Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 4, livre 2


Echec de la libération de Mandane
Cyrus et ses amis apprennent que la tentative de libération de Mandane et de Palmis s'est avérée un échec : Cleandre s'est heurté à son rival Artesilas qui se trouvait au même endroit pour les mêmes raisons. Cyrus n'en est pas moins séduit par la personne de Cleandre, dont il fait la connaissance. Les hostilités entre le camp de Cyrus et celui de Cresus sont sur le point de reprendre. Araminte tente de prévenir de nouveaux conflits en rencontrant son frère, le roi de Pont, pour lui proposer de restituer Mandane. En vain. Cyrus, qui a appris entre temps que la princesse sera reconduite à Sardis, se propose d'attaquer le convoi sur le chemin.
L'attaque d'Artesilas
L'arrivée imminente de Mandane, de Palmis et de Cleandre est source de joie et d'espoir pour Cyrus et ses amis. Mais Timocreon arrive, porteur d'une mauvaise nouvelle. À l'instant où Mandane et Palmis devaient sortir du temple, Cleandre et ses hommes ont été surpris par des hommes armés, commandés par Artesilas, résolu, lui aussi, d'enlever Palmis. Les princesses se sont alors cloîtrées dans le temple et un combat s'est engagé, qui s'est achevé par la mort du rival de Cleandre et la fuite de ce dernier, blessé, ainsi que de ses compagnons. Les fugitifs apprennent, grâce un écuyer d'Artesilas qu'ils ont recueilli, que c'est par un concours de circonstances que ce rival, désireux lui aussi d'enlever Palmis, était en embuscade au même moment avec ses hommes. Il n'en reste pas moins que désormais il est impossible de libérer les princesses.

   Page 2284 (page 197 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Jamais l'esperance n'a donné de plus doux moments aux malheureux qu'elle a flatez, et jamais la crainte n'a aussi donné de plus cruelles inquietudes à ceux qu'on luy a veu tourmenter, que ces deux sentimens contraires en donnerent, et à Cyrus, et au Roy d'Assirie. Mandane delivrée, ou bien Mandane captive, occupoit tousjours leur esprit :

   Page 2285 (page 198 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et selon que cette image se presentoit à eux, ils avoient de la douleur ou de la joye ; quoy qu'ils eussent pourtant tousjours l'un et l'autre quelque déplaisir parmy leur satisfaction, de penser que si Mandane estoit en liberté, elle n'y estoit pas par leur assistance. Neantmoins comme elle devoit recevoir cét office par un Prince qui n'estoit point leur Rival, ce sentiment ne diminuoit pas beaucoup leur plaisir, dans les moments où ils en avoient : et il y avoit des instants, où ne doutant point du tout qu'ils ne vissent bien-tost leur Princesse ; ils songeoient desja chacun en particulier, comment ils se pourroient vaincre l'un l'autre, au combat qu'ils devoient faire. Trois jours se passerent de cette sorte, pendant lesquels Cyrus parla encore plusieurs fois à Sosicle, parce qu'il avoit veu sa Princesse à Ephese : et pendant lesquels aussi, le Roy de Phrigie entretint encore Thimettes et Acrate, avec beaucoup de satisfaction : par l'esperance qu'ils luy donnoient, qu'il reverroit sur le visage de Cleandre une ressemblance si parfaite de sa chere Elsimene, qu'il ne pourroit douter qu'il ne fust son Fils. La Princesse Araminte avoit aussi de la joye et de l'esperance, croyant que si une fois le Roy son Frere n'avoit plus la Princesse Mandane en son pouvoir ; il se resoudroit à estre Amy d'un Prince qui luy offroit de le remettre sur le Throsne ; et qu'ainsi elle pourroit un jour se voir en un estat plus heureux que celuy où elle estoit, pourveu que Spitridate revinst. La Reine de la Susiane, quoy que captive et un peu malade, avoit toutesfois la consolation d'estre servie avec le mesme respect que si elle eust esté à Suse : car Araspe executoit les ordres de Cyrus avec beaucoup de joye et d'exactitude :

   Page 2286 (page 199 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et mesme avec tant d'assiduité auprès de cette belle et sage Reine, que Cyrus qui l'aimoit se pleignit obligeamment de ce qu'il ne le voyoit presque plus. Enfin apres avoir passé trois jours de cette façon, comme je l'ay desja dit, Timocreon arriva : et fut trouver Sosicle son Fils, pour apprendre de luy comment le Roy de Phrigie avoit receu les choses que Thimettes, Acrate, et luy, avoient racontées à ce Prince. Ayant donc apris la verité de ce qu'il vouloit sçavoir, il fut à la Tente du Roy de Phrigie, dans la quelle Cyrus entra un moment apres que Thimettes qui avoit joint Timocreon le luy eut presenté, de sorte que ce Prince qui n'avoit point de secret pour luy, principalement en une occasion où il avoit autant d'interest qu'il y en pouvoit avoir, ne le vit pas plustost, que luy adressant la parole. Seigneur, luy dit-il, voila ce mesme Timocreon qui m'a conservé mon Fils : et qui vient vous aporter des nouvelles de la chose que vous avez tant d'envie de sçavoir : Mais je ne sçay point encore si elles sont bonnes ou mauvaises, parce qu'il ne fait que d'arriver. Elles sont du moins mauvaises pour moy infailliblement, reprit Cyrus, et je ne suis pas assez heureux, pour aprendre aujourd'huy la liberté de la Princesse Mandane. Il est vray, Seigneur, qu'elle n'est pas libre, repartit Timocreon, mais il n'a pas tenu à l'illustre Cleandre qu'elle ne le soit ; puis qu'il a fait des choses tres difficiles pour cela : et sans un malheur que l'on ne pouvoit prévoir, la Princesse Mandane et la Princesse Palmis seroient sans doute en liberté. Racontez-nous du moins, reprit l'affligé Cyrus, de quels moyens la Fortune s'est servie pour m'empescher d'estre heureux. Seigneur, répondit

   Page 2287 (page 200 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Timocreon, comme j'ay apris pat Thimettes que vous sçavez toutes choses jusques à son départ d'Ephese, je ne vous rediray point ce que l'on vous a desja dit ; mais je vous assureray que jamais entreprise n'a esté mieux conduite que celle-là. Car dés qu'Agesistrate eut adverty Menecée du jour que la Princesse Palmis devoit sortir, qui devoit estre suivie de la Princesse Mandane ; de deux Filles qui la servent ; et d'une qui est à la Princesse de Lydie : Menecée fit tenir la Barque preste dont il s'estoit assuré : les cinquante hommes que nous avions dans la Ville, se tenant en embuscade sur toutes les advenuës par où l'on eust pû venir à la porte du Temple, par laquelle les princesses devoient sortir. Outre cela, plus de trente Amis de Menecée, se joignirent encore avec Cleandre, qui se mit à la teste de douze ou quinze seulement : car on s'estoit ainsi partagé par petites Troupes, afin que cela ne fist rien soupçonner à ceux qui passoient. Il se plaça mesme le plus prés qu'il pût de la porte du Temple, y ayant un Chariot à six pas de là, pour conduire les princesses jusques à la Mer, qui en est assez proche, et où la Barque les attendoit. Comme il n'y avoit que des Sentinelles en ce lieu là ; parce que c'est une porte par où l'on ne sort que rarement, cela ne pouvoit faire aucun obstacle à cette entreprise : et sans mesme les tuër, il estoit aisé de s'assurer d'eux, sans que le Corps de garde le plus proche s'en aperçeust. Enfin, Seigneur, toutes choses estant disposées pour executer nostre dessein ; la Barque, comme je l'ay desja dit, estant preste ; le Chariot estant venu ; et tous nos gens estant placez, sur toutes les avenuës du Temple : Cleandre ne faisoit plus qu'attendre que la porte s'ouvrist. Et la

   Page 2288 (page 201 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chose alla jusques au point, qu'en effet elle s'ouvrit : et je vy la Princesse Palmis qui vouloit faire passer devant elle une Personne d'une beauté admirable, que je crois estre la Princesse Mandane, et que je ne fis qu'entre-voir. Car comme ces Princesses alloient sortir ; que nous avancions déja pour les recevoir ; et que le Chariot recula un pas afin qu'elles marchassent moins pour y entrer ; il sortit d'une maison qui est seule en cét endroit-là, plus de deux cens hommes armez, à la teste desquels estoit le Prince Artesilas. Je vous laisse donc à penser, quelle surprise fut celle de Cleandre, qui n'avoit songé qu'à se précautionner contre les efforts que pourroient faire les gens du Roy de Pont : lors qu'il se vit en teste le Prince Artesilas, qu'il croyoit estre auprès de Cresus. Mais si la surprise de Cleandre fut grande, celle d'Artesilas ne fut pas petite ; de voir Cleandre l'épée à la main, qui se mit dés qu'il l'aperçeut entre luy et la porte du Temple. Cependant aussi-tost que la Princesse Palmis vit Artesilas, elle recula, et fit r'entrer la Princesse Mandane comme elle : la porte de ce Temple fut à l'instant refermée : de sorte que Cleandre ne pouvant plus delivrer sa Princesse, et Artesilas ne la pouvant plus enlever, comme il en avoit eu le dessein : ces deux Rivaux furent l'un contre l'autre avec une fureur aussi grande, que la passion qui les faisoit agir estoit violente. Ils se dirent quelque chose l'un à l'autre, mais à mon advis ils ne s'entendirent gueres : cependant tous nos gens dispersez par diverses Troupes, se rassemblant autour de Cleandre, nous nous trouvasmes en estat non seulement de resister à Artesilas, mais mesme de le vaincre : et en effet Cleandre combatit avec tant de

   Page 2289 (page 202 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

courage, qu'il tua son Rival de sa propre main, et plusieurs autres encore. De sorte qu'apres la mort de ce Prince, ce qui restoit des siens se dispersa, et disparut en un moment : si bien que si à l'heure mesme on eust r'ouvert la porte du Temple, nous pouvions encore delivrer les princesses. Mais nous eusmes beau fraper à cette porte, car à mon advis la frayeur estoit si grande parmy ces Filles, qu'elles n'oserent ouvrir : joint qu'en mesme temps tous les gens du Roy de Pont, et tous ceux du gouverneur d'Ephese vinrent à nous : et nous nous trouvasmes si accablez par la multitude, que c'est un miracle de voir que nous en soyons échapez. Car Cleandre ne pouvant se resoudre de se sauver dans la Barque qui nous attendoit, vouloit tousjours estre auprés de la porte de ce Temple : mais enfin voyant qu'il estoit absolument impossible de resister à tous ceux que nous avions alors sur les bras : et sentant aussi qu'il estoit blessé à la main droite, il se resolut de se retirer en combatant comme nous fismes, jusques dans nostre Barque, où nous entrasmes, malgré ceux qui nous poursuivoient : et nous nous éloignasmes du bord en diligence. Ils nous tirerent encore plusieurs Traits, et nous lancerent plusieurs Javelines : cependant quand nous fusmes assez loing pour ne craindre plus leurs fléches, nous regardasmes si la blessure de Cleandre estoit considerable : et nous vismes qu'elle estoit plus incommode que dangereuse. En suitte nous voulusmes voir si nous avions tous nos gens : et à la reserve de dix ou douze des Soldats que nous avions amenez à Ephese, et de ceux qui estans d'Ephese mesme ne voulurent pas s'embarquer avecque nous ; nous trouvasmes que nous

   Page 2290 (page 203 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'avions perdu personne. Mais en faisant cette recherche, je trouvay parmy nous un Escuyer d'Artesilas, qui dans ce tumulte avoit encore mieux aimé entrer dans nostre Barque, que de se laisser tuer, ou de tomber vivant entre les mains du gouverneur d'Ephese. A peine eut il veu que je le reconnoissois, et que je le monstrois à Cleandre, que se jettant à ses pieds ; Seigneur, luy dit-il, je vous demande pardon d'avoit eu la hardiesse de chercher un Azile auprés de vous. Mon Amy, luy dit Cleandre, la haine que j'avois pour ton Maistre est morte avecque luy, et ne s'estendra pas jusques à toy. Mais, luy dit-il, apprens nous du moins par quelle rencontre prodigieuse, nous nous sommes trouvez aujourd'huy. Seigneur, reprit cét Escuyer, personne ne vous peut mieux dire que moy, quel estoit le dessein du Prince que je servois : car je n'ay que trop eu de connoissance de ses secrets, depuis la fuitte du Prince Antaleon. Et alors comme s'il eust creu meriter beaucoup auprés de Cleandre en noircissant son Maistre : au lieu de répondre precisément à ce qu'on luy demandoit, il dit encore ce qu'on ne luy demandoit pas, et nous raconta comment le Prince Artesilas avoit esté de la conjuration criminelle du Prince Antaleon. Ce n'est pas que nous ne l'eussions desja sçeu en allant de Sadrdis à Ephese : mais il nous le dit plus exactement. En suitte, il nous apprit que ce Prince ayant sçeu l'ordre que Cresus avoit envoyé à Agesistrate, par lequel il vouloit que la Princesse sa Fille prist l'habit des Vierges voilées, il avoit esté si desesperé, de voir que par là il auroit fait tant de crimes inutilement, qu'il s'estoit enfin resolu d'en faire encore un qui luy fust utile ;

   Page 2291 (page 204 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

De sorte qu'il avoit formé le dessein d'enlever la Princesse. Que pour cét effet, il avoit quitté le Roy sur quelque pretexte : qu'il s'estoit déguisé ; qu'il avoit fait entrer des Soldats dans Ephese, déguisez aussi en Païsans, et les avoit enfermez dans cette maison d'où nous les avions veu sortir, et dont le Maistre avoit autrefois esté à luy. Il nous dit de plus, qu'Artesilas avoit resolu d'attendre durant quelques jours que l'on ouvrist la Porte de ce Temple pour s'en saisir, et pour aller prendre la Princesse Palmis, et l'emmener dans un vaisseau, dont il estoit asseuré : avec intention, si cette Porte du Temple ne s'ouvroit point durant trois jours, de la forcer pendant une nuit, et d'executer son entreprise comme il avoit voulu faire, lors qu'il nous avoit rencontrez, et que nous l'en avions empesché. Si bien que nous a prismes par le discours de cét Escuyer, que du moins Cleandre avoit fait que la Princesse n'avoit point esté enlevée par Artesilas : et que les Dieux s'estoient voulu servir de sa main, pour le punir d'avoir eu part à une conjuration si noire, comme avoit esté celle du Prince Antaleon. Cependant la nuit estant venuë, nous fusmes moüiller à une petite Ville où nous fismes penser Cleandre, et trois ou quatre Soldats qui estoient plus blessez que luy, et que nous y laissasmes avec des gens pour en avoir soing. En suitte quittant la Mer, et prenant des chevaux qui nous attendoient à cette Ville, et que nous y avions envoyez, en cas que nostre entreprise manquast, et que nous voulussions nous sauver par terre ; nous sommes venus icy. Nous nous sommes pourtant arrestez deux jours en chemin, pour envoyer sçavoir des nouvelles de la Princesse :

   Page 2292 (page 205 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et nous avons sçeu par un homme que Menecée a envoyé à la Personne qui l'a si bien servy en cette occasion, que la garde est presentement si exacte à l'entour du Temple, qu'il n'y a plus moyen d'y rien entreprendre. Joint qu'Agesistrate mesme ne peut plus se resoudre à favoriser la sortie de ces princesses, luy semblant que ce funeste accident luy marque clairement, que les Dieux n'ont pas approuvé le consentement qu'elle y avoit donné. Mais en mesme temps nous avons sçeu que la Princesse Palmis est absolument resoluë de ne faire point ce que le Roy son Pere veut qu'elle face : et que ce sera Agesistrate qui mandera au Roy qu'elle ne la peut recevoir. Nous avons aussi apris que la Princesse Mandane et elle, se seront promis de ne se quitter point, que leur fortune ne soit plus heureuse. Enfin, Seigneur, apres avoir sçeu cela : Menecée et moy avons amené Cleandre, qui arrivera sans doute bien-tost ; et que j'ay voulu devancer de quelques heures seulement, pour advertir le Roy de ce qui s'estoit passé.

L'arrivée de Cleandre
Cleandre arrive effectivement à la cour, à la suite de Timocreon. Cyrus est aussitôt conquis. Les deux hommes échangent des compliments flatteurs. Puis Cleandre est présenté à son père. L'effusion donne prétexte à une offre de service indéfectible envers Cyrus.

Apres que Timocreon eut achevé de parler, Cyrus tout affligé qu'il estoit, ne laissa pas de témoigner au Roy de Phrigie qu'il estoit bien obligé au Prince son Fils, de ce qu'il avoit voulu faire pour Mandane : luy demandant pardon avec beaucoup de bonté, de ce que son ame n'estoit pas aussi sensible à la joye qu'il alloit avoir de voir le Prince son Fils, qu'elle l'auroit esté en un autre temps. Ce n'est pas, dit-il, que je ne m'interesse fort en ce qui vous regarde : mais c'est que tant que la Princesse Mandane sera captive, je ne sçaurois estre capable de plaisir. Comme il vouloit sortir, le Roy d'Assirie, arriva, qui venoit pour sçavoir quelles nouvelles avoit

   Page 2293 (page 206 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aportées Timocreon, car il avoit sçeu qu'il estoit arrivé : mais à peine Cyrus le vit-il, qu'ayant impatience qu'il fust aussi affligé que luy, vostre esperance, luy dit-il, est trompée aussi bien que la mienne : et nostre Princesse est plus captive qu'elle n'estoit, comme vous le pouvez sçavoir par Timocreon. Le Roy d'Assirie s'aprochant alors de luy, se fit redire tout ce qu'il avoit dit à Cyrus, qui s'en alla à sa Tente, se pleindre de ses infortunes, avec un peu plus de liberté. Il ordonna toutes-fois que l'on allast au devant de Cleandre l'asseurer de sa part, qu'il trouveroit un Azyle inviolable aupres de luy : et il voulut mesme qu'on le luy amenast, afin qu'il le presentast au Roy son Pere. En effet apres qu'il eut employé prés de deux heures à considerer l'opiniastreté de son malheur : et qu'il eut envoyé advertir la Princesse Araminte de ce fascheux succez ; elle qu'il sçavoit bien estre en peine de la chose pour plus d'une raison ; on luy vint dire que Cleandre, Menecée, et Tegée estoient arrivez. Faisant donc tresve avec sa douleur pour un moment ; ou pour mieux dire, en renfermant une partie dans son coeur pour carreffer un Prince, de qui la reputation estoit si grande, il commanda qu'on le fist entrer, et s'avança pour le recevoir. Cette premiere entreveüe se fit de fort bonne grace de part et d'autre : et comme Cleandre estoit affleurement un des hommes du monde le mieux fait, et de la meilleure mine, Cyrus en fut charmé d'abord : et l'on vit sur le visage de ces deux Princes, au premier instant qu'ils se virent, que quoy qu'ils eussent entendu dire l'un de l'autre, tout ce que l'on peut dire de deux personnes fort extraordinaires, ils ne laisserent pas d'estre surpris ; et : ils se regarderent

   Page 2294 (page 207 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec tant de marques d'admiration dans les yeux, qu'il leur fut aisé de prevoir qu'ils s'aimeroient un jour avec beaucoup de tendresse. Je suis bien malheureux (luy dit Cleandre, qui avoit encore le bras en écharpe, de la blessure qu'il avoit reçeuë à Ephese) d'estre contraint de paroistre devant vous sans vous avoir rendu le service que j'avois eu dessein de vous rendre. C'est plustost à moy à me pleindre, repliqua Cyrus, de voir que peut-estre mon malheur a causé le vostre, en devenant contagieux pour vous. J'ay bien plus de sujet, répondit Cleandre, d'aprehender que ma mauvaise fortune ne m'ait suivy jusques dans vôtre Armée. Je ne sçay pas, reprit Cyrus, si vôtre mauvaise fortune vous y aura suivy : mais je sçay bien que la Renommée vous y a devancé : et qu'il y a desja long-temps que le Nom de l'illustre Cleandre m'est connu, et que sa gloire m'a donné de l'amour : mais de l'amour toute pure, adjousta-t'il, c'est à dire sans envie, et sans jalousie. Les Amans heureux, répliqua Cleandre en sous riant, ne sont jamais gueres jaloux : et ceux qui possedent la gloire, et qui meritent de la posseder, comme l'illustre Cyrus, souffrent alternent que les autres en soient seulement amoureux : Mais Seigneur, adjousta-t'il, je n'en veux presentement point d'autre, que celle que je trouveray à vous servir. Vous estes si couvert de gloire, répondit Cyrus, que vous avez raison de n'en souhaiter pas davantage que vous en avez : mais pour celle que vous semblez desirer, souffrez que je m'y oppose : et que puis que je vous suis desja assez obligé, je tasche du moins de rendre au Prince Artamas, une partie de ce que je dois à l'illustre Cleandre. Je merite si peu de porter ce

   Page 2295 (page 208 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

premier Nom, repliqua-t'il, que je n'oseray presques le prendre, quand mesme le Roy mon Pere me l'ordonnera : il faut donc l'aller obliger de vous le commander d'authorité absoluë, reprit Cyrus, et en effet ce Prince se preparoit à mener Cleandre à la Tente du Roy son Pere, lors qu'il entra dans celle ou ils estoient. A peine y fut-il, que Cyrus le luy presentant, recevez aveque joye, luy dit-il, un Prince digne d'estre vostre Fils : et digne de plus de Couronnes, que la Fortune toute prodigue qu'elle est quelquesfois, n'en sçauroit donner. Le Roy de Phrigie eust bien voulu garder le respect qu'il avoit accoustumé de rendre à Cyrus ; mais ce Prince voulant qu'il embrassast Cleandre, et les sentimens de la Nature estant plus forts que toutes les regles de la civilité, il l'embrassa en effet avec une tendresse extréme, et un plaisir inconcevable. Car dés qu'il aperçeut Cleandre, il vit une ressemblance si grande de luy à sa chere Elsimene, qu'il en changea de couleur : de sorte que son coeur ne luy disant pas moins fortement que ses yeux et sa raison que Cleandre estoit veritablement son Fils : il le receut avec toutes les marques d'affection qu'un Pere genereux pouvoit donner. Seigneur, luy dit Cleandre, me pourrez-vous bien reconnoistre, apres ce que j'ay eu le malheur de faire contre vous ? Ouy, luy repliqua le Roy de Phrigie en sous-riant ; et il m'est mesme advantageux de vous advoüer pour mon Fils : puis que si cela n'estoit pas, il faudroit que je vous reconnusse pour mon Vainqueur. Si vous m'avez pardonné ce crime, respondit-il, ne m'en faites plus souvenir : C'est un crime si glorieux, interrompit Cyrus, que je doute si le Roy vôtre Pere voudroit que vous ne l'eussiez pas commis :

   Page 2296 (page 209 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

joint, qu'à ce qu'il m'a dit luy-mesme, si vous luy devez la vie, vous la luy avez conservée durant cette guerre. Toutesfois si vous voulez desadvoüer Cleandre de ce qu'il a fait contre le Roy de Phrigie, je l'obligeray à ne se souvenir que de ce que fera le Prince Artamas pour luy à l'advenir. Je vous en conjure Seigneur, repliqua-t'il ; et je vous commande, interrompit le Roy de Phrigie (si toutefois il m'est permis de vous commander en la presence d'un Prince à qui j'obeïray tousjours) que vous regardiez preferablement à vos interests, ceux de l'illustre Cyrus. Ce commandement est si injuste, reprit l'invincible Prince de perse, que je ne veux pas donner loisir au Prince Artamas d'y répondre : et je veux luy declarer devant vous, que je ne desire de luy, que ce que je luy veux rendre le premier ; c'est à dire beaucoup d'amitié : afin que dans mes malheurs, j'aye du moins la consolation d'avoir aquis un illustre Amy, le mesme jour que les Dieux vous ont redonné un illustre Fils. Le Roy de Phrigie et le Prince Artamas, que nous ne nommerons plus Cleandre, répondirent à Cyrus avec toute la civilité possible : et apres que cette conversation eut encore duré quelque temps, le Roy de Phrigie impatient d'entretenir le Prince son Fils en particulier, se retira, et fut en effet suivy par luy. Il le mena toutesfois en passant chez le Roy d'Assirie, et chez le Roy d'Hircanie, qui le receurent fort civilement : le premier n'osant pas témoigner le mécontentement secret qu'il avoit toûjours contre le Roy de Phrigie. Cependant tout ce qu'il y avoit de Princes et de gens de qualité dans l'Armée furent visiter le Prince Artamas ; qui se fût sans doute estimé tres heureux, si l'amour qu'il avoit pour la

   Page 2297 (page 210 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse Palmis, ne l'eust cruellement tourmente.

Reprise des hostilités
Cyrus décide de réclamer Mandane à Cresus avant d'intervenir militairement. Mais peu après, Feraulas revient avec de mauvaises nouvelles : les Ephesiens sont désormais sur leurs gardes. Comme Cresus, de son côté, a ouvert les hostilités, la reprise des opérations est décidée. Mais les rigueurs de la saison ralentissent les opérations.

Cyrus ne voyant donc plus d'espoir de delivrer Mandane que par la force, tint conseil de guerre le jour suivant : où le Prince Artamas tint sa place avec beaucoup d'honneur : parlant de toutes les choses que l'on y proposa, avec autant d'esprit et de jugement, que si une plus longue experience eust fortifié sa raison : et il parut bien enfin, que ceux qui aprennent à vaincre de bonne heure, sçavent les choses parfaitement, quand les autres les ignorent encore : et qu'il n'est pas impossible qu'un jeune Conquerant soit plus habile, qu'un vieux Capitaine qui n'aura pas tant veû que luy, quoy qu'il ait vécu davantage. La resolution de ce conseil fut, que comme la saison estoit fort avancée, et que Cresus n'avoit encore rien entrepris ; Il faloit luy envoyer demander la Princesse Mandane, auparavant que de luy declarer la guerre. Le Prince Artamas insista le plus à faire prendre cette resolution : ne pouvant oublier les obligations qu'il avoit à Cresus, malgré tous les mauvais traitemens qu'il en avoit reçeus depuis. De sorte qu'il n'oublia rien pour persuader à Cyrus de tenter toutes les voyes de la douceur, auparavant que d'avoir recours à la force. Cyrus eut pourtant bien de la peine à s'y resoudre : alleguant pour raison, qu'il s'estoit si mal trouvé d'avoir envoyé en Armenie, qu'il avoit sujet de s'en repentir. Mais on luy dit que la chose n'estoit pas égale : puis que le Roy de Lydie ne pouvoit pas nier que la Princesse Mandane ne fust dans ses Estats : et qu'ainsi il faudroit qu'il répondist precisément. De plus, on luy representa qu'il n'estoit pas possible d'assieger Ephese en la saison ou l'on estoit, quand mesme il auroit eu une Armée navale

   Page 2298 (page 211 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'avoit pas ; de sorte qu'il sembloit plus raisonnable d'en user ainsi : parce que si Cresus vouloit proteger le ravisseur de Mandane, il y auroit un sujet de guerre plus apparent aux yeux des Peuples. Cyrus eust bien voulu du moins que Feraulas eust esté revenu, auparavant que d'envoyer vers Cresus : mais craignant qu'il ne tardast trop longtemps, il resolut qu'Hidaspe partiroit dans deux ou trois jours pour y aller. Que cependant toute l'Armée ne laisseroit pas tousjours d'avancer, et de traverser une partie de la Phrigie ; pour entrer apres en Lydie par cét endroit, si la réponse de Cresus n'estoit pas favorable. Durant ce temps là, il sçeut qu'Abradate estoit allé se jetter dans Sardis, et le fit sçavoir à la Reine sa Femme, qui témoigna en estre fâchée : il ne laissa pourtant pas de l'aller visiter, et de luy dire fort obligeamment, qu'il estoit marry que le Roy de la Susiane n'eust pas plustost voulu la delivrer en devenant son Amy, qu'en essayant peut estre inutilement de le faire, en se declarant son ennemy : que neantmoins il l'assuroit qu'elle seroit tousjours traittée avec un égal respect. Cette grande Reine le remercia avec une civilité digue de la generosité qu'il avoit pour elle : et se louant extrémement d'Araspe, elle donna sujet à Cyrus de luy témoigner au sortir de sa chambre qu'il estoit satisfait de luy, puis que Panthée en estoit satisfaite. De là il passa chez la Princesse Araminte, qui le conjura de faire en sorte qu'elle peust parler au Roy son Frere : si bien qu'il fut resolu qu'elle avanceroit vers les Frontieres de Lydie : et que la Reine de la Susiane qui se portoit mieux, seroit aussi de ce voyage : ces deux Princesses ayant lié une fort grande amitié

   Page 2299 (page 212 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ensemble : joint que peut-estre cette Reine, à ce qu'ils creurent, pourroit elle servir à quelque chose, puis que le Roy son Mary estoit dans le Party ennemy. Cette resolution estant prise, et approuvée par le Roy d'Assirie qui s'y trouva, Cyrus s'en retourna au Camp : où il ne fut pas si tost, que Feraulas y arriva, aussi bien que celuy que le Roy d'Assirie avoit envoyé à Ephese. Mais ils raporterent tous deux, qu'il leur avoit esté impossible d'imaginer les voyes de faire tenir une Lettre à la Princesse Mandane. Ils voulurent alors raconter tout ce qui s'y estoit passé, comme y estans arrivez le lendemain : mais aprenant qu'on sçavoit tout ce qu'ils vouloient dire, ils se contenterent d'aprendre à ceux qui les écoutoient, de quelle façon on gardoit presentement et le Temple, et la Ville. Ils dirent donc, que non seulement tout ce qu'il y avoit de gens de guerre estoient tousjours sous les armes ; mais qu'une partie des Bourgeois y estoient aussi. Que l'on avoit envoyé de nouveau à Cresus pour recevoir ses ordres : que le Roy de Pont se portoit mieux : qu'il couroit dans Ephese une Prediction de la Sibile Helespontique, qui y faisoit un grand bruit, et que personne ne pouvoit pourtant entendre ; parce qu'elle se pouvoit expliquer de deux façons. Que comme cette Femme estoit une personne admirable en ses propheties, et qui ne s'y trompoit jamais ; toute la Ville d'Ephese ne sçavoit si elle devoit se réjoüir ou s'affliger : à cause que cette Prediction luy promettoit un grand bonheur, ou la menaçoit d'une grande infortune. Feraulas et cét autre homme dirent qu'ils, avoient fait l'un et l'autre tout ce qu'ils avoient pû, pour avoir cette Prediction ; mais qu'estant Estrangers on n'avoit pas

   Page 2300 (page 213 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voulu la leur donner, voyant qu'ils la demandoient avec empressement. En fin leur voyage n'ayant servy qu'à augmenter l'inquietude de leurs Maistres, ils en estoient si fâchez, qu'ils n'osoient presques les regarder. Cyrus n'en traita pourtant pas moins bien Feraulas : mais pour le Roy d'Assirie, comme il estoit plus violent, il ne pouvoit croire qu'il n'y eust de la faute de celuy qu'il avoit envoyé ; de n'avoir pû trouver les voyes de luy aporter des nouvelles plus assurées de la Princesse Mandane. Cyrus voyant donc que le retour de Feraulas ne luy avoit rien apris de bon, estoit prest à faire partir Hidaspe, lors qu'il sçeut qu'enfin Cresus au retour de tous ces ambassadeurs qu'il avoit envoyé consulter tous ces Oracles, s'estoit declaré, et avoit fait le premier acte d'hostilité contre Ciaxare. Cette nouvelle fit rompre le voyage d'Hidaspe, et haster la marche de l'Armée, qui dés le lendemain commença de décamper. La Princesse Araminte qui craignoit que les premieres occasions de cette guerre ne fussent funestes au Roy son Frere, obligea la Reine de la Susiane à partir : afin de pouvoir estre sur la Frontiere pour parler au Roy de Pont ; auparavant qu'il fust venu aux mains avec Cyrus. De sorte qu'Araspe en ayant eu le commandement de ce Prince, les mena avec escorte par un chemin destourné, à une Ville de Phrigie tirant vers la Lydie ; et justement en un lieu que l'Armée de Cyrus devoit couvrir, et où par consequent elles seroient en seureté. Cyrus dépescha à Ciaxare, pour j'advertir de la chose : et reçeut des nouvelles de Thrasibule, qui l'assuroient seulement en general, qu'il esperoit estre heureux, et en guerre, et en amour. En suite dequoy marchant avec autant de diligence

   Page 2301 (page 214 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'une Armée de plus de cent mille hommes peut marcher, il avança à grandes journées vers ses Ennemis. Bien est il vray que comme la saison estoit desja tres fâcheuse, sa marche fut aussi fort longue : et lors qu'il arriva sur la Frontiere, il n'estoit plus temps de faire des Sieges, ny de donner des Batailles. Joint que Cresus qui n'avoit voulu qu'avoir la gloire d'avoir attaqué le premier, se posta si avantageusement apres cela, qu'il ne fut pas possible de l'attaquer d'abord, ny de l'empescher de mettre en fuite ses Troupes en leurs Quartiers d'Hiver. Si bien que tout ce que l'on pouvoit faire, estoit seulement de faire des courses dans le Païs ennemy, et d'aller à la petite guerre : ce qui affligeoit si sensiblement Cyrus, qu'il avoit besoin de toute sa constance, pour supporter une douleur si excessive. Il ne pouvoit assez s'estonner du procedé de Cresus, qui avoit commencé la guerre, quand on ne la pouvoit faire : et il croyoit enfin qu'un si grand Prince n'avoit esté forcé de suivre une Politique Militaire si opposée à la raison, que par son mauvais destin qui le vouloit perdre. Il y avoit des jours où il estoit tenté de se déguiser, et d'aller luy mesme à Ephese, voir s'il estoit aussi difficile de rien entreprendre pour delivrer sa Princesse comme on le luy disoit : tantost il vouloit malgré la saison, aller forcer les Lydiens dans leurs quartiers retranchez les uns apres les autres : mais lors qu'il venoit à penser que quand cela seroit fait, il n'auroit pas delivré Mandane, que le Roy de Pont pourroit encore enlever d'Ephese ; il se retenoit, et écoutoit la raison, et se resolvoit d'attendre que l'on pûst faire la guerre avec apparence d'un bon succés. Cependant ennvié de l'incertitude de sa fortune,

   Page 2302 (page 215 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy qu'il n'eust jamais eu d'envie de s'informer de l'advenir : tout d'un coup entendant parler de la Sibille Helespontique avec tant d'eloges ; il se determina d'y envoyer : et y envoya en effet Ortalque, avec ordre de luy demander quand il devoit esperer quelque repos : et de luy en raporter la réponse écrite de sa main.

Entrevue d'Araminte et du roi de Pont
Araminte obtient une entrevue avec son frère le roi de Pont. Le ravisseur de Mandane, après avoir commencé par exprimer l'étendue de ses malheurs, s'avoue incapable, en dépit de la reconnaissance qu'il a envers Cyrus, d'accomplir l'action héroïque qui consisterait à restituer Mandane : il est désormais trop engagé dans cette voie, même s'il reconnaît qu'elle n'a pour lui plus d'issue. Au reste, il tente de persuader sa sur que son amant Spitridate n'a pas un comportement différent du sien. L'entrevue est donc un échec, même si le frère et la sur se quittent en bons termes.

En ce mesme temps, la Princesse Araminte le somma de luy tenir sa parole : et luy mesme souhaittant extrémement ce qu'elle desiroit, il dépescha Adusius vers le Roy de Pont, qui estoit tousjours à Ephese : pour le supplier de vouloir obtenir de Cresus, la liberté de parler à la Princesse Araminte, qui vouloit l'entretenir de quelque chose qui luy importoit beaucoup. Ce Prince reçeut Adusius fort civilement : et le faisant attendre, il envoya à Sardis demander à Cresus la permission de parler à la Princesse sa Soeur, ce que le Roy de Lydie luy accorda. Ils convinrent donc ensemble le Roy de Pont et Adusius, que cette entre-veuë se feroit à un Temple qui est à une petite journée d'Ephese ; ayant seulement chacun cinq cens Chenaux pour Escorte. Adusius avoit eu ordre de s'informer de la santé de la Princesse Mandane : et par les intelligences de Menecée, il sçeut qu'elle se portoit bien : mais il ne put jamais luy parler, ny luy faire rien dire. Estant donc revenu au Camp, et le jour ayant esté pris, où l'entre veuë du Roy de Pont, et de la Princesse sa Soeur se devoit faire : le mesme Adusius qui l'avoit negociée ; escorta cette Princesse : Araspe s'en estant excusé, et Araminte n'ayant pas voulu que le Prince Phraarte l'accompagnast comme il le vouloit. Auparavant qu'elle partist, Cyrus et le Roy d'Assirie la visiterent : et luy dirent tout ce que l'interest qu'ils avoient en

   Page 2303 (page 216 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cette negociation importante devoit leur inspirer. Comme Cyrus y avoit esté le premier, il avoit eu loisir de dire à la Princesse Araminte, qu'il luy engageoit son honneur, qu'elle pouvoit assurer le Roy de Pont, qu'il se souvenoit encore de toutes les obligations qu'il luy avoit : et qu'il luy promettoit de luy redonner une Couronne, s'il vouloit rendre Mandane. De plus, ce Prince par certaines paroles adroites, fit si bien comprendre à cette Princesse qu'elle l'engageroit encore plus fortement à estre le protecteur de Spitridate, si elle agissoit bien en cette occasion ; que comme elle l'entendit d'abord, elle interrompit Cyrus : et l'arrestant par ce discours, Seigneur, luy dit-elle, ne confondez point s'il vous plaist mon interest avec le vostre : et laissez moy du moins la gloire de n'avoir regardé que celuy de l'illustre Cyrus, et celuy du Roy mon Frere en cette rencontre. Ce Prince alloit luy répondre, lors que le Roy d'Assirie entra dans la Chambre d'Araminte : et joignant ses prieres à celles de son Rival, il la conjura par d'autres raisons de faire la mesme chose. Ces deux Princes la furent conduire jusques à deux cens stades du Camp, apres qu'elle eut esté dire adieu à la Reine de la Susiane ; qui ne la vit pas partir sans douleur, quoy que cette absence ne deust pas estre longue. Le Roy de Pont qui estoit adverty du jour de cette entreveuë, partit aussi d'Ephese, et se rendit à ce Temple, suivant ce qui avoit esté arresté entre luy et Adusius : et il y arriva mesme deux heures devant la Princesse sa Soeur. Comme ils ne s'estoient point veus depuis la perte de ses Estats, cette entre-veue de part et d'autre, renouvella dans leur esprit, le souvenir de toutes leurs infortunes. Lors que la

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Princesse Araminte arriva, on la fit entrer dans une grande Sale voûtée, où l'on faisoit les festins des Sacrifices extraordinaires : et qui par la beauté de sa structure, et par la magnificence de ses meubles, estoit bien digne de servir à l'entre-veuë de deux personnes si illustres. Le Roy de Pont fut au devant de la Princesse sa Soeur, jusques à un grand et superbe Vestibule par où les Sacrificateurs qui l'avoient reçeuë la firent passer, pour aller à la Sale où ils se devoient entretenir. Apres que ce Prince l'eut salüée avec beaucoup de témoignages de tendresse, et qu'il l'eut fait assoir, tout le monde s'estant retiré : est-il possible Seigneur, luy dit-elle, qu'apres tant de disgraces, la Fortune ait pû consentir que j'eusse la consolation de vous revoir ? L'estat où vous me revoyez, luy répondit-il, est si malheureux, que je doute si cette veuë ne vous affligera pas plûtost qu'elle ne vous consolera : et si ce que vous prenez pour une indulgence de la Fortune, n'est point un artifice dont elle se sert, pour nous rendre encore plus miserables. En effet, ma chere Soeur, à quoy nous peut servir cette entre-veuë, sinon à faire que vous sentiez encore plus mes malheurs, quand je vous les auray apris, comme je sentiray tous les vostres, quand vous me les aurez contez ? Il vous est aisé de juger par ce que je dis, poursuivit-il, que je ne suis plus ce mesme Prince qui ne pouvoit excuser en vous cette innocente affection que vous avez euë, et que je croy que vous avez encore pour le Prince Spitridate : sa vertu et ma propre passion, m'ont apris à ne condamner pas l'amour si severement. En effet, luy dit-il encore, vous voyez bien que j'avois grand tort de blâmer en autruy, ce qui fait en moy des choses si extraordinaires :

   Page 2305 (page 218 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car enfin depuis que je ne vous ay veuë, j'ay perdu des batailles ; j'ay perdu la liberté ; j'ay perdu des Couronnes : et malgré tout cela, devant que de me pleindre de ma fortune, je me pleins de mon amour. Seigneur, luy dit-elle, c'est par là aussi que vous estes veritablement à pleindre : puis qu'il est vray que si vous pouviez vaincre en vous cette passion, vous pourriez encore estre heureux. Ha ma Soeur, s'écria-t'il, je ne sçaurois point aimer, si je pouvois imaginer seulement qu'il puisse y avoir d'autre bon-heur au monde, que celuy d'estre aimé de la Princesse Mandane. Mais cependant, adjousta-t'il, dites-moy je vous prie par quel sentiment vous avez desiré de me voir : est-ce seulement par bonté et par tendresse ? est-ce pour me pleindre ou pour vous pleindre vous-mesme ? est-ce pour l'interest de Spitridate, pour celuy de Cyrus, pour le vostre, ou pour le mien ? Enfin dites-moy je vous prie vostre veritable dessein ; afin que je sçache precisément de quelle façon je vous dois parler. Seigneur, luy dit-elle, quoy que toutes les choses que vous venez de me dire pûssent avoir part au dessein que j'ay fait de vous voir, il est pourtant certain qu'à parler sincerement, vostre seul interest est ce qui m'y a le plus puissamment portée. Car apres tout, Seigneur, j'ay creu que je devois vous dire, qu'il ne tiens qu'à vous d'estre heureux : et de faire une action la plus heroïque, que personne ait jamais faite. J'aime sans doute fort la gloire, reprit ce Prince, et pourveu qu'il ne faille point quitter la Princesse Mandane, je feray certainement tout ce que vous me proposerez pour en acquerir. Seigneur, luy dit la Princesse Araminte, Mandane ne vous aime pas, et ne vous aimera jamais : Il est

   Page 2306 (page 219 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vray, répondit- il, mais du moins tant qu'elle fera en mon pouvoir, son affection ne rendra pas mes Rivaux heureux. Et quoy. Seigneur, interrompit elle, ne songez-vous point qu'en faisant l'infortune de vos Rivaux, vous faites encore celle de la personne que vous aimez, et que vous augmentez la vostre ? Car enfin, je me suis chargée de vous dire, que si vous pouvez vous resoudre d'avoir l'équité de rendre à Cyrus, à qui vous devez la liberté, une Princesse de qui il possede l'affection toute entiere : il vous redonnera une Couronne, où selon les apparences, vous n'aurez jamais gueres de part sans luy : puis qu'il n'est pas ordinaire de trouver des Protecteurs qui conquestent des Royaumes, pour les rendre à ceux qu'ils ont protegez. Ma Soeur, luy dit ce Prince en soûpirant, je croy aisément que Cyrus feroit ce qu'il dit, car je connois sa generosité mieux que vous, et ; devant vous : Mais quoy que j'estime malgré-moy cét illustre Rival autant et plus que je ne l'ay jamais estimé : que je sois au desespoir de luy devoir la vie et la liberté comme je fais : que je sente encore malgré mon amour, les obligations que vous luy avez, de vous avoir si bien traitée, depuis que vous estes en sa puissance : apres tout, Cyrus n'est plus pour le Roy de Pont ce qu'estoit Artamene. Mais Seigneur, interrompit cette Princesse, cét Artamene que vous aimiez avec tant de tendresse, non seulement estoit dans le party de vos Ennemis, mais il vous arrachoit ta victoire d'entre les mains, et s'opposoit mesme à vostre amour en vous surmontant : cependant quoy qu'il vous disputast la gloire, et qu'il vous fist perdre des batailles, vous l'aimiez jusques à l'envoyer advertir des conjurations que l'on faisoit contre

   Page 2307 (page 220 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sa vie, et jusques à commander que l'on ne tirast point contre luy quand on le connoistroit. Depuis cela, Seigneur, il vous a redonné la liberté ; il vous a rendu ce qu'il avoit conquesté dans vos Estats, il vous a fait donner des Troupes pour vous opposer à ceux qui s'estoient sous levez contre vous ; et il vous offre un Royaume presentement, pourveû que vous luy rendiez la Princesse Mandane, dont vous ne serez jamais aimé, Tout ce que vous dites là ma Soeur, repliqua-t'il, paroist sans doute raisonnable : et il j'avois plus d'ambition que d'amour, ou pour mieux dire encore si mon amour n'estoit pas plus sorte que ma raison : il est certain que je devrois et par generosité, et par politique, et par ambition, écouter la proposition que vous me faites. Mais en l'estat où est : mon ame, il ne m'est pas possible d'y songer seulement : et je m'estonne comment la Princesse Araminte peut s'imaginer, que l'on puisse quitter si facilement ce que l'on aime : elle, dis-je, qui a eu l'équité d'aimer un Prince de qui le Pere estoit devenu ennemy declaré de sa maison. Seigneur, reprit elle en rougissant, Spitridate aimoit Araminte, et Mandane n'aime pas le Roy de Pont. Si j'aimois cette Princesse parce qu'elle m'aimeroit, repliqua-t'il, je devrois changer pour elle dés qu'elle ne m'aimeroit plus : mais l'aimant parce qu'elle est la plus aimable personne de la Terre, je l'aimeray eternellement, quand mesme elle ne m'aimera jamais. Si j'eusse sçeu, adjousta-t'il, lors que la Fortune fit que j'eus le bonheur de sauver la vie à cette Princesse, en la retirant des abismes de la Mer (s'il faut ainsi dire) qu'Artamene estoit Cyrus, et que Cyrus estoit mon Rival, peut-estre qu'en l'estat

