seur et le plus aisé à tenir. je sçeus donc que le plus court et le meilleur, estoit d'aller le long de la Riviere de Cydne : et de laisser cette grande Montagne de Cilicie, que l'on apelle le Mont Noir, à main gauche, peu de gens osant se hasarder de la traverser. Qu'en suitte il faloit aller passer en Armenie, et gagner le fleuve d'Araxe, où je n'aurois plus besoin de Guide : sçachant fort bien le chemin, depuis là

   Page 3116 (page 396 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jusques en mon Pais. Mais comme les Dieux se plaisent quelquesfois à faire que la tempeste pousse des Vaisseaux au Port au lieu de les briser, ils firent que je m'esgaray heureusement : et qu'au lieu de prendre le chemin qui me pouvoit conduire à la Riviere de Cydne, l'en pris un autre qui m'engagea si avant dans les détours de cette grande et prodigieuse Montagne dont je vous ay parlé, que je ne pus jamais trouver les moyens de m'en retirer. Neantmoins comme il faisoit encore alors assez chaud : et que tout le reste de la Cilicie est un Païs extrémement descouvert, je ne fus pas d'abord trop marry d'avoir pris un chemin où par l'excessive hauteur des pointes de Rochers qui s'slevent les unes sur les autres, je pouvois marcher à l'ombre. Mais à la fin voyant que je ne rencontrois personne dans cette affreuse solitude, et que je n'y voyois rien de vivant, qu'une quantité fort grande d'une espece de petites Bestes sauvages, que les habitans du Païs apellent Squilaques, et qui sont si naturellement portées au farcin, qu'elles suivent tous ceux qui passent de nuit en ce lieu là, pour leur dérober quelque chose ; j'advoüe que je me repentis de m'estre engagé si avant : principalement dans la crainte que j'avois de m'esgarer de telle sorte dans les divers détours de cette affreuse Montagne, que je ne pusse en sortir devant que la nuit fust venuë. Si bien que jugeant plus aisé de retourner sur mes pas, et de repasser par des endroits que je creûs devoir

   Page 3117 (page 397 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien reconnoistre, que de poursuivre une route qui m'estoit inconnuë, et où aparemment je ne rencontrerois personne ; je rebroussay chemin, et je marchay en effet quelque temps par les mesmes endroits où j'avois passé. Mais estant armé en un lieu où il y a plusieurs sentiers peu battus, je me trompay : et pris point du tout celay par où j'estois venu. je marchay donc fort longtemps en tournoyant, croyant toujours que j'allois fort bien : il me sembla pourtant quelquesfois que je voyois des choses que je n'avois pas veuës : et d'autressois aussi je creûs que je reconnoissois l'endroit où j'estois. Ainsi croyant tantost que j'allois comme il faloit aller, et tantost craignant d'aller mal, j'avançois tousjours chemin : ayant beaucoup d'impatience d'estre hors d'encre ces Rochers. Car bien souvent j'avois une haute Montagne et ma droite, et un precipice effroyable à ma gauche : et le meilleur chemin que j'eusse, estoit du moins fort inégal et fort raboteux. je vous demande pardon, Seigneur, si je m'arresté si longtemps à vous descrire toutes ces choses ; mais j'advoüe qu'elles firent une si forte impression dans mon esprit, que je ne puis m'empescher de les representer telles que je les ay veuës. Apres avoir donc marché de cette sorte, et avoir elle en descendant durant une demy-heure, sans voir alors aucune trace de chemin, je fus contraint de m'arrester : parce que la nuit venant tout d'un coup, je me fusse exposé à tomber dans quelque precipice,

   Page 3118 (page 398 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si je me fusse obstiné à marcher plus longtemps. je descendis donc de mon cheval : et apres en avoir passé la bride à mon bras (car je ne pouvois où l'attacher, n'y ayant point d'Arbre en cét endroit) je m'assis sur une Roche : et m'apuyay contre une autre, me resolvant à passer la nuit en cét estat, et à faire tout ce que je pourrois, pour m'empescher de dormir : de peur que mon cheval ne s'eschapast, ou que quelque beste sauvage ne vinst à moy. Et en effet, je la passay presque tout entiere sans pouvoir fermer les yeux, et sans mesme en avoir envie : tant parce que l'obscurité en un lieu desert comme celuy là, porte avec elle je ne sçay quelle terreur, qui est incompatible avec le sommeil ; que parce que l'entendis continuellement passer et repasser à l'entour de moy, une multitude estrange de ces Animaux larrons dont je vous ay dit que toute la Montagne est remplie. Mais à la fin m'estant accoustumé au bruit qu'ils faisoient, la lassitude où j'estois d'avoir tant erré parmy ces Rochers sans avoir mangé, fit qu'un peu devant le jour je m'assoupis malgré moy, et ne me resveillay qu'au Soleil levant : encore crois-je que j'aurois dormy plus longtemps, si une de ces Bestes malicieuses, suivant son inclination naturelle, ne m'eust resveillé en sur-saut, en me tirant de ma poche des Tablettes dans lesquelles j'avois escrit la route que je devois tenir : De sorte qu'encore que l'on die que pour l'ordinaire ces Squilaques sont aussi adroits au larcin, que le

   Page 3119 (page 399 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le sont les Lacedemoniens : celuy qui me prit mes Tablettes m'esveilla. je n'eus pas plustost les yeux ouvers, que voyant cét Animal qui s'enfuyoit avec mes Tablettes à sa gueule, je montay à cheval et courus apres, criant de toute ma force, afin qu'en l'espouventant, je l'obligeasse à les laisser tomber : et en effet, apres m'avoir fait longtemps courir par des lieux où de propos deliberé je n'aurois jamais osé passer, il tourna tout court à droit, derriere une grande Roche qui me le fit perdre de veuë : si bien que doublant le pas je tournay comme luy, et vy qu'il avoit laissé tomber ce qu'il m'avoit dérobé, et qu'il s'enfuyoit de toute sa force. Mais Seigneur, je fus estrangement surpris, apres avoir tourné à droit comme je l'ay dit, de voir que la fuitte de cét Animal, m'avoit conduit dans une petite Plaine qui a environ quinze ou vint stades de long, et dix ou douze de large : et de voir quelle estoit bornée par le plus agreable Bois qui soit en tout le reste de l'Univers : le long duquel s'esleve une grande et sterile Montagne, qui semble toucher les nuës tant elle est haute : et qui estant escarpée depuis la cime jusques au pied, fait le plus affreux et le plus bel objet du monde tout ensemble : n'estant pas possible de concevoir, à moins que de l'avoir veû, combien la verdure de cét agreable Bois, opposée à la secheresse de cette Montagne, fait un effet admirable à la veuë de ceux qui se connoissent un peu aux beautez universelles, et qui sont capables de

   Page 3120 (page 400 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'en laisser toucher. D'abord que je vy ce que je viens de descrire, je m'arrestay : ne sçachant si je devois aller m'enfoncer dans ce bois, dont je ne connoissois point les routés : neantmoins comme je ne sçavois pas plus seurement un autre chemin que celuy là, je creûs qu'il valoit encore mieux s'égarer sous un si bel ombrage, que de faire la mesme chose parmy des Rochers où l'on ne voyoit pas seulement pousser une herbe. je traversay donc cette petite Plaine, par où il faloit aller dans ceBois : au milieu duquel je voyois une grande route en forme de Berçeau, que les rayons du Soleil ne pouvoient traverser, tant il estoit espais et touffu : ce Bois a mesme cela de particulier, que la verdure y est eternelle : estant tout composé de Cedres, de Pins, de Mirthes, de Therebinthes, et d'autres Arbres semblables, qui passent les Hivers sans perdre leurs feüilles, quoy que le Printemps leur en donne pourtant tousjours de nouvelles. Ce qu'il y a encore de merveilleux, est que tous ces Arbres y sortent d'entre les Rochers : et que tous ces Rochers y sont couverts d'une mousse si belle, et si differente en ses couleurs, qu'il n'est point de Marbre ny de Jaspe plus beau. Enfin soit par son ombrage ; par sa fraischeur ; par la diversité de ses Arbres ; ou par sa verdure eternelle, ce Bois est incomparable. je marchay donc dans cette grande et sombre route, que mille oyseaux faisoient retentir agreablement de leurs chants : tesmoignant assez par le peu de frayeur qu'ils

   Page 3121 (page 401 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoient de moy, que ce lieu là estoit peu frequenté. Apres avoir fait cinq ou six cens pas, je vis à ma droite une fort belle Fontaine : qui sortant à gros boüillons d'entre des cailloux, couverts d'une petite mousse de couleur d'Esmeraude, faisoit un petit ruisseau, qui traversant la route où j'estois, s'alloit perdre en serpentant dans le costé du Bois opposé à celuy le long duquel s'eslevoit cette espouventable Roche dont je vous ay parlé. Estant donc au bord de cette Fontaine, je pris garde qu'il y avoit un petit sentier, qui partant de la grande route, alloit en montant entre l'espaisseur des Arbres : de sorte que trouvant plus d'aparence de le suivre que l'autre, quoy qu'il ne fust guere plus battu ; apres m'estre un peu reposé au bord de cette belle source, je le pris sans hesiter : et marchant tousjours en montant, par ce petit chemin qui va tantost un peu à droit, et tantost un peu à gauche, à cause que la montée seroit trop droite et trop aspre : je fus enfin jusques au milieu de la grande Roche, le Bois allant jusques là en cét endroit.

Les retrouvailles de Mazare et Orsane
En s'enfonçant dans l'épaisseur des bois, Orsane découvre une grotte et, à l'entrée de celle-ci le prince Mazare. Sa stupéfaction est grande. Mazare se réjouit de le revoir. Orsane lui raconte alors comment Mandane a survécu, les différents lieux où elle a été conduite de force, et les recherches d'Artamene désormais connu sous le nom de Cyrus.

Mais Dieux, que devin-je, lors qu'estant arrivé en un lieu où les Arbres s'esclaircissent, je descouvris l'ouverture d'une grande Grotte qui s'enfonce dans le Rocher, et que je vy devant cét Antre sauvage, le Prince Mazare assis sur une Pierre ! qui au bruit que j'avois fait, ayant tourné la teste de mon costé me reconnut, et me donna moyen de le reconnoistre. je fus si surpris et si espouventé de cette

   Page 3122 (page 402 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veuë que je fus un temps sans descendre de cheval, tant je sçavois peu ce que je faisois, et tant mes yeux et mon esprit estoient occupez à s'esclaircir si ce que je voyois estoit veritable : mais à la fin mon cher Maistre ayant fait un grand cry en se levant, et m'ayant nommé, je revins de mon estonnement de sorte que descendant de mon cheval, et l'attachant diligemment au premier Arbre que je trouvay, je fus me jetter à ses pieds. Mais il me releva à l'heure mesme : et m'embrassant avec une tendresse extréme ; mon cher Orsane, me dit il, est il possible que je vous voye, et que vous me forciez malgré que j'en aye, à recevoir un moment de consolation en toute ma vie ? Seigneur (luy dis-je les larmes aux yeux, de voir la melancolie qui paroissoit sur son visage, et d'imaginer comment il avoit vescu tristement depuis que je ne l'avois veû) je ne pretends pas seulement vous donner quelques instans de consolation, mais encore vous consoler pour tousjours. Vostre veuë m'est sans doute bien chere, reprit il, mais Orsane apres avoir causé la mort de la divine Mandane, ce que vous me dittes ne sçauroit estre. Mais Seigneur, repris-je avec precipitation, si je vous dis que cette Princesse est vivante, ne vous consoleray-je point ? nullement Orsane, repliqua t'il, parce que je ne le croiray pas : et que je penseray que vous ne me le dittes que pour tascher de me retirer de la Solitude où je vy, et où je suis resolu

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de mourir. Il est pourtant certain, repliquay-je, qu'il n'est pas plus vray que je parle, qu'il est veritable que la Princesse que vous croyez morte est vivante, et que je l'ay veuë de mes propres yeux. Ha Orsane, s'escria t'il, que ne vous puis je croire, et mourir un instant apres ! afin de n'estre pas desabusé d'un si agreable mensonge : et d'estre delivré pour tousjours, de toutes les peines que je souffre. Mais Seigneur, repris-je, est il possible que ce Desert soit si peu frequenté, et l'Antre que vous habitez si inconnu à tous les hommes, qu'il n'en soit pas seulement venu un icy, pour vous aprendre que toute l'Asie est en armes pour la Princesse Mandane, que l'illustre Anamene n'est plus Artamene, et est maintenant reconnu pour estre Cyrus, fils de Cambise Roy de Perse ; que Ciaxare apres l'avoir tenu en prison l'a delivré, et l'a remis à la teste de son Armée ; que le Roy de Pont apres avoir perdu ses Royaumes, s'enfuyant dans un Vaisseau sauva la vie à la Princesse Mandane, un instant apres que la fureur des vagues vous eut separé d'elle ; que l'invincible Cyrus croyant que ce Prince l'avoit menée en Armenie, y a porté la guerre, et s'en est rendu Maistre, qu'au lieu de delivrer la Princesse Mandane, il n'a delivré que la Soeur de son Rival, c'est à dire la Princesse de Pont ; qu'en suitte ayant apris que le Roy son Frere estoit à Suse, avec la Princesse Mandane, et qu'elle en devoit partir, pour venir s'embarquer en Cilicie, conduite par le Roy de la Susiane, et

   Page 3124 (page 404 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par la Reine Panthée, jusques au bord d'une Riviere, Cyrus a suivy Abradate ; l'a deffait ; et pris la Reine sa Femme, en pensant encore prendre Mandane ; et qu'enfin le Roy de Pont, suivant son dessein, s'est embarqué avec la. Princesse des Modes, et a pris la route d'Ephese ? Pendant que je parlois ainsi, le Prince Mazare m'escoutoit, avec une attention estrange : et par des regards vifs et perçants sembloit chercher dans mes yeux à penetrer jusques au fonds de mon coeur, pour connoistre si je parlois sincerement. De sorte que voyant bien qu'il vouloit et n'osoit me croire, Non non Seigneur, luy dis-je, ne me soubçonnez point de mensonge : estant certain que la verité que je vous dis, est si universellement sçeuë, qu'il n'y a pas mesme un Berger en toute l'Asie, qui ignore que la Princesse Mandane est vivante, et qu'il y a deux cens mille hommes en armes pour la delivrer. Cette Princesse, adjoustay-je, a mesme passé si prés de vous, qu'elle a sans doute veû le haut des Cedres de vostre Desert : et en effet je ne m'entois pas : car je sçavois bien qu'elle ne pouvoit avoir passé pour s'aller embarquer, qu'elle n'eust veû de loin la Montagne où il estoit. Quoy Orsane, s'escria t'il, je pourrois croire que Mandane ne seroit point morte ! et je pourrois penser que vos yeux qui se rencontrent presentement dans les miens, auroient veû ma chere Princesse, et que cette admirable Personne, auroit seulement regardé la cime de cette Montagne !

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ha si cela est Orsane, je ne suis plus si malheureux que je le croyois estre.

La grotte de Mazare
Mazare présente à Orsane un homme, appelé Belesis, qui partage avec lui cette solitude. Un esclave, Arcas, vit non loin de là, dans un petit antre. Orsane est curieux d'apprendre en détails les circonstances de la rencontre des deux hommes. Mazare l'invite d'abord à découvrir ce qu'il nomme son palais. Orsane est dubitatif, car il ne voit de l'extérieur que l'entrée d'une grotte. Or l'intérieur est si beau qu'Orsane est ébloui. Par ailleurs, Arcas a mis au point un système d'éclairage qui rend la grotte somptueuse.

Comme ce Prince alloit continuer de parler, je vy sortir de cette Grotte un homme merveilleusement bien fait, et d'une phisionomie agreable, quoy qu'il parust fort melancolique : de sorte qu'estant aussi surpris de trouer le Prince Mazare en conversation aveque moy, que je le fus de voir que mon Maistre avoit compagnie dans sa Solitude, nous nous regardasmes avec un esgal estonnement. Mais le Prince Mazare l'ayant apellé, venez Belesis, luy dit il, venez m'aider à connoistre si Orsane dont je vous ay tant parlé, et que je contois entre les pertes que je croyois avoir faites, dit effectivement la verité. Alors celuy que mon Maistre avoit apellé Belesis entendant mon nom s'avança : et me salüant avec une civilité qui me fit connoistre que tout ce que le Prince Mazare aimoit luy estoit cher, je luy rendis son falut avec beaucoup de respect : apres quoy mon Maistre me fit redire à Belesis tout ce que je luy avois desja dit : m'obligeant encore plus d'une fois, à luy assurer que je parlois avec sincerité. En suitte m'ayant demandé comment j'estois eschapé du naufrage ; comment j'estois venu en Cilicie ; comment j'avois pû trouver son Desert ; et si je n'avois point sçeu ce qu'estoit devenu Tiburte ; je satisfis pleinement sa curiosité : et luy apris mesme la mort de ce sage Vieillard, jugeant qu'il la sentiroit moins aigrement dans le mesme temps qu'il aprenoit que Mandane n'estoit point morte, que si je differois

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davantage à la luy dire. Il ne laissa pourtant pas d'en estre touché, et de le regretter extrémement : et comme Belesis et luy n'avoient fait autre chose depuis qu'ils estoient ensemble, que se raconter toute leur vie, et que parler continuellement de leurs malheurs, il pleignit aussi le pauvre Tiburte, comme s'il l'eust fort pratiqué, quoy qu'il ne le connust que sur le raport du Prince Mazare. Cependant comme j'avois une curiosité extreme de sçavoir comment mon Maistre estoit venu en ce lieu là, et d'aprendre qui estoit cét Estranger, et quand ils s'estoient rencontrez, je pris la liberté de le luy demander ; le supliant de me pardonner si je la prenois, et le conjurant de croire, qu'elle n'estoit causée que par l'affection que j'avois pour luy. Il est juste, me dit il, Orsane, qu'un Prince de qui vous avez tant eu de foin, et que vous avez cherché si longtemps, vous rende conte de sa vie : mais pour le pouvoir faire plus commodément, suivez nous Belesis et moy, me dit il, et venez voir le Palais que nous habitons. Helas Seigneur, luy dis-je en le suivant, je pense que ce Palais est plus beau par dehors que par dedans : et qu'il y a une notable difference de vostre Grotte au bois qui la borde. Vous en jugerez bientost, me respondit Belesis ; et en effet estant entré apres eux, je fus estrangement espouventé de voir ce que je vis : car Seigneur, l'Art ny la Nature joints ensemble, n'ont jamais rien fait de si beau en nul lieu du monde, que ce

   Page 3127 (page 407 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la Nature toute seule a fait en celuy là. je vy donc que cette Grotte estoit extrémement profonde sans estre obscure, parce que divers soupiraux qui percent la Montagne en biaisant, l'esclairent assez pour faire que l'on en puisse remarquer toutes les beautez, qui ne sont pas ordinaires. Mille congelations admirables, sont les ornemens de cette Grotte, où l'on voit des Colomnes ; des Pilastres ; des Festons ; des Feüillages ; des Arabesques ; des Animaux ; des Urnes ; des Tombeaux, et mille autres belles choses, toutes d'une matiere si transparente, que le Cristal ne l'est pas davantage. Aux deux costez de cette merveilleuse Grotte, je vy encore deux Fontaines, qui sans se déborder et sans tarir, demeurent tousjours en mesme estat : leurs eaux s'escoulant sans doute imperceptiblement, par quelques fentes du Rocher, à mesure qu'elles en reçoivent par d'autres. Voyant donc une chose si surprenante et si belle, je ne pûs m'empescher d'admirer la providence des Dieux, qui avoient du moins amené le Prince Mazare en un si aimable Desert. Et bien Orsane (me dit Belesis, voyant l'admiration où j'estois) trouvez vous que le Prince Mazare ait eu tort d'apeller cette Grotte un Palais ? Non Seigneur, luy dis-je, mais j'advouë que je ne conçois pas encore trop bien, dequoy vous y pouvez vivre. Vous le sçaurez bientost me dit il, et alors estant allé à l'entrée de la Grotte il apella un Esclave qu'il avoit ; qui sortit d'une autre plus petite

   Page 3128 (page 408 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et moins belle, qui touchoit celle là : et luy ordonna de me donner quelque chose à manger, et de me faire voir le Jardin qui les nourrissoit, et d'avoir soin de mon cheval, que l'on mit dans un petit Antre plus esloigné, toute cette Montagne estant creuse. En effet cét Esclave de Belesis, nommé Arcas, apres m'avoir fait manger, me fit voir à cinquante pas de là, au pied de la Roche, un petit Jardin si plein d'herbes, de racines, et de legumes, que je compris aisément que des gens qui ne s'estoient separez du monde que pour mourir plustost que les autres hommes, pouvoient trouver dequoy subsister en ce lieu là, principalement Arcas m'ayant dit qu'il alloit aussi quelquefois à la Chasse. je sçeus par luy que son Maistre par divers chagrins qui l'avoient obligé à renoncer à la societé civile, ayant descouvert autrefois cét admirable endroit du Mont Noir, avoit pris la resolution de le venir habiter tout le reste de sa vie : de sorte que dans ce commencement là, il l'avoit pourveu des choses absolument necessaires, malgré que son Maistre en eust. En suitte il me conta que quelque temps apres qu'il y avoit esté, le Prince Mazare estoit arrivé fortuitement en cette Solitude ; et que depuis cela, Belesis et luy avoient lié une amitié si estroite, qu'ils s'estoient promis de ne se quitter jamais, et de mourir en ce Desert. Mais, luy dis-je, à quoy employent ils tous les jours ? à se pleindre, et à se promener quelquesfois seuls, et quelquesfois ensemble,

   Page 3129 (page 409 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repliqua t'il ; ils ont aussi quelques Livres : car je vous ay desja dit qu'au commencement que mon Maistre choisit cette Grotte pour sa demeure, j'y aportay tout ce que je creus la luy pouvoir rendre la moins incommode ; et en effet ces deux illustres Solitaires sont si bien accoustumez à la vie qu'ils menent, que je croy qu'ils auront assez de difficulté à se resoudre de la changer. Cependant il est certain que je ne pense pas qu'ils y puissent vivre longtemps : et je m'estonne, adjousta t'il, qu'ils ne sont desja morts, veû l'extréme melancolie qui les possede. Arcas ayant achevé de parler, et de me monstrer tout son Jardinage, me laissa reprendre le chemin du lieu où l'avois laissé le Prince Mazare avec Belesis : et s'en alla prendre soin de mon cheval, qu'il mit avec celuy que mon Maistre avoit amené à ce Desert. l'estois encore un peu embarrassé, à comprendre comment ils faisoient quand il estoit nuit ; mais j'en fus bientost esclaircy ; car je vy lors que le soir fut venu qu'en divers endroits à l'entour de la Grotte, il y avoit plusieurs morceaux de cette Roche transparente, qui se jettant hors d'oeuvre, estoient creusez par dedans : et remplis d'une espece d'huile qu'Arcas tiroit des Therebinthes, dont il y avoit abondance dans ce Bois ; qui ayant aussi quelques Cotonniers, faisoit que ce fidelle Esclave de Belesis avoit tout ce qu'il faloit pour esclairer cette admirable Grotte : qui me sembla encore incomparablement plus belle, lors que

   Page 3130 (page 410 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ces Lampes rustiques furent allumées, qu'elle n'avoit fait au jour.

