Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 2, livre 2


Mandane vivante
Un serviteur d'Artamene revient à Sinope, porteur de nouvelles de Mandane. Victime d'un nouvel enlèvement, la princesse a été emmenée vers l'une des deux Armenies. Artamene prie Ciaxare de lui rendre la liberté, afin qu'il puisse tout mettre en uvre pour délivrer Mandane. Or, tant que l'illustre prisonnier ne lui aura pas révélé la vérité au sujet de l'intelligence secrète qu'il a avec le roi d'Assirie, le roi de Medie reste inflexible, malgré l'intercession des nombreux amis du héros. De son côté, Artamene tient à contrecoeur la promesse qu'il a faite au roi d'Assirie et envoie son serviteur Ortalque lui annoncer que Mandane est en vie. A quelques jours de là, Chrisante et Feraulas sont invités chez Artucas, car Martesie, qui a réussi à s'évader, est venue secrètement trouver refuge chez son oncle, avant d'avertir Ciaxare. Elle commence alors le récit des aventures de Mandane.
Les tablettes de Mandane
Un dénommé Ortalque arrive à Sinope et se rend auprès d'Andramias et d'Aglatidas, afin d'obtenir une entrevue avec Artamene, susceptible de favoriser la libération du héros. Ortalque possède en effet un fragment de tablette dont l'écriture est celle de Mandane : en vie, la princesse dit être emmenée vers l'une des deux Armenie. Ortalque s'explique sur sa découverte : alors qu'il se trouvait au bord du Pont Euxin, une femme, qu'il a reconnue pour Martesie, lui a lancé cet objet.

   Page 938 (page 340 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ce n'estoit pas sans sujet, qu'Artucas avoit esté advertir Hidaspe, que le Roy des Medes avoit eu beaucoup de joye, en recevant un Billet de la part d'Artamene : estant certain, que l'on n'en peut guere avoir davantage. Celle d'Artamene surpassoit pourtant encore celle du Roy : si toutefois il est permis de mettre de la difference, entre les choses extrémes. Mais pour descouvrir la veritable cause, de la satisfaction de deux Personnes, de qui l'estat present de leur fortune, paroissoit estre si dissemblable ; il faut sçavoir que ce jour là mesme, precisément à midy ; un homme qui avoit autrefois servy Andramias, et qui de puis par diverses advantures, avoit esté donné à Artamene ; avoit fait le voyage de Scithie aveque luy ; estoit retenu en Capadoce avec son dernier

   Page 939 (page 341 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Maistre ; et avoit esté envoyé par luy vers Artaxe, qui commandoit les Troupes que l'on avoit données au Roy de Pont ; arriva au Chasteau de Sinope, et demanda à parler à son ancien Maistre. Aglatidas se trouvant alors avec Andramias, ce dernier ne laissa pourtant pas de commander que l'on fist entrer cet homme. que d'abord il ne reconnut point : mais il ne l'eut pas plus tost entendu parler, que le son de sa voix le fit reconnoistre. Andramias luy tendit la main, et luy demanda s'il pouvoit faire quelque chose pour luy ? Ouy Seigneur, luy respondit il, car je ne doute point que si vous me faites la grace de me faire parler au genereux Artamene ; je ne doute point, dis-je, qu'une nouvelle qu'il pourra donner au Roy par mon moyen, ne luy fasse obtenir sa liberté. Andramias ne sçachant ce que cét homme pouvoit avoir à dire de si important, se mit à le presser de le luy aprendre : et de luy dire aussi pourquoy il estoit si affectionné à Artamene ? Car Andramias eut quelque peur d'estre surpris ; et craignit que ce ne fust une adresse du Roy, pour essayer sa fidelité. Et alors Ortalque (cét homme se nommoit ainsi) luy aprit qu'il avoit servy Artamene au voyage des Massagettes : et luy presenta un morceau de Tablettes rompües, sur lequel il vit ces paroles escrites, sans sçavoit ny à qui elles s'adressoient, ny qui les avoit tracées. Dis que je suis vivante : que son m'emmene en l'une des deux Armenies, sans que je sçache à laquelle j'iray : et que le Roy de ........

   Page 940 (page 342 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Apres qu'Andramias eut leû ce qu'il y avoit d'escrit sur ce fragment de Tablettes, il regarda Ortalque, comme pour luy demander qui estoit la personne qui le luy audit baillé ? Mais cet homme sans luy en donner le loisir, Enfin Seigneur, luy dit il, la Princesse Mandane est vivante : Quoy, s'écrierent Aglatidas et Andramias tout à la fois, la Princesse Mandane est vivante ? Ouy Seigneurs, respondit Ortalque, et ce que vous voyez escrit sur ce morceau de Tablettes, est à mon advis de sa main. La curiosité d'Andramias n'estant pas pleinement satisfaite, il pressa Ortalque de luy apprendre tout ce qu'il sçavoit de la Princesse : et cet homme luy dit, que s'estant trouvé engagé dans la guerre de Pont et de Bithinie, lors qu'on l'y avoit envoyé, il y avoit esté fort blessé : et estoit demeuré fort long temps malade, sans pouvoir suivre Artaxe, qu'Aribée avoit r'apellé. Qu'en suitte voulant s'en revenir, il estoit arrivé en un lieu qui est au bord du Pont Euxin, à l'endroit où la riviere d'Halis s'y jette : et que là, estant un matin à se promener, il avoit veû un Vaisseau à trois ou quatre stades en mer, aupres duquel il y avoit un de ces grands Bateaux de bois de Pin, qui resistent extrémement à la force des vagues, lors qu'il faut remonter les fleuve s, et qui servent ordinairement à porter des marchandises : dans lequel il avoit veû descendre plusieurs personnes, et distingué mesme des femmes. En suitte de cela, il disoit avoir veû le Vaisseau prendre

   Page 941 (page 343 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la haute Mer : et le Bateau venir droit à l'emboucheure du fleuve. Mais comme il est fort rapide en cét endroit, disoit il, les Rameurs furent tres long temps sans le pouvoir faire remonter, passer de la Mer à la Riviere. Pendant cela, je m'estois avancé sur le rivage : et je pris garde qu'une femme qui estoit dans ce Bateau, me regarda attentivement : qu'en suitte s'estant cachée derriere une autre, elle avoit fait quelque chose, et je presupose que c'estoit escrire ce qui est dans ce morceau de Tablettes. Apres quoy une autre de ces femmes s'estant tenuë à la Proüe de ce Bateau qui rasoit la terre, et qui vint passer à trois pas de moy ; ayant envelopé ce morceau de Tablettes dans un voile qu'elle s'osta de dessus la teste ; elle me le jetta, seignant que le vent le luy avoit emporté : car il en faisoit un fort grand, qui souffloit du costé que j'estois. Il me sembla que je connoissois cette personne : mais ce ne fut qu'une heure apres, que je me remis que c'estoit asseurément une Fille qui est à la Princesse, qui s'apelle Martesie. Les hommes qui estoient dans ce Bateau, estoient si occupez à commander aux Rameurs de faire effort, pour surmonter le courant du fleuve ; qu'à mon advis ils ne prirent point garde à l'action de cette Fille. Pour moy, je relevay en diligence ce que l'on m'avoit jetté : et m'esloignant un peu du bord, je vy ce que je viens de vous donner : et j'en fus si surpris que je ne sçavois qu'en penser. Cependant ce Bateau ayant passé l'emboucheure du fleuve, avançoit

   Page 942 (page 344 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

beaucoup plus viste, et s'esloignoit assez promptement, sans que je fusse resolu sur ce que j'avois à faire : j'eusse bien voulu suivre ce Bateau plustost que de m'en venir à Sinope, vers laquel le j'avois sçeu que l'Armée du Roy marchoit : Car enfin, comme je ne sçavois rien de tout ce qui se passoit icy, je ne comprenois pas bien ce que l'on desiroit de moy. Neantmoins apres avoir assez examiné la chose, je conclus que je devois m'en venir : de sorte que je me suis embarque dans le premier Vaisseau que j'ay pû trouver, et m'en suis venu icy. En descendant au Port, l'embrazement de cette Ville m'ayant donné de la curiosité, j'ay sçeu tout ce qui s'est passé à Sinope : et je n'ay plus douté que ce ne soit la Princesse Mandane qui m'envoye : car il me semble mesme que je l'ay entre-veüe dans ce Bateau. De vous dire qui l'enleve, je n'en sçay rien : et tout ce que je sçay, est qu'assurément elle est vivante.

Joie d'Artamene
Andramias et Aglatidas vont trouver Artamene, lequel confirme avec joie qu'il s'agit de l'écriture de la princesse. Il informe le roi que Mandane est en vie et lui écrit une lettre, dans laquelle il implore Ciaxare de le libérer afin de pouvoir délivrer la princesse, promettant que, dès qu'elle sera en sécurité, il reviendra se constituer prisonnier. A partir de ce moment, la captivité lui devient insupportable.

Andramias et Aglatidas apres avoir escouté cét homme, ne douterent presque point non plus que luy, que la Princesse ne fust en vie : mais pour s'en esclaircir mieux, Aglatidas dit à son Parent, que comme Artamene estoit depuis si longtemps à la Cour de Capadoce, il jugeoit qu'il estoit impossible qu'il ne connust pas l'écriture de Mandane : qu'ainsi il faloit luy faire voir ce qu'Ortalque avoit aporté : afin de n'aller pas legerement donner une fausse joye au Roy. Andramias ayant aprouvé ce qu'Aglatidas luy proposoit, ils laisserent Ortalque dans la Chambre

   Page 943 (page 345 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

où ils estoient, et entrerent dans celle d'Artamene : qui estoit alors profondément attaché, à la cruelle pensée de la mort de sa Princesse ; ou du moins à j'aprehension qu'il en avoit. Aglatidas s'aprochant de luy, apres l'avoir salüe, Seigneur, luy dit il, il y a homme apellé Ortalque qui demande à vous voir : et qui a aporté à Andramias un Billet dont vous connoistrez peutestre l'escriture. Si je connois aussi bien cette escriture que le Nom d'Ortalque (reprit Artamene avec beaucoup de melancolie) je n'auray pas grand peine à dire de quelle main elle est : car un homme qui s'apelloit ainsi, me servit au voyage que je fis aux Massagettes : en partant de Capadoce, pour aller à Ecbatane, je l'envoyay vers Artaxe, qui servoit le Roy de Pont ; sans que j'aye entendu depuis parler de luy. En disant cela, Artamene considera les carracteres de ce Billet : mais il ne les eut pas plustost veus, qu'il changea de couleur : et regardant Aglatidas et Andramias avec une esmotion extréme, et qu'il ne pût jamais s'empescher d'avoir ; il n'en faut point douter, s'escria-t'il, la Princesse Mandane a escrit ce que vous me monstrez : et j'ay veû trop souvent de ses Lettres entre les mains du Roy pour m'y pouvoir tronper : joint que j'ay eu moy mesme l'honneur de luy en rendre une au conmencement que je fus en Capadoce, où elle parloit assez avantageusement de moy, pour n'en avoir pas perdu le souvenir. Mais de grace, dit il à Andramias, si vous le pouviez faire sans vous exposer, faites

   Page 944 (page 346 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je voye Ortalque : car je vous advouë que la vertu de cette Princesse, fait que je m'interesse beaucoup en ce qui la touche : et que je seray bien aise d'aprendre ce qu'il en sçait. Andramias qui ne cherchoit qu'à obliger Artamene, fut luy mesme faire entrer cét homme, sans que les Cardes en vissent rien : Mais pendant cela, il fut aisé à Aglatidas de remarquer, que la joye et l'agitation de l'esprit d'Artamene, avoient une cause plus puissante, que la simple compassion. Il regardoit ce Billet, comme craignant de s'estre trompé : il levoit les yeux au Ciel, comme pour luy rendre grace d'un si grand bonheur : il marchoit sans regarder Aglatidas, et sans luy parler : puis revenant tout d'un coup à luy, et craignant d'en avoir trop fait : Si vous sçaviez, luy dit il, quel est le merite de la Princesse Mandane, vous Vous estonneriez moins de l'excés de ma joye. Car encore qu'elle doive estre vostre Reine, adjousta-t'il, comme vous ne l'avez jamais veüe, je puis vous assurer, que je m'interee plus pour elle, que la plus part des Sujets qu'elle doit un jour avoir en Medie. Il feroit à souhaiter, respondit Aglatidas, que le Roy sçeust le zele que vous avez pour tout ce qui le regarde ; et qu'il eust pour vous, des sentimens tels que je les ay. Cependant Andramias amena Ortalque, qu'Artamene embrassa avec une tendresse estrange : luy semblant quasi que plus il feroit de carresses à cet homme, plus il luy diroit de nouvelles de la Princesse Mandane. Il luy demanda neantmoint tant

   Page 945 (page 347 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

choses à la fois, qu'Ortalque n'y pouvoit respondre : mais à la fin il luy aprit ce qu'il en sçavoit, et ce qui ne satisfit pas entierement Artamene. Neantmoins, la certitude de la vie de sa Princesse, luy donna une si sensible joye, que d'abord nulle autre consideration ne pût troubler ny diminuer son plaisir. C'est à vous, disoit il à Aglatidas et à Andramias, à vous resjouïr de la resurrection de vostre Princesse : de vostre Princesse ; dis-je, qui effacera sans doute la reputation de toutes celles qui ont esté. Mais, luy dit Aglatidas en l'interrompant, Ortalque par le zele qu'il a pour vous, a eu une pensée qui me semble assez raisonnable : car enfin il a demandé à vous voir, avec intention que ce soit de vostre main que le Roy aprenne la vie de la Princesse sa Fille : s'imaginant avec quelque aparence, que cette joye que vous donnerez à Ciaxare, disposera en quelque sorte son esprit à escouter plus favorablement, ce qu'on luy dira en vôtre faveur. Joint, adjousta Andramias, qu'il est à croire qu'ayant peut-estre besoin de faire une nouvelle guerre, pour delivrer la Princesse, il songera, si je ne me trompe, à vous delivrer plustost qu'il n'eust fait. Cette raison doit estre bien foible, reprit modestement Artamene, ayant tant de braves gens comme il en a aupres de luy : Si ce n'est que le zele que j'ay pour son service, soit conté pour quelque choie d'extraordinaire. Mais si j'envoye ce Billet au Roy, Andramias n'en sera-t'il point en peine ; et ne l'accusera t'on point de m'avoir

   Page 946 (page 348 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

donné trop de liberté ? Nullement, respondit Aglatidas, car comme Ortalque à esté Andramias, et que depuis il vous a servy ; ce n'est pas une chose fort estrange, qu'il ait esté reçeu en un lieu où il a deux Maistres : et qu'ayant reconnu cette escriture, vous ayez voulu donner cette agreable nouvelle au Roy, qu'Andramias luy portera de vostre part. Artamene qui souhaitoit en effet d'estre persuadé, ne s'opposa point davantage à ce que vouloit Aglatidas : et se faisant donner dequoy escrire, il escrivit au Roy en ces termes.

   Page 947 (page 349 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Andramias ayant pris le Billet d'Artamene, aussi bien que celuy de la Princesse Mandane, fut avec Ortalque chez le Roy, où Aglatidas voulut aussi se trouver, afin de tascher de rendre office à un Prisonnier si illustre : Joint que dans les soubçons que les actions de mon Maistre luy avoient donné de son amour, il creut qu'il seroit bien aise d'estre en liberté. Comme en effet, quoy qu'il aimast Aglatidas, il avoit pour tant quelque impatience de n'estre plus obligé de renfermer sa joye dans son coeur. Ils ne furent donc pas plustost sortis, que ne pouvant plus s'empescher d'esclater, quoy ma Princesse, dit il, vous estes vivante, et je puis enfin ne craindre plus vostre mort ! Quoy, toutes ces images funestes de Tombeaux et de Cercueils, doivent donc s'effacer de ma fantaisie ! et je puis croire que vous respirez ; que vous vivez ; et que peut-estre vous pensez à moy ! Ha ! qui que vous fuyez d'entre les Dieux ou d'entre les hommes, qui avez faune ma Princesse de la fureur des vagues, et d'un peril presque inevitable, que ne vous doit point Artamene ? Si c'est une Diuinité, elle merite tous mes voeux : et si c'est une personne mortelle, elle est digne de tous mes services. Mais quoy qu'il en soit Mandane, illustre Mandane vous vivez : et je puis abandonner mon âme à tous les plaisirs, comme je l'avois abandonnée à toutes les douleurs. Mais hélas (reprenoit il, apres avoir esté quelque temps sans parler) je ne suis pas si heureux que je pense l'estre ! car enfin

   Page 948 (page 350 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mandane est vivante, il est vray ; mais elle est captive : et ce qu'il y a de cruel, c'est que je suis dans les fers, et par consequent peu en estat de la secourir. Mais encore, adjoustoit il, de qui peut elle estre captive : Quel Roy peut estre celuy dont elle veut parler ? qu'en veut elle dire par son Billet ? et quelle cruelle avanture est la mienne, de ne pouvoir gouster en repos, la plus grande joye dont un esprit amoureux puisse estre capable ? Toutefois ne fuis-je point criminel, reprenoit-il, d'avoir la liberté de raisonner, sur l'estat present de ma vie ? en un jour où je voy ma Princesse ressuscitée ; en un jour où il m'est mesme permis d'esperer de la revoir. Car enfin, puis que les Dieux l'ont bien retirée des abismes de la mer. s'il faut ainsi dire, peut-estre qu'ils me retireront de ma prison pour la delivrer, et pour la mettre sur le Throsne. Mais ma Princesse, apres tant de malheurs que j'ay soufferts, je n'ose plus faire de voeux pour moy ; je crains que mes interests ne soient contagieux pour les vostres : je veux les separer pour l'amour de vous : et ne de mander plus rien aux Dieux, que ce qui vous regarde directement. Ainsi puissantes Divinitez, qui gouvernez toute la Terre, faites seulement que l'on me delivre, pour delivrer ma Princesse ; pour pouvoir punir tous ses Ravisseurs ; pour la ramener au Roy son Pere ; et pour la laisser avec l'esperance de posseder un jour tant de Couronnes que vous m'avez fait deffendre, abatte, ou conquerir pour le Roy des Medes. Enfin

   Page 949 (page 351 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Dieux, justes Dieux, faites seulement ce que je dis : et apres cela souffrez que je meure aux pieds de Mandane : et qu'elle n'ait jamais d'autre douleur, que celle de la perte d'Artamene.

La réaction de Ciaxare
Le roi est au comble de la joie de savoir sa fille en vie. Toutefois, il est inquiet qu'elle soit emmenée en Armenie. Le prince Tigrane, digne de confiance, est certes son sujet, mais le roi son père est capricieux et imprévisible. En outre, Ciaxare se dit prêt à libérer Artamene, dès qu'il lui aura confié le secret qui le lie au roi d'Assirie.

C'estoit de cette sorte que s'entretenoit le plus amoureux Prince du monde, à ce qu'il a raconté depuis, pendant qu'Andramias estoit chez le Roy avec Ortalque : et que tous les illustres Amis d'Artamene estoient chez Hidaspe : où ils reçeurent bientost apres un advis par Artucas, qui leur donna beaucoup d'impatience : et qui les fit bientost partir pour aller au Chasteau, comme je l'ay desja dit. Mais pour comprendre comment Artucas avoit pû estre adverty si promptement, il faut sçavoir que lors qu'Andramias donna au Roy le Billet d'Artamene, ce Prince eut une joye que l'on ne sçauroit exprimer : de sorte que quelques uns de ceux qui se trouverent alors dans sa chambre, sans penetrer plus avant dans les choses, et sans attendre davantage ; furent en diligence publier qu'Artamene commençoit d'estre mieux aue que le Roy : et ce fut par eux qu'Artucas fut adverty de ce dont il fut advertir Hidaspe, comme le connoissant fort affectionné à Artamene. Le Roy de de Phrigie qui se trouva apres de Ciaxarare lors qu'il reçeut ce Billet, voulant, prositer de cette occasion, luy dit qu'une si bon ne nouvelle meritoit la liberté de celuy qui la luy avoit envoyée : et Ciaxare dans les premiers momens de sa joye, oublia une partie de sa colere contre Artamene : et ne fut par mary d'avoir reçeu

   Page 950 (page 352 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sa main cette nouvelle marque de son affection à son service. Il s'informa exactement à Ortalque, de tout ce qu'il sçavoit, et de tout ce qu'il avoit veû : et dit à Andramias, qu'il assurast Artamene, qu'il ne tiendroit qu'à luy de sortir bien tost de ses fers, pour aller delivrer la Princesse sa fille : et qu'enfin il ne luy auroit pas plus tost advoüé l'intelligence qu'il avoit eue avec le Roy d'Assirie ; et ne luy auroit pas plus tost demandé pardon ; qu'il oblieroit le passé, et le remettroit au mesme estat qu'il estoit auparavant. Ha Seigneur, luy dit alors le Roy de Phrigie, que vostre Majesté ne s'arreste point à une formalité inutile : car enfin je sçay presque de certitude, qu'Artamene est innocent ; et que s'il a quelque chose de secret à démesler avec le Roy d'Assirie, ce ne peut estre rien contre le service de vostre Majesté. Comme ils en estoient là, le Roy d'Hircanie, le Prince des Cadusiens, Gobrias, Gadate, Thrasibule, Hidaspe, Adusius, Thimocrate, Philocles, Artucas, Feraulas et Chrisante arriverent : et un moment apres Aglatidas entra, suivy d'une multitude estrange de personnes de qualité, que cette grande nouvelle attiroit chez le Roy : tout le monde voulant se resjoüir aveque luy, d'une chose qui effectivement meritoit bien de causer une alegresse publique. Le Nom de Mandane estoit en la bouche de tout le monde : Ceux qui la connoissoient, racontoient à ceux qui la connoissoient pas, les rares qualitez de cette Princesse.

   Page 951 (page 353 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ainsi comme la douleur de sa perte, avoit fait faire son éloge, la certitude de sa vie, faisoit redire ses louanges. Ce n'est pas qu'apres ces premiers momens de satisfaction, Ciaxare n'eust du desplaisir, de ne sçavoir point bien precisément, qu'elle estoit l'advanture de la Princesse ; ny qui la menoit ; ny pourquoy on la menoit en Armenie. Il sçavoit bien que le Roy de ce Païs la estoit son Tributaire : et que le Prince Tigrane son Fils estoit brave et genereux, et aimoit extrémement Artamene : mais il sçavoit aussi que ce vieux Roy estoit capricieux : et qu'il n'avoit point envoyé de Troupes en son Armée, comme il y estoit obligé. Ciaxare donc, ne goustoit pas cette joye toute pure : neantmoins comme il voulut en tesmoigner quelque inquietude ; Seigneur, luy dit le Roy d'Hircanie, que la captivité de la Princesse Mandane ne vous inquiete pas : car enfin pour rompre sa prison, quelque sorte qu'elle puisse estre ; vous n'avez qu'à faire ouvrir les portes de celle d'Artamene : et qu'à le mettre à la teste de tant de Rois et de tant de Princes qui m'escoutent : Et soyez assuré Seigneur, que s'il est nostre Guide, nous le suivrons en Armenie, et nous y ferons suivre par la Victoire. Quand nous aurons rendu graces aux Dieux, repliqua le Roy des Medes, nous verrons ce qu'ils nous inspireront là dessus : mais pour moy, je ne pense pas que pour les remercier de l'equité qu'ils ont eüe, en sauvant une Princesse innocente ; il faille faire grace à un criminel : et à un

   Page 952 (page 354 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

criminel, qui ne veut ny demander pardon, ny se repentir, ny seulement advoüer sa faute, bien qu'elle soit toute visible.

Intercession des amis d'Artamene
Les amis d'Artamene font pression sur Ciaxare afin d'obtenir la libération du héros. Or, tant que le roi de Medie demeure dans l'ignorance des secrets d'Artamene, il se refuse à le délivrer. Il permet toutefois aux amis de l'illustre prisonnier de lui rendre visite, afin de le convaincre de révéler ce qu'il s'obstine à cacher. Ainsi défilent dans la cellule d'Artamene ses plus proches amis, au premier rang desquels Chrisante, Feraulas, le roi de Phrigie et d'Hircanie, et bien d'autres. Mais Artamene reste inflexible. Il craint moins pour sa vie que pour la gloire de Mandane.

Ha Seigneur (s'écrierent tout d'une voix, tous ces Rois, tous ces Princes, tous ces Homotimes, et tous ces Chevaliers) Artamene est malheureux, et ne fut jamais coupable : il n'y a pas un de nous qui ne veüille bien entrer dans sa prison, et y demeurer pour Ostage, jusques à ce qu'il vous ait prouvé son innocence par de nouveaux services ; ou pour mieux dire par de nouveaux miracles. Ciaxare tout surpris de voir une si violente affection, dans l'esprit de tant d'illustres Personnes, ne leur respondit qu'en biaisant : mais ce fut neantmoins d'une façon, qui leur laissa quelque espoir : de sorte qu'ils redoublerent encore leurs raisons et leurs prieres. Aglatidas n'estoit pas des moins empressez : et Megabise malgré leurs anciens differens, se trouva aveque luy dans la chambre du Roy, et demanda ce que son ancien Ennemy demandoit, c'est à dire la liberté d'Artamene. Le Roy de Phrigie pressoit extrémement Ciaxare : Celuy d'Hircanie parloit avec une hardiesse estrange : Thimocrate et Philocles employoient tout ce que l'eloquence Grece a de puissant : Thrasibule n'en failoit pas moins : Hidaspe et Adusius comme plus interessez, parloient avec une chaleur extréme : aussi bien que Persode, Gobrias, Gadate, et cent autres : qui ne paroissoient pas moins attachez aux interests d'Artamene. Ciaxare se voyant donc si fort

   Page 953 (page 355 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pressé, sçachez (dit il aux Rois de Phrigie et d'Hircanie, et à tant d'autres Princes qui l'environnoient) que je voudrois qu'Artamene fust innocent, ou que du moins il m'eust advoüé son crime avec repentir,. et en avoir donné un de mes Royaumes : et pour vous faire voir que je fais ce que je puis, je vous permets à tous au retour du Temple, où je m'en vay, de le voir les uns apres les autres : afin de luy persuader de m'obeïr en cette occasion : et de ne me faire pas opiniastrément un secret d'une chose que je veux et que je dois sçavoir. En disant cela, Ciaxare sans leur donner loisir de respondre, sortit de sa chambre, et fut au Temple remercier les Dieux de la grace qu'ils luy avoient faite : et les supplier de vouloir achever de la luy faire toute entiere, en redonnant la liberté à la Princette sa fille. Tout le monde le suivit à cette ceremonie : et cette heureuse nouvelle, ayant bien tost passé de la Ville au Camp, il y eut une resjoüissance generale par tout. Au retour du Temple, le Roy de Phrigie qui n'avoit pas oublié ce que Ciaxare avoit dit, le supplia d'envoyer ordre à Andramias de laisser voir Artamene à quelques uns de ses amis : afin, luy disoit il, de tascher de descouvrir ce qu'il vouloir sçavoir. Le Roy de Medie qui en effet en l'estat qu'il voyoit les choses, eust esté bien aise qu'Artamene luy eust demandé pardon, afin de le luy accorder : souffrit que la plus grande partie de ces Princes, et des personnes de qualité, vident Artamene les

   Page 954 (page 356 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

uns apres les autres par petites Troupes : de sorte que dés l'instant mesme que la permission en fut donnée, et l'ordre envoyé à Andramias ; le Roy de Phrigie et celuy d'Hircanie furent le visiter, accompagnez de Chrisante et de Feraulas : biffant tous les autres dans une impatience extréme, de pouvoir joüir du mesme bonheur. En y allant, ils resolurent d'aprendre à Artamene, qu'ils sçavoient qu'il estoit Cyrus, et qu'ils n'ignoroient pas le reste de ses avantures : afin de pouvoir mieux aviser apres, à ce qu'il estoit à propos de faire pour sa liberté. Ce n'est pas que Chrisante et Feraulas n'apprehendaient qu'il n'en fust fasché : mais apres tout, la chose estoit faite : et elle avoit paru si necessaire, qu'ils aimerent mieux s'exposer à quelques reproches, que de luy déguiser une verité qu'il faudroit tousjours qu'il sçeust. D'abord que ces deux Rois entrerent, Artamene en fut extrémement surpris, aussi bien que de la veüe de Chrisante et de Feraulas : car encore qu'Aglatidas eust. veû Artamene pendant sa prison, nul de ses domestiques ne l'avoit veû : et Andramias avoit fait cette grace particuliere à son Parent. Cet illustre Prisonnier reçeut ces Princes avec toute la civilité et tout le respect qu'Artamene comme Artamene devoit à des personnes de cette condition : Mais apres l'avoir salüé, et l'avoir obligé d'embrasser Chrisante et Feraulas, sans considerer qu'ils estoient là ; ils luy dirent en sous-riant, qu'ils venoient pour prendre l'ordre de luy : et

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pour sçavoit ce qu'il faloit faire pour delivrer Artamene : et pour le mettre en estat de faire bien tost paroistre Cyrus. A ces mots, Artamene regarda Chrisante et Feraulas : mais le Roy de Phrigie prenant la parole, non, luy dit il, n'accusez pas legerement, les deux hommes du mon de que vous devez le plus aimer : et ne soyez pas marry que nous sçachions tout le secret de vostre vie. Ils ne nous l'ont pas apris sans necessité : c'est pourquoy n'en murmurez pas : et soyez assuré que ce que nous sçavons, ne vous causera jamais aucun mal. je sçay bien Seigneur, respondit Artamene, que Chrisante et Feraulas font tousjours bien intentionnez : et que sans doute ils ne pouvoient pas mieux choisir qu'ils ont choisi, en vostre Personne et en celle du Roy d'Hircanie : mais apres tout Seigneur, il y a des choses dans mes avantures, que j'eusse souhaité qui n'eussent jamais esté sçeües : et que je n'aurois jamais dittes, quand mesme il y auroit esté de ma vie. Si nous ne vous eussions pas veû en un danger eminent (interrompit Chrisante avec beaucoup de respect) nous aurions gardé un secret inviolable : mais nous avons creû que n'ayant rien à dire qui ne vous fust glorieux, nous ne devions pas vous laisser perir, plustost que d'aprendre vostre innocence aux Rois qui m'escoutent Artamene quoy que bien marry que l'on sçeust ce qu'il vouloit tenir caché, fut toutefois contraint de ne le tesmoigner pas si ouvertement : de peur de desobliger deux

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Princes qui s'interessoient si fort dans sa fortune. Ils luy dirent alors le changement qu'il y avoit dans l'esprit du Roy : et son opiniastreté pourtant, à vouloir precisément sçavoir, quelle avoit esté l'intelligence qu'il avoit eüe avec le Roy d'Assirie. Puis que vous sçavez toutes choses, reprit Artamene, vous jugez bien que je ne le dois pas dire : Ce n'est pas que je me souciasse d'exposer ma vie en irritant le Roy contre Cyrus. Mais quand je songe que je deplairois à la Princesse Mandane ; et que je l'exposerois peut-estre à la fureur du Roy son pere ; a Seigneurs, je vous avoüe que je n'y sçaurois penser sans fremir : et que c'est ce que je ne feray jamais. j'aime encore mieux que Ciaxare me croye perfide, que Mandane me soubçonne d'indiscretion. Enfin Seigneurs, vous le diray-je ? si j'ay quelque douleur que vous sçachiez la verité de ma vie, ce n'est que pour l'interest de cette illustre Princesse. Ce n'est pas qu'elle ne soit innocente, et que sa vertu ne la mette à couvert de toutes sortes de calomnies : mais apres tout, je voudrois que vous me creussiez aussi criminel que Ciaxare me le croit, et que vous ne sçeussiez pas ce qui me peut justifier. Ces Princes l'entendant parler ainsi, ne purent s'empescher de sous-rire : et d'admirer en suitte la force de cette respectueuse passion, qui luy faisoit preferer l'interest de sa Princesse, non seulement à sa propre vie, mais à sa propre gloire. Enfin apres une assez longue conversation, où ils ne

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sçavoient pas trop bien que resoudre ; ils firent dessein de tascher de tirer les choses en longueur : et de faire durer quelques jours la permission qu'ils avoient de le voir. Ils luy dirent que durant cela ils luy conseilloient de parler tousjours de Ciaxare comme il faisoit : c'est à dire avec beaucoup de respect et d'affection. Que de leur costé, ils diroient au Roy de Medie qu'ils ne perdoient pas esperance de sçavoir quelque chose de ce qu'il desiroit d'aprendre : mais qu'il faloit qu'il se donnast un peu de patience : que ce pendant ils exciteroient encore tous les Capitaines, et mesme tous les Soldats, à demander sa liberté : et qu'enfin l'on agiroit apres, selon que Ciaxare paroistroit plus ou moins irrité contre luy. Artamene les remercia tres ciuilement, de leurs bonnes intentions ; et fit en cette rencontre, ce qu'il n'eust pas creu devoir faire deux jours auparavant : qui fut qu'il les solicita ardamment de rompre ses fers. Car depuis qu'il avoit sçeu que la Princesse Mandane estoit vivante, et qu'elle estoit captive ; sa prison luy estoit devenuë insuportable. Chrisante et Feraulas estant demeurez apres ces Rois, luy dirent le nom de tous ceux qui avoient entendu raconter son histoire ; et il leur fit encore quelques reproches de l'avoir descouvert à tant de monde. Mais, Seigneur, luy dirent ils, par quelle voye pouviez vous esperer de rompre vos chaisnes, pour aller delivrer la Princesse, si tant d'illustres Amis que vous avez, n'eussent sçeu vostre innocence ? Ha !

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fi ce que vous avez dit peut me faire mettre en liberté, leur dit il, vous avez eu raison, et j'ay sujet de vous remercier. En fuite il leur parla delà joye qu'il avoit euë de sçavoit que Mandane n'avoit pas pery : et de l'inquietude où il estoit, d'ignorer absolument, entre les mains de qui la Fortune l'avoit fait tomber. Car, disoit il, le Roy d'Assirie comme vous le sçavez aussi bien que moy, est à Pterie presentement : et l'on vous assura que Mazare estoit mort. Enfin passant d'une choie à une autre, et ne parlant toutefois que de ce qui regardoit son amour ; il retint encore assez long temps aupres de luy Chrisante et Feraulas. Ils ne furent pas si tost sortis, que Persode, Hidaspe, et Adusius entrerent : à ceux-cy succederent Gobrias, Gadate, et Megabise : et à ceux là encore, Thrasibule, Thimocrate, Philocles, et Aglatidas. Enfin de tous ceux qui avoient eu la permission de le voir, il n'y en eut aucun qui ne s'en empressast extrémement. Artamene agit avec ceux qui sçavoient son histoire, comme il avoit agy avec les Rois de Phrigie et d'Hircanie : et avec ceux qui ne la sçavoient pas, de la maniere dont il estoit convenu avec ces Princes.

La promesse d'Artamene
Pendant ce temps, Ciaxare dépêche Megabise auprès du roi d'Armenie afin que ce dernier lui renvoie sa fille, faute de quoi il lui déclarerait la guerre. Le cas échéant, Ciaxare se verrait contraint de libérer Artamene, sans pouvoir le persuader de lui révéler son secret. De son côté, le prisonnier se remémore la promesse faite au roi d'Assirie : les deux rivaux se sont en effet juré de se tenir mutuellement au courant de tout ce qui concerne la princesse. A contrecoeur, Artamene envoie Ortalque à Pterie auprès de Labinet, afin d'informer ce dernier que Mandane est en vie et qu'on l'emmène vers l'une des deux Armenies. Le roi d'Assirie se montre reconnaissant de la franchise de son rival et promet de rester également fidèle à sa promesse.

Cependant Ciaxare sur la nouvelle qu'il avoit reçeuë, depescha vers le Roy d'Armenie, et choisit Megabise pour cet effet : luy ordonnant de dire à ce Roy, qu'ayant sçeu que la Princesse sa Fille estoit dans ses Estats, il le prioit de la luy renvoyer, avec un equipage proportionné à sa condition : et qu'en cas qu'il la refusast il luy declarast la guerre. Ce

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qui fâchoit le plus Ciaxare, c'est qu'en effet le Roy d'Armenie avoit refuse de payer le Tribut qu'il luy devoit : et avoit aporté d'assez mauvaises raisons pour s'en exempter. Il ne songeoit toutefois pas plustost qu'il luy faudroit faire une nouvelle guerre, qu'il regrettoit Artamene : et escoutoit assez favorablement ceux qui au retour de la prison où ils l'avoient esté visiter, luy disoient qu'il parloit tousjours de luy avec beaucoup de respect et d'affection : et que selon les aparences, il estoit certainement innocent. Mais apres tout, il vouloit sçavoir ce secret impenetrable, qu'on luy faisoit esperer de descouvrir : dans l'opinion où chacun estoit, que cependant la necessité où l'on prevoyoit qu'il alloit estre, de faire la guerre en Armenie, l'obligeroit à la fin, à passer par dessus sa premiere resolution. Durant cela, Artamene se souvenant de la promesse qu'il avoit faite au Roy d'Assirie, de l'advertir exactement de toutes choses, afin de travailler conjoinctement autant qu'ils le pourroient, à la liberté de la Princesse ! O Dieux ! (disoit il en luy mesme, en se remettant en memoire tout ce qu'ils s'estoient promis) à quelles bizarres avantures m'exposez vous ? il semble que je ne sois au monde que pour rendre de bons offices au Roy d'Assirie : je n'apris sa premiere conjuration, que pour descouvrir son amour à Mandane, qu'il n'avoit jamais osé luy dire : je ne fus parmy les Massagettes, que pour faciliter sa seconde entreprise : je n'en revins que

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pour luy sauver la vie, et pour aider à l'enlevement de Mandane : je n'arrivay à Sinope, que pour le garantir de la rigueur des flames : et je n'aprens aujourd'huy que ma Princesse est vivante, que pour luy donner la satisfaction de le sçavoir par mon moyen, et pour luy faciliter la voye de la delivrer. Car enfin puis que je l'ay promis il le faut tenir : Mais helas, disoit il encore, quelle aparence y a-t'il, que je luy aprenne qu'elle est en Armenie, pendant que je suis dans les fers ? Tout son Royaume n'est pas si absolument destruit, qu'il n'ait encore quelques Troupes dispersées qu'il peut ramasser : une partie de l'Affine reconnoist encore sa puissance ; la moitié de la Capadoce est pour luy : et il la pourroit peut-estre aussitost delivrer que Ciaxare. Que feray-je donc, et que resoudray-je ? Mais que fais-ie ? Adjoustoit-il en se reprenant, je confulte sur une chose promife ! Non non, ne balançons pas davantage : et si nous voulons que l'on nous tienne ce que l'on nous a promis, gardons nous bien de manquer à nostre parole. Et puis, le Roy d'Assirie estant aussi brave qu'il est, ne nous donne pas, sujet de craindre : joint qu'à dire vray, nous ne luy aprendrons que ce qu'il ne pourroit manquer de sçavoir bien tost : n'estant pas possible que la vie et la prison de la Princesse Mandane puissent estre long temps cachées. Artamene considera pourtant encore, qu'estant accusé par Ciaxare d'avoir une intelligence avec le Roy d'Affine, c'estoit s'exposer à se perdre, si ce

   Page 961 (page 363 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il vouloit faire estoit descouvert : mais la crainte du peril ne pouvant jamais estre une bonne raison, pour empescher Artamene de faire ce qu'il avoit promis, il ne fit pas une longue reflexion là dessus. Ce genereux Prince ayant donc resolu d'envoyer à Pterie, jetta les yeux sur Ortalque, qu'il sçavoit estre tres fidelle : et comme chacun avoit alors assez de liberté de le voir, cét homme qui estoit à luy, n'en perdoit pas l'occasion : de sorte qu'il fut facile à Artamene d'executer son dessein. Il envoya donc Ortalque au Roy d'Assirie, apres luy avoir fait faire un magnifique present, pour l'agreable nouvelle qu'il luy avoit aportée : et luy ordonna de dire de sa part à ce Prince, qu'il l'advertissoit que Mandane estoit vivante ; qu'elle s'en alloit en Armenie, sans qu'il eust pû sçavoir qui l'y menoit ; et qu'enfin il le prioit de se souvenir de ne manquer pas de parole, à un homme qui luy tenoit la sienne exactement, en une occasion si delicatte. Ortalque s'aquita de cette commission, avec autant de fidelité que d'adresse : et sortant de la Ville sur le pretexte de quelque affaire qu'il avoit en son particulier, il fut à Pterie, qui n'est qu'à huit Parasanges de Sinope, c'est-à dire à cent soixante et dix stades, où il trouva que le Roy d'Assirie estoit prest d'en partir. Ce Prince fut ravy de la generosité d'Artamene : et eut une joye inconcevable, de la certitude de la vie de Mandane : car par les Espions qu'il avoit dans Sinope, par le moyen d'Artaxe frere d'Aribée, qui avoit tousjours un

   Page 962 (page 364 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puissant Amy aupres de Ciaxare ; il atioit sçeu le naufrage de Mazare, et la crainte que l'on avoit que la Princesse n'eust pery. Il reçeut donc Ortalque admirablement : et lors qu'il le congedia, apres luy avoir fait un present magnifique, dites à Artamene, luy dit il, que le Roy d'Assirie est au desespoir, de ne pouvoir pas luy promettre d'estre son Amy : mais du moins puis que la Fortune veut qu'ils soient toujours ennemis, assurez le qu'il ne fera jamais rien qui choque la generosité ; et qu'ainsi il luy tiendra exactement sa parole. Mais pendant qu'Ortalque fut à Pterie et revint à Sinope, où il rendit compte de son voyage à son Maistre, et luy fit sçavoir la genereuse response du Roy d'Assirie : tous ces Rois et tous ces Princes ne songeoient qu'à observer les sentimens de Ciaxare, afin de s'en servir avantageusement pour Artamene : et tous les Soldats poussez par leur propre mouvement, et excitez encore par leurs Chefs ; ne faisoient autre chose que demander tout haut qu'on leur rendist Artamene ; ou qu'autrement ils n'iroient plus à la guerre.

Pendant, dis-je, que Ciaxare estoit toujours irresolu sur ce qu'il devoit faire, et qu'il sembloit mesme pancher un peu vers l'indulgence ; Chrisante et Feraulas estoient dans une agitation, qui ne leur laissoit aucun repos. Car tantost ils alloient visiter leur cher Maistre, tantost ils alloient viviter tous ces Princes, qui s'interessoient en sa fortune ; tantost ils alloient chez le Roy ; et tres souvent chez Hidaspe et chez

   Page 963 (page 365 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Adusius. De sorte qu'agissant continuellement, et vivant entre l'esperance et la crainte ; leur ame n'estoit guere tranquile. Ils eurent quelque dessein d'envoyer en Perse, afin d'advertir Cambise, et de la vie du Prince son Fils, et du peril où il estoit : mais la distance des lieux les en empescha : joint qu'Artamene en ayant eu la pensée, le leur deffendit expressément : ne voulant point, leur dit-il, que le Roy son Pere sçeust qu'il estoit vivant, qu'il ne fust en estat de le luy pouvoir aprendre sans douleur. il leur representoit de plus, que cela seroit absolument inutile : puis qu'aussi bien n'estoit il pas encore à propos, de faire sçavoir à Ciaxare qu'il estoit Cyrus. Un soir donc que Chrisante et Feraulas, estoient ensemble, à se promener sur le Port de Sinope, Artucas les vint joindre, et les prier de vouloir aller chez luy, où il seroit bien aise de les pouvoir entretenir en liberté. Eux qui connoissoient l'affection d'Artucas pour Artamene ; et qui se souvenoient qu'il avoit abandonné Aribée, pour estre fidelle à son Prince, eurent cette complaifance pour luy ; et le fu iuirent où il les voulut mener. Sa Maison estoit assez éloignée du Port ; et c'estoit la raison pour laquelle elle avoit esté des moins bruslées ; et estoit demeurée en estat d'y pouvoir encore habiter. Comme ils y furent arrivez, Artucas les fit entrer dans une chambre, et de là dans une autre, où ils trouverent une personne, que d'abord ils ne reconnurent pas, car il estoit desja assez tard, et les flambeaux n'estoient pas encore allumez.

   Page 964 (page 366 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ils virent bien que c'estoit une femme de bonne mine, et qui paroissoit estre belle : mais ils ne discernoient pas assez parfaitement tous les traits de son visage pour la reconnoistre. Cette incertitude ne dura pourtant pas long temps : car cette personne ne les eut pas plustost veus, que quittant une Fille d'Artucas qui estoit avec elle, et s'avançant vers eux, elle commença de parler, et de nommer Chrisante et Feraulas, pour leur tesmoigner la joye qu'elle avoit de les revoir. De sorte que le son de sa voix fut à peine parvenu jusques à Feraulas, que s'avançant avec precipitation, jusques aupres de la personne qui parloir, Ha ! Martesie, s'escria-t'il, est-ce vous qui parlez, et puis-je croire que ce que j'entens soit veritable ? Ouy, respondit elle, je suis Martesie ; et la mesme que vous laissastes à Themiscire, aupres de l'illustre Mandane. A ces mots Feraulas tout transporté de joye, salüa tout de nouveau une personne qui avoit tant de part en son coeur, et qui luy en avoit tant donné en sa confidence : et Chrisante de son costé, qui estimoit beaucoup la vertu de cette Fille, luy fit toute la civilité possible. Mais comme il n'avoit pas pour elle l'ame si tendre que Feraulas. il fut le premier à demander à Martesie, si la Princesse n'estoit pas aussi en liberté ? Helas ! sage Chrisante, luy respondit elle en souspirant, plust aux Dieux que la chose fust ainsi : où que du moins vostre illustre Maistre ne fust pas en prison comme je l'ay sçeu, et qu'il fust en estat de la pouvoir delivrer.

