Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 4, livre 3


Partie 4, livre 3, séquenciation :

  • Interception du chariot (De bonnes nouvelles ; Le chariot et ses passagères ; L'identité des prisonniers )

  • Histoire de Ligdamis et Cléonice : différences, ressemblances et amitiés (Profils contrastés ; La coquetterie d'Artelinde ; L'affinité de Ligdamis et Cleonice ; Les deux amis contempteurs de l'amour ; Le pacte de Ligdamis et Cleonice ; Une amitié indéfectible ; L'artifice d'Artelinde )

  • Histoire de Ligdamis et de Cléonice : méprise (La lettre révélatrice ; Troubles et inquiétudes ; L'impossible clarification ; L'impossible clarification )

  • Histoire de Ligdamis et de Cléonice : réconciliation (Les rapports de l'amitié et de l'amour ; Ligdamis tombe amoureux ; La résolution de Ligdamis )

  • Histoire de Ligdamis et Cleonice : amour et bannissement (L'interprétation de la déclaration de Ligdamis ; L'aveu de Ligdamis ; L'entrevue ; Ligdamis condamné à l'exil ; Les contradictions de Cleonice )

  • Histoire de Ligdamis et de Cléonice : retour de Ligdamis (La lettre de Ligdamis ; Ligdamis plus amoureux que jamais ; Cleonice amoureuse )

  • Histoire de Ligdamis et de Cléonice : exil politique de Ligdamis (La confusion d'Artelinde ; Ligdamis exilé ; Le chantage d'Hermodore ; Vaine tentative de faire arrêter Hermodore)

  • Histoire de Ligdamis et de Cléonice : Hermodore démasqué (La libération de Ligdamis; Un malentendu bientôt dissipé )

  • Rencontre de Cyrus et d'Anaxaris (La proposition de Cyrus à Ligdamis ; Négociation pour le passage des troupes ; La rencontre d'Anaxaris )

  • Rencontre de Mandane et de Cyrus (Le choix d'une bonne tactique ; L'attaque inopinée de l'armée ennemie ; Les prisonniers incognito )

  • Cyrus entre désespoir et courage (L'entrevue de Mandane et de Cyrus prisonnier (; Le dépit du roi d'Assirie et l'émotion de Palmis ; Cyrus mélancolique ; Deux oracles de mauvais augure ; Troisième oracle, troisième mauvaise nouvelle )


Interception du chariot

De bonnes nouvelles

   Page 2473 (page 389 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres que Cyrus eut joint ces Princes qui l'attendoient, le Roy de Phrigie luy dit qu'il avoit sçeu que les Lacedemoniens avoient accepté l'alliance de Cresus, qui la leur avoit offerte : et qu'il avoit creu à propos de l'en advertir. Le Roy d'Hircanie de son costé, luy aprit que les Thraces et les Egyptiens armoient pour le Roy de Lydie : quant aux Lacedemoniens, reprit Cyrus, je ne m'estonne pas de

   Page 2474 (page 390 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qu'ils font : puis qu'il ne seroit pas juste qu'ils refusassent de recourir un Prince qui leur donna si liberalement tout l'or dont ils avoient besoin, pour faire la merveilleuse Statue d'Apollon que j'ay veuë pendant mes voyages, auprés du Mont Thornax en Laconie : Mais pour le Roy d'Egipte, je ne voy pas quelle alliance il peut avoir avec Cresus, ny quel interest à démesler avec Ciaxare. Quoy qu'il en soit, adjousta-t'il, plus nous aurons d'ennemis à combattre, plus nous aurons de gloire à vaincre. Cét amas de troupes Estrangeres, ne servira qu'à mettre la division parmy eux, et le desordre dans leur Armée : n'estant pas possible que des gens qui combatent de manieres si differentes, puissent en si peu de temps se soûmettre à une mesme discipline. En fuite Cyrus leur aprit le nouveau secours que Ciaxare luy envoyoit par Aglatidas : de sorte que leur eslevant le coeur, par la grandeur de son courage, il fit que ce mesme esprit qu'il leur inspira, passa de ces Rois aux Capitaines, et des Capitaines aux Soldats : si bien que le bruit qui s'épandit parmy eux, du nouveau secours qui se preparoit pour Cresus, ne les estonna point : et ne les empescha pas d'esperer la victoire, tant que l'illustre Cyrus les commanderoit. L'impatience qu'ils avoient de combattre faisoit, qu'encore que le Printemps approchast fort, ils le trouvoient pourtant trop long à venir : tous les persans prioient le Soleil qu'ils adoroient, d'advancer sa carriere en leur faveur : Les Medes n'estoient gueres moins pressants, aux prieres qu'ils faisoient à leurs Dieux : et chaque Nation en son particulier offroit des voeux au Ciel pour le mesme dessein de combatre, tant ils avoient d'envie de voir leur illustre Général à la fin de tous ses travaux, par la

   Page 2475 (page 391 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

deffaite de Cresus, et par la liberté de Mandane. Pour Artamas, il avoit une impatience extréme, de voir la Princesse Palmis hors de captivité : il eust pourtant bien desiré, tout brave, qu'il estoit, que ce n'eust point esté par le gain d'une Bataille : ne pouvant se resoudre à souhaitter la deffaite de Cresus, quoy qu'il en eust esté mal-traité. Cependant le Prince Phraarte alloit tres souvent visiter la Princesse Araminte ; qui voyoit tousjours avec beaucoup de déplaisir qu'il s'opiniastroit à l'aimer, quoy qu'elle luy dist tout ce qu'une personne vertueuse et spirituelle peut dire en une pareille rencontre, pour l'obliger à ne le faire pas, A quelques tours de là Aglatidas arriva au Camp, avec les Troupes qu'il conduisoit : Cyrus le receut avec tant de marques d'amitié, qu'Aglatidas pour luy tesmoigner combien il les sentoit, le supplia fort obligeamment de ne l'en accabler pas davantage : de crainte que son coeur ne fust pas capable de supporter une si excessive joye. Mais Cyrus qui ne pouvoit craindre qu'un homme peust mourir de plaisir esloigné de ce qu'il aimoit, luy dit encore cent choses tres obligeantes : il l'assura qu'Amestris n'avoit pas eu plus de douleur de le voir partir, qu'il avoit de satisfaction à l'embrasser : en fuite dequoy voulant voir les Troupes qu'il avoit amenées, et qu'Aglatidas avoit laissées rangées en bataille, à douze stades du Camp : Cyrus suivy de grand nombre de gens de qualité fut où elles estoient : et les faisant filer devant luy, apres s'estre placé sur une petite eminence qui estoit dans la plaine, il les trouva tres belles et tres bien armées : de sorte qu'en estant tres satisfait, il leur assigna leurs Quartiers, et s'en retourna à sa Tente, entretenir Aglatidas : non seulement de Ciaxare, dont il luy

   Page 2476 (page 392 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit aporté des Lettres, mais encore de ses malheurs passez, et de ses malheurs presens. Deux jours apres qu'Aglatidas fut arrive, Artabase que Cyrus avoit envoyé en perse vers le Roy son Pere et vers la Reine sa Mere, revint auprés de luy : Madate s'estant arresté auprés de Ciaxare. Il le receut avec toute la joye dont son aine pouvoit estre capable en l'estat qu'estoit Mandane, voyant qu'il luy apportoit des Lettres de deux personnes pour qui il avoit un respect extresme. Il les leut avec d'autant plus de plaisir, qu'il y trouva le pardon qu'il leur avoit demande, conçeu en des termes si obligeants et si tendres, qu'il luy fut aisé de connoistre que la Renommée leur avoit parlé pour luy. Artabase luy dit encore beaucoup de choses de leur part, qui luy firent bien voir que ces deux illustres personnes avoient l'ame Grande et heroïque : il estoit mesme chargé de presens magnifiques pour Cyrus : et il l'assura de plus, que Cambise faisoit faire de nouvelles levées pour luy envoyer. Si bien que ce Prince faisant respandre ce bruit dans son Armée, tous les Soldats en prirent encore un nouveau coeur. Artabase apporta aussi à Chrisante une Lettre de la Reine de Perse, qui au lieu de le quereller, de luy avoir si long temps caché que le Prince son Fils vivoit ; luy rendoit grace de l'avoir si bien eslevé. Quelques jours apres, Timocreon et Tegée sçeurent par ceux qu'ils avoient envoyez à Sardis, qu'infailliblement on y conduiroit la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis. Que l'on preparoit dans la Citadelle un Apartement pour la Princesse de Lydie, et un autre dans le Palais du Roy pour la Princesse Mandane. Qu'à ce que l'on pouvoit juger, on les y meneroit dans quinze ou vingt jours :

   Page 2477 (page 393 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que Cresus avoit ; dessein de les faire aller par un chemin qui mettroit presques tousjours la Riviere d'Hermès entre elles et l'Armée de Cyrus. Cette nouvelle fut confirmée le mesme jour, par le retour de Feraulas ; qui raporta que les Amis de Menecée luy avoient assuré, que dans quinze ou vingt jours le Roy de Pont meneroit ces deux princesses à Sardis ; quoy qu'il aportast soin à faire publier dans Ephese, qu'on ne les y conduiroit que lors que toute l'Armée de Cresus seroit assemblée, dont le rendez vous estoit aux bords du Pactole. Feraulas ayant esté plus heureux que l'autrefois, avoit enfin trouvé les moyens par l'adresse de l'Amie de Menecée Soeur d'Agesistrate ; de faire donner un Billet à Martesie, et d'en avoir la response, qu'il monstra à son cher Maistre : car comme il n'avoit escrit que pour luy, il y avoit presques plus de part que luy mesme. De sorte qu'apres luy avoir rendu conte de tout ce qu'il avoit à luy dire, il luy fit voie ce Billet, qui estoit conceu en ces termes.

De bonnes nouvelles

   Page 2478 (page 394 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

MARTESIE A FERAULAS.

De bonnes nouvelles

La Personne dont vous me parlez, estant tousjours ce quelle a accoustumé d'estre, c'est à dire la plus sage et la plus équitable du monde : vous pouvez assurer vostre illustre Maistre, que de ce costé là il n'a rien a craindre : et qu'il peut raisonnablement tout esperer : Eh plust aux Dieux due la Fortune ne mist point d'autre obstacle à, son bonheur. Pour ce qui est du vostre, comme je suis persuadée qu'il dépend du sien, c'est assez que je vous die que j'y contribuë autant qu'il est en mon pouvoir ; puis que je prie tous les jours les Dieux, qu'il Triomphe bien tost de ses ennemis.

De bonnes nouvelles

MARTESIE.Cette lecture donna une joye si sensible à l'illustre Cyrus, qu'il ne la pouvoit exprimer : ce n'est pas qu'il ne murmurast un peu, de ce que sa Princesse n'avoit pas seulement escrit un mot

   Page 2479 (page 395 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sa main dans ce Billet : mais apres tout, sçachant à quel point estoit sa retenuë, il s'en pleignit sans colere : et s'estima si heureux, d'aprendre ses sentimens par Martesie, que tout autre Amant que luy n'eust pas eu plus de joye de la possession de sa Maistresse, que l'amoureux Cyrus en avoit, de la simple assurance qu'on luy donnoit, qu'on ne luy feroit point d'injustice. Aussi est-ce la marque d'une veritable et grande passion, que d'estre tres sensible aux plus petites faveurs : de sorte que comme celle de Cyrus estoit la plus violente et la plus tendre qui sera jamais ; il sentoit avec transport les graces les moins considerables que Mandane luy pouvoit faire : et s'imaginant bien que Martesie n'avoit pas escrit ce Billet, sans que sa Princesse l'eust sçeu : il luy estoit presques aussi cher, que si elle l'eust escrit elle mesme.

Le chariot et ses passagères

Cependant pour ne perdre pas le temps en exagerations inutiles, et pour songer à la liberté de sa Princesse : il assembla le Roy d'Assirie ; celuy de Phrigie, et celuy d'Hircanie ; le Prince Artamas, Tigrane, Phraarte ; et quelques autres, afin d'adviser avec eux, quelle voye il faloit tenir pour cela. Artamas, qui jusques alors avoit conservé un respect extréme pour Cresus, aprenant qu'il se preparoit à faire durer la prison de la Princesse Palmis, puis que c'estoit dans la Citadelle qu'on la devoit loger, et non pas dans le Palais du Roy son Pere : eut un si violent desir d'empescher qu'elle n'allast habiter la prison dont il estoit sorty : que prenant d'abord la parole, il dit à Cyrus qu'il luy demandoit pardon, s'il disoit le premier son advis : mais qu'estant persuadé que personne ne pouvoit rien proposer de si utile, que ce qu'il avoit à dire : il pensoit estre excusable, de la liberté qu'il prenoit.

   Page 2480 (page 396 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus et le Roy d'Assirie l'entendant parler de cette sorte, l'assurerent l'un et l'autre avec precipitation, qu'ils estoient prests de l'escouter avec plaisir : si bien que reprenant la parole, il leur dit que le Roy de Pont devant conduire ces princesses le long de la Riviere d'Hermes, il esperoit de pouvoir la passer sans combatre : parce que le Gouverneur d'un Chasteau qui estoit au bout d'un Pont qui la traversoit, et qui portoit le nom de cette Riviere ; estoit si absolument à luy, qu'il ne croyoit pas qu'il luy pust rien refuser. Et d'autant moins, qu'il sçavoit bien qu'il estoit mescontent du Roy de Lydie, qui avoit mesme eu dessein de luy oster son Gouvernement : de sorte, leur dit-il, que comme le Bois dont je vous ay desja parlé, n'est qu'à trente stades de là, il nous sera aisé d'y estre à temps, dés que nous serons advertis du passage des princesses. Cyrus trouvant qu'Artamas avoit raison, il fut resolu que sans tarder davantage, il envoyeroit s'assurer de ce gouverneur, et qu'apres cela, quand on auroit reçeu l'advis que les Amis de Menecée devoient donner, du jour prefix du depart des princesses, et de l'Escorte qu'elles auroient : ils partiroient à l'heure mesme, avec des Troupes esgales en nombre, ou plus sortes que celles du Roy de Pont, pour aller executer une si glorieuse entreprise : Car ils le pouvoient faire d'autant plus facilement, qu'ils estoient plus prés d'une journée de l'endroit où ils devoient passer la Riviere d'Hermes, que d'Ephese. La chose estant donc ainsi resoluë, on creut en effet que le Prince Artamas envoyeroit quelqu'un des siens vers ce gouverneur comme il l'avoit dit : mais l'amour qu'il avoit dans l'ame estoit trop sorte, pour se fier à un autre d'une negociation

   Page 2481 (page 397 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'où dépendoit la liberté de la Princesse Palmis. De sorte que sans rien dire de son dessein qu'à Sosicle, il se desguisa la nuit suivante, et fut luy mesme faire ce qu'il avoit proposé : laissant un Billet pour le Roy son Pere, par lequel il le prioit de luy pardonner s'il ne luy avoit pas demandé permission de faire le voyage qu'il entreprenoit : mais que craignant qu'il ne la luy eust pas accordée, il n'avoit pas voulu s'exposer à luy desobeïr, ou à destruire un grand dessein, d'où le bonheur de Cyrus et le sien despendoient absolument. D'abord le Roy de Phrigie fut un peu irrité contre son Fils : mais Cyrus loüa tant cette action, que s'agissant en effet de son service, il n'osa pas s'en pleindre ouvertement. Cependant ceux qui commandoient aux Quartiers advancez vers la Lydie, faisoient tousjours quelques courses sur les Ennemis : et il n'y avoit point de jour qu'il ne se fist quelques petits Combats, qui entretenoient le desir de vaincre dans le coeur des gens de guerre, par le butin qu'ils faisoient : Cyrus ne reservant jamais pour luy que la gloire et les prisonniers, afin de les pouvoir delivrer : encore recompensoit il si magnifiquement ceux qui les avoient faits, si c'estoient des personnes de quelque consideration qu'ils eussent pris, qu'ils ne l'auroient pas esté si bien par ces prisonniers mesme, quelque rançon qu'ils eussent offerte. Chrisante qui commandoit à un des Quartiers les plus advancez, ayant sçeu par les espions qu'il avoit, que deux cents chevaux des ennemis escortoient un Chariot plein de Dames, qui tenoient le chemin qui conduisoit au Chasteau d'Hermes, afin d'aller passer la Riviere en cét endroit : il commanda quatre cens chevaux, pour aller faire

   Page 2482 (page 398 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cette prise sans qu'il luy en coustast rien : jugeant bien que la grande inégalité du nombre feroit reüssir la chose comme il la pensoit. En effet elle succeda ainsi : ce n'est pas que celuy qui commandoit ces deux cens Chenaux, ne se mist en devoir de se deffendre, et ne se deffendist tres genereusement de sa personne : mais estant abandonné des siens qui prirent l'espouvante, il fut contraint de ceder et de se rendre : demandant d'abord à Chrisante, lors qu'on le luy eut presenté, qu'on luy fist la faveur de luy permettre de faire sçavoir au Prince Artamas qu'il estoit prisonnier de Cyrus afin de pouvoir seulement obtenir de luy, que ces Dames qu'il conduisoit, fussent mites aupres de la Reine de la Susiane. Chrisante estoit trop honneste homme, pour traicter mal un ennemy aussi bien fait que l'estoit celuy qui luy demandoit cette grace, et qu'il avoit sçeu par les siens avoir tesmoigné tant de coeur à sa prise : il luy dit donc que suivant la coustume de la guerre, il faloit qu'il fust mené à Cyrus : mais qu'il luy promettoit de luy demander pour luy, ce qu'il desiroit obtenir. Cependant Chrisante fit loger pour ce soir là tres commodement toutes les Dames qui avoient esté prises : entre lesquelles il y en avoit une d'une beauté admirable. Le lendemain il conduisit luy mesme le Prisonnier et les Prisonnieres à Cyrus : mais comme en y allant, il faloit traverser la petite Ville où estoit la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte, ils passerent devant le Temple qui y estoit, justement comme ces princesses en sortoient. Chrisante par respect fit faire alte, et le Chariot où estoient les Dames Captives s'arresta : de sorte qu'une de ces Prisonnieres reconnoissant

   Page 2483 (page 399 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Panthée ; fit un si grand cry, que cette Princesse tournant la teste la vit et la reconnut. Et comme elle connoissoit bien Chrisante, elle l'envoya prier de trouver bon qu'elle parlast à ces Dames qu'il conduisoit, si bien que comme il n'ignoroit pas quel respect Cyrus voulait que l'on rendist à cette Reine, il fut luy mesme luy dire qu'il meneroit ces Dames chez elle, aussi tost qu'elle y seroit : et en effet, il commençoit desja de donner les ordres pour cela. , lors que l'on dit que Cyrus arrivoit, qui venoit voir Panthée et Araminte. Si bien que Chrisante voyant que ce n'estoit plus à luy à disposer de rien, puis que son maistre estoit present : il quitta cette Reine, qui estoit montée dans son Chariot, et fut dire a Cyrus ce qu'elle avoit souhaité. Ce Prince passant donc aupres de ces Dames prisonnieres, il les salüa avec la mesme civilité qu'il eust pû avoir si elles n'eussent pas esté captives : et allant droit à la Reine de la Susiane, aupres de qui estoit Araminte ; Madame, luy dit-il en la salüant, et en se baissant jusques sur l'arçon, vous serez plus commodement chez vous qu'icy : et plus commodement encore vous pourrez entretenir ces Dames qui font de vostre connoissance. Panthée commandant donc qu'on obeïst à Cyrus, s'en alla chez elle, et le Chariot des Dames captives suivit le sien : cependant Chrisante presentant son prisonnier à son maistre, Seigneur, luy dit-il, cét ennemy que vous voyez, est sans doute digne de vostre protection : puis qu'il m'a assuré que le Prince Artamas luy donne part à son amitié. Si cela est (dit Cyrus en l'embrassant, car ils estoient descendus de cheval dans la Court du Chasteau où logeoit alors la Reine de la

   Page 2484 (page 400 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Susiane) il est bien assuré d'avoir grande part à la mienne : puis que j'aime certainement tout ce que le Prince Artamas aime. Cet honneur, reprit ce prisonnier, seroit trop grand pour moy : et ce sera bien allez, adjousta-t'il, si à sa consideration, vous traitez favorablement les Dames que je conduisois. Celle de la Reine de la Susiane suffit, repliqua Cyrus, pour me les rendre tres considerables : et je pense mesme, adjousta-t'il encore, que vous n'aurez pas besoin de celle du Prince Artamas : et que vostre propre merite m'obligera assez à vous servir, sans que ce Prince s'en mesle. Car voyant sur vostre visage toutes les marques d'un homme de qualité et d'un homme d'esprit : et aprenant de plus par le raport de Chrisante, que vous avez autant de coeur qu'on en peut avoir : il n'en faut pas davantage, pour estre bien traitté de Cyrus. Et pour commencer de vous le faire voir, luy dit-il, en attendant que je sçache plus precisément qui vous estes, venez voir avecques moy ce que font vos Dames auprés de la Reine de la Susiane.

L'identité des prisonniers

En disant cela, Cyrus entra dans le Chasteau, et fut à la Chambre de Panthée, qu'il trouva fort agreablement occupée à donner cent marques d'amitié à une de ces Prisonnieres. Ma chere Cleonice, luy disoit-elle, est-il possible que je vous revoye ?. et faut-il que j'aye l'inhumanité de ne m'affliger point de vostre prison, parce qu'elle rendra la mienne plus douce ? Madame, luy repliqua Cleonice, la perte de ma liberté me seroit bien agreable, si elle pouvoit soulager vos desplaisirs : du moins (luy dit la Reine de la Susiane, en voyant entrer Cyrus dans sa Chambre) ne tient-il pas à vostre illustre Vainqueur, que ma captivité n'ait tout ce qui me la peut rendre

   Page 2485 (page 401 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

douce. Cyrus respondit au discours de Panthée, avec sa generosité ordinaire : en suite dequoy cette Princesse luy a prit, que le Pere de cette belle prisonniere estoit nay sujet du sien, puis qu'il estoit de Clasomene, quoy qu'il eust esté demeurer à Ephese. Qu'ainsi il y avoit long-temps qu'elle connoissoit Cleonice, et qu'elle avoit beaucoup d'amitié pour elle : luy disant encore qu'elle estoit de tres bonne condition, et le conjurant de vouloir la laisser aupres d'elle, avec toutes les Dames de sa compagnie ; quoy quelle ne les connust pas. Cyrus luy accorda tout ce qu'elle voulut : luy disant mesme qu'il luy offriroit leur liberté, s'il ne croyoit que leur presence luy seroit agreable, et la pourroit divertir. En suite, Cyrus demanda à celle de ces Dames qui se nommoit Cleonice, si elle estoit des Amies du Prince Artamas ? jugeant impossible qu'elle ne l'eust pas connu sous le fameux nom de Cleandre. Seigneur, luy respondit elle en rougissant, je dois l'honneur que j'ay d'en estre connuë, au genereux Ligdamis que vous voyez (dit elle en luy monstrant de la main le prisonnier que Chrisante avoit fait) et je ne doute pas que dés qu'il sçaura que nous sommes dans vos chaines, il ne vous prie de nous les rendre les plus legeres que les Loix de la guerre le peuvent permettre. L'illustre Cyrus, interrompit Araminte, n'en fait point porter de pesantes : et il suit bien plus exactement les loix de la generosité, que celles de la guerre dont vous parlez. Pendant qu'Araminte parloit ainsi, Panthée regardoit Ligdamis, et sembloit chercher dans sa memoire à se resouvenir du nom qu'elle venoit d'entendre : puis tout d'un coup luy adressant la parole ; je vous prie de me dire, luy dit-elle en sous-riant, si vous estes d'Ephese ;

   Page 2486 (page 402 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si vostre Pere et Gouverneur du Chasteau d'Hermes ; et si vous estes ce mesme Ligdamis que j'ay oüy dire qui faisoit autrefois profession d'estre ennemy declaré de l'amour, et presques de tous ceux qui en avoient ? Madame, je suis sans doute celuy que vous dites, repliqua-t'il, quoy que je ne sois plus ce que j'estois. Cleonice rougit au discours de Ligdamis : mais pour le changer adroitement, elle dit sans qu'on le luy demandast, qu'estant demeurée malade à la campagne, chez une de ses parentes, elle n'avoit pû se rerirer plustost à Ephese où elle demeuroit : et qu'elle n'auroit mesme osé s'y hasarder, si Ligdamis ne luy eust offert de l'escorter en mesme temps qu'une Soeur qu'il a, qu'elle monstra à Panthée, et qui estoit une fort belle Personne. Cyrus aprenant par cette conversation le nom et la qualité de ce prisonnier, le traitta encore plus civilement qu'il n'avoit fait : s'imaginant que cela ne seroit pas inutile au dessein qu'avoit le Prince Artamas. De sorte qu'apres avoir fait sa visite de longueur raisonnable, il laissa ces belles Prisonnieres aupres de Panthée : ordonnant à Araspe de les traitter avec toute la douceur et toute la courtoisie possible. Mais pour Ligdamis, il le mena avecques luy : assurant ces Dames qu'il en auroit autant de soin, que Panthée en auroit d'elles. En effet en s'en retournant au Camp, il luy parla tousjours : et. luy dit que pour luy tesmoigner combien les Amis du Prince Artamas luy estoient chers, il le laisseroit sur sa foy : et qu'il n'auroit point d'autres Gardes que sa propre generosité. Ligdamis respondit à ce discours avec toute la soûmission, et toute la reconnoissance imaginable : et fit si bien paroistre la grandeur de son esprit par ses judicieuses responses ; que Cyrus dit

   Page 2487 (page 403 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

alors à sa gloire, qu'il n'avoit jamais tant estimé personne en si peu de temps. Lors qu'il fut arrivé à sa Tente, il donna ordre à Feraulas d'avoir soing de ce Prisonnier, comme d'un homme de qui il vouloit gagner l'amitié : cependant comme il avoit remarqué certaines paroles que Ligdamis avoit dites, et que Cleonice avoit rougy deux fois en parlant de luy : il s'imagina qu'il en estoit amoureux, ou pour mieux dire il le connut. Toutesfois pour s'en esclaircir, il ordonna à Chrisante qui s'en retournoit à son Quartier, de dire à Araspe en passant, qu'il fist tout ce qu'il pourroit, pour sçavoir si Ligdamis n'estoit point amoureux de Cleonice ; parce qu'il luy importoit de toutes choses de le sçavoir precisément. Il luy ordonna mesme de luy dire encore ; que s'il ne pouvoit l'aprendre par une autre voye, il allast trouver la Reine de la Susiane de sa part, pour la supplier de vouloir luy dire ce qu'elle en sçavoit, et pour l'assurer qu'il pourroit arriver que pat cette connoissance, la guerre de Lydie finiroit sans combatre : et que ainsi elle auroit la satisfaction de ne voir point son cher Abradate en peril : mais qu'il la conjurast de luy pardonner ce manquement de respect : puis qu'il croyoit que c'estoit le seul qu'il avoit eu pour elle depuis sa prison. Chrisante obeïssant donc à Cyrus, fut en effet trouver Araspe, à qui il dit ce que leur maistre vouloit qu'il fist : mais quelque volonté qu'il eust de luy obeïr, il se trouva toutesfois un peu embarrassé à s'esclaircir de ce qu'il vouloit sçavoir : n'estant pas trop dans l'ordre d'aller demander une semblable chose à des Prisonnieres joint qu'il estoit à croire que quand il le demanderoit, elles ne le diroient pas. De sorte qu'il creût que le mieux estoit de tascher de sçavoir la chose,

   Page 2488 (page 404 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par la Reine de la Susiane. Il fut donc à sa Chambre dés qu'il fut permis d'y entrer, où il trouva desja Cleonice : mais quoy qu'il taschast de tourner la conversation du costé qu'il la vouloit, il ne pût rien descouvrir : si bien qu'il fut à la fin contraint de dire tout bas à Panthée, l'ordre qu'il avoit reçeu de Cyrus : luy faisant comprendre qu'il luy importoit extrémement de sçavoir quel interest Ligdamis prenoit à Cleonice ; et luy disant precisément tour ce que Cyrus avoit ordonné qu'on luy dist. La Reine de la Susiane l'entendant parler ainsi, luy dit qu'elle ne sçavoit autre chose de Ligdamis, sinon que devant qu'elle allast à Suse il estoit si ennemy de l'amour, qu'il n'estoit pas croyable qu'il fust devenu Amant. Que neantmoins comme elle jugeoit bien que cette curiosité que Cyrus avoit, ne pouvoit manquer d'avoir une juste cause, quoy qu'elle ne la comprist pas ; elle luy promettoit de s'en informer. Mais, luy dit elle, pour le pouvoir faire, il faut que je sois seule avec Cleonice : c'est pourquoy retirez vous, et donnez ordre que personne ne nous interrompe. Araspe obeïssant à Panthée sortit comme si elle l'eust envoyé en quelque lieu : en fuite dequoy cette Princesse, apres quelques autres discours, demanda à Cleonice si Ligdamis estoit tousjours de la mesme humeur qu'il estoit autrefois ? Il est sans doute tousjours de fort agreable conversation, repliqua Cleonice : Ce n'est pas ce que je vous demande, luy respondit Panthée, mais je veux sçavoir s'il est toûjours ennemy de l'amour et des Amants. Cleonice rougit à ce discours : et sous-riant à demy ; comme je n'estois pas la confidente de Ligdamis, reprit-elle, lors que j'avois l'honneur de vous voir, je ne sçay, Madame, pour quoy vous me demandez

   Page 2489 (page 405 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une pareille chose. Je vous la demande, luy respondit la Reine de la Susiane, parce qu'il me semble que si Ligdamis a deû aimer, ce ne peut avoir esté que vous. Vous avez mauvaise opinion de son jugement, repartit Cleonice ; au contraire je l'ay fort bonne, repliqua Panthée, et c'est pour cela que je parle comme je fais. Mais apres tout, Cleonice, je veux absolument sçavoir vostre vie, depuis que je ne vous ay veuë. Vous avez sans doute, repliqua t'elle, toute sorte de pouvoir sur moy : mais Madame, j'auray pourtant bien de la peine à vous obeïr : estant certain que je ne pense pas que je puisse me resoudre à vous dire tout ce qui m'est arrivé. Si vous avez avecques vous, reprit Panthée, quelqu'une de vos Amies qui le sçache bien, je contents de vous espargner cette peine ; vous m'obligeriez beaucoup davantage, répondit-elle, si vous voulez m'en dispenser absolument. La Reine de la Susiane voyant qu'elle luy resistoit, la pressa encore plus fort qu'auparavant : et Cleonice jugeant par le credit que cette sage Reine avoit aupres de Cyrus, qu'il seroit advantageux à Ligdamis qu'elle sçeust l'interest qu'elle prenoit en sa personne ; se resolut enfin de luy obeïr. Mais comme elle ne pouvoit obtenir de sa modestie assez de hardiesse pour raconter elle mesme son histoire : Madame, dit-elle à Panthée, je pourrois bien vous dire ce que j'ay pensé : mais je ne pourrois pas si bien vous aprendre tous les sentimens de Ligdamis : c'est pourquoy, si vous avez la bonté de le souffrir, une de ses Amies et des miennes vous dira tout ce que vous voulez sçavoir. Panthée connoissant en effet que la retenuë de Cleonice seroit cause qu'elle reciteroit fort mal ses advantures, quoy qu'elle eust pourtant beaucoup d'esprit ;

   Page 2490 (page 406 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle consentit à ce qu'elle vouloit : si bien que Cleonice ayant fait venir cette Amie de Ligdamis qui estoit aussi la sienne, et qui se nommoit Ismenie : elle la conjura de satisfaire la curiosité de Panthée : apres quoy le retirant toute confuse, elle fut retrouver ses autres Amies : pendant qu'Ismenie commença son recit en ces termes.

Histoire de Ligdamis et Cléonice : différences, ressemblances et amitiés

Profils contrastés

HISTOIRE DE LIGDAMIS ET DE CLEONICE.

Profils contrastés

Comme je sçay que Cleonice a l'advantage d'estre connuë de vostre majesté, je n'ay rien à vous dire de sa condition. Mais, Madame, comme je sçay encore qu'elle partit de Clasomene extrémement jeune, pour venir demeurer à Ephese ; et que depuis cela elle n'a eu l'honneur de vous voir qu'à quelques petits voyages qu'elle a faits à Sardis, pendant que vous y estiez : je pense qu'il ne sera pas hors de propos que je vous die de quelle humeur elle nous parut estre lors qu'elle arriva dans nostre Ville. Vous vous souvenez sans doute bien, Madame, qu'en ce temps là Ephese estoit la plus agreable Ville d'Asie : car quand vous y vintes visiter le Temple de Diane, je sçay que vous en parlastes en ces termes-là, bien que vous n'y tardassiez que quatre ou cinq jours.

   Page 2491 (page 407 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

En effet, comme celuy qui en est gouverneur est un fort honneste home, et que Polixenide sa Femme est une personne de beaucoup d'esprit, ils contribuoient extrémement aux divertissemens de tout le monde : et cette petite Cour, quoy que moins tumultueuse que celle de Sardis, n'estoit pourtant pas desagreable. Vous sçavez, Madame, que lors que le Pere de Cleonice quitta Clasomene pour venir demeurer à Ephese, elle n'avoit pas plus de quinze ans : et vous n'avez pas sans doute perdu le souvenir que Stenobée sa Mere estoit une Personne galante, qui avoit esté tres belle ; qui l'estoit encore assez ; et qui ne pouvoit se resoudre à ne l'estre plus. Si bien que lors qu'elle arriva à Ephese, elle chercha autant le monde, que le monde chercha Cleonice : qui en effet apparut comme un nouvel astre, qui éclipsa tous les autres. Vous pouvez donc bien juger, qu'estant admirablement belle comme elle est ; et ayant outre cela la grace de la nouveauté, elle plût infiniment : de sorte que comme Stenobée ne chassoit pas la compagnie de chez elle, on l'y vit bien tost fort grande, et plus grande qu'on nulle autre Maison d'Ephese. Son admirable Fille attiroit tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens en ce lieu là : tout le monde voulant avoir la gloire d'estre de ses premiers Amis, et de luy avoir rendu les premiers services. Ce qui surprenoit d'autant plus tous ceux qui la voyoient, estoit de remarquer qu'elle connoissoit sa beauté sans avoir de l'orgueil ny de l'affetterie, et qu'encore qu'elle fust une des plus propres et des plus civiles personnes de la Terre, on ne laissoit pas de connoistre qu'elle estoit propre et civile par inclination, et non pas avec un dessein formé de plaire à ceux qui l'aprochoient. Elle prenoit les divertissemens, mais elle ne les cherchoit pas avec

   Page 2492 (page 408 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

empressement : etquoy qu'elle ait, comme vous le sçavez, le plus charmant esprit du monde, pour ceux à qui elle en veut monstrer toutes les richesses ; elle affectoit plustost d'en cacher une partie, que de les faire toutes voir : et je ne connus jamais une personne qui sceust parler si agreablement, ny se taire avec moins de peine quand elle le veut. Voila donc, Madame, quelle fut Cleonice à son arrivée à Ephese : sa Mere y chercha tous les plaisirs, et tous les plaisirs y chercherent son incomparable Fille. Cependant il faut que vous sçachiez, qu'il y avoit alors à Ephese une Fille nommée Artelinde, de fort bonne condition : et de qui la beauté estoit et est encore tres grande. Car à dire les choses comme elles sont, elle a tant de charmes en toute sa personne, et tant d'agrément en toutes ses actions, qu'il n'est pas aisé de se deffendre de l'aimer dés qu'on la voit : estant certain qu'il y a dans ses yeux je ne sçay quel enjouëment obligeant et passionné, qui esmeut le coeur de tous ceux qui la voyent : et qui le prend devant qu'on ait eu loisir de se reconnoistre, et de consulter sa raison : du moins ce grand nombre d'Amants qu'elle a eus, en ont ils parlé de cette sorte, quand ils ont voulu justifier leur passion. Mais Madame, pour achever de vous dépeindre Artelinde, qui a assez de part à cette histoire pour m'obliger à vous la bien faire connoistre : il faut que vous sçachiez qu'il n'a jamais esté une Personne plus Coquette que celle là. Car non seulement elle vouloit gagner des Amants par sa beauté et par son esprit, mais encore par ses soings, par sa complaisance, et par sa civilité : et quand ses particuliers Amis luy en faisoient la guerre, elle s'en moquoit : et leur disoit en riant, que comme les ambitieux soustenoient que l'on ne pouvoit jamais

   Page 2493 (page 409 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

acheter une Couronne trop cher ; elle disoit aussi que l'on ne pouvoit jamais avoir trop de peine à gagner un coeur : et que comme les Conquerans contoient leurs victoires, et ne contoient pas leurs travaux ; elle de mesme ne contoit que les coeurs qu'elle avoit gagnez, et ne se souvenoit plus des soings qu'elle avoit employer pour cela. En effet on peut dire qu'Artelinde n'avoit point d'autres chagrins, que ceux qu'elle ressentoit quelquesfois, quand elle avoit passé un jour sans faire quelque nouvelle conqueste. Cependant vous sçaurez, Madame, que cette Personne avoit une Mere, appellée Anaxipe, la plus sage qui fut jamais ; une Mere, dis je, dont la vertu estoit un peu trop severe : qui condamnoit presques tous les divertissemens innocents : et qui avoit eslevé sa Fille dans une contrainte si grande, qu'on n'a jamais oüy parler d'une pareille chose. Enfin si Stenobée eust esté Mere d'Artelinde, et qu'Anaxipe l'eust esté de Cleonice, la chose eust esté bien plus commode pour ces quatre Personnes. Car l'humeur galante de Stenobée, donnoit de fascheuses heures à Cleonice : Stenobée de son costé, se pleignoit que l'humeur serieuse de sa Fille, luy reprochoit tacitement que la sienne estoit trop enjoüée : Anaxipe ne pouvoit souffrir la galanterie d'Artelinde : et Artelinde ne pouvoit endurer la severité d'Anaxipe. Celle-ci vouloit tousjours estre au Temple pour prier les Dieux : et l'autre n'y vouloit presque aller que pour voir et pour estre veuë. Cependant le hazard ayant fait qu'Artelinde se trouvast voisine de Cleonice, elles se virent d'abord : et cette contrarieté qui se rencontra en toutes choses entre ces deux personnes ; et qui selon les aparences devoit les empescher de se voir ; fut ce qui fut

   Page 2494 (page 410 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cause qu'elles se virent plus que les autres ne se voyoient. Car comme Artelinde voyoit bien plus de monde chez Stenobée que chez sa Mere, elle y alloit tres souvent : et comme Cleonice en trouvoit moins chez Anaxipe que chez elle, elle y alloit aussi autant qu'elle le pouvoit. De sorte que ces deux belles Personnes d'humeur si opposée, estoient pourtant eternellement ensemble : Stenobée estant bien aise que Cleonice vist Artelinde, esperant qu'elle luy osteroit une partie de son humeur serieuse : et Anaxipe estant encore plus satisfaite de la conversation que sa Fille avoit avec Cleonice : croyant que son exemple la corrigeroit, de l'inclination qu'elle avoit à la galanterie. Ainsi on voyoit Cleonice chercher la solitude chez Anaxipe : et Artelinde chercher ses Amants chez Stenobée. Ce n'est pas que la beauté de Cleonice ne fist ombre à Artelinde : mais si ses yeux luy faisoient craindre, son humeur la rassuroit : de sorte qu'en ce temps là, elle paroissoit estre sa meilleure Amie. Comme Cleonice est douce, et qu'en effet Artelinde est fort charmante, elle eut effectivement de l'amitié pour elle : et jusques au point, qu'elle prit la resolution de tascher de la guerir de la foiblesse qu'elle avoit, de ne faire consister sa felicité qu'à entasser victoire sur victoire : et qu'à conquerir des coeurs sans nombre et sans choix : et mesme sans autre dessein, s'il faut ainsi dire, que d'en eslever des Trophées à la fausse gloire dont elle se piquoit d'avoir donné de l'amour à tous ceux qui l'avoient veuë. Il en faloit pourtant excepter Ligdamis, qu'elle ne pût jamais assujettir, quelque soing qu'elle y peust prendre : il est vray qu'elle disoit pour sa consolation qu'il ne l'avoit jamais esté par personne : et en effet Ligdamis n'avoit

   Page 2495 (page 411 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais rien aimé, et mesme selon les aparences il ne devoit jamais rien aimer. Ce n'est pas qu'il ne fust tres honneste homme : mais il sembloit estre si déterminé à s'opposer à cette passion là, que non seulement il disoit qu'il ne pouvoit rien aimer ; mais il n'aimoit pas seulement ceux qui aimoient : et il avoit mesme rompu d'amitié avec un de ses Amis nommé Phocylide, parce qu'il estoit galant de la mesme maniere qu'Artelinde estoit galante : estant certain qu'il n'avoit pas moins porté de chaines differentes, qu'elle en avoit fait porter.

La coquetterie d'Artelinde

Voila donc. Madame, quelles estoient les quatre personnes de qui on parloit le plus à Ephese : Ligdamis, comme le plus honneste homme, estoit estimé de tout le monde, quoy qu'il ne donnast son amitié à qui que ce fust : Phocylide aimoit tout ce qu'il y avoit de beau dans la ville, ou du moins en faisoit semblant : Artelinde estoit aimée de plusieurs, et vouloit l'estre de tous : et Cleonice sans avoir dessein de faire des conquestes, en faisoit pourtant beaucoup. En effet si cette belle Personne eust voulu retenir dans ses Fers tous ceux qui les prirent, l'Empire d'Artelinde eust bien-tost esté détruit : mais elle agit avec tant d'adresse, que sans estre ny rude, ny severe, ny sauvage, elle se delivra de l'importunité que donne la multitude des Amants, à celles qui ne font pas de l'humeur d'Artelinde, et elle fit si bien connoistre que son coeur estoit une conqueste tres difficile à faire, qu'il n'y eut presques plus personne qui osast avoir assez bonne opinion de foy pour l'entreprendre. Grand nombre d'Amans soûpirerent, mais ils soûpirerent en secret, il en faut toutefois excepter un qui s'appelloit Hermodore, qui quitta absolument les chaines d'Artelinde, et

   Page 2496 (page 412 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui s'obstina à porter celles de Cleonice. Neantmoins comme elle n'avoit aucune inclination pour luy, et que (comme je vous l'ay dit) l'humeur galante de sa Mere luy avoit donné de l'aversion pour tout ce qui se pouvoit nommer galanterie ; elle ne respondit point du tout à cette passion : et elle vescut avec une indifference si grande à Ephese, qu'on ne luy pouvoit rien comparer que celle de Lygdamis, qui la voyoit quelques fois. Cependant comme il est bien difficile que l'amitié puisse durer long-temps entre deux personnes de sentimens tres contraires, Cleonice voulut comme je l'ay défia dit, tascher de changer Artelinde, luy faisant la guerre de sa façon d'agir : et voulant mesme luy persuader qu'elle faisoit tort à sa beauté, de souffrir que tant de gens esperassent de pouvoir posseder son coeur. Car enfin (luy disoit Cleonice, un jour qu'elles estoient seules) vous ne me ferez point croire que cette multitude d'Amants qui vous suivent, et qui vous obsedent eternellement, et aux Temples, et dans les ruës ; et aux promenades ; et aux maisons où vous allez ; vous suivent sans esperer : et vous ne me ferez pas croire non plus, qu'ils pussent tous esperer, si vous n'y contribuyez rien. Car à vous parler sincerement, je voy des gens si mal faits parmy vos adorateurs, que je ne pense pas qu'ils pussent jamais se flatter assez pour pouvoir concevoir de l'esperance, si vous ne les flattiez vous mesme, et si vous ne la faisiez naistre dans le fond de leur coeur. J'avoüe franchement, luy dit Artelinde en riant, que je fais tout ce que vous dites : et j'advoüe de plus, qu'un de mes plus grands plaisirs est de tromper l'esprit de ces gens là par des bagatelles, qui leur donnent lieu de croire qu'on ne les

   Page 2497 (page 413 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

haït pas. Mais, reprit Cleonice, pouvez vous appeller bagatelles des choses qui font croire qu'ils ont grande part en vostre esprit ; qu'ils possederont un jour vostre coeur tout entier ; et peut-estre vostre personne ? Ha Cleonice, s'escria Artelinde, vous allez trop loing : et tout ce que je fais pour mes Amants les plus favorisez, ne sçauroit leur donner une si criminelle pensée. Croyez, luy repliqua Cleonice, que je me trompe moins que vous : car puis qu'il s'est trouvé des Amants qui ont esperé au milieu des rigueurs et des suplices qu'on leur faisoit endurer par une cruauté extréme : comment voulez-vous que des gens que vous accablez de faveurs, n'esperent pas tout ce qu'on peut esperer ? Non non, reprit Artelinde, ne vous y trompez point : je partage trop mes faveurs, pour en pouvoir accabler personne : et si je n'avois pas peur que vous me dérobassiez mon secret, et qu'il ne vous prist envie de vous en servir ; je vous descouvrirois le fond de mon coeur, afin de me justifier dans vostre esprit. Mais, ma chere Cleonice, adjousta-t'elle flatteusement, je crains que si je vous descouvre tout ce que je pense, je ne détruise moy-mesme mon Empire. Car enfin s'il vous prenoit envie de joindre un peu d'adresse aux charmes de vostre beauté, je serois absolument perduë : puis qu'infailliblement tous mes Amants seroient les vostres. Vous estes si accoustumée à les flatter, reprit Cleonice, que vous flattez mesme vos Amies sans y penser : mais, Artelinde, ce n'est pas là ce que je veux. Cependant pour vous mettre l'esprit en repos, je vous declare que je ne me serviray jamais de vostre secret : c'est pourquoy ne craignez pas de me dire vos raisons, si vous en avez qui puissent me faire voir qu'il y ait un fort grand plaisir à

   Page 2498 (page 414 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre eternellement obsedée de cent personnes que vous n'estimez point et que vous n'aimez pas, Car il n'est pas croyable que vous puissiez aimer en mesme temps, des hommes blonds ; noirs ; grands ; petits ; serieux ; enjoüez ; incommodes ; agreables ; spirituels ; et stupides : n'estant pas mesme possible que tant de gens pussent estre ensemble dans vostre coeur. Vous avez raison, reprit Artelinde en fiant, aussi vous puis-je asseurer, qu'ils ne sont pas pressez en ce lieu là, car je ne les y laisse point entrer. Mais pourquoy donc, reprit Cleonice, si vous ne les aimez point, agissez vous comme vous faites ? pour avoir le plaisir d'estre aimée, repliqua-t'elle, car enfin, Cleonice, adjousta Artelinde, à quoy sert la beauté, si ce n'est à conquester des coeurs, et à s'establir un Empire, où sans Sceptre ; sans Throsne ; et sans Couronne ; on a pourtant des Subjets et des Esclaves ? Mais des Esclaves, interrompit Cleonice, qui ne servent que pour regner : et des Esclaves encore, dont vous prenez la peine de dorer les fers. Pour moy, dit-elle, si je me meslois d'en donner, mon plaisir seroit de les donner si pelants et si rudes, que je ne pusse douter de la fidelité de ceux qui les porteroient. Si je les voulois un jour recompenser, dit Artelinde, j'en userois comme vous dites : mais ne voulant que m'en divertir, il est juste que je ne les accable pas. Cependant Artelinde, reprit Cleonice, vous faites cent choses fort dangereuses : et que fais-je de si criminel ? repliqua-t'elle ? Vous recevez des Lettres et vous en escrivez, respondit Cleonice ; vous vous laissez tromper de dessein premedité ; vous voulez qu'on vous regarde, et vous regardez les autres ; vous donnez quelques assignations ; où vous ne manquez pas de vous

   Page 2499 (page 415 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

trouver ; et quoy que je sçache bien que tout cela aboutit à dire trois ou quatre paroles en secret, et à faire un grand mistere de peu de chose : apres tout, c'est une assignation ; c'est un secret ; c'est un mistere ; et par consequent c'est un crime : puis qu'à parler raisonnablement, on ne se cache point pour une chose innocente. De plus, vous prenez de petits presents, et vous en faites : vous laissez dérober vostre Portrait, et vous le donnez ; et pour des Rubans, adjousta-t'elle, il n'y a point de Couleur dont vous n'en ayez donné, depuis le blanc jusques au noir. Vous dites de petits secrets à l'un ; vous raillez des autres avec quelqu'un d'eux ; et quoy que vous vous moquiez de tons, je trouve pourtant que vous avez lieu de craindre qu'à la fin tous ces gens là ne se moquent aussi de vous. Car enfin s'il prenoit un jour fantaisie à tous ces Amans favorisez, de s'entredire tout ce que vous avez fait pour eux, où en seriez vous ? je ne serois pas si mal que vous pensez, dit-elle ; pais qu'apres tout, il n'y a pas un homme au monde, qui puisse se vanter que je luy aye jamais accordé la plus legere faveur, de celles que raisonnablement on peut appeller criminelles. Car pour tout ce que vous venez de dire, je vous assure que je ne le nomme pas ainsi : et que je ne voy pas qu'il y ait plus de crime à cela qu'à me parer, et qu'à faire des boucles à mes cheveux : puis que l'on ne se pare que pour se faire aimer, et que je ne fais aussi tout ce que vous me reprochez, que pour retenir certains coeurs legers, que la seule beauté ne retiendroit pas. Mais qu'en voulez-vous faire ? luy dit Cleonice ; ce que j'en fais, reprit-elle ; je veux troubler toute la galanterie des autres ; faire des Femmes et des Maistresses jalouses ; estre aimée de tout ce qui me voit ;

   Page 2500 (page 416 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donner de la crainte et de l'esperance quand il me plaist ; avoir cent divertissemens à choisir ; estre cause que l'on fasse des Vers à ma loüange ; que l'on ne parle que de mes conquestes ; que l'on me suive en tous lieux ; que rien n'eschape de ma puissance : et apres tout cela, je veux n'engager jamais davantage mon coeur, que ce qu'il faut qu'il le soit pour trouver quelque douceur à entendre soûpirer auprés de moy : et pour tout dire enfin, je veux aimer la galanterie, et n'aimer pas un Galant. Cela est un peu dangereux, repliqua Cleonice, car le moyen qu'a la fin il ne s'en trouve pas quelqu'un qui malgré vous embarrasse un peu vostre esprit ? Vous autres froides et serieuses, reprit Artelinde en riant, estes beaucoup plus exposées à cette fâcheuse advanture que je ne le suis : moy, dis je, qui suis si accoustumée aux larmes et aux soûpirs, que mon coeur n'en est plus esmeu. Mais pour vous autres severes, quand vous vous estes deffenduës tres long-temps ; et que vous avez bien fait les fieres et les cruelles ; s'il se trouve quelque Amant hardy, qui s'attache opiniastrement à vous servir, et qui vous force enfin à l'escouter ; deux ou trois larmes amollissent vostre coeur : ou pour mieux dire encore, une estincelle l'embrase : et vous aimez enfin pour le moins autant qu'on vous aime, et mesme un peu plus. vostre temperament est si esloigné de celuy de ces fieres dont vous parlez, reprit Cleonice, qu'il est bien mal-aisé que vous puissiez sçavoir ce qu'elles sont capables de faire. Mais encore une fois, dit Artelinde, dites-moy un peu, Cleonice, ce que vous faites des plus beaux yeux du monde que les Dieux vous ont donnés ? j'en regarde avec estonnement (reprit elle, si toutesfois j'ose tomber d'accord

   Page 2501 (page 417 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils ne soient pas laids) toute la peine que vous prenez à conduire les vostres avec tant d'art, qu'ils puissent obliger tous ceux qui font à l'entour de vous : et donner quelquesfois de l'amour, sans donner de la jalousie. Mais apres tout, Artelinde, ce n'est jamais gueres parmy cent mille Amants de cette espece, que l'on peut trouver un Mary : c'est bien encore moins dans la solitude, repliqua-t'elle, joint que ce n'est pas trop ce que je cherche : car à parler sincerement, je crains si fort d'en rencontrer quelqu'un de l'humeur de ma Mere, que je suis presques resoluë de n'en avoir jamais. Ne songez vous point, adjousta Cleonice, que la jeunesse ne dure pas tousjours ? et que la vieillesse et la galanterie ont une anthipatie si grande, qu'il n'est rien de plus opposé ? Comment serez-vous donc un jour, quand tous vos Galants vous abandonneront ? Ne soyons pas si prévoyante, respondit-elle, car pour moy je me trouve si bien de ne songer pas à tant de choses ; que je ne veux pas croire vostre conseil : ny devenir trop prudente, de peur d'estre malheureuse. Il me suffit, quand je suis à la saison des roses, de regarder dans mon Miroir, si le peu de beauté que j'ay ne durera pas encore jusques aux premieres Viollettes : et quand je m'en suis assurée, je me mets l'esprit en repos. Si tous ceux qui ont esté à la guerre, poursuivit-elle, avoient tousjours raisonne si sagement, et voulut se mettre à couvert de tous les perils qu'on y peut courir, nous n'aurions jamais eu ny Vainqueurs ny Conquerants. Mais, reprit Cleonice, vos yeux n'ont part qu'à la premiere de ces deux qualitez : puis qu'enfin je trouve leurs conquestes si mal assurées, que je ne pense pas qu'on les doive nommer Conquerants.

   Page 2502 (page 418 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Qui dit conquerir, respondit-elle, ne dit pas conserver : et quand il seroit vray que je devrois perdre une partie des coeurs que l'ay assujettis, je n'en meriterois pas moins de gloire. Serieusement, interrompit Cleonice, ne vous changerez vous point ? Sincerement, reprit Artelinde, ne trouvez-vous point ma vie plus divertissante que la vostre ; et ne vous repentez-vous point d'avoir pris un air si severe ? Nullement repliqua-t'elle, et je ne voudrois pas estre de vostre humeur : ny moy de la vostre, reprit Artelinde, c'est pourquoy demeurons s'il vous plaist dans nos sentimens. Aussi bien nous en aimerons nous mieux, adjousta t'elle, car si vous estiez des miens, je vous haïrois peut-estre estrangement : et si j'estois des vostres, nous nous ennuyerons sans doute beaucoup ensemble, quoy que vous m'en puissiez dire. Cleonice voyant qu'elle ne pouvoit rien gagner sur l'esprit d'Artelinde, changea de discours, et peu apres elle la quitta : mais comme elle estoit preste à sortir, elle la r'appella, pour la prier en riant de luy renvoyer cét esclave fugitif qu'elle luy avoit desrobé, voulant parler d'Hermodore. Il ne tiendra pas à moy, repliqua Cleonice, qu'il ne vienne reprendre ses premieres chaines : ce n'est pas encore assez, adjousta-t'elle ; et il faut de plus que vous n'alliez pas toucher le coeur de l'insensible Ligdamis : car je vous advouë que je ne le sçaurois endurer. Vous estes si peu sage, luy dit Cleonice, que je ne vous veux plus respondre : et vous l'estes avec tant d'excés, repliqua Artelinde, que ma folie vaut mieux que vostre sagesse.

