Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 2, livre 3


Cyrus en prison
Chrisante et Feraulas informent Artamene du sort de Mandane en lui communiquant les nouvelles apportées par Martesie. Celle-ci se rend ensuite auprès du roi pour lui donner des informations au sujet de la détention de sa fille. Ciaxare hésite à libérer Artamene, car il attend le retour d'un ambassadeur qui doit confirmer ou infirmer les bonnes intentions du roi d'Armenie, censé avoir donné asile au roi de Pont, ravisseur de Mandane. Pendant ce temps, le prince Artibie vient, de la part de Philoxipe, ami d'Artamene, offrir une troupe de dix mille hommes à Ciaxare. Son étonnement est grand, lorsqu'il apprend que le héros est en prison. Il obtient la permission de le voir, accompagné de Leontidas. Ce dernier transmet à Artamene une lettre de Philoxipe et revient le lendemain raconter au captif les aventures de son ami.
Cyrus reçoit les nouvelles de Mandane
Depuis que le roi a donné l'autorisation à ses amis de rendre visite à Artamene, il est très difficile de voir l'illustre prisonnier seul. Chrisante et Feraulas parviennent cependant à lui rapporter le récit de Martesie, omettant toutefois l'épisode de l'oracle. Artamene ne sait que penser de la situation. Il redoute la vertu du roi de Pont, capable selon lui d'attendrir Mandane. D'un autre côté, sachant sa bien-aimée en Armenie, il est rassuré par la présence de son ami, le prince Tigrane. Par contre, le tempérament du roi son père l'inquiète.

   Page 1147 (page 549 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ces deux fidelles Serviteurs d'un illustre Maistre, ne peurent pourtant satisfaire l'envie qu'ils avoient, que le lendemain au matin : n'estant presque pas possible de pouvoir trouver Artamene seul, depuis que Ciaxare avoit donné la liberté de le voir, à moins que de prendre l'heure de son lever. Tout le monde vouloit joüir de ce privilege avec empressement : et tout le monde pour le faire durer davantage et pour gagner temps ; disoit à Ciaxare qu'Artamene commençoit de se laisser vaincre : et descouvriroit à la fin ce qu'il vouloit sçavoir. Ce genereux Prisonnier de son costé, mouroit d'impatience d'estre delivré, afin de pouvoir delivrer Mandane : Mais quoy que son amour occupast toute son ame, il n'oublia pas qu'Araspe estoit dans les fers aussi bien que luy :

   Page 1148 (page 550 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et il envoya plusieurs fois sçavoir de ses nouvelles ; et luy tesmoigner que sa prison augmentoit la rigueur de la sienne. Il fut pourtant extraordinairement soulagé, lors que Chrisante et Feraulas estant allez le trouver qu'il estoit encore au lict, luy eurent apris que Martesie estoit à Sinope. Je Nom de Martesie luy fit faire un cry de joye, s'imaginant que peut estre le Princesse n'en estoit elle pas fore soing : et le recit qu'ils luy firent en suite, des avantures de Mandane, et de sa fidelité pour luy ; fit un renversement si grand dans son ame, qu'il n'estoit pas capable de sentir avec tranquilité, le transport et le plaisir qu'une si aimable nouvelle luy donnoit. Car afin de ne le troubler point, et de le luy laisser gouster tout pur, Chrisante et Feraulas ne luy dirent pas l'Oracle que le Roy d'Assirie avoit reçeu à Babilone : bien est il vray qu'il trouva une autre voye de le moderer, par l'inquietude qu'il eut de sçavoir que la Princesse estoit en la puissance du Roy de Pont, de qui le rare merite luy estoit assez connu, N'admirez vous point Chrisante, disoit il en le regardant, le caprice de ma fortune, qui fait que j'ay pour Rivaux, les plus honnestes Gens du monde, et les plus raisonnables dans leur amour ? Car enfin si Mandane estoit aimée par de ces Princes de qui la passion est brutale jusques à la fureur ; et qui ne parlent que de violences, de fer, de feu, et de sang : qui se veulent faire aimer, par les mesmes voyes que l'on se peut faire haïr : qui n'ont que des sentimens coupables ;

   Page 1149 (page 551 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui ne pretendent qu'à des faveurs criminelles : et qui ne les demandent que le poignard à la main, et la fureur dans les yeux : je ne devrois pas craindre que l'illustre Mandane les preferast à Artamene. Mais Chrisante, ce que vous venez de me dire, m'espouvante aveque raison : et de la façon dont vous m'avez raconté la chose, les Ravisseurs de Mandane me sont cent mille fois plus redoutables qu'ils ne me le seroient s'ils estoient moins raisonnables et moins soumis. Mais Seigneur, interrompit Feraulas, le Roy d'Assirie n'est pas aupres de Mandane : l'on vous a assuré que le Prince Mazare n'est plus : et elle est entre les mains d'un Roy sans Royaume. Il est vray, reprit il, mais ce Roy sans Couronne en merite cent : et c'est ce qui fait mon inquietude. Neantmoins il y avoit des momens, où il estoit bien aise de sçavoir que la Princesse estoit en Armenie : et d'autres aussi, où il en estoit bien fâché. Car si la vertu de Tigrane luy donnoit quelque consolation : l'humeur violente et ambitieuse du Roy d'Armenie son Pere, luy donnoit de la crainte et du chagrin. Feraulas s'aquita alors de la commission que Martesie luy avoit donnée, de faire ses compliments à Artamene, qui les reçeut si agreablement ; qu'il renvoya Feraulas à l'heure mesme vers elle, pour luy tesmoigner le regret qu'il avoit de n'estre pas en estat de luy aller dire luy mesme tout ce qu'il pensoit : et combien il se tenoit son

   Page 1150 (page 552 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

obligé, de luy avoir fait sçavoir par luy, tous les sentimens de la Princesse. Il envoya aussi Chrisante vers les Princes qui s'interessoient en sa liberté, a fin de consulter avec eux, sur le retour de Martesie.

Ciaxare reçoit les nouvelles de Mandane
Martesie se rend auprès de Ciaxare, feignant d'être arrivée la veille à Sinope. Elle lui rapporte en détails les nouvelles de Mandane, sans mentionner toutefois l'oracle, ainsi que tout ce qui a trait à Artamene. Le roi reste dubitatif : il est heureux que le ravisseur de sa fille soit un roi dépossédé de son royaume et par conséquent très faible, mais il craint aussi que le roi d'Armenie ne saisisse cette occasion pour lui faire la guerre. Ciaxare pressent qu'il aura besoin d'Artamene. Il attend donc le retour de Megabise, envoyé en Armenie, pour décider du sort de son prisonnier. Si Mandane est détenue captive, il libérera son chef de guerre ; par contre, si elle est libérée, il aura moins d'indulgence envers Artamene.

Ils trouverent tous, que le plustost qu'elle pourroit voir le Roy seroit le meilleur : parce que la certitude qu'il auroit de la fortune de la Princesse ; et l'apparence presque infaillible d'une nouvelle guerre ; le seroient peut-estre plus facilement resoudre à delivrer Artamene. Chrisante donc n'ayant pas manqué d'advertir Martesie, elle parut dés le mesme soir : et feignit de ne faire que d'arriver à Sinope Le Roy la reçeut avec une joye extréme : et il en jetta des larmes de tendresse : car il n'ignoroit pas combien la Princesse sa Fille l'aimoit. Elle luy aprit les divers enlevemens de Mandane : et luy raconta toutes choses, à la reserve de ce qui regardoit Artamene, qu'elle cacha avec beaucoup de soing : ne le nommant pas seulement un fois en tout son recit. Elle ne luy par la pas non plus, de l'Oracle rendu à Babilone, de peur d'embarrasser son esprit, et de desplaire à Artamene : et comme le sien estoit adroit, elle passa delicatement sur toutes les choses qui pouvoient servir ou nuire. Ciaxare fut en quelque sorte consolé de sçavoir que c'estoit le Roy de Pont qui tenoit la Princesse en son pouvoir : s'imaginant qu'un Prince despoüillé de ses Estats, ne trouveroit pas tant de protection qu'un autre. Il creut bien pourtant, que le Roy d'Armenie seroit bien aise d'avoir

   Page 1151 (page 553 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un nouveau pretexte de guerre : et dans cette pensée il soupira : et ne pût s'empescher de souhaiter en secret, qu'Artamene le mist bientost en estat de le delivrer, en luy advoüant ce qu'il vouloit absolument aprendre de luy. Apres donc que ce Prince eut fort entretenu Martesie, il la voulut faire loger au Chasteau : mais elle le supplia de souffrir qu'elle s'en retournast chez son Parent, où en effet elle s'en alla : et où elle fut visitée de toutes les Dames de la Ville ; et de tout ce qu'il y avoit de Princes, et de personnes de qualité à Sinope. Cependant tous les Amis d'Artamene parloient continuellement au Roy en sa faveur : et le Roy tesmoignoit effectivement desirer de pouvoir rompre ses chaisnes : mais en mesme temps il paroissoit estre opiniastrément resolu, à vouloir sçavoir precisément, l'innocence ou le crime d'Artamene. Il y avoit aussi dans son coeur un sentiment confus, qui faisoit qu'il ne sçavoit pas luy mesme ce qu'il vouloit : car enfin si par le retour de Megabise qu'il avoit envoyé en Armenie, il aprenoit qu'on luy rendist sa Fille, il sentoit bien qu'il auroit moins d'indulgence pour Artamene : mais si au contraire on la luy refusoit, et qu'il falust recommencer une nouvelle guerre ; il connoissoit bien aussi, que la liberté d'Artamene, seroit necessaire pour celle de Mandane. Ainsi demeurant toujours irresolu, les Rois de Phrigie et d'Hircanie, et tous ces Princes qui luy parloient peut Artamene : ne pouvoient tirer de Ciaxare,

   Page 1152 (page 554 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une parole decisive.

L'arrivée des troupes de Philoxipe
Un jour, une armée étrangère, comptant dix mille hommes, arrive à Sinope. Le prince Philoxipe, favori du roi de Chypre et ami d'Artamene, a acquis ces troupes ciliciennes en mariant sa sur Agariste au prince de Cilicie. Il tient à les offrir à Ciaxare afin de contribuer à la gloire d'Artamene. A la tête de ces troupes se trouve un jeune prince appelé Artibie, frère du prince de Cilicie, qui est étonné d'apprendre qu'Artamene est prisonnier de Ciaxare. Bien que le roi essaie de détourner la conversation, le jeune chef militaire parvient toujours à placer le nom d'Artamene.

Comme ils estoient un jour à l'entour de luy, on vint luy dire qu'il paroissoit des Troupes Estrangeres dans la Plaine, qui s'aprochoient de Sinope : et un moment apres, Thimocrate et Philocles entrerent ; et dirent au Roy que le Prince Philoxipe, Favory du Roy de Chipre leur Maistre et ancien Amy d'Artamene : ayant marié la Princesse Agariste sa Soeur, au Prince de Cilicie ; l'avoit obligé en l'espousant, d'envoyer dix mille hommes à Artamene, afin qu'il les presentast à sa Majesté : et qu'il leur fist la grace de souffrir qu'ils eussent quelque part à la gloire que toutes ses Troupes aquerroient, sous la conduite d'un si Grand Roy, et par la valeur d'un homme aussi extraordinaire comme estoit Artamene. Ciaxare rougit à ce discours : et eut quelque confusion de voir, que celuy qui luy devoit presenter les Troupes de Cilicie, estoit luy mesme en estat d'avoir besoin de la faveur d'autruy. Ce Prince reçeut pourtant tres civilement ce que Thimocrate et Philocles luy dirent ; et leur accorda la permission qu'ils luy demandoient, de faire entrer celuy qui commandoit ces Gens de guerre, qui estoit Frere du Prince de Cilicie. Ciaxare voulut mesme pour luy faire plus d'honneur, aller sur les Ramparts de la Ville, afin de voir arriver ces Troupes, qui se trouverent estre fort belles ; composées d'hommes bien faits, bien armez, et bien aguerris ; et le Prince qui les conduisoit, jeune et de fort bonne mine. Apres donc que le Roy eut veû passer les Troupes Ciliciennes

   Page 1153 (page 555 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au pied des Murailles, et qu'il eut ordonné qu'on les fist camper aupres de celles de Chipre, comme estant en amitié particuliere ensemble : le jeune Prince qui estoit leur Chef, apellé Artibie, fut conduit à Ciaxare par Thimocrate et par Philocles : qui luy dirent qu'Artamene n'estoit pas en estat de le presenter. Artibie en aprenant la cause, en fut un peu surpris : et douta mesme s'il devoit continuer de s'offrir à Ciaxare : sçachant bien que Philoxipe n'avoit obligé le Prince son Frere à envoyer ces Troupes, que pour favoriser Artamene. Mais Thimocrate et Philocles qui jugeoient bien qu'en cas de besoing elles pourroient estre utiles à Artamene ; luy dirent qu'il ne faloit pas laisser de les offrir au Roy : mais qu'en luy parlant, il ne faloit pas aussi qu'il manquast de s'aquiter de sa commission : et de luy tesmoigner que l'interest d'Artamene, estoit ce qui faisoit agir Philoxipe. En effet, ce jeune Prince ne fut pas plustost devant Ciaxare, qui l'avoit envoyé complimenter par Aglatidas et par Andramias, qu'apres l'avoir salüé ; Seigneur, luy dit il, j'avois esperé de vous estre presenté par une personne qui vous doit estre si chere, et qui s'est renduë si illustre par toute la Terre ; que j'ay eu besoing que Thimocrate et Philocles ayent aporté tous leurs soings à me consoler de la douleur que j'ay d'estre privé de cét avantage. Car enfin, quoy que le Prince de Cilicie mon Frere et mon Seigneur, et le Prince Philoxipe, m'ayent envoyé pour le

   Page 1154 (page 556 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

service de vostre Majesté, et que je leur aye obei avec plaisir : je vous avouë qu'en mon particulier, j'avois eu une joye extréme, de pouvoir esperer d'aprendre sous l'illustre Artamene, un Mestier qu'il sçait si parfaitement. Vous trouverez tant d'autres Maistres dans cette Armée, dit le Roy, en luy monstrant tous ceux qui l'environnoient, que quand le bien de mes affaires ne me permettroit pas de delivrer Artamene, vous n'auriez pas sujet de vous repentir d'estre venu parmy nous. Seigneur, reprit le Roy de Phrigie, nous ne sommes tous que les Disciples d'Artamene ; et ce Prince a raison de regretter comme il fait, la privation d'un avantage infiniment grand. Comme ce discours ne plaisoit pas à Ciaxare, il le changea adroitement : et s'informa avec grand soing, de la santé du Roy de Chipre, de celle de Philoxipe, et du Prince de Cilicie. Mais quoy qu'il peust dire, Artibie en revenoit tousjours à Artamene. S'il luy parloit du Roy de Chipre, il luy disoit que ce Prince avoit toujours eu grande opinion de sa prudence, depuis qu'il avoit sçeu qu'il avoit donné la conduite de ses Armées à Artamene : S'il luy demandoit des nouvelles de Philoxipe, il luy disoit qu'il avoit eu envie de venir luy mesme commander à la place de Thimocrate, afin de pouvoir revoir Artamene : et s'il luy parloit du Prince de Cilicie, il luy disoit encore, qu'à moins que d'estre amoureux comme il l'estoit, de la Princesse sa femme qu'il venoit d'espouser ; il seroit venu

   Page 1155 (page 557 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy mesme, pour connoistre cet Artamene dont il avoit tant entendu parler. Enfin Ciaxare voyant qu'il n'y avoit point de discours si esloigné, où le Nom d'Artamene ne trouvast sa place en la bouche d'Artibie ; luy dit qu'il estoit juste qu'il s'allast reposer ; et ordonna qu'on le logeast le mieux qu'on pourroit, et que l'on en eust tous les soings possibles.

La lettre de Philoxipe
Artibie obtient la permission de rendre visite à Artamene. Il se rend dans la prison du héros, accompagné par Leontidas, capitaine et ami de Philoxipe, qui transmet de la part de ce dernier une lettre à Artamene. Celui-ci paraît fort intrigué, car la lettre lui fait supposer que de grands changements sont survenus dans la vie de Philoxipe, lequel n'avait jamais connu l'amour. Leontidas revient le voir le lendemain afin de lui raconter la vie de Philoxipe.

Mais auparavant que de le quitter, Artibie luy demanda la permission d'aller du moins voir dans les fers, celuy qu'il avoit creû trouver à la teste d'une Armée ; ce que Ciaxare luy accorda. Il fut donc à l'heure mesme conduit par Aglatidas et par Andramias, et accompagné par Thimocrate et par Philocles, à la Prison d'Artamene : qui au seul Nom de Philoxipe, et de la Princesse Agariste sa Soeur, carressa extraordinairement Artibie. Ce Prince luy presenta un de ses Capitaines nommé Leontidas, qui estoit de Chipre, qu'Artamene avoit connu chez Philoxipe, dont il estoit Amy particulier : et que ce Prince avoit chargé en partant, de l'assurer de la continuation de son amitié, et de luy rendre une Lettre de sa part. Artamene l'ayant reçeuë avec joye (car il estimoit infiniment Philoxipe, quoy qu'il n'eust pas tardé fort long temps à l'Isle de Chipre) demanda permission à Artibie de la lire : et ayant obtenuë, il vit que cette Lettre estoit telle.

PHILOXIPE A ARTAMENE.

Je suis bien aise que la Fortune ait esté de mon advis : et qu'elle vous dit donné ce que je jugeay que vous meritiez, dés le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir. Je souhaite que comme elle n'a pas esté aveugle en vous favorisant, elle ne soit pas non plus inconstante : et que vous puissiez, joüir toute vostre vie d'un bonheur que personne ne vaut sçaurait envier sans injustice. Au reste je n'ay marié la Princesse Agariste ma Soeur, qu'à condition que le Prince de Cilicie son Mary vous envoyeroit des Troupes : j'espere qu'en ma consideration, le Prince Artibie vous sera cher ; et qu'apres avoir aquis vostre estime par les rares qualitez qu'il possede, vous luy accorderez encore vostre amitié. Mais pour vous dire quelque chose d'agreable, afin de vous y obliger davantage ; sçachez que cét homme illustre, que vous vintes chercher dans nostre Isle, par le seul desir de connoistre sa vertu, est amoureux de la vostre : et que si le bien de sa Patrie ne l'eust r'apellé à Athenes, Solon eust fait pour Artamene ; ce qu'Artamene fit pour Solon. Si vous vous interessez encore en ma fortune, j'ay prié Leontidas de vous l'aprendre : et de vous assurer que je n'ay guere eu plus de passion pour la beauté de Policrite, que j'en ay pour la gloire d'Artamene.

PHILOXIPE.

   Page 1157 (page 559 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres qu'Artamane eut achevé de lire, il renouvella les civilitez à Artibie : et luy monstrant la Lettre de Philoxipe, Vous voyez, luy dit il, que les souhaits de ce Prince n'ont pas esté exancez, et que la Fortune dont il parle m'a abandonné : Mais, poursuivit il se tournant vers Leontidas, c'est de vous qui je dois recevoir beaucoup de consolation à mes maux : en m'aprenant du moins, ce qui regarde le Prince Philoxipe. Car enfin, si ma memoire ne me trompe, il faut qu'il soit arrivé un grand changement en luy : s'il est vray qu'il ait aimé, comme il le paroist par sa Lettre : puis que dans le temps que je l'ay connu, il n'aimoit que les Livres, la Peinture, la Musique, et tous les autres beaux Arts : et que s'il avoit une Maistresse, c'estoit sans doute la vertu de Solon, dont je luy entendois parler continuellement. Ha ! Seigneur, reprit Leontidas, il est en effet arrivé bien des changemens en la vie du Prince Philoxipe ; et qui vous surprendront sans doute autant, qu'ils ont surpris non seulement toute la Cour, mais tout le Royaume de Chipre : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait une personne en toutes les Villes de Paphos, d'Amathuse, de Salamis, et de Cithere, qui n'ait eu de l'estonnement de cette avanture. Artamene ayant alors tesmoigné une extréme envie d'aprendre la fortune d'un Prince si illustre : Leontidas luy promit de venir le lendemain au matin satisfaire sa curiosité ; et en effet le reste du jour s'estant passé en

   Page 1158 (page 560 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

civilitez avec Artibie, ou à donner les ordres necessaires à leurs Troupes, apres qu'ils surent sortis de la Prison d'Artamene : le jour suivant Thimocrate et Philocles qui vouloient aussi aprendre ce qui estoit arrivé dans la Cour de Chipre depuis leur départ ; menerent Leontidas à Artamene : qui pour ne perdre point de temps, le fit assoir au milieu d'eux ; et l'obligea de commencer son discours en cette sorte.


Histoire de Philoxype et Policrite : évocation de Chypre
Sur l'île de Chypre, consacré à Venus, tous les citoyens connaissent l'amour et le pratiquent dans tous les domaines avec raffinement. Seul Philoxipe n'a jamais été ébranlé par la passion amoureuse. Un jour, le philosophe Solon fait halte à Chypre. Philoxipe et lui deviennent amis et passent beaucoup de temps ensemble, au grand désespoir des dames de la cour. Même si les réflexions de Solon l'y invitent, Philoxipe ne peut pas se forcer à ressentir l'amour. Après le départ de son ami, le jeune homme part en voyage. A son retour, il devient le confident du roi, amoureux de la princesse Aretaphile.
Description de Chypre
Leontidas commence son récit par quelques considérations sur Chypre, la plus fameuse île de la mer Egée. L'île entière est vouée au culte de Vénus, et l'amour y tient lieu de religion. Or durant plusieurs siècles, un désordre s'était emparé du cur des habitants, car le culte de la libertine Venus Anadyomene sortant de l'écume de la mer l'avait emporté sur celui de la pieuse Venus Uranie, originaire du ciel. Un siècle auparavant, une grande reine avait fait abattre les temples de Venus Anadyomene et restauré le culte de Venus Uranie. Depuis, tous les citoyens chypriotes apprennent à aimer convenablement toutes choses : la beauté, les sciences, les arts, les lois, la patrie, et bien entendu les personnes. Mais la passion amoureuse est pure et détachée des sens. L'amour a donc atteint à Chypre un grand degré de perfection, tandis que l'insensibilité est perçue comme un crime.

HISTOIRE DE PHILOXIPE ET DE POLICRITE.

Comme vous n'avez pas fait un long sejour en nostre Isle, je pense, Seigneur, qu'il ne sera pas hors de propos, de vous dire quelque chose de ses coustumes, pour l'intelligence de cette Histoire : et que vous ne trouverez pas mauvais que je vous die en peu de paroles, ce que je trouveray necessaire de vous aprendre, afin de vous rendre la suite de mon discours plus agreable. Vous sçaurez donc, Seigneur, que cette belle Isle, qui pour sa grandeur, sa scituation, sa fertilité, ses belles et grandes Villes, et ses magnifiques Temples, passe pour la plus celebre

   Page 1159 (page 561 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et pour la plus considerable, de toutes celles de la Mer Egée : quoy que comme vous ne l'ignorez pas, cette Mer en soit toute couverte ; a toujours esté consacrée à Venus : et que l'amour qui par tout ailleurs est une passion comme les autres, qui n'a nuls privileges particuliers ; est en cette Isle un acte de Religion. Il semble que tous ceux qui y naissent, soient obligez d'aimer presque en naissant : Tous les Temples y sont dédiez à Venus sous divers Noms : tous les Tableaux et toutes les Statuës n'y representent que cette Deesse, et que ce qui dépend de sa Domination. Les Amours et les Graces se trouvent representez par tout : et ceux qui nous instruisent à la vertu en nostre jeunesse, en nous donnant des preceptes pour vaincre l'ambition, la colere, la haine, l'envie, et toutes les autres passions : nous en donnent au contraire, pour nous persuader d'aimer innocemment. Mais Seigneur, comme il n'y a rien de si pur, qui ne se change et qui ne se corrompe enfin, il s'estoit insensiblement glissé un estrange desordre parmy nous durant plusieurs Siecles. Car vous sçaurez que le premier Temple qui fut consacré à Venus, fut celuy de VENVS URANIE, que nous disons estre Fille du Ciel : et que nous appelions ainsi par cette raison, selon la signification de la Langue Greque. Cette Venus, à ce que nous croyons, n'inspire que des sentimens raisonnables, et que des partions vertueuses : ou au contraire il y a encore quelques Temples

   Page 1160 (page 562 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à l'extremité de l'Isle qui regarde le Midy, qui ont esté long temps depuis, dediez à VENUS ANADIOMENE, c'est à dire à Venus sortant de l'escume de la Mer. Or Seigneur, ces Temples sont bien differents : et les sentimens de ceux qui y sacrifient bien dissemblables. Cependant comme les Religions, où le libertinage passe pour une vertu, s'establissent facilement : la Religion de Venus Anadiomene durant tres long temps la emporté sur celle de Venus Uranie : et nostre Isle a veû des choses qui sont encore rougir de confusion, ceux qui se souviennent de les avoir entenduës raconter à leurs Peres. Mais graces au Ciel, la vertu d'une Grande Reine qui vivoit il y a prés d'un Siecle, restablit tous les Temples de Venus Uranie ; fit abatre presque tous ceux de Venus Anadiomene ; abolit toutes les infames coustumes, qui s'estoient introduises en Chipre ; et ne laissa parmy nous, que des sentimens tres purs de cette passion qui est l'ame de l'Univers, et qui seule entretient parmy les hommes la douceur de la societé Civile. L'on nous aprend donc qu'il faut aimer nostre Deesse : qu'il faut aimer nos Princes : qu'il faut aimer nos Loix : qu'il faut aimer nostre Patrie : qu'il faut aimer nos Citoyens : qu'il faut aimer nos Peres, nos Freres, nos Femmes, et nos Enfans : et apres tout cela, qu'il faut nous aimer nous mesmes : afin de ne rien faire qui nous soit honteux. L'on nous dit encore, qu'il faut aimer la Gloire, les Sciences, et les

   Page 1161 (page 563 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

beaux Arts : qu'il faut aimer les plaisirs innocents : et qu'il faut aimer la Beauté et la Vertu, preferablement à tout ce que je viens de dire. Enfin Seigneur, l'on nous fait comprendre, que qui n'aime point, ne peut estre raisonnable : et que l'insensibilité pour quelqu'une des choses que j'ay nommées, est un grand deffaut, et mesme presque un grand crime. Vous pouvez donc bien juger Seigneur, que cette croyance estant generale parmy nous, la vie de la Cour de Chipre ne doit pas estre desagreable : puis que tout le monde y aime les belles choses et les Belles Personnes. Bien est il vray que selon les preceptes de Venus Uranie, les amours permises, sont des amours si pures ; si innocentes ; si détachées des sens ; et si esloignées du crime ; qu'il semble qu'elle n'ait permis d'aimer les autres, que pour se rendre plus aimable soy mesme, par le soing que l'on apporte à meriter la veritable gloire ; à acquérir la politesse ; et à tascher d'avoir cét air galant et agreable dans la conversation, que l'amour seulement peut inspirer. Voila donc Seigneur, quelle est presentement nostre Isle : tous les plaisirs y sont, mais, ils y sont innocents : l'amour en est la passion dominante et universelle : mais c'est une passion, qui n'est point incompatible avec la vertu ny avec la modestie, et qui n'empesche pas qu'il n'y ait plusieurs Amants qui se pleignent de la rigueur de leurs Maistresses. Les Festes publiques y sont tres frequentes : les conversations assez libres,

   Page 1162 (page 564 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et fort spirituelles : les Jeux de prix fort ordinaires : les Bals tres divertissans : la Musique fort charmante : et les femmes en general infiniment belles, extrémement galantes. et parfaitement vertueuses. Mais entre les autres, la Princesse de Salamis, Soeur de Philoxipe, estoit l'Astre de la Cour, auparavant qu'elle s'en fust retirée : la Princesse Agariste qui est aujourd'huy Princesse de Cilicie, et aussi fort agreable : et l'illustre Aretaphile a sans doute un éclat fort extraordinaire. Outre celles là, il y en a encore une appellée Thimoclée, et cent autres un peu au déssous de cette condition, qui sont admirablement belles : et je pense Seigneur, que vous en vistes une partie, quand vous vintes en nostre Isle ; et que je vous importune, en vous disant des choses que vous n'ignorez pas.

L'amitié de Philoxipe et Solon
Plusieurs belles dames, parmi lesquelles la princesse Agariste, Aretaphile et la princesse Thimoclée, font l'ornement de la cour ; mais la princesse de Salamis, sur de Philoxipe, en constitue l'astre. Sa famille descend de la race de Demophoon, fils de Thesée. Philoxipe, quant à lui, est un enfant qui n'a que des vertus à une exception près ; à dix-huit ans, il n'a jamais ressenti l'amour, ce qui est exceptionnel sur l'île de Venus. Bientôt, Solon, qui avait établi les lois à Athenes, arrive à Chypre. Le jeune homme et le philosophe s'éprennent tout de suite d'une profonde amitié. Au point que, quand Philoxipe voit l'emplacement d'une ville qui lui appartient, dénommée Aepie, désapprouvé par Solon, il en fait alors construire une autre à l'endroit qui plaît au philosophe et la nomme Soly, en son honneur. Comme les dames se plaignent que Solon leur ôte le plus bel ornement de leur cour, ce dernier tâche de convaincre Philoxipe qu'il n'y a nulle honte à aimer. Philoxipe, dont l'amour est universel, avoue n'avoir jamais été attaché par un objet en particulier. Solon continue ses pérégrinations vers l'Egypte, effectuant l'éloge de son ami avant de partir.

Pour ne continuer donc point cette faute, je me hasteray de vous faire souvenir en peu de mots, que le Roy qui regne aujourd'huy en Chipre, n'a pas plus de deux ans plus que le Prince Philoxipe : que vous avez sçeu sans doute estre descendu de la Race de Demophoon, fils de Thesée, qui est en grande veneration parmy nous. L'enfance de Philoxipe, comme vous pouvez juger, a esté une des plus aimables choses du monde : car quoy qu'il ait vint huit ans presentement, il est encore si admirablement beau, et de si bonne mine, qu'il est aisé de s'imaginer, ce qu'il devoit estre Enfant. Mais il n'est peut-estre pas tant, de penser qu'il a esté sage dés le Berçeau,

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et sçavant dés qu'il a sçeu parler : ç'a pourtant esté d'une maniere, qui ne l'a pas empesché d'avoir dans l'humeur cét agreable enjoüement, que la jeunesse seule et l'air de la Cour peuvent donner : et qui fait tout le charme de la conversation parmy les Dames. Enfin l'on peut dire, qu'à la reserve d'un article, Philoxipe satisfaisoit admirablement à tous les Preceptes de Venus Uranie. Il reveroit la Deesse ; il aimoit son Prince ; il observoit les Loix ; il aimoit sa Patrie ; il aimoit ses Citoyens ; il aimoit ses Parents ; il aimoit la gloire : et la fut chercher à quinze ans dans la guerre des Milesiens, où il signala son courage. Il aimoit les Sciences et les beaux Arts ; il aimoit les plaisirs innocents ; et la Vertu plus que toutes choses. Mais pour la beauté, il n'avoit que de l'admiration pour elle en general : et n'avoit jamais senty dans son coeur, nul attachement particulier, pour nulle belle Personne. Je vous laisse à juger, Seigneur, combien cette insensibilité sembloit estrange dans une Cour où elle n'avoit point d'exemple : et en un homme si propre à se faire aimer. Il estoit pourtant si aimable, qu'il n'en estoit pas moine aimé : et il estoit si liberal, si magnifique, si complaisant, et si civil, qu'il estoit l'admiration de tout le monde. Aussi quand l'illustre Solon partit d'Athenes, apres y avoir estably ses fameuses Loix ; et que pour n'y changer plus rien, il se fut resolu de quitter son Païs pour dix ans ; ce Grand homme, dis-je,

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venant en nostre Cour ; Philoxipe qui n'estoit encore qu'eu sa dixhuictisme année, fut sa passion, comme il fut celle de Philoxipe : qui tant que Solon fut en nostre Isle, abandonna tous ses plaisirs et toutes nos Dames, pour s'attacher inseparablement à luy. Pour en joüir mesme avec plus de liberté, il le mena à une Ville qui est à ce Prince, et qui s'appelle Aepie : que Demophoon avoit fait bastir en une assiette infiniment forte, mais en une scituation scabreuse, et de difficile accés : tout le Païs d'alentour estant aspre, sec, et extrémement sterile. Solon estant donc arrivé en ce lieu là, luy fit remarquer que ceux qui avoient posé les fondemens de cette Ville, eussent pû la rendre la plus agreable chose du monde : s'ils l'eussent bastie au bord de la Riviere de Clarie, dans une belle et fertile Plaine, qui est au pied de la Montagne sur laquelle l'on avoit scitué l'autre. Mais à peine Solon eut il dit sa pensée, que Philoxipe forma le dessein de l'exécuter : et commença de donner les ordres necessaires pour cela. En effet Solon fut l'Architecte qui conduisit cette grande entreprise : aussi Philoxipe voulut il luy en donner toute la gloire : car il fit nommer cette nouvelle Ville Soly, afin de perpetuer la memoire de l'Illustre Nom de Solon. Comme ce lieu là n'est pas esloigné de Paphos, qui est un des sejours le plus ordinaire de nos Rois, ils estoient fort souvent à la Cour : où nos Dames se plaignoient quelquefois de Solon,

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qui leur enlevant Philoxipe, en enlevoit le plus bel ornement. Et pour vous tesmoigner mesme combien l'insensibilité de ce Prince estoit grande ; Solon de qui la vertu n'est point austere, pour se justifier à celles qui se plaignoient de luy, en fit la guerre à Philoxipe : et luy dit que l'amour estoit une passion, qui adoucissoit toutes les autres : et qui mesme les surmontoit quelques fois. Que pour luy, il advoüoit qu'il ne l'avoit jamais voulue combattre de toutes ses forces dans son coeur : et qu'il ne pensoit pas qu'il fust honteux d'en estre vaincu une fois en sa vie. Philoxipe pour se deffendre, disoit qu'il aimoit toutes les belles choses ; que son ame avoit de la passion pour tous les beaux objets : et que personne n'avoit jamais tant aimé que luy, Mais apres tout malgré ses amours universelles, il n'y avoit pas une Belle en toute la Cour, qui peust se vanter en son particulier, d'avoit embrazé son coeur : et peut-estre pas une aussi qui n'eust consulté son Miroir plus d'une fois, pour sçavoir par quel innocent artifice, cét illustre coeur pouvoit estre pris. Mais enfin apres un assez long sejour, Solon partit charmé de la vertu de Philoxipe : il fit mesme des Vers à sa loüange, auparavant que de s'embarquer pour aller en Egypte : et celuy qui estoit loüé de toute la Grece, loüa hautement un Prince extrémement jeune : dit plusieurs fois que la Nature avoit apris à Philoxipe en dixhuit ans, ce que l'Art ne pouvoit enseigner en un Siecle :

   Page 1166 (page 568 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que l'on voyoit en luy par un prodige, tous les âges de l'homme s'assemblez : c'est à dire l'innocence de l'Enfance ; les charmes de la Jeunesse ; la force d'un âge plus avancé ; et la prudence de la Vieillesse.

La passion du roi de Chypre
Après le départ de Solon, une certaine mélancolie s'empare de Philoxipe. Il décide de partir en voyage : il se rend en Grèce, à Carthage, en Afrique. Lorsqu'il revient à Chypre, sa sagesse lui acquiert la faveur du roi. Celui-ci, amoureux de la princesse Aretaphile, demande à Philoxipe de le servir auprès d'elle. Or Aretaphile, ambitieuse, n'accepte de donner son cur qu'à condition de recevoir une couronne. Le temps passe, et le roi hésite à l'épouser, car une autre princesse, Thimoclée, a également des prétentions au trône. Philoxipe doit donc passer beaucoup de temps auprès d'Aretaphile. Cette tâche le désespère. Il se retire souvent dans une maison que Solon a fait construire pour lui près du fleuve Clarie, où il se plaint à Leontidas.

Philoxipe apres son départ, fut un peu melancolique : en suitte de quoy ce leger chagrin s'estant dissipé, il donna quelque temps aux voyages : et fut voir non seulement toute la Grece, mais encore la fameuse Carthage : qui estoit alors en guere avec les Massiliens : qui habitent en un lieu qu'ils ont rendu fameux en peu de temps, par une celebre Academie, où l'Eloquence et la Science Greque, sont enseignées admirablement. Je ne vous diray point les belles choses qu'il fit en Afrique, ny tout ce qu'il luy arriva pendant son voyage : qui dura jusques à quelques mois auparavant que vous vinsiez en Chipre : où Solon fit de nouveau quelque sejour, sans vouloir presque estre veû de personne : Mais je vous diray que Philoxipe à son retour à la Cour, charma encore tout le monde : et que le Roy luy mesme vint à l'aimer si tendrement, que jamais faveur n'a esté si grande que la sienne : et pourtant si peu enviée, Aussi ne s'en servoit il que pour la gloire de son Maistre, et pour faire du bien à tous ceux qui l'aprochoient : il ne recevoit nuls bienfaits, que pour en enrichir ceux qui en avoient besoin : il ne donnoit que de bons conseils ; il ne rendoit que de bons offices ; et de cette sorte, il estoit

   Page 1167 (page 569 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en faveur aupres des Grands et aupres des Peuples comme aupres du Prince : et il n'y avoit que nos Dames qui l'accusoient tousjours d'insensibilité. Il vivoit donc de cette maniere parmy les plaisirs, et dans la plus belle, et la plus galante Cour du monde, sans envie, sans amour, et sans chagrin. Cependant le Roy ne fut pas si heureux que luy : car apres avoir eu diverses passions passageres, qui n'avoient pas laissé de luy donner beaucoup de soings, et mesme assez d'inquietude ; il devint fort amoureux de la Princesse Aretaphile : qui certainement a une beauté éclatante, et cent bonnes qualitez : mais qui parmy tout cela, avoit une ambition extréme : ce qui faisoit à mon avis, qu'elle n'avoit peut-estre pas fait cette illustre conqueste, sans en avoir eu le dessein. Le Roy ne s'aperçeut pas plus tost de la violence de sa passion, qu'il la descouvrit à Philoxipe : et qu'il le pria de le vouloir servir aupres d'Arctaphile ; qui en ce temps là voyoit tres souvent la Princesse Agariste, Soeur de Philoxipe. Vous pouvez juger que ce Prince ne luy refusa pas son assistance, puis que son affection estoit honneste : Ce n'est pas que quelquefois il ne demandast pardon au Roy, de ce qu'il ne le plaignoit pas assez dans ses inquietudes : Car, luy disoit il, Seigneur, comme l'amour est un mal que je ne connois point ; et que j'ay mesme peine à imaginer aussi grand qu'on le represente : je vous advouë que je ne sens pas pour vostre Majesté,

   Page 1168 (page 570 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toute la compassion que je devrois peu estre sentir : et que peut-estre aussi je n'exagere pas comme il faut toutes vos douleurs, lors que je parle à la Princesse Aretaphile. Ne craignez pas Philoxipe, luy disoit le Roy, que je me pleigne de vostre insensibilité : au contraire, si vous aviez l'ame plus tendre, je ne vous aurois pas choisi pour le Confident de ma passion : et si se croyois que vous pussiez devenir mon Rival, je ne vous donnerois pas la commission de parler si souvent à la Princesse que j'ayme. Si j'avois dessein de vous raconter les amours du Roy, je vous dirois de quelle façon il par la de sa passion à Arctaphile la premiere fois : comment il en fut reçeu, et combien de Festes et de galanteries l'amour de ce Prince causa dans toute la Cour. Mais comme je ne vous en parle, que parce que cette amour est en quelque sorte inseparable de l'avanture de Philoxipe ; je vous diray seulement, qu'encore qu'Aretaphile fust ravie de l'amour du Roy : neantmoins comme elle songeoit à la Couronne de Chipre, elle creût qu'il faloit un peu desguiser ses sentimens : et rendre sa conqueste plus malaisée au Roy, que celle du Roy ne luy avoit esté difficile. De sorte que cette Princesse agissoit avec beaucoup d'esprit et de retenuë : et méfiant tousjours la severité à la douceur, le Roy eut tres long temps besoin de l'assistance de Philoxipe : pour lequel Aretaphile qui sçavoit le credit qu'il avoit aupres de luy, avoit toute la complaisance et toute la civilité

   Page 1169 (page 571 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

possible. Il y avoit pourtant des jours, où Philoxipe estoit en un chagrin estrange, de la longueur de cette passion : et où pour s'en consoler, il s'en alloit a une admirablement belle Maison, que le fameux Solon luy avoit fait bastir aupres de Soly ; et dans laquelle il avoit ramassé tout ce que la Grece avoit de plus rare et de plus curieux, soit pour la Peinture ou pour les Statuës. C'estoit donc en ce lieu là que l'on appelle Clarie, où s'estonnant quelque fois de la passion du Roy, il me faisoit l'honneur de se pleindre à moy assez souvent, de l'employ qu'on luy donnoit : et il me donnoit luy mesme cent agreables marques de son insensibilité, par les plaisantes choses qu'il me disoit contre l'amour. Cependant quoy que le Roy fust fort amoureux d'Aretaphile, il avoit pourtant quelque peine à se resoudre de l'espouser : parce qu'en effet il y avoit plus de raison d'espouser la Princesse Thimoclée ; à cause de quelques droits qu'elle pretendoit avoir, à la Principauté d'Amathuse, Si bien que cette irresolution estant dans l'esprit du Roy, il n'avoit point encore dit ny fait dire à Aretaphile, qu'il ne l'aimoit, que pour la mettre sur le Throsne. Mais seulement suivant la coustume de Chipre, il s'estoit assez assujety aupres d'elle : et avoit fait pour gagner son estime, tout ce qu'un Prince bien fait et plein d'esprit comme il est, pouvoit faire estant secondé de Philoxipe : qui quoy qu'insensible, estoit pourtant infiniment galant. De sorte qu'Aretaphile qui s'estoit absolument

   Page 1170 (page 572 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

resoluë de ne donner jamais son coeur, si on ne luy donnoit une Couronne ; traitoit quelquefois le Roy avec assez de rigueur : et il y avoit certains temps où toute la Cour estoit en chagrin : et où Philoxipe n'avoit point d'autre plaisir que la chasse, et sa belle Maison de la Campagne. Il y en avoit d'autres aussi, où Aretaphile craignant d'esteindre elle mesme, le feu qu'elle avoit allumé dans le coeur du Roy ; les apelloit par quelque legere complaisance ; et remettoit la joye dans la Cour par celle du Prince.


Histoire de Philoxipe et Policrite : Clarie
Philoxipe invite la cour à passer une journée dans sa maison de campagne. Tous les invités se divertissent agréablement, parfois aux dépens du maître de maison : en effet, tout le monde raille son insensibilité à l'amour. Philoxipe emmène ses hôtes dans une superbe galerie, dont les tableaux représentent Venus Uranie, avant de leur proposer une promenade, à travers les sublimes jardins qui entourent sa maison. Après avoir raccompagné la troupe à Paphos, il décide de revenir dans sa maison, et se promène dans les alentours.
La collation de Philoxipe
Un jour, Philoxipe convie la cour à venir passer une journée dans sa maison de campagne, près de Soly. La collation est exceptionnellement bien réussie et, le sort ayant voulu que les fâcheux soient absents, les invités sont tous plus galants les uns que les autres. Le roi, bientôt relayé par l'ensemble des invités, dispute Philoxipe sur son insensibilité.

Ce fut donc en un de ces temps de plaisir, que Philoxipe pour favoriser le Roy obligea la belle Princesse de Salamis sa soeur, et la Princesse Agariste, de faire les honneurs de chez luy : Un jour qu'il convia le Roy et toute la Cour, d'aller de Paphos à Claric, et de passer une journée entiere dans sa belle Solitude : qui en effet meritoit bien de recevoir une illustre Compagnie. Jamais Assemblée ne fut si galante que celle là : toutes les Personnes qui la composoient, estoient jeunes, belles, magnifiques, de grande condition, et de beaucoup d'esprit : et l'on eust dit mesme que le hazard avoit voulu favoriser Philoxipe : et faisant que tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité, fâcheuses et incommodes à la Cour, se fussent trouvées mal, ou eussent eu quelque occupation importante ce jour là ; afin de les empescher de troubler par leur presence importune, une Compagnie si agreable. De quelque costé que l'on tournast les yeux, l'on ne voyoit que de beaux

   Page 1171 (page 573 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

objets : et quelle que fust la personne aupres de qui l'on se trouvoit, l'on estoit tousjours bien partagé ; et l'on ne devoit pas craindre de s'ennuyer. Philoxipe avoit donné un si merveilleux ordre à toutes choses, soit pour les superbes Meubles de sa Maison ; soit pour la magnificence du Festin ; ou pour l'excellence de la Musique ; que le Roy pour le loüer autant qu'il pouvoit, dit tout haut que quand Philoxipe eust esté amoureux, et que sa Maistresse eust esté en cette Compagnie, il n'eust pû faire que ce qu'il faisoit. Au contraire, Seigneur, luy dit Philoxipe, je pense que si je l'avois esté, toutes choses auroient encore esté plus en desordre qu'elles ne font : ne me semblant pas possible de perdre la raison, et de conserver assez de tranquilité pour de semblables petits soings. Le Roy se mit alors à faire la guerre à Philoxipe ; et à luy dire qu'il connoissoit peu les effets de cette passion. Mais il la luy fit plus d'une fois : tant parce qu'en effet il eust esté difficile de trouver un sujet d'entretien plus divertissant ; que parce qu'en reprochant à Philoxipe sonignorance en amour, il trouvoit lieu de faire connoistre galamment à la Princesse Aretaphile qui l'escoutoit, que la passion qu'il avoit pour elle, l'y avoit rendu très sçavant. Philoxipe se deffendoit le mieux qu'il luy estoit possible : Tantost il disoit que la crainte de n'estre point aimé l'empeschoit d'aimer : tantost qu'il avoit une ame delicate, qui fuyoit les plaisirs que l'on ne pouvoit avoir sans peine. En suitte que l'amour

   Page 1172 (page 574 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'estant pas une chose volontaire, il n'estoit pas coupable de ce qu'il n'aimoit point : et pour derniere raison, il disoit que la difficulté du choix, faisoit qu'il ne se determinoit à rien, et qu'il ne se pouvoit determiner. Car, Seigneur, dit il au Roy, le moyen d'estre assez hardy, pour oser preferer quelqu'une de tant de belles Personnes que je voy à toutes les autres ? Ha ! Philoxipe, luy respondit ce Prince, plus vous parlez d'amour, plus vous me faites de pitié ; et plus (luy dit il en luy parlant bas) vous me faites connoistre que mon Confident ne sera jamais mon Rival. Apres cela toutes les Dames et tout ce qu'il y avoit d'honmes de qualité, se mirent à continuer de luy faire la guerre : et il y eut des momens, où il les haïr presque tous, pour la persecution qu'ils luy faisoient, de son insensibilité.

La galerie de Philoxipe
Après le dîner, Philoxipe conduit la troupe dans une galerie, dont les tableaux sont de la main de l'illustre peintre Mandrocle, originaire de Samos. Toutes les images représentent Venus Uranie dans des situations diverses. L'assemblée plaisante le pauvre Philoxipe, en s'interrogeant sur la résolution de l'insensible jeune homme, dans le cas où cette peinture viendrait à s'animer. Philoxipe, embarrassé, propose alors une promenade.

