Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 3, livre 2


Début de la guerre d'Armenie
Les préparatifs de la guerre d'Armenie sont facilités par la réunion des troupes du roi d'Assirie et de celles de Ciaxare. Tout s'annonce pour le mieux et le départ pour le front se fait sur le mode triomphal. Araspe, qui avait été chargé de s'aventurer sur le territoire ennemi déguisé en Arménien, prétend avoir repéré l'endroit où se trouve Mandane. Bien que les conditions d'attaque soient défavorables, Cyrus décide de libérer sa bien-aimée sans attendre l'arrivée des autres troupes. Il s'empare d'Artaxate, capitale de l'Armenie, où est détenue l'illustre prisonnière. Mais il découvre que la princesse détenue n'est pas Mandane, mais Araminte, sur du roi de Pont. Dès qu'il dispose d'un moment, il se rend auprès d'elle. Les deux amants malheureux sympathisent rapidement. Araminte consent à ce qu'Hesionide fasse le récit de son histoire à Cyrus.
Préparatifs militaires
La guerre d'Armenie s'annonce sous les meilleurs auspices : la ville de Pterie se rend sans combattre et l'armée constituée a fière allure. Cyrus est donc d'excellente humeur. Il répond ainsi favorablement, mais non sans étonnement, à la requête que fait Aglatidas d'attribuer à Otane le gouvernement des Arisantins. Par ailleurs, le roi d'Assirie fait savoir à Ciaxare que Cyrus n'était pour rien dans son évasion. De plus, il propose ses troupes et sa personne pour contribuer à la guerre de libération de Mandane. Cyrus explique à Ciaxare en toute franchise la convention qu'il a passée avec le roi d'Assirie en ce qui concerne leur rivalité amoureuse. Le roi en prend acte et accepte l'association avec l'ancien ravisseur de Mandane.

   Page 1695 (page 331 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Comme Cyrus ne songeoit à rien qu'à delivrer sa Princesse, il ne s'entretint avec Ciaxare, qu'il trouva dans son Cabinet, que des preparatifs de la guerre d'Armenie. Ce qui les embarrassoit pourtant un peu l'un et l'autre, estoit que la Ville de Pterie estant encore entre les mains d'Artaxe, il n'y avoit pas d'apparence de s'esloigner sans l'avoir reprise : mais de s'engager aussi à un Siege, dans l'impatience où ils estoient de delivrer Mandane, estoit une chose où ils avoient bien de la peine à se resoudre. Neantmoins comme ils estoient bien advertis qu'il n'y avoit pas alors dans

   Page 1696 (page 332 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cette Place de Troupes assez considerables pour la garder, s'estant toutes dissipées depuis le départ du Roy d'Assirie : et sçachant mesme que les deux mille hommes que Metrobate y avoit envoyé querir la derniere fois, s'estoient aussi dispersez en chemin sans y retourner, dés qu'ils avoient sçeu que l'Armée de Ciaxare avoit emporté Sinope par escalade : ils resolurent que Cyrus iroit avec une partie des Troupes pour la reprendre. Ils ne furent toutefois pas en cette peine là : car le lendemain au matin l'on eut nouvelle que les Habitans de Pterie ayant sçeu qu'Artamene estoit delivré et estoit Cyrus, avoient tramé secrettement entre eux, de retourner le plustost qu'ils pourroient, sous l'obeïssance de leur Prince legitime : et de prevenir le chastiment qu'ils meritoient, par un repentir genereux. De sorte que s'y estans fortement resolus, et ayant bien concerté la chose : on sçeut qu'ils avoient tué Artaxe, et tous les Soldats de la Garnison : qu'ils avoient repris le Chasteau, et qu'ils s'estoient rendus Maistres de leur Ville, dont ils envoyoient les Clefs à Cyrus par six de leurs principaux Habitans, afin qu'il les presentast au Roy. Cette nouvelle réjoüit extrémement ces deux Princes, qui reçeurent avec beaucoup de bonté ces Rebelles repentans : leur pardonnant aussi genereusement, que genereusement ils avoient executé leur entreprise. On ne songea donc plus qu'à bastir la marche de l'Armée pour l'Armenie : et en effet, apres avoir fait une Reveuë generale

   Page 1697 (page 333 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de toutes les Troupes qui la composoient ; on resolut que l'Avant-garde commenceroit de filer dans six jours, et s'avanceroit jusques sur la Frontiere, où tout le reste la suivroit bientost apres. Cyrus avoit alors l'esprit tout rempli d'esperance : car voyant une si grande et si belle Armée, et tant de Princes et tant de Rois engagez dans son party : il avoit lieu de croire, que la victoire luy estoit presque assurée : et que si le Roy d'Armenie ne rendoit pas la Princesse, et n'avoüoit pas mesme qu'elle fust dans ses Estats ; c'estoit qu'il vouloit qu'on luy offrist de le décharger du Tribut qu'il devoit aux Rois de Medie. Ce n'est pas que Cyrus ne fust un peu embarrassé à concevoir ce qu'estoit devenu le Roy de Pont, dont Megabise ne parloit point, et dont il n'avoit point entendu parler à Anaxate : et qu'il n'eust beaucoup de peine à s'imaginer ce qui avoit pû le separer de la Princesse, ou obliger le Roy d'Armenie à le retenir aussi bien qu'elle : puis que sa prison ou sa liberté ne faisoient rien à ce Tribut dont il se vouloit décharger, et pour lequel apparemment il n'avoit point voulu rendre Mandane, ny advoüer qu'elle fust dans ses Estats. Mais esperant estre bientost esclaircy de ses doutes en la delivrant, il estoit aussi guay, que le peut estre un Amant absent, qui espere de revoir bientost sa Maistresse, et de vaincre ses ennemis. Jamais il n'avoit esté plus civil, ny plus liberal envers les Capitaines et les Soldats : il estoit continuellement occupé à demander quelque chose pour

   Page 1698 (page 334 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eux à Ciaxare : qui ayant renouvellé dans son coeur toute la tendresse qu'il avoit euë autresfois pour luy, lors qu'il ne le croyoit estre qu'Artamene ; ne se lassoit non plus de luy accorder tout ce qu'il luy demandoit, que Cyrus d'obliger ceux qui luy faisoient quel que priere. Aglatidas, qui n'estoit pas un de ceux qu'il consideroit le moins, fut un matin le conjurer de vouloit demander pour Otane, le Gouvernement de la Province des Arisantins, qui estoit vacant par la mort de celuy qui le possedoit. Pour Otane ! (luy dit Cyrus avec beaucoup d'estonnement) ouy Seigneur, adjousta t'il, c'est pour Otane que je vous demande cette grace : ou pour mieux dire, c'est pour la belle Amestris. Car vous sçaurez que je suis adverti par Artabane qui me l'escrit, qu'un homme qui estoit ennemi mortel d'Artambare son Pere, a dessein de l'obtenir de Ciaxare : c'est pourquoy, Seigneur, je vous supplie de vouloir empescher que l'incomparable Amestris, que l'on m'assure estre tousjours tres melancolique et tres solitaire, ne reçoive pas ce desplaisir là. Car comme tout son bien est dans la Province des Arisantins, ce luy seroit une fascheuse avanture, que celle de voir l'ennemi de sa Maison en estre Gouverneur. Vous avez raison, respondit Cyrus, mais ne seroit il pas plus juste que je demandasse la chose pour vous que pour Otane ? puis que de cette sorte le Roy en seroit mieux servi, et les Terres d'Amestris n'en seroient pas moins protegées. Vous estes trop bon, repliqua Aglatidas,

   Page 1699 (page 335 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de me parler comme vous faites : neantmoins Seigneur, si vous voulez m'obliger, vous ne songerez jamais à faire rien pour un homme de qui l'ambition est surmontée par l'amour : et qui ne cherche plus que la mort, pour finir les peines qu'il souffre. C'est pourquoy ne pouvant accepter ce Gouvernement, je vous conjure encore une fois, de la demander pour Otane. Je le feray, luy dit Cyrus mais à condition que vous ferez qu'Amestris sçache que vous luy avez rendu ce bon office. Aglatidas s'opposa encore à ce que Cyrus vouloit de luy : et il fut contraint de luy accorder ce qu'il souhaittoit sans nulles conditions. Comme Ciaxare n'estoit plus en termes de rien refuser, à celuy à qui il devoit tout ; il ne luy eut pas plustost demandé ce Gouvernement qu'il le luy accorda : envoyant à l'heure mesme les expeditions à Ecbatane. Il s'estonna toutesfois, par quelle raison il luy faisoit cette priere, sçachant qu'Otane n'estoit pas connu de Cyrus : et que quand il l'auroit connù, il ne l'auroit pas fort aimé. Comme cela fit quelque bruit dans la Cour tout le monde chercha par quel motif Cyrus avoit fait la chose ; et Megabise qui sçavoit quel estoit l'interest d'Amestris en cela, fut celuy qui en devina le sujet, et qui s'imagina que Cyrus n'avoit agi qu'à la priere d'Aglatidas : de sorte que tout le monde le sçeut bientost apres ; et admira sa generosité. Ce mesme jour là, il vint un Envoyé du Roy d'Assirie, qui ayant sçeu par la voix publique, au lieu où il s'estoit retiré apres

   Page 1700 (page 336 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son départ de Pterie, que la principale raison pourquoy on retenoit Cyrus prisonnier, estoit parce qu'on l'accusoit de l'avoir fait delivrer, et d'avoir intelligence aveque luy : avoit resolu de luy rendre une partie de ce qu'il devoit à sa generosité, en le justifiant de cette accusation. Cyrus ne sçeut pas plustost que cét Envoyé estoit arrivé à Sinope, qu'il se rendit aupres de Ciaxare : luy disant qu'il ne vouloit voir qu'en sa presence, celuy que le Roy d'Assirie luy envoyoit. Ciaxare luy dit alors fort obligeamment, que c'estoit luy faire un reproche injurieux, que de le faire souvenir de ses erreurs passées : mais enfin Cyrus l'emporta : et l'Envoyé du Roy d'Assirie fut conduit devant Ciaxare. Apres qu'il eut presenté la Lettre dont il estoit chargé, qui ne se trouva estre que de creance ; et que Ciaxare se fut disposé à l'entendre : Seigneur, luy dit il, j'avois ordre du Roy mon Maistre, de vous dire pour la justification d'Artamene, que j'ay sçeu estre Cyrus en arrivant icy ; que ce n'estoit point luy qui l'avoit fait échaper de sa prison : et qu'il n'a jamais eu aucune intelligence aveques luy, contre le service qu'il vous doit. Mais puis que je le voy en liberté, il n'est pas necessaire, à mon avis, que je m'arreste, comme j'en avois ordre, à exagerer son innocence de ce costé là. Il m'avoit aussi chargé, si vous le delivriez, comme je devois vous en supplier de sa part, de vous declarer en suitte, qu'il n'a plus nulle intention de faire la guerre presentement, qu'à ceux qui protegent le

   Page 1701 (page 337 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ravisseur de la Princesse Mandane. Qu'ainsi il vous offre toutes les Troupes qu'il va lever, dans la petite partie de ses Estats, que le bonheur de vos armes luy a laissé. Il vous offre mesme sa personne, si vous luy en accordez la seureté : et vous assure enfin, qu'il n'entre prendra plus rien Contre vous. Il m'avoit encore commandé, adjousta t'il, de faire sçavoir, s'il estoit possible, à l'illustre Artamene, qu'il croyoit qu'Artaxe estoit celuy qui avoit envoyé sa Lettre à Metrobate ; parce que ç'avoit esté de la main d'Artaxe qu'il en avoit reçeu une coppie, qu'il avoit voulu faire passer pour original : et que pour marque de cela, il apportoit celle qu'Artaxe avoit donné au Roy son Naistre, comme estant d'Artamene, en effet se trouva estre escrite de la propre main d'Artaxe ; qui n'avoit osé dire au Roy d'Assirie la fourbe qu'il avoit faite pour perdre Cyrus. Ciaxare trouvant un raport si juste des choses que Chrisante luy avoit dittes pour justifier son Maistre le jour qu'il fut delivré, à celles que je luy disoit cét Envoyé, en eut beaucoup de joye : de sorte que le traitant fort civilement, il luy dit qu'il auroit sa responce le lendemain : ne voulant pas la luy rendre à l'heure mesme, parce qu'il vouloit faire la grace à Cyrus de luy demander son advis. Apres donc que cét Envoyé se fut retiré, et qu'ils furent en liberté de parler, Ciaxare se fit encore redire precisément par Cyrus, ce qu'il avoit promis au Roy d'Assirie sur le haut de la Tour de Sinope,

   Page 1702 (page 338 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

lors que le prince Mazare enlevoit la Princesse Mandane : si bien que comme Cyrus n'estoit plus en estat de luy rien déguiser, il luy dit ingenûment, qu'il luy avoit engagé sa parole, que quand la Fortune luy seroit assez favorable pour luy faire delivrer la Princesse, et pour vaincre tous les obstacles qui pourroient s'opposer à son bonheur ; il ne l'espouseroit jamais, sans s'estre batu contre luy. Mais pourquoy, luy dit Ciaxare, luy fistes vous cette injuste promesse ? Ce fut Seigneur, repliqua t'il, parce que le Roy d'Assirie ayant eu l'injustice de me demander que je le remise en liberté : et moy ayant eu la fidelité pour vous de ne le vouloir pas faire : je creus que ce Prince pourroit me soubçonner de ne le retenir que pour mon interest particulier : et comme estant bien aise de m'espargner la peine de vaincre un ennemi redoutable. De sorte que pour luy faire voir que je ne le retenois pas par un sentiment si lasche, je luy promis d'en user ainsi : aussi bien Seigneur, à vous parler sincerement, quand je ne la luy aurois pas promis, je ne lairrois pas de le faire : et il ne seroit pas aisé que je peusse vivre heureux, que je n'eusse fait avoüer au Roy d'Assirie, que si la Fortune me favorise en quelque chose, ce n'est pas tout à fait comme une aveugle, qui départ toutes ses faveurs sans choix. C'est pourquoy je vous conjure, si mes prieres vous sont cheres, de me permettre de demeurer dans les termes de nos conditions : puis qu'aussi bien ne pourrois-je pas obtenir de moy de les

   Page 1703 (page 339 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rompre. Ciaxare ne se rendit pas d'abord : mais enfin apres avoir consideré cette affaire, de tous les biais qu'il la pouvoit regarder ; il resolut de suivre luy mesme les conditions de Cyrus : luy semblant que c'estoit assurer les conquestes qu'il luy avoit faites, que de voir dans son Armée le Roy d'Assirie vaincu. Car il sçavoit bien que ce qu'il pourroit amener de Troupes ne seroit pas fort considerable : ny en pouvoir de rien entreprendre contre luy. Il dit donc le lendemain à l'Envoyé de ce Prince, que comme presentement les interests de Cyrus estoient les siens, il tiendroit tout ce qu'il luy avoit promis : et qu'ainsi il pouvoit assurer le Roy son Maistre, que sa Personne et ses Troupes seroient en seureté dans son Armée, quand il y voudroit venir ; sans que le souvenir du premier enlevement de Mandane l'obligeast à le maltraiter : et que Cyrus enfin luy tiendroit exactement la parole qu'il luy avoit donnée. Ce qui obligeoit principalement Ciaxare à en user de cette façon, estoit qu'il croyoit pouvoir plustost empescher ce combat de Cyrus et du Roy d'Assirie, quand ce Prince seroit dans son Armée, que s'il fust demeuré dans la sienne, son ennemy declaré. Joint encore que de cette sorte, il estoit hors de la crainte que la Princesse Mandane ne retombast une seconde fois sous la. puissance du Roy d'Assirie : et n'estoit point obligé à diviser ses forces pour luy faire teste, et pour aller en Armenie. Il consideroit mesme encore, que quand le malheur voudroit que Cyrus

   Page 1704 (page 340 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

se batist contre ce Prince, et en fust vaincu, il ne seroit pas forcé pour cela, de luy donner la Princesse sa fille : Cyrus ne s'estant engagé qu'à ce qui dépendoit de luy, et non pas à la luy faire espouser.

Le départ pour la guerre
Martesie accorde à Cyrus qu'il lui rende le portrait de Mandane seulement quand il l'aura délivrée. Puis elle fait part de son désir de se rendre à son tour en Armenie. Le moment de partir à la guerre est venu : Cyrus est magnifique, par sa prestance et par son équipement. Le cortège est triomphal.

Cependant toutes choses estant prestes pour partir, Cyrus demanda la permission de commander l'Avant-garde : et demanda de plus qu'une partie des Troupes de Perse le suivissent. Comme Ciaxare ne luy pouvoit plus rien refuser, il obtint tout ce qu'il voulut : et il fut resolu qu'il partiroit avec vingt mille hommes seulement : que tous les Volontaires le suivroient : que le Roy marcheroit aussi bien tost avec le Corps de la Bataille : et que l'Arriere-garde seroit commandée par le Roy d'Hircanie : le Roy de Phrigie demeurant aussi avec Ciaxare. Jamais il ne s'est veû une plus grande joye, que celle des Troupes qui furent choisies pour cette Avant-garde, ny une plus sensible douleur, que celle que reçeurent les Chefs et les Soldats qui ne furent point commandez : et l'on eust dit qu'ils apprehendoient que Cyrus ne vainquist sans eux, et qu'ils ne trouvassent plus rien à faire quand ils le joindroient. Or pendant que tout se preparoit à partir, cet illustre Heros s'estant souvenu qu'il avoit promis aux Habitans de Sinope de faire rebastir leur Ville ; il supplia Ciaxare de vouloir qu'il s'aquitast de sa parole : et de souffrir qu'il employast à cela une partie de ses bienfaits. Mais Ciaxare voulut que ce fust des deniers publics, que cette Ville fust rebastie : et ordonna à Ariobante, qui

   Page 1705 (page 341 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

demeura en Capadoce pour y tenir toutes choses en devoir, de faire venir des Architectes de Grece, pour reparer les desordres de l'embrasement de Sinope : voulant de plus, que comme il y avoit une Statuë de ce fameux Milesien qui l'avoit fondée, qui se nommoit Autolicus, il y en eust aussi une de Cyrus, comme en estant le second fondateur, ce qui fut executé. Cependant cét illustre Prince fut dire adieu à Martesie, qui ne le vit pas partir sans douleur : elle voulut alors l'obliger à luy rendre la Peinture de Mandane, qu'elle luy avoit prestée, à condition de la remettre en ses mains quand il partiroit pour la guerre d'Armenie : mais ce Prince la regardant attentivement ; cruelle Personne, luy dit il, comment voudriez vous que je pusse vaincre, si vous m'ostiez ce qui me doit rendre invincible ? Vous avez tant remporté de Victoires sans ce secours, repliqua t'elle, qu'il n'y a pas d'apparence que vous en ayez besoin. Cyrus entendant parler Martesie de cette sorte, creut qu'effectivement elle vouloit qu'il luy rendist ce Portrait : ce qui luy donna une douleur si sensible, que le visage luy changea : et ses yeux en devindrent si melancoliques, que Martesie en ayant compassion, luy dit, Seigneur, je change le terme que je vous avois donné : et je ne veux vous obliger à me rendre la Peinture de la Princesse, que quand vous l'aurez delivrée. Cyrus la remercia alors avec une joye extréme : et apres luy avoir demandé s'il ne pouvoit rien pour son service ? Elle luy dit

   Page 1706 (page 342 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ayant dessein de s'approcher un peu plus prés de Mandane, afin de la revoir plustost quand il l'auroit remise en liberté ; elle avoit intention d'aller avec une de ses parentes qui devoit partir dans trois jours, pour s'en retourner vers les frontiers d'Armenie où elle demeuroit : et qu'elle le supplioit de luy faire donner escorte pour cela. Feraulas qui entendit la chose, fit ce qu'il pût pour avoir cette commission : mais Cyrus la luy voulant refuser obligeamment, parce qu'il ne pouvoit se resoudre d'esloigner de luy le seul homme avec qui il pouvoit le plus librement s'entretenir de son amour ; luy dit qu'il ne seroit pas juste qu'il fust heureux aupres de Martesie, durant qu'il estoit infortuné esloigné de Mandane : et en effet Ortalque avec deux cens Chevaux eut ordre d'accompager ces Dames en leur voyage. Martesie le supplia encore de vouloir accorder à Orsane la permission de s'en retourner vers le Roy et la Reine des Saces : luy semblant qu'apres qu'ils luy avoient fait l'honneur de luy confier la personne du Prince Mazare leur fils, il estoit juste qu'il allast du moins leur apprendre les particularitez de sa perte. Cyrus se souvenant alors des obligations que luy avoit sa chere Princesse ; des soins qu'il avoit eus de Martesie ; et de ce qu'il avoit mesme esté un de ceux qui avoient aidé à le delivrer : il voulut le voir, et luy dire luy mesme qu'il pouvoit s'assurer tousjours en luy, un Prince fort reconnoissant. En suitte luy ayant fait recevoir malgré qu'il en eust de magnifiques

   Page 1707 (page 343 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

presens, il le congedia, et dit encore une fois luy mesme le dernier adieu à Martesie. Il demanda aussi au Prince Thrasibule s'il vouloit qu'il luy fist redonner des Vaisseaux, au lieu de ceux qu'il avoit perdus ? Mais ce Prince genereux luy respondit, qu'il auroit honte de les accepter, en une pareille Saison : et qu'il vouloit s'aller rendre digne à la guerre d'Armenie, de la glorieuse protection qu'il luy avoit promise. Cyrus n'ayant donc plus rien à faire à Sinope, fut prendre congé de Ciaxare, qui l'embrassa avec une tendresse sans pareille : ceux des Chess qui n'alloient pas aveques luy, furent aussi luy dire adieu : et luy tesmoigner de nouveau la douleur qu'ils avoient, de ce qu'ils ne feroient que le suivre. Cyrus avoit ce jour là dans les yeux, je ne sçay quelle noble fierté, qui sembloit estre d'un heureux presage : et à dire vray, il eust esté difficile de s'imaginer en le voyant : qu'il eust pû estre vaincu, tant sa phisionomie estoit Grande et heureuse. Ce Prince estoit d'une taille tres avantageuse et tres bien faite : il avoit la teste tres belle : et tout l'art que les Medes aportent à leurs cheveux, n'approchoit point de ce que la Nature toute seule faisoit aux siens : qui estant du plus beau brun du monde, faisoient cent mille boucles agreablement negligées, qui luy pendoient jusques sur les espaules. Son taint estoit vif ; ses yeux noirs pleins d'esprit, de douceur, et de majesté : il avoit la bouche agreable et sous-riante ; le nez un peu aquilin ; le tour du visage admirable ; et l'action

   Page 1708 (page 344 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si noble, et la mine si haute, que l'on peut dire assurément, qu'il n'y eut jamais d'homme mieux rait au monde que l'estoit Cyrus. De sorte qu'il ne se faut pas estonner, si le jour qu'il partit de Sinope, estant monté sur un des plus fiers et des plus beaux Chouaux que l'on vit jamais : ayant un habit de guerre le plus superbe que l'on se puisse imaginer : et ayant mis aussi pour ce jour là seulement, la magnifique Escharpe de la Princesse Mandane, tout le peuple le suivit jusques hors de la Ville, le chargeant de benedictions ; luy souhaittant la victoire ; et le voyant partir avec des larmes. Il estoit suivi de tous les principaux Chefs, et de tous les Volontaires : de sorte que ce Gros de gens de qualité tous magnifiquement vestus, et admirablement bien montez, faisoit un des plus beaux objets du monde. Le Prince Thrasibule, le Prince Artibie, Hidaspe, Gobrias, Gadate, Chrisante, Aglatidas, Megabise, Adusius, Thimocrate, Leontidas, Philocles, Feraulas, et mille autres estoient de ce nombre : cependant au milieu du tumulte, et malgré tous les soings qu'avoit Cyrus, Mandane estoit tousjours dans son coeur : et tant que cette marche dura, sans manquer à rien de tout ce qu'il devoit faire comme General d'Armée, il ne manqua non plus à rien de ce qu'il devoit comme Amant fidelle : et il donnoit tousjours toutes les heures qu'il pouvoit dérober à ses occupations, au souvenir de sa chere Princesse. Cela n'empeschoit pas neantmoins qu'il n'agist avec une prevoyance

   Page 1709 (page 345 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

admirable : et par l'ordre qu'il apportoit tousjours aux marches des Armées qu'il commandoit, il ne ruinoit point les lieux de son passage, et ne laissoit pourtant pas souffrir ses Soldats.

Cyrus apprend où se trouve Mandane
Cyrus retrouve Araspe déguisé en Arménien. Il croit avoir repéré l'endroit où se trouve Mandane, au reste courtisée par le prince Phraarte. Cyrus commence par s'enquérir de la physionomie de ce rival avant de s'inquiéter des possibilités d'attaque de l'endroit. Or les conditions sont défavorables et Cyrus est invité à patienter jusqu'à ce que toute l'armée soit réunie. Il décide néanmoins de s'introduire en Armenie et de tenter de délivrer Mandane sans l'aide des troupes attendues.

Ils avoient donc desja marché plusieurs jours et estoient desja arrivez à cent stades prés du fleuve Licus, qui separe la petite Armenie de la Capadoce ; lors que quelques Coureurs de l'Armée amenerent à Gyrus (qui faisoit repaistre ses Chevaux, et reposer ses gens dans une forest) un homme qu'ils disoient estre un Espion, et qui avoit toutefois demandé à parler à luy. Mais Cyrus fut bien agreablement surpris, de voir que c'estoit Araspe déguisé en Marchand Armenien, que des Ciliciens qui l'avoient pris n'avoient pas connu. Il l'embrassa alors avec joye : et le tirant à part à l'heure mesme ; et bien mon cher Araspe, luy dit il, avez vous esté plus heureux que Megabise ? et sçavez vous plus de nouvelles de la Princesse et du Roy de Pont qu'il n'en apporta ? Je sçay Seigneur, luy respondit il, presques tout ce que je pouvois sçavoir, excepté que je n'ay pas bien veû la Princesse Mandane, et que l'on ne m'a pas dit son Nom : mais enfin pour vous raconter ce que j'ay apris, je vous diray qu'avec l'habit que vous me voyez ; et sçachant assez bien la langue Armenienne, j'ay tousjours esté pris pour un veritable Armenien, mesme dans Artaxate, où la Cour est presentement. Là je me suis meslé avec diverses personnes : et j'ay sçeu que le Roy d'Armenie dit tousjours que la

   Page 1710 (page 346 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse Mandane n'est point dans ses Estats : et qu'il publie qu'on ne la luy demande que pour avoir encore un plus grand pretexte de luy faire la guerre, à cause du tribut qu'il n'a pas voulu payer. Le Peuple mesme à ce que j'ay appris, l'a creû long temps ainsi : mais depuis quelques jours ce mesme Peuple a changé d'avis : et tout le monde croit qu'effectivement la Princesse Mandane est presentement dans un Chasteau qui n'est qu'à cinquante stades d'Artaxate : du costé qui regarde vers les Chaldées, et qui est basti sur le bord d'une petite Riviere, laquelle se jette en ce lieu là dans l'Araxe, qui passe dans Artaxate. Ce qui fait qu'ils ont cette croyance, est qu'ils sçavent que dans le mesme temps qu'ils ont apris que l'on disoit que la Princesse Mandane y doit estre, il est arrivé deux Dames, que quelques hommes conduisoient, que l'on a mises dans ce Chasteau ; que l'on y garde tres soigneusement ; et que l'on sert avec beaucoup de respect. Quelques uns de ceux qui les ont veuës, ont dit de plus, qu'il y en a une admirablement belle, et qui paroist fort melancolique. Je me suis informé aussi exactement que je j'ay pû, sans me mettre au hazard d'estre descouvert, quelle sorte de beauté est celle de cette Dame : et j'ay trouvé par tout ce que l'on m'en a dit, que ce doit estre la Princesse. Car on m'a assuré qu'elle est blonde, blanche, de belle taille ; et qu'elle a l'air fort modeste. Outre cela j'ay encore remarqué moy mesme, que le jeune Prince Phraarte, frere du Prince Tigrane, qui

   Page 1711 (page 347 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est demeuré malade à la haute Armenie, y va tous les jours peu accompagné : de sorte qu'il est aisé de s'imaginer qu'il faut qu'il y ait quelque personne d'importance en ce lieu là. De plus, je vous diray qu'estant un jour allé à ce Chasteau, avec un Marchand d'Artaxate, de qui j'avois gagné l'amitié par quelques petits presens ; afin qu'il trouvast les moyens de m'y faire entrer, sur le pretexte de le voir par curiosité : j'entray effectivement jusques dans la premiere Court : et j'eusse assurément veû tout ce Chasteau, et tous les Jardins, et par consequent bien veû la Princesse : si par malheur le Prince Phraarte ne fust arrivé dans ce temps là. Mais à peine sçeut on qu'il venoit, qu'on nous fit cacher, parce qu'il y a deffence expresse de laisser entrer personne. Comme il fut entré dans le Chasteau, on nous fit sortir en diligence : neantmoins en repassant par un endroit de la basse Court, je vy ce mesme Prince à un Balcon, qui entretenoit une Dame : qui me parut estre la Princesse Mandane : du moins à ce que j'en pus juger en un moment, et d'assez loing, ne luy voyant qu'un costé de la teste, et ne pouvant bien voir distinctement que la couleur de ses cheveux et sa taille. Voila Seigneur tout ce que j'ay appris de la Princesse, et tout ce que j'en ay pû apprendre : car depuis cela on n'a plus voulu me laisser entrer au Chasteau où elle est : et je n'ay pû rien apprendre du Roy de Pont. Il n'en faut point douter, dit Cyrus, c'est assurément la Princesse Mandane que vous avez veuë :

   Page 1712 (page 348 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et les visites du Prince Phraarte en sont une preuve infaillible. Mais, poursuivit il, Araspe, ce Prince est il aussi bien fait, que le Prince Tigrane son frere ? je n'en sçay rien Seigneur (repliqua t'il en sous-riant, comme estant accoustumé de vivre avec beaucoup de liberté aupres de Cyrus) car je n'ay jamais eu l'honneur de voir le Prince Tigrane : mais je sçay bien que Phraarte n'est pas si bien fait que l'illustre Artamene. Cyrus sousrit du discours d'Araspe : et l'embrassant encore une fois ; j'ay tort, je l'avoüe, luy dit il, de vous demander ce que je vous demande : et je merite la raillerie que vous me faites, pour ne vous avoir pas demandé d'abord, si ce Chasteau est bien fortifié ; si le passage de cette Riviere est gardé ; et si selon les apparences, la victoire nous coustera cher ? Mais Araspe, l'amour est une passion si imperieuse, que son interest va tousjours devant toute autre chose, c'est pourquoy vous me devez excuser. En suitte de cela, Araspe luy dit que ce Chasteau estoit dans un Bourg si grand qu'il en estoit foible : que la scituation en estoit inegale et irreguliere à tel point, par son excessive longueur, qu'à moins que d'y avoir six mille hommes bien resolus à le garder, il ne seroit pas impossible de le prendre. Que la difficulté de cette entreprise estoit, qu'il n'y avoit que cinquante stades de ce Bourg à Artaxate, qui estoit la plus grande Ville de toutes les deux Armenies : et dans les Faux-bourgs de laquelle estoit alors tout ce que le Roy d'Armenie

   Page 1713 (page 349 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit de Troupes. Que de plus, comme ce Royaume là n'avoit pas grand nombre de Villes, petites ny mediocres, à cause de l'abondance des pasturages, qui font que toute la Campagne est fort habitée : celle là estoit si prodigieusement peuplée, que quand ses habitans ne feroient simplement que se monstrer rangez en Bataille, ils feroient peur à regarder. Qu'ainsi il le supplioit de ne trouver pas mauvais, s'il luy disoit que selon son sens, il ne devoit rien entreprendre, que toute l'Armée ne fust venuë : et qu'il se devoit contenter de se saisir du passage de la riviere, qui estoit assez foiblement gardé. Parce que quelques advis que reçeust le Roy d'Armenie de la marche de l'Armée de Ciaxare, il ne croyoit pourtant pas encore qu'on luy allast faire la guerre tout de bon : et s'imaginoit tousjours, que ce n'estoit seulement que pour l'obliger par la crainte, à payer le Tribut qu'il devoit. Cyrus remercia alors Araspe, de toute la peine qu'il avoit euë, et du danger où il s'estoit mis à sa consideration : et luy faisant quitter son habillement de Marchand, et prendre un autre cheval que le sien, il poursuivit sa marche, apres avoir tenu Conseil de guerre, sur l'attaque du passage de la Riviere, pour faire seulement honneur aux Chefs qui estoient aveque luy : car dans tous les Conseils qui se tenoient, ses advis en faisoient tousjours toutes les resolutions. Il dépescha aussi vers Ciaxare, pour l'advertir de tout ce qu'Araspe avoit apris : et l'envie de vaincre se renouvellant dans

   Page 1714 (page 350 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son coeur, il fit haster la marche de ses Troupes : et se prepara à forcer à l'heure mesme le passage de la Riviere, n'oubliant rien de tout ce qu'un Capitaine prudent et courageux peut faire, en une pareille rencontre. Aussi vint il aisément à bout de son dessein : et le retranchement que les Armeniens avoient fait, ayant esté forcé en un quart d'heure, il se vit dans le Païs Ennemy, et Maistre de la Riviere, sans avoir perdu que quinze ou vingt Soldats, en une occasion où tout ce qui fit resistance fut taillé en pieces, et entierement deffait. Lors qu'il estoit party de Sinope, il avoit eu intention d'attendre toute l'Armée en ce lieu là, apres s'en estre assuré : mais comme le pouvoir qu'il avoit estoit absolu, il changea de dessein : et il prit celuy de delivrer Mandane, s'il estoit possible, auparavant que le Roy fust arrivé : luy semblant que moins il auroit de gens à partager le peril qu'il y avoit en cette entreprise, plus cette Princesse luy en seroit obligée, et plus cette action en seroit glorieuse. Ce qui le confirma encore en cette resolution, fut la nouvelle qu'il reçeut, que Ciaxare s'estant trouvé mal, son départ avoit esté differé de trois jours : et qu'à cause de cét accident, sa marche seroit plus lente. Mais ce qui le poussa plus fortement que tout cela, à cette dangereuse entreprise, fut qu'il sçavoit que le Roy d'Assirie devoit venir : et qu'il ne pût se resoudre à endurer que son Rival partageast aveques luy la gloire de delivrer sa Princesse.

La prisonnière n'est pas Mandane
Après avoir bien observé la situation, Cyrus fait donner l'assaut à la ville d'Artaxate. Il obtient une victoire totale, entachée par la blessure mortelle d'Artibie. Il se met rapidement à la recherche de belle prisonnière. On lui amène une fort belle femme, mais inconnue : il s'agit d'Araminte. Il lui fait un compliment, malgré sa déception, avant d'être rappelé au front. Au passage, il s'inquiète de l'état d'Artibie.

Ne pouvant donc plus souffrir ce retardement, il laissa

   Page 1715 (page 351 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

deux mille hommes à garder le passage de la Riviere : et fut droit vers la grande Ville d'Artaxate ; qui estoit scituée dans une Plaine tres fertile au bord de l'Araxe : et à peu prés au mesme lieu où par les Conseils d'Hanibal un autre Roy d'Armenie fit longtemps depuis rebastir la nouvelle Artaxate. Cette Ville n'estoit commandée que de fort peu d'endroits : mais ses Murailles estoient si foibles ; et mesmes en quelques lieux si détruites, que sa force ne consistoit qu'en la multitude de ses Habitans. Bien est il vray qu'elle estoit se prodigieusement grande, que tout autre coeur que celuy de Cyrus, n'auroit pas entrepris ce qu'il entreprit. Comme il fut donc arrivé assez prés d'Artaxate, où le Roy d'Armenie estoit, avec tous les Grands de son Royaume, attendant que son Armée qui estoit desja de dix mille hommes, fust assez forte pour se mettre en campagne, il fut reconnoistre en personne, la scituation de ce Bourg où estoit le Chasteau qu'il vouloit prendre : et apres avoir remarqué tous les lieux d'alentour, sans que les Ennemis osassent se monstrer que de loin ; quoy que Chrisante et ses plus fidelles serviteurs luy pussent dire, il voulut tout hazarder, pour delivrer sa Princesse. Il fit donc filer toute la nuit vers ce lieu là, douze mille hommes qui luy restoient : car il avoit falu en laisser six mille en divers Postes, pour assurer sa retraitte, s'il la faloit faire, et pour garder un passage sur l'Araxe : outre les deux mille qu'il avoit laissez, pour garder celuy de cette autre Riviere

   Page 1716 (page 352 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui separe l'Armenie de là Capadoce. Apres avoir donc assemblé ses Troupes proche d'un petit Bois, et chosi celles qu'il destinoit à l'attaque du Bourg et du Chasteau : quoy qu'il fust adverty que toute la Ville d'Artaxate estoit en armes, et que tous les Bourgeois se preparoient à sortir contre luy, ce Grand coeur ne s'ébranla point : au contraire prenant de nouvelles forces par la grandeur du peril, il choisit une petite eminence qui estoit entre la Ville et ce Chasteau : et apres avoir rangé huit mille hommes en Bataille sur cette hauteur, et y avoir placé six de ces terribles Machines, qui servoient à lancer des Boulets de pierre, pour s'opposer au secours que le Roy d'Armenie vouloit y donner ; il fut avec les quatre mille autres attaquer le Bourg, dans le quel l'on avoit jetté trois mille Soldats, qui s'estoient retranchez quelques tours auparavant que Cyrus arrivast à la veuë d'Artaxate. Cette attaque se fit par trois endroits à la fois, apres que quatre Beliers eurent abatu la Barricade et la Muraille : mais avec tant de vigueur, que les Ennemis en furent d'abord espouvantez. L'on eust dit à voir agir Cyrus, qu'il estoit invulnerable, veû comme il s'exposoit à la gresle des traits des Ennemis. La premiere Attaque estoit commandée par le Prince Thrasibule : la seconde par Hidaspe : et la troisiesme par Aglatidas : car pour Cyrus il voulut se reserver la liberté d'aller combattre ceux de la Ville, s'ils avoient la hardiesse de vouloir venir secourir ce Chasteau. D'abord la

   Page 1717 (page 353 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

premiere Barricade fut emportée, du costé qu'estoit Cyrus : et ceux qui la defendoient, fuyant avec precipitation jusques à la seconde, y furent tuez, et servirent encore à faire forcer les autres par l'effroy que leur deffaite leur donna. Pendant cela non seulement l'attaque de Thrasibule reüssit de mesme, et celle d'Aglatidas aussi : mais les Soldats encore animez par l'exemple de leur vaillant Chef, planterent des échelles contre les Murs, dont les Beliers avoient desja abatu une partie : de sorte que tout d'un coup les Soldats et les Habitans de ce lieu là se virent envelopez de toutes parts, et contraints de fuïr pour sauver leur vie. Les uns jettent leurs armes et se rendent : les autres fuyent en tumulte et en desordre : quelques uns pour esviter l'Espée de l'Ennemy qui les poursuit, trouvant le Pont trop estroit et trop embarrassé pour tant de monde, se jettent dans la Riviere qui passe en ce lieu là, et s'y noyent miserablement. Quelques uns taschent de se deffendre encore à ce Pont : mais comme la valeur de Cyrus ne s'arrestoit jamais qu'apres la victoire, il les poursuit ; il les force ; il tuë tout ce qui luy resiste, et pardonne à tout ce qui luy cede. Celuy qui commandoit les gens de guerre qui estoient en ce lieu là, et qui estoit un homme de coeur, y fut tué de divers coups, n'ayant pas voulu demander quartier : et des trois mille hommes que l'on avoit mis dans ce Bourg, il en échapa fort peu qui ne fussent ou blessez ou prisonniers. Bien est il vray que du costé de Cyrus, le

   Page 1718 (page 354 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince Artibie, qui ce jour là combatoit comme Volontaire, y reçeut deux blessures mortelles, ce qui affligea extraordinairement Cyrus. Cependant ceux du Chasteau ne voyant pas qu'ils fussent en estat de tenir contre de si vaillans Ennemis : et la Princesse qui estoit dedans, leur pro mettant de grandes recompenses, s'ils se rendoient à cét invincible Conquerant ; ils firent signe qu'ils vouloient parlementer : ce qui donna une joye si grande à ce Prince, par l'esperance de revoir bien tost sa chere Mandane, qu'il n'en avoit jamais eu de plus sensible. Il s'estonnoit toutesfois estrangement, de voir que le Roy de Pont qu'il sçavoit estre si vaillant et se brave, ne paroissoit point : D'où vient, disoit il en luy mesme, qu'en une occasion comme celle cy, je ne le voy pas les armes à la main ? s'il souvient de quelques bons offices que je luy ay rendus, que ne me rend t'il ma Princesse ? Et s'il ne s'en veut pas souvenir, que ne me vient il combattre ? Assurément disoit il encore, il faut ou qu'il soit mort, ou que quelque bizarre Politique que je ne comprens point, fasse que le Roy d'Armenie le tienne prisonnier dans ce Chasteau. Toutes ces reflexions n'agiterent pourtant pas longtemps son esprit : et l'esperance presque certaine qu'il avoit de delivrer Mandane, fit qu'il abandonna son ame à la joye. Il parlemente donc avec le Capitaine du Chasteau : il luy promet tout ce qu'il veut, pourveu qu'il luy rende promptement la Princesse qu'il garde : et ce Capitaine luy obeïssant, et se

   Page 1719 (page 355 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fiant à la parole d'un Prince qui la gardoit inviolablement à ses plus mortels Ennemis, ouvre les Portes, et laisse entrer Cyrus dans le Chasteau, suivy d'autant de monde qu'il voulut, faisant poser les armes au peu de Garnison qu'il y avoit. D'abord que Cyrus fut dans la basse court de ce Chasteau : où est la Princesse ? dit il à ce Capitaine : la voicy Seigneur (repliqua t'il, en luy monstrant à sa droite un Perron, où en effet il vit deux Femmes qui venoient vers luy ; la premiere estant soustenuë par un Escuyer qui luy aidoit à marcher) son imagination n'estant remplie que de Mandane : il fut vers cette Dame avec precipitation : pour luy espargner quelques pas : mais en s'en aprochant, cette personne ayant levé son voile, et s'estant arrestée un moment, comme estant fort surprise de la veuë de Cyrus : il vit sans doute un des plus beaux objets du monde ; mais le plus desagreable pour luy en cét instant, puis qu'il connut que cette Personne n'estoit pas sa Princesse. Il se tourna donc vers ce Capitaine, comme pour l'accuser de l'avoir trompé : mais cette belle Personne s'estant aprochée le visage un peu esmeû ; Seigneur, luy dit elle, le Roy de Pont mon Frere fut si bien traitté de vous, lors qu'il fut vostre prisonnier, que j'ay lieu d'esperer de l'estre aussi favorablement que luy : puis que vous estes trop genereux, pour ne proteger pas la plus malheureuse Princesse de la Terre. Cyrus estoit se affligé de voir qu'il n'avoit pas delivré Mandane, et se surpris d'apprendre que cette

   Page 1720 (page 356 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cesse que luy parloit estoit Soeur du Roy de Pont ; qu'il fut un moment sans pouvoir presques luy respondre : neantmoins faisant un grand effort sur. son esprit ; Vous ne vous trompez pas Madame, luy dit il fort civilement, quand vous croyez que je vous traiteray avec tout le respect que l'on doit à une personne de vostre condition : car encore que le Roy vostre Frere soit celuy que je viens chercher en Armenie, je ne laisseray pas de vous assurer, que je vous rendray tousjours tous les services qui seront en ma puissance. Comme cet te belle Princesse alloit respondre, on vint advertir Cyrus qu'il sortoit d'Anaxate une multitude de monde si prodigieuse, que sa presence estoit necessaire à son Armée : Souffrez donc Madame (luy dit il, en luy presentant la main) que je vous remene dans vostre Apartement : et que je vous laisse Maistresse de ce Chasteau, jusques à ce que j'aye achevé d'assurer cette petite Conqueste. En disant cela il la conduisit dans sa Chambre : où apres luy avoir fait encore un compliment, avec assez de precipitation : et avoir commandé à Chrisante qu'il y laissa, de la servir en tout ce qu'il pourroit : il descendit dans la Court, où il rencontra quelques Soldats et quelques Capitaines qui portoient dans ce Chasteau le Prince Artibie blessé, afin de l'y faire penser plus commodément. Comme Cyrus le vit en cét estat, et qu'il remarqua que ceux qui le soutenoient trop foibles, et l'incommodoient en le portant : quel que pressé qu'il fust, et quelque douleur qu'il

   Page 1721 (page 357 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eust en l'ame ; il aida de sa propre main à porter cét illustre blessé, jusques à une Chambre basse où il fut mis sur un lict. Mais ce Prince affligé en recevant civilement les bons offices de Cyrus, le faisoit bien plustost par sa propre consideration, que parcelle de la vie qu'il vouloit perdre, et que Cyrus luy vouloit conserver : en ordonnant comme il fit à ceux qu'il laissa aupres de luy, d'en avoir tous les soings imaginables.

Les combats sont interrompus
Les troupes ennemies se sont rassemblées pour reprendre la ville. Mais elles renoncent face à la détermination de Cyrus. Celui-ci, une fois le danger passé, déplore auprès de Feraulas sa déconvenue dans la découverte de la fausse Mandane. D'autant qu'il n'envisage pas de se servir d'Araminte comme otage pour faire pression sur son frère le roi de Pont. Au moment de se coucher, il est convoqué au chevet d'Artibie qui meurt bientôt, heureux de rejoindre Leontine.

Apres cela Cy rus monta à cheval : et voyant qu'il ne pouvoit encore satisfaire son amour, par la liberté de sa Princesse : il voulut du moins satisfaire sa gloire, faisant la plus hardie action du monde. A chaque pas qu'il faisoit, il recevoit advis sur advis des Troupes qui sortoient d'Artaxate : mais quelque grand qu'on luy representast ce peril, il fut toutesfois se mettre à la teste des siennes : resolu de combattre, quand mesme il seroit attaqué par cent mille hommes. En effet si le Roy d'Arme nie l'eust entrepris, il n'y en eust eu gueres moins : car depuis une petite vallée qui s'abaisse presques imperceptiblement, et qui est au dessous de l'eminence où Cyrus s'estoit posté, jusques à Artaxate ; toute la Campagne estoit couverte de Troupes Ennemies : qui firent mesme semblant d'avoir intention de combattre : car le Roy d'Armenie tint Conseil de guerre pour cela, hors des Murailles de la Ville, et s'avança jusques à un Vilage où il fit alte, qui est fort proche de ce petit Vallon qui separoit les deux Armées. Cependant le Grand Cyrus demeura ferme en son Poste :

   Page 1722 (page 358 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

regardant tousjours fierement cette multitude innombrable d'Ennemis, qui n'osoient pourtant l'attaquer. Il conduisit mesme cette grande action avec tant d'heur, et tant de prudence : qu'il y avoit plus de six heures que ce Chasteau estoit pris, que ceux d'Artaxate ne le sçavoient pas encore. En fin apres avoir bien consulté, le Roy d'Armenie conclut, qu'il ne faloit point attaquer un Prince, accoustumé de combattre comme un Lion, et de vaincre tout ce qui luy resistoit. Le Prince Phraarte, qui estoit assez brave, vouloit bazarder la chose, à quelque prix que ce fust : mais son advis n'estant pas suivy, parce qu'un Chef experimenté, soutint qu'il n'y avoit nulle aparence d'aller choquer avec des Troupes nouvelles et des Bourgeois, des Troupes aguerries, et le plus Grand Capitaine du monde posté avec quelque avantage : Cyrus eut la satisfaction d'avoir pris ce qu'il vouloit prendre, à la veuë de ses Ennemis : et de leur avoir presenté la Bataille, depuis le matin jusques à la nuit, sans qu'ils eussent osé l'accepter, quoy qu'ils fussent vingt fois plus que luy. La nuit tombant tout d'un coup, cacha une partie de la honte qu'avoient tous les Habitans d'Artaxate, de rentrer dans leur Vil le apres avoir seulement veû prendre un Chasteau qui leur estoit tres considerable, à cause de l'Araxe qui y passe. Cependant Cyrus n'avoit pas l'ame tranquile ; et cette grande action ne luy donnoit que de la douleur : car il avoit se fortement esperé de delivrer la Princesse

   Page 1723 (page 359 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mandane, qu'il ne pouvoit se consoler de ne l'avoir pas fait. Aussi tost qu'il eut donc veû que toutes les Troupes estoient rentrées dans la Ville, et qu'il eut posé des Gardes avancées de ce costé là, il fut passer le reste de la nuit au Chasteau qu'il avoit pris. Apres s'estre informé de la santé du Prince Artibie, qu'on luy dit estre fort mauvaise, et avoir sçeu que la Princesse de Pont estoit retiré : il demeura seul dans sa Chambre avec Feraulas. Et bien (luy dit il avec une melancolie extréme) que dittes vous de ma fortune ? et ne faut il pas avoüer que je suis le plus malheureux Prince du monde ? le pensois Seigneur, repliqua Feraulas, que c'estoit aux vaincus à se plaindre, et aux Vainqueurs à se resjoüir : non non, dit il, Feraulas, la gloire n'est plus la plus forte dans mon coeur : et quand j'aurois défait cette multitude d'Ennemis que je n'ay fait que regarder, je serois aussi melancolique que je le suis, Je ne cherche presentement ny à faire des conquestes, ny à aquerir de la reputation : je cherche Mandane seulement : et puis que je ne la trouve point, je suis plus malheureux que se j'avois esté vaincu. Araspe ne mentoit pas, poursuivit il, quand il disoit qu'il y avoit une personne de qualité en ce Chasteau : qu'elle estoit belle, blonde, blanche, et de bonne mine : mais helas, que cette Princesse toute admirablement belle qu'elle est, me donne peu de satisfaction par sa veuë ! Je trouve pourtant Seigneur, interrompit Feraulas, que c'est toujours quel que chose, que d'avoir en vos

   Page 1724 (page 360 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mains une Soeur du Roy de Pont : et une Personne de laquelle j'ay oüy dire beaucoup de bien, quand nous estions à la guerre de Bithinie : De sorte qu'il y a apparence que cela tiendra ce Prince en quelque crainte. Ha Feraulas, respondit il en soupirant, quelque chere que luy puisse estre la Princesse de Pont, Mandane la luy sera tousjours davantage : et entre une Soeur et une Maistresse, il n'y a pas grande peine à se refondre. S'il tenoit en son pouvoir un Frere se je l'avois, et mesme le Roy mon Pere, cela pourroit servir à quelque chose : mais pour Mandane à rien du tout. Joint que me connoissant comme il me connoist, il ne craindra pas que je mal-traitte la Princesse sa Soeur, quoy qu'il ne me rende pas Mandane : et il sçait trop que je ne suis pas capable de faire jamais une action se lasche, se injuste, et se cruelle : ainsi sans rien hazarder, il gardera ma Princesse. Mais Seigneur, dit Feraulas, estes vous bien assuré que cette belle Personne soit la Princesse de Pont ? Ouy, repliqua t'il, et presentement que je rapelle en ma memoire un Portrait que la femme d'Arsamone m'en fit monstrer, par la Princesse sa fille, afin de connoistre si j'estois Spitridate, ou se je ne l'estois pas ; je voy bien que c'est effectivement elle ; car cette Peinture luy ressembloit extremement. Mais se cela est, reprit Feraulas, je m'estonne qu'elle ne vous a aussi bien pris pour Spitridate, que ces autres Princesses de Bithinie : C'est sans doute, repliqua Cyrus, que le Roy son frere luy aura parié de cette prodigieuse

   Page 1725 (page 361 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ressemblance, que l'on dit estre entre luy et moy. Quoy qu'il en soit Feraulas, ce n'est pas de semblables choses que je me dois entretenir, et que vous me devez parler : et Mandane, la seule Mandane, doit estre l'objet de toutes mes pensées, et le sujet de toutes mes conversations. Encore se je sçavois precisément où elle est, j'aurois l'ame en quelque repos : car quand elle seroit dans Artaxate, sans attendre l'arrivée de Ciaxare, j'entreprendrois de la delivrer. Vous le pour riez sans doute, repliqua Feraulas ; car apres ce que nous venons de voir, l'on peut dire que si vous ne forcez pas cette Ville, c'est que vous ne l'aurez pas voulu forcer : et ses Habitans devroient vous rendre grace de tous les maux que vous ne leur ferez pas, parce que vous les leur aurez pû faire. Apres avoir encore parlé quelque temps, Cyrus se jetta sur un lict, plus pour se reposer que pour dormir : aussi bien n'en eust il pas eu le loisir ; car on luy vint dire que le Prince Artibie estoit à l'extremité, et qu'il demandoit à le voir. A l'instant mesme il se leve et le va trouver ; et il le trouve en effet prest à mourir : mais avec un esprit se libre, et une ame se tranquile, que Cyrus en fut surpris. Je suis au desespoir, luy dit il en s'en approchant, d'estre en partie cause du déplorable estat où vous estes : Au contraire (luy respondit genereusement ce Prince mourant) vous devez vous en resjoüir pour l'amour de moy : qui depuis la per te de Leontine, n'ay cherché la guerre, que pour

   Page 1726 (page 362 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

y trouver la mort. Je n'eusse pû sans doute la rencontrer en nul autre lieu, si glorieuse qu'aupres de vous : aussi ne regretay je plus rien en la vie : et je mourray avec une douceur que je ne vous puis ex primer, se vous me prommettez de faire enfermer mes Cendres dans le Tombeau de Leontine. En prononçant ce Nom qui luy estoit se cher, il per dit la parole, et peu de temps apres la veuë et la vie : et il expira sans violence, à cause de la grande perte de sang qu'il avoit faite. Il eut pourtant la satisfaction, d'entendre que Cyrus luy promit ce qu'il vouloir : car il luy serra faiblement la main, et leva les yeux vers luy, comme pour l'en remercier. Mais ce qu'il y eut d'admirable en cet te funeste advanture, fut que la mort n'effaça point de dessus son visage, quelques legeres marques du plaisir qu'il avoit eu à mourir, puis que sa Maistresse estoit morte. Cyrus eut le coeur extremement attendri de la perte de ce jeune Prince, qui avoit sans doute toutes les qualitez necessaires pour meriter son estime et son amitié : aussi donna t'il des tesmoignages de douleur fort glorieux pour le Prince Artibie : et quand son Tombeau eust esté couvert de despoüilles d'Ennemis vaincus, et de Trophées d'Armes brisées ; il n'eust pas esté plus honoré, que de voir ses Cendres arrosées des larmes du plus Grand Prince du monde : et d'un Prince encore qui avoit une douleur se sensible dans le coeur, qu'elle le pouvoit presques raisonnablement dispenser d'avoir de la sensibilité pour nulle autre chose.