L'affinité de Ligdamis et Cleonice

Ce fut de cette sorte que ces deux belles personnes se separerent : Cleonice s'en retournant chez elle dans son Cabinet pour y

   Page 2503 (page 419 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

resver, et Artelinde entrant dans le sien, pour escrire à quelqu'un de ses Galants : estant certain qu'elle n'avoit autre chose à faire en toute sa vie, qu'à songer à entretenir ses intrigues. Au reste, Madame, cette Personne a pourtant malgré toute sa galanterie, une modestie charmante sur le visage : et il y a tant d'art en toutes ses actions, que quiconque ne la connoistra pas, croira quelques fois qu'elle se trouve importunée, de cette multitude d'Amants qu'elle enchaine de sa propre main, et qu'elle conserve si soigneusement. Pour Cleonice, ses occupations estoient differentes : car elle aimoit beaucoup mieux resver dans son Cabinet, ou s'y entretenir avec un Livre, que d'estre accablée de tous les Amis de sa Mere ; ou de tous les Galants d'Artelinde ; ou des pleintes d'Hermodore. Ce n'est pas qu'elle n'aimast fort la conversation : mais elle la vouloit de gens choisis et raisonnables : et comme elle n'estoit pas Maistresse de ses actions, puis qu'elle despendoit d'une Mere de qui les inclinations estoient opposées aux siennes, il faloit qu'elle se contraignist : de sorte qu'elle vint insensiblement non seulement à haïr horriblement la galanterie et les Galants ; mais encore à condamner l'amour en general, comme la plus dangereuse de toutes les passions. Il faloit pourtant voir tousjours Artelinde, et voir aussi tousjours la Chambre de sa Mere toute pleine de cette espece de gens, qui font profession ouverte de n'aller jamais souvent en un lieu sans avoir quelque dessein caché : de ces gens, dis-je, qui sont tousjours empressez : et qui n'ont pourtant jamais d'autre affaire, que de donner sujet de croire qu'ils aiment ou qu'ils sont aimez : et qui aportent mesme bien plus de soing

   Page 2504 (page 420 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à persuader le dernier que l'autre. Cleonice vivois donc de cette sorte malgré qu'elle en eust : mais il est vray qu'elle n'y vivoit pas avec plaisir. Je commençay en ce temps là d'estre assez de ses Amies, mon humeur n'estant pas si esloignée de la sienne que celle d'Artelinde : et comme Ligdamis est mon Patent, et que je le connoissois fort ; apres que nous fusmes entrées en quelque sorte de confiance, je luy en parlois souvent : et luy disois que la conformité qui estoit entre eux estoit si grande, que je m'estonnois pourquoy ils ne se voyoient pas davantage. Quand je rencontrois aussi Ligdamis, je luy parlois de la mesme sorte : ainsi leur aprenant à chacun en particulier quelle estoit leur humeur, ils se connurent mieux par mon recit, qu'ils ne se connoissoient par eux mesmes. Car quand ils se voyoient quelquesfois en conversation, c'estoit une conversation si generale et si tumultueuse, à cause du grand monde qui visitoit Stenobée, qu'ils ne se parloient que rarement. Neantmoins apres ce que j'eus dit de Cleonice à Ligdamis, il s'accoustuma à la voir un peu plus qu'il ne faisoit : et comme j'y allois aussi presques tous les jours, nous nous y trouvasmes souvent ensemble, de sorte que nous nous divertissions un peu mieux que nous n'avions accoustumé. Car durant que Stenobée entretenoit une partie de la compagnie ; qu'Artelinde estoit occupée à conquerir de nouveaux Amants, ou à conserver les anciens ; et que Phocylide, qui comme je vous l'ay dit, estoit aussi fourbe qu'Artelinde estoit galante, faisoit le languissant pour plusieurs Dames à la fois et en mesme lieu : Ligdamis, Cleonice, et moy, nous divertissions à leurs despens : estant certain que je ne pense pas

   Page 2505 (page 421 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il y ait rien de si plaisant, que de regarder sans interest cette espece de galanterie universelle, et que d'escouter ceux qui la font. Car enfin pour l'ordinaire, toutes leurs actions et toutes leurs paroles ont quelque chose de si opposé à la raison et à la sagesse, qu'il y a sans doute beaucoup de plaisir à les observer. Au commencement Cleonice faisoit grande difficulté d'avoir assez de confiance en Ligdamis, pour railler innocemment devant luy de tout ce que nous voyions : et un jour que nous estions seules dans sa Chambre, et que je luy disois qu'elle avoit tort de vouloir passer toute sa vie sans avoir jamais aucune societé particuliere avec personne : j'avouë Ismenie, me dit-elle, que je suis encore bien plus à pleindre que vous ne pensez : car il est certain que de l'humeur dont je suis, si j'estois Maistresse de mes actions, je ne ferois consister la douceur de la vie qu'en l'amitié et en la conversation d'un petit nombre de personnes choisies et raisonnables, qui connussent la veritable gloire et qui l'aimassent ; et qui sans estre capables d'illusions, vissent les choses comme il les faut voir, et ne fissent pas consister leur felicité en des badineries ridicules. Mais, Ismenie, où les prendra t'on, ces personnes raisonnables ? Premierement toutes les Femmes que je connois, excepté vous, sont de trois ou quatre especes : les unes sont coquettes ; les autres sont sages, mais stupides ; quelques-unes ont de la vertu et de l'esprit, mais un esprit mal tourné et peu agreable : quelques autres encore sont artificieuses et meschantes : les belles pour l'ordinaire, sont envieuses et jalouses, les spirituelles ont bien souvent de la suffisance et de l'orgueil : les sottes sont insuportables, et les trop galantes me sont

   Page 2506 (page 422 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en horreur : avec qui voulez-vous donc que je fasse societé ? Il est certain, repliquay-je, que les Femmes d'Ephese presentement, sont presques toutes comme vous venez de les despeindre : mais il y a des hommes fort bonnestes gens, dont on pourroit faire ses Amis. Ha Ismenie, me dit-elle, il n'est gueres plus aisé de trouver ce que je cherche parmy les hommes que parmy les Femmes : ce n'est pas que je ne sois contrainte d'avouër, que s'il estoit possible de rencontrer un fort honneste homme qui ne fust point, je ne dis pas seulement amoureux de cent personnes à la fois comme Phocylide, mais amoureux constant, et de ceux qu'on estime le plus, parmy les gens qui ne condamnent pas absolument cette passion comme je fais, il n'y eust beaucoup de douceur dans sa conversation, et mesme dans son amitié. Car enfin un fort honneste homme sçait pour l'ordinaire plus de choses qu'une fort honneste Femme : son esprit est plus remply ; son entretien eu plus divertissant ; il a plus de complaisance pour une Dame, que les Dames n'en ont les unes pour les autres : et pour tout dire en un mot, il y a je ne sçay quelle disposition dont j'ignore la cause ; qui fait que cette espece d'amitié a quelque chose de plus tendre, et de plus solide. Mais ma chere Ismenie, pour estre comme je le dis, il faut que cét homme ne soit point amoureux : car je vous confesse que je ne me confierois jamais à un homme qui le seroit. Comme nous en estions là, Ligdamis entra dans la Chambre, qui sçachant que Stenobée n'y estoit pas, avoit demandé à voir Cleonice : je ne le vy pas plustost entrer, que prenant la parole, venez, luy dis-je, Ligdamis, venez : car si vous ne me faites trouver ce que Cleonice cherche,

   Page 2507 (page 423 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je ne le trouveray jamais. En verité Ismenie, me dit-elle, je ne trouverois pas bon que vous allassiez dire à Ligdamis tout ce que nous avons dit aujourd'huy : vous le trouverez mauvais si vous voulez, luy dis-je en riant, mais je ne sçaurois m'empescher de luy aprendre la merveilleuse simpathie qui est entre vous : et alors je luy redis une partie de ce que nous avions dit. Apres cela, poursuivis-je, ne faut-il pas advouër, qu'il y a une estrange conformité entre vous et Cleonice ? car enfin vous avez rompu avec Phocylide, parce qu'il estoit trop galant : et elle veut presques rompre avec Artelinde, parce qu'elle a trop d'Amants. Quoy, interrompit Cleonice, Ligdamis a rompu avec Phocylide, parce qu'il estoit amoureux ! Ouy, Madame, repliqua-t'il, et j'ay mesme resolu, en rompant avecques luy, de ne me confier plus jamais à un homme possedé de cette passion : c'est à dire, poursuivit-il, de ne me fier jamais à personne : car ceux qui ne le font pas, le peuvent devenir : et c'est pourquoy je renferme tous mes secrets dans mon coeur. Mais, Madame, adjousta-t'il, Ismenie m'a forcé à vous dire là une chose qui me destruira peut-estre dans vostre esprit : puis qu'enfin estant aussi belle que vous estes, et ayant donné autant d'amour que vous en avez donné ; c'est estre peu judicieux, de vous dire que je hay ce que vous faites naistre si souvent. Ah Ligdamis, s'escria Cleonice, que j'ay de joye de voir un aussi honneste homme que vous de mon advis ! car il est vray que je ne pense pas qu'il y ait rien de si incommode au monde, que d'avoir un Amy amoureux. Pour moy, dit-il, je m'en suis si mal trouvé, que je n'ay garde de condamner ce que vous dites : de grace, dit Cleonice, faites moy la

   Page 2508 (page 424 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faveur de me dire tout le mal que l'amour vous a causé, afin que je me confirme tousjours de plus en plus dans la haine que j'ay pour cette passion. Graces aux Dieux, reprit-il, elle ne m'en a point fait en moy mesme, quoy qu'elle m'en ait beaucoup fait en la Personne de mes Amis. Mais, Madame, sans vous ennuyer par un long recit, je vous diray seulement, qu'estant allé eu Grece pour y voir tout ce qu'elle a d'excellent, j'y rencontray Phocylide, avec qui je fis une amitié tres particuliere : de sorte qu'estant trois mois ensemble à changer tous les jours de lieu, j'en vins au point avecques luy, de luy confier tout ce que j'avois dans le coeur en ce temps là : et mesme tout ce qu'il y avoit de plus particulier en ma vie. Mais à peine fusmes nous revenus à Ephese, qu'il partagea tous mes secrets entre toutes ses Mastresses : de sorte que comme la plus part d'entre elles ne se trouverent pas fort discrettes, ce que j'avois de plus caché dans l'esprit fut sçeu de toute la Ville. Artelinde en son particulier, fit un autre secret à quelqu'un de ses Galants, de celuy que Phocylide luy avoit confié, bien qu'il ne fust pas à luy : ainsi j'esprouvay fort cruellement en cette rencontre, le danger qu'il y a à faire confidence à un homme amoureux. Mais Ligdamis, luy dis-je, tous les hommes ne sont pas aussi indiscrets que Phocylide : je vous assure, interrompit Cleonice, qu'il ne faut plus en effet regarder un homme amoureux comme un autre : et qu'il y a une notable difference à faire. Car enfin, dit-elle, l'amour est une chose qui change absolument tous ceux qui en sont possedez : et je me souviens, adjousta-t'elle, qu'un peu devant que je partisse de Clasomene, il y avoit un homme nommé Cleanor,

   Page 2509 (page 425 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui avoit une amitié la plus grande du monde pour moy : il estoit eternellement au Logis ; il ne pouvoit durer sans me voir et sans me parler ; il me contoit toutes les nouvelles ; il me disoit mesme tous ses secrets ; je ne le voyois jamais inquiet ny resveur ; il avoit un soing continuel de me plaire ; et tout cela sans estre amoureux. Mais je fus fort estonnée, lors que je le vy changer tout d'un coup : il parloit à contretemps, il resvoit presques continuellement, et je vous advouë que durant quelques jours, je craignis qu'il ne m'aimast un peu trop. Cependant je fus bien tost desabusée : car en fort peu de temps je connus ce qu'il avoit dans l'esprit. Ses plus longues visites ne duroient pas plus d'une demy heure : il ne sçavoit plus jamais aucune nouvelle : tout ce qui avoit accoustumé de le divertir chez nous l'ennuyoit : et il devint un homme si different de celuy qu'il estoit devant que d'estre amoureux, que je ne le connoissois plus. Et comme je luy en fis la guerre, il voulut pour s'excuser m'advouër la verité : mais apres cela, il eust voulu ne me parler plus jamais d'autre chose, que de la personne qu'il aimoit : de sorte qu'il me devint si insuportable, que je ne le pouvois plus souffrir. Or Madame, comme j'estois bien aise que Cleonice et Ligdamis se connussent parfaitement, je me mis, afin de leur donner sujet de parler, à prendre un tiers party : et pour cét effet prenant la parole : en verité Cleonice, luy dis-je, vous allez trop loing : car enfin il faut faire difference de la coquetterie à l'amour. Il faut, dis-je, condamner la premiere absolument, et faire quelque exception de l'autre. Point du tout, dit Cleonice : car je vous assure qu'un Amant opiniastre n'est gueres moins incommode

   Page 2510 (page 426 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à l'avoir pour Amy, qu'un de ces Amants universels, qui pour aimer en trop de lieux n'aiment rien : et je ne sçay mesme si ces derniers ne sont pas encore plus divertissants que l'autre. En effet, dit Ligdamis, la belle Cleonice a raison ; puis que du moins ceux cy n'ayant pas l'esprit trop engagé, ont tousjours la conversation enjoüée ; ils ne parlent que de musiques ; de bals ; de promenades ; de Festes ; et de plaisirs, où les autres peuvent prendre part : mais ces Amants effectifs, plus ils sont amoureux et fidelles, plus ils sont renfermez en eux mesmes, et plus ils sont propres à troubler la joye des autres gens. Mais tout à bon Ligdamis, dit Cleonice, ne vous desguisez vous point, et pensez vous effectivement ce que vous dites ? Mais vous mesme Madame, reprit-il, dites vous la verité ; et seroit-il bien possible qu'il se pust trouver une Fille admirablement belle, infiniment aimée ; et infiniment aimable ; qui eust assez de Grandeur d'ame, pour ne se laisser pas toucher à tant de petites choses, qui font pour l'ordinaire la felicité des belles personnes ? Ha Madame, si cela est, les hommes ne doivent sans doute pas avoir de l'amour pour vous, mais ils doivent vous adorer ; estant certain que je ne pense pas qu'il y ait rien de plus rare, que de voir une tres belle Personne ne se foncier pas que ses yeux embrasent ceux qu'ils esclairent. Car, Madame, tous les beaux yeux, pour l'ordinaire, sont des Astres mal-faisants, dont les influences ne font que du mal aux hommes : estant tres vray que les Belles, à parler en general, ne se contentent pas qu'on leur rende des hommages, et qu'on leur offre de l'Encens ; elles veulent des Sacrifices plus funestes : mille coeurs reduits en

   Page 2511 (page 427 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cendre, ne les appaisent pas encore : une prompte mort ne satisferoit pas leur cruauté : elles veulent causer de longs suplices, et de violentes douleurs : et elles font enfin consister tous leurs plaisirs, à faire des miserables. Apres cela, Madame, comment puis-je croire que vous qui avez plus de beauté que toutes celles que je connois, et qui avez esté eslevée comme elles, puissiez renoncer absolument à toutes les douceurs de cét Empire imaginaire, qu'elles pretendent avoir sur tous les coeurs ? vous, dis-je, qui pourriez l'establir bien plus solidement qu'elles. Je ne tombe pas d'accord, interrompit Cleonice, que j'aye assez de beauté pour conquerir ny pour regner : mais il est vray que quand l'en aurois autant qu'il en faudroit avoir pour cela, l'exemple des autres m'auroit bien guerie de cette foiblesse : estant certain que je ne trouve rien de si terrible, que de vouloir faire perdre la raison à ceux qui nous aprochent, et de nous mettre en hazard de la perdre nous mesmes : Car quoy que l'on m'en die, adjousta-t'elle en riant, je croy que l'amour est une maladie contagieuse. personne ne vous l'a pourtant encore pu donner, repris-je en la regardant, bien que j'aye veû souvent aupres de vous des gens qui en estoient bien malades. Vous ne considerez pas, repliqua t'elle, qu'il n'est pas de cette maladie là comme d'une autre : puis que comme vous sçavez, on ne peut prendre que les maux que l'on n'a point ; mais icy on ne prend gueres souvent que les maux que l'on a donnez : et comme c'est une chose qui ne m'est pas arrivée que de donner de l'amour, je ne me suis pas veuë en ce danger. Joint que quand par hasard ce malheur m'arriveroit, j'ay des preservatifs si admirables

   Page 2512 (page 428 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour cela, que je ne craindrois pas de perdre la santé dont je jouïs. Mais Madame, reprit Ligdamis, en ne voulant point que l'on ait de l'amour pour vous, et ne pouvant jamais en avoir pour personne, vous ne vous faschez pas que l'on ait de l'amitié ; et vous ne deffendez pas d'esperer de pouvoir obtenir quelque place en la vostre ? car si vous en usiez autrement, apres vous avoir loüée je vous blasmerois. Le choix des Amis et des Amies, repliqua-t'elle, est si difficile à faire, que je ne sçay s'il n'y auroit point beaucoup de prudence à n'avoir que de la civilité ; de la bonté ; et de la generosité, pour les gens que l'on voit : mais pour de la confiance et de l'amitié, je pense qu'il faudroit n'en avoir du moins que mediocrement. Car enfin (comme je le disois à Ismenie quand vous estes arrivé) je ne veux point d'Amis amoureux : et je ne veux point d'Amie qui soit engagée dans un intrigue ; ny obsedée de mille Galants ; ny stupide ; ny orgueilleuse ; ny toute renfermée dans l'oeconomie de sa maison. En un mot, si je choisissois un Amy, je voudrois qu'il eust toutes les graces de l'esprit, et toutes les bonnes qualitez de l'ame : que je le pusse aimer avec la mesme tendresse que j'aimerois un Frere si je l'avois : sans qu'il pust jamais tourner son esprit du costé de la galanterie. Je voudrois luy pouvoir confier toutes mes pensées : qu'il me confiast aussi toutes les siennes : et que par consequent il n'en eust jamais que de raisonnables. Car vous pouvez bien juger, que je ne voudrois pas qu'en eschange de mes secrets qui n'auroient rien que de pur et d'innocent, il m'en vinst reveler qui ne le fussent pas : et je voudrois principalement, comme je l'ay desja dit plusieurs fois,

   Page 2513 (page 429 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il ne fust point amoureux : et qu'il trouvast mesme quelque seureté à me donner, de ne le devenir jamais. Ligdamis et moy nous mismes à rire du discours de Cleonice, qui le faisoit pourtant selon ses veritables sentimens ; en fuite de quoy prenant la parole ; mais, luy dis-je, que ne choisissez vous Ligdamis, pour estre cét Amy particulier que vous cherchez ? je n'ay pas toutes les bonnes qualitez qu'elle y desire, repliqua-t'il ; et Cleonice aussi, adjousta t'il en riant, a trop de beauté, pour pouvoir m'assurer en son amitié : n'estant pas croyable que de cent mille Amants qu'elle aura, il ne soit bien difficile qu'il ne s'en trouve quelqu'un de qui le mal qu'elle luy aura causé ne soit plus fort que le preservatif qu'elle dit avoir. Je voy bien Ligdamis, luy dit Cleonice, que vous craignez que l'on ne vous engage trop : mais n'aprehendez pas cela : puis que de l'humeur dont je suis, je ne donne sans doute pas mon amitié si promptement. Vous avez raison, luy dit-il, car c'est une chose trop precieuse, pour ne la faire pas esperer long-temps : cependant Madame, adjousta-t'il, vous souffrirez, s'il vous plaist, que je vous donne toute mon estime : en attendant que vous ayez resolu si vous voudrez recevoir toute mon amitié.

Les deux amis contempteurs de l'amour

Comme Cleonice alloit respondre, Artelinde acompagnée de deux de ses Amants, et suivie un moment apres de plusieurs autres, arriva ; qui fit changer la conversation. Ligdamis demeura pourtant, et ne changea mesme pas de place, de sorte qu'il fut le reste du jour entre Cleonice et moy. Un peu apres qu'Artelinde fut arrivée, cinq ou six autres belles personnes vinrent encore : et un moment apres, Phocylide et Hermodore, qui ne pouvant estre

   Page 2514 (page 430 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

placé aupres de Cleonice, en parut si melancolique et si inquiet qu'il m'en fit rire. Cependant lorsque la conversation generale eut duré quelque temps ; que l'on eut un peu parlé de nouvelles ; d'une course de chevaux qui s'estoit faite ; d'habillements ; et d'autres semblables choses : Artelinde, suivant sa coustume, pour ne mescontenter personne, se mit à parler bas les uns apres les autres à tous ses Amants : de sorte que pendant qu'elle en entretenoit un, c'estoit une si plaisante chose pour nous qui n'allions point d'affaire, de regarder les inquietudes des autres ; que je n'ay Jamais passé une apres disnée plus agreablement que je passay celle là. Quelquefois quand Cleonice demandoit malicieusement quelque chose à quelqu'un d'eux, il luy respondoit en deux mots, et presques sans la regarder : voulant tousjours voir Artelinde, afin de pouvoir deviner par les mouvements de son visage, ce qu'elle disoit à son Rival. Que s'il arrivoit qu'elle sous-rist, nous voyions froncer le sourcil à trois ou quatre à la fois : si bien qu'il estoit impossible de n'en rire pas. Un moment apres, Artelinde quittant celuy à qui elle avoit parlé, parloit à un autre pour l'appaiser ; et durant qu'elle l'entretenoit à son tour, elle vouloit quelquesfois regarder si les autres en estoient jaloux, et s'ils ne se consoloient point de leur malheur, à regarder Cleonice. D'autre costé Phocylide n'estoit pas moins occupé qu'Artelinde : car voulant faire croire à Cleonice et à trois ou quatre autres qu'il les aimoit ; ses regards, ton coeur, et son esprit, estoient si partagez, qu'il en paroissoit un peu fou. Car il n'avoit pas plûtost parlé à l'une, qu'il trouvoit lieu de loüer l'autre : il regardoit celle à qui il ne parloit point ; il

   Page 2515 (page 431 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parloit à celle qu'il ne regardoit pas ; il chantoit pour l'une ; il souspiroit pour l'autre ; et il estoit enfin si occupé qu'il nous en faisoit pitié. Cependant le pauvre Hermodore ne disoit pas un mot : et tout chagrin qu'il estoit, de ne pouvoir parler en particulier à Cleonice, ce n'estoit pas un des moins divertissans à observer. Car quand on le forçoit à parler, il avoit une si grande disposition à disputer sur toutes choses, que je pense qu'en l'humeur où je le vy, tout ce qu'il eust pû faire eust esté de ne contredire pas, si l'on eust loüé la beauté de Cleonice. Mais afin qu'il ne manquast rien à ce qui pouvoit augmenter l'aversion de Cleonice et de Ligdamis pour l'amour ; le hazard fit encore qu'un fort honneste homme de la Ville, et une des plus aimables personnes de la Terre qui s'aimoient depuis long-temps vinrent separément chez Cleonice. Et comme cette affection estoit sçeuë de tout le monde, on les observoit assez : de sorte que quand cét Amant entra, ce fut encore une rare chose à voir, que de remarquer avec quel soing il chercha à se mettre aupres de la personne qu'il aimoit. En entrant dans la Chambre, il regarda bien moins où estoit Cleonice pour la salüer, qu'où estoit sa Maistresse, pour se placer aupres d'elle s'il pouvoit. Il n'y fut pourtant pas d'abord, parce que Cleonice malicieusement luy fit donner un Siege en un autre lieu. Mais à la fin il fit toutefois si bien, qu'apres avoir feint d'avoir quelque nouvelle à dire à l'oreille à Phocylide, il se mit en fuite aupres de la personne qu'il aimoit. Au commencement ils parlerent haut, et cette Dame luy fit signe qu'il songeast à ne l'entretenir pas si tost en particulier : Mais insensiblement ces deux

   Page 2516 (page 432 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

personnes, qui ont neantmoins assurément un tres grand esprit, se mirent à parler bas : et peu à peu oublierent tellement qu'ils estoient en une grande compagnie, qu'ils s'entretindrent comme s'ils eussent esté seuls : ne cachant plus les mouvemens de leur visage, et donnant si clairement à connoistre leur passion, que j'en avois honte pour eux. Et bien Ismenie, me dit Cleonice tout bas, trouvez vous qu'il faille faire exception de l'amour constante ; et n'est-il pas vray qu'il faut condamner tout ce qui s'appelle amour ou galanterie ? Ligdamis voulant estre de ce petit secret qu'il comprenoit aisément, s'aprocha : mais Cleonice le repoussant civilement, non, non, luy dit-elle, nous n'en sommes pas encore là : quoy Madame, luy dit-il, vous me traitez comme si j'estois un Galant, moy qui renonce à cette qualité pour toute ma vie ! Vous estes si propre à retire si vous vouliez, luy respondit Cleonice, que je ne voy pas qu'il y ait aparence de se fier legerement à vos paroles. Cependant le soir aprochant, la compagnie se separa : Artelinde embrassant mille fois Cleonice, et se pleignant de ne l'avoir point entretenuë, comme s'il eust bien tenu à elle. Apres que tout le monde fut party, Cleonice dit cent choses agreables, et fit une Satire si plaisante et si divertissante des Galants et de la galanterie, que de ma vie je ne l'avois veuë en si agreable humeur. Ligdamis me vint voir le lendemain, pour me parler de Cleonice, dont il estoit si charmé, qu'il ne pouvoit assez l'admirer : me conjurant de faire ce que je pourrois pour luy en faire avoir l'amitié, ce que je luy promis sans resistance : ne l'assurant pas toutesfois de luy faire obtenir ce qu'il souhaitoit. Il commença donc de

   Page 2517 (page 433 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chercher à voir Cleonice, plus qu'il n'avoit accoustumé : mais comme il y avoit tousjours trop de monde chez Stenobée, il l'alloit quelquesfois trouver chez Anaxipe où elle alloit souvent ; principalement quand Artelinde n'y estoit pas : preferant sans doute la conversation de sa Mere à la sienne, quoy que sa vertu fût un peu severe. Mais en tous les lieux où il la rencontroit il aportoit tousjours grand soing à luy faire connoistre combien il estoit ennemy de l'amour : disant sur cela tout ce qu'un homme d'esprit qui exprimoit ses fentimens pouvoit dire ; de sorte qu'il vint en effet à estre fort estimé de Cleonice.

Le pacte de Ligdamis et Cleonice

Les choses estoient donc en ces termes, lors que Ligdamis la trouvant un jour seule chez elle, parce qu'elle n'avoit pas voulu aller à une promenade où Stenobée estoit avec la moitié de la Ville, il se mit à la presser de nouveau de luy donner son amitié : et à luy protester, afin de l'obtenir plustost, qu'il n'estoit point amoureux. Je le croy, luy dit-elle, mais Ligdamis qui m'assurera que vous ne le deviendrez pas quelque jour ? Moy Madame, luy respondit-il, estant infaillible que puis que je ne le suis point de vous, je ne le seray jamais de personne. Car enfin. Madame, je vous trouve la plus belle chose que l'aye jamais veuë : je vous trouve plus d'esprit qu'à qui que ce soit que je connoisse ny parmy les Femmes ny parmy les hommes : vostre vertu me ravit ; vostre conversation me charme : et malgré tout cela, je ne trouve dans mon coeur que des sentimens de respect et de veneration pour vous. J'y sens encore une amitié fort tendre, je l'advouë ; mais elle est sans desirs et sans inquietude. Ainsi, Madame, puis que tant de beauté ; tant d'esprit ; tant de vertu ; tant d'estime ; et tant de disposition à vous

   Page 2518 (page 434 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aimer, n'ont pas fait naistre l'amour dans mon coeur, vous estes en seureté, et vous ne devez pas refuser mon amitié, ny me priver de la vostre. Aimez moy donc Madame, luy dit-il, de la mesme sorte que vous aimez Ismenie pourveu que ce soit un peu plus : car il me semble que me resolvant à n'aimer que vous seule en toute la Terre, vous ne me devez pas refuser de m'aimer un peu plus qu'un autre. Vous m'exprimez vostre amitié en des termes si forts, reprit Cleonice en rougissant, qu'elle doit, ce me semble, m'estre un peu suspecte : mais Ligdamis ne vous y abusez point, je veux que l'on soit sincere. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je ne sçache bien que vous n'estes point amoureux de moy : mais ce qui me fait vous parler ainsi, est que je crains que vous ne croyiez que je sois peut-estre de celles qui ne font que changer le nom de la chose, et qui souffrent effectivement un Amant, en l'appellant simplement un Amy. Prenez donc bien garde à ce que vous souhaitez de moy : et souvenez vous que l'amitié que je puis accepter, et celle que je puis donner, est une amitié effective, qui a de la tendresse et de la fermeté, mais qui n'a point de foiblesse ny de follie. Je veux, dit-elle, que vous m'aimiez si vous avez à m'aimer comme un honneste homme en peut aimer un autre : et je vous aimeray aussi de la mesme façon que j'aimerois une honneste Fille, si l'en connoissois une assez aimable, pour luy donner mon affection toute entiere. Je n'en demande pas davantage, respondit Ligdamis : je veux encore, adjousta-t'elle, que vous me promettiez avec ferment, que si par malheur vous sentez malgré vous que vous deveniez amoureux de quelque belle Personne, vous me le direz à l'heure mesme, afin que je vous

   Page 2519 (page 435 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

assiste de mes conseils ; que je fortifie vostre raison ; et qu'en cas que vous ne puissiez demeurer libre, je me détache de vostre amitié : Car enfin je vous le declare, des que vous serez amoureux, je ne seray plus vostre Amie. S'il n'y a que cela qui ma mette mal avecques vous, reprit-il, vous la serez donc tousjours : estant certain, comme je vous l'ay desja dit, que puis que je n'ay que de la veneration pour la belle Cleonice, je n'auray jamais d'amour pour personne. Mais Madame, adjousta-t'il en riant, si je devenois amoureux de vous, comment faudroit-il que j'en usasse ; voudriez vous que je vous en advertisse comme d'une autre, dés que je m'en apercevrois ? Nullement, luy dit-elle, et je ne le trouverois pas bon : que faudroit-il donc que je fisse ? repliqua-t'il ; il faudroit, respondit-elle, combatre cette passion et la vaincre sans m'en rien dire ; et si vous ne le pouviez pas, me la cacher du moins si bien que je ne m'en aperçeusse jamais. Mais, respondit-il, tout le monde dit que l'amour ne se peut cacher : il faudroit donc vous cacher vous mesme, repliqua-t'elle, et ne me voir plus du tout. Cependant, adjousta-t'elle en riant, j'espere que cela n'arrivera pas : car enfin le Printemps ne semera plus de roses sur mon teint : j'ay assurément toute la beauté que je suis capable d'avoir : et puis qu'avec toutes mes forces je ne vous ay pas vaincu, vous estes assuré de ne l'estre pas, et qu'ainsi nostre amitié sera eternelle, j'arrivay comme ils en estoient là : et Ligdamis m'apellant à son secours, ils me dirent les termes où ils en estoient, et les conditions de leur amitié. Mais, adjousta Ligdamis, en vous promettant de n'estre point amoureux, et en vous assurant que si par malheur je le deviens, je vous en advertiray : ne dois-je

   Page 2520 (page 436 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point vous demander quelque assurance contre Hermodore, et contre tant d'autres qui vous aiment ? Car Madame, luy dit-il, l'amitié veut encore plus d'esgalité que l'amour. Pour moy, dis je en l'interrompant, je condamne Cleonice a vous promettre ce que vous luy promettez : je n'en fais point de difficulté, reprit-elle, estant si assurée de n'aimer jamais rien, que je ne m'engage pas à beaucoup de chose, en vous accordant ce que vous voulez que je vous accorde.

Une amitié indéfectible

Enfin, Madame, apres beaucoup d'autres semblables discours, l'amitié de Ligdamis et de Cleonice fut liée : et pour la confirmer absolument, ils dirent encore chacun cent mille choses contre l'amour et contre les Amants. Depuis ce jour là, Ligdamis s'estima si heureux, qu'il disoit qu'il n'avoit commencé à vivre, que depuis qu'il connoissoit Cleonice : et elle estoit aussi tellement satisfaite de Ligdamis, qu'elle me remercioit tous les jours, d'avoir contribué quelque chose à leur amitié. Ils vescurent donc avec une confiance entiere : Ligdamis ne formoit pas un dessein, qu'il ne communiquast à Cleonice : s'il faisoit un voyage à la Cour, c'estoit par ses conseils et par ses ordres : et elle gouvernoit sa vie si absolument, qu'elle regla mesme ses connoissances. Elle luy osta quelques Amis, et luy en donna quelques autres : mais tout cela sans Empire et sans tirannie. Ligdamis de son costé, avoit part à ses plus secrettes pensées : elle luy confioit mille petits déplaisirs domestiques, que l'humeur de Stenobée luy causoit : elle luy disoit sincerement ce qu'elle pensoit de toutes les personnes qu'elle voyoit, et de toutes les choses qui arrivoient : et elle luy monstroit les sentimens de son ame les plus cachez si ouvertement, qu'il ne la connoissoit

   Page 2521 (page 437 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gueres moins qu'il se connoissoit luy mesme. Comme Cleonice a non seulement l'esprit grand et fort esclairé, mais qu'elle la encore cultiué avec assez de soing, et- qu'elle sçait cent choses dont elle fait un secret par modestie : elle avoit cette bonté pour Ligdamis, qui sçait beaucoup plus que les hommes de sa qualité n'ont accoustumé de sçavoir, de luy monstrer quelquesfois toutes ses richesses. Quand il estoit à l'Armée avec le Prince Artamas, il luy escrivoit, et elle avoit aussi la bonté de luy escrire : mais si galamment et si bien, que ses Lettres ne le rendoient gueres moins heureux que sa presence. Au retour d'une de ces Campagnes, Stenobée fut à Sardis, et y mena sa Fille : mais comme Ligdamis creut qu'il l'y pourroit servit, il y fut à l'heure mesme pour luy rendre office : et en effet il luy en rendit de fort considerables pendant ce voyage : car comme il s'estoit extrémement signalé à la guerre, le Prince Artamas, qui comme vous le sçavez s'apelloit Cleandre en ce temps là, l'aimoit cherement : de sorte qu'il la servit à sa consideration. Aureste, si Ligdamis sçavoit quelque chose d'agreable, il n'avoit point de repos qu'il ne l'eust dit à Cleonice : qui de son costé avoit aussi la mesme complaisance pour luy. Enfin ils faisoient un eschange si juste de secrets et de confiance, qu'ils n'avoient rien à se reprocher. Il y eut pourtant une chose, qui pensa leur faire une petite querelle qui fut qu'Hermodore continuant d'aimer Cleonice malgré qu'elle en eust, l'importuna un jour de telle sorte, qu'elle se resolut de luy parler si fierement, et si sincerement tout ensemble, qu'il fust contraint de la laisser en repos. En effet elle luy dit des choses si rudes, que je m'estonne qu'il ne s'en rebuta.

   Page 2522 (page 438 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Car comme il la pressoit fort de luy dire pour quelle raison il ne devoit rien esperer : Puis que vous le voulez sçavoir, luy dit elle, c'est pour deux raisons invincibles. L'une, parce que je suis absolument determinée à n'aimer jamais rien et à ne soufrir pas d'estre aimée : et l'autre, que quand je voudrois aimer quelqu'un, ce ne seroit jamais Hermodore. Ainsi vous n'avez qu'à regler vostre vie sur mes paroles, qui partent effectivement de mon coeur sans aucun desguisement. Apres que Cleonice eut prononcé ce cruel arrest à ce malheureux Amant, elle nous le dit à Ligdamis et à moy, et nous l'en remerciasmes tous deux : parce qu'il troubloit fort souvent nostre conversation. Mais apres que Cleonice eut fait cette confidence à Ligdamis, nous sçeûmes qu'Artelinde qui s'estoit mis dans la fantaisie d'assujettir ce coeur qui paroissoit estre si rebelle à l'amour, avoit fait cent petites choses pour luy, qu'il ne nous avoit pas dites : ce qui irrita si fort Cleonice, que j'eus quelque peine à l'appaiser. Neantmoins en ayant adverty Ligdamis, il fut à l'heure mesme la trouver : et il luy fit si bien connoistre que ç'avoit esté par modestie qu'il avoit caché la folie d'Artelinde, que ce renoüement d'amitié devint encore plus estroit qu'il n'estoit auparavant : et je pense pouvoir dire, que cette affection avoit presques toute la delicatesse et toute la tendresse de l'amour, sans en avoir le déreglement ny l'inquietude : estant certain qu'ils avoient autant de plaisir à se voir et à s'entretenir, que si cette passion les eust possedez : quoy qu'ils n'eussent pas toutes les impatiences qui la suivent, ils en vinrent pourtant au point, qu'ils avoient de la jalousie, sans avoir de l'amour ; estant tres vray que Cleonice craignoit continuellement que Ligdamis

   Page 2523 (page 439 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne devinst amoureux : et que Ligdamis aussi apprehendoit estrangement que quelque Amant ne luy ostast l'affection de Cleonice. Car ils estoient tous deux persuadez esgalement, (et peut-estre avecques raison) qu'il n'est pas possible qu'une grande amour et une grande amitié puissent estre ensemble dans un mesme coeur. Cette espece de jalousie n'avoit pourtant rien de fascheux, et ne produisoit rien de funeste : au contraire, elle ne faisoit que fournir à la conversation, et que la rendre plus obligeante et plus agreable. Ces deux personnes s'estimoient donc si heureuses, et Cleonice en son particulier estoit si contente, qu'elle en embellit encore. Cependant elle se destachoit autant qu'elle pouvoit d'Artelinde, de qui l'humeur luy devint à la fin insupportable, par la connoissance qu'elle eut que cette image de fausse gloire qu'elle s'estoit mis dans l'esprit, ne s'en effaceroit jamais. En effet, comme nous sçavions tout ce qu'elle faisoit par Phocylide, qui croyoit obliger fort Cleonice de le luy redire ; nous estions espouvantées de voir qu'une personne eslevée par une Mere si vertueuse et si sage, fust capable d'une si grande foiblesse. Car enfin son coeur ne se guerissoit point de l'envie de faire tousjours conquestes sur conquestes, sans distinction et sans choix. Or comme le Temple de Diane attire une quantité de monde effrange à Ephese, il ne venoit pas un homme de qualité en ce lieu-là, qu'elle ne voulust qu'il portast ses chaisnes ; ou du moins qu'il n'en fist semblant. Et certes elle en vint à bout : estant certain que tout le monde la suivoit. Et comme nous cherchions un jour, Cleonice, Ligdamis, et moy, la raison pourquoy une mesme Beauté pouvoit plaire à tant d'humeurs differentes, et à

   Page 2524 (page 440 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des gens de Nations si esloignées : nous conclusmes que l'esperance qui asseurément est tousjours avecques l'amour, non seulement naist avec elle, et la nourrit : mais que mesme elle la precede quelquesfois et la fait nature, estant mesme vray qu'il est assez difficile (à parler en general) de voir une belle et jeune personne, qui donne lieu de croire que sa conqueste n'est pas impossible, sans s'y attacher durant quelque temps : quand ce ne seroit que par curiosité. Joint aussi que l'on pouvoit presques dire, qu'un homme eust esté deshonnoré, s'il n'eust pas eu quelque petite faveur d'Artelinde : et il l'eust encore esté davantage, s'il s'y fust attaché long-temps. Mais si nous nous estonnions de voir comment Artelinde en pouvoit tant enchainer ; nous estions encore espouventez comment Phocylide en pouvoit tant tromper comme il en tronpoit. Nous sçavions toutesfois qu'il y avoit trois ou quatre personnes dans Ephese, qui croyoient toutes en estre passionnément aimées : et nous tombions d'accord apres cela, que nous avions beaucoup d'obligation aux Dieux, de nous avoir donné des sentimens plus raisonnables.

L'artifice d'Artelinde

Cependant les frequentes visites de Ligdamis à Cleonice, commencerent de faire quelque bruit, et de blesser l'esprit d'Artelinde : qui ne pouvoit croire, suivant la coustume des Dames galantes, qu'il pûst y avoir de societé entre un homme et une Femme sans galanterie. Et comme elle avoit un despit estrange d'avoir fait tant de choses inutilement, sans pouvoir gagner le coeur de Ligdamis ; elle vint à les haïr tous deux. Phocylide en mesme temps desesperé de n'avoir jamais pû persuader Cleonice ; et venant à soupçonner que c'estoit peut/estre parce que Ligdamis n'estoit pas mal avec elle,

   Page 2525 (page 441 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vint à les, haïr aussi : de sorte que chacun de leur costé songeant à leur nuire, ils prirent des chemins differens pour y parvenir. Car Artelinde entreprit de donner de la jalousie à Cleonice : et Phocylide d'en donner à Ligdamis ; se resolvant toutesfois de tascher auparavant de s'esclaircir un peu mieux de ses soupçons. Artelinde voyoit sans doute beaucoup moins Cleonice qu'à l'ordinaire, mais elles se voyoient pourtant encore quelquesfois : de sorte qu'un jour qu'elles estoient ensemble et seules ; Artelinde, suivant son dessein, fit venir à propos de parler de toutes les reprimandes qu'elle luy avoit faites de sa galanterie. Et comme c'est une des plus adroites personnes de la Terre, et la plus flateuse : apres luy avoir dit cent choses obligeantes et tendres ; n'est-il pas vray, luy dit-elle, ma chere Cleonice, que vous ne vous retirez insensiblement de mon amitié, que parce que vous avez creu que tout ce que je vous disois un jour que nous estions seules, estoit en effet mes veritables sentimens ? Il est vray, reprit Cleonice, qu'il y a un si grand raport de vos paroles à vos actions, que je n'ay pas creu en devoir douter : et à vous parler sincerement, je ne pense pas que j'aye eu tort de vous croire. Si cette croyance, respondit-elle, ne me coustoit pas vostre affection, je ne m'en soucierois pas beaucoup : car pour le monde en general, il y a desja long-temps que je me suis mis l'esprit : au dessus de tout ce qu'il peut dire et penser. Mais pour vous, ma chere Cleonice (adjousta-t'elle, avec une dissimulation estrange) il n'en est pas ainsi : puis que je ne puis souffrir que vous m'ostiez la place que vous m'aviez donnée dans vostre coeur : C'est pourquoy je vous prie d'avoir la sincerité de me dire si vous ne

   Page 2526 (page 442 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me pouvez aimer, telle que le vous parois estre. Cleonice qui creut qu'Artelinde luy parloit sincerement, veu la maniere dont elle s'exprimoit ; luy advoüa ingenument, qu'elle ne pouvoit donner son amitié sans son estime : et qu'il luy estoit absolument impossible d'estimer une personne qui avoit la foiblesse de sacrifier sa veritable gloire, pour une gloire imaginaire et chimerique, comme estoit celle d'avoir tousjours à l'entour de soy mille faux adorateurs comme ceux qui l'environnoient. Car enfin, adjoustoit-elle, ne vous y trompez point ; tous ces gens là ne vous aiment pas tant que vous le croyez : et pour en faire l'espreuve, ostez leur l'esperance pour un mois, et vous verrez combien il vous en demeurera. Ce n'est pas (poursuivit-elle, voyant qu'Artelinde vouloit l'interrompre) que je doute du pouvoir de vostre beauté : et que je ne sçache bien que vous avez cent belles qualitez, qui vous rendroient tres recommandable, si vous ne les destruisiez pas par vostre procedé : mais c'est que je connois un peu mieux que vous, ceux que vous abusez et qui vous abusent : et que je voy avec des yeux plus desinteressez, et avec un jugement plus libre, le précipice où vous vous exposez à tomber. Au reste, comment voulez-vous que je croye que vous pensez à moy, lors que vous avez l'esprit remply de cent personnes que vous voulez qui pensent à vous ? et comment me puis-je fier en l'affection d'une Fille, qui passe toute sa vie à tromper ceux qui l'approchent, et à desguiser ses sentimens ; et de qui le coeur est partagé entre mille gens que je n'estime pas ? Voyez apres cela si j'ay tort de ne vouloir pas vous aimer. Encore, adjousta-t'elle, si vous n'aviez qu'une violente passion, je vous pleindrois : et ne

   Page 2527 (page 443 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pouvant avoir de confiance en vostre amitié, j'aurois du moins de la pitié pour vous ; et je pourrois mesme esperer que si vous en guerissiez, je vous pourrois encore aimer quelque jour : Mais la maladie que vous avez, estant une maladie incurable, je pense que j'ay eu raison de me détacher de vous, autant que la bien-seance me l'a pû permettre. Ha ma chere Cleonice, luy dit-elle, que vous me connoissez mal ! mais c'est trop differer, adjousta cette artificieuse Fille, à me mettre en estat d'obtenir vostre compassion, si je ne puis obtenir vostre amitié. Advoüons donc, dit-elle, advoüons en rougissant, ce que nous avons si long-temps caché : et ne trompons pas du moins la personne de toute la Terre que nous aimons le plus apres. . . . . Artelinde s'arresta à ces paroles : et portant la main sur son visage, comme pour cacher sa confusion, elle fut un moment sans parler : puis feignant de s'estre un peu remise ; pardonnez-moy ma chere Cleonice, luy dit-elle, le desordre de mon discours et de mon esprit : mais estant sur le point de vous advoüer ce que je n'ay jamais dit à personne, je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme : et quoy que ma volonté me porte à vous descouvrir le fonds de mon coeur, je sens pourtant bien que ma bouche ne vous dira pas aujourd'huy le nom de celuy qui me fait vivre comme je fais. Cleonice ne sçachant ce qu'Artelinde luy vouloit dire, et ayant en effet quelque curiosité de le sçavoir : je vous entends si peu, luy dit-elle, que je ne vous sçaurois respondre : vous m'entendrez bien tost, repliqua Artelinde en soûpirant. Sçachez donc, ma chere Cleonice, adjousta-t'elle, que bien loin d'estre cette Personne indifferente, qui aime la galanterie universelle ;

   Page 2528 (page 444 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et qui n'attache son esprit à aucun objet particulier, je suis la plus malheureuse Fille de la Terre ; parce que je suis engagée dans un attachement le plus fort et le plus constant qui sera jamais. Quoy, interrompit Cleonice, Artelinde aimeroit quelque chose fortement et constamment ! ha si cela pouvoit estre, adjousta-t'elle en riant, je pense qu'encore que je condamne l'amour en toute autre, je luy pardonnerois presques d'en avoir. Pardonnez-le moy donc, dit-elle, car il est vray que tout ce que vous blasmez en ma conduite, vient de ce qu'il y a une personne au monde que j'aime mille fois plus que moy-mesme, et qui regle toute ma vie. Et cét Amant heureux, interrompit Cleonice, veut que vous en favorisiez mille autres ? Il le veut sans doute, repliqua-t'elle, afin de mieux cacher la veritable passion qu'il a dans le coeur et que j'ay dans l'ame : estant certain que si on sçavoit nostre affection, nostre hon-heur seroit détruit pour tousjours. Il est vray, adjousta-t'elle, que nostre artifice a si bien reüssi, qu'il n'y a personne à Ephese qui soupçonne rien de l'innocente intelligence que nous avons ensemble : c'est pourtant un homme de la premiere qualité, et un des plus estimez parmy les honnestes gens. Je le trouve du moins un peu bizarre, dit Cleonice, de vouloir vous faire passer dans la croyance de tout le monde pour ce que vous n'estes pas : mais quand on ne peut estre heureux par nulle autre voye, repliqua-t'elle, il faut bien enfin s'y resoudre. N'a-t'il jamais esté jaloux, de ceux mesmes qu'il a voulu que vous favorisassiez ? luy demanda Cleonice : tres souvent, repliqu'a-t'elle, et c'est ce qui est cause que quelquefois je rompts avec ceux qu'il semble que j'aime le mieux. Ainsi ma

   Page 2529 (page 445 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chere Cleonice, quand vous croyez que je suis si gaye et si contente, lors que mille adorateurs m'environnent, c'est lors que je suis le plus à pleindre. Car enfin je voy tousjours tout ce que je n'aime pas, et je ne voy pas trop souvent tout ce que j'aime. Jugez donc, ma chere Cleonice, si vous n'estes pas bien cruelle, de vouloir m'oster vostre amitié : et de vouloir m'accabler de toutes sortes de malheurs. Je vous demande pardon, adjousta-t'elle, de ne vous nommer pas aujourd'huy la Personne qui engage mon coeur : mais je n'en ay pas la force, et je voudrois, s'il estoit possible, que vous l'eussiez deviné. Je ne veux pas seulement l'essayer, repliqua Cleonice, n'estant pas d'humeur à vouloir sçavoir les secrets d'autruy ; principalement quand ils font de cette nature. Cependant, Artelinde, croyez que je vous pleins plus que je ne faisois, quoy que je ne vous blasme gueres moins. Mais apres tout, quel que puisse estre vostre Amant, je le condamne d'une estrange sorte de sacrifier vostre gloire à son caprice. Si je vous l'avois nommé, reprit-elle, vous cesseriez peut estre de le condamner : car il n'y a pas au monde un homme plus sage que luy. Voila, Madame, de quelle façon cette conversation se passa, qui embarrassa extrémement Cleonice : parce qu'elle ne voyoit gueres d'apparence à ce que luy disoit Artelinde : mais elle en voyoit encore moins que ce fust une fourbe : ainsi ne sçachant que penser là dessus, elle y pensoit pourtant avec assez d'attention. Neantmoins comme elle sçavoit bien que l'on n'est pas Maistre des secrets d'autruy, elle renferma celuy là dans son coeur : et n'en dit rien à Ligdamis ny à moy.

Histoire de Ligdamis et de Cléonice : méprise

La lettre révélatrice

Quelques jours se passerent de cette sorte ; en

   Page 2530 (page 446 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

suite de quoy estant allé rendre la visite à Artelinde, cette artificieuse Fille, qui l'attendoit avec impatience, et qui s'estoit preparée à la recevoir en particulier, en faisant semblant de se trouver un peu mal, et en faisant dire qu'elle n'y estoit pas excepté à elle, ne sçeut pas plustost qu'elle la demandoit, qu'elle mit sur sa Table un Tiroir ouvert, où il y avoit diverses choses : et entre plusieurs Tablettes, il y avoit droit au dessus une Lettre où il y avoit à la subscription,LIGDAMIS A LA BELLE ARTELINDE.

La lettre révélatrice

Cependant cette malicieuse personne s'estoit retirée dans son Cabinet : s'imaginant avec beaucoup de vray-semblance, que Cleonice reconnoistroit cette escriture, et prendoit peut-estre cette Lettre. Et en effet, elle ne se trompa pas : Car Cleonice ne fut pas plustost dans la Chambre, que voyant ce Tiroir sur la Table, elle s'en aprocha : croyant y aller trouver beaucoup de choses qui la divertiroient. Mais elle n'eut pas plustost jetté les yeux dessus, qu'elle reconnut le caractere de Ligdamis elle ne l'eut pas plustost reconnu, qu'elle prit la Lettre : et elle ne l'eut pas plustost prise, qu'entendant venir Artelinde, qui l'avoit regardée faire par la porte de son Cabinet, elle la cacha : et fit semblant de brouiller tout ce qui estoit dans ce Tiroir, disant qu'elle cherchoit seulement des Vers, ne voulant pas voir ses Lettres. Artelinde ravie de remarquer ce petit desguisement de Cleonice, osta ce Tiroir d'entre ses mains avec beaucoup d'empressement : car enfin, luy dit-elle, insensible Cleonice, vous reçeustes si

   Page 2531 (page 447 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mal la confidence que je vous fis l'autre jour de ma foiblesse, que je suis resoluë à ne vous en dire jamais davantage que ce que je vous en ay dit : et je ne sçache presque rien que je ne fisse, plustost que vous descouvrir qui est la Personne que j'aime. Cleonice qui depuis un moment mourroit d'envie de sçavoir s'il estoit possible que Ligdamis fust amoureux d'Artelinde, se mit à la presser de luy dire qui c'estoit, mais ce fut inutilement : de sorte que n'en pouvant venir à bout, et l'impatience de lire la Lettre qu'elle avoit prise la pressant trop, elle fit sa visite fort courte, et s'en retourna chez elle. Elle n'y fut pas si tost, qu'allant droit à sa Chambre, sans entrer à celle de sa Mere où il y avoit beaucoup de monde ; elle ouvrit cette Lettre, et y leut ces paroles.

La lettre révélatrice

LIGDAMIS A LA BELLE ARTELINDE

La lettre révélatrice

J'Advouë que vous estes la plus admirable Personne de la Terre : continuez de grace ces aimables tromperies, qui font tant d'heureux et de malheureux tous les jours : et ne craignez pas que cela vous puisse destruire dans

   Page 2532 (page 448 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mon esprit. Vous y estes en termes que rien ne sçauroit y apporter de changement : plus vous conquesterez de coeurs, plus vous me plairez, et plus vous aurez, de part à mon admiration. Je ne vous dis point celle que vous avez en mon ame : il suffit que vous vous souveniez de ce que je vous du le dernier jour que j'eus l'honneur de vous parler en particulier, car je n'oserois vous l'escrire. C'est bien assez que j'aye eu la hardiesse de vous le dire une fois : et que je vous proteste seulement icy, que les sentimens que je vous dis que j'avois pour vous ne changeront jamais : et qu'ainsi je seray jusques à la mort ce que j'estois il y a trois jours.

La lettre révélatrice

LIGDAMIS.

La lettre révélatrice

Apres avoir leu cette Lettre, Cleonice demeura si surprise, qu'elle ne sçavoit que penser : car comme elle avoit desja sçeu quelques autres petites choses qui s'estoient passées entre Artelinde et Ligdamis, elle ne doutoit point qu'il n'y eust quelque espece d'intrigue entre ces deux personnes : et elle estoit si irritée, de voir que Ligdamis fust capable de cette foiblesse, qu'elle ne pouvoit s'imaginer qu'elle pust le voir, sans luy tesmoigner sa colere. Car, disoit-elle, s'il est amoureux d'Artelinde, je le mespriseray estrangement ; et s'il ne l'est pas, je rompray du moins avecques luy : ne pouvant non plus souffrir qu'il soit fourbe, que je puis endurer qu'il soit Amant. Cependant, adjoustoit-elle, il sçait tout le secret de mon coeur, j'ay raillé cent fois avecques luy d'Artelinde : je luy ay dit tout ce que je pensois : et selon les aparences,

   Page 2533 (page 449 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il en entretenoit cette Personne. Toutesfois, poursuivoit-elle, s'il luy avoit dit l'amitié que nous avons contractée ensemble, elle ne m'auroit pas parlé comme elle a fait. Mais comment puis-je raisonner juste là dessus, puis que ceux qui sont sinceres, ne devinent pas aisément ce que pensent ceux qui ne le sont point ? Ce qu'il y a de constant, c'est qu'il faut rompre avec Ligdamis ; et ne nous exposer jamais plus à estre trompée. Il faut ne se fier à personne : il faut n'aimer qui que ce soit : et il faut vivre enfin avec autant de precaution parmy ceux qui se disent nos Amis, qu'avec ceux qui se declarent estre nos ennemis. Elle resolut pourtant de ne dire pas encore à Ligdamis ce qu'elle croyoit sçavoir de luy : ne sçachant pas mesme encore bien si elle luy feroit seulement la grace de l'accuser de son crime, et de le luy reprocher.

Troubles et inquiétudes

Comme elle estoit donc en cet estat, Ligdamis entra dans sa Chambre, qui venoit de la part de Stenobée la querir pour aller à son Apartement. D'abord qu'elle le vit, elle prit en diligence la lettre qui causoit son inquietude, et la cacha avec beaucoup de precipitation : paroissant si interdite, que quand Ligdamis eust esté son Mary, et que cette Lettre eust esté d'un Galant, elle ne l'eust pas paru davantage. Cleonice ne put toutesfois serrer cette Lettre si promptement, qu'il ne l'eust entre-veue : et elle ne se deguisa pas si bien, qu'il ne connust qu'elle avoit quelque chose de facheux dans l'esprit, et que sa presence l'importunoit. De sorte que s'arrestant à deux pas d'elle, Madame, luy dit-il, j'avois pris avecques joye la commission que Stenobée m'a donnée de vous venir querir, parce que j'estois persuadé que je ne vous pouvois jamais contraindre : mais

   Page 2534 (page 450 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je voy bien, Madame, qu'il ne se faut pis assurer à sa bonne fortune. Car enfin vous cachez une Lettre que vous ne voulez sans doute pas que je voye : et vous me faites voir si clairement dans vos yeux, que je vous incommode, que je n'en sçaurois douter. Vous sçavez Ligdamis, luy dit-elle, que nous ne sommes pas Maistres des secrets d'autruy : c'est pourquoy comme je n'ay aucun interest à tout ce que contient cette Lettre, je ne vous la montre pas. Cependant, adjousta-t'elle, il faut obeïr à l'ordre que vous m'avez aporté : et en disant cela, elle se mit en effet en estat de sortir de sa Chambre, et d'aller à celle de Stenobée. Ligdamis voulut l'en empescher, et la conjurer de luy dire auparavant ce qu'elle avoit dans le coeur, mais elle ne luy respondit point, et le força d'aller avec elle dans la compagnie, où ils parurent tous deux fort resveurs : s'observant avec un si grand soin, qu'ils remarquerent et firent remarquer aisément leur chagrin. Pour Ligdamis, il ne sçavoit ce qu'il avoit car il n'osoit rien déterminer dans son coeur contre Cleonice. Mais pour elle, il n'en estoit pas ainsi : car plus elle voyoit d'inquietude dans les yeux de Ligdamis, plus elle l'accusoit : s'imaginant que la connoissance qu'il avoit de sa foiblesse, luy donnoit de la confusion, et estoit la veritable cause du desordre qui paroissoit dans son esprit. Durant cela, Phocylide qui vouloit sçavoir precisément si Ligdamis estoit amoureux, feignit de l'estre pendant quelques jours, suivant sa coustume, de la Soeur de Ligdamis, qui est icy avecque nous : et comme cette personne a beaucoup d'ingenuité, il ne luy fut pas difficile de sçavoir d'elle, ce qu'il en vouloit aprendre sans qu'elle crûst mesme luy rien dire d'important.

