Artamène ou
le Grand Cyrus


Projets
CPEM

Le Règne d'Astrée
Molière 21

Navigation
 • Recherche de mots

 • Recherche de pages
 • Téléchargement

Texte
 • Synopsis
 • Partie 1
 • Partie 2
 • Partie 3
 • Partie 4
 • Partie 5
 • Partie 6
 • Partie 7
 • Partie 8
 • Partie 9
 • Partie 10
 • Illustrations

Encyclopédie
 • Sommaire
 • Nouveautés

Documents
 • Textes sources
 • Cartes
 • Bibliographie
 • Liens








 

   

 
accueil  |   projet   |   œuvre   |   édition   |   contacts     


Modes d'affichages :   texte continu texte paginé 
Impression :                   texte continu  texte paginé 
Fiches :                           masquer les fiches 
Navigation :                    masquer les résumés 
Taille du texte :             agrandir la police  réduire la police 
Aide :                               utilisation des options d'affichage 

Partie 3, livre 3


Siège d'Artaxate
Le roi d'Assirie vient rejoindre Cyrus et apporte la contribution de ses troupes à la libération de Mandane. Les deux rivaux doivent encore attendre l'arrivée de Ciaxare et du gros de l'armée pour passer à l'attaque. Le conseil de guerre décide finalement d'affamer le roi d'Armenie réfugié dans les montagnes et de lui couper tout accès. Cette stratégie donne lieu à plusieurs escarmouches, dont l'une permet la capture de Phraarte, fils du roi. Phraarte ignore toutefois tout du lieu de détention de Mandane. Au cours d'un de ces combats, Otane est tué. Artabane découvre son cadavre emporté par les flots.
Cyrus retrouve le roi d'Assirie
Cyrus se rend à la rencontre d'un gros de troupes dont on a annoncé l'arrivée. Aglatidas est envoyé parlementer et se trouve face au roi d'Assirie. Celui-ci se dirige ensuite vers Cyrus et les deux rivaux échangent quelques paroles. Ils réitèrent leur engagement de s'unir pour retrouver Mandane et de se battre ensuite en duel. Le roi d'Assirie offre ses troupes pour cette cause commune.

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

A Peine le Soleil commençoit il de monstrer ses premiers rayons, que Cyrus fut adverty qu'il paroissoit des Troupes tout à l'extremité de la Plaine, à la droite d'Artaxate : Comme ce n'estoit pas le costé par où Ciaxare devoit venir, et que de plus il n'en avoit point eu de nouvelles : il s'imagina que s'estoit peut-estre quelque secours qui venoit au Roy d'Armenie : De sorte que montant à cheval, il fut luy mesme reconnoistre ce que c'estoit. Il envoya aussi tost ses ordres par tous les Quartiers, afin que ceux

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

qui y commandoient ne peussent estre surpris, et que tout se rendist au Champ de Bataille : et apres avoir formé un gros des Troupes les plus proches de luy, et les avoir postées avantageusement : il fut luy mesme observer la marche de celles qui paroissoient, et que l'on ne connoissoit point. Il ne fut pas plustost arrivé sur une petite eminence, d'où l'on descouvroit toute la Plaine d'Artaxate, depuis le pied des Montagnes des Chaldées, jusques à celles où le Roy d'Armenie s'estoit retiré : qu'il vit en effet à sa droite, mais encore fort loing, des Troupes qui sembloient faire alte : pendant qu'un Gros environ de cinquante Chevaux seulement s'en estoit détaché, prenant droit le chemin du lieu où Cyrus estoit. Il n'eut pas plustost remarqué cela, que détachant aussi pareil nombre des siens sous la conduite d'Aglatidas, il envoya reconnoistre ce que c'estoit ; demeurant avec assez d'impatience à observer ce qui se passoit : et voulant, s'il estoit possible, deviner quelles pouvoient estre ces Troupes. Cependant comme Aglatidas, en l'estat qu'estoit son ame, ne cherchoit rien avec tant de soin que les occasions de se perdre, il obeït à Cyrus aveques joye : et apres avoir exhorté à bien faire ceux qui le suivoient s'il faloit combatre : il s'avança la Javeline haute à la main, vers ceux qui venoient à luy. Comme ils furent arrivez assez prés les uns des autres, et presques à la portée d'un Traict : Aglatidas, qui se preparoit desja à charger ceux qu'il regardoit, et qu'il croyoit des Ennemis, vit

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

que celuy qui commandoit ces cinquante Chevaux qui venoient à luy, abaissa sa Javeline en signe de paix : et fit faire la mesme chose à tous ceux qui le suivoient. Aglatidas surpris de cette action, fit faire ferme aux siens, et s'avança luy troisiesme, pour voir ce que c'estoit : et en mesme temps le Chef de ces pretendus ennemis s'avança seul au devant de luy la Javeline basse, et en action d'un homme qui cherche à parler, et qui ne veut pas combatre. Aglatidas voyant cela, fit arrester les deux qui le suivoient : et baissant aussi sa Javeline, il s'aprocha de celuy qui sembloit le chercher : et vit que c'estoit un homme de la meilleure mine du monde ; couvert des plus belles armes qu'il fust possible de voir ; et monté sur un Cheval merveilleusement beau. Ils se salüerent l'un et l'autre avec beaucoup de civilité : et cét Inconnu prenant la parole ; Comme je ne viens pas presentement, dit il à Aglatidas, pour vous combatre, faites moy la grace de me conduire à vostre General : et si vous trouvez que ces cinquante Chevaux soient trop pour mon Escorte, j'iray seul sur vostre foy. La generosité que vous avez, reprit Aglatidas, de vous fier à un homme que vous ne connoissez point, me fait assez connoistre que l'on ne doit rien craindre de vous : et doit m'empescher d'avoir le moindre sentiment de deffiance : c'est pourquoy vous n'avez s'il vous plaist qu'à commander a vos gens de suivre les miens. Apres cela Aglatidas marchant a costé de cét Estranger, le fit passer adroitement a la teste des

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

siens : mettant de cette sorte ses gens entre cét Inconnu, et ceux qu'il avoit amenez. Cependant Cyrus estoit fort estonné, de remarquer ce qui se passoit dans cette Plaine : et il ne pouvoit comprendre quelle pouvoit estre cette avanture. Il en fut si inquieté, que ne pouvant demeurer plus long temps a la place où il estoit, il s'avança quarante ou cinquante pas, suivy de quelques uns des Chefs, et d'une partie des Volontaires : mais avec une curiosité si grande, que luy mesme en estoit estonné. Il connut d'assez loing par l'action de cét Estranger, que c'estoit un homme bien fait : mais enfin estant arrivé assez prés pour pouvoir discerner les traits de son visage, il fut estrangement surpris, de voir que c'estoit le Roy d'Assirie. Cette veuë le fit changer de couleur, et donna un nouveau lustre à son taint, qui le fit encore paroistre de meilleure mine : et le Roy d'Assirie de son costé, ne vit pas plustost Cyrus, qu'il en parut fort esmeû. Neantmoins comme ils estoient tous deux infiniment genereux, apres qu'Aglatidas se fut avancé pour dire à Cyrus que cét Estranger qu'il ne connoissoit point (car il n'avoit fait que l'entre-voir un moment sur le haut de la Tour de Sinope) avoit voulu estre conduit aupres de luy, ils se salüerent fort civilement : et descendant de cheval en mesme temps, Cyrus comme n'estant que Fils de Roy, et comme estant le plus civil de tous les hommes, rendit à ce Prince tous les honneurs qu'il eust pû attendre, s'il eust encore esté Maistre de Babilone, et paisible possesseur de tout

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

le Royaume d'Assirie. Le Roy d'Assirie de son costé eut aussi pour Cyrus toute la civilité qu'il estoit obligé d'avoir, pour un Prince qui meritoit l'Empire de toute la Terre : et qui de plus, estoit son Liberateur et son Vainqueur tout ensemble. Il y avoit pourtant quelque chose de si grand, dans les civilitez qu'ils se faisoient l'un à l'autre ; qu'il estoit aisé de voir, qu'ils estoient tous deux de condition à en recevoir de tout le monde : et il estoit mesme assez facile de remarquer, a ceux qui sçavoient leurs interests, que leur esprit n'estoit pas tranquile. Il y avoit je ne sçay quelle fierté dans leurs yeux, qui descouvroit malgré eux l'agitation de leur ame : et je ne sçay quelle contrainte en leurs civilitez, qui les faisoit connoistre pour Rivaux et pour Ennemis. Cependant apres qu'ils furent descendus de cheval, et que par respect tout le monde se fut retiré a dix ou douze pas loing d'eux ; Comme je n'ay pas changé de sentimens, dit le Roy d'Assirie, en quitant le Nom de Philidaspe : je veux croire que vous n'aurez pas aussi changé de resolution, en cessant d'estre Artamene : et que je trouveray en Cyrus, le mesme Prince avec qui je fis des conditions sur le haut de la Tour de Sinope. J'espere, dis-je, que nous chercherons nostre Princesse ensemble : que nous combatrons pour elle : que nous la delivrerons : et que jusques alors, nous vivrons ensemble comme si nous n'avions rien a démesler. Enfin j'attens en suitte de vostre Grand coeur, la derniere satisfaction que vous m'avez promise : et

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

que tout vaincu que je suis par la force de vos Armes, vous ne refuserez pas de disputer cette illustre et derniere victoire aveques moy. Vous avez raison, luy repliqua Cyrus, de croire que je ne manqueray jamais a la parole que je vous ay donnée : c'est pourquoy vous devez vous tenir autant en seureté dans l'Armée du Roy des Medes, que si vous estiez a la teste de la vostre : car je suis assuré que ce Prince ne manquera non plus que moy, à la promesse qu'il vous a faite. Je sçay bien, reprit le Roy d'Assirie, que le Vainqueur de Babilone doit trouver quelque chose d'estrange, de voir que ce mesme Prince qu'il a vaincu en Combat particulier, et depuis en Bataille rangée : qui de plus luy doit la vie ; et qui n'a aucune place dans le coeur de la Princesse Mandane, veüille encore luy disputer un prix qu'il merite ; qu'il a conquis ; et qu'elle luy a donné. Mais apres tout, l'amour est ma seule raison : j'aime, et vous aimez, il n'en faut pas davantage. Et comme nous n'avons pas fait la guerre par ambition, mais par amour seulement : avoir conquesté des Provinces et des Royaumes, n'est pas absolument avoir vaincu. Ainsi ce n'est que par ma mort, que vous pouvez joür de la victoire : et vous acquerir un repos, que rien apres ne sçauroit troubler. Il est certain, repliqua Cyrus, que je n'ay pas fait la guerre par ambition : et pleust aux Dieux que la Fortune vous eust laissé Maistre de Babilone, et qu'elle ne m'eust pas enlevé la Princesse Mandane. Je voudrois, adjousta t'il,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

que cette capricieuse Fortune, ne m'eust pas mis dans la necessité, de ne pouvoir estre heureux, que par l'infortune d'un aussi Grand Prince que vous : mais puis que la chose est en ces termes, il n'y faut plus penser : et il ne nous reste rien à faire, qu'à songer seulement l'un et l'autre, à mettre nostre Princesse en estat de bien recevoir le Vainqueur, et de donner quelques larmes au Vaincu. Faisons, dis-je, de si grandes choses pour la delivrer, que nous nous rendions dignes de son estime, et de sa compassion : car connoissant vostre valeur (adjousta Cyrus avec un modestie extréme) je dois plustost songer à pouvoir meriter ses larmes, qu'à posseder son affection apres vostre deffaitte. Mais, poursuivit il, nous n'en sommes pas encore là ; puis que mesme nous ne sçavons pas où est la Princesse Mandane. Le Roy d'Assirie s'affligea alors avec Cyrus, de cette cruelle avanture : et luy rendant conte de ce qu'il avoit fait, il luy apprit qu'en partant de Pterie il estoit allé en une Province de ses Estats, qui n'avoit pas esté assujettie par luy ; qui est le long de l'Euphrate ; et qui confine à l'Armenie. Que là, il avoit ramassé quelques unes de ses Troupes : qui avec quelques nouvelles Levées qu'il avoit faites, faisoient à peu prés douze mille hommes. En suitte Cyrus avec une generosité extréme, et se contraignant admirablement, luy rendit conte en peu de mots, de l'estat des choses : apres quoy le Roy d'Assirie luy dit, qu'il disposast de ses Troupes, comme

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

me il le trouveroit à propos. Cyrus s'en deffendit quelque temps : mais enfin il donna les ordres necessaires pour leur campement ; jusques à ce que l'on eust advisé avec plus de loisir, quels Quartiers on leur donneroit.

En attendant l'arrivée de Ciaxare
Cyrus fait visiter le camp au roi d'Assirie et convient avec lui des futures opérations. Il s'entretient ensuite avec Feraulas de cette nouvelle situation : non seulement il est privé de la vue de Mandane et doit côtoyer son rival, mais en plus il est en droit de s'imaginer que le roi de Pont est parvenu à séduire la princesse. Artabane vient lui apporter une série de nouvelles, parmi lesquelles celle de la trahison d'Otane, passé au camp ennemi. Le roi d'Assirie, de son côté, est également préoccupé par l'amour de Mandane. Cyrus veille aux préparatifs de l'arrivée de Ciaxare.

Apres cela ces deux illustres Rivaux remontant à cheval, et prenant le chemin du Chasteau ou estoit la Princesse Araminte ; l'on eust dit qu'ils estoient Amis, et qu'ils n'avoient rien à démesler ensemble. En allant, Cyrus fit voir son Armée en Bataille au Roy d'Assirie ; luy monstra ses divers Quartiers ; les Montagnes où le Roy d'Armenie s'estoit retiré ; et les divers Postes qu'il avoit fait occuper. Mais de temps en temps ils soupiroient tous deux : et l'amour, la haine, et la douleur, agitoient si fort leur esprit, qu'ils avoient besoin de toute la Grandeur de leur ame, pour pouvoir demeurer dans les termes de civilité qu'ils s'estoient prescrits. Le Roy d'Assirie dit à Cyrus, qu'il avoit sçeu que Cresus Roy de Lydie armoit, sans qu'il en eust sçeu la raison : sçachant bien du moins, que ce n'estoit ny pour Ciaxare, ny pour luy. Ainsi s'entretenant de diverses choses, mais principalement de l'esperance qu'ils avoient de sçavoir des nouvelles de la Princesse Mandane, par la prise du Roy d'Armenie : ils arriverent au Chasteau : où Cyrus ayant fait donner un fort bel Apartement au Roy d'Assirie, le laissa pour aller songer aux choses necessaires à leur dessein. Joint aussi que la veuë de ce Rival luy remit si fortement dans l'esprit tous les démeslez qu'il avoit eus aveques luy,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

ors qu'il n'estoit que Philidaspe : qu'il fut bien aise ce pouvoir prendre un quart d heure pour s'entretenir dans sa Chambre, où il ne voulut estre suivy que de Feraulas. Ce n'estoit donc pas assez, dit il à ce cher Confident de sa passion, d'estre esloigné de ce que j'aime plus que ma vie, sans estre encore obligé de voir ce que je dois haïr jusques à la mort ? Cependant la generosité veut que je suspende tous mes ressentimens : et que j'agisse civilement, avec mon plus grand ennemy. Mais au moins si j'estois assuré que la divine Mandane me recompensast un jour de la violence que je me fais, je serois en quelque sorte consolé. Pour moy, interrompit Feraulas, je croy que vous devez plustost attendre des pleintes de la Princesse que des remercimens : lors qu'elle sçaura que vous avez promis au Roy d'Assirie de vous battre contre luy, quand vous l'aurez delivrée. Eh pleust aux Dieux, reprit l'affligé Cyrus avec precipitation ; pleust aux Dieux, dis-je, qu'elle fust en estat de me faire des reproches : et que je fusse en termes de tenir ma parole au Roy d'Assirie. Non Fortune, poursuivit il, je ne te demande autre grace, que celle de me faire delivrer ma Princesse : et de me voir l'Espée à la main contre ce redoutable Rival. Apres cela, laisse faire le reste à ma valeur et à mon amour : car quelque brave qu'il soit, je ne desespere pas de la victoire. Mais helas, adjoustoit il, pendant que la fureur me possede, et que la veuë de l'ancien Philidaspe resveille toutes mes jalousies et toute ma haine : le Roy

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

de Pont, ce Prince qui m'a tant aimé sans me bien connoistre, et sans sçavoir que j'estois son Rival, triomphe de toutes mes peines. Peut-estre, dis-je, qu'il n'est pas seulement en pouvoir de jouir de la veuë de ma Princesse : mais peut-estre qu'il a gagné son coeur, et obtenu son pardon. Joint que ne l'ayant pas enlevée comme Philidaspe : et n'ayant presques fait que la sauver d'un naufrage : elle ne peut quasi le regarder comme son Ravisseur. Cependant il n'en est pas moins coupable à mes yeux ; et de quelque costé que je me tourne, je ne voy que des Ravisseurs de Mandane à punir. Mais helas ! je ne les voy encore que de loing, s'il faut ainsi dire, puis qu'il ne m'est pas permis d'attaquer le Roy d'Assirie presentement, et que je ne sçay pas où est le Roy de Pont. Comme il en estoit la, Aglatidas vint luy amener Artabane, qui depuis leur départ de Sinope, estoit allé joindre Ciaxare : et venoit assurer Cyrus, que dans deux jours toute l'Armée arriveroit devant Artaxate. Ce Prince le reçeut aveque joye, et parce que ce qu'il luy disoit luy estoit agreable, et parce qu'il estoit Amy d'Aglatidas. Il s'informa aveque soing de la santé de Ciaxare ; de celle des Rois de Phrigie et d'Hircanie ; de tous les autres Princes qui estoient dans cette Armée ; et de l'estat où elle estoit. En suitte de quoy jugeant à propos d'aller aprendre cette nouvelle au Roy d'Assirie, et à la Princesse Araminte : il dit fort obligeamment à Aglatidas, qu'il prist soing de son Amy. Mais (adjousta t'il adressant la parole à

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Artabane) ne luy dittes rien d'Amestris qui l'afflige : car sa propre passion le tourmente assez, sans y joindre peut-estre quelque nouveau malheur. Je suis bien marri, Seigneur, repliqua Artabane, de ne vous pouvoir obeïr : mais en venant icy j'ay desja dit en peu de mots à Aglatidas, que cette belle Personne n'est pas heureuse : et je luy ay apris aussi qu'Otane n'a pas voulu recevoir le Gouvernement de la Province des Arisantins, que vous luy aviez fait donner. Otane, reprit Cyrus fort surpris, n'a pas voulu accepter une chose si advantageuse pour luy ! et par quel sentiment en a t'il usé ainsi ? Je n'en sçay rien Seigneur, respondit il, mais je sçay bien qu'il a quitté Ecbatane : et que l'on disoit quand j'en suis parti, qu'il s'estoit venu jetter dans Artaxate : de sorte que si cela est vray, il est assurément sur ces Montagnes où le Roy d'Armenie s'est retiré. Si cela est, dit Cyrus à Aglatidas, il pourra estre que nous delivrerons Amestris plustost que Mandane : car il est à croire qu'Otane ayant fait une si lasche action, que celle de se jetter parmi les ennemis de son Prince, et de son Prince encore qui luy donnoit un Gouvernement tant au delà de son merite, il y perira et y mourra : et si cela est (adjousta t'il en sous-riant à demy, malgré sa melancolie) il faudra qu'Aglatidas aille consoler Amestris. Je ne sçay, reprit cét Amant affligé, si je seray jamais en estat de pouvoir consoler les autres : mais je sçay bien qu'il y a longtemps que j'ay besoin de consolation. En suitte il remercia

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Cyrus des tesmoignages de tendresse qu'il luy donnoit : et apres l'avoir acconpagné jusques à l'Apartement de la Princesse Araminte, il s'en alla entretenir son cher Artabane, avec plus de liberté et plus de loisir qu'il n'en avoit eu : afin d'apprendre plus particulierement de luy, tout ce qu'il sçavoit d'Amestris. Cependant apres que Cyrus eut apris à la Princesse Araminte, l'arrivée du Roy d'Assirie, et la nouvelle qu'il venoit de recevoir de Ciaxare : il passa à l'Apartement de son Rival, de qui les sentimens n'estoient guere plus tranquiles que ceux de Cyrus : qui du moins pouvoit vray-semblablement esperer d'estre aimé et d'estre heureux, dés qu'il auroit delivré Mandane, et vaincu le Roy d'Assirie. Mais pour luy, il ne pouvoit qu'en se flattant sur l'esperance de l'Oracle, pretendre jamais à autre satisfaction, qu'à celle de se vanger de Cyrus s'il le surmontoit. Ce n'est pas que comme l'esperance est inseparable de l'amour ; il ne creust quelques-fois que si cét illustre Rival n'estoit plus, il ne peust occuper sa place : mais ces momens là passoient bien viste : et il croyoit bien plus souvent, malgré cette assurance qu'il pensoit avoir reçeuë du Ciel, que quand mesme il auroit tué Cyrus, il en seroit encore plus haï, qu'il ne croyoit en devoir estre plus aimé. C'estoit donc en de pareils sentimens que ce Prince s'entretenoit, lors que Cyrus entra dans sa Chambre, pour luy dire ce qu'il venoit d'aprendre par Artabane : apres luy avoir parlé un quart d'heure, pour resoudre quel Quartier

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

on donneroit le lendemain aux Troupes qu'il avoit amenées, il le quitta, pour aller songer à tant d'autres choses qu'il avoit à faire : pendant quoy le Roy d'Assirie fut visiter la Princesse Araminte, apres luy en avoir envoyé demander la permission, qu'elle luy accorda. Mais durant que cette conversation se fit, Cyrus envoya advertir ceux qui commandoient aux divers Postes qu'il occupoit, afin qu'ils ne fussent pas surpris, lors qu'ils verroient arriver les Troupes de Ciaxare. Il envoya mesme dans Artaxate, ordonner que l'on preparast le Palais du Roy d'Armenie, et pour Ciaxare, et pour la Princesse Araminte : car comme toute l'Armée alloit estre jointe, il creût à propos de s'assurer du dedans de la Ville, comme il s'estoit assuré du dehors. Il sçeut encore ce soir là par Araspe, qu'Hidaspe et Chrisante avoient deffait quelques Troupes que le Prince Phraarte vouloit faire descendre de la Montagne par un chemin destourné, pour aller querir des vivres, dans la Plaine. En suitte de quoy il se retira, et passa la nuit selon sa coustume : c'est à dire presques sans dormir, et tousjours fort inquieté. Le lendemain il fut luy mesme au Quartier d'Hidaspe, et à quelques autres : et le jour suivant, qui estoit celuy où Ciaxare devoit arriver, il voulut aller au devant de luy, et y mener le Roy d'Assirie. Ces deux Princes monterent donc à cheval, suivis seulement de Thrasibule, des Volontaires, et de deux cens Chevaux : et apres avoir fait avancer les Troupes Assiriennes, et les avoir rangées en

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Bataille aveques les autres, pour recevoir Ciaxare avec plus de ceremonie ; Cyrus envoya Araspe devant, afin de le preparer à la veuë du Roy d'Assirie. Ce n'est pas qu'il ne sçeust bien, que puis qu'il avoit donné sa parole il la tiendroit : mais c'est qu'il vouloit toujours faire toutes choses dans l'ordre. Comme ils eurent marché environ trois heures, ils commencerent de descouvrir ces espais tourbillons de poussiere qui precedent la marche des Armées, quand il fait sec comme il faisoit alors. En suitte de quoy ce grand Corps aprochant tousjours, et eux avançant de leur costé, ils eurent bien tost joint les premieres Troupes : et de là penetré jusques où estoit Ciaxare, avec le Roy de Phrigie. Dés que les gens de guerre virent Cyrus, ce furent des cris de joye, et des acclamations si grandes, qu'on eust dit qu'ils avoient oublié que Ciaxare estoit là : Cyrus leur fit signe de la main, avec une modestie extréme, qu'ils se teûssent, qu'ils marchassent ; et qu'ils gardassent leurs rangs : il avoit pourtant dans les yeux je ne sçay quel sous-rire si obligeant ; qu'il refusoit les honneurs qu'ils luy vouloient faire sans les fascher. Cependant le Roy d'Assirie escoutoit ces acclamations avec chagrin, quoy qu'il ne voulust pas le tesmoigner : Mais enfin ils joignirent Ciaxare, en un lieu où il estoit descendu de cheval pour se rafraichir un peu, et pour regarder filer les Troupes qu'il vouloit qui le precedassent en aprochant d'Artaxate. Cyrus ne le vit pas plustost de loing sous des arbres,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

qu'il en advertit le Roy d'Assirie : si bien que descendant à vingt pas prés du lieu où il estoit, ils furent le trouver à l'instant. Nostre invincible Heros s'avança trois pas devant son illustre Rival, comme pour le presenter : mais quoy qu'il peust faire, Ciaxare l'embrassa le premier : en suitte de quoy il salüa le Roy d'Assirie assez civilement : luy disant qu'encore qu'il fust la cause de tous ses desplaisirs, il estoit juste de reparer en quelque sorte, les incivilitez que l'on avoit faites autrefois à Philidaspe, par le respect que l'on rendroit au Roy d'Assirie. Seigneur, luy repliqua ce Prince, si j'ay failli envers vous, la Fortune m'en a bien puni : ce n'est pas que je croye que la perte de ma Couronne, vaille la perte de la Princesse Mandane : aussi est-ce avec intention de vous redonner la derniere sans vous redemander l'autre ; que je viens dans vostre Année hazarder ma vie pour vostre service. Si le bonheur de vos Armes, adjousta t'il, m'avoit laissé un plus grand nombre de Sujets, je vous aurois amené un plus grand secours : mais puis qu'ils sont devenus les vostres, j'espere que vous regarderez les douze mille hommes que je vous amene, comme s'il y en avoit cent mille : puis que c'est tout ce que je puis. Ciaxare luy respondit encore fort civilement : en suite de quoy, Thrasibule et les autres Personnes de qualité qui venoient du Camp, salüerent Ciaxare, et donnerent le temps à Cyrus de faire compliment au Roy de Phrigie, que le Roy d'Assirie ne pût s'empescher de regarder un peu fierement :

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

se souvenant qu'il avoit changé de Parti, et abandonné le sien. Ciaxare les fit pourtant entre-salüer : puis apres tirant Cyrus à part, pendant que le Roy d'Assirie parloit à Thrasibule, il le loüa de ce qu'il avoit fait : s'affligeant pourtant aveques luy, de ce qu'il n'avoit pas encore trouvé la Princesse Mandane. Cyrus de son costé luy rendit conte en peu de mots, de ce qui s'estoit passé en Armenie, depuis qu'il y estoit arrivé, et de l'estat present des choses : apres quoy montant à cheval, et Ciaxare donnant la droite au Roy d'Assirie, comme au plus Grand Prince du monde, ils furent dans la grande Ville d'Artaxate : aupres de laquelle Cyrus par les ordres de Ciaxare, rangea toute son Armée en Bataille : afin que le Peuple demeurast plus facilement dans l'obeïssance apres l'avoir veuë : et que le Roy d'Armenie la descouvrant de dessus ses Montagnes, se resolust aussi plustost à se rendre. Cependant Cyrus commanda quelques unes des Troupes qu'il avoit amenées les premieres, pour aller entrer en garde devant le Palais que Ciaxare devoit occuper : il en envoya d'autres aux Places publiques ; à toutes les Portes ; et à tous les lieux de deffence. Et quand les choses furent en cét estat, Ciaxare suivy de tous ceux qui devoient loger dans Artaxate, y alla ; laissant tout le reste de son Armée campé aux bords de l'Araxe, qui traverse cette Plaine. Le lendemain Cyrus obligea Ciaxare à souffrir que l'on allast querir la Princesse Araminte au Chasteau où elle estoit, et qu'on l'amenast

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

à Artaxate : le faisant aussi resoudre à la bi ? traiter, quoy qu'elle fust Soeur du troisiesme Ravisseur de Mandane. Ce Prince voulut luy mesme luy rendre cette civilité : de sorte qu'il fut la querir au Chasteau où elle estoit : et il la conduisit dans la Ville, où Ciaxare la visita : et à la priere de Cyrus il luy rendit tout l'honneur qui estoit deû à sa condition. On la logea dans un Palais separé, qui estoit au Prince Tigrane : Cyrus changeant le dessein qu'il avoit eu, parce qu'il jugea qu'elle seroit mieux en celuy là, à cause qu'elle y seroit plus libre. Les deux Capitaines qui estoient avec elle, furent aussi fort bien traitez par ce Prince : qui n'oublioit jamais rien à faire, de tout ce que la generosité, la raison, ou la seule civilité demandoient de luy. Le Roy de Phrigie visita aussi cette Princesse, se souvenant encore de l'amitié qu'il avoit euë aveque le Roy son Frere, bien qu'ils ne fussent plus de mesme Parti : et la confirma tousjours davantage dans l'estime qu'elle avoit desja conçeuë pour Cyrus. Le jour d'apres l'Arriere garde arriva, que conduisoit le Roy d'Hircanie, et on la fit camper dans cette mesme Plaine d'Artaxate : ce Prince ne voulant pas loger dans la Ville non plus que Cyrus, qui depuis que l'Armée fut arrivée coucha tousjours au Camp, aussi bien que le Roy d'Assirie : qui suivant son ancienne coustume, ne pût souffrir que son Rival fist plus que luy. Cependant on tint Conseil de Guerre, pour resoudre si on se contenteroit de continuer d'empescher seulement le passage

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

des vivres à l'Ennemi, ou si on forceroit le Roy d'Armenie sur ces Montagnes, qui paroissoient si inaccessibles. Le Roy d'Assirie tout vaincu et tout ennemi qu'il estoit luy mesme, eut sa voix en cette deliberation : Mais quoy que Cyrus et luy, eussent tous deux dans leur coeur des sentimens de jalousie, qui ne pouvoient estre sans haine, et sans une secrette inclination à se contredire en toutes choses, ils furent pourtant tous deux d'un advis : et furent mesme les seuls qui conclurent à forcer le Roy d'Armenie sur ces Montagnes. Ce n'est pas qu'assurément ils ne connussent la raison : mais c'est que s'agissant de Mandane, et donnant leurs advis à la presence l'un de l'autre, ils vouloient tous deux aller aux choses les plus difficiles et les plus hasardeuses pour eux. C'estoit en vain qu'Hidaspe leur disoit, que quelques Soldats Armeniens qu'on avoit faits prisonniers, assuroient que leur Prince n'avoit plus de vivres que pour fort peu de jours : car ils respondoient à cela, qu'il ne faloit pas se fier à ce raport ; parce que c'est l'ordinaire aux Vaincus de cette condition, de vouloir flater leurs Vainqueurs, par quelque nouvelle avantageuse à leur Party, esperant en estre mieux traitez. Si on leur representoit, combien ces Montagnes estoient inaccessibles : et si on leur faisoit voir, qu'avec des pierres seulement, et en faisant rouler du haut en bas de gros cailloux et des morceaux de roche, six mille hommes les pouvoient deffendre contre deux cens mille : n'osant pas démentir leurs propres yeux, ny contredire

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

directement ce qu'on leur objectoit ; ils disoient, qu'ils advoüoient bien qu'il y auroit des gens à perdre : mais qu'il ne faloit pas balancer cela avec la honte qu'il y auroit, d'avoir une si puissante Armée au pied de ces Montagnes sans rien entreprendre. Qu'il estoit necessaire d'estre bien tost esclaircis du lieu où estoit la Princesse Mandane : et que pour l'estre, il faloit prendre le Roy d'Armenie le plus promptement que l'on pourroit : et non pas s'amuser à vouloir simplement attendre que la faim le fist sortir de son Azile. Que peut-estre pendant qu'ils seroient occupez à garder seulement les passages et les advenuës de ces Montagnes, tous les Peuples des deux Armenies s'unissant, et se sous-levant tout d'un coup, leur donneroient apres bien de la peine : et qu'enfin leur advis estoit, de forcer les Ennemis. Mais quoy que les advis de Cyrus eussent accoustumé d'estre tousjours suivis, il n'en fut pas de mesme cette fois là : car tout d'une voix il fut resolu, que sçachant presques de certitude que le Roy d'Armenie avoit tres peu de vivres : et que sçachant aussi qu'à moins que de vouloir faire perir trente mille hommes, on ne pourroit venir à bout de ce dessein : il fut, dis je, resolu que l'on garderoit seulement les passages. Que l'on repousseroit vigoureusement, tous ceux qui voudroient descendre des Montagnes : et que pour les lasser, on feroit quelques fois semblant de les attaquer par divers endroits ; n'estant pas juste de faire perir tant de monde, par une simple impatience :

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

principalement n'ayant alors aucune certitude que la Princesse Mandane fust en ce lieu là. Cét advis general ayant donc esté suivy, on ne songea plus qu'à faire une garde tres exacte, à l'entour de ces Montagnes : et à en reconnoistre bien tous les destours. Le lendemain Ciaxare voulut voir en Bataille les Troupes du Roy d'Assirie, que l'on confondit alors avec toutes les autres, comme estant presentement de mesme Party.

L'arrivée de Ciaxare
Les troupes de Ciaxare sont annoncées. Cyrus, venu à leur rencontre, est acclamé. Le roi d'Assirie est également accueilli par Ciaxare, mais moins favorablement. Pendant l'installation des troupes, Cyrus veille à ce qu'Araminte soit considérée avec bienveillance par Ciaxare. On réunit ensuite un conseil de guerre : malgré le désir de Cyrus de passer à l'attaque immédiatement, on préfère bloquer le passage et attendre que les vivres du roi d'Armenie s'épuisent.

La capture du prince Phraarte
Le blocus de la retraite du roi d'Armenie occasionne plusieurs escarmouches. Lors de l'une d'entre elles, le roi d'Assirie est acculé, puis contraint à la reddition. Il s'adresse à Cyrus, qui se comporte magnanimement, non sans avoir quelque peu ironisé sur les termes de cette reddition. Il veille ensuite à ce que le blessé soit pris en charge.