Cyrus ami d'Araminte
Le roi d'Armenie s'est réfugié dans les montagnes et les habitants de la ville se sont rendus. Cyrus décide d'attendre l'arrivée de Ciaxare pour la suite des opérations. Il se rend auprès d'Araminte et lui apprend que son frère a enlevé Mandane. Araminte accorde raison à Cyrus et en vient à l'apprécier, car il ressemble à Spitridate. Une amitié naît entre eux. Cyrus réussit à la convaincre de raconter sa vie. Elle confie la narration à Hesionide.

Cependant la

   Page 1727 (page 363 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pointe du jour paroissant, il fut adverti que l'espouvante estoit se grande dans Artaxate, et qu'il y avoit une consternation se universelle, que le Roy d'Armenie en estoit sorti avec toute sa Cour, et une partie de ses Troupes : pour se retirer sur le haut de certaines Montagnes inaccessibles, où il y avoit mesme des Chasteaux assez bien fortifiez, et qui estoient du costé opposé à celuy où il estoit alors. Il sçeut encore que ce Roy avoit emmené la Reine sa femme, et les Princesses ses filles : et il s'imagina que peut estre Mandane y estoit elle aussi. Il eust bien voulu à l'instant mesme aller apres : mais on luy assura qu'auparavant qu'il fust seulement en estat de partir, le Roy d'Armenie seroit arrivé au lieu de son Azile, où il n'auroit plus rien à craindre que la faim. Neantmoins comme Cyrus ne voulut pas se fier à ce qu'on luy en disoit ; il monta à cheval, apres avoir commandé à un Chirurgien Egyptien qui estoit dans les Troupes de Chipre, d'embaumer le corps du Prince Artibie de cette excellente maniere que l'on pratique en son Païs, et qui rend les morts incorruptibles ; voulant luy tenir sa parole. Il laissa ordre aussi de faire un compliment à la Princesse de Pont, de ce qu'il ne la verroit qu'à son retour : et ces ordres estant donnez, il fut avec deux cens Chevaux seulement, se faire monstrer ces Montagnes : et il connut en effet, qu'il estoit impossible qu'il peust y arriver à temps. Il prit donc alors la resolution d'aller occuper quelque Poste, entre ces Montagnes et l'a

   Page 1728 (page 364 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ville, afin d'en empescher la communication : mais à peine les Troupes qu'il commanda pour ce la sous la conduite d'Hidaspe eurent elles marché, que les Habitans d'Artaxate redoublant encore leur frayeur, apres avoir tenu un conseil tumultueux, trouverent plus de seureté à se rendre à un Vainqueur comme Cyrus, que d'entre prendre de resister plus long temps à un Prince tousjours invincible. Ils envoyerent donc des Deputez vers luy, pour luy demander grace : mais avec de termes aussi soumis, que s'il eust eu desja son Armée toute entiere à leurs Portes. Comme il estoit le plus doux Prince de la Terre, à tout ce qui ne luy resistoit point, il ne voulut d'eux qu'un simple serment de fidelité : il ne jugea pas mesme à propos avec se peu de Troupes qu'il avoit, de s'engager dans cette Ville : et il se contenta d'occuper les deux bouts de l'Araxe, et quelques Chasteaux mediocrement forts, qui estoient en divers endroits d'Artaxate ; afin que par là il ostast tout secours au Roy d'Armenie, et toute communication entre la Ville et le lieu où il s'estoit retiré. Il continua donc le dessein d'envoyer Hidaspe vers le pied de ces Montagnes, avec douze cens hommes seulement : pour empescher ceux de la Campagne d'y porter des vivres. En suitte de quoy il se resolut d'attendre que Ciaxare fust arrivé, auparavant que de plus rien entreprendre : et apres avoir donné tous les ordres necessaires, il s'en retourna au Chasteau d'où il estoit parti, avec assez d'impatience d'entretenir la princesse

   Page 1729 (page 365 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Pont : s'imaginant que peut-estre pourroit elle sçavoir où estoit le Roy son Frere : et par consequent où estoit aussi la Princesse Mandene. S'estant donc un peu reposé, et s'estant mis en estat de paroistre avec bien-seance devant elle, il luy fit demander s'il pourroit avoir l'honneur de la voir : comme elle ne le desiroit pas moins qu'il le souhaitoit, quoy que ce fust par des raisons disse rentes, elle luy fit dire qu'elle recevroit sa visite fort agreablement. De sorte qu'allant la trouver à l'heure mesme, il en fut reçeu en effet avec toute la civilité possible : et il luy rendit aussi toute la soumission et tout le respect qu'il luy eust pû rendre, quand elle eust encore esté dans Heraclée, Apres les premiers complimens passez, Seigneur, luy dit elle, si la Fortune eust esté aussi favorable au Roy mon Frere, que vous le luy fustes en le faisant delivrer, il n'eust pas perdu comme il a fait : les Royaumes qu'on luy a veû posseder. Je ne sçay Madame, repliqua Cyrus, se le Roy de Pont n'a point plus gagné en perdant ses Royaumes, qu'il n'eust pû faire en les conservant : mais du moins sçay-je bien que je prefere ce que la Fortune luy a donné, apres les avoir perdus, à tout ce qu'elle luy avoit osté auparavant : et pleust aux Dieux qu'il voulust remonter au Throsne qui luy appartient, en rendant ce qui ne luy appartient du tout. Ce discours est se obscur pour moy, dit la Princesse de Pont, que je n'y puis respondre à propos : car enfin je sçay bien que le Roy mon frere a perdu le Royaume de

   Page 1730 (page 366 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pont. et celuy de Bithinie ; qu'il a esté contraint a de partir de la derniere Ville qui luy restoit, et de s'enfuir dans un Vaisseau pour aller mettre sa personne en seureté aupres de vous : mais je n'ay point sçeu que cette Fortune qui l'a renversé du Throsne, luy ait rien fait gagner depuis, J'ay sçeû mesme en suite qu'il n'estoit point où vous estiez : et l'on m'a dit enfin (sans m'en pouvoir pourtant donner nulle certitude) qu'il estoit en Armenie, où je suis venuë le chercher, et où je ne l'ay pas trouvé. Quoy Ma dame, luy dit Cyrus, le Roy de Pont et la Princesse Mandane ne sont point icy ! Je ne croy pas, respondit elle, que le Roy mon Frere y soit : et je ne comprens point du tout comment quand il y seroit, la Princesse Mandane y pourroit estre. Cy rus voyant avec quelle ingenuité cette Princesse luy parloit, luy conta alors comment le Roy de Pont avoit sauvé la Princesse Mandane d'un naufrage, et comment il avoit quitté son Navire, et s'estoit mis dans un Bateau pour remonter la Riviere d'Halis, et pour venir en Armenie : de sorte, poursuivit il, Madame, que je ne voy pas comment il est possible qu'il n'y soit pas, et comment vous ne le sçavez point. J'ay eu se peu de liberté, dit elle, depuis que je suis en Armenie, qu'il ne seroit pas impossible qu'il y fust, quoy que je ne le sçeusse pas : Mais Seigneur, comment peut il estre vray, que luy qui m'a parlé de vous, comme de l'homme du monde pour qui il avoit le plus d'estime et le plus d'amitié (quoy qu'il ne

   Page 1731 (page 367 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçeust pas vostre condition) puisse vous avoir desobligé ? luy, dis-je, que vous avez tant obligé ; luy qui vous doit la vie et la liberté ; luy qui aussi a eu intention de vous conserver, dans un temps où vous luy arrachiez la victoire d'entre les mains. Il n'a pas eu intention de me nuire, repli qua Cyrus, mais il m'a pourtant cruellement outragé : ha Seigneur, dit elle, il ne m'a pas dé peint Artamene assez injuste, pour se tenir outragé d'une chose faite sans dessein : et je ne pense pas qu'il soit changé depuis qu'il est Cyrus. Il n'est pas changé, reprit il, car il aime la Princesse Mandane, comme il l'aimoit en ce temps là, quoy que le Roy de Pont ne le sçeust pas : de sorte, Madame, qu'il vous est aisé de juger, qu'en enlevant cette Princesse, et en la retenant apres contre sa volonté, il ne m'a pas obligé. Je ne vous parlerois pas ainsi, poursuivit il, si la passion que j'ay pour elle, n'estoit aujourd'huy sçeuë de toute l'Asie : et se je n'estois forcé de me justifier dans l'esprit d'une aussi excellente personne que vous. Seigneur, luy dit elle, je n'ay plus rien à vous dire : et dés que l'amour se mesle dans une avanture je n'en suis plus surprise, quelque bizarre qu'elle soit. Cependant je puis vous dire pour vostre consolation, que le Roy mon frere a un si profond respect pour la Princesse Mandane, que vous ne devez rien craindre pour elle : et si je sçavois où il est, je vous supplierois de me permettre d'aller, essayer d'obtenir de luy qu'il la rendist au Roy son Pere. Cyrus remercia cette Princesse avec

   Page 1732 (page 368 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

beaucoup d'affection : et leur conversation fut se obligeante de part et d'autre, que Cyrus estoit estonné de se trouver tant de disposition à vouloir servir une Soeur de son Rival. Il est vray qu'elle estoit se aimable et se parfaite, qu'il n'eust pas esté possible de ne l'estimer pas infiniment : et de n'avoir pas du moins beaucoup d'amitié pour elle, quand on n'estoit plus en termes de pouvoir avoir de l'amour. De plus, comme elle trouvoit en la veuë de Cyrus, la ressemblance d'une personne qui luy estoit infiniment chere, elle avoit pour luy, et mesme sans s'en appercevoir, une civilité plus obligeante qu'elle ne pensoit : de sorte que durant trois ou quatre jours, pendant lesquels Cyrus la voyoit à toutes les heures où il n'estoit pas occupé à visiter les divers Postes qu'il faisoit garder ; il se lia une assez grande amitié entr'eux. Car enfin Cyrus apres avoir satisfait la curiosité de cette Princesse, en luy racontant sa fortune en peu de paroles : comme il l'assuroit que se le Roy son Frere vouloit rendre la Princesse Mandane, il luy feroit recouvrer ses Royaumes, elle ne trouvoit pas qu'il eust tort : et elle croyoit mesme que quand le Roy de Pont sçauroit qu'Artamene estoit Cyrus, et que Cyrus aimoit Mandane, et en estoit aimé, il changeroit de dessein. Si bien que ne trouvant pas qu'elle deust regarder ce Prince comme l'Ennemy du Roy son Frere, elle le regardoit seule ment comme son Protecteur : et comme un Prince qui pourroit peutestre trouver les voyes d'estre

   Page 1733 (page 369 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Mediateur, entre le Roy de Pont et le nouveau Roy de Bithinie : de sorte qu'elle joüissoit avec quelque douceur, de la veuë et de la conversation de Cyrus. Ce Prince fut un peu embarrassé durant quelques jours, de remarquer que cette Princesse ne le voyoit point sans changer de couleur, et qu'elle le regardoit quelquesfois en soupirant. Mais enfin s'estant encore souvenu de ce Portrait qu'on luy monstra en Bithinie ; il comprit qu'il faloit que non seulement Spitridate auquel il ressembloit en fust amoureux, mais qu'il faloit encore qu'il en fust aimé. Et comme il espera extrémement de la negociation de cette Princesse aupres du Roy son Frere, quand il sçauroit où il estoit : et qu'il sçavoit qu'il ny a rien de se engageant, que d'estre dans la confidence d'une personne qui a une passion dans l'ame : il sçeut si bien conduire la chose, que sans choquer la bien-seance, ny la presser trop, il l'obligea à consentir qu'il sçeust tous les malheurs de sa vie ; afin de voir apres par quels moyens il l'en pourroit soulager, comme elle estoit resoluë de faire aussi cesser les siens s'il estoit possible. Un matin que Cyrus aprit que Ciaxare arriveroit dans trois jours, et que le Roy d'Armenie n'avoit pas de vivres pour longtemps : ayant l'esprit un peu plus tranquile, par l'esperance d'estre bien tost en pouvoir de s'esclaircir par le Roy d'Armenie luy mesme, du lieu où estoit ce qu'il cherchoit : il fut trouver la Princesse de Pont, et la sommer de luy tenir la parole qu'elle luy avoit donnée. Mais

   Page 1734 (page 370 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy qu'elle voulust le contenter pour son propre interest, elle ne pût obtenir d'elle mesme, la force de raconter ses avantures de sa propre bouche : et elle le supplia de trouver bon qu'une personne qui estoit à elle, et qui sçavoit jusques à la moindre de ses pensées, les luy aprist. Cyrus consentant à ce qu'elle vouloit, se retire à l'heure mesme : et aussi tost qu'elle eut disné, il retourna dans sa Chambre : où il trouva celle qui luy devoit apprendre les malheurs de la Princesse de Pont ; qui s'estoit retirée dans un Cabinet, avec quelques Femmes d'Armenie, que l'on avoit mises aupres d'elle pour la servir. Cette Personne qui se nommoit Hesionide, estoit ne Fille de qualité, originaire de Bithinie, de qui la Mere avoit esté Gouvernante de la Princesse, et qui l'avoit presque esté elle mesme : parce qu'ayant six ou sept ans plus qu'Araminte ; sa Mere qui estoit fort avancée en âge, et fort mal saine, luy en avoit souvent donné la conduite. De sorte qu'elle sçavoit fort exactement tout ce qui s'estoit passé en cette Cour là : et comme c'estoit le plus charmant esprit du monde, le plus doux, et le plus complaisant dans les choses justes, elle s'estoit fait adorer de la Princesse de Pont. Cyrus qui avoit sçeu la condition d'Hesionide, par un des gens de cette Princesse à qui il l'avoit fait de mander, la traitta tres civilement : et apres quelques complimens, aussi respectueusement reçeus, qu'ils estoient obligeamment faits : apres avoir, dis-je, pris leur place sur une Estrade

   Page 1735 (page 371 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

couverte de ces Estoffes admirables que l'on fait en Armenie : Hesionide commença de parler en ces termes.


Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : naissance de l'amour
L'ancêtre d'Araminte, roi de Pont, avait usurpé le trône de Bithinie, détenu jusqu'alors par la dynastie à laquelle appartient Spitridate. Les deux familles sont donc ennemies. Mais, dans l'espoir d'une réconciliation, les enfants sont élevés ensemble. Spitridate tombe bientôt amoureux d'Araminte. Il lui fait une déclaration, qui choque la jeune fille ingénue.
Antécédents politiques et familiaux
Hesionide commence le récit en soulignant la nécessité de prendre en compte l'histoire des trois dernières générations de souverains du royaume de Bithinie. L'aïeul d'Araminte était roi de Pont et avait fait empoisonner le roi de Bithinie, puis s'était emparé de son royaume en mettant sous tutelle l'héritier, Arsamone, père de Spitridate. La génération suivante avait aspiré à une réconciliation et pris la décision d'élever ensemble les enfants des deux familles. Une cour fort agréable de jeunes gens s'était ainsi constituée.

HISTOIRE DE LA PRINCESSE ARAMINTE ET DE SPITRIDATE.

L'ordre que j'ay reçeu de la Princesse, de vous raconter exactement ses malheurs, de mande Seigneur, que vous vous prepariez à une assez grande patience : car ils sont en se grand nombre, qu'il n'est pas possible de vous les dire en peu de paroles. Il faut mesme pour vous les faire connoistre plus particulierement, ne vous dire pas seulement ceux de la Princesse de Araminte : mais il faut encore vous apprendre une partie de ceux de ses Peres : car c'est ainsi que sa generosité luy fait appeller l'usurpation qu'ils ont faite du Royaume de Bithinie : qui est la veritable cause de tous les maux qu'elle souffre, et de tous ceux qu'elle souffrira. Vous sçavez Seigneur, vous qui avez tant gagné de Batailles en ce lieu là, que le Royaume de Pont, et celuy de Bithinie, ne sont separez que d'une Riviere : de sorte qu'il n'est pas estrange, qu'un Roy de Pont ambitieux, ait voulu porter ses bornes au de là : mais je pense que les voyes dont il se servit, vous le sembleront de telle sorte, qu'à peine pourrez vous en souffrir le simple recit. Vous sçaurez donc. Seigneur, que l'Ayeul de la Princesse Araminte, estoit un Prince violent, jaloux de son

   Page 1736 (page 372 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

authorité, et le plus entreprenant du monde : aussi toute sa vie se passa t'elle en guerre contre ses voisins : tantost contre le Roy de Phrigie ; tan tost contre le Roy de Capadoce et de Galatie ; et tantost contre le Prince des Paphiagoniens. Mais en toutes ces guerres, il fut toujours puissamment assisté du Roy de Bithinie qui regnoit alors, Pere d'Arsamone, qui vient de la reconquerir. Neantmoins il luy voulut mal dans le fond de son coeur, de ce qu'il s'opposa une fois à une nouvelle guerre qu'il vouloit entreprendre contre la Capadoce, sans sujet et sans raison : car comme la Bithinie separe le Pont de la Galatie, il ne le pouvoit faire sans que ce Prince luy donnast du moins passage par ses Estats, et il le luy refusa. Depuis cela il regarda donc toujours la Bithinie comme un obstacle à ses ambitieux desseins : mais Seigneur, il faut que je passe cét en droit legerement : car comme je suis originaire de Bithinie, il seroit difficile que l'amour de ma Patrie ne me fist dire plus que je ne dois : veû le respect que je suis obligée de rendre aux Rois dont la Princesse que je sers est descenduë. Je ne puis toutesfois vous faire un secret, d'un crime qui a esté sçeu de plusieurs Royaumes, puis que c'est le fondement de tout ce que j'ay à vous dire : vous sçaurez donc en peu de mots, que le Roy de Pont ayant prié celuy de Bithinie qu'il peust conferer aveques luy, de quelque affaire importante, qu'il disoit qui les regardoit l'un et l'autre : ce Prince luy ayant accordé la chose, ces deux Rois se trouverent

   Page 1737 (page 373 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sur leurs Frontieres. Et comme la Riviere de Sangar les borne également, ils choisirent une Isle tres agreable, et où il y a une assez belle Maison pour leur entre-veuë : qui se fit avec toute la magnificence possible. Neantmoins comme l'Isle apartenoit pourtant au Roy de Pont, ce fut luy qui fit la despence des festins qui furent faits durant trois jours, avec toute la magnificence, et toute la splendeur imaginable. Mais le dernier des trois, le Roy de Bithinie fut pris d'un mal si violent, qu'il fut abandonné des Medecins dés le second jour : estant impossible de le transporter hors de cette Isle, où le Roy de Pont demeura tousjours aupres de luy : donnant de se grandes marques de douleur, que tout le monde en fut trompé, et le Roy de Bithinie plus que tous les autres. Ce Prince donc, qui n'avoit qu'un fils âgé de six ans, et qui avoit perdu la Reine sa Femme il y en avoit desja deux : se voyant en cet te extremité, creut que pour empescher le Roy de Pont, dont il connoissoit fort bien l'humeur ambitieuse, d'usurper la Bithinie : il faloit le declarer Tuteur du Prince son fils. De sorte qu'en ce déplorable estat, où tout son Royaume a creû qu'il avoit esté reduit par un Poison que le Roy de Pont luy avoit fait donner : il assemble tous les Grands de Bithinie qui l'avoient suivy à cette entre-veuë : et leur declare comme quoy il entend que le Roy de Pont pendant la minorité du Roy son Fils, ait la conduitte de ses Estats, et qu'il y dispose de toutes choses : l'assujetissant toutefois

   Page 1738 (page 374 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à ne donner les Charges et les Gouvernemens qu'à des Bithiniens. Le Roy de Pont fit semblant de ne vouloir pas accepter ce qu'on luy offroit : mais ce malheureux Prince l'en pressant tousjours davantage, il luy promit enfin qu'il conserveroit la Couronne de Bithinie comme la sienne propre : il luy parla avec tant de generosité en aparence, qu'il le fit du moins mourir assez doucement, quoy que ce fust d'une mort violente. Encore que tous les Grands de Bithinie eussent tesmoigné approuver cette resolution, n'osant pas resister à leur Roy mourant : neantmoins apres qu'il fut mort ; s'estant espandu quelque bruit de poison, ils s'y opposerent : et commencerent de vouloir se servir des Gardes du feu Roy, pour s'assurer de la Personne de leur jeune Prince, qui n'estoit qu'à cinquante stades de là ; dans un Chasteau où les Rois de Bithinie faisoient eslever leurs Enfans, jusques à ce qu'on les ostast d'entre les mains des Femmes. Mais le Roy de Pont les prevenant : avoit fait redoubler secretement les garnisons de toutes les Villes qu'il avoit le long de la Riviere : de sorte que les en tirant, il en forma promptement un petit Corps d'Armée, avec lequel il s'assura de la Personne du jeune Prince, et se rendit Maistre de la Bithinie, favorisé de quelques Grands du Royaume, qu'il gagna par de l'argent : En suitte de quoy il retourna à Heraclée, où il fit eslever le jeune Prince Arsamone. Au commencement il luy fit rendre tous les honneurs qui estoient deus à un Roy de Bithinie, afin de tromper

   Page 1739 (page 375 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

perles Bithiniens, et de les accoustumer à recevoir ses ordres : mais apres qu'il se fut bien estably, il supposa une declaration, par laquelle il paroissoit que le feu Roy de Bithinie advoüoit que son Royaume avoit esté autrefois usurpé sur les Rois de Pont ; et par laquelle il disoit vouloir que son Fils ne fust que Sujet de celuy qui regnoit alors. En fin Seigneur, la force l'emporta sur la justice : Arsamone fut tousjours traité en Prince, mais non pas en Roy : et ce ne fut plus qu'un Esclave à qui l'on donna des fers dorez, tres pesans et tres fascheux. Il les a pourtant portez avec une patience et une dissimulation sans exemple : Ceux qui se mélent de raisonner sur les choses, n'ont jamais bien pû comprendre pourquoy le Roy de Pont faisant mourir le Pere, espargna la vie du Fils : mais soit qu'il craignist de forcer les Bithiniens à luy declarer la guerre, et à se souslever contre luy : ou soit qu'il en fust empesché par une puissance absoluë des Dieux, il ne le fit pas. Arsamone vescut donc comme son Sujet ; et mesme se maria à une Princesse Bithinienne, qu'on luy permit d'espouser, parce qu'elle n'estoit pas riche : il est vray qu'en recompense elle estoit tres belle en ce temps là, et qu'elle est encore tres vertueuse en celuy-cy : Vous le sçavez Seigneur, puis que ce fut chez elle que vous fustes pris pour le Prince Spitridate. Il souffrit aussi qu'une Soeur du Roy qu'il avoit empoisonné, espousast le Prince Gadate : ce ne fut toutefois que parce que Nitocris Reine d'Assirie l'en pria. Cependant

   Page 1740 (page 376 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Roy de Pont qui n'avoit qu'un Fils, qui estoit desja marié, mourut, et Arsamone changea de Maistre, sans changer de condition : car enfin Seigneur, ce nouveau Roy de Pont et de Bithinie, Pere de la Princesse Araminte, quoy qu'il n'eust pas esté capable de faire un crime comme celuy du Roy son Pere ; neantmoins se trouvant en possession de deux Royaumes, il les garda, et ne voulut jamais entendre à nulle restitution. De sorte qu'il falut qu'Arsamone dissimulast encore, comme il avoit desja dissimulé, faisant semblant d'estre content de sa fortune : parce qu'il ne se voyoit pas en estat de pouvoir rien faire pour la rendre meilleure : Le Roy de Pont estant alors bien avec tous les Rois voisins, et Arsamone n'ayant ny Troupes, ny argent pour en lever. Cependant Seigneur, le Roy de Pont avoit deux Fils et une Fille : et le Prince Arsamone eut aussi une Fille et deux Fils, l'aisné desquels se nomme Spitridate, qui est celuy qui vous ressemble si fort. Comme la Reine de Pont mourut fort jeune, la Princesse Araminte n'avoit que cinq ans quand elle la perdit : et comme feue ma Mere avoit l'honeur d'estre fort aimée de cette Grande Reine, elle luy fit la grace d'obliger le Roy son Mary à luy en donner la conduite. Mais pour vous monstrer que cette Princesse avoit beaucoup de pieté, je n'ay qu'à vous dire qu'elle luy ordonna en secret, d'entretenir autant qu'elle pourroit, beaucoup d'amitié entre ses Enfans et ceux du Prince Arsamone ; souhaitant ardemment qu'il

   Page 1741 (page 377 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'en peust trouver un assez genereux, pour restituer un jour le Royaume de Bithinie à ceux à qui il appartenoit. Vous pouvez bien juger Seigneur, qu'elle ne manqua pas d'obeïr à un commandement se juste : car puis que je vous ay dit qu'elle avoit l'honneur d'estre estimée d'une si excellente Princesse, je vous ay ce me semble assez fait connoistre qu'elle n'y pouvoit pas manquer. Et certes il n'estoit pas difficile de porter à aimer, ce qui estoit se aimable : car il faut advoüer que jamais l'on ne peut rien voir de plus joly, que l'estoit cette petite Cour de jeunes Princes, et de jeunes Princesses. Mais entre les autres, Spitridate fils aisné d'Arsamone, et la Princesse Araminte estoient admirables : pour le premier. Seigneur, vous n'avez qu'à, vous souvenir de vostre enfance, pour vous l'imaginer ; estant cetain qu'il y a une ressemblance prodigieuse encre vous et luy. Et pour la Princesse de Pont, vous n'avez ce me semble qu'à la regarder, pour juger qu'il faut qu'elle ait esté belle dés le Berceau. La Soeur de Spitridate nommée Aristée, est aussi une tres belle Personne comme vous le sçavez : et le Prince Sinnesis, frere aisné d'Aryande qui est aujourd'huy Roy de Pont, estoit beau et de bonne mine aussi bien que son Frere que vous connoissez : et le plus jeune des fils d'Arsamone nommé Euriclide, estoit encore un fort beau Prince. Voila donc Seigneur, quelle estoit alors la Cour de Pont : de sorte que comme la paix sembloit estre en ce temps là assez solidement establie, on ne

   Page 1742 (page 378 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

songeoit qu'à bien eslever ces jeunes Princes et ces jeunes Princesses : et qu'à leur donner tous les honnestes plaisirs dont leur âge estoit capable. Le Roy de Pont mesme commanda à ma Mere par Politique, de faire la mesme chose, que la Reine sa femme luy avoit ordonné par vertu : car il s'imagina que se son Fils aisné espousoit la Fille du Prince Arsamone, ce seroit assurer encore davantage la possession du Royaume de Bithinie à sa Maison.

Spitridate amoureux d'Araminte
Des inclinations se dessinent entre les jeunes gens. Hesionide s'aperçoit par différents indices que Spitridate et Araminte sont amoureux l'un de l'autre sans s'en rendre compte. Araminte en vient à constater que Spitridate est mélancolique. Hesionide comprend ce que cela veut dire et veille à éviter que les jeunes gens ne se parlent de trop près. Un jour toutefois, une conversation longue a lieu malgré cette surveillance. Araminte en ressort troublée. Elle avoue à Hesionide que Spitridate lui a révélé le sujet de sa mélancolie, et qu'elle en est choquée. Elle rapporte le dialogue, à la fin duquel Spitridate lui a fait une déclaration d'amour. Hesionide invite la jeune fille à se comporter envers lui comme envers quelqu'un qui sera peut-être son futur époux. Mais Spitridate a des rivaux : Pharnace et Artane en sont également amoureux d'Araminte.

La chose estant en ces termes, tous les divertissement que l'on donnoit à ces jeunes Enfans, on les leur donnoit ensemble : les promenades, les chasses, les bals, et les musiques, faisoient qu'ils se voyoient tous les jours : et j'ose dire que par le soin que l'on prit à les eslever, ils cesserent d'estre enfans, beaucoup plustost que leur âge ne sembloit le devoir permettre. On voyoit bien en leur conversation, la grace, la naïveté, et l'enjoüement ordinaire de l'enfance : mais ils n'en avoient ny la sotte honte, ny la trop grande hardiesse, ny la simplicité, ny l'ignorance. Cependant quoy qu'on les eust obligez à vivre avec une égale civilité, leur inclination y mit de la difference : et je m'aperçeus enfin, que Spitridate avoit pour la Princesse Araminte, beau coup plus de respect que le Prince Euriclide son frere. Je remarquay aussi presque en mesme temps, que le Prince Sinnesis rendoit beaucoup de soings à la Princesse Aristée, que le Roy de Pont d'aujourd'huy ne luy rendoit pas : et comme je sçavois alors les intentions du Roy, parce que

   Page 1743 (page 379 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ma Mere me les avoit aprises, aussi bien que celles de la feuë Reine de Pont, afin que j'y servisse autant que je le pourrois, je fus ravie de voir un si heureux commencement à son dessein : et je creus mesme que le Prince Arsamone, et la Princesse Arbiane sa femme le trouveroient fort bon. Je vy donc naistre l'amour en ces jeunes coeurs sans m'y opposer : et je fus assez long temps à m'apercevoir qu'ils aimoient, sans qu'ils le sçeussent eux mesmes : estant certain que Sinnesis et Spitridate avoient desja rendu mille petits services aux Princesses qu'ils adoroient, sans s'estre aperçeus qu'ils estoient amoureux, et sans qu'elles s'en fussent aperçeuës non plus que ces jeunes Princes. Mais enfin la Princesse Araminte estant dans sa quatorziesme année, et le Prince Spitridate en ayant seize, il commença de s'apercevoir de la passion qu'il avoit dans l'ame : cette joye qu'il avoit accoustumé d'avoir lors qu'il voyoit la Princesse, devint plus moderée : et quoy qu'elle eust toujours pour luy la mesme civilité qu'elle avoit accoustumé d'avoir, il n'estoit pour tant plus se satisfait : et son coeur formoit des desirs malgré luy, qu'il ne connoissoit pas luy mesme : de sorte que sans sçavoir bien precisément ce qui manquoit à son bonheur, il devint fort melancolique. Comme la Princesse Araminte J'estimoit beaucoup, et qu'il luy plaisoit plus que tout ce qu'elle voyoit à la Cour, elle s'en aperçeut la premiere : et me demanda se je ne sçavois point d'où venoit le changement d'humeur du Prince

   Page 1744 (page 380 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Spitridate : et comme je luy eus respondu que non, elle me dit qu'elle en estoit en peine, et qu'elle vouloir donc le luy demander à luy mesme. Madame, luy dis-je en sous-riant, il n'est pas tousjours à propos d'estre si curieuse : que sçavez vous se le Prince Spitridate veut que l'on sçache la cause de sa melancolie ? et pourquoy la voudroit il cacher, me respondit elle, à une personne qui ne la veut aprendre que pour le pleindre du moins, se elle ne le peut servir ? Il la cache peut-estre, luy dis-je en riant, parce que luy mesme ne la sçait pas : ha Hesionide, me dit elle, Spitridate est trop raisonnable pour estre chagrin sans sujet : et si je pensois que cela fust, je luy en ferois bien la guerre : mais je ne le crois point du tout. Comme j'allois luy respondre, la Princesse Aristée arriva, et peu apres le vaillant Pharnace, qui eut la gloire de vous resister le dernier au Combat des deux cens : et au mesme instant encore le lasche Artane, qui accompagna Spitridate en ce lieu-là. Apres que la conversation eut assez duré, le Prince Sinnesis vint proposer la promenade à la Princesse sa Soeur, qui eut cette complaisance pour luy sans peine. Ce Prince pouvoit alors avoir dix-sept ans, et la Princesse Aristée quinze : et à mon advis il luy avoit desja donné quelques petites marques de sa passion, qu'elle avoit connuës sans les agreer, et sans les rejetter suffi. Des qu'ils furent dans les Jardins, le Prince Sinnesis apres avoir parlé quelque temps à la Princesse sa Soeur, donna la main à la Princesse

   Page 1745 (page 381 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Aristée : et Spitridate aida aussi à marcher à la Princesse Araminte. De sorte que Pharnace et Artane voyant que la seule place qu'ils pouvoient occuper agreablement estoit desja prise par Spitridate, s'en allerent par un sentiment jaloux. Ce pendant le peu d'experience de cette jeune Personne me faisant craindre qu'elle ne demandast avec trop d'empressement à Spitridate ce qu'il avoit dans le coeur, je la suivis tousjours d'assez prés : et sans perdre le respect que je luy devois, je destournois la conversation avec adresse. Car comme ma Mere estoit fort mal saine, ainsi que je vous l'ay desja dit, et de plus fort âgée, et que j'avois six ou sept ans plus que la Princesse, j'agissois presques comme une Sous-Gouvernante : le Roy le voulant de cette sorte, et la Princesse en estant bien aise, parce qu'elle me faisoit l'honneur de m'aimer. Mais Seigneur, pour revenir à mon discours, la Princesse Arbiane estant venuë dans ces mesmes Jardins, et s'estant mise à me parler de quelque affaire assez importante apres avoir salüé le Prince et la Princesse, je fus contrainte de l'entretenir : et par consequent de donner lieu à Spitridate d'une conversation particuliere avec la Princesse Araminte qui dura assez long temps : car le Prince Sinnesis n'avoit garde de l'interrompre, estant assez occupé luy mesme à entretenir la Princesse Aristée. Comme nous marchions dix ou douze pas derriere eux, je ne pouvois juger que de leurs actions, et je ne pouvois pas entendre leurs paroles : mais enfin je vis

   Page 1746 (page 382 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout d'un coup que la Princesse Araminte nous rejoignit, disant qu'elle estoit lasse de se promener, et qu'elle se vouloit reposer, ne pouvant marcher davantage : de sorte que quittant Spitridate, elle s'assit sur des sieges de gazon. Comme je les observois tousjours exactement, je vy que Spitridate quittant la main de la Princesse, et luy faisant la reverence changea de couleur : et qu'elle la luy faisant sans le regarder, rougit aussi, et fit semblant de racommoder quelque chose à sa Coiffure, pour cacher ce petit change ment de son visage. Il me sembla mesme qu'elle avoit regardé si je ne m'en estois point aperçeuë : en suitte de quoy apres avoir encore esté quelque temps en conversation, elle se retira : et la Princesse Arbiane apres l'avoir remenée jusqu'à son Chariot, s'en retourna, emmenant la belle Aristée avec elle. Tout le reste du jour la Princesse me parut inquiete, quoy qu'elle aportast soing à ne la paroistre pas : et comme elle entra dans son Cabinet, sans apeller pas une de ses Filles, comme elle faisoit souvent, j'y entray un peu apres qu'elle y fut : et je la trouvay appuyée sur une fenestre, qui resvoit profondément. Madame, luy dis-je en riant, puis que vous ne trouviez pas tantost que ce fust choquer la bien-seance, que de vouloir demander au Prince Spitridate le sujet de sa melancolie : je pense que vous ne trouverez pas mauvais que je vous demande ce qui vous fait tant resver aujourd'huy. D'abord elle voulut me persuader qu'elle n'estoit point plus resveuse qu'à

   Page 1747 (page 383 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'ordinaire : toutefois voyant qu'elle n'en pouvoit venir à bout. Mais Hesionide, me dit elle, ne m'avez vous pas dit qu'il ne faloit pas estre trop curieuse ? Ouy Madame, luy repliquay-je, mais je ne suis pas la Princesse Araminte, et vous n'estes pas le Prince Spitridate. Ainsi je puis aveque raison vous demander ce qui vous inquiete, sans craindre de vous offenser : puis que je ne le fais au contraire, que pour vous soulager s'il est en mon pouvoir. En verité Hesionide, me dit elle, je n'ay rien dans l'esprit qui me fâche : En verité, repris-je. Madame, vous y avez quelque chose qui vous occupe : et se vous ne me faites l'honneur de me le dire, je croiray que le Prince Spitridate vous a descouvert le sujet de sa melancolie : et que cette melancolie est devenuë contagieuse pour vous. M'en preservent les Dieux, me dit elle avec precipitation ; Vous sçavez donc presentement ce que c'est, luy dis-je. La Princesse rougit, voyant qu'elle ne pouvoit le nier ; et s'approchant alors de moy avec une bonté extréme, et une ingenuité la plus grande du monde : il est vray, dit elle, que je le sçay ; et se vous sçaviez le despit et la honte que j'en ay, vous m'en pleindriez sans doute extrémement. Mais aussi Hesionide, reprit elle, que ne me disiez vous un peu plus fortement que vous n'avez fait, qu'il ne faloit point que je demandasse à Spitridate quel estoit son chagrin ? car je m'imagine que vous le sçaviez : ou que du moins vous en soubçonniez quelque chose. Je vous advouë que l'embarras

   Page 1748 (page 384 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de cette jeune Princesse, et la colere que je luy voyois, me donnerent quelque envie de rire, que je retins neantmoins de peur de l'irriter : et apres l'avoir suppliée de me dire quelle avoit esté leur conversation, et qu'elle s'en fut excusée plusieurs fois, enfin m'accordant ce que je voulois, imaginez vous, dit elle, que la Princesse Arbiane n'a pas plustost commencé de parler aveques vous, qu'impatiente de sçavoir ce qui affligeoit Spitridate ; Vous estes si changé, luy ay-je dit, depuis quelque temps, que tous vos Amis en sont en peine ; et ne peuvent imaginer la cause de vostre chagrin, Je ne pretens pas aussi qu'ils la devinent, m'a t'il respondu, et il n'y a personne au monde à qui je la veüille dire. Quoy, luy ay-je repliqué, vous avez un desplaisir que vous ne voulez point que l'on sçache ! Vous ne voules donc pas que l'on vous en pleigne, ny que l'on vous en soulage. Je voudrois bi ? le premier, m'a t'il respondu, mais je n'ose vouloir le second. Et le moyen, luy ay-je dit, que ny l'un ny l'autre puisse estre, si l'on ne sçait point que vous souffrez ? Ne me dittes vous pas, m'a t'il respondu, que tous mes Amis sont en peine de ma melancolie ? et se cela est, ne peuvent ils pas me pleindre, sans sçavoir la cause de mon mal ? Non pas moy, luy ay-je dit, car peut estre vous estimeriez vous malheureux de certaines choses, dont je ne vous pleindrois point du tout. Et quels seroient ces maux, m'a t'il demandé en soupirant, pour lesquels la Princesse Araminte n'auroit point de compassion ? Si vous estiez envieux de la gloire

   Page 1749 (page 385 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'autruy, luy ay-je dit, et que cela vous tourmentast, je ne vous en pleindrois pas. Mais si j'en estois amoureux, m'a t'il respondu, m'en pleindriez vous ? au contraire, adjoustay-je, je vous en estimerois plus, puis que tout le monde doit aimer la gloire. Mais enfin Spitridate, luy ai-je dit, puis que vous ne voulez point que je sçache ce qui vous tourmente, je ne vous en pleindray pas ; et je croiray que vous ne me tenez pas assez discrette pour cacher ce qui ne doit pas estre sçeu. Ha Madame, m'a t'il repliqué, je ne craindrois pas que vous publiassiez ce que je vous dirois : et que craindriez vous donc ? (luy ay-je respondu avec une simplicité qui me fait presentement desesperer) je craindrois, m'a t'il dit, que vous ne me haïssiez. Et pourquoy vous haïrois-je, luy ay-je encore respondu, pour m'avoir confié vostre secret ? Vous me haïriez peut-estre, m'a t'il dit, se vous sçaviez que Spitridate n'est malheureux, que parce qu'il aime plus qu'il ne doit, la belle Princesse de Pont. A peine a t'il eu achevé de prononcer ces paroles, que tout d'un coup ma chere Hesionide, j'ay veû cent mille choses que je ne voyois pas auparavant : et j'ay eu une si grande confusion de ma simplicité et de mon innocence, que je n'ay plus osé le regarder. Neantmoins apres avoir fait un grand effort sur moy mesme, vous avez raison Spitridate (luy ay-je dit toute en colere et toute honteuse) de croire que la Princesse de Pont vous haïroit se vous l'aimiez trop : et je vous conseille comme vostre Amie, de cacher

   Page 1750 (page 386 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si bien ce secret, que personne ne le sçache jamais. Je vous obeïray, Madame, m'a t'il dit, et vous serez tousjours la seule Personne de toute la Terre à qui je le reveleray. Je n'ay pourtant fait qu'entre-oüir ces derniers mots : car dans la confusion ou j'estois, je me suis approchée de vous sans luy respondre. Apres que la Princesse eut achevé son recit, avec beaucoup de marques de despit et de honte sur le visage, elle me de manda ce qu'elle devoit faire ? et je luy conseillay d'éviter adroitement la conversation particuliere de Spitridate, sans luy faire pourtant aucune incivilité : et de vivre enfin aveque luy comme avec un Prince que peut-estre elle pourroit un jour espouser, et peut estre aussi ne l'espouser pas. De sorte qu'il faloit agir d'une maniere qui fist qu'il l'estimast beaucoup : et que pour obtenir cette estime, il faloit n'estre ny trop indulgente ny trop méprisante. Que comme elle estoit fort jeune, je la supliois de ne me faire point un secret de ce que luy diroit Spitridate, et de ce qu'elle luy respondroit : parce que c'estoit une chose assez dangereuse de se fier en soy mesme, en une matiere se delicate : et un âge se peu avancé que le sien. Cette jeune et sage Princesse me promit tout ce que je voulus : et en effet elle me tint sa parole tres exactement, et fit tousjours tout ce que je souhaitay qu'elle fist. Comme Spitridate est un des plus sages Princes du monde, et des plus respectueux, il se contenta durant quelques jours, d'avoir descouvert sa passion à la

   Page 1751 (page 387 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse Araminte, sans la persecuter davantage, de peur d'en estre mal-traitté : de sorte que le voyant vivre avec une se grande discretion, et une se grande retenuë : je m'imaginay que peutestre cette jeune Princesse n'avoit elle pû faire la distinction d'une simple galanterie à une veritable declaration d'amour : puis que bien souvent, à ce que j'ay oüy dire, on se sert des mesmes paroles, pour l'une et pour l'autre : et qu'il n'y a que le son de la voix, et la maniere de les prononcer, qui en face la difference. De sorte que je creus que la chose estoit ainsi, et je voulus le faire croire à la Princesse : qui en effet fit semblant par modestie d'adjouster foy à ce que je luy disois, quoy que dans le fonds de son coeur elle ne me creust pas. Cependant le Prince Sinnesis qui estoit d'un esprit plus entreprenant que Spitridate, et qui dans l'estat present des choses, ne devoit pas tant de respect à la Princesse Aristée, que Spitridate en devoit à la Princesse Araminte, se mit à l'entretenir ouvertement de sa passion : mais quoy qu'il peust faire, il ne pût jamais obtenir un regard favorable de cette belle Personne. Elle vivoit aveque luy tres civilement : c'estoit bien plus toutesfois comme estant Fils du Roy de Pont, et comme estant Frere de la Princesse Araminte, avec qui elle avoit une amitié tres particuliere, que comme estant son Amant. Tout le monde dans la Cour cherchoit la cause de cet te froideur sans la pouvoir trouver : car on n'ignoroit pas que se Aristée n'espousoit point le Prince

   Page 1752 (page 388 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Sinnesis, elle ne seroit jamais Reine. Pour moy je m'imaginay que cette jeune Princesse le traitoit ainsi, dans l'incertitude où elle estoit de son dessein : et je creus que dés que le Roy en auroit parlé à Arsamone, elle changeroit de façon d'agir. Mais Seigneur, en ce mesme temps, comme la Princesse Araminte effaçoit tout ce qu'il y avoit de beau, et dans la Cour, et dans Heraclée, par le merveilleux esclat de sa beauté : et qu'il n'y avoit que la seule Aristée qui peust ne paroistre pas laide en sa presence, elle conquesta mille coeurs, et enchaina mille Esclaves, sans en avoir le dessein. Mais entres les autres, le vaillant Pharnace, et le lasche Artane devinrent telle ment amoureux d'elle, qu'ils ne purent cacher leur passion à toute la Cour, quoy qu'ils en voulussent faire un secret. Ce n'est pas qu'ils ne fussent tous deux de la premiere condition du Royaume : et que hors que la Princesse espousast un Roy estranger, ou Spitridate, ils ne peussent lever les yeux jusques à elle. Mais c'est que de sa nature l'Amour est misterieux : et que de plus l'air dont cette jeune Princesse vivoit, leur donnoit quelque crainte de se descouvrir. Ils estoient donc tres assidus aupres d'elle : toutesfois ils y estoient se respectueux, qu'elle ne pouvoit trouver rien à dire à leur procedé. Comme en ce temps là Artane estoit encore fort jeune, sa lascheté n'estoit pas encore descouverte : et comme il avoit de l'esprit, et qu'il n'estoit pas mal fait, on l'estimoit assez, et on le recevoit dans les

   Page 1753 (page 389 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Compagnies, comme un homme de sa condition devoit l'estre. Pour Pharnace, Seigneur, je ne vous diray point qu'il estoit brave, puis que la derniere action de sa vie vous l'a assez fait connoistre : mais je vous diray que c'estoit un de ces veritables Braves, qui gardent toute leur fierté pour leurs ennemis, et qui n'en ont jamais dans leur conversation ordinaire. Il estoit sage et modeste : et quoy qu'il parlast peu, il avoit pourtant l'esprit agreable ; parce que ce qu'il disoit estoit se juste et se bien pensé, qu'il ne laissoit pas donner beau coup de plaisir à ceux qu'il entretenoit. Aussi estoit il fort estimé, et des Princes, et des Princesses : mais entre les autres, le Roy de Pont d'aujourd'huy, qui n'estoit en ce temps là que le Prince Aryande, l'aimoit tendrement.


Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : projets de mariage
Spitridate fait une nouvelle déclaration à Araminte, bientôt suivie de celles de deux rivaux, Pharnace et Artane. Sinnesis, frère d'Araminte, est quant à lui amoureux d'Aristée, sur de Spitridate. Il plaide la cause de ce dernier auprès de sa sur. Des projets de mariages se dessinent. Ils sont ruinés par l'intervention d'Arsamone, père de Spitridate et d'Aristée, qui s'oppose à toute alliance avec la dynastie usurpatrice de Pont. Les enfants sont désemparés. De son côté, le roi de Pont décide de procéder aux mariages.
Spitridate insiste
Bien que Spitridate soit fort attrayant, Araminte garde envers lui la distance que lui impose sa vertu. Le jeune homme en devient encore plus mélancolique. Hesionide s'enquiert auprès de la jeune fille des raisons de cette humeur. Elle apprend que Spitridate, lors d'une nouvelle tentative, a encore une fois été rappelé à l'ordre par Araminte. Hesionide profite de l'entretien pour rendre la jeune fille attentive aux ambivalences de son comportement.