   Page 2535 (page 451 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais il estoit bien embarrassé, de sçavoir que Ligdamis n'estoit jamais fort inquiet ny fort empressé ; qu'il ne faisoit point un secret des Lettres de Cleonice ; et qu'au contraire, comme elles estoient admirablement belles, il prenoit plaisir à les monstrer : et qu'enfin il ne paroissoit amoureux, que par ses frequentes visites, et par les louanges qu'il donnoit continuellement à Cleonice, quand il le pouvoit faire à propos. Il trouvoit mesme, que cette derniere chose, n'estoit pas absolument une marque d'amour : et il ne sçavoit comment raisonner ny que croire. Comme il n'estoit pas d'humeur à aimer fortement, il n'estoit pas fort inquiet : car pour l'ordinaire, la jalousie des hommes de cette sorte, se peut plustost nommer curiosité que jalousie. Pour Artelinde, elle triomphoit en secret, d'avoir connu qu'elle avoit donné de l'inquietude à Cleonice : cette joye n'estoit pourtant pas tout à fait tranquille ; parce qu'elle avoit un sensible dépit, d'estre contrainte de ne douter point qu'il n'y eust quelque affection secrete entre Ligdamis et Cleonice. Car si cela n'estoit pas, disoit-elle, jamais elle ne se seroit advisée de prendre cette Lettre et de la cacher : et si elle ne prenoit pas un interest bien particulier en Ligdamis, dont elle a assurément reconnu l'escriture, elle n'auroit pas fait une visite si courte, et elle auroit eu moins d'impatience. Voila de quelle sorte raisonnoit Artelinde : de qui nous avons sçeu tous les sentimens depuis ce temps là, n'estant pas d'humeur à en faire jamais un grand secret. Cependant Ligdamis ne pouvant deviner de qui estoit cette Lettre, que Cleonice avoit cachée si promptement ; ny d'où pouvoit venir l'inquietude qu'il avoit

   Page 2536 (page 452 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

remarquée dans son esprit, ne pouvoit penser à autre chose : et lors qu'il fut retourné chez luy, il ne luy fut pas possible de pouvoir souffrir la conversation de qui que ce fust. Il s'estonna toutefois de se sentir si inquiet : et il se fâcha contre luy mesme, de n'estre pas maistre de son esprit : luy semblant que l'amitié toute seule, ne devoit point estre capable de donner de si fâcheuses heures : et croyant en effet qu'il n'avoit point d'amour pour Cleonice, il ne pouvoit assez s'estonner, de sentir que la veuë de cette Lettre qu'elle avoit cachée, luy eust causé une si sensible douleur. Neantmoins, disoit-il, puisque l'amitié peut estre tendre, elle peut estre inquiete ; on peut craindre de perdre une Amie, aussi bien qu'une Maistresse ; et je ne suis pas raisonnable, de m'estonner d'avoir de l'inquietude de ce que je ne puis sçavoir d'où peut venir que Cleonice m'a traitté aujourd'huy d'une maniere si estrange Trouvant donc qu'il avoit raison d'estre en peine, il attendit le lendemain avec beaucoup d'impatience, afin de tascher de s'esclaircir de ses doutes : il ne put toutefois pas le faire si tost : parce qu'encore qu'il allast de fort bonne heure chez Cleonice, il trouva qu'elle estoit desja sortie. Mais, Madame, ce qui avoit causé sa diligence, estoit qu'elle s'estoit mis dans la fantaisie de faire dire a Artelinde, tout ce qui s'estoit passé entre Ligdamis et elle, afin de le pouvoir mieux convaincre d'estre amoureux. Ce n'est pas qu'elle ne crûst absolument qu'il l'estoit : car outre sa lettre, elle scavoit encore que le Pere de Ligdamis estoit resolu de ne souffrir jamais que son Fils se mariast, si ce n'estoit à une personne qu'il luy avoit proposé vingt fois pour estre sa Femme : de sorte qu'elle expliquoit tout ce qu'Artelinde

   Page 2537 (page 453 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy avoit dit, de la façon que cette artificieuse Fille le vouloit : qui avoit basty toute sa fourbe sur cela, et sur la lettre de Ligdamis. Pour achever donc de s'esclaircir tout à tait, Cleonice fut trouver Artelinde dans sa Chambre : où. Elle ne fut pas plustost, qu'elle la conjura de vouloir luy descouvrir entierement son coeur : et de luy vouloir nommer cét Amant bizarre, qui vouloit qu'elle en eust cent mille. Cleonice, luy dit Artelinde, il faloit estre plus pitoyable que vous ne fustes l'autre jour, quand je vous racontay mon malheur : mais presentement vous ne le sçaurez jamais : car non seulement vous eustes trop de cruauté, mais j'ay encore à vous dire, pour vous oster l'envie de m'en presser davantage, que celuy dont vous voulez que je vous die le nom, ayant sçeu que nous avions eu une conversation particuliere ; il luy a pris une telle frayeur que je ne vous descouvrisse quelque chose de nostre intelligence, que depuis hier il m'a escrit trois fois, pour me dire qu'il rompra absolument avecque moy, s'il aprend que je vous fasse confidence de l'affection que nous avons liée ensemble : c'est pourquoy, Cleonice, je ne puis plus vous rien dire. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que ce procedé ne m'estonne ; parce que je ne cromprends point par quelle raison il craint si fort que vous ne sçachiez nostre secret ; n'ignorant pas qu'il vous estime beaucoup. Enfin, adjousta cette malicieuse Personne, je vous advouë que si vous estiez un peu moins severe que vous n'estes, j'aurois lieu de croire que cét homme là vous dit aussi bien qu'à moy qu'il vous aime : et qu'ainsi il nous trompe toutes deux. C'est pourquoy Cleonice (poursuivit-elle avec une finesse extréme) s'il y a par

   Page 2538 (page 454 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

hazard quelqu'un qui malgré vostre fierté, vous die quelquesfois de ces agreables mensonges qui ne desplaisent pas mesme à celles qui ne les croyent point, advoüez-le je vous en conjure, et nommez moy la personne qui vous les dit : vous promettant que si vous nommez celuy que je n'ose nommer, je vous l'advoüeray à l'heure mesme. Car, adjousta-t'elle, j'ay depuis un moment l'esprit en tel estat, que j'ay plus d'envie de vous dire son nom, que vous n'en avez de le sçavoir : parlez donc Cleonice, parlez afin que joignant nos interests et nos ressentimens, nous haïssions ensemble celuy qui aura eu la hardiesse de vouloir partager son coeur entre nous deux. Pour moy (dit Cleonice assez interdite, de ce qu'elle trouvoit avoir sujet de se confirmer en l'opinion qu'elle avoit conçeuë de Ligdamis) comme personne ne me dit de galanteries, je ne puis satisfaire ny vostre curiosité ny la mienne : Ha Cleonice, dit Artelinde, vous dites cela trop generalement pour estre çreuë ! car comment voulez-vous que les hommes qui vous voyent, ne vous disent pas du moins qu'ils vous trouvent belle, puisque moy mesme, qui ne puis pas avoir de l'amour pour vous, ne m'en sçaurois empescher ? Cependant, adjousta-t'elle, vous devriez me parler avec plus de sincerité : puis que je me suis confiée en vous, de choses plus importantes. Je ne veux pas, Cleonice, vous obliger à me dire que vous aimez : mais advoüez-moy seulement qu'on vous aime, et qui vous aime. Je voy bien, poursuivit elle, que vous ne le voulez pas faire, puis que vous ne nommez pas seulement Hermodore : je ne le nomme pas en effet, reprit Cleonice, tant parce qu'il ne me parle plus gueres, que parce que je sçay bien que ce n'est pas celuy

   Page 2539 (page 455 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec qui vous avez une intelligence secrette. Comme elles en estoient là, Ligdamis qui avoit enfin apris où estoit Cleonice, et qui l'y estoit venuë chercher, entra dans la Chambre : dés qu'il parut, Cleonice rougit, et Artelinde contrefaisant l'interdite, retira un peu son siege de Cleonice, comme si elle eust eu peur que Ligdamis eust remarqué qu'elle luy parloit bas. Cette conversation ne fut pas fort agreable, excepté pour Artelinde ; qui avoit quelque maligne joye, malgré son dépit, de remarquer l'inquietude de Cleonice ; qui ne pouvant plus souffrir d'estre seule avec une personne de l'humeur d'Artelinde, et avec un Amy peu sincere, tel qu'elle croyoit Ligdamis, se leva pour s'en aller. Mais luy se levant aussi, luy presenta la main pour luy aider à marcher quoy que sa visite fust si courte, que c'estoit presques faire une civilité à Artelinde que d'en user de cette sorte. Cependant Cleonice s'imaginant que ce n'estoit que pour mieux feindre, que Ligdamis vouloit sortir avec elle, ne vouloit pas qu'il la conduisist : si bien que pour l'en empescher, elle luy dit qu'elle n'alloit pas chez elle : adjoustant avec un sous-rire forcé, qu'elle ne vouloit pas se faire haïr de deux si honnestes personnes à la fois, en les separant si-tost. Artelinde repliqua à cela, avec sa finesse ordinaire : et Ligdamis y respondit, sans sçavoir pourquoy Cleonice parloit ainsi. Car elle avoit un serieux sur le visage, qui ne luy permettoit pas de croire que ce fust un Compliment fait sans dessein : si bien qu'il s'obstina à la vouloir du moins conduire jusques à son Chariot, et en effet il l'y conduisit. Il ne put mesme se resoudre à r'entrer chez Artelinde, quelque courte qu'eust esté sa visite : et il voulut voir si Cleonice avoit

   Page 2540 (page 456 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit vray, lors qu'elle l'avoit assuré qu'elle n'alloit pas chez elle. De sorte qu'il la suivit de loing : Et comme Cleonice, qui avoit eu quelque curiosité de voir s'il r'entreroit chez Artelinde, vit qu'il la suivoit, elle creut que c'estoit pour la mieux tromper : si bien qu'elle ne se soucia pas, encore qu'elle luy eust dit qu'elle n'alloit pas chez elle, de s'y en aller. Aussi bien le despit qu'elle avoit dans l'ame, ne luy eust-il pas permis de faire des visites ; et de passer le reste du jour à parler de choses indifferentes, en ayant une qui luy tenoit tant au coeur. Ligdamis, apres l'avoir veuë r'entrer dans sa maison, ne douta plus qu'il ne fust fort mal avec elle : il creut mesme que ce malheur ne luy estoit arrivé, que parce que quelqu'un y estoit fort bien : et il s'imagina enfin, que la Lettre qu'il avoit veuë, aussi bien que tout ce que Cleonice luy avoit dit, estoit une preuve convainquante, d'un attachement particulier. Elle n'ose, disoit-il, m'advoüer sa foiblesse : et elle aime mieux avoir l'injustice de manquer à tout ce qu'elle m'a promis, que de confesser qu'elle n'a pû demeurer libre. Cependant, disoit-il encore, c'est estre peu équitable. toutesfois (adjoustoit-il, car il nous a depuis raconté tous ses sentimens) j'ay tort de trouver si mauvais, qu'elle n'ose dire ce que j'aurois bien de la peine à dire moy mesme, si un semblable malheur m'estoit arrivé, quoy que la bien-seance ne soit pas égale entre nous. Mais du moins a-t'elle tort, de ne rompre pas d'amitié avecque moy un peu plus civilement. Voila donc, Madame, de quelle sorte Ligdamis raisonnoit : qui voulant s'esclaircir absolument, fut à l'heure mesme chez Cleonice. Et comme il fut assez heureux pour trouver la porte

   Page 2541 (page 457 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ouverte, il entra sans estre aperçeu de ceux à qui Cleonice avoit ordonné, en rentrant chez elle, de dire qu'elle n'y estoit pas : Si bien que montant droit à sa Chambre, il la surprit extrémement. Madame (luy dit-il apres l'avoir salüée) je ne pensois pas que les petits mensonges fussent permis, entre des personnes qui se sont promis une amitié sincere : cependant, si j'osois vous accuser, je me pleindrois avecque raison, de ce que vous m'avez dit que vous ne veniez pas chez vous. Je n'avois pas dessein d'y venir, reprit-elle, quand je vous l'ay dit : et j'ay changé d'avis depuis cela. Ha Madame, s'escria Ligdamis, n'adjoustez pas crime sur crime ! et s'il est vray que vous ne me jugiez plus digne de vostre amitié, ou que vous ne la puissiez plus conserver pour moy, rompez du moins de bonne grace. Je ne demande pas mesme, qui est ce bien-heureux de qui les Lettres vous sont si cheres, et de qui vous conservez si bien les secrets. Ce bien-heureux dont vous parlez, reprit-elle aigrement, est plus de vostre connoissance que de la mienne : je ne connois pourtant point de gens, repliqua-t'il, qui puissent meriter les graces que vous luy faites. Je tombe d'accord avecque vous, reprit-elle, qu'il n'a jamais merité celles que je luy ay accordées ; pourquoy donc (luy dit il, sans entendre pourtant ce qu'elle luy disoit) en avez vous fait vostre Amy ou vostre Amant ? car je ne sçay laquelle de ces deux qualitez il possede. Pour cette derniere, repliqua-t'elle, laissons-la à Artelinde : et pour l'autre, j'espere qu'il ne la possedera pas long-temps. Artelinde a tant d'Amants (reprit Ligdamis tousjours plus embarrassé) qu'il n'est pas aisé que je devine de qui vous voulez parler : II est vray, dit-elle assez fierement

   Page 2542 (page 458 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais Cleonice a si peu d'Amis, que vous l'amiez desja deviné si vous l'aviez voulu. Mais Ligdamis, une fausse honte vous ferme la bouche : à moy Madame ! reprit-il fort surpris, dites plustost qu'un veritable respect m'impose silence, et m'empesche de vous accuser. Vous porteriez la hardiesse trop loin, adjousta-t'elle, d'estre si coupable, et de vous vouloir pleindre. Je le fais toutesfois, reprit-il, mais je le fais avecque respect : C'est pourquoy sans me pleindre aigrement, je vous suplie seulement, Madame, d'avoir la generosité de me dire sincerement, s'il n'est pas à propos que je n'aye plus d'amitié pour vous ? Car bien que l'amitié, non plus que l'amour, ne soit pas une chose volontaire ; neantmoins je vous delivreray de la peine que ma presence vous donne : et je ne troubleray plus la joye de cét heureux Inconnu, dont les Lettres vous sont si cheres. Je vous assure, luy dit-elle, que celuy qui a escrit la Lettre qui vous tient tant au coeur, est une personne que je ne verray plus, dés que je vous auray perdu de veuë.

L'impossible clarification

L'impossible clarification

Ligdamis fort espouventé de ce que Cleonice luy disoit, se mit à la presser de luy parler plus clairement : et alors s'estant determinée à rompre absolument ce jour là avecque luy, elle tira de sa poche la Lettre qu'elle avoit prise chez Artelinde : et la luy monstrant, voyez, luy dit-elle, voyez foible et dissimulé que vous estes, si celuy qui a escrit cette Lettre, est mon Amant ou mon Amy : ou plustost s'il n'est pas le plus fourbe de tous les hommes. Ha Madame, s'escria-t'il, que les aparences vous trompent, si vous croyez que cette Lettre soit une marque d'amour pour Artelinde ! Ha Ligdamis, s'escria-t'elle à son tour, que vous estes trompé vous mesme, si vous croyez

   Page 2543 (page 459 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il ne faille que de la hardiesse à nier vostre crime pour vous justifier ! Non non (adjousta-t'elle, luy imposant silence de la main, et parlant tousjours) on ne m'abuse pas si aisément : et dés que je ne me confie plus, les plus fins ont bien de la peine à me tromper. Cependant Ligdamis estoit bien moins affligé, de voir qu'elle se pleignoit de luy, qu'il ne l'estoit lors qu'il pensoit avoir sujet de se pleindre d'elle : parce qu'il sçavoit bien qu'il n'estoit pas coupable. Mais dés qu'il vouloit parler pour dire ses raisons, elle l'en empeschoit : et luy disoit qu'elle vouloit dire toutes les siennes auparavant. Mais Madame, luy disoit-il malgré elle : vous n'en avez point de bonnes : Quoy, reprenoit-elle, vous ne trouvez pas que j'aye sujet de vous croire le plus fourbe de tous les hommes, de feindre comme vous faites, de condamner l'amour ; d'affecter d'en faire une Satire continuelle ; et de rompre en aparence avec tout le monde, par une sagesse extréme : pendant que vous avez la foiblesse d'aimer Artelinde, et que vous avez la folie de vouloir qu'elle soit environnée de Galants, pour cacher vostre galanterie ! Mais croyez moy Ligdamis, elle feint trop bien : et ce coeur que vous croyez peut-estre si absolument à vous n'y est gueres. Cependant j'ay à vous dire, que je ne veux plus de vostre amitié : et que ne vous ayant promis la mienne, qu'à condition que vous ne seriez point amoureux, je suis quitte envers vous de tout ce que je vous avois promis. Quoy Madame, reprit Ligdamis, vous pouvez croire que j'aime Artelinde ! Quoy Ligdamis, adjousta-t'elle, j'en pourrois douter, apres avoir leû la Lettre que je tiens, et apres ce qu'Artelinde m'a dit ! Artelinde,

   Page 2544 (page 460 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

reprit-il, est une artificieuse, dont toutes les paroles doivent estre suspectes : mais Madame, pour la Lettre dont il s'agit, si vous en compreniez le veritable sens, vous verriez qu'elle est bien esloignée d'estre une marque d'amour. J'advouë Madame, adjousta-t'il, que j'ay fait une faute de vous faire un secret de l'extravagance d'Artelinde : mais apres tout, ce n'est pas un crime irremissible. Au contraire, vous devriez m'en avoir quelque obligation : car si j'ay caché sa foiblesse, ç'a esté par le respect que je porte à vostre Sexe, seulement pour l'amour de vous : ainsi vous seriez bien cruelle et bien injuste, si vous m'en vouliez punir. Je vous proteste luy dit-il, que je ne suis point amoureux d'Artelinde ; que je ne l'ay jamais esté ; et que je ne le seray jamais. Que si apres cela vous n'estes pas encore satisfaite, et que vous veüilliez que je vous die ce qui m'est arrivé avec cette personne ; il faut que je vous suplie auparavant, pour ma propre satisfaction, de ne tesmoigner jamais sçavoir rien de ce que je m'en vay vous découvrir : Car enfin Artelinde est si peu sage qu'elle m'en fait pitié : Ce n'est pas, adjousta-t'il, que cette personne soit capable de ces especes de crimes, dont la seule pensée vous feroit rougir : estant certain que jamais pas un de ses Amants les plus favorisez, n'a rien obtenu d'elle qui pust blesser directement la vertu. On peut dire toutesfois que cette vertu qui fait les autres plus retenuës, est ce qui la fait plus hardie : car parce qu'elle sçait bien que ceux qui la servent, ne peuvent accuser la sienne d'aucun deffaut, elle ne fait point de difficulté de dire ; d'escrire ; et de faire cent mille choses, fort esloignées de la bien seance.

   Page 2545 (page 461 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Voila bien de la precaution, interrompit Cleonice, pour excuser une personne que l'on n'aime pas : Ligdamis voyant donc par l'air dont Cleonice luy parloit, qu'il faloit en effet qu'il s'expliquast nettement, quelque repugnance qu'il y eust, il fut contraint de luy advoüer, que s'estant trouvé un jour aupres d'Artelinde, elle l'avoit engagé avec tant d'art, et tant de hardiesse tout ensemble, en une conversation de galanterie, qu'il ne s'estoit jamais trouvé plus embarrassé. Mais encore (luy dit Cleonice, qui avoit beaucoup d'envie de sçavoir comment cela c'estoit passé) que vous pouvoit elle dire ? car je ne comprends pas qu'il soit possible qu'une personne comme Artelinde, puisse parler la premiere d'une pareille chose : et j'ay bien assez de peine à concevoir, comment on peut seulement l'escouter. Comme elle sçait, repliqua Ligdamis, qu'elle n'aime pas, elle ne se soucie point de dire des choses flateuses : je voudrois pourtant bien, reprit Cleonice, que vous m'eussiez raconté tout ce qu'elle vous dit : car encore une fois, je ne comprends pas de quelle façon on peut dire des choses obligeantes, à ceux qui n'en disent point. Ligdamis voyant enfin qu'il ne pouvoit se justifier, qu'en obeïssant à Cleonice, se mit à luy raconter ce qu'elle desiroit d'aprendre : estant assez resveur aupres d'Artelinde, luy dit-il, elle me demanda la cause de ma resverie, que je ne luy dis point du tout : parce que je n'en avois point d'autre, que celle d'estre engagé en conversation particuliere, avec une personne d'humeur si opposée à la mienne. Je luy respondis donc, avec assez d'ambiguité : de sorte que comme elle est fort enjoüée ; elle me dit en soufriant, qu'elle

   Page 2546 (page 462 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit eu plus d'un Amant en sa vie, qui avoient agy comme j'agissois, lors qu'ils l'aimoient sans oser le luy dire. Je vous proteste, luy dis je en riant aussi, que ce n'est point : pour cette raison que je resve : car enfin si j'avois le malheur d'estre amoureux de vous, je ne vous en ferois pas un secret. Vous voulez dire, me respondit elle, que je ne fais pas tant de difficulté d'entendre de pareilles choses, que vous deussiez craindre de me descouvrir vostre passion, sçachant bien ce que tout le monde me reproche ; mais apres tout, si vous m'aimez quelque jour, vous ne me le direz pas si aisément que vous pensez : car vous vous estes si mal à propos engagé à vous declarer ennemy de cét te passion, que vous auriez honte de vous en desdire. Cependant, adjousta-t'elle en riant, peut estre m'aimez vous desja un peu : et ce qui me le fait presques croire, c'est que je remarque que vous me fuyez, et que je vous suis redoutable. Voila une marque d'amour bien extraordinaire, luy dis je ; toute extraordinaire qu'elle est, adjousta t'elle en raillant tousjours, il faut bien que cela soit ainsi : car enfin mon miroir me die que mon visage ne fait point de peur ; ma conversation n'est pas si chagrine, que l'on me doive fuïr ; et assez de gens la cherchent pour n'en douter pas. De sorte qu'il faut conclurre, que vous me fuyez parce que vous craignez que je ne vous surmonte : et que vous ayant vaincu je ne vous enchaine. La captivité est en effet un si grand malheur, luy dis je ;que quand je vous ferois par cette raison, je ne serois pas coupable ; mais Madame, adjoustay-je, comme je suis sincere, il faut que je vous die que ce n'est point pour cela que j'esvite vostre conversation : et que c'est seulement parce qu'en

   Page 2547 (page 463 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

effet je ne sçay de quoy vous entretenir. Comme je n'ay que de l'admiration pour vostre beauté, je ne puis pas vous aller dire ce que je ne sens point : de vous conter des nouvelles de la guerre qui est presques par toute l'Asie, vous ne les aimez guere de cette espece : de parler contre la galanterie, ce seroit chercher à disputer contre vous : de loüez la liberté, à une personne qui fait tous les jours cent Esclaves, ce seroit estre peu judicieux : de dire tousjours que l'on n'aime rien, et que l'on ne vent rien aimer avecque passion, on passeroit pour rustique eu pour barbare aupres de vous ; de sorte que ne sçachant que vous dire, je vous suis autant que la bien-seance me le permet. Du moins, me dit-elle, puis que vous estes d'humeur à me parler si franchement aujourd'huy, dites moy un peu precisement quels sont les sentimens que vous avez pour moy : avez vous de l'indifference ; de l'aversion ; de la haine ; du mespris ; de l'estime ; de l'amitié ; ou de l'amour ? je vous proteste, luy dis-je en riant, qu'excepté ces deux derniers sentimens, j'ay un peu de tous les autres : car j'ay beaucoup d'indifference, pour les conquestes que vous faites : j'ay de l'aversion pour la multitude de gens que vous favorisez : j'ay de la haine et du mespris pour quelques uns de vos galants : et je fais beaucoup d'estime de la grandeur et de la vivacite de vostre esprit. Mais encore, dit elle, que resulte-t'il de tous ces divers sentimens que vous avez ? et à parler, en general, comment me regardez vous ? je regarde, luy dis-je, comme une des plus belles Personnes du monde ; Mais la moins aimable, parce qu'elle est trop aimée. Encore, me dit-elle, n'est-ce pas avoir fait peu de chose, de tirer une loüange de l'ennemy

   Page 2548 (page 464 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

declaré de la galanterie. Car enfin, Ligdamis, vous en sçavez allez pour n'ignorer pas, que c'est la premiere marque d'amour que l'on donne. Quoy qu'il en soit, adjousta-t'elle en raillant tousjours, si par hazard je vous blesse malgré que vous en ayez, comme je sçay que vous n'aimez pas la presse, je vous promets de rompre les chaines de plus de six de mes Esclaves pour l'amour de vous. Ils s'estiment si heureux, luy dis-je, de porter vos chaines, qu'il vaut mieux les laisser dans vos fers que de m'en accabler. Je ne vous verray pourtant jamais en particulier, me dit-elle, que je ne m'informe de vous, quel progrez j'auray fait dans vostre coeur. Voila donc Madame, poursuivit Ligdamis, quelle fut la conversation d'Artelinde et de moy : à trois jours de là, l'ayant rencontrée en un lieu où elle monstra des Vers de la fameuse Sapho, qu'on luy avoit envoyez de Mytilene ; je la priay de me les prester, mais elle ne le voulut pas ; me disant seulement qu'elle me les envoyeroit : et en effet elle me les envoya le soir, avec une Lettre, dont celle que vous tenez est la responce. Il faudroit ce me semble (dit Cleonice apres avoir paisiblement escouté Ligdamis) que je visse cette Lettre, pour pouvoir croire ce que vous dites : il ne sera pas difficile, adjousta-t'il, car je pense avoir dessigné quelque chose sur le costé qui n'est point escrit, pour la fortification d'Ephese, dont l'illustre Cleandre m'a chargé. Vous ne voulez pas dire, reprit Cleonice, que vous l'avez conservée par affection : je ne le veux pas en effet, dit il, car je me tiendrois deshonnoré, si j'avois la moindre tendresse pour Artelinde, bien loin d'avoir de l'amour. Cependant, Ligdamis sans perdre temps,

   Page 2549 (page 465 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

envoya un des siens qui estoit fort intelligent, chercher ce qu'il vouloit avoir, et on le luy aporta en effet : mais quoy que cette Lettre fust rompue en quelques endroits, Cleonice y leût pourtant ces paroles : apres avoir toutesfois regardé derriere, si Ligdamis avoit dit la verité, et avoir connu qu'il ne mentoit pas.

L'impossible clarification

ARTELINDE A LIGDAMIS.

L'impossible clarification

Pour sous tesmoigner combien j'ay profité de vostre derniere conversation, vous SÇAUREZ qu'il y a trois jours que je n'ay voulu enchainer personne, tant il est vray que j'ay dessein de vous plaire. Mandez moy de grace, quel progrez je suis faire dans vostre coeur par cette voye, afin que je ne m'y engage pas trop, s'il estoit vray que je n'y pûsse rien advancer : mais consultez et vous plus d'une fois, auparavant que de me respondre.

L'impossible clarification

ARTELINDE.

L'impossible clarification

   Page 2550 (page 466 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres que Cleonice eut leû cette Lettre, et qu'elle l'eût regardée attentivement, elle dit à Ligdamis qu'elle en avoit beaucoup d'Artelinde, et que ce n'estoit point là son escriture. Il en vray, luy dit il, mais c'est qu'elle en a plusieurs : et qu'elle n'escrit pas à ses Amis, du mesme carractere qu'elle escrit à ses Amants. Et en effet, luy dit-il, si vous voulez obliger Phocylide à vous en monstrer, vous verrez que ce que je dis est vray. Tant y a, Madame, que Ligdamis parla si bien, qu'il disposa Cleonice à le croire : il luy fit remarquer que la Lettre d'Artelinde estoit une prenne infaillible de la conversation qu'il disoit avoir eue avec elle : déferre que la confrontant avec la response qu'il y avoit faire, il ne pouvoit plus y avoir lieu de le soupçonner. Outre cela, Cleonice se souvenant qu'Artelinde luy avoit dit que ce pretendu Amant qu'elle disoit aimer, vouloit qu'elle vescust comme elle vivoit, il paroissoit clairement que c'estoit un mensonge, ou que du moins ce n'estoit pas Ligdamis ; puis qu'elle luy escrivoit que pour luy plaire, il y avoit trois jours qu'elle n'avoit en chainé personne.

Histoire de Ligdamis et de Cléonice : réconciliation

Les rapports de l'amitié et de l'amour

Comme Cleonice estoit donc fort occupée à examiner toutes ces choses, j'entray dans sa Chambre : et m'ayant dit leur brouillerie, j'achevay de les accommoder, et de justifier Ligdamis. Car je n'allois voir Cleonice ce jour là, que pour luy monstrer une Lettre qu'Artelinde avoit escrite à un de ses adorateurs qui estoit mon Parent : et comme elle se trouva estre du mesme carractere que celle que Ligdamis monstroit, Cleonice luy fit des excuses de ce qu'elle l'avoit accusé. En fuite dequoy, ils se firent de nouvel les protestations d'amitié, et recommencèrent de vivre comme auparavant : c'est, à dire avec beaucoup

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de douceur et de confiance, sans que les artifices d'Artelinde ny de Phocylide pussent les troubler. Il est vray que ces deux personnes ne s'attachoient pas absolument à leur nuire ; parce que elles avoient tant d'occupations differentes, qu'il n'estoit pas possible qu'elles pussent donner tout leur temps à une mesme chose. Pour Hermodore, comme il n'aimoit que Cleonice, il ne faisoit rien que l'observer ; mais quoy que les fréquentes visites de Ligdamis luy donnassent de fascheuses heures, il cachoit sa douleur autant qu'il pouvoit. Car comme Cleonice luy avoit deffendu de luy donner nulle marque d'amour, il n'osoit pas en donner de jalousie, et souffroit ses maux en secret. Pour nous, on peut dire que nous menions une vie fort douce : Cleonice ne sentoit presques plus les chagrins que l'humeur de Stenobée luy donnoit, dés qu'elle les avoit dits à Ligdamis ; qui de son costé sentoit diminuer tous ses desplaisirs, et redoubler toutes ses joyes, par la part que Cleonice y prenoit : et pour moy, celle que j'avois en l'estime de ces deux Personnes, faisoit que je me trouvois fort heureuse. J'estois celle qui leur aprenois les nouvelles de la Ville, et principalement celles d'Artelinde : Il me souvient mesme, qu'un jour ayant sçeu qu'un de ses Amants estant allé à un voyage, et ayant laissé un Frere qu'il avoit aupres d'elle pour estre son Agent, il en estoit devenu amoureux : et qu'elle n'avoit pas laissé de souffrir qu'il l'entretinst de son amour. Je leur racontay toute cette Histoire, qui avoit cent circonstances estranges. Pus apres en avoir bien parlé ; pour moy, dit Cleonice, je ne comprens pas trop bien, comment on peut devenir amoureux d'une personne, apres qu'il y a si longtemps qu'on la voit sans l'aimer : car enfin,

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de la maniere dont je m'imagine cette passion, il me semble qu'elle doit surprendre l'esprit tout d'un coup, et non pas venir peu à peu comme l'amitié. Au contraire, luy dis je, je trouve bien moins estrange, que l'on vienne à aimer une personne, en la connoissant plus parfaitement ; que devoir des gens qui aiment avec excés, dés le premier instant qu'ils voyent, ce qu'ils doivent aimer. S'il est vray, interrompit Ligdamis, que l'amour soit un effet d'une puissante simpathie, plustost que d'une connoissance parfaite : il est certain qu'il y a moins de sujet de s'estonner, de voir que l'on ai me dés le premier instant, ce que l'on est forcé d'aimer malgré soy ; que de remarquer qu'il y ait des gens qui n'aiment que long-temps apres avoir veû les personnes pour qui ils ont cette inclination secrette : quoy que j'aye oüy dire que cela est arrivé quelquesfois. Du moins, adjousta Cleonice, suis je persuadée, que l'on ne passe pas de l'amitié à l'amour : et qu'il seroit plus aisé d'aimer une personne pour qui l'on n'auroit que de l'indifference, qu'une pour qui on auroit une amitié fort tendre. Pour moy, luy dis-je, il ne me semble pas que vous ayez raison : car enfin, quoy que vous m'en puissiez dire, c'est estre dans une disposition plus grande à avoir de l'amour, lors que l'on estime ; que l'on aime ; que l'on cherche ; et que l'on se plaist en la conversation d'une personne, que lors qu'on ne la connoist point ; ou qu'en la connoissant, on n'a que des sentimens fort indifferents pour elle. Ainsi je pense ne me tromper pas, en disant qu'entre une violente amitié, et une amour mediocre, il y auroit bien autant de chaleur dans le coeur de ceux qui n'auroient que de l'amitié, que dans celuy de ceux qui auroient de l'amour,

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comme je viens de le dire. Ha Ismenie, s'écria Cleonice, vous me faites la plus grande frayeur du monde, de parler comme vous faites ! car si vous me persuadez, vous me ferez haïr Ligdamis. Vous seriez bien injuste, interrompit-il, ce n'est pas qu'assurément Ismenie n'ait raison en une chose, quoy qu'elle ait tort en tout le reste : estant certain que je croy avec elle, qu'une violente amitié a bien autant de chaleur, qu'une mediocre amour. Mais Madame, il y a mesme différence entre ces deux choses ; qu'entre la chaleur du Soleil, et celle du feu. Car enfin, le premier eschauffe sans brusler : et l'autre brusle infailliblement, pour peu que l'on en soit touché. Et c'est ce qui fait que l'on ne peut avoir d'amour sans douleur et sans inquietude : et qu'au contraire, on peut avoir une violente amitié, sans peine et sans impatience. Ce que vous dites, luy repliqua Cleonice, me r'assure un peu, contre l'opinion d'Ismenie : Vous en direz ce qu'il vous plaira (luy dis-je pour la faire disputer) mais apres tout, vous ne me ferez point croire, qu'une petite estincelle soit plus in commode, que tous les rayons du Soleil, à la saison qu'il jaunit les bleds, et qu'il grille toutes les herbes. Pour moy, me dit Cleonice en riant, vous me ferez à la fin soupçonner que vous avez quelque espece d'affection incommode, à qui vous ne donnez pas le nom qui luy convient : et vous me persuaderez, luy dis-je, que vous n'avez que de l'estime pour Ligdamis, et point du tout d'amitié. J'aimerois encore mieux qu'il crûst ce que vous dites, adjousta-t'elle, que s'il pouvoit penser que l'en eusse une pour luy qui peust devenir amour. Je n'auray jamais assez bonne opinion de moy, reprit-il, ny assez mauvaise de

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vous, pour m'imaginer une pareille chose : ce n'est pas, adjousta-t'il en riant, que si la belle Cleonice devoit estre capable de cette espece d'affection, je ne desirasse que ce fust à mon advantage. Ha Ligdamis, s'escria-t'elle, ce souhait-là m'offence estrangement : si je souhaitois simplement, que vous me fissiez l'honneur de m'aimer d'une autre maniere que vous ne faites, reprit-il, je serois sans doute criminel, et je violerois les promenés que je vous ay faites : mais disant seulement, que si de necessite vous douiez aimer quelqu'un d'amour, je voudrois plustost que ce fust moy qu'un autre ; je ne pense pas vous offencer. Mais si vous ne m'aimez que de la façon dont je veux l'estre, respondit elle, pourquoy souhaitez vous ce que vous dites ? car n'est il pas vray qu'il n'y a rien au monde de plus ridicule ny de plus extravagant, que de voir une personne de mon Sexe, aimer sans estre aimée ? Enfin Ligdamis, luy dit-elle, je n'aime point que l'on face pour moy des suppositions bizarres comme celle-là. Mais (luy dis je en l'interrompant, et prenant plaisir à sa colere) dites nous un peu si vous estes de l'humeur de Ligdamis : et si en cas qu'il eust à devenir amoureux, vous aimeriez mieux que ce suit de vous que d'une autre ? En verité, me dit Cleonice, je pense que vous avez tous deux perdu la raison : Ligdamis en faisant un souhait fort injurieux pour moy, et vous en me faisant une demande fort bizarre. respondez y seule ment, luy dis-je, et je vous pardonneray les injures que vous me dites, Il vous est aisé de penser, repliqua-t'elle en rougissant, qu'il n'y a personne au monde de qui je ne souffrisse plustost qu'il fust amoureux que de moy ; Il n'y a pourtant personne au monde, interrompit-il, qui pust

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rendre cette foiblesse plus excusable que vous. Mais encore dites un peu Cleonice, luy dis-je, pour quoy vous parlez de cette sorte ? je parle ainsi, dit elle, et pour son interest, et pour le mien ; car il est certain que qui que ce fust qu'il pust aimer, il luy seroit tousjours moins impossible d'en estre aimé que de moy, qui me suis déterminée à n'aimer la mais rien. Joint que Ligdamis en aimant une autre, ne me donneroit qu'une simple marque de foiblesse ; mais en m'aimant il me feroit une injure, puisque nous avons conclu ensemble, que l'on ne peut aimer sans esperer ; et qu'il ne pourroit esperer sans me faire outrage. Mais vous, dit-elle à Ligdamis, qui avez eu la hardiesse de dire, que vous aimeriez mieux estre l'objet de ma foiblesse qu'aucun autre ; quelle bonne raison avez vous à en donner ? Quand je n'en aurois point de plus sorte, respondit-il, que celle de sçavoir que je ne la publierois pas ; et que je cache rois mieux que qui que ce fust, l'affection que vous auriez pour moy, ne la seroit-elle pas assez ? Quoy qu'il en soit, dit-elle à demy en colere, n'en parlons plus ; car insensiblement je voy que nous parlons plus souvent de cette passion, que si nous n'en estions pas ennemis déclarez. Le chagrin de Cleonice me fit rire aussi bien que Ligdamis : de sorte que pour la persecuter, nous continuasmes de luy faire cent questions bizarres, ou quelques fois elle respondoit en raillant, et quelques fois aussi en se faschant ; mais à la fin de la conversation, nous nous trouvasmes tous d'un mesme sentiment ; ainsi nous nous separasmes en amitié.

Ligdamis tombe amoureux

Cependant Artelinde pensa desesperer de s'apercevoir que sa fourbe n'avoit pas aussi bien reüssi qu'elle l'avoit creu : mais comme elle

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estoit d'humeur à ne s'affliger pas longtemps, elle trouva sa consolation dans la multitude de ses Amants. Phocylide ne sçachant aussi par quelle voye troubler Ligdamis et Cleonice, ne s'y obstina pas davantage, et continua de vivre selon sa coûtume aussi bien qu'Hermodore. A quelque temps de là, l'illustre Cleandre fit donner le Gouverne ment du Chasteau d'Hermes au Pere de Ligdamis, de sorte qu'il falut qu'il allast à la Cour le remercier. Il prit donc congé de Cleonice, qui avoit beaucoup de joye du bien qui arrivoit à sa Mai son : mais en se separant d'elle, quoy que ce fust pour peu de jours, il se sentit plus triste qu'il n'avoit accoustumé d'estre quand il la quitoit, quoy qu'il s'en fust separé en des occasions moins agreables : car quand il alloit à la guerre, ses voyages estoient plus longs, et la cause en estoit plus fascheuse. Il ne fit pourtant pas une grande reflexion là dessus à l'heure mesme : et il fut à Sardis croyant tousjours estre Amy de Cleonice, ne soupçonnant seulement pas qu'il deust jamais estre son Amant. Comme Cleandre l'aimoit, il le retint aupres de luy plus qu'il ne pensoit : mais quoy que la Cour fust alors la plus belle du monde, comme vous le sçavez mieux que moy, il s'y ennuya estrangement ; et il sentit une si sorte impatience de revenir a Ephese, qu'en effet il y revint plustost que Cleandre ne le vouloit : mais il y revint avec tant de marques de joye sur le visage, que Cleonice, quand il la fut visiter, creut qu'il luy estoit encore, arrivé quelque nouveau bonheur ; quoy qu'il n'en eût effectivement point d'autre, que celuy de la revoir. Cependant Ligdamis se trouva fort surpris, de sentir que peu à peu sa tranquilité estoit troublée sans en voir de cause aparente : sa fortune

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estoit en meilleur estat qu'elle n'avoit jamais esté ; sa santé n'estoit point mauvaise ; il ne pouvoit pas estre mieux avec Cleonice qu'il y estoit ; et il ne luy manquoit rien pour estre heureux, que de se le croire comme il faisoit quelque temps auparavant. Sa raison luy disoit encore quelques fois qu'il l'estoit, mais il ne se le trouvoit pourtant plus, sans pouvoir dire ce qui l'en empeschoit. Quand il ne voyoit point Cleonice, il ne pouvoit durée ; quand il la voyoit il n'estoit pas encore tout à fait content ; il la regardoit davantage, et luy parloit moins ; et il devint enfin si inquiet, qu'il commença de soupçonner que ses sentimens estoient changez, et qu'il estoit amoureux. La premiere pensée qu'il en eut, excita un si grand trouble en son ame, qu'il fut quelque temps sans pouvoir raisonner sur ce qu'il sentoit : mais à la fin examinant son coeur, et comparant l'estat où il le trouvoit, à celuy où il estoit autrefois, il s'aperçeut qu'il n'en estoit plus le maistre, et que l'Amour en estoit vainqueur. Pour le mieux connoistre encore, il se demandoit à luy mesme ce qu'il vouloit ; et ce qu'il souhaitoit ? du costé de la For tune, disoit-il, je suis satisfait, parce que mon ambition est reglée : de celuy de Cleonice, j'ay sujet de l'estre : mais il n'avoit pas plustost dit cela, qu'il sentoit qu'il ne l'estoit pas : et par je ne sçay quels desirs inquiets, qui n'avoient pourtant point d'objet déterminé, il sentoit un trouble si grand en son coeur, qu'il ne pouvoit plus douter qu'il n'aimast, et qu'il n'aimast avec que violence. Il se souvint alors, qu'il y avoit plus de quinze jours qu'il n'avoit pu parler à propos contre l'amour : et que toutes les fois qu'il l'avoit voulu faire, il avoit senty quelque legere repugnance qu'il n'avoit pas

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accoustumé d'avoir. Apres s'estre donc bien observe, il connut avec certitude qu'il estoit amoureux. Il ne creut pourtant pas que le mal qu'il avoit fust incurable ; et il pensa au contraire qu'il n'auroit presques qu'à ne vouloir plus estre amoureux pour ne l'estre plus. Mais lors qu'il voulut consulter sa volonté, il trouva qu'il n'estoit mesme plus en termes de vouloir guerir : il ne laissa pas toutesfois de se resoudre à tascher de combatre sa passion ; et en effet durant quelques jours il fit tout ce qu'il put pour trouver des raisons qui la pussent vaincre ; mais ce fut inutilement. Voyant donc qu'il ne la pouvoit surmonter, il prit du moins la resolution de la cacher : tant parce qu'il avoit encore quelque honte de sa foiblesse, que parce qu'il n'ignoroit pas que dés que Cleonice s'en apercevroit, elle le mal-traiteroit et luy osteroit son amitié. Il y avoit mesme des moments, où il se damandoit encore s'il estoit bien vray qu'il suit amoureux ? quoy, disoit-il en luy mesme, cét insensible Ligdamis qui blasmoit l'amour avecques tant d'ardeur, a pû s'en laisser vaincre ! Ha, non non, je ne le sçaurois penser. Cependant, adjoustoit-il, je sens que mon coeur n'est plus à moy ; que mon ame est inquiete ; que l'amitié de Cleonice ne me satisfait plus ; que ce qui me contentoit m'afflige ; que j'ay des resveries sans sujet ; et que je ne puis trouver de repos, ny en l'absence de Cleonice, ny en sa presence. Quand je ne la voy point, je meurs d'impatience de la voir ; et je croy que dés que je la verray je seray heureux. Cependant je ne suis pas plustost aupres d'elle, que je trouve que la joye que j'ay de la voir, n'est pas une joye tranquile. Je voudrois luy dire ce que je ne luy dis point, et ce que je ne luy diray jamais : car le

   Page 2559 (page 475 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moyen, apres avoir tant dit de choses contre l'amour ; apres avoir lié amitié avec elle, parce que j'estois ennemy de cette passion, de luy aller dire que je l'aime ? ha, non non, je ne le sçaurois faire : mais, reprenoit-il, pourray-je bien m'en empescher ; et sera-t'il bien possible que je puisse vivre avec tant d'inquietude sans m'en pleindre ? Cependant Cleonice m'a engagé, si j'avois le malheur de devenir amoureux d'elle, de tascher de vaincre ma passion ; si je ne le pouvois, d'essayer du moins de la cacher ; et si je ne le pouvois encore, de cesser de la voir en me bannissant moy mesme de chez elle, j'ay desja esprouvé, adjoustoit-il, que cette premiere chose m'est impossible : et il s'en faut peu, que je ne sente desja que je ne pourray pas la seconde. Que je suis malheureux, poursuivoit Ligdamis ; car enfin tous les autres Amants quand ils commencent d'aimer, peuvent raisonnablement esperer que leurs pleintes seront escoutées : on ne leur deffend de parler de leur passion que lors qu'ils en parlent ; de sorte que quand ils n'auroient dit qu'une seule parole, ils sont tousjours asseurez que l'on sçait leur amour. Mais mon destin est bien plus bizarre, car on m'a deffendu de parler d'amour, devant que je fusse amoureux. Les autres, dis-je, en descouvrant leur affection, ne sont du moins pas en hazard de rien perdre ; et ils peuvent avoir autant de droit d'esperer, que de craindre. Mais pour moy, je suis presques assuré qu'en descouvrant la mienne, Cleonice m'ostera son amitié. Aussi bien, disoit-il un moment apres, ne sçaurois je plus me contenter de cette sorte d'affection : mais, reprenoit-il encore, je ne suis pas en pouvoir de luy en donner une antre : Ligdamis n'est pas pour Cleonice, ce que Cleonice est pour Ligdamis :

   Page 2560 (page 476 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toutesfois puis que mon coeur a pû changer, pourquoy le sien ne changeroit-il pas ? Esperons, esperons, disoit-il ; puis un instant apres abandonnant son ame à la crainte, il perdoit l'esperance, et peu s'en faloit qu'il ne perdist la raison.

La résolution de Ligdamis

Cependant comme il ne pouvoit faire autre chose, il fit dessein de tascher de desguiser ses sentimens ; ne pouvant se resoudre ny à dire qu'il aimoit, ny à se priver de la veuë de Cleonice, suivant ce qu'il luy avoit promis. Il la voyoit donc comme à l'ordinaire, mais il la voyoit presques sans plaisir, par la contrainte où il vivoit : il vouloir la regarder sans attachement comme il faisoit autresfois, mais il luy estoit impossible : et il sentoit si bien que malgré luy, ses yeux trahissoient le secret de son coeur, qu'il en avoit un sensible despit. Il eust pourtant bien voulu qu'elle eust deviné ce qu'il avoit dans l'ame : de sorte qu'il en vint aux ter mes, qu'il cachoit avec beaucoup de soin ce qu'il mouroit d'envie qu'elle sçeust, et ce qu'il n'osoit pourtant luy dire. Comme Cleonice ne soupçonnoit rien de la verité, elle ne prenoit pas garde au commencement au changement qui estoit arrivé en Ligdamis : neantmoins il devint si inquiet et si resveur, qu'à la fin elle s'en aperçeut, et luy demanda ce qu'il avoit, avec une ingenuité qui luy fit bien connoistre, qu'elle ne sçavoit pas quelle en estoit la cause. De sorte que n'ayant pas la hardiesse de luy dire une verité si surprenante pour elle, il luy respondit que sa resverie estoit causée par une legere indisposition ; et par une de ces melancolies sans sujet, qui viennent de temperament : si bien que Cleonice le croyant, fit ce qu'elle pût pour le divertir : et par cent soins obligeans qu'elle eut de luy, elle serra si estoitement

   Page 2561 (page 477 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans y penser les liens qui l'attachoient à son service, qu'il connut bien qu'il ne les pourroit jamais desnoüer. Je me souviens qu'en ce temps là, Artelinde fit plusieurs choses qui nous donnerent un ample sujet de parler contre l'amour : car Madame, un de ses Amants s'en allant à un voyage, et laissant aupres d'elle un frere qu'il avoit pour donner ses Lettres à Artelinde, et pour prendre ses responces ; elle fit son Captif de celuy qui ne pensoit estre qu'Agent, et favorisa mesme bien plus le Confident, que celuy pour qui il agissoit. Phocylide de son costé, ne nous donna pas moins de sujet de conversation, en persuadant en mesme temps comme il fit à deux ennemies mortelles qu'il les aimoit, faisant croire à chacune separément, qu'il se mocquoit de celle qu'elle haïssoit. Ces deux nouvelles avantures nous ayant esté racontées en un mesme jour, Cleonice, Ligdamis, et moy estant ensemble ; Cleonice se mit suivant sa coustume à exagerer les bizarres effets de l'amour : Ligdamis apres avoir esté quelque temps sans parler, luy dit qu'elle confondoit les choses : puis qu'il estoit vray que ces especes d'extravagances, estoient plustost causées par la folie de ceux qui les faisoient que par l'amour, qui effectivement n'avoit point de place en leur ame : car enfin, dit-il, Artelinde et Phocylide n'aiment point. S'il n'y avoit pourtant point d'amour au monde, reprit Cleonice, ils ne feroient rien de ce qu'ils font : mais Ligdamis, luy dit-elle en riant, d'où vient que vous voulez oster à l'amour, toutes les folies d'Artelinde, et toutes celles de Phocylide ? C'est, repliqua-t'il froide ment, que j'ay tant d'autres choses à luy reprocher, que je n'ay pas voulu l'accuser avec injustice.

   Page 2562 (page 478 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pour moy, reprit-elle, je ne suis pas si indulgente que vous : car si je pouvois je l'accuserois de tous les maux qui sont au monde. Vous voudriez donc bien, luy dit-il, sçavoir du moins tous ceux qu'il a faits, pour les luy reprocher ? il n'en faut pas douter, repliqua-t'elle : et s'il m'avoit fait perdre la raison, reprit-il, seriez-vous aussi bien aise de l'aprendre ? Nullement, dit-elle, car je vous aime encore plus, que je ne haïs l'amour : c'est pourquoy je puis vous asseurer que j'en aurois une douleur bien sensible : mais je suis si asseurée de vostre sagesse, que je ne crains pas que cette disgrace m'arrive. On dit pourtant, repris-je, qu'il faut aimer une fois en sa vie : je ne pense pas que cette regle soit generale, repliqua Cleonice : et je pense mesme estre en seureté, adjousta-t'elle en riant, car enfin Ligdamis connoist tout ce qu'il y a de beau à Ephese ; toutes nos beautez naissantes n'effaceront à mon advis jamais celles qui brillent aujourd'huy ; ainsi pourveu que les voyages qu'il fait à Sardis, ne l'expoterst point à ce danger, il possedera tousjours mon amitié, et par consequent il ne sera jamais amoureux. Je vous pro mets, luy dit-il, que les Belles de Sardis ne m'empescheront point d'estre aimé de vous : mais vous ne dites rien de celles d'Ephese, reprit-elle en riant encore ; Puis que vous ne les craignez pas, repliqua-t'il en rougissant, il n'est pas necessaire que je vous en parle. Cleonice ayant pris garde au changement de visage de Ligdamis, se mit à luy en faire la guerre ; et tout en raillant, elle se mit aussi à luy repasser toutes les conditions de leur amitié. Souvenez-vous, luy dit-elle, que je ne vous ay promis mon affection, que tant que vous ne serez point amoureux ; et que de vostre

   Page 2563 (page 479 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

costé vous m'avez promis, que si vous le deveniez, vous m'en advertiriez à l'heure mesme. Je ne sçay, Madame (reprit-il avec un sous rire un peu forcé) si vous fistes cette regle generale ; et je ne me souviens pas bien, ce que vous me dites que je fisse, en cas que je le devinsse de vous. Quoy que cela ne soit pas fort necessaire à redire, repli qua t'elle, je ne veux pas laisser de vous faire souvenir, que je vous dis que je ne voudrois pas que vous me le dissiez ; que je voudrois que vous fissiez ce que vous pourriez pour vaincre cette passion ; que si vous ne le pouviez, il la faudroit ca cher : et que si vous ne le pouviez encore, il faudroit vous cacher vous mesme, et ne me voir jamais. Depuis cela, Madame, reprit-il, vous n'avez donc pas changé de sentimens ? nullement, repliqua-t'elle, mais Ligdamis vous ne serez sans doute pas en peine de m'obeïr de cette sorte : et pourveu que quelque autre ne vous enchaine pas, vous serez tousjours libre, et je seray tousjours vostre Amie. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que depuis quelques jours que je vous voy si resveur, et, si melancolique, vous ne me fassiez la plus grande frayeur du monde : car je m'imagine tousjours, dés que vous vous approchez de moy, que vous me venez descouvrir vostre foiblesse : et me dire que vous estes amoureux, ou d'Artelinde, ou de quel que autre. Ligdamis rougit à ce discours, et comme je luy en demanday la cause, il me dit que c'estoit la coustume de ceux que l'on soupçonnoit avec injustice, d'avoir de la confusion, Voila donc, Madame, comment cette conversation te passa, qui redoubla encore tous les maux de Ligdamis : et ils devinrent en effet si insuportables, qu'il ne les pouvoit plus souffrir. Il

   Page 2564 (page 480 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fut tenté cent et cent fois, de dire qu'il aimoit : et cent et cent fois aussi, le respect luy ferma la bouche. Il se resolut donc de descouvrir son amour à Cleonice en luy obeïssant, c'est à dire en cessant de la voir, s'imaginant qu'il ne pouvoit trouver une voye plus seure de luy faire connoistre sa passion sans l'irriter. Cette declaration d'amour estoit pourtant bien difficile à faire de cette sorte ; mais luy estant impossible de parler, il falut avoir recours au silence : encore s'estimoit-il bien heureux dans son malheur, de ce qu'il esperoit qu'il seroit entendu. Apres avoir donc fait une longue visite à Cleonice, sans avoir pu luy parler un moment en particulier, parce qu'il y avoit eu beaucoup de monde chez elle ce jour là : comme il vint à sortir avec la compagnie qui se separa presques en un mesme instant, ne vous verray-je point demain ? luy dit-t'elle : non Madame, repliqu'a-t'il : et pourquoy (luy demanda Cleonice sans y entendre de finesse) me priverez-vous de cét honneur ? C'est parce (respondit-il en sortant, et n'osant presques la regarder) que je suis resolu de vous obeïr. Cleonice r'appellant alors dans sa memoire tout ce qu'elle avoit dit ce jour là à Ligdamis ; ne se souvint point qu'elle luy eust donné aucune commission pour le lendemain : elle creut pourtant qu'il faloit que sa memoire la trompast : et elle ne soupçonna point du tout la verité. Le jour suivant elle me demanda si je n'avois point veu Ligdamis ? et le demanda encore à plusieurs personnes, qui luy dirent que non aussi bien que moy. Et en effet il n'avoit point sorty de chez luy, où il attendoit avec autant de crainte que d'impatience, que Cleonice luy donnast quelques marques de l'avoir entendu. Il m'a dit depuis que

   Page 2565 (page 481 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais il n'a tant souffert qu'il souffrit en cette occasion : car, disoit-il, si elle ne m'entend point, je me prive inutilement du plaisir de la voir ; et si elle m'entend, j'excite peut - estre la colere dans son coeur, je destruis l'estime qu'elle a pour moy ; et peut-estre encore que sans me faire mesme la grace de me vouloir donner quelques marques de son indignation, elle me laissera dans mon exil. Il n'estoit pourtant pas exposé à ce malheur : car il est certain que Cleonice ne soupçonnoit rien de sa passion. Le premier jour se passa donc de cét te sorte : le second elle s'estonna un peu davantage : et le troisiesme l'estant allée voir, mais, me dit-elle, qu'avons nous fait à Ligdamis ; et que peut-il faire, que nous ne le voyons point, et que mesme personne ne le voit ? je dirois qu'il seroit malade, repris-je, si ce n'estoit que j'ay veu ce matin sa Soeur au Temple, qui m'a dit qu'il ne l'est pas, mais qu'il est fort melancholique. Je ne puis donc pas deviner ce qu'il a, reprit-elle, et il faut attendre qu'il soit d'humeur à me le venir dire. Le lendemain, qui estoit un jour consacré à Diane, nous fusmes au Temple ensemble Cleonice et moy : en y entrant : je vy Ligdamis à un coing, que je monstray à Cleonice : mais à peine eut-il rencontré ses yeux, qu'apres l'avoir salüée, il sortit du Temple, ce qui nous surprit estrangement : car il avoit accoustumé, quand il y trouvoit Cleonice, de regler sa devotion sur la tienne, et de n'en sortit qu'avec elle. Le jour suivant, y estant encore allées ensemble, nous le trouvasmes qui en revenoit : mais comme Artelinde et trois ou quatre au tres nous joignirent, Cleonice ne put presques luy rien dire, lors qu'il fut contraint de passer aupres de nous. Neantmoins, comme il passa de son

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costé, elle se pancha un peu vers luy : et luy adressant la parole fort obligeamment ; de grace Ligdamis, luy dit elle, aprenez moy un peu ce que vous faites. Je vous obeïs Madame (luy repliqua t'il tout bas enrougissant) et sans tarder davantage il s'en alla : et laissa Cleonice si estonnée, qu'elle ne sçavoit que penser. Dés qu'elle fut retournée chez elle, elle prit la resolution de s'esclaircir de ce que Ligdamis vouloit dire : de sorte qu'elle luy escrivit en ces termes.