Comme ils eurent disné, Philoxipe fit passer toute cette belle Troupe dans une superbe Galerie, toute peinte de la main d'un excellent Peintre nommé Mandrocle, qui est l'Isle de Samos : et qui apres avoir achevé cét Ouvrage quelques jours auparavant cette belle Feste, s'en estoit retourné en son Païs. Le sujet de ces Peintures est l'Histoire de Venus, mais de Venus Uranie ; en laquelle les yeux ne peuvent rien voir que de modeste. Je Peintre mesme n'y a pas representé les Graces toutes nuës suivant la coustume : et il les a habillées d'une Gaze transparente, qui donne beaucoup d'agrément à ses Figures. En un de ces Tableaux, l'on voit Venus descendre du Ciel dans un Char

   Page 1173 (page 575 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout brillant d'or, et tiré par des Cignes : mille Amours semblent voiler à l'entour d'elle, et descendre les premiers dans l'Isle de Chipre, qui est representée en ce mesme Tableau ; afin d'y preparer toutes choses à la recevoir. Dans une autre Peinture, tous ces petits Amours luy eslevent un Autel de Gazon, et font des Festons de fleurs pour l'orner, et pour le preparer à un Sacrifice. En un autre Tableau, cette Deesse aprend à Cupidon à choisir les fléches d'Or dont il se doit servir. Et en un autre encore, elle luy met un flambeau à la main ; et luy monstrant le Soleil qui est representé au haut de cette Peinture, semble luy dire qu'elle veut que les flames dont il embrazera les coeurs, soient plus pures que les rayons de ce bel Astre. Enfin, Seigneur, cette Deesse est representée en plus de vingt endroits de cette Gallerie : mais quoy que ce soit en des occupations differentes ; et que par consequent (pour parler en termes de Peinture) les Attitudes ne soient pas semblables : c'est pourtant tousjours le mesme visage. Et le Peintre s'y est tellement assujetty, qu'il n'y a nulle difference entre toutes ces Figures qui representent Venus Uranie ; que celle que les diverses scituations de son visage y doivent raisonnablement aporter. Il est certain qu'encore que tout soit beau en cette Galerie, cette Figure est incomparablement au dessus de tout le reste : toutes les autres sont des Figures, mais celle là semble une personne effective, mais une personne Divine ; estant certain que

   Page 1174 (page 576 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais l'on ne peut rien voir de plus beau. Aussi vous puis-je assurer, que toutes les belles Dames que Philoxipe fit entrer dans cette Galerie, en eurent de la confusion : et advoüerent toutes malgré elles, que leurs Miroirs ne leur faisoient rien voir de semblable. Toute la Compagnie attacha les yeux sur un si beau visage : et tomba d'accord en secret, que l'imagination du Peintre avoit esté mille degrez au dessus de tout ce que la Nature leur avoit jamais fait voir de plus beau et de plus accomply. Je dis en secret, Seigneur, car vous jugez bien que le Roy et tant de jeunes Gens de qualité qui l'accompagnoient, estoient trop galans pour dire une pareille chose, devant tant de belles Personnes. Ils advoüoient pourtant tout haut, que l'on ne pouvoit rien voir de plus charmant que cette Peinture : et se contentoient chacun en particulier, d'en excepter avec adresse, la personne pour qui ils avoient de l'inclination. Apres que l'on eut bien regardé cette Venus ; Pour moy, dit la Princesse Aretaphile, je voudrois bien sçavoir si le coeur de Philoxipe pourroit resister à la beauté d'une personne qui ressembleroit parfaitement cette Peinture : Puis que j'ay pû voir toutes les Dames, qui font icy, respondit il, sans oser m'attacher à leur service, il est à croire que je serois aussi insensible pour elle, ou pour mieux dire aussi respectueux, que je l'ay esté pour les autres que j'ay veües, qui ne sont pas moins belles que cette Venus. Ce n'est pas (dit il en sous-riant, et sans

   Page 1175 (page 577 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autre dessein que de dire une simple galanterie pour continuer la conversation) que je ne sois bien aise que cette Peinture ne soit qu'un effet de l'imagination du fameux Mandrocle : car je vous advoüe qu'il y a je ne sçay quel air charmant, modester, et passionné tout ensemble, dans les yeux de cette Deesse, qui me plairoit peut-estre trop, si c'estoit une Beauté vivante. Philoxipe n'eut pas si tost achevé de dire cela, avec une grace particuliere : que toute la Compagnie se mit à rire, de cette premiere marque de tendresse, que l'on n'avoit jamais veüe dans son ame. Il n'y avoit là personne qui n'eust avec joye animé cette Figure s'il eust esté possible : et qui ne l'eust destachée de quelqu'un de ces Tableaux, pour en faire une Beauté effective ; afin de voir si Philoxipe eust esté sensible pour elle : et si le coeur si rebelle à l'Amour, se seroit rendu à des charmes si extraordinaires. Si cela pouvoit estre, disoit la Princesse Thimoclée, je voudrois du moins que cette belle Personne eust autant de douceur dans l'ame qu'elle en auroit dans les yeux : afin qu'il ne manquast rien au bonheur de Philoxipe. Au contraire, respondit la belle Princesse de Salamis, il me semble que pour punir mon Frere de son insensibilité, il seroit plus juste de desirer qu'elle fust aussi fiere que belle : et je doute mesme, adjousta Aretaphile, si pour un plus grand chastiment, il ne faudroit point la luy souhaiter stupide et orgueilleuse : ou plustost, dit la Princesse Agariste, inconstante, volage,

   Page 1176 (page 578 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et changeant d'humeur tous les jours : et pour le punir mieux encore, adjousta le Roy en riant, qu'elle eust ensemble, tout ce que vous venez de dire. A ces mots, Philoxipe leur demanda grace : et les supplia tous de le laisser du moins joüir du repos que la liberté donné à ceux qui la possedent : Mais comme le Soleil s'estoit desja assez abaissé, il proposa la promenade à cette belle Compagnie, qui l'accepta sans resistance.

Description des alentours de la maison de Philoxipe
Philoxipe conduit ses invités à travers un superbe jardin, agrémenté de rivières, de canaux, d'orangers, de citronniers, de myrtes, jusqu'à une prairie émaillée de fleurs aux couleurs chatoyantes. De jeunes bergers mènent leurs troupeaux, jouant une musique champêtre fort agréable. La prairie est bornée d'une palissade contenant des niches ornées de magnifiques statues de marbre. Après une superbe collation, Philoxipe reconduit les convives à Paphos. Le jeune homme décide alors de se retirer pendant deux jours dans la solitude de sa maison. Il se promène au bord de la rivière dont le cours est fort inégal : elle prend sa source au milieu de roches escarpées, serpente, ponctuée de cascades, avant de rejoindre paisiblement le feuillage des saules.

Il la mena dans un grand Parterre qui est une Isle : parce qu'il a fait conduire un bras de la Riviere de Clarie tout à l'entour. De là passant sur un petit Pont à Balustrade de cuivre, il les conduisit dans une Allée d'Orangers de douze cens pas de long, que le Soleil ne sçauroit jamais penetrer, tant ces beaux Arbres sont grands et couverts de feuilles et de fleurs. Cette Allée est encore traversée par le milieu, d'un grand Canal d'eau vive : et l'on se trouve enfin en un endroit où il y a onze Allées qui se croisent, au bout desquelles l'on trouve par tout la Riviere : qui semble, pour ainsi dire, se plaire si fort en ce lieu là, qu'elle ne le puisse abandonner. Toutes ces Allées sont ou d'Orangers, ou de Citronniers, ou de Mirthes, ou de Lauriers, ou de Grenadiers, ou de Palmiers : mais apres estre arrivez au bout d'une deces Allées que Philoxipe leur fit prendre ; ils se trouverent dans une grande Prairie, que la Riviere r'assemblée en ce lieu là, traverse toute droite comme un grand Canal : et qui pour

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faire mieux voir la pureté de ses ondes, et la beauté du gravier sur lequel elle coule ; n'a sur ses bords ny Canes ny loncs, ny Roseaux, ny Arbustes : et a seulement ses rives bordées d'un Gazon fort espais : et tout semé de Glaieuls de couleurs differentes ; de Narcisses ; de Jonquilles, et de toutes les autres fleurs qui aiment la fraischeur et l'humidité. Cette belle Riviere a aussi quantité de Cignes, qui nâgent si gravement, que l'on diroit qu'ils ont peur de troubler la belle eau qui les soutient. Et pour faire qu'il ne manquast rien à cette Feste, cette aimable Riviere par les ordres de Philoxipe, se trouva toute couverte de petits Bateaux faits en forme de Galeres, qui estoient peints de vives couleurs, et conduits par de jeunes Garçons en habillement Maritime, mais pourtant tres propre : qui ramant doucement, avec des Avirons peints de vert et d'incarnat, vinrent au bord recevoir cette illustre Compagnie : à laquelle de jeunes Bergers fort galamment vestus, qui menoient des Troupeaux le long de cette Prairie de l'autre costé de l'eau ; firent entendre une Musique Champestre fort agreable. Leurs Houlettes estoient garnies de cuivre doré, et semées de Chiffres : et leurs Flustes et leurs Musettes estoient aussi ornées que leurs Moutons, qui avoient tous les Cornes chargées de fleurs. Cent agreables Bergeres habillées de blanc, et couronnées de Chapeaux de roses, estoient en divers endroits de cette Prairie : qui

   Page 1178 (page 580 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour rendre encore ce lieu là plus agréable, mesloient la douceur de leurs voix, à la Musique Champestre dont je vous ay desja parlé. Un si beau lieu ne pouvant sans doute inspirer que de la joye, et le plaisir n'estant pas une disposition à la cruauté ; le Roy trouva un peu plus de douceur dans l'esprit d'Aretaphile : et tout ce qu'il y avoit d'Amants en cette Compagnie les plus maltraitez ; eurent du moins quelque trefue à leur suplice : et furent malgré eux enchantez d'un si aimable lieu : que l'on voit borné tout à l'entour d'une Palissade fort haute, fort espaisse, et fort brune : où dans des Niches que l'on a pratiquées de distance en distance, font des Statües de Marbre blanc, les plus belles que la Grece ait jamais veû faire. Mais Seigneur, il paroist bien que je suis moy mesme enchanté dans un lieu si plein de charmes, puis que je m'y arreste si long temps. Il faut donc que je me haste d'en faire partir une si belle Compagnie : que Philoxipe reconduisit luy mesme jusques à Paphos, apres luy avoir encore fait offrir une Colation magnifique. A quelques jours de là, estant revenu chez luy, avec intention d'y estre deux journées entieres à s'entretenir luy mesme, il employa tout ce temps là fort agreablement. Mais comme l'humeur de Philoxipe est de preferer les beautez universelles où l'Art ne se mefie point, à celles où il entreprend de perfectionner la Nature : il sortit de son Parc, et sans vouloir estre accompagné que d'un Escuyer, il fut au bord de

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la riviere, avec intention de remonter jusques à sa Source, qui n'est pas fort esloignée de là : et qui certainement est une des plus belles choses du monde. Car Seigneur, cette merveilleuse Source qui forme toute seule une riviere, est enfermée entres Rochers, d'une hauteur excessive : au pied du plus grand, et du plus eslevé, est une Grotte profonde, qui s'estend à perte de veüe à droit et à gauche, sous ces Rochers inaccessibles. Au fonds de cette Grote est une Source tranquile : qui quelquefois s'esleve jusques à la voûte de l'Antre qui la contient : et quelquefois s'abaisse aussi, jusques à n'avoir plus que cinq ou fix pieds d'estendüe. Cette inegalité fait que la riviere de Clarie aussi bien que toutes les autres de Chipre, parte plustost pour un beau Torrent que pour un beau Fleuve : quoy que cela ne soit pas positivement ainsi, car elle ne tarit jamais tout à fait, comme toutes les autres font. Depuis cette fameuse Source, jusques à cinq cens pas de là, l'on voit des deux bords et du milieu de son lict, sortir mille torrents d'eau, d'entre de gros cailloux que le temps, le Soleil, et l'humidité, ont peints de couleurs differentes, comme le Marbre et le laspe. Quelques uns de ces Torrents, roulent avec impetuosité : les autres jalissent avec violence : les uns grondent ; les autres ne font presque que murmurer ; et tous ensemble faisant des Montagnes d'escume, se loignent et se precipitent les uns sur les autres, pour aller en diligence

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former à cent pas de là, l'aimable et belle Riviere de Clarie, qui patte à la Maison de Philoxipe dont je vous ay desja parlé. L'on diroit Seigneur, s'il est permis de parler ainsi, que ses eaux ont quelque joye, d'avoir quitté cet endroit penchant, inegal, et pierreux, qui leur fait faire de si belles Cascades naturelles ; et qu'apres cette agitation tumultueuse, elles sont bien aises de couler plus lentement entre les Saules et les Prairies qui bordent ses rives, au commencement de sa course. Vous jugez bien, Seigneur, que Philoxipe ne choisit pas un lieu desagreable pour sa promenade : aussi à chaque pas qu'il faisoit, il admiroit tousjours davantage la beauté de cette merveilleuse Source : et sembloit avoir quelque impatience d'y estre arrivé, afin de s'y reposer. Car j'avois oublié de vous dire, que dés qu'il avoit approché des Rochers, il estoit descendu de cheval, et l'avoit laissé à son Escuyer, avec ordre de l'attendre, et de ne le future point.


Histoire de Philoxipe et Policrite : rencontre
Un jour Philoxipe fait une promenade dans les alentours de Clarie et aperçoit une jeune femme, qu'il reconnaît comme étant le modèle original des nombreux tableaux représentant Venus Uranie dans sa galerie. Il suit la belle inconnue et découvre, à son grand dam, qu'il s'agit d'une fille de village. Philoxipe est partagé entre sa passion pour la jeune fille et un sentiment de honte, à l'idée d'être épris d'une personne de basse condition. Il se contraint à plusieurs reprises à retourner à Paphos, afin de se distraire de ses sentiments. En vain. Il revient dès que possible à Clarie. Il décide de s'entretenir avec la belle inconnue, afin que la rudesse supposée de son langage efface le pouvoir de sa beauté. Un jour, il la trouve seule chez elle. Or la belle inconnue s'avère aussi spirituelle que belle. Originaire de Crete, elle se nomme Policrite. Philoxipe multiplie les visites aux parents de la jeune fille, Cleanthe et Megisto, qui ne tardent pas à découvrir ses véritables motivations. Afin d'inciter Policrite à conserver une distance bienséante avec le jeune homme, Cleanthe révèle à sa fille qu'elle est de naissance illustre, mais refuse d'en dire davantage. Ces paroles produisent un effet contraire sur la jeune fille, légitimant Policrite à aimer Philoxipe. Prudente, elle décide cependant de lui témoigner de l'indifférence, afin d'éprouver ses sentiments.
Le modèle original du portrait de Venus Uranie
Alors que Philoxipe, rêveur, se promène le long de la rivière, il aperçoit une femme vêtue fort simplement, assise sur un rocher. Il reconnaît en elle la sublime Venus représentée dans sa galerie. Troublé, il tente de s'approcher d'elle. En vain. Elle rejoint une femme âgée et un vieillard. Philoxipe repense alors à la conversation dans la galerie, songe que les dieux l'ont puni, car cette femme idéale est une fille de village. Il se dit également qu'il serait bien vengé des moqueries des dames de la cour, s'il parvenait à la leur présenter.

Il marchoit donc seul le long de ces beaux Torrents, de qui la veüe et le bruit le faisoient refuser agreablement : lors que venant à lever les yeux, il vit à quinze ou vingt pas devant luy, une femme fort propre, quoy qu'avec un habillement fort simple ; qui estoit assise sur une Roche couverte d'une agréable Mousse : et qui sembloit prendre plaisir à regarder attentivement ces chusses d'eau, qui venoient se briser à ses pieds, comme pour luy rendre hommage. D'abord Philoxipe eut quelque dessein de ne

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troubler pas le plaisir d'une Personne qui avoit cette conformité aveque luy, d'aimer à refuser au bord de l'eau : et de se destourner un peu, afin de ne l'interrompre pas. Mais s'estant aproché un peu plus prés, et voyant que son habillement quoy que blanc et propre, n'estoit pas celuy d'une Personne de qualité : il marcha droit vers le lieu où elle estoit, parce que le chemin y estoit beaucoup plus aisé que partout ailleurs. Mais comme il fut fort prés d'elle, le bruit qu'il faisoit en marchant, ayant fait tourner la teste à cette femme, il fut estrangement surpris, de voir non seulement la plus belle Personne du monde ; mais de connoistre encore parfaitement, que cette admirable Venus, qu'il avoit dans sa Galerie ; et qu'il avoit tousjours creüe n'estre que l'effet d'une belle imagination, estoit le veritable Portrait de cette belle Personne. Philoxipe estonné et ravy de cette merveilleuse apparition, changea de couleur : et salüant cette Fille avec plus de civilité que sa condition ne sembloit en devoir exiger de luy, il s'avança encore vers elle : Mais s'estant levée en diligence, et luy ayant rendu son salut en rougissant, comme ayant quelque confusion d'estre veüe seule en ce lieu là ; elle se hasta de marcher, pour aller rejoindre un Vieillard, et une femme assez avancée en âge, qui n'estoient qu'à vingt pas de là. Cependant comme elle craignoit peutestre d'estre suivie, elle tourna deux fois la teste vers Philoxipe, qui fut tousjours plus esbloüy

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de l'esclat de sa beauté, et plus confirmé en son opinion. Ce Prince surpris de cette rencontre, eut une forte curiosité de sçavoir qui estoit cette jeune et admirable Personne : et de sçavoir aussi par quelle voye Mandrocle avoit pû faire son Portrait : et pourquoy Mandrocle luy avoit tousjours assuré, que la Peinture qu'il avoit faite, n'estoit qu'un effet de son imagination. Cependant il la suivit des yeux autant qu'il le pût, et marcha mesme sur ses pas. Mais comme il s'estoit arresté d'abord assez long temps, sans sçavoir pourquoy il s'arrestoit, il la perdit de veüe parmy les Rochers aussi tost qu'elle eut joint ceux qu'elle estoit allé retrouver, et ne pût plus les descouvrir. Philoxipe ne s'y obstina pourtant pas extrémement, quoy qu'il en eust une forte envie : et se r'aprochant du bord de l'eau, au lieu de continuer de remonter vers la Source, il redescendit ; et soit par hazard ou par dessein (car luy mesme dit qu'il n'en sçait rien) il fut s'assoir sur cette mesme roche couverte de mousse, où il avoit veû cette belle Personne : qui l'ayant choisie comme un bel endroit, faisoit qu'elle estoit fort remarquable. Philoxipe estant en ce lieu là, ne pût jamais penser à autre chose, qu'à cette belle Inconnüe, et qu'à l'agreable avanture qui luy venoit d'arriver. Il se souvint alors de la guerre qu'on luy avoit faite dans sa Galerie, et de ce qu'il avoit dit de cette Peinture que l'on avoit tant loüée : et prenant quelque plaisir à s'entretenir sur ce sujet, que

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la Princesse Aretaphile, disoit il en luy mesme, seroit aise si elle sçavoit ce qui m'est arrivée et quels reproches me seroit le Roy, s'il en estoit advert ! Ils diroient sans doute que la Deesse a fait un miracle pour me punir, en me faisant rencontrer une Fille de Vilage pour l'objet de mon choix. Mais, disoit il un moment apres, cette Fille de Vilage est plus belle, que tout ce qu'il y a de beau à la Cour : et je me vangeray fort agreablement de toutes nos Dames, si je puis un jour la retrouver, et la leur faire voir. Il prit donc la resolution de revenir de lendemain en cét endroit : et cependant de n'en parler point qu'il ne l'eust retrouvée : parce que cela eust paru un mensonge plustost qu'une verité, à moins que d'estre en pouvoir de faire voir cette Merveille.

La belle inconnue
Philoxipe retourne à Clarie (sa maison porte le nom du fleuve). Il examine la galerie : nul doute, il s'agit des portraits dont il vient de rencontrer l'original, plus parfait encore. Il met alors tout en uvre pour retrouver la jeune femme. Il découvre une petite habitation entre les rochers. Bientôt il voit la belle inconnue, accompagnée d'un vieillard et d'une femme. Tous trois se dirigent vers un temple situé au bord de la mer. Philoxipe aborde le vieillard, mais n'a de yeux que pour la fille. De retour chez lui, il est tourmenté et décide de ne plus jamais la revoir. Il retourne à la cour, pour la plus grande joie du roi. Mais toutes ses pensées sont occupées par la belle inconnue.

Il s'en retourna donc chez luy : mais il s'y en retourna assez refueur. Comme il y fut arrivé, il fut droit à sa Galerie : et se confirma si puissamment en la croyance qu'il avoit, que sa Venus Uranie estoit le veritable Portrait de cette belle Inconnüe ; qu'il n'en douta plus du tout. Il comparoit tous les traits de cette Peinture, avec l'image qu'il avoit dans l'esprit sans y trouver nulle difference : sinon que l'Original estoit encore beaucoup au dessus de tout ce que Mandrocle avec tout son Art, en avoit pû representer dans ses Tableaux. Il luy sembloit avoir remarqué sur son visage, un air de jeunesse beaucoup plus agreable ; une modestie beaucoup plus majestueuse ; et une douceur infiniment plus

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charmante. Enfin, le Prince Philoxipe qui avoit plus accoustumé d'estre dans son Cabinet que dans sa Galerie : s'apercevant que malgré luy, la veüe de cette Peinture l'y retenoit, en sortit avec quelque espece de chagrin : de voir qu'une fois en sa vie, il n'avoit pas esté Maistre de ses sentimens. Il en sortit donc, en se faisant quelque violence : et passa le reste du jour et toute la nuit, sans pouvoir se deffaire de cét agreable Phantosme qui le suivit par tout le lendemain il retourna au mesme lieu où il avoit veû cette belle Personne : s'imaginant tousjours qu'il auroit un fort grand plaisir, de la faire voir au Roy et à toute la Cour. Mais quoy qu'il remontast la Riviere jusques à sa Source, il ne la trouva point : et il fut tres long temps à chercher inutilement. Cette avanture le fâchant beaucoup, il chercha du moins s'il ne verroit point quelque petit sentier, vers le lieu où il avoit veû aller la belle Inconnüe : mais comme c'estoit de la roche toute descouverte, les pas n'y faisoient nulle impression : et l'on ne descouvroit nulles traces de chemin parmy ces Rochers. Desesperé donc qu'il estoit, d'avoir nulle connoissance de ce qu'il vouloit sçavoir, il s'en retourna chez luy : resolu absolument de ne revenir plus en ce lieu là. Cependant il n'y fut pas si tost, qu'il eust souhaité d'estre encore au bord de la riviere : il s'informa de tous ses Officiers, si dans les lieux d'alentour, ils n'avoient jamais rencontré une Personne qui ressemblast cette Venus ; et leur

   Page 1185 (page 587 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

demanda fort soigneusement, en quels lieux et en quelles Maisons alloit Mandrocle, quand il peignoit sa Galerie ? Ils luy respondirent qu'ils n'avoient jamais veû celle dont il leur parloits et que Mandrocle estoit un Solitaire qui ne voyoit personne ; qui passoit toute sa vie à aller dessigner parmy ces Rochers ; et qu'ils luy voyoient presque toujours prendre le chemin de la Source de Clarie. Philoxipe n'en pouvant sçavoir autre chose, fit ce qu'il pût pour ne songer plus à cette rencontre : Mais quoy qu'il eust resolu de partir le lendemain, et des en retourner à Paphos, il demeura à Clarie (car sa belle Maison porte le Nom de la Riviere qui y passe) et quelque dessein qu'il eust fait de ne retourner plus chercher la belle Inconnüe ; ses pas malgré qu'il en eust, le portoient tousjours vers le lieu où il l'avoit rencontrée. Ils s'en revint plusieurs fois, sans sçavoir non plus pourquoy il eust bien voulu n'y aller pas, que la raison pour laquelle il y alloit sans en avoir l'intention : Mais enfin cedant à sa curiosité, il retourna parmy ses Rochers, resolu de se laisser conduire au hazard : laissant tousjours son Escuyer et son cheval au mesme lieu où il les avoit laissez la premiere fois. Il erra donc long temps parmy ces Montagnes : et se trouvant un peu las il s'assit : mais à peine se fut il mis sur une Roche, d'où il découvroit de fort loing ; qu'il vit une petite Habitation entre des Rochers, en un lieu qui luy paru : fort sauvage. Si bien que se relevant, peut- estre,

   Page 1186 (page 588 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit il en luy mesme, est ce en ce lieu là que les Dieux ont caché le Thresor que je viens chercher. En effet, il n'eut pas marché trente pas, qu'il vit la belle Inconnuë, accompagnée de ce mesme Vieillard, de cette mesme Femme qu'il avoit desja veüe une autre fois, et de trois ou quatre autres, toutes habillées simplement : qui sembloient prendre un chemin destourné, pour s'en aller à un petit Temple qui est vers le costé de la Mer ; et que l'on a basty pour la commodité des Estrangers qui viennent trafiquer à l'Isle, et qui abordent de ce costé là. Ce Temple n'estant pas à plus de six stades de cette petite Habitation sauvage, ce n'estoit qu'une promenade d'y aller à pied : Philoxipe ravy de cette rencontre, fut vers cette petite Troupe : et adressant la parole au Vieillard, apres avoir salüé et et regardé la belle Inconuë, avec plus d'admiration que la premiere fois qu'il l'avoit trouvée ; Mon Pere, luy dit il, sçavez vous qui habite cette petite Maison que je voy parmy ces rochers ? Seigneur, luy respondit cet homme, ce sont des personnes qui ne meritent pas l'honneur que vous leur faites de leur parler : et je ne pensois pas que ma Cabane peust donner de la curiosité à un homme de vostre condition. Pendant que ce Vieillard parloit, Philoxipe avoit les yeux attachez sur la belle Inconnuë, avec une attention si extraordinaire qu'il l'en fit rougir, et qu'il l'obligea à destourner ses regards. Il eust bien voulu luy adresser la parole : Mais il m'a dit depuis qu'il eut peur de

   Page 1187 (page 589 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

destruire luy mesme un si agreable Enchantement : et de trouver autant de rudesse dans son esprit, qu'elle avoit de douceur dans les yeux, Joint qu'il la voyait si modeste, qu'il s'imagina aisément, qu'en presence de ses Parens (car il vit bien qu'elle agissoit comme estant Fille de celuy à qui il parloit) elle ne luy seroit pas un long discours. Il demanda encore à ce bon Vieillard, s'il alloit souvent à ce Temple ; s'il y avoit long temps qu'il demeuroit là ; s'il estoit de Chipre ; si c'estoit là toute sa Famille ? et cent autres choses pour faire durer la conversation. Mais quoy que cét homme luy respondist fort exactement, Philoxipe n'en entendit presque rien : et ils le quiterent, apres qu'il les eut congediez tout interdit ; sans qu'il sçeust autre chose, sinon qu'il avoit reveû la belle Inconnüe ; qu'elle estoit encore beaucoup plus aimable qu'il n'avoit pensé ; qu'il sçavoit sa demeure, et le Temple où elle alloit quelque fois. Cependant il la suivit des yeux autant qu'il pût : il marcha mesme quelque temps apres cette petite Troupe : mais enfin ayant honte de ce qu'il faisoit : et s'en demandant la raison ; il s'en retourna sur ses pas, et s'en alla dans sa Galerie : n'y ayant plus d'autre lieu en toute sa Maison qui luy fust agreable que celuy là. Comme il y fut entré,, il se mit à se promener avec une inquietude qu'il n'avoit jamais sentie : et bien loing de continuer d'avoir le dessein de faire voir la belle Inconnüe à toute la Cour, pour la surprendre agreablement ; il fit ce qu'il pût pour

   Page 1188 (page 590 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

prendre celuy de ne la revoir jamais luy mesme, tant cette seconde veüe avoit mis de trouble en son coeur. Pour cét effet, il sort de sa Galerie avec precipitation ; monte à cheval ; et s'en retourne à Paphos. Le Roy qui l'aimoit tendrement, et qui avoit autant d'amitié pour luy, que d'amour pour la Princesse Aretaphile ; se pleint de son long sejour à la Campagne, et luy fait toutes les carresses imaginables. Il le prie en suite de voir la Princesse Aretaphile, parce qu'ils avoient eu quelque petit démeslé ensemble : il le luy raconte, et luy en parle avec exageration : et enfin Philoxipe fait ce qu'il veut ; voit la Princesse ; et les remet bien ensemble. Mais quoy qu'il face, et où qu'il aille, la belle Inconnuë occupe toutes ses pensées : il la conpare à toutes les Belles qu'il voit : et cependant soit qu'il regarde Aretaphile, Thimoclée, Agariste, ou cent autres ; il ne voit que la belle Princesse de Salamis sa Soeur, qui peust en quelque façon aprocher de sa beauté : et encore croit il luy faire une si grande grace de ne mettre la belle Inconnuë que cent degrez au dessus d'elle, qu'il s'en repent un moment apres : et soustient en secret dans son coeur, qu'elle est mille et mille fois plus belle, que tout ce qu'il y a de beau au monde.

Les tourments de Philoxipe
Philoxipe retourne à Clarie. Il retourne au temple dès le lendemain et observe la belle inconnue. Le jeune homme est profondément troublé et révolté par ce sentiment qu'il ne connaissait pas. Il ne peut supporter l'idée d'être amoureux d'une bergère, et d'un autre côté, la beauté absolue de la jeune femme confère à celle-ci une aura divine. Mais il craint également que son esprit soit indigne de sa beauté. Le seul moyen de se guérir de ce sentiment est d'aller trouver la belle inconnue et de lui parler, en espérant que la rudesse de son langage et les défauts de son esprit effaceront les charmes de sa beauté.

A deux jours de là, il s'en retourne à Clarie : et dés le lendemain il s'en va à ce petit Temple dont j'ay parlé, où ceux qui estoient de l'Isle n'alloient presque jamais, n'estant simplement basty que pour les Estrangers : et c'est la raison pourquoy la beauté de la belle Inconnuë

   Page 1189 (page 591 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'avoit fait nul bruit, ny dans Aepie qui n'en est pas loing ; ny dans Soly qui en est assez proche ; ny dans Clarie qui en est tout contre. Philoxipe donc malgré luy fut à ce petit Temple : où il ne fut pas si tost entré, qu'il aperçeut cette belle Fille, tousjours accompagnée des mesmes Personnes : qui prioit la Deesse qu'on y adoroit, avec beaucoup de devotion. Enfin, Seigneur, pour ne vous desguiser pas plus long temps, ce que Philoxipe eut bien de la peine a s'advoüer à luy mesme ; cette derniere veüe acheva de le vaincre. Car comme le Sacrifice fut assez long, l'Amour eut autant de loisir qu'il en faloit, pour l'attacher avec des chaines indissolubles. Vous pouvez bien juger, Seigneur, qu'il eust esté fort aisé à Philoxipe de parler à cette Fille au sortir du Temple s'il l'eust voulu, et de la suivre chez elle : mais quoy que l'Amour fust desja le plus fort dans son coeur, il n'en avoit pas encore chassé la honte : et Philoxipe m'a fait l'honneur de me dire depuis, qu'il avoit une telle confusion de sa foiblesse ; et de la bassesse de la condition de cette Inconnüe, qu'il y avoit des momens, où il eust voulu estre mort. Comme cette petite Troupe Champestre fut partie, et qu'il fut retourné chez luy avec un chagrin estrange : Quoy, dit il en luy mesme, Philoxipe cét insensible Philoxipe, que tout ce qu'il y a de belles Princesses en Chipre n'a pû toucher du moindre sentiment d'amour, sera amoureux d'une Personne née sous une Cabane ; nourrie

   Page 1190 (page 592 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parmy des Rochers ; et eslevée sans doute parmy des Sauvages ! Ha ! non non, cela ne sçauroit arriver : et je m'arracherois plustost le coeur, que de souffrir qu'il conservast plus long temps un sentiment si bas, et si indigne de luy. Mais, disoit il un moment apres, la supréme beauté est quelque chose de divin, où l'on ne sçauroit resister : et si cette Inconüue est plus belle, que tout ce qu'il y a de Princesses au monde ; elle merite mieux qu'elles, l'amour de l'insensibie Philoxipe. Toutefois, disoit il encore, je suis bien assuré que lors que le sage Solon me dit, Que l'on pouvoit se laisser vaincre sans honte une fois en sa vie à l'amour, il n'entendoit pas que ce fust à l'amour d'une Bergere, comme est sans doute celle que. A ces mots, n'ayant pas la force d'achever, et de dire que j'aime ; la honte luy ferma la bouche, et il fut quelque temps sans parler. Puis tout d'un coup reprenant la parole ; Non non, disoit il, Solon n'aprouveroit pas la folie qui me possede : car enfin aimer une Personne tant au dessous de soy ; une Personne de qui l'on n'ose demander le Nom ; une Personne à qui je n'ay jamais parlé ; et à laquelle je n'oserois parler, de peur de trouver son esprit indigne de sa beauté ; une Personne, dis-je, qui peut-estre n'entendra pas mon langage ; qui peut-estre n'a ny bonté, ny vertu ; et que les Dieux n'ont fait naistre admirablement belle ; que pour ma confusion, et pour me desesperer. Non non encore une fois, il faut se vaincre en cette occasion : il faut

   Page 1191 (page 593 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

remedier de bonne heure à un mal si redoutable : et comme il est des venins de qui l'effet ne s'empesche que par eux mesmes ; il faut que la belle Inconnuë me guerisse elle mesme du mal qu'elle m'a fait : il faut que je la revoye et que je luy parle ; que je l'entretienne ; et que les deffauts de son esprit, et la rudesse de sa conversation, chassent de mon ame l'amour quelles charmes de sa beauté, et la douceur de ses yeux y ont fait regner. Mais Dieux, reprenoit il, est il possible qu'une si belle Personne puisse avoir quelques deffauts ? Songe Philoxipe, disoit il, à ce que tu veux entreprendre : et crains qu'en cherchant un remede à ton mal, tu ne le rendes incurable. C'estoit de cette sorte que Philoxipe raisonnoit : qui en effet prit la resolution d'aller le lendemain à la petite Maison où il sçavoit que demeuroit la belle Inconnuë : afin de luy parler, et de se guerir : s'imaginant que la honte qu'il auroit de se voir dans cette Cabane, et la grossiere conversation de cette Fille le gueriroient infailliblement de sa passion. Mais il ne sçavoit pas encore, que c'est un effet ordinaire de l'amour, de faire que ceux qui sont amoureux, se servent de toutes sortes de pretextes, pour s'aprocher de ce qu'ils aiment : sans sçavoir eux mesmes qu'ils n'y vont pas, pour ce qu'ils y pensent aller.

Première conversation entre Philoxipe et Policrite
Philoxipe découvre la belle inconnue dans une petite habitation champêtre. Occupée à confectionner des festons pour orner le temple en vue du prochain sacrifice, la jeune fille lâche toutes ses fleurs, surprise par la visite de Philoxipe. Ce dernier l'aide à les ramasser et engage la conversation. Au grand étonnement du jeune homme, la belle inconnue lui répond par un langage poli et emprunt de pureté attique, témoignant par là du raffinement de son esprit. La jeune fille, née en Crete, se nomme Policrite, son père Cléanthe et sa mère Megisto. Lorsque Philoxipe lui révèle son nom, elle paraît admirative, car elle a souvent entendu parler de lui en termes élogieux.

Philoxipe donc ne manqua pas le jour suivant, de prendre le chemin des Rochers, au pied desquels selon sa coustume il laissa ses Gens : mais en allant il se trouvoit en une

   Page 1192 (page 594 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

inquietude estrange. Tantost il souhaitoit qu'effectivement cette jeune Personne n'euss ny esprit ny douceur : et tantost aussi il desiroit de n'y rencontrer rien, qui destruisist ce que faisoit sa beauté. Enfin ne sçachant s'il vouloit estre guery ou estre malade ; s'il vouloit estre libre ou estre captif ; et ne sçachant pas mesme encore, quel pretexte donner à cette bizarre visite ; il marcha, et arriva en un petit Vallon, scitué entre des pointes de rochers ; desrobé à la veuë du monde ; et tout propre en effet à cacher un Thresor infiniment precieux. Il y a au fond de ce petit Vallon, une Prairie fort agreable : et sur le panchant de ces Rochers, un petit Bois de Mirthes et de Grenadiers Sauvages, meslez de quelques Orangers. Au pied de ce petit Bois est une Maison fort basse, mais assez bien entretenuë : Philoxipe en s'en aprochant, sentit un redoublement d'inquietude estrange ; et fut presque tenté de s'en retourner, tant il avoit de confusion de sa foiblesse. Mais enfin l'Amour le poussant par force, il entra dans la court de cette Maison, qui est fermée d'une petite Palissade de Lauriers à hauteur d'apuy, qui sont fort communs en nostre Isle. En suitte ayant veû une Porte ouverte, il entra dans une petite Chambre, aussi propre que simplement meublée : dans laquelle il trouva la belle Inconnuë et deux femmes, qui faisoient des Festons de fleurs, avec intention de les porter le lendemain au Temple, afin de les donner au Sacrificateur qui y demeuroit, pour

   Page 1193 (page 595 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en orner les Victimes d'un Sacrifice que l'on y devoit faire. Je vous laisse à juger combien cette jeune Perdonne deût estre estonnée, de voir entrer dans sa Cabane un homme comme Philoxipe, qui est tousjours admirablement bien vestu, et qui, comme vous sçavez, a la mine extrémement haute. Elle ne le vit pas plustost, que se levant avec precipitation, elle fit tomber toutes les fleurs qu'elle tenoit : de sorte que par ce petit accident, elle donna lieu à Philoxipe de commencer sa conversation par un petit service qu'il luy rendit : ne luy estant pas possible de ne luy aider point à ramasser ses fleurs. Seigneur, luy dit elle en l'en voulant empescher, ne vous donnez pas cette peine : car nos Bois et nostre Prairie en produisent tant d'autres semblables, qu'il me seroit bien aisé de reparer cette perte quand elles seroient gastées. Celles de vos Bois et de vos Prairies, luy respondit Philoxipe, ne sont pas si precieuses que celles que je vous rends : puis qu'elles n'ont pas esté cueillies par une belle Fille comme vous. Seigneur, luy dit elle en rougissant, la Deesse à qui j'ay dessein de les offrir, regardera bien plus l'intention de mon coeur que mon visage : qui n'a rien sans doute qui puisse vous avoir obligé à parler comme vous venez de faire. Mais, Seigneur (poursuivit elle adroitement, sans luy donner loisir de l'interrompre, afin de changer de discours) vous avez peut estre quelque chose à commander à mon Pere : qui sera bien faché de ne s'estre pas trouvé icy, pour

   Page 1194 (page 596 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoir la gloire de vous obeïr : mais il est allé avec ma Mere en un lieu d'où il ne reviendra que ce soir. Philoxipe entendant parler cette jeune Personne avec tant de jugement ; tant d'adresse ; et tant de civilité ; luy qui n'avoit attendu tout au plus, que de trouver beaucoup d'innocence et de naïfueté en sa conversation ; n'avoit presque pas la force de luy respondre. Il la regardoit avec admiration, et l'escoutoit avec estonnement : il voyoit en son habit une negligence si propre ; et il trouvoit un charme si inexpliquable au son de sa voix, qu'il en estoit ravy. Son langage n'estoit pas seulement Grec, mais il avoit encore toute la pureté Atique, et toute la politesse de la Cour. Elle avoit de plus un agrément infiny en son action : qui sans avoir rien d'affecté, n'avoit aussi rien de rustique. Il trouvoit en ses regards, quelque chose de si modeste ; et en la netteté de son teint une fraicheur si aimable ; qu'il n'eut presque pas assez de liberté d'esprit pour luy respondre. Neantmoins apres avoir fait un effort sur luy mesme, il est vray, dit il, ma belle Fille, que j'avois quelque chose à dire à vostre Pere : mais en attendant que je le voye, vous voudrez bien que je vous demande, pourquoy il à choisi une demeure si solitaire et si sauvage ? Seigneur, luy dit elle, j'ay tant de respect pour luy, que je ne me suis pas informée de ce que vous me demandez : et je me suis mesme imaginée, que cette demeure n'est pas de son choix, et qu'il

   Page 1195 (page 597 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'a fait que soumettre son esprit à sa fortune : qui ne luy ayant point donné de Palais, n empesche pas qu'il ne s'estime heureux dans sa Cabane. Mais est il possible, luy dit il, que cette austere Solitude ne vous donne point de melancolie ? Seigneur (luy respondit elle en sousriant, avec beaucoup de modestie) vous m'allez sans doute trouver bien rustique et bien sauvage : d'oser vous dire que la seule inquiétude que j'ay euë parmy ces Rochers depuis que j'y demeure, est celle que j'ay presentement de vous voir en un lieu où je ne voy jamais personne : et où sans doute je ne devrois pas vous voir, si j'estois en estat de vous en pouvoir empescher : n'estant ce ne me semble pas trop de la bien-seance, qu'un homme de vostre condition, s'amuse à parler si long temps à une personne de la mienne. Je serois bien malheureux, luy dit il, si je vous avois despleû, et si je vous importunois : Mais aimable Personne que vous estes, dittes moy vostre Nom, et celuy de vos Parents : et me dittes encore quel Dieu ou quelle Deesse vient vous enseigner dans ces Bois ? Seigneur, luy dit elle, l'on m'apelle Policrite : mon Pere se nomme Cleanthe, et ma Mere Megisto : Mais pour ces Dieux que vous dittes qui m'enseignent, poursuivit elle en sous-riant, ils m'ont encore apris si peu de choses, que je ne sçay pas mesme la civilité : et pour vous le tesmoigner, je prens la hardiesse de vous dire, que puis que les personnes de qui je dépends

   Page 1196 (page 598 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne font point icy, je voudrais bien que vous ne trouvasisez pas mauvais que je vous suppliasse de ne tarder pas davantage en un lieu où vous auriez plus d'incommodité que de plaisir. Ce que vous me dittes, repliqua Philoxipe, ne me fera pas changer d'avis : et il faut sans doute encore une fois, que les Dieux vous ayent inspiré en un moment ; ce que les autres ont bien de la peine à apprendre en toute leur vie. Car que vous soyez la plus belle Fille du monde, et plus belle sous une Cabane, que les Reines ne font dans leurs Palais, quoy que cela soit rare, il ne paroist pas impossible : Mais que vivant parmy des Bois et des Rochers, vous agissiez et parliez comme vous faites, ha belle Policrite, c'est ce que je ne puis comprendre : et je ne puis m'imaginer, que l'Isle de Chipre vous ait veû naistre parmy ces Rochers sauvages. Il est certain Seigneur, reprit cette Fille, que je ne suis pas née en cette Isle : mais je suis partie de celle de Crete si jeune, que je ne m'en souviens presque point : Bien est il vray que la conversation que j'ay icy, ne me peut pas avoir donné l'accent du Païs : car je ne parle au ce personne, qu'avec ceux qui font dans cette Maison, qui ne font pas de Chipre non plus que moy. Quoy Policrite, reprit Philoxipe, vous passez toute vostre vie sans parler, et vous parlez comme vous faites ! encore une fois, cette Cabane est indigne de vous : et il faut chercher les voyes de vous en tirer. J'y suis si. contente, Seigneur, reprit elle, que ce seroit me

   Page 1197 (page 599 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rendre un mauvais office ; et je m'imagine que vous n'en avez pas le dessein : c'est pourquoy je vous conjure de m'y laisser dans la solitude où j'estois, quand vous y estes arrivé. Caraus si bien ne vous respondrois-je plus guere : n'y ayant presque rien au monde dont je puisse parler par ma propre expérience. Philoxipe qui remarqua en effet que cette jeune Personne avoit de l'inquiétude de le voir si long temps aupres d'elle, quoy que ce ne fust pas d'une maniere desobligeante, ne voulut pas la fâcher : de sorte que se faisant une violence extréme, il voulut s'en aller apres l'avoir salüée avec autant de civilité, que si elle eust esté sur le Throsne. Mais Seigneur, luy dit elle fort agreablement, vous sçavez que je me nomme Policrite, et je ne pourray pas dire à mon Pere le Nom de celuy qui luy a fait l'honneur de le demander. Vous luy direz, reprit ce Prince tout transporté d'amour, que je m'apelle Philoxipe. Ha Seigneur, respondit Policrite, je vous demande pardon, si je ne vous ay pas traité avec assez de respect : Quoy, repliquat'il, mon Nom ne vous est il pas inconnu ? Nullement Seigneur, luy dit elle, et j'ay entendu dire des choses de vous à mon Pere, quoy qu'il ne vous connoisse que sur le rapport d'autruy, qui font que je ne doute point qu'il ne soit ravy de joye, quand il sçaura que vous luy voulez faire la grace de luy commander quelque chose pour vostre service. Philoxipe tout charmé d'entendre parler Policrite de cette sorte,

   Page 1198 (page 600 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy dit encore cent choses obligeantes et passionnécs, si elle eust voulu les entendre : mais elle y respondit tousjours avec tant d'adresse et tant de modestie, que Philoxipe en fut encore beaucoup plus amoureux, il la quitta donc, et s'éloigna de cette Cabane, avec une douleur inconcevable.

Les visites de Philoxipe
Après un séjour bref et mélancolique à la cour, Philoxipe revient à Claire afin de rendre visite à Policrite. Il s'entretient avec Cleanthe qui s'avère être un parfait honnête homme. Il apprend que Policrite a également une sur, Doride. Cependant, il n'apprend rien sur les véritables origines de la famille. Philoxipe multiplie ses visites et offre à la famille de Cleanthe de leur venir en aide. En vain. Bientôt les parents de Policrite, se rendant compte que c'est la beauté de leur fille qui motive les visites du jeune homme, mettent en garde la jeune fille.

Comme il fut arrivé au mesme lieu d'où il l'avoit aperçeuë la premiere fois, il s'y arresta : et regardant d'un costé sa belle et magnifique Maison de Clarie, et de l'autre cette petite Habitation champestre ; ha Philoxipe, s'écria t'il, qui croiroit qu'en l'estat qu'est ton ame, tu pusses preferer cette malheureuse Cabane à ce Palais enchanté ? et que ton coeur si insensible à l'amour, et si remply du desir d'une veritable gloire, pûst s'abaisser aux pieds de Policrite ? Mais aussi, reprenoit il, seroit il possible, que si Philoxipe doit aimer quelque chose, ce ne doive pas estre la plus belle chose du monde ? et si cela est, Policrite doit estre l'objet de ses desirs et de son amour. Policrite, dis-je, de qui les regards font sans artifice ; de qui les paroles font sinceres ;, de qui toutes les pensées (ont innocentes, qui ne connoist pas mesme le crime ; de qui le coeur n'est preoccupé d'aucune passion ; qui n'aime encore que les Bois, les Prez, les Fleurs, et les Fontaines ; qui ne connoist qu'à peine sa propre beauté ; et qui sans doute a toutes les inclinations vertueuses. Mais apres tout (reprenoit il, ayant esté quelque temps sans parler) l'amour est une foiblesse, dont je me suis seulement deffendu jusques

   Page 1199 (page 601 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

icy, parce qu'en effet j'ay crû qu'il estoit beau de n'en estre pas capable : mais l'amour d'une personne de naissance si inégale, est une folie à laquelle je dois resister opiniastrément. Car enfin de quel front oserois-je paroistre à la Cour ? de quelque beauté que l'adorable Policrite soit pourveuë, je n'oserois montrer les chaisnes qu'elle me fait porter : et il faut les rompre avec violence, ou les cacher du moins si bien que personne ne les aperçoive jamais. Ce fut en cette resolution que Philoxipe s'en retourna chez luy, et de là à Paphos : mais il y parût si mélancolique, qu'il fut contraint de feindre qu'il se trouvoit un peu mal le Roy qui le vit le soir mesme et chez luy et chez la Princesse Aretaphile, s'aperçeut de son chagrin, et le pressa de luy en descouvrir la cause : mais Philoxipe luy dit, ce qu'il avoit dit aux autres. La Compagnie estoit grande ce soir là : et tout ce qu'il y à de beau à la Cour y estoit. Ce qui fut cause que Philoxipe dans ses resveries, se demanda cent et cent fois à luy mesme, pourquoy puis qu'il devoit aimer, ce n'estoit pas quelqu'une deces illustres Personnes ? Cependant bien qu'il voulust se faire quelque violence, et tascher mesme d'aimer par raison et par force, il n'en pût jamais venir à bout : et l'image de Policrite estoit si fortement emprainte dans son coeur, que rien ne l'en pouvoit effacer. Il passa trois jours de cette sorte, avec une inquietude extréme : et le quatriesme il retourna malgré luy à Clarie, et

   Page 1200 (page 602 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Clarie chez Cleanthe, qu'il rencontra d'abord appuyé sur cette petite Palissade de Lauriers qui fermoit sa court. Ce sage Vieillard ne le vit pas plustost, qu'il fut au devant de luy : et le reçeut avec une civilité, qui n'avoit rien de rustique. Seigneur, luy dit il, j'avois creû que ma Fille s'estoit trompée, lors qu'elle m'avoit dit vostre Nom : et c'est ce qui m'a empesché d'aller recevoir vos commandemens à Clarie. Joint qu'un homme de ma fortune et de mon âge, a quelque peine à s imaginer, qu'il puisse servir de quelque chose, à un Prince comme vous. La Vertu, luy respondit Philoxipe, se fait des Amis de tous âges, et de toutes conditions : Mais Cleanthe, je ne demande plus qui a apris à parler à Policrite, apres vous avoir entendu : mais je vous demande à vous mesme, si c'est par necessité ou par choix, que vous habitez cette petite Maison ? Car si c'est le premier, vous n'y demeurerez pas long temps : et si c'est le dernier, je viendray quelque fois l'habiter aveque vous. Seigneur, luy repliqua Cleanthe en sous riant, les petites Cabanes ne doivent point estre la demeure des Grands Princes : Il est vray, reprit Philoxipe, mais les grandes Vertus ne doivent pas non plus habiter dans les petites Cabanes, et seroient beaucoup mieux dans de grands Palais : c'est pourquoy je vous offre ma Maison de Clarie : où vous et toute vostre Famille ferez plus commodément qu'icy Seigneur, respondit Cleanthe, il est beau à une Personne de vostre condition et de vostre vertu de vouloir

   Page 1201 (page 603 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

secourir les malheureux : mais il ne seroit pas juste, d'abuser de cette bonté ; qui peut-estre mieux employée en quelque autre occasion. Car enfin, je ne souffre point dans cette Cabane : mon ame n'estant pas plus grande qu'elle, y demeure en repos : et trouvant en ce petit coing de terre tout ce qui est necessaire pour n'avoir besoin de personne ; j'y vy beaucoup plus heureux, que ceux qui habitent des Palais, et qui portent encore leurs desirs plus loing. Mais sage Cleanthe, luy dit Philoxipe, ne me direz vous point quelle fortune vous a amené icy, et precisément de quelle condition vous estes ? Seigneur, reprit ce Vieillard, je suis sorty de Peres gens de bien, et d'une fortune médiocre : pour la mienne, vous voyez qu'elle est assez basse ; et je puis vous assurer, que ma vertu est assez commune. Diverses raisons trop longues à dire, m'ont obligé à quitter mon Païs ; et à chercher la solitude en cette Isle, où il y a desja long temps que je demeure. Mais, reprit Philoxique, ne craignez vous point que Policrite, que l'on peut apeller un Thresor, ne soit pas en assurance, en un lieu comme celuy cy ? Quand je tomberois d'accord, respondit Cleanthe, que Policrite seroit ce que vous dites, j'aurois encore à vous respondre, que puis que ce Thresor n'est sçeu que du Prince Philoxipe, je le tiens en seureté. Vous avez raison mon Pere, luy dit il, car je vous promets de vous proteger, contre tout ce qui voudroit vous nuire. Apres cela,

   Page 1202 (page 604 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleanthe luy ayant offert de se reposer, il le fit entrer dans sa Maison, où il trouva Megisto femme de Cleanthe qui le reçeut avec une civilité qui luy fit bien connoistre que toute cette Famille n'avoit rien de sauvage ny de rustique. Elle avoir aupres d'elle la jeune Policrite, et encore une autre Fille assez agreable, que Policrite nommoit sa Soeur, et qui s'apelle Doride. Mais Dieux, que Philoxipe retrouva Policrite belle ce jour là, et qu'elle acheva puissamment de luy gagner le coeur ! Ses cheveux qui luy pendoient negligeamment sur la gorge, qu'une Gaze assez transparente cachoit à demy, estoient ratachez vers le derriere de la teste, par une Guirlande de fleurs d'Orange et de Grenadiers mefiées ensemble : au dessous de laquelle pendoit un Voile fort clair, qui luy servoit à se cacher le visage, quand elle alloit au Soleil, et qui donnoit beaucoup d'agrément à sa Coëffure. Le reste de son habillement estoit blanc, et d'une forme agreable : ses manches qui estoient fort larges, estoient retroussées avec des rubans de belles couleurs : et quoy que cét habit n'eust rien du tout de magnifique ; et qu'au lieu de Perles et de Diamans, Policrite ne fust parée que de fleurs ; il y avoit pourtant quelque chose de si galant et de si propre en sa parure, que Philoxipe ne l'avoit jamais veuë si belle. Plus il la voyoit, plus il l'aimoit : et plus il l'entendoit, plus il l'admiroit : et soit qu'il entretinst Cleanthe ; soit qu'il parlast à Megisto ; soit qu'il s'adressast à Policrite ;

   Page 1203 (page 605 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou que mesme il dist quelque civilité à Doride ; il estoit tousjours plus surpris. Que ne fit il point alors, pour les obliger à luy dire quelque chose de plus que ce que Cleanthe luy avoit dit, et pour les persuader de souffrir qu'il les logeast mieux qu'ils n'estoient ! Il voulut mesme offrir des Pierreries à Cleanthe, pour en faire ce qu'il luy plairoit : mais quoy qu'il pend faire, il ne pût ny rien aprendre, ny rien obtenir, que la seule permission d'aller quelquefois chez eux : encore ne la luy donnerent ils, que parce qu'ils ne la luy pouvoient refusèr. Je ne m'arresteray point à vous dire, avec quelle assiduité Philoxipe retourna en ce lieu là, pendant douze jours qu'il fut à Clarie, sans retourner à Paphos : mais je vous diray qu'enfin Cleanthe qui avoit de l'esprit, et Megisto qui n'en manquoit pas, s'aperçevant aisément que la beauté de Policrite estoit la cause des visites de ce Prince, luy firent une grande leçon, et luy dirent qu'elle songeast bien à elle : et qu'elle conciderast, que l'amour de Philoxipe ne luy pouvoit estre que dommageable : et qu'ainsi elle vescust aveque luy comme avec une Personne qu'elle ne devoit jamais regarder qu'avec respect : sans souffrir qu'il voulust l'engager à nulle affection particuliere.