Cependant cette espece de Siege sans Ville, ne fut pas aussi oisif, que Cyrus l'avoit pensé : car comme le Prince Phraarte estoit brave, et que de plus l'amour le faisoit agir, il commença de donner quelque occupation : ne l'ayant pû faire durant les premiers jours, parce qu'il avoit esté malade de douleur, de voir le mauvais succés des affaires du Roy son Pere, et la Princesse Araminte au pouvoir de ses Ennemis. Comme il sçavoit admirablement tous les destours de ces Montagnes, il faisoit quelquesfois pleuvoir en un moment, une gresle de Traits de dessus leurs plus bas coupeaux : puis disparoissant en un instant, on ne pouvoit mesme imaginer ce qu'il estoit devenu. Une autrefois il venoit la nuit jusques au pied des Montagnes, par des chemins tournoyans dans les Rochers, où les seuls Armeniens peuvent aller, afin de donner une alarme à tout le Camp : et comme il avoit d'assez bons Espions dans l'Armée de Ciaxare, il descendoit tousjours du costé que Cyrus n'estoit pas : car la valeur de ce Prince estoit redoutable aux Armeniens. Mais comme

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Cyrus n'estoit pas accoustumé d'estre surpris, et de ne surprendre pas les autres : il se resolut d'estre plusieurs nuits à tournoyer par tous les divers Quartiers : afin de pouvoir rencontrer cét Ennemy presque invisible, qui ne se trouvoit jamais de son costé : et qu'il avoit sçeu estre le Prince Phraarte, par quelques Prisonniers qu'il avoit faits. En une occasion comme celle là, le Roy d'Assirie n'avoit garde de manquer d'y estre : non plus que tous les Amis particuliers de Cyrus. Thrasibule, Aglatidas, Araspe, Persode, Gadate, Gobrias, Megabise, Hidaspe, Thimocrate, Leontidas, Philocles, Adusius, Chrisante, Feraulas, et beaucoup d'autres, estoient tousjours aveques luy. Apres avoir passé diverses nuits à cheval inutilement, enfin il en vint une où Phraarte n'ayant pû estre adverty du lieu où estoit Cyrus, et ayant dessein de faire passer seurement un Capitaine en Païsan, qu'il vouloit envoyer vers le Prince Tigrane son Frere ; descendit enfin du costé où Cyrus estoit en embuscade, avec six cens honmes seulement, qu'il avoit choisis luy mesme, pour le servir en cette occasion. Neantmoins il n'estoit pas encore si bien placé, que Phraarte prenant un petit sentier peu plus à gauche, ne peust s'avancer mesme jusques au delà du pied des Montagnes : Mais ce qui le fascha d'abord quand il s'en aperçeut, fut ce qui luy fut avantageux : car au mesme instant que Phraarte avec la moitié de ses gens eut abandonné le pied des Montagnes, Cyrus fut en diligence luy couper chemin. Toutefois trouvant qu'il y avoit encore

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

du monde parmy les Rochers, aussi bien que dans la Plaine, il ne sçavoit plus de quel costé estoit le Prince Phraarte : de sorte que pour ne le manquer pas, il partagea aussi ses gens : et fit attaquer ceux de la Montagne par une partie, pendant que l'autre suivit ceux qui s'en estoient esloignez : et qui se voyant le chemin de la retraite coupé, voulurent en gagner un autre. Mais Cyrus les poursuivant ardemment, pendant que le Roy d'Assirie demeura à combatre ceux des Montagnes : comme les Estoiles esclairoient assez, parce que le Ciel estoit fort serein et fort découvert, ce Combat de nuit fut pourtant aspre et sanglant. Thrasibule et Aglatidas firent des merveilles, a seconder la valeur de Cyrus, qui ne trouva pas une petite resistance à ceux qu'il combatoit : car le Prince Phraarte qui s'y trouva, se deffendit en homme desesperé, et fit des choses dignes de memoire. Neantmoins ayant esté blessé au bras droit et à la main gauche, en façon qu'il ne pouvoit plus tenir son Espée : il ne songea plus qu'a tascher de se sauver. Il recula donc, suivy de quinze ou vingt des siens, pendant que les autres faisoient encore ferme : et sans que Cyrus ny ses gens s'en aperçeussent, il gagna un petit Valon, où tombe un torrent du haut des Montagnes : et là il se tint caché, esperant que quand le Combat seroit finy, les Troupes de Cyrus se retireroient, et qu'il pourroit peut-estre apres regagner le chemin des Rochers. Cependant le reste de ses gens ayant esté taillé en pieces, et Cyrus ne trouvant

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

plus rien qui luy resistast, fut voir ce que le Roy d'Assirie auroit fait : il le trouva encore aux mains avec les Ennemis, qui ne fuyoient pas selon leur coustume, parce qu'ils sçavoient que le Prince Phraarte estoit engagé. Neantmoins esperant à la fin qu'il auroit regagné quelque autre endroit de la Montagne : et l'arrivée de Cyrus renforçant estrangement le Roy d'Assirie : ils se retirerent jusques à un passage au delà duquel on ne pouvoit plus les poursuivre : parce qu'il estoit si estroit, que deux hommes suffisoient pour y faire teste à cent mille. Apres avoir donc fait tout ce qu'ils croyoient pouvoir faire, et comme ils ne songeoient plus qu'à se ressembler pour se retirer : Cyrus s'informant de tous ses Amis, qu'il ne pouvoit bien discerner dans l'obscurité de la nuit ; Aglatidas qui le touchoit, luy dit qu'il avoit entendu nommer Otane pendant ce combat. J'ay encore entendu plus que vous, luy dit Cyrus, car j'ay oüy quelqu'un qui a crié, Otane est mort. Comme Aglatidas alloit respondre, on vint advertir Cyrus qu'il y avoit quelques ennemis qui se ralioient dans un petit Vallon : de sorte qu'à l'instant mesme il y fut, suivy de tout ce qu'il avoit de gens : Mais Phraarte (car c'estoit veritablement luy dont on vouloit parler) estant adverty de la chose, par un Soldat qu'il avoit fait mettre en sentinelle sur l'advenuë de cette petite Vallée : se voyant hors de pouvoir de combattre de sa personne : voyant de plus le petit nombre de gens qu'il avoit, et qu'ils estoient la plus part blessez

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

aussi bien que luy ; leur commanda de quitter leur armes et de le suivre : aimant mieux, dit il, se fier en la generosité de son ennemy, qu'en une foible deffense qui ne pouvoit plus de rien servir. Joint que luy ne pouvant plus combatre : il trouvoit moins de honte à se rendre à un Ennemy genereux, que de fuir, ou de se laisser tuer sans resistance. Comme il eut donc esté obeï par les siens, il marcha vers l'endroit d'où il entendoit venir ses Ennemis : et comme par les rayons de la Lune qui s'estoit levée, il faisoit alors assez clair pour pouvoir discerner les objets : Cyrus ne fut pas plus tost en veuë, qu'un des gens de Phraarte qui le connoissoit, parce qu'il avoit esté avec Tigrane à Sinope, du temps que Cyrus estoit Artamene, le luy ayant monstré ; ce Prince s'écria par une genereuse hardiesse, dés qu'il creût en pouvoir estre entendu : Où vas tu Cyrus. Ne sçais tu pas qu'il n'est pas glorieux de vaincre tousjours ? Laisse toy vaincre quelquesfois : et crois certainement qu'estant vaincu de cette sorte, tu vaincras mieux qu'estant vainqueur : et en cette rencontre, tu conteras avec plus d'honneur entre tes Victoires, les Triomphes de ta clemence, que ceux de ta force et de son courage. Cyrus qui s'estoit arresté, dés qu'il avoit remarqué qu'il faloit escouter au lieu de combattre : dit en sous-riant, et en se tournant vers Chrisante qui le touchoit, rien n'est plus ingenieux que la mauvaise fortune : ny rien plus adroit que la necessité. Eh qu'il est bien vray de dire, que nous parlons beaucoup plus sagement

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

et plus eloquemment quand nous sommes vaincus, que quand nous sommes vainqueurs. Apres cela tendant la main à cet Ennemy desarmé, qu'il ne connoissoit pas encore, assure toy, luy dit il, que tu n'auras mal aucun : et que qui que tu sois, il n'est point de service que je ne te veüille rendre, mesme jusques à la liberté : Car je suis accoustumé de tenir pour ennemis, non pas ceux qui se sont deffendus, mais ceux qui sont encore en pouvoir de se deffendre. Phraarte estant charmé de la generosité de Cyrus, je ne m'estonne pas, luy dit il, si les Dieux donnent si souvent la victoire, à un Prince qui en sçait si bien user : et je m'estonne encore moins, de la violente amitié que le Prince Tigrane mon Frere, a euë pour l'illustre Artamene. A ces mots Cyrus connoissant que c'estoit le Prince Phraarte, et Araspe qui le connoissoit l'en ayant encore assuré, il l'embrassa fort civilement : et remarquant qu'il estoit blessé, il donna ordre que l'on allast en diligence querir leurs chevaux, qu'ils avoient laissez à deux cens pas de l'endroit où ils estoient, afin de mener promptement le Prince Phraarte en lieu où il peust estre pensé : Car genereux Prince, luy dit il, le chemin de vos Montagnes en l'estat que vous estes, vous pourroit peut-estre incommoder. Ces chevaux estant venus, Cyrus commanda que l'on aidast au Prince Phraarte, et que deux Soldats conduisissent son cheval : parce qu'il ne pouvoit en tenir la bride, à cause de ses blessures.

L'interrogatoire de Phraarte
Cyrus entend parler d'un blessé auprès de qui se trouve Feraulas. Ce dernier lui apprend qu'il s'agit de Tisandre, à qui il est étroitement lié. Cyrus propose à Thrasibule de lui raconter prochainement son histoire. Il se rend ensuite auprès de Phraarte et l'interroge pour savoir où se trouve Mandane. Phraarte l'ignore, mais il s'engage à se rendre auprès de son père le roi d'Armenie pour lui poser la question.

Mais comme ils vinrent à partir, Cyrus ne voyant

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

point Thrasibule, en demanda des nouvelles : et on luy dit qu'il y avoit eu un des Ennemis blessé qui s'estoit rendu à luy, aupres de qui il s'estoit arresté. Feraulas adjousta que voyant le combat finy, il avoit fait porter ce Prisonnier vers le Camp par des Soldats, suivant ceux qui le portoient. Comme ce costé là n'estoit pas fort esloigné de l'endroit où logeoit le plus ordinairement Cyrus, ils furent bien tost à ses Tentes : où il fit mettre le Prince Phraarte dans un des Pavillons le plus magnifique : faisant appeller promptement les Chirurgiens, qui estoient à la Tente de Thrasibule, et voulant mesme le voir penser : Pendant quoy, il envoya Feraulas porter à Ciaxare la nouvelle de ce qui c'estoit passé. Les blessures du Prince Phraarte se trouvant estre plus incommodes que dangereuses, les Chirurgiens assurerent qu'il ne couroit aucun hazard, pourveu que la fiévre ne le prist pas : mais que pour l'empescher, il faloit le laisser en repos le reste de la nuit, et une bonne partie du matin. Cyrus se retira donc, aussi bien que le Roy d'Assirie : quoy que ce ne fust pas sans peine, de n'oser en l'estat qu'estoit Phraarte, luy demander ce qu'il sçavoit de la Princesse Mandane. Neantmoins la raison l'emporta cette fois là sur l'amour : et Cyrus se resolut de differer de quelques heures, à satisfaire son envie. Cependant comme le Prince Thrasibule ne paroissoit point, et qu'il avoit sçeu que ses Chirurgiens venoient de sa Tente, il leur demanda qui ils y avoient pensé ? Ils luy respondirent

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

que c'estoit un homme de fort bonne mine, qui estoit en grand danger de mourir, et qui disoit cent choses obligeantes à Thrasibule, qui paroissoit estre aussi fort touché : et qu'assurément c'estoit un homme de condition. Comme Cyrus alloit envoyer luy demander qui c'estoit, Thrasibule ayant laissé son Prisonnier blessé en repos, suivant les ordres des Chirurgiens, vint luy rendre conte de son avanture : Cyrus ne l'aperçeut pas plus tost, que voyant beaucoup de melancolie sur son visage. Qu'avez vous, genereux Prince ? luy dit il fort obligeament : et seriez vous bien assez malheureux, pour avoir blessé un Amy de Thrasibule, en pensant seulement blesser un de nos ennemis ; Seigneur, luy dit il, pour vous faire connoistre mon avanture d'aujourd'huy, il faudroit vous dire toute ma vie : estant impossible que vous puissiez comprendre autrement la bizarrerie de mon destin. Car, Seigneur, quand je vous auray dit que celuy qui est vostre Prisonnier, et qui est blessé dans ma Tente, est Fils du sage Pittacus Prince de Mytilene, et qu'il s'appelle Tisandre : vous sçaurez sans doute qu'il est fils d'un des premiers hommes de toute la Grece : mais vous ne sçaurez pas pour cela qu'il y a tant de sentimens differens dans mon coeur pour luy, que je ne suis pas bien d'accord avec moy mesme pour ce qui le regarde. Il y a longtemps, luy dit Cyrus, que j'ay une envie extréme de sçavoir la vie d'un Prince qui m'a apris à vaincre en me surmontant : car il est vray que je dois à l'amour que

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

j'eus pour vostre valeur, une bonne partie de la mienne. Mais illustre Thrasibule, j'ay tousjours esté si occupé de mes propres malheurs, depuis que je vous retrouvay à Sinope, que je n'ay pas eu loisir de vous demander le recit des vostres. Cependant preparez vous à me les apprendre bien tost : car je ne les puis pas ignorer davantage, apres ce que vous me venez de dire. C'est pourquoy allez vous reposer, et prendre soing de vostre blessé, que je ne sçay encore si je dois aimer ou haïr pour l'amour de vous : et si la conversation que je dois avoir avec le Prince Phraarte touchant la Princesse Mandane ne me desespere pas trop, et ne m'oste point la raison en m'ostant l'esperance : je tascheray de mesnager une heure, où je puisse vous entretenir en particulier. Thrasibule remercia Cyrus de sa bonté, et se retira : laissant ce Prince dans la liberté de se coucher deux ou trois heures sur son lict, pour se remettre de a fatigue qu'il venoit d'avoir. Son dormir ne fut pas fort tranquile : car l'impatience de pouvoir parler à Phraarte, le tourmentoit de telle sorte, qu'il ne pouvoit trouver aucun repos. Il envoya vingt fois sçavoir s'il estoit esveillé, et comment il se trouvoit de ses blessures : mais on luy raportoit tousjours qu'il dormoit encore. Enfin s'ennuyant extrémement, et voulant le voir auparavant que le Roy d'Assirie y peust estre ; il fut luy mesme apprendre l'estat où il estoit : et il arriva justement comme il venoit de s'éveiller : et entra dans sa Chambre, comme les Medecins et

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

les Chirurgiens y entroient. Ils le trouverent assez bien : de sorte qu'apres l'avoir pensé, sans luy deffendre de parler, comme ils avoient fait le soir : ils le laisserent dans la liberté de faire compliment à Cyrus, des soins qu'il avoit de luy. Seigneur, luy dit il, si vous traittez vos Ennemis de cette sorte, comment agissez vous avec vos Amis ? Vous le sçaurez par vostre propre experience, luy dit il, si vous le voulez : car vous n'avez qu'à me dire sincerement où est la Princesse Mandane, pour m'obliger à n'estre plus vostre ennemy. Je voudrois, luy dit ce Prince, pouvoir satisfaire vostre curiosité, je le ferois avec une extréme joye : mais je vous proteste par tous les Dieux que nous adorons, que je n'en sçay rien du tout. Et pour vous monstrer que je suis sincere, je ne vous dis pas avec la mesme fermeté, que le Roy mon Pere ne le sçait point : parce que comme c'est un Prince qui ne donne connoissance à personne des affaires de son Estat, il pourroit estre qu'il le sçauroit sans que je le sçeusse. Mais Seigneur, si vous pouvez estre capable de vous fier à la parole d'un Ennemy, souffrez que j'aille dés que je le pourray, parler au Roy mon Pere, et employer toute mon adresse pour descouvrir la verité que je viendray apres vous redire sincerement. Genereux Prince, luy repliqua Cyrus, vous n'avez point de parole à donner ; vous estes libre ; et vous pourrez faire ce qu'il vous plaira : car je sers un Roy accoustumé à tenir les promesses que je fais. Ainsi quand vous voudrez retourner trouver le Roy vostre Pere

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

vous le pourrez : Mais s'il est vray que les prieres d'un Ennemy puissent quelque chose sur vostre esprit, je vous conjureray de vouloir obliger le Roy d'Armenie à dire ce qu'il sçait de la Princesse Mandane : et à ne vouloir pas forcer Ciaxare à le destruire malgré qu'il en ait. Vous pouvez avoir veû de dessus vos Montagnes quelle est son Armée : de sorte que par raison et par generosité, ne me refusez pas ce que je vous demande. Phraarte luy fit encore cent protestations de sincerité et de franchise : et luy dit que si ses Chirurgiens jugeoient qu'on le peust transporter dés le lendemain, il iroit trouver le Roy son Pere ; sans vouloir pourtant joüir de la grace qu'il luy vouloit faire de le delivrer absolument. Mais, luy dit il, pour vous obliger à vous fier en mes paroles, je veux vous confier un secret qui m'importe de la vie : c'est, Seigneur, que vous tenez en vos mains une Princesse ; qui possede dans le coeur de Phraarte, la mesme place que l'illustre Mandane tient dans celuy du genereux Cyrus. Ainsi tenant en vostre puissance un gage qui m'est si cher et si precieux, vous devez attendre de moy une fidelité que peu d'ennemis ont pour ceux qui leur font la guerre. Comme ils estoient là, on vint advertir Cyrus que Ciaxare et le Roy de Phrigie, qui logeoit dans Artaxate aussi bien que luy, arrivoient au Camp, il quitta donc Phraarte pour les aller recevoir : justement comme le Roy d'Assirie entroit ; poussé de la mesme curiosité que luy, de sçavoir des nouvelles de Mandane. Mais

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Cyrus luy ayant dit en peu de mots et en rougissant, la response de Phraarte ; ils furent ensemble au devant de Ciaxare, qui les loüa tous deux extrémement : Mais qui flata pourtant si obligeamment Cyrus, qu'il estoit aisé de voir la difference qu'il faisoit de l'un à l'autre. Cyrus luy rendit conte de la conversation qu'il venoit d'avoir avec Phraarte : et le supplia de trouver bon qu'il en usast comme il luy avoit promis : ce qu'il obtint aisément, s'imaginant en effet qu'il seroit plus aisé de sçavoir la verité par l'adresse de ce Prince que par toute autre voye. De sorte que Ciaxare ayant donné plein pouvoir à Cyrus d'agir en cette rencontre et en toutes les autres comme il le jugeroit à propos, mesme sans le consulter : il s'en retourna à Artaxate, apres avoir fait l'honneur à Phraarte et à Tisandre de les visiter.

Le cadavre d'Otane
A la suite d'une rumeur selon laquelle Otane serait mort, Aglatidas enquête. Artabane découvre le corps dans un ruisseau. Il ne peut toutefois vérifier l'identité, le cadavre étant emporté par le courant. De son côté, Cyrus, après quelques visites, se rend auprès de Thrasibule pour écouter son histoire.

Cependant Aglatidas qui croyoit avoir oüy le Nom d'Otane dans ce Combat de nuit, et à qui Cyrus avoit assuré avoir entendu crier en combatant qu'Otane estoit mort, fut voir le Prince Phraarte : et le supplier de luy aprendre s'il estoit vray qu'il fust engagé dans son Party, et qu'il eust esté la nuit derniere du Combat qui s'estoit fait. Phraarte luy dit que l'une et l'autre de ces choses estoient vrayes : et qu'il croyoit mesme qu'il avoit pery en cette occasion, parce qu'il avoit entendu un des siens qui durant la chaleur du Combat, avoit crié qu'Otane estoit mort. Aglatidas sçachant cela, pria Artabane qui le connoissoit fort, d'aller tascher d'en aprendre des nouvelles plus

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

certaines, durant les deux heures de Tréve que l'on avoit accordées aux Ennemis pour retirer leurs morts : et qui les avoient demandées principalement, pour voir si le Prince Phraarte ne s'y trouveroit point. Artabane fut donc avec ceux que Cyrus envoya, pour retirer aussi les corps de dix ou douze Soldats des siens qu'il avoit perdus en cette occasion : et il y fut feignant de chercher quelque Officier qui ne paroissoit point, et qu'il disoit estre de ses Amis. Il chercha donc soigneusement parmy tous ces Soldats qui avoient pery en cette occasion : mais quoy qu'il n'y trouvast pas le corps d'Otane, il ne laissa pourtant pas d'aporter presques la nouvelle assurée de sa mort : car il vit parmy les Armeniens qui remportoient ceux des leurs qui avoient esté tuez, un Escuyer d'Otane qu'il connoissoit de veuë : et qui cherchât son Maistre fut au bord du Torrent qui tombe dans ce petit Valon où le Prince Phraarte s'estoit retiré. Mais à peine y fut il qu'il fit un grand cry : Artabane s'aprocha alors de luy, et vit entre des Rochers que la chutte du Torrent couvroit à demy de gros boüillons d'escume, un homme mort, dont on ne voyoit pas le visage : sur lequel ces bouillons d'eau tumultueux et blanchissans, se precipitoient continuellement les uns sur les autres, et ne donnoient pas loisir de le pouvoir bien discerner. Neantmoins par le reste du corps que l'on apercevoit mieux, cét Escuyer d'Otane, ne douta point que ce ne fust son Maistre qu'il voyoit en cét estat là : car il en connoissoit l'habillement

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

et les armes qui estoient fort remarquables. Il voyoit mesme par une espaule qu'il avoit toute hors de l'eau, qu'il avoit esté extrémement blessé, parce qu'elle étroit toute sanglante. Cependant comme ce Torrent estoit fort large et fort rapide et assez profond, on ne pouvoit pas aller facilement où estoit ce Mort. Ils envoyerent querir quelques Lances pour le retirer, mais elles se trouverent trop courtes : de sorte qu'il falut imaginer quelque autre invention : car un homme n'y pouvoit aller de pied ferme, ny entreprendre d'y nager. Mais durant qu'ils cherchoient quelque nouveau moyen de retirer ce Corps, une grande chutte d'eau le destacha des pointes de Rocher qui l'avoient arresté : et le roula avec precipitation parmy ses flots jusques à trente pas de là, sans qu'on le peust empescher ; où par son impetuosité, le Torrent le poussa dans un abysme, où il se perdoit luy mesme, et s'engloutissoit sous la Terre. De sorte qu'Artabane n'ayant plus rien à attendre en ce lieu là, s'en retourna au Camp, porter la nouvelle assurée de la perte d'Otane, comme l'ayant veû mort de ses propres yeux : Estant à croire que fuyant comme les autres avoient fait dans ce petit Vallon, et estant blessé, il estoit tombé dans ce Torrent, et y avoit pery. Du moins fut-ce tout ce qu'Artabane en pût imaginer : car pour les autres gens, ils en penserent cent choses toutes contraires les unes aux autres. Tous ceux qui sçavoient l'interest qu'Aglatidas avoit à la vie ou à

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

la mort de cét homme, s'en réjoüissoient : mais pour luy il estoit trop sage et trop accoustumé à la douleur, pour passer si tost de la melancolie à la joye : et il disoit seulement à tous ceux qui luy en parloient, qu'il n'estoit pas marry qu'Amestris fust delivrée de son Tiran. Cependant Megabise qui devoit aussi en estre bien aise par la mesme raison, s'en affligea : parce qu'il creut qu'Aglatidas pourroit peut-estre enfin estre heureux. De sorte que luy qui pensoit n'aimer plus Amestris, s'aperçeut qu'il l'aimoit encore, par le renouvellement de la haine secrette qu'il eut en cét instant pour Aglatidas. Il n'osa pourtant la tesmoigner : car Cyrus l'aimoit si tendrement, que ç'eust esté un crime capital, que d'estre son ennemy declaré. Cependant Thrasibule estoit aupres de Tisandre, que les Chirurgiens, apres avoir levé le premier appareil, trouverent un peu mieux ; le Prince Phraarte aussi passa le jour fort doucement : si bien que le lendemain il pria Cyrus de souffrir qu'il allast vers le Roy son Pere ; parce que n'estant blessé qu'au bras et à la main, il ne laisseroit pas de s'aquiter de sa commission. Mais Cyrus voulut du moins qu'on le portast dans une chaise, ce qu'il fut contraint de vouloir aussi : de sorte que le jour suivant dés le matin, justement comme le Roy d'Armenie envoyoit demander des nouvelles du Prince son Fils, il partit avec une Escorte de deux cens Soldats seulement : et quelques Officiers pour le conduire, jusques à la premiere Garde avancée du Roy d'Armenie :

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

auquel Cyrus accorda une nouvelle Tréve, jusques à ce que le Prince Phraarte eust rendu sa response. Pendant ce petit intervale, où Cyrus avoit du moins la consolation de pouvoir esperer d'estre bien tost esclaircy de la verité de ce qu'il vouloit aprendre : il songea à rendre à tout le monde toute la civilité qu'il croyoit devoir. Il fut à Artaxate voir Ciaxare : il y visita la Princesse Araminte : et luy dit precisément tout ce que le Prince Phraarte luy avoit dit d'elle, et tout ce qui s'estoit passé entre eux, ce qu'elle n'entendit pas sans rougir. Elle remercia Cyrus, de la liberté qu'il avoit donnée à ce Prince : mais ce fut d'une maniere qui luy fit bien connoistre que c'estoit plustost pour l'avoir delivrée des nouvelles marques d'affection qu'il luy auroit renduës s'il fust demeuré son Prisonnier, que non pas pour l'amour de luy, quoy qu'elle l'estimast assez. Apres cela Cyrus s'en retourna au Camp : resvant tousjours à sa chere Mandane, ou s'en entretenant tousjours avec Aglatidas, avec Chrisante, ou avec Feraulas, en qui il avoit beaucoup de confiance. Il aimoit aussi fort Araspe : mais comme il n'avoit jamais rien aime il ne luy parloit aussi jamais de sa passion. Comme il fut arrivé au Camp, il alla droit à la Tente de Thrasibule, où il voulut passer le reste du jour et tout le soir, afin d'aprendre ce qu'il y avoit si longtemps qu'il avoit envie de sçavoir. Aussi tost qu'il y fut, ayant tesmoigné vouloir estre seul avec Thrasibule, tout le monde les laissa en liberté de s'entretenir : de

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

sorte qu'ils ne furent pas plustost seuls, que Cyrus le regardant, luy dit fort obligeamment. Et bien mon ancien vainqueur, vous laisserez vous vaincre aujourd'huy ? et m'aprendrez vous toutes les circonstances d'une vie, de qui tout ce que l'en connois est glorieux ? Vous ne parlerez pas ainsi du reste quand vous le sçaurez, repliqua Thrasibule en soupirant : car Seigneur, vous n'y trouverez que deux choses : beaucoup de foiblesse, et beaucoup d'infortune. Neantmoins puis que vous le voulez ainsi, et qu'en effet il m'importe presentement en l'estat où sont mes affaires, que vous les sçachiez telles qu'elles sont : je vous obeïray exactement. Mais Seigneur, pourrez vous bien souffrir que je vous entretienne de tant de petites choses, qui vous doivent estre indifferentes, et qui paroissent en effet tres peu considerables, à ceux qui ne connoissent pas l'amour ? Il n'en est point de petites, reprit Cyrus, quand elles touchent nos Amis : et puis mon cher Thrasibule, dit il en soupirant aussi bien que luy, je ne suis pas ignorant du mal dont je m'imagine que vous vous plaignez. Parlez donc je vous en conjure : et ne craignez pas de me dérober un temps que je pourrois employer à quelque autre chose : car puis que nous avons tresve avec le Roy d'Armenie, nous aurons tout le reste du jour, tout le soir, et mesme si vous le voulez toute la nuit, à nous entretenir. II y a desja longtemps, poursuivit il, que les nuits ne sont plus pour moy, ce qu'elles sont pour tous les autres hommes : et que

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

je n'ay plus guere de part, au repos ny au sommeil. Thrasibule voyant donc qu'il luy faloit obeïr, et sçachant en effet qu'il luy importoit de tout que Cyrus sçeust ses avantures passées, et l'estat present de sa fortune : apres que ce Prince se fut assis, et que par ses ordres il eut aussi pris sa place vis à vis de luy, sur un siege qu'il choisit pourtant un peu plus bas, il commença de luy parler en ces termes.


Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : l'exil de Thrasibule
Thrasibule est fils de Thrasibule de Milet, célèbre pour avoir combattu onze ans Aliatte, père de Cresus. Il est élevé avec son demi-frère Alexidesme, fils naturel que son père a eu de sa seconde femme Melasie. Cette dernière parvient à obtenir le pouvoir pour son fils. Thrasibule est dès lors contraint à l'exil. Il s'en va à Lesbos, afin de trouver assistance auprès de Tisandre. Tous deux s'embarquent alors sur mer et deviennent pirates.
La guerre de onze ans
Thrasibule, après avoir avoué être plus sensible à l'amour qu'à l'ambition, commence le récit de son histoire par les circonstances politiques de Milet. Son père, également dénommé Thrasibule, avait mené une guerre de onze ans contre Aliatte, père de Cresus, sans que ce dernier ait pu parvenir à envahir son royaume.

HISTOIRE DE THRASIBULE ET D'ALCIONIDE.

Si j'avois eu l'ame aussi sensible à l'ambition qu'à l'amour, je ne pense pas qu'il eust esté possible que j'eusse pû suporter les malheurs qui me sont arrivez : mais il est vray qu'ayant tousjours plus tost fait consister la veritable gloire, à meriter les Couronnes qu'à les posseder, je n'ay pas eu besoin de toute ma constance, tant que je n'ay esté tourmenté que par cette superbe passion, qui fait et qui destruit toutes les Monarchies et toutes les Republiques qui sont au monde. Ce n'est pas que je n'aye senti la perte de la Souveraineté qui m'apartenoit : mais c'est enfin que je ne me suis abandonné à la douleur et au desespoir, que lors que cette perte a esté un obstacle à mon amour. Ainsi on peut presques dire, que je n'ay senti l'ambition, que quand j'ay esté amoureux. Mais Seigneur, pour vous aprendre la persecution que j'ay soufferte, et par la Fortune, et par l'Amour :

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

il faut que je vous die que je suis fils de Thrasibule Prince de Milet, du quel je porte le Nom : qui tant qu'il a vescu, a esté Amy particulier de Periandre Roy de Corinthe ; et de qui le Nom a esté assez connu durant sa vie, par la guerre qu'il eut onze ans durant contre Sadiatte petit fils de Gyges, et contre Aliatte Pere de Cresus, qu'il finit avec assez de bonheur, d'adresse, et de gloire, pour vous la raconter en peu de mots : puis que ce qui suivit bien tost apres, est le fondement de tous mes malheurs. Cette guerre, Seigneur, estoit d'autant plus considerable, qu'elle avoit commencé durant le regne de Giges, lors qu'il usurpa la Couronne sur les Heraclides : car depuis cela, Ardis qui luy succeda la fit encore durer, comme fit en suitte Sadiatte son fils ; et apres luy, comme je l'ay desja dit, Aliatte fit la mesme chose. Le Prince mon Pere estant donc assez occupé au commencement de son regne, pour affermir dans sa Maison la Souveraine authorité, qui effectivement luy appartenoit, quoy que ses ennemis en ayent voulu dire : il ne pût pas durant les premieres années qu'il soutint cette guerre contre Sadiatte, s'y opposer avec toute la force qu'il eust pû, s'il n'eust point eu d'ennemis au dedans de sa Ville. Mais ne voulant pas en sortir, de peur que son absence ne donnast lieu aux seditieux de remuer, Sadiatte estoit Maistre de la Campagne : et il fit cette guerre pendant six ans, d'une assez estrange maniere. Car sans rien entreprendre contre la Ville, il mettoit

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

seulement toutes les années, a la Saison de la recolte, une grande et puissante Armée sur pied, qu'il menoit dans les Terres des Milesiens : et là sans brusler les Maisons, ny détruire pas un Village ; il faisoit seulement enlever tous les bleds et tous les fruits, et puis il s'en retournoit, sans s'arrester dans leur Païs. Comme mon Pere estoit le plus fort sur la Mer, il sçavoit bien qu'il luy eust esté inutile de venir attaquer Milet, par terre seulement, puis qu'il ne pourroit l'affamer : mais il esperoit que les Milesiens estant forcez d'acheter des bleds des Estrangers, s'espuiseroient d'argent, et se revolteroient en suitte contre leur Prince. Il n'en alla pourtant pas ainsi : car jusques à ce que mon Pere se fust rendu Maistre absolu de son Peuple, par une fermeté un peu severe, il ne quitta point la Ville : disant à ceux qui luy en parloient, que la Mer luy pouvoit redonner des bleds, mais que rien ne luy pourroit rendre Milet s'il l'avoit perdu. Enfin apres qu'il eut obligé le Peuple par la crainte à se soumettre absolument, il se mit en campagne aussi tost apres la mort de Sadiatte : de sorte que comme le nouveau Roy de Lydie avoit intention de se signaler, ils firent la guerre d'une autre façon. Le Prince mon Pere sans estre secouru d'aucun Peuple des Ioniens, excepté de ceux de l'Isle de Chio, qui se souvinrent du secours qu'il leur avoit donné, quand ceux d'Erithrée leur faisoient la guerre, se vit en estat donner la celebre Bataille de Limenie : et celle qu'il donna en suitte sur les bords de la

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Riviere de Meandre où il tua de sa main, le Fils du Prince de Phocée. Car encore que ces deux Batailles fussent sanglantes de part et d'autre, et que la victoire en fust mesme un peu douteuse : elles arresterent pourtant les progrés d'Aliatte : qui desesperé de n'avoir pas pleinement vaincu comme il l'esperoit, fit mettre le feu en s'en retournant, à toute une grande Campagne couverte de bleds : et non seulement ces bleds perirent parmi la flame, mais comme le vent estoit grand, ils mirent au Temple de Minerve, surnommée Assesienne, qui fut entierement consumé. Cét accident affligea alors plus le Peuple de Milet que le Roy de Lydie : mais à quelque temps de là, ce Prince estant tombé tres malade, et ayant envoyé consulter l'Oracle de Delphes : la Pithie dit aux Lydiens, qu'elle ne leur respondroit point, qu'ils n'eussent fait rebastir le Temple de Minerve qu'ils avoient bruslé. Periandre qui sçeut cette response, en envoya advertir le Prince mon Pere, afin qu'il profitast de cét advis : de sorte qu'ayant sçeu quelque temps apres, que des Ambassadeurs de Lydie devoient venir luy demander la permission de faire rebastir ce Temple : il fit commandement à tous les habitans de Milet, de porter tout ce qu'ils avoient de provisions de bleds aux Places publiques destinées à le vendre, par lesquelles il vouloit faire passer ces Ambassadeurs de Lydie. Et en effet, la chose ayant esté executée ainsi, et ces Ambassadeurs ayant fait leur raport à leur Maistre de ce qu'ils avoient veû : il

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

desespera de pouvoir jamais vaincre le Prince mon Pere ; et se resolut enfin d'entendre à une Paix, qui fut bien glorieuse aux Milesiens, puis qu'elle fit voir qu'ils avoient pû soustenir la guerre eux seuls contre quatre Rois. Aliatte fit donc bastir deux Temples au lieu d'un aupres d'Assise : et ayant en suitte recouvré la santé, il fut apres cela Amy particulier du Prince mon Pere : qui depuis cét accord, fut tres paisible possesseur de son Estat, malgré toutes les diverses factions qu'il sçavoit estre, en secret parmi ses Sujets. Car il avoit une Politique ferme et hardie, qui le faisoit craindre de tout le monde : et qui destruisoit toutes les conjurations que l'on faisoit contre luy.