La résolution de Ligdamis

CLEONICE A LIGDAMIS

La résolution de Ligdamis

Comme je n'ay jamais pû me souvenir que je vous aye fait aucune priere qui me deust priver du plaisir de vous voir, faites-moy la grace de m'escrire ce que j'en dois croire : afin que si cela est, je me reproche à moy mesme mon peu de memoire : et que je vous sçache gré de vostre obeïssance.

La résolution de Ligdamis

CLEONICE.Apres avoir escrit ce Billet, elle l'envoya à Ligdamis, par un je une esclave qu'elle aimoit beaucoup :

   Page 2567 (page 483 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et qui fut à l'heure mesme s'acquiter de sa commission. Je vous laisse à juger quel trouble fut celuy de Ligdamis, et quelle incertitude fut la sienne : il commença vingt fois de respondre à ce Billet, et vingt fois il effaça ce qu'il avoit escrit. tantost il trouvoit qu'il en disoit trop : un moment apres qu'il en disoit trop peu : mais enfin se déterminant par necessité, il y respondit de cette sorte, si ma memoire ne me trompe.

La résolution de Ligdamis

LIGDAMIS A CLEONICE.

La résolution de Ligdamis

Plûst aux Dieux, Madame, qu'en vous faisant souvenir du commande ment que vous m'avez fait de ne vous voir plus, je pusse esperer que mon obeïssance me fera obtenir le pardon du crime qui l'a precedée. Mais comme cela n'est pas, je n'auray jamais la hardiesse de vous dire, ce que j'ay la temerité de penser : si vous avez la bonté de me le permettre, ou plustost de me l'ordonner encore une fois.

Histoire de Ligdamis et Cleonice : amour et bannissement

L'interprétation de la déclaration de Ligdamis

LIGDAMIS.

L'interprétation de la déclaration de Ligdamis

Apres avoir escrit ce Billet, et l'avoir leu et releu,

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Ligdamis le donna à l'esclave qui luy avoir aporté celuy de Cleonice : luy ordonnant de le rendre en main propre à sa Maistresse, et de ne le laisser voir qu'à elle. En fuite de cela, il demeura dans une inquietude qu'il n'a jamais pu m'exprimer, qu'en me disant qu'il luy estoit impossible de me la despeindre. Cependant le hazard fit, qu'estant arrivé chez Cleonice, un moment apres qu'elle eut envoyé chez Ligdamis, je me trou nay auprés d'elle lors qu'elle receut la responce. Dés que l'esclave qui la luy aporta parut, elle s'avanca vers luy, pour prendre ce que Ligdamis luy escrivoit ; et s'en revenant vers moy, apres l'avoir renvoyé ; voyons un peu, me dit elle, s'il est vray que j'aye perdu la memoire : et s'il est possible que j'aye prié Ligdamis de ne me voir plus sans qu'il m'en souvienne. Apres cela elle se mit à lire ce Billet tout haut mais dés les premieres lignes je la vy rougir : la voix mesme luy changea : et elle en prononça les dernieres paroles si peu distinctement, que je ne les entendis pas. De sorte que prenant ce Billet à mon tour, et le lisant haut aussi bien que Cleonice ; vostre curiosité est-elle satisfaite ? (luy dis-je apres avoir achevé de lire) nullement, repliqua-t'elle, car je ne voy pas encore bien precisément si Ligdamis raille, ou si Ligdamis a perdu la raison. Je ne comprends que trop presentement, adjousta-t'elle, que ce commandement qu'il dit que je luy ay fait, est fondé sur ce qu'il me demanda un jour en vostre presence, ce qu'il faudroit qu'il fist, s'il devenoit amoureux de moy ? et je m'aperçoy enfin, qu'il me veut faire croire qu'il l'est devenu. J'advoüe, luy dis je, que cette declaration d'amour, est la plus respectueuse qui sera jamais faite, et la plus particuliere :

   Page 2569 (page 485 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me preservent les Dieux, dit-elle, de croire que Ligdamis soit amoureux de moy : non Ismenie, je ne le croy point du tout : et je me repens du simple soupçon que j'en ay eu. C'est sans doute, adjousta-t'elle, qu'il s'est trouvé d'humeur à se vouloir divertir : et qu'il se veut vanger de l'inquietude que je luy donnay, quand je l'accusay d'estre amoureux d'Artelinde. Tousjous faut-il advoüer, luy dis je, que quand il seroit amoureux effectivement, il ne pourroit pas agir avec plus de respect ny plus galamment : s'il l'estoit, repliqua t'elle, il n'agiroit sans doute pas ainsi : car je croy que les Amants perdent la raison, dés qu'ils commencent de l'estre. J'ay pourtant oüy dire, repris-je, qu'il y a des gens à qui l'amour donne de l'esprit : je pense en effet, dit elle, que comme il renverse toutes choses, il peut estre qu'il en donne quelques fois à ceux qui n'en ont point : mais je croy aussi par la mesme raison, qu'il le fait perdre à ceux qui en ont. C'est pourquoy je me confirme en l'opinion que j'ay, que Ligdamis s'est voulu divertir : n'estant pas croyable qu'il eust pu conserver tant de juge ment, en une occasion ou tout le monde n'en a point. Apres tout, luy dis-je, il a trouvé l'invention de vous faire lire une declaration d'amour sans colere : je l'advoüe, dit elle, mais c'est parce que je ne croy pas qu'il pense ce qu'il me veut faire penser. J'ay mesme tant de peur, adjousta t'elle en riant, qu'il n'aille s'imaginer que je prenne cela serieuse ment, et que je ne luy donne lieu de me railler toute sa vie ; que je m'en vay l'envoyer prier de venir icy toute à l'heure : afin que je luy fasse voir d'a bord par le bon accueil que je luy feray, que je ne me suis pas laissée tromper. Mais, luy dis je, si vous vous trompiez en effet, qu'en diriez vous ? je dirois,

   Page 2570 (page 486 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repliqua t'elle, que je serois la plus malheureuse personne de la terre. J'ay pourtant tort, poursuivit Cleonice, de m'amuser à vous respondre comme je fais : car enfin, Ismenie, ay-je d'autres yeux que je n'avois lors que Ligdamis devint de mes Amis ? suis-je plus charmante ; ay-je plus d'esprit ; et que m'est il arrivé, qui m'ait rendue plus redoutable pour luy : Non non, adjousta t'elle encore, l'esprit de Ligdamis est libre : et si libre que vous voyez bien qu'il a mieux inventé une declaration d'amour, que tous les Amants d'Artelinde n'ont jamais pû faire. Mais d'où vient, luy dis-je, que vous avez rougy en lisant son Billet, et que vous aviez ; la voix si foible et si basse, qu'à peine vous entendiez vous vous mesme ? C'est, repliqua t'elle, que tout ce qui porte le Caractere de galanterie m'effraye d'abord : mais un moment apres je me suis remise. Cependant, adjousta t'elle, vous me faites perdre un temps qui me doit estre fort cher : car il me semble que je voy Ligdamis qui a un plaisir extréme, de s'imaginer qu'il m'a pû mettre en colere. Apres cela, sans vouloir plus m'escouter, elle apella une de ses Femmes : à qui elle ordonna de faire venir ce je une esclave, qui avoit desja esté chez Ligdamis. Quand il fut venu, elle luy commanda d'y retourner ; de luy faire un compliment de sa part ; et de luy dire qu'elle le prioit de venir à l'heure mesme la trouver. Si par hazard, luy dit elle encore, il te demande avec qui je suis, tu luy nommeras Ismenie : et s'il s'informe aussi si je suis gaye ou melancolique, tu luy diras la verité, qui est que je ne suis. pas triste. Cleonice avoit toutes ces precautions, parce qu'elle sçavoit bien que Ligdamis estoit accoustumé à demander cent choses à ce jeune Esclave qui avoit assez d'esprit : et la raison pourquoy

   Page 2571 (page 487 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle vouloit qu'il parlast de cette sorte, estoit afin que Ligdamis connust par là, que son Billet n'avoit pas esté receu comme une chose escrite serieusement : tant il est vray qu'elle avoit peur que Ligdamis ne la soupçonnast un moment, de croire qu'il estoit amoureux d'elle. La chose n'alla pourtant pas ainsi, comme je m'en vay vous le dire : Ce jeune esclave estant donc allé chez Ligdamis, il ne le vit pas plustost, qu'il creut qu'il luy aportoit son arrest de mort, signé de la main de Cleonice : et il se preparoit desja à lire des reproches et des injures, lors que voyant cét esclave de plus prés, il le vit avec un air enjoüé comme à son ordinaire, qui luy faisoit un Compliment tres civil, et qu'il luy ordonnoit d'aller trouver Cleonice. Ligdamis fort surpris de ce qu'il entendoit, demanda à cét esclave si elle avoit leu sa Lettre ? et il luy respondit qu'il croyoit qu'elle l'avoit leuë plus d'une fois : car, luy dit il, elle en a bien eu le loisir depuis que je l'ay laissée seule avec Ismenie : et quand on m'a rapellé, elle la tenoit encore. En suite Ligdamis ne manqua pas, feignant de s'informer de la santé de sa Maistresse, de luy demander si elle estoit gaye ou triste ? si bien que l'esclave respondant suivant l'intention de Cleonice, Ligdamis demeura si surpris, qu'il ne pouvoit que penser. Il dit donc à l'esclave qu'il viendroit bien tost nous trouver, mais il ne tint pas sa parole : estant certain qu'il fut plus d'une heure à raisonner sur le message qu'il venoit de recevoir, et sur la joye de Cleonice, auparavant que de pouvoir sortir de chez luy. Que dois je penser ? disoit il ; Cleonice m'a t'elle entendu, ou ne m'entend elle point ? seroit il possible que l'amour en blessant mon coeur eust touché

   Page 2572 (page 488 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le sien ; ou seroit il possible encore qu'elle ne comprist pas ce que je luy ay voulu dire ? Cependant il y a grande aparence qu'il faut que la chose soit ainsi : mais, reprenoit il, Cleonice a tant d'esprit ; et elle m'a tant de fois dit, qu'elle vouloit que je ne la visse plus, s'il arrivoit que je devinsse amoureux d'elle, et que je ne pusse ny vaincre ny desguiser ma passion ; qu'il n'est pas croyable qu'elle en ait perdu la memoire. Elle sçait donc ce que je veux qu'elle sçache : et elle le sçait sans en avoir de la colere, puis qu'elle m'ordonne de l'aller trouver. Allons y donc : mais allons y avec esperance. Toutesfois, adjoustoit il, je pense qu'il est plus raisonnable de craindre : car enfin le moyen de concevoir, que cette puissante adversion que Cleonice a tousjours euë pour l'amour, se soit changée en un moment ? Mais puis que je suis changé, reprenoit il, pourquoy ne peut elle pas changer aussi bien que moy ? La raison n'est pourtant pas esgale entre nous, adjoustoit il un moment apres ; et il est bien moins estrange, que la beauté, l'esprit, et le merite de Cleonice, m'ayent fait changer de resolution ; que si elle venoit à changer la tendresse de son amitié, en une affection un peu plus passionnée. Apres tout, disoit-il encore, s'il ne faut qu'ai mer pour estre aimé, j'ay tout ce qu'il faut pour l'estre de Cleonice : puis qu'il est vray que je l'ai me, plus que personne n'a jamais aimé. Esperons donc, esperons : et allons recevoir nostre arrest de grace, de la seule personne qui nous la peut faire.

L'aveu de Ligdamis

Apres cela, Ligdamis s'estant fortement déterminé, vint chez Cleonice : qui ne le vit pas plustost, qu'elle se mit à rire, afin de luy faire voir qu'il ne l'avoit pas trompée, et que sa

   Page 2573 (page 489 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fourbe avoit mal reüssi. Mais Madame, la joye de Cleonice ne fut pas contagieuse pour Ligdamis : au contraire, connoissant par l'air enjoüé de son visage, qu'elle ne l'avoit pas entendu comme il vouloit l'estre ; il nous parut si serieux et si interdit, qu'on ne peut pas l'estre davantage. Neantmoins Cleonice ne laissa pas de prendre la parole, suivant son premier dessein ; et de luy faire la guerre, de ne l'avoir pu tromper. Mais comme Ligdamis alloit respondre, et que j'allois me joindre à Cleonice pour le tourmenter, on me vint querir pour une affaire qui m'apelloit de necessité chez moy : de sorte que je les quittay tous deux, et les laissay fort embarrassez. J'ay pourtant sçeu bien exactement ce qu'ils se dirent, car ils me le raconterent separément dés le soir mesme : je ne fus donc pas plustost partie, que Cleonice continuant de railler, tout à bon Ligdamis, luy dit-elle, je trouve cela fort honteux pour vous, que vous ayez pû imaginer une declaration d'amour aussi galante comme est celle que vous avez inventée pour vous divertir : et je trouve mesme fort mauvais, que vous ayez pû croire que je pusse prendre la chose serieusement. Pour moy, adjousta-t'elle, je pense que vous avez eu quelque curiosité de voir ce que la colere fait en mon esprit : mais, Ligdamis, j'ay esté plus fine que vous, puisque j'ay fort bien connu que c'estoit une raillerie. Plust aux Dieux Madame, luy dit-il, que ce que vous dites fust vray : serieusement Ligdamis, interrompit Cleonice, je ne sçaurois souffrir que vous parliez comme vous faites : sincere ment Madame, luy dit-il, je ne puis parler autre ment, si je ne dis un mensonge. Cleonice regardant alors Ligdamis, et voyant en effet sur son

   Page 2574 (page 490 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

visage un trouble qui luy faisoit voir qu'il ne men toit pas, en fut si surprise et si irritée, qu'elle fut un moment sans pouvoir parler. De sorte que Ligdamis prenant la parole, Madame, luy dit il, ne me condamnez pas s'il vous plaist sans m en tendre : Vous sçavez bien, luy dit elle, que cela n'est pas de nos conditions : et que je ne dois plus rien escouter, dés que vous vous serez rendu indigne de mon amitié, par une foiblesse dont je ne vous croyois pas capable, et dont je ne veux pas mesme encore vous accuser. Cependant comme je croy que vous avez perdu la raison par quelque autre accident, allez Ligdamis attendre chez vous qu'elle vous revienne : et ne me voyez point que cela ne soit. Au nom de nostre amitié, Madame, luy dit-il, ne me bannissez pas si cruellement : cette conjuration peut tout obtenir de moy, repliqua Cleonice, si vostre amitié subsiste encore ; mais si cela n'est pas, elle est inutile, et je vous dois tout refuser. Je vous proteste Madame, luy dit-il, que je n'ay aucun sentiment dans le coeur qui vous doive offencer : et s'il y a quelque changement dans mon ame, il n'est desavantageux que pour moy. Je suis plus inquiet et plus malheureux que je n'estois, je l'avouë : mais pour ce qui vous regarde, Madame, la difference que j'y voy, c'est que je vous respecte beaucoup plus que je ne faisois ; que je vous crains davantage, et que je vous aime avec plus d'ardeur. Enfin divine Cleonice, tout le changement qu'il y a, c'est que je vous aimois autre fois, et que je vous adore presentement. Durant que Ligdamis parloit ainsi, Cleonice le regardoit, avec une froideur capable de le mettre au desespoir : puis tout d'un coup prenant la parole

   Page 2575 (page 491 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cessez Ligdamis, luy dit-elle, de commettre crime sur crime : contentez vous de perdre mon amitié, et ne me forcez pas à vous haïr. Seroit-il juste Madame, luy dit-il, de me haïr seulement parce que je vous aime trop ? au reste ne pensez pas que je ne vous aye point resisté : je vous ay obeï ponctuellement ; j'ay combatu ma passion autant que je l'ay pû : apres, voyant que je ne la pouvois vaincre, j'ay voulu du moins la cacher : mais sentant bien que je ne le pourrois pas, j'ay voulu me bannir moy mesme. Que ne cherchiez vous un pretexte pour le faire, luy dit-elle, sans m'a prendre vostre folie ? Quoy Madame, luy dit-il, vous eussiez voulu m'avoir osté la liberté et la, raison ; avoir mis le trouble en mon ame ; changé toutes mes inclinations, et destruit tout le repos de ma vie ; et vous eussiez voulu, dis-je, ignorer tousjours le mal que vous m'avez causé, et me priver mesme de la consolation d'esperer que vous me sçaurez quelque gré de l'obeïssance que je vous rends ! Obeïssez moy donc, luy dit elle, en ne me voyant jamais. Ligdamis voulut encore luy dire quelque chose, mais elle ne le voulut pas escouter : et voyant qu'il ne pouvoit se resoudre à sortir de sa Chambre, elle en sortit la premiere, et le contraignit d'en sortir aussi. Je vous laisse à penser, Madame, quelle douleur fut la sienne : il est vray que celle de Cleonice ne fut guere moindre, bien que ce fust par des sentimens differends : car si Ligdamis estoit affligé, parce qu'il craignoit de ne pouvoir fléchir Cleonice par sa perseverance, Cleonice l'estoit, parce qu'elle estoit au desespoir, de croire qu'elle estoit obligée de rompre avec Ligdamis, et de se priver de l'amitié d'une personne qui luy estoit si chere.

   Page 2576 (page 492 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ne pouvant donc renfermer toute sa douleur dans son ame, elle m'envoya prier que je la visse, et je fus en effet la trouver vers le soir : dés qu'elle me vit, ma chere Ismenie, me dit-elle, ne suis-je pas bien malheureuse, et ne faut-il pas advoüer que j'ay bien de la bonté de ne vous haïr pas, de m'avoir donné la connoissance de Ligdamis ? Quoy, luy dis-je, depuis que je vous ay laissez ensemble vous avez eu querelle ! ouy, me respondit Cleonice, et si grande que vous ne pourrez jamais nous accorder. Alors elle me raconta tout ce qu'ils s'estoient dit : mais avec des sentimens si differents et si contraires, qu'il estoit aisé de voir qu'elle souffroit beaucoup. Car je voyois clairement qu'elle avoit une amitié tres sorte pour Ligdamis : et je voyois pourtant que elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit, pour prendre la resolution de ne le voir jamais. Il me semble, luy dis-je l'entendant parler ainsi, que vous allez un peu bien viste : ne songez vous point, adjoustay je, que si vous rompez brusquement avecque luy, tout le monde en cherchera la cause ? Mais ne songez vous point vous mesme, in terrompit-elle, que si je n'y rompois pas, Ligda mis pourroit penser que sa pretenduë passion ne me desplairoit point ? Ce dernier mal, luy dis-je, n'a pas de si facheuses consequences que l'autre : je les trouve bien plus dangereuses, dit-elle ; mais, luy dis-je encore en riant, si Ligdamis s'est deffendu, et qu'il vous aime malgré luy, que voulez vous qu'il y face ? je veux qu'il ne me voye plus, me repliqua-t'elle, et je le veux si determinement, que quand je sentirois que mon coeur ne seroit pas d'accord avec ma volonté, je ne laisserois pas de le vouloir encore. Enfin Madame, je ne

   Page 2577 (page 493 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pus rien obtenir de Cleonice, et je m'en retour nay persuadée qu'il faudroit absolument que Ligdamis ne la vist jamais. En r'entrant dans ma Chambre, je trouvay ce malheureux Amant qui m'y attendoit, et qui venoit me demander assistance : je luy dis ingenument que Cleonice estoit fort irritée : neantmoins je ne voulus pas precisément luy dire tout ce que j'en croyois, parce que je le vy trop affligé. Mais, luy dis-je, Ligdamis, dequoy vous estes vous advisé d'aller devenir amoureux, et de Cleonice encore ? Et de qui donc, me dit-il brusquement, l'eussay-je pû estre, puis que j'avois à le devenir, si ce n'estoit de la personne du monde la plus accomplie ? Sçachant son humeur, repliquay-je, il me semble que vous n'y deviez pas songer : ha Ismenie, me dit-il, que je suis devenu sçavant en amour en peu de jours, et que vous y estes ignorante ! j'eusse sans doute parlé comme vous faites, il y a quelque temps : mais aujourd'huy je connois par mon experience, que l'amour est une chose plus sorte que la raison, et que rien ne le sçauroit vaincre. Ainsi puis que ce n'est pas un sentiment volontaire, il y a beaucoup d'injustice à vouloir condamner ceux qui en sont capables. Vous avez donc fait bien des injustices, luy dis-je en riant : je l'advoüe, me repliqua-t'il, mais aussi en suis-je rigoureusement puny. Cependant il ne laisse pas d'estre équitable de pleindre du moins les Amants malheureux, lors qu'on ne les veut pas soulager autrement : et c'est Ismenie toute la grace que je demande à Cleonice. Elle m'a fait autrefois l'honneur de me dire, que si je devenois amoureux, pourveu que ce ne suit point d'elle, qu'elle vouloit bien que je luy descouvrisse

   Page 2578 (page 494 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ma foiblesse, afin qu'elle m'assistast de ses conseils, et qu'elle fist ce qu'elle pourroit pour me guerir du mal qui me tourmenteroit : obtenez donc seulement de sa bonté, qu'elle ne face point cette exception : faites qu'elle souffre que je luy die une fois l'estat où elle a mis mon ame, comme si ce n'estoit point elle de qui je fusse amoureux : et je luy promettray de suivre ses advis, et d'essayer tous les remedes qu'elle me conseillera pour ma guerison. Si j'estois amoureux d'une autre, elle ne seroit pas si obligée qu'elle est à soulager mes maux : agissez donc Ismenie aupres de cette admirable personne, et disposez la à vouloir seulement estre la confidente de la passion que j'ay pour elle.

L'entrevue

Je n'aurois jamais fait. Madame, si je vous redisois tout ce que Ligdamis me dit : car je ne pense pas que l'amour ait jamais inspiré de sentimens plus delicats ny plus respectueux que ceux qu'il avoit. Aussi me fit il pitié ; et de telle sorte, que je luy promis que du moins je ferois ce que je pourrois pour obliger Cleonice à ne le haïr pas. Je trouvay pourtant beaucoup de dif ficulté à obtenir d'elle qu'il la revist : car durant plusieurs jours elle me dit determinément, qu'elle ne le vouloit plus voir. Mais comme à travers toute sa colere, je m'apercevois qu'elle ne pouvoit venir à bout de se deffaire de l'amitié qu'elle avoit pour Ligdamis : je m'advisay de ne l'en presser plus, et de ne luy en parler mesme plus, pour voir comment elle agiroit, et ce que cette amitié toute seule seroit dans son ame. Pendant ce la Ligdamis ne voyoit personne : et feignant de se trouver mal, pour avoir un pretexte de ne sortir gueres, il menoit la plus malheureuse vie du monde. Car quand il se souvenoit combien

   Page 2579 (page 495 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il estoit heureux, lors qu'il n'avoit que de l'amitié pour Cleonice ; et combien il estoit infortuné, seulement parce qu'il avoit de l'amour pour elle ; il souffroit des maux incroyables : principalement voyant que je ne luy en oyois rien dire. Quatre ou cinq jours se passerent de cette sorte, durant lesquels j'apportay soin à ne le nommer pas seule ment devant Cleonice : et durant lesquels je la voyois fort melancolique. Toutes les fois que nous estions seules, je connoissois dans ses yeux qu'elle attendoit que je luy parlasse de Ligdamis : et il y eut mesme quelques instants, où il me sembla qu'elle le desiroit. Neantmoins je demeuray ferme dans ma resolution, et je ne luy en dis pas une parole : diverses personnes, en ma presence, luy demanderent si elle ne sçavoit point ce qui causoit la retraite de Ligdamis ? Artelinde mesme luy en parla ; Phocylide luy en dit aussi quelque chose, et il ne fut pas jusques à Hermodore, qui ne taschast de sçavoir d'elle, d'où venoit qu'il ne la voyoit plus. Quelques autres luy disoient qu'il estoit malade, d'autres encore qu'il estoit seule ment affligé ; et tous ensemble concluoient qu'il mourroit bien tost, si les maux de son corps ou de son esprit ne diminuoient. Apres que toute cette compagnie fut partie, qui avoit tant parlé de Ligdamis à Cleonice, elle se tourna vers moy : et me regardant avec un peu de chagrin sur le visage ; le destin de Ligdamis est bien bizarre, dit-elle, car tous les gens qui ne l'aiment point m'en parlent, et vous qui l'aimez tant ne m'en parlez pas. Il est vray, luy dis-je, mais c'est que je vous aime encore plus que je ne l'aime : et que la crainte de vous fascher m'impose silence. Je vous suis bien obligée de ce sentiment là, repliqua t'elle :

   Page 2580 (page 496 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais je vous la serois encore infiniment, si vous pouviez remettre la raison dans l'ame de Ligdamis, pour qui j'ay eu assez d'estime et allez d'amitié, pour souhaiter de le voir aussi raisonnable qu'il l'estoit autrefois. C'est à vous, luy dis-je, à faire ce miracle : et alors je luy apris que Ligdamis m'avoit demande pour toute grace, qu'elle voulust agir avecque luy comme elle luy avoit promis de faire, s'il eust esté amoureux d'une autre. Au commencement Cleonice rejetta cette proposition : mais à la fin croyant peut estre qu'elle pourroit persuader par raison à Ligdamis de n'avoir plus d'amour pour elle, apres une longue resistance elle me promit qu'elle je verroit une fois en particulier ; pour adviser de quels remedes il se pourroit servir, pour guerir du mal qu'il avoit. Dés que je me fus separée de Cleonice, j'envoyay querir Ligdamis, qui receut avec une joye in croyable, la nouvelle que je luy donnay qu'il la verroit : mais, luy dis-je, ce ne sera que pour vous conseiller de n'avoir plus d'amour pour elle. N'importe, me dit-il, pourquoy que ce soit que je la voye : puis que je la verray il suffit : et je ne puis manquer d'en estre soulagé. Il se trouva mesme qu'il n'attendit pas longtemps ce plaisir là : parce que le lendemain Stenobée estant allé faire des visites où Cleonice n'alla pas, j'en advertis Ligdamis. Il me fut pourtant impossible de me trouver à cette entre-veuë, dont il me vint rendre conte le jour fumant. Dés qu'il fut auprés de Cleonice, auparavant qu'il pûst parler elle prit la parole : et le regardant avec un serieux sur le visage, capable de chasser l'esperance de son coeur, quand il en eust esté tout remply : Ligdamis, luy dit elle, ne pensez pas tirer advantage,

   Page 2581 (page 497 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de la bonté que j'ay pour vous : et n'allez pas vous flatter jusques au point que de croire que peut estre je ne suis pas aussi irritée que je vous l'ay paru. Je me suis resoluë à faire ce que je fais aujourd'huy, parce que j'ay creu que nostre amitié passée m'obligeoit à tascher de vous secourir si je le pouvois : et à essayer de faire un dernier effort, pour remettre la raison dans vostre ame. Par quelque motif que vous souffriez que j'aye l'honneur de vous revoir, respondit-il, je vous en suis tousjours tres obligé : et plus obligé que de toutes les bontez que vous avez eues pour moy, tant que nostre amitié a duré : estant certain que je n'ay jamais souhaité d'avoir cét honneur avec une passion si aredente, que depuis que je nie suis privé de vostre veuë. Je suis pourtant la mesme que j'estois, reprit froidement Cleonice ; il est vray, Madame, repliqua-t'il : mais je ne suis plus le mesme que j'ay esté. J'en suis bien fâchée, interrompit-elle, et il est peu de choies que je ne fisse, pour retrouver en vous cét Amy agreable et fidele, qui sans avoir toute la severité de l'extréme sagesse, en avoit pourtant toute la solidité. Cet Amy, dis-je, qui voyoit si clairement les choses comme elles devoient estre ; et de qui la conversation et l'amitié faisoient toute la douceur de ma vie. Mais, Ligdamis, adjousta t'elle, est il bien vray aussi, que vous ne soyez plus celuy dont je parle ; et que vous me veuilliez forcer à vous haïr, ou du moins à ne vous voir plus ? Bien loin d'avoir une volonté si déraisonnable, dit-il, si j'osois je vous dirois que je borne tous mes desirs à vous voir, et à estre aimé de vous : si vous n'aviez pretendu que ces deux choses, reprit-elle, vous n'auriez point changé de sentimens : car enfin on ne peut

   Page 2582 (page 498 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas avoir une amitié plus tendre, que celle que je vous avois donnée : et vous ne pouviez pas me voir plus souvent que vous faisiez. Il est vray, Madame, luy dit-il, mais c'est que cette affection que vous aviez pour moy, et ces visites que je vous rendois, n'avoient pas je ne sçay quoy que je ne sçay pas seulement encore exprimer : et qui est pointant absolument necessaire, pour satisfaire un homme amoureux. Quoy Ligdamis, inter rompit Cleonice, il est bien vray que l'entends ce terrible mot de vostre bouche ! vous, dis-je, qui m'avez fait cent Satires agreables contre l'amour ; qui me l'avez dépeinte comme la plus dangereuse des passions, qui m'avez dit qu'elle ne surmontoit que les foibles et les oysifs ; qui m'avez promis mille fois de ne vous en laisser jamais vaincre ; qui m'avez raconté mille effets funestes qu'elle a causez qui m'avez appris cent extravagances qu'elle a fait faire ; et qui n'avez dit enfin qu'elle faisoit perdre la raison ; qu'elle faisoit souvent oublier la vertu ; et qu'elle rendoit du moins miserables, tous ceux qui en estoient possedez. Vous adjoustiez à cela, que cette dangereuse passion, faisoit des fourbes des Amis les plus fideles : et qu'un Amant devoit tousjours estre regardé, comme un homme incapable de respondre de luy mesme : et comme un homme en estat de commettre tous les crimes qui pourroient servir à son amour. Voulez vous apres cela, Ligdamis, que je vous considere comme estant amoureux ? et que selon vos propres maximes, je vous regarde avec mespris ; avec meffiance ; et avec hayne ? parlez Ligdamis, je vous en conjure : mais parlez comme je le veux. Et que voulez vous que je vous die ? repliqua-t'il ; je veux

   Page 2583 (page 499 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous m'asseuriez, reprit-elle, que vous estes tousjours de mes Amis, et que vous ne serez jamais mon Amant. Je ne sçaurois, Madame, respondit-il, et quand je forcerois mesme ma bouche à vous dire ce mensonge, mes yeux contre diroient mes paroles, et mon visage descouvriroit le secret de mon coeur. Quoy Ligdamis, adjousta-t'elle, vous pouvez vous resoudre à perdre mon amitié ! Quoy, Madame, respondit-il, je pour rois consentir à vous aimer moins que je ne fais ! Mais, Ligdamis, luy dit-elle, vous ne respondez, point à tout ce que je vous ay dit : parlez donc je vous en prie, et dites moy si tout ce que vous m'avez dit contre l'amour est hors de vostre me moire nullement, repliqua-t'il, mais il est hors de mon coeur : estant certain que je voy les choses d'une autre sorte que je ne les voyois. Pour moy, interrompit-elle, qui les vois tousjours comme je les ay veuës, je ne puis pas comprendre que cela soit ainsi : cela est pourtant si vray, repliqua-t'il, que je ne vous voy plus vous mesme comme je vous ay veuë, tant que je n'ay eu que de l'amitié pour vous. Je vous trouve cent fois plus belle que je ne faisois : vous avez, selon moy, sans comparaison plus d'esprit que vous n'aviez : vous estes infiniment plus charmante : vostre humeur me semble plus agreable : la moindre de vos paroles me donne plus d'admiration, que ne faisoient vos plus beaux discours : un seul de vos regards me fait battre le coeur : et vous me paroissez tellement au dessus de ce que vous me sembliez estre, que je me fais la plus grande confusion du monde, de n'avoir pas plustost veu tant de choses admirables que je descouvre en vostre personne depuis que j'en suis amoureux.

   Page 2584 (page 500 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Oüy, Madame, adjousta-t'il, le feu qui me brusle ne m'embrase pas seulement, il m'esclaire encore, et me fait apercevoir cent choies que je n'avois jamais veuës : et vous pouvez voir, luy dit-elle, que l'amour n'est point ce que vous disiez autrefois ? je le voy sans doute, reprit-il, et je le voy de telle sorte, que je ne puis comprendre comment il est possible que j'aye si mal raisonné. J'advouë toutesfois, Madame, qu'il est une espece de passion terrestre, grossiere, et brutale, qui usurpe le nom d'amour, et qui ne l'est pourtant pas, qui merite d'avoir l'aversion de toutes les personnes raisonnables : je dis encore qu'il y a une espece de galanterie universelle, indigne d'une personne d'esprit : mais je dis en mesme temps, qu'une amour confiante et espurée, telle que je la sens dans mon coeur, est la plus belle et la plus loüable chose un monde. C'est par cette sorte de passion, que l'ame s'esleve au dessus d'elle mesme, et qu'elle est capable de faire des actions heroïques : en effet Madame, commandez moy aujourd'huy les choses les plus difficiles et les plus dangereuses à executer, je les entre prendray sans hesiter un moment, Si vous eussiez peut-estre ordonné quelque chose de cette nature, à ce Ligdamis dont vous regrettez tant l'amitié, il vous auroit representé la grandeur du peril ; il eust examiné la difficulté qu'il y avoit à vous obeïr ; et selon les apparences il ne l'eust pas fait. Mais ce Ligdamis qui vous aime aujourd'huy, n'est plus en estat de deliberer sur vos commandemens : et il est prest de tout entreprendre pour vous obeïr. Cessez donc de m'aimer de la maniere que vous faites, interrompit Cleonice, s'il est vray que vostre obeïssance n'ait point de bornes. L'impossibilité,

   Page 2585 (page 501 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

reprit-il, Madame, en donne à toutes choses : c'est pourquoy je ne puis pas faire ce que vous voulez : n'estant pas en ma puissance de ne vous aimer plus, et sçachant que j'ay essayé vainement de m'arracher de l'ame une passion que je sçavois bien qui vous desplairoit. Je n'ay pourtant consenty de vous voir, reprit elle, que pour tascher de trouver les moyens de vous guerir de cette folie : quoy que j'aye un mal, repliqua t'il, dont l'aime mieux mourir que d'en souhait ter seulement la guerison ; je ne laisse pas de vous demander, Madame, ce que vous jugez qui soit propre à faire ce que vous dites ? je voudrois, reprit-elle, que vous vous souvinssiez de tout ce que vous me disiez autrefois : je m'en souviens aussi, repliqua-t'il ; mais je le trouve si injuste, que vous n'avez garde de trouver le remede que vous cherchez pour moy par cette voye. Consultez donc mieux vostre raison que vous ne faites, reprit-elle, et je m'assure que vous changerez de sentimens. Elle est si troublée, repliqua-t'il, que bien loin de me conseiller, elle est soûmise à la passion qui me possede : ne me voyez donc plus, dit-elle, afin que l'absence vous guerisse. Depuis cinq ou six jours que je ne vous ay veuë, repliqua-t'il, mon amour a augmenté de la moitié : songez donc, adjousta-t'elle, qu'en m'aimant je vous haïray : et qu'en ne m'aimant point vous conserverez mon estime et mon amitié. Ha, Madame, quelle injustice est la vostre ! s'escria-t'il, de vouloir aimer qui ne vous aimeroit pas, et de vouloir haïr qui vous aime. Quoy qu'il en soit Ligdamis, reprit elle, comme mes sentimens ne sont pas changez comme les vostres, je voy tousjours l'amour comme je la

   Page 2586 (page 502 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voyois : et je vous voy vous mesme si desraisonnable, bien qu'il n'y ait pas longtemps que vostre coeur en soit touché, que je ne sçay comment je vous puis souffrir. vostre visage est changé ; vos actions le sont aussi ; je voy une inquietude continuelle dans vos yeux, vous parlez avec plus de precipitation que vous ne faisiez ; tout ce que vous dites est injuste ; vous vous taisez à contretemps ; vous respondés mal à propos ; et tout cela se fait en vous, sans que l'en voye la raison. Car enfin, vous vous estimiez heureux autrefois ; je vous offre encore la mesme chose ; c'est à dire ma conversation, mon estime, mon amitié, et ma confiance ; et vous n'estes pas content. Pour moy, Ligdamis, vous m'en direz ce qu'il vous plaira : mais je n'ay jamais trouvé l'amour si bizarre en qui que ce soit qu'en vous. C'est que cette passion, reprit-il, n'a jamais esté si violente en qui que ce soit. Mais tousjours, Madame, adjousta t'il, ne m'estimay-je pas tout à fait malheureux, puis que je m'aperçoy que mon amour ne vous est pas inconnue : ne vous y abusez point, repliqua t'elle, plus je verray déreglement en vostre ame, moins j'auray de disposition à vous aimer. Cela ne sçauroit estre, Ma dame, interrompit-il, et il n'est pas plus vray qu'il faut que le feu brusle ceux qu'il touche, et que le Soleil esclaire ceux qui le voyent, qu'il est vray qu'une sorte et constante passion, doit à la fin toucher je coeur de la personne que l'on aime. Vous esperez donc d'estre aimé de moy ? (reprit Cleonice avec une froideur qui pensa desesperer Ligdamis) je le souhaite du moins, repliqua-t'il, mais. Madame, je n'oserois dire que je l'espere. Vous faites bien, dit-elle, car vous ne me sçauriez faire un plus sensible outrage, que de me

   Page 2587 (page 503 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

persuader que vous auriez dans l'esprit que je vous devrois aimer un jour, et faire pour vous ce que j'ay tant blasmé, et ce que je blasme tant encore aux autres. Quoy, Ligdamis, adjousta-t'elle, je pourrois m'imaginer que vous espereriez que je ferois pour vous routes les folies que nous avons tant condamnées ensemble ! que j'aurois quelque plaisir à vous sçavoir malheureux pour l'amour de moy ; à vous entendre soupirer, et à vous voir faire enfin toutes les grimaces que l'amour inspire à tous ceux qu'il possede ! ha, non non, Ligdamis, je ne le sçaurois souffrir et si je ne puis regler vostre affection, faites du moins en sorte que je borne vostre esperance. Pour cét effet, adjousta-t'elle, je vous assure dés aujourd'huy, que mille ans de langueurs, de soûpirs, de larmes, de transports, et de services, n'obtiendront jamais rien de moy. Du moins Madame, reprit il, si vous ne pouvez estre sensible, ne soyez pas injuste : et considerez le vous suplie, que c'est vous qui avez troublé le repos dont je joüissois : et qu'ainsi vous estes obligée d'avoir quelque compassion de moy. Soyez donc seulement, luy dit il, comme je l'ay desja dit à Ismenie, la Confidente de la passion que j'ay pour vous, aimez moy comme vous avez accoustumé, et souffrez seulement que je vous aime comme je fais. Car puis que vous estes si asseurée de ne m'ai mer jamais autrement, ne seriez vous pas injuste de me rendre tout à fait malheureux sans sujet ? je le seray bien assez de ne pouvoir toucher vostre coeur, sans que vous veuilliez encore tourmenter le mien si cruellement : je sçay bien, Madame, que par nos conditions, vous ne voulez point d'Amis qui soient amoureux : mais ce luy qui fait les loix les peut changer. Je me

   Page 2588 (page 504 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

souviens mesme que vous disiez un jour, que la principale raison pourquoy vous ne vouliez point d'Amis qui fussent Amants, estoit parce que vous aviez eu un Amy qui dés qu'il fut amoureux, s'ennuya aupres de vous ; qui ne vous fit plus que de courtes visites, qui ne vous entretint que de la personne qu'il aimoit et que vous n'aimiez pas ; et qu'enfin il n'y avoit plus moyen de se confier à luy, parce qu'un homme amoureux n'a point de secret qu'il ne puisse reveler à sa Maistresse. Mais Madame, tous ces inconveniens ne vous sçauroient arriver en cette occasion : car premierement, je vous proteste que je n'auray jamais de joye qu'aupres de vous : que mes visites deviendront plus longues qu'elles n'ont jamais esté : et que je ne vous entretiendray jamais de personnes indifferentes, puis que si vous le voulez souffrir, je ne vous parleray que de vous. Au reste Madame, adjousta-t'il, vous jugez bien qu'en revelant les secrets que vous m'avez confiez à la personne que l'adore, ils n'en seront pas moins secrets pour cela : puis qu'ils ne seront encore sçeus que de vous et de moy. Pourquoy donc ne voulez vous pas souffrir, que j'aye l'honneur de vous voir ? Aimez moy, Madame, comme il vous plaira : mais souffrez aussi que je vous aime de la maniere que je le puis. Peut estre, adjousta-t'il, que vôtre insensibilité me guerira plus en vous voyant, que ne feroit l'absence si vous m'y condamniez : car Madame, si je ne vous voyois pas, je m'imaginerois tousjours que si je vous voyois je toucherois vostre coeur : de sorte qu'esperant toûjours de vous voir, j'espererois toûjours d'estre aimé. et par consequent je vous aimerois toûjours. Mais si vous souffrez que je vous voye, adjousta

   Page 2589 (page 505 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

t'il peut estre que vous me ferez perdre l'esperance par vostre inhumanité, et peut-estre en fuite l'amour. Ce remede, repliqua Cleonice, est aussi nouveau et aussi bizarre, que la passion qui vous possede : c'est pourtant le seul, reprit-il, que raisonnablement vous pouvez m'ordonner. Nous essayerons pourtant l'absence auparavant, dit-elle, car pour celuy là, je pense qu'il est un peu dangereux. Je sçay bien Madame, repliqua t'il, que je vous ay oüy dire autrefois, que le mal qui me tourmente, estoit un mal contagieux : mais je me souviens aussi, qu'Ismenie vous respondit que personne ne vous l'avoit jamais pû donner. Et certes Madame, il m'en aisé de connoistre qu'il est bien difficile que vous le preniez : car il y a desja quelque temps que j'en suis fort malade aupres de vous, sans que je m'aperçoive que vostre coeur en soit atteint. Me preservent les Dieux d'un semblable malheur, interrompit- elle ; Cependant Ligdamis, puis que je ne voy pas qu'il soit possible de remettre presentement la raison dans vostre ame, tout ce que je puis faire pour vous, est de vous assurer que je suis au desespoir de la perte de vostre amitié : que vous me trouverez tousjours toute preste à vous redonner la mienne, dés que vous n'aurez plus d'amour : et qu'en attendant que vous soyez en termes de me la redemander, je pretends que vous alliez faire un voyage, pour voir si l'absence ne fera point plus que mes raisons. Si j'avois, respondit Ligdamis, une passion criminelle ; si mes pretensions estoient injustes, je trouverois que vous n'auriez pas tort de me bannir : mais je vous dis que je ne vous demande rien, sinon que vous enduriez que je vous aime, comme je vous puis aimer. Que

   Page 2590 (page 506 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous importe donc, adjousta t'il, ce qui se passe dans mon coeur ? et depuis plus d'un mois que le me suis aperçeu que je vous aimois d'amour, cét te passion vous a t'elle fait beaucoup souffrir ? nullement, reprit Cleonice : mais c'est que je ne sçavois pas qu'elle fust dans vostre ame. Vous voyez donc bien, repliqua t'il, que ce que vous dites n'a point de fondement solide : et que cette passion n'est pas incommode pour vous en elle mesme, mais seulement par l'imagination que vous en avez. Car enfin, Madame, lors quelle ne vous incommodoit point ces tours passez, elle estoit dans mon ame comme elle y est : pour quoy donc n'agirez vous pas comme vous faisiez ? je vous proteste que je prendray plus de part à tous vos maux que je ne faisois : et que s'il se peut je seray encore plus secret et plus fidelle que je ne l'ay jamais esté. Quand tout ce que vous dites seroit vray, reprit Cleonice, il y a encore une autre chose a vous dire, ou vous ne pouvez respondre : qui est, que puisque vostre coeur est capable de cette passion, il la peut avoir pour une autre personne : et des que cela seroit, ma confiance seroit peu en seureté. Au contraire Madame, adjousta t'il, quand je n'aimois rien, vous deviez bien plus craindre ce que vous dites : parce que si j'avois à devenir amoureux, il n'estoit pas impossible que je le fusse d'une autre que de vous : mais aujourd'huy que je vous ai me, il y a une impossibilité si absoluë, que je puisse jamais aimer nulle autre personne, qu'il ne faut pas seulement mettre en doute, que vous ne soyez ma premiere et ma derniere passion. On peut quelques fois, adjousta t'il, passer de l'in difference, à l'amour d'une personne médiocrement

   Page 2591 (page 507 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

accomplie : mais quiter la plus belle et la plus parfaite personne de la terre pour en aimer une autre, c'est ce qui n'est jamais arrivé, depuis que l'amour regne dans le coeur des hommes. Pour moy, dit Cleonice, je suis si espouvantée de vous entendre parler comme vous faites, que je ne sçay presques ce que je dois dire : si ce n'en : qu'il ne se faut fier à personne, et se deffier mesme de sa propre raison. C'est pourquoy Ligdamis, luy dit elle, il faut que je vous refuse ce que vous voulez : et que je vous prie de ne me voir plus, ou du moins de ne me voir de tres long temps. Vous voulez donc que je meure ? repliqua t'il ; nullement, dit elle, mais je voudrois que vous devinssiez sage. Donnez moy seulement encore huit jours à vous voir, interrompit il, je vous en conjure par l'amitié que vous m'avez promise : je le veux bien, dit elle quoy que vous vous soyez rendu indigne de toute grace : ce sera pourtant à condition, que vous ne me direz rien de vostre pretenduë amour.

Ligdamis condamné à l'exil

Ligdamis remercia alors Cleonice, comme si elle luy eust accordé son affection toute entiere, et il me vint trouver au sortir de chez elle, avec une joye qui me fit bien connoistre que son coeur estoit veritablement amoureux. Il me pria d'agir pour luy, avec des paroles si touchantes, qu'il me persuada en effet de luy rendre office : il ne me fut pourtant pas fort aisé : car je trouvay Cleonice dans un chagrin qui faisoit qu'elle ne pouvoit presques souffrir personne, qu'en se faisant une extréme violence. L'amitié qu'elle avoit pour Ligdamis, n'estoit pas une des moindres causes de son suplice et l'adversion qu'elle avoit pour l'amour, estoit ce qui achevoit de la tourmenter. Cependant

   Page 2592 (page 508 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ligdamis la vit durant les huit jours qu'elle luy avoit accordez : mais quelque violence qu'il se voulust faire, il luy estoit impossible de ne donner pas quelques marques de sa passion, ou par ses regards, ou par ses soûpirs, ou par ses resveries, ou mesme par quelques paroles qui luy eschapoient sans dessein. De plus, comme Cleonice avoit alors l'esprit disposé à expliquer toutes ses actions de cette sorte, elle songeoit à esviter la rencontre de ses yeux ; elle rougissoit dés qu'elle le voyoit aprocher d'elle ; elle aportoit soin à ne se trouver pas assise aupres de luy ; elle ne luy adressoit jamais la parole ; et ils vivoient enfin tous deux en une contrainte si grande, que je ne pouvois assez m'estonner de voir le changement qui estoit arrivé en ces deux personnes. Quand je demandois à Cleonice, pourquoy elle ne vouloit pas agir, comme si elle n'eust point sçeu la passion de Ligdamis ? elle me disoit qu'il luy estoit impossible : et qu'il faloit absolument qu'il s'en allast. Car, me disoit elle, le dernier jour qu'il la devoit voir, s'il ne s'en va pas, et qu'il s'obstine à m'aimer comme il fait, je le haïray infailliblement : Mais s'il vous obeït, luy dis-je, et que l'absence ne le guerisse point, que voudrez vous qu'il y face ? et trouverez vous fort juste, qu'il soit eternellement banny de son Pais, seulement parce qu'il vous aime un peu trop ? Si Ligdamis, adjoustay-je, estoit un homme que vous n'estimassiez point ; et que bien loin de l'estimer et de l'aimer comme vous faites, vous eussiez une aversion estrange pour sa personne ; et qu'en effet il la meritast ; que pourriez vous faire davantage ? je ferois beaucoup moins, me dit-elle le n'en comprends pourtant pas la raison : luy repliquay-je : toutesfois

   Page 2593 (page 509 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je ne laisse pas de vous croire : car ne voyons nous pas que vous laissez vivre Hermodore à Ephese, quoy qu'il y ait longtemps qu'il soit amoureux de vous ? Hermodore, reprit elle, n'est pas un homme à qui je voulusse faire la grace de commander quelque chose : cette grace que vous voulez faire à Ligdamis, repris je en sous-riant, pourroit ne se nommer pas ainsi sans injustice. Elle est pourtant grace, repliqua-t'elle, puis qu'il est vray que je suis resoluë de faire tout ce que je pourray pour luy conserver mon amitié. Comme elle disoit cela, Ligdamis entra ; qui venoit avec intention de prolonger le terme qu'elle luy avoit donné. Je ne le vy pas plustost, que prenant la parole malgré Cleonice ; venez, luy dis-je, Ligdamis, venez aprendre la favorable cause de vostre bannissement. Il est donc bien vray que je dois estre banny ! reprit-il ; ouy, respondit Cleonice, si j'ay quelque pouvoir sur vous. Vous l'y avez absolu, respondit-il en soûpirant, mais c'est à ceux qui regnent à ne faire pas tout ce qu'ils peuvent, et à ne faire que ce qu'ils doivent. Je dois aussi, respondit-elle, travailler autant que je pourray à restablir la raison dans vostre ame : afin de pouvoir conserver dans la mienne l'amitié que j'ay pour vous. Vous ne me haïssez donc pas encore ? interrompit Ligdamis ; je l'advoüe, dit-elle, mais je vous haïrois infailliblement, si vous ne m'obeissiez pas. Quand vous aurez esprouvé l'absence, poursuivit-elle, que j'ay tousjours oüy dire estre le seul remede contre l'amour ; et que je verray qu'en effet vous aurez fait toutes choses possibles pour redevenir sage ; j'auray peut-estre la bonté de ne vous oster pas mon amitié : et de souffrir que vous conserviez dans vostre ame une passion que

   Page 2594 (page 510 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous n'en aurez pu chasser. Sans mentir Cleonice, interrompis-je en riant, vous estes admirable, de vouloir faire passer pour une grande faveur, que vous endurerez ce que vous ne sçauriez empescher. Et depuis quand veut-on obliger les gens aux choses impossibles ? Quand vous m'auriez persuadé que j'aurois tort, repliqua t'elle, je ne m'en repentirois pas : et vous ne m'en devriez pas blasmer, par la mesme raison que vous venez de dire : estant certain que s'il est impossible à Ligdamis de ne m'aimer plus, il ne me l'est pas moins de pouvoir me resoudre à souffrir qu'il me donne des marques d'amour. C'est pourquoy je vous conjure, luy dit elle, que sans vous arrester à ce que dit Ismenie, vous essayez deux choses : l'une l'absence, et l'autre l'ambition. Vous sçavez, luy dit elle encore, que Cleandre vous aime cherement : allez donc six mois à la Cour, et taschez de chasser une passion par une autre : Mais de grace ne me resistez plus, si vous ne voulez que je vous haïsse. Je sçay bien Madame, repliqua t'il, que quand je vous obeïray, cela sera inutile, puis qu'en quelque lieu que je sois, vous serez toûjours presente à mon esprit, et qu'enfin je suis incapable de toute autre ambition, que de celle d'estre aimé de vous. Apres cela Cleonice parla si fortement à Ligdamis, que je connus en effet qu'elle vouloit estre obeïe : de sorte que prenant la parole, je luy conseillay de la contenter. Car, luy dis-je, si l'absence vous guerit, vous aurez lieu de vous estimer heureux : et si elle ne vous guerit pas, vous aurez rendu à Cleonice la plus grande marque d'amour et d'obeïssance, que vous luy puissiez jamais rendre. Du moins, luy dit il, Madame, promettez moy donc que si je

   Page 2595 (page 511 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous obeïs, vous m'en sçaurez quelque gré : et que vous ne me condamnerez plus jamais d'arracher de mon coeur une passion qui y sera sans doute tant que je vivray. Je vous le promets, luy dit elle : ce n'est pas encore assez, reprit il, pour empescher un Amant exile de mourir : c'est pour quoy, Madame, ayez encore la bonté de m'assurer, qu'en cas que je ne meure point de douleur, et que je revienne auprés de vous, vous voudrez bien estre ce que je vous ay desja suplié que vous fussiez, je veux dire la Confidente de ma passion. Non Ligdamis, luy dit elle, je ne vous promets point cela : mais je vous assure du moins de ne vous haïr point si vous m'obeïssez. Accordez moy donc la grace, reprit il, de me tenir conte de toutes les marques d'amitié que je vous donneray, comme de simples preuves d'amitié : je le veux encore, luy dit elle, pourveu que vous m'obeïssiez promptement.

