Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
Molière 21

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Partie 10, livre 3


Conséquences de la fausse nouvelle de la mort de Cyrus
La nouvelle de la mort de Cyrus, puis la cruauté de Thomiris à l'égard de la dépouille affectent profondément les protagonistes : la reine elle-même regrette son geste ; Mandane est désespérée de la perte de son amant ; Cyrus s'inquiète des conséquences de la nouvelle sur son amante ; Aryante, enfin, se voit refuser tout accès à Mandane. Mais Mereonte découvre que Cyrus est en vie et projette de le faire évader avec l'aide de Meliante. Dans l'attente de l'opération, il accepte de raconter son histoire.
Etats d'âme de Thomiris et de Mandane
Dans un monologue, Thomiris regrette son acte de cruauté à l'endroit de la dépouille de Spitridate qu'elle prend toujours pour celle de Cyrus. Dans ses sentiments, l'amour a repris le pas sur la haine, d'autant qu'elle se rend compte qu'Aryante l'empêchera de se venger sur Mandane. Cette dernière, revenue de son évanouissement, est inconsolable : elle se rend responsable de la disparition de Cyrus et aspire à la mort.

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A peine Thomiris fut elle retournée dans sa Tente, que ce funeste objet qui avoit donné tant d'horreur à tous ceux qui l'avoient veû, et qui avoit fait une impression si forte dans son imagination, excita un trouble si grand dans son coeur, et dans son esprit, qu'elle ne sçavoit elle mesme ny ce qu'elle pensoit, ny ce qu'elle vouloit penser. En effet elle trouva en cét instant qu'elle s'estoit vangée foiblement par cette action de cruauté qu'elle venoit de faire : et son esprit

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passant d'objet en objet, elle se representa enfin l'illustre Artamene, tel qu'il estoit la premiere fois qu'elle luy avoit donné audience comme Ambassadeur de Ciaxare. Si bien que se le figurant en mesme temps au pitoyable estat où elle pensoit l'avoir veû, elle en paslit, et en fremit d'horreur : et la compassion s'introduisant malgré elle dans son coeur, y reveilla quelques sentimens de tendresse et d'amour, qui la tourmenterent encore plus cruellement que sa fureur, sa rage, et sa jalousie. Quoy Thomiris, dit-elle alors, il est donc bien vray que Cyrus que tu as si ardemment et si tendrement aimé est mort, et que tu as pû voir sa Teste se parée de son corps sans en avoir une douleur excessive ; et que tu as pu mesme commander qu'on la plongeast dans un Vase plein de sang ? Ha puis que tu l'as pû, adjousta-t'elle, tu merites toute la haine que ce Prince avoit pour toy : et tu és digne en effet de porter le nom de la cruelle Thomiris qu'il t'a donné dans sa derniere Lettre : et qu'il t'a mesme donné en expirant. Ouy inhumaine Princesse, poursuivit-elle, tu estois indigne que ce Prince fist une infidellité à la Princesse qu'il aimoit : et tu meritois qu'il fust aussi cruel envers toy, que tu és cruelle envers luy. Cependant quoy que tu tinsses Mandane en ta puissance, il baisa son Espée dans les Bois des Sauromates, lors que tu l'y rencontras : quoy qu'il pûst te tuer avec plus de facilité, que tu ne l'as outragé mort. Ouy impitoyable Thomiris, ce Prince

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ce tout amoureux qu'il estoit de Mandane, ne voulut pas t'oster la vie : et toy qui te vantes de l'avoir plus aimé que personne ne sçauroit aimer, tu le regardes mort sans aucun sentiment de douleur : et tu inventes des cruautez qui ne te servent à rien, qu'à te rendre plus odieuse à toy mesme, et qu'à te deshonnorer par toute la Terre. Apres cela Thomiris se taisant, fit cent et cent reflections differentes sur cette avanture : et elle se souvint si particulierement, de tout ce qu'avoit fait et dit Cyrus dans sa Cour, du temps qu'il portoit le nom d'Artamene ; que son coeur s'en attendrissant tout à fait, elle commença de regretter un Prince dont la premiere nouvelle de sa mort, luy avoit donné de la joye : mais de le regretter avec une douleur si vive, qu'elle n'en avoit jamais senty de plus forte dans son ame. Ce n'est pas que toutes les fois qu'elle se souvenoit de ces dernieres paroles qu'elle pensoit qu'il eust dittes, elle ne se blasmast d'avoir de la douleur de la mort de celuy qui les avoit prononcées : mais apres tout l'amour estant alors la plus forte passion de toutes celles qui agitoient son coeur, il y avoit des instans où elle conçevoit que Cyrus insensible pour elle, et vivant, luy auroit esté un objet moins douloureux, que Cyrus en l'estat où elle le croyoit. De sorte que se tourmentant elle mesme, de tontes les manieres dont un coeur amoureux peut estre tourmenté, elle souffrit plus qu'elle n'avoit jamais souffert. Ce qui l'affligeoit encore sensiblement,

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estoit que sçachant quelle estoit l'amour qu'Aryante avoit pour Mandane, elle jugeoit bien qu'il ne luy laisseroit pas la liberté de la mal traiter : et de se vanger sur elle, et de la mort de Cyrus, et de sa propre cruauté, et de toutes ses infortunes. Si bien que son ame ayant tant de supplices differens à souffrir tout à la fois, cette Princesse devint si incapable durant quelques jours de donner ses ordres, pour les choses qui regardoient les affaires generales de son Estat ; qu'elle renvoyoit au Prince son Frere, tous ceux qui luy venoient parler de quelque chose : et pour mieux faire voir l'inesgalité de ses sentimens, quoy qu'elle eust fait cette terrible action de cruauté, qui avoit donné tant d'horreur à tous ceux qui l'avoient veuë, elle commanda qu'on rendist secrettement les derniers devoirs au corps de Cyrus : et qu'on le fist sans qu'on dist que ce fust par ses ordres. Mais pour en revenir à Mandane, et pour dire quelque chose de ce qu'elle sentit lors qu'elle vit cette Teste sanglante de Spitridate, qu'elle croyoit estre celle de Cyrus ; il faut sçavoir que son esvanoüissement fut si long, que cette funeste action de Thomiris estoit non seulement achevée quand elle revint à elle, mais que la Tente estoit refermée il y avoit desja longtemps, lors que cette déplorable Princesse par les soins d'Araminte, d'Onesile, de Doralise, et de Martesie, recouvra l'usage de la veuë, et de la voix. D'abord qu'elle ouvrit les yeux, elle les referma en destournant

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la teste : car comme elle avoit l'imagination remplie de ce terrible objet qui avoit causé son esvanoüissement, elle creût qu'elle le voyoit encore. Mais enfin ses yeux se rassurant peu à peu, et sa raison se rafermissant pour luy faire mieux sentir sa douleur, elle connut qu'elle ne voyoit plus rien que des personnes qui la pleignoient : et qui avoient le visage tout couvert de larmes ; et pour sa propre douleur, et pour la mesme mort qui l'affligeoit si douloureusement. En effet la malheureuse Araminte, sans sçavoir toute la part qu'elle avoit à cette funeste perte qui donnoit tant de desespoir à Mandane, en estoit sensiblement touchée. Elle tascha pourtant de luy donner quelque consolation, sans sçavoir que c'estoit veritablement elle qui en avoit besoin : c'est pourquoy prenant la parole ; au nom des Dieux Madame, luy dit cette Grande Princesse, servez vous de toute vostre constance en cette occasion : et pour vous y obliger par l'interest d'un Prince dont la perte merite sans doute toutes vos larmes, considerez je vous en conjure, que si vous mourez de douleur, vostre mort et la sienne demeureront peut- estre sans vangeance : ou si au contraire vous faites quelque effort pour vivre, et que vous viviez en effet ; toute l'Asie estant en Armes pour vostre liberté, ce sera aussi pour vanger la mort de Cyrus. Helas, s'escria tristement Mandane, que le conseil que vous me donnez est difficile à suivre ! c'est pourquoy Madame. (adjousta-t'elle, en

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commençant de respandre des larmes, que l'excés de sa douleur avoit retenuës jusques alors) avant que de me le donner, considerez bien je vous prie si vous seriez capable de vivre, si vous aviez veû Spitridate au pitoyable estat où je viens de voir Cyrus. Mais Dieux (adjousta-t'elle, sans donner loisir à Araminte de luy respondre) est-il possible que je ne sois pas desja morte, apres avoir veû Cyrus mort ? mais illustre Prince (poursuivit cette déplorable Princesse, en luy adressant la parole, comme s'il eust pû l'entendre) si je suis encore vivante, j'ay du moins la satisfaction de sçavoir que je le suis malgré moy : et que je regarde la mort comme la seule chose que je puisse desirer. En effet qu'ay-je autre chose à faire qu'à mourir ? car enfin puis que Cyrus est mort, la victoire n'est plus dans son Party : et ce seroit une folie de penser que ceux qui restent pussent vanger sa perte ou me delivrer, puis qu'il ne m'a pû mettre en liberté. Et puis quand on m'y mettroit, que ferois-je au monde qui me pûst estre agreable ? j'y pleurerois eternellement la mort de Cyrus : et je n'aurois pas mesme la satisfaction de pleurer sur son Tombeau : car la cruelle Thomiris fera assurément déchirer son corps par des Bestes sauvages, veû la maniere dont elle en a usé. Ainsi il vaut bien mieux mourir promptement, que de faire durer une douleur qui me noirciroit d'ingratitude envers le plus Grand Prince du Monde. Car helas ! que ne dois-je point à Cyrus ?

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cependant c'est moy qui suis cause de sa mort : c'est pourquoy je serois indigne de la constante amour qu'il avoit dans l'ame, si je pouvois concevoir qu'il me fust possible de vivre. Apres cela Mandane s'estant teuë, parce que l'abondance de ses larmes ne luy permettoit plus de parler ; Doralise et Martesie luy dirent tour à tour, le visage tout couvert de pleurs, tout ce qu'elles creurent capable d'adoucir sa douleur en la pleignant : car pour Araminte luy estant passé dans l'esprit, que peut-estre Spitridate avoit esté tué à la Bataille aussi bien que Cyrus, elle avoit l'ame si troublée, qu'elle n'entendoit presques plus ce que Mandane disoit : et la mort de Cyrus qu'elle croyoit certaine, et l'incertitude de la vie de Spitridate, mettoit son esprit en une assiette si pleine d'inquietude, qu'elle n'estoit pas en pouvoir de continuer de consoler Mandane, comme elle avoit commencé. Joint qu'en l'estat où estoit cette Princesse, il eust esté difficile de trouver quelque raison aparente, par laquelle on eust pû entreprendre de luy persuader qu'elle n'estoit pas la plus malheureuse Personne de la Terre. Aussi celles qui estoient aupres d'elle, ne peurent-elles faire autre chose que luy demander la durée de sa douleur : et que pleurer avec amertume, une perte qu'elle pleuroit avec tant de sujet. Elles pleurerent donc toutes ensemble la mort de Cyrus : et elles la pleurerent comme si elles eussent deû la pleurer eternellement.

Inquiétudes et déceptions amoureuses de Cyrus, Aryante et Meliante
La mort de Cyrus est universellement pleurée. L'intéressé apprend avec douleur que cette nouvelle affecte tant de monde et s'inquiète de ses conséquences sur l'amour de Mandane. Il renonce cependant à se dévoiler immédiatement. Aryante, de son côté, ne peut tirer profit de la disparition de son rival : Mandane ne lui accorde aucune visite. Meliante, de même, ne fait aucun progrès auprès d'Arpasie, même après lui avoir appris que c'est lui qui a tué son ravisseur Lisandre.

D'autre part Chrysante, croyant estre bien assuré de

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la perte de son Maistre, se resolut d'en aller porter la nouvelle à Mazare, et à tous les Princes qui estoient dans son Armée : de peur que si le bruit s'en espandoit dans les Troupes par une autre voye, elles ne fussent plus en estat de vanger sa mort. Mais pour Feraulas ; il voulut demeurer encore en ce lieu là, pour tascher de sçavoir ce qu'on feroit du corps de Cyrus ; pour tascher aussi de voir Martesie afin de se pleindre avec elle du malheur de ce Prince, et pour essayer de recevoir quelques ordres de Mandane : car il s'imaginoit que puis que Cyrus estoit mort, on ne la garderoit plus si soigneusement. Cependant on peut dire que la pretenduë mort de ce Grand Conquerant, fat ce qui fit mieux voir quelle estoit sa gloire, lors qu'elle fut sçeuë dans les deux Partis : car il eut celle d'estre pleint des Amis, et des Ennemis. En effet Thomiris elle mesme le regretta ; Aryante eut de la compassion, s'il n'eut de la douleur ; tous les Massagettes le pleignirent ; tous ses Amis creurent qu'ils ne devoient vivre que pour vanger sa mort ; Mazare sentit sa perte, comme s'il n'eust pas esté son Rival ; tous ses Soldats le regretterent comme leur Pere ; et il y eut quelques uns de ceux qui avoient fuy à la Bataille, qui se tuerent de honte et de douleur d'avoir contribué au malheur de ce Prince par leur lascheté. De plus outre ceux qui le pleignoient par affection, par generosité, et par compassion, il y en avoit encore plusieurs qui joignoient à toutes ces raisons de

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le regretter, celle de leur interest particulier : car Intapherne, et Atergatis, ne voyoient pas leurs Princesses en estat d'estre si tost delivrées. Gobrias et Hidaspe pensoient la mesme chose d'Arpasie : Tigrane avoit le mesme sentiment pour l'admirable Onesile, et pour Telagene : et Myrsile avoit encore la mesme pensée pour Doralise. D'ailleurs, la Princesse de Bithinie, Istrine, Onesile, Arpasie et Telagene, voyoient bien aussi que leurs chaines ne seroient pas si tost rompuës : mais durant que tout le monde plaignoit la perte de Cyrus, et que tout le monde ignoroit le Destin de Spitridate, Cyrus luy mesme aprenant par Meliante qu'on le croyoit mort, en eut et de la douleur, et de la consolation : et il eut mesme de la douleur par plus d'une raison : car lors qu'il sçeut cette Tragique et funeste ceremonie que Thomiris avoit faite, il creût bien qu'il faloit que Spitridate fust mort : et qu'on se fust trompé à la ressemblance qu'il avoit avec ce Grand et malheureux Prince : si bien que malgré ses propres malheurs, il sentit sa perte et la douleur d'Araminte. De plus, il sentit non seulement celle qu'avoit Mandane, de la croyance qu'elle avoit de sa mort ; mais il craignit encore que l'opinion qu'elle en avoit ne luy nuisist d'une autre maniere : car s il est vray, disoit-il en luy mesme, qu'elle n'ait pas changé de sentimens pour moy, ne dois-je pas craindre que cette feinte mort, ne luy en cause une veritable : et puis qui sçait (adjoustoit-il, par un petit sentiment jaloux)

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si la croyance de ma perte, ne luy fera point changer de sentimens ? car l'on est quelquesfois fidelle à un Amant vivant, que l'on ne l'est pas à un Amant mort : et il y a peu de personnes qui portent leur affection et leur fidellité au delà du Tombeau. Si bien que comme la croyance de ma mort pourroit la faire mourir, ou la faire devenir inconstante, il m'importe encore plus que Mandane sçache que je suis vivant, qu'il ne m'importe que Thomiris ne le sçache pas. Cependant je sçay encore moins comment je puis me montrer à Mandane, que je ne sçay comment il faut me cacher à Thomiris : car enfin si je parle à Meliante de vouloir donner de mes nouvelles à cette Princesse, il pourra non pas soubçonner qui je suis, puis qu'il me croit mort ; mais s'imaginer du moins, qu'il importe à Thomiris et à Aryante qu'ils sçachent que je suis en ses mains. De sorte que Cyrus ne sçachant quelle resolution prendre, ny pour moyenner sa liberté, ny pour faire sçavoir à Mandane qu'il n'estoit pas mort, souffroit des maux incroyables. Il creût pourtant, apres y avoir bien pensé, qu'il estoit à propos qu'il fust encore quelques jours sans rien dire à Meliante : afin de ne se rendre pas suspect par un trop grand empressement : et qu'apres cela il luy demanderoit pour grace la permission d'envoyer advertir un de ses Amis qu'il estoit prisonnier : et qu'il le prieroit mesme de souffrir que cét Amy vinst déguise dans le Camp de Thomiris : afin de conferer aveque luy des voyes de le delivrer. Mais durant ce petit intervale, il se

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passa bien des choses : car Mazare apres avoir rallié ses Troupes, se posta avantageusement pour attendre le secours que Ciaxare envoyoit : et Aryante qui mouroit d'envie de voir Mandane, et qui craignoit tousjours la violence de Thomiris, posta aussi son Armée avec avantage, et s'en alla aux Tentes Royales : car encore qu'elle se dist victorieuse, la victoire luy avoit cousté si cher, qu'elle n'estoit pas alors en estat de rien entreprendre contre celle de Mazare, veû le lieu qu'il avoit choisi pour son Poste. Il n'eut pourtant pas grande satisfaction de son voyage : car il trouva que Thomiris avoit l'esprit si in quiet, et si irrité, qu'on ne luy pouvoit faire nulle proposition qui ne la mist en colere, principalement pour ce qui regardoit Mandane. D'autre part ce Prince ayant esté pour visiter la Princesse qu'il aimoit, en fut si mal traité, que ne voulant pas perdre le respect qu'il luy devoit, il fut contraint de se retirer, et de se resoudre d'attendre que le temps luy eust osté une partie de la douleur qu'elle avoit. En effet elle luy dit des choses si rudes ; elle l'accusa tant de fois de la mort de Cyrus ; elle luy protesta si hautement qu'elle ne se resolvoit à vivre, qu'afin que le Roy son Pere, et le Prince Mazare, continuassent de faire la Guerre à Thomiris pour la delivrer, et pour vanger la mort de Cyrus : et elle luy assura si fortement qu'elle le haïroit tousjours autant que s'il eust tué Cyrus de sa propre main ; que ce Prince se trouva presque plus malheureux dans la croyance où il estoit que son Rival

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estoit mort, que lors qu'il le croyoit vivant. Cependant la Princesse de Bithinie, la Princesse Istrine, et Arpasie, estoient continuellement ensemble : sans avoir encore eu la liberté de voir Mandane, aupres de qui Araminte et Onesile estoient tousjours : car comme on les y avoit mises en l'absence de Thomiris, lors qu'Andramite les avoit envoyées aux Tentes Royales, Aryante ne voulut pas irriter cette Princesse en les luy ostant : joint que dans l'opinion où il estoit que Cyrus estoit mort, on n'aporta mesme plus tant de soin à empescher qu'elle ne vist du monde : et la Princesse de Bithinie, Istrine, et Arpasie, eurent alors la permission de la voir en presence de celuy qui commandoit les Gardes de cette Princesse. Il est vray qu'ils n'en eurent pas grande consolation : car elles la virent si affligée, qu'elles ne creurent pas qu'elle pûst suporter longtemps une si violente douleur. D'ailleurs Arpasie qui sçavoit que Licandre son dernier Ravisseur, avoit esté tué par un inconnu ; et qui sçavoit par Nyside qui estoit à elle, qu'elle avoit veû Meliante desguisé, ne doutoit guere qu'elle ne luy eust encore cette nouvelle obligation : mais elle ne sçavoit si elle devoit en estre bien aise, ou en estre fâchée : car si elle avoit tousjours beaucoup d'estime et beaucoup d'amitié pour luy, elle avoit aussi tousjours beaucoup de tendresse, et beaucoup d'inclination pour Hidaspe. Mais elle se trouva encore plus embarrassée : car comme en l'estat où Thomiris et Aryante avoient l'esprit, ils ne songeoient

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pas de si prés aux choses où ils n'avoient pas un grand interest, il estoit alors assez aisè de voir Arpasie : de sorte que Meliante qui n'avoit que sa passion dans la teste, ne perdant pas une si favorable occasion, fut un matin trouver Nyside, à qui il parla sans beaucoup de peine. Comme cette Fille l'avoit tousjours protegé aupres d'Arpasie, elle fut fort aise de le voir : et d'aprendre de sa bouche que ç'avoit esté luy qui avoit tué Licandre. Il luy conta alors comment il avoit voulu venir desguisé dans cette Cour, de peur qu'Arpasie le reconnoissant ne le fist connoistre en suite, et que Licandre n'obligeast Thomiris â le faire arrester : mais qu'ayant veû qu'il ne devoit pas craindre d'estre connu d'Arpasie, puis qu'on ne la voyoit pas ; il s'estoit allé presenter à Thomiris, comme un homme qui venoit se jetter dans son Party : adjoustant que comme il n'avoit jamais veû Licandre, et que Licandre ne l'avoit aussi jamais connu, il l'avoit fait sans danger : et qu'il l'avoit fait avec l'esperance de se deffaire de ce Rival par un combat particulier, et de l'autre dans quelque combat general. En suite de quoy il pria Nyside de luy faire voir Arpasie : et en effet cette Fille qui vouloit le favoriser, luy en donna l'occasion sans en rien dire à cette belle Personne, qui fut si surprise de voir Meliante qu'elle ne sçavoit comment elle le devoit recevoir. Mais comme Nyside avoit eu l'adresse de luy aprendre avec certitude, que c'estoit luy qui avoit tué Licandre, et que de plus Meliante estoit plus aimable

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qu'il ne l'avoit jamais esté, l'affection qu'elle avoit pour Hidaspe ne pût l'empescher de rëcevoir tres civilement un homme pour qui elle avoit beaucoup d'estime, et beaucoup d'amitie : et pour qui elle avoit eu dans le coeur des dispositions infiniment tendres, avant qu'elle eust sçeu qu'il avoit eu quelque affection pour Argelyse. Aussi leur conversation fut elle si douce de part et d'autre, que si Hidaspe l'eust entenduë, il en eust eu quelque sentiment de jalousie. Ce n'est pas qu'Arpasie ne pretextast la civilité qu'elle avoit pour Meliante en cette occasion, de ce qu'il avoit hazardé sa vie pour perdre son Ravisseur : et qu'elle ne luy dist mesme beaucoup de choses à luy faire éntendre qu'elle ne changeroit point de sentimens, et qu'elle ne pouvoit jamais avoir que de l'amitié pour luy. Mais apres tout, elle les luy disoit si doucement, et il luy en respondoit de si tendres, et de si passionnées, qu'il l'engagea malgré qu'elle en eust à luy parler obligeamment. Il obtint mesme la permission de continuer de la voir : il est vray que ce fut à condition qu'il ne luy parleroit plus de son amour : mais il ne laissa pas de se trouver assez heureux dans son infortune : car enfin comme il croyoit que Cyrus estoit mort, il ne pensoit pas qu'Hidaspe se trouvast de longtemps en estat de luy pouvoir disputer Arpasie. De sorte qu'il s'en retourna trouver son Prisonnier avec beaucoup de satisfaction : et dés qu'il fut aupres de luy, il l'entretint longtemps de la puissance de l'amour :

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car comme cette passion regnoit dans leur coeur, ils en parloient volontiers : joint que Meliante luy racontant ce que l'on disoit de celle de Thomiris ; de celle d'Aryante ; et de celle de Mandane ; tournoit aisément la conversation de ce costé là.

Mereonte retrouve Cyrus
Mereonte se rend dans le camp des Massagettes pour rencontrer Meliante. Celui-ci le fait pénétrer dans sa tente pour lui présenter son prisonnier assyrien : il s'agit de Cyrus ! Meliante, prenant conscience de l'identité du captif, accepte de ne pas la révéler. La reconnaissance qu'il lui doit pour l'avoir sauvé des flammes l'oblige même à lui rendre tous les services possibles. Quand Cyrus lui offre son amitié, Meliante avoue qu'il est rival d'Hidaspe, favori de son nouvel ami. Cyrus s'engage alors à essayer de convaincre Hidaspe de céder Arpasie à Meliante. Les trois nouveaux amis conviennent de faire sortir Cyrus du camp des Massagettes caché dans un chariot. Dans l'attente de l'opération, ils échangent des propos sur leurs aventures. Mereonte est invité à raconter son histoire.

Mais pendant que ces choses se passoient au Camp de Thomiris, aux Tentes Royales, et au Camp de Mazare, la nouvelle de la mort de Cyrus ayant esté portée au Fort des Sauromates, Mereonte qui n'avoit pas voulu estre delivré par Andramite, parce qu'il avoit creû ne le devoir estre que par Cyrus, qui luy avoit sauvé la vie, ne creût pas qu'il deûst aller au Camp de ce Prince comme il en avoit eu le dessein, puis qu'il ne vivoit plus : si bien que se trouvant alors en estat de monter à cheval, il obligea celuy qui commandoit à ce Fort pour Thomiris, de luy laisser la liberté d'aller au Camp de cette Reine. Mais comme il y arriva fort tard ; qu'il n'avoit point de Tente à luy ; et qu'il avoit fait beaucoup d'amitié avec Meliante ; il demanda à un Officier qu'il rencontra fortuitement, et qu'il sçavoit qui connoissoit celuy qu'il cherchoit, s'il ne sçavoit point en quel Quartier il estoit ? si bien qu'ayant sçeu par luy qu'il n'estoit qu'à cinquante pas de sa Tente, il y fut avec intention de le prier de le loger pour cette nuit : mais il y fut avec une douleur extréme de la mort de son vainqueur. Et en effet dés qu'il vit Meliante, il ne luy parla que de la valeur de Cyrus : de la Grandeur de son ame ; de sa generosité ; de la maniere dont il l'avoit sauvé, et dont il l'avoit

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traité durant sa prison : et il luy en fit un si grand Eloge, que Meliante croyant faire grace à son Prisonnier, de luy faire voir un homme qui disoit tant de bien d'un Prince de qui il avoit embrasse le Party ; le fit passer dans la Tente où il estoit : car encore qu'il sçeust que son Prisonnier ne vouloit pas estre connu, il ne fit pas difficulté de luy faire voir Mereonte : parce que sçachant qu'il estoit du party de Thomiris, il ne concevoit pas qu'il pust connoistre un homme qui estoit de Party opposé à celuy dont il estoit. De sorte que dans ce sentiment là, il mena Mereonte comme je l'ay desja dit, au lieu où estoit Cyrus : mais à peine fut-il entré dans cette Tente avec celuy qu'il y menoit, qu'il fut estrangement estonné, et de l'estonnement que Mereonte eut de voir Cyrus, et de celuy qu'eut Cyrus de voir Mereonte : car comme ils furent tous deux surpris, ils ne furent pas Maistres de leurs premiers sentimens. En effet Mereonte ne vit pas plustost Cyrus, que faisant un grand cry ; ha Seigneur (dit-il à ce Prince en le regardant avec estonnement) puis-je croire ce que je voy ; et est-il possible que l'illustre Cyrus que deux cens mille hommes croyent mort, soit encore vivant ? A ces mots, ce Prince voyant bien qu'il n'y avoit plus moyen de se cacher à Meliante, fut contraint d'avoir recours à la generosité de ceux de qui il estoit connu : si bien que prenant la parole, vous voyez, dit-il, vaillant Mereonte, que la Fortune est une inconstante : puis qu'apres m'avoir mis en estat

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d'estre assez heureux pour vous pouvoir obliger, elle me reduit aux termes d'estre le plus malheureux de tous les hommes, si vous n'obligez le genereux Meliante à ne me descouvrir pas. Mereonte qui durant que Cyrus avoit parlé, avoit eu loisir de se remettre de l'estonnement qu'il avoit eu, se repentit de sa precipitation : mais comme il sçavoit que Meliante avoit infiniment de l'esprit, il vit bien que la chose estoit sans remede, et qu'il n'y avoit pas moyen de la reparer. Cependant comme Mereonte se sentoit infiniment obligé à Cyrus, qui luy avoit sauvé la vie d'une maniere si heroique, il se tourna vers Meliante : pour luy dire que s'il n'agissoit avec son Prisonnier, de la mesme sorte que s'il ne le luy eust pas fait connoistre, il seroit son plus mortel ennemy. Mais il n'en eut pas le temps : car Meliante qui n'avoit nul attachement à Thomiris, fut si fortement touché d'un sentiment genereux, en se voyant Maistre du Destin du plus Grand Prince du monde, qu'il interompit Mereonte pour assurer Cyrus qu'il n'avoit rien à craindre de luy. Joint qu'une seconde pensée luy faisant imaginer, qu'il luy estoit tres avantageux pour son amour d'obliger Cyrus, puis qu'il pourroit obliger Hidaspe à ne pretendre plus rien à Arpasie ; il se confirma dans le premier dessein qu'un desir de gloire luy avoit inspiré. De sorte que continuant de parler ; comme je ne suis pas Sujet de Thomiris, dit-il à Cyrus ; que je ne suis pas mesme volontairement de son Party ; et que l'amour seulement m'y a

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jetté malgré moy ; je pense Seigneur, que je puis sans faire rien contre l'honneur, ne vous remettre pas sous sa puissance. Pour moy, adjousta Mereonte, je vay bien plus loin que vous : car je dis que quand je serois son Sujet, et que je serois en vostre place, je croirois encore, connoissant son injustice et sa cruauté, par l'horrible action que j'ay sçeu qu'elle vient de faire ; je croirois, dis-je, que je ne devrois pas remettre cét illustre Prince entre ses mains : et que je serois plus ennemy de cette Reine que de luy, si je la mettois en pouvoir de faire une lasche action. Mais genereux Meliante, soit que vous soyez du Party de Thomiris, ou que vous n'en soyez point, vous estes obligé de ne descouvrir pas que Cyrus est en vos mains. Cependant comme je suis prisonnier de vostre Prisonnier, poursuivit-il, vous souffrirez s'il vous plaist que je ne l'abandonne point : car comme je luy dois la vie, je suis resolu de ne le quitter pas, et de mourir plustost que de souffrir qu'on le liure entre les mains de ses ennemis. Quand je ne serois pas naturellement genereux, reprit Meliante, je pense que je le deviendrois par l'exemple que l'illustre Cyrus m'en donne, et par celuy que vous m'en donnez : c'est pourquoy Mereonte ne craignez rien pour vostre illustre Vainqueur : car bien loin que j'ose dire qu'il soit mon Prisonnier, aujourd'huy que je le connois ; je luy declare que mon Destin est plus entre ses mains, que le sien n'est entre les miennes. Ha genereux Meliante, interrompit Cyrus, si je puis

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quelque chose pour vous, dittes le je vous en conjure : et pour vous montrer que je ne suis pas indigne de la generosité que vous avez, je vous declare que sans l'interest de Mandane, je ne voudrois pas vous obliger à faire ce que vous faites : et je vous diray mesme, pour vous faire voir que j'avois conçeu une Grande opinion de vous, que j'ay esté tenté plus d'une fois de me confier à vostre generosité, et à vostre discretion, sans sçavoir precisément quels estoient vos sentimens pour moy. Apres cela Meliante respondit à Cyrus d'une maniere qui luy fit si bien connoistre qu'il devoit en attendre toutes choses ; et Mereonte parut si zelé pour le falut de son Liberateur ; que ce Prince eut en effet sujet d'esperer beaucoup de l'adresse et de l'affection de deux hommes, qui avoient tant d'esprit et tant de coeur. Meliante aprit mesme une chose à Mereonte, qui le confirma encore dans les sentimens où il estoit : car il luy aprit qu'Aripithe à la consideration de qui il s'estoit engagé dans le Party de Thomiris estoit mort si peu satisfait d'elle, qu'il avoit commandé à quelques-uns des siens de dire à tous ses Capitaines, qu'il ne pretendoit plus qu'ils la servissent : si bien que la vertu de ces deux hommes, n'ayant plus nul scrupule à faire dans le dessein qu'ils avoient de servir le plus Grand Prince du Monde, contre la plus injuste Princesse de la Terre, ils promirent une si grande fidellité à Cyrus, qu'il eut lieu de s'estimer tres heureux dans son malheur, d'avoir trouvé deux Amis d'une