Mazare et Belesis
Mazare raconte qu'après avoir quitté Tiburte, un oracle lui a conseillé d'aller chercher de la consolation dans le Mont Noir. Mazare y rencontre en effet Belesis, qui paraît aussi malheureux que lui. Mazare demande ensuite à Orsane des nouvelles de Mandane. Lorsque ce dernier évoque Abradate, roi de la Susiane, Belesis l'interrompt, ravi d'apprendre qu'il est monté sur le trône à la place de son frère. Panthée interrompt à son tour la narration, car elle a beaucoup entendu parler de Belesis, homme paraît-il aussi accompli que le prince de Suse, frère d'Abradate, était mauvais.

Les lias de ces deux malheureux exilez estoient mesmes assez propres et assez commodez, quoy qu'ils ne fussent faits que de Jones, de Mousse, et de Roseaux : et quoy qu'ils ne se fussent guere souciez de chercher les choses qui leur estoient agreables. Le Prince Mazare estoit mesme si accoustumé à la melancolie, qu'il ne pouvoit presques se resjouïr : et Belesis tout affligé qu'il estoit, prenoit plus de part à la satisfaction qu'il devoit avoir, d'aprendre que Mandane n'estoit pas morte, qu'il n'y en prenoit luy mesme : tant son ame avoit fait une forte habitude avec la douleur. En effet, trouvant encore quelque satisfaction à s'entretenir de choses tristes, il me raconta quels estoient ses sentimens, lors qu'il se déroba de Tiburte : il m'aprit qu'ayant fait dessein d'aller chercher quelque lieu où il ne pûst estre connû, il avoit pris la resolution de s'aller embarquer en Cilicie, pour passer en l'Arrabie deserte, et y finir ses jours. Que neantmoins ayant consulté un Oracle auparavant, le Dieu luy avoit respondu qu'il ne le fist pas : et qu'il allast habiter le Mont Noir en Cilicie, où il trouveroit de la consolation. j'y vins donc, me dit il, et je creus d'abord que la consolation que le Ciel m'avoit promise estoit la mort : car ayant passé un jour et demy dans ces montagnes sans trouver personne, je ne doutay point du tout que je n'y deusse bientost mourir. Mais enfin les Dieux

   Page 3131 (page 411 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui me guidoient, m'ayant fait venir icy, et rencontrer Belesis, qui se promenoit dans la grande route du Bois, je luy parlay : et nous connusmes si bien l'un et l'autre, dés que nous nous vismes, que nous estions tous deux malheureux. que nous entrasmes en confidence dés le mesme jour : et liasmes une amitié si forte, que nous nous promismes de ne nous se parer jamais. je suis pourtant prest, interrompit Belesis, de vous dégager de vostre parole : n'estant pas juste qu'aujourd'huy que la Princesse Mandane est vivante, vous demeuriez d'avantage attaché à la fortune d'un malheureux, qui ne peut jamais devenir meilleure qu'elle est. l'auray mesme cét advantage, poursuivit il, que la fin de vos malheurs accourcira les miens : ne doutant point du tout que je ne meure bientost, dés que je seray privé de la douceur de vostre entretien. Ha Belesis, s'escria le Prince Mazare, vous ne connoissez pas encore toute la malignité de ma destinée, si vous croyez que je puisse estre heureux ? j'advoüe que ce m'est une consolation extréme, de sçavoir que la Princesse Mandane n'est point morte, et qu'apres avoir esté son Ravisseur, je n'ay pas este son Bourreau : mais apres tout, ne pouvant cesser de l'aimer, et sçachant qu'il est absolument impossible que je puisse jamais me retrouver seulement avec elle au point où je m'y suis veû, on peut dire que je n'ay fait que changer d'infortune. En effet, de quelque façon que je regarde la chose, je me trouve tousjours le

   Page 3132 (page 412 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus malheureux Prince du monde : car enfin comme c'est moy qui suis cause que cette Princesse est entre les mains du Roy de Pont ; qu'elle erre de Royaume en Royaume ; et que toute l'Asie est en guerre ; je suis presque assuré qu'il n'y a pas un moment au jour, où elle ne deteste ma memoire : et où elle ne trouve du moins quelque consolation, à penser que les Dieux m'ont puny en me noyant. je dois mesme estre assuré, que si elle aprenoit que je ne suis point mort, elle en auroit autant de douleur, que j'ay de joye de sçavoir qu'elle est vivante : de plus, adjousta t'il, j'ay encore le malheur, de n'avoir point de Rivaux, que je puisse raisonnablement haïr, ny de qui je me doive pleindre. Le Roy d'Assirie a esté cruellement trahy par moy, et je luy ay enlevé la seule Personne qu'il aimoit, et pour laquelle il venoit d'estre renversé du Throsné, et de perdre le plus grand Royaume d'Asie. Pour le Roy de Pont, poursuivit il, que pourrois-je luy dire pour m'en pleindre ? je fais perir Mandane, il la fauve : l'accuserois-je apres cela, sans m'accuser moy mesme ? et pourrois-je avoir l'injustice d'attaquer un Prince qui seul a empesché Mandane d'entrer au Tombeau, que je luy avois ouvert ! Que dirois-je encore à l'illustre Cyrus ? reprenoit il, et de quel crime l'accuserois-je ; ou pour mieux dire dequoy ne m'accuseroit il pas ? l'employay le nom d'Artamene qu'il portoit alors, pour tromper l'adorable Mandane ; ce fut par cét illustre

   Page 3133 (page 413 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Nom que je la seduisis, et que je me mis en estat de perdre son estime et son amitié, que je possedois si absolument. Vous souvient il Orsane, me dit il, du temps que cette illustre Princesse estoit à Babilone ; qu'elle m'apelloit son Protecteur ; et que je l'estois en effet ? helas que je suis loin de ce glorieux estat : j'ay mesme lieu de croire, que de tous ceux qui l'ont persecutée par leur passion, je suis celuy qu'elle hait le plus : le Roy d'Assirie, tout violent qu'il est, ne l'a pas tant outragée que moy : le Roy de Pont non plus, n'ayant fait que garder ce que la Fortune luy a donné, n'est pas encore si criminel ; mais pour moy, je ne suis pas seulement un Amant injuste, temeraire, et insolent ; je suis encore pour cette Princesse, un Amy infidelle ; je suis un fourbe et un meschant, qui ne dois plus songer seulement à luy faire sçavoir que je vy, de peur de resveiller dans son coeur, une haine qui ne s'attache presentement qu'à ma memoire, et qui s'attacheroit à ma Personne. Ne soyons pas mesme en peine de sa liberté, disoit il, car si l'illustre Cyrus ne la luy fait recouvrer, personne ne le fera jamais. Le Prince Mazare adjousta encore beaucoup de choses de mesme force que celles là, où je ne creus pas qu'il falust respondre en s'y opposant directement : de peur de le confirmer dans les sentimés où il estoit, en y resistant trop. Si bi ? que luy conce dant une partie de ce qu'il disoit, et luy disputant l'autre, la conversation se passa de cette sorte : jusques à ce que le fidelle

   Page 3134 (page 414 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Arcas vint servir le souper, qui fut plus propre que magnifique comme vous pouvez vous l'imaginer. Apres cela, mon cher Maistre passa le reste du soir à me demander encore comment j'avois veû Mandane, si Martesie et Arianite estoient avec elle ? (car je luy avois raconté qu'elles n'avoient pas pery non plus que la Princesse) et comme en luy redisant toutes ces choses, je vins à reparler d'Abradate comme estant aujourd'huy Roy de la Susiane, Belesis m'arresta, et me demanda comment il estoit possible qu'Abradate fust Roy, veû que quand il estoit entré dans sa Solitude, le Roy son Pere et le Prince son Frere aisné vivoient, et que luy estoit exilé à Sardis ? C'est, luy repliquay-je, que ces deux Princes sont morts : et que par consequent Abradate est Roy. Les Dieux en soient loüez, reprit Belesis, car il est plus digne de porter la Couronne que ne l'estoit le Prince son Frere, qui m'a tant persecuté,Quoy Orsane, interrompit Panthée, ce Belesis dont vous parlez, seroit le mesme dont j'entendis tant parler à Suse lors que j'y arrivay, et qui est un des hommes de toute la Terre le plus accomply, et à qui l'amour a fait souffrir le plus de suplices ! je ne sçay pas si c'est celuy dont vous voulez parler, reprit Orsane, mais je sçay seulement que Belesis est de la Mantiane ; qu'il a long temps demeuré à Suse ; que l'amour a fait toute l'infortune de sa vie ; et que le Prince de Suse, Frere aisné de l'illustre Abradate, luy

   Page 3135 (page 415 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

beaucoup de sujets de se pleindre de sa violence. Il n'en faut pas douter, dit Panthée, c'est le mesme dont j'entens parler : de sorte que je puis vous assurer, que le Prince Mazare estoit en la compagnie d'un des hommes de toute l'Asie le plus aimable, à ce que m'ont dit tous ceux qui l'ont connu : et mesme les personnes du monde qu'il a le plus aimées, et qui l'ont depuis le plus haï. Mais Seigneur, dit elle à Cyrus, je vous demande pardon d'avoir interrompu le recit d'Orsane, qui le continuera s'il luy plaist. Cyrus ayant fait un compliment à Panthée, sur ce qu'elle venoit de luy dire, et fait signe à Orsane qu'il reprist son discours, il le fit de cette sorte.


Histoire de Mazare : Mazare et Belesis quittent la grotte
Orsane parvient à persuader les deux solitaires de quitter leur grotte. Mazare est décidé à délivrer Mandane pour racheter ses propres fautes. En route, le prince des Saces rencontre un homme qu'il prend pour Cyrus. Cyrus et Araminte interrompent le récit pour suggérer qu'il s'agissait certainement de Spitridate. Orsane raconte ensuite comment Mazare et Belesis se sont infiltrés dans l'armée de Cresus, dans l'espoir de libérer Mandane, dès qu'un moment propice se présenterait. Le roi de Pont conçoit une grande amitié pour Telephane et lui confie son amour déraisonnable pour la princesse de Cappadoce. Telephane essaie alors de le convaincre de rendre la princesse à Cyrus, afin qu'elle ne le haïsse pas. Mais le roi de Pont, aveuglé par sa passion, refuse.
Départ de la grotte
Le lendemain, Orsane est réveillé de bonne heure par le chant des oiseaux. Mazare, qui n'a pas dormi de la nuit, se promène mélancoliquement. Orsane convainc Belesis d'intervenir auprès de Mazare afin qu'il quitte cette solitude. Mais le prince des Saces ne voit aucune raison de partir : s'il se range du côté de Cresus, il combat dans un parti injuste ; s'il va trouver Cyrus, il périra peut-être en duel avant d'avoir pu expier ses fautes. Orsane persuade Mazare de faire en sorte de libérer Mandane. Il parvient à convaincre les deux hommes de quitter leur grotte.

Voila donc, Seigneur, comment se passa le premier soir que je fus à ce Desert : le fidelle Arcas me donnant son lict pour me reposer, et s'en faisant un autre le mieux qu'il pût. Il est vray que je me couchay si tard, que les oyseaux à l'aproche du jour, m'esveillerent trois heures apres que je fus retiré. je ne fus pourtant pas encore si tost resveillé que mon Maistre : car bien qu'il eust une joye inconcevable d'aprendre que la Princesse Mandane estoit vivante, c'estoit pourtant une joye inquiette : et qui estoit meslée de tant de fâcheuses pensées, qu'il ne pût dormir cette nuit la Aussi le trouvay-je desja hors de la Grotte quand je sortis de celle où j'avois couché : si bien qu'ayant trouvé Belesis seul, je le supliay de vouloir m'aider à persuader au Prince Mazare de

   Page 3136 (page 416 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quitter la vie qu'il menoit. Mais Seigneur, luy dis-je, pour le pouvoir mieux faire, il faudroit la quitter vous mesme : et le persuader plustost par vostre exemple que par vos raisons. Ha Orsane, s'escria Belesis, le destin du Prince Mazare et le mien, sont aujourd'huy bien differents, et ce qui est bon pour luy ne l'est pas pour moy ! Seigneur, repliquay-je, comme je ne sçay pas vos infortunes, et que je n'ay pas mesme la hardiesse de vous demander de quelle nature elles sont, je ne puis pas vous convaincre si fortement que je ferois peut-estre, si je les sçavois : mais ce qu'il a de vray, est qu'à parler en general, il n'est point de malheurs dont un homme de vostre esprit ne se doive consoler. Non pas de ceux que la Fortune cause, reprit il ; mais pour ceux dont l'amour nous accable, il faut ne s'en consoler jamais : principalement quand ils sont aussi particuliers que les miens. Cependant je vous promets de faire tout ce qui sera en mon pouvoir, pour obliger le Prince Mazare à partir d'icy dés demain : je dirois dés auojurd'huy, reprit il en soupirant, si l'amitié que j'ay pour luy, ne meritoit pas en quelque sorte, que vous m'accordiez cette journée, à me preparer à une si dure separation. Pendant que je parlois à Belesis, le Prince Mazare erroit dans le Bois, plustost qu'il ne s'y promenoit : le desordre de son esprit estant si grand, qu'il sa communiquoit à ses pas : et faisoit qu'au lieu de s'aller promener loin de la Grotte, il y revenoit sans en avoir le

   Page 3137 (page 417 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dessein. Il nous trouva donc Belesis et moy, comme nous en sortions pour l'aller chercher ; nous ne l'eusmes pas plustost joint, que Belesis pour me tenir sa parole, commença de luy dire qu'il le suplioit de vouloir encore luy donner le reste du jour : voulant presuposer qu'il ne mettoit point en doute qu'il n'eust dessein de le quitter. Mais à peine eut il dit cela, que mon Maistre le regardant ; non non Belesis, luy dit il, le changement qui est arrivé en ma fortune, n'en doit guere aporter à ma forme de vivre : et c'est bien un assez grand malheur pour moy, de ne pouvoir seulement jamais rien pretendre à l'estime de la Princesse Mandane, sans qu'il soit besoin qu'elle soit morte, pour m'obliger à renoncer à la societé des hommes. Il est pourtant vray, dit Belesis, que le desespoir de sa mort, fut ce qui vous porta à prendre la resolution de vous esloigner de la veuë du monde : il est certain, repliqua Mazare ; mais pourquoy voulez vous aujourd'huy que je n'ay plus que quelques pas à faire pour mourir, et que je me suis accoustumé en quelque sorte avec la douleur, que j'aille commencer une autre vie, où j'en trouveray une plus aigre ? Songez bien Belesis à ce que vous me conseillez : et dittes moy precisément ce que vous jugez que je doive faire. Seigneur, reprit il, je pense qu'un homme sans amour, vous conseilleroit de tascher d'oublier la Princesse Mandane, et de vous en retourner, pour donner la joye au Roy vostre Pere et à la Reyne

   Page 3138 (page 418 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vostre Mere de vous revoir : mais comme je ne suis pas ignorant de la puissance de la passion qui vous possede, je vous dis ingenûment, qu'encore que je trouve que vous deviez quitter mon Desert, je ne voy pas ce que je voudrois que vous fissiez : c'est pourquoy c'est à vous à vous conseiller vous mesme, et à suivre vostre inclination. j'ay passé toute la nuit, repliqua le Prince mon Maistre, à resver sur ma fortune presente, sans pouvoir imaginer ce que je veux faire, ny seulement ce que je dois faire. j'advoüe toutesfois que je sens dans mon coeur, malgré que j'en aye, un si violent desir de voir la Princesse Mandane, que je ne sçay si l'y pourray resister ; mais je sens en mesme temps, une si grande confusion de mon crime, que je ne pense pas que je puisse me resoudre à en estre veû : si bien que craignant en un mesme moment, la mesme chose que je desire avec ardeur, je ne sçay quelle resolution prendre. De plus, quand je me seray determiné à la voir, comment feray-je pour en venir à bout ? si je vay en Lydie où elle est allée, et que je me presente à Cresus. qui est Chef de la Ligue qu'Orsane dit que l'on fait contre Cyrus, il se trouvera que je combatray pour le Roy de Pont, et contre un Prince qui veut delivrer la Princesse. Si je vay à l'Armée de Cyrus afin d'avoir la gloire de combatre pour Mandane, il faudra au lieu de cela, combatre peut-estre, et Cyrus, et le Roy d'Assirie, et mourir sans avoir reparé

   Page 3139 (page 419 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mon crime, par quelque service considerable. Que feray-je donc ? disoit il, je ne puis me resoudre à combatre ny pour le Roy de Pont ; ny pour le Roy d'Assirie ; ny pour Cyrus : cependant je ne puis prendre de party dans cette guerre, sans servir quelqu'un de mes Rivaux, tant mon destin est bizarre : et il est absolument impossible, que j'imagine rien qui me puisse jamais estre avantageux. Au reste, adjousta t'il, puis que la Princesse Mandane aimoit Cyrus, quand il n'estoit qu'Artamene, et que pour luy estre fidelle elle mesprisoit le plus Grand Roy de toute l'Asie, qu'elle aparence y a t'il, qu'aujourd'huy que cét Artamene est devenu Cyrus, c'est à dire fils du Roy de Perse, et que depuis cela il a conquis plusieurs Royaumes, elle change de sentimens pour luy ? Non, non adjousta t'il, elle n'en changera jamais : et je suis mesme contraint d'avoüer, qu'elle a raison de n'en changer point. Aussi ne songez-je plus à pretendre rien à la possession de cette Princesse : et je borne toute mon ambition, à n'en estre plus haï. Ouy Mandane, poursuivit il, je pouvois vous faire voir mon veritable repentir, et vous rendre quelque service si considerable que vous fussiez forcée par vostre generosité de me pardonner, et de me redonner vostre amitié, je serois ce me semble assez satisfait dans mon malheur. Du moins suis-je persuadé, que si je n'estois pas content, je serois tousjours en estat de souffrir patiemment, et sans m'en pleindre

   Page 3140 (page 420 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais, tous les maux que l'amour me feroit endurer : mais le moyen, disoit il, de parvenir à ce que je veux ? Seigneur (luy dis-je, afin de le faire resoudre à quitter fou Desert) vous pourriez ce que vous dittes, si vous imaginiez les voyes de delivrer la Princesse des Medes, et de la remettre entre les mains du Roy son Pere : mais pour cela, il faut renoncer à la Solitude ; il faut aller où est Mandane ; et chercher les moyens de faire ce que je dis. Ha Orsane, s'escria t'il, vous ne parlez comme vous faites, que pour me faire abandonner cette Grotte : car enfin vous jugez bien que ce que vous dittes n'est pas aisé à faire. Si nous estions sur les lieux, repris-je, j'en parlerois plus affirmativement : mais ce qu'il y a de vray est que tant que vous serez dans ces Bois, vous ne rendrez jamais aucun service à la Princesse que vous aimez ? qui haïra tousjours vostre memoire, et qui ne sçaura jamais que vous vous estes repenty de l'avoir enlevée : c'est pourquoy je ne voy pas ce qui vous y peut retenir. Au reste, si vous ne pouvez faire ce que je dis, adjoustay-je, et que vous soyez absolument resolu de renoncer au monde, et d'entrer au Tombeau tout vivant, vous trouverez tousjours vostre Grotte preste à vous recevoir : et il y trouvera mesme tousjours Belesis (reprit cét illustre Solitaire qui nous escoutoit) si ce n'est que la mort ait finy ses peines, auparavant qu'il y revienne. Non non Belesis, repliqua le Prince Mazare, nous ne nous separerons jamais : et si

   Page 3141 (page 421 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Orsane me persuade de quitter nostre Desert, vous le quitterez aussi, ou je ne le quitteray pas. Belesis entendant parler mon Maistre de cette sorte, luy respondit comme un homme qui auroit une peine estrange à le voir partir, et qui en auroit aussi beaucoup à abandonner ses Rochers : il se fit donc alors entre eux, une contestation la, plus genereuse du monde de part et d'autre : Belesis voulant que le prince Mazare partist, et le laissast dans sa Solitude : et le Prince mon Maistre ne l'y voulant point laisser, en cas qu'il se resolust à en partir. Enfin la chose alla de telle sorte, que tout ce jour là se passa sans pouvoir rien resoudre : le lendemain mon Maistre se determina à abandonner cette sauvage demeure, pourveu que Belesis le voulust suivre : etle jour d'apres, mes prieres et mes larmes gagnerent Belesis, et l'obligerent à se resoudre d'accompagner mon Maistre, jusques à ce qu'il fust en un estat plus heureux.

Rencontre avec Spitridate
Mazare, Belesis et Orsane donnent des pierreries à Arcas, afin qu'il acquière l'équipement nécessaire à leur départ. En chemin, Mazare est abasourdi par une étrange rencontre : il est persuadé d'avoir vu Cyrus en Paphlagonie. Celui-ci lui aurait même parlé sans le reconnaître. Il montre le prétendu Cyrus à Mazare. Ce dernier affirme qu'il ne s'agit pas de Cyrus. Araminte interrompt la narration pour dire qu'il s'agit certainement de Spitridate, dont elle demande des nouvelles. Orsane reprend ensuite son récit, soulignant qu'il a été très troublé par cette rencontre.

Les voyant donc à la fin tous deux resolus, je les pressay de partir, de peur qu'ils ne changeassent de dessein : il falut pourtant quelque temps pour cela, ne voulant ny l'un ny l'autre paroistre avec les habillemens qu'ils avoient. Comme j'avois assez de ce que vous m'aviez donné pour nous mettre en equipage ; et que de plus Belesis avoit quantité de Pierreries que son Esclaveavoit conservées soigneusement, nous l'envoyasmes avec mon cheval ; à la Ville la plus proche, en acheter encore un : et faire faire des habillemens pour mon Maistre et pour Belesis.