La déclaration de Philoxipe
Philoxipe parvient un jour à s'entretenir en particulier avec Policrite et lui déclare son amour. La jeune fille répond avec prudence et modestie : d'une part Philoxipe ne doit pas aimer quelqu'un de sa condition, et d'autre part elle-même est trop vertueuse pour souhaiter entendre parler d'amour. Leur conversation est interrompue par les parents de la jeune fille. Par ailleurs, Philoxipe est contraint de retourner à Paphos sur ordre du roi. Ce dernier lui donne le commandement de Cithere et l'exhorte à intervenir en sa faveur auprès d'Aretaphile, afin que celle-ci lui donne son cur avant de recevoir la couronne. Philoxipe s'exécute, mais avec une mélancolie manifeste. Le jeune homme retourne aussi vite que possible à Clarie.

Cependant Philoxipe qui s'aperçeut que jamais il n'auroit la liberté de parler à Policrite en particulier, si le hazard ne la faisoit naistre : fut tant de fois en ce lieu là, qu'enfin il la rencontra sans autre compagnie que de la jeune

   Page 1204 (page 606 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Doride. Cette occasion estant trop favorable pour la perdre, il s'aprocha d'elle, et la regardant avec beaucoup d'amour, ne pensez pas Policrite, luy dit il, que j'aye rien de criminel, à vous dire, encore que j'aye cherché avec soin, à vous entretenir seule. Mais c'est que ne sçachant pas comment vous devez recevoir mon affection, j'ay esté bien aise de n'avoir point de tesmoins de mon infortune ou de mon bonheur. Seigneur, luy dit Policrite en rougissant, auparavant que de me parler, considerez je vous prie en quel lieu vous estes : regardez la Cabane que j'habite, et voyez l'habillement que je porte. Non Policrite, luy repliqua l'amoureux Philoxipe, je ne voy rien que vos yeux : et quand vous auriez une Couronne de Diamants sur la teste, je ne m'en apercevrois non plus, que je m'aperçoy de ce que vous dites : tant il est vray que vostre beauté attache fortement mes regards. Souffrez donc, Seigneur, luy dit alors cette sage et belle Fille, que je vous aprenne une autre chose, que peut-estre vous ne sçavez pas, et qui vous doit empescher de me dire rien qui soit injuste. C'est, Seigneur, que cette mesme Policrite que vous voyez en une petite Maison Champestre ; qui ne porte que deshabillemens tous simples ; qui ne connoist que ses Bois et ses Rochers ; a pourtant dans l'esprit malgré sa bassesse et sa simplicité, un sentiment de gloire si délicat ; qui pour peu que vous l'offenciez, elle sera capable de mourir de douleur et de desplaisir. Songez

   Page 1205 (page 607 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donc, Seigneur, à ne rien dire qui puisse faire croire à Policrite que vous ne la connoissez pas : car enfin elle a une si forte passion pour la Vertu, qu'elle auroit bien de la peine à ne haïr pas ceux qui luy diroient quelque chose qui luy seroit oppose. Ne craignez pas adorable Policrite, luy dit il, que je vous die rien qui vous fâche, ou du moins qui vous doive fâcher : car enfin je vous proteste en presence des Dieux qui m'escoutent, que la passion que vous avez pour les Fleurs, pour les Fontaines, et pour l'émail de vos Prairies ; n'est pas plus pure ny plus innocente, que celle que j'ay pour Policrite. Et s'il y a de la difference, c'est que celle que j'ay pour elle est si violente et si forte, qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire pour la luy tesmoigner. Vous ne le pouvez mieux faire, Seigneur, reprit Policrite, qu'en me faisant la grace de ne me dire plus de semblables choses, qui ne serviroient qu'à troubler le repos de ma vie : puis que si je ne vous croy point, j'auray sans doute quelque chagrin de voir que vous aurez voulu vous moquer de ma simplicité : et si je vous croy, je seray au desespoir d'estre cause qu'un si Grand Prince ait reçeu une passion indigne de luy, et une passion de laquelle il ne peut jamais tirer nul avantage. Car enfin Policrite se connoissant, et vous connoissant aussi, ne voudrait pas faire une faute, ny vous obliger non plus à en faire une pour l'amour d'elle. Ainsi, ne vous engagez pas, Seigneur, en une au avanture si fâcheuse : Laissez moy

   Page 1206 (page 608 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit elle en le regardant d'une maniere qui le retenoit plus qu'elle ne le chassoit, quoy que ce fust fans artifice) laissez moy, dis-je, parmy nos bois et nos rochers, et allez vous en dans vos Palais, où vous ferez mieux qu'icy. Philoxipe surpris d'entendre parler Policrite de cette sorte, se jettant à ses genoux. Non, luy dit il, adorable Policrite, vous n'estes point ce que vous paroissez estre : et quand vous le feriez, vostre vertu vous mettroit encore au dessus de toutes les Reines du monde. Seigneur, luy dit elle en le relevant, ne vous imaginez pas que les flateries me puissent gagner : car si je ne connois pas le monde par ma propre experience, je le connois par le raport de mes Parens. Ainsi je sçay que l'amour est vie dangereuse passion : et sans sçavoir precisément ce que c'est, je sçay qu'il la faut esviter : et que celle que vous dites avoir, me doit estre plus redoutable qu'une autre. Et pourquoy Policrite, reprit il, la traitez vous de cette sorte, cette innocente passion, que vous avez fait naistre dans mon coeur ? C'est parce, dit elle, qu'elle ne peut estre qu'injurieuse au Prince Philoxipe, ou à Policrite. Mais, luy dit il, du moins dites moy de grace, si Policrite estoit Princesse, ou si Philoxipe estoit de la condition de Policrite, ce qu'elle penseroit de luy ? le n'en sçay rien, Seigneur, luy respondit elle, mais je sçay tousjours bien que quand je l'estimerois infiniment, et que mesme je l'aimerois beaucoup, Cleanthe et Megisto disposeroient tousjours de moy absolument.

   Page 1207 (page 609 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Aprenez moy donc, luy dit il, s'ils m'estoient favorables, si vous leur obeïriez sans repugnance ? Seigneur, luy dit elle en sous riant, l'on m'a tellement dit qu'il ne faut pas se fier legerement à personne, que je ne juge pas à propos de vous reveler un si grand secret. Comme ils en estoient là, Cleanthe et Megisto arriverent et interrompirent leur entretien : D'abord Philoxipe remarqua aisement que ces deux Personnes avoient quelque inquietude de ses visites : c'est pourquoy il se resolut de les faire un peu moins frequentes, de peur de se priver pour toujours d'un bien dont il pouvoit jouir quelquefois, Ainsi donc, Seigneur, Philoxipe apres une conversation assez courte, partit et s'en retourna non seulement à Clarie, mais à Paphos ; où aussi bien le Roy luy avoit envoyé ordonner de se rendre : ne pouvant plus souffrir qu'il fust si long temps en solitude. Toutes les Dames et toute la Cour se plaignoient de luy, et ne pouvoient comprendre ces longues retraites : Le Roy luy donna alors encore de nouvelles marques de son effection, en luy donnant le Gouvernement de Cithere, qui vint à vaquer par la mort de celuy qui le possedoit. Il luy raconta ce qui luy estoit arrivé pendant son absence, avec la Princesse Aretaphile ; et le conjura de luy parler toujours en sa faveur. Car, luy dit ce Prince, cette Personne s'est mis dans l'esprit de vouloir estre assurée de la Couronne de Chipre, avant que de me donner son coeur ; et je veux qu'elle me donne

   Page 1208 (page 610 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

son coeur, auparavant que de luy donner une Couronne. Philoxipe promit au Roy de parler à Aretaphile : mais ce fut avec tant de melancolie, que tout le monde s'en aperçeut. Il resvoit presque tousjours : il disoit une chose pour une autre : il fuyoit la conversation : et s'en retournoit à Clarie, aussitost qu'il le pouvoit.

Les sentiments troublés de Philoxipe et Policrite
Philoxipe est complètement épris de Policrite, malgré la bassesse de sa condition. Il reste toutefois conscient que le seul moyen de l'épouser est de quitter la cour. De son côté, Policrite s'entretient avec Doride : elle ne comprend pas les changements qui se passent dans son cur. Par contre elle est persuadée que sa condition est un obstacle insurmontable à l'amour de Philoxipe.

Cependant Philoxipe trouva plus de resistance qu'il n'avoit pensé, dans le coeur de Policrite : Car comme cette jeune Personne craignoit tout, elle n'osoit presque regarder ce Prince. La difference de sa condition, qui faisoit que dans son ame elle luy estoit plus obligée ; estoit pourtant ce qui faisoit qu'elle le traitoit plus mal. Philoxipe voulut faire des presents à toute cette vertueuse Famille : mais ils les refuserent tous. Cependant il estoit tousjours plus malheureux : car encore qu'il aimast Policrite passionnément, et qu'il l'estimast plus que tout ce qu'il y avoit de Grand sur la Terre ; apres tout, il ne pouvoit Ce resoudre à faire jamais sçavoir à personne, qu'il avoit une passion si basse. Il eust sans doute esté capable, d'aller vivre dans une Isle deserte avec Policrite : mais il ne pouvoit imaginer, qu'aux yeux de tout le Royaume, il peust jamais espouser une Fille de cette condition. Cela n'empeschoit pourtant pas, qu'il ne l'aimait d'une affection tres respectueuse : et de telle sorte, qu'il n'eust pas voulu souffrir un desir criminel dans son coeur. Cette vertu toute pure et sans artifice, qu'il voyoit dans celuy de cette Fille, luy

   Page 1209 (page 611 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

inspiroit un respect plus grand pour elle, que si elle eust esté sur le Throsne : il voyoit donc qu'il aimoit, et qu'il aimoit sans esperance de trouver jamais de remede à son mal : à moins que de se resoudre d'abandonner et la Cour, et la Royaume, et de demander Policrite à Cleanthe, avec une si fâcheuse condition. Toutefois ce qui l'affligeoit le plus, c'estoit de ne sçavoir point comment il estoit dans l'esprit de Policrite : il la trouvoit douce et civile ; il ne voyoit nulles marques de haine sur son visage : mais il y voyoit aussi une si grande retenüe, et une modestie si exacte, qu'il ne pouvoit connoistre ses sentimens. Il luy sembla mesme, que Policrite estoit devenüe un peu plus melancolique depuis quelque temps : et en effet il ne se trompoit pas : car comme la beauté, la bonne mine, l'esprit, et la civilité de Philoxipe, n'estoient pas des choses que l'on peust voir sans estime : la jeune Policrite ne pouvoit pas se voir aimée d'un Prince comme celuy là, sans en avoir le coeur Un peu touché de reconnoissance. Neantmoins, comme elle se voyoit en une condition si esloignée de la sienne : et que par un sentiment de vertu, il faloit resister à cette affection naissante : elle ne pouvoit s'empescher de s'affliger de la conqueste qu'elle avoit faite : et de s'en pleindre avec sa chère Doride, qui a aussi beaucoup d'esprit. Ma Soeur, luy disoit elle un jour, que vous estes heureuse en comparaison de moy, de pouvoir encore prendre plaisir à la

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promenade ; à cueillir des fleurs ; au chant des Oyseaux ; et au murmure des Fontaines : et de n'estre pas reduite au point de vous pleindre de trop de bonne fortune. Car enfin Doride, je suis assurée que le coeur de Philoxipe est une conqueste, que de Grandes Princesses voudroient avoir faite : cependant quoy qu'elles pussent s'en rejoüir innocemment, il faut que je m'en afflige comme d'un grand mal. Je voudrois bien ne l'avoir jamais veû : ou du moins je me l'imagine. Car apres tout, quoy que je souhaitasse passionnément, ce me semble, qu'il ne m'aimast plus ; je suis pourtant bien aise de le voir. Mais, luy disoit Doride, si l'amour est une chose aussi puissante que l'on dit, que sçavez vous si Philoxipe ne vous aimera point assez pour vous espouser ? Ha ma Soeur, luy respondit elle, comme je ne voudrois pas faire une chose contre mon devoir, je ne voudrois pas non plus que Philoxipe fist rien contre le sien. Mais, luy repliqua Doride, vous aimez donc Philoxipe, puis que vous vous interessez en sa gloire contre vous mesme. Policrite rougit à ce discours : et regardant Doride toute confuse ; Si vous connoissiez mieux cette passion que moy, luy dit elle, je vous descouvrirois tous les sentimens de mon ame, afin de sçavoir ce que j'en dois croire : mais je ne pense pourtant pas que cette dangereuse maladie soit dans mon coeur. Car s'il vous en souvient, nous avons entendu dire à Cleanthe, et nous avons leû plus d'une fois,

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que l'Amour fait perdre la raion ; qu'il donne cent peines et cent inquiétudes ; qu'il fait quelquesfois commettre des crimes ; et graces au Ciel, je ne sens encore rien de tout cela dans mon coeur. Il me semble que ma raison est assez libre ; et que la melancolie qui me possede est assez douce : car enfin je resve bien souvent, il est vray : mais je resve avec plaisir : et quoy que je ne veuille pas aimer Philoxipe, il y a pourtant des momens, où je suis bien aise qu'il m'aime. Mais pour des crimes, bien soing d'en vouloir commettre, je vous proteste ma Soeur, que quand il n'y auroit nulle autre raison que celle de ne vouloir pas perdre l'estime de Philoxipe ; je mourrois mille fois plustost que de faire rien d'injuste. Vous jugez donc bien que craignant les Dieux ; qu'aimant la Vertu ; et voulant me rendre digne de l'affection d'un si Grand Prince ; je ne seray jamais rien contre la gloire. Je le crois ainsi, respondit Doride, Mais apres tout ma Soeur, vous vous abusez quand vous ne croyez point aimer Philoxipe : car enfin vous n'aimez plus ce que vous aimiez avant sa connoissance : Vous estes mesme un peu plus propre : Vous consultez plus souvent le Cristal de nos Fontaines : et vous n'estes plus ce que vous estiez. Ha ma Soeur, repliqua Policrite, si ce que vous dittes est vray, j'y donneray bon ordre : et je ne verray plus Philoxipe que pour le mal traiter : afin que me haissant, je ne puisse pas l'aimer davantage.

Les révélations de Cleanthe
Craignant que Policrite ne cède aux avances de Philoxipe, le père de Policrite lui avoue qu'elle est de naissance élevée, descendante d'une des plus illustres familles de Grece. Il invoque toutefois un oracle pour justifier le fait qu'il n'a pas le droit de lui donner des informations supplémentaires. Cleanthe exhorte sa fille à se montrer indifférente envers Philoxipe. Une fois seule, la jeune fille mesure l'effet de ces révélations : elle est désormais légitimée à aimer Philoxipe. Elle décide toutefois de se montrer indifférente afin de mettre la passion de son amant à l'épreuve.

Apres que ces deux jeunes

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Personncs se furent entretenües de cette sorte au bord d'un petit Ruisseau, Cleanthe et Megisto qui avoient changé de sentimens et de resolution y arriverent : et donnant une commission à Doride pour l'esloigner, Megisto prenant la parole, Policrite, luy dit elle, il y a quelques jours que je vous dis qu'à cause de vostre condition, vous ne deviez jamais regarder Philoxipe qu'aveque respect : Mais craignant que par l'inegalité que vous croyez estre entre vous et luy, vous ne luy soyez si obligée de son affection, qu'enfin vous ne veniez à l'estimer un peu trop : Cleanthe et moy avons resolu de vous dire, qu'à cause de vostre veritable condition, vous estes obligée à ne regarder jamais Philoxipe qu'avec beaucoup d'indifference. Car en un mot, poursuivit Cleanthe, pour ne vous déguiser plus la verité des choses, vous estes ce que vous ne pensez pas estre : et nous femmes aussi ce que vous ne sçavez pas, et ce que vous ne sçaviez mesme point encore, parce que les Dieux ne nous l'ont pas permis. Mais pour vous apprendre combien vous estes plus obligée que vous ne pensez à estre vertueuse, sçachez Policrite, que vous estes d'un Sang si noble, qu'il n'y en a point de plus illustre en toute la Grece. Quoy mon Pere, luy dit Policrite en l'interrompant, je ne suis ce que j'ay tousjours creû estre ? Non ma fille, luy dit il, et conter des Rois parmy vos Ancestres, n'est pas la plus glorieuse marque d'honneur dont vous puissiez vous vanter. Il y a

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quelque chose de plus Grand dans vostre Race que ce que je dis : c'est pourquoy j'ay creû à propos pour vous eslever le coeur, de vous confier cét important secret, que je vous dessends de réveler à personne : et pour vous faire mieux voir, combien vous estes obligée de ne rien faire indigne de la vertu de vos Peres, et de la condition en laquelle vous estes née. Policrite entendant parler Cleanthe de cette sorte, en eut une joye extréme, quoy que ce ne fust pas une joye tranquile : car la curiosité de sçavoir un peu plus precisément ce qu'on luy disoit, luy donna beaucoup de peine. Mon Pere, luy dit elle, ne me laissez point dans une si cruelle inquietude : dites moy je vous prie un peu plus clairement, une si agreable verité : et ne me laissez plus ignorer ce que je suis. Les Dieux ma fille, respondit Megisto, nous l'ayant dessendu par la bouche d'un de leurs Oracles, il faut que vous vous contentiez de ce que nous vous avons dit. Mais servez vous en à dessendre l'entrée de vostre coeur à l'amour de Philoxipe : et bien loing de le regarder comme un Prince qui vous fait trop d'honneur : regardez le plustost comme un Prince à qui vous feriez grace de le souffrir. Ce n'est pas, adjousta Cleanthe, que Philoxipe n'ait toutes les vertus et toutes les qualitez necessaires à un Grand Prince : mais c'est ma fille, qu'il y a une espece d'orgueil qui n'est pas inutile dans le coeur d'une jeune Personne, pour la dessendre contre l'amour. Quand nous estimons

   Page 1214 (page 616 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ceux qui nous prient au dessus de nous, il est difficile de les refuser : où au contraire quand nous croyons au dessous de nous ceux qui nous demandent, ou du moins nos égaux, nous leur refusons les choses injustes sans difficulté. Policrite assura alors Cleanthe et Megisto, que quand elle n'auroit rien sçeu de ce qu'ils luy venoient de dire, elle n'auroit jamais rien fait contre la bien-seance qu'ils luy avoient enseignée : en suitte de quoy ils la quitterent. Mais Dieux, que leur dessein reüssit mal, s'ils vouloient empescher Policrite d'aimer Philoxipe ! Elle fut quelque temps à n'avoir dans l'esprit que la joye de sçavoir qu'elle estoit de naissance illustre : et apres cela voulant se servir de cette connoissance, pour chasser de son coeur ce commencement d'affection, que le merite de Philoxipe y avoit desja fait naistre ; elle trouva que cette connoissance l'y fortissoit. Car enfin, disoit elle, la certitude de ce que je suis, ne diminüe point l'obligation que je luy ay : puis qu'il ne sçait pas que je sois rien au dessus de ce que je parois éstre. Mais pour moy qui connois aujour d'huy ce que je suis, pourquoy ne puis-je pas esperer qu'un jour les Dieux permettront que Philoxipe sçachant ma veritable condition, me mette en estat de le pouvoir aimer sans crime, et d'estre aimée de luy avec innocence ? Non non Policrite, adjoustoit elle, ne dessendons plus si opiniastrément nostre coeur : contentons nous de cacher nos sentimens, et de ne rien faire de criminel :

   Page 1215 (page 617 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mais ne rejettons pas aussi comme un grand mal, l'affection d'un Prince, qui devroit estre choisi par le plus Grand et le plus sage Roy du monde, quand mesme je serois sa fille. Mais, poursuivoit elle, peut estre que Philoxipe se déguise : qu'il a des sentimens criminels pour toy : et que ta simplicité t'abuse. Attends donc, disoit elle, à te déterminer : et esprouve sa confiance et sa fidelité, par une indifference apparente, qui ne luy laisse nul espoir.

Policrite, modèle de Mandrocle
Lors d'une conversation entre Philoxipe et Policrite, il apparaît que la jeune fille a effectivement servi de modèle au peintre Mandrocle : Cleanthe, d'abord réticent à cette idée, avait dû céder, de crainte que l'artiste n'ébruite l'existence d'une si belle jeune fille. Fort de cette confirmation, Philoxipe demande à la jeune femme de le laisser prouver qu'il est le plus amoureux de tous les hommes. Policrite reste inflexible et refuse d'en écouter davantage.

C'estoit en cét estat qu'estoient les choses dans le coeur de Policrite, lors que Philoxipe arriva aupres d'elle : d'abord qu'elle le vit, elle voulut reprendre le chemin de sa petite Cabane : mais s'estant avancé en diligence, il l'en empescha. Neantmoins comme elle n'en estoit qu'à quinze ou vingt pas, et qu'il y avoit deux femmes qui la servoient, qui travailloient dans un petit Pré assez aproche d'eux, elle s'arresta : et Philoxipe prenant la parole ; Quoy Policrite luy dit il, vous fuyez un Prince qui fuit tout le monde pour l'amour de vous, et qui ne cherche que vous ? Seigneur (luy dit-elle, avec je ne sçay quel air un peu plus imperieux qu'auparavant, bien qu'elle n'en eust pas le dessein) je fais ce que vous devriez peut-estre faire : car enfin, quel avantage pouvez vous esperer de vos visites et de vos soings ? Celuy d'entendre dire de vostre belle bouche, reprit il, que je ne suis pas haï de vous. S'il ne faut que ce la, repliqua t'elle, pour vous fatisfaire, il ne fera pas difficile d'en venir à bout : Mais n'en de

   Page 1216 (page 618 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mandez pas davantage, si vous ne voulez estre refusé. Quoy aimable Policrite, reprit Philoxipe, vous ne m'aimerez jamais ; et tout ce que je fais pour meriter vostre affection, fera fait inutilement ? Non, cela n'est pas possible : quand mesme vous feriez aussi insensible que les Portraits que j'ay de vous. Les Portraits que vous avez de moy ! reprit Policrite, Ouy, adjousta Philoxipe, je ne suis pas si malheureux que vous pensez : et sans vostre consentement, et malgré vous, j'ay tous les jours le plaisir de vous voir. Ha, s'écria Policrite, je voy bien Seigneur, que Mandrocle m'a trahie, et qu'il m'a manqué de parole. Philoxipe luy demanda alors, comment elle avoit connu Mandrocle ? et elle luy aprit que ce fameux Peintre passant toutes les heures de son loisir à errer parmy ces Montagnes, pour y designer quelques Paisages, avoit un jour fortuitement esté à leur petite Habitation : où l'ayant veüe, il avoit demandé à Cleanthe la permission de la peindre. Que Cleanthe la luy avoit voulu refuser : mais que voyant son opiniâtreté, il avoit eu peur qu'il n'allast luy parler d'elle à Clarie ; et que c'estoit pour quoy il le luy avoit permis : à condition de ne se servir de ce Portrait dans ses Tableaux, que comme d'une teste faite à plaisir, et par imagination : luy faisant jurer solemnellement, de ne parler jamais à personne sans exception, de la connoissance qu'il avoit avec eux. Que depuis cela, tant que Mandrocle avoit esté à Clarie, il luy estoit venu

   Page 1217 (page 619 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aprendre à dessigner ; et avoit fait son Portrait de vingt façons differentes. Policrite demanda alors à Philoxipe si Mandrocle luy avoit parlé d'elle ? et il luy aprit la verité de la chose. Mais, luy dit il, Policrite, vous voyez bien que la Deesse que vous representez, n'a pas dessein que vous soyez tousjours inhumaine : puis qu'elle a bien voulu paroistre sous vostre visage. Seigneur, luy dit elle, comme je ne suis pas de vostre Isle, j'ay plus de devotion à Diane qu'à Venus Uranie : et ainsi ce n'est pas par cette raison, que vous me pouvez persuader. joint que cette Deesse n'aprouvant que les passions innocentes, ne me conseilleroit sans doute jamais de souffrir la vostre. La vertu mesme, reprit Philoxipe, vous l'ordonneroit : et vous vous le conseilleriez vous mesme, si vous connoissïez bien mon coeur. Il faudroit, repliqua t'elle, un si long temps pour me le faire connoistre, que je ne vous conseille pas de l'entreprendre. Mais enfin, dit il, si je l'entreprends, et que je vous face voir, que jamais personne n'a rien tant aimé que je vous aime, que penserez vous ? Je penseray, dit elle, que vous ferez bien malheureux, d'avoir si fortement aimé une Personne qui n'est pas digne de cét honneur. Mais, reprit il, m'en aurez vous quelque obligation ? Je vous en plaindray, luy dit elle, et souhaiteray vostre guerison, ou par l'absence, ou par l'oubly. Ha ! cruelle Personne, s'escria t'il, souhaitez la plus tost par vostre compassion et par vostre pitié : et promettez moy seulement,

   Page 1218 (page 620 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ment, que vous me donnerez le loisir de vous persuader, que je suis le plus amoureux des hommes. Ce seroit desja estre un peu persuadée, luy dit elle, que d'en user comme vous dites : c'est pourquoy (poursuivit elle en marchant vers sa petite Cabane) je ne veux plus vous escouter.


Histoire de Philoxipe et Policrite : mélancolie de Philoxipe
Une profonde mélancolie s'empare de Philoxipe, qui ne peut s'empêcher de quitter la cour pour rejoindre Clarie dès que possible. Le roi, très inquiet pour le jeune homme, charge Leontidas de s'enquérir des raisons de sa mélancolie. Philoxipe finit par avouer à son ami Leontidas, non sans honte, la passion qui le brûle pour une jeune fille de basse condition. De son côté, le roi soupçonne Philoxipe d'être amoureux d'Aretaphile et d'en garder le secret pour ne pas apparaître comme son rival. Fort de cette conviction, il va trouver le jeune homme à la campagne. Pendant ce temps, Philoxipe est au désespoir : Policrite se montre indifférente et ses parents témoignent de plus en plus d'hostilité à ses visites. Sa situation paraît sans issue. L'arrivée du roi lui cause un surcroît de confusion. Pourtant, le souverain ne lui tient pas rigueur d'être amoureux de sa maîtresse ; au contraire, il préfère tenter d'oublier Aretaphile plutôt que de perdre son ami. Il oblige ainsi Philoxipe à retourner à la cour. Ce dernier tombe gravement malade, au point de voir ses jours menacés. Le roi recourt alors à une solution extrême : il renonce à Aretaphile en faveur de son ami, dont il espère ainsi la guérison. La jeune femme se vexe, tandis que Philoxipe est confus. Il décide d'avouer toute la vérité au roi. Ce dernier ne le croit pas, tant qu'il n'aura pas vu Policrite.
L'interrogatoire de Leontidas
Philoxipe sombre de jour en jour davantage dans une profonde mélancolie. Toute la cour s'étonne de le voir aller si souvent à Clarie, même durant l'hiver. Le roi est véritablement inquiet pour son ami. Il charge Leontidas de l'interroger. Ce dernier se rend à Clarie et questionne Philoxipe sur les raisons de sa mélancolie. L'ambition, la vengeance ou encore la passion de Philoxipe pour les livres ne peuvent pas avoir provoqué un tel mal-être. Leontidas suggère que son ami a l'attitude d'un amant malheureux.

C'estoit de cette sorte que Philoxipe passoit sa vie : qui parmy beaucoup d'inquiétudes, n'avoit que quelques momens de plaisir. Cependant il ne pouvoit durer à Paphos : et quand il y alloit, tout ce qu'il pouvoit faire estoit de voir seulement la Princesse Aretaphile, parce que le Roy l'y forçoit : mais il paroissoit si melancolique et si changé, qu'il n'estoit pas connoissable. Le Roy qui l'aimoit tendrement, en estoit en une peine extréme ; il cherchoit avec toute la Cour, la cause de ce changement, et ne la pouvoit trouver : il la luy demandoit à luy mesme, sans en pouvoir tirer aucune connoissance : Philoxipe luy disant tousjours que c'estoit une melancolie qui venoit sans doute de son temperamment, et de quelque legere indisposition. Mais, luy disoit le Roy, la solitude ne guerit pas de semblables incommoditez et vous devriez n'aller plus tant à Clarie. Cependant cela continua tousjours ainsi :et mesme quand l'Hyver fut venu, ce qui surprit encore davantage toute la Cour. L'on sçavoit qu'il ne faisoit plus bastir à Clarie : que les Peintres et les Sculpteurs qu'il y avoit eus si longtemps n'y estoient plus : que la Saison n'estoit plus belle : que quand il y alloit, c'estoit

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avec peu de Train, et qu'il s'y promenoit toujours seul : l'on voyoit sur son visage une tristesse estrange, et un changement fort considerable ;et tout cela sans qu'il parust aucune cause à son déplaisir. Le Roy l'avoit comblé de bien faits et d'honneurs : il luy avoit demandé cent fois, ce qu'il desiroit de luy ? Toute la Cour l'aimoit : il n'avoit pas un Ennemy : il estoit extraordinairement riche : il ne paroissoit point avoir de mal que l'on peust nommer, et que les Médecins connussent : Enfin, la melancolie et la retraite de Philoxipe estoient des choses inconcevables. Toute la Cour ne parloit que de cela, et le Roy en estoit en une affliction extréme ; ne sçachant donc plus par quelle voye s'esclaircir de ce que Philoxipe avoit dans l'ame, il jetta les yeux sur moy : pour lequel il sçavoit que ce Prince avoit assez d'amitié : et mesme plus de confiance, que pour nulle autre personne. un jour donc que Philoxipe estoit allé à Clarie, le Roy m'envoya querir : et apres l'avoir assuré, comme il estoit vray, que je ne sçavois rien de particulier de la melancolie de ce Prince : il me fit l'honneur de me commander de l'aller trouver ; et de tascher avec beaucoup d'adresse, de descouvrir ce qu'il avoit dans l'esprit. Car, me dit il, Leontidas, j'aime Philoxipe à tel point, que je ne puis vivre content qu'il ne le soit : et s'il faloit luy donner la moitié de mon Royaume, je le serois sans doute plustost, que de ne le satisfaire pas. Je partis donc avec intention en effet de tascher de contenter la

   Page 1220 (page 622 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

curiosité du Roy : qui certainement avoit quelque besoin de la presence de Philoxipe, pour le consoler de la maniere dont la Princesse Aretaphile le traitoit : et je ne pense pas qu'il se soit jamais veû un combat d'ambition et d'amour plus opiniastré. Je fus donc à Clarie, où je trouvay Philoxipe dans son chagrin ordinaire ; que je redoublay encore, parce que je l'empeschay d'aller chez Cleanthe ce jour là. D'abord qu'il me vit, il voulut pourtant se contraindre, et me faire l'honneur de me tesmoigner quelque joye de me voir. Mais ce fut d'une façon qui me fît bien connoistre que son coeur démentoit ses paroles : et que quelque amitié qu'il eust pour moy, il eust souhaité que j'eusse encore esté à Paphos. Leontidas, me dit il, je vous suis bien obligé de me venir visiter en une Saison où la Campagne a perdu tous ses ornemens : et où la Cour est la plus divertissante et la plus belle. Seigneur, luy dis-je, vous vous loüez de moy avec bien moins de raison, que la Cour ne se plaint de vous : Car enfin quitter Paphos pour Clarie quand vous y estes ; c'est quitter la Cour pour la Cour, et mesme pour la plus agreable partie de la Cour : Mais quitter Paphos comme vous faites, pour ne venir chercher que la solitude à Clarie, ha ! Seigneur (luy dis-je, sans le soubçonner pourtant d'aucune passion) c'est tout ce que pourroit faire un Prince amoureux, qui seroit mal avec sa Maistresse. Philoxipe rougit à ce discours ; et me regardant avec un sous-rire qui

   Page 1221 (page 623 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'effaçoit pas toutefois la melancolie de dessus son visage. Je voy bien Leontidas, me dit-il, que je ne vous suis pas si obligé que je pensois : puis que sans doute vous venez plustost jcy pour me declarer la guerre, que pour me visiter. J'y viens, Seigneur, luy dis-je, pour tascher d'aprendre, si je ne pourrois rien pour vostre service, dans un temps où tout le monde croit que quelque chose de grande importance que l'on ne comprend point vous afflige. Leontidas, me dit il, je vous suis bien obligé ; mais je vous le serois bien davantage, si vous pouviez empescher toute la Cour, de vouloir penetrer si avant dans mon coeur : car je vous advouë, poursuivit-il, que je trouve quelque chose de bien cruel, à ne pouvoir resuer quand on veut, et à n'estre pas Maistre de ses propres sentimens. Seigneur, luy dis-je, si vous estiez moins aimé vous ne souffririez pas cette persecution dont vous vous pleignez : cette espece d'amitié, reprit il, produit pour moy une espece de suplice qui n'est pas petit : car que veut on que je face de plus raisonnable, que de venir cacher ma mélancolie dans la solitude, afin de ne troubler pas la joye de ceux qui en ont ? Mais, Seigneur, luy dis-je, c'est la cause de cette melancolie que tout le monde cherche, et que Personne ne trouve : et en mon particulier, je vous demande pardon si je vous dis que je la cherche comme les autres, sans la pouvoir rencontrer. Car, Seigneur, ce n'est pas l'ambition qui vous tourmente : Non Leontidas, me dit il, et quand

   Page 1222 (page 624 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je serois malade de cette espece de maladie, le Roy m'en gueriroit bientost. Ce n'est pas aussi la vangeance, repris-je, car comme vous n'estes haï de personne, il est croyable que vous n'avez pas de haine. Vous avez raison, repliqua t'il en soupirant, et je pense que je suis mon plus grand ennemy. Ce n'est pas aussi la passion que vous avez pour les Livres, poursuivis-je, car cette pallion fait des Solitaires, mais elle ne fait pas de melancoliques au point que vous l'estes. Et puis, il y a long temps que vous l'avez, sans qu'elle ait produit un si mauvais effet en vostre esprit. Les Livres, me repliqua t'il, ne sont sans doute pas mon chagrin : et si j'estois raisonnable, ils m'en devroient plustost soulager. Ce n'est pas aussi, luy dis-je, l'amour qui vous tourmente : car vous ne voyez personne qui vous en puisse donner. Concluez donc, me dit il en m'embrassant, qu'il n'y a rien à dire sinon que je me haï moy mesme ; que j'ay perdu la raison ; et que si mes Amis sont bien sages, ils me laisseront en repos ; et attendront du temps la connoissance ou la guerison de mon mal. Quoy, Seigneur, luy dis-je, Leontidas qui a pour vous une affection extréme, sera traité comme les autres, et ne sçaura rien davantage de vous, que ce qu'en sçauroient vos Ennemis si vous en aviez ? Ha ! Seigneur, luy dis-je encore, il faut s'il vous plaist que vous agissiez d'une autre maniere : et pour vous tesmoigner que Leontidas le merite en quelque sorte ; sçachez, Seigneur, que jusques icy je vous

   Page 1223 (page 625 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ay parlé comme un Espion, que le Roy qui veut sçavoir à quelque prix que ce soit, ce que vous avez dans l'ame vous a envoyé : Mais apres m'estre aquité de ma commission inutilement, ce n'est plus, Seigneur, comme un Envoyé du Roy que je vous parle ; c'est comme un homme qui est resolu de vous servir de sa vie, si vous en avez besoin : et de ne vous abandonner point absolument, qu'il n'ait sçeu la cause de la melancolie qui vous possede. Car Seigneur, si cette melancolie n'en a pas, et que ce ne soit qu'un déreglement d'humeurs, il faut que je demeure icy, pour tascher de vous divertir malgré vous : et si au contraire elle en a une, il faut encore que Leontidas vous y serve, quand mesme il ne vous en devroit reüssir autre bien, que celuy de vous aider à la cacher, et au Roy, et à toute la Cour, si vous ne voulez pas qu'ils la sçachent. Je ne pense pas, me dit il en soupirant, qu'il y ait une meilleure joye de ne la descouvrir pas, que de ne la dire à personne. Mais, Seigneur, luy dis-je, si vous me traitez avec cette indifference, quand je seray retourné à Paphos, et que le Roy demandera ce que je crois de vostre chagrin, il faudra bien que je luy die quelque chose. Et que luy direz vous ? reprit Philoxipe ; Je pense, Seigneur, luy dis-je, que pour me vanger du peu de confiance que vous aurez euë en moy, je luy diray ce que je ne croy point du tout ; qui est que vous estes amoureux ; et que la honte de vostre ancienne insensibilité, ou de vostre nouvelle

   Page 1224 (page 626 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

foiblesse, vous empesche de l'advoüer. Je luy diray mesme peut-estre, luy dis-je en riant, que cette Venus Uranie dont on vous a tant fait la guerre, depuis la belle Feste que vous fistesicy, et qui preceda quelques jours vostre humeur melancolique, vous a affectivement donné de l'amour. Enfin, Seigneur, il n'est rien de si bizarre, que je ne sois capable de dire, pour me vanger du tort que vous faites à la passion que j'ay pour vostre service.

L'aveu de Philoxipe à Leontidas
Philoxipe finit par avouer à Leontidas la passion qui le tourmente. Il est toutefois saisi d'un grand sentiment de honte à l'idée de révéler son amour pour une fille de basse condition. Il mène Leontidas près de la cabane de Cleanthe, mais refuse d'aller plus loin, afin de ne pas importuner les parents de Policrite.

Philoxipe pendant ce discours, avoit changé vingt fois de couleur : et soit par amitié, ou par l'importunité que je luy faisois, ou parce qu'en estet ceux qui sont amoureux, aiment naturellement à parler de leur amour ; il me prit par la main ; me fit entrer dans son Cabinet ; et apres m'avoir fait faire des sermens solemnels de ne descouvrir jamais ce qu'il m'alloit dire : mais avec autant de ceremonie et d'empressement, que s'il eust eu à me descouvrir qu'il avoit conspiré contre l'Estat, ou attenté à la personne du Roy, il m'aprit qu'il estoit amoureux. Quoy, Seigneur, luy dis-je en riant, ces retraites, ces melancolies, et ce secret impenetrable que tout le monde cherche et que personne ne trouve, n'est autre chose sinon que vous estes amoureux ? Ha Leontidas, me dit-il, ne vous joüez point de mon malheur, car il est plus grand que vous ne pensez : mais Seigneur, luy dis je. j'ay bien de la peine à comprendre, que vous puissiez estre aussi infortuné que vous dittes : parce que je ne comprens point qu'il y ait une

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Princesse en tout le Royaume (si vous en exceptez l'ambitieuse Aretaphile qui veut estre Reine) qui ne reçoive vostre affection favorablement, si vous la luy faites connoistre. Helas, me dit il en soupirant, l'Amour m'a bien traité plus cruellement que vous ne pensez : et puis qu'il faut vous descouvrir le secret de mon ame, sçachez que j'ay trouvé une resistance invincible, dans le coeur d'une Personne qui n'habite que parmy des Rochers, et qui ne loge que sous une Cabane. Ouy Leontidas, j'ay trouvé une Fille, ou pour mieux dire, j'ay trouvé la Vertu mesme toute pure, et sous le visage de Venus Uranie, qui m'a resisté, et qui me resiste encore. Une Fille, dis-je, que l'ambition ne touche point : à qui la beauté ne donne ny affetterie ny orgueil : qui a de la simplicité et de l'esprit : de la galanterie et de la sincerité : et qui dans un lieu sauvage et desert, que les Dieux seuls m'ont enseigne ; parle mieux que tout ce qu'il y a de femmes d'esprit à la Cour. Mais apres tout cela, elle loge sous une Cabane : sa condition me paroist fort basse, si je regarde tout ce qui l'environne : et elle me paroist née sur le Throsne quand je ne regarde qu'elle, ou que je ne fais que l'entendre parler. Ceux qui la conduisent ont de l'esprit et de la vertu : Mais encore une fois Leontidas, ils logent dans une Cabane, et ne la veulent pas mesme abandonner. Enfin, me dit il presque les larmes aux yeux, je suis le plus infortuné des hommes : j'ay une passion que je ne sçaurois vaincre,

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et que je ne veux point que l'on sçache : je respecte trop la vertu de Policrite (car cette Personne dont je vous parle s'apelle ainsi) pour concevoir un desir criminel ; joint que je l'aurois inutilement : j'aime aussi trop la gloire pour me resoudre à espouser une Fille de cette condition, sans une forte repugnance : Cependant je ne puis vivre sans elle : je souffre par tout ailleurs, un supplice que je ne puis dire : sans pouvoir prevoir de remede à mon mal, je le suporte sans m'en pleindre, et sans nul espoir que la mort. Philoxipe me dit cela d'une maniere si touchante, que j'en eus le coeur attendry : et alors il me conta tout ce qui luy estoit advenu : comment il avoit rencontre Policrite : sa surprise de voir que c'estoit la Personne d'apres laquelle Mandrocle avoit fait la Peinture de sa Venus Uranie : et tout ce que je vous viens de dire. Quoy que je susse un peu surpris de cette bizarre passion, principalement quand je me souvenois de l'insensibilité de Philoxipe : je taschay pourtant de le consoler. Seigneur, luy dis-je, la beauté, quand elle est comme celle que vous me representez, et comme celle que j'ay veüe en la Venus de vostre Galerie, porte quelque excuse avec elle, de quelque condition que soient les personnes qui la possedent : principalement quand elle ne fait naistre que de ces passions passageres qui troublent l'ame, mais qui ne la possedent pas long temps : comme je veux esperer que fera celle dont vous vous pleignez. Non non, dit il, Leontidas,

   Page 1227 (page 629 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne vous y trompez point : j'aimeray Policrite jusques au Tombeau. Mais, Seigneur, pour n'abuser pas de vostre patience, je vous diray que connoissant le mal de Philoxipe trop grand pour le pouvoir guerir, je le flatay et l'adoucis autant qu'il me fut possible : en fuisse il me mena dans sa Galerie, pour me monstrer son excuse, quoy que j'eusse veû ses Peintures beaucoup d'autres fois. Apres nous allasmes nous promner : mais comme il ne pouvoit jamais aller que d'un costé, nous fusmes parmy ces Rochers, jusques à un endroit d'où l'on descouvroit la petite Maison de Policrite. Nous ne la vismes pas si tost, que rougissant d'amour et de confusion tout ensemble ; c'est là, me dit il, mon cher Leontidas, que demeure la Personne que j'adore : c'est sous ce petit Toict : que je presere aux plus superbes Palais, que Philoxipe trouve quelques momens de plaisir : et c'est là enfin qu'est renfermée toute ma joye, et toute ma felicité. Seigneur, luy dis-je, il ne faut pas de meilleures marques de la grande beauté de Policrite, que la petitesse de sa Cabane : et quiconque s'imaginera que le Prince Philoxipe aime en ce lieu là, ne doutera mesme point qu'il n'ait disputé son coeur autant qu'il a pû. Enfin Seigneur, apres que ce Prince m'eut bien exageré toutes les beautez et tous les charmes de Policrite, sans vouloir souffrir que je la visse, tant il avoit peur de la fâcher ; il falut songer à revoir Paphos : car j'avois promis au Roy d'y retourner

   Page 1228 (page 630 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dés le soir mesme. Je demanday donc à Philoxipe ce que je luy dirois : toutes choses, me respondit-il, mon cher Leontidas, plustost que la verité de mon avanture : Car aux termes où est mon esprit, je pense que je me desespererois, si le Roy la sçavoit.

Les soupçons du roi
Le roi, désireux de connaître les causes de la mélancolie de Philoxipe, interroge Leontidas. Ce dernier, réticent à révéler la vérité, reste évasif. Le roi vient alors à penser que la mélancolie de Philoxipe ne peut provenir que d'une seule cause : un amour contrarié. Ses soupçons le portent à croire que son ami est amoureux de sa bien-aimée Aretaphile et que, par respect pour lui et par honte de ses sentiments, il préfère s'isoler et dépérir. Le roi en conçoit à la fois beaucoup de chagrin et de compassion.

Je le quittay donc, apres qu'il m'eut encore fait jurer cent et cent sois, de ne descouvrir pas la moindre chose de son malheur : et je fus retrouver le Roy, qui m'attendoit avec une impatience extréme : et qui s'estoit retiré exprés d'assez bonne heure, afin que je pusse l'entretenir avec plus de liberté quand je reviendrois, Et bien, me dit il, Leontidas, que fait nostre Solitaire ? Seigneur, luy dis-je, en le nommant comme vous faites, vostre Majesté peut aisément deviner ses occupations : il resue ; il se promene ; il lit ; il regarde ses Peintures et ses Statües : ; il va d'un lieu en un autre ; et cherchant sans doute la santé par tout, il ne la trouve en nulle part. Mais Leontidas, me dit il, vous me parlez comme parle Philoxipe : et ce n'est pas là ce que j'ay attendu de vous, Seigneur, luy repliquay-je, j'ay fait tout ce que j'ay pû pour satisfaire vostre Majesté : mais je vous advoüe que mon voyage n'a pas esté si heureux que je le pensois. Car enfin Philoxipe dit seulement qu'il se trouve un peu mal ; et qu'il a une melancolie qu'il ne sçauroit vaincre. Luy avez vous demandé, me dit le Roy, si ce ne seroit point qu'il souhaitast quelque chose que je ne m'aduisasse pas de luy donner, parce que je ne sçay pas qu'il la desire ?