   Page 965 (page 367 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Quelque joye qu'eust Feraulas de revoir Martesie, ce qu'elle dit la diminua : car il n'avoit point du tout douté en la voyant, que la Princesse ne fust à Sinope aussi bien qu'elle. Mais comme tout ce qu'il pensoit ne se devoit pas dire devant Arnicas, ny devant sa Fille, qui ne sçavoient rien de l'amour d'Attamene pour la Princesse ; Chrisante et Feraulas mouroient d'envie de de mander cent choses à Martesie qu'ils ne luy demandoient pas : et elle de son costé, leur respondoit aussi plusieurs choses, qu'elle ne leur auroit pas responduës s'ils eussent esté seuls. Du moins, disoit Chrisante, vous nous assurez que la Princesse est en vie : car bien qu'Ortalque nous l'ait dit, nous ferons encore incomparablement plus satisfaits de vous l'entendre dire. Feraulas luy demandoit comment elles avoient échapé du naufrage ? Chrisante luy vouloit conter la douleur que l'on avoit eue de la pretenduë mort de la Princesse ; et tous ensemble faisant une conversation entre-coupée, au lieu de s'instuire de ce qu'ils vouloient sçavoir, ne faisoient qu'augmenter leur curiosité. Martesie fit alors salüer à Chrisante et à Feraulas un fort honneste homme qui estoit venu avec elle, et qui se nommoit Orsane : leur disant qu'il avoit esté son Guide et son Protecteur. Cette premiere conversation ne fut pas longue, à cause qu'il estoit tard : mais Martesie les pria de revenir le lendemain au matin : parce qu'elle seroit bien aise de les pouvoir entretenir auparavant que de voir le Roy, qui

   Page 966 (page 368 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne sçavoit pas encore son retour : ayant jugé à propos de s'informer un peu des choses, devant que de paroistre à la Cour, et de se montrer à luy. Que pour cét effet, elle estoit arrivée à la premiere pointe du jour à Sinope : et avoit voulu se loger chez son parent, où elle pouvoit estre avec bien-seance : ayant une Fille infiniment aimable et vertueuse : et qu'ainsi elle les conjuroit de ne dire pas encore qu'elle fust revenue. Chrisante et Feraulas la quitterent donc de cette sorte : et ne manquerent pas de se trouver le lendemain à l'heure que Martesie leur avoit marquée : n'ayant pas voulu faire sçavoir son arrivée à Artamene, qu'ils ne sçeussent un peu plus de nouvelles de Mandane, pour contenter sa curiosité, son impatience, et son amour. Martesie estoit une fille de Themiscire, de fort bonne condition, de qui Artucas avoit espousé une Tante : et c'estoit pour cela qu'elle avoit choisi sa Maison dans Sinope. Comme elle avoit toujours esté aupres de Mandane, et que la Princesse l'avoit tousjours tendrement aimée ; elle l'aimoit aussi si passionnément, qu'elle ne goustoit presque point la liberté, dont elle joüissoit sans elle : et quoy que peut-estre il y eust une Personne à Sinope, pour qui elle n'avoit pas d'aversion ; neantmoins elle eust mieux aimé estre encore captive avec sa Maistresse, que d'estre libre et ne la voir pas. Aussi parut elle fort melancolique à Chrisante et à Feraulas, lors qu'ils la virent le matin : et comme elle estoit fort

   Page 967 (page 369 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

adroite, elle avoit fait entendre à Artucas. qu'elle avoit quelque chose à dire à Chrisante, qui regardoit la liberté de la Princesse, qu'elle avoit ordre de ne confier qu'à luy et à Feraulas : de sorte que sans choquer la bienseance, elle les reçeut en particulier dans sa chambre : sans autres tesmoins qu'une Fille qu'on luy avoit donnée pour la servir : mais qui estoit si esloignée du lieu où elle fit assoir Feraulas et Chrisante, qu'elle ne pût rien entendre de leur conversation. Comme ils furent donc arrivez ; que les premiers complimens furent faits ; et qu'ils eurent pris leurs places ; helas, leur dit elle, que je voy de changement depuis le jour que vous partistes. de Themiscire, pour aller aux Massagettes ! et que je suis ignorante de tout ce que vous avez fait depuis ! Si ce n'est que j'ay sçeu que l'illustre Artamene a gagné des Batailles, et renverse des Royaumes. Mais Dieux, quand je suis venue icy, et que l'on m'a dit qu'il y estoit dans les fers, que j'en ay esté surprise et affligée, et que la Princesse le feroit, si elle sçavoit ce terrible changement ! En verité, disoit elle, quand je repasse dans ma memoire, tout ce qui nous est arrivé ; et qu'apres tant d'enlevemens ; tant de persecutions ; tant de guerres ; tant de naufrages ; et tant de malheurs ; je songe que Mandane est captive en Armenie, et qu'Artamene est prisonnier à Sinope ; j'avoüe que mon esprit se confond. Bien est il vray que j'ay apris à ne desesperer plus de rien : puis qu'apres tout,

   Page 968 (page 370 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je suis vivante ; je suis à Sinope ; et avec des personnes que je ne suis pas marrie de voir. Vous estes bien bonne, aimable Martesie, interrompit Feraulas, de parler de cette sorte : et vous la ferez mesme encore davantage, adjousta Chrisante, si vous voulez nous raconter tout ce qui vous est arrivé depuis nostre départ de Themiscire : et si vous voulez enfin nous bien aprendre par quelle voye Philidaspe fit reüssir son dessein. Pourquoy estant Prince d'Assirie, il ne paroissoit que Philidaspe : comment il traita la Princesse, apres l'avoir enlevée : comment Mazare en devint amoureux : comment ce Prince la trompa pour l'enlever : comment vous fist es naufrage : comment vous en estes échapées : et comment la Princesse n'est pas libre : car je vous advoüe que ce dernier evenement est incomprehensible, et met toute la Cour en Trouble. Tout le monde ne peut imaginer, qui peut estre celuy qui n'a sauvé la Princesse que pour la perdre : et personne ne peut concevoir quel est ce Roy dont elle parle, et que pourtant elle ne nomme point, dans le Billet que l'on a reçeu d'elle. Ainsi aimable Martesie, je vous conjure par l'illustre Nom de la Princesse Mandane, et par celuy d'Artamene, de nous dire bien exactement tout ce que vous sçavez et du Roy d'Assirie, et du Prince des Saces, et de ce Roy que nous ne pouvons deviner. Vous me demandez tant de choses, dit elle en me demandant cela, que je ne sçay pas trop bien si je pourray vous contenter en un

   Page 969 (page 371 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

seul jour : j'abregeray pourtant mon discours le plus que je pourray. Ce n'est pas ce que nous vouions, repliqua Feraulas, au contraire, nous vous demandons en grace, de ne nous dérober pas un seul des sentimens de la Princesse : car enfin Artamene * besoin de consolation : et nous ne luy en sçaurions donner de plus grande, que celle de luy faire sçavoir tout ce qui est advenu à la Princesse qu'il adore. Ainsi n'en faites point à deux fois, je vous en conjure : puis que nous sommes disposez à vous donner une audience aussi paisible et aussi longue, que ce que vous avez à nous raconter le demandera. Mais ne songez vous point, dit Martesie, qu'il est aussi à propos que je sçache tout ce qui vous est arrivé ? le m'engage de vous le dire, respondit il, devant que de partir d'icy, pourvû qu'à l'heure mesme vous satisfaciez l'extréme envie que nous avons d'entendre tout ce qui vous est advenu. je dis à vous genereuse Martesie : car comme Aramene n'a point d'interest qui ne soit le mien, je suis assuré que la Princesse Mandane n'en a point aussi qui ne soit le vostre. Martesie se voyant alors si pressée, tascha de donner quelque ordre dans son esprit, aux choses qu'elle avoit à dire : et apres avoir esté quelque temps sans parler ; elle reprit la parole de cette sorte.


Histoire de Mandane : Nitocris et le roi d'Assyrie
Pour rendre compréhensibles les aventures de Mandane, Martesie estime qu'elle doit d'abord faire part de certaines considérations sur la cour de Babilone. Le peuple d'Assirie avait jadis obligé la reine Nitocris à épouser Labinet, descendant de Sardanapale, alors que la jeune femme aurait souhaité se marier avec Gadate. Dix-huit ans plus tard, la souveraine désire ainsi voir son fils, également nommé Labinet, épouser Istrine, fille de son ancien amant. Mais le jeune prince refuse de se soumettre aux projets matrimoniaux de sa mère et voue à Istrine, ainsi qu'à son frère Intapherne, un profond mépris. Après plusieurs vaines tentatives pour éloigner Istrine, il décide de quitter Babilone pour voyager sous un nom d'emprunt Philidaspe. Il arrive à Sinope le jour du sacrifice célébrant la mort de Cyrus. Il tombe alors très amoureux de Mandane et projette de l'enlever, avec l'aide d'Aribée, son seul allié.
Nitocris
Martesie juge qu'il est nécessaire de commencer par exposer les raisons pour lesquelles Labinet s'est introduit à la cour de Medie sous un faux nom. Pour cela, elle conte d'abord l'histoire de la reine Nitocris et de la princesse Istrine, fille de Gadate. Descendante des premiers rois d'Assirie, Nitocris est restée reine de Babilone, malgré la mort de son époux et le fait qu'elle possède un fils (ce dernier ne doit accéder à la couronne qu'après la disparition de sa mère). Demeurée veuve très jeune, Nitocris suscite de nombreuses passions à Babilone. Deux jeunes hommes, Labinet et Gadate, comptent parmi ses plus fervents soupirants. Tandis que le premier prétend descendre de Sardanapale, le second joint les perfections du corps à celles de l'esprit. Nitocris donne la préférence à Gadate, ce qui suscite la jalousie générale de ses prétendants. Bientôt des rumeurs de sédition s'élèvent à la cour. Nitocris se voit dans l'obligation de réunir les Etats généraux, afin de soumettre la décision du choix d'un mari au suffrage universel. Elle prévient au préalable Gadate, lui disant qu'elle espère qu'il sera choisi, mais que, dans le cas contraire, il devrait se retirer en sa province et ne jamais revenir à la cour.

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HISTOIRE DE MANDANE.

Pour vous esclaircir pleinement, de tout ce qui nous est advenu, et des raisons pour lesquelles le Roy d'Assirie n'a paru dans la Cour de Capadoce, que sous le Nom de Philidaspe, quoy que le sien propre soit Labinet : il faut que je reprenne les choses d'assez loing : et que je ne face pas moins l'Histoire de la Reine Nitocris, et Celle de la Princesse Istrine fille de Gadate, que celle de la Princesse Mandane. Je ne doute pas que vous ne soyez surpris, de m'entendre parler si precisément des affaires d'Assirie, et des sentimens particuliers de deux Princes qui ont le plus de part à cette Histoire : mais à la fin de mon recit je vous aprendray par quelle voye je n'ay pas ignoré ce que je m'en vay vous dire, Vous sçavez sans doute que c'estoit à la Reine Nitocris qu'apartenoit le Royaume d'Assirie, et que c'estoit par cette raison que le Prince son fus ne portoit pas la qualité de Roy, bien que le Roy son Pere fust mort. Cette Grande Princesse estoit effectivement descendüe en droite ligne, des premiers Rois d'Assirie : et depuis le Grand Roy Ninus, et la fameuse Semiramis, il n'y a peut-estre pas eu une Princesse plus illustre que celle là. Le Roy son Pere mourut qu'elle estoit encore fort jeune : et elle porta la Couronne en

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un âge, où toute autre qu'elle, n'auroit pas eu la force de la soutenir. Cependant tous les Assiriens tombent d'accord, que l'on n'a jamais veû tant de sagesse et tant de prudence, qu'elle en tesmoigna en toutes ses actions. Neantmoins quoy que sa raison fust fort avancée, il y avoit pourtant un Conseil composé des plus excellens nommes de la Monarchie, qui conduisoient les affaires, en attendant que l'âge peust donner une légitime authorité aux volontez de cette Princesse. Mais comme par les loix fondamentales de l'Estat, elle ne pouvoit espouser de Prince Estranger ; tout ce qu'il y avoit de Princes Assiriens estoient alors à Babilone : et j'ay entendu dire que cette Cour estoit la plus magnifique chose du monde en ce temps là. Comme cette Princesse estoit fort belle, et qu'elle portoit la premiere Couronne de toute l'Asie, elle fit naistre plus d'une passion dans l'âme de tous les Princes qui la virent : et j'ay entendu assurer, que de ce grand nombre qu'il y en avoit qui la servoient, il n'y en avoit pas un qui n'eust pour le moins autant d'amour que d'ambition. Je ne m'arresteray point à vous dire, avec quelle sagesse et quelle vertu elle agit en cette rencontre : mais je vous diray seulement, qu'entre tous les autres il y en avoit deux qui paroissoient plus vray-semblablement pouvoir esperer une heureuse fin à leurs desseins, que tout le reste de ces illustres pretendans. Le premier estoit un Prince nommé Labinet, aussi bien que celuy qui

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est aujourd'huy Roy d'Assirie : et l'autre estoit Gadate : qui en ce temps là estoit un miracle en beauté, en bonne mine, en valeur, en esprit, en galanterie, et en vertu. Il estoit aussi d'une condition fort relevée : et sa Race avoit esté alliée plus d'une fois à la famille Royale. Mais pour l'autre, quoy qu'il ne fust pas si accomply, et que ses bonnes qualitez fussent moins esclatantes ; il avoit cét avantage, qu'il se disoit estre sorty d'un des Enfans de Sardanapale, qu'il avoit envoyez en Paphlagonie, auparavant que d'estre assiegé dans Ninos, et que d'en avoir fait son buscher : (si toutefois c'est un avantage, de sortir d'un si mauvais Prince) par consequent, il pretendoit avoir quelque droit à la Couronne : quoy qu'en ce temps là il ne fist pas éclater ses pretensions onvertement. D'abord comme la Reine estoit fort jeune, elle ne considera pas cette raison d Estat : et son ame se portant à preférer ce qui estoit le plus parfait, à ce qui l'estoit le moins ; son inclination pancha vers Gadate : qui en estoit sans doute le plus digne, et par ses rares qualitez, et par sa respectueuse passion : ayant entendu dire qn'effectivement il aimoit la Reine Nitocris, avec autant de pureté que l'on aime les Dieux. Cette innocente passion ayant donc pris naissance dans le coeur de cette jeune Princesse, qui croyoit ne pouvoir rien faire de plus avantageux pour ses Peuples, que de leur donner pour Roy, le plus vertueux Prince qu'elle connust ; elle commença de recevoir les services

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de Gadate d'une maniere, qui fit bien tost connoistre à tous les interessez, cette legere preference qu'il avoit par dessus eux. Il n'en faloit pas davantage, pour exciter le trouble à la Cour : principalement par le Prince Labinet : qui à cause de ses pretentions à la Couronne, estoit le plus dangereux. Ce Prince n'avoit pas sans doute de deffauts considerables : mais il n'avoit pas aussi de ces vertus heroiques, qui separent autant les Princes du commun des autres hommes pour leur merite, qu'ils le font par leur condition. Neantmoins l'ambition et l'amour eslevant son coeur, il ne parla plus que de guerre civile ; de revolte et de sedition : et en effet, la chose alla si avant, que chacun commença de prendre party. Tous les Amants mescontents en faisoient un ; Labinet faisoit le sien à part, suivy de quelques esprits remuans ; et Gadate seul se trouvoit du costé de la Reine. Cette jeune Princesse voyant les choses en cét estat, en fut extrémement surprise : et apres avoir consideré, que peut-estre elle alloit renverser un grand Royaume : elle prit d'elle mesme une resolution qui fit bien voir la Grandeur de son ame et de sa vertu. Car ayant fait apeller Gadate, que sans doute elle aimoit beaucoup plus qu'elle ne luy avoit tesmoigné : l'ayant, dis-je, fait apeller, pour luy donner une marque de son affection d'une maniere assez nouvelle, et infiniment surprenante ; Gadate, luy dit elle, j'ay voulu vous parler aujourd'huy, pour vous aprendre ce que

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sans doute vous avez ignoré : du moins sçay-je bien que j'ay aporté quelque soin à vous le cacher. Sçachez donc, poursuivit elle, que je vous ay assez estimé, pour vous juger digne de porter la Couronne d'Assirie. Ha ! Madame, s'escria-t'il, elle sied trop bien à la Reine Nitocris pour la luy oster : et celuy qu'elle choisira pour luy faire l'honneur dont elle parle, en seroit indigne, s'il ne se contentoit d'estre seulement le premir de ses Sujets. Attendez Gadate, luy dit elle, à me remercier, que je sois à la fin mon discours : car apres vous avoir donné ce puissant tesmoignage de mon estime, je pretens vous en demander un de vostre affection. S'il ne faut, Madame, repliqua t'il, que mourir à vos pieds, le suis prest de vous obeïr : et je ne sçache qu'une seule chose, que je ne puisse vous accorder. Aprenez la moy je vous en conjure, luy repliqua-t'elle, afin que je ne vous demande rien d'impossible. Gadate qui n'avoit jamais ose parler d'amour à la Reine, fut un peu surpris : neantmoins, apres ce qu'elle venoit de luy dire, il se remit aisément : et la regardant avec autant de respect que d'amour ; Pourveu Madame, luy dit il, que vostre Majesté ne me deffende pas de l'adorer, je ne luy desobeïray jamais. Non, luy dit elle en soupirant, je ne pretends pas que mon authorité s'estende sur les sentimens du coeur : et peut-estre mesme quand ma domination iroit jusques là, ne voudrois-je pas destruire en vostre ame, les sentimens que vous avez pour moy. Mais ce

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que je vous veux dire est, que la necessité des affaires de mon Estat, et le bien de mes Peuples, ne me permettant plus de me choisir un Mary, j'ay voulu vous faire sçavoir que je suis resoluë, de faire assembler les Estats generaux du Royaume : et d'en recevoir un par le suffrage universel de mes Sujets. S'ils sont raisonnables, vous aurez peut estre leurs voix, comme je vous eusse donné la mienne, si l'on m'en eust laissé la liberté : mais si vous n'estes pas choisi par eux, resoluez vous Gadate à ne me voir de vostre vie : et à vous retirer dans la Province qui vous apartient, sans venir jamais à la Cour. Je ne m'arresteray point, sage Chrisante, à vous dire tout ce que dit Gadate à la Reine Nitocris : ny mesme beaucoup de choses qui suivirent cétte conversation, quoy que toute cétte Histoire soit admirablement belle, et infiniment touchante : mais je vous diray seulement (afin de venir le plus tost qu'il me sera possible, aux avantures les plus essentielles de mon discours) que quoy que Gadate peust dire, il ne pût jamais obtenir autre chose, que la liberté de soliciter ses Juges.

Aversion du prince d'Assirie pour les enfants de Gadate
Le choix des Etats généraux se porte sur Labinet, et la reine consent à l'épouser sans répugnance apparente. Nitocris ordonne alors à Gadate de se retirer dans sa province et d'épouser une princesse, descendante des anciens rois de Bithinie. Il accepte, mais conserve toute sa vie pour la reine une violente passion. Nitocris met au monde un fils, Labinet, tandis que Gadate a deux enfants, un fils, Intapherne et une fille, Istrine. Même après la mort de son mari, Nitocris défend toujours à Gadate de revenir à Babilone. Cependant elle demande que ses deux enfants soient élevés à la cour. Intapherne grandit ainsi auprès de Labinet, tandis qu'Istrine est destinée à épouser un jour ce dernier. Bien que la reine fasse tout son possible pour réunir ces enfants, Labinet ne cesse de considérer Istrine et Intapherne avec mépris. Son aversion injustifiée augmente avec les années.

En effet, la Reine assembla les Estats generaux de son Royaume : leur declarant qu'elle estoit resoluë de songer au repos de ses Peuples, et de leur laisser la liberté de se choisir un Roy. Tous ces Amans irritez, surpris de cétte declaration, et ravis de la vertu de la Reine, revindrent à Babilone soliciter leurs interests : et rendre autant de devoirs à ceux qui formoient l'Assemblée, qu'ils en avoient

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du à la Reine Nitocris. Mais enfin cette puissante raison d'Estat, qui veut que l'on oste tout sujet et tout pretexte de guerre civile, fit que les Estats generaux supplierent la Reine, de vouloir espouser Labinet ; ce qu'elle fit, sans donner aucune marque de repugnance : ayant mesme toute sa vie paru estre extrémement satisfaite en son Mariage : et ayant fort bien vescu avec le Roy son Mary. Cependant elle voulut que Gadare luy obeïst, et qu'il s'en allast à la Province qui estoit à luy, pour n'en revenir jamais. Ce n'est pas que le Roy qui sçeut la chose, et qui connoissoit parfaitement la vertu de cette Princesse, ne voulust l'obliger plus d'une fois, à souffrir que Gadate revinst à Babilone : mais elle ne le voulut jamais endurer. Quelque temps apres son Mariage, elle fit mesme commander à Gadate de se marier : et d'espouser une Princesse descenduë des anciens Rois de Bithynie, qui estoit extrémement riche, et infiniment vertueuse : ce qu'il fit, quoy qu'assurément il conservast tousjours pour la Reine une violente passion. Il vescut pourtant aussi bien avec la Princesse sa femme, que la Reine avec le Roy son Mary : Cependant Nitocris eut un Fils, qui est celuy que vous connoissez, et que nous avons veû tantost Philidaspe, et tantost Roy d'Assirie. Gadate eut aussi un Fils et une Fille : et aussi tost qu'ils furent hors de la premiere enfance, la Reine qui estoit demeurée Veusve, en continuant de deffendre à Gadate de revenir à la Cour, luy fit commander de

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luy envoyer ses Enfans : afin que son Fils qui se nommoit Intapherne, fust eslevé aupres du Prince d'Assirie ; et que la jeune Princesse sa Fille nommée Istrine, fust en lieu où elle peust un jour donner de l'amour au Prince son Fils, à qui elle avoit dessein de la faire espouser. Tant pour satisfaire à la loy, en le mariant à une Princesse qui n'estoit pas Estrangere, que pour rendre ce tesmoignage d'estime à Gadate : luy semblant qu'elle ne pouvoit mieux, ny plus innocemment reconnoistre les services qu'il luy avoit rendus, qu'en mettant sa Fille sur le Throsne d'Assirie. Il sembloit mesme qu'elle ne prenoit pas seulement cette resolution par choix, mais encore par necessité : Car de tous les Princes qui avoient pretendu espouser la Reine Nitocris, la plus grande partie n'avoient pû se resoudre à se marier : et les autres n'avoient point eu de Filles. Ainsi la Princesse Istrine estoit presque la seule personne, que le Prince d'Assirie pouvoit espouser. Mais admirez un peu comment la prudence humaine est bornée : cette Grande Reine qui par tant d'Ouvrages publics, s'est renduë celebre par tout le monde, et qui la sera à toute la Posterité ; se trompa en son raisonnement : et ce qu'elle creut devoir faire naistre amour, inspira quelque aversion dans le coeur du jeune Prince d'Assirie. La Princesse Istrine pouvoit avoir dix ans, lors qu'elle arriva à Babilone : Intapherne son Frere en avoit quinze ; et le Prince d'Assirie quatorze : mais dés ce temps là, cette humeur imperieuse

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que nous avons toujours veüe en Philidaspe, commençoit desja d'esclatter. Il vivoit avec Intapherne, d'une maniere qui ne donnoit pas lieu de croire, qu'il le regardast comme devant estre un jour son beau-frere : et il regardoit la Princesse Istrine avec une indifference si grande, qu'il est à croire que si ce n'eust esté la crainte qu'il avoit en cét âge là de desplaire à la Reine ; l'aversion qu'il avoit pour elle, auroit paru plus visiblement. Pour Intapherne, comme c'est un Prince admirablement bien nay, il vivoit avec le Prince d'Assirie avec tout le respect qu'il luy devoit : quoy qu'il eust un peu de peine à souffrir son humeur altiere. Neantmoins l'ambition et les conseils de ceux qui avoient soin de sa conduite, faisoient qu'il avoit beaucoup de complaisance pour luy. La jeune Istrine de son costé, avoit une douceur et une civilité pour le Prince Labinet, qui ne se peuvent exprimer : car encore qu'elle fust fort jeune, la Couronne d'Assirie à laquelle elle croyoit estre destinée, brilloit assez à ses yeux, pour faire qu'elle n'oubliast rien, de tout ce qui pouvoit gagner le coeur du Prince qu'elle esperoit espouser. La Reine de sa part contribuoit tous ses soings, pour faire naistre l'amitié en ces jeunes coeurs qu'elle vouloit unir : et pour cét effet, elle faisoit que ces deux jeunes personnes se voyoient souvent : et que les Festes et les rejouïssances publiques les exposoient ensemble à la veüe du Peuple : qui par ses acclamations, ne manquoit jamais d'aprouver le choix de la

   Page 979 (page 381 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Reine : Car à ce que j'ay entendu dire, il estoit impossible de voir rien de plus beau que la Princesse Istrine. Pour le Prince d'Assirie, nous sçavons qu'en effet il n'y a gueres d'hommes au monde si bien faits que luy ; Intapherne aussi estoit beau et de bonne mine : mais quoy que la Reine Nitocris peust faire, l'aversion du Prince son Fils augmenta avec l'âge : et quelques esprits mal intentionnez, luy ayant persuade que la Princesse Istrine estoit un ambitieuse, qui n'avoit de la complaisance pour luy, que parce qu'elle vouloit estre Reine, il recevoit toute sa civilité d'une maniere assez desobligeante. Il haïssoit mesme Intapherne, par cette raison seulement, qu'il estoit Frere de cette Princesse, en laquelle toutefois l'on ne remarquoit aucun deffaut ; estant certain qu'elle a beaucoup d'esprit, et que c'est une des plus belles brunes du monde.

Nitocris fait pression sur son fils
Quand Labinet atteint dix-huit ans, Nitocris lui propose d'épouser Istrine, alors âgée de quatorze ans. Mais le jeune homme supplie sa mère de différer ce mariage, de manière qu'il puisse d'abord s'illustrer à la guerre qui se prépare contre le roi de Phrigie. Dans l'attente de cet affrontement, Labinet participe à de nombreuses parties de chasse, pour rester éloigné de la cour. Mais il est constamment accompagné par Intapherne, qui de surcroît est meilleur chasseur, ce qui achève de consolider la haine de Labinet à son égard. (Un épisode particulier sera le fondement d'une rumeur erronée selon laquelle Labinet tue Intapherne à la chasse. En réalité, c'est le fils de Gobrias qui meurt). Nitocris parvient à faire la paix avec le roi de Phrigie ; pour éviter la reprise des hostilités, elle précipite le mariage de son fils. Labinet est horrifié. La reine envoie Mazare auprès de lui, afin de le convaincre. En vain.

Cependant le Prince d'Assirie ayant atteint sa dix-huistiesme année, et la Princesse Istrine en ayant quatorze, la Reine voulut faire proposer au Prince son Fils de l'espouser : mais il la fit supplier de ne le presser encore de se marier : et luy fit dire qu'il ne croyoit pas qu'un Prince qui n'avoit point encore esté à la guerre, deust songer si tost à des nopces. La Reine qui connoissoit l'humeur violente du Prince, creut qu'il faloit luy donner du temps : et principalement parce que selon les aparences, il devoit y avoir guerre contre le Roy de Phrigie, qui avoit fait quelque irruption sur les Frontieres d'Assirie qui touchent ses

   Page 980 (page 382 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Estats. Depuis cette proposition, le Prince qui auparavant ne tesmoignoit avoir que de l'indifference, changea sa forme de vie : et esvita autant qu'il pût, de rencontrer la Princesse Istrine en nulle part : et pour cét effet, il s'accoustuma d'aller presque tous les jours à la chasse ; afin de n'estre pas obligé d'aller si souvent chez la Reine. Mais en esvitant la conversation de la Soeur, il n'esvitoit pas celle du Frere : et Intapherne le suivoit par tout, ce qui ne plaisoit guere au Prince. Il arrivoit mesme assez souvent, qu'Intapherne pensant aquerir son estime, augmentoit encore sa haine : car comme il n'aime pas à estre surmonté en nulle chose ; l'adresse extraordinaire qu'avoit Intapherne à lancer le javelot et à tirer de l'arc, luy donnoit de l'envie à toutes les Chasses où il se trouvoit. Il y en eut une entre les autres, où le Prince ayant tiré sur une Ourse la manqua : et un moment apres, Intapherne ayant descoché sa fléche la fit tomber morte : et le mesme jour encore, le Prince d'Assirie ayant manqué un Lyon, Intapherne fit ce qu'il n'avoit pû faire, et le tua d'un seul coup. Le Prince fut si fâché de cette avanture, qu'il ne pût jamais obtenir de luy mesme de loüer Intapherne de son adresse : et en s'en retournant, il dit quelque chose d'assez piquant à deux pas de ce Prince. Car comme quelqu'un ne pouvoit s'empescher de loüer Intapherne ; attendez, luy dit il, à le loüer avec tant d'exces, que nous ayons esté ensemble à la guerre de Phrigie : car a mon advis, il y a plus de

   Page 981 (page 383 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

gloire à vaincre des hommes qui se deffendent, qu'à tuër des bestes qui fuyent. Intapherne n'entendit pas ce que le Prince d'Assirie avoit dit, quoy qu'il fust assez proche : mais quelqu'un le luy ayant redit apres, il en eut l'esprit un peu aigry : et de ce petit démeslé est venu le faux bruit qui s'est espandu dans les Nations Estrangeres, que le Prince l'avoit tué à la chasse : ce mesme bruit prenant avec aussi peu de verité, le Fils de Gadate, pour le Fils de Gobrias : et la chose se passa purement comme je la dis. Cependant la Reine voyant que les affaires de Phrigie tiroient en longueur, fit encore presser le Prince d'espouser Istrine : et employa pour le luy persuader Mazare, Prince des Saces, qui estoit alors à la Cour, et que le Prince d'Assirie aimoit cherement. Mazare s'aquitant de sa commission, demanda donc precisément au Prince d'Assirie, d'où pouvoit venir la repugnance qu'il tesmoignoit avoir au Mariage qu'on luy proposoit ? Car enfin, luy disoit il, la Princesse Istrine est belle. Il est vray, respondit il, mais elle ne l'est pas comme il le faudroit estre pour toucher mon coeur. De plus, adjoustoit Mazare, elle a de la douceur et de la complaisance, autant que vous en pouvez desirer : si elle estoit un peu plus fiere, repliquoit le Prince d'Assirie, elle me plairoit davantage : Mais n'avoüez vous pas, reprenoit Mazare, qu'elle a beaucoup d'esprit, et mesme beaucoup de vertu ? je croy le dernier, respondit il, mais pour l'autre, puis qu'elle n'a

   Page 982 (page 384 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas sçeu par quelle voye elle pouvoit toucher mon coeur, je pense qu'il m'est permis de le mettre en doute. Apres, adjoustoit Mazare, vous n'estes pas dans la liberté de choisir : et la Princesse Istrine estant la seule personne que selon les loix de l'Estat vous pouvez espouser, en toute l'estendüe de vostre Royaume ; je ne voy pas pourquoy vous ne vous y resoluez point : et pourquoy vous ne vous estimez pas heureux, de ce que n'y ayant qu'une Princesse qui puisse estre vostre femme ; les Dieux vous l'ont du moins donnée belle, douce, sprituelle, et vertueuse. Ha Mazare, s'escria le Prince d'Assirie, c'est pour cette fatale necessite que je ne puis souffrir, que la Princesse Istrine m'est insuportable : Ouy Mazare, j'avoüe, puis que vous le voulez sçavoir, que je connois comme vous, que cette Princesse a de la beauté, de la douceur, de l'esprit, et de la vertu : mais apres tout, quoy que je la connoisse aimable, je ne la sçaurois aimer, et je ne l'aimeray jamais. Non Mazare, les Rois qui sont au dessus de tous les autres hommes, ne doivent point estre privez de la liberté de se choisir une femme, s'ils ont a en avoir une : c'est une loy que mes Predecesseurs ont establie, et que je ne sçaurois observer. Principalement en une conjoncture où il n'y a presque point à choisir : et où de necessité, si je veux espouser une Princesse Assirienne, il faut que ce soit Istrine. Car encore que Gobrias ait une Fille, les Assiriens font quelque distinction de son païs au nost

   Page 983 (page 385 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il est plustost mon Vassal que mon Sujet. Je ne doute presque point, adjoustoit ce Prince violent, que si la loy de l'Estat, et les commandements de la Reine, ne sembloient pas me vouloir forcer, à aimer la Princesse Istrine malgré moy, je ne l'aimasse et je ne la cherisse : mais je vous confesse que ne la pouvant choisir, je ne la sçaurois aimer : et que le Prince d'Assirie ne le resoudra jamais, à se captiver en la chose du monde qui doit estre la plus libre. Mais, luy disoit Mazare, les Rois ne se marient pas comme les autres hommes : et il ne leur importe presque pas d'aimer ou de n'aimer point celles qu'ils espousent. Les Assiriens vous demandent une Reine, accordez leur ce qu'ils demandent, et donnez vostre coeur à qui il vous plaira. Mon coeur, repliqua le Prince en sous-riant, est une chose que j'estime assez precieuse, pour ne la donner qu'à une Reine : ainsi Mazare, si par hazard je venois à aimer une personne qui ne le fust pas, je veux me reserver la liberté de luy pouvoir donner une Couronne. C'est pourquoy n'en parlons plus : et si vous m'aimez, faites seulement que la Reine ne s'offence pas de ma desobeïssance. Mazare en effet fit tout ce qu'il luy fit possible, pour adoucir l'esptit de Nitocris : mais il n'y eut pas moyen de luy faire trouver bon que le Prince son Fils ne luy obeïst pas : elle que toute la Terre regardoit avec estime : et qui luy devoit laisser un Estat le plus florissant de toute l'Asie. Elle creût mesme qu'il estoit bon

   Page 984 (page 386 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'oster ce pretexte de guerre au Prince son fils : et de faire la paix avec le Roy de Phrigie Le Prince ayant sçeu la chose, et ne la pouvant empescher, jugea bien que cette paix ne seroit pas plustost publiée, qu'on luy reparleroit de Nopces : de sorte que ne sçachant plus quel pretexte trouver, il s'avisa de faire ce qu'il pourroit pour obliger quelqu'un des jeunes Princes qui estoient aupres de luy, à estre amoureux de la Princesse Istrine : et entre les autres, il en pressa estrangement le Prince des Saces. Mon cher Mazare, luy disoit il, faites que je vous aye l'obligation d'aimer Istrine pour l'amour de moy : vous y avez sans doute, disoit il encore, beaucoup de disposition : car enfin vous m'avez dit qu'elle est belle, qu'elle a de l'esprit ; et de la vertu. Pourquoy donc ne l'aimez vous pas ? Parce, luy respondoit Mazare, que le moment fatal où je suis destiné d'aimer n'est pas arrivé : et parce que la Reine ne le souffriroit pas : et que de plus la Princesse Istrine ne me regarderoit pas favorablement.

La conduite méprisante de Labinet
Labinet cherche par tous les moyens à se soustraire de l'obligation d'épouser Istrine. Il va jusqu'à échafauder des plans d'enlèvement afin de livrer sa fiancée à d'éventuels rivaux. Nul cependant n'a le courage de revendiquer la princesse. Il décide alors de se faire haïr d'elle, en insultant son frère Intapherne. Lors d'une conversation houleuse, le prince d'Assirie fait entendre à Intapherne que jamais il n'épousera sa sur, malgré les lois assiriennes, et qu'une fois devenu roi, il dépossédera les enfants de Gadate de tous leurs privilèges. Labinet demande congé à sa mère, tandis qu'Istrine supplie la reine de l'autoriser à retourner auprès de son père. Mais Nitocris oppose un refus ferme, espérant toujours voir son fils changer d'avis. Ce dernier se décide donc à partir pour un long voyage sous un nom d'emprunt, en attendant que sa mère change d'avis.

Apres avoir en vain bien tourmenté Mazare, il fut en trouver un autre, que l'on dit qui estoit effectivement amoureux d'Istrine sans oser le dire ; et qui n'osa pourtant jamais l'avoüer au Prince, ny accepter les assistances qu'il luy offroit : pour le respect qu'il avoit pour la Reine Nitocris, et mesme pour la Princesse qu'il aimoit. Car enfin le Prince d'Assirie ne leur proposoit pas moins, d'enlever Istrine pour eux : et de la leur donner par les voyes les plus injustes et les plus violentes.

   Page 985 (page 387 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Voyant donc que cette invention qu'il avoit crû fort bonne ne luy reüssissoit pas, il prit la bizarre resolution, de tascher de se faire haïr de la Princesse Istrine : et comme il sçavoit qu'elle aimoit tendrement son Frere ; il affecta de le traitter avec froideur : ne pouvant obtenir de luy, de faire directement une incivilité à cette Princesse. Un soir donc que l'on ne faisoit plus qu'attendre celuy qui estoit allé faire signer les Articles de Paix au Roy de Phrigie ; le Prince d'Assirie s'estant allé promener au bord de l'Euphrate, Intapherne le suivit avec beaucoup d'autres : et comme ils estoient en un age où pour l'ordinaire les Dames ont beaucoup de part en la conversation ; Mazare disoit que les Beautez blondes touchoient son coeur : et Intapherne assuroit que les brunes avoient plus de part en son inclination. Pour moy, adjousta le Prince d'Assirie, je n'aime encore ny les blondes ny les brunes : mais si j'ay à en aimer quelqu'une un jour, je ne pense pas qu'elle soit comme les aime Intapherne. L'Amour Seigneur, repliqua ce Prince, ne nous laisse pas le choix, de ce que nous devons aimer : et peut-estre, adjousta-t il, que vous esprouverez enfin sa tyrannie. L'Amour, repliqua cét imperieux Prince, pourra peut estre comme vous dittes devenir mon vainqueur : mais du moins, si je ne me trompe, ne seray-je pas vaincu par des Beautez Assiriennes. Il y en a pourtant d'assez grandes à Babilone (repliqua Intapherne, qui se trouva alors seul avec

   Page 986 (page 388 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Prince, à dix ou douze pas de la Compagnie. ) Ouy (luy respondit il, avec un sous rire malicieux) mais puis que la Princesse Istrine ne m'a pas vaincu, je n'ay rien à craindre : et ma liberté est en assurance à Babilone. Ma Soeur (respondit Intapherne, avec beaucoup de respect) n'a pas eu assez bonne opinion de sa beauté, pour pretendre à une si illustre conqueste : Mais Seigneur, ce que la mediocrité de ses charmes n'a pû faire, ne sera peut-estre pas impossible à beaucoup d'autres qui en ont plus qu'elle : et qui outre leur merite, ont peut-estre aussi plus de bonheur. Il est vray, repliqua assez fierement le Prince d'Assirie, que la Princesse Istrine n'est pas heureuse en ses desseins : et qu'il y a sujet de la pleindre, de n'avoir pû gagner une Couronne, qu'elle croit avoir bien meritée. je ne sçay Seigneur, respondit Intapherne un peu aigry, pourquoy vous me parlez de cette sorte : mais je sçay bien que la Maison dont je suis, a donné plus d'une sois des Reines à l'Assirie : et qu'ainsi quand ma Soeur par le commandement de la Reine, auroit esperé un semblable honneur, elle n'auroit rien fait de fort deraisonnable. La Fortune Intapherne, respondit brusquement ce Prince violent, n'est pas tousjours aveugle en ses presens : elle donne souvent avec choix : et je suis bien assure, que ce ne sera point par ma main que son caprice donnera des Couronnes : et qu'elle ne mettra point par moy sur le Throsne, ceux qui ne doivent le regarder

   Page 987 (page 389 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'en tremblant. Dans les autres Royaumes, respondit Intapherne, l'on dit que le Prince est au dessus des loix : mais en Assirie les loix ont accoustumé d'estre au dessus du Prince, qui fait gloire de s'y assujettir : et par cette raison, les Sujettes comme ma Soeur, peuvent tousjours fans choquer la bien-seance, ne trembler point en regardant un Throsne où elles peuvent monter. Quand les Sujettes comme vostre Soeur, repliqua t'il, vivront sous le regne d'un Prince comme moy, on leur aprendra mieux ce qu'elles doivent qu'elle ne le sçait : et on leur fera voir que la raison est plus forte que la loy : que l'on peut enfraindre sans injustice, lors que cette loy est injuste. Apprenez donc Intapherne, poursuivit il, à ne vous fier pas à la loy : renoncez à tous les privileges que vous croyez qu'elle vous donne : contentez vous des alliances que vous avez eües autrefois, avec les Rois d'Assirie : et croyez que si je regne un jour, vous n'y en aurez jamais de nouvelles. Peut estre, repliqua Intapherne, qu'auparavant que la Reine Nitocris vous ait laissé la Couronne, vous changerez de sentimens : Je vous entens bien, respondit le Prince d'Assirie, vous croyez parce que je ne regne pas encore, que vous estes presque mon égal : mais Intapherne, desabusez vous : et pour commencer de vous aprendre qu'il y a quelque difference entre moy et vous, je vous commande de vous retirer, et de ne me voir jamais : si vous ne voulez

   Page 988 (page 390 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous exposer à estre mal traité. Ha Seigneur, repliqua Intapherne, les personnes de ma condition, ne le doivent point estre par celles de la vostre : Je ne sçay pas si elles le doivent estre, respondit le Prince d'Assirie, mais je sçay bien que si Imapherne ne m'obeït, et mesme sans murmurer, j'en donneray un exemple aux Princes qui me suivront. Ouy Seigneur, respondit Intapherne en se retirant, je vous obeïray : mais ce sera bien plus par le respect que je porte au fils de la Reine Nitocris, que par la crainte d'estre mal traité : puis qu'apres tout, les Princes qui ont le coeur d'Imapherne, sont bien assurez que personne ne leur fera jamais d'outrages impunément. Le Prince d'Assirie par bonne fortune, n'entendit pas ces dernieres paroles : et il n'y eut que Mazare qui les oüit, en se r'aprochant du Prince, mais il ne les redit pas. Au partie de là, Intapherne fut demander son congé à la Reine, qui le luy refusa : la Princesse Istrine de son costé, infiniment offensée du mauvais traitement que son Frere avoit reçeu à sa consideration, suplia aussi Nitocris de la renvoyer chez son Pere : mais la Reine la refusa aussi bien qu'Intapherne : leur disant tousjours que le Prince son fils changeroit d'humeur avec le temps : et qu'elle y donneroit ordre. Cependant elle estoit en une colere extréme contre luy, et ne pouvoit s'empescher de le tesmoigner : de sorte que le Prince l'ayant sçeu, et celuy qui estoit allé en Phrigie, ayant raporté

   Page 989 (page 391 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les Articles de la paix signez, il prit la resolution de quitter la Cour d'Assirie : afin de se delivrer de la persecution qu'il disoit souffrir : et de s'en aller voyager inconnu, jusques à ce que la Reine sa mere eust changé de sentimens : ou que la Princesse Istrine fust mariée.

La passion de Philidaspe pour Mandane
Labinet prend le nom de Philidaspe. Martesie passe sous silence son voyage pour n'évoquer que son arrivée à Sinope, le jour du sacrifice au temple de Mars célébrant la mort de Cyrus. De même que Cyrus, Philidaspe voit pour la première fois Mandane, dont il s'éprend aussi éperdument. Cependant, Philidaspe n'ose parler d'amour à Mandane dont la vertu austère le tient en respect. Il est également dans l'impossibilité de révéler sa véritable identité, car les Medes vouent une haine féroce aux Assiriens, dont ils ont jadis subi le joug. Seul Aribée, qui a une forte sympathie pour l'Assirie, peut lui servir de soutien. Philidaspe se découvre donc à lui peu après la victoire de Cerasie. Il lui suggère que son mariage avec Mandane est la voie la plus innocente pour rendre la Medie et la Cappadoce à l'Assirie. Dès lors, Philidaspe élabore des plans d'enlèvement. Ne pouvant retourner à Babilone, à cause du conflit qui l'oppose à sa mère au sujet de la princesse Istrine, il pense à conduire Mandane dans une ville dont le gouverneur lui est fidèle. La ville d'Issus se présente comme le premier refuge possible, mais la mort de son gouverneur retarde les plans du ravisseur. Finalement, Philidaspe obtient du gouverneur de la ville d'Opis, traversée par le Tigre, la permission de venir avec la princesse de Cappadoce. Martesie rappelle alors les différents éléments qui ont précédé l'enlèvement et commence le récit de l'histoire de Mandane.