   Page 3142 (page 422 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

De sorte que trois jours apres qu'il fut party, il revint avec une partie de tout ce qui estoit necessaire pour nôtre voyage, que nous commençasmes d'une estrange sorte. Car je remarquay que le Prince Mazare et Belesis, ne quitterent leur Desert, que comme des gens qui avoient dessein d'y revenir : je ne fis pourtant pas semblant de m'en apercevoir : esperant que le temps et le monde leur feroient changer d'avis. Cependant il falut qu'Arcas fust nostre Guide, pour sortir de la Montagne, dont il avoit fort bien retenu les détours : et en effet il nous en fit sortir heureusement. Pour moy, quoy que ce lieu là soit le plus beau du monde, j'eus bien de la joye de le quitter : et je ne tournay pas tant de fois la teste pour le regarder comme fit Belesis, qui tant qu'il pût voir cette Montagne, la regarda tousjours en souspirant. Mais comme il nous manquoit encore plusieurs choses pour nôtre voyage, nous fusmes à la premiere Ville que nous rencontrasmes, où mon Maistre fit faire l'Escu qu'il a tousjours porté depuis : et qui vous à pû faire voir Seigneur (fi vous l'avez remarque) combien il se juge rigoureusement luy mesme : puis qu'il se juge digne de mort pour avoir enlevé Mandane. Belesis fit aussi faire des Armes telles qu'il les vouloit : et durant que l'on travailloit pour cela, je fis ce que je pûs pour persuader au Prince Mazare d'aller plustost vers le Roy son Pere que vers Mandane, à laquelle il advoüoit luy mesme ne pretendre plus rien. Mais il me dit

   Page 3143 (page 423 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il ne quittoit son Desert que pour la delivrer s'il pouvoit : et qu'avec intention d'y rentrer, S'il ne pouvoit executer son dessein. Voyant alors avec quelle fermeté il me disoit cela, je creûs qu'il valoir mieux ceder que de luy resister davantage ; de sorte que je consentis à ce qu'il voulut. Nous nous informasmes donc en quel estat estoient les choses : et nous sçeusmes que vostre Armée avoit quitté l'Armenie, et avoit tourné teste vers la Capadoce : pour aller de là sur les frontieres de Phrigie, qui touchent la Lydie ; et que l'on disoit qu'Abradate partiroit bientost de Suse, pour s'aller jetter dans le Party de Cresus. Nous songeasmes alors si nous irions à Ephese, ou par mer, ou par terre : mais le Prince Mazare ne voulut point se mettre au hazard de n'arriver pas où il vouloit aller, en se confiant à l'inconstance des vents : joint que venant à songer qu'il y avoit plus loin par eau qu'autrement, et que le Roy de Pont n'avoit mené Mandane par cette voye, que parce qu'il aprehendoit d'estre suivy par l'illustre Cyrus, il fut resolu que nous n'irioins point par mer : adjoustant encore à toutes ces raisons, que dans un Vaisseau nous ne sçaurions point de nouvelles de la Princesse Mandane, que nous ne fussions arrivez à Ephese : où au contraire par terre nous en entendrions parler par tout : n'y ayant point de lieu en toute l'Asie, où l'on n'en parlast alors. je ne vous diray point, Seigneur, quelle fut nostre route, car ce seroit perdre le temps inutilement : mais je vous diray que nous

   Page 3144 (page 424 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fusmes contraints pour marcher seurement, de prendre un assez long détour, et de nous arrester à un endroit de Paphlagonie, qui touche la Capadoce. Car soit par le changement d'air, ou par le changement de nourriture, Belesis tomba malade : et si malade, que le Prince Mazare creût qu'il mourroit, et en eut une affliction la plus grande du monde. Belesis le pria cent et cent fois, de le laisser mourir en ce lieu là, et de poursuivre son voyage, mais il ne le voulut pas : au contraire, il luy protesta, qu'il ne l'abandonneroit jamais. Cependant il se trouva que la maladie de Belesis ne fut pas seulement dangereuse, mais qu'elle fut encore tres longue : ce qui consola pourtant un peu le Prince Mazare, fut qu'il apprit que la Princesse Mandane estoit dans le Temple de Diane à Ephese ; qu'en la saison où l'on estoit, vous ne pouviez faire la guerre : et que quand il eust esté à Ephese, il n'eust pû ny voir Mandane, ny songer à l'oster d'un lieu si sacré que celuy là. Il ne laissoit pourtant pas de souffrir avec beaucoup d'impatience, la longueur du mal de Belesis : qui enfin commença de se mieux porter, et de faire croire qu'il eschaperoit : et en effet il eschapa. Comme il fut donc absolument hors de danger, et qu'il commença de quitter le lict, son Medecin luy dit que pour recouvrer plus promptement ses forces, il faloit qu'il allast prendre l'air peu à peu, et qu'il se promenast : Belesis qui mouroit d'envie d'estre bientost en estat de n'arrester plus le Prince Mazare,

   Page 3145 (page 425 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

creût le conseil qu'on luy donnoit : de sorte qu'apres s'estre promené quelques jours à pied, il se trouva avoir assez de force pour monter à cheval : si bien que pour essayer s'il en pourroit avoir assez pour se mettre en chemin, mon Maistre et luy firent dessein de s'aller promener jusques à quarante ou cinquante stades de là, où il y avoit un Bois extrémement grand, et effectivement ils y furent, et je les y suivis. Mais Seigneur, à peine eusmes nous fait cent pas dans ce Bois, que mon Maistre qui marchoit seul, vingt pas devant Belesis et moy qui parlions ensemble, vint à nous avec beaucoup d'esmotion sur le visage : et m'adressant la parole ; venez Orsane, me dit il, venez me dire si mes yeux m'abusent : car comme je n'ay jamais veû Cyrus qu'une seule fois, et que je n'estois pas trop en estat de remarquer son visage, je n'ose assurer que ce soit luy qui vient de me salüer, et de me demander si je n'avois point rencontré un homme qu'il m'a dépeint. Il est pourtant vray, que si mon imagination a bien conservé l'idée de ce Prince, celuy que je viens de voir est Cyrus : mais Seigneur, luy dis-je, n'aprenons nous pas par tous les lieux où nous passons, que Cyrus est à la teste de son Armée ? je suis pourtant le plus trompé de tous les hommes, reprit il, si je ne le voy encore au pied d'un Arbre : en disant cela, il me monstra en effet l'Arbre contre lequel Vous estiez apuyé. Ha Orsane, reprit Cyrus, il faut que j'interrompe

   Page 3146 (page 426 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rompe vostre recit, afin de vous desabuser ! et que je vous assure que je n'estois point en Paphlagonie, lors que vous y avez passé. je vous respecte de telle sorte, respondit Orsane, que j'aime mieux croire à vos paroles qu'à mes propres yeux : vos yeux, repliqua la Princesse Araminte en rougissant, ne sont pas si mauvais que vous pensez : puis que selon les apparences, c'est le Prince Spitridate que vous avez rencontré : qui ressemble si fort à l'illustre Cyrus, qu'il ne faut pas trouver estrange que vous vous y soyez trompé. Mais de grace, j'adjousta telle, dittes moy precisément le temps où vous vistes celuy dont je parle. Orsane obeïssant à la Princesse Araminte, luy apprit ce qu'elle vouloit sçavoir : de sorte que par la supputation que Cyrus et elle en firent, ils trouverent qu'Orsane avoit rencontré Spitridate, trois semaines depuis que l'inconnu Anaxaris l'avoit laissé blessé en Paphlagonie : et assez près d'un bois, tel que le representoit Orsane. Si bien que par là cette Princesse eut la consolation de sçavoir avec certitude, que Spitridate n'estoit pas mort des blessures qu'il avoit reçeuës : mais en eschange elle eutla douleur de ne pouvoir comprendre, pourquoy ce Prince ne luy donnoit point de ses nouvelles. Apres avoir donc eu tout l'esclaircissement qu'elle pouvoit tirer d'Orsane, il continua son discours en ces termes. Le Prince Mazare ne m'eut pas plus tost monstré celuy que je creûs estre l'illustre Cyrus, que

   Page 3147 (page 427 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voyant qu'il n'osoit tout à fait se fier à ce qu'il en pensoit, et qu'il s'en raportoit à moy ; je luy dis par prudence, de peur de quelque fascheux accident, que celuy qu'il venoit devoir, n'estoit assurément point celuy qu'il croyoit, quoy qu'il luy ressemblast assez. Mazare eut pourtant beaucoup de peine à me croire : et je pense qu'il auroit esté luy mesme s'en esclaircir, et demander à ce pretendu Cyrus s'il estoit effectivement, ou s'il ne l'estoit pas, n'eust esté que pendant que nous contestions, et que Belesis disoit au Prince Mazare que je devois vous mieux connoistre que luy, et qu'il devoit par consequent s'en fier à moy : celuy qui estoit le sujet de la contestation s'enfonça dans le Bois, et le déroba à nos yeux. Belesis dit mesme qu'il avoit veû un Escuyer qui l'estoit venu joindre : ainsi le Prince Mazare fut contraint de continuer sa promenade. je ne vous dis point. Seigneur, quels furent les sentimens qu'il eut en cette occasion : car il n'a jamais pû nous les dire luy mesme, tant ils furent tumultueux, et mesme peu distincts dans son esprit. Tantost il estoit bien aise que ce n'eust pas esté vous qu'il eust trouvé : et tantost il en estoit bien fasché, sans sçavoir pourtant ny pourquoy il avoit de la joye, ny pourquoy il avoit de la douleur. Mais comme il sçavoit tousjours bien qu'il ne pretendoit plus rien sinon que de delivrer Mandane, et d'obtenir son pardon ; nous ne rencontrions personne, à qui il ne s'informast d'elle et de vous aussi. Ce qui m'espouventoit, dans la

   Page 3148 (page 428 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

croyance où j'estois de vous avoir veû, estoit que toux ceux à qui nous parlions, nous parloient tousjours de vous comme estant vers les Frontieres de Lydie : et cette pensée m'occupa d'une telle sorte, que ne pouvant la cacher, deux jours apres que nous eusmes rencontré celuy qui vous ressemble si fort, et que nous nous fusmes remis en chemin, je ne pûs m'empescher de dire à mon Maistre, que je luy avois déguisé la verité : et que je croyois effectivement vous avoir veû dans le bois où nous avions passé. Si bien que nous mettant à chercher le sujet pourquoy vous y estiez, nous fusmes un jour tout entier à raisonner inutilement sur cela : et à ne pouvoir concilier deux choses si opposées, comme estoit celle d'entendre dire que vous estiez à l'Armée, et celle de croire vous avoir veû en Paphlagonie. Neantmoins ne pouvant démentir mes propres yeux, je ceûs que vous aviez fait quelque voyage secret, pour faire ligue avec quelque Prince voisin : et qu'encore que le bruit fust espandu par tout que vous estiez à vostre Armée, il n'estoit pas impossible que vous en eussiez esté quelques jours absent.

Telephane à la cour de Cresus
En arrivant à Ephese, où Mandane et Palmis sont retenues dans le temple, Mazare prend le nom de Telephane (le narrateur le nommera dorénavant ainsi). Il apprend que le roi de Pont garde le lit, à cause d'une blessure. Telephane renonce alors à essayer de libérer Mandane, car il est persuadé que le roi de Lydie s'y opposerait. Comme les princesses Mandane et Palmis doivent bientôt être transférées à Sardis, il tâche de gagner la confiance de Cresus, afin de délivrer Mandane par la ruse. De fait, le roi de Lydie le tient bientôt en grande estime et le présente au roi de Pont, qui conçoit rapidement pour Telephane une grande amitié. Ce dernier évite toutefois de rencontrer Mandane, qui, en le reconnaissant sans connaître son repentir, risquerait de nuire à ses projets.

Ainsi croyant tousjours vous avoir veû, et que vous n'aviez pas connu mon Maistre, nous arrivasmes enfin à Ephese : le Prince Mazare changeant alors son nom, en celuy de Telephane : Belesis ne se souciant pas de déguiser le lien, qu'il sçavoit bien n'estre pas connu en Lydie. je ne vous diray point, Seigneur, quelle

   Page 3149 (page 429 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

esmotion fut celle du Prince Mazare (que j'apelleray Telephane jusques à ce que je sois arrivé à l'endroit où vous le rencontrastes) en voyant le Temple où estoit la Princesse Mandane : car je voudrois bien s'il estoit possible, vous cacher sa passion, de peur qu'elle ne vous aigrisse l'esprit contre luy. Neantmoins comme la grandeur de son amour, est ce qui fait voir la grandeur de sa vertu : il faut que j'aye assez bonne opinion de la vostre, pour croire qu'à la fin de mon recit, vous vous trouverez capable d'avoir quelque admiration, et peut-estre quelque amitié pour un Rival tel que luy, quoy que je vous represente sa passion extrémement forte pour Mandane. En effet, on ne peut pas en avoir une plus violente : mais ce qu'il y a eu d'admirable, est que depuis qu'il a esté sorty de son Desert, il n'a jamais eu d'autre pensée, que celle de reparer sa faute, et d'en obtenir le pardon. Et certes je pense pouvoir dire, que jamais criminel ne s'est repenty comme luy, et n'a eu de si cruels remors. Toutes les fois qu'il pensoit que c'estoit par la tromperie qu'il avoit faite à Mandane, qu'elle estoit enfermée dans le Temple où elle estoit, il en avoit une douleur si sensible, que je suis estonné qu'il n'en est mort : et je pense que si ce n'eust esté que lors que nous arrivasmes à Ephese, le Roy de Pont gardoit le lict, à cause qu'il estoit si blessé à une jambe, qu'il n'avoit pas mesme esté en estat de s'oposer à ceux qui avoient voulu enlever du Temple la Princesse Mandane,

   Page 3150 (page 430 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et la Princesse Palmis : je pense ; die-je, qu'il auroit eu de la peine, quoy que ce Prince eust sauvé la vie à la Princesse, à ne l'attaquer pas dans les premiers transports de la douleur qu'il eut en arrivant en ce lieu là. Mais à la fin venant à songer que la mort du Roy de Pont ne delivreroit pas Mandane, puis qu'en l'estat où estoient les choses, Cresus ne la rendroit pas : il pensa qu'il valoit mieux tascher de chercher les voyes de rompre ses chaines par adresse. De sorte que considerant qu'il luy seroit impossible au lieu où elle estoit rien entreprendre pour sa liberté ; il jugea qu'il valoit mieux aller à Sardis, où on la devoit conduire aussi tost que Cresus et le Roy de Pont seroient tombez d'accord de toutes leurs conditions, qui n'estoient pas encore reglées, quoy que cette negociation eust tousjours duré, depuis que le Roy de Pont estoit arrivé à Ephese. Car il n'y avoit pas plustost esté, qu'il avoit envoyé demander Asile et protection à Cresus : à condition que quelque Traitté qu'il pûst faire avec Ciaxare ou aveque vous, il ne se parleroit jamais de rendre Mandane. Comme cette proposition sembloit un peu dure, parce qu'en accordant au Roy de Pont ce qu'il demandoit, c'estoit vouloir commencer une guerre, qui ne devoit point estre suivie de Paix, que par la ruine entiere d'un des deux Partis, n'y ayant pas aparence que Ciaxare la voulust jamais, si on ne luy rendoit la Princesse sa Fille, la chose tira fort en longueur ; jusques

   Page 3151 (page 431 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à ce que Cresus ayant reçeu la responce de l'Oracle qui luy paroist estre si favorable, se determina à accorder precisément au Roy de Pont ce qu'il vouloit. Neantmoins, pour trouver un expedient qui ne choquast pas directement la justice ; il s'engagea à ne parler jamais dans aucun Traitté, de rendre la Princesse Mandane, sans que le Roy de Pont y consentist : ainsi apres avoir envoyé plusieurs fois l'un vers l'autre, la chose estoit presques achevée de conclurre entre eux, quand nous fusmes à Ephese. Si bien qu'apres avoir pris la resolution d'aller à Sardis, et nous estre mis en quelque équipage, nous partismes pour aller à cette magnifique Ville, où le Prince mon Maistre ne craignit pas d'estre connu : car encore que Cresus eust autrefois esté dans le Party du Roy d'Assirie aussi bien que luy, ils ne s'estoient pourtant point veûs : tant parce que Cresus n'avoit point esté à Babilone, que parce qu'il avoit en quelque façon tousjours esté en un corps separé. Ainsi il fut hardiment se presenter à luy, pour luy offrir son service : l'amour luy persuadant que ce n'estoit pas directement choquer la generosité, que de cacher le dessein qu'il avoit delivrer Mandane, par des assurances de fidelité, où il ne vouloit manquer que pour elle seulement. Enfin il creût que comme on peut surprendre des Villes, et faire des ruses de guerre innocemment, il pouvoit entreprendre sans lascheté, de delivrer Mandane par adresse, puis qu'il ne le pouvoit pas par la force.

   Page 3152 (page 432 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pour s'aquerir donc quelque credit aupres de Cresus, il aporta soin à se faire connoistre pour ce qu'il est, c'est à dire pour avoir beaucoup d'esprit, et mesme de capacité pour les choses de la guerre : de sorte que son dessein reüssissant, ce Prince le reçeut fort bien : et nous traitta aussi Belesis et moy, avec beaucoup de civilité : car pour nous déguiser mieux, il ne paroissoit point qu'il y eust de difference de condition entre nous. L'inclination de Cresus ne laissa pourtant pas de faire ce que nous ne faisions point : puis qu'encore que Belesis soit tres bien fait, et aye infiniment de l'esprit, ce Prince aima mieux le pretendu Telephane que luy. Il est vray que comme il ne surmontoit sa douleur, que par l'amitié qu'il avoit pour ce Prince, et que ce Prince surmontoit la sienne, pour tascher de delivrer sa Maistresse, ils agissoient differemment : l'un s'empressant beaucoup plus que l'autre. Quoy qu'il en soit, en fort peu de jours Telephane fut connu de toute le Cour et de toute l'Armée : Cresus luy offrit mesme employ, mais il ne voulut toutesfois pas en prendre : de peur que cela ne luy ostast la liberté de profiter de l'occasion s'il s'en presentoit quelqu'une : et il songea seulement à n'estre point suspect, et à s'intriguer avec diverses personnes. Comme il sçavoit que ce seroit dans la Citadelle que l'on logeroit la Princesse Mandane, quand elle arriveroit à Sardis : il fit dessein de faire amitié avec celuy qui en estoit Gouverneur ; et il reüssit si bien,

   Page 3153 (page 433 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'en effet il acquit grand pouvoir sur son esprit. Cependant la negociation de Cresus et du Roy de Pont, ne se pouvant tout à fait achever sans une entreveuë, il fut resolu qu'ils se verroient assez proche de Sardis : de sorte qu'apres estre tombez d'accord de toutes leurs conditions, comme ils craignoient qu'en amenant la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis, on n'entreprist quelque chose pour les delivrer ; afin de mieux cacher leur départ, Cresus voulut d'authorité absoluë, qu'elles partissent d'Ephese durant que le Roy de Pont n'y estoit pas : afin de tromper les Espions que vous ou le prince Artamas pouviez y avoir. Le Roy de Pont s'y opposa pourtant extrémement : disant que puis que la Riviere d'Hermes estoit entre vostre Camp et le chemin que ces Princesses devoient tenir, il ne devoit rien aprehender : mais Cresus luy ayant dit que le Prince Artamas avoit tant de Creatures dans son Estat, qu'il devoit tout craindre de ses propres Sujets, aussi bien que de ses Ennemïs, il falut qu'il ce dast par force : et qu'il consentist que l'on envoyast ordre à Andramite d'escorter ces Princesses, et de les conduire avec les Troupes qu'il avoit, jusques à un lieu où le Roy de Pont les devoit aller rencontrer avec d'autres : et en effet la chose s'executa ainsi. Cependant comme Cresus avoit voulu que mon Maistre le suivist, lors qu'il estoit allé au lieu où le Roy de Pont et luy se virent, il se trouva en un embarras estrange ;

   Page 3154 (page 434 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quand ce Prince pour luy faire honneur, le presenta à son Rival, comme un homme qui venoit embrasser son Party, et de qui il attendoit de grands services. Si bien que le Roy de Pont, jugeant par le procedé de Cresus, que ce Telephane estoit fort consideré de luy : et sa bonne mine luy persuadant aisément que c'estoit avec raison qu'il l'estimoit, il le reçeut avec une civilité extréme : où mon Maistre respondit avec tant d'esmotion sur le visage, que je me suis estonné cent fois, que Cresus et le Roy de Pont ne s'en aperçeurent. Il est vray que s'estant remis un moment apres, il se tira en suitte de cette conversation, avec toute l'adresse que peut avoit un homme amoureux, qui veut tromper son Rival, pour delivrer sa Maistresse. Le Roy de Pont fut donc aussi satisfait de Telephane, qua Telephane l'eust esté de luy, s'il n'eust pas eu une raison cachée qui ostoit toute la force aux civilitez que ce Prince avoit pour mon Maistre, et qui l'empeschoit de s'en tenir oblige. Il y avoit pourtant quelques instans, où le considerant comme ayant sauvé la vie à la Princesse Mandane, il ne pouvoit pas qu'il n'en sentist quelque reconnoissance dans son coeur, cependant quelque envie que Telephane eust de voir la Princesse qu'il adoroit, il n'ose aller aveque le Roy de Pont ; qui comme je l'ay desja dit, devoit aller rencontrer Andramite qui l'escortoit. Car comme il n'estoit pas si aisé de déguiser son visage que son nom,

   Page 3155 (page 435 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il ne doutoit pas que si elle le voyoit, elle ne le connust : et que si elle le connoissoit, auparavant que de sçavoir le veritable repentir qu'il avoit de l'avoir enlevée, et d'estre cause de toutes ses disgraces, elle ne le fist connoistre aussi tost, par l'aversion qu'elle tesmoigneroit avoir pour luy : et qu'ainsi le dessein qu'il avoit de tascher de luy redonner la liberté qu'il luy avoit ostée, ne fust entierement détruit. De sorte que se faisant une extréme violence, il trouva quelque pretexte pour n'accompagner point le Roy de Pont qui l'en pria : et il retourna à Sardis avec une inquietude, que je ne vous puis representer, parce qu'il ne pouvoit seulement regler ses souhaits. Car lors que le repentir de sa faute, et sa generosité, estoient les plus forts dans son coeur, il desiroit que le Prince Artamas pûst entreprendre quelque chose pour la liberté de ces Princesses ; et qu'au lieu de les conduire à Sardis, on les menast dans vostre Camp. Mais aussi quand l'amour qui le possedoit estoit la Maistresse, il ne pouvoit s'empescher de desirer de voir Mandane : et de souhaiter avec ardeur, que ce fust luy qui la delivrast, et mesme qui vous la rendist, plustost que de laisser à un autre, la gloire de l'avoir mise en liberté. Il ne pût toutesfois se resoudre à ignorer ce qui se passeroit à l'entreveuë du Roy de Pont, et de la Princesse Mandane : si bien que pour en estre informé, il pria Belesis de vouloir accompagner ce Prince : n'osant m'y envoyer ;

   Page 3156 (page 436 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parce qu'elle me connoissoit trop. Mais comme il ne pouvoit se passer de la veuë de cette Princesse, puis qu'elle alloit entrer dans une Ville où il estoit, il fit dessein de la voir d'une fenestre, lors qu'elle traverseroit Sardis, pour aller dans la Citadelle : de sorte qu'il attendit avec quelque espece de satisfaction, le retour du Roy de Pont, et l'arrivée des Princesses, qu'il devoit amener.

Les remords de Telephane
Le jour de l'arrivée des princesses à Sardis arrive. Telephane est caché chez lui, mais il aperçoit la princesse. Il est tellement ému par sa tristesse apparente, dont il se sent responsable, qu'il parvient à se rendre définitivement maître de son amour, décidé à n'uvrer dorénavant que pour le bonheur de Mandane.