   Page 2308 (page 221 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'estoit mon esprit, je me serois resolu à la luy rendre. J'estois encore si prés du Throsne d'où, l'on m'avoit renversé, que je ne croyois pas qu'un Roy peust vivre sans Couronne : mais aujourd'huy que les charmes de la Princesse Mandane ont achevé d'enchanter mon coeur, et que je me suis desacoustumé de la Royauté, l'amour a presque estoussé l'ambition dans mon ame : Et si je pouvois passer ma vie dans quelque Isle deserte avec cette incomparable personne, sans avoir ny Maistre ny Sujets, je m'estimerois tres heureux. Ne venez donc point accroistre mes malheurs, en réveillant une passion qu'une autre plus sorte qu'elle a surmontée : et qui ne l'est toutesfois pas de telle sorte, qu'elle ne pust encore augmenter mon suplice, par de semblables propositions. Mais enfin Seigneur, que pouvez vous esperer ? reprit la Princesse de Pont ; si je pouvois esperer quelque chose, respondit-il, je ne serois pas si malheureux que je le suis : et je vous declare que je n'espere rien, et que j'attens tous les jours infortunes sur infortunes. Cependant vous pouvez assurer Cyrus, pour répondre autant que je le puis à sa generosité : que lors que j'apris que j'estois son Rival, je n'eus guere moins de douleur, que j'en avois eu d'avoir perdu deux Couronnes. Mais comme il y auroit de l'injustice à desirer les choses impossibles, obligez le à ne m'accuser point d'ingratitude, si je ne luy rends pas la Princesse Mandane. Je l'ay aimée devant qu'il la connust : et je l'aimeray jusques à la mort. Si j'avois quelque chose en mon pouvoir,. Adjousta ce Prince en soûpirant, que je pusse luy offrir pour vostre rançon, je le ferois avecque joye : mais ma chere Soeur, la Fortune m'ayant tout osté, et n'ayant plus que Mandane en ma puissance, vous me pardonnerez

   Page 2309 (page 222 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donnerez s'il vous plaist, si je ne rachette pas vostre liberté par sa perte : joint que vous estes entre les mains d'un Vainqueur si genereux, que je ne dois pas craindre qu'il se vange sur vous de l'injustice que je luy fais. Vous n'avez, apres tout, pour excuser ce que je fais aujourd'huy, luy dit-il encore, qu'à considerer ce que l'amour fait faire à Spitridate, car pour vostre seul interest, il quitte son Pere ; il renonce à des Couronnes ; il erre inconnu par le monde ; et il fait plus encore pour vous, que je ne fais pour Mandane. C'est pourquoy, ma chere Soeur, pleignez-moy ; et n'entreprenez plus de me persuader, ce que je ne sçaurois faire. Mais, Seigneur, luy dit-elle, je ne haïssois pas Spitridate, comme Mandane vous haït : de plus, si je voyois qu'il y eust aparence que vous pussiez conserver cette Princesse, je vous pleindrois seulement pour les malheurs qu'elle vous causeroit, et je ne m'opposerois plus à vostre dessein : mais de la façon dont je voy les choses, je suis persuadée que toute la puissance de Cresus succombera, et que vous succomberez avec elle. Car enfin remettez-vous un peu dans la memoire, toutes les prodigieuses choses qu'a fait Artamene et qu'a fait Cyrus : le nombre de ses Victoires et de ses conquestes est si grand, que l'on ne s'en peut souvenir sans estonnement. Croyez-vous donc que les Dieux ne l'ayent élevé si haut, que pour le précipiter ? La Fortune l'aura-t'elle suivy si constamment contre sa coustume, pour apres l'abandonner ? luy qui devient tous les jours plus puissant, et qui semble tenir entre ses mains le destin de toute l'Asie. Ainsi prévoyant presques de certitude, que vous perdrez un jour la Princesse Mandane, ne vaudroit-il pas mieux la rendre genereusement,

   Page 2310 (page 223 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et gagner un Royaume en la perdant, que de vous perdre vous mesme, en pensant la conserver ? Ouy si je le pouvois, repliqua-t'il, mais ne le pouvant pas, il n'y faut absolument plus songer : c'est pourquoy, ma Soeur, n'en parlons plus s'il vous plaist : car si quelqu'un m'avoit pû persuader de rendre Mandane ç'auroit esté Mandane elle mesme : et puis que j'ay resisté à ses larmes et à ses prieres, je resisteray aisément à la proposition que vous me faites : et il me sera bien plus facile de refuser une Couronne, qu'il ne me l'a esté de refuser la liberté à une personne que j'adore. Cette admirable Princesse, poursuivit-il, m'a mesme offert quelque chose de plus précieux encore qu'une Couronne ; puis qu'elle m'a dit plus de cent fois, que si je luy donnois la liberté, elle me donneroit son amitié toute entiere. Jugez apres cela, si je puis écouter ce que vous me dites de la part de Cyrus : Mais ma. Soeur, adjousta-t'il, faites moy la grace de ne donner pas à mon Rival la joye de luy aprendre si précisement la constance de la Princesse Mandane. Je vous j'ay dit sans en avoir le dessein : mais ayez s'il vous plaist la bonté de ne luy en parler point : il en est sans doute persuadé, pour n'avoir pas besoin que je luy confirme moy-mesme une verité si advantageuse : et ne faites pas servir mes propres paroles à la felicité d'un Prince que je devrois haïr encore plus que je ne le hay. Car il est vray que j'estime de telle sorte celuy-là, qu'il y a des instants où je veux mal à la Fortune de m'avoir forcé d'estre son ennemy. Comme je luy dois la vie, vous pouvez l'assurer de ma part, que s'il n'y avoit à disputer entre nous qu'une Couronne, je la luy cederois ; et mesme la gloire, qui

   Page 2311 (page 224 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est quelque chose de plus precieux : mais que pour Mandane, cela ne se peut absolument. Au reste, luy dit-il, le party de Cresus n'est pas si foible que vous pensez : celuy du Roy d'Assirie, interrompit Araminte, estoit bien puissant : et il n'a pas laissé d'estre détruit. Celuy de Cresus est plus fort, reprit-il, car il est plus uny : et comme il s'agit d'empescher Cyrus d'estre Maistre de toute l'Asie, nos Soldats combattant pour la Patrie et pour la liberté, ne seront gueres moins animez que moy, qui combatray pour Mandane. La Princesse Araminte voyant qu'elle ne pouvoit rien gagner sur l'esprit du Roy son Frere ; ne pût s'empescher de répandre quelques larmes, et de joindre les prieres aux raisons : mais les unes et les autres furent inutiles ; et elle fut contrainte de se separer de ce Prince, sans en avoir pû rien obtenir. Elle voyoit bien qu'en effet il avoit quel que confusion, d'estre injuste et ingrat envers Cyrus, à qui il devoit tant de choses, et pour qui il avoit tant d'estime : l'amour toutesfois estoit plus sorte que la raison dans son ame, qui n'estoit plus sensible qu'à cette seule passion. Les Sacrificateurs de ce Temple presenterent une magnifique colation à la Princesse Araminte, car cette entre-veuë s'estoit faite apres disner : mais elle la vit et la loüa sans vouloir manger, tant elle estoit affligée : et elle repartit de là, pour aller coucher à un Chasteau qui n'en estoit qu'à cinquante stades. La separation du Roy de Pont et d'elle fut fort tendre : car cette Princesse s'imaginant qu'elle ne reverroit peut-estre jamais le Roy son frere, ou que si elle le revoyoit, elle le verroit peut-estre vaincu et prisonnier, ne pût retenir ses larmes. Hesionide qui entroit dans tous ses sentimens, pleuroit aussi bien qu'elle : et le

   Page 2312 (page 225 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Roy de Pont luy mesme en fut si attendry, qu'il détourna ses regards, aussi-tost qu'il l'eut remise dans son Chariot. Et se tournant vers Adusius, dites à vostre illustre Maistre, luy dit-il, qu'il n'a pas tenu à la Princesse Araminte que je ne l'aye satisfait, et je puis mesme dire, adjousta t'il, qu'il n'a pas tenu à ma propre raison : puis qu'elle m'a assez fait voir que je le devois. Ainsi, genereux Adusius, c'est seulement la Princesse Mandane qu'il faut accuser de mon, crime : asseurez le cependant, que je tâcheray de la disputer contre luy avec tant de courage, que si je suis vaincu, je le seray du moins sans honte ; afin que ma mort ou ma deffaite ne soit pas indigne de ma Princesse et de mon vainqueur. Adusius luy ayant asseuré qu'il luy obeïroit, le Chariot marcha : et le Roy de Pont montant à cheval un moment apres, la Princesse reprit le chemin du Camp, et le Roy son frere celuy d'Ephese : ayant l'un et l'autre l'esprit remply de pensées fort differentes, mais toutes tres melancoliques.

Nouvelles dispositions
Cyrus et le roi d'Assirie sont informés de l'échec de la négociation d'Araminte. Même si l'un et l'autre sont dépités, le contraste de leurs réactions met en évidence la noblesse d'âme de Cyrus. Les préparatifs de guerre continuent et, au commencement du printemps, Cyrus apprend que Cresus a décidé de faire revenir Palmis et Mandane à Sardis. Comme le prince Artamas connaît bien le chemin, on décide de prendre par embuscade le chariot des princesses lorsqu'elles feront le voyage d'Ephese à Sardis. Il ne reste qu'à connaître la date précise du voyage. Artabane arrive alors au camp, apportant des nouvelles d'Aglatidas.

Cyrus et le Roy d'Assirie durant l'absence d'Araminte, n'estoient pas sans inquietude : ce n'est pas qu'ils eussent fortement esperé que cette entre-veuë deust produire la liberté de Mandane : puis que quand le Roy de Pont l eust voulu, Cresus n'y auroit peut-estre pas consenty. Mais comme c'est l'ordinaire de l'amour, de donner de la crainte et de l'esperance à tous ceux qui en sont possedez ; ils craignirent et ils espererent successivement : et le jour qu'ils sçavoient que la Princesse Araminte devoit revenir, ils furent au devant d'elle, suivis de grand nombre de personnes de qualité, et de Phraarte entre les autres. Ces deux illustres Rivaux marchant seuls éloignez de quelques pas de tout le reste ; apres

   Page 2313 (page 226 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoir esté quelque temps sans parler, se mirent enfin, emportez par leur passion, à s'entretenir presques malgré qu'ils en eussent. Croyez vous, dit le Roy d'Assirie à Cyrus, que nostre Rival ait seulement écouté la Princesse Araminte ? Comme je sçay qu'il est doux et civil, reprit Cyrus, je suis assuré qu'il luy aura donné audience : mais comme je suis assuré qu'il est amoureux, interrompit le Roy d'Assirie, je suis certain qu'il aura refusé la proposition que vous luy avez fait faire : du moins sçay je bien que quand on m'offriroit de me rendre Babilone et tous mes Estats, qui sont plus considerables que ceux du Roy de Pont : et que je serois assuré d'estre encore vaincu par vous au combat que nous devons faire, si nous delivrons nostre Princesse : j'aimerois encore mieux mourir en disputant Mandane, que de remonter au Throsne en vous la cedant. Ce sentiment là est si digne de vous, et de la Princesse que nous aimons, repliqua Cyrus, et marque si parfaitement une affection violente ; qu'il faut bien conclurre apres cela, que ceux qui disent que pour estre aimé il ne faut qu'aimer, se trompent : puis que si cela estoit, la Princesse Mandane devroit avoir le coeur bien partagé estant si fortement aimée du Roy d'Assirie, du Roy de Pont, et du malheureux Cyrus. Car Seigneur, adjousta-t'il en regardant son Rival, si vous estes capable de refuser une Couronne, plustost que de ceder Mandane : je le suis d'en perdre cent si je les possedois ; et de porter mesme autant de chaines que j'aurois quitté de Sceptres, plûtost que de changer de sentimens pour elle. Comme ils s'entretenoient de cette sorte, ils aperceurent de la cavalerie, et peu de temps apres le Chariot de la Princesse

   Page 2314 (page 227 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Araminte : si bien que doublant le pas, et s'avançant devant tous les autres, ils furent à sa rencontre : et le Chariot s'arrestant ; ils descendirent de cheval, et s'aprocherent d'elle avec un battement de coeur effrange. Mais à peine eut-elle levé son voile, qu'ils virent dans ses yeux que sa negotiation n'avoit pas reüssi, et connurent par les premieres paroles qu'elle leur dit, qu'ils avoient eu plus de raison de craindre que d'esperer. Ils la remercierent toutesfois tres civilement l'un et l'autre : principalement Cyrus, qui ne voulant pas luy donner l'incommodité de tarder davantage en ce lieu là, luy dit qu'ils sçauroient chez elle avec plus de loisir toute l'obligation qu'ils luy avoient. Elle eust bien voulu leur faire prendre place dans son Chariot : mais ayant plusieurs Femmes avec elle, la chose ne se pût pas : et ces Princes apres estre remontez à cheval, lors que le Chariot eut commencé de marcher, furent en effet jusques chez elle où la Reine de la Susiane vint aussi-tost, conduite par Araspe, qui ne l'abandonnoit presques point. Comme ils y furent, cette sage Princesse leur dit effectivement ce qu'elle ne leur pouvoit cacher ; qui estoit que le Roy son Frere ne pouvoit se resoudre à tendre la Princesse Mandane : mais elle le fit avec tant de prudence, et choisit si bien tous les termes avec lesquels elle leur aprit une chose si fâcheuse ; qu'elle diminua. plustost leur ressentiment contre le Roy de Pont qu'elle ne l'augmenta. Adusius avoit aussi apris a Cyrus lors qu'il estoit : descendu de cheval ce que ce Prince l'avoit chargé de luy dire : si bien que sans s'emporter contre luy, pat le respect qu'il vouloit rendre à la Princesse Araminte ; je suis au desespoir, luy dit-il, qu'il faille que je

   Page 2315 (page 228 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sois contraint d'estre ennemy d'un si grand Prince : je vous promets toutesfois, Madame, adjousta-t'il encore, si le sort des Armes m'est favorable, de ne me servir jamais contre luy du droit des Conquerans et des Vainqueurs, que pour le seul interest delà Princesse Mandane : je vous declare de plus aujourd'huy, qu'il ne portera jamais d'autres fers, que ceux que cette belle Personne luy a donnez : et que la mesme main qui luy a offert une Couronne, ne luy donnera point de chaisnes. Le Roy d'Assirie plus impatient de son naturel, eut bien de la peine à se retenir : et quelque respect qu'il eust pour Araminte, il ne pût s'empescher de laisser aller quelques paroles piquantes, qui tenoient beaucoup de la colere et des menaces. Apres cela Cyrus se retirant, ce Prince fit la mesme chose : et le seul Phraarte demeura lors que tout le monde fut party, pour faire sa visite à part. Cependant depuis le retour de cette Princesse, Cyrus agit d'une autre sorte : et quoy que l'hiver ne fust pas encore finy, il commença tout de bon de donner beaucoup de peine à ses ennemis. Il ne se passoit point de jour qu'il n'envoyast des parties à la guerre : et peu qu'il n'y allast luy mesme. Il recevoit advis sur advis de par tout, et il employoit tout son temps à s'informer de ce que faisoit Mandane ; quelles estoient les forces de Cresus ; quels pouvoient estre ses desseins : par ou il les pourroit traverser ; et par quels moyens il pourroit delivrer sa Princesse. Il donnoit ordre à toutes les Machines necessaires pour un grand Siege, ne sçachant pas s'il n'en faudroit point faire un : il dépescha vers Thrasibule, afin que par ses intelligences il pûst avoir des Vaisseaux de guerre, en cas qu'il falust assieger Ephese.

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Mais comme le commencement du Printemps aprochoit, il sçeut une nouvelle qui le réjoüit fort ; qui fut que Cresus ayant apris par la renommée, qu'Artamas qu'il ne connoissoit que sous le nom de Cleandre estoit dans l'Armée de Cyrus ; qu'il estoit effectivement Fils du Roy de Phrigie, et qu'il avoit esté reconnu de luy, avoit dessein de rapeller dans peu de temps la Princesse sa Fille à Sardis, comme l'y croyant plus seurement, et d'y faire aussi conduire la Princesse Mandane. Cette nouvelle donna beaucoup de joye à Cyrus, tant parce que Mandane ne seroit plus en un lieu maritime, que parce qu'il espera la pouvoir delivrer, pendant le chemin qu'elle auroit à faire. Comme le Prince Artamas connoissoit admirablement ce païs là, il luy dit que selon les aparences, il sçavoit une voye infaillible de dresser une embuscade dans un Bois par où il faloit de necessité passer, pour aller d'Ephese à Sardis, que leurs Ennemis ne pourroient éviter, et qui leur donneroit lieu de delivrer leurs princesses. De sorte que ne s'agissant plus que d'estre bien adverty du temps qu'elles partiroient d'Ephese, et du nombre des Troupes qu'on leur donneroit pour leur Escorte : Feraulas y fut renvoyé avec des Lettres de Menecée aux Amis qu'il y avoit. Timocreon envoya aussi à Sardis, et Tegée y envoya comme luy, afin qu'estant advertis de divers endroits, ils ne peussent estre trompez. Cette nouvelle esperance remit dans les yeux de Cyrus je ne sçay quelle legere impression de joye. qui fit qu'il n'avoit jamais paru plus aimable qu'il je paroissoit alors. Sa conversation estant moins melancolique, charmoit une partie des ennuis de la Reine de la Susiane, et de ceux de la Princesse Araminte, qui n'estoient pas mediocres : car pour

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la derniere, l'estat où estoit le Roy de Pont, l'éloignement de Spitridate, et l'amour du Prince Phraarte luy donnoient de fâcheuses heures. Panthée avoit aussi ses chagrins et ses douleurs : mais la civilité de Cyrus, son adresse, et son esprit les suspendoient quelquesfois : cherchant avec une bonté extréme à rendre leur captivité la moins rude qu'il luy estoit possible. Durant que les choses estoient en cét estat, c'est à dire durant que toute l'Asie estoit en armes, et ne faisoit plus qu'attendre que le Soleil eust seché le Champ de Bataille, S'il est permis de parler ainsi, et donné un nouveau vert aux Palmes qui devoient couronner les Vainqueurs : Cyrus estant dans une impatience qui n'avoit pourtant rien de chagrin, parce qu'il esperoit delivrer bien-tost Mandane, et aquerir une nouvelle gloire, vit arriver Artabane, que Ciaxare luy envoyoit : qui luy aprit que toute la Medie estoit paisible, que ce Prince estoit en santé, et qu'il luy renvoyoit Aglatidas, avec des nouvelles Troupes. Au nom d'Aglatidas, Cyrus embrassa encore Artabane, et le conjura instamment de luy dire s'il estoit heureux. Seigneur, luy dit-il, j'ay ordre de luy de vous aprendre la fuite de son histoire, qui n'est pas moins surprenante, que ce que vous en sçavez desja est extraordinaire. C'aura donc esté Megabise, repliqua Cyrus, qui aura troublé son bonheur : c'est en vain Seigneur, reprit-il, que vous voulez deviner ses avantures : car elles sont si bizarres, que cela n'est pas possible. Cependant comme Artabane paroissoit extremement las, Cyrus ne voulut pas le retenir plus longtemps : et l'envoyant reposer, il remit la chose au lendemain. En effet, il ménagea si bien son temps, qu'apres avoir donné tous, les ordres

   Page 2318 (page 231 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

necessaires, il trouva celuy d'écouter Artabane. Comme il fut seul avec Cyrus, il rapella en la memoire de ce Prince, la fourbe d'Arbate ; la jalousie d'Aglatidas, apres avoir veû Megabise et Amestris dans un jardin en conversation particuliere ; son desespoir et son exil ; la feinte qu'il fit à son retour d'aimer Anatise ; la douleur qu'eut Amestris de cette feinte passion qu'elle croyoit veritable ; comment elle sçeut qu'Aglatidas estoit jaloux, sans sçavoir de qui il l'estoit ; la bizarre resolution qu'elle prit, de se justifier dans son esprit, en épousant Otane, dont elle sçavoit de certitude qu'il n'estoit pas jaloux, et qu'il ne le pouvoit pas estre ; son mariage ; son desespoir, et celuy de son Amant, lors qu'ils sçeurent leur innocence reciproque ; et enfin leur derniere separation. Apres avoir donc repassé succintement toutes ces choses, Cyrus se tournant vers Artabane, je m'en souviens assez, luy dit-il, et les malheurs de mes Amis ne s'effacent pas si aisément de ma memoire : contentez donc la curiosité que j'ay, de sçavoir tout ce qui regarde Aglatidas, et n'en oubliez rien je vous en conjure. Artabane obeïssant à l'ordre qu'il recevoit, apres avoir un peu songé à ce qu'il avoit à dire, commença son recit par ces paroles.


Suite de l'Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : Otane, du bonheur à la jalousie
Artabane commence par brosser le portrait d'Otane, époux d'Amestris, puis il rapporte les pensées qui traversent l'âme de ce dernier depuis son mariage. Il évoque également la dernière lettre qu'Aglatidas avait écrite à Amestris. À partir de ce moment, malgré les conseils de Menaste, Amestris s'est réfugiée dans la solitude. Otane, soupçonné d'être un mari jaloux, est bientôt rendu responsable de ce changement. Quand Artemon lui rapporte ces bruits, il nie avoir jamais interdit à son épouse de fréquenter le monde. Pour l'en convaincre, il conduit Artemon auprès d'Amestris, laquelle se justifie en prétendant que son naturel la pousse à la solitude. Afin de se disculper aux yeux du monde, Otane pousse alors son épouse à ne plus se négliger et à reprendre une vie sociale. Amestris, se faisant violence, paraît en public, mais si mal en point que tout le monde la croit malade. Otane commence à prendre ombrage de cette situation. Il soupçonne Amestris d'aimer encore Aglatidas, tout inconstant qu'il paraît. Son inquiétude augmente lorsqu'il apprend qu'Aglatidas et Anatise se sont séparés. Amestris, pour dissiper les soupçons, s'adonne a nouveau à la vie mondaine.
Le bonheur d'Otane
Artabane propose de narrer la suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris en commençant par un portrait d'Otane, moitié monstre et moitié honnête homme. Il évoque ensuite le bonheur de ce dernier au moment de son mariage inattendu avec Amestris et lui oppose le chagrin contenu et dissimulé de son épouse. Mais l'euphorie est de courte durée : Otane s'interroge sur les raisons de ce changement subit qui a fait passer Amestris de l'aversion à l'amour. Interrogée, Amestris est prise au dépourvu et invoque de mauvaises raisons.

   Page 2319 (page 232 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

SUITTE DE L'HISTOIRE D'AGLATIDAS ET D'AMESTRIS.

Pour vous bien faire entendre tout ce qui est arrivé à Aglatidas depuis son retour en Medie, il faut, Seigneur, que je vous aprenne aussi tout ce qui est advenu à Amestris depuis son mariage avec Otane : et depuis cette cruelle separation d'Aglatidas et d'elle, qui se fit en la presence de Menaste ; où l'amour et la vertu parurent également : et regnerent toutes deux à la fois dans le coeur d'Amestris. Mais pour vous faire mieux voir ses souffrances, il est à propos que je vous dépeigne un peu plus particulierement la personne, l'humeur, et l'esprit d'Otane : car comme je sçay que ce fut Aglatidas qui vous en parla à Sinope, et que je n'ignore pas qu'il est le plus sage et le plus retenu de tous les hommes, il ne se sera pas sans doute arresté à vous exagerer ses deffauts. Il faut donc s'imaginer Otane d'une assez grande taille, mais peu agreable : d'une phisionomie sombre, fiere, et fine ; d'une action contrainte et déplaisante ; d'une humeur inégale et soupçonneuse ; d'une conversation pesante et

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incommode ; et parmy tout cela, il faut pourtant concevoir qu'on ne peut gueres avoir plus d'esprit ny plus de coeur que luy. De sorte que si l'on eust pû trouver l'art de separer les bonnes et les mauvaises qualitez d'Otane, il y auroit eu en sa personne dequoy faire un assez honneste homme, et un Monstre tout ensemble. Cependant comme ce qu'il avoit d'esprit estoit un esprit inquiet, il eust mieux valu et pour luy, et pour Amestris, qu'il eust esté fort stupide, comme vous l'allez sçavoir. Car enfin si cela eust esté ainsi, il ne se seroit pas tourmenté comme il a fait, et n'auroit pas tant persecuté Amestris. Vous vous souvenez bien, Seigneur, avec quelle précipitation il se trouva heureux, par le bizarre dessein de cette belle Personne : ce bon-heur fut pourtant si grand pour luy, que sans songer d'abord à autre chose, sinon qu'il alloit posseder ce qu'il aimoit, il abandonna son coeur à la joye : et de telle sorte, que je pense qu'il ne remarqua pas la melancolie qu'avoit Amestris le jour de ses nopces, et que ce ne fut que quelque temps apres, qu'il essaya de se souvenir si elle avoit esté gaye on chagrine. En effet, son bon-heur paroissoit estre alors le plus grand du monde : car il épousoit de son consentement la plus belle et la plus riche personne d'Ecbatane : qui toute belle et toute riche qu'elle estoit, le choisissoit preferablement à tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens à la Cour. Outre cela, les deux plus redoutables de ses Rivaux estoient éloignez, c'est à dire Aglatidas et Megabise : de sorte qu'à regarder sa felicité de ce costé là, on n'en pouvoit pas imaginer une plus grande. Aussi la sentit il durant quelques jours avec un tel excès, qu'il ne parloit d'autre chose : et pendant

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qu'Amestris pleuroit en secret avec sa chere Menaste, Otane publioit sa joye à tout le monde. Cette sage personne avoit mesme la prudence de cacher l'a melancolie à son Mary : mais comme elle ne pouvoit pas se resoudre d'estre en une perpetuelle contrainte, elle fuyoit les compagnies autant qu'elle pouvoit, et ne se contraignoit que pour Otane seulement. Elle preferoit donc la solitude à la conversation : Ainsi Otane se voyoit en aparence bien esloigné de devoir jamais estre jaloux. Mais enfin apres que les premiers transports de sa joye furent passez, et que son humeur ordinaire luy fut revenuë : venant un jour à penser dans ses resveries melancoliques et sombres, par quelle raison Amestris l'avoit si long temps et si rigoureusement mal-traitté, pour changer apres tout d'un coup pour luy, et pour le rendre heureux : il prit la resolution de luy demander la cause d'un changement si subit. Et en effet, il la pressa fort de luy bien démesler par quelles raisons elle l'avoit haï, et par quelles raisons elle l'avoit aimé : car, luy disoit-il, je ne suis pas changé depuis le temps que vous me connoissez, et il faut que ce soit vostre coeur qui le soit. Cette question où Amestris ne s'attendoit pas, la surprit si fort qu'elle en rougit, et n'y respondit pas trop bien : elle luy dit toutesfois, que tant que son Pere avoit vescu, elle n'avoit pas disposé d'elle mesme : et que depuis sa mort, elle avoit voulu esprouver son affection. Mais elle luy dit cela avec tant d'esmotion sur le visage, que celuy d'Otane en changea de couleur a son tour : et la laissant sans la presser plus long temps, il fut se promener seul, à ce qu'il a dit depuis à un de mes Amis qui estoit

   Page 2322 (page 235 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des siens, et qui m'a revelé tous ses secrets.

Les doutes d'Otane
Otane se met alors à repasser dans son esprit les événements des derniers mois. Il s'interroge sur l'interprétation à donner à ces faits. Malgré une situation qu'objectivement il juge favorable, il ne parvient pas à résister aux soupçons qui l'envahissent. Cette situation d'incertitude dure plusieurs jours.

Mais Dieux, que de bizarres pensées l'entretinrent durant cette promenade, et qu'il se punit rigoureusement luy mesme de son propre caprice : Il rapella alors dans son esprit toutes les rigueurs qu'Amestris avoit euës pour luy : il se souvint de toutes les marques de mespris qu'elle luy avoit données : de la difference qu'elle faisoit de luy à Aglatidas et à Megabise : et il n'oublia rien de tout ce que cette belle Personne avoit fait à son desavantage, ou à l'avantage de ses Rivaux. Cependant (disoit il apres s'estre bien souvenu de toutes ces choses) je suis possesseur d'Amestris : et tous ces Rivaux autrefois plus heureux que moy en apparence, sont malheureux en effet. Que veux je donc ? disoit il, et que peut il manquer à mon bonheur ? Il se promenoit alors avec un peu plus de tranquilité : et croyant avoir bien estably son repos : il vouloit détacher son esprit de toutes ces choses : et il pensoit estre en estat de prendre plaisir à la diversité des Fleurs dont le parterre du jardin où il se promenoit estoit peint en cette saison. Il quitta donc une sombre Allée qu'il avoit choisie d'abord, et fut en un lieu plus descouvert : mais malgré l'Esmail du Parterre, à peine eut il changé de place, que le comparant luy mesme à tous les Rivaux qu'il avoit eus, il ne pouvoit trouver la raison pourquoy Amestris l'avoit choisi : et bien que ce soit la coustume que tout le monde se flatte, et ne se face pas justice, quand il s'agit de juger de soy mesme : Otane en cette occasion se la rendit avec autant de severité, que qui que ce soit la luy eust pû rendre. Il conclut donc en luy mesme, qu'Amestris ne l'avoit pas deû choisir :

   Page 2323 (page 236 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'estant preoccupée d'aucune affection pour luy, comme il sçavoit bien qu'elle ne l'avoit pas esté. Car, disoit-il, le jour qui preceda mon bon-heur, elle avoit eu une fierté insuportable pour moy : je ne l'avois jamais trouvée ny plus cruelle, ny mesme plus incivile : et le lendemain elle se refond à m'épouser, et elle m'épouse en effet, sans que je puisse concevoir par quelle raison ce bon-heur m'est arrivé. Mais qu'importe, reprenoit-il un moment apres, par quelle voye les biens nous arrivent, pourveû que nous les possedions ? Amestris est à moy, et tous mes Rivaux ne jouïssent seulement pas de sa veuë puis qu'ils sont absens : et il n'y a pas mesme aparence qu'ils ayent aucune part à son coeur, puis qu'elle ne les a pas choisis, comme elle le pouvoit faire, et qu'elle leur a prefere un homme qu'ils n'aimoient pas. Mais apres tout, disoit il, Amestris ne m'aimoit point, deux jours auparavant que je l'épousasse : je n'ay employé ny charmes ny enchantemens pour changer son coeur : je ne demandois mesme presques plus cette grace au Ciel, tant je trouvois peu d'aparence de l'obtenir : cependant tout d'un coup je suis heureux, et. . . . . . Il s'arresta alors un moment sans achever : puis se repentant de ce qu'il avoit dit, et de ce qu'il avoit pensé dire ; mais sçay-je bien que je suis heureux ? reprit il, et ne seroit il point vray que je n'aurois fait que changer d'infortune ? Enfin Otane (à ce qu'il dit depuis à un de mes Amis nommé Artemon, dont je vous ay desja parlé) apres avoir bien examiné la chose, et s'estre bien tourmenté, ne pût jamais déterminer en luy mesme s'il estoit heureux ou malheureux : et il s'en retourna chez luy assez resveur, et assez melancolique. Il eut pourtant

   Page 2324 (page 237 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dessein de tascher de vaincre dans son esprit, ce qui vouloit troubler sa bonne fortune : et en effet il fut quelques jours, durant lesquels il essayoit de se persuader qu'il devoit estre content.

Le malheur d'Amestris
Amestris, de son côté, est profondément malheureuse, d'autant qu'elle ne peut se prendre qu'à elle-même du choix qu'elle a fait. Elle sait désormais que, si elle n'avait point épousé Otane, elle aurait pu être heureuse. Elle reçoit une lettre qu'Aglatidas a laissée pour elle avant de partir, dans laquelle il lui promet de conserver son souvenir et de vivre malheureux pour le reste de ses jours. Elle la lit les larmes aux yeux. Dans un monologue, elle décrit à Menaste sa répugnance pour Otane, amplifiée par le contraste avec le souvenir d'Aglatidas. Menaste l'exhorte à voir du monde pour se divertir et pour oublier la présence d'Otane. Amestris avance des arguments pour justifier son refus et déclare ne chercher comme occupation que la promenade solitaire, propre à quelqu'un qui veut bientôt mourir.

Pour Amestris, elle estoit dans des sentimens qui n'étoient pas douteux comme ceux d'Otane : et elle sçavoit bien qu'elle estoit la plus malheureuse persone de la Terre : principalement depuis qu'elle avoit connu l'innocence d'Aglatidas. Car auparavant, quoy qu'elle eust pour Otane une aversion extréme, neantmoins elle avoit quelque consolation à esperer qu'elle desabuseroit Aglatidas de l'opinion qu'il avoit euë d'elle : et que s'il estoit une fois desabusé, elle se vangeroit cruellement de luy. Mais en l'estat qu'estoient les choses, sçachant que si elle n'eust point espousé Otane, elle eust esté heureuse, et qu'Aglatidas eust esté content, elle souffroit une peine qui ne se peut concevoir. Elle ne pouvoit pas pour se consoler, en accuser celuy qui la luy faisoit souffrir : et elle ne pouvoit s'en prendre qu'à elle mesme. Cependant Aglatidas en partant, ayant envoyé une Lettre à Menaste, pour la donner à Amestris, cette personne s'aquita de sa commission et la luy rendit : ce ne fut pourtant pas sans peine qu'elle la fit resoudre à la reçevoir : car comme Amestris est aussi vertueuse que belle, elle trouvoit que c'estoit faire quelque chose contre la vertu, que de souffrir qu'Aglatidas luy donnast encore de nouvelles marques d'amour. Toutefois elle la leut, apres que Menaste luy eut promis que ce seroit la derniere dont elle se chargeroit : et comme elle n'estoit pas longue, je pense que voicy à peu prés ce qu'elle contenoit.

   Page 2325 (page 238 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

LE MALHEUREUX AGLATIDAS, A L'INFORTUNEE AMESTRIS.

Je ne sçaurois consentir de m'éloigner de vous, sans vous demander pardon de la douleur que je vous cause. Je voudrais bien pouvoir soubaitter pour vostre repos, que vous m'oubliassiez, absolument : mais je vous advouë ma foiblesse ; je ne sçaurois estre assez genereux pour cela : et je desire au contraire, que je ne fois pas innocent des maux que vous souffrirez : et que le souvenir de ma constante passion, soit le plus rigoureux tourment de vostre vie. Pour la mienne, je vous promets quelle sera si malheureuse, qu'à moins que d'estre la plus inhumaine personne du monde, vous aurez la bonté de me faire sçavoir que vous me pleignez, afin que je ne meure pas desesperé.

AGLATIDAS.Apres qu'Amestris eut leû cette Lettre les larmes aux yeux ; quoy qu'elle l'eust voulu refuser,

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neantmoins elle la garda, et ne la rendit pas à Menaste. En suitte venant à repasser ensemble la bizarrerie de toutes ses advantures ; mais enfin, luy dit Menaste, les choses passées n'ayant point de retour, il faut faire effort sur vous mesme, afin de vous consoler. Ha Menaste, s'écria Amestris, que ce conseil est difficile à pratiquer, et qu'il est malaisé de trouver de la consolation, lors que l'on est contraint de voir à tous les momens ce que l'on hait, et de ne voir jamais ce que l'on aime. Tout à bon, luy disoit elle, depuis le moment qu'Aglatidas a esté justifié dans mon esprit, l'aversion que j'avois tousjours euë pour Otane s'est si fort augmentée, que je ne sçaurois dire si je souffre plus de ne voir point Aglatidas, que de voir eternellement Otane. Car encore quand je ne voy point Otane, je n'ay que la moitié de mes malheurs, parce que bien souvent je pense à Aglatidas, sans me souvenir d'Otane : mais pour Otane, j'advouë ma chere Menaste avec confusion, que je ne le sçaurois voir, sans penser à Aglatidas, et sans le regarder en mesme temps, comme le destructeur de ma felicité et de la sienne. Je fais tout ce que je puis pour n'en user pas ainsi ; mais je ne sçaurois m'en empescher : Otane ne fait pas une action, ny ne dit pas une parole qui ne me déplaise : et qui ne me fane souvenir qu'Aglatidas m'en a dit autrefois cent mille fort agreables. Cependant ne pouvant estre Maistresse des secrets mouvemens de mon coeur, je tasche toutesfois de l'estre de ceux de mon visage en sa presence : et sçachant enfin qu'il est mon Mary ; que les Dieux, la vertu, et la bien seance veulent que je luy obeïsse, et que j'aye de la complaisance pour luy, je le fais : mais c'est avec une repugnance

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si horrible, et en me faisant une violence si grande, que je m'estonne que je n'en pers la vie ou la raison. Mais, luy dit Menaste, le moyen de trouver quelque repos, seroit de tascher de vous divertir et de voir le monde, comme vous faisiez autrefois : car enfin pendant qu'il y aura grande compagnie chez vous ; que vous vous promenerez ; et que vous ferez en conversation avec des gens qui ne vous parleront que de choses divertissantes, vous ne verrez point Otane, et vous songerez mesme moins à Aglatidas puisqu'apres tout, le tumulte du monde occupe du moins l'esprit, s'il ne le divertit pas. La diversité des gens que l'on voit ; les nouvelles ; les promenades, la musique et la conversation, font qu'insensiblement on se desacoustume de s'entretenir soy mesme : et que peu a peu on vient à prendre plaisir à entretenir les autres. Ceux qui font ce que vous dites, repliqua Amestris, n'ont assurément que de mediocres douleurs : car pour ceux qui souffrent ce que je sens, sçachez Menaste que toutes les choses que vous me proposez comme un remede, l'ont un redoublement d'affliction. En effet, le moyen que je pusse prendre soing de me parer comme j'avois accoustumé, moy qui ne veux plaire à qui que ce soit, et à qui tout le monde déplaist ? Le moyen que je pusse souffrir d'estre eternellement en conversation de gens qui m'importuneroient, et qui m'affligeroient encore davantage, au lieu de me consoler ? Vous sçavez bien que tous ceux que je pourrois voir, sont ou Amis ou Ennemis d'Aglatidas : ainsi ce que vous pensez qui me le feroit oublier, m'en renouvelleroit encore le souvenir. Si j'allois au Bal, je ne pense pas que dans l'humeur où je suis, je pusse

   Page 2328 (page 241 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

seulement dancer en cadence, bien loing de m'y divertir : la Musique mesme, ne feroit qu'entretenir la melancolie dans mon coeur, au lieu de l'enchasser : et pour les nouvelles, comme vous le sçavez, elles ne divertissent fort, que certaines gens qui s'interessent en toutes les affaires qui ne sont pas les leurs : et par consequent elles ne me divertiroient pas : moy, dis je, qui ne songe qu'à ce qui me touche, et qui ne me soucie gueres du reste. Concluons donc, Menaste, que la promenade solitaire est le seul divertissement que je puis prendre : car pour celle que vous entendez, qui fait que l'on ne va sur les bords de l'Oronte que pour voir, et pour estre veuë, elle n'est pas presentement à mon usage. Je n'y verrois sans doute rien qui me pleust : je ne suis pas en estat de plaire, et je n'en ay pas le dessein : et peut-estre mesme, adjousta t'elle encore, que pour augmenter mes malheurs (si toutefois cela est possible) Otane deviendroit il jaloux, si je vivois comme vous me le conseillez. Mais comment pretendez vous donc vivre ? luy demanda Menaste ; je pretens, luy repliqua t'elle vivre comme une personne qui veut bien tost mourir. Cette resolution est : trop funeste et trop violente, reprit Menaste, mais du moins ne me bannissez pas comme les autres : Vous m'estes trop chere, luy dit Amestris, pour en avoir la pensée : toutesfois comme vous ne pourriez me voir souvent qu'en vous banissant de tout le reste du monde, je dois mesme me priver de la seule consolation que je puis recevoir, qui est celle de vostre entretien. Menaste luy fit alors de nouvelles protestations d'amitié : et elles se separerent de cette sorte.

Otane soupçonné de jalousie
Amestris met son programme à exécution et se retire complètement du monde. Mais ce comportement contribue paradoxalement à rendre Otane jaloux. La réputation de sa jalousie se répand rapidement dans le monde, favorisée par la retraite dans laquelle vit son épouse, qu'on imagine contrainte à cette réclusion. Artemon informe Otane de la rumeur et tente de le ramener à la raison en invoquant le jeune âge d'Amestris et l'inconvenance de la situation. Otane le conduit alors auprès d'Amestris. Celle-ci confirme que l'initiative procède de son plein gré et qu'elle correspond à son aspiration de toujours. Artemon peine à la croire et lui demande de décrire ses occupations. Otane, de son côté, prie Artemis de mettre un terme à cette retraite dommageable pour la réputation du mari.

Cependant Amestris ne manqua pas de faire ce qu'elle avoit dit :

   Page 2329 (page 242 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et quoy que ce soit la coustume que les nouvelles mariées soient plus magnifiques, et fartent plus de despence qu'en aucun autre temps de leur vie ; elle au contraire, ne pouvant cesser d'estre propre, cessa dû moins d'estre magnifique, et ne parut plus jamais qu'avec une negligence qui faisoit assez voir qu'elle n'avoit pas dessein de plaire, quoy qu'elle plust tousjours infiniment. Elle feignit mesme d'estre un peu malade, pour s'empescher d'aller à tous les lieux de divertissement où elle avoit accoustumé de se trouver : elle ne faisoit plus que les visites d'une obligation absoluë, et faisant tousjours dire chez elle qu'on ne la voyoit pas, ou qu'elle n'y droit point, insensiblement on vit la personne de toute la Cour la plus visitée devenir la plus solitaire. Elle alloit mesme si matin au Temple, que non seulement : toutes les Dames, mais tous les Galans d'Ecbatane dormoient encore quand elle en revenoit : de sorte que jamais Mary n'a deu estre plus en repos qu'Otane : et de la façon dont vivoit Amestris, elle eust sans doute guery le plus jaloux Amant du monde. Cependant, Seigneur, toutes ces choses qui domine je viens de vous le dire auroient deu chasser la jalousie du coeur d'Otane, si elle y eust esté, l'y firent naistre : mais avec tant de violence, que jamais on n'a entendu parler d'une pareille avanture. D'abord toutesfois il fut presques bien aise de ce qui le tourmenta tant apres : et il trouvoit enfin, qu'avoir une belle Femme que personne ne voyoit que luy, n'estoit pas un petit advantage. Mais comme la retraite d'Amestris faisoit grand bruit dans le monde, on ne parloit d'autre chose : et comme on n'avoit pas sçeu qu'elle et Aglatidas s'estoient veus, et s'estoient

   Page 2330 (page 243 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien ensemble, on n'en comprenoit point du tout la veritable cause : et on croyoit qu'Amestris vivoit ainsi, parce qu'Otane estoit jaloux, et qu'il le luy avoit ordonné. Si bien que l'on faisoit cent imprecations contre luy, d'estre cause qu'une si belle Personne menast une si malheureuse vie : et comme il n'est rien si propre à faire inventer cent mille contes extravagants, qu'un Mary jaloux, on se mit à dire cent choses bizarres d'Otane : et en moins de huit jours, on faisoit de longues histoires de ses jalousies, que mille circonstances rendoient croyables. De sorte qu'Artemon, dont je vous ay desja parlé, qui estoit son Amy et un peu son Parent, se resolut enfin de l'advertir de ce que l'on disoit de luy, croyant par là rendre office, et à Otane, et à Amestris aussi. Il fut donc le trouver un jour ; ce ne fut toutefois pas sans repugnance : car outre qu'il sçavoit bien qu'Otane avoit l'esprit bizarre, la chose d'elle-mesme estoit assez difficile à dire. Neantmoins il s'y resolut. Apres avoir donc parlé quelque temps de choses indifferentes, il luy demanda des nouvelles d'Amestris : et comme il luy eut répondu qu'elle se portoit bien ; il luy dit que toutes ses Amies se pleignoient d'elle, de ce qu'on ne la voyoit plus ou pour vous parler plus sincerement, luy dit-il, elles se pleignent de vous : car elles s'imaginent qu'elle ne les abandone que par vos ordres. Et lors il luy dit en effet une partie des choses que l'on disoit de luy ; en adoucissant neantmoins les endroits les plus desavantageux et les plus rudes. Otane surpris du discours d'Artemon, luy protesta comme il estoit vray, qu'il n'avoit point témoigné à Amestris souhaiter qu'elle se retirast des compagnies, et que sa retraite estoit volontaire. Non

   Page 2331 (page 244 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

non, luy dit Artemon, vous ne me persuaderez pas : et estant autant vostre Amy que je le suis, vous me devriez confesser vostre foiblesse ingenûment. Je diray apres ce qu'il vous plaira à tout le monde : mais de vouloir me faire croire qu'Amestris qui a passé toute sa vie dans la conversation de tous les honnestes gens, et dans tous les plaisirs, change tout d'un coup le lendemain de ses Nopces, sans que vous le veüilliez, ou du moins sans qu'elle ait connu qu'elle vous plairoit, si elle vivoit de cette sorte, c'est ce que je ne sçaurois faire. Je vous proteste, luy dit Otane, que je n'ay aucune part au changement d'Amestris ; et je vous proteste, repliqua Artemon, que je ne vous croiray pas. Cependant, luy dit-il, pour vous parler sincerement, croyez Otane, qu'Amestris est trop jeune, pour vouloir exiger d'elle une chose où elle est si peu accoustumée : et j'ay oüy dire à diverses personnes, qu'un Mary jaloux sans sujet, se met quelquefois en termes de l'estre un jour avecques raison. Je sçay bien, adjousta-t'il, que la vertu d'Amestris est si grande, que vous n'estes pas exposé à ce malheur : mais apres tout, il n'y a pas grand plaisir d'estre l'entretien de tout le monde : et plus une Femme est vertueuse, plus le Mary paroist bizarre, et plus on en fait de contes quand il est jaloux. C'est pourquoy si vous m'en croyez, vous ne le ferez plus : ou si vous ne pouvez vous en empescher, du moins vous le cacherez. Un Amant, adjousta-t'il, peut estre jaloux sans deshonneur : et il ne seroit presques pas dans la bien-seance d'estre long-temps amoureux, sans avoir un peu de jalousie : mais pour un Mary, il ne sçauroit témoigner d'en avoir, sans s'exposer à se faire mocquer de luy. Je sçay bien qu'il y a quelque

   Page 2332 (page 245 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

injustice d'excuser l'un et condamner l'autre : mais puisque c'est le sentiment universel, vous ne le ferez pas changer : c'est pourquoy changez-vous vous mesme si vous pouvez. Otane voyant qu'il ne pouvoit persuader Artemon, et ayant l'esprit irrité d'aprendre que l'on faisoit des contes de luy, le mena malgré qu'il en eust à la Chambre d'Amestris : afin de luy demander devant luy s'il n'estoit pas vray que jamais il ne luy avoit dit qu'il souhaittoit qu'elle vist moins de monde qu'à l'ordinaire. Toutesfois Artemon croyant qu'enfin Amestris luy sçauroit gré de contribuer quelque chose à luy faire changer de vie, y fut, sans s'en faire presser davantage. Aussi-tost qu'ils furent entrez, voyant qu'elle estoit seule dans son Cabinet où ils la trouverent : n'est-il pas vray Madame, luy dit Otane, que je ne vous ay point priée de ne faire plus de visites ; de n'aller plus à la promenade ny au Bal ; de ne vous parer plus ; de ne recevoir plus compagnie chez vous ; et d'aller au Temple à la pointe du jour, comme on le dit dans Ecbatane ? Seigneur, répondit Amestris en rougissant, je ne pense pas qu'il y ait personne qui ait assez mauvaise opinion de vous et de moy, pour dire une semblable chose ; voila pourtant Artemon, repliqua-t'il, qui vous dira que parce que vous estes plus solitaire que vous n'estiez autrefois, on dit que je suis jaloux. J'aime encore mieux, répondit Amestris, que l'on die que vous avez de la jalousie, et que j'ay de l'obeïssance : que si on disoit que j'allasse au Bal et à la promenade contre vos ordres. Mais puis qu'il faut que je vous justifie, sçachez Artemon, dit-elle en se tournant vers luy, que le changement que l'on voit

   Page 2333 (page 246 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en mon humeur, n'est pas proprement un changement ; puis que ç'a tousjours esté mon inclination, que j'ay contrainte tant qu'Artambare et Hermaniste ont vescu : parce qu'ils n'avoient pas mesme indulgence pour moy qu'Otane qui me laissant Maistresse de ma volonté, m'a mise en estat de ne me contraindre plus. Il faut advoüer, reprit Artemon en sous-riant, que vous vous déguisiez admirablement, si vous forciez vostre inclination, lors que le monde vous voyoit : quoy qu'il en soit (dit-il encore, croyant qu'il obligeoit fort Amestris, pour qui il avoit beaucoup d'estime) puis que vous vous estes bien contrainte autrefois pour obeïr à un Pere qui vouloir que vous fussiez visible ; vous le ferez encore sans doute pour sauver l'honneur d'un Mary, que l'on accuse d'une fort grande injustice. Je ne pense pas, dit Amestris fort embarrassée, qu'Otane se laisse persuader une chose si mal fondée que celle là : car puis que je n'ay veu personne depuis que je suis mariée, de qui pourroit-il estre jaloux ? aussi c'est par cette raison que j'espere que malgré tout ce que vous luy direz, il me lassera dans la liberté de préferer le repos de mon Cabinet, au tumulte de la Cour, dont je suis lasse. Du moins (dit Artemon, qui croyoit tousjours qu'Amestris ne parloit ainsi que pour plaire à Otane, dites moy donc ce que vous voulez que je die que vous faites, à ceux qui me le demanderont : Vous leur direz, repliqua-t'elle, que je lis quelquesfois ; que je fais des Ouvrages d'or et d'argent, que je crayonne ; que je resve : et que pour aimer encore plus la solitude, et me souviens de toutes les folies que j'ay souvent entendu dire à des gens qui se croyoient fort sages, et qui ne l'estoient pas trop

   Page 2334 (page 247 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cependant qu'Amestris parloit, Otane se promenoit sans rien dire : et remarquant en effet qu'elle avoit quelque colere de ce qu'Artemon luy disoit : Madame, luy dit-il, je pense que vous ne devez pas me refuser de me justifier dans l'esprit du monde : c'est pourquoy revoyez-le, je vous en conjure : car j'aurois quelque peine à souffrir que l'on m'accusast plus long temps de vous tenir captive. Seigneur, luy dit-elle, si vous faites consister vostre felicité en l'opinion d'autruy, je la tiens mal assurée : et je ne sçay si ces mesmes gens qui vous font injustice ne me la feroient point à moy si je les revoyois ; et si apres vous avoir fait passer pour jaloux, ils ne me feroient point aussi passer pour estre un peu trop galante : c'est pourquoy il vaut mieux ne m'exposer pas à ce malheur.