Le complot de Melasie
Thrasibule évoque ensuite son demi-frère Alexidesme, puis Thales le philosophe. Ses malheurs commencent quand Melasie, sa marâtre, se met en tête de marier son fils Alexidesme avec Leonce, fille de Milet extrêmement riche, dans l'intention de conférer le pouvoir politique à sa propre famille. Au retour de la guerre, Thrasibule assiste au mariage de son demi-frère, en étant bien conscient de ce que cette alliance laisse augurer.

Les choses estant en ces termes, il vescut avec assez de tranquilité durant long temps : et Milet fut assurément la plus magnifique Ville de toute la Carie. Je pouvois avoir alors treize ou quatorze ans, et un fils naturel du Prince mon Pere nommé Alexidesme, dix sept ou dix huit ; comme il l'avoit eu d'une Esclave dont il avoit esté fort amoureux, il l'aimoit beaucoup : et le faisoit eslever presque avec les mesmes soins que moy. Comme j'avois perdu fort jeune la Princesse ma Mere, et qu'il avoit depuis affranchi et espousé celle d'Alexidesme, ce Prince illegitime avoit un puissant appuy dont j'estois privé : car cette Femme est une personne d'un esprit artificieux et adroit, capable de toutes choses. En ce temps-là le sage Thales si connu et si celebre, revint d'un long voyage qu'il avoit fait en Egipte, durant que

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Solon y estoit : et il conçeut une si grande amitié pour moy, que je puis dire sans mensonge, que je dois à ses preceptes et à ses conseils, le peu de vertu que j'ay. Si j'en eusse pourtant profité autant que je le devois, je ne serois pas sans doute aussi malheureux que je le suis : car il m'avoit tousjours tant parlé contre l'amour, et mesme contre le mariage : que si j'eusse suivi ses avis, je n'aurois du moins eu qu'une partie de mes malheurs. La regle principale qu'il donnoit pour la conduite de la vie, estoit de ne faire jamais ce que l'on blasmoit en autruy : neantmoins quoy qu'il m'eust dit cela plus de cent fois, je n'en suis pas demeuré en ces termes : et apres avoir tant blasmé moy mesme ceux qui avoient la foiblesse de se laisser vaincre à la beauté, jusques à en perdre le repos : je suis en suitte venu à aimer, jusques à en perdre la raison. Mais comme les malheurs de ma fortune ont precedé ceux de mon amour, il faut que je vous die aussi auparavant, que Melasie (c'est ainsi que se nomme la Mere d'Alexidesme, que mon Pere avoit espousée, comme je vous l'ay dit, depuis que la veritable Princesse de Milet ma Mere estoit morte) se mit dans la fantaisie que son fils se mariast avec une fille de Milet, qui estoit extrémement riche, et de la plus haute qualité. D'abord cela parut estrange à tout le monde : car on avoit crû que vray-semblablement t'y devois songer. Mais voyant que le Prince mon Pere l'aprouvoit, personne n'osa plus en murmurer : et Alexidesme continua sa

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

recherche sans aucun obstacle. Car quoy que cette fille, qui se nommoit Leonce, de qui le Pere estoit mort, et qui estoit, demeurée sous la conduite de sa Mere eust de l'aversion pour Alexidesme, elle la cachoit, par le commandement de ses parens. En effet (s'il m'est permis de parler sincerement d'un homme, qui a fait tous les malheurs de ma vie) il est certain qu'Alexidesme estoit peu aimable : il avoit sans doute l'humeur violente de feu mon Pere, mais il n'en avoit ny la capacité ; ny la fermeté ; ny cent autres bonnes qualitez qu'il possedoit. Au contraire, il estoit coleré, cruel, ambitieux, foible, et entreprenant tout ensemble. Pour sa personne, elle estoit bien faite : et il y avoit une notable difference, de son corps à son esprit. Cependant parce que Melasie pouvoit alors toutes choses sur le coeur du Prince son Mary ; il ne voyoit point les deffauts de son fils ; ou du moins il agissoit comme s'il ne les eust point connus : le flattant ; le caressant ; et ne faisant presque aucune distinction en aparence, de moy à Alexidesme : quoy que si je l'ose dire, je n'eusse pas lés vices qui le noircissoient, et qui le noircissent encore. La Mere de Leonce, estoit Soeur du Prince de Phocée, de qui mon Pere, comme je vous l'ay dit, avoit tué le Fils à la derniere Bataille qu'il avoit donnée contre le Roy de Lydie : de sorte que dans le fonds de son ame, elle haissoit toute nostre Maison. Neantmoins comme le Prince de Phocée estoit ambitieux, il luy manda

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

que si elle croyoit pouvoir trouver les voyes de faire regner Alexidesme à mon prejudice, elle consentist à ce Mariage : mais qu'à moins que de cela, il seroit son ennemy, si elle y songeoit seulement. Cette Femme donc qui estoit ambitieuse, aussi bien que son Frere, et qui avoit grande amitié avec Melasie, luy parla avec tant d'adresse ; que comme deux personnes possedées d'une mesme passion s'entendent facilement, et devinent presque sans peine, leurs pensées les plus secrettes : ces deux Femmes que l'ambition seule faisoit agir, connurent bien tost qu'elles souhaitoient la mesme chose. De sorte que ne se cachant plus leurs sentimens, elles consulterent entre elles : et resolurent ensemble, de faire regner Alexidesme, quand mesme il faudroit faire plusieurs crimes pour cela. Pendant que ces choses se passoient ainsi, le Prince mon Pere faisoit achever cette belle et forte Citadelle qui est à Milet : et je m'occupois continuellement, ou à mes exercices ; ou à la conversation de Thales ; ou à me divertir aux aures choses où un Prince de mon âge pouvoit raisonnablement prendre plaisir. Je vivois sans doute civilement avec Melasie, et avec Alexidesme : mais j'avouë pourtant que j'avois naturellement une si forte aversion pour l'un et pour l'autre, que j'avois bien de la peine a la cacher. Cependant le Mariage de Leonce ne s'achevoit point : car comme le Prince de Phocée vouloit voir quelque apparence à ce qu'il souhaitoit, avant que d'y consentir : sa Soeur, nommée Philodice,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

differoit la chose avec adresse. Elle ne pouvoit pas mesme s'achever si tost : parce que ceux de Prienne ayant esté forcez de declarer la guerre à Polycrate Prince de Samos, qui vouloit estre Roy de la Mer, et qui combatoit tout ce qu'il y rencontroit : mon Pere creut que par Politique il faloit s'oposer à cette nouvelle Puissance, puis qu'il y en avoit un pretexte. Ainsi il fit une Armée navale, dont il fut contraint de me donner la conduitte, ne pouvant avec bien-seance ne le faire pas : puis qu'il ne vouloit point aller en Personne à cette guerre. Ce n'est pas que je ne fusse fort jeune pour cét employ, car je n'avois encore que quinze ans : Mais comme mon Lieutenant General estoit un homme experimenté, je n'en avois que l'honneur : encore ne sçay-je si je l'eusse eu seul, n'eust esté qu'Alexidesme tomba malade, et qu'il ne pût venir à ce voyage. Le Prince Philoxipe qui estoit alors de mesme âge que moy, et le Prince Tisandre, poussez d'un mesme desir de gloire, vinrent se jetter dans nostre Parti : et firent des choses prodigieuses en cette guerre, qui ne fut pourtant pas trop heureuse pour nous : car le bonheur de Polycrate est si grand, que rien ne luy peut resister. Je diray neantmoins sans mensonge, que si nous fusmes quelquesfois vaincus, nous ne le fusmes pas sans gloire : et que si nous ne vainquisimes point, nous monstrasmes du moins à nos Ennemis, que nous meritions de vaincre. La Paix se rit alors, par l'entremise du sage Bias, qui pour cét effet fut de

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Prienne à Samos : bien est il vray qu'elle ne fut pas de longue durée ; estant impossible de pouvoir empescher Polycrate de faire des courses sur la Mer, et d'y attaquer presques tout ce qu'il y rencontre. A mon retour à Milet, je trouvay le Mariage d'Alexidesme et de Leonce prest d'estre achevé : car durant mon absence, Melasie et Philodice avoient caballé dans toute la Ville, et principalement avec le Chef de la faction opposée au sage Thales : qui bien qu'il aimast la liberté de son Païs, n'eust pas voulu la recouvrer par des voyes violentes : disant quelques fois qu'un Tiran qui gouverne ses Sujets en paix, vaut mieux que la liberté que l'on ne peut recouvrer sans faire la guerre. Mais ceux de l'autre Parti, agirent bien d'une autre sorte, et penserent les choses d'une façon qui n'est pas commune : car enfin s'estant imaginez que le Prince mon Pere avoit usurpé une authorité qui ne luy apartenoit pas : et voulant remettre le gouvernement populaire dans la Ville, et empescher que ses successeurs ne regnassent apres luy : voicy comme ils raisonnerent entre eux, sans que Melasie et Philodice en sçeussent rien, quoy qu'elles fussent pourtant de leur intelligence. Ils penserent donc, que tant que le Prince mon Pere vivroit, il ne faloit point songer à recouvrer leur liberté : et qu'il faloit regarder seulement, comment les choses pourroient aller quand il mourroit. Or ces gens avoient pris garde que le Peuple de Milet m'aimoit extrémement : et que veû les inclinations que l'on remarquoit en

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

moy, mon regne seroit assez doux et assez heureux de sorte qu'il seroit assez difficile de porter ce peuple à secoüer le joug de l'obeïssance. Mais au contraire, prevoyant presque avec certitude, que si Alexidesme regnoit, ce seroit le plus cruel, le plus violent, et le plus tirannique Prince du monde :ils creurent qu'il seroit alors aisé d'obliger le Peuple à se revolter, et à se deffaire d'un Maistre foible et méchant tout ensemble. Ainsi dans l'esperance de pouvoir destruire par cette voye la Puissance Souveraine, ils promirent à Melasie et à Philodice, que quand il en seroit temps, ils feroient regner Alexidesme. Si bien que ces deux Femmes qui ne sçavoient pas par quel mouvement ils agissorent : furent ravies, de voir que leur dessein sembloit reüssir comme elles le souhaitoient. De sorte que sans plus differer le Mariage de Leonce et d'Alexidesme, on fit une celebre Feste dans Milet, où le Prince de Phocée faisant semblant d'oublier la mort : de son Fils se trouva : et durant un mois, ce ne furent que divertissement et resjouïssances publiques, pour tous ceux qui n'estoient pas de cette faction cachée. On trouvoit pourtant estrange, que le Prince mon Pere eust songé à marier Alexidesme devant moy, puis que ce ne devoit pas estre de luy qu'il devoit attendre un Successeur : mais comme on n'estoit pas accoustumé de murmurer de ce qu'il faisoit, toute la Ville paroissoit estre en joye. Pour moy qui prevoyois bien où les choses pouvoient aller, j'en consultois avec le sage Thales, qui me disoit tousjours que ce que les Dieux

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

avoient ordonné, ne pouvoit manquer d'arriver : et qu'ainsi il faloit s'abandonner à leur Providence.

Thrasibule perd son royaume
Une parabole, utilisée par Thrasibule le père pour expliquer la façon de gouverner, anime les intentions malfaisantes des conjurés. Malgré l'avertissement de Thales, qui le fait rentrer au pays, Thrasibule le fils ne peut empêcher l'empoisonnement de son père et la perte de son royaume. Impuissant à intervenir, il doit accepter l'exil et se rend à Lesbos auprès de Tisandre.

Comme les affaires estoient en ces termes, et que le Prince mon Pere croyoit estre le plus heureux du monde : Periandre Roy de Corinthe qui ne trouvoit pas en ce temps là une obeïssance fort exacte parmi ses Sujets, luy envoya demander ce qu'il faloit que fist : un Roy mal obeï, pour estre paisible dans ses Estats. Le Prince mon Pere qui estoit naturellement soubçonneux, et de qui une des principales maximes estoit, qu'il faloit tousjours ne confier son secret qu'au moins de gens qu'il estoit possible, et ne donner jamais rien au hazard : au lieu d'escrire à Periandre, ou de faire sa response à son Envoyé, il le mena promener dans une grande Plaine. Et là, mettant pied à terre, et marchant dans cette Campagne toute couverte de bleds prests à moissonner (car c'estoit à la Saison de la recolte) il luy dit, vous raporterez au Roy vostre Maistre, ce que vous me verrez faire dans cette Plaine : et vous luy direz, que je n'ay point d'autre response à luy donner. Cét Envoyé qui n'avoit pas sçeu ce que contenoit la Lettre qu'il avoit aportée, se mit donc à observer soigneusement ce que faisoit ce Prince : qui en se promenant le long de ces bleds, comme si ç'eust esté en resvant, rompoit tous les Espics qui s'eslevoient au dessus des autres : et ne rompoit point ceux qui par leur pesanteur se panchoient vers la Terre. Mais quoy que cét Envoyé peust raisonner sur cette action, il

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

n'y comprit rien : et il se resolut seulement de la dire au Roy son Maistre celle qu'il l'avoit veuë. Neantmoins comme cela luy sembla bizarre, et mesme de peu de consequence : apres que le Prince mon Pere fut rentré dans la Ville, et que cét Envoyé fut allé à son Logis :il ne pût s'empescher de dire la chose à un homme de Milet, qu'il croyoit estre fort de ses Amis, et qui luy promit de n'en point parler. Mats à peine fut il parti, que cét homme le dit à un autre, et cét autre encore à un Amy, et cét Amy encore au Chef de la Conspiration qui se tramoit contre moy. Comme c'estoit un homme d'esprit qui sçavoit l'estat des affaires de Corinthe, et qui de plus avoit sçeu par Melasie que Periandre avoit envoyé demander conseil de quelque affaire importante au Prince mon Pere, il entendit la chose : et comprit aisément qu'en rompant les Espics les plus eslevez, il avoit voulu dire qu'il faloit abaisser tous les Grands d'un Estat, dés qu'ils pensoient aller un peu au delà de leur condition. De sorte que cette maxime que l'on conseilloit à Periandre, ne s'executast sur luy mesme, si le Prince de Milet venoit à descouvrir ce qu'il tramoit dans la Ville, il dit à ceux de son Parti, qu'il faloit aller plus loing, et agir plus promptement qu'ils n'en avoient eu dessein. Il leur falut pourtant du temps, auparavant que de pouvoir faire reüssir la resolution qu'ils prirent ; : si bien que j'eus encore le loisir d'aller à cette guerre où Leontidas servit Polycrate, et dont il vous parla dans son recit à Sinope. Mais durant

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

mon absence, Anthemius (ce Chef des Conjurez se nommoit ainsi) mena la chose avec tant d'adresse, qu'il porta l'esprit de Melasie à trouver mesme la vie du Prince mon Pere trop longue. Car comme les vices d'Alexidesme augmentoient tous les jours, ce Prince commençoit de faire quelque difference de luy à moy : si bien que Philodice qui voyoit que sa Fille estoit tres malheureuse quant à la personne de son Mary, et qu'elle ne pouvoit trouver de soulagement que par l'ambition, pressoit tous les jours Melasie de faire declarer le Prince mon Pere en faveur d'Alexidesme ; l'assurant qu'il estoit aisé de le faire : et luy disant qu'il ne faloit que dire publiquement, qu'elle avoit tousjours esté sa Femme legitime : que la Princesse ma Mere ne l'avoit jamais esté : qu'Alexidesme estant plus âgé que moy, devoit regner le premier : et qu'enfin il faloit assurer la chose de son vivant. Melasie promit d'en parler, et en parla : mais le Prince mon Pere ne voulut jamais luy respondre precisément : de sorte qu'ayant l'esprit fort aigri, elle en confera avec Anthemius. Le Prince de Phocée revint aussi dans Milet, pour consulter de nouveau avec Anthemius et avec Melasie : et ils resolurent. tous ensemble, qu'il faloit empoisonner le Prince mon Pere durant mon absence, et faire reconnoistre Alexidesme pour Souverain. Le Prince de Phocée adjousta, à ce que j'ay sçeu, qu'il ne doutoit pas que je n'eusse des Amis : mais que moy n'estant pas dans la Ville, ils n'agiroient

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

sans doute pas trop fortement. Joint que le Prince de Phocée dit qu'il feroit entrer du monde secrettement dans Milet. Anthemius eust bien voulu que cela n'eust pas esté, afin de pouvoir peut-estre aller à la liberté tout d'un coup : mais il n'osa neantmoins s'y opposer ouvertement, de peur de se rendre suspect : et de descouvrir la seconde Conspiration qu'il meditoit dans son coeur. Le sage Thales, quoy que fort occupé à ses Estudes, fut pourtant adverty que l'on tramoit quelque chose : de sorte que sçachant qu'il partoit un Vaisseau que le Prince mon Pere m'envoyoit, chargé de munitions, il m'escrivit un billet de peu de mots : où il me faisoit sçavoir, que ma presence estoit necessaire à Milet. Neantmoins comme il ne pouvoit pas soubçonner jusques où alloit la méchanceté de Melasie ; de Philodice ; du Prince de Phocée ; et d'Anthemius ; il en demeura là : croyant tousjours que j'arriverois assez à temps, pour destruire toutes ces factions. Cependant ces quatre personnes qui avoient presques tous des motifs differents, agissoient pour tant également : car le Prince de Phocée cherchoit principalement à se vanger : Melasie et Philodice songeoient à satisfaire leur ambition : et Anthemius croyoit travailler pour la liberté de sa Patrie. Mais, Seigneur, pourquoy differer plus long temps à vous dire les malheurs de ma Maison ? l'ingratte Melasie empoisonna le Prince mon Pere : et supposa une Declaration, par laquelle il paroissoit reconnoistre Alexidesme pour

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

son successeur. Le Prince de Phocée se trouva en personne à Milet avec des forces : Anthemius aida à faire reconnoistre Alexidesme pour Prince : mes Amis voulurent prendre les armes, et le Peuple murmura : mais à la fin le Parti d'Anthemius fut le plus fort : et lors que je vins pour rentrer dans le Port de Milet, je trouvay les choses en ces termes, et l'on m'en empescha l'entrée. Comme mon Armée avoit esté batuë de la tempeste, je me vy au plus pitoyable estat où jamais Prince se soit veû : je ne sçavois pourtant pas encore ce qui faisoit que l'on me traitoit en ennemy, car on ne me le disoit point : mais à deux heures de là, ayant envoyé dans un Esquif demander la raison de ce qu'on faisoit : Alexidesme m'envoya cette fausse Declaration dont je vous ay parlé, qu'il avoit faite au nom du Roy mon Pere : et le sage Thales quand la nuit fut venuë, me fit sçavoir par un Pescheur la verité de toutes choses. J'apris donc en un mesme jour, la mort de mon Pere, la perte de mon Estat ; la trahison de mon Frere et de mes Sujets, et tout cela sans y pouvoir trouver de remede. Comme la plus grande partie de mes Vaisseaux estoient brisez, j'estois absolument hors de pouvoir de rien faire ny de rien entreprendre : n'ayant pas assez de Soldats pour faire une descente, et pour attaquer Milet du costé de la terre, ny rien de tout ce qu'il faut avoir pour un Siege : et je ne sçavois pas mesme trop bien comment m'esloigner de la Ville, veû le desordre où, l'orage avoit mis toute ma

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Flotte. Le sage Thales me manda encore, qu'il me conjuroit de ne vouloir pas destruire ma Patrie, pour mon interest particulier : et d'attendre mon restablissement et ma vangeance du temps ; de mes Amis ; de la méchanceté d'Alexidesme ; et des Dieux : qui estoient trop equitables, pour ne punir pas mes ennemis : et pour ne recompenser pas ma vertu, si je sçavois bien user de cette infortune. J'admiray ce conseil quand je l'eus reçeu, mais j'avouë que je ne le suivis pas sans peine : et que ce fut plustost par necessité que par choix, que j'agis selon les intentions de Thales. Cependant la Mer estant devenuë assez calme, quoy que mes Vaisseaux fussent en mauvais estat, je taschay de gagner une des Isles la plus proche dont toute cette Mer est semée, afin de les y faire racommoder. J'envoyay toutesfois secrettement porter un Manifeste à Milet : par lequel je faisois sçavoir à tous mes Sujets, que la pretenduë Declaration du Prince mon Pere estoit fausse : et qu'Alexidesme estoit non seulement un rebelle et un usurpateur : mais que Melasie sa Mere avoit empoisonné son Mary, afin de faire regner son Fils. Comme ce crime estoit fort noir, il ne fut creû pas de tout le monde : et on s'imagina que je ne disois cela, que pour les rendre plus odieux. Cependant le sage Thales qui me l'avoit mandé, l'avoit sçeu avec assez de certitude pour n'en douter pas : mais comme ses malheurs viennent ordinairement en foule, je ne fus pas plustost en pleine Mer, que le calme cessa, et que la tempeste revint :

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

et une tempeste si forte, qu'en deux heures tonte ma Flotte fut dispersée. Le vent repoussa mesme malgré eux quelques uns de mes Vaisseaux, jusques au Port de Milet : les autres se briserent contre des rochers : quelques uns tournerent tout d'un coup, et furent engloutis dans les abismes de la Mer : et je demeuray avec trois seulement, à lutter contre les vents et contre les vagues. Je crus cent et cent fois que j'allois perir : et cent et cent fois je rendis graces aux Dieux, dans l'esperance que j'avois de ne survivre point à mes infortunes. Mais à la fin malgré moy il falut vivre : et apres un jour et une nuit de tempeste espouventable, je fus jetté à l'Isle de Chio, où j'aborday et où je fus reçeu, pour racommoder seulement mes Vaisseaux : car comme ceux de cette Isle sçavoient desja le changement arrivé à Milet, ils craignirent que s'ils me souffroient plus long temps à leurs Ports, ce ne fust donner un pretexte de guerre contre eux aux Milesiens. Enfin, Seigneur, je connus en cette rencontre, que ceux qui ont le plus de besoin de retraite, sont ceux à qui l'on en offre le moins : et que les malheureux ne trouvent gueres d'Aziles, chez ceux qui ne le sont pas. Ce fut en vain que j'attendis pour voir si quelques autres de mes Vaisseaux ne me viendroient point rejoindre ; car soit qu'ils eussent tous peri ; que la tempeste les eust jettez trop loing. ou qu'ils m'eussent voulu abandonner pour s'en retourner à Milet, je n'en apris aucunes nouvelles, Des trois qui me restoient, il n'y en eut mesme

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

que deux que l'on peust remettre en mer : qui ne furent pas plustost en estat, que je me resolus d'aller à Lesbos, pour voir si l'amitié que j'avois contractée avec Tisandre, fils du sage Pittacus Prince de Mytilene, ne subsisteroit pas encore malgré mes malheurs.

Thrasibule pirate
Thrasibule s'accommode de son exil et commence à pratiquer une piraterie modérée, qui l'amène, entre autres, à attaquer Artamene.

Je fus donc avec deux Vaisseaux seulement chercher ce genereux Amy, qui me reçeut avec une bonté extréme : et qui me fit recevoir du Prince son Pere avec les mesmes honneurs, que si je n'eusse pas esté dépossedé de mes Estats. Je fus donc quelque temps en cette Cour là : pendant quoy j'envoyay vers Periandre Roy de Corinthe luy demander secours : mais il estoit alors si occupé chez luy, par quelques factions qui partageoient tous les Grands de son Royaume, qu'il ne se trouva pas estre en termes de me pouvoir assister. Le Prince Polycrate fit aussi la paix avec Alexidesme, comme firent ceux de Prienne : et le Prince de Phocée qui estoit de ce Parti, et qui le soustenoit ardemment, engagea tous ceux avec qui il avoit alliance, à le soustenir comme luy : de sorte que je ne vy apparence aucune de rien entreprendre, avec le secours seul du Prince de Mytilene. Joint que par l'intelligence que je conservay tousjours avec le sage Thales, je sçeû qu'il avoit découvert qu'Anthemius qui avoit paru si zelé pour Alexisdeme, animoit sourdement le Peuple contre cét Usurpateur : si bien qu'il y avoit lieu de croire qu'il y auroit bientost quelque nouveau changement à Milet. Qu'ainsi le mieux que je pouvois faire, estoit de n'irriter

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

point les Peuples, en leur allant faire la guerre : et de me tenir tousjours tout prest à me jetter dans cette Ville, s'il s'en presentoit quelque occasion favorable. Me voila donc contraint d'attendre en repos, le succés de ma fortune : mais je vous advoüe que c'estoit avec un chagrin si grand, que rien ne pouvoit me divertir. Ce qui le redoubloit encore, c'estoit que le Prince Tisandre estoit aussi malheureux que moy, bien que ce fust par une cause differente : car vous sçaurez, Seigneur, qu'il y avoit plus de deux ans qu'il aimoit esperdûment cette celebre Fille que vous vistes à Lesbos quand nous y passasmes ensemble, sans pouvoir en estre regardé favorablement, quoy qu'il eust fait toutes choses possibles pour s'en faire aimer. Comme l'admirable Sapho dont je vous parle, est assurément un miracle d'esprit, et que de plus elle a beaucoup de beauté et d'agréement, je ne pouvois pas trouver qu'il eust tort de l'estimer plus que tout le reste du monde : mais comme je n'avois encore jamais rien aimé, je le blasmois estrangement de ce qu'il paroissoit aussi melancolique que moy. Mais, Seigneur, comme ce n'est pas l'Histoire de ce Prince que je veux vous raconter, je ne vous en diray rien autre chose, sinon qu'estant absolument desesperé de pouvoir jamais toucher le coeur de cette belle Lesbienne : il me pria de vouloir estre le compagnon de son exil, et de vouloir aller errer aveques luy, sur toutes les Mers qui n'estoient pas fort esloignées de Milet, pour voir si l'absence le pourroit guerir. Je luy

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

accorday aisément ce qu'il voulut, tout lieu m'estant indifferent dans ma disgrace : ainsi pretextant nostre départ le mieux que nous pusmes, nous quittasmes Lesbos, et : nous nous abandonnasmes à la Fortune. Toutes nos conversations n'estoient pour l'ordinaire que des disputes de l'ambition et de l'amour : chacun de nous soustenant son opinion, selon les sentimens qu'il avoit alors dans le coeur. Nous avions deux Vaisseaux outre celuy où nous estions : mais nous n'eusmes bien tost plus que le nostre : car ayant rencontré le Prince Polycrate beaucoup plus fort que nous, il nous prit les deux autres : et tout ce que nous peusmes faire fut d'échaper à sa victoire. Il est certain que cette avanture me fascha, et me fit devenir Pirate, s'il faut ainsi dire : car il me prit une si forte envie de regagner ce que j'avois perdu, que nous fismes dessein d'attaquer tout ce qui ne se rendroit point : ne jugeant pas qu'il fust plus permis à Polycrate qu'à nous de faire des prises continuelles sur toutes les Mers où il navigeoit. En moins d'un mois nous fismes plus de vingt Combats, et j'aquis bientost le nom de Pirate : car pour le Prince Tisandre, durant tout ce voyage, il ne voulue point estre connu aux lien où nous abordasmes. Je puis toutesfois dire sans mensonge, que j'ay esté Pirate sans estre Pirate, s'il m'est permis de parler ainsi : car comme je n'avois dessein que de me faire une petite Flote par mon courage ; je ne retenois que des Vaisseaux, et les hommes qui vouloient servir sous moy : et justement

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

ce qu'il faloit pour leur subsistance. Nous prismes trois Navires du Prince de Phocée mon ennemy, ce qui me donna une joye inconcevable : et à la premiere Isle que nous trouvasmes, l'en mis les gens à terre, et en pris d'autres ; me semblant que je devois tout esperer, puis que j'avois commencé de vaincre par mes ennemis. J'apris de ces Mariniers de Phocée, que ce Prince se devoit bientost embarquer, pour aller de part de Cresus au Pont Euxin, et a la Ville d'Apollonie : de sorte que resolu de luy aller couper chemin, je retournay d'où je venois : et ce fut alors, Seigneur, que je vous rencontray, comme vous vouliez aller de Corinthe a Ephese. Comme j'avois dans l'esprit le dessein de combattre le Prince de Phocée ; que l'on m'avoit dit qui devoit avoir six Vaisseaux ; je me resolus d'attaquer le vostre pour le gagner si je pouvois. Toutesfois, à dire vray, cette victoire me fut disputée si courageusement par vous ; que l'on peut dire que vous fustes vaincu par le nombre seulement, et que je le fus par vostre valeur. Mais, Seigneur, oseray-je vous dire que ce vaillant homme contre qui vous combatistes dans la Mer, apres que vous y fustes tombez l'un et l'autre, et que j'envoyay querir aussi bien que vous dans un Esquif, estoit ce mesme Tisandre qui est presentement dans ma Tente, qui ne voulut jamais que je vous le fisse connoistre, tant que vous fustes dans mon Vaisseau. Quoy genereux Thrasibule, interrompit Cyrus, celuy que je combatis, et qui m'auroit sans

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

doute vaincu sans vous, est icy ? Ha si cela est, poursuivit il, redoublez vos soings pour sa conservation à ma priere : estant certain que je ne croy pas qu'il y ait un plus vaillant homme au monde que luy. Mais de grace, achevez de me raconter une vie, où je ne prens gueres moins d'interest qu'en la mienne. Thrasibule apres avoir admiré la haute generosité de Cyrus, de s'interesser comme il faitoit à la conservation d'un homme qui luy avoit si opiniastrément disputé la victoire ; reprit son discours de cette sorte. Je ne vous feray donc point souvenir, de ce qui se passa en cette occasion, quis que vostre modestie ne le pourroit souffrir : mais je vous diray seulement, que lors que je pris terre à Lesbos, ce fut pour y laisser malgré luy le Prince Tisandre, à qui vous aviez fait deux blessures, moins grandes en apparence que celles que vous aviez reçeuës de luy, mais qui par le chagrin qu'il avoit, furent plus longues et plus difficiles à guerir que les vostres. En suitte, Seigneur, suivant mon dessein, je vous menay au Pont Euxin, où l'eus le bonheur de rencontrer ce que je cherchois, c'est à dire le Prince de Phocée : car ce fut veritablement contre luy que vous combatistes, et luy que vous vainquistes : estant certain que sans vous, j'eusse peut-estre eu le malheur d'estre vaincu. Mais Seigneur, la Fortune ne voulut pas que dans les trois Vaisseaux que nous prismes, le Prince de Phocée s'y trouvast : et il échapa par un bonheur inconcevable.


Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : séjour à Gnide
A Gnide, Thrasibule fait la connaissance d'Alcionide, fille d'Euphranor. Il ne peut s'empêcher d'en tomber éperdument amoureux. Mais la situation politique le rappelle à Milet. Lors de la fête qu'il organise à l'occasion de son départ, il est tenté un moment d'enlever Alcionide. Il finit par y renoncer et, une fois en mer, fait envoyer une lettre à Alcionide, dans laquelle il lui avoue son amour.
La rencontre d'Alcionide
Les pérégrinations de Thrasibule l'amènent à Gnide, auprès d'Euphranor, qui le reçoit. Au cours de l'entretien avec ce dernier, le pirate maintient le secret sur sa véritable identité. Il fait la connaissance d'Alcionide, avec qui il entame une conversation. Il la retrouve au temple le lendemain, et fait présent d'une épée à Euphranor. Une fois qu'il a quitté la jeune fille, il se la représente avec délices à son souvenir : il se rend compte qu'il est en train de tomber amoureux, mais il pense pouvoir résister. Une nouvelle visite lui fait apprécier les qualités intellectuelles d'Alcionide. La conversation spirituelle amène Thrasibule à faire sa cour à demi-mots en se servant des notions de péril, de crainte et d'espoir. Il refuse encore de déclarer sa véritable identité.