Il partit donc le lendemain de la resjoüissance publique, que l'on fit à Babilone pour la paix de Phrigie, et ne mena aveque luy que trois des siens : entre lesquels il y avoit un homme de condition, qui estoit de la mesme Maison dont on disoit que celle d'Aribée estoit sortie : du temps que la Capadoce estoit sous la puissance des Assiriens. je ne m'arresteray point maintenant à vous raconter les voyages de ce Prince, qui en partant de Babilone, prit le Nom de Philidaspe : et je vous diray seulement, qu'apres avoir esté en plusieurs Cours de l'Asie, il arriva inconnu à Sinope ; un jour que l'on faisoit un Sacrifice au Temple de Mars, pour la mort de Cyrus : un peu auparavant la guerre de Pont et de Bithinie. Quoy, interrompit alors Chrisante, le jour de Sacrifice fut donc le premier jour que le Prince d'Assirie, sous le Nom de Philidaspe, vit la Princesse Mandane ? Ouy, repit Martesie, et ce fut ce jour là qu'il en devint amoureux, aussi bien que l'illustre Artamene. Vous jugez bien, poursuivit elle, que depuis cela, jusques au premier dessein de l'enlevement de la Princesse Mandane, dont Artamene

   Page 990 (page 392 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

empescha l'execution, j'ay peu de choses à vous aprendre : puis que vous avez esté les tesmoins de cette jalousie secrette, qui les obligeoit à se haïr ; et de ces presentimens qui les advertissoient tous deux de ce qu'ils estoient. C'est pourquoy je ne vous entretiendray, ny de la violence de la passion de Philidaspe ; ny de sa jalousie, ny de tout ce que l'amour produisit en son coeur. Il faut toutefois que je vous aprenne certaines choses, que vous ne pouvez avoir sçeuës : je vous diray donc que cét homme qui accompagnoit Philidaspe, et qui estoit de mesme Maison qu'Aribée, se fit connoistre à luy : et luy presenta Philidaspe, comme un homme de qualité qui vouloit voyager sans estre connu : le priant de les favoriser en toutes choses ; et de luy faire saluër le Roy et la Princesse. Ce fut en effet, la premiere raison qui obligea Aribée à proteger Philidaspe, et à le presenter à Ciaxare et à Mandane, quelques jours auparavant que le Roy partist de Sinope pour s'en aller à la guerre. Cependant l'amour s'estant puissamment emparé du coeur du Prince d'Assirie, et trouvant une occasion de guerre en Capadoce, il prit la resolution de tarder en cette Cour : et il y vescut de la maniere que vous sçavez. Mais je voudrois bien sçavoir, aimable Martesie, interrompit alors Feraulas, pourquoy le Prince d'Assirie ne parla point d'amour à la Princesse Mandane ; luy, dis-je, qui n'avoit pas les raisons qui en empeschoient Cyrus ?

   Page 991 (page 393 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Il en avoit une partie, repliqua-t'elle ; car enfin l'austere vertu de la Princesse, le retenoit aussi bien qu'Artamene : joint qu'il n'ignoroit pas non plus, que jamais Ciaxare ne consentiroit, que sa Fille qui devoit estre Reine de Medie l'espousast. Car vous n'ignorez pas sans doute, que depuis que l'illustre Dejoce mit sa Patrie en liberté, et la delivra de la tirannie des Rois Assiriens, il y a une haine irreconciliable entre ces deux Peuples : et que toute la Medie se seroit revoltée contre Alliage, s'il eust songé à donner son contentement à cette Alliance. Le Prince d'Assirie n'osoit donc parler d'amour sans se faire connoistre : et n'osoit se faire connoistre, pour la crainte qu'il avoit d'estre haï et refusé : tant par les raisons que je viens de dire, que parce que les loix d'Assirie et de Capadoce, s'oposoient à ce Mariage. Il creut donc qu'il faloit seulement tascher de se mettre assez bien dans l'esprit de la Princesse, pour obtenir son pardon, quand il l'auroit enlevée, comme il en avoit le dessein : Mais pour l'executer, il creut qu'il faloit gagner Aribée absolument : et comme il avoit remarqué en plusieurs conversations particulieres, qu'il avoit une passion tres forte pour la Nation Assirienne ; et qu'il eust presque souhaité que la Capadoce eust encore vescu sous ses anciens Maistres ; il se descouvrit à luy : et luy fit comprendre qu'en le favorisant dans son entreprise, il ne pouvoit jamais trouver une plus innocente voye, de remettre la Capadoce sous

   Page 992 (page 394 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la puissance des Rois d'Assirie. Vous pouvez juger par tout ce que vous avez veû faire depuis à Aribée, qu'il escouta cette proposition, qu'il y consentit : et qu'il promit à Philidaspe de le servir en toutes choses. Ce Prince se descouvrit à luy, un peu apres la prise de Cerasie : et ils resolurent que Philidaspe s'assureroit d'une place sorte en Assirie, pour sa retraite, lors qu'il auroit enlevé la Princesse Mandane : n'osant pas songer de la mener à la Cour de la Reine Nitocris, veû la maniere dont il s'estoit separé d'avec elle, et la cause de son exil. Mais comme il faloit du temps pour cela, il falut qu'il se donnast patience, et qu'il differast l'execution de son dessein. Cependant il en esperoit un heureux succés : car il croyoit que lors qu'il auroit enlevé la Princesse Mandane, la Reine Nitocris authoriseroit une chose, qui joignoit trois Royaumes à l'Assirie : et une chose où la loy pouvoit mesme recevoir quelque explication favorable : disant que la Princesse de Capadoce n'estoit point Estrangere pour luy ; puis que le Royaume où elle estoit née, luy apartenoit legitimement. Il envoya donc vers le Gouverneur d'une Ville, qui est à huit journées de Babilone, qui s'apelle Issus, et qui est scituée sur une riviere qui porte son Nom, afin de le suborner, et de l'obliger à vouloir luy estre fidelle. Mais pendant que cela se tramoit, vous vistes tout ce qui se passa à l'Armée et à la Cour, entre ces deux illustres Rivaux : et je n'ay plus rien à vous dire, jusques apres les deux Batailles

   Page 993 (page 395 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Artamene gagna en un mesme jour : à l'une desquelles, comme vous sçavez, il prit le Roy de Pont prisonnier ; et en suite dequoy, tout le monde le creut mort. Mais en cét endroit je vous diray, que Feraulas devant qui je parle, hasta peut-estre de quelques mois l'execution du premier dessein d'enlever la Princesse Mandane. Moy ! aimable Martesie, interrompit Feraulas,Vous mesme, luy respondit elle, car lors que vous creustes que vostre Maistre estoit mort, dans la violence de vostre douleur, vous ne pustes vous empescher parlant de la perte d'Artamene, de vous escrier en presence de Philidaspe, Ha ! pauvre Prince, faut il qu'une si belle vie ait si peu duré ! Il m'a dit depuis à Babilone, qu'alors il vous arresta, et vous demanda s'il estoit vray que vostre Maistre fust de cette condition ? et que vous aviez feint que l'excés de vostre desplasir vous avoit fait dire une parole pour une autre. Mais que cela n'avoit pas empesché qu'il ne luy fust demeuré de violons soubçons dans l'esprit, que la chose estoit comme vous l'aviez dite sans y penser. Il est vray, repliqua Feraulas en rougissant, que je me souviens d'avoir fait cette faute : et plus vray encore, que dans l'extréme douleur où j'estois alors, et dans l'extréme joye que j'eus bien-tost apres, pour la resurrection de mon cher Maistre, j'en avois absolument perdu la

   Page 994 (page 396 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

memoire. Feraulas ayant cessé de parler, et Chrisante l'ayant prié de n'interrompre plus Martesie, elle reprit ainsi son discours. Au retour d'Artamene et de Philidaspe à Sinope, la jalousie de ce dernier s'augmenta : et ayant esté assuré par le Gouverneur de la Ville d'Issus, qu'il le recevroit quand il voudroit, il ne songea plus qu'à executer son dessein. Aussi bien voyoit il qu'il n'en pourroit jamais trouver d'occasion plus favorable : car la Paix s'allant faire, il jugeoit bien qu'il n'auroit plus de Troupes qui luy pussent prester main forte : au lieu qu'en l'estat qu'estoient les choses, il avoit quatre mille hommes, comme vous sçavez, aux Portes de la Ville, qui dépendoient absolument de luy : et un Chasteau pour luy donner pretexte de n'estre pas à Sinope, durant qu'Aribée seroit la chose. Enfin vous n'avez pas perdu la memoire comment une Lettre que ce Prince escrivit, tombant entre les mains d'Artamene, descouvrit la conjuration et l'empescha : Mais vous ne sçavez pas que celuy qui l'avoit perduë, estant allé chez Aribée, et ne l'ayant point trouvée sur luy, en estoit demeuré fort surpris : et luy avoit advoüé, qu'il craignoit bien qu'un homme contre lequel il s'estoit batu ne l'eust trouvée. Vous ne sçavez pas non plus, qu'Aribée ayant sçeu qu'Artamene avoit esté chez la Princesse et chez le Roy, et qu'en suite il estoit allé changer les Gardes ; envoya advertir Philidaspe : qui apres avoir fait disperser en une nuit, les quatre mille hommes qu'il avoit au pied

   Page 995 (page 397 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ce Chasteau où il commandoit, au lieu de s'enfuir comme tout le monde creut qu'il avoit fait, s'en alla à Pterie, dont Aribée estoit Gouverneur, où il demeure tousjours caché : resolu d'attendre en ce lieu là, une occasion plus favorable. Ce fut donc pour l'amour de luy, qu'Aribée voulant esloigner Artamene de la Cour, comme estant le plus grand obstacle à ses desseins ; proposa à Ciaxare, de l'envoyer vers la Reine des Massagettes, afin d'executer son entreprise pendant son absence. Il arriva pourtant une chose qui l`embarrassa fort ; qui pensa le desesperer ; et qui luy fit bien perdre du temps : qui fut qu'aussi tost apres qu'Artamene fut party, Philidaspe sçeut que ce Gouverneur qui luy devoit donner retraite dans la Ville d'Issus estoit mort : si bien qu'il falut chercher un autre Azile, auparavant que de rien entreprendre : ce qui dura si long temps, qu'il ne pût executer son dessein, que lors que l'on ne faisoit plus qu'attendre Artamene ; duquel l'on n'avoit point eu de nouvelles depuis son depart. Le Gouverneur d'une Ville qui s'apelle Opis, et que le fleuve du Tigre traverse, ayant donc esté gagné ; Aribée qui avoit suborné une de mes Compagnes, nommée Arianite : et qui de plus avoit gagné presque tous les Gardes de la Princesse, executa son entreprise à Themiscire, où Philidaspe s'estoit rendu sans danger. Car outre qu'il n'alloit que de nuit, il est encore vray qu'il s'estoit si fort changé le taint par une invention qu'on luy avoit donnée,

   Page 996 (page 398 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'estoit pas connoissable.


Histoire de Mandane : enlèvement par le roi d'Assyrie
Mandane est outrée d'avoir été enlevée par Philidaspe, qu'elle l'exhorte en vain à retrouver la raison. Au sortir de Themiscire, elle entend les bruits d'un affrontement non loin de leur campement : il s'agit d'Artamene qui contribue à leur malheur en venant en aide, sans le savoir, à Philidaspe. Ce dernier, après avoir tenté en vain de fléchir sa mère Nitocris, afin qu'elle lui permette de regagner Babilone, reçoit les doléances de Mandane : la princesse, craignant que sa vertu et sa réputation ne soient menacées par son ravisseur, l'implore de la conduire à Babilone, où elle espère être protégée par Nitocris. Philidaspe n'accède à sa demande qu'en apprenant la mort de sa mère. Pour Mandane, la situation reste désespérée, d'autant que son ravisseur a préparé un cortège somptueux pour marquer son entrée dans la capitale assirienne.
La colère de Mandane
Après avoir reproché à Philidaspe de n'avoir eu le courage de l'enlever qu'en l'absence d'Artamene, Mandane ne prononce plus un mot jusqu'au sortir de Themiscire. Philidaspe vient se jeter à ses pieds pour tenter de se justifier. La princesse, en colère, demeure inflexible. L'action de son ravisseur ne fait qu'augmenter la haine qu'elle commençait à concevoir pour lui. Philidaspe tente de s'expliquer : il a enlevé la plus illustre princesse afin de la mettre sur le trône du plus illustre royaume. Mandane le somme de recouvrer la raison et de la ramener auprès de son père. Mais l'amour aveugle Philidaspe, qui refuse.

Enfin Chrisante me voicy arrivée a l'endroit de mon recit, où tout ce que j'ay à vous dire vous est inconnu : Mais de grace imaginez vous bien quelle fut la surprise et le desespoir de la Princesse, de se voir enlevée par Philidaspe. Il fut si grand, que je creus qu'elle en expireroit de douleur : Vous avez sçeu comment je suivis ma chere Maistresse, malgré ceux qui l'enleverent : car pour Arianite, Philidaspe n'avoit garde de la laisser. je ne m'amuseray point à vous dire, comment nous quitasmes le Bateau dans lequel on nous avoit mises : ny comment nous trouvasmes des chevaux à l'autre costé du fleuve : ny quelle fut nostre route ; ny quelle estoit nostre escorte : mais je vous diray seulement, que jusques à la pointe du jour que nous campasmes dans un Bois, sous un Pavillon que l'on tendoit pour cela, la Princesse ny moy n'avions pû prononcer une seule parole : ny estre capables d'entendre rien de tout ce que Philidaspe nous disoit, tant l'affliction et l'estonnement s'estoient emparez de son ame et de la mienne. Et je pense que depuis que la Princesse dans les premiers transports de sa douleur, eut crié à Philidaspe, Que si Artamene eust esté à Themiscire, il n'eust pas entrepris ce qu'il entreprenoit ; elle ne parla plus du tout. Mais apres que nous fusmes sous ce Pavillon, et que la Princesse à demy morte se fut assise sur des quarreaux que l'on avoit mis sur un grand Tapis de pied qui couvroit tout le parterre de cette Tente ; et que je

   Page 997 (page 399 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

me fus rangée aupres d'elle, aussi bien qu'Arianite, qui contrefaisoit aimirablement bien l'affligée, Philidaspe apres avoir posé toutes les Sentinelles necesssaires pour sa seureté, vint se jetter à ses pieds ; et la regardant avec autant de soubmission que s'il n'eust pas eu l'audace de l'enlever ; le sçay bien, Madame, luy dit il, que non seulement Philidaspe est un temeraire : mais que mesme le Prince d'Assirie en vous offrant une des plus illustres Couronnes du monde, est un audacieux, qui merite chastiment. Ouy divine Princesse, je mets vostre vertu tellement au dessus de vostre condition, que je tombe d'accord que le plus Grand Roy du monde, ne pourroit jamais pretendre à l'honneur d'estre aimé de vous, sans une temerité criminelle. Mais, Madame, puis que les Dieux vous ont mise au dessus de tous les Rois de la Terre ; et que nul ne sçauroit pretendre à la gloire de vous posseder sans vous faire injure ; j'ay creû que je pouvois aussi tost qu'un autre, aspirer à estre cét heureux temeraire, que les Dieux vous ont destiné. je suis peut- estre moins que les autres par moy mesme : mais je suis du moins autant que les autres, par la Couronne que je dois porter : et plus que les autres, par la passion que j'ay pour vous. Ainsi, Madame, quelque injuste que je sois, je merite peut-estre quelque compassion : principalement si vous connoissez que je n'ay fait, que ce que je n'ay pû m'empescher de faire. Car enfin, si l'eusse eu quelque autre voye, de pouvoir esperer

   Page 998 (page 400 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'honneur où je pretens, je n'aurois pas pris celle dont je me suis servy ; mais vous sçavez bien Madame, qu'Astiage ny Ciaxare, quand mesme j'eusse esté assez heureux, pour n'estre pas méprisé de vous, n'auroient jamais aprouvé la proposition que je leur aurois fait faire. Que vouliez vous donc que devinst un Prince, qui vous aimoit ; qui vous adoroit ; et qui ne voyoit à son choix, que Mandane ou la mort ? La mort (reprit la Princesse avec beaucoup de colere) eust esté un choix plus juste, et plus judicieux tout ensemble : car enfin s'il est vray que vous aimiez Mandane, elle rendra vostre vie plus cruelle, que la mort ne vous l'eust esté ; Peut-estre Madame, repliqua t'il, que me voyant eternellement à vos pieds, avec une soumission sans égale, vous laisserez vous toucher à mes larmes et à mes soupirs. Non non, interrompit la Princesse, n'attendez rien ny du temps, ny de vos larmes, ny de vous soupirs, ny de tout autre secours quel qu'il puisse estre : le coeur de Mandane ne se laisse pas gagner par de semblables voyes : et vostre crime bien loing d'estre effacé par des larmes, ne le seroit pas par vostre sang. Ainsi Philidaspe (car je ne puis me resoudre de vous donner un Nom plus illustre, apres vostre mauvaise action) preparez vous dés icy, à voir augmenter à tout les momens, la haine que je commençay d'avoir pour vous à Sinope. Voila quel fera le progres que vous ferez dans mon ame, et n'en doutez nullement : C'est pourquoy s'il vous reste quelque

   Page 999 (page 401 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rayon de lumiere dans l'esprit, que vostre injuste passion, n'ait pas obscurcy ; songez qu'il vous seroit beaucoup plus avantageux de me remettre en liberté, et de vous repentir de vostre faute, que de la continuer. Nous ne sommes pas encore si loing de Themiscire, que vous ne le puissiez faire facilement : et je vous engage ma parole, d'obliger le Roy mon pere à ne se ressentir pas de l'outrage que vous luy assez fait. je vous promets mesme, que cette effroyable haine que vous avez fait naistre dans mon coeur, dés la premiere fois que vous eustes dessein de m'enlever ; s'en effacera presque toute : et que je vous auray mesme quelque obligation, de vous estre surmonté pour l'amour de moy. je croiray alors que vous m'avez veritablement aimée : ou au contraire, si mes raisons ne vous persuadent point, je croiray que le seul interest vous a fait agir : et que n'ayant pas de Sujettes qui portent des Couronnes, vous avez voulu songer à vous marier par ambition plustost que par amour. Au reste, ne fondez pas vostre esperance, sur ce que je n'éclate point en injures contre vous : ma bouche, Philidaspe, n'en a jamais prononcé : et je ne sçay pas mesme. desquels termes il se faut servir, en parlant à ceux qui m'outragent ; parce que jusques à cette heure, je n'ay point esté outragée. Mais ce que je sçay de certitude, c'est que je sens l'injure que vous me faites, comme une Princesse de grand coeur la doit sentir : et que sans m'emporter en une violence inutile, je ne

   Page 1000 (page 402 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

laisse pas de vous haïr effroyablement : et de former un dessein inebranlable, de ne me laisser jamais toucher, ny par vos respects ; ny par vos services ; ny par vos larmes, ny mesme par vos menaces ; (car je dois tout craindre de vous) ny mesme encore par la veüe de la mort, quand vous me la feriez voir certaine. Mais encore une fois Philidaspe, songez que vous pouvez en quelque façon reparer vostre faute : et souvenez vous qu'il n'est rien de plus deraisonnable, que de faire un grand crime inutilement. Pensez de plus, en quel estat vous allez mettre toute la Capadoce, toute la Galatie, toute la Medie, et toute l'Assirie : ou pour mieux dire encore, en quel effroyable desordre vous allez reduire toute l'Asie. Car enfin Astiage et Ciaxare, ne souffriront pas cét outrage sans s'en vanger : tous les Rois leurs Alliez s'engageront dans leur party : craignez donc Philidaspe, craignez, que vous ne soyez noyé dans les funestes ruisseaux de sang que vous voulez respandre : car enfin il est des Dieux, et des Dieux vangeurs et equitables : des Dieux, dis-je, protecteurs de l'innocence oprimée : et ennemis declarez des Princes injustes. Mais Philidaspe, est il possible que la Reine Nitocris qui est une Princesse si illustre, sçache quelque chose d'un si estrange dessein ? Et est il possible qu'il y ait quelqu'un au monde qui vous l'ait conseillé ? Non Madame, reprit Philidaspe, personne ne m'a conseillé ce que j'ay fait : je n'ay pas mesme voulu consulter ma propre raison : et l'Amour tout

   Page 1001 (page 403 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

seul a esté mon conseil en cette entreprise. Mais Madame, il n'est plus temps de parler de repentir à Philidaspe : et vos beaux yeux tous irritez qu'ils sont, s'oposent à toutes vos paroles, et me confirment en tous mes desseins. Ha si cela est, dit la Princesse, je vous deffens de me voir, et je ne vous regarderay jamais : allez Philidaspe, allez, sortez de cette Tente, et n'y rentrez pas, si vous ne voulez adjouster quelque chose à vostre crime. Allez, dis-je, sous ces Bois consulter vostre raison, si vous en avez encore : appellez à vostre secours. vostre generosité : et n'oubliez pas d'écouter la gloire, dont vous aviez paru estre si amoureux et si jaloux. La gloire, Madame, où j'ay pretendu, repliqua ce Prince, et où je pretens encore, est celle de vous pouvoir mettre sur le Throsne d'Assirie ; et de vous pouvoir voir un jour commander dans la plus belle Ville du Monde : C'est pour cela Madame, que je croiray juste de mettre toute l'Asie en armes : aussi bien la Princesse Mandane n'est elle pas d'un merite à devoir estre conquise sans peine. Peut estre que quand vous me verrez à la teste d'une Armée de deux cens mille hommes, vous changerez de sentimens : et que vous ne vivrez plus avec moy, comme vous viviez avec Philidaspe, que vous n'avez creû qu'un simple Chevalier : et qui n'a passé dans vostre esprit, que pour un homme d'une condition bien inferieure à la vostre. Mais Madame, si dans ces occasions la Fortune me favorise, et me fait vaincre tous

   Page 1002 (page 404 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ces Rois que vous dittes qui prendront vostre querelle ; je ne descendray alors du Char de Triomphe, que pour mettre à vos pieds, toutes les Palmes dont elle m'aura couronné. Ha Philidaspe, luy dit la Princesse, j'aimerois mieux vous voir dans le Tombeau, que dans un Char de Triomphe, apres avoir vaincu le Roy mon Pere. Vous pouvez Madame, repliqua-t'il, empescher la guerre : et ces yeux, ces beaux yeux que vous me cachez avec tant de soing, ou que vous me monstrez si irritez ; n'auront qu'à me regarder favorablement, pour me faire tomber les armes des mains. je n'aurois jamais fait, sage Chrisante, si je vous redisois tout ce que Philidaspe dit : mais enfin la Princesse perdant patience ; et voyant qu'elle avoit parlé inutilement ; luy commanda d'une authorité si absolue de sortir de la Tente, qu'il luy obeït. Car il faut que je die cela à l'avantage de Philidaspe, que quoy qu'il soit trés violent, et qu'il ait aussi esté capable de beaucoup de choses violentes, il n'a pourtant jamais entierement perdu le respect qu'il devoit à la Princesse.

Artamene, auxiliaire à son insu de Philidaspe
Malgré sa violence naturelle, Philidaspe se comporte très respectueusement envers la princesse. Mandane, désespérée, refuse toutefois d'adresser la parole au prince d'Assirie. Le troisième jour après l'enlèvement, Martesie et Mandane, entendant un grand tumulte non loin de la tente, espèrent qu'il s'agit d'un secours libérateur. Mais bientôt les hommes de Philidaspe les contraignent à partir. Chrisante interrompt Martesie pour lui conter comment Artamene, malgré lui, est venu en aide au ravisseur de sa bien-aimée.

Apres qu'il fut sorty nous demeurasmes seules : Philidaspe fit presenter à manger à Mandane, mais elle n'en voulut point. Cependant nous n'estions pas en une liberté entiere : car quoy que nous ne sçeussions pas encore qu'Arianite eust trahy ; il est tousjours vray qu'elle n'avoit nulle part à la confidence de la Princesse : et qu'en mon particulier, elle n'estoit pas de mes Amies.

   Page 1003 (page 405 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ainsi ce n'estoit que des yeux que la Princesse me faisoit connaistre, qu'en ce deplorable estat, elle se souvenoit d'Artamene. Elle passa tout ce jour qui estoit devenu la nuit pour nous, à se plaindre de son malheur, ou à prier les Dieux de le vouloir faire cesser. Comme le soir fut venu, l'on nous dit qu'il faloit partir : et ce ne fut pas sans peine que je forçay la Princesse à prendre quelque chose. Madame, luy dis-je tout bas, la valeur d'Artamene pourra peut-estre vous retirer des mains d'un Prince qu'il est accoustumé de vaincre : mais il ne pourroit pas vous retirer du Tombeau si vous y estiez. Vous avez raison ma fille, me dit elle, mais le moyen de vivre, au miserable estat où je fuis ? C'est aux grandes Ames, luy dis-je, à supporter les grandes infortunes constamment : Ha Martesie, s'écria t'elle, que la constance est une vertu difficile ! Elle est mesme une vertu trompeuse : qui pour l'ordinaire, ne met le calme que dans les yeux et sur le visage : sans empescher que le coeur ne soit dechiré par de cruelles agitations. Enfin Seigneur, je dis tant de choses, que je la contraignis de manger : et peu de momens apres, l'on nous contraignit à partir. Nous marchasmes de cette sorte trois nuits, et campasmes deux jours, sans que Mandane voulust plus souffrir que Philidaspe luy parlast : mais à la fin de la troisiesme nuit, comme nous ne faisions que d'entrer dans le Pavillon ; et que selon ma coustume, j'eus regardé si suivant l'intention de la

   Page 1004 (page 406 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Princesse, Philidaspe ne s'en estoit pas assez retiré pour ne pouvoit pas mesme entendre ce qu'elle disoit, nous entendismes un assez grand bruit : et au mesme instant, un Escuyer de Philidaspe vint nous faire partir en diligence : laissant le Pavillon tendu, et ne nous donnant pas seulement un moment de loisir. Comme nous ne voiyons point Philidaspe, et que nous entendions un assez grand tumulte à trente ou quarante pas loing de nous, la Princesse s'imagina, que peut estre estoit-ce du secours qui nous venoit : Et par ce sentiment là, nous fismes tout ce que nous peusmes, et par prieres, et par promesses, et mesme par violence, pour n'aller pas si viste que l'on nous faisoit aller : mais il n'y eut pas moyen : car comme une partie de ceux qui nous gardoient, estoient des criminels qui ne pouvoient esperer de pardon, ils obeïrent aux ordres qu'ils avoient reçeus : et nous menerent en un lieu où nous trouvasmes un Chariot qui nous attendoit, et cinquante Chevaux d'escorte. Nous attendismes là Philidaspe, qui vint bien tost apres nous. En cét endroit, Chrisante ne pût s'empescher de dire à Martesie, quel avoit esté cét obstacle que Philidaspe avoit rencontre : et de luy raconter comment Artamene l'avoit veüe sans la connoistre à l'entrée de la Tente : comment il avoit secouru Philidaspe : comment il avoit tué ceux qui l'attaquoient, et facilité l'enlenement de Mandane. A ce discours Martesie fit un grand

   Page 1005 (page 407 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais apres avoir bien tesmoigné Ton estonnement, pour une advanture si extraordinaire ; elle reprit ainsi la parole. Je ne m'arresteray point, dit elle, apres que vous m'avez apris un combat si estrange ; et que sans doute le Roy d'Assirie n'a caché à la Princesse, que pour ne renouveller pas dans son coeur, le souvenir d'Artamene : Je ne m'arresteray point, dis-je, à vous redire nos pleintes, pendant un si triste voyage : ny avec quelle opiniastreté la Princesse Mandane ne voulut point souffrir que Philidaspe luy parlast.

La colère de Nitocris
Après leur arrivée à Opis, Philidaspe écrit à son cousin Mazare afin qu'il convainque Nitocris de lui permettre d'amener Mandane à Babilone. En même temps, la reine d'Assirie reçoit la dépêche de Ciaxare et désavoue publiquement le comportement de son fils.

Mais je vous diray simplement, qu'enfin nous arrivasmes à la ville d'Opis, où l'on nous fit loger dans un Apartement fort magnifique : et où Philidaspe n'oublia rien pour rendre du moins nostre prison plus suportable. Mais à vous dire la verité, ses soins estoient bien inutiles : et la Princesse avoit une douleur si violente, que rien ne la pouvoit moderer. Cependant Philidaspe creut, que s'il pouvoit obliger la Reine sa Mere à le proteger : et à vouloir recevoir la Princesse Mandane aupres d'elle, ses affaires iroient admirablement : car il ne doutoit presque point, que si la Reine Nitocris l'entreprenoit, elle ne gagnait le coeur de la Princesse : et il pensoit aussi, que si elle voyoit Mandane, elle changeroit bien tost je dessein qu'elle avoit eu de le marier à la Princesse Istrine, en celuy de luy permettre d'espouser la Princesse de Capadoce. Pour cet effet, il envoya un des siens secrettement

   Page 1006 (page 408 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à Babilone, vers le Prince des Saces, qui estoit encore en cette Cour : la Reine Nitocris l'y ayant toujours arresté, depuis l'absence du Prince son Fils. Car outre l'estime qu'elle avoit pour luy, il estoit encore son Neveu : la Reine Tarine sa Mere (cette excellente et vertueuse Princesse que toute l'Asie estime) estant Soeur du feu Roy d'Assirie son mary. Il escrivit donc à Mazare, afin qu'il presentast celuy qu'il envoyoit vers la Reine, et qu'il appuyast sa demande. Ce Prince par la Lettre qu'il escrivoit à cette Princesse, luy demandoit pardon de la faute qu'il avoit faite de partir de la Cour sans son congé : la supplioit de l'oublier : et la prioit de trouver bon qu'il menast aupres d'elle la Princesse de Capadoce : afin que de son contentement il la peust espouser. Il luy disoit en suite, toutes les raisons qui devoient l'obliger d'y consentir : et n'oublioit rien de tout ce qu'il croyoit qui la pouvoit flechir. Mais le retour de cet homme ne luy donna pas toute la satisfaction qu'il en attendoit : car il sçeut que le jour mesme qu'il estoit arrivé à Babilone, il y estoit venu un envoyé de Claxare, demander la Princesse de Capadoce, à la Reine Nitocris : et que la Reine avoit desadvoüé son action : et avoit dit qu'elle seroit la premiere à prendre les armes, pour tirer la Princesse de Capadoce de ses mains. Que comme elle avoit eu leû la Lettre que le Prince d'Assirie luy avoit escrite, elle n'avoit pû s'empescher de dire : qu'elle vouloit bien qu'il amenast

   Page 1007 (page 409 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mandane à Babilone : mais que ce seroit pour la renvoyer à Ciaxare. Ce n'est pas que Mazare ne fist tout ce qu'il pût pour fléchir le coeur de Nitocris, mais ce fut inutilement : et il manda au Prince d'Assirie, qu'il ne luy conseilloit pas d'obeïr au commandement que la Reine luy faisoit, d'amener à Babilone la Princesse qu'il avoit enlevée : parce qu'il sçavoit que la Reine en renvoyant celuy qui estoit venu de la part de Ciaxare ; avoit promis de ne consentir jamais à ce Mariage là : et de faire toutes choses possibles, pour se mettre en estat de pouvoir renvoyer la Princesse de Capadoce au Roy son Pere. Et en effet, si Mazare ne l'eust amusée d'esperance, en luy persuadant qu'il faloit employer plustost l'artifice que la force, pour retirer cette Princesse, des mains du Prince son Fils ; elle auroit armé toute l'Assirie contre luy.

La vertu de Mandane menacée
Philidaspe tente d'acquérir le soutien de Martesie et se confie à elle : il se montre tantôt extrêmement respectueux, tantôt d'une violence qui fait craindre qu'il ne commette quelque action irréparable. De son côté, Mandane partage ses craintes avec sa confidente : en découvrant l'acte criminel de Philidaspe, Artamene croira-t-il que la vertu de sa bien-aimée a pu rester intacte ? Elle fait appeler Philidaspe : elle souhaite être amenée à Babilone, afin d'être traitée avec plus de bienséance de la part de la reine Nitocris. Elle ne supporte pas l'idée d'être enlevée, et de n'avoir pour témoin de sa vertu que son ennemi. Mais Philidaspe refuse, de crainte d'être emprisonné aussitôt rentré à Babilone. Le nom d'Artamene étant évoqué durant la conversation, Mandane ne peut s'empêcher de rougir. Philidaspe le remarque, mais ne fait semblant de rien.

Cependant nous estions dans Opis, traitée comme je l'ay desia dit, avec toute la civilité possible : quoy que le Prince d'Assirie le fust de la Princesse Mandane, avec toute la rigueur imaginable. Car non seulement elle ne luy disoit rien qui luy peust plaire ; mais mesme elle ne luy vouloit rien dire du tout : et quelquefois aussi, ne vouloit pas seulement souffrir sa veuë. Philidaspe neantmoins n'oublioit rien pour la fléchir : et comme il le sçavoit qu'elle me faisoit l'honneur de m'aimer, que ne fit il point pour me gagner, et pour m'obliger à luy promettre assistance ! Mais quoy qu'il peust faire, je luy dis tousjours que je ne pouvois rien

   Page 1008 (page 410 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pour luy ; et que l'esperance de toutes les Grandeurs de la Terre, ne me seroit pas manquer à ce que je devois à la Princesse. Mais comme je craignois que l'excessive rigueur de Mandane, n'aigrist l'esprit de ce Prince, et ne le portast à quelque injuste dessein ; je souffris quelquefois qu'il me parlast de son amour et de son desespoir : et je pense à dire vray, que cela ne fut pas absolument inutile, pour l'empescher de prendre quelque resolution extréme, veû la violence de son amour et de son humeur. Tantost il me parloit de la passion qu'il avoit pour Mandane, avec des respects qui ne sont pas concevables : tantost, comme il est fort violent, il s'emportoit à dire des choses qui sembloient devoir faire craindre, qu'il ne fust capable de quelque bizarre dessein : mais des que je voyois son esprit pancher de ce costé là ; Seigneur, luy disois-je, prenez garde à ce que vous dites ; la Princesse n'a encore que de la haine pour vous : mais si elle descouvroit que vous pussiez seulement avoir quelque pensée de perdre absolument le respect que vous luy devez ; elle passeroit de la haine au mespris. Ha ! Martesie, s'escrioit il, ne luy descouvrez pas mes transports et mes crimes : je ne suis pas Maistre de mes premiers sentimens : la douleur est capable de me faire dire des choses injustes : mais le respect que j'ay pour Mandane, fait que je m'en repens un moment apres. Ainsi Martesie, ayez pitié de ma foiblesse : et si vous ne me voulez pas servir, au moins ne me nuisez point je vous en

   Page 1009 (page 411 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

conjure. Seigneur, luy disois je, je n'ay garde de vous nuire ny de vous servir, car je n'oserois jamais parler de vous à la Princesse. Mais sage Chrisante, j'avois beau dire cela au Prince d'Assirie, je pense qu'il ne le croyoit pas : et il s'imaginoit sans doute, que je redisois tout ce qu'il me disoit à Mandane. Il estoit pourtant bien abusé : car tant qu'Arianite estoit avec nous, nous ne parlions que de nostre douleur en general : et quand nous estions seules, Artamene estoit l'unique sujet de nostre entretien. Helas ! (disoit quelquefois Mandane, lors que pour avoir la liberté de parler nous demandions à nous aller promener sur les rives du Tigre) quel sera le desespoir du malheureux Artamene, lors qu'arrivant à Themiscire, il ne m'y trouvera plus : et qu'il sçaura que Philidaspe, ce mesme Philidaspe qu'il a tant haï, m'aura enlevée ! Mais Dieux ! ne soubçonnera t'il point ma vertu ? et pourra t'il croire que l'on ait osé executer un semblable dessein sans mon contentement ? Mais aussi pourroit il penser, que Mandane en peust estre capable ? Ha ! non non, poursuivoit elle, il me croira innocente, et il s'estimera malheureux : et Artamene, l'illustre Artamene, ne croira jamais qu'une personne qui luy a esté si severe, ait pû estre si favorable à son Ennemy. C'estoit de cette sorte que nous nous entretenions, quand nous estions en liberté, mais cela nous arrivoit rarement : car outre qu'Arianite s'attachoit fort assidûment aupres de la Princesse ; il y avoit encore grand nombre de femmes que

   Page 1010 (page 412 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Philidaspe luy avoit données pour la servir, qui ne la quittoient presque point. Et certes j'admiray en cette occasion, ce que peut la vertu malheureuse, quand elle est extraordinaire : estant certain qu'en quinze jours, la Princesse Mandane fut adorée de toutes les personnes que l'on avoit mises aupres d'elle. Cependant nous ne voiyons point de fin à nos maux : et Philidaspe n'en prevoyoit guere aux siens. Il ne laissoit pourtant pas de continuer d'escrire à Mazare, afin qu'il ne se lassast point de soliciter la Reine : il esrivoit aussi secretrement à Aribée, afin d'en estre secouru en cas de besoin : il envoya mesme vers le Roy de Lydie, pour luy demander son assistance : sçachant bien qu'il n'estoit Amy, ny d'Astiage, ny de Ciaxare, quoy qu'il y eust de l'alliance entr'eux. Enfin, il n'oublia rien, de tout ce qu'il creut propre à faire reüssir son dessein : soit en attirant divers Princes dans son Party ; soit en mettant la Ville d'Opis en estat de soustenir un long Siege, en cas qu'il en fust besoin. Pour nous, nous ne sçavions que faire ny qu'esperer : car nous ne sçavions pas qu'Artamene fust revenu à Themiscire : C'est pourquoy la Princesse qui ne pouvoit souffrir de se voir en la puissance d'un Prince amoureux et violent ; prit la resolution de souffrir qu'il luy parlast un jour : afin de luy demander une grace que je m'en vay bien tost vous aprendre. je vous laisse à penser quelle fut la joye de Philidaspe, lorsqu'Arianite luy fut dire, que la Princesse luy vouloit parler : vous croyez bien

   Page 1011 (page 413 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans doute, qu'il obeit à ce commandement avec beaucoup de diligence : et comme il fut entre dans la Chambre de la Princesse, est il bien possible, Madame, luy dit il en l'abordant, que la Princesse Mandane, veüille parler au malheureux Philidaspe, si ce n'est pour luy prononcer encore une sois l'arrest de la mort ? Mais quand cela seroit, divine Princesse, je le recevrois à genoux, et presque avec joye : tant l'honneur que vous m'avez fait de me faire commander de me rendre aupres de vous, trouble agreablement ma raison. Seigneur, luy dit elle (car elle s'estoit enfin resolue par mes conseils de le traiter de ce qu'il estoit) apres vous avoit tant de sois supplié inutilement de me renvoyer à Themiscire, à Sinope, à Ancire, ou à Amasie : je me suis advisée de vous demander une autre chose, que vous ne me devez pas refuser. Car enfin, bien loing de vous plus demander de sortir de vostre Empire, je vous conjure de me conduire à Babilone, aupres de la Reine Nitocris, où je seray avec plus de bien-seance que je ne suis en ce lieu. Si vous m'accordez cette faveur, je vous promets de diminuer quelque chose, de la juste haine que vous avez fait naistre en mon ame : car enfin je ne puis plus souffrir que toute l'Asie sçache que je suis en vostre puissance : et que je n'aye pour tesmoin de ma vertu, que mon plus grand Ennemy. Madame, luy repliqua Philidaspe un peu surpris, si vous me voulez faire l'honneur de me promettre d'aller à Babilone, avec l'intention d'en estre un jour

   Page 1012 (page 414 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la Reine ; et de prendre des mains de Nitocris, un Sceptre qu'elle a assez glorieusement porté, je vous y conduiray sans doute : Mais si vous ne voulez aller à Babilone, que pour aller plustost à Themiseire, pardonnez moy Madame, si je suis contraint de vous desobeir. Et puis, à ne vous déguiser pas la verité, les choses ne sont pas en terme de cela : je suis mal avec la Reine par plus d'une raison : mais encore plus pour l'amour de vous que pour toute autre chose. Ainsi, Madame, en me demandant un Azile pour vous, vous me conduiriez au lieu de mon suplice. Ce n'est pourtant pas par crainte que je vous refuse, et l'amour seulement est ce qui m'y force : Vous m'avez dit une fois, Madame, qu'il n'est rien de plus déraisonnable, que de faire un grand crime inutilement : trouvez donc bon que je tasche de ne tomber pas en une pareille faute. Le crime est commis. Madame : j'ay eu la hardiesse de vous enlever : il faut que je tasche d'avoir le bonheur d'obtenir mon pardon, et de n'estre pas haï. Il n'est pas aisé, reprit brusquement la princesse, de se faire aimer par la voye que vous avez prise : Que sçavez vous. Madame, ce qu'il doit arriver ? reprit ce Prince ; Ha ! je sçay bien, repliqua-t'elle, qu'il n'arrivera jamais que Mandane vous aime. Encore une fois, Madame, respondit il, il n'est rien, d'absolument impossible en cela. Qui m'eust dit le premier jour que je fus au Temple de Mars à Sinope, vous allez devenir esperdûment amoureux, je ne l'eusse pas creû : Et qui m'eust dit le

   Page 1013 (page 415 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

premier moment que je vy Artamene, en ce mesme lieu, et en ce mesme jour, vous le haïrez mortellement, je ne l'eusse pas pensé : car enfin je ne voyois point encore de femme dans ce Temple, qui peust me donner de l'amour : et je trouvois Artamene beau, bienfait, de bonne mine, et fort civil. Cependant je vous ay aimée et je l'ay haï. La Princesse rougit au Nom d'Artamene, qu'elle n'avoit pas preveu que Philidaspe deust prononcer : et ce Prince qui la regardoit tousjours s'en aperçeut. Toutefois il n'osa alors en rien dire : et ce fut depuis à Babilone qu'il m'en parla. La Princesse voyant que cette conversation ne serviroit de rien, la rompit, et congedia ce Prince malgré qu'il en eust.

La mort d'Astiage et de Nitocris
Philidaspe écrit à Aribée et au roi de Lydie pour s'assurer leur soutien contre Ciaxare. Bientôt arrivent les nouvelles de la mort d'Astiage et de celle de Nitocris. Mazare exhorte Philidaspe à rejoindre son trône au plus vite. Philidaspe est heureux d'annoncer à Mandane qu'il peut désormais la conduire à Babilone. Or, sans la présence de Nitocris, Mandane est décidée à se comporter dans la capitale assirienne de la même manière que dans la ville d'Opis.

A quelques jours delà, nous sçeusmes la mort d'Astiage : quoy que Philidaspe empeschast autant qu'il pouvoit que l'on ne dist rien à la Princesse : mais ayant apris qu'elle la sçavoit, il prit le deüil, et vint luy rendre visite. Peu de temps en suite, nous aprismes que la Reine Nitocris aupres avoir fait achever son superbe Tombeau qui est sur la principale Porte de Babilone, estoit morte en partie de la douleur que la desobeissance, et la mauvaise action du Prince son Fils luy avoit causée. Ces deux accidens toucherent sensiblement la Princesse : le premier, parce qu'elle estoit trop bien née, pour n'estre pas sensible à la perte d'un Roy qui luy estoit si proche, quoy que son extréme vieillesse la deust consoler : et l'autre parce qu'effectivement la vertu de la Reine Nitocris luy estoit tousjours un

   Page 1014 (page 416 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

grand appuy. Car encore qu'elle ne fust pas aupres d'elle, il estoit pourtant à croire, que Philidaspe ne porteroit jamais les choses à une derniere extremité, tant qu'elle pourroit luy oster le Sceptre. Nous sçeusmes encore par une des femmes que l'on avoit de la Princesse, que Mazare avoit admirablement bien servy le Prince d'Assirie en cette occasion : et que peut-estre sans luy, la Reine luy auroit elle osté sa Couronne. Nous aprismes aussi que la princesse Istrine suivant la derniere volonté de la Reine, estoit partie de Babilone, le lendemain de sa mort : pour estre conduite en Bithinie, où estoit alors le Prince Intapherne son Frere ; qui estoit allé aider à Arsamone, à reconquerir son Estat sur le Roy de Pont : que l'on disoit estre en termes de perdre ses deux Royaumes. Cependant durant quelques jours, nous ne fusmes point persecutées des visites du nouveau Roy d'Assirie : car comme effectivement il a de la generosité, et de grandes qualitez, il sentit la perte de la Reine Nitocris assez fortement. Neantmoins comme l'amour regnoit dans son ame, les premiers jours de son deüil estans passez, la pensée de pouvoir esperer que la magnificence de Babilone, pourroit peut-estre toucher le coeur d'une jeune Princesse ; fit qu'il se consola un peu plustost qu'il n'eust fait en une autre Saison, de la perte d'une Reine, qui mit un deüil universel en l'ame de tous les Sujets. Cependant Mazare escrivit au Roy, qu'il estoit à propos qu'il allast le plustost

   Page 1015 (page 417 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il pourroit se faire voir à ses Peuples : et que le Throsne estoit un lieu, qu'il ne faloit pas laisser longtemps vuide, de peur que quelqu'un neust la tentation de le vouloir remplir. Neant moins il n'y eut point de raison d'Estat assez forte, pour l'obliger à quitter la princesse, pour aller à Babilone. Au contraire, il manda à Mazare, qu'il preparast a loisir toute la pompe de son Entrée : et qu'il luy envoyast tout ce qui estoit necessaire pour cela, et pour y conduire la princesse de Medie : car depuis la mort d'Astiage, il ne la fit plus nommer la Princesse de Capadoce. J'oubliois de vous dire ; sage Chrisante, qu'apres la mort de la Reine Nitocris, la princesse par mes conseils, avoit envoyé tesmoigner au nouveau Roy, qu'elle estoit bien marrie de la mort de la Reine sa mere : et qu'en suitte il estoit venu la remercier de cette civilité, que j'avois bien eu de la peine à obtenir d'elle : bien qu'il eust fait ce que je luy conseillois de faire, lors qu'Astiagesut mort. Mais pour revenir à ce qui me reste à vous dire, le Roy d'Assirie vint un jour dans la Chambre de Mandane, apres luy en avoir envoyé demander la permission : et l'ayant salüée avec beaucoup de respect, Madame, luy dit il fort galamment ; l'Euphrate est jaloux de l'honneur que le Tigre a reçeu à son prejudice : et il est bien juste que la premiere Ville du monde possede à son tour, la plus illustre princesse de la Terre. Quand je vous ay demande d'aller à Babilone, reprit Mandane, la Reine

   Page 1016 (page 418 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Nitocris vivoit : et quand je vous y veux conduire, repliqua ce Prince, le Throsne d'Assirie est en estat de vous recevoir : et tout le Peuple en disposition de vous reconnoistre pour Reine. Non Seigneur, luy dit elle, n'esperez point que le changement de lieux, change mon ame : ny que la veüe de la superbe Babilone touche mon coeur. J'aimerois mieux passer ma vie sous une Cabane de Berger, que dans le Palais d'un Roy qui m'auroit offencée. Non Seigneur encore une fois, je ne veux ny vous commander, ny vous obeir : je ne veux point, dis-je, occuper la place d'une Reine, que je ne remplirois pas dignement apres elle : et j'aime mieux estre dans vos prisons, que sur le Throsne d'Assirie. Si j'estois en estat de vous resister, pouisuivit elle, il est certain que je n'irois pas où vous me voulez conduire : et que je serois bien aise de n'aller pas attirer la guerre, vers une Ville qui passe pour une des Merveilles du Monde. je voudrois si je le pouvois, espargner le sang de tant de personnes innocentes dont elle est remplie : Mais comme je ne puis pas m'opposer à vostre dessein, j'ay seulement à vous dire, que je seray à Babilone, ce que je suis à Opis : et que le Roy d'Assirie avec toute sa magnificence, ne touchera nô plus mon coeur, que quand il ne m'a paru estre que Philidaspe. Le temps Madame (luy repliqua-t'il, parce que malgré tout ce qu'elle disoit, il luy restoit quelque espoir) nous fera voir si comme vous le dites, vostre rigueur sera plus forte que ma perseverance.