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si grande vertu. Mais afin de les obliger tous deux à le servir avec plus d'affection, il leur dit tout ce que la reconnoissance la plus heroïque, peut faire penser à ceux qui se sentent obligez, et qui veulent l'estre encore. Il eut pourtant une assez haute opinion de leur vertu, et de leur qualité, pour ne les vouloir pas interesser par des esperances ambitieuses : et il creut qu'en leur promettant son amitié, il leur promettoit toutes choses, et qu'il les leur promettoit d'une maniere plus noble, que s'il leur eust promis des Royaumes. Mais apres que Cyrus eut dit à Meliante, et à Mereonte, tout ce qu'il creut propre à les engager à le servir ; ce premier le suplia tres respectueusement, de luy permettre de luy dire une chose qu'il importoit qu'il sçeust. De sorte que Cyrus le luy ayant accordé ; Seigneur, luy dit-il, pour vous tesmoigner que je suis sincere, il faut apres vous avoir promis de vous servir sans exception aucune, et de vous delivrer quand je le pourray faire sans vous exposer ; il faut, dis-je, que je vous aprenne que je suis Rival d'Hidaspe que vous aimez si cherement : et que je vous conjure en consideration de ce que je fais pour vous, et de ce que je veux faire, d'estre neutre entre luy et moy, si la Fortune nous met en estat d'avoir un jour à disputer la possession d'Arpasie. Quoy, s'escria Cyrus, vous estes Rival d'Hidaspe, et j'ay le malheur d'avoir un Amy qui est vostre ennemy ? Apres cela Meliante dit en deux mots à Cyrus l'estat de sa fortune, sans luy cacher mesme qu'il avoit veû

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Arpasie depuis la Bataille : en suite de quoy Cyrus prenant la parole ; en me demandant que je sois neutre entre vous et Hidaspe, genereux Meliante, dit alors ce Prince, vous me demandez moins que je ne feray : car je vous promets si la Fortune veut que je le revoye, de le conjurer de vous ceder Arpasie : et de l'en conjurer comme si j'estois son Rival, aussi bien que son Amy. Mais apres cela, je ne puis vous promettre rien davantage : car de l'humeur dont je suis, je ne fais jamais de commandemens absolus à mes Amis : principalement quand ils sont amoureux. Mais enfin je vous promets encore une fois, de dire et à Gobrias, et à Hidaspe, tout ce qui vous pourra estre favorable. Apres cela Seigneur, reprit Meliante, je n'ay plus rien à faire qu'à vous assurer que quand vous m'auriez refusé, je n'aurois pas laissé de faire tout ce que je feray pour vostre service : le mal est, adjousta-t'il, qu'il n'est pas aisé au lieu où nous sommes presentement, que vous puissiez regagner vostre Camp, sans vous exposer à estre pris par des Gens qui vous pourroient connoistre. Ainsi il faudroit tascher d'aller de nuit aux Tentes Royales : car si vous estiez là, il seroit bien plus aisé estant desgagé de tous les Quartiers de l'Armée, de vous faire prendre un grand tour, par où vous pourriez aller joindre le secours que Ciaxare vous envoye : car je vous avouë que je ne trouve nulle apparence que vous entrepreniez de vous jetter dans vostre Camp. Mereonte estant de l'advis de Meliante, et Cyrus luy mesme conçevant parfaitement

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qu'il s'exposeroit au danger d'estre pris par des Gens qui le connoistroient, et qui le mettroient entre les mains de Thomiris, tomba d'accord de ce que Meliante luy disoit : mais la difficulté estoit d'aller aux Tentes Royales seurement, et d'en sortir de mesme. Cependant à la fin Meliante prit la resolution de faindre de se trouver mal : et sur le pretexte de l'incommodité du chaud, de ne vouloir point aller de jour, et de vouloir mesme aller dans un Chariot couvert, pour esviter l'humidité de la nuit : ainsi il fut resolu que Cyrus seroit dans ce Chariot avec Meliante ; que Mereonte l'escorteroit, avec ceux qui seroient de l'intelligence, et qu'ils ne partiroient qu'à l'entrée de la nuit. Mais comme il faloit donner un jour à Meliante pour pouvoir faire semblant de se trouver mal, et que Mereonte qui ne vouloit point abandonner son illustre Vainqueur, ne se montroit pas, ils passerent ce jour là tous trois ensemble : car on disoit à l'entrée de la Tente de Meliante, qu'on ne le voyoit point, parce qu'il estoit malade : de sorte qu'ayant beaucoup de loisir de s'entretenir, et ne pouvant parler que d'eux mesmes en cette occasion, Meliante et Mereonte furent longtemps à ne faire autre chose que pleindre Cyrus, et qu'admirer toutes les merveilles de sa vie. Mais comme ce Prince sçavoit bien que rien n'est plus obligeant que de tesmoigner d'avoir quelque curiosité pour ce qui regarde la fortune de ses Amis, il pressa Meliante de luy particulariser un peu plus sa vie : et il pressa

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en suite Mereonte, de luy aprendre la sienne : car enfin, luy dit-il, apres avoir sçeu par Democede, quel est le Païs dont vous estes ; apres vous avoir veû combatre, comme j'ay fait ; et apres la derniere action de generosité que vous venez de faire ; il n'est pas possible que je n'aye la curiosité de sçavoir qui vous a pû obliger à quiter un si aimable Païs. Seigneur, reprit Mereonte, mes avantures sont si peu heroïques, et il y a eu si peu d'evenemens surprenans en ma vie, qu'il y auroit en effet lieu de s'estonner, pourquoy je me serois banny volontairement de mon Païs qui est infiniment agreable : si ce n'estoit pas une chose assez ordinaire, de voir que l'Amour fait bien souvent des malheureux, sans le pouvoir de la Fortune : et que sans qu'il se passe rien de fort extraordinaire aux yeux du monde, il se passe pourtant des choses si estranges dans le coeur d'un Amant, qu'il peut estre tres miserable, sans qu'il paroisse aux autres Gens qu'il ait raison de se croire tel. Helas, dit alors Meliante, je ne sçay que trop par mon experience, que ce que vous dittes est vray : car enfin l'admirable Personne que j'adore m'estime, et a mesme de l'amitié pour moy : mais apres tout je ne laisse pas d'estre le plus malheureux Amant de la Terre, parce qu'elle a une affection d'une autre nature pour mon Rival, quoy qu'elle ne face pas plus de choses pour luy qu'elle en a fait autrefois pour moy. Le mal dont je me pleins, semble sans doute encore moindre que le vostre, repliqua Mereonte, mais j'ay l'ame si delicate, et

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j'aime d'une maniere si tendre, que je ne l'ay pû suporter. Comme nous ne sçaurions mieux employer un temps où nous ne pouvons rien faire pour la Princesse Mandane, repliqua Cyrus, qu'à sçavoir la vie d'un homme qui la doit servir, je vous conjure de nous la dire. Encore une fois Seigneur, reprit Mereonte, mes avantures sont trop peu de chose, pour estre dittes à un Prince qui en a eu de si esclatantes, et de si extraordinaires : et à un Prince encore qui est en un estat où son Destin est si douteux. Quand cela ne me serviroit, reprit Cyrus, qu'à vous faire voir à tous deux, que je suis capable de suporter la mauvaise Fortune avec assez de constance, il faudroit ne me refuser pas pour ma propre gloire : mais Mereonte, je vous assure que je le souhaite par un sentiment d'amitié, qui vous doit obliger à m'accorder ce que je vous demande. Mais afin que Meliante ait toute l'intelligence de vostre avanture, dittes luy s'il vous plaist en peu de paroles, les coustumes du Païs des nouveaux Sauromates : et en effet Mereonte obeïssant à Cyrus, dit à Meliante de la maniere la moins estenduë qu'il pût, tout ce qui regardoit l'origine de ces nouveaux Sauromates, leurs Loix et leurs Coustumes : et tout ce que Democede en avoit raconté à Cyrus, en luy racontant l'Histoire de Sapho : luy faisant mesme encore mieux comprendre l'assiette de ce petit Estat, engagé dans un plus grand : et environné de Deserts tout à l'entour. Mais apres cela ne pouvant plus se deffendre d'obeïr, à un Prince

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à qui il devoit la vie, il commença son discours en ces termes.


Histoire de Méréonte et Dorinice
Mereonte fait tardivement la connaissance de Dorinice, jeune fille singulière par sa tiédeur. Appréciant néanmoins la personne et le milieu dans lequel elle évolue, il se met à la fréquenter. Mais il s'aperçoit bientôt que la jeune fille cultive, dans ses rapports avec les galants, une amitié indistincte et refuse la relation amoureuse exclusive. Dorinice fait même de ce comportement une doctrine cohérente qu'elle défend en privé auprès de Mereonte et, en public, lors d'une conversation sur l'obéissance de l'amant. Bien qu'il parvienne rapidement au premier rang des amis de Dorinice, Mereonte souffre de cette absence d'exclusivité et du comportement généralement indifférent de la jeune fille. Un nouvel entretien n'amène aucun progrès. Nyrtile, chargée à son tour de faire changer d'avis son amie Dorinice, échoue de même. A la suite de l'appréciation de Sapho, qui juge la situation désespérée, Mereonte voit les juges des Sauromates se prononcer en sa faveur. Dorinice n'en récuse pas moins le verdict. Mereonte se résout alors à quitter le pays.
Mereonte fait la connaissance de Dorinice
Après avoir brièvement évoqué ses origines, ainsi que la qualité de la vie de cour chez les Sauromates, Mereonte s'attache à un portrait de Dorinice, mettant en évidence la « tiédeur » de celle-ci. Il raconte ensuite qu'il a fait tardivement sa connaissance, sa mère étant d'un parti opposé au sien. Mais ce sont précisément ces circonstances qui lui permettent d'engager une première conversation, qui s'avère fort engageante. Mereonte commence à fréquenter la mère et la fille, dont les exigences élevées en matière de relations humaines lui plaisent beaucoup.

HISTOIRE DE MEREONTE, ET DE DORINICE

Je ne vous diray point Seigneur, que je suis d'une Maison qui tient un rang assez considerable dans mon Païs : car puis que Democede vous a raconté l'Histoire de Sapho, il vous a parlé de Clirante qui est mon Frere : et vous a sans doute apris qui il est, et par consequent qui je suis. Joint que ne s'agissant que de vous dire ce qui s'est passé dans mon coeur, il ne s'agit pas de vous entretenir de ceux dont je suis descendu. Je ne me trouve pas mesme obligé, de vous representer quelle est la vie de nostre Cour : car puis que vous sçavez qu'elle est si galante, qu'il y a des Juges establis pour connoistre de tous les differens des Amans, et que l'admirable Sapho s'y trouve heureuse, vous n'aurez point de peine à croire toutes les choses avantageuses que je vous en diray. Mais Seigneur, comme la beauté, et le merite d'une Personne qui s'apelle Dorinice, est le fondement de cette avanture, et la cause de mon malheur, il faut que je vous la represente telle qu'elle est, afin que vous compreniez mieux la violence de ma passion, et la grandeur de mon infortune. Comme ce n'est pas par la qualité de Dorinice, que l'en suis devenu amoureux, je ne vous diray qu'en passant qu'elle est d'une Maison

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fort illustre : mais je vous diray qu'elle a mille choses propres à se faire aimer. En effet Dorinice est d'une taille tres agreable ; elle a le taint admirable, les yeux noirs, et pleins d'esprit, les cheveux presques blonds, la bouche merveilleuse, le sourire charmant et spirituel, les dents belles, l'air galant, noble, et modeste tout ensemble, la gorge miraculeuse, et les mains bien faites. De plus Dorinice a de l'esprit, et de cét esprit brillant et doux, qui sans estre pourtant fort flateur, ne laisse pas de plaire infiniment. Dorinice à mesme l'humeur si esgalle, qu'on ne la peut jamais voir differente d'elle mesme : et il y a un si juste meslange d'enjoüement et de serieux dans le temperamment de cette Personne, qu'elle plaist esgallement à tout le monde, soit qu'on soit melancolique ou enjoüé. Elle paroist aussi bonne Amie, et elle l'est en effet, quoy que j'aye esprouvé pour mon malheur, qu'il y a de la tiedeur dans son coeur. C'est pourtant une tiedeur déguisée : car lors qu'on commence de la voir, on diroit ; veû la franchise qui paroist sur son visage ; veû sa civilité. et sa douceur ; qu'avec le temps on fera de grands progrés dans son ame. Cependant il est certain que l'on est aussi bien avec elle au bout de trois mois qu'on la connoist, qu'on y est au bout de trois ans : et que tous les soins imaginables, et tous les services qu'on luy peut rendre, ne font pas qu'on entre plus avant dans son coeur. Apres cela Seigneur, je vous diray que quoy que nous n'ayons qu'une Ville dans nostre Estat, Dorinice

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auoit pourtant dix huit ans, que je ne luy avois jamais parlé : car outre que cette Ville est fort grande, et qu'on y pouroit estre aisément sans se connoistre particulierement ; c'est encore qu'ayant eu plusieurs petites passions passageres, qui m'avoient occupé dans le commencement de ma vie, le hazard m'avoit jetté dans une Cabale opposée à celle de la Mere de Dorinice : de sorte qu'on pouvoit dire que je ne la connoissois point, ou que je ne la connoissois guere. Mais comme il arriva plusieurs changemens qui desgagerent entierement mon coeur, le Destin fit que je me trouvay un jour aupres de cette belle Personne, à une Assemblée qui estoit chez la Reine. De sorte que croyant que je ferois despit aux Dames que je ne voyois plus, si j'entretenois Dorinice, que je sçavois qu'elles n'aimoient pas, je me mis à luy parler : ainsi je l'entretins la premiere fois plus pour faire despit aux autres, que pour me faire plaisir à moy mesme. Il est vray que je ne laissay pas d'en trouver beaucoup en sa conversation : car comme de son costé elle ne fut pas marrie de voir que je quittois des Dames qu'elle n'aimoit pas pour luy parler, elle me reçeut mieux qu'elle ne m'auroit reçeu du temps que j'estois bien avec ses ennemies. Elle ne laissa pourtant pas de me faire agreablement la guerre sur ce sujet là, lors que je commençay de luy parler, et de luy dire que je m'estimois bien heureux de m'estre trouvé aupres d'elle. Avant que je responde precisément à vostre civilité, repliqua-t'elle en soûriant, il

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faut s'il vous plaist, que j'examine un peu si je vous dois traiter en Espion, ou en Deserteur, ou en homme qui change de Party, parce qu'il a connu qu'il n'estoit pas dans le bon. Ha aimable Dorinice, luy dis-je en l'interrompant, je ne suis ny Espion, ny Deserteur ; et je change de Party avec tant de raison, que vous ne m'en sçauriez blasmer sans injustice. Cependant de peur de vous donner mauvaise opinion de moy, adjoustay-je, il faut mesme que je ne vous dise pas de mal de vos propres ennemies : joint aussi que j'ay tant de bien à vous dire de vous, que j'aurois grand tort d'employer le temps que j'ay à vous entretenir, à vous parler de nulle autre chose. Si vous me deviez entretenir longtemps, repliqua-t'elle en riant, vous me feriez grand frayeur d'avoir le dessein que vous avez : car j'ay tant de deffauts, et j'ay si peu de bonnes qualitez, qu'il seroit difficile que vous ne me dissiez que des choses agreables : mais comme il est croyable que vous ne serez pas si longtemps sans dancer que vous ayez loisir de me parler de ce que j'ay de mauvais, pourveû que vous commenciez de m'entretenir par ce que j'ay de bon, j'espere que vous ne me direz rien qui ne me plaise. Je sçay bien du moins, luy dis-je alors, que je ne vous diray rien que de vray, quand je vous diray que vous estes une des plus belles, et des plus aimables Personnes de la Terre. Comme Dorinice m'alloit respondre on la vint prendre à dancer : de sorte que de tout le reste du soir je ne pûs la rejoindre. Mais comme

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elle m'avoit extrémement plû, et que j'avois bien remarque que j'avois fait dépit aux Dames à qui j'avois eu dessein d'en faire, je me fis mener dés le lendemain par un de mes Amis chez la Mere de Dorinice, qui s'apelle Elicrate. Mais Seigneur, je fus si satisfait et de la Mere et de la Fille, que je me repentis bien d'avoir esté si longtemps sans les connoistre : car enfin cette societé estoit tout à fait agreable, en comparaison de celle que j'avois quittée. En effet les Dames chez qui je n'allois plus, estoient de ces Personnes qui ne choisissent rien, et qui souffrent chez elles de toutes sortes de Gens sans exception : ce qui est sans doute une chose fort incommode, pour ceux qui ont l'esprit delicat, et qui n'est pas trop avantageuse pour celles qui en usent ainsi. Mais pour la Maison d'Elicrate, il n'en est pas de mesme : car on n'y trouve presques jamais que d'honnestes Gens : et Dorinice sçait si bien l'Art de faire que ceux qui ne le sont pas s'y ennuyent, que quand le malheur y en mene quelquesfois quelqu'un, on est assuré qu'il n'y retourne point. Cependant il y a tousjours beaucoup de monde chez elle, parce qu'il y a beaucoup d'honnestes Gens dans nostre Cour, et que tout ce qu'il y en a vont chez Dorinice et sont de ses Amis.

Dorinice « coquette d'amitié »
Dorinice, « coquette d'amitié », s'avère incapable d'amour. Mereonte parvient rapidement au rang de ses meilleurs amis, mais sa progression s'arrête à ce stade. Un jour, confronté à la foule de ses amis de divers rangs, il n'y tient plus et déclare sa flamme en lui demandant l'exclusivité. Dorinice lui oppose son impossibilité de renoncer à cent amis au profit d'un seul amoureux et l'invite à se satisfaire de son rang. D'autant que l'amitié tendre, telle qu'elle la conçoit, favorise des sentiments et des comportements identiques à ceux de l'amour, mais bien plus estimables. Pour préciser son propos, elle présente, par l'exemple, les formes d'amitié qu'elle récuse. A l'invitation de Mereonte, elle passe en revue, par des portraits satiriques, une série de proches prétendant à divers titres au rang d'amis. Elle termine en confirmant la position avantageuse de Mereonte au palmarès de ses fréquentations. Lequel refuse ce statut, même s'il devait lui ouvrir la voie vers celui de premier ami.

Car Seigneur, il faut que vous sçachiez que cette Personne qui ne fut jamais capable d'amour, et qui ne le sera de sa vie, est la plus grande Coquetre d'amitié qui soit au monde, s'il est permis de parler ainsi, car elle a des Amis de toute espece : et

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ce qu'il y a de rare, c'est qu'elle en aquiert tous les jours sans en perdre : et qu'elle ménage si bien tous les secrets qu'on luy confie, qu'elle ne nuit jamais à personne, et qu'elle sert autant qu'elle peut tous ceux à qui elle a promis quelque place en son amitié. Mais elle a pourtant cela de particulier (comme je l'ay desja dit au commencement de mon discours) qu'il y a des bornes dans son coeur, au delà desquelles personne ne sçauroit aller : car on est aussi bien aupres d'elle en trois mois, qu'on y peut estre en trois ans. Dorinice estant donc telle que je vous la represente, et ayant l'abord fort agreable, et fort engageant, je m'estimay le plus heureux de tous les hommes d'avoir sa connoissance : et je sentis bien tost que ce que je sentois pour elle se pouvoit nommer amour, et n'estoit point du tout amitié. Je ne m'en estimay pourtant pas plus malheureux : car comme je connoissois bien que j'avois quelque part à son estime, et qu'elle m'en promettoit mesme à son amitié, je creus que j'en pouvois encore pretendre à son amour : et que cependant pour agir selon les maximes ordinaires des Amans prudens, je ne devois pas me declarer si tost : et que je devois effectivement attendre que son coeur fust un peu engagé, avant que de luy dire ouvertement que j'estois amoureux d'elle. Je ne laisois pourtant pas de la voir avec une assiduité estrange, et de luy rendre tous les soins imaginables : car l'amitié qu'on a pour Dorinice, fait à peu prés faire les mesmes choses que l'amour : et

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en effet j'agis si heureusement qu'en assez peu de temps, elle me fit la grace de me mettre au rang de ses Amis. J'avouë toutesfois que ce rang là ne me plaisoit pas : car comme elle en avoit un autre dans mon coeur, je ne pouvois me contenter de celuy qu'elle me donnoit dans le sien. Il est vray que je me flattois de l'esperance qu'elle me distingueroit de tous ses autres Amis, dés qu'elle sçauroit que j'estois son Amant. Ce n'est pas que je ne sçeusse bien qu'elle disoit tousjours qu'elle faisoit profession ouverte de ne souffrir jamais aucune galanterie : mais comme on se flatte aisement quand on aime, je croyois que je pourrois estre l'exception de cette regle qui paroissoit estre si generale : si bien que ne voulant plus demeurer dans cette cruelle incertitude, je me resolus à luy descouvrir ma passion : et je m'y resolus apres avoir passé un jour avec un chagrin estrange aupres d'elle, quoy que je ne pusse durer ailleurs. Car imaginez vous Seigneur, que je suis persuadé que presques tout ce qu'elle avoit d'Amis vint cette apresdisnée là chez elle, et eut quelque chose à luy dire en particulier. En effet elle en avoit d'ambitieux, qui luy rendoient conte de l'estat de leur fortune ; elle en avoit de Coquets, qui luy racontoient leurs intrigues ; elle en avoit de malheureux, qui luy exageroient leurs infortunes ; elle en avoit d'enjoüez, qui luy disoient de ces malices qu'on peut dire bas, et qu'on n'ose dire haut ; elle en avoit de ces honnestes fainéans, qui ont pourtant mille secrets à faire,

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quoy qu'ils n'en ayent aucun ; elle en avoit d'amoureux, qui luy disoient mesme une partie de leurs avantures ; et elle en avoit enfin un si grand nombre ce jour là à l'entour d'elle, que j'en fus aussi importuné que s'ils eussent tous esté mes Rivaux. De sorte qu'estant demeuré le dernier pres de Dorinice, je me mis à la prier de me au dire si j'estois aussi pressè dans son coeur, que je l'avois estè ce jour là dans sa Chambre ? Vous y estes sans doute encore plus pressé, repliqua-t'elle en riant, car tous mes Amis y sont, et je ne les ay pas tous veûs aujourd'huy. Ha Madame, m'escriay-je, il n'est pas juste que vous soyez seule dans mon coeur, et que je sois dans le vostre avec une si grande foule d'Amis, que je ne scay comment vous pouvez regler leurs rangs : du moins ay-je veû des Ceremonies chez la Reine, où il y avoit plusieurs querelles, quoy qu'il n'y eust pas tant de Gens à qui il falust assigner les places qu'ils devoient occuper. C'est pour quoy Madame, il faut que je sorte de vostre coeur, où que tous les Gens qui m'y pressent en sortent : car je vous avouë que je ne puis plus y demeurer en repos. Aussi bien Madame (adjoustay-je sans luy donner loisir de me respondre) y a-t'il beaucoup d'injustice de me confondre avec eux, car je ne suis point de leur rang : et je ne pense rien de ce qu'ils pensent. En effet bien loin de vous entretenir de mon ambition, je vous declare que je n'en ay point d'autre que d'estre aimé de vous : que bien loin de vous conter mes intrigues, je

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vous assure que je n'en veux jamais avoir si vous n'en estes : que bien loin de vous entretenir de mes malheurs domestiques, je ne veux vous dire que ceux que vous me causez ; que bien loin de vous divertir par des malices enjoüées, je ne veux que vous faire des pleintes des maux que je souffre : que bien loin d'estre de ces oisifs qui n'ont rien à dire qui les regarde, je ne veux vous parler que de ce qui me touche ; et que bien loin enfin de vous raconter l'amour que j'ay pour les autres, je ne veux vous entretenir que de celle que j'ay pour vous. Apres cela Madame, adjoustay-je, jugez s'il vous plaist s'il y a de l'equité que vous me confondiez avec tant de Gens, à qui je ne ressemble point ? il n'y en a pas sans doute, reprit-elle en soûriant, car si vous estes ce que vous dittes, il faut que vous sortiez de mon coeur, et que vous laissiez vostre place à quelque autre : car il ne seroit pas equitable, poursuivit-elle en raillant, d'en chasser cent pour en garder un : et il y a bien moins d'injustice d'en chasser un, pour en garder cent : c'est pourquoy Mereonte, c'est à vous à choisir. Si vous estes de mes Amis comme je l'ay tousjours creû, adjousta-t'elle, demeurez en paix dans mon coeur, comme mes autres A mis y demeurent : mais si vous n'en estes pas, ne trouvez pas mauvais si je vous en fais sortir. Cependant comme je n'en sçay que ce que vous m'en dittes ; et que je ne veux pas mesme me donner la peine d'examiner si vous dittes vray, ou si vous ne le dittes pas ; je veux bien m'en raporter à vous, et vous

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croire sur vostre parole. Puis que cela est Madame, repris-je, vous croirés donc s'il vous plaist que je ne suis point vostre Amy, et que je suis vostre Amant : car je vous assure que je ne puis plus vivre dans une si grande confusion d'Amis. Puis que cela est, dit-elle à son tour, vous sortirez de mon coeur : et vous me ferez plaisir, adjousta-t'elle, de me faire aussi sortir du vostre : car puis que j'y suis seule, il y a aparence que de l'humeur dont je suis, je m'y ennuyerois estrangement. Mais Madame, luy dis-je, vous me respondez si peu serieusement, que je croy que vous ne me regardez ny comme vostre Amant, ny comme vostre Amy. Sincerement, repliqua-t'elle, je ne sçay effectivement ce que j'en dois croire : mais apres tout Mereonte (poursuivit-elle en prenant un visage plus serieux) si vous m'en croyez, vous vous contenterez d'estre au premier rang de mes Amis, sans vouloir changer de place : car je vous dis ingenûment, que vous ne pourriez changer sans y perdre. Si c'estoit une chose qui dépendist de moy, respondis-je, que d'estre vostre Amy, ou vostre Amant, je croy que je choisirois le premier, au prejudice de l'autre : car je voy tous ceux qui portent cette qualité si satisfaits de vous que je le devrois faire si j'aimois mon repos : mais Madame, la chose n'en est pas là : et vous avez beau me mettre au premier rang de vos Amis, il faut malgré vous que je sois vostre Amant : et que je le sois jusques à la mort. Comme il peut estre

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que vous vous trompez vous mesme à connoistre l'affection que vous avez pour moy, reprit elle en souriant, et que vous la croyez ce qu'elle n'est point, je ne veux pas encore vous bannir de mon coeur : et je veux en attendant que vous le sçachiez mieux, et que je m'en sois esclaircie, vous mettre au rang de certains Amis douteux, dont j'ay eu quelquesfois en ma vie : dans le coeur de qui je discernois une certaine amitié un peu differente de celle de mes autres Amis : et qui n'estant precisément ny amour, ny amitié, tenoit si fort de l'une et de l'autre, qu'on pouvoit presques luy donner tel nom qu'on vouloit, sans injustice. Ha Madame, m'escriay-je, l'affection que je sens pour vous, n'est nullement de cette nature : car je sçay de certitude infaillible, que l'amitié ne donne ny desirs, ny inquietude, ny jalousie. Ha Mereonte, me dit-elle, je voy bien que vous ne connoissez ny l'amitié tendre, ny l'amitié galante, puis que vous parlez comme vous faites : en effet quand on a de l'amitié à ma mode, on desire d'estre aimé ; on est inquiet quand on est long temps sans voir ses Amies ; et on est mesme jaloux d'en voir d'autres au dessus de soy. Mais Madame, luy dis-je, vous donnez donc bien de la jalousie : et veû ce grand nombre d'Amis que vous avez, je suis estonné qu'il n'arrive tous les jours quelque querelle entre eux. Plus vous parlez de cette amitié tendre et galante qui est à mon usage, repliqua Dorinice, plus vous m'y paroissez estre ignorant : car enfin la jalousie qu'elle inspire,

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n'est nullement de la nature de celle de l'amour ; au contraire, c'est une jalousie douce, ingenieuse, et spirituelle, qui fournit à la conversation ; qui augmente l'amitié ; qui n'a jamais rien de sombre, de chagrin, ny de funeste : et qui ne produit point d'autre effet, sinon qu'on en devïent plus soigneux, plus exact, et plus complaisant : afin de se mettre en estat de donner de la jalousie aux autres, au lieu d'en avoir. Ainsi on peut dire que l'amitié dont je parle, a toutes les douceurs de l'amour, sans en avoir les inquiettudes. Au reste, adjousta-t'elle, quand je parle d'amitié, je n'entens pas mesme parler de cette espece d'amitié, dont il n'y a que trois ou quatre exemples en tous les Siecles : ny de ces Gens qui n'ont qu'un Amy, ou qu'une Amie en toute la Terre : car pour estre du rang de ces premiers, il faudroit estre capable de vouloir mourir pour ses Amis, et se piquer mesme autant de generosité heroïque que d'amitié tendre : et pour estre comme ceux qui sont si difficiles et si delicats, qu'ils ne trouvent qu'une personne au monde qu'ils jugent digne de leur amitié, il faudroit ne se divertir pas trop bien : car comme selon moy, on ne se divertit qu'avec ceux que l'on aime, il seroit difficile que je passasse le temps agreablement, s'il n'y avoit qu'une Personne en toute la Terre qui me divertist. Je ne veux pas non plus, poursuivit-elle, d'une certaine amitié solide, dont il y a tant de Gens sages qui sont capables, et qui n'en connoissent point d'autre : car je la trouve trop

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froide, trop seche, et trop ennuyeuse. En effet ce sont de ces Gens qui se contentent de vous aimer solidement dans le fonds de leur coeur ; de vous servir dans toutes les rencontres importantes ; de parler bien de vous quand l'occasion s'en presente ; et qui ne vous disent jamais à vous mesme qu'ils vous aiment. Ce sont, dis-je, de ces Gens qui negligent tous les petits soins, et tous les petits devoirs de l'amitié : et qui pensent qu'elle doit tousjours estre si serieuse, qu'elle ne peut jamais souffrir nul enjoüement. Cependant je soutiens que pour l'ordinaire, ce sont les petites choses qui font les grandes amitiez : car pour les grands services, on les rend, ou on les reçoit si rarement, qu'il n'est pas possible que ce soient eux qui facent naistre et qui nourrissent l'amitié. Mais à ce que je voy Madame, repliqua-t'il, vous voulez que celle qui vous est propre, ressemble si fort à l'amour, qu'il s'en faut peu que je ne croye que je suis encore bien plus malheureux que je ne le pensois estre : et que je ne regarde tous vos Amis, comme mes Rivaux. Comme j'en ay quelques uns qui sont amoureux de Dames que vous connoissez, repliqua-t'elle, vous auriez tort si vous pensiez qu'ils fussent mes Amans : mais du moins Madame, repris-je, voudrois-je bien sçavoir quel rang vous donnez à tous vos Amis. Pour commencer par ceux dont je viens de parler, repliqua Dorinice, j'ay à vous dire que mes Amis amoureux, sont tousjours les derniers dans mon coeur, quoy qu'ils me divertissent fort en

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me racontant leurs follies et leurs avantures : et si vous voulez me nommer ceux pour qui vous avez de la curiosité, je vous diray ingenûment en quel rang ils sont dans mon esprit. Dittes moy donc Madame, luy dis-je, où vous placez un certain Amy que vous avez, dont l'ame est si ambitieuse, que je ne croy pas qu'il ait jamais eu un moment de repos ? pour celuy-là, dit elle, il n'est ny des premiers, ny des derniers : et il est au rang de ceux de qui j'escoute les secrets, mais à qui je ne voudrois pas dire les miens si j'en avois. Vous en avez un autre, repris je, qui a bien du merite : mais il est si fier, que je ne sçay quelle douceur son amitié vous peut donner, ny en quel rang vous le pouvez mettre, car vous n'en avez point qui luy ressemble. Je vous assure, repliqua t'elle, que cét Amy fier dont vous parlez, tout irregulier qu'il vous paroist en amitié, n'est pas un des plus mal placez dans mon coeur : et si sa fierté continuë de s'adoucir pour moy, il pourroit bien estre au premier rang : car enfin il a mille bonnes qualitez. Il est vray qu'il ne tesmoigne pas tousjours souhaiter assez ardemment qu'on l'aime, pour l'estre fortement : quoy qu'il n'y aye rien de plus propre à se faire aimer. Du moins, luy dis-je, suis-je persuadé que vous avez un autre Amy, qui s'apelle Artimas, qui s'il n'est au premier rang, y sera bien tost : car il a sans doute tout ce qu'il faut pour plaire : et je me suis mesme aperçeu qu'il vous a plû assez promptement. Il est vray, dit elle, que celuy dont vous parlez, est tel que vous dittes :