Cependant apres que vous eustes

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

refusé les deux Vaisseaux que je voulois vous forcer de prendre, parce qu'ils vous apartenoient plus qu'à moy : et apres que vous en eustes seulement accepté un : cette mesme tempeste qui s'esleva un demy jour apres que nous nous fusmes separez, et qui vous jetta deux jours en suitte au port de Sinope (à ce que j'ay sçeu depuis) par un de ces prodiges qui arrivent si souvent à la Mer, et qui font que des vents tous contraires agitent les vagues d'un Cap à l'autre, la tempeste me poussa dans l'Helespont : et en suitte me faisant passer entre Lemnos et Lesbos, elle me força encore malgré moy d'aller plus à gauche raser l'Isle de Chio : et échoüer enfin, contre les Côstes de Gnide, si connuës par cét Isthme qui s'avance si fort dans la mer, que cette pointe de terre semble estre entierement détachée du Continent. Jusques icy, Seigneur, vous pouvez regarder le commencement de ma vie, comme le plus heureux temps que j'aye jamais passé : car parmi mes malheurs, j'avois tousjours eu quelque bonheur : soit par l'amitié du sage Thales ; soit par celle du Prince Tisandre ; et soit en dernier lieu par la vostre : Mais depuis le jour que j'arrivay à Guide, il n'y eut plus pour moy que de l'infortune. Elle se déguisa pourtant d'abord : et je rendis graces aux Dieux, de m'avoir conduit en un lieu où je trouvay tant de civilité. Car vous sçaurez que justement à la pointe de cét Isthme, où la tempeste me jetta seul, mes autres Vaisseaux ayant esté dispersez par l'orage ; il y a un Chasteau

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

extrémement fort, et qui fait toute la deffence de cette presque-Isle du coste de la Mer, où commandoit lors que j'y arrivay, un homme de condition nommé Euphranor, qui estoit Chef du Conseil des soixante qui gouvernent cette Republique. Cét homme pour mon bonheur, à ce que je crûs en ce temps là, vit du haut d'une Terrasse où il estoit, avec quelle impetuosité les Vents m'avoient poussé vers le pied de ses Murailles. De sorte qu'à l'heure mesme par un sentiment d'humanité, il envoya ordre à tous les Mariniers de ce Port de m'assister : et il prit un soing particulier, de sçavoir en quel estat estoit mon Vaisseau, et qui estoit celuy qui le commandoit. Car il connut bien que c'estoit un Vaisseau de guerre : et mesme un des plus beaux et des plus grands, qui eust jamais elle esté sur toutes nos Mers : Se en effet c'estoit encore le mesme sur lequel j'avois commandé l'Armée contre Polycrate, et sur lequel aussi j'avois eu l'honneur de vous voir. Euphranor ayant donc envoyé s'informer qui j'estois : quelques Mariniers de Gnide qui reconnurent mon Vaisseau, luy dirent que c'estoit celuy de ce fameux Pirate qui couroit la Mer depuis quelque temps ; qui ne prenoit ny argent ny marchandise, et qui ne vouloit que des hommes et des Navires : l'assurant qu'ils me connoissoient bien, et qu'ils m'avoient une fois veû attaquer un Vaisseau, pendant quoy ils s'estoient sauvez. Mais en mesme temps ayant sçeu par d'autres qui venoient de me voir, que je n'avois pas trop la

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

mine d'un Pirate, et que mon Navire estoit si fracassé, que je ne serois de longtemps en estat de pouvoir partir de Gnide : il envoya ordre, et par curiosité, et pour la seureté de la Forteresse, de me conduire vers luy. Comme je sçavois que c'estoit la coustume des lieux où il y a des Places de guerre d'en user ainsi, et que de plus je ne voulois pas me faire connoistre pour ce que j'estois, j'obeïs sans murmurer : et sans estre suivi que d'un homme de qualit ? de Milet, nommé Leosthene, qui ne m'avoir point abandonné, et de trois ou quatre de mes gens ; je fus trouver Euphranor qui me reçeut dans une grande Galerie, où diverses personnes se promenoient aveques luy. Il me parla avec beaucoup d'adresse et de civilité : il s'informa qui j'estois ; d'où je venois ; où j'avois dessein d'aller ? Et il me fit enfin plusieurs questions, pour tascher de descouvrir la verité de ce qu'il vouloit sçavoir. Je respondis pourtant à toutes ces choses, sans le satisfaire entierement : car je luy dis que mon. Nom, quand je le luy dirois, ne luy seroit pas connu. Que je venois du Pont Euxin, où une affaire importante m'avoir apellé : et que je ne sçavois pas moy mesme où j'allois, lors que la tempeste m'avoit poussé en cette Côste. Que cependant je pouvois seulement l'assurer avec certitude, qu'il trouveroit en moy beaucoup de reconnoissance, d'avoir eu la generosité d'envoyer ses gens aider aux miens à sauver mon Vaisseau : en effet s'ils ne fussent venus nous n'eussions jamais pû anchrer en ce lieu là, et la tempeste eust

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

achevé de nous faire perir. Durant que je parlois à Euphranor, je remarquay que tout ce qu'il y avoit de gens dans cette Galerie s'aprocherent preocupez de la pensée, qu'ils alloient entendre parler un Pirate. Comme il n'y a que quatre langues parmy tous les Ioniens, et qu'elles se ressemblent si fort, que quiconque en entend une entend toutes les autres, j'entendois et estois entendu sans peine : y ayant mesme si peu de difference de celle de Milet à celle de Gnide, que ce n'est presques que le seul accent qui les change, puis qu'en fin l'une et l'autre sont Greques. Mais Seigneur, parmi toutes ces Personnes qui s'aprocherent, je vy quatre ou cinq Dames de bonne mine : entre lesquelles la fille d'Euphranor me parut la plus belle chose que l'eusse jamais veuë : et comme elle se trouva estre la plus curieuse de la Troupe de voir un Pirate, dont j'ay sçeu qu'elle disoit n'avoir jamais veu ; elle s'aprocha plus que les autres : et je la salüay aussi avec plus de soumission que tout le reste de la compagnie : qui n'eut qu'une reverence ou deux en general. Mais pour Alcionide (car cette belle Personne se nomme ainsi) je luy en fis une en particulier, avec le mesme respect, que si une Divinité m'eust aparu. Il me sembla mesme, que pendant que je continuois de parler à Euphranor, elle dit à. une de ses Compagnes, que je n'avois point l'air d'un Pirate, selon qu'on les luy avoit dépeints : de sorte que pour la confirmer en cette bonne opinion, je taschay de respondre à Euphranor, le plus

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

à propos qu'il me fut possible. En effet il fut si content de moy, que sans s'arrester à cette pretenduë qualité de Pirate, qui ne donne gueres l'entrée des Ports à ceux qui la portent, il m'offrit son assistance de fort bonne grace : et m'assura que je pouvois tarder à Gnide autant de temps que je voudrois, pour faire racommoder mon Vaisseau. Apres cela je me retiray, faisant pourtant encore durer la conversation autant que je le pus, afin de voir plus longtemps l'admirable Alcionide. Mais enfin je sortis de cette Galerie, et je m'en retournay à mon Navire : neantmoins comme il faisoit eau de toutes parts, je fus contraint d'aller loger à la Ville, à un bout de laquelle ce Chasteau est basti : ayant tousjours dans l'esprit l'image de cette belle Personne que j'avois veuë. Le lendemain au matin, je fus à ce celebre Temple qui porte le nom de Venus Gnidienne, où je trouvay desja la divine Alcionide : mais si charmante et si aimable, que je changeay de couleur aussi tost que je l'aperçeus. Comme j'avois pris ce jour là un habit fort magnifique, elle pensa ne me connoistre pas : toutesfois s'estant remis un moment apres mon visage en la memoire, elle me rendit le salut que je luy fis, avec assez de civilité. Comme elle estoit avec sa Mere, et que je ne passois que pour un Pirate dans leur esprit, je n'osay les aborder : et je creus qu'il faloit demander la permission de les voir, auparavant que de l'entreprendre. Je creus mesme qu'il faloit aller remercier Euphranor, et luy

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

faire une visite de ceremonie ; de sorte que je fus chez luy ce matin là, et je l'entretins selon son advis si agreablement, qu'il me tesmoigna estre bien aise de ma connoissance. Apres l'avoir quitté, comme je sçay que pour l'ordinaire les presens sont autant envers les hommes, que les Sacrifices et les Offrandes envers les Dieux, je luy envoyay une Espée admirablement belle : dont la Garde estoit garnie d'or et de pierreries, avec un travail merveilleux : car elle estoit de la main du Pere de ce grand Amy du silence ; de ce Philosophe si celebre par tout le monde : de ce rare Artisan, dis-je, qui est sans pareil pour l'Orphevrerie. Euphranor fut surpris de la magnificence de mon present, qu'il reçeut aveque joye : cependant j'estois si charmé de la veuë d'Alcionide, que je ne me souvenois pas de donner les ordres necessaires pour racommoder mon Vaisseau ; aussi en laissay-je absolument le soin à Leosthene ; et je demeuray seul dans la Chambre j'estois alors, sans pouvoir penser à nulle autre chose qu'à cette belle Personne. Je fus prés d'une heure à resver fort agreablement, et à me souvenir avec plaisir de la douceur de ses yeux ; de la blancheur de son teint ; des justes proportions de tous les traits de son visage ; de l'agrement que l'on y voyoit ; de la modestie qui paroissoit en son action, de l'aisance de sa taille ; et de l'esprit que l'on remarquoit en sa phisionomie. Mais apres avoir bien resvé, tout d'un coup je m'estonnay de me surprendre en une pareille occupation : moy, dis-je,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

qui depuis la perte de mon Pere et de mon Estat, n'avois jamais esté un moment seul ; sans avoir l'esprit remply de pensées de haine et de vangeance : et qui ne songeois enfin à autre chose, qu'aux moyens de regagner ce que j'avois perdu. J'advoüe que ce changement m'estonna : et que j'eus mesme quelque honte de cette premiere foiblesse. En effet je pensay changer le dessein que j'avois, d'envoyer demander la permission de voir la Femme d'Euphranor qui se nommoit Phedime : car enfin, disois-je, que veux-je faire, de m'exposer à un si grand peril, comme est celuy de revoir une si redoutable Personne ? Je ne l'ay encore veuë quelques momens, et cependant je ne songe presques desja plus à mes ennemis : que sera-ce donc quand je luy auray parlé, et que je luy auray donné loisir d'assujettir mon coeur ? Neantmoins je me moquay moy mesme de ma crainte un instant apres : et je creus encore que je n'avois qu'à ne vouloir point aimer Alcionide pour ne l'aimer pas. Les autres, disois-je, qui sont surpris par cette passion, le sont sans doute parce qu'ils ne songent pas à y resister dés le commencement : mais pour moy il n'en sera pas ainsi : car je veux aller voir Alcionide, avec une ferme resolution, de n'avoir jamais que de l'admiration pour elle, et de n'avoir jamais d'amour. Ainsi, Seigneur, pensant m'estre bien fortifié contre les charmes de cette rare Personne, j'envoyay demander l'apres-disnée à sa Mere la permission de la visiter, qu'elle m'accorda. J'y fus

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

donc avec Leosthene : mais j'y fus sans luy parler, tant que ce chemin dura. Seigneur, me dit il en riant, vous me semblez bien resveur, pour faire une premiere visite de Dames : je sous-ris de la remarque de Leosthene ; et sans luy respondre, parce que je ne sçavois pas une bonne raison a luy dire de ma resverie, je fis semblant de ne l'avoir pas entendu : et j'entray dans le Chasteau, dont nous estions alors fort proches. Phedime me reçeut tres civilement : et l'admirable Alcionide eut aussi pour moy une douceur si charmante, que j'eus tous les sujets possibles de me loüer d'elle. Comme il y avoit beaucoup de Dames lors que j'arrivay, apres les premiers complimens, Phedime continua de parler à celles qu'elle entretenoit auparavant que j'entrasse : et comme j'eus le bonheur de me trouver placé aupres d'Alcionide, j'eus le loisir dés cette premiere visite, de remarquer qu'elle avoit l'esprit aussi beau que le visage. En effet je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une personne dont la conversation ait esté plus charmante que la sienne : car en fin elle agit de sorte, qu'elle dit toujours precisément tout ce qu'il faut dire, pour divertir ceux qu'elle entretient. Elle parle également bien de toutes choses ; et demeure pourtant si admirablement dans les justes bornes que la coustume et la bien-seance prescrivent aux Dames pour ne paroistre point trop sçavantes : que l'on diroit à l'entendre parler des choses les plus relevées, que ce n'est que par le simple sens commun qu'elle en a quelque connoissance.

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Son eloquence est forte, mais naturelle : et quoy que ce soit une des Personnes du monde qui parle le plus facilement, c'est pourtant une des femmes de toute la Terre qui se taist avec le moins de peine, et qui escoute le plus paisiblement ceux mesme qui parlent le plus mal à propos : tant il est vray qu'elle est complaisante, sage, et judicieuse. Estant telle que je la dépeins, vous pouvez bien juger qu'elle souffrit que je luy parlasse, et qu'elle eut la bonté de me respondre. Apres quelques discours indifferents, où celles qui estoient aupres d'elle se meslerent, elle me dit fort obligeamment, que je luy devois avoir quelque obligation, des sentimens qu'elle avoit eus pour moy, avant mesme que de me connoistre : car imaginez vous, me dit elle, que comme c'est un de mes divertissemens, quand la Mer est irritée, de voir ces Montagnes d'escume qui bondissent contre nos Rochers : j'estois aux fenestres de mon Cabinet, lors que vostre Vaisseau poussé par les vents vint eschoüer contre le pied de ce Chasteau. De sorte que comme je creus que tout ce qui estoit dedans alloit perir ; J'advoüe que le coeur m'en batit, et que je demanday aux Dieux qu'ils vous conservassent. Ainsi le premier sentiment que j'ay eu pour vous, ayant esté de pitié : il me semble que vous devez en avoir quelque legere reconnoissance. Quoy Madame, luy dis-je, c'est à vos voeux que je dois mon salut ; et c'est donc veritablement vous que l'en dois remercier ? C'est aux Dieux, repliqua t'elle, et

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

non pas à moy, que vous devez rendre grace : et vous ne me devez au plus qu'un peu de loüange de la pitié que j'ay eue de vous, sans sçavoir qui vous estiez. Aussi, adjousta t'elle, vous ay-je veû ce matin au temple, où vous remerciyez sans doute la Deesse qu'on y adore, de vous avoir conservé. Il est vray, luy dis-je, que j'y suis allé pour cela : car je ne sçavois encore que c'estoit à vous et non pas à moy, qu'elle avoit accordé mon salut. Mais presentement, adjoustay-je, je ne m'estonne plus que la Deesse de la Beauté, ait accordé à la plus belle Personne du monde, une chose qu'elle a souhaitée. Toutesfois, Madame, poursuivis-je, peut-estre vous repentirez vous du bien que vous m'avez fait sans me connoistre, des que vous me connoistrez. Je ne le pense pas, dit elle, ou les aparences sont bien trompeuses : et puis quand mesme vous ne seriez pas ce que je croy que vous estes ; je ne me repentirois pas encore d'avoir eu de la pitié : puis que tous les malheureux en doivent donner à tout le monde, et principalement à celles du sexe dont le suis. Ha, Madame, luy dis-je, ne changez jamais de sentimens, je vous conjure : il semble, dit elle, à vous entendre parler, que vous ayez beaucoup d'interest au party des infortunez : plus que tous les hommes du monde, luy repliquay-je, non seulement par les malheurs qui me sont desja advenus, mais par ceux encore que raisonnablement je dois prevoir qui m'arriveront. C'est estre trop ingenieux à se persecuter, dit elle, que de s'affliger

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

de ce qui peut-estre n'arrivera point : et pour moy, je vous avouë, que je condamne presque également, ceux qui se croyent heureux, par la seule esperance de l'estre : et ceux aussi qui se font malheureux, seulement par la crainte de le devenir. Il y a pourtant d'une espece de gens au monde, luy dis-je en sous-riant, dont pour l'ordinaire tous les plaisirs et toutes les peines, consistent à esperer et à craindre : j'en ay oüy parler quelquesfois, reprit Alcionide en sous-riant aussi bien que moy, mais je ne croy pas de ces gens là tout ce que l'on en dit. Joint que pour vous, adjousta t'elle, vous ne pouvez connoistre cette espece d'infortune dont vous voulez parler : puisque passant toute vostre vie sur la Mer, vous ne pouvez esperer que le calme, et ne pouvez craindre aussi que la tempeste. Les Pirates (luy repliquay-je d'un ton de voix à luy faire croire que je ne l'estois pas) ne sont pas sortis de la Mer comme vostre Deesse : ils naissent sur la, terre ainsi que les autres hommes, et ils y abordent quelques fois En effet Madame, adjoustay-je en rougissant, mon naufrage vous doit aprendre que les Pirates ne sont pas tousjours parmi les flots. Vous vous donnez la un nom, die elle, qui convient si peu avec vostre conversation, que je ne pense pas qu'il vous apartienne. J'advoüe, luy dis-je, que je ne l'ay pas tousjours porté, et que mesme je ne l'ay pas pris : mais puis que les Peuples me l'ont donné, je le garderay jusques à ce qu'il plaise à la Fortune de me l'oster. C'estoit de cette sorte que j'entretenois

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

la belle Alcionide, lors que toutes ces Dames qui estoient chez elle s'en allant, me firent apercevoir que ma premiere visite avoit esté assez longue : si bien qu'apres avoir fait un grand compliment a Phedime, et avoir obtenu d'elle la permission de la voir, tant que je tarderois a Gnide, je m'en retournay a mon logis : mais si esperdûment amoureux, qu'on ne peut pas l'estre davantage. Leosthene qui s'estoit trouvé aupres d'une personne assez stupide, se pleignit en raillant de la longueur de ma visite : mais j'avois l'esprit si occupe de ma nouvelle passion, que je n'entendis pas trop bien ce qu'il me disoit, et que je n'y respondis pas aussi trop à propos. Jugeant donc par mes actions, que je voulois estre seul, il me quitta : et fut s'informer sur le Port, si l'on songeoit a tout ce qui estoit necessaire pour racommoder mon Vaisseau, où il y avoit a travailler pour plus de trois semaines.

Thrasibule amoureux
Thrasibule se rend compte qu'il est amoureux. Il se fait honte d'imaginer que cette pensée le détourne de ses idées de vengeance et de reconquête de son royaume. Il cherche à trouver des défauts à Alcionide. En vain : tout ce qu'il apprend d'elle l'amène à l'aimer, ce qui le met dans un grand embarras en ce qui concerne la révélation de son identité. Il apprend bientôt qu'Alcionide s'est renseignée à son sujet. Thrasibule tente de lui faire une déclaration par le biais de la métaphore du naufrage : elle feint de ne pas comprendre. Mais le moment du départ est venu : Thales informe Thrasibule qu'il est opportun de rentrer à Milet.

Je ne fus pas plustost en liberté, que me souvenant de la forte resolution que j'avois prise en allant chez Alcionide de ne l'aimer point : je voulus me demander a moy mesme, si j'estois libre ou esclave ? Je consultay donc mon coeur et ma raison là dessus : mais Dieux ! je trouvay le premier desja si engagé, et l'autre si preocupée, que je n'en fus pas peu estonné. J'apellay l'ambition à mon secours, comme ayant toujours oüy dire, que de toutes les passions, c'estoit la seule qui pouvoit quelquesfois resister à l'amour : Mais quoy que je pusse faire, elle combatit inutilement, et il falut qu'elle cedast à l'autre.

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Elle ne sortit pourtant pas de mon coeur : au contraire, toute vaincue qu'elle fut par l'amour, elle redoubla encore sa violence : et je m'estimay cent et cent fois plus malheureux d'avoir perdu mon Estat apres avoir connu Alcionide, que je ne faisois auparavant : parce que je regardois alors les malheurs de ma fortune, comme un obstacle invincible à l'heureux succés de ma nouvelle passion. Si j'estois Maistre absolu dans Milet, disois-je, la possession de cette belle Personne me seroit presque assurée, mais estant exilé comme je suis, et passant pour un Pirate comme je fais, je ne puis pretendre ny à la possession de son coeur, ny à celle de sa personne : et je n'ay qu'à me preparer de souffrir tous les suplices que l'amour et l'ambition jointes ensemble peuvent faire endurer. Mais, adjoustois-je, que dira de moy le sage Thales ; qu'en pourra dire le Roy de Corinthe ; qu'en pensera le Prince de Mytilene ; et qu'en croiront enfin tous les Princes et tous les Peuples de l'Ionie en particulier, et de toute la Grece en general ? s'ils viennent à sçavoir qu'un Prince chassé de ses Estats avec injustice ; mal-traitté de ses ennemis ; trahy par ses Sujets ; et depossedé par un Fils naturel du Prince son Pere : qu'un Prince, dis-je, qui ne doit songer qu'a la vangeance et à la gloire, se soit laissé vaincre sans resistance par les beaux yeux d'Alcionide. Resistons donc, reprenois-je tout d'un coup, et ne nous rendons pas sans combatre. Mais Dieux ! adjoustois-je un moment apres, de quelles armes me puis-je servir

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

contre elle ? que feray-je, que penseray-je pour ne l'aimer point ? Trouveray-je quelque manquement en sa beauté ? remarqueray-je quelque deffaut en son esprit ? et pourray-je seulement soubçonner, que son ame ne soit pas aussi genereuse que son visage est beau, et que son esprit est charmant ? C'est pourtant, adjoustois-je, par ce costé là qu'il faut chercher quelque remede à mon mal : voyons donc Alcionide avec assiduité : informons nous en avec soing : sçachons mesme si cette belle Personne, qui sans doute est aimée de tous ceux qui la connoissent, n'aime point : et n'oublions rien enfin de tout ce qui pourroit nous guerir du mal qui commence de nous tourmenter. Ce fut de cette sorte, Seigneur, que je raisonnay : et je creus en effet qu'il n'y avoit point d'autre voye de me delivrer, que celle de trouver quelques deffauts en cette incomparable Personne, ou d'apprendre du moins que son coeur seroit engagé. Le lendemain je ne manquay donc de m'informer avec adresse, de ce que je voulois sçavoir : or il me fut d'autant plus aisé de le faire qu'au mesme lieu où je logeois, il y avoit un homme de qualité, estranger aussi bien que moy, qu'il y avoit desja assez long temps qui estoit à Gnide, pour en sçavoir toutes les nouvelles : et comme il se lie facilement amitié entre ceux qui ne sont pas du Païs où ils se rencontrent, l'estois desja assez bien avec celuy là, pour m'informer de luy de tout ce que je voulois aprendre. Je sçeus donc qu'Alcionide auoit esté aimée de

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

raisonnables qui l'eussent veuë : mais aimée inutilement, sans avoir jamais pû toucher son coeur : et il me dit en fin tant de choses à son avantage, que ne pouvant douter que son ame ne fust aussi belle que son corps, et aussi Grande que son esprit : il y eut des moments où je me trouvay encore avez de raison pour estre au desespoir de ne trouver pas en elle les deffauts que j'y cherchois : et il y en eut plusieurs autres aussi, où malgré moy mon coeur avoit une joye inconcevable, de sçavoir que celle qu'il adoroit estoit toute parfaite et toute admirable. Il falut donc ceder. Seigneur, et se resoudre à aimer Alcionide : je ne cessay pourtant pas de haïr le Prince de Phocée, non plus qu'Alexidesme, Melasie, Philodice, et Anthemius : au contraire, je leur voulus encore plus de mal qu'auparavant, parce que le malheureux estat où ils m'avoient reduit, estoit presques le seul obstacle que je voyois à mon amour. De sorte que sans abandonner le soing des affaires de Milet, je commençay de prendre celuy de plaire à Alcionide si je le pouvois ; si bien que je n'estois pas peu occupé. Comme Euphranor eut quelque soubçon que je n'estois pas de la condition dont on me disoit, il me traita tousjours fort civilement, et ne trouva point mauvais que j'allasse tous les jours chez luy : Mais, Seigneur, plus je voyois Alcionide, plus je la trouvois charmante : et il me sembla mesme qu'elle ne me regardoit point comme un Pirate. Je n'en estois pourtant pas plus heureux ; parce que je connoissois bien qu'elle ne me

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

regardoit pas aussi comme son Amant. J'eusse bien voulu quelquesfois luy donner sujet de deviner mes pensées : mais un moment apres je me repentois de mon dessein : et la crainte d'estre maltraitté, faisoit que j'aimois mieux joüir en repos de la civilité qu'elle avoit pour moy, que de m'exposer à sa colere. Car, disois-je en moy mesme, si je luy fais connoistre ma passion, sans luy faire connoistre ma naissance, elle me traitera comme un Pirate : et si je luy apprens aussi ce que je suis, quelle apparence y a t'il, qu'un Prince malheureux et exillé, puisse estre bien reçeu d'elle ? En fin je concluois que pour agir raisonnablement, il eust falu qu'elle eust creû que j'estois amoureux, d'elle : et qu'elle eust creû encore, que je n'estois pas de la condition dont je paroissois estre, sans sçavoir pourtant precisément que je fusse un Prince dépossedé de ses Estats. Mais il estoit si difficile de trouver les voyes de n'en dire ny trop ny trop peu, pour luy donner cette connoissance, que je regardois presques cela comme une chose impossible : et je vivois dans une contrainte qui n'estoit pas imaginable. Cependant Leosthene qui a un esprit hardi et entreprenant, fit amitié avec une Parente d'Alcionide qui demeuroit chez elle : mais une amitié si estroite, que j'en estois espouventé : car cette Fille luy donnoit cent marques de confiance. Il est vray qu'il luy avoit fait plusieurs petits presents, de choses qu'il achetoit en secret a Gnide, et qu'il disoit avoir aportées de fort loing : comme des Essences, des Poudres,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

des Parfums, et autres semblables galanteries. De sorte que comme cette Fille avoit l'esprit assez libre, elle disoit presques tout ce qu'elle pensoit à Leosthene. Un jour donc en parlant aveques luy, elle le pressa et le conjura de luy dire précisément qui j'estois : et comme il s'imagina que peut-estre cette curiosité n'estoit elle pas d'elle seule : il la pressa à son tour de luy dire pourquoy elle avoit une si grande envie de le sçavoir. Si bien que suivant son ingenuité ordinaire, elle luy dit, apres luy en avoir fait un mistere fort secret, que c'estoit parce qu'Alcionide avoit un desir extréme d'aprendre ma veritable qualité : à cause qu'elle ne pouvoit s'imaginer, que je fusse effectivement un Pirate. Par bonheur, Leosthene respondit, comme je luy eusse ordonné de respondre si je l'eusse sçeu : car il se mit à railler avec cette Personne, d'une maniere si adroite, que sans luy dire ny ouy ny non, il luy donna lieu de croire, qu'Alcionide ne se trompoit pas. Comme Leosthene avoit aisément remarqué que j'estois amoureux d'Alcionide, il crut bien qu'il me feroit quelque plaisir de me dire qu'elle avoit la curiosité de sçavoir qui j'estois : et en effet il me donna tant de joye, en me racontant ce qui luy estoit arrivé, que ne pouvant plus luy cacher ma passion, je luy descouvris tous mes sentimens, et en fis mon Confident. Ce n'est pas qu'il fust fort propre pour cela, car il a l'esprit un peu trop fier : mais je n'avois pas à choisir ; et je ne pouvois plus renfermer dans mon coeur la violente passion

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

qui me possedoit. Dieux que d'heureux moments me donna cette curiosité d'Alcionide : et que de crainte aussi j'eus quelquesfois, qu'elle ne vinst à sçavoir qui j'estois, par l'apprehension que j'avois que la connoissance de mes malheurs ne fust un obstacle au dessein que j'avois formé, de tascher d'obtenir quelque place dans son coeur ! Cependant je la voyois tous les jours : et tous les jours je l'aimois avec plus de tendresse, et avec plus de violence. Ce qui me charmoit le plus d'Alcionide, estoit que je ne surprenois jamais son esprit dans aucun sentiment qui ne fust droit : et que tout ce qui a accoustumé d'estre la foiblesse de toutes les jeunes Personnes, estoit beau coup au dessous d'elle. Cette merveilleuse Fil le ne faisoit jamais une affaire, de ce qui ne devoit estre qu'un simple divertissement : ses habillemens la paroient, sans l'occuper la moitié de sa vie comme de pareilles choses occupent ordinairement celle de la plus grande partie des femmes : sa conversation sans estre tousjours de bagatelles inutiles, estoit pourtant fort aisée. De plus, tout l'Or et tous les Diamans de l'Orient, n'eussent jamais pû esbloüir son esprit : elle discernoit un honneste homme sans magnificence aucune, d'avec le plus magnifique stupide de la Terre, dés la premiere visite : et malgré toute sa parure, elle rendoit tellement justice au veritable merite, que je ne doute nullement, qu'elle n'eust mieux traité un Pirate effectif, s'il eust eu de bonnes qualitez, qu'un Prince qui en auroit eu de mauvaises. Connoissant

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

donc tant de vertu en cette admirable Fille le moyen de ne l'aimer pas ? Aussi l'aimay-je de telle sorte, que personne n'a jamais tant aimé. Il me souvient mesme, qu'un jour estant aupres d'elle, appuyé sur une fenestre qui est au bout d'une Galerie qui regarde vers la Mer, pendant que plusieurs autres Dames se promenoient derriere nous : Voila (me dit elle, en me monstrant le lieu où mon Vaisseau auoit échoüé) l'endroit où vous avez pensé faire naufrage : Pardonnez moy Madame (luy dis-je precipitamment, sans avoir loisir de raisonner sur ce que je disois) ce n'est point là le lieu où j'ay pensé perir : bien est il vray, adjoustay-je, qu'il n'en est pas fort esloigné. En verité (me dit elle, sans entendre le sens caché de mes paroles) vous ne sçavez pas si bien que moy, où vostre Vaisseau échoüa ; car je le vy de mes propres yeux : mais pour vous, je m'assure que vous estiez si occupé à donner les ordres, que vous ne le remarquastes pas. Je sçay bien Madame, luy dis-je, que mon naufrage s'est fait en vostre presence : mais cela n'empesche pas que je ne croye, que celuy qui perit sçait beaucoup mieux où il perit, que ceux qui ne font que le regarder. Pour moy, adjousta t'elle encore en riant, si je ne vous croyois pas l'ame extrémement ferme, je croirois que la peur auroit un peu troublé vostre raison en cét instant : car je vous assure que ce fut au pied de ce grand rocher que vous fustes en peril. Et je vous assure Madame, luy dis-je, que malgré tout le respect que je vous dois, il

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

faut que je soustienne que ce fut veritablement assez prés de ce rocher que je fis naufrage : mais que ce ne fut point du tout où vous dittes. Alcionide qui n'avoit pas accoustumé de me trouver si peu complaisant, soubçonna en fin qu'il y avoit quelque sens caché à mes paroles : et rougissant tout d'un coup, l'ay tort, me dit elle, de vouloir disputer contre vous, pour une chose de nulle importance : car puis que vous estes eschapé de ce peril, c'est assez ; et je ne dois plus en parler. Mais en verité, dit elle en riant encore, ceux qui disent qu'un sage Pilotte ne doit jamais faire deux fois naufrage contre un mesme escueil, ne sçavent pas la difficulté qu'il y a à s'en empescher : puis que vous qui estes si sage en apparence, ne connoissez déja plus celuy qui vous pensa faire perir. Quoy qu'il en soit n'en parlons plus, adjousta t'elle, et pour vous entretenir de quelque chose qui vous plaise davantage, dittes moy je vous prie, si vostre Vaisseau sera bien tost en estat de vous permettre de partir : car je m'imagine que vous souhaitez autant vostre départ, que tous ceux qui vous connoissent icy le craignent. Je me trouvay alors fort embarrassé : parce qu'encore que les paroles d'Alcionide semblassent me donner lieu de luy découvrir une partie de mes sentimens : elle avoit pourtant dans les yeux une severité si grande malgré leur douceur, que je ne l'osay jamais faire. Je luy dis donc seulement, que je ne croyois pas qu'il fust possible d'estre fort pressé de partir d'un lieu où elle seroit :

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

mais comme la seule civilité pouvoit faire dire ce que je luy disois, elle y respondit civilement : et tout le reste de la conversation se passa de cette sorte, l'en eus plusieurs autres avec elle, sans pouvoir jamais me resoudre à m'exposer à sa colere, en luy parlant ouvertement de mon amour : je sçeus mesme par Leosthene, que depuis ce premier jour là, Alcionide ne parla plus de moy à sa Parente. Cependant je faisois durer le travail de ceux qui racommodoient mon Vaisseau, le plus long temps qu'il m'estoit possible : et peu s'en falut que je ne fisse encore rompre ce qui n'estoit point rompu, afin de le faire refaire d un bout à l'autre : De sorte que je fus six semaines au lieu de trois au Port de Gnide. Mais enfin le sage Thales, que j'avois envoyé advertir secretement du lieu où j'estois, me manda qu'il y avoit quelque aparence de sedition dans Milet, et qu'il me conseilloit de m'en aprocher : me voila donc forcé à partir, mesme par l'interest de mon amour. De plus, comme le Peuple de Gnide s'estoit aperçeu de la longueur affectée des Ouvriers qui racommodoient mon Vaisseau, il s'estoit espandu quel que bruit que j'avois quelque dessein caché : et Euphranor luy mesme en soubçonna quelque chose, à ce que sçeut Leosthene, par cette Fille qui estoit de ses Amies : l'assurant de plus, qu'aussi tost qu'il seroit revenu d'un petit voyage de huit jours qu'il devoit faire dans deux ou trois, il me forceroit à m'expliquer.

Thrasibule tenté d'enlever Alcionide
Avant de partir, Thrasibule fait visiter son vaisseau à Alcionide lors d'une fête organisée en l'honneur de celle-ci. Le décor est magnifique et fait tous ses effets. Au moment de la séparation, Thrasibule est assailli de pensées mélancoliques. Leosthene lui suggère de profiter de la visite pour enlever Alcionide. Thrasibule commence par consentir. Mais, au moment de couper les amarres, il se repent de son intention, fait précipitamment descendre Alcionide du vaisseau et met les voiles. Il lui écrit ensuite une lettre, dans laquelle il lui fait ses aveux et lui promet de revenir en état de révéler son identité. Alcionide lui répond à son tour de manière réservée. Thrasibule n'en accueille pas moins cette lettre avec joie.