Les contradictions de Cleonice

Enfin, Madame, sans abuser de vostre patience par un, long récit de choses peu importantes, je vous diray qu'il falust que Ligdamis obeïst : Il ne luy fut pas difficile de pretexter son voyage, estant certain qu'il y avoit plus de raison de s'estonner de ce qu'il n'alloit pas plus souvent à Sardis ; qu'il n'y en avoit de l'y voir aller. Je fis ce que je pus pour obliger Cleonice à souffrir qu'il prist congé d'elle, mais il n'y eut pas moyen d'obtenir cela. Il est vray que je remarquay malgré qu'elle en eust, que la cause de cette cruauté n'estoit pas desavantageuse à Ligdamis : estant certain qu'elle ne luy refusa cette grace, que parce qu'elle sentoit bien qu'il luy seroit impossible de luy dire adieu, sans donner de trop visibles marques de l'amitié qu'elle avoit pour luy. Il partit donc avec

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intention de s'en aller à Sardis : mais en y allant, il apprit que Cresus avoit fait arrester Cleandre : de sorte que ne pouvant se resoudre d'aller à la Cour apres cét accident, qui mettoit une consternation universelle par toute la Lydie ; il fut au Gouvernement de son Pere, passer le temps de son exil, et pleindre dans cette solitude ses propres malheurs, et ceux de l'illustre Cleandre : qui apres tant de victoires, et tant de services rendus à toute la Lydie, estoit prisonnier sans avoir commis aucun crime. Cette nouvelle ayant esté apportée à Ephese, tout le monde en eut une douleur extréme : parce qu'en effet c'estoit le plus grand malheur qui pust arriver à tout le Royaume : mais outre l'interest publie, qui affligeoit Cleonice comme les autres, l'interest particulier de Ligdamis, qui s'y trouvoit engagé, redoubla sans doute beaucoup la douleur qu'elle en eut. Elle fut visiter la Soeur de Ligdamis en cette occasion : mais elle ne voulue pas luy escrire, quoy que je luy voulusse persuader qu'elle le devoit. Pour luy, il m'escrivit plusieurs fois, sans que Cleonice le sceust : car j'avois oublié de vous dire, que cette cruelle personne luy avoit encore fait promettre qu'il ne luy donneroit point de ses nouvelles ; et que mesme s'il m'escrivoit, je ne luy en dirois rien : de sorte que je n'osois luy aprendre que je sçavois que l'absence ne guerissoit point Ligdamis. Cependant Cleonice devint si chagrine et si solitaire, qu'Artelinde et Phocylide la trouvant trop melancolique, ne la voyoient presques plus. Stenobée apres luy avoir fait cent reproches, de ce qu'elle n'estoit pas assez gaye, fut enfin contrainte de la laisser en repos : si bien que Cleonice gardant tres souvent la Chambre,

   Page 2597 (page 513 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je me trouvois aussi fort souvent seule avec elle. Au commencement, quand je luy voulois parler de Ligdamis, elle s'en faschoit : mais peu à peu elle vint à souffrir non seulement que je luy en parlasse, mais mesme elle m'en parloit quelquesfois la premiere. Un jour donc que nous estions seules ; du moins (me dit-elle apres plusieurs au tres discours) suis-je assurée qu'au lieu où est Ligdamis, il ne trouve personne à qui il puisse parler de moy : ainsi je puis esperer que sa folie, en passera plustost : car j'ay ce me semble oüy dire, que ce n'est pas estre tout à fait absent, quand on s'entre tient souvent de ce que l'on aime. Mais, luy dis je en la regardant fixement, est-il possible que vous souhaitiez autant que vous le dites, que Ligdamis n'ait que de l'indifference pour vous ? ce n'est pas ce que je dis, respondit elle : et que dites vous donc ? luy repliquay-je à demy en colere ; je dis, respondit-elle, que je souhaite que Ligdamis n'ait plus d'amour pour moy : car pour l'amitié, je vous advouë que je serois bien aise qu'il en eust : tousjours. Mais comment pensez vous que cela soit possible ? luy dis-je, et ne considerez vous point que si l'absence le guerit d'une violente amour, ce ne peut-estre qu'en faisant qu'il vous oublie, et qu'en se desaccoustumant de telle sorte de vous voir, que vous ne soyez plus necessaire à la douceur de sa vie ? De plus, luy dis-je encore, je pense que vous ne considerez pas, que Ligdamis n'a plus d'amitié pour vous ; que cette affection a changé de nature ; et qu'à parler raisonnablement, si le remede que vous luy avez ordonné, fait ce que vous avez pretendu qu'il fist, il n'aura plus ny amour ny amitié : Encore ne sçay-je s'il demeurera dans une simple indifference :

   Page 2598 (page 514 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car ce n'est guere la coustume de cette passion. Ismenie, me dit elle, que vous estes uns cruelle personne, de me faire examiner de si prés une chose qui ne me plaist pas mais apres tout, adjousta t'elle, pourquoy n est, il pas possible que l'amitié de Ligdamis qui est devenue amour, redevienne encore amitié ? je n'en sçay pas bien la raison, luy dis-je, mais du moins suis-je assurée que cela n'a guere d'exemple. Je serois pour tant bien faschée, reprit-elle, de perdre tout à fait Ligdamis. Vous vous y elles pourtant exposée, luy dis-je. Mais comme je la vy d'humeur un peu moins severe ; de grace, Cleonice, adjoustay-je, dites moy un peu lequel vous aimeriez le mieux ; ou que Ligdamis guerist de sa passion, en n'ayant plus que de l'indifference pour vous, ou qu'il devinst amoureux d'une autre personne ? Comme j'ay tousjours beaucoup d'amitié pour Ligdamis, me dit elle en rougissant, je ne puis pas desirer qu'il guerisse d'un mal par un autre mal : et j'aimerois mieux sans doute perdre son affection, et qu'il n'aimast jamais rien, que de le voir encore chargé de chaines. Mais s'il faloit, adjoustay-je, que de necessité il fust amoureux, ou de vous, ou d'une autre, lequel choisiriez vous ? Il y a longtemps que je vous ay dit ce que je pensois là dessus, repliqua t'elle ; il est vray, luy dis-je, mais je vous demande presente ment ce que vous en pensez : je ne veux pas me donner la peine d'y songer, dit elle. Cependant, poursuivit Cleonice, si par hazard Ligdamis pouvoit guerir de sa folie, j'aurois un plaisir estange, à luy faire voir le peu de solidité qu'il y a dans le coeur de ceux qui aiment de cette sorte : car je vous proteste, Ismenie, que je me souviens

   Page 2599 (page 515 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aussi souvent de Ligdamis, que lors qu'il estoit à Ephese. Pourquoy voulez-vous donc qu'il vous oublie ? luy dis-je en riant ; Cleonice ayant tardé un moment à respondre ; mais, repris-je, estes vous bien assurée que vous le voulez ? songez-y, Cleonice, et songez-y plus d'une fois : car ce seroit une rare chose, si Ligdamis vous oublioit, et que vous ne le pussiez oublier. Vous me dites tant de folies, reprit-elle, que je n'y veux plus respondre : Vous seriez mieux de m'advoüer, repliquay-je, que vous ne le pouvez faire sincerement sans vous contredire. Car n'est il pas vray, que vous n'avez pas plustost souhaité que Ligdamis ne se souvienne plus de vous, que vous sentez je ne sçay quoy dans vostre coeur qui vous resiste, et qui vous force à desirer qu'il s'en souvienne eternellement ? Vous estes si pressante, me dit-elle, que l'on n'a pas loisir de raisonner sur ce que vous demandez. Vous estes si peu sincere, luy respondis-je, que ce n'est pas estre judicieuse, que de vous demander quel que chose : puis que l'on est presques assuré que vous n'y respondrez pas precisément. Je pense, repliqua-t'elle en soûriant, que vous voulez me faire perdre une Amie, comme j'ay perdu un Amy, et que vous cherchez à me quereller : je ne sçay, luy respondis je en riant aussi, si je cherche à vous faire une querelle : mais je sçay bien que vous cherchez à ne me respondre pas. En verité, Ismenie, me dit-elle, je vous ay dit tout ce que je pense : et je vous assure de plus, que quoy que vous me puissiez demander, je vous y respondray sans mensonge. Advoüez moy donc, luy dis-je, que vous ne voulez pas que Ligdamis vous oublie : je l'advoüe, dit-elle en rougissant :

   Page 2600 (page 516 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous seriez bien faschée qu'il fust amoureux d'une autre, adjoustay-je, je l'advoüe encore, repliqua t'elle en baissant les yeux, quoy que ce ne fust que pour son interest, et que ce ne fust pas par jalousie. Que vous aimeriez mieux qu'il eust tousjours de l'amour pour vous que de la haine, luy dis-je ; Ha, Ismenie, interrompit- elle, vous me demandez là des choses si estranges, que je n'y sçaurois respondre : je pense pourtant, adjousta t'elle, que je serois esgalement faschée, de l'amour et de la haine de Ligdamis. Je ne le pense pas, luy dis-je, mais puis que vous ne voulez pas vous expliquer plus nettement, je ne vous demanderay plus rien : et je souhaiteray seule ment pour me vanger de vous, que Ligdamis vous oublie ; qu'à son retour il devienne amoureux d'une autre ; et que vous ne le puissiez oublier. Vous estes bien vindicative, me dit elle, mais ce qui me console est que je sçay bien que tout ce que vous dites ne sçauroit arriver : car si Ligdamis m'oublie, je l'oublieray de telle sorte moy mesme, qu'il ne m'inquietera point du tout. Vous luy avez donc fait un commandement, luy dis je, où vous ne voulez pas qu'il obeïsse ; puisque s'il vous obeït, vous le punirez.

Histoire de Ligdamis et de Cléonice : retour de Ligdamis

La lettre de Ligdamis

Cleonice voulut apres cela me dire qu'elle ne luy avoit or donné que de chasser l'amour de son coeur, mais je ne la voulus pas plus entendre : et je la quittay sans luy vouloir plus respondre : me semblant qu'à travers tout ce qu'elle m'avoit dit, l'amitié qu'elle avoit pour Ligdamis, estoit devenuë un peu plus tendre, depuis qu'il estoit party. Et en effet je voyois clairement, qu'elle apprehendoit qu'il ne l'oubliast : je n'osois pourtant luy dire que j'avois quelques fois de ses Lettres : mais un jour

   Page 2601 (page 517 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que j'estois auprés d'elle, l'en laissay tomber une sans y penser, qu'elle releva aussi tost, sans s'imaginer toutesfois qu'elle fust de Ligdamis. A peine l'eut elle entre les mains, qu'elle en reconnut l'escriture : et elle ne l'eut pas plustost reconnue, qu'elle rougit d'une effrange sorte. Je vy mesme que son premier sentiment fut de la lire : mais une seconde pensée ayant destruit la premiere, elle me la voulut rendre sans la voir. Vous n'estes gueres curieuse (luy dis-je en ne la voulant pas prendre) il est vray, dit elle, que je ne la suis pas trop : principalement quand je crains d'aprendre quelque chose qui ne me plaise pas. Tout à bon, luy dis-je, Cleonice, que voulez vous qui soit dans cette Lettre ? si vous la pouviez rendre telle qu'il vous plairoit, repliqua t'elle, je vous dirais ce que je voudrois qui y fust : mais comme tous mes desirs ne la pourroient changer, j'aime mieux vous la rendre sans la voir. Alors la prenant de ses mains où elle estoit, et voulant luy faire une malice, pour descouvrir mieux ses veritables sentimens ; je luy dis que je voulois luy lire cette Lettre tout haut, puis qu'elle ne la vouloit pas lire. Cleonice prenant la parole, me dit qu'elle ne la vouloit point entendre : mais apres m'avoir dit cela, elle se teut : et pour mieux cacher les divers mouvemens de son esprit, elle se mit à travailler à un tissu d'or et de soye qui estoit sur sa table. En fuite dequoy m'estant levée d'aupres d'elle, et m'estant mise vis à vis, de peur qu'elle ne leust ce qui estoit effectivement dans cette Lettre de Ligdamis ; je feignis d'y lire ces paroles.

La lettre de Ligdamis

Enfin, Ismenie, la solitude a fait ce que n'avoit

   Page 2602 (page 518 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pû faire la raison : et la belle Cleonice ne sera plus importunée de mon amour. L'absence toute seule n'a pourtant pas causé ma guerison : et j'ay eu besoin d'un remede plus puissant. J'ay donc trouvé dans nos Bois une personne moins belle, je l'adveuë, mais plus sensible, qui m'a rendu capable d'obeïr au commandement que l'on avoit fait.

La lettre de Ligdamis

Ha, Ismenie, (interrompit Cleonice en jettant son ouvrage sur la table, en se levant, et en voulant lire elle mesme) ce que vous dites là n'est point dans la Lettre de Ligdamis ! C'est asseurément, luy dis-je en la cachant, que vous ne voulez pas que cela y soit : Mais dites moy de grace ce que vous voulez que j'y lise. Je ne veux point que vous y lifiez rien, dit elle, car je la veux lire moy mesme, quoy qu'il y puisse avoir. Voyant alors la curiosité de Cleonice, apres luy avoir encore resisté quelque temps, afin de luy donner plus d'envie de voir cette Lettre, et luy avoir encore parlé comme si ce que j'avois feint d'y lire y eust effectivement esté ; je la luy donnay : de sorte que l'ouvrant à l'heure mesme, elle y leut ces paroles.

La lettre de Ligdamis

   Page 2603 (page 519 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

LIGDAMIS A ISMENIE.

La lettre de Ligdamis

Si l'adorable Cleonice sçavoit que plus je suis sans la voir, plus j'ay d'amour pour elle, je ne doute nullement qu'elle ne me rapellast, quand ce ne seroit que pour empescher ma passion d'augmenter comme elle fait. C'est pourquoy je vous conjure, si vous le trouvez à propos, de luy faire sçavoir que je seray à la fin du terme quelle a prescrit a mon bannissement, sans comparaison plus amoureux d'elle, que le jour qu'il commença : ne faisant autre chose dans ma solitude, que me souvenir de sa beauté, et de son esprit, et que desirer de la revoir. Voila, Ismenie y quelles sont mes occupations : trop heureux encore dans mon malheur, si je pouvois esperer de n'estre ny haï ny oublié.

La lettre de Ligdamis

LIGDAMIS.

La lettre de Ligdamis

Durant que Cleonice lisoit, je la regardois attentivement : et je remarquay, ce me semble, plus de confusion que de colere sur son visage. Je

   Page 2604 (page 520 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vy mesme qu'en lisant la fin de cette lettre, où Ligdamis disoit qu'il s'estimeroit heureux de n'estre ny haï, ny oublié, elle soûrit à demy : en fui te dequoy me la rendant, et n'osant presques me regarder ; vous donnez si bon ordre, me dit elle, que ce dernier malheur n'arrive à Ligdamis, qu'il a grand tort de le craindre : mais cruelle Personne (adjousta t'elle en prenant un visage plus serieux) quel plaisir prenez vous à me tourmenter ? le sçay bien que Ligdamis est vostre parent, et qu'ainsi j'aurois tort de vouloir qu'il ne vous donnast point de ses nouvelles : mais pourquoy faut-il que je sois le sujet de ses Lettres et des vostres ? Pour moy, luy dis-je, comme je n'ay jamais fait que respondre à Ligdamis, c'est luy que vous devez accuser de ce que nous parlons de vous : car en mon particulier, je ne pense pas que la civilité me permist lors qu'il me parle de Cleonice, de luy aller parler d'Artelinde ou de quel que autre : et de respondre à les Lettres, sans respondre à ce qu'il m'y dit. Mais que luy respondrez vous ? répliqua t'elle ; je respondray ce qu'il vous plaira à celle-ci, luy dis-je, car je ne dois escrire que demain. Du moins, me dit elle, ne luy mandez pas que j'ay veu sa Lettre : je ne vous de mande pas, luy repliquay-je, ce que je dois n'escrire point : mais ce que je dois escrire. Vous ne le feriez pas quand je vous le dirois, respondit : elle ; Cependant si vous me vouliez obliger, vous luy persuaderiez fortement de se deffaire d'une passion qui ne luy donnera que de la peine.

Ligdamis plus amoureux que jamais

Voila. Donc, Madame, quels estoient les sentimens de Cleonice, pendant l'exil de Ligdamis, qui ne man qua pas de revenir à Ephese, dés que le temps de son bannissement fut expiré, sans en demander une

   Page 2605 (page 521 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nouvelle permission à Cleonice. Ce qui l'obligea d'en user ainsi, fut qu'il craignit qu'il ne fust plus aisé à cette cruelle personne de luy faire sçavoir par moy qu'elle ne vouloit pas qu'il revinst, que de luy dire elle mesme qu'elle vouloit qu'il s'en retournast. Aussi tost qu'il fut arrivé, il me vint voir, pour m'assurer qu'il n'avoit point changé de sentimens, et pour me demander conseil de ce qu'il devoit faire. Pour moy, qui connoissois admirablement Cleonice, je fus d'advis qu'il ne luy fist rien dire auparavant que d'aller chez elle : et qu'il allast visiter Stenobée, comme il avoit accoustumé de faire au retour de ses voyages. De sorte qu'ayant creû ce que je luy disois, il y fut le mesme jour, et je m'y trouvay aussi : voulant avoir le plaisir de voir comment cette premiere visite se passeroit. Mais par malheur pour Ligdamis, il y avoit ce jour là tant de monde chez Stenobée, qu'il ne put parler à Cleonice un moment en particulier. Artelinde et Phocylide y vinrent aussi : et comme il y avoit longtemps que l'on n'avoit veû Ligdamis, il fut presques tousjours le sujet de la conversation. Les uns luy faisoient compliment, sur la douleur qu'il avoit euë de la prison de Cleandre ; les autres l'assuroient que son voyage leur avoit semblé bien long ; et Artelinde suivant son humeur, luy dit qu'elle ne pouvoit pas comprendre, comment il avoit pû vivre dans une aussi grande solitude, que celle où il avoit esté : se mettant apres cela, à faire une satire de la campagne, extrémement agreable : soustenant qu'il faloit estre stupide, chagrin, ou insensible, pour pouvoir y demeurer huit jours sans s'ennuyer : et concluant que puisque Ligdamis y avoit esté six mois, ayant autant d'esprit

   Page 2606 (page 522 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il en avoit ; il falloit qu'il eust quelque grande melancolie dans le coeur, ou qu'il fust tousjours in sensible. Pendant qu'Artelinde parloit ainsi, Ligdamis estoit si embarrassé, qu'il ne pouvoit quasi que répondre : et Cleonice estoit si interdite, qu'elle eut peu de part à la conversation ce jour là. Il est vray que le lendemain, elle y en eut davantage : car Ligdamis la trouva chez moy, où elle estoit venuë, avec intention de me prier de la delivrer de cét Amant opiniastre, bien qu'elle ne le voulust pas perdre. Lors qu'elle le vit entrer, elle creut que je l'avois envoyé querir, quoy que cela ne fust pas vray : mais apres m'en avoir fait un petit reproche sans colere, elle ne laissa pas de demeurer : de sorte que comme nous n'estions que nous trois dans ma Chambre, dés que nous fusmes assis, Ligdamis se tournant vers Cleonice, et la regardant d'une façon à luy faire comprendre que son ame n'avoit pas changé de sentimens, enfin Madame, luy dit-il, me voicy à la fin de mon bannissement : mais c'est à vous à me dire si je suis à la fin de mes peines : et si vous souffrirez que cét homme qui ne peut plus avoir d'amitié pour vous, ny cesser d'avoir de l'amour, vous raconte toutes les inquietudes que l'absence luy a causées. J'aimerois mieux, luy dit-elle, que vous me dissiez de quels moyens vous vous estes servy, pour vaincre cette injuste passion : eh Madame, reprit-il, comment eussay-je pu esperer de la vaincre, puis qu'il ne m'a pas seulement esté possible d'obtenir de moy de la vouloir combattre ? je ne vous avois pourtant exilé que pour cela, reprit-elle : je le sçay bien Madame, respondit-il, mais quand j'ay seulement voulu en avoir la moindre pensée, mon coeur, mon esprit, et

   Page 2607 (page 523 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme ma raison, se sont revoltez contre moy : et je n'ay pu faire autre chose que me repentir promptement, d'avoir voulu essayer de vouloir m'opposer à une passion si bien fondée ; à une paf fion, dis-je, si noble ; si pure ; et si belle, que la plus austere vertu ne la sçauroit condamner. Quoy qu'il en soit Madame, adjousta-t'il, je vous aime, et je vous aimeray toute ma vie : de sorte que si mon amour vous est insuportable, il n'y a point d'autre voye de vous en delivrer, que de m'ordonner de mourir. Si vous le voulez, Madame, je m'y resoudray sans peine : car dés que je verray que la divine Cleonice sera capable de souffrir plustost ma mort que ma passion, le desespoir s'emparera si puissamment de mon ame, que je ne seray pas longtemps à luy obeïr. Parlez donc Madame, luy dit- il, voulez vous que Ligdamis vive ou qu'il meure ? vous estes Maistresse absoluë de son destin : et vous le pouvez rendre tel qu'il vous plaira. Si cela estoit, respondit Cleonice, je serois tousjours Amie de Ligdamis : et Ligdamis ne seroit jamais mon Amant. Mais Madame, luy dit-il, ne sçauriez vous vous accoustumer à souffrir que je vous aime un peu plus fort que je ne faisois autrefois, et à endurer que je vous raconte mes souffrances ? vous me le promistes, ou peu s'en falut, lors que je m'esloignay de vous : et vous me dites encore, que vous recouriez du moins tous les services que je vous rendrois, comme vous aviez reçeu des marques de mon amitié du temps que j'en avois pour vous. Cela estant. Madame, que ne me devez vous pas, puisque je viens de vous obeïr de la plus cruelle maniere du monde ? j'ay passé six mois à souffrir tous les jours mille suplices : et au lieu de m'en sçavoir gré, suivant

   Page 2608 (page 524 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vos promesses, vous m'en preparez encore de nouveaux. Il ne seroit pas juste, interrompis je, et si Cleonice m'en croit, elle ne le fera pas. Mais Ismenie, me dit elle, comment pouvez vous me parler comme vous faites ? et toute preoccupée que vous estes, par l'amitié que vous avez pour Ligdamis, pourriez vous me conseiller d'avoir une galanterie avecque luy ? Ce mot là, luy dis-je, est un peu terrible : mais je vous advoüe que je ne puis comprendre, que vous deviez traiter Ligdamis comme on est obligé de traitter ceux avec qui on n'a point eu d'amitié particuliere. Car enfin n'est il pas vray que nous sommes obligez de servir nos Amis, dans tous les malheurs qui leur arrivent ? je l'advouë, dit-elle, et ceux qui font autrement, sont de ces faux Amis de prosperité, qui ne meritent pas de porter ce glorieux nom d'Amy. N'est-il pas vray encore, luy dis-je, que si Ligdamis avoit perdu la raison par quelque maladie, ou par quelque accident estrange, et que vous sçeussiez de certitude qu'il n'en pourroit guerir, vous chercheriez du moins à rendre sa fo lie moins malheureuse ; et que vous auriez beau coup de compassion de son infortune ? ce que vous dites est encore vray, repliqua-t'elle ; que n'agissez vous donc ainsi ? luy dis-je en riant ; car ne voyez vous pas que Ligdamis n'est plus maistre de sa rai son ? Ne luy accordez pas toutesfois, adjoustay-je, autant d'affection que sa folie luy en fera souhaiter de vous : mais souffrez la sienne avec quel que douceur ; puis que ce ne seroit pas estre veritablement Amie, que de l'abandonner dans un aussi grand malheur comme est celuy d'aimer une personne insensible. Et pour moy si vous en usiez ainsi, vous me feriez croire que vous ne voulez

   Page 2609 (page 525 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des Amis qu'afin qu'ils vous servent et qu'ils vous divertissent : puis que vous ne pouvez endurer qu'ils vous importunent une fois en toute leur vie. Cleonice m'entendant parler ainsi, se mit à sous tire, et Ligdamis m'en remercia : en fuite dequoy, il joignit des paroles si persuasives aux miennes, qu'enfin apres plus de deux heures de conversation, j'obtins d'elle que Ligdamis demeureroit à Ephese, et qu'il la verroit : mais à condition qu'il ne luy parleroit point de son amour.

Cleonice amoureuse

La chose alla donc ainsi durant quelques jours : neantmoins comme il n'estoit pas possible à Ligdamis de renfermer si bien sa passion dans son coeur, qu'elle ne parust à quelqu'une de ses actions ou de ses paroles ; il n'y avoit point de jour que Cleonice et luy n'eussent deux ou trois querelles. Mais insensiblement, sans que je puisse dire comment cela se fit, Cleonice s'accoustuma à respondre à Ligdamis, et quoy que ce fust tous jours pour s'opposer à luy, neantmoins ce luy estoit une grande consolation que de pouvoir parler de ce qui occupoit toute son ame : et la chose alla effectivement de telle sorte, que Cleonice devint en effet la confidente de la passion que Ligdamis avoit pour elle : ne pouvant jamais souffrir qu'il luy en parlast autrement. Cependant quoy qu'elle luy conseillast tousjours de n'esperer jamais rien ; qu'elle continuast de luy parler contre l'amour ; et qu'elle luy commandast tres souvent, de cesser de l'aimer de cette maniere ; je pense qu'à la fin elle n'eust pas voulu estre obeïe : Il y avoit pourtant des jours où elle estoit si chagrine, que tout le monde luy en faisoit la guerre : d'abord cela me surprit un peu ; parce que je n'avois pas accoustumé de luy voir l'humeur

   Page 2610 (page 526 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

inesgale. Mais apres avoir aporté soin à descouvrir la cause de cette bizarre melancolie, qui la prenoit et la qui toit si souvent ; je trouvay qu'elle ne manquoit jamais de luy prendre, lors que contre son dessein, elle avoit parlé un peu plus doucement à Ligdamis qu'elle ne vouloit : estant certain que lors que sa memoire luy reprochoit de luy avoir dit quelque chose qui ne luy sembloit pas assez rude, elle s'en vouloit mal à elle mesme, et en faisoit souffrir tous ceux qui l'aprochoient le reste du jour. Au contraire, quand elle avoit eu la force de mal-traiter Ligdamis, elle en paroissoit plus gaye : et elle estoit si satisfaite de sa fierté, que l'on en voyoit des marques de joye dans ses yeux, jusques à ce qu'elle luy eust dit quelque chose de favorable. Ainsi on ne les pouvoit jamais voir tous deux en leur belle humeur en mesme temps : car quand Ligdamis estoit ravy de joye, de quelque favorable parole que Cleonice luy avoit dite, elle en estoit fort melancolique : et quand Ligdamis estoit affligé de ce qu'elle luy avoit parlé rudement, elle en avoit un plaisir extréme : tant il est vray qu'elle eut de peine à se resoudre de luy donner quelques preuves de n'estre point insensible. Cependant il est certain, qu'elle ne le haïssoit pas : et quoy qu'elle n'aye jamais voulu appeller qu'amitié, l'affection qu'elle a euë pour Ligdamis, je pense pourtant qu'elle changea assez pour luy donner un autre nom. Car enfin Cleonice faisoit cent petites choses sans qu'elle y prist garde, qui tesmoignoient fortement ce que je dis : parce qu'elle ne les faisoit point du temps que Ligdamis n'avoit que de l'amitié pour elle, et qu'elle en avoit aussi pour luy. Je me souviens mesme, que pendant qu'il n'estoit que son Amy,

   Page 2611 (page 527 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle ne se soucioit point en quel estat il la voyoit : et je l'ay veû dans sa Chambre en des jours où elle estoit si negligée, que toute autre beauté que la sienne, en eust beaucoup perdu de son esclat. Elle ne s'en mettoit pourtant point en peine : et je puis assurer sans mensonge, qu'elle n'avoit jamais consulté son miroir une seule fois pour luy plaire. Mais depuis son retour, elle n'en usa plus ainsi : estant certain que Ligdamis ne la pouvoit plus voit quand elle n'estoit pas habillée, et mesme quand elle n'estoit pas propre. Elle feignoit toutesfois que c'estoit pour luy oster peu à peu la familiarité qu'il avoit euë avec elle : mais en effet c'estoit qu'elle n'estoit pas trop fâchée, quelque façon qu'elle en fist, que Ligdamis la trouvast belle. Je vous demande pardon. Madame, de vous dire si exactement tant de petites choses : toutesfois puis que vous me l'avez ordonné, je pense que je ne puis faillir en vous obeïssant. Je vous diray donc, que comme l'amour ne se peut cacher longtemps, Hermodore, Artelinde, et Phocylide, connurent bien tost avec certitude que Ligdamis estoit amoureux, et amoureux de Cleonice :de sorte que la passion d'Hermodore en augmenta ; que celle de Phocylide s'en réveilla ; et que la haine d'Artelinde se renouvella et en devint plus sorte : car elle eut un si grand despit, de voir que le coeur de Ligdamis avoit resisté à ses charmes, et qu'il estoit devenu sensible pour ceux de Cleonice ; qu'elle donna cent marques du desplaisir qu'elle en avoit : De plus, comme c'est la coustume des Dames qui sont un peu trop galantes, de croire qu'elles se justifient en accusant les autres : elle publia en deux jours par toute la Ville ; que Ligdamis estoit Amant de

   Page 2612 (page 528 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleonice ! adjoustant à cela, avec une malice extréme, qu'elle n'estoit pas si fiere qu'elle avoit esté : disant avec une raillerie peu obligeante, que l'Amour avoit blessé deux coeurs d'un (eut coup de trait. Ce bruit fut si grand en peu de temps, que non seulement il vint jusques à moy, mais qu'il fut encore jusques à Cleonice : qui reçeut cette nouvelle avec une douleur que je ne vous sçaurois exprimer. Car parmy le desplaisir qu'elle avoit, j'y voyois des sentimens de colere qu'elle ne m'expliquoit point : et sans sçavoir si c'estoit contre Ligdamis, contre Artelinde, ou contre elle mesme, elle me disoit des choses qui m'embarrassoient tousjours plus. Ce fut pourrant alors que je connus avec certitude, que Ligdamis estoit mieux dans son coeur qu'il n'y croyoit estre : puis que quoy qu'elle dist ou contre luy, ou contre Artelinde, ou contre ses propres sentimens ; elle ne disoit pas bien fortement, qu'elle ne vouloit plus que Ligdamis la vist. Au contraire, se reprenant elle mesme, dés qu'elle l'avoit dit ; elle adjoustoit que ce seroit faire croire au monde qu'Artelinde auroit dit vray, si elle changeoit sa forme de vivre. En suite, elle disoit que pourveu qu'il n'y eust qu'elle qui le creust, elle voudroit pour luy faire despit, qu'elle ne pust jamais douter que Ligdamis ne fust amoureux d'elle : mais à la fin quand elle eut bien dit des choses contraires les unes aux autres, la douleur qu'elle avoit de sçavoir que toute sa severité passée ne pourroit empescher que l'on ne dist que Ligdamis l'aimoit estant la plus sorte, ne suis je pas bien malheureuse, dit elle, qu'il faille qu'apres avoir passé toute ma vie en repos et avec que gloire, je fois aujourd'huy exposée à souffrir la raillerie d'Artelinde ? mais,

   Page 2613 (page 529 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy dis-je, ce n'est pas un si grand crime, que d'avoir donné de l'amour au plus honneste homme d'Ephese ; car enfin excepté Artelinde, personne ne s'advise de dire que vous aimiez Ligdamis. Si j'avois vescu comme les autres, me respondit-elle, vous auriez raison : mais apres avoir affecté une severité si grande, croyez Ismenie que ce m'est une sensible douleur, d'aprendre que l'on dit de moy une pareille chose. Cleonice me dit cela avec tant de marques d'un veritable desplaisir sur le visage, qu'elle me toucha : de sorte que voulant avoir quelque complaisance pour elle ; mais, luy dis-je, si cela vous inquiete et vous tourmente si fort, quelque amitié que j'aye pour Ligdamis je vous l'abandonne : et je vous per mets de le bannir une seconde fois. Ha ! Ismenie, s'escria telle en rougissant, si je le pouvois je l'aurois desja fait : mais pour mon malheur, Ligdamis est plus fort que moy dans mon ame. Ce n'est pourtant pas (dit elle en se reprenant, et ne voulant pas advoüer la verité) que ce que je sens pour luy se puisse nommer amour : mais il est vray que c'est une amitié si tendre et si sorte, que je ne puis me resoudre à me priver de la veuë et de la conversation de Ligdamis. Nous nommerons cette affection comme il vous plaira, luy dis je. Cependant puisque la chose est ainsi, je ne trouve pas qu'il y ait à balancer : et malheur pour malheur, il vaut mieux choisir celuy où vous aurez quelques heures de consolation, que de vous resoudre à en souffrir un ou vous n'en auriez point du tout. Je ne conseille rois jamais, poursuivis-je, de se porter à une action contre la bienseance pour se satisfaire : mais je ne conseillerois pas non plus d'aller regler

   Page 2614 (page 530 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toutes ses actions sur les opinions differentes de tous les gens d'une grande Ville. Il suffit de ne rien faire qui choque cét usage receu universellement par les honnestes personnes, ny qui puisse blesser la vertu : et apres cela, il faut se mettre l'esprit en repos ; et n'aller pas troubler toute la douceur de sa vie, par le caprice d'autruy. Mais, me dit Cleonice, je ne sçay pas trop bien si la maniere dont je vy avec Ligdamis, quoy que tres innocente, n'est point un peu contraire a cette exacte bien seance dont vous parlez : car enfin je sçay qu'il est amoureux, et je le voy tous les jours : et je sens mesme que j'ay assez d'amitié pour luy, pour ne l'en pouvoir plus haïr. Pour moy, luy dis-je, il ne me semble pas que cela soit fort criminel : principalement si vous considerez que vostre condition et celle de Ligdamis sont esgales, et qu'ainsi vous pourriez l'espouser : et cela estant, je ne voy pas que la vertu veüille que des gens qui se doivent marier ensemble se doivent haïr. Toutes les passions, poursuivis-je, ne sont assurément pas criminelles, quoy que vous en ayez dit autre fois : il est des amours permises et innocentes : c'est pourquoy il ne faut pas vous inquieter l'esprit si legerement. Vous sçavez bien, me dit-elle, que le Pere de Ligdamis est resolu qu'il ne se ma rie jamais, s'il n'espouse cette personne qu'il luy a tant de fois proposée : il est vray, luy repliquay-je, mais vous jugez bien aussi que puis que Ligdamis ne luy a pas obeï lors qu'il n'aimoit rien, il ne luy obeïra pas aujourd'huy. qu'il vous aime. Ainsi sans trouver si mauvais que l'on die que Ligdamis est amoureux de vous, et que vous ne le haïssez pas ; je vous conseille de vivre comme vous avez accoustumé. Ce bruit

   Page 2615 (page 531 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui s'est espandu, s'esteindra bien tost : car comme vous le sçavez, Artelinde donne si souvent de nouvelles matieres de conversation, que je suis assurée que dans trois jours on ne parlera plus de l'amour de Ligdamis. Je vous conjure du moins, me dit-elle, de ne luy aller pas dire que je vous ay advoüé que je ne le pouvois bannir : Mais, luy dis-je en riant, puisque l'affection que vous avez pour luy n'est qu'amitié, pourquoy voulez vous luy en cacher la grandeur ? croyez moy Cleonice, ce que vous voulez faire est contre l'usage : et personne ne s'est jamais advisé de faire un secret de l'amitié. Au contraire, il se trouve bien plus de gens qui la disent plus grande qu'elle n'est dans leur coeur, qu'il ne s'en trouve qui la cachent. mauvaise personne, repliqua-t'elle, je vous entends bien : mais quand ce que vous pensez seroit vray, faudroit-il me forcer à vous dire une chose que je serois au desespoir de sentir dans mon ame ? ouy, luy dis-je, si vous aimiez la sincerité : mais puisque cela n'est pas, j'auray assez de complaisance pour nommer toutes choses comme il vous plaira ; et pour appeller mesme haine si vous voulez, l'amour que Ligdamis a pour vous.

Histoire de Ligdamis et de Cléonice : exil politique de Ligdamis

La confusion d'Artelinde

Depuis cela, Madame, il est certain que Cleonice eut l'esprit un peu plus tranquile, et que Ligdamis en fut plus heureux : le bruit mesme qui s'estoit espandu se dissipa bien tost, par la voye que je l'avois predit : estant certain qu'Artelinde donna tant de nouveaux sujets de parler d'elle ; qu'on ne parla plus d'autre chose. Car non seulement elle continua d'avoir cette multitude d'Amants qui l'environnoient ; mais il luy arriva encore une advanture rare : qui fut qu'escrivant un matin à trois ou quatre

   Page 2616 (page 532 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ses Amants, à qui elle donnoit diverses assignations ; et escrivant en mesme temps à Cleonice, faisant semblant de se vouloir justifier de ce qu'elle avoit dit contre elle : apres que toutes ces Lettres furent escrites, comme il n'y avoit point de nom au dessus de pas une, celuy à qui elle les donna pour les porter, quoy que fort adroit et fort accoustumé à de semblables choses, se trompa ce jour là, en les distribuant toutes à ceux à qui elles ne s'adressoient pas. De sorte qu'un de ces Amants à qui elle donnoit assignation au Temple de Diane par une de ses Lettres ; en reçeut une autre qui n'estoit pas pour luy, qui luy ordonnoit d'aller ce jour là en visite chez une Femme qu'il ne voyoit jamais, et qui estoit sa plue mortelle ennemie. Celle qui donnoit assignation au Temple de Diane, fut portée à un homme de qualité Estranger, qui estoit à Ephese depuis longtemps : mais qui par la Religion de son païs, qui ne veut point que l'on adore les Dieux dans des Temples battis par les mains des hommes, n'y entroit jamais : de sorte que cette Lettre le surprit estrangement. Artelinde en avoit encore escrit une autre à un de ses Amants, qui devoit partir ce jour là à midy, afin qu'il se trouvast sur sa route lors qu'elle iroit au Temple, pour luy pouvoir dire adieu : mais au lieu de cette Lettre, il en reçeut une qui s'adressoit à un autre, qu'elle prioit de ne manquer pas de se trouver le soir à la promenade au bord de la mer : et celle qui apartenoit à celuy là, fut aportée à Cleonice : et celle aussi qui devoit estre pour Cleonice, par laquelle Artelinde la prioit de l'attendre chez elle l'apres-disnée, fut encore donnée à un autre : de sorte que ce renversement d'assignations, fit la plus plaisante chose du monde.

   Page 2617 (page 533 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lors que l'on aporta à Cleonice la Lettre qui n'estoit pas destinée pour elle, nous estions ensemble : et je vy l'estonnement qu'elle eut de sçavoir qu'Artelinde avec qui elle n'estoit pas trop bien luy escrivoit. Elle ouvrit donc cette Lettre avec precipitation : mais dés qu'elle en regarda le carractere elle connut que c'estoit le mesme dont elle avoit accoustumé de se servir pour escrire à ses Amants : et qu'elle n'estoit point de celuy dont elle écrivoit à ses Amies. En suite Cleonice et moy nous mettant à lire, nous n'y vismes que ces paroles ; qui ne luy convenoient point du tout.

La confusion d'Artelinde

Si vous vous trouvez dans la Ruë qui conduit au Temple de Diane, à l'heure que j'ay accoustumé d'y aller, j'aprendray de vostre bouche quels sentimens vous avez en me quittant : et vous aprendrez aussi de la mienne, combien vostre absence me touche.

La confusion d'Artelinde

Apres avoir leu ce Billet, nous connusmes bien que celuy qui l'avoit rendu s'estoit trompé : mais par malice je conseillay à celle qui l'avoit reçeu de ne luy en rien tesmoigner : de sorte qu'elle se contenta de dire à cét Agent d'Artelinde, qu'elle feroit ce que sa Maistresse luy escrivoit : et en effet nous ne fusmes pas moins soigneuses de nous rendre au lieu de l'assignation, que l'eust pu estre l'Amant pour qui elle estoit donnée. Cleonice donna donc ordre qu'on nous advertist quand Artelinde sortiroit de chez elle afin de la suivre : ce qui se pouvoit faire aisément, puis qu'elle estoit sa voisine. Nous ne sçeusmes donc pas plustost qu'elle estoit sortie, que nous fusmes par une porte de derriere, luy couper chemin, et la rencontrer

   Page 2618 (page 534 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans la mesme ruë où elle avoit donné assignation à cét Amant qui devoit s'en aller, sçachant bien que nous la trouverions à pied, par ce que c'est la coustume d'Ephese de n'aller jamais au Temple de Diane en chariot. Dés que nous la découvrismes, nous commençasmes de marcher lentement, pour voir ce qu'elle feroit : et nous vismes que sans nous avoir aperçeues, elle regardoit du costé que nous n'estions pas, qui estoit celuy par où elle croyoit que cet Amant devoit venir : et nous remarquasmes que ne le voyant pas, elle marchoit doucement, esperant tousjours qu'il viendroit n'ayant avec elle qu'une Fille qui sçavoit tous ses secrets Mais enfin ayant tourné la teste de nostre costé, nous nous aprochasmes d'elle et la joignismes : de sorte que craignant que nous ne nous arrestassions longtemps à luy parler, et que pendant cela celuy qu'elle attendoit ne vinst ; elle ne vit pas plustost Cleonice, (qu'elle croyoit avoir reçeu la Lettre, par où elle la prioit de l'attendre l'apres-disnée chez elle pour y recevoir ses justifications) que prenant la parole, allez Cleonice, allez, luy dit-elle ; ce n'est pas icy ou je dois me justifier : estant bien juste, comme je vous l'ay escrit, que j'aille chez vous vous dire mes raisons. C'est pourquoy ce sera s'il vous plaist, apres disner que j'auray l'honneur de vous entretenir. En fuite de ce discours, elle nous voulut quitter : mais Cleonice la retenant malicieusement, et contrefaisant l'ingenuë ; vous avez donc changé d'advis, luy dit-elle, car vous m'avez écrit que je me trouvasse icy : et j'ay creu mesme que vous alliez en quelque voyage par certaines choses qui sont dans vostre Billet. Artelinde rougit à ce discours : et comprenant bien que celuy qui avoit porte ses

   Page 2619 (page 535 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lettres se seroit trompé, et auroit donné une Lettre pour l'autre ; elle en eut un sensible despit. Neantmoins comme elle est hardie et artificieuse, ce premier sentiment estant passé, elle se mit à rire et demandant à voir cette Lettre, afin de la pouvoir retirer des mains de Cleonice ; elle luy dit qu'elle l'escrivoit à un de ses parens qui s'en alloit aux champs, et qui n'estoit pas bien avec sa Mere : Mais Cleonice qui ne la luy vouloit pas rendre, luy dit qu'elle l'avoit laissée chez elle. Cependant comme Artelinde sçavoit qu'elle en avoit escrit plusieurs autres, où le mesme malheur pourroit estre arrivé, elle avoit l'esprit bien en peine : elle n'osa toutesfois retourner sur ses pas, et ne venir pas au Temple avec que nous, de sorte que nous y fusmes ensemble esperant aussi que peut-estre celuy à qui elle y avoit donné assignation, auroit reçeu la veritable Lettre qui estoit pour luy, et s'y trouveroit. Mais ne l'y voyant pas, elle ne douta plus que le desordre de ses Lettres ne fust universel : si bien que l'impatience la prenant dés qu'elle y eut un peu esté ; elle nous quitta, et s'en retourna chez elle, où elle trouva toutes les responses de ses Amants, qui la confirmerent dans l'opinion qu'elle avoit euë. Celuy qui devoit partir à midy, et qui avoit reçeu l'assignation du soir au bord de la mer, se plaignoit de la cruelle raillerie qu'elle luy avoit faite et sembloit partir d'Ephese l'esprit fort irrité contre elle. Celuy qui n'entroit jamais dans les Temples, et qui avoit reçeu la Lettre qui ordonnoit à celuy à qui elle estoit escrite effectivement de se trouver au Temple de Diane, luy disoit que c'estoit trop vouloir exiger de luy, que de vouloir qu'il l'aimast jusques à changer de Religion ; et que c'estoit

   Page 2620 (page 536 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien assez qu'il adorast ses yeux ; sans le vouloir forcer à faire une prophanation qui les deshonnoreroit dans son païs si on l'y sçavoit. Celuy qui avoit reçeu la Lettre qui devoit estre pour Cleonice, par ou elle la prioit de l'attendre chez elle, afin qu'elle y allast se justifier ; luy escrivoit qu'il ne pouvoit pas comprendre qu'elle voulust luy faire la grace d'aller chez luy, et de le vouloir satisfaire de quelques pleintes qu'il luy avoit effectivement faites le jour auparavant : adjoustant toutesfois à cela, qu'il luy obeïroit : car vous sçaurez, Madame, que cette Lettre estoit escrite de façon, qu'elle convenoit aussi bien à un homme qu'à une femme. De plus, celuy qui avoit reçeu la Lettre qui luy donnoit assignation chez une Dame qu'il ne voyoit point, et qui estoit son ennemie declarée : croyant qu'Artelinde se moquoit de luy, y respondit fort en colere : de sorte qu'Artelinde ayant voulu favoriser quatre Amants, elle les desobligea tous : et donna une si ample matiere de vangeance à Cleonice, qu'on ne la pouvoit pas avoir plus grande. Elle ne voulut pourtant pas publier cette advanture la premiere, mais pour moy qui ne suis pas si bonne qu'elle, je la dis à un de mes Amis, qui la dit à tout le monde : si bien que tous ces Amants ayant oüy parler de ce qui estoit arrivé à Cleonice, quelques-uns de ceux à qui elle avoit donné ces assignations qui leur avoient semblé si bizarres, creurent que la mesme chose leur seroit aussi arrivée. Outre cela, Artelinde querella si fort celuy qui avoit si mal distribué ses Lettres, qu'il le dit à diverses personnes : et en peu de jours la chose fut si universellement sçeuë, que tous ces Amants, à la reserve de celuy qui estoit absent, se rendirent entre eux les

   Page 2621 (page 537 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lettres qui leur apartenoient : et firent tant de railleries d'Artelinde, que Cleonice en fut pleinement vangée.

Ligdamis exilé

Elle en tira mesme un autre bien, qui fut que l'on ne parla non plus apres cela de la passion que Ligdamis avoit pour elle, que s'il ne l'eust point aimée : si bien qu'ils jouïrent tous deux durant quelques jours, de toutes les douceurs qu'une amour innocente peut donner. Cleonice donnoit pourtant quelques fâcheuses heures à Ligdamis : parce qu'elle ne pouvoit encore croire que l'amour pust estre durable. Ainsi quand elle luy avoit accordé qu'elle ne doutoit point que son affection ne fust tres grande : elle luy disoit en suite, qu'elle craignoit qu'elle ne la fust pas long temps : de sorte que l'on peut dire qu'elle se faisoit elle mesme des sujets d'inquietude, dans le temps où la Fortune ne luy en donnoit point. Elle empescha mesme diverses fois Ligdamis, de tascher de faire persuader à son Pere, de changer le dessein qu'il avoit de le marier : et de luy permettre de faire ce qu'il pourroit pour obtenir Cleonice de Stenobée : disant tousjours qu'il ne faloit point precipiter les choses, que peut-estre ne l'aimeroit-il pas tousjours ; et qu'enfin elle vouloit une plus longue espreuve de sa passion. Si bien qu'encore que Ligdamis ne demeurast pas d'accord que cette espreuve fust necessaire, toutesfois il avoit un si grand respect pour elle, qu'il n'osoit la presser de la chose du monde qu'il souhaitoit le plus ; et d'autant moins qu'en ce temps là il n'avoit aucune des inquietudes de l'amour, que la seule impatience. Car encore qu'Hermodore fust tousjours amoureux de Cleonice, que Phocylide le parust aussi estre assez souvent ; et que beaucoup d'autres la trouvant digne de leur

   Page 2622 (page 538 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choix, songeassent à l'espouser s'ils pouvoient il n'avoit pourtant point de jalousie : et il estoit aussi heureux qu'un Amant qui ne possede point sa Maistresse peut l'estre, lors que la Fortune trouble ses plaisirs. Vous sçavez sans doute, Madame, que la Princesse de Lydie fut amenée à Ephese, aussi tost apres la prison de Cleandre : si bien que lors que Ligdamis y fut revenu, il chercha les moyens de luy rendre office autant qu'il put : et ce fut en effet par luy qu'Esope qui estoit à Sardis, fit tenir plusieurs Lettres de cét illustre Prisonnier à cette Princesse : et que cette Princesse aussi y fit responce. Quoy que la chose fust alors tres secrette, et qu'il n'y ait jamais eu qu'Esope qui l'ait bien sçeuë ; neantmoins comme on sçavoit que Cleandre avoit fort aimé Ligdamis, Hermodore ayant sçeu confusément long temps apres, qu'il avoit reçeu quelques Lettres de cét te Princesse, sans sçavoir pourtant à qui elles s'adressoient, fit secrettement advertir Cresus que Ligdamis tramoit quelque chose avec la Princesse sa Fille : si bien que Cresus n'osant le faire arrester, parce qu'il sçavoit que son Pere estoit à son Gouvernement, il voulut tascher de le luy oster auparavant que de le faire prendre. Pour cét effet, il manda ce gouverneur sur quelque pretexte, avec intention de le retenir, et de faire arrester son Fils à Ephese, le mesme jour qu'il arriveroit à Sardis : mais comme il avoit beau coup d'amis à la Cour, il fut adverty du dessein de Cresus, qui s'en estoit ouvert à quelqu'un qui ne luy garda pas fidelité : si bien que feignant d'estre malade, il fit faire ses excuses au Roy, et envoya en mesme temps querir Ligdamis, luy faisant dire la chose, et luy mandant mesme

   Page 2623 (page 539 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus precisément qu'il ne le sçavoit, qu'on le devoit arrester à Ephese, s'il n'en partoit en diligence. Je vous laisse à juger combien cette nouvelle affligea deux personnes qui s'estimoient malheureuses, dés qu'elles avoient passe un jour sans se voir. Cependant il falut que Ligdamis partist, et il partit en effet : mais si affligé, qu'on ne peut l'estre davantage. Il offrit vingt fois à Cleonice, dans les transports de sa passion, de n'obeïr pas à son Pere : mais quand elle songeoit qu'elle seroit peut estre cause qu'on le mettroit en prison, elle hastoit elle mesme son départ : et le prioit de partir avec autant d'empressement, que si ce voyage luy eust deu causer un fort grand plaisir. Ce fut alors qu'elle recommença de blasmer l'amour ; et sans pouvoir pourtant souhaitter que Ligdamis n'en eust plus pour elle, elle ne laissoit pas de dire que cette passion ne faisoit que des malheureux. Mais comme si ce n'eust pas esté astez, d'estre affligée de l'absence et du malheur de Ligdamis, il falut encore qu'elle souffrist la persecution d'Hermodore : qui n'avoit cherché les voyes de faire exiler ou prendre son Rival, que pour profiter de sa disgrace : Et en effet il demanda Cleonice en mariage à Stenobée, qui la luy promit, s'il pouvoit obtenir le contentement de sa Fille. Phocylide de son costé, l'importuna encore plus qu'il n'avoit fait : et comme il luy fut impossible de cacher toute sa melancolie, Artelinde en expliqua la cause à tous ceux qui ne l'auroient peut-estre pas devinée sans elle : si bien que Cleonice se trouva accablée de toutes sortes de déplaisirs à la fois. La Soeur de Ligdamis, qui avoit espousé il y avoit fort peu de temps, un homme

   Page 2624 (page 540 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de qualité, qui a son bien au deça de la Riviere d'Hermes, y vint avecques son Mary : et il ne demeura personne à Ephese, avec qui elle pust parler de Ligdamis excepté moy. Cependant Cresus voyant que son dessein n'avoit pas reüssi, et ne jugeant pas à propos de commencer une guerre civile dans son estat, lors qu'il estoit prest d'en avoir une Estrangere : il dissimula son ressentiment, faisant semblant de se contenter de l'excuse du Pere de Ligdamis, sans tesmoigner en estre mescontent : mais il ne laissoit pas d'avoir dessein dés que Ligdamis ou son Pere sortiroient de cette Place, de s'assurer de leurs personnes : si bien qu'estant advertis de cette verité, par des gens qui la sçavoient avec certitude ; on peut dire qu'ils estoient prisonniers, par la seule crainte de l'estre : estant certain qu'ils ne sortoient point du Chasteau d'Hermes. Ligdamis obtint pourtant une fois de son Pere, la permission de venir desguisé à Ephese, sur le pretexte de descouvrir une chose qui paroissoit fort importante, dont il s'estoit fait donner luy mesme un faux advis, afin de pouvoir venir voir Cleonice. Je vous laisse donc à penser quelle surprise fut la mienne, de le voir arriver un soir dans ma Chambre, avec un habillement à la Phrigienne, qui pensa me le faire mesconnoistre : mais il n'eut pas plustost par lé, pour me prier de ne tesmoigner point que je le connoissois, si ce n'estoit devant une de mes Femmes qui me l'amena, qui estoit la seule qui l'avoit veu, et qu'il sçavoit bien m'estre fidelle ; que je le reconnus en effet. Si bien que sans songer que son voyage estoit causé par Cleonice : eh bons Dieux Ligdamis, luy dis-je, que vous est-il arrivé, et quel dessein vous peut amener icy ? Ha,

   Page 2625 (page 541 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ismenie, s'escria-t'il, je suis assurément bien plus malheureux que je ne pensois l'estre : car puis que vous ne devinez pas d'abord, que je ne puis venir que pour voir Cleonice, c'est une marque qu'elle ne croit pas que ma passion soit aussi for te qu'elle est. Elle la croit bien sorte, repliquay-je, mais je ne pense pas qu'elle croye que vous soyez si mauvais mesnager d'une vie qui luy est chere comme la vostre, que de la hasarder comme vous faites : Car enfin si on vous prenoit en ha bit desguisé dans Ephese, vous fourniriez à vos ennemis un pretexte le plus grand du monde de vous nuire. N'importe, me dit-il, pourveu que je voye Cleonice : c'est pourquoy ne differez pas davantage, à me faire avoir ce plaisir. Entendant donc parler Ligdamis avec tant d'ardeur, et jugeant bien que plustost il verroit Cleonice, plustost il s'en retourneroit, et se mettroit en seureté ; j'envoyay prier Stenobée de luy permettre devenir me guerir d'un mal qui ne pouvoit estre soulage que par sa conversation : ne voulant pas faire dire un pretexte plus divertissant de peur que Stenobée qui cherchoit tous les plaisirs, n'en voulust estre. Mon artifice ne reussit pourtant pas, comme je l'avois esperé ; car Stenobée s'imaginant, comme elle faisoit souvent, que l'on ne desiroit que sa Fille ; creut encore qu'il devoit y avoir quelque musique ou quelque autre divertissement chez moy, qu'on ne luy disoit pas : si bien qu'ayant cette imagination, elle me manda qu'elle me l'ameneroit elle mesme : et en effet elle vint une heure apres. Je vous laisse à penser combien Ligdamis murmura de cette avanture, dans la croyance qu'il ont qu'il ne pourroit parler à sa chere Cleonice de tout ce soir là ; Cependant

   Page 2626 (page 542 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la chose n'ayant point de remede, je le fis entre ? dans mon Cabinet, et je me mis sur mon lict pour attendre Stenobée, qui vint bien tost apres avec l'esperance de trouver quelque divertisse ment considerable. Ce qu'il y eut encore de rare à cette avanture, fut que depuis le message qu'elle avoit reçeu de moy, elle avoit dit à tous ceux qui estoient chez elle, qu'il y avoit assemblée à mon logis : si bien qu'en moins de trois quarts d'heure, je vy la moitié de la Ville dans ma Chambre, ce qui m'estonna extrémement : et d'autant plus, que je voyois par le procédé de tous ceux qui estoient là, qu'ils avoient attendu quelque chose qu'ils n'y trouvoient pas. Cependant quoy que je sçeusse bien qu'il n'y avoit personne dans cette compagnie qui osast entrer dans mon Cabinet, je ne laissois pas d'estre en une inquietude estrange, de ne sçavoir comment je pourrois la faire sortir de ma Chambre : car pour Stenobée, comme elle ne cherchoit que le monde, et qu'il y en avoit beaucoup, elle ne se pleignoit point de ce qu'elle s'estoit trompée ; et ne pouvoit mesme souffrir que les autres s'en pleignissent. Mais à la fin perdant patience, je me pleignis tant, et je dis si clairement que je n'avois eu dessein de voir ce soir là que Cleonice toute seule, que cette aimable Fille croyant en effet que le bruit me faisoit mal, suplia sa Mere de s'en aller, afin de monstrer exemple aux autres : de sorte que Stenobée se levant la premiere, emmena tout le reste, et ne me laissa que Cleonice. Dés que toute cette multitude de gens fut partie, qui m'avoit tant importunée, et qui avoit tant affligé Ligdamis ; je me relevay de dessus mon lict, en riant de l'avanture qui me venoit d'arriver : si bien que Cleonico

   Page 2627 (page 543 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me regardant faire, et ne me voyant pas le visage d'une personne qui se seroit trouvée mal ; quoy, Ismenie, me dit-elle, il n'est pas vray que vous soyez effectivement un peu malade, et toutes vos pleintes n'ont esté que pour chasser cette compagnie ! du moins dites moy donc, adjousta-t'elle, que vous l'avez fait pour m'obliger, car il est vray qu'elle m'importunoit extrémement. Mon principal dessein, luy dis-je, n'a pas esté ce luy de vous plaire : et vous sçaurez bien-tost qu'en cette rencontre, j'ay encore plus regardé l'interest d'un autre que de vous. En disant cela, j'ouvris la porte de mon Cabinet : et l'y faisant entrer en la poussant doucement de la main, j'entray vistement apres elle, afin d'en refermer la porte. Mais à peine eut-elle fait un pas, que voyant ce pretendu Phrigien, elle s'arresta toute surprise : elle la fut pour tant encore plus, lorsque se jettant à ses pieds, et luy prenant la main ; enfin, Madame, luy dit-il, je ne pouvois plus vivre sans vous voir. Cleonice reconnoissant dés la premiere parole, la voix d'une personne qui luy estoit si chere, ne put s'empescher d'avoir un premier sentiment de joye, et de me pardonner la tromperie que je luy avois faite : de sorte que le relevant tres civilement, elle répondit au compliment qu'il luy avoit fait, d'une maniere aussi spirituelle qu'obligeante. Mais un moment apres, considerant que si on sçavoit que Ligdamis fust desguisé dans Ephese on l'arresteroit, et que peut-estre on feroit un crime d'estat, de ce qui n'estoit qu'un effet d'amour, une partie de sa joye diminua : et ce qui augmenta encore son inquietude, fut qu'elle creut que si cette entre-veuë estoit sçeuë, cela seroit tort à sa reputation : si bien que se repentant presques des paroles obligeantes

   Page 2628 (page 544 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle venoit de dire, et des marques de joye qu'elle avoit données ; en verité Ligdamis, (dit-elle apres que nous fusmes assis) ceux qui disent que les premiers sentimens des Femmes sont les meilleurs, ne disent pas tousjours vray : puis que je n'ay pu m'empescher d'avoir un plaisir extréme de vous revoir : et cependant je connois par une seconde pensée, que la premiere estoit injuste, et que je vous dois presques quereller. Car enfin, à parler raisonnablement, pourquoy exposer vostre liberté et vostre vie ? et pourquoy m'exposer moy mesme, à pouvoir estre soupçonnée d'avoir sçeu un voyage qui pourroit estre expliqué d'une maniere peu advantageuse pour moy ? je l'ay fait Madame, repliqua-t'il, parce que je ne pouvois faire autrement : ainsi j'ay plustost agy pour conserver ma vie que pour l'exposer comme vous dites : et pour vostre gloire, Madame, adjousta-t'il, je ne pense pas qu'on la puisse diminuer. Car outre que vostre vertu est au dessus de la calomnie, je suis si malheureux, que l'on n'a garde, ce me semble, de s'imaginer que j'aye assez de part en vostre coeur, pour avoir obtenu de vous la liberté de vous venir voir desguisé. laissez moy donc. Madame, jouir en repos du plaisir que j'ay à vous entretenir : et ayez s'il vous plaist, la bon té de me dire si ma disgrace et mon exil n'ont point aporté de changement en vostre ame ? et si Ligdamis haï de Cresus, est aussi bien avecque vous, que lors qu'il estoit consideré de tout le monde, parce qu'il avoit l'honneur d'estre aimé de l'illustre Cleandre ? Vous me faites tort, luy repliqua-t'elle, de me soupçonner d'une lascheté comme celle là : et si ce n'estoit que je veux vous prouver fortement que je n'en suis pas capable,

   Page 2629 (page 545 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'aurois bien de la peine à ne vous donner pas des marques du ressentiment que j'ay de l'outrage que vous me faites. Mais comme vous pourriez peut-estre croire, que je ne chercherois qu'un pretexte à vous faire une querelle, j'aime mieux oublier cette injure : et vous assurer que vostre infortune m'a rendu l'amitié que j'ay pour vous beaucoup plus sensible qu'auparavant. Carie ne veux pas dire, adjousta-t'elle, que vostre mal heur l'ait augmentée : puis que ce seroit faire tort à vostre merite, et à l'affection que vous avez pour moy, si ces deux choses n'avoient pas fait naistre dans mon coeur, toute l'amitié dont il est capable. Comme ce discours estoit assez obligeant, Ligdamis en fut transporté de joye, et il y respondit avec des paroles si passionnées, qu'il estoit aisé de voir que son ame estoit remplie d'une amour tres violente. Cette conversation fut donc fort agreable et fort tendre de part et d'autre : Ligdamis raconta à Cleonice, toutes ses souffrances et toutes ses inquietudes, depuis qu'il estoit party : mais comme elle ne vouloit pas luy dire les sien nés, ce fut moy qui malgré elle luy en apris une partie : ce qui luy donna tant de joye, qu'il ne pensa jamais se lasser de me remercier, de luy avoir apris une chose qui luy estoit si glorieuse. Nous passasmes donc tout le soir ensemble : Cleonice luy faisant promettre qu'il partiroit le lendemain à la pointe du jour, ne voulant pas l'ex poser plus long temps au danger d'estre descouvert. Il luy resista pourtant autant qu'il pût, voulant qu'elle luy accordast la grace de la voir encore une fois, mais il ne pût rien gagner, si bien qu'il falut qu'il se contentast d'estre aussi tard avec que nous, que la bien-seance le pouvoit permettre.