   Page 1229 (page 631 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ha Seigneur (luy dis-je, pensant bien faire) l'ambition ne tourmente point Philoxipe ; et il est si satisfait de vostre Majesté, qu'il ne souhaite rien au de là de ce qu'il possede. Avez vous donc descouvert, reprit il, qu'il ait quelque mescontement secret contre quelqu'un de cette Cour ? Car si cela est, adjousta t'il, je feray mon interest du sien : et ne vangeray pas moins une injure qu'il aura receüe, que si je l'avois reçeüe moy mesme. Seigneur, luy dis-je, Philoxipe paroist si aimé de tout le monde, qu'il est difficile de croire que quelqu'un l'ait pû fâcher. Je ne sçay plus qu'imaginer, reprit le Roy, et puis que l'ambition de Philoxipe est satisfaite, et que la haine et la vangeance ne troublent point son esprit, il faut donc qu'il soit amoureux. Vostre Majesté, luy dis-je connoist trop l'insensibilité de Philoxipe, pour le soubçonner d'une semblable chose : Non Leontidas, me dit il, l'insensibilité passée de Philoxipe, n'est pas une raison assez forte, pour me persuader qu'il soit encore insensible : et je ne doute presque point, que ce ne soit cette passion qui me dérobe Philoxipe. Car enfin il a toutes les marques d'un homme amoureux : son visage est changé, sans qu'il ait esté malade : il est chagrin sans sujet : il resue presque tousjours : il ne peut durer en nulle part : il nous fait un grand secret de sa melancolie : il ne peut souffrir qu'on luy en parle : il abandonne le soing de ses affaires : il ne fait plus de visites que par contrainte : et excepté

   Page 1230 (page 632 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Princesse Aretaphile qu'il a voüe par mon commandement ; il n'a pas fait une visite de Dames, depuis que nous fusmes à Clarie. Seigneur, luy dis-je, une partie de ce que vous dittes pour prouver que Philoxipe est amoureux, est ce me semble ce qui fait voir qu'il ne l'est pas : car enfin s'il aimoit, il chercheroit la personne aimée : on le verroit attaché aupres d'elle : au lieu d'estre melancolique, il en seroit plus galant et plus sociable : et au lieu de chercher la solitude comme il fait, il me semble qu'il augmemeroit plustost les divertissemens de la Cour : et que la Musique, le Bal, la conversation et les promenades, seroient ses occupations les plus frequentes. Ce que vous dittes, respondit le Roy, est bien dit, pour les passions ordinaires, ou pour les Amants heureux : Mais il est certaines passions bizarres, qui naissent parmy le chagrin ; qui s'y entretiennent, et qui fuyent mesme les plaisirs. Ce qui m'embarrasse un peu, poursuivit il, c'est qu'enfin je ne puis imaginer de qui Philoxipe peut-estre amoureux, et en estre mal traité : car il n'y a sans doute pas une Dame en tout mon Royaume, qui ne fut gloire d'avoir conquesté son coeur. Et puis, reprenoit il encore, je n'ay point remarqué qu'il se soit attaché à la conversation de pas une en particulier : cependant insailliblement Philoxipe est amoureux. Seigneur, luy repliquay-je, attendez à en parler si determinément, que vous en ayez de plus fortes prevues : et que vous ayez du moins

   Page 1231 (page 633 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de quoy conjecturer qui luy peut avoir donne de l'amour. Le Roy se mit alors à repasser toutes les femmes de la Cour l'une apres l'autre : et de toutes il trouva qu'il n'y avoit point d'apparence de le soubçonner d'en estre amoureux. Il se mit donc à se promener sans rien dire : quelque temps apres je le vy rougir : et un moment en suitte il me parut fort inquiet. Leontidas, me dit il, vous sçavez plus que vous ne me dites. Seigneur, luy repliquay-je, je n'ay rien dit à vostre Majesté qui ne soit veritable : car enfin l'ambition de Philoxipe est satisfaite : il n'a point d'ennemis que je sçache : et si je ne me trompe, les plus belles Dames de vostre Cour, n'ont pas grand pouvoir sur son coeur. Ha Leontidas, me dit il, vous me déguisez la verité : mais sans que vous me la disiez, je ne laisse pas de la sçavoir. Ouy Leontidas, adjousta t'il, Philoxipe a de l'amour : et de l'amour sans doute qui trouble son ame : et de l'amour qu'il veut combatre et qu'il veut vaincre : et si ce que je pense n'estoit point, il ne seroit pas un si grand secret de sa passion. Mais Dieux, reprenoit ce Prince, que je suis malheureux ! et à quelle estrange extremité me voy-je reduit ? Car enfin Leontidas, me dit il, advoüez la verité. Philoxipe est devenu mon Rival malgré luy : et le déplaisir qu'il en a, est ce qui fait tout son chagrin. Ha Seigneur (m'écriay-je, sans avoir loisir de raisonner sur ce que je disois) je ne sçay point la cause du chagrin de Philoxipe : mais je sçay bien qu'il

   Page 1232 (page 634 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'est point amoureux de la Princesse Aretaphile : et qu'il a trop de respect pour vostre Majesté, pour en avoir souffert la pensée dans son coeur. Songez bien Leontidas, reprit il, à ce que vous dites ; Vous m'assurez que vous ne sçavez point le sujet de la melancolie de Philoxipe ; et vous sçavez pourtant bien qu'il n'est point mon Rival : Encore une fois Leontidas, si vous sçavez la chose dites la moy : ou si vous ne la sçavez pas, advoüez que mes soubçons sont bien fondez : et ne craignez pas que pour cela j'en veüille mal à Philoxipe : au contraire, je luy en auray plus d'obligation. Le discours du Roy me mit en une peine extréme : car enfin à moins que de violer tout ce qu'il y a de plus Sacré parmy nous, je ne pouvois reveler le secret de Philoxipe : qui m'avoit faitivrer plus de cent fois de n'en parler jamais. De consentir aussi que le Roy le soubçonnast d'estre son Rival, il me sembloit que cela luy estoit d'une trop grande importance, pour le laisser en cette opinion : mais plus je luy voulois persuader que cela n'estoit pas, plus il le croyoit. Non, me disoit il, je suis cause de mon malheur, et de celuy de Philoxipe : c'est moy qui J'ay obligé de voir Aretaphile plus souvent qu'une autre : c'est de ma propre main qu'il en est enchainé : et c'est moy qui fais tout son suplice. Car, poursuivoit il, je comprends aisément qu'il ne cherche la solitude, que pour se guerir de cette passion : j'ay mesme remarqué depuis quelque temps, qu'il areçeu toutes les

   Page 1233 (page 635 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

commissions que je luy ay données de parler à Aretaphile avec peine : qu'il les a esvitées autant qu'il a pû et je ne suis que trop persuadé, qu'il a disputé son coeur opinastrément ; et que je suis la seule cause de son suplice. Dieux, disoit il, quelle infortune est la mienne ? il n'y a pas un seul homme en tout mon Royaume que je ne haïsse s'il estoit mon Rival, excepté Philoxipe : et il n'y a pas une femme en toute la Cour, qui ne l'eust rendu heureux s'il l'eust aimée, à la reserve de la Princesse Aretaphile. Mais Seigneur, luy disois-je encore, je vous proteste que Philoxipe n'en est point amoureux : et je vous proteste, me respondoit ce Prince avec une douleur extréme, que Philoxipe est mon Rival : car si cela n'estoit pas, il m'auroit descouvert sa passion. Le respect qu'il a pour vous, luy repliquois-je, l'en auroit deû empescher, quand il seroit vray qu'il auroit aimé : Non non, disoit il, vous ne m'abuserez pas : et je suis esgalement persuadé, de l'amour de Philoxipe ; de son innocence ; et de mon malheur. Car enfin quel homme du monde que j'aime le plus cherement, soit devenu amoureux de la seule Personne que je puis aimer : et que je me voye dans la cruelle necessité d'abandonner Aretaphile, ou de voir mourir Philoxipe ; c'est une advanture insuportable. Seigneur, luy dis-je, je supplie vostre Majesté d'attendre qu'elle ait veû encore une fois Philoxipe, et qu'elle luy ait commandé absolument de luy d'escouvrir son coeur, auparavant que de se determiner

   Page 1234 (page 636 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à rien : et si vous me le voulez permettre, j'iray le faire venir demain au matin. Non non, me dit le Roy, vous ne sortirez point du Palais d'aujourd'huy ; et vous ne verrez point Philoxipe avant moy. En effet ce Prince me donna en garde à un des siens ; et me commanda de me retirer, à une Chambre que l'on me donna dans le Palais. De vous representer, Seigneur, mon embarras, et l'inquietude du Roy, ce seroit une chose assez difficile : puis qu'à vous dire la verité, il avoit autant d'amitié pour Philoxipe, qu'il avoit d'amour pour Aretaphile. Qui vit jamais disoit il (car il l'a luy mesme raconté depuis) une avanture pareille à la mienne ? j'ay un Rival qu'il faut que j'aime malgré moy : et qui me donne un plus grand sujet de l'aimer par l'amour qu'il a pour ma Maistresse, que par tout ce qu'il a jamais fait pour mon service, et que par tous les bons offices qu'il m'a mesme rendus aupres d'elle : estant certain que je n'ay qu'à le regarder, pour connoistre ce qu'il souffre à ma consideration ; et que je n'ay qu'à considerer la vie qu'il mene, pour voir combien je luy suis obligé. Je voy dans ses yeux une melancolie qui me fait craindre sa mort : et je voy en toutes ses actions, des marques visibles de son amour pour Aretaphile, et de son respect pour moy. Que feray-je ? disoit il, feindray-je d'ignorer cette passion, et laisseray-je mourir Philoxipe ? Mais il n'est plus temps de vouloir faire un secret de ce que je pense, puis que Leontidas le sçait : Leontidas, dis-je, qui a

   Page 1235 (page 637 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tant de part en sa confidence et en son amitié. Diray-je aussi à Philoxipe que je sçay son amour sans l'en pleindre ? et quand je l'en pleindray, quel foible secours sera celuy là ? Je hasteray peut estre l'heure de sa mort, par le desespoir que je luy donneray : Mais aussi pourrois-je ceder Aretaphile, et l'amitié seroit elle plus forte que l'amour ? Philoxipe a une passion injuste : mais les passions ne sont pas volontaires, adjoustoit il, et il a fait tout ce qu'il a pû et deû faire : puis que ne pouvant s'empescher d'aimer, il s'est empesché de le dire : et a mieux aimé exposer sa vie par son silence respectueux, que de la conserver en parlant d'une passion qu'il sçait bien qui me doit desplaire. Ce Prince passa la nuit de cette sorte, avec une agitation estrange : quelquefois il sentoit de la colere et de la haine dans son coeur, sans sçavoir pourtant ny de qui il devoit se vanger, ny qui il devoit haïr. Tantost il accusoit un peu Philoxipe, de ne luy avoir pas dit d'abord ce qu'il sentoit : tantost il s'en prenoit à la beauté d'Aretaphile : mais à la fin il s'en accusoit luy mesme. Puis tout d'un coup venant à considerer le pitoyable estat où il voyoit Philoxipe reduit, et la malheureuse vie qu'il menoit ; la compassion attendrissoit son coeur de telle sorte, qu'il s'en faloit peu qu'il n'aimast plus son pretendu Rival que sa Maistresse. Il se souvenoit alors, que toutes les faveurs qu'il en avoit reçeuës, avoient esté mesnagées et obtenuës par le moyen de Philoxipe : et il comprenoit si

   Page 1236 (page 638 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parfaitement, la peine qu'auroit effectivement souffert Philoxipe, si la chose eust esté comme il la croyoit ; qu'il en estoit touché d'une pitié extréme.

Le désespoir de Philoxipe
Tandis que le roi décide d'aller trouver Philoxipe à Clarie, accompagné par Leontidas, l'amant malheureux se trouve auprès de Policrite, qui se montre indifférente et lui parle avec une malice qui bouleverse le jeune homme. Elle insiste sur le fait qu'elle n'aimera jamais qu'une personne d'égale condition, sachant que Philoxipe n'est pas en mesure de comprendre cet aveu. L'arrivée de Cleanthe et Megisto achève la conversation. Le père de Policrite demande à Philoxipe d'espacer ses visites, mais ce dernier, désespéré, s'emporte.

Le lendemain au matin se passa encore en de pareilles inquietudes, et en des irresolutions estranges : Mais enfin apres avoir disné d'assez bonne heure, il partit tres peu accompagné, pour aller coucher à Clarie ; sans qu'il m'eust esté possible de trouver les moyens de faire donner nul advis à Philoxipe : parce que celuy a qui l'on m'avoit baillé en garde, s'estant imaginé que c'estoit pour une affaire d'autre nature, me traitoit de Prisonnier d'Estat, et ne m'en voulut jamais donner la permission. Au contraire, pour faire valoir son zele et sa fidelité, il fut advertir le Roy de ce que j'avois voulu faire, ce qui le confirma encore plus fortement en son opinion. Ce Prince m'ayant fait commander de le suivre, j'arrivay à Clarie aveque luy, sans qu'il eust parlé tant que le chemin avoit duré, n'ayant fait que resver sur son avanture : mais comme nous y fusmes, les Gens de Philoxipe dirent au Roy qu'il n'y estoit pas ; et que suivant sa coustume, il estoit allé se promener seul. Le Roy s'informa tres soigneusement d'un Escuyer qu'il y avoit long temps qui estoit à luy, s'il ne sçavoit rien du sujet de la melancolie de son Maistre ? et comme cét homme aimoit tendrement Philoxipe ; voulant profiter de l'honneur que luy faisoit le Roy de luy parler ; Seigneur, luy dit il, je ne sçay point ce qu'a mon Maistre : mais je sçay

   Page 1237 (page 639 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien que si vostre Majesté n'a la bonté de trouver quelque remede au chagrin qui le possede, il mourra infailliblement bientost. Car enfin il mange peu : il ne dort presque point : il soupire continuellement : il ne peut souffrir qu'on luy parle de ses affaires : il erre les journées entieres parmy ces Champs : et je l'ay mesme entendu lors qu'il ne pensoit pas que je l'ouïsse, et lors mesme qu'il ne pensoit pas parler, tant sa resverie estoit profonde ; s'escrier, Dieux, que penseroit le Roy, s'il voyait ma melancolie telle qu'elle est ! et qu'il luy sera difficile de deviner la cause de ma mort ! Enfin, Seigneur, poursuivit cét homme presque les larmes aux yeux, je ne sçay que ce que je dis : mais je sçay bien que vostre Majesté perdra le plus fidelle de ses Serviteurs, si elle perd le Prince mon Maistre. Pendant que cét Escuyer parloit de cette sorte, je souffrois une peine estrange : car je voyois que tout ce qu'il disoit, confirmoit le Roy en son opinion. J'avois beau vouloir luy faire signe, il ne me regardoit point, tant il estoit attentif à ce qu'il disoit. Le Roy de son costé soupiroit : et apres qu'il eut quitté cét Escuyer ; Et bien Leontidas, me dit il, vous voulez que Philoxipe ne soit pas amoureux, et qu'il n'aime pas Aretaphile ? Seigneur, luy dis-je, j'adjouë que je le crois encore ainsi : et je voudrois bien que vostre Majesté peust se resoudre de le croire comme moy. Ha ! malheureux Philoxipe, s'escria le Roy sans me respondre, quel pitoyable destin est le tien ! et que je suis infortuné

   Page 1238 (page 640 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moy mesme, de ne pouvoir te guerir absolument du mal qui te possede ! Je voulus alors aller chercher Philoxipe, afin de pouvoir l'advertir des sentimens du Roy auparavant qu'il le vist : mais il ne voulut pas me le permettre ; et s'estant fait monstrer le chemin que Philoxipe tenoit le plus souvent, nous fusmes effectivement vers la Source de Clarie. Cependant Philoxipe estoit allé chez Cleanthe, où les choses avoient un peu changé de face : estant certain que depuis que Policrite avoit sçeu que sa condition n'estoit pas telle qu'elle l'avoit tousjours crevé ; le merite de Philoxipe avoit fait un plus grand progrés dans son coeur : et elle n'avoit pû si bien cacher ses sentimens, que Cleanthe et Megisto ne s'en fussent aperçeus avec beaucoup de chagrin. C'estoit toutefois une chose, qui ne rendoit pas Philoxipe plus heureux : car cette jeune Personne s'estant mis dans la fantaisie d'esprouver son affection, par une indifference aparente ; luy cachoit avec beaucoup de soing, la tendresse qu'elle avoit pour luy. Et en effet, le jour mesme que le Roy fut à Clarie, et que nous n'y trouvasmes point Philoxipe, elle luy donna autant d'inquietude, qu'elle luy causa d'admiration. Car estant allé chez elle, et l'ayant trouvée au pied d'un Arbre, où elle dessignoit sur des Tablettes de Palmier, un petit coing de Païsage qui luy plaisoit ; il se mit à l'entretenir de sa passion ; et à luy protester, qu'elle estoit tousjours plus violente. Seigneur,

   Page 1239 (page 641 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy dit elle, s'il est permis à Policrite de parler ainsi, je vous diray que si vous avez dessein d'aquerir mon estime, vous ferez mieux de me dire que vostre passion devient tous les jours plus sage et plus moderée : car à vous dire la verité, je crains un peu ces passions furieuses dont j'ay entendu parler, que l'on dit qui déreglent la raison ; qui font perdre le respect que l'on doit à la Vertu, encore qu'elle n'habite que sous une Cabane ; et qui font faire enfin cent estranges choses, qui donnent de l'horreur, à les entendre seulement raconter. C'est pourquoy, Seigneur, si vous avez dessein de m'obliger, vous vous contenterez de me dire que vous avez assez d'affection pour moy, pour souhaiter s'il estoit possible, que la Fortune m'eust esté plus favorable ; que je fusse née d'une condition plus relevée que je ne suis ; ou que du moins cela n'estant pas, je puisse demeurer contente dans la mienne, sans envier celle d'autruy. Pour vous aimer avec mediocrité (luy respondit Philoxipe, qui m'a raconté depuis toute cette conversation) il faudroit que vostre beauté fust mediocre : il faudroit que vostre esprit et vostre vertu le fussent de mesme : et il faudroit enfin que ce charme inexpliquable que je trouve en la moindre de vos paroles et de vos actions, et aux moins favorables de tous vos regards ; ne m'enchantast pas comme il fait. Mais diuine Policrite, ne craignez rien de la violence de ma passion : puis que plus elle sera forte, plus je seray respectueux, et

   Page 1240 (page 642 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sousmis à vos volontez. Seigneur, luy dit elle, si ce que vous dites est vray, ne m'en parlez donc plus s'il vous plaist : puis que ne pouvant comprendre qu'il me soit permis de vous donner nulle part à mon affection, il me semble que je vous dois prier de ne m'entretenir plus de la vostre. Mais adorable Policrite, reprit il, pour qui la reservez vous, cette glorieuse affection que vous dites cruellement que je ne possederay jamais ? A ces mots Policrite rougit ; et baissant les yeux avec beaucoup de modestie, Je la reserveray, luy dit elle, pour nos Bois, pour nos Prez, pour nos Rochers, et pour nos Fontaines : dont je pense, Seigneur, poursuivit elle en sous-riant, que vous ne serez pas jaloux. Je n'en seray pas jaloux, repliqua t'il, mais j'en seray envieux : et je ne souffriray pas facilement que vous aimiez à mon prejudice, des choses qui ne vous sçavroient aimer. Mais cruelle Personne, ne me direz vous rien de plus obligeant ? et quittant la Cour comme je fais pour l'amour de vous : et renonçant à tout ce qu'il y a au monde, excepté à Policrite : est il possible que je ne puisse vous obliger à me traiter avec un peu moins de severité ? Je ne demande pas que vous m'aimiez : mais dites seulement que vous n'estes pas marrie que je vous aime : et adjoustez y si vous voulez, que si je ne suis point aimé, c'est que vous ne voulez rien aimer, et que vous n'aimerez jamais rien. L'advenir, respondit malicieusement Policrite, est une chose, Seigneur, dont je ne dois pas respondre

   Page 1241 (page 643 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec tant de certitude : et comme vous n'eussiez pas preveû le jour auparavant que j'eusse l'honneur d'estre connuë de vous, que vous quitteriez souvent vos Palais, pour venir à la Cabane que j'habite : que sçay-je de mesme si la resolution que je fais de ne recevoir nulle affection en mon coeur, y demeurera toujours ? Non Seigneur, il ne faut pas se fier si absolument en soy mesme : et je ne puis respondre que des sentimens presens de mon ame. Monstrez les moy donc, repliqua t'il, tels qu'ils sont veritablement : afin que je sçache ce que je dois faire. Seigneur, luy respondit Policrite, comme j'ay beaucoup d'estime et beaucoup de respect pour vous, je vous advoüeray que je ne serois pas bien aise que vous aimassiez long temps une personne qui ne fust pas d'une condition proportionnée à la vostre : et que je ne pourrois guere recevoir un plus sensible déplaisir. Philoxipe qui n'entendoit par le sens caché de ces paroles, luy respondit que la supréme Beauté estoit quelque chose de Divin, qui ennoblissoit toutes celles qui la possedoient. Non, luy dit elle encore avec plus de malice, ne vous y trompez pas : pour faire naistre l'amour, il faut à mon advis de la proportion en toutes choses : et si j'avois un jour à aimer quelqu'un, ce seroit infailliblement une personne de ma condition : et je ne me resoudrois jamais, d'aimer un homme qui n'en seroit point. Quoy Policrite, s'écria Philoxipe bien affligé, il y a de la verité en vos paroles ? Ouy Seigneur, repliqua t'elle, et le

   Page 1242 (page 644 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

temps vous le fera connoistre. Mais Policrite, reprit il, vous ne songez pas que vous estes un Miracle : et que l'on ne trouve pas parmy des Rochers, des hommes de vostre condition, qui ayent assez de merite pour devoir seulement oser vous regarder. Je n'aimeray donc rien Seigneur, respondit elle en se levant, parce qu'elle vit paroistre Cleanthe et Megisto : qui ne pouvant plus souffrir les visites du Prince sans impatience, veû ce qu'ils pensoient avoir remarque dans le coeur de Policrite, le prierent avec beaucoup de civilité, de vouloir ne se donner plus la peine de venir si souvent chez eux. Mais comme Philoxipe avoit l'esprit un peu irrité des cruelles paroles qu'il pensoit avoir entendues de Policrite, et qui luy estoient pourtant tres avantageuses : il ne pût recevoir le discours de Cleanthe et de Megisto avec la moderation qu'il avoit accoustumé d'avoir. Au contraire, il parut de la colere sur son visage, et beaucoup de douleur dans ses yeux. Cleanthe, luy dit il comme je ne viens pas icy pour vous dérober le Thresor que les Dieux vous ont donné, ne vous opposez pas à la satisfaction que je trouve à admirer en Policrite, la vertu que vous luy avez aprise. Seigneur, reprit Cleanthe, quoy que je connoisse bien la vostre, je ne laisse pas de craindre que comme Policrite n'a pas encore assez vescu pour connoistre precisément, jusques où doit aller le respect qu'elle vous doit : elle ne manque à quelque chose, ou contre

   Page 1243 (page 645 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous, ou contre elle mesme. Non non, luy repliqua brusquement Philoxipe, ne craignez rien de ce que vous dittes : et apprehendez plustost que sa seuerité ou la vostre ne me face perdre la raison. Enfin cette conversation quoy que respectueuse pour Policrite, fut toutesois si passionnèe, que Cleanthe et Megisto en furent fort affligez : et Policrite mesme en eut assez d'inquietude, et se repentit d'avoir parlé si malicieusement à Philoxipe.

La conviction du roi
Sur le chemin du retour à Clarie, Philoxipe rencontre le roi et Leontidas. Tous trois, embarrassés, gardent un moment le silence. Puis le roi fait part à Philoxipe, sans amertume, de la conviction qui est la sienne, que son ami est amoureux de sa maîtresse, et qu'il semble préférer se laisser mourir plutôt que de trahir le souverain. Philoxipe, stupéfait, tente de le désabuser, sans pouvoir toutefois lui révéler la vérité. Le roi est décidé de rester à Clarie, pour essayer d'oublier sa passion pour Aretaphile.

Mais enfin ce Prince se retira fort triste, et fort amoureux tout ensemble : comme il s'en revenoit avec intention de remonter à cheval, à l'endroit où il avoit accoustumé d'en laisser un avec un de ses Gens ; il rencontra le Roy, qui avoit mis pied à terre, et que j'avois l'honneur d'accompagner. Je vous laisse à penser combien cette veüe le surprit : je voulus d'abord tascher de luy faire connoistre par quelque signe que j'estois au desespoir de ce que le Roy luy allait dire : Mais ce que je pensois faire pour luy preparer l'esprit à quelque chose de fâcheux, produisit un autre effet, et l'embarrassa davantage. Aussi tost qu'il eut aperçeu le Roy, faisant effort sur luy mesme, pour cacher une partie de son chagrin, il s'avança en diligence : et prenant la parole le premier, apres l'avoir salüé, Segneur, luy dit il, vostre Majesté quitte ce me semble Paphos, en une Saison où elle n'a guere accoustumé de chercher la promenade solitaire. Vous avez raison, respondit il, mais il semble pourtant

   Page 1244 (page 646 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien moins estrange que je vienne chercher Philoxipe à Clarie, que de trouver Philoxipe parmy des Rochers. Comme il faisoit assez beau ce jour là, quoy que ce fust en hyver, le Roy ne pouvant differer davantage à dire à Philoxipe ce qu'il avoit sur le coeur : s'arresta en un endroit assez agreable, apres avoir fait signe au peu de monde qui l'avoit suivy, de se retirer, et m'avoir commandé que je demeurasse. Comme il n'y eut donc plus que Philoxipe et moy aupres de ce Prince, il se fit un silence qui dura assez long temps : et où sans doute nous pensions tous trois des choses bien differentes. Le Roy voyant Philoxipe si changé, si melancolique, et si inquiet, taschoit de faire que son amitié fust plus forte que son amour : Philoxipe vouloit chercher dans les yeux du Roy et dans les miens, ce qu'il avoit à luy dire, et le sujet de son voyage : caignant, veû les signes que je luy faisois, qu'il ne sçeust sa passion : Et en mon particulier, j'estois au desespoir de ne pouvoir advertir Philoxipe, et de n'oser dire au Roy ce que je sçavois de l'amour de celuy qu'il croyoit estre son Rival. Mais enfin ce cruel silence où nous nous disions tant de choses à nous mesmes cessa : et le Roy regardant ce Prince d'une maniere tres oblibeante ; Mon cher Philoxipe, luy dit il en l'emrassant, ne soyez point fâché que je sçache le secret de vostre ame : et de ce que je n'ignore pas la passion qui vous tourmente. Philoxipe surpris du discours du Roy, me regarda en

   Page 1245 (page 647 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rougissant : et le Roy s'imaginant, comme il estoit vray, que c'estoit pour m'accuser de l'avoir trahi, me regarda aussi bien que luy : et pour me punir, m'a t'il dit depuis, de ne luy avoir pas dit la verité ; sans me donner loisir de parler, et sans desabuser Philoxipe de l'opinion qu'il avoit de moy ; Encore une fois, luy dit il, mon cher Philoxipe, ne vous affligez point de ce que je sçay vostre amour : et croyez que je ne vous en estime pas moins. Seigneur, luy repliqua Philoxipe, il me semble que si vostre Majesté sçait mes veritables sentimens, elle devoit avoir la bonté de m'en pleindre, sans m'en parler. Non Philoxipe, reprit le Roy, ma bonté va encore plus loing que cela : et je suis venu exprés icy, pour estre le compagnon de vostre solitude : car puis que je ne vous puis rendre heureux, il faut du moins, que je sois malheureux aveque vous. Ha Seigneur, s'écria Philoxipe, vous me couvrez de confusion ! Non Seigneur, luy dit il, ne prenez pas un semblable dessein : laissez moy seul icy porter la peine de ma foiblesse : et croyez que je me loüeray infiniment de vostre bonté, si elle me laisse seulement mourir en repos, parmy mes Bois et mes Rochers. Le Roy touché d'une compassion extréme, embrassa encore une fois Philoxipe estroitement : et le regardant avec une melancolie estrange ; Je vous demande pardon Philoxipe, luy dit il, de ne pouvoir encore vous ceder absolument Aretaphile : mais je viens icy pour tascher de combatre pour l'amour de vous,

   Page 1246 (page 648 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la passion que j'ay pour elle : comme vous combatez depuis long temps pour l'amour de moy, celle qu'elle a fait naistre en vostre ame. Philoxipe surpris du discours de ce Prince, eut deux mouvemens bien contraires tout à la fois : car il eut de la douleur de la bizarre opinion du Roy : et de la joye aussi, de ce que ce Prince ne sçavoit pas la verité de son amour, comme il avoit pensé qu'il la sçavoit. Et comme il creût qu'il luy seroit bien aisé de le desabuser d'une chose aussi fausse qu'estoit celle là, il se resolut de continuer de cacher sa veritable passion. Le Roy n'eut donc pas plustost dit ce que je viens de vous dire, que Philoxipe se reculant d'un pas ; Quoy Seigneur, luy dit il, vostre Majesté me soubçonne d'avoir eu l'audace d'estre son Rival ! Dittes, repliqua le Roy, que je sçay que vous avez eu le malheur de ne pouvoir resister aux charmes d'Aretaphile : Mais Philoxipe, je ne vous en accuse pas : je les ay esprouvez le premier : je sçay combien ils sont ineuitables : Vous avez mesme fait plus que je n'eusse fait moy mesme : et peut-estre si j'avois esté en vostre place, aurois-je trahi mon Maistre, au lieu de me resoudre à mourir d'ennuy et de douleur, comme vous avez fait pour l'amour de moy. Ainsi Philoxipe, je ne vous veux point de mal, de ce que vous aimez Aretaphile. Seigneur, repliqua Philoxipe, pour tesmoigner à vostre Majesté que je n'en suis pas amoureux ; je vous promets de ne la voir de ma vie : de n'entrer pas mesme à Paphos

   Page 1247 (page 649 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

: ou du moins de ne parler plus du tout à cette Princesse. je sçay bien, luy respondit le Roy, que vostre generosité vous porte à vous resoudre à la mort, plustost que de manquer à vostre devoir : Mais Philoxipe, afin que vous ne puissiez pas me reprocher que je n'ay rien fait pour me vaincre : je viens demeurer à Clarie aussi bien que vous : pour tascher de me guerir de cette passion, et de vous ceder Aretaphile. De vostre costé, vous ferez la mesme chose : et le premier gueri, la cedera à celuy qui ne le sera pas. Mais mon cher Philoxipe, luy disoit il, vous estes encore plus malheureux que vous ne pensez : car quand je n'aimerois plus Aretaphile, vous n'auriez pas gagné son coeur. Vous sçavez que c'est une ambitieuse, qui n'a l'ame sensible qu'à la Grandeur seulement : et quand je vous aurois cedé ma Maistresse, si je ne vous cedois aussi ma Couronne, vous n'auriez guere de part en son inclination. Mais enfin (poursuivoit ce Prince, sans donner loisir à Philoxipe de l'interrompre) si je vous cede Aretaphile, il me sera apres aisé de vous ceder le Throsne. En un mot, je ne veux pas que vostre mort me soit reprochée : je veux faire tout ce que je pourray pour me guerir, afin de vous guerir vous mesme : et si nous ne le pouvons ny l'un ny l'autre, nous mourrons du moins ensemble. Seigneur, luy dit alors Philoxipe, je vous jure par tout ce qui m'est de plus Sainet et de plus Sacré, que je ne pretens rien à la Princesse Aretaphile : Quelle est donc,

   Page 1248 (page 650 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

reprit le Roy qui ne le croyoit pas, la cause de vostre retraite et de vostre melancolie ? l'avoüe Seigneur, que je fus tenté cent et cent fois, de manquer à la parole que j'avois donnée à Philoxipe : Mais voyant le trouble où il estoit, et qu'enfin il ne pouvoit se resoudre de dire au Roy la verité de la chose, je me retins : et j'entendis que Philoxipe luy respondit, que ce qu'il luy demandoit, ne meritoit pas sa curiosité, et qu'il ne pouvoit le luy dire.

La maladie de Philoxipe
L'arrivée d'un ambassadeur du roi Amasis à Paphos contraint le roi à retourner à la cour. Il demande à Philoxipe de le suivre, dans l'espoir de le guérir de sa passion. En présence d'Aretaphile, le roi observe le comportement de son ami : pour témoigner son indifférence à Aretaphile, Philoxipe ne lève pas une fois les yeux sur elle, ce que le roi interprète au contraire comme une preuve de son amour. Bientôt, Philoxipe tombe gravement malade. Il doit garder le lit et ses jours sont menacés.

Comme il estoit desja tard, nous nous en retourvasmes à Clarie : où le Roy parla tousjours de la mesme façon à Philoxipe, et où Philoxipe luy parla tousjours aussi de la mesme sorte. Ayant trouvé un petit moment à entretenir Philoxipe en particulier, je voulus luy persuader de dire la verité au Roy : mais il ne voulut jamais s'y resoudre : me disant qu'il luy feroit assez connoistre qu'il n'estoit point amoureux d'Aretaphile, en ne la voyant jamais. Cependant, plus le Roy voyoit d'obstination et de douleur dans l'esprit de Philoxipe, plus il en avoit de compassion, et plus il faisoit d'effort sur luy mesme pour vaincre son amour. Et pour cét effet, il fut effectivement huit jours à Clarie : pendant lesquels Philoxipe estoit desesperé, et de l'opinion qu'avoit le Roy, et plus encore de ne pouvoir aller voir Policrite. Je pense mesme que le Roy n'auroit pas si tost quitté cette Solitude, si l'on ne fust venu l'advertir qu'un Ambassadeur d'Amasis Roy d'Egypte estoit arrivé à Paphos. Il fut donc contraint d'y

   Page 1249 (page 651 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

retourner : mais quoy que peust faire Philoxipe, il falut qu'il y allast aussi. Non, luy disoit le Roy, je ne veux point revoir Aretaphile, que je ne vous voye en mesme temps : il faut que la melancolie que je verray dans vos yeux, me soit un contrepoison, contre les charmes que je verray dans les siens. Nous fusmes donc à Paphos : mais Dieux ! que la Cour fut peu agreable en ce temps là, et que l'Ambassadeur d'Amasis trouva l'esprit du Roy peu tranquille ! Ce Prince fut trois jours sans voir la Princesse Aretaphile chez elle : et comme Philoxipe souffroit une peine qui n'est pas imaginable ; tant à cause de l'opinion que le Roy avoit de luy, que de la privation de la veuë de Policrite, il paroissoit encore plus melancolique, et le Roy en estoit aussi plus affligé. Cependant l'ambitieuse Aretaphile estoit en une inquietude extréme, et du voyage du Roy à Clarie ; et de ce qu'il ne la visitoit pas ; et de ce qu'on luy disoit que ce Prince estoit fort chagrin. Mais à la fin le Roy ayant encore voulu se confirmer en sa croyance, mena Philoxipe malgré luy chez la Princesse Aretaphile ; esperant pouvoir mieux observer les sentimens de son coeur en ce lieu là qu'en tout autre. Philoxipe qui creut qu'il n'y avoit pas moyen de mieux détromper le Roy, qu'en luy faisant voir qu'il ne prenoit nul plaisir à regarder cette Princesse, en destourna tousjours les yeux avec grand soin : mais ce qu'il faisoit pour desabuser ce Prince, le decevoit

   Page 1250 (page 652 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

davantage. Car, disoit il en luy mesme, le malheureux Philoxipe ne peut souffrir la veuë de ce qu'il aime, et de ce qu'il ne veut pas aimer. Il s'accusoit alors d'estre trop inhumain, de l'exposer à un si grand suplice : et voyant les cruelles inquietudes qui paroissoient sur le visage de Philoxipe, sa visite ne fut pas longue. Cependant comme il avoit pour le moins ce jour là autant regardé son pretendu Rival que sa Maistresse, et qu'il avoit eu l'esprit fort inquiet, cette Princesse ne fut pas fort satisfaite de sa conversation ; et ne sçavoit à quoy attribuer la cause du changement qu'elle voyoit en luy. Au sortir de là, il dit encore cent choses obligeantes à Philoxipe : et Philoxipe luy fit encore cent protestations son in-de sensibilité pour Aretaphile. Mais enfin, pour accourcir mou discours autant que je le pourray, Philoxipe persecuté de l'imagination du Roy ; en colere du discours de Cleanthe ; affligé de celuy de Policrite ; et bien plus encore de ne la voir point, et de n'oser retourner à Clairie, tomba malade, et mesme dangereusement malade. Tous les Medecins disoient que si l'on ne trouvoit quelque remede à sa melancolie, il mourroit infailliblement. La fièvre luy dura sept jours tres violente : pendant lesquels le Roy estoit inconsolable ; et pendant lesquels j'estois allé faire un petit voyage à Amathuse, pour quelques affaires que j'y avois : car je pense que si j'eusse esté à Paphos, j'eusse bien eu de la peine à ne descouvrir pas au Roy le secret de Philoxipe.

   Page 1251 (page 653 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Toutes les fois que le Roy entroit dans sa Chambre, et qu'il le voyoit en ce pitoyable estat, il faisoit une ferme resolution de ne songer plus à Aretaphile : mais dés qu'il en estoit sorty, ou qu'il amandoit un peu à Philoxipe, cette resolution devenoit moins forte ; et la chose estoit encore douteuse dans son esprit. Mais enfin la fièvre ayant quitté cét illustre Malade, et les Medecins ne laissant pas de dire apres cela qu'il mourroit infailliblement, si on ne luy ostoit la cause du chagrin qui faisoit ses maux : le Roy sembla avoir pris une resolution tres forte, de s'arracher de l'ame la passion qui le possedoit. Il se resolut donc, de n'aller plus chez Aretaphile : qui ne sçachant qu'imaginer du changement du Roy, creut que peut-estre n'avoit il pas trouvé bon qu'elle n'eust point encore este voir Philoxipe qu'il aimoit si cherement : et que presque toutes les femmes de la Cour avoient esté visiter. Car durant sa maladie, la belle Princesse de Salamis, et la Princesse Agariste ses Soeurs, ne l'avoient point abandonné, et ainsi les Dames y pouvoient aller avec bien-seance. Neantmoins il se trouva que le jour qu'Aretaphile y fut, comme Philoxipe estoit beaucoup mieux, elles estoient sorties : De sorte que la Princesse Aretaphile y allant suivie de quatre ou cinq de ses femmes le trouva seul. Bien est il vray qu'elle n'y fut pas long temps sans Compagnie : car le Roy arriva un moment apres. Comme Philoxipe le vit entrer, il rougit, et parut aussi interdit de cette

   Page 1252 (page 654 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rencontre, que si effectivement il eust esté amoureux d'Aretaphile. Le Roy qui remarqua ce changement de couleur, estant puissamment touché de voir Philoxipe en danger pour l'amour de luy, faisant un grand effort sur luy mesme, s'aprocha de la Princesse Aretaphile ; qui par respect luy avoit voulu quitter sa place, et où il voulut pourtant qu'elle demeurast. Et apres l'avoir regardée quelque temps sans parler. Madame, luy dit il en soupirant, ne voulez vous point guerir Philoxipe ? Seigneur, luy repliqua t'elle, si sa santé dependoit de moy, vostre Majesté seroit bien tost consolée de la douleur que sa maladie luy cause. Philoxipe qui vit une grande alteration sur le visage du Roy, eut peur qu'il ne dist encore quelque chose qui fist connoistre à Aretaphile l'opinion qu'il avoit de luy : c'est pourquoy prenant la parole, sans donner loisir à ce Prince de respondre ; Seigneur, luy dit il, quoy que je croye que la Princesse Aretaphile soit capable de faire de grandes choses, et de charmer de grandes douleurs : je pense pourtant pouvoir dire sans l'offencer, que la fin de celles que je sens, ne dépend pas de sa volonté ; et qu'il n'y a que les Dieux seuls, qui puissent me retirer du Tombeau.

La révélation incongrue du roi
Aretaphile perçoit un changement dans le comportement du roi à son égard. Peut-être lui tient-il rigueur de n'avoir pas rendu visite à Philoxipe ? Elle se décide donc d'aller au chevet du malade. Or le roi arrive peu après. Devant le malaise de Philoxipe, il est saisi de compassion. Il décide de révéler ce qu'il pense être la vérité à Aretaphile, afin qu'elle sauve son ami. Philoxipe n'en est que plus affligé et Aretaphile est vexée, car un véritable amant ne cèderait à personne sa maîtresse.

Philoxipe prononça ces paroles d'une façon si triste ; que le Roy achevant de vaincre ce qui s'opposoit au dessein qu'il avoit de tascher de sauver Philoxipe ; s'aprochant encore un peu plus prés de la Princesse Aretaphile, de peur que ceux qui estoient dans la Charobre ne l'entendissent ;

   Page 1253 (page 655 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Madame (luy dit il, en faisant signe à Philoxipe qu'il ne vouloit pas estre interrompu) je m'en vay vous dire une chose qui vous surprendra : je vous conjure pourtant, de la recevoir favorablement ; et de me faire la grace de croire, qu'à moins que de vouloir sauver la vie Philoxipe, je ne vous la dirois pas ; non pas mesme quand il iroit de la mienne : Ha ! Seigneur, s'écria ce Prince malade, si vostre Majesté acheve de dire ce qu'elle a commencé, elle hastera ma mort, au lieu de la reculer : La Princesse Aretaphile surprise d'entendre ce qu'elle entendoit, et ne sçachant ce que ce pouvoit estre ; regardoit tantost le Roy, et tantost Philoxipe. Mais enfin le Roy achevant de se determiner, C'est vous Madame, dit il à la Princesse Aretaphile, qui mettez Philoxipe dans le Tombeau : vos charmes ont esté plus forts que sa raison, quoy que sa generosité ait esté encore plus forte que son amour. Il vous aime divine Aretaphile, sans oser vous le dire : il ne veut pas mesme encore l'adjoüer : cependant je sçay de certitude, que si vous n'avez pitié de luy, il mourra infailliblement. je ne vous demande donc plus rien pour moy, luy dit il avec une melancolie estrange, mais traitez le moins rigoureusement que vous ne m'avez traité, puis qu'il le merite mieux : et si vostre ambition ne peut estre satisfaite, sans une Souveraine puissance : je vous promets divine Princesse, que si je ne puis mettre Philoxipe sur le Throsne, il en sera tousjours si prés, qu'on ne pourra presque discerner sa place

   Page 1254 (page 656 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce de la mienne. Enfin, dit il encore, si Philoxipe meurt je mourray ; et ainsi je vous perdray pour tousjours. Mais si vous sauvez Philoxipe, du moins pourray-je esperer de languir encore quelque temps ; et d'avoir quelque part en vostre estime, n'en pouvant plus pretendre en vostre affection. Ne pensez pas, luy dit il, que ce que je fais soit une marque de la soiblesse de mon amour : puis qu'au contraire s'en est une de sa violence. Car enfin si je pouvois me resoudre à vous abandonner, et à suivre Philoxipe dans le Tombeau, je ne luy cederois pas la part que je pretendois à vostre affection, quoy qu'il en soit plus digne que moy : mais ne pouvant le voir mourir à ma consideration sans en expirer de douleur, il faut que je vive pour le faire vivre, et que je tasche de prolonger de quelque temps le plaisir que j'ay de vous voir. Aretaphile estoit si estonnée d'entendre parler le Roy de cette sorte, et Philoxipe en estoit si affligé ; que l'estonnement et la douleur produisant un pareil effet en ces deux Personnes, elles demeurerent un assez long temps sans pouvoir parler. Aretaphile avoit bien assez bonne opinion de sa beauté, pour se laisser persuader facilement que Philoxipe fust amoureux d'elle ; et elle l'avoit aussi assez bonne de sa generosité, pour croire qu'il n'auroit pas osé descouvrir sa passion : Mais comme tout ce qui n'estoit point Roy ne pouvoit toucher son coeur, elle avoit un chagrin estrange, d'entendre ce qu'elle entendoit : et il y

   Page 1255 (page 657 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit des momens, où elle s'imaginoit que c'estoit peut-estre un pretexte que le Roy cherchoit pour rompre avec elle. Philoxipe de son costé, jugeant bien qu'à la fin il faudroit dire la verité au Roy pour le desabuser, en avoit une confusion si grande, qu'il n'en pouvoit ouvrir la bouche. De sorte que le Roy voyât ces deux Personnes si surprises ; et sentant bien que peut-estre son amour le seroit dédire dans un moment, de tout ce que son amitié luy avoit fait prononcer ; se leva : et sans attendre ce qu'Aretaphile respondroit, Madame, luy dit il, le pitoyable estat où vous voyez Philoxipe, vous persuade mieux que je ne sçaurois faire : et il me pardonnera bien sans doute, si je ne vous parle pas aussi long temps pour luy, qu'il vous a parlé autrefois pour moy. En disant cela ce Prince sortit, quoy que Philoxipe le suppliast de demeurer : l'assurant qu'il alloit le desabuser entierement. Cependant quoy qu'Aretaphile eust beaucoup d'envie de s'en aller, comme elle avoit l'esprit aigry, et qu'elle vouloit sçavoir un peu plus precisément ce que c'estoit que cette bizarre avanture ; elle demeura un moment apres le Roy : et regardant Philoxipe, qui luy paroissoit aussi interdit, que s'il eust esté amoureux d'elle ; Est-ce vous, luy dit elle, Philoxipe, qui avez perdu la raison, ou si c'est le Roy ? car je vous adjouë que j'en suis en doute, et que je ne vous comprens ny l'un ny l'autre. je confesse, Madame, repliqua Philoxipe, que je ne suis pas Maistre de ma raison : Mais,

   Page 1256 (page 658 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Madame, c'est un mal dont vous n'estes point coupable ; et dont je ne vous accuse pas. Avez vous donc eu dessein, luy dit elle, de me faire perdre l'amitié du Roy ; ou est-ce que le Roy cherche un mauvais pretexte de me l'oster ? Mais Philoxipe si cela est, il n'est point besoin d'une si bizarre sainte : il ne faut que m'en donner le moindre soubçon, et je vous assure que je ne regreteray pas long temps la perte d'un coeur aussi partagé que le sien. Car enfin le Roy jusques à maintenant a tousjours plus aimé sa Couronne, que la Princesse Aretaphile : et par son discours il me veut encore faire côprendre aujourd'huy, qu'il vous aime mieux que moy. Madame, luy dit Philoxipe, je vous demande en grace de ne condamner pas le Roy legerement : et de ne blasmer pas en luy, la compassion qu'il veut avoir d'un mal dont il vous croit la cause. Je m'engage, Madame, à le desabuser de l'opinion qu'il a : car enfin quoy que vos charmes soient incomparables, le respect que j'ay tousjours eu pour vous, et celuy que j'auray toute ma vie pour le Roy, m'ont certainement garanty d'un peril presque inevitable, pour ceux qui n'auroient pas eu de si puissantes raisons de resister à vostre beauté. Ainsi, Madame, ne vous inquietez pas ; et faites moy l'honneur de me promettre de pardonner au Roy l'injustice qu'il a de vouloir que je partage aveque vous, un coeur où vous devez regner seule. Mais, Madame, auparavant que le Roy vous aimast, il m'avoit desja donné la place que j'y occupe

   Page 1257 (page 659 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aujourd'huy : c'est pourquoy vous n'en devez pas murmurer. Non non, luy dit l'ambitieuse Aretaphile, il ne vous sera pas aisé de justifier le Roy : il est genereux, je l'adjouë ; mais il est mauvais Amant : et quiconque peut ceder la personne aimée, ne l'aime sans doute que fort mediocrement. En disant cela, Aretaphile luy dit adieu : et laissa Philoxipe dans une douleur si grande, que son mal en augmenta.

L'aveu de Philoxipe au roi
Après le départ du roi et d'Aretaphile, Philoxipe craint de mourir en emportant dans la tombe son secret. Il fait appeler le souverain, à qui il fait dévoiler ses véritables sentiments par Leontidas. Le roi a de la peine à croire une histoire si extraordinaire. Il demande à voir la fameuse Policrite.