Toutes choses voulant donc que je partisse, et mon Vaisseau estant prest quand

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Euphranor vint à partir, je pris congé de luy ; l'assurant qu'il ne me trouveroit plus à son retour : et le conjurant de croire, que si je ne mourois pas à une occasion où j'allois, j'aurois l'honneur de le revoir, et de me faire un peu mieux connoistre à luy. Apres son despart, je sus encore quatre jours à Gnide : pendant lesquels Alcionide qui n'avoit jamais entré dans aucun Vaisseau de guerre, non plus que trois ou quatre de ses Amies, tesmoigna avoir une si forte envie de voir le mien, que je la suppliay de la vouloir satisfaire : et d'y venir passer la derniere apres-disnée que je devois estre à ce Port. M'ayant donc accordé, avec la permission de Phedime, ce que je luy demandois, je me preparay à la recevoir en ce lieu là, avec toute la magnificence possible : mais pourtant avec toute la melancolie dont un coeur puisse estre capable. En effet, quand je venois à penser, que dans quatre jours je ne verrois plus Alcionide : la douleur m'accabloit de telle sorte, que je n'estois gueres capable de tous les petits soins necessaires pour bien ordonner une belle Feste. Aussi fut-ce sur la diligence de Leosthene que je m'en reposay, qui s'en acquita sans doute admirablement. Car encore que le temps fust extrémement court à s'y preparer, neantmoins mon Vaisseau ne laissa pas d'estre orné de cent Banderoles volantes de diverses couleurs, où les Chiffres du Nom d'Alcionide, avec des Devises, estoient en or et en argent. Il y avoit sur le Tillac une Musique Marine, telle qu'on peut s'imaginer

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

celle des Tritons et des Nereïdes : et outre celle là, des voix admirables, pour imiter apres celles des Sirenes. Tous les Soldats avoient les plus belles Armes qui fussent dans mon Navire : et Leosthene me fit mesme faire une Javeline où le Chiffre du Nom d'Alcionide estoit peint sur le bois, et gravé sur le fer en divers endroits, que je portay tout ce jour là à la main, pour faire les honneurs de mon Vaisseau. Le jour et l'heure estans venus, où je devois recevoir la grace de voir Alcionide dans un lieu où j'avois quelque puissance : je sus la prendre chez elle, accompagnée d'une Tante qu'elle avoit, et de dix ou douze de ses Amies : car pour Phedime, quelque legere incommodité l'empescha d'y pouvoir venir. Mais j'y fus tout couvert d'or, et de plumes de diverses couleurs : et avec le plus magnifique habit de guerre, que j'eusse jamais porté, suivy de Leosthene et des principaux Officiers de mon Navire. La conduisant donc dans ce Vaisseau paré comme je viens de vous le despeindre, la Musique commença dés que nous aprochasmes : et en suitte la faisant passer dans la Chambre de Poupe, elle fut si surprise de sa grandeur ; de la beauté de ses Peintures ; et de la magnificence qu'elle y vit ; quelle ne pouvoit presques croire qu'elle fust dans un Navire. Apres qu'elle l'eut bien considerée, je luy fis voir tout le reste de cette merveilleuse Machine, qui contient tant de choses en si peu d'espace : les Mariniers pour la divertir,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

firent en sa presence tout ce qu'ils ont accoustumé de faire, et pendant le calme, et pendant la tempeste : c'est à dire hausser et abaisser les voiles ; les tourner tout d'un coup, ou peu à peu ; remüer tout ce grand nombre de Cordages en un instant, et bref toutes ces autres operations maritimes si surprenantes, pour ceux qui ne les ont point veuës. Mais durant qu'Alcionide estoit occupée à voir toutes ces choses, on servit la Colation dans la mesme Chambre où elle avoit esté d'abord : si bien que lors qu'elle y rentra, elle en fut assez agreablement surprise : parce qu'en effet les soings de Leosthene avoient admirablement bien reüssi. Elle commença donc de me loüer, et de me remercier ; en se pleignant toutesfois de ma magnificence : et en disant avec en sous-rire tres obligeant, que si tous les Pirates estoient comme moy, ils feroient honte à tout ce que la Grece avoit de plus poly, et de plus liberal. Je respondis d'abord à ce compliment avec beaucoup de joye : estant fort aise de remarquer qu'Alcionide estoit satisfaite. Mais tout d'un coup venant à penser, qu'il faloit partir la nuit prochaine (car le vent estoit alors fort bon) je ne pûs plus souffrir les regards d'Alcionide, sans une douleur extréme. Quoy (disois-je en moy mesme, durant qu'elle faisoit colation avec ses Amies, et en la regardant attentivement sans qu'elle y prist garde) je ne verray peut-estre jamais plus Alcionide ! et certaine ment demain à la mesme heure où je parle, non seulement je ne la verray plus, mais mesme je

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

ne verray pas seulement le Chasteau où elle de meure. Chaque instant, poursuivois-je, m'esloigenera d'elle, et m'en esloignera peut-estre pour toujours : et tu pourrois vivre Thrasibule ! adjoustois-je, et tu pourrois luy dire adieu ! ha non non, mourons plus tost mille et mille fois, que d'esprouver toutes les rigueurs d'une absence si incertaine en sa durée, si certaine en sa cruauté ; et si insuportable pour toy. Ces pensées. Seigneur, firent une si forte impression en mon ame, que je changeay de couleur vingt fois en un quart d'heure : de sorte que Leosthene s'apercevant de cette profonde melancolie, me tira à part, durant que ces Dames mangeoient (car j'estois demeuré debout, pour servir moy mesme Alcionide) et suivant son humeur libre et hardie ; Qu'avez vous Seigneur ? me dit il, et estes vous seul en tout l'Univers, que la veüe de la personne aimée ne satisface point ? Mais Leosthene, luy dis-je, que me sert de la voir aujord huy, cette admirable Personne que j'adore, puis que je ne la dois plus voir demain ? S'il n'y a que cela qui cause vostre douleur, me dit il, que ne la voyez vous toute vostre vie ? Et comment le pourrois-je ? luy dis-je ; en me permettant, repliqua t'il brusquement, de couper le Cable qui tient ce Vaisseau à l'Anchre ; de faire hausser les Voiles ; de prendre la haute Mer, comme si ce n'estoit que pour donner le plaisir de la promenade à ces Dames ; et de les emmener où vous voudrez : à condition de ne retenir apres que la belle Alcionide, et son aimable

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Parente : et de mettre toutes les autres à terre, à quelques stades d'icy. Euphranor, poursuivit il, n'est point à Gnide : et nous serons desja bien loing, quand on s'apercevra de nostre fuitte. Enfin, adjousta t'il encore, soit que vous agissiez comme Pirate ou comme Amant, c'est une prise digne de vous. D'abord je creus que Leosthene me disoit cela par galanterie : mais un moment apres, je connus qu'il parloit serieusement, et qu'il me conseilloit en interessé. Ma premiere pensée fut sans doute d'avoir de la repugnance pour cette action : mais l'Amour un instant apres seduisant ma raison et ma generosité, fit que je dis à Leosthene, sans sçavoir presques ce que je disois, il le faloit faire sans me le dire, cruel Amy ; et me rendre heureux, sans que je fusse criminel : au lieu de me faire une proposition agreable, que l'honneur me deffend d'accepter. Il est aisé de reparer cette faute, me dit il, et les heureux ne passent jamais gueres pour coupables : c'est pourquoy sans perdre icy le temps en discours inutiles, allez entretenir ces Dames et les amuser, pendant que je donneray les ordres necessaires pour executer un si beau dessein. Ha Leosthene, luy dis-je, je n'oserois consentir à une proposition si injuste, mais pourtant si agreable : songez toutesfois, me respondit il, que vous ne verrez plus Alcionide, si vous escoutez cette exacte justice dont vous parlez : et que vous la verrez tousjours, si vous suivez mes conseils. Mais elle me haïra, luy repliquay-je ; Mais vous la

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

perdrez de veuë dans une heure, respondit il : regardez (adjousta encore cét injuste Amy en me la monstrant de la main) le thresor que vous voulez perdre. Enfin Seigneur, que vous diray-je pour mon excuse ? L'amour troubla ma raison ; Leosthene seduisit ma volonté ; et sans sçavoir presques ce que je disois, je consentis à demy à tout ce qu'il desiroit sans doute plus pour son interest que pour le mien, à cause de la parente d'Alcionide qu'il aimoit : et je commençay de faire ce qu'il vouloit que le fisse : c'est à dire d'aller vers ces Dames pour les amuser, pendant qu'il couperoit le Cable ; qu'il feroit hausser les Voiles ; et prendre la haute Mer. Comme elles avoient achevé de faire colation, lors que je rentray dans la Chambre, elles se leverent, et Alcionide s'en vint à moy avec une civilité si obligeante, et avec tant de marques de satisfaction et de reconnoissance sur le visage ; qu'à peine eus-je rencontré ses yeux, que ses regards remettant le respect dans mon ame, je fus si remply de confusion, d'avoir consenty au criminel dessein que Leosthene m'avoit proposé ; que non seulement j'en paslis et en rougis presques en un mesme instant ; mais mon esprit se troublant, et respondant moy mesme tout haut à mes propres pensées : Non Madame ? m'écriay-je tout d'un coup, je n'y consentiray jamais ; et j'aime cent fois mieux mourir. Alors luy presentant la main, sortez Madame, luy dis-je tout transporté, sortez d'un lieu indigne de vous :

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

et ne vous fiez jamais à des pirates. Mais Madame sortez promptement, je vous en conjure : de peur qu'un repentir si raisonnable comme est celuy que j'ay maintenant dans le coeur, ne soit suivy d'un autre plus criminel. Alcionide fut si estonnée et si surprise de mon procedé, qu'elle ne sçavoit que penser : neantmoins elle voyoit tant de trouble sur mon visage, qu'elle s'en troubla un peu elle mesme : ne sçachant presques ce qu'elle me devoit respondre. Aussi n'attendis-je pas ce qu'elle diroit : et voyant que l'on commençoit d'obeïr à Leosthene, et qu'il avoit desja l'Espée à la main, et le bras levé pour couper le Cable qui nous retenoit à l'Anchre ; je le luy deffendis absolument. Puis me tournant encore vers Alcionide, accordez moy ce que je vous demande, luy dis-je, quoy que ce que je vous demande me doive couster la vie. Mais (me dit elle en me donnant la main, et en se disposant à sortir) ne me direz vous point quelle avanture est celle-cy ? Quand vous serez sur le rivage, luy repliquay-je, et que je ne craindray plus moy mesme, vous le devinerez peut-estre. De vous representer, Seigneur, le desordre de mon ame ; l'estonnement d'Alcionide ; celuy de sa Tante et de ses Amies ; le despit de Leosthene ; et mon desespoir ; ce seroit une chose impossible : mais enfin emporté par mon amour, par mon respect, et par mon repentir, je remis Alcionide à terre, et de là dans son Chariot : et sans me pouvoir souvenir ny de ce que je luy dis ; ny mesme si je luy dis quelque chose : je sçay seulement que

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

je la quittay ; que je me rembarquay ; et que quoy que je ne deusse partir que la prochaine nuit, je fis lever les Anchres, hausser les Voiles ; et que je m'esloignay enfin malgré Leosthene et malgré moy mesme, s'il faut ainsi dire, du rivage de Gnide, où tout ce que j'aimois demeuroit. Leosthene voulut me dire quelque chose, mais je ne pûs souffrir sa veuë, ny recevoir ses excuses : et il falut qu'il donnast quelque temps à ma douleur, auparavant que je luy pardonnasse son mauvais conseil. Je n'eus pas fait une heure de chemin, que je commanday que l'on abaissast les Voiles, et que l'on jettast les Anchres, en un lieu où l'on pouvoit encore le faire : et quoy que ce commandement parust fort bizarre, je ne laissay pas d'estre obeï. Cependant sans sçavoir ce que je voulois, j'estois dans une douleur extréme : il y avoit des momens, où la seule absence d'Alcionide m'affligeoit : il y en avoit d'autres, où j'estois au desespoir, d'avoir consenty à un dessein si injuste : et il y en eut d'autres encore, où, si je l'ose dire, je me repentis de m'estre repenty. Ces derniers furent pourtant si courts, que je pense qu'il m'est permis de croire que je n'en fus gueres plus criminel : et que ce fut plustost un effet de la violence de ma passion, que du déreglement de mon ame. Cependant ne pouvant ny me raprocher du rivage, ny m'en esloigner : et sçachant pourtant : qu'il faloit absolument faire le dernier, et par honneur, et par necessité ; je ne pûs toutefois m'y refondre, sans estre assuré que du moins Alcionide sçauroit que

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

je l'aimois. Ainsi je pris le dessein de luy escrire et de luy faire porter ma Lettre par un des miens, que j'envoyerois dans un Esquif. J'escrivis donc ; mais Dieux, que de peine j'eus à escrire ! Toutesfois j'en vins enfin à bout, et si je ne me trompe, cette Lettre estoit à peu prés en ces termes.

A LA BELLE ALCIONIDE.

J'ay tant de choses à vous dire, que je ne suis pas peu occupé, à leur donner quelque ordre dans mon esprit : car enfin divine Alcionide, je voudrais que vous pussiez sçavoir en mesme temps, que la passion que j'ay pour vous est extréme ; que ma condition n'est pas telle qu'elle vous paroist ; que la douleur que j'ay de vous quitter est inconcevable ; que le repentir que j'ay d'avoir pû consentir un moment à vous desplaire, me rendra malheureux toute ma vie : et qu'encore que je ne vous l'aye osé dire, je suis pourtant plus amoureux de vous, que personne ne sçauroit estre. Vous ne pouvez ce me semble juger, par le déreglement de mon ame : Vous, dis-je, qui avez tant d'esprit et tant de lumiere. Au nom des Dieux, Madame, ne refusez pas à mes prieres, la grace de vous souvenir quelques fois d'un Prince qui n'ose vous dire que sa qualité, sans vous aprendre precisément ses malheurs. Souvenez vous donc, qu'il part d'aupres de vous, avec le dessein d'y revenir : mais d'y revenir en estat d'estre advoüé de vous, pour le plus passionné et le plus fidelle Amant du monde, Ne vous souvenez pas s'il vous plaist, que j'ay esté un moment

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

vostre Ravisseur, sans vous souvenir en mesme temps que l'ay esté vostre Liberateur. Enfin, Madame, si vous ne vous souvenez pas de moy avec tendresse, ne vous en souvenez pas avec mépris : puis que vous seriez injuste, d'en avoir pour un homme qui vous a adorée sans vous le dire ; qui part d'aupres de vous presques sans esperance ; et qui vous aimer a toute sa vie, quand mesme vous le haïriez.

Apres avoir bien leû et releû cette Lettre, où je ne mis pas mon nom, je fus enfin contraint de me servir de Leosthene pour la porter : tant parce qu'il m'en pressa extrémement apres que je luy eus pardonné son mauvais conseil, que parce qu'il estoit fort adroit. Il fut donc à Guide, dés que la nuit fut venuë : et comme il avoit intelligence avec la personne qu'il aimoit, et dont il n'estoit pas haï ; il la vit, et elle luy fit voir Alcionide malgré elle, sans que Phedime en sçeust rien : et elle le fit mesme entrer dans sa Chambre sans luy en parler. Lors que Leosthene luy donna ma Lettre, elle fit quelque difficulté de la lire : mais apres l'avoir leüe, elle en fit beaucoup plus d'y respondre : tesmoignant mesme assez de colere contre sa Parente. Cependant comme Leosthene est hardy, il luy dit, sans perdre pourtant le respect, qu'il ne sortiroit point de sa Chambre, si elle ne me respondoit. De sorte que pour se delivrer de son importunité, elle m'escrivit seulement ces paroles.

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

ALCIONIDE A L'ILLUSTRE PIRATE.

Si je croyois tout ce que vous me dittes par vostre lettre, je ny devrois pas respondre : ou si j'y respondois, ce ne seroit pas agreablement pour vous. C'est pourquoy je vous declare, que de tout ce que vous m'avez escrit, je n'en crois rien qu'une seule chose : qui est que vous n'estes point de la condition dont le Peuple vous croit : et qu'ainsi je suis obligée de vous demander pardon, de toutes les incivilitez que je vous ay faites, pendant que vous avez esté icy. Je m'imagine que vous serez assez equitable, pour ne me le refuser pas : et que vous ne trouverez point mauvais, qu'une personne qui aime passionément la verité, ne refonde pas à tant de choses incroyables dont vostre Lettre est remplie. Cependant soyez persuadé, qu'il vous est advantageux que je ne les croye point : et que sans l'opiniastreté de Leosthene, vous ne verriez pas escrit de ma main le Nom

D'ALCIONIDE.

Mais, Seigneur, pour me haster de vous dire des choses plus considerables, Leosthene revint, et m'aporta la Lettre que je viens de vous reciter : qui toute indifferente qu'elle estoit, me donna une si grande joye, que je ne pense pas que j'eusse pû me refondre à m'esloigner de Gnide, sans escrire

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

encore une fois à Alcionide, si une tempeste ne se fust levée, qui me força de souffrir qu'on levast les Anchres, et que l'on prist la pleine Mer.


Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : retrouvailles
Thrasibule erre sur les mers et poursuit son activité de pirate. Un vaisseau dont il s'empare un jour s'avère transporter Tisandre et Alcionide. Cette dernière a même été blessée, au cours de l'assaut, par une javeline sur laquelle son nom était gravé. Thrasibule, qui avait lancé l'arme, doit reconnaître qu'il a lui-même mis en danger la vie de sa bien-aimée. De surcroît, il apprend que celle-ci vient d'épouser son ami Tisandre ! Il est au désespoir. Tisandre, quant à lui, ignore tout de l'amour de son ami pour sa femme, jusqu'au moment où l'inscription sur la javeline éveille ses soupçons. En interrogeant Thrasibule, il apprend la vérité et tente de trouver un modus vivendi acceptable pour tous. Thrasibule, de son côté, surprend une conversation entre Alcionide et sa confidente, où elle avoue son penchant pour lui. Il se rend auprès d'elle afin de l'entretenir de ses sentiments. Alcionide doit recourir à toute sa vertu pour lui signifier la fin de leurs relations. Thrasibule reprend la mer.
Alcionide mariée à Tisandre
Thrasibule apprend que la situation à Milet ne lui est toujours pas favorable. Il recommence son errance sur les mers. Un jour, il attaque quatre vaisseaux et en prend possession. Il découvre alors qu'une des passagères est Alcionide qu'il a, sans le savoir, blessée d'une javeline qu'il a lancée sur le pont du navire. Thrasibule désire mourir en raison de sa faute. Son désespoir augmente encore quand il découvre que Tisandre était le chef des navires combattus et qu'Alcionide est son épouse ! Thrasibule comprend les circonstances de la méprise, mais n'en est pas moins abasourdi de la découverte.

Cependant je fus vers Milet, suivant les advis du sage Thales : et en y allant j'eus le bonheur de rencontrer deux des Vaisseaux que l'avois perdus. Mais en eschange, j'eus le malheur bien tost apres, d'apprendre que le Prince de Phocée estoit revenu à Milet, aussi tost que Thimocrate en avoit esté party, pour aller rendre conte aux Amphictions de ce qui s'y estoit passé : que ce Prince avoit destruit tout ce que Thimocrate y avoit avancé en ma faveur qu'il avoit raffermy l'authorité d'Alexidesme : et puny presques tous ceux qui avoient voulu se sous-lever, ou qui avoient simplement tesmoigné quelque zele pour mon Party. Si bien que desesperé de ma mauvaise fortune, je fus contraint de me retirer : et d'aller errant sur toutes nos Mers, sans sçavoir precisément ce que je voulois faire. J'envoyay pourtant encore une fois secretement à Gnide, m'informer de ce qu'Euphranor auroit dit à son retour, de mon départ bizarre et inopinée : car comme il y avoit plusieurs Dames avec Alcionide lors que je l'avois quittée avec tant de precipitation, je m'imaginois bien que la chose seroit sçeue. Et en effet j'appris qu'Euphranor avoit esté fort en peine d'en deviner la cause : et que les choses n'estoient pas en estat que je pusse retourner à Gnide. Joint que n'ayant presques plus d'esperance de voir jamais changer de face à ma miserable fortune, je ne

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

jugeois pas que je pusse rien gagner, ny sur l'esprit d'Alcionide, ny sur celuy de son Pere. j'estois mesme si abandonné à ma douleur, que passant devant Lesbos je n'y voulus pas aborder : me contentant d'envoyer simplement demander des nouvelles de la santé du Prince Tisandre, que je sçeus qui se portoit bien : et de luy escrire une Lettre, que mes gens laisserent aux premiers Mariniers qu'ils trouverent sur je Port, n'ayant pas voulu qu'ils parlassent à luy, de peur qu'il ne me vinst voir. Je luy disois en general dans cette Lettre, sans luy nommer Alcionide, que je luy demandois pardon, d'avoir autrefois condamné la passion qui le possedoit : et que je luy aprenois que j'en estois presentement incomparablement plus tourmenté que luy. Apres cela je passay outre, jusques bien avant dans l'Helespont : en suitte je revins, et je fus à Delphes, avec intention d'y consulter l'Oracle : mais quand j'y fus arrivé, je ne pûs jamais m'y resoudre : tant j'avois de crainte de trouver ce que je ne cherchois pas. Cependant j'y tombay malade : et avec tant de violence, que je ne pûs estre en estat de partir de là de plus de quatre mois. Mais enfin quand il pleut aux Dieux je gueris : je dis quand il pleut aux Dieux, parce qu'il est certain que je cessay d'estre malade, sans leur avoir demandé la santé : trouvant trop peu de bien en la vie, pour regarder la mort comme un mal. Aussi tost apres je me rembarquay : et voulant du moins passer aupres de Gnide, si je n'y abordois pas, je

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

pris cette route là. Le vent me fut pourtant si contraire, que je fus forcé de laisser Chio à la main droite, au lieu que j'avois eu dessein de passer entre cette Isle et l'Isthme de Gnide : et emporté parles vents, je fus contraint de passer outre : et de croiser malgré moy quatre Vaisseaux qui se trouverent sur ma route. Comme tout le monde m'estoit devenu Ennemy, et que j'estois acoustumé à faire mettre du moins le Pavillon bas, à tous ceux que je rencontrois : je voulus faire la mesme chose à ceux cy, qui ne le voulurent pas. Je regarday la Baniere de ces Vaisseaux ; mais je ne la connus point : et je m'imaginay mesme que c'estoit peut-estre le Prince de Phocée qui se déguisoit. Apres qu'ils eurent donc refusé d'abaisser leur Pavillon, le les attaquay : et tournant d'abord la Proüe vers le plus grand des quatre, je luy donnay la chasse durant plus d'une heure. Comme il ne vouloit point combatre ? il voulut se servir de la force des voiles : mais comme les Vaisseaux que j'avois, estoient encore plus legers que luy, quoy que celuy que je montois fust fort grand, je le joignis ; je l'acrochay ; je le combatis : et si ardemment, qu'en une demie heure je m'en rendis Maistre. Ce qui m'eslevoit d'autant plus le coeur, estoit que j'avois veû que les trois autres Vaisseaux qui estoient à moy, avoient bruslé un de ceux des Ennemis ; coulé l'autre à fonds ; et pris le dernier : de sorte que je voyois ma victoire entiere et certaine, malgré la resistance de ceux que je combatois,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Tout ce qui estoit donc dans le Navire que j'avois attaqué s'estant rendu, j'y entray l'Espée à la main, ne m'estant point demeuré d'autres armes : car j'avois non seulement lancé plusieurs Javelines, mais mesme celle qui portoit le nom d'Alcionide, que j'avois tousjours gardée, de puis le jour que cette belle Personne estoit venuë dans mon Vaisseau. J'y entray donc, apres avoir deffendu à mes Soldats de faire aucun desordre : mais à peine fus-je sur le Tillac, qu'allant à la Chambre de Poupe, où j'entendis des voix de femmes, je vy sur un lict l'admirable Alcionide, avec une pas leur mortelle sur le visage, le bras gauche estendu, descouvert, et tout sanglant parce qu'une Javeline le traversoit de part en part : et je vis aussi dix ou douze femmes qui pleuroient aupres d'elle, sans oser seulement entre prendre de tirer cette funeste Javeline de sa blessure. Je vous laisse à juger, Seigneur, ce que cét objet fit en mon ame : je m'aprochay encore davantage, criant de toute ma force, que celuy qui avoit lancé cette fatale Javeline mourroit, si je le pouvois connoistre. Je me mis à genoux aupres de son lit ; je commanday qu'on fist venir mes Chirurgiens ; et je pris le bras de cette belle esvanouïe : pendant que toutes ses femmes me reconnoissant, pousserent des cris d'estonnement, parmi ceux de douleur qu'elles jettoient. Je pris, dis-je, le bras d'Alcionide, afin de voir si je ne pourrois point la soulager : mais ô Dieux ! à peine l'eus je pris, que je reconnus

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

cette fatale Javeline, pour estre celle qui portoit son illustre Nom, et que j'avois lancée la premiere, en accrochant ce Vaisseau. Jugez donc, Seigneur, de mon desespoir, lors que je connus avec certitude, que c'estoit de ma main qu'Alcionide estoit blessée : il fut si grand, que sans sçavoir ce que je faisois, je laissay tomber le bras de cette belle Personne si rudement, que son propre poids fit presque entierement sortir cette Javeline qui le traversoit. La douleur qu'elle en sentit, la fit revenir à elle, et luy fit entr'ouvrir les yeux, justement comme les Chirurgiens arriverent : pour moy sans pouvoir parler, je leur fis signe qu'ils la secourussent : et cherchant mon Espée afin de m'en percer le coeur, je vy que Leosthene la tenoit : et je m'aperçeus que je l'avois laissé tomber, lors que j'avois veû Alcionide en cét estat. Je voulus la luy arracher des mains, mais il ne me la voulut jamais rendre : et il me dit que je ferois mieux de secourir Alcionide, que de me desesperer. Je me reprochay donc de son lict : et voyant que depuis que les Chirurgiens avoient achevé de luy tirer cette funeste Javeline, elle estoit entierement revenuë à soy, je me mis à genoux aupres d'elle : et la regardant sans pouvoir pleurer, tant ma douleur estoit forte (car ce sont les mediocres douleurs qui s'expriment par des larmes) au nom des Dieux Madame, luy dis je, or donnez moy le suplice dont vous voulez que je chastie la sacrilege main qui vous a blessée : et ne croyez pas si je respire encore, que ce soit pour

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

vivre longtemps. Non, Madame ? je veux seule ment vous voir en estat de guerir, afin que vous me puissiez voir perdre la vie : pour expier du moins eu quelque façon, l'horrible faute que j'ay commise : puis qu'à parler raisonnablement, je ne sçaurois estre innocent, apres avoir respandu un aussi beau sang que le vostre. Alcionide estoit si surprise de me voir, et de m'entendre parler de cette sorte, que quand elle n'eust pas esté aussi foible qu'elle estoit, elle n'eust pû faire un long discours : c'est pourquoy ne respondant pas à tout ce que je luy disois ; si je meurs, me dit elle, je vous pardonne de bon coeur : et je prie mesme le Prince Tisandre, s'il est encore vivant, de vous pardonner aussi bien que moy. Le Prince Tisandre Madame ! dis-je tout surpris, eh bons Dieux est il icy ? comme elle vouloir me respondre, les Chirurgiens l'en empescherent : et me dirent que je la ferois mourir, si je luy parlois davantage. De sorte que me retirant avec precipitation, et la laissant avec ses femmes, je pris seulement sa Parente par la main, que je menay à la porte de la Chambre, pour luy demander ce qu'Alcionide m'avoit voulu dire. Mais en mesme temps quelques uns de mes Soldats m'amenerent en effet le Prince Tisandre, qu'ils avoient pris d'abord, et mené dans mon Vaisseau : où ayant sçeu que c'estoit moy qui l'avois combatu sans le connoistre, il avoit demandé à me parler. Comme il avoit apris en entrant dans son Navire qu'Alcionide estoit blessée, il estoit dans

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

un desespoir qui n'estoit gueres different du mien : Cruel Amy, me dit il en m'abordant, qu'elle avanture est la nostre ? Laissez moy dire plustost, luy respondis-je, quelle avanture est la mienne ! Ha s'écria t'il, vous n'estes pas si à pleindre que moy : car enfin les sentimens de l'amitié, ne sont pas si tendres que ceux de l'amour. Vous m'aimez sans doute, et vous devez estre affligé de m'avoir combatu : et d'estre peut-estre cause de la mort d'une Personne que j'adore, et que je viens d'espouser. Mais. . . . . . . . . Vous venez, dis-je en l'interrompant, d'espouser cette belle Personne ? Ouy cruel Amy, me respondit il, et jugez apres cela de la douleur de mon ame : mais de grace souffrez au moins que je voye encore une fois, cette belle et malheureuse Personne. En disant cela, il fut dans la Chambre où elle estoit, et j'y rentray aveques luy : mais il n'y fut pas si tost, que luy prenant la main ; la luy baisant ; et la moüillant de ses larmes, il luy donna cent marques de douleur et d'amour que je n'osois pas luy rendre. En cét estat ses yeux rencontrerent les miens : et elle y vit sans doute si parfaitement une partie de la douleur que je souffrois ; qu'elle destourna les siens en rougissant. Tisandre l'ayant remarqué, et craignant de luy nuire encore, s'éloigna d'elle : n'imaginant point d'autre cause au changement de son visage, que celle du mal qu'elle souffroit. Nous demandasmes aux Chirurgiens ce qu'ils en pensoient : mais ils nous dirent qu'ils n'en pouvoient

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

parler precisément jusques au second appareil : n'ayant pas bien pû connoistre si les nerfs n'estoient point offencez, et s'il n'y auoit point de vaines coupées. Cependant j'apris en peu de mots, que Tisandre s'estant guery de la passion qu'il avoit euë pour la belle et sçavante Sapho, avoit consenty au mariage que le Prince son Pere avoit fait de luy et d'Alcionide sans la connoistre : mais qu'il ne l'avoit pas plus toit veüe, qu'il avoit eû plus d'amour pour elle, qu'il n'en avoit jamais eû pour sa premiere Maistresse. Je compris en suite qu'il n'avoit pû reconnoistre mon Vaisseau, parce qu'il avoit esté raccommodé à Gnide : et que depuis que j'en estois party, le Pavillon et les Banderolles que Leosthene avoit fait faire pour y reçevoir Alcionide y estoient demeurées ; qui n'estoient pas celles que Tisandre pouvoit connoistre. Je ne pouvois pas non plus avoir connu son Navire : parce qu'a cause de son Mariage, ses Banderolles estoient aussi toutes couvertes de Devises galantes et de Chiffres, au lieu des autres marques qu'il avoit accoustumé d'avoir. Comme ce Prince est veritablement genereux, voyant que je ne parlois point, il me demanda pardon s'il m'avoit dit quelque chose de fascheux, dans les premiers transports de sa douleur : mais j'avois l'esprit si peu à moy, que je ne sçavois ce que je luy respondois. Je sçay pourtant bien que pour ne parler point d'Alcionide, dont je n'eusse pû parler sans luy aprendre malgré moy ce qu'il ne sçavoit point : je commanday que

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

l'on remist en liberté tous les gens du prince Tisandre, et qu'on les traitast comme les miens. Cependant quoy que la veuë de ce Prince me fust devenuë insuportable, depuis que je sçavois qu'il estoit Mary d'Alcionide : toutesfois je ne pouvois me resoudre à sortir de son Vaisseau, parce que c'estoit m'esloigner d'elle. Neantmoins n'estant pas en liberté de me pouvoir pleindre en sa presence, je repassay dans le mien, sur le pretexte d'y aller donner quelques ordres : et je fus dans ma Chambre, l'esprit si accablé de douleur, que je fus tenté cent et cent fois de me jetter dans la Mer, pour finir toutes mes infortunes. Mais je ne sçay quelle chaisne secrette qui m'attachoit à Alcionide me retint, et m'empescha de mourir.

Comme je fus seul avec Leosthene, en estat de pouvoir faire reflexion sur une si estrange avanture : apres avoir fait cent imprecations contre moy mesme, ayant l'esprit un peu plus tranquille, advoüez Leosthene, luy dis-je, que je suis nay sous une constellation bien bizarre, et bien maligne : car si vous regardez l'estat present de ma fortune, vous y trouverez assez de malheurs pour faire cinq ou six infortunez au lieu d'un. En effet, quand je n'aurois point d'autre desplaisir que celuy d'avoir combatu mon Amy, et blessé une Personne qu'il aime, je serois digne de compassion : quand aussi je n'aurois point d'autre douleur que celle de voir que mon Amy est mon Rival, je serois encore extrémement à pleindre : quand je n'aurois

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

non plus que celle de voir une Maistresse en la possession d'un autre, je serois tres digne de pitié : et quand je n'aurois enfin autre affliction que celle d'avoir blessé de ma propre main, et peut-estre blessé mortellement, la seule Personne pour qui je veux vivre ; je n'aurois pas assez de larmes, pour pleindre mes infortunes. Mais ayant en un mesme jour combatu mon Amy ; blessé un Personne qu'il aime ; connu qu'il est mon Rival ; apris que ma Maistresse est mariée ; et ne pouvoir douter que ce ne soit de ma main qu'elle ait eu le bras percé d'une Javeline qui la met en danger de mourir : ha Leosthene, c'est estre si chargé, ou plustost si accablé de malheurs, qu'il y a de la lascheté à vivre, comme de l'impossibilité. Car enfin que puis-je faire ? il ne m'est pas mesme permis de haïr mon Rival, puis qu'il est mon Amy et mon bien-faicteur : il ne me le sera jamais, d'oser parler de ma passion, à la Personne qui la cause : l'esperance ne peut plus avoir de place en mon ame : mon amour mesme ne sçauroit plus estre innocente : je n'oserois d'oresnavant me pleindre qu'en secret : je n'ay point lieu d'accuser Tisandre : je n'ay pas la force de luy advoüer ma passion : joint que je la luy advoüerois inutilement, puis qu'il est Mary d'Alcionide : En un mot je suis au plus deplorable estat, où jamais un Amant puisse estre. Mais helas, reprenois-je tout d'un coup, que dis-je, et que fais-je ? je parle comme si Alcionide n'estoit point blessée ; et blessée de ma propre

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

main ; et peut-estre en danger de mourir, comme je l'ay déja dit. Ha cruel, poursuivois-je, pourras tu souffrir que cette main sacrilege, soit jamais occupée à autre chose, qu'a t'enfoncer un Poignard dans le coeur ? Mais, me disoit Leosthene, vous n'estes point coupable : et le hazard tout seul, a fait la blessure d'Alcionide. Apres cela, je fus quelque temps sans parler ; ayant l'esprit remply de tant de pensées differentes, que je n'estois pas Maistre de moy mesme. Si elle meurt, disois-je, il la faut suivre au Tombeau : et si elle eschape, adjoustois-je, il faut encore mourir, car elle n'échapera que pour Tisandre. Tisandre, reprenois je, qui est déja son Mary, et qui le sera tousjours : Tisandre qui peut-estre un jour ne l'aimera plus, comme il n'aime plus la belle Sapho : Tisandre à qui j'ay de l'obligation : Tisandre que je n'oserois haïr, et que je ne puis plus aimer : Tisandre enfin, poursuivois-je, qui détruit toutes mes esperances, et qui me va rendre le plus mal heureux Prince de la Terre. C'est une grande douleur, adjoustois-je, que de voir une personne que l'on aime cherement en danger de mourir : Mais la voir en cét estat de sa propre main, est une douleur qui surpasse toutes les douleurs, et qui ne doit point trouver de remede qu'en la mort. Apres cela, je fus quelque temps sans parler : puis m'imaginant tout d'un coup, que peut-estre seroit il empiré à Alcionide : l'impatience me prit, et je ne pûs plus durer dans mon Vaisseau. Ce n'est pas que la veuë de Tisandre ne me contraignist

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

estrangement, et ne m'affligeast beaucoup : m'estant impossible de le regarder comme mon Amy, et ne pouvant m'empescher de le regarder seulement comme le Mary d'Alcionide, et comme le destructeur de tous mes plaisirs. Mais apres tout, ne pouvant voir Alcionide sans voir Tisandre, je me resolus à souffrir une douleur si sensible, pour jouïr d'une consolation qui m'estoit si necessaire. Je repassay donc dans l'autre Vaisseau : et comme Alcionide dormoit, je fus contraint de voir Tisandre sans la voir. La tristesse qu'il remarqua dans mes yeux le touchant, parce qu'il la croyoit causée seulement, pour l'amour de luy : il eut la generosité de me dire, qu'il ne m'accusoit point de l'accident qui luy estoit arrivé : qu'il en estoit seul coupable ; puis qu'il luy estoit plus aisé de s'imaginer que c'estoit moy qu'il avoit rencontré, qu'il ne me l'estoit de croire que ce fust luy que j'avois trouvé. Qu'il regardoit donc ce malheur, comme une chose où je n'avois point de part (car il n'avoit pas veû la Javeline où le Nom d'Alcionide estoit gravé) et qu'en fin il voyoit bien, que les Dieux seuls avoient voulu que la chose arrivast ainsi. Cependant, me disoit-il, je ne puis me conformer à leur volonté : et si Alcionide meurt, je mourray indubitablement. Si vous sçaviez, adjoustoit il, quel est son esprit ; sa bonté ; et sa vertu ; vous excuseriez ma foiblesse : car enfin (poursuivoit il, sans que je pusse avoir la force d'ouvrir la bouche pour l'interrompre) lors que je l'ay espousée,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

elle ne me connoissoit presques point : et je suis assuré qu'elle ne pouvoit avoir pour moy que quel que legere estime. J'ay mesme sçeu qu'elle s'estoit opposée à nostre Mariage, parce qu'elle disoit ne se vouloir point marier ; cependant de puis six semaines qu'il y a que j'estois à Gnide, elle a vescu avec la mesme complaisance que si elle m'avoit choisi : et que ce n'eust pas esté par une simple obeïssance qu'elle m'eust espousé. pour moy, dés que je la vy, j'en fus amoureux jusques à perdre la raison : ainsi mon cher Thrasibule, excusez s'il vous plaist mes transports dans l'excés de ma douleur : et ne prenez pas garde, je vous en conjure, à tout ce que j'ay dit, et à tout ce qu'elle me fera peut-estre dire. Je sçay bien que ce n'est pas l'ordinaire, qu'un Amant qui possede, aime avec tant de violence, aussi puis-je presques dire que je ne possede pas encore Alcionide : puis que je n'ay pas eu loisir de gagner absolument son coeur, par cent mille marques d'amour. Je suis veritablement possesseur de sa beauté : mais je ne le suis pas encore de son esprit, au point que je le veux estre. Ainsi tout Mary que je suis de l'incomparable Alcionide, mon amour a encore des desirs et de l'in quietude : et par consequent de la violence et du desreglement. Vous voyez, mon cher Trasibule, que je vous descouvre le fond de mon coeur, comme à l'homme du monde que j'aime le plus : et : pour lequel je ne puis jamais avoir rien de cache. J'advoüe que tant que Tisandre

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

parla, je souffris tout ce qu'on peut souffrir : il y eut pourtant un endroit dans son discours, qui me donna un instant de joye, et un moment apres, un grand redoublement de douleur : car je m'imaginay peut-estre avois-je eu quelque part à la resistance qu'Alcionide avoit faite à son Mariage. Mais helas s'il est ainsi (disois-je en moy mesme, durant que Tisandre parloit) que te suis mal heureux, et que ce discours me coustera de larmes ! Comme ce Prince estoit sensiblement affligé, il ne songeoit pas si je luy respondois ou non : de sorte qu'apres luy avoir dit trois ou quatre paroles assez mal rangées, nous fusmes sçavoir si Alcionide estoit esveillée, et nous sçeusmes qu'elle l'estoit : mais elle fut si mal tout ce soir là, et toute la nuit, que nous creusmes qu'elle mouroit. Imaginez vous donc en quel estat nous estions Tisandre et moy : et principale ment en quel estat j'estois, de souffrir cent fois plus que ne pouvoit souffrir Tisandre : et d'estre pourtant contraint de cacher une partie des mes sentimens.