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car il est bien fait, il a infiniment de l'esprit, et de l'esprit agreable : il fait de fort jolis vers, et escrit fort bien en prose : il est capable d'enjoüement, et de serieux : et il commence une amitié de la plus jolie façon du monde. En effet il paroist tendre, il est doux, flateur, civil, et complaisant : il a mesme un certain empressement obligeant, qui persuade presques qu'il a tant d'amitié pour vous, qu'il n'aura jamais d'amour pour personne. De plus, il paroist si aise quand il vous voit ; il est si sensible aux bien-faits ; et il tesmoigne souhaiter si ardemment d'estre aimé, qu'il est assez difficile de n'avoir pas beaucoup de disposition à l'aimer. Mais à vous dire la verité, soit que son amitié se lasse tost, ou qu'il s'accoustume si promptement aux graces qu'on luy fait, qu'elles ne luy soient plus sensibles ; ou qu'il ait quelque inconstance naturelle dans l'esprit, il devient si inesgal dans son amitié, et si negligent, que quand il seroit ingrat, et indifferent, il ne sçauroit quelquesfois faire pis qu'il fait. En effet il y a des jours où il est aupres de vous, sans vous parler : où il vous voit, sans vous voir, s'il faut ainsi dire : et où il a une tiedeur dans l'esprit, qui ne donne pas moins d'estonnement que de dépit, à ceux qui s'y interessent : car il n'y a rien de plus surprenant, que de voir de ces Gens qu'on a veûs avec un empressement si tendre, devenir froids comme s'ils ne vous connoissoient point. Neantmoins comme il n'y a pas encore assez long temps que je connois celuy dont vous parlez, pour en juger decisivement ;

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tout ce que je vous en puis dire, est qu'infailliblement il sera au premier rang, ou au dernier, car il ne peût en avoir d'autre dans mon esprit. Ainsi je ne puis encore vous dire precisément, quelle place il occupera dans mon coeur, puis que cela dépend plus de luy que de moy : car enfin s'il continuë d'estre inégal, et tiede, il ne sera peut-estre mesme qu'au rang de mes connoissances, sans estre seulement au dernier rang de mes Amis : et s'il revient comme il estoit au commencement que je le connus, et qu'il ne devienne point sujet à avoir de ces emportemens qu'on voit presques â tous les jeunes Gens de la Cour, et qui les rendent esgallement incapables de faire jamais nulle illustre Conqueste, ny en amour, ny en amitié, il sera au rang de mes Amis, et mesme à celuy de mes plus chers Amis. Mais du moins Madame, repris-je, me direz vous plus positivement, la place qu'occupe un Parent que j'ay qui vous voit plus souvent qu'aucun autre, excepté moy. Ha pour celuy-là, me dit elle, t'avouë qu'il est au mesme rang que vous : car enfin je ne voy rien dans toute l'estenduë de nostre amitié qui ne me plaise : le commencement en fut galant ; la suite en fut obligeante ; et je l'ay tousjours veû esgallement soigneux de me plaire. Je le trouve mesme plus tendre, et plus sensible, qu'il n'estoit au commencement de nostre connossance : il paroist plus aise de me voir : et nous nous divertissons bi ? mieux ensemble, quand nous nous entretenons seuls, que nous ne faisions dans

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la naissance de nostre amitié. Vous avez encore un autre Amy, repris-je, qui aime autant à vous entretenir seule, que s'il estoit vostre Amant : et j'ay remarqué que dés qu'il vient quelqu'un chez vous, il s'en va. Celuy que vous dittes, repliqua-t'elle, n'est pas un de ceux qui sont le plus mal aveque moy : car enfin la plus grande marque d'un Grand esprit, est de pouvoir bien foutenir une conversation particuliere : et la plus grande preuve qu'on puisse donner de se plaire avec une Amie, est d'aller seul la chercher, et de la chercher seule : et si vous sçaviez le gré que je sçay à celuy dont vous parlez, de ce que je suis persuadèe qu'il ne cherche que moy quand il me vient voir, et de ce qu'il se divertit plus quand il me trouve seule, que quand il y a beaucoup de monde ; vous verriez que je le prefere à tous ces esvaporez qui ne peuvent durer s'ils ne sont en une grande Compagnie tumultueuse, où il faut bien souvent qu'ils crient de toute leur force pour se faire entendre : et qui aiment mieuz aller continuellement chercher toutes les mauvaises conversations d'une Ville, que de demeurer une apresdisnée avec deux ou trois personnes raisonnables à s'entretenir agreablement. Cependant ils en sont les premiers punis : car je suis assurée que pour l'ordinaire ces Gens là qui ne choisissent rien, prennent de tres mauvaises habitudes qui les rendent moins aimables, et qui les font moins aimer. Mais Mereonte, adjousta-t'elle, pour vous espargner la peine de me nommer tous

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ceux que je connois, il vaut mieux que je vous assure, que vous n'estes que trois ou quatre au premier rang de mes Amis : car pour tous les autres, je m'imagine que vous ne vous en souciez pas trop. Quoy Madame, repris je, vous croyez que je doive estre fort satisfait, de ce que vous me donnez trois ou quatre concurrens dans vostre coeur ? mais si vous considerez que j'ay cent Amis, repliqua t'elle, vous vous trouverez bien heureux de n'en avoir que trois ou quatre qui soient vos esgaux. Ha Madame, repris-je, quand je ne serois que vostre Amy, je ne serois pas content : et de l'humeur dont je suis, je voudrois du moins estre le premier de ces trois ou quatre : voyez donc si estant vostre Amant, je puis m'estimer heureux d'estre confondu avec tant d'Amis. Pour vous tesmoigner, repliqua-t'elle, que je fais pour vous tout ce que je puis, je vous declare que vous serez le premier des trois ou quatre Amis que j'ay mis au premier rang : pourveû que vous ne me parliez jamais de vostre pretenduë amour. Mais Madame, repliquay-je, comme vous avez un certain Amy fier qui pourra estre aussi au premier rang, et que vous en avez encore un autre dont vous mesme ne sçavez pas la place ; et que vous dittes qui sera infailliblement au premier ou au dernier rang de vos Amis ; je trouve qu'en m'offrant la premiere place dans vostre amitié, je n'y ay pas grande seureté : puis que ce dernier pourra peut-estre mesme en chasser tous les autres. Comme je ne sçay point l'advenir, respondit-elle,

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je ne puis parler que du present : c'est pourquoy tout ce que je vous puis dire est que si celuy dont vous parlez, continuë d'estre ce qu'il est depuis quelques jours, toute sa bonne mine, tout son merite, et tout son esprit, ne m'empescheront pas de le mettre au dernier rang de mes Amis : et de vous dire en suite que de tous ceux qui ont presentement quelque place en mon amitié, vous serez le premier si vous le voulez. Mais Madame, m'escriay-je, ne sçauriez vous comprendre qu'un Amant ne peut jamais estre content d'estre regardé comme un premier Amy ? en effet, adjoustay-je, jugez un peu quel avantage j'en pourrois tirer : car n'est-il pas vray, que vous ne me direz point tous les secrets de vos Amis ? Cela n'est pas douteux, reprit-elle, et la mesme fidellité que je vous garderay, je la leur garderay aussi. Mais Madame, luy dis-je alors, quelle marque singuliere auray-je donc de vostre affection ? car puis que vous n'avez nul attachement particulier dans l'ame, vous n'avez nuls secrets importans que vous me puissiez confier : et quand vous en auriez, je ne serois pas le seul à qui vous feriez peut-estre la grace de les raconter. Ainsi Madame, je ne voy pas comment vous concevez qu'il soit possible qu'un homme qui vous aime, et qui vous aime avec une passion infiniment tendre, puisse se contenter d'estre vostre premier Amy : et je pense mesme que j'aimerois mieux que vous me missiez au dernier rang de vos Amans, que de me mettre au premier rang de vos Amis. Quoy

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qu'il en soit Mereonte, adjousta-t'elle, je ne puis faire autre chose pour vous, que ce que je vous offre de faire : songez y donc bien serieusement : car il pourroit estre qu'en refusant d'estre le premier de mes Amis, je deviendrois vostre ennemie.

Conversation sur l'obéissance de l'amant
Malgré la position claire de Dorinice, Mereonte continue à espérer. Il en vient à repérer, parmi les amis de la jeune fille, certains rivaux sur le plan de l'amour. Ceux-ci s'avèrent néanmoins inoffensifs. Un jour, la petite société s'adonne à une conversation prenant pour sujet le pouvoir d'une maîtresse sur le coeur d'un amant. La première question soulevée est celle de la confidentialité : un amant doit-il confier tous ses secrets, y compris ses amours passées, à une maîtresse qui le lui demanderait ? Malgré la présence d'une ancienne amante, Mereonte répond par l'affirmative. Les opinions des « devisants » cependant divergent : on accuse un tel comportement de perfidie¸ on invoque la nécessité de l'obéissance aveugle, on discute de l'estime nécessaire à l'amour ; on met en question la rationalité de l'amant ; on relève le plaisir de connaître la face cachée des personnes qu'on fréquente. Puis la conversation porte sur la conception de l'amitié que favorise Dorinice. Mereonte soutient la nécessité de l'exclusivité. Il ne convainc pas la jeune fille.

Comme je voulois luy respondre, on luy vint dire que sa Mere la demandoit : de sorte que je la quittay sans que j'eusse accepté la qualité de son premier Amy : et sans qu'elle m'eust permis de me dire son Amant. Neantmoins comme je luy avois descouvert ma passion, j'en sentois quelque soulagement : et ce qui me donnoit encore beaucoup d'esperance, estoit que je connoissois bien effectivement que Dorinice avoit de l'amitié pour moy : si bien que m'imaginant alors qu'il n'y avoit nulle impossibilité que cette affection changeast de nature ; et croyant au contraire qu'il estoit plus aisé de passer de l'amitié, à l'amour, que de l'indifference, à cette passion, j'esperois beaucoup plus que je ne le disois : et j'esperois mesme plus que je ne croyois esperer, car je l'ay bien connu depuis. De sorte que je vescus quelques jours dans de grandes inquietudes : me semblant qu'il falloit en effet donner le temps à Dorinice, de connoistre si ce que je luy avois dit de ma passion estoit vray, avant que de commencer de la recompenser. Il n'y avoit pourtant point de jour que la multitude de ses Amis ne m'incommodast : et où je ne m'imaginasse qu'il y en avoit quelques uns qui n'appelloient qu'amitié, ce qu'on pouvoit apeller amour : et en effet je connus

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à la fin qu'il y avoit pour le moins, deux Amans travestis en Amis, parmy cette foule qui environnoit Dorinice : si bien que la jalousie se meslant quelquesfois à mon amour, j'avois de tres fâcheusés heures. Neantmoins apres avoir bien observé ces Rivaux cachez, je ne fus pas si jaloux d'eux, que de quelques Amis de Dorinice : ce n'est pas qu'il n'y en ait un qui est fort aimable, et fort propre à estre un dangereux Rival : car enfin il est agreable de sa personne, et il a l'esprit delicat : joint que comme dans le commencement de sa vie, sa premiere passion a esté pour une Personne de grand merite, et de grand esprit ; cette amour a mis une politesse dans sa conversation, qui l'a fait aussi honneste homme qu'il est : car il est certain qu'il n'y a rien de plus dangereux aux jeunes Gens, que de s'engager à aimer de sottes Personnes : et en effet ce second Rival que j'avois faisoit bien voir ce que je dis, car il estoit nay encore mieux fait que l'autre ; il avoit mesme de l'esprit ; et cependant comme il eut le malheur de se trouver dans une Cabale où il y avoit beaucoup de Femmes de peu de merite, et de Femmes qui ne sçavoient pas bien le monde, il s'est entierement gasté l'esprit dans cette societé, où il eut un premier attachement, qui l'accoustuma insensiblement à estre tel que les Gens qu'il voyoit. De sorte que pour celuy-là, je ne le craignois pas ; parce qu'en effet en l'estat où il estoit alors, il n'estoit pas redoutable. Pour l'autre, quoy qu'il eust de l'agréement et du merite,

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je ne le craignois pas non plus : parce que je connoissois bien que Dorinice le soubçonnant d'estre amoureux d'elle, le traitoit moins favorablement que ses autres Amis. Je connus mesme assez clairement, que ces deux Rivaux n'avoient pas tant de part que moy au coeur de cette belle Personne : car elle ne faisoit pas grande difficulté de me dire ce que ceux dont je parle luy disoient : mais pour ses veritables Amis, elle ne m'en vouloit jamais rien aprendre, bien que je luy disse qu'elle estoit Maistresse absoluë de mon coeur et de mon esprit : et que je sentois bien que quoy que la generosité voulust qu'on ne revelast pas le secret de ses Amis, je ne pourrois conserver celuy des miens, si elle les vouloit sçavoir, tant elle avoit de pouvoir sur moy. Il est vray que cette exageration d'amour, me fit le lendemain une grande querelle : car vous sçaurez Seigneur, que nous nous rencontrasmes le jour suivant en un lieu où une de ces Dames que j'avois aimée autrefois, se trouva avec beaucoup de monde : de sorte que Dorinice malicieusement, fit venir à propos de parler de là puissance qu'une Maistresse devoit avoir sur le coeur d'un Amant : car comme elle sçavoit bien qu'il commençoit de s'espandre quelque bruit de ma passion dans nostre Cour, elle espera tirer un assez grand plaisir de la guerre qu'elle entreprit de me faire. Pour cét effet elle me dit hardiment, qu'en parlant le jour auparavant avec elle, je luy avois dit que dés que j'estois Amant, je sacrifiois tous mes secrets, et tous ceux de mes Amis à ma

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Maistresse : et que je luy racontois mesme toutes mes premieres amours. Si bien que me trouvant dans la necessité de dédire la Personne que j'aimois alors, ou de déplaire à celle que je n'aimois plus, je choisis le dernier : et j'aimay mieux fâcher mon ancienne Maistresse, que la nouvelle. Je détournay pourtant la chose le plus adroitement que je pûs : en effet, dis-je alors â Dorinice, j'ay bien dit que lors qu'on estoit amoureux, on n'avoit plus rien à foy : mais je n'ay point dit que de moy mesme, j'allasse conter les secrets de mes Amis, et mes amours passees, à ma Maistresse : et ce que je dis est que si elle se mettoit dans la fantaisie de les vouloir sçavoir, et qu'elle me le commandast absolument, j'aurois bien de la peine à luy desobeïr. Cependant (repliqua un des Amis de Dorinice qui luy racontoit tousjours toutes choses) je ne trouve pas que cela se doive : car si j'en estois persuadé, je ne dirois donc jamais rien ny à mes Amis, ny à mes Amies, puis que je ne le pourrois dire seurement. Pour moy, adjousta cette Dame que j'avois aimée, je trouve qu'il y auroit de la perfidie à un Amant, qui reveleroit le secret de ses Amis à sa Maistresse : et qu'il y auroit de la lascheté à la Maistresse, si elle le souhaitoit. En mon particulier (reprit une Amie de Dorinice, qui s'apelle Nyrtile, à qui elle fit signe de contredire cette Dame que j'avois aimée) je ne sçay comment vous l'entendez : mais je sçay bien que la douceur de l'amour, est l'empire absolu du coeur d'un Amant : et que si j'en

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avois un que je descouvrisse qui me cachast une chose que je voudrois sçavoir, je ne lé verrois jamais. Car enfin, qu'il ne m'aime point s'il ne m'estime ; qu'il ne m'aime point, dis-je, s'il ne m'aime plus que tout le reste du monde ; et s'il n'est capable de m'obeïr aveuglément, soit que j'aye raison, ou que je ne l'aye pas. En effet, adjousta-t'elle, je ne veux pas seulement qu'un Amant soit capable de me dire les secrets de ses Amis, mais je veux mesme qu'il le soit de faire des injustices si la fantaisie m'en prend : il faut bien que cela soit ainsi (repliqua cét Amy de Dorinice, qui se nomme Oxaris) puis que vous voulez qu'il revele les secrets de ses Amis, qui est la chose du monde qui doit estre la plus inviolable : et pour moy qui ne croy point que la justice et la generosité soient incompatibles avec l'amour, je n'ay garde de penser qu'il soit permis de faire des perfidies : et je sens bien au contraire, que si j'avois une Maistresse qui voulust m'obliger à luy donner cette marque d'amour, je cesserois de l'estimer, et par consequent d'estre son Amant : ainsi je ne luy dirois nullement ce que mes Amis m'auroient dit. Si vous connoissiez bien l'amour, repris-je, vous ne diriez pas ce que vous dittes : car il est vray qu'encore qu'une personne qu'on aime veüille quelquesfois des choses injustes, on ne cesse pas de l'aimer pour cela : car si l'amour estoit volontaire, il s'ensuivroit de necessité que tout le monde voudroit n'aimer que de ces Personnes admirables, dont il n'y a que trois ou

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quatre en tout un Royaume, et en tout un Siecle : et qu'elles auroient une si grande presse à l'entour d'elles, qu'à peine en pourroit on aprocher. Cependant l'experience fait voir tous les jours qu'il y a des Gens de grand esprit, qui aiment des personnes qui ont des deffauts, et des deffauts qu'ils connoissent ; et qui ne les guerissent pourtant point de leur passion. Je comprens bien, reprit brusquement Oxaris, qu'on peut s'aperçevoir que la Personne qu'on aime a le teint un peu trop pasle, ou un peu trop brun, sans cesser de l'aimer : et qu'on peut mesme connoistre qu'elle a quelque inégalité dans l'humeur, ou quelque legereté dans l'esprit, sans changer d'amour : mais je ne comprens point qu'on continuë d'aimer une femme sans probité, et sans vertu. Cependant je soustiens tousjours, que la personne qui revele les secrets de ses Amis, manque absolument et de vertu, et de probité : que celle qui veut qu'on trahisse les autres en manque aussi : et qu'on ne peut rien faire de plus terrible, que de trahir ceux qui se sont confiez en nous. S'il s'agissoit de juger de la chose en elle mesme, reprit Nyrtile, je la trouverois fort condamnable : mais ce que je soustiens est que si un homme est amoureux, et qu'il aime une personne qui veüille sçavoir tout ce qu'il sçait, il n'est pas assez amoureux, s'il ne le luy dit point : puis qu'il est vray qu'il n'est pas si obligé comme homme d'honneur, de ne reveler point le secret de ses Amis, qu'il l'est comme Amant de les dire à la personne qu'il aime, si elle

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les veut sçavoir. Car enfin il ne s'agit pas d'examiner si ce qu'elle veut est juste, ou ne l'est pas : et il ne s'agit que de luy obeïr aveuglément, pour luy donner une marque d'amour : puis qu'il n'y en a point de plus grande que l'obeïssance, et que sans obeïssance il n'y a point d'amour, ny point de plaisir à aimer. Pour moy (repliqua cette Dame que j'avois autrefois aimée) je ne sçay comment on peut entendre cela ainsi : en effet, reprit brusquement Oxaris, je ne voy pas qu'il puisse y avoir de raison à estre de ce sentiment là. Car enfin (dit-il à Dorinice, quoy que ce ne fust pas elle contre qui il disputoit) n'est-il pas vray qu'il peut y avoir des causes legitimes de cesser d'aimer ? Il n'en faut point douter, reprit-elle : cela estant ainsi, repliqua t'il, pourquoy est-il plus juste, que la jalousie puisse faire mourir l'amour, que de la faire cesser, lors que vous descouvrez que la personne que vous aimez, n'a point de veritable vertu, puis qu'elle vous veut obliger à faire une lascheté et une perfidie ? et n'est il pas bien plus raisonnable, de rompre avec elle pour cela, que parce qu'elle aura regardé un Rival favorablement ? Tant qu'on vous considerera comme un Philosophe, vous aurez raison de parler comme vous faites, respondit Nyrtile, mais dés qu'on vous regardera comme un Amant, on vous regardera comme un homme qui ne doit rien refuser à la personne qu'il aime. Veritablement, adjousta-t'elle, si vous cessez de l'aimer, dés qu'elle vous demandera quelque chose d'injuste, vous

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devez estre regardé comme un homme sage, qui n'a de la passion que dans l'esprit, et qui n'en a point dans le coeur Mais cela n'empeschera pas que cette Dame qui a voulu vous obliger à faire cette injustice, n'ait sujet de vous accuser d'estre mauvais Amant : car encore qu'elle ait tort de vouloir une chose déraisonnable, ce n'est pas à dire que vous ayez raison de ne la luy accorder point : et vous ne pouvez attendre autre chose, sinon que durant que vos Amis diront que vous estes discret, vostre Maistresse dira que vous ne sçavez pas aimer. Ce qu'il y a de meilleur (repris-je pour ne desesperer pas cette Personne avec qui j'avois eu autrefois quel que intelligence) c'est qu'il y a peu de Dames qui ayent cette sorte d'injustice, ny qui veüillent s'amuser à aller sçavoir mille bagatelles, dont elles n'ont que faire. Pour moy, repliqua malicieusement Dorinice, si j'estois d'humeur à avoir un Amant, je ne ferois consister mon plaisir qu'a luy faire raconter toutes ses amours passées : car pour les secrets de ses Amis, je ne les voudrois pas sçavoir : mais pour toutes ces petites choses de galanterie qui paroissent si folles quand elles sont passées, et qui le semblent tousjours à ceux qui n'y ont point d'interest, j'aurois le plus grand plaisir du monde à me les faire dire exactement : et si quelque raison estoit capable de me faire souffrir un Amant : je pense que ce seroit l'esperance de recevoir un divertissement tel que je l'imagine. Car je ne sçache rien de si plaisant, que de trouver en conversation quelqu'une

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de ces Dames qui font les severes, dont on sçait cent folies, et cent bizarres intrigues. C'est pourquoy si je choisis jamais un Amant, j'en choisiray un qui ait eu quelque autre amour : car encore qu'on die que les premieres passions sont les plus fortes, je ne veux point estre sa premiere Maistresse, de peur d'estre privée du plaisir que je conçoy qu'il y a d'aprendre de pareilles choses. S'il ne faut que sçavoir beaucoup de secrets pour se bien divertir, repris-je, un Amant qui seroit aimé de vous, et qui seroit de l'humeur de Nyrtile, passeroit admirablement bien le temps, si vous luy vouliez raconter tous les secrets de vos Amis : vous, dis-je, qui en avez une si grande multitude, qu'on ne les sçauroit conter. Je ne sçay, reprit elle en soûriant, si vous me pensez blasmer : mais je pretens que la plus grande loüange qu'on puisse me donner, est d'avoir eu l'adresse d'aquerir et de conserver tant d'amis. Mais Madame (luy dis-je pour d'estourner la conversation) pensez vous effectivement qu'il n'y ait point quelque espece d'honneste coquetterie, à en avoir tant ? et croyez vous que cette espece d'amitié galante, que vous voulez qu'on ait pour vous, soit une chose qu'il soit permis d'avoir pour mille à la fois ? Car si cela est, j'avouë que je ne voy pas grand inconvenient, qu'un Amant ait plusieurs Maistresses, et qu'une Dame ait plusieurs Galans. Je suis si fortement persuadée, repliqua Dorinice, qu'on-peut avoir autant d'Amis qu'on veut, que je regarde mon

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amitié comme une chose infinie : en effet quand je fais un nouvel Amy, et que je luy donne part à mon amitié, selon celle que je croy qu'il a pour moy, je m'en trouve encore aussi riche un quart d'heure apres, que si je ne luy avois rien donné. Mais à ce que je voy, luy dis-je, ce n'est donc pas au merite, que vous accordez vostre affection : nullement, reprit-elle, car je trouve juste que le merite soit la mesure de mon estime : mais je trouve en mesme temps, qu'il n'y a que l'amitié, qui soit celle de l'amitié : aussi vous puis-je assurer, que je distribuë tres equitablement la mienne. En mon particulier, repris-je, je ne puis concevoir qu'on puisse aimer fortement un si grand nombre de Gens : et je ne sçay comment font ceux qui se contentent de la centiesme partie d'un coeur : car pour moy, si je n'en ay un tout entier, je ne me sçaurois estimer heureux. Ce ne sera donc jamais moy qui vous le rendray, reprit. Dorinice en soûriant, car je ne donneray jamais le mien ainsi. Je ne le seray donc de ma vie (repliquay-je tout bas, pendant qu'elle se levoit pour s'en aller) apres quoy m'en allant avec elle, je luy fis mille pleintes en particulier, de la malice qu'elle avoit eue : et il n'est rien que je ne luy disse en suitte, pour l'obliger de souffrir ma passion. Il est vray que je parlay inutilement : et que quoy que je pusse dire, elle ne fit rien de plus avantageux pour moy, que de m'offrir d'estre le premier de ses Amis. De sorte que ne pouvant alors obtenir rien davantage, je voulus

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voir si je pourrois me contenter du rang qu'elle me donnoit dans son coeur : et en effet je suis obligé de dire, que Dorinice me tint ce qu'elle m'avoit promis, et que je n'eus aucun sujet de penser qu'elle eust quelque Amy pour qui elle eust plus d'amitié que pour moy : car elle me parloit sans doute avec beaucoup de confiance ; elle estoit fort aise de me voir ; elle m'entretenoit avec plaisir ; et elle me disoit sincerement tout ce qu'elle pensoit sur toutes les choses dont nous nous entretenions. De plus, elle s'interessoit à ma fortune ; si j'estois malade elle envoyoit regulierement sçavoir de mes nouvelles ; si par malheur j'estois deux jours sans la voir, elle vouloit que je luy disse ce que j'avois fait ; elle prenoit mon party en toutes occasions ; et mesme contre ses plus chers Amis ; elle me loüoit avec chaleur ; elle vouloit que tous ceux qu'elle connoissoit m'estimassent ; et elle me loüoit mesme quelquesfois en parlant à moy, d'une maniere fort obligeante.

Mereonte essaie à nouveau de convaincre Dorinice
La faveur de Mereonte auprès de Dorinice se confirme. Il ne saurait toutefois se contenter de cette amitié élective. Dorinice, en effet, en dépit de sa préférence affichée, se comporte avec une indifférence déroutante. Mereonte se plaint du peu de distinction qu'elle fait entre lui et tous ses autres amis, ainsi que de l'indifférence de son comportement. Rien n'y fait.

De sorte qu'on peut dire que je joüissois de tout ce que la solide amitié, et mesme l'amitié tendre et galante, peut avoir de doux et d'agreable. Cependant je n'estois point du tout content : et les plus favorables regards de Dorinice, me donnoient quelquesfois de la colere, au lieu de me donner de la joye : car enfin quoy que je ne visse jamais ses yeux irritez, je ne les voyois pas comme je les voulois voir. En effet, Dorinice ne me regardoit que comme on regarde tous les objets indifferens, qui tombent sous la veüe : ses

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regards estoient tranquiles, et ses yeux estoient si muets pour moy, qu'ils ne me disoient rien : et je n'y voyois jamais un certain esclat languissant, qui est le veritable carractere de l'amour. Je n'y voyois non plus, ny plaisir, ny trouble, ny transport, ny passion : ils ne me disoient rien, comme je l'ay desja dit, et ils ne m'entendoient mesme pas, quand je leur disois quelque chose par mes regards : de sorte que je pouvois estre regardé favorablement sans estre heureux. De plus, quoy que Dorinice tesmoignast estre plus aise que je luy parlasse, que le reste de ses Amis, je ne m'aperçevois pas que ma conversation l'attachast assez : car s'il venoit quelqu'un d'eux qui eust quelque chose à luy dire en particulier, elle me quittoit sans peine pour l'entretenir, et me quittoit sans en avoir un grand chagrin. Elle faisoit mesme diverses parties de plaisir, dont je n'estois pas, sans en avoir nulle inquietude : elle ne me disoit jamais rien de ce que les autres Gens qu'elle aimoit luy disoient : et tout le privilege que le rang de son premier Amy me donnoit, estoit qu'elle se contraignoit quelquesfois moins pour moy, et qu'elle gardoit moins de mesure avec moy qu'avec beaucoup d'autres. En effet elle avoit deux ou trois de ces Amis d'enjoüement, avec qui elle vivoit d'une maniere plus galante, et plus enjoüée : si bien que comme cela avoit plus de raport avec la passion que j'avois dans l'ame, je portois quelquesfois envie à ces Gens là, quoy que je sçeusse de certitude que Dorinice

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m'aimoit plus qu'eux. Il est vray que comme elle sçavoit que j'estois amoureux d'elle, quoy que je ne le luy disse pas souvent, parce qu'elle ne le vouloit plus endurer, elle aportoit quelque soin à me persuader que son amitié ne pouvoit jamais estre qu'amitié : et en effet elle me le persuada si bien, que je creus estre le plus malheureux de tous les hommes. De sorte que ne pouvant plus me contraindre, je me mis à me pleindre continuellement : et je me pleignis tant, que j'en importunay Dorinice. Mais à dire la verité, j'estois excusable dans mes pleintes : car il est vray qu'il n'y a rien de plus insuportable, que d'avoir une violente passion, pour une personne qui n'a que de l'amitié pour vous : et il n'y a nulle comparaison à faire entre ce malheur là, et celuy de ceux qui aiment sans estre aimez. Car enfin on se voit presques toûjours tout prest d'estre heureux sans le pouvoir estre : et vous employez tous vos soins, sans faire jamais nul progrés, que celuy que vous avez fait, qui ne vous contente point du tout : car il est certain que la plus ardente amitié de la terre, ne sçauroit estre comparée avec la plus foible amour qu'on puisse avoir. Dorinice voulut pourtant un jour me persuader, que mes pleintes estoient fort injustes : en effet (me disoit-elle, apres que je me fus bien pleint) n est-il pas vray que me connoissant comme vous faites, vous estes persuadé que si l'affection que j'ay dans l'ame estoit d'une autre nature, je ferois moins pour vous que je ne fais ? Je le crois ainsi Madame, luy dis-je,

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mais en faisant moins, vous feriez plus : et je suis si persuadé de ce que je dis, qu'il y a des jours où je me trouverois plus obligé, si vous aportiez quelque soin à destourner vos beaux yeux, de peur de rencontrer les miens, que de me regarder tranquilement comme vous faites quelquesfois : et pour vous aprendre en peu de mots, combien mon amour est peu satisfaite de vostre amitié, je vous declare Madame, que vostre indifference me seroit beaucoup moins insuportable. Ce que vous me dittes est si bizarre, reprit-elle, que je croy que vous avez perdu la raison : si vous aviez eu de l'amour durant un quart d'heure seulement, repris-je, vous conçevriez aisément que l'estat le plus malheureux, où un Amant se puisse trouver, est d'estre persuadé qu'on n'aura jamais d'amour pour luy : de sorte Madame, que commençant de croire, qu'il est plus aisé de passer de l'indifference à l'amour, que de faire qu'une longue amitié devienne passion, vous ne devez pas trouver estrange, si je m'estime le plus malheureux de tous les hommes, de voir que toute mon amour, tous mes soins, et tous mes services, ne pourront faire changer de nature à l'affection que vous avez pour moy. Cependant il vous seroit ce me semble si aisé de me rendre heureux, que je ne sçay pourquoy vous ne le faites pas : car enfin Madame, adjoustay-je, je consens que vous m'aimiez moins que vous ne faites, pourveû que vous m'aimiez d'une autre maniere : car de penser que je puisse souffrir qu'il n'y ait autre difference entre

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ces cent Amis que vous avez et moy, sinon que vous m'aimez peut-estre un peu plus qu'eux, c'est penser une chose impossible : car enfin l'amour ne peut estre satisfaite que par elle mesme : et toute vostre amitié tendre, galante, et solide, ne sçauroit entrer en comparaison avec la plus foible passion du monde : jugez donc comment elle pourroit contenter la plus violente amour de la terre. Mais apres tout, repliqua Dorinice, il faut que je vous redie une seconde fois, que si je vous aimois de la maniere que vous l'entendez, vous en seriez moins heureux que vous n'estes : car en l'estat où je suis, je vous laisse voir toute la tendresse de mon coeur ; je vous dis mille choses obligeantes ; et je vous cherche mesme, quand vos chagrins font que vous ne me cherchez pas. Mais si j'avois pour vous de cette espece d'affection, que vous souhaitez que j'aye, je vous cacherois les plus tendres de mes sentimens ; je choisirois les paroles les plus indifferentes que je pourrois trouver, lors qu'il s'agiroit de vous exprimer l'affection que j'aurois pour vous ; et je vous fuirois au lieu de vous chercher : jugez apres cela si vous n'estes pas plus heureux que je n'aye que de l'amitié, que si j'avois de l'amour. Joint qu'à parler veritablement, c'est à mon amitié que vous devez l'indulgence que j'ay de souffrir que vous me parliez de vostre passion : car si je ne sentois bien dans mon coeur, qu'il est impossible que je vous aime jamais d'une autre maniere, je ne l'endurerois pas. Ha Madame, m'escriay-je,

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qu'il y a de cruauté à ce que vous dittes ! et que vous sçavez peu quelle douceur il y a d'aimer, et d'estre aimée, quoy que vous aimiez cent Personnes à la fois, et que cent Personnes vous aiment. Eh de grace, adjoustay-je, considerez bien que vous n'avez nul pouvoir absolu sur aucun de vos Amis : et qu'il n'y en a point qui ne soit capable de vous refuser quelque chose : ou au contraire vous pouvez tout sur moy, sans aucune exception ; vous estes Maistresse de mon Destin ; vous pouvez faire tout mon bonheur, ou toute mon infortune ; et vous pouvez enfin vous establir un Empire si absolu sur mon coeur, que vous y regnerez toute vostre vie. Mais pour y regner avec plaisir, il faut y vouloir regner : et il faut prendre quelque soin de conserver vostre authorité. Renonçez donc Madame, à cette multitude d'Amis qui vous environnent, dont il n'ny en a peut-estre pas un qui merite de porter le nom d'Amy : ny qui soit veritablement digne de vostre amitié. Mais quand mesme vous ne voudriez pas vous deffaire de cette foule de Gens qui vous accable, et qui m'importune ; faites du moins que vous ne m'aimiez pas comme vous les aimez : car j'aime tant la singularité en matiere d'affection, que je ne puis souffrir d'estre aimé de la mesme maniere qu'on aime les autres. Mettez donc Madame, je vous en conjure, quelque difference entre moy et tous vos Amis : et sçachez que si vous ne le faites, je perdray infailliblement ou la vie, ou la raison : car je sens bien que je ne pourray jamais

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perdre l'amour que j'ay pour vous. Il me semble Mereonte, me dit-elle, qu'en vous disant que vous estes le premier de tous mes Amis, c'est assez vous distinguer de tous les autres, pour vous obliger à estre content de moy. Mais Madame, repris-je, quand je serois seul vostre Amy, je ne serois pas content, quoy que j'aime fort la singularité : parce qu'en fin vostre affection seroit tousjours amitié : et je vous declare que pour estre satisfait de vous, il faut de necessité que vostre amitié devienne amour, ou que mon amour devienne amitié : c'est pourquoy comme il est ce me semble bien plus aisé, de donner un petit degré de chaleur à vostre affection, que de diminuer toute l'ardeur de la mienne, faites quelque effort je vous en conjure, pour me pouvoir aimer d'une autre maniere que vous ne faites. Mais Mereonte, me dit elle alors, ne sçauriez vous comprendre que quand je vous aimerois comme vous voulez que je vous aime, vous n'en seriez pas plus favorisé ? et que je ne pourrois faire que ce que je fais, quand mesme je ne voudrois pas faire moins, comme je vous j'ay desja dit. Car enfin je vous voy, et je vous parle, autant que vous le voulez : ouy Madame, vous me voyez, et vous me parlez, repris-je brusquement, mais vous ne me voyez pas, et ne me parlez pas, avec la mesme joye que vous me verriez, et que vous me parleriez, si vous m'aimiez comme je l'entens. Cependant ce n'est que ce mutuel eschange de plaisirs, qui nourrit et qui augmete l'amour, et qui fait la felicité de ceux

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qui aiment. En effet Madame, il n'y a rien de si doux, que de voir dans les yeux d'une Personne que nous adorons, qu'elle a autant de joye de nous parler, que nous en avons de l'entretenir : et je ne sçay si le plaisir qu'on donne à la Personne aimée lors qu'on la voit, ne fait pas la plus sensible partie de celuy qu'on reçoit soy mesme en la voyant : c'est pourquoy Madame, quand ce ne seroit que par curiosité, mettez vous une fois en estat de connoistre la difference qu'il y a entre l'amour et l'amitié : et ne vous privez pas vous mesme de la plus grande douceur de la vie, en rendant la mienne la plus malheureuse qui fut jamais.