   Page 2630 (page 546 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Je ne vous diray point, Madame, tout ce que se dirent ces d'eux personnes, ny pendant le reste de la conversation ; ny lors que Stenobée en noyant querir Cleonice, il falut se reparer : car je ne pourrois pas retrouver dans ma memoire, tout ce que l'amour leur inspira. Ce n'est pas que la chose fust esgale entre eux : au contraire Cleonice aporta autant de soin à cacher l'excés de sa douleur en cette separation, que Ligdamis en aporta à luy monstrer toute la sienne. Mais quoy qu'elle fist, elle parut dans ses yeux malgré elle : et ils me parurent si touchez l'un et l'autre, que j'eus grande part à leur affliction.

Le chantage d'Hermodore

Apres que Cleonice fut partie, Ligdamis fut encore assez long-temps avecque moy, à me parler tousjours d'elle, et à me prier de continuer à luy rendre office : mais en fin estant extraordinairement tard, il me quitta, avec intention d'aller passer le reste de la nuit chez un homme qui estoit à luy il y avoit environ un an : et d'en partir dés qu'il commenceroit de faire jour. Comme il croyoit que ce domestique estoit le plus fidelle serviteur du monde, et que depuis qu'il estoit à son service il n'avoit pas fait la moindre faute, et c'estoit à luy qu'il s'estoit confié de son voyage : mais, Madame, il faut que vous sçachiez que cét homme si fidelle en aparence, estoit un espion d'Hermodore : d'Hermore, dis je, qui sans en tesmoigner rien ouverte ment, ne laissoit pas de faire toutes choses possibles pour destruire Ligdamis, et pour espouser Cleonice. De sorte qu'ayant esté adverty par son Agent, que Ligdamis estoit à Ephese desguisé ; qu'il estoit dans sa maison ; et qu'il avoit esté chez moy avec Cleonice, Hermodore, apres avoir bien examiné ce qu'il avoit à faire, envoya six hommes

   Page 2631 (page 547 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il gagna par de l'argent, pour se saisir de la personne de Ligdamis ; luy oster son espée ; et le garder dans la Chambre où ils le trouveroient : donnant ordre aux gens qu'il employa pour cela, de dire à Ligdamis qu'ils l'arrestoient par le commandement du gouverneur d'Ephese. La chose ayant donc esté resoluë ainsi, elle fut exécutée sans peine : parce que celuy chez qui Ligdamis estoit logé ouvrit luy mesme la porte, à ceux qui le devoient arrester comme un criminel d'estat : si bien que Ligdamis, qui ne faisoit que de s'en dormir, se trouva estre prisonnier en se resveillant, et hors de pouvoir de s'opposer à la violence qu'on luy faisoit. Cependant Hermodore bien aise de tenir son Rival en son pouvoir, attendit avec une impatience extréme, l'heure où il pourroit voir Cleonice : mais comme il n'avoit pas la liberté de la visiter le matin, il falut qu'il attendist jusques apres disner. Il est vray qu'il y fut de si bon ne heure, qu'il la trouva seule dans sa Chambre : apres luy avoir fait la reverence, qu'elle luy rendit avec assez de froideur ; Madame, luy dit-il, je suis bien fâché d'estre obligé d'augmenter la me lancolie que je voy sur vostre visage : mais j'ay pourtant creu que je devois vous advertir que Ligdamis est arresté. Ligdamis (reprit Cleonice infiniment estonnée) est arresté ! on aura donc surpris le Chasteau d'Hermes (adjousta-t'elle, ne voulant pas faire paroistre qu'elle sçavoit que Ligdamis estoit ou avoit esté à Ephese :) nullement, Madame, repliqua-t'il, mais il a luy mesme esté surpris desguisé dans la Ville par un homme de ma connoissance, qui esperant une grande recompense de Cresus, s'il remet entre ses mains un Criminel d'estat qu'il a tant d'envie

   Page 2632 (page 548 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'y avoir ; s'en est assuré secretement, et m'est venu prier de luy prester une maison que j'ay sur le chemin de Sardis pour l'y faire coucher plus seurement lors qu'on l'y conduira. Mais, Madame, sçachant à quel poinct la vie de Ligdamis vous est chere, j'ay imaginé la voye de le delivrer si vous le voulez : je voy bien, Madame, adjousta-t'il, par les mouvemens de vostre visage, que vous doutez de la verité de mes paroles : mais pour vous persuader je n'ay qu'à vous dire que Ligdamis est venu à Ephese desguisé en Phrigien, et qu'il vous a veuë chez Ismenie. Cleonice ne pouvant plus douter apres cela, de ce que luy disoit Hermodore, changea de visage et de discours : et le regardant comme un homme qui pouvoit de livrer Ligdamis, Hermodore, luy dit-elle, je n'ay garde de nier que le malheur de celuy dont vous me parlez ne me touche sensiblement : car outre qu'il est Parent d'Ismenie que j'aime beaucoup, il est vray que je suis fort de ses Amies : et à tel point, qu'il est peu de choses que je ne fisse pour le delivrer : c'est pourquoy je vous conjure de le vouloir faire à ma consideration, s'il est vray que vous le puissiez. Je le puis sans doute, repliqua-t'il ; mais, Madame, je ne sçay si vous voudrez vous mesme ce qu'il est pourtant necessaire que vous veüilliez pour obtenir sa liberté. Il faudroit que ce fust une chose criminelle ou impossible, reprit-elle, si je ne la voulois pas : car pour les choses simplement difficiles, adjousta Cleonice, je me resoudrois aisément à les faire, pour sauver la vie à un malheureux que je ne connoistrois point : à plus sorte raison à un de mes Amis que j'estime infiniment. Resoluez vous donc, luy dit-il, Madame, à sauver non seulement celle

   Page 2633 (page 549 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Ligdamis, mais aussi celle d'Hermodore : ouy, Madame, poursuivit-il, vous les pouvez sauver toutes deux, en prononçant quelques paroles : et vous n'aurez pas plustost dit que vous consentez que je fois heureux, que Ligdamis sera delivré. Cleonice estrangement surpris du discours d'Hermodore, le regardoit sans pouvoir presques luy respondre : et soupçonnant quelque chose de la verité ; mais, Hermodore, luy dit-elle, ne seriez vous point assez meschant, pour avoir arresté Ligdamis ? je suis assez amoureux pour tout entre prendre, luy dit-il ; mais enfin. Madame, sans vous informer plus precisément ny du lieu où il est, ny qui l'a pris, respondez seulement à ce que je vous ay dit. Aussi bien, adjousta-t'il, Ligdamis est un homme disgracié, qui ne se verroit jamais en estat de vous tesmoigner sa passion à Ephese. Ligdamis, reprit-elle fierement, est un homme illustre, que je prefere, tout disgracié qu'il est, à tous ceux qui ne le sont pas : au reste, Hermodore, vous m'en avez trop dit : et puisque vous estes en pouvoir de delivrer Ligdamis, il le faut faire, ou vous resoudre à estre haï de moy, jusques au point de n'avoir jamais de repos, que je ne me sois vangée de vous. Où au contraire, adjousta-t'elle fine ment, si vous avez la generosité de le delivrer sans conditions, je vous en seray si obligée, que je n'auray asseurément plus la force de vous traiter comme j'ay fait : mais de vouloir m'engager tiranniquement, à vous promettre devons espouser, c'est que je ne sçaurois souffrir que vous me demandiez, ny ce que je ne feray jamais, quand mesme ma vie seroit aussi exposée que l'est celle de Ligdamis. Mais vous, Madame, adjousta-t'il, voudriez vous que j'allasse delivrer mon Rival, afin

   Page 2634 (page 550 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il vinst tout de nouveau troubler mon repos, et m'oster la vie apres que l'aurais conservé la sien ne ? songez-y, Madame, songez-y : et ne prononcez pas l'arrest de mort de Ligdamis legerement. Ha cruel (s'escria-t'elle, emportée par l'excés de la douleur qu'elle avoit dans l'ame) seriez vous capable d'une lascheté si horrible ? Madame, repliqua-t'il, vous sçavez bien que s'il tombe entre les mains de Cresus, il est fort exposé : cependant je n'empescheray sans doute pas sa perte, si vous n'empeschez la mienne. Vous n'avez donc plus, luy dit-elle, aucun sentiment de generosité ? la generosité, reprit-il, ne veut point que l'on se rende malheureux, pour delivrer son Rival : et c'est mesme bien assez aux plus généreux, de ne leur nuire point quand ils le peuvent. Mais, adjousta-t'elle, ce Rival que vous delivreriez, ne seroit pas plustost libre, qu'il faudroit qu'il s'enfuist, et qu'il s'esloignast d'Ephese : il est vray, repliqua-t'il, mais en s'enfuyant, il demeureroit dans vostre coeur : c'est pourquoy je vous le demande, auparavant que de rompre les chaines qui le retiennent. Mon coeur, reprit-elle, n'est pas si aisé à acquerir que vous pensez : vous ne voulez donc pas delivrer Ligdamis, repliqua-t'il ; vous ne voulez pas vous mesme meriter mon estime, respondit elle, puisque vous ne voulez pas faire à ma priere, une chose que vous, devriez faire pour vostre seul interest, si vous aimiez la gloire. La gloire, reprit brusquement Hermodore, est sans doute une belle chose : mais un Amant faisant confiner la sienne à posseder ce qu'il ai me, ne trouvez pas estrange si je ne mets point d'autre prix à la liberté de Ligdamis que Cleonice. Cependant, Madame, vous y songerez : et

   Page 2635 (page 551 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

demain au matin je viendray recevoir vostre responce. Cleonice voyant qu'Hermodore se preparoit à la quitter, le retint encore : et se faisant une violence extréme, elle le flatta : apres elle le pria de luy vouloir dire precisément où. Estoit Ligdamis ? mais il n'en voulut rien faire : de sorte que passant tout d'un coup des prieres aux menaces, elle luy dit tout ce que la colere, et la douleur peuvent faire dire, à une personne qui aime. Puis un moment apres, craignant que cela ne hastast la perte de Ligdamis, elle passoit encore des injures aux supplications : mais comme elle ne pouvoit pas dire à Hermodore qu'elle l'espouseroit, il la quitta sans changer de sentimens : luy disant tousjours qu'il sçauroit sa response le lendemain : et qu'il luy donnoit ce temps là à se resoudre ; afin qu'elle ne se mist pas en estat de se repentir, si elle se resolvoit en tumulte :

Vaine tentative de faire arrêter Hermodore

en suite de quoy Hermodore sortit, et laissa Cleonice dans une douleur inconcevable. Elle m'envoya querir à l'heure mesme, pour me dire le pitoyable estat où elle se trouvoit : de sorte qu'estant allée chez elle au mesme instant, elle me raconta ce qui luy estoit avenu, en des termes propres à exciter la compassion dans l'ame la plus dure et la plus insensible. Apres avoir donc pris part à sa douleur, comme j'y estois obligée, et avoir assez long temps raisonné sur cette estrange advanture ; nous envoyasmes à la maison de ce domestique chez qui Ligdamis nous avoit dit qu'il devoit loger (et où il estoit encore) pour sçavoir si on ne descouvriroit point comment il avoit esté pris, Mais la Femme de ce meschant homme, instruite par son mary, dit qu'il estoit party à la pointe du jour, aussi-tost que les portes de la Ville

   Page 2636 (page 552 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoient esté ouvertes, et qu'elle n'en sçavoit autre chose. Imaginez vous donc, Madame, de quelle façon Cleonice passa cette journée : pour moy je puis respondre de ses sentimens, car je ne la quittay point. Je n'estois pourtant pas trop en estat de la consoler : estant certain que le malheur de Ligdamis m'affligeoit sensiblement. Cependant nous ne pouvions qu'imaginer, pour empescher les funestes fuites de cette bizarre avanture : car de faire advertir le gouverneur d'Ephese, que des gens qui n'avoient aucune authorité de faire arrester Ligdamis le retenoient, et que selon les apparences, Hermodore estoit celuy qui avoit fait cette violence ; cela ne delivroit Ligdamis d'entre les mains d'Hermodore, que pour le remettre entre celles de Cresus : tout le monde sçachant bien que ce gouverneur avoit ordre de l'arrester s'il venoit à Ephese. Ainsi quand il l'eust retiré de la puissance de son Rival, ce n'eust esté que pour l'envoyer au Roy de Lydie : de sorte que nous ne voyions guere plus de seureté de ce costé là que de l'autre. Neantmoins, comme Cleonice n'imaginoit rien de si insuportable, ny mesme de si dangereux pour Ligdamis, que d'estre en la disposition de son Rival : il s'en faloit peu qu'elle ne fust resolue, si elle ne pouvoit rien gagner sur Hermodore quand il reviendroit, de faire advertir ce gouverneur de ce qui s'estoit passé. Du moins, disoit-elle, si je ne delivre Ligdamis, je puniray Hermodore : et ce ne sera pas de sa main que cét infortuné mourra. Il est vray, luy dis-je, mais sa moit vous sera-t'elle plus douce d'une autre que de la sienne ? et ne songez vous point que par la vous ferez que tout le monde sçaura que Ligdamis vous a veuë chez moy, et

   Page 2637 (page 553 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

croira peut-estre que vous l'y avez fait venir ? n'estant pas croyable qu'Hermodore ne le die pour : vous nuire. Mais par quelle voye, repliqua-t'elle, puis-je cacher une chose qui paroist si criminelle : et que vous sçavez pourtant qui est si innocente ? espouseray-je Hermodore, pour delivrer Ligdamis ? ha Ismenie, il trouveroit sans doute luy mesme que sa liberté me cousteroit trop cher. Cependant je ne voy point d'autre moyen de le tirer des mains de son ennemy, qu'en m'y remettant moy mesme : mourons donc, disoit-elle, mourons ; car aussi bien quand je pourrois avoir la force de vaincre la puissante aversion que j'ay pour Hermodore, et que je pourrois me resoudre à je satisfaire ; peut estre ne delivreroit-il pas Ligdamis. De là, revenant encore aux choses que l'on diroit d'elle, lors qu'on sçauroit que Ligdamis l'avoit veuë en secret, et pendant un soir où tant de gens avoient pû remarquer que c'estoit elle qui avoit obligé Stenobée à s'en aller, et à emmener toute la compagnie ; elle ne sçavoit à quoy se resoudre. Ainsi craignant tantost la perte de la vie de Ligdamis, et tantost celle de la reputation ; elle estoit si affligée, qu'on ne pouvoit l'estre davantage. Mais à la fin, apres avoir imaginé cent choses differentes ; je m'advisay de luy proposer d'avertir un Parent de Ligdamis qui estoit à Ephese, de ce qui s'estoit passé : afin que lors qu'Hermodore seroit le lendemain chez elle, il y vinst la force à la main et qu'il se faillit de sa personne : luy disant qu'il avoit sçeu que Ligdamis estoit en sa puissance : et qu'enfin pour estre delivré, il faloit le delivrer. D'abord nous n'imaginasmes aucun obstacle à la chose, suivant la constume de ceux qui croyent tousjours beaucoup de facilité,

   Page 2638 (page 554 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à l'execution de ce qu'ils souhaitent ardemment : mais apres y avoir bien pense, nous trouvasmes que Stenobée estoit un empeschement considerable : parce qu'elle ne haïssoit pas Hermodore, et qu'ainsi elle ne souffriroit pas qu'on luy fist une violence chez elle. Toutesfois un moment apres, Cleonice se souvint que la Mere partoit le lendemain de grand matin, pour aller coucher à cent cinquante Stades d'Ephese, et qu'elle n'en reviendroit que le jour suivant : cét obstacle estant donc osté, nous trouvasmes cét expedient assez bon, et le seul que nous pouvions prendre. Je laissay donc Cleonice, afin d'aller chez moy, où je ne fus pas plustost, que j'envoyay querir ce Parent de Ligdamis, qui estoit un homme de coeur, et capable d'une resolution comme celle là : Dés qu'on l'eut trouvé et qu'il fut venu, je luy racontay la chose, et le fis resoudre à ce que je souhaitois : si bien que sans perdre temps, il fut s'assurer des gens qui luy estoient necessaires, pour executer ce que nous avions resolu. Je vous laisse donc à penser, avec quelle impatience Cleonice et moy attendions le lendemain : Ligdamis de son costé estoit bien en peine, de raisonner sur son advanture : car il se voyoit arresté au nom du Gouverneur d'Ephese, et il connoissoit pourtant bien que ceux qui l'arrestoient n'estoient pas de ses Soldats. De plus, il voyoit encore qu'on le laissoit dans la maison d'un homme qui estoit à luy, et qu'il ne voyoit pourtant pas paroistre : Car ce traistre n'avoit pas eu la hardiesse de se trouver dans la Chambre où il estoit, lors qu'on l'avoit arresté. Mais enfin sans pouvoir deviner la verité de son avanture, il nous a dit depuis qu'il songea bien plus à la douleur qu'auroit Cleonice de son

   Page 2639 (page 555 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

infortune, qu'au peril où il estoit exposé. Pour Hermodore, je m'imagine qu'il estoit encore plus inquieté que Ligdamis, et que Cleonice : n'estant pas possible, à mon advis, de commettre une mauvaise action avec tranquilité. Cependant, Madame, le matin que nous attendions avec tant d'impatience estant arrivé, Stenobée estant partie, et m'estant rendue aupres de Cleonice, le Parent de Ligdamis estant dans sa maison ; avec ceux qui le devoient assister, attendant que je l'envoyasse advertir, dés qu'Hermodore serait entré ; nous ne laissasmes pas de nous trouver Cleonice et moy en un estat encore plus fâcheux, que celuy où nous estions auparavant que d'avoir rien resolu. Car encore que nous desirassions la liberté de Ligdamis passionnément, estant sur le point de l'execution de nostre dessein, nous y avions de la repugnance, et nous estions si peu accoustumées au tumulte et au bruit, que nous aprehendions par foiblesse, ce que nous souhaitions par raison et par affection tout ensemble. Cependant les moments nous sembloient des heures, et les heures nous sembloient des jours : nous fusmes pourtant ; jusques à prés de midy sans entendre parler d'Hermodore : qui soit qu'il eust sçeu que j'avois veu un Parent de Ligdamis, ou que par sa finesse toute seule il eust preveu l'accident qui luy pourroit arriver, se determina à ne venir pas chez Cleonice, et à luy escrire seulement. Comme nous commencions donc de perdre patience, nous vismes arriver un homme qui n'estoit pourtant pas à luy, et qui donna une Lettre de sa part à Cleonice : dont voicy à peu prés le sens.

Histoire de Ligdamis et de Cléonice : Hermodore démasqué

La libération de Ligdamis

   Page 2640 (page 556 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

HERMODORE A CLEONICE. Comme c'est de vostre resolution que dépend la mienne, j'envoye sçavoir si vous Pauez prise. Mais souvenez vous s'il vous plaist, que si elle n'est favorable à la personne du monde qui vous aime le plus, elle sera funeste à celle de toute la Terre que vous aimez le mieux. respondez donc, mais respondez precisément, de peur de vous repentir de ne l'avoir pas fait a temps. HERMODORE.Apres que Cleonice eut leu cette Lettre, elle me parut si desesperée, que je creus qu'elle expireroit de douleur : je demanday à celuy qui l'avoit aportée ou estoit Hermodore ? et il me dit qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon qu'il n'estoit pas chez luy : et que ç'avoit esté un de ses gens qui l'avoit chargé de cette Lettre, et à qui il en devoit rendre la responce. Cependant

   Page 2641 (page 557 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleonice ne sçavoit quelle resolution prendre : mais apres y avoir bien pensé, elle escrivit pour tant ces paroles. CLEONICE A HERMODORE. A resolution que j'ay prise, n'est pas de si peu d'importance, que je la puisse confier à un inconnu qui ma aporté vostre Lettre : c'est pour quoy si vous la voulez sçavoir, venez y vous mesme : car je ne la sçaurois escrire. CLEONICE.J'oubliois de vous dire que durant que Cleonice escrivoit, j'envoyay advertir le Parent de Ligdamis, afin qu'il fist future celuy qui portoit la responce de Cleonice : esperant par là venir à sçavoir où pouvoit estre Hermodore. Celuy qu'il y employa, ne fut pourtant pas assez adroit pour cela : et il le perdit de veuë dans la presse du port d'Ephese par où ils passerent ; de sorte que nous

   Page 2642 (page 558 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fusmes encore plus malheureuses que nous n'avions esté, parce que nous fusmes absolument sans esperance : estant certain que nous ne creusmes pas qu'Hermodore deust venir pour la Lettre de Cleonice : ainsi ne pouvant qu'imaginer ny que croire, nous estions en une inquietude horrible. Le Parent de Ligdamis s'informoit au tant qu'il pouvoit, en quel lieu estoit Hermodore, mais il n'en pouvoit rien aprendre avec certitude : on resolut pourtant qu'on mettroit des espions la nuit prochaine à l'entour de sa maison, pour voir s'il n'en sortiroit point, et s'il ne seroit pas possible de l'arrester. Cependant la Lettre de Cleonice embarrassant fort cét Amant opiniastre, qui pour venir à bout de ses desseins ne se soucioit pas de commettre toutes sortes de violences, il n'osoit croire que ce qu'elle luy vouloit dire luy fust favorable ; il ne pouvoit penser aussi qu'elle pust consentir à la perte de Ligdamis : neantmoins n'osant retourner chez elle en l'absence de Stenobée, parce qu'il avoit peut-estre sçeu, comme j'ay desja dit, que le Parent de Ligdamis estoit venu chez moy, il resolut d'attendre son retour, pour aller aprendre de la bouche de Cleonice, ce qu'elle avoit resolu : se de terminant toutesfois apres cela, si elle ne respondoit pas comme il vouloit, à remettre Ligdamis entre les mains de Cresus. Mais en attendant il demeuroit chez luy, faisant dire qu'il n'y estoit pas, à ceux qui le demandoient : toutesfois comme les Dieux sont trop justes pour laisser perir les innocens, et pour proteger les coupables, il arriva qu'Hermodore ne se tenant pas assez assuré de ceux qu'il avoit mis à la garde de Ligdamis, voulut aller luy mesme passer la nuit dans

   Page 2643 (page 559 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la maison où on le gardoit : si bien que sortant de chez luy avec deux de ses gens seulement, à l'heure que tout le monde se retire, il fut aperçeu par le Parent de Ligdamis et par ceux qu'il avoit mis en garde pour cela. Mais ne voulant pas l'attaquer si prés de sa maison, de peur qu'il ne fust secouru par les siens, ils le suivirent d'assez loin, pour n'estre pas descouverts par luy, devant qu'ils le voulussent estre : et d'assez prés aussi, pour le pouvoir joindre quand ils voudroient. Mais ils furent estrangement estonnez, apres l'avoir suivy quelque temps, de voir qu'il s'arrestoit à la porte d'un domestique de Ligdamis, et de celuy chez qui Cleonice et moy avions dit à son Parent qu'il avoit couché : de sorte que sans avoir loisir de raisonner sur cela, et ne voulant pas luy donner le temps d'entrer dans cette maison, il l'attaqua courageusement : mais taschant plûtost à le prendre qu'à le tuer, il luy saisit d'abord un bras, afin de l'esloigner de cette porte : et en effet il le tira si fortement, qu'il l'en esloigna de quatre pas. Neantmoins ne pouvant pas le retenir, il fut contraint de lascher prise, et de songer à se deffendre d'Hermodore et de ses gens, qui mirent l'espée à la main contre luy : toutes fois le Parent de Ligdamis estant beaucoup mieux accompagné, l'auroit aisément tué, s'il ne l'eust pas voulu prendre vivant : et l'auroit mesme facilement pris ; si Hermodore apellant ce domestique de Ligdamis par son nom, pour l'obliger de venir à son secours, n'eust effectivement esté secouru par luy, et par quatre des gardes de Ligdamis. Mais ce renfort estant venu a Hermodore, le combat fut plus sanglant et plus opiniastré : cependant les deux gardes

   Page 2644 (page 560 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui estoient demeurez seuls aupres de Ligdamis, qui n'ignoroient pas qu'ils faisoient une chose fort injuste, et qui avoient lien de croire, veu le bruit qu'ils entendoient, que l'on viendroit bien tost à eux, et qu'il seroit aisé de les prendre ; trouverent plus de seureté à songer de se mettre à couvert de l'orage dont ils estoient menacez, en obligeant Ligdamis et en le delivrant : c'est pour quoy apres avoir tenu ce petit conseil entre eux, ils offrirent à Ligdamis, qu'ils sçavoient estre soit riche, et fort liberal, de le faire sauver : et luy advoüerent que c'estoit Hermodore qui l'avoit fait prendre. Mais pour n'oster point le merite de leur action, ils ne dirent pas que leurs compagnons fussent allez secourir Hermodore : au contraire, feignant que c'estoit une querelle de gens inconnus, ils luy dirent qu'ils se servoient de cét te occasion pour le delivrer : et le delivrant en effet, ils le firent sortir par la porte, sans y chercher d'autre fineste. Car comme ceux qui combatoient s'en estoient esloignez, et avoient mesme tourné un coin de ruë qui estoit fort proche, il leur fut aisé de le faire : mais comme on ne pouvoit pas sortir d'Ephese à l'heure qu'il estoit, Ligdamis creut ne pouvoir trouver d'azile plus seur que ma maison : si bien que venant fraper à ma porte, et ayant prié qu'on me vinst dire, afin qu'on la luy ouvrist, que c'estoit un Phrigien qui demandoit à me parler, mes gens firent ce qu'il souhaitoit. Je vous laisse à penser quelle surprise fut la mienne, lors qu'apres qu'on luy eut ouvert, je le vy entrer dans ma Chambre avec ses deux Gardes, et ses deux liberateurs tout en semble : comme j'estois revenuë de chez Cleonice extraordinairement tard, et que j'avois eu plusieurs

   Page 2645 (page 561 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plusieurs Lettres à escrire à mon retour je n'estois pas encore couchée, ce qui ne fut pas un petit bonheur : car si je l'eusse esté, peut-estre que Ligdamis n'eust pas esté sauvé, parce qu'on ne luy eust pas ouvert. Dés que je le vy, je luy fis cent questions à la fois : estant certain que j'eusse voulu qu'il m'eust pû faire entendre par une seule parole, comment on l'avoit pris, et comment on l'avoit delivré. Il falut pourtant avoir la patience d'aprendre ces deux dernieres choses par ordre : j'eusse bien voulu espargner à Cleonice la mauvaise nuit qu'elle alloit avoir : mais craignant de donner connoissance de ce qui estoit si necessaire qui fust caché, je creus qu'il valoit mieux attendre au lendemain au matin, à luy donner cette agreable nouvelle. Cependant comme il ne faut jamais se fier trop à des liberateurs qui ont fait une meschante action, je fis donner une Chambre à ces deux soldats : ordonnant à mes gens de ne se coucher point, et de prendre garde à eux. Nous leur fismes pourtant dire auparavant, tout ce qu'ils sçavoient d'Hermodore : pour moy je me garday bien de dire à Ligdamis que son Parent devoit passer la nuit à suivre Hermodore, et que je croyois que c'estoit luy qui l'avoit attaqué : car j'eus peur, connoissant l'on grand cou rage, qu'il n'eust voulu aller voir en quel estat estoit la chose, et se faire peut-estre reprendre. Je le fis mesme d'autant plustost, que je jugeois bien qu'il sortiroit inutilement, puis que ce combat devoit estre finy : mais lors que je luy racontay la proposition qu'Hermodore avoit faite à Cleonice ; le desespoir de cette aimable fille ; et les responses qu'elle luy avoit faites ; il tesmoigna tant de haine pour son Rival, et tant d'amour

   Page 2646 (page 562 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour sa Maistresse, que je ne pense pas que l'on puisse jamais donner plus de marques de sentir fortement l'une et l'autre, que Ligdamis m'en donna par ses paroles. J'eusse bien voulu qu'il fust party des cette mesme nuit, mais il ne le voulut jamais : joint que je croyois qu'il estoit à propos de sçavoir auparavant, ce qui seroit arrivé d'Hermodore, et de ne laisser pas mesme aller Ligdamis tout seul, en la compagnie de ceux qui l'avoient delivré, et à qui il avoit promis un azile. Mais à vous dire la verité, il me fut impossible de pouvoir l'obliger à vouloir dormir : et il me fut impossible à moy mesme de pouvoir fermer les yeux : quoy que je le forçasse d'aller dans une Chambre qu'on luy avoit preparée, et quoy que je demeurasse en repos dans la mienne. Dés que le jour parut je fus chez Cleonice, que je trouvay desja en estat de m'escouter : car outre qu'elle n'avoit point dormy de toute la nuit, le Parent de Ligdamis venoit de la quitter, qui luy avoit apris ce qui s'estoit passé le soir entre Hermodore et luy. Mais comme il ne sçavoit pas ce qui estoit arrivé à Ligdamis, il presuposoit que ses Gardes qui estoient demeurez avecque luy n'auroient fait que le changer de lieu, et ne l'auroient pas delivré : si bien qu'elle estoit encore dans une douleur estrange, dont je la retiray bien-tost, en luy aprenant que Ligdamis estoit en lieu de seureté. La joye qu'elle en eut fut si excessive, qu'elle ne pensa jamais parler d'autre chose, ny se resoudre à me raconter ce qu'estoit devenu Hermodore ; mais apres l'en avoir pressée plus d'une fois, elle m'aprit que ce domestique de Ligdamis avoit esté tué avec trois de ses Gardes : qu'Hermodore y avoit esté fort blessé : que le Parent de Ligdamis y avoit

   Page 2647 (page 563 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

perdu deux de ses gens : et qu'à la fin estant demeuré seul avec les siens dans la ruë, il estoit allé à cette maison, pour sçavoir s'il n'aprendroit point ce qu'Hermodore y alloit faire, et s'il ne sçauroit rien de Ligdamis. Que n'y ayant trouvé qu'une Femme, il l'avoit contrainte de parler, et de luy dire qu'il estoit vray que Ligdamis avoit esté pris chez elle, mais qu'il venoit d'en sortir avec deux de ses Gardes. Cleonice me dit encore que ce Parent de Ligdamis estoit allé se refugier chez un ennemy d'Hermodore, jusques à ce que l'on sçeust ce qui arriveroit de ses blessures. Cependant nous commençasmes de craindre, puis qu'il n'estoit pas mort, que Ligdamis ne suit pas en assurance chez moy : de sorte que nous jugeasmes à propos d'advertir promptement son Parent au lieu où il estoit, afin de donner ordre qu'il sortist d'Ephese dés le soir mesme : et en effet la chose fut resoluë et executée ainsi. Cleonice ne voulut pas mesme donner la consolation à ce mal heureux Amant de la voir encore une fois, de peur que la visite qu'elle m'eust rendue, n'eust fait descouvrir qu'il estoit dans ma maison. Car vous sçaurez, Madame, que comme la rage et le desespoir mirent Hermodore hors de luy mesme, il dit tant de choses à ceux qui le visiterent ce matin là, qu'encore qu'il ne les dist pas precisément. Comme elles estoient, on ne laissa pas de dire confusément par toute la Ville, que Ligdamis avoit esté desguisé à Ephese ; qu'il avoit veu Cleonice chez moy ; qu'Hermodore et luy s'estoient batus ; et cent autres choses inventées, sur ce premier fondement de verité. Tous ces bruits n'inquieterent pourtant pas d'abord extrémement Cleonice : parce qu'elle ne songeoit à autre

   Page 2648 (page 564 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chose, qu'à sçavoir si Ligdamis seroit en lien seur. Mais quand elle sçeut que son Parent et luy estoient sortis heureusement de la Ville, avec des gens pour leur faire Escorte, elle commença de s'affliger des choses que l'on disoit de cette advanture : qui fit en effet un si grand bruit, que le gouverneur d'Ephese en fit une perquisition assez exacte. Comme c'est un fort honneste homme, et que Polixinide sa Femme me fait l'honneur de m'estimer assez, elle me fit la grace de m'envoyer querir, pour me demander precisément ce que j'en sçavois. Lors que je reçeus cét ordre, j'estois chez Cleonice : si bien que devant que d'en partir, nous consultasmes ensemble sur ce que je dirois. Car d'un costé, n'advoüant pas que l'amour estoit la veritable cause du desguisement de Ligdamis, c'estoit donner lieu de le soupçonner d'un crime d'estat, et de quelque entreprise sur Ephese : mais aussi en advoüant que Ligdamis s'estoit si fort exposé pour un interest d'amour, il y avoit aparence de craindre que l'on ne creust pas tout à fait la chose comme elle estoit. Enfin s'agissant de justifier Ligdamis, ou de je justifier soy mesme, Cleonice estoit bien embarrassée : pour faire le premier, il ne faloit que dire la verité : et pour faire l'autre, il faloit dire un mensonge : estant certain que les apparences estoient contre nous, et qu'il n'estoit pas aisé de s'imaginer que Ligdamis fust venu desguisé à Ephese, sans le consentement de Cleonice. Apres avoir donc bien examiné la chose, l'amour l'emporta, et elle consentit plustost d'estre soupçonnée, que de donner lieu d'accuser Ligdamis. Elle me dit toutesfois qu'il faloit dire la verité : et en effet je la dis si ingenuëment à Polixenide qu'elle

   Page 2649 (page 565 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me creut, et desabusa son Mary de l'opinion qu'il avoit, que Ligdamis eust voulu tramer quel que chose contre le service du Roy : de sorte qu'il promit mesme à Polixenide qu'il en escriroit à Cresus en faveur de Ligdamis. Cela n'empescha pourtant pas, qu'Artelinde, Phocylide, et toute la Ville, ne dislent cent choses fascheu ses sur cette advanture : mais pour Hermodore, il n'en parla pas longtemps, car il mourut de ses blessures le septiesme jour : si bien que toutes les informations qu'il avoit fait faire ; comme pretendant avoir esté assassiné, demeurerent sans aucune suite : parce que ses Parents qui sont gens d'honneur, trouverent son action si lasche qu'ils ne voulurent pas songer à vanger sa mort, dont la cause estoit si juste.

Un malentendu bientôt dissipé

Cependant tous ces bruits donnoient un si grand chagrin à Cleonice, qu'elle ne les pouvoit endurer : si bien que sa Tante, que vous voyez icy avecque nous, qui a une tres belle Terre au deça de la Riviere d'Hermes, et assez prés d'une maison que j'ay en ce mesme quartier, estant presse à partir pour y aller, elle la pria de la demander à Stenobée, et de la mener avec elle : ce qu'elle fit, me faisant promettre que j'irois passer l'Automne dans son voisinage, n'ignorant pas que j'estois dans une condition, à pouvoir absolument disposer de mes actions. Cleonice qui ne quittoit Ephese qu'à cause de tant de choses fascheuses que l'on y disoit, ne voulut pas donner lieu de les augmenter ; de sorte qu'elle pria sa Tante de ne passer pas la Riviere au Chasteau d'Hermes, ou Ligdamis et son Parent soient arrivez heureusement : et d'aller chercher un passage beaucoup plus esloigné ; afin qu'on ne dist pas qu'elle eust voulu voir Ligdamis. Elle

   Page 2650 (page 566 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

se trouva pourtant en lieu où il la voyoit quelquesfois : car encore qu'il ne sortist guere du Chasteau d'Hermes, neantmoins depuis que Cleonice fut aux Champs, comme elle estoit fort proche de sa Soeur, il prenoit ce pretexte pour la voir, tantost desguisé, et tantost avec une Escorte considerable. Cependant pour tenir ma parole à Cleonice, je fus a la Campagne : je ne fis toutefois pas comme elle, car je passay la Riviere au Chasteau d'Hermes où je vy Ligdamis, que je trouvay tousjours fort amoureux : mais qui me sembla pourtant assez melancolique, sans m'en vouloir dire la raison : me priant seulement de luy rendre office, et de prendre tousjours son party. Lors que je fus aupres de Cleonice, je luy rendis conte des changements qui estoient arrivez à Ephese depuis son depart : et je luy apris que Phocylide ne trouvant plus personne à nôtre Ville qu'il pust tromper, estoit allé demeurer à Sardis : et qu'Anaxipe ne pouvant plus souffrir la forme de vivre de sa Fille, l'avoit enfin forcée de se marier, à un homme qui dés le lendemain de ses nopces, l'avoit menée à la Campagne, où elle ne voyoit personne, et où elle faisoit une penitence fort rigoureuse de toutes ses galante ries passées. Cette nouvelle qui auroit autrefois fort resjouï Cleonice, ne la fit qu'un peu soûrire : encore fut-ce d'une maniere si contrainte, que je connus qu'elle avoit quelque chose en j'esprit. Si bien qu'apres avoir autant entretenu sa Tante que la civilité le vouloit, à la premiere occasion qui s'en presenta, je luy parlay en particulier ; et la menant dans une Allée qui est assez prés de la maison où nous estions ; qu'avez vous Cleonice ? luy dis-je ; et d'où vient cette

   Page 2651 (page 567 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

profonde melancolie ? D'abord elle me dit que c'estoit un effet de la campagne et de la solitude : mais je la connoissois trop pour m'y tromper : de sorte que la prenant davantage, mais enfin, luy dis-je que pouvez vous avoir qui vous tourmente ? Tous les faux bruits qui vous ont affligée sont cessez : Ligdamis est aussi honneste homme qu'il estoit autrefois : et il vous aime autant qu'il a jamais fait. Ha Ismenie, s'escria-t'elle, ce que vous dites là n'est pas vray ! et quelles prennes en avez vous ? luy dis-je, cent, repliqua-t'elle, si bien que je vous puis assurer que vous vous trompiez, quand vous disiez un jour que l'amour ne pouvoit devenir amitié : estant certain que les sentimens que Ligdamis a pour moy presentement, ne sont tout au plus que ce que je dis. Sans mentir, luy dis je : Cleonice, vous estes une admirable personne, de parler comme vous faites : mais seroit-il bien possible, adjoustay-je, qu'apres avoir tant aprehendé autrefois que l'amitié de Ligdamis ne devinst amour, vous craignissiez aujourd'huy que son amour ne devinst amitié ? je ne le crains pas, dit-elle, mais je le croy : et sur quoy fondez vous cette opinion ? luy dis-je ; sur mille petites observations que j'ay faites, et que je ne vous puis dire, repliqua-t'elle ; et sur une certaine melancolie froide, que Ligdamis a depuis quelque temps. Cependant adjousta-t'elle en se desguisant, je n'en murmure point, et je ne luy en ay rien dit : mais il ne faut pourtant pas qu'il s'imagine, poursuivit-elle en rougissant, qu'encore que son Pere, à ce qu'on m'a dit, pust estre capable de changer d'advis, et de luy permettre de m'espouser, que j'y contente jamais. Ce n'est pas (dit-elle encore, sans oser toutesfois me

   Page 2652 (page 568 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

regarder) que je ne fois bien aise que Ligdamis n'ait plus d'amour pour moy : mais de m'engager à passer ma vie avec un homme qui change de sentimens si souvent ; c'est ce que je ne feray pas. Car enfin j'aurois lieu de craindre, qu'apres avoir passé de l'indifference à l'amitié, de l'amitié à l'amour ; et de l'amour à l'amitié, il ne retournast encore de l'amitié à l'indifference ; et qu'il ne passast en fuite, de l'indifference à la haine et au mespris. Cleonice dit cela avec une certaine impetuosité qui me fit rire : et d'autant plus que je ne doutois nullement qu'elle n'eust tort, apres ce que Ligdamis m'avoit dit en passant. Mais (luy dis-je en la regardant attentivement) ne sçauray-je point quelqu'un des crimes de Ligdamis ? la tiedeur, reprit-elle, est un crime qui n'est sensible qu'à ceux pour qui on en a : mais il est pourtant si grand et si irremissible, qu'il n'y a pas moyen de le pardonner : je ne pense pourtant pas, luy dis-je, que Ligdamis en soit capable pour vous. Comme nous en estions là, on nous vint dire qu'il arrivoit : elle ne l'eut pas plustost sçeu, qu'elle se mit à me prier de ne luy rien dire de ce qu'elle m'avoit dit, et de ne luy en faire aucun reproche : mais comme il me sembla qu'elle vouloit bien que je ne luy accordasse pas ce qu'elle me demandoit ; aussi tost que la bien-seance me le permit, j'entretins Ligdamis en particulier ; et luy racontay tout ce que Cleonice m'avoit : dit, dont il demeura fort surpris. Il s'estoit bien aperçeu qu'elle estoit un peu plus serieuse qu'a l'ordinaire : mais comme elle luy avoit tousjours dit que cela venoit de quelques nouvelles qu'elle recevoit d'Ephese, qui ne luy plaisoient pas, il n'y avoit pas fait grande reflexion : sçachant bien qu'il ne luy avoit donné aucun sujet de se pleindre

   Page 2653 (page 569 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de luy. Joint aussi qu'il avoit luy mesme quel que chose dans le coeur qui l'affligeoit sensible ment, et qu'il ne luy avoit pas voulu dire, pour luy espargner quelques sentimens de tristesse. Je ne sçay pas (me dit il, apres avoir escouté tout ce que je luy racontois des pleintes que Cleonice faisoit de son changement) si elle aura appelle ma melancolie tiedeur : mais je sçay bien que je ne l'ay jamais aimée plus ardemment que je L'aime. Comme nous fismes cette conversation dans la mesme Allée où j'avois entretenu Cleonice, estant arrivez au bout, nous la vismes qui se pro menoit seule dans une autre : de sorte qu'allant droit à elle, injuste personne, luy dit-il, vous pouvez donc m'accuser de n'avoir plus que de l'amitié pour vous ? au contraire, interrompit-elle, je vous en louë : et c'est pour cela que j'en ay par lé à Ismenie. Mais encore, luy dit-il, qu'ay-je fait ; qu'ay je dit ; quay-je pensé ; pour vous obliger à le croire ? vous avez eu une melancolie estrange, reprit-elle ; qui à ce que je m'imagine, ne vient que de ce que vous vous estes engagé à me dire que vous avez de l'amour pour moy, et de ce que vous sentez que vous n'en avez plus. Je voyois bien, me dit-il, que ma melancolie estoit le fondement de mou crime : mais, Madame, puis qu'il faut vous en descouvrir la cause, que je ne vous avois cachée, que parce que je vous voulois empescher de partager ma douleur ; sçachez que nous sommes en termes d'estre peut-estre separez pour long temps : car enfin, selon la disposition des choses, il y a grande apparence que toute la Lydie va estre en desolation : et que nostre Monarchie sera renversée. Je sçay, Madame, que vostre ame est une ame heroïque, qui s'intereste dans le

   Page 2654 (page 570 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien public, et qui a l'amour de la patrie fortement imprimé dans le coeur : c'est pourquoy je ne craindray point de luy dire, que je n'ay pû apprendre sans quelque diminution de la joye que me donne l'honneur que vous me faites de me souffrir, que nous sommes sur le point de voir toute la Lydie en armes, et toute la Lydie conquise par un Prince estranger. Car enfin, Madame, mon Pere et moy avons eu un advis certain de la Cour, que Cresus veut declarer la guerre à cét invincible Conquerant, à qui la moitié de l'Asie est desja sujette, et à qui rien n'a encore pu resister : et cela dans un temps où il retient en prison l'illustre Cleandre, qui seul pouvoit soustenir une semblable guerre. Pour moy, adjousta-t'il, je ne sçay quelle Politique est la sienne : mais je sçay bien que pour vaincre il faut avoir des Generaux qui sçachent esgalement combattre et commander : ainsi on diroit que quand il voudroit luy mesme faciliter la victoire de Cyrus, il ne pourroit faire que ce qu'il fait. Cependant il ne veut point entendre parler de la liberté de Cleandre : au contraire à mesure qu'il se confirme dans le dessein de forcer le plus puissant Prince du monde à luy faire la guerre, il augmente les Gardes, et resserre les chaines du seul homme qu'il luy pourroit opposer : et veuillent les Dieux que l'injustice de Cresus pour Cleandre, n'attire pas le courroux du Ciel sur toute la Monarchie. J'ay sçeu encore, adjousta-t'il, qu'il a envoyé consulter divers Oracles pour cela : et qu'il n'attend que leur response pour commencer la guerre. Il court mesme quelque bruit sourdement, qu'il doit donner retraite au Roy de Pont, qui a enlevé la Princesse de Medie : de sorte que Cyrus joignant dans son coeur un

   Page 2655 (page 571 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

interest d'amour, au desir d'aquerir une nouvelle, gloire, renversera selon toutes les apparences, toute la Grandeur de Cresus ; principalement ne delivrant pas l'illustre Cleandre. Voila, Madame, luy dit-il, la cause de ma melancolie, et ce que vous appeliez tiedeur et deffaut d'amour. Mais pour esprouver ma passion, et ne vous fier pas a mes paroles, commandez-moy les choses du monde les plus difficiles : et si je ne vous obeïs, croyez que je n'ay plus que de l'amitié pour vous, et n'ayez plus que de la haine pour moy. Ligdamis prononça ces paroles, d'une maniere si esloignée de la tiedeur dont Cleonice l'avoit accusé, que je la condamnay à luy en demander par don, devant qu'elle eust loisir de parler : et en effet apres qu'elle eut encore un peu resisté, elle luy fit des excuses de la croyance qu'elle avoit eue de luy : en paroissant mesme si honteuse, qu'elle ne vouloit plus qu'il luy dist rien pour s'en justifier davantage. En fuite dequoy, nous partageasmes la melancolie de Ligdamis : et trouvasmes qu'il avoit grande raison de craindre ce qu'il craignoit. Depuis cela, Madame, ces deux personnes n'eurent plus de querelle ensemble : mais ils ne furent pourtant pas sans affliction : car Ligdamis tomba malade peu de jours apres, et si dangereusement, qu'on creut qu'il mourroit. Mais à la fin les Medecins respondant de sa vie, dirent qu'il seroit tres long temps à guerir : et en effet il a tousjours esté tres mal jusques à ce que l'on ait delivré Cleandre. Cleonice eut aussi une fiévre tres violente, qui fut cause qu'elle ne pût regagner Ephese, lors que les Troupes de Cyrus s'a procherent de la Lydie. Pour moy je ne la voulus pas quitter : et comme la maison de la soeur de

   Page 2656 (page 572 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ligdamis estoit la plus sorte de toutes celles de ce païs là, nous nous y mismes toutes : en attendant que nous pussions trouver les voyes de retourner à Ephese, devant que l'on commençast la guerre. Si bien que la liberté de Cleandre, et la nouvelle qu'il estoit reconnu pour estre le Prince Artamas fils du Roy de Phrigie, ayant achevé de guerir Ligdamis, et la guerison de Ligdamis ayant avancé celle de Cleonice ; nous prismes la resolution de tascher de regagner Ephese, sçachant que l'on devoit bien-tost commencer de faire la guerre. De sorte que Ligdamis estant venu pour nous escorter avec deux cens Chenaux, nous nous mismes en chemin pour aller paner la Riviere au Chasteau d'Hermes : mais, Madame, le destin qui dispose de toutes choses, a fait, comme vous le sçavez, que nous avons rencontré des Troupes de Cyrus, et que nous sommes ses prisonnieres. Bien heureuses encore d'avoir trouvé une protection aussi puissante que la vostre : et un Vainqueur aussi genereux que Cyrus.

Rencontre de Cyrus et d'Anaxaris

La proposition de Cyrus à Ligdamis

Ismenie ayant cessé de parler, laissa Panthée avec beaucoup de satisfaction de son esprit : cette sage Reine disant fort obligeamment (apres l'avoir remerciée de la peine qu'elle avoit euë, à luy aprendre ce qui estoit arrivé à Cleonice) qu'elle estoit aussi digne d'estre son Amie, que Ligdamis l'estoit d'estre son Amant. En fuite dequoy, Panthée ayant fait apeller Araspe, durant qu'Ismenie fut requerir Cleonice, elle luy donna ordre d'assurer Cyrus, que Lygdamis n'estoit guere moins amoureux de Cleonice, qu'il l'estoit de Mandane : de sorte que s'il ne faut que cela, pour trouver les moyens de terminer la guerre sans combattre, luy dit-elle, l'illustre Cyrus peut me

   Page 2657 (page 573 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donner bien-tost la satisfaction de voir la paix par toute l'Asie. Cependant, adjousta-t'elle, sans vouloir penetrer trop avant dans ses secrets, suppliez-le seulement de ma part, de considerer Ligdamis et Cleonice, comme deux personnes de qui les interests me sont fort chers. Araspe l'ayant assurée qu'il ne manqueroit pas à luy obeïr, la quitta apres l'avoir salüée avec ce profond respect qu'il avoit accoustumé de luy rendre, qui n'avoit pas moins son fondement dans l'estime extraordinaire qu'il faisoit des rares qualitez de cette Princesse, que dans sa condition. En fuite de quoy montant à chenal à l'heure mesme, il fut rendre conte à Cyrus de la commission que Chrisante luy avoit donnée : Panthée demeurant avec Cleonice qu'elle renvoya quérir, afin de pouvoir : parler avec elles, de toutes les choses qu'Ismenie luy avoit apprises, qui fut aussi de cette conversation. Mais pendant qu'elles s'entrenoient ainsi, Araspe obeïssant à Panthée, fut au Camp : et allant droit à la Tente de Cyrus, il n'y fut pas plustost entré, que ce Prince s'imaginant bien qu'il auroit executé ses commandemens, luy donna lieu de luy parler en particulier. Et bien, luy dit-il, en soûriant, insensible Araspe, quelle nouvelle m'aportez-vous de Ligdamis ? Seigneur, luy repliqua-t'il en changeant de couleur, celuy dont vous parlez est certainement amoureux de Cleonice, à ce que m'a assuré la Reine de la Susiane : Cyrus fut bien aise d'avoir appris cette nouvelle, esperant par là faire bien mieux reüssir le dessein du Prince Artamas : de sorte qu'apres apres avoir renvoyé Araspe, avec ordre de remercier tres civilement Panthée, il envoya chercher Ligdamis, qui estoit avec Feraulas dans la Tente de

   Page 2658 (page 574 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Timocreon, qui avoit esté ravy de le Voir. Il né fut pas plustost auprés de luy, que le tirant à part, il le conjura de luy vouloir dire une chose qu'il vouloit sçavoir de sa bouche, quoy qu'il la sçeust par une autre voye. Seigneur, luy dit-il, si elfe est de ma connoissance, vous la sçaurez infailliblement : je vous conjure donc, adjousta l'invincible Prince de Perse, de m'aprendre si vous n'estes pas plus captif de la belle Cleonice, que vous ne l'estes de Cyrus ? Seigneur (repliqua Ligdamis un peu surpris de cette demande) comme cette captivité m'est glorieuse, je ne feray point de difficulté de vous advoüer, que les chaines de Cleonice me chargent plus que les vostres : mais, Seigneur, par quelle raison, s'il m'est permis de vous le demander, avez vous voulu sçavoir cette verité de moy ? c'est afin, repliqua Cyrus que je sçache en fuite si le mal que vous a causé cette passion, ne vous aprendra point à avoir pitié de celuy des autres. Seigneur (respondit Ligdamis, tousjours plus embarrassé à deviner l'intention de Cyrus) ceux qui font en l'estat où je me trouve, ne pouvant avoir qu'une compassion inutile des maux d'autruy, sont sans doute bien malheureux de ne pouvoir servir leurs semblables : mais du moins s'ils ne peuvent rendre de service, ne doivent ils pas refuser leur pitié. Vous n'en estes pas en ces termes là, dit Cyrus, car vous pouvez rendre au Prince Artamas le plus signalé service que personne luy ait jamais rendu : ha, Seigneur, si cela est, repliqua Ligdamis, faites-moy l'honneur de me dire promptement ce que je puis faire. Vous scavez, luy dit-il, son amour pour la Princesse de Lydie : vous n'ignorez pas sa prison : et vous sçavez sans doute aussi,

   Page 2659 (page 575 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on la doit mener du Temple de Diane dans la Citadelle de Sardis. Je sçay toutes ces choses, reprit Ligdamis, mais j'advouë que je ne sçay pas si bien par où je pourrois servir un Prince qui m'a tant obligé en diverses occasions. Vous le pouvez, respondit Cyrus, en luy donnant moyen de delivrer la Princesse qu'il aime : si je le puis, interrompit Ligdamis, sans trahir le Roy mon Maistre, et sans faire une lascheté, je le feray sans doute avecque joye. Puisque je vous ay dit que vous le pouvez, reprit Cyrus, vous devez estre assuré que je n'entends pas vous obliger à faire une mauvaise action. Apres cela Cyrus luy aprit que le Prince Artamas estoit allé au Chasteau d'Hermes, pour tascher de persuader à son Pere de luy donner passage pour aller delivrer la Princesse Mandane, et la Princesse de Lydie, lors qu'on les conduiroit à Sardis. D'a bord Ligdamis parut un peu surpris de ce discours ; mais Cyrus reprenant la parole, ne pensez pas, luy dit-il, genereux Ligdamis, que nous demandions passage pour toute nostre Armée, afin d'aller surprendre Cresus ; le vaincre ; et renverser son Empire : nous ne voulons seulement que de livrer nos princesses, et qu'obtenir la permission de faire passer autant de gens de guerre qu'il en faudra, pour combatre l'Escorte qu'on leur aura donnée. Ainsi vous ne contribuerez rien à la ruine de vostre Patrie : tant s'en faut vous l'empescherez ; puisque je vous engage ma parole, que si nous retirons par vostre moyen la Princesse Man dane et la Princesse Palmis de la puissance de ceux qui les persecutent ; j'obligeray Ciaxare à offrir des conditions de paix si avantageuses à Cresus, qu'il ne les pourra refuser : Où, au

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contraire, si nous ne les delivrons pas par cette voye ; toute la Lydie est infailliblement destruite. Au reste, ce n'est pas encore pour espargner nostre sang, et pour nous empescher de combatre en forçant un passage de la Riviere, que nous avons recours à vostre assistance : mais c'est que si nous le forcions, Cresus ne seroit pas conduite les princesses à Sardis, qu'il n'y fust avec toute son Armée. Ainsi elles demeureroient jusques alors à Ephese, d'où on pourroit nous les enlever par mer, et d'où nous ne les pourrions du moins retirer, qu'apres plusieurs Batailles et plusieurs Sieges. C'est pourquoy, genereux Ligdamis, s'il est vray que la belle Cleonice ait touché vostre coeur sensiblement, et vous ait rendu capable de vous imaginer quel supplice peut estre celuy devoir la personne que l'on aime malheureuse pour l'amour de soy ; agissez, je vous en conjure, en Amy du Prince Artamas, et en Amy qui connoist toutes les douleurs d'un Amant. Je ne vous dis point que la belle Cleonice est en ma puissance, car je vous declare dés icy, que quand vous me refuserez ce que je ne vous demande qu'au nom du Prince de Phrigie, elle n'en sera pas moins favorablement traittée. Ha, Seigneur, interrompit Ligdamis, c'en est trop ; et mon silence est criminel. Ouy, Seigneur, j'ay toit de vous avoir lassé parler si long temps : et j'ay deu croire sans doute, que tout ce que vous me proposiez estoit juste, sans l'examiner comme j'ay fait. Mais enfin. Seigneur, me voila resolu d'aider autant que je le pourray, à delivrer la Princesse Mandane, et la Princesse Palmis : c'est pourquoy il faut que je vous die, qu'à mon advis, le Prince Artamas n'aura rien gagné auprés de mon

   Page 2661 (page 577 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pere : de sorte que si vous pouvez vous fier à ma parole, il sera à propos que je parte à l'heure mesme, pour luy aller aprendre qu'une Soeur que j'ay avec Cleonice, est dans vos chaines aussi bien que moy : ne doutant pas que cette consideration ne serve beaucoup à l'obliger de faire ce que vous souhaitez. Mais, Seigneur, adjousta Ligdamis, souvenez-vous que vous me pro mettez de donner la paix à ma Patrie, si je vous rends la Princesse Mandane : je vous le promets si solemnellement, repliqua Cyrus, que vous ne devez pas craindre que j'y puisse jamais manquer : moy, dis-je, qui tiendrois ma parole à mon plus mortel ennemy, quand il y auroit cent Couronnes à perdre. Je pense Seigneur, luy dit Ligdamis, que vous laissant ma Maistresse et ma Soeur, vous pouvez vous fier à moy, sans craindre que je manque à revenir : si je ne m'y estois pas voulu fier, respondit-il, je ne vous aurois pas parlé comme j'ay fait.