Tisandre se doute de la vérité
L'état d'Alcionide s'améliore. Mais Thrasibule demeure mélancolique, ce qui étonne Tisandre. Celui-ci finit par apprendre que son ami est passé par Gnide, et qu'il y a connu Alcionide. Le lendemain Tisandre découvre que la javeline qui a blessé Alcionide portait le nom de celle-ci. Une visite à la blessée révèle que Thrasibule et elle se connaissent. La conversation est embarrassée.

Mais enfin le lendemain au matin estant venu, et les Chirurgiens ayant levé le premier apareil de la blessure d'Alcionide ; ils nous dirent que l'inquietude qu'elle avoit euë la nuit, avoit esté causée par la douleur que luy avoit fait un petit morceau du bois de la Javeline, qui luy estoit demeure dans le bras : mais qu'apres avoir sondé de nouveau sa playe, ils nous assuroient que si un peu de fiévre que la douleur luy avoit donnée n'augmentoit pas, ils

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

nous respondoient de sa vie. Je vous laisse à penser quelle consolation cette bonne nouvelle me donna ; et combien de joye en eut Tisandre. Neantmoins ils nous dirent qu'il ne luy faloit point parler de tout le jour : et qu'absolument il faloit la laisser en repos, jusques à ce qu'elle n'eust plus de fiévre. Tisandre voulut pourtant la voir un moment, quoy que pour l'en empescher je luy disse que plus les personnes estoient cheres, moins il les faloit voir en cét estat là : il y entra donc malgré moy, et ne m'y voulut point laisser entrer. Bien est il vray qu'il n'y tarda pas, et qu'il revint un moment apres : mais avec tant de marques de joye dans les yeux : que j'eus beau coup de confusion dans mon coeur de ne la pouvoir tout à fait partager aveques luy. Graces aux Diex, me dit il, je l'ay trouvée en assez bon estat : et son visage est tellement remis depuis hier, que vous ne la reconnoistrez pas quand vous la verrez tant il luy est visiblement amendé. Je ne pouvois pas que je n'eusse de la joye, de sçavoir qu'Alcionide estoit mieux : Mais je ne pouvois pas non plus que je n'eusse de la douleur) quand je pensois qu'elle ne ressuscitoit que pour Tisandre, et qu'elle seroit toujours morte pour Thrasibule. Vous estes si fort accoustumé à la melancolie, me dit Tisandre, que la joye, à mon advis, ne fait gueres d'impression, en vostre coeur : Vous avez raison, luy dis-je, ce n'est pas que l'amendement d'Alcionide ne me donne plus de satisfaction, que vous ne pouvez

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

vous l'imaginer : mais c'est que la longue habitude que j'ay contractée avec la douleur, fait que je ne puis passer d'un sentiment à l'autre en un moment : ny sentir de la joye avec excés, apres avoir senty une affliction excessive. Mais, me dit il) mon cher Vainqueur, qu'elle route tenons nous ? Je n'en sçay rien y luy dis-je, et la victoire que j'ay remportée m'a cousté si cher, que vous me ferez plaisir de ne me dire jamais rien qui m'en race souvenir. En effet, Seigneur, Tisandre avoit esté si desesperé, et je l'estois de telle sorte, que ny luy ny moy n'avions point donne d'ordre pour cela, et nous allions comme il plaisoit à Leosthene ; qui profitant de nos malheurs, entretenoit la Parente d'Alcionide : de sorte que suivant nostre coustume, il avoit commandé au Pilote ; pour jouïr plus long temps de la veuë de la Personne qu'il aimoit, d'errer seulement sur la Mer, sans tenir de route assurée ; si bien que nous nous esloignions plustost de Lesbos, que nous ne nous en aprochions. J'avouë que je me trouvay fort embarrassé, à respondre à ce que Tisandre me dit : neantmoins faisant un grand effort sur mon esprit, je luy dis qu'il faloit aller à Mytilene, et en effet on en prit la route : mais si lentement, parce que je l'ordonnay ainsi en secret, afin de voir un peu plus long temps l'admirable Alcionide : que j'eus le loisir d'esprouver tout ce que l'amour a de plus rigoureux. J'avois pourtant la joye d'apprendre de moment en moment, que sa fiévre diminuoit :

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

mais de moment en moment, j'avois aussi le desplaisir de remarquer la satisfaction qu'en avoit : Tisandre, que je ne pouvois endurer. Je connoissois bien que j'avois un sentiment fort injuste : mais je n'y pouvois que faire : et quand je songeois à son bonheur, je n'estois pas Maistre de mon esprit. Comme il en remarqua aisément le trouble, il eut la generosité de me demander s'il m'estoit arrivé quelque nouveau malheur ? et je luy respondis avec tant de desordre, que j'augmentay sans doute plustost sa curiosité, que je ne la diminuay. Un instant apres on nous vint dire qu'Alcionide n'avoit plus de fiévre : mais que pourtant il ne faloit point la voir que le lendemain. Voila donc Tisandre absolument dans la joye : pour moy j'en avois aussi beaucoup : neantmoins je ne pus jamais la gouster toute pure : de sorte que mou Amy s'estonnant tousjours davantage de me voir aussi inquiet qu'il me voyoit, luy qui m'avoit veû tousjours l'esprit assez tranquile, mesme apres avoir perdu mes Estats : se mit à me faire cent questions differentes ; à une desquelles, sans y penser, respondant à ce qu'il me demandoit, je luy dis que ce qu'il vouloit sçavoir de moy, m'estoit advenu aussi tost apres mon départ de Gnide. De Gnide ! reprit il au mesme instant ; et y avez vous quelquefois abordé ? Ouy (luy dis je tout surpris, et ne pouvant plus le nier) la tempeste m'y jetta un jour, et j'y fis racommoder mon Vaisseau. Tisandre rougit à ce discours : et me regardant attentivement, vous y

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

vistes donc Alcionide, me dit il ; il est vray, luy repliquay-je, et c'est une des raisons qui a fait que l'ay encore esté plus affligé, quand j'ay veû qu'elle estoit blessée. Mais pourquoy ne me l'avez vous point dit d'abord ? repliqua t'il ; je n'en sçay ri ?, luy respondis-je, si ce n'est que cét accident m'a si fort trouble, que je ne sçavois pas trop bien ce que je faisois. Et puis, adjoustay-je, je ne sus connu en ce lieu là que pour un Pirate : et je n'y passay pas pour ce que je suis. Comme je me contraignois extrémement, Tisandre ne put tirer une forte conjecture do ma response : de sorte que ne me disant plus rien, le reste du soir se passa de cet te façon. Je ne pus mesme aller cette nuit là dans mon Vaisseau, parce que le vents s'estant levé assez violent, on n'osoit aprocher les deux Navirez de peur de choquer, ny mettre l'Esquif en mer : si bien que nous couchasmes en mesme Chambre Tisandre et moy. Comme l'amendement d'Alcionide luy avoit mis l'esprit en repos, il s'endormit aisément : mais malgré que j'en eusse, mes souspirs et mes inquietudes le réveillerent, et l'empescherent de dormir le reste de la nuit, sans que je voulusse luy en aprendre la veritable cause, quoy qu'il me la demandast plus d'une fois. Le lendemain au matin Alcionide estant tousjours assez bien, nous voulusmes aller dans sa Chambre : mais en y allant, nous rencontrasmes les Chirurgiens, qui pour s'esclaircir s'ils avoient bien osté tout le bois de la Javeline froissée qui pouvoit estre dans la blessure d'Alcionide, la regardoient de

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

tous les costez. De sorte que Tisandre s'y estant arresté, et la regardant comme les autres, aperçeut le Nom d'Alcionide qui estoit peint et gravé dessus. Je voulus la luy oster des mains, feignant de la vouloir aussi voir par curiosité : mais il avoit desja veû ce que je craignois qu'il ne vist : si bien que rougissant extrémement, cette Javeline est si remarquable, dit il, que je ne doute pas que vous ne connoissiez celuy à qui elle est. Comme elle fut faite à Gnide, repliquay-je, par une simple galanterie, je sçay en effet quelle est la main qui s'en est servie en cette malheureuse occasion : mais puis que le mal qu'elle a fait sera bien tost reparé, il en faut perdre la memoire. Apres cela nous entrasmes dans la Chambre d'Alcionide ; qui avoit desja sçeu par sa Parente, qui l'avoit apris de Leosthene, que j'estois Prince de Milet, et Amy de Tisandre : mais comme elle ne sçavoit pas si je dirois à son Mary que j'avois esté à Gnide, ou si je ne le dirois point, elle se trouvoit un peu embarrassée, à ce que dit depuis sa Parente à Leosthene. Neantmoins trouvant plus seur de n'en faire pas un secret, nous ne fusmes pas plustost aupres d'elle, que prevenant Tisandre qui luy vouloit parler, elle le pria de m'obliger à luy pardonner toutes les incivilitez qu'elle m'avoit faites à Gnide, lors que j'y avois abordé comme n'estant qu'un Pirate. En me faisant ce compliment elle rougit de telle sorte, et j'en demeuray si interdit, que quand Tisandre n'eust pas esté amoureux d'Alcionide comme il l'estoit, il auroit

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

tousjours connu que je l'estois, par le desordre de mon ame, qui se fit voir dans mes yeux : et il se seroit aussi aperçeu qu'elle ne l'ignoroit pas. Cet te conversation se passa toute en discours qui n'avoient point de suitte : elle finissoit à tous les moments : et il se faisoit entre nous un certain silence embarrassant, que personne n'osoit rompre. Alcionide destournoit autant ses regards que je les cherchois : et Tisandre nous observant tous deux, descouvroit malgré moy dans mon coeur, le secret que j'y voulois enfermer.

L'aveu de Thrasibule
Tisandre et Thrasibule ont une conversation où le second avoue au premier son amour. Tisandre fait la proposition de tout faire pour qu'Alcionide lui accorde son amitié. Thrasibule avoue ne désirer que la possession entière. Les deux amis sont désespérés, sans pour autant que la situation ne mette un terme à leur relation.

Mais enfin quand nous eusmes esté une heure aupres d'Alcionide, Tisandre impatient de s'esclaircir de ses soubçons, me dit avec les termes les plus civils qu'ils pût choisir, qu'il la faloit encore laisser ce jour là en repos : et il m'obligea de sortir avecques luy, et de m'en aller dans sa Chambre. Je n'y fus pas plus tost, que voyant qu'il n'y avoit personne : me promettes vous pas, me dit il, mon cher Thrasibule, de me dire une verité que je veux sçavoir de vous ? Comme je tarday un moment à luy respondre, et qu'il connut bien que je le voulois faire en biaisant : ne cherchez point, me dit il encore, à me déguiser cette verité : car peut-estre n'ay-je pas besoin de vostre secours pour l'aprendre. Si cela est, luy dis-je, pourquoy voulez vous sçavoir de moy ce que vous sçavez desja ? C'est parce, me repliqua t'il, que je ne sçay pas encore avec une certitude infaillible, si je suis assez malheureux pour estre la cause de cette profonde melancolie que je voy dans vostre esprit. Parlez

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

donc mon cher Thrabule : la conformité de vostre humeur à la mienne n'a t'elle point fait que nous ayons aimé une mesme Personne ; et ne suis-je point assez malheureux, pour vous avoir osté Alcionide ! Je confesse que quelque resolution que j'eusse prise, de n'advoüer jamais la cause de ma passion à Tisandre, il me fut impossible de la luy pouvoir déguiser. Je fus si esmeu du discours de ce Prince, et mes yeux en furent si troublez : que mon visage descouvrit de telle sorte les sentimens de mon coeur ; que n'en pouvant plus douter, il s'écria, avec une generosité extréme, et une douleur tres sensible : Quoy mon cher Thrasibule, ma felicité fait vostre infortune ! et parce que j'ay aimé ce que vous aimiez, et que vous aimez encore ce que l'aime, nous serons peut-estre tous deux malheureux le reste de nostre vie. Il ne seroit pas juste (luy dis-je en soupirant, et ayant le coeur attendry du discours obligeant qu'il venoit de faire) c'est pourquoy ne me de mandez rien davantage. Croyez, si vous pouvez, que l'ambition fait tout le suplice de mon ame : imaginez vous pour estre heureux, que je suis encore cet insensible Thrasibule, qui condamnoit l'amour que vous aviez pour la belle Sapho : et joüissez enfin en repos, de la felicité que vous cause la possession de la devine Alcionide. J'advoüe (poursuivis-je, emporté par l'excés de ma douleur) que quelque amitié que je vous aye promise, je ne puis plus prendre de part à vostre satisfaction : et tout ce que la raison et le souvenir de

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

cette amitié peuvent faire, est de m'obliger à ne la troubler pas. Je vous en demande pardon genereux Tisandre : mais souvenez vous pour m'excuser, que j'ay aimé Alcionide, devant que vous l'ayez aimée : et qu'il n est pas en mon pouvoir de ne l'aimer point le reste de ma vie peut-estre encore plus que vous : Car enfin comme elle est ma premiere passion, elle sera dans doute la derniere. Au reste que cét adueu ne vous irrite pas : puis que l'amour que j'ay eu pour elle, et que j'ay encore, est si innocente et si pure, qu'elle n'offence ny sa vertu ; ny nostre amitié ; ny les Dieux. Elle est pourtant si violente, que je ne puis plus souffrir ny sa veuë, ny la vostre ; ny mesme la vie, adjoustay-je : tant il est vray que je m'estime malheureux, de ne pouvoir plus esperer d'estre aimé d'Alcionide. Si vostre passion est aussi pure que vous le dittes, et que je la croy, me respondit il, je vous promets de vous donner une si grande part en l'amitie d'Alcionide, que si vous n'en estez heureux, vous en serez du moins soulagé. Car outre qu'il est impossible que vous ayant connu, elle ne vous ait pas estimé : je puis encore esperer qu'elle vous aimera pour l'amour de moy. Ainsi mon cher Thrasibule, puis que vous ne pouvez estre absolument heureux, ne vous rendez pas du moins absolument miserable : et ne troublez pas mon bonheur par vostre infortune. J'advoüe encore une fois, luy dis-je, que la flame que les beaux yeux d'Alcionide ont allumée dans mon ame, est plus pure que les rayons du Soleil : mais, trop

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

genereux Tisandre, malgré cette pureté, vous sçavez bien, si vous sçavez aimer que quand on ne songeroit jamais à la possession de la beauté de la Personne aimée ; on voudroit du moins avoir absolument la possession toute entiere de son coeur et de son esprit. De sorte que ne pouvant plus desirer un si grand bien sans vous faire outrage ; et ne pouvant mesme plus le desirer avec esperance, il ne me reste rien à faire qu'à mourir, et qu'à vous laisser vivre heureux. Je ne le sçaurois estre si vous ne l'estes point, me repliqua t'il ; Nous serons donc tous deux infortunez, luy dis-je. Le temps, adjousta Tisandre, vous soulagera peut-estre malgré vous ; comme ses remedes sont ordinairement fort lents, luy dis-je, je ne pense pas que je puisse en attendre l'effet : et la Mort viendra bien plus tost à mon secours que le Temps. Cependant, adjoustay-je, faites moy la grace de croire, que si vous ne m'eussiez forcé à vous descouvrir mon mal, vous ne l'auriez jamais sçeu : je devois cela à nostre amitié : mais puis que vous avez veû malgré moy ce que je vous voulois cacher, il est juste de vous delivrer promptement de la fascheuse veuë d'un Rival, qui s'afflige de vostre bonheur, et qui s'en affligera tousjours, parce qu'il ne peut faire autrement. Lors que j'aimois Sapho, repliqua t'il, je ne croyois pas pouvoir jamais guerir du mal qui me possedoit : cependant sa rigueur pour moy ; sa douceur pour un autre ; et les charmes d'Alcionide, ont fait qu'elle m'est absolument indifferente. Il n'en sera pas

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

ainsi de moy, luy dis-je, car encore que je croye qu'Alcionide vous aime, et que je sçache de certitude qu'elle ne m'aimera jamais, je ne la sçaurois bannir de mon coeur. Mais pour vous, adjoustay-je l'esprit fort irrité, peut-estre que comme vous avez quitté Sapho pour Alcionide, vous quitterez encore Alcionide pour quelque autre : et que j'auray le desplaisir de sçavoir, que ce qui feroit toute ma felicité, ne fera peut-estre plus la vostre. Mais volage et injuste Amy, adjoustay-je, si vous cessez jamais d'adorer cette admirable Personne, vous serez le plus criminel de tous les hommes. Je ne luy eus pas plustost dit cela que je m'en repentis : et que je trouvay au contraire, qu'il y eust eu quelque douceur pour moy, à aprendre qu'il ne l'eust plus aimée. Mais je connus bien par la response qu'il me fit, que je n'aurois pas cette bizarre consolation : et que selon les aparences, il aimeroit Alcionide jusques à la mort. Cependant il continua de me dire des choses si touchantes et si genereuses, qu'il vint enfin à bout d'une partie de ma fierté pour luy : je fus pourtant bien aise quand la nuit nous separa : et que je pûs du moins estre Maistre de mes propres pensées. Tisandre s'informa plus exactement de quelque autre, du temps que j'avois esté à Gnide : et il sçeut par une des Femmes d'Alcionide, comment je l'avois fait sortir de mon Vaisseau avec precipitation, lors qu'elle y estoit venuë. Cependant nous nous trouvasmes le lendemain bien embarrassez tous deux : je n'osois presques

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

plus demander comment se portoit Alcionide : et je ne m'en pouvois pourtant empescher. Je n'osois non plus l'aller voir : et Tisandre, à mon advis, tout genereux qu'il estoit, eut des sentimens bien differents en un mesme jour. Neantmoins comme il estoit heureux, et qu'il connoissoit bien la vertu d'Alcionide : il luy estoit beaucoup plus aisé qu'à moy d'agir raisonnablement. Aussi eut il la generosité de ne prendre pas garde à cent choses bizarres que je dis : et de me parler tousjours, avec beaucoup de tendresse.

Thrasibule découvre les véritables sentiments d'Alcionide
Un jour, Thrasibule surprend un entretien d'Alcionide et de Tisandre, au cours duquel ce dernier la supplie de souffrir la vue de son ami. Puis, toujours caché, il perçoit qu'Alcionide veut détruire les lettres qu'il lui avait envoyées. Il l'entend avouer à sa suivante sa préférence secrète pour lui. Il se rend ensuite avec Tisandre dans la chambre d'Alcionide. La conversation s'avère particulièrement pénible en raison des nombreux non-dits.

Mais afin qu'il ne manquast rien à mon malheur, il arriva qu'estant dans une Chambre de son Vaisseau, qui touchoit celle où estoit Alcionide, il fut la voir sans qu'il sçeust que j'estois en ce lieu là : et sans songer que toutes les separations des diverses Chambres d'un Navire n'estant faites que de planches, on peut aisément entendre d'un lieu à l'autre tout ce qu'on y dit. Comme Alcionide se portoit beau coup mieux, il creut à propos de luy dire quelque chose de mon desespoir, afin qu'elle ne s'en trouvast pas surprise : et peut-estre aussi pour descouvrir ses veritables sentimens. J'entendis donc qu'il luy demanda combien j'avois esté à Gnide ; ce qu'elle avoit pensé de moy ; si elle avoit creû effectivement que je fusse un Pirate ? et enfin craignant, à mon advis, qu'elle n'expliquast mal toutes ces demandes : tout d'un coup il luy dit tout ce qu'il sçavoit de ma passion : ce qui la surprit de telle sorte, qu'à peine pût elle y respondre. Neantmoins comme elle vit que Tisandre

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

en sçavoit plus qu'elle mesme : elle luy dit avec sincerité, tout ce qu'elle avoit creû de ma naissance : et une partie de ce qu'elle avoit connu de mon amour. Il la pria alors de luy dire, si elle ne m'avoit pas estimé ? et elle luy respondit si obligeamment pour moy, que j'en fus beaucoup plus malheureux. En suitte il la conjura de vouloir souffrir ma veuë, comme celle de l'homme du monde qu'il aimoit le plus : ce que vous desirez, luy dit elle, me semble un peu dangereux à vous accorder : ce n'est pas que je ne me fie bien à moy mesme, mais je ne me fie pas à vous. Tisandre luy protesta alors, qu'il n'auroit jamais de jalousie : neantmoins quoy qu'il peust dire, elle luy dit tousjours qu'elle n'auroit cette complaisance pour luy, que jusques à Mytilene. Car enfin, luy dit elle, si le Prince Thrasibule ne m'aime pas, il se passera aisément de ma veuë : et s'il m'aime, il y auroit de l'inhumanité à entretenir sa passion : ainsi Seigneur je vous conjure, de n'en desirer pas davantage de moy. Comme il fut sorty, j'entendis encore qu'Alcionide apellant une de ses filles qu'elle aimoit cherement, et se faisant donner sa Cassette, l'ouvrit, et en tira plusieurs Tablettes : car je trouvay une jointure entr'ouverte entre les Planches peintes et dorées de cette Chambre, par où je vy ce que je dis. Apres avoir cherché quelque temps parmy toutes ces diverses Tablettes, elle en tira celles où estoit la Lettre que je luy avois escrite, que je reconnus fort bien : et luy commanda de les rompre et de les jetter dans la

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Mer sans qu'on s'en aperçeust, quand la nuit seroit venuë. Et pourquoy, Madame (luy dit cette Fille qui vivoit avec beaucoup de liberté avec elle) est il plus criminel de garder cette Lettre aujourd'huy que hier ? C'est parce, repliqua t'elle, qu'il faut absolument bannir de mon coeur, le souvenir de la passion d'un Prince, dont j'avois pensé pouvoir conserver la memoire sans crime ; dans la croyance où j'estois, que je ne pourrois plus jamais le voir. Mais presentement qu'il est aupres de moy, je ne le dois pas faire : et il ne m'est plus permis de le regarder comme un Amant d'Alcionide, mais seulement comme un Amy de Tisandre. Que la Fortune ? adjousta t'elle, fait de bizarres avantures ! car enfin pourquoy a t'elle fait que Thrasibule soit venu à Gnide, seulement pour estre malheureux, et pour me donner de l'inquietude ? Ce n'est pas que je ne m'estime heureuse, d'avoir espousé le Prince Tisandre : mais j'avouë que je voudrois bien que le Prince Thrasibule n'en fust pas infortuné. Cependant, dit elle, s'ils sçavoient tous deux le secret de mon coeur, Tisandre en seroit sans doute moins satisfait, et Thrasibule en seroit plus miserable. Car enfin, adjousta t'elle, vous sçavez bien, ma chere Fille, que je ne m'opposay au mariage de Tisandre avec toute la fermeté que j'eus en cette occasion, que parce que j'avois esperé que Thrasibule reviendroit à Gnide en homme de la qua lité dont il se disoit estre : et que je pourrois alors suivre innocemment cette puissance inclination

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

qui me portoit à ne le haïr pas. Toutesfois il a falu la combattre, et il la faut vaincre (dit elle en soupirant si haut que je l'entendis) c'est pourquoy ne manquez pas de faire exactement ce que je vous ay dit ; afin que je conserve, si je le puis, mon coeur si entier au Prince Tisandre, que je ne me souvienne pas mesme de Thrasibule, quand il ne sera plus aveques nous. Je vous laisse à juger, Seigneur, quelle joye et quelle douleur je sentis pendant le discours d'Alcionide : la douleur l'emporta pour tant sur la joye : et je fus si touché de la cruelle resolution qu'elle prenoit de m'oublier, que je fis du bruit malgré moy : si bien que comme je touchois presques la ruelle de son lict, elle m'entendit sans doute : car elle se teût, et fut assurément bien marrie d'avoir parlé si haut : quoy qu'elle ne s'imaginast pas que je fusse en ce lieu là. Je pense mesme que j'eusse eu beaucoup de peine à m'empescher de luy dire quelque chose à travers ces planches qui nous separoient, si je n'eusse oüy qu'il entroit quelqu'un dans sa Chambre : de sorte que desesperé de sçavoir que te n'estois pas haï, et que pourtant je serois tousjours malheureux : je souffris plus que je n'avois encore souffert. Ce pendant Tisandre qui m'aimoit veritablement, me vint chercher, et me mena dans la Chambre d'Alcionide : me priant et me conjurant tousjours, de faire effort pour me contenter de son amitié. J'y fus donc, et l'entendis en y entrant, qu'elle dit tout haut à la mesme Fille à qui elle avoit donné ma Lettre, qu'elle ne manquast pas

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

de faire ce qu'elle luy avoit ordonné. Ce discours fit que je changeay de couleur : et que je regarday si attentivement Alcionide, qu'elle en abaissa les yeux. Je ne vous diray point, Seigneur, quelle fut cette conversation : car je ne pense pas que jamais trois Personnes se soient tant aimées et tant ennuyés ensemble, que nous fismes ce jour là. Tisandre aimoit passionnément Alcionide, et m'aimoit aussi beaucoup : mais parce que j'aimois ce qu'il aimoit, je voyois bien que soit par la compassion qu'il avoit de moy, ou par quelque autre sentiment qui s'y mesloit, il ne se divertissoit guere en ma compagnie. Alcionide aimoit sans doute Tisandre, et ne me haïssoit point : mais parce que ma passion ne pouvoit plus luy paroistre innocente, et que de plus Tisandre ne l'ignoroit pas, elle en avoit l'esprit tres inquiet. Pour moy, j'avois eu autant d'amitié pour Tisandre, que l'estois capable d'en avoir : et j'avois plus d'amour pour Alcionide, que personne n'en a jamais eu pour qui que ce soit. Mais parce que mon Amy estoit possesseur d'un Thresor si rare ; qu'outre cela il sçavoit que j'estois amoureux d'Alcionide ; et que se sçavois aussi qu'Alcionide estoit resoluë de m'oublier absolument, je ne pouvois presques ny commencer de parler, ny respondre : et je sortis enfin de cette Chambre, avec quelque espece de consolation : quoy que ce ne soit pas l'ordinaire de quitter ce que l'on aime sans beaucoup de douleur.

Les adieux de Thrasibule et d'Alcionide
Thrasibule prend la liberté de se rendre à l'improviste auprès d'Alcionide. Il lui demande la faveur de ne pas l'oublier, et de revenir ainsi sur les résolutions qu'elle vient de prendre. Alcionide, découvrant que Thrasibule a surpris son secret, veut lui signifier la fin définitive de leurs relations et prétend le chasser totalement de sa mémoire. Elle avoue néanmoins qu'elle n'est pas sûre d'être maîtresse d'elle-même. Après avoir pris congé de Tisandre, Thrasibule reprend son errance sur les mers.