Voila donc, Seigneur, où en estoient les choses : la Princesse Araminte estoit aimée de Spitridate, de Pharnace, et d'Artane : le Prince Sinnesis aimoit la Princesse Aristée, et aimoit aussi fort Spitridate : et le Prince Aryande, sans estre amoureux de personne, non plus que le Prince Euriclide, avoit une amitié tres particuliere pour Pharnace. Dans toutes les Festes publiques, aux Courses de Chevaux, aux Bals, et aux Promenades, tous ces Amants paroissoient selon leurs divers desseins : et la Cour de Pont fut durant quelque temps, la plus divertissante Cour de l'Asie. Comme la Phrigie et la Lydie sont fort proches, on avoit fait venir des Musiciens de ces deux Royaumes, qui augmentoient de beaucoup les plaisirs : et

   Page 1754 (page 390 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme Heraclée est certainement une des plus belles Villes que les Grecs ayent jamais fondée, et de qui le Païsage est le plus beau ; à cause qu'elle a non seulement la Mer qui la borde d'un costé, mais un grand et beau Fleuve qui passe un peu au delà de ses Murailles ; on peut dire que tous les divertissemens innocens, regnoient alors dans la Cour de Pont. Car le Roy, qui comme je l'ay desja dit, souhaitoit par Politique que Sinnesis espousast la fille d'Arsamone, et que Spitridate espousast la Princesse Araminte, estoit bien aise de voir la galanterie de ces jeunes Amants : qui cependant ne pardoient pas une occasion de plaire à leurs Princesses. Mais entre les autres, Spitridate estoit incomparable en toutes choses : il ne faisoit pas. une action qui ne pleust, il ne disoit pas une parole qui ne charmast ; et son silence mesme estoit quelquesfois si eloquent, et se agreable, que j'advoüe que je regarday alors ce jeune Prince, comme le seul digne d'espouser la Princesse Araminte : De sorte que sans m'opposer à sa Passion, je songeois seulement à empescher que la Princesse ne la reçeust trop favorablement. Mais je n'avois que faire de m'en mettre en peine : car encore qu'elle eust pour luy beaucoup d'estime, et mesme beaucoup d'inclination : comme elle est née tres modeste, et que de plus elle aime la veritable gloire, preferablement à toutes choses ; elle ne luy donna gueres moins de peine, que si elle eust eu de l'aversion pour luy. Si bien que lors qu'il voulut luy reparler de

   Page 1755 (page 391 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son amour, elle le luy deffendit si cruellement, qu'il en devint encore plus melancolique. Comme je m'aperçeus du changement de Spitridate, Madame (luy dis-je un matin qu'elle estoit seule) vous souvient il du jour que vous me demandiez si je sçavois la cause du chagrin du Prince Spitridate ? et ne trouverez vous point mauvais, que je m'informe à mon tour, de ce qu'il a aujourd'huy dans l'esprit qui l'inquiette ? Hesionide, me dit elle, si vous le voulez sçavoir absolument, je vous le diray : mais vous me ferez plaisir de m'espargner la peine de vous raconter la folie de ce Prince. Et puis, adjousta t'elle en riant, je ne juge pas que sa melancolie vous doive donner beaucoup de curiosité : et si vous le voiyez fort satisfait, je pense qu'il seroit plus juste que vous en eussiez. En verité, luy dis-je, Madame, j'estime si fort Spitridate, que sa douleur me touche sensiblement : c'est pourquoy je voudrois bien en sçavoir la cause. Enfin je la pressay tant, que je l'obligeay à m'advoüer que comme Spitridate luy avoit encore voulu parler de sa passion, elle le luy avoit deffendu se absolument, qu'elle ne pensoit pas qu'il eust la hardiesse de luy desobeïr. Mais (luy dis-je, pour esprouver son esprit, apres avoir toutesfois loüé ce qu'elle avoit fait, pourveu qu'elle l'eust fait sans donner nulle marque de mépris à ce Prince) si Spitridate vous obeït exactement, et qu'il ne vous donne plus jamais aucune marque d'estime particuliere pour vous, luy en serez vous bien obligée ? Pensez vous, me dit

   Page 1756 (page 392 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle en rougissant, que je commande des choses que je ne veüille point que l'on fasse ? Mais Ma dame, luy dis-je encore, au lien de me faire une nouvelle question, respondez s'il vous plaist un peu plus precisément à la mienne : et me dittes de grace, si le Prince Spitridate ne vous parle plus ; qu'il ne vous accompagne plus, ny au Temple, ny à la promenade ; qu'il ne songe plus à vous divertir ; qu'il ne s'attache plus à vous rendre mille petits soings et mille petits services que vous en recevez tous les jours ; et qu'il ne vous regarde mesme plus qu'avec indifference, qu'en penserez vous ? Mais, reprit elle en riant, je ne luy ay deffendu que de parler ; et je ne luy ay pas commandé de ne faire plus ce que la seule civilité veut qu'il face. Je vous entens bien Madame, luy dis-je en riant à demy, vous voulez que Spitridate vous aime sans vous le dire : nullement, reprit elle toute interdite, et vous n'expliquez pas bien mes paroles. Je les explique comme je dois, luy dis-je, et il ne vous est pas mesme deffendu, poursuivis-je encore, de souffrir d'estre aimée d'un Prince, que selon les apparences vous devez espouser. Mais Madame, souvenez vous s'il vous plaist de vivre tousjours aveques luy de telle sorte, que quand ce bonheur luy sera arrivé, s'il luy arrive, vous ne vous repentiez jamais de luy avoir dit une seule parole ny trop aigre, ny trop douce. C'est par cette seule pensée que je vous conjure de regler vostre façon d'agir avec Spitridate : estant bien assurée que se vous faites reflexion

   Page 1757 (page 393 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sur ce que je dis, vous ne luy direz jamais rien dont vous puissiez vous repentir. Elle me le promit, et nostre conversation en demeura là.

Déclarations d'amour d'Artane et de Pharnace
Artane à son tour profite d'un entretien sur la participation à la chasse pour faire une déclaration brutale à Araminte, heureusement interrompue par l'irruption d'Hesionide. Puis c'est Pharnace qui, à l'occasion d'une conversation sur les déclarations d'amour lui fait comprendre qu'il est amoureux d'elle.

Cependant Spitridate ne fut pas le seul melancolique des Amans de la Princesse : car comme Artane estoit aussi hardi à dire ce qu'il pensoit, qu'il l'estoit peu dans les Combats : apres avoir vescu quelque temps d'une maniere tres respectueuse, il commença de suivre son inclination naturelle : qui l'eust porté sans doute à estre toujours fort insolent, se la timidité de son courage ne l'eust quelquesfois retenu. Mais comme cette occasion n'estoit pas dangereuse pour sa vie, il fut aussi hardi qu'on peut l'estre : car enfin un jour que Spitridate estoit aupres de la Princesse, et qu'Artane y arriva ; ce Prince qui avoit reçeu ordre de Sinnesis de l'aller trouver, pour aller à la chasse avecques luy, en partit aussi tost qu'il fut entré : de sorte que demeurant seul aupres de la Princesse Araminte, en suitte de quelques discours indifferens, elle luy demanda pourquoy il n'estoit pas de la Chasse du Prince son Frere ? et il luy respondit que ce divertissement n'estoit plus sa passion dominante. Quand vous n'iriez pas par inclination, reprit elle, vous y pourriez aller par complaisance : je le ferois aussi, repliqua t'il, si vous y alliez. Je vous suis bien obligée, respondit la Princesse, mais je ne trouve pourtant pas trop raisonnable que vous soyez se peu complaisant pour le Prince mon frere. Ce n'est pas, adjousta t'elle, que je puisse vous blasmer extrémement.

   Page 1758 (page 394 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ce que vous n'aimez pas avec une passion démesurée, un plaisir qui du moins doit estre un simple divertissement, et non pas une occupation de toute la vie : car je le crois plus propre à conserver la santé du corps par l'exercice, qu'à polir l'esprit de ceux qui le prennent avec excés, et qui n'en ont jamais d'autre. Il est vray, repliqua Artane, que je suis de vostre sentiment : et je trouve principalement que les Grands Rois ne doivent s'amuser qu'à donner la chasse à leurs ennemis, et qu'à prendre des Royaumes : et que les belles Princesses aussi (adjousta t'il, avec une hardiesse extréme) ne doivent songer qu'à prendre des coeurs. Mais je voudrois que ce ne fust pas comme à la Chasse, où l'on prend tout ce que l'on rencontre : et je souhaiterois que ce fust avec choix qu'elles agissent en ces occasions. Si cela estoit, reprit la Princesse, il y en a peut estre beaucoup qui sont pris qui seroient libres : Vous pourriez bien Madame se vous vouliez, luy repliqua t'il insolemment, m'éclaircir de beaucoup de choses à la fois sur ce sujet : car vous pourriez m'apprendre quel seroit le destin du Prince Spitridate, de Pharnace, et d'Artane, si cette espece de Chasse estoit en usage. Il prononça ce dernier Nom se bas, que la Princesse pensa ne l'entendre point : toutesfois l'ayant entendu à demy, et voyant bien par le desordre du visage d'Artane qu'elle ne se trompoit point, elle luy respondit brusquement de cette sorte. Si le destin des trois Personnes que vous m'avez

   Page 1759 (page 395 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nommées, luy dit elle, despendoit de moy, il y en auroit assurément deux heureuses : et la troisiesme ? interrompit il ; et la troisiesme, poursuivit elle, auroit ce qu'elle merite sans doute : c'est à dire beaucoup de part au mépris et à l'aversion de la Princesse Araminte. le suis donc bien aise, respondit il, que cette espece de Chasse ne soit point à la mode : et je suis bien marrie, dit elle, que vous l'ayez se mal inventée. Mais quoy qu'il en soit Artane. . . . . . Mais quoy qu'il en soit Madame, interrompit il, vous ne sçauriez faire que vous ne soyez eternellement adorée, de l'homme du monde qui connoist le plus ce que vous valez. Celuy que vous dittes, repliqua la Princesse, fera mieux de connoistre le respect qu'il me doit : et pour commencer de le luy aprendre, adjousta t'elle en se levant, je luy défens de me parler jamais. Comme ils en estoient là, j'entray dans la Chambre, et Artane se retira : et je vy tant de colere sur le visage de la Princesse, que j'en fus en peine : mais elle m'en osta bien tost, en m'aprenant la hardiesse d'Artane : qu'elle m'exagera avec toute la chaleur que peut avoir une personne glorieuse, et qui a de la haine pour celle qui l'a outragée. Je la consolay de cette petite disgrace, le mieux qu'il me fut possible ; et je la confirmay sans doute dans le dessein qu'elle avoit, de faire connoistre à Artane qu'il ne sçavoit pas de quelle sorte il devoit vivre avec elle. Mais afin qu'elle n'ignorast pas une de ses conquestes, le malheureux Pharnace amena la

   Page 1760 (page 396 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse Aristée chez elle, où la conversation estant selon la coustume fort inegale et fort diversifiée : insensiblement ils vinrent à parler d'Amans, de passion, de galanterie, et de declaration d'amour. Et comme la Princesse Araminte avoit encore l'esprit fort irrité, de celle qu'Artane luy avoit faite ; pour moy, dit elle, je ne trouve rien de plus inconsideré, que d'aller dire à une personne qui n'a nulle obligation à celuy qui luy parle, et qu'elle n'aime point, que l'on en est fort amoureux : et se l'on avoit une fois perdu le respect pour moy de cette sorte, adjousta t'elle, il ne seroit pas aisé de reparer cette faute, à celuy qui l'auroit commise. Si bien Madame (reprit Pharnace en soupirant malgré luy) que pour agir raisonnablement selon vos sentimens, il faut ai mer longtemps sans le dire : il faut mesme ne le dire point du tout, reprit la Princesse, se on n'est du moins bien assuré de n'estre pas haï. Et à quoy le peut on connoistre ? repliqua t'il ; à cent choses, dit la Princesse Aristée : mais Pharnace, adjousta t'elle, avez vous quelqu'un de vos Amis qui ait besoin de cét esclaircissement ? Ouy Ma dame, dit il, et se la Princesse Araminte (poursuivit il encore en changeant de couleur et en la regardant) n'eust dit ce qu'elle vient de dire, une des plus belles Personnes du monde, auroit eu cette importunité dans peu de jours : et un des plus fideles Amans de la Terre, auroit sans doute esté mal reçeu. Peut-estre, adjousta la Princesse, que cette Belle dont vous parlez, n'est pas de la

   Page 1761 (page 397 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme humeur que je serois, si j'estois d'une condition à estre exposée à de semblables avantures : pardonnez moy Madame, repliqua t'il, et si je vous l'avois nommée, vous en tomberiez d'accord. La Princesse Araminte qui s'estoit desja aperçeuë à cent choses, de la passion que Pharnace avoit pour elle, entendit aisément ce qu'il vouloit qu'elle entendit : mais quoy qu'il agist plus sagement qu'Artane, elle ne laissa pas de s'en fascher : et elle fut tout le reste du jour de mauvaise humeur.

L'entremise de Sinnesis
Sinnesis, frère d'Araminte, vient trouver cette dernière pour qu'elle plaide la cause de son amour auprès d'Aristée, sur de Spitridate. A cette occasion, il en profite pour intercéder en faveur de ce dernier. Puis il le fait venir auprès de la jeune fille. Spitridate est embarrassé et Araminte ne prend pas au sérieux les propos de son frère.

Le soir au retour de la chasse, le Prince Sinnesis qui estoit desesperé de la rigueur de la Princesse Aristée, vint voir Araminte : et l'entretenant en particulier, il se resolut d'avoir recours à ses soins aupres d'Aristée, et au pouvoir qu'il sçavoit bien qu'elle avoit sur Spitridate. Ma Soeur, luy dit il, ne voulez vous point avoir pitié de moy ; et ne serez vous pas assez bonne pour me rendre office aupres de l'impitoyable Aristée ? Si j'avois pour elle une passion qui ne fust pas innocente, je ne vous demanderois par vostre protection : mais n'aimant Aristée qu'avec des sentimens tres purs, et sçachant bien que le Roy consentira que je l'espouse : je pense que sans vous offencer, je puis vous conjurer comme je fais, d'employer toute vostre adresse, à me la rendre favorable. Je trouve, luy repliqua la Princesse, vostre choix se juste et se raisonnable, que je n'ay garde de le condamner : et s'il ne tient qu'à parler en vostre faveur à la Princesse Aristée que vous ne soyez satisfait, je le feray aveque joye :

   Page 1762 (page 398 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy qu'à mon advis ce que vous appellez rigueur en elle, ne soit qu'un pur effet de sa modestie : et de ce que peut-estre elle ne croit pas que vous ayez effectivement dessein de l'espouser : ne regardant vostre passion, que comme une simple galanterie. Pardonnez moy ma Soeur, luy dit il, cette belle Personne sçait tous mes sentimens tels qu'ils sont : et sa froideur vient sans doute de quel que cause cachée que je ne puis comprendre. Je feray tout ce qui me sera possible pour la descouvrir, repliqua la Princesse, et je l'iray voir dés demain, afin de l'entretenir avec plus de liberté chez elle, que je ne ferois icy. Vous avez une autre voye de me rendre office, respondit il, bien plus aisée et bien plus puissante que celle là : c'est donc à vous à me la dire, reprit la Princesse : puis que vous ne la devinez pas, repliqua t'il, ou du moins que vous ne la voulez pas deviner, j'ay peur que vous ne la veüilliez pas prendre. Mais croyez vous Seigneur, luy respondit elle en riant, que l'on devine ce que l'on veut ; et pouvez vous me soubçonner de ne vous vouloir pas servir ? Puis que vous m'assurez que ma crainte est mal fondée, reprit il, faites donc ma chere Soeur que la Princesse Aristée n'ait point de sujet de se vanger sur moy, des suplices que vostre froideur fait souffrir au Prince Spitridate : et soyez luy enfin aussi favorable, que vous voulez qu'elle me la soit. La Princesse rougit au discours du Prince Sinnesis : et ne sçachant s'il parloit sincerement, ou si ce n'estoit que pour descouvrir ses sentimens ; en verité,

   Page 1763 (page 399 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit elle, vous m'avez si fort surprise, que je ne sçay presques que vous respondre. Car je suis si peu persuadée de la souffrance de Spitridate, que si vostre mal n'est pas plus grand que le sien, je ne juge pas qu'il ait besoin d'un remede si extraordinaire que celuy que vous me proposez. Non non ma Soeur, luy dit il, vous ne croyez pas ce que vous dites, et vous ne le devez en effet pas croire : Spitridate vous aime jusques à l'adoration, car je le luy ay fait advoüer aujourd'huy à la chasse mal gré qu'il en ait eu. Spitridate, reprit elle toute confuse, ne pouvoit pas choisir un meilleur Confident. Je l'advouë (reprit le Prince Sinnesis, sans luy donner loisir de l'interrompre) car il est vray que si vous me voulez obliger, vous le traiterez mieux que vous n'avez fait jusques icy. Mais Seigneur, dit elle, puis que vous estes en si grande societé avec Spitridate, il n'est pas besoin que je me mesle de vos affaires, et vous les ferez bien sans moy : Cruelle personne, luy dit il, pourquoy me parlez vous de cette sorte ? et ne sçavez vous pas bien qu'un seul de vos regards persuadera plus puissamment Spitridate, que ne feroient toutes mes paroles ? Enfin si vous ne voulez me desobliger, vous souffrirez ! a passion d'un Prince qui vous merite mieux qu'aucun autre : et qui a sans doute toutes les qualitez necessaires pour estre choisi de vous, et pour l'estre mesme du Roy. Et puis, adjousta t'il en sous-riant, je ne me connois pas si peu en phisionomie, que je ne voye bien que malgré toute vostre fierté et toute vostre sagesse,

   Page 1764 (page 400 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Spitridate n'est pas haï : et alors sans luy donner loisir de luy respondre, l appella ce Prince qui me parloit à l'autre bout de la Chambre. La Princesse demeura si estonnée, qu'elle ne pouvoit que faire, et ne sçavoit à quoy se resoudre : en verité Seigneur, luy dit elle, vous avez perdu la raison à la chasse : et je ne pense pas que vous aprouviez demain ce que vous faites aujourd'huy. Cependant Spitridate ayant obeï au Prince Sinnesis, et s'en estant aproché ; je vous ay tenu ma parole, luy dit le Prince, et je vous ay rendu le mesme service que je vous ay demandé. Seigneur, reprit Spitridate, ce que vous souhaïtez de moy est si peu de chose, en comparaison de la glorieuse protection que vous m'avez offerte, que l'en rougis de confusion. C'est à moy, dit la Princesse, à rougir de honte, de voir à quelle estrange avanture le Prince mon Frere m'expose, quoy qu'il en soit, luy dit il en luy prenant la main, il y va de la vie de Spitridate, et de celle de Sinnesis tout ensemble : et je vous declare en presence des Dieux qui m'escoutent, que si vous maltraittez Spitridate, je deviendray vostre ennemy. Apres cela sans luy donner loisir de respondre, haussant la voix, afin que ceux qui l'avoient suivy l'entendissent ; je vous laisse Spitridate, luy dit il, qui a ordre de vous raconter toute l'affaire dont il s'agit : et il sortit aussi tost apres, laissant la Princesse si interdite, qu'elle ne sçavoit quelle resolution prendre : Car elle n'ignoroit pas la violente passion de Sinnesis pour Aristée, ny son humeur

   Page 1765 (page 401 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

imperieuse. Cependant quoy qu'elle estimast beaucoup Spitridate, elle estoit pourtant en quel que sorte faschée de voir qu'elle ne pouvoit plus eviter qu'il ne luy parlast de sa passion : si bien que dans cét embarras d'esprit, elle fut quelque temps sans parler, et sans que Spitridate osast aussi ouvrir la bouche. Neantmoins comme il craignit qu'elle ne l'accusast d'avoir eu quelque inconsideration en avoüant au Prince son Frere, l'amour qu'il avoit pour elle, il parla enfin le premier. Je ne sçay, Madame, luy dit il, si je ne seray point assez malheureux, pour estre soubçonné de temerité et d'imprudence : Mais quand vous sçaurez que le Prince, apres avoir eu la bonté de m'aprendre l'honneur qu'il veut faire à ma Soeur, a encore eu celle de me dire qu'il connoissoit la passion que j'avois pour vous, et qu'il m'y vouloit servir : que vous sçaurez, dis-je, que d'abord je l'ay voulu nier : et que je ne l'ay avoüé, qu'apres qu'il m'a eu pressé vingt fois de luy dire ce qu'il sçavoit desja : je pense que vous trouverez qu'il eust esté bien difficile à un homme qui vous aime avec une passion démesurée, de refuser une protection si puissante aupres de vous ; en ayant au tant de besoin que j'en ay : car enfin. Madame, je n'ay pas veû une seule de vos actions, qui raisonnablement ait deû me faire esperer. Apres que Spitridate eut achevé de dire ce qu'il voulut pour sa justification, la Princesse relevant les yeux qu'elle avoit tousjours tenu bas tant qu'il avoit parlé : je suis bien aise, luy dit elle, que la chose

   Page 1766 (page 402 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

se soit du moins passée comme vous le dittes : et de ce que je voy que cette avanture n'est fondée que sur l'imagination du Prince Sinnesis : qui pour vous obliger à le servir, vous a voulu persuader que vous m'aimiez plus que vous ne faites. Mais Spitridate, adjousta t'elle en sous-riant, cela ne vous engage à rien : et je vous proteste que je n'en crois que ce j'en croyois auparavant que le Prince mon Frere m'en eust parlé. C'est pourquoy demeurons, s'il vous plaist, vous et moy dans les termes où nous en estions : et songeons seulement à le servir aupres de la belle Aristée, que je seray ravie de voir bien tost au rang où son merite veut qu'elle soit. Ha, Madame, s'écria Spitridate, ne me traitez pas si cruellement ! et ne rendez pas inutiles les promesses que le Prince Sinnesis m'a faites. Et que vous a t'il promis ? repliqua t'elle ; il m'a fait esperer, respondit il, que vous m'escouteriez favorablement : s'il est encore demain de cette opinion, reprit elle, je verray ce que j'auray à faire : cependant il est tard, et je vous conseille de vous retirer avec le dessein de servir le Prince mon Frere, aupres de l'aimable Aristée : sans autre interest que celuy de luy rendre office. En disant cela elle se leva : et Spitridate fut contraint de la quitter sans luy respondre. Apres que ce Prince fut party elle m'apella : mais quoy qu'elle me parust resveuse, il ne me sembla pourtant pas qu'elle fust fort melancolique. Et à dire les choses comme elles sont, je croy qu'estimant beaucoup Spitridate,

   Page 1767 (page 403 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle ne fut pas faschée, apres y avoir bien pensé, de pouvoir avec bienseance, et sans choquer la modestie, souffrir qu'il luy donnast quelques marques de son amour, comme elle le pouvoit, apres ce que le Prince Sinnesis luy avoit dit. J'advouë aussi que lors que la Princesse m'eut appris ce qui luy estoit arrivé, je fus ravie de voir un si heureux commencement au dessein que ma Mere avoit d'executer les dernieres volontez de la Reine de Pont : qui luy avoit tant recommandé en mourant, de faire naistre autant d'amitié qu'elle pourroit, entres ces jeunes Personnes.

L'opposition paternelle aux mariages
Spitridate annonce à sa sur Aristée que Sinnesis, futur roi de Pont, veut l'épouser. Mais il apprend bientôt que leur père Arsamone s'oppose à ce mariage. Celui-ci réunit ses enfants et explique son point de vue : il refuse toute union avec la dynastie usurpatrice de Pont et il prévoit même de reprendre le pouvoir par la force. Spitridate et Aristée se concertent : lui ne peut imaginer renoncer à Araminte ; il fait pression sur sa sur pour qu'elle épouse Sinnesis et prenne ainsi le pouvoir ; elle prétend ne pas déroger à l'obéissance qu'elle doit à son père. Ils décident de s'accorder quelque temps de réflexion.

Cependant le Prince Spitridate s'en retournant chez luy, fut à l'Apartement d'Aristée, afin de rendre au Prince Sinnesis l'office qu'il en avoit reçeu ; et croyant dire la meilleure nouvelle du monde à une jeune et belle Princesse ; ma Soeur (luy dit il en riant, et en parlant bas, de peur d'estre entendu de ses Femmes) il faut me recevoir avec plus de ceremonie qu'à l'ordinaire : car je vous aporte une Couronne, qui n'est pas indigne de vous. Si elle estoit en vostre disposition (luy respondit elle en riant aussi bien que luy) je pense que vous seriez assez ambitieux, pour la garder pour vous mesme sans me l'offrir. Ne sçavez, vous pas, luy dit il en soupirant, qu'une violente passion en chasse une autre ? et que depuis que je suis amoureux de la Princesse Araminte, j'ay plus d'ambition que celle de luy pouvoir plaire, et de pouvoir la conquerir ? Enfin, luy dit il, ma Soeur, le Prince Sinnesis vous veut espouser, et

   Page 1768 (page 404 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je me suis chargé de vous le dire, et de vous obliger à le recevoir comme il merite de l'estre. Je suis bien marrie mon Frere, reprit elle, que vous ayez pris une commission comme celle là : car en fin le Prince Arsamone m'a deffendu absolument, de donner aucune esperance au Prince Sinnesis : que je n'oserois en avoir seulement la pensée. Mais c'est assurément, dit Spitridate, qu'il ne croit pas que son dessein soit tel qu'il est effectivement : Pardonnez moy, luy respondit elle, car je luy ay dit ingenûment ce que j'en sçavois. Et ne vous en a t'il point dit de raison ? reprit Spitridate ; Non, repliqua Aristée, et la Princesse ma Mere l'en a mesme fort pressé inutilement, à ce que j'ay sçeu par une de ses Filles qui l'a entendu. Comme ils en estoient là, on leur vint dire que le Prince Arsamone venoit dans la Chambre de la Princesse Aristée : et en effet un moment apres il y entra. Aussi tost qu'il y fut, il en fit sortir tout le monde, à la reserve du Prince son Fils, et de la Princesse sa fille, qui n'estoient pas tous deux sans inquietude. Apres qu'il les eut regardez quelque temps sans parler, je sçay bien Spitridate, luy dit il, que vous estes en un âge où vostre peu d'experience a besoin de conseil : et qu'encore que vous soyez né avec de grandes inclinations, vous pouvez toutesfois estre capable de certaines foiblesses qui ne sont pas tousjours honteuses : mais qui quelquesfois aussi sont fort nuisibles, à ceux qui ne les surmontent point. J'ay donc voulu vous dire, et à vous, et à vostre Soeur,

   Page 1769 (page 405 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à qui j'en ay desja parlé, que pour des raisons qui vous importent plus qu'à moy, je ne veux jamais avoir aucune alliance avec les usurpateurs du, Royaume de mes Peres. Comme je suis né sur le Throsne qu'ils occupent injustement, je sens sans doute des choses, que vous ne pouvez pas sentir en l'âge où vous estes, principalement estant né dans l'infortune : mais comme je vous crois tous deux genereux, et dignes d'estre sortis des anciens Rois de Bithinie vos predecesseurs et les miens : je vous ordonne à vous Spitridate, de deffendre opiniastrément vostre coeur, contre les charmes de la Princesse Araminte, qui l'ont desja un peu engagé : et je vous commande à vous Aristée, de refuser le vostre au Prince Sinnesis. Car enfin il vous seroit aussi honteux de remonter au Throsne par cette lasche voye, qu'il le seroit à Spitridate d'y renoncer comme il feroit, s'il s'engageoit trop en l'affection de la Princesse Araminte. Ceux qui ont perdu des Couronnes, adjousta t'il, ne doivent point avoir d'autre passion, que celle de les reconquerir, et de perdre ceux qui les ont usurpées : C'est pourquoy comme je ne suis pas lasche, je ne veux point avoir d'alliance avec des gens que je veux et que je dois perdre, à la premiere occasion qui s'en presentera. La dissimulation est permise aux foibles oppressez, mais non pas jusques à ce point là : et si j'ay quelque jour à faire tomber mes Ennemis de ce Throsne d'où ils m'ont renversé, je n'y veux pas ensevelir nies propres Enfans avec eux. Vivez

   Page 1770 (page 406 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donc avec une civilité apparente : mais ne vous engagez à rien, si vous ne voulez estre indignes de vostre naissance et de mon affection. Je sçay bien que c'est en quelque façon manquer de prudence, que de parler de cette sorte, à des personnes de vostre âge : mais je sçay bien aussi qu'estant sortis de tant de Rois, vous devez estre genereux, et avoir l'ame sensible à l'ambition. C'est pourquoy je ne doute pas, que vous ne sçachiez celer ce que je viens de vous dire : et que vous ne m'obeïssiez aveuglément. Apres qu'Arsamone leur eut parlé de cette sorte, il se retira sans autre response, que d'une profonde reverence, que luy firent Spitridate et Aristée : car ce Prince se faisoit respecter de telle sorte par ses Enfans, qu'à peine osoient ils le regarder. Comme il fut sorty, Spitridate s'affligea si demesurément, que la Princesse Aristée qui n'estoit gueres moins triste que luy ; fut pourtant obligée de le consoler. Mon Frere, luy dit elle, comme vous avez, et plus d'esprit, et plus de generosité que moy, je pense que je ne puis de bonne grace, vous dire qu'il ne faut pas vous desesperer, pour un semblable accident : toutesfois l'excessive douleur que je voy dans vos yeux, me fait prendre la liberté de vous supplier, de ne vous y abandonner pas si fort. Ha ma chere Soeur, luy dit il, que vostre insensibilité pour le Prince Sinnesis, vous est une chose avantageuse ! et qu'il est bien plus aisé de souffrir qu'Arsamone vous oste une Couronne, qu'il ne m'est facile d'endurer qu'il m'oste la Princesse Araminte !

   Page 1771 (page 407 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ce n'est pas, adjousta t'il, que je sois né sans ambition : mais c'est que l'amour est encore plus forte dans mon ame : et qu'il m'est bien plus aisé de laisser vivre en paix les Usurpateurs du Royaume de Bithinie, que de vivre sans la Princesse que j'aime. Il y a d'autres Couronnes en l'Univers, reprenoit il, que la Fortune et mon Espée me peuvent donner : mais il n'y a qu'une seule Princesse Araminte au inonde. Ouy ma chere Soeur, elle est seule en toute la Terre que je puis adorer : sans elle toutes choses me sont in differentes ; et je ne fais nulle distinction entre l'Esclavage et la Royauté. Cependant selon ce que je puis juger des ordres du Prince Arsamone, il pretend sans doute que je garde dans mon coeur le dessein de poignarder le Roy de Pont, qui est Pere d'Araminte : de tuer les Princes ses Freres ; et de l'accabler elle mesme sous les ruines de sa Maison, si l'occasion s'en presente. Ha non non, je ne veux point remonter au Throsne par une si sanglante voye : je sçay bien que l'Ayeul d'Araminte estoit un Usurpateur : je sçay bien encore que le Roy son Pere possede un Royaume qui me devoit apartenir : mais je sçay de plus que puis qu'Araminte a usurpé l'Empire de mon coeur, elle a rendu legitime à ceux de sa Maison, la possession du Royaume de Bithinie. Je n'y pretens plus rien ma Soeur : puis que je ne le pourrois sans perdre ma Princesse, qui ne me regarderoit sans doute qu'avec horreur, si j'avois trempé mes mains dans le sang de son Pere et de ses Freres.

   Page 1772 (page 408 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Les Dieux sçavent que ce n'est pas par foiblesse que l'ambition cede à l'amour dans mon ame : et je suis si satisfait du tesmoignage secret de mon courage, que je ne me soucie pas de ce que l'on en pensera. Mais vous ma chere Soeur, qui n'avez pas l'ame sensible à cette tendre passion, ne l'aurez vous point un peu plus ambitieuse que moy ; et vous resoudrez vous à perdre deux Couronnes ? Ne le faites pas je vous en conjure : escoutez le Prince Sinnesis, et n'escoutez pas le Prince Arsamone : car aussi bien par quelle voye peut il esperer de venir à bout de ce grand dessein ? Il y a vingt cinq ans qu'il la cherche sans la pouvoir trouver : il m'a eslevé comme devant estre Sujet, et il veut presentement vous empescher d'estre Reine, sans estre en pouvoir de me faire Roy. Car où sont ses intelligences ? où sont ses Armées ? et où est le lieu de sa retraitte pour sa seureté ? Il ne peut donc avoir nul dessein, que celuy de faire une conspiration, contre la personne de ces Princes : mais il l'executera sans moy : ou pour mieux dire il se perdra sans moy, puis que ce qu'il veut tenter est impossible. Resolvez vous donc ma Soeur, à recevoir l'affection du Prince Sinnesis : car enfin si une fois vous estes Reine de Pont et de Bithinie, le Prince Arsamone ne voudra pas, quoy qu'il puisse dire, renverser un Throsne sur lequel vous serez. Il vous a permis de dissimuler, et à moy aussi : dissimulons donc, poursuivit il, mais faisons que cette dissimulation soit pour luy. Je ne veux (et les Dieux

   Page 1773 (page 409 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le sçavent bien) faire jamais rien contre le respect que je luy dois, en toutes les choses où mon amour n'aura point d'interest mais quand il s'agira d'Araminte, je ne luy sçaurois obeïr. Cependant mon Frere, luy dit Aristée, vous hazardez beaucoup en luy desobeïssant : je hazarderois bien davantage, repliqua t'il, en ne luy desobeïssant pas. Et quoy ma Soeur, vous pretendez donc luy obeïr aveuglément ? Je suis d'un sexe, respondit elle, qui ne me permet pas d'en user d'une autre sorte. Quoy, luy dit il encore, vous mal-traitterez le Prince Sinnesis, luy qui vous offre deux Couronnes ! luy qui m'a rendu office aupres de la Princesse Araminte ! luy qui me la peut faire donner ! luy qui vous a donné toutes ses affections ! et luy enfin qui vous adore ! Je ne le mal traiteray pas, dit elle, mais je ne l'épouseray point, si le Prince mon Pere n'y consent. Vous voulez donc que je meure, luy respondit il ; vous voulez donc que je me deshonnore, luy repliqua t'elle. Je veux que vous montiez au Throsne pour me sauver la vie, et pour me rendre heureux, respondit ce Prince affligé. Les Dieux sçavent, dit la Princesse Aristée, je ne ferois pas pour vous, les choses du monde les plus difficiles : mais de me marier sans le consentement d'Arsamone, c'est ce que je ne dois pas faire, et mesme ce que je ne puis pas faire. Car je ne crois pas que le Roy de Pont, ny le Prince Sinnesis le voulussent, s'ils sçavoient qu'Arsamone ne le voulust pas : de sorte, dit elle, que la prudence veut que l'on n'avance

   Page 1774 (page 410 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas les choses au point que ces Princes croyent que mon Pere ne veut pas de leur alliance, puis qu'il leur seroit aisé d'en soubçonner la raison : et il vaut bien mieux que tout retombe sur moy, et que se passe pour une capricieuse, qui a une aversion secrette pour le Prince Sinnesis. Vous estes trop prudente ma Soeur, interrompit Spitridate, et il paroist bien que vostre raison est toute libre : mais puis que cela est ainsi, considerez bien je vous prie, à quel desespoir vous me reduirez, si vous me refusez du moins la grace de tesmoigner au Prince Sinnesis que j'ay fait aupres de vous tout ce que je pouvois : et que mesme je ne vous ay pas parlé inutilement pour luy. Per mettez luy d'esperer durant quelque temps : pendant le quel le Prince Arsamone changera peutestre de dessein. Enfin Seigneur, Spitridate pria si tendrement la Princesse Aristée, qu'elle luy accorda cette derniere grace : mais il se retira pourtant avec une inquietude inconcevable. Comme il avoit l'ame grande, il ne pouvoit pas faire qu'il ne trouvast aussi quelque chose de grand au dessein qu'avoit le Prince son Pere, de refuser une Couronne pour la Princesse sa Fille, dans l'esperance de la reconquerir un jour pour luy : mais apres tout, l'amour affaçoit bien tost cette pensée de son ame : et il luy estoit plus aisé de se resoudre à estre tousjours Sujet, que de perdre l'espoir de pouvoir un jour regner dans le coeur de la Princesse Araminte.

Décision de mariage
Araminte continue à repousser fermement les prétentions de Pharnace, ainsi que celles d'Artane dont la lâcheté se révèle par sa défection lors d'une campagne militaire. Le roi de Pont, de son côté, décide d'unir Spitridate et Araminte, ainsi que Sinnesis et Aristée, par le mariage. Il sollicite Hesionide pour faire les démarches nécessaires. Celle-ci est étonnée de découvrir le peu d'enthousiasme que cette perspective suscite. On la prie d'attendre le retour d'Arsamone.

Cependant le Prince Aryande qui n'avoit point aimé Spitridate, quoy qu'il

   Page 1775 (page 411 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne le tesmoignast pas, depuis une course de chevaux qui s'estoit faite, où ce Prince avoit emporté le prix : et où il s'estoit imaginé que Spitridate n'avoit pas agi comme il devoit aveque luy ; s'apercevant qu'il avoit la protection du Prince Sinnesis, aupres de la Princesse Araminte, se mit en fantaisie de proteger aussi Pharnace : et en effet il luy en parla tres avantageusement. Mais prenant les choses d'un autre biais que Sinnesis, il luy dit qu'il n'avoit point d'interest que le sien en cette occasion : que pour luy il ne trouvoit point qu'elle deust jamais consentir à épouser Spitridate : qui apres tout estoit d'une Maison que tous les Rois de Pont, en bonne Politique, estoient obligez d'abaisser autant qu'ils pourroient. De sorte que cela estant ainsi, il estoit aisé de voir, que Pharnace seul estoit celuy sur qui elle devoit jetter les yeux. La Princesse le remercia tres civilement de ce qu'il luy disoit : et luy respondit qu'elle vivroit également avec tous ceux de la condition de Pharnace qui l'approchoient : et que sans s'en mesler ny peu ny point, elle laisseroit tousjours la conduite de sa vie au Roy son Pere. Cependant la Princesse Araminte pour tenir sa parole au Prince Sinnesis, vit la Princesse Aristée, qui agit de la façon qu'elle l'avoit pro mis à Spitridate : de sorte que Sinnesis la trouvant en effet un peu plus douce qu'à l'ordinaire, en remercia si tendrement ce Prince ; et parla si officieusement pour luy à la Princesse sa Soeur ; qu'il l'obligea enfin à agir envers Spitridate avec beaucoup

   Page 1776 (page 412 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

coup de franchise et de bonté. Le Prince Sinnesis mesme, me fit la grace de m'en parler et de me prier de porter la Princesse sa Soeur à bien traitter ce Prince. Voila donc Spitridate en aparence le plus heureux du monde : car il estoit hautement protegé du Frere de sa Princesse : il avoit la liberté de parler de sa passion, à celle qui l'avoit fait naistre, sans qu'elle s'en offençast : et comme il estoit tousjours tres respectueux, il avoit aussi le plaisir de remarquer par diverses petites choses, qu'il n'estoit pas mal dans sou coeur. Cependant je m'estonnois quelquesfois, de voir dans ses yeux quelques marques de melancolie : et de l'entendre soupirer assez souvent. Neantmoins comme j'avois tousjours oüy dépeindre l'amour une passion fort bizarre, je regarday cela comme un de ses effets ordinaires, qui approchent de la folie, dans l'ame de personnes les plus sages : et je n'y fis pas grande reflexion. Mais la Princesse n'estoit pas peu occupée : car Sinnesis avoit toujours quelque chose à luy dire, ou pour Aristée, ou pour Spitridate ? Aryande l'entretenoit souvent aussi, contre Spitridate et pour Pharnace : Spitridate luy parloit le plus qu'il pouvoit pour luy mesme : et Pharnace sans oser luy parler de luy, ne laissoit pas de l'entretenir de choses indifferentes, autant qu'il luy estoit possible, afin de l'empescher du moins de parler aux autres. Il n'y avoit donc qu'Artane qui durant quelques jours n'osoit mesme la regarder. Mais enfin apres avoir accompagné le Roy deux ou trois fois chez

   Page 1777 (page 413 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Princesse, il y revint en suitte avec d'autres gens : et affecta d'avoir un si grand respect pour elle, qu'elle creut qu'il s'estoit repenty de sa hardiesse ; et se resolut d'oublier son crime ; qui apres tout, Seigneur ; n'est pas le moins remissible que l'on puisse commettre parmy les belles et jeunes Personnes. Elle souffrit donc qu'il la revist : bien est il vray qu'elle le traitta tousjours tres froide ment. Comme les choses estoient en cét estat, il y eut quelque remuëment sur les frontieres de Phrigie : de sorte qu'il falut lever des Troupes et faire une Armée, que le Prince Sinnesis commanda, Spitridate estant son Lieutenant General, ce qui fascha extrémement le Prince Aryande qui demeura aupres du Roy, parce qu'il vouloit que ce fust Pharnace. Je ne m'arresteray point à vous dire les adieux de toutes ces illustres Personnes : mais je vous diray seulement, que cette separation lia estroitement l'amitié du Prince Spitridate et de la Princesse Araminte : et que Sinnesis aussi s'en alla avec satisfaction : parce que la Princesse Aristée eut assez de complaisance pour son Frere, pour ne le maltraitter pas en le voyant partir. le ne m'amuseray point non plus à vous raconter cette guerre, qui ne dura que six mois, et qui se termina en suitte par une heureuse paix : mais je vous diray seulement, que Spitridate s'y signala de telle sorte, que le bruit de sa valeur estouffa celuy que fit celle des autres : quoy que le Prince Sinnesis, et Pharnace, y fissent aussi des miracles. En effet,

   Page 1778 (page 414 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'on ne parloit que de luy, et dans l'Armée, et dans la Cour : vous pouvez donc juger aisément que revenant tout chargé de gloire, il fut bien reçeu de la Princesse. J'oubliois de vous di re, qu'Artane ne fut point à cette guerre : ce n'est pas que lors que l'on en parla, il ne fist plus l'empressé que les plus braves ne le faisoient : et qu'il ne fist faire un equipage le plus superbe du mon de. Je me souviens mesme que l'on ne parloit que de la magnificence de ses Tentes, que nous fusmes voir ; que de la richesse de ses Armes : et que de la beauté de ses habillemens. Toutefois quand il falut partir, il tomba malade à point nommé, et ne partit pas, quoy que tout son Train fust desja party. L'on ne soubçonna toutesfois encore rien de sa lascheté en ce temps là : car il fit tellement le desesperé, en parlant à ceux qui luy alloient dire adieu, qu'il les obligea à le pleindre, et non pas à l'accuser. Cependant il guerit peu de jours apres : et agit si adroitement, que sans parler jamais de sa passion à la Princesse, et sans rien faire qui luy peust donner un juste sujet de pleinte, il luy donna pourtant sujet de croire que c'estoit seulement pour l'amour d'elle qu'il n'alloit point à l'Armée, et qu'il se mettoit en danger d'estre deshonnoré. En effet son dessein reüssit, et nous le creusmes ainsi : Neantmoins quand ces Princes revinrent, il parut si honteux durant quelques jours, qu'à peine osoit il se monstrer : et il se fit alors quelque raillerie dans la Cour, de ce magnifique équipage qui n'avoit point servy, et que

   Page 1779 (page 415 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'on ramena à Heraclée, qui eust fait faire plus d'une combat à tout autre qu'à luy. Il joüa pour tant si bien, qu'il ne se décria pas encore absolument : agissant avec tant d'art, qu'il eut cinq ou six querelles sans se battre. Comme la paix avoit esté fort avantageuse, la Cour fut en joye durant assez longtemps : jamais la Princesse Araminte n'avoit esté si belle, ny la Princesse Aristée plus aimable : et par consequent jamais le Prince Sinnesis, Spitridate, Pharnace, et Artane, n'avoient esté plus amoureux. Le Roy de Pont qui n'avoit pas changé le dessein qu'il avoit, prit alors la resolution de l'executer : et de faire le mariage du Prince Sinnesis, et de la Princesse Aristée : et celuy du Prince Spitridate, avec la Princesse Araminte. Neantmoins quoy qu'il creust bien qu'en l'estat qu'estoient les choses, Arsamone devoit recevoir cét honneur aveque joye : toutefois comme il estoit prudent, et qu'il connoissoit l'humeur de ce Prince un peu imperieuse, il voulut pre- sentir son intention : et il jetta les yeux sur moy pour cela, sçachant bien que la Princesse Arbiane me faisoit l'honneur de m'aimer assez. Il me commanda donc, en partant pour un petit voyage de huit jours, de luy descouvrir le dessein qu'il avoit : afin qu'elle preparast l'esprit du Prince son Mary à recevoir cét honneur comme il devoit le recevoir. Je vous laisse à juger, Seigneur, si j'acceptay cette commission avec plaisir : et en effet la satisfaction que j'en eus fut si grande, que je ne la pus renfermer dans mon coeur. Je la fis sçavoir

   Page 1780 (page 416 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au Prince Sinnesis, à la Princesse Araminte ; et mesme a Spitridate : mais j'advouë que je fus un peu surprise ; de voir que ce Prince n'en eut pas toute la joye que je croyois qu'il en deust avoir : et sans me bien expliquer ses sentimens, il me sembloit qu'il eust bien voulu m'empescher de parler à la Princesse sa Mere : toutesfois comme l'ordre que j'avois reçeu estoit pressant, je le laissay dans la Chambre de la Princesse Araminte : et ayant trouvé en bas un Chariot tout prest, je fus chez la Princesse Arbiane, que j'eus le bon heur de trouver seule dans son Cabinet. Mais si j'avois esté surprise de la melancolie de Spitridate, je confesse que je le fus bien davantage de l'embarras que je remarquay dans l'esprit d'Arbiane. Comme j'avois beaucoup d'amitié pour elle, et qu'elle en avoit aussi assez pour moy, je la suppliay de vouloir s'expliquer un peu plus clairement qu'elle ne faisoit : cependant quoy qu'elle sçeust qu'estant originaire de Bithinie comme j'estois, les interests de sa Maison me fussent tres chers, neantmoins elle ne voulut pas s'ouvrir à moy : et elle me dit seulement avec assez de froideur, qu'elle ne manqueroit point de parler au Prince son Mary : et qu'elle me rendroit response douant le retour du Roy : qui estoit allé à une Ville de Pont, nommée Cabira, sans y mener ny les Princes ny la Princesse sa Fille. Nous avons sçeu depuis, que je n'eus pas plustost quitté Arbiane, qu'elle fut trouver Arsamone, pour luy dire que le Roy souhaitoit de faire une double

   Page 1781 (page 417 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

alliance aveques luy : et qu'il faloit qu'il se preparast a respondre à cette proposition, devant le retour du Roy. Aussi feray-je, luy dit il sans s'expliquer plus precisément ; cependant ne m'en parlez plus, car je sçay bien ce que j'ay resolu de faire. Arbiane voulut alors le conjurer de luy dire un peu mieux ce qu'elle en devoit attendre : mais il la supplia de ne l'en presser pas plus long temps ; et de croire qu'il n'avoit dans le coeur que des sentimens tres avantageux pour ses Enfans. Comme Arsamone est d'humeur violente, Arbiane fut contrainte de luy ceder, de se taire, et de se retirer dans sa Chambre, sans avoir pû penetrer dans le fond de sa pensée. Au sortir de l'Apartement d'Arsamone, elle trouva Spitridate : qui apres l'avoir menée au sien, la conjura avec tant de tendresse de luy vouloir estre favorable, que cette sage Princesse en fut esmeuë de compassion : et luy promit de faire tout ce qu'elle pourroit pour le satisfaire. Joint aussi que comme elle ne voyoit aucune aparence qu'il fust possible à Arsamone de remonter au Throsne de ses Peres, elle eust bien souhaité que ces deux Mariages se fussent faits. Cependant je fus quatre ou cinq jours sans autre chagrin que celuy de l'incertitude où j'estois de la response d'Arsamone : ce n'est pas que je craignisse qu'elle fust absolument mauvaise ; mais la melancolie de Spitridate, et le trouble d'Arbiane, joint à quelque tristesse que je voyois dans les yeuu d'Aristée, me faisoient craindre quelque chose, que je ne comprenois

   Page 1782 (page 418 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pourtant pas. Pour Spitridate il estoit en une in quietude inconcevable : et quelque soin qu'il apportast à la cacher, la Princesse s'en apercevoit. Il eut toutesfois l'adresse de luy faire comprendre, que l'esperance d'un grand bien, ne laisse pas de porter tousjours avec elle quelque espece de melancolie inquiete. Le Prince Sinnesis au contraire estoit tres content : car encore qu'il vist bien qu'Aristée n'estoit pas fort gaye, il apelloit modestie, une veritable tristesse, et ne s'entretenoit que de pensées agreables. Comme le Prince Aryande, Pharnace, et Artane, ne sçavoient pas le secret des choses, chacun songeoit tousjours à faire reüssir son dessein, et ne songeoit pas à celuy des autres. Le cinquiesme jour apres le départ du Roy estant arrivé, et ce Prince devant revenir dans trois ou quatre, je me souviens que la Princesse Aristée s'entretint longtemps avec la Princesse Araminte : et que sans sçavoir la raison pourquoy, il leur prit un redoublement d'amitié l'une pour l'autre, dentelles mesmes ne comprenoient pas la cause. La Princesse Araminte donna un petit Portrait qu'elle avoit d'elle à Aristée : et qui est le mesme qu'elle vous monstra en Bithinie, pour connoistre si vous estiez Spitridate, ou si vous ne l'estiez pas, à ce qu'elle manda depuis à la Princesse. Et en échange Aristée donna une Bague à la Princesse Araminte, qu'elle portoit ce jour là, qui estoit la plus jolie chose du monde. Apres qu'Aristée eut quitté la Princesse, Spitridate la vint voir : et comme il la trouva l'ame encore

   Page 1783 (page 419 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toute attendrie de tant de choses flatteuses et douces, que ces deux belles personnes s'estoient dittes, il en fut mieux traitté qu'il ne l'avoit encore esté en toute sa vie : car elle eut pour luy ce jour là, je ne scay quelle sincerité obligeante, qui luy permit de voir dans son coeur, la veritable estime qu'elle faisoit de sa vertu. Comme ce Prince a certainement autant d'esprit que l'on en peut avoir, et que jamais personne n'a sçeu mieux aimer que luy, il luy dit aussi des choses si tendres ; si respectueuses ; et pourtant si passionnées, qu'il acheva d'engager l'ame de la Princesse Araminte. Cette conversation fut longue, bien qu'elle leur parust courte, parce qu'elle estoit agreable : et il estoit desja assez tard, quand Spitridate sortit de chez la Princesse. Il fut souper apres cela chez le Prince Sinnesis, et il ne se retira qu'à my-nuit : mais à peine estoit il dans sa Chambre, qu'on luy vint dire que le Prince Arsamone luy ordonnoit de l'aller trouver.


Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : révolte d'Arsamone
A la nouvelle des projets de mariages, Arsamone convoque sa famille et prend la fuite secrètement avec elle. Il a décidé de déclarer la guerre au roi de Pont dans l'espoir de reprendre le pouvoir du royaume de Bithinie. Spitridate est désespéré. Araminte, de son côté, ne sait que penser des intentions de son amant. Elle apprend bientôt toutefois que ce dernier s'est enfui d'auprès sa famille, a été rattrapé par son père et jeté en prison. Elle est rassurée et lui envoie une lettre bienveillante.
La résolution d'Arsamone
De retour, Arsamone convoque toute sa famille, à qui il intime de le suivre sans poser de questions. Ils quittent secrètement leur maison et embarquent sur un navire. Une fois en mer, il leur révèle ses projets : reconquérir le trône à partir de deux villes qu'il possède encore. Spitridate est désespéré : non seulement il doit quitter Araminte, mais en plus lui déclarer la guerre.

En allant de son Apartement au sien pour luy obeïr, il remarqua bien qu'il y avoit quelque empressement extraordinaire parmy les Officiers de la Maison du Prince son Pere : toutesfois comme il n'avoit l'imagination remplie que de la Princesse Araminte, il creut seulement qu'Arsamone luy vouloit simplement dire qu'il n'y faloit plus songer : et il ne fit pas grande reflexion sur ce qu'il voyoit. Lors qu'il entra dans la Chambre d'Arsamone, il y trouva la Princesse Arbiane, le jeune Prince Euriclide son Frere, et la Princesse Aristée : mais cette veuë augmenta

   Page 1784 (page 420 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'autant plus sa crainte, qu'il vit beaucoup de melancolie sur le visage de ces deux Princesses. Comme il fut arrivé jusques aupres du Prince son Pere, Spitridate, luy dit Arsamone, nous devons estre las de porter des fers, et le temps est venu qu'il les faut rompre : c'est pourquoy donnez la main à la Princesse vostre Mere, et suivez moy sans repugnance et sans murmurer : car il y va de la Grandeur de ma Maison ; de ma propre gloire et de la vostre ; et de plus de ma propre vie. Puis que je vous dois la mienne, repliqua Spitridate tres affligé, je ne suis pas en droit ny en volonté de vous desobeïr : Mais Seigneur, oseray-je vous demander quel est vostre dessein ? Vous le sçaurez bientost, repliqua brusquement Arsamone, et cependant faites ce que je vous dis sans resistance, puis que je suis en pouvoir de me faire obeïr par force. Spitridate entendant parler le Prince son Pere de cette sorte, et voyant en effet que quand il eust voulu n'obeïr pas on l'y eust contraint, ne voyant pas un de ses Gens aupres de luy : il donna la main à la sage Arbiane, qui le conjura tout bas de n'éclater point : et qui luy protesta, comme il estoit vray, qu'elle ne sçavoit rien des desseins d'Arsamone. Cependant apres avoir donné les ordres necessaires à toutes choses, ce Prince accompagné de ceux des siens qu'il avoit choisis pour cela, descendit par un Escalier dérobé dans les Jardins de son Palais, suivy d'Arbiane, de Spitridate, d'Aristée toute en larmes aussi bien que la Princesse sa Mere, et du

   Page 1785 (page 421 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jeune Prince Euriclide. Au sortir du Jardin, qui respondoit tout contre une des Portes de la Ville qui donnoit vers la Mer, et dont il avoit gagné le Portier : ils trouverent une Chaloupe, où il fit entrer tout son monde, et dans laquelle il entra le dernier, apres y avoir pousse Spitridate de sa propre main : qui fut un instant arresté sur le bord, comme s'il eust deliberé en luy mesme s'il enteroit ou s'il n'entreroit pas, quoy qu'il tinst la Princesse Arbiane. A peine fut il dedans, qu'Arsamone commanda que l'on ramast en diligence, jusques à ce que l'on eust double le Cap de la Peninsule, nommée Acherusiade : comme il avoit fait payer magnifiquement les Mariniers, ils fendirent les vagues avec tant de vitesse, qu'en moins d'une heure il arriva à une Cale, où l'on dit qu'Hercule descendit pour combatre ce terrible Monstre, dont la deffaite luy acquit une si grande reputation en ce Païs là. Je vous laisse à juger, Seigneur, en quel estat estoit alors Spitridate : qui sans rien sçavoir des desseins du Prince son Pere, sçavoit tousjours bien qu'ils ne pouvoient estre que tres contraires à son amour. Apres estre arrivez à l'en droit que j'ay marqué, il falut encore sortir de la Chaloupe, et entrer dans un Vaisseau de Bithinie qu'ils y trouverent, escorté de trois autres, que les Chalcedoniens avoient envoyez à Arsamone. Tous les Mariniers de cette Chaloupe n'osant retourner à Heraclée, l'abandonnerent sur ce rivage au gré du vent et des ondes, et suivirent ce Prince, qui leur promit d'avoir soin de

   Page 1786 (page 422 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

leur fortune. Cependant l'ambitieux Arsamone ne fut pas plustost dans ce Vaisseau, qu'apres avoir commandé que l'on prist la route de Bithinie, il entra suivy d'Euriclide dans la Chambre de Poupe, où la Princesse Arbiane estoit avec Aristée et Spitridate. Comme il fut entré, enfin (leur dit il avec un visage où il paroissoit de la fierté et de la joye) je ne suis pas encore reconnu pour Roy, mais du moins je ne sais plus Esclave : et ce n'est pas peu à celuy qui veut reconquerir une Couronne, que d'avoir rompu les chaines qui l'empeschoient de le pouvoir faire. Allons donc au Throsne Spitridate, luy dit il, et pour vous y faire aller avec joye, je vous diray que je ne m'oppose point à vostre Mariage, avec la Princesse Araminte : au contraire je pretens vous mettre bientost à la teste d'une Armée, afin que vous l'alliez conquester : et que vous ne la teniez pas des mains de mes plus cruels ennemis. Quand vous serez Fils de Roy, et en estat de devoir estre Roy vous mesme, vous serez plus digne de sa vertu que vous n'estes : et vous luy faisiez tort sans doute, de luy vouloir faire espouser le Fils d'un Esclave, et un Esclave luy mesme. Il y a vingt ans, adjousta ce Prince, que je trame le dessein que je commence d'executer aujourd'huy : la Ville de Chalcedoine est à moy, aussi bien que celle de Chrisopolis : et j'espere que dans peu de jours, le Roy de Pont sera en termes d'envoyer des Ambassadeurs à ma Cour, afin de me demander Aristée pour le Prince son

   Page 1787 (page 423 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Fils s'il la veut avoir. Mais quoy qu'il en arrive, je rends tousjours graces aux Dieux ; de ce qu'ils m'ont mis en estat de mourir libre, si je ne puis vivre comme Roy. Spitridate tout preoccupé qu'il estoit de sa passion, ne laissoit pas de voir qu'il y avoit quelque chose de grand et d'heroïque dans le dessein de son Pere : mais quelque ambitieuse que fust son ame, l'Amour en fut tousjours le Maistre : et il ne pût concevoir que l'esperance d'estre Roy, le deust consoler de la perte de sa Princesse. Aussi respondit il à Arsamone d'une maniere qui ne luy plut pas : et il se vit contraint de se taire, et de renfermer autant qu'il pût, toute sa melancolie dans son ame. Je vous laisse à juger, Seigneur, quels furent ses sentimens, pendant cette navigation : il furent tels, que quand il me les a racontez depuis, il m'en a presques fait pleurer. La pensée non seulement de quitter sa Princesse, mais de la perdre ; de luy declarer la guerre ; et de paroistre comme son ennemi, apres s'estre veû prest à l'espouser ; estoit une chose si cruelle, qu'il pensa se jetter dans la Mer à diverses fois : et sans la Princesse Aristée, il se seroit desesperé. C'estoit en vain que l'ambition vouloit affoiblir l'amour dans son ame : Non non, luy disoit il en luy mesme, esclatante et imperieuse passion, tu ne chasseras pas ma Princesse de mon coeur ; elle y regnera malgré toy : et le desir du Throsne n'estoufera point dans mon ame, celuy de la posseder. Mais helas, disoit il encore, que pensera t'elle de moy, cette

   Page 1788 (page 424 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

divine Princesse ? et pourra t'elle croire que je n'ay rien sçeu du dessein du Prince Arsamone ? Ne nous flatons pas, adjoustoit il quelques preuves d'amour que nous luy ayons renduës, elle croira que je prefere la Couronne de Bithinie à sa personne : le Prince Sinnesis au lieu d'estre mon Protecteur comme il estoit, va devenir mon ennemi mortel ? il m'accusera de luy avoir enlevé Aristée : et il parlera autant contre moy, qu'il a parlé à mon advantage. Enfin Araminte, la genereuse Araminte, me haïra peut-estre autant qu'elle m'a aimé. En effet, disoit il, je trouve qu'elle aura raison : car puis que je n'estois pas Maistre de mes actions, pourquoy luy ay-je découvert mon amour, et que n'ay-je tousjours agy comme son ennemy declaré ? Mais apres tout, adjoustoit il, ma Princesse, je suis malheureux, et je ne suis pas criminel : l'ambition agite mon esprit, je l'advouë : mais l'amour le possede absolument. Ainsi sans sçavoir ce qu'il devoit, ce qu'il vouloit, ny ce qu'il pouvoit faire, l'infortuné Spitridate s'abandonnoit à la douleur : et donnoit tous les momens de sa triste vie au souvenir de sa chere Princesse.

Le désarroi d'Araminte
Sinnesis vient informer sa sur de la fuite de leurs futurs conjoints. Il lui lit la déclaration de guerre d'Arsamone. Elle s'efforce de le calmer en mettant la responsabilité sur le père et non sur les enfants. Puis elle confie son désarroi à Hesionide : comment interpréter ce geste ? Spitridate a-t-il pu la trahir de cette manière ?

Cependant, Seigneur, il faut que je vous die, quel fut nostre estonnement le lendemain, lors que nous sçeusmes le départ d'Arsamone : car à la verité il fut si grand, que je ne m'en puis encore souvenir sans esmotion. La Princesse estoit encore endormie, quand le Prince Sinnesis vint à sa Chambre : où contre sa coustume il commanda qu'on l'éveillast. Ce qui ne fut pas si tost fait, que

   Page 1789 (page 425 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'aprochant d'elle, ma Soeur, luy dit il, Arsamone m'a enlevé Aristée, et vous enleve Spitridate : il est parti cette nuit, avec toute sa Maison : et s'est embarqué si secrettement, que l'on ne s'en est aperçeu que par des Placards affichez en divers endroits de la Ville, comme celuy que je vous apporte. En disant cela, il luy donna un Escrit, qui estoit conçeu en ces termes.

Le Prince Arsamone mande au Roy de Pont, que ce seroit faire une alliance indigne de luy, que de marier le Prince son Fils, et la Princesse sa Fille, aux enfans d'un Esclave : c'est pourquoy pour agir justement et genereusement, il faut qu'il luy rende le Royaume de Bithinie, auparavant que de traiter d'alliance aveques luy. Autrement il luy declare la guerre, comme à l'usurpateur de ses Estats, et comme à son ennemy mortel.

Vous pouvez penser, Seigneur, quelle surprise fut celle de la Princesse : neantmoins comme elle est fort sage, elle n'éclatta pas devant le Prince son Frere : et elle s'informa avec beaucoup de retenuë, de tout ce qu'il sçavoit de la chose. Mais pour luy qui estoit d'un temperamment violent, il dit tout ce que l'amour, la colere, la fureur, et le desespoir peuvent faire dire. Tantost toute sa rage ne s'adressoit qu'à Arsamone : un moment apres il soubçonnoit Spitridate d'avoir sçeu ce dessein : et un instant en suitte, confondant dans son esprit : et les innocents, et les coupables ; ou pour mieux dire ne les pouvant discerner : il parloit et contre Spitridate, et contre Arbiane, et

   Page 1790 (page 426 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

contre Euriclide, et mesme contre Aristée. Pendant un si violent mouvement, la Princesse ne parloit point : Elle eust bien voulu luy demander, s'il avoit envoyé advertir le Roy de cét accident ; s'il avoit fait suivre Arsamone ; et quel ordre il avoit donné à toutes choses : mais ne sçachant elle mesme que souhaitter que l'on fist, elle se taisoit, et souffroit son mal sans se pleindre. Toutesfois sa curiosité fut bien tost satisfaite, sans qu'elle eust la peine de rien demander : car ce Prince luy apprit de luy mesme qu'il avoit envoyé vers le Roy : commandé deux Vaisseaux pour suivre Arsamone, dans un desquels Pharnace s'estoit embarqué. Cette nouvelle fit rougir la Princesse : parce qu'elle creut bien que si ces Vaisseaux pouvoient joindre Arsamone, il y auroit combat, puis que Pharnace y estoit. Neantmoins dissimulant le mieux qu'elle pût, elle dit seulement au Prince Sinnesis, que selon son sens, Arsamone tout seul avoit conduit et executé ce dessein : en suite de quoy ce Prince emporté par son in quietude, et ne sçachant pas trop bi ? ni pourquoy il quittoit la Princesse ; ni où il vouloit aller ; sortit de sa chambre, et la laissa dans la liberté de se pleindre. Et bien Hesionide, me dit elle lors que j'aprochay de son lit, que pensez vous de Spitridate, et que croyez vous que j'en doive penser ? Madame, luy dis-je, j'ay une si forte disposition à expliquer toutes choses à l'avantage de ce Prince, que je m'imagine qu'il n'a fait ce qu'il n'a pû s'empescher de faire. Si cela est, dit la Princesse en soupirant,

   Page 1791 (page 427 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il est bien malheureux : mais si cela n'est pas, il est bien coupable. Car s'il avoit quelque dessein caché, et que les justes pretensions que le Prince son Pere a sur la Bithinie, ne pussent pas souffrir qu'il peust estre content de sa fortune, pourquoy me tesmoigner une affection particuliere ? et pourquoy engager mon coeur malgré moy à l'estimer, plus que tout le reste du mon de ? S'il en avoit usé ainsi, luy dis je, ç'auroit esté pour mieux tromper toute la Cour, et pour mieux cacher ses desseins : Mais Madame, je ne le crois point ; et quoy que certaine melancolie que j'ay remarquée depuis quelques jours dans son esprit, embarrasse un peu le mien, je suis pourtant fortement persuadée, qu'il vous aime veritablement. Si cela est, repliqua t'elle, pour quoy s'en va t'il ? et comment peut il esperer que je luy conserve mon affection, s'il entreprend de faire la guerre au Roy mon Pere ? Croyez Hesionide, (adjousta t'elle, en essuyant quelques larmes qui tomboient malgré elle de ses beaux y eux) que quelque soin que je prenne de justifier Spitridate, je ne trouve pas lieu de le faire. Il aura peut-estre creu, adjousta t'elle, qu'il n'y avoit point de lascheté, à tromper la Fille d'un Prince qui luy retient un Royaume : et que pour remonter au Throsne, il estoit permis de faire cent mil le faux serments, et cent mille protestations mensongeres. Mais non Spitridate, reprenoit elle, vous vous estes abusé : la vertu heroïque est plus difficile à pratiquer que vous ne pensez : et il n'est

   Page 1792 (page 428 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais premis de faire des crimes, mesme pour gagner des Couronnes. Ne vous hastes pas tant, luy dis-je, Madame, de condamner un Prince qui vous a toujours paru si vertueux : Ha Hesionide, me dit elle, si vous sçaviez tout ce qu'il me dit hier au soir, vous seriez espouvantée d'apprendre qu'il ait pû m'abandonner aujourd'huy : et qu'il ait pû se resoudre, à declarer la guerre au Roy mon Pere. Car enfin il sçait bien qu'on ne luy rendra pas le Royaume de Bithinie sans combattre : et il doit s'imaginer que s'il combat contre le Roy de Pont à qui je dois la vie, je me combatray moy mesme, pour le chasser de mon coeur. Cependant comme elle ne trouvoit point tout à fait lieu de le convaincre, ny aussi de le justifier ; elle ne pouvoit regler ses propres desirs. Elle eust bien souhaité, pour pouvoir revoir Spitridate que Pharnace l'eust pris, et l'eust : ramené à Heraclée : mais ne sçachant pas comment il y seroit traité, il y avoit des momens, où elle faisoit des voeux pour la fuitte de ce Prince : et où elle desiroit qu'il ne peust estre repris, et qu'il vainquist plustost Pharnace, que d'estre vaincu par luy. Car enfin, me disoit elle, que Spitridate soit innocent ou coupable, je souhaite de tout mon coeur, qu'il ne retombe pas entre les mains du Roy mon Pere. Elle me donna alors commission de m'informer si Spitridate avoit me né tout son Train : et je sçeus qu'il n'y avoit pas un de ses gens aveques luy : et que le Prince Sinnesis et le Prince Aryande avoient fait arrester

   Page 1793 (page 429 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les plus considerables d'entre eux : qui disoient tous ne sçavoir rien du dessein d'Arsamone : et qui assuroient mesme que leur Maistre n'en avoit rien sçeu ; parce qu'effectivement il avoit appellé ses gens pour se mettre au lit, lors qu'Arsamone l'avoit envoyé querir. Neantmoins quoy que cela fust une conjecture assez forte pour le justifier dans l'esprit de la Princesse : comme le Prince Sinnesis et le Prince Aryande estoient preoccupez ; ils luy dirent tant qu'assurément Spitridate sçavoit la chose : que si elle ne le creut, du moins son ame demeura t'elle incertaine, entre ce qu'ils luy disoient, et ce qu'elle souhaitoit qui fust vray.

Les tribulations de Spitridate
L'antagonisme entre les deux familles s'accroît ; la guerre va être déclarée. On apprend toutefois que Spitridate a été emprisonné par son père, ce qui tend à l'innocenter. Un jour, un étranger s'adresse secrètement à Hesionide : il demande à parler à Araminte. Il transmet à cette dernière une lettre de Spitridate qui recommande le messager. Celui-ci explique comment Spitridate est tombé du bateau qui l'emmenait avec la famille d'Arsamone, a été recueilli par un pêcheur, a décidé, après une longue réflexion, de rejoindre Araminte, a été repris par des hommes de son père et a été jeté en prison sur les ordres de ce dernier. Araminte à son tour écrit une lettre à Spitridate, dans laquelle elle lui fait part de sa sollicitude. Sinnesis est lui aussi tranquillisé par cette nouvelle.

Cependant le Roy revint à Heraclée : mais si irrité contre Arsamone, qu'on ne le peut davantage : et quand il venoit à penser, que ce Prince avoit agy de cette sorte, dans un temps où il vouloit mettre sa Fille sur le Throsne, et donner la sienne au Prince son Fils, il ne trouvoit point d'excuse pour luy dans son esprit : et sans se souvenir qu'il luy retenoit un Royaume, il estoit aussi irrité contre luy, que si Arsamone eust esté un Sujet rebelle. En ce mesme temps Pharnace revint, sans avoir pû joindre Arsamone : ayant seulement sçeu par quelques Vaisseaux Marchands qui l'avoient rencontré, qu'il prenoit la route de Bithinie : où l'on sçeut quelques jours apres, qu'il avoit pensé faire naufrage en entrant au Port : mais qu'estant échapé de ce peril, il avoit esté reçeu comme Roy, par les Habitans de Chalcedoine, et par ceux de Chrisopolis : qui avoient

   Page 1794 (page 430 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fait main basse sur les Garnisons que le Roy de Pont y avoit mises. J'advouë, Seigneur, qu'en cette occasion, l'amour de la Patrie l'emporta sur toute autre chose dans mon coeur : et que j'eus quelque joye de pouvoir esperer de revoir un Roy en Bithinie. Car comme cela se fit tout à la fin de l'Automne, je creus que durant l'Hiver, peut-estre les choses s'acommoderoient : et que la Princesse Araminte pourroit espouser Spitridate, et estre un jour Reine du Païs d'où je tirois mon origine. Ainsi les interests de ma Patrie, s'acommodant avec ceux de ma Maistresse, je fis tout ce que je pus, pour luy faire concevoir quelque esperance : mais elle me dit tousjours, que certainement le Roy son Pere ne consenteroit jamais à perdre un Royaume, si la force ne l'y contraignoit. Et en effet, quoy que ce ne fust pas une Saison à commencer la guerre, neantmoins on ne laissa pas de donner plusieurs commissions, pour lever de nouveau des Troupes au lieu de celles que l'on venoit de licencier, apres la guerre de Phrigie. Durant ce temps là Pharnace et Artane ravis de l'absence de Spitridate, se mirent à voir la Princesse avec une si grande assiduité, qu'elle en estoit importunée : principalement d'Artane, de qui l'insolence recommença à diverses fois. Car pour Pharnace, il est certain qu'il estoit si discret et si sage, qu'il ne luy donnoit nul sujet legitime de pleinte : et s'il l'incommodoit souvent, c'est que dans les sentimens où estoit la Princesse, la solitude estoit sa plus grande consolation.

   Page 1795 (page 431 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Si elle se promenoit, c'estoit tousjours la moins accompagnée qu'il luy estoit possible : et pour mieux cacher les maux de son esprit, elle feignoit souvent d'estre un peu malade, et de ne pouvoir voir personne. Un jour donc qu'on ne la voyoit point, il vint une nouvelle de Bithinie, qui surprit fort toute la Cour ; qui fut qu'Arsamone avoit fait mettre Spitridate prisonnier dans le Chasteau de Chalcedoine, où il estoit gardé tres soigneusement. Une semblable chose qui en toute autre rencontre auroit extrémement affligé là Princesse, luy donna une joye bien sensible : parce qu'elle regarda la prison de Spitridate comme une preuve de son innocence, qui le justifioit pleinement dans son esprit. De plus, comme elle ne craignoit pas qu'Arsamone entreprist rien sur sa vie, puis qu'il estoit son Fils ; elle trouvoit encore quelque consolation, à penser que si la guerre duroit, il ne combatroit ny contre le Roy son Pere, ny contre les Princes ses Freres : et qu'ainsi si la paix se faisoit un jour, elle n'auroit rien à luy reprocher. Il y avoit pourtant quelques instans, où elle estoit affligée de la peine qu'il enduroit : Mais apres tout en l'estat qu'estoient les choses, elle n'eust pas voulu qu'il eust esté libre. Ne vous avois-je pas bien dit Madame, luy disois-je alors, que Spitridate n'estoit point coupable envers vous ? Ouy Hesionide, reprenoit elle, mais je la suis bien envers luy, de l'avoir soubçonné avec tant d'injustice. Cependant la Princesse voulut aller le lendemain à un Temple extrémement

   Page 1796 (page 432 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fameux à Heraclée : qui est celuy de la Deesse Adrastie, ou autrement de la fatale Destinée : afin de la conjurer d'avoir soin de la fortune de Spitridate, et de vouloir pacifier les choses, entre le Roy son Pere et Arsamone. Mais admirez icy Seigneur, ce que fait quelquesfois le hasard : nous trouvasmes dans le Temple de la Fatalité un Estranger qui ne faisoit que d'arriver à Heraclée : et qui voyant entrer la Princesse dans ce Temple, y entra aussi. Je pris garde quand nous y fusmes, qu'il demanda la quelle de toutes les Femmes qui suivoient la Princesse, se nommoit Hesionide : comme j'estois fort proche d'un Officier d'Araminte à qui il parloit, je l'entendis, et je luy dis que je m'appellois ainsi : puis que cela est, repliqua t'il, accordez moy la liberté de vous dire un mot en particulier : Je vous en conjure, adjousta t'il en abaissant la voix, par le Prince Spitridate. Entendant un nom qui m'estoit si cher ; mais qu'il estoit pourtant si dangereux d'en tendre dire à Heraclée en l'estat qu'estoient les choses, je luy dis qu'il se retirast : et qu'au sortir du Temple il demeurast à la porte, jusques à ce que je l'envoyasse querir par un Esclave de la Princesse que je luy monstray, afin qu'il le reconnust. Et en effet en sortant du Temple j'apellay cét Esclave qui estoit adroit et fidelle ; je luy monstray cét Estranger ; et luy ordonnay de l'amener dans les Jardins du Palais, par une porte de derriere : et de le conduire en suitte à ma chambre, par un Escalier dérobé qui y respondoit. Comme

   Page 1797 (page 433 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nous fusmes arrivé, je ne voulus rien aprendre de ce qui m'estoit advenu à la Princesse, que je ne sçeusse precisément ce que cét homme avoit à me dire : si bien qu'apres l'avoir conduitte à son Apartement, je m'en allay en diligence au mien : ou je ne fus pas longtemps, sans y voir arriver celuy que j'y attendois. Je fis demeurer l'Esclave dans l'anti-chambre, afin qu'il remenast celuy qu'il avoit amené, quand je l'aurois entretenu : et entrant dans un Cabinet où il n'y avoit personne ; de grace, dis-je à cét Estranger que je ne connoissois point, apprenez moy promptement ce que vous avez à me dire de Spitridate. Madame, me dit il, j'ay ordre de vous conjurer de me faire parler à la Princesse Araminte : et de vous assurer en vostre particulier, que vous estes une des personnes du monde qu'il honnore le plus, et dont il a le plus du besoin. Apres avoir reçeu comme je devois le compliment du Prince Spitridate, et remarqué par la façon dont me parloit cét Estranger, que c'estoit assurément un homme d'esprit, et de quelque condition ; je le priay de se donner un moment de patience : et je sortis pour aller apprendre à la Princesse, ce que je luy avois caché : et pour luy aller demander cette audience. Je la surpris de telle sorte, qu'elle me retint plus long temps que je ne voulois : mais comme il n'y avoit personne aupres d'elle, quelque difficulté qu'elle fist de voir cét homme, je la forçay d'y consentir. Elle m'envoya pourtant luy demander s'il avoit des Lettres : et comme il eut respondu qu'il

   Page 1798 (page 434 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en avoit, elle voulut qu'il me les donnast : mais il ne le voulut jamais, et elle fut contrainte de souffrir que je l'allasse querir ; disant tout haut en passant dans l'anti-chambre où estoient ses Filles, que c'estoit un homme qui venoit prier la Princesse de le proteger aupres du Roy où il avoit quelque affaire. Mais enfin cét Envoyé de Spitridate estant entré dans le Cabinet de la Princesse, où je demeuray seule aveques luy : Madame (luy dit il, apres luy avoir fait une profonde reverence) je vous demande pardon, si je n'ay pas voulu donner la Lettre que je vous presente à Hesionide, qui me l'a demandée de vostre part : car comme le Prince Spitridate ne sçavoit pas si vous luy feriez la grace de luy respondre, il m'a commandé si expressément d'estre present quand vous la liriez s'il estoit possible, que je n'y ay osé manquer : esperant par là, Madame, aprendre du moins une partie de vos sentimens. La Princesse estoit si interdite, qu'elle ne sçavoit pas trop bien que luy respondre : mais enfin prenant la Lettre, comme mes sentimens sont tousjours tels qu'ils doivent estre, repliqua t'elle, je ne trouveray point mauvais que mon visage vous les descouvre : c'est pourquoy je ne feray point de difficulté de contenter Spitridate, et de lire sa Lettre devant vous. En disant cela, elle en rompit le cachet, et y leur à peu prés ces paroles.

   Page 1799 (page 435 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

SPITRIDATE A LA PRINCESSE ARAMINTE.

Je suis si malheureux, que quelque innocent que je sois, je ne laisse pas d'avoir lieu de craindre que vous ne m'ayez soubçonné d'avoir plus d'ambition que d'amour : et d'apprehender encore, que vous ne m'ayez condamné sans m'entendre. Celuy qui vous rendra ma Lettre, a ordre de vous raconter la verité toute pure ; afin que la connoissant, vous ne me faciez pas une injustice. La prison où je suis me sera bien douce, si elle me justifie aupres de vous : et bien insuportable, si j'aprens que vous continuyez de m'accuser : puis qu'elle m'empeschera d'aller vous dire moy mesme, que je quitterois toutes les Couronnes de l'Univers, pour la seule gloire d'estre regardé favorablement de vous. Ne me soubçonnez donc pas, s'il vous plaist, d'en avoir voulu reconquerir une en vous perdant : et croyez, au contraire, que je prefereray tousjours la glorieuse qualité de vostre Esclave, à celle de Roy de toute l'Asie.

SPITRIDATE.

Apres que la Princesse eut achevé de lire cette Lettre en soupirant malgré qu'elle en eust, elle pria celuy qui la luy avoit renduë, de s'aquiter de sa commission : de sorte qu'il luy raconta ce que je vous ay desja dit : c'est à dire de quelle façon Arsamone avoit envoyé querir Spitridate : comment il luy avoit parlé dans sa chambre : comment il s'estoit embarqué : et ce qu'il luy avoit dit, lors qu'il avoit esté dans le Vaisseau qui l'attendoit. Il

   Page 1800 (page 436 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy aprit en suitte, que sa Navigation avoir esté tres heureuse jusques à Chalcedoine : mais il luy dit qu'en arrivant en ce lieu là, le Pilote n'ayant pas bien pris ses mesures, avoit esté poussé par la violence des vagues, contre la pointe d'un rocher, qui est assez prés de l'emboucheure du Port. Que son Vaisseau n'avoit pourtant fait que s'entre-ouvrir : mais que comme Spitridate estoit sur la Prouë lors qu'il avoit heurté, il n'avoit pû se retenir : et estoit tombé dans la Mer, justement au mesme temps qu'un autre des Vaisseaux d'Arsamone s'estoit brisé un peu plus bas. Il luy dit de plus, que tout le rivage estant plein de monde, il y avoit eu de Marchands de Persepolis qui avoient tesmoigné une si grande compassion de cét accident, et un si grand empressement à vouloir sauver Spitridate ; qu'il y en avoit eu deux, qui s'estoient jettez dans la Mer pour l'assister, et qui avoient esté noyez sans le pouvoir faire. Que ce pendant la Mer l'avoit emporté malgré luy bien loing de là, sans que l'on s'en aperçeust dans le Vaisseau d'Arsamone ; où l'on estoit assez occupé, parce que l'eau y entroit, que lors que Spitridate eut un peu repris ses esprits, apres sa chutte dans la Mer ; comme il sçavoit bien nager, il avoit voulu aborder : mais que les rochers repoussant les vagues en ce lieu là, il luy avoit esté impossible. De sorte qu'il avoit esté contraint de se laisser emporter à ces vagues un peu plus loing : que comme elles estoient assez hautes, ce Marchands Persans qui s'interessoient tant en sa perte,

   Page 1801 (page 437 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'avoient perdu de veuë, et avoient creû qu'il avoit peri. Que cependant le rivage devenant un peu moins raboteux, apres avoir eu bien de la peine, Spitridate estoit venu à bord, en un en droit où un vieux Pescheur sechoit ses filets sur le sable, environ à quatre ou cinq stades de Chalcedoine. Que comme il estoit fort las, il avoit esté contraint de se coucher sur le rivage pour se reposer : et que ce vieux Pescheur ayant eu compassion de voir un homme si beau, si bien fait, et si magnifiquement habillé, en un si pitoyable estat ; luy avoit offert de le conduire à sa petite Maison, qui estoit assez proche de là. Que Spitridate avoit accepté cette offre : et que sans sçavoir encore bien precisément la raison pourquoy, il pria ce charitable Pescheur de ne dire à personne qu'il fust chez luy. Mais, Seigneur, quand cét Envoyé de Spitridate vint à raconter à la. Princesse les inquietudes de ce Prince en ce lieu là, j'advouë qu'il m'en fit compassion : en effet il est aisé de s'imaginer que se voyant Maistre de ses actions, et pouvant retourner à Heraclée, ou aller à Chalcedoine ; son ame se trouva en de pitoyables termes. Si je retourne à Heraclée, disoit il, je satisferay sans doute mon amour et ma Princesse : mais je me deshonoray aux yeux de toute l'Asie. Car enfin feray-je la guerre à mon Pere, pour un Prince qui luy retient un Royaume que je devois un jour posseder ? Mais aussi, reprenoit il, si je vay à Chalcedoine, pourray-je me resoudre d'aller les armes à la main contre le

   Page 1802 (page 438 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pere et contre les Freres de la Princesse Araminte ? et laisseray-je croire à cette illustre Personne, que je l'ay trompée ; que je l'ay trahie ; et que je ne luy ay tesmoigné de l'affection, que pour cacher le dessein que j'avois de remonter au Throsne de Bithinie ? Ha non non, je n'y sçaurois consentir : Mais que feray-je donc ? disoit il ; je n'en sçay rien, se respondoit il à luy mesme, et je pense que la seule mort est ce qui me peut mettre en estat de ne faire rien ny contre mon honneur, ny contre mon amour, ny contre ma propre inclination. Cependant il faut se resoudre : il faut aller à Heraclée ou à Chalcedoine : si je vay à la premiere, je me perds d'honneur, mais je satisfais mon amour : et si je vais à la derniere, je satisfais mon ambition et la Nature ; mais je me détruits dans l'esprit de ma Princesse, que je prefere à toutes choses, et mesme à ma propre vie. Enfin cét Estranger nous dit, qu'apres une agitation tres violente, l'amour avoit esté la plus forte dans son coeur : que neantmoins voulant prendre un milieu entre ces deux extremitez, il avoit consideré, qu'en la Saison où l'on estoit, la guerre ne pouvoit se commencer de plus de quatre mois : si bien qu'il avoit fait dessein de se déguiser ; de revenir à Heraclée secrettement, sans voir le Roy ny les Princes ; et de tascher de voir la Princesse par mon moyen, pour se justifier aupres d'elle ; pour luy promettre de ne combattre jamais en personne le Roy son Pere, et pour luy demander seulement la permission

   Page 1803 (page 439 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'aller deffendre le sien. Que ne doutant pas que la Princesse ne luy accordast ce qu'il vouloit, la connoissant fort equitable et fort genereuse, il avoit resolu de s'en retourner à Chalcedoine apres cela ; afin de tascher d'y pacifier les choses, et de satisfaire s'il estoit possible, et son honneur, et son amour. Qu'ainsi pour executer son entreprise, il s'estoit aquis ce vieux Pescheur par une tres belle Bague qu'il avoit sur luy : de sorte qu'il l'avoit envoyé à la Ville avec quelque argent que ce Prince avoit ; pour luy acheter les choses necessaires à se déguiser, et pour faire son voyage : comme pour s'informer aussi s'il n'estoit arrivé nul accident au Roy, de qui il se disoit seulement Officier. Que cét homme ayant aporté les choses dont il avoit besoin, luy avoit apris que le Roy et la Reine de Bithinie, le Prince Euriclide, et la Princesse leur Fille estoient échapez du naufrage : mais qu'ils estoient bien affligez, de ce qu'ils craignoient que leur Fils aisné n'eust peri : et que tout le rivage de la Mer estoit plein de gens, que le Roy envoyoit chercher le Prince, vivant ou mort. Qu'on luy avoit demandé à cent pas de là, s'il n'en sçavoit point de nouvelles : et qu'il avoit dit que non. Qu'en suitte Spitridate craignant d'estre trouvé, s'estoit déguisé promptement : qu'aussi tost que la nuit avoit esté venuë, il estoit monté sur un Cheval que ce Pescheur luy avoit acheté : et qu'apres luy avoir bien recommandé de cacher ses habillemens, et de ne les monstrer point, qu'il n'y eust du moins plusieurs jours qu'il

   Page 1804 (page 440 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fust parti, il s'estoit mis en chemin. J'oubliois pourtant de vous dire, qu'il laissa un Billet à ce Pescheur, avec ordre d'aller dans huit jours le porter à quelque Officier de la Maison d'Arsamone ; où il avoit escrit ces paroles.

Assurez le Roy mon Pere, que Spitridate n'est pas mort : et que n'estant pas capable de rien faire contre son honneur, il se rendra aupres de luy, dans le temps ou il peut avoir besoin de son courage.

Apres donc que Spitridate fut parti, ce bon Pescheur se mettant à raisonner avec sa Femme, sur l'heureuse rencontre qu'ils avoient eue, ils y passerent une grande partie de la nuit : cherchant en quel lieu ils pourroient cacher les magnifiques habillemens de Spitridate. Mais par malheur douze ou quinze de ceux qu'Arsamone avoit envoyez le long du rivage s'estant égarez, vinrent à cette Maison : et entrerent si inopinément, que ces bonnes gens ne purent si bien cacher les habits da Prince, qu'à travers des filets qu'ils avoient jettez dessus, un de ces hommes ne vist quelque chose de brillant, qui luy donna la curiosité de regarder ce que c'estoit. Mais il n'eut pas plustost veû ces habillemens à la clarté d'une Lampe, qu'il les reconnut ; car c'estoit un Officier d'Arsamone : de sorte que croyant que ce Pescheur l'auroit peut-estre trouvé à demy mort au bord de la Mer. et l'auroit tué pour avoir ses habits, il se mit à le menacer, s'il ne disoit la verité : et à luy dire qu'il vouloir voir le corps du Prince Spitridate. Ce bon Pescheur se voyant donc accusé injustement ;

   Page 1805 (page 441 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et la. frayeur s'emparant de son esprit, il leur dit la chose comme elle s'estoit passée : et leur monstra mesme le Biliet que Spitridate luy avoit laissé. Si bien que ne doutant point apres cela qu'il ne fust en vie, et s'imaginant aisément qu'il auroit pris la route d'Heraclée : ils partirent en diligence, et envoyerent un d'entre eux, advertir Arsamone de ce qu'ils avoient apris : et luy porter mesme le Billet de Spitridate. Comme ils sçavoient bien qu'ils rendroient un grand service à Arsamone, de luy remener le Prince son Fils : ils firent une si grande diligence, qu'ils le trouverent au passage d'une petite Riviere, où il faloit de necessité qu'il allast : et ce qui facilita encore la recherche qu'ils firent, fut qu'ils avoient fait dire par force à ce Pescheur, quel habit et quel Cheval avoit Spitridate. Comme ils l'eurent joint, ils J'aborderent avec respect : mais pourtant comme des gens qui ne vouloient pas qu'il leur échapast, car ils l'environnerent de tous costez. Ce Prince qui estoit assez mal monté, vit bien qu'il ne luy seroit pas possible d'esviter d'estre pris : de sorte qu'il voulut employer d'abord les prieres et les promesses. En suitte voyant qu'il ne les gagnoit pas, parce qu'en effet ils croyoient rendre office à Spitridate aussi bien qu'à Arsamone, de l'empescher de retourner à Heraclée, il les menaça : il voulut mesme se mettre en estat de les forcer ; mais apres tout, voyant que ses efforts seroient inutiles contre tant de gens, il ceda, et se laissa conduire à

   Page 1806 (page 442 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Chalcedoine : où Arsamone le reçeut avec toutes les marques d'indignation qu'un Pere irrité, et qu'un Prince violent peut donner. Il luy dit qu'il avoit raison, de ne pretendre pas à la Couronne de Bithinie, puis qu'il n'en estoit pas digne : mais que pour luy monstrer qu'il la conserveroit bien sans luy, il l'alloit mettre en lieu, d'où il ne sortiroit point, qu'il n'eust surmonté dans son ame la honteuse passion qui s'opposoit à sa gloire. Spitridate voulut s'excuser : mais comme il ne pouvoit obtenir de luy de dire au Roy qu'il n'aimeroit plus la Princesse Araminte : il s'en irrita davantage, et l'envoya prisonnier dans une des Tours du Chasteau ; sans permettre à personne de le visiter, qu'à la Princesse Aristée : encore ne fut-ce pas sans difficulté qu'elle obtint la permission de le voir deux fois la semaine. En suitte cét Agent de Spitridate conta encore à la Princesse, qu'ayant eu l'honneur d'y conduire Aristée, à trois ou quatre de ses visites, pendant lesquelles ils ne s'entretenoient que d'elle : il avoit esté choisi pour la venir trouver, et pour luy rendre conte de la vie de ce Prince, depuis son départ d'Heraclée : l'assurant de plus, que la Princesse Aristée avoit pour elle une affection que rien ne pourroit changer. La Princesse Araminte escouta ce recit avec beaucoup d'attention : et comme elle trouva avoir sujet d'estre pleinement satisfaite du Prince Spitridate ; elle tesmoigna estre sensiblement touchée, des maux qu'il enduroit à sa consideration. le pense toutefois qu'elle

   Page 1807 (page 443 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

auroit eu quelque peine à se resoudre de luy escrire, si je ne l'en eusse extrémement pressée : mais enfin elle ceda à mes prieres ; et en la presence mesme de celuy qui devoit porter sa Lettre, elle escrivit en ces termes.

LA PRINCESSE ARAMINTE A SPITRIDATE.

Je voudrais que vous peuviez estre innocent et heureux tout ensemble : toutefois puis que la malignité de mon destin veut que vous ne soyez justifié dans mon esprit que par des souffrances : je vous advouë en rougissant, que j'aime encore mieux que vous ne soyez point coupable, et que vous soyez malheureux : que si vous estiez criminel, et que vous n'eussiez point d'in fortune. Neantmoins je sens pourtant vostre prison comme je dois : et je ne sçay mesme si la douleur que j'en ay, demeure dans les justes bornes que la raison luy doit prescrire. Cependant comme je ne demande rien de vous contre vostre gloire, n'attendez rien de moy contre la mienne : afin du moins que si nous avons à estre tousjours infortunes, nous facions advouër à tout le monde, que nous meritons d'estre plus heureux.

ARAMINTE.

Apres que la Princesse m'eut montré et fermé sa Lettre, elle la donna à celuy qui la devoit porter : elle escrivit aussi un Billet à la Princesse Aristée : et apres avoir fait beaucoup de civilité à ce fidelle Agent de Spitridate, elle le congedia : et l'Esclave qui l'avoit amené, le reconduisit jusques

   Page 1808 (page 444 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

hors de la Ville où il logeoit. Vous pouvez juger quelle fut la conversation de la Princesse et de moy : et combien de fois nous releusmes la Lettre de Spitridate. Cependant sa prison n'agit pas seulement dans le coeur de la Princesse Araminte, mais encore dans celuy du Prince Sinnesis : qui ne croyant plus qu'il eust sçeu le dessein d'Arsamone, ne le soubçonna plus aussi de l'avoir trompé, non plus que la Princesse Aristée : de sorte que l'amour reprenant sa place dans son esprit, il changea sa façon d'agir. Il vint voir la Princesse sa Soeur, pour en parler avec elle : et comme il estoit important à Araminte que le Prince Sinnesis aimast tousjours Spitridate, elle le confirma en son opinion : si bien que sa passion redevenant plus forte, il cessa d'aigrir l'esprit du Roy son Pere, comme il faisoit auparavant : et il voulut mesme à diverses fois l'appaiser : Mais comme ce Prince en soubçonna aisément la cause, il s'en fascha extraordinairement, et luy en donna mesme des marques.


Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : Spitridate retrouve Araminte
La situation évolue soudainement. La paix entre les familles est déclarée, les projets de mariages sont annulés. Sinnesis et Arsamone étant morts, c'est Aryande, le second fils, qui devient roi de Pont. Il veut marier Araminte à Pharnace. Mais Spitridate refait apparition. Il rend visite secrètement à Araminte à deux reprises. Repéré à cette occasion, il est fait prisonnier par le roi de Pont.
Nouvelles données politiques
Par l'entremise de Ciaxare, les parties parviennent à un accord politique. La conséquence en est que les mariages prévus sont annulés. Sinnesis en meurt de dépit, puis Arsamone lui-même. C'est Aryande, second fils du roi de Pont, qui prend le pouvoir. Or il est favorable à Pharnace, qui a désormais la voie libre pour conquérir Araminte.

A quelques jours de là, il apprit que Ciaxare (qui n'estoit en ce temps là comme vous le sçavez que Roy de Capadoce et de Galatie) assistoit sous main Arsamone : de sorte que voyant cette affaire d'une plus dangereuse suitte qu'il n'avoit preveû d'abord, il souhaita que les choses se pussent pacifier, auparavant que son ennemi fust en estat de luy nuire. Il envoya donc vers Ciaxare, pour luy demander secours : faignant de ne sçavoir pas que ce Prince aidoit secrettement à Arsamone. Celuy qui fut envoyé

   Page 1809 (page 445 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vers luy, s'aquita avec tant d'adresse de sa commission, qu'il l'empescha de se declarer ouvertement pour Arsamone : neantmoins ne voulant pas non plus se declarer pour le Roy de Pont, il s'offrit d'estre le mediateur entre ces Princes, ce qui affligea sensiblement Arsamone : qui par cette voye ne demeura pas en estat de pouvoir soutenir la guerre. Car comme le Prince de Paphlagonie et celuy des Cadusiens, n'avoient traité aveques luy, qu'à condition que le Roy de Capadoce se declareroit : ils commencerent de se vouloir retirer de cette entreprise. De plus, les Habitans de Chalcedoine et ceux de Chrisopolis, avoient esté tellement ruinez sous la domination des Rois de Pont, qu'ils ne pouvoient pas fournir aux frais de la guerre : si bien qu'Arsamone voyant qu'il s'estoit engagé un peu legerement en son dessein, se resolut d'entendre à quelque Traité de Paix. Mais comme il ne pouvoit se resoudre à s'assurer en la parole de ses ennemis, apres ce qu'ils avoient fait au Roy son Pere : il declara à celuy que Ciaxare envoya vers luy, qu'il ne vouloit point traiter, si le Roy de Pont ne donnoit des Ostages, comme il s'offroit d'en donner. Ciaxare sçachant bien que le Roy de Pont auroit eu autant de peine à se fier à Arsamone, qu'Arsamone en avoit à de fier au Roy de Pont, proposa que de part et d'autre on donnast des Ostages, qui demeurassent en ses mains, ce qui fut accepté également de tous les deux Partis : de sorte que le Roy de Pont envoya le Prince Aryande à la Cour de Ciaxare, et Arsamone

   Page 1810 (page 446 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

y envoya aussi le Prince Euriclide. Ce Traité dura six mois entiers, à la fin desquels la Paix fut concluë ; et il fut arresté qu'Arsamone ne prendroit plus la qualité de Roy : qu'il remettroit Chalcedoine au Roy de Pont : qu'on luy laisseroit la Ville de Chrisopolis, et tout le Païs d'alentour pour en jouïr comme Vassal de ce Prince : et qu'il ne seroit point obligé ny de demeurer, ny d'aller à Heraclée, ny d'y envoyer mesmes les Princes ses Enfans. Avant ce Traité, le Prince Sinnesis avoit fait toutes choses possibles pour obliger le Roy son Pere à souffrir que les Mariages qu'il avoit eu dessein de faire s'achevassent ; mais il n'y voulut jamais entendre : ce qui affligea si extraordinairement le Prince Sinnesis, qu'il n'en estoit pas connoissable. Cependant nous aprenions tousjours que Spitridate estoit en prison, et mesme plus rigoureuse qu'à l'ordinaire : car depuis le retour de celuy qui portoit la Lettre de la Princesse Araminte, dont Arsamone avoit eu quelque soubçon, la Princesse Aristée ne le voyoit plus : ce qui ne donnoit pas un petit redoublement d'inquietude, ny au Prince Sinnesis, ny à la Princesse Araminte : qui n'avoient point d'autre consolation que celle de se pleindre ensemble. Pharnace qui n'avoit pas son Protecteur à Heraclée, ne parloit pas souvent à la Princesse : et Artane mesme avec toute son insolence et toute son adresse, ne trouvoit gueres souvent l'occasion de l'entretenir. Neantmoins comme Pharnace estoit en chagrin de son malheur, quoy

   Page 1811 (page 447 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Artane ne luy fust pas un Rival redoutable, il ne laissa pas de le mal-traiter à diverses fois : dans les premieres, ce lasche agit encore si adroite ment : qu'il ne sembloit pas qu'il manquast de coeur : mais aux dernieres injures qu'il reçeut de Pharnace, ayant esté contraint malgré qu'il en eust, de mettre l'Espée à la main contre luy ; il se deshonnora beaucoup plus en se batant, qu'il n'avoit fait en ne se batant pas : et l'aversion de la Princesse eut alors un si juste fondement, que personne ne trouvoit plus estrange qu'elle le traitast avec une extréme froideur. Cependant la nouvelle de la conclusion du Traité de Paix, pour le quel le Prine Aryande estoit en ostage, estant arrivée à Heraclée, et le Prince Sinnesis sçachant de certitude qu'il n'espouseroit point la Princesse Aristée, en fut si sensiblement affligé, que la fiévre luy en prit : et en quatre jours il fut à l'extremité. Le Roy son Pere aprenant la grandeur de son mal, et n'en ignorant pas la cause, en conçeut une douleur meslée de despit si excessive, qu'il en mourut subitement : sept jours apres, le Prince Sinnesis quitta la Couronne, dont il ne gousta pas les douceurs : et il mourut en priant la Princesse sa Soeur d'aimer tousjours Spitridate, et de proteger Aristée. le vous laisse à juger en quel déplorable estat demeura la Princesse Araminte, qui avoit sans doute pour le Roy son Pere toute la tendresse qu'une personne bien née doit avoir : mais qui avoit encore pour le Prince Sinnesis son Frere, une amitié la plus force du monde,

   Page 1812 (page 448 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Car outre qu'elle estoit sa Soeur, il estoit aimable, quoy qu'il fust d'un naturel un peu violent : de plus il l'aimoit beaucoup, et avoit une affection tres tendre pour Spitridate : de sorte qu'elle perdoit en la personne de ce Prince, un Frere, un Amy, et un Protecteur de son Amant. Aussi sentit elle cette perte d'une estrange façon. : la douleur l'accabla si fort, qu'elle fut plus de trois jours sans se pouvoir plaindre : tant le saisissement de sou coeur estoit grand. Pharnace n'en estoit pas si affligé : car sçachant l'amitié que le Prince Aryande avoit tousjours euë pour luy, il s'imaginoit qu'estant Roy, il luy seroit plus aisé d'obliger la Princesse Araminte à ce qu'il voudroit. Pour Artane, comme il n'y perdoit, que parce que Pharnace y gagnoit, cela ne fit pas un grand changement en son esprit. Je ne me trouvay pas mesme en estat de consoler la Princesse, car ma Mere mourut en ce temps là : et par un sentiment d'amour pour sa Patrie : et par un desir ardent que les intentions de la Reine sa Maistresse fussent accomplies, elle me commanda si absolument de servir tousjours autant que je le pourrois toute la Maison d'Arsamone, et en particulier Spitridate, que je m'y trouvay encore plus engagée qu'auparavant : ce que je pûs faire d'autant plus facilement, que l'on ne donna point d'autre Gouvernante à la Princesse. Cependant le nouveau Roy de Pont qui regne aujourd'huy, ou pour mieux dire qui ne regne plus, estoit en chemin pour revenir à Heraclée (où l'on avoit rendu aux deux Princes

   Page 1813 (page 449 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

morts, tous les honneurs qui estoient deûs à leur condition) et ce fut pendant ce voyage, qu'il apprit la mort du Roy son Pere, et celle du Prince Sinnesis.