Naissance de la jalousie d'Otane
Menaste vient confirmer la rumeur de jalousie dont Otane est l'objet. Amestris refuse de changer pour autant de comportement. Menaste lui fait part encore d'une bonne nouvelle en lui révélant le dépit d'Anatise, abandonnée par Aglatidas. De son côté, Otane, repris par son inquiétude, décide de ne pas tenir compte du penchant d'Amestris et de la contraindre de revoir le monde. Amestris s'exécute jusqu'à ce que le monde lui devienne insupportable. Elle feint alors la maladie. Otane n'en est pas dupe et se sent pris de jalousie. Il tente de s'en expliquer avec Artemon. Au cours de ce dialogue, après avoir appris la séparation d'Aglatidas et d'Anatise, il commence à entrevoir la vérité. Artemon ne parvient pas à le dissuader en lui démontrant le paradoxe de sa jalousie, qui porte sur les signes de la fidélité. Otane révèle qu'il souffre de ne pas voir le fond du cur de son épouse. Il finit par mander Artemon de découvrir les véritables sentiments d'Amestris. Celle-ci prétend n'avoir rien à cacher. Artemon renonce à pénétrer son secret, mais lui demande de s'engager à revoir le monde. Elle accepte, ce qui satisfait médiocrement Otane.

Quelqu'un estant alors venu demander Otane, il ne put répondre au discours d'Amestris : et Artemon sortant avecques luy, elle demeura seule et fort surprise de cette avanture. Menaste arriva un moment apres : et la trouvant encore avec quelque agitation sur le visage ; qu'avez-vous luy dit-elle, depuis hier que je vous quittay ? j'ay une si grande colere, reprit Amestris, que j'auray quelque peine à vous en dire la cause sans m'emporter. Car enfin Menaste excepté vous, je n'avois plus qu'une seule consolation en ma vie, qui estoit la solitude, dont je pensois jouir paisiblement jusques à la mort, et cependant on veut que je m'en prive : et alors elle luy raconta tout ce qui luy venoit d'arriver. Mais Menaste, luy dit elle encore, est il vray que le monde dit qu'Otane est jaloux ? Il est certain, luy repliqua-t'elle, que c'est un bruit épandu par toute la Ville : et plus certain encore que je n'ay pas aporté soing à en desabuser

   Page 2335 (page 248 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ceux qui m'en ont parlé, parce que j'ay eu peur que si on croyoit que vous vécussiez comme vous faites de vostre propre mouvement ; on n'en cherchast la cause ; et qu'enfin on ne la trouvast. Et pourquoy, dit Amestris, ne m'avez vous point advertie de toutes ces choses ? c'est, répondit Menaste, que je vous ay tousjours veuë si triste, que j'ay fait beaucoup de scrupule de vous aller encore dire une nouvelle si peu agreable. Cependant, luy dit-elle, puis que vous sçavez ce que l'on dit, je souhaite que cela serve à vous redonner à vos Amies : non non, luy répondit Amestris, ne vous y trompez pas, je ne sçaurois faire ce que vous dites : et quand je n'aurois autre raison de fuir le monde, que celle d'avoir un Mary comme Otane, je ne le verrois assurément gueres. Mais Menaste, j'ay bien d'autres sujets de ne l'aimer pas : et quoy qu'on face, on ne m'obligera point à m'y remettre. Pour moy, dit Menaste, je ne croy pas qu'Otane vous en presse si fort que vous pensez : et il a parlé comme il a fait, parce qu'Artemon estoit present. Cependant, luy dit-elle, il faut que je vous die pour vous divertir, qu'Anatise ayant sçeu vostre mariage avec Otane à la campagne où elle estoit, en eut une joye inconcevable : et ne douta point que le sien ne se deust bien-tost faire avec Aglatidas, quand elle seroit revenuë à Ecbatane. Mais ayant apris en fuite qu'il a disparu : et qu'il a donné ordre à les affaires, comme un homme qui ne songe pas à revenir : elle en a une douleur aussi excessive, que sa joye avoit esté grande. Et comme vous sçavez que les Coquettes ne sont jamais gueres aimées, ny de celles qui le sont comme elles, ny des autres qui ne le sont pas : tout le monde dit cent

   Page 2336 (page 249 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choses desavantageuses d'Anatise : qui en effet cache si peu la passion qu'elle a euë pour Aglatidas, et la colere qu'elle a presentement contre luy, que je ne pense pas que cette personne face jamais de grandes conquestes : quoy que depuis son retour elle tâche pourtant de reparer la perte qu'elle croit avoir faire par quelque autre victoire. Amestris écouta Menaste avec quelque plaisir, parce que la colere d'Anatise luy estoit encore une preuve assurée de la fidelité d'Aglatidas. Car bien qu'elle eust resolu de ne le voir jamais, elle avoit pourtant fait dessein de l'aimer en secret dans le fond de son coeur tout le reste de sa vie. Cependant apres que ceux qui avoient demandé Otane furent partis, et qu'Artemon s'en fut aussi allé, il demeura seul à entretenir ses pensées : et rapellant dans son esprit toutes les choses qui l'avoient desja tourmenté, il se retrouva l'ame plus en inquietude qu'auparavant : et ce qui d'abord luy avoit donné quelque repos, fut ce qui l'embarrassa le plus. En effet, disoit il en luy mesme à ce qu'il a raconté depuis, d'où peut venu ce changement d'humeur d'Amestris ; et par quelle raison a t'elle cessé tout d'un coup de me haïr ; et par quelle raison a t'elle commencé de n'aimer plus le monde ? quelle bizarre avanture est celle là, et par quelles voyes puis-je en sçavoir la veritable cause ? Enfin apres avoir bien raisonné sans pouvoir trouver de repos, il se mit pourtant dans la fantaisie, principalement parce qu'il avoit remarqué qu'Amestris y avoit de l'aversion, de vouloir qu'elle vist plus le monde qu'elle ne le voyoit depuis son mariage. Il y avoit neantmoins des instants où il craignoit de se repentir de ce qu'il Vouloit qu'elle fist : mais toutesfois ce qu'Artemon

   Page 2337 (page 250 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy avoit assuré que l'on disoit de luy estant le plus fort, il dit le soir à Amestris, qu'il la conjuroit de ne se negliger plus tant, et de faire quelques visites. Mais comme elle y resista, quoy que ce fust avec beaucoup de respect, son esprit s'aigrit estrangement : et il luy parla avec autant de rudesse pour l'obliger à se parer, à aller à la promenade et au Bal, qu'un Mary jaloux et fâcheux eust pû faire, pour empescher sa Femme d'aller où Otane vouloit que la sienne allast. De sorte que cessant de luy resister, elle luy dit qu'elle feroit ce qu'elle pourroit pour luy obeïr : et en effet dés le lendemain elle se coissa avec un peu plus de soing qu'à l'ordinaire, et elle fut au Temple à l'heure que les autres Dames y vont : mais ce fut avec une si grande melancolie dans les yeux, qu'elle n'inspira point de joye à ceux de ses Amis qui la virent, et par malheur deux ou trois personnes l'ayant veuë si triste, et ayant apres rencontré Otane, luy dirent qu'ils ne demandoient plus pourquoy on avoit esté si long temps sans voir Amestris : puis qu'il paroissoit assez à son visage qu'elle avoit esté malade. Si bien qu'Otane qui sçavoit qu'elle ne l'avoit point esté, concluoit qu'elle avoit quelque chose dans l'esprit qu'elle luy cachoit, et qu'il ne pouvoit découvrir. Amestris vécut donc durant trois ou quatre jours un peu moins solitaire : mais ce fut avec tant de contrainte, qu'elle ne la pût souffrir davantage. Car si elle voyoit des Amis d'Aglatidas, son ame estoit à la gehenne : si c'estoient des gens indifferents, ils luy donnoient quelque attaque de la pretenduë jalousie d'Otane qui ne luy plaisoit pas : ou s'ils estoient plus discrets, ils l'entretenoient du moins de choses si opposées à son humeur presente,

   Page 2338 (page 251 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils l'ennuyoient infiniment. Si on loüoit quelque honneste homme, l'image d'Aglatidas luy aparoissoit : si on blasmoit quelqu'un, le souvenir d'Otane luy faisoit baisser les yeux de confusion : et il n'estoit point de conversation ou elle ne trouvast quelque chose de fâcheux. Il luy sembloit mesme que tous ceux qui la regardoient, la blâmoient d'avoir épousé Otane : si bien que ayant vécu trois ou quatre jours de cette sorte, et ne pouvant se resoudre de continuer davantage, elle feignit de se trouver mal, afin de ne sortir plus, et de ne recevoir plus de visites. Mais comme elle ne pouvoit pas tromper Otane si aisément que le reste du monde qui ne la voyoit pas, ses inquietudes redoublerent encore ; et sans sçavoir ce qu'il avoit, il souffroit pourtant tous les suplices d'un jaloux, et plus mesme qu'un jaloux ordinaire ne peut souffrir. Car du moins ceux qui ont de la jalousie, sçavent sur quoy ils la fondent : au lieu qu'il ne pouvoit mesme seulement imaginer par quelle raison il estoit si tourmenté. Il se resolut pourtant à la fin de tâcher de s'en éclaircir, et ne pouvant mesme renfermer toute son inquietude dans son coeur, il découvrit toutes ses plus secrettes pensées à Artemon : qui apres avoir bien observé ses transports, et bien écouté ses pleintes et ses raisons, se trouvoit bien, empesché à determiner quel estoit le mal de son Parent. Car, luy disoit-il, on ne peut pas dire que vous soyez jaloux, puis que vostre inquietude n'a point de cause qui puisse la faire nommer ainsi. Amestris ne voit et ne veut voir personne, Amestris estant libre vous a choisi et vous a épousé, que voulez vous davantage ? je veux, luy dit-il, sçavoir precisément pourquoy tout d'un coup

   Page 2339 (page 252 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle a bien voulu m'épouser : et pourquoy tout d'un coup elle n'a plus voulu voir le monde. J'advoüe, luy dit Artemon, que cette derniere chose m'embarrasse un peu, puis que vous m'assurez serieusement n'y avoir point de part : mais apres tout, c'est à nous qui la perdons à nous en pleindre, et non pas à vous ; puis que sa retraite fait que vous la pouvez voir plus souvent : et l'entretenir avec plus de liberté. Point du tout, reprit Otane, car elle est aussi adroite a me persuader qu'il faut que je vive comme j'avois accoustumé, qu'elle l'est à me faire aprouver son changement. Je sçay bien, disoit-il, qu'autresfois elle n'a pas haï Aglatidas : neantmoins ils ont elle si mal ensemble depuis ; que je ne sçaurois faire grand fondement là dessus. Mais, luy disoit Artemon, dequoy vous tourmentez vous, puisque vostre Femme ne voit non plus Aglatidas qu'un autre, et que mesme elle ne le peut plus voir puis qu'il est absent ? C'est peut-estre (reprit-il tout d'un coup, apres avoir un peu resvé) parce qu'il est absent qu'elle vit ainsi. Et pourquoy, luy repliqua Artemon, vous auroit elle épousé, si elle eust encore aimé Aglatidas ? C'est ce que je ne sçay pas, luy dit-il, et c'est ce que je voudrois bien sçavoir. Aglatidas, repliqua Artemon, est un fort honneste homme : mais il est si inconstant, que je ne pense pas qu'il ait plus aucune part dans l'esprit d'Amestris : et il ne faut qu'entendre toutes les pleintes qu'Anatise qui est revenue des champs fait de luy, pour estre instruit de son inconstance. Quoy, interrompit Otane, Aglatidas et Anatise ne sont plus bien ensemble ? au contraire, répondit-il, ils y sont fort mal. Ha Artemon, adjoûta Otane, ce que vous me dites là m'embarrasse

   Page 2340 (page 253 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore bien davantage : je ne voy pas que vous en avez sujet, luy repliqua-t'il, car enfin qu'imaginez vous en cela, ou vous puissiez avoir interest ? Aglatidas, quand vous avez épousé Amestris, aimoit Anatise, à ce que tout le monde croyoit : depuis ce temps là il rompt avec elle et s'en va ; que vous importe, et que vous peuvent importer toutes ces choses ? je ne vous puis pas bien démesler tout ce que je pense ; répondit-il, mais je voudrois pourtant bien qu'Aglatidas fust encore amoureux d'Anatise. Elle le voir droit bien aussi, reprit Artemon en riant, car il estoit bien aise d'avoir un prétexte de le pouvoir faire, sans qu'Otane s'en pust offencer : et en effet l'embarras où il luy voyoit l'esprit, luy en donnoit une si sorte envie, qu'il ne pouvoit s'en empescher. De sorte que voulant du moins railler avecques luy en façon qu'il ne s'en fâchast pas ; Enfin, luy dit-il, Otane determinez vous un peu : estes vous jaloux ou bizarre ? je ne sçay pas bien ce que je suis, reprit-il, mais je sçay tousjours que je suis fort inquiet : et que je sens à peu prés tout ce que la jalousie peut faire sentir. C'est pourtant la premiere fois, répondit Artemon, qu'une Femme a donné de la jalousie à son Mary en se negligeant ; en ne sortant point ; en ne voyant personne, et en cachant sa beauté avec autant de soing que les autres monstrent la leur. C'est par ou je suis le plus à pleindre, repartit Otane, car je ne voy point de remede à mes maux. Si Amestris alloit au Bal, et que je ne le trouvasse pas bon, je n'aurois qu'à l'empescher d'y aller : mais de la façon qu'est la chose, je ne sçay pas trop bien quel remede y chercher. Si vous m'en croyez, luy dit Artemon, vous n'y en chercherez point :

   Page 2341 (page 254 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estant certain que les petits maux augmentent quelquesfois par les remedes. Celuy que je sens, reprit-il, n'est pas de ceux que l'on peut apeller petits : je ne voy pourtant pas, repliqua Artemon, par où vous le pouvez nommer grand. Peut on avoir un plus grand mal, reprit Otane, que de voir que ce qui devroit faire ma felicité fait mon infortune ? Mais pourquoy n'estes vous pas heureux ? interrompit Artemon, Amestris n'est elle pas une des plus belles Femmes du monde ? n'est elle pas encore une des plus riches personnes de sa condition ? n'a t'elle pas autant d'esprit que de richesses et de beauté, et plus encore de vertu que de beauté, d'esprit, et de richesses tout ensemble ? N'est elle pas douce et complaisante pour vous, que vous faut il davantage ? je voudrois voir, repliqua t'il, jusques dans le fond de son coeur : et si elle n'y a rien que ce qu'elle vous dit, répondit Artemon, que voulez vous qu'elle vous die ? le veux du moins (repartit il à demy en colere) qu'elle me die un mensonge vray semblable, plustost que de ne me dire rien. Artemon voyant qu'Otane se fâchoit, ne voulut pas l'irriter davantage, de crainte de s'oster les moyens de pouvoir servir Amestris : car encore qu'il fust son Parent, il n'estoit pourtant son Amy que par consideration et par generosité : et : entre Amestris et luy, il n'auroit pas balencé à prendre party : sçachant bien que celuy de la raison, ne pouvoit jamais estre celuy d'Otane. Cependant jugeant qu'il estoit à propos d'avoir quelque complaisance pour luy, il luy demanda s'il vouloit qu'il parlast à Amestris ; mais l'Eloge qu'il venoit de luy en faire, fit qu'il ne voulut pas luy en donner la commission : car Otane estoit d'humeur à

   Page 2342 (page 255 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne pouvoir ouïr sans chagrin les loüanges de sa Femme : et je pense toutesfois qu'il n'auroit pu souffrir que l'on eust parlé à son desavantage. Artemon ne pouvant donc rien gagner sur son esprit, se retira, et le laissa entretenir son humeur sombre et chagrine : mais à peine fut-il party, qu'Otane changeant d'avis, suivant la coutume des gens inquiets et jaloux, luy écrivit un Billet, pour le prier de voir Amestris le lendemain : afin de tâcher de découvrir tes veritables sentimens. Ce Billet se contredisoit toutesfois en deux ou trois endroits, et il estoit aisé de remarquer que celuy qui l'avoit écrit n'avoit pas l'esprit en repos. Artemon ne manqua pas de faire ce qu'Otane devroit de luy : qui cependant avoit donné ordre que l'on le laissast entrer, quoy qu'Amestris eust dit qu'elle se trouvoit mal, et qu'elle ne vouloit voir personne. Comme il fut donc aupres d'elle, il luy demanda pardon d'interrompre sa solitude : et voulant effectivement la servir de bonne grace, il ne luy fit point un secret de la conversation qu'il avoit euë avec Otane. Au contraire, il luy dit le véritable estat où estoit l'esprit de son Mary, afin qu'elle cherchast les voyes de le guerir de son chagrin, de peur que son inquiétude ne retombast sur elle. Puis qu'Otane veut bien, luy dit-il, que vous luy disiez un mensonge vray semblable, plustost que de ne luy rien dire, inventez en un je vous prie, qui le mette en repos et qui vous y laisse : s'il est vray qu'il y ait quelque verité dans vostre coeur que vous ne veüilliez pas qu'il sçache. Je vous suis bien obligée, repliqua Amestris, de la sincerité que vous avez pour moy : neantmoins genereux Artemon, je n'ay rien à dire que ce que j'ay dit :

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mon humeur a changé pour toutes choses, sans que j'en puisse dire la raison : mais puis qu'en changeant de sentimens, j'ay changé advantageusement pour Otane, dequoy se pleint-il ? Ne cherchons point de raison à ses pleintes, reprit Artemon, car nous n'y en trouverions point : ce n'est pas Madame, luy dit-il, que je ne sois contraint d'avoüer, que vostre retraite est surprenante : et qu'il n'est pas absolument estrange qu'Otane soit estonné de ce qui estonne toute la Cour, et toute une grande Ville. Cependant n'estant pas aussi curieux que luy, et ayant pour vous un respect extréme ; je veux croire que tout ce que vous faites est bien fait : et je ne veux point penetrer dans le secret de vostre coeur. Mais au nom des Dieux, Madame, si vous le pouvez, dites quelque chose à Otane qui le satisface, et s'il est possible, n'affectez point tant la solitude. Je ne puis faire que la moitié de ce que vous me demandez, luy dit-elle, qui est de voir un peu plus de monde que je n'en voy : car pour dire des mensonges à Otane, je ne le sçaurois faire : et je les inventerois si mal, qu'il ne les pourroit jamais croire. Mais Artemon, luy dit-elle encore, croyez qu'en suivant vostre conseil, je m'expose à bien des malheurs : estant à croire que puis qu'Otane est jaloux sans sçavoir de qui, et dans un temps où mon Cabinet est ma prison, et où je ne voy personne ; il sera bien difficile, si je voy compagnie, qu'il ne le soit d'une autre maniere. Toutesfois apres tout, puis qu'il a plu aux Dieux qu'il fust mon Mary, je dois suivre ses volontez, et contraindre toutes les miennes. Vous pouvez donc l'assurer, luy dit-elle, que je verray qui il luy plaira, pourveû qu'il me promette que dés qu'il se repentira

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repentira d'avoir souhaité que je revoye le monde, il me fera la grace de me le dire : car je ne doute pas que cela n'arrive bien-tost. Artemon apres avoir assuré Amestris qu'il la serviroit en toutes choses, fut porter cette nouvelle à Otane qui eut quelque satisfaction de la deference qu'elle avoit pour luy : il ne fut toutesfois pas entierement content, parce que cela ne luy aprenoit point ny pourquoy elle l'avoit épousé si brusquement ; ny pourquoy elle avoit tout d'un coup aimé la solitude. Mais enfin trouvant beaucoup d'obeïssance dans le coeur d'Amestris, il ne pouvoit pas avec toute sa bizarrerie, trouver un pretexte raisonnable de s'en pleindre.


Suite de l'Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : Otane en proie à la jalousie
Le retour d'Amestris au monde est source de joie, ce qui réveille la jalousie d'Otane. Il prie Amestris de retrouver la solitude. Elle l'accepte avec joie. Au cours de son séjour à la campagne, Amestris se rend compte qu'elle a oublié dans son cabinet d'Ecbatane un petit coffret d'orfèvrerie contenant les lettres d'Aglatidas. Son inquiétude redouble quand son mari la prévient qu'une affaire urgente le contraint de retourner à la ville. A juste titre : dès son arrivée, Otane se met à fouiller le cabinet et découvre les lettres, qui confirment que toutes ses craintes étaient fondées. Il retourne à la campagne pour confondre Amestris. Aucune explication ne parvient à calmer sa fureur. À partir de ce jour, sa jalousie n'a plus de bornes : il renvoie Menaste, surveille tous les faits et gestes de sa femme et de sa maisonnée, dans l'idée qu'Aglatidas pourrait tenter d'enlever son épouse. Bientôt, on apprend qu'Aglatidas s'est engagé dans l'armée de Ciaxare et qu'il est en bons termes avec Cyrus. C'est à cette époque qu'Otane obtient inopinément la charge de Gouverneur des Arisantins. Il en est ravi, jusqu'à ce qu'il apprend que c'est Aglatidas qui a intercédé en sa faveur. Il décide alors de refuser la charge. Quand se répand la rumeur de sa disgrâce, il quitte tout, laissant une dernière lettre à Amestris.
Amestris retrouve le monde
La nouvelle vie mondaine d'Amestris rencontre le succès et la faveur. Anatise vient également la visiter et, par la maladresse d'un invité, il est question d'Aglatidas. Les deux femmes échangent quelques répliques aigres à ce sujet, qui tournent à l'avantage d'Amestris. Les succès mondains de son épouse déplaisent à Otane qui, par sa raideur et ses soupçons, confirme la réputation de jaloux qu'on lui avait faite.

Voila donc Amestris, quoy qu'avec une repugnance extréme, qui souffre de nouveau d'etre veuë : et en moins de quatre jours le bruit s'estant épandu qu'elle estoit visible, toute la Cour et toute la Ville fut chez elle : et quoy qu'elle fust beaucoup plus melancolique qu'elle n'estoit autresfois ; comme elle ne pouvoit pas faire qu'elle ne fust toujours tres belle et tres spirituelle ; et que de plus elle estoit tousjours douce et civile, il y eut une joye universelle dans Ecbatane, d'avoir retrouvé un thresor que l'on croyoit perdu. Il n'y avoit point d'honneste homme qui ne luy proposast quelque divertissement, et qui ne s'empressast à luy donner des marques d'estime et de complaisance. On eust dit que c'estoit une personne nouvellement venue : et qui par ce charme secret qui suit ordinairement la nouveauté, attiroit tout à elle : estant certain que toutes les autres maisons estoient desertes et solitaires ; en comparaison de la sienne. Ceux qui avoient dessein de luy plaire, n'arrivoient pourtant pas à leur fin : car elle se

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trouvoit si malheureuse, de vivre dans une si grande contrainte, qu'elle ne pouvoit s'empescher de s'en pleindre à sa chere Menaste. Anatise comme les autres fut aussi visiter Amestris avec d'autres Dames : et comme il y a tousjours dans le monde des gens indiscrets, et qui prennent autant de plaisir à dire des choses fâcheuses, que d'autres en ont à en dire d'agreables : il y eut un homme, qui voulant embarrasser ces deux personnes, commença de parler devant elles d'Aglatidas et de son absence : demandant tout haut si quelqu'un en sçavoit la cause. Amestris et Anatise rougirent toutes deux ; l'une de colere, et l'autre par modestie : et comme la parole de celuy qui avoit parlé si mal à propos, s'estoit plûtost adressée à Amestris, qu'aux autres, elle répondit qu'il y avoit desja si long temps qu'Aglatidas ne luy faisoit plus de visites quand il estoit party d'Ecbatane, qu'il n'y avoit pas d'apparence qu'elle pûst estre bien informée de ses desseins : et il y en a beaucoup davantage (dit-elle en se tournant malicieusement vers Anatise) que cette belle Personne en sçache quelque chose. Je ne sçay mesme, adjousta-t'elle, si ce n'est point sa cruauté que l'on doit accuser, de la perte qu'Ecbatane a faite d'un si honneste homme : estant à croire qu'elle aura eu tant de rigueur pour luy, qu'il se sera banny luy mesme de desespoir. Anatise irritée de la malicieuse raillerie d'Amestris, luy répondit avec un ton de voix un peu aigre, et qui fit assez connoistre qu'elle sçavoit bien que sa cruauté n'estoit pas la cause de l'absence d'Aglatidas. Comme elle est fiere, et qu'elle n'ignoroit pas que tout le monde sçavoit qu'Aglatidas l'avoit quittée, lors qu'elle ne s'y attendoit point,

   Page 2346 (page 259 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle n'en fit pas un secret : et regardant Amestris, quoy qu'il en soit, dit-elle, vous me devez avoir quelque obligation de vous avoir autrefois osté le coeur d'Aglatidas : car puis qu'il est si inconstant, vous devriez en effet, ce me semble, me sçavoir aujourd'huy autant de gré, que vous me voulustes de mal, lors qu'il eut l'injustice de quitter vos chaines pour prendre les miennes. Comme je ne vous hays point en ce temps là, repliqua Amestris, souffrez que je ne vous remercie pas en celuy cy : car aussi bien puis que ce n'est que l'intention qui donne le prix aux bons offices, je suis assurée que je ne dois pas vous faire beaucoup de complimens pour celuy-là. J'advoüe, dit Anatise, que je n'avois pas dessein de vous obliger : et advoüez aussi, repliqua Amestris, que vous n'aviez pas sujet de faire tant de vanité d'une conqueste que vous avez si peu gardée. Cependant, adjousta-t'elle, comme Aglatidas ne songe peut-estre gueres plus à vous qu'à moy, il me semble que c'est luy faire trop de grace de parler si longtemps de luy. Amestris dit cela d'une certaine maniere, qui surprit un peu Anatise : et il luy sembla qu'elle avoit trop peu d'aigreur pour Aglatidas, veû celle qu'elle sçavoit qu'elle avoit euë autrefois : car elle ne pouvoit croire qu'Otane pûst l'avoit consolée de cette perte ; si bien qu'elle s'en retourna chez elle l'esprit un peu inquiet. Amestris vescut donc quelque temps de cette sorte : mais enfin Otane voyant ce grand nombre de monde qui la visitoit, et remarquant qu'il y avoit mesme plusieurs personnes qui affectoient d'avoir plus de complaisance pour luy qu'à l'accoustumée ; il jugea par ces soings extraordinaires que l'on avoit de luy plaire et de le divertir, que c'estoit plûtost

   Page 2347 (page 260 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme au Mary d'Amestris qu'on les luy rendoit, que pour l'amour de luy seulement : de sorte que son chagrin recommença d'estre plus fort qu'auparavant. Il n'avoit pourtant pas dessein de le témoigner ouvertement : mais quoy qu'il peust faire, on s'en aperçeut bien-tost. Il recevoit les civilitez qu'on luy faisoit, d'une façon si contraire, il les rendoit si froidement ; et il estoit si assidu chez luy contre sa coustume ; qu'en fort peu de jours sa jalousie fut connuë de tout le monde : et mesme plus connue que lors qu'Amestris ne voyoit personne : puis qu'en ce temps là on ne faisoit que le soupçonner d'estre jaloux, et qu'en celuy-cy on ne pouvoit pas en douter : ses regards, ses paroles, ses actions, et toutes ses inquietudes, estant des preuves convainquantes, des plus secrets mouvemens de son coeur. Et comme les domestiques sont pour l'ordinaire des espions qui revelent le secret de leurs Maistres à tout le monde : on sçeut par ceux d'Otane qu'il ne rentroit jamais chez luy, qu'il ne fist demander à son Portier qui estoit venu voir Amestris ; qui y estoit encore ; si quelqu'un qu'il faisoit nommer y avoit esté longtemps ; s'il y avoit esté seul ; s'il ne venoit que d'en sortir ? et cent autres choses semblables, qui firent que l'on reparla de sa jalousie plus que devant.

Retraite à la campagne
Artemon informe à nouveau Otane de la réputation qu'on lui attribue, dans l'espoir de lui faire changer d'attitude. Otane se rebiffe. Il demande à Amestris de renoncer à voir le monde, ce qu'elle accepte avec soulagement. Les deux époux partent pour la campagne, sans que cette nouvelle retraite ne semble satisfaire Otane.

Il commença mesme aussi de donner de nouvelles marques de son chagrin à Amestris, qui s'en pleignit à Artemon, qui luy témoignoit tousjours beaucoup d'amitié : je priant de vouloir sçavoir ce qu'Otane avoit dans le coeur : et l'assurant que si c'estoit qu'il eût change d'avis, et qu'il ne trouvast plus bon qu'elle vist le monde, elle luy obeïroit avec beaucoup plus de joye, qu'elle n'avoit fait en le revoyant. Artemon

   Page 2348 (page 261 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy promit en effet de sçavoir ce qu'Otane avoit dans l'esprit : mais comme il ne pouvoit consentir de voir renfermer Amestris, il voulut prendre un autre chemin : et se souvenant qu'Otane, pour empescher qu'on ne dist qu'il estoit jaloux, s'estoit resolu de souffrir que sa Femme vist tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens à Ecbatane : il creut encore que luy aprenant de nouveau que sa façon d'agir l'exposoit au mesme malheur, il s'en corrigeroit peut estre une seconde fois. Mais il n'en alla pas ainsi : car dés qu'Artemon luy eut dit que son assiduité aupres de sa Femme ; ses soings extraordinaires de sçavoir ce qu'on luy disoit et qui la voyoit quand il n'y estoit pas ; luy redonnoient desja la mesme reputation qu'il avoit euë, lors qu'Amestris ne voyoit personne : puis que cela est, luy dit il l'esprit fort irrité, jaloux pour jaloux, il faut du moins que je le sois seurement : et puis que soit qu'Amestris voye le monde ou qu'elle ne le voye pas, je dois tousjours estre regardé comme ayant de la jalousie : j'aime encore mieux ne voir pas eternellement ma maison remplie d'oisifs et de faineants, qui passent toute leur vie à dire des bagatelles, et des choses inutiles. Artemon fut si surpris d'ouïr parler Otane de cette sorte, qu'il eut deux sentimens fort opposez presques en un mesme instant : car il ne put s'empescher d'avoir une envie de rire estrange, de voir la bizarrerie d'Otane : et un moment apres, d'avoir aussi une tres sensible douleur, de voir à quelle persecution Amestris estoit exposée. Il fit donc tout ce qu'il put, pour remettre la raison dans le coeur d'Otane, mais il luy fut impossible : et dés le soir mesme, sans attendre davantage ; Madame, dit-il à

   Page 2349 (page 262 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Amestris, je suis satisfait de la complaisance que vous avez euë pour moy, en quittant la solitude comme vous avez fait à ma priere : mais comme vous avez passé d'une extremité à l'autre, s'il est vray que vous vous contraigniez en voyant le monde, vous m'obligerez de suivre vostre inclination, et de ne le voir plus. Seigneur (luy dit-elle avec beaucoup de joye sur le visage) vous me faites un plaisir signalé, de me delivrer de la peine que j'avois à vous obeïr : mais afin que la chose se face avec plus de bien-seance, je crois que ce ne seroit pas mal fait de faire un voyage à la campagne ; afin qu'à mon retour je reprenne ma solitude, sur le pretexte de m'y estre accoustumée aux champs. Otane surpris de voir le peu de repugnance qu'avoit Amestris à se priver de la conversation de tant d'honnestes gens qui la voyoient : au lieu de luy en sçavoir gré, en devint plus resveur et plus inquiet : et il pensa encore changer d'avis. Neantmoins il la prit au mot : et sans differer davantage, il luy dit qu'il faloit partir dans deux jours, et en effet ils partirent : Amestris menant avec elle sa chere Menaste, pour la consoler dans ses déplaisirs. Artemon ayant sçeu le dessein d'Otane, le fut trouver pour l'en divertir ; mais il ne luy fut pas possible : et deux jours apres sans qu'Amestris allast dire adieu à personne, elle s'en alla aux champs : avec intention, si elle le pouvoit, de n'en revenir de tres longtemps : tant pour joüir en repos de la solitude, que pour cacher autant qu'elle pourroit la bizarrerie de son Mary. Elle partit donc avec quelque espece de joye : mais pour Otane, le changement de lieux ne changea point sa mauvaise humeur : car encore qu'il remarquast qu'Amestris avoit

   Page 2350 (page 263 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour luy non seulement toute la complaisance qu'une Femme vertueuse est obligée d'avoir pour son Mary ; mais encore toute l'obeïssance d'une esclave : comme elle ne pouvoit pas avoir toute la tendresse qu'elle eust euë si elle l'eust estimé et aimé, puis qu'au contraire elle avoit une aversion extrême pour luy : il n'estoit pas satisfait d'elle : et le respect qu'elle luy rendoit, l'irritoit plustost que de l'appaiser. Ce voyage se fit donc avec beaucoup de melancolie : toutefois comme ils furent arrivez au lieu où ils vouloient aller, Amestris eut un peu plus de repos ; parce qu'Otane alloit ordinairement passer ses chagrins à se promener dans un grand Bois qui est derriere sa maison ; de sorte que durant cela, Amestris avoit la liberté de parler avec sa chere Menaste, et de s'entretenir quelquesfois d'Aglatidas.

Otane découvre les lettres d'Aglatidas
Amestris s'aperçoit un jour qu'elle a laissé les lettres d'Aglatidas à Ecbatane. Or Otane décide de s'y rendre pour régler une affaire. Amestris rougit, ce qui éveille les soupçons de son mari. Elle tente toutefois de se rassurer. En vain. A peine arrivé en ville, Otane fait effectivement fouiller la maison par son écuyer Dinocrate et parvient à trouver les lettres. Il convoque alors Artemon et lui montre cette correspondance. Ce dernier tente en vain de justifier Amestris : la dernière lettre reçue la condamne.

Elle en faisoit pourtant bien souvent quelque scrupule : et faisoit presques dessein de n'en parler de sa vie. Mais apres tout, venant à penser combien cette affection estoit innocente, et combien elle la seroit toûjours, puis qu'elle avoit resolu de ne le voir jamais : elle se resolvoit en fin, de garder dans son souvenir toutes les marques qu'elle avoit reçeuës, de la passion d'une personne qu'elle ne pouvoit oublier : se determinant neantmoins, malgré la tendresse qu'elle avoit encore pour Aglatidas, à brûler toutes les Lettres qu'elle avoit de luy. Estant donc un jour Menaste et elle à parler ensemble sur ce sujet, et Amestris voulant revoir pour la derniere fois toutes ces Lettres auparavant que de les jetter au feu, elle ouvrit sa Cassette pour les prendre : mais elle n'y trouva point un petit Coffre d'Orsevrerie dans lequel elles estoient : et elle fut si surprise de cét accident, qu'elle ne pouvoir le dire à Menaste. Cependant elle chercha dans cette Cassette,

   Page 2351 (page 264 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et chercha inutilement : elle demanda à une Fille qui la servoit, et qui luy estoit fidelle, si Otane ne l'avoit point ouverte ? et elle luy répondit que non. Elle luy demanda en fuite, si elle ne sçavoit point ce qu'estoit devenu un petit Coffre qu'elle croyoit y avoir mis le jour qu'elles estoient parties d'Ecbatane ? et elle luy répondit encore, qu'elle le vit bien sur la Table de son Cabinet, mais qu'elle ne sçavoit pas ce qu'elle en avoit fait. Enfin Amestris rapellant alors en sa memoire, tout ce qu'elle avoit fait devant que de partir, se ressouvint confusément qu'elle avoit eu dessein de le mettre dans sa Cassette : mais qu'Otane estant entré, elle l'avoit couvert d'un voile qui s'estoit trouvé sur la Table ; avec intention de le serrer quand il seroit sorty : et elle concluoit de là, qu'elle l'avoit oublié sous ce voile et sur cette Table, Neantmoins comme Otane estoit au mesme lieu où elle estoit, son inquietude diminua, apres y avoir bien pensé ; parce que ses Femmes avoient la Clef de son Cabinet : et ce qui estoit cause qu'elle ne s'estoit pas aperçeuë plustost de ce malheur, estoit qu'elle n'avoit encore osé ouvrir cette Cassette depuis qu'elle estoit arrivée. Otane n'ayant pas esté se promener assez loing pour ne craindre pas d'estre surprise. Cependant le soir estant venu, il dit à Amestris qu'il faloit qu'il allast faire un tour à Ecbatane, pour quelque affaire qui luy estoit survenuë. Elle rougit à ce discours, et regarda Menaste : le voy bien (luy dit ce fâcheux Mary, avec une raillerie contrainte et piquante) que vous me portez envie : pardonnez-moy Seigneur luy dit-elle, et j'aime beaucoup mieux demeurer icy, que d'aller à Ecbatane. Quoy qu'il en soit, luy répondit-il ; je m'aperçoy, ce me semble, que mon voyage

   Page 2352 (page 265 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne vous est pas indifferent : mais vostre rongeur ne m'a pas bien expliqué si vous en avez de la douleur ou de la joye. C'est assurément (dit Menaste en riant, afin de rompre cét entretien) qu'Amestris s'est imaginée que vous voudriez qu'elle retournast avecques vous à la Ville : et qu'elle a eu peur de quitter si-tost un lieu où elle se plaist infiniment. Otane ne dit plus rien apres cela, que quelques paroles que l'on n'entendit pas, et se retira fort chagrin : car encore qu'il laissast sa Femme en une maison tres solitaire : neantmoins il ne laissoit pas d'estre inquiet ; et d'estre fort empesché à expliquer la rougeur d'Amestris et pour quel sujet elle avoit regardé Menaste, qui depuis ce jour là luy devint suspecte sans sçavoir pourquoy. Cependant Amestris n'estoit pas en une petite peine : de voir qu'Otane s'en alloit en un lieu où il y avoit une chose qu'elle craignoit tant qu'il ne vist. Elle ne sçavoit donc quelle resolution prendre : car comme tous les domestiques estoient tes espions, et qu'il enduroit cent impertinences d'eux, parce qu'il les employoit à observer ce qu'elle faisoit : elle n'osoit pas entreprendre d'en gagner un, pour luy donner la Clef de son Cabinet : et pour l'obliger à luy aporter ce petit Coffre, qui luy donnoit tant d'inquietude. Elle apprehendoit aussi estrangement qu'Otane ne s'allast adviser de faire ouvrir ce Cabinet : toutesfois ne trouvant pas grande aparence qu'il le deust faire, puis qu'il n'y en avoit point qu'elle deust y avoir rien laissé de pareille nature : elle se resolut de laisser aller la chose au hazard. Menaste luy proposa pourtant de dire à son Mary, qu'elle seroit bien aise d'aller pour deux ou trois jours à Ecbatane, et qu'elle le prioit de l'y remener : mais dés qu'elle en pensa

   Page 2353 (page 266 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ouvrir la bouche, Otane luy dit que l'affaire pour laquelle il alloit estoit pressée ; qu'il ne pouvoit pas aller en Chariot ; et qu'ainsi ce seroit pour une autre fois : de sorte qu'il falut le laisser partir, et qu'Amestris demeurast en une inquietude estrange. Et certes ce n'estoit pas sans sujet, car à peine Otane fut il arrivé chez luy, qu'il se mit dans la fantaisie de visiter tout l'Apartement d'Amestris fort exactement. Le Concierge le luy ouvrit : donc tout entier, à la reserve du Cabinet, dont il luy dit qu'il n'avoit pas la Clef : et quoy que cela ne fust pas fort extraordinaire, neantmoins sans tarder davantage, feignant d'avoir besoing de quelque chose qu'il disoit avoir donne à garder à Amestris, il en fit enfoncer la porte, et il y entra, y demeurant seul avec un Escuyer qu'il avoit, qui se nommoit Dinocrate, et qui avoit part à tous ses secrets. Il chercha d'abord dans les Tiroirs de deux grands Cabinets qui y estoient, et dont il fit rompre les Serrures : il ouvrit plusieurs Boittes qu'il y trouva : il regarda sur toutes les Tablettes : dans des vases qui estoient dessus : il leva mesme les Tableaux et la tapisserie : et il estoit tout prest de ressortir, bien satisfait de n'avoir rien trouvé de ce qu'il cherchoit ; lors que Dinocrate voyant un voile de Gaze sur la Table, où il paroissoit y avoir quelque chose dessous, le tira, et descouvrit ce petit Coffre d'Orsevrerie, où estoient les Lettres d'Aglatidas. Dinocrate fit alors un grand cry, comme s'il eust trouvé un grand thresor : et Otane se raprochant en diligence, avec un battement de coeur estrange ; le prit, et sans considerer que l'ouvrage en estoit admirable, il le rompit avec une violence extréme. Mais ô Dieux ! dés qu'il l'eut ouvert, et que tirant les

   Page 2354 (page 267 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lettres qui estoient dedans, il y vit les Noms d'Amestris et d'Aglatidas : il entra en une telle fureur, qu'il fut plus d'une heure sans les pouvoir lire. Il les ouvroit pourtant, et mesme les regardoit toutes : mais il estoit si transporté, qu'il ne sçavoit ce qu'il lisoit. A l'instant mesme il envoya querir Artemon ; qui venant aussi tost, voyez, luy dit il, voyez si j'avois tort d'estre chagrin : et alors il luy raconta, comme si cela eust esté bien necessaire à sçavoir, comment il avoit fait ouvrir ce Cabinet ; comment il avoit cherché par tout ; et bref il luy dit jusques à la moindre circonstance des choses que je viens de vous dire : en suitte dequoy, il luy bailla une des Lettres qu'il avoit trouvées. Artemon la prenant, et connoissant par ce qu'elle contenoit qu'elle avoit esté escrite du temps qu'Artambare Pere d'Amestris vivoit, et que l'on croyoit qu'Aglatidas la devoit espouser ; luy dit qu'il ne voyoit pas qu'il y eust rien là de fort criminel. Quoy, repliqua Otane, vous croyez qu'Amestris soit innocente, de garder des Lettres de galanterie apres estre mariée : Non Artemon, luy dit-il, elle ne le sçauroit estre : et puis qu'Amestris conserve les Lettres d'Aglatidas, elle en conserve sans doute l'affection dans le fond de son coeur. Et alors repassant toutes ces Lettres, il vint enfin à trouver celle qu'Aglatidas avoit escrite en partant. Ha ç'en est fait, s'écria-t'il, je suis le plus malheureux homme du monde : et je ne voy que trop la cause de la retraite d'Amestris. Artemon prenant cette Lettre, et voyant en effet qu'elle avoit esté écrite depuis le Mariage d'Otane, et qu'il falloit de necessité qu'ils se fussent remis bien ensemble sans que l'on en eust rien sçeu, fut quelque temps sans parler ; pendant quoy Otane dit plus

   Page 2355 (page 268 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de choses qu'un homme qui ne seroit point jaloux n'en pourroit penser en un jour. Mais enfin Artemon arrestant ce torrent de paroles inutiles ; est-ce là, luy dit-il, tout le crime d'Amestris ? si cela est, adjousta Artemon, vous n'estes pas si malheureux que vous le dites : car ne voyez-vous pas par cette Lettre, que puis qu'Aglatidas se prepare à estre tousjours infortuné, il faut que ce soit qu'Amestris l'ait banny ? De plus, ne voyez-vous pas encore que personne ne sçait la cause de son depart ? ainsi je croy plustost que si vous sçaviez la chose comme elle est, vous trouveriez que la vertu d'Amestris merite beaucoup de loüange. Je ne trouveray jamais cela, repliqua-t'il, car enfin Amestris n'a point deu recevoir cette Lettre depuis qu'elle est ma Femme : et moins encore l'avoir conservée. Artemon eut beau vouloir excuser Amestris, il n'y eut pas moyen d'appaiser Otane : qui sans se soucier plus des affaires qui l'avoient amené à la Ville, s'en retourna aux champs dés le lendemain. Bien est-il vray qu'Artemon ne le voulut point abandonner : et fut malgré qu'il en eust aveques luy.