Mais, Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray que nous arrivasmes

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

à Lesbos et à Mytilene, où la Feste fut un peu troublée par la nouvelle de l'accident advenu à la belle Alcionide, qui avoit esté blessée, parce qu'ayant discerné la voix du Prince son Mary dans le combat, elle n'avoit pû retenir son zele, et avoit paru sur le Tillac où cét accident luy arriva. Neantmoins comme elle estoit alors absolument hors de danger, la magnificence de son Entrée, ne fut differée que de quelques jours. Le sage Prince de Mytilene, Pere de Tisandre, reçeut sa Belle fille aveque joye : mais pour moy, lors que je la vy sortir du Vaisseau où j'estois, je sentis ce qu'on ne sçauroit exprimer. Il arriva mesme une chose que j'oubliois de vous dire, qui redoubla de beaucoup ma douleur : qui fut que Tisandre pour donner ordre à tout, et pour recevoir Alcionide au Port aveque ceremonie ; passa de son Navire dans un des miens, qui estoit admirablement bon Voilier, afin d'arriver à Lesbos une heure plustost que nous : me disant en m'embrassant, qu'il me laissoit la garde et la conduitte de son Thresor. Dés qu'il fut party, il me prit une si forte envie de pouvoir encore une fois entretenir Alcionide en particulier, que sans luy en envoyer demander la permission j'entray dans sa Chambre : me semblât que puis que j'avois entendu de sa propre bouche qu'elle ne me haïssoit pas, quoy qu'elle me voulust oublier ; je pouvois avoir cette hardiesse. Je la trouvay assise sur son lict, magnifiquement parée, quoy qu'elle fust en deshabiller, et qu'elle eust le bras en Escharpe : Je vous demande pardon,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

luy dis-je en l'abordant, de la liberté que je prens : mais, Madame, je suis si malheureux en toute autre chose, que vous ne me devez pas refuser la consolation de vous pouvoir parler encore une fois en ma vie. Le Prince Tisandre vous aime si cherement, repliqua t'elle en rougissant, que je me mettrois fort mal dans son esprit, si je vous refusois une chose, que la civilité toute seule veut que je vous accorde. Au nom des Dieux Madame (luy dis-je voyant qu'il n'y avoit aupres d'elle que cette mesme Fille que je sçavois estre de sa confidence) souffrez que le vous conjure de m'accorder l'honneur de vous entretenir seulement pour l'amour de moy, sans vouloir que je sois redevable de cette faveur à un Prince à qui je ne dois desja que trop, et qui m'accable de generosité. Ne craignez pas Madame, poursuivis-je, que le veüille vous dire rien qui vous offence, ny qui puisse offencer le Prince Tisandre : Non Madame, ma passion toute violente qu'elle est pour vous, ne me donne point de pensées criminelles : Mais devant bien tost vous perdre pour toujours, il est ce me semble bien juste que vous ne me refusiez pas une faveur innocente, puis que c'est la seule que je vous demanderay jamais. Comme Amy du Prince mon Mary, reprit elle, vous devez tout esperer de moy : mais comme Amant d'Alcionide, vous n'en devez rien attendre. C'est pourtant en cette derniere qualité, luy dis-je, que je pretens obtenir de vous ce que j'en souhaite : ne me demandez donc rien, dit elle,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

puis qu'infailliblement vous serez refusé ; et refusé mesme avec beaucoup de colere. Quand le Prince Tisandre, adjousta t'elle, ne seroit pas vostre Amy comme il est, le seul respect que vous devez avoir pour moy, vous devroit empescher de me parler comme vous faites. Quoy Madame, luy dis-je, vous ne sçavez pas encore ce que je vous veux demander, et vous me querellez cruellement ! Ce que vous m'avez déja dit, reprit elle, suffit pour me donner sujet de me pleindre de vous. Je ne sçay pas, luy dis-je, si je me suis mal expliqué : mais je sçay bien que ce que je pense n'est pas fort criminel. Car enfin, divine Alcionide, je ne veux autre chose de vous presentement, sinon que vous revoquiez en ma presence, cet injuste et cruel Arrest, que vous avez prononcé contre moy, au mesme lieu où vous estes : lors qu'en donnant à cette Fille que je voy, la Lettre que j'avois eu l'audace de vous escrire, avec ordre de la jetter dans la Mer : Vous avez dit de plus, que vous estiez resoluë de m'oublier absolument. Je l'ay entendu, Madame, cét injuste Arrest ; et j'en espere la revocation. Alcionide fut si sur prise de m'entendre parler de cette sorte, et de se ressouvenir qu'elle avoit effectivement oüy certain bruit qui luy faisoit comprendre que je l'avois escoutée, qu'elle n'osoit presques me regarder. Quoy, me dit elle, vous avez entendu ce que j'ay dit ! Ouy, repliquay-je, Madame, je l'ay entendu : et estant plus equitable que vous, je n'en perdray jamais la memoire. Je ne demande

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

plus, dit elle toute interdite, d'où vient vostre hardiesse ; toutesfois il me semble que si vous avez bien pesé le sens de toutes mes paroles, vous avez deû juger que vostre procedé me desobligeroit. Je n'ay pas ma raison assez libre, luy dis-je, pour agir avec tant de prudence : mais j'ay tousjours assez d'amour pour desirer du moins que vous me laissiez occuper quelque place en vostre souvenir. Il me semble, Madame, que ce n'est pas trop vous demander, pour une personne qui vous a consacré tous les momens de sa vie. Apres qu'Alcionide se fut un peu remise, Seigneur (me dit elle avec beaucoup de douleur dans les yeux) la curiosité que vous avez euë de descouvrir mes sentimens, vous coustera un peu cher si vous m'aimez : car enfin je vous le declare, je ne sçaurois plus souffrir vostre veuë, apres ce que vous sçavez de moy. Peut-estre si vous eussiez ignoré ce que j'ay dans le coeur pour vous, eussay-je accorde an Prince Tisandre la liberté de vous voir comme son Amy, ainsi qu'il me le demandoit : mais apres ce que vous venez de me dire, il m'est absolument impossible. Je ne vous pourrois plus voir sans rougir : et dans les termes où est mon ame, je vous haïrois peut-estre par la seule crainte de vous trop aimer, et de n'avoir pas assez d'indifference pour vous. Mais Madame, m'escriay-je, quelle justice y a t'il de me parler comme vous faites ? Mais injuste Prince, reprit elle, quelle raison avez vous de me dire tant de choses, que je ne puis escouter sans crime, et que je n'escouteray

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

jamais qu'aujourd'huy ? Je n'en veux pas davantage, luy dis-je, car si je ne trompe, ma vie ne sera guere plus longue. Ayez donc du moins la bonté de me dire à moy mesme, que vous ne m'eussiez point haï : si la Fortune eust fait pour moy, ce qu'elle a fait pour Tisandre. Alcionide est si modeste, Seigneur, qu'elle eut beaucoup de peine à m'accorder ce que je desirois d'elle : mais à la fin touchée par mes souspirs, j'advoüe, me dit elle, que de toutes les Personnes que j'ay connuës, vous estes celle que j'ay eu le plus de disposition à estimer : et que si les Dieux l'eussent voulu, je me fusse creüe fort heureuse, de contribuer quelque chose à vostre felicité. Mais cela pas, et estant n'estant aujourd'huy femme d'un Prince qui merite sans doute mon affection toute entiere : sçachez qu'il n'est point d'efforts que je ne face pour arracher de mon coeur ce reste de tendresse que j'ay pour vous : et qui y demeure encore malgré moy. Au nom des Dieux Madame, luy dis-je en l'interrompant, ne le faites pas : je vous promets de ne vous importuner de ma vie, et de ne vous voir mesme plus. Mais promettez moy aussi, que vous souffrirez que j'occupe encore quelque petite place en vostre memoire : songez s'il vous plaist que Tisandre vous possede toute entiere ; que toute vostre beauté est à luy ; et que vous luy donnez mesme vostre coeur. Reservez moy donc du moins quelques unes de ces pensées secrettes et solitaires, qui donnent quelquefois de si doux chagrins, à ceux qui s'y abandonnent,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

et qui s'en laissent entretenir. Pensez, dis-je, quelquesfois, ô divine Personne, dans les temps où Tisandre s'estimera le plus heureux, que le malheureux Trasibule souffre autant de suplices, que ce fortuné Mary gouste de felicitez. Enfin, Madame, est-ce trop vous demander, que trois ou quatre momens tous les jours, à vous souvenir d'un homme, qui comme je vous l'ay desja dit, vous donne tous ceux de sa vie ? Oüy, repliqua t'elle, c'est trop pour ma gloire, que ces trois ou quatre moments que vous demandez : et vous devez estre assuré que si je le puis, je vous banniray de mon souvenir comme de mon coeur. Mais, adjousta t'elle malgré qu'elle en eust, on ne dispose pas de sa memoire comme on veut : et il arrivera peut-estre, poursuivit elle en rougissant, que vous m'oublierez sans en avoir le dessein, et que je me souviendray de vous sans le vouloir faire : Alcionide prononça ces dernieres paroles, avec une confusion sur le visage si charmante pour moy, que je me jettay à genoux pour luy en rendre grace : mais elle se repentant de ce qu'elle avoit dit, me releva : et me deffendit si absolument de luy parler jamais de ma passion, et de la voir jamais en particulier, que je connus bien qu'en effet elle le vouloit ainsi. J'obtins pourtant encore un quart d'heure d'audience, pendant lequel je ne pûs presques l'obliger à me respondre : et pendant lequel je ne fis que souspirer ; que la regarder ; et que la conjurer de ne m'oublier pas. J'eus neantmoins la consolation

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

de voir quelques marques de douleur et de tendresse dans ses beaux yeux : et de pouvoir esperer que malgré elle je demeurerois dans son souvenir. Cependant nous estions desja si prés du Port, que tout ce que je pûs faire, fut de remettre un peu mon esprit, auparavant que d'estre obligé de me trouver aveque des gens qui ne parloient que de joye. Je ne vous diray point, Seigneur, comment cette ceremonie se passa : car je ne pris gueres de part à l'allegresse publique. Je troublay mesme celle de Tisandre : qui effectivement sentit mon chagrin, et partagea mes desplaisirs : principalement lors qu'il me vit fortement resolu de m'esloigner de Lesbos, et ne n'y tarder point du tout. Il obligea le Prince son Pere à faire tout ce qu'il pût pour me forcer à demeurer à Mytilene, en attendant qu'il pleust aux Dieux de me donner les moyens de reconquerir mon Estat : mais ce fut inutilement, et je partis sans sçavoir où je voulois aller, aussi tost que mes Vaisseaux furent munis de toutes le choses qui m'estoient necessaires : et que deux autres que Tisandre me força de recevoir, furent en estat de se mettre en Mer. Comme mes propres malheurs m'avoient apris à avoir compassion de ceux des autres, je ne voulus plus que Leosthene suivist ma fortune : et je le laissay aupres de la Parente d'Alcionide, de qui il estoit amoureux, le recommandant au Prince Tisandre, comme estant homme de grande qualité, et de beaucoup de merite. Je ne vous diray point comment je me separay de ce genereux Rival qui

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

pleuroit aveques moy, quoy que je ne fusse affligé que de son bonheur : car il me seroit impossible de ne rougir pas de honte, en vous racontant la dureté de coeur que j'eus pour luy, et combien je me sentis peu obligé, de cent mille choses obligeantes qu'il me dit. Je ne vous diray pas non plus, quel fut l'adieu que je dis à Alcionide, n'ayant pas eu seulement la consolation de voir ses beaux yeux en prenant congé d'elle, parce qu'elle gardoit le lict ce jour là : et qu'il y avoit tant de monde dans sa chambre, que je ne la vy qu'un moment, et fort en tumulte. Ainsi je partis sans cette triste satisfaction, et je m'embarquay avec un desespoir qui n'eut jamais de semblable. Le sentiment qui me tourmentoit le plus, estoit de ce qu'Alcionide estoit possedée par un homme que j'estois obligé d'aimer : et il me sembloit que si elle eust espousé mon plus mortel ennemy, j'en eusse esté beaucoup moins malheureux : puis que j'eusse pû esperer de m'en vanger. En suitte le merite du Prince Tisandre m'affligeoit encore ; parce que je ne croyois pas possible qu'Alcionide ne l'aimast point : et j'eusse souhaité qu'elle eust du moins espousé un homme qu'elle eust haï. Enfin il n'est point de sentimens bizarres, delicats, violents, et extraordinaires, que l'amour n'ait inspirez dans mon coeur. Bien est il vray que depuis cela, l'ambition ne m'a gueres tourmenté : car ne me souciant pas mesme de vivre, je ne me suis pas soucié de regner : de sorte que sans songer à rien qu'à mon malheur, et à la belle Alcionide,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

j'ay erré sur toutes les Mers qui nous sont connuës : jusques à ce qu'enfin ayant esté battu de la tempeste, je fus à Sinope, lors que le Roy d'Assirie y estoit avec la Princesse Mandane : et qu'en suitte vous y vinstes, et me trouvastes dans le Parti de vostre Ennemi, sans que j'en eusse eu le dessein.


Histoire de Thrasibule et d'Alcionide : mort de Tisandre
Quand Thrasibule termine son récit, on vient annoncer que Tisandre est à l'extrémité. Il meurt en invitant son épouse et son ami à s'aimer au-delà de sa mort. Cyrus apprend de Phraarte que Mandane ne se trouve pas auprès du roi d'Armenie et que ce dernier a décidé de se rendre. Cyrus, en vainqueur magnanime, fait preuve de clémence et s'associe les vaincus. On se remet à la recherche de Mandane, sans succès.
Les retrouvailles de Tisandre et de Thrasibule
Plus rien de remarquable ne s'est passé dans la vie de Thrasibule, si ce n'est qu'il a retrouvé et délivré la veille Tisandre blessé dans un combat. Le récit prend fin par quelques informations sur la situation politique générale et sur celle de Milet.

Depuis cela, Seigneur, vous sçavez quelle a esté ma vie : puis qu'elle n'a rien eu de plus remarquable, que la bonté que vous avez euë de me donner cent marques d'affection dont je suis indigne. Mais, Seigneur, dans le combat que nous fismes avant hier au pied de ces Montagnes, j'arrivay en un endroit où un homme ne se vouloit point rendre à dix ou douze Soldats qui le pressoient, se deffendant courageusement. A peine me fus-je approché d'eux pour les empescher de le tuer, que me reconnoissant, il cria que Tisandre ne se rendroit qu'au Prince Thrasibule. Je vous laisse à penser, Seigneur, si ce Nom me surprit : je ne l'eus pourtant pas plustost oüy, que deffendant à ces Soldats de le combattre davantage, je fus à luy : mais je le trouvay si blessé, qu'un moment apres il tomba, et que je me vy dans la necessité de le soustenir. Un autre Prisonnier que d'autres Soldats avoient fait, se fit aussi connoistre à moy pour Leosthene, que j'avois laissé à Lesbos, et qui n'estoit point blessé : de sorte que promettant aux Soldats de leur payer la rançon de ces Prisonniers que je leur ostois, je fis apporter le Prince Tisandre icy, qui me dit des choses si touchantes, que je serois indigne de vivre,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

si je ne luy en estois pas obligé. Cependant j'ay sçeu par Leosthene, qu'ayant couru bruit que Cresus Roy de Lydie vouloit attaquer les Insulaires, le Prince de Mytilene estoit allé le trouver, pour tascher de le détourner de ce dessein, comme il a fait : si bien que Pittacus s'estant lié à son Party, laissa le Prince son Fils et Leosthene à Sardis, où l'on fait des preparatifs de guerre, comme si Cresus vouloit conquester toute l'Asie, sans que l'on sçache pourtant quel est son dessein. J'ay sçeu aussi que ce Prince a voulu engager les Milesiens dans son Party : mais que le sage Thales s'y est opposé. Leosthene m'a dit encore, que le Prince Tisandre sçachant que Cresus vouloit envoyer vers le Roy d'Armenie, briga cét employ, et l'obtint : aimant mieux voyager, puis qu'il faloit qu'il fust esloigné d'Alcionide, que de demeurer en une Cour aussi galante que celle là. De sorte qu'estant : arrivé à Artaxate, justement dans le temps que vous y estes venu, il s'y est trouvé enfermé : et s'est en suitte trouvé forcé de suivre le Roy d'Armenie sur ses Montagnes : s'imaginant qu'il se sauveroit plus aisément de là que d'Artaxate s'il y demeuroit. Et en effet, il avoit eu dessein de s'échaper en cette occasion où il a esté si dangereusement blessé ; afin d'aller rendre conte de sa negociation au Roy de Lydie. Leosthene m'a dit de plus, que les affaires sont bien changées à Milet : parce qu'Anthemius qui n'avoit eslevé Alexidesme que pour le détruire, en est enfin venu à bout, ayant fait souslever

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

tout le Peuple contre luy. De sorte qu'il a esté contraint de se retirer à Phocée, avec sa Mere, sa Femme, et Philodice : si bien que presentement Milet est comme une Ville libre, où le Gouvernement Populaire commence de s'establir. Neantmoins Thales et tous mes Amis resistent encore un peu à ce nouveau changement : mais Leosthene dit qu'il est à craindre que si le Peuple s'accoustume à la liberté, il ne veüille plus recevoir de Maistre : et que cependant le Prince de Phocée fait ligue avec tous les Estats voisins contre ceux de Milet, pour les interests d'Alexidesme. Mais Seigneur, oseray-je vous dire apres cela, que Leosthene qui a espousé la Personne qu'il aimoit, m'a dit qu'Alcionide ne fut jamais si belle qu'elle est presentement ? Et pourrez vous excuser ma foiblesse, de vous parler plus tost de ce qui regarde mon amour, que de ce qui regarde mes affaires ? Cyrus voyant que Thrasibule n'avoit plus rien à luy aprendre ? luy tesmoigna estre tres affligé de ses malheurs : mais aussi tres resolu d'y aporter tous les remedes necessaires : principalement à ceux de l'ambition : car pour ceux de l'amour, luy dit il, vous sçavez mon cher Thrasibule, qu'il faut que la mesme main qui blesse, guerisse. Cependant tout vostre Rival qu'est le Prince Tisandre, je le trouve si digne d'estre assisté, que je vous louë infiniment des soins que vous avez de luy.

La mort de Tisandre
On vient annoncer à Cyrus et Thrasibule que Tisandre est à l'extrémité. Tous deux se rendent au chevet du mourant. Tisandre confie ses dernières volontés à Thrasibule et lui confie Alcionide. Avant de mourir, il demande de témoigner à Alcionide que la mort lui était indifférente si ce n'est par la perte de la femme qu'il aimait. Cyrus prend connaissance de la lettre que Tisandre a laissée à l'intention d'Alcionide, dans laquelle il invite cette dernière à aimer Thrasibule. Puis il fait procéder aux obsèques de Tisandre.

Comme Cyrus alloit continuer, et dire à Thrasibule les voyes qu'il imaginoit de le pouvoir

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

faire rentrer en possession de son Estat : Leosthene entra dans la Tente où ils estoient tout effrayé. Seigneur, dit il à Cyrus qui entendoit toutes les Langues, je vous demande pardon si j'ay la hardiesse de vous interrompre : mais le Prince Tisandre estant à l'extremité, j'ay creû que je le devois faire, pour en advertir le Prince Thrasibulé. A l'extremité ! reprit Cyrus, Ouy Seigneur, repliqua Leosthene, car ayant voulu escrire malgré tout ce que je luy ay pû dire pour l'en empescher ; comme il a eu achevé sa Lettre, toutes ses blessures se sont r'ouvertes : et la perte du sang l'a fait tomber en une foiblesse, dont il n'est pas encore revenu. Thrasibule demanda, alors la permission à Cyrus d'aller secourir ce fidele Ami, qu'il ne pouvoit pourtant aimer, comme il faisoit auparavant qu'il eust espousé Alcionide : et d'aller assister ce cher Rival, qu'il ne pouvoit et ne devoit pas haïr. Mais Cyrus se souvenant de la prodigieuse valeur de ce Prince, y voulut aussi aller : comme ils entrerent dans la Tente où il estoit, les Chirurgiens l'avoient desja fait revenir : toutesfois avec si peu d'esperance de vie, qu'ils dirent à Cyrus qui s'informa d'eux ce qu'ils en pensoient, qu'ils ne croyoient pas qu'il peust passer le jour. Cependant comme il avoit l'esprit fort libre, et l'ame fort Grande, il ne parut point esbranlé par les aproches de la mort : et il agit veritablement en digne Fils d'un Prince reputé un des plus sages d'entre les Grecs. Il soumit d'abord sa volonté à celle des Dieux : et sans demander ni

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

la mort ni la vie, il se prepara à la premiere, avec une tranquilité admirable : et se resolut à quitter la seconde, avec une fermeté sans égale. Il reconnut Cyrus dés qu'il entra : si bien que luy adressant la parole, Seigneur, luy dit il, vous voyez que les Dieux m'ont puni d'avoir eu l'audace d'attaquer autrefois une vie aussi illustre que la vostre ; puis qu'il m'eust esté plus glorieux de mourir de la main de l'invincible Artamene, que de celle des Soldats du Grand Cyrus. Et il eust mesme esté plus avantageux, adjousta t'il, au Prince Thrasibule, que la chose fust arrivée ainsi : puis qu'il n'auroit pas esté si malheureux qu'il est. Cyrus luy respondit avec beaucoup de civilité : et voulut mesme luy donner quelque esperance d'eschaper de ses blessures, malgré ce que les Chirurgiens luy en avoient dit. Mais Tisandre l'interrompant, Non non Seigneur, luy dit il, je n'ay plus de part à la vie : c'est pourquoy je vous conjure de souffrir, que j'employe les derniers momens de la mienne, au souvenir d'une Personne, qui en faisant tout mon bonheur, a fait aussi toute l'infortune du plus cher de mes Amis. En disant cela, il tourna la teste du costé de Thrasibule : et luy donnant cette mesme Lettre qui l'avoit fait tomber en foiblesse apres l'avoir escrite, et qu'il s'estoit fait rendre depuis qu'il estoit revenu à luy ; Tenez, luy dit il, mon cher Thrasibule : je vous fais depositaire de mes dernieres volontez : rendez s'il vous plaist cette Lettre, à nostre chere Alcionide : et comme je n'ay point murmuré,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

lors que je me suis aperçeu qu'elle a donné quelques soupirs au souvenir de vos infortunes : ne murmurez pas aussi, quand elle donnera quelques larmes au souvenir de ma mort. Comme je ne feray plus d'obstacle à vostre bonheur, redonnez moy vostre amitié toute entiere : et ne me regardez plus comme vostre Rival, puis que je ne le seray plus. J'advoüe que vous meritez mieux Alcionide que moy : aussi fais-je ce que la Fortune n'avoit pas voulu faire : et plus equitable qu'elle, je vous la laisse : et si j'ose y pretendre quelque part, je vous la donne. En prononçant ces dernieres paroles Tisandre rougit, et les larmes luy vinrent aux yeux : de sorte que Thrasibule fut tellement touché de la generosité de son Amy, que ne pouvant retenir sa douleur, il s'aprocha de luy, et luy prenant la main, vivez genereux Prince, luy dit il, et soyez assuré que je ne vous envieray plus jamais, si je le puis, la possession de l'incomparable Alcionide. Je l'aimeray tousjours sans doute : mais je l'aimeray comme je l'ay aimée depuis qu'elle est à vous ; c'est à dire sans y rien pretendre. Non, luy repliqua foiblement Tisandre, les choses ne sont plus en termes de cela : vous vivrez, et je vay mourir : c'est pourquoy toute la grace que je vous demande, est de parler quelquesfois du malheureux Tisandre, avec sa chere Alcionide. Souffrez mon cher Thrasibule, luy dit il en luy serrât la main que j'aye encore cette derniere satisfaction de la dire à moy, le dernier jour de ma vie : aussi bien ne pourrois-je

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

pas vous la donner comme je fais, si elle n'y estoit point. Au reste je vous laisse un Thresor en la personne d'Alcionide, dont vous ne connoissez pas tout le prix : car son ame a cent mille beautez plus esclatantes que celles de son visage. Mais pour me recompenser d'un si precieux present, promettez moy devant l'illustre Cyrus qui m'écoute, que vous luy direz que je n'ay eu aucun regret ni à la vie ; ni à la Grandeur ; ni à mes Parens, ni à toute les choses du monde : et qu'enfin je n'ay trouvé aucune amertume en la mort, que le seul déplaisir de l'abandonner. Apres cela, possedez la en paix tout le reste de vostre vie : et vivez plus longtemps heureux que je n'ay vescu. Thrasibule estoit si affligé de voir son Amy en cét estat, que l'amour accoustumée à vaincre tout autre sentiment, fut contrainte de ceder à la douleur, et de demeurer cahée dans le fonds du coeur de ce Prince, sans oser plus se monstrer à descouvert, en cette funeste occasion. Il promit donc à Tisandre tout ce qu'il voulut : mais il le luy promit avec des paroles si touchantes ; et il luy donna de veritables marques de tendresse ; qu'il eust esté difficile de connoistre alors, que Tisandre estoit Rival de Thrasibule, Cependant ce malheureux Prince s'affoiblissant tout d'un coup, mourut en voulant encore dire quelque chose d'Alcionide, dont il prononça le Nom : et laissa tous ceux qui le virent mourir charmez de sa constance, et si attendris des discours qu'ils avoient entendus : que quand il auroit

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

esté l'Amy particulier de tous ceux qui le virent, ils ne l'auroient pas plus sensiblement regretté. Aussi tost que le Prince Tisandre eut poussé le dernier soupir, et qu'on ne vit plus en luy nul signe de vie ; Cyrus emmena Thrasibule hors de cette Tente malgré luy : et laissa Leosthene pour avoir soing de faire preparer les choses necessaires pour les Funerailles de Tisandre, que Cyrus voulut qui fussent tres magnifiques. Ayant donc mené Thrasibule à son Pavillon, il prit la Lettre qui s'adressoit à Alcionide, qui estoit ouverte : et l'ayant regardée avec le consentement de Thrasibule, il y leut ces paroles.

TISANDRE MOURANT. A SA CHERE ALCIONIDE.

Je suis si prés de la mort, qu'il ne m'est pas possible de vous entretenir long temps : souffrez donc que je vous conjure en peu de mots, de croire que je vous ay aimée, autant que j'estois capable d'aimer : et que je meurs avec une passion pour vous qui n'eut jamais de semblable, si ce n'est celle du Prince Thrasibule. Vous sçavez que c'est un autre moy mesme : recevez le donc comme tel. Je luy cede toute la part que j'avois en vostre coeur ; il la merite ; ne la luy refusez pas je vous en prie. Aimez le pour l'amour de moy : et forcez le à aimer ma memoire pour l'amour de vous. Et s'il est possible aimez, tous deux dans le Tombeau, un prince qui n'a aimé que vous deux durant sa vie : et qui ne songe qu'a vous seule en mourant.

TISANDRE.

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Comme Cyrus avoit l'ame tres sensible, il eut le coeur fort attendry par lecture de cette Lettre : et Thrasibule luy mesme, malgré toute l'esperance qu'il devoit concevoir par la mort de son Amy, en fut veritablement affligé. Aussi prit il un soing fort particulier de luy faire rendre les derniers honneurs de la Sepulture, avec toute la ceremonie que meritoit un homme de cette condition. Le lendemain au matin la chose se fit : et Cyrus, aussi bien que les Rois d'Assirie, de Phrigie, d'Hircanie, et tous les autres Princes qui estoient en cette Armée, y assista : et donna toutes les marques qu'il pouvoit donner, de l'estime qu'il faisoit du Prince Tisandre. En suitte de cela, Cyrus dit à Thrasibule, que les affaires de son Estat, et celles de son amour, demandant qu'il s'en retournast bien tost à Milet et à Lesbos, il alloit y donner ordre dans peu de temps.

La reddition du roi d'Armenie
Phraarte s'est rendu auprès de son père le roi d'Assirie. Il a constaté qu'on n'y savait rien de Mandane et il a invité son père à se rendre. Il retourne alors auprès de Cyrus. La déception de ne pas avoir retrouvé Mandane est énorme. Cyrus n'en reçoit pas moins le roi d'Armenie venu présenter sa reddition. Après l'avoir interrogé, Cyrus fait preuve de clémence à son égard. Le roi d'Armenie et ses fils s'engagent en contrepartie à associer leurs forces à celles de Ciaxare.

Cependant le Prince Phraarte qui s'en estoit retourné vers le Roy son Pere, avoit trouvé les choses en de pitoyables termes : parce qu'il n'y avoit plus de vivres que pour deux jours, quoy que le Roy d'Armenie eust tousjours fait semblant jusques alors, de peur d'oster le coeur à ses Soldats, qu'il y en avoit pour plus d'un mois : esperant toujours que Ciaxare se lasseroit, et décamperoit enfin d'aupres d'Artaxate. Phraarte aprenant donc ce qu'il ne sçavoit pas dit au Roy son Pere, qu'en l'estat qu'il voyoit les choses, il faloit necessairement avoir recours à la clemence des Vainqueurs, puis que la force estoit inutile.

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Mais que pour la meriter, il faloit selon son sens, avoir de l'ingenuité : et dire effectivement à Ciaxare, si la Princesse Mandane et le Roy de Pont estoient dans ses Estats : ou s'ils n'y estoient point. Que pour le Tribut qu'on luy demandoit, quoy qu'il fust tousjours juste de payer ce que l'on avoit promis, il sçavoit toutesfois que la principale cause de cette guerre, estoit la Princesse Mandane : de sorte que s'il l'avoit en ses mains, il pouvoit aisément se delivrer de ce Tribut, en la rendant au Roy son Pere. Que s'il ne l'avoit pas aussi, il faloit le faire voir si clairement, que Ciaxare ny Cyrus n'en peussent douter. Ce Prince protesta alors à Phraarte, qu'il n'avoit eu aucune connoissance que le Roy de Pont ny la Princesse Mandane fussent en Armenie : et qu'assurément le sejour de la Princesse Araminte dans ses Estats, avoit donné fondement à l'opinion que l'on avoit euë que la Princesse Mandane y estoit. Phraarte dit donc au Roy son Pere, qu'il faloit qu'il retournast dire cette verité à Cyrus, à qui il l'avoit promis : mais tout d'un coup les Soldats s'estant mutinez, et demandant à. voir les Magasins des vivres, auparavant que le Prince Phraarte redescendist : il se mit un tel desordre parmy eux, qu'ils abandonnerent leurs Postes : et si le genereux Cyrus eust esté capable de manquer de foy, il avoit une belle occasion de s'emparer de ces Montagnes, et de tuer tous ceux qui s'en estoient fait un Azile. Car on voyoit du bas de la Plaine qu'ils quittoient

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

leurs Postes, comme je l'ay desja dit, et qu'ils alloient par ces Montagnes, dispersez, sans ordre ; et mesme quelques uns sans armes. Mais comme il observoit toujours inviolablement ce qu'il promettoit, il regardoit ce desordre sans en vouloir profiter, et sans en sçavoir la veritable cause. Mais enfin le Roy d'Armenie forcé par la necessité, se resolut de se confier en la generosité de Cyrus, et de se remettre entre ses mains. Il envoya pourtant devant le Prince Phraarte, apres qu'il eut appaisé les Soldats, en les assurant qu'il alloit pour faire la paix. Ce Prince estant donc revenu au Camp, et ayant esté conduit à la Tente de Cyrus, où estoient le Roy d'Assirie ; celuy d'Hircanie ; le Prince des Cadusiens ; celuy de Paphlagonie ; Thrasibule ; Hidaspe ; Aglatidas ; et beaucoup d'autres ; il luy dit qu'il estoit au desespoir, de ne pouvoir luy aprendre des nouvelles de la Princesse Mandane, dont assurément le Roy son Pere n'avoit aucune connoissance. Car Seigneur, dit il à Cyrus, pour vous monstrer qu'il parle aveque sincerité, je n'ay qu'à vous dire que se confiant absolument à la bonté du Roy des Medes, et à vostre generosité ; je l'ay laissé qu'il commençoit de descendre de ces Montagnes, avec la Reine ma Mere ; les Princesses mes Soeurs ; et la Princesse Onesile, Femme du Prince Tigrane mon Frere, que vous avez autresfois honnoré de vostre amitié. Vous pouvez donc bien juger, Seigneur, luy dit il, que s'il avoit la Princesse Mandane en sa puissance, il n'en useroit pas de

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

cette sorte. Cyrus fut tres sensiblement affligé, de perdre l'esperance de retrouver Mandane, aussi tost qu'il l'avoit pensé : le Roy d'Assirie ne le fut gueres moins que luy : toutesfois s'imaginant que peut-estre ne laissoit elle pas d'estre en Armenie, encore que ce Prince ne le sçeust point : ils songerent d'abord à faire une recherche aussi exacte, qu'ils avoient resolu auparavant, de faire une guerre sanglante. Cependant Cyrus envoya en diligence vers Ciaxare, pour luy aprendre ce que le Prince Phraarte avoit dit, et pour luy demander s'il vouloit qu'on luy menast le Roy d'Armenie : mais s'estant trouvé mal ce jour là, il luy manda qu'il agist absolument comme il le trouveroit à propos. Cyrus ayant donc eu cette response, reçeut le Roy d'Armenie et toute la famille Royale dans sa Tente : et gardant une certaine mediocrité en la civilité qu'il luy fit, il parut en ses discours et en ses actions toute la douceur d'un Prince clement, et pourtant toute la majesté d'un Vainqueur. Le Roy d'Armenie de son costé, parut un plus Grand Prince dans sa misere, qu'il ne l'avoit paru dans une meilleure fortune : estant certain qu'il parla avec beaucoup de hardiesse et de generosité en cette occasion. Car comme Cyrus avoit l'esprit chagrin de la mauvaise nouvelle qu'il venoit de recevoir, il ne pût s'empescher de luy tesmoigner d'estre fasché de ce qu'il l'avoit engagé à faire cette guerre : et à perdre un temps qu'il eust peut-estre plus utilement employé à chercher Mandane d'une

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

autre façon. Comme les choses en estoient là, le Prince Tigrane, qui estoit guery de sa maladie, et qui avoit resolu, sçachant le mauvais estat des affaires du Roy son Pere, de se confier absolument à la generosité de Cyrus, arriva dans cette Tente : où il ne pût voir sans douleur le Roy son Pere ; la Reine sa mere ; le Prince son Frere ; les Princesses ses Soeurs ; et l'admirable Onesile sa Femme, de qui la beauté charmoit tous ceux qui la regardoient. Il ne parut pas plustost, que Cyrus le reçeut avec beaucoup de bonté : neantmoins comme il s'agissoit d'une affaire importante, il ne luy donna pas lieu de luy faire un long discours : et suivant son premier dessein, pourquoy, dit il au Roy d'Armenie, n'avez vous parlé plus clairement, quand le Roy que je sers vous a envoyé demander la Princesse sa Fille ; et pourquoy avez vous respondu d'une maniere à faire croire qu'elle le estoit en vostre pouvoir ? C'est parce que j'ay creû, repliqua t'il, que ne l'on croyoit pas que cette Princesse fust en mes mains : et que ce n'estoit qu'un pretexte pour animer davantage les Peuples et les Soldats à la guerre qu'on me vouloit faire, seulement pour m'obliger à payer encore à Ciaxare le mesme Tribut que j'avois payé à Astiage. Mais ce Tribut, repliqua Cyrus, n'estoit il pas deû, et ne deviez vous pas le payer ; Ouy, respondit il : mais le desir de la liberté, et celuy de laisser mes Enfans absolument libres, m'a fait resoudre à faire une injustice qui eust esté glorieuse,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

si elle eust bien succedé. Et si vous estiez à la place du Roy des Medes, interrompit Cyrus, et qu'un Prince vostre Vassal eust fait ce que vous venez de faire, qu'en feriez vous ? Si j'agissois selon les maximes de la Politique, reprit ce Prince sans s'esmouvoir, je luy osterois de telle sorte le pouvoir de me nuire, qu'il ne pourroit jamais en avoir au plus que la volonté seulement : mais si je voulois meriter la reputation que possede Cyrus aujourd'huy, ou la soutenir si je l'avois aquise, je pardonnerois à ce Prince : et d'un Vassal rebelle, j'en ferois un Amy reconnoissant. Soyez donc celuy du Roy des Medes, reprit Cyrus : mais soyez le veritablement, si vous ne voulez esprouver toute la rigueur d'un Prince puissant, et justement irrité. Le Roy d'Armenie fut si surpris d'entendre parler Cyrus de cette sorte, qu'il craignit de n'avoir pas bien entendu : c'est pourquoy Cyrus eut le loisir de se tourner vers Tigrane, et de luy demander en souriant fort obligeamment, malgré sa melancolie, quelle rançon il vouloit donner pour delivrer la Princesse Onesile sa Femme ? Ma propre vie Seigneur, respondit Tigrane avec precipation : car comme il n'est rien au monde qui me soit si cher que cette Personne, je ne dois pas vous offrir moins que ce que je vous offre. Cependant le Roy d'Armenie ayant connu par les acclamations de tout le monde qu'il avoit bien entendu, commença de tesmoigner sa reconnoissance à Cyrus : qui pour luy faire voir qu'il estoit libre, commença aussi de traitter toutes

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

ces Princesses avec une civilité extréme : ordonnant qu'on leur fist venir des Chariots pour les conduire à Artaxate. Seigneur, luy dit le Roy d'Armenie, apres ce que vous venez de faire, je ne veux plus simplement estre Vassal, et je veux devenir Sujet : mais Sujet si fidelle, que vous pourrez non seulement disposer de tous mes Thresors, qui sont sur le haut de ces Montagnes, mais de ma liberté et de ma vie. Cyrus respondit au discours de ce Prince fort genereusement : et l'assura que Ciaxare ne vouloit autre chose de luy, sinon qu'il demeurast dans les mesmes termes où ses Peres avoient vescu : et qu'il joignist ses Troupes aux siennes. Nous les conduirons Seigneur, respondirent tout d'une voix Tigrane et Phraarte, et nous mourrons pour vostre service aveque joye, si l'occasion s'en presente.

Nouvelles recherches de Mandane
Lors du déplacement vers le palais, les vaincus évoquent la belle mine de Cyrus, et on fait son éloge. On se remet ensuite à la recherche de Mandane. Aglatidas retourne à Ecbatane, Thrasibule se rend avec des troupes en Capadoce. Mais l'enquête s'avère infructueuse. Cyrus et le roi d'Assirie en sont bien sûr affectés, d'autant qu'ils ne peuvent en découdre avant de l'avoir retrouvée.