Nyrtile plaide la cause de Mereonte
Mereonte convainc Nyrtile de parler en sa faveur à son amie Dorinice. Celle-ci est ainsi amenée à soutenir son point de vue auprès de son amie : elle affirme profiter de ce plaisir des amis nombreux, tout en étant capable de discernement. Dorinice reconnaît ensuite son penchant pour Mereonte, et confesse son incapacité à l'aimer, encore augmentée par les plaintes continuelles auxquelles elle doit répondre.

J'eus pourtant beau parler à Dorinice de toutes les douceurs de l'amour : car Seigneur je ne pûs jamais l'obliger à changer de sentimens, ny à me permettre seulement d'esperer qu'elle en pourroit changer un jour. De sorte que je me trouvay le plus malheureux de tous les hommes : je ne croyois pas mesme me pouvoir jamais servir des Juges et des Loix que nous avons pour l'amour : parce que ces Loix n'ont esté establies que pour ceux qui s'aiment : de sorte que comme j'estois seul à aimer, je ne pouvois tirer nul avantage de ce costé là. Je ne pûs pourtant renfermer toûjours toute ma douleur dans mon ame : et je m'en pleignis d'une maniere si touchante, à cette Amie de Dorinice qui se nomme Nyrtile, que l'attendris effectivement son coeur : et que je l'obligeay de parler à son Amie, et de luy parler à mon avantage. En effet comme elles s'estoient

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allé promener un jour dans un assez beau Jardin, elle la separa de la Compagnie avec qui elle y estoit allée, pour luy dire qu'elle avoit tort de me confondre avec tant d'autres : et qu'elle n'avoit mesme pas raison, de vouloir avoir autant d'Amis qu'elle en avoit. Car enfin (luy dit Nyrtile, comme elle me l'a dit depuis) j'avouë que de l'humeur dont je suis, j'aimerois mieux n'aimer qu'un honneste homme de quelque maniere que ce fust, que d'en aimer cent comme vous faites. Mais Nyrtile, luy respondit elle alors, croyez vous que j'aime fortement tous ceux qui se disent mes Amis ? et pensez vous qu'encore que je die bien souvent que j'ay un fonds d'amitié inespuisable, et que je pourrois avoir mille Amis, que cela soit positivement vray ? Je ne sçay pas, respondit Nyrtile, si cela est vray, mais vous agissez comme si cela l'estoit : et on diroit que vous croyez que tous ces Gens là qui vous connoissent, sont effectivement les plus fidelles, et les plus sinceres Amis du monde. Je vous assure, respondit Dorinice, que je rends justice à tous mes Amis : car je sçay fort bien faire la distinction de ceux qui me voyent par vanité, par interest, par coustume, ou par inclination : cependant je ne laisse pas d'avoir pour ceux qui m'aiment le moins, cette espece de civilité, qu'on doit avoir pour tous ceux pour qui on a quel que sorte d'estime : car si je ne l'avois pas, je me priverois de mille plaisirs, que la conversation de tous ces Gens là me donne. Mais apres tout je n'aime fortement

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que ceux qui m'aiment beaucoup : et je puis assurément me vanter d'estre la plus equitable Personne de la Terre, pour tous ceux que je voy. Il en faut excepter Mereonte, repliqua Nyrtile, car pour celuy là, il est certain qu'il n'a pas sujet d'estre content de vous. Il en a peut estre plus que vous ne pensez, reprit elle, puis qu'il est constamment vray, qu'il y a plus de deux mois, que je fais tout ce que je puis pour l'aimer comme il le veut estre, ou pour le haïr. Il me semble, luy dit Nyrtile, que vous pouviez ne dire que la moitié de ce que vous avez dit : je le pouvois sans doute, reprit Dorinice. mais je ne le pouvois sans mentir : puis qu'il est vray que Mereonte me donne tous les jours ces deux sentimens là, quoy qu'ils paroissent fort opposez. Car enfin quand je voy l'inquiettude où il est ; que je considere son merité, son affection, et l'amitié que j'ay pour luy, je voudrois le pouvoir rendre heureux en l'aimant comme il le veut estre : mais d'autre part, quand il m'accable de ses pleintes, et qu'il me persecute autant de ce que j'ay beaucoup d'Amis, que si je souffrois beaucoup d'Amans ; le despit que j'ay de cette bizarre et injuste persecution, fait que je voudrois le pouvoir haïr. Il est pourtant vray que je trouve une esgalle impossibilité à l'une et à l'autre de ces choses : et que l'amitié que j'ay dans l'ame, s'oppose avec autant de force, à la haine que je veux quelquesfois avoir pour Mereonte, qu'à l'amour que je voudrois pouvoir avoir pour luy en quelques autres momens :

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si bien qu'apres avoir essayé inutilement d'avoir de l'amour, et de la haine, je ne puis plus faire autre chose que de demeurer comme je suis : c'est pourquoy s'il n'en est content, je n'y sçaurois que faire. Mais du moins, luy dit alors Nyrtile, si vous ne pouvez avoir de l'amour pour luy, ayez moins d'amitié pour les autres : et sacrifiez luy une partie de tous ces agreables Amis que vous avez, qui en verité ressemblent si fort à des Amans, que je suis estonnée que Mereonte ne les regarde comme ses Rivaux. Ha pour cela Nyrtile, repliqua Dorinice, je ne le feray pas : et à vous parler sincerement, c'est tout ce que je pourrois faire si j'avois de l'amour pour Mereonte : car enfin ces petites amitiez galantes, rendent la conversation si agreable, et amusent si doucement l'esprit, sans inquietter le coeur, que je ne sçay si j'avois à luy sacrifier quelques uns de mes Amis, si ce n'en seroient pas quelques autres que j'aime peur estre mieux que ceux dont vous parlez, mais qui ne me divertissent pas tant. En verité, reprit Nyrtile, vous estes bien déraisonnable : je ne sçay si je suis déraisonnable, dit alors Dorinice, mais je ne croy pas estre fort imprudente, ny fort mal adroite : car enfin par la maniere dont je vy, j'ay mille plaisirs sans hazarder ma reputation : et je les ay sans inquiettude et sans chagrin. C'est pourquoy dittes je vous en conjure à Mereonte, si c'est luy qui vous fait parler, qu'il se tienne en repos, et qu'il m'y laisse : car ce seroit une cruelle chose, de voir qu'une Personne qui jouït presques

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de tous les plaisirs de la belle galanterie sans en avoir ; eust aussi toutes les persecutions de l'amour, sans estre capable de cette passion. Apres cela Nyrtile n'eut plus rien à dire : mais comme c'est une Personne qui est fort sincere, elle me raconta le lendemain cette conversation, avec le dessein ou de me persuader de m'accommoder à l'humeur de Dorinice ; ou de me deffaire de l'amour que j'avois pour elle : mais à vous dire la verité, je ne pûs faire ny l'un ny l'autre.

Le verdict des juges
Mereonte reçoit l'avis de Sapho sur la possible évolution de sa relation avec Dorinice : il est fermement négatif. Il décide alors de quitter le pays. Mais auparavant les juges sont appelés à se prononcer sur cette matière amoureuse : ils reconnaissent que l'amitié ne peut remplacer l'amour et que la jalousie est légitime envers les amis de la personne aimée. Ce jugement est favorable à Mereonte : à moins que Dorinice accepte de l'aimer ou se défasse de ses amis, il peut légitimement l'accuser d'ingratitude. Dorinice réplique en s'engageant à ne jamais aimer qui que ce soit et à cultiver toute sa vie l'amitié. Mereonte achève son récit en racontant son départ du pays des Sauromates.

Cependant nous aprochions d'une saison où l'on se divertit fort en nostre Cour ; apres avoir celebré une grande Feste pour remercier les Dieux de nous avoir separez des anciens Sauromates : de sorte que ce fut alors que ce grand nombre d'Amis de Dorinice, m'importunerent encore plus qu'à l'ordinaire : car elle estoit continuellement de quelque Partie de plaisir ; soit qu'on en fist pour elle, soit qu'on la priast de celles qu'on faisoit pour les autres. De plus on ne pouvoit plus la voir sans luy entendre dire, j'ay promis audience à un tel ; je la donneray demain à un autre ; j'ay un office à rendre à celuy-cy ; j'ay un rendez-vous avec celuy-là ; et mille autres choses semblables : de sorte qu'on peut dire que je la voyois sans la voir. J'avois mesme le déplaisir de remarquer qu'il venoit tous les jours quelque nouvel Amy, que les autres luy amenoient : et en effet dés que l'admirable Sapho fut arrivée à nostre Cour, on luy amena Phaon, et le Frere de Philire, qu'elle mit aussi tost au nombre de ses Amis.

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J'eusse bien voulu pouvoir faire autant d'Amies, qu'elle avoit d'Amis, pour voir si j'eusse trouvé autant de plaisir qu'elle dans la multitude : mais il n'y eut pas moyen. Je vy pourtant Sapho et Agelaste assez souvent, pour me pouvoir plaindre avec elles de mon malheur : car il estoit alors si public, que personne n'ignoroit plus ma passion : et certes il faut que j'avouë que je trouvay beaucoup de consolation à leur parler de l'estat où je me trouvois : car elles entrerent toutes deux si avant dans mes sentimens, que je voyois qu'elles pensoient ce que je leur voulois dire, avant que de le leur avoir dit. Cependant comme elles ne creurent pas qu'il fust à propos de me flatter, elles m'avoüerent qu'elles ne croyoient point qu'une aussi longue amitié que celle que Dorinice avoit pour moy, pûst jamais devenir amour. Si bien Seigneur, que comme je sçay que Sapho est la Personne du monde qui connoist le plus tost, et le plus parfaitement, tous ceux qui l'aprochent, je fis un aussi grand fondement sur ce qu'elle me dit, que si elle eust pû sçavoir l'avenir avec une certitude infaillible. De sorte qu'encore que je trouvasse beaucoup de consolation à me pleindre à elle, de la tiedeur, et de l'injustice de Dorinice, elle ne laissa pas de me rendre plus malheureux que je n'estois, en me disant ce qu'elle pensoit. Mais dans la confiance que j'avois en la penetration de son esprit, je la priay de vouloir aporter quelque soin à bien connoistre Dorinice, pour sçavoir encore mieux ce que j'en devois

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attendre : la conjurant de me dire la verité : et en effet je le luy fis promettre d'une maniere si affirmative, qu'elle fut obligée de me tenir sa parole, quoy qu'elle ne le pûst sans me desesperer. Car enfin apres avoir eu plusieurs conversations avec Dorinice ; apres avoir examiné sa conduite ; avoir aporté un soin tout extraordinaire pour la bien connoistre ; et luy avoir parlé de moy avec beaucoup d'affection ; elle me dit que je ne devois jamais esperer que Dorinice pûst changer de sentimens : et que si je n'estois content d'estre traité d'elle comme estant le premier de ses Amis, elle me conseilloit de n'estre plus son Amant. Ha Madame, luy dis-je, je ne sçaurois estre satisfait de Dorinice, tant qu'elle ne me traitera que comme son Amy : encore si j'estois seul qui eust cette qualité là, je pourrois peut-estre me resoudre, pourveû qu'elle me donnast toute son amitié, de luy conserver toute mon amour : mais Madame elle aquiert tous les jours de nouveaux Amis : et elle en avoit deux qui estoient en un rang douteux dans son esprit il y a quelque temps, qui sont aujourd'huy mes esgaux : encore ne sçay-je s'il n'y en a point quelqu'un qui soit au dessus de moy dans son coeur. Ainsi Madame ; puis que Dorinice ne peut avoir de passion, et qu'elle ne peut du moins me donner toute son amitié, il faut que je tasche de luy oster toute mon amour : car il n'est pas possible que je puisse continuer d'aimer plus long temps une Personne qui a tant de tiedeur dans l'ame,

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qu'elle aime mieux me rendre malheureux, que de me sacrifier des Gens pour qui elle n'a point d'amour. Cependant comme il n'est pas en mon pouvoir, de cesser de l'aimer en la voyant, je n'ay rien à faire qu'à quitter ma Patrie, puis que je ne puis m'esloigner de Dorinice sans quitter mon Païs. Comme Sapho me fait l'honneur d'avoir quelque amitié pour moy, elle s'opposa d'abord à mon dessein : mais à la fin elle me vit si malheureux, qu'elle avoüa elle mesme, que l'exil me seroit plus doux que la presence de Dorinice : neant-moins comme elle ne vouloit rien oublier pour mon repos, elle fit en sorte par l'adresse de Phaon, que quoy que les Juges destinez à connoistre tous les démeslez des Amans, ne deussent legitimement se mesler que des choses qui se passent entre des Personnes qui ont une affection liée, ils voulurent pourtant connoistre du grand different qui estoit entre Dorinice et moy. D'abord elle en fut fort irritée : mais comme Sapho fit que la Reine appuya la chose par son authorité, il fallut qu'elle respondist, et que je respondisse aussi à ceux qui nous devoient juger. On examina donc diverses questions fort curieuses : car on demanda si un Amant pouvoit se contenter de l'amitié d'une Personne qui n'avoit point d'amour pour aucun autre ? et on demanda aussi, si un Amant pouvoit raisonnablement avoir quelque espece de jalousie, des Amis de sa Maistresse ? et si ces deux choses estoient une cause legitime de pleinte, et un juste sujet de changer d'affection ? Je ne m'arresteray

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point Seigneur, à vous dire en détail tout ce qui fut dit de part et d'autre en cette occasion : car le temps n'est pas propre à vous faire un si long recit, de choses où vous n'avez nul interest. Mais je vous diray en peu de mots, qu'apres avoir bien consideré ces deux questions, les Juges dirent que quant à la premiere, il estoit hors de doute, que l'amitié ne peut jamais estre mise en comparaison avec l'amour, ny la satisfaire : et ils declarerent qu'un Amant avoit droit d'accuser sa Maistresse d'ingratitude, et de s'en pleindre comme d'une souveraine injustice, si elle ne respondoit à son affection par une affection de mesme nature. Car outre, disoient-ils, que l'amour est une passion qui demande l'esgalité de toutes choses dans les coeurs qu'elle possede, ils disoient encore que comme l'amitié n'empesche pas qu'on ne puisse venir à avoir de l'amour, un Amant ne pourroit jamais estre en seureté, tant que sa Maistresse n'auroit que de l'amitié pour luy : puis qu'à tous les momens il seroit exposé à voir qu'elle auroit de l'amour pour quelque autre et que de cette sorte ils declaroient que j'avois raison de n'estre pas satisfait de l'amitié de Dorinice. En suite ils dirent, pour la seconde chose dont il s'agissoit, que la jalousie avoit une si grande estenduë, parmy ceux qui la connoissoient bien, qu'il ne falloit nullement s'imaginer qu'on ne pûst estre jaloux sans avoir des Rivaux : puis qu'il estoit vray qu'on le pouvoit estre de tout ce qui occupoit trop le coeur de la Personne aimée.

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Si bien (dit alors celuy qui raportoit l'opinion de l'Assemblée) que comme on n'est pas si jaloux des sentimens que les autres ont pour la Dame que l'on aime, qu'on l'est de ceux qu'elle a pour les autres ; il s'enfuit qu'on peut l'estre de tout ce qui engage son coeur, de quelque maniere que ce soit : et si elle aimoit mesme trop la solitude, un Amant pourroit sans extravagance en avoir quelque espece de jalousie. Jugez donc si Dorinice aimant cent Amis qui peuvent devenir ses Amans, ou qui du moins occupent une grande partie de son coeur, et qui luy dérobent tellement tontes ses heures, que Mereonte n'a presques jamais le loisir de luy parler, ne donne pas sujet à cét Amant, d'avoir des sentimens qu'on peut apeller des sentimens jaloux. Ainsi il peut aveque raison se pleindre d'elle : car bien loin qu'il puisse estre content de son amitié, en la partageant avec cent autres, je dis que quand mesme elle auroit de l'amour, Mereonte auroit encore quelque sujet de plainte, de la voir eternellement environnée de tant d'Amis : et de tant d'Amis qui ressemblent si fort à des Amans, qu'il seroit aisé de s'y pouvoir tromper. Comme celuy qui parloit ainsi en estoit là, cét agreable Amy de Dorinice, qui pretendoit estre bientost au premier rang de ceux qui avoient part à son amitié, se presenta : et dit qu'il y auroit beaucoup d'injustice si on vouloit que les Amis pussent estre une juste cause de jalousie. Que c'estoit violer tous les Privileges de l'amitié, qui estoit la chose

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du monde qui devoit estre la plus inviolable : et que ce seroit mettre un desordre, et une confusion espouventable parmy tous les hommes, si on vouloit que dés qu'on auroit de l'amour, on ne pûst plus avoir d'amitié : parce que comme il n'y en avoit point qui fussent sans amour, il s'ensuivroit de necessité qu'il n'y auroit plus d'Amis, si on declaroit que l'amour et l'amitié estoient incompatibles : raportant en suite beaucoup d'exemples de l'Antiquité, qui faisoient voir qu'on pouvoit estre en mesme temps ardent Amant, et ardent Amy : et entre les autres celuy d'Achille, qui quoy que tres amoureux de Briseis, n'avoit pas laissé d'aimer Patrocle avec beaucoup de tendresse. Il demanda apres cela, qu'il fust declaré que Dorinice pourroit avoir autant d'Amis qu'il luy plairoit, sans que j'eusse droit de m'en pleindre : mais enfin Seigneur, apres que cét Amy de Dorinice eut dit tout ce qu'il voulut, et que j'eus respondu à tout ce qu'on avoit dit contre moy, avec toute la chaleur d'un Amant malheureux, et irrité ; les Juges ordonnerent que Dorinice choisiroit de deux choses l'une ; ou de respondre à mon affection par une semblable ; ou si elle ne le pouvoit, et qu'elle me voulust conserver, qu'elle me sacrifieroit tous ses Amis : afin que je demeurasse seul dans son coeur, puis qu'elle ne pouvoit avoir d'amour pour moy : declarant que si elle ne faisoit ny l'une ny l'autre de ces deux choses, je pourrois la quitter sans inconstance, et l'accuser d'ingratitude. De sorte Seigneur, que Dorinice ne

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pouvant ny m'aimer d'amour, ny renoncer à cette multitude d'Amis qui la divertissoient ; declara hautement que bien loin de vouloir faire ny l'une ny l'autre de ces deux choses, elle estoit resoluë d'en faire deux autres, qui leur estoient entierement opposées. Car enfin, dit-elle, j'ay dessein de faire toute ma vie tout ce que je pourray pour n'avoir jamais d'amour : et de faire en mesme temps tout ce qui me sera possible, pour aquerir de nouveaux Amis. Vous pouvez juger Seigneur, combien cette cruelle et fiere declaration de Dorinice me toucha : mais ce qui acheva de me desesperer, fut qu'elle me fit dire qu'elle ne vouloit plus que je la visse : et que le jour mesme qu'elle me fit faire ce rigoureux commandement, on luy mena encore deux nouveaux Amis : si bien que me déterminant d'avoir recours à l'absence, j'employay l'illustre Sapho à me faire obtenir de la Reine la permission de sortir de son Estat : et j'en sortis en effet, sans avoir dit adieu à personne qu'à Sapho, â Agelaste, et à Phaon : parce que j'en partis avec un chagrin estrange. Cependant, dés que j'eus traversé ce Desert qui environne nostre Païs, j'entray dans celuy des anciens Sauromates : où je trouvay qu'il y avoit des Troupes prestes à partir, pour venir trouver le Prince Aripithe, qui les avoit fait lever pour Thomiris. De sorte que ne croyant pas que je pusse mieux faire pour guerir de ma passion, que de m'occuper à la Guerre, je les suivis sans avoir autre dessein que de tascher d'oublier Dorinice. Mais quoy que je ne

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le puisse faire, je suis si fortement determiné à ne la revoir jamais, que plustost que de m'y resoudre, je me banniray volontairement pour tousjours du plus agreable Païs de la Terre. Il est vray Seigneur, que si vous pouvez souffrir que je m'attache inseparablement à vostre service, je pourray esperer plus de repos que je n'en ay : et que le plaisir d'avoir trouvé un si illustre Protecteur, me pourra consoler de la perte d'une si injuste Maistresse.


Jalousie de Cyrus
Cyrus, évadé du camp des prisonniers, apprend bientôt que Mandane, à laquelle il ne peut se dévoiler, semble se consoler de sa disparition. Ayant eu l'occasion de constater par lui-même que son amante affiche une certaine sérénité, il est pris d'une jalousie terrible. Pendant ce temps, les Assyriens apprennent que leur héros est en vie.
L'évasion de Cyrus
Cyrus s'échappe du camp des prisonniers dissimulé dans un chariot. L'évasion est facile, car tout le monde le croit mort. Seul Feraulas a pris conscience de la méprise en découvrant que l'homme décapité portait les armes que Cyrus avait prêtées à Spitridate. Il garde cependant son secret quelques jours afin de s'assurer du bien fondé de sa découverte. Dans la foulée de son évasion, Cyrus et ses amis décident de tenter de convaincre d'autres chefs sauromates de délivrer Mandane.

Mereonte ayant finy son recit et son compliment, Cyrus respondit au dernier fort obligeamment pour cét illustre Sauromate : en suite de quoy se donnant tout entier au souvenir de ses malheurs passez, et à la douleur de ses infortunes presentes, il parla peu le reste du jour. Mais à la fin le soir estant venu, et toutes choses estant prestes, Cyrus entra dans ce Chariot couvert qu'on avoit preparé : et il y entra avec Meliante : si bien que Mereonte les escortant, ils sortirent à la faveur de la nuit, sans qu'on pûst remarquer que Cyrus estoit dans ce Chariot. Mais s'ils sortirent heureusement du Camp, ils arriverent de mesme aux Tentes Royales : car comme par bon-heur pour Cyrus, la Tente de Meliante estoit une des premieres qu'ils trouverent en arrivant, du costé d'où ils venoient, Cyrus fut bientost en lieu où l'on ne le pouvoit voir, si Meliante ne le vouloit : et où il n'y avoit pas apparence qu'on le pûst chercher : car sa mort estoit si generalement creuë, dans tous les deux Partis ; et elle

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estoit d'une si grande importance ; qu'elle fut mandée presques en tous les lieux du Monde, par ces mesmes Courriers qu'il avoit establis : En effet les Grecs qui estoient dans cette Armée l'escrivirent en Grece : les Persans la manderent à Persepolis, quoy que Mazare ne l'y mandast pas, parce qu'il croyoit qu'il falloit que ce fust Ciaxare qui mandast cette funeste nouvelle à Cambise. Les Medes la firent sçavoir en Medie : Intapherne l'escrivit en Pont, et en Bithinie : les Assiriens la manderent à Babilone ; Thrasimede en Lycie ; Ligdamis à Ephese ; Myrsile à Sardis ; et ainsi des autres, qui estoient de Païs differens : et en effet le bruit de cette mort fut si generalement espandu, dans les lieux les plus esloignez ; et il fut si universellement creû, à cause de cette terrible action de Thomiris ; qu'il s'est mesme trouvè des Historiens celebres, qui n'ont pas esté desabusez de cette erreur : et qui ont laissé dans leurs Histoires, cette pretenduë mort de Cyrus comme si elle eust esté effective : quoy qu'effectivement ce fust le malheureux Spitridate qui eust perdu la vie, et qui eust passé pour estre cét illustre Conquerant. Cependant dans cette croyance generale de la mort de Cyrus, bien que Feraulas eust agy avec beaucoup d'adresse, pour tascher de sçavoir ce qu'on feroit du corps de son Maistre, qu'il croyoit mort, il n'avoit pû venir au point d'entrer dans la Tente où on le gardoit : ny de sçavoir precisément ce qu'on avoit dessein d'en faire. Il est vray que comme il avoit plusieurs

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Amis en ce lieu là, dés le temps que Cyrus sous le nom d'Artamene l'y avoit mené, il les employa â tascher de descouvrir ce qu'il vouloit aprendre. Mais en cherchant une chose, il en descouvrit une autre, qui luy donna beaucoup de joye : car il sçeut fortuitement que ce Capitaine Gelon qui avoit presenté la Teste de Spitridate à Thomiris, comme estant celle de Cyrus, cherchoit à vendre ces magnifiques Armes d'or, que ce Prince infortuné avoit portées le dernier jour de sa vie : et que Cyrus luy avoit données apres le Combat d'Aripithe. De sorte que comme Feraulas sçavoit bien que Cyrus n'avoit que des Armes simples ce jour là, il conclut de necessité que c'estoit la Teste de Spitridate, que Thomiris avoit fait plonger dans ce Vase plein de sang : et que ce ne pouvoit estre celle de Cyrus. Ainsi trouvant beaucoup de douceur à pouvoir douter de la perte de ce Prince, et à pouvoir croire que ce n'estoit du moins pas luy qu'il avoit veû mort, il eut une joye qui fit bien tost renaistre quelque esperance dans son ame. De sorte que faisant aprofondir la chose, par ceux qui luy avoient parlé de ces Armes magnifiques, il fut en effet assuré que celuy qu'on croyoit estre Cyrus ne l'estoit point : si bien que la mort de Spitridate qui en un autre temps eust donné de la douleur à Feraulas, luy donna de la consolation. Neantmoins comme il ne vouloit pas donner une fausse joye, ny aux Amis de son Maistre, ny à Mandane, il fut encore quelques jours avant que de chercher les voyes

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de leur faire sçavoir ce qu'il avoit apris : afin de tascher de voir ces Armes magnifiques de ses propres yeux : et d'aprendre par luy mesme, si on les avoit effectivement ostées à celuy dont Thomiris avoit fait plonger la Teste dans ce Vase plein de sang. D'autre part dés que Cyrus fut dans la Tente de Meliante, où Mereonte se cacha aussi bien que luy, Meliante commença de chercher les moyens de les delivrer : il falut pourtant qu'il fust deux jours sans se laisser voir, afin de continuer la feinte qu'il avoit commencée. Mais pendant ces deux jours, Mereonte et luy imaginerent qu'il ne seroit peut-estre pas impossible, d'entreprendre quelque chose pour delivrer la Princesse Mandane, aussi bien que Cyrus : car comme il y avoit beaucoup de Sauromates dans l'Armée de Thomiris, et que depuis la mort de leur Prince, ils faisoient difficulté de demeurer dans le Party de cette Princesse, ils creurent qu'il leur seroit aisé de les porter à se soûlever. En effet comme Mereonte les avoit commandez sous Aripithe, il estoit fort propre à negocier secrettement avec les autres Capitaines qui commandoient ces Troupes. Si bien que Meliante et luy, ayant dit à Cyrus ce qu'ils pensoient, ce Prince entra si fort dans leurs sentimens, qu'il les pria de tascher d'executer leur dessein avant que de songer à le faire sortir des Tentes Royales. Car enfin, leur dit-il, si vous pouviez amener la chose au point qu'il falust combatre pour Mandane, je voudrois y estre en personne : et je ne me consolerois pas,

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si je devois sa liberté à vostre seule valeur. Ce qui facilita le dessein de Mereonte, fut qu'il sçeut qu'il y avoit alors plusieurs de ces Capitaines Sauromates aux Tentes Royales, qui attendoient à demander leur congé à Thomiris, que cette Princesse eust l'esprit assez libre, pour leur donner audience. De sorte que sans perdre temps, apres que Meliante eut esté deux jours à faire semblant de se trouver mal, il sortit : et sondant avec adresse, les intentions de ces Capitaines Sauromates, qui estoient Amis particuliers de Mereonte, il trouva qu'ils estoient dans la disposition où il les eust pû souhaiter. Si bien que les obligeant adroitement d'aller un soir dans sa Tente, il les fit voir à Mereonte, à qui ils protesterent autant d'obeïssance qu'à leur Prince : tesmoignant tous avoir une telle envie de vanger sa mort qu'ils disoient qu'ils eussent souhaité que Cyrus eust encore esté vivant pour se pouvoir jetter dans son Party. Mereonte ne jugea pourtant pas à propos, de leur dire que leur souhait estoit accomply : jusques à ce que le dessein qu'il avoit fust plus avancé. Mais il les obligea de disposer tous leurs Soldats à leur obeïr aveuglément : les assurant que s'ils se rendoient Maistres de leurs Troupes, il leur donneroit bien-tost une ample matiere de signaler leur valeur ; de vanger la mort d'Aripithe ; d'aquerir beaucoup de gloire ; et de s'enrichir mesme s'ils le vouloient. En suite de quoy quelques-uns d'entr'eux retournerent au Camp, pour faire ce que Mereonte vouloit : et les

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demeurerent pour entretenir le commerce entre Mereonte et eux. Apres cela Cyrus estant adverty de ce que ces Capitaines avoient promis, resolut que quand ils se seroient assurez de leurs Compagnons, il faudroit qu'il fist advertir secretement Cresus et Mazare, qui commandoient son Armée : afin que dans le mesme temps que les Sauromates se separeroient de celle de Thomiris, pour venir faire un effort aux Tentes Royales, ils attaquassent le Camp d'Aryante ; et qu'ils fissent mesme en sorte que ce grand secours que Ciaxare luy envoyoit, sous la conduite d'un Parent d'Aglatidas, entreprist de se joindre à eux, et de forcer les Troupes qu'Andramite avoit mises à garder les passages : afin que Thomiris et Aryante ayant tant de choses differentes à faire à la fois, succombassent plus facilement.