La colère d'Otane
De retour à la campagne, Otane se laisse aller à la colère et apostrophe Amestris en présence d'Artemon. Amestris tente de se justifier avec calme et proteste de sa fidélité passée et future, qu'elle affermit par des déclarations et des engagements. En vain : Otane n'est pas satisfait, sans pour autant savoir ce qu'il veut. Il devient hargneux et emporte les lettres.

Cependant Amestris vivoit dans une crainte extréme : mais dés qu'elle vit arriver son Mary sans qu'il pûst avoir eu le temps de faire les choses qui avoient causé son voyage, le coeur luy battit, et peu s'en falut qu'elle ne s'évanoüist. Aussi-tost qu'Otane fut descendu de chenal, quoy qu'Artemon l'en voulust empescher, il fut droit à la chambre d'Amestris : et s'approchant d'elle avec une fierté incivile ; Madame, luy dit-il, vous me devez avoir quelque obligation, de vous rapporter si promptement ce que vous avez sans doute oublié à Ecbatane : et en disant cela il luy jetta sur la Table, auprès de laquelle elle estoit, toutes les

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lettres d'Aglatidas. Je vous laisse à penser ce que cette veuë fit dans le coeur d'Amestris : neantmoins comme elle sçavoit bien qu'elle n'estoit pas aussi coupable qu'Otane la croyoit, elle rapella toute sa confiance : et sans s'émouvoir extremement, Seigneur, luy dit-elle, il me semble que vous avez si bien sçeu que feu mon Pere m'avoit commandé de regarder Aglatidas comme devant estre mon Mary, que vous ne devez pas trouver estrange que j'en aye receu des Lettres. Mais la derniere de toutes, reprit-il, ne souffre pas cette excuse : joint que si vous n'avez pas failly en recevant les premieres, vous avez du moins fait une faute irreparable en les conservant. J'advouë, dit-elle que l'ay failly contre la prudence, de ne les brûler pas dés que je me resolus à vous épouser : mais cette faute n'est pas si grande que vous le croyez. Et pour cette derniere Lettre que j'ay reçeuë, il ne m'a pas esté possible de ne la recevoir point : mais je puis vous asseurer que je n'y ay pas respondu : et que s'il eust esté en mon pouvoir, je l'eusse renvoyée à Aglatidas. Elle est pourtant conceuë en des termes, repliqua-t'il, où il ne paroist pas qu'il fust fort mal avecques vous. Seigneur, dit-elle, je n'ay que deux choses à vous dire, pour vous mettre l'esprit en repos : l'une que je ne verray jamais Aglatidas : l'autre que je ne recevray jamais de ses lettres, ny qu'il ne recevra jamais des miennes. Il me semble (dit Artemon qui estoit present à cette conversation fascheuse) qu'Amestris va au delà de la raison : car enfin connoissant sa vertu comme vous la devez connoistre, quand elle verroit un honme qui auroit esté amoureux d'elle, vous n'en devriez pas estre en peine. Mais qui m'asseurera (dit Otane à Amestris, sans

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écouter Artemon) de ce que vous dites ? Seigneur, luy repliqua-t'elle, vous pouvez me laisser icy, et faire que je n'aille jamais à Ecbatane, où peut-estre Aglatidas pourroit revenir quelque jour. La solitude reprit-il en branlant la teste, est fort propre pour des entreveuës secretes : remenez moy donc à la Ville, respondit-elle sans s'émouvoir, afin que toute la Terre soit tesmoin de mes actions : et afin que toute la terre sçache, repliqua-t'il tout en fureur, vostre crime et mon infortune. Mais apres tout, dit-il, qui vous a donné cette derniere Lettre ? une personne que je ne connois pas, (répondit-elle, ne voulant pas luy nommer Menaste) Et où est Aglatidas presentement ? luy demanda Otane ; je n'en sçay rien, repliqua-t'elle, et je n'ay pas assez d'intelligence avecques luy pour estre informée de ses desseins. Et pourquoy, luy dit il, m'avez-vous épousé, puis que vous aimiez Aglatidas ? je pensois, respondit Amestris, veû la façon dont vous aviez agy, vous avoir assez obligé en vous preferant à beaucoup d'autres, pour vous obliger aussi à ne me traiter pas comme vous faites. Et je pensois, dit-il, que quand vous ne m'eussiez pas aimé, vous auriez assez aimé la gloire, pour ne rien faire indigne de vous. Mais enfin, dit Artemon, pourquoy n'estes-vous pas content de ce qu'Amestris vous promet ? Elle vous dit qu'elle ne verra jamais Aglatidas ; qu'elle ne recevra point de ses Lettres, ny ne luy fera point recevoir des siennes, que voulez vous davantage ? Je voudrois qu'elle n'eust pas receu cette derniere, reprit-il, et qu'elle n'eust pas gardé toutes les autres : car enfin c'est une marque asseurée, adjousta-t'il, qu'elle ne hait pas Aglatidas ; qu'elle ne m'aime gueres, et que par consequent je dois tout craindre.

   Page 2358 (page 271 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Seigneur, reprit Amestris, sçachez s'il vous plaist une chose : qui est, que quand je vous haïrois effroyablement, et que j'aimerois Aglatidas plus que moy-mesme, je ne luy parlerois jamais : et que plus j'aurois de tendresse pour luy, plus j'apporterois de soin à éviter sa rencontre : ainsi mettez-vous l'esprit en repos de ce costé là ; et s'il est possible laissez y moy. Il n'est pas aisé, reprit-il, qu'un homme que vous allés rendre malheureux le reste de ses jours, puisse vous y laisser : Mais apres tout, interrompit Artemon, que voulez-vous ? je n'en sçay rien, repliqua-t'il brusquement, c'est pourquoy en attendant que j'aye bien resolu ce que je veux, j'entens tousjours que Menaste, qui est parente d'Aglatidas, et qui en est sans doute la confidente, s'en retourne à Ecbatane : et qu'Amestris ne la voye jamais. Seigneur, interrompit-elle, faites-moy s'il vous plaist la grace de ne faire pas une outrage à une personne de la condition et de la vertu de Menaste : augmentez vos reproches contre moy s'il est possible, mais ne perdez pas la civilité pour elle. Que si toutefois vous voulez que je ne la voye plus, je feray en sorte qu'elle s'en retournera dans quelques jours à Ecbatane sous quelqu'autre pretexte. Je vous entens bien, luy dit-il, vous voulez auparavant qu'elle parte, avoir loisir de concerter avec elle par quelle voye vous recevrez des nouvelles d'Aglatidas. Mais Seigneur, reprit-elle, si Aglatidas estoit en termes avecques moy de pouvoir me donner de ses nouvelles, et de recevoir des miennes, pourquoy seroit-il si éloigné d'icy ? Que voulez-vous que je vous die ? repliqua-t'il tout en colere, sinon que vous me ferez perdre la raison et la vie. Artemon voyant que tout ce qu'Amestris luy disoit, l'aigrissoit plutost

   Page 2359 (page 272 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que de l'appaiser, le fit sortir de sa chambre presque par force : cependant poussé par un sentiment jaloux qu'il ne pût retenir, il ne voulut pas laisser les Lettres d'Aglatidas à Amestris ; et il ne voulut pas non plus les brûler, s'imaginant qu'il la tiendroit mieux en son devoir, sçachant qu'il les auroit en ses mains. Il les reprit donc toutes avec autant de soin que si c'eust esté une chose qui luy eust esté fort chere : et regardant Amestris avec une fierté insupportable ; Vous souffrirez bien, Madame, luy dit il, que je les conserve à mon tour. Je souffriray tout avec patience, dit-elle, car il n'est point de mal-heur où je n'aye preparé mon esprit.

Le comportement soupçonneux d'Otane
A la suite de son accès de colère, Otane renvoie Menaste. Artemon tente en vain de le convaincre de ramener Amestris à Ecbatane. La jalousie d'Otane fait à nouveau l'objet de rumeurs. De fait, Otane développe un comportement soupçonneux à l'extrême et impose à son épouse des consignes très restrictives.

Apres qu'il fut sorty, il voulut aller trouver Menaste à sa chambre, qui s'estoit trouvée un peu mal, et qui gardoit le lit ce jour là : mais Artemon l'en empescha, et luy dit tant de choses, qu'il le fit resoudre à souffrir que cette Personne ne s'en allast que dans quelques jours, ne pouvant jamais obtenir qu'il la laissast plus long-temps avec Amestris. Il voulut encore, quoy qu'Artemon luy pûst dire, changer toutes ses femmes, et tous ceux qui estoient destinez à la servir : si bien que tout ce qu'Artemon pût faire, fut d'empescher qu'Otane ne la maltraitast, et ne se portast à quelque estrange resolution. Cependant il se trouvoit bien embarrassé à choisir le lieu où il vouloit demeurer : car à la campagne, pourveû qu'il y fust, il luy sembloit en effet plus aisé de prendre garde aux actions d'Amestris : mais comme il n'y pouvoit pas tousjours estre, il croyoit aussi bien plus facile qu'Aglatidas la pûst voir, et la pûst mesme enlever ; estant de ceux qui ne se servent de la prevoyance, que pour le tourmenter inutilement, De plus,

   Page 2360 (page 273 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il estoit persuadé avecques raison, qu'Amestris estoit belle aux yeux de tous ceux qui la voyoient : ainsi il ne craignoit pas seulement Aglatidas ; et il en vint au point, que ses plus proches Parens et ses meilleurs Amis, luy donnerent de la jalousie. Artemon mesme ne fut pas privilegié : et s'il y eut quelque difference de luy aux autres, ce fut qu'Otane luy tesmoigna sa jalousie avecque moins d'aigreur : et qu'Artemon la souffrit avec plus de patience et moins de malice que beaucoup d'autres, qui estoient bien aises de le persecuter. Mais enfin, il falut que Menaste s'en retournast à Ecbatane, et qu'Artemon l'y remenast : la separation de ces deux Amies fut d'autant plus fascheuse, qu'elles ne pûrent se parler qu'un quart d'heure en particulier : encore falut-il qu'Artemon employast toute son adresse, pour leur faire avoir cette legere consolation. Ce genereux Amy fit promettre en partant à Otane, qu'il ne parleroit plus jamais d'Aglatidas à Amestris, et qu'il vivroit bien avec elle ; parce qu'autrement il se pleindroit de luy en son particulier. De plus, comme il jugeoit qu'Amestris seroit encore mieux à Ecbatane, quoy qu'elle n'y vist personne, que d'estre à la campagne, ou. Elle verroit eternellement son Mary : il luy fit un discours adroit, où justifiant toûjours Amestris, il luy donnoit pourtant lieu de craindre qu'Aglatidas n'entreprist plustost de la voir aux champs qu'à la ville. Ce n'est pas luy disoit-il, que je soupçonne Amestris d'estre capable d'y rien contribuer : Mais apres tout, vous sçavez bien qu'Aglatidas l'a aimée avec une passion extréme : et selon les apparences, il ne la hait pas encore. De sorte que desesperé qu'il est, que vous soyez plus heureux que luy, il pourroit sans doute

   Page 2361 (page 274 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du moins chercher les voyes de faire sçavoir sa souffrance à Amestris : c'est pourquoy, si vous m'en croyez, vous la ramenerez à Ecbatane. D'abord Otane trouva ce qu'Artemon luy disoit fort raisonnable : mais un moment apres il le desaprouva : et Artemon partit avec Menaste, sans sçavoir si Otane demeureroit tousjours aux champs, ou s'il retourneroit à la ville, et sans qu'Otane luy mesme sçeust ce qu'il vouloit faire. Cependant comme le prompt retour de Menaste fit quelque bruit, et que par les domestiques des maisons on sçait tout ce qui s'y passe, la jalousie d'Otane fit une nouvelle rumeur dans le monde. De plus, Anatise ayant une Fille auprès d'elle qui estoit Soeur de Dinocrate Escuyer d'Otane et son confident, elle sçeut par luy que l'on avoit trouvé des Lettres d'Aglatidas entre les mains d'Amestris : de sorte qu'Anatise entrant en une nouvelle fureur contre elle, dit cent choses malicieuses qui ne firent pourtant nul effet, et qui retournerent toutes contre elle mesme. Car il estoit si ais de voir qu'elle parloit avec animosité, que si elle eust pû dire vray, et parler mal d'Amestris, on ne l'eust non plus creuë que lors qu'elle disoit des mensonges. Pendant cela, Otane n'estoit pas peu occupé à garder les advenuës de sa maison : s'il voyoit de loing un Païsan un peu propre traverser un Bois qu'il avoit, il croyoit que c'estoit peut-estre Aglatidas déguisé. S'il voyoit parler les Femmes d'Amestris à quelques gens qu'il ne connoissoit point, il vouloit sçavoir ce qu'on leur disoit : et s'imaginoit qu'on leur avoit donné des Lettres d'Aglatidas pour leur Maistresse. Afin qu'elle ne pûst gagner par des presens celles qu'il mettoit auprès d'elle, il fit faire un rolle fort exact

   Page 2362 (page 275 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de toutes ses Pierreries, et le garda tousjours luy-mesme, les revoyant de temps en temps pour voir si tout y estoit. Il cherchoit soigneusement par tous les lieux où il pouvoit s'imaginer qu'elle pouvoit cacher des Lettres : et l'on peut dire que quelque persecution qu'il luy fist souffrir, il estoit encore plus malheureux qu'elle. Il la regardoit avec des yeux où l'on voyoit si clairement sa jalousie et son inquiétude, qu'elle ne pouvoit pas douter des sentimens qu'il avoit dans l'ame. Cependant ayant esté forcé de retourner à Ecbatane pour une affaire importante, il l'y remena, ne voulant pas la laisser seule en ce lieu là. Car comme il ne sçavoit point avec certitude ou estoit Aglatidas, il s'imaginoit tousjours qu'il estoit caché en quelque lieu proche, en attendant qu'il quittast Amestris pour la venir visiter. Mais en retournant à la Ville, il luy prescrivit les personnes qu'elle y devoit voir : et luy dit que principalement il ne vouloit pas qu'elle vist beaucoup de ces gens qui n'ayant rien à faire, sont les Galants de profession : et passent toute leur vie de rüelle en rüelle, et de conversation en conversation, à dire à peu prés les mesmes choses. Amestris qui s'estoit resoluë à une patience sans égale, fit ce qu'il voulut sans en murmurer : et ne vit mesme Menaste qu'en secret, par le moyen d'Artemon. Mais comme elle ne pouvoit pas faire que tout ce qu'il y avoit de gens raisonnables à Ecbatane ne prissent plaisir à la voir, on la cherchoit aux Temples, on la suivoit dans les rués ; et on alloit mesme la trouver chez trois ou quatre Personnes qu'il luy avoit permis de visiter. De plus, comme il y a tousjours des gens qui aiment à se divertir eux mesmes, sans songer s'ils nuisent à autruy : il y eut un

   Page 2363 (page 276 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

homme entre les autres nommé Tharpis, qui pour punir Otane de sa jalousie, se resolut de l'augmenter autant qu'il pourroit : Si bien qu'Amestris ne sortoit jamais, qu'il n'y eust de ses gens à observer où elle alloit pour l'y suivre. Toutes les fois qu'Otane entroit ou sortoit, il voyoit tousjours quelque Officier de Tharpis en garde à quelque coing de ruë proche de chez luy : ainsi je puis assurer sans mensonge, qu'en fort peu de temps il ne fut gueres moins jaloux de Tharpis que d'Aglatidas : ou pour parler encore plus raisonnablement, il le fut presques esgalement de tout le monde. Quand Amestris estoit malade, elle l'estoit toûjours de telle sorte, et avec tant de violence, à ce que l'on disoit à la porte de son logis, que l'on ne la pouvoit voir : et quand Otane l'estoit, il faisoit dire aussi qu'il l'estoit si fort, qu'Amestris ne le pouvoit pas quitter : de façon qu'ils ne se trouvoient jamais mal ny l'un ny l'autre, que l'on n'agist chez eux comme s'ils eussent esté à l'extremité. Si quel qu'un parloit bas à Amestris, à qui il n'osast pas demander tout haut ce qu'il luy disoit, il le leur demandoit apres à tous deux separément : et se servoit pour cela de pretextes si bizarres, qu'il estoit impossible de n'en rire pas.

Le gouvernement des Arisantins
Quand Ciaxare hérite du trône de Médie, Otane craint le retour d'Aglatidas, proche de Cyrus. Cela ne l'empêche pas, toutefois, d'entreprendre, de sa retraite, des démarches pour obtenir le gouvernement des Arisantins, sans pour autant recourir à l'indispensable recommandation de Cyrus. A la surprise générale, il obtient cette charge, ce qui lui cause une joie extrême. Mais il apprend, par une lettre, qu'il doit cette faveur à l'intervention d'Aglatidas. Il éconduit aussitôt ses invités, montre la lettre à Artemon en lui faisant part de ses soupçons à l'égard d'un stratagème d'Amestris. Il décide de renoncer à l'obtention de la charge, qui apparaîtra suspecte et qui met son honneur en cause. Artemon tente de le rendre attentif aux conséquences possibles d'un refus de cette promotion. En vain.

Voila donc à peu prés de quelle façon vescut Amestris, jusques à la mort d'Astiage : qui comme vous l'avez sçeu, mourut en partie de douleur par la nouvelle qu'il reçeut, de l'enlevement de la Princesse Mandane. Mais quelques jours en fuite, sçachant que Ciaxare devoit venir à Ecbatane prendre possession de la Couronne de Medie, et que la Cour seroit fort grosse : Otane s'imaginant mesme qu'Aglatidas pourroit revenir de ses Voyages pour voir le nouveau Roy ; il remena

   Page 2364 (page 277 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Amestris aux champs : quoy que de la condition dont il estoit, il eust deu revenir des champs à la Ville s'il y eust esté. Mais comme ses resolutions estoient ordinairement contraires à la raison et à la bien-seance, il sortit d'Ecbatane quand tout le monde y revenoit. De sorte que quand vous y passastes avec Ciaxare elle n'y estoit pas. Mais quand vous en fustes partis, pour aller commencer la guerre d'Assirie, il revint avec elles : ce ne fut toutesfois pas pour la mieux traiter qu'à l'ordinaire : et elle vescut encore de la mesme façon que je vous ay dit, jusques à ce que l'on sçeut qu'Aglatidas avoit esté joindre l'Armée sur sa route, sans que l'on dist d'où il venoit : et que l'on aprit en suite qu'il estoit fort bien auprès de vous, et par consequent fort consideré de Ciaxare. Cette nouvelle luy donna deux sentimens fort contraires : car il fut bien aise de sçavoir de certitude qu'Aglatidas estoit loing d'Ecbatane : mais il ne fut pas si satisfait d'aprendre l'honneur que le Roy et vous luy faisiez. Si bien que comme toutes les nouvelles qui venoient de l'Armée, parloient advantageusement de sa valeur, Amestris n'osoit plus s'informer des affaires generales, ny de la guerre : parce qu'il s'imaginoit qu'elle ne demandoit toutes ces choses qu'afin qu'on luy parlast d'Aglatidas. Mais enfin, Seigneur, le gouverneur de la province des Arisantins estant mort, il eut une envie estrange d'employer ses Amis à demander ce Gouvernement là pour luy à Ciaxare ; à cause que tout le bien d'Amestris, qui est fort grand, est scitué dans cette province. Neantmoins comme il sçeut que l'on n'obtenoit plus rien du Roy que par vostre moyen, il ne voulut pas avoir recours à une personne qu'Aglatidas

   Page 2365 (page 278 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aimoit, et dont il estoit aimé. Joint qu'apres avoir manqué à ce que devoit un honme de sa condition, en ne voyant point Ciaxare, à son avenement à la Couronne : et apres que sa jalousie l'avoit en suitte empesché de le suivre à la guerre, comme sa naissance l'y obligeoit ; il ne voyoit nulle apparence de luy demander cette grace, et moins encore de l'obtenir, quand il la luy eust demandée. Ce qui l'affligeoit le plus en cette rencontre, estoit qu'il sçavoit que l'ennemy declaré de la Maison d'Amestris l'avoit envoyé demander, sans qu'il peust imaginer par où il pourroit traverser son dessein. Mais à quelque temps de là ; il reçeut un Paquet qui le surprit fort : car il trouva dedans les Expeditions de ce Gouvernement, que vous luy envoyastes au nom de Ciaxare. D'abord il eut une joye extréme de la chose : et quoy qu'il ne sçeust pas bien precisément d'où ce bon-heur luy venoit, neantmoins il ne devina point la verité : et il creut qu'elle s'estoit faite par le seul mouvement du Roy. De sorte qu'il la publia avec plaisir : exagerant comment il avoit eu ce Gouvernement sans qu'il s'en fust meslé, et sans qu'il eust employé personne pour luy. Toute la Ville fut donc luy faire compliment : et il souffrit mesme qu'Amestris reçeust visite de tous ceux qui luy en voulurent rendre. Mais trois jours apres qu'il eut reçeu cette premiere nouvelle il en aprit une seconde, qui luy fut aussi fâcheuse, que l'autre luy avoit esté agreable ; qui fut qu'un vieil Officier de la maison de Ciaxare qui estoit fort de sa connoissance, et qui ne sçavoit pas les sentimens d'Otane pour Amestris, parce que depuis son Mariage il n'avoit pas tardé en Medie : luy manda qu'il jugeoit à propos de l'advertir qu'il devoit

   Page 2366 (page 279 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

remercier Aglatidas, du Gouvernement qu'on luy donnoit, puis que sans luy il ne l'auroit pas obtenu : luy exagerant en suitte, avec quelle ardeur vous aviez demandé la, chose, à la priere d'Aglatidas. Quand Otane reçeut cette Lettre, il estoit dans la Chambre d'Amestris, où il y avoit avez grande compagnie : et comme on sçeut qu'elle venoit de l'Armée, chacun le pressa de la lire, afin de sçavoir des nouvelles ; ce qu'il fit pour les contenter. Mais en lisant tout bas ce que je viens de vous dire, il changea vingt fois de couleur : et tout le monde creut ou que Ciaxare estoit mort, ou qu'on luy ostoit le Gouvernement qu'on luy avoit donné. On luy demanda donc avec beaucoup d'empressement, ce qu'on luy aprenoit ? quelques uns mesme luy demanderent quelle mauvaise nouvelle on luy avoit escrite ? jugeant de la Lettre qu'il avoit reçeuë par son visage. Mais il leur respondit qu'on luy rendoit conte d'une affaire particuliere qui ne luy plaisoit pas : et certes il estoit aisé de s'en aperçevoir ; car il parut un si grand chagrin dans ses yeux, qu'Amestris qui le connoissoit admirablement, ne douta pas que la jalousie n'eust sa part à son inquietude. Elle n'en devina pourtant pas la cause : et elle creut que peut-estre luy mandoit-on qu'Aglatidas devoit faire quelque voyage à Ecbatane. Cependant il tesmoigna si ouvertement à toute la compagnie qu'on l'importunoit, qu'elle se retira : il vint mesme des gens qui ne luy avoient point encore fait compliment sur le Gouvernement quon luy avoit donné : mais il les reçeut si mal, qu'ils creurent qu'il leur vouloit faire un outrage : et s'il n'eust pas esté connu pour jaloux, et par consequent pour bizarre ; ces gens là l'auroient querellé, veu l'extravagante

   Page 2367 (page 280 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

maniere dont il les reçeut : mais s'estant contentez de faire leur visite courte, ils le laisserent dans la liberté de s'entretenir luy mesme. Par bon heur pourtant Artemon arriva, auparavant qu'il eust reveu Amestris, estant allé accompagner ceux qui sortoient : car sans cela peut-estre se seroit-il emporté à quelque extréme violence contre elle. D'abord qu'il le vit, voyez (luy dit-il, en luy donnant la Lettre qu'il venoit de recevoir) si j'avois tort de croire qu'Aglatidas et Amestris estoient tousjours bien ensemble. Artemon la prit donc et la leut : mais n'y trouvant pas un mot de ce qu'Otane disoit, et n'y voyant autre chose sinon qu'Aglatidas luy avoit fait donner le Gouvernement de la province des Arisantins, qu'il avoit tant souhaitté : comment est-il possible, luy dit-il, que vous raisonniez d'une façon si opposée à la mienne ? Et quoy, respondit Otane, ne paroit-il pas clairement qu'Amestris a escrit en secret à Aglatidas, que je desirois fort ce Gouvernement, et que ce seroit peut-estre une bonne voye pour nous remettre bien ensemble, et pour leur donner la liberté de se voir, s'il pouvoit me le faire obtenir ? Point du tout, interrompit Artemon, et je soustiens au contraire, qu'Amestris vous connoissant comme elle fait, n'aura jamais esté capable de croire qu'une Couronne, si Aglatidas vous la pouvoit donner, vous pûst obliger à souffrir qu'il la vist, ny qu'il vous visitast. Ainsi je conclus qu'Amestris n'a point de part à la chose et que si Aglatidas l'a faite, il l'a faite par generosité toute pure, et parce qu'il ne vous hait pas, comme vous le haïssez. Vous avez une si grande disposition à excuser tousjours Amestris, luy dit-il fort en colere, que je pense

   Page 2368 (page 281 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il est peu de crimes dont vous ne la voulussiez absoudre sans punition, si elle les avoit commis. Il est vray, reprit Artemon, que je suis fort persuadé de sa vertu : et tres vray encore, que je crois que c'est entreprendre sur l'authorité des Dieux, que de vouloir punir des crimes qui se passent dans le fond du coeur, supposé mesme qu'ils y soient : et que par consequent eux seuls peuvent bien cognoistre. Quoy qu'il en soit, dit Otane, je ne veux point accepter une chose qu'un homme que je voudrois avoir poignardé m'a fait donner. Comment, interrompit Artemon extrémement surpris, apres avoir reçeu les complimens de toute une grande Ville, qui s'est venu réjoüir avecques vous, vous refuserez ce Gouvernement que vous avez accepté ? Ouy, dit-il ; je le refuseray : et je rens graces aux Dieux, de ce que je ne devois escrire que demain à Ciaxare, pour le remercier de ce beau present. Mais que direz vous à tous ceux qui vous sont venus voir, quand vous leur rendrez leur visite ? interrompit Artemon. Je ne leur en rendray point, dit-il ; et si quelqu'un me rencontre, et me presse de luy dire mes raisons, je luy aprendray que je ne puis pas souffrir qu'Amestris aime encore Aglatidas : et ait une intelligence avecques luy : que je suis trop genereux, pour recevoir un bien-fait de mon ennemy : et pour endurer qu'il triomphe du coeur d'Amestris, qui ne doit estre qu'à moy. Mais, luy dit Artemon, ne craignez vous point que Ciaxare et Cyrus ne s'offencent, de voir que vous refuserez une chose comme celle là ? je ne crains rien tant, luy respondit-il, que d'estre obligé par Aglatidas : mais que dis-je obligé ? reprit-il, disons plustost outragé. En effet quelle injure plus grande pouvoit il me faire que celle

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là ? S'il avoit encore escrit à Amestris ? qu'il luy eust donné des Pierreries ; et qu'elle de son costé luy eust respondu ; et luy eust envoyé son Portrait : du moins n'y auroit-il qu'un petit nombre de personnes qui sçauroient la chose. Mais en l'affaire dont il s'agit, tout un grand Royaume sçaura, qu'Aglatidas qui n'a point de Gouvernement, au lieu de demander celuy là pour luy, l'a demandé pour un homme qu'il hait il y a longtemps ; et qui a espousé une personne qu'il aimoit, et qu'il aime encore. Ne faut-il donc pas conclurre apres cela, qu'il a voulu faire dire à tout le monde, qu'il recompense le Mary, des faveurs qu'il reçoit de la Femme ? Mais je donneray bien ordre que l'on ne me puisse pas accuser de preferer l'ambition à l'honneur. Croyez moy, luy dit Artemon, que vous hazarderez bien plus vostre reputation, en refusant ce Gouvernement, qu'en l'acceptant : Quand cela seroit, reprit-il avec une fureur extréme, j'aimerois encore mieux perdre mon honneur, que de recevoir un bien-fait d'Aglatidas. Lors que les presens de nos ennemis, respondit Artemon, peuvent nous empoisonner, je croy qu'il est bon de ne les accepter pas, et qu'il est mesme genereux d'aimer plustost à obliger son ennemy que d'en estre obligé : Mais comme le bien-fait d'Aglatidas n'est pas de cette nature, et que vous ne pouvez le refuser de la main du Roy sans vous ruiner aupres de luy, et sans forcer tout le monde à se moquer de vous ; je pense, dis-je, qu'il ne faut pas escouter la passion qui vous possede, et qu'il la faut vaincre. Pardonnez moy Otane si je vous parle si franchement : mais je remarque un si grand déreglement en vostre raison,

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que je crois y estre obligé. Si ce n'estoit que je voy que vous n'estes pas jaloux d'Aglatidas (repliqua Otane avec un sous-rire forcé) je vous croirois amoureux d'Amestris : Quand vous le croiriez, reprit Artemon, je n'en serois pas si estonné que de ce que vous voulez faire : car je vous advouë, que je ne comprens pas vostre dessein. Je veux, luy dit-il, me mettre en estat de faire cognoistre à toute la Medie, que je ne contribuë rien à la folie d'Amestris : Ha Otane, s'écria Artemon, ne craignez pas que l'on vous soupçonne jamais d'une pareille chose : vous y avez donné si bon ordre, que ce malheur n'a garde de vous arriver. Je l'y donneray bien encore meilleur, reprit-il. Il ne sera pas aisé, repliqua Artemon ; Vous le sçaurez pourtant bien-tost, répondit Otane, et devant qu'il soit peu, vous advoüerez que l'honneur m'est plus cher que toutes choses. Artemon craignant qu'il n'eust quelque mauvais dessein caché contre Amestris ; luy parla moins fortement qu'il n'avoit fait : mais Otane ne voulut plus luy rien dire ; et il fut contraint de le quitter, parce qu'il estoit fort tard.

Réflexions d'Amestris
Otane, après avoir dit son fait à Amestris, se retire à la campagne. Amestris peut échanger quelques commentaires avec ses proches. Menaste lui fait observer les paradoxes de l'amour qui amènent à deux comportements inverses de la part de deux amants. Amestris distingue jalousie et amour et clame son innocence. Menaste lui fait observer que personne ne l'a contrainte à épouser Otane. Amestris se soumet à la volonté des dieux.

A peine fut-il sorty, qu'Otane fut trouver Amestris, à qui il dit tout ce que la jalousie, la rage et la fureur peuvent faire dire, sans qu'elle luy respondist une seule parole avec aigreur, et sans qu'elle sçeust mesme la cause de sa colere. Car comme il estoit persuadé qu'elle sçavoit bien qu'Aglatidas luy avoit fait donner ce Gouvernement, il luy parloit en des termes si obscurs et si embroüillez, qu'elle ne comprenoit rien ny à ses injures, ny à ses reproches. Apres avoir employé tout le soir à persecuter Amestris, il sortit de son Apartement et passa au sien : où il ne voulut estre suivy par

   Page 2371 (page 284 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aucun de ses gens que par Dinocrate : de qui la lasche complaisance, l'avoit admirablement bien mis dans son esprit. Il n'y fut pas plustost, qu'il l'envoya donner ordre que l'on tinst ses chevaux prests à partir à la pointe du jour : et en effet apres avoir passe la nuict dans des agitations inconcevables, à ce qu'il a conté depuis, dés que le jour parut il monta à cheval sans revoir Amestris, et s'en alla à la campagne, pour esviter la rencontre du monde, n'estant pas encore bien resolu de ce qu'il vouloit dire : car pour ce qu'il vouloit faire, cela n'estoit pas douteux : et il auroit plustost choisi la mort, que d'accepter ce qu'Aglatidas avoit obtenu pour luy. Cependant l'absence d'Otane donnant un peu plus de liberté à Amestris, parce que tous ses espions ne luy estoient pas fidelles, elle vit Menaste pour se consoler : et elle vit aussi Artemon, qui luy apprit la cause de la fureur de son Mary. Mais lors qu'elle fut seule avec sa chere Menaste, elle luy advoüa que quoy que la colere d'Otane j'affligeast extrémement, et qu'elle fust au desespoir d'apprendre la bizarre resolution qu'il prenoit de refuser ce Gouvernement que tout le monde sçavoit qu'il avoit tant souhaité : neantmoins elle avoit quelque plaisir à penser, qu'Aglatidas l'aimoit encore assez pour avoir esté capable à sa consideration, de servir Otane qu'il avoit tousjours haï. Pour moy, disoit Menaste, je ne puis que je n'admire cette diversité d'evenemens, qu'une mesme passion cause : car enfin c'est parce qu'Aglatidas vous aime, qu'il oblige Otane qu'il n'aime pas : et c'est aussi parce qu'Otane vous aime, qu'il ne peut souffrir qu'Aglatidas le serve. Ha Menaste s'écria

   Page 2372 (page 285 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Amestris, les sentimens qu'Otane a pour moy, ne se peuvent nommer amour : et je suis persuadée que l'on s'abuse, lors que l'on dit que l'amour et la jalousie sont inseparables. Je croy qu'elles se suivent : mais je ne pense pas qu'elles puissent regner ensemble dans un coeur. Cependant, disoit-elle encore, n'admirez vous point mon malheur ? Aglatidas croit sans doute m'avoir sensiblement obligée : et s'imagine, à mon avis, qu'Otane estant satisfait, il en sera moins chagrin pour moy : et tout au contraire, il redouble ma persecution sans y penser. De plus, peut-on estre plus innocente que je le suis ? Vous sçavez Menaste, que depuis la Lettre que je receus par vous, et où je ne respondis point, l'en et y refusé plusieurs autres : et que si je me suis souvenuë d'Aglatidas, ç'a esté malgré moy, et seulement en parlant avecques vous, ou en m'entretenant moy mesme : toutefois on diroit que les Dieux me veulent punir de quelque grand crime. Vous n'estes pas aussi autant innocente que vous le croyez estre, reprit Menaste, car enfin pourquoy avez vous épousé Otane ? et estoit il juste que vous employassiez ce grand et merveilleux esprit que les Dieux vous ont donné, à inventer une si bizarre maniere de punir Aglatidas, et de vous justifier aupres de luy ? Ne parlons plus du passé, respondit elle en soûpirant, et songeons seulement au present et à l'advenir. J'y voy tant de choses fascheuses pour vous, reprit Menaste, que vous me devez pardonner si je vous parle plustost de ce qui n'est plus, que de ce qui est, ou de ce qui peut estre : car pour moy j'avouë que je ne conçoy point du tout, ny ce qu'Otane fera, ny ce que vous ferez. En mon particulier,

   Page 2373 (page 286 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit Amestris, je ne sçay point d'autre resolution à prendre, que de me remettre absolument à la conduite des Dieux sans murmurer contre leur volonté : et de me preparer à une persecution eternelle : car de vouloir entreprendre de chasser la jalousie du coeur d'Otane, il y auroit de la folie d'y penser ; puisque tout ce que j'ay fait severe icy ne l'a pû faire.

La trahison d'Otane
Otane, de son côté, refuse effectivement le gouvernement. Il passe pour avoir perdu la raison. Torturé par ses contradictions, il perçoit bien qu'il est dans une impasse. Une rumeur fait état de la colère de Ciaxare à la suite du refus. Otane prend le parti de rejoindre le camp adverse, celui du roi d'Armenie. Il laisse une lettre où il justifie son geste par le désir de tuer Aglatidas et où il enjoint à Amestris de demeurer à la campagne sous surveillance. Amestris obéit et s'applique à vivre dans une solitude totale.

Voila donc, Seigneur, ce que disoit Amestris, durant que toute la Ville estoit en peine du prompt depart d'Otane, et en cherchoit la raison sans la pouvoir trouver. Mais peu de jours apres, la chose ne fut que trop divulguée : parce que comme la nouvelle qu'il estoit gouverneur de la province des Arisantins, estoit allée aussi promptement en ce Païs-là qu'elle estoit venue à Ecbatane ; il y vint des Deputez des principales Villes de son Gouvernement croyant l'y trouver : qui aprenant qu'il estoit aux champs, y furent pour s'aquiter de leur commission. Mais il ne les voulut pas recevoir ; leur faisant dire qu'il n'acceptoit pas ce qu'on luy avoit donné. Diverses personnes de qualité de cette mesme province luy escrivirent aussi, sans qu'il leur fist response : de sorte que ces Deputez estrangement surpris de ce procedé, repassant par Ecbatane, s'en pleignirent, et en demanderent la cause, sans que personne la leur pûst dire. Neantmoins on la sceut bien-tost : car Dinocrate l'ayant fait sçavoir à Anatise, Anatise apres l'apprit à toute la Ville : adjoustant malicieusement beaucoup de choses à la verité, afin de faire croire qu'Amestris n'estoit pas aussi innocente qu'on la disoit : neantmoins quoy qu'elle pûst dire on ne la creut pas. Cependant Otane qui jusques là n'avoit passé que pour un jaloux fort bizarre, commença d'estre regardé

   Page 2374 (page 287 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme un homme qui avoit absolument perdu la raison : et s'il eust esté permis de voir Amestris, tout le monde eust esté s'affliger avec elle, ou luy conseiller d'abandonner Otane. Mais ceux à qui il avoit confié la porte de sa maison, n'y laissoient entrer qui que ce fust ; non seulement parce qu'il le vouloit ainsi, mais encore parce qu'Amestris le souhaitoit : se contentant d'avoir la liberté de voir Artemou et Menaste, cette derniere entrant par une porte du jardin, sans qu'on le sceust. Pour Otane, il estoit dans un chagrin inconcevable : car comme il avoit de l'esprit, il jugeoit bien, malgré toute sa jalousie et toute sa fureur, que ce qu'il faisoit paroistroit fort estrange à tout le monde : et qu'il ne pouvoit s'en justifier, qu'en disant des mensonges contre Amestris. Il ne pouvoit durer dans la solitude où il estoit, il ne pouvoit non plus se resoudre à retourner à Ecbatane ; ne sçachant pas trop bien ce qu'il pourroit dire à tous ceux qui s'estoient allé réjoüir avecques luy, et dont il avoit receu les complimens. Il estoit donc accablé de toutes parts : mais parmy tant de pensées differentes, l'image d'Aglatidas ne l'abandonnoit point : et quand il s'imaginoit qu'Amestris luy avoit sans doute de l'obligation de ce qu'il avoit fait pour luy, il en estoit enragé : du moins témoigna t'il avoir tous ces sentimens, en parlant à Artemon qui le fut voir, pour tascher de le ramener à la raison. Cependant Tharpis qui croyoit effectivement, qu'il y avoit quelque justice à tourmenter un homme qui tourmentoit injustement une des plus vertueuses et des plus belles Personnes de la Terre : et qui d'ailleurs, comme je l'ay desja dit, ne haïssoit pas à se divertir aux despens d'autruy ; fit semblant d'avoit

   Page 2375 (page 288 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

receu une Lettre de l'Armée, par laquelle on luy mandoit que Ciaxare et vous, estiez si irritez de ce qu'Otane avoit refusé le Gouvernement qu'on luy avoit voulu donner, que l'on ne croyoit pas qu'il pûst faire sa paix aisément. Or comme les nouvelles fâcheuses à quelqu'un s'épandent toujours plus promptement que les autres, toute la Ville en vingt-quatre heures ne fut remplie que de celle-là : que l'on disoit avoir esté confirmée par quatre ou cinq Lettres, quoy qu'il n'en fust venu aucune. Si bien que par les espions qu'Otane avoit dans la Ville, il en fut bien-tost adverty : ce qui augmenta ses inquietudes à tel point, qu'il n'estoit pas maistre de luy mesme. Car comme on sçavoit alors à Ecbatane vostre veritable condition, la faveur d'Aglatidas aupres de vous, luy devint plus redoutable, et redoubla son chagrin. En ce mesme temps on sceut avec certitude que les affaires d'Armenie ne s'accommodoient pas : et qu'asseurément Ciaxare alloit porter la guerre en ce Païs là. De sorte que poussé par un sentiment de rage, de desespoir, de vangeance, et de jalousie tout ensemble ; il forma le dessein de s'aller jetter dans le Party du Roy d'Armenie, quoy qu'il vist assez que c'estoit asseurément perdre tout son bien : se flattant de l'esperance de pouvoir rencontrer Aglatidas en quelque occasion ; sçachant assez qu'il estoit aisé de le trouver à la guerre, pourveû qu'on le cherchast aux endroits les plus dangereux. Ce dessein estant pris, sans le communiquer à personne, il envoya querir Amestris : qui contre l'advis de Menaste luy obeït. Artemon qui estoit revenu à Ecbatane, sçachant la chose, ne voulut du moins pas la laisser aller seule, et l'accompagna malgré qu'elle en eust,

   Page 2376 (page 289 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Comme ils approcherent du lieu ou ils alloient, ils aperceurent Dinocrate, qui estoit arresté à cheval au pied d'un arbre : qui dés qu'il les eut veus s'en alla à toute bride vers le Chasteau où estoit son Maistre. Ce bizarre procedé surprit un peu Amestris et Artemon, qui ne pouvoient deviner ce que cela vouloit dire : Mais ils furent bien plus estonnez, lors qu'estant arrivez à ce Chasteau ; ils apprirent que Dinocrate n'avoit pas eu plutost adverty Otane, qu'Amestris alloit arriver ; qu'il estoit monté à chenal, suivy de trois ou quatre des siens : et qu'il estoit sorty par une porte opposée à celle par où Amestris devoit entrer ; laissant seulement une Lettre entre les mains du Capitaine de ce Chasteau, pour luy rendre. Il ne la luy eut pas plustost donnée, que l'ouvrant elle y leut ces paroles.

OTANE A L'INDIGNE AMESTRIS.

Je parts pour aller cacher la honte dont vous m'avez couvert : et c'est pour cela que je vais parmy des gens qui ne me connoissent pas, et qui ne vous connoissent point. Mats je parts principalement pour aller tüer Aglatidas, si

   Page 2377 (page 290 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je le puis rencontrer comme je l'espere. Si j'aprens que vous ayez receu la nouvelle de sa mort sans larmes, je reviendray, et je vous pardonneray peut-estre, l'amour que vous aurez eu pour luy durant sa vie, pourveu que sa mort vous ait esté indifferente. Cependant demeurez dans ce Chasteau ; obeïssez à celuy qui y commande en mon absence et n'y voyez qui que ce soit : si vous ne voulez que je revienne pour vous punir en vostre propre personne, de tous les maux que vous m'avez faits, et de tous ceux que vous me faites.

OTANE.

Je vous laisse à juger combien cette Lettre affligea Amestris : qui l'ayant fait lire à Artemon, le conjura d'aller apres Otane : et en effet quoy que ce Capitaine du Chasteau pûst dire, Artemon y fut à l'instant mesme. Mais soit qu'Otane, qui avoit prés d'une heure d'avantage, fust desja trop loing pour le pouvoir rejoindre, ou qu'il prist une route differente de la sienne, il ne le rencontra pas : et il revint aupres d'Amestris qu'il trouva toute en larmes. Elle ne sçavoit si effectivement Otane estoit party : elle ne sçavoit s'il estoit allé pour tüer Aglatidas, comme il je disoit dans sa Lettre ; ou s'il ne s'estoit point seulement, caché, pour voir comment elle agiroit en son absence. Mais apres, a noir receu cette Lettre, ils comprirent bien par le commencement, qu'il n'alloit pas à l'Armée de Ciaxare ; puis qu'il n'auroit pas esté en ce lieu-là parmy des personnes inconnuës. De sorte qu'apres y avoir bien resvé l'un et l'autre, ils trouverent la

   Page 2378 (page 291 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

verité : et Artemon creut qu'Otane s'en alloit en Armenie, se jetter parmy les ennemis du Roy. Cependant Amestris luy dit, que pour commencer d'obeïr à son Mary, il faloit qu'il s'en retournast : il fit tout ce qu'il pût, pour l'obliger à souffrir qu'il la remenast à Ecbatane : mais outre que elle ne le voulut pas, il est encore vray qu'il ne l'eust pas pû faire : car celuy qu'Otane avoit mis dans ce Chasteau, estoit un homme opiniastre et absolu, qui ne l'eust pas enduré. Neantmoins la douceur d'Amestris obtint enfin de luy comme une grace singuliere, que Menaste la pourroit venir voir : ainsi voyla Amestris, apres qu'Artemon fut : party, dans une solitude affreuse ; principalement parce qu'elle n'avoit point de terme limité. Ses Parens luy firent offrir à diverses fois de l'enlever de là, malgré la resistance de celuy qui la gardoit, si elle y vouloit consentir, mais elle ne le voulut jamais : non pas tant à mon advis pour obeïr à Otane, à qui elle ne devoit pas sans doute une pareille obeïssance : que pour suivre son humeur, qui faisoit qu'elle ne pouvoit plus souffrir le monde, sans se contraindre extrémement. A quelque temps de là, elle fut fort consolée d'aprendre de certitude qu'Otane estoit en Armenie : car de cette façon elle craignit moins pour la vie d'Aglatidas : s'imaginant qu'il ne luy seroit pas si aisé qu'il pensoit, de trouver au milieu d'un combat celuy qu'il alloit chercher, dans une armée de cent mille hommes.


Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : mort présumée d'Otane et retour d'Aglatidas
Bientôt on apprend la mort d'Otane. Amestris reste digne, bien que la cour tout entière se réjouisse. Si elle perd un mari, elle gagne deux amants : Tharpis et Artemon, l'ami d'Otane, lui-même. Peu après, Aglatidas revient à Ecbatane. La première rencontre des anciens amants, assez contrainte au début, marque finalement la reprise de leur relation amoureuse. Mais, immédiatement après cette visite, Aglatidas rencontre Anatise, qui le somme de lui révéler la vérité de ses sentiments. Il lui avoue alors qu'il n'a jamais eu d'amour que pour Amestris. Anatise jure de se venger et de les rendre tous deux malheureux. Pendant ce temps, Artemon rend visite à Amestris dans l'espoir de connaître ses sentiments envers Aglatidas et finit par lui avouer les siens. Anatise, de son côté, se lie d'amitié avec Tharpis et le convainc de se rendre très souvent chez Amestris, afin que les amants n'aient pas le loisir de se retrouver seuls. Ces manuvres restent sans effet : aglatidas est désormais patient et confiant. Un jour, Ciaxare arrive à la cour en compagnie de Megabise. Lors d'une visite à Amestris, ce dernier, après avoir suborné le portier, parvient à demeurer seul avec elle et à lui avouer ses sentiments. Aglatidas, qui les aperçoit de loin ensemble, recommence à concevoir de la jalousie. Artabane l'exhorte à la prudence : d'autres visiteurs d'Amestris se plaignent de ne pas avoir pu la voir ce jour. Confuse, elle soupçonne son portier d'une fourberie. Elle ne parvient pourtant pas à le confondre.
Le veuvage d'Amestris
Amestris apprend la mort d'Otane, à laquelle elle réagit avec beaucoup de retenue. Elle rentre à Ecbatane, où elle suscite aussitôt de nouvelles passions : Tharpis et Artemon, l'ami d'Otane, lui-même tombent amoureux d'elle. Anatise, quant à elle, est dépitée de la mort d'Otane, ce qui trouble Amestris. Menaste la rend attentive que ce trouble est l'indice d'un amour intact pour Aglatidas. Ses prévisions sur l'avenir des amants sont favorables : elle estime qu'avec quelques précautions la jalousie d'Aglatidas aura définitivement disparu.

Voila donc, Seigneur, de quelle sorte vescut Amestris, pendant la guerre d'Armenie : et jusques à la nouvelle qui s'espandit en Medie qu'Otane estoit mort. Elle y fut mandée avec tant de circonstances, que personne n'eut peur de s'en resjoüir ouvertement :

   Page 2379 (page 292 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car en mon particulier, ayant escrit à plusieurs de mes Amis que je l'avois veû mort de mes propres yeux, tout le monde en tesmoigna de la joye pour l'amour d'Amestris. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que la Personne de toute la Terre qui devoit estre la plus aise de la mort d'Otane, fut celle qui l'aprit avec le plus de retenuë car on ne vit jamais sur le visage d'Amestris un mouvement que l'on pust croire estre une marque d'une grande joye interieure. Comme elle ne pouvoit pas estre fort affligée, elle ne le paroissoit pas aussi : mais sans estre ny fort gaye ny fort triste, elle faisoit voir par sa moderation, la sagesse de son esprit, et la generosité de son ame : et quand Menaste luy demandoit d'où venoit qu'elle ne sentoit pas avec plus de plaisir la liberté dont elle alloit joüir ? elle disoit que c'estoit parce qu'il luy demeuroit quelque scrupule en l'esprit : et qu'elle craignoit que les mauvais traitemens qu'Otane luy avoit faits, ne fussent la cause pour laquelle les Dieux avoient accourcy sa vie. A quelques jours de là, les gens d'Otane revinrent, à la reserve de Dinocrate, qu'ils dirent qui estoit demeuré malade en Armenie, et qui confirmerent la nouvelle de sa perte. Cependant le Capitaine du Chasteau où estoit Amestris, au lieu de luy commander comme il faisoit auparavant, luy obeït dés qu'il sçeut la mort d'Otane : et comme il n'avoit pas usé envers elle de beaucoup de severité, elle le traita aussi avec beaucoup de douceur. Peu de jours apres, tous ses Parens et toutes ses Amies furent la requerir, et la ramenèrent à Ecbatane : où elle vescut avec toute la retenuë qu'elle eust pû avoir, quand Otane n'eust pas esté bizarre et extravagant comme

   Page 2380 (page 293 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il l'avoit esté. Neantmoins comme le deüil n'est pas long en Medie, et qu'Amestris n'avoit jamais esté plus belle qu'elle estoit alors, et qu'elle est encore : il y eut plusieurs personnes de qui les sentimens passionnez se descouvrirent bientost pour elle, par les soings qu'ils luy rendirent : et Tharpis entre les autres, qui durant qu'Otane estoit jaloux, croyoit n'avoir aporté soing à voir Amestris, et à la suivre en tous lieux, que pour augmenter sa jalousie, se trouva estre effectivement amoureux d'elle. Artemon de son costé, qui avoit tousjours creû que la compassion qu'il avoit des malheurs d'Amestris, estoit la seule cause de l'empressement qu'il apportoit à la voir et à la servir ; s'aperçeut aussi qu'il l'aimoit d'une amitié un peu plus tendre qu'il ne croyoit : de sorte qu'Amestris en perdant un Mary, gagna plusieurs Amants. Et ce qu'il y eut de rare en cette advanture, fut qu'Anatise toute seule, fut sensiblement affligée de la mort d'Otane : mais si affligée que tout le monde s'en aperçeut. Comme on le dit à Amestris, et qu'elle en parloit avec sa chere Menaste, cette Fille, apres y avoir bien pensé, en imagina la veritable cause : qui estoit qu'elle craignoit que la mort d'Otane ne renoüast l'amitié d'Amestris et d'Aglatidas s'il revenoit à Ecbatane. Elle rougit à ce discours ; et cherchant, à mon advis, à faire que son Amie la contredist ; l'ambition et l'absence, reprit elle, auront sans doute si bien guery Aglatidas de la passion qu'il avoit pour moy, que l'inquiétude d'Anatise se trouvera fort mal fondée : joint que quand mesme cela ne seroit pas ; je trouve la liberté si douce, que j'aurois quelque peine à me resoudre de la perdre. Si vous parliez ainsi à quelque Amie d'Anatise, reprit

   Page 2381 (page 294 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Menaste en riant, je trouverois que ce seroit parler avec beaucoup de prudence : mais parlant à moy, me dire que l'absence et l'ambition auront guery Aglatidas : luy qui pouvant demander des Gouvernemens pour luy mesme, les a demandez pour les donner à celuy que vous aviez épousé : et luy enfin qui vous a aimée, lors qu'il vous devoit haït ; qu'il vous croyoit Infidelle, et qu'il estoit éloigné de vous : ha non, Amestris : je ne le sçaurois souffrir : et moins encore que vous adjoustiez que quand cela ne seroit pas, vous auriez peine à le preferer à la liberté. Parlez Amestris, parlez : pensez vous ce que vous dites, ou ne le pensez vous pas ? et dites moy ingenument si vous seriez bien aise qu'Aglatidas revenant icy, allast servir Anatise devant vos yeux. Ha ! pour Anatise ; reprit Amestris, j'advoüe que j'aurois beaucoup de peine à le souffrir : et de qui donc l'endureriez vous ? luy dit Menaste en sous-riant. mauvaise personne, luy repliqua Amestris, pour quoy me persecutez vous si cruellement ? et pour quoy me forcez vous à vous dire en rougissant, qu'il n'y a que la gloire que je puisse souffrir qu'Aglatidas aime plus que moy : encore ne scay-je, adjousta Menaste, si vous ne voulez pas qu'il l'aime en partie pour l'amour de vous. Cependant vous parlez avec autant d'indifference, que si Aglatidas estoit Otane. Ne parlons plus d'Otane, luy dit Amestris, et laissons le jouïr apres sa mort du repos qu'il n'a pu trouver durant sa vie. Et puis, adjousta t'elle en sous-riant à demy, ne songez vous point que non seulement la jalousie d'Otane a fait mon plus grand suplice, mais encore que celle d'Aglatidas m'a estrangement tourmentée ? et qu'ainsi il y auroit beaucoup de prudence, à ne s'exposer point une seconde fois, à un semblable

   Page 2382 (page 295 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

malheur. Vous l'éviterez bien plus aisément, repliqua malicieusement Menaste, en ne souffrant plus que Megabise vous entretienne, s'il revient jamais icy : et en ne gardant plus dans vostre coeur, les sujets de pleinte que vous penserez avoir l'un contre l'autre. Car je vous aprens qu'en amour un despit caché, quelque petit qu'il puisse estre en son commencement, est capable de faire à la fin une grande querelle : c'est pourquoy preparez vous à croire mon conseil ; et sans aprehender la jalousie d'Aglatidas, songez seulement à recevoir son amour sans ingratitude : car je suis assurée que sa fidélité l'en a rendu digne.

Le retour d'Aglatidas
Aglatidas est envoyé en mission à Ecbatane. Amestris en est extrêmement troublée, mais elle lui accorde un rendez-vous. Dans son impatience, Aglatidas se rend au temple, pensant y trouver Amestris, mais il y rencontre Anatise. Enfin vient le moment du rendez-vous. L'entrevue risque de tourner court, en raison de la présence indésirable d'une visite imprévue. Une fois les amants seuls, Aglatidas fait à Amestris une nouvelle déclaration, mêlée de reproches d'indifférence. Mais le malentendu se dissipe rapidement.

Voila donc, Seigneur, l'estat où estoient les choses : Tharpis et Artemon estoient amoureux d'Amestris, et Anatise en estoit jalouse : car effectivement depuis la nouvelle de la mort d'Otane, elle eut tousjours des espions, pour observer ce que faisoit Amestris, afin de descouvrir si elle avoit encore quelque intelligence avec Aglatidas. Mais y ayant eu alors quelque remuëment en Medie, dont mon Frere porta la nouvelle à Ciaxare, vous eustes la bonté, comme vous le sçavez, de choisir plustost Aglatidas qu'un autre pour y envoyer : et vous obtinstes la chose du Roy. De vous dépeindre. Seigneur, les impatiences d'Aglatidas pendant ce voyage, il ne me seroit pas aisé : je suis pourtant obligé de vous dire, que quoy qu'il allast revoir Amestris, et Amestris en liberté, il ne laissa pas de me tesmoigner cent et cent fois, qu'il partageoit avecques moy le desplaisir que j'avois de m'esloigner de vous : et le glorieux Nom de Cyrus enfin, et celuy d'Amestris, furent les seuls qu'il prononça, pendant tout le chemin que nous fismes. Par bon-heur pour

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luy, les choses s'estoient un peu calmées à Ecbatane, quelques jours devant que nous y arrivassions : de plus, comme il y estoit allé avec un pouvoir absolu : on ne sçeut pas plustost qu'il devoit arriver, que l'on vint au devant de luy, et que l'on se resolut d'obeïr : De sorte qu'il entra dans Ecbatane comme en Triomphe. Cependant Artemon, Tharpis, et Anatise, estoient bien fâchez de son retour : mais pour Amestris elle en fut si esmuë, qu'elle ne pût bien determiner quels estoient les mouvemens de son coeur. Dés qu'Aglatidas fut arrivé, ne pouvant pas se dégager de ceux qui l'environnoient, et qui l'entretenoient des affaires publiques ; il me pria d'aller chez Menaste, la suplier de prendre les ordres d'Amestris, et de sçavoir d'elle comment elle vouloit qu'il vescust : lors que l'embarras où, il estoit, luy permettroit d'avoir quelques momens dont il pust disposer. Mais Menaste qui connoissoit l'humeur modeste de son Amie, me dit qu'Aglatidas devoit luy faire sa premiere visite simplement comme à une personne de sa condition, sans s'en empresser : que si toutefois il vouloit l'advertir du jour qu'il iroit chez Amestris, elle feroit en sorte, pourveu qu'il y allast de bonne heure, que la chose seroit conduitte avec tant d'adresse, qu'il y auroit peu de monde quand il y arriveroit. Ce temps parut si long à Aglatidas, qu'il ne pût jamais s'empescher d'escrire ce jour là deux Billets à Menaste, malgré toutes ses affaires, et de l'aller voit le soir : car comme elle estoit sa Parente, il vivoit avec plus de liberté avec elle qu'avec une autre. Jamais il ne pensa la quitter, tant il prenoit de plaisir à l'entretenir de sa chere Amestris : mais enfin apres avoir donné deux jours tours entiers au service du

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Roy, ayant une impatience estrange de revoir cette belle Personne, il fut à un Temple, où il avoit sçeu par Menaste qu'elle alloit d'ordinaire ? toutesfois Amestris n'y fut point ce jour là, n'osant pas se fier assez à elle mesme, pour vouloir que la premiere entre-veuë d'Aglatidas et d'elle, se fist devant tant de monde : n'ignorant pas, que veû les choses passées, on l'observeroit estrangement. Si bien qu'Aglatidas estant trompé de l'esperance qu'il avoit euë, au lieu d'y voir Amestris y vit Anatise : qui y avoit esté exprés, afin de sçavoir si Amestris et Aglatidas se trouveroient en ce lieu là. Cette rencontre luy donna de la confusion : sçachant bien qu'en quelque sorte il avoit offencé cette personne : mais comme sa veuë luy avoit esté funeste la derniere fois, puis qu'elle avoit esté cause de la jalousie d'Amestris, et de la bizarre resolution qu'elle avoit prise en suitte ; il sortit de ce Temple, faisant semblant de ne l'avoir pas connuë, ce qui la pensa desesperer. Cependant l'heure où il devoit aller chez Amestris estant arrivée, il y fut : mais avec un battement de coeur estrange. Comme le deüil des Veusves n'est que de quarante jours a Ecbatane, Amestris ne le portoit desja plus quand nous y arrivasmes. neantmoins quoy qu'elle eust bien voulu n'estre pas negligée en renvoyant Aglatidas ; elle ne voulut toutesfois pas se parer en cette rencontre : et elle prit un milieu entre les deux, où sans dérober rien à sa beauté, elle estoit pourtant avec autant de modestie en son habillement, qu'elle en avoit dans l'humeur. Menaste estoit seule auprès d'elle, lors qu'Aglatidas et moy y fusmes : car elle avoit voulu que j'y fusse, de peur qu'Amestris ne la grondast, si elle aprenoit qu'elle luy eust conseillé d'y aller sans

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compagnie. Mais comme Amestris sçavoit bien que je n'ignorois pas tout ce qui s'estoit passé entre eux, ma presence n'eust rien changé à cette entre-veuë, s'il ne s'y fust trouvé que moy. Cependant, Seigneur, elle se fit d'une maniere si extraordinaire à mon gré ; que l'en fus surpris : car au lieu de ces grands tesmoignages de joye, que l'on voit sur le visage de ceux qui s'aiment, et qui apres de grands malheurs et une longue absence, ont le plaisir de se revoir : comme Amestris vouloit cacher une partie de sa satisfaction à Aglatidas, elle luy parut d'abord si serieuse, que toute la sienne disparut de ses yeux : et son coeur se troubla de telle façon, qu'il ne put qu'à peine luy dire quelques paroles de simple civilité. Ce qui l'embarrassoit le plus, estoit qu'en entrant chez elle, nous avions trouvé une Dame qui y venoit comme nous : si bien qu'Aglatidas ne sçavoit quel compliment faire à Amestris : et Amestris non plus ne sçavoit pas trop bien que luy respondre. De luy dire qu'il prenoit part à la perte qu'elle avoit faite, elle estoit si petite qu'il n'y avoit point d'aparence de l'en consoler, et la chose eust sans doute semblé ridicule : de luy dire aussi, qu'il s'en resjoüissoit, elle s'en seroit offencée : de ne luy rien dire du tout, cela eust esté hors de bien-seance : ainsi Aglatidas ne fut pas en une petite peine ; et je ne sçay pas trop bien comment il se tira de ce premier compliment : parce que durant qu'il le fit, je me mis à parler à Menaste, pour luy dire qu'elle n'avoit pas esté aussi adroite qu'elle nous l'avoit promis, puis que cette Dame estoit venuë nous importuner. En effet tant qu'elle y fut, la conversation fut estrangement contrainte : Aglatidas espera toutefois que quand elle seroit sortie, la froideur d'Amestris

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se dissiperoit : Mais apres que sa visite fut achevée, et que nous fusmes en liberté ; voyant qu'elle demeuroit encore dans les mesmes termes, et qu'il ne trouvoit point sur son visage je ne sçay quel air ouvert et obligeant, qu'il avoit esperé d'y rencontrer ; Madame (luy dit-il, lors qu'elle fut revenuë de conduire cette Personne qui venoit de sortir, et qu'il se fut assis auprés d'elle) est-il possible que vous ayez eu autrefois la bonté de me faire voir une douleur si obligeante dans vos yeux lors que je vous quittay, et que vous me refusiez presentement la consolation de m'y faire voir aussi quelques sentimens de joye pour mon retour ? Cette douleur que je vous monstray malgré moy, reprit Amestris en sous-riant, me parut si criminelle, lors que j'y pûs songer avec quelque tranquillité, que j'ay voulu reparer cette faute aujourd'huy. Dites plustost, Madame, interrompit-il, que vous avez voulu de dessein premedité, en faire une contre l'amitié que vous me devez : car enfin, puis que vous me fistes l'honneur de me commander de n'aimer jamais rien que vous, lors que je m'en separay ; je pense qu'il m'est permis de parler ainsi, puis que je vous ay obeï exactement. Ouy, Madame, je vous ay aimée, et je n'ay aimé que vous : et je vous ay si uniquement aimée, que je n'ay pas mesme aimé la gloire, qu'autant qu'il la faloit aimer pour mourir sans vous faire honte, si la fortune l'eust voulu : Car pour la vie, je vous proteste qu'elle m'a esté insuportable, tant que je n'ay pas esté auprés de vous. Cependant apres avoir souffert des maux infinis ; apres, dis-je, avoir senty toutes vos douleurs et toutes les miennes ; apres vous avoir conservé une amour violente sans espoir, et avoir enduré mille et mille

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suplices, seulement parce que je vous aime ; lors que vous me voyez revenir, vous me faites voir une indifference dans vos yeux, qui met mon ame à la gehenne ; et qui me donne lieu de craindre qu'elle ne soit dans vostre coeur. Ne croyez pas mes yeux Aglatidas, luy dit-elle, s'ils vous disent que vous me soyez indifferent ; purs qu'il est vray que j'ay tousjours pour vous toute l'estime que je suis obligée d'avoir. Si vous eussiez dit toute l'affection, reprit Aglatidas, au lieu de dire toute l'estime, vous m'auriez rendu plus heureux : mais cruelle personne, je pense que vous pretendez ne me tenir point conte de tous mes services, et de toutes mes souffrances : et que vous voulez que je regarde vostre coeur comme une nouvelle conqueste que je dois faire. Aprenez moy du moins si c'est ainsi que vous voulez que j'en use : car je vous advouë que je ne me suis point preparé à vous dire que je vous aime ; et que je n'ay songé qu'à vous demander si vous m'aimez encore ? Mais si je me suis abusé, je veux, Madame, tout ce que vous voulez : et pourveu que vous m'apreniez vostre volonté, vous serez obeïe avec beaucoup d'exactitude. Pendant qu'Aglatidas parloit, et qu'Amestris l'escoutoit attentivement, cette legere froideur qu'elle avoit affecté d'avoir par modestie, se dissipa sans qu'elle s'en aperçeust : de sorte que les veritables sentimens de son coeur se faisant voir dans ses yeux, Aglatidas eut la satisfaction d'y remarquer cette agreable joye qu'il y desiroit. Amestris mesme connoissant parfaitement qu'Aglatidas n'estoit point changé, recommença d'avoir pour luy cette obligeante confiance qui fait toute la douceur de l'amour. Ils se dirent donc toutes leurs douleurs et toutes leurs inquietudes,

   Page 2388 (page 301 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

depuis qu'ils ne s'estoient veus : et cette conversation qui avoit commencé par une petite querelle, finit par un renouëment d'amitié tres sincere. Comme il arriva du monde, elle fut interrompuë : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que Tharpis estant venu chez Amestris, comme nous y estions encore ; il n'y eut pas esté un quart d'heure, qu'Aglatidas connut qu'il estoit amoureux d'elle, et en parla à Menaste : qui s'estonnant de ce prodige, luy dit en raillant qu'il prist bien garde de n'en estre pas jaloux comme il l'avoit esté de Megabise. Mauvaise Parente, luy respondit-il, pourquoy raillez-vous d'une chose qui a fait tout le suplice de ma vie ? c'est pour vous empescher d'y retomber, luy dit-elle.

La haine d'Anatise
Au cours d'une autre visite, Aglatidas rencontre Anatise. Il se trouve malencontreusement seul avec elle. Elle exige qu'il lui révèle la vérité sur ses sentiments. Aglatidas avoue qu'il n'a jamais cessé d'aimer Amestris, malgré qu'il se soit efforcé de tomber amoureux d'Anatise. Celle-ci n'est pas dupe. Elle promet de se venger et finit même par lui déclarer sa haine.

Cependant nostre visite n'estant desja que trop longue, je fis signe à Aglatidas. qu'il faloit sortir, et nous sortismes en effet : mais comme il en avoit une d'obligation à faire chez une de ses Tantes, il me laissa et fut s'acquiter de ce devoir. Pour son malheur, il y trouva Anatise : ce qui le fascha si fort, qu'il pensa sortir de la Chambre. Toutesfois ayant desja esté veu, et devant beaucoup de respect à la Personne. qu'il alloit visiter, et qui s'estoit desja levée pour le salüer ; il s'advança, et fit son compliment en des termes qui se sentoient un peu du desordre de son ame. Il salüa pourtant Anatise fort civilement : mais avec tant de marques de confusion sur le visage, qu'il n'osoit presques la regarder. Car outre qu'il se trouvoit un peu embarrassé, de se voir si prés d'une Personne qui pouvoit luy faire quelques reproches avecques raison : il estoit encore dans l'apprehension qu'Amestris, si elle sçavoit cette rencontre, n'allast s'imaginer qu'il eust cherché à voir Anatise. De sorte que se resolvant

   Page 2389 (page 302 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à faire sa visite fort courte, il dit d'abord à la personne chez qui il estoit, que cette visite ne se devoit pas conter : que ce n'estoit que pour venir simplement sçavoir de sa santé, qu'il venoit la voir ce jour là, et pour luy rendre ses premiers devoirs. Mais justement comme il achevoit ces paroles, quelqu'un estant venu demander à parler à sa Tante pour une affaire d'importance, mon neveu, luy dit elle, vous n'estes pas si pressé, que vous ne me faciez bien la grace d'entretenir un quart d'heure cette belle Personne, dit-elle en luy monstrant Anatise, durant que j'entreray dans mon Cabinet, pour y achever une affaire que je ne puis remettre à une autre fois. Anatise qui fut ravie de cette occasion, n'offrit point de s'en aller : au contraire, elle pria cette Dame de ne se haster pas, et d'achever à loisir toutes tes affaires. Aglatidas desesperé de cette fâcheuse avanture, et n'ayant toutesfois pas la force de faire une incivilité ouvertement ; voulut dire quelques mauvaises raisons, ou pour obliger Anatise à s'en aller, ou pour s'en aller luy mesme : mais la Maistresse du Logis sans y respondre, le laissa avec Anatise, sans autre compagnie que celle d'une Fille qui la servoit, et qui estoit à l'autre costé de la Chambre. Il vous est aisé de juger, Seigneur, combien Aglatidas se trouva alors embarrassé : aussi fut-il quelque temps sans parler non plus qu'Anatise ; qui voulut voir ce qu'il luy diroit, auparavant qu'elle luy parlast. Toutesfois Aglatidas ayant creu qu'il luy seroit avantageux de n'irriter pas davantage l'esprit de cette Fille par une incivilé trop grande ; il se resolut de luy faire quelques excuses : et de la preparer à ne trouver pas estrange s'il la fuyoit en tous lieux, et s'il ne l'entretenoit

   Page 2390 (page 303 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus. Mais comme il fut un peu long à se determiner, Anatise enfin rompit le silence la premiere. Advoüez la verité, Aglatidas, luy dit-elle, vous ne sçaviez pas que je fusse icy, quand vous y estes entré. Il eut certain, luy respondit-il, que si je l'eusse sçeu, j'aurois eu ce respect pour vous de ne vous forcer pas à voir un homme que raisonnablement vous devez haïr : quoy qu'à parler avecques verité, il n'ait jamais eu dessein de vous outrager. Pour pouvoir bien juger de vostre crime, luy repartit-elle, il faudroit que vous eussiez la sincerité de me l'advoüer tel qu'il est, sans déguisement aucun : car il est certain que je n'ay pas encore bien pu déterminer dans mon esprit, quels doivent estre les sentimens que je dois avoir pour vous. Parlez donc, je vous en conjure, luy dit-elle, mais parlez sincerement : quand vous vous attachastes à me voir plus qu'aucune autre, et que par vos soins et par vostre assiduité vous me persuadastes que vous m'aimiez : m'aimiez-vous effectivement, ou n'estoit-ce qu'une feinte pour cacher l'amour que vous aviez tousjours pour Amestris ? car il pourroit estre que vous l'auriez quittée en ce temps là pour moy, et qu'en celuy-cy vous me quitteriez pour elle. Mais il pourroit estre aussi que vous auriez tousjours esté à Amestris ; bien que je ne comprenne pas, par quelle raison vous luy auriez laissé espouser Otane. Quoy qu'il en soit, aprenez-moy la verité toute pure : parce que selon cela, je regleray mes sentimens pour vous. Aglatidas se trouvant fort embarrassé à respondre, craignant qu'Anatise ne cachast quelque malice sous cette curiosité, fut un instant sans parler : mais cette artificieuse Fille le pressant tousjours davantage ; Non non, luy dit- elle, n'essayez point de déguiser la verité ; il

   Page 2391 (page 304 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faut que je sçache si vous estes un inconstant ou un fourbe : de peur que je ne vous fasse une injustice, en vous haïssant trop ou trop peu : car je fais une notable difference entre ces deux especes de crimes que vous pouvez avoir commis. Aglatidas tousjours plus embarrassé à luy obeïr, creut pourtant qu'il y avoit moins de danger pour luy, à luy dire la verité toute pure, pour ce qui regardoit simplement ses sentimens. Madame, luy dit-il donc, puis que vous voulez que je vous parle sincerement, je vous advoüeray que je ne fus jamais inconstant : et que j'ay tousjours aimé Amestris plus que moy mesme. De grace (adjousta-t'il, voyant qu'Anatise rougissoit de colere) faites que cette vérité ne vous irrite pas davantage contre moy : car je suis asseuré qu'elle n'a rien d'offençant pour vous ; et je m'assure mesme que vous l'advouerez, si vous voulez vous donner la peine de m'entendre. Je ne pense pas qu'il vous soit si aisé de faire ce que vous dites, repliqua-t'elle, puis qu'il est vray que si vous n'estiez qu'inconstant, je croirois avoir beaucoup moins de sujet de me pleindre de vous que je n'en ay. Je ne vous aurois pourtant pas donné, respondit-il, une si grande marque d'estime, que celle que vous avez receuë de moy : car enfin, Madame, aimant Amestris avec une passion demesurée ; et l'estimant plus que tout le reste de la Terre : croyant dis-je avoit sujet de me pleindre de sa rigueur ; et voulant me guerir, s'il estoit possible, d'une passion si mal reconnuë : je vous ay assez estimée, pour vous croire capable de pouvoir effacer de mon coeur l'image d'Amestris : et pour croire encore que tout le monde se pourroit persuader que je vous aimois. Jugez. Madame, si un homme amoureux ;

   Page 2392 (page 305 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un homme, dis-je, qui croit la personne qu'il aime la plus accomplie de toute la Terre ; peut donner une plus grande marque d'estime, que celle que je vous ay renduë en cette occasion. Et je doute, poursuivit-il, si je vous en aurois autant donné, en estant effectivement amoureux de vous, qu'en feignant seulement de l'estre : et en taschant comme j'ay fait de le devenir. Que si malgré tous mes efforts, je n'ay pû passer de l'estime à l'amour, ce n'est ny le deffaut de vostre beauté, ny celuy de vostre esprit qui en est cause : et c'est seulement que je ne me connoissois pas encore assez bien, et que je ne sçavois pas que rien ne pouvoit effacer de mon coeur les premiers sentimens qu'il avoit receus. Ainsi, Madame, à parler raisonnablement, j'outrageois plus Amestris que vous, lors que je m'attachois à vous servir ; puis que je taschois de disposer d'un coeur qui n'estoit plus en ma puissance, et qui estoit absolument en la sienne. Advoüez encore la verité, reprit Anatise, vous cherchiez moins à avoir de l'amour pour moy, qu'à donner de la jalousie à Amestris. Et vous croiriez apres cela, malgré toute la subtilité de vostre esprit, que je ne me tiendray pas plus outragée de vous, de sçavoir que vous ne m'avez jamais aimée, que s'il estoit vray que vous ne m'eussiez quittée que par inconstance ! Ha Aglatidas, que vous vous estes trompé si vous l'avez creu ! Il est des inconstants, adjousta-t'elle, dont le souvenir est cher, et à qui on seroit bien aise de pardonner : mais à un fourbe ; mais à un homme qui nous trompe ; il n'est point de vengeance si violente qui ne soit trop douce pour le punir. Si je vous avois protesté mille, et mille fois, interrompit Aglatidas, que je mourois d'amour pour vous, et que vous

   Page 2393 (page 306 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

m'eussiez fait quelques faveurs considerables, je pense que vous auriez raison de dire ce que vous dites : Mais, Madame, je n'ay simplement fait que vous voir et vous entretenir plus qu'une autre : et je ne doute pas mesme que si j'eusse eusse eu la hardiesse de vous parler d'amour, vous ne m'eussiez mal traité. Ainsi n'estant point honteux à toutes les Belles d'estre aimées ; je ne voy pas que je vous aye fait un si grand outrage, d'avoir donné lieu de croire par quelques souspirs que j'ay poussez, que je vous aimois. Du moins m'en avez vous fait un bien sensible, repartit-elle, en donnant lieu de penser que vous ne m'avez jamais aimée. Quoy qu'il en soit, Aglatidas, je m'en vangeray : et je m'en vangeray sur Amestris, afin de m'en vanger mieux sur vous mesme. Et comme vous avez, à ce que vous dites, essayé de m aimer, je veux essayer de vous haïr : et si je ne me trompe, je reussiray mieux dans mon dessein, que vous n'avez fait dans le vostre : car j'y voy desja une grande disposition. Preparez-vous donc à estre puny de vostre crime, et mesme par Amestris ; qui ne vous donnera peut estre guere moins de jalousie qu'à Otane : car enfin Aglatidas, vous n'estes pas seul qui avez des yeux ; d'autres la trouvent belle aussi bien que vous : et apres le choix qu'elle avoit fait d'Otrane, je tiens peu d'Amans en seureté dans son coeur, quelques honnestes gens qu'ils puissent estre. Cependant puis que vous me parlez sincerement, je veux vous dire aussi avec la mesme sincerité, que sans attendre davantage, je vous haïs desja plus, que vous n'aimiez Amestris : et que je ne seray jamais satisfaite, que je ne vous voye tous deux malheureux. Je n'esclateray pourtant pas devant le monde, adjousta-t'elle, et je me vangeray

   Page 2394 (page 307 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'une maniere plus adroite et plus fine. Vous en ferez comme il vous plaira, respondit froidement Aglatidas ; car comme j'ay beaucoup de respect pour toutes les Dames en general, et que j'ay eu beaucoup d'estime pour vous en particulier, je seray effectivement si respectueux que je n'expliqueray pas mesme vostre haine ny vostre colere à mon advantage : et si je respons aux injures que vous m'avez dites, ce sera par des complimens. Comme Anatise alloit encore luy repartir, la Tante d'Aglatidas revint : de sorte que faisant fort l'empressé, il prit congé d'elle, et laissa Anatise si irritée contre luy ; que l'on ne peut pas l'estre davantage.

L'aveu d'Artemon
Tharpis remarque l'émotion d'Anatise. Il en fait part à Amestris, sans pour autant parvenir, par ce biais, à créer un malentendu entre celle-ci et Aglatidas. De son côté, Artemon, tentant de manoeuvrer, demande à Amestris de voir moins Aglatidas en raison des convenances. Confronté au refus de cette dernière, il finit par lui faire l'aveu de son amour. Elle le remet fermement à sa place, mais lui propose cependant de redevenir son ami.

Mais ce qu'il y eut encore de fâcheux à cette visite, fut que Tharpis entra dans la chambre un moment auparavant que la Tante d'Aglatidas sortist de son Cabinet : si bien qu'il pût voir la conversation particuliere qu'il avoit avec Anatise : et il remarqua aisément l'émotion qui paroissoit sur le visage de cette Fille. De sorte qu'Aglatidas craignant que cette importune rencontre ne luy nuisist encore auprés d'Amestris ; fut attendre Menaste chez elle, afin de luy raconter ce qui luy estoit arrivé. Et en effet sa prevoyance ne luy fut pas inutile : car Tharpis fit si bien qu'il trouva moyen de faire dire le lendemain chez Amestris, qu'Aglatidas et Anatise avoient eu une grande conversation ensemble le jour auparavant chez la Tante d'Aglatidas, ce qui tesmoignoit encore plus que cette rencontre estoit concertée : mais comme Amestris la sçavoit desja, cét artifice ne reüssit pas à celuy qui s'en servit : et cette entre-veuë ne broüilla point Amestris et Aglatidas. Cependant Artemon et Tharpis n'étoient pas en une petite inquietude, de remarquer

   Page 2395 (page 308 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils n'estoient pas mal ensemble : et comme Artemon ne s'estoit point declaré, quoy qu'il fust aisé de s'aperçevoir qu'il estoit amoureux d'Amestris : il creut avoir trouvé une assez bonne voye de nuire à Aglatidas : de sorte que se resolvant de ne parler pas encore comme Amant, il forma le dessein de destruire son plus redoutable Rival, en n'agissant en aparence que comme Amy d'Amestris. Et en effet, si elle ne se fust pas desja aperçeuë à cent choses, qu'il estoit amoureux d'elle, son dessein eust pu reüssir : car il le conduisit fort adroitement, comme je m'en vay vous le dire. Quelque temps apres qu'Aglatidas fut arrivé, et qu'il eut fait plusieurs visites à Amestris, ou il estoit aisé de voir qu'il l'aimoit tousjours, et qu'il n'en : estoit pas haï ; Artemon envoya demander un matin audience à cette belle Personne, qui la luy accorda : car elle luy avoit beaucoup d'obligation, d'avoir tousjours porté ses interests contre Otane. Comme il fut auprés d'elle, et en liberté de l'entretenir en particulier ; Madame, luy dit-il, je ne sçay si mon zele sera bien reçeu : mais je sçay bien toûjours que si vous pouviez voir mon coeur, vous advoüeriez que je suis obligé de faire ce que je fais : puis qu'il est certain que je suis persuadé que je le dois. Artemon, luy respondit-elle, j'ay tant reçeu de marques de vostre amitié, et vous m'avez rendu tant de bons offices ; qu'il ne seroit pas aisé que je m'imaginasse que vous me deussiez dire quelque chose que je ne deusse pas bien reçevoir : c'est pourquoy parlez je vous en conjure. Madame (luy repliqua-t'il en changeant de couleur, car il m'a raconté de pus cette conversation fort exactement, comme je vous le diray dans la suite de mon discours) je sçay bien que la

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jalousie d'Otane, a tousjours esté mal fondée : et que vostre vertu est si grande, qu'elle ne peut estre bleflée par la calomnie. Mais ayant tousjours remarqué, que vous aimez la gloire avec une passion violente : et que non seulement vous voulez estre vertueuse, mais que vous la voulez paroistre aux yeux mesme de vos ennemis : j'ay creu que je devois vous supplier de faire quelque reflexion sur toutes les choses qu'Otane a dites dans le monde, de l'intelligence d'Aglatidas et de vous. Ce n'est pas, encore une fois, Madame, que je ne sçache bien que son injustice estoit assez connuë : toutesfois apres tout, il me semble qu'Aglatidas ayant effectivement fait donner ce Gouvernement qui a fourny de pretexte à la derniere fureur d'Otane contre vous : vous osteriez peut-estre un assez grand sujet de mefdire à celles qui portent envie à vostre beauté et à vostre merite, si vous voyiez un peu moins Aglatidas. Ce n'est pas Madame, adjousta-t'il, que nous ayons jamais rien eu à démesler ensemble : et vous sçaucz bien vous mesme, que vous m'avez oüy dire beaucoup de bien de luy en diverses occasions : c'est pourquoy je vous suplie tres-humblement de croire, que je ne parle comme je fais, que par la seule passion que j'ay pour vostre service. Je vous en suis bien obligée (luy respondit Amestris, qui comprit parfaitement par quel motif il parloit de cette sorte) et je vous assure Artemon, que je prens ce que vous me dites comme je le dois prendre. Je vous diray neantmoins avec la mesme liberté, que je vous ay toûjours parlé de mes malheurs, que je ne crois pas estre obligée de ressusciter la jalousie d'Otane apres sa mort. Car si cela n'estoit pas comme je le pense, il ne faudroit pas seulement me priver de la

   Page 2397 (page 310 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veuë et de la conversation d'Aglatidas, mais de celle de tout le monde en general, et de la vôtre en particulier ; puis que vous m'avez dit vous mesme, que vous aviez eu beaucoup de part aux chagrins et aux inquietudes d'Otane. Il est vray, dit Artemon, mais toute la Ville a fait plus de bruit d'Aglatidas, que de tous les autres qui luy ont donne de la jalousie ce n'est pas, luy dit-il, que je voulusse vous conseiller de ne le voir plus absolument : mais si seulement durant quelque temps vous le voyiez un peu moins, je pense que vous éviteriez beaucoup de discours peu agreables, qu'Anatise fera peut-estre contre vous. Au contraire, luy dit Amestris, cela paroistroit une mauvaise finesse, qui feroit penser beaucoup de choses à mon préjudice : c'est pourquoy j'aime mieux ne cacher point mes sentimens ; car comme graces aux Dieux je n'en ay point de criminels, il m'est avantageux que tout le monde les sçache. Du moins Madame, luy dit il, me ferez vous bien la grace de ne me vouloir pas de mal, de la liberté que j'ay prise : je vous le promets, luy respondit-elle ; mais Artemon, poursuivit Amestris en riant, vous me dites cela avec tant de chagrin, que j'ay peur que vous ne me veüilliez mal à moy mesme, de ce que je ne suy pas vostre conseil. Il est vray, Madame, que j'aurois esté bien aise que vous l'eussiez suivy, repliqua-t'il, et mesme par plus d'une raison : mais je voy bien que vous n'estes pas en estat de le suivre. Je l'advouë, luy dit-elle, car j'ay vescu si long temps en contrainte que je veux jouïr de la liberté, autant que la bien-seance me le permettra. Mais Madame, luy dit Artemon, vous souvient il du temps que vous me disiez que quand vous aviez veu le monde, vous l'aviez veu en contraignant

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vostre inclination ? disiez vous vray en ce temps là, Madame, ou bien est-ce que vous avez changé d'humeur ? Mais vous Artemon, luy dit-elle, qui disiez tant à Otane qu'une personne de mon âge et de ma condition devoit voir beaucoup de monde : disiez vous ce que vous pensiez alors, ou ne le dites vous point aujourd'huy ? vous qui me proposez de bannir de chez moy la premiere personne que j'ay connuë à Ecbatane. Madame (luy dit-il tout d'un coup, emporté par sa passion) pour vous parler sincerement, je n'ay voulu vous proposer de voir un peu moins Aglatidas, qu'afin de descouvrir quels estoient vos sentimens pour luy, et quels devoient estre les miens pour vous. Je ne voy pas (luy dit Amestris, en prenant un visage fort serieux) quel raport il peut y avoir entre toutes ces choses : Vous le verrez aisément, luy respondit-il, si vous voulez vous donner la peine de considerer, que l'on ne vous peut voir sans vous aimer un peu trop : et sans desirer pour soy mesme, un bien que l'en craint que vous ne donniez à autruy. Je confesse, luy dit Amestris, que vostre discours me surprend : et que je n'eusse jamais creu devoir avoir sujet de me pleindre de vous : ny que vous eussiez deu commencer de me donner quelques marques d'affection, par un sentiment de jalousie. Mais Artemon pour vous témoigner que je n'ay pas perdu le souvenir des obligations que je vous ay, je veux vous conseiller à mon tour ; et vous dire avec sincerité, que vous seriez le plus mal heureux de tous les hommes, si vous vous mettiez dans la fantaisie de me persuader que vous avez de l'amour pour moy. Contentez-vous je vous prie, que je croye que vous avez beaucoup d'amitié : et soyez assuré que si vous en demeurez

   Page 2399 (page 312 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans ces termes là, j'en auray aussi beaucoup pour vous. Mais si au contraire apres la declaration ingenuë que je vous fais aujourd'huy, que vous m'aimeriez inutilement, si vous m'aimiez d'une autre sorte ; vous alliez vous obstiner à me persecuter, je vous persecuterois aussi : et je ne vous donnerois pas peu de peine. Mais Madame, luy dit-il, advoüez moy du moins qu'Aglatidas est sans doute ce qui fait l'impossibilité absoluë de pouvoir toucher vostre coeur, à ceux qui auroient la hardiesse de l'entreprendre. Quand vous ne serez plus que mon Amy, luy dit-elle en sous-riant, je vous promets de vous descouvrir le fond de mon coeur. Ha Madame, s'escria-t'il, c'est un honneur dont je ne jouïray donc jamais : car je ne croy pas possible de vous aimer d'une autre sorte que je vous aime. Mais quand Otane vivoit, luy dit-elle, vous n'estiez ny inquiet, ny jaloux ; j'estois la mesme personne que je suis ; et vous me voyiez comme vous faites : est-ce que vous ne m'aimiez point en ce temps là ? je vous aimois sans doute, luy dit-il, mais je ne pensois pas vous aimer : et j'apellois estime, amitié, et compassion, ce qui estoit pourtant déjà une passion tres violente. Pour moy, dit Amestris en sous-riant de nouveau, je ne voy pas qui vous aura pû faire descouvrir que vostre amitié n'estoit pas amitié, et que vostre estime estoit accompagnée d'amour. Le retour d'Aglatidas, reprit-il, est ce qui m'en a fait aperçevoir. Je vous entens bien Artemon, luy dit-elle, vous avez senty de la jalousie, devant que de sçavoir que vous fussiez amoureux : croyez que vous ne pouviez dire rien de plus propre à vous rendre redoutable à Amestris. Je sçay bien Madame, reprit-il, que c'est estre en effet digne Parent d'Otane, que de vous

   Page 2400 (page 313 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parler de cette sorte : mais c'est pour vous faire voir ma sincerité que je le fais : et pour vous mieux faire connoistre mon malheur. Vous seriez mieux, adjousta-t'elle, de me faire paroistre vostre sagesse, en redevenant de mes Amis, comme vous en avez esté : car par cette voye, vous conserveriez mon estime et mon amitié : et par l'autre, vous me forcerez à vous haïr, et à fuir vostre rencontre. Voila donc, Seigneur, comment le panure Artemon, qui estoit allé voir Amestris, croyant l'obliger finement à bannir Aglatidas, pensa estre banny luy mesme : il luy dit pourtant apres tant de choses obligeantes ; et luy protesta si solemnellement, qu'il ne luy diroit plus rien qui la peust fascher, qu'il ne le fut point : et qu'il eut permission de la voir encore chez elle, mais non pas jamais en particulier.

Anatise et Tharpis
Anatise se lie d'amitié avec Tharpis. Elle se sert de lui pour empêcher qu'Aglatidas et Amestris se voient seuls. Ces contretemps ne suffisent pas néanmoins à faire douter Aglatidas de l'amour d'Amestris.

Cependant Anatise qui vouloit se vanger d'Aglatidas, lia une amitié fort estroite avec Tharpis : et entra en une confidence si grande avecques luy, que je crois qu'ils se disoient leurs plus secretes pensées. Ils tinrent donc plusieurs conseils, pour adviser à ce qu'ils avoient à faite : et cette malicieuse Fille le força de ne parler point encore ouvertement de sa passion à Amestris : de peur qu'elle ne le mal-traitast et ne le bannist. Car comme il couroit bruit que Ciaxare devoit bien-tost arriver à Ecbatane, et que l'on disoit que Megabise y pourroit aussi revenir, elle croyoit que quand cela seroit, trois Rivaux embarrasseroient fort Aglatidas : et que pourveu qu'ils eussent tous la liberté de se trouver chez Amestris en ce temps là, il seroit difficile qu'il n'arrivast quelque broüillerie entr'eux, qui pourroit peut-estre encore l'exiler. Elle conseilla donc seulement à Tharpis, afin d'avoir va espion fidelle,

   Page 2401 (page 314 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'estre eternellement chez Amestris, sans luy parler jamais de rien qui le pust faire mal-traiter, ny luy donner pretexte de le bannir de chez elle. Et pour colorer la chose auprés de Tharpis, elle luy disoit qu'on luy avoit escrit en secret de l'Armée, qu'aussi tost que Ciaxare seroit arrivé à Ecbatane, vous rapelleriez Aglatidas : si bien qu'elle luy faisoit voir qu'il luy seroit bien plus advantageux d'attendre à se declarer pendant son absence : luy disant en suitte que toute l'importance de la chose, estoit d'empescher autant qu'on le pourroit, qu'Amestris et Aglatidas n'eussent de longues conversations particulieres ensemble, durant le sejour qu'il seroit à Ecbatane : De sorte que Tharpis devint si assidu chez Amestris, qu'il estoit impossible d'y aller sans l'y voir. Aglatidas voulut à diverses fois chercher à le quereller, mais Amestris le luy deffendit absolument : car encore qu'il l'importunast fort, elle ne vouloit pourtant point qu'on le querellast, sans autre raison que celle de ses fâcheuses, visites. Elle n'osoit pas aussi luy faire dire qu'elle n'y estoit point, et laisser entrer d'autre monde : si bien que pour avoir le plaisir de voir Aglatidas, il faloit qu'elle eust l'incommodité de voir Tharpis. Ce n'est pas qu'il ne soit assez agreable : mais c'est qu'il nous contraignoit tellement, Amestris, Menaste, Aglatidas, et moy, que quand il arrivoit qu'il n'y avoit que luy avecques nous ; nous ne sçavions dequoy parler. Tout le monde se taisoit afin qu'il s'ennuyait, mais cela ne servoit à rien : car quoy que l'on pûst dire ou ne dire pas, il estoit tousjours là, et ne s'en alloit qu'avecques les autres, et mesme apres les autres. Ainsi ce n'estoit plus que quelques fois chez Menaste, qu'Aglatidas pouvoit

   Page 2402 (page 315 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parler un moment en particulier à Amestris : encore estoit-ce rarement qu'il se rencontroit qu'il n'y eust personne que nous. Aglatidas avoit pourtant une telle certitude d'estre aimé d'Amestris, quoy qu'elle ne luy en donnast que de simples assurances ; qu'il n'estoit malheureux que parce qu'elle ne vouloit pas encore l'espouser ; luy semblant qu'il y avoit trop peu de temps qu'Otane estoit mort, pour pouvoir avec bien-seance se remarier si tost.