La réapparition de Spitridate
Un soir, alors qu'Araminte et Hesionide se promènent dans le jardin, Spitridate fait son apparition. Il leur révèle qu'il s'est évadé de prison et qu'il est venu ici incognito. Il insiste pour voir Araminte avec plus de loisir.

En ce temps là nous sçeusmes que le Traité de Paix avoit esté executé : qu'Arsamone estoit sorti de Chalcedoine, et estoit allé à Chrisopolis : et qu'ainsi Spitridate avoit changé de prison. Quinze ou vingt jours se passerent de cette sorte, pendant quoy les Habitans d'Heraclée se preparoient à recevoir leur nouveau Roy, le plus magnifiquement qu'ils pouvoient : mais il vint un ordre de luy, par lequel il defendoit qu'on luy fist aucune ceremonie : ne voulant pas si tost mesler la joye à la douleur. La Princesse estant donc dans une melancolie estrange ; et ne faisant autre chose que prier les Dieux, et se pleindre en secret aussi souvent qu'elle le pouvoit faire : je l'obligeay malgré qu'elle en eust, à descendre un soir dans les Jardins du Palais, afin d'y prendre l'air : car je voyois un si grand changement en son taint, que j'avois peur qu'elle ne tombast malade. Comme nous y fusmes, elle choisit une Allée sombre et estroite, qui estant palissadée des deux costez, entre les grands Arbres qui la couvrent, fait que c'est la plus melancolique, et pourtant la plus agreable chose du monde : car il y a deux fontaines aux deux bouts et une an milieu, de qui le murmure excite encore à la resverie. La Princesse ayant donc choisi cette Allée pour se promener, elle n'y voulut estre accompagnée que de moy, pour qui elle n'avoit jamais eu cette crainte, que

   Page 1814 (page 450 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les jeunes personnes ont accoustumé d'avoir pour celles qui prennent en quelque façon garde à leurs actions : parce que comme je n'estois d'un âge assez avancé pour luy donner de l'aversion, et que je l'avois tousjours plustost conseillée avec respect et soumission, qu'avec orgueil et suffisance, elle vivoir aveques moy dans une sincerité, et dans une confiance tres obligeante. Apres avoir donc repassé tous ses malheurs, et donné beau coup de larmes à la memoire de Sinnesis : elle donna quelques unes de ses pensées au malheureux Spitridate. N'est il pas vray Hesionide, me dit elle, que ce Prince est bien infortuné, de perdre un Royaume, en perdant mesme la Personne pour qui il s'estoit resolu de le perdre ? Car enfin le Roy mon Frere, quand mesme Arsamone l'auroit delivré, ne consentiroit jamais à sou bonheur : tant par ce qu'il ne l'aime pas, que parce qu'il aime Pharnace : Ainsi je me voy exposée à une persecution estrange, dés qu'il sera arrivé. Encore disoit elle, si Spitridate sçavoit la justice que je rends à son merite, et combien j'obeïs exactemement au Prince Sinnesis mon Frere, j'aurois quelque consolation, de ce qu'il seroit consolé : mais il ne plaist pas à la Fortune, et je n'ay qu'à me preparer à tous les malheurs imaginables. Madame, luy dis-je, il ne faut jamais s'affliger avec excès, des maux qui ne sont pas encore arrivez, parce que peut-estre ils n'arriveront jamais : et puis, adjoustay-je, croyez vous estre aussi obligée de suivre les volontez du Roy vostre Frere, que celles

   Page 1815 (page 451 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les du feu Roy vostre Pere ? Si je n'estois que sa Soeur, repliqua t'elle, je pense que cela ne seroit pas égal : mais estant sa Sujette aussi bien que je suis sa Soeur, je suis aussi obligée de luy obeïr, que je l'estois au feu Roy mon Pere. Apres plusieurs semblables discours remarquant que la nuit s'approchoit (car comme nous n'estions encore qu'au Printemps les jours n'estoient pas extréme ment longs) je voulus luy persuader de se retirer, mais voyant que la Lune esclairoit, elle en creut pas mon conseil : et elle voulut au contraire s'aller asseoir à un des bouts de l'Allée, aupres d'une de ces Fontaines. A peine y eut elle esté un demy quart d'heure, que je vy approcher un homme, que je creus estre un Officier de la Princesse, qui venoit luy dire quelque chose : mais je fus estrangement surprise, lors que cét homme que je ne pouvois connoistre, en un lieu qui n'estoit esclairé que de rayons de la Lune, qui traversant l'espoisseur des Arbres, ne donnoient qu'une assez sombre lumiere ; s'aprochant davantage de nous, Madame (dit il à la Princesse en la salüant avec beaucoup de respect) souffrirez vous que le mal heureux Spitridate vienne mesler ses larmes avec les vostres, et vienne vous aider à pleindre vos malheurs en pleignant aussi les siens ? Vous pouvez penser. Seigneur, quelle fut la surprise de la Princesse et de moy, d'entendre une voix que nous ne pouvions mesconnoistre : elle fat si grande, que la Princesse en fit un cry si haut, que quelques unes de ses Filles vinrent dans l'Allée

   Page 1816 (page 452 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

où nous estions, croyant qu'elle les appelloit. Mais m'estant promptement avancée, je leur dis qu'elle ne vouloit rien : et que c'estoit seulement un redoublement de douleur qui luy avoit pris, en parlant à un homme qui luy venoit demander une grace aupres du nouveau Roy. En suite de cela m'estant raproché de la Princesse, j'entendis que Spitridate voyant qu'elle ne luy respondoit presques que par des larmes, continuoit de luy parler. Je suis au desespoir Madame, luy disoit il, de renouveller toutes vos douleurs : et de voir que ma presence au lieu de vous consoler vous afflige. Je vous demande pardon, luy dit elle, de vous recevoir si mal : Mais Spitridate, ma foiblesse a une cause si legitime, que vous la de uez excuser. Le Prince Sinnesis mon Frere vous aimoit avec tant de tendresse, que je n'ay pû vous voir sans un renouvellement de douleur que je n'ay pû empescher de paroistre : et tant de choses differentes m'ont passé dans l'esprit en un moment, qu'il n'est pas estrange que ma raison en soit un peu en desordre. Car enfin le souvenir du passé ; la crainte de l'advenir ; et la surprise de voir aupres de moy une Personne que je croyois en prison ; sont ce me semble d'assez legitimes causes du trouble qu'on voit en mon ame. J'avois esperé, Madame, luy dit Spitridate, que cette derniere advanture vous surprendroit sans vous affliger : aussi a t'elle fait, respondit elle, mais elle ne me resjoüit pas autant qu'elle feroit, si le Prince mon Frere estoit encore vivant. Cependant

   Page 1817 (page 453 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dittes moy je vous en conjure, par quelle voye la colere d'Arsamone a esté appaisé : elle ne l'a point esté, Madame, repliqua t'il, et je l'auray sans doute encore extrémement irrité par ma fuite. Quoy, luy dit elle, ce n'est pas de son consentement que vous estes sorty de prison ? Nullement, reprit il, et la Princesse Aristée ma Soeur, est celle à qui j'ay l'obligation de ma liberté. Car apres que l'on m'eut mené de Chalcedoine à Chrisopolis, elle remarqua que le lieu où l'on me mit, n'estoit pas si inaccessible que celuy où j'avois esté auparavant : de sorte que dés les premiers jours que j'y fus, ne voulant pas donner loisir au Prince mon Pere de s'en apercevoir, elle gagna trois de mes Gardes : qui par une fenestre qui n'estoit point grillé, et qui donnoit dans le fossé du Chasteau, me firent sauver, et me menerent déguisé dans une Maison de la Ville où je fus trois jours. En suitte de quoy, comme nous ne sçavions encore que la nouvelle de la mort du Roy vostre Pere, qui comme vous sçavez, a precedé celle du Prince Sinnesis ; ma Soeur me conseilla elle mesme de venir trouver ce Prince, qu'elle croyoit alors estre Roy : et elle eut la bonté de me donner la plus grande partie de ses Pierreries pour la commodité de mon voyage. En chemin j'ay apris la seconde perte que vous avez faite, et que j'ay faite aussi bien que vous : Mais quoy que j'aye bien jugé, qu'il ne seroit pas trop seur pour moy de venir icy, puis que le Prince Aryande est Roy, et y doit bien tost estre : je n'ay pû toutesfois me

   Page 1818 (page 454 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

resoudre à me priver de la consolation de venir à vos pieds, Madame, vous demander ce qu'il vous plaist que je fasse : et quelle doit estre ma vie. Pleust aux Dieux, repliqua la Princesse en souspirant, que je pusse la rendre heureuse : mais Spitridate, la Fortune est plus puissante que moy : et j'ay bien peur qu'elle n'y veüille pas consentir. Pourveu que vous y consentiez, respondit il, je ne pense pas qu'elle puisse m'empescher d'estre heureux : Je souhaitte, repliqua t'elle, que ce que vous dittes soit vray ; mais ma raison ne me montre pas les choses comme vous les voyez. Cependant Spitridate, quoy que je ne puisse nier que je ne reçoive quelque consolation à pleurer aveques vous : neantmoins je tremble de vous voir à Heraclée. Car enfin le Roy mon Frere doit arriver icy dans peu de jours : et s'il vient à sçavoir que vous y ayez esté déguisé, que ne pensera t'il point, et que ne devra t'il point penser ? Quoy, Madame, inter rompit Spitridate, à vous entendre parler, il semble que vous veüilliez desja me chasser d'aupres de vous ! puisque vous dittes que le Roy viendra bientost, et qu'il sçaura peut-estre que j'auray esté icy. Ha Madame, ne me traitez pas si cruellement : je suis logé en un lieu tres seur : et comme je n'ay rien à faire à Heraclée qu'à vous voir, il n'est pas aisé que je sois descouvert. Il l'est encore bien moins, respondit elle, que je puisse exposer ma reputation et vostre vie, par des entreveuës qui quoy que tres innocentes, pourroient

   Page 1819 (page 455 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estre creuës tres criminelles. Il est mesme desja si tard, reprit elle, qu'il n'est pas possible que l'on ne trouve quelque chose d'estrange, à voir qu'une Personne affligée se promene si long temps : c'est pourquoy Spitridate, dit elle en se levant, il faut vous quitter. Ce ne sera pas du moins. Madame, luy respondit ce Prince, sans me faire l'honneur de me promettre de me donner une autre occasion de vous entretenir : je ne puis vous accorder ce que vous me demandez, repliqua t'elle ; mais Hesionide vous verra encore une fois en quelque lieu. Ce me sera tousjours une grande grace, respondit il, neantmoins Madame, la passion que j'ay pour vous, ne s'en contentera pas : et il importe tellement au bonheur de toute ma vie, que je vous entretienne avec quel que loisir ; que je vous declare, Madame, que je ne sortiray point d'Heraclée, que vous n'avez accordé à ma respectueuse passion, la grace que je vous demande. Je ne vous la de man de pas, Madame, par mon propre merite : je vous la demande au Nom du Prince Sinnesis, qui vous a tant de fois parlé en ma faveur. Cet te conjuration est bien pressante, reprit elle, mais tout ce que je puis est de vous promettre que je feray tout ce que je pourray pour me resoudre à vous voir encore une fois. Je seray tous les jours à pareille heure dans cette Allée, reprit il, où je pourray recevoir vos ordres seurement : parce que le Jardinier du Palais est absolument à moy, comme ayant long temps servi chez le

   Page 1820 (page 456 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince mon Pere : et ç'a esté luy qui m'est venu advertir que vous estiez icy. Je ne consens pas que vous vous exposiez tous les jours à estre veû, respondit elle, mais dites seulement à Hesionide où vous logez, et elle se chargera du soing de vous advertir de ma volonté.

Nouvelle entrevue secrète de Spitridate et d'Araminte
Araminte, restée seule, s'inquiète des risques encourus par Spitridate. Elle lui accorde néanmoins un second rendez-vous, au même endroit. Une long dialogue s'ensuit : elle déplore le malheur de son amant, il lui répond qu'il sera heureux partout avec elle. Elle craint de ne plus le revoir ; il prétend qu'elle ne fait pas tout pour le rendre heureux. Il lui demande de ne point épouser Pharnace, quoi qu'il arrive ; elle répond que ça ne résoudra pas les problèmes et qu'elle ne désobéira jamais ; il lui reproche alors sa prudence et invoque la mort. La conversation est interrompue par Artane qui survient.

Apres cela la Princesse le quitta : et Spitridate m'ayant dit où il logeoit, il se trouva que c'estoit chez une personne de ma connoissance, et en qui je me pouvois fier de toutes choses. Comme la Princesse fut retournée à son Apartement, elle parut plus resveuse et plus melancolique qu'auparavant que d'avoir veû Spitridate : en effet quand elle songeoit que ce Prince auroit ancore irrité Arsamone par sa fuitte, et qu'il irriteroit encore estrangement le Roy de Pont, s'il venoit à sçavoir qu'il fust déguisé dans Heraclée, elle trouvoit avoir lieu de s'affliger. De sorte que pour esviter ce malheur, elle voyoit qu'il faloit obliger Spitridate à en sortir bientost, sans sçavoir en quel lieu de la Terre ce Prince infortuné pourroit trouver un Azile. Cependant la chose n'avoit point de remede : car elle ne pouvoit ignorer, que le Roy de Pont n'aimant pas Spitridate, et aimant Pharnace comme il faisoit, ne voulust l'obliger à l'espouser. Elle sçavoit aussi que ce Prince n'avoit jamais aprouvé la Politique de feu Roy son Pere, qui avoit voulu faire une double alliance avec Arsamone : et qu'au contraire, il avoit souvent dit, qu'il estoit bien plus certain de s'assurer la possession du Royaume de Bithinie, en destruisant ceux qui y pretendoient,

   Page 1821 (page 457 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'en les élevant et en les flattant : Ainsi elle ne voyoit de tous les costez, que des malheurs pour Spitridate. C'estoit en vain que je luy disois, que quand il plaisoit : aux Dieux, ils changeoient le coeur de tous les hommes : car quelque confiance qu'elle eust en eux, elle n'en pouvoit attendre une chose, où il y avoit si peu d'apparence. Le lendemain au matin il vint nouvelle que le Roy ne vouloit pas que l'on sçeust precisément le jour qu'il arriveroit : mais qu'enfin il estoit assuré qu'au plus tard ce seroit dans quatre ou cinq jours. La Princesse voyant donc qu'il y avoit si peu de temps à se determiner, et qu'il seroit tres dangeureux d'attendre à revoir Spitridate, que ce Prince fust revenu : m'ordonna de luy parler, et de tascher de le faire resoudre à partir sans la voir. Mais il ne me fut pas possible : joint qu'à dire la verité, je ne m'opiniastray pas extrémement à vouloir combatre son dessein, parce que je creus que je le ferois inutilement : et parce qu'en effet il me sembla que ce Prince avoit raison. Peut-estre que l'amour de ma Patrie m'abusa : mais quoy qu'il en soit,. je dis à la Princesse, ce que Spitridate m'avoit dit : qui estoit qu'absolument il la vouloit revoir ou mourir. La Princesse aprenant donc son obstination, et voyant que plus elle attendoit, plus il y auroit de danger pour Spitridate et pour elle : se resolut enfin à souffrir qu'il luy parlast encore une fois. Nous fusmes long temps à resoudre, si ce seroit dans les Jardins du Palais ou dans sa Chambre : et nous creusmes apres y avoir bien

   Page 1822 (page 458 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pensé, que les Jardins estoient le plus à propos : parce que depuis la mort du Roy, on rendoit ce respect à la Princesse, de n'y aller pas avec la mesme liberté que l'on faisoit auparavant. Joint que si par malheur l'on venoit à descouvrir la chose, elle pourroit aussi tost passer pour une surprise faite à la Princesse, que pour une entreveuë où elle auroit consenti : ce qui ne pourroit pas estre, si elle voyoit Spitridate dans sa chambre, J'advertis donc ce malheureux Prince, de se rendre vers le soir dans les Jardins du Palais, et dans la mesme Allée où il avoit desja veû la Princesse : qui pensa plus de vingt fois manquer à la parole qu'elle m'avoit fait donner. L'on eust dit qu'elle alloit faire un crime effroyable, tant elle y avoit de repugnance : et si je ne l'eusse presque forcée à descendre dans ces Jardins, je pense qu'elle n'en auroit rien fait. Elle y fut donc sans y mener personne que ses Filles, qui suivant leur coustume, ne la suivirent pas dans cette Allée solitaire, où elles n'alloient jamais, si elle ne les y apelloit : de sorte que j'y fus seule avec elle. Comme nous y allasmes d'assez bonne heure, afin que cette Promenade ne parust pas extraordinaire, Spitridate n'y estoit pas encore arrive, car il faloit qu'il attendist qu'il fust presques nuit. Ce n'est pas qu'il ne fust admirablement bien déguisé, et qu'il ne fust logé si prés d'une des portes du Jardin, qu'il eust pû y venir presques sans danger : neantmoins je luy avois si fort recommandé de ne venir pas trop tost, qu'il m'obeït : et il s'en faloit peu

   Page 1823 (page 459 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il ne fust nuit quand il arriva. Mais comme la Lune esclairoit, il n'estoit pas fort estrange que la Princesse se promenast tard : principale ment y estant si accoustumée. Je ne m'amuseray point à vous redire les remercimens que Spitridate fit à Araminte, de la seule faveur qu'elle luy avoit jamais accordée : car ils furent si respectueux, et si pleins de reconnoissance et de passion, que toutes mes expressions seroient trop foibles, pour vous faire comprendre les veritables sentimens de ce Prince. La Princesse l'escouta presques sans luy respondre, pendant plus d'un quart d'heure : mais enfin apres avoir fait un grand soupir, Spitridate a quelque raison, luy dit elle, de m'estre obligée de faire ce que je fais pour luy : toutefois il a bien plus de sujet de se pleindre de la Fortune, de ce qu'elle l'a engagé en l'affection d'une personne qui ne peut que le rendre malheureux. La Fortune Madame, reprit il, n'a point de part à la passion que j'ay pour vous : et elle est sans doute un pur effet de vostre beauté, de vostre vertu, de mon inclination, et de ma raison tout ensemble : et je suis mesme persuadé, adjousta t'il, que si vous le voulez, toute la malignité de cette capricieuse Fortune qui persecute aussi souvent l'innocence, qu'elle protege le vice, ne pourra m'empescher d'estre heureux. Ouy, divine Princesse, si le malheureux Spitridate trouve quelque place en vostre coeur, et que vous ayez la bonté de l'assurer de la luy conserver tousjours, il ne se pleindra jamais d'aucun malheur

   Page 1824 (page 460 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui luy arrive, Toutes les disgraces de sa Maison seront effacées de sa memoire : toutes les siennes particulieres, ne l'affligeront plus avec excés : et la seule pensée d'estre dans le coeur de l'adorable Araminte, enchantera toutes ses douleurs, et luy en ostera le sentiment. J'ay sçeu Madame, depuis que je suis icy, adjousta t'il, que le Prince Sinnesis vous a priée en mourant, et priée devant tout le monde, d'avoir quelque affection pour moy : c'est Madame, ce qui me fait plus hardy : et ce qui m'oblige à vous conjurer, de ne refuser pas cette grace à un Prince, qui ne vous auroit jamais rien refusé. Ainsi, Madame, ne me dites point s'il vous plaist, que le Roy qui regne aujourd'huy ne m'aimant pas, vous ne devez point souffrir que je vous aime : Je suis pourtant sa Soeur et sa Sujette, interrompit la Princesse ; vous estiez aussi l'une et l'autre du Prince Sinnesis quand il est mort, reprit il, et le Roy qui va regner, n'ayant pris la Couronne que de sa main, ne doit pas s'il est juste, vous obliger à manquer de suivre ses derniers volontez : puis qu'en fin il estoit son Roy, comme il est à present le vostre. Ha Spitridate, s'écria t'elle, que les intentions d'un Roy mort son mal executées, en comparaison des commandemens d'un Roy vivant ! un Regne de sept jours, reprit elle ; et de sept jours encore ou la mort regnoit desja sur ce Prince, ne sera pas conté par son successeur : pourveû qu'il le soit par vous, respondit Spitridate, ce sera tousjours beaucoup. Ouy, repliqua t'elle en soupirant,

   Page 1825 (page 461 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous pouvez vous assurer, que les dernieres paroles du Prince Sinnesis, confirmant dans mon coeur tous les sentimens que vostre vertu y a inspirez, je seray toute ma vie pour vous, ce que je suis presentement : Mais Spitridate vous n'en serez gueres plus heureux, et l'en seray beaucoup plus infortunée. Car enfin je prevoy que peut-estre est-ce icy la derniere fois que je vous parleray : La derniere fois Madame ! interrompit il, ha si cela doit estre, il faut donc que ce soit icy le dernier jour de ma vie. De grace. Madame, ne m'ostez pas l'esperance, si vous ne voulez me permettre d'avoir recours à la mort : Esperez donc, si vous le pouvez, luy dit elle, et joüissez d'un soulagement, que je ne sçaurois prendre pour moy mesme. C'est sans doute, luy dit ce Prince affligé, que vous connoissez bien que vous ne ferez pas tout ce que vous pourriez faire pour mon bon heur : Je ne feray pas peut-estre, reprit elle, tout ce que je pourrois faire : mais je vous promets ; de faire du moins tout ce que je dois, si je ne fais pas tout ce que je puis. Car apres tout, dit elle, qu'imaginez vous, en l'estat où sont les choses, que je puisse faire pour vostre satisfaction ? Je n'oserois le dire Madame, respondit Spitridate, parce que puis que vous ne l'imaginez pas de vous mesme, c'est une preuve indubitable, que vous ne voulez rien faire pour moy. Je veux faire, reprit elle, tout ce qui ne sera point contre la vertu et contre la prudence : ne pouvez vous donc pas, Madame, interrompit il, m'assurer que toute la

   Page 1826 (page 462 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puissance du Roy ne vous obligera point à épouser Pharnace ? Et si ce n'est pas trop vous demander, ne pouvez vous pas encore me permettre d'esperer, que s'il arrive quelque changement avantageux en ma fortune, elle sera inseparable de la vostre ? Je sçay bien, Madame, qu'estant sans Couronne et sans Royaume, il y a de la temerité de parler ainsi : mais puis que je ne suis en ce malheureux estat, que pour n'avoir pas voulu remonter au Throsne de Bithinie, que le Roy vostre Frere occupe injustement : il me semble que je n'en dois pas estre mesprisé de la Princesse Araminte. Vous avez raison, luy dit elle, et je vous estime bien plus, de ce que vous meritez des Couronnes, que je ne fais ceux qui les portent sans les meriter. Mais apres tout Spitridate, quand je vous auray promis de n'espouser point Pharnace, comme peut-estre je le puis sans crime, vous n'en serez pas plus heureux : car enfin vous jugez bien, que je ne vous espouseray pas, contre la volonté du Roy. Il est une bienseance, que les personnes de ma condition doivent tousjours garder : et puis quand mesme je ne le voudrois pas faire, que deviendrions nous ? Vous estes mal avec le Prince Arsamone pour l'amour de moy : vous n'oseriez demeurer dans cette Cour : les Rois voisins ne vous recevront pas, estant Fils d'un Prince mal heureux et foible, de peur d'irriter un jeune Roy, qui leur pourroit declarer la guerre ; Ainsi, Spitridate, quand je n'escouterois ny la Raison ny la Prudence, et que vous n'escouteriez que la seule

   Page 1827 (page 463 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

affection que vous avez pour moy, vous n'y consentiriez pas : et vous ne voudriez pas sans doute mener une Princesse errante et déguisée par toute l'Asie. Non, Spitridate, non, vous ne le voudriez pas : et je suis asseurée que vous aimez Araminte d'une maniere plus noble et plus desinteressée. Ne pensez pourtant pas, que le plus grand obstacle fust la peine qu'il y auroit à suivre vostre fortune : ce n'est point cela je vous le proteste, mais c'est la honte qu'il y auroit, à prendre une semblable resolution. L'amour, Spitridate, peutestre une passion innocente, je l'advouë : pourveu que tous les effets en soient innocens. Se qu'elle ne déregle jamais la raison. C'est pourquoy pour justifier l'indulgence que j'ay euë pour la vostre, il faut ne rien faire que de raisonnable. Dittes donc. Madame, ce que vous voulez que je face, interrompit il, vous assurant que pourveu que vous ne me deffendiez pas de vous aimer, ny d'esperer d'estre aimé de vous, je vous obeïray exactement. Vous m'embarrassez d'une estrange sorte, reprit elle, car que puis-je vous conseiller ? le mieux toutesfois que vous puissiez faire, est, ce me semble, d'aller inconnu dans quelque Païs estranger : jusques à ce que la Princesse Arbiane et la Princesse Aristée, ayent fait vostre paix avec Arsamone. Je voy bien Madame, respondit Spitridate, que ce que vous dites est bon, pour me remettre sous le sujetion du Roy vostre Frere, comme le Prince mon Pere y est : mais je ne voy pas que cela soit fort propre à me donner la possession

   Page 1828 (page 464 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de la Princesse Araminte : puis que je sçay de certitude que quand Arsamone ne possederoit qu'une malheureuse Cabane, de tout le Royaume qui luy appartient : il ne consentiroit jamais à nulle alliance aveques le Roy de Pont, non plus que le Roy de Pont n'en voudroit jamais avoir avec Arsamone. Ainsi, Madame, puis que l'affection que vous me faites l'honneur d'avoir pour moy, n'est pas assez forte pour aller un peu au de là des justes bornes de la prudence ordinaire, il faut me resoudre à la mort : et je voy bien en effet, que les prieres d'un Roy mourant sont bien foibles, puis qu'elles ne peuvent rien obtenir de la meilleure Princesse du monde pour tous ceux qui ne l'adorent point : et de la plus rigoureuse, pour l'homme de toute la Terre qui la revere le plus. Mais, Spitridate, de qui vous pleignez vous ? interrompit elle : de vous, Madame, repliqua t'il, qui voulez me persuader que vous ne me haïssez point, et qui me refusez pourtant toute sorte de secours. Car enfin si vous m'aimiez, vous diriez absolument que vous n'espouserez jamais Pharnace : et que si les Dieux le permettent. . . . . . . . . Comme Spitridate alloit continuer son discours, Artane vint advertir la Princesse que le Roy alloit arriver. Par bonne fortune j'en tendis sa voix à travers de la Palissade : de sorte que nous fismes retirer ce Prince en diligence. Cela ne pût toutesfois estre si promptement fait, qu'Artane n'entre-vist quelqu'un lors qu'il entra dans l'Allée : mais apres avoir donné cét advis à

   Page 1829 (page 465 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Princesse, elle luy donna la main, afin qu'il ne demeurast pas dans ce Jardin.

Spitridate prisonnier du roi de Pont
Spitridate a été vu par Artane, qui le dénonce au roi. Il est à nouveau emprisonné. On l'interroge. Il prétend être venu demander asile. Le roi le soupçonne de motivations politiques. Artane répand le bruit que la véritable raison en est l'amour d'Araminte.

A peine fusmes nous à son Apartement, que le Roy arriva : ainsi Artane ayant un pretexte de la quitter, le fit en diligence : et au lieu d'aller salüer ce Prince, il retourna dans le Jardin, pour voir s'il ne pourroit tirer nulle connoissance de ce qu'il avoit veû. Par malheur, Spitridate n'en avoit encore pû sortir, parce qu'il avoit trouvé la porte la plus proche de son logis fermée : Artane l'apercevant donc le suivit, et voyant que c'estoit un homme qui ne vouloir pas estre veû, il creut bien que c'estoit celuy qui avoit parlé à la Princesse. Il s'imagina mesme, que peut-estre c'estoit Pharnace : mais Spitridate ayant esté contraint de quitter les Allées couvertes, et de traverser un Parterre ; quoy qu'il fust déguisé, neantmoins au clair de la Lune, il le reconnut à la taille et au marcher : ou du moins il soubçonna que ce pouvoit estre Spitridate. Et il le soubçonna d'autant plustost, qu'il avoit appris ce jour là par des gens de Bithinie qui estoient venus à Heraclée, que ce Prince estoit eschapé de la prison où Arsamone le tenoit : de sorte que ce soubçon ne fut pas plustost dans son coeur, que sa curiosité redoubla. Il suivit donc Spitridate, comme je l'ay dit, non seulement jusques à la porte du Jardin, mais mesme dans les Ruës, et jusques à la Maison où il logeoit : ce qui acheva de le confirmer dans son opinion, car il sçavoit bi ? que ceux qui l'habitoient estoient des gens en qui Spitridate se pouvoit fier. Je vous laisse à juger,

   Page 1830 (page 466 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

combien cette veuë affligea Artane : neantmoins apres y avoir bien pensé, il ne fut pas marry de cette rencontre : et il prit la resolution pour obliger le Roy, et pour se deffaire d'un Rival, d'aller luy dire qu'assurément Spitridate tramoit quelque nouvelle conjuration contre l'Estat : car il ne voulut pas engager la Princesse, de peur de l'irriter trop : et il fit semblant de croire qu'elle n'y avoit nul interest, sçachant bien que celuy de l'Estat suffiroit. Il estoit pourtant tres fasché que Pharnace ne partageast pas la douleur qu'il avoit, d'avoir apris que Spitridate estoit assez bien avec la Princesse, pour souffrir qu'il fust déguisé dans Heraclée pour l'amour d'elle : si bien qu'il prit la resolution de luy faire sçavoir la chose indirectement, et de n'aprendre au Roy que ce qui pouvoit le regarder en particulier. Artane fut donc salüer ce Prince, qu'il n'avoit point encore veû : et le priant tout bas qu'il luy peust parler en secret d'une affaire tres importante, et qui pressoit extrémement : le Roy sortit de la Chambre de la Princesse où il n'avoit presques point tardé : et le prenant par la main, il le mena dans la sienne, où Artane luy dit ce qu'il avoit resolu de luy dire. Le Roy n'eut pas plustost entendu, que Spitridate estoit déguisé dans Heraclée, qu'il crût en effet qu'il y avoit une conjuration tramée contre luy : si bien que sans perdre temps, il commanda secrettement au Capitaine de ses Gardes, d'aller avec main forte à la Maison où Artane avoit veû entrer Spitridate ; d'y chercher soigneusement

   Page 1831 (page 467 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par tout : et de s'assurer de la personne de ce Prince s'il y estoit comme il en avoit esté adverty. En fin, Seigneur, que vous diray-je ? Le Roy de Pont fut obeï : et Spitridate qui estoit seul et hors de pouvoir de se deffendre, fut pris par cent des Gardes du Roy sans qu'Artane se monstra à luy, et mené dans une Tour où l'on mettoit les prisonniers d'Estat qui estoient gens de haute qualité. Je vous laisse à juger quelle surprise fut celle de la Princesse, d'aprendre à une heure de là, que Spitridate estoit arresté : d'abord elle creut que le Roy de Pont sçavoit que ce n'estoit que pour elle qu'il estoit déguisé : mais n'entendant parler que de conjuration contre l'Estat, si elle fut en repos du costé de sa reputation, elle n'y fut pas pour la vie de Spitridate. Imaginez vous donc, Seigneur, qu'elle nuit elle passa : pour moy j'en puis respondre exactement : car ayant dit à ses Femmes qu'elle se trouvoit mal, elle se mit au lict : et je leur dis que je ne la quitterois point, afin qu'elles ne l'importunassent pas : comme en effet je demeuray aupres d'elle, pour tascher de la consoler. Je ne pûs toutefois en venir à bout : parce que de quelque façon qu'elle envisageast la chose, elle la trouvoit tres dangereuse pour Spitridate, qui n'estoit gueres plus en repos que la Princesse. Comme on ne luy avoit rien dit en le prenant, il ne sçavoit point si cette entre-veuë avoit esté descouverte, ou si l'on n'avoit fait simplement que sçavoir qu'il estoit déguisé dans Heraclée : mais le lendemain au matin, il fut esclaircy de ses doutes :

   Page 1832 (page 468 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

car le Roy luy envoya demander ce qu'il y estoit venu faire ; quel dessein il avoit eu ; et quels estoient les complices de sa conjuration ? Ce Prince voyant que l'on ne luy parloit point de la Princesse, en eut une joye extréme : et respondit qu'estant sorty de la prison où le Prince son Pere le retenoit ; et ayant apris dans Chrisopolis que le Prince Sinnesis estoit Roy, il estoit venu à Heraclée, avec intention de chercher un Azile aupres de luy : qu'en y arrivant, il avoit esté bien surpris, d'aprendre que son regne n'avoit duré que sept jours : et qu'il en avoit esté si affligé, qu'il n'avoit pas eu assez de liberté d'esprit, pour resoudre d'abord precisément ce qu'il avoit à faire. Que neantmoins il avoit enfin conclu en luy mesme, de demander au Roy qui regnoit alors, la mesme protection qu'il avoit attenduë du feu Roy son Frere : mais qu'il n'avoit pas en loisir d'executer son dessein : puis qu'il avoit esté pris une heure apres son arrivée. Ceux qui luy parloient luy dirent, que pour venir demander un Azyle au Prince Sinnesis dont il estoit fort aimé, il n'estoit pas besoin de se déguiser : il respondit à cela, qu'aussi ne s'estoit il pas déguisé pour venir à Heraclée : mais seulement pour pouvoir sortir de Bithinie : et pour faire le reste du voyage avec plus de seureté sans train et sans equipage, que s'il eust esté en habit d'un homme de sa condition. Quoy que ses responses fussent raisonnables, elles ne satisfirent pourtant pas le Roy : et il ne douta point du tout, qu'il n'y eust un dessein caché. Car

   Page 1833 (page 469 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore qu'il n'ignorast pas la passion de Spitridate pour la Princesse Araminte : il connoissoit toutesfois si parfaitement sa vertu, qu'il ne luy vint aucun soubçon, qu'elle eust contribué à ce déguisement : comme en effet la chose n'estoit pas ainsi : et il creut enfin que la seule ambition, estoit la cause de cette avanture. Pharnace et Artane servirent beaucoup à le confirmer en cette pensée : le premier comme croyant aisément ce qu'il souhaitoit ; et l'autre faisant semblant de le croire, afin de perdre plustost Spitridate. Neantmoins comme il vouloit que la jalousie tourmentast Pharnace aussi bien que luy, il luy fit sçavoir adroitement, que l'amour avoit sa part au déguisement de ce Prince : il s'imagina mesme que peut estre pourroit il détruire encore Pharnace, dans l'esprit de la Princesse Araminte par cette voye : jugeant bien que Pharnace voulant nuire à son Rival, donneroit ce nouveau soubçon au Roy : et que si la Princesse le sçavoit, elle en seroit extrémement irritée contre luy. En effet, la chose reüssit d'abord comme l'avoit pensée Artane : car Pharnace fut bien plus malheureux, d'aprendre que Spitridate avoit veû la Princesse, que de croire qu'il eust voulu renverser l'Estat. La jalousie mesme s'emparant alors de son coeur, le porta, tout genereux qu'il estoit, à insulter sur un infortuné, et à dire au Roy. tout ce qu'on luy avoit dit. La Princesse qui le sçeut, en eut une colere estrange ; de sorte qu'Artane trouva par là les voyes de nuire à deux de ses Rivaux tout ensemble :

   Page 1834 (page 470 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et de les rendre aussi malheureux qu'il l'estoit luy mesme. Il est vray que pour luy, il estoit digne de l'estre ; mais il n'en estoit pas ainsi des autres : principalement de Spitridate, qui ne meritoit pas ses infortunes. Cependant on s'informe par tout, si ce Prince n'a point eu d'intelligence avec quelqu'un : Ceux chez qui il avoit esté logé estant arrestez : on les interroge : mais quoy que l'on puisse faire, on ne trouve rien ny qui le justifie, ny qui le convainque ; de sorte que dans cette incertitude, il estoit gardé tres estroitement.


Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : nouvelle séparation
Le nouveau roi de Pont insiste pour qu'Araminte épouse Pharnace. Elle lui oppose une ferme résistance. En même temps, elle fait évader Spitridate, mais lui enjoint de s'éloigner. Bientôt le roi de Pont déclare la guerre à Ciaxare. Pharnace, à nouveau rebuté par Araminte, part au combat dans l'idée de mourir. Le récit des événements militaires est l'occasion de revenir sur certains épisodes, au premier rang desquels la lâcheté d'Artane. La défaite et la fuite du roi de Pont font échoir le pouvoir à Araminte. Elle est bientôt faite prisonnière par Artane, passé au camp adverse.
Entrevue d'Araminte et du roi de Pont
Araminte révèle à son frère le roi de Pont que c'est par amour pour elle que Spitridate est revenu. Il confirme, malgré ses regrets, être dans la nécessité d'oppresser Spitridate et il demande à sa sur d'épouser Pharnace. Elle refuse. Il en est peu affecté, tout préoccupé qu'il est de Mandane.

Ce qui contribua encore beaucoup à son malheur, fut que le Roy de Pont estoit si melancolique et si chagrin, que l'on ne le connoissoit plus, tant il paroissoit changé. D'abord on creut que la mort du Roy son Pere, et celle du Prince son Frere en estoient la veritable cause : mais nous sçeumes bien tost apres, que son inquietude estoit causée par l'amour qu'il avoit pour la Princesse Mandane. Car durant qu'il estoit en ostage aupres de Ciaxare (comme vous l'aurez sans doute sçeu) il en devint si amoureux, que jamais personne ne l'a tant esté : si bien que comme son ame estoit chagrine par l'absence de ce qu'il aimoit, il en estoit plus aisé à irriter, et moins capable de connoistre l'innocence de Spitridate. Toutesfois comme ce Prince est assurément un fort honneste homme, il vivoit bien avec la Princesse sa Soeur : et quoy que Pharnace luy eust parlé de l'entre-veuë de Spitridate et d'elle, il ne luy en parla pourtant pas avec beaucoup d'aigreur : au

   Page 1835 (page 471 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

contraire l'estant venuë voir un jour, apres luy avoir dit auparavant sans colere, tout ce qu'un Prince sage et adroit pouvoit dire, en une pareil le rencontre, pour descouvrir ses veritables sentimens : il luy dit encore qu'il estoit bien fasché de luy avoir peut-estre causé quelque desplaisir, en faisant arrester Spitridate, pour qui il sçavoit bien qu'elle avoit conçeu beaucoup d'estime, par les commandemens du feu Roy son Pere, et en suitte du feu Roy son Frere : mais qu'apres tout, comme il y alloit de son Estat, et du repos de tous ses Peuples, il l'avoit necessairement falu faire. Qu'au reste il ne la soubçonnoit point, d'avoir aucune part à la conjuration de Spitridate, qui assurément l'avoit trompée la premiere : et luy avoit voulu persuader, que l'amour toute seule faisoit son desguisément, quoy qu'en effet ce fust son ambition. Seigneur, luy dit elle, si l'affection que Spitridate a tesmoigné avoir pour moy, n'avoit pas esté authorisée comme vous dittes par le feu Roy mon Pere, et par le Prince Sinnesis mon Frere, je ne vous parlerois pas comme je m'en vay vous parler : mais puis que cela est ainsi, je vous suplieray, Seigneur, de croire que ce Prince n'a jamais eu dessein de remonter au Throsne en vous en renversant : car s'il eust esté capable d'une pareille chose, il n'eust pas esté si longtemps prisonnier du Prince son Pere. Ainsi j'advoüe sans scrupule que je l'ay veû, parce que ce n'est pas par mes ordres qu'il est venu à Heraclée : et que de plus je sçay avec certitude,

   Page 1836 (page 472 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'y est pas entré avec intention de conjurer ny contre vostre Personne, ny contre vostre Estat. Car si je l'en pouvois seulement soubçonner, je l'accuserois au lieu de le deffendre : et ne vous en parlerois jamais, que pour vous obliger à la punir. Ma Soeur, luy dit le Roy en l'interrompant, je ne cherche pas la justification de Spitridate : mais je veux seulement vous faire connoistre que je songe à la vostre autant que je le puis. Au reste, comme vous estes raisonnable et genereuse, je ne croy pas que vous aimiez plus Spitridate, que la gloire de la Maison dont vous estes : c'est pourquoy il ne faut pas que vous trouviez estrange, si ce Prince estant criminel n'est pas traitté avec la mesme indulgence que j'aurois peut-estre pour un autre. Car enfin il est d'une Race qu'il faut abaisser : si on ne veut qu'elle opprime ceux dont elle se pleint d'avoir esté opprimée : Ainsi ma Soeur, le moins que je doive faire, est de tenir Spitridate en une prison perpetuelle. Si je le croyois innocent, poursuivit il, toute ma Politique ne pourroit pas m'obliger à cette rigueur : mais puis qu'il paroist criminel, il faut que la chose aille ainsi. Toutesfois pour vous consoler, adjousta t'il, de la per te d'un Prince qui a sans doute de bonnes qualitez, je vous conjure de vouloir espouser Pharnace : Ha Seigneur, luy dit elle, ne me parlez s'il vous plaist point de Nopces, si tost apres les Funerailles du Roy mon Pere : et ne me forcez pas à desobeïr au commandement que m'a fait en

   Page 1837 (page 473 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mourant le feu Roy mon Frere. Et que vous a t'il commandé ? repliqua t'il ; Il m'a ordonné, dit elle en rougissant, de ne changer point les sentimens qu'il avoit voulu que j'eusse pour Spitridate. Quand il vous parla de cette sorte, reprit le Roy, il ne prevoyoit pas que Spitridate seroit criminel d'Estat : Ha Seigneur, dit elle, Spitridate est tres innocent : mais sans m'opiniastrer à vouloir que vous executiez les dernieres volontez du Prince Sinnesis : ne me contraignez pas aussi à vous desobeïr, en me commandant d'espouser Pharnace. Ce n'est pas qu'il ne soit digne de toutes choses : mais c'est qu'il doit ce me semble suffire, que je me prive de ce que l'on m'avoit ordonné d'aimer : sans me vouloir contraindre de souffrir l'affection d'un homme que je n'aime pas : et pour qui j'auray tousjours beaucoup d'estime, et pourtant beaucoup d'indifference. La Princesse croyoit que le Roy luy parleroit fort aigrement, apres une declaration si ingenuë : mais la passion qu'il avoit dans l'ame, luy ayant sans doute apris à excuser en autruy, la foiblesse qu'il sentoit en luy mesme, fit qu'il la quitta sans luy dire rien de fascheux : demeurant pourtant toujours dans les termes de souhaitter qu'elle espousast Pharnace : et luy disant qu'elle changeroit d'avis avec le temps. L'amour de Mandane occupant l'ame de ce Prince, fut cause qu'il ne songea pas tant à Spitridate : car il ne pensa durant quelques jours, qu'à envoyer demander la Princesse Mandane à Ciaxare : et qu'à donner les ordres necessaires,

   Page 1838 (page 474 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

afin que cette Ambassade fust magnifique.

L'évasion de Spitridate
Araminte organise l'évasion de Spitridate : il feint de s'être échappé par une échelle de corde et reste enfermé dans la prison, jusqu'au moment où on le cherche ailleurs. Hesionide le convainc de quitter le pays. Il écrit un billet d'adieu à Araminte. Elle lui répond par la même voie un message bienveillant. Spitridate prend la mer en secret.

Ce pendant la Princesse prevoyant bien que Spitridate ne sortiroit jamais de prison, que par la force ou par l'adresse, se resolut de le delivrer ; et elle s'y porta d'autant plustost, que celuy qui commandoit dans la Tour où il estoit m'avoit une obligation extréme : car durant le regne du feu Roy, j'avois sauvé la vie à un de ses Enfans, qui s'estoit engagé dans quelque crime : ce Prince luy ayant pardonné à ma consideration. Je fus donc employée à negocier cette affaire importante, que je conduisis si heureusement durant quinze jours, que j'obligeay enfin cét homme par le souvenir de ce qu'il me devoit ; par des bienfaits presens ; et par de grandes esperances de l'avenir, à se re foudre de chercher les voyes de delivrer Spitridate sans en estre soubçonné. Comme cette Tour donne sur la Mer, et qu'il y a une Terrasse qui y est attachée, dont le bout est battu des vagues, il fit demander au nom de ce Prisonnier, la permission de s'y promener une heure ou deux tous les jours, ce qui luy fut accordé. De sorte que gagnant deux Gardes qui l'y accompagnoient, ils attacherent au haut de cette Terrasse une Eschelle de corde, comme si Spitridate se fust sauvé par cét endroit ; et sans que personne s'en aperçeust, le Capitaine de cette Tour enferma ce Prince et les deux Gardes subornez en un lieu fort secret : feignant apres cela de faire bien l'empressé. Il de mande où est Spitridate ? on luy dit qu'il est sur la Terrasse : il y va avec plusieurs Soldats ; et ne

   Page 1839 (page 475 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'y trouvant point, il trouve l'Eschelle qu'il y avoit fait mettre luy mesme ; il la monstre à ceux qui le suivoient : dit qu'assurément leurs compagnons ont trahy : et qu'il est sans doute venu un Esquif les prendre au pied de cette Eschelle, de plus grands Vaisseaux n'en pouvant pas approcher. Il menace mesme ceux qui sont en sa presence ; les accuse aussi bien que les autres qui se sont sauvez ; et tout transporté de fureur en aparence, il va trouver le Roy pour l'advertir de ce qui est arrivé. Il luy dit que certainement on reprendra Spitridate, si l'on envoye promptement apres luy : qu'il y a lieu de croire qu'il n'aura pas mis pied à terre proche d'Heraclée : et qu'ainsi infailliblement si l'on met plusieurs dans une Chaloupe, on reprendra ce Prisonnier et ses complices. Enfin il joüa si bien, que le Roy mesme fut trompé, et commanda non seulement que l'on mist plusieurs Barques en Mer : mais il ordonna encore que l'on prist garde aux Portes de la Ville, pour voir si Spitridate n'y rentreroit point déguisé : ne jugeant pas qu'il peust entreprendre de se mettre en pleine Mer dans un Esquif ; et nul Vaisseau considerable ne manquant au Port, où il en fit faire recherche. De plus comme Pharnace et Artane sçavoient bien quelle estoit sa passion pour la Princesse, ils persuaderent encore au Roy, qu'asseurément il seroit rentré dans Heraclée en habit de Pescheur, ou de quelque autre façon : que ne fit on donc point pour le reprendre ! on redoubla les Gardes des Portes ; on mit des Soldats

   Page 1840 (page 476 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans toutes les ruës ; on chercha dans toutes les Maisons suspectes ; et on n'oublia rien de tout ce qu'on pouvoit faire, qui vray-semblablement deust servir à le trouver. Le Roy eut quelque leger soubçon que la Princesse avoit aidé à faire eschaper Spitridate, et mesme il luy en dit quelque chose : mais comme il n'en avoit nulle preuve, et que ce Prince n'avoit jamais sçeu l'obligation que m'avoit ce Capitaine de la Tour : parce que ç'avoit esté par le moyen du Prince Sinnesis que j'avois obtenu la vie de son Fils du feu Roy son Pere, ces soubçons se dissiperent aisément. Cependant Spitridate estoit dans la Prison, où l'on ne s'avisa point d'aller chercher : et où il falut qu'il fast quelque temps auparavant que d'oser entre prendre de s'esloigner. Comme le Capitaine de la Tour luy eut dit que c'estoit par ma negociation qu'il estoit en prison sans estre prisonnier, il s'imagina bien que la Princesse sçavoit la chose : de sorte qu'il me fit demander la grace de me voir auparavant qu'il partist, ce que je luy accorday sans en parler à la Princesse : me semblant que je ne pouvois refuser cette faveur, au Fils du veritable Roy de Bithinie. Mais apres luy avoir fait esperer ce qu'il souhaitoit, la difficulté fut de l'executer : neantmoins comme la Femme du Capitaine de la Tour estoit de l'intelligence, je me resolus d'y aller, avec une Fille seulement : et d'entrer par une petite porte desrobée, qui donne vers les Ramparts de la Ville. De vous dire, Seigneur, avec quels tesmoignages de reconnoissance

   Page 1841 (page 477 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour Araminte et pour moy, Spitridate me parla, il me seroit impossible : enfin Hesionide, me dit il, ne m'aurez vous delivré, que pour m'exiler pour tousjours ; et n'aurez vous fait que changer mon suplice en un plus cruel ? Seigneur, luy repliquay-je, c'est plustost la Fortune que la Princesse qui vous bannit : mais comme cette Fortune est une inconstante, il faut esperer que sa legereté vous sera favorable : et qu'apres avoir tant changé à vostre desavantage, elle changera enfin en vostre faveur. Je le souhaite, repliqua t'il, bien que je ne l'espere pas : cependant Hesionide, ce me sera une cruelle chose, s'il faut que je parte sans dire adieu à ma Princesse : et sans sçavoir sa derniere volonté. Pour ce qui est d'aprendre ses intentions, luy dis-je, je le puis faire aisément : puis qu'elle me fait la grace, de me confier ses plus secrettes pensées : mais pour la voir, il n'est pas seulement permis d'y songer. Laissez vous donc conduire, Seigneur, à la providence des Dieux : qui peut-estre feront plus pour vous pendant vostre exil que vous ne pensez. Et quoy, Hesionide, me dit il en soupirant, croyez vous qu'un Prince malheureux et absent, puisse raisonnablement esperer, que la divine Araminte luy conserve son affection toute entiere ? Ouy, Seigneur, luy repliquay-je, vous le pouvez, et mesme sans craindre d'estre trompé : car comme vous n'estes malheureux que pour l'amour d'elle, il faudroit qu'elle fust fort injuste, si vostre malheur vous détruisoit dans son ame. Allez donc. Seigneur,

   Page 1842 (page 478 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chercher quelque Azile, jusques à ce qu'il soit arrivé quelque changement dans le coeur du Roy de Pont, et dans celuy du veritable Roy de Bithinie. La Princesse sçait bien que si vous aviez voulu remonter au Thrône vous l'auriez pû faire : Et elle vous est si sensiblement obligée, d'avoir preferé ses chaines à une Couronne, qu'elle n'en perdra jamais le souvenir. En fin, Seigneur, apres une longue conversation, je fis resoudre ce Prince à partir : comme il avoit encore toutes les Pierreries que la Prince Aristée luy avoit données en partant de Chrisopolis, il ne voulut rien prendre de tout ce que je luy offris de la part de la Princesse : car je sçavois bien qu'elle avoit intention de le faire. Il me pria alors de luy donner un Billet qu'il escrivit en ma presence : et qui estoit à peu prés en ces termes, si ma memoire ne me trompe.