Deux jours apres la nouvelle vint que le Prince Artamas ayant voulu entreprendre quelque chose, pour la liberté des Princesses, avoit esté pris et blesse en divers endroits : et que tous ceux qui l'avoient accompagné, avoient esté deffaits où faits prisonniers. A deux heures de là, un autre Courrier d'Andramite arriva, qui vint aprendre à Cresus que le Roy d'Assirie se trouvoit estre parmy ces Prisonniers : ayant esté reconnu par un Capitaine qui avoit esté à la guerre de Babilone. Cette nouvelle qui resjouït extrémement Cresus, affligea mon Maistre : car encore que le Roy d'Assirie fust son Rival, il ne pût aprendre sans douleur, qu'un si Grand Prince fuit en un si pitoyable estat : principalement considerant que ce dernier accident ne luy seroit point arrivé, s'il ne luy eust jamais enlevé la Princesse Mandane. Joint aussi que ne craignant pas moins d'estre reconnu par ce Prince que par la Princesse, de peur que tous ses desseins ne fussent traversez ; il se vit encore contraint de se cacher plus soigneusement, le jour que la Princesse, et les prisonniers

   Page 3157 (page 437 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entrerent dans Sardis. Et en effet, je le confirmay si puissamment dans la resolution où il estoit, d'aporter beaucoup de soin à s'empescher d'estre connu ; que le jour de l'arrivée de ces Princesses estant venu, il demeura au lieu où il logeoit : car par bonheur, la Ruë où nous demeurions, se trouva estre de celles par où Mandane devoit passer, et où elle passa en effet. De vous dire, Seigneur, ce que la veuë de cette Princesse fit dans le coeur de mon Maistre, c'est ce que je ne sçaurois faire : ce qu'il y a de vray, est qu'elle n'augmenta pas tant son amour que son repentir : car lors que passant devant nous, il la vit si belle et si triste tout ensemble ; et qu'il s'imagina qu'il estoit la cause de cette tristesse ; il eut une douleur que je ne vous puis representer, qu'en vous disant qu'il est impossible de vous la dépeindre. A peine avoit il perdu de veuë le Chariot où estoit la Princesse Mandane, avec la Princesse Palmis, que comme il estoit prest de se retirer de la fenestre, il vit paroistre le Roy d'Assirie, environné de Soldats, qui le conduisoient avec les autres Prisonniers : à la reserve du Prince Artamas, qui ne fut amené à Sardis que quelques jours apres, à cause de ses blessures. Mon Maistre voyant donc en mesme temps, le Prince qu'il avoit offencé, et la Princesse qu'il avoit enlevée : il sentit une douleur si excessive, qu'il fut fort longtemps sans pouvoir seulement respondre à ce que je luy disois pour le consoler : et je croy mesme qu'il n'auroit pas

   Page 3158 (page 438 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore si tost cessé d'entretenir ses propres pensées, si Belesis ne fust entré. Il n'eut pourtant plus cette sorte curiosité, de sçavoir comment c'estoit passé l'entreveuë du Roy de Pont et de Mandane : et il escouta presques Belesis sans l'entendre, tant la veuë de cette Princesse avoit aporté de trouble dans son esprit. Mais Seigneur, luy dis-je, j'avois persé que comme la croyance de la mort de la Princesse Mandane avoit causé vostre plus grand desespoir, la certitude de sa vie, telle que vous la venez d'avoir par sa veuë, feroit aussi vostre plus sensible consolation : et cependant je vous voy plus affligé que vous n'estiez ces jours passez. Quoy Orsane, me dit il, vous croyez que je puisse voir Mandane triste et captive, sans en avoir une douleur extréme ? et triste et captive encore par moy seulement. Ha non Orsane, je ne sçaurois estre sensible à la joye, jusques à ce que j'aye reparé tous les crimes. Il m'a semblé, nous dit il, que dans le mesme temps que je la regardois, elle a souspiré : et que je voyois dans son coeur, que la juste mesure de la haine qu'elle a pour moy, estoit celle de sa douleur, l'ay donc veû dans son ame, adjousta t'il, tant d'horreur pour la memoire de Mazare, que je me suis persuadé, qu'elle s'en souvient tousjours malgré qu'elle en ait : et que cette haine renaist tous les jours dans son ame, à mesure qu'il luy arrive de nouvelles disgraces. jugez apres cela, si j'ay pû voir cette divine Princesse avec une joye tranquile ; je ne voudrois

   Page 3159 (page 439 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourtant pas, poursuivit il, ne l'avoir point veuë, et ne l'avoir point veuë affligée : car enfin ma vertu estoit encore un peu foible et chancelante : et je ne sçay, si j'eusse trouvé les voyes de delivrer Mandane, si je ne l'eusse pas encore voulu delivrer pour moy. Mais aujourd'huy que j'ay veû ses beaux yeux tous prests à respandre des larmes, tant ils estoient melancoliques ; je suis Maistre de mon amour ; et je ne veux plus delivrer Mandane que pour elle mesme. Non imperieuse passion, s'escrioit il, qui as fait tous les crimes de ma vie ; tu ne m'en feras plus commettre : ma vertu est presentement plus forte que toy, et tu ne la pourras plus vaincre. Mais que dis-je ? reprenoit il un moment apres, ne donnons point à la Vertu, ce qui n'apartient qu'à l'Amour : et disons, pour parler plus veritablement, que c'est parce que je suis parfaitement amoureux, que j'agiray comme je veux agir. Jusques icy, nous dit il, j'avois aimé Mandane pour l'amour de moy : mais je veux commencer de l'aimer pour l'amour d'elle seule. je ne sçay pas poursuivit il, si je la pourray aimer sans desirs : mais je sçay du moins que je l'aimeray sans esperance, et par consequent sans l'offencer. Travaillons donc mon cher Belesis, luy dit ce genereux Prince, à delivrer ma Princesse : et pour y travailler avec plus de courage ne songeons jamais que nous la delivrerons pour un Prince plus heureux que nous : car encore qu'il merite son bonheur, j'aurois

   Page 3160 (page 440 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peut-estre quelque peine à n'en murmurer pas, quoy que je sois resolu de ne le troubler jamais. Voila Seigneur, quels furent les sentimens de l'illustre Mazare, qui passa le reste du jour, et toute la nuit suivante, dans une douleur extréme.

L'aveuglement du roi de Pont
Telephane tente de découvrir les failles de la garde de Mandane, qui lui permettraient de la libérer. Un jour, le roi de Pont lui fait part de ses sentiments : sa passion, sa douleur et la culpabilité d'être injuste envers Cyrus à qui il doit la vie. Telephane tente alors de le convaincre de rendre la princesse à Cyrus, plutôt que de continuer à se faire haïr d'elle. En vain. Le roi de Pont est aveuglé par sa passion.

Cependant pour ne s'amuser pas à souspirer inutilement, il songea à observer avec beaucoup de foin, quelle garde on faisoit à la Citadelle à entretenir l'amitié qu'il avoit avec celuy qui en est Gouverneur : afin de voir ce qu'il y auroit moyen de faire, pour la liberté de Mandane. Pour se faire donc des Amis et des Creatures, il rendoit office jusques aux moindres Soldats, ou aupres de Cresus, ou aupres du Roy de Pont, ou aupres d'Abradate, de qui il a aussi esté fort aimé. Il chercha encore à faire amitié avec Andramite, qu'il obligea bientost après qu'il eut amené les Princefles d'Ephese à Sardis ; car le bruit s'estant enfin espandu, toit par les prisonniers, ou par quelque autre voye qui m'est inconnue, que vous aviez esté pris aussi bien que le Roy d'Assirie et le Prince Artamas, et qu'Andramite à la priere de la Princesse Palmis, vous avoit redonné à la Princesse Mandane, et vous avoit delivré ; Cresus en entra en une colere si grande que les Princesses en furent resserrées pour quelques jours : et qu'Andramite en fut disgracié, quoy qu'il eust mis le Roy d'Assirie et le Prince Artamas entre les mains de ce Prince. Mais comme il paroistoit clairement qu'Andramite avoit fait la chose sans

   Page 3161 (page 441 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

penser la faire, tout le monde le pleignoit : de sorte que mon Maistre, qui dans le dessein qu'il avoit, ne cherchoit qu'à faire amitié avec des gens de qualité, puissans et mescontens tout ensemble, servit Andramite autant qu'il pû»t en cette occasion, et le servit mesme utilement : estant certain que Cresus deffera plus aux raisons et aux prieres de mon Maistre, qu'il n'avoit fait à celles de beaucoup d'autres, qui luy avoient parlé pour Andramite : ce qui l'obligea si sensiblement, qu'il luy promit une amitié eternelle. Mais quoy que Cresus revist Andramite comme auparavant, il demeura toujours dans son coeur un secret despit d'avoir pû estre soubçonné par un Prince à qui il avoit tant donné de marques d'une grande fidelité : pour le Roy de Pont, il eut une douleur la plus grande du monde, que vous n'eussiez pas esté pris : luy semblant que si cela eust esté, la guerre eust pû se terminer heureusement pour luy, en vous rendant la liberté, pour satisfaire à ce qu'il vous doit : et en ne la rendant jamais à la. Princesse Mandane, pour satisfaire sa passion. Comme les choses estoient en cét estat, nous sçeusmes aussi que Tegée fils du Gouverneur de la Citadelle, estoit parmy les prisonniers de guerre que l'on avoit faits : et comme nous aprismes en mesme temps, qu'il estoit amoureux d'une Fille apellée Cylenise, qui estoit dans la Citadelle avec la Princesse Palmis ; le Prince mon Maistre pria Belesis qui a l'esprit

   Page 3162 (page 442 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fort adroit, de chercher les voyes de le voir : et de sçavoir de luy s'il n'avoit plus nulle intelligence dans la Citadelle afin que l'on pust delivrer sa Maistresse, et peut- estre le delivrer luy mesme. Belesis se chargea donc de cette commission, à cause que mon Maistre ne pouvoit pas me la donner ; parce que Feraulas qui estoit prisonnier avec Tegée m'auroit reconnu : et qu'il ne vouloit pas non plus aller au lieu où estoient les prisonniers de guerre, de peur que le Roy d'Assirie ne le vist : si bien qu'il falut que Belesis eust cét employ ; et certes il eust esté difficile de mieux choisir : car il s'en aquita admirablement, comme vous le sçaurez par la suitte de mon discours. En mon particulier, je taschois aussi de gagner quelques Soldats de la Citadelle, sans leur dire pourtant a quoy je les voulois employer : ainsi travaillant tous chacun de nostre costé, quoy que nous ne vissions pas encore grande apparence d'heureux succés à nostre entreprise, nous vivions pourtant avec un peu moins d'inquietude. Cependant comme le Roy de Pont estimoit infiniment le pretendu Telephane, il fit tout ce qu'il pût pour acquerir son amitié, bien qu'il n'y respondist pas trop : toutesfois comme il n'osoit pas sortir des termes de la civilité qu'il devoit à un homme de cette condition, le Roy de Pont ne s'en apercevoit pas, et l'aimoit extrémement : et jusques au point, que l'ayant trouvé un jour dans les Allées des Jardins du Roy, apres estre sorty du

   Page 3163 (page 443 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Conseil de guerre, qui c'estoit tenu ce jour là dans le Cabinet de Cresus ; il se mit à luy parler de ses malheurs et de son amour. Mais entre tant d'infortunes qui luy sont arrivées, il n'en exagera aucune avec tant d'ardeur, que celle d'avoir un Rival qu'il avoit tant aimé, et à qui il avoit tant d'obligation. En effet, (luy dit il, car mon Maistre nous raconta toute cette conversation à Belesis et à moy) n'est - ce pas une cruelle chose, qu'il faille estre injuste et ingrat, au plus Grand Prince du monde ? à qui je dois la vie et la liberté ; et à qui je devrois le Sceptre qui m'apartient et que j'ay perdu, si j'avois pû me resoudre à le recevoir de luy. Toutesfois je ne puis faire autrement : et l'amour que j'ay pour Mandane est si violente, que je ne suis plus Maistre de ma raison. Telephane entendant parler le Roy de Pont de cette sorte, creût que fortifiant un peu sa generosité, il pourroit peut - estre le porter à delivrer Mandane : si bien que poussé par un sentiment d'amour, qui ne luy permit pas d'hesiter un moment, sur ce qu'il avoit à dire ; il se mit à luy representer tout ce qu'il s'estoit tant dit de fois à luy mesme, depuis qu'il s'estoit repenty d'avoir enlevé la Princesse Mandane. Ne songez vous point (luy dit il apres plusieurs autres choses qu'il luy avoit dittes auparavant) que chaque moment que vous retenez la Princesse que vous aimes, elle vous haït davantage ? Ouy je le sçay bien, repliqua le Roy de Pont ; mais

   Page 3164 (page 444 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Telephane, adjoustoit il, imaginez vous, si vous avez aimé quelque chose, quelle difficulté il y a, à se resoudre de rendre une Princesse, qui dés qu'elle sera en liberté, sera en la possession d'un autre. Ha Telephane, pour me conseiller comme vous me conseillez, il faut n'avoir rien aimé ! Plust aux Dieux Seigneur (reprit il en soupirant, et ayant tant d'agitation dans l'esprit qu'il estoit aisé de voir qu'il ne mentoit pas) que ce que vous dittes fust vray. Non Seigneur, je connois l'amour : et c'est parce que je connois toute la puissance de cette passion, que je vous parle comme je fais. Car enfin quand on aime, n'est-ce pas pour estre aime ? Ouy sans doute, reprit le Roy de Pont : pourquoy donc, repliqua Telephane, faites vous tout ce qu'il faut faire pour estre haï ? C'est parce que je ne puis faire autrement, reprit il, car par quelle voye pourrois-je ne l'estre pas ? En redonnant la liberté à Princesse que vous aimez, respondit il ; n'estant pas possible qu'elle ne vous estimast pas infiniment, si vostre vertu avoit surmonté vostre passion. Apres cela Seigneur, vostre gloire s'épandroit par toute l'Asie : tous vos Sujets se rebelleroient contre celuy qui a usurpé vostre Royaume : tous les Princes s'armeroient pour vous faire reconquerir vostre Estat : et Cyrus mesme vous remettroit sur le Throsne. Enfin Seigneur (adjousta t'il, emporté par l'impetuosité de la passion qui le faisoit parler) je voudrois avoir fait une action semblable à celle que je vous conseille, et estre

   Page 3165 (page 445 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme assuré de mourir le lendemain, tant je la trouve glorieuse. Ha Telephane, s'escria le Roy de Pont, vous ne sçavez pas quelle est la passion que j'ay dans l'ame, quoy que vous ayez aimé ! L'Amour, adjousta ce Prince, est grande ou petite, selon la beauté qui la fait naistre, ou selon la sensibilité du coeur de celuy qui en est touché : c'est pourquoy tout le monde n'aime pas esgalement. Mais Telephane, je suis le plus sensible de tous les hommes, et Mandane est la plus belle et la plus parfaite Personne de la Terre : venez Telephane (luy dit il en le prenant par le bras, et luy voulant faire prendre le chemin de la Citadelle) venez voir ma justification ou mon excuse, dans les beaux yeux de la Princesse que j'adore : car encore que je ne les voye jamais qu'irritez, ou du moins melancoliques, vous ne laisserez pas de connoistre qu'il est impossible de m'en priver, sans mourir. Telephane fort surpris de la proposition que le Roy de Pont luy faisoit, en fut si interdit, que si ce Prince eust eu l'esprit libre, il s'en seroit apperçeu. Ce qui causoit son chagrin, estoit que quelque passion que mon Maistre eust de voir Mandane, il ne la vouloit pas voir avec le Roy de Pont : de sorte que pour s'en excuser, Seigneur, luy dit il, s'il ne faloit qu'avoir veû la beauté de la Princesse que vous aimez pour vous justifier, vous le seriez desja dans mon esprit : car je la vy le jour qu'elle arriva à Sardis : Joint que plus je la verrois triste, et plus je vous accuserois.

   Page 3166 (page 446 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Le Roy de Pont ne se rebuta pourtant pas : et il pressa encore plusieurs fois mon Maistre de l'accompagner chez cette Princesse.


Histoire de Mazare : Telephane confident du roi de Pont
Tandis que les projets de Telephane concernant la libération de Mandane sont en bonne voie, le roi de Pont l'exhorte à l'accompagner lors de la confrontation prévue avec Cyrus. Telephane accepte, convaincu que, puisque Cyrus ne l'a pas reconnu dans la forêt, il ne le reconnaîtrait pas. Il se trompe et bientôt tout le monde apprend sa véritable identité. Le roi de Pont et Abradate ne savent s'il faut le considérer comme un ami ou comme un rival. Mais Mazare, parvenu à les persuader qu'il ne souhaite plus enlever Mandane pour lui-même, regagne leur confiance. De son côté, Orsane, de retour à la cour, parvient à s'entretenir avec Martesie. Il surprend également une conversation entre Mandane et Palmis, passant en revue les similitudes et les dissemblances du destin de Cyrus et d'Artamas.
Les projets de libération de Mandane
Orsane parvient bientôt à s'entretenir avec Tegée, amant de Cylenise et prisonnier de guerre. Tous les gardes lui sont dévoués, mais Tegée préfère pour l'heure la captivité, en attendant un moyen de délivrer les princesses et sa bien-aimée. Il conseille à Orsane de gagner un vieux garde, qui s'avère, de fait, corruptible. Il est convenu qu'une des portes de la citadelle sera bientôt livrée aux libérateurs de dames. Orsane n'a toutefois pas encore pu prévenir Mandane et Palmis des plans d'évasion. L'entreprise est reportée à quinze jours de là, à cause de l'absence du capitaine de la citadelle. Pendant ce temps, Telephane doit aller se battre, pour ne pas éveiller de soupçons.

Pardonnez moy Orsane, dit Cyrus, si j'interromps vostre recit, pour vous demander si ce Prince la voit tous les jours ? Ouy tant qu'il est à Sardis, repliqua t'il, nulle autre Personne n'en ayant eu la liberté depuis qu'elle y est. Il est vray toutesfois qu'il n'en a guere esté plus heureux : car à ce que j'ay oüy dire à un des siens, qui est fort avant dans ses secrets, et qui n'est pourtant pas trop secret ? il ne luy rend pas une visite, qui n'augmente tout à la fois, son amour et son desespoir : la trouvant tousjours plus belle et plus rigoureuse. Cyrus ayant alors demandé pardon aux deux Princesses avec qui il estoit, Orsane reprit son discours de cette sorte. Le Roy de Pont ayant donc fort pressé mon Maistre d'aller chez Mandane, et pressé jusques au point que le pauvre Telephane ne luy disoit que de mauvaises raisons pour s'en excuser ; il fut contraint de le laisser, et d'entrer sans luy dans la Citadelle : où il fut par une grande Allée de Cyprès, qui le conduisit jusques à une porte du Jardin qui donne vers les Fossez de cette Place. Apres qu'il l'eut quitté, il se promena plus de deux heures dans cette Allée où il estoit, afin de s'entretenir de l'avanture qui luy venoit d'arriver : par hazard Belesis et moy l'ayant trouvé, il nous dit ce qui luy estoit advenu : en suitte dequoy s'arrestant vis à vis de nous et

   Page 3167 (page 447 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nous regardant fixement, ne faut il pas advoüer, nous dit il, que la Fortune est bien ingenieuse à me tourmenter, et à vouloir que je sois tousjours criminel, et tousjours malheureux ? puis qu'enfin, nous dit il, je voy bien que pour faire une bonne action, comme est celle de delivrer la Princesse que j'ay enlevée, il faudra que j'en face cent mauvaises : il faudra, dis-je, que je me déguise ; que je trompe ceux qui se fient en moy ; que je parle tousjours contre la verité ; que je sois d'un Party, en faisant semblant d'estre d'un autre ; et tout cela pour mettre la Personne que j'adore en la puissance d'un Rival aimé. Car mes chers Amis (nous dit il presques les larmes aux yeux) mettre Mandane en la sienne propre, c'est la mettre assurément bien tost en celle de Cyrus : cependant je me le suis promis à moy mesme : et il faut ou l'executer, ou mourir. Seigneur, reprit Belesis, je ne desespere pas de vous donner les voyes de faire le premier : car, luy dit il, j'ay trouvé les moyens en subornant quelques uns des Gardes de Tegée de parler à luy plusieurs fois : et de le disposer à faire tout ce qu'il pourra pour tascher de surprendre la Citadelle. Il m'a mesme donné un Billet pour un vieil Officier qui y demeure, qu'il m'a dit estre fort avare, et que j'ay en effet trouve tout prest à recevoir des presens : etpar consequent aussi tout prest à faire tout ce que l'on voudra pourveû qu'on luy donne. Il m'a dit de plus, que lors que l'on aura trouvé les voyes de delivrer les Princesses et sa

   Page 3168 (page 448 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chere Cylenise, il sçaura bien trouver celles de s'eschaper, sans que personne s'en mesle. Parce que celuy qui commande tous ceux qui gardent les Prisonniers de Guerre, est tellement à luy, que s'il l'avoit entrepris, il les feroit tous sauver, à la reserve du Prince Artamas, qui a ses Gardes à part. Mais, interrompit mon Maistre, pourquoy Tegée est il encore Prisonnier, s'il est en pouvoir de recouvrer la liberté ? c'est parce, repliqua Belesis, qu'en cét estat là il n'est point suspect : et qu'il a voulu tascher de trouver les moyens de delivrer les Princesses, pour obliger deux Grands Princes, et de delivrer Cylenise pour se satisfaire luy mesme. De sorte, adjousta Belesis, que j'ay presques trouvé l'affaire toute faite : ne luy manquant plus que deux choses, c'est à dire quelques gens d'execution que je luy ay promis : et de pouvoir faire sçavoir aux Princesses que l'on songe à leur liberté, afin qu'elles se preparent à suivre leurs Liberateurs. Aussi est-ce pour cela qu'il m'a donné un Billet pour ce vieil Officier dont je vous ay parlé : avec intention qu'il tasche de faire sçavoir aux Princesses que l'on pense à les delivrer : mais il m'a dit qu'il luy sera fort difficile : et qu'il luy sera bien plus aisé de nous livrer une porte pour les enlever tout de bon, que de leur parler. Mais Belesis, reprit Telephane, pourquoy ne m'avez vous rien dit de vostre negociation ? C'est parce que j'ay voulu que la chose fust un peu plus avancée, repliqua t'il ; et je pense mesme que si

   Page 3169 (page 449 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce n'eust esté pour vous consoler, je ne vous en eusse pas encore parlé, à cause que l'entreprise ne se peut pas executer si tost ; d'autant qu'un Capitaine qui est celuy qui ale plus de pouvoir dans la Citadelle apres le Gouverneur, et qui est amy particulier de Tegée, n'y est pas presentement, et n'y sera de quinze jours : estant allé hors de Sardis pour quelque affaire particuliere qu'il a. Telephane voyant donc que Tegée estoit Maistre de ses Gardes ; qu'il avoit une puissante intelligence dans la Citadelle ; que j'y avois gagné plusieurs Soldats ; et qu'il ne s'agissoit plus que d'avoir une escorte, et d'avertir les Princesses, ne songea plus à rien qu'à vaincre ces deux obstacles. Quelques jours apres ; la nouvelle estant venuë de la prise de Nysomolis, et de la terreur que vos Armes portoient par toute la Lydie, il falut malgré qu'en eust Telephane, pour ne se rendre pas suspect, etpour satisfaire à l'opinion avantageuse que l'on avoit conçeuë de luy, qu'il allast montrer qu'il la meritoit, et qu'il allast à la guerre : il fut donc avec Andramite ; où en diverses petites rencontres, il se signala hautement. Il voulut pourtant que Belesis et moy de meurassions à Sardis, pour tenir Tegée et tous ceux qui estoient de son intelligence, dans la volonté d'executer l'entreprise, quand l'heure en seroit venuë : avec ordre de l'en advertir promptement, afin qu'il trouvast : un pretexte pour revenir à Sardis. Voila donc, Seigneur, où en estoient les choses pendant

   Page 3170 (page 450 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous preniez des Villes, et que vous faisiez quitter les Postes qu'occupoient les Troupes Lydiennes : mais pour accourcir mon discours autant que je le pourray, voila encore Seigneur, les termes où en estoit l'entreprise de delivrer Mandane : lors qu'apres que vous eustes demandé à combatre le Roy de Pont, il se fit une entreveuë de vous et de ce Prince, où vous reconnustes le Prince Mazare parmy ceux qui l'accompagnoient. je ne doute pas, Seigneur, que vous n'ayez quelque curiosité de sçavoir pourquoy mon Maistre fut à ce lieu là, car je l'ay euë comme vous : mais il ne m'en a pû dire autre chose, sinon que croyant assurément vous avoir rencontré et parlé à vous en Paphlagonie, sans que vous l'eussiez connu : il crût au avec certitude, que vous ne le connoistriez pas non plus en Lydie : et qu'ainsi il pouvoit hardiment sans s'exposer à estre descouvert, accompagner le Roy de Pont qui l'en pressa extrémement : et satisfaire l'envie qu'il avoit d'estre present à une entreveuë où il avoit un interest caché, que personne ne sçavoit que luy. Car enfin il m'a dit qu'en allant au lieu où vous et le Roy de Pont vous deviez voir, il y eut des momens où il craignit que vous ne persuadassiez à ce Prince de rendre Mandane, et que ce ne fust pas luy qui eust la gloire de la delivrer : et il y en eut d'autres aussi où se deffiant de l'heureux succés de son entre prise, il desira que le Roy de Pont se laissast toucher à vos raisons.