Le retour de Megabise
Megabise est de retour. Il recommence aussitôt à aimer Amestris et à haïr Aglatidas. Il rend visite à Amestris, malgré la promesse qu'il avait faite de ne plus la voir. Mais, à cause de la présence continuelle de Tharpis, il ne parvient jamais à lui parler de son amour. Pour parvenir à ses fins, il suborne le portier d'Amestris et obtient de lui qu'il dise à toutes les visites qu'elle est absente pendant que lui se trouve auprès d'elle. Amestris, surprise de se trouver seule avec Megabise, tente de meubler la conversation, en sorte d'éviter qu'il lui parle de son amour. En vain. Il parvient à lui déclarer sa flamme. Elle lui oppose un refus ferme, mais il insiste, en fondant son espoir sur l'éventualité d'un nouveau changement de sentiments. Elle lui reproche d'avoir été la cause des malheurs de sa vie, puis elle met un terme à l'entrevue en quittant les lieux.

Les choses estoient donc en ces termes, lors que Ciaxare arriva à Ecbatane, où. Megabise, comme vous le sçavez, le suivit : mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que cét homme qui avoit creu que le temps, l'absence, et la raison, l'avoient guery de la passion qu'il avoit pour Amestris ; avoit commencé d'en redevenir amoureux, dés qu'il avoit apris la nouvelle de la mort d'Otane : et qu'il avoit préveu que peut-estre Aglatidas pourroit-il estre heureux. Mais lors qu'il arriva à Ecbatane, et qu'il sçeut en effet qu'il ne s'estoit pas trompé en ses conjectures, et qu'Aglatidas n'estoit pas mal auprés d'Amestris : il y eut un trouble si grand en son coeur, à ce qu'il a dit à plusieurs de tes Amis, qu'il ne put discerner si la haine qu'il avoit pour son Rival, avoit réveillé l'amour qu'il avoit euë pour Amestris ; ou si l'amour qu'il avoit encore pour Amestris, avoit renouvellé la haine qu'il avoit euë pour son Rival. Quoy qu'il en soit, ces deux passions opposées, reprirent de nouvelles forces dans son coeur : de sorte qu'en un mesme jour, il aima et haït avec exces : et fut presques également tourmenté de toutes ces deux passions. Car s'il n'osoit tesmoigner à Amestris qu'il l'aimoit encore, parce qu'il luy avoit promis de ne luy parler jamais de son amour : il n'osoit

   Page 2403 (page 316 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

non plus faire paroistre à Aglatidas qu'il le haïssoit plus qu'à l'ordinaire, à cause de Ciaxare et de vous. Ainsi il souffroit des maux incroyables : mais enfin l'amour estant la plus sorte dans son coeur, il creût, apres y avoir bien pensé, que quand on ne desobeïssoit à une personne que l'on aimoit, qu'en luy disant que l'on estoit tousjours amoureux d'elle, ce n'estoit pas un crime irremissible : si bien qu'il se resolut de le commettre ; et d'aller voir Amestris. Cette visite la surprit et l'affligea : car elle s'imagina bien, que puis que Megabise commençoit de manquer à la promesse qu'il luy avoit faite autrefois de ne la voir plus, il y manqueroit d'un bout à l'autre : et quoy qu'à parler raisonnablement, on pust dire qu'il n'avoit esté que la cause innocente de la jalousie d'Aglatidas ; neantmoins comme apres tout Amestris n'eust jamais espousé Otane, si Megabise ne luy eust pas parlé dans ce jardin où Aglatidas en devint jaloux, elle ne pouvoit s'empescher de luy en vouloir mal. De sorte que par cette raison, et par plusieurs autres, elle le reçeut assez froidement : n'osant pas toutesfois luy faire reproche ouvertement, de ce qu'il manquoit à sa parole à cause que Tharpis y estoit : qui depuis que Megabise fut à Ecbatane, ne rendit gueres moins de bons offices à Aglatidas qu'à Anatise ; par son assiduité, qui estoit un obstacle eternel à Megabise. Ce qu'il y eut de rare en cette rencontre, fut qu'Amestris estant ravie qu'il y eust tousjours quelqu'un qui le pust empescher de luy parler en particulier, pria un jour Aglatidas en riant, de n'estre pas jaloux si elle traictoit un peu mieux le pauvre Tharpis, afin qu'il ne se lassast pas de cette assiduité aupres d'elle, tant que Megabise seroit à la

   Page 2404 (page 317 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cour. Anatise qui est fine et malicieuse, eust bien voulu que ; Tharpis n'eust esté chez Amestris que lors qu'Aglatidas y estoit, et qu'il n'eust pas empesché Megabise et Artemon de luy parler : car elle ne se soucioit pas qui osteroit le coeur d'Amestris à Aglatidas, pourveû qu'il le perdist. De sorte qu'afin de luy nuire presques tousjours, il falut qu'elle endurast qu'il luy servist quelquesfois, n'osant pas dire ses veritables sentimens à Tharpis. Mais, Seigneur, Aglatidas fut si respectueux envers Amestris, que quoy que les visites de Megabise luy donnassent une douleur bien sensible, il se resolut de ne luy en parler jamais : neantmoins quoy qu'il pust faire, ses yeux trahirent le secret de son coeur, et luy descouvrirent une partie de l'inquiétude qu'il en avoit. Mais comme elle s'estoit resoluë de vivre avecques luy avec une confiance entiere, elle luy en fit un jour la guerre chez Menaste d'une maniere si obligeante ; qu'elle adoucit du moins le mal qu'il souffroit, si elle ne le guerit pas. Cependant Megabise aporta tant de soing à chercher les occasions de luy parler en particulier, qu'il en inventa une, dont je pense que personne ne s'est jamais advisé que luy : qui fut de suborner le Portier d'Amestris, par une liberalité fort considerable. Quand il luy eut donc promis de faire ce qu'il voudroit, il choisit un jour qu'il sçeut que Menaste ne pouvoit estre chez Amestris : et advertissant ce Portier, il l'obligea à dire ce jour là à tous ceux qui demanderoient sa Maistresse, qu'elle n'y estoit pas, excepté à luy. De sorte que cét homme luy obeïssant, et Megabise renvoyant ses gens, dés qu'il fut entré chez Amestris, de peur que ceux qui y viendroient ne connussent qu'elle estoit

   Page 2405 (page 318 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chez elle : il monta à sa Chambre, et la trouva sans autre compagnie que celle de ses Femmes. D'abord qu'elle le vit, elle en fut surprise : neantmoins s'imaginant qu'il viendroit bien tost du monde, et que du moins Tharpis ne luy manqueroit pas, et ne seroit pas long temps à la delivrer de la persecution de Megabise : elle se resolut, pour gagner ce peu de temps qu'elle croyoit devoir estre fort court, de parler presques tousjours ; afin d'oster à Megabise le moyen de luy rien dire qui l'importunast. Elle creût mesme qu'il faloit agir comme si elle eust perdu la memoire de toutes les choses passées : et qu'elle ne se fust point du tout souvenuë qu'il avoit esté amoureux d'elle. Si bien que dés qu'il fut assis, prenant la parole, et croyant ne pouvoir trouver un plus ample sujet pour faire une longue conversation, que de luy parler de vous : puis que nous sommes en liberté, luy dit elle, dites moy un peu, je vous prie, s'il est vray que Cyrus soit effectivement tel que la Renommée me l'a dépeint. Je ne vous demande pas, poursuivit elle, que vous me faciez le recit de toutes ses conquestes : mais je veux que vous me disiez sans déguisement, s'il est vray qu'il possede toutes les vertus, et qu'il n'ait pas un défaut : car comme je n'estois pas à Ecbatane lors qu'il y passa, je ne le vy point : et je voudrois bien sçavoir, si tous ceux à qui j'en entens parler ne le flatent pas. Ce Prince est si accomply en toutes choses, repliqua Megabise, qu'on ne le sçauroit flater, non plus que vostre beauté, quelques loüanges qu'on luy donne : Mais Madame, luy dit-il, si Aglatidas ne vous l'a pas dépeint tel qu'il est, il n'est pas assez reconnoissant des graces qu'on luy fait : et vous devez craindre, ce me

   Page 2406 (page 319 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

semble, qu'il n'abuse tout de mesme de celles qu'il reçoit de vous. Aglatidas, reprit elle en rougissant, m'en a parlé avec des Eloges si excessifs, que c'est pour cela que je vous en demande des nouvelles : ne pouvant pas croire qu'il soit possible qu'il ne soit pas un peu preoccupé : et qu'un seul Prince ait toutes les vertus de tous les hommes ensemble. C'est pourquoy, poursuivit elle malicieusement, quand je serois de condition et d'humeur à faire des graces à Aglatidas, je ne devrois pas craindre par cette raison qu'il fust ingrat. Mais Megabise, adjousta t'elle, il y a si loing de la fortune de Cyrus à la mienne, que nous ne devons pas entrer en comparaison ensemble pour quoy que ce soit : de sorte que sans parler de moy, parlons seulement de luy je vous en conjure. J'en parle tousjours avec plaisir, luy dit il, mais pour aujourd'huy, Madame, vous m'en dispenserez s'il vous plaist : et vous souffrirez que j'employe les momens que j'ay à estre seul auprés de vous, à vous demander pardon si je ne puis demeurer dans les termes que vous m'avez autresfois prescrits. J'ay mesme creû, Madame, adjousta t'il, que puis que vous avez bien souffert que je vous visse, vous pourriez encore endurer que je vous parlasse : et quelque froideur que j'aye remarquée dans vos yeux, je n'ay pas laissé de former le dessein de vous assurer, que la flame qu'ils ont autrefois allumée dans mon coeur, y est plus vive qu'elle n'a jamais esté. Amestris voyant qu'elle ne pouvoit plus esviter de parler de ce qu'elle avoit tant apprehendé : et voyant que c'estoit en vain qu'elle tournoit la teste du costé de la porte de sa chambre, pour voir s'il ne venoit personne à son secours ; se resolut du moins de respondre precisément et

   Page 2407 (page 320 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

promptement, de peur qu'il ne vinst quelqu'un auparavant qu'elle eust respondu : car elle ne pouvoit pas comprendre qu'il ne deust venir personne. De sorte qu'arrestant Megabise tout court ; je voy bien, luy dit-elle, que l'usage des vertus demande mesme de la prudence : et qu'il est quelquesfois à propos de ne faire pas paroistre toute sa bonté. Car en fin Megabise, celle que j'ay euë pour vous, de faire semblant d'avoir oublié que je vous avois prié de ne me voir plus, et que vous me l'aviez promis ; est cause aujourd'huy que vous me parlez comme vous faites. Aprenez toutesfois, que comme je ne vous avois deffendu de me voir, que pour vous empescher de m'entretenir d'une passion où je ne pouvois respondre ; j'avois creû que cette passion n'estant plus dans vostre ame, vous pouviez encore estre de mes Amis. Mais puis que vous voulez me persuader qu'elle y est tousjours ; demeurons donc s'il vous plaist, dans les termes dont nous estions convenus. J'advoüe, Madame, reprit-il en sous-riant, que je promis ce que vous dites à la belle Amestris Fille d'Artambare, qui avoit disposé de son coeur en faveur d'Aglatidas mais je n'ay rien promis, ny à la Femme, ny à la Veusve d'Otane, qui estant Maistresse absolue de ses volontez, doit aujourd'huy faire des loix plus equitables que celle-là, si elle veut qu'on leur puisse obeïr. Cette Amestris dont vous parlez, dit-elle, en changeant de condition, n'a point changé de sentimens pour vous : Plust aux Dieux du moins, repliqua-t'il, qu'elle en eust changé pour Aglatidas : et qu'il ne fust pas seul heureux, entre tant de miserables. Quoy qu'il en soit, repliqua-t'elle, je pretens estre obeïe : et puis que vous n'avez pû me voir

   Page 2408 (page 321 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans me déplaire, vous ne me verrez plus jamais : ou si je ne puis absolument l'esviter, vous ne me verrez qu'en chagrin et qu'en colere. Mais Madame, luy dit-il, est il possible que vous ayez pû vous refondre à espouser Otane, et à quiter Aglatidas, pour lequel seul vous me bannissiez, et que vous ne veüilliez pas seulement escouter aujourd'huy les pleintes d'un malheureux, que vous eustes la bonté de flater de quelques douces paroles en le bannissant ? Vous luy dites qu'il pouvoit pretendre à vostre estime et à vostre amitié : et que si vous n'eussiez pas esté engagée par les commandemens d'un Pere, et par vostre inclination, à preferer Aglatidas à tout le reste du monde ; il n'auroit pas esté mesprisé. Depuis ce que je dis, Madame, Aglatidas a parû avoir rompu vos chaines ; il a porté celles d'Anatise devant tout le monde : et vous avez pû espouser Otane. Dites moy de grace apres cela, si je n'ay pas quelque droit de vous demander une place dans vostre esprit, qu'Otane a occupée indignement (s'il est vray qu'il l'ait occupée) et dont Aglatidas s'est assurément rendu indigne par son inconstance. De plus, Madame, quand mesme j'imaginerois qu'il n'auroit pas esté effectivement amoureux d'Anatise, et qu'il auroit eu ordre de vous de feindre de l'estre : je soûtiendrois encore, qu'il ne vous auroit pas assez aimée, puis qu'il l'auroit pû faire : du moins sçay-je bien que je ne pourrois pas vous obeïr, si vous me faisiez un semblable commandement. Obeïssez seulement, repliqua t'elle, à celuy que je vous fais, de ne me parler plus de vostre pretenduë passion, et de ne me visiter mesme plus : et je ne vous en feray pas de plus difficiles. Si je ne vous avois point veû changer de sentimens, reprit il, je vous

   Page 2409 (page 322 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

obeïrois sans doute, comme je vous obeïs autrefois : Mais apres avoir veu qu'Otane a esté choisi par vous, au prejudice de tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens en Medie ; il n'est pas possible, Madame, que je perde tout à fait l'esperance, quelque rigoureuse que vous me soyez, comme je la perdis, quand je vous obeïs si ponctuellement : Car enfin je puis dire sans vanité, qu'il n'y a pas si loing de moy à Aglatidas, que d'Aglatidas à Otane. Amestris entendant parler Megabise de cette sorte, et son discours luy remettant dans l'esprit le souvenir de tous tes malheurs, dont il avois esté cause ; elle souffroit une peine effrange : et ne pouvant assez s'estonner de ce qu'il ne venoit personne ; elle ne pouvoit toujours s'empescher de tourner la teste du costé de la Porte de sa Chambre, an moindre bruit que tes Femmes faisoient : mais elle eut beau regarder, elle regarda inutilement : de sorte que Megabise, quoy qu'elle pull : luy dire. Se quoy mesme qu'elle peust faire, passa la plus grande partie de l'apres-disnée auprès d'elle. Cependant pour respondre à la dernière chose qu'il luy avoit dite, elle luy dit en général, que ton Mariage avec Otane droit un secret que personne n'avoit jamais pu pénétrer, et qu'elle ne diroit jamais : ne pouvant luy en descouvrir autre chose, sinon qu'il y avoit beaucoup contribué. Moy Madame ! s'escria t'il fort estonné, oüy vous, luy repliqua-t'elle, c'est pourquoy vous regardant aujourd'huy comme la cause de tous les malheurs de ma vie, jugez si je puis escouter ce que vous me voulez dire. Je comprens si peu le crime dont vous m'accusez, luy dit-il, que je ne m'en sçaurois justifier : quoy qu'il en toit, respondit Amestris, vous ne changerez jamais mon coeur : c'est pourquoy

   Page 2410 (page 323 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il est possible changez le vostre : et soyez assuré que voicy la derniere fois de toute vostre vie, que vous me parlerez en particulier. Megabise voulut encore luy respondre, mais elle se leva ; ennuyée de voir que personne ne venoit à son secours : ordonnant que l'on preparast son Chariot, disant qu'elle vouloit aller chez Menaste. Vous voyez (luy dit-elle apres avoir fait ce commandement) combien il est dangereux de monstrer mauvais exemple ? car si vous n'aviez pas perdu le respect que vous me devez, je ne perdrois pas sans doute la civilité que je vous dois. Apres cela, sans écouter sa response, elle prit son voile ; et s'aprochant d'un Miroir pour le mettre, elle contraignit Megabise de sortir. Il falut toutesfois qu'elle souffrist qu'il la mist dans son Chariot : mais comme le Portier suborné l'entendit descendre ; il se cacha, afin d'avoir un pretexte à luy donner quand elle reviendroit, en cas qu'elle sçeust que plus de la moitié de la Ville estoit venuë ce jour là pour la voir : et il le fit avec intention de luy dire à son retour, si elle luy en parloir, qu'il avoit creu qu'elle estoit sortie à pied par la porte de son Jardin : et de luy dire aussi qu'une partie de ceux qui l'avoient demandée estoient venus depuis qu'elle estoit sortie pour aller chez Menaste.

Le stratagème de Megabise
Aglatidas cherche en vain à joindre Amestris, introuvable en raison du stratagème de Megabise. Quand il aperçoit ce dernier sortant de chez elle, il ne parvient guère, malgré les injonctions d'Artabane, à exercer un contrôle sur ses soupçons. Amestris, interrogée sur son absence, révèle qu'elle n'est pas sortie de la journée. Aglatidas est troublé. Il s'en ouvre à Amestris, qui admet que les apparences sont contre elles et qui prend la peine de se justifier auprès de lui. Elle convoque le portier, qui ne laisse rien transparaître de son mensonge.

Cependant Aglatidas ne passa pas ce jour là sans inquietude : car vous sçaurez, Seigneur, que nous fusmes cette apres-disnée là de fort bonne heure chez Amestris : où le Portier suborné nous dit qu'elle n'y estoit pas. Et comme nous voyions son Chariot dans la Cour, nous luy demandasmes s'il ne sçavoit point si quelqu'une de ses Amies l'estoient venuë prendre, ou si elle estoit sortie à pied ? etil nous respondit qu'elle estoit sortie par la porte de son jardin. Nous

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cherchasmes alors à imaginer, chez qui elle pouvoit estre dans son voisinage, et nous y fusmes : mais ce fut inutilement. Apres avoir fait deux ou trois visites fort courtes, nous retournasmes encore chez Amestris, demander si elle n'estoit point revenuë : mais ce Portier nous dit que non. Or comme Aglatidas avoit à luy rendre conte d'un office qu'elle avoit desiré qu'il rendist à une de les Amies aupres de Ciaxare, il mouroit d'envie de la rencontrer ; afin de luy faire voir qu'il luy avoit obeï promptement : de sorte que nous fusmes la chercher par tous les lieux où nous croyions la pouvoir trouver. Nous ne nous contentasmes pas d'avoir esté nous mesmes en divers endroits, nous r'envoyasmes encore sçavoir seulement aux Portes des maisons où elle avoit accoustumé d'aller, si elle y estoit : et pour le pouvoir faire avec bien-seance, nous y envoyions au nom de Menaste, chez qui nous sçavions bien qu'elle n'estoit pas : car c'estoit une des premieres maisons où nous avions este. Durant que nous allions ainsi de quartier en quartier, de ruë en ruë, et de porte en porte, dans toutes ces sept Villes qui composent celle d'Ecbatane, nous trouvasmes Tharpis et Artemon separément diverses fois, qui la cherchoient aussi bien que nous : et nous fismes tant de tours, que nous rencontrasmes assurément une grande partie de tout ce qu'il y avoit alors de gens de qualité à la Cour, Mais parmy tout cela, nous ne vismes point Megabise : de sorte que raillant avec Aglatidas ; du moins, luy dis-je en riant, la Fortune en vous privant aujourd'huy de la veuë de vostre Maistresse, vous a delivré de celle de vôtre Rival : car nous ne l'avons point rencontré. Aglatidas rougit de ce que je luy disois : neantmoins

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riant aussi bien que moy, si une pareille chose, dit-il, me fust arrivée autrefois, j'en aurois esté bien en peine : et je n'aurois pas douté que Megabise n'eust esté avec Amestris. Mais enfin, Seigneur, apres avoir esté plus d'une fois par tous les Quartiers d'Ecbatane, nous resolusmes de repasser encore chez elle, et si elle n'y estoit pas, d'aller du moins nous pleindre de nostre malheur chez Menaste. Mais un moment apres que l'on nous eut dit tout de nouveau qu'Amestris n'estoit pas encore revenuë : nous estant arrestez à dix ou douze pas de là, pour envoyer à une maison que nous avions oubliée : nous vismes sortir Amestris de chez elle dans son Chariot, et un instant apres Megabise à pied sans pas un de ses gens aveques luy : qui traversant seulement la ruë, fut faire une visite à une maison qui estoit devant celle d'Amestris. Je vous laisse à penser ce que cette veüe fit dans le coeur d'Aglatidas : d'abord il me regarda, et puis retournant la teste avec precipitation, pour voir quel chemin prenoit Megabise, et quelle route prenoit Amestris ; il ne les vit plus ny l'un ny l'autre ; parce que le Chariot avoit tourné à une ruë qui estoit fort proche de là, et que Megabise estoit entré, comme je l'ay dit, dans la maison d'un de ses Amis. Et certes il fut advantageux qu'il ne le vist plus : car dans les sentimens où il estoit, je pense que sans s'éclaircir davantage de la chose, il l'auroit querellé à l'heure mesme : mais ne le voyant plus, il fut contraint de differer son ressentiment. Et bien, me dit-il en se tournant vers moy, que dites vous de ce que vous venez de voir ? Cela est sans doute fort embarrassant, luy dis-je, neantmoins apres ce qui vous est arrivé une autre fois, je ne vous conseille pas de juger sur

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des aparences. Quoy, me dit-il, vous voulez que le puisse douter de mon malheur, lors que je voy que l'on me refuse la porte chez Amestris, que l'on dit à tout le monde qu'elle n'y est pas ; et que pendant cela Megabise est seul avec elle ! Et comment, Artabane, voudriez-vous que je pusse expliquer la chose à mon avantage ? Mais quand vous vistes Megabise, luy repliquay je, sur le bord de la Fontaine de gazon avec Amestris ; que de vos propres yeux vous luy vistes baiser deux fois la main de cette belle Personne ; ne pensiez-vous pas avoir raison ? et cependant l'evenement vous a fait connoistre que vous aviez tort, et qu'Amestis estoit tres innocente et tres fidelle. Je l'advoüe, dit-il, mais ce que je viens de voir, est bien encore plus considerable, et plus incomprehensible. Car enfin, Artabane, qu'imaginez-vous ? je ne sçay pas trop bien qu'imaginer, luy respondis-je ; toutefois je vous conseille de voir Amestris, et de vous en éclaircir avec elle. D'abord Aglatidas ne s'y pouvoit resoudre, et tous ses sentimens alloient à se vanger de Megabise : mais je le pressay si fort, que jugeant qu'Amestris estoit allée chez Menaste, veu le chemin que son Chariot avoit pris, je le forçay d'y aller aussi, et nous y fusmes en effet : mais de mi vie je n'a y veu un si grand changement que celuy qui estoit alors sur le visage d'Aglatidas. En entrant dans la Chambre de Menaste, où il y avoit beaucoup de monde, il ne regarda presques point celle à qui il devoit le premier falut : et cherchant des yeux Amestris, il la vit si resveuse et si interdite, qu'il prit encore cela pour une marque de son crime. Madame, luy dit-il tout haut en s'approchant d'elle, il n'a pas tenu à moy, que le n'aye eu l'honneur de vous voir chez vous

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aujourd'huy, car j'y ay esté trois fois apres disner. Ce n'a pas aussi esté ma faute (poursuivit Tharpis qui estoit assis auprés d'elle) si je n'ay eu le mesme honneur : car j'y ay esté autant de fois qu'Aglatidas. Ce n'est pas pour vous accabler, adjousta Artemon, que je vous dis que j'y ay aussi esté deux fois : mais seulement pour vous aprendre que je ne manque pas à mon devoir. Pour moy, interrompit Menaste, je ne sçay pas ce qu'Amestris a fait aujourd'huy : car tous ceux qui me sont venus voir, m'ont dit qu'ils ont esté chez elle, et par toute la ville, sans la pouvoir trouver en nulle part. Plusieurs autres personnes qui estoient là, ayant encore dit la mesme chose, Amestris en estoit si estonnée, qu'elle ne respondoit point ; cherchant en elle mesme comment il pouvoit estre que n'ayant point sorty, tant de monde eust esté chez elle, et que personne ne l'eust veuë. Menaste s'ennuyant de son silence, et ne pouvant pas soupçonner qu'il y eust de mistere caché à cette avanture, pressant Amestris de respondre. Mais encore, luy dit-elle, apprenez nous ce que vous avez fait : si vous ne voulez, poursuivit-elle en abaissant la voix, que je croye que l'Ombre d'Otane vous a paru, pour vous ordonner de vivre un jour en retraite, afin d'appaiser ses Manes irritez. En verité, respondit tout haut Amestris, je suis si surprise de ce que j'entens, que je ne puis pas le comprendre : car enfin je n'ay point sorty d'aujourd'huy que pour venir icy : Et Megabise (poursuivit-elle en rougissant, sans s'en pouvoir empescher) a passé toute l'apres-disnée avecques moy. Aglatidas croyant qu'elle ne disoit la chose, que Parce qu'elle avoit peut-estre remarqué que nous l'avions veuë sortir, ne put jamais s'empescher de

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luy donner quelques marques d'inquietude par ses regards : mais Amestris voulant se justifier devant tout le monde, demanda à tous ceux qui disoient avoir esté chez elle ; à qui ils avoient parlé ? et comme elle vint à Aglatidas, et qu'il luy eut dit toute la perquisition que nous avions faite à son Portier ; j'advoüe, dit elle tout haut, qu'apres ce que je viens d'entendre, on pourroit, ce me semble, me soupçonner de galanterie avec Megabise : mais je puis pourtant assurer sans mensonge, que soit que je fusse de mauvaise humeur, ou qu'il en fust, nous ne nous sommes gueres bien divertis aujourd'huy. Sa visite a pourtant esté bien longue, reprit Aglatidas malgré luy ; je l'ay en effet trouvée telle, repliqua Amestris ; il me semble neantmoins, dit Artemon, que la conversation de ceux qui viennent d'un long voyage, a accoustumé d'estre assez divertissante. Ouy sans doute, reprit malicieusement Tharpis, mais c'est peut estre que Megabise n'aura pas creu qu'il deust entretenir Amestris des superbes Murailles de Babilone ; du cours de l'Euphrate ; de la grandeur d'Artaxate ; et de la largeur de l'Araxe et qu'ainsi il ne luy aura dit que ce qu'il luy auroit tousjours pû dire quand il n'eust point party d'Ecbatane. Quoy qu'il en soit, interrompit elle, il faut que je sçache à mon retour, comment cette disgrace m'est arrivée. Depuis cela Aglatidas ne parla plus : et comme Amestris ne pouvoit pas s'empescher de vouloir chercher dans ses yeux ce qu'il pensoit de cette rencontre, elle le regardoit souvent : mais plus elle luy faisoit cette grace, plus il la soupçonnoit d'infidelité. Comme il estoit desja tard, la compagnie fut contrainte de se retirer : et Tharpis mesme s'en alla, parce qu'Amestris

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fit connoistre qu'elle souperoit chez Menaste. Aglatidas voulut aussi sortir, sans qu'il se souvinst de rendre conte à Amestris de la priere qu'elle luy avoit faite : mais elle se servant de ce pretexte pour le retenir apres les autres ; Aglatidas, luy dit-elle, il me semble que vous devez avoir quelque chose à me dire, et cependant vous vous en allez comme sont tous ceux avec qui je n'ay point d'affaire. Madame, luy dit-il, je pensois que vous n'estiez pas fort pressée de le sçavoir : pure que vous me faisiez dire que voua n'estiez pas chez vous, le jour mesme que je vous en devois rendre conte. Vous croyez donc (luy dit-elle, voyant qu'il n'y avoit plus que Menaste et moy dans la Chambre) que c'est par mes ordres que vous n'estes pas entré ? Madame, dit-il, je pense qu'il y a lieu de croire que vous estes obeïe chez vous : et vous croyez sans doute en fuite, adjousta-t'elle, que Megabise a esté excepté par mon commandement. Respondez Aglatidas (luy dit-elle, voyant qu'il ne le faisoit point) qu'en croyez vous ? je n'oserois le dire Madame, repliqua-t'il en souspirant, tant je vous respecte encore. Vous le dites assez en ne me le disant pas, respondit Amestris, mais comme j'advouë que les apparences sont contre moy, je veux avoir la bonté de ne vous condamner pas legerement, et de me justifier à vous, en presence de Menaste et d'Artabane : mais apres cela Aglatidas, je veux estre obeïe en toutes choses sans exception. Comme il luy eut donc promis de le faire, Amestris nous raconta toute la conversation qu'elle avoit euë avec Megabise ; ses inquietudes et ses chagrins, de voir qu'il ne venoit personne chez elle ; et en fuite le soupçon qu'elle avoit qu'il n'y eust de la fourbe à ce qui luy estoit arrivé : De

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sorte que pour s'en esclaircir, elle envoya querir son Portier. Quand il fut venu, elle luy demanda pourquoy il avoit dit à tout le monde ce jour là qu'elle n'estoit point chez elle, puis qu'il sçavoit bien qu'elle y estoit ? Pardonnez moy Madame, luy dit-il, la faute que j'ay faite sans y penser, en croyant que vous estiez sortie par la porte du jardin. Mais si vous eussiez creû ce que vous dites, repliqua-t'elle, vous n'eussiez pas laisse entrer Megabise : Magabise ! Madame, repartit-il faisant l'estonné, je ne l'ay point laissé entrer : et il faut donc qu'il soit venu de fort bonne heure, durant que j'estois allé faire un tour à la Ville aussi tost apres disner, ne croyant pas qu'il deust encore venir personne : mais ayant tardé un peu plus que je ne pensois, j'ay demandé à mon retour à un garçon qui sortoit de chez vous, s'il ne sçavoit point si vous estiez sortie ; il m'a dit que vous ne faisiez que de paner par la porte de derriere : et il faut qu'il ait pris quelqu'une de vos Femmes pour vous. Cependant je puis vous assurer, que je n'ay point veû de gens de Megabise à la porte : car s'il y en eust eu, j'aurois bien connu qu'il y estoit : mais n'y en ayant pas, je ne pouvois pas deviner qu'il y fust, ne l'ayant jamais veû aller seul. Et d'où vient, luy dit Amestris, que vous n'estiez point encore à la Porte quand je suis partie ? c'est que j'estois allé à celle du jardin, reprit-il, pensant y avoir entendu fraper. Et puis Madame, adjousta t'il, s'il vous faut tout dire, comme j'avois compris par l'ordre que vous aviez donné de preparer vostre Chariot, que vous n'aviez point sorty, j'estois bien aise de ne vous voir pas si tost, apres la faute que j'avois faite : car pour faire que ceux qui sont venus pour vous voir n'eussent

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pas perdu leur peine, je vous eusse dit ce soir à vostre retour le nom des personnes qui vous ont demandée. Alors contre-faisant tousjours admirablement l'innocent et l'ingenu, il se mit à luy vouloir faire le dénombrement de ceux qui avoient esté chez elle ce jour là, commençant par Aglatidas et par moy, et voulant continuer par Tharpis et par Artemon. Mais Amestris l'interrompant toute en colere, de voir que les responces de cét homme ne la justifioient pas pleinement, le renvoya ; et luy fit connoistre par certaines paroles menaçantes, qu'il n'avoit qu'à se preparer à changer de Maistresse.


Suite de l'Histoire d'Aglatidas et d'Amestris : fourberie d'Anatise
Aglatidas propose à Amestris de l'épouser. Elle demande d'abord un délai. Mais, parvenue à confondre le portier, elle prend conscience de la malfaisance des rivaux et, craignant que de nouveaux malentendus ne mettent en danger sa relation avec Aglatidas, elle se résout à devenir sa femme. Aglatidas demande à Ciaxare l'autorisation de conclure ce mariage. Le roi accepte et la nouvelle se répand rapidement. Mais, à quelques jours du mariage, un événement vient troubler la quiétude des futurs époux. Dinocrate, l'écuyer d'Otane, rencontre Anatise et Tharpis, à qui il confirme la mort de son maître. Soudain, Anatise reconnaît à son côté l'épée d'Aglatidas, que Dinocrate avoue avoir achetée à un soldat inconnu. Anatise imagine alors un moyen de nuire à Aglatidas. Elle envoie Dinocrate chez Amestris, où devant tout le monde, il raconte qu'Aglatidas a tué Otane. Preuve en est l'épée qu'il a retirée du corps de son maître. Amestris, par souci de bienséance, décide de ne plus revoir l'homme qui a tué son mari. Elle ne fléchit pas, malgré une entrevue marquée par les tentatives désesperées de justification de son amant, et se met à l'abri en se retirant à la campagne. Aglatidas décide alors de s'enrôler dans l'armée de Ciaxare. Mais, avant de partir, il vient faire ses adieux. Amestris s'en retrouve bouleversée.
La demande en mariage
Amestris est dans l'impossibilité de prouver sa bonne foi. Aglatidas juge alors opportun de lui demander sa main, condition nécessaire à une communication sans intermédiaire et sans malentendus. Amestris, prudente, prétend différer sa réponse. Menaste intervient dans la conversation pour la pousser à accepter. La décision reste en suspens.

Quand il fut party, Amestris regardant Aglatidas, connut bien dans ses yeux qu'il n'estoit pas satisfait ; et que quelque effort qu'il fist pour cacher son chagrin, on voyoit qu'il en avoit pourtant beaucoup. Je voy bien, luy dit-elle, que les responses de mon Portier ne m'ont gueres justifiée dans vostre esprit : il est vray Madame, repliqua t'il, que ce n'est pas de luy que je dois attendre le repos dont j'ay besoin. C'est pourtant luy qui vous a refusé la Porte, repliqua-t'elle, et qui a esté cause que Megabise est entré, quand mesme la chose se sera passée comme il le dit. Je l'advouë, reprit Aglatidas, toutesfois pourveû que Megabise n'ait point esté preferé par vos ordres, il m'importe beaucoup moins qu'il vous ait veuë : Mais pour sçavoir cela, Madame, il faut que ce soit de vostre bouche que je l'aprenne. Si vous voulez bien vous fier à ma parole, luy dit-elle, vous serez bien-tost en repos : car je vous proteste Aglatidas, que je n'ay donné nul ordre aujourd'huy, ny d'ouvrir ny de refuser la porte à qui que ce soit : et que si j'avois eu à faire exception de quelqu'un, ce n'auroit pas esté de Megabise.

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Madame, luy dit-il, ce que vous me dires est bien obligeant : Mais quand je songe que Megabise a esté tout le jour aupres de vous ; que je l'ay veu sortir seul, un moment apres que vous avez esté sortie ; je conclus. Madame, malgré moy. (si je le puis dire sans vous offencer) ou que vous n'estes pas sincere, on que vostre Portier vous trompe et vous trahit. Les gens de cette condition sont si grossiers, interrompit Menaste, qu'il n'y a nul fondement à faire sur les impertinences qu'ils font ou qu'ils disent. Celuy-là, repris-je ; ne me l'a pas assez paru, pour avoir fait une semblable faute sans dessein : quoy, Artabane, me dit Amestris, vous estes aussi contre moy ? Pardonnez-moy, luy dis-je, Madame, car il me semble que plus je soupçonne vostre Portier, plus je vous justifie. Mais encore, dit-elle, Aglatidas, dites un peu de grace ce que je dois faire, non seulement pour vous bien persuader que je n'ay pas donné volontairement cette audience particuliere à Megabise : mais encore pour le faire croire à toute la Ville. J'en sçay une voye infaillible, reprit Aglatidas en souspirant, mais, Madame, vous ne la. voudriez pas suivre. Elle est donc bien difficile, repliqua-t'elle, car je vous assure que j'ay un si grand chagrin de l'avanture qui m'est arrivée aujourd'huy : qu'il est peu de choses que je ne fisse pour desabuser pleinement tous ceux qui pourroient croire que j'ay veu de mon consentement Megabise trois ou quatre heures en particulier. Parlez donc, Aglatidas, que faut-il faire pour me justifier dans vostre esprit, et dans celuy de tous ceux qui me pourront accuser comme vous ? Il faut achever de me rendre heureux, Madame, luy dit-il, puis qu'aussi bien les peines que je souffre

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deviennent si insupportables, qu'il n'y va pas moins de ma vie que de la preuve de vostre innocence. C'est pourquoy, Madame, resolvez vous, s'il vous plaist, à ne chercher point d'autre voye de vous justifier. Mais, Aglatidas, dit elle, je voy bien que par ce que vous me dites, je me justifierois peut estre aupres de vous : mais dans l'esprit du monde, je ne voy pas que cela fust. Je suis pourtant asseuré, Madame, respondit-il, que vostre vertu est si generalement connuë ; que si l'on sçavoit que vous eussiez absolument resolu de me preferer à tous ceux qui ont de l'amour pour vous, on ne vous soupçonneroit pas d'avoir une galanterie particuliere avec Megabise. Aussi bien, Madame, faut-il que je vous advouë, que la passion que j'ay dans l'ame, ne sçauroit plus souffrir que je vous voye eternellement sans vous voir (s'il est permis de parler ainsi) estant certain que je n'apelle pas vous avoir veuë, quand j'ay passé une apresdinée chez vous, au milieu de mes ennemis : Car, Madame, poursuivit-il, c'est ainsi que les Amans qui sont sinceres apellent tousjours leurs Rivaux. Ne croyez donc pas, s'il vous plaist, que je die cela par une jalousie capricieuse : non, Madame, c'est par un pur sentiment d'amour : puis qu'encore que la presence de mes Rivaux m'importune beaucoup plus que celle des autres gens ; il est pourtant vray que quand on aime avec violence et avec tendresse, on ne trouve jamais avoir entierement joüy de la conversation de la Personne que l'on adore, lors qu'on la partage avec quelqu'un. Menaste mesme, luy dit-il, m'importune quelquesfois, quoy que je ne vous dise rien en particulier, que je. ne pusse vous dire en sa presence : mais c'est, Madame, que l'amour

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aime le secret : et que les sentimens qui passent d'un coeur à l'autre, sans estre communiquez à personne ; ont je ne sçay quoy de plus pur, de plus passionné, et de plus doux que les autres. Mettez moy donc, Madame, en cét estat bien heureux, où sans Menaste mesme je pourray vous dire que je vous aime, avec une passion sans égale : et que je vous adore avec un respect beaucoup plus grand, que vous ne pouvez vous l'imaginer. Vous m'avez permis, Madame, poursuivit-il, de l'esperer : et vous n'avez opposé à ma bonne fortune, qu'une bien-seance imaginaire. Il me semble pourtant, dit Amestris, que parce qu'Otane m'a mal-traitée, je dois faire plus que les autres ne font : et qu'encore que j'aye pane le terme où celles de ma condition qui veulent se remarier s'y resolvent sans choquer cette bien-seance : neantmoins je vous advouë que comme on m'observe plus qu'une autre, je trouve que je ne sçaurois agir avec trop de circonspection. Joint Aglatidas, poursuivit-elle, que s'agissant de vostre bon-heur et du mien, il faut auparavant que de s'engager, estre bien asseurez que nous nous trouverons heureux ensemble. Ha, Madame, s'écria-t'il, si vous pouvez douter de mon bon-heur, je ne sçaurois faire le vostre : quoy qu'il en soit, dit-elle ; je ne vous puis respondre precisément aujourd'huy : Vous ne voulez donc pas vous justifier ? respondit-il : je veux, repliqua-t'elle, que vous vous fiyez à ma parole. Durant cela, je parlois bas à Menaste, quoy que nous entendissions bien ce qu'ils disoient ; pour luy dire que je craignois qu'Aglatidas et Megabise ne se querellassent. De sorte qu'en cét endroit Menaste cessant de me parler, et se meslant dans leur conversation ; en

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verité, dit-elle à Amestris, je ne vous comprens pas : car enfin n'est-il pas vray que dans le fond de vostre coeur, vous avez dessein d'espouser Aglatidas ? Que voulez vous donc attendre ? voulez vous qu'il se batte encore deux ou trois fois pour vous ; qu'il tuë encore quelqu'un, qu'il s'en aille en exil ; qu'il revienne deguisé ; qu'il vous retrouve dans quelque jardin avec quelqu'un de vos Amants que vous voudrez bannir ; qu'il devienne jaloux ; qu'il feigne de nouveau d'aimer Anatise ; et qu'en fuite vous espousiez quelqu'autre Otane, pour vous justifier, et pour le punir ? Croyez-moy, Amestris, si vous faites encore tout cela deux ou trois fois, vous ne vous marierez pas trop tost avec Aglatidas : et vous passerez vostre vie fort agreablement. Menaste dit tout ce que je viens de vous dire, avec un emportement si agreable, qu'il fut impossible à Amestris de n'en soûrire pas, quelque surprise qu'elle en fust : et pour Aglatidas, il l'en remercia avec des termes qui luy firent assez voir combien il luy estoit obligé. Pour moy joignant mes prieres aux raisons de Menaste, nous pressasmes si fort Amestris, qu'elle ne pouvoit presques que nous respondre : car dés qu'elle vouloit s'opposer à ce que nous luy disions, et demander du temps ; Menaste luy disoit que cependant elle conseilloit à Aglatidas de croire, qu'elle avoit veu de son consentement, Megabise en particulier. Mais quoy que nous pussions faire, elle obtint pourtant deux jours à se resoudre, et à donner sa response precise : en fuite de quoy, Menaste luy ayant dit tout bas ce que je luy avois dit : Amestris commanda si absolument à Aglatidas de ne songer point à quereller Megabise, qu'il fut contraint de luy promettre ce qu'elle vouloit, pourveu que sa response

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luy fust favorable. Ainsi, Seigneur, cette audience particuliere que Megabise avoit eue si finement, pensant qu'elle luy deust servir ; fut ce qui avança la resolution favorable, qu'Amestris devoit prendre pour Aglatidas. Apres cela nous nous retirasmes : mais quoy qu'Amestris eust pû dire, il est pourtant certain qu'Aglatidas fut tres inquiet : et que ce qu'il avoit veu, luy tint tellement en l'esprit, que de tout le soir je ne pus l'obliger à parler d'autre chose.

La décision du mariage
Amestris, après avoir enquêté sur le rôle de son portier, réussit à le confondre. Prenant désormais conscience de la menace que représente Megabise, elle se décide à épouser Aglatidas. Artemon, à cette nouvelle, vient se confesser à Artabane et lui demander conseil. Artabane l'invite à abandonner tout espoir. Le mariage d'Aglatidas et Amestris est agréé par Ciaxare et par tout le monde. On s'adonne aux préparatifs de la fête.