SPITRIDATE A LA PRINCESSE ARAMINTE.

Je parts. Madame, puis que vous le voulez. : mais je parts le plus malheureux de tous les hommes. Je ne sçay où je vay ; ny quand je reviendray ; ny mesme si vous voudrez que je revienne : et cependant on me dit, qu'il faut que je vive et que j'espere. Je ne sçaurois pourtant faire ny l'un ny l'autre, si vous ne me l'ordonnez, par deux lignes de vostre main : je vous les demande donc, divine Princesse, au Nom d'une illustre Personne qui n'est plus : et qui vivra neantmoins eternellement dans la memoire de

PITRIDATE.

   Page 1843 (page 479 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres m'avoir donné ce Billet, ce Prince me dit encore cent choses pour dire à la Princesse que je fus retrouver, et luy aprendre le secret que je luy avois fait de cette entre-veuë. D'abord elle s'en voulut pleindre, mais apres elle n'en fut pas marrie : et je la pressay mesme si fort, que je la contraignis de respondre de cette sorte, au Billet de ce Prince affligé.

ARAMINTE A SPITRIDATE.

Vivez tant qu'il plaira aux Dieux de vous laisser vivre : et esperez tant qu'Araminte vivra, elle vous en prie : et mesme si vous le voulez. , elle vous l'ordonne.

ARAMINTE.

Le Capitaine de la Tour estant venu prendre ce Billet, m'assura que Spitridate partiroit la nuit suivante, avec les deux Gardes qui avoient aidé à le sauver, et qu'il prenoit pour le servir : ayant donné ordre auparavant, à tout ce qui estoit necessaire pour ce départ. Il me dit de plus, que Spitridate luy avoit demandé la permission de luy donner quelquesfois de ses nouvelles, afin qu'il m'en dist, et qu'il luy peust aprendre des miennes : de sorte que le soir estant venu, nous ne doutasmes point que ce Prince ne fust prest à par tir : ce qui nous donna tant d'inquietude, que je m'estonne que l'on ne s'aperçeut que la Princesse avoit quelque chose d'extraordinaire dans l'esprit. Mais enfin nous aprismes le lendemain, que Spitridate estoit sorty heureusement d'Heraclée, par

   Page 1844 (page 480 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le mesme endroit par où il avoit faint de s'estre evadé : ce Capitaine y ayant fait venir la nuit un Esquif pour le conduire à une Barque qui l'attendoit ; et s'estant servy de la mesme Eschelle de corde, par où l'on avoit creû que ce Prince s'estoit sauvé. Quoy que la Princesse deust bien estre accoustumée à ne voir pas Spitridate, et que par raison elle deust estre plus aise qu'il s'esloignast, que d'estre encore dans la prison d'où nous l'avions tiré : neantmoins il luy estoit impossible de ne sentir pas un renouvellement de douleur dans son ame, quand elle venoit à penser que peut-estre ne le verroit elle plus jamais. Elle aprehendoit pourtant un moment apres, qu'il ne fust repris : et je suis assurée qu'elle desira plus d'une fois des choses, toutes contraires les unes aux autres.

Les adieux de Pharnace
La guerre que le roi de Pont déclare à Ciaxare rend la situation encore plus complexe. Pharnace et Artane doivent s'engager dans l'armée. Le premier vient trouver Araminte avant de partir à la guerre. Cette dernière entrevue est un échec : il décide de mourir au combat.

Mais enfin il se falut accoustumer à cette longue et rigoureuse absence, pendant laquelle il arriva tant d'evenemens remarquables : car comme vous le sçavez Seigneur, Ciaxare refusa la Princesse Mandane au Roy de Pont, ce qui luy fit bi ? oublier la fuitte de Spitridate : en estant si sensiblement touché, qu'il se resolut à declarer la guerre à Ciaxare, sur le pretexte des Villes d'Anise et de Cerasie. Vous sçavez Seigneur bien mieux que moy, ce qui s'y passa : et vous y aquistes trop de gloire, pour pouvoir mesme souffrir que je vous en renouvelle le souvenir exactement. Je ne vous en diray donc, que ce qu'il est necessaire de vous en dire, pour vous apprendre toute la vie de la Princesse. Aussi tost apres que le Roy de Pont eut reçeu

   Page 1845 (page 481 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la nouvelle qu'il estoit refusé par Ciaxare, il ne songea plus qu'à se preparer à la guerre : croyant que peut-estre cela obligeroit ce Prince à luy donner la Princesse Mandane. Il envoya donc demander secours au Roy de Phrigie. qui luy pro mit de joindre ses interests aux siens : suivant le dernier Traitté qui avoit esté fait entre le feu Roy de Pont et luy : et de venir mesme commander ses Troupes en personne. Comme le Roy de Pont avoit besoin de tout en cette occasion, il convia aussi le Prince Arsamone, et Euriclide son second Fils, de venir servir dans son Armée ; ce qu'Arsamone n'osa refuser. Nous sçeusmes en mesme temps, que ce Prince avoit esté si irrité d'avoir apris, que Spitridate estoit venu deguisé dans Heraclée : qu'il avoit protesté que s'il pouvoit revenir en sa puissance, il ne le traitteroit pas comme son Fils, mais en Sujet rebelle, et en criminel, qui a rompu sa prison. De sorte que lors que Spitridate, qui s'en alla droit en Paphlagonie, m'escrivit aussi bien qu'à la Princesse, pour sçavoir si elle vouloit qu'il s'allast hardiment offrir au Roy son Frere, lors qu'il seroit à la teste de son Armée ; elle le luy deffendit : principale ment à cause d'Arsamone qui y devoit estre : et d'autant plus qu'elle avoit eu des nouvelles de la Princesse Aristée, qui luy aprenoient precisément les veritables sentimens d'Arsamone. Mais pendant que les preparatifs de guerre se font, Pharnace et Artane ne perdent point de temps aupres de la Princesse Araminte : et font tout ce qu'ils

   Page 1846 (page 482 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peuvent pour s'en faire aimer. Bien est il vray que leurs soins furent fort inutiles : car comme il n'y arien qui lie plus estroitement l'amitié entre les personnes veritablement genereuses que l'infortune : Spitridate estoit infiniment mieux dans le coeur de la Princesse, depuis qu'il estoit malheureux pour l'amour d'elle, qu'il n'y avoit esté auparavant. De plus, ayant sçeu enfin qu'Artane avoit esté cause de sa derniere prison, et que ç'avoit esté Pharnace qui avoit adverty le Roy de Pont de leur entre-veuë : elle en estoit si irritée, qu'elle ne les pouvoit plus souffrir. Cependant apres que les Troupes de Phrigie furent arrivées au rendez-vous general, et eurent joint celles de Pont, le Roy se disposa à partir ; si bien qu'encore qu'Artane n'eust pas trop d'envie d'aller à la guerre, il n'osa pourtant faire comme il avoit fait à celle de Phrigie : et il falut qu'il allast où tous les autres alloient. Comme il n'estoit pas favorisé du Roy, dans le dessein qu'il avoit pour la Princesse, il ne pût luy dire adieu qu'en public : mais pour Pharnace, il n'en alla pas ainsi : parce que le Roy de Pont venant prendre congé d'Araminte peu accompagné, y amena Pharnace, et l'y laissa, pour faire ses adieux à part. J'estois alors dans la Chambre de la Princesse : et j'advoüe que comme Pharnace avoit beaucoup de merite, j'eus quelque compassion, de voir une si profonde melancolie sur son visage : et je souhaitay pour son repos qu'il n'aimast plus la Princesse, puis qu'il n'estoit pas possible qu'elle peust le rendre heureux.

   Page 1847 (page 483 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres que le Roy fut sorty, comme c'estoit sa derniere visite elle ne luy fut pas aussi severe qu'elle avoit esté depuis quelque temps ; et elle souffrit qu'il luy parlast. Madame, luy dit il ; je viens prendre les ordres de vous, auparavant que d'aller à la guerre : et je viens enfin vous de mander, si je dois y combattre pour vaincre ou pour mourir ? Si je dois, dis-je, mesnager ma vie où l'abandonner ? car c'est de vostre seule volonté que dépend absolument mon destin. Ouy Ma dame, si vous me permettez d'esperer, il pourra estre que je vivray ; que je vaincray ; et que je reviendray aupres de vous : mais si vous continuez de me dire que l'esperance est un bien où je ne dois point avoir de part : preparez vous au moins Madame, à me dire aujourd'huy le dernier adieu sans aigreur : puis que les Dieux vous aiment trop sans doute, pour conserver ce que vous aurez voulu perdre, et pour me retirer des perils où le m'exposeray. Parlez donc, Madame, au nom des Dieux : mais parlez avec sincerité, si vous ne le pouvez faire avec douceur : et souvenez vous de grace, que celuy que vous vouliez rendre heureux ne le peut jamais estre : et qu'ainsi vous avez ce me semble moins de droit de me maltraitter. Si le Prince Spitridate, adjousta t'il, pouvoit un jour joüir en repos de vostre affection, je vous proteste devant les Dieux qui n'escoutent, que sans traverser vostre felicité, je mourrois mesme sans me pleindre : mais puis que la Fortune a mis un obstacle invincible à son bonheur, pourquoy ne

   Page 1848 (page 484 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voulez vous pas que je sois heureux ? Et pourquoy divine Princesse, vous opposez vous à ma gloire ? Je ne demande pas que vous m'aimiez : je demande seulement que vous ne me haïssiez point, et que vous ayez quelque complaisance pour la volonté du Roy. Peust aux Dieux Pharnace, repli qua la Princesse, que vostre repos dépendist de moy comme vous le croyez : mais pour vous montrer que le sujet de pleinte que j'ay creû avoir de vous depuis quelque temps, n'a pas destruit dans mon ame la veritable estime que tout le monde doit faire de vostre merite : je veux bien contribuer à vostre liberté autant qu'il sera en mon pouvoir : et vous obliger par ma sincerité, à faire un grand effort sur vostre esprit, pour vous mettre en repos, et pour m'y laisser. Sçachez donc Pharnace, qu'ayant esté obligée de souffrir l'affection de Spitridate, par le commandement du feu Roy mon pere, et de l'illustre Sinnesis mon Frere, je ne puis jamais manquer à leur obeïr : et les commandemens les plus absolus d'un Roy vivant, ne me feront point faillir à executer ceux de deux Rois morts. Je n'espouseray pas Spitridate sans le consentement du Roy mon Frere : mais je n'espouseray du moins jamais nul autre que luy. Ainsi Pharnace, reglez vos desseins sur ce que je dis : et servez vous de ce grand courage que les Dieux vous ont donné, à vaincre un malheur qui n'a ce me semble pas besoin de toute la force de vostre esprit pour estre surmonté. Vivez donc Pharnace, vivez : mais vivez en liberté, afin de pouvoir

   Page 1849 (page 485 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vivre heureux. Cependant comme la perte que le Roy feroit de vous, seroit une perte irreparable : je vous prie autant que je le puis, de conserver vostre vie : qui ne sera pas mesme inutile à la satisfaction de la mienne, si vous pouvez obtenir de vous, de n'avoir plus que de l'estime pour moy. Mais si je ne le puis. Madame, reprit il, ne trouverez vous pas plus raisonnable que la mort me delivre de ma servitude qui vous déplaist, que de me voir eternellement languir à vos pieds et vous déplaire ? La mort, luy dit elle, est une chose si terrible, qu'elle ne me plaist pas mesme en la personne de mes Ennemis : c'est pour quoy je n'ay garde de vous conseiller de prendre un remede si effrange que celuy là Mais enfin, Madame, luy dit il avec une douleur extréme, vous n'aimerez jamais le malheureux Pharnace, et vous n'abandonnerez jamais le trop heureux Spitridate ? Je l'avouë, luy dit elle, avec beau coup d'ingenuité, parce que je le puis avec beau coup d'innocence. Cela suffit, Madame, repli qua t'il avec une tristesse effrange, cependant faites moy la grace de croire que voicy la derniere fois de ma vie que je vous importuneray : et veüillent les Dieux que la nouvelle de ma mort vous fasse du moins connoistre, que je pouvois disputer à Spitridate, la gloire de vous aimer parfaitement. Apres cela il quitta la Princesse : mais d'une maniere si touchante, que l'on peut dire qu'il avoit desja dans les yeux toutes les horreurs du Tombeau : tant il est vray que le visage luy

   Page 1850 (page 486 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

changea en luy disant adieu. Aussi la Princesse en eut elle quelque sentiment de pitié :

Eclaircissements sur des histoires connues
Hesionide reprend ensuite le récit du combat des deux cents, en révélant les comportements contrastés de Pharnace et d'Artane lors du tirage au sort, puis lors du combat. Pharnace laisse un souvenir favorable auprès du roi de Pont et d'Araminte. Artane, qui continue ses manigances, suscite au contraire le mépris. Hesionide poursuit en donnant des détails nouveaux sur la méprise d'identité entre Cyrus et Spitridate, relatée en d'autres lieux.

cependant nous demeurasmes à Heraclée, à prier les Dieux contre vous, Seigneur : car nous avons sçeu que vous fustes à cette guerre, dés la premiere occasion qui se presenta : et qu'il parut bien que nous n'avions pas grand credit au Ciel, car vous sauvastes la vie de Ciaxare ; vous vainquites ; vous triomphastes ; et vous fistes des choses si merveilleuses, qu'encore qu'elles fussent à nostre desavantage, nous ne laissions pas de les admirer, lors qu'on nous les recitoit. Je passe donc legerement tout le commencement de cette guerre : pour vous dire en peu de mots, que quand l'on eut resolu le combat des deux cents contre deux cents, et qu'il fut question d'en faire le choix, il y eut une grande contestation parmi tous les Braves de nostre Armées et quoy qu'Artane ne le fust pas, il fit pourtant semblant de desirer d'estre du nombre de ceux qui seroient choisis. Mais ne pouvant s'accommoder entr'eux, il fut resolu que l'on tireroit au Sort : et que l'on mettroit tous les noms de ceux qui aspiroient à cette gloire dans des Billets, que l'on seroit tirer par le Capitaine des Gardes du Roy. Pharnace qui estoit des plus vaillants, et qui ne cherchoit plus que la mort, puis qu'il ne pouvoit estre aimé, ne voulut pas se fier à la Fortune : de sorte que sçachant qui estoit celuy qui devoit tirer ces Billets, il le fut trouver : et apres luy avoir fait mille protestations d'amitié, et mille prieres de ne luy refuser pas ce qu'il

   Page 1851 (page 487 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy vouloit demander : il luy donna un Billet : dans lequel estoit son Nom, afin que lors qu'il tireroit, il le mist adroitement entre ses doigts, et fist semblant de le tirer des premiers. Ce Capitaine soufrit à cette proposition : et ne pût s'empescher de luy dire, que tous ceux qui luy avoient aporté des Billets ; n'estoient pas si empressez que luy, pour estre de ce Combat. Comme il vint alors un soubçon à Pharnace, que peut-estre ce Capitaine vouloit il parler d'Artane qu'il sçavoit qui l'avoit veû : il luy dit pour s'en esclaircir, qu'il ne pensoit pas qu'il peust y avoir personne qui ne desirast de se signaler en une occasion si extraordinaire : non pas mesme Artane, luy dit il pour l'obliger à parler. A ce Nom ce Capitaine rit encore davantage : de sorte que Pharnace ne doutant plus que ce qu'il pensoit ne fust vray, le pressa si fort qu'il luy dit qu'en effet Artane l'estoit venu trouver : pour luy dire que ce Combat se devant faire à pied, il estoit au desespoir de n'en pouvoir estre : parce que son Cheval s'estant abatu sous luy il y avoit quelques jours, il luy en demeuroit encore une assez grande foiblesse à une jambe. Que neantmoins ne voulant pas se servir de cette excuse en public, de peur qu'elle ne fust pas interpretée par ses ennemis ; il le conjuroit de vouloir avec adresse retirer le Billet où estoit son Nom. Et qu'en echange de cette courtoisie, il luy offroit toutes choses : le supliant de luy garder fidelité. Pharnace aprenant la lascheté de son Rival, se resolut pour l'en punir, de

   Page 1852 (page 488 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

prier ce Capitaine de luy manquer de parole : et de vouloir au contraire tirer le Billet d'Artane sans le mesler, devant ou apres le sien ; ce que l'autre luy promit de faire : tant pour obliger un homme si genereux, que pour en punir un si lasche. Cependant l'heure de cette ceremonie estant arrivée, tous les Billets que l'on avoit portez à ce Capitaine furent mis dans un Vase : et tous les pretendans demeurerent à l'entour de cét Officier. Comme Artane croyoit que son Billet n'estoit plus parmi les autres, il estoit des plus empressez : mais il fut bien estonné d'oüir lire son Nom, dés le troisiesme Billet que l'on dé plia : et il en parut si surpris, que tout le monde s'en aperçeut. Pharnace qui estoit aupres de luy, tesmoigna luy porter envie : et luy dit certains mots de raillerie malicieux et ambigus, que l'autre entendit pourtant fort bien. Mais dans le Billet d'apres, le Nom de Pharnace fut entendu à son tour : et tous les autres ayant esté tirez en suite, il falut se preparer à ce Combat. Pour Artane il est certain que s'il n'eust point esté amoureux de la Princesse Araminte, il ne s'y fust pas trouvé : mais cette lascheté eust esté d'un si grand esclat qu'il n'osa la faire, ny se pleindre du Capitaine qui l'avoit trompé : et il se resolut en fin, d'aller du moins jusques au Champ de Bataille. Pour Pharnace il y fut avec des sentimens bien differents : car il y fut avec l'esperance d'y perir, et d'y voir mourir son Rival. Mais auparavant que de partir pour aller combatre, il escrivit ces mots à la Princesse.

   Page 1853 (page 489 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

PHARNACE A LA PRINCESSE ARAMINTE.

Si la Fortune seconde mes desseins, je vay en un lieu où je vaincray en mourant : et où je feray connoistre par mon genereux desespoir, que si je n'ay pû meriter vostre affection par mes services, je ne me seray du moins pas rendu indigne de vostre compassion par ma mort.

PHARNACE.

En effet, Seigneur, vous sçavez qu'il combatit en homme extraordinaire, et qu'il mourut en Heros. Pour Artane, vous n'ignorez pas, à mon advis, que ce qui le fit tenir caché, pendant que Pharnace seul vous resistoit, fut l'esperance qu'il eut que vous le defferiez du seul Rival qui l'importunoit, car il ne contoit plus Spitridate : et qu'ainsi l'amour agissant diversement, fit que Pharnace fut encore plus vaillant qu'il n'avoit jamais esté, et Artane plus lasche qu'on ne peut se l'imaginer. Aussi quand nous sçeusmes la mort de Pharnace, et que quelque temps apres, nous apprismes la mauvaise action d'Artane : nous pleignismes la perte du premier, et detestasmes la lascheté de l'autre : mais de telle sorte, que de puis le combat que vous fistes apres contre luy, pour luy faire avoüer son mensonge : il n'osa plus se montrer ny à l'Armée, ny à la Princesse, ny à Heraclée : et il s'alla cacher durant quelque temps à la campagne, où il conserva une haine estrange pour vous : non seulement parce que

   Page 1854 (page 490 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous l'aviez couvert de honte, mais encore parce qu'il avoit remarqué en vous voyant, que Spitridate vous ressembloit. La Lettre du malheureux Pharnace, fit sans doute plus d'effet dans le coeur de la Princesse, lors qu'elle la reçeut, qu'il n'en avoit attendu ; car comme elle a l'ame tendre et pitoyable, elle ne la pût lire sans avoir les larmes aux yeux : et de la façon dont je la vy durant un quart d'heure, je pense que si cét illustre Mort l'eust pû voir, il en seroit ressuscité : et que si Spitridate l'eust veuë, il en seroit mort de jalousie, quoy qu'elle eust esté mal fondée. Cependant nous ne recevions plus de nouvelles de ce prince exilé : et tout ce que la Princesse pouvoit faire pour se consoler, estoit d'entretenir un commerce secret avec la Princesse Aristée : et de luy rendre tous les bons offices qu'elle pouvoit. Le Roy fut si sensiblement touché de la mort de Pharnace, qu'on ne peut pas l'estre davantage : neantmoins comme l'amour de la Princesse Mandane estoit plus forte que toutes choses dans son coeur, il s'en consola : et cette pretenduë paix que vostre victoire avoit aparemment establie estant rompuë, la guerre, comme vous le sçavez, recommença plus qu'auparavant. Je suis obligée, Seigneur, de vous dire que l'on ne peut pas avoir plus d'admiration pour personne, que nous en avions pour vous : et lors que l'on nous racontoit toutes vos merveilleuses actions, nous trouvions avoir sujet de, croire que les Dieux favorisoient extrémement Ciaxare, de luy avoir envoyé un

   Page 1855 (page 491 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tel Deffenseur. Enfin on ne peut pas avoir plus d'estime pour un Ennemy, que nous en avions pour l'illustre Artamene : aussi quand la Princesse sçeut qu'Artane avoit conjuré contre vostre vie, et suborné quatre Chevaliers pour vous perdre, elle conçeut une nouvelle aversion contre luy : mais si forte, que son nom seulement luy faisoit horreur. Car comme elle avoit desja sçeu que vous aviez sauvé la vie du Roy son Frere, elle s'interessoit beaucoup à vostre conservation : et quand vous renvoyastes Artane, apres luy avoir pardonné : elle murmura un peu (en vous admirant toutesfois) contre cette excessive generosité, qui vous obligea à demander au Roy de Pont qu'il ne le punist pas : mais du moins fit elle en sorte aupres de luy, qu'il fut exilé du Royaume, avec deffence d'y paroistre jamais. Depuis cela. Seigneur, jusques à cette fameuse journée où vous fistes le Roy de Pont prisonnier, et où l'on vous creut mort, je n'ay plus rien à vous dire : si je ne voulois vous entretenir de la douleur qu'eut la Princesse pour la disgrace du Roy son Frere : et des pleintes qu'elle faisoit, du long silence de Spitridate. Mais comme ce seroit abuser de vostre loisir, et qu'il vous est aisé de vous imaginer, combien impatiemment elle le suportoit : je vous diray seulement, que le lendemain que vous arrivastes blessé à ce Chasteau d'où la Princesse Arbiane et la Princesse Aristée n'avoient pû partir, tant vostre prompte arrivée avoit surpris toute la Bithinie : il vint un Envoyé du Roy de Pont, qui

   Page 1856 (page 492 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mandoit par luy à la Princesse sa Soeur, qu'il estoit aussi affligé de la mort de celuy qui l'avoit vaincu, que de la perte de sa liberté. Comme cét homme n'avoit fait que passer, et n'avoit point arresté à ce Chasteau où estoit Arbiane : la Princesse Aristée qui vous croyoit estre Spitridate, escrivit seulement ces paroles dans un Billet.

LA PRINCESSE ARISTEE A LA PRINCESSE ARAMINTE.

Je n'ose presques vous dire que Spitridate est icy, parce qu'il est blessé : mais je n'ay pourtant pû me resoudre de vous faire un secret d'une chose qui vous doit donner quelque joye, si vous estes tousjours ce que vous avez esté.

ARISTEE.

Vous pouvez juger, Seigneur, de combien de divers sentimens, l'ame de la Princesse fut rem plie, en recevant cét Escrit : et en aprenant par cét homme, que le Roy son Frere avoit perdu deux Batailles ; qu'il estoit prisonnier ; et que vous estiez mort : vous, dis-je, de qui elle sçavoit que le Roy de Pont eust esperé toutes choses. Aussi sa douleur fut si grande, qu'elle ne sentit que tres imparfaitement, la joye du pretendu retour de Spitridate : où elle prenoit d'autant moins de part, qu'en apprenant qu'il estoit revenu, elle apprenoit aussi qu'il estoit blessé. Toutefois comme l'amour, à ce que l'on dit, est une passion imperieuse, qui est tousjours la plus forte

   Page 1857 (page 493 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans tous les coeurs qu'elle possede : il y avoit pourtant quelques instants, où si elle n'avoit de la joye, elle avoit du moins de la consolation, d'esperer de revoir Spitridate. Mais deux jours apres elle en fut privée : car elle aprit par la mesme Princesse Aristée qui luy escrivit une seconde fois, qu'elle s'estoit abusée par une ressemblance prodigieuse. Elle luy mandoit mesme par sa Lettre, qu'elle s'estoit détrompée par son Portrait, qu'elle avoit monstré à celuy qu'elle avoit pris pour son Frere : et qu'en fin Spitridate n'estoit point revenu. Ce fut donc alors que sans aucune consolation, elle sentit les malheurs du Roy de Pont : elle eut neantmoins bien tost apres, quelque soulagement à sa douleur ; lors qu'elle sçeut que vous estiez ressuscité, s'il faut ainsi dire, et que ç'avoit esté vous, qui aviez esté pris pour Spitridate, chez la Princesse Arbiane. Elle espera, Seigneur, qu'estant le plus genereux de tous les hommes, vous traiteriez bien le Roy son Frere : et elle l'espera mesme avec d'autant plus de plaisir, que Spitridate, à ce que la Princesse Aristée luy manda, vous ressembloit parfaitement.

Les tribulations d'Araminte
Araminte assume le pouvoir qui lui échoit dans une situation difficile : elle apprend qu'Arsamone est redevenu maître de la Bithinie. Finalement elle tombe aux mains d'Artane, qui s'est allié au camp adverse, mais sans que son ravisseur ne parvienne à obtenir d'elle quoi que ce soit. Mais les défaites successives du roi de Pont mettent Artane en position de force auprès d'Araminte. Il cherche à nouveau à en tirer profit. Elle résiste fermement, mais n'en déplore pas moins sa situation d'esclave auprès d'Hesionide. D'autant que Spitridate semble avoir totalement disparu. Artane, de son côté, commence à prendre peur face aux conséquences de la guerre dans laquelle il s'est engagé.

Cependant comme cette Princesse a assurément un esprit capable de toutes choses, elle commença de vouloir prendre le soing des affaires de l'Estat : mais elle trouva qu'elles estoient en un estrange desordre. Le Roy de Phrigie qui s'estoit retiré, apres la perte de ces deux Batailles, à l'extremité de la Bithinie, et qui avoit repassé la Riviere de Sangar ; reçeut nouvelles que Cresus Roy de Lydie

   Page 1858 (page 494 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit entré dans ses Estats, avec une puissante Armée : de sorte qu'il fut contraint d'aller songer à sa propre deffence, au lieu de songer à celle des autres. Joint que ses Troupes estoient extréme ment affoiblies : neantmoins comme la Princesse jugeoit bien que Ciaxare tenant le Roy de Pont prisonnier, ne s'amuseroit pas à rien entreprendre de nouveau : puis que sans hasarder ses Troupes, il pouvoit faire la paix à telles conditions qu'il voudroit, elle estoit en quelque repos. Mais à peu de jours de là, elle fut bien surprise d'aprendre, que tout ce qui s'estoit r'allié de gens de guerre, apres la prise du Roy, s'estoient declarez pour Arsamone : que toute la Bithinie s'estoit souslevée en sa faveur, et estoit resoluë de retourner sous son ancien Maistre : et que de plus, Artane qui estoit de la plus haute condition, estoit revenu dans le Royaume ; avoit aussi fait souslever une partie de celuy de Pont ; et s'estoit emparé d'une Ville considerable, nommée Cabira, en subornant le Gouverneur par de l'argent. Je vous laisse donc à penser, en quel estat se trouva cette jeune Princesse : de voir que le Roy son Frere estoit prisonnier : et qu'Arsamone Pere de Spitridate, non seulement estoit Maistre de la Bithinie, mais qu'il estoit encore à la teste d'une Armée, pour venir conquerir le Royaume de Pont : et qu'ainsi il faloit qu'elle s'y opposast au tant qu'elle pourroit : et qu'elle fist la guerre contre le Pere d'un Prince dont elle estoit adorée, et qu'elle ne haïssoit pas. Elle sçavoit encore, que

   Page 1859 (page 495 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celuy de tous les hommes pour qui elle avoit le plus de mépris et le plus d'aversion, formoit un party considerable, quelque peu d'estime qu'il eust : elle n'avoit ny Troupes, ny argent pour en lever : elle ne sçavoit mesme à qui se fier, tant toutes choses estoient broüillées : et en ce pitoyable estat, elle ne sçavoit non plus si elle devoit estre bien aise ou bien affligée de l'absence de Spitridate. Car elle jugeoit bien, qu'il n'eust pas deû combatre pour elle contre son Pere : et elle n'eust pas voulu aussi, qu'il eust combatu pour son Pere contre elle. Ainsi ne sçachant ny que souhaiter n'y que faire, elle prioit les Dieux de la delivrer de tant de malheurs qui l'accabloient. Mais enfin, Seigneur, vostre generosité n'ayant pas trompé son esperance, et vous ayant fait delivrer le Roy de Pont, à qui vous fistes mesme donner des Troupes, sous la conduite d'Artaxe, nous en reçeusmes la nouvelle avec une extréme joye : et en effet, il sembla que le Peuple d'Heraclée reprit quelque coeur, en aprenant que son Prince estoit delivré, d'une façon si genereuse. L'on en fit une resjoüissance publique : et le glorieux Nom d'Artamene, fut aussi celebre dans Heraclée, qu'il l'estoit à Sinope ou à Themiscire. La Princesse sçachant donc que le Roy approchoit, voulut aller au devant de luy : et comme nous sçavions bien que du costé qu'il venoit, il n'y avoit point de Troupes d'Arsamone, nous fusmes deux journées au devant de ce Prince. Mais pour nostre mal heur, nous trouvasmes une embuscade si bien

   Page 1860 (page 496 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dressée dans une Forest, que nous tombasmes presque sans resistance, entre les mains de ceux qui nous attendoient, et l'on nous mena par une route destournée, que nous ne connoissions pas. Nous ne sçavions donc si l'on nous menoit à Arsamone ou à Artane : et dans le choix des deux, la Princesse ne sçavoit que souhaitter. Car si c'estoit à Arsamone, elle y esperoit plus de douceur, à cause de la Princesse Arbiane, et de la Princesse Aristée : mais elle s'imaginoit aussi que le Roy son Frere, qui n'ignoroit pas l'affection qu'elle avoit pour Spitridate, pourroit peut-estre la soubçonner de s'estre fait prendre volontairement aux Troupes d'Arsamone, quoy qu'il ne pust ignorer, que ce Prince ne haïssoit son fils que pour l'amour d'elle. Toutesfois le Nom d'Artane luy donnoit tant d'aversion, qu'au hazard d'estre maltraitée d'Arsamone, et soubçonnée mesme du Roy : elle eust mieux aimé estre menée en Bithinie, que d'aller à Cabira sous la puissance d'un tel homme. Cependant la chose ne fat pas à son choix : et vers le soir nous trouvasmes Artane, qui tout amoureux qu'il estoit, n'avoit osé se trouver à cette entreprise : et en avoit donné la conduitte à un Soldat déterminé, qui avoit autresfois esté un de ceux qui avoient conjuré contre vous. De vous dire ce que devint la Princesse, quand elle vit Artane à la teste de deux cens chevaux, qui la venoit recevoir, il ne seroit pas aisé : car encore qu'il fust connu pour un lasche, neantmoins comme il ne faut presques qu'estre mutin et rebelle,

   Page 1861 (page 497 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour pouvoir former un party, le sien n'estoit pas petit : et nous fusmes bien affligées, de voir qu'il y avoit tant de braves Gens, qui obeïssoient à un tel Capitaine. Il falut pourtant ceder à la Fortune, et se laisser conduire dans Cabira où il estoit le Maistre : et dans laquelle il y avoit un Chasteau extrémement fort où l'on nous logea. le ne m'amuseray point. Seigneur, à vous dire toutes les insolences d'Artane : car il suffit que vous sçachiez qu'il estoit lasche, pour vous imaginer qu'il perdoit le respect qu'il devoit avoir, dés qu'il estoit le plus fort : puis que c'est l'ordinaire de ceux qui manquent de coeur, de n'estre soumis que quand ils sont foibles. Mais il trouva en la Princesse, une ame si grande et un esprit si ferme, que malgré toute son impudence, elle le reduisit aux termes de m'oser presques entrer dans sa Chambre ny la voir. Ce pendant le Roy de Pont, à ce que nous sçeusmes depuis, arriva à Heraclée, bien fasché de l'enlevement de la Princesse sa Soeur : car en j'estat qu'estoient les choses, il ne voyoit pas qu'il eust assez de forces pour diviser son Armée : et il sçavoit que celle d'Arsamone estoit si puissante, qu'elle ne luy pouvoit pas permettre de s'engager à un Siege. Joint que s'agissant de delivrer une Soeur, ou de sauver deux Couronnes : je pense que la Politique ordinaire veut que l'on songe plustost à l'autre. Comme les choses en estoient là, Artane eut la hardiesse d'envoyer offrir ses Troupes au Roy de Pont, pourveû qu'il voulust consentir qu'il espousast la Princesse Araminte : mais le Roy ne

   Page 1862 (page 498 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voulut jamais escouter une semblable proposition : et respondit que s'il eust voulu vaincre ses ennemis sans peine, il leur eust souhaité un secours pareil à celuy qu'il luy offroit : luy mandant encore qu'il songeast bien comme il vivroit avec la Princesse sa Soeur : parce qu'aussi tost qu'il auroit finy la guerre de Bithinie, il luy feroit rendre compte de tous ses crimes à la fois. Vous pouvez donc juger en quel estat estoit la Princesse : qui par un de ses Gardes que nous gagnasmes, sçavoit tout ce qui se passoit. Car lors qu'elle venoit à penser, que peut-estre Arsamone tuëroit le Roy son Frere, ou que le Roy son Frere : tuëroit le Pere de Spitridate, sa raison n'estoit plus à elle. Cependant le Roy de Pont apres avoir rassemblé le plus de Troupes qu'il pût, se mit en Campagne pour s'opposer à Arsamone, qui estoit desja Maistre d'une partie du Royaume de Pont : et à la premiere rencontre le Prince Euriclide fut tué, ce qui affligea fort Arsamone. Mais, Seigneur, pourquoy m'amuser à vous dire les particularitez d'une guerre, qui a esté sçeuë de toute l'Asie ? Et ne suffit il pas de vous aprendre, que ce Prince tout brave qu'il est, fut presques tousjours bat tu ? Bien est il vray que ce qui acheva de le perdre, fut qu'Aribée, qui avoit esté Gouverneur de Sinope, rapella Artane son Frere avec ses Troupes : et quoy que le Roy de Pont n'y voulust pas consentir, parce qu'il ne voyoit point d'ordre de Ciaxare ny de vous : Artaxe le fit toutesfois d'authorité absoluë. De sorte que ce Prince se

   Page 1863 (page 499 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

trouvant fort affoibly, et sçachant que vous estiez engagé à la guerre d'Assirie, fut contraint de se retirer dans Heraclée : en attendant qu'il eust levé de nouvelles Troupes, pour se pouvoir remettre en campagne. Mais, Seigneur, il n'en eut pas le temps : car Arsamone aupres de qui le Prince Intapherne fils de Gadate estoit arrivé, ne voulant pas perdre une occasion si favorable, s'avança avec son Armée : et l'assiegea enfin dans la Capitale de son Royaume, qui estoit la seule Ville qui demeuroit sous son obeïssance : Car ce qui n'estoit pas encore assubjetti à Arsamone, tenoit le party d'Artane. J'ay sçeu par diverses personnes, pendant que nous estions à Cabira, que ce Prince fit des choses si prodigieuses durant ce Siege, que l'on peut dire qu'il merita cent Couronnes en perdant la sienne : mais enfin voyant que ses Ennemis avoient emporté non seulement tous les Dehors de la Ville, mais que mesme ils s'estoient rendus Maistres d'une des portes, et qu'ils n'avoient plus rien à faire pour le tenir en leur puissance, qu'à le forcer dans le dernier Retranchement qu'il avoit fait : et ne pouvant de resoudre à tomber vivant entre les mains d'Arsamone, il prit la resolution de s'enfuir dans un Vaisseau : et d'aller offrir son Espée à Ciaxare, pour delivrer la Princesse Mandane, de qui il avoit apris l'enlevement, avec une douleur inconcevable : esperant qu'apres cela, vous luy aide riez à recouvrer son Estat. Et en effet, ce mal heureux Prince, executa une partie de son dessein : car il sortit d'Heraclée, ne luy demeurant

   Page 1864 (page 500 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus rien de deux beaux Royaumes, que la seule qualité de Roy, que la Fortune ne luy pouvoit oster. Quand la Princesse reçeut cette triste nouvelle, elle en eut une douleur estrange : et elle l'aprit mesme d'une maniere si cruelle, qu'on ne peut rien imaginer de plus insupportable. Car, Seigneur, il faut que vous sçachiez, que l'insolent Artane prenant une nouvelle hardiesse par ce nouveau malheur, la vint trouver avec une incivilité que nous ne luy avions point encore veuë. Madame, luy dit il, comme il m'a tousjours semblé qu'une des plus fortes raisons qui vous a obligée à me traiter aussi imperieusement que vous avez fait, estoit parce que j'estois Sujet du Roy vostre Frere : j'ay creû qu'il estoit à propos de vous faire sçavoir qu'il ne peut plus jamais estre mon Maistre : puis que la Fortune luy a osté la Couronne, et que de deux Royaumes qu'il possedoit, il ne luy reste plus qu'un seul Vaisseau, avec lequel il s'est desrobé à ses Ennemis. C'est pourquoy, Madame, cessant aujourd'huy d'estre Soeur de Roy, ne regardez s'il vous plaist plus ma condition comme estant inferieure à la vostre : et agissez autrement d'oresnavant que vous n'avez agy par le passé. Comme vous n'avez que le coeur d'un Esclave, reprit la Princesse, je vous ferois encore trop d'honneur, de vous considerer comme un simple Sujet du Roy mon Frere : c'est pourquoy quand il sera vray que la Fortune luy aura osté la Couronne, comme elle ne sçauroit faire que sa Naissance ne soit tousjours

   Page 1865 (page 501 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

beaucoup au dessus de la vostre, elle ne fera pas aussi que je change de sentimens pour vous. Et quand vous auriez encore plus de Couronnes que le Roy mon Frere n'en a perdu, je vous mespriserois sur le Throsne comme je fais : et à moins que de changer absolument vostre ame (ce qui ne vous est pas possible) vous ne me verrez jamais changer. C'est pourquoy, Artane, songez mieux à ce que vous dittes : et souvenez vous à tous les moments, que mes Peres ont tousjours esté les Maistres des vostres : que j'ay eu l'honneur d'estre Fille où Soeur de trois Princes, de qui je vous ay veû Sujet ; et que vous estes nay enfin, avec une indispensable obligation de me respecter toute vostre vie. La Princesse prononça ces paroles avec une colere si majestueuse, qu'elle luy fit changer de couleur : et le força mesme de luy faire quelque mauvaise excuse de son insolence, et de la laisser en liberté de pleindre la disgrace du Roy son Frere : que nous aprismes plus particulierement, par ce Garde qui nous estoit si fidelle. Helas, disoit elle, Hesionide, quel déplorable destin est le mien, et à quelle cruelle advanture suis-je exposée ? Je suis née sur le Throsne, et je suis Esclave : et Esclave encore du plus indigne d'entre tous les hommes. Si je regarde les malheurs du Roy mon Frere je n'ay pas assez de larmes pour pleurer ses infortunes : et si je considere mes propres malheurs, je les trouve si grands, que je ne voy que la seule mort, qui les puisse faire finir. Encore jusques icy, adjoustoit

   Page 1866 (page 502 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle, j'avois pû aimer Spitridate innocemment : le feu Roy mon Pere l'avoit desiré : le Prince Sinnesis mon Frere me l'avoit ordonné : mais aujourd'huy, Hesionide, qu'il est fils de l'Usurpateur du Royaume de mon Frere, et du Destructeur de ma Maison ; quelle aparence y a t'il que je le puisse faire sans crime ? Mais, Madame, luy dis-je, Spitridate n'a pas esté à cette guerre : il est vray, dit elle, mais il ne laisse pas d'estre fils de l'Usurpateur du Royaume de Pont : si bien que quand la raison m'obligeroit à ne l'accuser pas, la bienseance du moins voudroit tousjours, que je ne l'aimasse plus. Ainsi Hesionide, innocent ou coupable, je ne dois plus voir Spitridate, quand mesme il seroit en lieu où je le pourrois : et puis, adjousta t'elle, en quel lieu de la Terre peut il estre, qu'il n'ait point entendu parler de la guerre de Pont et de Bithinie ? Et comment est il possible que sçachant l'estat des choses, je ne reçoive aucune nouvelle de luy ? S'il a plus d'ambition que d'amour, que ne paroist il à la teste de l'Armée de son Pere ? Et s'il a plus d'amour que d'ambition, que ne cherche t'il à me delivrer des mains d'Artane ; et que ne me fait il sçavoir qu'il n'aprouve pas dans son coeur, tout ce que fait Arsamone ? J'avouë, luy dis-je, Madame, que le long silence de Spitridate, m'est absolument incomprehensible : Il me l'est de telle sorte, repliqua la Princesse en souspirant, que je ne voy rien que raisonnablement j'en puisse imaginer que sa mort. Mais veüillent les Dieux,

   Page 1867 (page 503 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

adjousta t'elle, qu'il ne soit jamais justifié dans mon esprit, par une si funeste voye. Si je voulois vous redire, Seigneur, toutes les pleintes et toutes les reflexions que faisoit la Princesse sur les malheurs du Roy son Frere ; sur l'inconstance des choses du Monde ; et sur l'innocente passion qu'elle avoit dans l'ame, j'abuserois de vostre patience : c'est pourquoy il faut que je les passe legerement : et que je vous die qu'Artane voyant qu'il alloit avoir sur les bras une Armée victorieuse, et conduite par un Prince qui venoit de conquerir deux Royaumes, n'estoit pas sans inquietude. Car encore qu'il y eust de braves gens dans son party, il n'en estoit pas devenu plus vaillant : Si bien que quelque amour qu'il eust pour la Princesse, je pense qu'il se repentit plus d'une fois, de s'estre engagé à ce qu'il avoit fait. Aussi envoya t'il vers Arsamone, pour luy proposer quelques articles de paix entre eux : mais comme il vouloit que Cabira luy demeurast pour sa seureté, et qu'il vouloit aussi que la Princesse Araminte fust tousjours en sa puissance : ce Prince qui la vouloit absolument avoir en la sienne, n'y voulut jamais entendre : et ne reçeut pas trop bien ceux qui le furent trouver de sa part : de sorte qu'apres ce refus, Artane fut encore plus inquiet qu'auparavant. Bien est il vray qu'il eut quelques jours de repos : parce qu'Arsamone tombant malade, fit retarder la marche de son Armée, qui venoit desja contre luy.


Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : Spitridate jouet de la fortune
Spitridate est de retour. Il a cru par de fausses lettres, commanditées par Artane, qu'Araminte ne l'aimait plus. Il fait ensuite le récit de ses aventures, au premier rang desquelles une méprise qui l'a fait prendre pour Cyrus. Mais sa principale source d'affliction est la guerre entre les deux royaumes. Son père le convoque et l'invite à prendre les armes. Il accepte, dans l'espoir de délivrer Araminte des mains d'Artane, remporte la victoire et doit désormais négocier avec Araminte elle-même, qui a repris le pouvoir à la suite de la mort d'Artane.
Les fausses lettres
Spitridate refait apparition sous le déguisement d'un mystérieux chevalier. Il est affligé, car il a reçu une lettre très froide d'Araminte et une autre d'Hesionide qui l'invite à cesser de voir sa bien-aimée. Une confrontation avec la véritable écriture des deux femmes révèle que ces lettres résultent d'une fourberie d'Artane.

Comme les choses estoient en cét estat, il arriva un Chevalier à Heraclée, où estoit alors

   Page 1868 (page 504 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Reine Arbiane (car il est bien juste de luy donner une qualité qu'elle devoit tousjours avoir portée) il arriva, dis-je, un Chevalier, qui portoit un Bouclier où l'on voyoit un Esclave representé, qui semblant avoir à choisir, de chaines ou de Couronnes, rompoit les dernieres et prenoit les autres : avec ces mots. PLUS PESANTES, MAIS PLUS GLORIEUSES. Comme il estoit assez tard lors qu'il arriva, il ne fut pas connu en entrant dans la Ville : et ce que je viens de vous dire, ne fut pas remarqué ce soir là. Mais à peine fut il descendu de cheval dans une Maison de sa connoissance, qu'il fut au Palais où estoit la Reine et la Princesse sa fille : car pour Arsamone, il estoit demeuré malade au Camp, où ces Princesses devoient aller le lendemain : accompagnées de la Princesse Istrine Soeur d'Intapherne, qui estoit alors en cette Cour. Apres que ce Chevalier se fut fait montrer l'Apartement d'Aristée : il y fut tout droit sans faire rien dire, jusques à ce qu'il arriva à l'Anti-chambre : où il trouva un Officier de cette Princesse, qu'il pria de luy dire qu'il y avoit un Estranger qui demandoit à luy parler en particulier, pour quelque affaire importante. Cét Officier luy dit que la Reine estant avec elle dans son Cabinet, il n'oseroit y aller : mais il le pressa si fort de dire la mesme chose à l'une et à l'autre, qu'enfin croyant que

   Page 1869 (page 505 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

c'estoit quelque affaire considerable, il y fut, et revint un moment apres le faire entrer. Mais, Seigneur, à peine eut il fait un pas dans ce Cabinet, que la Reine se levant en parut surprise : je suis bien aise, luy dit elle, de vous voir un peu en meilleur estat que vous n'estiez, lors que je vous vis en Bithinie : et que je pris l'illustre Artamene, pour le malheureux Spitridate. Vous me donnez un Nom trop glorieux (repliqua le veritable Spitridate, car c'estoit luy effectivement, que la Reine Arbiane prenoit pour vous) et je ne comprens pas, Madame, luy dit il, pourquoy vous ne me voulez pas connoistre. La Princesse Aristée ayant pris elle mesme un flambeau, et luy semblant enfin qu'elle voyoit quelque chose dans les yeux de celuy qu'elle regardoit qui estoit veritablement de Spitridate. Madame, dit elle à la Reine, il n'en faut point douter : celuy que vous voyez est le Prince mon Frere, et n'est point du tout Artamene. Spitridate à qui il estoit arrivé plus d'une fois d'estre pris pour un autre, en divers endroits de ses voyages, en fut un peu moins surpris que si cela ne luy fust pas desja advenu : c'est pourquoy prenant la parole, et disant plusieurs choses à ces Princesses que nul autre que luy ne leur eust pû dire : elles acheverent de le connoistre, et elles luy donnerent toutes les marques de tendresses que l'on peut donner, en revoyant une personne infiniment chere, et qu'elles avoient presque creû ne devoir jamais revoir. Comme la Reine sa Mere l'avoit tousjours beaucoup

   Page 1870 (page 506 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aymé, elle avoit fait toutes choses possibles pour appaiser l'esprit irrité d'Arsamone, mais elle n'en avoit pourtant pû venir à bout : neantmoins ne voulant pas affliger ce Prince dés leur premiere entre-veuë, elle ne luy parla de rien en particulier : et apres une conversation de deux heures, elle luy dit seulement, que pour rendre plus de respect au Roy, il ne faloit pas que l'on sçeust dans Heraclée qu'il estoit revenu, jusques à ce qu'elle eust parlé a luy. En suite de quoy estant retournée à son Apartement, apres qu'ils eurent donné quelques larmes au souvenir du Prince Euriclide, il demeura avec la Princesse Aristée, qu'il n'avoit point veuë depuis la perte du Prince Sinnesis : à la memoire duquels ils donnerent encore quelques soupirs l'un et l'autre. Mais auparavant que de luy parler de toute autre chose, il luy parla de la, Princesse Araminte : la remerciant de ce qu'elle luy avoit rendu ce respect de n'avoir pas pris son Apartement : car en effet elle ne l'avoit pas voulu faire. Au reste, Seigneur, je ne sçaurois vous exprimer la douleur qu'eut Spitridate, de se voir dans le mesme Palais où il avoit commencé d'aimer la Princesse, et où il en avoit esté aimé : ny le redoublement d'affliction qu'il sentit en son coeur, lors qu'il vint à songer en suitte, que c'estoit le Roy son Pere, qui estoit cause qu'elle n'y estoit plus. De plus, quand il pensoit qu'elle estoit entre les mains d'Artane, il perdoit presques la raison : et il fut tres long temps sans pouvoir satisfaire l'envie

   Page 1871 (page 507 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'avoit la Princesse sa Soeur, d'aprendre ce qu'il avoit fait, de puis qu'elle ne l'avoit veû. Mais enfin apres beaucoup de pleintes, il luy dit, à ce que nous avons sçeu par luy mesme, qu'estant déguisé en Paphlagonie, il avoit escrit à la Princesse Araminte, pour luy demander si elle vouloit qu'il s'allast offrir au Roy son Frere qui alloit commencer la guerre de Capadoce : et qu'au lieu de recevoir une response telle qu'il avoit lieu de l'attendre, il avoit reçeu une Lettre de la Princesse, la plus cruelle du monde : et une de moy la plus surprenante qui fut jamais. Et comme la Princesse Aristée luy dit qu'assurément il y avoit quelque fourbe cachée là dessous : il tira ces deux Lettres qu'il n'avoit point abandonnées, depuis qu'il les avoit reçeuës : et les luy montrant, elle vit qu'elles estoient telles.

ARAMINTE A SPITRIDATE.

Ne vous allez point offrir au Roy mon Frere, puis que ce seroit inutilement : et allez plustost chercher un Azile en quelque lieu de la Terre si esloigné de moy, que vous en puissiez mesme oublier le Nom

D'ARAMINTE.