Les justifications de Mazare
Le roi de Pont demande à Telephane de l'accompagner à l'entrevue qu'il doit avoir avec Cyrus. Pensant que ce dernier ne le reconnaîtrait pas, puisqu'il ne l'avait pas identifié en Paphlagonie, Telephane accepte. Or Cyrus le reconnaît publiquement comme étant Mazare, prince des Saces, qui a enlevé Mandane à Sinope. Le roi de Pont demande des explications à Mazare. Ce dernier avoue qu'il a renoncé à être aimé de Mandane, et qu'il ne désire plus que son repos. Comme il s'engage à ne pas enlever la princesse pour lui-même, le roi de Pont lui conserve son amitié.

Quoy

   Page 3171 (page 451 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il en soit, le Prince Mazare (que je ne nommeray plus Telephane, puis que je suis arrivé à l'endroit où il fut reconnu) fut avec le Roy de Pont, pour des causes si differentes et si opposées, qu'il n'a mesme jamais pû me les bien démesler. Cependant, Seigneur, faites moy s'il vous plaist la grace de m'avoüer, qu'il ne faut jamais juger sur des aparences : car enfin j'ay sçeu que quand vous vistes cét Escu où le Prince mon Maistre a fait representer la Mort, et fait mettre des paroles qui témoignent qu'il s'en juge digne : que vous eustes, dis-je, veû celuy qui le portoit, et reconnu que c'estoit le Prince Mazare ; vous eustes de la haine et de la colere pour luy : et que vous en donnastes des marques si visibles, et par vos paroles, et par vostre action, que personne ne pût douter de vos sentimens. Toutesfois, Seigneur, cét homme que vous haissiez, ne songeoit alors à rien, qu'à vous rendre la Princesse Mandane, et qu'à s'en priver pour toujours : et en effet j'ay sçeu qu'il vous respondit, avec toute la moderation, dont un homme courageux peut estre capable. je ne vous diray point, Seigneur, quels furent ses sentimens en cette occasion ; car vous pouvez facilement vous les imaginer : mais je vous diray qu'apres que par la prudence d'Abradate cette dangereuse conversation eut finy, et que chacun entrepris le chemin de son Quartier, le Roy de Pont ne sçavoit plus comment agir avec le Prince Mazare : qui de son costé ne sçavoit

   Page 3172 (page 452 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aussi pas trop bien ce qu'il devoit dire au Roy de Pont. Car dans l'inquietude qu'il avoit, de craindre qu'estant découvert pour ce qu'il estoit, il n'eust beaucoup plus de difficulté à executer son entreprise, il n'avoit pas l'esprit bien libre : et si le Roy de la Susiane n'eust fait le tiers en cette conversation, il en seroit peut-estre arrivé quelque malheur. Apres avoir donc marché quarante ou cinquante pas sans rien dire, Abradate s'aprocha de mon Maistre avec beaucoup de civilité : et luy adressant la parole, genereux Prince, luy dit il, je suis bien fâché d'estre obligé de vous rendre plus de respect que je ne vous en ay rendu jusques icy : car puis que vous ne vouliez pas estre connu, je pense que vous aimeriez mieux estre encore Telephane, que d'estre le Prince Mazare : quoy que vous ayez rendu ce Nom si celebre, que vous ne puissiez je quitter sans vous faire tort. Seigneur, reprit il (car j'ay sçeu exactement tout ce que ces Grands Princes se dirent en cette occasion) j'ay tousjours esté si malheureux, tant que j'ay porté le Nom de Mazare, qu'il n'est pas fort estrange que j'aye eu le dessein. de le quitter durant quelque temps : mais à ce que je voy, celuy de Telephane ne m'est guere plus heureux. Pendant cela, le Roy de Pont ne parloit point, et rapelloit dans sa memoire, de quelle façon Mazare avoit vescu à Sardis : il se souvenoit qu'il n'avoit point voulu aller voir Mandane, quand il l'en avoit pressé et en comprenoit alors la raison. Il pensoit qu'il avoit fait amitié

   Page 3173 (page 453 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec le Gouverneur de la Citadelle, et avec tous les gens de qualité de la Cour : et il voyoit enfin qu'il faloit que Mazare eust un dessein. Mais ne le pouvant comprendre, et voulant en estre esclaircy sans differer davantage, il s'approcha du Roy de la Susiane et du Prince Mazare, et regardant mon Maistre ; de grace, luy dit il, tout mon Rival que vous estes, ne me refusez pas une faveur que je vous demande, comme si vous estiez encore Telephane, de qui j'estois Amy, et Amy passionné, il n'y a pas un quart d'heure. Bien que je sois vostre Rival, reprit le Prince des Saces, et que par consequent Telephane n'ait jamais pû estre fort de vos Amis, non plus que Mazare, je ne laisse pas de vous dire, qu'il n'y a qu'un tres petit nombre de choses que vous ne puissiez pas obtenir de moy : car enfin apres avoir sauvé la vie à la Princesse Mandane, que j'avois fait perir malheureusement, vos prieres me doivent estre fort considerables, et me le seront en effet tousjours. Cela estant, repliqua le Roy de Pont, dittes moy un peu ce que je dois penser de vous : car je vous avoüe que je n'en sçay rien. Quand je me souviens, poursuivit il, de tout ce que je vous ay veû faire, je ne sçay plus où j'en suis : et je doute encore si vous estes Telephane, ou si vous estes le Prince Mazare. je suis sans doute le dernier, reprit il : mais puis que cela est, adjousta le Roy de Pont, comment vous elles vous venu jetter dans le Party de Cresus ; pourquoy avez vous caché vostre

   Page 3174 (page 454 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Nom ; et par quel motif avez vous agi comme vous avez fait ? est ce pour vous ou pour moy que vous avez combatu ? Ce n'est n'y pour vous ny pour moy (interrompit mon Maistre, avec autant de finesse que d'esprit, pour déguiser la verité de ses sentimens) mais ç'a esté contre Cyrus. Il ne me semble pourtant pas, reprit ce Prince, que vous luy ayez parlé avec autant de marques de haine qu'il en faut avoir, pour combatre en faveur d'un de ses Rivaux, afin de nuire à un autre : parlez donc je vous en conjure, que dois-je penser de ce que vous faites, et comment vous dois- je considerer ? Comme un homme, repliqua t'il en souspirant, qui ne pretend plus rien à la possession de Mandane : et plust aux Dieux, adjousta ce genereux Prince, que je pusse vous inspirer le repentir que j'ay de l'avoir enlevée : et d'estre cause de la plus grande partie des malheurs qu'elle a eus. Quoy Mazare, interrompit le Roy de Pont, vous ne pretendez plus rien à Mandane, et vous venez pourtant déguisé dans le lieu où elle est ; vous servez un de vos Rivaux ; vous combatez contre les Troupes de l'autre ; vous aportez soin à acquerir des Amis ; vous tesmoignez mesme estre des miens ; et tout cela sans avoir aucune pretention ! non non, cela n'est pas possible, et vous ne me le persuaderez jamais. Il n'est toutesfois pas bien aisé, dit le Roy de la Susiane, de concevoir quelle peut estre l'intention du Prince Mazare : il en a pourtant une, repliqua le

   Page 3175 (page 455 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Roy de Pont, de quelque nature qu'elle soit. Ce qui m'espouvante (poursuivit il en parlant à Abradate) c'est qu'il n'est rien que ce Prince n'ait fait, pour me persuader de rendre la Princesse Mandane à Cyrus : car enfin (adjousta t'il en parlant à mon Maistre) comment est il possible, si vous aimez encore cette Princesse, que vous m'ayez pû conseiller de la remettre entre les mains d'un Prince qui l'adore, et pour qui elle méprise tous ceux qui ont de l'amour pour elle ? Pour vous tesmoigner, dit Mazare, que je n'ay point d'interest caché : c'est qu'aujourd'huy que vous me connoissez pour ce que je suis, je vous dis encore la mesme chose : et je vous conjure de tout mon coeur, de redonner la liberté à la Princesse Mandane. je vous engage mesme ma parole, qu'en reconnoissance de ce que vous luy avez conservé la vie, et de ce que vous l'aurez delivrée, de partager un jour aveque vous le Royaume que je dois posseder, si nous ne pouvons conquerir les vostres. Non non, interrompit le Roy de Pont, vous ne voulez pas ce que vous dittes : ou si vous le voulez, vous n'estes plus mon Rival, et je puis vous regarder comme mon Amy. je ne sçay pas precisement, repliqua t'il, si je suis vostre Amy ou vostre Rival, tant ma raison est troublée : mais je sçay toutesfois que j'aime Mandane plus parfaitement que vous : puis que ne pouvant en estre aimé, je sçay borner mes esperances, et ne chercher plus que son repos. Si vous sçaviez, adjousta t'il, aussi bien aimer

   Page 3176 (page 456 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je le sçay, vous sentiriez plus que vous ne faites, les souffrances de la personne aimée : pour moy qui ay creû l'avoir veuë noyer, je serois plus sensible à ses larmes que vous n'estes : et je ne serois pas capable d'estre si longtemps criminel. Au nom des Dieux, luy dit il encore, repentez vous comme je me suis repenty : et ne souffrez pas qu'un de vos Rivaux, ait cét avantage là sur vous. Au reste, ne pensez pas que je die que je ne pretens plus rien à la Princesse Mandane, pour m'empescher d'avoir un Ennemy aussi vaillant que vous l'estes : car l'ay si peu d'attachement à la vie, que si je ne considerois que moy, je devrois chercher une pareille occasion, afin de mourir plustost, et plus glorieusement. Mais c'est qu'effectivement je dis la chose comme je la pense ; et qu'il n'est pas plus vray que vous estes amoureux de la Princesse Mandane, qu'il est vray que je n'y pretens plus rien : et qu'il est vray que je souhaite avec ardeur que vous la remettiez en liberté, et mesme entre les mains de Cyrus, plustost que de la sçavoir malheureuse. Si ce que vous dittes est veritable, reprit le Roy de Pont, vous estes le plus vertueux de tous les hommes, ou le moins amoureux : et je m'estonne estrangement, si c'est le dernier, qu'une passion aussi mediocre que doit estre la vostre, vous ait obligé autrefois à enlever la Princesse Mandane, et à oublier tout ce que vous deviez au Roy d'Assirie. Comme les grands crimes, reprit mon Maistre, sont ceux qui donnent les grands

   Page 3177 (page 457 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repentirs, il n'est pas fort estrange qu'ayant fait une double injustice, j'en aye une confusion espouventable. Il est vray, repliqua le Roy de Pont, mais il l'est toujours beaucoup d'aimer, et de vouloir que l'on rende sa Maistresse à un Rival aimé. Cependant, dit le Roy de la Susiane, le Prince Mazare parle d'un air, qui me fait voir que sa bouche exprime les veritables sentimens de son coeur : c'est pourquoy je vous conjure tous deux de ne vous desunir point, quels que puissent estre vos desseins à l'un et à lautre. Pour moy, respondit le Roy de Pont, si le Prince Mazare m'engage sa parole, qu'il ne pretend plus rien à la Princesse Mandane, et qu'il n'a aucun dessein caché de l'enlever esgalement et à Cyrus, et à moy, je vivray aveque luy comme s'il n'estoit point mon Rival. Abradate prenant alors la parole, demanda à Mazare s'il ne vouloit pas bien s'engager à ce que desiroit le Roy de Pont ? puis que de luy mesme il avoit advoüé ne pretendre plus à la possession de la Princesse Mandane. Pendant que ce Prince luy disoit cela, il agitoitia chose dans son esprit : et trouvant en effet qu'en promettant ce qu'on vouloit qu'il promist, il ne s'engageroit à rien qui fust contraire à son dessein, puis qu'il ne vouloit pas enlever Mandane pour luy ; il le fit, quoy qu'avec beaucoup de repugnance : et s'il n'eust pas sçeu avec certitude que la mort du Roy de Pont ne delivreroit point Mandane, je pense qu'au lieu de promettre ce qu'il promit, il auroit

   Page 3178 (page 458 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mis l'Espée à la main, et auroit combatu ce Prince. Voila donc, Seigneur, comment cette conversation se passa : en suitte dequoy Abradate ayant apris à Cresus quand il fut à Sardis, la condition de mon Maistre, et luy ayant dit la chose avec beaucoup d'adresse, et fort obligeamment pour luy, il n'eut pas tant de soubçons dans l'ame que le Roy de Pont : qui depuis cela fit observer si soigneusement tout ce que nous faisions, que ce ne fut pas sans peine que nous entretinsmes les intelligences que nous avions sans qu'on s'en aperçeust. Cependant le Prince Mazare avoit une repugnance horrible à se déguiser comme il faloit : et si Belesis et moy ne luy eussions persuadé que la gloire d'une entre prise de cette nature, consistoit seulement à la faire reussir, et non pas aux moyens par lesquels on la cachoit : et qu'enfin les Conjurateurs qui soutenoient un mensonge le plus hardiment, quand la cause de la Conjuration estoit juste, meritoient le plus de loüange ; je pense que plustost que de faire ce qu'il faloit qu'il fist pour cacher son dessein, il se seroit porté à prendre quelque resolution fort violente. Depuis cela Seigneur, vous sçavez comment les choses se sont broûillées entre tous ces Princes, pour la liberté du Prince Artamas, et de la Reine devant qui je parle : et comment Andramite, et le Prince Myrsille ont pris le Party du Roy de la Susiane. Mais vous ne sçavez pas sans doute, que mon Maistre profitant de toutes ces divisions,

   Page 3179 (page 459 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vit secrettement plusieurs fois le genereux Abradate et Andramite : et leur disposa de telle sorte l'esprit, qu'ils luy promirent si les choses s'aigrissoient davantage, de ne rien entreprendre sans luy : mon Maistre ne s'ouvrant toutesfois pas à eux.

Similitudes et différences entre Cyrus et Artamas
Orsane, ayant trouvé le moyen de parler à Martesie, lui demande la permission de rencontrer Mandane. Martesie l'emmène dans la chambre de la princesse, mais celle-ci est en train de discuter avec Palmis. Les deux princesses s'entretiennent des ressemblances et des dissemblances entre les sorts de Cyrus et d'Artamas. Mandane soutient qu'il y a de nombreuses conformités entre leurs destins, tandis que Palmis en souligne toutes les différences à l'avantage de Cyrus.

Apres cela, je vous diray que la Tréve estant publiée, et le Capitaine Amy de Tegée qui estoit absent estant revenu à la Citadelle : mon Maistre fit semblant de se trouver un peu mal, afin d'avoir plus de temps à songer tout de bon à tascher de parler à la Princesse Mandane, ou du moins à Martesie : et nous fusmes si heureux, que par le moyen de cét Amy de Tegée, qui avoit la garde particuliere de l'Apartement des Princesses, il nous promit de me faire entrer de nuit dans la Citadelle, et de me faire parler à Martesie. Comme je sçavois que cette agreable Fille avoit tousjours eu assez d'amitié pour moy, depuis que j'avois esté son Guide, et que je l'avois remenée à Sinope, je creûs que je m'aquitterois fort bien de cét employ : mais quoy que le pusse faire, je ne pûs jamais empescher mon Maistre d'y vouloir venir : luy semblant que je n'exagererois pas assez bien son repentir. De sorte que ne pouvant pas luy resister davantage, je ceday à sa volonté : et je mis les choses en estat, que justement à neuf heures du soir, l'Amy de Tegée nous fit entrer mon Maistre et moy, sans que personne nous pust connoistre : et nous menant par un Escalier dérobé, il nous mit dans sa Chambre, et fut à celle de

   Page 3180 (page 460 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mandane : où trouvant Martesie, qui avoit pour luy toute la complaisance qu'une personne judicieuse doit toujours avoir pour ceux qui la tiennent prisonniere ; il la suplia de luy vouloir donner une heure d'audiance : si bien que Martesie passant de la Chambre de sa Maistresse à la sienne qui estoit tout proche, ce Capitaine nous vint querir : et suivant ce que nous avions concerté mon Maistre et moy, je fus seule parler à Maitefie, afin de la tromper comme je m'en vay vous le dire. Car nous sçavions bien que la Princesse Mandane ne sçavoit pas que mon Maistre ne fust point mort, et qu'il estoit à Sardis : parce qu'il y avoit un ordre si exprès de Cresus et du Roy de Pont, de ne dire nulle nouvelle aux Princesses, que nous ne douions pas craindre qu'on eust dit celle là à la Princesse Mandane. Estant donc dans cette opinion, je fus conduit par ce Capitaine qui me laissa dans la Chambre de Martesie : qui ne me vit pas plustost qu'elle me donna cent marques de joye et de tendresse. Ha Orsane, me dit elle, ne pourriez vous point encore une fois en vostre vie me remener à Sinope, et m'y remener avec la Princesse ? Ouy aimable Martesie, luy dis-je, et c'est pour vous en faire la proposition que je suis icy. Ce que vous dittes a si peu d'aparence, repliqua t'elle que j'ay bien plus de sujet de croire que l'on vous met prisonnier aveque nous, que je n'en ay de penser que vous nous puissiez mettre en liberté : c'est pourquoy sans vous amuser à me dire un si agreable

   Page 3181 (page 461 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mensonge, dittes moy un peu en quel estat sont les affairez generales ; car nous ne sçauons rien icy, que ce qu'il plaist au Roy de Pont, qui ne veut pas que l'on sçache autre chose, sinon qu'il est amoureux. Aprenez moy donc, je vous en conjure, ce que fait l'illustre Cyrus, et en quel lieu est son Armée : dittes moy encore si le Prince Artamas est guery de ses blessures, car la Princesse de Lydie en est en une peine estrange : et si ce n'est pas vous demander trop de choses à la fois, vous me ferez aussi plaisir de m'aprendre ce qu'est devenu le pauvre Feraulas. Martesie m'ayant parlé de cette sorte, je satisfis sa curiosité : apres quoy reprenant le discours que j'avois conmencé, je l'assuray si fortement que je sçavois une voye infaillible de delivrer les Princesses, et de remettre Mandane entre les mains de Cyrus, qu'enfin elle creut qu'il y avoit de la verité en mes paroles. Mais en mesme temps elle me dit que quant à la Princesse Palmis, elle ne croyoit pas qu'elle voulust sortir de prison, que par la main du Roy son Pere : principalement puis que le Prince Artamas estoit prisonnier de guerre : mais que cela n'empescheroit pas que la Princesse Mandane ne sortist : c'est pourquoy, me dit elle, aprenez moy promptement ce qu'il faut faire. Il faut premierement, luy dis-je, que j'aye l'honneur de voir la Princesse : et que de plus, celuy qui est Chef de cette entreprise, et qui est presentement dans la Chambre du Capitaine qui m'a conduit icy, ait aussi la satisfaction de recevoir ses ordres

   Page 3182 (page 462 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sa bouche. Tout ce que vous dittes, repliqua Martesie, n'est pas bien difficile à faire, pourveu que vous ayez patience : car je croy que la Princesse de Lydie se retirera bientost. Mais en attendant, adjousta t'elle, dittes moy quel est ce genereux Liberateur ; comment il pourra faire pour nous tirer d'icy ; et quand ce sera ? car je voudrois que ce fust à l'heure mesme s'il estoit possible. Vous sçaurez à loisir ces deux premieres choses que vous demandez, repliquay-je, mais pour ce qui est de vous tirer d'icy, ce sera dans trois jours si la Princesse le veut. Si elle le veut ! reprit elle, ha Orsane je vous assure qu'elle le voudra : puis qu'encore que le Roy de Pont soit aussi respectueux pour elle qu'il est injuste, je suis assurée qu'il n'est rien qu'elle ne fist pour sortir de sa puissance. Cependant, dit elle, afin de sçavoir plus promptement quand la Princesse de Lydie se retirera, et que nous puissions plus tost voir nostre Liberateur, suivez moy s'il vous plaist : en disant cela elle me mena par un petit Cabinet qui respondoit dans la Chambre de la Princesse, où l'on avoit fait un retranchement pour pouvoir avoir une Garderobe : car comme vous sçavez, les Places de guerre ne sont pas basties comme les Palais. Estant donc en ce lieu là, d'où nous pouvions entendre tout ce que ces Princesses disoient, nous nous mismes à escouter, afin de juger si la conversation finiroit bien tost : de sorte qu'apres nous estre teûs, j'entendis qu'une personne de qui la voix

   Page 3183 (page 463 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

m'estoit inconnuë, et que Martesie me dit estre la Princesse Palmis, se pleignoit de l'opiniastreté de sa mauvaise fortune. Pour moy, luy repliqua la Princesse Mandane ; je n'ose presques plus me pleindre de la mienne : car puis que la conformité de nos malheurs m'a fait acquerir vostre affection, et a en quelque façon causé l'amitié du Prince Artamas, et de l'illustre Cyrus, il me semble que je les dois souffrir plus patiemment. Ha Madame, interrompit la Princesse Palmis, ne donnez pas une cause si fâcheuse à l'affection que j'ay pour vous : et ne cherchez pas en la conformité de nos disgraces, ce que vous ne pouvez trouver qu'en vostre rare merite. Joint qu'à regarder les choses de fort prés, il y a tousjours eu une notable difference, entre les malheurs de Cyrus et ceux d'Artamas : et entre les vostres et les miens. Il y a pourtant beaucoup de choses qui se ressemblent, repliqua Mandane : car enfin si le malheureux Cyrus a esté exposé, Artamas l'a esté aussi : que si l'un a changé son Nom en celuy d'Artamene, l'autre a porté celuy de Cleandre qui n'estoit pas le sien. Ils ont tous deux esté braves ; ils ont tous deux esté Conquerans ; ils ont tous deux esté amoureux : et s'il y a quelque difference, c'est que le Prince Artamas a aimé par raison, et que Cyrus a aimé par inclination seulement. Vous n'avez, interrompit la Princesse Palmis, qu'à transposer le Nom d'Artamas, et à le mettre à la place de celuy de Cyrus, et vostre discours sera