Cyrus repartit encore tres civilement à ces deux Princes : et les Chariots estant arrivez, la Reine d'Armenie et les Princesses ses Filles furent conduites à Artaxate, dans le mesme Palais où estoit la Princesse Araminte : à cause qu'il estoit moins occupé que celuy où estoit logé Ciaxare. Ainsi celle qui avoit esté prisonniere en Armenie, reçeut la Reine d'Armenie comme si elle eust esté dans les Estats du Roy son Frere : car Cyrus envoya Chrisante donner ordre à cette entreveuë, qui se passa avec beaucoup de civilité de part et d'autre : et d'autant plus que le Prince Tigrane et Phraarte, accompagnerent la Reine leur Mere jusques à ce Palais. En y allant, ils ne parlerent que des

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

vertus de Cyrus : Phraarte loüoit sa valeur ; la Reine d'Armenie sa generosité ; les Princesses ses Filles son esprit et sa clemence ; et Tigrane qui le connoissoit encore mieux qu'ils ne le pouvoient connoistre, leur en disoit encore cent choses avantageuses. Mais ayant remarqué que la Princesse Onesile sa Femme ne parloit point : et luy semblant que Cyrus n'estoit pas assez dignement loüé, s'il ne l'estoit aussi de la Personne de toute la Terre qu'il aimoit le plus : n'est il pas vray, luy dit il, qu'il n'y a jamais eu d'homme au monde, de qui la mine soit plus haute et plus noble que celle de Cyrus ? En verité, luy repliqua t'elle, je ne puis parler que de sa magnanimité, et point du tout de sa bonne mine ; car je ne l'ay point regardé. Et qui donc, luy demanda t'il, a pû occuper les regards d'Onesile, pendant cette genereuse conversation ? Celuy qui a offert sa vie pour la delivrer, respondit elle, et quelle prefere à tout le reste de l'Univers. Une response si obligeante et si tendre, engagea encore Tigrane apres qu'il l'en eut remerciée, à continuer l'Eloge de Cyrus, afin, disoit il, de luy faire le Portraict de celuy qu'elle n'avoit point regardé, et qui estoit si digne de l'estre. Une heure apres Cyrus mena le Roy d'Armenie à Ciaxare, qui depuis le matin se trouvoit mieux : mais en arrivant dans Artaxate, jamais on n'a donné tant de loüanges à Cyrus, qu'il en reçeut en cette occasion : et tous les Conquerants qui ont mené en Triomphe les Rois qu'ils avoient vaincus, n'ont

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

jamais eu tant de gloire en les menant chargez de chainez comme des Esclavez, que Cyrus en reçeut et en merita, en remettant le Roy d'Armenie sur le Throsne : et en le faisant rentrer dans Artaxate apres l'avoir vaincu, comme si ce Roy Vassal n'eust pas esté rebelle, et que luy n'eust pas esté son Vainqueur. Ciaxare le reçeut aussi fort bien, à la priere de Cyrus : de sorte qu'en moins d'un jour, il n'y eut plus de guerre en Armenie : les Vaincus et les Vainqueurs, furent d'un mesme party : et si la Princesse Mandane s'y fust trouvée, il n'y auroit plus eu rien à souhaiter. Mais comme on ne la trouvoit pas, la joye n'estoit que pour les Armeniens : et Ciaxare ; Cyrus ; le Roy d'Assirie ; et tous ceux qui s'interessoient en cette merveilleusse Princesse, n'en estoient pas plus heureux. On songea alors à faire une recherche generale, par toutes les deux Armeniez : Car comme cét Esclave du Roy de Pont, avoit dit en mourant à la Princesse Araminte, que le Roy son Maistre alloit en Armenie : et que de plus la Princesse Mandane l'avoit escrit de sa main : on ne pouvoit croire qu'elle n'y fust pas inconnuë, en quelque endroit que l'on ne sçavoit point. Cependant Harpage arriva d'Ecbatane, qui venoit advertir Ciaxare qu'il y avoit une si grande disposition à la revolte parmy ces Peuples là, à cause de sa longue absence : qu'il estoit necessaire d'y envoyer une Personne qui eust presques l'authorité absoluë, en attendant qu'il y peust aller. Cyrus reçeut Harpage

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

avec beaucoup de bonté : se souvenant qu'il estoit en quelque façon cause et de sa passion, et de la gloire qu'il avoit aquise ; puis que s'il n'eust point esté en Perse, et qu'il ne luy eust point donné le conseil qu'il luy donna, peut-estre n'en seroit il jamais parti. Mais l'affaire qui l'amenoit ayant esté mise en deliberation, Cyrus qui vouloit obliger Aglatidas, proposa de l'envoyer à Ecbatane : et de le forcer à prendre le Gouvernement de la Province des Arisantins, qu'Otane n'avoit pas voulu accepter : s'imaginant bien mesme que comme il pouvoit alors esperer la possession d'Amestris, puis que son Mary estoit mort, il ne refuseroit plus une chose qu'il n'avoit refusée que parce qu'il ne vouloit plus vivre. Il fut donc resolu qu'Aglatidas partiroit dés le lendemain, pour s'en aller à Ecbatane : qu'il meneroit Artabane aveques luy : et qu'il assureroit aux Peuples de Medie, que Ciaxare s'en retourneroit bientost. Au sortir du Conseil, Cyrus envoya querir Aglatidas, pour luy dire cette bonne nouvelle : qu'il reçeut sans doute avec autant de joye, que Megabise en eut de douleur. Il remercia Cyrus avec des paroles si propres à exprimer sa reconnoissance : qu'il estoit aisé de voir, que la passion qui le possedoit n'estoit pas petite. Il luy tesmoigna pourtant avoir du desplaisir de le quitter : et en effet il en avoit sans doute autant, qu'un Amant qui va revoir sa Maistresse en peut avoir. Cyrus l'assura qu'il auroit ses dépesches dés le soir : et l'embrassant estroitement,

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

souhaitez, luy dit il, mon cher Aglatidas, que je sois bien tost en estat de ne porter plus d'envie à la satisfaction que vous allez avoir de revoir vostre chere Amestris. Je desire de tout mon coeur, que vous la trouviez telle qu'elle doit estre ; c'est à dire aussi fidelle, que vous me l'avez representée aimable et parfaite. Artabane fut aussi prendre congé de Cyrus : et le lendemain ces deux Amis s'en allerent ensemble à Ecbatane. Mais pour consoler Megabise, Cyrus luy fit donner une des principales Charges de la Maison du Roy, qui n'avoit pas encore esté remplie depuis qu'elle estoit vacante. Cette consolation fut pourtant foible dans son esprit, en comparaison de l'inquietude qu'il avoit, de ce qu'Aglatidas reverroit bientost Amestris : mais n'y sçachant que faire, il falut qu'il eust patience. Ce jour là il vint encore nouvelle que Cresus armoit puissamment : et qu'il solicitoit tous les Peuples de l'Ionie de se ranger de son Parti. De sorte que Cyrus voyant une occasion si favorable de secourir le Prince Thrasibule, ne la voulut pas perdre : et le jour suivant il proposa à Ciaxare, qu'en cas que le Roy de Lydie eust quelque dessein qui regardast ses Estats, comme il y avoit beaucoup d'apparence, il estoit tousjours avantageux de faire diversion, et d'occuper les Troupes Lydiennes en plus d'un lieu. Ainsi il fut resolu, que le Prince Thrasibule, accompagné d'Harpage, qui avoit de l'experience, ayant suivi le feu Roy des Medes à toutes les

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

guerres qu'il avoit faites, s'en iroit avec dix mille hommes passer en Capadoce : où Ariobante feroit faire de nouvelles levées, pour joindre à quelques Troupes que Ciaxare luy avoit laissées en partant de Sinope, pour tenir ce Royaume là en paix : que cette Armée estant sur pied, Thrasibule en seroit General, Harpage commandant sous luy : et que sans avoir besoin de nouveaux ordres, il pourroit au nom du Roy, et à celuy de Cyrus, punir ou pardonner selon qu'il le trouveroit à propos. Cependant comme Cyrus avoit une inquietude dans l'esprit, qui luy persuadoit que Mandane pouvoit estre partout, et que de par tout il en pouvoit venir des nouvelles : l'Amour qui est tousjours ingenieux, luy fit inventer la Poste, qu'il establit par toute l'estenduë des conquestes qu'il avoit faites : afin de pouvoir estre adverti en moins de temps, de tout ce que l'on pourroit aprendre de Mandane. Apres que Thrasibule eut pris congé de Ciaxare, la separation de ce Prince et de Cyrus fut extrémement tendre et touchante : car depuis le premier jour qu'ils avoient combatu l'un contre l'autre, ils avoient conçeu tous deux une si haute estime de leur vertu, qu'il n'estoit pas possible que l'amitié que cette estime avoit fait naistre, ne fust extraordinairement forte. Les Noms de Mandane, et d'Alcionide, furent prononcez plus d'une fois à cette separation, qui se fit en particulier : Thrasibule demanda pardon à Cyrus, de ce qu'il le quittoit auparavant qu'il eust eu des

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

nouvelles de sa Princesse : et il l'assura que s'il eust veû qu'il eust encore eu des Ennemis à combattre, il auroit eu bien de la peine à s'y resoudre. Cyrus de son costé le pria tres civilement de l'excuser, s'il n'alloit pas en personne, le remettre en possession de son Estat, et persuader Alcionide d'obeïr au Prince Tisandre. Cependant comme il creût que des Grecx assisteroient volontiers un Grec, Thimocrate, Philocles, et Leontidas, furent choisis pour cela : et priez par Cyrus de vouloir le servir, en la personne de Thrasibule. Ils estoient trop braves, pour refuser une occasion de guerre : mais ils ne purent toutesfois se resoudre à partir d'aupres de Cyrus, sans en avoir beaucoup de douleur. Thimocrate luy dit en s'en separant, qu'il voyoit bien que son destin n'avoit point changé : et que l'absence feroit tousjours les plus grands suplices de sa vie : estant certain qu'il ne s'esloignoit de luy qu'avec un regret extréme. Philocles se pleignit encore fort obligeamment, de n'estre non plus aimé de Cyrus que de sa Maistresse : puis que s'il l'eust esté, il l'eust retenu aupres de luy. Et Leontidas faisant son compliment selon son humeur, comme ses Amis faisoient le leur selon jeur fortune : luy dit qu'il ne regardoit avec gueres moins de jalousie, tous ceux qui demeuroient aupres de sa Personne, qu'il avoit autresfois regardé les Amants d'Alcidamie. Apres ces premieres civilitez, où la galanterie avoit sa part, ils donnerent cent tesmoignages effectifs de la

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

passion qu'ils avoient de servir Cyrus, en la personne du Prince Thrasibule ; qui s'estoit fait si fort aimer de tous les Rois et de tous les Princes qui estoient dans cette Armée, qu'il n'y en eut pas un qui ne luy dist adieu avec douleur. Il fut aussi prendre congé du Roy et de la Reine d'Armenie ; des Princesses ses Filles ; de la Princesse Onesile ; de la Princesse Araminte ; et des Princes Tigrane et Phraarte : en suitte de quoy il partit avec les Troupes qu'Harpage devoit commander sous luy : qui furent jointes à celles de Chipre, et à une partie des Troupes Ciliciennes que commandoit Leontidas, depuis la mort du Prince Artibie : de qui le corps fut renvoyé au Prince son Frere, avec tous les honneurs que l'on pouvoit rendre à un homme de sa condition : mais avec priere de souffrir que Cyrus luy tinst sa parole : et qu'il le fist porter à Thebes, au mesme Tombeau de sa chere Leontine. Cyrus chargea aussi celuy des siens, qui fut conduire ce Corps, d'une Lettre pour le Prince de Cilicie, et d'une autre pour le Prince Philoxipe : avec ordre de passer en Chipre pour l'assurer de la continuation de son amitié, en allant ou en revenant de conduire à Thebes le Corps du Prince Artibie. Cependant toutes les recherches que l'on faisoit de Mandane, tout le long de la Riviere d'Halis estoient inutiles : on aprenoit bien de quelques Pescheurs qu'ils avoient veû un Bateau dans le temps qu'on leur marquoit, plein de Soldats, et où il y avoit des Femmes, mais ils n'en sçavoient pas d'avantage.

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

De sorte que Cyrus et le Roy d'Assirie souffroient tout ce que deux coeurs veritablement amoureux peuvent souffrir. Toutes les Victoires de Cyrus, ne le consoloient point de cette cruelle absence de Mandane : et toutes les pertes qu'avoit faites le Roy d'Assirie, ne partageoient point non plus son esprit, qui n'estoit sensible que pour Mandane seulement. Ils estoient donc fort occupez à cette inutile recherche, pendant laquelle les Chaldées voisins des Armeniens et leurs ennemis, qui descendant de leurs Montagnes les incommodoient tres souvent furent soumis par Cyrus : qui en quatre jours les assujetit ; et les rendit heureux en les reconciliant avec les Armeniens, de qui ils avoient autant de besoin que les Armeniens en avoient d'eux. De sorte que de toutes parts il sembloit que la Fortune voulust favoriser Cyrus : car de toutes parts les Peuples luy obeïssoient sans peine : et soit par sa valeur ou par sa clemence, il estoit Vainqueur de tout le monde. Mais il ne le pouvoit estre de sa propre douleur, qui ne luy donnoit point de repos : Il alloit quelquesfois chercher à se pleindre et à estre pleint, aupres de la Princesse Araminte : qui de son costé se pleignoit aussi non seulement de ses anciens malheurs, mais de la nouvelle passion de Phraarte, qui devenoit tous les jours plus violente : le supliant de ne la laisser pas en Armenie quand il en partiroit. Ciaxare s'affligeoit aussi avec excés de la perte de sa Fille : ainsi on peut dire, que jamais Vainqueurs n'ont

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

vaincu avec moins de joye que ceux là. Cyrus mesme s'estonnoit quelquesfois, de ce qu'Ortalque qui estoit allé conduire Martesie et sa Parente, ne l'estoit pas venu retrouver : et il craignoit qu'il ne fust arrivé quelque malheur à cette aimable Personne. Neantmoins Mandane occupoit presques toutes ses pensées : il estoit tousjours doux, civil, et obligeant : mais il estoit pourtant tousjours sombre, resveur, et melancolique. Le Roy d'Assirie ayant l'humeur plus violente, n'estoit pas seulement triste, il estoit chagrin : et si ces deux Princes n'eussent eu encore quelque espoir de retrouver Mandane, ils eussent sans doute vuidé les differens qu'ils avoient ensemble, sans attendre davantage. Car il est certain qu'il y avoit des moments, où quand Cyrus pensoit que le Roy d'Assirie estoit cause de tous ses malheurs, il ne pouvoit presques se retenir : et il y en avoit aussi où quand le Roy d'Assirie songeoit que peut-estre Mandane ne l'auroit point haï, si Cyrus ne l'eust : point aimée : il renouvelloit dans son coeur, toute cette effroyable haine qu'il avoit euë pour luy, quand il ne le croyoit estre qu'Artamene, et qu'il n'estoit luy mesme que Philidaspe.


Nouvelles de Mandane
En proie à la jalousie, Cyrus déplore les méfaits du roi d'Assirie et adresse des imprécations aux dieux.
Nouvelles de Mandane
Le roi d'Assirie apprend qu'Abradate, roi de Susiane, est en déplacement avec une princesse inconnue : il s'agit sans doute de Mandane. Il se lance à sa poursuite avec Cyrus. Ils remontent une rivière, chacun sur l'un des côtés. Cyrus apprend bientôt qu'un combat a eu lieu en amont. Une fois sur place, il découvre que le roi d'Assirie a rattrapé les ravisseurs et délivré Mandane. Il se rend en diligence au lieu de rendez-vous avec son rival. Lors d'une halte forcée, il déplore l'avantage injuste qu'a pris le roi d'Assirie, désormais en mesure de faire la cour à Mandane. Cette nouvelle situation, qu'il ne parvient pas à relativiser avec l'effet de ses exploits passés et des méfaits du roi d'Assirie auprès de sa bien-aimée, le désespère. En proie à la jalousie, il adresse des imprécations aux dieux.

Cependant toutes les intelligences qu'ils avoient l'un et l'autre en divers lieux, ne leur aprenoient rien de ce qu'ils vouloient sçavoir : et ce peu d'esperance qu'ils avoient conservée, estoit presque entierement perduë, lors que le Roy d'Assirie fut adverti par un Agent secret qu'il avoit dans Suse, qu'Abradate

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

Roy de la Susiane, en estoit parti avec des Troupes sans que l'on sçeust où il alloit : qu'il menoit aveques luy la Reine sa Femme, avec une Princesse estrangere, et un Prince que l'on ne connoissoit point : et qu'ils prenoient le chemin des Matenes qui touchent l'Armenie et la Cilicie. Ce Prince n'eut pas plustost sçeu cette nouvelle, que comme l'on croit aisément ce que l'on desire, il ne douta presques point que cette Princesse que l'on ne connoissoit pas ne fust Mandane : et que ce Prince inconnu, ne fust aussi le Roy de Pont. De sorte qu'allant en diligence pour en advertir Ciaxare, il rencontra Cyrus : qui luy voyant tant de marques de joye dans les yeux, ne pût s'empescher de luy en demander la cause. Si bien qu'encore que le Roy d'Assirie fust en quelque façon fâché de dire une bonne nouvelle à son Rival, il luy aprit pourtant ce qu'il croyoit sçavoir de la Princesse Mandane : ce qui donna d'abord une si grande joye à Cyrus. qu'il pensa embrasser son plus mortel ennemy pour luy en rendre grace. Mais un moment apres, un sentiment de douleur se mesla à la satisfaction qu'il avoit : voyant que Ciaxare entendroit parler de Mandane par son Rival plustost que par luy : car il ne douta point que ce ne fust elle ; tant à cause qu'il jugeoit que le Roy de Pont auroit bi ? creû trouver un Azile aupres d'Abradate, qui avoit tousjours haï les Medes : que parce que la Riviere d'Halis sur laquelle on sçavoit bien que Mandane avoit esté, traverse en effect la Mantiane : et l'on sçavoit de plus, que

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

les Matenes estoient alliez d'Abradate. Ainsi croyant ce que le Roy d'Assirie croyoit, il luy dit qu'il faloit en diligence advertir Ciaxare de la chose, et monter à cheval à l'heure mesme : afin d'aller vers les frontieres d'Armenie, qui confinent avec la Mantiane, pour s'informer de la marche d'Abradate ; pour le suivre ; et pour le combatre. Ils furent donc ensemble chez Ciaxare, qui aussi impatient qu'eux, leur dit, apres les avoir escoutez, qu'ils allassent promptement delivrer la Princesse Mandane. De sorte que sans perdre temps, on commanda deux mille Chevaux de la Cavalerie Medoise, qui estoit la meilleure de toutes : mille de celle du Roy d'Assirie, et mille Homotimes, qui estoient les meilleures Troupes d'entre les Persans. Comme ils sçavoient par l'advis qu'on avoit reçeu, qu'Abradate ne menoit que deux mille Chevaux, ils n'en prirent que quatre mille, afin de le pouvoir plus tost joindre : sçachant bien que la marche des grands Corps est tousjours fort lente. Ils n'en auroient pas mesme tant pris, n'eust esté qu'ils eurent peur d'estre contraints de se separer, afin de trouver plustost ce qu'ils alloient chercher l'un et l'autre : tous les Princes et tous les Volontaires qui estoient à cette Armée furent à cette occasion, à la reserve des Rois de Phrigie et d'Hircanie, qui demeurerent aupres de Ciaxare. Tigrane et Phraarte n'y manquerent pas : et jamais il ne s'est veû de gens de guerre, partir avec un plus violent desir de vaincre. Cyrus et le Roy d'Assirie avoient

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

dans les yeux une fierté extraordinaire ; et l'on eust dit qu'ils se tenoient si assurez de delivrer Mandane, qu'ils recommençoient desja de se regarder comme ennemis. Ils agirent pourtant avec sincerité de part et d'autre, et mesme fort civilement : mais malgré eux leurs regards descouvroient une partie des sentimens de leur ame. Enfin ils prirent congé de Ciaxare : et chargez des voeux et des acclamations de tout le Peuple d'Artaxate, pour l'heureux succés de leur entreprise, ils furent avec une diligence incroyable vers les frontieres d'Armenie, et jusques dans le Païs des Matenes, qui avoient alliance aveques tous leurs voisins, et qui estoient demeurez en paix, malgré tout la guerre d'Asie. Comme ils y furent arrivez, ils aprirent qu'Abradate avoit desja passé, et qu'il alloit vers un coing de la Cilicie : ils sçeurent mesme qu'il y avoit plusieurs Chariots pleins de Dames, que ces Troupes conduisoient : de sorte que leur ardeur se renouvellant encore par ces nouveaux advis, ils songerent comment ils feroient. Car par la route que tenoit Abradate, il y avoit une Riviere, le long de laquelle il faloit qu'il allast assez long temps : mais comme ils ne pouvoient pas sçavoir de quel costé seroit Mandane, parce qu'ils sçavoient que les Troupes d'Abradate s'estoient separées ; que les unes avoient passé un Pont et pris la droite de la Riviere, et que les autres estoient demeurées à la gauche, ils resolurent de se separer comme eux. Si bien que Cyrus donnant

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

genereusement la moitié de ses gens à son Rival, et partageant mesme les Volontaires malgré qu'ils en eussent ; ils tirerent au sort, pour voir quel costé ils prendroient : et Cyrus eut celuy qui estoit le plus loing de l'Armenie ; et le Roy d'Assirie eut l'autre. Mais auparavant que de se separer, ils renouvellerent tous deux les promesses qu'ils s'estoient faites : de delivrer leur Princesse, sans vouloir tirer aucun avantage de cette liberté, qu'ils ne se fussent batus ensemble : ainsi apres s'estre promis tout de nouveau une fidelité mutuelle, tous ennemis qu'ils estoient : ils se separerent, et se suivant des yeux durant quelque temps, chacun souhaitoit dans son coeur, de pouvoir estre plus heureux que son Rival. Cyrus impatient de retrouver sa chere Mandane, alloit à la teste des siens, et les devançoit mesme bien souvent d'assez loing ; s'informant de sa propre bouche à tous ceux qu'il rencontroit, s'ils n'avoient point veû passer de la Cavalerie et des Chariots. Les uns luy disoient que ouy, les autres que non : et selon leurs differentes responses, l'ame de Cyrus avoit de la douleur ou de la joye. Il envoyoit aussi à la gauche, car il avoit la Riviere à sa droite, tantost Araspe, tantost Feraulas avec quelques Cavaliers ; pour s'informer par les Villages de ce qu'il vouloit sçavoir : et par tous leurs divers raports, il estoit tousjours assuré qu'il avoit passé de la Cavalerie par ce lieu là : mais pour ces Chariots pleins de Dames, les uns disoient toujours qu'il y en avoit, et les autres

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

qu'il n'y en avoit pas. Il fut mesme advery en un certain endroit où il passa, que cette Cavalerie qu'il suivoit avoit quitté la Riviere, et avoit pris plus à gauche : de sorte qu'il fut alors en diligence, par la route qu'on luy enseignoit : et en effet il arriva en un lieu où comme tous les chemins estoient couverts de sable, en voyoit encore les traces des chevaux toutes fraiches. Il avança donc aveque joye, apres avoir marché dix heures, jusques à ce que retrouvant la Riviere qu'il avoit quittée, il arriva au bout d'un Pont, où il s'arresta : ne sçachant si en cét endroit les Troupes qu'il suivoit avoient repassé de l'autre costé de l'eau ; ou si celles de l'autre costé avoient passé de eluy où il estoit ; ou si celles marchoient encore separément. Car comme il y avoit desja huit ou dix stades que le chemin n'estoit plus sablé, et qu'il estoit tout couvert de cailloux, on ne pouvoit plus remarquer la piste des chevaux. Estant en cette peine, il passa de l'autre costé du Pont : il envoya encore de ses gens en divers lieux ; et tousjours inutilement : car on trouva bien quelques Maisons, mais il n'y avoit personne dedans, si bien qu'il ne sçavoit à quoy se resoudre. Neantmoins il jugea qu'il valoit mieux n'estre pas du mesme costé qu'estoit de Roy d'Assirie : de sorte que repassant de nouveau ce Pont, il continua de marcher le long de l'autre bord de la Riviere. Mais à peine eut il fait trente Stades, que Feraulas, qui alloit assez loing devant, trouva un

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

homme qui venoit vers luy, qui luy dit qu'il avoit veû faire un grand combat à travers l'eau, il n'y avoit pas plus d'une heure, environ à vingt stades de l'endroit où ils estoient. Cyrus ayant sçeu la chose, l'esprit tout irrité que le Roy d'Assirie eust esté plus heureux que luy, retourna promptement sur ses pas ; repassa sur ce mesme Pont où il avoit desja esté, et allant vers le lieu où ce Païsan disoit avoir veu faire ce combat ; il n'eut pas fait quinze stades, qu'il trouva quelques Cavaliers morts : et avançant encore davantage, il vit comme un petit Champ de Bataille, tout couvert d'hommes et de chevaux morts ou mourants, et un Chariot renversé et rompu. Cét objet luy donna une esmotion si grande, que l'on n'en peut jamais avoir davantage : il cherche ; il regarde ; et trouve enfin un Persan parmy ces blessez qui le reconnoist : et qui se trouvant en estat de pouvoir parler, ne le vit pas plustost, que l'apellant ; Seigneur, luy dit il, le Roy d'Assirie a delivré la Princesse, et fait fuir ceux des ennemis qui n'ont pas esté taillez en pieces. Le Roy d'Assirie a delivré la Princesse ! dit Cyrus estrangement surpris, eh mon Amy sçais tu bien ce que tu me dis ? Ouy Seigneur, reprit il, et il l'emmene dans son Chariot : car celuy que vous voyez en est un autre qui s'est rompu : et l'on a mis les Femmes qui estoient dedans, dans celuy de la Princesse. Comme je n'ay esté blessé qu'apres que le combat a esté finy, et que s'a esté par un de mes compagnons, qui vouloit avoir un cheval

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

que j'avois gagné, j'ay fort bien veû que le Roy d'Assirie a fait grand honneur à cette Princesse, lors qu'il a aproché de son Chariot : et c'est ce qui est cause qu'il n'a pas pris le Chef de ces gens de guerre : parce qu'il n'a pas plus tost eu ce Chariot en sa puissance, qu'il ne s'est plus soucié du reste. Cyrus aprenant cette nouvelle, eut en mesme temps la plus grande joye, dont un coeur puisse estre capable : et la plus grande douleur, qu'un veritable Amant puisse sentir. Il aprenoit que sa chere Mandane estoit delivrée : mais sçachant que c'estoit par son Rival, il en avoit une affliction extréme. De plus, il sçavoit que le Roy de Pont estoit échapé : ainsi il eust bien voulu aller apres pour le combatre : neantmoins il ne pouvoit pas sçavoir que Mandane fust en la puissance du Roy d'Assirie, sans y aller en diligence. Si bien qu'abandonnant le dessein de poursuivre un Rival infortuné, il prit celuy de suivre un Rival heureux. Il retourna donc encore une fois sur ses pas, apres avoir commandé que quelques uns des siens eussent soin de ces blessez, et de la sepulture de ces morts : et arrivant au bout de ce mesme Pont qu'il avoit desja passé et repassé, il n'hesita pas beaucoup : car il ne creût pas que le Roy d'Assirie eust quitté le costé de le Riviere qu'il avoit pris : de sorte qu'il alla tout droit vers le rendez-vous qu'ils s'estoient donnez en se separant : mais il y fut l'esprit si agité et si inquiet, qu'il n'estoit pas Maistre de ses propres pensées. La nuit venant

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

tout d'un coup, augmenta encore son chagrin, parce qu'il ne pouvoit plus aller si viste : il fut mesme contraint de s'arrester ; à cause qu'ayant abandonné le fil de l'eau afin d'aller par un chemin plus court, ses Guides s'égarerent dans une forest de Cyprés vers le milieu de la nuit qui estoit fort obscure : de sorte que craignant de s'esloigner de Mandane au lieu de s'en aprocher, il se resolut d'attendre en ce lieu là, la premiere pointe du jour : aussi bien ses chevaux n'en pouvoient plus, ayant marché si longtemps sans repaistre. Il fit donc faire alte à ses gens ; et descendant de cheval il s'assit au pied d'un arbre, feignant de vouloir reposer : mais en effet c'estoit pour se persecuter luy mesme, par les cruelles agitations que son esprit luy donnoit. Il y avoit des instants, où la joye en estoit pourtant la Maistresse absoluë : car disoit il en son coeur, Mandane est delivrée : elle est en lieu où je la verray bien tost : et son Liberateur, poursuivoit il, ne joüira pas longtemps de cette glorieuse qualité, si mon courage ne trahit mon amour, et ne m'abandonne en cette derniere occasion. Mais, ô Dieux, reprenoit il, pourquoy faut il que mon Rival ait delivré ma Princesse : et pourquoy faut il que vous me mettiez dans la necessité de haïr son Liberateur, et de m'affliger de la liberté de Mandane, que je desirois si ardemment ? Cependant je ne sçaurois gouster la joye de sa delivrance toute pure : car enfin ce redoutable Rival luy a sans doute desja parlé de sa passion : elle l'a remercié

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

de ce qu'il a fait pour elle : et peut-estre que ce dernier office qu'il luy a rendu (qui ne luy a pourtant aparemment pas cousté une goute de sang) sera plus puissant dans son coeur, que tant de Combats que j'ay faits ; que tant de Batailles que j'ay données et gagnées pour elle ; et que tant de blessures que j'ay reçeuës. Ha divine Princesse, s'écrioit il, soyez un peu plus equitable, et regardez plustost le service que le Roy d'Assirie vous a rendu, comme un simple effet de son bonheur, que comme une preuve fort extraordinaire de son affection. Mais apres tout, il l'a delivrée, reprenoit il ; et je voy, ce me semble, cette Princesse, luy donner mille marques de reconnoissance. Encore si j'estois assuré que cette admirable Personne eust souhaité dans son coeur que ç'eust esté moy qui luy eusse rendu ce bon office, j'en aurois quelque consolation : Mais la liberté est un si grand bien, qu'il est tres difficile de n'aimer pas la main qui nous la donne. O Fortune, rigoureuse Fortune, s'écrioit il, pourquoy n'as tu pas voulu que j'eusse la gloire de rompre les chaines de ma Princesse ? Il semble, adjoustoit il en luy mesme, que je sois le plus heureux Prince de la Terre : je gagne des Batailles ; je conqueste des Royaumes ; rien ne me resiste ; tout m'obeït : et le Roy d'Assirie luy mesme est renversé du Throsne, et contraint de ceder à la force de mon destin. Cependant ce Prince infortuné, est presentement mille et mille fois plus heureux que Cyrus, qui passe pour le

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

plus favorisé des Dieux d'entre tous les hommes. Comment oseray-je, reprenoit il, paroistre devant ma Princesse ? et comment pourray-je avoir assez de respect pour elle, pour ne tesmoigner pas au Roy d'Assirie l'impatience que j'ay de me voir aux mains aveques luy ? Quand il estoit dans Babilone, il m'estoit moins redoutable, qu'il ne me l'est presentement : car enfin Mandane ne le pouvoit regarder en ce temps là, que comme son Ravisseur : mais aujourd'huy il a bien changé de termes dans son esprit : il est son Liberateur : et tout ce que j'ay fait pour elle, ne luy a jamais esté si avantageux, que ce qu'il a fait aujourd'huy. Toutesfois, adjoustoit il, je suis criminel, d'avoir de la douleur en un jour où ma Princesse a de la joye ; mais je serois insensé, reprenoit cét amoureux Prince un moment apres, si la gloire de mon Rival m'estoit indifferente. Peut-estre, adjoustoit il encore, que je m'abuse : et que l'adorable Mandane estant toute juste et toute equitable, se souviendra que si je ne la delivray pas en revenant des Massagettes, lors que je sauvay la vie à son Ravisseur ; ce fut parce que je ne la connoissois point. Que si depuis je ne l'ay pas encore delivrée en prenant Babilone : c'est parce que le Roy d'Assirie l'enleva une seconde fois : et que si je ne le fis pas non plus à Sinope, ce fut aussi parce que le Prince Mazare la trompa pour son malheur et pour le mien. Ainsi considerant que le Roy d'Assirie a esté son Ravisseur des années entieres, pendant lesquelles je

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

n'ay jamais songé qu'à la delivrer : il pourra estre que cette derniere avanture ne fera pas un si grand effet sur son coeur. Non non, adjoustoit il à l'instant, ne nous flattons point : les services passez sont bien peu de chose, en comparaison des services que l'on reçoit presentement : et mille bonnes intentions inutiles ne sont rien, à l'égal d'un bon office effectif, quoy qu'il n'aye pas cousté beaucoup de peine à celuy qui l'a rendu. Ainsi malheureux que je suis, je dois craindre aveques raison, que le Roy d'Assirie n'ait plus gagné aujoud'huy dans le coeur de Mandane, que Cyrus n'a fait en toute sa vie. Apres, quand il venoit à considerer, qu'en tirant au sort pour sçavoir de quel costé de la Riviere il iroit, il avoit aussi tost pû aller du costé qu'il estoit alors que de l'autre, il en estoit desesperé : et toute sa sagesse, et toute sa pieté, ne pouvoient l'empescher de murmurer contre le Ciel. Qu'ay-je fait justes Dieux, disoit il, pour avoir merité cette infortune ? N'ay je pas conservé vos Temples et vos Autels, pendant les guerres que j'ay faites ? Ne vous ay-je pas offert des voeux et des Sacrifices ? Ay-je esté injuste, cruel, et sanguinaire ? j'ay aimé Mandane, il est vray : mais je l'ay aimée avec une pureté sans égale. Je l'ay aimée passionnément, je l'avouë : mais l'ayant faite si accomplie, et me l'ayant fait connoistre, suis-je criminel de l'avoir aimée de cette sorte, et la peut on aimer autrement ? Cependant vous me punissez du plus rigoureux suplice, dont le plus coupable de tous

Page en mode image (cliquer pour agrandir)

les hommes pourroit estre puny : je voudrois bien n'en murmurer pas, mais je ne puis m'en empescher. La fureur s'empare de mon esprit ; la jalousie que je ne connoissois presques point, trouble ma raison ; et je ne puis souffrir enfin, que mon plus redoutable Rival, et mon plus mortel ennemy, soit le Liberateur de Mandane. Apres cela, impatient qu'il estoit, de voir que le jour ne paroissoit pas encore : il se leva, et remontant à cheval, malgré tout ce qu'on luy pût dire, il voulut que l'on marchast : mais pour en monstrer l'exemple aux autres, il s'enfonça le premier dans l'espoisseur des tenebres : portant dans l'esprit un chagrin plus noir que ne l'estoit l'obscurité de cette sombre nuit qui regnoit alors : et qui estoit cause que l'on ne pouvoit discerner aucuns objets, dans cette grande Forest.




Haut de la page ]