Cependant apres que nous fusmes partis, Menaste acheva de faire resoudre Amestris à se declarer ouvertement à tout le monde pour Aglatidas : sçachant bien que quand cela seroit, il n'y auroit personne assez hardy, en la posture ou il estoit aupres de Ciaxare, pour oser entreprendre de troubler ton bonheur. Mais comme elle eust esté bien aise de descouvrir si la chose estoit comme son Portier la luy avoit dite, ou s'il y avoit eu de la fourbe : quand elle fut retournée chez elle, et qu'elle fut dans sa Chambre ; elle apella une de ses Femmes qui estoit fine et adroite, pour luy donner la commission de s'informer bien precisément si cét homme n'avoit point eu quelque intelligence avec les gens de Megabise. Madame, luy respondit-elle, je ne sçay pas s'il en a avec ses gens : mais je sçay bien qu'il y a deux jours qu'en revenant du Temple assez matin, je vis Megabise à un coin de ruë destourné, qui parloit à luy : neantmoins comme je creus qu'il luy demandoit seulement si vous estiez desja au Temple, ou si vous iriez bientost, je ne m'arrestay pas davantage à les regarder : et je passay outre sans qu'ils y prissent garde. Cette Fille n'eut pas plustost dit cela à Amestris que sans tarder plus long temps, elle envoya une

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seconde fois querir ce Portier : pour luy demander ce que Megabise luy disoit, au jour, à l'heure, et à l'endroit qu'elle luy marqua. Cét homme fort surpris de cette nouvelle question, luy qui pensoit avoir admirablement respondu chez Menaste, s'esbranla, et respondit fort mal à propos : de sorte qu'Amestris, sans luy donner loisir de se r'asseurer, et de trouver un nouveau mensonge, le menaça si fort, s'il ne disoit la verité ; et luy promit si bien de luy pardonner s'il l'advouoit qu'apres plusieurs responses qui seroient trop longues a dire, il confessa enfin à Amestris, que Megabise l'avoit envoyé querir par un de ses gens ; luy avoit donné de l'argent pour le gagner ; et que le jour qu'on l'avoit veu parler à luy, il l'avoit instruit comment il faudroit qu'il fist, lors qu'il voudroit entrer seul. Si bien que ce matin là, il n'avoit fait que luy envoyer dire simplement, qu'il fist ce qu'il luy avoit ordonné. Amestris apres cela, voyant jusqu'où Megabise se portoit, commença de craindre effectivement qu'il n'arrivast quelque nouveau malheur : et prit en effet la resolution d'espouser Aglatidas. Cependant Tharpis et Artemon avoient leurs inquietudes aussi bien que les autres : le premier mesme n'avoit pas seulement la consolation de se pouvoir pleindre avec Anatise, de l'avanture qu'il avoit euë chez Amestris, car elle estoit allée à la campagne : Toutefois comme elle n'estoit qu'à cinquante stades d'Ecbatane, il la luy escrivit. Pour Artemon, comme il estoit plus sage, quelque amoureux qu'il fust d'Amestris, voyant de quelle façon elle luy avoit parlé d'Aglatidas, et de quelle sorte elle vivoit avecques luy, il n'osoit plus l'entretenir de son amour. Neantmoins comme l'esperance ne quitte les Amants qu'à

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l'extremité, il voulut auparavant que de faire un grand effort sur luy mesme pour arracher de son coeur l'image d'Amestris, s'esclaircir encore un peu plus precisément de l'estat où estoit Aglatidas avec cette belle Personne. Si bien que comme il estoit assez mon Amy, et'qu'il sçavoit que j'estois fort celuy d'Aglatidas, il me vint trouver le lendemain de cette avanture qui l'inquietoit comme les autres : pour me prier de luy dire seulement en general, si effectivement le coeur d'Amestris estoit assez engagé, pour oster toute esperance à ceux qui avoient de la passion pour elle. Je sçay bien, me dit-il, que vous ne me devez pas reveler un secret que l'on vous aura confié : mais je sçay bien aussi qu'estant vostre Amy comme je le suis, vous ne devez pas me refuser de me conseiller, en une chose d'ou dépend toute l'infortune, ou tout le repos de ma vie. Je vous declare donc que j'aime Amestris, avec beaucoup de passion : mais apres tout, si j'estois asseuré que son ame fust engagée ailleurs, je tascherois de dégager la mienne : c'est pourquoy dites moy de grace ce que je dois faire. Artemon me dit cela avec tant d'ingenuité, que je creus en effet estre obligé de le conseiller sincerement, et de servir trois personnes à la fois : Amestris en la delivrant de cette importunité, Aglatidas en luy ostant un Rival, et Artemon en le guerissant d'une passion qui ne pouvoit jamais estre reconnuë. Neantmoins comme il faut tousjours se défier de la sincerité d'un homme amoureux ; je ne luy dis rien de ce que je sçavois d'Aglatidas et d'Amestris : mais je luy conseillay si fortement d'essayer de se guerir du mal qu'il avoit, qu'il comprit sans doute bien que je sçavois qu'Amestris ne l'en voudroit

   Page 2426 (page 339 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas soulager. Je pretextay pourtant mon conseil par d'autres raisons, je luy dis que Megabise et Aglatidas y songeant, il n'y devoit pas penser : que ces deux hommes là estoient trop aimez de Ciaxare : qu'ils avoient tous deux esté amoureux d'Amestris devant qu'elle eust espousé Otane : qu'il y avoit aparence que si elle se remarioit, un de ces deux là seroit choisi : qu'en tout cas, je luy conseillois d'attendre encore quelque temps à se determiner ; parce que si Amestris ne se declaroit point pour un de ces deux, vray-semblablement elle ne se declareroit pour personne. Artemon me remercia du conseil que je luy donnois, quoy qu'il s'en affligeast extrémement : Cependant Amestris qui avoit envoyé querir Menaste, pour luy aprendre la fourbe que Megabise luy avoit faite, resolut enfin avec elle, de ne differer pas davantage à se declarer ouvertement pour Aglatidas, à qui elle envoya dire ce qu'elle avoit descouvert. Amestris creut toutefois que comme Megabise avoit tousjours eu beaucoup de respect dans sa passion, il ne seroit pas hors de propos que Menaste cherchast quelque occasion de luy parler, afin de tascher d'esviter un malheur. Mais il n'en fut pourtant pas besoin : car dés qu'Aglatidas eut demandé à Ciaxare la permission d'espouser Amestris, ce Prince qui sçavoit bien les pretentions de Megabise ; luy commanda si absolument de ne s'opposer point au bonheur d'Aglatidas, qu'il n'osa en effet troubler sa satisfaction. De sorte que comme la chose fit assez de bruit, Artemon fut bien aise dans son malheur, d'avoir suivy mon conseil : etTharpis sçachant que Megabise mesme n'osoit se pleindre du bonheur de son Rival, à cause du respect qu'il devoit an Roy, fut contraint

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de suivre son exemple, et de cacher aussi sa douleur. Ainsi voila Aglatidas le plus heureux de tous les hommes : car Amestris luy avoit fait voir la fourbe de Megabise si clairement, qu'il ne demeuroit plus aucun soupçon dans son esprit. Tous les Parents d'Amestris approuvoient son choix : ceux d'Aglatidas loüoient le sien : tous ses Rivaux n'osoient plus paroistre : Megabise fuyoit également son Rival et sa Maistresse : Artemon ne se pleignoit qu'à moy seul, et soulageoit sa douleur à me raconter la vertu d'Amestris pendant la vie d'Orane, telle que je vous l'ay dépeinte ; et Tharpis estoit presques tousjours chez Anatise à la campagne, qui estoit dans une affliction qui tenoit bien plus de la rage, que de la tristesse ordinaire. Enfin rien ne s opposant plus au bonheur d'Aglatidas, il n'avoit plus d'autres tourments que ceux que l'impatience, qui ne quitte pas mesme les Amants qui sont assurez d'estre heureux, luy faisoit souffrir. Toute la Cour et toute la Ville estoient en joye de ce Mariage : pour la solemnité duquel, on preparoit mille divertissemens publics, Le jour qu'il se devoit faire fut mesme pris par le Roy, qui vouloit honnorer cette belle Feste de sa presence : toutes nos Dames ne songeoient qu'à trouver les inventions de quelque parure particuliere pour ce jour là : et Amestris et Aglatidas s'entretenant lors avec un peu plus de liberté que auparavant, connurent si parfaitement la veritable estime qu'ils faisoient l'un de l'autre, qu'ils s'en aimerent beaucoup davantage, et par consequent en furent beaucoup plus heureux : estant certain que la veritable mesure des felicitez des Amants, ne consiste pas moins en l'opinion reciproque qu'ils ont de la grandeur de leur merite,

   Page 2428 (page 341 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'en celle de leur passion. Les choses estant donc en ces termes, et n'y ayant plus que trois tours jusques à celuy de leur Mariage : il en arriva une, qui troubla estrangement la joye d'Aglatidas et d'Amestris.

Le retour de Dinocrate
Un jour, Anatise et Tharpis voient arriver Dinocrate, l'écuyer d'Otane. Il leur fait le récit de la mort de son maître, disparu dans un combat de nuit, puis aperçu sans vie dans un torrent. Anatise reconnaît qu'il porte l'épée d'Aglatidas (il l'a achetée à un soldat persan). Elle conçoit aussitôt une fourbe, qu'elle met au point avec Tharpis et Dinocrate.

Mais Seigneur, pour ne vous tenir pas j'esprit en suspens ; comme je le pourrois faire : il faut que je vous face voir d'abord, ce qui causa tant d'inquietudes, à deux Personnes qui n'en avoient plus, et qui croyoient n'en avoir plus jamais. Je vous ay, ce me semble, desja fait connoistre qu'Anatise estoit à cinquante stades d'Ecbatane, et que Tharpis l'y alloit souvent visiter : corne ils estoient donc un jour ensemble à se promener dans une grande route qui aboutit au grand chemin qui conduit à Ecbatane, lors que l'on vient du costé des Montagnes des Aspires : estant, dis-je, fort occupez à chercher par quelle voye ils pourroient troubler la felicité d'Aglatidas et d'Amestris : ils virent venir un homme à cheval, qui au lieu de continuer de suivre le chemin d'Ecbatane, prenoit celuy de la route où ils estoient. Anatise qui n'estoit pas en humeur de reçevoir visite, eust bien voulu esviter celle là : neantmoins s'imaginant que c'estoit peut-estre quelqu'un qui venoit voir une Tante chez qui elle demeuroit, elle destourna sa promenade ; feignant de n'avoir pas pris garde à celuy qui venoit vers elle. Mais une Fille qui la suivoit, l'ayant reconnu pour estre son Frere, Escuyer d'Otane, elle fit un grand cry : et quittant sa Maistresse, elle fut vers luy les bras ouverts pour l'embrasser : car il estoit descendu de cheval au bout de la route, et l'avoit donné à tenir à un homme qui le suivoit. Anatise au cry de cette Fille, qui avoit creû son Frere mort, tourna la teste, et reconnut Dinocrate, qui luy

   Page 2429 (page 342 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit autrefois tant servy à entretenir la jalousie d'Otane, et à faire persecuter Amestris. De sorte qu'en consideration des offices qu'il luy avoit rendus, et qui luy avoient esté si agreables ; elle s'arresta, et souffrit qu'il luy vinst faire la reverence. Elle s'informa alors comment il avoit perdu son Maistre, et pourquoy il avoit tant tardé à revenir : et il luy raconta sans déguisement, de quelle sorte Otane avoit pery, au pied des Montagnes d'Artaxate, où le Roy d'Armenie s'estoit retiré. Comment il avoit en fuite veû son corps dans un torrent, et comment il avoit esté englouty dans un abisme : luy disant encore qu'il n'avoit pu revenir plustost, parce que s'estant arresté à une Ville en chemin, il y estoit tombé malade. Qu'apres cela s'estant donné à un autre Maistre, il s'y estoit attaché quelque temps : mais que ne s'y trouvant pas bien, il estoit enfin revenu, et n'avoit pas voulu passer si prés d'un lieu où il sçavoit qu'elle alloit souvent, sans demander du moins si elle y seroit. Mais, luy dit elle, Dinocrate (car nous avons sçeu depuis toute cette conversation, comme vous le sçaurez tantost) dites moy un peu si Otane lors qu'il mourut, haïssoit encore bien Aglatidas : il le haïssoit de telle sorte, respondit-il, que je crois que cela fut cause de sa mort : car il s'estoit si bien mis dans la fantaisie de chercher Aglatidas dans tous les combats où il se trouveroit, que je crois qu'il ne s'engagea trop avant parmy les Ennemis, que pour tascher de le tuër. Pour moy, adjousta-t'il, comme ce combat fut fait de nuit, je ne puis bien dire comment ce malheur arriva : mais quoy qu'il en soit, je l'ay veû mort de mes propres yeux, et beaucoup d'autres l'ont veû aussi bien que moy : et alors il me nomma.

   Page 2430 (page 343 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pendant qu'il parloit ainsi, et que Tharpis se mesloit aussi à la conversation ; Anatise jettant fortuitement les yeux sur la Garde de l'Espée de Dinocrate, qui estoit beaucoup plus belle et plus riche qu'un homme de cette condition ne la devoit avoir ; n'eut pas plustost fait quelque legere reflexion là dessus, et attaché ses regards à la considerer ; qu'elle la reconnut, pour avoir esté à Aglatidas. Ceux qui n'ont pas bien sçeu la puissance de l'amour, se sont estonnez qu'Anatise ait pû reconnoistre si precisément cette Espée. mais pour moy, je ne l'ay pas trouvé si estrange ; car je suis persuadé, que tout ce qui regarde la personne aimée, ne s'efface jamais de la memoire. Joint aussi que cette Garde d'Espée estoit fort magnifique ; fort particuliere, et par consequent fort remarquable : et de plus, elle l'avoit veuë deux cens fois. Anatise ne l'eut donc pas plustost reconnuë, qu'elle demanda à Dinocrate qui luy avoit donné cette Espée ? et il luy dit que quelques jours apres la mort de son Maistre, comme il estoit à Artaxate, il l'avoit achetée d'un Soldat persan, qui n'en connoissoit pas la valeur, et qui disoit l'avoir tirée du corps d'un Armenien mort, au pied des Montagnes où ils avoient combatu. Apres cela, Anatise connut aisément qu'Aglatidas, comme il arrive quelquesfois, n'avoit sans doute pu retirer son Espée du corps de celuy qu'il avoit tué : et sans rien dire davantage, elle laissa Dinocrate entretenir sa Soeur, et continua de se promener avec Tharpis : mais si resveuse et si attachée à ses propres pensées, qu'il ne pût s'empescher de luy demander ce qui luy occupoit l'esprit encore plus qu'à l'ordinaire. Je resve, luy dit-elle, aux moyens de vous rendre heureux si je le puis : ou du moins à trouver les

   Page 2431 (page 344 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voyes de troubler la felicité de vostre Rival. Elle est trop bien establie, reprit Tharpis, pour le pouvoir esperer : elle ne l'est pourtant pas de telle sorte, respondit Anatise, que si Dinocrate veut m'estre fidelle comme il me l'a esté autrefois, je ne le puisse faire aisément. Tharpis impatient de sçavoit ce qu'elle vouloit dire, l'assura que s'il ne faloit que donner la moitié de son bien pour le suborner, il le seroit fort volontiers ; et enfin il la pressa de telle façon, qu'elle luy dit la fourbe qu'elle imaginoit, que Tharpis aprouva de telle sorte, qu'il pensa se mettre à genoux pour la remercier d'avoir trouvé une invention si merveilleuse. En suite sans differer davantage, Anatise appelle Dinocrate ; le flatte et luy promet de faire bientost sa fortune, Tharpis l'assurant qu'il ne veut pas mesme qu'il commence de faire la chose qu'ils souhaitent de luy, qu'il ne l'ait enrichy par quelque present magnifique. Et enfin apres que Dinocrate, qui n'estoit naturellement que trop disposé à faire des fourbes, leur eut promis de leur obeïr aveuglément : ils luy dirent ce qu'ils desiroient de luy. Apres, dis-je, avoir bien concerté la chose entr'eux : apres l'avoir examinée avecques soing, et avoir instruit Dinocrate de tour ce qu'il auroit à faire et à dire : ils trouverent qu'il ne faloit pas que l'on sçeust qu'il eust veû Anatise : de sorte qu'ils l'envoyerent loger à un Vilage proche de là, apres avoir expressément deffendu à sa Soeur de parler de son retour à personne. Le lendemain le revoyant encore au mesme lieu, Tharpis commença de luy tenir sa parole, en luy faisant un present d'importance : en suite dequoy, ils luy donnerent ses dernieres instructions et le congedierent ; luy ordonnant sur toutes

   Page 2432 (page 345 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choses, qu'il ne vist point Amestris, qu'il n'y eust compagnie chez elle.

L'accusation de Dinocrate
Lors d'une conversation chez Amestris, Dinocrate survient et raconte qu'Aglatidas a tué Otane lors des combats. Il déclare avoir retiré l'épée de son rival du corps de son maître. Aglatidas survient et se voit accuser d'avoir tué Otane. Il reconnaît avoir perdu son épée, qu'il n'a pu extraire du corps d'un soldat mort. Dinocrate apporte alors l'épée pour la plus grande confusion d'Aglatidas, qui se trouve dans l'impossibilité de se justifier.

Une apres-disnée donc, et justement trois jours auparavant qu'Aglatidas se deust marier ; estant allé chez elle pendant qu'il estoit chez le Roy, j'y trouvay Menaste, et trois ou quatre Dames : et mesme deux Parentes d'Otane, qui aymant cherement Amestris, la visitoient fort souvent. Comme nous estions donc en une conversation qui n'avoit rien que d'agreable, et qui panchoit mesme plustost vers l'enjoüement que vers le serieux : Dinocrate qui avoit espié l'occasion, arriva ; et monta droit à la Chambre d'Amestris. D'abord qu'elle le vit entrer, elle changea de couleur : et sa veuë luy renouvella de telle sorte le souvenir de la persecution d'Otane, et celuy des mauvais offices qu'en son particulier il luy avoit rendus, qu'elle en fut un peu troublée. Neantmoins croyant qu'il estoit plus genereux et plus beau de dissimuler son ressentiment contre Dinocrate, et de le considerer seulement comme un homme que son Mary avoit fort aimé, elle se remit un moment apres : et luy parlant assez doucement, d'où. vient, luy dit-elle, Dinocrate, que vous avez esté si long-temps à revenir, apres la perte de vostre Maistre ? Madame, repliqua t'il en soûpirant, je fus si touché de cét accident, que j'en tombay malade d'affliction : et ce n'est que depuis quelques jours, que j'ay recouvré assez de santé pour pouvoir venir vous rendre conte du malheur de mon Maistre. Je vous vy, luy dis-je en l'interrompant, lors que vous en cherchiez le corps, et que vous le découvristes au milieu d'un torrent : il est vray, Seigneur, reprit-il, et vous fustes tesmoin d'une partie de la douleur que j'eus, de ne pouvoir l'en retirer. Estiez-vous au combat

   Page 2433 (page 346 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou il fut tüé ? luy dit Amestris : Ouy Madame, repliqua-t'il, et je le touchois lors qu'Aglatidas, que je reconnus d'abord à la voix, luy passa son Espée au travers du corps, qu'il ne put jamais retirer. vostre Maistre (repris je fort estonné, et guere moins surpris qu'Amestris) a esté tüé par Aglatidas ? songez-vous bien Dinocrate à ce que vous dites ? car comment voudriez-vous l'avoir pû connoistre dans le tumulte d'un combat de nuit, qui se faisoit à la seule clarté des Estoiles ? je vous ay desja dit, Seigneur, respondit Dinocrate sans s'esmouvoir, que je le reconnus d'abord à la voix : car lors qu'il attaqua mon Maistre, qui estoit à la teste d'un gros qui faisoit ferme, il dit quelque chose à ceux qui le suivoient, pour les encourager à bien faire. De sorte que mon Maistre, qui connoissoit encore mieux la voix d'Aglatidas que je ne la connoissois ; ne l'eut pas plustost oüy, que se tournant vers moy, Ha Dinocrate me dit-il, voicy cét Aglatidas que je cherche ; ne m'abandonne pas. Je ne puis pas bien dire, adjousta-t'il, si Aglatidas connut mon Maistre à la voix, comme il en avoit esté connu : mais je sçay bien qu'ils se chargerent rudement : et qu'Aglatidas plus heureux qu'Otane, luy enfonça son Espée jusques aux Gardes à travers le corps : qui tombant du coup qu'il avoit reçeu, fit sans doute que l'Espée d'Aglatidas luy eschapa des mains, et qu'il ne la put retirer. En cét estat voyant tomber mon Maistre, je ne sçeus lequel je devois le plustost faire, ou d'attaquer son meurtrier, ou de tascher de le tirer de dessous les pieds de ceux qui combatoient : mais le tumulte du combat les ayant fait esloigner de quelques pas, je me jettay sur le corps de mon Maistre, pour voir s'il n'auroit plus de vie, j'arrachay

   Page 2434 (page 347 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'Espée qui le traversoit de part en part et tentant bien qu'il ne respiroit plus ; j'advoüe qu'au lieu de demeurer aupres de luy, je songeay à me deffendre. Car ce mesme Aglatidas revenant au mesme endroit avec une autre Espée, et le reconnoissant encor mieux ; je fis tout ce que je pus pour vanger la mort de mon Maistre : mais nostre Party estant le plus foible, nous fusmes vaincus et dispersez, sans que je pusse retourner chercher le corps d'Otane, jusques à ce que l'on fit tresve : Et lors que j'en eus la liberté, je ne le trouvay plus au lieu ou je l'avois laissé : mais je le vy un moment apres au milieu du Torrent, comme Artabane l'a dit, sans que je sçache qui l'y avoit jetté. Pendant le discours de Dinocrate, Amestris souffroit des maux incroyables, qu'elle n'osoit faire voir : les Dames qui estoient là, et qui sçavoient en quel estat estoient les choses, estoient bien fâchées d'entendre ce qu'elles entendoient : et pour moy j'en estois si en colere, que je ne pouvois presques interrompre Dinocrate ; qui faisant semblant de ne sçavoir point qu'Amestris alloit espouser Aglatidas, continua de dire que ce qui luy avoit fait le mieux reconnoistre que c'estoit effectivement luy qui avoit tüé Otane, estoit que l'Espée qu'il avoit retirée du corps de son Maistre, estoit assurément à Aglatidas ; ne pouvant pas s'y tromper, estant aussi remarquable qu'elle estoit, et la luy ayant veuë si souvent. Ce n'est pas, dit-il, contrefaisant l'ingenu, que je veüille dire qu'Aglatidas soit coupable : car enfin poursuivit il, quand on est à la guerre, on ne doit espargner personne du Party ennemy. Mais ou est cette Espée ? repris-je : Seigneur (respondit il presques les larmes aux yeux) comme elle a osté la vie à mon Maistre, je n'oserois pas

   Page 2435 (page 348 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la faire voir en presence de Madame : car je ne sçay pas moy mesme comment je la puis regarder, ny par quelle raison je l'ay gardée. Comme il disoit cela, Aglatidas qui ne sçavoit pas que Dinocrate fust revenu, entra dans la Chambre d'Amestris, avec une joye dans les yeux, telle que la devoit avoir un homme qui croyoit ne devoir plus estre troublé dans son bon-heur. Mais à peine eut-il fait deux pas dans cette Chambre, que voyant une profonde tristesse dans ceux d'Amestris ; aperçevant Dinocrate ; et remarquant beaucoup d'estonnement sur mon visage, et sur celuy de ces Dames qui estoient là presentes, il s'arresta un instant : voulant deviner quel malheur estoit arrivé. Mais prenant la parole, Aglatidas, luy dis-je, venez vous mesme vous justifier : car Dinocrate que vous voyez là, dit que vous tuastes Otane, la nuit que nous combatismes au pied des Montagnes d'Artaxate. Moy ! (repliqua Aglatidas estrangement surpris) et comment cela pourroit-il estre, puis que l'illustre Cyrus me dit qu'il avoit oüy crier, Otane est mort, en un lieu où je n'estois pas ? joint que moy mesme l'entendis nommer Otane, assez loin de l'endroit où je combatois. Seigneur (reprit Dinocrate avec une impudence extréme) je suis bien fasché d'avoir dit sans y penser, et seulement pour dire la verité, une chose que je voy qui vous trouble si fort : toutesfois, comme je l'ay desja dit, on ne recherche personne, pour avoir tüé quelqu'un à la guerre. Mais Seigneur (dit une des Parentes d'Otane, qui croyoit pouvoir justifier Aglatidas par ce qu'elle luy alloit demander) perdistes-vous vostre Espée à ce combat là ? Oüy Madame, respondit-il, et je ne pus jamais la retirer du corps d'un Armenien : de sorte que je

   Page 2436 (page 349 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fus contraint de l'y laisser, et d'en arracher une des mains d'une autre des ennemis dont j'eus le bon-heur de me saisir un moment apres. Ha Aglatidas, dit Amestris, que m'aprenez-vous ! comme il ne sçavoit pas pourquoy Amestris parloit ainsi, ny pourquoy cette autre Dame luy avoit parlé de cette Espée qu'il avoit perduë, ny comment elle avoit sçeu qu'il l'avoit perduë : il se tourna vers moy, et je luy dis que Dinocrate assuroit qu'il avoit son Espée : et qu'il l'avoit retirée du corps de son Maistre. Elle est si connoissable, dit Aglatidas, que l'on ne s'y sçauroit tromper : car je pense qu'il n'y a pas un de mes Amis qui ne la connoisse. Mais ou est elle ? adjousta-t'il. Seigneur, repliqua Dinocrate, s'il vous plaist je vous l'envoyeray querir, et vous la feray voir dans cette Antichambre. Aglatidas l'en ayant pressé : il sortit : pendant quoy regardant Amestris qui n'osoit presques plus le regarder. Madame luy dit-il, je voy bien que si Dinocrate me fait voir mon Espée, et qu'il persiste à dire qu'il l'a tirée du corps de son Maistre, je ne pourray pas vous faire voir bien clairement que je n'ay pas tüé Otane ; puis que j'ay advoüé avec ingenuité, que j'avois laissé mon Espée dans le corps d'un homme qui estoit du mesme Party dont Otane estoit : et qu'ainsi il semble que cela soit fort. Mais apres tout, Madame, je ne laisse pas de croire que tout ce que Dinocrate dit est faux : il vous a tousjours esté contraire en toutes choses : il est Frere d'une Fille qui sert chez Anatise : et tout ce qui part de sa bouche doit estre suspect. Mais enfin Aglatidas, dit Amestris, par vostre propre confession, vous avez laissé vostre Espée dans le corps d'un homme mort ; Dinocrate dit que cét homme estoit Otane : et

   Page 2437 (page 350 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous n'avez autre chose à luy opposer, s'il est vray qu'il vous monstre effectivement vostre Espée, sinon que vous ne croyez pas que celuy que vous avez tüé fust Otane. C'est trop peu Aglatidas, poursuivit-elle, c'est trop peu, contre une déposition si forte et si précité : c'est pourquoy souffrez que je vous conjure du moins, que jusques à ce que la chose toit plus esclaircie, je ne vous voye plus. Ha Madame, s'escria t'il, que me dites-vous ! Comme Amestris alloit respondre, on vint nous advertir que Dinocrate estoit dans l'Anti-chambre, qui aportoit cette Espée : Aglatidas y fut donc, et toutes ces Dames aussi, à la reserve de Menaste, qui demeura auprès d'Amestris. Mais à peine Aglatidas et moy eusmes nous veu cette Espée, que nous la reconnusmes effectivement pour estre à luy. Aglatidas regarda alors fixement Dinocrate : et ne sçachant que dire pour se justifier, il cherchoit à connoistre dans ses yeux s'il estoit innocent ou coupable : mais il se déguisoit si finement, qu'il estoit impossible de s'aperçevoir de sa malice. Il y eut alors des instants, où je vy tant de fureur sur le visage d'Aglatidas, que j'eus quelque crainte qu'il ne tuast Dinocrate : je pense mesme que s'il n'eust pas eu peur de se faire croire encore plus criminel par cette violence, il l'auroit du moins outragé. Mais enfin ne sçachant que dire, et ne pouvant effectivement assurer luy mesme avec sincerité qu'il n'avoit pas tüé Otane : il se preparoit pourtant à rentrer dans la Chambre d'Amestris pour s'aller jetter à ses pieds, sans sçavoir bien precisément ce qu'il luy vouloit dire ; lors que Menaste par l'ordre absolu d'Amestris, vint luy ordonner de ne rentrer pas : et d'avoir ce respect là pour elle de ne la voir point, que son innocence

   Page 2438 (page 351 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne fust mieux connuë. Aglatidas ne pouvoit se resoudre à luy obeïr : mais Menaste luy dit tellement qu'il le faloit, qu'elle le força de le faire. Nous sortismes donc luy et moy, apres avoir encore demandé cent choses à Dinocrate, avec intention de le faire contre-dire en quelqu'une, mais il n'y eut pas moyen : et il redit tousjours ce qu'il avoit dit avec tant d'uniformité, jusques aux moindres circonstances ; que les juges les plus exacts auroient esté satisfaits de ses réponses, et auroient condamné Aglatidas.

Le désespoir des amants
Amestris confie son désespoir à Menaste. Dinocrate vient malignement lui demander si elle souhaite qu'il occulte la vérité. Amestris refuse et se résout à ne plus voir Aglatidas, même si elle le croit de toute évidence innocent : le premier critère à respecter est la réputation dans le monde. Aglatidas, de son côté, se trouve dans l'impossibilité de prouver son innocence. Il souhaite voir une dernière fois Amestris avant de partir à la guerre chercher la mort. Amestris refuse le principe de cette entrevue.

Apres que nous fusmes sortis, ces Dames furent encore quelque temps avec Amestris : en fuite dequoy elles s'en allerent, à la reserve de Menaste, qui demeura seul avec elle, comme j'estois seul avec Aglatidas : Dinocrate estant descendu en bas, pour raconter toute cette histoire aux Domestiques, afin que le bruit s'en espandist plustost. Mais il n'avoit que faire de s'en mettre en peine : car quatre heures apres qu'il eut parlé à Amestris, on ne parloit d'autre chose dans Ecbatane, que de cette estrange advanture. Cependant j'ay sçeu par Menaste, qu'elle ne fut pas plustost seule avec Amestris, que cette belle Personne la regardant avec des yeux où la melancolie faisoit voir le trouble de son ame : En verité, luy dit-elle, il faut advoüer que mon malheur est bien opiniastre : et que j'ay eu grand tort d'esperer de pouvoir joüir de quelque repos, apres de si cruelles et de si longues inquietudes. Du moins en suis-je arrivée aujourd'huy aux termes, que l'esperance n'aura plus de Part en mon coeur, et qu'ainsi elle n'augmentera Plus mes tourments : puis que je ne souffriray Plus de maux que je n'aye preveus, et que je n'attendray plus aucun bien. J'advoüe, luy dit

   Page 2439 (page 352 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Menaste, que cette rencontre est tout à faite estrange : mais, poursuivit-elle, puis qu'Aglatidas assure qu'il ne croit point avoir tüé Otane, et qu'il n'y a que le seul raport de Dinocrate qui toit contre luy, pourquoy voudriez vous vous rendre malheureuse toute vostre vie ? Parce, repliqua-t'elle, que je ne pourrois pas estre contente sans gloire : et que malheur pour malheur, il faut du moins choisir celuy où on ne pourra pas m'accuser d'avoir fait une chose contre la bien seance et contre la vertu. Comme elle disoit cela, Dinocrate rentra dans sa Chambre, qui feignant de venir d'aprendre qu'Aglatidas estoit prest à l'espouser, et croyant par là se mettre à couvert de la haine d'Amestris et de luy, sans destruire le dessein d'Anatise : Madame, luy dit il, je viens vous demander tres humblement pardon de la faute que j'ay faite sans y penser : car comme je suis venu droit icy sans parler à personne dans la Ville, je ne sçavois pas les termes où vous en estiez avec Aglatidas : de sorte que j'ay sans doute dit une verité que je n'eusse pas dite si je l'eusse sçeü. Car enfin les choses passées n'ayant point de retour, et croyant qu'en effet il peut estre qu'Aglatidas a tüé mon Maistre sans l'avoir connu, je me serois bien gardé de dire ce que j'ay dit, non seulement devant tant de monde, mais mesme à vous en particulier Cependant voyez s'il vous plaist, Madame, poursuivit il, si vous voulez que je me dédise : ou bien qu'Aglatidas assure qu'il s'est trompé, et que ce n'est point son Espée que je luy ay fait voir : car si vous le desirez, je ne la monstreray plus à personne, afin qu'elle ne soit pas connuë. Dinocrate dit cela avec une ingenuité si bien contrefaite, qu'encore qu'Amestris eust cent marques de sa

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malice, elle y fut trompée : et elle creut certainement qu'il parloit avec sincerité. Elle n'accepta pourtant pas son offre : au contraire, elle luy dit que quand elle seroit seule en toute la Terre qui sçauroit la chose, elle agiroit comme elle alloit faire. En fuite dequoy le congediant, elle l'assura mesme qu'elle feroit prier Aglatidas de ne se vanger point sur luy de son malheur. Vous pretendez donc de ne le voir plus ? luy dit Menaste, apres que Dinocrate fut party : il n'en faut pas douter, respondit elle, car enfin quelle bien-seance me peut permettre de voir un homme, que l'on assure qui a tué mon Mary ? Mais, luy dit Menaste, il n'en tombe pas d'accord : cela ne suffit pas, repliqua Amestris, puis que quand mesme je sçaurois d'une certitude infaillible, que la chose ne seroit point, je ne laisserois pas de faire ce que je fais ; seulement parce que le monde le croiroit, et que je pourrois estre soupçonnée de l'avoir sçeu. Ce n'est pas que je puisse accuser Aglatidas d'avoir connu Otane en le tuant, s'il est vray qu'il l'ait tué : mais apres tout, puis que l'on peut croire qu'il est mort de sa main, il n'en faut pas davantage pour m'obliger à ne le voir jamais, et pour me rendre la plus malheureuse personne du monde. Pendant qu'Amestris et Menaste parloient de cette sorte, je n'estois pas peu occupé à consoler Aglatidas : qui ne pouvoit assez s'estonner de voir par quelle voye la Fortune traversoit son bon heur. Car disoit il, comment puis-je me justifier, puis qu'il est certain que je ne puis moy-mesme assurer si ce que Dinocrate dit est vray ou faux ? le sçay bien sans doute que je n'ay point connu la voix d'Otane, et que je l'entendis nommer assez loing de moy : mais apres tout, je sçay que l'Espée que l'on me

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montre m'apartient ; que je ne la pus retirer du corps d'un des Ennemis qui tomba mort à mes pieds ; et qu'enfin ce pourroit avoir esté Otane, puis qu'il estoit de ce combat. Mais, luy dis-je, que ne desadvoüyez-vous vostre Espée ? car je croy que l'amour permet quelquesfois certains mensonges innocens qui ne sont mal à personne. Je me serois noircy au lieu de me justifier en la desavoüant, respondit Aglatidas, puis que tous les gens de qualité qui sont en la Cour connoissent cette Espée : et Megabise entre les autres, auroit bien pû dire que je mentois : car il l'a cent fois maniée du temps que nous n'estions pas mal ensemble. De sorte qu'Amestris m'auroit pû soupçonner d'avoir connu Otane en le tuant : joint aussi que je ne pense pas que la generosité permette de mentir pour se rendre heureux. Mais croyez-vous, luy dis-je, que quand Amestris ne vous soupçonnera point de l'avoir connu, vous en soyez gueres moins infortuné ? je croy, dit-il, que veu comme Amestris a pris la chose, et de la maniere dont je connois son esprit, qu'elle poussera mon malheur jusques au bout : et qu'elle me forcera à mourir desesperé. Car enfin, Artabane, je ne sçaurois souffrir cette infortune, comme j'ay souffert toutes les autres : et il paroist si clairement que les Dieux me veulent perdre, que ce sera assurément suivre leur volonté, que de me perdre moy-mesme. Je veux pourtant revoir Amestris, me dit- il, c'est pourquoy je vous conjure d'aller attendre Menaste chez elle, afin de la prier d'obtenir cette grace pour moy : car enfin il ne seroit pas juste que je fusse condamné sans avoir dit mes raisons. Je m'en allay donc effectivement pour luy rendre cét office : Mais Menaste quand elle revint de chez Amestris, me

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dit qu'elle croyoit qu'il ne seroit pas aisé d'obtenir d'elle qu'elle vist Aglatidas : que neantmoins elle y feroit ce qu'elle pourroit. Nous fusmes apres cela assez long temps à admirer cette bizarre rencontre : et à nous en affliger ; pour l'interest des personnes que nous aimions. Cependant Anatise qui vouloit jouir pleinement de sa fourbe, revint à Ecbatane : et y fit courir le bruit qu'Aglatidas avoit bien sçeu qu'il avoit tué Otane : adjoustant mesme qu'Amestris ne l'avoit pas ignoré. Cette derniere chose ne fut pourtant cruë de personne : mais comme Amestris aporta soin à s'informer de ce que l'on disoit par la Ville ; sçachant toutes ces impostures, elle se confirma si puissamment dans la resolution de n'espouser point Aglatidas, et de ne le voir jamais ; que Menaste ne pût mesme obtenir d'elle qu'il allast luy dire ses raisons : de sorte qu'il falut songer à la tromper, et à tascher de le luy faire voir sans qu'elle en eust le dessein. Ce n'est pas qu'elle ne l'aimast tousjours, avec une tendresse extréme : mais c'est que la gloire estoit la plus sorte dans son coeur. Cependant durant qu'Aglatidas et Amestris estoient si malheureux, Anatise et Tharpis se resjouissoient de leurs infortunes : Megabise et Artemon en estoient aussi bien aises ; et afin de porter la finesse aussi loing qu'elle pouvoit aller, Anatise fit dire à Amestris par une voye fort destournée, qu'on la loüoit infiniment de la resolution qu'elle sembloit prendre de n'espouser point Aglatidas, et mesme de ne le voir plus : de sorte que cette belle Personne parla si déterminément à Menaste, qu'elle n'espera plus du tout de la pouvoir jamais vaincre.

Les adieux d'Aglatidas et d'Amestris
Finalement Aglatidas survient à l'improviste chez Menaste, à une occasion où il sait qu'Amestris s'y trouve. La jeune fille veut d'abord fuir. Il entreprend alors de démontrer son innocence. Elle lui répond que ce sont les apparences qui sont déterminantes et déclare vouloir se séparer de lui pour toujours. La situation est sans issue, de sorte qu'Aglatidas veut mourir. Amestris lui demande de vivre, mais de se tenir éloigné d'elle, et tente de se retirer. Elle ne peut toutefois se soustraire à quelques marques d'effusion de son amant. A la suite de cette entrevue, Amestris se réfugie à la campagne. Malgré l'interdiction de chercher à la revoir, Aglatidas vient lui dire un dernier adieu.

Trois ou quatre jours se passerent de cette sorte ; mais enfin Menaste feignant de se trouver assez mal, pour obliger

   Page 2443 (page 356 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Amestris à l'aller voir, son artifice reüssit : et comme Aglatidas et moy sçeusmes qu'elle y estoit, nous y fusmes, renvoyant nos gens apres que nous fusmes entrez. Menaste avoit ordonné que l'on dist chez elle à tout autre qu'à nous qu'on ne la voyoit pas : car pour Amestris, estant Amies comme elles l'estoient, la chose ne tiroit pas à consequence. et personne ne pouvoit s'offencer de n'entrer pas, quoy que l'on vist son chariot à la porte. Lors que nous entrasmes dans la Chambre, Amestris estoit assise sur le Lict de Menaste ; de for te qu'Aglatidas fut à genoux devant elle, auparavant qu'elle eust pu voir qu'il estoit entré. Madame, luy dit-il en l'empeschant de se lever, souffrez que je vienne vous dire mes raisons : de peur que vous ne fussiez accusée d'une injustice effroyable, si vous m'aviez condamné sans m'entendre. Amestris sans respondre à Aglatidas, regarda Menaste, comme l'accusant de l'avoir trompée : et en effet elle seroit sortie, si son Amie prenant la parole, et la retenant par sa robe, ne l'en eust empeschée. Mais Menaste, luy dit-elle, que pensera-t'on de moy, si on sçait que j'aye veu Aglatidas ? Mais, Madame, repris-je, que pourrions-nous dire de vous, si vous ne vouliez pas seulement escouter les pleintes d'un homme que vous voulez rendre malheureux ? S'il se pouvoit justifier, repliqua-t'elle, je l'escouterois avec un plaisir extréme : mais cela n'estant pas, pourquoy voulez-vous que je m'expose à mettre une tache à ma reputation, que rien ne sçauroit effacer ? je ne sçay, Madame, si j'ay raison, interrompit Aglatidas, en croyant comme je fais qu'il suffit en certaines occasions de sçavoir que l'on n'est point coupable, sans se foncier si fort de ce que les autres en pensent.

   Page 2444 (page 357 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Car enfin, Madame, apres avoir surmonté tant d'obstacles ; vaincu tant de malheurs ; et apres que vous m'avez promis de me rendre heureux pour tousjours : quelle justice y a t'il, que le raport d'un homme qui a dit autrefois cent mensonges contre vous soit creu, lors qu'il parle contre moy ? je sçay bien que son discours est appuyé de conjectures assez sortes : Mais apres tout, Madame, je vous asseure avec toute la sincerité possible ; et je vous jure par tous les Dieux que nous adorons, que je ne crois point avoir tué Otane : et que je ne j'ay seulement pas remarqué pendant te combat. Je vous jure mesme encore, que quelque haine que j'eusse pû avoir pour luy, si je l'eusse reconnu parmy les ennemis j'eusse esvité sa rencontre pour l'amour de vous : sçachant assez jusques où va vostre vertu. Ainsi, Madame, quand il seroit vray que j'aurois tué Otane, ce que je ne crois point du tout, je l'aurois tué sans estre coupable ; puis que je ne l'aurois point connu. Cependant sur la simple déposition d'un de vos persecuteurs, qui m'accuse d'avoir tué à la guerre un Tyran qui vous a fait souffrir cent suplices, vous voulez me rendre le plus malheureux homme du monde. Vous voulez mesme avoir cette rigueur pour moy, de n'entendre pas mes pleintes : au nom des Dieux, Madame, ne me condamnez pas si legerement : ou du moins ne me condamnez pas si tost. Plûst aux Dieux que vous invoquez, interrompit Amestris, que je ne vous condamnasse jamais, et que vostre innocence ne fust pas douteuse : mais, Aglatidas, la chose n'est pas en ces termes là. Car enfin, à vous parler sincerement, quand je serois asseurée d'une certitude infaillible, que ce que Dinocrate dit seroit faux : ne pouvant pas empescher le Monde de

   Page 2445 (page 358 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

croire ce qu'il croit, j'agirois tousjours comme j'agis, et je ne vous espouserois jamais. vostre amitié est sans doute un peu foible, reprit Aglatidas, puis qu'elle ne pourroit vaincre une consideration comme celle là : croyez, s'il vous plaist, Madame, que la veritable vertu n'est point fondée sur l'opinion d'autruy : et qu'ainsi quand on a le tesmoignage secret de sa conscience, on se doit mettre en repos ; et ne se rendre pas malheureux soy mesme, pour satisfaire les autres. Mais Madame, adjousta-t'il en souspirant, c'est sans doute que ma perte ne vous est pas sensible : Non Aglatidas, reprit Amestris, ne vous y trompez point : j'ay pour vous une estime, et si je l'ose dire, une affection que je ne sçaurois jamais perdre, parce que je ne vous puis jamais soupçonner d'aucun crime. Je croy tout ce que vous me dites ; et ainsi je ne doute point que si vous avez tué Otane, vous ne l'ayez fait sans le connoistre : mais apres tout, si je vous espousois on croiroit peut-estre que vous n'auriez fait que ce que je vous aurois ordonné de faire : de sorte que cette pensée me blesse si fort l'imagination, qu'il faut absolument que je fasse tout ce que je pourray pour ne laisser pas lieu de douter de mon innocence, à mes plus grands ennemis. C'est pourquoy, Aglatidas, non seulement je ne vous espouseray point, mais je veux encore ne vous voir jamais : et si j'ay quelque pouvoir sur vostre ame, vous trouverez mesme quelque pretexte pour partir d'Ecbatane. Cependant pour vous consoler, je vous asseure, parce que je crois le pouvoir faire sans crime, que je me fais une violence si grande en me separant de vous pour jamais ; que j'auray sans doute moins de peine à mourir, que je n'en ay à vous quitter. De grace, Madame

   Page 2446 (page 359 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

(interrompit Aglatidas, avec une douleur extréme) soyez-moy toute rigoureuse ou toute favorable ; contentez-vous de l'innocence de mon coeur, et me laissez posseder le vostre : ou montrez-moy tant de marques d'indifference, d'inhumanité, ou de mespris, que je puisse mourir d'affliction à vos pieds. Car, Madame, quel plaisir prenez-vous à me dire des choses, qui en prolongeant ma vie augmentent mes suplices ? comment voulez-vous que je puisse avoir recours à la mort, tant que je croiray estre encore aimé de la divine Amestris ? et comment pensez-vous que je puisse souffrir la vie, avec la certitude qu'elle ne sera jamais à moy ? et si j'ose tout dire, avec la crainte qu'elle ne soit un jour à quelque autre. Ne craignez pas ce dernier malheur, interrompit Amestris, et croyez au contraire que le coeur que je vous avois donné, et que je retire malgré-moy d'entre vos mains, ne sera jamais en la puissance de qui que ce soit. Ce que vous me dites est bien obligeant, repliqua Aglatidas, mais Madame, le mal que je souffre est si grand, que je sens bien imparfaitement la joye que des paroles si avantageuses me devroient donner : Car enfin vous voulez que je n'espere jamais rien, ny du temps, ny de vostre affection, ny de ma fidelité. Qui m'eust dit, adjoustoit-il, quand Otane vivoit, que je serois un jour encore plus malheureux que je ne l'estois alors, je ne l'aurois sans doute pas creu : cependant il n'y a nulle comparaison de ce que je souffrois à ce que j'endure ; et Otane dans le Tombeau me persecute bien plus cruellement qu'il n'a fait durant sa vie. Ouy, Madame je vous avouë avec ingenuité, que sans avoir jamais eu la pensée d'avancer sa mort, depuis que je m'esloignay de vous : je pensois

   Page 2447 (page 360 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du moins quelquefois qu'il n'estoit pas impossible qu'il mourust devant moy : Mais la raison pour laquelle vous destruisez aujourd'huy tout mon bon-heur, est une raison qui subsistera tousjours, si les Dieux ne font un miracle pour rendre mon innocence visible à tout le monde ; de sorte que je ne voy point d'autre fin à mes maux que la mort. Ne vous opposez donc pas au seul secours que je puis recevoir, en me faisant entendre quelques paroles flateuses et inutiles : qui ne sont peut-estre que de simples marques de pitié, et qui ne le font pas d'une affection telle que vous me l'aviez promise. Car apres tout, Madame, j'en reviens toujours là : puis que mon coeur est de certitude innocent, et que le crime de ma main est si douteux dans mon esprit ; c'est faire une injustice effroyable, que de rompre les chaisnes qui nous doivent attacher eternellement. Pour moy, Madame, je sçay bien que je porteray tousjours les miennes ; et que je ne trouveray de liberté qu'en mourant. Pendant qu'Aglatidas parloit ainsi à Amestris, j'estois patté de l'autre costé du lict de Menaste, à qui je parlois quelquesfois bas, quoy que nous entendissions pourtant distinctement tout ce que disoient ces deux illustres Personnes ; sur le visage desquelles on voyoit une melancolie si profonde, que je n'ay jamais rien veu de si touchant. Amestris ne pouvoit presques parler, parce qu'il luy sembloit que tout ce qu'elle disoit d'obligeant estoit un crime : son silence estoit neantmoins si éloquent, et tellement significatif, qu'Aglatidas ne pouvoit pas douter qu'il ne fust tendrement aime de sa chere Amestris. Toutesfois faisant : à la fin quelque scrupule de la longueur de cette triste conversation, elle voulut s'en aller : mais

   Page 2448 (page 361 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Aglatidas la retenant, quoy, Madame, luy dit-il, vous voulez mesme ne me dire pas precisément, ce qu'il vous plaist que je fasse ! Je veux que vous viviez, repliqua-t'elle, mais que vous viviez esloigné de moy. Ha, Madame, interrompit-il, ne me commandez point des choses impossibles : ou du moins si difficiles à faire, que la mort mesme est beaucoup plus douce que l'execution de ce rigoureux commandement. Je veux pourtant encore davantage, reprit-elle, car je veux que vous ne me donniez point de vos nouvelles, et que vous n'esperiez jamais des miennes. C'est trop, Madame, c'est trop, interrompit Aglatidas, je ne sçaurois vous obeïr, si vous ne m'aprenez à vous oublier, et à ne vous aimer plus. Au contraire, dit-elle, je suis si fort persuadée de l'innocence de vos sentimens, que je ne fais pas de scrupule de desirer que vous m'aimiez jusques à la mort. Cependant Aglatidas, souffrez que je m'en aille : car quand je songe que toute la Ville croit que vous avez tué Otane, et que je vous voy à mes pieds, j'en rougis de confusion ; et j'apprehende si fort qu'on ne le sçache, que je n'ay jamais rien fait de si obligeant pour vous, que de vous y souffrir si long-temps. Mais, Madame, dit Aglatidas, ne songez vous point qu'en me bannissant, je laisse Megabise, Artemon, et Tharpis aupres de vous ? Il est vray, reprit elle malgré qu'elle en eust, mais puis que je ne vous puis chasser de mon coeur, vous ne leur devez pas porter envie. Quoy, Madame, dit Aglatidas, vous essayez donc de m'en bannir ? je le devrois du moins, dit-elle, et si je ne l'entreprens pas c'est sans doute parce que je connois bien que je l'entreprendrois inutilement. Apres ces favorables paroles, Amestris se leva, comme estant presques

   Page 2449 (page 362 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

honteuse de les avoir prononcées : et Aglatidas voyant qu'en effet elle estoit absolument resoluë de s'en aller, ou qu'il s'en allast, se leva aussi ; et la regardant avec des yeux que son excessive douleur empeschoit d'estre mouillez de larmes : Madame, luy dit il en poussant encore un grand souspir, j'aime mieux vous quitter que si vous me quittiez ; puis qu'il pourra estre que Menaste ne laissera pas de vous parler encore un peu de moy, quand je seray party d'icy. Je vous le promets, dit cette charitable Parente ; Et je vous le deffends, interrompit Amestris, si vous ne voulez redoubler toutes mes inquietudes. Mais, Madame, dit Aglatidas, est il bien vray que ma perte vous touche ? Mais (reprenoit-il un moment apres, sans luy donner loisir de respondre) peut-il estre vray que je vous doive perdre pour tousjours, et que ce soit icy la derniere fois que je vous verray ? Non non, Madame, je ne puis pas m'imaginer cela, poursuivit-il, vous me reverrez sans doute et je vous reverray : car quand mesme je pourrois vouloir vous obeïr, je sens bien que je ne vous obeïrois pas. Je reviendray, Madame, asseurément, et malgré vous, et malgré moy, s'il faut ainsi dire : et quand je ne devrois mesme voir que le haut du Palais que vous habitez, je pense que je reviendrois errer sur ces Montagnes qui font au de là de l'Oronte, pour avoir au moins ce foible plaisir. Aglatidas dit toutes ces choses avec un si grand transport d'amour, qu'Amestris en fut sensiblement touchée : et de telle sorte, que ne pouvant plus retenir ses larmes, elle abaissa à demy son Voile : et luy faisant signe qu'il s'en allast sans luy pouvoir parler, il luy prit la main pour la baiser : mais elle la retira avec assez de precipitation ; luy semblant que

   Page 2450 (page 363 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celle d'Aglatidas estant accusée d'un meurtre, quoy qu'innocent, ne devoit pas toucher la sienne. Mon coeur est si pur, Madame, luy dit-il alors, que je ne pensois pas que ma main pust prophaner la vostre : cependant puis que vous ne le croyez pas ainsi, souffrez du moins que je vous baise la robe. En disant cela il se baissa et la luy prit en effet : mais Amestris y portant la main pour s'en deffendre, Aglatidas ne pût s'empescher la voyant si prés de sa bouche, de la baiser : sans qu'Amestris eust la force de s'en fascher, quoy qu'elle en eust quelque envie, à ce qu'il parut sur son visage. Apres qu'il se fut relevé, vous voulez donc que je parte ? luy dit-il ; je voudrois bien, luy respondit-elle, que vous pûssiez ne partir jamais d'Ecbatane : mais puis que la Fortune en a autrement disposé, je voudrois. . . . . . . . . . . . Amestris s'arresta à ces paroles : et sans pouvoir dire ce qu'elle vouloit, elle luy fit encore signe de la main qu'il sortist, et il sortit en effet : mais si affligé, que jamais on n'a veu de douleur esgale à la sienne. Amestris de son costé, n'estoit gueres moins triste que luy : et j'ay sceu par Menaste qu'à peine fusmes nous sortis, qu'elle fut se rassoir sur son lict, où elle respandit avec abondance toutes les larmes qu'elle avoit retenuës, tant que nous y avions esté. Apres plusieurs discours les plus obligeants du monde pour Aglatidas, Amestris pria Menaste de vouloir faire un petit voyage avec elle à la campagne : ne luy estant pas possible de pouvoir esperer d'avoir la force de cacher la douleur qu'elle avoit de la perte d'Aglatidas : de sorte que sans differer davantage, elles resolurent de partir dés le lendemain : Menaste se chargeant d'ordonner de la part à Aglatidas de n'aller pas en ce lieu-là, qui n'estoit

   Page 2451 (page 364 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'à une journée d'Ecbatane. En effet lors qu'Amestris fut partie, elle luy envoya un Billet, par lequel elle luy commandoit si absolument d'obeir à Amestris ; que si Aglatidas eust eu moins d'amour, et un peu plus de raison, il luy auroit sans doute obeï. Cependant voyant enfin qu'il ne feroit pas changer de resolution à la seule personne qui le pouvoit rendre heureux, et ne pouvant plus souffrir le monde, il resolut de venir du moins mourir pour vostre service : de sorte que sans tarder plus longtemps, il pressa si instamment Ciaxare de le renvoyer aupres de vous, qu'il obtint ce qu'il demandoit. Avant que de partir, il forma plusieurs desseins que j'eus bien de la peine à destruire : car il y avoit des instants où il vouloit mourir et se tuër luy mesme : il y en avoit d'autres, où il vouloit se battre contre Megabise, contre Artemon, et contre Tharpis : disant par ses raisons qu'il ne pouvoit manquer d'en tuër quelqu'un ou d'estre tué par eux : et qu'ainsi lequel que ce fust, il luy seroit plus advantageux, que de s'en aller seulement pour obeïr à Amestris. Mais enfin je m'opposay si fortement à toutes ses funestes resolutions, que je le contraignis à se contenter de partir, sans se porter à toutes ces violences : et j'employay tant de fois vostre Nom, qu'à la fin il prefera la gloire de venir mourir en vous servant à tout autre genre de mort. Mais, Seigneur, ce qu'il y eut de rare en cette occasion, fut qu'encore qu'Aglatidas sortist d'Ecbatane par une porte directement opposée à celle par où il faloit sortir pour aller où estoit Amestris, et qu'il eust en effet intention de luy obeïr, il ne pût toutesfois en venir à bout : et il n'eut pas fait cinquante stades, qu'envoyant tous ses gens l'attendre à

   Page 2452 (page 365 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

deux journées d'Ecbatane, il fut avec un Escuyer seulement, au lieu où estoit Amestris. Cependant son départ donna une joye incroyable à Megabise, à Tharpis, et à Artemon : il en donna aussi à Anatise, mais non pas tant qu'aux autres : car elle avoit pretendu rompre seulement le Mariage d'Amestris, et non pas exiler Aglatidas. Neantmoins ayant eu le plaisir de détruire la felicité d'un homme qui troubloit la sienne, et celle d'une redoutable Rivale elle jouïssoit avec assez de tranquilité du fruit de sa fourbe : et Dinocrate possedoit aussi avec beaucoup de : satisfaction les presents que Tharpis luy avoit faits. Mais, Seigneur, pour en revenir à Aglatidas, il fut donc où estoit Amestris, pour luy dire le dernier adieu : elle en fut si surprise, et : d'abord sa en colere, que Menaste m'a assuré qu'il pensa remonter à cheval, sans luy avoir pû dire quatre paroles : mais qu'enfin il obtint par ses persuasions la liberté d'estre encore une heure aupres d'Amestris : pendant laquelle il ne pût pourtant jamais luy faire changer de resolution. Cette derniere separation fut encore plus tendre que l'autre : et Aglatidas partit si desesperé, et Amestris demeura si affligée, qu'on ne peut s'imaginer rien de plus pitoyable.