   Page 3184 (page 464 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

juste : de grace, laissez moy achever, poursuivit Mandane : et voyons si je n'ay pas raison d'attribuer à la conformité de nos infortunes, la pitié que vous avez des miennes. En effet outre ce que j'ay desja dit, ces deux Princes ont esté aimez des Rois qu'ils ont servis, et ont tous deux esté mis en prison, par ceux pour qui ils avoient hasardé mille fois leur vie. Si Cresus vous a voulu mal, parce que vous ne haissiez pas l'illustre Cleandre, Ciaxare durant longtemps m'a presques haie, parce que j'estimois trop Artarmene. Enfin que vous diray-je encore de plus ? Cyrus et Artamas ne furent ils pas prisonniers de guerre, quand Andramite nous amena icy ? n'avez vous pas eu plusieurs persecuteurs aussi bien que moy. ' et si Adraste et Artesilas sont morts pour vous, le malheureux Mazare ne perit il pas à ma consideration ? Ne sommes nous pas à l'heure que je parle en mesme prison ? et ne faut il pas tomber d'accord, qu'il semble que le Ciel ait eu dessein de faire que ne me pouvant aimer par la ressemblance de tant d'admirables qualitez qui sont en vous, et qui ne sont pas en moy, vous m'aimassiez seulement parce que je suis malheureuse comme vous, et de mesme maniere que vous ? Pour vous montrer, repliqua la Princesse Palmis, que l'amitié que je vous porte ne vient que de vostre merite seulement, et point du tout de la ressemblance de nos avantures ; il faut que je vous fasse voir qu'il ne peut y avoir rien de plus esloigné : estant certain

   Page 3185 (page 465 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que les evenemens qui en aparence ont le plus de rapport, ont des circonstances qui les rendent si differents, qu'à parler raisonnablement, on ne peut pas dire qu'ils se ressemblent : et par consequent vous ne devez pas croire que l'affection que j'ay pour vous, ait une semblable cause. j'advoüe toutesfois que quant à la naissance, il y a de l'égalité : mais comme vous ne parlez que des malheurs, je ne la mets pas en conte. je sçay bien aussi, qu'encore que la maniere dont Cyrus et Artamas ont esté exposez, soit absolument differente, c'est pourtant quelque espece de raport : cela est toutesfois une circonstance de leur vie si generale, qu'ils ont cela de commun aussi bien avec Semiramis et beaucoup d'autres de l'Antiquité qu'entre eux. Mais depuis cela, Madame, tout est different en leurs advantures : car enfin quand Cyrus n'estoit qu'Artamene, il sçavoit pourtant qu'il estoit Cyrus, et n'ignoroit nullement sa condition : où au contraire, le malheureux Cleandre ne sçavoit luy mesme qui il estoit : et se trouvoit si esloigné de ce que je suis, qu'il ne condamnoit guere moins son amour, que je l'eusse condamnée si je l'eusse sçeuë alors, et que je la condamnay quand je la sçeus. Artamene n'avoit qu'à dire qu'il estoit Cyrus, pour faire connoistre qu'il estoit d'une naissance égalle à la vostre ; mais au lieu de cela Cleandre durant tres long temps, n'osoit presques souhaiter de sçavoir qui il estoit : de

   Page 3186 (page 466 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peur qu'il ne luy fust plus desavantageux d'estre connu que de ne l'estre pas. Les faux noms qu'ils ont portez l'un et l'autre, leur ont mesme esté donnez bien differemment : car Cyrus prit celuy d'Artamene pour se déguiser, et Artamas sans sçavoir seulement son veritable Nom, reçeut celuy de Cleandre, de Thimettes qui le luy donna, ne croyant pas qu'il le deust jamais quitter. Il est vray qu'ils ont esté tous deux braves, et tous deux Conquerans, mais avec une notable difference : puis qu'enfin la Fortune a presques renfermé les victoires d'Artamas dans le Royaume de mon Pere : pendant qu'elle a estendu les conquestes de Cyrus par toute l'Asie. La naissance de leur passion, est mesme aussi differente, que le merite des deux Personnes qui leur en ont donné est esloigné l'un de l'autre : et quant à la prison où ils ont esté tous deux, ç'a esté encore par des causes bien dissemblables. La jalousie et la meschanceté d'Artesilas, firent la prison de Cleandre : et la preocupation de Ciaxare celle d'Artamene : quoy que je sois contrainte d'advoüer, qu'il y a eu une égalle injustice en l'une et en l'autre : De plus, la haine que Ciaxare a portée à Cyrus, n'a esté que parce qu'il avoit mal entendu les menaces des Dieux : mais pour le Roy mon Pere, il n'a haï Artamas, que parce qu'il a creû que je l'aimois : et par consequent la cause de sa haine ne sçauroit cesser, comme celle de la haine de Ciaxare a cessé. Au reste, il ne me semble pas que vous ayez raison

   Page 3187 (page 467 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de trouver qu'il y ait de l'égalité en leur derniere prison : puis que celle de Cyrus ne dura qu'une heure au plus ; que celle d'Artamas dure encore, et qu'outre cela il fut dangereusement blessé. Renfermez donc de grace, poursuivit elle toutes ces ressemblances que vous trouvez en nos advantures, en une seule, qui est que nous sommes en prison : encore est-ce bien differemment : car vous sçavez qu'il y a deux cens mille hommes en armes pour vostre liberté, que le plus vaillant Prince de la Terre, et le plus Grand Capitaine tout ensemble, commande cette grande Armée, et qu'il ne combat que pour vous. De plus, vous pouvez luy souhaiter la victoire, et faire des voeux pour l'obtenir : mais pour moy, je ne suis pas seulement privée de toute esperance de secours, mais encore de toute consolation : si ce n'est de celle de vostre amitié, qui en est veritablement une fort grande. Car enfin, il ne m'est pas permis de desirer pour recouvrer ma liberté, que le Roy mon Pere soit vaincu ; qu'il perde la Couronne ; et qu'il devienne Esclave. Cependant si Cyrus est vainqueur, la chose sera ainsi : et s'il ne l'est pas, le Prince Artamas perira en prison, et je mourray en celle où je suis. De sorte que sans pouvoir seulement faire un desir innocent qui me soit avantageux, il faut que je souffre les maux qui m'accablent, sans en souhaiter mesme la fin. jugez apres cela, si je puis tomber d'accord que je dois vostre affection à mes infortunes : et

   Page 3188 (page 468 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si je ne dois pas vous soutenir, que cela n'est point du tout, afin d'avoir du moins la consolation de m'en pleindre : ce que je ne pourrois faire, si je croyois leur devoir vostre amitié. Ce que vous me dittes, repliqua Mandane, est aussi spirituel qu'obligeant : mais apres tout, je ne laisse pas d'estre persuadée que les Dieux ont eu dessein que le Prince Artamas aimast et servist Cyrus, et que Cyrus aussi protegeast et consolast Artamas : et qu'ils n'ayent du moins eu intention que la pitié qui attache si facilement les malheureux les uns aux autres, fist que nous trouvassions quelque soulagement à nous entretenir de la difference de nos malheurs, et à nous rendre tous les offices que des Personnes prisonnieres se peuvent rendre. Apres cela, ces deux Princesses dirent encore beaucoup de choses que je n'entendis pas bien, parce que Martesie m'en empeschoit. j'avois mesme eu asses de peine à l'obliger de me permettre d'escouter ce que je viens de vous dire : car elle me faisoit tousjours quelque question, où je respondois en deux mots, et mesme quelquefois de la teste seulement : parce qu'ayant oüy que la Princesse Mandane avoit nommé une fois le Prince mon Maistre, je voulois tousjours sçavoir si elle n'en parleroit point davantage. C'est pourquoy malgré Martesie, qui s'estoit ennuyée d'escouter, et qui me vouloit entretenir, l'entendis ce que je viens de dire : que j'ay esté bien aisé d'apprendre à l'illustre Cyrus, afin de luy faire juger qu'estant

   Page 3189 (page 469 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aussi fidelle à mon Maistre que je le suis, je ne luy apprendrois pas les sentimens avantageux que la Princesse Mandane a pour luy, si je ne sçavois avec certitude que le Prince Mazare n'y pretend plus rien. Mais pour revenir à mon discours, vous sçaurez, Madame, qu'enfin la Princesse de Lydie quitta Mandane, et passa de sa Chambre dans la sienne, qui n'en estoit separée que par une petite Antichambre, qui estoit commune à toutes les deux.


Histoire de Mazare : rencontre de Telephane et de Cyrus
Mazare met tout en uvre pour persuader Mandane de la sincérité de son repentir et du caractère vertueux de ses résolutions. Il souhaite en effet aider la princesse à retrouver Cyrus. Mandane ne peut le croire. Mais quand, dans un second temps, Orsane intercède auprès d'elle en faveur de Mazare, elle commence à douter et propose un compromis : elle croira le prince des Saces dès que ce dernier aura rejoint le camp de Cyrus. Mazare accepte et rejoint l'armée perse, accompagné du roi d'Assirie, qu'il a au préalable délivré, d'Andramite et d'Abradate également décidé à quitter un parti injuste. Orsane achève ici son récit, dans l'attente de la réaction de Cyrus.
La défiance de Mandane à l'égard de Mazare
Mazare parvient à s'introduire dans l'appartement de Mandane. La princesse, qui le croyait mort, est stupéfaite, d'autant qu'elle s'attendait à retrouver enfin Cyrus. L'ancien ravisseur tente de la convaincre qu'il s'était repenti de son crime avant que la galère ne chavire, et que son seul dessein désormais est de la remettre entre les mains de Cyrus. Malgré les paroles touchantes et les soupirs sincères de Mazare, Mandane ne parvient cependant pas à le croire.

Elle ne fut pas plustost sortie, que sçachant qu'il n'y avoit plus qu'Arianite avec elle, je fus prendre mon Maistre au lieu où je l'avois laissé, pour l'amener dans la Chambre de Mandane : le Capitaine qui nous avoit fait entrer dans la Citadelle, nous menant encore jusques à la porte et nous y laissant, afin d'aller prendre garde que l'on ne nous peust descouvrir. Comme Martesie estoit allée preparer la Princesse à recevoir un homme qui la vouloit delivrer ; et qu'elle luy avoit dit que c'estoit moy qui le luy conduisois, elle chercha à s'imaginer quel pouvoit estre ce Liberateur : et j'ay sçeu depuis par Martesie, qu'elle avoit creû que ce ne pouvoit estre que l'illustre Cyrus. De sorte qu'ayant une extréme frayeur de penser qu'il se fust mis en un si grand danger à sa consideration, elle n'avoit pas toute la joye qu'elle devoit avoir, de la liberté qu'on luy faisoit esperer. Apres cela, Madame, il vous est ce me semble aisé de vous representer quel fut l'estonnement de cette Princesse : lors qu'au lieu de voir entrer

   Page 3190 (page 470 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'invincible Cyrus, dont elle avoit l'imagination toute remplie, elle vit à ses pieds le Prince Mazare qu'elle croyoit mort. Elle se tourna alors avec precipitation vers Martesie, comme pour luy demander si ce qu'elle voyoit estoit vray ? et pourquoy s'il l'estoit, elle l'avoit trompée ? Martesie de son costé, qui n'estoit pas moins surprise que la Princesse, me regardoit avec un estonnement si grand, qu'elle ne pouvoit me demander pourquoy je luy avois déguisé la verité ? Cependant mon Maistre ne fut pas plustost à genoux aupres de Mandane, qui n'avoit pas la force de se lever, que luy adressant la parole ; Madame, luy dit il, vous voyez à vos pieds un homme ressuscité : mais ressuscité aussi innocent qu'il estoit criminel, un quart d'heure devant que de faire naufrage avecque vous. C'est pourquoy je vous conjure de ne me traitter plus comme je meritois de l'estre, lors que j'eus l'injustice de vous enlever : puis que je ne suis plus maintenant, le mesme que j'estois alors. je ne vous demande plus, divine Princesse, que vous souffriez que je vous adore, puis que c'est une chose que je suis resolu de faire en secret dans mon coeur, tout le reste de ma vie : mais je vous suplie seulement, de me vouloir pardonner un crime, que je suis prest de reparer, en vous redonnant la liberté que je vous ay ostée. Ha Mazare, interrompit la Princesse, on ne m'abuse pas à Sardis, comme on me trompa à Sinope ! et je n'ay plus presentement pour vous, les

   Page 3191 (page 471 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sentimens que j'avois en ce temps là. je suis pourtant, repliqua t'il en soupirant, moins indigne de vostre amitié, que je ne le fus jamais : car enfin, Madame, lors que vous me l'aviez accordée à Babilone, je ne faisois que combatre contre la passion que vous aviez fait naistre dans mon coeur : et l'on peut dire qu'encore que je creusse combattre de toute ma force, je me deffendois pourtant foiblement : En effet, je suis vaincu par cette imperieuse passion : ma vertu luy ceda absolument : elle chassa de mon ame la generosité et la raison : et me força enfin a Sinope à faire la plus violente et la plus injuste action, dont on puisse estre capable. je vous enlevay donc, Madame, et je vous enlevay en vous trompant, et en vous persuadant que je voulois vous remettre entre les mains de qui il vous plairoit : mais divine Princesse, je ne fus pas longtemps criminel : puis que je me repentis aussi tost de ce que j'avois fait, et que le commandement que je fis au Pilote, de tourner la Proüe de la Galere vers Sinope, fut ce qui vous mit en estat de perir. Non non, interrompit Mandane, vous ne me persuaderez pas ce que vous dittes : je fus trop cruellement trompée de vous, pour m'y pouvoir jamais confier : car Mazare, pour vous faire voir combien vostre crime me doit paroistre grand, il faut que je vous advoüe, qu'excepté Cyrus, je ne croyois pas qu'il y eust un homme au monde, de qui la vertu égalast la vostre. je vous estimois autant que j'estois capable

   Page 3192 (page 472 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'estimer quelqu'un ; je croyois vous avoir de l'obligation, et je vous en avois en effet : et pour dire quelque chose de plus, je vous aimois comme si vous eussiez esté mon Frere. jugez apres cela, comment j'ay deû passer d'une extremité à l'autre, apres la violence que vous m'avez faite ; apres m'avoir trompée avec tant d'adresse ; et m'avoir causé tous les malheurs qui me sont arrivez. En verité Mazare, adjousta t'elle, je ne sçay comment les Dieux vous ont conservé la vie : puis que non seulement vous estes cause de toutes mes infortunes, mais de celles de toute l'Asie, qui n'est en guerre que parce que vous m'avez enlevée. Cessez Madame, reprit ce Prince affligé, cessez de me reprocher mon crime, puis que je le voy aussi grand qu'il est : car sans considerer les malheurs des autres, je n'ay qu'à penser à ceux que je vous ay causez, et que je vous cause encore : et je n'ay enfin qu'à me souvenir que j'ay perdu le respect que le vous devois : Mais Madame, le repentir que j'en ay eu, et que j'en auray jusques à la mort, est un chastiment si rude, que si vous en connoissiez la grandeur, vous auriez peut-estre pitié de ce que je souffre. Ne le trouvant pourtant pas proportionné à ma faute, je m'en suis encore imposé un plus rude : c'est Madame, de vous remettre moy mesme entre les mains de Cyrus : de cét heureux Rival, dis-je, à qui les Dieux ont reservé de si favorables avantures, que ses Rivaux mesmes travaillent à delivrer pour luy seulement, la Princesse

   Page 3193 (page 473 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il adore, et qu'ils adorent aussi bien que luy. C'est pour cela, Madame, adjousta t'il, que j'ay quitté un Desert où je m'estois confiné : que je suis venu en Lydie, sous un autre Nom que le mien : et que je me suis déterminé à vous tirer de prison. Les Dieux ont sans doute favorisé mon entreprise : et j'ay amené la chose au point, que si vous le voulez, dans trois jours vous serez hors d'icy, et dans le Camp de Cyrus. En achevant ces paroles, le Prince Mazare souspira malgré qu'il en eust, d'une maniere si touchante, qu'il estoit ce me semble aisé de voir qu'il se repentoit veritablement : neantmoins la Princesse Mandane ne se le pût jamais imaginer. Il y avoit pourtant quelques instants, où toutes les choses que luy disoit ce Prince affligé l'esbranloient : mais un moment apres, la défiance reprenoit sa place dans son coeur : et faisoit qu'elle ne pouvoit croire que le Prince Mazare eust effectivement dessein de la remettre en liberté. Elle voyoit bien qu'il faloit qu'il eust une grande et puissante intelligence dans la Citadelle : et elle pensoit aussi que puis qu'il avoit eu assez d'adresse pour trouver les moyens d'y entrer, il pourroit encore avoir celle de l'en pouvoir faire sortir. Mais en mesme temps elle croyoit que ce seroit pour l'enlever une seconde fois, et non pas pour la delivrer veritablement : de sorte que quoy qu'il luy peust dire, elle ne le croyoit point : et luy disoit tousjours constamment, qu'elle aimoit mieux demeurer prisonniere que de le suivre comme

   Page 3194 (page 474 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il le luy proposoit. Quoy Madame, luy disoit il, vous ne voulez point me croire, lors que je vous assure que je me repens, et que pour reparer mon crime, je veux vous remettre en liberté ! je n'ay pas la force, adjoustoit il, de vous dire que je n'ay plus d'amour pour vous : car Madame, je ne veux pas mesler le mensonge avec la verité : mais je vous proteste en presence des Dieux qui m'escoutent, que cette passion est sans esperance, et sans aucune pretention. je ne veux autre chose, qu'obtenir mon pardon, et vous remettre en liberté : apres cela, je mourray sans murmurer. Il est mesme juste, adjousta t'il, que pour me punir plus rigoureusement, cette passion demeure dans mon ame : regardez la donc comme un suplice, qui me punit de ma faute, et vous la souffrirez sans doute : principalement quand vous verrez que je ne vous en demanderay aucune reconnoissance. Cependant ne me donnez pas le desplaisir, de voir que quand je vous ay dit un mensonge, qui vous estoit desavantageux, vous m'avez creû : et que lors que je vous dis une verité qui peut rompre vos chaines, vous ne me croyez pas. Non non, interrompit la Princesse, vous ne me tromperez pas une seconde fois ; je me fiay en vous, parce que je vous croyois incapable de me tromper : mais apres m'avoir trompée, je ne m'y sçaurois plus fier. Ne considerez vous point Madame, reprit il, que mesme il est impossible que je puisse avoir un mauvais dessein ; car comment ferois-je pour

   Page 3195 (page 475 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'executer ? je puis sans doute vous tirer de prison, parce que le Camp de Cyrus est un lieu de retraitte tres proche et tres assuré : mais si je voulois vous enlever au Roy de Pont seulement, et vous enlever pour moy mesme, comment en viendrois-je à bout ? Sardis ne seroit pas un lieu seur à vous cacher : et toute la Campagne est couverte des Troupes de Cyrus. je ne sçay, dit elle, ny où est Cyrus, ny comment vous pourriez faire : mais je sçay bien que je ne vous croiray pas. Quoy Madame, luy dit il, vous refuseriez la liberté, parce qu'elle vous est offerte par un Prince que vous n'aimez point ! La raison qui fait que je ne l'aime pas, repliqua t'elle, est que je croy qu'il n'a pas dessein de me delivrer, et qu'il ne cherche qu'à me faire changer de chaines : mais prison pour prison, j'aime mieux estre avec la Princesse de Lydie qu'aveque vous. Pour vous tesmoigner Madame, interrompit il, que je ne veux pas vous delivrer pour moy, je n'ay qu'a vous dire que je ne veux pas vous delivrer seule, puis que je pretends aussi donner la liberté à la Princesse Palmis : et que c'est par un Amant d'une fille qu'elle a aupres d'elle, qui s'apelle Cylenise, que j'ay intelligence dans la Citadelle où vous estes prisonniere. Apres cela, Madame, douterez vous de la sincerité de mes intentions ? je douteray de tout, repliqua t'elle : car j'aime mieux douter de vos paroles, que si vos paroles me trompoient une seconde fois. Mais Orsane (me dit elle en se tournant vers moy) conment est il possible

   Page 3196 (page 476 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous ayez servy vostre Maistre en une pareille occasion ? pour moy, adjousta t'elle, j'ay tousjours connu tant de vertu en vostre ame, que j'aime mieux croire qu'il vous trompe, que de penser que vous me trompiez comme luy. Madame, repliquay-je, je puis vous assurer que le Prince Mazare n'a autre intention que celle qu'il vous dit : Ha Orsane, s'escria t'elle, vous estes moins sage que moy, si vous croyez ce que vous dittes ! En verité (dit Manesie parlant à la Princesse) il me semble puis qu'Orsane parle comme il fait, qu'il faudroit adjouster foy à ses paroles : car enfin il n'est pas amoureux, et par consequent il est plus croyable que le Prince Mazare. Pour vous tesmoigner (interrompit mon Maistre, parlant à Mandane) que je ne veux que vous delivrer, je m'offre à demeurer dans vostre prison, lors que vous en sortirez : Orsane et un illustre Amy que j'ay acquis dans ma Solitude, vous conduiront au trop heureux Cyrus : et je demeureray icy, à souffrir constamment la mort que Cresus me fera donner. je vous promets mesme de la recevoir aveque joye, pourveu que vous me promettiez que ma memoire ne vous sera point en horreur : je feray encore plus (adjousta t'il, emporté par la violence de son amour, et par le desespoir où il estoit de voir que cette Princesse ne le croyoit pas) car si vous le voulez, je me tuëray devant que vous sortiez de la prison que je vous auray ouverte. Si je croyois ce que vous dittes, repliqua

   Page 3197 (page 477 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qua la Princesse, je vous dirois que si vostre mort arrivoit de cette sorte, elle me toucheroit trop : mais enfin je ne sçaurois me resoudre à vous croire. Advoüez moy du moins, reprit il, en attendant que j'aye trouvé les moyens de vous persuader, que si vous me croiyez vous diminuëriez une partie de la haine que vous avez pour moy. je dis mesme plus, adjousta t'elle, car si je vous croyois, je serois capable d'oublier le passé ; de vous pardonner ; et de vous redonner mon amitié, tant je trouverois la liberté douce, et vostre action genereuse. Mais le mal est que je ne vous crois pas, et que je ne vous sçaurois croire : et qu'ainsi vous regardant comme un Prince qui me veut tromper une seconde fois, je vous regarde avec colere et avec haine. Qui vit jamais, s'écria t'il alors, un malheur égal au mien ! vous me dittes que vous me pardonneriez, et que vous me redonneriez vostre amitié, si ce que je dis estoit vray : et cependant vous avez l'injustice de me regarder avec colere et avec haine : quoy qu'il n'y ait rien de plus certain que je vous veux delivrer. Dittes moy du moins ce qu'il faut faire, pour vous persuader que je ne ments pas, et pour vous monstrer mon coeur à descouvert : je n'en sçay rien, reprit elle, mais je sçay que je ne me fieray pas à ce que vous dittes : c'est pourquoy obligez ceux qui vous ont fait entrer, à vous faire sortir promptement : et contentez vous que j'aye la generosité de ne vouloir pas vous perdre : et de ne faire pas advertir les Gardes,