Négociation pour le passage des troupes

Apres cela, Ligdamis le supplia de luy vouloir donner quelqu'un des siens, de peur qu'il ne fust arresté dans les Quartiers où il passeroit : et afin aussi qu'il pust luy tesmoigner comme il agiroit auprés de son Pere si par hazard le Prince Artamas avoit esté refusé, et qu'il fust party du Chasteau d'Hermes, quand il y arriveroit. Cyrus ayant desja conçeu une grande estime pour Ligdamis, ne luy eust assurément donné personne pour faire ce Voyage que des gens pour le servir, s'il n'y eust eu que cette derniere raison : mais la premiere estant plus sorte, il luy donna Feraulas. Si bien que sans differer davantage, ils se preparerent à partir pour aller au Chasteau d'Hermes : Ligdamis escrivant toutesfois un Billet à sa chere Cleonice, avec la permission

   Page 2662 (page 578 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Cyrus, afin qu'elle ne fust pas en peine de luy. Ce Prince voulut aussi, suivant ses promesses, faire sçavoir au Roy d'Assirie, ce que Ligdamis alloit faire, mais comme il ne pouvoit manquer d'aprouver tout ce qui pouvoit servira, delivrer la Princesse Mandane, Ligdamis receut cent carresses de luy aussi bien que de Cyrus : qui luy engagea encore une fois sa parole, qu'en delivrant les Princesses, il delivreroit sa Patrie. Cependant, quoy qu'il y eust apparence que par cette voye on pourroit esviter une longue guerre, Cyrus ne laissoit pas d'agir toûjours comme s'il eust esté assuré qu'elle devoit durer tres long temps. Il s'informoit par les Prisonniers, des passages des Rivieres ; des lieux propres à camper ; des postes avantageux ; de la fortification de leurs Places ; et de plusieurs au tres choses : et tout sçavant qu'il estoit en l'art de vaincre et de conquerir, il ne croyoit pas encore en sçavoir assez : de sorte qu'il consultoit sans orgueil les vieux Capitaines de son Armée, et ne rejettoit pas mesme quelquesfois les advis d'un simple Soldat : quoy qu'à parler raisonnablement, il instruisist bien plustost ceux à qui il demandoit conseil, qu'il n'estoit instruit par eux. Ces soins militaires ne l'empeschoient pourtant pas de donner quelques unes de ses pensées, à la civilité qu'il vouloit avoir pour les princesses captives, et pour tant de Rois et de Princes qui estoient dans son Armée : mais malgré tant de soins differents, et d'occupations diverses, Mandane estoit la Maistresse absoluë de son coeur, et l'objet de tous ses desirs. Il n'y avoit point d'heure où il ne se flatast de l'esperance de la voir bien-tost delivrée : et il n'y en avoit point

   Page 2663 (page 579 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aussi, où il ne craignist de ne la delivrer jamais, Si bien que passant continuellement de la crainte à l'esperance, et de l'esperance à la crainte ; son ame estoit dans une agitation continuelle, qui ne luy donnoit qu'autant de repos qu'il luy en faloit, pour recommencer de souffrir. Le Portrait qu'il avoit de Mandane, et la magnifique Escharpe qu'il avoit eue de Mazare mourant, estoient ses plus douces consolations : il conservoit ces deux choses avec un soin si particulier, qu'il estoit aisé de voir combien la personne qui les luy rendoit cheres, la luy estoit elle mesme. La veuë du Roy d'Assirie luy donnoit pour tant quelques fascheuses heures : ne pouvant pas tousjours estre si bien maistre de son esprit, qu'il n'eust quelque peine à cacher ses veritables sentimens : et à vivre tousjours avec une esgale civilité avec que luy, jusques à ce que par la liberté de Mandane, il se vist en estat de le vaincre ou d'en estre vaincu. Il avoit neantmoins la consolation de l'avoir renversé du Throsne ; de sçavoir qu'il n'estoit pas aimé, et qu'enfin il estoit encore plus malheureux que luy. Au contraire, le Roy d'Assirie, à parler raisonnablement, ne devoit pas avoir une pensée qui le deust consoler, si ce n'eust esté l'oracle qu'il avoit receu à Babilone. Car il voyoit son Rival couvert de gloire ; aimé de sa Princesse ; et sans autre malheur que ce luy d'en estre éloigné, et de la sçavoir captive. Mais pour luy, il se voyoit sans Couronne, et sans esperance de regner jamais ny dans l'Assirie, ny dans le coeur de Mandane ; du moins à juger par les aparences. Toutesfois il y avoit bien des heures ; où cét oracle favorable, le consoloit de tous ses desplaisirs, et dissipoit toutes ses craintes,

   Page 2664 (page 580 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en luy faisant croire, que par des moyens qu'il ne comprenoit pas, il seroit quelque jour plus heureux, qu'il n'estoit alors infortuné. Aussi n'estoit-il jamais sans l'avoir sur luy : ce n'est pas qu'il ne l'eust dans sa memoire, mais il luy sembloit, tant l'amour fait faire de petites choses inutiles aux plus Grands hommes du monde, que ce n'estoit pas encore assez : si bien qu'il le portoit tousjours escrit dans des Tablettes de Cedre. Voila donc comment raisonnoient ces deux Grands Princes et ces deux illustres Amants, pendant le voyage d'Artamas : qui trouva beaucoup plus de difficulté qu'il n'avoit pensé, à persuader le gouverneur du Chasteau d'Hermes : car il n'avoit pas preveu que Ligdamis n'y seroit point. Il le reçeut pourtant fort civilement, et comme celuy par la faveur duquel il commandoit dans la Place ou il estoit : mais s'agissant de donner paf sage à des Troupes Estrangeres, il avoit bien de la peine à s'y resoudre : quoy que le Prince Artamas luy dist que ce n'estoit que pour delivrer une Princesse, qui estoit la principale cause de la guerre : et pour delivrer aussi la Fille de son Roy, que l'on persecutoit avec beaucoup d'injustice. Bien est-il vray, qu'il avoit l'esprit si inquiet, de n'avoir point de nouvelles de son Fils, qu'il luy dit estre allé escorter une Soeur qu'il avoit et quelques autres Dames : qu'il luy advoüa qu'il ne luy estoit pas possible de luy respondre precisément, qu'il ne sçeust ce qu'il estoit devenu. Mais lors que par le retour de quelques cavaliers, il aprit une heure apres que Ligdamis estoit prisonnier, et que la Fille estoit aussi captive ; il en eut une douleur que l'on ne sçauroit exprimer. Le Prince Artamas ayant sçeu la chose,

   Page 2665 (page 581 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy donna pourtant quelque consolation : car il luy assura si fortement qu'il seroit bien traitté de Cyrus, qu'il diminua une partie de son desplaisir. Il luy offrit mesme d'envoyer Sosicle en sçavoir des nouvelles : et en effet il l'envoya, jugeant bien que jusques à ce qu'il sçeust avec certitude où estoit son Fils, il ne concluroit rien avecque luy : Mais par bon-heur, Sosicle ayant rencontré Ligdamis et Feraulas, son voyage fut accourcy. Apres avoir embrassé Ligdamis, dont la rencontre le surprit agreablement, car ils s'estoient tousjours fort aimez, s'estant rendu conte de ce qu'ils alloient faire, ils s'en retournerent tous trois au Chasteau d'Hermes, où ils furent reçeus avec une joye extréme : estant mesme assez difficile de dire qui avoit plus de satisfaction de voir Ligdamis, ou de son Pere, ou du Prince Artamas. Depuis cela, l'affaire dont il s'agissoit n'eut plus de difficulté : parce que dés que Ligdamis eut raconté à son Pere, de quelle façon Cyrus l'avoit traitté, et de quelle maniere sa Soeur et les Dames qui estoient avec elle estoient servies, son coeur se trouva tout changé : principalement quand Ligdamis adjousta que Cyrus ne demandoit passage que pour autant de Troupes qu'il en faloit, pour delivrer les deux princesses captives : et qu'il luy avoit engagé sa parole, de donner la paix à la Lydie, s'il les delivroit par son moyen. Apres cela ce gouverneur n'ayant pas la force de s'opposer au Prince Artamas, à Ligdamis, et au bien de sa Patrie, il accorda ce qu'on souhaitoit de luy : de sorte que le Prince de Phrigie s'en retourna tres satisfait. Il voulut obliger Ligdamis à demeurer aupres de son Pere, afin de l'entretenir dans les sentimens où il l'avoit mis mais il

   Page 2666 (page 582 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne le voulut pas ; disant qu'il seroit indigne du traitement qu'il avoit reçeu de Cyrus, s'il ne retournoit pas vers luy. Artamas voulut encore luy resister : toutesfois la generosité de Ligdamis estant fortifiée par un sentiment d'amour, il l'emporta, et fit ce qu'il avoit resolu. Ils retournerent donc vers Cyrus, qui les receut avec une extréme joye : aprenant d'eux l'heureux succés de leur negotiation. Artamas remercia ce Prince du favorable traitement que Ligdamis en avoit receu : et Ligdamis voulant recommencer de s'en louer tout de nouveau, força la modestie de Cyrus à luy imposer silence. Mais pour le faire de meilleure grace, il ne les empescha de parler de luy, qu'en parlant luy mesme des obligations qu'il leur avoit : d'avoir mis les choses en estat de pouvoir esperer de delivrer bien tost Mandane. Artamas qui n'estoit pas moins interessé que luy en cette rencontre, ne pouvoit souffrir qu'il luy rendist grace de ce qu'il avoit fait : et Ligdamis trou liant qu'il estoit luy mesme tres obligé, et à l'un et à l'autre de ces Princes, ne pouvoit non plus se resoudre à recevoir les remercimens qu'ils luy faisoient. Durant cette contestation de civilité, le Roy d'Assirie ayant sçeu leur retour, vint chez Cyrus, comme il estoit prest d'envoyer vers luy, pour luy aprendre comment leur negociation avoit reüssi : de sorte que partageant la joye de son illustre Rival, et esperant aussi bien que luy de voir Mandane delivrée ; il donna aussi mille marques de gratitude, aux negociateurs de cét te entreprise : n'ayant presques plus les uns et les autres d'autre inquietude, que l'impatience de recevoir les advis que les Amis de Menecée devoient donner du depart des princesses, et de

   Page 2667 (page 583 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'Escorte qu'elles auroient. Artamas qui n'estoit pas moins amoureux qu'eux, n'avoit pas aussi moins de satisfaction : et il avoit mesme tant de joye, d'esperer de delivrer sa chere Palmis sans combattre le Roy son Pere : qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit dans le coeur l'esperance qu'il donnoit aux autres. Ligdamis de son costé, esperant plustost la possession de Cleonice si la paix se faisoit, que durant une longue guerre, partageoit le plaisir de ces Princes avec plus de sensibilité :

La rencontre d'Anaxaris

cependant le Prince Artamas ayant demandé la permission d'aller rendre conte au Roy son Pere de ce qu'il avoit fait, et le Roy d'Assirie voulant jouïr hors de la presence de son Rival, de toute la douceur que l'esperance de voir bien tost Mandane en liberté luy donnoit, s'en alla aussi : de sorte que comme Ligdamis et Sosicle suivirent le Prince de Phrigie, Feraulas demeura seul avec Cyrus. Il est vray que c'estoit la plus agreable compagnie qu'il pust avoir : puis que c'estoit luy seul qui avoit tousjours eu le secret de sa passion. Car encore que Chrisante n'eust pas ignoré tout ce qui luy estoit advenu, ce n'avoit pourtant esté qu'à Feraulas à qui il avoit descouvert tous les sentimens de son ame : comme estant d'un âge et d'une humeur à excuser tous ses transports et toutes ses foiblesses. Aglatidas estant alors arrivé, ne changea pourtant pas la conversation : car il avoit toutes les qualitez que Cyrus vouloit à un confident de son amour. Il avoit de l'esprit ; son ame estoit tendre ; et il connoissoit cette passion par sa propre experience. Si bien que Cyrus s'entretenant avecque luy et avec Feraulas, de l'estat ou il voyoit les choses ; il y employa deux heures fort agreablement.

   Page 2668 (page 584 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cette conversation auroit mesme duré plus long temps, si le Roy de Phrigie ne l'eust interrompuë ; par une visite qu'il voulut rendre à Cyrus, pour luy tesmoigner la joye qu'il avoit, de sçavoir que le voyage de son Fils avoit si bien reüssi Le reste du jour se passa donc de cette sorte : et le lendemain Cyrus resolut avec le Roy d'Assirie et le Prince Artamas, quelles seroient les Troupes qu'ils choisiroient pour cette expedition secret te, quand il en seroit temps. Apres quoy Cyrus qui estoit le plus obligeant Prince de la Terre, ayant fait apeller Ligdamis, qui s'estoit contenté d'escrire à Cleonice, et qui n'avoit osé demander si tost la permission de l'aller voir ; il luy dit tout bas en souriant, qu'il l'advertissoit qu'il n'estoit plus son prisonnier : de sorte, luy dit-il, que ce n'est pas estre bon esclave de Cleonice, que de ne l'aller pas visiter : Ligdamis respondit à cela, que ces deux captivitez n'estant pas incompatibles, il le supplioit de croire qu'il ne songeoit non plus à sortir de ses chaines, que de celles de cét te belle Personne : mais que puis qu'il luy en donnoit la permission il iroit la voir, et en effet il y fut. Le jour suivant, Cyrus accompagné de Phraarte, qui ne manquoit jamais guere une semblable occasion, fut aussi visiter la Reine de la Susiane, et la Princesse Araminte : il trouva la premiere un peu moins triste, par l'esperance qu'Araspe luy avoit donnée : mais il trouva Araminte dans une melancolie extraordinaire, dont elle ne pouvoit trouver d'autre cause, que la continuation des mesmes malheurs qu'elle supportoit : quelque fois plus constamment. Cyrus fit ce qu'il pût pour la consoler : mais il estoit fort difficile que n'ayant point de nouvelles de Spitridate, elle pust

   Page 2669 (page 585 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre capable de satisfaction. La veuë mesme de Cyrus, toute agreable qu'elle luy devoit estre, par cette prodigieuse ressemblance qui estoit entre ce Prince et Spitridate, augmentoit plustost son chagrin en l'humeur où elle estoit ce jour là, qu'elle ne le diminuoit. Car quand elle venoit à penser, que ce Prince si admirablement bien fait, si honneste homme, et si genereux estoit mort, prisonnier, ou infidelle : elle estoit contrainte de faire un grand effort sur elle mesme, pour détacher son esprit d'une si fascheuse pensée ; de peur de donner des marques trop visibles de sa foiblesse. Elle aimoit toutesfois bien mieux que la presence de Cyrus remist dans son ame tant de tristes pensées, que de ne voir que Phraarte aupres d'elle : qui par la passion qu'il avoit dans le coeur, luy donnoit mille inquietudes par la seule pensée qu'elle avoit, que ses yeux auroient fait un ennemy à Spitridate, en assujettissant Phraarte : de for te que l'amour de ce Prince luy estoit encore plus insupportable, par la haine qu'elle prevoyoit qu'il auroit un jour pour son illustre Rival, que par elle mesme. Apres que Cyrus eut fait sa visite de longueur raisonnable, il quitta Araminte : et pour obliger Ligdamis, il fut à l'Apartement où l'on avoit logé les Prisonnieres d'Ephese, à qui il fit cent civilitez : mais principalement à la Soeur et à la Maistresse de Ligdamis. En sortant de là il apella Araspe, qu'il avoit remarqué estre fort triste : et comme il s'imagina que peut-estre cette melancolie venoit de ce que l'employ qu'il luy avoit donné ne luy plaisoit pas et l'ennuyoit : comme il l'aimoit fort, il eut la bonté de luy demander s'il estoit las d'estre prisonnier luy mesme en gardant des Prisonnieres ? parce que si cela estoit,

   Page 2670 (page 586 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il mettroit quelque autre à sa place. Araspe sur pris du discours de Cyrus, au lieu de luy en rendre grace, luy demanda avec empressement, si la Reine de la Susiane, ou la Princesse Araminte s'estoient pleintes de luy ; et s'il seroit assez malheureux pour leur avoir despleû en quelque chose ? Mais Cyrus luy ayant respondu que non ; et qu'au contraire elles s'en loüoient, il le suplia donc de luy laisser cét employ, et le remercia alors de la bonté qu'il avoit pour luy en cette rencontre. Ce fut toutesfois d'une maniere qui fit croire à Cyrus qu'Araspe avoit quelque desplaisir secret qu'il ne vouloit pas luy dire : si bien que sans y faire une plus grande reflexion, il monta à cheval, et s'en retourna au Camp. En y allant, il aperçeut dans un chemin de traverse, deux hommes à cheval qui venoient vers le lieu où il estoit : et comme ils marchoient beaucoup plus viste que luy, et qu'ils estoient assez proche, ils l'eurent bien-tost joint. Mais à peine un de ces deux Estrangers eut il jette les yeux sur Cyrus, que voyant l'honneur qu'on luy rendoit, il demanda à quelqu'un de ceux qui le suivoient, qui il estoit ? et comme on luy eut respondu que c'estoit Cyrus, cet Estranger surpris de ce qu'on luy disoit, s'arreste ; descend de cheval ; et se presente à Cyrus, comme ne doutant pas d'en devoir estre connu. De sorte que luy adressant la parole : Seigneur, luy dit-il, souffrez que je vous demande pardon, de ne vous avoir pas rendu l'honneur que je vous devois en une occasion où je vous rendis du moins tout le service que je vous pouvois rendre. Cyrus regardant cet Estranger, qu'il vit estre admirablement bien fait, fit ce qu'il pût pour rapeller dans sa me moire l'idée de son visage : mais bien loin de se

   Page 2671 (page 587 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

souvenir de l'avoir veu, la physionomie de ce jeune cavalier fut si nouvelle à ses yeux, qu'il conclut en luy mesme avec certitude qu'il le trompoit. Si bien que luy respondant tres civilement, il luy dit qu'il ne se souvenoit point de l'avoir veu : et que par consequent il croyoit qu'il se méprenoit luy mesme : puis que ce n'estoit guere sa coustume, d'oublier des gens qui avoient sur le visage un carractere de Grandeur, comme il le voyoit sur le sien. En fuite dequoy, le faisant remonter à cheval, et le priant de luy dire quand, et en quel lieu il croyoit l'avoir veu ? cet agreable Estranger luy dit en mesme langage qu'il avoit desja passé, qui estoit Grec un peu corrompu ; qu'il avoit eu le bonheur de le rencontrer dans un Bois qui estoit en Paphlagonie : n'ayant qu'un Escuyer avecque luy, et estant attaqué par six hommes, de la violence desquels il avoit tasché de le deffendre. Je ne sçay, luy dit Cyrus, si je ne devrois point vous laisser en l'erreur où vous estes, de peur d'estre soupçonné de ne vouloir pas reconnoistre un bien fait : neantmoins pour vous détromper, et m'empescher en mesme temps d'estre accusé d'ingratitude, sçachez genereux Estranger, que je m'engage à vous recompenser autant que je le pourray, du service que vous avez rendu à celuy pour qui vous me prenez. Mais apres cela, je vous aprendray qu'il y a un Prince au monde à qui je ressemble de telle sorte, qu'en divers lieux de la Terre, nous avons esté pris l'un pour l'autre : c'est pour quoy, comme je ne doute pas que ce ne soit luy que vous avez secouru, et que je m'interesse extrémement en sa vie et en sa fortune ; faites moy la grace de me dire ce que vous en sçavez,

   Page 2672 (page 588 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et en quel lieu et en quel estat vous l'avez laissé. Pendant que Cyrus parloit ainsi, cet Estranger le regardant plus attentivement, remarqua en effet quelque difference de l'air de son visage, à ce luy de la personne à qui il avoit sauvé la vie : si bien que ne doutant point du tout de la verité des paroles de Cyrus, de qui la reputation luy estoit mesme trop connue, pour luy permettre de le soupçonner d'un mensonge si lasche ; Seigneur, luy dit-il, je vous demande pardon, d'avoir plustost creu mes yeux que ma raison, qui me disoit en secret que le vainqueur de la plus grande partie de l'Asie, ne pouvoit pas s'estre trouvé en estat de devoir la vie à un malheureux Estranger comme moy. Celuy à qui vous l'avez sauvée, reprit-il, est si brave, que je vous tiens plus glorieux de la luy avoir conservée, que si je vous la devois : puis qu'à parler sincerement, ce que j'ay au dessus de luy, est plustost un present de la Fortune, qu'un effet de ma valeur. Ce pendant, contentez de grace ma curiosité : et me dites precisément, tout ce que vous sçavez de luy. Mais pour me le dire plus agreablement (adjousta Cyrus d'une maniere tres obligeante) aprenez moy le nom et la qualité de son Liberateur, afin que je ne manque pas à luy rendre ce qui luy est deu. Seigneur, luy dit cét Inconnu, mon nom est Anaxaris : mais pour ma condition, je vous suplie de ne vouloir pas m'obligera vous la dire precisément. Je pourrois si je voulois vous la desguiser, en vous disant un mensonge avantageux ou desavantageux pour moy : mais comme je ne veux recevoir de vous que l'estime dont je me rendray digne par mes actions et par mes services, je ne veux ny m'abaisser ny m'eslever.

   Page 2673 (page 589 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en vous donnant une idée de ma qualité trop basse ou trop haute. C'est pourquoy sans vous parler davantage de ce que je suis, je vous diray que le bruit de vostre Nom m'ayant fait quiter ma Patrie, pour venir estre moy mesme le tesmoin de tant de miracles que la Renommée y a publiez de vous : en passant un soir dans un Bois qui est en Paphlagonie, je vy un homme assis au pied d'un arbre, qui parloit avec un autre, qui n'estoit qu'à deux pas de luy : et qui sembloit regarder si deux chevaux qui estoient à eux, ne se destachoient point du Tronc d'un Pin où ils estoient en effet attachez. Comme l'air du visage de celuy qui paroissoit estre le maistre de l'autre me sembla extrémement Grand, je le regarday si attentivement, que je creus estre obligé de le salüer, comme je fis : cet Estranger qui me parut estre fort triste, me rendant mon falut tres civilement, fit une si sorte impression dans mon esprit, que je me retournay trois fois pour le regarder encore. Mais à la derniere, je vis sortir six hommes de divers endroits du Bois, qui s'eslançant tout d'un coup sur luy, ne luy donnerent qu'à peine le loisir de se lever ; d'aller à son cheval ; et de mettre l'espée à la main : ce qu'il fit pourtant si promptement, et si courageusement, que vous ne devez pas vous estonner, Seigneur. si lors qu'on m'a dit que vous estiez Cyrus, je n'ay pas encore cessé de croire que c'estoit vous que j'avois eu le bon-heur de servir ; car il est vray que je n'ay jamais veu tant de coeur en personne qu'en cét illustre Inconnu. Je n'eus donc pas plustost veu qu'on l'attaquoit avec avantage, que je fus à luy, en luy criant que je mourrois pour sa deffence : et en effet je me resolus

   Page 2674 (page 590 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si determinément à seconder sa valeur, que je fis sans doute des choses que je n'aurois pas faites, si son exemple ne m'y eust porté. Tant y a, Seigneur, qu'apres un combat assez long, nous nous desgageasmes de ces assassins : il en demeura quatre fut la place, et deux s'enfuirent : il est vray que ce vaillant Inconnu que j'avois assisté, le trouva estre blessé en deux endroits, par deux coups qu'il avoit reçeus durant qu'il montoit à cheval : de sorte que voyant qu'il avoit besoin d'estre secouru, je luy demanday en quel lieu il vouloir estre conduit ? comme il est aussi civil que vaillant, il me remercia de l'assistance que je luy avois rendue, en des termes qui faisoient aisément remarquer la fermeté de son esprit. Il voulut mesme me dispenser de celle que je luy voulois encore rendre : me disant que sa vie dont je voulois prendre tant de soin, n'estoit pas assez heureuse, pour me donner tant de peine à la luy vouloir conserver. Je ne laissay pourtant pas de m'obstiner à ne le vouloir point abandonner : et en effet je le conduisis jusques à la premiere habitation, qui n'estoit qu'à quatre ou cinq stades du lieu ou nous estions. Par bon heur il y avoit un Vilage qui n'en estoit pas fort esloigné, ou son Escuyer fut querir un Chirurgien qu'il sçavoit qui y demeuroit : car je compris qu'il y avoit desja quelque temps que cet illustre blessé estoit en ce lieu là, sans en pouvoir descouvrir la raison : tant parce qu'il estoit trop melancolique, pour oser luy demander une chose qu'aparemment il n'auroit pas dite à un Inconnu, que parce que je ne fus aupres de luy que jusques à ce que ce Chirurgien qu'on estoit allé querir l'eust pensé. Je luy offris pourtant d'y demeurer plus longtemps,

   Page 2675 (page 591 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais il ne le voulut pas : joint que voyant que les gens de cette maison en avoient beaucoup de soin, je me resolus avec moins de peine à luy obeïr. Il voulut sçavoir mon nom, et je luy dis comme à vous que je m'apellois Anaxaris : mais comme il estoit desja tard, je fus contraint de passer la nuit en ce lieu là : et je fus mis dans une Chambre qui touchoit la sienne. Le Chirurgien me dit que tes blessures n'estoient pas mortelles : mais qu'il voyoit une si profonde melancolie sur son visage, qu'il craignoit que la fiévre ne luy prist, et qu'une maladie se joignant à ses blessures, ne luy donnast beaucoup de peine à le guerir. Comme je couchay à une Chambre qui touchoit la sienne, ainsi que je l'ay desja dit, et que la separation n'en estoit que de planches, l'entendis qu'il passa la nuit sans dormir : il parla mesme diverses fois fort haut, sans que je pusse presque entendre rien, si non qu'il prononçoit fort souvent un certain nom d'Araminte. Je compris pourtant qu'il se pleignoit de quelque belle Personne qui s'apelle ainsi : car il s'escria plusieurs fois, Araminte, infidelle Araminte, pourquoy ne puis-je t'oublier ? ces pleintes m'ayant donné une nouvel le curiosité de sçavoir qui estoit celuy que j'avois servy, je m'en informay à son Escuyer devant que de partir : mais il me tesmoigna qu'il avoit un ordre si exprés de son maistre de ne le dire à personne, que je ne l'en pressay plus : et je partis enfin sans sçavoir autre chose de luy, que ce que je viens de vous en dire : m'estant cependant demeuré une si grande estime pour ce vaillant homme, que croyant l'avoir trouvé, lors que le vous ay abordé, j'en ay eu une joye extréme.

   Page 2676 (page 592 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais, Seigneur, adjousta cét agreable Estranger, j'ay pourtant en beaucoup de satisfaction de m'estre trompé : et l'aime encore mieux avoir eu l'honneur d'estre connu de vous, que d'avoir eu le plaisir de trouver celuy pour qui je vous ay pris. Le Prince Spitridate, repliqua Cyrus, est d'un merite si rare, que je ne me fascherois pas quand vous me le prefereriez : puisque vous ne se riez en cela, que ce que la raison voudroit. Ce pendant pour vous tenir ma parole, genereux Anaxaris, je vous declare que je vous suis aussi obligé, de la vie que vous avez conservée a Spitridate, que si vous aviez deffendu la mienne : c'est pourquoy je vous dis, en presence de tous ceux qui me peuvent entendre, que vous serez en droit de m'accuser d'ingratitude, si je ne vous rends pas tous les offices que l'on a lieu d'attendre d'un Prince que l'on a obligé. Anaxaris respondit à un discours si civil, avec une soûmission extréme, mais qui n'avoit pourtant rien de bas : au contraire, il parut par sa responce, quoy que tres respectueuse, qu'il estoit accoustumé à faire plustost des graces qu'à en recevoir. De sorte que Cyrus en conçevant une grande opinion, forma le dessein d'avoir un soin particulier de luy : et en effet il donna ordre qu'on le mit à une de ses Tentes, et qu'il fust traité comme un homme de haute condition tel qu'il paroissoit estre. Mais si Cyrus estoit bien satisfait d'Anaxaris, Phaarte ne l'estoit pas tant : car comme il estoit persuadé que si Spitridate eust esté mort, il auroit peut-estre trouvé Araminte plus favorable : tout brave qu'il estoit, il eut l'injustice d'avoir quelque secrette aversion pour Anaxaris, dés qu'il sçeut qu'il avoit sauvé la vie de son

   Page 2677 (page 593 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rival. Cyrus estant arrivé au Camp, eut envie d'envoyer dire à la Princesse Araminte, une partie de ce qu'il avoit sçeu de Spitridate : luy desguisant un peu l'autre, et le faisant encore moins blessé qu'il ne l'avoit esté en effet : Mais comme ce recit avoit esté fait devant plusieurs Personnes, il ne jugea pas qu'il fust aisé de le pouvoir. Neantmoins croyant qu'elle auroit encore plus de consolation de sçavoir que Spitridate estoit blessé, et qu'il l'aimoit tousjours, que de le croire mort ou infidelle, comme elle faisoit quelquesfois : il envoya enfin Feraulas pour luy aprendre qu'il y avoit environ un mois qu'un Estranger qui estoit arrivé au Camp, avoit rencontré Spitridate : car Anaxaris avoit dit qu'il y avoit justement ce temps là qu'il avoit secouru ce Prince, Feraulas obeïssant à son maistre fut aussi-tost trouver Araminte : qui d'abord eut une joye extréme, de sçavoir que l'on avoit veu Spitridate. Mais ne se contentant pas de ce que Feraulas luy disoit, et voulant elle mesme voir celuy qui l'avoit veu ; comme elle remarqua qu'il ne luy accordoit pas positivement ce qu'elle vouloit, elle s'imagina des choses si funestes de Spitridate, que Feraulas luy promit de suplier Cyrus de sa part, de luy faire voir celuy qui avoit aporté cette nouvelle : et en effet estant retourné au Camp, et s'estant aquité de sa commission, Cyrus pria Anaxaris le lendemain de vouloir faire une visite à l'illustre Princesse Araminte, de qui le Prince Spitridate se pleignoit avec tant d'injustice : le conjurant toutesfois, de vouloir le faire un peu moins blessé qu'il ne l'avoit esté effectivement. La precaution de Cyrus fut neantmoins inutile : car comme Phraarte estoit bien aise qu'elle creust

   Page 2678 (page 594 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Spitridate mort, il avoit desja fait dire chez elle, par une Femme d'Armenie qu'il avoit mite aupres de cette Princesse, du temps qu'elle estoit à Artaxate, et qui estoit absolument à luy ; que Spitridate avoit esté laissé comme mort, et hors de pouvoir d'eschaper : de sorte qu'Araminte ne pensa jamais croire Anaxaris, lors mesme qu'il luy dit la verité toute pure. Cyrus aprenant son desespoir, fut la consoler, et l'assurer qu'Anaxaris ne luy avoit parlé de Spitridate que comme il luy en parloit à elle : mais pour luy tesmoigner encore combien son repos luy estoit cher, apres s'estre bien fait marquer l'endroit où Anaxaris avoit laissé Spitridate ; il fit venir le Prince de Paphlagonie, et le pria de vouloir envoyer quelqu'un des siens, pour sçavoir precisément ce qu'estoit devenu cét illustre Prince. Araminte remercia Cyrus, avec toute la civilité que sa douleur luy pouvoit permettre : la Reine de la Susiane eut un soin tout particulier d'elle en cette occasion : Cleonice et toutes ses Amies ne l'abandonnerent pas non plus : et à la reserve de Phraarte, tout le monde partageoit son desplaisir. Il est vray que s'il n'en eut point de l'accident arrivé à Spitridate, il en eut assez de la civilité qu'Araminte eut tousjours pour Anaxaris, depuis qu'elle sçeut qu'il avoit elle le Liberateur de son Amant. Joint aussi qu'elle commença de le traiter encore plus mal qu'à l'ordinaire : s'imaginant que ce ne pouvoit estre que pour luy, que Spitridate l'avoit nommée infidelle. Ainsi la maligne joye que Phraarte avoit euë du malheur de son Rival, ne luy dura pas long-temps : et il souffrit alors tout ce que l'amour et la jalousie peuvent faire endurer.

Rencontre de Mandane et de Cyrus

Le choix d'une bonne tactique

Cependant Cy rus, le Roy d'Assirie, et le Prince Artamas,

   Page 2679 (page 595 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

commençant de s'impatienter, de ne recevoir point les advis que les Amis de Menecée, et ceux de Timocreon leur devoient donner d'Ephese et de Sardis, ne parloient plus d'autre chose : mais à la fin ceux qu'ils attendoient estant arrivez, ils sçeurent que le départ des princesses estoit assurément differé de huit jours : marquant precisément le jour et l'heure qu'elles devoient sortir d'Ephese ; nommant les Chefs des Troupes qui les devoient escorter ; et disant enfin toutes choses si particulièrement, que ces Princes eurent lieu de prendre leurs mesures si justes, qu'ils pouvoient croire que leur entreprise ne pouvoit manquer. Il y eut pourtant quelque dispute entre eux, pour l'execution de la chose : car le Prince Artamas, qui connoissoit tres bien le pais, disoit qu'il faudroit partager leurs Troupes : en mettre une partie dans le Bois par où les princesses devoient passer, et cacher le reste derriere un Tertre assez eslevé, qui estoit couvert d'arbres, et qui estoit à la gauche au milieu de la plaine que le grand chemin d'Ephese à Sardis traversoit : afin que lors que les Chariots des princesses seroient juste ment entre le Bois et ce Tertre, et presques vis à vis du Chasteau d'Hermes, où l'on auroit aussi laisse des gens ; ils pussent enveloper le Roy de Pont, en luy coupant chemin de toutes parts : et faire passer la Riviere à ces princesses, presques auparavant que leurs ennemis eussent eu le temps de se reconnoistre. Cyrus comprenant mieux l'assiette du lieu, que le Roy d'Assirie ne la comprenoit, tomba d'accord de ce que proposoit le Prince Artamas : mais pour luy, il dit que ce n'estoit point là son advis : qu'au contraire, en se separant, c'estoit le moyen d'estre vaincus

   Page 2680 (page 596 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les uns apres les autres : qu'ainsi il valoit bien mieux faire un grand effort tout d'un coup, que d'avoir recours à la ruse. Le Prince Artamas soûtint encore son opinion, et Cyrus l'appuya aussi de plu sieurs raisons, mais ce Prince violent ne se voulant pas rendre, il y eut une contestation assez forte entr'eux. Ligdamis fut mesme apellé à ce Conseil, et comme connoissant mieux le païs qu'aucun autre, et comme estant fort entendu à la guerre. Mais comme il s'agissoit d'une chose où il alloit du bonheur ou de l'infortune des trois plus Grands Princes du monde : il avoit quelque peine à se resoudre de donner un conseil qui pourroit n'estre pas heureux. De sorte que ne parlant pas precisément, quoy qu'il panchast du costé de Cyrus et d'Artamas, le Roy d'Assirie ne laissa pas d'en prendre de nouvelles forces, et de s'obstiner plus que devant : si bien qu'il sur resolu que l'on envoyeroit Chrisante au delà de la Riviere, luy qui connoinssoit admirablement tous les avantages ou les desavantages des postes qu'il faloit occuper, afin qu'il donnast encore son advis, apres les avoir reconnus. Mais à peine cette resolution fut-elle prise, que le Roy d'Assirie n'en estant pas encore satisfait, dit que pour luy il ne se fieroit qu'à ses propres yeux, d'une chose d'où dépendoit la liberté de Mandane : et qu'ainsi il iroit avec que Chrisante et Ligdamis, qui devoit estre son guide : afin de voir s'il avoit tort ou s'il avoit raison. Le Roy d'Assirie n'eut pas plustost dit cela, que le Grand coeur de Cyrus ne pouvant souffrir que son Rival luy pust reprocher qu'il se fust expose plus que luy, pour la liberté de Mandane ; fit qu'il ne contesta plus, quoy qu'il n'ignorast pas que ce qu'il alloit faire estoit contre les regles de la prudence, et

   Page 2681 (page 597 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit mesme inutile : estant certain que le Prince Artamas sçavoit assez bien la guerre, pour se confier à luy d'une semblable chose, et qu'il luy faisoit si bien comprendre. C'est pourquoy il dit au Roy d'Assirie, qu'il iroit aussi bien que luy : le Prince Artamas voulant aussi estre de la partie, afin de leur faire voir precisément comment il entendoit la chose. Il fut donc resolu qu'ils partiroient le soir mesme, avec des habillemens et des armes peu remarquables : qu'ils ne meneroient pas plus de deux cens chevaux, qu'ils laisseroient aupres du Chasteau d'Hermes : n'en faisant passer que cinquante seulement, pour aller reconnoistre les divers postes où le Prince Artamas avoit soûtenu qu'il falloit mettre leurs gens. Cette resolution estant prise, Cyrus fit appeller le Roy de Phrigie, pour luy laisser ordre de prendre soin de toutes choses : disant seulement à tous ses Capitaines qu'il estoit allé visiter les divers Quartiers de son Armée. Cependant la chose ne put se faire si secretement, que quelques-uns ne soupçonnassent qu'il y avoit quelque autre dessein que l'on ne disoit pas : de sorte que Tigrane et Phraarte, se rangeant auprés de Cyrus, et ne l'abandonnant point, il fut contraint de leur faire part de son secret : leur disant que si ç'eust esté pour combatre, il n'auroit pas voulu se passer de leur assistance : mais que ne s'agissant que d'aller seule ment reconnoistre le lieu du combat, il avoit voulu leur espargner une peine où il n'y avoit point de gloire à aquerir. Neantmoins ils ne purent se resoudre à faire ce qu'il voulait : et il falut qu'il consentist qu'ils fussent de la partie. Aglatidas, Adusius, Feraulas, Ligdamis, Chrisante, Sosicle, Tegée, et Artabase, en furent aussi : et il ne fut

   Page 2682 (page 598 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas mesme jusques à l'Inconnu Anaxaris, qui sçachant que Cyrus partoit, ne luy demandast la permission de le suivre, qu'il ne put luy refuser, tant il la luy demanda de bonne grace. Cyrus, le Roy d'Assirie, et le Prince Artamas partirent donc, des que la nuit fut venuë : voulant sortir du Camp à cette heure là, afin que les espions que Cresus pouvoit avoir dans l'Armée, ne pussent pas l'advertir de quel costé Cyrus estoit allé. Ligdamis accompagné de Sosicle seulement prit le devant, pour aller preparer son Pere à donner passage aux cinquante chevaux qui devoient passer de l'autre costé de la Riviere : et en effet ces Princes reglerent si bien leur marche, qu'ils arriverent à quatre stades du Chaste au d'Hermes, le lendemain à deux heures de nuit : où ils firent al te, suivant ce qu'ils estoient convenus avec Ligdamis, qui les joignit un quart d'heure apres, et qui dit à Cyrus que les choses estoient disposées à le recevoir : mais que comme il faloit de necessité qu'il fust jour, pour pouvoir faire ce qu'il vouloit, il jugeoit à propos qu'il se reposast dans le Chasteau, jusques à ce que la nuit fust passée : et en effet le conseil de Ligdamis fut suivy. Cyrus et tous les Princes qui l'accompagnoient furent donc au Chasteau d'Hermes, où ils furent reçeus sans ceremonie, de peur de donner connoissance de la chose aux Soldats, à qui on disoit que c'estoient des gens de Cresus desguisez : qui ayant passé par un endroit de la Riviere, venoient de reconnoistre quelqu'un des Quartiers de Cyrus, et repasser ce Fleuve en ce lieu là. Ce n'est pas que les soldats ne fussent fort affectionnez à leur gouverneur, mais on ne vouloit pas bazarder la chose : de sorte que Cyrus passa, la nuit dans le

   Page 2683 (page 599 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Chasteau comme s'il eust esté un des Capitaines de Cresus. Cependant comme personne ne se coucha, dés que les premiers rayons du Soleil commencerent de blanchir les nuës du costé de l'Orient, Cyrus montant à cheval le premier, suivy du Roy d'Assirie, du Prince Artamas, de Tigrane, de Phraarte, d'Aglatidas, d'Anaxaris, de Feraulas, d'Artabase, de Ligdamis, de Chrisante, d'Adusius, de Sosicle, de Tegée, et des cinquante cavaliers qui luy faisoient Escorte, paf sa le Pont du Chasteau d'Hermes, pour aller voir le lieu où il esperoit devoir bien-tost delivrer sa chere Mandane. Le Prince Artamas pour faire voir au Roy d'Assirie qu'il avoit eu raison, mar chant entre Cyrus et luy, leur monstra de la main dés qu'ils furent au bout du Pont, le Tertre couvert d'Arbres, qui s'eslevoit dans la Plaine, au delà du grand chemin ; le Bois qui estoit à la droite ; et le chemin d'Ephese ; qui alloit en baissant vers la gauche : leur faisant voir alors si clairement que ce qu'il avoit proposé estoit bien imaginé, que si le Roy d'Assirie ne se rendit pas encore, ce fut plustost par opiniastreté, que par raison. Chrisante fort entendu en de semblables choses, dit pour fortifier l'advis d'Artamas, que l'entreprise ne se pouvoit executer autrement : parce que si les premieres Troupes qui conduiroient les princesses, apercevoient d'abord un gros si considerable comme seroit le leur, si tous leurs gens estoient joints ; elles ne manqueroient pas d'en advertir le Roy de Pont en un instant, en faisant passer la parole de rang en rang jusques à luy ; et qu'ainsi comme il ne s'agissoit pas de gagner une Bataille, mais de conserver la Princesse qu'il aimoit, il estoit à croire

   Page 2684 (page 600 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que ce Roy la feroit retourner sur ses pas, pendant qu'il feroit ferme avec toutes ses Troupes : si bien que hors de faire une embuscade de la maniere dont le Prince Artamas l'avoit proposé, il n'y avoit point lieu d'esperer un bon succés de cette entreprise. Neantmoins le Roy d'Assirie ne se voulant pas encore rendre, dit qu'il estoit persuadé que ceux qui viendroient du costé d'Ephese, pourroient descouvrir les gens de guerre qui seroient derriere le Tertre : et quoy qu'on luy fist remarquer que le chemin baissoit de ce costé là, et que ce Tertre faisant un demy rond il n'estoit pas possible qu'ils pussent estre aperçeus ; neantmoins il voulut y aller, et ils y furent tous aussi bien que luy. Apres qu'Artamas luy eut fait remarquer qu'il s'estoit trompé, ils furent encore reconnoistre le Tertre : et ils observerent mesme si la Plaine à l'endroit qu'il la faudroit traverser pour aller attaquer ceux qui seroient dans le chemin, n'avoit point quelque défilé capable d'empescher la cavalerie d'aller viste, comme il faudroit qu'elle fist pour surprendre les ennemis, et pour esviter les coups de trait le plustost qu'ils pourroient. En suite ils furent tous dans le Bois, et s'y enfoncerent mesme assez avant, pour en reconnoistre toutes les advenuës et toutes les sorties : Chutante leur disant qu'il ne faloit pas moins songer à ce qu'ils feroient s'ils estoient vaincus, qu'à ce qu'il faloit faire pour vaincre. Ils n'entrent pourtant pas tant tardé dans ce Bois, si ce n'eust esté que pour cette raison : mais le Prince Artamas ayant proposé qu'il faudroit que le Pere de Ligdamis fist tenir un Bateau en un endroit ou ce Bois s'estend jusques au Fleuve, afin que si par hazard les ennemis se rendoient maistres du Pont,

   Page 2685 (page 601 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cela ne les empeschast pas de pouvoir faire passer leurs princesses, pendant que pour les en chasser, ils seroient passer de nouvelles Troupes par le Chasteau d'Hermes, qui en cas que la chose allast ainsi, se declareroit, ne pouvant pas faire autrement : la proposition d'Artamas ayant semblé bonne, ils furent donc reconnoistre le lieu où il faudroit aller chercher ce Bateau, qui estoit assez loin, parce que la Riviere serpente en cét endroit. En y allant, le Roy d'Assirie dit que du moins il faudroit donc avoir plusieurs Bateaux : mais Ligdamis répliqua à cela, que depuis que Cresus s'estoit resolu à la guerre, on n'en avoit laissé aucun sur cette Riviere, excepté un à chacun des Gouverneurs qui en gardoient les passages.

L'attaque inopinée de l'armée ennemie

Mais pendant qu'ils raisonnoient sur une entreprise dont ils croyoient que l'execution estoit retardée de plusieurs jours, et que Cyrus s'entretenoit de l'agreable pensée d'estre bien-tost le Liberateur de Mandane, le gouverneur du Chasteau d'Hermes, qui pour la seureté de tant de personnes illustres, avoit fait mettre une Sentinelle sur la plus haute de ses Tours, fut adverty qu'il paroissoit un gros de cavalerie, qui venoit du costé d'Ephese. Il n'eut pas plustost sçeu la chose, qu'apres s'en estre esclaircy luy mesme, il dépescha un des siens, pour aller dans le Bois donner advis à ces Princes de ce qu'il voyoit : donnant ordre à celuy qu'il envoya, dedire à Ligdamis qu'il les menast dans le fort du Bois, du costé de la Riviere, où ils pourroient demeurer en seureté, jusques à ce que ces Troupes fussent passées : qui à ce qu'il croyoit, s'en alloient au bord du Pactole, où se faisoit l'assemblée generale de toutes celles de Cresus. Cét homme

   Page 2686 (page 602 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

montant donc à cheval en diligence : et obeïssant à son maistre, fut dans ce Bois pour y chercher Cyrus : mais soit que la frayeur l'eust saisi, ou qu'il n'en sçeust pas bien les routes, au lieu d'aller où. Aparemment il le devoit trouver, il s'engagea dans un chemin qui l'en esloigna si soit, qu'en effet il ne le trouva point. Si bien que ce Prince suivy de tous ceux qui l'accompagnoient, sans sçavoir rien de ce qui se passoit, apres avoir resolu tout ce qu'il avoit à resoudre, et avoir fait consentir le Roy d'Assirie à ce que le Prince Artamas avoit proposé ; commença de reprendre le chemin qui le pouvoit conduire dans la Plaine, et de là au Chasteau d'Hermes. Mais il fut estrangement surpris, lors qu'apres avoir presque traversé tout le Bois, il commença d'entendre ce bruit sourd que font les pieds des chevaux d'un gros de cavalerie qui marche : de sorte que suivant le mouvement de son grand coeur, au lieu de s'arrester comme il eust peut-estre esté à propos, il s'advança devant les autres : et ne fut pas plustost au bord de la Plaine, qu'il vit un Escadron de cavalerie, à cinquante pas de luy : et en mesme temps il vit des gens de guerre vis à vis du Pont du Chasteau d'Hermes, et toute la Campagne couverte de divers corps de cavalerie et d'Infanterie. Cette ame intrepide ne pût toutesfois s'esbranler, à la veuë d'un objet si surprenant, et d'un peril si inesvitable : si bien qu'au lieu de se renfoncer dans le Bois en diligence, et de fuïr, la premiere action de Cyrus fut de s'arrester ; la seconde de tourner la teste, pour regarder s'il estoit suivy : et je ne sçay si la troisiesme n'eust pas esté de s'avancer pour aller chercher la mort en desesperé, si tout d'une voix le Prince Artamas,

   Page 2687 (page 603 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Tigrane, et Phraarte qui avoient aussi veu un instant apres luy ce qu'il avoit veu le premier, ne l'eussent forcé de prendre une route du Bois que Ligdamis leur enseigna. Ils ne purent pourtant pas s'y enfoncer trop avant : car comme ils avoient esté aperçeus par les troupes de Lydie, celuy qui estoit à leur teste, apres avoir fait faire alte au gros qu'il commandoit, fut luy mesme les reconnoistre avec cent chevaux : ne pouvant toutesfois s'imaginer que ce fussent des Troupes ennemies, à cause qu'il croyoit que Cyrus n'alloit point de passage sur la Riviere d'Hermes. Neantmoins pour ne rien negliger, il y fut, mais à peine eut-il fait vingt pas dans le Bois qui estoit fort clair en cét endroit, qu'il connut distinctement que ce n'estoient pas des Lydiens : et il remarqua de plus qu'ils n'estoient pas en grand nombre. De sorte qu'allant apres eux, et envoyant commander à ceux qu'il avoit laissez dans la Plaine qu'ils vinssent le joindre, afin de vaincre sans peine et sans peril : il en fut bien-tost assez proche pour lés attaquer : et d'autant plus que Cyrus marchant le dernier, comme ayant encore plus de repugnance à fuir que tous les autres, ne pût entendre si prés de luy des gens qui l'apelloient au combat, sans tourner teste, et sans mettre l'espée à la main : esperant mesme par cette action. De courage, faciliter la retraite de ses Amis et la sienne. Cyrus se tournant donc brusquement vers ce Capitaine Lydien, qui marchoit à la teste des siens ; il poussa son cheval vers luy, avec tant de vigueur, et l'attaqua le premier avec un action si menaçante et si fiere, qu'il le contraignit de parer en pliant, et de le reculer de quelques pas. Tous les siens mesme s'en arresterent un

   Page 2688 (page 604 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

instant : mais Cyrus ayant redoublé un second coup que ce Capitaine ne put parer, et qui fit voir un ruisseau de son sang à tous ceux qui le suivoient comme ce Prince voulut aller apres ses Amis, et prendre le mesme chemin qu'eux, il se vit environné de toutes parts, et sans aucun espoir d'eschaper. Il en tua pourtant un d'abord : mais la multitude l'auroit assurément accablé, si Feraulas qui pair bon heur avoit tourné la teste et avoit entreveu Cyrus en ce peril, n'y fust allé en appellant Chrisante à son secours, qui y fut en diligence aussi bien que le Prince Tigrane, Phraarte, Anaxaris, Aglatidas, Ligdamis, et plusieurs autres : car pour le Roy d'Assirie qui marchoit assez loin devant, avec le Prince Artamas et le reste, ils furent attaquez par un autre gros d'ennemis que l'on avoit envoyé pour leur couper chemin. Jamais il ne s'est entendu parler d'une pareille chose, à celle qui qui se passa dans ce Bois : car Cyrus sçachant que la liberté de Mandane, estoit attachée à la sienne et à sa vie, deffendit l'une et l'autre avec une valeur qui n'eut jamais d'esgale. Ceux qui l'attaquerent perirent presques tous de sa main : et peu de ceux qu'il attaqua, purent estre assez diligents à fuir, ou assez adroits à parer, ou assez vaillants pour luy faire resistance : de sorte que de tous ceux qui l'environnerent d'abord, il y en eut tres peu qui ne sentissent la pesanteur de son bras. La valeur de Tigrane se signala aussi en cette occasion, aussi bien que celle de Phraarte : et l'inconnu Anaxaris fit des choses si admirables, qu'elles le firent connoistre à Cyrus pour un des plus vaillants hommes du monde. Aglatidas, Ligdamis, Chrisante, et Feraulas, donnerent aussi des marques

   Page 2689 (page 605 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de courage prodigieuses, pour sauver leur illustre maistre : qui de son costé ne combattoit pas moins pour leur deffence que pour la sienne. Plus le nombre des ennemis croissoit, plus sa valeur devenoit redoutable : il se demestoit d'entre les Arbres avec une adresse merveilleuse : et son cheval obeïssant à sa main, secondoit si bien ses intentions, que diverses fois, s'il eust pu se resoudre de laisser ses Amis engagez, il eust pû se sauver : Mais comme son grand coeur n'y pouvoit consentir il combatoit opiniastrement, quoy que ce fust sans espoir de vaincre. En moins d'un quart d'heure, il se fit un rampart de corps morts ; tous les Troncs des arbres furent ensenglantez ; toute l'herbe fut couverte de sang ; et toute la Terre en fut mouillée. Tous les cavaliers qui se trouverent aupres de luy, perirent en cette occasion : et il y auroit assurément pery luy mesme, si les Dieux ne l'eussent voulu sauver de puissance absoluë. Apres avoir donc combatu tres long temps, ne voyant plus aupres de luy que Tigrane, Phraarte, Aglatidas, Chrisante, Ligdamis, Anaxaris, et Feraulas ; et jugeant que les coups des ennemis n'en pourroient plus fraper aucun qu'ils ne le touchassent sensiblement ; sa valeur redoubla encore : et il fit sans doute ce que luy mesme ne croyoit pas estre capable de faire. Mais à la fin le nombre des ennemis croissant tousjours, et un d'entre eux s'estant advisé de tüer son cheval s'il pouvoit, et l'ayant en effet blessé mortellement d'un grand coup d'espée qu'il luy enfonça dans les flancs : ce fut en vain que l'illustre Prince qui le montoit voulut le retenir : car ce fier Animal se sentant blessé, et la Nature faisant en luy un dernier effort, il emporta son maistre malgré qu'il en

   Page 2690 (page 606 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eust, à travers l'espaisseur des arbres et la multitude des ennemis jusques à vingt pas de là : où tombant mort tout d'un coup, Cyrus n'eut pas peu de peine à se desgager de dessous luy. Il en vint pour tant enfin à bout : mais en se relouant, il trouva qu'il n'avoit plus à la main qu'un tronçon de son espée, qui avoit esté rompuë par un tronc d'arbre, lors que son cheval l'avoit emporté si impetueusement. De sorte que se voyant un instant apres environné, et de plusieurs qui l'avoient suivy, et de plus de cent autres qui arrivoient encore tous frais ; il ne pût empescher que le Vainqueur de tant de Nations, ne fust vaincu une fois. Il voulut pourtant encore se deffendre, mais ce fut inutile ment : car cinq ou six s'estant jettez sur luy en un mesme instant, le saisirent et le firent prisonnier, sans qu'il eust receu aucune blessure. Tigrane, Phraarte, Chrisante, Aglatidas, Anaxaris, et Feraulas, voyant que Cyrus estoit pris, et qu'il leur estoit absolument impossible de songer à le delivrer, commencerent de ne songer plus qu'à se sauver eux mesmes s'ils pouvoient : à la reserve de Feraulas qui se laissa prendre, afin d'estre compagnon de la disgrace de son maistre. Pour les autres, ne faisant plus que parer en reculant vers l'espaisseur du Bois, ils furent si heureux, quoy qu'une partie d'entre eux fussent blessez, que lors qu'ils y furent, ceux qui les suivoient ayant oüy un grand bruit qui se faisoit à l'endroit où le Roy d'Assirie et le Prince Artamas combatoient, firent alte de peur de tomber en quelque embuscade : pendant quoy s'enfonçant dans le plus espais du Bois, en tirant du costé de la Riviere, ils s'y cacherent et s'y tindrent jusques à la nuit, à la reserve d'Anaxaris, de qui le cheval broncha et le fit prendre. Cependant le

   Page 2691 (page 607 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Roy d'Assirie, et le Prince Artamas, Artabase, Adusius, Sosicle, Tegée, et ce qu'ils avoient de cavaliers avec eux, avoient aussi fait une resistance prodigieuse : et avoient tant tüé de Lydiens, que leur propre valeur leur fut nuisible : parce que ceux contre qui ils combatoient voyant à quelles gens ils avoient à faire, avoient envoyé demander du secours. Si bien que voyant de toutes parts ennemis sur ennemis, et que plus il en tuoient, plus ils en avoient à combatre ; ils agirent comme des gens qui vouloient vanger leur mort, devant qu'elle fust arrivée, principalement Artamas : car outre l'interest general qu'ils avoient tous, à ne se laisser pas prendre s'ils pouvoient : il en avoit un particulier, à ne tomber pas sous la puissance de Cresus. Sosicle et Tegée le devoient aussi aprehender : mais non pas tant que le Prince Artamas. Cependant il ne pût esviter cette fatale destinée : et apres avoir esté blessé au bras droit, et en trois autres lieux, il falut ceder à la force et se rendre. Le Roy d'Assirie estant privé d'un si puissant secours, se vit encore envelopé de tant de gens qu'il fut aussi fait prisonnier : en fuite de quoy Sosicle et Tegée le furent de mesme : Artabase et Adusius se sauverent presque seuls de cette dangereuse occasion.