   Page 1017 (page 419 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Du moins, poursuivit il, vous avez resolu ma mort, j'auray un Tombeau plus illustre à Babilone qu'icy : et vous aurez aussi plus de tesmoins de cette cruauté dont vous faites gloire.

Entrée dans Babilone
Le roi d'Assirie fait d'extraordinaires dépenses pour assurer l'entrée triomphale de la princesse dans la ville de Babilone. Mais rien ne diminue la rigueur de Mandane. La magnificence du cortège et de sa parure, tout entière sertie de pierreries, n'a d'égale que sa profonde mélancolie.

Tant y a Chrisante, que trois jours apres, il falut nous resoudre à partir : de vous dire quel équipage fut le nostre, ce seroit abuser de vostre patience pour une chose qui n'est pas necessaire : si ce n'est que vous soyez de l'humeur de ceux qui disent, que la veritable mesure de l'amour, est la liberalité. Car si cela est ainsi, je ne sçaurois mieux vous faire comprendre, la grandeur de la passion du Roy d'Assirie, que par la prodigieuse despense qui fut faite a l'entrée de la Princesse dans Babilone. Le matin que nous partismes d'Opis, nous vismes dans une grande Place, sur laquelle respondoient les fenestres de la Chambre de la Princesse, douze Chariots magnifiques, pour mettre toutes les Dames qui la devoient accompagner : et un autre incomparablement plus beau que les douze dont j'ay desja parlé, qui estoit destiné pour sa personne. Nous vismes aussi deux cens Chameaux pour le Bagage, avec des Couvertures de pourpre de Tir en broderie d'or. Et quand nous fusmes aux portes de la Ville, nous vismes dans une plaine quinze mille hommes sous les armes, ayant tous un Morrion de cuivre doré, le Corcelet de mesme ; avec des Arcs d'Ebene, et des fléches à pointes d'or : qui se separant en deux Corps, firent marcher les Chariots au milieu : car pour les

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Chameaux, ils alloient cent pas devant les Gens de guerre. Quant au Roy, comme il n'y a que douze journées d'Opis à Babilone, une partie de la Cour par ses ordres s'estoit rendue aupres de luy : et il alloit à cheval, à la teste de mille chevaux, immediatement apres le Chariot de la Princesse, qui marchoit le dernier de tous. Nous allasmes de cette sorte, jusques à une journée de Babilone : mais quand nous fusmes là, le Roy d'Assirie voulut que la Princesse se reposast un jour, à un Chasteau où nous logeasmes : pendant quoy l'on acheva de donner les ordres necessaires, pour cette magnifique Entrée. Je ne doute pas que vous ne trouviez estrange, d'oüir tant parler de magnificence, si tost apres la mort de la Reine Nitocris : mais c'est que les Assiriens, non plus que les Peuples de Capadoce qui leur ont esté sousmis, ne portent que trois jours le deüil de leurs Rois : parce, disent-ils, qu'il y a bien plus de lieu de se resjoüir, que de s'affliger, quand ils ont achevé glorieusement leur regne. Ainsi les Babiloniens qui avoient fait une superbe pompe funebre à leur Reine, passerent bien tost a une autre de resjoüissance. Pour l'illustre Mandane, l'on peut assurer qu'elle ne prenoit guere de part à cette Feste : Cependant quoy qu'elle eust resolu de ne se parer point, et de paroistre la plus negligée qui luy seroit possible, elle ne pût en venir à bout : car comme toutes les femmes qui la servoient, et qui nous servoient Arianite et moy, dependoient du Roy d'Assirie ;

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et qu'Arianite elle mesme estoit d'intelligence aveque luy ; nous ne trouvasmes le matin que des habillemens tres magnifiques, et tous couverts de Perles et de Diamans. Pour moy, je vous avoüe que cét artifice ne me donna pas tant de colere qu'à la Princesse, qui pensa en desesperer : et qui me querella presque de ce que je n'en faisois pas autant qu'elle. Madame (luy dis-je pour m'excuser, et parce qu'en effet c'estoit mon opinion) le Roy d'Assirie qui cherche sans doute à justifier l'action qu'il a faite envers ses Peuples, par vostre extréme beauté, veut qu'ils la voyent avec tout son eclat : mais il ne songe pas que s'il n'y prend garde, vous luy ferez des rebelles de tous ses Sujets : et si vous m'en croyez, luy dis-je, vous vous laisserez voir à eux avec tous vos charmes : car enfin si ce Prince entreprenoit jamais quelque chose contre vous, ils se revolteroient peut-estre en vostre faveur. Vous estes bien ingenieuse, me dit elle, à excuser vostre faute, ou pour mieux dire vostre foiblesse : Mais Martesie toute flateuse que vous estes, vous avez tort de n'estre pas plus touchée de mon déplaisir, et de me conseiller comme vous faites. Car de grace, dittes moy un peu, ce que pensera le malheureux Artamene, s'il arrive qu'il vienne à sçavoit un jour, par les Espions que sans doute le Roy mon Pere a dans Babilone ; que l'on m'y aura veüe arriver avec un habillement qui ne marque que de la joye, et de la satisfaction ? Toutes les autres choses,

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ne peuvent m'estre imputées : mais pour celle là, s`imaginera t'on que je n'y ay pas consenty ? Madame, luy dis-je, si vous estiez en choix de faire ce qu'il vous plairoit, je ne vous conseillerois pas comme je fais : mais cela n'estant pas, je trouve que d'un mal il en faut tirer un bien : et tascher s'il est possible, que cette mesme beauté qui vous a fait enlever, vous donne des Protecteurs si vous en avez besoin. Et pour ce que vous dites d'Artamene, adjoustai-je, croyez moy Madame, que si le Roy vostre Pere a des Espions dans Babilone, qui raportent fidellement ce qu'ils auront veû ; ils parleront autant de vostre melancolie que de vostre parure : et de cette sorte vous n'avez rien à craindre. Enfin Chrisante, la Princesse n'y pouvant faire autre chose, se laissa habiller : sans vouloir toutefois que l'on employait aucun art à sa coiffure. Mais comme vous sçavez, elle a les cheveux si beaux, que la negligence la pare et luy sied bien. Les habillemens que l'on nous bailla, estoient à l'usage de Medie et de Capadoce, c'est à dire de couleurs fort vives et fort éclatantes : car pour les femmes de qualité de Babilone, elles ne portent jamais que du blanc. Cela n'empesche pas toutefois, qu'elles ne soient fort magnifiquement et fort galamment habillées : n'y ayant presque point de couleur, sur laquelle les Diamans, les Esmeraudes, et les Rubis, facent un plus bel effet. Nous le connusmes bien tost apres ce jour là : car à peine la Princesse fut elle en

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estat d'estre veüe, que plus de deux cens femmes de condition vinrent luy faire la reverence. Elle les reçeut fort civilement : mais avec une melancolie si grade, qu'elle ne leur donna guere moins de pitié que d'admiration. Enfin il falut partir : et au lieu de douze Chariots pleins de Dames, qu'il y avoit le jour auparavant, il y en eut plus de deux cens. Le Roy eut aussi plus de trois mille chevaux à l'accompagner : pour la Princesse, au lieu d'un Chariot ordinaire, elle fut contrainte de monter dans un superbe Char de Triomphe, dont tous les ornemens estoient d'or. Il estoit tiré par quatre Chevaux Tigres, attelez de front, les plus beaux que l'on vit jamais : et quatre Hommes de la premiere condition, portoient sur ce Char un Dais magnifique, fait d'une espece de Broderie d'Or, de Perles, et de Diaroans, que les seules Sidoniennes sçavent faire. Je ne m'arresteray point à vous particulariser cette pompe : et je vous diray seulement, que toute cette grande Plaine que l'on trouve en arrivant à Babilone par le costé que nous y allions ; et qui comme vous sçavez, est toute couverte de Palmiers, d'une beauté admirable, et d'une hauteur prodigieuse ; estoit remplie de Troupes : mais de Troupes armées avec une magnificence estrange. De cent pas en cent pas, nous trouvions des Ares de Triomphe eslevez, sous lesquels passoit le Char de la Princesse : et sur lesquels il y avoit des Inscriptions, qui luy estoient glorieuses. Tous ces Arcs estoient superbes : et

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l'on ne voyoit rien qui ne parlast de Grandeur et de joye.


Histoire de Mandane : Mazare
Arrivée à Babilone, Mandane, conduite dans ses appartements, craint que personne ne puisse la délivrer. Elle ignore encore qu'elle s'est acquis un nouveau soupirant en la personne de Mazare, que le roi d'Assirie a chargé de la surveiller. Son ravisseur, au reste, ne tarde pas, à son grand désespoir, à découvrir qu'elle est éprise d'Artamene. Il la soumet à un chantage, en se déclarant prêt à déposer les armes, au moindre mot d'espoir de sa part. Mandane est bouleversée, au point qu'elle est prête à se suicider, si le roi d'Assirie venait à triompher.
Arrivée de Mandane à Babilone
Aux portes de Babilone, Mazare est chargé de remettre les clefs de la ville à Mandane. La princesse les refuse, les considérant comme celles de sa prison. Mazare est charmé par tant de beauté et d'esprit. Le roi d'Assirie la conduit ensuite dans le palais jusqu'à son appartement. Elle apprend que toutes les femmes qui servaient Nitocris lui sont à présent dévouées. Une fois seule avec Martesie, elle se désespère : aussi vaillant soit-il, Artamene pourra-t-il forcer les murs de la ville, qui paraissent infranchissables ?

A deux stades de la Ville, le Prince des Saces qui estoit admirablement beau, et de bonne mine, ayant un habillement tres riche, et estant monté sur un cheval Isabelle à crins noirs, vint à la teste de mille chevaux, presenter à la Princesse, de la part du Roy, de grandes Cless d'or, dans une Corbeille de mesme metal, enrichie de Topases et d'Amethistes. Madame, luy dit il en les presentant, le Roy m'a commande de vous obeir : et de vous offrir de sa part, ce que luy seul vous peut donner. Seigneur, respondit la Princesse (car on l'advertit de la condition de Mazare) si en me presentant les Clefs de Babilone, vous m'assurez qu'il me sera permis d'en faire des demain ouvrir les portes, pour m'en retourner à Themiscire, ou pour aller à Ecbatane, je les accepteray sans doute, et vous seray eternellement obligée de me les avoir offertes. Mais si cela ne doit pas estre (poursuivit elle, avec une melancolie charmante, qui ne luy déroboit rien de sa beauté) il me semble qu'il y a quelque injustice, et mesme quelque inhumanité, de vouloir que je garde moy mesme les Clefs de ma prison. Ainsi, Seigneur, jusques à tant que cela soit determiné par le Roy d'Assirie, gardez ce que vous m'avez voulu offrir, comme ne pouvant estre en de meilleures mains que les vostres. Mazare surpris et charmé de la beauté, de l'esprit, et de la civilité de la Princesse, luy dit qu'il ne garderoit ce qu'elle luy faisoit l'honneur de luy

   Page 1023 (page 425 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

confier, que pour le remettre en sa disposition, quand elle seroit arrivée à la Ville : et sans la faire tarder davantage, il mesla sa Troupe qui estoit tres magnifique, avec celle du Roy d'Assirie. Ce Prince marchoit seul, immediatement apres le Char de la Princesse : mais si paré, si brillant d'Or et de Pierreries, qu'excepté Artamene, je ne ny jamais d'homme de meilleure mine que luy. A l'entrée de la Ville, on fit une Harangue à la Princesse, ou plustost un Eloge : Toutes les Maisons estoient tendués de superbes Tapisseries : Toutes les ruës estoient semées de fleurs : Toutes les femmes estoient aux fenestres extraordinairement parées : mille Trompettes et mille Clairons, faisoient retentir l'air de toutes parts : et tout le Peuple estoit si ravy de la beauté de la Princesse ; et il en fit des acclamations si grandes ; que le Roy d'Assirie en eut une joye, qui ne se peut exprimer. Enfin Chrisante, nous fusmes conduites au Palais de la Reine Nitocris : Comme la Princesse descendit du Char, le Roy d'Assirie vint luy presenter la main, pour la mener à son Apartement : Elle eust bien voulu le refuser, mais elle creut que cela paroistroit bizarre et hors de propos. Ainsi elle luy donna la main sans incivilité : mais ce fut pourtant d'une maniere si cruelle pour luy, et elle luy fit si bien connoistre que la seule qualité de Roy d'Assirie, exigeoit d'elle cette legere complaisance, qu'il n'en fut gueres plus satisfait. Nous passasmes par plus de six Apartemens de plein pied, tous plus magnifiquement

   Page 1024 (page 426 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

meublez les uns que les autres : et au dernier, il luy fit une profonde reverence : et luy dit que c'estoit d'oresnavant à elle à commander à toute l'Assirie : et qu'il n'estoit plus que le premier de ses Sujets. Enfin apres une heure, qui fut employée à recevoir les complimens de tout ce qu'il y avoit de Grand dans Babilone, l'on nous laissa en liberté : et nous eusmes du moins la consolation de sçavoir, que toutes les femmes qui avoient servy la Reine Nitocris, furent destinées à servir la Princesse Mandane : et qu'ainsi elle n'auroit aupres d'elle, que des personnes vertueuses. Quelque temps apres que nous fusmes seules, Arianite estant allé dans une autre Chambre, la princesse me regarda avec une melancolie extraordinaire : Ha ! Martesie, s'escria-t'elle, en quel lieu sommes nous ? et par quelle voye en sortirons nous ? N'avez vous point pris garde, me dit elle, à ces prodigieuses Murailles de Babilone, sur lesquelles plusieurs Chariots peuvent aller de front tant elles sont espaisses et fortes ? N'avez vous point veû ces superbes Tours qui l'environnent ? N'avez vous point remarqué combien l'Euphrate qui la divise, en rendroit ce me semble les aproches difficiles, à ceux qui la voudroient assieger ? N'estes vous point estonnée de ce nombre innombrable de Peuple qui la remplit, de ces Portes d'airain qui la ferment ? Et enfin pouvez vous bien concevoir, qu'il soit possible d'esperer, que quand toute l'Asie s'armeroit pour mon secours, l'on peust me retirer de

   Page 1025 (page 427 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Babilone ? Car apres tout, quelque vaillant que soit l'illustre Artamene, il ne sçauroit vaincre le Roy d'Assirie enfermé dans les Murailles de cette superbe Ville. Voila ma chere Fille, me dit elle, tout ce que l'ay pensé durant cette funeste ceremonie : et voila toute la part que j'ay prise, à la magnifique Entrée que l'on m'a faite. Madame, luy dis-je, les Dieux sont tout ce qui leur plaist : et la prudence humaine trouve quelquefois de l'impossibilité en des choses, où il n'y en a point pour eux. Vous avez raison, dit elle ; aussi ne fonday-je plus mon esperance qu'en leur appuy.

La passion de Mazare
Pour ne pas contrarier Mandane, le roi d'Assirie ne la voit qu'une fois par jour. Par contre, il charge Mazare de lui parler aussi souvent que possible en sa faveur. Ce dernier, pourvu de nombreuses qualités, gagne l'affection de la princesse. En effet, il est aussi dévoué que mélancolique, ce que la princesse interprète comme de la compassion. Or Martesie l'a appris depuis par Orsane , Mazare est tombé amoureux de la princesse au premier regard. Profondément désespéré par un amour sans issue, qui fait de lui, de surcroît, un traître à l'égard du roi d'Assirie, Mazare est résolu de conserver sa passion secrète.

En effet, le lendemain la princesse voulut aller au Temple : et on la conduisit à celuy de lupiter Belus, qui est une des plus belles choses du monde. Cependant comme le Roy d'Assirie vouloit tascher de la gagner par la douceur, et qu'il craignoit de l'irriter, il ne la voyoit au plus qu'une heure par jour : encore estoit ce devant tant de monde, que la Princesse s'en trouvoit beaucoup moins incommodée. Le Prince Mazare la voyoit fort assiduëment par les ordres du Roy, qui l'avoit prie de tascher de luy rendre office aupres d'elle : sçachant bien qu'il n'y avoit pas de personne au monde qui eust plus d'adresse, ny gueres plus de charmes dans la conversation. En effet, ce Prince reüssit si admirablement à se faire estimer de la Princesse, et à gagner son amitié, qu'il ne fut pas une petite consolation à ses disgraces. Il estoit doux, civil, et respectueux : et quoy qu'il parlast tousjours à l'avantage du Roy d'Assirie,

   Page 1026 (page 428 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quand l'occasion s'en presentoit ; neantmoins nous voiyons dans ses yeux une melancolie si obligeante ; parce que nous la croyons un effet de la compassion qu'il avoit de nos malheurs ; que la Princesse ne pouvoit quelquefois se lasser de le loüer. Mais Chrisante, pour vous faire mieux comprendre toute la suite de mon discours, il faut que je vous descouvre en cét endroit de mon recit, une chose que nous ne sçeusmes que tres long temps apres que ce que je viens de dire nous fut arrivé ; et que nous ne soubçonnasmes mesme point du tout ; tant il est vray que l'infortuné Mazare déguisa. admirablement bien ses sentimens. je vous diray donc Chrisante, que ce Prince en presentant les Clefs de Babilone à la Princesse Mandane, le jour que nous y arrivasmes, perdit absolument sa liberté ; et devint aussi amoureux d'elle, que le Roy d'Assirie l'estoit. Comme il n'avoit point encore eu d'amour, il ne connut pas d'abord cette passion : et il s'imagina (comme je l'ay sçeu par le genereux Orsane qui est venu avec moy, et qui m'a descouvert tous les secrets sentimens de feu son Maistre) que l'admiration toute seule, jointe à la pitié de voir une si belle Personne affligée, estoit ce qui troubloit un peu son esprit. Mais il ne fut pas huit jours a s'apercevoir que ce qu'il sentoit, estoit quelque chose de plus, Il accepta pourtant la commission que le Roy d'Assirie luy donna, de voir souvent la Princesse, et de luy parler souvent en sa faveur : car quelle bonne raison eust il pû

   Page 1027 (page 429 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire pour s'en excuser ? Il fit neantmoins quelque legere resistance, à la premiere proposition qu'il luy en fit : Mais apres tout, soit qu'il n'eust point d excuse legitime à donner ; soit qu'un secret mouvement de sa passion fit qu'il ne peut refuser de voir la personne qu'il aimoit malgré luy, il promit qu'il la verroit, et qu'il serviroit le Roy d'Assirie : et en effet, il la vit, et il tascha de l'y servir. Car il faut advoüer que Mazare estoit naturellement genereux : et que l'amour seulement l'a forcé de faire des choses contre la generosité. En effet Orsane m'a assuré, qu'il luy descouvrit son coeur : et qu'il n'est point d'efforts qu'il ne fist, pour regler son affection : et pour la renfermer dans les bornes de l'estime et de l'amitié. Quel malheureux destin est le mien ? (disoit il un jour à Orsane) j'ay passé presque toute ma vie dans une Cour où il y a un nombre infiny de belles Personnes sans en estre amoureux ; et je ne voy pas plustost la Princesse Mandane, que je le deviens esperdûment. Ha ! Orsane, s'escrioit il, que ceux qui disent que l'esperance naist avec l'Amour sont abusez ! Car apres tour, que puis-je esperer ? Je sens une passion que je dois et que je veux combatre : et que si je ne la puis vaincre, je suis du moins resolu de cacher eternellement. Car enfin, j'ay promis amitié au Roy d'Assirie ; je suis son Vassal ; j'ay l'honneur d'estre son Patent ; et il m'a choisi pour le confident de sa passion. Comment donc puis-je vaincre tous ces obstacles ? Mais quand ma generosité cederoit à

   Page 1028 (page 430 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mon amour, et que je me resoudrois d'estre lasche, et de trahir un Prince à qui je dois beaucoup de respect ; je le serois inutilement : n'estant pas à croire, qu'une Princesse qui mal-traite le Roy d'Assirie, reçeust favorablement le Prince des Saces. Ainsi Orsane, poursuivoit il, je sçay bien que je n'espere rien : et je sçay pourtant bien que j'aime, et que j'aime jusques à perdre la raison. Mais, reprenoit il, puis que ma passion naist sans esperance, il faut esperer qu'elle ne durera pas long temps : ou plustost, adjoustoit ce Prince, il faut croire que puis que le desespoir mesme ne la fait pas mourir en naissant, elle subsisteta eternellement. Aimons donc, disoit il, aimons, puis que c'est nostre destinée : et aimons mesme sans en faire de scrupule. Car enfin nous ne sommes pas Maistres de nostre affection : et c'est bien assez si nous la pouvons cacher : et si nous la pouvons obliger à se contenter de l'estime et de Mandane. Bres Chrisante, Mazare ne pouvant arracher de son coeur, l'amour qu'il avoit pour la Princesse, se resolut du moins d'en faire un grand secret : et de ne laisser pas mesme de rendre office au Roy d'Assirie. Mais Chrisante, il ne disoit pas une parole en sa faveur, qui ne luy donnast mille desplaisirs secrets : et la Princesse n'en prononçoit pas une à son des avantage, qui ne luy causast une joye, qu'il avoit bien de la peine à cacher. Ainsi il estoit fidelle et infidelle tout ensemble : sa bouche parloit pour le Roy d'Assirie, et son coeur le trahissoit : et quoy qu'il fist, et

   Page 1029 (page 431 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy qu'il dist, l'on voyoit tousjours dans son ame une si grande crainte de déplaire à la Princesse Mandane, que jamais je n'ay veû plus de respect en personne. Cependant nous ne soubçonnasmes jamais rien de sa passion : il paroissoit quelquefois assez melancolique, mais il avoit l'adresse de nous faire comprendre, sans mesme nous le dire, que les malheurs de la Princesse le touchoient : et qu'il eust bien voulu que le Roy d'Assirie eust pü vaincre ses propres sentimens, et renoncer à tous ses desseins.

La jalousie du roi d'Assirie
Le roi d'Assirie devine bientôt que le cur de Mandane est déjà pris et qu'Artamene est son rival le plus dangereux. Il fait part de ses soupçons à Mazare, lequel ne peut s'empêcher de laisser paraître son trouble, que le roi d'Assirie interprète comme de la compassion. Ses soupçons sont confirmés par Arianite, qui a épié une conversation entre Mandane et Martesie. Au comble du désespoir, le roi d'Assirie, interroge Mandane : d'abord fortement contrariée, la princesse décide de révéler à son ravisseur qu'Artamene est de condition égale à la sienne. En outre, si Ciaxare le permet, elle épousera ce rival. L'aveu achève de désespérer Philidaspe.

Les choses estoient en cét estat, lors qu'il nous arriva un surcroist d'infortune, qui nous donna bien de la peine : Ce fut que le Roy d'Assirie ne voyant nul changement en l'esprit de Mandane, malgré ses respects, ses soumissions, et tous les soings de Mazare, commença de croire qu'il faloit necessairement que le coeur de la Princesse fust preocupé. Et se souvenant alors de tant de soubçons qu'il avoit eus qu'Artamene ne fust amoureux de Mandane ; et se souvenant encore en suitte, de ce qu'il avoit entendu de la bouche de Feraulas, touchant la condition d'Artamene ; et de la rougeur de la Princesse, qu'il avoit remarquée à Opis, quand il l'avoit nommée ; il n'en faut point douter (dit il au Prince Mazare, apres luy avoir raconté tout ce qui luy estoit arrivé à la Cour de Capadoce) non seulement Artamene est Prince ; non seulement Artamene aime Mandane ; mais Mandane aime Artamene. Je vous laisse à penser quel trouble ce sentiment mit dans l'esprit de

   Page 1030 (page 432 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jeune Roy, et quelle inquietude en ressentit Mazare : il en fut si troublé et si interdit, que le Roy d'Assirie croyant que ce fust pour le seul interest qu'il prenoit au sien, l'en remercia tendrement. Cependant il trouva moyen pour s'esclaircir de ses doutes, de parler en particulier à Arianite : qui malheureusement, sans que nous en sçeussions rien, avoit entendu une conversation que j'avois eüe avec la Princesse le soir auparavant : et où nous avions presque repassé toutes les choses les plus secrettes de sa vie : à la reserve du Nom de Cyrus, que par hazard nous n'avions point prononcé. Mais quoy qu'elle n'eust pas tout entendu, elle en avoit pourtant assez oüy, pour ne luy laisser pas lieu de douter, qu'il y avoit une intelligence entre Artamene et Mandane : de sorte que quand le Roy d'Assirie parla à cette malicieuse fille, il en aprit plus qu'il n'en vouloit sçavoir. Neantmoins comme elle ne luy disoit les choses que fort confusément, il se resolut de s'en éclaircir mieux : et mesme d'en parler à la Princesse. Comme la jalousie est une passion encore plus violente que l'amour, parce qu'elle n'est jamais seule dans un coeur : et qu'ainsi elle porte tousjours je trouble avec elle : le Roy d'Assirie me parut tout change, dès qu'il entra dans la chambre de Mandane. Il n'y avoit alors qu'Arianite et moy aupres d'elle : il la salüa pourtant avec tout le respect qu'il luy devoit : et il voulut mesme commencer la conversation par des choses indifferentes : mais il paroissoit neantmoins

   Page 1031 (page 433 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tant d'inquietude dans son esprit, que nous nous en aperçeusmes. Madame (luy dit il apres plusieurs autres discours interrompus) je voudrois bien sçavoir de vous, une chose qui m'importe infiniment, et qui vous importe aussi beaucoup : S'il m'est permis de vous la dire, repliqua la Princesse, et que je la sçache, peut-estre satisferay-je vostre curiosité. Ouy Madame, vous la sçavez, respondit il, et pour ne vous tenir pas plus long temps en peine, je voudrois que vous m'eussiez fait l'honneur de m'aprendre. quel est ce puissant Ennemy qui me combat dans vostre coeur, et qui m'y surmonte : car enfin si cela n'estoit pas, je ne sçaurois croire que mes soins, mes respects, et mes soumissions, ne fussent venus à bout d'une simple aversion. Seigneur (luy dit la Princesse, qui ne croyoit pas qu'il sçeust rien avec certitude de ce qui regardoit Artamene) ne vous donnez point s'il vous plaist la peine de chercher de secretes raisons à mon procedé aveque vous : et sçachez que quand mesme je vous aurois aimé, et tendrement aimé ; si vous m'aviez enlevée sans mon consentement, je ne vous aimerois jamais : tant il est vray que j'ay une puissante aversion, pour ceux qui perdent une fois seulement en toute leur vie le respect qu'ils me doivent. Quoy Madame (repliqua ce Prince violent, presque contre son intention) si Artamene avoit fait ce qu'a fait Philidaspe, vous le traiteriez comme vous me traitez ? Artamene, respondit la Princesse en

   Page 1032 (page 434 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rougissant, est trop sage pour me permettre seulement de supposer qu'il peust jamais avoir commis une semblable faute : Mais Seigneur, pourquoy me parlez vous d'Artamene en cette occasion ? Je vous en parle, Madame, repliqua-t'il, comme d'un homme qui à ce que je voy, m'a vaincu plus d'une fois : mais beaucoup plus cruellement dans vostre coeur, qu'il n'a fait les aimes à la main. Ouy Madame, cét Artamene que j'ay tousjours haï, et que vous m'avez autrefois commandé d'aimer, est certainement celuy qui s'oppose à ma gloire et à mon bonheur : et vous ne me commandiez sans doute, que ce que vous faisiez vous mesme. Comme je n'ay point eu d'injustes sentimens, respondit la princesse sans s'émouvoir, je ne vous nieray point que je n'aye eu, et que je n'aye encore beaucoup d'amitié pour Artamene : et vous n'ignorez pas que je luy ay assez d'obligation, pour ne le pouvoir haïr. Ces obligations, repliqua ce Prince violent, n'auroient jamais porté la Princesse Mandane, à avoir une affection particuliere et secrette pour un simple Chevalier : si son coeur n'avoit esté touché d'une inclination bien forte. Ce simple Chevalier dont vous parlez, reprit la Princesse en colere, paroissoit estre autant que Philidaspe en ce temps là : et sera peut-estre beaucoup davantage un jour, tout Roy d'Assirie qu'est ce Philidaspe. Il ne faut pas attendre plus long temps, respondit il, car puisqu'Artamene possede vostre affection, je le tiens beaucoup au

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dessus de tous les Princes de la Terre, quand mesme il ne seroit que ce qu'il a paru estre. Vous avez bien de l'orgueil, et bien de l'humilité tout ensemble, reprit la princesse, mais apres tout Seigneur, desacoustumez vous s'il vous plaist de me parler imperieusement, car je ne le sçaurois souffrir. Le Roy d'Assirie voyant qu'il avoit extrémement irrité la princesse, se jetta à ses pieds : et passant d'une extréme violence, à une extréme soumission. Quoy Madame, luy dit il, vous voulez que je puisse conserver la raison, en aprenant que ce coeur que je croiyois insensible pour toute la Terre, ne l'est pas pour Artamene ! N'estoit-ce point assez que je sçeusse que vous me haissiez, fans que j'aprisse qu'un autre estoit aimé ; et un autre encore que j'ay tousjours haï ? Tant que je ne vous ay creüe qu'insensible, les Dieux sçavent que dans le fonds de mon coeur je vous ay justifié autant que je l'ay pû : J'advoüois que vous aviez raison de mépriser tous les Rois du Monde, parce qu'il n'y en avoit point qui fust digne de vous. Je confessois que mon procedé meritoit que vous me fissiez attendre long temps le pardon de ma faute : Mais Madame, lorsque j'ay apris avec certitude, que le seul homme de toute la Terre, pour qui j'ay de la haine (quoy que j'aye de l'estime pour luy) est le seul que vous aimez ; ha Madame, je n'ay pû demeurer dans les termes que je m'estois prescrit. Je me suis plaint ; je vous ay accusée, j'ay perdu le respect en perdant aussi la

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raison ; et je pense mesme que si j'eusse pû m'arracher de l'ame la violente passion que vostre beauté y a fait naistre, je l'eusse fait avec joye. Ouy Madame, je l'advoüe, j'ay fait tout ce que j'ay pu pour vous haïr : mais Dieux que tous mes efforts ont esté inutiles ! Car enfin je vous aime plus que je ne vous aimois ; ma haine a augmenté pour Artamene, et mon amour s'est accrue pour la Princesse Mandane. je me trouve un interest nouveau à estre aimé de vous : il faut Madame, il faut que je chasse Artamene de vostre coeur : il faut que mes respects, mes soings, mes larmes, et mes soupirs, le detruisent : et il faut enfin que je meure, ou qu'il ne vive plus en vostre memoire. La Princesse entendant parler le Roy d'Assirie de cette sorte, ne douta point du tout qu'il ne sçeust quelque chose de bien particulier, de l'affection d'Artamene : c'est pourquoy elle ne jugea pas qu'il falust faire une finesse d'une amitié innocente. Joint que dans le trouble où le discours du Roy d'Assirie mettoit son ame ; elle creut que peut- estre à la fin quand il auroit absolument perdu l'esperance d'estre aimé, la laisseroit il en repos. C'est pourquoy prenant la parole, Seigneur, luy dit elle, les Dieux sçavent si je suis capable d'aucun deguisement criminel : et l'ingenuité que je m'en vay avoir pour vous, vous le doit assez faire connoistre. Ha Madame (s'écria alors le Roy d'Assirie, qu'elle avoit fait relever malgré luy) ne soyez pas assez sincere, pour me dire tout ce que vous pensez

   Page 1035 (page 437 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'advantageux pour Artamene : cachez moy plustost une partie de sa gloire : et ne mettez pas ma patience à une si rigoureuse espreuve. Je ne sçaurois, luy respondit la Princesse, vous rien dire que vous ne sçachiez : car enfin toute la Cour de Capadoce a sçeu que j'ay beaucoup estimé Artamene : et je vous l'ay dit à vous mesme, du temps que vous estiez Philidaspe. Mais toute la Capadoce a ignoré, ce que je voy bien que vous sçavez, et ce que je m'en vay vous advoüer, qui est qu'Artamene est de condition égale à la vostre : et que si le Roy mon Pere y consentoit, l'affection qu'Artamene a pour moy, auroit toute la recompense qu'elle merite. Voila Seigneur, les termes où en sont les choses : et peut-estre en sçavez vous plus presentement, qu'Artamene luy mesme n'en sçait. Voila Seigneur, encore une fois, cette importante vérité que vous avez desiré sçavoir : c'est à vous presentement à regler vos desseins et vostre affection pour moy : vous avez de l'esprit et de la generosité, c'est pourquoy je n'ay plus rien à vous dire là dessus. Vous pouvez encore prendre un chemin, qui m'obligeroit à vous redonner mon estime, et qui vous aquerroit encore l'amitié d'Artamene : Ha Madame, s'écria ce Prince tout hors de luy mesme, je ne veux point de vostre estime toute glorieuse qu'elle est sans vostre affection : et je ne veux jamais avoir de part en l'amitié d'un homme, qui possede toute la vostre : et

   Page 1036 (page 438 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui seul m'empesche de la posseder. Non non Madame, il faut prendre des voyes plus violentes, pour decider les differents que nous avons ensemble Artamene et moy : et il faut que sa mort me console de vostre cruauté, ou que la mienne assure son bonheur et le vostre.

La captivité de Mandane
Le roi d'Assirie apprend que Ciaxare et Artamene sont en train de lever des troupes. Il envoie des dépêches en Lydie, en Phrigie, en Hircanie, en Arabie, en Paphlagonie et en Inde pour faire de même. Mandane, quant à elle, souffre de sa captivité ; elle espère et appréhende tout à la fois l'arrivée de l'armée de son père.

En disant cela il sortit, et laissa la Princesse en une affliction extréme : il fut retrouver Mazare, et luy raconta tout ce que Mandane luy avoit dit. Ce malheureux Prince l'escouta avec une inquietude estrange : il y avoit des momens, où il n'avoit pas moins de douleur que le Roy d'Assirie : et il y en avoit d'autres, où il imaginoit quelque douceur, à penser qu'il y avoit dans le coeur de la Princesse un puissant obstacle pour empescher ce Prince d'estre aimé : et où il esperoit qu'entre un Amant haï et un Amant absent, il pourroit peut-estre faire quelque progrés : de sorte qu'il se resolvoit fortement, à tascher de gagner l'estime et l'amitié de la Princesse. Il croyoit mesme ne faire presque rien contre la generosité : car, disoit il, ce ne sera pas moy qui empescheray Mandane d'aimer le Roy d'Assirie, ce sera Artamene. Mais Dieux, reprenoit il un moment apres en luy mesme, cét Artamene qui s'oppose au Roy d'Assirie, s'opposera aussi à Mazare : Mais, adjoustoit il, Mazare ne veut pas vaincre à force ouverte, ny à guerre declarée : il veut employer la ruse, où la force seroit inutile : et avoir recours à l'artifice, puis qu'il n'y a point d'autre voye de n'estre pas malheureux. Cependant comme il

   Page 1037 (page 439 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voyoit le Roy d'Assirie fort irrité, et en estat de se porter peut estre à quelque extréme resolution ; il le retint avec toute l'adresse imaginable : et luy fit beaucoup esperer de ses soins. En effet il vint voir la Princesse, mais il ne pût pas luy parler le premier : car comme elle avoit une extréme confiance en luy, et qu'elle n'ignoroit pas que le Roy d'Assirie luy disoit toutes choses ; elle luy parla d'abord avec tant d'esprit, tant de vertu, tant de douceur, et d'une maniere si touchante ; que Mazare pensa presque former la resolution, de n'avoir plus que de l'amitié pour Mandane. Mais Dieux, que cette genereuse resolution estoit mal affermie ! Quand il ne faisoit qu'escouter la Princesse, il avoit le coeur attendry ; la compassion luy faisoit quasi respandre des larmes ; mais dés qu'il levoit les yeux, et qu'il rencontroit ceux de Mandane, une nouvelle flame tarissoit ses pleurs, détruisoit ses premiers desseins ; et r'embrasoit toute son ame. La Princesse fut toutefois tres satisfaite de luy : car comme elle luy tesmoigna apprehender quelque chose de l'humeur violente du Roy d'Assirie ; Non Madame (luy dit-il, d'une maniere à luy persuader qu'il exprimoit ses veritables sentimens) ne craignez rien de la violence du Roy : je vous engage ma parole d'aporter tous mes soins à luy oster toute pensée criminelle : Mais si je n'y pouvois pas reüssir, je vous proteste que de son Vassal je deviendrois son Ennemy, s'il avoit entrepris de vous deplaire : et que tant

   Page 1038 (page 440 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que Mazare sera vivant, la Princesse Mandane ne souffrira autre persecution du Roy d'Assirie, que celle de ses prieres, de ses larmes, et de ses soupirs. je vous laisse à penser, sage Chrisante, quels furent les remercimens de la Princesse, et quels furent les Eloges qu'elle luy donna : Enfin Mazare en vint à tel point avec elle, qu'elle l'aimoit comme un frere : et ce Prince se trouva si heureux durant quelques jours, qu'il ne se souvenoit ny d'Artamene, ny de rien qui le peust fascher. Mais peu de temps apres, le Roy d'Assirie ayant esté adverty du retour d'Artamene à Themiscire ; de son arrivée à Ecbatane avec Ciaxare ; et des grands preparatifs de guerre que l'on faisoit contre luy : hasta de son costé l'execution de tous les ordres qu'il avoit donnez. Car dés le lendemain que nous fusmes arrivez à Babilone, il avoit renvoyé en Lydie : il avoit aussi envoyé en Phrigie, en Hircanie, en Arrabie, en Paphiagonie, et vers un Prince Indien : Le Prince des Saces aussi, envoya de son costé supplier le Roy son Pere de haster les levées qu'il faisoit faire en son Royaume. Cependant nous ne sçavions que fort confusément les preparatifs de la guerre : car Mazare qui ne pouvoit se resoudre de parler d'Artamene à Mandane, luy disoit toujours qu'il n'en sçavoit autre chose, si non qu'il estoit revenu des Massagettes, et que l'on se preparoit à la guerre. Durant cela, le Roy d'Assirie voyoit tousjours la Princesse, tantost : violent, tantost tres sousmis, tantost ne faisant

   Page 1039 (page 441 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que la regarder avec une profonde melancolie, sans luy parler que fort peu ; et tantost aussi luy parlant avec une colere extréme, sans oser pourtant lever les yeux vers les siens. Mais apres tout, j'ay cent et cent fois admiré la bonté des Dieux, en ce qu'ils ont fait qu'un Prince aussi imperieux que celuy-là, et d'une humeur aussi altiere ; soit tousjours demeuré dans les termes du respect. Au commencement que nous fusmes à Babilone, toutes les Dames avoient la permission de voir la Princesse : et elle en fut si cherement aimée, qu'il n'est rien qu'elles n'eussent esté capables de faire pour la delivrer : n'eust esté la passion qu'elles avoient qu'elle peust se resoudre de devenir leur Reine : de sorte qu'il n'y avoit pas une femme de qualité, qui ne taschast par son propre interest, de rendre office au Roy d'Assirie. Neantmoins depuis que ce Prince fut adverty par ses Espions que l'on viendroit bien-tost à luy, il nous osta cette liberté : et à la reserve du Prince Mazare, personne ne voyoit plus la Princesse, et elle estoit gardée fort estroitement. La raison de cela estoit, que le menu Peuple conmençoit de murmurer un peu, de ce que l'on alloit engager toute l'Assirie en une guerre injuste. Nous vivions donc de cette sorte, c'est à dire avec beaucoup de melancolie, et sans autre consolation que celle de la conversation du Prince Mazare. Les femmes qui servoient la Princesse, nous disoient que tous les jours il arrivoit grand nombre d'Estrangers à Babilone, sans qu'elles sçeussent ce

   Page 1040 (page 442 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que c'estoit : car elles n'avoient guere plus de liberté que nous. Bien est il vray que nous estions en une belle Prison (si toutefois il peut y en avoir de belles) estant certain que le Palais des Rois d'Assirie est la plus belle chose du monde. Mais sage Chrisante, je ne songe pas que vous le sçavez : et que je parle à des personnes qui ont accompagné le Vainqueur de Babilone à toutes ses Conquestes. Je vous diray donc seulement, que l'Apartement de la Princesse, estoit du costé qui regarde cette grande Plaine qui s'estend le long de l'Euphrate : et qui laisse la veuë libre, jusques à plus de cent cinquante stades de Babilone. Vous sçavez combien cette veuë est belle et diversifiée ; soit par le cours du fleuve qui serpente en ce lieu-là, soit par cent agreables Maisons dont cette Plaine est semée : et qui sont toutes environnées de Palmiers. C'estoit donc vers ce costé là, que la Chambre de la Princesse regardoit : et de ce costé là encore qu'il y a un Balcon qui se jette en dehors, sur lequel elle estoit assez accoustumée à resver, lors que le temps estoit assez beau pour cela. Je me souviens qu'un soir elle y fut extraordinairement tard : et comme le Roy son Pere et Artamene avoient beaucoup de part à toutes ses resveries ; Imaginez vous, me disoit elle, Martesie, quelle seroit ma joye et ma douleur tout ensemble, si un matin en faisant ouvrir ces fenestres, je voyois paroistre l'Armée de Medie et de Capadoce : En vérité, me dit elle, je croy que j'en expirerois : et que le plaisir de

   Page 1041 (page 443 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

voir du secours, et la crainte qu'il ne fust inutile pour moy, et funeste à ceux qui me le voudroient donner, troubleroit si fort mon ame, que je n'aurois ny assez de force, ny assez de constance, pour me resoudre à en attendre l'evenement. Mais helas ! Martesie, je ne suis pas en estat d'avoir cette joye, ny cette douleur : la solitude et le silence qui regnent dans toute cette vaste Plaine, que nous decouvrons confusémcnt, à travers l'obscurité de la nuit, me disent assez que mes Deffenseurs n'y sont pas : et nous n'y voyons enfin, à la sombre clarté des Estoiles et de la Lune, que ce grand Fleuve et des Arbres.

Le chantage du roi d'Assirie
Le roi d'Assirie demande un jour à voir Mandane, afin de lui faire découvrir, depuis le balcon, une plaine couverte d'hommes en armes. Il fait subir à la princesse un atroce chantage : il lui fait comprendre combien cette guerre est périlleuse pour Ciaxare ; si de son côté, il s'engage à épargner le père de sa bien-aimée, d'autres n'auront pas ce scrupule ; il est prêt, dès lors, à déposer les armes à tout moment, sur un mot d'espoir de la princesse. Mandane ne se soumet pas au chantage : si les dieux ne voulaient pas la guerre, ils auraient déjà fléchi son cur. Le roi d'Assirie lui dit alors qu'il n'aura de cesse, durant la bataille, de chercher Artamene afin de le faire périr. Malgré les larmes de la princesse, il part en guerre. Mandane le prévient : s'il revient victorieux, elle se donnera la mort.