   Page 3198 (page 478 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous ne pouvez pas avoir tous gagnez, que vous estes icy. Ne pensez pas, adjousta t'elle, que ce soit parce que je doute si ce que vous dittes est vray ou faux, que j'agisse comme je fais : mais c'est que je ne suis pas cruelle : et que de plus les premiers services que vous m'avez rendus, ont esté assez considerables, pour m'obliger à ne vouloir pas estre cause de vostre mort. Au nom des Dieux Madame, luy dit il, ne me desesperez pas, et croyez moy : au nom des Dieux, repliqua t'elle ne me persecutez pas davantage, et me laissez en repos. De grace Martesie, adjoustoit ce Prince, persuadez vostre illustre Maistresse, de se fier en mes paroles : Seigneur, luy repliquoit cette sage Fille, j'advoüe que je vous croy : mais j'advoüe en mesme temps, que je n'oserois pourtant conseiller à la Princesse de vous croire : c'est pourquoy ce n'est pas à moy à la persuader. Que faut il donc que je face ? reprit il, et que puis je faire autre chose que mourir ? car comme je n'avois quitté ma Solitude que pour vous delivrer, dit il à Mandane, et pour obtenir mon pardon : ne pouvant faire ny l'un ny l'autre, je n'ay plus rien à chercher que la mort. Aussi la chercheray-je en des lieux et en des occasions où apparamment je la trouveray : en effet Madame, poursuivit il, puis que je ne puis estre souffert de vous, ny comme vostre Amant, ny comme vostre Amy ; et que vous ne pouvez croire que je sois capable de repentir : il faut

   Page 3199 (page 479 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien que je cherche les voyes de me jetter en un peril si grand, qu'il y ait certitude de vous delivrer pour toujours, de la veuë d'un Prince que vous haïssez jusques au point, de ne vouloir pas recevoir la liberté de sa main. La Princesse entendant parler mon Maistre avec tant de violence, creût par ce qu'il luy disoit, et par ce peril qu'il vouloit chercher, qu'il entendoit de se battre avec l'illustre Cyrus : de sorte, Madame, que prenant la parole, elle luy dit certains mors qui firent connoistre au Prince Mazare, la crainte qu'elle avoit qu'il ne voulust entreprendre quelque chose contre ce Prince. Mais à peine eut il compris ce qu'elle vouloit dire, que sans luy donner loisir d'achever d'expliquer la pensée ; je vous entens, Madame, je vous entens, luy dit il ; vous ne voulez pas que Cyrus ait l'avantage de me vaincre, puis que vous ne voulez pas que je le combatte : mais ne craignez pas Madame, que dans les sentimens où je suis, j'entreprenne rien contre luy. j'ay trop de respect pour ce que vous aimez pour y songer : et je suis moy mesme assez obligé à ce Prince, pour ne pouvoir m'y porter avec honneur. Ainsi Madame, si je meurs par la main de l'illustre Cyrus. il faudra qu'il me cherche, et qu'il me tuë mesme sans que je me deffende ; ce qu'il n'est pas capable de faire. Voila Madame, jusques où va le respect que j'ay pour vous : et quels sont les sentimens de cét homme que vous dittes qui vous veut tronper une seconde fois. Croyez donc

   Page 3200 (page 480 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que si je rencontre Cyrus, je luy demanderay la mort comme une recompense des services que je vous ay voulu rendre : et comme le seul remede aux maux que je souffre. Apres cela, Madame ma memoire vous sera t'elle encore en horreur, et haïrez vous Mazare et vivant, et mort ? Pendant que ce Prince parloit ainsi, la Princesse le regardoit attentivement : et il y eut des instants, où j'esperay qu'elle se laisseroit persuader : mais il n'y eut pourtant pas moyen. Elle luy parla toutesfois avec plus de douceur, depuis ce qu'il luy eut dit de l'illustre Cyrus : et je ne sçay si cette conversation eust duré un peu plus long temps, si à la fin cette vertueuse Princesse n'eust pas connu la verité.

Le compromis de Mandane
Orsane est chargé par Mazare de faire pression sur Martesie, afin que celle-ci convainque Mandane de la bonne volonté de son ravisseur repenti. Orsane parvient ainsi à rencontrer Mandane et à lui parler en faveur du prince des Saces. Le doute finit par s'insinuer dans l'esprit de la princesse. Refusant toutefois de se livrer à son ancien ravisseur, elle propose à Orsane de convaincre Mazare de combattre aux côtés de Cyrus. Elle charge également son amant malheureux de remettre un billet à Cyrus. Il s'agit du seul moyen pour qu'elle soit persuadée de la sincérité de Mazare. Ce dernier, après un long moment de réflexion, finit par accepter la proposition de Mandane.

Mais ce Capitaine qui nous avoit fait entrer, nous estant venu advertir qu'il estoit temps de sortir de l'Apartement de la Princesse, et de retourner au sien, jusques à ce qu'il nous pust faire sortir de la Citadelle, il falut en effet nous retirer, sans avoir pû persuader la Princesse Mandane : et avec le déplaisir d'avoir amené inutilement une si grande et si hardie entreprise, si prés d'estre executée. Aussi vous puis-je assurer, que mon Maistre en eut une douleur extréme : et quand je me souviens quel transport fut le sien, lors qu'apres que nous fusmes sortis de la Citadelle il raconta à Belesis ce qui luy venoit d'arriver ; je ne puis que je n'admire encore la grandeur de sa passion, par la grandeur de son desespoir. Car enfin il vouloit mourir absolument : et ne pouvoit pas

   Page 3201 (page 481 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comprendre, ny qu'il pûst vivre ny qu'il le deust : de sorte que Belesis et moy n'eusmes pas peu de peine, à moderer la fureur qu'il avoit contre luy mesme. Ce que j'admiray le plus. fut que la veuë de Mandane ne fit qu'augmenter son repentir, et que le confirmer dans le genereux dessein qu'il avoit : les Gardes de cette Princesse ; son logement ; et mille autres choses qu'il avoit remarquées ou en entrant, ou en sortant de la Citadelle, quoy qu'il fist fort obscur, redoubloient encore ses desplaisirs. C'est moy, disoit il, c'est moy qui suis cause qu'elle est prisonniere, qu'elle voit tous les jours mille fascheux objets : et qu'elle n'a pas un moment de repos : aussi a t'elle bien proportionné la haine qu'elle me porte, aux maux que je luy fais souffrir : car je ne pense pas que l'on puisse plus haïr personne qu'elle me hait En effet, adjoustoit il, si cela n'estoit pas, elle n'agiroit pas comme elle agit, et elle n'aimeroit pas mieux estre dans une forte Citadelle, et au pouvoir d'un Prince qui a une puissante protection, et une grande Armée pour s'opposer à Cyrus, que de s'exposer au malheur qu'elle craint. Il faut bien sans doute qu'elle me haïsse plus que le Roy de Pont : puis que quand il seroit vray, ce qui n'est pas, que je la voudrois enlever une seconde fois, il serort bien plus aisé à Cyrus de la tirer de mes mains, que de celles de deux Princes, qui ont la moitié de l'Asie engagée dans leurs interests. Mais c'est sans doute que les Dieux non seulement

   Page 3202 (page 482 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne veulent pas que je sois le plus aimé : mais c'est qu'ils veulent mesme que je sois le plus haï. Cependant j'ay entendu, ou j'ay creû entendre (car je ne me fie pas à mes propres sens, tant ma raison est troublée) que si Mandane croyoit que j'eusse un veritable repentir, elle auroit encore une veritable amitié pour moy : et malgré cela, j'ay beau avoir dans l'ame des sentimens equitables et genereux, elle n'en croit rien et n'en veut rien croire. Car je suis assuré qu'elle combat sa propre raison, qui luy dit sans doute qu'elle doit adjouster foy à mes paroles : et qu'à quelque prix que ce soit, elle veut que je sois coupable. Au nom des Dieux Orsane, adjousta t'il, voyez encore une fois Martesie, et taschez, de faire ce que je n'ay pas fait, Dittes luy qu'elle die a son incomparable Maistresse, qu'el- ne refuse point la liberté : et qu'elle cherche dans son esprit, par quelle voye je la puis assurer que je n'ay point d'autre dessein que de la delivrer. La chose presse extrémement : et si nous n'achevons nostre entreprise durant la Tréve, nous ne la pourrons jamais faire reüssir : puis que dés qu'elle sera rompuë, il faudra que j'aille à l'Armée, et par consequent je ne pourray plus demeurer icy sans estre suspect. L'incommodité que je feins d'avoir presentement afin d'estre en liberté d'agir, commence de donner quelque inquietude au Roy de Pont : c'est pourquoy encore une fois songez à moy, et faites vos derniers efforts : et s'il est. possible, ne les faites pas

   Page 3203 (page 483 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

inutilement. je vous laisse à juger si je pouvois refuser quelque chose, à un Prince qui pouvoit tout sur moy, et qui ne me demandoit rien d'injuste : mais afin de mieux agir, Belesis fut prendre un Billet de Tegée pour Cylenise, que je portay avec intention d'obliger Martesie à le rendre à cette Fille : de sorte qu'ayant parlé à ce Capitaine qui estoit de nostre intelligence, il me fit entrer le soir suivant dans la Citadelle, et me donna encore moyen de parler à Martesie, à qui je dis tout ce qu'on peut dire, pour luy faire connoistre que la Princesse avoit tort de ne vouloir pas qu'on la delivrast. Et en effet je parlay si fortement, que je suis persuadé qu'elle me creût : mais elle m'assura que quant à la Princesse, elle ne me croiroit pas. En suitte, comme je luy eus dit que j'avois un Billet pour Cylenise, elle me repliqua que cela ne serviroit de rien, comme elle me l'avoit desja dit : parce que la Princesse Palmis ne vouloit assurément point sortir de Prison, si ce n'estoit de la main du Roy son Pere : et que Cylenise ne voudroit pas quitter sa Maistresse, le ne laissay pourtant pas de la prier de l'envoyer querir, afin que je luy donnasse le Billet de Tegée : et en effet Martesie le fit. Mais lors qu'elle fut venuë, elle me dit les larmes aux y eux, qu'elle estoit bien redevable à Tegée : mais qu'elle ne pouvoit ny persuader sa Maistresse, ny la quitter. Que la Princesse Mandane ayant dit à la Princesse Palmis ce qu'il luy estoit arrivé, elle avoit oüy leur conversation : et

   Page 3204 (page 484 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit connu que cette Princesse croyoit absolument que Mazare trompoit Tegée et moy aussi, et avoit un mauvais dessein : et qu'en suitte la Princesse Palmis luy avoit fait connoistre, que quant à elle, il luy estoit impossible de le pouvoir plus resoudre à faire ce qu'elle avoit voulu faire à Ephese : luy semblant que la bien seance ne pouvoit souffrir qu'elle voulust sortir aveque violence d'une prison où le Roy son Pere l'avoit mise. Voyant donc que l'assistance de ces deux Filles m'estoit inutile, je pressay tant Martesie de me faire encore une fois parler à la Princesse Mandane, qu'enfin elle s'y resolut : j'entray donc avec elle dans la Chambre, apres qu'elle eut esté luy en demander la permission, et qu'elle l'eut assurée que le Prince Mazare n'y estoit pas. Mais quoyque je pusse luy dire, il me fut impossible de luy faire croire ce que je voulois qu'elle creust : et tout ce que je pus obtenir d'elle, fut que je l'amenay au point d'en douter ; ce qu'elle ne faisoit pas auparavant que je l'eusse veuë cette derniere fois. Cela ne changea pourtant rien à sa resolution, ne voulant pas bazarder de sortirs sur une chose douteuse. Mais Madame, luy dis-je alors, presuposé que ce que je dis soit veritable, n'y a t'il pas de l'injustice de ne vouloir pas du moins donner à mon Maistre les moyens de vous faire connoistre qu'il est effectivement dans le dessein de reparer la faute qu'il a faite ? Pour moy Madame, adjoustay-je, il ne me semble pas que vous agissiez selon toute l'estenduë

   Page 3205 (page 485 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vostre bonté : car que voulez vous que mon Maistre devienne ? Comme je sçay tous ses sentimens, je puis vous assurer qu'il n'est venu se jetter dans le Party de Cresus, qu'avec l'intention de vous delivrer : et qu'il n'a combatu pour luy, que pour pouvoir trouver les moyens de vous mettre en liberté. Mais aujourd'huy que vous ne voulez pas qu'il vous y mette, il ne demeurera pas dans un Party qui n'est point le vostre : il ne peut pas non plus aller dans l'Armée de Cyrus, à moins que de vous y remener : que voulez vous donc qu'il face ? De grace Madame, adjoustay-je, ne souffrez pas qu'un si Grand Prince perisse pour l'amour de vous : comme il fera sans doute, si du moins vous ne luy donnez les moyens d'esperer d'estre justifié dans vostre esprit, et de vous faire voir que sa vertu est aussi grande que son amour : et que son repentir est encore plus grand que son crime. Enfin Madame, si je le puis dire sans perdre le respect que je vous dois, je ne partiray point d'icy, que je n'aye obtenu par mes tres humbles prieres, ce que je vous demande pour mon Maistre. Orsane, me dit elle, ce que vous me dittes m'espouvante et m'afflige tout ensemble : car le moyen de croire que vous ne parliez pas sincerement ? le moyen encore de penser que l'on vous puisse tromper ? et le moyen aussi de s'imaginer qu'un Prince qui a esté assez injuste pour m'enlever, soit en suitte assez genereux pour vouloir reparer sa faute ? Cependant à vous parler avec sincerité, je conmence

   Page 3206 (page 486 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de croire qu'il n'est pas impossible que cela soit : mais ce qui fait mon affliction, est que je ne puis le croire assez fortement, pour me fier au Prince Mazare. Ainsi j'entre-voy, ce me semble, un chemin de pouvoir sortir de ma prison, mais je ne le sçaurois suivre, quoy que l'on m'en puisse dire. En effet, l'action de Mazare, et celle du Roy de Pont, font que tout m'est suspect, et que je ne me puis fier a rien : c'est pourquoy ne vous obstinez pas davantage à me presser d'une chose que je ne puis faire. Mais, adjoustay je, que deviendra mon Maistre, si vous ne luy donnez du moins les moyens de vous faire connoistre qu'il a effectivement voulu vous delivrer ? Eh de grace Madame, songez bien à ce que je dis : et ne vous mettez pas en estat de vous reprocher un jour à vous mesme, la mort d'un des plus vertueux Princes du monde. Pour vous monstrer Orsane, me dit la Princesse, que je ne veux pas vous refuser toutes choses, et que je veux bien que le Prince Mazare, s'il est tel que vous le dittes, ait les moyens de me donner des marques convainquantes de son veritable repentir, et une voye infaillible de recouvrer mon estime, etmesme mon amitié : dittes luy qu'il aille combatre pour ma liberté en combattant pour Cyrus : et que s'il le fait, je croiray effectivement qu'il m'a voulu delivrer. Mais Madame, luy dis-je, Cyrus ne recevra peut estre pas trop bien le Prince mon Maistre : il le recevra sans doute comme son Amy, repliqua Mandane,

   Page 3207 (page 487 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il est persuadé qu'il a voulu estre mon Liberateur. Mais afin de n'exposer pas la vie d'un Prince, qui me sera chere, s'il est redevenu aussi vertueux que je l'ay connu autrefois, je m'en vay vous donner un Billet pour Cyrus, que Mazare luy rendra : et en effet ayant accepté ce qu'elle m'offroit, non seulement parce que je mourois d'envie de voir mon Maistre hors de Sardis, de peur que ce que nous avions tramé ne fust descouvert par Cresus ou par le Roy de Pont ; mais encore parce que j'en avois infiniment davantage de le voir Amy de l'illustre Cyrus :Enfin Madame, cette Grande Princesse escrivit : et me dit si fortement, que si Mazare agissoit ainsi, elle croiroit qu'il l'avoit vouluë delivrer, et luy redonneroit son estime et son amitié, que je la quittay, en l'assurant qu'elle n'avoit qu'à se preparer à luy rendre cette justice. Je taschay encore auparavant à l'obliger de faire plus, mais il n'y eut pas moyen, quoy que Martesie luy pust dire. Apres cela, je fus retrouver mon Maistre, qui m'attendoit avec une impatience extréme, quoy qu'il n'esperast rien du tout de mon voyage : et certes à dire vray, il luy fut avantageux de n'avoir rien esperé, parce que cela luy fit recevoir plus favorablement la proposition que la Princesse Mandane m'avoit faite. Car enfin Madame, comme en faisant ce qu'elle vouloir, je l'assurois qu'elle luy seroit aussi obligée, que s'il l'avoit remise en liberté : puis qu'elle connoistroit par là, qu'il auroit eu dessein

   Page 3208 (page 488 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de le faire : et qu'elle luy prometroit de luy pardonner, et de luy redonner son amitié, il ne pût s'empescher d'en avoir quelque joye. Il eut pourtant beaucoup de douleur de voir qu'il ne pouvoit obeïr à la Princesse, sans changer de Party legerement : son amour faisant aussi un dernier effort contre sa vertu, fit encore qu'il fut une peine estrange à se resoudre de rendre à l'illustre Cyrus le Billet de la Princesse Mandane : mais apres un combat de deux heures, qui se passa dans son coeur, la Vertu vainquit l'Amour : de sorte qu'apres avoir esté ce temps là à s'entretenir seul, il revint à Belesis et à moy, avec beaucoup de melancolie sur le visage, mais pourtant avec plus de tranquilité dans les yeux, que nous ne luy en avions veû il y avoit plusieurs jours. Enfin, nous dit il, ma passion a cedé : j'ay achevé de la vaincre : et je suis resolu à faire tout ce que la Princesse veut, puis que je ne la puis delivrer. Mais comme je suis criminel envers le Roy d'Assirie, aussi bien qu'envers la Princesse ; et que le voudrois avoir reparé ce crime là, comme j'ay voulu reparer l'autre : je voudrois bien encore que par le moyen de Tegée, et de nos autres Amis, nous pussions le delivrer.

Nouveaux renforts pour l'armée de Cyrus
Orsane et Mazare sont interrompus par Andramite, qui leur dépeint les querelles qui agitent la cour de Lydie. La nuit suivante, Mazare profite de ces troubles pour se dédouaner envers le roi d'Assyrie, prisonnier de Cresus, en mettant fin à sa captivité. Les deux hommes se rendent ensuite à la tente d'Abradate, qui choisit également ce moment pour rejoindre avec ses soldats le camp de Cyrus, désormais fort de quatre mille hommes supplémentaires. Orsane termine l'histoire de Mazare, attendant la réaction de Cyrus.

Comme il disoit cela, Andramire le vint voir, pour luy dire que les choses estoient en une confusion estrange : que Cresus et Abradate estoient broüillez : qu'Abradare et le Roy de Pont l'estoient aussi : que chacun prenoit Party entre tous ces Princes, et mesme le Peuple :

   Page 3209 (page 489 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'un homme apellé Araspe, qui avoit quitté le Party de l'invincible Cyrus depuis quelque temps, et s'estoit jetté dans celuy du Roy de Lydie, fomentoit toutes ces divisions adroitement : que cependant il venoit, suivant sa promesse, l'advertir que le Roy de la Susiane sçachant que Cresus ne cherchoit qu'un pretexte de le quereller, afin de rompre absolument le Traitté de l'eschange du Prince Artamas et de vous, Madame, estoit resolu de quitter son Party : et d'autant plus, qu'il sçavoit encore que l'on devoit s'assurer du Prince vostre Pere : qui pour eviter ce malheur venoit de s'en aller déguisé, pour se jetter dans Clasomene. De plus, dit encore Andramite, j'ay sçeu en mon particulier que l'on me veut arrester : de sorte que je suis au desespoir de ce que sans doute vous ne pourrez faire ce que nous avons resolu : qui est de nous aller jetter dans le Party de Cyrus. je ne pense pourtant pas que vous nous blasmiez : car je croy que pour mettre sa personne en seureté, et pour delivrer sa Maistresse, il est permis de passer dans le Party ennemy. Le Prince Mazare entendant parler Andramite de cette sorte, en fut bien aise, parce qu'il vit qu'il avoit une voye d'enveloper son changement dans celuy des autres : et qu'il luy seroit bien plus aisé de passer du Camp de Cresus à celuy du Party contraire, que s'il eust esté seul : parce que le Roy de Pont le faisoit tousjours observer avec grand soin, tant qu'il estoit à Sardis. Apres avoir donc oüy tout

   Page 3210 (page 490 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qu'Andramite avoit à luy dire, qui luy exagera l'injustice de Cresus, avec toute la chaleur d'un homme qui mouroit d'envie d'estre aupres de la belle Doralise : il luy dit que ses interests seroient tousjours les siens : et qu'il feroit tout ce qu'il luy plairoit qu'il fist. Car encore, luy dit il, que vous ayez lieu de croire que je ne dois pas aller trouver Cyrus, apres ce qui s'est passé, j'ay d'autres raisons que vous ne sçavez pas, qui feront que je ne laisseray pas de le faire : mais il me semble que si nous pouvions trouver les moyens de delivrer les prisonniers qui sont icy, nous serions mieux reçeus de ce Prince. j'en ay sans doute une voye assez seure : toutesfois elle la sera encore davantage, si vous vous joignez à moy. Enfin Madame, que vous diray-je ? Andramite consentit à ce que mon Maistre voulut ; et Belesis et moy agismes si bien avec Tegée, que nous mismes la chose en estat d'estre executée la nuit suivante. Mais quoy que nous pussions faire, nous ne pusmes imaginer les voyes de delivrer le Prince Artamas : par ce qu'il avoit ses Gardes en particulier, avec lesquels ny Tegée, ny nous, n'avions nulle habitude. Et ce qui faisoit qu'on le gardoit plus exactement que les autres, estoit qu'il avoit cent mille Amis en Lydie : et qu'ainsi ce qui le devoit rendre plus heureux, estoit ce qui le rendoit plus miserable. De sorte qu'il falut se contenter de songer à la liberté du Roy d'Assirie, et à celle de Sosicle, de Tegée, de Feraulas, et d'un Estranger apellé Anaxaris, Comme

   Page 3211 (page 491 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celuy qui commandoit les Soldats qui les gardoient, estoit Amy particulier de Tegée, quoy que Cresus ne le sçeust pas, il nous fut aisé d'executer la chose : ainsi des la nuit prochaine, environ deux heures devant le jour, le Prince Mazare, Andramite, Belesis, quelques autres de leurs Amis, et moy, fusmes trouver ce Capitaine qui nous attendoit : et suivant ce que nous estions convenus ensemble, il nous mena droit à la Chambre du Roy d'Assirie, qui s'estant esveillé au bruit que l'on avoit fait en y entrant, fut estrangement surpris, de voir à la faveur d'une Lampe magnifique qui estoit penduë au milieu de sa Chambre, que c'estoit le Prince Mazare qu'il croyoit mort, qui s'aprochoit de luy. Comme ce Prince est d'un naturel violent, quoy qu'il ne sçeust pas trop bien s'il estoit esveillé ou endormy ; si ce qu'il voyoit estoit un Phantosme ou un Homme : il s'assit sur son lict : et troussant de la main droite un grand Pavillon de Pourpre de Tir qui le couvroit, que voy-je, luy dit il d'un ton de voix fier et eslevé, sortez vous d'entre les Ombres des Morts, pour m'annoncer la fin de ma vie ; ou estes vous encore entre les vivants, pour me donner lieu de vous punir de vostre trahison ? Seigneur (repliqua le Prince mon Maistre sans s'émouvoir) vous sçaurez tout à loisir d'ou je sorts, quand vous serez sorty de la prison où vous estes, et d'où je viens vous tirer : afin de reparer si je puis, la faute que je commis contre vous. Quoy Mazare, reprit