Cyrus croit Mandane infidèle
Cyrus, dans l'attente de passer à l'action, est torturé par l'envie de voir Mandane, dont la tente se trouve à quelques mètres de la sienne. Mais ses amis le rendent attentif au fait qu'il la mettrait ainsi en danger. Meliante, de son côté, renonce lui aussi à une action qui pourrait satisfaire son amour : bien qu'ayant la possibilité de livrer Cyrus à Thomiris et d'obtenir ainsi en échange Arpasie, il refuse cette lâcheté. Cyrus apprend bientôt que Mandane est moins triste qu'à l'accoutumée. Convaincu qu'elle est déjà consolée de sa mort, il se livre, en monologue, à une série d'imprécations contre son amante infidèle.

Mais comme il ne falloit rien precipiter, jusques à ce que ces Capitaines Sauromates fussent assurez de leurs Soldats, Cyrus estoit dans une inquietude estrange : car il n'osoit mesme chercher les voyes de faire sçavoir à Mandane qu'il estoit vivant : de peur de se perdre inutilement, et de la priver de son assistance. Il eust pû sans doute obliger Meliante à faire sçavoir à Arpasie, la verité de la chose, afin qu'elle la dist à Mandane : mais toutes les fois qu'il pensoit que s'il estoit entre les mains de Thomiris, il perdroit cette Princesse pour tousjours, et qu'elle ne seroit jamais delivrée ; il aimoit encore mieux qu'elle ignorast pour quelque temps qu'il estoit vivant, que de

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l'exposer à estre tousjours malheureuse. Il y avoit pourtant des instans, où non seulement il eust voulu luy pouvoir faire sçavoir qu'il n'estoit pas mort, mais où il eust voulu mesme l'aller voir : et cette envie le tourmentoit d'une si terrible maniere ; qu'il y avoit des momens où il eust voulu s'exposer à toutes sortes de perils, pour pouvoir seulement voir Mandane. Ce qui luy en augmentoit l'envie, estoit qu'il luy sembloit qu'il n'y avoit pas alors une si grande difficulté : car il aprenoit par Meliante, que l'entrée de sa Tente n'estoit plus si difficile : et que Thomiris et Aryante estoient si persuadez de sa mort, qu'ils ne craignoient plus qu'on luy parlast. La Garde estoit pourtant fort exacte, pour empescher qu'elle ne se pûst eschaper : Aryante songeoit aussi à empescher que Thomiris n'entreprist rien par un sentiment de vangeance, contre cette Princesse : mais pour la liberté de luy parler, il n'estoit pas si difficile de l'obtenir, comme du temps qu'on ne croyoit pas Cyrus mort. De sorte que ce Grand Prince, qui n'avoit point veû Mandane depuis qu'Aryante sous le nom d'Anaxaris, l'avoit enlevée ; avoit une envie si démesurée de la voir, qu'il ne pût s'empescher de la tesmoigner à Meliante, et â Mereonte : mais ils luy firent voir un si grand danger pour Mandane, à contenter cette envie, qu'il n'osa s'y opiniastrer. Car enfin Seigneur, luy disoit Meliante, si vous estiez reconnu, ce ne seroit pas vostre vie qui seroit en peril : puis que la passion que Thomiris a dans

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l'ame, l'empescheroit d'estre aussi cruelle pour Cyrus vivant, qu'elle l'a esté quand elle l'a creû mort. Mais de quelle inhumanité ne seroit elle pas capable, pour la Princesse Mandane ? elle, dis-je, qui a pû luy faire souffrir un suplice si espouantable, en luy faisant voir ce terrible et funeste objet, qui donna de l'horreur pour elle, et de la compassion pour vous, à vos propres ennemis, et à ses propres Sujets. C'est pourquoy Seigneur, ne me commandez pas de vous rendre un service, dont je me repentirois peut estre toute ma vie : et qui vous rendroit le plus malheureux de tous les hommes. Mereonte joignant en suite ses raisons et ses prieres à celles de Meliante ; Cyrus sembla se resoudre à ne songer plus à voir Mandane : et à ne penser qu'à se bien cacher, et qu'à attendre avec le plus de tranquilité qu'il pourroit, l'evenement de cette grande entreprise, que Meliante et Mereonte tramoient : car outre les Sauromates, avec qui ce dernier avoit tant de credit, le premier tascha aussi de gagner quelques uns des Gardes de Mandane en allant voir Arpasie, avec qui il estoit tousjours esgallement bien. Il ne pût pourtant rien faire contre Hidaspe : et s'il aquit quelque nouveau credit dans le coeur d'Arpasie, ce fut sans diminuer celuy de son Rival. Neantmoins comme il se flattoit, et qu'en effet il connoissoit bien qu'Arpasie l'estimoit beaucoup ; et que mesme elle l'aimoit tendrement ; il se flattoit dans sa passion : et il croyoit que s'il pouvoit delivrer Mandane et Cyrus, Hidaspe

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n'oseroit plus luy disputer la possession d'Arpasie. Il y avoit pourtant des instans où la violence de son amour, mettoit sa vertu à une espreuve qui paroissoit difficile : car lors qu'il pensoit que s'il eust mis Cyrus entre les mains de Thomiris, il l'eust aisément obligée à remettre Arpasie entre les siennes, son coeur en estoit émeu ; mais il n'en estoit pourtant pas moins equitable : et le genereux Meliante n'eut jamais la moindre tentation de faire une chose qui eust absolument osté toute esperance à son Rival de posseder Arpasie : parce qu'il ne la pouvoit faire sans perdre le plus Grand Prince, et la plus vertueuse Princesse de la Terre. Si bien qu'agissant par des sentimens plus nobles, et aimant mieux estre tousjours infortuné, que d'estre heureux par une lasche voye, et par le malheur de deux Personnes si illustres ; il ne songea qu'à seconder les soins qu'avoit le vaillant Mereonte : qui reüssirent si heureusement, que ces Capitaines qui estoient de son intelligence, l'assurerent qu'ils disposeroient de tous leurs Compagnons : demandant encore quelques jours pour attirer les Gelons dans leur Party, qui murmuroient tous de ce qu'il n'y avoit eu que ce Capitaine de leur Nation, qui avoit presenté à Thomiris la Teste de ce pretendu Cyrus, qui eust esté recompensé : quoy qu'ils disent que sans eux, il n'eust pas esté vainqueur de ce Prince. Cependant Cyrus durant cét intervale, sçeut diverses choses par Meliante : car il sçeut que les Armées estoient tousjours en leurs Postes ;

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que le secours de Ciaxare aprochoit ; qu'Arsamone avoit esté tué dans un soûlevement de Peuple ; que la Princesse sa Fille en estoit fort touchée ; et qu'elle et Araminte estoient fort en peine, de ne pouvoir descouvrir ce que Spitridate estoit devenu. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable, fut que Meliante sçeut par Arpasie, que depuis deux jours, Mandane estoit beaucoup moins triste qu'à l'ordinaire : que ses larmes commençoient de tarir : que ses soûpirs estoient bien moins frequens : et qu'elle commmençoit d'endurer qu'on luy parlast d'autre chose que de sa douleur. De sorte que comme Cyrus luy demandoit tous les jours, en quel estat estoit Mandane ? et qu'il avoit accoustumé de luy representer la grandeur de son desespoir, parce qu'il voyoit bien qu'il avoit quelque douceur à sçavoir la fidellité de la Princesse qu'il aimoit, il se trouva bien embarrassé à luy respondre ce jour là Neantmoins ne voulant pas luy donner de l'inquiettude, il luy dit qu'il n'avoit pû en rien sçavoir : mais comme il avoit tardé un moment à respondre, et que l'esprit d'un Amant est plus penetrant que celuy d'un autre, Cyrus connut d'abord malgré toute l'adresse de Meliante, qu'il ne luy avoit pas parlé sincerement. Si bien que s'imaginant que c'estoit que Mandane estoit malade d'affliction, il en eut l'esprit si agité, et il dit des choses si touchantes à Meliante, que ne croyant pas qu'il deust estre aussi affligé de ce qu'il luy diroit, qu'il l'estoit de ce qu'il s'imaginoit, il luy dit ingenûment

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ce qu'il avoit apris d'Arpasie : adjoustant en suite pour adoucir la chose, qu'il falloit sans doute que ce qui avoit moderé la douleur de Mandane, fust qu'elle avoit sçeu que le secours que le Roy son Pere envoyoit estoit proche : et qu'ainsi esperant de voir bientost sa mort vangée, et de se voir bientost en liberté, l'excés de sa tristesse estoit en quelque sorte diminué. Ha Meliante, s'escria Cyrus, si Mandane est desja consolée de ma mort, Mandane ne songe plus à la vanger : Mandane est une infidelle : Aryante triomphe de mon malheur : et je suis le plus malheureux de tous les hommes. De grace Seigneur, reprit Meliante, ne vous affligez pas de ce que je vous ay dit, avant que de sçavoir si vous avez sujet de vous en affliger : car vous en avez tant d'effectifs de vous pleindre, qu'il ne faut pas ce me semble s'arrester à des apparences, qui sont bien souvent trompeuses, et qui ne peuvent du moins estre assurées. Non non Meliante, reprit Cyrus, la consolation de Mandane ne peut avoir de cause qui ne me soit desavantageuse : et dans les sentimens que j'ay d'elle, je suis assuré que si elle n'avoit point changé d'affection, elle ne pourroit dans la croyance où elle est de ma mort, recevoir la liberté qu'en pleurant : ainsi il faut conclurre, que puis qu'elle se console si promptement, je n'ay rien a faire qu'à me desesperer. Mais Meliante, luy dit-il, le veux mourir à ses pieds, apres avoit tué Aryante. Seigner, repliqua-t'il, quand le dessein que nous tramons sera en estat d'esclater,

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il pourra estre qu'en delivrant Mandane, vous tuërez vostre Rival : ainsi ne precipitez point les choses je vous en conjure. Quoy, injuste Princesse (s'escria alors Cyrus, en adressant la parole à Mandane, comme si elle l'eust pu entendre) vous pouvez vous consoler si promptement de la mort d'un Prince qui ne songeoit qu'à perdre la vie, lors qu'il creût à Sinope que vous estiez morte ? et qui se seroit infailliblement tué, dés qu'il auroit sçeu avec certitude que vous ne viviez plus. Vous, dis-je, qui m'aviez promis une affection immortelle ; et de qui l'ame m'a tousjours paru si Grande, et si genereuse. Quoy, ingratte Princesse, vous avez oublié tout ce que j'ay fait pour vous ; et vous pouvez avoir encore dans l'imagination, cette Teste sanglante que vous avez creû estre celle du malheureux Cyrus, et estre capable de vous laisser entretenir de choses indifferentes ? Quoy Mandane, disoit-il encore, vous me croyez mort, et vous estes sans douleur ? ha si cela est, je suis le plus lasche de tous les hommes, de continuer de vous aimer.

Cyrus aperçoit Mandane
Mandane vient à passer devant la tente de Cyrus, lequel a tout loisir de constater l'apparente sérénité de son amante. Il retient son envie de sortir de sa cachette, puis se laisse aller à la déploration de son malheur et aux imprécations contre son rival.

Comme Cyrus estoit dans cette excessive affliction, et que Meliante taschoit de l'en consoler, on entendit un grand bruit : et peu de temps apres, on sçeut que le feu s'estant pris fortuitement aux Tentes où estoit Mandane, on la menoit dans d'autres, aussi bien que toutes ces autres Dames Prisonnieres. De sorte que comme pour aller à celles où on les menoit, il falloit de necessite passer par devant celle où estoit Cyrus ; ce Prince affligé, voulut voir Mandane

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Mandane de ses propres yeux, quoy que Meliante l'en voulust empescher. Si bien qu'il se mit à regarder par une des ouvertures de la Tente où il estoit : il est vray que Meliante et Mereonte se tinrent aupres de luy, afin d'empescher que son desespoir ne l'obligeast à se montrer quand Mandane passeroit : et en effet ils avoient eu raison d'avoir cette prevoyance : car lors que Mandane passa devant cette Tente ; qu'il la vit dans son Chariot, escortée par Aryante ; et qu'il ne remarqua d'abord sur le visage de cette Princesse qu'une tristesse sage, sans aucun emportement de douleur, il sentit ce qu'on ne sçauroit s'imaginer. Mais pour achever de le desesperer, il fallut de necessité que le Chariot de Mandane s'arrestast : parce qu'un des chevaux de celuy où estoit Araminte s'estant abatu ; et ce Chariot precedant celuy où estoit Madane, il falut, comme je l'ay désja dit, que ce dernier demeurast aussi. De sorte que le hazard ayant fait qu'il s'arresta justement devant la Tente où Cyrus estoit, ce Prince eut le loisir de remarquer mieux les mouvemens du visage de Mandane. Il n'y vit sans doute alors ny joye, ny enjoûement : mais il n'y vit aussi ny desespoir, ny douleur excessive : et il vit mesme une chose qui pensa le porter dans la derniere extremité, et l'obliger à sortir du lieu où il estoit, pour aller faire mille reproches à Mandane : et s'il eust eu des Armes, il y a lieu de croire qu'il auroit esté attaquer son Rival, quoy qu'il fust suivy de grand nombre de Gens armez.

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Ce qui luy causa ce grand desespoir, fut que Mandane qui n'avoit que Doralise et Martesie dans son Chariot, ayant tourné la teste vers une grande multitude de monde qui estoit à sa droite, et qui la regardoit passer ; aprocha de l'oreille de Martesie, et luy montra quelqu'un, que cette Fille regarda à l'heure mesme. Mais en le luy montrant il s'espancha une legere rougeur sur son visage : et je ne sçay quoy qui dissipant une partie de sa tristesse, mit dans ses beaux yeux cette premiere disposition de joye, qui paroist sur le visage de ceux qui soûrient. Ce petit mouvement de joye, ne dura pourtant qu'un instant : car un moment apres, Mandane ayant levé les yeux au Ciel, comme pour luy demander quelque chose, redevint ce qu'elle estoit auparavant, c'est à dire triste, et serieuse. Mais quoy que ce leger sourire ne durast qu'un instant, il ne laissa pas de causer une grande et longue douleur, dans l'ame de Cyrus. Mais par bonheur pour luy, il fut si surpris de ce qu'il vit, que l'estonnement qu'il en eut luy osta la parole pour quelque temps : car sans cela il eust fait ses pleintes si haut, que Mandane les eust pu entendre, à travers la Tente où il estoit : et par bonheur encore, Meliante et Mereonte se trouverent aupres de luy, pour l'empescher de se monstrer, comme il en avoit le dessein. Mais comme cét embarras du Chariot d'Araminte cessa, celuy de Mandane ayant recommencé de marcher, Cyrus perdit cette Princesse de veuë : et il demeura au plus pitoyable estat du monde,

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Quoy (dit-il, apres qu'il eut recouvré la liberté de se pouvoir pleindre) j'ay pû voir soûrire Mandane sous la puissance de mon Rival ; et dans la croyance où elle est que je fais dans le Tombeau ; Ha puis que cela est, il n'est rien que je ne puisse voir : et je ne dois pas desesperer de n'aimer plus un jour cette ingratte Princesse, puis que je puis voir un si prodigieux changement dans son coeur. Mais le mal est, adjoustoit- il, que je l'aime encore : et qu'elle ne m'aime plus : malheureux que je suis, adjoustoit ce Prince affligé, j'avois bien preveû qu'on pouvoit plus aisément estre infidelle à un Amant mort, qu'a un Amant vivant ; et cependant je me suis laissé persuader, qu'il ne falloit pas s'empresser trop de faire sçavoir à Mandane que je n'estois pas mort. Mais helas, pour suivoit-il encore, le moyen de prevoir qu'une Princesse qui avoit veû à ses piedes les plus Grands Princes du Mode sans estre infidelle, s'en advisast aujourd'huy ? le moyen, dis-je, de deviner, qu'une personne qui avoit mal traité pour l'amour de moy, le Roy d'Assirie, le Prince Mazare, le Roy de Pont, et Aryante luy mesme, s'advisast dés le lendemain qu'elle me croit dans le Tombeau, de me chasser de son coeur et de sa memoire ; et d'estre la plus ingrate, et la plus injustice Personne du monde ? Mais Seigneur, luy dit Meliante, je ne voy pas que ce que je vous ay dit, et que ce que vous avez veu, vous doive affliger avec tant d'excés. Non non Meliante, repliqua Cyrus, on ne m'y sçauroit tromper : je connois Mandane jusques

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au fonds du coeur : et je suis si assuré qu'il luy a passé dans l'esprit une pensée infiniment agreable dans le temps que je l'ay veuë, qu'il n'est pas possible que je n'en sois infiniment affligé. Car enfin je suis persuadè, qu'apres tout ce que j'ay fait pour Mandane, elle devoit ne se consoler pas si tost : qu'elle devoit reconnoistre tous mes services, par une plus longue douleur : et verser du moins autant de larmes pour ma mort, que j'ay versé de sang pour luy faire recouvrer liberté. Cependant elle est dans des sentimens bien differens : et veu l'estat où elle est, si nostre dessein n'esclatte bien tost, je croy que j'entendray dire qu'elle se trouvera en quelque divertissement public, et qu'elle aura recouré toute sa joye, et toute la belle humeur, O Dieux, s'escria-t'il alors, puis-je avoir veu ce que je viens de voir et puis-je coserver l'envie de vivre, apres l'avoir veu ? Ouy, ouy, adjousta t'il en se reprenant, il faut vivre pour me vanger de celle qui ne pleure plus ma mort : et il faut vivre pour faire mourir cet heureux Rival, qui m'a chassé da coeur de cette injuste Princesse : et se regarde desja comme mon Successeur dans son affection. Mais perfide Anaxaris, poursuivit-il, tu n'en és pas encore où tu penses : et tant que je seray vivant, tu ne possederas pas Mandane.

Mereonte et Feraulas annoncent la bonne nouvelle
Cyrus et ses amis conviennent que Mereonte ira dans le camp assyrien porter la nouvelle que le héros est vivant. Le messager fait son office, mais il est précédé de Feraulas, qui avait déjà répandu la vérité qu'il avait découverte par lui-même. Les amis de Cyrus se mobilisent et, en échangeant leurs renseignements, découvrent que Mandane est déjà au courant de l'heureuse nouvelle.

Apres cela ce Prince affligé dit encore beaucoup d'autres choses fort touchantes : et il pria si instamment, et Meliante, et Mereonte, de haster le plus qu'ils pourroient le grand dessein qu'ils tramoient, qu'il leur donna une nouvelle ardeur

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de l'executer : et en effet ils agirent si bien, que ces Capitaines Sauromates, qui estoient de leur intelligence, leur respondirent non seulement de tous les Sauromates, mais mesme de la plus grande partie des Gelons, Si bien que ne s'agissant plus alors, que de faire sçavoir à Cresus. et à Mazare, que Cyrus estoit vivant ; afin de concerter avec eux le jour et l'heure de ces diverses Attaques qu'ils jugeoient à propos de faire en mesme temps ; ils proposerent pour plus grande seureté, que Meliante demanderoit un Heraut à Aryante, pour aller demander des nouvelles d'un homme de ses Amis, qui estoit effectivement prisonnier dans l'autre Party : et que cependant celuy qui iroit avec ce Heraut, auroit ordre de parler en secret, ou à Cresus, ou à Mazare : ou s'il ne le pouvoit, à Chrysante, ou à Feraulas ; pour leur apendre que Cyrus estoit vivant : et pour les instruire de l'estat de la chose. Mais comme la difficulté estoit de trouver un homme qui fust assez fidelle, et assez entendu pour cela, ils n'en trouverent point à qui ils se pussent confier : de sorte que changeant de dessein, il fut resolu que Mereonte se desguiseroit, et iroit se jetter dans le Camp de Mazare : car enfin, disoit-il, je le puis faire sans danger : quis que si les Gens de Thomiris m'arrestent, et me reconnoissent, ils me prendront pour estre de leur Party : et si ceux de Cyrus me prenent, ils me meneront à Cresus, et à Mazre : et ne feront par consequent que ce que j'auray dessein de faire. Apres cela il n'y eut plus

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à hesiter : Mereonte se desguisa, et partit apres avoir reçeu de Cyrus toutes les instructions necessaires, pour l'execution de la chose. Mais pour faire que ces Princes adjoustassent foy à ce que Mereonte leur diroit, Cyrus escrivit un Billet à Mazare de trois lignes seulement, que Mereonte fit dessein de jetter, ou de rompre, s'il estoit arresté par les Gens de Thomiris : mais devant que de partir, Cyrus luy dit mille choses obligeantes, malgré le desespoir où il estoit. Il n'en estoit pourtant pas besoin : car Mereonte estoit de luy mesme assez porté à servir cét illustre Prince : et en effet il agir avec tant d'adresse, que quoy qu'il fust arresté diverses fois, il ne laissa pas d'achever son voyage heureusement : car comme il avoit pris un Habillement d'une Nation, dont il y avoit dans les deux Armées, il estoit en estat de dire à ceux de chaque Party, qu'il estoit du leur : et il se démesla en fin si bien de toutes les difficultez que la Fortune luy fit rencontrer, qu'il fut trouver Cresus et Mazare. Il est vray qu'il ne les surprit pas autant qu'il avoit creû les surprendre : parce qu'il y avoit environ une heure, que Feraulas estoit revenu des Tentes Royales : et qu'il leur avoit apris qu'il avoit sçeu d'une certitude infaillible, que cette Teste que Thomiris avoit fait plonger dans un Vase plein de sang, n'estoit point celle de Cyrus, et estoit celle de Spitridate. Si bien que Mereonte leur donnant apres cela le Billet que Cyrus escrivoit à Mazare, ils n'eurent aucun lieu de douter de ce qui leur dit en suite :

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joint qu'ils le reconnurent aussi tost, pour estre ce vaillant Sauromate, que Cyrus avoit sauvé du milieu des flammes apres l'avoir vaincu. Mais ce qu'il y eut de remarquable en cette occasion, fut qu'encore que Mazare vist mourir toutes ses esperances, en voyant ressusciter Cyrus, il fut pourtant assez genereux pour en avoir de la joye. Il est vray que pour soustenir sa vertu, il eut recours à son amour : et qu'en se réjouïssant de ce que Cyrus vivoit, il pensa que Mandane en seroit plustost delivrée. Et pour porter la generosité aussi loin qu'elle pouvoit aller, il aporta, tous ses soins à haster l'execution d'un dessein, dont il jugeoit bien que le trop long retardement auroit pu faire perir Cyrus : qui estant en lieu où il pouvoit tousjours estre descouvert, estoit tousjours exposé au plus grand danger du monde. De sorte que resolvant avec Cresus, qu'il estoit à propos d'aprendre la chose aux plus considerables des Amis de Cyrus, afin d'examiner mieux ce qu'il estoit à propos de faire ils envoyerent querir le Prince Artamas, Myrsile, Tigrane, Intapherne, Gobrias, Gadate, Atergatis, Indathyrse, Hidaspe, et Chrysante. Mais en attendant, Cresus et Mazare firent encore dire à Mereonte et à Feraulas, tout ce qu'ils sçavoient de Cyrus et de Mandane ; pleignant tous deux cette Princesse de la douleur qu'elle avoit de la feinte mort de Cyrus. Vous feriez mieux, dit alors Mereonte, de pleindre ce Grand Prince, que de pleindre cette Princesse : du moins est-il persuadé, qu'elle s'est trop tost consolée de sa more :

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et en effet il la vit passer dans un Chariot devant la Tente où il est : et il la vit avec si peu de marques de grande douleur sur le visage, qu'il la vit mesme un peu sous-rire, en parlant à Martesie. Et à parler sincerement, je ne sçay si elle peut estre excusable de se consoler si tost : mais je sçay bien que jamais Amant n'a esté si affligé que l'est l'illustre Cyrus. Helas, s'escria Feraulas, il l'est avec beaucoup d'injustice : et cette legere joye qu'il a veuë sur le visage de cette Princesse, est une chose dont il luy doit mesme avoir de l'obligation. Car genereux Meronte, adjousta Feraulas, le jour que Cyrus vit ce que vous dit es, fut celuy où le feu ayant pris aux Tentes de Mandane, on la mena à d'autres : si bien que comme je luy avois fait sçavoir adroitement par Martesie, il y avoit desja deux jours, que la Teste qu'elle avoit veuë estoit celle de Spitridate, et non pas celle de Cyrus ; il n'est pas estrange si conçevant quelque espoir de la vie de ce Prince, elle a esté moins affligée, que lors qu'elle croyoit l'avoir veu mort de ses propres yeux. Joint que l'instant où il la vit sourire à demy, fut encore un effet de l'affection qu'elle a pour ce Prince : car comme Martesie luy avoit dit de quelle maniere j'estois desguisé ; et que ce jour là je m'estois meslé dans la multitude, afin de la voir passer, elle me reconnut, et me montra à Martesie : me faisant mesme un petit signe de teste, pour me tesmoigner qu'elle me sçavoit gré de la bonne nouvelle que je luy avois donnée : si bien que ne pouvant songer que Cyrus pouvoit estre vivant, sans qu'il

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en parust quelque joye dans ses yeux, il me sembla en effet qu'elle avoit soury à demy. Ha Feraulas, s'escria Mereonte, qu'il seroit avantageux à l'illustre Cyrus, de sçavoir ce que vous sçavez : car je suis fortement persuade, que depuis qu'il a commencé d'aimer Mandane, jusques à cette heure, il ne luy est rien arrivé qui l'ait rendu si malheureux, que cette derniere avanture. Il me sera si aisé de justifier cette Grande Princesse, repliqua Feraulas, que je suis tenté de retourner diligemment d'où je viens, pour guerir l'esprit de mon illustre Maistre, de l'erreur où il est. Je pense en effet, reprit Cresus, qu'il sera à propos que vous y retourniez avec Mereonte : car veu les sentimens qu'il a dans l'ame, il seroit à craindre qu'il ne s'imaginast que Mereonte le voudroit flatter : et qu'ainsi il ne se precipitast trop. Or durant que Cresus, Mereonte, et Feraulas parloient ainsi, en attendant que ces Princes qu'ils avoient envoyez querir fussent venus, Mazare s'entretenoit luy mesme : et examinoit soigneusement quels estoient ses plus secrets sentimens, de peur que sa passion ne fust plus forte que sa vertu. Cependant, tous ces illustres Amis de Cyrus estant arrivez, et aprenant avec une joye incroyable qu'il n'estoit point mort, ils firent mille carresses à Mereonte : et en effet ils le remercierent comme s'il l'eust effectivement ressuscité. Mais comme Mereonte estoit fort genereux, il les arresta tout court : et leur dit que ce n'estoit point luy qui avoit sauvé la vie à l'illustre Cyrus,

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ny qui luy redonneroit la liberté : et que c'estoit un illustre Assirien nommé Meliante. A ce nom de Meliante, Hidaspe qui estoit present changea de couleur : et ne put s'empescher de tesmoigner son estonnement. Quoy, dit-il, c'est Meliante qui a autrefois esté à Alfene avec Gobrias ? Quoy (adjousta Gobrias à son tour, en parlant à Mereonte) c'est de ce Meliante dont Hidaspe entend parler, que Cyrus est Prisonnier ? ouy, repliqua Mereonte, celuy qui tient le Destin de Cyrus en ses mains, est ce Meliante que j'ay sçeu qui rencontra la belle Arpasie au bord d'une petite Riviere : et qui commença sa connoissance avec elle, en luy aprenant que Sesostris avoit autrefois fait eslever à sa gloire, une magnifique Colomne, sur quoy elle estoit assise. Hidaspe estant alors bien fâché, de voir que Cyrus eust tant d'obligation à son Rival, sentit ce qu'on ne sçauroit exprimer : neantmoins comme il estoit genereux, il ne laissa pas d'en dire du bien : et d'assurer ces Princes que puis qu'il avoit promis fidellité à Cyrus, il la luy tiendroit. Gobrias en parla aussi fort avantageusement : apres quoy ils resolurent d'envoyer diligemment vers Artabatis, qui amenoit ce puissant secours que Ciaxare envoyoit : afin de concerter si bien les choses, que dans le mesme temps que les Sauromates et les Gelons, se détacheroient de l'Armée de Thomiris, pour aller aux Tentes Royales faire un effort pour delivrer Mandane ; ils attaquassent Aryante par trois endroits : et qu'Artabatis partageant ses

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Troupes, attaquast Andramite avec une partie des siennes : et envoyast l'autre par un chemin destourné, mais un peu long, pour se poster entre les Tentes Royales, et le Camp de Thomiris : afin d'empescher la communication de ces deux lieux là, pendant que Cyrus combatroit à la Teste des Gelons, et des Sauromates : joint que cet ordre fut aussi donné pour les soustenir, s'il en estoit besoin.


Cyrus est découvert en voulant envoyer une lettre à Mandane
Cyrus décide d'écrire à Mandane pour lui révéler qu'il est vivant et lui faire des reproches sur son comportement. Mais c'est Araminte qui ouvre la lettre et qui découvre que le soldat mort et décapité est Spitridate. Elle manifeste si bruyamment son désespoir que les soldats de garde alertent Thomiris. La reine survient, s'empare de la lettre et apprend ainsi que Cyrus est encore vivant. Elle lance des recherches et parvient bientôt à le faire prisonnier.
Cyrus écrit à Mandane
Pendant que les amis de Cyrus se préparent au combat, les états d'âme, dans le camp des Massagettes, sont contrastés : haine de Thomiris, espérance d'Aryante, inquiétudes de Mandane, et surtout désespoir de Cyrus, qui confie à Meliante son incompréhension du comportement de son amante. Meliante se voit même chargé d'une lettre de son ami dans laquelle, après avoir révélé à Mandane qu'il est vivant, il règle ses comptes avec celle-ci.