Il y avoit bien alors deux jours que nous n'avions point veû le Prince Mazare : de sorte que Mandane s'ennuyant de ne voir point son Protecteur (car elle le nommoit souvent ainsi) il eut beaucoup de part en nostre conversation. Mais apres que la Princesse eut assez resué, et se fut assez entretenuë, elle se coucha dans une Chambre qui touchoit celle où nous estions, où d'ordinaire elle ne faisoit que passer le jour. Le lendemain au matin, à peine fut elle habillée, qu'on luy vint dire que le Roy d'Assirie la supplioit de luy permettre de la voir : Comme elle luy eut accordé ce qu'il demandoit, et qu'il fut entré ; Madame (luy dit il, apres, l'avoir salüée avec beaucoup de respect) me voudriez vous faire la grace, de passer dans la Chambre où vous avez accoustumé d'estre ? Seigneur (luy dit elle, en nous faisant signe de la suivre à Arianite et à moy) ce

   Page 1042 (page 444 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'est point aux Captives à choisir le lieu de leur prison : et en disant cela, elle suivit ce Prince qui luy donna la main, et nous la suivismes aussi. Comme nous fusmes dans cette Chambre, le Roy d'Assirie s'aprochant du Balcon ; l'ayant ouvert ; et tiré un grand rideau à houpes d'or, qui le cachoit quand on vouloit ; nous vismes que toute cette grande Plaine que le soir auparavant nous avions veuë si solitaire, estoit entierement couverte de Gens de guerre : et de la façon dont je vy la multitude des Esquadrons, des Bataillons, des Enseignes differentes, des chevaux, et des Corps separez, il me parut y avoir plus de quatre cens mille hommes en cette Campagne. Je vous laisse à juger sage Chrisante, quel effet fit un objet si terrible dans le coeur de Mandane : elle creut toutefois d'abord, que c'estoit l'Armée de Ciaxare : mais elle ne fut pas long temps en une si douce erreur : car le Roy d'Assirie s'estant tourné vers elle. Vous voyez, Madame, luy dit il, que le dessein que l'ay de vous conquerir et de vous meriter, n'est pas jugé si criminel par les Dieux que vous le croyez, puis qu'ils ne m'abandonnent pas : et que tant de Rois et tant de Princes comme il y en a dans cette Armée, dont cette grande Plaine est couverte, n'ont pas fait de difficulté de prendre mes interests : et que deux cens mille hommes enfin se trouvent en estat d'exposer leur vie pour l'amour de moy. La Princesse voyant ses esperances trompées, rejetta les yeux sur cette Armée comme pour s'en esclaircir :

   Page 1043 (page 445 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et en effet quoy que l'on ne peust pas bien discerner les enseignes, à cause de l'esloignement, neantmoins il luy sembla qu'il n'y en avoit point de Medie. C'est pour quoy detournant la teste avec precipitation, comme ne pouvant plus souffrir un si espouventable objet ; Ha ! Seigneur, s'escria t'elle, que me faites vous voir, et quelle espece de supplice avez vous inventé pour me tourmenter ? Voulez vous que je sente toute seule et tout à la sois toutes les blessures que feront vos Soldats à ceux de mon Party ? Voulez vous dis-je, que je sente les malheurs qui me doivent arriver, auparavant qu'ils soient arrivez ? Et que voulez vous enfin de la malheureuse Mandane ? Je veux, Madame, luy respondit il, que vous connoissiez parfaitement, que de vostre seule volonté, dépend le destin de toute l'Asie : afin que ce que ma consideration n'a pû faire, celle de tant de Peuples, de tant de Provinces, et de tant de Royaumes vous y porte. j'ay sçeu, Madame, adjousta t'il, que le Roy vostre Pere secouru par le Roy de Perte a mis ses Troupes en campagne, et qu'il est sur les rives du fleuve du Ginde pour venir à nous : et c'est. Madame, ce qui m'a fait haster de me mettre en estat de me deffendre : car comme vous pouvez penser, je n'aurois jamais attaqué le Roy des Medes. Ainsi Madame, j'ay creu que je devois encore tenter cette derniere voye de fléchir vostre coeur : Songez donc, s'il vous plaist, que les Roys de Lydie, de Phrigie, d'Arrabie, d'Hircanie, et cent autres Princes

   Page 1044 (page 446 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ces tres vaillans qui sont dans mon Armée, ne connoissent pas le Roy vostre Pere, et ne sont pas amoureux de vous comme je le suis pour l'espargner, comme je feray sans doute. Enfin considerez je vous en conjure, que de deux cens mille hommes il pourroit arriver facilement, que quelqu'un vous privast d'une personne si chere. Ha cruel ! s'escriat'elle, à quel espouvantable supplice m'exposez vous ? Ha ! impitoyable, luy respondit il, quelle dureté de coeur est la vostre, d'aimer mieux que toute l'Asie soit en armes ; que toute l'Asie soit noyée de sang ; que toute l'Ane soit destruite ; et que le Roy vostre Pere soit engagé en une dangereuse guerre, que de recevoir l'affection d'un Prince qui vous adore ; qui ne veut vivre que pour vous, et qui est prest d'employer cette mesme Armée à vous conquester des Couronnes, si celle qu'il porte ne satisfait pas vostre ambition ? Enfin, Madame, vous voyez deux cens mille hommes prests à marcher, et prests à combatte, si l'occasion s'en presente : Cependant quoy que tant de vaillans Capitaines, et tant de vaillans Soldats, ayent une sorte, impatience de voir l'Ennemy et de le vaincre, un seul de vos regards, peut leur faire tomber les armes des mains. Ouy divine Princesse, vos yeux sont les Maistres absolus du destin de tant de Peuples : Vous n'avez qu'à regarder favorablement, Vous n'avez qu'à prononcer une parole à mon avantage, Vous n'avez qu'à n'estre plus inhumaine ; Vous n'avez qu'à me donner un

   Page 1045 (page 447 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

rayon d'esperance, pour faire que toute l'Asie soit en paix, et que le Roy vostre Pere soit en seureté. Parlez donc je vous en conjure : ou si vous ne voulez point parler, faites du moins que vos yeux me parlent pour vous. Ne me dites pas mesme si vous ne voulez, que vous aimerez un jour le Roy d'Assirie : et promettez moy seulement, que vous n'aimerez plus Artamene. Encore une fois. Madame, faut il combatre, ou faut il poser les armes ? Mais songez bien auparavant que de respondre, à ce que vous avez à dire. Les Dieux, Seigneur, respondit la Princesse, sont les Maistres absolus de tous les hommes : et Mandane ne doit pas usurper cette supréme authorité sur eux. C'est donc à moy à me resoudre à souffrir les malheurs qu'ils m'envoyent : et non pas à moy à m'opposer à leurs volontez. S'ils n'avoient pas resolu la guerre, ils auroient changé mon coeur ; ils auroient changé celuy du Roy mon Pere, et l'auroient obligé à vous pardonner. Ainsi je ne suis point en termes de pouvoir disposer de mes propres volontez : il suffit que je sçache de vostre bouche, que le Roy des Medes a pris les armes contre vous, pour trouver qu'il ne m'est plus permis, ny de vous regarder favorablement, ny de vous dire une parole avantageuse ; ny de vous donner un rayon d'esperance. Puis qu'il vous tient pour son ennemy, j'ay un nouveau sujet de vous mal traiter, et je n'en ay plus de vous pardonner, quand mesme j'aurois eu la foiblesse de le vouloir faire. Ainsi

   Page 1046 (page 448 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quand Artamene ne seroit point vivant, je ne ferois sans doute que ce que je fay. De plus, quoy que vostre Armée soit grande, je veux esperer que les Dieux combatant pour le Party le plus juste, feront succomber les Ennemis du Roy mon Pere, et luy donneront la victoire. Ce n'est pas (et ces mesmes Dieux le sçavent) que si par la perte de ma vie, je pouvois empescher la sienne d'estre exposée, je ne le fisse avec une joye incroyable : Ouy, Seigneur, si vous pouvez vous y resoudre, souffrez que je sois la victime qui redonne la Paix à toute l'Asie : j'y consens, et tout mon coeur. S'il ne faut pour vous satisfaire, poursuivit elle, qu'oster Mandane au malheureux Artamene, j'y consens encore, pourveû que vous luy permettiez d'entrer au Tombeau : et qu'elle passe des moins du Roy d'Assirie en celles de la mort, qui luy plairont davantage. Quoy Seigneur (adjousta la princesse, qui vit dans les yeux de ce Prince que ses discours estoient inutiles) vous ne m'écoutez pas ! et vous mesme vous ne vous laissez pas fléchir ! Au nom des Dieux Seigneur, faites une action heroïque en cette tournée : surmontez la passion que vous avez dans le coeur : la conqueste de Mandane, ne vaut pas pas tant d'illustre sang que vous en voulez faire respandre : l'Amour vous a trompé Seigneur : la beauté qui vous charme, n'est qu'une illusion agreable : et quand elle seroit telle que vous vous l'imaginez ; ce ne seroit apres tout, qu'un thresor que le

   Page 1047 (page 449 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Temps dérobe infailliblement bien tost, à toutes celles qui le possedent. Revenez donc à vous Seigneur, et si vous estes raisonnable, aimez la gloire, et la preferez à Mandane. Elle est plus belle qu'elle, et vous en serez mieux traité : Mandane mesme, vous en estimera davantage, et ne vous reprochera point l'infidelité que vous luy avez faite. Songez en effet que cette Princesse n'est pas digne d'une amour aussi constante que la vostre : elle vous haït ; elle vous mal-traitte ; et elle ne vous aimera jamais. Enfin soit parraison, soit par vangeance, soit par generosité, redonnez la paix à toute l'Asie, et haïssez la Princesse Mandane, qui ne vous fait que du mal. je le voudrois Madame, interrompt le Roy d'Assirie, si je le pouvois, mais je ne le puis, quoy que je le veüille : et je pense qu'il m'est aussi impossible de n'aimer pas la Princesse Mandane, qu'il est impossible à la Princesse Mandane de n'aimer pas Artamene. Mais Madame (adjousta ce Prince avec un redoublement de colere estrange) si vous aimez sa vie, laissez vous toucher à mes prieres : car sçachez que dans tous les combats que nous ferons, j'aporteray autant de soing à le chercher et à le vaincre ; que l'en apporteray à fuir et à espargner le Roy vostre Pere. De plus, comme il est brave, et qu'il en a la reputation ; il n'y a pas un vaillant homme en toute mon Armée, qui n'ait dessein de le rencontrer : imaginez vous donc que tous les traits qui partiront des

   Page 1048 (page 450 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mains de tous ces Soldats que vous voyez, seront lancez contre Artamene : que tous les Javelots seront tournez contre son coeur : que toutes les fleches, toutes les fondes, toutes les faux, toutes les espées, et toutes les Armes offensives, seront employées contre luy : et qu'il ne tient qu'à vous de luy oster tant d'Ennemis, et de ne luy en laisser plus qu'un à combatre. Ainsi cruelle Personne, si vous aimez Artamene, ne me haïssez plus : et donnez moy quelque legere marque de bien-veillance et de repentir. Non Seigneur (luy respondit la Princesse en l'interrompant) vous ne me connoissez pas encore : si j'avois eu à changer de sentimens, j'en aurois changé au nom du Roy mon Pere : et ce que je n'ay point fait pour luy, je ne le feray pas pour Artamene. Ce n'est pas (puis que vous me forcez de vous le dire) que je n'aye pour ce Prince une tendresse infinie, et une fidelité inébranlable : mais c'est qu'il n'est point de passion assez forte, pour me faire manquer à mon devoir : et qu'entre un Pere et un Amant, ma volonté ne se porte jamais à rien d'injuste, et ne balance pas mesme un instant sur la resolution qu'elle doit prendre. Enfin Madame, dit il prenant un ton de voix un peu aigre, il faut donc aller combattre, et vous l'ordonnez ainsi : La Princesse voyant qu'effectivement il se preparoit à s'en aller, en fut fort esmeüe : et tout d'un coup cette fermeté qu'elle avoit euë en luy parlant l'abandonna, et les larmes luy vinrent aux yeux. Elle se jetta donc à

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ses pieds, et le retenant, eh Seigneur, luy dit elle, qu'allez vous faire ? Combatre et vaincre si je le puis Madame, luy dit il en la relevant avec precipitation : Mais quand vous aurez vaincu le Roy mon Pere, repliqua la Princesse, vous n'aurez pas vaincu le coeur de Mandane. Au contraire je vous declare dés icy, en presence des Dieux qui m'escoutent, que si pendant cette guerre, le Roy des Medes ou l'illustre Artamene meurent, vous n'avez qu'à vous preparer à la mort de Mandane. Combatez Seigneur, tant qu'il vous plaira, vous ne joüirez point du fruit de vostre victoire : et puis que le prix du combat est entre mes mains, vous devez estre assuré de ne l'obtenir jamais. Vous pourrez peut-estre vaincre le Roy mon Pere ; vous pourrez peut-estre faire tuer ce mesme Artamene, qui vous a donné une fois la vie ; mais vous ne sçauriez empescher Mandane de mourir. Ainsi Seigneur, si vous la reduisez au desespoir, elle vous y reduira aussi bien qu'elle. Encore une fois pensez à vous : car enfin si vous estes vaincu, vous le serez avec honte, veû l'injustice de vostre action : et si vous estes vainqueur, vous n'aurez pour recompense de tous vos travaux, que le Cercueil de Mandane. Les Dieux Madame, respondit ce Prince, ne vous ont pas donnée à la Terre, pour vous en retirer si tost : et je veux esperer que si je reviens vainqueur, vous changerez de sentimens pour moy. Si je vous voy victorieux, reprit la Princesse, le bruit de vostre victoire, n'aura pas devancé

   Page 1050 (page 452 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vostre retour : car si je la sçay devant, ma mort devancera le jour de vostre Triomphe. Mais Madame, que voulez vous que je face ? adjousta ce Prince, les choses en sont venües au point, que je ne puis vivre sans vous ; que je ne puis souffrir qu'Artamene vive tant que vous l'aimerez, et que vous n'aimerez point le Roy d'Assirie. Mais Madame, vous aimez mieux que toute l'Asie perisse : et ce qui vous y porte, est que parmy la crainte qui vous possede, il vous reste quelque espoir que je periray avec elle : Ouy Madame, je lis dans vostre coeur cette secrette joye qui se mesle à vos douleurs : et malgré cela je vous respecte, je vous aime, et je vous adore. Jugez Madame, s'il y a de la comparaison entre l'amour qu'Artamene a pour vous, et celle que j'ay : car enfin il se voit aimé, de la plus belle Personne de toute la Terre : quelle merveille y a t'il donc qu'il soit fidelle, pour une illustre Princesse, qui méprise tout ce qu'il y a de plus Grand au monde pour luy, et qu'on luy voye aimer, ce qui l'aime si tendrement ? Pour connoistre la difference qu'il y a entre Artamene et moy, saignez Madame de le mépriser, comme vous me méprisez : traitez le comme vous me traitez : et si apres cela il vous aime comme je vous aime, j'advoueray qu'il a plus de droit que moy à vostre affection. Vous sçavez Madame, que je suis Maistre dans Babilone : et ou ainsi j'eusse pû trouver les moyens de m'y faire obeir ; cependant vous y avez commandé

   Page 1051 (page 453 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

absolument : et je vous y laisse mesme la liberté de m'outrager. Et tout cela parce que j'ay une passion pour vous qui n'eut jamais d'égale : mais une passion respectueuse, qui combat elle mesme les plus violents desirs qu'elle fait naistre dans mon coeur, et qui ne me permet rien que de vous adorer. Enfin Madame il faut partir : il faut aller porter le fer Se la flame dans le Camp ennemy : il faut aller au devant d'Artamene : vous le voulez, et il vous faut obeir. Cependant vous prierez icy les Dieux pour sa victoire et pour ma perte : et je les conjureray seulement de changer vostre coeur. J'ay encore à vous dire Madame, adjousta t'il, que quand vous m'aurez veû partir, si par hazard l'image de tant de malheurs que vous allez causer, vous oblige à vous repentir d'une resolution si injuste, vous serez tousjours en estat de faire cesser la guerre. Vous n'aurez qu'à m'envoyer le moindre des vostres : et qu'à m'escrire seulement ce motEsperez,et au mesme instant Madame, quand je recevrois ce glorieux Billet au milieu d'une Bataille ; que j'aurois le bras levé pour tuer Artamene ; et que la victoire me seroit presque assurée : je vous promets inexorable Personne, de faire sonner la retraite ; de fuir devant mes Ennemis ; et de revenir à vos pieds, chercher dans vos yeux la confirmation de cette agreable parole.

Le désespoir de Mandane
En quittant Mandane pour partir à la guerre, le roi d'Assirie donne l'ordre à toutes les femmes de surveiller la princesse, pour l'empêcher de se suicider. Mandane confie sa détresse à Martesie. Elle craint pour la vie de son père et pour celle d'Artamene. Mais il est hors de question qu'elle cède au roi d'Assirie : son aïeul, l'illustre Dejoce, n'a pas expulsé les Assiriens hors de la Medie, afin qu'elle monte sur le trône de Babilone.

Pendant que ce Prince parloit ainsi, Mandane estoit si accablée de douleur, qu'elle ne l'entendit,

   Page 1052 (page 454 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

presque point : et elle s trouva mesme si foible, qu'elle fat contrainte de s'assoir sur des Quarreaux qui estoient aupres du Balcon : de sorte que le Roy d'Assirie voyant qu'il ne la pouvoit fléchir, et qu'elle ne vouloit mesme plus luy parler ; la quitta, apres luy avoir baisé la robe ; sans qu'elle s'en apperçeust. Comme il fut dans une autre Chambre, il me fit appeller : mais je vous advoüe que de ma vie je ne vy une personne plus desesperée. Il me dit encore cent choses, pour redire à la Princesse : et je luy en respondis aussi beaucoup, pour le ramener à la raison. Et comme les menaces que la Princesse avoit faites de sa mort, luy tenoient l'esprit en peine ; Martesie, me dit il, vous me respendrez de la vie de Mandane : ne parlez point pour moy si vous ne voulez ; mais songez à sa conservation. En suitte il dit la mesme chose à Arianite, et à toutes les autres femmes qu'il avoit mises aupres d'elle : et en dit encore davantage au Prince Mazare, qu'il devoit laisser pour commander dans Babilone : et qui avoit esté occupé à la reveüe des Troupes que le Roy son Pere luy avoit envoyées, pendant ces deux jours que nous ne l'avions point veû. De vous dire Chrisante tout ce que dit la Princesse, apres que le Roy d'Assirie fut party, ce seroit m'engager en un long discours : elle se releva, et voulut regarder encore une fois cette prodigieuse Armée. Mais helas, que de funestes pensées l'agiterent ! Quoy, me dit elle apres avoir esté long temps sans parler, je puis consentir que

   Page 1053 (page 455 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

toutes ces Troupes que je voy, aillent contre le Roy mon Pere, et contre Artamene ! Et je puis exposer la vie de deux Personnes si cheres, à tous les hazards d'une longue et dangereuse guerre ! Quoy, je puis consentir, moy qui ay tousjours eu une aversion naturelle pour les combats, que tant de milliers d'hommes, que tant de Princes, que tant de Rois, que tant de Peuples s'entretüent pour l'amour de moy ! Quoy, je puis consentir que tant de personnes innocentes souffrent en ma consideration ! Ha non Martesie, je pense que j'ay tort : et je confesse qu'il y a eu des endroits dans le discours du Roy d'Assirie, où j'ay du moins douté si j'avois raison. Cependant je l'advoüe, je n'ay jamais pû obtenir de mon coeur ny de ma bouche, la force de luy dire une parole favorable : à peine en ay-je eu formé un leger dessein, que j'ay senty un trouble extraordinaire dans mon ame. Je ne sçay si c'est un effet de la haine que j'ay pour le Ravisseur de Mandane, ou un effet de l'amitié que j'ay pour Artamene : mais enfin je n'ay pû dire tout ce qu'il eust peut-estre falu dire pour le fléchir. Mais que fais-je ? reprit elle tout d'un coup, je perds sans doute la raison : et mon coeur et ma bouche ont esté plus equitables que mon esprit. Car enfin la paix ou la guerre ne sont pas mesme en ma disposition : quand j'aurois pû vaincre la haine que j'ay pour un Prince qui m'a enlevée avec une injustice effroyable : quand je n'aurois plus consideré Artamene, et que je me serois resolüe d'avoir

   Page 1054 (page 456 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la lascheté de ceder au Roy d'Assirie ; j'aurois fait cette lascheté inutilement : puis que le Roy mon Pere n'auroit pas laisssé de faire la guerre : et que l'illustre Artamene l'auroit mesme faite encore plus sanglante et plus furieuse, pour Mandane criminelle, qu'il ne la fera pour Mandane innocente. De plus, ne sçay-je pas que depuis le fameux Dejoce, qui remit la Medie en liberté, et qui la retira de la tyrannie des Assiriens, il y a une haine irreconciliable entre ces Peuples ? Seroit il donc juste, qu'une Princesse descenduë de l'illustre Sang du Liberateur de sa Patrie, la remist en seruitude ? Non Marresie ; un sentiment de tendresse et de pitié, avoit un peu troublé ma raison : car soit que je considere le Roy d'Assirie comme le Rauisseur de Mandane, comme l'Ennemy du Roy des Medes ; comme celuy d'Artamene ; ou comme le Tiran de mon Païs, j'ay deû faire ce que j'ay fait. Apres tout, Artamene est dans la mesme Armée où est mon Pere : il luy a desja sauvé la vie, il fera encore la mesme chose : et il faut esperer, veû la justice de leurs Armes, queles Dieux les protegeront, et les conserveront l'un et l'autre. Mais Chrisante, à peine la Princesse pensoit elle avoir trouvé quelque repos, par un raisonnement si juste, que la veüe de ce grand Corps d'Armée, renouvelloit toutes ses douleurs : Madame, luy disois-je, ne regardez plus des Troupes qui vous affligent si fort : ou si vous les voulez regarder, regardez les comme devant

   Page 1055 (page 457 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

servir de matiere à la gloire du Roy vostre Pere, et à celle d'Artamene. Ha ma chere fille ! s'escria t'elle, qui sçait si parmy ceux que je regarde, je ne voy point le meurtrier de mon Pere, ou celuy d'Artamene ?


Histoire de Mandane : prise de Babylone
Le roi d'Assirie prend la tête de son armée afin de combattre celle de Ciaxare. Avant son départ, il confie Mandane à Mazare. Mais bientôt, il fait demi-tour, blessé. Devant la menace de la défaite, il préfère reprendre le gouvernement de la ville, afin d'empêcher Artamene d'y pénétrer. Il est d'ailleurs persuadé que l'armée ennemie ne pourra pas assiéger Babilone longtemps, car l'hiver approche. Le siège de la ville fournit l'occasion de consulter un oracle. Le message des dieux est favorable au roi d'Assirie, suggérant qu'il est en droit d'espérer que Mandane l'aimera un jour. La princesse est consternée. Mais bientôt, le peuple, las d'une guerre injuste, se soulève. Par ailleurs, Artamene est sur le point de prendre la ville. Le roi d'Assirie recourt à une ruse de Mazare pour quitter la capitale et emmener Mandane à Pterie.
Les volontés du roi d'Assirie
Avant de partir combattre l'armée de Ciaxare, le roi d'Assirie fait promettre à Mazare de veiller sur la princesse Mandane, et en cas de défaite, de ne pas la rendre à son père avant d'avoir tué Artamene. Mazare reste donc auprès de Mandane, qui ne soupçonne nullement sa passion pour elle.

Enfin Chrisante, je l'arrachay par force de là, et la fis repasser dans une autre Chambre : Cependant nous sçeusmes que le lendemain l'Armée partiroit : et ce jour la mesme le Roy d'Assirie aprit, que par une invention. prodigieuse que vous n'ignorez pas puis que vous y estiez, l'Armée de Medie avoit passe la Riviere du Ginde : et avoit pousse quelques Troupes qui estoient de l'autre costé. Il partit donc en diligence, et fit marcher toute son Armée : le Privée Mazare par un sentiment d'honneur, eust bien voulu l'accompagner : A mais le Roy d'Assirie ne voulut jamais confier la garde de Babilone, et celle de la Princesse qu'à luy, de sorte qu'il le conjura de demeurer : et je ne sçay si malgré le grand coeur de ce Prince, un sentiment d'amour ne fit pas qu'il en fut bien aise. Le Roy d'Assirie voulut mesme que les Troupes du Prince des Saces, de meurassent dans Babilone : afin que si le Peuple qui murmuroit fort de j'injustice de cette guerre, vouloit remuer en son absence ; il y eust des Troupes Estrangeres pour le tenir en son devoir. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut que le Roy d'Assirie auparavant que de quitter le Prince Mazare, le tira à part : et l'esprit fort inquiet et fort troublé, luy parla à peu prés en ces termes. Vous voyez mon cher Mazare, qu'Artamene

   Page 1056 (page 458 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mene est toujours heureux et toujours invincible : il a passé un fleuve en huit jours, qui le devoit arrester une année entiere : il a fait ce qui n'est permis de faire qu'aux Dieux seulement : et si je ne me trompe, la Fortune ne l'aura pas tant favorisé pour l'abandonner apres. Ce n'est pas que je ne sçache que mon Armée est d'un tiers plus forte que celle du Roy des Medes : Mais apres tout, je puis pourtant estre vaincu, et je puis mesme mourir en cette occasion. Ainsi pour vous consoler de la douleur que vous avez d'estre contraint par mes prieres, de ne vous y trouver pas, je veux mon cher Mazare vous en faire une autre, ou vostre grand coeur trouvera de quoy estre satisfait. Sçachez donc que dans la passion démesurée que j'ay pour la Princesse Mandane, je suis effroyablement persecuté de la cruelle pensée qui me vient, que si je meurs, la Paix se faisant, Artamene jouïra en repos de l'affection de Mandane : promettez moy donc je vous en conjure, que si je peris, vous combatrez Artamene, et ne rendrez jamais la Princesse au Roy son Pere, que ce trop heureux Rival ne soit mort. Promettez le moy je vous en prie : mais promettez le moy avec serment : car si vous le faites, j'auray l'esprit en quelque repos : et seray moins tourmenté de la cruelle jalousie qui me persecute. Ce n'est pas qu'elle n'aille encore plus loing : car je vous advoüe que si je pensois que qu'elqu'un peust jamais posseder Mandane, je mourrois desesperé. Mais dans la passion qu'elle a pour Artamene,

   Page 1057 (page 459 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

j'espere que si vous le tuez, elle n'en aura jamais d'autre, et ne se mariera mesme point. Voila, luy dit il encore, le service que j'attens de vous, et que sans doute vous ne me refuserez pas, quoy qu'il ne soit pas aisé de me le rendre. Car enfin il le faut advoüer, vous ne vaincrez pas Artamene sans gloire : et vous trouverez vostre recompense, en me rendant cét office. je vous laisse à juger si Mazare deust estre surpris d'un semblable discours : et je vous laisse à penser s'il ne luy promit pas ce qu'il voulut sans resistance : estant certain que depuis que l'on disoit dans Babilone qu'Artamene aprochoit, sa passion estoit devenuë plus violente. Tant y a Chrisante, que le Roy d'Assirie s'en alla fort consolé de la promesse qu'il luy fit de combatre Artamene s'il mouroit. Nous demeurasmes donc sous la conduite de Mazare, qui redoubla encore ses soings et ses bontez pour nous : et si l'effroyable inquietude où nous estions à tous les momens, d'aprendre quelque fâcheuse nouvelle ne nous eust tourmentée, l'on peut dire que nostre captivité n'eust pas esté alors fort rigoureuse. Cependant elle l'estoit beaucoup : Le Prince Mazare n'entroit jamais dans la Chambre de la Princesse, qu'elle ne tremblast, et ne cherchast dans ses yeux, s'il avoit eu des nouvelles de l'Armée. Pour luy, il estoit tousjours plus amoureux : et je pense qu'il eut besoin de toute sa generosité, pour souhaiter que le Roy d'Assirie emportast la victoire. Je me souviens d'un jour qu'il voyoit la Princesse fort

   Page 1058 (page 460 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

affligée, et que selon sa coustume, il estoit fort melancolique : Mandane qui croyoit tousjours que la seule compassion qu'il avoit de ses malheurs en estoit la cause ; luy dit, Seigneur, je ne vous ay pas peu d'obligation ; car enfin estant ce que vous estes au Roy d'Assirie, vous ne laissez pas d'avoir la bonté de vous interesser en ce qui me touche. Il est vray, Madame, respondit ce Prince, que vous avez fait un changement estrange en mon coeur : je vous advoüe toutefois, que je ne puis souhaiter que le Roy soit vaincu : mais aussi ay-je quelque peine à desirer qu'il s'emporte la victoire : et tout cela. Madame, pour l'amour de vous. l'espere neantmoins, adjousta t'il, que vous ne m'en jugerez pas plus criminel. Au contraire, dit elle, je vous ne trouve beaucoup plus innocent : car enfin ne se laisser point preoccuper par les sentimens d'un Prince qui vous aime ; et s'attacher aux interests d'une Princesse malheureuse que vous ne connoissez presque point, c'est veritablement estre genereux. Ha ! Madame, reprit Mazare, ne dites pas s'il vous plaist que je ne connois point la Princesse Mandane : je la connois si parfaitement, que personne ne la connoist mieux en toute la Terre : et c'est pour cela que je trahis en quelque façon le Roy d'Assirie : et je connois mesme, adjousta t'il, ses propres malheurs, mieux qu'elle ne les connoist. Je n'en doute point, reprit la Princesse, car comme vous connoissez mieux que moy celuy qui les cause, vous voyez mieux aussi les dangereuses

   Page 1059 (page 461 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

suittes qu'ils peuvent avoir. C'estoit de cette sorte, Chrisante, que quelquefois Mazare disoit des choses qui eussent pû faire soubçonner ses sentimens secrets : et c'estoit de cette sorte aussi, que l'ingenuité de la Princesse, les luy faisoit expliquer sans y entendre finesse aucune. Cependant nous estions tousjours en une incertitude extréme : le moindre bruit nous troubloit : je n'entrois jamais dans la chambre de Mandane, qu'elle ne cherchast sur mon visage si je n'avois rien apris : et plus d'une fois elle creut y voir des marques de la victoire du Roy d'Assire, et de la mort du Roy son Pere, et de celle d'Artamene.

La déroute de l'armée assirienne
Peu de temps après le départ du roi d'Assirie, Mandane et Martesie voient depuis le balcon une partie de l'armée assyrienne qui se précipite en direction de Babilone. Voyant sa défaite imminente, le roi d'Assirie, blessé, a préféré se hâter de rentrer dans la cité, afin d'éviter une sédition susceptible de lui faire perdre son illustre captive. De retour au palais, il va trouver Mandane : celle-ci reste de marbre, indifférente au malheur de son ravisseur. Ce dernier s'emporte, lui reprochant son insensibilité, avant d'aller faire soigner ses blessures.

Mais enfin quelque temps apres, comme nous estions à ce mesme Balcon dont je vous ay desja parlé ; Nous vismes une grosse nuë de poussiere s'eslever bien loing dans la Plaine : et peu à peu nous discernasmes un gros de Cavalerie qui commença de paroistre. Cette veüe fit paslir la Princesse de crainte ; mais apres avoir consideré ces Troupes, il me sembla qu'elles venoient trop visté et trop en desordre vers Babilone, pour estre victorieuses. Madame, dis-je à la Princesse, nous avons vaincu infailliblement :et en effet, il estoit aisé de le connoistre : car outre que ces Gens de guerre n'estoient pas en grand nonbre, ils alloient tellement en confusion, qu'il n'estoit pas difficile d'imaginer que des Vainqueurs n'iroient pas ainsi Mais Martesie, me disoit la Princesse qui craignoit tousjours, que sçavez vous si ce ne sont point des prisonniers de guerre que l'on ameine, et si le

   Page 1060 (page 462 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Roy mon Pere ou Artamene ne sont point enchaisnez parmy ceux que je voy ? Mais enfin, Chrisante, nous fusmes bientost esclaircies de nos doutes : car quelque temps apres avoir veû entrer ces Troupes dans la Ville, nous etendismes un assez grand bruit dans l'Escalier. En suitte nous vismes ouvrir la porte de la Chambre où nous estions ; et nous vismes entrer le Roy d'Assirie, avec des Armes toutes rompuës, taintes de sang en divers endroits ; une Escharpe à demy deschirée, et toute sanglante : un Panache tout poudreux, tout rompu, et tout sanglant, car ce Prince avoit esté blessé legerement à l'espaule. Il avoit de plus tant de tristesse dans les yeux, et tant de marques de fureur sur le visage, que la Princesse en perdit toute la crainte qu'elle avoit eüe pour le Roy son Pere et pour Artamene. Joint qu'à peine ce Prince desesperé fut il entré dans la Chambre, que prenant la parole ; Vos voeux, Madame, luy dit il, sont exaucez : Artamene a eu l'avantage : et je pense que je puis esperer de ne vous desplaire pas une fois en toute ma vie, en vous faisant voir à vos pieds celuy que la Fortune luy a fait vaincre. Il n'a pas tenu à moy, Seigneur, luy repliqua la Princesse, que ce malheur ne vous soit pas arrivé : et si vous vous fussiez laissé vaincre à mes prieres et à la raison, Artamene ne vous auroit pas vaincu : et la victoire que vous eussiez obtenuë sur vous mesme, vous eust esté plus glorieuse, que celle qu'Artamene a r'emportée sur vous ne

   Page 1061 (page 463 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy est honorable, bien qu'elle la soit infiniment. Quoy, Madame, reprit le Roy d'Assirie, la Princesse Mandane que j'ay tousjours veüe si douce et si pitoyable, pour les malheurs des moindres Sujets du Roy son Pere, pourra aprendre d'un oeil sec et d'une ame tranquile, que pour l'amour d'elle il y a une Campagne toute couverte de morts ou de mourans ; de Chariots renversez ; d'Armes rompuës ; de Rois qui ont perdu la vie ; de Princes blessez ou prisonniers : qu'il y a, dis-je, un nombre infiny de Soldats noyez dans leur sang ; et qu'enfin prés de quatre cens mille hommes ont combatu pour ses interests ! Elle pourra, dis-je, encore une fois, cette impitoyable Personne, me voir vaincu et blesse à ses pieds, sans un sentiment de compassion ! Moy, dis-je, qui perds toute ma fureur en la voyant ; qui ne sens plus mesme la douleur de ma deffaite dés que je la regarde ; et qui m'estimerois encore trop heureux de souffrir tant de disgraces, s'il m'estoit permis d'esperer qu'elle eust un jour pitié de mes infortunes. Ouy cruelle Princesse, tout vaincu, tout blessé, et tout malheureux que je suis, vous pouvez encore me rendre le plus heureux de tous les hommes. Mais de grace, poursuivit il, ne vous obstinez pas à insulter sur un miserable : et songez bien auparavant que de prononcer une cruelle parole, qu'Artamene n'est pas encore dans Babilone. J'ay mesme à vous dire, Madame, adjousta t'il, pour temperer un peu vostre joye, qu'il ne loy sera pas si

   Page 1062 (page 464 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aisé d'y entrer, qu'il luy a esté facile de me vaincre. Les Batailles dépendant plus particulierement de la Fortune que les Sieges : c'est pourquoy je puis respondre plus absolument de l'evenement de l'un que de l'autre. Joint que quand je devrois faire un grand bûcher de. Babilone, je m'ensevelirois plustost sous ses ruines, que de souffrir qu'Artamene vous possedast. Seigneur, interrompit la Princesse sans s'esmouvoir, la crainte de la mort n'esbranle gueres mon ame : et vous m'avez tellement accoustumée a la desirer, que ce n'est pas me faire une menace qui m'effraye, que de me parler de perir dans les flames. Ha ! Madame, s'escria ce Prince en se jettant à genoux, pardonnez à un malheureux, à qui vous n'avez pas laissé l'usage de la raison : je n'ay pas songé à ce que j'ay dit, quand j'ay parlé de cette sorte. Mais apres tout, que voulez vous que je devienne ? Je vous l'ay dit cent fois, adjousta t'il, et je vous le dis encore : Artamene ne vous possedera jamais, tant que je seray vivant : et Artamene ne me vaincra pas sans peril, quelque brave et quelque heureux qu'il puisse estre. Mais Seigneur, luy dit la Princesse, est il possible que vous ne conceviez pas que les Dieux sont contre vous ? Mais inhumaine Princesse, reprit il, est il possible que vous ne conceviez pas aussi, que vous estes la seule cause de la guerre, et que vous estes la plus cruelle Personne du monde ? Car enfin par quelle voye peut on toucher vostre coeur ? Quand je parlay la derniere fois à vous, je disois

   Page 1063 (page 465 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

eu moy mesme pour vous excuser, que les Ames extrémement Grandes, ne se laissoient pas fléchir les armes à la main : et que vous parlant presque à la Telle de deux cens mille hommes, vous aviez trouvé quelque chose de beau à me resister. Mais aujourd'huy que je viens à vous, vaincu, blesse, et malheureux ; advoüez la verité, n'y a t'il pas quelque chose d'inhumain, de cruel, et de barbare, de ne me regarder pas du moins avec quelque compassion ? Les Dieux sçavent Seigneur, repliqua la Princesse, si j'aime la guerre : et si je ne voudrois pas que la paix fust par toute l'Asie. Mais apres tout, je ne puis y contribuer que des voeux ; et je ne suis point à moy pour en disposer. Ma volonté dépend de celle du Roy mon Pere : et mon affection est une chose que je ne puis oster apres l'avoir donnée. Ha Madame, interrompit le Roy d'Assirie, n'en dites pas davantage : au nom des Dieux ne me desesperez pas absolument : car je vous advoüe que je crains que la raison ne m'abandonne :et que le respect que je veux conserner pour vous jusques à la mort, ne me quitte malgré moy. Ne me parlez donc point, quand vous ne me pourrez dire que des choses insuportables : Cependant, dit il en s'en allant. puis que mon sang meslé avec mes larmes ne vous touche point ; et que mesme le Roy d'Assirie vaincu, ne vous est-pas un objet agreable, il faut vous laisser en repos, de la victoire d'Artamene. En disant cela il sortit de la chambre de la Princesse, et fut se mettre

   Page 1064 (page 466 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au lict, apres avoir donné quelques ordres necessaires, et pour les Troupes qui se sauveroient de la déroute de son Armée, et pour la conservation de la Ville. Car encore que la blessure qu'il avoit reçeve ne fust pas considerable ; neantmoins ayant assez perdu de sang, elle l'avoit un peu affoibly : quoy qu'il eust esté pensé la derniere fois, à un Bourg qui n'est qu'à douze stades de Babilone. Je vous laisse à juger Seigneur, quelles differentes pensées estoient celles de la Princesse : et quelle impatience elle avoit de sçavoir bien precisément tout ce qui estoit arrivé : mais il ne nous fut pas possible d'en estre pleinement esclaircies. Nous sçeusmes bien que le Roy d'Assirie apres avoir esté vaincu, ayant aprehendé qu'il n'y eust quelque sedition dans Babilone, estoit venu en diligence, afin de pouvoir devancer le bruit de sa deffaite : mais quelques demandes que nous fissions, nous ne peusmes sçavoir que fort confusément, les particularitez de la Bataille. Cependant l'on nous resserra plus estroitement qu'auparavant : l'on nous changea mesme d'Apartement, voulant sans doute priver la Princesse de la consolation qu'elle eust eüe de voir arriver l'Armée victorieuse du Roy son Pere. Je ne vous exagereray point davantage, le desespoir du Roy d'Assirie : et quelle irresolution avoit esté la sienne, en arrivant à Babilone, de sçavoir s'il verroit la Princesse, ou s'il ne la verroit pas. La honte d'estre vaincu pensa l'en empescher : mais l'extréme envie de la revoir l'y contraignit, Joint

   Page 1065 (page 467 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il imagina que peut-estre la pourroit il toucher par la pitié de son malheur.

Le siège de Babilone
Remis de ses blessures dès le lendemain, le roi d'Assirie prépare le siège de la ville. Il se réjouit de l'approche de l'hiver, persuadé que Ciaxare se verra obligé de retirer ses troupes. Pendant ce temps, Mandane continue à considérer Mazare comme son seul protecteur au cur d'une ville hostile. Les propos du prince sont emprunts de respect et de dévouement. La princesse ne se doute à nul instant de leur ambiguïté.

Comme il n'estoit gueres blessé, il quitta le lict des le lendemain, et commença de se preparer à un Siege, et de donner tous les ordres necessaires pour le soutenir. Il s'imaginoit pourtant, que comme la Campagne estoit presque sur le point de finir, le Roy des Medes ne pourroit pas durant l'hyver prendre Babilone : et il esperoit qu'il seroit contraint de lever le Siege, et de remettre la chose au Printemps. Pendant quoy il feroit tousjours ce qu'il pourroit, pour gagner l'esprit de Mandane, soit par la douceur ou parla crainte : et se prepareroit à une nouvelle Bataille. Pour nous Chrisante, nous ne goustions pas une joye toute pure : car nous voiyons Mazare si triste, que cela nous faisoit apprehender qu'il ne descouvrist dans l'esprit du Roy d'Assirie quelques mauvaises intentions : joint qu'il estoit aisé de concevoir, que le Siege de Babilone n'estoit pas une chose que l'on peust faire sans peril. Neantmoins cét heureux commencement nous donnoit tousjours quelques momens où la joye partageoit nostre ame, et en chassoit la moitié de nos douleurs. Les Dieux, disoit la Princesse, sont trop equitables et trop bons pour nous abandonner : et je me fie beaucoup plus en leur justice, qu'en la force des Armes du Roy mon Pere, ny qu'en la valeur d'Artamene. Cependant nous traitions Mazare encore plus civilement qu'à l'ordinaire : car comme nous ne craignions rien tant que

   Page 1066 (page 468 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'humeur violente du Roy d'Assirie. Mazare estoit la seule personne de qui nous esperions du se cours contre luy. Mais nous ne sçavions pas tout l'interest qu'il prenoit en la Princesse, et combien ses sentimens estoient meslez : il ne laissoit pas toutefois de tirer beaucoup d'avantage des soins qu'il rendoit à Mandane : estant certain qu'elle les recevoit avec une bonté, une douceur, et une confiance sans égale. Enfin, comme vous le sçavez mieux que moy, le Siege fut mis devant Babilone : et de part et d'autre l'on fit tout ce que des Gens de grand coeur peuvent faire, et pour attaquer, et pour se deffendre. Ce fut alors sage Chrisante, que nos craintes furent sans relasche : car nous sçavions qu'il n'y avoit presque point de jour que les Assiegeans ne fissent quelque attaque, ou que les Assiegez ne fissent quelque sortie. Ainsi tous les momens de nostre vie se passoient en une continuelle apprehension. Nous ne craignions pas seulement pour le Roy et pour Artamene, nous craignions mesme pour Mazare : que nous sçeusmes qui estoit tres souvent le Chef des sorties que l'on faisoit, pour aller desloger les Assiegeans de quelques Postes avantageux : et je me souviens que la Princesse ne put s'empescher de s'en pleindre à luy. Genereux Prince (luy dit elle un jour qu'elle sçavoit qu'il avoit combatu) comment vous dois-je nommer, et que ne vous determinez vous absolument ? Je vous regarde dans Babilone, comme l'unique Protecteur que j'y

   Page 1067 (page 469 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

puis avoir, comme une Personne qui m'est infiniment chere, et infiniment utile aupres du Roy d'Assirie ; et de qui la vertu m'est d'une extréme consolation : cependant je sçay que dés que vous estes hors des Murailles de Babilone, vous devenez un de mes plus dangereux Ennemis, puis que vous estes un des plus vaillans : et l'illustre Mazare que Mandane appelle son cher Protecteur, se met en estat de tüer non seulement celuy qu'elle regarde comme son Liberateur, mais mesme de faire perdre la vie au Roy son Pere. En verité, luy dit elle, vous estes bien cruel, de m'oster la liberté de faire des voeux pour vous : car enfin tout ce que je puis en cette rencontre, est de souhaiter que vous ne soyez ny vainqueur ny vaincu de ceux que vous attaquez ou qui vous attaquent. Vous estes bien bonne, repliqua Mazare en soupirant, de me parler comme vous faites : mais apres tout Madame, l'honneur ne me permet pas de demeurer tousjours enfermé dans des Murailles, pendant que tant de braves Gens combatent. Quand je vous laisse dans Babilone, j'advoüe que je vous y laisse avec beaucoup de regret ; et que ce n'est pas sans peine, que je quitte la glorieuse qualité de vostre Protecteur, pour prendre celle de vostre Ennemy : mais tant de raisons le veulent, qu'il n'y a pas moyen de s'y opposer. Car enfin, outre celle de l'honneur, que j'ay desja ditte, et beaucoup d'autres que je ne dis pas : que

   Page 1068 (page 470 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

penseroit le Roy d'Assirie, si j'en usois autrement ? Je luy deviendrois suspect : et il me priveroit peut-estre de l'honneur que j'ay d'avoir la liberté de vous voir. Encore une fois Madame, si je suis criminel en quelque chose, ce n'est pas en celle là. J'advoüe neantmoins, que je suis infiniment à plaindre : et que l'estat où je me trouve, est infiniment malheureux. Helas, disoit la Princesse, je suis bien marrie d'estre cause de l'inquietude que vous avez : du moins, adjoustoit elle, si je pouvois trouver les voyes de faire sçavoir à Artamene, les obligations que je vous ay ; je suis bien assurée qu'il ne vous combatroit pas s'il vous connoissoit : et qu'au contraire, il combatroit plustost ceux de son Party, s'ils vous attaquoient en sa presence. Je ne doute pas Madame, repliqua Mazare en rougissant, que si Artamene me connoissoit par vostre raport, il ne m'estimast et ne me servist : mais s'il me connoissoit par moy mesme, il n'en useroit peut-estre pas ainsi. Vous estes trop modeste (luy disoit la Princesse, qui ne soubçonnoit point qu'il y eust de sens chaché en ces paroles) et vous m'en donnez de la confufion. Mais du moins, adjoustoit elle, souvenez vous de deux choses quand vous allez combattre : l'une qu'il y a dans l'Armée qui assiege Babilone, deux Princes de qui la vie m'est infiniment precieuse : et l'autre qu'en vostre seule personne consiste toute la consolation et tout le support que je puis trouver dans cette Ville contre le Roy d'Assirie. Comme Mazare

   Page 1069 (page 471 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

alloit parler, on luy vint dire que le Roy le demandoit : et certes je pense qu'il fut avantageux pour luy d'estre interrompu : car il se trouvoit sans doute fort embarrassé à respondre bien precisément au discours de la Princesse, sans choquer directement ses propres sentimens, qui n'estoient guere tranquiles : estant certain que je ne pense pas qu'il y ait jamais eu d'ame plus passionnée que celle de Mazare : ny guere de plus vertueuse, quoy que l'amour ait porté ce Prince à des choses fort injustes. Cependant l'hyver contre la coustume de ce païs là, fut fort avancé, et mesme fort rigoureux : ce qui resjoüissoit autant le Roy d'Assirie, que cela nous affligeoit : par la crainte que nous avions que le Roy des Medes et Artamene ne fussent contraints de lever le Siege.