Les prisonniers incognito

Ces deux combats estant donc finis, et tous les Lydiens qui avoient combatu s'estant joints, et ayant mis ensemble les prisonniers qu'ils avoient faits ; Cyrus, Anaxaris, et Feraulas furent bien surpris, lors qu'ils virent amener avec eux le Roy d'Assirie, Sosicle, Tegée, et quelques cavaliers : car pour le Prince Artamas, il estoit si blessé qu'on estoit contraint de le porter. Cependant ces deux illustres Rivaux voyant l'esgalité de leur fortune,

   Page 2692 (page 608 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en eurent de la joye et de la douleur : la premiere, parce qu'il est tousjours allez doux que son Rival ne soit pas plus heureux que soy : et la seconde parce qu'ils voyoient Mandane sans Protecteur : principalement le Prince Artamas estant pris et bleue. Ils furent mesme fort affligez, de voir qu'il fut reconnu par deux Capitaines Lydiens, que quoy qu'ils eussent bien voulu le sauver, n'oserent pourtant l'entreprendre : parce qu'en effet ils ne le pouvoient, veu l'estat où il estoit. Ils ordonnerent donc qu'on le gardast au pied d'un arbre, jusques à ce que l'on eust adverty celuy qui commandoit les Troupes : mais pour donner quelques marques de leur victoire, ils firent conduire avec eux les prisonniers qu'ils avoient faits : c'est à dire Cyrus, le Roy d'Assirie, Anaxaris, Tegée, Sosicle, Feraulas, et quelques cavaliers. Au sortir du Bois, Cyrus et le Roy d'Assirie virent que toutes les Troupes avoient fait alte dans la Plaine, en attendant l'evenement du combat qui s'estoit fait : et en allant, ces deux Rivaux remarquant bien par l'air dont on les traitoit, qu'on ne les connoissoit pas, se promirent une fidelité mutuelle, à ne se découvrir point l'un l'autre en cas qu'ils pussent trouver les voyes de se sauver et trouvant mesme lieu de faire entendre leur intention à Feraulas, comme il estoit fort adroit, il la fit sçavoir aux autres prisonniers : esperant qu'en n'estant pas connus on les garderoit moins exactement, et qu'ainsi ils pourroient peut-estre recourer leur liberté. Cyrus craignoit pourtant estrangement d'estre mené au Roy de Pont : et quand il se souvenoit combien de fois il l'avoit vaincu, et de quelle façon ce Prince avoit esté son prisonnier ; l'estat present de sa fortune luy estoit insuportable.

   Page 2693 (page 609 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Il ne faloit pas pourtant laisser de marcher tousjours, sans sçavoir ou on le conduisoit : le Roy d'Assirie s'advisa toutesfois à la fin de le demander à un soldat Lydien : qui luy respondit qu'on les menoit à Andramite, qui commandoit les Troupes en l'absence du Roy de Pont. Comme ce Prince alloit s'informer plus precisément des choses, un Officier rompit cette conversation : s'imaginant que le Roy d'Assirie ne parloit à ce soldat que pour le suborner, afin de luy aider à s'eschaper. Ils marcherent donc depuis cela sans parler, non pas mesme entre eux : chacun s'entretenant de sa propre infortune. Cyrus eut mesme la generosité de ne reprocher pas au Roy d'Assirie qu'il estoit la cause de leur malheur : puisque sans luy ils ne seroient pas venus au lieu ou ils avoient esté pris, qu'en un estat qui n'auroit pas permis qu'on les eust vaincus de cét te sorte. Cependant ils avancent tousjours : et arrivent enfin au lieu où estoit Andramite : qui ne les vit pas plustost, qu'il reconnut Tegée et Sosicle : de sorte que sans s'amuser beaucoup aux autres ; je suis bien malheureux (leur dit-il, car il estoit assez de leurs Amis) que vous soyez tombez en mes mains : mais comme vous sçavez à quoy l'honneur m'oblige, j'espere que vous ne trouverez pas estrange que je vous parle comme à des prisonniers de guerre que vous elles, et non pas comme à mes Amis : c'est pourquoy dites moy ce que vous faisiez dans ce Bois, quel nombre de gens il y avoit precisément ; et ce que vouloit faire le Prince Artamas, que j'ay sçeu estre blessé et prisonnier ? nous ne pouvons pas (respondit Sosicle fort prudemment) vous dire quel dessein avoit le Prince Artamas, que

   Page 2694 (page 610 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nous avons suivy sans nous en informer : mais nous pouvons tousjours bien vous asseurer qu'il ne pouvoit pas estre fort dangereux, puis qu'il n'avoit que cinquante chevaux : et selon mon opinion, c'estoit plustost un voyage fait pour moyenner la paix, que pour faire la guerre. Mais où avez vous passé la Riviere ? adjousta Andramite ; comme je serois tort au Prince que je sers presentement (repliqua Sosicle qui ne voulut pas s'engager mal à propos) si je vous descouvrois par quel lieu de la Riviere nous avons passé, vous me dispenserez de vous le dire, Mais où estoit Cyrus ? demanda encore Andramite ; je le vy au Camp le jour que nous en partismes (reprit Tegée, voyant que Sosicle ne respondoit pas assez viste) apres cela Andramite leur ayant encore fait un compliment les donna en garde à un Capitaine qui estoit d'Ephese : en suite dequoy, venant à jetter les yeux sur les autres prisonniers ; il vit quelque chose de si grand sur le visage de Cyrus, du Roy d'Assirie, et d'Anaxaris, quoy que leurs armes et leurs habillemens n'eussent rien de remarquable ; qu'il r'appella Tegée, pour luy demander de quelle condition estoient ces prisonniers : et comme il luy eut respondu qu'ils n'estoient que simples cavaliers : si tous ceux de vostre Armée, luy dit-il, sont de cette sorte, Cresus perdra infailliblement la premiere Bataille qu'il donnera : car j'advoüe que les siens ne sont pas faits ainsi. En fuite de cela, Andramite commanda qu'un Chirurgien qui suivoit ses Troupes, allast auprés du Prince Artamas, en attendant qu'il eust resolu où on le feroit porter : car comme il sçavoit que le gouverneur du Chasteau d'Hermes estoit suspect à Cresus

   Page 2695 (page 611 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à cause de luy, il n'osoit l'y faire aller de peur de se rendre suspect luy mesme. De sorte que prenant la resolution de le faire porter en un autre lieu plus prés de Sardis ; et se resolvant aussi à continuer sa marche, aprenant qu'il m'y avoit aucun, danger : il commanda en effet que les Troupes commençassent de marcher, ce qu'elles firent : Andramite attendant à donner les ordres necessaires pour faire porter Artamas, qu'il passast au lieu ou il estoit, et qu'il sçeust du Chirurgien qui auroit visité ses blessures, s'il seroit : en effet en estat d'estre transporté plus loing.

Cyrus entre désespoir et courage

L'entrevue de Mandane et de Cyrus prisonnier (

Toutes les Troupes commençant donc d'avancer ces prisonniers estant encore là, parce qu'il falloit leur donner des chevaux, les leurs ayant esté ou tüez, ou pris par des soldats qui ne paroissoient plus : ils virent apres plusieurs Troupes qu'Andramite regardoit filer, paroistre plusieurs Chariots, où ils entre-virent de loin des Femmes. Cette veuë fit battre le coeur à Cyrus et au Roy d'Assirie ; si bien que s'advançant nous deux à la fois, jusques au bord du chemin où ces Chariots devoient passer ; ils virent que dés que le premier aprocha, Andramite fut au devant : et que marchant à la portiere, qui n'estoit pas du costé de Cyrus, il parloit avec beaucoup de respect à celles qui estoient de dans Mais lors que ce chariot, qui alloit fort lentement, fut vis à vis de Cyrus et du Roy d'Assirie, et qu'ils virent que Mandane y estoit, que ne sentirent-ils point ! leur ame en fut si troublée ; leur coeur en fut si esmeu, qu'ils penfetent se descouvrir pour ce qu'ils estoient : et si la honte de paroistre devant Mandane, en un (estat si indigne d'eux, ne les eust retenus, ils eussent

   Page 2696 (page 612 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

assurément arresté ce Chariot, et fait quelque action aussi hardie, que leur amour estoit violente. Mais ce qui acheva de mettre leur raison tout à fait en desordre, fut que durant que la Princesse Palmis, aupres de qui estoit Mandane, parloit à Andramite de l'autre costé de la portiere, elle jetta les yeux sur ces prisonniers : de sorte que reconnoissant Cyrus et le Roy d'Assirie, il luy fut impossible de s'empescher de faire un grand cry : qui venant jusques aux oreilles de ces deux Rivaux, y produisit des effets differents, quoy que tres douloureux l'un et l'autre. Jamais Amants absens ne se sont reveus d'une maniere si surprenante que celle là : car dans ce premier instant, ou les yeux de Mandane captive rencontrerent ceux de Cyrus prisonnier, leurs coeurs sentirent ce que l'on ne sçauroit exprimer qu'imparfaitement. Cependant la Princesse Palmis ayant tourné la teste au cry que Mandane avoit fait, et luy ayant demandé ce qu'elle avoit veu qui l'eust fait crier ? cette prudente Princesse, jugeant bien malgré le trouble de son ame, que Cyrus n'estoit pas connu, veu l'estat où elle le voyoit ; luy demanda pardon d'en avoir vie ainsi. Mais, luy dit-elle, il m'a esté impossible de voir parmy les prisonniers que je voy que l'on garde (poursuivit-elle en les monstrant de la main) un homme que j'ay veu si long temps au service du Roy mon Pere, en une saison plus heureuse pour moy que celle-ci, sans estre extraordinairement esmeuë de cette rencontre. Cependant Mandane voyant que leur Chariot s'esloignoit tousjours, pria la Princesse Palmis d'obliger Andramite à luy accorder la liberté de ce cavalier : n'osant pas dire la verité à cette Princesse de peur d'estre entenduë :

   Page 2697 (page 613 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et n'ayant pas mesme le temps de raisonner si elle la luy devoit confier. Palmis qui ne cherchoit qu'à obliger Mandane, ayant prié Andramite de faire arrester son Chariot, et ce Lieutenant General n'ayant pas manqué de luy obeïr : elle se mit à le conjurer de vouloir luy faire la grace, de luy donner un cavalier que Mandane venoit de voir parmy les prisonniers que l'on avoit faits : Madame, luy dit-il, vous sçavez bien que je ne le dois pas : je sçay, luy dit-elle, qu'à observer les ordres de la guerre exactement, vous estes obligé de me refuser, mais je sçay aussi qu'estant ce que je suis vous devez m'accorder tout ce qui ne peut pas nuire au Roy : et vous sçavez bien, Andramite, qu'un cavalier de plus ou de moins, ne fait pas gagner, ou perdre une Bataille. Quoy qu'il en soit, dit-elle, je vous le demande : et je m'engage à vous en faire recompenser par le Prince Myrsile, puis qu'en l'estat ou je suis presentement, je ne le sçaurois faire par moy mesme. Durant que cette Princesse parloit à Andramite, Mandane penchant languissamment la teste de l'autre costé, taschoit de voir encore l'illustre Cyrus : qui s'estant avancé de quelques pas, la voyoit et luy donnoit moyen de le voir. Le Roy d'Assirie avoit beau s'empresser, il ne pouvoit rencontrer les yeux de Mandane : de sorte que ne pouvant ny bien voir ce qu'il aimoit, ny s'en aprocher, il faisoit du moins ce qu'il pouvoit pour destourner son Rival : tantost en luy disant quelque chose ; et tantost en se mettant devant luy, faisant semblant de n'y songer pas. Cependant la Princesse Palmis, solicitée par Mandane, pressa si instamment Andramite de donner la liberté à ce cavalier, que

   Page 2698 (page 614 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

commençant de ceder, et demandant du moins qu'on luy dist lequel c'estoit, Mandane le luy representant par les paroles, et le luy monstrent de la main, parla avec tant d'art et tant d'adresse, qu'enfin Andramite ne pouvant refuser à la bille de l'on Roy, une grace qui paroissoit de si peu d'importance, sembla s'y vouloir resoudre. Neantmoins se souvenant des choses prodigieuses que ses gens luy avoient racontées de la valeur de ce pretendu cavalier, il hesitoit encore : et disoit à la Princesse Palmis, pour s'en excuser, que de la façon dont on luy avoit parlé du courage de cét homme, Cyrus dont la Renommée disoit tant de miracles, ne pouvoit pas faire davantage. Mais à la fin pensant que cette Princesse, si Cresus mouroir, se pourroit vanger de luy, ayant autant de credit qu'elle en avoit sur le Prince Myrsile, il le resolut à la contenter ; de sorte que faisant aprocher Cyrus, sans qu'on luy dist pourquoy on le demandoit, il le fit passer du costé où estoit Mandane : et luy adressant la parole, vaillant homme, luy dit-il, rendez grace à cette Princesse, de la liberté qu'elle vous fait obtenir. Cyrus fut si surpris du discours d'Andramite, qu'il n'y pensa, lamais respondre : car se voyant si prés de Mandane, sans oser luy dire ses veritables sentimens, ny presque la regarder, il n'avoit pas l'esprit assez libre, pour agir comme il eust fait en un autre temps. Neantmoins faisant un grand effort sur luy mesme, il salüa la Princesse avec un profond respect : et la remerciant, selon le conseil qu'Andramite luy en avoit donné ; Madame, luy dit-il, je ne sçay pas de quels termes je dois user pour vous rendre grace : et si vous n'avez

   Page 2699 (page 615 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la bonté de ne juger pas de mon ressentiment par mes paroles, vous aurez lieu de me croire ingrat. Vous avez tousjours servy il fidellement le Roy mon Pere, reprit Mandane, que je dois cure plus en peine de ne pouvoir reconnoistre vos services en l'estat où je suis, que vous ne le devez estre de reconnoistre mes bien-faits. Cependant, (adjousta-t'elle, mourant d'envie qu'il s'en allast, de peur qu'il ne fust reconnu, et ne pouvant toutesfois se resoudre à le perdre de veuë si promptement) ne manquez pas aussitost que vous serez retourné au Camp, de faire sçavoir au Roy mon Pere, par le premier Courrier qui ira à Ecbatane, que je suis tousjours ce que je dois estre : et que je ne feray jamais rien indigne de l'honneur que j'ay d'estre sa Fille. Je n'y manqueray pas Madame, repliqua-t'il : mais il me semble (adjousta-t'il, en la regardant) que comme je ne puis vous obeïr que par le Courrier de Cyrus, si vous ne me dites rien pour luy, il aura lieu de ne me croire pas. Assurez-le de ma part, luy dit-elle, que je suis au desespoir d'estre cause qu'il s'expose aussi souvuent qu'il fait : et je pense, poursuivit-elle en rougissant qu'Andramite souffrira bien que je prie cét illustre Prince de ne le faire plus tant : puis qu'en l'obligeant d'espargner sa vie, il espargnera aussi celle de quelques subjets du Roy son maistre. Je voudrois bien Madame (interrompit Andramite en sous - riant) que ce cavalier pust persuader ce que vous dites à Cyrus : qui à mon advis aura bien de la peine à vous obeïr. Mais Madame, adjousta-t'il, il est temps de marcher, si vous ne voulez avoir l'incommodité d'aller de nuit ; cependant ce cavalier pourra

   Page 2700 (page 616 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aller passer la Riviere où il luy plaira : car je m'en vay ordonner qu'on luy donne un cheval et un Passe-port. La Princesse remerciant Andramite de sa civilité, se tourna encore vers Cyrus, de qui l'esprit estoit si troublé, qu'il ne sçavoit presques si ce qu'il voyoit estoit veritable : mais pendant qu'Andramite parloit à un des siens ; vous ne voulez donc plus me commander rien pour vostre service ? dit-il à Mandane : je veux, luy repliqua-t'elle, que vous conserviez la liberté que je vous donne : je le feray autant que je le pourray, respondit-il, mais pour ma vie, Madame, je n'en seray pas si bon mesnager : estant bien resolu de la perdre pour vostre service, si les Dieux ne vous delivrent bien-tost. Apres cela, Andramite se raprochant, et disant encore une fois aux princesses qu'il faloit marcher, elles marcherent en effet : Mandane regardant Cyrus autant qu'elle put, avec des yeux mouillez de larmes : et Cyrus regardant le Chariot où estoit Mandane, aussi long-temps qu'il le put voir.

Le dépit du roi d'Assirie et l'émotion de Palmis

En suite dequoy, se raprochant du Roy d'Assirie, il le trouva dans une agitation d'esprit, qui n'eut jamais de semblable : car depuis que Cyrus s'estoit aproché du Chariot des Princesses, par les ordres d'Andramite, il avoit souffert des maux incroyables : vingt fois il avoit pensé nommer Cyrus ; et si un sentiment d'honneur, et mesme un sentiment d'amour, ne l'en eussent empesché, il l'auroit fait infailliblement. Il avoit aussi voulu s'avancer : mais ceux qui le gardoient l'avoient arresté, et Feraulas encore l'avoit retenu avec adresse. Mais lors que Cyrus se raprochant avec le cheval qu'Andramite luy avoit fait donner, et le Passe-port qu'on luy avoit baillé,

   Page 2701 (page 617 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy aprit qu'il estoit libre : il sentit une douleur si excessive, qu'il en perdit la parole. C'est donc la Princesse Mandane (luy dit-il fort bas, apres qu'il fut revenu de son estonnement) qui a obtenu vostre liberté ? c'est du moins à sa priere que la Princesse Palmis a obligé Andramite à me la donner, repliqua Cyrus ; ô Dieux (s'escria le Roy d'Assirie en levant les yeux au Ciel) est-ce par l'esclavage que vous me devez tenir vos promesses et me rendre heureux ; Cyrus qui n'entendoit pas le sens de ces paroles, parce qu'il ne sçavoit point l'Oracle que ce Prince avoit reçeu à Babilone, se tourna vers Anaxaris, pour luy dire qu'il estoit bien marry que la premiere occasion où ils ? estoient trouvez ensemble, leur eust esté si malheureuse : mais qu'il l'assuroit de songer à le remettre en liberté, par toutes les voyes qu'il en pourroit imaginer. En fuite il dit quelque civilité à Sosicle et à Tegée : puis tirant Feraulas un moment à part, il le conjura de tascher du moins dans sa captivité, de se faire voir à Mandane : afin que sa veuë la pust faire souvenir de luy. Feraulas luy ayant promis de n'y manquer pas, et ceux qui devoient conduire ces prisonniers leur disant qu'il faloit partir ; Cyrus se raprochant encore du Roy d'Assirie, luy dit avec une generosité extréme, qu'il ne songeroit pas moins à sa liberté, que s'il estoit le plus cher de ses Amis : et qu'enfin il luy tiendroit sa parole exactement. Mais aussi, luy dit-il, ne manquez pas à la vostre : et comment voudriez vous, reprit-il, qu'un homme enchainé y pust manquer ? Apres tout, luy dit Cyrus, vous demeurez aupres de Mandane, et je ne sçay s'il ne vous est point plus avantageux d'estre Captif de cette sorte, qu'il ne me l'est

   Page 2702 (page 618 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'estre libre en m'en esloignant. En disant cela ces deux illustres Rivaux se separerent : Cyrus prenant le chemin du Chasteau d Hermes avec son passe port, comme s'il en eust bien eu besoin : et ces prisonniers prenant celuy de Sardis, sur des chevaux qu'on leur donna. Le Roy d'Assirie, à la separation de Cyrus, sentit je ne sçay quelle joye, qui tint son esprit en une assiette assez tranquile durant quelques instants, car enfin quand il regardoit devant luy, il voyoit encore le Chariot où estoit Mandane : et quand il regardoit à sa droite, il voyoit son Rival qui s'esloignoit d'elle : et qui alloit repasser une Riviere, qui l'en separeroit du moins pour long-temps : de sorte que tout prisonnier qu'il estoit, il aimoit mieux suivre Mandane, que de s'en esloigner comme faisoit Cyrus. Il ne fut pourtant guere dans ce sentiment là : au contraire, passant en un moment d'une extremité à l'autre, il se considera comme le plus infortuné de tous les hommes, et regarda Cyrus comme le plus heureux. Qui vit jamais, disoit-il en luy mesme, une advanture si cruelle que la mienne ? je n'ay pas seulement le desplaisir d'estre prisonnier, j'ay encore celuy de voir delivrer mon Rival ; et delivrer mesme par une personne qui me rend sa liberté insuportable. Ne semble t'il pas, adjoustoit-il, que la Fortune ne l'a fait captif, que pour luy faire recevoir la plus grande preuve d'affection que Mandane luy ait encore renduë ? et que pour me faire recevoir aussi la plus horrible marque d'aversion qu'elle m'ait jamais donnée ? car enfin (disoit-il encore en luy mesme) j'ay connu qu'elle m'avoit veu aussi bien que Cyrus : mais je l'ay connu principalement par le soin qu'elle aportoit à ne

   Page 2703 (page 619 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me voir plus. Peut-on voir, adjoustoit-il, une inhumanité pareille à celle là ? elle me voit prisonnier comme luy, et pour son service : cependant au lieu de demander la liberté de tous les deux, elle delivre seulement mon Rival, et me laisse accablé de chaines. Quand elle n'auroit pas voulu me considerer pour l'amour de moy, elle le devoit faire pour l'amour d'elle mesme : puis qu'apres tout ma valeur n'eust pas esté inutile à Cyrus pour la delivrer. Mais l'inhumaine qu'elle est, a voulu par cette cruelle action, me forcer de croire que rien ne la sçauroit vaincre. Toutesfois, poursuivoit-il, les Dieux m'ont promis que je l'entendray soûpirer, et que je seray en repos : que faut-il donc faire pour en venir là, et par quels moyens y pourray-je arriver ? Pendant que ce Prince s'entretenoit ainsi, Anaxaris suportoit son malheur assez constamment : disant à Tegée, qu'apres avoir veu Mandane, il ne s'estonnoit plus que sa beauté fust la cause d'une si grande et si longue guerre. Feraulas quoy que tres fâché de n'avoir pu estre veu de Martesie, parce qu'elle n'estoit pas de son costé, songeoit desja par quelle voye il pourroit luy faire sçavoir des nouvelles de Cyrus et des siennes : Tegée qui avoit veu Cylenise, et qui en avoit aussi esté connu, pensoit plus à cét objet agreable, qu'au peril où il estoit ; mais pour Sosicle, il ne s'occupoit qu'à penser au Prince Artamas, dont il ne sçavoit pas la pitoyable advanture. Cependant Mandane n'avoit pas plûtost eu perdu de veuë le malheureux Cyrus, que se tournant vers la Princesse Palmis, oserois-je vous dire, luy dit-elle tout bas, que vous venez de redonner la liberté à l'illustre Prince qui fait

   Page 2704 (page 620 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tous les malheurs de ma vie, et qui seul en peut faire toute la felicité ? Quoy (interrompit Palmis, en parlant bas aussi bien qu'elle) j'aurois eu le bonheur de delivrer l'invincible Cyrus ? ce n'est pas, adjousta-t'elle, que j'aye peine à vous croire, car je vous puis assurer que je n'ay pas esté si credule qu'Andramite : ayant fort bien connu que ce prisonnier n'estoit pas un simple cavalier, tel que vous le disiez estre : Mais veuillent les Dieux que le Prince Artamas n'ait pas eu un pareil destin au sien. Comme elle achevoit de dire ces paroles, Andramite se raprocha de ces princesses, dont il s'estoit esloigné pour parler à un homme qui luy venoit dire que le Prince Artamas ne pouvoit estre porté que dans un Chariot : de sorte que ne pouvant où en prendre en ce lieu là ; et estant desja fort prés du Bois, à l'entrée du quel estoit le Prince Artamas ; il suplia ces princesses, de vouloir que leurs Femmes se pressassent un peu dans deux Chariots qui suivoient le leur, afin de pouvoir mettre dans un des deux un prisonnier de qualité, qui avoit esté blessé à cette occasion. Andramite n'eut pas plustost dit cela, que la Princesse Palmis changeant de couleur, luy demanda le nom de ce prisonnier : et comme il ne respondit pas precisément, et qu'il parut qu'en effet il ne vouloir pas luy dire qui il estoit ; elle s'imagina la chose d'elle mesme, et ne douta point que ce ne fust le Prince Artamas. Si bien qu'avancant la teste hors de la portiere, justement comme son Chariot entroit dans le Bois, elle vit ce qu'elle cherchoit, et ce qu'elle eust pourtant bien voulu ne rencontrer pas : c'est à dire le Prince Artamas couché au pied d'un Arbre ; la teste appuyée sur un Bouclier ; et son

   Page 2705 (page 621 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Escharpe sanglante en divers lieux, qui soûtenoit son bras droit : dont le Chirurgien qu'on luy avoit envoyé, avoit visité et pensé les blessures. Il avoit mesme le teint si passe, à cause de la perte du sang, que comme il avoit les yeux fermez, elle le creut mort. Ha Andramite (s'escria-t'elle, faisant signe de la main que l'on fist arrester son Chariot) comment osez vous me regarder, apres que vos gens ont tué le plus illustre Prince du Monde ? la Princesse Palmis dit cela si haut, que sa voix estant arrivée jusques au Prince Artamas qui la reconnut d'abord ; non seulement il ouvrit les yeux, mais il sousleva la teste : et s'apuyant sur le bras gauche, il fit mesme effort pour se lever tout à fait : cherchant des yeux avec empressement, la personne de qui il avoit entendu la voix. Si bien que comme le Chariot des princesses s'estoit effectivement arresté, et que Palmis en estoit sortie avec precipitation ; il la vit aupres de luy, un instant apres qu'il eut oüy sa voix, et qu'il eut ouvert les yeux. Mais helas, que cette entreveüe fut triste et touchante ! je vous demande pardon, Madame, (luy dit ce Prince blessé ; dés qu'il la vit assez prés de luy pour l'entendre) de ne pouvoir vous rendre ce que je vous dois : et d'avoir si mal deffendu une vie, qui pouvoit n'estre pas inutile à vostre liberté. Je vous demande pardon moy mesme, luy repliqua-t'elle, d'estre cause des malheurs qui vous arrivent, et des blessures que vous avez presentement : ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je n'aye prié les Dieux de vous conserver : mais c'est sans doute que ne trouvant pas lieu de me rendre assez malheureuse en ma propre personne, ils me veulent punir plus rigoureusement en la vostre. Ce que vous me dites, Madame,

   Page 2706 (page 622 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

repliqua-t'il, me rend si heureux, que s'il est vray que vous preniez part à tous mes sentimens, vous ne devez plus avoir que de la joye : estant certain qu'après ce que je viens d'entendre, je mourray presques sans douleur. Il vaut mieux que vous songiez à vivre qu'à mourir, reprit-elle, quand ce ne seroit que pour l'amour de moy, qui ne pourrois vivre sans vous. Palmis profera ces favorables paroles, par un emportement d'affection qui la fit rougir, dés qu'elle les eut prononcées : et qui l'obligea de tourner la teste, pour voir si personne ne les auroit entenduës. De sorte que voyant derrière elle la Princesse Mandane, et toutes les Femmes qui les acconpagnoient, elle luy demanda pardon d'oublier la civilité qu'elle luy devoit. Artamas connoissant par là que ce devoit estre Mandane, luy fit un compliment qui fit bien connoistre à cette Princesse, qu'il sçavoit que la passion de Cyrus estoit tres violente : mais comme il ne sçavoit pas l'advanture de ce Prince, il en alloit parler comme le croyant prison nier, si Palmis ne luy eust fait signe qu'il se teust, et ne l'eust interrompu, pour luy demander comment il se trouvoit, et s'il pourroit bien souffrir l'agitation du Chariot ; Cependant Andramite s'ennuyant, et craignant mesme que l'indulgence qu'il avoit ne luy fust reprochée par Cresus, s'il venoit à la sçavoir, suplia la Princesse adroitement, pour ne l'irriter pas, de souffrir que l'on prist un de ses Chariots pour le Prince Artamas" qui avoit besoin d'estre en lieu où il se pûst reposer. Quoy que cette Princesse connust bien que ce qu'il disoit n'estoit pas la veritable raison qui le faisoit parler, elle ne laissa pas de faire ce qu'il vouloit ; c'est à dire de se separer d'Artamas.

   Page 2707 (page 623 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je prie les Dieux Madame (luy dit-il en prenant le bord de sa robe, qu'il baisa avec beaucoup de respect et de marque d'amour) que s'ils ont resolu ma mort, elle serve du moins à vous remettre en liberté : et je les prie (adjousta-t'elle en luy tendant la main) que je verse plustost toute ma vie des larmes pour mes propres malheurs, que d'en respandre pour vostre perte. vivez donc si vous voulez que je vive : et ne negligez rien de tout ce qui pourra servir à vostre conservation. Artamas prenant alors respestueusement la main qu'elle luy avoit presentée, la luy serra doucement : et la regardant d'une maniere qui sembloit demander à cette Princesse la permission de baiser cette belle et chere main, qu'elle luy avoit tenduë si obligeamment ; il vit qu'elle en rougissoit : et que la retirant, sans violence toutesfois, il devoit se contenter de la grace qu'elle luy avoit voulu faire. De sorte que la salüant de la teste, avec le plus de respect que ses blessures le luy purent permettre ; et la suivant des yeux, il la Vie partir le visage couvert de larmes : qu'elle ne put cacher qu'en abaissant ton voile. Elle ne voulut pourtant pas que son Chariot marchast, qu'elle n'eust sçeu que le Prince Artamas estoit dans celuy qui le devoit conduire jusques à une petite Ville qui n'estoit qu'à cinquante stades de là : Andramite ne voulant pas le faire mener au Chasteau. D'Hermes, à cause de l'amitié que Ligdamis avoit pour ce Prince. Apres cela, la Princefsc Mandane et la Princesse Palmis, se mirent à desplorer leur infortune : et à s'entretenir de leurs plus secrettes pensées.

Cyrus mélancolique

Cependant Ligdamis qui avoit mené Tigrane, Phraarte, et Chrisante, en un endroit du Bois où on ne les eust pas trouvez aisément,

   Page 2708 (page 624 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

attendoit la nuit avec impatience : pour voir s'il ne trouveroit point les voyes de les conduire au Chasteau d'Hermes, afin d'adviser en diligence, ce qu'on pourroit faire pour l'illustre Cyrus, de qui la prison leur donnoit tant d'inquiétude. Durant qu'ils estoient en cét estat, ils entendirent quelque bruit, et ils creurent mesme qu'ils alloient estre descouverts : mais par bonheur il se trouva, que c'estoit Artabase et Adusius, qui cherchant à se cacher, les rencontrerent. La joye qu'ils curent de se revoir, fut pourtant bien traversée : lors que de part et d'autre ils se rendirent conte de ce qui estoit arrivé à l'endroit où ils avoient combatu. Car Ligdamis aprenant à Artabase, que Cyrus avoit esté pris, le desespera estrangement ; et Adusius aprenant en fuite à Tigrane, que le Roy d'Assirie l'estoit aussi, et à Ligdamis que le Prince Artamas estoit blessé et prisonnier tout ensemble ; ils n'eurent plus rien à faire, qu'à mesler toutes leurs douleurs. Mais enfin la nuit estant venuë, et Ligdamis, qui sçavoit tous les détours du Bois, estant allé descouvrir s'il estoit seur pour eux de s'en retourner : trouva en effet qu'il n'y avoit plus personne, et que toutes les Troupes estoient passées. Si bien que sans perdre temps, il fut querir ses Amies, et les remena heureusement au Chasteau d'Hermes : où ils eurent la consolation de trouver l'illustre Cyrus, qui s'y estoit arresté pour y passer la nuit : bien est-il vray qu'ils le trouverent si triste, qu'ils furent obligez de cacher une partie de la joye qu'ils avoient de l'avoir retrouvé. La veuë de Mandane captive, avoit de telle sorte esmeu son coeur, qu'il n'avoit pas senty le plaisir que la liberté donne, à tous ceux qui la recouvrent : au contraire, lors

   Page 2709 (page 625 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il s'estoit separé de ton Rival, il y avoit eu de la repugnance ; parce qu'il ne le pouvoit, sans s'esloigner de Mandane. Mais dés qu'il fut arrivé au Chasteau d'Hermes, regardant son advanture plus exactement, il se trouva si malheureux, qu'il porta envie à son plus grand ennemy. Il y avoit pourtant des moments, où il ne tomboit pas d'accord avec luy mesme, de ses propres pensées ; il n'avoit pas plustost imaginé une chose, qu'il la destruisoit par une autre : mais à la fin il déterminoit pourtant tousjours, qu'il estoit le plus malheureux de tous les hommes : et plus malheureux mesme que son Rival, tout prisonnier qu'il estoit. Quoy, disoit-il, il est donc bien vray, que tant de Batailles gagnées ; tant de villes prises ; tant de provinces assujetties ; et tant de Rois vaincus ; ne m'auront donné qu'un peu de bruit dans le monde, et ne m'auront point fait delivrer Mandane, pour laquelle seule je fais la guerre ! le trouve la gloire que je ne cherche point, et je ne trouve point Mandane que je cherche : ou si je la trouve, c'est pour luy devoir ma liberté, et non pas pour luy redonner la sienne. Cyrus, malheureux Cyrus, s'escrioit-il, comment n'es tu point mort de confusion, de paroistre devant ta Princesse, en un si honteux estat, que celuy où elle t'a veu ? et n'as tu point lieu de craindre, qu'elle ne t'ait delivré, que pour oster de devant ses yeux un objet indigne de ses regards, et si digne de ton mespris ? comment t'a t'elle pû reconnoistre, et comment as tu pû souffrir qu'elle te delivrast, toy qui aspires à la gloire d'estre ton Liberateur ? Il faloit mourir, adjoustoit ce Prince, dés qu'elle t'a eu reconnu : et par va excés d'amour et de confusion tout ensemble,

   Page 2710 (page 626 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il faloit plustost recevoir la liberté de la mort, que de Mandane. Mais le moyen (adjoûtoit il en se reprenant) de pouvoir mourir, en revoyant une personne que l'on a tant desiré de voir ; et la revoyant encore admirablement belle, et infiniment genereuse ? Jusques icy, poursuivoit-il, je ne devois à l'illustre Mandane que quelques bonnes intentions, et quelques favorables paroles : mais en cette rencontre, elle m'a donné la chose du monde la plus precieuse, qui est la liberté : elle m'a chargé d'une obligation que mille services ne sçauroient payer, quand je hazarderois mille et mille fois ma vie pour les luy rendre : elle m'a empesché de tomber sous la puissance de mon Rival et de mon ennemy : et elle m'a mis en estat de pouvoir esperer de rompre ses chaines. Que veux-je davantage, et ne dois-je pas estre satisfait de cette journée ? il est vray que j'ay d'illustres Amis prisonniers, mais du moins pour ma consolation, mon plus redoutable Rival l'est aussi ; et je seray delivré de la veuë d'un Prince que je seray bien aise de ne voir plus, jusques au jour où apres avoir tiré Mandane de captivité je le verray l'espée à la main. Mais que dis-je ! reprenoit-il, la douleur me trouble sans doute la raison, de me resjouïr d'une chose dont je me devrois affliger : estant certain qu'il me seroit bien plus avantageux, que le Roy d'Assirie fust libre dans mon Armée, que d'estre prisonnier avec Mandane ; et qu'il me seroit bien moins insuportable de le voir tousjours, que de sçavoir qu'il la verra eternellement. Car enfin le Roy d'Assirie sera reconnu dés qu'il sera à Sardis : et dés qu'il le sera, Cresus le traittera comme un Prince de sa qualité doit l'estre, quoy qu'en puifle dire le

   Page 2711 (page 627 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Roy de Pont. Ainsi ce trop heureux Captif, verra l'illustre Mandane : et durant que je travailleray pour la liberté de tous les deux, tout chargé de chaines qu'il sera, il emportera peut-estre le coeur de ma Princesse, et m'ostera eternellement le fruit de toutes mes conquestes. Que me servira, si ce malheur m'arrive, d'avoir donné et gagné des Batailles ? et quand la fortune me fera vaincre Cresus et prendre Sardis, si je ne delivre que Mandane inconstante, seray-je heureux ? et si j'ay à combatre un Rival aimé, pourray-je avoir la force de vaincre, et pourray-je seulement desirer la victoire, avec la certitude de n'avoir plus de part à l'affection de Mandane ? Ouy, ouy, adjousta-t'il, je la desirerois encore, quand cette cruelle advanture m'arriveroit : et je ne croirois pas mourir tout à fait malheureux, si je mourois apres mon ennemy. Mais pourquoy, poursuivoit ce Prince affligé, veux-je me tourmenter de malheurs imaginaires, moy qui en ay tant d'effectifs dont je me puis pleindre avecque raison ? N'est-ce pas assez que j'aye perdu l'esperance de delivrer Mandane, aussi promptement que je l'avois pensé, sans m'aller persecuter moy mesme ? le voudrois pourtant bien sçavoir, adjoustoit-il, si Mandane qui a assurément reconnu le Roy d'Assirie, s'est empeschée de demander sa liberté pour l'amour de moy, ou pour l'amour de luy : et je voudrois encore estre bien assuré qu'elle ne m'a pas delivré pour m'esloigner d'elle. Il me semble pourtant, reprenoit-il, qu'elle m'a dit assez de choses obligeantes, pour ne douter point de ses sentimens : et que ses regards mesme m'ont esté assez favorables, pour m'obliger à croire que je suis encore dans son ame, comme j'y estois à

   Page 2712 (page 628 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Sinope, et à Themiscire. Toutesfois sa beauté est si peu changée, que j'ay grand sujet de craindre que son coeur ne soit changé pour moy. Car enfin s'il estoit vray qu'elle m'aimast un peu, seroit-il possible qu'elle n'eust pas un sensible desplaisir de sçavoir que je suis si malheureux ; et seroit-il possible qu'elle eust conservé tant de beauté, avec tant de sujets d'affliction, si elle n'avoit pas quelque consolation que je ne conprens point ? Alors la jalousie de Cyrus changeant d'objet, les rares qualitez du Roy de Pont luy donnoient de l'inquietude : puis un moment apres le Roy d'Assirie luy revenoit encore en l'imagination. Mais quoy que son esprit changeast de sentimens, sa douleur demeuroit tousjours confiante : et il ne pouvoit se consoler, qu'au lieu de delivrer Mandane, Mandane l'eust delivré.

Deux oracles de mauvais augure

Cyrus passa donc tout le reste de la nuit, en de pareilles agitations : il estoit encore bien embarrassé à comprendre, d'où pouvoit venir que le Roy de Pont n'avoit pas luy mesme conduit ces princesses : et d'où pouvoit venir aussi que les Amis de Menecée et ceux de Timocreon, avoient donné de faux advis, touchant le despart de Palmis et de Mandane. Mais il sçeut par le gouverneur du Chasteau d'Hermes, qui l'avoit apris d'un Capitaine de ses Amis, que Cresus avoit fait publier que leur départ estoit differé, afin d'abuser ceux avec qui le Prince Artamas pouvoit avoir intelligence : et que ce qui avoit empesché le Roy de Pont de les escorter luy mesme, estoit que s'estant fait une entre-veüe de Cresus et de luy à cinquante stades de Sardis, afin de resoudre toutes choses entre eux, auparavant que Mandane partist d'Ephese, il estoit arrivé, que pour haster d'autant plus

   Page 2713 (page 629 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

leur despart, Cresus avoit donné ordre à Andramite de les conduire jusques à la moitié du chemin d'Ephese à Sardis, où le Roy de Pont iroit les recevoir avec des Troupes que Cresus luy donneroit pour cela : s'imaginant mesme que ce Prince n'estant pas à Ephese, il seroit plus aisé de tromper ceux qui pourroient avoir formé quelque entreprise pour delivrer les princesses, pendant le trajet qu'elles devoient faire ; n'estant pas vray-semblable qu'il ne voulust pas les escorter luy mesme. Et comme le lieu où il les devoit joindre, estoit à plus de cinquante stades du Chasteau d'Hermes, il ne s'estoit pas trouvé au combat qui s'estoit fait. Cyrus aprenant donc toutes les circonstances de cette avanture, en fut encore plus affligé : car il voyoit que s'il eust esté bien adverty, Mandane eust assurément esté delivrée. Il recommença donc ses pleintes, avec plus de violence qu'auparavant : qui furent toutesfois interrompuës par Artabase, qui luy dit qu'un des cavaliers qui avoient passe la Riviere d'Hermes avec eux, et qui s'estoit sauvé à pied, venoit de luy donner des Tablettes, qu'il disoit avoir veu tomber de la poche du Roy d'Assirie, pendant qu'il combatoit : et les avoit ramassées depuis, en repassant au mesme lieu, apres le combat finy. Il adjousta qu'ayant veu quelque chose d'escrit dedans, en une langue qu'il n'entendoit point ; et que sçachant les interests qu'ils avoient à démesler ensemble, il avoit creu de son devoir de les retirer des mains de ce cavalier, et de les luy aporter : n'ignorant pas qu'il n'y avoit point de langue qu'il ne sçeust. Cyrus prenant ces Tablettes, et ne pouvant pas n avoir point de curiosité pour tout ce qui venoit de son Rival, vit qu'elles estoient de

   Page 2714 (page 630 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cedre, et assez magnifiquement ornées : apres quoy les ouvrant en diligence, il y leut tout haut ces paroles en Assirien.

Deux oracles de mauvais augure

ORACLE RENDU AU TEMPLE DE JUPITER BELUS.

Deux oracles de mauvais augure

Il t'est permis d'esperer,

Deux oracles de mauvais augure

De la faire soûpirer,

Deux oracles de mauvais augure

Malgré sa haine :

Deux oracles de mauvais augure

Car un jour entre ses bras,

Deux oracles de mauvais augure

Tu rencontreras

Deux oracles de mauvais augure

La fin de ta peine.

Deux oracles de mauvais augure

Pendant que Cyrus lisoit cet Oracle, Chrisante estant encré, et en ayant entendu quelque chose, le reconnut aussi tost, pour estre le mesme qu'il avoit sçeu par Martesie avoir esté rendu au Roy d'Assirie à Babilone : de sorte que regardant Artabase, d'une façon à luy faire comprendre qu'il estoit en peine de sçavoir qui pouvoit avoir baillé ces Tablettes à Cyrus ; et Artabase luy faisant connoistre que ç'avoit esté luy ; Chrisante en murmura si fort, que Cyrus achevant de lire, entendit ce qu'il disoit : si bien que se tournant vers luy ; vous sçavez donc, luy dit-il, quel est cét Oracle, et quand il a este rendu ? Chrisante un peu surpris du discours de son illustre maistre, chercha à y respondre en biaisant,

   Page 2715 (page 631 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais il n'y eut pas moyen ; et il falut qu'il advoüast la verité. Il luy dit donc de qui il avoit sçeu la chose : et comment Martesie, Feraulas, et luy, avoient resolu de ne luy en parler point : afin de luy espargner la douleur qu'il en avoit presentement. Durant que Chrisante s'excusoit envers Cyrus, ce Prince sans donner son esprit tout entier à escouter ce qu'il luy disoit, relisoit cet Oracle : puis estant arrivé à la fin ; mais sera t'il bien possible, justes Dieux, s'escria-t'il, qu'un Prince que depuis si longtemps vous avez accablé de tant de malheurs, soit assez favorisé de vous, pour faire que Mandane soûpire pour luy : et qu'il trouve la fin de toutes ses peines, entre les bras de ma Princesse ? pourquoy (si je puis vous le demander sans crime) l'avez vous fait haïr de Mandane, et m'en avez vous fait aimer ? s'il estoit digne de vostre protection, que ne l'empeschiez vous d'estre renversé du Throsne ? et si j'estois indigne d'estre favorisé de vous, que n'a t'il esté mon vainqueur, et que ne suis-je mort à la premiere Bataille que j'ay donnée ? Seigneur, interrompit Chrisante, comme ce n'est point aux hommes à regler les volontez des Dieux, ce n'est point aussi à eux à se mesler d'expliquer precisément leurs paroles. Je le sçay bien Chrisante, repliqua-t'il, mais cét Oracle est si. Clair, qu'il n'est pas necessaire d'attendre que les choses soyent arrivées pour l'entendre. Pour moy, adjousta Chrisante, je le trouve si clair, qu'il m'en paroist plus obscur : n'ayant jamais oüy dire que les Dieux ayent parlé de cette sorte des choses à venir. Aussi n'avez vous jamais oüy dire, repliqua-t'il, qu'il y ait eu un Prince si infortuné que Cyrus ; ne voyez vous pas que la

   Page 2716 (page 632 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Fortune ne m'a esté favorable, que pour m'estre plus inhumaine, puis qu'elle ne m'a eslevé, que pour me precipiter ? Où au contraire, nous verrons qu'elle n'a affligé mon Rival, que pour luy faire mieux sentir la joye : et qu'elle ne l'aura abaissé, que pour l'eslever plus haut. En effet, ne remarquez vous pas desja, que le malheur commence de luy estre avantageux, et de luy produire un bien ? et qu'au contraire, la bonne fortune me cause un mal tres sensible. Car enfin, la prison j'aproche de ce qu'il aime : et la liberté m'esloigne de ce que j'adore. Il y a desja si longtemps, reprit Chrisante, que cét Oracle a esté rendu sans qu'il soit arrivé de fort grand bonheur à ce Prince, qu'il ne me semble pas qu'il faille faire un si grand fondement là dessus : ha Chrisante ! s'escria Cyrus, c'est que vous ne connoissez pas la passion qui me possede : ou que peut-estre vous desguisez vos sentimens pour me consoler. Le moyen, adjousta-t'il, de ne se croire pas perdu, apres une opiniastreté de malheurs si espouvantable, et apres que les Dieux ont resolu ma perte ? hastez vous du moins, justes Dieux (dit-il en levant les yeux au Ciel) et ne me forcez pas malgré moy à perdre le respect que je vous ay tousjours rendu. Comme il en estoit là, on luy vint dire qu'Artabase arrivoit, qui venoit de la part du Roy de Phrigie. Helas, dit Cyrus en soûpirant, ce Prince ne sçait pas que mon malheur est contagieux pour luy, et que son illustre Fils est blessé et prisonnier ! Apres cela, ayant commandé qu'on fist entrer Artabase, et luy ayant demandé ce qu'il venoit faire ? il luy dit que le Roy de Phrigie l'avoit envoyé en diligence, pour luy dire que les Amis de

   Page 2717 (page 633 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Menecée, et ceux de Timocreon, qui estoient à Ephese et à Sardis, avoient mandé qu'on les avoit abusez : et que le départ' des princesses, bien loin d'estre differé comme ils l'avoient escrit, estoit avancé de plusieurs jours : de sorte, luy dit-il, que le Roy de Phrigie veut sçavoir de vous ce qu'il vous plaist qu'il face. Il n'y a plus rien à faire qu'à mourir, repliqua Cyrus. Il a creu aussi, adjousta Artabase, qu'il devoit vous aprendre qu'on luy mande de Sardis, que Cresus s'assure si fort sur l'Orale qu'on luy a rendu à Delphes, qu'il ne doute presque point de la victoire. A t'on envoyé cét Oracle a Timocreon ? demanda Cyrus ; ouy Seigneur, respondit Artabase, et le Roy de Phrigie vous l'envoye.

Troisième oracle, troisième mauvaise nouvelle

En disant cela il le presenta en effet à ce Prince, qui apres l'avoir pris, vit qu'il estoit tel.

Troisième oracle, troisième mauvaise nouvelle

ORACLE

Troisième oracle, troisième mauvaise nouvelle

Si tu fais cette guerre, où ton desir aspire,

Troisième oracle, troisième mauvaise nouvelle

Tu destruiras un grand Empire.

Troisième oracle, troisième mauvaise nouvelle

Eh ! plust aux Dieux (s'escria Cyrus, apres avoir leu cét Oracle) que je ne deusse perdre que des Couronnes : car si cela estoit ainsi, j'en serois bien-tost consolé. Mais la chose n'est pas en ces termes : et ces mesmes Dieux dont je parle, promettant Mandane au Roy d'Assirie, et l'Empire à Cresus, que me peut-il rester ? je ne sçay mesme s'ils me laissront un Tombeau : et s'ils m'accorderont la grace, de mourir aussi glorieusement que j'ay vescu. Du moins ne suis-je pas resolu de ceder sans resistance : et si j'ay à perdre

   Page 2718 (page 634 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mandane, et à estre vaincu, par ceux dont j'ay esté vainqueur, il faut que ce soit d'une maniere, qui fasse connoistre a toute la Terre, que je n'ay pas merité mon infortune. Mais (adjousta-t'il, apres avoir esté quelque temps sans parler) quand il seroit vray que je serois haï du Ciel, qu'à fait Ciaxare, luy qui tient l'Empire ? luy dis-je, qui jouit du fruit de mes victoires. Luy auray-je fait un present empoisonné, en luy donnant toutes mes conquestes ? et faudra-t'il qu'il perisse, parce que les Dieux me voudront perdre ? Du moins seroit-il juste de ne confondre pas les choses : cependant en promettant à Cresus qu'il destruira un grand Empire, c'est vouloir dire assurément, que celuy de Ciaxare sera destruit : il faudra pourtant, s'escria-t'il, que je meure bien-tost, ou que la victoire couste un peu cher à mes Rivaux et à mes ennemis. Jusques icy j'ay combatu en mesnageant quelquesfois ma vie, parce qu'il m'estoit permis d'esperer de la voie un jour heureuse : mais puis que je ne dois plus rien attendre que de l'infortune, il faut que j'agisse d'une autre sorte : et que je ne songe qu'à perdre le plus de mes ennemis que je pourray, en me perdant moy mesme : afin qu'il y ait moins de gens à se resjouir de ma mort. Mais, divine Mandane, adjoustoit-il, que deviendront tant de favorables paroles que vous m'avez dites, si celles des Dieux sont veritable ? Dois-je penser que vous ne disiez pas la verité, ou dois-je croire que vostre coeur changera ? Helas, adjoustoit il encore, je serois bien moins malheureux que je ne suis, si je pouvois deviner precisément mes malheurs. En disant cela, il tourna fortuitement les yeux sur Madate et sur Ortalque, qu'il n'avoit

   Page 2719 (page 635 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point aperçeus, et qui estoient venus avec Artabane : Mais voyant l'agitation de son esprit, ils n'avoient osé se presenter à luy. Il s'arresta vis à vis d'eux, aussi-tost qu'il les eut veus ; car il se promenoit dans la Chambre où il estoit, il y avoit desja quelque temps : et s'adressant à Madate, qu'il sçavoit estre demeuré à Ecbatane, et par consequent devoir luy aprendre des nouvelles de Ciaxare ; ne me direz-vous point du moins pour ma consolation, luy dit-il, que le Roy se porte bien ? je vous assureray sans doute de sa santé, repliqua Madate ; mais je l'ay laissé assez en peine, parce qu'il a eu advis que Thomiris arme puissamment : et qu'elle pretend à ce que disent ses Sujets, ne faire pas moins de progrés en Medie, que les veritables Scithes y en firent, sous le regne du premier Ciaxare. Aussi est-ce principalement pour vous communiquer cét advis, que le Roy m'envoye vers vous : Il seroit mieux (repliqua-t'il, avec une violence extréme) de me declarer la guerre, que de me demander conseil : car veu l'estat où je voy les choses, je pense que pour estre heureux, il ne faut qu'estre mon persecuteur. Mais vous Ortalque (luy dit-il en se tournant vers luy) qui venez de consulter pour moy cette Femme si celebre et si veritable (à ce que disent tous ceux qui l'ont veuë) donnez-moy promptement sa response : et dites-moy si vous vous estes bien souvenu de ce que je vous avois ordonné de luy demander de ma part. Ouy Seigneur, repliqua-t'il, et je luy ay demandé precisément, suivant vos intentions, en quel temps vous pouviez esperer quelque repos ? je n'ay pas mesme manqué de luy dire que vous souhaitiez d'avoir sa response escrite

   Page 2720 (page 636 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sa main : de sorte que m'ayant donné ces Tablettes cachettées, de la façon que je vous les presente, dit-il en les luy donnant, je ne puis vous dire si je vous aporte de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Du moins me direz-vous bien, (respondit Cyrus pendant qu'il les ouvroit) si cette Femme est aussi celebre en son païs qu'aux autres : elle l'est de telle façon, repliqua Ortalque, que l'on ne fait nulle comparaison de la Sibille Helespontique, à toutes celles qui l'ont precedée : et l'on asseure enfin qu'elle n'a jamais dit un mensonge, à ceux qui l'ont esté consulter. Voyons donc (dit Cyrus en ouvrant ces Tablettes quelle verité elle m'annonce : et alors te mettant à lire ce que la Sibille y avoit escrit, il y vit ces paroles.

Troisième oracle, troisième mauvaise nouvelle

RESPONSE DE LA SIBILLE HELESPONTIQUE.

Troisième oracle, troisième mauvaise nouvelle

Je la voy, je la voy, cette Amante ennemie,Resveiller sa haine endormie,Et plonger dans le sang la teste d'un Heros :Rien ne peut empescher sa mort infortunée,Voila quelle est sa destinée,Et par là seulement, tu dois estre en repos.

Troisième oracle, troisième mauvaise nouvelle

   Page 2721 (page 637 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres que Cyrus eut achevé de lire, il fut quelque temps sans parler : en suite dequoy il fit signe de la main qu'il vouloit que tout le monde se retirast, à la reserve de Chrisante. Comme on luy eut obeï, il relent encore ce qu'il avoit desja leu, et le fit aussi lire à Chrisante : qui ne luy eut pas plustost rendu les Tablettes qui contenoient une si funeste response ; que le regardant : Et bien Chrisante, luy dit-il, comment expliquerez-vous à mon avantage, ce que vous venez de voir ? Seigneur, repliqua-t'il, je voy bien qu'il n'est pas aisé de luy donner un sens favorable : mais je ne voy pas aussi par quelle voye le malheur dont on vous menace vous doit arriver. Car enfin cette Amante ennemie, ne peut pas estre Mandane : et il faut assurément que ce soit Thomiris : de sorte qu'en l'estat où sont les choses, je ne voy pas, dis-je, que vous soyez en terme de mourir de sa main. Elle arme pourtant puissamment, repliqua Cyrus, et on diroit que Ciaxare ne m'a envoyé Madate, que pour m'expliquer la responce de la Sibille qu'Ortalque m'a aportée. Je ne comprends pourtant pas, adjousta Chrisante, que vous puissiez quitter la guerre de Lydie où est Mandane, pour aller en celle des Massagettes où est Thomiris : ny qu'apres avoir vaincu tant de vaillants Rois, vous puissiez estre surmonté par une Femme. Je ne le comprends pas aussi, reprit-il, mais je comprends bien que ma perte est inévitable. Car enfin Chrisante, et les Dieux des Grecs, et ceux des Assiriens, ne me presagent que, des avantures funestes : l'Oracle de Babilone, donne Mandane au Roy d'Assirie : celuy de Delphes promet l'Empire à Cresus ; s'il me fait la guerre : et la Sibille promet ma teste à la Reine

   Page 2722 (page 638 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des Massagettes. Cette derniere menace, n'est pourtant pas celle qui m'espouvante le plus : et : mon ame est bien plus troublée de la perte de Mandane, que de la perte de ma vie. J'ay vescu d'une maniere jusques icy, qui me peut raisonnablement faire esperer que je ne puis mourir sans gloire, ainsi je n'apprehende point la vangeance de