Mais comme il fallut quelques jours pour cela, Mereonte ne s'en retourna, que lors qu'on sçeut qu'Artabatis eut reçeu l'ordre qu'on luy avoit donné ; qu'il eut promis d'obéir exactement ; et qu'il eut pris ses mesures pour la marche de ces Troupes qui devoient s'aller poster entre les Tentes Royales et le Camp de Thomiris. La difficulté fut que Myrsile, Intapherne, Atergatis, et Hidaspe, qui avoient chacun leur Maistresse en ce lieu là, voulurent tascher d'aller se joindre à Cyrus pour combatre aveque luy : et en effet quoy que Cresus leur dist qu'il estoit plus â propos qu'ils n'y allassent pas, de peur que s'ils estoient pris en y allant, ils ne nuisisseut à ce Prince, et ne le fissent descouvrir, ils ne laisserent pas d'en prendre la resolution. Ce dernier ne la prenoit pourtant pas sans une grande agitation d'esprit : dans la pensée qu'il trouveroit en ce lieu là, un Rival à qui Cyrus devoit la vie et la liberté. Artamas eust bien voulu aussi pouvoir aller aupres de Cyrus, s'il l'eust pu faire sans nuire à son Party : mais comme il jugea bien qu'il luy serviroit plus à l'Armée qu'aux Tentes Royales, il retint

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l'envie qu'il en avoit. Pour Indathyrse, il eust encore bien voulu combatre à la veuë de Cyrus : mais un sentiment genereux fit qu'il ne pût se resoudre d'aller attaquer Thomiris jusques dans ses Tentes : quoy qu'il eust alors pour elle de la haine et du mespris. Pour Feraulas il n'hesita pas a prendre la resolution de s'en aller avec Mereonte, non plus que Chrysante ; mais durant que ces choses se passoient, et que tous ces Braves se preparoient à aller combatre pour Cyrus, pour. Mandane, et pour toutes ces autres illustres Captives ; il s'en passoit de bi ? importantez aux Tentes Royales. En effet plus Thomiris consideroit l'estat de sa fortune, plus elle se trouvoit miserable : et la mort de Cyrus luy ostant tout à la fois, l'objet de son amour, et de sa vangeance, ne laissoit dans son ame qu'une horrible haine contre Mandane, et contre elle mesme : qui la tourmentoit d'une si terrible maniere, qu'elle n'avoit pas l'esprit bien libre. Pour Aryante, comme il voyoit Mandane un peu moins melancolique, il en avoit une joye estrange ; si bien que ne l'importunant pas de sa passion, dans un temps où il croyoit qu'il estoit à propos de laisser tout à fait revenir la tranquilité dans son ame, il avoit plus d'esperance qu'il n'en avoit jamais eu, et Mandane moins de persecution. Toutesfois comme elle estoit genereuse, elle sentoit la douleur qu'auroit la malheureuse Araminte, quand elle sçauroit la mort de Spitridate : joint que ne sçachant pas encore où estoit Cyrus, et n'ayant que la joye de pouvoir douter

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de sa mort, elle n'estoit pas en un estat fort heureux, quoy que Feraulas luy eust donné de grandes esperances par Martesie : de sorte qu'elle avoit tousjours grand besoin de la consolation de Doralise, qui en son particulier avoit quelque soulagement de ce qu'Andramite n'estoit plus aupres d'elle. Pour Meliante comme il avoit la liberté de voir quelquesfois Arpasie, et qu'il esperoit beaucoup de la protection de Cyrus, il estoit plus heureux qu'il ne l'avoit esté depuis qu'Argelyse estoit arrivée à Alfene pour y troubler sa felicité : mais pour Cyrus il estoit plus malheureux qu'il ne se l'estoit jamais veu. Car toutes les fois qu'il se remettoit dans l'imagination, qu'il avoit veû soûdre Mandane, dans un temps où elle le croyoit mort, et si peu de jours apres avoir veu cette funeste et cruelle action de Thomiris, il croyoit avoir tous les sujets du monde de se desesperer. En effet, disoit-il un jour à Meliante, si Mandane eust changé d'affection, en un temps où il luy passa quelques sentimens de jalousie dans l'esprit pour la Princesse Araminte, et qu'elle eust alors donné toute la sienne au Roy de Pont, le l'aurois trouvée plus excusable : mais qu'elle se soit consolée de ma mort presques dés le lendemain qu'elle l'a sçeuë, et dans un temps où elle est satisfaite de ma passion, et où elle croit que j'ay perdu la vie, parce que je luy ay esté fidelle, et que j'ay mesprisé une Grande Reine pour n'estre pas inconstant, est une avanture si terrible, et si surprenante, que si je n'avois veû

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Mandane en l'estat que je l'ay veuë, je ne le pourrois croire : cependant il faut malgré moy que je n'en puisse douter. Mais Dieux, disoit-il encore, quel changement peut il estre arrivé dans son coeur, depuis qu'elle estoit à Sinope, et qu'elle m'y croyoit mort ? en ce bien heureux temps elle me pleignit ; elle soupira ; elle respandit des larmes : et elle agit comme une Personne qui ne se devoit jamais consoler. Je n'avois toutesfois presques encore rien fait pour elle : je ne luy avois pas mesme dit que je l'aimois ; et elle faisoit pourtant ce que la raison vouloit qu'elle fist. Mais aujourd'huy que je pourrois luy demander recompense de mille services, et de la plus violente et de la plus constante amour qui sera jamais, elle se console sans peine : et m'oublira peut-estre si absolument, qu'elle ne se souviendra ny du malheureux Artamene, ny de l'infortuné Cyrus. Ha Mandane, injuste Mandane, s'escrioit-il, peut- il estre possible que j'aye une pareille chose à vous reprocher ? et peut-il estre vray que je puisse vivre un moment sans aller moy mesme vous reprocher au milieu de vos Gardes, et mesme à la presence de Thomiris, et d'Aryante, que vous estes la plus ingrate Personne de la Terre ? Non non Meliante, adjousta-t'il, je ne sçaurois plus vivre sans que Mandane sçache que je suis vivant : et sans qu'elle sçache aussi que je sçay qu'elle est consolée de ma mort. Je suis las d'avoir plus de prudence que d'amour : et il faut enfin que ma passion esclatte, et qe j'aye aujourd'huy plus d'amour

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que de prudence. Ouy Meliante, poursuivit-il, il faut que vous trouviez invention de faire tenir une Lettre de moy à Mandane : car si vous ne le faites, j'iray moy mesme luy faire mille reproches de son peu d'affection. Meliante fit alors ce qu'il pût, pour destourner Cyrus de ce dessein : car comme il ne pouvoit pas donner cette Lettre en main propre à Mandane, parce qu'il ne la voyoit point, il craignoit qu'il n'arrivast quelque malheur qui perdist ce Prince, et qui destruisist ce grand dessein qui estoit prest d'esclatter, et qui devoit aparamment mettre Cyrus et Mandane en liberté, et perdre Thomiris et Aryante : de sorte qu'il n'est rien de fort, et de persuasif, qu'il ne dist à Cyrus pour luy faire changer l'intention qu'il avoit. Mais comme l'amour de ce Prince, estoit la plus forte dans son coeur, et que son ressentiment estoit aussi grand que son amour, il ne pouvoit suivre le conseil de Meliante, quoy qu'il connust bien qu'il estoit raisonnable : et il luy dit enfin des choses si touchantes, et si fortes que Meliante craignant que ce Prince n'allast luy mesme trouver Mandane dans le desespoir où il estoit, luy promit de faire ce qu'il pourroit pour faire donner sa Lettre à cette Princesse. Si bien que donnant des Tablettes à Cyrus, il escrivit à Mandane : mais il luy escrivit avec des sentimens si tumultueux, qu'il ne s'estoit jamais senty l'esprit en l'assiette où il l'avoit alors. En effet il ne s'arresta pas à donner quelque ordre à ses pensées : au contraire il escrivit avec tant de vitesse,

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qu'à peine sa main pouvoit elle suivre son imagination : et ne consultant que son coeur en cette occasion, il dit à Mandane tout ce que la douleur d'un Amant irrité et respectueux peut faire dire. Apres quoy fermant les Tablettes dans lesquelles il avoit escrit, il les donna à Meliante : qui fut à l'heure mesme trouver Nyside, pour la prier de les vouloir donner à Martesie : afin qu'elle les donnast à Mandane ; et de les luy donner fort secrettement.

Araminte apprend la mort de Spitridate
Mandane ouvre la lettre sous les yeux d'Araminte qui, découvrant que Cyrus est vivant, se rend compte que c'est Spitridate qui a été tué. Au cri de désespoir de la jeune fille, les gardes surviennent et s'aperçoivent de l'existence de la lettre. Face aux questions pressantes d'Araminte, Mandane tente d'abord de biaiser, puis est contrainte d'avouer la terrible vérité.

Et en effet Meliante fit la chose comme il l'avoit pensée : car Nyside se chargea des Tablettes ; elle les donna à Martesie ; et Martesie les donna à Mandane. Mais comme elle ne sçavoit pas qui les envoyoit, parce que Meliante n'avoit pas creû à propos que Nyside sçeust que Cyrus estoit vivant, quoy qu'il la connust pour estre fort discrette, elle ne pouvoit l'avoir dit à Martesie : si bien que cette Fille donna ces Tablettes à Mandane, en presence d'Araminte : car en l'estat où elles estoient elles ne gardoient pas toutes les mesures que l'exacte bienseance eust demandées d'elles en un autre temps. Joint qu'ayant une amitié fort estroite l'une pour l'autre, la ceremonie estoit bannie de leur commerce : si ce n'estoit en certaines occasions, ou la dignité de leur condition ne leur permettoit pas de s'en dispenser. De sorte que Mandane reçevant ce Billet en presence d'Araminte, eut une telle impatience de voir s'il ne venoit point de Feraulas, et si ce n'estoit point qu'il eust encore apris quelque chose, qui la pust confirmer dans

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l'esperance que Cyrus estoit vivant ; qu'apres avoit fait un compliment à Araminte, pour luy demander la permission de l'ouvrir, elle l'ouvrit effectivement ; sans se souvenir alors qu'elle n'avoit rien dit à cette Princesse, de ce que Feraulas luy avoit fait sçavoir. D'autre part, Araminte qui croyoit que ce Billet ne pouvoit estre autre chose, que pour advertir Mandane, de ce qu'on faisoit pour la delivrer : la pria elle mesme de le voir diligemment : dans l'esperance qu'elle eut, qu'on manderoit peut-estre quelque chose de Spitridate à cette Princesse. Si bien qu'attachant les yeux sur ces Tablettes que Mandane ouvrit diligemment, comme si elle eust voulu voir tout d'un coup ce qu'il y avoit d'escrit dedans ; elles ne furent pas plustost ouvertes, qu'Araminte qui avoit veu beaucoup de Lettres de Cyrus du temps qu'elle estoit sa Prisonniere, et qui en avoit reçeu elle mesme, reconnut d'abord l'escriture de ce Prince. De sorte que comme elle jugea dés ce premier moment que si Cyrus estoit vivant, il falloit que Spitridate fust mort, et qu'on se fust abusé à la ressemblance qui estoit entr'eux, elle fit un grand cry : et un cry si douloureux, que les Gardes qui estoient à l'autre bout de la Tente, creurent qu'il estoit arrivé quelque accident impreveu à cette Princesse : si bien que s aprochant d'elle aussi bien qu'Hesionide, Doralise, et Martesie, ils la virent si troublée, qu'ils connurent aisément qu'il falloit qu'elle eust quelque grande douleur. Mais le mal sut, que Mandane

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avoit d'abord reconnu l'escriture de Cyrus, aussi bien qu'Araminte, en avoit eu une surprise si agreable, et qui avoit de telle sorte occupé son esprit, que sans prendre garde à Araminte elle avoit commencé de lire, et de lire avec tant d'attention, les premieres paroles de la Lettre de ce Prince, qui luy faisoit des reproches, que lors que ces Gardes aprocherent, au cry qu'avoit fait Araminte, elle lisoit encore. De sorte que revenant alors à elle mesme, elle cacha diligemment ces Tablettes : mais elle ne les put cacher si promptement, qu'elles ne fussent veuës de ces Garpes. Cependant Araminte voyant tant de Gens à l'entour d'elle, leur fit signe qu'elle se trouvoit mal, sans pouvoir parler, et leur fit signe aussi qu'ils se retirassent : et en effet ils le firent par respect : mais comme ce qu'ils avoient veu, leur donna de la curiosité, ils observerent ces Princesses : chacun avec intention de raporter ce qu'ils auroient veu, et oüy, à ceux de qui ils dépendoient : car il y en avoit qui estoient plus à Thomiris, qu'à Aryante : et il y en avoit aussi, qui estoient plus à Aryante, qu'à Thomiris. De sorte qu'apres s'estre retirez à l'entrée de la Tente, ils presterent attentivement l'oreille : mais à dire la verité, il ne leur sur pas difficile de connoistre qu'il y avoit quelque grande chose dans ces Tablettes : car dés qu'ils se furent retirez, la malheureuse Araminte apres avoit fait un grand soupir, se tourna vers Mandane ; et luy tendant la main, de grace Madame, luy dit elle

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aprenez moy si je dois vivre ou mourir, en me montrant les Tablettes que vous venez de recevoir : car si mes yeux ne m'ont point trompée, il faut que je meure, et rien ne m'en sçauroit empescher. Mandane se trouva alors bien embarrassée : car en montrant ces Tablettes à Araminte, c'estoit luy dire que Cyrus estoit vivant, et par consequent que Spitridate estoit mort. D'autre part en ne les luy montrant pas, c'estoit encore luy dire la mesme chose : puis que veu la confiance où elles vivoient, il n'y avoit pas aparence que Mandane pust rien cacher à Araminte, si ce n'estoit des choses qui la deussent affliger. Joint que Mandane voyant bien qu'elle avoit reconnu l'escriture de Cyrus, il n'y avoit pas moyen de luy faire changer d'avis, en ne luy monstrant pas ces Tablettes. Cependant il falloit respondre à cette Grande Se malheureuse Princesse : et Mandane le fit sans doute avec toute l'adresse dont elle estoit capable. L'estat où je vous voy (luy dit elle, lors qu'elle luy demanda à voir les Tablettes qu'elle venoit de recevoir) me donne tant de pitié, qu'il n'est rien que je ne sois capable de faire pour tascher de soulager vostre douleur : ainsi je ne dois pas me mettre au hazard de l'irriter. comme je ferois peut-estre en vous montrant les Tablettes que je viens de recevoir. Car enfin comme je n'ay pas eu le temps de lire ce qui est dedans, je ne sçay si on ne me donne point advis que le reste de l'Armée du Roy mon Pere a esté taillée en pieces, et que nous sommes exposées

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à estre eternellement Capitives : c'est pourquoy souffrez que je lise ces Tablettes en particulier, avant que je vous les montre et resolvez vous mesme, si vous le pouvez, à endurer que je ne les lise que ce soir : car comme vous le voyez, le cry que vous avez fait a mis nos Gardes en quelque soubçon, et les a obligez à nous observer de plus prés. Ha Madame, repliqua Araminte, en me refusant ce que je vous demande, vous me dittes que je dois mourir : car enfin me voyant en l'estat où vous me voyez, si l'escriture que j'ay veuë n'estoit pas de la main de Cyrus, vous me l'auriez desja dit : ainsi Madame, je n'ay plus rien à vous dire, si non que ne pouvant estre Maistresse de ma douleur, il faut que j'aille la cacher dans la Tente oü je couche, de peur qu'elle ne vous nuise. En disant cela, la malheureuse Araminte se leva, et passa en effet dans une Tente qui touchoit celle de Mandane, où cette Princesse la suivit. Mais elles n'y furent pas plustost, qu'Araminte s'abandonnant à la douleur, die des choses si touchantes, qu'elle eust attendry les coeurs les plus durs, et les plus impitoyables. Mandane voulut en cette occasion, luy rendre l'office qu'elle en avoit reçeu, lors qu'elle avoit tasché de la consoler, le jour que Thomiris luy avoit fait voir un si tragique spectacle : mais cette Princesse n'avoit pas l'ame en estat de recevoir des consolations : c'est pourquoy Mandane jugea que puis que sa douleur estoit si excessive, il valloit autant qu'elle sçeust avec certitude quel

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estoit son malheur, que de le luy laisser soubçonner, puis que de necessité il falloit qu'elle le sçeust un jour. Si bien que ne s'opposant plus à son affliction, et luy parlant seulement de la partager avec elle, Araminte acheva d'estre confirmée dans l'opinion où elle estoit desja de la mort de Spitridate. De sorte que n'ayant plus nulle esperance, elle ne donna, plus de bornes à la tristesse : et elle en eut l'ame si absolument possedée, que ne se souvenant plus qu'il importoit a Mandane qu'elle n'esclatast pas, elle se pleignit si haut, que tous ceux qui estoient dans les Tentes prochaines peurent entendre se pleintes. Quoy, dit-elle, il est donc bien vray que j'ay pû voir le malheureux Spitridate mort sans le connoistre, et sans mourir ? et il peut estre vray, qu'un si Grand et si vertueux ; Prince, ait esté traité si cruellement par la Fortune, et par Thomiris ?

Le désespoir d'Araminte et la lettre de Cyrus
Araminte, à la nouvelle de la mort de Spitridate, sombre dans un silence affligé. Puis, en revenant sur leur histoire commune, elle s'attribue la responsabilité de cette issue funeste. Mandane s'efforce en vain de la consoler. Puis elle lit la lettre de Cyrus : son amant lui fait des reproches sur son infidélité et, désespéré, s'engage à disparaître après l'avoir remise à son père.

Apres cela, Araminte se teut : et ses larmes coulerent avec une telle abondance, que ne pouvant tout à la fois ; pleurer, soupirer, et se pleindre, il falut en effet qu'elle ne se pleignist pas. Mais pendant un si triste silence, il estoit aisé de voir ce qu'elle souffroit : et on voyoit sur son visage toutes les marques d'une douleur si excessive, qu'elle donnoit de la compassion aux ames les plus insensibles. Car non seulement elle paroissoit tres affligée, mais elle sembloit mesme si fort accablée du poids de sa douleur, que quand elle eust eu une tres longue affliction, elle ne l'eust pû estre davantage. Son visage estoit entierement changé : elle avoit

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une passeur mortelle sur le teint ; ses regards estoient si melancoliques, qu'ils eussent tiré des larmes des Gens les plus incapables de pleurer ; et il y avoit en toutes ses actions, je ne sçay quoy qui faisoit si bien voir la grandeur de son desespoir, que Mandane craignit qu'elle ne fust capable de quelque funeste resolution : parce que comme Araminte estoit naturellement une des plus sages, et des plus prudentes Personnes du monde, il paroissoit bien plus estrange de voir le déreglement de son esprit, qu'il ne l'eust paru en nulle autre : car apres qu'elle eut esté quelque temps sans ri ? dire, elle se mit selon que sa memoire luy faisoit souvenir a considerer les choses qui estoient arrivées à Spitridate, à en parler avec empressement. De sorte que remontant à la source des malheurs de ce Prince, elle accusoit le Roy de Pont, tout nort qu'il estoit, de la perte de Spitridate. Un moment apres elle en accusoit Arsamone ; et une autrefois elle s'en accusoit elle mesme. En effet, disoit-elle, il faloit ou ne souffrir point l'affection de ce Prince, on la mieux reconnoistre : car enfin malheureuse Araminte, si tu avois esté ou plus prudente, ou plus inconsiderée, il ne seroit point mort : et tu ne serois pas dans la necessité de mourir. Mais apres tout, poursuivoit-elle, c'est à toy à faire voir que tu estois digne de l'amour de Spitridate : et pour faire que ta propre douleur suffise à t'oster la vie ; sans qu'il soit besoin d'avoir recours an fer, ny au poison ; souviens toy de la grandeur de sa passion, de sa generosité,

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et de sa constance. Pense que c'est pour tes interests qu'il a souffert diverses prisons ; qu'il a quitté des Couronnes, plustost que de te quitter ; et qu'il s'est exilé pour l'amour de toy, d'un lieu où il eust pû estre heureux, si tu ne l'eusses pas rendu miserable. Pense, dis-je, que tu luy as tousjours refusé toutes choses, sans que sa passion s'en soit affoiblie : et pense enfin, pour pouvoir courageusement suivre le malheureux Spitridate, que c est toy qui es cause de sa mort : mais pense encore, pour t'y exciter davantage, qu'il te seroit honteux de vivre : Mais Madame (luy dit alors Mandane en abaissant la voix) souvenez vous de grace des raisons que vous me disiez, le jour que je croyois avoir veû mort, l'illustre Prince que je viens d'aprendre qui est vivant. Ha Madame (s'escria Araminte, sans considerer qu'il ne faloit pas parler de Cyrus si haut) souffrez que je rejette vos consolations, comme vous rejettiez les miennes : et souffrez que je vous demande pardon d'estre si affligée de la vie de Cyrus, puis qu'il a plû à la Fortune que je ne puisse aprendre qu'il est vivant, sans aprendre en mesme temps que Spitridate est mort. Eh de grace Madame, luy dit alors Mandane, ne parlez point de ce Prince si vous le pouvez, de peur de descouvrir sa vie à quelqu'un qui luy pourroit nuire : car comme vous le sçavez, on nous observe soigneusement : et l'on peut entendre ce que vous dittes des Tentes qui touchent les nostres. Je vous demande pardon, repliqua tristement la malheureuse Araminte,

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si j'ay dit quelque chose qui nous puisse nuire : mais Madame, je ne suis pas Maistresse de ma douleur : et je sens bien que je ne pourray m'empescher de me plaindre jusques à la mort. Il est vray que je suis pourtant persuadée, que je ne me pleindray pas long temps : car enfin apres tous les malheurs qui sont arrivez dans ma Maison ; apres avoir sçeu la perte du Roy mon Frere ; et apres avoir veû Spitridate mort de mes propres yeux ; je serois digne de toutes mes infortunes, si je les pouvois suporter En suite de cela, Mandane dit encore mille choses adroites, tendres, et obligeantes à Araminte : et cette malheureuse Princesse luy en respondit de si touchantes, qu'elle luy osta pour quelque temps la sensibilité d'une partie de la joye qu'elle avoit de la vie de Cyrus. Mais à la fin comme Mandane creût qu'Hesionide estoit plus propre qu'elle à soulager la douleur d'Araminte, et qu'elle pensa qu'il estoit à propos pour ne donner pas une trop grande curiosité à ses Gardes, de r'entrer dans sa Tente, elle y retourna. Mais des qu'elle y fut retournée, elle ne pût s'empescher de lire ce que Cyrus luy escrivoit. Elle aporta pourtant tout le soin possible, afin que les Gardes qui estoient à l'entrée de sa Tente ne s'aperçeussent pas qu'elle lisoit. Pour cét effet, Doralise, et Martesie, eurent ordre de se mettre devant elle, durant qu'elle liroit la Lettre de Cyrus, qui estoit à peu prés en ces termes.

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Commma mort vous a esté fort indifferente, je ne doute pas que ma vie ne vous le soit aussi : et que vous ne soyez. aussi paresseuse à vous réjouïr de ce que je suis vivant, que vous avez esté diligente à vous consoler de ma perte. Aussi vous avoüeray je avec sincerité, que c'est plus pour me vanger de vostre infidelité, que pour nulle autre raison, que je vous aprens que Cyrus que vous avez creû mort ne l'est pas. Il est vray qu'il n'en est pas plus heureux : car apres vous avoir veû sourire de ses propres yeux, le jour que vous changeastes de Tente ; il luy seroit bien plus doux d'estre dans le Tombeau, que de sçavoir qu'il n'est plus dans vostre coeur. Car enfin Madame, on ne se console point si promptement, quand on perd une Personne qu'on aime : et le peu de sentiment que ma mort vous a causé, m'est si sensible, et si douloureux, que je vous mettray sans doute bien tost en estat de vous réjouïr une seconde fois de ma perte. Je feray pourtant tout ce qui me sera possible, pour ne mourir pas que je n'aye empesché mon Rival de triompher de mon infortune, et de profiter de vostre inconstance : et je le feray sans doute, en vous remettant entre les mains du Roy vostre Pere. Quand cela sera fait Madame, je n'auray plus rien à faire qu'à mourir : car je n'ay pas lieu de croire, qu'un homme dont la mort vous a esté si indifferente, peust vous donner jamais nulle satisfaction. Je conserveray pourtant mon respect et mon amour jusques à la fin de mes jours : et je ne me vangeray de vostre ingratitude, que sur mon Rival, et sur vos ennemis. Voila Madame, quels sont les sentimens de Cyrus ressuscite : qui à mon advis, meritoit d'estre pleuré plus long temps,

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d'une Personne pour qui il a tousjours des sentimens si tendres, qu'il l'adore toute injuste, et toute infidelle qu'elle est.

CYRUS.

Thomiris en possession de la lettre de Cyrus
Aryante et Thomiris sont prévenus de l'existence d'une lettre qu'a reçue Mandane. Après s'être consultés, ils se rendent à la tente de celle-ci. En voyant surgir la cruelle profanatrice de la dépouille de Spitridate, Araminte ne peut retenir un mouvement d'horreur. Thomiris demande alors à voir la lettre. Mandane tente de gagner du temps, mais ne peut empêcher que les tablettes tombent par mégarde dans les mains de la reine. Elle prend alors les devants et annonce que Cyrus est vivant, au grand dépit de Thomiris et d'Aryante.

La lecture de cette Lettre toucha si sensiblement Mandane, et la surprit d'une telle sorte, que ne se souvenant plus de l'ordre qu'elle avoit donné à Doralise, et à Martesie, elle les appella toutes deux pour leur montrer cette Lettre. De sorte que ces deux Filles luy obeïssant, furent à elle : mais en y allant, comme elles ne la cachoient plus, les Gardes virent que cette Princesse tenoit ces mesmes Tablettes qu'ils luy avoient desja veû tenir, lors qu'Araminte avoit fait ce grand cry, qui les avoit obligez d'aprocher d'elle, pour voir s'il ne luy estoit point arrivé quelque accident. Si bien que ne doutant pas qu'il n'y eust quelque chose d'extraordinaire à sçavoir, les uns furent advertir Aryante, et les autres Thomiris. De plus, comme il y en avoit eu quelques-uns, qui avoient ouy confusément les pleintes d'Araminte, où le nom de Cyrus estoit meslé, ils adjousterent ce qu'ils avoient entendu, à ce qu'ils avoient veû : ainsi Thomiris, et Aryante, aprirent en mesme temps que Mandane devoit avoir reçeu par quelque voye cachée des Tablettes, dans quoy selon toutes les aparences il devoit y avoir quel que chose de grande importance. Car ces Gardes n'oublierent pas de dire le grand et douloureux cry qu'avoit fait Araminte en les voyant ; l'excessive douleur

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où elle estoit ; les pleintes qu'elle avoit faites, apres estre retournée dans, la Tente où elle couchoit ; le nom de Cyrus qu'ils avoient ouy prononcer à cette Princesse affligée ; et l'empressement que Mandane avoit eu de lire ce qui estoit dans ces Tablettes, apres estre retournée dans sa Tente. De sorte que ne pouvant pas douter qu'il n'y eust quelque chose de consequence à sçavoir, ils raisonnerent chacun à leur maniere, sur ce qu'on leur raportoit. Mais comme ny l'un ny l'autre ne pouvoient faire nulle violence à Mandane, s'ils n'estoient d'accord ; parce que les Gardes de cette Princesse estoient partagez entre eux, aussi bien que toute la Cour de Thomiris, entre elle, et Aryante ; il arriva que dans le mesme temps que cette Reine songea à envoyer querir le Prince son Frere, il pensa à l'aller trouver : si bien que leurs intentions estant esgales en cette rencontre, ils se virent : et se redisant ce qu'on leur avoit dit, ils tascherent de deviner quelle pouvoit estre la cause de la douleur d'Araminte. D'abord Thomiris alla presque à la verité : car elle creût que c'estoit qu'on avoit mandé à Mandane, que Spitridate estoit mort. Mais Aryante se souvenant alors qu'il y avoit desja quelques jours, que Mandane estoit moins triste qu'à l'ordinaire, le dit à Thomiris : quoy qu'il ne comprist pas bien pourquoy ce redoublement de douleur d'Araminte, joint au changement qui estoit arrivé à celle de Mandane, luy donnoit de l'inquiettude. Neantmoins comme il sçavoit

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quelle avoit esté la ressemblance de Cyrus et de Spitridate, il luy vint alors une pensée qui mit un estrange trouble dans son coeur. Toutesfois comme il ne pouvoit avoir sçeu que Cyrus eust donné à Spitridate, ces magnifiques Armes d'or que portoit cét infortuné Prince qu'on avoit creû estre Cyrus, il se rassura un moment apres. Pour Thomiris, comme elle ne cherchoit qu'un pretexte pour persecuter Mandane, elle dit à Aryante qu'il falloit absolument voir les Tablettes que cette Princesse avoit reçeuës : et qu'il falloit sçavoir quelle estoit la cause de la douleur d'Araminte : afin de voir si cela ne donneroit nulle lumiere du reste : proposant en suitte d'y aller à l'heure mesme, sur le pretexte de faire une civilité à cette Princesse. Et en effet, Aryante aprouvant cette derniere chose, Thomiris fut à la Tente d'Araminte, conduite par ce Prince : où ils trouverent que Mandane estoit retournée : et où Onefile, la Princesse de Bithinie, Istrine, et Arpasie estoient allées, sur le bruit que sa douleur avoit fait. Cependant l'arrivée inopinée de Thomiris et d'Aryante, surprit si fort Mandane, qu'il leur fut aisé de juger qu'il y avoit quelque chose de considerable à sçavoir : car comme cette Princesse sçavoit quel estoit l'excés de la douleur d'Araminte, elle n'avoit pas lieu d'esperer qu'elle eust l'esprit assez libre, pour pouvoir mesnager ses interests, et ne dire rien qui luy pûst nuire, ny descouvrir que Cyrus estoit vivant. D'autre part, Araminte qui n'avoit l'imagination remplie que

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de Spitridate mort, dont Thomiris avoit fait plonger la Teste dans un Vase plein de sang, ne vit pas plustost cette Reine, que cette funeste idée se renouvellant encore dans son esprit, y mit un trouble si grand, que ne se souvenant alors, ny de Cyrus, ny de Mandane, et n'ayant dans la pensée que cette funeste Cérémonie, où Thomiris avoit assisté, elle ne pût estre Maistresse de ses premiers sentimens. Si bien que faisant un grand cry, elle destourna la teste pour ne voir pas une Princesse, qu'elle n'avoit point veuë depuis qu'elle avoit veû Spitridate mort sans le connoistre : et à qui elle avoit veû faire un action de cruauté, où elle avoit tant d'interest. De sorte que Thomiris qui avoit toujours veû Araminte, et fort civile, et fort retenuë en toutes ses actions, et en toutes ses paroles, fut extrémement surprise de son procedé. Elle s'aprocha pourtant du Lit sur quoy elle estoit alors, et prenant la parole ; vous recevez. la civilité que je vous rends, luy dit elle, d'une si surprenante maniere, qu'il ne m'est pas possible de m'empescher de vous en demander la raison. Comme je n'ay plus nulle part à la vie (repliqua Araminte, en se faisant une extréme violence) je n'ay plus rien à mesnager : c'est pourquoy Madame, je ne vous diray ny ce qui m'afflige ; ny ce qui fait que vostre veuë redouble ma douleur, ny ce qui me fait resoudre à mourir : et pour reconnoistre mieux vostre civilité, je vous diray que si vous ne vous lassez de faire respandre tant d'illustre sang, par une injuste Guerre, et que vous

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ne delivriez pas la Princesse Mandane, vous serez l'objet de la haine de tous les hommes, et celuy de la vangeance des Dieux. Apres cela Madame, n'attendez plus rien de la malheureuse Araminte : laissez la seule avec la douleur qu'elle a dans l'ame, sans en vouloir penetrer la cause : et laissez la enfin attendre la mort qu'elle souhaite, comme la seule chose qui peut soulager les maux qui l'accablent. Araminte ayant dit ces paroles avec precipitation, se teut : et fut si pressée de sa douleur, que quand elle eust voulu parler davantage, il luy eust elle impossible, tant ses soupirs redoublez l'accablerent. Cependant Thomiris qui n'estoit pas accoustumée d'estre reçeuë d'une telle maniere, rougit de dépit : et se tournant vers Mandane, apres avoir regardé Aryante ; c'est à vous Madame, luy dit-elle ; à nous aprendre la cause de la douleur de cette Princesse : car j'ay sçeu que vous avez reçeu des Tablettes, où vous avez apris la nouvelle qui l'afflige. Mais de grace Madame, adjousta Thomiris, ne vous amusez point à me vouloir nier une chose que je sçay d'une certitude infaillible : et monstrez moy les Tablettes dont je parle, car je les veux voir : puis que je suis en pouvoir de me faire obeïr. Mandane entendant ce que Thomiris luy disoit, se trouva en un embarras estrange : car elle connut bien le danger qu'il y avoit de montrer ces Tablettes à Thomiris, et de luy aprendre que Cyrus estoit vivant, et qu'il estoit aux Tentes Royales. De sorte que dans cette pressante necessité