L'oracle du temple de Jupiter Belus
Mazare obtient pour Mandane la permission de se rendre tous les jours dans le temps de Jupiter Belus, le plus magnifique de Babilone, que Martesie décrit amplement. Il s'y trouve une prêtresse qui prononce des oracles. Un jour, alors que Mandane souhaite demander conseil à la prêtresse, accompagnée de Martesie et de Mazare, le hasard fait que le roi d'Assirie arrive en même temps, pour demander un oracle. Mandane ne voit aucun inconvénient à ce que son ravisseur interroge les dieux en premier. Le roi d'Assirie souhaite ainsi savoir si Mandane lui sera toujours inhumaine. A la stupéfaction générale, les paroles l'oracle qui lui est donné paraissent favorables. Le roi est comblé, Mazare troublé, Mandane au désespoir.

Nous n'avions donc point d'autre recours qu'à prier les Dieux : et la Princesse fit tant, que par le moyen du Prince Mazare elle obtint la permission d'aller tous les jours au Temple de Jupiter Belus, qui est le plus superbe et le plus fameux de Babilone : tant parce que ce Dieu est le Protecteur des Assiriens, et celuy qu'ils reclament au commencement des Batailles ; qu'à cause des Oracles qui s'y rendent, par la bouche d'une femme que Jupiter Belus choisit pour annoncer ses volontez à ceux qui les veulent sçavoir. Et comme il me semble, si ma memoire ne me trompe, que vous m'avez dit autrefois que vous n'avez point esté au lieu où se rendent ces Oracles, bien que vous eussiez

   Page 1070 (page 472 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tardé quelquetemps à Babilone : et qu'il n'y a guere d'aparence que vous y ayez esté depuis parmy le tumulte et la confusion que vous mistes dans cette Ville en la prenant ; il faut que je vous le represente tel qu'il est en peu de mots. Apres que l'on est entré dans la superbe enceinte du Temple, et que l'on a passé les magnifiques portes d'airain qui le ferment ; l'on trouve la porte de cette prodigieuse Tour qui en soutient sept autres au dessus d'elle : au haut desquelles l'on va par des degrez tournoyans, qui se jettent en dehors avec des Balustrades de cuivre. Au milieu de chaque Escalier, il y a des lieux propres à se reposer : et comme l'on est arrivé au sommet de la derniere Tour, l'on trouve une espece de petit Temple fort magnifique, où l'on voit une grande Statüe d'Or massif de Jupiter Belus : une Table d'or, un Throsne de mesme metal, et plusieurs grands vases tres riches. Il y a aussi un Autel fort superbe : sur lequel les Chaldées, qui sont ceux qui font les ceremonies de la Religion à Babilone, bruslent tous les ans quand ils font leur grand Sacrifice, pour plus de cent Talents d'Encens. Comme l'on sort de ce lieu là, l'on entre dans un autre encore plus petit ; dans lequel il n'y a qu'un Lit de parade tout couvert d'or, et une Table de mesme metal, avec une grande Lampe d'or, qui est tousjours allumée : ce lieu là n'estant ouvert de nulle part que la porte : qui estant engagées dans un autré lieu, ne l'esclaire point du tout. C'est en cét endroit que cette

   Page 1071 (page 473 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Femme dont j'ay parlé demeure tout le jour, et couche toutes les nuits ; à l'exemple d'une que l'on dit qui est à Thebes en Egypte ; et d'une autre encore qui est dans Patare Ville de Licie. C'est donc en ce lieu là que cette Prestresse vit separée de tout le reste du monde. et rend ses Oracles à ceux qui la viennent consulter. Apres cela, Chrisante, je vous diray, que poussée par je ne sçay quelle devotion, ou par je ne sçay quelle curiosité, un jour que nous fusmes au Temple de Jupiter Belus, c'est à dire au grand Temple qui est en bas, où tout le monde va d'ordinaire ; il prit envie à la Princesse de monter au haut de la derniere Tour, et d'aller visiter cette Femme si celebre à Babilone, pour luy demander son assistance envers les Dieux ; sans avoir pourtant dessein de consulter l'Oracle. Icy Chrisante, admirez le hazard des choses ! Mazare qui se trouva au Temple, donna la main à la Princesse, pour luy aider à monter cét Escalier qui est assez difficile : mais luy et nous fusmes bien estonnez, quand nous fusmes arrivez tout au haut de cette derniere Tour, de trouver que le Roy d'Assirie sans suite et sans avoir personne aveque luy que le Capitaine de ses Gardes, estoit allé pour consulter cette Femme : car certainement si la Princesse eust sçeu qu'il y eust esté, elle n'y fust pas allée ce jour là. Comme il ne faisoit que d'entrer dans ce petit Temple, et qu'il n'avoit pas encore parlé à la Prestresse, il creut que ce cas fortuit avoit quelque chose d'avantageux pour luy : et

   Page 1072 (page 474 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne laissa pas de continuer le dessein qu'il avoit eu de s'informer de ce qu'il devoit attendre de sa passion. Mais devant que de parler à celle qui l'en devoit instruire ; il s'aprocha de la Princesse, et luy dit fort civilement. Vous venez sans doute, Madame, soliciter contre le Roy d'Assirie : mais auparavant que les prieres d'une personne si vertueuse, ayent irrité contre luy le Dieu qu'on adore icy, vous souffrirez, s'il vous plaist, qu'il le consulte : et qu'en vostre presence il sçache ses intentions. La Princesse qui croyoit ne pouvoir rien attendre du Ciel qui ne luy fust avantageux, veû l'innocence de sa vie, et la droiture de ses sentimens : luy dit qu'elle se resjoüissoit de voir en luy cette marque de pieté ; et consentit à ce qu'il voulut. Nous entrasmes donc dans le petit lieu destiné pour les Oracles : où cette Femme qui est fort belle, et vestuë d'une façon assez magnifique, quoy que fort particuliere ; luy demanda de la mesme maniere que s'il eust esté le moindre de ses Sujets, ce qu'il demandoit, et ce qu'il vouloit sçavoir ? Je veux (luy dit il, avec beaucoup de soumission) que vous suppliez le Dieu qui vous revele les secrets des hommes, de vouloir m'aprendre par vostre bouche, si la Princesse Mandane, sera eternellement inhumaine : et si je ne dois jamais trouver de fin aux maux que j'endure. A cets mots, cette Femme ouvrit une grande Grille d'or, qui est au chevet de son lit : et s'estant mise à genoux sur des quarreaux qui estoient devant elle, fut un assez long-temps

   Page 1073 (page 475 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la teste avancée dans l'emboucheure d'une petite voûte obscure, qui est au delà de cette Grille, et que l'on a pratiquée dans l'espaisseur de la muraille. En suitte dequoy, saisie et possedée de l'esprit Divin qui l'agitoit, les longues tresses de ses cheveux se desnoüerent d'elles mesmes, et s'esparpillerent sur ses espaules ; et se levant, et se tournant vers le Roy d'Assirie, le visage tout changé ; les yeux plus brillans qu'à l'ordinaire ; le teint plus vermeil ; et le son de la voix de beaucoup plus esclatant ; elle prononça distinctement ces paroles.

ORACLE.

Il l'est permis d'esperer,

De la faire souspirer,

Malgré sa haine :

Car un jour entre ses bras,

Tu rencontreras

La fin de ta peine.Je vous laisse à penser, Chrisante, qu'elle joye fut celle du Roy d'Assirie ; quelle douleur fut celle de Mandane ; quel desespoir fut celuy de Mazare, quoy qu'il n'osast le tesmoigner ; et quelle surprise fut la mienne. En verité je ne sçaurois vous exprimer la chose telle qu'elle fut : car nous sçavions presque de certitude, qu'il ne pouvoit y avoir de fourbe en cet Oracle : puis qu'outre que le Roy n'avoit pas pû deviner que la Princesse iroit en ce lieu là ; il est encore certain

   Page 1074 (page 476 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui cette Femme estoit en une reputation d'un sainteté admirable ; ce qui ne permettoit pas de la pouvoir soubçonner d'aucun artifice. Aussi estoit-ce par cette reputation que la Princesse avoit eu la curiosité de la voir : Mais Dieux, que cette curiosité luy cousta de larmes ! Elle sortit de ce Temple un moment apres, sans vouloir parler à cette Femme, comme elle en avoit eu l'intention, et s'en retourna au Palais, avec une melancolie estrange. Le Roy d'Assirie l'y accompagna : et ne fut pas plustost dans sa Chambre, que la regardant avec beaucoup de marques de satisfaction sur le visage ; Et bien, Madame, luy dit il, tiendrez vous mesme contre les Dieux ? Les Dieux, luy respondit elle, ne sont pas injustes, et c'est toute mon esperance. Ils ne sont pas injustes, luy dit il, je l'advouë : mais advoüez aussi qu'ils ne peuvent estre menteurs. Je le sçay bien, luy repliqua t'elle, mais je sçay aussi qu'ils sont incomprehensibles : et qu'il y a beaucoup de temerité aux hommes, de penser entendre parfaitement leur langage. Ils se sont expliquez si clairement, reprit il, que je ne puis plus douter de ma bonne fortune : Ils se sont expliquez si injustement en aparence, respondit elle, que je ne puis croire de les avoir bien entendus. Mais enfin, Seigneur (adjousta la Princesse, qui vouloit estre seule pour se plaindre en liberté de ce nouveau malheur) si les Dieux doivent changer mon ame, laissez leur en tout le soing, et ne vous en meslez plus : ils sont assez puissans pour le faire s'ils le

   Page 1075 (page 477 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

veulent : et laissez moy du moins quelque repos. Cruelle Personne, luy dit il en la quittant, vous resistez au Ciel comme à la Terre : mais apres tout, c'est à moy à vous obeïr, et à ne vous resister pas. Comme il fut party, Mazare qui nous avoit quittez en sortant du Temple arriva : mais si triste, que je m'estonne que nous ne soubçonnasmes quelque chose de la verité. Cependant nous n'en eusmes pas la moindre pensée : il est vray qu'il déguisa sa melancolie du pretexte de celle qu'il voyoit sur le visage de la Princesse, qui en effet n'estoit pas mediocre. Vous estes bien genereux, luy dit elle, de ne partager pas la joye du Roy d'Assirie : ou du moins de me cacher vos sentimens en cette occasion. Je vous proteste, Madame, luy respondit il, que vous ne me devez point avoir d'obligation, de ce que je sens plus vostre tristesse, que je ne sens la joye du Roy : puis qu'à dire la verité, mon coeur agit fans consulter ma raison ; et que je ne fais, que ce que je ne puis m'empescher de faire. En effet Orsane m'a dit depuis, qu'il ne fut pas moins touché de cét Oracle que la Princesse : comme cette conversation n'estoit pas fort reguliere ; tantost Mandane resvoit ; tantost Mazare s'entretenoit aussi sans parler : et le mesme Orsane m'a dit, que repassant en secret, l'estat present de sa fortune, il ne pouvoit assez déplorer son malheur. Helas ! disoit il en luy mesme, que puis-je esperer ? si Mandane parle, elle parle d'une façon qu'il y a lieu de croire qu'Artamene sera tousjours heureux, puis qu'il sera

   Page 1076 (page 478 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tousjours aimé : Et si j'escoute l'Oracle, le Roy d'Assirie doit un jour estre content : et Artamene ne doit pas estre moins infortuné que Mazare. Mais pendant que ce Prince s'entretenoit de cette sorte, la Princesse revenant tout d'un coup de sa resverie : Quoy, dit elle, je pourrois croire que mon coeur changeroit de sentimens ! et que Mandane pourroit se resoudre de faire toute la felicité d'un Prince, qui cause toutes ses infortunes ! Eh le moyen que je puisse comprendre cela ? il faut donc si ce prodige doit arriver, que le Roy mon Pere meure ; qu'Artamene ne soit plus ; et que je perde la raison. Car à moins que de tout cela, je ne comprendray pas aisément que Mandane puisse jamais estre Reine d'Assirie, comme il faudroit qu'elle la fust, pour faire que l'Oracle peust estre expliqué, comme le Roy d'Assirie l'explique.

Les Babiloniens protestent
Le lendemain, le roi ordonne un grand sacrifice, pour remercier les dieux de l'oracle. Le peuple commence à protester, déplorant une guerre injuste et inutile. Certains souhaitent rendre Mandane à son père, d'autres la conserver afin de négocier une paix avantageuse, d'autres encore évoquent la possibilité de la sacrifier ! Devant l'urgence de la situation, le roi d'Assirie consulte Mazare.

Je n'aurois jamais fait, Chrisante, si je vous redisois toute la conversation de la Princesse, de Mazare, et de moy : Le lendemain le Roy fit faire un magnifique Sacrifice, pour remercier les Dieux, de l'Oracle qu'il avoit reçeu : Mais admirez je vous prie le bizarre destin des choses : ce que ce Prince fit pour remercier les Dieux, irrita le Peuple : qui commença de dire, qu'il faloit plustost faire des Sacrifices pour les appaiser que pour leur rendre grace. Que la guerre que l'on faisoit estoit injuste : que la Princesse Mandane avoit raison : que les Babiloniens la devoient rendre au Roy son Pere : enfin apres avoir commencé de raisonner

   Page 1077 (page 479 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sur les actions du Prince, ils en murmurerent : du simple murmure ils passerent à l'insolence ; de l'insolence à la sedition, et presque à la revolte declarée. Cependant l'Hyver augmentoit, et la Canpagne estoit toute couverte de neige : cela n'empeschoit pourtant pas les Assiegeans de continuer d'attaquer la Ville : et elle estoit tellement pressée, que malgré sa prodigieuse grandeur, il n'y entroit presque plus de vivres. Neantmoins l'Oracle consoloit le Roy d'Assirie de toutes choses : mais il se trouva pourtant estrangement embarrassé peu de jours apres : car la faim commençant de presser le Peuple, acheva de luy faire perdre le respect qu'il devoit à son Prince, quelque injuste qu'il peust estre. Et en une nuit, cette grande Ville se trouva avoir beaucoup plus d'hommes en armes dans l'enceinte de ses Murailles, qu'il n'y en avoit au dehors : quoy que l'Armée du Roy des Medes fust, comme vous le sçavez, devenuë prodigieusement forte par la deffaite du Roy d'Assirie ; à cause des Princes qui avoient quitté son Party, et qui s'estoient rengez de celuy de Ciaxare. Jamais il ne s'est entendu parler d'une pareille confusion, à celle de Babilone : les uns prenoient les Armes afin de faire en sorte que le Roy d'Assirie rendist la Princesse au Roy des Medes : les autres la vouloient avoir entre leurs mains, pour faire une Paix avantageuse : Quelques uns mesme privez non seulement de toute raison, mais de toute humanité, parloient de la sacrifier : les

   Page 1078 (page 480 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autres au contraire soustenoient qu'il luy faloit eslever des Autels, veû sa vertu et sa constance : et qu'il ne faloit qu'aller prendre dequoy subsister chez ceux qui en avoient trop : les autres sans autre pretexte, soustenoient qu'il faloit seulement prendre les armes pour secoüer le joug de la Royauté, et pour se rendre libres, puis que la Fortune leur en fournissoit une occasion favorable : Enfin ils dirent tant de choses insolentes et criminelles, que je suis persuadée qu'ils contribuerent autant à la prise de leur Ville par leur revolte, que la force de l'Armée de Ciaxare y contribua. Ou pour mieux dire encore je croy que les Dieux ayant voulu en un mesme jour proteger l'innocence de la Princesse, et punir leur rebellion ; se servirent d'eux mesmes pour cela, et les aveuglerent pour les perdre. Et en effet, quoy qu'il semblast que la fureur de ce Peuple fust avantageuse à la Princesse, veû l'estat où estoient les choses : neantmoins au lieu des en resjoüir elle s'en affligea : estant certain qu'il n'est rien de plus horrible, ny rien qui s'attaque plus directement à la Souveraine authorité des Dieux, que cette espece de crime, qui s'attaque à la Souveraine puissance des Rois qui sont leur Image. Cependant comme le Roy d'Assirie est un Prince de grand coeur, et que Mazare n'en avoit pas moins pour le seconder ; il ne desesperoit pas d'appaiser ce desordre : et se resoluoit de prendre la seule voye par laquelle l'insolence populaire peut estre remise à la raison : qui est celle de

   Page 1079 (page 481 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

l'exemple et du chastiment des plus mutins et des plus superbes. Mais comme la chose ne se pouvoit pas faire sans quelque danger, parce que si les Assiegeans faisoient une attaque, dans le mesme moment que le Peuple seroit le plus esmeu, il seroit à craindre de succomber : le Roy d'Assirie aprehendoit un peu de ne pouvoir sauver la Princesse : principalement la nuit, qui estoit le temps où les Assiegeans donnoient le plus souvent des alarmes : et le temps aussi où le Peuple entreprenoit le plus de choses : parce que dans l'oscurité l'on ne pouvoit connoistre ceux qui agissoient avec violence, en ces occasions tumultueuses.

La ruse de Mazare
Sur les conseils du prince Mazare, le roi d'Assirie élabore un stratagème pour quitter Babilone. Il souhaite éviter l'assaut de l'armée de Ciaxare et emmener Mandane à Pterie, gouvernée par son allié Aribée. Pour favoriser la fuite, Mandane doit revêtir le vêtement blanc que portent les Assiriennes. Le lendemain, la princesse est contrainte de s'habiller ainsi, malgré son aversion pour cette tenue. Or on prévient le roi qu'Artamene est sur le point de faire tarir l'Euphrate et d'entrer dans la ville. Bientôt un tumulte effroyable se fait entendre. Il n'y a plus à tergiverser, le roi d'Assirie est contraint d'abandonner son peuple, pour espérer conserver Mandane.

Il consulta donc avec Mazare là dessus : qui luy dit qu'il y avoit tousjours beaucoup de prudence, à ceux qui se resoluent à ne fuir point, de sçavoir du moins comment ils ne pourroient faire, si la necessité le vouloit, et que l'envie leur en prist. Vous avez raison, luy dit le Roy d'Assirie, car apres tout, et Babilone, et la Couronne ne me sont rien, en comparaison de Mandane. Joint qu'en cette occasion, si je perdois Mandane, je serois exposé à perdre le Sceptre aussi bien qu'elle : n'estant pas à croire que le Peuple en demeurast là : ny que l'on peust m'oster la Princesse sans m'oster la vie. La difficulté estoit de trouver les moyens d'échaper, et de sortir de Babilone, si l'on y estoit contraint : car pour un lieu de retraite, il n'en estoit pas en peine. Aribée comme vous sçavez, tenant la moitié de la Capadoce,

   Page 1080 (page 482 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et estant alors dans Pterie, il ne pouvoit pas choisir un meilleur Azile. Ce Traitre avoit mesme eu l'adresse de faire croire à ces Peuples, que la Princesse n'avoit pas d'aversion à un Mariage si avantageux : et que ce n'estoit que le Roy son Pere qu'elle craignoit, qui la faisoit agir comme on la voyoit agir. Mais pour aller à Pterie, il faloit sortir de Babilone, et c'estoit la difficulté : y ayant beaucoup d'obstacles à surmonter dehors et de dans. Cependant Mazare avoit l'ame bien en peine : et durant que le Roy d'Assirie pensoit qu'il resvast seulement à trouver l'invention qu'il cherchoit, son esprit estoit estrangement partagé. Comme il estoit bon et genereux, il avoit beaucoup de difficulté à se resoudre de contribuer aux malheurs de la Princesse : mais comme il estoit passionnément amoureux d'elle, il luy estoit encore plus difficile de consentir qu'elle tombast en la puissance d'Artamene : et il aimoit beaucoup mieux pour son interest particulier, qu'elle fust entre les mains d'un Amant haï, qu'en celles d'un Amant aimé. Ce n'est pas que l'Oracle ne l'espouvantast : mais l'aversion de la Princesse le r'asseuroit : et enfin il voyoit le danger plus proche et plus infaillible du costé d'Artamene, que de celuy du Roy d'Assirie. Un sentiment jaloux s'estant donc emparé de son coeur, il s'apliqua fortement à chercher l'invention que le Roy d'Assirie demandoit : et il s'y apliqua mesme avec succés, quoy que ce ne fust pas une chose aisée à trouver, que les

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moyens de pouvoir sortir de Babilone sans estre aperçeu. Mais Chrisante, je suis persuadée qu'il n'est rien de si difficile, dont l'amour et la jalousie jointes ensemble ne viennent à bout. Ce Prince dit donc au Roy d'Assirie, qu'il ne se mist pas en peine : et que pourveû qu'il commandast aux femmes qui servoient la Princesse, de ne luy donner le lendemain au matin, et tous les jours suivans, qu'un habillement blanc selon. l'usage des Dames Assiriennes, où l'on ne l'avoit point encore vouluë assujettir ; il pourroit entreprendre ce qu'il luy plairoit : mais qu'il faloit que cela se fist avec adresse : et que l'on nous en donnast aussi à Arianite et à moy. Le Roy d'Assirie le pressant alors de luy expliquer la chose : Mazare luy assura qu'elle estoit presque infaillible : et en effet il la luy dit, et luy fit advoüer qu'elle estoit fort ingenieuse. Cependant le Roy d'Assirie ne manqua pas à l'instant mesme, de donner les ordres necessaires pour cela : de sorte que le lendemain au matin Arianite et moy fusmes bien surprises, de voir que l'on nous avoit osté nos habillemens : et que l'on nous en avoit mis de blancs à leur place, comme les femmes de qualité de la Cour d'Assirie en portent. J'en demanday la raison, et l'on me dit que le Roy le vouloit ainsi : parce qu'en cas que la sedition augmentast, il nous seroit plus aisé de mettre la Princesse en seureté dans un Temple, et de passer pour Assiriennes. Comme Mandane n'estoit pas encore éveillée,

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nous nous habillasmes Arianite et moy, sans faire de resistance : croyant en effet que cela serviroit à sa conservation. Mais comme elle eut apellé ses femmes, et que voulant l'habiller elle vit qu'on luy presentoit une robe blanche à l'Assirienne, quelque magnifique qu'elle fust, elle y eut une aversion si estrange ; que je suis persuadée que les Dieux l'advertissoient de son malheur. Enfin elle fit beaucoup de difficulté de la prendre ; mais celles qui la servoient, luy ayant dit les larmes aux yeux qu'il n'estoit pas en leur pouvoir de luy en donner une autre ; elle se laissa habiller : et dit en soupirant, que le changement d'habits n'en aporteroit point en son coeur. Je voulus luy faire comprendre la raison que l'on m'avoit donnée, mais elle n'en fut pas satisfaite : et ne pût se consoler de cette nouvelle espece de contrainte. Cependant le Roy d'Assirie et Mazare estant fort resolus à punir le Peuple, ne songeoient qu'à donner les ordres necessaires pour cela : et si les Babiloniens estoient en armes, tous les Gens de guerre y estoient aussi. Le Roy en sa propre personne, suivy de tout ce qu'il y avoit de Princes et de Grands dans sa Cour, estoit prest d'aller aprendre au Peuple quel est le respect qu'il doit à ses Princes legitimes, lots qu'un Espion qu'il avoit dans l'Armée de Ciaxare, vint luy donner advis tout effrayé, que dans trois ou quatre heures au plus tard, à l'entrée de la nuit, il verroit tout d'un coup tarir l'Euphrate ; et entrer quarante

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mille hommes par les deux bouts de la Ville. D'abord le Roy d'Assirie n'en voulut rien croire : mais l'autre luy marqua si precisément l'endroit où il disoit qu'Artamene avoit fait creuser deux grandes Tranchées pour destourner le Fleuve quand il seroit temps ; qu'il fut contraint d'adjouster foy à ses paroles. Joint que ce qui estoit desja arrivé au Fleuve du Ginde, luy rendoit la chose plus vray-semblable. Cét Espion luy dit encore, que sans la neige qui avoit un peu empesche les Pionniers, la chose auroit desja esté executée, mais quoy qu'il la circonstantiast fort ; le Roy d'Assirie fut toutefois avec Mazare, sur la plus haute des Tours du Temple de Jupiter Belus, pour mieux descouvrir de là les Travaux de ses Ennemis : et comme ils y furent, cét Espion luy fit remarquer, quoy que de fort loing, la terre que l'on avoit eslevée, tant pour se couvrir de peur d'estre aperçeus, que pour creuser les Tranchées qui devoient destourner le Fleuve. Imaginez vous donc sage Chrisante, en quel estat estoit alors ce Prince : il voyoit de ce lieu eslevé, toute une grande Ville en armes contre luy : il voyoit qu'il alloit estre attaqué d'une maniere, que quand tout ce Peuple l'eust secondé, il eust encore bien eu de la peine à resister à ses Ennemis. Car comme l'Euphrate est fort large, il jugeoit bien qu'ils entreroient par les deux bouts de la Ville, avec des Bataillons tous formez : et que l'on auroit pas le temps de faire des Retranchemens pour

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les en empescher. Mais la chose n'estoit pas seulement en ces termes : car il n'ignoroit pas que dés que ses Ennemis paroistroient, le Peuple tascheroit de prendre la Princesse, afin de faire sa composition avec Ciaxare : et que se trouvant alors dans la necessité de deffendre le Palais où elle estoit contre ce Peuple, et de repousser le Roy des Medes tout ensemble, il luy seroit impossible de le pouvoir faire. Enfin desesperé de pouvoir conserver Babilone et la Princesse, il ne balança point entre les deux : et l'amour l'emportant sur toute autre consideration, il ne songea plus qu'à executer le dessein qu'il avoit fait avec Mazare. Il descendit donc en diligence de cette Tour : et fit semblant de vouloir appaiser le Peuple par la douceur, luy faisant esperer quelque accommodement afin de gagner temps : pendant quoy Mazare agissoit, et donnoit ordre que tout fust prest pour executer leur entre prise à l'entrée de la nuit s'il en estoit besoing. Le Roy d'Assirie voulut pourtant ne songer pas à partir, que l'on eust veû effectivement que ses ennemis avoient fait reüssir la leur : et d'autant moins qu'il s'imagina, comme il estoit vray, qu'Artamene ne doutant point du tout qu'il n'emportast la Ville par ces deux endroits où il la devoit attaquer, tout le reste seroit moins gardé qu'à l'ordinaire : parce que tout l'effort se seroit en ces deux attaques seulement. Les choses estoient en cét estat, sans que nous en sçeussions rien : Mais tout d'un coup nous entendismes

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un bruit espouvantable : et le Fleuve ayant tary en un moment, et les Assiegeans estant entrez, ce fut un desordre et une confusion horrible. Je ne vous la raconteray pourtant pas : car outre que la guerre est une chose dont je n'aime guere à parler, je m'imagine encore que vous y estiez : joint qu'en mon particulier je n'en sçay autre chose sinon que de ma vie je n'ay rien entendu de plus estonnant, que le bruit que faisoient tant de gens effrayez comme il y en avoit dans les ruës de Babilone. Cependant nous estions en une inquietude estrange : car encore que la Princesse imaginast bien que peut estre c'estoit Artamene qui venoit la delivrer : neantmoins le peril où elle pensoit qu'il estoit, luy donnoit beaucoup d'aprehension pour luy : car pour le Roy son Pere, elle jugeoit bien qu'il ne seroit pas en personne à une semblable occasion.


Histoire de Mandane : fuite dans la neige
Vêtus de blanc, le roi d'Assirie et Mandane, accompagnés par plusieurs hommes et femmes, parviennent à quitter Babilone et à traverser la plaine recouverte de neige, sans être découverts par l'armée de Ciaxare. Le roi d'Assirie conduit la troupe à Pterie, puis à Sinope, afin de pouvoir plus facilement s'échapper par voie maritime. Sa situation est sans espoir et, en dernier recours, il préfère devenir pirate en emportant Mandane, plutôt que de la rendre à Artamene. Mazare, mis au courant de ce projet insensé, le dévoile à la princesse, qui supplie son protecteur de l'aider.
La traversée du camp de Ciaxare
Le roi d'Assirie demande à Mandane de le suivre, afin de ne pas tomber aux mains d'un peuple révolté et imprévisible. Le roi d'Assirie, Mandane, Martesie et Arianite rejoignent Mazare et plusieurs hommes dans les jardins du palais. Vêtue de vêtements et de casaques blanches, montée sur des chevaux également blancs, l'étrange troupe profite de l'obscurité de la nuit pour traverser la plaine recouverte de neige, en cheminant à travers le camp ennemi. La tentation est grande pour Mandane de crier au secours pour appeler les siens. Elle fait part de son projet à Mazare qui l'en dissuade : elle-même pourrait être blessée, tandis que de son côté, il se refuse à trahir le roi d'Assirie.

Comme nous estions donc entre l'esperance et la crainte, nous vismes entrer le Roy d'Assirie. Le Prince Mazare qui estoit adroit, n'ayant point voulu avoir cét employ : et estant demeuré dans les Jardins du Palais, avec ceux qui nous devoient servir d'escorte. Le Roy donc entrant tout furieux. Madame (dit il à la Princesse, afin qu'elle ne fist point de resistance) le Peuple de Babilone est le plus fort : et comme il vous croit la cause de la guerre, il vous veut avoir en sa puissance : c'est pourquoy il saut vous mettre en lieu de seureté. Seigneur, luy dit elle, m'estant mise en la garde des Dieux,

   Page 1086 (page 488 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je dois attendre ce qu'il leur plaira ordonner de moy : et vous me ferez plaisir de me laisser sous leur conduitte. Mais enfin voyant entrer quatre ou cinq hommes armez ; jugeant bien qu'elle n'estoit pas en estat de resister ; et ne sçachant pas en effet si ce que le Roy d'Assirie disoit n'estoit point vray, elle marcha et nous la suivismes Arianite et moy. Elle demanda pourtant, où estoit le Prince Mazare ? et luy ayant esté respondu qu'elle le verroit bien tost, elle fut où on la conduisoit sans y apporter d'obstacle. Nous fusmes donc menées dans les Jardins du Palais, où effectivement Mazare nous attendoit : Mandane ne le vit pas plustost, que quittant la main du Roy d'Assirie, elle luy presenta la sienne : luy semblant qu'elle n'avoit plus rien à craindre, puis qu'il estoit aupres d'elle. Cependant l'on nous mena à une porte de derriere qui touche presque une de celles de la Ville, que les troupes de Mazare gardoient : et qui estoient adverties de ce que l'on vouloit faire. Comme nous fusmes prests à sortir de ces Jardins du Palais, qui sont d'une grandeur prodigieuse, nous vismes à la faveur d'un flambeau que nous avions, que le Roy d'Assirie, le Prince Mazare, et dix hommes qui devoient estre de la partie, prirent de grandes Casaques blanches qui les cachoient entierement : et qu'ils Ce couvrirent mesme la teste de blanc. Cette avanture commença de nous faire soubçonner, que les habillemens que l'on nous avoit baillez

   Page 1087 (page 489 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoient destinez à mesme usage que ceux de ces Princes, et de ces hommes qui les accompagnoient, sans pouvoir pourtant imaginer à quoy cela pouvoit estre propre. Et suite l'on amena douze Chevaux blancs, dont les Selles et les Brides l'estoient aussi, sur l'un desquels le Roy d'Assirie estant monté, il voulut qu'on luy donnait la Princesse, mais elle ne le voulut pas ; et dans la necessité de marcher, elle choisit plustost Mazare. Elle fit pourtant encore difficulté d'obeïr ; toutefois le bruit redoubloit de telle sorte, quoy que nous fussions assez loing des endroits par où l'on attaquoit la Ville ; que la crainte de tomber en la puissance d'un Peuple insolent, fit qu'enfin elle souffrit que Mazare eust le soing de sa conduite. Deux hommes de qualité d'entre les dix qui accompagnoient ces Princes, nous prirent Arianite et moy : et le flambeau ayant esté esteint, la porte des Jardins estant ouverte, nous marchasmes droit à celle de la Ville, qui comme je l'ay desja dit estoit tout contre. Là, le Roy d'Assirie et Mazare commanderent tout bas à un Capitaine qui estoit à cette Porte, d'aller en diligence advertir tous les Princes et tous les Gens de guerre, qu'ils ne songeassent plus à rendre de combat, puis que la Ville estoit perduë : et que chacun se servant de l'obscurité de la nuit, taschast de se sauver comme eux, et de se servir de la commodité de cette Porte. Nous ne fusmes pas à douze pas des Murailles, que le Roy d'Assirie qui alloit un peu

   Page 1088 (page 490 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

devant, se mit à marcher lentement, de peur que les pieds des chevaux ne fissent du bruit : craignant bien plus les oreilles que les yeux de ceux que nous pourrions rencontrer. Car Chrisante, ce qui rendoit cette entreprise fort ingenieuse, c'est que le Prince Mazare ayant consideré que toute la Campagne estoit couverte de neige ; et qu'à cause d'un grand Marais qui la borde du costé que nous sortismes, il avoit esté impossible à Artamene d'en faire la circonvalation parfaite : il jugea qu'infailliblement il seroit aisé de pouvoir passer entre deux Corps de garde sans estre aperçeus. Car comme le blanc ne se distingue point la nuit sur la neige ; et qu'au contraire, tout ce qui n'est point blanc y paroist de loing, encore mesme que la Lune n'esclaire pas : par cette invention les chevaux blancs sur lesquels nous estions, et les habillemens blancs que nous avions nous rendoient invisibles (s'il est permis de parler ainsi) à ceux que nous rencontrions : où au contraire ceux qui nous rencontroient ne nous pouvoient surprendre, parce que n'estant pas habillez de blanc comme nous estions ; nous les aperçevions de fort loing, et les pouvions esviter. Il n'y avoit donc que le hennissement et le bruit des pieds des chevaux que le Roy d'Assirie aprehendast : Pour le premier, il avoit falu remettre la chose à la Fortune : mais pour le bruit, le Roy d'Assirie fut fort aise de remarquer, que la neige n'avoit qu'autant de fermeté qu'il en faloit pour ne fondre point ; et qu'elle n'en

   Page 1089 (page 491 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit pas assez pour faire du bruit. Tant s'en faut, comme il y en avoit fort espais, l'on en faisoit beaucoup moins que s'il n'y eust pas eu de neige. Le Roy d'Assirie ayant remarqué cela, marcha donc un peu plus viste : et en peu de temps nous descouvrismes la Garde avancée de l'Armée de Ciaxare, qui estoit de ce costé là. De vous dire Chrisante, ce que pensoit la Princesse, de se voir en cét equipage ; de se voir hors de Babilone ; et de se trouver à l'heure qu'il estoit, et par le temps qu'il faisoit, à cheval avec des hommes habillez de blanc, et marchant dans un fort grand silence ; il faudroit vous dire bien des choses D'abord elle eut quelque joye de se voir eschapée de la fureur d'un Peuple assez insolent, pour s'estre mutiné contre son Prince : de plus elle pensoit encore, qu'en quelque lieu qu'on la menast, il seroit incomparablement plus aisé à Artamene de la retirer de la puissance du Roy d'Assirie que dans Babilone, qu'elle croyoit presque imprenable. Ainsi pensant faire la chose du monde la plus avantageuse pour Artamene et pour sa liberté, elle se laissoit conduire sans resistance : et sans penser à rien qu'aux moyens d'advertir promptement Artamene qu'elle n'estoit plus dans Babilone. Mais elle n'eut pas plustost aperçeu de loing la Garde avancée dont je vous ay desja parlé, qu'elle changea de sentimens : et se voyant si prés d'un secours presque assuré si elle crioit, elle ne pût retenir le premier mouvement qu'elle en eut. Toutefois s'imaginant qu'elle seroit perir

   Page 1090 (page 492 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le Prince Mazare aussi bien que le Roy d'Assirie ; elle creut qu'elle ne devoit pas le surprendre, et qu'elle devoit plustost le gagner. Mais pendant qu'elle agitoit la chose en elle mesme, le Roy d'Assirie ayant pris plus à gauche, passa heureusement cét endroit, et esvita ce premier peril. Neantmoins comme la Princesse jugea bien que nous rencontrerions encore d'autres Troupes, elle adressa la parole au Prince Mazare, qui d'abord la supplia de ne parler point. Genereux Prince (luy dit elle malgré la priere qu'il luy avoit faite, et parlant assez bas de peur que le Roy d'Assirie ne l'entendist) s'il est vray que vous ayez une veritable compassion de mes malheurs, souffrez que la premiere fois que nous rencontrerons des Troupes du Roy mon Pere, je les apelle à mon secours : et promettez moy que vous ne vous opposerez point à l'effort qu'elles seront pour me delivrer ; et que par consequent vous n'exposerez point vostre vie, qui m'est infiniment chere. Vous jugez bien, dit elle, que j'eusse pû le faire sans vous en parler : mais vous ayant les obligations que je vous ay, je croy que les Dieux me puniroient, si j'estois cause de vostre mort. Madame, luy dit il encore plus bas qu'elle n'avoit parlé, les Dieux sçavent si je souhaiterois que vous fussiez contente : Mais Madame, je ne vous ay promis que d'empescher le Roy d'entre prendre rien contre le respect qu'il vous doit : et je vous l'ay promis sans scrupule, parce que c'est le servir luy mesme, que de l'empescher, de faire

   Page 1091 (page 493 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un crime. Et de ce costé là, Madame, je vous promets encore une fois, que tant que je seray vivant, vous ne souffrirez nulle violence de luy. Mais, Madame, pourrois-je avec honneur le trahir de cette sorte ; le faire tuer ; et vous remettre entre les mains de ton Ennemy ? Toutefois, Madame, si vous le voulez vous le pouvez faire ; mais je vous proteste devant les Dieux qui m'escoutent, que quand j'eschaperois à la fureur des vostres, je me passerois mon espée au travers du coeur : afin de ne me reprocher pas à moy mesme une action que sans doute vous n'avez pas considerée, avant que de m'en soliciter. De plus, Madame, peut-estre comme il est nuit, qu'en me voulant, fraper l'on vous fraperoit ; et que voulant recouvrer la liberté, vous trouveriez la mort. Au nom des Dieux, Madame, ne vous exposez pas à un danger, dont je ne pourrois peutestre vous garantir. La Princesse estoit si troublée, et Mazare luy parloit d'une maniere si touchante, qu'elle ne sçavoit a quoy se resoudre : Tantost elle estoit resoluë de crier : tantost la pitié que luy faisoit Mazare la retenoit : puis tout d'un coup formant la resolution d'apeller ceux qu'elle rencontreroit les premiers, elle trouvoit qu'elle n'en avoit pas la force et qu'elle deliberoit sur une chose qui luy estoit impossible.

Les périls du stratagème
En arrivant près d'un bois, l'un des chevaux hennit, ce qui attire l'attention de quelques soldats du camp de Ciaxare. S'ensuit une poursuite étrange où les assaillants ne parviennent pas à voir leurs ennemis. Une flèche passe près de la tête de Mandane ; elle pousse un cri, qui alerte également les siens. Mais le roi d'Assirie et ses hommes parviennent à éloigner les femmes du danger. Le lendemain, la troupe se repose dans une cabane, puis continue vers une ville, avec l'intention de se munir d'un chariot pour les dames.

Pour moy je sçay bien qu'il n'eust pas esté en ma puissance de prononcer une parole : et de l'heure que je parle. Chrisante, quand je me souvuiés de l'estat où nous estions, l'en fremis encore d'estonnement et de frayeur. Car

   Page 1092 (page 494 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Car enfin nous entre-voiyons dans la Campagne, des Tentes, de Sentinelles, des Corps de gardes, des Gens qui marchoient, et d'autres qui estoient arrestez. Cependant le Roy d'Assirie qui estoit le Guide, prenoit tantost à droit, tantost a gauche, et esvitoit avec beaucoup d'adresse tout ce que la blancheur de la neige luy faisoit descouvrir. Mais Chrisante, pour sortir promptement d'un lieu qui me donna tant de peine, je vous diray qu'apres avoir esvité cent et cent fois de rencontrer des Troupes de Ciaxare ; comme nous n'estions plus qu'à deux stades d'un Bois, dans lequel le Roy d'Assirie n'auroit plus rien eu à craindre, parce qu'il est fort espais, et qu'il en sçavoit tous les destours, y ayant esté souvent à la Chasse ; le cheval sur lequel estoient Mazare et la Princesse se mit à hennir avec violence, justement à quarante pas d'un lieu où il y avoit une Compagnie d'Archers à cheval logez : qui ayant eu ordre de s'aprocher de Babilone, quittoient leur Quartier, pour y aller en diligence. Quelques uns de ces Archers qui estoient desja à cheval, ayant entendu ce hennissement d'un costé où ils sçavoient qu'il ne devoit y avoir personne des leurs, prirent l'allarme, et s'avancerent vers l'endroit où ils avoient entendu ce bruit. Mais ne voyant rien, ils s'en seroient retournez, n'eust esté qu'un autre cheval de nostre Troupe ; comme il est assez ordinaire, ayant fait la mesme chose que le premier, les fit resoudre à s'avancer davantage. Cependant le Roy d'Assirie qui

   Page 1093 (page 495 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nous conduisoit, hasta le pas, et nous fit aller beaucoup plus ville : de sorte que quelquefois nous voiyons ces Gens venir droit à nous, et d'autres fois s'en esloigner. Pour eux, je pense qu'ils estoient bien faschez d'ouïr des chevaux et de ne voir rien : Mais à la fin estant desesperez d'entendre tousjours de temps en temps, tantost d'un costé, tantost de l'autre, parce que nous changions nostre route, des chevaux qu'ils ne voyoient pas, ils se mirent à tirer leurs Arcs au hazard, qui conduisit quelques unes de leurs fléches si juste que Mazare fut legerement blesse ? d'un coup de Traict à l'espaule : et un autre passa si prés de la teste de Mandane, que l'excés de la peur qu'elle en eut, luy fit recouvrer l'usage de la voix pour crier, sans qu'elle en eust l'intention. Cette voix ayant encore esté entenduë par ceux qui avoient tiré, ils galopperent droit où ils creurent l'avoir ouïe : Cependant le Roy d'Assirie changea de place : et au lieu de marcher devant il marcha derriere, et commanda d'aller fort viste. Mais enfin comme nous n'estions plus qu'à trente pas du Bois, il fut joint par ceux qui nous suivoient, et fut contraint de faire ferme, avec les huit qui ne menoient point de femmes ; jusques à tant qu'il jugea que nous estions dans le Bois. Et lors qu'il creut que cela estoit, poussant à toute bride avec les siens, il disparut aux yeux de ceux qu'il avoit combatus, qui creurent sans doute qu'il y avoit de l'enchantement en cette rencontre. Nous sçeusmes

   Page 1094 (page 496 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à son retour, qu'ils avoient veu tomber deux de ceux qui l'avoient attaqué, et qu'il y en avoit aussi un de sa Troupe un peu blessé. Comme le Bois estoit obscur, la mesme blancheur de nos habits et de nos chevaux qui nous avoit rendus invisibles parmy la Plaine, servit au Roy d'Assirie à nous descouvrir et à nous pouvoir rejoindre. Enfin, Chrisante, estant donc arrivez dans ce Bois, comme je l'ay dit, le Roy d'Assirie nous mena à une petite Habitation, où de pauvres Gens passent leur vie à tirer d'une espece de terre, qui sert à faire ce merveilleux Ciment, dont les Murailles de Babilone sont bastiez. Et la pointe du jour commençant alors de paroistre, l'on nous descendit de cheval, et nous passasmes toute la journée en cette Cabane, ou la lassitude nous fit trouver beaucoup plus de repos, que la commodité du lieu ne sembloit le permettre. Mais Chrisante, pour ne vous tenir pas plus long temps, à vous raconter des choses de peu de consideration, nous marchasmes encore la nuit prochaine avec assez de fatigue, jusque à une petite Ville que vostre Armée n'avoit pas prisé, n'ayant pas encore esté de ce costé là. Toutefois comme elle n'estoit pas assez forte pour la deffendre, si vous y fussiez venus : le Roy d'Assirie y fit seulement prendre un Chariot, où la Princesse fut mise, et où Arianite et moy eusmes place : les Princes marchant à cheval pour nous escorter.