Craignant donc de mourir en laissant le Roy dans l'opinion où il estoit il l'envoya suplier qu'il luy peust parler : et ce fut justement comme je revenois d'Amathuse. Je me trouvay donc aupres de ce Prince, lors qu'il reçeut ce message : et à l'instant mesme il partit, pour aller chez Philoxipe : mais avec tant de chagrin qu'il m'en faisoit piti@©. Il s'estoit repenti plus d'une sois, de ce qu'il avoit dit à Aretaphile : et ne sçachant si effectivement cette Princesse n'auroit point dit quelque parole obligeante à Philoxipe, apres qu'il les eut laissez ensemble ; il retournoit chez luy avec une inquietude extréme. Comme nous y fusmes, il s'informa si la Princesse Aretaphile y avoit encore esté long temps apres luy ? Et ayant sçeu que non, il entra dans la chambre de Philoxipe : qui me voyant avec le Roy en fut fort aise. Seigneur, luy dit il, je voy bien qu'il est temps de vous adjoüer ma foiblesse, et de vous desabuser : Le Roy qui ne pouvoit concilier ces deux choses, ne luy respondit qu'en soupirant : et s'estant assis aupres de son lict, Philoxipe reprenant la parole, luy

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demanda pardon de la peine qu'il luy avoit donnée : et me pria de raconter au Roy ce que je sçavois de son avanture : le suppliant de ne trouver pas mauvais que je ne luy eusse point dit la verité, puis qu'à moins que d'attirer sur moy le courroux du Ciel et d'estre parjure, je n'eusse pû reveler son secret, apres les sermens qu'il m'avoit fait faire. Je commençay donc de dire au Roy, tout ce que je sçavois de l'amour de Philoxipe : Mais Seigneur, tout ce que je luy disois, luy paroissoit tellement incroyable, et parce qu'en effet la chose n'estoit pas trop dans la vray-semblance ; et parce qu'il craignoit qu'elle ne fust pas vraye ; qu'il fut un assez long temps à ne pouvoir mesme concevoir qu'elle fust possible. Enfin il dit à Philoxipe, qu'à moins que de voir Policrite, il n'adjousteroit point de soy à mes paroles. Philoxipe voyant donc l'obstination de ce Prince, luy dit qu'encore qu'il se trouvast fort mal, il ne laisseroit pas de se faire porter à Clarie, pour peu qu'il se trouvast mieux le lendemain : s'imaginant qu'il recouvreroit plustost la santé, en s'aprochant de Policrite, qu'en demeurant à Paphos. Cependant quoy que le Roy ne creust pas encore ce que je luy disois, il y avoit des momens, où l'on ne laissoit pas de voir des sentimens de joye dans son coeur. Ha mon cher Philoxipe, luy disoit il, seroit il bien possible que vous ne fussiez point mon Rival, et que je me fusse trompé ? Si cela est, adjoustoit il encore, je pense que j'adoreray cette Policrite dont vous

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me parlez, au lieu de condamner l'amour que vous dittes avoir pour elle : puis que par là je ne seray plus contraint de ceder, ce que j'aime plus que ma vie, et que mon Confident ne sera point mon Rival. Mais admirez Seigneur, les effets extraordinaires de l'Amour ! Philoxipe estoit encore assez malade, lors qu'il avoit envoyé prier le Roy de le venir revoir : mais des qu'il eut formé la resolution de retourner à Clarie, il luy amanda ; il dormit toute la nuit suivante, avec assez de tranquilité ; et le lendemain il se fit porter en Litiere à Clarie, où le Roy alla coucher. Le jour d'apres, Philoxipe quitta le lict : et celuy qui suivit malgré sa foiblesse, il monta à cheval avecque le Roy, accompagné de peu de monde : et fut jusques au pied des Rochers où il faloit descendre.


Histoire de Philoxipe et Policrite : départ de Policrite
Au moment où Philoxipe arrive en compagnie du roi et de Leontidas, Policrite et ses parents ont quitté la cabane. La jeune femme a toutefois laissé une lettre pour son amant, dans laquelle elle lui avoue ses sentiments et sa naissance illustre. Philoxipe, bouleversé, s'entretient avec le roi de leurs déboires amoureux. Il met tout en uvre pour retrouver Policrite. En vain. Il retourne à Paphos, pour aider le roi à regagner l'affection d'Aretaphile. Celle-ci, froissée, se montre cependant particulièrement froide. Philoxipe retourne alors à Clarie.
La lettre de Policrite
Alors que le roi, Philoxipe et Leontidas arrivent à la cabane de Cleanthe, ils découvrent une maison vide. Seul un esclave est présent. Celui-ci leur apprend que la famille est partie sans révéler aucune destination. Mais avant son départ, Policrite a eu le temps de laisser une lettre à l'adresse de son soupirant : ignorant sa destination, elle prétend que Philoxipe est à l'origine de cet exil. Comme elle pense ne jamais le revoir, elle lui avoue la noblesse de sa naissance, afin qu'il ne se sente pas indigne de son amour. Elle lui avoue également ses sentiments. Philoxipe, bouleversé, montre cette lettre au roi.

Comme nous y fusmes, le Roy sans estre suivy que de Philoxipe et de moy, prit le chemin de la Cabane de Cleanthe : comme nous la descouvrismes, Philoxipe qui aussi bien avoit besoin de se reposer, s'arresta : et la monstrant au Roy, Seigneur, luy dit il avec une confusion estrange, voila le lieu qui m'a fait quitter Paphos : Voila l'endroit de toute la Terre qui me plaist le plus : et où vous allez voir une personne, qui peut-estre vous fera plustost Rival de Philoxipe, que Philoxipe n'est le vostre. Ce Prince dit cela avec un sousris qui marquoit visiblement que la seule esperance de revoir Policrite, avoit remis la joye dans son coeur ; ce n'est pas qu'il n'aprehendast

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de déplaire à cette jeune Personne, et d'irriter encore Cleanthe, en menant le Roy chez luy : mais la chose n'ayant point de remede, il s'y estoit resolu : et cette crainte n'empeschoit pas que la joye n'eust place en son ame. Apres que le Roy eut assez consideré la grandeur de l'amour de Philoxipe, par la petitesse de la Cabane de Policrite : et qu'il eut pourtant adjoüé, que ce Desert avoit quelque chose de sauvage qui ne déplaisoit pas : nous marchasmes, et nous arrivasmes enfin à cette petite Palissade de Lauriers qui fermoit la court de Cleanthe. Nous y entrasmes donc, et Philoxipe devançant alors le Roy, fut à la Maison, dont il trouva la porte fermée. Il frapa sans que personne respondist : ce qui d'abord luy fit croire que peut-estre toute la Famille de Cleanthe seroit allée à ce petit Temple où il avoit veû une fois Policrite. Neantmoins comme il eust pû estre que quelqu'un eust esté dans cette Maison qui ne l'eust pas entendu, il frapa encore : et frapa si fort en effet, qu'un jeune Esclaue qui seruoit Cleanthe leur vint ouvrir : qui connoissant bien Philoxipe, luy dit, apres qu'il luy eut demandé où estoit son Maistre ? Seigneur, je ne puis vous rien dire de ce que vous voulez sçavoir : et je sçay seulement que Cleanthe, Megisto, Policrite, et Doride, ne sont plus icy, et n'y doivent plus revenir. Ils ont emmené avec eux, les femmes qui estoient de leur païs : et mon Maistre m'a commandé d'attendre icy de ses nouvelles :

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sans que je sçache ny pourquoy il est party, ny pourquoy il m'a laissé. Philoxipe surpris et affligé de ce discours, fut assez long temps sans parler : le Roy s'imagina d'abord, qu'il y avoit de l'artifice : et que Philoxipe ne m'avoit fait dire ce que j'avois dit que pour l'abuser. Mais enfin ce jeune Esclave estant rentré dans la Maison, et revenu un moment apres ; Seigneur, dit il à Philoxipe, lors que Policrite fut preste à partir d'icy, elle me tira à part, sans que personne le vist : et me donna ce que je remets entre vos mains : avec ordre si vous veniez icy de vous le bailler. Philoxipe prenant à l'instant mesme des Tablettes que cét Esclave luy presenta, les ouvrit, pendant que le Roy me faisoit l'honneur de me parler, à huit ou dix pas de là, et il y leût ces paroles.

POLICRITE A PHILOXIPE.

Je ne sçay Seigneur, où l'on mene Policrite : mais je sçay bien que t'est le Prince Philoxipe qui fait son exil. Comme je n'auray peut-estre jamais l'honneur de le voir, j'ay creû que je pouvois sans crime apprendre par cette Lettre mes veritables sentimens, que je refusay de luy dire, la derniere fois que je luy parlay. Il sçaura donc, que d'abord ne me croyant pas digne de son

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affection par ma naissance, je luy ay refusé la mienne autant que j'ay pû : mais qu'ayant apris en suitte, que je ne suis pas de la condition dont il parois estres : et qu'il y a eu des Rois dans ma Race : je luy adjoüe que j'ay eu de la joye de ne pouvoir moy mesme reprocher au Prince Philoxipe, qu'il eust une inclination trop disproportionnée à sa qualité : et que j'ay creû luy devoir aprendre ce que je suis, afin qu'il ne croye pas faire rien indigne de luy, en se souvenant quelquefois de Policrite, qui se souviendra tousjours agreablement de sa vertu : soit que la Fortune luy fasse passer sa vie dans un Palais ou sous une Cabane.

POLICRITE.

Philoxipe n'eut pas plustost achevé de lire cette Lettre, qu'il vint retrouver le Roy : Seigneur (luy dit il en la luy presentant avec une melancolie estrange) vostre Majesté verra dans ces Tablettes mon innocence et mon malheur. Apres cela le Roy se mit à lire ce que Policrite avoit escrit, et à le lire tout haut : Mais Dieux que le malheureux Philoxipe eut de peine à n'interrompre pas le Roy ! aussi n'eut il pas plustost achevé de lire, que regardant ce Prince avec une douleur extréme ; Et bien Seigneur, luy dit il, suis-je amoureux de la Princesse Aretaphile, et ne suis-je pas le plus malheureux homme du monde ? Le Roy l'embrassant alors, luy demanda pardon de ses soubçons, et de l'inquietude qu'il luy causoit. Mais mon cher Philoxipe, luy dit il, j'en feray bien puni, et par vostre propre douleur,

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qui sera tousjours la mienne : et par la Princesse Aretaphile, qui ne me pardonnera pas aisèment. Mais, adjousta t'il, encore avez vous de quoy vous consoler : puis que vous aprenez deux choses à la fois fort importantes et fort agreables. Car enfin Policrite vous aime, et Policrite est de naissance illustre : en eussiez vous pû demander davantage aux Dieux, quand ils vous enssent promis de vous accorder tous vos souhaits ? Ha Seigneur, s'écria Philoxipe. ce que vous me dittes pour me consoler, est ce qui fait toute la malignité de mon infortune : car il est vray que j'aprens que Policrite ne me haït pas, et que Policrite est d'une condition égale à la mienne : mais en mesme temps cette aimable et cruelle personne me dit qu'elle ne me verra jamais, et qu'elle ne sçait où l'on la mene. Ha Seigneur, je serois plus coupable si j'estois amoureux de la Princesse Aretaphile : mais je serois moins miserable. J'aurois des raisons pour combattre ma passion : mais icy je ne voy rien qui ne la fortifie, et qui ne l'augmente.

Comparaison des malheurs du roi et de Philoxipe
Le roi et Philoxipe s'entretiennent de leurs malheurs respectifs : le roi a offensé sa maîtresse en tentant de conserver la vie de son ami. Philoxipe rétorque que, sachant où Aretaphile se trouve, il peut tout mettre en uvre pour se faire pardonner. Sa situation à lui est pire que l'absence limitée dans le temps, la jalousie ou encore la mort. Philoxipe fonde cependant de grands espoir sur l'esclave laissé dans la cabane. Peut-être Cleanthe va-t-il revenir vers lui? Il demande au roi de faire surveiller tous les ports de l'île. De son côté, le souverain souhaite demander pardon à Aretaphile et implore Philoxipe de l'aider. A contrecoeur, ce dernier retourne à Paphos.

Enfin apres que Philoxipe se fut bien pleint, il quitta le Roy : et fut encore demander cent choses à ce jeune Esclave, sans qu'il peust tirer nul esclaircissement, ny de la naissance de Policrite ; ny du lieu où Cleanthe et Megisto estoient allez : et il sçeut seulement qu'il y avoit plus de quinze jours qu'ils estoient partis. Ny prieres, ny promesses, ny menaces, ne purent jamais rien faire dire davantage à ce jeune Esclave, de qui Philoxipe

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tout desesperé qu'il estoit, ne laissa pas d'estimer la fidelité. Mais enfin ne pouvant rien sçavoir de plus, il suivit le Roy qui s'en retournoit à Clarie. Pour moy, je ne me trouvay de ma vie plus embarrassé : car le Roy estoit si melancolique, et de sa propre douleur, et de celle de Philoxipe, qu'il ne pouvoit se resoudre à parler, ny pour se pleindre, ny pour consoler ce Prince affligé, qu'il aimoit si tendrement. Philoxipe de son costé estoit encore plus inquiet : il abandonnoit cette Cabane à regret, quoy que ce qu'il aimoit n'y fust plus. Tantost il tournoit les yeux pour la regarder encore : tantost il regardoit la Lettre de Policroite, que le Roy luy avoit rendüe : En suitte il regardoit vers le Ciel : apres il attachoit ses regards vers la terre : et marchant quelquefois sans rien dire, et quelquefois aussi soupirant fort haut, il sembloit ne sçavoir pas si le Roy estoit là, ou s'il estoit seul, tant sa resuerie estoit profonde. Enfin nous arrivasmes à Clarie : Mais Dieux, que la conuersation fut triste le reste du jour ! Du moins Philoxipe, luy disoit le Roy, vous avez cét avantage, de sçavoir que Policrite vous a beaucoup d'obligation ; qu'elle n'a rien à vous reprocher ; que vous estes innocent envers elle ; et qu'elle ne pense à vous, en quelque lieu qu'elle soit, que pour regretter vostre absence. Où au contraire, j'ay irrité Aretaphile : de qui l'ame superbe m'accuse sans doute de peu d'affection : et qui trouvera fort mauvais que j'aye preferé vostre vie, à l'amour

   Page 1265 (page 667 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que j'ay pour elle. Mais Seigneur, reprit l'affligé Philoxipe, vous sçavez où est la Princesse Aretaphile : vous pouvez luy faire entendre vos raison : Vous pouvez luy demander pardon de ce crime, qu'un excès de generosité vous a fait commettre : Vous pouvez soupirer aupres d'elle : Vous pouvez vous plaindre, et vous pouvez appaisser sa colere. Mais pour moy Seigneur, quand je me plaindray ; que je soupireray ; que je respandray des torrents de pleurs parmy mes Rochers, tout cela me rendra t'il Policrite, et sçauray-je où elle demeure ? Peut-estre que Cleanthe se sera embarqué : et peut-estre enfin que je ne sçauray jamais, ny qui est Policrite ; ny où est Policrite. Ha ! Seigneur, s'écrioit ce Prince amoureux et desolé, si vous sçaviez quelle cruelle avanture est la mienne, vous connoistriez aisément que je suis de plus malheureux homme du monde : car si j'aimois une personne qui me haïst, le despit me pourroit guerir : si j'en aimois une inconstante, le mespris que je feroïs de sa foiblesse me consoleroit : si j'estois jaloux, une partie de mon chagrin se passeroit, à chercher les voyes de nuire à mes Rivaux : si l'absente de Policrite estoit bornée, l'esperance de son retour, quelque esloigné qu'il me parust, adouciroit mes inquietudes : et si la mort mesme avoit mis une personne que j'aimerois dans le Tombeau, je pense que je souffrirois moins que je ne souffre. Car enfin ce mal est un si grand mal, qu'il assoupit la raison, et

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presque l'ame insensible : Mais icy, l'esloignement de Policrite a pour moy toute la rigueur de la mort, et quelque chose de plus. Je ne la dois non plus voir, à ce qu'elle dit, que si elle n'estoit plus vivante : et cependant je sçay qu'elle sera peut-estre en lieu où elle sera veüe ; ou elle sera aimée :et où peut-estre elle aimera, sans se souvenir plus de Philoxipe : et tout cela, sans que je puisse prevoir de fin à ma souffrance ny à mes douleurs : et mesme sans que je puisse avoir recours à la mort. Car apres tout, quoy que Policrite die que je ne la verray plus, je la pourrois voir, et le hazard pourroit me la faire rencontrer. C'estoit de cette sorte que le Roy et Philoxipe s'entretenoient : je taschois de les consoler tous deux, mais à vous dire le vray, mes raisons estoient fort mal escoutées. Cepcndant pour Philoxipe, il n'avoit point de remede à chercher à son mal : car comme il avoit sçeu par cét Esclave qui luy avoit baillé la Lettre de Policrite, qu'il y avoit desja avez longtemps qu'elle estoit partie : il ne pouvoit songer à aller apres, ny ne sçavoit pas de quel costé faire chercher. Tout ce qu'il pût faire, fut d'ordonner à ses Gens de veiller jour et nuit à l'entour de cette Cabane, avec ordre d'arrester tous ceux qui y viendroient, pour tascher d'aprendre par eux ; ce que ce trop fidelle Esclave n'avoit pas voulu dire : et de le suivre par tout où il iroit ; jugeant bien que Cleanthe ne l'avoit pas laisse seul dans cette Maison sans quelque raison secrette, et sans avoir dessein d'y revenir :

   Page 1267 (page 669 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou du moins d'y renvoyer quelqu'un de sa part, ou que l'Esclave luy mesme l'allast trouver où il seroit Pour le Roy il n'en estoit pas ainsi : et il n'ignoroit pas que c'estoit aux pieds de la Princesse Aretaphile qu'il faloit aller tascher d'obtenir son pardon. Il ne voulut pourtant pas obliger si tost son cher Philoxipe à retourner à Paphos : et il tarda encore le jour suivant à Clarie. Mais quoy qu'il n'y eust nulle apparence de retrouver Policrite, Philoxipe supplia le Roy de ne laisser pas d'envoyer à tous les Ports de l'Isle : afin de tascher de sçavoir si Cleanthe se seroit embarqué en quelqu'un : estant assez aisé d'en estre esclaircy, à cause de ce nombre de femmes qu'il menoit, qui le rendoient remarquable. Le Roy luy dit qu'il feroit ce qu'il voudroit : mais qu'il le conjuroit aussi, de ne luy refuser pas d'aller à Paphos : pour luy aider à obtenir sa grace de la Princesse Aretaphile. Philoxipe eut un sensible desplasir d'estre forcé de retourner à la Ville : Mais ayant tant d'obligation au Roy, et ce Prince n'estant mal avec la personne qu'il aimoit que pour l'amour de luy, il crüt qu'il devoit y aller, et en effet il y vint. Icy, Seigneur, admirez les caprices de l'amour : l'excès de la douleur de Philoxipe occuppa si fort son esprit, qu'il ne se pleignit plus des maux du corps ny de sa foiblesse : et. ce mesme Prince qui trois jours auparavant estoit venu à Clarie en Lictiere, s'en retourna à cheval à Paphos.

La visite à Aretaphile
De retour à Paphos, le roi demande à Philoxipe de l'accompagner chez Aretaphile, pour l'aider à reconquérir sa bien-aimée. Mais la jeune femme est profondément blessée par le fait que son amant a voulu la sacrifier pour sauver la vie d'un ami. Ni les excuses du roi, ni les arguments de Philoxipe ne parviennent à la faire fléchir. Ce dernier suggère alors au roi de la prendre pour épouse, afin qu'elle obtienne enfin la couronne qu'elle convoite tant. Le roi hésite : il considère la couronne comme une récompense et non comme une marchandise.

Comme nous y fusmes, le Roy alla le soir mesme chez la Princesse Aretaphile,

   Page 1268 (page 670 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il rencontra sans autre compagnie que celle de ses femmes : elle le reçeut avec toute la civilité qu'elle devoit à sa condition : mais aussi avec toute la froideur d'une personne irritée. Comme elle vit Philoxipe avec le Roy, Seigneur, luy dit elle avec un sous-rire malicieux, je vous avois bien dit que Philoxipe gueriroit sans que je m'en meslasse : Philoxipe, Madame, respondit il, est beaucoup plus malade que je ne le croyois : mais graces au Ciel je ne vous reprocheray point sa mort : puis que vous n'estes pas la cause de ses inquietudes : Eh, veüillent les Dieux que vous ne mettiez pas Philoxipe en estat de vous reprocher la mienne. Non non, Seigneur, luy dit elle, vostre vie n'est point en danger ; et tant que Philoxipe vivra, vostre Majesté n'aura rien à craindre. Ha ! Madame, s'escria le Roy, ne me traitez pas si cruellement : Ha ! Seigneur, repliqua t'elle, n'entreprenez pas s'il vous plaist de me vouloir persuader des choses si opposécs les unes aux autres en si peu de temps. Il n'y a que quatre ou cinq jours, que vous me fistes l'honneur de me dire chez Philoxipe, Que vous ne me demandiez plus rien pour vous : que mon affection estoit un bien où vous ne vouliez, plus avoir de part : Et vous me priastes encore, si j'ay bonne memoire, de ne traiter pas Philoxipe si rigoureusement que je vous avois traité : Et peut-estre (adjousta t'elle, avec une malice extréme) que defferant beaucoup à vos prieres en cette occasion, je vous eusse accordé ce que vous me demandiez pour Philoxipe, si mon amitié

   Page 1269 (page 671 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eust esté necessaire pour sauver sa vie. Mais grace au Ciel n'en ayant pas besoin, il se contentera s'il luy plaist de mon estime : et vostre Majesté se satisfera aussi de mon respect : qui est la seule chose que je luy puis et que je luy dois rendre. Car enfin me vouloir faire croire que vous m'aimez, apres avoir pû souffrir qu'un autre m'aimast, et avoir souhaité que je l'aimasse ; c'est ce qui n'est pas aisé d'entendre sans quelque sentiment de colere. Croyez moy, Seigneur, adjousta t'elle, qu'aimer son Rival plus que sa Maistresse, est une chose qui n'a guere d'exemples : et qui me permet à mon aduis de faire connoistre à ceux qui sçauront la chose, que c'est une excellente voye de se faire un Serviteur fidelle : et une fort mauvaise invention d'obliger une Princesse à aimer celuy qui la traite de cette sorte. Quoy, Madame, repliqua le Roy, la compassion que j'ay euë pour Philoxipe me destruira dans vostre esprit ! Moy, dis-je, qui ay souffert un supplice effroyable, auparavant que de me resoudre d'avoir de la pitié pour luy. Moy qui ne vous cedois, que parce que je ne pouvois vous abandonner ; et qui sentois que la mort de Philoxipe avançoit la mienne. Si vous eussiez plus aimé Aretaphile, repliqua cette Princesse, que vous n'aimiez Philoxipe, vous vous fussiez pleint de son malheur et du vostre : vous eussiez tasché de le guerir par l'absence, et par cent autres voyes : et tout au plus, vous ne l'eussiez pas haï ; vous eussiez pleuré sa mort quand elle fust arrivée ; et vous vous

   Page 1270 (page 672 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en seriez consolé, par la seule veüe d'Aretaphile. Mais parce que vous aimez plus Philoxipe qu'Aretaphile, vous vous resoluez aisément à sa perte. Cependant, Seigneur, vous n'avez pû ceder à Philoxipe, que la part que vous aviez dans son ame : qui n'estoit peut-estre pas telle que vous la croiyez. Ha ! inhumaine Princesse, reprit le Roy, ne me desesperez pas : et sçachez qu'en vous cedant à Philoxipe, je m'estois resolu à mourir. Peut-estre, Seigneur, repliqua t'elle, si j'avois la foiblesse de vous escouter favorablement aujourd'huy ; qu'à la premiere occasion qui s'en presenteroit ; et qu'au premier soubçon que vous auriez que quelqu'un ne me haïst pas, vous viendriez encore me conjurer de guerir son mal. Non non, Seigneur, adjousta t'elle avec un visage plus serieux, vous ne m'avez jamais aimée, et vous ne sçavez point aimer : l'amour est quelque chose au dessus de la raison et de la generosité, qui a ses reigles à part : l'on peut donner sa propre vie à un de ses Amis : mais pour la Personne aimée, il seroit bien plus juste et plus ordinaire, de donner tous ses Amis pour ses interests, que de la ceder à un de ses Amis. Enfin, poursuivit elle encore, vous avez pû imaginer que vous pouviez vivre sans moy : car si vous eussiez creû que vous enssiez deû mourir, il eust ce me semble esté aussi beau de mourir sans ceder Aretaphile à Philoxipe, qu'apres la luy avoir cedée. Mais, Seigneur, ayant mieux aimé donner une marque de generosité extraordinaire,

   Page 1271 (page 673 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'une preuve d'amour assez commune ; je n'ay rien à dire : mais aussi n'ay-je rien à faire, qu'à conserver mon coeur aussi libre qu'il l'a tousjours esté. Le Roy voyant qu'il ne pouvoit appaiser cét esprit altier, apella Philoxipe à son secours : Venez, luy dit il, venez reparer le mal que vous m'avez fait innocemment : et si vous voulez conserver ma vie, comme j'ay voulu conserver la vostre, faites que l'on me remette en l'estat où j'estois, auparavant que d'avoir eu pitié de vous. Madame, dit alors Philoxipe parlant à cette Princesse, si vous jugez de l'amour du Roy pour vous, par son amitié pour moy, que n'en devez vous point attendre ! puis que pour me sauver la vie, il a pû durant quelques momens seulement, renoncer à la possession d'un thresor inestimable : Et ne devez vous pas croire, qu'à la moindre occasion qui s'en presenteroit, il sacrifieroit pour vostre service, non seulement Philoxipe, mais tous ses Sujets ; et qu'il sa crifieroit mesme sa propre vie ? Non non, respondit cette Princesse, vous n'estes pas si obligé au Roy que vous pensez ; et au lieu que vous me priez de juger de l'amour qu'il a pour moy, par l'amitié qu'il a pour vous : je vous conseille de ne juger de l'amitié qu'il a pour vous, que par l'amour qu'il a pour moy : et de croire que puis qu'il a pû me ceder, il n'a jamais eu une passion assez violente pour Aretaphile, pour meriter que Philoxipe luy soit fort obligé de ce qu'il a fait pour luy, puis qu'il l'eust fait pour tout autre. Mais

   Page 1272 (page 674 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cruelle Princesse, interrompit le Roy, que voulez vous que je face ? je pense, respondit elle, que je ne vous demanderay rien d'injuste, quand je vous supplieray tres-humblement, de ne vous souvenir plus d'Aretaphile : et de jouir en repos, de la vie de Philoxipe qui vous a si peu cousté. Ha ! s'escria le Roy, si la vie de Philoxipe me coustoit vostre affection, je l'aurois achetée plus cher que si j'eusse donné ma Couronne. Adjoüez la verité. Seigneur, luy dit cette malicieuse Princesse, il Philoxipe eust esté aussi malade d'ambition, que vous le croiyez malade d'amour, il ne seroit pas encore guery ; et vous n'eussiez pas si tost cedé le Sceptre, que vous avez cedé Aretaphile. Philoxipe qui comprit aisément le sens caché de ces paroles, où le Roy ne respondoit pas, tant il estoit accablé de douleur : luy dit, Madame, quand le Roy vous adjoüera qu'il a failly, et qu'il vous en demandera pardon, serez vous plus inexorable que les Dieux, et luy refuserez vous sa grace ? Quand le Roy, luy dit elle, aura fait pour me guerir de quelque maladie d'esprit s'il m'en arrive, une chose aussi extraordinaire que ce qu'il a fait pour vous, je verray alors en quelle disposition sera mon ame. Enfin, Seigneur, quoy que le Roy et Philoxipe pussent dire, ils ne purent rien obtenir de cette imperieuse Personne. Comme ils furent sortis de chez elle, et qu'ils furent retournez au Palais, Philoxipe qui connoissoit admirablement Aretaphile, luy dit qu'il sçavoit une voye infaillible, de le remettre

   Page 1273 (page 675 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien avec elle : Helas ! luy dit le Roy, il est peu de choses que je ne face pour cela : Parlez donc mon cher Philoxipe : faut il soupirer longtemps ? faut il verser des larmes en abondance ? et faut il estre eternellement à ses pieds ? Non Seigneur, reprit il, et il ne faut que luy mettre la Couronne sur la teste. Mais, luy respondit ce Prince, j'eusse bien voulu ne devoir point l'amour d'Aretaphile à son ambition : et au contraire, j'eusse voulu que la Couronne de Chipre, eust esté la recompense de son affection pour moy.

Le quotidien de Philoxipe à Clarie
Quelques jours plus tard, Philoxipe demande au roi la permission de retourner à Clarie. Il y mène une vie solitaire, contemplant sa galerie et arpentant les lieux où naguère il voyait Policrite. La présence de l'esclave constitue le seul lien avec sa bien-aimée : le jour où ce dernier meurt, le désespoir de Philoxipe redouble. Il passe ainsi tout l'hiver et le printemps.

Enfin, Seigneur, cinq ou fix jours s'estant passez de cette sorte, et Philoxipe ne pouvant plus souffrir la Cour, supplia le Roy de luy permettre de s'en retourner à Clarie. Tous ceux que le Roy avoit envoyez à tous les Ports de Mer qui n'estoient pas fort esoignez de Paphos, revindrent en ce mesme temps : et ne raporterent nulles nouvelles de Policrite. De sorte que le malheureux Philoxipe s'en retourna à sa solitude, avec un desespoir estrange. Il avoit pourtant obligé le Roy à ne dire point quelle estoit la cause de son chagrin : et il n'y avoit que luy, la Princesse Aretaphile, et moy, qui en sçeussions la verité. Encore cette Princesse n'en sçavoit elle rien autre chose, sinon que Philoxipe estoit devenu amoureux d'une personne qu'il ne connoissoit pas. De vous representer quelle estoit la vie qu'il menoit ; cela seroit assez difficile. Dés qu'il faisoit beau, il s'en alloit visiter la Cabane de Policrite, et tous les lieux où il l'avoit veuë, et où il

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luy avoit parlé : il s'en alloit faire de nouvelles questions à Esclave qui y estoit, et que l'on avoit tousjours observé, sans voir venir personne parler à luy, ny sans qu'il eust esté parler à personne : mais toute l'adresse de ce Prince fut une seconde fois inutile contre la genereuse fidelité de cét Esclave si digne de ne l'estre point. Quand Philoxipe ne pouvoit se promener, il demeuroit dans sa Galerie, à considerer la Peinture de sa belle Venus Uranie : lors qu'il se souvenoit de la douce vie qu'il avoit menée auparavant que d'estre amoureux, il souhaitoit presque de n'avoir jamais veû Policrite : mais dés qu'il rapelloit en sa memoire les charmes de sa beauté et de son esprit, et les heureux momens dont il avoit joüy aupres d'elle, quoy qu'elle luy eust tousjours caché les sentimens d'estime qu'elle avoit pour luy ; il preferoit toutes les douleurs qu'il souffroit depuis qu'il aimoit, à tous les plaisirs qu'il avoit eus pendant qu'il estoit insensible. Helas (disoit il quelquefois en luy mesme en relisant la Lettre de Policrite) que de douces, d'agreables, et de cruelles choses j'ay aprises en un mesme jour ! Policrite est de Naissance illustre ; Policrite se souviendra tousjours de moy, et Policrite ne me verra jamais. Ha s'il est ainsi, pousuivoit il, que n'ay-je recours à la mort, et que fais-je d'une vie si malheureuse ? Puis tout d'un coup venant à penser que Policrite vivoit, et que Policrite ne le haïssoit pas ; un rayon d'esperance luy faisoit

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croire que peut-estre s'informant de luy, et aprenant la miserable vie qu'il menoit, se resoudroit elle à luy aprendre enfin en quel lieu de la Terre elle vivoit. Ce raisonnement ne luy donnoit pourtant qu'autant d'esperance qu'il en faloit pour l'empescher de mourir : et ne luy en donnoit pas assez pour le consoler de ses infortunes. Philoxipe vivant donc de cette sorte tout le reste de l'Hyuer, alloit quelques fois voir le Roy, lors que le Roy ne le pouvoit venir visiter : et sans nul espoir de remede à ses maux, il attendoit la mort ou des nouvelles de Policrite : car l'une ou l'autre estoient l'objet de toutes ses pensèes, et le terme de tous ses desirs. Le Printemps mesme, qui semble inspirer la joye à toute la Nature, n'apporta point de changement à son humeur : et il regarda rougir les Roses de ses Jardins, avec le mesme chagrin qu'il avoit veû blâchir ses Parterres de neige durant l'Hyuer. Ceux qui observoient l'Esclave de Cleanthe, luy aprirent un matin qu'il estoit mort subitement : cette fâcheuse nouvelle redoubla encore ses déplaisirs : tant parce que tout ce qui apartenoit à Policrite luy estoit fort considerable, et que cét Esclave luy avoit paru digne d'un sort plus heureux ; que parce qu'il perdoit en le perdant, presque toute l'esperance qu'il luy restoit de pouvoir découvrir où estoit Policrite. Il ne laissa pas pourtant de faire continuer encore quelque temps de prendre garde s'il ne viendroit personne à cette Cabane deserte :

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mais enfin se lassant de lasser ses Gens, il les dispensa d'une peine si inutile : et abandonna absolument sa fortune à la conduitte des Dieux.


Histoire de Philoxipe et Policrite : récit autobiographique de Solon
Solon est de retour à Chypre. A la surprise de Philoxipe, le législateur d'Athenes paraît mélancolique. Il fait part de ses ennuis à son ami : sa fille, qu'à la suite d'une prédiction d'Epimenides il a fait élever dans le secret à Chypre, a disparu. Philoxipe fait d'emblée le rapprochement avec Policrite. Il raconte à Solon comment il a connu sa fille, et lui montre la galerie de Mandrocle, ainsi que la lettre de Policrite. Solon est rassuré quant à la vertu de sa fille. Peu de temps après, des troubles survenus à Athenes l'obligent à rentrer. Il promet à Philoxipe de consentir à son mariage avec Policrite, lorsqu'il l'aura retrouvée. Avant le départ du philosophe, les deux amis se rendent dans un temple dédié à Venus Uranie, afin de procéder à un sacrifice.
Le piège de Thalès
Un jour, Solon arrive à Chypre. Philoxipe se réjouit et appréhende tout à la fois de le voir, car il sait qu'il est bien changé. Mais lorsqu'il se retrouve face à lui, il remarque que le philosophe est également mélancolique. Il l'interroge alors sur les raisons de son changement. Solon commence à raconter sa vie. Marié avec une jeune femme fort élégante et spirituelle, il a eu plusieurs enfants, dont seul un garçon a survécu. Un jour, se trouvant à Milet, il discute avec son ami Thalès, lequel considère le mariage comme nuisible à la philosophie. Peu de temps après, Thalès tend un piège à Solon : il lui fait croire que son fils est mort. Solon en est profondément affligé, jusqu'à ce que Thalès lui révèle l'artifice. Il lui prouve ainsi que la philosophie est impuissante devant les passions humaines, d'où la nécessité d'éviter de s'exposer à ces dernières.

Un jour donc, comme il estoit en une humeur si sombre, Solon arriva à Clarie : un Nom qui luy estoit si cher, luy donna d'abord beaucoup d'émotion de joye : Mais venant à considerer combien il estoit changé depuis qu'il ne l'avoit veû ; et quelle confusion il auroit s'il faloit luy adjoüer sa foiblesse ; quoy qu'il sçeust bien que l'amour honneste n'estoit pas une passion dont Solon fust ennemi declaré, cette joye en fut un peu moderée. Il fut pourtant au devant de luy, avec beaucoup d'empressement : mais comme la tristesse s'estoit puissamment emparée de son coeur et de ses yeux, la satisfaction qu'il avoit de revoir l'illustre Solon estoit tellement interieure, qu'à peine en paroissoit il quelques marques sur son visage. Solon ne le vit donc pas plustost, qu'il remarqua aisément sa melancolie : et Philoxipe de son costé regardant Solon, vit qu'au lieu de cette phisionomie tranquile, et de cét air ouvert et agreable qu'il avoit accoustumé d'avoir dans les yeux, il y paroissoit beaucoup de douleur. Apres que les premiers complimens furent faits, et que Philoxipe eut conduit Solon dans sa chambre. Seigneur, luy dit il, vous me donneriez une grande consolation d'avoir l'honneur de vous voir, si je ne voyois pas quelques signes de tristesse en vous, dont je ne puis m'empescher de vous demander

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la cause. Genereux Prince, repliqua Solon, je devrois vous avoir prevenu : et vous avoir demandé le sujet de vostre melancolie, auparavant que de vous avoir donné loisir de me parler de la mienne. Mais je vous adjoüe que le Legislateur d'Athenes n'est pas presentement en estat de se donner des loix à luy mesme, et que la douleur que je sens, est plus forte que ma raison. Philoxipe l'embrassant alors estroitement, le conjura de luy en vouloir dire la cause : et le pria de croire qu'il seroit toutes choses possibles pour le soulager. Mais, luy dit il, Seigneur, je pensois que la Philosophie vous eust mis à couvert de toutes les infortunes de la vie : et que la douleur fust un sentiment inconnu à Solon, à qui toute la Grece donne le Nom de Sage. La Philosophie, reprit ce fameux Athenien, est une imperieuse qui se vante de regner en des lieux où elle n'a pas grand pouvoir : Elle peut sans doute, poursuivit il, enseigner la vertu aux hommes : leur faire connaistre toute la Nature : leur faire aprendre l'Art de raisonner : et leur donner des loix et des preceptes, pour la Y conduitte des Republiques et des Estats. Elle peut mesme assez souvent nous faire vaincre nos passions : Mais lors qu'il faut surmonter un sentiment equitable que la Nature nous donne ; croyez moy Philoxipe, que cette mesme Philosophie qui nous aura quelque fois fait perdre des Couronnes sans changer de visage ; ou qui nous en aura fait refuser sans repugnance ; se trouve foible en

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des occasions moins éclatantes. Et en mon particulier, je puis dire que j'en ay esté abandonné trois fois en ma vie : quoy que peut-estre j'en aye esté secouru en cent autres rencontres assez difficiles. Mais encore, luy dit Philoxipe, ne sçauray-je point ce qui vous affligé ? Il faut bien que je vous le die, luy repliqua Solon, puis que ce n'est que de vous seul que je puis attendre quelque secours. je ne vous rediray point, luy dit il, tant de particularitez qu'autrefois je vous ay racontées de ma fortune ; car je veux croire que vous ne les avez pas oubliées : Mais pour vous faire entendre parfaitement la cause de ma douleur ; il faut toutefois que je reprenne les choses d'assez loin : et que je vous dis quelques circonstances de ma vie, que vous avez ignorées. Vous avez bien sçeu que je n'ay jamais creû que le mariage fust incompatible avec la Philosophie et la parfaite Sagesse, comme Thales cét illustre Milesien se l'est imaginé : et vous n'avez pas ignoré non plus, que j'espousay une Personne de grande vertu et de grand esprit, dont j'eus des Enfans, qui moururent peu apres leur naissance : à la reserve d'un Fils qui me resta, et que j'ay eslevé avec beaucoup de soin, en intention de le rendre digne de l'illustre Sang dont il est descendu. Il pouvoit avoir quatorze ou quinze ans, lors que je fus à Milet pour quelques affaires : et comme le sage Thales estoit fort de mes amis je fus le visiter : et suivant nostre coustume, il soustint ses opinions,

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et moy les miennes. Il me reprochoit agreablement ma foiblesse : et me disoit que je tesmoignois assez l'indulgence que j'avois pour l'amour, par une petite Image de Cupidon que je consacray un jour à cette Dimunité, et que je fis placer au Parc de l'Academie, au lieu où ceux qui courent avec le flambeau Sacré ont accustumé de s'assembler. Passant donc insensiblement d'une chose à une autre, nous parlasmes des felicitez et des infortunes du mariage : et en suitte la conversation s'esloignât toujours de son premier sujet, côme il arrive assez souvent, nous parlasmes de nouvelles, et d'autres choses semblables. Un moment apres, Thales feignant d'avoir quelque ordre à donner à un des siens pour ses affaires particulieres, se leva pour luy parler bas, et se vint remettre à sa place. En suitte de quoy à quelque temps de là, je vys arriver un Estranger que je ne connaissois pas, qui luy dit qu'il venoit d'Athenes, et qu'il n'y avoit que dix jours qu'il en estoit parti. A l'instant mesme, pressé par ce desir naturel de curiosité de sçavoir s'il n'y avoit eu nulle nouveauté en ma Patrie, depuis que j'en estois esloigné, je luy demanday s'il ne sçavoit rien de considerable de ce lieu là ? Non, me respondit il, si non que le jour que je partise vy faire les funerailles d'un jeune Garçon de la premiere qualité, où toutes les personnes de consideration qui sont à la Ville estoient : et pleignoient extrémement la douleur que recevoit le Pere de cét Enfant, qui n'estoit

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pas alors à Athenes. j'adjoûe Philoxipe, qu'entendant parler cét homme de cette sorte, je changeay de couleur : et ne pus m'empescher de craindre pour mon fils. Mais, luy dis-je, ne sçavez vous point le Nom de ce malheureux pere ? je l'ay oublié, me repliqua t'il, mais se sçay que c'est un homme d'une extréme probité, et dont la reputation est grande en ce lieu là. je confesse Seigneur, que comme la Philosophie enseigne aussi bien la sincerité que la modestie, je creus que je pouvois estre celuy dont parloit cét homme : de sorte que voulant m'éclaircir, sans choquer la bien-seance ; il ne s'appelloit sans doute pas Solon ? (luy dis-je, attendant sa response avec beaucoup d'inquiétude) Pardonnez moy, me respondit il, et ma memoire m'avoit desja redonné son Nom, quand vous l'avez prononcé. Que serviroit il de le nier ? je ne pûs entendre une si funeste nouvelle sans douleur : mais une douleur si violente, que Thales en eut pitié ; et se moquant de ma faiblesse, me demanda en riant, s'il estoit avantageux au Sage de se marier, et de se mettre en estat d'avoir estudié la Philosophie pour les autres, sans s'en pouvoir servir pour soy mesme ? En suitte de quoy il m'aprit qu'il n'y avoit rien de vray en tout ce que cét homme m'avoit dit ; qu'il n'avoit pas mesme esté à Athenes depuis fort long temps, et qu'il n'avoit parlé ainsi que par ses ordres, qu'il luy avoit fait donner, lors qu'il m'avoit quitté pour parler bas à un des siens.

La prédiction d'Epimenides
Lorsque Solon rentre à Athenes, il trouve la cité troublée par les querelles entre les descendants de Megacles et ceux de la conjuration Cylonienne. En outre, le peuple est la proie de nombreuses superstitions. Les Sages sont d'avis qu'il faut aller chercher Epimenides le Phaestien en Crète, homme d'une vertu incomparable, devin et fils de la nymphe Balte. Epimenides parvient à rétablir la paix dans l'esprit du peuple. Ami de Solon, il révèle à ce dernier une terrible prédiction : sa femme est enceinte d'une fille qui lui causera d'infinies douleurs, s'il ne suit pas les conseils du devin. Si Solon ne dissimule pas cette grossesse, et qu'il ne fait pas élever sa fille en secret, celle-ci donnera de l'amour au tyran d'Athenes. Elle préfèrera se donner la mort plutôt que de l'épouser. Solon obéit en tous points à Epimenides et confie sa fille à une sur de Corinthe.

A mon retour à Athenes,

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je retrouvay effectivement mon fils en vie, mais je trouvay toute la Ville en confusion : à cause de quelque desordre qui estoit arrive entre les Descendans de Megacles, et les Descendants de ceux qui avoient esté de la Conjuration Cylonienne. En suitte les Megariens surprirent le Port de Nisacée, et reprirent l'Isle de Salamine qui m'avoit tant donné de peine : et pour comble de malheur, tout le peuple se trouva saisi d'une crainte superstitieuse, qui luy persuada qu'il revenoit des Esprits ; qu'il aparoissoit des Spectres et des Fantosmes ; et cette imagination s'empara tellement de la plus grande partie du monde, qu'il y eut une consternation universelle. Ceux qui avoient le soin des choses Sacrées, disoient mesme qu'ils apercevoient dans les Victimes des lignes infaillibles que la Ville avoit besoin de purifications, et que les Dieux estoient irritez, par quelque crime secret. Pour cét effet, de l'advis des plus Sages, l'on envoya en Crete vers Epimenides le Phaestien, qui estoit et qui est encore sans doute un homme incomparable : un homme, dis-je, de qui la vie est toute pure, toute simple, et toute sainte : qui ne mange à peine qu'autant qu'il faut pour vivre : de qui l'ame est autant destachée des sens, qu'elle le peut estre en cette vie : qui est tres sçavant en la connaissance des choses Celestes ; et qui passe en son Païs non seulement pour avoir quelques revelations divines : mais mesme les Peuples de Crete assurent, qu'il est Fils d'une Nimphe nommée

   Page 1282 (page 684 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Balte. Quoy qu'il en soit, Seigneur, c'est un homme extraordinaire en sçavoir et en vertu : Epimenides donc ne refusant pas la priere qu'on luy fit, vint à Athenes, et me fit la grace de me choisir entre tant de Gens illustres dont cette celebre Ville est remplie, pour le plus particulier de ses Amis. Apres qu'il eut par sa sagesse, et par la croyance que le Peuple avoit en luy, dissipé toutes les fausses imaginations qu'il avoit : et qu'il l'eut guery de toutes ses craintes, par des Sacrifices, par des prières, 8c par des ceremonies : il voulut encore à ma consideration, tarder quelque temps à Athenes : où certainement il fit des Predictions prodigieuses, à cent Personnes differentes. Un jour que venant à parler ensemble de la foiblesse humaine, et combien peu il faloit se fier à ses propres forces, ny mesme à celles de la Philosophie, je luy racontay ce qui m'estoit arrivé chez Thales le Milesien ; et à quel point j'avois esté honteux, de n'estre pas Maistre de mes premiers sentimens. Solon, me dit il, est aisé à vaincre de ce costé là : et toutes les fois que la Fortune se servira des sentimens de la Nature contre luy, elle le vaincra sans doute : car il a l'ame aussi tendre en ces rencontres, qu'il l'a forte contre l'ambition. Mais Solon, dit il, que vous estes à pleindre, si vous ne vous resoluez à me croire ! et que ce que vous avez souffert chez Thales vostre illustre Amy est peu de chose, en comparaison de ce que vous souffrirez un jour en la personne d'une Fille, dont

   Page 1283 (page 685 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Vostre Femme est grosse presentement ! J'ay, me dit il encore, observé vostre Naissance et vostre vie : et je trouve que cette Fille qui naistra bien-tost, doit estre un Prodige en beauté et en vertu : et doit estre aussi une des plus heureuses personnes du monde, si vous croyez mes conseils : mais aussi la plus infortunée. Il vous ne les suivez pas. Enfin, me dit il, si vous ne faites ce que je vous diray, vous aurez le desplaisir de voir, que la beauté de vostre Fille desolera vostre Patrie : et qu'apres avoir refusé la Souveraine Puissance comme vous la refuserez un jour, elle donnera de l'amour à un de vos Citoyens, qui deviendra le Tyran de la Republique ; ce qui la fera resoudre à la mort, plustost que de l'espouser. J'advouë qu'en rendant parler Epimenides de cette sorte, j'en fus sensiblement touché : car je luy avois entendu predire des choses que j'avois veuës arriver si precisément en suite, que mon ame en fut esbranlée. je le priay donc de me dire ce qu'il faloit faire, pour empescher qu'un homme qui sacrifioit toute sa vie à la Gloire d'Athenes, n'eust une Fille qui deust donner de l'amour à celuy qui en voudroit estre le Tyran. Il me dit donc que comme l'on ne sçavoit pas encore dans Athenes que ma Femme estoit grosse, il faloit cacher sa grossesse ; l'envoyer à la Campagne, et quand elle y seroit accouchée, faire nourrir cette Fille secrettement, sans qu'elle sçeust de qui elle estoit née : et sans que personne le sçeust aussi excepté ceux qui auroient soin de son education.

   Page 1284 (page 686 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Que s'il arrivoit que je fusse obligé de quitter ma Patrie, il faloit que je la laissasse pendant mon exil, en quelque Isle de la Mer Egée : et que cela estant elle seroit infailliblement heureuse, sans que je deusse craindre qu'elle fust aimée du Tyran d'Athenes. Enfin, Seigneur, pour accourcir mon discours, je creus les conseils d'Epimenides : et j'envoyay ma Femme aux Champs, où elle acoucha d'une Fille quand le temps en fut venu. Ce commencement de Prediction acomplie me semblant estrange, je continuay d'agir selon les conseils d'Epimenides : qui en s'en allant (apres avoir refusé tous les presens qu'on luy offrit, n'ayant voulu pour sa recompense, qu'un rameau de l'Olive Sacrée) me dit que ma Fille me donneroit un jour autant de satisfaction par sa vertu et par son bonheur, qu'elle me donneroit d'inquietude par sa perte. Ces paroles obscures me demeurerent dans l'esprit : et depuis cela je remis ma Fille entre les mains d'une Soeur que j'aimois beaucoup, qui estoit mariée à Corinthe, et qui m'estoit venuë voir : confiant à elle seule et à son Mary le secret qu'Epimenides m'avoit tant recommandé.