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de respondre, elle prit la resolution de tascher d'oster de sa Poche, les Tablettes qu'elle avoit. Si bien que prenant la parole ; pour les Tablettes dont vous parlez, repliqua Mandane, je ne puis vous les montrer, parce que je les ay renduës, à celuy de mes Gardes qui me les avoit aportées. Mais s'il plaist à vostre Majesté de passer dans ma Tente, pour n'irriter pas davantage la douleur de la Reine de Pont, je vous aprendray ce qui la cause. Comme Mandane dit cela d'un visage assez assuré, Thomiris creût qu'en effet elle parloit sincerement : et Aryante qui vouloit autant qu'il pouvoit empescher Thomiris de faire rien qui déplûst a cette Princesse, la pria de faire ce qu'elle luy proposoit. De sorte que la Reine des Massagettes passa de la Tente où estoit la malheureuse Araminte, à celle de Mandane. Mais en passant d'une Tente à l'autre, cette Princesse qui suivoit Thomiris, et qui avoit remarqué que Doralise et Martesie estoient à l'entrée de cette Tente, tira diligemment ces Tablettes de sa Poche, pour les bailler à une des deux : croyant le faire d'autant plus seurement, que quand toutes ces Princesses qui estoient dans la Tente d'Araminte l'auroient veû, elles ne l'auroient pas dit à Thomiris, ny à Aryante, qui estoient entrez seuls dans la Tente d'Araminte. Mais comme Mandane prit ces Tablettes dans sa Poche, avec beaucoup de precipitation ; et qu'elle les voulut bailler de mesme, ou à Doralise, où à Martesie, ces deux Filles ne sçachant à laquelle des deux elle

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les vouloit donner, parce que dans le trouble où elle estoit, elle ne faisoit pas une action qui leur pûst faire connoistre assez distinctement son intention, avancerent toutes deux la main en, mesme temps : si bien que Mandane abandonnant ces Tablettes un moment trop tost, au lieu de demeurer entre les mains de Doralise, ou de Martesie, elles tomberent, et tomberent si malheureusement, que lors que ces deux Filles se baisserent avec precipitation pour les relever, Thomiris tournant : la teste pour voir si Mandane la suivoit, les vit entre les mains de Martesie, et s'en saisit si promptement, qu'à peine y eut il un instant employé à faire trois choses differentes. Mais dés que Mandane vit ces Tablettes entre les mains de Thomiris, que ne sentit-elle pas, et que ne pensa-t'elle point ! Cependant la chose n'avoit point de remede : car elle jugeoit bien que veû la conjoncture, Thomiris ne rendroit pas ces Tablettes sans voir ce qui estoit dedans ; quand mesme elle luy diroit que ce n'estoient pas celles-là, qui avoient causé la douleur d'Araminte. De sorte que n'ayant rien à faire, qu'à se resoudre de suporter constamment une avanture si fâcheuse, et qu'à prier les Dieux que cét accident ne fist pas tomber Cyrus sous la puissance de Thomiris ; elle fit un grand effort pour r'assurer son esprit, et ne laissa pas de continuer de suivre cette Princesse dans sa Tente : où elle ne fut pas plustost, que voyant que la Reine des Massagettes alloit ouvrir ces Tablettes, et alloit par consequent connoistre

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l'escriture de Cyrus, aussi bien qu'Aryante, qui en avoit veû souvent, elle prit la parole avec autant de courage que de prudence. Je ne sçay Madame, luy dit-elle, quel sentiment vous allez avoir en aprenant que Cyrus n'est pas mort : mais avant que vous l'apreniez par ce qu'il m'escrit j'ay à vous protester que vous ne sçaurez jamais par moy, de qui j'ay reçeu ces Tablettes : afin que vous ne vous obstiniez pas à me le vouloir faire dire. Quoy (s'escria Thomiris en achevant de les ouvrir) Cyrus n'est pas mort ! quoy, reprit Aryante à son tour, il peut estre vray que Cyrus soit vivant ! ha si cela est Madame, adjousta-t'il, il y a desja plusieurs jours que vous le sçavez : et cette consolation dont je tirois un si heureux presage pour moy, me devoit donc affliger, au lien de me réjouïr. Pendant qu'il parloit ainsi, Thomiris lisoit la Lettre que Cyrus avoit escrite à Mandane : et elle la lisoit avec des sentimens si tumultueux, et si opposez, qu'il eust esté difficile de les bien démesler : car elle eut de l'estonnement, de la joye, de la colere, de la douleur, et de la jalousie. Si bien que sentant une si grande agitation dans son ame, et pouvant bien moins souffrir la veuë de Mandane, quand elle sçeut que Cyrus estoit vivant, que lors qu'elle le croyoit mort, elle referma ces Tablettes sans achever mesme de lire ce qu'il y avoit d'écrit : et se tournant vers Mandane ; quelque resolution que vous ayez prise, luy dit-elle, de ne dire pas qui vous a donné ces Tablettes, je

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trouveray bien l'invention de vous le faire avoüer. Vous pouvez trouver celle de me persecuter, et mesme celle de me faire mourir, repliqua Mandane : mais vous ne me pourrez jamais rien faire dire qui puisse nuire à Cyrus : et vous ne me verrez jamais rien faire, repliqua brusquement Thomiris, qui puisse plaire à Mandane. Apres cela cette Reine dit à Aryante, qu'il faloit redoubler les Gardes de cette Princesse, et mesme ceux de toutes ces autres Dames, et leur oster aussi toute communication. Et en effet, cét ordre estant observé à l'heure mesme, on separa presques toutes ces Princesses : car Araminte demeura toute seule dans sa Tente avec Hesionide ; Mandane dans la sienne avec Doralise et Martesie ; et les autres avec leurs Femmes. De sorte que par ce moyen, il fut impossible à Nyside, à qui Meliante avoit donne la Lettre de Cyrus, de l'envoyer advertir de ce grand desordre, dont il ne sçeut rien alors : parce qu'il estoit occupé à une conference secrete, entre luy, et ces Capitaines Sauromates, avec qui Mereonte et luy avoient traité. Cependant Thomiris et Aryante, ne furent pas plustost retournez au lieu d'où ils estoient partis ensemble, qu'ouvrant cette Lettre de Cyrus, ils la leurent avec une agitation d'esprit terrible, quoy que ce fust avec des sentimens bien differens : car Thomiris par un sentiment d'amour, estoit bien aise que Cyrus ne fust pas mort, et qu'il se pleignist de Mandane, bien que d'ailleurs elle eust aussi de la douleur, de voir un

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tel ennemy ressuscité, et de connoistre qu'il avoit une passion si tendre pour sa Rivale : mais pour Aryante, quoy que sa generosité l'eust obligé à avoir de la compassion de son Rival mort, il avoit une excessive douleur d'aprendre qu'il estoit vivant : et toutes les plaintes que ce Prince faisoit à Mandane ne le consoloient point.

La capture de Cyrus
Aryante et Thomiris se mettent à la recherche de Cyrus et font appeler Meliante. Dans l'attente de nouvelles, Thomiris interroge Feraulas, dont elle ne tire rien. Cyrus et Meliante, de leur côté, ont perçu la menace, sans pour autant avoir trouvé le temps de prendre leurs dispositions : les gardes surviennent, Meliante s'interpose en vain, Cyrus s'échappe, mais tombe sur Aryante avec qui il se bat. Dans la mêlée, Aryante est prêt à porter un coup fatal à Cyrus quand Thomiris surgit et s'interpose. Cyrus n'en est pas moins fait prisonnier.

Cependant Thomiris et Aryante qui ne pouvoient douter de la vie de Cyrus, parce qu'ils connoissoient bien son escriture ; et qui voyoient mesme par cette Lettre, qu'il faloit qu'il fust aux Tentes Royales, ou qu'il y eust esté, puis qu'il disoit à Mandane qu'il l'avoit veüe sourire de ses propres yeux le jour qu'elle avoit changé de Tente, ne songerent qu'à tascher de s'assurer de sa personne : mais la difficulté estoit de sçavoir où estoit ce Prince. Il est vray que la Fortune favorisa leur dessein : car comme ils en estoient là, on amena trois Prisonniers qu'Agathyrse avoit faits, et qu'il envoyoit à Thomiris : un desquels estoit le Prince Atergatis desguisé en Massagette ; le second estoit Intapherne ; et le troisiesme estoit Feraulas, qu'on trouva chargé d'une Lettre de Gobrias pour Meliante. De sorte que ne doutant point alors que Meliante ne sçeust du moins où estoit Cyrus, Thomiris commanda à l'heure mesme au Capitaine de ses Gardes de l'aller arrester : et de chercher soigneusement dans toutes les Tentes qu'il occupoit, pour voir si Cyrus n'y seroit point, car la Lettre de Gobrias en donnoit quelque soubçon : mais elle luy commanda de le luy amener vivant

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et s'il resistoit que ses Compagnons ne le tuassent pourtant pas. Apres quoy elle ordonna qu'on gardast Intapherne et Atergatis avec beaucoup de soin : car pour Feraulas, elle le voulut voir, et luy demander elle mesme ce qu'il sçavoit de son Maistre. mais pour pouvoir le luy faire dire plustost, elle luy parla d'abord avec toute la douceur imaginable : en suite elle le menaça ; et à la fin elle luy parla avec tant de colere, que Feraulas aprehenda estrangement que Cyrus ne tombast entre les mains d'une Princesse, dont les passions estoient si violentes. Mais pendant qu'elle employoit inutilement les menaces pour obliger Feraulas à luy descouvrir où estoit son illustre Maistre, et qu'Aryante par les ordres de Thomiris, estoit allé faire redoubler la Garde tout à l'entour des Tentes Royales, afin que personne n'en pûst sortir sans une permission expresse de la Reine des Massagettes ; Cyrus, et Meliante n'estoient pas sans inquietude : car encore que Nyside n'eust pû avertir Meliante de ce qui estoit arrivé ; et que Meliante eust esté si occupé qu'il n'avoit veû personne qui pûst luy rien aprendre de ce qui se passoit ; quelques-uns de ses Domestiques, luy ayant à la fin apris que Thomiris et Aryante avoient esté à la Tente de Mandane, et qu'on disoit qu'ils en estoient sortis en donnant divers ordres pour faire garder cette Princesse plus exactement ; il craignit aveque raison que la Lettre de Cyrus n'eust esté veuë, et n'eust descouvert qu'il estoit vivant. Si bien que ne

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jugeant pas à propos de cacher sa crainte à ce Prince, il luy dit tout ce qu'il pensoit, afin de le disposer ou à sortir des Tentes Royales la nuit prochaine, ou du moins à changer de Tente, et à aller dans celle d'un de ces Capitaines Sauromates, qui estoient de leur intelligence. Mais comme il faloit qu'il fust nuit pour executer toutes ces deux choses, ils n'en eurent pas le loisir : car comme ils deliberoient sur ce qu'ils devoient faire ; ce Capitaine des Gardes de Thomiris arriva, suivy de cinquante de ses Compagnons. De sorte que comme on ne se peut pas deffendre dans des Tentes, comme dans des Maisons, tout ce que pût faire Meliante en cette occasion, fut d'avancer diligemment vers ce Capitaine des Gardes, qu'on luy dit qui le demandoit de la part de Thomiris : assurant Cyrus en le quittant, qu'il mourroit plustost que de le descourir : esperant mesme alors que ce Capitaine des Gardes se contenteroit de l'arrester. Mais la chose n'alla pourtant pas ainsi : car au lieu de s'amuser à Meliante, il se mit en estat d'entrer dans la Tente d'où il sortoit, qui estoit celle où estoit Cyrus : de sorte que Meliante voyant la chose en cét estat, se jetta entre l'ouverture de cette Tente, et ce Capitaine des Gardes de Thomiris : et mettant l'Espée à la main l'arresta tout court, pour donner temps à Cyrus de tascher de sortir du lieu où il estoit ; par une autre ouverture de cette mesme Tente, pour essayer de gagner celle de ce Capitaine Sauromate, dont il luy avoit parlé : car à tout evenement Cyrus avoit

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tousjours esté desguisé en Massagette, depuis qu'il avoit esté caché dans la Tente de Meliante. Mais comme ce Capitaine des Gardes vit cette action, il jugea bien que ce qu'il cherchoit estoit dans cette Tente : de sorte que mettant l'Espée à la main aussi bien que tous ceux de ses Compagnons qui l'avoient suivy ; Meliante ne pût esperer autre chose que de donner le temps à Cyrus de sortir de cette Tente, par une ouverture desgagée. Mais comme ce Prince le voulut faire il trouva que ce Capitaine des Gardes l'avoit fait environner avant que d'y entrer : et il arriva mesme que le Prince Aryante qui venoit de donner les ordres de Thomiris, passa fortuitement devant cette Tente, comme Cyrus songeoit à en sortir. Si bien que ce Prince voyant que du costé où estoit Meliante, il n'estoit pas possible de le faire, il aima encore mieux essayer d'en venir à bout par celuy où il pourroit peutestre tuer son Rival, en se faisant tuer luy mesme : car dans les sentimens où il estoit, et dans ceux où il croyoit qu'estoient Mandane et Thomiris, il aimoit mesme mieux mourir, que vivre et estre Prisonnier de cette Reine, et de son Rival. De sorte que prenant cette resolution, il mit l'Espée à la main : et apellant Meliante afin de pouvoir combatre ensemble, il sortit de cette Tente suivy de ce genereux Assirien qui le joignit, et de quatre ou cinq des siens : et fut si brusquement attaquer Aryante, que quoy que ce Capitaine des Gardes de Thomiris, eust fait environner la Tente de

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Meliante, ceux qui estoient du costé que Cyrus sortit, ne purent l'empescher de joindre ce Prince, et de luy porter un coup apres l'avoir apellé plus d'une fois ingrat Anaxaris, et perfide Anaxaris. Il est vray que comme Aryante estoit à cheval, et que Cyrus estoit à pied, le coup qu'il porta à ce Prince n'eut pas l'effet qu'il en avoit attendu : car le cheval d'Aryante s'estant cabré, dans l'instant qu'il le voulut porter, et ne pouvant plus retenir l'impetuosité de son bras, ce fut ce cheval qui reçeut le coup dans les flancs : et qui retombant avec violence, rompit l'Espée de ce Prince. Mais à peine Meliante eut-il veû cét accident, que par une generosité toute heroïque, il donna la sienne à cet illustre Heros, et en prit une autre à un de ceux qui l'avoient suivy : apres quoy Aryante ayant eu loisir de reconnoistre son Rival, voulut aller à luy avec intention de finir tous leurs differens par sa mort. Mais comme son cheval estoit fort blessé, il tomba, et il tomba luy mesme engagé sous ce fier Animal qui sauva peut-estre la vie de son Maistre en se debattant : car durant ce temps là ce Capitaine des Gardes suivy de tous ses Compagnons, sortit de la Tente de Meliante, et environna d'une telle sorte, et Cyrus, et ce brave Assirien, qu'ils ne purent, rejoindre Aryante. Cependant comme Cyrus ne se vouloit point rendre : et que ce Capitaine des Gardes ne le vouloit point faire tuer en l'accablant par le nombre de ceux qui l'avoient attaqué, parce que Thomiris luy avoit commandé de le

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luy mener vivant ; Cyrus secondé de Meliante en tua un si grand nombre, que lors qu'Aryante fut desgagé de dessous son cheval, il ne jugea pas qu'il deûst s'arrester aux ordres de Thomiris. Si bien que se jettant à travers ceux qui vouloient prendre Cyrus, il l'attaqua à son tour avec beaucoup de vigueur Il est vray que Cyrus para le coup qu'il luy porta, et qu'il luy en porta un autre si brusquement, qu'il fut contraint de lascher le pied : mais pendant que les choses estoient en cét estat, et que Cyrus et Meliante, ne pouvoient presques esviter la mort, veû le nombre de Gens qui les attaquoient, et l'opiniastreté qu'ils avoient à ne se vouloir point rendre ; Thomiris que l'impatience et l'inquietude avoient fait sortir de sa Tente, parut à cheval. Si bien que voyant ce combat, et aprenant la chose, elle s'avança au milieu de ce tumulte, en deffendant aux siens de tuer Cyrus, et en commandant à Cyrus de se rendre à elle. Mais comme Aryante avoit l'esprit estrangement irrité de l'opiniastre resistance de ce Prince, il ne se soucia pas du commandement qu'elle faisoit, et ne laissa pas d'attaquer encore son Rival, qui venoit de renverser mort à ses pieds, le Capitaine des Gardes de Thomiris. Mais comme cette Reine vit son action, et qu'elle remarqua que Cyrus ne voyoit pas Aryante, elle se sentit emportée par sa passion : ainsi entre son Frere et celuy qu'elle aimoit, elle ne balança point sur ce qu'elle devoit faire : et prenant la parole, prends garde à toy Cyrus, luy dit elle

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et pare le coup qu'un de mes rebelles Sujets te veut porter : à ces mots, Cyrus qui reconnut fort bien la voix de Thomiris, se tourna, et vit qu'effectivement Aryante en l'appellant par son nom, luy alloit porter un furieux coup : si bien que ne pouvant faire autre chose que parer de l'Espée, il para en effet : mais en parant, trois ou quatre de ceux qui estoient venus avec cette Reine, se jetterent sur luy, et luy saisissant le bras, l'empescherent de continuer son combat avec Aryante, et le presenterent à Thomiris : qui eut plus de joye de voir Cyrus en sa puissance, que si elle eust gagné cent Batailles, et conquis cent Royaumes.


Cyrus prisonnier de Thomiris
Les intentions de Thomiris suscitent les plus vives craintes, en particulier de la part de Mandane, que Doralise et Martesie tentent de rassurer. La mort d'Araminte vient ajouter encore à son chagrin. De son côté, Cyrus est particulièrement tourmenté, surtout depuis qu'il croit que Mandane lui est infidèle. Thomiris, pour sa part, convaincue du caractère désespéré de sa situation, nourrit les plus sombres desseins. Après avoir rendu à Cyrus une dernière visite inutile, elle apprend qu'une conjuration se prépare dans l'intention de lui faire perdre le pouvoir.
Inquiétudes sur les intentions de Thomiris
Thomiris, non contente de la capture de Cyrus, fait encore arrêter Aryante et Meliante. La nouvelle consterne les deux camps par ce qu'elle fait craindre des intentions de la reine. Mais la plus inquiète est bien sûr Mandane : elle craint que Cyrus ne cède désormais aux propositions de Thomiris, mais encore plus que cette dernière ne le fasse tuer. Doralise l'invite à avoir confiance en la fortune, au vu de tous les rebondissements qu'a connus son histoire. Martesie pense, quant à elle, que Thomiris ne sera pas aussi cruelle avec Cyrus vivant qu'elle a voulu l'être avec sa dépouille.

Cependant Meliante voyant Cyrus pris, attaqua Aryante : qui estant desesperé de ce qu'il n'avoit pû vaincre son Rival, passa sur l'Assirien : si bien que se debatant alors comme deux hommes qui vouloient opiniastrément la mort ou la victoire, Thomiris qui vit la chose, et qui avoit l'esprit aigry contre le Prince son Frere, de ce qu'il luy avoit desobeï, et de ce qu'il s'opposoit tousjours à la persecution qu'elle vouloit faire à Mandane, commanda qu'on les prist tous deux : et qu'on gardast aussi soigneusement le Prince son Frere, que Cyrus et Meliante. De sorte que comme il est assez aisé de prendre deux hommes qui luttent l'un contre l'autre, ils furent arrestez sans peine : il y eut pourtant quelques Amis d'Aryante, qui voulurent faire quelque rumeur : mais la presence de la fiere Thomiris empescha la chose : et quoy qu'Aryante semblast partager

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son authorité parmy les Gens de Guerre, il fut pourtant mené sans aucune resistance à la Tente où Thomiris ordonna qu'on le gardast. Cependant cette Princesse ne sçachant pas bien elle mesme quels estoient ses sentimens pour Cyrus, ne voulut point luy parler, et commanda qu'on le menast dans une de ses Tentes : mais avec une Garde si forte, qu'elle ne pouvoit craindre qu'il pûst eschaper. Pour Meliante on le mit avec le Prince Intapherne, et Atergaris, afin d'avoir moins de Gardes à faire : de sorte que lors que Mereonte, Myrsile, Chrysante, et Hidaspe (qui n'avoient pas esté arrestez comme Intapherne, Atergatis, et Feraulas) arriverent le soir aux Tentes Royales, desguisez en Massagettes, ils trouverent que Cyrus estoit prisonnier : que Meliante l'estoit aussi ; qu'Aryante estoit arresté, qu'Intapherne, Atergatis, et Feraulas avoient esté pris ; que Mandane estoit plus exactement gardée qu'elle ne l'avoit jamais esté ; que Thomiris depuis la prison du Prince son Frere, avoit fait changer les Gardes de cette Princesse ; et qu'on ne sçavoit enfin â quoy tout ce grand et subit changement aboutiroit. De sorte que pour avoir le temps de refondre ce qu'ils devoient faire, il falut qu'ils se cachassent dans la T'ente d'un de ces Capitaines Sauromates, avec qui Mereonte avoit traité. Cependant la nouvelle de la vie de Cyrus et de sa prison, faisoient un si grand bruit, que la prise d'Aryante n'en faisoit presques point : car on ne parloit que de Cyrus, et l'on en

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parla tant, que la malheureuse Mandane aprit par ses propres Gardes, que ce Prince estoit en la puissance de Thomiris. La Princesse de Bithinie sçeut aussi par les siens qu'Intapherne estoit arresté : Istrine sçeut de son costé qu'Atergatis avoit le mesme Destin : et Arpasie n'ignora pas que Meliante estoit prisonnier : si bien que le regardant alors comme estant plus malheureux qu'Hidaspe, la tendresse de son coeur en augmenta pour luy : et elle eut beaucoup de douleur de sçavoir qu'elle estoit cause du malheur d'un si honneste homme, et d'un homme encore qui en avoit tué deux qui l'eussent renduë tres malheureuse s'ils eussent vescu. Martesie en son particulier, sçeut aussi que Feraulas estoit entre les mains de Thomiris : et la Fortune disposa enfin les choses de telle maniere, que la douleur, et le desespoir, estoient dans tous les deux Partis. En effet quand cette nouvelle fut sçeuë dans l'Armée de Cyrus, il y eut une consternation universelle : et quand elle le fut dans celle de Thomiris, tous ceux qui avoient de la raison, aprehenderent que la Reine des Massagettes ne se portast à quelque resolution si violente, et contre Cyrus, et contre Mandane, et contre le Prince son Frere, qu'elle ne forçast ses propres Sujets à s'armer contre elle, et à se joindre à ses ennemis pour la perdre. Cependant ce grand dessein qui estoit prest d'esclatter, n'estoit plus alors en estat d'estre executé : car ce changement avoit rompu toutes les mesures qui avoient esté prises : et cette grande revolution

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occupoit si fort les esprits de tout le monde, qu'on ne pensoit à autre chose, et qu'on ne s'entretenoit que de ce qui estoit arrivé, et de ce qui pouvoir encore arriver. Mais si les Personnes indifferentes en usoient ainsi, que ne devoient point faire les Personnes interessées ? et entre ces Personnes interessées, Mandane estoit sans doute infiniment à pleindre. Car enfin apres avoir veû la cruelle action de Thomiris, lors qu'elle avoit creû que Cyrus estoit mort, que ne devoit elle pas aprehender, voyant qu'il estoit vivant, et sous la puissance de cette Reine irritée ? Ainsi la pensée la plus douce qui luy venoit, estoit de voir Cyrus infidelle : en effet, disoit-elle à Doralise et à Martesie, comme Cyrus est mescontent de moy, et qu'il m'a tesmoigné par sa Lettre qu'il croit que je me suis consolée de sa mort ; n y a t'il pas apparence qu'il ne croira plus estre obligé à nulle fidellité pour une Personne qu'il croit infidelle ? et qu'ainsi cessant de mespriser Thomiris, il commencera peut-estre de me haïr ? Mais helas, adjoustoit elle, ce seroit presques le plus avantageux pour moy, que la chose allast ainsi : car enfin si ce Prince infortuné dit vray, il m'aime encore, toute inconstante qu'il me croit : si bien que s'il s'opiniastre à resister à la cruelle Thomiris, elle sera peut-estre capable de faire poignarder ce Prince en ma presence : ainsi je me voy en estat de ne pouvoir presques esviter clé voir Cyrus infidelle ou mort. O dure necessité ! s'escrioit-elle ; ô rigoureuse Fortune ! à quels malheurs

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m'avez vous reservée, et quels suplices me preparez vous ? Mais du moins justes Dieux, adjoustoit elle, ne permettez pas que Cyrus m'accuse plus long temps d'inconstance et d'ingratitude : esclairez son esprit je vous en conjure : et faites luy connoistre qu'il a eu tort de soubçonner d'infidellité, la plus fidelle Personne de la Terre. Mais helas (disoit-elle encore en se reprenant) en souhaitant que Cyrus connoisse la fermeté de mon affection, je souhaite peut-estre sa mort, et je fais des voeux contre sa vie : puis que plus il me croira fidelle, plus il le sera luy mesme, et plus il irritera la cruelle Thomiris. Mais apres tout, poursuivoit Mandane, je ne croy pas qu'il soit fort injuste à une Personne qui mourroit plustost que de faire une infidellité à Cyrus, de souhaiter qu'il ne soit pas infidelle. Il est pourtant vray que quand mon imagination me represente ce que la fiere Thomiris me fit voir en la personne du malheureux Spitridate ; et que je pense qu'elle pourroit encore me faire voir un objet plus terrible en celle de Cyrus ; il s'en faut peu que je ne consente qu'il soit inconstant. J'avouë pourtant qu'il n'y a que ma raison qui soit de cét advis : et que mon coeur est bien esloigné d'avoir un pareil sentiment. Il est arrivé des changemens si merveilleux en vostre vie, luy dit alors Doralise, que vous ne devez ce me semble jamais desesperer de rien : car enfin Cyrus fut creû mort à la Guerre de Bithinie ; il creût que vous alliez perir par un embrasement, lors qu'il arriva à Sinope ; il pensa que

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vous estiez noyée lors qu'il trouva Mazare qui sembloit estre prest d'expirer ; Mazare luy mesme a esté creû mort durant long temps ; Cyrus vient encore d'estre creû tel par toute l'Asie ; et vous avez vous mesme pensé l'avoir veû mort de vos propres yeux. Il est vray Doralise que tout ce que vous dittes est arrivé, repliqua Mandane, mais il est bien plus difficile d'imaginer comment je puis sortir heureusement du malheureux estat où je me trouve : car enfin il est positivement vray que Cyrus est sous la puissance d'une cruelle Personne, qui a tesmoigné avoir de la joye de sa mort ; qui a regardé avec plaisir cette Teste sanglante de Spitridate, qu'elle croyoit estre la sienne ; et qui a dans l'ame une passion si violente, et si furieuse, qu'on en doit tout aprehender. Pour moy Madame repliqua Martesie, je suis persuadée qu'il ne faut pas s'imaginer que Thomiris ait autant de cruauté pour Cyrus vivant, que pour Cyrus mort. En effet quand elle croyoit qu'il avoit perdu la vie, il pouvoit estre qu'une secrette douleur de sa mort, faisoit une partie de sa rage sans qu'elle en connust bien la cause : et que le croyant mort avec des sentimens de mespris pour elle, elle en avoit de cruauté pour luy. Mais Madame, je ne puis croire que voyant Cyrus vivant, elle ait la mesme inhumanité : car comme l'esperance flatte et adoucit l'esprit, je suis persuadée qu'elle aura moins de cruauté, parce qu'elle sera en pouvoir de ne se desesperer pas tout à fait. Et puis, adjousta Doralise, quand je songe que vous estes bien

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sortie de dessous la puissance du Roy d'Assirie, de Mazare, et du Roy de Pont ; je trouve que vous pouvez esperer que Cyrus sortira aussi de dessous celle de Thomiris, et que vous en sortirez vous mesme. Ha Doralise, s'escria Mandane, Cyrus ne sçauroit estre son propre Liberateur, comme il a esté le mien : et puis quand le Prince Mazare servit aussi heureux qu'il est brave, et qu'il auroit plus de generosité que d'amour, je n'aurois pas encore lieu d'esperer : parce que je suis persuadée que s'il entreprend quelque chose qui luy reüssisse, ce sera alors que la vie de Cy rus sera le plus en danger : ne doutant nullement que Thomiris n'aime mieux faire mourir ce Prince que de souffrir qu'on le delivre : et l'en suis enfin reduite au point, d'estre fâchée que son Rival soit Prisonnier aussi bien que luy : car comme il luy a de l'obligation ; qu'il est genereux ; et que j'ay quelque pouvoir sur son esprit ; j'eusse pû esperer qu'il eust empesché les funestes effets de la passion de Thomiris : mais il a plû aux Dieux en cette occasion, de me priver de tout secours, et de m'oster toute esperance.

Mort d'Araminte
Mandane va trouver Araminte, que le choc de la mort de Spitridate a amenée aux portes de la mort. Elle promet à son amie de veiller à l'enterrer dans le même tombeau que son amant. Araminte s'éteint quelques heures plus tard.