Les desseins du roi d'Assirie
Le roi d'Assirie conduit Mandane et les autres à Pterie, puis, sur les conseils d'Aribée, à Sinope, ville portuaire de laquelle il est plus aisé de s'échapper, au cas où une nouvelle attaque d'Artamene serait à craindre. Mandane est au désespoir. Le roi d'Assirie confie ses projets insensés à Mazare : s'il se voit acculé à prendre la mer, il emportera Mandane seule et, devenu pirate, sillonnera avec elle les mers. Mazare est bouleversé : il révèle les desseins de son ravisseur à la princesse, qui le supplie de lui venir en aide. Après un moment de réflexion tourmenté, Mazare se résout à commettre l'irréparable.

Mais sans vous particulariser le chemin que nous tinmes, nous arrivasmes

   Page 1095 (page 479 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en Capadoce, et peu après a Pterie : D'abord la Princesse eut quelque joye de s'y revoir : néantmoins peu de temps en suite, elle s'y trouva beaucoup plus malheureuse qu'elle n'avoit creû : et la pensée de se voir captive, dans un lieu où elle avoit esté si long temps libre et absoluë, luy fut un redoublement de douleur estrange. De plus, la cruelle imagination qu'Aribée estoit devenu Maistre des Sujets du Roy son Pere, luy estoit encore une peine extréme : mais le plus fâcheux de tout ce qui la tourmentoit, c'est qu'apres tout, elle estoit tousjours en la puissance du Roy d'Assirie : et qu'elle ne pouvoit faire sçavoir à Artamene le lieu où elle estoit. Pendant tout cela, Mazare estoit tousjours civil, obligeant, et amoureux : et le Roy d'Assirie tousjours également maltraitté. A quelques jours de là, ayant apris la prise de Babilone avec plus de certitude, quoy qu'il n'en eust guere douté : il consulta Aribée, sur ce qu'il avoit à faire : mais ayant sçeu apres, la marche de l'Armée de Ciaxare vers la Capadoce, l'on nous amena icy : à cause de la commodité de la mer, que le Roy d'Assirie jugea qui pourroit tousjours l'empescher de voir retomber, la Princesse en la puissance d'Artamene. Aribée et luy faisoient ce qu'ils pouvoient pour assembler des Troupes : mettant le rendez-vous de leurs levées à Pterie, afin de tascher de ne descouvrir pas qu'ils fussent à Sinope. Mais bientost apres ils furent advertis que vostre Armée s'approchoit, et qu'il

   Page 1096 (page 498 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

estoit impossible que leurs Troupes fussent assez tost prestes, pour donner une seconde Bataille. Ce fut lors que le Roy d'Assirie se trouva en un estrange desespoir : il parla diverses fois à la Princesse : et luy parla mesme avec un peu plus de violence, qu'il n'avoit fait jusques alors. Neantmoins toit qu'il fust soumis ou furieux ; il ne pût jamais obliger Mandane, à luy dire une parole favorable. Cependant il appella un jour Mazare, et apres luy avoir bien representé le malheureux estat où il se trouvoit : Enfin, luy dit il, j'en suis arrivé aux termes, qu'il ne me reste presque plus nulle autre douceur à esperer en la vie, que celle de tascher de rendre Artamene aussi infortune que moy, quoy que ce soit d'une maniere differente. L'Oracle me fait esperer, mais Mandane me desespere :et la Fortune qui se plaist à renverser tous mes desseins, me réduit en une extrémité, qui vient à bout de toute ma patience, et de toute ma raison. Ce que je veux donc faire, poursuivit ce Prince desesperé, c'est de tenir ce qu'il y a de Galeres et de Vaisseaux dans ce Port en estat de les mettre en mer : afin que des que je verray paroistre l'Armée de Ciaxare, à laquelle je ne sçaurois resister, je m'embarque avec la Princesse et Aribée :et l'enleve à la veüe mesme d'Artamene. Mais que deviendrez vous ? luy respondit Mazare fort affligé : Je n'en sçay rien, repliqua le Roy d'Assirie : mais apres tout, si tous les Princes mes Alliez, me refusent un Azile dans leurs Estats, je feray plustost Pyrate, que de

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rendre jamais la Princesse à Artamene. Ouy Mazare, je periray mille fois plustost : et si je me voyois poursuivy en mer par Artamene (ce qu'il ne sçauroit faire presentement, n'ayant point de Vaisseaux pour cela) je briserois plustost celuy où je serois contre un Escueil, que de me laisser prendre, et de luy redonner la Princesse. Aussi bien faut il que je ne m'esloigne pas de Mandane : et que j'attende aupres d'elle, ce que l'Oracle m'a promis. Pour vous, luy dit il, mon cher Mazare, il n'est pas juste que vous vous engagiez davantage dans mon malheur : et quand vous le voudriez, je ne le souffrirois pas. Ainsi retirez vous aupres du Roy vostre Pere, et taschez d'estre plus heureux que je ne le suis. Mazare se trouva alors fort embarrasse : il ne pouvoit se resoudre de laisser aller la Princesse seule avec le Roy d'Assirie : Cependant il voyoit bien, veû la maniere dont il luy avoit parlé, qu'il ne souffriroit pas qu'il l'accompagnast plus longtemps. Il s'y offrit toutefois : mais plus il pressa pour cela, et plus l'autre s'obstina à ne le souffrir pas. De plus, il voyoit que la Princesse alloit estre la plus malheureuse Personne du monde : de sorte que soit qu'il n'escoutast que la pitié, ou qu'il escoutast sa passion, il estoit infiniment à pleindre. Enfin emporté par des sentimens que luy mesme ne connoissoit point, il vint trouver la Princesse : et luy descouvrit ingenûment le dessein du Roy d'Assirie. Je vous laisse à juger en quelle douleur et en quel desespoir elle entra : principalement

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quand il luy dit qu'il ne vouloit absolument point qu'il l'accompagnast. Ha Mazare, luy dit elle, je mourray si vous m'abandonnez : et il n'est point de resolution si violente, que je ne sois capable de prendre, si je demeure sans protection aupres du Roy d'Assirie. Au nom des Dieux, luy dit elle, laissez vous enfin persuader qu'il n'obtiendra jamais nulle part en mon affection : et que par consequent vous ne luy rendrez aucun mauvais office, quand vous vous laisserez fléchir à mes larmes et à mes prieres, et que vous songerez à ma liberté. Au nom des Dieux encore une fois Mazare, imaginez vous un peu quel pitoyable destin sera celuy de la Princesse Mandane, d'aller errer sur la mer avec un Prince qu'elle haït et qu'elle haïra toujours davantage, et qui la fera resoudre à se jetter dans ses abismes, dés la premiere fois qu'il luy parlera de son injuste passion. Songez donc bien Mazare, à ce que vous avez à faire : et croyez que les Dieux vous demanderont conte de ma vie, si vous estes cause de ma mort. Voulez vous, luy disoit elle encore, que je ne puisse jamais reconnoistre par aucun service, toutes les obligations que je vous ay, et que je meure la plus miserable Personne du monde ? Ha Madame (luy respondit Mazare, avec une melancolie estrange) que les sentimens de mon coeur vous sont inconnus, et que vous sçavez peu ce que je voudrois faire pour vous ! Je sçay, luy respondit elle, que vous estes le plus

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obligeant Prince de la Terre : et que rien ne s'oppose à ce que je veux de vous, qu'un scrupule de generosité mal fondée : car enfin Mazare, je suis persuadée que vous avez de la compassion de mes maux : et que mesme vous avez de l'amitié pour moy. Cependant me pouvant sauver, vous me laissez perir : et tout cela parce que vous craignez de faire une chose injuste. Mais sçachez trop genereux Prince, que ce n'est pas estre injuste, que d'empescher un autre de faire une horrible injustice. En un mot Chrisante, la Princesse dit tant de choses à Mazare, qu'elle l'obligea à luy demander deux jours à se resoudre : Mais Dieux, pendant cela que de cruelles agitations il eut dans son ame ! Orsane m'a dit qu'il en pensa expirer. Tantost il vouloit estre fidelle au Roy d'Assirie malgré sa passion : tantost il ne vouloit vaincre son amour, qu'en faveur de Mandane : puis tout d'un coup ne pouvant se resoudre ny à l'une ny à l'autre de ces choses, il ne songeoit plus qu'aux moyens qu'il pourroit tenir, pour profiter des malheurs d'autruy. Enfin, disoit il, Mandane a quelque estime et quelque amitié pour moy : mais, reprenoit il un moment apres, elle n'aura plus ny estime ny amitié, dés qu'elle sçaura que l'ay de l'amour pour elle. Toutefois, adjoustoit il, les sentimens de nostre coeur ne sont pas en nostre disposition : et peut-estre que Mandane me voudra haïr sans le pouvoir faire. De plus, il y a une notable difference, de l'estat

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où estoit le Roy d'Assirie aupres d'elle quand il l'enleva, à celuy où je suis dans son esprit : elle avoit de l'aversion pour luy, et elle a de l'amitié pour moy : Et je suis persuadé, que ce n'est pas estre en une disposition fort esloignée de recevoir quelque legere impression d'amour, que d'avoir beaucoup de tendresse et beaucoup d'estime. Je sçay bien pourtant apres tout, qu'il y a plus d'apparence que je seray malheureux, qu'il n'y en a d'esperer d'estre aime de Mandane, au prejudice d'Artamene : Mais helas, de quel autre costé puis-je trouver plus de repos et plus de douceur ? Si je suis fidelle au Roy d'Assirie ; qu'il se mette en mer avec la Princesse ; et que je l'abandonne, je suis assuré qu'elle me haïra, d'avoir eu l'inhumanité de l'exposer à un si grand suplice. Je suis assuré de ne la voir plus : et je suis assuré de souffrir un tourment effroyable, par la seule pensée de la sçavoir en la puissance du Roy d'Assirie, à qui les Dieux ont donné une si grande esperance. D'autre part, si je me resous à trahir un Prince, de qui j'ay l'honneur d'estre Parent, de qui je suis Vassal ; qui m'a choisi pour le confident de sa passion ; et que je remette la Princesse entre les mains d'Artamene, en seray-je plus heureux ? J'auray fait un crime, mais un crime qui me rendra le plus infortuné des hommes : n'estant rien de plus insuportable, que de voir la personne que l'on aime, en la puissance d'un Rival aimé. Ha non non, Mazare ne sçauroit estre capable de choisir,

   Page 1101 (page 503 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en une occasion où il voit de tous les costez le crime ou l'infortune. S'il escoute la raison, elle luy dira qu'il ne faut jamais trahir ceux qui se fient en nous ; s'il escoute sa passion, elle luy dira au contraire, qu'il ne faut jamais ceder ny abandonner la Personne aimée : et que tout ce que l'on fait pour la posseder est juste. De toutes les deux façons dont j'envisage la chose, je trahis le Roy d'Assirie ou la Princesse, et je me trahis moy mesme, puis que je pers toujours ma reputation : c'est pourquoy si nous avons à faire un crime, faisons du moins un crime qui nous soit utile, et qui nous empesche de mourir desesperez. Enfin Chrisante, ce Prince amoureux malgré toute sa vertu, se laissa de telle sorte emporter à la violence de son amour, qu'il se resolut non seulement de trahir le Roy d'Assirie, mais de tromper encore la Princesse Mandane. Ce qu'il y a de vray est, que je ne pense pas que jamais personne se soit puny si severement soy mesme, que Mazare se punissoit, par le remors continuel qu'il avoit dans l'ame : car je ne vy de ma vie une melancolie égale à la sienne.


Histoire de Mandane : enlèvement par Mazare
Eperdument amoureux de Mandane, Mazare décide de l'enlever à son tour, afin de la soustraire à la folie du roi d'Assirie. Une galère les attend de nuit et, sur les conseils du capitaine, Mazare accepte de bouter le feu aux autres navires, afin de s'éloigner sans risques. Mandane est folle de joie, mais bientôt, elle s'aperçoit que Mazare n'est pas son libérateur, mais un nouveau ravisseur. Or une tempête surprend l'embarcation et fait chavirer la galère.
Les projets de Mazare
Résolu à enlever Mandane, Mazare pourvoit en secret à une galère. Il se laisse convaincre par le capitaine de faire incendier les autres navires dans le port, afin de créer un effet de diversion. Il pense emmener Mandane en Bithinie, dont le roi Arsamone est ennemi du roi d'Assirie, ainsi que du roi de Pont. Apprenant que l'embarquement de la princesse et de son ravisseur est proche, il précipite ses plans. Il prévient Mandane qu'il a finalement décidé de trahir le roi d'Assirie et qu'une galère les attend pour quitter la ville de nuit. En s'éloignant de Sinope, Mandane aperçoit non sans frémir la ville en flammes. Mais la joie de se croire libérée l'emporte sur toutes les interrogations.

Toutefois apres s'estre fortement determiné à ce qu'il vouloit faire, il chercha les voyes de s'assurer d'une Galere, et les trouva facilement : parce que dans l'intention qu'avoit le Roy d'Assirie, de se servir de toutes les Galeres et de tous les Vaisseaux qui estoient dans le Port de Sinope, il avoit desja commencé d'oster une partie de ceux qui

   Page 1102 (page 504 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoient accoustumé de les commander : et d'y en mettre qui dépendissent plus absolument de luy. Il y avoit donc encore un de ces Capitaines, qui sçachant de certitude, qu'on le traiteroit bientost comme les autres, avoit l'esprit fort irrité : et ce fut à celuy là que le Prince Mazare s'adressa : et dans l'ame duquel il trouva toute la disposition necessaire, pour le dessein qu'il avoit. Mazare estant donc assuré de cette Galere, ne douta plus qu'il ne peust aisement enlever la Princesse : car il commandoit bien plus dans le Chasteau que le Roy d'Assirie. Et comme ce Chasteau est au bout du Port, il y a une Porte, comme vous sçavez, par laquelle il n'y avoit pas douze pas à faire, pour entrer dans la Galere de ce Capitaine qui estoit de l'intelligence : et cette Galere s'estoit trouvée par hazard de ce costé là. Mais comme c'estoit un homme d'entreprise, et accoustumé à la guerre ; il dit à Mazare que pour la seureté de son dessein, et pour sa vangeance particuliere de luy, et de tous ses Compagnons, il faloit donner ordre que l'on mist le feu aux Galeres et aux Vaisseaux qui devoient demeurer au Port, afin qu'on ne les peust suivre : et que ces nouveaux Capitaines ne joüissent pas long temps de leurs Charges : ou que du moins ils ne fussent pas en estat d'en faire les fonctions. Quoy que Mazare vist que la chose estoit bien pensée, et presque necessaire pour ce qu'il avoit resolu, il y eut pourtant de la repugnance : non pas à cause des Galeres

   Page 1103 (page 505 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et des Vaisseaux, où aparamment peu de monde periroit ; mais par la crainte de l'embrazement de la Ville. Toutefois ce Capitaine pour l'y obliger, prit la parole et luy dit, Seigneur, quand Sinope bruslera, ce n'est qu'une Ville rebelle, qui merite le feu et le chastiment : et pour le Roy d'Assirie qui vous tient en peine, ce feu sera esteint devant qu'il puisse avoir gagné le Chasteau. Enfin ce Capitaine dit tant de choses, que Mazare y consentit : et l'autre se chargea de l'execution de cette entreprise. Ce Prince dans l'intention qu'il avoit de tascher de gagner le coeur de Mandane, fit dessein de la mener en Bithinie, où il creut pouvoir trouver un lieu de seureté : et en effet il ne pouvoit guere mieux choisir. Car il estoit parent d'Arsamone ; et Arsamone estoit Ennemy du Roy d'Assirie, à cause de la Princesse Istrine, avec laquelle Mazare avoit tousjours esté bien, du temps qu'elle estoit à Babilone. De plus, il faisoit la guere à un autre Amant de Mandane, qui estoit le Roy de Pont : et Artamene ayant obligé Ciaxare à bailler des Troupes à son Ennemy, il croyoit ne pouvoir pas choisir un Azile plus assuré. En ce mesme temps, il arriua à Sinope un fameux Pyrate, que l'on dit estre homme de qualité et de grand coeur ; qui apres avoir esté batu de la tempeste, venoit faire racommoder ses Vaiseaux. Le Roy d'Assirie le reçeut admirablement : et dit au Prince Mazare qu'il estoit ravy de cette heureuse rencontre, parce que dés que les Vaisseaux

   Page 1104 (page 506 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du Pyrate seroient en estat de se remettre à la voile, il s'embarqueroit aveque luy suivy de sa Flotte, et se mettroit sous sa conduite : à cause que c'estoit un homme que personne n'avoit jamais pû vaincre, et qui sçavoit mieux la Mer qu'aucun autre. Mazare entendant la resolution du Roy d'Assirie, hasta l'execution de la sienne, et vint trouver la Princesse : Madame (luy dit il, avec beaucoup de melancolie) il y a une puissance Souveraine à laquelle je ne puis plus resister, qui fait que je me resous enfin à trahir le Roy d'Assirie, et à vous tirer de la sienne. Il fait dessein de vous emmener bien tost, c'est pourquoy il le faut prevenir. Je vous avois demandé du temps pour me resoudre, ma resolution est prise ; et il y a une Galere preste à vous recevoir dé la prochaine nuit si vous le voulez. Ha ! luy dit elle, Mazare, s'il estoit possible ce seroit dans ce mesme moment. De vous dire Chrisante, tout ce que Mandane dit à ce Prince pour luy rendre grace, de la compassion qu'elle croyoit qu'il avoit de ses malheurs, ce seroit une chose assez difficile : tant elle exagera l'obligation qu'elle luy avoit. Mazare recevoit ces remercimens avec tant de confusion, et tant de trouble d'esprit, qu'elle luy en estoit encore plus obligée ; s'imaginant que la seule peine qu'il avoit à faire une trahison au Roy d'Assirie, le mettoit en cét estat. Mais Mazare, luy dit elle, où irons nous aborder, pour aller seurement au lieu où est le Roy mon Pere ? Madame, luy respondit il, quand nous serons hors de la puissance

   Page 1105 (page 507 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de vostre Ennemy, nous en delibererons mieux qu'icy : Vous avez raison, luy dit elle, et aussi tost apres il la quitta. Mais enfin la nuit estant venue et fort avancée, le Prince Mazare qui avoit gagné non seulement ceux qui gardoient la Porte du Chasteau qui donnoit vers le Port, mais aussi tout ce qu'il y avoit de Soldats en ce lieu là, et un Escuyer du Roy d'Assirie, qui luy osta le soir son espée d'aupres de luy sans qu'il s'en aperçeust, vint prendre la Princesse, qui se trouva fort embarrassée de ce qu'elle seroit d'Arianite, en qui elle ne se fioit pas. Elle creut pourtant qu'il la faloit emmener ; parce que si on l'eust laissé, elle eust pû faire du bruit. Nous luy dismes donc que le Roy d'Assirie venoit d'envoyer Mazare dire de sa part à la Princesse qu'il se faloit embarquer ; et nous tesmoignasmes d'estre fort affligées d'obeïr, afin qu'elle ne soubçonnast rien : car nous commencions de croire qu'elle avoit intelligence avec ce Prince. j'oubliois aussi de vous dire que Mandane qui vouloit autant qu'elle pouvoit faire connoistre au Prince Mazare, qu'elle songeoit à le proteger, avoit escrit au Roy d'Assirie dans ses Tablettes ; mais durant que nous attendions dans l'Antichambre, l'heure que Mazare nous dit qu'il faloit partir, la Princesse se souvenant qu'elle avoit oublié à les laisser sur sa Table, le pria de se vouloir donner la peine de les y porter : luy disant qu'il les ouvrist, et qu'il vist ce qu'elle y disoit de luy. De sorte que ce Prince les prit et les fut porter dans la Chambre de la Princesse : où à mon

   Page 1106 (page 508 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

advis, il leût ce qui estoit escrit dedans : car il tarda un peu à revenir. Je ne vous dis point ce qu'il y avoit dans ces Tablettes, car vous pouvez à peu prés l'imaginer : tant y a Chrisante, que nous sortismes du Chasteau, nous nous embarquasmes, et la Galere ramant avec violence, nous abandonnasmes Sinope. Un moment apres, nous vismes le Port tout en feu, et peu de temps en suitte toute la Ville, ce qui sur prit et affligea estrangement la Princesse : car elle n'avoit pas sçeu la chose, et n'y auroit sans doute pas consenty si elle l'eust sçeuë, tant son ame est tendre et pitoyable. Neantmoins la joye d'estre hors de la puissance du Roy d'Assirie, la consola aisément d'une douleur que la seule compassion luy donnoit : et elle ne songea plus qu'à apeller cent et cent fois Mazare son Liberateur.

La tempête
Bientôt une tempête se lève ; le vent est défavorable et repousse constamment la galère vers Sinope. Au matin, Mandane croit voir l'armée de Ciaxare combattre dans la ville et, laissant paraître toute sa joie, demande à Mazare d'envoyer une chaloupe pour s'en assurer. Or celui qu'elle appelle son libérateur commande au capitaine de la galère de s'éloigner encore plus vite de Sinope. Devant la surprise de Mandane, Mazare se jette à ses genoux et lui dévoile ses véritables sentiments. Mandane est horrifiée. Elle doit cependant s'en accommoder, d'autant que la tempête empêche la galère de choisir une quelconque destination. Soudain, une grande vague les surprend et fait chavirer l'embarcation. Mazare disparaît en implorant le ciel de sauver la princesse.

Cependant la Mer s'esleva : et les Mariniers assurerent qu'il alloit y avoir une tempeste assez forte : en effet elle commença bientost apres : et le vent que nous avions eu si favorable, nous devint contraire, et pensa nous repousser malgré nous plus de vingt fois vers le Port de Sinope. De vous representer quelle estoit l'inquietude de la Princesse en ces momens là, ce seroit vous mettre l'ame à la gesne, comme nous y estions : et il suffira de vous dire pour le vous faire comprendre, qu'elle voulut obliger Mazare à luy promettre qu'en cas que la tempeste fust plus forte que l'art du Pilote, ou que la force des rames, il iroit plustost briser sa Galere au pied de la Tour

   Page 1107 (page 509 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du Chasteau, que de prendre l'emboucheure du Port. Enfin le jour estant venu, nous eusmes un peu moins de frayeur : tant parce que l'obscurité augmente la crainte, que parce qu'en effet il y eut un quart d'heure un peu devant que le Soleil parust, où le vent ne fut pas si fort. La Princesse estant donc sur la Poupe, remarqua qu'il y avoit des Gens de guerre dans Sinope, qui combatirent au milieu des flames au pied de la Tour : elle n'eut pas plustost veû cela, que regardant Mazare avec une joye extréme ; Ha ! genereux Prince, luy dit elle, la tempeste nous aura peut estre esté favorable : puis que s'il n'en eust point fait, je n'aurois pas veû ce que je voy. Voyez, luy dit elle, voyez ces Troupes qui combatent dans Sinope ; elles sont assurément de l'Armée du Roy mon Pere : et peut-estre mesme que l'illustre Artamene y est en personne. Si cela est, il luy sera aisé de se rendre Maistre d'une Ville embrazée, et de prendre mesme le Roy d'Assirie. C'est pourquoy mon cher Liberateur, commandez à vos Rameurs de n'aller pas si viste ; faites que l'on mette la chaloupe en mer : et envoyez reconnoistre, ce que je dis : car si cela est, nous n'aurons que faire d'aller plus loing, puis que nous trouverons du secours si proche. Mazare entendant parler la Princesse de cette sorte, changea de couleur : et regardant assez long-temps les Troupes qu'elle luy avoit monstrées, il reconnut beaucoup mieux qu'elle, qu'infailliblement c'estoient des Troupes de l'Armée de Ciaxare : c'est pourquoy

   Page 1108 (page 510 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sans respondre à la Princesse, il commanda de faire ramer avec toute la diligence possible. Mandane surprise de ce commandement, et croyant toutefois encore, ou qu'elle avoit mal entendu, ou que ce Prince s'estoit mal expliqué : Mon cher Liberateur, luy dit elle, songez vous bien à ce que je vous ay dit, où pensez vous bien à ce que vous dites ? Ha ! Madame, luy dit il en se jettant à genoux devant elle, ne me donnez plus un Nom dont je ne suis pas digne : et suspendez de grace vostre jugement, jusques à ce que vous sçachiez ce que j'ay fait contre moy, auparavant que d'avoir rien fait contre vous. Ne m'apellez donc ny vôtre Liberateur, ny vôtre Ravisseur : et ne prononcez pas un Arrest injuste, contre le plus passionné de tous vos Adorateurs, Quoy, luy dit la Princesse toute surprise, Mazare ne seroit pas genereux : Mazare m'auroit trompée ; et Mandane ne seroit pas en liberté ? Mazare (repliqua ce Prince, avec une douleur sans esgale) est nay genereux, et a vescu genereux ; jusques à ce que l'amour qu'il a pour Mandane, ait force son coeur à ne l'estre plus. Mais, Madame, vous ne laissez pas d'estre libre, pour suivit il, et je vous proteste en presence des Dieux que j'ay irritez, que vous n'aurez jamais sujet de vous plaindre de ma violence. Je ne veux, Madame, que vous mettre en lieu où je puisse vous faire connoistre, la plus respectueuse passion qui sera jamais : Vous m'avez tesmoigné avoir quelque amitié pour

   Page 1109 (page 511 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moy : ne passez donc pas en un moment de l'amitié à la haine ; et donnez moy quelques jours, à vous faire comprendre ce que je sens, pour la Princesse Mandane. Non, Mazare, luy dit elle, je ne sçaurois vous accorder ce que vous desirez de moy : vous estes seul le Maistre absolu de ma haine ou de mon amitié : et si dans le moment que je parle, vous ne vous repentez de vostre faute, je vous haïray plus mille fois, que je n'ay haï le Roy d'Assirie : et je vous regarderay comme estant incomparablement plue criminel. Mais comme estant aussi, interrompit ce Prince, incomparablement plus amoureux. Non non, luy dit elle, ne vous y trompez pas : je n'appelleray jamais amour, l'injuste passion qui vous fait agir ; et je la nommeray frenesie, fureur, et quelque chose de pis. Quoy, Mazare, reprit elle toute en pleurs, vous pourrez vous resoudre à perdre mon estime et mon amitié ? Vous que je regardois comme mon Protecteur à Babilone, et comme mon Liberateur à Sinope. Vous aimerez mieux estre mon Ravisseur et mon Ennemy ; vous aimerez mieux me voir expirer de douleur, que de me laisser vivre heureuse ? Ne voyez vous pas (poursuivit elle en remarquant que la tempeste redevenoit plus force) que vous avez irrité les Dieux, et que si vous ne les appaisez par un prompt repentir, ils vont vous punir de vos crimes par un naufrage ? Ha Madame, s'escria ce malheureux Prince, s'ils vous peuvent seulement sauver de ce naufrage, que je seray heureux

   Page 1110 (page 512 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de perir ! et que je l'eusse este si je fusse mort à Babilone, quand j'estois encore innocent ! Mais, Madame, que vouliez vous que je fisse ? et le moyen de voir tous les jours la Princesse Mandane ; de la voir, dis-je, douce, civile, et complaisante ; et de ne l'aimer pas ? Ceux qui ne vous voyoient qu'irritée, ne laissoient pas de vous aimer ; et je vous aurois pû voir infiniment obligeante, et infiniment bonne, sans avoir pour vous une sorte passion ? Ha ! Madame, cela n'estoit pas possible. La Princesse voyant alors que Mazare demeuroit dans une irresolution qui ne luy permettoit pas de, se determiner absolument à rien : entra en un si grand desespoir, que je ne la vy de ma vie si touchée. Helas ! disoit elle, en quel pitoyable estat suis-je reduite, et quel malheureux effet est celuy du peu de beauté que les Dieux m'ont donné, de n'inspirer que des sentimens injustes, à ceux qui ont de l'affection pour moy ? Mais courage (reprenoit elle en regardant la Mer qui devenoit plus furieuse que jamais) je verray bientost la fin de mes maux, en trouvant la fin de ma vie : et j'auray du moins cette consolation de perir avec un de mes Ennemis. Mazare voyant la Princesse en une si grande colere, et en un si grand danger de faire naufrage ; entra en un desespoir si extréme, d'avoir mis la Princesse en ce peril ; et d'avoir fait un crime qu'il jugea alors luy devoir estre inutile, qu'il fut tenté de se jetter dans la Mer ; et si un sentiment d'interest pour la Princesse ne l'eust retenu, je pense pour moy qu'il l'eust

   Page 1111 (page 513 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fait. Madame, luy dit il. Je suis en une affliction estrange, d'avoir exposé vostre vie, au peril où je la voy : Non, luy dit elle, ce n'est pas là le repentir que je voudrois de vous : et je voudrois seulement que vous fissiez changer de route ; afin que si j'ay à faire naufrage, les vagues me pussent porter sur les rives de Capadoce. Mais Chrisante, le moyen d'entreprendre de vous dire, tout ce que la Princesse dit, et tout ce que Mazare luy repliqua ? Ce qu'il y a de vray, c'est que tout criminel qu'il estoit, il ne laissoit pas de dire des choses si touchantes, qu'il en faisoit certainement pitié. D'autre part, la Princesse en disoit aussi de si justes et de si pitoyables, qu'elle auroit fléchy la cruauté mesme. Cependant il n'estoit pas aisé de choisir la routte que l'on devoit tenir : et il falut obeïr aux vents et à la tempeste tant qu'elle dura. Elle nous repoussa plus d'une fois vers le pied de la Tour : et puis tout d'un coup nostre Galere rasant la Côste, nous nous esloignasmes de Sinope. Enfin nous fusmes ce jour là tout entier, et la nuit suivante, dans une agitation continuelle : tantost nous allions à droict, tantost nous allions à gauche : et quoy que nous allassions tousjours, nous n'avancions presque point. Les Rameurs n'avoient plus de force ; l'on n'osoit se servir de la voile à cause des tourbillons qui venoient de toutes parts : et nous fusmes tout ce temps là, avec toutes les apparences d'une mort prochaine. A la premiere pointe du jour, la tempeste continuant

   Page 1112 (page 514 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tousjours d'estre plus forte, la Princesse recommença de prier Mazare de se repentir : car tant que la nuit avoit duré, il avoit falu demeurer dans la chambre de Poupe, où ce Prince par respect n'avoit pas entré, quoy qu'il sçeust bien que Mandane ne dormoit pas. Mais la pointe du jour estant venüe, la Princesse, comme je l'ay desja dit, recommença ses pleintes et ses prieres : et avec tant de larmes, tant de force, et tant de violence ; que Mazare sans luy respondre, s'en alla lors vers le Pilote : et soit par ses ordres, comme Orsane le croit, ou par la force du vent ; nous vismes en effet que le Pilote volut tourner la proue de la Galere vers Sinope que nous ne voiyons plus, pour reprendre la route d'où nous venions. Mais ô Dieux, un grand coup de Mer estant venu, et un gros d'eau ayant fait pancher la Galere ; par malheur le Timon se rompit : et elle toucha en mesme temps contre la pointe d'un Escueil : de sorte qu'elle tourna tout d'un coup et se brisa en tournant. Je m'attachay à la Princesse : Arianite me prit par la robbe : j'entendis un bruit et un fracas effroyable, parmy lequel je discernay la voix de Mazare, qui s'ecria, Justes Dieux sauvez la Princesse.


Histoire de Mandane : enlèvement par le roi de Pont
Mandane, Martesie et Arianite sont sauvées du naufrage de la galère de Mazare par le roi de Pont. Ce dernier, dépossédé de son trône, voguait à la rencontre de Ciaxare, afin de se mettre à son service. A son réveil, Mandane est heureuse d'avoir la vie sauve, mais redoute l'attitude du roi de Pont. Ce dernier est conscient qu'il devrait saisir l'occasion pour négocier avec Ciaxare, afin de remonter sur le trône de Pont. Mais l'amour l'emporte sur l'ambition, et il décide de voguer vers l'Armenie, où il espère trouver asile auprès du roi. Pendant ce temps, Arianite se repend de sa trahison. Mandane lui pardonne. En remontant le fleuve Halis, les dames aperçoivent Ortalque, et comme on le sait, parviennent à lui transmettre un fragment de tablettes. Une nuit, Mandane, Martesie et Orsane tentent de s'évader. Tandis que le serviteur et l'amie de Mandane réussissent à atteindre le rivage, le roi de Pont parvient à retenir la princesse captive. Martesie et Orsane, voyant qu'il leur est impossible de suivre le bateau, décident de regagner la cour de Ciaxare au plus vite.
Le naufrage
Pendant le naufrage, Martesie perd connaissance. A son réveil, elle se trouve dans un lieu étranger, avec la princesse Mandane et Arianite. Toutes trois sont entourées de personnes apparemment bienveillantes. Les dames apprennent qu'elles ont été recueillies par le roi de Pont. Ce dernier, qui s'était enfui par la mer à la suite d'une défaite contre Arsamone, croisait dans les parages. Voyant des gens à la mer, il a donné ordre de les sauver, ignorant qu'il s'agissait de sa bien-aimée.

Mais depuis cela, je ne sçay plus ce que nous devinmes : et il me souvient seulement, qu'au lieu de voir de l'eau il me sembla que je vy un grand feu qui m'esbloüit, et qui me fit perdre toute connoissance. Cependant sage Chrisante, les voeux du malheureux Mazare furent exaucez. et nous échapasmes d'un si grand peril. Mais à

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vous dire la verité, ce fut d'une maniere bien estrange : et qui vous surprendra peut-estre autant, que nous fusmes surprises nous mesmes. Vous sçaurez donc, que la premiere chose que je vy apres nostre naufrage, fut qu'entr'ouvrant un peu les yeux, je vy des Gens qui faisoient ce qu'ils pouvoient pour me faire ouvrir la main avec la quellle je tenois la robe de la Princesse (car comme vous sçavez Chrisante, l'on ne quitte jamais ce que l'on tient en tombant dans l'eau) cette veüe et le mal qu'ils me faisoient, me firent plus revenir, que tous les remedes qu'ils m'avoient desja faits : de sorte que faisant un peu d'effort. Que voulez vous, leur dis-je, et qui estes vous ? Nous tommes, me respondirent ils, des personnes qui veulent secourir la Princesse Mandane, et vous secourir vous mesme. A ces paroles j'ouvris la main ; je laissay aller la Princesse ; et je leur dis que les Dieux les recompenseroient d'un si charitable office. En suitte dequoy, revenant peu à peu à moy mesme, je vy premierement Arianite, et puis la Princesse, qui revenoit aussi bien que moy : et qui apres avoir entre-ouvert les yeux, m'appella sans sçavoir presque ce qu'elle disoit. j'estois encore si estourdie, qu'à peine me pus-je lever de dessus un lict où l'on m'avoit mise : mais enfin sa voix m'ayant redonné de la force, je m'aprochay d'elle, comme elle regardoit attentive ment un homme qui estoit à genoux aupres de son lict et qui luy tenant le bras, taschoit de connoistre par le mouvement du pouls si la force

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ce luy revenoit. Comme j'arrivay donc, et qu'elle me reconnut, Martesie (me dit elle, en retirant son bras d'entre les mains de cet homme, avec autant de precipitation que la foiblesse où elle estoit le luy pouvoit permettre) où sommes nous ? Madame, luy repliqua celuy dont j'ay desja parlé, vous estes en lieu où vous avez une authorité absolüe : cette voix m'ayant surprise, et ayant surpris la Princesse, elle se leva à demy pour regarder celuy qui luy avoit respondu : et nous reconnusmes toutes deux à la fois, que celuy qui nous assistoit estoit le Roy de Pont. Le Roy de Pont ! (interrompirent alors Chrisante et Feraulas) amoureux de la Princesse, et qu'Artamene avoit fait prisonnier ? Eh Dieux, est il bien possible qu'un cas fortuit si prodigieux puisse estre veritable ? Ouy sage Chrisante, poursuivit Martesie, et voicy comment la chose estoit arrivée. Vous avez peut-estre bien sçeu le malheureux succés de la guerre qu'il avoit contre Arsamone : et comment de tous ses deux Royaumes, il ne luy restoit presque plus qu'une seule Ville maritime, dans laquelle il fut assiegé. Mais vous n'allez pas sçeu que voyant que cette Ville alloit estre forcée, il se resolut du moins, de dérober sa Personne à la Victoire de ses Ennemis : et de s'en fuir dans un Vaisseau comme il sit. Ce qu'il y a de plus admirable, est que ce Prince ne sçachant où trouver un Azile ; et peut-estre

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pressé par sa passion, qui ne l'avoit point abandonné dans tous ses malheurs, fit dessein de venir offrir sa Personne à Ciaxare, pour luy aider à reconquerir sa fille sur le Roy d'Assirie : car devant que d'estre assiegé, il avoit sçeu l'enlevement de la Princesse. De sorte que s'embarquant dans cette resolution, il venoit le long de la Côste de Capadoce, afin de s'informer de l'estat des choses ; et il y arriva si justement pour nous sauver la vie ; que son Vaisseau que la tempeste agitoit aussi bien que nostre Galere, ne se trouva pas fort esloigné de nous, lors que nous fismes naufrage ; quoy que son Pilote eust aporté beaucoup de soing à esviter la terre dont nous estions fort proches. Comme ce Prince est effectivement bon et genereux, nous ayant veû périr si prés de luy, il commanda que l'on secourust autant que l'on pourroit, ceux qui paroissoient encore sur l'eau : car comme les Vaisseaux resistent mieux à la tempeste que les Galeres, il le pouvoit faire sans grand danger. Joint aussi que par un de ces changemens subits qui arrivent si souvent à la Mer, il sembla que nous eussions appaisé les flots irritez par nostre naufrage : car le vent diminua tout d'un coup : et les vagues s'abaisserent en un moment. De sorte que le Roy de Pont ayant fait mettre un Esquif en Mer, les siens sauverent plusieurs hommes : entre lesquels fut Orsane, qui est venu aveque moy. Comme ils estoient occupez à ce pitoyable office, ce Prince estant

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sur la Poupe de son Vaisseau, se trouvant peut estre encore plus malheureux, par la perte de ses Royaumes, que ceux qu'il voyoit noyer ne l'estoient par la perte de leur vie ; vit entre les ondes des femmes que leurs robes soutenoient sur l'eau. Cét objet l'ayant fortement touché de compassion, à ce que j'ay sçeu depuis, il commanda avec un empressement estrange qu'on les sauvast : quoy qu'il ne creust avoir autre interest en leur conservation, que la pitié naturelle qui le faisoit agir. Mais imaginez vous Chrisante, quelle surprise fut celle de ce Prince, quand apres que l'on nous eut prises dans l'eau, et aportées dans son Navire, il reconnut la Princesse Mandane. Je n'ay qu'à vous dire pour vous le faire comprendre, qu'il en oublia les pertes qu'il avoit faites : et qu'il ne songea plus qu'à sauver la vie, à celle qui luy avoit fait perdre sa liberté depuis long temps.

Les inquiétudes de Mandane
Grâce aux soins d'un médecin grec, Mandane se rétablit rapidement. Lors d'une conversation avec Martesie, elle confie ses appréhensions. Les dieux l'ont-ils peut-être sauvée pour la rendre plus malheureuse encore ? Toutes deux s'interrogent sur le sort de Mazare : la princesse croit se rappeler qu'il a essayé de la sauver, mais qu'en se débattant, elle l'a repoussé, non sans laisser son écharpe dans l'aventure. Mandane constate par ailleurs que son destin est de faire perdre la raison aux hommes qui sont amoureux d'elle. Elle considère comme un miracle le fait qu'Artamene soit resté valeureux.

C'estoit donc en de pareils sentimens qu'estoit ce Prince, lors que comme je j'ay desja dit, il assura la Princesse qu'elle estoit en lieu où elle avoit une authorité absolüe : Mandane ayant reconnu sa voix aussi bien que moy, Seigneur, luy dit elle, vous voyez que vous n'estes pas seul malheureux ; mais pour reconnoistre l'office que vous me rendez, je souhaite que vous usiez assez bien de l'occasion que les Dieux vous presentent d'assister une Princesse infortunée, pour les obliger à vous secourir vous mesme. Madame, luy dit il, je ne me pleins plus de mon destin : et je

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crois estre obligé de remercier le Ciel de la perte de mes Royaumes, puis que si je ne les eusse pas perdus, je n'aurois pas eu le bonheur de voue sauver la vie : et d'empescher que tout l'Univers ne perdist son plus bel ornement. Mais Madame, vous n'estes pas en estat que l'on vous puisse parler sans vous incommoder : et puis que je voy Martesie aupres de vous, avec assez e force pour vous secourir, le respect que je vous porte, fait que je ne dois plus demeurer icy. Tous mes Gens ont ordre d'obeïr aux femmes qui sont aupres de vous, dit il parlant d'Arianite et de moy, et elles n'auront qu'à demander ce qu'il leur faudra, et qu'à suivre les avis d'un Medecin que j'ay icy, et qui a desja commencé de vous assister. En effet il se trouva par bonheur que le Medecin de ce Prince qui estoit Grec, l'avoit accompagné dans sa fuitte, ce qui nous fut un assez grand avantage : estant certain que cet homme est infiniment sçavant en l'Art qu'il professe, comme l'ayant apris sous le fameux Hippocrate, si celebre par tout le monde. Ce Prince estant donc sorty, et ses Gens nous ayant donné toutes les choses necessaires, nous deshabillasmes la Princesse et la mismes au lict : en suitte dequoy ayant fait secher nos habillemens Arianite et moy, et pris d'une liqueur admirable que ce Medecin nous donna, qui par une venu toute extraordinaire, fortifie le coeur, et tempere l'agitation du sang, nous passasmes le jour et. la nuit suivante, avec avez

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de repos. Car à vous dire la verité, la frayeur de la mort que nous avions eüe, et la lassitude ou nous estions, fit que malgré nous le sommeil suspendit toutes nos inquietudes. La Princesse soupiroit pourtant fort souvent : et ne pouvoit assez admirer la prodigieuse rencontre que nous avions faite. De sorte qu'apres qu'elle fut esveillée, qu'elle s'aperçeut que je l'estois ; et qu'Arianite dormoit encore, elle m'apella. Comme l'on nous avoit mises sur un petit lict dans sa Chambre selon ses ordres, je ne l'entendis pas plustost que je me levay : et apres m'estre habillée en diligence, je fus. aupres d'elle. Je trouvay que sa santé n'estoit pas mauvaise, veû l'accident qui nous estoit arrivé : mais je ne luy trouvay pas l'esprit tranquile. Et bien Martesie, me dit elle, que pensez vous de nostre fortune, et qu'en esperez vous ? Madame, luy dis-je, il vous arrive des choses si extraordinaires, que je pense qu'il y auroit beaucoup de temerité à vouloir juger de ce qui vous doit advenir : Car enfin Madame, puis que le Prince Mazare m'a trompée, je ne me fie plus à rien : et je croy que l'on peut se deffier de toutes choses. Il me semble toutefois que vous estes échapée trop miraculeusement d'un peril qui paroissoit inevitable, pour n'esperer pas que les mesmes Dieux qui vous ont sauvée vous protegeront. Pour moy, luy dis-je encore, je croy que la tempeste ne s'est eslevée que pour punir le malheureux Mazare ; Peut-estre, me

   Page 1119 (page 521 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

reliqua la Princesse, n'est il pas mort non plus que nous : car enfin quand la Galere a esté brisée, je me souviens qu'il est venu à moy au mesme moment : et apres que nous avons esté dans l'eau, je l'ay encore veû, ou du moins je me le suis imaginé, qui me soustenoit avec l'Escharpe que j'avois. Mais il me semble que ne voulant pas accepter son secours, j'ay fait effort pour me dégager de luy : que cette Escharpe s'est destachée ; et qu'alors j'ay perdu la raison et la connoissance. Madame, luy dis-je, il y a apparence que ce que vous dittes n'est pas une simple imagination : car en effet vostre Escharpe ne se trouve point. Ainsi il est à croire que ce malheureux Prince n'ayant pû vous sauver aura pery : et que comme je le dis, la tempeste ne se sera eslevée que pour le punir. Et peut estre aussi, adjousta la Princesse, les Dieux ne m'auront ils sauvée, que pour me rendre encore plus malheureuse. Car enfin, Manesie, c'est une estrange chose à s'imaginer, que de tout ce qu'il y a, d'hommes vivans au monde, il n'y a que le Roy d'Assirie et le Roy de Pont, entre les mains de qui je deusse craindre de tomber, et qu'il se trouve qu'un de ces Princes que je croyois engagé en une fâcheuse guerre, comme l'on nous l'avoit dit à Babilone, qui n'a peut-estre jamais esté sur la Mer que cette seule fois ; Que ce Prince, dis-je, perde ses Royaumes ; et que s'enfuyant d'une Ville où il ne se pouvoit plus deffendre, comme son Medecin me l'a dit ; qu'il

   Page 1120 (page 522 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'embarque ; qu'il prenne justement la route où il me peut trouver ; que son Vaisseau qui par raison devoit esviter la Terre, ne puisse s'en esloigner : et qu'enfin il se rencontre si juste au moment de mon naufrage, qu'il me sauve, et qu'il me tienne en sa puissance ; Ha ! Martesie, encore une fois, ces rencontres prodigieuses m'espouventent et me font tout craindre. Mais, Madame, luy dis-je, le malheur de ce Prince vous doit assurer : car que voulez vous qu'entreprenne un Roy sans Royaume ? et quel Azile trouveroit il, apres avoir fait une violence, comme seroit celle de vous retenir malgré vous ? Je n'en sçay rien ma fille, me repliqua t'elle, mais je crains beaucoup plus que je n'espere. Ce n'est pas, poursuivit la Princesse, que je n'aye des raisons bien puissantes, pour obliger le Roy de Pont à agir comme je veux qu'il agisse : Mais Martesie, mon destin est de faire perdre la raison à ceux qui m'aprochent. Je chasse la vertu de l'ame de ceux qui m'aiment : je change toutes leurs bonnes inclinations : et je tiens comme un miracle, qu'Artamene soit demeuré genereux en m'aimant.