Policrite, fille de Solon
Solon abrège le récit de ses actions politiques pour raconter comment il a décidé de mener sa fille à Chypre. Philoxipe l'interrompt soudain, révélant qu'il connaît Policrite. Il montre à Solon la galerie de Mandrocle. Le légisalteur est très étonné en voyant ces peintures ; il doute soudain de la vertu de sa fille. Le jeune homme le rassure et l'exhorte à terminer son récit. Quatre ans auparavant, Solon avait rendu visite un mois durant à sa fille, sans lui dévoiler son identité. Ainsi, il avait pu s'assurer de sa vertu parfaite. Maintenant qu'il rentre de voyage, Solon a voulu rendre une nouvelle visite à Policrite. Il est affligé de constater la disparition mystérieuse de la famille.

je ne m'arresteray point à vous dire que je perdis bientost apres ma Femme, et que j'en eus une douleur extréme : je ne vous entretiendray pas non plus des desordres d'Athenes, qui sont trop connus pour estre ignorez de quelqu'un : ny des solicitations que l'on me fit d'accepter la Souveraine Puissance ; en me faisant souvenir

   Page 1285 (page 687 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il y avoit eu des Rois dans ma Race : et qu'un homme descendu de l'illustre Codrus, pouvoit accepter le Sceptre sans scrupule. Ny avec quelle fermeté je rejettay ceux qui me faisoient une proportion injuste, suivant les Predictions d'Epimenides. je ne vous rediray pas non plus, quelles furent les Loix que j'establis : vous les sçavez, et n'ignorez pas comment elles furent reçeuës : ny la resolution que je pris de quitter ma Patrie pour dix ans, afin de n'y changer plus rien, et de laisser au Peuple le loisir de s'y accoustumer. Mais je vous diray qu'estant prest à me bannir volontairement de la Grece, et n'ayant pas oublié ce qu'Epimenides m'avoit dit, j'aborday à Corinthe sans estre connu : où je dis à ma Soeur que j'estois obligé de laisser ma Fille en une Isle, tant que mon exil dureroit. Cette vertueuse Personne qui ne l'aimoit pas moins qu'une Fille qu'elle avoit aussi ; avoit espousé un homme de qui la vertu estoit extraordinaire, et qui depuis longtemps menoit une vie fort retirée ; de sorte qu'elle luy persuada aisément de n'abandonner point ma Fille : qui effectivement me parut la plus belle Enfant que je vy jamais. je consultay mesme les Dieux sur le dessein que j'avois, qui m'y confirmerent : Ainsije pris dans mon Vaisseau cette petite Famille : et voulant du moins que le lieu de l'exil de ces Personnes qui m'estoient si cheres, fust agreable ; je choisis cette Isle pour les y laisser. Pendant le discours de Solon, Philoxipe qu'il y avoit desja long temps

   Page 1286 (page 688 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

temps qui avoit bien de la peine à ne l'interrompre point, ne pût plus s'en empescher : Quoy, Seigneur, lny dit il, vous avez laissé une Fille en cette Isle ? Ouy, reprit Solon en soupirant, et je l'y vy encore le voyage que je fis icy il y a prés de quatre ans, sans vouloir estre veû que de vous. Mais, Seigneur, si j'ose parler de cette sorte, je la vy telle qu'Epimenides me l'avoit dépeinte ; c'est à dire belle, pleine d'esprit et de vertu. Lors queje quittay la premiere fois ceux qui la conduisoient, je les obligeay de se dire de l'Isle de Crete ; à ce mot, Philoxipe changea de couleur, se souvenant que c'estoit le lieu d'où Cleanthe luy avoit dit qu'il estoit. Mais Seigneur, reprit il, comment se nomme cette Fille que les Dieux vous ont donnée ? Policrite, respondit Solon : Policrite ! s'escria Philoxipe ; Quoy, Seigneur, Policrite est vostre Fille ? Solon surpris du discours de Philoxipe, changea de couleur à son tour : et craignit que ce Prince ne sçeust quelque chose de Policrite qui luy desplust davantage que l'incertitude où il estoit de sa vie et de son sejour. Seigneur, luy dit il, qui vous a fait connoistre ma Fille, que j'avois sans doute laissée assez prés de vous : mais que j'avois aussi logée en un lieu assez sauvage, pour croire que vous ne la deviez pas rencontrer : et que quand vous la rencontreriez, vous ne la connoistriez pas pour ce qu'elle est ? Les Dieux, respondit Philoxipe, sont ceux qui me l'ont fait connoistre : et les Dieux, adjousta t'il encore, sont ceux qui l'ont enlevée de sa

   Page 1287 (page 689 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cabane, pour me punir sans doute de n'avoir pas connu plus precisément la Fille de l'illustre Solon. En suite il pria ce fameux Legislateur de passer dans sa Galerie, qui avoit esté peinte depuis son dernier voyage à Clarie ; et luy monstrant les Portraits de Policrite sous la Figure de Venus Uranie ; Voila, Seigneur, luy dit il, la Deesse qui m'a fait connoistre Policrite. Solon surpris de cette veuë regarda Philoxipe : et ne pouvant comprendre qu'il peust avoir ces Peintures sans le consentement de Policrite ; Seigneur, luy dit il, Epimenides m'assura que Policrite seroit vertueuse : mais ces Portraits me font craindre que pour avoir esté eslevée parmy des Rochers, elle ne soit devenuë un peu trop indulgente. Ha ! Seigneur, s'escria Philoxipe, que Policrite est esloignée de ce que vous me dittes ! Mais oseray-je vous aprendre ma hardiesse ? et oseray-je vous demander, auparavant que de vous raconter mon malheur et le vostre, pourquoy vous la laissastes en ce lieu là ? Solon qui connoissoit la vertu de Megisto et de Cleante : qui sçavoit aussi côbien estoit grâde celle de Philoxipe, condamna ses premiers sentimens : et se hasta de luy dire, comment lors qu'il arriva en nostre Isle, il avoit fait débarquer Cleanthe et sa Famille comme des Passagers qui n'estoient pas de sa connoissance. Qu'en suitte il les avoit logez au bord de la Mer : Mais qu'estant apres à Clarie, et luy aidant à faire bastir la Ville à la quelle il avoit voulu donner son Nom, s'estant allé promener seul, il

   Page 1288 (page 690 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit remarqué ce petit Desert, ou il avoit logé Policrite : ayant donné à Cleanthe dequoy faire bastir sa Cabane, et dequoy y subsster tres commodément, aussi long temps que devoit durer son exil. Que passant d'Affrique en Asie, pour s'en aller à la Cour de Cresus, il avoit voulu auparavant revenir en Chipre, afin d'y voir sa chere Policrite : et qu'il avoit esté un mois entier à cette Cabane, sans que Policrite eust sçeu son Nom, ny qu'il estoit son Pere : et qu'en suitte il l'estoit venu voir à Clarie : mais qu'il luy advoüoit qu'il avoit descouvert en ce voyage là dans l'esprit de cette je une Personne, des lumieres extraordinaires, qui l'obligeoient d'en regretter la perte sensiblement. Car dit il, je n'ay plus trouvé personne dans cette Cabane : et n'ay pû sçavoir ny pourquoy ceux qui l'habitoient en sont partis ; ny la route qu'ils ont prise ; ny depuis quand ils ne sont plus en cette Solitude. Mais vous, adjousta t'il, Seigneur, hastez vous s'il vous plaist de me dire tout ce que vous sçavez de ma Fille, et ne me desguisez rien : car je vous advoüe que j'ay l'esprit un peu en peine.

Discussion au sujet de Policrite
Philoxipe raconte à Solon les circonstances exactes qui ont entouré sa rencontre avec Policrite. Il lui montre ensuite la lettre de la jeune fille, qui convainc parfaitement Solon de sa vertu. Connaissant les origines royales de Solon, Philoxipe craint de ne pouvoir donner une couronne à Policrite. Or le philosophe place la vertu au-dessus du sceptre. Solon promet donc à Philoxipe de lui donner sa fille en mariage, s'ils parviennent à la retrouver.

Philoxipe apres avoir en effet remarque que Solon avoit une extréme impatience de sçavoir comment il connoissoit Policrite, et comment il en avoit tant de Portraits, luy raconta la chose avec beaucoup de sincerité. Il le fit ressouvenir de son humeur insensible : et qu'il luy avoit dit il y avoit long temps. Que l'on pouvoit estre vaincu par l'Amour une fois en sa vie sans bonté. En suite il luy dit la belle et

   Page 1289 (page 691 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

illustre Côpagnie qu'il avoit euë chez luy : combien cette Venus avoit esté trouvée merveilleuse : la guerre qu'on luy en avoit fait : la rencontre de Policrite aupres de la Source de Clarie : sa surprise de voir que la Peinture de sa Venus, estoit le Portrait de cette Inconnue : son inquietude de ne pouvoir la retrouver : l'heureuse rencontre qu'il avoit faite de Cleanthe, comme il s'en alloit au Temple avec sa Famille : La troisiesme fois qu'il l'avoit veuë, lors qu'il la trouva dans le Temple mesme : comment il avoit enfin descouvert sa Cabane, et ses diverses pensées là dessus : la premiere visite qu'il avoit renduë à Policrite, lors qu'il la trouva faisant des Festons de Fleurs : les conversations qu'il avoit euës avec Cleanthe et avec Megisto : et enfin la violente pavion dont il s'estoit trouvé surpris. Il luy dit encore combien je l'avoit côbatuë, à cause de la bassesse qu'il croyoit en la condition de Policrite : quel changement cette passion avoit causé en son esprit : quel bruit sa melancolie avoit fait dans la Cour : la bizarre imagination que le Roy en avoit euë : ses conversations aveque luy, et avec la Princesse Aretaphile : la colere de cette Princesse, et l'embarras où il s'estoit trouvé : de quelle façon Mandrocle avoit fait les Portraits de Policrite : et enfin tout ce qui luy estoit advenu. Mais apres avoir finy son recit, sans donner loisir à Solon de luy parler ; ainsi Seigneur, luy dit il, vous voyez que je ne suis plus cét insensible Philoxipe que vous avez autrefois connu :

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mais du moins puis-je vous protester, qui j'ay aimé Policrite dans une Cabane, avec le mesme respect que si elle eust esté sur le Throsne : et je puis mesme vous assurer, que la passion que j'ay eüe pour elle, a esté aussi pure, que si j'eusse sçeu qu'elle eust esté vostre fille. Ne me condamnez donc pas je vous en conjure : puis que je n'ay fait autre chose, qu'adorer la vertu de Solon, en la personne de Policrite. Ouy Seigneur, poursuivit il, c'est plus de sa vertu que de sa beauté que je suis amoureux : cependant je ne laisse pas de meriter chastiment : car sans doute mes visites ont obligé Cleanthe à quitter son Desert. Il n'a pas connu Philoxipe : et s'est imaginé qu'il abuseroit de sa condition. Mais pour vous prouver, dit il encore, que j'ay vescu aveque respect aupres de Policrite, et que je n'en ay jamais eu une parole favorable ; Voyez (luy dit il Seigneur, en luy monstrant la Lettre qu'il en avoit reçeüe) l'innocente et cruelle marque de reconnoissance, que cette adorable Personne m'a donnée ; puis qu'en mesme temps qu'elle me dit qu'elle se souviendra de moy, elle me dit aussi qu'elle ne me verra jamais. Neantmoins Seigneur, adjousta t'il, si ma passion vous déplaist, je vous proteste que je me resoudray à mourir, aussi tost que vous m'en aurez donné la moindre connoissance : puis que c'est la seule voye par laquelle je puis l'arracher de mon coeur. Mais aussi, s'il est vray que vous ayez une veritable affection pour moy, vous me

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plaindrez au lieu de m'accuser : vous me promettrez de ne m'estre pas contraire, si les Dieux vous redonnent Policrite : et que vous souffrirez qu'elle possede la belle Ville que j'ay fait bastir par vos ordres. je voudrois Seigneur, pouvoir luy offrir plusieurs Couronnes : mais je ne pense pas que celuy qui les refuse, fasse difficulté de donner sa fille à un Prince qui s'estime heureux de n'estre qu'aupres du Throsne : et d'aider à son Roy à soutenir la pesanteur du Sceptre. Apres que l'illustre Philoxipe eut cessé de parler, et que Solon eut achevé de lire la Lettre de Policrite ; Ma fille, luy dit il, est encore plus sage que je ne pensois : et puis qu'elle a pû resister aux charmes de la Grandeur, et à la vertu de Philoxipe : je trouve qu'Epimenides avoit raison de parler de celle de Policrite comme d'un miracle. Soyez donc assuré, luy dit il, Seigneur, que si les Dieux me redonnent ma fille, je n'aporteray nul autre obstacle à vos desseins, que la priere que je vous feray de considerer plus d'une fois, si elle est digne de l'honneur que vous luy voulez faire : car si vous continuez en vostre resolution, et qu'en effet je connoisse que sa vertu merite une partie des graces que vous luy faites, je seray tout prest de luy commander de vous considerer comme celuy que les Dieux ont choisi pour la rendre heureuse, et pour la combler de gloire. Je ne vous dis point Philoxipe, que le fameux Excestides mon Pere, qui ne m'a laissé pauvre, que

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par sa magnificence, estoit descendu de l'illustre Race du Roy Codrus : car ce ne sont pas des choses dont je trouve qu'il faille tirer grand advantage. Mais je vous assureray, que tous ceux de ma Maison depuis qu'ils ont quitté là Couronne, ont esté aussi bons Citoyens, que leurs Devanciers avoient esté bons Rois : et qu'en mon particulier, j'aimeray tousjours beaucoup mieux m'opposer à la Tyrannie qu'estre le Tyran. Enfin, luy dit il encore, comme ce ne sera point à vostre Grandeur que je donneray Policrite : je pretens aussi que la vertu de Policrite luy tienne lieu d'une Couronne. Mais helas, interrompit Philoxipe, comment me la donnerez vous, cette adorable Policrite,si nous ne sçavons point où elle est ? Il faut la demander aux Dieux, luy repliqua t'il, puis que c'est d'eux seuls que nous devons attendre tous les biens qui nous peuvent arriver. Enfin Seigneur, Philoxipe eut une joye que l'on ne peut dire, de trouver en l'esprit de Solon des dispositions si favorables pour luy. Mais aussi eut il une douleur extréme, de voir que les bonnes intentions de Solon seroient inutiles, si l'on ne retrouvoit point Policrite. Toutesfois la veüe d'un homme si illustre, ne laissoit pas de le consoler en quelque sorte : et la conversation d'une personne qui possedoit la Sagesse au souverain degré, fit que du moins sa douleur parut plus moderée, quoy qu'effectivement elle fust tousjours tres forte. Il m'a dit mesme, que quelque affligé qu'il fust,

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il ne laissoit pas de se souvenir de vous, et d'en entretenir Solon comme d'une personne fort extraordinaire.

Le temple de Venus Uranie
Le roi de Chypre apprend l'arrivée de Solon et désire le voir. Mais Solon est bientôt informé des désordres qui troublent Athenes. Trois partis s'affrontent : celui Licurgue, chef des habitants de la Plaine, celui de Megacles, fils d'Alcmeon, chef de la Marine et celui de Pisistrate, chef de la Montagne. Solon décide de retourner de suite à Athenes. Il donne à Philoxipe la permission d'épouser Policrite dès qu'il l'aura retrouvée. Avant de partir, les deux amis se rendent ensemble dans un temple dédié à Venus Uranie, afin d'y procéder à un sacrifice d'un type particulier, car il ne fait aucune victime. La prêtresse leur affirme que leurs vux ont été reçus très favorablement. En revenant du temple, Solon et Philoxipe s'éloignent du chemin.

Cependant le Roy ayant appris l'arrivée de Solon, et comme quoy Policrite estoit sa fille, en eut une extréme joye : et voulurent qu'ils allassent à la Cour Philoxipe et luy : de sorte que l'amour de ce Prince ne fut plus un si grand secret. Comme l'on s'imagina que Cleanthe ne seroit point sorty de l'Isle, l'on envoya un nouveau commandement par toutes les Villes, par tous les Bourgs, et par tous les Vilages, de rendre conte des Estrangers qui habitoient en tous ces divers lieux : Mais quoy que l'on peust faire, il fut un possible d'en rien aprendre. Cependant la Cour redevenoit fort melancolique : car la Princesse Aretaphile ne pouvant se resoudre de pardonner au Roy, ce Prince aussi par un bizarre sentiment d'amour, s'obstinoit à vouloir gagner le coeur de cette Princesse, auparavant que de l'assurer d'estre Reine. Philoxipe de son costé, estoit desesperé de ne retrouver point Policrite, et de l'avoir fait perdre à Solon : et Solon aussi estoit fort triste de n'avoir point de nouvelles de sa fille : principalement en un temps où il faloit qu'il s'en retournast à Athenes : où il aprit qu'il y avoit d'assez grands desordres ; et que toutes choses s'y preparoient à la sedition. Il sçeut qu'il y avoit trois Partis differens : qu'un nomme Lieurgue estoit Chef des habitans de la Plaine : qu'un appellé Megades fils d'Alemeon l'estoit de ceux de la

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Marine : et que Pisistrate, que vous connustes sans doute quand vous passastes à Athenes, l'estoit de ceux de la Montagne. De sorte qu'encore qu'effectivement tout ce grand Peuple eust gardé ses Loix depuis son départ, les choses estoient pourtant en estat de changer bientost de face. Solon estant donc pressé de partir en peu de jours, dit à Philoxipe que l'interest de la Patrie estoit preferable à tout : et que celuy qui avoit bien voulu cacher sa fille, plustost que de l'exposer à donner de l'amour à un Tyran, n'abandonneroit pas son païs, pour attendre inutilement des nouvelles d'une Personne que les Dieux conserveroient sans doute si elle s'en rendoit digne : Qu'ainsi il n'avoit plus qu'à luy laisser un pouvoir absolu de l'espouser s'il la retrouvoit. Philoxipe fort affligé et fort content tout ensemble, remercia Solon de l'honneur qu'il luy faisoit : Mais comme le vent ne se trouva pas propre pour partir, et que son Vaisseau n'estoit pas prest, il falut qu'il eust patience. Durant cét intervale Solon sçeut qu'il y avoit un Temple celebre à cent cinquante stades de Paphos, dedié comme presque tous les autres de l'Isle à Venus Uranie : où l'on disoit que cette Deesse se plaisoit plus d'estre honnorée qu'en aucun autre : parce que c'estoit la coustume que toutes les ceremonies en estoient faites par des Filles de condition, qui se voüoient au service de la Deesse, et qui la servoient trois ans dans son Temple, avant que d'estre mariées. Solon qui

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creût ne pouvoir mieux employer le temps qui luy restoit à demeurer en Chipre malgré luy, parce que le vent n'estoit pas propre, et que son Vaisseau comme je l'ay dit, n'estoit pas encore en estat de faire voile. Croyant, dis-je, ne pouvoir mieux faire que de prier les Dieux, proposa à Philoxipe d'y aller, qui y consentit aisement. De sorte que montant à cheval dés le lendemain au matin, suivis de peu de monde ; ils furent à ce Temple, qui est scitué en un lieu infiniment agreable. je sçay bien Seigneur, que je ne devrois pas m'arrester à vous raconter toutes les ceremonies du Sacrifice que l'on offrit pour Solon et pour Philoxipe en cette occasion : neantmoins comme ce qui le suivit l'a rendu celebre parmy nous, je ne laisseray pas de vous le dire. Joint que peut estre n'en avez vous point veû de semblable : car c'est un Sacrifice qui ne couste point la vie aux Victimes que l'on y offre : et qui au contraire, fait qu'elles recouvrent la liberté. Ce Temple est d'une structure assez belle : l'Autel en est magnifique : au pied de cét Autel, et droist au milieu, l'on mit pour la ceremonie du Sacrifice, un grand Chandelier d'Or à douze branches, où pendoient des Lampes de Cristal, que l'on alluma. Aussi tost apres cinquante Filles habillées de Gaze d'argent meslé de bleu, pour marquer l'origine de la Celeste Venus qu'elles servent : ayant toutes des Couronnes de fleurs sur la teste, et des branches de Mirthe à la main, se rangerent des deux costez du Temple :

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à la reserve de celle qui devoit faire la ceremonie, qui demeura au milieu. Au pied de ce Chandelier d'or, estoit une grande Cassolette de mesme metal, où il y avoit du feu, qu'ils appellent Sacré : parce qu'il n'est allumé que par l'agitation de certaines pierres consacrées à la Deesse. Celle qui offroit le Sacrifice au Nom de Solon et de Philoxipe, mit dans cette Cassolette, de l'Ambre, du Thimianie, du Benioin, du Labdan, et de plusieurs autres Parfums. En suitte dequoy, ayant formé sur l'Autel un petit Bûcher de rameaux de Mirthesée, elle prit un flambeau composé de Cire parfumée, avec lequel elle l'alluma : et de ce mesme flambeau elle en alluma cinquante autres, qui estoient en divers endroits du Temple. Apres cela une de ces Filles apporta deux Tourterelles liées ensemble, avec des filets d'or et de soye bleüe : et devant celle qui portoit ces Oyseaux, marchoient quatre autres Filles chantant un Hymne à la Lydienne : qui comme vous sçavez est la plus parfaite Musique du monde, si l'on en excepte celle de Phrigie. Apres celles là en vint quatre autres, portant deux Cignes attachez ensemble avec un cordon de soye bleüe meslée de l'or : et suivies de quatre autres encore chantant comme les premieres. Ces Filles qui portoient les Victimes, se mirent à genoux au pied de l'Autel : En suitte dequoy celle qui faisoit la ceremonie, afin de n'irriter pas Venus Anadiomene (qui autrefois avoit esté adorée en ce Temple) par les honneurs que l'on rendoit

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à Venus Uranie : prit des Roses et des Coquilles qu'elle sema sur l'Autel : et prenant une grande Conque de Nacre, pleine de l'eau de la Mer, puisée au Soleil levant, en arrosa les Victimes. L'on prepara mesme le Couteau Sacre grani d'Agathe Orientale, comme pour les sacrifier. Mais ces Filles qui chantoient tousjours, le deffendirent de la part de Venus Uranie : de sorte que celle qui portoit les Touterelles, et les autres qui portoient les Cignes, s'estant approchées de celle qui faisoit la ceremonie, elle les détacha : et ouvrant une des fenestres du Temple, dans le mesme temps que l'on mit de nouveaux Parfums dans la Cassolette ; ils se perdirent dans cette nüe parfumée qui s'en esleva : et volant avec rapidité vers le Ciel, semblerent aller porter les Voeux de Selon et de Philoxipe à la Deesse à laquelle ils estoient offerts. Apres cela, toutes les Filles qui estoient dans ce Temple, commencerent un Cantique de joye, qui fit retentir ses voûtes agreablement : et une d'entr'elles prenant un petit faisceau de Mirthe lié avec des filets d'Or, en ramassa les cendres du petit Bûcher, afin de voir si tout avoit esté parfaitement consumé : car c'est une des marques que le Sacrifice a esté bien reçeu. L'on fut en suitte visiter le Jardin Sacré où l'on nourrit les Tourterelles et les Cignes destinez au service de la Deesse, pour voir si ceux qu'on luy avoit offerts n'y estoient pas retournez : car alors que cela n'arrive point, c'est une marque infaillible,

   Page 1298 (page 700 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que le Sacrifice n'a pas esté accepté ; et que la Deesse ne trouve plus ces Oyseaux assez purs, pour luy estre presentez une autre fois. Mais pour le Sacrifice de Solon, il eut toutes les marques d'un Sacrifice heureux : Le Bûcher avoit esté entierement consumé : les Parfums avoient monté droit vers la voûte du Temple : les Oyseaux avoient volé du costé du Levant, et on les avoit retrouvez dans le Jardin Sacré. En fin ces Filles assurerent à Solon et à Philoxipe, que leurs voeux avoient esté agreables à la Deesse : et qu'il y avoit tres long temps qu'elles n'avoient offert de Sacrifice qui eust esté si bien reçeu. Apres avoir donc rendu grace à la divine Uranie, ces deux illustres Affligez partirent pour s'en retourner à Paphos : Solon entretenant Phitoxipe si agreablement, et luy disant de si belles choses ; que sans y penser il quitta le chemin par lequel ils estoient venus. Ceux qui les accompagnoient, crurent que Philoxipe qui sçavoit fort bien ce chemin là, avoit dessein d'aller encore en quelque lieu qu'ils ne sçavoient pas : de sorte qu'ils ne luy dirent rien. Ainsi continuant de marcher par ce chemin détourné, ils s'esloignerent non seulement de la route qu'ils devoient suivre, mais mesme ils arriverent enfin en un endroit, où il n'y avoit plus nulle trace de chemin.


Histoire de Philoxipe et Policrite : retrouvailles
Solon et Philoxipe entendent des cris de femmes : ils aperçoivent Doride et Megisto, affolées devant le spectacle qu'offre Policrite, seule dans une barque à la dérive. Philoxipe se jette à l'eau et sauve sa bien-aimée. La vérité sur les origines de Policrite est alors dévoilée au grand jour. Solon en profite pour donner la main de sa fille à Philoxipe. Tout le monde retourne à Paphos. Les noces du roi, enfin décidé à épouser Aretaphile, et celles de Philoxipe et Policrite, se déroulent lors d'une seule et même cérémonie. Solon regagne rapidement Athenes, tandis que Philoxipe marie sa sur Agariste au prince de Cilicie, lui demandant d'envoyer une troupe de dix mille hommes à Artamene.
Philoxipe au secours de Policrite
Solon et Philoxipe arrivent en un endroit fort sauvage en bord de mer. Ils décident alors de longer le rivage jusqu'au prochain chemin. Soudain ils entendent des pleurs de femmes : il s'agit de Megisto et Doride poussant des cris désespérés, en observant, du rivage, Policrite emportée par le courant sur une petite barque sans rames. Philoxipe se jette à l'eau. Non sans peine, il parvient à rejoindre la barque et à ramener Policrite saine et sauve à terre. Epuisé, il s'évanouit.

Se trouvant alors au bord de la Mer, parmy des Rochers sauvages et presque inaccessibles, cette veüe remit encore plus fortement en la memoire de Philoxipe, le Desert où il avoit trouve la demeure de

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Policrite : Mais au mesme temps aussi, il s'aperçeut qu'ils s'estoit esgaré ; et tellement esgaré, qu'il ne connoissoit point du tout le lieu où il estoit. Neantmoins comme il luy parut assez agreable, quoy que fort sauvage, il dit à Solon qu'infalliblemêt continuant d'aller le long de la Mer, ils trouveroient quelque sentier qui leur feroit retrouver leur chemin. C'est pourquoy du lieu de retourner sur ses pas, il continua d'aller, et se mit mesme à marcher devant, afin d'estre le Guide de ceux qu'il avoit esgarez. comme Philoxipe fut assez avancé, il descouvrit cinq ou six petites Cabanes de Pescheurs basties au bord de la Mer : il entendit mesme plusieurs voix de Femmes qui crioyent, et qui se pleignoient de quelque malheur. Il avança alors avec precipitation, sans sçavoir par quel sentiment les voix de ces Femmes luy avoient donné tant d'esmotion, et estant arrivé aupres d'elles, il reconnut Megisto et Doride, et les vit le visage tout couvert de larmes, acconpagnées de plusieurs autres Fêmes qui pleuroient aussi bi ? qu'elles, et qui sans le regarder, regardoient toutes vers la Mer. Il jetta alors les yeux du mesme costé qu'elles regardoient : Mais helas ! il vit Policrite toute seule dans un petit Bateau sans Rames et sans Gouvernail ; qui ne sçachant que faire, s'estoit mise à genoux pour prier les Dieux. Car encore que la Mer ne fust pas fort esmuë, elle l'estoit toutefois un peu : joint que comme les Rochers repoussoient les vagues avec impetuosité en cét endroit, et qu'il faisoit un

   Page 1300 (page 702 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peu de vent du costé de la Terre, ce Bateau s'esloignoit toujours davantage. Philoxipe voyant donc Policrite en si grand danger, et ne voyant point de Bateau pour s'en pouvoir servir, descendit de cheval en diligence : et quittant tout ce qui eust pû rembarrasser, il se jetta à l'eau pour aller droit à Policrite. De sorte, Seigneur, que lors que Solon qui venoit un peu derriere arriva sur le bord de la Mer, il vous est aisé de juger que sa surprise fut grande : de voir Megisto toute en larmes ; Policrite seule dans un Bateau que les vagues portoient vers la pleine Mer ; et Philoxipe nageant vers Policrite. Mais qui en estoit encore si esloigné, qu'il y avoit lieu de croire, que le Bateau allant tousjours, la force luy manqueroit auparavant qu'il le peust joindre ; et qu'il auroit le desplaisir de voir perir devant luy, et sa chere Fille, et un Prince qu'il n'aimoit pas avec moins de tendresse qu'elle. De vous dire aussi quel estonnement fut celuy de Megisto, de voir Philoxipe se jetter à l'eau, et un moment apres Solon arriver où elle estoit, c'est ce qui n'est pas aisé à faire. De vous dépaindre non plus ce que pensa Policrite, lors qu'elle reconnut Philoxipe, et qu'elle le vit en un danger si grand pour l'amour d'elle il ne seroit pas non plus bien facile de vous le faire comprendre. Cette illustre Personne nous a pourtant dit depuis, qu'elle ne l'eut pas plustost reconnu, que ses voeux changerent d'objet : et que cessant de songer à son propre salut, toutes les prieres furent pour Philoxipe.

   Page 1301 (page 703 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cependant Solon estoit sur le nuage avec Megisto, qui n'avoit pas assez de liberté d'esprit pour luy dire alors comment ce malheur estoit arrivé : et qui ne pouvant destacher ses yeux d'un objet si capable de toucher l'esprit le plus insensible, se contentoit de luy dire que Policrite estoit perdue. Et certes à dire vray, je pense qu'en cette rencontre, la sagesse de Solon sur mise à la plus rigoureuse espreuve où elle sera jamais : et qu'il luy a bien esté plus aisé de refuser une Couronne, que de voir Policrite et Philoxipe au danger où il les voyoit, sans donner d'excessives marques de desespoir. Ce Grand Homme demeura pourtant dans les justes bornes d'une douleur legitime : et sans faire rien indigne de sa vertu, il sentit pourtant tout ce qu'une ame tendre et genereuse devoit sentir. Cependant quoy que Philoxipe n'eust qu'un habillement fort leger, parce que le Printemps est déja fort chaud en nostre Isle, il ne pouvoit pas nager avec mesme facilité que s'il n'en eust point eu : de sorte que le Bateau de Policrite s'esloignant tousjours, il ne pouvoit venir à bout de le joindre. L'on voyoit cette je une Personne faire quelques legers et inutiles efforts pour tascher de retenir cette petite Barque, mais il ne luy estoit pas possible : et elle faisoit des choses qu'elle connoissoit bien elle mesme qui ne luy pouvoient servir, sans pouvoir pourtant s'en empescher. L'on voyoit aussi Philoxipe faire de grands efforts : et quelquefois apres il sembloit que la lassitude commençoit

   Page 1302 (page 704 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de le prendre. Mais enfin comme il s'en fut un peu aproché, quelquefois l'on voyoit une vague qui repoussoit ce Bateau assez prés de luy ; et une autre aussi tost apres qui le r'emportoit avec elle : car selon le vent qu'il faisoit, il changeoit de place et de route. Il estoit si proche de Philoxipe, qu'il entendoit la voix de Policrite sans luy pouvoir respondre, tant la violence avec laquelle il nageoit l'avoit mis hors d'haleine. Seigneur, luy disoit elle, laissez moy perir, retournez vous en au rivage, et ne vous obstinez pas à me suivre inutilement. je vous laisse à penser si un commandement si obligeant, n'obligeoit pas Philoxipe à redoubler ses efforts : Enfin, Seigneur, apres que plus d'une fois Solon eut veû des vagues s'eslever assez pour renverser ce Bateau, et pour engloutir Philoxipe, qui ne pouvoit presque plus y resister : un gros d'eau ayant poussé cette petite Barque vers ce Prince, il fut si heureux qu'il prit un bout de corde avec laquelle elle avoit esté attachée au bord de la Mer. Considerez, Seigneur, quelle fut alors la joye de Philoxipe ; celle de Policrite, de Solon ; de Megisto ; de Doride : et des autres Femmes qui estoient sur le rivage. Ils en pousserent tous des cris d'allegresse : il n'estoit pourtant pas encore temps de se resjouïr : car bi ? qu'il ne soit pas difficile de conduire un Bateau qui flote ; neantmoins Philoxipe estoit si las, qu'il y eut lieu de desesperer qu'il peust achever heureusemêt, ce qu'il avoit si bien cômencé, et qu'il peust r'amener cét Esquif à

   Page 1303 (page 705 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bord. En effet, on le vit plonger deux fois malgré luy, sans abandonner pourtant jamais la corde qu'il tenoit ! je vous laisse à juger Seigneur, quelle douleur estoit celle de Policrite en ces fâcheux instans : et de combien de larmes elle paya la peine qu'il avoit pour la vouloir sauver. L'on voyoit pourtant cét amoureux Prince, vouloir faire deux choses toutes opposées : car il vouloit regarder la rivage, afin d'y conduire plustost sa chere Policrite : Et il y avoit aussi des momens, où croyant mourir sans la pouvoir sauver, il vouloit du moins la voir en mourant. Il regardoit donc tantost vers la Terre, et tantost vers Policrite : et les choses estoient en cét estat, lors que les Gens de Philoxipe et de Solon qui estoient demeurez fort loin derriere, à cause de quelque petit accident advenu à un de leurs chevaux, arriverent : entre lesquels s'estant trouvé un Escuyer de Philoxipe qui sçavoit nager, il se je tta à l'eau en diligence : et fut aider à son cher Maistre à conduire Policrite au bord : où ce Prince ne fut pas si tost, que la force luy manquant, il tomba esvanoüy.

Le récit de Megisto
Solon, Megisto, Doride et Policrite se pressent autour de Philoxipe, qui reprend bientôt conscience. Policrite apprend alors que Solon est son père. Megisto informe le léglislateur de ce qui leur est arrivé depuis le départ de la cabane. Elle et Cleanthe avaient remarqué la passion réciproque de Philoxipe et Policrite. Sachant que le roi était venu à Clarie, ils ont décidé de fuir, avant que Philoxipe ne parle de Policrite au roi. Ils se sont réfugiés dans un hameau de pêcheurs, en attendant le retour de Solon. Policrite, dont le dessin est la seule occupation, s'était installée ce jour-là dans une barque. Alors qu'elle était plongée dans son ouvrage, l'embarcation s'est détachée.

De vous dire comment il fut secouru de Solon, de Megisto, et de tout ce qui se trouva sur le rivage, je pense qu'il seroit superflu : estant aisé à s'imaginer qu'apres une semblable action, il en fut bien assisté. Pour Policrite elle estoit si surprise et si affligée de l'estat où elle voyoit Philoxipe, qu'elle ne sentoit point la joye d'estre eschapée d'un si grand peril. Mais enfin, apres que l'on eut porte Philoxipe dans une de ces Cabanes ; que par les remedes

   Page 1304 (page 706 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'on luy eut faits, il fut revenu de sa foiblesse ; et qu'on luy eut seché ses habillemens ; il demanda où estoit Policrite ? que Solon fit venir d'une petite Chambre où elle s'estoit retirée : quoy qu'elle ne fust pas encore bien remise, et de la frayeur qu'elle avoit euë pour elle, et de celle qu'elle avoit euë pour Philoxipe. Mais enfin, apres que tous ceux qui estoient dans cette Cabane se furent retirez, à la reserve de Megisto, de Policrite, de Doride, de Philoxipe, et de Solon : ce dernier pria Megisto de luy dire pourquoy elle avoit quitté la Cabane qu'il luy avoit fait bastir ; pourquoy elle estoit en celle là ; en quel lieu estoit Cleanthe ; pourquoy ils n'avoient pas laissé ordre de l'advertir du lieu de leur retraite ; et comment ce dernier malheur estoit arrivé à Policrite ? Mais, luy dit il, ma Soeur, parlez sans déguiser la verité : car le Prince Philoxipe sçait que je suis vostre Frere, que Policrite est ma Fille ; et je sçay aussi qu'il luy fait l'honneur de l'aimer ; c'est pourquoy ne déguisez plus rien devant luy ; car il a presentement plus de part en Policrite que je n'y en ay, puis que je la luy ay donnée : et qu'il vient d'y aquerir encore un nouveau droit en luy sauvant la vie. je vous laisse à penser, Seigneur, quelle fut la surprise de Policrite, d'aprendre qu'elle estoit Fille de Solon, qu'elle connoissoit bien pour un Grand et excellent homme, mais qu'elle ne connoissoit pas pour son Pere : et d'entendre en mesme temps, qu'elle estoit donnée à Philoxipe. Elle en rougit donc avec beaucoup de modestie ; et regardant Megisto,

   Page 1305 (page 707 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme pour luy demander s'il estoit vray qu'elle fust Fille de Solon ? elle la confirma en cette croyance : et luy donna lieu de confondre si bien la joye qu'elle avoit de revoir Philoxipe ; avec celle qu'elle avoit aussi de voir qu'elle estoit Fille d'un Homme si illustre ; qu'il n'en parut dans ses yeux que ce que luy en devoit causer un si grand honneur. Philoxipe prenant alors la parole, dit des choses à Solon aussi obligeantes pour Policrite que pour luy : et Megisto fut quelque temps sans pouvoir contenter la curiosité de son Frere. Mais enfin elle luy aprit, comment connoissant l'amour que le Prince Philoxipe avoit pour Policrite ; elle avoit creû à propos de dire seulement à cette Fille qu'elle estoit plus que ce qu'elle pensoit estre : afin qu'elle connust qu'elle estoit encore plus obligée de traiter Philoxipe avec beaucoup d'indifference : et qu'elle luy eust moins d'obligation des sentimens qu'il avoit pour elle. Que Cleanthe et elle ayant ce leur sembloit remarqué que cela avoit produit un effet contraire en l'esprit de Policrite : et le Prince Philoxipe ayant paru extraordinairement passionné en la derniere visite qu'il avoit faite chez eux : elle advoüoit que le merite de Philoxipe et la jeunesse de Policrite, luy avoient donne quelque apprehension. Qu'en suite ayant sçeu que le Roy estoit à Clarie, et ayant craint que Philoxipe ne luy parlast de la beauté de Policrite : elle avoit conseillé à Cleanthe de quitter leur Cabane. Qu'en effet ils l'avoient abandonnée ; et esloient venus en ce petit Hameau maritime,

   Page 1306 (page 708 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

où Cleanthe connoissoit un vieux Pescheur qui leur avoit presté la sienne : estant allé loger avec un Fils qu'il avoit. Qu'ils avoient laissé chez eux un je une Esclave, aux ordre si Solon venoit, de luy dire seulement qu'il se trouvast le premier jour de la Lune ensuivant, à un Temple qu'ils luy nommerent : où Cleanthe ne devoit pas manquer de se trouver en pareils jours, afin de l'y rencontrer quand il reviendroit. Que depuis quelque temps Cleanthe avoit sçeu par le Sacrificateur de ce petit Temple qui est aupres de leur premiere Cabane, que cét Esclave estoit mort : si bien que sçachant que le terme du retour de Solon aprochoit, Cleanthe avoit pris la resolution d'aller demeurer fsul à Paphos : sçachant bien que lors qu'il reviendroit en Chipre, il verroit infailliblement le Roy, et qu'ainsi il ne pouvoit manquer de le trouver, de sorte qu'il estoit party ce matin là. Que Policrite qui n'avoit de plus grand divertissement, principalement depuis qu'ils avoient quitté leur premiere demeure, que de dessigner tousjours quelque chose sur ses Tablettes : ayant veû partir tous les Pescheurs de leur petit Hameau, sans qu'il restast nul Bateau que celuy dans lequel on l'avoit veüe, et qui n'avoit ny Timon ny Rames : elle y estoit entrée, s'y estoit assise ; et sans prendre garde s'il estoit bien attaché, s'estoit mise à faire un Dessein de cette petite Flotte rustique qui s'esloignoit d'elle. Que cependant elle avoit esté si attentive à son ouvrage, qu'a ce qu'elle disoit, elle ne s'estoit

   Page 1307 (page 709 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point aperçeüe que le Bateau dans lequel elle estoit, s'estoit destaché ; avoit abandonné le rivage, et flotoit au gré du vent. De sorte, dit Megisto, que sortant de nostre Cabane pour regarder où estoit Policrite, je l'ay veüe comme je vous l'ay dit : et j'ay fait un si grand cry, que je l'ay fait apercevoir du danger où elle estoit, sans que j'y pusse aporter aucun remede : n'y ayant pas un homme en ce Hameau : et tous les Bateaux de Pescheurs ayant desja doublé un Cap qui les déroboit à nostre veüe.

Les mariages de Philoxipe et du roi de Chypre
Philoxipe emmène toute la famille de Solon à Clarie, puis à Paphos. Pendant ce temps, le roi demande la main d'Aretaphile. Les mariages de Philoxipe et Policrite, ainsi que celui du roi et Aretaphile, sont célébrés en même temps. Les troubles qui sévissent à Athenes obligent Solon à rentrer rapidement. Peu de temps après, le prince de Cilicie demande la main d'Agariste. Philoxipe la lui accorde, à condition que ce dernier envoie dix mille hommes à Artamene. Leontidas est ainsi chargé d'accompagner la princesse Agariste en Cilicie, puis de mener les troupes à Artamene.

Megisto ayant fini son recit, Solon admira la Providence des Dieux, en la conduitte des choses du monde : car venant à considerer que s'il ne se fussent égarer Philoxipe et luy, Policrite selon les apparences auroit peri : il ne pouvoit assez remercier la Deesse, à laquelle il avoit offert un Sacrifice, qui paroissoit avoir esté si bien reçeu. En effet, cette Advanture amis ce Temple de Venus Uranie en grande reputation : Mais Seigneur, pour n'abuser pas plus longtemps de vostre patience, je vous diray seulement qu'au lieu d'aller à Paphos, Philoxipe et Solon furent le lendemain à Clarie : où ils menerent Megisto, Policrite ; Doride ; et toutes les femmes qui les servoient : apres que Philoxipe eut recompensé liberalement les femmes de ces Pescheurs de l'hospitalité et de la courtoisie dont Policrite leur estoit redevable. De vous dire maintenant la joye de Philoxipe et celle de Policrite,il ne seroit pas aisé : et de vous redire en quels termes cét heureux Amant

   Page 1308 (page 710 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

exprima sa satisfaction à Policrite, et avec quelle obligeante modestie, elle reçeut les tesmoignages de son affection, et luy donna des marques de la sienne ; ce seroit entreprendre un discours trop difficile. Car enfin aprendre en un mesme jour, qu'elle estoit Fille de l'illustre Solon, et qu'elle alloit estre Femme de Philoxipe, estoient deux choses qui partageoient bien son ame, et qui mettoit un agreable trouble dans son coeur. Philoxipe ne manqua pas de faire voir à Policrite ses Portraits dans sa Galeries qui certainement quoy que tres beaux, l'estoient infiniment moins qu'elle. Le jour d'apres, Solon envoya chercher Cleanthe à Paphos, que l'on y trouva, et que l'on amena à Clarie : En suitte ayant donné les ordres necessaires pour cela, Cleanthe, Megisto, Policrite, et Doride, eurent des habillemens proportionnez à leur condition. Le lendemain la Princesse de Salamis, et la Princesse Agariste, ayant esté adverties par Philoxipe leur Frere, de la verité de son Advanture : ces deux belles Princesses, dis-je, qui l'aimoient cherement, qui par cét advis avoient apris l'illustre Naissance de Policrite, et qui reveroient Solon comme un Dieu : furent prendre cette belle Personne à Clarie, pour la mener à Paphos. Mais Dieux qu'elles furent surprises de son extréme beauté ! et la comparant avec ses Portraits, qu'elles trouverent qu'elle estoit au dessus d'eux ! Mais si elle leur parut belle et charmante, elle leur sembla encore plus spirituelle ; elle avoit je ne sçay

   Page 1309 (page 711 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelle aimable modestie, qui sans avoir rien de sauvage, la rendoit encore plus agreable. Elle avoit sans doute dans l'ame toute l'innocence qu'elle avoit conservé parmy ses Rochers : mais elle avoit pourtant dans l'humeur et dans l'esprit tous les charmes que la Cour peut donner. Car comme Megisto estoit une digne Soeur de l'illustre Solon, elle sçavoit aussi bien toutes les choses de bien seance necessaire à celles de son Sexe, que personne les peust sçavoir ; et les avoit aussi parfaitement aprises à Policrite. La je une Doride parut aussi fort belle et fort aimable à la Cour : où le Roy reçeut Solon, Cleanthe, Megisto, Philoxipe, et Policrite, avec des honneurs et des joyes que l'on ne sçauroit exprimer. Et d'autant plus encore, que s'estant enfin resolu de contenter l'ambition de la Princesse Aretaphile, afin de satisfaire son amour : il luy avoit fait dire le jour auparavant, qu'il ne tiendroit plus qu'à elle d'estre Reine. Mais Seigneur, si Aretaphile fut Reine de Chipre, Policrite fut Reine de la Beauté : et la seule Princesse de Salamis eust pu luy disputer un peu ce glorieux Empire. Enfin Seigneur, ce ne furent plus que Festes et resjoüissances : Comme Solon estoit pressé de partir, l'on hasta ces illustres Nopces : le Roy voulut qu'il n'y eust qu'une seule ceremonie pour ces deux Grands Mariages ; et Chipre n'a rien veû de plus superbe que le fut cette belle Feste, quoy qu'elle fust faite avec precipitation. Solon ne manqua pas de se souvenir alors des

   Page 1310 (page 712 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Predictions d'Epimenides : et d'advoüer qu'il y avoit quelque chose de Divin en ce rare Homme. Cependant comme l'interest de la Patrie estoit plus fort en luy que tout autre interest, il partit pour s'en retourner à Athenes : de sorte qu'il y eut quelques larmes de tristesse qui interrompirent un peu la joye de Policrite. Mais pour luy laisser quelque consolation, la je une Doride demeura aupres d'elle pour quelque temps : et Cleanthe et Megisto s'embarquerent avec l'illustre Solon. Voila Seigneur, l'estat où ce Grand Homme laissa la Cour de Chipre : c'est à dire le Roy tres content, la Reine Aretaphile tres satisfaite ; et Philoxipe et Policrite si heureux, que l'on ne peut pas l'estre davantage. Peu de jours apres le Prince de Cicilie ayant envoyé demander la Princesse Agariste Soeur de Philoxipe, il la luy accorda : et mit dans les conditions de son Mariage, qu'il vous envoyeroit des Troupes, comme le Roy de Chipre vous en avoit desja envoyé. Et comme ce fut moy qui eus l'honneur de conduire la Princesse Agariste en Cilicie, je me resolus d'accepter l'employ que l'on m'offrit pour venir icy ; et estant retourné en Chipre pour faire mon equipage, le Prince Philoxipe me chargea de vous aprendre son Advanture : et de vous supplier de sa part, de ne troubler pas son bonheur, en le privant de vostre amitié, qui luy est infiniment chere, et infiniment precieuse.


Intrigues de Métrobate
Le roi est sur le point de libérer Artamene. Tous les amis du héros sont en liesse. Megabise rentre peu après d'Armenie, confirmant les intentions belliqueuses du roi et la nécessité de délivrer le héros prisonnier. Pendant ce temps, Metrobate, ennemi secret d'Artamene, découvre les sentiments de ce dernier pour la princesse et s'en sert pour lui nuire : il convainc Ciaxare, indigné par l'ambition d'Artamene, de confisquer la cassette de ce dernier, laquelle contient entre autres un portrait de Mandane.
Pression des amis d'Artamene sur Ciaxare
Après avoir terminé son récit, Leontidas émet des doutes sur la justice de Ciaxare. Artamene l'enjoint de ne pas critiquer le roi de Medie. Ce dernier, du reste, est sollicité de toutes parts afin que l'illustre prisonnier soit libéré. Hésitant, il attend le retour de Megabise.