   Page 3212 (page 492 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il, les Dieux voudroient encore que je vous deusse ma liberte ! ils le veulent sans doute, repliqua mon Maistre ; mais pour faire que cela soit, hastes vous s'il vous plaist de vous mettre en estat de nous suivre. Ha non non, repliqua ce Prince violent, je ne veux rien devoir à celuy qui m'a ravy la Princesse Mandane : quand je vous auray delivré, reprit Mazare, je ne pretens pas que vous me soyez redevable : puis qu'en vous rendant la liberté, je vous auray encore moins rendu, que je ne vous auray osté. Cependant, adjousta t'il, si vous voulez aider à Cyrus à delivrer cette Princesse, il faut accepter la liberté que je vous offre, et l'accepter mesme promptement, car les moments nous sont precieux. Ha Mazare, s'escria le Roy d'Assirie, vous avez trouvé la voye de faire que je reçoive la liberté que vous m'offrez ? je ne puis encore toutesfois vous promettre d'oublier le passé : car il faudroit que je pusse oublier Mandane, et que je me pusse oublier moy mesme : et tout ce que je puis, est de vous dire que comme je fais tousjours tout ce qui est en ma puissance, pour faire que mes Amis, mes Rivaux, et mes Ennemis, ne me surpassent pas en generosité, il est à croire que je ne seray pas moins genereux que vous : et que je seray Maistre d'une partie de mes seutimens. Quoy qu'il en soit, reprit le Prince Mazare, hastons nous : alors les Gardes du Roy d'Assirie, qui estoient tous de nostre intelligence, luy aiderent à se lever : en suitte dequoy,

   Page 3213 (page 493 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Prince Mazare luy donnant une Espée avec le mesme respect qu'il avoit accoustumé d'avoir pour luy, quand il estoit à Babilone : tenez Seigneur, luy dit il, tenez, voicy dequoy punir Mazare, quand vous aurez delivré Mandane, si vous n'estes pas satisfait. Eh veüillent les Dieux (repliqua le Roy d'Assirie, en prenant cette Espée assez civilement) que nous la pussions delivrer, cette admirable Princesse qui nous a rendus vous et moy si criminels et si malheureux. Apres cela faisant un grand effort sur luy mesme, il surmonta une partie de sa colere et de sa fierté : et apres avoir remercié Andramite qu'il reconnut fort bien, pour estre celuy qui avoit escorté les Princesses, et qui l'avoi amené à Sardis, il se laissa conduire à Mazare et à luy : ou pour mieux dire, nous nous laissasmes mener à Tegée et au Capitainé qui avoit gardé ces Prisonniers : qui par un Escalier dérobé, nous fit sortir si secrettement, que les Soldats qui n'estoient pas gagnez, ne s'en aperçeurent point. Cela estant fait, nous ne trouvasmes plus de difficulté à rien : parce qu'Andramite qui estoit un des Lieutenans Generaux de l'Armée de Cresus, avoit fait en sorte qu'un Capitaine qui estoit sa Creature, estoit en garde à une Porte de la Ville, qui regardoit vers le Quartier d'Abradate où nous voulions aller, et où nous gusmes en effet, sans rencontrer aucun obstacle. Nous n'y fusmes pas si tost, qu'allant droit à la Tente d'Abradate, nous avisasmes ce que nous avions à faire,

   Page 3214 (page 494 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et il fut resolu Seigneur (poursuivit Orsane, adressant la parole à Cyrus) que pour ne rien hazarder, ces Princes n'entreprendroient pas encore de se venir jetter dans vostre Camp, parce que le jour commençoit de paroistre : et qu'un Frere d'Andramite qui commande les gens de guerre qui tiennent le passage de la Riviere d'Helle, n'aurait pas le temps de disposer les choses à nous laisser passer si promptement. Joint que comme Abradate à son Quartier à un Poste fort avantageux, il ne craignit pas que Cresus entreprist de le forcer en ce lieu là : de plus, il creût bien encore qu'il ne reviendroit pas si tost de l'estonnement où le départ du Prince de Clasomene, et la fuitte du Roy d'Assirie l'avoient mis. Cependant ne voulant pas vous surprendre ; et estant mesme à propos que vous donniez quelques ordres, afin que les Troupes d'Abradate puissent passer sans difficulté : j'ay bien fait que j'ay obtenu que ce seroit moy qui viendrois vous aprendre que vostre Party va estre fortifié de trois des plus vaillants Princes du monde ; de beaucoup d'autres gens de qualité ; et. de quatre mille des meilleurs Soldats de l'Armée de Cresus. Feraulas a fait ce qu'il a pû pour m'oster cét avantage : mais comme il n'eust pu vous instruire de tant de chose qu'il estoit necessaire que vous sçeussiez, je me suis opposé à son dessein. Il ne sera pourtant pas privé pour long temps de l'honneur de vous voir : car le Roy de la Susiane a resolu de décamper

   Page 3215 (page 495 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

camper ce soir, dés que la nuit sera venuë : afin de passer la Riviere d'Helle devant le jour, et : d'estre aupres de vous au Soleil levant. Voila Seigneur, ce que j'avois à vous dire : vous supliant tres humblement de croire que je n'aporte autre changement aux sentimens de mon Maistre, si ce n'est qu'ils sont encore plus genereux que je ne vous les depeints : c'est pourquoy je vous conjure de vouloir le regarder comme vostre Amy, et de ne le regarder plus comme vostre Rival. Mais comme mes prieres sont trop peu considerables pour obtenir ce que je vous demande ; je suplie tres humblement ces deux Grandes Princesses qui m'escoutent, de vouloir vous en prier : ne doutant nullement qu'elles ne puissent tout obtenir de vous.


Dilemme de Cyrus
Cyrus est partagé entre la joie et la perplexité.
Dilemme de Cyrus
Cyrus est partagé entre la joie et la perplexité : il ne sait d'abord s'il doit considérer Mazare comme un ami ou comme un rival. Par ailleurs, il aurait été heureux de retrouver Mandane, mais jamais il n'aurait pu accepter qu'un autre la libère. Le lendemain, il rencontre Abradate, Mazare, le roi d'Assirie et Andramite. Il retrouve également les autres prisonniers de son camp libérés. Mazare lui tend le billet de Mandane, ce qui achève de le disposer favorablement envers lui. Peu après cette rencontre, le conseil de guerre se réunit, fort de ses nouveaux membres. On décide de ne pas profiter des troubles qui agitent la cour de Cresus et d'attendre la fin imminente de la trêve. Dès le soir, Cyrus fait conduire Abradate et Andramite auprès de Panthée et de Doralise.

Orsane ayant cessé de parler, Panthée et Araminte voulurent luy accorder ce qu'il souhaitoit d'elles, et suplier Cyrus d'oublier les choses qui s'estoient passées, et de ne douter point du repentir de Mazare : mais ce Prince les empeschant de continuer ; de grace, leur dit il, ne m'ostez pas la gloire de m'estre vaincu tout seul si j'ay à me vaincre : et faites s'il vous plaist que Mazare ne doive pas à vostre generosité, ce qu'il devoit attendre de la mienne. Ce n'est pas, adjousta t'il, que ce ne soit une assez difficile chose à faire, que de faire son Amy d'un Rival, et d'un Rival encore qui a enlevé la Princesse Mandane ; et qu'ainsi je ne deusse estre bien aise que ma vertu fust soutenuë par la

   Page 3216 (page 496 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vostre : mais apres tout, comme le Prince Mazare n'est pas plus mon Rival que je suis le sien, s'il peut estre mon Amy. je ne dois pas trouver impossible de le recevoir comme tel : c'est pourquoy je ne desespere pas de profiter de son exemple, et d'estre peut-estre aussi genereux en oubliant l'outrage qu'il a fait à Mandane, qu'il l'a esté en se repentant de son crime. Mais Madame (adjousta Cyrus en parlant à Panthée) c'est sans doute a vous que je dois le puissant secours que j'attens du vaillant Abradate : puis que sans l'amour qu'il a dans le coeur, il n'auroit pas senty si aigrement l'injustice de Cresus. je voudrois bien Seigneur, repliqua t'elle, que ce que vous dittes fust vray : car je serois bien aise de vous pouvoir rendre une partie de ce que je vous dois. Plust aux Dieux interrompit la Princesse Araminte que je pusse avoir le mesme avantage que vous : et que le Roy mon Frere pûst se laisser toucher à l'illustre exemple que le Prince Mazare luy donne par son repentir. Quoy qu'il en soit, dit Cyrus à cette Princesse, ne vous affligez pas s'il vous plaist, de voir le Parti de Cress s'affoiblir, et le mien se fortifier : puis que je vous engage ma parole, que plustost je vaincray, et plustust les malheurs de vostre Maison finiront. Cependant comme il y a quelques ordres à donner, afin qu'on reçoive la nuit prochaine ceux qui viennent nous aider à vaincre, vous me permettrez s'il vous plaist de vous quitter. Apres cela Cyrus se retira,

   Page 3217 (page 497 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

laissant Panthée avec beaucoup de joye, et emmenant Orsane aveque luy, à qui il fit encore cent questions, en s'en retournant à son Quartier : où il ne fut pas si tost, qu'il choisit les Troupes qu'il vouloit envoyer recevoir celles d'Abradate, avec lesquelles Orsane retourna vers son Maistre, pour l'assurer de la protection de Cyrus. En suitte ce Prince disposa toutes choses comme il vouloit qu'elles allassent, jusques au logement du Roy de la Susiane, de Mazare, d'Andramite, des autes personnes de qualité qui les suivoient, et des Troupes qu'ils amenoient. Ce n'est pas qu'il eust l'esprit fort libre : mais c'est qu'il avoit l'ame si Grande, qu'il estoit incapable de manquer jamais à rien de ce qu'il estoit obligé de faire. En s'en retournant à sa Tente, il rencontra Aglatidas et Ligdamis qu'il apella, et qu'il mena aveque luy : afin de leur aprendre, comme à des gens qui avoient l'ame tendre et passionnée, ce qui luy venoit d'arriver. N'admirez vous point (leur dit il, apres leur avoir raconté en peu de mots les choses les plus essentielles du recit d'Orsane) l'opiniastreté de la Fortune à vouloir tousjours que toutes mes advantures ayent quelque chose de particulier, et qui me distingue de tous les autres malheureux qui sont au monde ? En effet ne voyez vous pas qu'elle n'a pas encore trouvé que ce fust assez que j'eusse des Rivaux que je pouvois regarder comme mes Ennemis et les haïr, sans choquer la generosité ; et qu'elle veut pour m'accabler davantage,

   Page 3218 (page 498 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que j'en aye un qui devienne mon Amy ; à qui je donne Asile dans mon Armée ; et qui m'aide peut-estre à delivrer Mandane, pour me l'enlever une seconde fois ? Ce n'est pas, adjousta t'il, que je ne croye tout ce que m'a dit Orsane, de qui la probité ne me peut estre suspecte : mais apres tout, j'advoüe que quelque desinteressée que soit la passion que j'ay pour la Princesse Mandane, j'ay pourtant quelque peine à comprendre comment on la peut aimer, sans pretendre d'en estre aimé. Si vous l'aviez offencée comme le Prince Mazare, reprit Aglatidas, je pense Seigneur que vous trouveriez que quelque amoureux que vous fussiez, il vous sembleroit que ce seroit bien assez d'estre justifié pour estre content. je le croy aussi bien que vous, adjousta Cyrus, mais je croy en mesme temps que des que je serois justifié, je voudrois quelque chose de plus : car c'est tellement la nature de l'amour de desirer ; que je croy qu'il faut conclurre que si Mazare ne desire plus, il n'aime plus. Cependant je sçay bien que l'on ne peut pas cesser d'aimer Mandane : et je suis assuré que Mazare est tousjours mon Rival. Il paroist pourtant assez, repliqua Ligdamis, que la generosité l'emporte presentement sur l'amour dans le coeur de ce Prince : puis que si cela n'estoit pas, il n'auroit ce me semble pas delivré le Roy d'Assirie, qui est son Rival aussi bien que vous. Que voulez vous que je vous die ? reprit Cyrus ; si ce n'est que tout ce qui m'arrive est

   Page 3219 (page 499 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si surprenant, qu'il ne me laisse pas la liberté de raisonner juste. Apres cela, Cyrus s'affligeoit de ce que Mandane n'avoit pas voulu que Mazare la delivrast : un moment apres il en estoit presques bien aise : luy semblant qu'il luy eust esté honteux qu'un autre que luy l'eust delivrée. En suitte il craignoit que ce ne fust pas tant par l'aprehension d'estre trompée par Mazare, que Mandane eust agy comme elle avoit fait, que par quelque autre sentiment, qu'il n'osoit pas mesme déterminer dans son esprit ; mais qui tout confus qu'il estoit, luy donnoit pourtant beaucoup d'inquietude. Toutesfois cette inquietude ne duroit pas longtemps : et la fermeté qu'il avoit tousjours veuë dans l'esprit de la Princesse Mandane, dissipoit bien tost cette legere crainte qui le tourmentoit. Il est vray qu'il avoit tant de justes sujets d'estre affligé d'ailleurs, qu'il n'avoit que faire de se former des malheurs imaginaires : il voyait pourtant bien que son Party alloit estre fortifié considerablement : de sorte qu'adoucissant tous ses desplaisirs, par l'esperance de la victoire, il s'entretint assez tranquilement le reste du soir avec Aglatidas et avec Ligdamis, Il dormit pourtant fort peu cette nuit là : tant parce qu'il vouloit voir arriver ceux qu'il attendoit, que parce que l'entreveuë de Mazare et de luy l'inquietoit assez. Neantmoins, quand il se souvenoit des choses que Martesie luy avoit racontées de la vertu de ce Prince, il se r'assuroit un peu : et il se détermina

   Page 3220 (page 500 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

enfin si absolument à le bien recevoir, qu'il ne douta point qu'il ne le fist. En effet, Cyrus ne sçeut pas plustost par quelques Espions qu'il avoit envoyez expres pour cela, qu'Abradate avoit passé la Riviere d'Helle avec ses Troupes : qu'il monta à cheval, apres avoir envoyé advertir les Rois de Phrigie et d'Hircanie, aussi bien que les plus considerables des autres Princes de son Armée, qui se trouverent alors à son Quartier : de sorte qu'en fort peu de temps tout le monde se rangeant aupres de luy, il fut au devant de ces Princes jusques à trente stades de son Camp. Mais à peine fut il arrivé sur une petite eminence, qu'il vit paroistre les Troupes d'Abradate, et celles qu'il avoit envoyées à sa rencontre jointes ensemble : si bien que s'avançant, suivy d'environ cinq cens chevaux seulement, il fut au devant d'Abradate et de ses Rivaux. Il est vray qu'il y fut un peu lentement, afin d'avoir plus de temps à se preparer à une entre veuë qui avoit tant de choses capables d'esbranler l'ame la plus ferme : ces deux Corps avançant donc chacun de leur costé, furent bientost assez prés l'un de l'autre pour permettre à ceux qui estoient aux premiers rangs de se connoistre ; si bien que le Roy d'Assirie, Abradate, et Mazare, n'eurent pas plustost connu Cyrus, que voulant luy rendre le respect qu'il luy devoient, comme à leur ancien Vainqueur, et comme à leur Protecteur qu'il alloit estre ; ils s'avancerent vers luy en quittant leurs Gros. Cyrus

   Page 3221 (page 501 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de son costé n'eut pas plustost veû leur action, qu'il fit aussi la mesme chose : et descendans tous de cheval en mesme temps, à quinze ou vingt pas les uns des autres ; Abradate, suivant qu'ils en estoient convenus le Roy d'Assirie, Mazare, et luy, s'avança le premier, en les presentant à Cyrus ; Seigneur luy dit il, si j'estois venu seul aupres de vous, j'aurois deû craindre de n'y estre pas bien reçeu, mais vous amenant deux si vaillants Princes, et tant de braves gens qui les suivent, j'ose esperer que vous ne me refuserez pas la protection que je vous demande : principalement si vous considerez que je vous amene un Prince, dit il en monstrant Mazare, qui vous auroit amené la Princesse Mandane, si elle l'eust voulu croire : et qui est bien marry de ne vous amener pas le Prince Artamas, de qui vous desirez tant la liberté. En disant cela, le Roy d'Assirie et le Prince Mazare salüerent Cyrus : le premier avec une civilité un peu fiere : et l'autre avec un respect melancolique : Cyrus recevant leur salut et le leur rendant fort civilement, quoy qu'avec plus de froideur qu'il n'avoit resolu d'en avoir. Il leur parla pourtant avec une generosité sans égale, dés qu'il eut surmonté la repugnance qu'il avoit à embrasser ses Rivaux, et les Ravisseurs de Mandane : en effet, aussi tost que cette premiere et fâcheuse ceremonie fut faite, je ne pense pas, leur

   Page 3222 (page 502 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit il, que la victoire puisse desormais estre douteuse pour nous ; ny que la Fortune, toute puissante qu'elle est, puisse s'opposer à la liberté de Mandane. Vous verrez (luy dit alors Mazare, en luy presentant le Billet que Mandane avoit voulu qu'il luy aportast) que s'il eust pleû à l'admirable Princesse dont vous parlez, elle ne seroit plus en prison : et que j'aurois fait pour elle, tout ce que j'estois capable de faire, pour obtenir mon pardon. Cyrus prenant alors des mains de son Rival le Billet de Mandane, avec une agitation d'esprit aussi grande, qu'estoit celle de Mazare en le luy donnant, quoy qu'elle fust differente : il l'ouvrit, et y leût ces paroles, apres en avoir fait un compliment à ces Princes.

MANDANE A L'INVINCIBLE CYRUS.

Si le Prince Mazare est assez genereux pour vous rendre ce Billet, et pour vouloir combattre pour vous, recevez le comme s'il m'avoit delivrée : puis qu'il est vray qu'il n'a tenu qu'a moy que je ne l'aye este par luy. Rendez donc à sa vertu en cette rencontre, ce que je luy ay refusé : et soyez assuré que si son repentir est veritable, il merite que vous luy donniez vostre amitié, comme je luy avois donné autrefois la mienne. C'est pourquoy sans vous souvenir jamais qu'il m'enleva à Sinope. souvenez vous seulement

   Page 3223 (page 503 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il me protegea à Babilone, et qu'il m'a voulue delivrer à Sardis. Vivez donc aveque luy, comme s'il avoit tousjours esté vostre Amy, et qu'il n'eust jamais esté vostre Rival : vous assurant que vous obligerez sensiblement la personne du monde qui est la plus equitable et la plus reconnoissante. Adieu ; tirez des dernieres paroles de ce Billet, toute la consolation que vous peut donner la malheureuse

MANDANE.

Pendant que Cyrus lisoit ce que cette Princesse luy avoit escrit, le Roy d'Assirie souffroit ce que l'on ne peut s'imaginer qu'imparfaitement : et parlant bas à Mazare ; que vous estes heureux, luy dit il, d'avoir une passion si moderée, qu'elle vous rend capable de donner une Lettre de Mandane à un de vos Rivaux ! je ne pensois pas, repliqua tristement Mazare, devoir estre en estat d'estre en vie : aussi crois-je que vous ne parlez ainsi que parce que vous ne sçavez pas ce qui se passe dans mon coeur. Comme ils alloient continuer de parler et qu'Abradate les alloit interrompre, Cyrus ayant achevé de lire, et la joye d'avoir en ses mains une chose qui avoit esté en celles de sa Princesse, ayant remis le calme dans son esprit, il regarda Mazare avec plus de douceur : et l'assura si obligeamment, et si genereusement tout ensemble, de ne le considerer plus que comme le Liberateur de Mandane, et de ne se souvenir plus de l'advanture de Sinope, que ce vertueux Prince

   Page 3224 (page 504 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce malgré la passion qu'il avoit tousjours dans l'ame, en fut ravy d'admiration, aussi bien que le Roy de la Susiane. Mais comme le Roy d'Assirie suportoit impatiemment cét entretien, Cyrus le finit bientost avec adresse : Abradate luy presenta pourtant Andramite, auparavant que de remonter à cheval : et le Prince Mazare luy presenta aussi Belesis : luy disant que cét illustre Amy luy pourroit dire un jour quel avoit esté son repentir. En suitte Anaxaris s'estant avancé, aussi bien que Sosicle, Tegée et Feraulas, Cyrus les embarassa tous avec beaucoup de joye de les revoir : principalement le dernier, pour qui il avoit une fort grande tendresse. Apres quoy, remontant tous à cheval, ils prirent le chemin du Camp, où Cyrus ne fut pas plus tost, que suivant les ordres qu'il en avoit donnez, on assembla le Conseil de Guerre dans sa Tente : afin d'aviser si on continueroit d'observer la Tréve, ou si ce qui venoit d'arriver la devoit faire rompre. De sorte que dés le premier jour Mazare y donna sa voix, comme s'il eust esté des plus anciens Amis de Cyrus : la chose fut quelque temps douteuse : les uns voulant que l'on rompist la Tréve, et que l'on profitast du desordre où estoit alors Cresus : et les autres soutenant qu'il iroit de la gloire de Cyrus, s'il en usoit ainsi. Ceux qui estoient de cette opinion, disoient que ce qui venoit d'arriver, n'estoit point une chose que l'on pust attribuer à Cyrus : puis qu'il n'avoit rien fait que recevoir des Prisonniers qui

   Page 3225 (page 505 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'estoient sauvez : et qu'accorder retraitte à un Prince mal traitté, et à quelques gens de qualité mescontents. Qu'ainsi il faloit se donner patience : puis que la Tréve ne devoit plus durer que trois jours. Enfin la chose ayant esté bien contestée, quelque envie qu'eust Cyrus de combattre, principalement ayant presentement le passage de la Riviere d'Helle libre, par le moyen du Frere d'Andramite, il ne voulut toutesfois pas qu'on luy pust reprocher d'avoir violé les loix de la guerre : si bien que resolution estant prise, tous ces Princes se retirerent aux Tentes qui leur avoient esté preparées : à la reserve d'Abradate, que Cyrus fit conduire à la petite Ville où. estoit sa chere Panthée : faisant ordonner à Artabase de se retirer, afin qu'elle ne vist plus aucune marque de captivité. Cyrus voulut mesme encore qu'Andramite suivist Abradate, afin de voir Doralise : luy semblant que les Dieux les recompenseroient un jour de la pitié qu'il avoit des Amans malheureux comme luy et du soin qu'il aportoit à soulager leurs maux, lors qu'il ne voyoit presque point de remede aux siens.




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