Ha mon Frere, s'escria la Princesse Aristée, mes yeux me disent que la Princesse Araminte a escrit cette Lettre : mais ma raison m'assure qu'elle n'y a jamais pensé. Puis sans attendre la response de Spitridate, elle ouvrit l'autre, et y leût ces paroles.

   Page 1872 (page 508 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

HESIONIDE AU PRINCES PITRIDATE.

Je suis bien marrie d'estre obligée de vous dire, que la gloire est plus puissante que toutes choses, dans le coeur de la Princesse : et qu'elle s'est si fortement resoluë d'obeïr au Roy ; de vaincre l'affection qu'elle avoit pour vous ; et de l'oublier ; que rien ne la sçauroit changer. Conformez donc vostre esprit à vostre fortune si vous le pouvez : et puis que vous estes genereux, oubliez une Personne, qui a absolument pris le dessein de ne se souvenir plus de vous.

HESIONIDE.

Je vous laisse à penser (dit le Prince Spitridate, aussi tost que la Princesse sa Soeur eut achevé de lire ces deux Lettres) ce que je devins, apres avoir veû ce que vous venez de voir. Je le comprens aisément, dit elle, puis qu'encore que je sois assurée que c'est une fourbe que l'on vous a faite, je ne laisse pas d'en estre surprise. Car enfin, adjousta t'elle, tant que la guerre de Capadoce a duré, j'ay tousjours reçeu des nouvelles de la Princesse Araminte comme à l'ordinaire : et elle s'est tousjours informée des vostres, avec un extréme soing. Elle nous a rendu de plus, cent bons offices en secret : et jusques à ce qu'elle ait esté enlevée par Artane, nous avons tousjours eu intelligence ensemble, mesme depuis la guerre que le Roy mon Pere a commencée contre le Roy de Pont, De plus lors que l'illustre Artamene

   Page 1873 (page 509 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vint en Bithinie, et que nous creusmes que c'estoit vous qui estiez revenu, elle tesmoigna en avoir une extréme joye quand je le luy escrivis : et je sçeus qu'elle avoit aussi eû une extréme douleur, lors qu'elle avoit apris que nous nous estions abusées. Enfin, Seigneur, adjousta t'elle, il faut que je confronte cette pretenduë Lettre de la Princesse Araminte, avec celles que j'en ay : en disant cela elle ouvrit une Cassette qui estoit sur la Table de son Cabinet : et en prenant plusieurs, elle se mit à les regarder attentivement. Mais à peine eut elle aporté quelque attention à les considerer, qu'elle vit beaucoup de difference en plusieurs caracteres. Il est pourtant certain qu'à l'abord, tout le monde y auroit pû estre trompé ; mais personne ne l'y pouvoit estre, en regardant cette fausse Lettre aupres d'une veritable. Spitridate eut une si grande joye de pouvoir esperer qu'il avoit esté abusé, qu'il y avoit plus d'un quart d'heure qu'il estoit persuadé en secret que cette Lettre estoit une fourbe : qu'il faisoit encore semblant d'en douter, afin de s'en faire assurer davantage par la Princesse Aristée : et d'avoir un pretexte de regarder plus long temps la grande difference qu'il y avoit de certaines Lettres aux autres. Mais comment, disoit Spitridate, cela aura t'il pû estre ? Pharnace n'estoit point un homme à faire une pareille chose : non, dit la Princesse, mais Artane est fort propre à faire une semblable méchanceté. Et en effet, Seigneur, nous avons sçeu depuis que c'estoit luy qui ayant descouvert

   Page 1874 (page 510 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Spitridate avoit envoyé à Heraclée à ce Capitaine de la Tour où il avoit esté prisonnier ; avoit fait suivre cét homme qui estoit chargé de la veritable response de la Princesse et de la mienne : et l'ayant arresté, apres luy avoir pris les Lettres, il les avoit fait imiter par un homme qui demeuroit à Heraclée, qui contrefaisoit admirablement toutes sortes d'escritures. Mais comme celle de la Princesse estoit fort courte, et qu'il n'en avoit point d'autres : toutes les Lettres necessaires à escrire celle que je viens de vous dire la derniere ne s'y trouvoient pas : et c'estoit la cause de la notable, difference qu'il y avoit de quelques uns de ces caracteres à ceux de la Princesse. Il se trouva mesme pour favoriser sa fourbe, que celuy qui estoit chargé de nos Lettres, avoit esté eslevé dans la Maison du Pere d'Artane, sans que Spitridate ny nous en sçeussions rien : de sorte que reconnoissant le fils de son ancien Maistre, il s'en fit connoistre aussi, de peur d'estre maltraité, et s'en laissa suborner : Si bien que ce fut par ce mesme homme que Spitridate avoit envoyé, qu'il reçeut les fausses Lettres qu'Artane supposa : ce qui ne servit pas peu à l'empescher de soubçonner rien de la tromperie qu'on luy faisoit. Ce qui avoit obligé Artane à cela, estoit que connoissant le grand coeur de Pharnace, il avoit esperé qu'il pourroit estre tué à cette guerre : de sorte qu'esloignant encore plus Spitridate, il demeureroit seul en tout le Royaume qui fust de condition à pouvoir pretendre à la Princesse.

Les tribulations de Spitridate
Spitridate fait ensuite le récit de ses dernières aventures. Il a été pris pour Cyrus et envoyé sous garde armée en Perse. Il est revenu, pour apprendre que son père est en guerre avec le roi de Pont, ce qui le désespère.

Apres

   Page 1875 (page 511 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donc que Spitridate se fut bien confirmé dans la croyance qu'il avoit esté trompé : il raconta, avec un peu plus de tranquilité qu'auparavant, le desespoir qu'il avoit eu : et comment il avoit pris la resolution, d'aller en effet mourir si loing de la Princesse Araminte ; qu'elle ne peust pas mesme sçavoir des nouvelles de sa mort. Que dans ce funeste dessein, il estoit allé au Port de mer le plus proche du lieu où il estoit, s'embarquer dans le premier Vaisseau qui fit voile, sans demander seulement où il alloit. Que par hazard il s'en estoit trouvé un de Marchands de Tenedos qui l'avoit reçeu : que de là il avoit esté à Ephese, parce que l'on disoit que Cresus l'alloit attaquer. Qu'en effet il avoit veû toute cette guerre sans y pouvoir perir, quoy qu'il s'y fust assez exposé : que se souvenant que s'il eust voulu suivre l'ambition d'Arsamone, plus tost que l'amour de la Princesse, il auroit esté Roy ; et qu'ainsi il avoit preferé les chaisnes d'Araminte à la Couronne de Bithinie : il avoit fait peindre sur son Bouclier, cét esclave qui brisoit des Couronnes, et qui choisissoit des fers, dont je vous ay desja parlé. Qu'en ce lieu là, apres la fin de la guerre, il s'estoit embarqué de nouveau pour aller en Chipre : luy semblant qu'une Isle consacrée à la Mere des Amours, luy seroit plus favorable qu'une autre. Mais qu'en ayant trouvé le sejour trop plaisant pour un malheureux, il avoit passé en Cilicie : qu'en suitte ne pouvant demeurer en un lieu, il avoit voulu se remettre en mer : mais qu'un Estranger

   Page 1876 (page 512 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui se trouva estre un Mage de Perse, l'estant venu aborder, luy avoit rendu tous les honneurs imaginables : luy disant cent choses en une langue qu'il n'entendoit pas. Qu'enfin un Truchement Qu'il avoit pris aveques luy pour la commodité de ses voyages, luy avoit dit que cét homme estoit Persan, et qu'il le prenoit pour estre fils de son Roy, que des Marchands avoient pourtant assuré avoir veû noyer à Chalcedoine. Spitridate entendant cela, luy fit dire par ce mesme Interprete, qu'il n'estoit point Persan : qu'il estoit vray qu'il avoit pensé estre noyé à Chalcedoine, mais que pourtant assurément il s'abusoit : et qu'il n'estoit point ce qu'il pensoit qu'il fust. Mais plus il faisoit parler ce Truchement, plus ce Persan s'imaginoit que c'estoit une feinte, et qu'il ne laissoit pas d'entendre ce qu'il disoit. En fin. Seigneur, il pressa et pria si instamment Spitridate de luy avoüer une verité qu'il ne sçavoit pas ; que s'en trouvant importuné il le laissa. Mais cét homme estant allé trouver les Magistrats de la Ville où ils estoient, il leur dit que le Roy son Maistre avoit perdu l'unique heritier de ses Estats : qui par quelques raisons cachées, ne vouloit point sans doute retourner en son Païs. Qu'il l'avoit rencontré par hasard ; qu'il estoit dans leur Ville, et prest à se rembarquer. Qu'il les conjuroit donc de l'arrester, et de le renvoyer au Roy son Pere : de sorte que ces Magistrats voyant un homme dont la phisionomie estoit fort sage, et qui de plus avoit fait connoissance avec

   Page 1877 (page 513 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les plus sçavans de leur Ville : envoyerent ordre en effet d'arrester Spitridate, comme estant Fils du Roy de Perse : et de le traitter pourtant avec tout le respect qu'on devoit à une Personne de cette condition. Je vous laisse à penser si ce Prince fut surpris : il fit tout ce qu'il pût pour desabuser ces gens là : mais plus il parloit, plus le Mage Persan s'obstinoit à soutenir qu'il estoit Cyrus. Enfin ces Magistrats envoyerent à leur Prince, et Spitridate, et le Mage : et ce Prince apres les avoir entendus tous deux, resolut, de peur de faire une faute, de les envoyer l'un et l'autre au Roy de Perse. Neantmoins dans le doute où il estoit, il ne fit pas la mesme despense qu'il eust faite, s'il eust creû qu'effectivement Spitridate eust esté Cyrus : tant y a, Seigneur, qu'il choisit un homme d'esprit et de qualité dans sa Cour, pour luy donner cette commission : et il les fit partir de cette sorte, avec un assez bon nombre de soldats, quoy que Spitridate peust dire. Je ne m'amuseray point à vous raconter ses chagrins, pendant un si long chemin, où on le gardoit fort soigneusement : mais je vous diray seulement que durant ce voyage le Mage mourut : et qu'estant enfin arrivez en Perse, cét Ambassadeur apprenant que tout le monde croyoit Cyrus mort, et que des Marchands l'avoient veu noyer, commença de croire Spitridate : ne trouvant pas de raison qu'il ne voulust point estre connu pour fils d'un Grand Roy, s'il estoit vray qu'il le fust. Si bien que jugeant que puis que ce

   Page 1878 (page 514 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mage estoit mort, ce seroit peut-estre paroistre à Persepolis d'une assez bizarre maniere : il fut quelque temps à deliberer sur ce qu'il feroit : pendant quoy estant tombé malade comme le Mage, il mourut aussi bien que luy : De sorte que Spitridate se voyant un peu plus libre, se déroba des gens de cét Ambassadeur, durant les premiers jours de leur affliction, et ne continua point son voyage. Il pensa toutesfois estre arresté par diverses Personnes qui le prenoient pour vous ; Mais comme il se resolut de se r'aprocher un peu des lieux où nous estions, pour entendre du moins quelquesfois le nom du Royaume où demeuroit sa Princesse : il passa de Perse en Medie, où il fut suivy aussi en diverses rencontres, sans qu'il en comprist la raison. En suitte estant arrivé sur les frontieres de Galatie, il y aprit le souslevement de la Bithinie, et la guerre que le Roy son Pere avoit declarée au Roy de Pont : et il dit depuis à la Princesse Aristée, que cette nouvelle l'avoit si cruellement affligé, qu'il en estoit tombé malade : mais avec un tel excés et une telle violence, que jamais personne ne l'avoit tant esté : parce qu'aprenant tous les jours les victoires du Roy son Pere et apres encore la mort du Prince Euriclide, il jugeoit bi ? que c'estoit un mauvais chemin pour remettre la Princesse Araminte dans les premiers sentimens qu'elle avoit eus pour luy. Ce n'est pas qu'il souhaitast que le Roy son Pere fust vaincu : mais c'est qu'il ne pouvoit ny sçavoit que souhaitter.

Spitridate et son père se retrouvent
Arsamone apprend que son fils est de retour ; il l'invite à venir le trouver, s'il est dans de meilleures dispositions. Spitridate consent à feindre d'entrer dans les vues de son père et se rend auprès de lui. Ils conviennent de délivrer Araminte des mains d'Artane et de la remettre en leur pouvoir.

Enfin (dit il apres avoir

   Page 1879 (page 515 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien exageré ses deplaisirs a la Princesse Aristée) me voicy ma chere Soeur, assez bien guery malgré moy, qui viens vous demander conseil de ce que je dois faire : Car quand mesme ma Princesse seroit infidelle, je la voudrois tousjours delivrer d'entre les mains d'Artane où j'ay sçeu qu'elle est. Il ne vous sera pas aisé, luy dit elle, si ce n'est avec les Troupes du Roy : mais pour pouvoir l'obliger à vous revoir, il ne faut pas que vous tesmoigniez aimer encore la Princesse Araminte. Ha ma Soeur, dit il, je ne sçay point feindre ! et je ne sçaurois devoir ma bonne fortune à un mensonge. Mais, helas disoit il, que pense et que doit penser de mon silence cette Princesse, pendant de si grands changemens ? Elle croit peut-estre que j'attens en repos que la guerre soit finie : afin de venir joüir apres paisiblement des fruits de la victoire. Mais divine Princesse, adjoustoit il, que vous estes injuste si vous le croyez ainsi ! Tant y a, Seigneur qu'apres plusieurs semblables pleintes, Spitridate se retira, au lieu où il avoit resolu de se loger : Aristée luy aprit pourtant encore auparavant qu'il la quitast, que le Prince Intapherne fils de Gadate, qui est aujourd'huy dans l'Armée de Ciaxare, avoit rendu de grands services au Roy son Pere : et que la Princesse Istrine sa Soeur estoit venue aupres de la Reine Arbiane, aussi tost apres la mort de la Reine Nitocris, qui l'avoit ainsi voulu. En suitte de ce discours, Spitridate s'en alla, comme je l'ay desja dit : le lendemain au matin la Reine et la

   Page 1880 (page 516 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse luy manderent qu'il demeurast caché, jusques à ce qu'il eust de leurs nouvelles : et qu'elles s'en alloient au Camp, où Arsamone estoit demeuré malade. Comme l'Armée n'estoit qu'à une journée d'Heraclée, elles y arriverent le soir mesme : mais comme Arsamone estoit assez mal, ce ne fut que le lendemain au matin qu'il fut mieux, qu'elles luy firent sçavoir qu'elles avoient eu des nouvelles de Spitridate : car pour ne l'exposer pas, elles ne dirent point qu'il fust arrivé. La surprise d'Arsamone fut grande au discours d'Arbiane : et la Princesse Aristée remarqua de l'estonnement et de la colere sur son visage. Il luy sembla pourtant, que malgré des sentimens si tumultueux, elle y vit aussi quelques legeres marques de joye : en effet comme Arsamone n'avoit plus d'autre Fils, quand il n'auroit eu autre sentiment que celuy de la haine qu'il avoit pour le Roy de Pont, il eust tousjours deû estre bien aise de se voir un Successeur. C'est pourquoy apres avoir esté quelque temps sans parler, si Spitridate, dit il à la Reine sa Femme, revient avec le coeur d'un Esclave, tel qu'il l'avoit lors qu'il eschapa de sa Prison, il faut luy redonner ses chaines : Mais s'il revient avec celuy d'un Roy, il faut le traitter en Prince qui le sera un jour. C'est pourquoy Madame, dit il à la Reine, faites luy s'il vous plaist sçavoir, qu'il est luy mesme l'arbitre de son destin : que s'il veut achever cette guerre que j'ay si heureusement commencée, et mettre la Princesse Araminte

   Page 1881 (page 517 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entre mes mains comme ma Prisonniere, j'y consents : et je luy donneray le commandement de mon Armée. Mais s'il pense n'estre revenu que pour continuer d'aimer une Personne qu'il ne doit regarder que comme la Fille et la Soeur de nos Tirans : je luy feray bien voir que je suis Maistre des deux Couronnes que j'ay conquises, puis que j'en disposeray en faveur de qui il me plaira. Il a esté assez longtemps absent, adjousta t'il, pour estre guery d'une semblable passion : c'est pourquoy, dit il regardant la Princesse Aristée, je vous donne la commission descouvrir dans le fonds de son coeur, ses veritables sentimens. Car je m'aperçoy bien que vous en sçavez plus que vous ne m'en dittes : et que peut-estre Spitridate est il desja à Heraclée. Arbiane voulut alors le nier : mais ce fut d'une façon qui le fit davantage croire au Roy : de sorte que reprenant la parole, non non, luy dit il, ne craignez rien pour Spitridate s'il est sage : c'est pourquoy s'il est arrivé comme je le croy, retournez à Heraclée, dit il à la Princesse sa fille, car s'il est tel que je dis, je consens que vous me l'ameniez : et s'il ne l'est pas, je permets qu'il s'en retourne en exil. Que si pour ma bonne fortune et pour la sienne il l'est devenu, faites le venir icy en diligence : parce que me trouvant mal comme je fais, je seray bien aise de ne donner pas loisir à Artane de se fortifier dans Cabira. La Reine entendant parler le Roy de cette sorte, luy advoüa la verité : et le lendemain la Princesse retourna à Heraclée,

   Page 1882 (page 518 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec un ordre secret de la Reine, de prier Spitridate de dissimuler : et de luy representer que quand Araminte seroit sous la puissance d'Arsamone, elles empescheroient bien qu'elle ne fust mal-traitée. Que de plus, le rare merite de cette Princesse, toucheroit peut-estre à la fin le coeur de ce Prince : et qu'en un mot il faloit necessairement, se contraindre et se déguiser pour un temps. La Princesse Aristée s'aquita de sa commission admirablement : car dés qu'elle fut arrivé au Palais, elle envoya querir Spitridate : et luy dit tout ce que l'on pouvoit dire, sur un semblable sujet. Mais comme il ne pouvoit se resoudre à feindre, que pensez vous donc faire ? luy dit elle ; la Princesse Araminte est dans les mains d'Artane, durant que vous deliberez : où je ne croy pas qu'elle soit mieux qu'en celles du Roy mon Pere, et que dans Heraclée, où je la pourray servir. Ha ma chere Soeur, dit il, mon ame est balancée entre de grandes extremitez ! je sçay bien qu'il faut retirer Araminte, de la puissance d'Artane : mais je sçay bien aussi que je ne la dois pas delivrer, pour la remettre en prison. On peut choisir les malheurs comme les plaisirs, reprit cette Princesse ; et je ne voy point de comparaison à faire, entre ceux dont il s'agit. Spitridate fut alors assez longtemps sans parler, cherchant en luy mesme s'il n'y avoit point de milieu à prendre : mais plus il y pensoit, moins il en pouvoit trouver. Il eust voulu ne manquer point de respect au Roy son Pere : il eust souhaité ne se trouver pas dans la fascheuse

   Page 1883 (page 519 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

necessité, de déguiser ses veritables sentimens : il eust desiré ardemment, pouvoir rendre le Royaume de Pont, à celuy qui l'avoit perdu : et ne gardant que celuy de Bithinie qui appartenoit au Roy son Pere, espouser la Princesse Araminte, et la mettre un jour sur le Throsne. Mais il sçavoit bien qu'Arsamone ne consentiroit pas à une semblable chose : ainsi ne sçachant que faire, il souffroit des maux que l'on ne peut exprimer. Neantmoins venant à s'imaginer tout d'un coup, qu'Artane estoit en pouvoir de persecuter sa Princesse : c'est trop ma chere Soeur, luy dit il, c'est trop demeurer dans l'incertitude de ce que je feray : puis qu'il suffit de sçavoir qu'Araminte est en la puissance de mon Rival, pour ne deliberer pas un moment. Allons, allons donc trouver le Roy : disons luy, s'il le veut, que nous n'aimons plus : agissons comme un Ennemy, afin d'agir apres comme un veritable Amant : et ne craignons pas de nous des honnorer, par un mensonge innocent : et par un déguisement que je ne fais, que pour remettre en liberté, la plus admirable Princesse du Monde. Enfin apres plusieurs semblables discours, Spitridate promit à la Princesse Aristée, d'agir comme elle voudroit aupres du Roy son Pere : de sorte que sans differer davantage, elle partit dés le lendemain aveques luy : qui ne voulut pas estre dans Heraclée, jusques à ce qu'il eust veû le Roy. Comme ils arriverent au Camp, ils y aprirent que cette nouvelle ayant fort esmeû Arsamone, il s'estoit encore trouvé

   Page 1884 (page 520 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus mal : et que depuis le départ de la Princesse, il avoit tesmoigné avoir une grande impatience de revoir Spitridate. Il ne fut donc pas plustost venu, que pour le contenter on le luy dit : de sorte que voulant qu'il entrast à l'heure mesme, il le reçeut malgré son mal, avec quelques tesmoignages de tendresse. Mais apres ce premier mouvement, dont il ne fut pas le Maistre : reprenant un visage plus serieux et plus severe ; Spitridate, luy dit il, je suis bien aise de vous pouvoir dire auparavant qu'il m'empire davantage, que si les Dieux disposoient de moy, je n'entens pas que vous faciez jamais nul traitté ny nulle alliance, avec ceux de qui nous avons este Esclaves : et que je dispense tous mes Sujets de vous reconnoistre pour leur Prince si vous le faites. Seigneur, luy dit Spitridate en biaisant, les Dieux vous laisseront sans doute jouir si longtemps de vos conquestes, que j'auray loisir d'aprendre plus precisément vos intentions. C'est pourquoy il suffit que vous me faciez la grace de me dire, ce qu'il vous plaist que je face presentement comme vostre Sujet que je suis, sans me parler de ce que je devrois faire comme Roy que je ne suis pas. Je veux, luy respondit il, si mon mal dure, que vous commandiez mon Armée : que vous alliez contre Artane : et que vous remettiez Araminte en ma puissance. Spitridate chercha alors quelques paroles à double sens, pour satisfaire la delicatesse de son amour, et par lesquelles Arsamone qui estoit malade, et qui n'avoit pas la liberté d'y prendre garde

   Page 1885 (page 521 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de si prés, peust croire qu'il vouloit luy obeïr punctuellement : et en effet il les imagina si justes, que le Roy estant satisfait de sa response, le fit approcher et l'embrassa : en suitte de quoy s'estant retiré à une magnifique Tente qu'on luy avoit preparée, il y fut visité du Prince Intapherne, et de tous les Officiers de l'Armée : car nous avons sçeu depuis toutes ces choses, par Spitridate mesme. Cependant à trois jours de là, les Medecins dirent à Arsamone, que son mal estoit sans peril, mais qu'il seroit assez long : de sorte que ne voulant pas perdre temps, il donna ordre à Spitridate de se preparer à partir pour aller assieger Artane : ordonnant toutesfois à un de ses Lieutenans Generaux, d'observer ce Prince d'assez prés. Ainsi Arsamone fut reporté à Heraclée, où la Reine et la Princesse sa Fille l'accompagnerent : car pour la Prince Istrine, elle y estoit demeurée, pour quelque incommodité : et Spitridate partit et prit la route de Cabira, le Prince Intapherne estant son premier Lieutenant General, avec lequel il lia une amitié fort estroite.

La victoire de Spitridate
Araminte apprend le retour de Spitridate et ses intentions belliqueuses à l'endroit d'Artane. Elle ne sait qu'en penser. Sur le front de la guerre, le lâche Artane doit cette fois combattre. Il est tué sur le champ de bataille, lors de la défaite de ses troupes. Les chefs de l'armée viennent restituer le pouvoir à Araminte, repliée avec eux dans la ville. Spitridate lui envoie à deux reprises un héraut en vue de négociations. Araminte, d'abord choquée à l'idée de devoir se livrer à des tractations avec un ennemi qui n'est autre que son amant, finit par accepter l'entrevue.

Je vous laisse donc à penser, quelle surprise fut la nostre, lors que nous sçeusmes par nostre fidelle Garde, qu'il estoit arrivé un Chevalier à Heraclée, avec l'Escu dont je vous ay parlé : que nous aprismes en suitte que ce Chevalier estoit Spitridate : et que ce Prince avoit esté si bien reçeu du Roy son Pere, qu'il l'avoit fait General de son Armée. Elle fut si grande, Seigneur, que nous fusmes tres longtemps sans pouvoir tesmoigner nostre estonnement

   Page 1886 (page 522 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par des paroles : la joye de sçavoir que Spitridate n'estoit pas mort, et l'incertitude du dessein qu'il avoit en venant contre Artane, occupoient si fort l'ame de la Princesse Araminte, et la partageoient de telle sorte, qu'elle ne pouvoit se déterminer ny à s'affliger, ny à se réjoüir. Quoy qu'il en soit, Madame (luy dis-je, lors qu'elle commença de se pleindre) je ne puis que je ne sois bien aise de sçavoir que Spitridate est vivant : je suis dans les mesmes sentimens, reprit elle, mais cela n'empesche pas que mon ame ne soit en inquietude : Car enfin Arsamone n'aura pas changé les siens : et il semble presques indubitable, que puis que Spitridate paroist estre bien aveques luy, il faut qu'il ne soit plus ce qu'il estoit. Ha, Madame, luy dis-je, il ne faut pas le condamner sans l'entendre : il y a pourtant bien de l'apparence, me respondit elle, que je ne me trompe pas : une aussi longue absence qu'a esté la sienne, peut aisément l'avoir guery de la passion qu'il avoit pour moy ; et la possession de deux Royaumes, peut estre facilement preferée à celle d'une Princesse, qu'il y a si long temps que l'on n'a veuë, et qui n'a que l'infortune en partage. Enfin Hesionide, si Spitridate est fidelle, c'est un miracle : et s'il ne l'est pas, c'est sans doute le plus grand malheur qui me puisse arriver. Ainsi ne sçachant si je dois faire des voeux pour luy ou contre luy ; ne sçachant, dis-je, s'il vient me delivrer, ou me faire sa prisonniere : j'ay l'ame en une inquietude que je ne puis vous faire concevoir. Je fis alors

   Page 1887 (page 523 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout ce qui me fut possible, pour diminuer sa crainte, et pour fortifier son esperance : mais à vous dire le vray, je pense qu'elles regnerent successivement dans son coeur durant plusieurs jours, et qu'elle ne demeura pas bien d'accord avec elle mesme. Cependant Artane estoit bien empesché : le nom de Spitridate, de qui il sçeut le retour augmenta sa frayeur : et toute la force de son amour, ne l'en pût jamais garantir. comme il avoit de braves gens aveques luy, ils l'obligerent malgré qu'il en eust, à aller au devant de leur ennemy, et à se resoudre de hazarder une Bataille. Il s'y opposa quelque temps : mais enfin craignant sans doute que s'il descouvroit toute sa lascheté ils ne l'abandonnassent, il y consentit, et se resolut mesme d'y estre. De sorte que toutes les Troupes estant arrivées devant les Murailles de la Ville où nous estions, il en fit la reveuë, et partit sans dire adieu à la Princesse : là laissant sous la garde d'un Capitaine, qui estoit absolument à luy. Je ne vous diray point, Seigneur, tout ce que l'on fit à ce reste de guerre : mais je vous diray seulement, que Spitridate vainquit : et que le lasche Artane ayant esté engagé malgré luy à combatre, fut mortellement blessé, de la propre main de Spitridate, qui le fit son prisonnier : ce perfide vivant seulement autant qu'il falut pour luy avoüer la supposition qu'il avoit faite de la Lettre de la Princesse et de la mienne. Je debris de cette Armée défaite, se sauva dans la Ville où nous estions : si bien que tout ce qui estoit demeuré de Chefs s'assemblerent,

   Page 1888 (page 524 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et resolurent de prendre les ordres de la Princesse : esperant par là faire un Traité plus avantageux avec Spitridate. Tous ces Capitaines vinrent donc en corps la trouver dans sa Chambre, où nous ne sçavions rien de ce qui estoit arrivé : parce qu'Artane avoit mené aveques luy le Garde qui nous advertissoit de toutes choses, et qu'il avoit peri à la Bataille. D'abord qu'elle les vit, elle ne sçavoit que penser de cette visite : mais un d'eux prenant la parole, Madame, luy dit il, nous venons vous demander pardon de nostre rebellion passée : nous venons vous aprendre qu'Artane a perdu la Bataille et la vie (car ils avoient sçeu sa mort) et nous venons enfin prendre les ordres de vous, comme de la Fille et de la Soeur de nos Rois. C'est donc à vous, Madame, à nous dire ce qu'il vous plaist que nous fassions : si vous voudrez vous rendre, ou si vous voulez que nous vous deffendions, contre le Prince Spitridate, puis que lequel que vous choissiez des deux, nous sommes prests de vous obeïr. Vous m'aprenez tant de choses surprenantes à la fois, dit elle, que je ne puis pas vous respondre d'improviste si precisément : ce qu'il y a pourtant de certain, c'est que je n'ay point d'autre parti à prendre que celuy du Roy mon Frere : que ses ennemis sont les miens : et que s'ils ne veulent pas nous faire justice, il sera plus beau de mourir en se deffendant, que de se rendre laschement. Cependant, adjousta t'elle encore, puis que de Sujets rebelles, vous estes devenus mes Protecteurs : je vous conjure

   Page 1889 (page 525 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vouloir donner tous les ordres necessaires pour la conservation de la Ville : et de n'entreprendre rien que je ne le sçache : Aussi bien ne jugeay-je pas que vous puissiez faire autre chose presentement, que vous deffendre, si on nous attaque. Voila donc. Seigneur, un grand changement en nostre fortune : nos Gardes devinrent presques nos Esclaves : et celle que l'on tenoit en prison, commanda à ceux qui la tenoient captive. Mais pendant cela, Spitridate n'estoit pas sans inquietude, au milieu de la joye que luy donnoit la victoire : puis qu'il n'estoit pas si absolument Maistre de son Armée, qu'il peust en faire ce qu'il vouloit. Ainsi il falut en aparence qu'il agist comme un ennemi contre la Princesse : et en effet comme un homme qui preferoit son amour à toutes choses. Il envoya donc sommer la Ville de se rendre à discretion, apres l'avoir investie de toutes parts : car il ne pût faire autrement, parce que ce Lieutenant General qu'Arsamone luy avoit donné, estoit un esprit severe et opiniastre. De sorte que lors que la Princesse sçeut ce que Spitridate avoit mandé ; luy qui ne sçavoit pas que ceux entre les mains de qui elle estoit, la reconnoissoient alors pour leur Princesse : elle fit venir ce Heraut en sa presence : Et l'esprit irrité comme elle l'avoit, dites à vostre Maistre, luy dit elle, que les Princesses de Pont n'ont point accoustumé de recevoir des commandemens des Princes de Bithinie, mais plustost de leur en faire depuis long temps : et que je n'usse jamais creû,

   Page 1890 (page 526 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la Soeur du Prince Sinnesis eust deû estre traitée de cette sorte, par le Prince Spitridate. Que neantmoins puis qu'il agit si injustement, il peut s'assurer qu'il trouvera peut-estre plus de difficulté à vaincre la Princesse Araminte, qu'il n'en a trouvé à surmonter Artane. Apres cette responce, le Heraut se retira : et la Princesse demeurant en liberté de se pleindre aveques moy ; et bien, Hesionide, me dit elle, que dittes vous de Spitridate ? Je dis qu'il vient vous delivrer, Madame, luy respondis-je, car je n'ay garde de le soubçonner de ne vouloir vous avoir en sa puissance, que pour vous remettre en celle d'Arsamone. La servitude n'est pourtant gueres le chemin de la liberté, repliqua t'elle, et peu d'Amants ont delivré les Personnes qu'ils ont aimées, par une voye si extrordinaire. Mais, Madame, repris-je, que voudriez vous que fist Spitridate, en l'estat où sont les choses ? je n'en sçay rien, me respondit elle en souspirant, mais du moins sçay-je bien que je ne voudrois par que ce fust de sa main que je fusse mise en la puissance du destructeur de ma Maison. Toutesfois Hesionide, adjousta t'elle, j'ay tort de me pleindre de la Fortune en cette rencontre : puis qu'au contraire je dois luy rendre grace, de ce que du moins elle fait ce qu'elle peut, pour me donner sujet d'oster de mon coeur, l'injuste tendresse que j'y conservois pour Spitridate, quoy que Fils de l'ennemy declaré du Roy mon Frere. Je n'en suis pourtant pas encore là, je l'advouë aveques honte, poursuivit elle, si bien

   Page 1891 (page 527 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que tout ce que je puis faire pour vous, est de connoistre seulement que je le dois. Je n'aurois jamais fait, Seigneur, si je vous redisois tout ce que dit cette Princesse en cette rencontre : non plus que tout ce que pensa Spitridate au retour de ce Heraut qu'il avoit envoyé. Car comme il n'avoit osé luy faire rien dire d'obligeant, de peur de se rendre suspect : il connut bien par sa response, qu'il s'estoit trompé, lors qu'il avoit creu que cette Princesse le devoit assez bien connoistre pour croire qu'il feignoit, lors qu'il agissoit avec elle comme un ennemy. Il eut pourtant quelque consolation, d'aprendre que ceux qui estoient demeurez Chefs des Troupes d'Artane luy obeïssoient : et de ce que c'estoit directement avec elle qu'il faloit traiter. De sorte que changeant de sentimens, il tint conseil de guerre le lendemain : où il declara, qu'il ne trouvoit pas glorieux d'entreprendre de forcer une Ville, qui n'estoit deffenduë que par une Princesse : sans avoir du moins fait tout ce qui seroit possible, pour l'obliger à se rendre, avant que d'en venir à la force. Si bien que pour espagner, disoit il, les Troupes du Roy son Pere, et pour garder quelque bien-seance, avec une Grande Princesse ; il estoit resolu de luy envoyer demander la grace de luy parler. La plus grande partie des Chefs, de qui Spitridate commençoit d'estre fort aimé, et principalement d'Intapherne, approuverent son advis : et il n'y eut presques que ce Lieutenant General, dont je vous ay desja parlé, qui s'y opposa. Bien est il

   Page 1892 (page 528 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vray que ce fut avec beaucoup de violence, comme nous l'avons sçeu depuis : mais quoy qu'il peust faire, comme les resolutions des Conseils de guerre passent à la pluralité des voix, et que celle du General y peut beaucoup, il falut qu'il cedast, et que Spitridate fist ce qu'il vouloit. Il envoya donc une seconde fois vers la Princesse : mais il y envoya un homme d'esprit, et qui luy estoit fidelle : avec ordre de la supplier tres humblement, qu'il peust avoir l'honneur de luy parler, auparavant que d'estre forcé de rien entreprendre contre elle. Il luy fit dire qu'il la conjuroit par la glorieuse memoire du Prince Sinnesis, de ne le refuser pas : et de croire qu'il estoit tousjours le mesme Spitridate qu'elle avoit connu. Cét Envoyé eut cét ordre en particulier : car devant tous ses Capitaines, ce Prince luy commanda de parler d'une façon moins tendre et moins obligeante. S'il eust suivi les mouvemens de sa passion, il n'eust pas songé à sa seureté, et seroit entré dans Cabira, sans mesme obliger la Princesse à luy engager sa parole : mais n'estant pas Maistre absolu de luy mesme, et n'estant pas à propos de se rendre suspect aux siens : il souffrit qu'on la suppliast en son nom de se donner la peine de venir sur une Platte-forme avancée, qui est à un costé de la Ville, et qui n'estant pas fort haute, luy permettroit de luy pouvoir parler sans qu'elle en eust beaucoup d'incommodité. Voila donc. Seigneur, l'ordre que reçeut cét Envoyé de Spitridate : de qui l'arrivée me donna une grande

   Page 1893 (page 529 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de consolation, aussi bien qu'à la Princesse : qui commença alors d'esperer, qu'elle s'estoit abusée, au jugement qu'elle avoit fait de ce Prince. Neantmoins elle fut si surprise, qu'elle demanda deux heures à celuy qui venoit de sa part pour luy respondre : et en effet pour pretexter la chose, elle fit assembler tous les Chefs pour tenir Conseil : mais en les attendant, ce fut veritablement aveques moy, qu'elle prit la resolution qu'elle vouloit suivre. Je voyois bien dans ses yeux qu'elle avoit de la joye, de ce qu'elle pouvoit esperer que ce Prince n'estoit pas aussi coupable qu'elle l'avoit creû : et j'apercevois qu'elle advit aussi de l'inquietude pour resoudre si elle le verroit, ou si elle ne le verroit pas. La voyant donc en cette peine, je luy dis que je trouvois qu'elle avoit tort, de mettre la chose en doute : Ha Hesionide, me repliqua t'elle, vous avez grand tort vous mesme, de croire qu'elle soit si aisée à determiner : car si Spitridate est devenu un Prince ambitieux, qui prefere la possession de deux Couronnes à mon amitié, je ne le dois point voir, puis que je le verrois inutilement. Mais si au contraire il est encore tel que je l'ay veu autrefois, je ne le dois point voir, non plus : puis qu'il me seroit impossible de n'estre pas aussi pour luy, la mesme que j'estois en ce temps là. Cependant les choses n'estant plus aux mesmes termes, je dois changer de sentimens : c'est pourquoy Hesionide, je pense qu'à conclurre raisonnablement : il faudroit ne voir point Spitridate. Toutesfois je sens bien que

   Page 1894 (page 530 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si on me conseille de le voir je le verray : et que si je le voy innocent, je ne le pourray pas haïr. S'il est innocent, Madame, luy dis-je, vous seriez injuste de luy oster vostre affection : et je trouve, de quelque costé que je regarde la chose, que vous le devez tousjours voir. Car quand mesme il seroit vostre ennemy, en l'estat où vous estes reduite, il faudroit necessairement avoir recours à sa clemence : et s'il est toujours vostre Amant, il faut tout attendre de sa generosité et de son amour. Enfin, Seigneur, il ne me fut pas fort difficile de persuader à la Princesse de voir Spitridate : mais comme j'attendois beaucoup de cette entre-veuë, pourveu qu'elle se fist en lieu où ils peussent parler aveque liberté ; je m'avisay de dire à la Princesse, qu'il seroit beaucoup mieux qu'elle vist Spitridate au milieu d'un Pont qui traverse une Riviere, qui passe au pied des Murailles de la Ville. Et en effet, apres que la Princesse eut tenu Conseil, et que tous ces Capitaines, qui ne prevoyoient aucune fin heureuse à ce Siege, que par une Capitulation avantageuse, et qui ne voyoient nulle esperance de secours, luy eurent conseillé de voir Spitridate : elle fit venir celuy que ce Prince luy avoit envoyé, pour luy dire qu'elle accordoit à son Maistre, ce qu'il luy avoit demandé : commandant à un de ses Capitaines, de l'instruire du lieu où elle souhaitoit que se fist cette entre-veuë le lendemain au matin : et de l'ordre qui y devoit estre gardé : pendant quoy il y auroit tresve entre l'Armée de Spitridate, et les

   Page 1895 (page 531 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gens de guerre de la Ville. Apres que cét Envoyé eut veu ce Pont, et qu'il fut retourné vers son Maistre, qui approuva ce changement de lieu, et qui le fit sçavoir à la Princesse : le reste du jour et la nuit suivante furent employez à preparer l'endroit où se devoit faire cette entre-veuë, qui fut une des plus belles choses du monde.


Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : négociations politiques entre Spitridate et Araminte
L'entrevue entre Spitridate et Araminte n'apporte guère de progrès : la situation est bloquée en raison des dispositions belliqueuses d'Arsamone. Spitridate ne peut quitter l'armée de son père sans courir le risque d'être à jamais répudié et Araminte ne peut épouser le fils de l'homme qui a contraint le roi de Pont à la fuite. Elle finit par lui suggérer de convaincre son père de renoncer au royaume de Pont pour ne conserver que le royaume de Bithinie Spitridate accepte et envoie un messager auprès de son père Arsamone. Le souverain reste inflexible. Spitridate se résout alors à faire évader la princesse.
L'entrevue de Spitridate et Araminte
Spitridate et Araminte se rencontrent avec une grande solennité sur un pont au milieu d'une rivière. Spitridate commence par tenter de se justifier auprès d'elle. Elle répond qu'elle voit en lui avant tout l'ennemi qui a mis le royaume de Pont sous la sujétion de celui de Bithinie. Il s'efforce quelque peu de justifier les actions de son père, fondées sur la revanche. Toutefois il n'en affirme pas moins sa soumission aux volontés d'Araminte, pour autant qu'elles ne l'amènent pas à entrer en conflit avec son père. Elle ne voit pas d'issue aussi longtemps que les deux royaumes sont en guerre. Après qu'Araminte a envisagé la probabilité qu'ils ne se reverront plus, Spitridate accepte d'essayer de convaincre son père.

Comme la Riviere est large, le Pont que l'on y a basti est fort grand et fort superbe : si bien qu'il contribuoit encore beaucoup à la magnificence de cette action. Car justement sur l'Arcade du milieu, on dressa une Barriere qui le traversoit en sa largeur, que l'on couvrit de riches Tapis de Sidon : et droit au dessus, on tendit un grand et riche Pavillon, retroussé des deux costez avec des Cordons à houpes d'or, pour garantir la Princesse des rayons du Soleil. De sorte que le lendemain au matin, Spitridate qui avoit reçeu aveque joye la permission de voir la Princesse, ne manqua pas, aupres avoir rangé ses Troupes en Bataille à la veuë de la Ville ; et avoir fait avancer cinq cens hommes de pied jusques au bout de ce Pont, suivant ce qui avoit esté convenu : de s'avancer luy mesme, suivy de deux cens Chevaux seulement. La Princesse d'autre costé, commanda que toutes les Murailles de la Ville fussent bordées de gens de guerre : et que pareil nombre d'Infanterie et de Cavalerie occupast l'autre bout du Pont. Elle ne sçeut pas plustost que Spitridate estoit arrivé, qu'elle partit pour y aller : mais si belle, que j'estois estonnée de voir ensemble

   Page 1896 (page 532 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tant de beauté, et tant de melancolie. Comme j'avois apprehendé qu'en allant depuis le bout de ce Pont jusques au milieu, le Soleil ne l'incommodast ; j'avois obligé ses Femmes de la coiffer comme lors qu'elle alloit à la Chasse, du temps qu'elle estoit à Heraclée : c'est à dire avec quantité de plumes volantes, et un peu eslevées tout à l'entour de la teste, afin de porter ombre sur son visage. La Princesse estant donc plus parée qu'elle ne pensoit l'estre, tant son esprit estoit occupé de diverses choses, fut au bout du Pont, suivie de toutes ses Femmes, et accompagnée de tous les Chefs de ses Troupes : aussi tost qu'elle parut, Spitridate s'avança à pied, suivy à peu prés d'autant de gens qu'en avoit la Princesse. Mais les uns et les autres s'arresterent des deux costez, à dix ou douze pas de la Barriere et du Pavillon, sous lequel la Princesse alla, et où nous fusmes aussi, toutesfois un peu derriere elle. Spitridate avoit un habillement de guerre le plus beau du monde : et malgré sa melancolie, il avoit la mine si haute, et l'air si agreable ce jour là, que je ne j'avois jamais veû mieux. Dés qu'il aperçeut la Princesse, il la salüa d'assez loing, avec beaucoup de respect : et s'approchant tous deux de la Barriere en mesme temps, les gens des deux Partis demeurant sur les armes comme je l'ay dit, Spitridate fit encore une profonde reverence à la Princesse, qu'elle luy rendit fort civilement. En suitte de quoy prenant la parole, ce n'est pas Madame, luy dit il, pour venir capituler

   Page 1897 (page 533 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aveque vous, que j'ay demandé d'avoir l'honneur de vous parler, mais pour venir prendre vos ordres : et pour venir vous rendre conte de mon exil ; de mon retour ; et de ce que je fais presentement. Enfin divine Princesse, si ce que le Roy mon Pere a fait, ne m'a pas rendu indigne d'estre escouté de vous, je viens vous aprendre toute ma vie passée ; afin d'aprendre en suite de vostre bouche, quelle elle doit estre à l'advenir. Lors que je vous entens parler ainsi, respondit la Princesse, il me semble en effet que vous estes ce mesme Spitridate, choisi par le feu Roy mon Pere, pour entrer dans son alliance : si tendrement aimé du Prince Sinnesis : et si parfaitement estimé de la malheureuse Araminte. Il me semble, dis-je, que vous estes ce Spitridate, qui a souffert deux prisons pour l'amour de moy, avec une generosité extréme : et qui m'a donné cent marques, d'une affection tres constante. Mais dés que je ne vous escoute plus, et que je regarde cette Barriere et tous ces gens de guerre qui vous environnent ; j'advoüe que vous ne paroissez plus à mes yeux ce mesme Spitridate que je dis : et que je ne voy plus en vostre personne que le Fils d'Arsamone, c'est à dire de l'ennemy mortel du Roy mon Frere. Ha Madame, s'écria ce Prince, escoutez moy donc s'il vous plaist, si vous me voulez connoistre pour ce que je suis : et ne regardez plus ce qui pourroit seduire vostre raison, et me faire passer dans vostre esprit, pour ce que je ne suis point du tout. J'advoüe Madame, poursuivit il, que si

   Page 1898 (page 534 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je n'avois pas violente passion pour vous, j'aurois peine à ne trouver pas que le Roy mon Pere a quelque raison de vouloir rentrer en possession d'une Couronne, qu'on luy avoit arrachée par force de dessus la teste : mais puis qu'il ne l'a pu faire, qu'en détruisant vostre Maison, je le regarde malgré tous les sentimens de l'ambition et de la Nature, comme un usurpateur de son propre Royaume : tant il est vray que mon amour pour vous est violente dans mon coeur. Vous sçavez, luy dit la Princesse, qu'Arsamone n'en est pas demeuré la : et que le Royaume de Pont n'est pas moins sous sa puissance, que celuy de Bithinie : de sorte que s'il a fait une guerre juste pour reprendre l'un, il en a fait une tres injuste pour conquester l'autre. Je l'advoüe Madame, luy dit il, mais s'il estoit permis à un Amant, de dire quelque chose pour excuser son Pere, je dirois que l'ambition et la vangeance n'estans guere accoustumées de s'enfermer dans les borne que la raisons et la justice leur prescrivent : il ne faut pas s'estonner si un Prince outragé et ambitieux, n'a pas fait tout ce que justement il devoit faire, selon l'equité naturelle. Mais Madame, je ne veux point aprouver une chose, que je n'aurois jamais faite, vous aimant comme je vous aime : Ainsi j'advouë donc que le Roy mon Pere a tort : qu'il merite le nom de cruel Ennemy, et que je suis Fils d'un usurpateur. Mais, Madame, souvenez vous s'il vous plaist : que lors que je commençay de vous adorer, vous estiez, si je l'ose dire, ce

   Page 1899 (page 535 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je suis : et que j'estois ce que vous estes : puis que si le Roy mon Pere a osté le Royaume de Pont à vostre Maison, le vostre retenoit celuy de Bithinie, qui apartenoit à la mienne. Cependant je vous aimay ; je vous adoray : et toute Fille d'usurpateur que vous estiez (si je puis parler ainsi, sans perdre le respect que je vous dois) je m'attachay pour tousjours à vostre service. Eh pleust aux Dieux que les choses en fussent encore aux rnesmes termes qu'elles estoient : pleust aux Dieux, dis-je, que je fusse encore Sujet du Roy vostre Frere, et qu'il me fust encore permis d'esperer, ce que j'esperois en ce temps là. Une aussi longue absence que la vostre, reprit la Princesse, vous aura sans doute bien fait changer de sentimens : car si cela n'eust pas esté, vostre exil malgré ma deffence auroit esté moins long. Spitridate entendant ce reproche, luy raconta alors en peu de mots, la cause de son départ de Paphlagonie : la fourbe d'Artane : son desespoir lors qu'il la croyoit infidelle : ses voyages ; son retour ; et sa douleur d'aprendre tant de victoires obtenuës par le Roy son Pere : et de sçavoir en mesme temps, qu'elle estoit entre les mains de son Rival. Voila donc Madame (luy dit il à la fin de ce petit recit) quelle a esté la vie du malheureux Spitridate : il vous a aimée, lors que le Roy vostre Pere retenoit un Royaume, où il pouvoit pretendre quelque part : il vous a adorée, lors qu'il vous a creüe infidelle : il a pleuré pour les victoires du Roy son Pere : il s'est affligé de la

   Page 1900 (page 536 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

conqueste de deux Royaumes : il a preferé la qualité de vostre Esclave à celle de Roy ; et il vous adore encore, toute injuste et toute irritée que vous estes contre luy : Mais jusques à tel point, qu'il n'est presques rien qu'il ne soit capable de faire. Ouy Madame, pourveû que vous ne m'ordonniez pas de tourner mes armes contre le Roy mon Pere, je feray tout ce que vous me commanderez : et je ne sçay mesme si vous aviez l'injustice de le vouloir absolument, si j'aurois assez de vertu pour vous resister longtemps. Apres cela, Madame, suis coupable ? Je prens les armes, il est vray : mais c'est pour tuer Artane, et pour vous tirer de ses mains. Je les porte encore, je l'advoüe : mais comment eussay-je pû vous parler pour sçavoir vostre volonté, si je n'eusse paru estre vôtre ennemy ? Ainsi Madame, estant tres malheureux, et n'estant point du tout coupable, vous seriez tres injuste, si vous changiez de sentimens pour moy. Quand vous m'aurez persuadé vostre innocence, repliqua la Princesse en souspirant, vous n'en serez gueres plus heureux : car enfin, Spitridate, la veritable generosité ne peut souffrir, que je conserve une affection comme celle que j'ay pour vous, pour le Fils de l'ennemy declaré du Roy mon Frere. Car de grace, jugez un peu je vous prie, en quel deplorable estat est ce Prince : luy, qui de deux Royaumes qu'il avoit, n'a plus qu'un seul Vaisseau sous sa puissance : et qui est mesme encore sans doute plus sous celle des vents et des vagues, que sous la sienne. Et