Leontidas ayant cessé de parler, Artamene l'assura, que si la felicité de Philoxipe n'estoit

   Page 1311 (page 713 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais troublée que par la perte de son affection, il estoit assuré d'estre tousjours fort heureux : Thimocrate et Philocles tesmoignerent en suitte avoir une sensible joye, de la satisfaction d'un Prince qu'ils aimoient infiniment ; et Artamene en reçeut sans doute tout le plaisir que l'estat present de sa vie luy pouvoit permettre d'avoir. Il estoit pourtant en termes de ne pouvoir apprendre d'Advantures ny bonnes ny mauvaises sans quelque douleur : car lors qu'on luy parloit de la felicité de quelqu'un, la comparant à son infortune, il en soupiroit : et si on luy disoit quelque chose de funeste, il en soupiroit encore : tant il est vray que l'experience des malheurs, rend l'ame sensible à la compassion : Il se resjoüit donc du bonheur de Philoxipe, mais en soupirant : et il tesmoigna à Leontidas qu'il estoit bien fâché de n'estre pas en estat de pouvoir faire voir à Philoxipe en la personne du Prince Artibie et en la sienne, combien tout ce qu'il luy recommandoit luy estoit cher. Mais, luy dit il, Leontidas, vous venez servir un si Grand Roy et si equitable, que vostre vertu ne laissera pas d'estre aussi bien recompensée, que si j'estois encore en liberté. Seigneur, luy respondit Leontidas, il seroit bien difficile de persuader à toute l'Asie que le Roy des Medes fust equitable en toutes choses, tant que vous serez prisonnier : Les Rois (reprit Artamene avec une sagesse extréme) font quelquefois des injustices innocement : parce qu'ils sont

   Page 1312 (page 714 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

persuadez qu'ils ont raison d'agir comme ils agissent : et ceux qui souffrent ces especes d'injustices dont je parle, seroient eux mesmes bien injustes, s'ils ne les enduroient passans les en accuser et sans s'en pleindre. Thimocrate, Philocles ; et Leontidas ravis de la prudence d'Artamene ; et de voir qu'il ne sçavoit pas moins bien user de la mauvaise fortune que de la bonne, le quitterent apres luy avoir fait de nouvelles protestations d'une amitié inviolable. Mais durant qu'il souffroit avec tant de patience une prison si cruelle, tous ses illustres Amis n'avoient autre pensée que celle de songer à l'en tirer. Ariobante que Ciaxare avoit lassé Regent du Royaume, vint de Themiscire à Sinope : tant pour luy rendre conte de son administration, que pour l'advertir que tous les Habitans de Themiscire, d'Amasie, et de toute cette partie de la Capadoce, qui n'estoit pas revoltée, disoient hautement, qu'il faloit envoyer des Deputez au Roy, pour le supplier de remettre Artamene en liberté. Enfin Seigneur, dit Ariobante à Ciaxare, toute la Galatie dit la mesme chose : et vos trois Royaumes tous entiers, ne peuvent foustrir qu'un homme qu'ils reverent comme un Dieu toit dans les fers ; car ce que je vous dis de Galatie et de Capadoce, je l'ay aussi entendu dire de toute la Medie. Ciaxare escouta Ariobante sans luy respondre precisément : parce qu'il attendoit la response du Roy d'Armenie, auparavant que de se determiner à rien. Cependant Chrisante et Feraulas agissoient continuellement : et

   Page 1313 (page 715 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par leurs soins, et par l'affection que tant de Rois et tant de Princes avoient pour Artamene, Ciaxare n'estoit jamais sans qu'il y eust aupres de luy quelqu'un qui luy parlast pour cét illustre prisonnier. Le Roy de Phrigie n'en estoit pas plustost sorti, que celuy d'Hircanie y entroit ; A celuy là succedoit Persode ou Hidaspe : à ceux-cy Artibie ou Adusius : Enfin, soit par Agiatidas, par Thimocrate, par Philocles, par Gobrias, par Gadate, par Thrafibule, par Madate, ou par Artucas, le Nom d'Artamene estoit continuellement prononce. Si Ciaxare alloit au Temple, les Sacrificateurs luy en parloient : s'il alloit dans les rues de Sinope, les Habitans je mettoient à genoux, pour luy demander sa liberté : s'il alloit quelquesfois se promener au Camp, tous les Soldats demandoient leur general : et à la reserve de cét ancien Amy d'Aribée, qui avoit tousjours intelligence avec Artaxe, il n'y avoit pas une personne qui ne servist Artamene : si bien que cét homme qui se nommoit Metrobate, estoit sans doute le seul qui avoit dessein de luy nuire. Martesie en son particulier, qui estoit informée par Feraulas de tout ce qui se passoit, avoit une joye extréme de voir que le rare merite d'Artamene estoit si universellement connu : et de voir qu'il n'estoit pas comme ces Favoris que tout le monde quitte, quand la Fortune les abandonne : puis qu'au contraire, l'amitié que l'on avoit pour luy, estoit redoublée par son malheur. Elle recevoit aussi tous les jours par le mesme Feraulas, des nouvelles d'Artamene,

   Page 1314 (page 716 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui du moins vouloir luy rendre tesmoignage par la regularité des complimens qu'il luy faisoit faire, qu'il n'estoit pas changé en prison : et que puis qu'il avoit conservé la civilité, il avoit aussi conservé sa passion toute entiere.

Le retour de Megabise
Megabise arrive à Sinope, porteur de mauvaises nouvelles. Le roi d'Armenie, qui l'a reçu avec beaucoup de suspicion, nie que Mandane soit dans son royaume. Quand bien même elle le serait, il refuserait de la rendre, sans que Ciaxare ne signe auparavant un traité par lequel il renonce à tous ses droits sur l'Armenie. Il est prêt à faire la guerre. Ciaxare songe sérieusement à libérer Artamene.

Les choses estant en cét estat, Megabise revint : et arriva chez le Roy qu'il y avoit beaucoup de monde. A peine fut il entre, que chacun se pressa, afin d'entendre ce qu'il aprendroit à Ciaxare : qui ne le vit pas plustost, que sans vouloir faire un secret de sa response ; Et bien Megabise, luy dit il, sçavrons nous comment l'on a reçeu ma Fille en Armenie, et le Roy d'Armenie me la rendra t'il comme il y est obligé ? Seigneur, luy repondit Megabise, mon voyage n'a pas esté heureux : je ne sçay point qui est le Roy dont la Princesse a parlé par son Billet : le Roy d'Armenie ne veut point advoüer qu'elle soit dans ses Estats, quoy qu'il y ait grande aparence que la chose soit ainsi : et je n'ay point trouve le Prince Tigrane à la Cour du Roy son Pere. Mais encore, luy dit Ciaxare, comment ce Prince vous a t'il reçeu ? Seigneur, reprit Megabise, quand je fus arrivé à Artaxate, et que j'eus envoyé demander Audience au Roy, il me la fit attendre trois jours : et durant cela, je fus tousjours soigneusement observé par diverses personnes. En suite comme je me fus aquité du commandement que j'avois reçeu de vostre. Majeste ; et que je luy eus dit qu'ayant sçeu que la Princesse vostre Fille estoit dans ses estats, vous m'aviez envoyé la luy redemander : je pensois, me dit il assez fierement, que vous vinssiez me soliciter encore

   Page 1315 (page 717 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de payer le Tribut que j'ay paye à Astiage, et que je ne dois plus à Ciaxare, auquel je n'ay ri ? promis. Mais pour la Princesse Mandane, elle n'est pas en ma puissance : et quand elle y seroit, je ne la rendrois pas sans doute : et la garderois pour Ostage, jusques à ce que par un Traité autentique, le Roy vostre Maistre eust advoüé, que les Rois d'Armenie ne doivent plus estre des Rois Tributaires. Seigneur, luy dis-je, songez bien à ce que vous dites, auparavant que de me donner mon congé : car le Roy mon Maistre sçait de certitude que la Princesse est dans vos Estats. Je la feray chercher, me dit il, et on la traitera en personne de sa condition : Mais si elle y est, je vous dis encore une fois, que je ne la renvoyeray point au Roy des Medes, qu'il ne se soit départy des pretentions qu'il a sur l'Armenie. Qu'il se contente, me dit il encore, que la Fortune luy a donné un home qui luy fait assez de Conquestes, pour le consoler de la perte qu'il fait d'un mediocre Tribut. Enfin, Seigneur, luy dis-je, si vous ne me dites autre chose, j'ay ordre de vous dire que le Roy mon Maistre viendra luy mesme vous redemander la Princesse sa Fille, avec une Armée de cent mille homes. Allez donc en diligence, me dit il, luy dire qu'il Ce prepare à partir : et advertissez le qu'il n'y a point de plus vaillans Soldats au monde, que ceux qui combattent pour leur liberté : et que puis qu'Arramene est en prison, comme je l'ay sçeu, le Prince Tigrane mon Fils, ne fera pas à mô aduis difficulté de le combatre : et peut-estre ne trouvera t'il pas tousjours la Victoire disposée à suivre ses pas.

   Page 1316 (page 718 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Megabise sçavoit bien que ce n'estoit pas estre judicieux, que de parler de cette sorte à Ciaxare devant tant de monde : et de raconter si precisément, ce que le Roy d'Armenie avoit dit d'Artamene : mais croyant que peut-estre cela ne luy seroit il pas inutile, il s'y estoit resolu. Il acheva son recit, en disant encore que depuis qu'il avoit esté sorty de chez le Roy d'Armenie, on luy avoit fait commandement de partir d'Anaxate dés le lendemain : et qu'on luy avoit donné des Gardes, qui ne l'avoient point abandonné, qu'il n'eust esté à l'extrémité des Frontieres d'Arménie. Ciaxare entendant la response de ce Prince, en fut en une colere estrange : et se resolut à la guerre contre luy. Non non, dit il, je ne doute point que Mandane ne soit en Armenie : elle l'a escrit ; Martesie l'a confirmé, et la response de ce Prince audacieux me le dit assez. Mais encore (dit le Roy de Phrigie parlant à Megabise) ne vous estes vous point informé de quelqu'un, s'il estoit arrivé quelque Princesse estrangere en cette Cour là ? Ouy, dit il, Seigneur, et j'ay effectivement apris, qu'il y quelque temps qu'il y arriva des Femmes de qui l'on ne connoissoit point la condition : que l'on envoya en un Chasteau qui est vers le Païs des Chaldées, et qui ne tarderent point à Artaxate. Non non, dit Ciaxare encore une fois, il ne faut point s'en informer davantage : Mandane est en Armenie, et il y faut aller porter la guerre. Et par consequent (dit le Roy de Phrigie avec autant de generosité que de bardiesse) il faut aller tirer l'illustre Artamene

   Page 1317 (page 719 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de prison ? Car, Seigneur, si vos Soldats ne le voyent point à leur teste, et qu'ils le laissent à Sinope, ils marcheront lentement vers l'Armenie : et ne combatront peut-estre pas comme ils ont accoustumé de combatre. aussi bien, adjousta le Roy d'Hircanie, ne crois-je point qu'il y ait une meilleure voye de se rendre les Dieux propices, que de proteger un homme qu'ils ont tant favorise. Ces deux Princes ne furent pas les seuls qui parlerent de cette sorte : tout ce qui se trouva alors dans la Chambre de Ciaxare fit la mesme chose : il sembla mesme que la necessité presente, l'emportast enfin sur sa resolution passée ; et qu'il n'eust plus dessein de vouloir si opiniastrément sçavoir quelle avoit esté l'intelligence d'Artamene avec le Roy d'Assirie ; de sorte qu'il y avoit beaucoup d'aparence qu'il seroit bien tost delivré. Le Roy des Medes souffrit qu'on le loüast en sa presence, sans tesmoigner d'en estre fâché : il ne rejetta point les prieres qu'on luy fit : et sans les accorder precisément, il agit comme un homme qui avoit quelque confusion de changer si tost d'advis ; et comme un homme qui vouloit se reserver l'avantage de faire la chose par luy mesme, sans y estre forcé par autruy : Ses sentimens ayant esté facilement reconnus par toute cette illustre Compagnie, on ne luy parla plus d'Artamene ; de peur de nuire à celuy que tout le monde vouloit servir.

Rumeurs de la libération d'Artamene
Les hésitations de Ciaxare à libérer Artamene provoquent une grande joie parmi le peuple. La rumeur de la prochaine libération du héros se répand comme une traînée de poudre. Artamene en est informé. Il est très heureux à l'idée de partir à la recherche de Mandane. En attendant sa sortie de prison, il demande à Feraulas de convaincre Martesie de lui prêter le portrait de la princesse qu'elle possède. De son côté, Ciaxare se décide à délivrer son illustre prisonnier au premier jour de la guerre.

Neantmoins ils sortirent de chez le Roy avec une si forte esperance de la liberté d'Artamene : que comme la joye est une chose que beaucoup

   Page 1318 (page 720 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de personnes ne peuvent cacher, et qui fait bien souvent reveler cent secrets qu'il faudroit faire : il s'espandit en un moment un bruit general par toute la Ville et par tout le Camp y qu'Artamene alloit estre delivré. Il en fut luy mesme adverty comme d'une chose certaine ; ses Gardes en pleurerent de joye : Andramias ne pouvoit se lasser de luy tesmoigner la satisfaction qu'il avoit d'esperer de le revoir bientost au mesme estat qu'il l'avoit veû quelque temps auparavant. Martesie en estoit si transportée, qu'elle ne pouvoit exprimer sa joye : et Chrisante et Feraulas en estoient si aises, que l'illustre Artamene ne l'estoit guere davamage : bien que la consideratron de la Princesse luy fist regarder la liberté comme le plus grand bien qui luy peust jamais arriver, en l'estat où estoit sa fortune, Quoy, disoit il en luy mesme, je pourrois encore esperer de servir l'illustre Mandane ! et je pourrois croire de me retrouver en termes de delivrer ma Princesse, ou de mourir du moins pour son service ! Quoy je pourrois encore me flatter de l'agreable pensée de la revoir et d'en estre veû ! et je pourrois m'imaginer de me retrouver encore une fois aupres d'elle, avec la liberté de l'entretenir de ma respectueuse passion ! Ha, s'il est ainsi, s'escrioit il, que je dois peu me plaindre des maux que j'ay soufferts : et que je seray pleinement recompente de tant de douleurs que j'ay endurées ! C'estoit de cette sorte que l'illustre Artamene s'entretenoit, pendant que toute la Ville et tout le Campestoient en joye, par l'esperance de sa liberté ; Et afin

   Page 1319 (page 721 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il jouist encore d'un nouveau plaisir, Feraulas entra dans sa Chambre, qui luy confirma que la nouvelle qu'on luy avoit donnée n'estoit pas sans fondement. De là venant à parler de Mandane, il se fit presque redire tout ce que Martesie avoit dit à Chrisante et a luy : et tout ce qu'ils luy avoient dit à luy mesme. Puis tout d'un coup se souvenant qu'ils luy avoient raconté que lors que Martesie estoit demeurée au bord de la Riviere d'Halis parmy des Pescheurs, elle s'estoit servie d'une Boëte de Portrait pour avoir dequoy revenir à Sinope, et qu'elle en avoit retenu la Peinture, qui estoit celle de Mandane : Ha ! luy dit il, Feraulas, n'y auroit il point moyen que par le credit que je sçay que vous avez sur l'esprit de Martesie, vous pussiez l'obliger à me faire la grace de m'envoyer ce Portrait, avec promesse de le luy rendre si elle veut, le jour que je sortiray de prison ? Seigneur, luy dit il, je ne pense pas que Martesie vous le refuse avec cette condition : mais pour vous le donner absolument, je pense que la crainte de desplaire à la Princesse (qui comme vous sçavez a une vertu. delicate, qui fait scrupule des moindres choses) l'empescheroit de le faire. Joint qu'elle a elle mesme tant d'amour pour cette, Peinture, que difficilement se resoudroit elle à s'en priyer pour tousjours. Mais pour me la confier durant quelque temps, adjousta t'il, je ne pense pas qu'elle me le refuse. Artamene embrassa alors Feraulas avec beaucoup de tendresse, pour l'obliger à faire ses derniers efforts, afin de le satisfaire :

   Page 1320 (page 722 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Feraulas donc s'estant chargé de cette commission, le quitta : et le laissa avec une joye qu'il y avoit long temps qui n'avoit trouvé place dans son coeur. Ciaxare de son costé, sentoit quelque secret plaisir de s'estre vaincu luy mesme : et d'estre en quelque façon contraint de delivrer Artamene. Il avoit pourtant encore assez de chagrin de ne pouvoir precisement sçavoir quelle avoit esté cette intelligence qu'il n'avoit pu descouvrir : Mais apres tout, le rare merite d'Artamene ; les grandes choses qu'il avoit faites ; les obligations qu'il luy avoit, et la necessité presente qu'il avoit de sa valeur, l'emporterent sur son esprit : et il se resolut en effet à delivrer Artamene, le jour mesme qu'il seroit marcher son Armée pour aller en Armenie.

La découverte de Metrobate
Seul Metrobate, ennemi secret d'Artamene et ancien ami d'Aribée, est contrarié par la prochaine libération du héros. Il reçoit alors des nouvelles d'Artaxe, commandant à Pterie, au sujet du voyage d'Ortalque, envoyé par Artamene auprès du roi d'Assirie. Afin de répondre à Artaxe, Metrobate se rend dans la cabane de pêcheurs où Mazare avait été transporté. Les pêcheurs lui racontent l'épisode de l'écharpe et rapportent les propos de Mazare, assurant Artamene de l'amitié de Mandane. Il n'en faut pas davantage pour que Metrobate ne devine l'amour du héros pour la princesse, ainsi que la nature du secret qui le lie au roi Assirie. De retour à Sinope, il voit Feraulas et Chrisante sortir de la maison d'Artucas. Un domestique lui apprend alors que les deux amis d'Artamene rendent fréquemment visite à Martesie, et que celle-ci a été trois jours cachée chez Artucas avant de paraître à la cour.

Mais pendant qu'il estoit dans une resolution si avantageuse pour luy, si utile pour la Princesse sa Fille ; si agreable pour cét illustre Prisonnier ; et si capable de causer une alegresse publique en la plus belle et la plus grande partie de l'Asie, qui s'interessoit alors en sa fortune : Metrobate seul, cét Ennemy caché d'Artamene, et cét ancien Amy d'Aribée, en avoit une douleur extréme. Comme cét homme avoit une ame ambitieuse, qui ne se soucioit pas par quelle voye il parvinst à la Grandeur, pourveû qu'il y arrivast : il y avoit eu plusieurs choses en sa vie qui avoient obligé Artamene à ne l'estimer point, durant qu'il estoit dans sa plus grande fortune : et par consequent, à ne luy faire pas tout le bien qu'il faisoit à d'autres. Car Artamene estoit

   Page 1321 (page 723 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

persuadé ; que c'est faire une notable injustice aux Gens d'honneur malheureux ; que d'accabler de biens ceux qui ne le meritent pas, et de laisser les autres dans la misere. Metrobate de plus s'estant trouvé attaché à la fortune d'Aribée, avoit suivy tous ses sentimens : et Artamene l'ayant fait perir precisément dans le temps que Metrobate estoit sur le point de recevoir la recompense de tous les services qu'il luy avoit rendus : cét homme en avoit l'esprit si irrité contre Artamene, qu'il n'est rien qu'il n'eust fait pour le perdre. Chrisante et Feraulas avoient bien esté advertis de ses mauvaises intentions ; mais comme il n'agissoit pas ouvertement contre leur Maistre ; et que de plus ils n'imaginoient point quel nouveau mauvais office il luy pouvoit rendre : ils n'avoient pas eu recours à des voyes violentes pour s'en deffaire : tant parce qu'ils estoient sages et vertueux, que parce que cela auroit pu nuire à Artamene. Ils ne pouvoient plus mesme descouvrir ses desseins : car celuy qui les avoit advertis de la mauvaise volonté de Metrobate, estoit mort de douleur quelque temps apres, d'avoir cause la prison d'Artamene. De plus en l'estat qu'estoient les choses, il n'y avoit pas lieu de penser que rien se peust opposer à sa liberté, qui estoit demandée par une grande Armée et par trois Royaumes. Au contraire, il y avoit presque une certitude infaillible que l'on delivreroit bientost un homme que les Vaincus et les Vainqueurs aimoient esgalement : et que personne n'eust osé tesmoigner haïr, non pas mesme Metrobate.

   Page 1322 (page 724 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aussi ne fut-ce pas par cette voye qu'il nuisit à Artamene, apres que la Fortune qui n'estoit pas lasse d'esprouver la vertu, luy en eut donné les moyens. Comme il estoit donc dans ce chagrin secret que la joye universelle que tout le monde avoit de la liberté d'Artamene causoit dans son coeur : il reçeut des nouvelles d'Artaxe qui commandoit dans Pterie : et qui avoit sçeu qu'Ortalque avoit esté dire quelque chose au Roy d'Assirie, comme il estoit prest d'en partir. Il n'avoit pas pû descouvrir precisément ce qu'il avoit dit à ce Prince, qui luy en avoit fait un secret : mais tousjours sçavoit il bien que selon les apparences Ortalque avoit esté envoyé par Artamene : car il le connoissoit pour estre à luy : et pour luy avoir porté les ordres du Roy lors qu'il estoit en Bithinie. Celuy qu'il envoya à Metrobate eut commandement de n'entrer point dans Sinope de peur qu'il ne fust arresté : et d envoyer seulement quelqu'un avec adresse, l'advertir de se rendre au Temple de Mars où il l'attendroit. Metrobate ayant reçeu cét advis, ne manqua donc pas d'y aller ; mais à peine eut il apris parce Confident d'Artaxe, le voyage d'Ortalque à Pterie, qu'il commença de concevoir quelque espoir de troubler la joye publique. Car il sçavoit qu'Ortalque estoit à Sinope : et qu'ainsi l'on pourroit s'assurer de luy. Mais comme il avoit plusieurs choses à dire à cét homme, et qu'il craignoit d'estre veû en sa compagnie dans un lieu aussi frequenté qu'est un Temple ; ils furent se promener au bord de la Mer :

   Page 1323 (page 725 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et justement au mesme lieu où Artamene avoit esté quelque temps auparavant, lors qu'il avoit trouvé des marques du naufrage de la Princesse. Estant arrivez vis à vis de la mesme Cabane où le Prince Mazare avoit esté porte, et où l'on avoit dit depuis à Artamene qu'il estoit mort : il y fut avec intention de chercher quelque pretexte pour s'y reposer, afin de pouvoir escrire à Artaxe en ce lieu là, ayant des Tablettes dans sa poche destinées à cét usage. Mais comme le hazard fait quelquefois des prodiges, les Pescheurs qui demeuroient dans cette Cabane, et qui s'estoient affectionnez à Artamene, quoy qu'il n'eust esté qu'un moment chez eux : voyant un homme comme Metrobate, prirent la liberté de luy demander s'il estoit vray que l'on allast delivrer Artamene, comme on le leur avoit dit à la Ville, et comme ils le souhaitoient ? Metrobate surpris d'entendre le Nom d'Artamene en un lieu où un il ne croyoit pas qu'il deust y avoir personne qui s'interessast en sa fortune : leur demanda s'ils connoissoient celuy qu'ils tesmoignoient aimer ? et ils luy respondirent qu'ils avoient eu l'honneur de le voir dans leur Cabane : et luy raconterent comment il avoit trouvé Mazare mourant. Mais pour circonstantier mieux la chose, ils luy dirent encore en leur maniere, comment ce Prince luy avoit parlé de la Princesse Mandane ; luy avoit baillé une Escharpe, et luy avoit dit, Este ce vous que l'affection d'une Grande Princesse rendoit le plus heureux des honmes et que j'ay rendu le plus infortuné, en vous privant d'une

   Page 1324 (page 726 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Personne qui vous aimoit tant ? Ainsi ils ne dirent pas precisément les mesmes paroles que Mazare avoit dittes à Artamene, mais ils y en mirent d'autres plus obligeantes, qui rendoient encore la chose plus forte : pensant en faire une tres avantageuse pour Artamene, que de bien exagerer qu'il faloit sans doute que leur princesse l'aimast beaucoup, veû ce que ce Prince mourant luy avoit dit. Mais, disoient ils encore, il faut aussi qu'Artamene l'aime bien : car il demanda cent choses à celuy qui luy parloit : et apres qu'il luy eut dit que selon les aparences elle estoit morte : il sortit de cette Cabane tout furieux et tout desesperé : emportant l'Escharpe que l'autre luy avoit donnée, et s'en allant vers le bord de la Mer, comme s'il eust voulu se jetter dedans. Metrobate qui avoit de l'esprit, fit sur le raport de ces bonnes Gens toutes les reflexions qu'il y faloit faire : et soupçonna, en effet qu'Artamene estoit amoureux de Mandane : et que le secret qui estoit entre le Roy d'Affirié et luy, estoit un secret d'amour et de jalousie tout ensemble. Ainsi seignant d'estre bien aise de l'affection que le Peuple avoit pour Artamene ; et disant à ces Pescheurs qu'il seroit bien tost delivré ; il sortit de cette Cabane aussi tost apres avoir escrit : et congediant l'amy d'Artane, il s'en retourna à Sinope, bien satisfait de son voyage. Comme il passa devant la maison d'Artucas, il en vit sortir fortuitement Feraulas et Chrisante qui venoient de visiter Martesie : et pour achever de luy donner les moyens de nuire à Artamene,

   Page 1325 (page 727 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il se trouva qu'un des Domestiques de Metrobate estoit Frere d'un jeune Garçon qui servoit chez Artucas. De sorte qu'ayant veû sortir Feraulas et Chrisante de cette maison, il voulut sçavoir s'ils y alloient souvent : et pour cét effet il employa l'adresse de celuy qui le servoit, pour descouvrir par le moyen de son Frere s'ils y alloient pour Artucas ou pour Martesie. Comme ce Garçon estoit jeune, et que son Frere employa la ruse, les presens, et les menaces pour luy faire descouvrir la verité : encore qu'on luy eust deffendu chez son Maistre de dire que Martesie avoit este deux ou trois jours à Sinope auparavant que tout le monde le sçeust : il le dit à son Frere, quoy qu'on ne luy demandast pas cela : et promit de dire tousjours tout ce qu'il sçavroit des visites de Feraulas et de Chrisante. Il apprit donc à son Frere, que pendant que Martesie avoit esté cachée chez Artucas, ils n'avoient pas laissé de la voir : et que depuis qu'elle estoit arrivée, Feraulas l'avoit visitée tous les jours, et Chrisante tres souvent. Il n'en faloit pas davantage, pour esclairer un esprit deffiant comme celuy de Metrobate : et se ressouvenant de cent choses où il n'avoit point pris garde auparavant, il ne douta plus du tout qu'Artamene ne fust amoureux de la Princesse : et que du moins la Princesse ne le sçeust et ne le souffrist. Ayant donc des armes si puissantes pour nuire à Artamene, il fut au coucher du Roy, que le traitoit fort bien : car ce Prince qui sçavoit de quelle sorte Aribée l'avoit aimé, croyoit que puis que

   Page 1326 (page 728 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Metrobate ne s'estoit pas engage dans son Parti, c'estoit une marque infaillible de sa fidélité : ne sçaçhant pas que cét homme n'estoit demeure aupres de luy, que comme un Espion d'Aribée.

La fourbe de Metrobate
Metrobate s'empresse d'aller trouver Ciaxare. Il mène habilement la discussion de façon à lui révéler l'amour d'Artamene pour Mandane et les sentiments de la princesse. Pour achever de semer le trouble dans l'esprit du roi, qui ne sait plus quelle résolution prendre, il lui parle du voyage d'Ortalque à Pterie et du séjour de Martesie chez Artucas ainsi que de sa correspondance secrète avec Artamene. Ciaxare se demande si sa fille a perdu sa dignité, en s'abaissant à aimer une personne de condition inférieure, ou alors si Artamene est d'intelligence avec le roi d'Assirie dans l'enlèvement de Mandane. Metrobate suggère au roi de faire arrêter Ortalque, d'examiner la cassette d'Artamene et enfin de forcer les amis de ce dernier à révéler sa véritable identité qu'il croit fort basse.

Metrobate donc estant le soir aupres du Roy, à une heure où il n'y avoit plus personne qui peust l'empescher de parler avec liberté, pensa faire reüssir son dessein. Neantmoins comme il eust bien voulu ne commencer pas à parler d'Artamene, il attendit quelque temps pour voir si ce Prince qui n'avoit l'esprit rempli que de la guere d'Armenie, de la captivité de la Princesse Mandane ; et de la liberté d'Artamene, ne diroit point quelque chose qui luy donnait lieu d'executer son entreprise, sans qu'il parust nulle affectation en son discours. En effect Ciaxare ne manqua pas de luy en donner l'occasion telle qu'il la souhaitoit. Metrobate, luy dit il, estes vous de l'opinion de ceux qui m'assurent qu'Artamene me servira avec autant d'ardeur et autant de fidelité qu'il a fait autrefois ? et ne craignez vous point que cette Grande Ame que l'on a tousjours remarquée en luy, ne luy permette pas de pouvoir oublier sa prison, et ne puisse souffrir qu'il se ressouvienne de mes anciens bienfaits ? Je croy Seigneur, repliqua Metrobate, qu'Artamene oubliera tout, et se souviendra de tout, pour delivrer la Princesse Mandane : Mais encore, luy dit le Roy, n'y a t'il point moyen de pouvoir deviner quel est le secret que je ne dois plus demander, puis que je suis resolu de delivrer celuy qui ne me le veut pas dire ? Seigneur, reprit Metrobate,

   Page 1327 (page 729 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si j'osois dire à vostre Majesté une chose que je pense, elle acheveroit peut-estre de se détromper absolument de l'opinion qu'elle a eüe qu'Artamene ne la servira pas à l'advenir, aussi bien qu'il a fait par le passé. Joint Seigneur, adjousta-t'il, que comme c'est moy qui suis cause de sa prison, puisque ce fut de ma main que vous eustes le Billet qu'il escrivit au Roy d'Assirie : il me semble que je suis en quel que façon obligé de vous dire aussi bien ce que je sçay à son avantage, que ce que j'ay sçeu à son prejudice. Le Roy l'entendant parler ainsi, Je pressa alors extrémement de s'expliquer : et Metrobate faisant l'ingenu et le sincere, luy raconta comment le hazard l'avoit fait aller dans une Cabane de Pescheurs pour escrire un Billet en faveur d'un de ses amis qu'il avoit rencontré : et déguisant encore un peu la chose, il dit seulement au Roy, que ces Gens luy avoient dit qu'Artamene aimoit passionnement leur Princesse : et il exagera tellement le desespoir d'Artamene, lors qu'il avoit d'eu Mandane mortes qu'il porta l'esprit du Roy intensiblement à la connoissance de ce qu'il vouloit qu'il sceust. Quoy, luy dit il, Metrobate, de la maniere dont vous parlez, il semble que vous croiyez qu'Artamene soit amoureux de ma fille ? Seigneur, luy dit il, j'advoüe que c'est par là que je pretens servir Artamene : et que j'ose assurer vostre Majesté, qu'ayant une si noble passion dans le coeur, il oubliera sa prison, et sera plus vaillant et plus fidele qu'il n'a jamais esté. Car Seigneur (luy dit il d'une façon à faire croite

   Page 1328 (page 730 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'avoit nulle mauvaise intention) l'amour d'Artamene ne fait point de tort à la vertu de la Princesse : la beauté sur le Throsne, est comme le Soleil dans le Ciel : tout le monde a la liberté de la regarder : et comme cét Astre ne prophane pas ses rayons, quoy qu'il ne les porte pas tousjours sur des fleurs : de mesme la beauté de la Princesse n'enchainant pas tousjours des Rois, ne fait rien qui luy puisse estre reproché. Cependant ce poison subtil que Metrobate avoit mis dans l'esprit du Roy, operoit de là dans son coeur : et y j 'appelloit quelques legers soubçons qu'il avoit eus de l'amour d'Artamene, quand il l'avoit fait mettre prisonnier. Il fit alors redire encore à Metrobate ce que ces Pescheurs luy avoient dit : mais l'autre seignant de ne l'avoir pas allez bien retenu, ny mesme allez bien escouté, pour oser assurer que ce qu'il avoit dit fust positivement vray, offrit d'aller le lendemain de grand matin s'en informer plus exactement. Le Roy qui avoit l'esprit fort troublé, luy commanda de n'y manquer pas : et de tascher de descouvrir tout ce qu'il pourroit d'une chose aussi importante que celle là. Metrobate seignit d'estre bien marri de l'inquietude qu'il avoit mise dans son esprit : et luy dit qu'il seroit tout ce qu'il pourroit pour apprendre quelque chose qui luy peust mettre l'ame en repos. Cependant Ciaxare n'y estoit guere : car ce Prince se souvenant alors que depuis qu'Artamene estoit prisonnier il ne luy avoit jamais fait rien dire pour demander sa liberté, jusques à ce

   Page 1329 (page 731 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il eust sçeu que la Princesse estoit vivante, trouvoit que c'estoit avoir lieu de le soubçonner d'estre amoureux d'elle. De plus, il se ressouvenoit encore de la violente douleur qu'il avoit tesmoignée avoir à son retour à Themiscire, lors qu'il luy avoit raconte comment il avoit secouru le Roy d'Assirie, et facilité l'enlevement de Mandane. Il rapelloit encore en sa memoire, l'excessive affliction qu'il avoit veüe dans ses yeux lors qu'il estoit arrivé à Sinope et qu'il avoit voulu luy apprendre le naufrage de la Princesse. Enfin il soubçonnoit et craignoit que ses soubçons ne fussent veritables. Il passa la nuit en cette inquietude, attendant Metrobate avec beaucoup d'impatience : qui ayant fait semblant d'aller s'informer tout de nouveau de ce que le Roy vouloit sçavoir : revint le trouver le matin dans son Cabinet où il estoit entre aussi tost qu'il avoit esté achevé d habiller. D'abord que le Roy le vit, il s'avança vers luy ; et bien, luy dit il, Metrobate ; que m'aprendrez vous ? Artamene sortira t'il de prison, ou redoubleray-je ses chaines ? Metrobate paroissant alors fort triste, et faisant comme un homme qui sçait plusieurs choses qu'il n'ose dire : Seigneur, luy dit il, je vous demande pardon, de ce qu'il semble que je sois destiné à n'aporter jamais que de fâcheuses nouvelles à vostre Majesté. Cette espece de crime, repliqua Ciaxare, merite plustost recompense, que chastiment ny pardon : car pour l'ordinaire, les Rois n'apprennent que de leurs fidelles Serviteurs les choses qui ne leur doivent pas plaire.

   Page 1330 (page 732 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Metrobate devenu encore plus hardy par ce que le Roy luy disoit, luy conta alors comment il paroissoit par le discours que Mazare avoit fait à Artamene, que non seulement il aimoit, mais que mesme il n'estoit pas haï. Et il luy redit parole pour parole, tout ce que les Pescheurs luy avoient dit. Quoy, s'escria Ciaxare, ma Fille sçauroit la folle passion d'Artamene et la souffriroit ? Ha ! Metrobate si cela est, il la faut laisser entre les mains du Roy d'Armenie : car si elle a dans le coeur la bassesse d'une Esclave, elle ne peut estre mieux que dans les sers de mon Ennemy. Seigneur, luy dit-il, je supplie vostre Majesté de ne s'emporter pas si fort : cette affection n'est peut-estre pas si criminelle : Artamene a de si grandes qualitez, qu'encore que sa condition soit aparemment fort basse, puis qu'il ne la veut point dire : la Princesse ne laisseroit pas d'estre excusable, quand elle auroit eu quelque legere indulgence pour luy. Non Metrobate, adjousta le Roy, vous ne croyez pas ce que vous dites : les personnes de la condition de ma Fille, ne doivent recevoir de ceux qui sont de celle d'Artamene, que des tesmoignages de respect : et le moindre soubçon d'amour, les doit faire bannir pour jamais. Ce qui m'embarrasse le plus, disoit encore ce Prince, c'est que j'ay fait mettre Artamene et Araspe prisonniers, parce que voyant une intelligence secrette entre le Roy d'Assirié et Artamene, j'ay creû que ce dernier avoit sans doute fait sauver l'autre ; Mais si Artamene est amoureux, est il croyable qu'il ait

   Page 1331 (page 733 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voulu delivrer son Rival ? Et quand ce ne sera point luy en effet qui l'aura delivré, quelle peutestre cette intelligence qu'il a aveque luy, et qui l'oblige à luy escrire comme il luy a escrit ? Enfin Metrobate, je perdray la raison, si vous ne me trouvez les moyens de développer cét Enigme. Si je regarde le Billet du Roy d'Assirie, Artamene est un ambitieux qui traite avec mon Ennemy ; Si j'escoute le discours de Mazare, Artamene est un temeraire, et ma Fille a perdu le sens. Que dois-je donc croire, et que dois-je faire ? Mandane est captive en Armenie, et Artamene est dans les fers à Sinope : je parle de delivrer celuy-cy, et je parle encore de faire marcher mon Armée pour aller delivrer l'autre : Cependant si Artamene est amoureux, et que Mandane le sçache et le souffre ; je dois faire perir Artamene, et je dois abandonner Mandane. Mais pour faire l'un et l'autre, il faut deshonnorer ma Fille aux yeux de toute l'Asie : et il faut me deshonnorer moy mesme. Seigneur, reprit alors le meschant Metrobate, j'espere que vôtre Majesté n'en viendra pas là : mais quand il seroit vray (ce que je ne pense pourtant pas) qu'Artamene fust assez criminel pour vous obliger à le faire perir : vous ne manqueriez pas d'autres pretextes, sans y mesler la Princesse. Mais, Seigneur, adjousta t'il, il me semble tousjours que vostre Majesté ne sera pas mal, de ne delivrer pas si tost Artamene : de tascher de s'esclaircir un peu mieux des choses : de le refferrer un peu plus qu'il n'est presentement : car il me semble que ces Troupes

   Page 1332 (page 734 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Cilicie qui sont arrivées comme on ne les attendoit pas, et que Philoxipe envoye à Artamene pour vous les presenter, vous doivent estre un peu suspectes : y en ayant desja de Chipre dans vostre Armée y qui n'y sont aussi que par son moyen. Et en effet, s'il vous en souvient, le Prince Artibie parla à votre Majesté d'une maniere assez estrange : et Megabise mesme à son retour d Armenie vous a dit des choses, qui me sont conjecturer qu'il y a quelque dessein cache, qui ne doit peut-estre esclater que lors que l'on aura delivrée Artamene. Que sçait on, Seigneur, adjousta Metrobate, si tout ce que l'on dit de la Princesse est vray ? Les Amis d'Anamene la retiennent peut-estre par force en quelque lieu : et il y a enfin quelque chose en tout cela, qui merite qu'on s'en esclaircisse : et si vostre Majeste me l'ordonne, je seray tous mes efforts, pour tascher de descouvrir ce que c'est. Le Roy qui avoit l'ame en une inquietude estrange, le luy commanda : et pour ne donner nulle marque de son chagrin ; par les conseils de Metrobate, qui craignoit que l'on n'empeschast ses desseins : il ne voulut voir personne de tout le jour : et il fit dire qu'il se trouvoit un peu mal. Cependant Metrobate avoit resolu de revenir le soir dire au Roy ce qu'il sçavoit du voyage d'Ortalque à Pterie ; que Martesie avoit este trois jours cache chez Artucas avant que de paroistre à la Cour ; et les frequentes visites qu'y faisoient Feraulas et Chrisante. Mais il fut bien plus heureux qu'il ne pensoit : car ce jeune Garçon qui servoit chez Artucas,

   Page 1333 (page 735 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fut advertir son Frere chez Metrobate, qu'il n'y avoit pas deux heures que Feraulas avoit encore esté voir Martesie : et que s'estant caché dans un Cabinet de la Chambre où elle estoit, qui avoit une Porte degagée : il avoit veû qu'apres une assez longue conversation qu'ils avoient euë ensemble, où il avoit entre-oüy plusieurs fois le Nom d'Artamene et celuy de Mandane : elle avoit ouvert une Cassette, et luy avoit donné quelque chose, qu'il croyoit estre une Lettre. Que Feraulas apres cela estoit sorty, et luy avoit dit qu'il alloit à l'instant mesme porter ce qu'elle luy avoit baille, à la personne qui l'attendoit avec impatience. Ce Garçon disoit encore qu'il estoit sorty apres Feraulas, et l'avoit suivy jusques au Chasteau, et jusques à l'Apartement où Artamene estoit retenu. Metrobate ayant encore sçeu cela, s'en retourna chez le Roy, avec autant de melancolie sur le visage, qu'il avoit de joye dans le coeur. Comme il fut aupres de luy où il n'y avoit personne : Seigneur, luy dit il, je suis au desespoir d'estre forcé de vous aprendre qu'infailliblement il y a quelque chose de considerable qu'il faut descouvrir. Car enfin, dit il, j'ay sçeu de certitude par un Amy que j'ay dans Pterie, que depuis qu'Anamene est prisonnier, Ortalque qui vous a aporté la nouvelle de la vie de la Princesse, a esté de la part d'Artamene vers le Roy d'Affirié, qui est party de ce lieu là ; sans que l'on sçache où il est presentement : Et je sçay de plus par un Domestique d'Artucas, que Martesie a este trois jours cachée chez luy, auparavant que de voit vostre

   Page 1334 (page 736 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Majesté : elle qui avoit à vous aprendre que la Princesse Mandane n'estoit pas morte. Je sçay mesme encore, qu'elle a envoyé aujourd'huy une Lettre à Artamene : et qu'il n'y a point de jour que Feraulas ne la voye : qui comme vôtre Majesté sçait est fort aimé d'Artamene. l'ay de plus remarque, adjousta t'il, que Chrisante et luy vont eternellement d'un lieu â l'autre : tantost chez le Roy de Phrigie ; tantost chez le Roy d'Hircanie ; tantost chez Hidaspe ; chez Thimocrate ; chez Gadate ; chez Gobrias ; et chez tous les autres. Ortous ces Princes, Seigneur, ne se croyent vos Sujets que par ce qu'ils sont persuadez que la seule valeur d'Artamene vous les a assujetis : et comme il s'est adroitement servy de la bonté de vostre Majesté pour les faire bien traiterais luy en ont l'obligation toute entiere : et tant par reconnoissance que par leur propre interest, je les tiens capables de tout entreprendre pour luy. Mais, dit alors Ciaxare, que dois-le et que puis-je faire pour m'esclaircir encore un peu davantage d'une chose dont je ne doute pourtant presque plus ? Seigneur, respondit Metrobate, je pense que vostre Majesté s'instruiroit infailliblement de bien des choses, si elle faisoit arrester Ortalque, pour luy faire rendre compte de son voyage vers le Roy d'Assirie : si elle faisoit chercher dans la Cassette d'Artamene, qui dans la croyance où il est d'estre delivré, n'aura pas fait de difficulté de conserver la Lettre que Martesie luy a envoyée aujourd'huy : Et si outre cela, elle s'assuroit encore d'Artucas, de Martesie, de Feraulas, et de

   Page 1335 (page 737 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Chrisante. De plus, adjousta t'il, comme assurément la naissance d'Artamene est fort basse, je voudrois contraindre ses Gens à me la dire precisement : parce que la chose estant connue telle, cette connoissance seroit trois effets : car cela rendroit son crime plus grand envers la Princesse ; son ingratitude plus noire envers vous ; et pourroit mesme guerir l'esprit de Mandane, s'il est vray, comme il y a aparence, qu'elle ait reçeu dans son coeur quelque affection pour Artamene. Ciaxare qui avoit l'esprit fort aigry, ne considera pas combien ce dessein estoit dangereux à entreprendre : au contraire, il creut que s'il faisoit effectivement voir aux yeux de tous ces Rois et de tous ces Princes, qu'Artamene estoit un traistre ; qu'Artamene estoit un homme de tres basse naissance ; et qui avoit absolument perdu le respect qu'il devoit à la Princesse sa Fille ; ils abandonneroient sa protection, et seroient les premiers à luy conseiller de le perdre. Ce n'est pas qu'il ne se trouvast un peu embarrassé à choisir ceux qu'il employeroit pour executer ses ordres : Mais comme Metrobate estoit aussi hardy que meschant-il s'offrit, pourveû que sa Majesté luy en donnast le pouvoir, de faire luy mesme tout ce qu'il luy avoit conseille.

La saisie de la cassette d'Artamene
Après quelques hésitations, Ciaxare charge Metrobate de saisir la cassette d'Artamene. Le fourbe s'exécute. La cassette contient de nombreux objets précieux : des pierreries, des livres, des cartes de géographie. Metrobate finit par y découvrir un portrait de Mandane avec la devise : « Je suis dans votre cur ». En réalité, Mandane avait fait faire ce portrait pour une princesse de Cappadoce qui lui était très chère. Mais celle-ci étant morte avant de recevoir le portrait, Martesie avait demandé le portrait à Mandane.

Cixare fut pourtant encore long temps à resoudre : mais enfin il creut que la premiere chose qu'il faloit faire, estoit de voir la Cassette d'Artamene. Et pour cét effet, il envoya ordre à Andramias par Metrobate de la luy donner : Metrobate fut donc demander Andramias, qui ne se trouva point aupres

   Page 1336 (page 738 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Artamene : mais comme il y avoit alors grande liberté de voir cét illustre Prisonnier, Arbace Lieutenant des Gardes sous Andramias, le laissa entrer, avec douze des Gardes du Roy qui le suivoient : car ce Prince luy avoit commandé de joindre la force, ou le simple commandement seroit inutile. Comme il entra dans la Chambre, il vit Artamene qui resermoit sa Cadette en diligence, à cause du bruit qu'il avoit entendu : Seigneur, luy dit il en s'avançant, le Roy m'a commandé de luy porter cette Cassette que vous venez de refermer, et vous me permettrez s'il vous plaist de luy obeïr. Metrobate (luy dit Artamene en se mettant entre la Table et luy) ne me persuadera pas aisement que le Roy luy aye donné cette commission : c'en pourquoy ne croyant pas qu'il agisse par ses ordres, je tascheray de l'empescher de satisfaire sa curiosité particuliere. Seigneur (luy dit Metrobate, en appellant les Gardes qui l'avoient suivy, et qui estoient demeurez dans l'Antichambre) je suis en estat de faire obeïr le Roy : c'est pourquoy ne me forcez pas à vous faire quelque violence. Artamene desesperé de cette avanture, ne sçavoit ce qu'il devoit faire : d'entreprendre de resister, il n'y avoit point d'aparence : de laisser emporter une Cassette ou il y avoit une chose importante, il ne s'y pouvoit resoudre ; c'est pourquoy se tournant vers la Table où elle estoit pour l'ouvrir, vous souffrirez du moins, dit il, que j'en oste quelque chose qui n'est pas à moy, auparavant que de vous la donner. Mais au mesme temps Metrobate

   Page 1337 (page 739 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ayant saisi la Cassette, commandant aux Gardes retenir Artamene, ils penserent n'obeïr pas. Toutefois Metrobate leur ayant dit que le Roy les seroit punir, s'ils n'empeschoient Artamene d'arracher cette Cassette de ses mains, ils obeïrent ; et Metrobate sortit et l'emporta, ces Gardes le suivant un moment apres. Il fut donc en diligence à la Chambre du Roy : deffendant à Arbace de laisser plus entrer personne dans la Chambre d'Artamene jusques à nouvel ordre. Il ne fut pourtant pas retrouver Ciaxare sans quelque aprehension : car enfin il ne sçavoit pas precisément ce que Martesie avoit envoyé à Artamene : et il craignoit un peu que ce ne fust quelque chose qui ne le rendist pas assez criminel. Neantmoins comme il ne pouvoit imaginer qu'il peust y avoir une intelligence innocente entre Artamene et la Princesse Mandane, il fut retrouver Ciaxare avec beaucoup de hardiesse, et mesme à la fin avec beaucoup d'esperance : luy semblant que la resistance d'Artamene marquoit infailliblement, qu'il y avoit quelque chose contre luy dans cette Cassette. Il exagera donc fort à Ciaxare, le desespoir de cét illustre Prisonnier : et rompant la Cassette qui n'estoit pas pleine, parce que l'Escharpe de Mandane estoit demeurée sur la Table, lors qu'Artamene l'avoit refermée à l'arrivée de Metrobate ; ils commencerent de visiter diverses choses qui estoient dedans. Quelques Pierreries : des Parfums : une Iliade d'Homere dans des Tablettes de Philire : les Loix de Licurgue et de Solon dans d'autres : une Comedie de Thespis :

   Page 1338 (page 740 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelques Vers de Sapho et d'Erinna : quelques Enigmes de la Princesse Cleobuline ; quelques petites Cartes Geographiques : le Plan de Babilone : la Circonvalation et le Campement de l'Armée de Ciaxare devant cette Ville : quelques Chansons du fameux Arion : et plusieurs autres semblables choses. Pendant cette curieuse recherche, Metrobate estoit desesperé de ne trouver rien contre Artamene, et Ciaxare en estoit bien aise : mais tout d'un coup ayant ouvert un petit Coffre d'or esmaillé, Ciaxare qui le prit des mains de Metrobate, vit que le Portrait de Mandane estoit de dedans : à l'entour duquel il y avoit un Devise en Capadocien, qui disoit JE SUIS MIEUX DANS VOSTRE COEUR. Car ce Portrait avoit esté fait pour une Princesse de Capadoce, que Mandane aimoit beaucoup, et de laquelle elle estoit tendrement aimée : de sorte que cette Princesse estant morte sans avoir eu ce Portrait, elle l'avoit donne à Martesie, qui le luy avoit demandé. Mais helas, quelle surprise fut celle de Ciaxare de trouver cette Peinture ! et quelle joye fut celle de Metrobate, devoir qu'il estoit bien plus heureux qu'il ne pensoit l'estre.


Révélations et colère de Ciaxare
Malgré les interventions des amis d'Artamene, Ciaxare est persuadé que ce dernier a séduit Mandane et qu'il complote contre lui avec le roi d'Assirie. Le roi des Medes fait arrêter les plus proches amis d'Artamene et charge Metrobate de les interroger. Celui-ci n'obtient cependant aucun résultat. Ciaxare demande à voir en personne Martesie, laquelle continue à soutenir qu'Artamene est fidèle et Mandane vertueuse. Hors de lui, Ciaxare pose un ultimatum aux amis du prisonnier : si dans deux jours il ignore encore l'identité d'Artamene, il le fera exécuter sans aucun scrupule. Les amis du prisonnier décident alors de révéler au roi que le héros est en réalité Cyrus, fils du roi de Perse. Cette nouvelle ne fait qu'attiser les craintes et la colère de Ciaxare, plus résolu que jamais à faire disparaître celui qu'il considère tout à la fois comme un ennemi personnel, comme le séducteur de sa fille et comme le tyran de toute l'Asie.
La colère de Ciaxare
A la vue du portrait de Mandane et de la devise, Ciaxare s'emporte : comment Artamene, un simple chevalier et peut-être moins que cela, a-t-il osé levé les yeux sur la princesse ? Et comment Mandane a-t-elle pu s'abaisser à se laisser séduire ? Ciaxare imagine sa fille, cachée chez Artucas, attendant la libération d'Artamene, désireux de dérober sa couronne ! La fureur du roi est grande. Il fait arrêter les amis proches d'Artamene Chrisante, Araspe, Martesie, Andramias, Artucas et Ortalque , afin d'isoler complètement le prisonnier. Feraulas parvient à se cacher.