Suite de l'histoire d'Aglatidas et d'Amestris : retour et mort d'Otane : mariage d'Amestris et d'Aglatidas
Les larmes d'Amestris sont interrompues par l'irruption d'Otane en personne ! Fou furieux, il hurle qu'elle a raison de craindre son retour, car il est revenu pour se venger et la punir! Caché dans Ecbatane depuis dix jours, il a appris la nouvelle de son mariage avec Aglatidas. On apprend ensuite les détails de ses tribulations (une fois cru mort, il avait abandonné son camp pour rejoindre incognito Ecbatane). Artabane décide d'informer Ciaxare du retour d'Otane, afin que ce déserteur soit enfermé. Otane est aussitôt arrêté. Amestris n'en entreprend pas moins des démarches pour sa remise en liberté. Mais, à sa sortie de prison, le mari jaloux se bat avec un ennemi personnel et succombe à ses blessures. On envoie quérir Aglatidas sur le chemin de l'armée. Mais il doit encore attendre la fin de la période de deuil, avant de pouvoir enfin épouser Amestris.
La réapparition d'Otane
Après le départ d'Aglatidas, Amestris se laisse aller aux larmes. A ce moment survient Otane (Cyrus, sous le coup de la surprise, interrompt le récit d'Artabane). Dans un état de fureur extrême, il lance des accusations d'infidélité contre Amestris. Il renvoie Menaste à Ecbatane et fait enfermer Amestris.

Quand Aglatidas fut party, Amestris qui ne pouvoit parler que de son affliction, se mit à repasser tous les malheurs de sa vie : et les comparant à celuy qui luy venoit d'arriver, elle trouvoit qu'il estoit infiniment plus grand que tous les autres. De sorte que s'abandonnant à la douleur, elle avoit le visage tout couvert de larmes : qui tomboient avec une telle abondance, que non seulement elles couloient de ses veux sur ses jouës, mais encore de ses jouës sur sa gorge.

   Page 2453 (page 366 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Estant donc à demy couchée sur des Carreaux, et Menaste estant assise aupres d'elle, sans oser luy dire qu'elle devoit moderer son affliction, tant elle la voyoit excessive : elles entendirent quelque bruit dans la Court ; en fuite dans l'escalier ; et un moment apres oyant ouvrir la porte de la Chambre avec assez d'impetuosité ; Amestris vit entrer Otane, avec cette mesme fierté qu'il avoit euë autresfois, quand il l'avoit tant persecutée. Otane ! interrompit Cyrus fort estonné, et. Comment seroit-il possible qu'Amestris eust pû voir entrer Otane, puis que vous l'avez veû mort au milieu d'un Torrent, et que vous le vistes en fuite engloutir dans un abisme ? Vous le sçaurez Seigneur, respondit Artabane, en vous donnant un peu de patience : cependant souffrez, s'il vous plaist, que je continuë mon discours, afin de vous tirer plustost d'inquietude. Otane estant donc entré de la maniere que je vous ay dit, poursuivit Artabane, cette veuë fit faire un grand cry à Menaste, qui pensa que c'estoit une aparition : et surprit si fort Amestris, qu'elle ne pouvoit ny parler, ny se lever. Bien est-il vray qu'elles ne furent pas long-temps, sans connoistre avec certitude qu'Otane estoit effectivement Otane, et que ce n'estoit pas son ombre : car regardant Amestris toute en larmes, avec des yeux estincelants de rage et de fureur : et prenant la parole, d'un ton à porter la frayeur dans l'ame de la personne du monde la plus innocente et la plus hardie : Vous avez raison, luy dit-il en la menaçant de la main, de vous troubler de ma veuë, et de mon retour : car je ne viens que pour vous punir de tous vos crimes à la fois. Amestris alors reconnoissant bien Otane, et s'estant un peu remise, se leva : et

   Page 2454 (page 367 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le salüant avec beaucoup de respect, Seigneur, luy dit-elle, vous m'avez autresfois si bien accoustumée à souffrir d'injustes reproches, que je n'en ay pas encore perdu l'habitude. Infame, luy dit-il, appelles tu d'injustes reproches, ceux que je te faits presentement ? d'avoir creû ma mort dés qu'on te l'a dite ; de ne l'avoir pas pleurée ; etde te trouver comme je fais le visage couvert de larmes, pour l'absence de ton Amant. Car sçaches qu'il y a desja six jours que je suis caché dans Ecbatane, en un lieu où j'ay sçeu ton pretendu Mariage, et toutes tes mauvaises actions. J'estois venu icy pour tuër Aglatidas devant tes yeux, me doutant bien qu'il y viendroit : mais estant arrivé trop tard, à ce que j'ay apris en entrant, je ne trouve plus que toy sur qui je me puisse vanger. Seigneur, reprit Amestris, puis que vous dites sçavoir tout ce que j'ay fait, vous sçavez donc bien que dés que Dinocrate m'a eu dit qu'Aglatidas sans y penser vous avoit tué à la guerre, j'ay rompu avecques luy. Ouy devant le monde, repliqua le furieux Otane, mais non pas en particulier : car si cela estoit autrement, tu ne l'aurois pas reveû icy. Je vous assure, dit Menaste, qu'Aglatidas s'en va avec un ordre exprés d'Amestris, de ne la revoir jamais : et je vous assure, respondit Otane, que je viens avecques le dessein d'empescher en effet qu'il ne la revoye pas, et qu'elle ne vous voye non plus que luy. De vous dire, Seigneur, tout ce que dit Otane, ce seroit abuser de vostre patience : mais je vous diray seulement, que tout ce que la jalousie, la rage, et le desespoir peuvent faire dire, il le dit en cette occasion ; et contre Amestris, et contre Aglatidas, et contre Menaste. En suite dequoy. Faisant atteler un Chariot, il la contraignit de s'en

   Page 2455 (page 368 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

retourner à Ecbatane : et fit enfermer Amestris dans une Chambre, avec une Femme seulement pour la servir ; la menaçant de toutes les rigueurs imaginables. Ce qui estonna encore Amestris, fut qu'elle vit par ses fenestres, une heure apres qu'Otane fut arrivé, que Dinocrate estoit là : et que son Maistre l'entretenoit comme autresfois.

Les tribulations d'Otane
Otane, en fait, était seulement tombé au cours du combat. L'obscurité avait fait croire à sa mort. Ayant abandonné son armure, qu'on apercevra par la suite sur le corps d'un soldat mort dans le torrent, il retourne en cachette à Ecbatane. Il reprend contact avec Dinocrate, qui lui fait le récit de la fourbe de l'épée. Amestris, pour sa part, est du moins soulagée d'apprendre qu'Aglatidas était innocent.

Mais Seigneur, comme je ne doute pas que vous n'ayez envie de sçavoir comment Otane estoit ressuscité ; vous, dis-je, qui aviez entendu crier pendant le combat des Montagnes d'Artaxate qu'Otane estoit mort : il faut que je vous die ce que nous en avons apris depuis, tant par ce qu'il en a dit à diverses personnes, qui me l'ont redit apres, que par ce qu'un soldat qui est d'Ecbatane m'en a raporté. Vous sçaurez donc qu'en effet Otane fut à ce combat de nuit que nous fismes : et qu'en combatant proche d'un Armenien, avec qui il avoit fait amitié, il rencontra sous ses pieds un monceau de pierres qui le fit tomber. De sorte que cét Armenien qui le touchoit, croyant que sa chutte estoit causée par quelque coup d'Espée ou de javeline, cria comme je l'ay dit, qu'Otane estoit mort, quoy qu'il ne le fust pas. Bien est il vray qu'il ne pût se relever qu'avec beaucoup de peine ; parce que le combat fut fort opiniastré en cét endroit, et qu'on le fit retomber plusieurs fois. En fuite, comme vous le sçavez, tous les Armeniens furent vaincus : leur estant mesme impossible de pouvoir regagner leurs Montagnes. Vous sçavez de plus, Seigneur ; que Phraarte se retira dans un petit Vallon, où vous fustes le trouver ; de sorte qu'Otane s'y sauva comme les autres. Mais comme il ne craignoit rien tant que de tomber entre les mains de Ciaxare, non seulement

   Page 2456 (page 369 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme traistre à sa Patrie qu'il estoit, mais principalement parce qu'Aglatidas estoit dans son Armée : au lieu de demeurer avec Phraarte, il se resolut de se dérober. Et en effet à la faveur de la nuit, il se mit derriere quelques roches eslevées, qui sont en quelques endroits au bord du Torrent : mais comme les armes qu'il avoit estoient fort belles, et par consequent fort remarquables ; il jugeoit bien qu'il ne luy seroit pas aisé de se cacher ny de traverser le Camp lors qu'il seroit jour sans estre arresté. Apres donc qu'il eut remarqué qu'il n'y avoit plus personne dans ce petit Vallon ou Phraarte s'estoit retiré, et d'où vous le menastes à vostre Tente : il fut chercher parmy les morts dequoy se travestir : et quittant les magnifiques armes qu'il avoit, il prit un simple habillement de Soldat : et il fut en effet si adroit et si heureux, qu'il traversa route nostre Aimée sans estre arresté, parce qu'il paroissoit estre de nostre Party : car l'habit qu'il avoit pris, estoit d'un des Soldats que vous aviez perdus à cette occasion : de sorte que cela facilita sa fuitte ; estant cependant contraint d'aller à pied, jusques à la premiere Ville où il tomba malade. Mais Seigneur, pour achever de vous esclaircir comment Dinocrate et moy avions pû voir les armes d'Otane sur le corps d'un homme mort, que nous prismes effectivement pour le sien au milieu de ce Torrent : il faut sçavoir qu'apres qu'Otane les eût quittées, un Soldat Cilicien allant chercher à deshabiller quelque mort, les trouva à la clarté de la Lune qui s'estoit levée : et tout ravy d'une si heureuse rencontre, il quitta les siennes, et mit celles là. Un moment apres, deux autres soldats qui estoient d'Ecbatane arriverent ; qui voyant la

   Page 2457 (page 370 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

magnificence des Armes que ce Soldat avoit prises, les voulurent partager avecques luy. Mais il s'y opposa autant qu'il pût ; disant, à ce que l'on en peut conjecturer, qu'elles luy apartenoient, puis qu'il les avoit trouvées. Neantmoins comme ils n'entendoient pas son langage, et que luy aussi n'entendoit pas le leur, ils se querellerent et se battirent. De sorte que cette dispute se faisant aupres du Torrent, ce pauvre malheureux estant blessé, recula si mal à propos et pour luy et pour ses ennemis, qui n'avoient envie de vaincre qu'afin d'avoir les belles Armes qu'il portoit ; qu'il tomba dans ce Torrent, qui acheva de luy faire perdre la vie, en le roulant parmy ces rochers ; jusques à l'endroit où Dinocrate et moy le vismes le lendemain. Or Seigneur, comme la Fortune n'a jamais fait que des choses fort bizarres, en toutes les avantures d'Aglatidas ; un de ces deux Soldats qui se battirent contre celuy qui avoit les Armes d'Otane, se trouvant le lendemain au bord de ce Torrent, comme Dinocrate disoit que c'estoit le corps de son Maistre qu'il voyoit mort au milieu de cette eau tumultueuse, il n'osa dire ce qu'il en sçavoit : mais ce Soldat s'estant ennuyé de la guerre, et estant revenu à Ecbatane s'est mis à mon service. De sorte qu'apres que le retour d'Otane fut divulgué, m'entendant dire quelquesfois (car il me sert à la Chambre) que je ne comprenois point comment les Armes d'Otane avoient esté à cét homme que nous avions veû mort : il me confessa la verité, telle que je viens de vous la dire. Mais Seigneur, pour retourner à Otane, que je vous ay dit qui demeura malade à une Ville où il fut à pied : vous sçaurez qu'il le fut avec tant de violence, et si long temps, qu'il

   Page 2458 (page 371 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pensa vingt fois mourir. Toutesfois les Dieux n'estant pas encore las d'esprouver la constance d'Amestris, le guerirent : en fuite de quoy achetant un cheval (car il s'estoit trouvé deux Bagues de grand prix qu'il avoit fait vendre, pour avoir toutes les choses dont il avoit eu besoin) il partit dés qu'il le pût : ne sçachant pas que la nouvelle de sa mort avoit esté portée à Ecbatane avec tant de circonstances vray-semblables. Et croyant qu'il trouveroit encore Amestris au mesme Chasteau où il l'avoit laissée, il y fut ; n'osant pas encore aller à Ecbatane, si ce n'estoit déguisé, à eau se qu'il avoit porté les Armes contre Ciaxare. Mais il fut bien estonné d'y aprendre qu'on le croyoit mort ; et qu'Aglatidas estoit non seulement à Ecbatane, mais qu'il alloit espouser Amestris. Pour vous faire concevoir quels furent les sentimens d'Otane en cette occasion, je n'ay qu'à vous dire que tout criminel d'estat qu'il estoit, il prit la resolution d'aller déguisé à Ecbatane ; non seulement pour mettre par ce déguisement sa personne en seureté, mais pour pouvoir estre caché en quelque lieu où il pust sçavoir precisément ce que faisoient Amestris et Aglatidas, afin de pouvoir troubler leur felicité quand il le voudroit. Il y fut donc en habit de Marchand : et n'y arrivant mesme que de nuit, il fut loger chez un homme qui avoit autrefois esté son gouverneur ; luy deffendant expressément de descouvrir à personne qu'il n'estoit pas mort : il s'informa plus particulierement de l'estat des choses : et il aprit que sans qu'il s'en meslast, le bonheur d'Aglatidas estoit bien troublé par le retour de Dinocrate : car Otane arriva justement deux jours apres que cét Escuyer fut revenu. Cette nouvelle le surprit fort agreablement ;

   Page 2459 (page 372 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne pouvant toutefois comprendre pourquoy Dinocrate disoit tant de mensonges. Cependant voyant les choses en cette conjoncture, il se resolut d'attendre à se monstrer qu'il sçeust bien precisément ce que seroit Amestris : mais comme il avoit tousjours fort aimé Dinocrate, il donna ordre qu'on le fist venir dans cette maison où il estoit caché. Il voulut pourtant que ce fust sans luy dire qu'il y estoit : ainsi Dinocrate sans rien soupçonner de ce qu'on luy pouvoit vouloir : entra dans la chambre où estoit Otane, qui le reçeut avec mille carresses. Car encore qu'il ne comprist pas pourquoy il avoit menty : neantmoins puis que son mensonge avoit troublé la felicité d'Aglatidas et d'Amestris, en empeschant leur Mariage ; il luy en estoit fort obligé. Cependant Dinocrate estant revenu de son estonnement, et connoissant bien qu'il parloit effectivement à son Maistre : comme il avoit l'esprit prompt et artificieux, Seigneur, luy dit il, je loue les Dieux de m'avoir si bien inspiré : car sans moy, vous eussiez trouvé Amestris entre les bras d'Aglatidas. Alors Otane luy demandant pourquoy il avoit desguisé la verité comme il avoit fait ? Seigneur, repliqua-t'il hardiment, ayant apris en entrant dans Ecbatane, qu'Amestris devoit espouser dans trois jours un homme que je sçavois que vous aviez tant haï : j'eus une si grande horreur, de voir qu'elle estoit si peu sensible à sa propre gloire que d'espouser Aglatidas, dont vous aviez eu tant de sujets de jalousie : que me trouvant entre les mains une Espée que je sçavois bien qui avoit esté à luy : je m'advisay de dire à Amestris qu'Aglatidas vous avoit tué : sçachant bien qu'à moins que de n'avoir plus aucun sentiment

   Page 2460 (page 373 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'honneur, elle ne pourroit plus l'espouser apres cela : ou que si elle l'espousoit, j'aurois la satisfaction de voir toutes ces jalousies, que l'on vous a reprochées avec tant d'injustice, estre pleinement justifiées je vous laisse à penser combien Otane caressa Dinocrate : et s'il ne luy promit pas de le recompenser d'une chose, dont il avoit desja esté si bien payé par Tharpis. Cependant il sceut encore par luy, qu'Amestris avoit veu Aglatidas chez Menaste : si bien qu'auparavant que de se monstrer à aucun des siens, Otane voulut encore observer durant quelques jours, si effectivement Amestris avoit rompu avec Aglatidas, ou si ce n'estoit qu'une feinte ; deffendant expressément à Dinocrate de dire à qui que ce soit qu'il fust vivant. Et en effet il luy obeït, et n'en parla pas mesme à Anatise ny à Tharpis ; ne voulant pas donner une si mauvaise nouvelle à ce dernier, qui l'avoit si bien recompensé d'un service qui luy devenoit inutile par le retour d'Otane. Mais enfin Dinocrate ayant esté apprendre à son Maistre qu'Amestris et Menaste s'en alloient aux champs, et qu'Aglatidas devoit aussi partir ; Otane creut que c'estoit une chose concertée, et qu'ils se marieroient peut-estre en secret : de sorte que se preparant aussi-tost à partir aussi bien qu'Aglatidas, il fut l'attendre à un Bois par où il croyoit qu'il devoit passer ; avec intention toutefois de ne l'attaquer pas en chemin, de le suivre de loing ; et de ne se monstrer que lors qu'il seroit arrivé aupres d'Amestris. Mais comme Aglatidas estoit sorty par une autre porte, et qu'il n'avoit pris le chemin du lieu où estoit Amestris, qu'estant desja assez nuancé dans un autre, Otane attendit inutilement : et mesme si long temps, qu'à la fin s'impatientant,

   Page 2461 (page 374 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et craignant avecques raison, qu'Aglatidas n'eust esté par un autre costé, il s'en alla droit où il croyoit infailliblement le trouver : mais comme il avoit beaucoup attendu, il n'y arriva qu'une heure apres qu'il en fut sorty. En entrant dans la basse Court, il s'informa de quelques gens qui ne le connurent pas, qui estoit avec Amestris ? et ils luy respondirent qu'il y avoit plus personne ; et qu'il y avoit une heure qu'Aglatidas estoit party. Si bien qu'entrant avec fureur, comme je l'ay desja dit, il fit enfermer Amestris ; il renvoya Menaste ; et de lus donna ordre à Dinocrate de luy trouver des Soldats, afin de se pouvoir deffendre si le Roy le vouloit faire arrester. Je ne me suis point amusé à vous dépeindre l'excessive douleur d'Amestris et de Menaste à leur separation ; mais je vous diray que quelque haine qu'eust Amestris pour Otane, et quelque persecution qu'elle en deust attendre ; elle nous a dit depuis, qu'elle eut quelque secrette consolation, de voir avec certitude qu'Aglatidas luy avoit dit la verité ; et qu'ainsi elle pouvoit sans scrupule luy conserver quelque place en son amitié.

L'arrestation d'Otane
Pour sauver Amestris, Artabane dénonce Otane, traître à sa patrie, à Ciaxare. Des soldats viennent l'arrêter. On délivre Amestris et on la ramène à Ecbatane.

Cependant Menaste ne fut pas plustost arrivée à Ecbatane, qu'elle m'envoya querir, pour me dire qu'Otane estoit vivant, qu'Otane estoit revenu ; et qu'Amestris estoit prisonniere, et peut-estre en danger de sa vie. D'abord je ne voulois point la croire : mais à la fin je vis une si veritable douleur sur son visage, que je connus bien qu'il ne faloit pas douter de la verité de ses paroles. Je m'affligeay alors avec elle : et je desiray du moins, pour l'interest d'Amestris, qu'Aglatidas ne fust pas si bien justifié. Nous nous estonnasmes de l'artifice de Dinocrate, dont nous soupçonnâmes pourtant la cause : nous

   Page 2462 (page 375 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cherchasmes enfin à imaginer par quelle voye on pourroit delivrer Amestris, de la persecution qu'elle souffroit. Apres y avoir bien pensé, je m'avisay que comme Otane estoit criminel d'estat, il faloit advertir Ciaxare qu'il estoit vivant, et du lieu où il estoit ; afin qu'en le faisant mettre en prison, on rompist celle d'Amestris. Je n'eus pas plustost dit ce que je pensois, que Menaste l'approuvant, me dit qu'il faloit donc se haster d'executer la chose ; parce qu'elle craignoit qu'Otane ne tuast ou n'empoisonnast Amestris. Si bien que la quittant à l'heure mesme, je fus trouver le Roy, et connoissant sa bonté pour Aglatidas, je ne fis pas de difficulté de luy dire, apres luy avoir apris qu'Otane vivoit, et qu'il n'estoit qu'à une journée de luy ; qu'en punissant un criminel de leze Majesté, il sauveroit peut-estre la vie à la personne du monde qu'Aglatidas aimoit le plus, et qui meritoit aussi le plus d'estre estimée et protegée. Ciaxare n'eut pas plustost entendu l'advis que je luy donnois, et la priere que je luy faisois, qu'il commanda au Lieutenant de ses Gardes, d'aller avec la force à la main s'assurer de la personne d'Otane, et delivrer Amestris, en la faisant conduire à la Ville. Cependant Menaste ayant publié le retour d'Otane, et la nouvelle persecution d'Amestris, tout le monde en fut si estonné, qu'on ne la pouvoit presques croire. Anatise en eut de la joye ; Tharpis en fut desesperé ; Megabise parmy le desplaisir qu'il en eut comme les autres, eut pourtant quelque consolation, de voir que tous ses Rivaux ne pouvoient plus rien pretendre à la personne qu'il aimoit non plus que luy : et pour Artemon, tout irrité qu'il devoit estre d'avoir esté si mal receu d'Amestris ; il ne sçeut pas plustost le mauvais traitement qu'Otane luy faisoit, qu'il partit

   Page 2463 (page 376 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour aller voir son persecuteur ; s'imaginant qu'il pourroit en quelque façon l'adoucir. Mais il se trompa bien : car comme Otane avoit sceu non seulement qu'Aglatidas avoit pensé espouser la Femme, mais encore que Megabise, Tharpis, et Artemon, en avoient esté amoureux ; il le reçeut si mal, que s'il n'eust esté accoustumé à souffrir beaucoup de choses fascheuses de luy, ils se seroient querellez. Bien est il vray qu'ils n'en eussent pas eu le loisir : car à peine Artemon fut il arrivé, que le Lieutenant des Gardes de Ciaxare arriva aussi avec cent de ses Compagnons : de sorte qu'Otane ne se trouva pas peu embarrassé, sçachant quel estoit son crime, et voyant qu'il estoit trop foible pour pouvoir resister à un si grand nombre d'ennemis. Dinocrate, qui estoit allé luy chercher des Soldats, n'estoit pas encore revenu. si bien que n'ayant que tres peu de gens en ce lieu là, et des gens encore qui ne luy estoient pas fort affectionnez, il ne sçavoit quelle resolution prendre. Il eust bien voulu s'enfuir, et peut estre mesme poignarder Amestris : mais aprenant que ce Lieutenant des Gardes s'estoit saisi de toutes les advenuës, il parut estre si furieux et si enragé, qu'Artemon creut, à ce qu'il m'a dit depuis, qu'il se tuëroit de sa propre main. Cependant celuy qui, demandoit à entrer, voyant qu'on ne luy respondoit pas precisément, fit enfoncer la porte et entra, suivy d'une partie des siens : Otane entendant ce bruit, fut droit à ce Lieutenant l'Espée à la main : et Artemon tirant aussi la sienne, et voyant qu'Otane n'estoit pas en estat de se deffendre ; se mit entre luy et ce Lieutenant des Gardes : luy disant qu'il pardonnast à un furieux. Mais Otane pour prouver qu'il ne mentoit pas, et qu'il l'estoit en effet ; voyant qu'il ne pouvoit

   Page 2464 (page 377 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

joindre celuy qui le vouloit prendre, voulut frapper Artemon par derriere : et il l'eust frappé effectivement, si trois de ceux qui venoient pour s'asseurer de sa personne, ne se fussent jettez sur luy, et ne luy eussent saisi son Espée en le saisissant luy mesme. Otane se voyant desarmé et pris, fit des imprecations si horribles ; qu'on ne peut rien s'imaginer de semblable : cependant on le fit entrer dans une Chambre, jusques à ce que l'on eust donné ordre à faire partir Amestris. Artemon qui se trouva estre Amy de ce Lieutenant des Gardes, fut avecques luy à son Apartement, où elle estoit enfermée : et : le devançant de quelques pas, Madame, luy dit-il, puis que vous m'avez permis de vous donner quelques marques d'amitié, souffrez que j'ayde aujourd'huy à vous delivrer. Amestris estoit si surprise du grand bruit qu'elle avoit entendu, et de ce qu'Artemon luy disoit, qu'elle ne sçavoit que luy repondre : mais le Lieutenant des Gardes s'estant approché, et luy ayant dit qu'il avoit ordre du Roy de la conduire à Ecbatane : elle s'informa alors d'où venoit sa liberté ? Et quand elle sçeut que c'estoit par la prison de son Mary, cette admirable personne receut cette nouvelle sans aucun tesmoignage de joye. Cependant elle fut mise dans un Chariot avec ses Femmes, et escortée par Artemon, accompagné de douze cavaliers : et pour Otane, il fut mené à cheval, et conduit dans une Tour, où l'on met les criminels d'estat à Ecbatane. Jamais rien n'a tant fait de bruit, que le retour d'Amestris, et la prison de son Mary : je depeschay un de mes gens pour aller apres Aglatidas, sur la route de l'armée : et je fus en diligence chez Menaste, afin de la conduire chez Amestris. Nous resolusmes en y allant, de ne luy dire pas que

   Page 2465 (page 378 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nous l'avions delivrée ; car connoissant sa scrupuleuse vertu, nous craignismes qu'elle ne nous en querellast, au lieu de nous en remercier. Cependant Anatise qui faisoit tousjours du poison de toutes choses contre Amestris, sema dans le monde un bruit assez fascheux : car elle fit dire qu'Amestris avoit fait mettre son Mary prisonnier, qu'Aglatidas estoit caché en quelque lieu qu'elle sçavoit bien, d'où il avoit fait agir le Roy ; et plusieurs autres semblables choses.

Mort d'Otane et de Dinocrate
Amestris tente des démarches pour faire libérer son mari. Ciaxare est réticent à faire sortir Otane de prison, à moins qu'il s'engage à ne plus persécuter Amestris. Otane, après de longues hésitations, finit par accepter ces conditions. Mais, à peine sorti de prison, il est tué dans un combat avec un ennemi. Dinocrate à son tour est tué par un écuyer d'Aglatidas.

Cette imposture ne tarda pourtant pas long-temps à estre destruite, quoy qu'Amestris ne la sçeust pas, car voulant porter la generosité au de là mesme de ce qu'elle devoit aller, elle nous dit à Menaste et à moy dés qu'elle nous vit entrer dans sa Chambre, qu'elle vouloit solliciter pour la liberté de son Mary. Quand elle nous dit cela, nous fismes un grand cry, causé par l'excés de nostre estonnement, et nous voulusmes l'en empescher : mais ce fut en vain que nous la conseillasmes là dessus : car croyant que cette action seroit belle et glorieuse, rien ne l'en pût destourner. Elle assembla donc quelques Parents de son Mary, qui par interest de famille plus que par amitié, souhaitoient qu'il sortist de prison : et se mettant à leur teste, conduite par le principal d'entr'eux, elle fut se jetter aux pieds de Ciaxare, et luy demander grace pour Otane. Cette generosité parut en effet si grande, que le Roy en fut charmé : il luy dit pourtant d'abord, que pour reconnoistre sa vertu, il faloit la refuser : estant certain qu'Otane s'estoit rendu indigne d'estre son Mary, par les mauvais traitemens qu'il luy avoit faits. Elle parla en suite avec tant d'esprit et si pressamment, que Ciaxare luy dit qu'il luy promettoit la vie d'Otane : mais que pour sa liberté, il ne la luy accorderoit

   Page 2466 (page 379 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais, qu'il n'eust promis solemnellement de ne faire plus sortir d'Ecbatane, et de ne la maltraiter plus. Amestris remercia le Roy des soings qu'il avoit d'elle, et voulut toutefois encore l'obliger ; à delivrer Otane sans conditions, mais il ne le voulut pas. Cependant comme Otane estoit fort haï, si Amestris sollicitoit pour luy, beaucoup sollicitoient contre : et entre les autres, un ancien ennemy de sa Maison le faisoit si ouvertement devant tout le monde, qu'Otane mesme en fut adverty. Mais le Roy à quelques jours de là, fit venir Otane en sa presence : et après luy avoir reproché sa perfidie envers luy, et son injustice envers Amestris ; il luy aprit que malgré toutes ses cruautez pour elle, cette vertueuse personne n'avoit pas laissé de venir luy demander sa vie et sa liberté. Il luy dit en suite, qu'il avoit accordé la premiere à ses persuasions, et qu'il luy avoit refusé l'autre : si ce n'estoit qu'il promist solemnellement, de ne mener plus Amestris aux champs, et de ne la maltraiter jamais. Otane entendant parler Ciaxare de cette sorte ; au lieu de le remercier, et d'accepter promptement ce qu'il luy offroit ; eut l'insolence de luy demander, si toutes ces precautions estoient du consentement d'Amestris ? Le Roy surpris de ce prodigieux effet de jalousie, luy respondit avec une bonté extréme, qu'au contraire, Amestris s'y estoit opposée : mais quoy que ce Prince pust dire, Otane ne pût toutesfois se resoudre precisément, et il demanda trois jours pour cela : pendant lesquels il souffrit sans doute tout ce que l'on peut souffrir. Car il jugeoit bien qu'à moins que de vouloir se perdre, il faudroit qu'il tinst sa parole à Ciaxare : et il sentoit si bien en luy mesme qu'il ne le pourroit jamais,

   Page 2467 (page 380 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il ne sçavoit quelle resolution prendre. Neantmoins comme les maux presens sont tousjours ceux où l'on cherche les plus prompts remedes : Otane souffrant un tourment insuportable, de ne sçavoir pas ce que faisoit Amestris ; fit enfin dire au Roy qu'il promettroit tout ce qu'il voudroit, pourveu qu'il sortist de prison. On luy fit donc faire cette promesse, avec toutes les ceremonies qui la pouvoient rendre inviolable : et apres cela on le delivra, malgré les solicitations secrettes des Amants et des Amis d'Amestris : et malgré celles de l'ennemy declaré d'Otane, qui s'y opposa autant qu'il put. Mais admirez, Seigneur, la conduite des Dieux en cette rencontre : à peine Otane fut-il hors de prison, et à peine eut-il esté remercier Ciaxare ; que rencontrant cét ennemy qu'il sçavoit avoir solicité contre luy, il l'aborda, et luy parla si fierement ; que l'autre mettant l'Espée à la main, obligea Otane à l'y mettre aussi : qui tout vaillant qu'il estoit, fut contraint de succomber sous les coups de celuy qui l'avoit attaqué ; et qui estant desesperé d'avoir encore irrité la haine d'Otane inutilement, se resolut de s'en deffaire s'il pouvoit. De sorte que ne deffendant pas à un Escuyer qu'il avoit de l'attaquer aussi bien que luy ; Otane en ayant deux sur les bras (car ses gens estoient encore dans la basse Cour du Palais du Roy) il fut percé de plusieurs coups, et laissé mort sur la place, auparavant qu'on y peust estre pour les separer. Bien est-il vray que son ennemy ne fut pas en gueres meilleur estat que luy : car il mourut en prison trois jours apres des blessures qu'il avoit receuës : Amestris tousjours genereuse, l'ayant fait chercher et fait prendre, pour vanger la mort

   Page 2468 (page 381 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de son Mary, tout son persecuteur qu'il avoit esté. Comme Otane avoit esté creu mort sans l'estre, il y eut une curiosité si grande, de sçavoir s'il l'estoit effectivement, que tout le peuple le voulut voir : et à parler avec sincerité, tous les honnestes gens s'en resjouïrent. Il en faut toutesfois excepter Anatise, Tharpis, Megabise, et Artemon : car encore que ce soit une chose assez naturelle à un Amant, de ne s'affliger pas de la mort de celuy qui possede sa Maistresse : neantmoins comme ces trois Rivaux sçavoient de certitude, qu'Aglatidas seroit infailliblement choisi à leur préjudice, puis qu'il ne pouvoit plus y avoir d'obstacle à son bon-heur ; ils eussent encore mieux aimé qu'Amestris fust demeurée femme d'Otane, que de la devenir d'Aglatidas. Cependant Amestris agit en cette occasion, avec sa modestie et sa sagesse ordinaire : mais afin que Dinocrate fust puny de toutes ses fourbes à la fois,, il arriva qu'estant venu de nuit à Ecbatane, pour prendre tout ce qu'il y avoit, avec intention de changer de demeure (car il avoit sçeu la prison de son Maistre, lors qu'il estoit revenu avec les Soldats qu'il estoit allé lever secrettement) il rencontra le soir mesme dont Otane avoit esté tué le matin, un Escuyer d'Aglatidas, qu'il avoit laissé pour quelque affaire ; qui l'avant reconnu à la clarté d'un flambeau qui passa fortuitement, fut à luy et l'attaqua : mais avec tant de vigueur, que Dinocrate fuyant sans sçavoir ce qu'il faisoit, vint se sauver à mon Logis, où il tomba blessé de trois coups justement comme je ne faisois que d'y r'entrer : mais encore que je le reconnusse bien, je ne laissay pas de souffrir que ma maison luy

   Page 2469 (page 382 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

servist d'Azile, et que mes gens eussent soin de luy. De sorte que j'arrestay moy mesme l'Escuyer d'Aglatidas qui le poursuivoit, et qui par le respect qu'il me voulut rendre, se retira sans s'obstiner davantage à vouloir achever de tüer Dinocrate. On ne put toutefois luy sauver la vie, et il mourut six jours apres : ce ne fut pas neantmoins sans m'avoir esclaircy de beaucoup de choses que j'eus la curiosité de sçavoir de sa bouche, et que je n'eusse pu vous raconter comme j'ay fait, s'il ne me les eust aprises : car sans luy nous n'eussions jamais sçeu la fourbe d'Anatise et de Tharpis. Cependant j'estois au desespoir de n'avoir point de nouvelles d'Aglatidas, dont je n'osois parler à Amestris, et dont je parlois tous les jours avec Menaste : Mais enfin je sçeus par le retour de celuy que je luy avois envoyé, et qui ne l'avoit pû trouver d'abord, parce qu'Aglatidas dans sa douleur n'avoit pas suivy le droit chemin : je sçeus, dis-je, qu'il estoit tombé malade d'affliction, à trois journées d'Ecbatane ; de sorte que sans differer davantage, je partis et fus le trouver.

Mariage d'Aglatidas et d'Amestris
Aglatidas, tombé malade à la suite des derniers événements, guérit rapidement quand il apprend la disparition de l'obstacle que constituait Otane. Le mariage des deux amants est célébré en grande pompe. Le lien conjugal augmente encore leur amour.

Or Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray que la nouvelle de la mort d'Otane, fut un si grand remede pour guerir Aglatidas, qu'en huit jours il fut en en estat de pouvoir monter à cheval. Il voulut pourtant auparavant que de rentrer dans Ecbatane, m'envoyer vers le Roy, pour luy demander la permission d'y revenir : mais avec autant d'instance, qu'il avoit demandé celle de s'en esloigner : m'ordonnant de dire à Ciaxare la veritable cause de son départ et de son retour, afin de l'obliger à l'excuser. Je fus donc trouver le Roy, qui voulut tout ce qui pouvoit estre advantageux

   Page 2470 (page 383 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à Aglatidas ; et qui m'assura qu'il feroit en sorte qu'Amestris ne s'arresteroit pas si exactement au deüil d'Otane, qu'elle avoit desja porté. Il ne fut toutesfois pas possible de gagner cela sur elle : et les prieres de Ciaxare, non plus que celles de Menaste, d'Aglatidas, et de moy, n'y servirent de rien : et il falut laisser passer son deüil, selon la coustume d'Ecbatane. Cependant le Roy voulant empescher quelque nouveau malheur, commanda si absolument aux Rivaux d'Aglatidas de ne songer jamais à Amestris, qu'ils furent contraints d'obeïr. Je ne vous dis point, Seigneur, apres cela, quelle fut la joye d'Aglatidas et d'Amestris en cette occasion ; la douleur des trois Amants mal-traitez ; et la fureur d'Anatise ; car je n'aurois pas allez de jour pour vous bien dépeindre toutes ces choses. Mais je vous diray que lors qu'Amestris eut quitté le deüil ; que le jour des Nopces fut pris ; et que toute la Ville fut en Feste ; tous ces Amants infortunez s'absenterent aussi bien qu'Anatise : et nous laisserent la liberté toute entiere de gouster la joye toute pure de nos bien-heureux Amants : qui sans se souvenir plus des malheurs passez, bannirent absolument de leur coeur l'inquietude ; la crainte ; et mesme l'esperance : qui apres tout, ne donne que des plaisirs imparfaits ; pour recevoir à sa place, toute la felicité que l'amour raisonnable peut donner. Enfin, Aglatidas espousa Amestris dans le plus fameux de nos Temples, en presence du Roy ; de toute la Cour ; et de toute la Ville. Apres cela, Seigneur, je n'ay plus rien à vous dire, si ce n'est qu'encore qu'Aglatidas aime beaucoup plus Amestris, qu'il ne faisoit auparavant qu'elle fust à luy : neantmoins l'amour de la gloire, et plus

   Page 2471 (page 384 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore l'honneur de vous servir, a eu tant de force sur son coeur, qu'il a accepté sans murmurer, l'employ que Ciaxare luy a donne, de vous amener dix mille hommes. Ce n'est pas, Seigneur, qu'il ait pû quitter Amestris sans douleur ; puis que je vous assure que lors que nous fusmes conduire cette belle Personne à une journée d'Ecbatane (car elle a voulu aller passer tout le temps que doit durer l'absence d'Aglatidas, à la province des Arisantins) je les vy tous deux aussi affligez, que s'ils n'eussent point esté heureux. Ainsi, Seigneur, je puis vous assurer, que vous reverrez Aglatidas Amant et Mary tout ensemble : et par consequent à son ordinaire, encore un peu inquiet et resveur.


Remerciements à Artabane pour son récit
Cyrus reprend ses tâches militaires.
Remerciements à Artabane pour son récit
Cyrus remercie Artabane de son récit et reprend ses tâches militaires sans qu'on puisse remarquer qu'il vient d'accorder toute son attention à un récit d'amour.

Je rends graces aux Dieux (repliqua Cyrus, voyant qu'Artabane avoit cessé de parler) de ce qu'Aglatidas n'a plus d'autres tourments que ceux que la seule absence peut donner : et je souhaite, adjousta-t'il en souspirant, que tous ceux dont il est aimé et qu'il aime, se puissent un jour trouver en mesme estat que luy. Apres cela Cyrus remercia Artabane, de la peine qu'il avoit euë à luy raconter les advantures de son illustre Amy : desquelles il ne se pouvoit lasser d'admirer la bizarrerie et : la nouveauté. Il falut pourtant qu'il changeast bien-tost de conversation : parce qu'il fut adverty que les Rois de Phrigie et d'Hircanie avoient quelque chose à luy communiquer. De sorte qu'embrassant encore Artabane, il sortit du lieu où il l'avoit escouté ; et passa dans celuy où ces Princes l'attendoient, accompagnez de Tigrane, de Phraarte, d'Artamas, de Persode, et de beaucoup d'autres. Mais ce fut avec tant de majesté, qu'il n'eust pas esté

   Page 2472 (page 385 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aisé de s'imaginer ; que ce Prince qui avoit quelque chose de si Grand sur le visage, qu'il inspiroit le respect à tous ceux qui le voyoient, venoit d'avoir la bonté d'escouter une longue advanture amoureuse, où il n'avoit point d'autre interest que celuy d'un homme qu'il aimoit, et dont il estoit aimé. Si ce n'estoit celuy de comparer tous les suplices que souffroient tous les autres Amants, à ceux qu'il enduroit pour Mandane.




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