   Page 1901 (page 537 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous voudriez, Spitridate, que je me rendisse sans conditions ! et que je vous permisse d'esperer de me voir un jour (si Arsamone y pouvoit consentir) monter sur le Throsne de mes Peres, qui ne m'apartient pas, pendant que le Roy mon Frere, à qui il apartient, languiroit miserable et exilé ! ha non non, je n'en suis point capable : et si vous l'avez pensé, vous m'estimez trop peu, et vous ne me connoissez point du tout. Je vous ay estimé, je l'advoüe, et je vous estime encore : et si ce mot est mesme trop foible pour exprimer mes sentimens, pensez en un plus tendre et plus obligeant pour vous satisfaire, j'y consens. Mais apres tout, quoy que mon coeur soit pour vous ce qu'il estoit à Heraclée, je ne puis plus agir aveques vous, que comme avec le Fils de mon Ennemy. C'est pourquoy, Spitridate, il faut faire necessairement de deux choses l'une : ou obliger le Roy vostre Pere à se contenter du Royaume de Bithinie, et à rendre celuy de Pont : ou vous resoudre à n'avoir cette Place que par la force : ou du moins par une capitulation, qui me permette d'aller où est le Roy mon Frere quand je le sçauray. Car enfin je vous le declare, je ne veux point du tout que vous me mettiez entre les mains d'Arsamone : et il n'est rien que je ne face, plustost que de m'y resoudre. Je sçay bien, adjousta t'elle, que la Reine Arbiane, et la Princesse Aristée me protegeroient : mais je sçay bien aussi, que toute l'Asie me pourroit soubçonner d'une lascheté ou d'une foiblesse, dont je ne suis

   Page 1902 (page 538 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point capable. C'est pourquoy, Spitridate, il ne faut point songer à me faire changer de sentimens, puis que ce seroit inutilement : et s'il vous reste quelque souvenir du Prince Sinnesis qui vous a tant aimé : promettez moy que vous ne me remettrez pas sous la puissance d'Arsamone, en cas que la Fortune me reduise sous la vostre. Je vous promets toutes choses Madame, reprit il, pourveû que vous me promettiez de ne haïr point Spitridate, s'il ne peut pas faire tout ce que vous desirerez de luy. Les Dieux sçavent, si j'estois Maistre absolu des deux Royaumes dont il s'agit, si vous n'en seriez pas l'arbitre : et si vous n'en disposeriez pas absolument. Je croy mesme, adjousta t'il, que si vous pouviez vous passer de Couronne, je consentirois sans murmurer, que celle de Bithinie me fust ostée une seconde fois, plustost que de vous desplaire ; mais Madame, les choses n'en sont pas là : le Roy mon Pere les possede ; et tout ce que je puis est de luy faire parler par la Reine ma Mere, et par la Princesse ma Soeur : car pour moy si je quittois l'Armée, je craindrois qu'il ne me permist pas d'y revenir : et qu'ainsi je ne pusse plus estre en estat de m'attacher inseparablement à vostre fortune, comme j'en ay le dessein : Joint aussi, que je n'y ay pas grand credit. Mais, Madame, oserois-je vous dire, que si le malheureux Spitridate estoit dans vostre coeur comme il y pourroit estre, vous n'agiriez pas comme vous faites ? vous laisseriez aux Dieux, le soing de la conduite des choses : vous

   Page 1903 (page 539 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

attendriez du temps, le restablissement du Roy vostre Frere : et vous ne refuseriez pas à un Prince qui a souffert pour vous la prison, l'exil, et tous les suplices imaginables ; la consolation de vous voir en un lieu où il pourroit vous servir : et où il pourroit peut estre un jour vous faire passer de la Prison sur le Throsne : et vous mettre en estat de redonner une Couronne au Roy de Pont. Ce n'est pas, Madame, que je ne sois resolu de vous obeïr exactement : mais c'est que comme je prevoy bien que je ne gagneray rien aupres du Roy mon Pere : je prevoy bien aussi à quelle estrange extremité je me trouveray reduit. Comme je ne veux pas vous obliger aux choses impossibles (interrompit la Princesse l'esprit un peu aigri) si vous n'obtenez rien, je vous rendray la Ville où je suis, à condition que l'on me conduira où je voudray aller : car si on ne le fait pas, on m'ensevelira sans doute sous les ruines de ses Ramparts. Cependant pour jouïr en repos des conquestes du Roy vostre Pere, vous oublierez la Princesse Araminte : et faisant succeder l'ambition à l'amour, vous vivrez aussi heureux, qu'elle sera infortunée. Ha cruelle Personne, luy dit il, je vous feray bien voir que je ne suis pas capable de faire ce que vous dittes : Non non. Madame, vous ne verrez point Spitridate heureux, tant que vous serez infortunée : et vous ne le verrez jamais Roy, que vous ne soyez en estat de souffrir que vous puissiez estre Reine. Je vous le proteste devant les Dieux qui m'escoutent :

   Page 1904 (page 540 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais du moins, Madame, promettez moy que quand j'auray tout abandonné pour vous, vous me permettrez de suivre vostre destin, et de ne vous quitter jamais. La Princesse estant touchée de ce que Spitridate luy disoit, et se repentant de l'avoir affligé : je veux croire, luy dit elle, que tous vos sentimens sont genereux : et je veux bien mesme vous promettre, de ne vous soubçonner jamais legerement. Mais accordez moy la mesme grace : et soyez persuadé, qu'encore que j'agisse comme vostre ennemie en plusieurs choses, vous serez pourtant tousjours dans mon coeur comme vous y avez esté, dans le temps où vous ne vous pleigniez pas de moy. Neantmoins quoy que cela soit ainsi, je ne laisse pas de vous dire, que selon les aparences, nous ne nous reverrons jamais : Ha Madame, dit Spitridate, ce que vous me dittes est si cruel, qu'il s'en faut peu que pour vous monstrer que je ne vous abandonneray de ma vie, je ne passe de vostre costé : et ne tourne mes armes contre ceux que je commande. Je n'ay pas l'esprit si violent que vous l'avez, reprit elle, et comme je ne pretens pas faire rien indigne de moy, je ne voudrois pas aussi que vous fissiez rien indigne de vous. C'est pourquoy sans nous pleindre plus long temps inutilement, adjousta t'elle en soupirant, retirez vous Spitridate : envoyez vers Arsamone, pour tascher de l'amener à la raison : representez luy par ceux qui luy parleront, que pour conserver en paix le Royaume de Bithinie qui luy apartient, il doit rendre

   Page 1905 (page 541 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celuy de Pont, qui ne luy apartient pas : et faites enfin tout ce que vous pourrez pour vôtre satisfaction et pour la mienne. Mais si vous ne pouvez fléchir Arsamone, souvenez vous du moins de me conserver la liberté, si vous me voulez conserver la vie. Spitridate estoit si touché des paroles de la Princesse, qu'il ne pouvoit presques luy respondre : quoy Madame, dit il, vous voulez desja m'abandonner ! La bien-seance le veut, respondit elle, et il luy faut obeïr. Mais encore une fois, Spitridate, je veux mourir libre : et encore une fois Madame, interrompit il, je veux mourir vostre Esclave. Ce n'est point aux heureux, reprit elle, à desirer la mort : ce n'est point en effet aux infortunez, repliqua t'il, à desirer la vie : c'est pourquoy, Madame, si je ne gagne rien ny sur l'esprit du Roy mon Pere, ny sur le vostre : quand je vous auray remise en liberté, je ne regarderay plus que le Tombeau. Comme vostre vie m'est et me sera tousjours chere, respondit elle, je veux que vous la conserviez : mais encore une fois, Spitridate, retirez vous : et dittes à vos Capitaines, ce que je diray aux miens : je veux dire que vous ne pouvez respondre aux propositions que je vous faits, sans avoir envoyé vers le Roy vostre Pere. Vous avez l'esprit si libre, Madame, interrompit il, qu'il est aisé de voir que vostre coeur n'est guere engagé : Vous avez l'ame si Grande, respondit elle, que ce reproche n'est pas digne de vous. Mais Spitridate je vous le pardonne : et je veux bien mesme que vous ne croiyez

   Page 1906 (page 542 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas de moy, ce que vous faites semblant d'en croire. En disant cela, elle luy fit la reverence, et le força de se retirer : apres avoir arresté ensemble, que la tresve dureroit, jusques à la response d'Arsamone. Pour moy je ne vy jamais rien de plus touchant, que cette separation : Spitridate devint pasle, comme s'il eust deû mourir : et la Princesse malgré son grand coeur, parut si melancolique en cét instant, qu'elle eust pû consoler ce Prince, s'il eust esté capable de bien remarquer les mouvemens de son visage. Il la suivit des yeux le plus loing qu'il pût : mais il estoit si interdit, qu'il ne sçavoit sans doute ce qu'il voyoit.

L'obstination d'Arsamone
Spitridate entreprend des démarches auprès de son père. En vain. Arsamone persiste dans sa logique de revanche. Spitridate est très affecté de cette réponse négative. Il ne lui reste plus qu'une solution : faire sortir Araminte de prison. Il organise l'évasion.

comme la Princesse eut fait trois ou quatre pas, je m'approchay de la Barriere sans qu'il y prist garde : jusques à ce que luy parlant il me reconnut. Seigneur luy dis-je, la Fortune offre une grande matiere d'exercice à vostre generosité : et cette mesme Fortne, respondit il, en donne une bien ample à la bon té d'Hesionide, qui me peut utilement proteger aupres de la divine Araminte. Je le feray Seigneur, luy dis-je en me retirant, mais faites aussi tout ce que vous devez. Cela fut dit si bas et si viste, qu'à peine quelqu'une des filles de la Princesse, s'en pût elle apercevoir : et un moment apres me remettant à suivre les autres, nous retournasmes à la Ville : où nous ne fusmes pas si tost entrées, que Spitridate ne pouvant plus voir la Princesse, remonta à cheval, et se retira vers les siens. Il dit à ses Capitaines, ce qu'elle luy avoit ordonné de leur dire : et sans perdre temps, il en choisit un

   Page 1907 (page 543 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

appellé Democlide, pour l'envoyer vers Arsamone. Comme cét homme a assurément beaucoup d'esprit, et qu'il avoit une amitié tres grande pour ce Prince, il ne pouvoit pas mieux choisir : il luy raconta donc toute sa vie, afin de l'obliger à entrer mieux dans ses sentimens : Il le chargea d'une Lettre, pour la Reine sa Mere, et d'une autre pour la Princesse sa Soeur : il escrivit mesme au Roy son Pere, avec toute la soumission imaginable : et il n'oublia rien, de tout ce qu'il creut capable de le porter à se contenter d'avoir reconquis son Royaume, sans vouloir usurper celuy d'un autre. Tout ce que la Politique a de plus fin et de plus adroits, luy passa dans l'esprit, pour en instruite Democlide : afin de persuader à Arsamone, qu'il valoit mieux posseder un Royaume en paix, que d'en avoir deux en guerre. Mais durant que Spitridate depeschoit ce Capitaine, la Prince s'affligeoit, au lieu de se consoler : et elle eust presques bien souhaité pour son repos, qu'il ne luy eust pas parlé si obligeamment qu'il avoit fait. Il y avoit pourtant des instans, où elle estoit bien aise de ne s'estre pas trompée en son choix : et de n'estre pas obligée de se repentir, d'avoir aimé Spitridate. Ces moments de consolation, estoient neantmoins bien rares : car quand elle venoit à considerer l'estat present de sa fortune, et qu'elle jettoit les yeux sur l'advenir : elle n'y voyoit que des choses si fascheuses, que l'esperance n'avoit gueres de part en son ame, non plus qu'en celle de ce Prince : qui depuis

   Page 1908 (page 544 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le départ de Democlide, demeura dans une inquietude inconcevable : et dans une crainte continuelle, de n'obtenir rien d'Arsamone. En effet son aprehension n'estoit pas sans fondement : car quoy que la Reine et la Princesse Aristée pussent dire au nouveau Roy de Bithinie que se portoit beaucoup mieux, elles ne purent le fléchir. Ces excellentes Personnes luy firent parler en suitte, par tous ceux en qui elles sçavoient qu'il avoit quelque creance, mais ce fut encore inutilement. Democlide employa toute son eloquence à luy faire valoir la Politique dont Spitridate l'avoit instruit, sans rien obtenir non plus que les autres : la Princesse Aristée se servit mesme de ses larmes sans aucun effet : et Arsamone dit tousjours, à ceux qui luy proposerent de rendre genereusement le Royaume de Pont à celuy à qui il apartenoit : quand moy et les miens aurons possedé cette Couronne aussi long temps que le Pere et l'Ayeul du Roy de Pont ont possedé celle de Bithinie : il y aura peut-estre quelque justice à ceux qui vivront alors, d'en demander la restitution : bien que je l'aye aquise par des voyes plus legitimes et plus honnorables, que l'Ayeul de ce Prince n'avoit usurpé la nostre. Mais presentement il est juste, que ceux qui ont fait si long temps porter des Chaines aux autres, en portent aussi à leur tour : afin d'aprendre par leur propre experience quel malheur est la servitude. C'est pourquoy je veux que Spitridate m'aide à prendre la Ville où est la Princesse Araminte : autrement je luy feray

   Page 1909 (page 545 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

connoistre, que celuy qui n'a pas le coeur d'un Roy, ne sera jamais mon Successeur : et le traitant en Esclave, je luy donneray mesme Prison qu'à cette Princesse qu'il aime plus que sa propre gloire. Democlide qui en avoit eu ordre de Spitridate, le fit souvenir que lors qu'il avoit parlé au Prince son fils dans son Vaisseau au sortir d'Heraclée, il luy avoit dit qu'il ne s'opposeroit point à son mariage avec cette Princesse : je m'en souviens bien, dit il, mais lors que je luy dis cela, c'estoit à condition qu'il iroit à la teste d'une Armée m'espargner la peine de conquerir deux Royaumes. Mais puis qu'il ne l'a pas fait, dittes luy que comme en ce temps là il eust esté honteux à la Princesse Araminte, d'espouser le fils d'un Esclave : il seroit aujourd'huy honteux, au Prince Spitridate, d'espouser la Soeur d'un Usurpateur vaincu, et l'Esclave d'Arsamone, comme elle la sera bien tost. C'est pourquoy dittes luy de ma part, que dans peu de jours je seray au Camp : et que pour luy espargner la douleur d'enchainer de sa main celle qu'il prefere à deux Couronnes ; il n'entreprenne rien contre Cabira que je n'y sois. Dittes luy enfin, qu'il songe à se vaincre soy mesme : ou qu'autrement il connoistra à ses despens, quelle difference il y a d'un Sceptre à des fers. Je vous laisse à juger, Seigneur, avec quelle douleur Democlide se chargea de cette response : la Reine escrivit au Prince son Fils pour le consoler, et la Princesse Aristée fit la mesme chose. Mais Dieux, que ces consolations furent inutiles, et qu'il sentit vivement

   Page 1910 (page 546 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cette affliction ! Democlide sçeut en partant d'Heraclée, qu'Arsamone avoit envoyé order à ce Lieutenant General de Spitridate auquel il se fioit, de l'observer soigneusement : et j'ay sçeu depuis par ce mesme Democlide, que le desespoir de Spitridate fut si grand, lors qu'il aprit la cruelle response du Roy son Pere, qu'il pensa en expirer de douleur. Il voulut pourtant la sçavoir precisément telle qu'elle estoit : et quoy que Democlide eust bien voulu l'adoucir, il n'osa pourtant le faire : parce que le Roy luy avoit parlé devant tant de monde, que Spitridate ne pouvant manquer de la sçavoir par ailleurs, il eust eu sujet de se pleindre, s'il ne luy eust pas dit la verité : puis que c'estoit precisément sur cette response, qu'il devoit former toutes ses resolutions. Quoy, dit il apres avoir tout entendu, le Roy mon Pere pretend que la Princesse Araminte soit son Esclave, et qu'une personne illustre qui merite cent Couronnes porte des fers ! ha non non, Spitridate n'y consentira pas : du moins n'oubliera t'il rien pour tascher de delivrer cette incomparable et malheureuse Princesse. N'admirez vous pas Democlide, adjoustoit il, l'estrange aveuglement des hommes ? le Roy mon Pere a passé toute sa vie à se pleindre d'un Usurpateur : et il le devient luy mesme, seulement pour me rendre malheureux. Il ne veut avoir plusieurs Couronnes, que pour me mettre en estat de n'en point avoir : enfin il n'est Roy, qu'afin que je ne le sois pas : luy qui pourroit s'il vouloit, acquerir une

   Page 1911 (page 547 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gloire immortelle, et me rendre le plus heureux d'entre les hommes, au lieu qu'il me va rendre le plus infortuné. Car Democlide, avoir conquis deux Royaumes ; ne garder que celuy qui luy appartient ; rendre l'autre genereusement ; et donner la Princesse Araminte ; seroit une chose dont tous les Siecles parleroient avec admiration. Cependant il ne le veut pas : et il me force enfin d'abandonner ses interests, bien qu'il soit mon Pere et mon Roy ; de luy desobeïr ouvertement ; et de passer le reste de ma vie, comme le plus malheureux Prince du monde. Mais Seigneur, ce qu'il y eut de merveilleux dans les pleintes de Spitridate, à ce que me dit depuis Democlide, fut que l'ambition n'esbranla jamais son amour : et que l'amour aussi ne le fit jamais emporter avec excés contre le Roy son Pere. De sorte que conservant la raison, malgré la violence de sa douleur : il songea promptement à chercher les voyes de delivrer la Princesse, puis qu'il ne pouvoit faire autre chose : Et d'autant plus que le lendemain il eut un nouvel advis de la Princesse Aristée sa Soeur, qui luy apprenoit que dans peu de jours le Roy partiroit, pour se rendre dans son Armée. Il s'aperçeut mesme que l'ordre qu'avoit reçeu ce Lieutenant General de prendre garde à luy, estoit observé soigneusement : Mais quoy qu'il peust faire, comme Spitridate estoit adoré des Chefs et des Soldats, il ne laissa pas de venir à bout de son dessein. Pour ne perdre point de temps, Spitridate envoya dire publiquement à

   Page 1912 (page 548 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Princesse, que le Roy son Pere n'avoit point encore respondu à ses propositions : et que dans peu de jours il viendroit luy mesme luy faire sçavoir sa response. Cependant apres avoir instruit Democlide de ce qu'il avoit à faire, et advisé ensemble par quelle voye il pourroit delivrer la Princesse : il luy commanda d'entrer dans la Ville déguisé en Païsan. Comme la tresve duroit encore, il ne luy fut pas difficile de le faire : et dés qu'il y fut, il vint au Chateau demander à parler à moy, ce qui luy fut accordé. Il me donna un Billet de Spitridate, qui me disoit seulement, que je creusse tout ce que Democlide me diroit : si bien que luy donnant une audience particuliere, il m'aprit le peu de succés de son voyage ; le desespoir de Spitridate ; la resolution qu'il avoit prise de delivrer la Princesse ; et l'ordre qu'il avoit donné pour cela. Il me dit donc que les Troupes qu'il commandoit en son particulier avoient leur Quartier tout le long du courant du Fleuve : qu'ainsi il faloit que nous sortissions de la Ville la nuit dans un Bateau : et que nous allassions aborder à l'endroit où estoient ses Troupes : qui nous escorteroient jusques a la Mer, qui n'estoit qu'à cinquante stades de là : et qu'il avoit donné ordre au Port le plus proche, de s'assurer d'un Vaisseau. Il me dit encore que pour obliger la Princesse à se confier en luy, Spitridate vouloit le premier luy faire voir qu'il se confioit en elle : c'est pourquoy, me dit il, la Princesse envoyera s'il luy plaist justement à my-nuit à une Porte de la Ville, qu'il

   Page 1913 (page 549 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me nomma ; avec ordre de le laisser entrer : car je sçay qu'il s'y doit rendre, avec un Escuyer seulement. Je vous laisse à penser, Seigneur, si je fus en diligence trouver la Princesse, et luy mener Democlide : quoy que tout ce que je luy disois, luy donnast matiere d'estonnement et de douleur, neantmoins il ne se falut pas amuser à faire des pleintes : et il falut resoudre à partir dés la nuit prochaine. Comme toutes les femmes qui estoient avec elle luy avoient esté données par Artane, nous ne songeasmes point à les mener : et comme tous ces Capitaines avoient esté du mauvais Parti, elle estoit un peu en Peine de sçavoir si elle devoit s'y confier. Neantmoins comme ils luy avoient tesmoigné beaucoup d'affection, depuis la mort d'Artane, elle avoit quelque regret de les abandonner à la victoire de ses ennemis : Toutefois l'ayant priée de considerer, qu'elle ne les pouvoit pas mener avec elle : et que demeurât Maistres de Cabira, ils estoient tousjours en estat de faire une Capitulation honorable : il fut resolu qu'elle ne se confieroit qu'à ceux qui seroient necessaires pour executer la chose : c'est à dire pour faire entrer Spitridate, et pour nous laisser sortir.


Histoire de la princesse Araminte et de Spitridate : fuite et séparation des amants
Spitridate et Araminte s'enfuient ensemble. Ils apprennent par les victimes d'un naufrage que le roi de Pont s'achemine vers l'Arménie. Araminte se décide alors à suivre cette direction, mais oblige Spitridate à l'abandonner, car elle ne veut pas qu'il tombe entre les mains hostiles d'Aryande. Une fois arrivée en Arménie, la princesse Araminte est faite prisonnière par le souverain du lieu.
La fuite de Spitridate et Araminte
Spitridate vient offrir la liberté à Araminte. Il réussit à la convaincre de l'accompagner. Les deux amants prennent la mer ensemble. Sur le chemin, ils rencontrent les débris d'un naufrage. Une des victimes était précisément chargée de la part du roi de Pont d'informer Araminte que ce dernier se trouve en Arménie. Les deux amants continuent leur périple dans cette direction, jusqu'aux bords de l'Euphrate.

Mais Seigneur, il a desja si longtemps que j'abuse de vostre bonté, par la longueur de mon recit, qu'il faut vous dire en peu de mots, que j'eus ordre de parler à deux de ces Capitaines : que je trouvay si disposez à servir la Princesse aveuglément, en toutes choses, que tout ce que nous avions à faire s'executa sans peine.

   Page 1914 (page 550 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Justement à my-nuit Democlide, avec un de ceux que je dis, fut faire entrer Spitridate, qui n'avoit pas manqué de se dérober de tout le monde dans son Armée, et de se trouver à la Porte de la Ville, apres avoir laissé une Lettre pour Arsamone, et une autre pour la Princesse Aristée. Dés que Democlide me l'eut amené, je le conduisis dans la Chambre de la Princesse : où il ne fut pas si tost, que se jettant à genoux, Madame, luy dit il, serez vous bien assez genereuse, pour souffrir à vos pieds le Fils de vostre Ennemy, et pour vouloir recevoir la liberté de la main d'un Prince, de qui le Pere vous veut faire Esclave ? La liberté, luy dit elle en le relevant, est un si grand bien, qu'on le doit prendre de ses plus mortels ennemis : mais Spitridate, adjousta t'elle, il n'est pas juste de perdre la sienne pour celle des autres : et ce sera bien assez, que vous enduriez que j'échape à la victoire du Roy vostre Pere, sans que vous partagiez encore ma mauvaise fortune. C'est pourquoy ne vous chargez point de ma fuitte : faites semblant de vous en affliger : retournez à vostre Camp : et demeurez en repos, durant que j'iray en quelque lieu du monde cacher mes larmes et mes malheurs. Quoy Madame, luy dit il, vous pouvez donner un semblable conseil à un homme à qui vous avez promis de conserver vostre estime ! Et comment, Madame, le pourriez vous faire, s'il faisoit une lascheté comme cella là ? Non non divine Princesse, vous n'avez pas songé à ce que vous avez dit : ou vous

   Page 1915 (page 551 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'avez dit seulement, pour esprouver ma constance. Cependant comme il n'y a point de temps à perdre, partons s'il vous plaist Madame : et quand nous serons arrivez à la Mer, et que vous serez dans un Vaisseau, vous direz apres quelle routte vous voudrez que nous prenions : car pour moy il n'y a point de lieu en toute la Terre, où je n'aille aveques vous. La Princesse resista encore quelque temps à Spitridate : et quoy qu'elle fust bien aise qu'il ne luy accordast pas ce qu'elle luy demandoit ; elle ne laissa pourtant pas d'insister avec assez d'opiniastreté en apparence. Mais enfin estant inrervenuë dans leur dispute ; Madame, luy dis-je, il n'est plus temps de deliberer : l'heure presse ; Spitridate seroit peut-estre plus en danger aupres du Roy son Pere qu'aupres de vous : et Democlide vient de m'advertir, que toutes choses sont prestes pour vostre départ. Enfin, Seigneur, Spitridate donna la main à la Princesse ; Nous sortismes heureusement du Chasteau et de la Ville, accompagnées seulement de ce Prince ; de l'Escuyer qu'il avoit amené ; de Democlide ; et des deux Capitaines qui estoient de l'intelligence ; et nous entrasmes dans le Bateau qui nous attendoit. Jamais fuitte ne fut plus heureuse que celle là, car nous ne trouvasmes aucun obstacle. Les Troupes de Democlide quand nous fusmes arrivez où elles estoient, costoyerent tousjours le rivage jusques à la Mer : et Spitridate ayant fait rompre un Pont la mesme nuit, qui faisoit la communication des autres Quartiers avec celuy de

   Page 1916 (page 552 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Democlide, nous fusmes presques en seureté, dés que nous fusmes dans le Bateau : ce Capitaine n'exposant pas mesme ses Troupes à la colere d'Arsamone : car il conduisit la chose en façon, qu'elles croyoient agir pour son service et par ses ordres : joint que ce n'estoit pas à ces Soldats à examiner les commandemens de leur Capitaine, estans tenus de luy obeïr ; et ainsi ils ne couroient aucune risque. Enfin, Seigneur, nous trouvasmes le Vaisseau qui nous attendoit : et nous nous embarquasmes, sans sçavoir encore où nous voulions aller : n'ayant songé dans le pressant danger où nous estions, qu'à ne tomber pas sous la puissance d'Arsamone. Comme nous fusmes en pleine mer, Spitridate venant dans la Chambre de Poupe où estoit la Princesse, Madame, luy dit il, vous estes libre : et il n'y a personne icy, qui ne soit en estat et en volonté de vous obeïr : où vous plaist il donc aller ? Cette demande fit venir les larmes aux yeux de la Princesse : car n'ayant pas un lieu en toute la Terre, où elle eust quelque pouvoir ; elle ne pût retenir ce premier sentiment de douleur. Toutesfois apres avoir un peu raffermy son esprit, elle luy dit qu'ayant apris à Cabira, que le Roy son Frere en quittant Heraclée, avoit eu dessein d'aller en Capadoce, offrir sa personne à Ciaxare, pour delivrer la Princesse sa Fille, et vous demander secours : elle trouvoit qu'elle ne pouvoit avec bienseance, chercher un autre Azile que celuy là. Mais Spitridate luy dit, que le jour auparavant, il avoit apris d'un Soldat

   Page 1917 (page 553 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui venoit de cette Armée, que la Princesse Mandane avoit fait naufrage et estoit morte : et qu'assurément le Roy de Pont n'estoit point aupres de Ciaxare ; parce qu'il eust esté impossible que ce Soldat qui estoit d'Heraclée, et qui s'en estoit allé avec les Troupes d'Artaxe ne l'eust pas sçeu. La Princesse ne sçachant donc que dire ny que faire ; resolut enfin qu'il faloit s'esloigner de Pont et de Bithinie ; s'aprocher de Capadoce ; et s'esclaircir de ce que ce Soldat avoit dit. Nous tinsmes donc toute la nuit et tout le lendemain cette route : mais vers le soir il se leva une tempeste furieuse, qui dura toute la nuit suivante : apres laquelle le vent nous jetta contre un banc de sable ; où par bonne fortune nous ne fismes qu'eschoüer, sans que le Vaisseau se brisast. En ce lieu là, nous vismes toute la Mer couverte des débris d'un naufrage : et sur des pointes de Rochers assez prés de nous, quelques gens morts, et quelques autres mourans. Nous fusmes pourtant assez long temps sans pouvoir mettre l'Esquif en mer, pour aller voir s'il n'y avoit quelqu'un de ces miserables en estat d'estre secouru, parce que la tempeste duroit encore : Mais comme les flots furent un peu calmez, on y fut ; et on trouva qu'il y en avoit encore deux qui respiroient. On les aporta dans nostre Vaissau : où ils ne furent pas si tost, qu'estant allée par charité donner quelque conseil à ceux qui les assistoient, je reconnus un de ces hommes, pour estre un Esclave du Roy de Pont. Je ne l'eus pas plustost veû que je fis un grand cry ; et que

   Page 1918 (page 554 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'apellant par son Nom, il tourna les yeux de mon costé, et fit effort pour me respondre sans le pouvoir faire. Il paroissoit pourtant bien qu'il me connoissoit : car il levoit les mains au Ciel, comme pour deplorer l'infortune du Roy son Maistre, et pour tesmoigner l'estonnement qu'il avoit de me voir : mais durant que je faisois redoubler les soins que la seule humanité faisoit prendre de luy : quelqu'un fut inconsiderément advertir la Princesse de cette rencontre, qui voulut elle mesme voir ce malheureux. Comme elle l'avoit autrefois donné au Roy son Frere, il connoissoit fort le son de sa voix ; si bien qu'elle n'eut pas plustost parle à luy, qu'il fit un plus grand effort pour luy respondre, qu'il n'avoit point encore fait : et il fit tant enfin. , qu'il, prononça assez distinctement ces paroles. Ha Madame, est-ce vous ! Ouy, luy repliqua t'elle, mais où est le Roy presentement ? En Armenie, luy dit il, et il m'avoit envoyé pour vous aller porter. . . . . . . . . En achevant ces mots il retomba en foiblesse : et peu de temps apres, il entra dans l'agonie, et mourut sans pouvoir achever de dire ce qu'il avoit commence. L'autre homme que l'on avoit encore aporté dans nostre Vaisseau, mourut aussi sans parler : ainsi nous n'en pusmes sçavoir davantage. On fit chercher dans les habillemens de cét Esclave, s'il n'auroit point de Lettres : et en effet il s'y en trouva une : mais par malheur l'eau en avoit affacé tous les carracteres : à la reserve de deux ou trois, que la Princesse reconnut estre de la main

   Page 1919 (page 555 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du Roy son Frere. Cette rencontre renouvella toutes ses douleurs : et durant que l'on travailla à remettre le Vaisseau en estat de flotter, et à le dégager de ce banc de sable, elle ne s'occupa qu'à considerer l'opiniastreté de la Fertune à l'affliger. Car, disoit elle, ce n'est parce que ce malheureux Esclave a esté à moy, et que parce qu'il avoit quelque chose à me dire qu'il est mort. Cependant on travailla si heureusement, que nous nous remismes en mer, apres que l'on eut ensevely dans ce mesme sable, et ce pauvre Esclave, et tous ces autres morts, qui estoient sur les pointes de ces Rochers : et par les ordres de la Princesse qui en pria Spitridate, nous prismes la resolution d'aller aborder à une Plage qui n'est pas extrémement esloignée de l'endroit où la basse Armenie du costé du Pont, confine avec une petite Province qui estoit autrefois au Roy. De vous dire, Seigneur, les entretiens de Spitridate et de la Princesse Araminte pendant cette navigation, il ne seroit pas aisé : car tout ce que l'amour et la vertu peuvent faire dire à deux personnes malheureuses, ils se le dirent l'un à l'autre. Mais enfin apres estre arrivez à cette Plage, nous y quittasmes nostre Vaisseau : et Democlide, à qui Spitridate avoit fait prendre autant d'argent qu'il en faloit pour un long voyage, lors que nous avions passé à son Quartier, fut à la Ville la plus proche nous acheter des Chevaux : pour aller gagner l'Euphrate, sur lequel nous nous mismes : car comme vous sçavez, ce Fleuve separe les deux

   Page 1920 (page 556 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Armenies.

Les adieux de Spitridate et Araminte
Arrive le moment de la séparation. Spitridate tente de résister, de proposer d'autres solutions. Rien n'y fait. Araminte s'engage toutefois à lui conserver son amour toute sa vie. Ils finissent par se séparer. Araminte se rend seule en Arménie. Elle y est repérée par Phraarte, fils du roi. Le souverain la fait emprisonner par précaution.

Comme il fut question de sçavoir ce que deviendroit Spitridate, ce fut la plus pitoyable chose du monde ; principalement quand nous fusmes arrivez en Armenie, et que la Princesse luy dit qu'il faloit l'abandonner. J'advoüe, luy dit elle, que je me fie point assez à la generosité du Roy mon Frere, quoy qu'il soit tres genereux ; pour remettre en ses mains un Prince qu'il n'a jamais fort aimé : qui est Fils de son Ennemy : et d'un Ennemy encore, qui luy a osté deux Royaumes. Ainsi Spitridate, comme vous avez eu assez de vertu, pour m'empescher de tomber entre les mains du Roy vostre Pere : il faut que j'en aye aussi assez, pour ne vous remettre pas entre celles du Roy mon Frere. Ha Madame, dit il, s'il n'y a que mon interest qui vous tienne en peine, ne m'empeschez pas de vous suivre : car quand le Roy vostre Frere me mal-traiteroit, je l'endurerois pour l'amour de vous. Je n'en doute pas, luy dit elle ; mais il faut endurer l'absence pour l'amour de moy : puis que je ne pourrois pas vous voir, et vivre mal aveque vous : et que je ne juge pas non plus, que le Roy mon Frere trouvast bon que j'y vescusse bien : parce qu'il croiroit peut-estre, que l'esperance de jouïr de deux Couronnes, feroit toute ma douceur pour Spitridate. Mais Madame, luy dit il, que voulez vous que je devienne ? Allez, luy dit elle, en quelque lieu seur pour vostre personne, attendre que la Fortune se lasse de nous persecuter : et que le coeur du Roy vostre Pere se change. Mais Madame, reprit il,

   Page 1921 (page 557 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puis que j'abandonne tout pour vous, ne pourriez vous point abandonner pour un peu de temps quelque petite partie de cette rigoureuse bienseance, que vous voulez garder en toutes choses ? Car si vous m'aimiez veritablement, et qu'il vous souvinst de la naissance de ma passion ; du respect que j'ay eu pour vous ; des peines que j'ay souffertes ; des prisons que j'ay endurées ; de la rigueur de mon exil ; et de ce que l'abandonne presentement, pour vostre seul interest. Il me semble, dis-je, que vous pourriez vous resoudre à m'accorder la permission de vivre déguisé aupres de vous : ou de nous en aller ensemble, en quelque lieu esloigné de toute connoissance, attendre que par la volonté des Dieux, je pusse un jour rendre un Couronne au Roy vostre Frere, et vous en donner une autre. Ce que vous dittes, repliqua la Princesse, ne seroit ny juste ny glorieux : j'rriterois l'esprit du Roy mon Frere ; vous irriteriez encore davantage celuy d'Arsamone ; et nous nous exposerions à mille malheurs inutilement. Souffrez donc, dit il, que sans me déguiser et sans vous bannir, j'aille aveques vous aupres du Roy de Pont : Quand il seroit capable de vous bien recevoir, respondit elle, ce ne seroit assurément qu'à condition, que vous porteriez les armes contre le Roy vostre Pere ; ce que vous ne feriez pas sans doute ; et ce que je ne vous conseillerois pas de faire : ainsi Spitridate, il faut me quitter. Il faut vous quitter Madame ! reprit il avec une douleur extréme ; Ouy, adjousta t'elle, et si la raison ne

   Page 1922 (page 558 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

suffit pas pour vous y obliger, j'y joindray mes prieres, et mesme mes commandemens : car en fin ma gloire le veut, et vostre propre interest le demande. Vous avez cét avantage, poursuivit elle, qu'en l'estat qu'est ma fortune, vous n'aurez gueres de Rivaux. Ha Madame, s'écria Spitridate, en vous ostant des Couronnes, on ne vous a pas osté une beauté sans égale ; un esprit incomparable ; et une venu sans seconde. Ainsi, Madame, je dois tousjours tout aprehender : principalement sçachant que le Roy vostre Frere vous parlera continuellement contre moy. Ne regardez pourtant jamais Spitridate comme le Fils d'un Usurpateur : mais regardez le tousjours comme un Prince qui ne sera jamais Roy, qu'il ne remette aussi tost une Couronne dans vostre Maison, et qu'il ne vous en donne une autre. Je vous l'ay desja dit, et je vous le redis encore : vous regnerez, Madame, ou je ne regneray point : c'est pourquoy ayez, s'il vous plaist, l'equité de donner du moins quelque assurance d'affection, à un homme qui vous consacre tous les momens de sa vie. Ne me bannissez pas d'aupres de vous, sans m'assurer que je demeureray dans vostre coeur ; et que rien ne m'en pourra chasser : car sans cela, Madame, je ne sçaurois vous obeïr. Je vous promets, luy dit elle, de faire valoir vostre generosité aupres du Roy mon Frere, le plus qu'il me sera possible : et de me souvenir eternellement du commandement que me fit en mourant le Prince Sinnesis, de conserver pour vous toute ma vie une affection

   Page 1923 (page 559 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toute entiere. Le puis-je esperer Madame ? interrompit ce Prince affligé ; Je serois bien injuste et bien ingratte, repliqua t'elle, si j'y manquois, tant que vous agirez comme vous faites : Et puis cette affection est si pure et si innocente, qu'il y auroit plus de crime à la combatre qu'à la conserver. Je ne sçay Madame, adjousta t'il, si j'oserois vous dire que je la trouve un peu foible : Je ne sçay Spitridate, interrompit elle, si j'oserois vous advoüer qu'elle me semble un peu trop forte : et qu'ainsi vous avez tort de vous pleindre. Mais Madame, reprit il, que faites vous pour moy, et que ne fais-je pas pour vous ? Vous faites toutes choses, respondit elle, je ne le sçaurois nier : Mais puis qu'en ne faisant rien pour vous, je fais pourtant tout ce que je puis, et mesme peut-estre plus que je ne dois, vous devez estre satisfait. Eh bons Dieux, divine Princesse, adjousta t'il encore une fois, que faites vous que je puisse expliquer à mon advantage ? Je vous monstre ma douleur, respondit elle, que je vous pourrois cacher : je vous permets de lire dans mes yeux, les sentimens de mon ame : et je souffre enfin que vous croiyez que je vous prefereray toute ma vie dans mon coeur, à tout le reste du monde, tant que vous serez ce que vous estes. Jugez apres cela, si Spitridate en peut desirer davantage : et si la Princesse Araminte peut faire plus pour le fils d'Arsamone. Cependant, Spitridate, prenez garde que l'ambition ne change vostre ame durant l'absence : elle, dis-je, qui a accoustumé de changer celle

   Page 1924 (page 560 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de tous les hommes. Pour vous en assurer, reprit il, ne me bannissez point : Je voudrois le pouvoir faire, respondit elle, mais cela ne se peut pas : et il faut absolument que vous partiez. Enfin, Seigneur, je serois trop longue, si je voulois vous redire toute cette triste conversation ; qui en verité devint si tendre et si genereuse de tous les deux costez, que j'en pleuray en l'entendant : car je fus tousjours presente à cét entretien, la Princesse l'ayant ainsi voulu. Ce fut en vain que Spitridate fit encore quelques efforts, pour demeurer aupres d'elle : puisque dés que nous fusmes un peu avant en Armenie, où elle ne pouvoit plus craindre Arsamone, elle voulut qu'il la quittast : et elle le fit resoudre à s'en aller ou en Cilicie, ou en Paphlagonie, attendre quelque changement en leurs fortunes. Il vouloit differer à partir, qu'elle sçeust precisément où estoit le Roy son Frere, et qu'elle fust à Artaxate, d'où nous estions encore assez loin, mais elle ne le voulut pas ; craignant estrangement que Spitridate ne tombast entre les mains du Roy son Frere, en l'estat qu'estoient les choses. Ainsi il falut qu'il luy obeïst : mais, Seigneur, il ne sera jamais rien de plus triste, que cette separation. Il voulut que Democlide, qui le vouloit suivre demeurast avec la Princesse, aussi bien que ces deux Capitaines qui estoient aveques nous : et il ne mena que son Escuyer. Je ne vous diray point toutes les particularitez de cét adieu : car en verité je ne le pourrois pas sans respandre encore des larmes, et sans vous donner

   Page 1925 (page 561 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des marques de foiblesse, que vous condamneriez peut-estre. Tant y a, Seigneur, que Spitridate partit le plus afflige de tous les hommes : et que la Princesse demeura la plus melancolique personne du monde. Cependant il falut continuer nostre voyage ; quitter l'Euphrate ; prendre un Chariot ; et nous aprocher d'Artaxate. Comme la Princesse ne sçavoit pas les intentions du Roy son Frere, elle ne voulut pas estre connuë pour ce qu'elle estoit, jusques à ce qu'elle l'eust veû : si bien que nous marchions sans luy rendre les honneurs qu'on luy devoit. Comme nous fusmes arrivez à Artaxate, où l'on se peut cacher aisément à cause de sa grandeur, nous nous informasmes s'il n'estoit pas vray que le Roy de Pont y fust arrivé : mais tous ceux à qui nous en parlasmes, nous dirent tousjours qu'il n'y estoit pas. La Princesse qui ne pouvoit se l'imaginer, creût d'abord que peut-estre n'y avoit il que les gens d'une plus haute condition qui sçeussent la chose : et que pour des raisons qu'elle ne comprenoit pas, le Roy son Frere n'auroit pas voulu estre reçeu avec ceremonie. Enfin elle ordonna tant de fois à Democlide, et à ces deux Capitaines qui estoient aveques nous, de s'informer de ce qu'elle vouloit sçavoir : qu'ils devinrent suspects de quelque dessein cachée, à ceux à qui ils s'adresserent. De plus, le Prince Phraarte, Frere de l'illustre Tigrane, et second fils du Roy d'Armenie, ayant veû fortuitement la Princesse Araminte entrer dans un petit Temple escarté, où nous allions de

   Page 1926 (page 562 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fort grand matin, la trouva si belle, qu'il eut la curiosité de sçavoir qui estoit cette Estrangere. Car quoy que nous nous fussions habillées en Armeniennes, il presupposa bien que la Princesse n'estoit pas d'Artaxate, puis qu'il n'avoit point oüy parler de sa beauté : De sorte que voulant sçavoir qui elle estoit, et où elle demeuroit, il la fit suivre par un des siens. Celuy à qui il donna cét employ, s'en estant aquité adroitement ; et s'estant informé de nous, luy raporta que nous avions quelque dessein caché : qu'assurément la Princesse estoit une Personne de grande qualité, quoy que nous ne le dissions pas ; et par ce discours, il donna une forte envie à ce Prince, de sçavoir qui estoit effectivement la Princesse. Dans ce mesme temps, un Officier du Roy d'Armenie qui logeoit aupres de nous, ayant esté dire à ce Prince, qu'il y avoit des gens déguisez dans Artaxate, qui avoient quelque mauvais dessein : comme presques toute l'Asie estoit en armes, et qu'il sçavoit bien qu'il avoit irrité le Roy des Medes, en luy refusant le Tribut qu'il payoit à Astiage : pour ne rien negliger, il envoya nous demander qui nous estions. D'abord nous déguisasmes la verité : mais comme nous ne fusmes point creuës, et que la Princesse eut peur de se trouver exposée à quelque fascheuse avanture : elle se resolut à dire les choses comme elles estoient, et demanda pour cela à parler au Roy. Ce Prince se trouvant un peu mal, donna commission au Prince Phraarte qui se rencontra aupres de

   Page 1927 (page 563 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy, de s'éclaircir de la chose : il vint donc voir la Princesse, de qui la beauté avoit fait une si forte impression dans son ame. Enfin Seigneur, il vint comme je le dis, voir Araminte : Elle luy dit sa condition : il la creût sans difficulté ; et luy assura que le Roy son Frere n'estoit point venu en cette Cour. Il fit mille civilitez à la Princesse : en suitte de quoy il fut en diligence retrouver le Roy son Pere : avec intention de l'obliger à la bien traiter, et à la recevoir selon sa qualité. Mais ce Prince qui est soubçonneux, et un peu avare, prit une resolution differente de celle du Prince son Fils : car il ne voulut point la reconnoistre, de peur d'estre obligé de faire de la despense : et de peur aussi d'irriter un Prince heureux, comme l'est presentement Arsamone, en donnant un Azile à la Soeur de son Ennemy. Ainsi malgré les alliances que les Rois de Pont avoient tousjours euës avec les Rois d'Armenie, il fit semblant de croire que c'estoit une supposition : et commanda que l'on s'assurast de la Princesse, et de tous ceux qui l'accompagnoient : car je l'ay sçeu depuis par un Confident de Phraarte. Ce jeune Prince s'opposa autant qu'il pût au dessein du Roy son Pere : qui ne voulant pas que la chose éclatast, luy deffendit de rien dire de ce que la Princesse luy avoit dit : voulant sans doute la garder pour s'en servir selon les occurrences : soit en la rendant au Roy de Pont, soit en la remettant entre les mains d'Arsamone. Phraarte desesperé de cette resolution, fit du moins en sorte que l'on

   Page 1928 (page 564 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nous mit dans ce Chasteau : où nous fusmes conduites avec ces deux Capitaines, qui sont encore icy : car pour Democlide, la Princesse le conjura de vouloir aller chercher des nouvelles du Roy son Frere : de sorte que lors que l'on nous vint prendre il se cacha, et ne pût estre pris comme nous. Vous pouvez juger quelle douleur eut la Princesse, de voir que son Azile devenoit sa prison : et de ne pouvoir esperer d'en sortir, que par une assistance des Dieux toute extraordinaire. Depuis cela. Seigneur, nous avons tousjours esté en ce mesme lieu, sans autre consolation que celle du Prince Phraarte, qui a visité tres souvent la Princesse : bien est il vray que lors que vous avez pris ce Chasteau, ses frequentes visites commençoient de l'affliger, et de me donner de l'inquietude. Car malgré les ordres du Roy, qui ne la vouloit pas reconnoistre pour ce qu'elle est, on la traitoit avec un respect si grand, qu'il estoit aisé de s'apercevoir de la cause qui le faisoit desobeïr au Roy son Pere : et que l'amour commençoit d'estre un peu trop forte en son ame. Cependant nous n'avons eu aucunes nouvelles ny du Roy du Pont, ny de Spitridate, ny de Democlide : et nous n'avons pas mesmes oüy parler du Roy de Bithinie. Voila, Seigneur, quelle est la fortune de la Princesse Araminte, que nous irons trouver quand il vous plaira dans son Cabinet ; n'ayant plus rien à vous dire, ny rien à faire, qu'à vous conjurer de la vouloir proteger.


Amitié entre Cyrus et Araminte
Cyrus va trouver Araminte pour lui témoigner son amitié et sa compassion.
Amitié entre Cyrus et Araminte
Cyrus remercie Hesionide de son récit et va trouver Araminte pour lui témoigner son amitié et sa compassion. Une fois retiré, il repasse dans sa tête les différents épisodes de la vie de Spitridate. Ses pensées voguent ensuite vers sa chère Mandane.

Il n'est pas besoin, repliqua Cyrus, sage et

   Page 1929 (page 565 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

discrette Hesionide, que vous me priyez d'une chose, que tant de raisons m'obligent de faire : la beauté ; la vertu ; la condition ; et les malheurs de cette Princesse y pourroient forcer les plus insensibles : c'est pourquoy allons, puis que vous le trouvez à propos, l'assurer qu'elle n'a pas plus d'infortune, que j'ay de desir de la servir. Car encore qu'elle soit Soeur d'un Prince qui est mon Rival ; et qui tient en sa puissance tout ce qui m'est le plus cher au monde : je seray aussi equitable qu'elle : qui sans accuser le Prince Spitridate de l'ambition du Roy son Pere, sçait faire un juste discernement de toutes choses sans preoccupation. En suitte de cela, Cyrus remercia Hesionide, de la peine qu'elle avoit euë, de luy raconter les malheurs de la Princesse Araminte : et passant de la Chambre où ils estoient, dans le Cabinet où elle estoit, apres l'en avoir fait advertir ; il la salüa avec un redoublement de civilité extresme. Madame, luy dit il en l'abordant, quand je vous ay visitée, je ne connoissois encore que vostre condition ; vostre beauté ; et une partie de vostre esprit : mais presentement que l'en voy toute l'estenduë, et que je connois de plus la Grandeur de vostre ame ; de vostre vertu ; et de vos infortunes ; je vous regarde avec plus de respect, et plus d'admiration qu'auparavant. Cette derniere chose dont vous parlez, respondit elle, et qui est la seule où je puis prendre part, n'a guerre accoustumé d'augmenter le respect dans l'ame des hommes : mais aussi n'estes vous pas une

   Page 1930 (page 566 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Personne ordinaire : et je ne dois attendre de vous que des miracles. Vous devez attendre de tout le monde raisonnable, respondit il, de la soumission et des services : et alors pour luy faire connoistre qu'il avoit escouté le recit de ses malheurs avec attention : il luy en repassa succinctement les endroits les plus considerables pour l'en pleindre. Il luy loua mesme extrémement Spitridate : sçachant assez qu'il n'est rien de plus obligeant ny de plus sensible, que d'entendre dire du bien de ce que l'on aime. Enfin il n'oublia rien de tout ce qu'il creut propre à consoler cette Grande Princesse : de laquelle il attendoit aussi à son tour, quelque soulagement à ses maux, quand elle pourroit parler au Roy son Frere. Apres s'estre donc fait l'un à l'autre, mille protestations d'une amitié reciproque : il la quitta, et s'en alla donner les ordres necessaires pour les choses de la guerre. Il sçeut qu'Artaxate estoit toujours paisible : que les passages estoient bien gardez : et qu'Hidaspe qui estoit posté vers le pied des Montagnes où le Roy d'Armenie s'estoit retiré, avoit pris plusieurs petits Convois de vivres et de munitions, que les Païsans armez y vouloient conduire : En suitte de quoy estant retourné à son Apartement, il donna le reste du soir, au souvenir de sa chere Princesse. Il s'ennuyoit de voir que Ciaxare n'arrivoit pas : il estoit fasché de n'aprendre point où estoit le Roy d'Assirie : il s'affligeoit de ne sçavoir pas où estoit Mandane : et faisant comparaison des malheurs de la Princesse Araminte

   Page 1931 (page 567 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à ceux qu'il souffroit, quelques grands qu'ils fussent, il trouvoit encore les siens plus insuportables. IL se souvint alors de ce qu'Hesionide luy avoit raconté de certains Marchands Persans, qui avoient veû faire naufrage à Spitridate au Port de Chalcedoine : et il jugea bien que cét accident avoit esté la cause de la nouvelle de sa mort, par la ressemblance parfaite que l'on disoit estre entre luy et ce Prince : et qu'en suitte le mesme Spitridate en Perse, et depuis encore en Medie, avoit aussi causé le bruit de sa resurrection. Enfin passant insensiblement d'une chose à une autre, sans abandonner pourtant jamais l'agreable souvenir de sa chere Princesse, il passa presques toute la nuit sans dormir : ne croyant pas qu'il luy fust permis de donner un seul moment de sa vie à aucune autre chose, qu'à l'innocente passion qui regnoit dans son coeur.




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