Si le Roy eust eu l'esprit tranquile, il s'en fust aisément aperçeu : mais ce Prince avoit l'ame si troublée, qu'il ne sçavoit ce qu'il faisoit ny ce qu'il voyoit. Il leut pourtant cette innocente Devise,

   Page 1339 (page 741 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il croyoit si criminelle : puis il s'écria tout d'un coup, Quoy Mandane a pû dire une pareille chose à Artamene ! Quoy cette vertu si severe en apparence, a pû se resoudre à imaginer une pareille galanterie en faveur d'un simple Chevalier, qui erre parmi le monde sans estre connu ! Ha si cela est, comme il n'est que trop vray, Mandane a bien pu concevoir d'autres desseins : elle est peut-estre : disoit il, cachée chez Artucas, où elle attend qu'Artamene soit delivré : afin que remettant à la teste de toutes les Troupes qui sont de son intelligence, il m'oste la Couronne et me renverse du Throsne. Non non (dit il a Metrobate en rejettant ce Portrait dans la Canette d'où il l'avoit tiré) il n'y a point de temps à perdre : il faut changer les Gardes d'Artamene : il faut s'assurer de Chrisante, de Feraulas, d'Artucas, d'Ortalque,de Martesie,et mesme d'Andramias, car il m'est devenu suspect. Seigneur, dit Metrobate, je sçay bien que cela est un peu dangereux à executer, mais je ne laisse pas de m'y offrir : et pourveu que ce soient des Gardes de vostre Majesté qui me suivent, je croy que le respect empeschera tout le monde de s'opposer à vos volontez. Joint qu'à la reserve d'Andramias et d'Artucas qui sont Gens de qualité, et de Martesie qui est Fille de condition, les trois autres ne sont pas considerables : car Chrisante et Feraulas font Estrangers, et ne sont sans doute pas plus que leur Maistre : et Ortalque n'est pas un honme à devoir craindre de s'en assurer. Le Roy repassant alors encore dans son esprit le discours de Mazare à Artamene ;

   Page 1340 (page 742 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le voyage d'Ortalque vers le Roy d'Assirie, le sejour secret de Martesie chez Artucas ; les frequentes visites de Feraulas et de Chrisante ; le Portrait de Mandane entre les mains d'Artamene ; et un Portrait encore où il y avoit une Devise passionnée et trop galante pour une personne qui faisoit profession d'une vertu si exacte : Il croyoit qu'il y avoit sans doute quelque grand crime à descouvrir : et ne doutoit point du moins qu'Artamene ne fust amoureux, et que Mandane ne le souffrist agreablement. Enfin emporté de colere, il fit prendre cinquante de ses Gardes à Metrobate, pour executer ses volontez, auparavant que ce qui c'estoit passé à la chambre d'Artamene fust sçeu de tout le monde. Andramias revenant au Chasteau comme Metrobate en alloit sortir, en fut aisément arresté, aussi bien qu'Ortalque qui l'accompagnoit. De là s'en allant prendre Artucas qu'il trouva chez luy, il y rencontra Chrisante qui estoit avec Martesie, et les arresta tous trois : faisant conduire Martesie et une Femme pour la servir, dans un Chariot jusques au Chasteau ; et faisant mener Chrisante et Artucas à pied. En suitte il fut chercher Feraulas, mais il ne le trouva point : car par bonheur ayant esté adverti que Metrobate avoit esté à la chambre de son Maistre acconpagné de Gardes, il estoit allé chez Hidaspe pour le luy aprendre, ou il trouva le Roy de phrigie. Un moment apres qu'il y fut arrive, ils sçeurent qu'Andramias estoit arresté : qu'Ortalque l'estoit aussi : que Martesie, Chrisante, et Artuças, estoient retenus dans le

   Page 1341 (page 743 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Chasteau : et qu'Artamene estoit gardé plus estroitement qu'il n'avoit jamais esté. De sorte qu'aprenant toutes ces choses en mesme temps ; et sçachant que Metrobate avoit esté chercher Feraulas chez luy, le Roy de Phrigie ne voulant point qu'il sortist de chez Hidaspe, luy fit comprendre qu'il seroit beaucoup plus utile à son Maistre en liberté, que s'il estoit en prison.

La visite des amis d'Artamene à Ciaxare
Les autres amis d'Artamene se pressent à la porte du roi pour comprendre ses actes. Ciaxare refuse de les voir, à l'exception des rois de Phrigie et d'Hircanie. Il leur annonce qu'il est prêt à condamner Artamene, dès qu'il aura réuni les preuves de sa vile condition. Les rois de Phrigie et Hircanie le supplient de ne pas juger le prisonnier sur des apparences, mais Ciaxare ne veut rien entendre.

Ce Prince ayant envoyé en diligence advertir tous les illustres Amis d'Artamene, ils surent chez le Roy avec une precipitation extréme : pour sçavoir par quelle voye un changement si subit estoit arrivé. Le Roy de Phrigie, celuy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, le Prince de Paphiagonie, celuy de Licaonie, Ariobante, Gadate, Artibie, Hidaspe, Adusius, Agiatidas, Gobrias, Madate, Artabase, Leontidas, Megabise, Thimocrate, Philocles, et beaucoup d'autres s'y rendirent, mais on leur dit qu'on ne voyoit pas le Roy. Toutefois comme ils craignoient quelque resolution violente, ils presserent tant, qu'enfin il commanda que l'on fist seulement entrer le Roy de Phrigie et le Roy d'Hircanie dans son Cabinet, où ils le trouverent avec un chagrin extréme. Seigneur (luy dit le Roy de Phrigie qui ne le vouloir pas irriter davantage) nous venons icy pour sçavoir si vostre Majesté a besoin de nous : Ouy, respondit ce Prince en colere, et je ne pense pas que vous soyes plus long temps les protecteurs d'un ingrat, d'un temeraire, et d'un ambitieux comme Artamene : qui n'est venu dans ma Cour, que pour me deshonnorer : et qui a

   Page 1342 (page 744 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eu l'audace de lever les yeux jusques à ma Fille. Tous ses Ravisseurs, poursuivit il, sont moins dignes de ma haine que luy, qu'enfin en l'enlevant ils ne luy ont rien fait faire indigne d'elle : mais cét insolent en luy ravissant le coeur, luy a fait un tort irréparable, et m'a mortellement offensé. Le Roy d'Assirie, poursuivit il, tout estranger qu'il estoit pour elle, et tout Ennemy des Medes qu'il est encore, est pourtant tousjours un Grand Roy. Le Roy de Pont quoy qu'il ait perdu deux Royaumes, n'a pas perdu sa qualité : le Prince Mazare estoit aussi de naissance Royale, et devoit porter une Couronne : mais pour Artamene, il est sans doute nay dans les fers : ses Peres ont tous esté Esclaves : car si cela n'estoit pas, il n'auroit pas caché sa condition comme il a fait. Seigneur, reprit le Roy de Phrigie, Artamene à fait des actions à la guerre, qui marquent ce me semble assez qu'il est autre chose que ce que vous dites : Artamene, reprit il, a fait une action si criminelle, en songeant à gagner le coeur de ma Fille, que je ne la luy pardonneray jamais, Car enfin il voit que je la refuse au Roy de Pont qui porte deux Couronnes : il voit que j'arme plus de cent mille hommes, pour la retirer d'entre les mains du plus puissant Roy de l'Asie : et il ne laisse pas de concevoir une affection pour elle, qui ne peut estre innocente. Car s'il ne la veut point espouser, il veut donc qu'elle soit infame : et s'il songe à estre son Mary, il songe à mettre un Esclave dans le Throsne de Medie ;

   Page 1343 (page 745 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à m'en renverser sans doute ; et à me priver du jour : n'estant pas possible qu'il ait esperé que je consentisse à son dessein : Et il pense enfin à des choses si injustes, si estranges, et si criminelles, que la mort est un trop petit supplice pour luy. Mais encore Seigneur, reprit le Roy d'Hircanie, qu'avez vous de nouveau contre Artamene, vous qui songiez à le delivrer ? Cent choses, respondit Ciaxare, qui sont que je ne songe plus qu'à le perdre. Seigneur, repliqua le Roy de Phrigie, ce n'est pas une resolution que vous deviez prendre en tumulte : et quand Artamene seroit aussi criminel, que je le croy encore innocent, il a de telle sorte gagné le coeur des Soldats, qu'il seroit à craindre que l'on ne vist une estrange confusion dans vostre Camp, si vous le vouliez faire perir. Point du tout, repartit le Roy, et quand j'auray sçeu precisément la basse Naissance d'Artamene, comme je la sçavray sans doute, aujourd'huy que je tiens Chrisante en mon pouvoir : et que par un Manifeste je seray sçavoir à tout le monde, qu'un simple Soldat de fortune, et peut-estre quelque chose de moins : a eu l'audace d'oser lever les yeux à la Fille d'un Roy qui l'avoit comblé de biens et d'honneurs, et de songer à luy oster la Couronne ; le ne pense pas qu'il y ait quelqu'un assez injuste, pour s'opposer au chastiment que j'en veux faire ; car enfin c'est une chose inouïe, qu'un homme comme Artamene ait eu l'insolence d'oser seulement regarder ma Fille. Ma Fille, dis-je, qui jusques icy m'avoit paru une Personne

   Page 1344 (page 746 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aussi sage et aussi prudente qu'il y en ait eu au monde : mais Martesie m'aprendra par quels charmes elle a perdu la raison : et par quel enchantement Artamene luy a fait oublier ce qu'elle se devoit à elle mesme, et ce qu'elle me devoit aussi. Mais Seigneur, repliqua le Roy de Phrigie, vous accusiez Artamene d'avoir une intelligence avec le Roy d'Assirie, Amant de la Princesse Mandant : et vous l'accusez aujourd'huy d'en avoir avec la Princesse mesme : comment accordez vous ces deux choses, qui paroissent si directement opposées ? Je n'en sçay rien, reprit Ciaxare, mais la rigueur des supplices, et la crainte de la mort, feront sans doute confesser à Chrisante, à Ortalque, et a Artamene luy mesme, tout ce que je ne sçay pas encore. Mais Seigneur, interrompit le Roy d'Hircanie, que sçavez vous de si convainquant ? Je sçay cent choses, vous dis-je, repliqua Ciaxare, qui me sont toutes voir clairement, qu'Artamene a intelligence avec mon Ennemi, et avec ma Fille, et que ma Fille ne hait pas Artamene. Il n'en faut pas davantage pour me faire prononcer un Arrest de mort contre un homme que j'ay tant aime, quoy qu'il fust d'une condition si basse. Mais Seigneur, reprit le Roy de Phrigie, s'il estoit fils d'un Grand Roy ? Il l'auroit dit il y a long temps, repliqua Ciaxare, et il n'est affeurément qu'un temeraire ambitieux que la Fortune a favorisé :et que la foiblesse de ma Fille a rendu heureux et criminel tout ensemble. Enfin, leur dit il, quand je sçray pleinement

   Page 1345 (page 747 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

informé de toutes les circonstances de son crime, par sa propre bouche ; par celle de Martesie ; de Chrisante : et d'Andramias, que je soupçonne d'estre trop de ses amis : Que je sçavray, dis-je, par Artucas ; par Ortalque ; par Araspe ; et par Feraulas si je le puis faire arrester ; tout ce que l'amour et l'ambition jointes ensemble, ont pu faire entreprendre à cét Ennemy caché ; je vous appelleray tous, pour estre les tesmoins de sa condamnation. Seigneur, luy dit le Roy de Phrigie, je supplie tres humblement vostre Majesté, de ne condamner pas Artamene sur des apparences : il est peut-estre ce que vous ne pensez pas qu'il soit ; et l'affection qu'il a pour la Princesse et l'intelligence qu'il a eüe avec le Roy d'Assirié, ne sont peut-estre pas criminelles comme vous les croyes. Et puis, adjousta le Roy d'Hircanie, j'ose dire à vostre Majesté, que les services qu'Artamene luy a rendus, meritent le pardon de beaucoup de crimes : Vous avez raison, reprit Ciaxare, aussi estois-je enfin resolu de luy pardonner l'intelligence qu'il avoit eüe avec mon Ennemy : mais pour celle qu'un homme comme luy a eüe avec ma Fille, je ne la luy pardoneray jamais. Ces Princes voyant Ciaxare si irrité, ne voulurent pas s'opiniastrer davantage pour cette lois : et le supplierent seulement de bien examiner les choses : et de ne le condamner que sur des preuves convainquantes, qu'il eust eu une intelligence criminelle avec le Roy d'Assirie ; qu'il eust concerté quel que chose d'injuste, avec la Princesse Mandane, et qu'il fust

   Page 1346 (page 748 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme il le croyoit un vil Esclave, ou du moins un simple Chevalier.

La fidélité des amis d'Artamene
Tandis que les amis d'Artamene sont réunis chez Hidaspe, afin de s'accorder sur l'attitude à adopter pour venir en aide au valeureux prisonnier, Ciaxare fait entrer dans la ville des troupes étrangères. Metrobate continue par ailleurs l'interrogatoire des amis d'Artamene qui ont été arrêtés : il veut connaître la véritable identité du prisonnier, les motifs de son intelligence avec le roi d'Assirie et enfin la nature des liens qui l'unissent à Mandane. Or les prisonniers, résolus à ne compromettre ni Artamene, ni Mandane, gardent le silence. De son côté, Artamene est en proie au désespoir.

Ils le quitterent en suitte, afin d'aller adviser tous ensemble, à ce qu'ils avoient à faire : au sortir du Cabinet du Roy, tous ceux qui estoient dans la Chambre les environnerent aussi tost, pour sçavoir ce qu'ils avoient apris : faisant assez entendre par leurs discours et par leurs actions, qu'ils estoient prests de tout entreprendre pour Artamene. Mais ces Rois ne voulant pas les instruire en ce lieu là de ce qu'ils avoient sçeu, s'en allerent chez Hidaspe : où ils Rirent suivis de toute cette multitude de Gens de qualité, que ce grand changement avoit amenez chez le Roy. Ils n'y furent pas plustost, que Feraulas qui les y attendoit, ayant supplié le Roy de Phrigie qu'il luy peust dire un mot en particulier, luy aprit que depuis qu'il estoit sorty, il avoit sçeu que Metrobate avoit pris la Cassette d'Artamene, et l'avoit portée au Roy : il luy dit en suite, comme infailliblement il y auroit trouvé un Portrait de la Princesse, qui n'avoit pas esté fait pour luy : que Mandane ne luy avoit pas donné, comme il seroit aisé de le prouver : et que Martesie n'avoit mesme fait que luy prester ce jour là. Mais qu'apres tout, quoy qu'il fust fort facile de justifier la Princesse de ce Portrait, il ne l'estoit pas de trouver un pretexte au Roy, autre que l'amour d'Artamene pour Mandane : qui luy fist voir pour quel sujet il avoit desiré avoir ce Portrait dans sa Prison. Enfin comme tous ceux qui estoient alors chez Hidaspe, estoient tous amis d'Artamene ; ce

   Page 1347 (page 749 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Prince dit à ceux qui ne sçavoient pas son histoire, qu'il leur engageoit sa parole, qu'Artamene estoit le plus fidelle Serviteur qu'eust Ciaxare : qu'ainsi c'estoit servir le Roy des Medes, que de l'empescher de faire une injustice : que de plus l'on voyoit que Metrobate ancien Amy d'Aribée, avoit esté employé en cette derniere occasion : et qu'il estoit à craindre que cét homme vindicatif, n'imposast beaucoup de choses au Roy, Que cependant il faloit songer à maintenir les Soldats en l'opinion qu'ils avoient de l'innocence d'Artamene : et que pour cela, il faloit aller donner promptement tous les ordres necessaires au Camp. Quelques uns d'eux s'y en allerent donc en diligence, semer le bruit de la nouvelle injustice que l'on faisoit à cét illustre Prisonnier : et n'estant enfin demeuré que ceux qui sçavoient toute la vie d'Artamene, c'est à dire le Roy de Phrigie, celuy d'Hircanie, Persode, Thrasibule, Hidaspe, Adusius, et Feraulas : ils delibererent sur ce qu'il estoit à propos de faire en une rencontre si facheuse. Ils jugeoient bien que Chrisante ne diroit jamais rien, ny de l'amour de son Maistre, ny de sa naissance, quelque tourment qu'on luy peust faire souffrir : mais ils jugeoient bien aussi, que plus il refuseroit de dire qui estoit Artamene, plus le Roy croiroit que sa condition estoit basse, et plus il le croiroit criminel. Ils craignoient aussi un peu qu'Ortalque ne s'estonnast, et ne dist quelque chose qui peust nuire : car Feraulas avoit sçeu d'Artamene ce que cét honme avoit esté faire à Ptcrie. Ils aprehendoient

   Page 1348 (page 750 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore, que Martesie par la frayeur de la mort ne descouvrist plus qu'il ne faloit de l'innocente affection d'Artamene pour la Princesse : et qu'en voulant justifier Mandane, elle ne dist ce qu'estoit effectivement Artamene : Enfin ils voyoient beaucoup d'apparence de craindre, et ne voyoient guere d'esperance qu'en la force. Ils ne jugeoient pas mesme qu'elle fust une voye assurée de sauver la vie à ce Prince : puis qu'enfin Ciaxare le tenoit dans le Chasteau, et le pouvoit faire mourir auparavant qu'on fust en estat de le pouvoir delivrer. Ils resolurent donc de voir encore le lendemain comment iroient les choses : et cependant de se tenir tousjours tous prests à employer la violence s'il en estoit besoin. Feraulas passa la nuit suivante en une agitation continuelle : il sortit travesty de la Ville ? et fut au Camp de Tente en Tente, et de Hute en Hute, inspirer à tous les Capitaines, et à tous les Soldats, un nouveau desir de sauver Artamene : et revenant à la premiere pointe du jour à Sinope, il passa encore en quatre ou cinq lieux differens ; auparavant que de se renfermer chez Hidaspe. Enfin jamais il ne s'est veû un pareil desordre : tous les Habitans de Sinope disoient qu'il ne faloit point souffrir que l'on fist perir un homme comme celuy là : Les Soldats et du Camp et de la Ville disoient aussi tout haut qu'ils ne l'endureroient pas : les propres Gardes du Roy n'obeïssoient qu'à regret : et si Metrobate n'eust eu une prevoyance extréme, il se seroit trouvé bien embarrassé. Mais il n'avoit pas eu plustost les ordres

   Page 1349 (page 751 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du Roy pour arrester tous ceux qu'il avoit mis prisonniers, qu'il avoit envoyé en diligence vers Artaxe, afin qu'à l'entrée de la nuit il peust avoir mille hommes aux Portes de Sinope : se en mesme temps il avoit dit au Roy qu'il faisoit venir une Partie de la Garnison d'une Ville dont il estoit Gouverneur. De sorte que de la façon dont Metrobate en usa, il fit entrer cette nuit là dans la Ville et dans le Chasteau des Troupes rebelles : si bien que le lendemain au matin les Amis d'Artamene furent bien estonnez de voir dans l'une et dans l'autre des Soldats qu'ils ne connoissoient point. Cependant Chrisante, Ortalque, Artucas, Andramias, Araspe, et Martesie, estoient bien empeschez à respondre aux questions que leur faisoit Metrobate, sur trois choses qu'il leur demandoit : l'une, qui estoit Artamene ? l'autre, quelle estoit l'intelligence qu'il avoit avec le Roy d'Assirie ? et la derniere, quand avoit commencé celle qu'il avoit avec Mandane ? Chrisante qui craignoit de nuire à son Maistre en disant qu'il estoit Cyrus, et qui aprehendoit en mesme temps de luy nuire encore s'il laissoit croire qu'il fust d'une naissance obscure, prenoit un milieu entre ces deux extremitez : et disoit qu'il estoit d'une naissance tres illustre, mais qu'il ne luy estoit pas permis d'en dire autre chose. Que quant à ce qui estoit de l'intelligence du Roy d'Assirie avec Artamene, elle estoit avantageuse à Ciaxare, au lieu de luy estre dommageable, mais qu'il n'en diroit rien de plus particulier que cela. Que pour la Princesse Mandane elle estoit assez obligée à Artamene, puis

   Page 1350 (page 752 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle luy devoit la vie du Roy son Pere, et tant de victoires qu'il avoit remportées pour luy, pour ne devoir pas trouver estrange qu'elle l'estimast : mais qu'il n'en sçavoit pas davantage. Ortalque de son costé, disoit ne sçavoir nulles particularitez de ce qu'Artamene avoit mandé au Roy d'Assirie, sinon qu'il sçavoit bien qu'il ne traitoit rien aveque luy qui fust contre le service du Roy : et qu'enfin ils n'estoient nullement Amis. Andramias ne pouvoit respondre que non, à tout ce qu'on luy demandoit, non plus qu'Artucas et Araspe : car il estoit vray qu'ils ne sçavoient rien du tout. Et pour Martesie, elle dit à Metrobate, avec autant de prudence que de hardiesse, que quand sa Maistresse auroit un secret, elle ne le luy diroit pas :et que comme elle avoit esté mise aupres d'elle de la main du Roy, ce n'estoit aussi qu'au Roy à qui elle en devoit rendre compte. Cependant Artamene estoit en une inquietude inconcevable : Quoy, disoit il en luy mesme, je seray cause que le Roy accusera ma Princesse ! et toute sa vertu et toute sa severité, ne pourront empescher qu'il ne la soubçonne ; qu'il ne la blasme ; et que peut-estre il ne la condamne injustement ! Ha imprudent que se suis, s'escrioit il, desois-je me fier à l'esperance que l'on m'avoit donnée ? Se ne devois-je pas tout craindre du caprice de ma fortune, qui ne m'a jamais eslevé, que pour me precipiter ? Quoy, Mandane, le Roy croira que vous m'avez donné le Portrait qu'il aura veû ! et par cette fausse imagination, il pensera cent autres choses aussi peu veritables

   Page 1351 (page 753 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que celle là. Il y avoit alors des momens, où Artamene craignant la fureur de Ciaxare pour la Princesse, aimoit presque mieux qu'elle fust entre les mains d'un Rival respectueux comme estoit le Roy de Pont : que d'estre entre celles d'un Pere violent et irrité, comme l'estoit Ciaxare. Ces momens ne duroient pourtant pas long temps : il se repentoit de ses propres souhaits : et venant à considerer que l'esperance de sa liberté estoit perdue, que celle de la Princesse estoit bien esloignée ; qu'il estoit cause du malheur de tant de personnes innocentes ; et le peu d'aparence qu'il y avoit de sortir de tant d'infortunes, autrement que par la mort, il estoit dans un desespoir extréme. Cette Grande Ame toutefois faisoit effort pour resister à la douleur : et si Artamene n'eust esté attaqué qu'en sa personne, il n'auroit pas eu besoin de toute sa confiance. Tous ses Gardes estoient changez : et l'on avoit mis aupres de luy de ces Soldats qu'Artaxe avoit envoyez : de sorte qu'il estoit alors sans consolation aucune. Comme le Roy connoissoit sa fermeté, quoy qu'il eust eu dessein de luy faire faire plusieurs questions à luy mesme, et sur sa naissance ; et sur l'intelligence qu'il avoit avec le Roy d'Assirié ; et sur son amour ; il changea d'advis : et se resolut de tirer la verité par les autres personnes qu'il tenoit en son pouvoir. Pour cét effet on leur promit des recompenses ; on les menaça de chastimens tres rudes ; on commença mesme de les mal traiter : Mais quoy que Metrobate pust faire, il ne pût jamais faire changer de discours, ny à Chrisante, ny à

   Page 1352 (page 754 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tesie à Ortalque : car pour les trois autres, ils n'avoient rien du tout à dire. Artucas advoüoir bien que sa Parente avoit este trois jours chez luy, auparavant que de se monstrer : mais il disoit que c'estoit parce qu'elle n'estoit pas en estat d'estre veuë : que du moins ne luy en avoit elle donne autre raison. Et quoy qu'en effet Martesie luy eust demandé à voir Chrisante et Feraulas, il n'en parla point du tout. Metrobate ne disoit pourtant pas au Roy la chose comme elle estoit ; au contraire, il l'assuroit qu'ils commençoient de s'esbranler, qu'ils se contredisoient souvent, et qu'ils diroient bien-tost toutes choses.

L'ultimatum de Ciaxare
Metrobate promet des récompenses et brandit des menaces, mais rien n'y fait. Les amis d'Artamene lui restent fidèles. Ciaxare fait venir Martesie et l'interroge comme la confidente d'Artamene et de Mandane tout à la fois. La jeune femme reste ferme : rien selon elle ne peut nuire à l'intégrité de l'illustre prisonnier, ni à l'incomparable vertu de Mandane. Ciaxare est furieux : si dans deux jours l'identité d'Artamene n'est pas dévoilée au grand jour, il le fera exécuter.

Cependant le Roy voulut voir Martesie, quoy que Metrobate s'y opposast de toute sa puissance : de sorte que cette courageuse Fille fut conduite devant luy par ses Gardes. Apres qu'elle eut salüé ce Prince avec tout le respect qu'elle luy devoit, mais aussi avec toute la hardiesse d'une personne innocente : Et bien Martesie, luy dit il, vous avez esté la Confidente de Mandane et d'Artamene ? et c'est de vostre bouche que je dois entendre la verité, quoy que je la sçache par d'autres voyes. Seigneur, luy dit elle, comme je ne sçay rien qui puisse nuire aux deux illustres Personnés que vous nommez, je n'auray pas grand peine à me resoudre de vous la dire. Quoy Martesie, reprit le Roy en colere, vous croyez que ce soit une chose advantageuse à Mandane, que d'aimer Artamene, comme il faut qu'elle l'aime infalliblement ? Je croy. Seigneur, reprit elle, que la Princesse seroit une des plus déraisonnables personnes

   Page 1353 (page 755 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du monde, n'elle ne l'estimoit pas : et une des plus ingrattes, si le croyant aussi innocent qu'il est, elle n'avoit pas beaucoup de reconnoissance des services qu'il a rendus à vostre Majeste. Mais, Seigneur, tous les sentimens de la Princesse pour Artamene, sont renfermez en ces deux choses, elle l'estime, et elle se croit son obligée. Mais Martesie, reprit le Roy, les Princesses vertueuses qui n'ont que de l'estime et de la reconnoissance pour un simple Chevalier comme Artamene, ne leur donnent point de Portraits : Ha ! Seigneur, s'escria Martesie, la Princesse n'a jamais donné de Portrait à Artamene : et s'il s'en est trouvé un entre ses mains, il faut que Feraulas qui est fort de mes Amis, et a qui je lay baillé comme une tres belle chose, le luy ait monstré par un pareil sentiment. Ce Portrait la Seigneur, n'a pas mesme este fait pour moy, bien loin d'avoir esté fait pour Artamene : et si nous estions à Themiscire, il me seroit bien aisé de vous prouver qu'il fut fait autrefois pour la Princesse de Pterie, qui mourut sans l'avoir reçeu. Enfin Martesie reprit le Roy, ce Portrait se trouve dans la Cassette d'Artamene : et Mandane le luy a sans doute envoyé par vous, afin de le consoler de son absence. Non Seigneur, interrompit cette Fille, je ne sçaurois souffrir la calomnie des méchans qui vous ont donné cette croyance : et l'appelle tous les Dieux que j'adore à tesmoings, que la Princesse ne sçait point qu'Artamene ait son Portrait : et que vous serez le plus injuste Prince de la Terre, si vous accusez d'une pareille

   Page 1354 (page 756 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

chose, la plus innocente et la plus vertueuse Princesse du monde. Mais qu'allez vous fait, reprit il trois jours chez Artucas, auparavant que de me voir ? Martesie ne pouvant pas bien respondre à cette demande changea de couleur : neantmoins s'estant bien tost r'assurée, Seigneur, luy dit elle, n'estant pas alors en estat de paroistre à la Cour, je ne pus souffrir de vous faire aprendre par un autre ce que j'avois à vous dire : principalement sçachant que vous n'ignoriez pas que la Princesse estoit vivante. Mais durant ce temps là, reprit le Roy vous avez tousjours veû Chrisante et Feraulas : II est vray Seigneur, dit elle, et j'ay tasché de les consoler de leur douleur : et de leur faire esperer que vous connoistriez enfin l'innocence de leur Maistre. Contentez vous, dit ce Prince violent, de cacher la foiblesse de vostre Maistresse : et ne vous meslez pas de vouloir justifier un temeraire et un ingrat, qui ne se souvenant plus de la bassesse de sa naissance, a osé lever les yeux jusques à ma Fille. Seigneur, reprit Martesie, quand le Roy d'Assure estoit dans vostre Cour sous le Nom de Philidaspe, vous ne le croiyez pas de plus grande condition qu'Artamene. Il est vray, repliqua ce Prince, Mais ce beau raisonnement ne suffit pas à me persuader qu'Artamene soit autre chose que ce que je dis. Encore une fois Seigneur, reprit Martesie, je croirois plustost Artamene fils de Roy que fils d'un Esclave : Et de quel Roy, adjousta Ciaxare en colere, de celuy de Phrigie qui n'en a point ? Du Roy d'Hircanie

   Page 1355 (page 757 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui n'est pas marié ? De celuy d'Armenie qui en : deux que tout le monde connoist ? De celuy d'Arrabie qui n'en eut jamais ? De celuy des Saces dont le fils unique a este noyé ? Ou de celuy de Perte qui n'a pas retrouvé le lien comme on le disoit, et qui regrette encore la mort de Cyrus ? Seigneur (interrompit Martesie que le Nom de Cyrus surprit et fit rougir) je ne vous diray point de qui Artamene est fils : mais je vous diray bien encore que je suis persuadée que vostre Majesté ne le connoist pas pour ce qu'il est. Le Roy s'emportant alors de colere, voyant que Martesie ne pouvoit s'empescher de prendre le Party de cét illustre Prisonnier, luy parla avec beaucoup d'aigreur, et pour la Princesse, et pour Artucas, et pour elle mesme. Non non, luy dit il, Artamene n'est pas comme Philidaspe : et je sçavray bien faire la difference d'un Grand Roy à un simple Soldat : mais je n'en seray point du tout, de Mandane à la fille d'un Esclave, ny de Martesie à Mandane. Les Dieux Seigneur, reprit elle, changeront vostre coeur malgré vous : et vous vous repentirez infailliblement un jour, de ce que vous dittes maintenant. Enfin le Roy ne pouvant tirer nul esclaircissement par Martesie, la renvoya, et demeura dans une inquietude estrange. Il connoissoit par les responses de cette Fille, quoy qu'elle eust tout nié, qu'il y avoit un secret dans cette affaire qu'elle ne vouloir pas dire : les paroles de Mazare, et de Mazare mourant, estoient trop intelligibles : ce Portrait de Mandane luy sembloit une chose convainquante :

   Page 1356 (page 758 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le sejour caché de Martesie chez Artucas ces frequentes visites de Feraulas et de Chrisante ; le voyage d'Ortalque à Pterie ; et cent autres choses dont il se souvenoit, luy persuadoient tousjours plus fortement qu'Artamene estoit tres coupable : et l'impossibilité qu'il trouvoit a sçavoir sa veritable condition, le confirmoit tousjours d'avantage dans la croyance qu'il avoit qu'il estoit d'une Naissance tres basse. Ce n'est pas que le considerant quelquefois malgré luy, comme cét homme illustre et extraordinaire à qui il devoit la vie ; qui avoit tant gagné de Batailles ; qui avoit sousmis tant de Rois ; et qui venoit de renverser un si grand Empire ; il ne s'estonnast un peu de l'obscurité de sa Naissance : mais enfin ne pouvant comprendre le secret qu'Artamene en faisoit luy mesme ; il concluoit tousjours qu'il falloit infailliblement qu'il fust si peu de chose qu'il n'eust pas la hardiesse de l'advoüer. De sorte que passant de cette pensée en une autre, Quoy, disoit il, Mandane sortie de tant d'illustres Rois, et qui doit elle mesme regner un jour sur tant de Peuples et sur tant de Royaumes, a pû se resoudre de souffrir qu'un Inconnu eust l'audace de l'entretenir d'une passion criminelle ! Ha non non, il faut punir Artamene, et de sa temerité, et de la foiblesse de Mandane tout ensemble : en attendant que je la puisse tenir en mes mains, pour la punir a son tour de son propre crime, et de celuy d'Artamene. De plus, voyant que Feraulas ne s'estoit pas laissé prendre, il croyoit encore que s'estoit

   Page 1357 (page 759 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une marque infaillible, qu'il sçavoit beaucoup de choses : car il n'ignoroit pas que Feraulas estoit assez courageux pour ne fuir point par un sentiment de crainte pour sa, vie. Enfin faisant du venin de tout, il avoit l'esprit tellement irrité, qu'il ne pût plus souffrir que le Roy de Phrigie continuait de luy parler pour Artamene. Le Roy d'Hircanie ne fut pas moins rudement rejetté que luy : et voyant à l'entour de soy ces deux Rois accompagnez de tant de Princes, et de tant de Personnes de qualité comme il y en avoit alors à Sinope : est il possible, leur dit il que vous ne vous lassiez point de me presser pour un homme que vous ne connoissez pas ? S'il se disoit seulement Sujet de quelqu'un de vous autres, j'aurois patience de voir que vous interesseriez en sa fortune : mais Artamene est sans doute de quelque Païs si peu considerable, que sa Nation mesme est honteuse à advoüer. Cependant vous me parlez tous de luy, comme si c'estoit le fils d'un Grand Roy, et comme si je devois irriter tous les Rois du monde en le punissant. Non, leur dit il fort en colere, ne m'en parlez plus : ou faites moy connoistre du moins pourquoy vous m'en parlez. Car enfin je vous le dis pour la derniere fois, si dans deux jours Artamene ne se resoud à m'advoüer tous ces crimes, la fin de sa vie me mettra en repos de ce costé la : et je n'auray plus qu'à punir en suitte tout à loisir les complices de ses fautes. Apres avoir dit cela, Cixare entra dans son Cabinet : et laissa tous ces Rois et tous ces Princes fort surpris et fort affligez.

Révélation de l'identité d'Artamene
Les amis d'Artamene se résolvent finalement à révéler la vérité à Ciaxare. Dès le lendemain matin, ils se précipitent chez lui. Feraulas apprend au souverain qu'Artamene est en réalité Cyrus. Le bruit de son naufrage n'est qu'une fausse rumeur et le héros n'a risqué la mort que pour la gloire de Ciaxare. Cette nouvelle, incroyable aux yeux du roi, le met dans une colère immense : croyant fermement aux prédictions des mages, il est persuadé que Cyrus n'a pénétré sa cour que pour accomplir l'oracle et renverser toute l'Asie. Il pense que ce dernier a séduit Mandane et lui a fait connaître l'ambition, au point qu'elle verrait peut-être sans scrupule son père détrôné. Tous les princes et rois présents défendent Cyrus, faisant l'apologie de ses innombrables qualités. Furieux que le héros soit parvenu à gagner l'estime de tous ses amis et sujets, Ciaxare est décidé à le faire périr. Peu après, les amis de Cyrus apprennent que le roi a fait bloquer les portes de la ville. Ils craignent déjà pour la vie de l'illustre prisonnier, d'autant plus qu'ils ont appris que Metrobate s'est depuis entretenu avec Ciaxare dans la plus grande confidentialité.

   Page 1358 (page 760 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ils s'en allerent donc chez Hidaspe, comme estant le plus intereste en la chose, et parce que là ils estoient en plus grande liberté qu'ailleurs. Comme ils y furent, le Roy de Phrigie ayant consulté, avec celuy d'Hircanie, avec Hidaspe, Adusius, Artabase, Thrasibule, Madate, et apellé mesme Feraulas : ils considererent que Ciaxare faisant consister le plus grand crime d'Artamene, à la bassesse de la condition, il faloit la luy aprendre telle qu'elle estoit, afin de le retenir par cette voye, et l'empescher de se porter à quelque extréme resolution. Ils penserent enfin qu'Astiage estant mort, peut-estre Ciaxare ne seroit il pas aussi troublé des presages des Astres,et des predictions des Mages, que le Roy son Pere l'avoit esté. Qu'apres tout, sçachant qu'Artamene estoit fils d'un Roy ; estoit son Parent ; et avoit dans son Armée trente mille Persans ; songeroit il plus d'une fois auparavant que de le perdre : et qu'en cas qu'il falust en venir à la force ouverte, les Soldats mesme se porteroient encore à combattre avec plus d'ardeur, pour le fils d'un Roy que pour un Inconnu. Cette resolution ne fut pourtant pas prise sans estre fort contestée : Mais enfin apres l'avoir examinée à fonds, ils la prirent : et resolurent qu'apres avoir donné tous les ordres necessaires à leurs Troupes, ils agiroient le lendemain au matin, selon qu'ils l'avoient imaginé : et que cependant il faloit faire en sorte qu'il y eust le plus de Gens que l'on pourroit aupres de Ciaxare : afin que tout d'un coup le bruit de la chose s'épandist, et dans la Ville et dans

   Page 1359 (page 761 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Camp. Apres cette petite conference, le Roy de Phrigie se raprochant de tous ceux qui ne sçavoient pas encore la condition d'Artamene, et qui n'estoient attachez à luy que par sa seule vertu : leur dit qu'il les prioit de se trouver le lendemain au lever de Cixare : d'y amener le plus de leurs amis qu'ils pourroient ; et qu'il s'agissoit du salut d'Artamene. Il n'en faloit pas davantage, pour les obliger à n'y manquer pas : et en effet l'on peut dire que jamais la Cour n'avoit esté si grosse, qu'elle fut ce jour là chez Ciaxare. Les Rois de Phrigie et d'Hircanie, le Prince des Cadusiens, celuy de Licaonie, celuy de Paphlagonie, Gobrias, Gadate, Thrasibule, Arribie, Thimocrate, Philocles, Leontidas, Megabise, Ariobante, Hidaspe, Adusius, Madate, Artabase, Agladitas, et cent autres s'y trouverent. Leur diligence fut toutefois inutile : et quoy qu'ils peussent faire, il leur fit impossible de pouvoir voir le Roy de tout le matin. Il voulut mesme disner en particulier : afin de n'estre pas obligé de souffrir la veüe de tant de personnes qui ne luy disoient que des choses contraires à ses desseins. Mais enfin sçachant qu'ils s'opiniastroient à luy vouloir parler ; et qu'ils estoient tous dans sa Chambre, il sortit de son Cabinet tout en fureur, absolument determiné à la perte d'Artamene. Un moment apres, Feraulas suivant ce qui avoit esté resolu le jour auparavant, entra dans cette Chambre : et sendant la presse pour arriver jusques aupres du Roy, il se presenta devant luy avec autant de hardiesse que de respect.

   Page 1360 (page 762 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ciaxare surpris de le voir, Quoy Feraulas, luy dit il, vous craignez si peu la mort, que vous venez vous remettre dans les mains d'un Prince qui vous fait chercher comme un criminel ! Il est vray Seigneur, luy respondit il, que la mort n'est pas ce que je crains : et que presentement j'ay beaucoup plus de peur que vostre Majesté ne face une injustice en la personne de mon Maistre. C'est pourquoy je viens luy apprendre qu'Artamene bien loin d'estre une obscure Naissance, est fils d'un Grand Roy. Et de quelle Terre inconnüe est Roy ce Pere d'Artamene ? reprit Ciaxare. Ha mon amy, poursuivit il, cette seinte est un peu grossiere : et à moins qu'il se trouve un Prince, et mesme plusieurs Princes, qui m'assurent ce que tu dis, je ne le croiray pas facilement. S'il ne faut que cela Seigneur, repliqua Feraulas, vous croirez bien tost qu'Artamene est Fils d'un Grand Roy : puis qu'enfin vous avez dans vostre Armée plus de trente mille Sujets du Roy son Pere : et que tous ces Rois et tous ces Princes qui m'escoutent, vous attesteront que je dis vray. Enfin Seigneur, poursuivit Feraulas, Artamene est Cyrus, Fils du Roy de Perse : et Hidaspe, Adusius, et tant d'autres illustres Persans que vostre Majesté voit à l'entour d'elle, doivent estre un jour ses Sujets. Artamene est Cyrus ! reprit le Roy des Medes, Ha non non, cela n'est pas possible. Seigneur, interrompit Hidaspe, la chose est si veritable, que rien ne le peut-estre davantage : Ouy Seigneur, poursuivit Adusius, et nous sommes en pouvoir de vous en éclaircir

   Page 1361 (page 763 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pleinement. Le bruit de son naufrage a esté faux : et Cyrus n'a presque jamais esté en danger de mourir, que pour le service de vostre Majesté. Vous sçavez, dit le Roy de Phrigie, que ce ne seroit pas une chose à inventer : et que si cela n'estoit vray, Hidaspe ne le diroit pas. Je sçay en effet (repliqua Ciaxare fort inquiet et fort trouble) qu'à moins que de vouloir encore haster sa perte, c'est une chose qu'il ne me faloit pas descouvrir. Car enfin (dit il apres avoir esté un moment sans parler) Artamene comme Artamene n'est qu'un temeraire ; un ingrat ; et un Ennemy particulier de Ciaxare : auquel selon sa clemence ou sa justice, il peut remettre sa faute, ou faire donner chastiment. Mais s'il est vray qu'il toit Cyrus, c'est un ennemy public de toute l'Asie, qu'il faut exterminer : c'est un interest commun que vous avez tous aveque moy (dit il en regardant tous ceux qui l'environnoient, à la reserve des Persans) c'est enfin vostre Tyran qui est dans les fers : c'est cét homme que les Mages ont dit qui doit renverser toute l'Asie, et en estre Maistre : Et si quelque chose me peut persuader qu'Artamene soit Cyrus, c'est en effet les prodigieux advantages qu'il a remportez. Mais Seigneur, interrompit le Roy d'Hircanie, ces advantages qu'il a remportez sont à vostre Majesté : de tant de combats, de tant de Victoires, et de tant de Conquestes qu'il a faites, il n'en possede aucune chose, et n'a que ses fers en partage. Non, repliqua Ciaxare, parce que graces aux Dieux je l'en ay empesché. Mais, poursuivit il

   Page 1362 (page 764 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en regardant Feraulas, Mandane sçait elle la Naissance de Cyrus ? Seigneur, repliqua t'il, je ne sçay rien de la Princesse, sinon qu'il n'y a nulle intelligence criminelle entre elle et mon Maistre : et que la passion qu'il a eüe pour elle, ne luy a jamais fait perdre le respect ny envers elle, ny envers vous. La passion qu'à eu vostre Maistre, reprit brusquement Ciaxare, n'a este qu'une ambition démesurée, et qu'un sentiment de vangeance effroyable ; il a voulu punir Ciaxare, de ce qu'Astiage avoit entrepris contre luy dans le Berçeau pour le salut de toute l'Asie. Mais j'acheveray sans scrupule, ce qu'il ne commença sans doute pas sans peine : car enfin j'ay bien de plus puissantes raisons à m'y porter : et bien de plus puissantes raisons aussi, interrompit le Roy de Phrigie, qui vous endoivent empescher. Cyrus, reprit Ciaxare, n'estoit alors qu'un Enfant, qui n'estoit pas encore en estat de nuire : et le Cyrus dont je parle est un criminel heureux, capable de tout entreprendre, et de tout executer. Il est vray, repliqua le Roy d'Hircanie, Mais c'est aussi un homme qui a tout entrepris et tout execute pour vostre gloire : et qui vouloit tout entreprendre et tout executer, interrompit Ciaxare, pour ma honte et pour ma perte, si je ne l'en eusse empesché. De plus, adjousta t'il, le Cyrus qu'Astiage vouloit faire perir, ne luy avoit encore fait aucun mal : Il est vray, reprit Hidaspe, Mais le Cyrus dont nous vous parlons vous a servy, et servy utilement. Dittes plustost, repliqua

   Page 1363 (page 765 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Roy en colere, qu'il m'a trahi avec une lascheté extréme : II est venu dans ma Cour, il y est demeure déguisé ; il a seduit l'esprit de ma Fille, il s'est sans doute descouvert à elle, il luy a mis l'ambition dans l'ame ; elle l'a regardé comme le Vainqueur de toute l'Asie : et sans considerer qu'il ne pouvoit s'en rendre le Maistre, à moins que de renverser son Pere du Throsne ; elle l'a escouté favorablement ; elle l'a souffert, elle l'a aimé. Mais graces au Ciel je suis en pouvoir de les punir tous deux à la fois : puisque si elle aime Artamene, comme je n'en doute point, elle souffrira la mort en la personne de ce temeraire, en attendant qu'elle soit en lieu où je puisse la luy faire souffrir en la sienne. Ha Seigneur (s'escrierent tout d'une voix tout ce qu'il y avoit de Gens dans cette Chambre) nous vous demandons la vie de Cyrus, ou nous vous demandons la mort. Quoy, reprit ce Prince fort estonné, mes Sujets, mes Vassaux, et mes Alliez, me demandent de la vie de leur Tyran, ou du moins de celuy qui le devoit estre un jour ? Nous vous demandons la vie, dirent ils tous, d'un homme que les Dieux ont fait naistre pour estre en effet le Maistre legitime de tous les hommes, tant ils ont donné de vertus : et qui pouvant tour entreprendre pour sortir de prison, adjousta Hidaspe, ne l'a jamais voulu faire. un homme dis-je, poursuivit Gobrias, qui n'a vescu que pour vous : Dittes encore, adjousta Gadate, un homme qui n'a vaincu que pour luy, et qui a tousjours vaincu. un Prince,

   Page 1364 (page 766 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Poursuivit Trasibule, qui s'est fait des adorateurs les plus sages de toute la Grece : Et qui s'est fait les Amis, adjousta le Roy d'Hircanie, de tous eux mesme dont il a esté vainqueur. Dittes encore, poursuivit Persode, qui s'est fait admirer par ses plus mortels ennemis : Et adjoustez, dit Aglatidas, à qui ses plus mortels ennemis doivent aux mesmes la vie, tant il est vray que le destin d'Artamene est glorieux et extraordinaire. Dites encore, interrompit Artibie, que ceux qui à peine le connoissent, ne laissent pas d'estre chargez de sa vertu, et d'estre prests à mourir pour luy : Pour moy, adjousta Thimocrate, je tiendrois ma vie bien employée, si elle pouvoit sauver celle d'un Prince si illustre : En effet, reprit Philocles, vostre fort seroit digne d'envie si vous obteniez cette grace : car quelle loüange ne meriteroit pas un homme qui auroit conservé un Prince si vertueux ? un Prince, reprit Megabise, qui possede la valeur au dernier point : Qui est aussi liberal que vaillant, poursuivit Arabase : Qui n'est pas moins prudent que courageux, adjousta le Prince de Licaonie : Qui est aussi doux apres la victoire que furieux dans les combats, repliqua Madate : De qui la reputation est connue par tout le monde ; dit Leontidas : Qui possede toutes les vertus ; adjousta le Prince de Paphiagonie : Et pour tout dire en peu de paroles, poursuivit Ariobante ; qui n'a jamais fait aucun mal qu'on luy puisse reprocher. Quoy, interrompit alors Ciaxare tout serieux,

   Page 1365 (page 767 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cyrus n'a jamais fait aucun mal ! et. quand il ne m'en auroit point fait d'auroit, adjousta t'il, que celuy de se rendre si puissant dans l'esprit de mes Amis, de mes Ennemis, de mes Alliez, de mes Voisins, et de mes Sujets, que mesme il me semble que je n'oserois le punir, n'en seroit-ce pas un assez grand pour le perdre, afin d'apprendre aux autres à avoir plus de respect pour moy ? Mais est il possible, adjousta t'il, qu'il n'y ait personne d'entre vous, qui aime la liberté, et qui haisse un homme que tant de Predictions vous doivent faire regarder comme un Tyran ? Cependant, puis que vous ne regardez ny mon interest, ny le vostre, ny celuy de toute l'Asie ? je ne regarderay aussi que le mien : et je puniray seulement ce pretendu Cyrus comme un homme qui n'est venu dans ma Cour que pour me trahir : comme ayant conjuré avec ma Fille contre ma vie : comme ayant laissé échaper le Roy d'Assirie volontairement : comme ayant une intelligence criminelle aveque luy : et comme un homme enfin qui m'a voulu perdre. Prenez garde Seigneur, dit Hidaspe, à ce que vous dittes : car apres tout, Cyrus n'est pas vostre Sujet : et le Roy mon Maistre sçavra bien trouver les moyens de se vanger d'une pareille injustice si vous la luy faites. Au nom des Dieux, dit le Roy de Phrigie, ne prenez nulle resolution dans les premiers mouvemens de vostre colere : Au nom des Dieux, reprit Ciaxare, ne me parlez plus jamais ny d'Artamene, ny de Cyrus : et soyez tous assurez, que tenant en une mesme personne, mon Ennemy

   Page 1366 (page 768 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

particulier, le Seducteur de ma Fille, et le Tyran de toute l'Asie, rien ne le sçavroit sauver : et qu'ainsi sa perte estant indubitable, vous n'avez qu'a vous preparer à entendre bientost la nouvelle de sa mort. En disant cela, ce Prince les quitta tout hors de luy mesme, et fit emmener Feraulas, par ses Gardes : un moment apres, le Roy de Phrigie fut adverty que Metrobate avoit donné ordre aux Portes de la Ville de n'en laisser plus forcir personne pour aller au Camp : ny entrer aussi personne du Camp dans la Ville. De sorte que le faisant sçavoir au Roy d'Hircanie, et à tous ces Princes et à tous ces Capitaines qui l'environnoient : ils douterent mesme s'ils auroient la liberté de sortir du Chasteau, et : si Artamene n'estoit point desja mort : car Metrobate avoit parlé une lois bas au Roy depuis qu'ils estoient entrez dans sa Chambre, et qu'il avoit sçeu qu'Artamene estoit CYRUS.




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