Les délibérations du roi de Pont
Pendant ce temps, le roi de Pont qui avait changé de cap pour voguer vers le lointain et non plus vers Ciaxare, s'entretient avec son confident Pharnabase. (Cette conversation a été rapportée à Martesie par Orsane, qui se trouvait dans la pièce voisine). Le roi de Pont se lamente sur son destin bien étrange. Aujourd'hui qu'il ne possède plus ni sceptre, ni couronne, il tient entre ses mains le trésor le plus inestimable en la personne de Mandane. Pharnabase tente de le convaincre d'utiliser la princesse, afin que Ciaxare lui vienne en aide pour récupérer les royaumes de Pont et de Bithinie. Le roi concède que ce serait l'attitude la plus raisonnable, mais il ne peut s'empêcher de préférer l'amour à l'ambition.

Or Chrisante, pendant que la Princesse s'entretenoit de cette sorte aveque moy, le Roy de Pont qui avoit fait changer sa route, et reprendre la pleine Mer, n'estoit pas non plus en repos : et estant passé dans une autre chambre, avec un des siens apellé Pharnabase, qui avoit beaucoup de part à sa confidence, il se mit à luy parler de l'estat present de son ame. Orsane qui est icy, et qui n'avoit

   Page 1121 (page 523 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas tant souffert que nous de nostre naufrage, parce qu'il sçavoit nager, estoit dans une autre petite tout aupres, d'où il pouvoit entendre tout ce que je m'en vay vous dire, et tout ce qu'il nous raconta le lendemain. Car encore qu'il eust esté à Mazare, il nous avoit tant servies à Babilone, que nous l'en traitasmes pas plus mal. Orsane donc estant au lieu que je vous ay designé, entendit à travers les planches de sa Chambre, que le Roy de Pont dit à celuy auquel il commença de parler, Advoüez Pharnabase, que mon dessein est bien particulier ; et que les Dieux me traitent d'une façon bien rigoureuse. Car si sans considerer les anciens malheurs de ma Maison, je repasse seulement en mon esprit, tout ce qui m'est advenu dans la passion que j'ay pour Mandane ; ne dois-je pas croire que je suis reservé à de bizarres avantures : Je suis donné en Ostage à Ciaxare, et je deviens amoureux de la Princesse sa Fille : je n'ose le dire ouvertement, parce que selon les apparences je ne dois pas estre Roy : et cependant en sortant de Prison, je me trouve sur le Throsne ; et au mesme instant je fais demander la Princesse Mandane à Ciaxare qui me la refuse. Je fais la guerre, suis malheureux : et jusques au point de perdre la liberté et d'aimer passionnément mon Vainqueur. Je sorts de cette Prison par sa generosité : mais j'en sorts pour commencer une guerre civile, et sans pouvoir rompre les chaines qui m'attachent à Mandane. Que vous diray-je de plus Pharnabase ? vous sçavez

   Page 1122 (page 524 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le reste : j'ay esté batu ; poursuivy ; par ceux que le Roy mon Pere m'a laissé pour Sujets ; et chassé enfin par mes plus mortels Ennemis. Je suis nay avec deux Couronnes sur la teste ; et je sorts de mes Estats avec un seul Vaisseau, pour Azile et pour retraite. Et reduit en cette extremité adorant pourtant toujours dans mon coeur la divine Mandane : je la trouve preste à mourir ; je la sauve ; et je la tiens en ma puissance. Ha ! Pharnabase, que cette derniere avanture me consoleroit aisément de toutes les autres, si je pouvois esperer d'en profiter ! et que la perte de deux Royaumes me seroit peu considerable, si je pouvois conquester le coeur de Mandane ! Mais helas, quelle aparence y a-t'il, que les Dieux ayent l'intention que je puis faire cette glorieuse conqueste dont je parle ? S'ils en avoient eu le dessein, ils ne m'auroient pas osté des Couronnes : Mais quelle aparence aussi, de me faire trouver la Princesse en un si déplorable estat ; de me donner la joye de la voir en ma puissance ; pour me laisser apres eternellement la douleur d'avoir perdu mes Royaumes ? Non non, je veux esperer que m'ayant mis en possession d'un Thresor qui n'est pas à moy, et que je ne merite pas ; ils me rendront ce qui m'apartient. Mais Dieux ! je ne suis pas veritablement amoureux, de me souvenir du Throsne aux pieds de Mandane : Non superbe passion, qui te vantes de dominer dans le coeur de tous les hommes, tu ne seras pas la plus forte dans le mien, et l'amour te surmontera.

   Page 1123 (page 525 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Ouy, malgré toutes mes pertes ; toutes mes disgraces ; et tout mon ambition ; j'auray de la joye, et je m'y abandonneray agreablement ; dans la seule pensée, que Mandane est en mon pouvoir. Mais malheureux Prince, reprenoit il, le pourras tu faire ? et est il possible qu'un Roy despoüillé de ses Estats, et qui n'a l'imagination remplie que de Throsnes renversez ; de Sceptres rompus ; et de Couronnes brisées ; puisse estre sensible au plaisir ? Mais aussi seroit il possible de pouvoir voir Mandane ; et Mandane ressuscitée : et ressuscitée par toy ; sans en avoir une joye capable de consoler de toutes sortes de douleurs ? Non, c'est un privilege de l'amour, que l'ambition ne luy sçauroit disputer : je sens pourtant Pharnabase, que cette joye n'est pas tousjours tranquile : et qu'il y a des momens où quelque leger souvenir de mes pertes la trouble. L'image de Mandane ne revient pouvant pas plustost en ma memoire, que ces chagrins m'abandonnent ; que ces tenebres disparoissent, et que je ne voy plus que Mandane. Ouy Pharnabase, quand je m'aplique fortement à cette agreable pensée, je ne sçay plus si je suis encore surie Throsne, ou si J'en ay esté renversé ; si je suis sur la Mer ou sur la Terre : et je sçay seulement que je ne songe plus, ny à reconquerir mes Royaumes ; ny à me vanger de mes Ennemis ; et que je ne pense qu'à vaincre la cruauté de ma Princesse. Mais Pharnabase, que cette entreprise est difficile ! et que j'ay de peine à chercher moy mesme

   Page 1124 (page 526 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des raisons, pour pouvoir conserver l'esperance de fléchir la rigueur de Mandane ! L'obligation qu'elle vous aura, reprit Pharnabase, est bien capable de toucher son esprit : et je pense qu'une personne qui vous doit la vie, aura beaucoup d'injustice, si elle vous refuse son affection. Helas ! Pharnabase, luy dit ce Prince, il paroist bien que vous ne connoissez pas Mandane : sçachez que quand pour luy sauver la vie, j'aurois mille et mille fois hazardé la mienne, elle ne me devroit encore rien. C'est une chose que tous ceux qui ont l'honneur de la connoistre sont obligez de faire, pour l'amour d'elle seulement : et que je ferois tousjours, quand mesme j'aurois la certitude d'en estre eternellement haï. Mais Pharnabase, dans la joye que j'ay d'avoir en ma disposition un thresor que je prefere à l'Empire de toute l'Asie ; il se mesle encore une douleur bien sensible, et bien bizarre tout ensemble : puis qu'elle fait presque que je m'afflige du malheur d'un Rival. Car enfin j'ay sçeu par un de ceux qui sont eschapez de ce naufrage, que la Princesse a tousjours mal traité le Roy d'Assirie : et que dans la premiere Ville du monde, il n'a jamais pû la fléchir. Que voulez vous donc que je puisse esperer ? moy qui ne luy puis plus offrit ny Sceptre, ny Couronne ; et qui n'ay plus que mon coeur en ma puissance, qu'elle a si souvent refusé. Ha ! Pharnabase, j'ay bien entendu dire que l'ambition sert quelquefois à l'amour : que des Couronnes et des Sceptres touchent les coeurs les

   Page 1125 (page 527 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus insensibles : Mais je ne pense pas qu'un Prince despoüillé de ses Estats, et qui ne peut offrir que le partage de ses malheurs, soit en termes de faire de grands progrés, dans l'esprit de la Princesse Mandane. Pour moy, adjousta Pharnabase, il me semble Seigneur, que vous vous pleignez d'une avanture, dont vous devriez vous resjoüir : puis qu'en l'estat que sont les choses, si vous rendez la Princesse Mandane au Roy son Pere, je suis assuré que la mesme Armée qu'il avoit destinée à la reprendre dans Babilone ; et que ces Gens eschapez du naufrage disent estre presentement en Capadoce, sera employé à reconquerir vostre Estat : et je suis assuré encore, que cét Artamene dont vous m'avez tant parlé, ne vous refusera pas cette espece d'assistance. Je l'advouë Pharnabase, repliqua ce Prince, et je suis persuadé qu'il seroit plus beau et plus judicieux d'en user comme vous dites, que de la façon dont ma passion me conseille : Mais pour en user ainsi, il faudroit avoir plus d'ambition que d'amour : il faudroit aimer la Couronne plus que Mandane ; et n'aimer pas comme je fais Mandane plus que la Couronne. Car enfin Ciaxare apres m'avoir donné une Armée, ne me donneroit pas sa Fille : et il faudroit partir d'aupres de luy, avec l'incertitude de remonter au Throsne, et la certitude de ne revoir jamais Mandane. Ha ! Pharnabase, dans le choix des deux, je ne fais pas de comparaison : et j'aime beaucoup mieux ne remonter jamais au Throsne pourveu que je puisse tousjours voir

   Page 1126 (page 528 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Mandane. Mais, Seigneur, luy respondit Pharnabase, quand tous les sentimens d'ambition seront estains dans vostre coeur, vous ne serez pas heureux, si vous n'estes pas aimé : et je doute si vous le serez sans Couronne et sans Sceptre ; errant, fugitif ; et malheureux : vous qui ne l'avez pû estre sur le Throsne, paisible, et heureux. Considerez, Seigneur, qu'en rendant cette Princesse, vous pouvez vous faire un puissant Protecteur, et trouver un Azile : et qu'en ne la rendant pas, vous vous ostez tout lieu de retraite : et vous vous attirez encore sur les bras un Ennemy qui a une Armée de deux cens mille hommes en estat détourner teste où il luy plaira. Je sçay, respondit ce Prince, tout ce que vous dites : mais je sçay encore mieux, que j'ay un plus redoutable Ennemy dans mon coeur que je ne sçaurois vaincre : et que je serois mesme bien marry d'avoir vaincu, dans les sentimens où je suis. Ouy, Pharnabase, la veuë de Mandane a de telle sorte l'allumé ma passion, que je ne puis plus escouter que ce qui la peut satisfaire. Je sçay que pouvant faire une belle action, j'en feray une mauvaise : Mais qu'y serois-je ? l'amour m'y force ; et je ne tiens pas que ce toit une chose possible, d'avoit en sa puissance une personne que l'on aime comme j'aime Mandane, et de la rendre volontairement. Au reste, elle n'aura pas les mesmes raisons de me haïr, qu'elle avoit de n'aimer pas le Roy d'Assirie : je ne j'ay pas enlevée comme luy, au contraire je luy ay sauvé la vie, et l'ay

   Page 1127 (page 529 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

retirée d'entre les bras de la mort. Elle ne pourra donc pas m'apeller son Ravisseur sans injustice : puis que je ne feray simplement que conserver un thresor que les Dieux m'ont fait trouver, pour me consoler de toutes mes pertes. Mais helas ! reprenoit il tout d'un coup, comment conserveray-je ce thresor dans un simple Vaisseau, sans refuge et sans retraite ? Et pourray je bien me resoudre de rendre infiniment malheureuse, la personne du monde de qui je souhaite le plus le bonheur ?

Visite du roi de Pont à Mandane
Apprenant que Mandane est remise de ses blessures, le roi de Pont lui rend visite. La princesse, qui lui doit la vie, le remercie, mais reste mélancolique. Le roi de Pont, toujours amoureux d'elle, est décidé à la conserver en son pouvoir et à la mener de ville en ville. Il est persuadé qu'elle peut changer de sentiments à son égard. Mandane le supplie en vain de la rendre à son père, convaincue que Ciaxare viendra ensuite en aide au roi de Pont afin de le faire remonter sur son trône.

Enfin Chrisante, apres une violente agitation, ce Prince ne resolut rien : et ayant sçeu par son Medecin que la Princesse estoit en estat d'estre veuë ; il luy envoya demander la permission de la visiter, qu'elle luy accorda. D'abord qu'il aprocha d'elle, il luy tesmoigna la joye qu'il avoit, de voir sur son visage les marques d'une assez bonne santé, veû l'accident qui luy estoit arrivé : ce n'est pas que la Princesse n'eust une melancolie estrange dans les yeux : mais c'est qu'en effet elle est toujours belle : et que de plus, ce Prince l'ayant veüe le jour auparavant en beaucoup plus mauvais estat qu'elle n'estoit, ne s'apercevoit pas de ce que je dis. La Princesse qui apres tout luy devoit la vie, le reçeut fort civilement : et apres l'avoir fait assoir, elle luy dit avec autant d'esprit que de douceur, Vous voyez, Seigneur, un assez merveilleux effet de l'inconstance de la Fortune : car quand vous me laissastes à Sinope, j'estois en estat de vous pouvoir faire grace : et je suis

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aujourd'huy en termes d'en recevoir de vous. La guerre vous avoit mis dans les fers du Roy mon Pere, et la Fortune m'a mise dans les vostres : je me console pourtant de cette captivité, dans l'opinion où je suis, que celuy qui m'a sauvé la vie, m'en voudra laisser jouir : et qu'il se souviendra peut-estre qu'il sortit de la Capadoce sans rançon. Mais Seigneur, je ne parle pas de cette sorte, pour ne vous payer point la mienne : au contraire, je suis assurée que le Roy mon Pere n'en usera pas ainsi : et je ne doute nullement, que si vous le voulez, il ne vous aide à reconquerir le Royaume de Pont, et celuy de Bithinie. Je suis si riche presentement Madame, repliqua ce Prince, puis que j'ay l'honneur de vous voir en un lieu où j'ay quelque pouvoir, que je ne songe plus à d'autres conquestes : et si vous ne m'aviez fait souvenir de mes malheurs, en me parlant de ma prison, je pense que j'aurois absolument oublié toutes mes pertes et toutes mes disgraces. Elles sont pourtant assez considerables, reprit elle, pour s'en souvenir en tout temps et en tous lieux : Toutefois genereux Prince, il faut remedier à vos maux. Vous le pouvez sans doute, interrompit il en soupirant ; Ouy, adjousta la Princesse, mais il faut que ce soit par la valeur d'autruy : c'est pourquoy Seigneur, faites s'il vous plaist que l'on se r'aproche de Sinope, afin d'envoyer quelqu'un des vostres dans un Esquif, pour s'informer precisément, en quel lieu est le Roy mon Pere. J'avois eu dessein de l'aller trouver,

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repliqua ce Prince, pour le supplier de souffrir que je luy aydasse à vous tirer de la puissance du Roy d'Assirie : Mais presentement le sujet de mon voyage est changé. Vous pouvez continüer ce voyage encore plus agreablement, interrompit Mandane, car enfin m'ayant retirée de la puissance de la mort, vous avez fait vous seul, ce que vous n'eussiez fait qu'avec deux cens mille hommes : quand vous m'eussiez delivrée d'entre les mains du Roy d'Assirie. Ainsi Seigneur, vous arriverez au Camp de Ciaxare comme un Prince qui aura fait, ce qu'une puissante Armée n'a pû faire. Ouy Madame (respondit il en se mettant à genoux, malgré la resistance qu'y fit la Princesse. ) Mais sçavez vous bien qui je suis ? Et pouvez vous croire si vous le sçavez, que la perte de deux Royaumes, m'ait fait changer de sentimens pour vous ? Je croy Seigneur, repliqua la Princesse, que si vous m'avez estimée, vous m'estimez encore : et je croy aussi que vous devez raisonnablement penser, que si vous n'avez pas changé, je n'ay pas non plus deû changer : et que je suis la mesme Personne que j'estois. Quoy Madame, reprit il, vous seriez tousjours insensible, et tousjours inexorable ? Et les Dieux permettroient que je ne vous eusse ressuscitée, que pour me faire mourir plus cruellement ? J'advoüe Seigneur, respondit la Princesse en se relevant à demy, que je vous dois la vie : Mais si vous ne me l'avez rendüe que pour me persecuter, c'est un bien que je vous permets de m'oster

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quand il vous plaira. Non Madame ; repliqua t'il, vous ne le perdrez jamais par cette voye : et vostre vie est une chose que je deffendray toujours au peril de la mienne. Seigneur, respondit elle, ne vous imaginez pas qu'il n'y ait que le feu, le fer, et le poison, qui puissent faire entrer au Tombeau : non, vous vous abuseriez si vous le croyez ainsi : et il est des genres de mort bien plus cruels que ceux là, quoy qu'ils ne paroissent pas si funestes. Ouy, adjousta t'elle, je prefererois la mort la plus violente à la servitude : et je vous croirois plus innocent de me faire tüer, que de me retenir par force, et me faire mourir de desespoir. Mais genereux Prince, je ne pense pas que vous ayez un semblable dessein : et quand je me souviens que le desir de la victoire, ne vous a pas empesché de traitter admirablement un homme qui vous l'arrachoit tous les jours d'entre les mains : Que je me souviens, dis-je, que vous advertistes Artamene, de la Conjuration que l'on faisoit contre sa vie : et que vous deffendistes de l'attaquer à coups de flèches : je ne sçaurois croire que l'ambition vous ayant laissé l'usage de vostre raison tout entier, l'amour, si vous en avez, vous l'oste iusques au point de ne connoistre pas qu'en l'estat où sont les choses, quand vous ne seriez pas genereux, et que vous ne seriez que prudent et interessé ; il vous seroit tousjours avantageux de me tendre au Roy mon Pere ; et tres inutile de me retenir plus long temps. Je voy

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bien Madame, respondit ce Prince, que tout ce que vous dittes est raisonnable : mais pour le pouvoir faire, il faudroit avoir encore de la raison, et je n'en ay plus. Ce qui me console en, cette rencontre, divine Princesse, c'est qu'il est aisé de connoistre que vous n'avez jamais aimé : et qu'ainsi j'ay du moins l'avantage de ne trouver nul obstacle en vostre coeur, que celuy de l'insensibilité. Car Madame, si vous connoissiez l'amour, vous ne parleriez pas comme vous faites : et vous comprendriez parfaitement, que toutes les autres passions ne sont rien, en comparaison de celle là. Mais Seigneur, repliqua t'elle en rougissant, je pense du moins que ceux qui aiment veulent estre aimez : et que c'est une regle generale, que tous les Amans ne veulent pas estre hais. Cela estant de cette sorte, songez s'il vous plaist, qu'en me rendant au Roy mon Pere, vous aquerrez du moins mon estime, et peut-estre mon amitié : et qu'en ne m'y rendant pas, je vous hairay plus sans comparaison que vous ne voulez que je croye que vous m'aimez. Vostre estime et vostre amitié, respondit ce Prince, sont deux choses infiniment precieuses, et qui doivent satisfaire pleinement, ceux qui n'ont pour vous que de l'amitié et de l'estime : Mais Madame, l'amour est une passion bien plus tyrannique : elle veut des sentimens plus tendres pour la contenter : et elle ne se sçauroit satisfaire que par elle mesme. Ne trouvez donc pas estrange, si l'esperance que

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vous me donnez de posseder un si grand bien comme est celuy de vostre amitié, ne me peut obliger d'abandonner l'interest de mon amour, Mais Seigneur, repliqua t'elle, au lieu d'avoir de l'amour j'auray de la haine. Qui sçait Madame, adjousta t'il, si le temps ne changera point vostre coeur, et si la pitié ne fera pas, ce que toute autre chose n'a pû faire ? Considerez Madame, que celuy que vous voyez devant vous, a dans l'ame la plus violente et, la plus respestueuse passion qui sera jamais : et si vous la voulez connoistre, vous n'avez qu'à considerer deux choses. L'une, qu'un seul de vos regards, pourveû qu'il soit favorable, me consolera de la perte de mes Royaumes : et l'autre, que pouvant peut-estre obtenir des forces pour les reconquerir, en vous rendant au Roy vostre Pere, j'aime mieux demeurer despoüillé de mes Estats, que de vous abandonner et de vous perdre. Prenez garde Seigneur, à ce que voua dittes, reprit la Princesse, car en me redonnant la liberté, vous ne me perdrez que de veüe : mais en ne me la redonnant pas, vous perdrez mon estime, et me verrez infailliblement perdre la vie en peu de jours : ou au contraire, si vous le voulez, vous remonterez sur le Throsne, avec la satisfaction de m'avoir sensiblement obligée. Le Throsne Madame, respondit il, est peu necessaire à un Prince qui ne peut vivre sans vous : et s'il ne me fust demeuré quelque espoir pendant la guerre que j'ay faite, que peut-estre trouverois-je les

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voyes de toucher enfin vostre coeur par ma perseverance, je n'aurois pas si opiniastrément disputé la Victoire à ceux qui m'ont vaincu. Ce n'est pas Madame, que je ne trouve que vous avez raison de mépriser et de mal-traitter un Prince que la Fortune a abandonné : Mais Madame, c'est une inconstante, qui suivra peut-estre un jour, celuy qu'elle a fuy si cruellement : et l'heureuse rencontre que j'ay faite, me persuade que tous mes malheurs sont passez, et que calme suivra bien tost la tempeste. Ouy Madame s'il m'est permis de parler ainsi, vous me tenez lieu de ces agreables feux, qui annoncent la fin de l'orage aux Mariniers, et qui remettent l'esperance dans l'ame de ceux qui un moment auparavant n'avoient que de fun estes pensées, l'espere donc Madame, que le bonheur me suivra par tout, tant que je seray aupres de vous ; et qu'il n'est point de Païs où je ne trouve un Azile quand je vous y conduiray. Je vous promets toutefois Madame, de n'employer jamais vous vaincre, que mes larmes, mes soupirs mes prieres, et ma perseverance. Ne craigne donc partant de vous voir engagée dans ma fortune : et croyez que si je ne puis rien obtenir par cette innocente voye, vous recouvrerez bien tost la liberté par la fin de ma vie. Quoy Seigneur (repliqua la Princesse, les yeux tous couverts de larmes) je ne dois recouvrer la liberté que le jour de vostre mort ! Eh de grace, ne me forcez pas à la desirer : c'est une chose que je

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n'ay jamais faite à mes plus mortels Ennemis : et que je ferois bien aise de ne faire pas pour un Prince qui a de fort bonnes qualitez ; qui m'a sauvé la vie ; et qui n'abandonne sans doute la vertu, que pour me persecuter. De plus Seigneur, en quelque lieu de la Terre que vous me puissiez conduire, le Roy mon Pere vous y poursuivra : et Artamene de qui la valeur ne vous est pas inconnüe, vous fera peut-eestre faire par contrainte, ce que vous pouvez faire de bonne grace. Si je le pouvois Madame (repliqua ce Prince, avec une action tres passionnée) je le ferois sans doute, et j'aurois mesme prevenu vos prieres et vos menaces. Mais divine Princesse, je ne le puis : et tout ce qui demeure en ma puissance, est de vous dire que si vous voulez que je me jette dans la Mer, ou que je passe mon espée au travers du coeur que je vous ay donné, je le feray à l'instant mesme, et vous l'aisseray en liberté par ma mort. Les Dieux, repliqua la Princesse, ne voulant pas que l'on empesche un crime par un autre crime, je ne vous conseilleray pas de mourir de cette sorte : Mais Seigneur, je vous supplieray avec toute l'affection dont je suis capable, de ne me rendre pas malheureuse, en vous rendant criminel : et de ne meriter pas par une injustice efroyable, les infortunes qui vous sont arrivées. Ce Prince qui vit que tout ce qu'il pourroit dire, ne feroit qu'irriter la Princesse, se leva ; et la salüant avec beaucoup de respect, Nous verrons Madame, luy dit il, si

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les Dieux changeront mon coeur : ou si la pitié de mes maux changera le vostre.

En direction de l'Arménie
Après le départ du roi de Pont, Mandane est profondément affligée. Soudain, Arianite, que personne ne soupçonnait, commence à s'accuser d'être la cause des malheurs de la princesse, qu'elle a trahie à Themiscire. Elle paraît si affligée que Mandane lui pardonne. Le voyage reprend : sachant que le roi d'Armenie est décidé à ne plus payer de tribut au roi des Medes depuis la mort d'Astiage, le roi de Pont décide de faire route vers cette contrée, où il pense pouvoir trouver un asile certain. À l'embouchure de la rivière Halis, il ordonne un changement d'embarcation. La seule consolation de Mandane est qu'elle attend davantage de secours venant des terres que de la mer. C'est en remontant la rivière qu'elle aperçoit Ortalque et qu'elle parvient à lui donner le fragment de tablette.

Apres cela, sans luy donner le loisir de respondre il sortit de sa Chambre : et un moment apres Orsane y entra : qui ne sçachant pas ce que le Roy de Pont avoit dit à la Princesse, venoit nous advertir de ce qu'il avoit entendu. Mandane l'en remercia : et l'assura que le crime de son Maistre ne l'empescheroit pas de le servir si elle revenoit en estat de le pouvoir faire. Mon Maistre Madame, luy dit il, avoit pour vous une passion si respectueuse, que s'il ne fust pas mort, il auroit assurément reparé son crime : et si je ne me trompe, nous n'avons fait naufrage, que parce qu'il a voulu vous obeïr, et faire changer de route à la Galere. Si cela est, repliqua la Princesse, les Dieux vous l'auront peut-estre conservé : Mais quoy qu'il en soit Orsane, si j'ay besoing de vostre secours, je croy que vous ne me le refuserez pas. Vous pouvez vous en assurer Madame, respondit il, et commander mesme les choses les plus difficiles, sans craindre d'estre un homme plus officieux au monde que celuy là, ny guere de plus entendu : aussi est-ce par son moyen, que j'ay esté instruite d'une partie des choses que je vous ay racontées. Orsane estant sorty, la Princesse se plaignit de ses malheurs : et Arianite commença de se repentir de les luy avoir causez. Mais avec une douleur si sensible, qu'elle en perdit presque la raison : car cette Fille que

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l'on ne songeoit plus à accuser, commença de s'accuser elle mesme ; de demander pardon à la Princesse ; et de luy promettre une fidelité inviolable. Elle luy dit mesme, qu'elle avoit creû luy rendre office, en contribuant tout ce qu'elle avoit pû, pour la faire Reine d'Assirie : et enfin elle parla d'une maniere si touchante, et avec tant de remords de sa faute ; que la Princesse la luy pardonna : et certes veû ce qui est arrivé depuis, je suis bien aise de l'avoir laissée en de pareils sentimens. Cependant le Roy de Pont estoit en une peine estrange : il n'osoit presque voir la Princesse ; il ne pouvoit aussi s'en empescher ; il eust bien voulu la delivrer ; il vouloit aussi ne la rendre point ; et sans sçavoir où aller ny que faire, nous errasmes plusieurs jours sur la Mer, sans que le Pilote eust d'autre ordre que celuy d'esviter la, terre, et la rencontre de tous autres Vaisseaux. Je vous laisse à juger en quelle impatience nous estions : je parlay plusieurs fois au Roy de Pont, mais j'y parlay inutilement : et les trois derniers jours que nous fusmes sur la Mer, il ne vint point dans la Chambre de la Princesse. Nous voiyons bien que nous allions tousjours sans sçavoir où : Mais enfin ce Prince qui avoit sçeu que le Roy d'Armenie avoit quelque dessein de ne payer plus de Tribut au Roy des Medes, depuis la mort d'Astiage ; creut qu'il trouveroit un Azile en ce lieu là, car il avoit Alliance aveque luy. De sorte qu'un matin nostre Vaisseau se fut mettre à l'anchre, vis à vis de l'emboucheure de la

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Riviere d'Halis : d'où ce Prince envoya dans un Esquif s'assurer d'un grand Bateau pour remonter ce fleuve à force de rames. Comme on luy fut venu rendre raison de la chose, et l'assurer qu'il en auroit un a l'instant mesme, il vint dans la Chambre de la Princesse : et luy presentant la main, Madame (luy dit il avec beaucoup de confusion sur le vigase) il n'est pas juste de vous donner davantage l'incommodité de la Mer : et vous souffrirez moins sur une riviere. Je souffriray également par tout, luy respondit elle, si vous estes esgalement déraisonnable. Ce n'est pas l'estre beaucoup Madame, luy dit il, que de vous conduire chez le Roy d'Armenie comme j'en ay le dessein : La Princesse eut alors quelque consolation, quand elle vit qu'en effet nous abandonnions la Mer : et elle espera plus de secours par terre ou sur des rivieres, que dans un Vaisseau au milieu des flots. Et puis, quoy qu'elle sçeust que le Roy d'Armenie avoit un esprit ambitieux et remuant, qui seroit bien aise d'avoir un pretexte de guerre : neantmoins le Prince Tigrane son Fils qui est si vertueux, et qu'elle a autrefois veû à Sinope, la consoloit un peu. Elle alla donc sans resistance, où on la vouloit conduire : nous descendismes dans ce grand Bateau que l'on avoit amené : La Princesse voulu qu'Orsane nous suivist, et deux autres encore, qui fut tout ce que nous pusmes obtenir, de quinze ou vingt qui avoient esté sauvez du naufrage : le Roy de Pont prenant seulement trente

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des siens, sans que nous ayons sçeu où il envoya son Navire. Et alors l'on commença de vouloir faire remonter le Bateau à force de rames : mais comme la riviere est fort rapide, cela dura tres long temps, sans que les Rameurs en peussent venir à bout : de sorte que nous estions presque tousjours tout contre la terre, parce que le milieu du fleuve l'estoit encore davantage. Comme nous regardions ce que je dis, la Princesse vit Ortalque sur le rivage et le reconnut d'abord, bien qu'elle ne l'eust guere veû aupres d'Artamene : Mais je pense qu'il n'est pas besoin que je m'arreste beaucoup à vous particulariser toutes ces choses, puis que je m'imagine que vous les aurez sçeuës par luy : car Artucas m'a apris qu'il est arrivé icy. Elle ne l'eut pas plustost reconnu, que tirât des Tablettes qu'elle portoit tousjours, elle se cacha derriere moy, et derriere Arianite : et en rompant un morceau, elle escrivit dessus ce que vous avez sans doute veû, ou du moins apris par Ortalque. Mais par malheur le Roy de Pont qui estoit occupé à faire ramer, et à donner les ordres necessaires à cette Navigation, tourna la teste vers nous comme elle escrivoit : si bien que sans avoir le temps d'achever, et croyant avoir nommé le Roy de Pont dans ce qu'elle avoit déja escrit ; (bien que j'aye apris icy que ce Nom ne s'y trouve pas) elle me le bailla : je l'envelopay dans mon Voile : et le Bateau allant raser la terre, et presque toucher le rivage sur lequel estoit Ortalque ; je luy jettay ce Voile : et saignis que

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le vent me l'avoit emporté, sans tesmoigner m'en soucier beaucoup. Joint qu'il n'estoit pas à craindre que l'on arrestast pour cela : car si nous eussions, tardé, le courant de l'eau nous auroit repoussez dans la Mer. Vous sçavez sans doute Chrisante, que ce fleuve prend sa source d'une Montagne d Armenie : qu'il coule le long de la Lydie : qu'il se respond à la droite dans la Mantiane, et à la gauche dans la Phrigie : qu'en suite il moüille à la droite une partie delà Capadoce : et à la gauche la Paphlagonie. De sorte qu'il y a quelques journées à faire, où le Roy de Pont aprehendoit estrangement d'aborder ; et où la Princesse le craignoit aussi beaucoup : parce que c'estoit de ce costé la que les Peuples s'estoient revoltez par les persuasions d'Aribée, pour prendre le Party du Roy d'Assirie. Mais aussi tost que nous fusmes hors de la Capadoce, il souffrit que quelquesfois l'on arrestast la nuit, afin de laisser dormir plus commodément la Princesse ; à laquelle l'on avoit fait un retranchement dans le Bateau : qui la separoit de tous ceux qui y estoient : et où personne que les siens n'entroit, à la reserve du Roy de Pont.

La tentative d'évasion
Une nuit, alors que le bateau fait halte, Orsane, Martesie et Mandane tentent de s'évader. Seul Orsane et Martesie y parviennent. A leur grand dam, Mandane reste prisonnière. Les deux rescapés se retrouvent dans une maison de pêcheurs. Comme la rivière serpente et qu'elle se scinde en deux, toute poursuite du bateau est impossible. Heureusement, Martesie possède une boîte précieuse, contenant un portrait de la princesse. L'amie de Mandane conserve le portrait, tandis qu'Orsane va vendre la boîte au marché, afin d'acheter des chevaux pour revenir au plus vite auprès de Ciaxare.

Enfin Chrisante, comme la necessité est ingenieuse, la Princesse creut qu'il n'estoit nullement impossible de nous sauver : de sorte que je consultay avec Orsane, et nous resolusmes de tascher de nous eschaper. La Princesse avoit voulu qu'il y eust tousjours la nuit une Lampe allumée dans nostre retranchement : mais pour executer nostre dessein

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nous l'estaignismes : et suivant nostre resolution, un soir que nous estions abordez proche d'un grand Bois, Orsane qui s'estoit couché tout contre nostre retranchement, passa de nostre costé par dessous la Tapisserie ; se mit tout doucement dans la Riviere qui n'estoit pas fort profonde en cét endroit ; et vint avec le moins de bruit qu'il pût où nous estions ; avec intention de nous prendre les unes apres les autres, et de nous porter au bord, où nous pretendions nous enfoncer dans l'espaisseur de ce grand Bois que nous avions remarqué en abordant. Comme la nuit estoit fort obscure, quoy qu'il n'y eust que deux pas à faire, la Princesse creut qu'il ne seroit pas à propos qu'elle passast la premiere : parce qu'elle seroit un moment seule sur ce rivage : si bien que pour l'empescher, elle voulut qu'Orsane me portast devant elle. Mais ô Dieux, que je fis mal de luy obeir ! et que la Princesse eut de tort, de me faire ce commandement ! Car à peine estions nous sur la rive Orsane et moy, que le Roy de Pont s'esveillant, et ne voyant plus de lumiere à travers de nostre Tente ; se mit à crier à celuy qui estoit en sentinelle (et qui ne nous avoit point aperçeus à cause de l'obscurité) que l'on prist garde à la Princesse. De sorte qu'à ce cry, les Bateliers qui tenoient tousjours une petite Lampe cachée, l'aporterent, et l'on trouva la Princesse toute surprise. Nous voulusmes Orsane et moy voyant cela retourner au Bateau, quelque danger qu'il peust avoir pour nous : mais

   Page 1141 (page 543 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les Mariniers ayant ramé tout d'un coup avec violence, par les ordres du Roy de Pont, nous eusmes beau crier et beau apeller, l'on ne nous voulut point reprendre : ce Prince s'imaginant sans doute, que nous avions quelque puissant secours à terre, pour l'execution de nostre dessein. Nous entendismes plusieurs fois la Princesse, qui crioit tantost Martesie, et tantost Orsane : mais enfin nous n'entendismes plus rien, et ne vismes plus rien aussi, quoy que la Lune se levast un moment apres :car comme la riviere serpente fort en cét endroit, il fut impossible que nous vissions plus le Bateau. Je vous laisse à juger Chrisante, quelle fut ma douleur et ma crainte : la premiere de me voir separée de la Princesse ; et la seconde, de me voir seule avec un homme, au bord d'un grand fleuve, aupres d'un grand Bois, et au milieu de la nuit. Nous passasmes ce qui en restoit, à suivre le courant de l'eau : m'imaginant tousjours que comme la Lune esclairoit alors toute la riviere, nous pourrions peut-estre du moins descouvrir encore une fois, le Bateau que nous avions quitté. Mais enfin estant extrémement lasse, et ayant trouvé une Habitation de Pescheurs au bord de l'eau, nous nous y arrestasmes : et trouvasmes sans doute parmy eux, tout le secours que nous eussions pû esperer de Gens beaucoup plus civilisez qu'ils n'estoient. Nous leur dismes nostre advanture, en leur desguisant les Noms et les qualitez des personnes, à cause que nous estions en Paphlagonie : et nous les priasmes

   Page 1142 (page 544 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de nous dire, s'il seroit impossible de rejoindre le Bateau dont nous leurs parlions ? Ils nous dirent alors qu'il estoit sans doute impossible de le pouvoir atraper avec un autre, veû le nombre des Rameurs que nous leur disions qu'il y avoit, et le temps que nous avions perdu à le suivre : et qu'il ne seroit guere plus aisé de le pouvoir faire par terre avec des chevaux : parce que le Fleuve serpentant beaucoup, et le Bateau prenant tousjours le milieu de la riviere ; auroit par consequent moins de chemin à faire que ceux qui le suivroient au bord. Joint qu'ils n'en avoient pas à leur Cabane, et qu'il n'y en avoit pas mesme à un Hameau qui estoit assez esloigné, n'estant habité que de Pescheurs. Que de plus asses prés de là, ce Fleuve estoit separé en deux, et l'estoit durant plus de cinquante stades : et qu'ainsi l'on ne pourroit peut-estre sçavoir lequel des deux bras de la riviere ils auroient pris. Enfin Chrisante, nous ne pusmes rien faire que chercher les voyes de revenir icy, où je m'imaginois bien que je trouverois le Roy. J'avois par bonheur le Portrait de la Princesse, dans. une fort belle Boëte que je portois depuis long temps, qui nous servit en cette occasion : car en ayant osté la peinture, Orsane fut à la plus proche Ville la vendre, et achepter des chevaux et un Chariot ; et me laissa parmy les femmes de ces Pescheurs. A son retour nous recompensasmes ces bonnes Gens de leur courtoisie : et nous partismes avec intention de venir en diligence icy : où nous jugions.

   Page 1143 (page 545 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien que nous trouverions aussi Artamene : mais où nous ne sçavions pas que l'illustre Artamene fust prisonnier. Voila sage Chrisante, quelle a esté la fortune de la Princesse : que j'ay esté bien aise de vous raconter, auparavant que de voir le Roy : afin que vous autres estant instruits de nos avantures, et moy mieux informée de l'estat des choses ; je sçache plus precisément ce que je dois dire ou ne dire pas.


Histoire de Mandane : commentaires
L'entretien de Martesie, Chrisante et Feraulas se termine.

L'entretien de Martesie, Chrisante et Feraulas se termine par des soupirs déplorant le sort malheureux des amants, et des considérations sur la fameuse écharpe que Mandane avait jadis refusée à Artamene, et que ce dernier avait retrouvée sur Mazare. Feraulas et Chrisante s'en vont ensuite rapporter les dires de Martesie à Artamene, en attendant que ce dernier soit définitivement libéré afin d'aller à son tour délivrer Mandane.

Martesie ayant cessé de parler, Chrisante et Feraulas la remercierent de la peine qu'elle avoit eüe : et se mirent à repasser les merveilleux evenemens qu'elle leur avoit apris. Ils ne pouvoient assez admirer la constance de la Princesse : et cette vertu inesbranlable, qui la faisoit agir esgalement par tout. Ils la consideroient enlevée par le plus Grand Roy de l'Asie qu'elle haissoit : ils la voyoient en suitte entre les mains d'un Prince, pour qui elle avoit beaucoup d'amitié : et ils la regardoient encore, en la puissance d'un Roy sans Royaume. Ils voyoient que la Grandeur du premier, ne l'avoit point obligée d'agir avec moins de fierté aveque luy : que l'amitié qu'elle avoit pour le second, n'avoit point attendry son coeur : et que les malheurs du troisiesme, ne l'avoient pas obligée à le traiter moins civilement que s'il eust encore esté sur le Throsne. Enfin ils voyoient Mandane si digne d'Artamene, et Artamene aussi si digne de Mandane ; que les voyant separez et malheureux, leur conversation finit par des soupirs, et par des marques

   Page 1144 (page 546 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de compassion et de crainte : la premiere pourtant de malheurs où la Princesse avoit esté exposée : et la seconde pour cét Oracle embarrassant, qui menaçoit Artamene d'une infortune bien plus grande que celle de sa prison. Feraulas pourtant avoit une consolation fort sensible de revoir Martesie : et Chrisante qui estimoit beaucoup sa vertu, estoit aussi bien aise de l'entretenir. Cependant auparavant que de se separer, ils luy raconterent en peu de mots suivant leur promesse, tout ce qui estoit arrivé à Artamene : tant à son voyage des Massagettes, qu'à son retour en Capadoce, et qu'à la guerre d'Assirie. Ils luy dirent mesme la pitoyable rencontre qu'Artamene avoit fait de Mazare mourant : qui effectivement avoit eu entre ses mains l'Escharpe dont elle leur avoit parlé : et qu'Artamene avoit reconnüe, pour estre la mesme que Mandane luy avoit autrefois refusée, lors qu'il estoit prest d'aller combattre. Mais, adjousta Feraulas, il a eu bien plus de douceur en la recevant, qu'il n'en eut lors qu'on ne la luy voulut pas donner. En verité, dit Martesie, le destin de cette Escharpe a quelque chose d'estrange : Car imaginez bien je vous prie, par quelle bizarre voye, elle est venüe entre les mains d'Artamene. Premierement il faut sçavoir que c'est un Tissu d'or admirable, où la Princesse mesme a quelques fois travaillé pour se divertir : et c'est la raison pour laquelle elle luy a tousjours esté infiniment chere : de sorte

   Page 1145 (page 547 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle avoit plus d'une raison de la refuser à Artamene, lors qu'il la luy demanda à Anise. Mais comme si elle luy fust devenüe encore plus precieuse, depuis qu'Artamene en avoit eu envie ; elle ne la porta plus : et me commanda d'en avoir un soing tres particulier. En suitte nous revinsmes à Sinope, où je l'aportay : et quand nous partismes pour aller à Amasie, et de là à Themiscire, je la laissay icy avec cent autres choses qui estoient à la Princesse. Si bien que quand nous y revinsmes avec le Roy d'Assirie je la retrouvay : car Aribée n'avoit pas souffert que l'on eust fait nul desordre au Chasteau. Et je ne sçay comment le jour dont nous partismes le soir, cette Escharpe me tomba dans les mains sans y penser : Et à l'instant mesme, poussée par je ne sçay quel mouvement, Madame (dis-je à la Princesse, qui en a comme je la tenois) voulez vous que cette Escharpe que vous aimez tant, et que vous refusastes à Artamene, demeure entre les mains du Roy d'Assirie ? Mon Martesie, me dit elle, je ne le veux pas : car si Artamene la luy voyoit un jour en quelque combat, il croiroit peut-estre que je la luy aurois donnée. Enfin Feraulas, elle la prit et la porta : et voila par quelle voye Mazare pût avoir cette Escharpe entre les mains : et comment Artamene a eu par celles d'un de ses Rivaux, ce que la Princesse luy avoit refusé. En suitte Feraulas et Chrisante resolurent que Martesie differeroit encore d'un jour ou deux à se

   Page 1146 (page 548 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faire voir : afin qu'ils eussent le loisir auparavant, de raconter ce qu'elle leur avoit dit à leur cher Maistre : et qu'ils eussent consulté ses Amis, pour sçavoir quand il seroit temps que le Roy la vist. Martesie pria Feraulas d'assurer Artamene, qu'elle s'interessoit tres sensiblement en sa Fortune : et qu'elle souhaittoit passionnément, que cette ombre de liberté qu'on luy laissoit depuis quelques jours, fust bien tost suivie d'une veritable liberté, qui le mist en estat d'aller delivrer la Princesse. Apres cela, Chrisante et Feraulas la quitterent, pour aller chercher les voyes de luy obeïr promptement : et de donner à Artamene, la satisfaction d'apprendre la fidelité de Mandane.




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