Comme Mandane s'entretenoit d'une si triste maniere, Hesionide toute en larmes, vint prier cette Princesse d'entrer dans la Tente d'Araminte : car encore que Thomiris eust commandé qu'on separast toutes ces Dames captives, on n'avoit pû faire changer de Tente à la Reine de Pont, à cause de son excessive douleur. Quelque affligée que fust Mandane pour ses propres interests, elle n'avoit garde de refuser

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son assistance à une Princesse pour qui elle avoit tant d'estime et tant d'amitié : elle fut donc dans la Tente où elle estoit : mais elle la trouva en un pitoyable estat : car comme elle n'avoit rien voulu prendre depuis qu'elle avoit sçeu la mort de Spitridate, quelque soin qu'on y eust pû aporter ; elle estoit si foible, et elle avoit neantmoins alors une fiévre si forte, qu'il estoit aisé de voir que l'excés de sa douleur acheveroit bientost de la delivrer des maux qu'elle souffroit. Elle avoit pourtant sa raison toute libre : et quoy qu'elle eust la voix assez basse, parce qu'elle l'avoit oppressée, elle ne laissa pas de dire des choses infiniment touchantes à Mandane. Je vous demande pardon Madame, luy dit-elle, d'augmenter vos douleurs par les miennes : mais comme je n'ay plus que quelques momens à vivre, j'ay creû que je pouvois vous conjurer de me permettre de vous faire une priere. Helas Madame, repliqua Mandane en soûpirant, je suis en un si pitoyable estat, qu'il est ce me semble assez difficile que je n'aye pas le malheur de ne pouvoir faire ce que vous desirez de moy : car excepté de pleindre vostre infortune, et de la pleurer aveque vous, je ne voy rien en ma puissance : cependant je puis vous assurer qu'il n'y a que les choses impossibles que je ne face pas pour vous. Ce que je vous demande, repliqua la malheureuse Araminte est que vous faciez en sorte par le credit du Prince Aryante, que Spitridate et moy n'ayons qu'un Tombeau : que vous faciez sçavoir à l'illustre Cyrus, que je luy

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laisse tout le droit que j'avois an Royaume de Pont qu'il m'avoit promis de me rendre : et que je le conjure de conserver la memoire d'un Prince infortuné, qui avoit la gloire de luy ressembler : et qui a eu celle de mourir pour son service. Mais sur toutes choses Madame, faites s'il vous plaist que la mort unisse ce que la cruauté de la Fortune a voulu separer : et que Spitridate et Araminte, comme je l'ay desja dit, n'ayent qu'un Tombeau. J'espere, repliqua Mandane, que vous ne serez pas en estat d'avoir besoin de mes prieres : et que vous vivrez assez pour en faire un jour eslever un à l'illustre Prince que vous regrettez avec tant de justice. Mais si cela n'estoit pas, j'aurois le malheur de ne pouvoir vous rendre ce funeste office que vous desirez de moy : car enfin le Prince Aryante est arresté par les ordres de Thomiris ; le malheureux Cyrus est dans les Fers, et je suis plus en estat de devoir desirer la mort que vous. Acheve Fortune, acheve, repliqua foiblement Araminte, et apres m'avoir osté deux Royaumes, refuse moy encore un Tombeau : et prive moy mesme de la satisfaction que j'eusse euë à pouvoir esperer qu'un Prince à qui Spitridate avoit l'avantage de ressembler, puisse estre heureux. Pour vous Madame (adjousta-t'elle, en tendant la main à Mandane) je n'ay rien à vous dire : puis que dans l'accablement de douleur où vous estes, et dans celuy où je me trouve, je ne puis vous demander des larmes, ny vous en offrir, car vostre affliction merite toutes les vostres :

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et je n'en ay pas assez des miennes, pour pleindre mes infortunes. Apres cela Araminte se teut, et se tourna de l'autre costé : et deux heures apres elle tomba dans une lethargie si profonde, qu'elle n'en revint que pour mourir plus constamment : et pour prononcer en mourant le nom du malheureux Spitridate, quoy que les Medecins de Thomiris luy pussent faire. Ainsi il falut que Mandane se vist accablée de cette augmentation de douleur : et qu'un objet aussi funeste que celuy-là, servist encore à luy remplir l'imagination de toutes les horreurs de la mort. Celle d'Araminte fut pourtant digne de sa vie, et de la passion qu'elle avoit dans l'ame : car durant un quart d'heure qu'elle recouvra la parole, elle ne dit que de Grandes et de belles choses : en effet elle dit à Mandane, qu'elle n'avoit point eu besoin de toute sa constance pour suporter la perte de deux Royaumes, l'exil, et la prison : mais qu'elle s'en estoit trop peu trouvé, pour souffrir la mort de Spitridate. Elle luy parla obligeamment de la Princesse de Bithinie : elle luy recommanda Hesionide : elle pria les Dieux d'excuser ses foiblesses, et ton desespoir : et elle les pria aussi de vouloir reünir son esprit à celuy de Spitridate : apres quoy elle mourut sans aucune violence et sans avoir mesme perdu la beauté qui la rendoit une des plus charmantes Princesses de la Terre : quoy que ce fust la moindre des qualitez qui la faisoient admirer. Cependant Mandane voulant tascher de luy rendre l'office qu'elle avoit desiré,

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pria un Medecin de Thomiris qui la vit mourir, de prier cette Reine de la part d'Araminte, de souffrir qu'on mist son corps dans le Tombeau de Spitridate s'il en avoit un : de sorte que comme cét homme estoit fort touché de compassion, de la mort de cette Princesse, il obtint effectivement de Thomiris, ce qu'Araminte avoit souhaité : ainsi la mort reünit, ce que la Fortune avoit separé : et ces deux illustres Personnes qui n'avoient pû occuper un mesme Thrône, quoy qu'ils le deussent esperer, occuperent du moins un mesme Tombeau.

Les tourments de Cyrus
Le sentiment d'inquiétude domine la plupart des protagonistes. Mais Cyrus est encore plus tourmenté : toutes les pensées lui sont douloureuses, qu'elles concernent Thomiris ou Mandane. En particulier, l'idée de l'infidélité de cette dernière lui est insupportable. Et la mort d'Araminte est encore un sujet supplémentaire d'affliction. Il reconnaît finalement que l'amour est la seule force qui le maintient encore en vie.

Mais pendant que ces choses se passoient, Aryante souffroit des maux incroyables, par la crainte où il estoit que Thomiris ne se portast à quelque estrange resolution contre la vie de Mandane : et dans les sentimens où il estoit alors, il s'en faloit peu qu'il n'eust mieux aimé la voir en la puissance de Cyrus, qu'en celle de la Reine sa Soeur. D'autre part Myrsile estoit au desespoir d'estre arresté, et de se voir inutile au service de Cyrus, de Mandane, et de Doralise ; dont la fortune estoit attachée à celle de cette Princesse. Intapherne, et Atergatis, avoient des sentimens aussi douloureux que luy : mais Feraulas en avoit qui estoient encore incomparablement plus inquiets : car la passion qu'il avoit pour son Maistre et pour Mandane, et l'amour qu'il avoit pour Martesie, faisoient qu'il estoit inconsolable de n'estre pas en estat de servir des Personnes qui luy estoient si cheres. Meliante de son costé estoit desesperé, de sçavoir

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qu'Hidaspe n'estoit pas prisonnier, comme une partie des autres qui avoient pris mesme dessein que luy. La Princesse de Bithinie estoit aussi au desespoir de la mort de son Frere, de celle d'Araminte qu'elle sçeut ; et de la prison de son Amant. Istrine estoit aussi fort touchée de l'affliction de cette Princesse, et du malheur d'Atergatis : et Arpasie l'estoit aussi beaucoup de ne pouvoir esperer la liberté ; de ce que Meliante estoit prisonnier ; et de ce qu'elle ne sçavoit où estoit Hidaspe. Mais apres tout, tous les malheurs de toutes ces Personnes ensemble, n'aprochoient pas de celuy de Cyrus : car lors qu'il pensoit qu'il estoit reduit au point de s'affliger que son Rival estoit prisonnier, parce qu'il ne pouvoit deffendre la vie de Mandane contre la fureur de Thomiris, il estoit dans un desespoir incroyable. De quelque costé qu'il tournast son esprit, il ne trouvoit aucune consolation : car s'il consideroit Thomiris comme son ennemie, il luy estoit fort dur d'estre dans ses Fers : s'il la regardoit comme son Amante, il luy estoit encore plus insuportable : et s'il se souvenoit de toutes ses victoires, il s'en souvenoit avec douleur, veû le changement qui estoit arrivé à sa fortune. S'il rapelloit en sa memoire, la cruauté de Thomiris pour Spitridate mort, lors qu'elle le prenoit pour luy, il se preparoit à mourir de quelque cruelle maniere : et s'il pensoit à Mandane, il y pensoit avec une douleur incroyable, parce qu'il la croyoit infidelle : ou que du moins il l'accusoit d'avoir esté trop

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peu sensible à sa perte, et de s'en estre trop tost consolée. Ce sentiment douloureux, ne diminuoit pourtant rien de sa rendresse, ny de sa passion : et par un ingenieux et cruel caprice de son destin, Cyrus avoit tout à la fois de la colere, de la tendresse, de la jalousie, de la pitié, de l'amour, et de là fureur : car tantost il se pleignoit de Mandane, et tantost il la pleignoit, au lieu de se pleindre d'elle. Un moment apres, il faisoit des voeux contre Aryante : un instant en suite, il souhaitoit qu'il fust delivré : à un moment de là il faisoit des imprecations contre Thomiris : et il en faisoit aussi quelques fois contre luy mesme : s'accusant de tous les malheurs de Mandane ; de tous les siens ; de toutes les violences de Thomiris ; et mesme de l'amour que ses Rivaux avoient eu pour la Princesse qu'il adoroit : de sorte que passant continuellement d'un sentiment à un autre, il souffroit plus qu'il n'avoit jamais souffert. Mais ce qui faisoit la plus grande rigueur de sa souffrance, festoit'opinion qu'il avoit que Mandane ne l'aimoit plus, ou que du moins elle ne l'aimoit pas assez. En effet la pensée de la cruauté de Thomiris, ne luy estoit pas si fâcheuse, que celle du peu d'affection de Mandane : car il estoit accoustumé de voir la mort sous la plus terrible forme où elle se pouvoit montrer : mais il ne l'estoit pas à voit Mandane infidelle, ny Mandane indifferente. Il eut mesme encore une nouvelle douleur, lors qu'il sçeut la mort d'Araminte par un de ses Gardes : et il la mit au nombre de ses propres malheurs. Ce

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n'est pas assez Fortune, s'escria-t'il, que je sois malheureux en ma propre Personne, il faut encore que je le sois en celle de tous ceux que j'aime : il faut que Spitridate meure, seulement parce qu'il me ressemble, et qu'il est mon Amy : il faut qu'Araminte perde la vie, parce que j'ay de l'amitié pour elle : il faut que Meliante soit prisonnier, parce qu'il m'a protegé : et il faut enfin que je souffre de toutes les manieres dont on peut souffrir. Il faut, dis-je, que je sois malheureux, parce que Thomiris m'aime ; parce que Mandane ne m'aime plus ; parce qu'Aryante me haït ; et qu'il n'y ait rien dont la Fortune ne se serve pour me persecuter. Cependant rien ne me seroit insuportable, si j'estois assuré de l'affection de ma Princesse : mais helas je suis bien esloigne de ce bien heureux estat : car puis qu'elle s'est consolée si promptement de ma mort, il faut conclurre que ma vie ne luy estoit guere considerable : et que j'aurois grand tort de la mesnager, si ce n'estoit que contre toute sorte de raison je conserve encore dans le fonds de mon coeur l'esperance de me vanger. Tant de divers Oracles si ponctuellement accomplis, me font esperer que celuy qui fut rendu à la Princesse de Salamis, et qui m'est si avantageux, pourra peut estre avoir son effet : car enfin la responce de la Sybile qui me parut si espouventable vient d'avoir le sien en la. personne du malheureux Spitridate : ainsi il se trouve que je n'ya ay pas toute la part que j'y pensois avoir, si ce n'est que je veüille prendre le

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Vers de cét Oracle pour un presage de mon repos. Mais Dieux, adjoustoit-il, par quelle voye pourrois-je le trouver ? je suis sous le pouvoir d'une Reine, et d'une Amante, et d'une Amante irritée. Mandane est sous la puissance d'une fiere Rivale : et je ne suis peut-estre plus dans le coeur de Mandane. J'ay donc perdu la raison de conserver quelque esperance, adjoustoit-il en luy mesme, et si je ne connoissois bien mon coeur, je croirois qu'un sentiment lasche me feroit esperer malgré moy, afin de n'avoir pas recours à la mort. Mais graces aux Dieux, je sçay bien que je ne suis pas capable de cette foiblesse : et que je n'espere que parce qu'on ne peut aimer sans esperance : et que l'amour enfin est ce qui me fait vivre et esperer, quoy que la raison et la generosité voulussent peut-estre que je me delivrasse des mains de mes ennemis par ma propre main.

Les tourments de Thomiris
Thomiris, elle aussi, est tourmentée par des pensées contradictoires. Les faits l'invitent à haïr Cyrus, mais en même temps elle ne peut s'empêcher de l'aimer. Et elle n'ignore pas que Cyrus, lui, la hait, après tout le mal qu'elle a fait. Gelonide l'invite à se rendre immortelle par une action magnanime en libérant Cyrus et Mandane. Thomiris ne s'en sent pas capable, tant l'amour de Cyrus l'emporte sur son désir de gloire. Gelonide essaie ensuite de lui ouvrir les yeux sur la difficulté de sa situation militaire. La reine préfère tout détruire autour d'elle plutôt que renoncer à Cyrus.

Mais pendant que Cyrus raisonnoit avec luy mesme d'une si triste maniere, Thomiris estoit dans des inquietudes si pleines d'irresolution, qu'elle n'estoit pas un demy quart d'heure dans un mesme sentiment. Comme Gelonide la connoissoit jusques au fonds du coeur, elle ne la voulut point abandonner dans les premiers transports de sa passion, apres la prise de Cyrus : et elle l'observa si exactement, qu'elle fut à la fin contrainte de luy descouvrir tous les tumultueux sentimens de son ame. Je voy bien Gelonide (luy dit-elle, voyant qu'elle la regardoit attentivement) que vous cherchez à deviner ce que je pense : mais à

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dire la verité, il vous seroit assez difficile : car je pense tant de choses differentes, qu'elles se destruisent continuellement les unes les autres : et mon ame est si cruellement agitée, que je souffrirois moins si j'estois à la place de Cyrus, que je ne fais a celle où je suis. Ce Prince est pourtant en un pitoyable estat, repliqua Gelonide et je croy Madame, que si vostre Majesté y pensoit bien, elle verroit une notable difference entre sa fortune et la sienne. Si j'estois bien d'accord avec moy mesme, reprit Thomiris, vous auriez raison : mais Gelonide il y a une Guerre Civile dans mon coeur, qui le déchire d'une estrange sorte : car quand je me souviens des mespris que ce Prince à eus pour moy, et sous le nom d'Artamene, et sous celuy de Cyrus, j'ay de la haine pour luy : et je me resous sans peine à faire mourir Mandane ; à la luy faire voir morte ; et à le faire mourir luy mesme : car enfin à le considerer de cette sorte, il n'y a point de suplice dont il ne soit digne. En effet il m'a assez mesprisée, pour meriter mille morts : il est cause que j'ay terny ma gloire : c'est luy qui a fait des Ruisseaux du sang de mes Sujets : et il a causé la mort de mon Fils. Ainsi quand je ne le considere que de cette maniere, et que je le voy mon Prisonnier, je suis quelques momens à gouster toute la douceur de la vangeance. Mais helas, ces momens ne durent guere ! et des que je regarde Cyrus comme le plus Grand Prince du monde, et le plus accomply de tous les hommes, les Armes me tombent

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des mains : et il s'en faut peu que je ne l'excuse. Ouy Gelonide, je me dis quelques fois à moy mesme, qu'il aimoit Mandane avant que de m'avoir veuë : qu'il ne m'a point fait d'outrage de ne m'aimer pas : et que je luy ay mesme beaucoup d'obligation, de ce qu'il ne voulut pas le deffaire d'une cruelle ennemie dans les Bois des Sauromantes, lors qu'il baissa respectueusement la pointe de son Espée, au lieu de me tuer, comme il le pouvoit faire. Mais apres avoir raisonné de cette sorte, mon ame n'en est pas plus tranquile : au contraire je me trouve dans un nouveau desespoir : car moins j'ay de sujet d'accuser Cyrus, plus j'en ay de m'accuser moy mesme. Mais Gelonide, ce qui fait ma plus grande douleur, c'est que je suis assurée d'une certitude infaillible, que Cyrus me haït horriblement : principalement depuis que la violence de mon amour et de ma jalousie, m'ont fait faire cette action de cruauté, que je ne fis neantmoins que parce que j'avois l'ame irritée de celle qu'il avoit euë pour moy. Cependant toutes les fois que je songe que Cyrus à qui j'avois donné mille marques d'amour, sçait ce terrible effet de ma haine, j'en ay un desespoir que je ne puis exprimer : car enfin je veux voir Cyrus, et je ne sçay pourtant comment je l'oseray faire, apres cette barbare action qu'il n'ignore pas. Il est vray que s'il me rendoit justice, il me tiendroit conte de toute ma cruauté : et Cyrus vivant me devroit sans doute avoir quelque obligation, de tout ce que j'ay fait contre Cyrus

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mort : puis que mon inhumanité n'a pas moins esté un effet de mon amour, que toutes les marques de tendresse que je luy ay données en mille occasions. Mais enfin Madame, luy dit Gelonide, puis que Cyrus n'a pû estre infidelle à Mandane, dans un temps où vous ne luy aviez donné nul sujet de vous haïr, il n'est pas croyable qu'il vous aime aujourd'huy qu'il peut vous reprocher d'avoir eu autant de haine que d'amour : c'est pourquoy si vostre Majesté faisoit bien, elle se resoudroit à restablir sa gloire par une Grande action : et par une action qui luy redonneroit mesme l'estime de Cyrus. En effet si en l'estat où vous estes, vous delivriez Cyrus et Mandane, et que vous les renvoyassiez au Roy des Medes, apres avoir obligé ceux qui commandent son Armée, de la faire repasser l'Araxe, vous feriez une chose qui rendroit vostre gloire immortelle. Ha Gelonide, interrompit Thomiris, je sçay bien que je devrois plus aimer la Gloire que Cyrus : mais il y a long temps que j'ay fait voir, que j'aime plus Cyrus que la Gloire : ainsi sans escouter ny la generosite, ny la raison, ny la vertu, je ne songe qu'à faire en sorte que Cyrus veüille regner dans mes Estats, et dans mon coeur : et quand j'en auray tout à fait perdu l'esperance, je sens bien que ma fureur n'aura point de bornes : et que si je ne puis perdre Cyrus et Mandane, sans perdre aussi Aryante, et sans me perdre moy mesme, je m'y resoudray sans peine. Mais Madame, luy dit Gelonide, quoy que vous ayez Cyrus en vostre

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puissance, vous ne laissez pas d'avoir de redoutables Ennemis à combatre : car Mazare est brave ; le secours que Ciaxare envoye est puissant ; et le Prince Aryante n'est plus à la Teste de vostre Armée. Quand on ne songe plus à sa propre conservation, reprit Thomiris, on n'a plus rien à mesnager : c'est pourquoy Gelonide, sans regarder le peril dont vous me menacez, qui n'est peutestre pas si grand que vous vous le figurez, je ne veux songer à autre chose, sinon qu'à imaginer comment je pourray faire pour obtenir de moy assez de hardiesse pour voir Cyrus. Mais encore Madame, luy dit Gelonide, voudrois je bien sçavoir quelle resolution vous prenez, en une conjoncture on vous n'en pouvez prendre que de tres importantes ; La resolution que je prens, repliqua Thomiris, est de faire toutes choses possibles, justes, et injustes, pour porter Cyrus à quitter Mandane, et à respondre à mon affection. : et si je voy que je ne puisse rien gagner sur son esprit, je puniray Aryante de son ancienne rebellion, afin qu'il ne face plus d'obstacle à ma vangeance ; je feray poignarder Mandane aux yeux de Cyrus ; je mesleray le sang de Cyrus, à celuy de Mandane ; et je me tueray peut-estre moy mesme, si je ne trouve pas cette vangeance assez douce. Eh Madame, s'escria Gelonide, quels estranges sentimens vous passe-t'il dans l'esprit ? Eh Gelonide, repliqua Thomiris, que ne doit point penser une Reine qui aime, et qui aime un Prince qui la mesprise et qui la haït ? car enfin s'il

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y a quelques instans où je pense qu'il peut aimer Mandane sans estre coupable, il y en a mille où je croy qu'il ne me peur haïr sans éftre ingrat.

L'entrevue de Cyrus et Thomiris
Thomiris rend visite à Cyrus. Le prisonnier l'aborde fièrement, ce qui amène la reine à tenter de se justifier de la cruauté dont elle a fait preuve. Puis elle tente de le convaincre de l'infidélité de Mandane. Cyrus réplique que son amour pour cette dernière ne sera jamais remis en question et surtout pas en faveur d'une personne qui a persécuté la femme qu'il aime.

Apres cela Gelonide voulut encore dire quelque chose, mais Thomiris luy imposa silence : et sans differer davantage, elle fut à la Tente de Cyrus, suivie du Lieutenant de ses Gardes, et de quelques uns de ses Compagnons, qui demeurerent à l'entrée de la Tente où l'on gardoit ce Prince : cette Reine n'ayant aucunes Femmes avec elle que Gelonide : car encore qu'elle n'aprouvast pas ses sentimens, elle ne laissoit pas de l'aimer, et de la mener tousjours, parce que c'estoit la seule personne â qui die eust descouvert son amour. Mais en allant en ce lieu là, Thomiris toute fiere qu'elle estoit, sentit une confusion estrange dans son coeur : neantmoins la force de sa passion la dissipant, elle entra dans la Tente de Cyrus sans l'en faire advertir, de sorte qu'il fut estrangement surpris de cette visite. Toutesfois comme il avoit l'ame Grande, l'esprit ferme, et le coeur genereux, il ne parut nulle esmotion sur son visage : et toute celle qu'il eut fut renfermée dans son coeur. En effet il ne vit pas plustost Thomiris, qu'il la salüa avec tout le respect qu'il luy devoit, comme Reine des Massagettes : mais ce fut pourtant avec toute la froideur qu'il devoit avoir pour une ennemie de Mandane, et pour une Princesse qui luy avoit donné une marque de haine aussi publique qu'estoit celle de cette Teste plongée dans un Vase plein de sang. Pour Thomiris,

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elle ne vit pas plustost Cyrus, que la honte de sa propre inhumanité la fit rougir, et l'empescha de luy pouvoir parler la premiere. Si bien que ce Prince s'aprochant d'elle ; est-ce Madame (luy dit il avec une hardiesse heroïque) pour me venir demander ma Teste, que vous vous donnez la peine de venir icy ? afin que me la voyant couper de vos propres yeux, vous ne soyez pas trompée une seconde fois, comme vous l'avez esté la premiere ? Quand je me suis resoluë à vous voir (repliqua-t'elle en le menant à l'autre coste de la Tente) je me suis preparée à souffrir des reproches, pour avoir droit de vous en faire : car enfin injuste Prince que vous estes, luy dit cette Princesse, il y a une notable difference entre la cruauté que j'ay euë pour vous, et celle que vous avez tousjours euë pour moy. En effet cette terrible action qui vous paroist si inhumaine, n'estoit qu'un simple emportement du desespoir que j'avois : dans la croyance où j'estois que les dernieres paroles de vostre vie, avoient esté une marque de vostre amour pour Mandane, et de vostre haine pour moy. Mais si j'ay esté inhumaine pour vous dans un temps où je croyois que vous ne pouviez plus sentir mes cruautez, vous avez esté inhumain et cruel, lors que vous avez sçeu que je sentois jusques à vos moindres froideurs : et si j'ay enfin fait plonger cette pretenduë Teste de Cyrus mort, dans un Vase plein de sang, vous m'avez arraché le coeur tout vivant : et vous me l'avez arraché pour le faire fouler aux pieds de ma Rivale.

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Ouy injuste Prince, vous avez esté le premier à avoir de la cruauté : et si j'en ay eu, je n'en ay eu qu'apres que la vostre m'a eu fait perdre patience, et a eu troublé ma raison. Cependant (adjousta-t'elle en se souvenant de la Lettre de Cyrus à Mandane) quoy que vous soyez dans mes Fers, et que par le droit des Vainqueurs, je puisse disposer souverainement de vostre Destin ; je ne veux vous dire autre chose, pour vous obliger à quitter Mandane, sinon que s'estant consolée de vostre mort aussi promptement qu'elle s'en est consolée, elle vous a plus outragé que je n'ay fait par cette cruelle action que vous me reprochez, et que je me reproche moy mesme. Car enfin ma fureur et ma haine, estoient un effet de ma passion : mais son oubly en est un de la legereté de son ame, et de la foiblesse de son affection. C'est pourquoy sans vous demander que vous m'aimiez, je vous demande seulement que vous ne l'aimiez plus : que vous contentiez qu'elle espouse Aryante qu'elle ne haït pas : que je l'envoye à Issedon avec le Prince qu'elle aura espousé : et que vous me promettiez de ne la voir jamais : car pourveu que cela soit, je vous delivreray, et je ne vous obligeray pas mesme à avoir quelque reconnoissance de l'affection que j'ay pour vous. Si vous me commandiez absolument Madame, reprit-il, de vous aimer, quoy que vous m'ayez donné de justes sujets de vous haïr, il me seroit moins impossible de vous obeïr, qu'il ne me l'est de n'aimer plus Mandane, quand mesme elle seroit infidelle.

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Car enfin Madame, vous avez une grande beauté ; un grand esprit ; un grand coeur ; et mille grandez qualitez ; qui sont que toute mon ennemie que vous estes, j'ay encore de l'estime pour vous. Ainsi sans estre mesme infidelle à la Personne que j'adore, je pourrois avoir de l'amitié, et de la tendresse : mais Madame, je ne puis jamais cesser d'aimer Mandane, ny consentir qu'elle espouse Aryante, ny vous promettre de ne la voir point. En effet, quand je sçaurois d'une certitude infaillible, qu'elle auroit cessé de m'aimer, je ne pourrois cesser d'avoir de l'amour pour elle, sans cesser de vivre : ny souffrir qu'un autre la possedast, sans faire tout ce que je pourrois pour l'en empescher : quand mesme il faudroit exposer mille et mille fois ma vie, que je ne prefere jamais à ma gloire, ny à mon amour. C'est pourquoy Madame, n'attendez pas que je vous promette, ce que je ne pourrois vous tenir : car je sens bien que quand j'aurois la lascheté de vous faire cette promesse, je ne serois pas plus tost libre, que j'armerois une seconde fois toute l'Asie, pour aller arracher Mandane d'entre les bras de mon Rival. C'est pourquoy Madame, je vous conjure pour vostre repos, de ne vous imaginer pas que j'aye une sorte d'esprit capable de ceder à la mauvaise fortune : et croyez au contraire, que si j'estois à la Teste d'une Armée de deux cens mille hommes, et que vous fussiez dans mes Fers, je ferois plus de choses pour vous, que je n'en feray aujourd'huy que je suis dans les vostres. En effet

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Madame, comme je suis persuadé qu'il y a de la gloire, à n'accorder pas ce qu'on ne peut refuser sans peril, je n'ay garde de vous promettre de n'aimer plus Mandane ; de consentir qu'elle espouse Aryante ; et de ne la voir jamais. Comme des trois choses que je vous demande, repliqua fierement Thomiris, il y en a une qui despend absolument de moy, et qui ne despend point du tout de vous, je ne sçay si vous estes fort prudent de m'irriter par une generosité aussi fiere que la vostre : car enfin je n'ay que faire de vostre consentement pour vous empescher de ne voir jamais Mandane : et je n'en ay mesme pas besoin pour faire qu'Aryante l'espouse ; car comme je puis vous regarder si je le veux comme le meurtrier de mon Fils, vous serez eternellement dans mes Chaisnes si la fantaisie m'en prend. Comme la Fortune m'y a mis malgré moy, repliqua Cyrus, elle pourra peut-estre m'en tirer malgré vous : c'est pourquoy Madame, sans vous amuser à me faire des menaces inutiles, j'ay à vous dire, avec toute la sincerité possible, que si j'avois eu à estre infidelle à Mandane, vos charmes me l'auroient rendu, dans le temps que je fus à vostre Cour sous le nom d'Artamene. Et je vous avouë de plus ingenûment, que je luy ay donné une plus grande preuve d'amour en n'en ayant pas pour vous, que je n'ay fait en prenant Babilone, Sardis, et Cumes : puis qu'il est sans doute bien plus aisé de gagner des Batailles, et de prendre des Villes, que de defendre son coeur contre une personne

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telle que vous estiez lors que j'eus l'honneur de vous voir la premiere sois. Car à n'en mentir pas Madame, adjousta-t'il, quoy que vous soyez aussi belle, vous m'estes bien moins redoutable que vous n'estiez alors : en effet, dés que vous avez commencé de persecuter Mandane ; dés que vous avez, dis-je, commencé d'avoir de la cruauté, et de vouloir vous faire aimer par la crainte ; vous avez perdu tout ce qui vous rendoit aimable. Je ne sçay pas, interrompit-elle fierement, si je me sçauray faire aimer : mais je sçay bien que je sçauray me faire obeïr. Cependant, adjousta-t'elle, vous vous souviendrez que je ne vous ay pas demandé que vous m'aimassiez : et que je me suis contentée de desirer que vous n'eussiez plus d'amour pour Mandane : car dans les sentimens où je vous voy, je m'aperçoy bien que si je veux recouvrer quelque repos, il faut que je vous haïsse vivant, comme je vous ay haï mort : et que je cherche toutes les douceurs de ma vie en la vangeance seulement.

Les démarches de Thomiris
Thomiris, en proie à la fureur, quitte Cyrus, lui-même désespéré par la confirmation de l'infidélité de Mandane. Pendant ce temps, ses amis entrent en contact avec ceux d'Aryante, dans l'intention de renverser Thomiris. Mais les deux parties conviennent de consulter les intéressés avant d'intervenir. De son côté, la reine s'efforce de persuader Aryante de faire mourir sa rivale. Lequel s'y oppose absolument. Thomiris n'en continue pas moins de chercher tous les expédients possibles pour faire en sorte que Cyrus renonce à Mandane.

Apres cela Thomiris s'en alla, sans attendre que Cyrus luy respondist : mais elle s'en alla avec des sentimens qui tenoient plus de la fureur que de l'amour. Ce qui faisoit son plus grand chagrin, estoit qu'elle se reprochoit à elle mesme de n'avoir pas dit à Cyrus, tout ce qu'elle devoit luy dire pour toucher son coeur. Elle se repentoit de toutes les paroles qu'elle avoit prononcées : et il y avoit des momens où elle croyoit que si elle luy eust parlé avec plus de douceur, elle l'auroit attendry. Il y en avoit d'autres aussi, on

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elle pensoit que si elle l'eust menacé de la mort de Mandane, et de la sienne, elle auroit esbranlé sa constance : si bien que ne pouvant estre d'accord avec elle mesme ; de ce qu'elle eust deû faire, ny de ce qu'elle feroit, elle estoit en une peine que rien ne pouvoit esgaller. D'autre part, Cyrus souffroit des maux incroyables : car comme il ne pouvoit sçavoir avec certitude, qu'elle eust veû la Lettre qu'il avoit escrite à Mandane, il pensoit que ce qu'elle luy avoit dit de la legereté de cette Princesse, avoit un fondement veritable : et il le pensoit avec tant de douleur, qu'on n'en pouvoit pas avoir davantage. Mais durant que Cyrus et Thomiris, avoient l'ame si inquiettée, Mereonte qui estoit caché chez ces Capitaines Sauromates ; et qui y estoit avec Myrsile, Hidaspe, et Chrysante, continuroit d'essayer de faire reüssir le mesme dessein qui avoit este prest d'estre executé. Les Amis d'Aryante de leur costé, songeant aussi à delivrer ce Prince, s'aviserent sçachant le mescontentement des Sauromates, de proposer à ceux qui estoient de l'intelligence de Mereonte, de se joindre à eux, afin de tirer Aryante des mains de Thomiris. Si bien que ces Capitaines Sauromates, sans donner de responce decisive à ceux qui leur firent cette proposition, dirent la chose à Myrsile, à Hidaspe, à Mereonte, et à Chrysante : qui creurent tous que si on pouvoit unir les Amis d'Aryante aux leurs, Thomiris seroit infailliblement perduë, et que Cyrus et Mandane seroient delivrez. Ce

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qui leur faisoit esperer que cela ne seroit pas impossible, estoit qu'ils sçavoient que les Amis d'Aryante avoient peur que Thomiris ne fist mourir ce Prince : car comme ils sçavoient qu'il luy avoit voulu oster une Couronne, ils pensoient qu'elle se serviroit du pretexte qu'elle prenoit alors pour se vanger de luy : et pour s'espargner la peine de l'empescher une autre fois de songer à renverser le Thrône qu'elle occupoit. De sorte qu'imaginant un fort grand avantage pour Cyrus de cette union si elle se pouvoit faire, ces Capitaines Sauromates entretinrent cette negociation : et l'amenerent enfin au point, que les Amis d'Aryante confererent avec ceux de Cyrus. Mais comme ils ne pouvoient ny les uns ny les autres respondre des sentimens des deux Princes pour qui ils agissoient, ils convinrent qu'ils chercheroient les voyes de leur faire sçavoir l'estat des choses : et en effet chacun de leur costé ils firent ce qu'ils purent pour cela : et en attendant, Myrsile et Mereonte, trouverent moyen de mander à Cresus et à Mazare qu'ils n'entreprissent rien, qu'ils n'eussent de leurs nouvelles. Cependant il ne se passoit point de jour, que Thomiris ne fist souffrir quelque nouvelle persecution à Cyrus ou à Mandane : car elle obligea tous ces Princes prisonniers les uns apres les autres à voir Cyrus, pour luy persuader de ne pretendre plus rien à cette Princesse : elle voulut aussi que toutes les autres Captives vissent Mandane chacune à leur tour pour l'obliger à espouser

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Aryante : et elle parla elle mesme au Prince son Frere (voyant que cette Princesse ne vouloit l'espouser) afin de luy persuader de ne songer plus a Mandane, et de l'abandonner à sa vangeance : car cette violente Reine en vint au point de ne songer plus à se faire aimer de Cyrus, mais seulement de luy oster la Personne qu'il adoroit. De sorte que comme elle voyoit bien qu'il luy estoit impossible de persuader jamais à Mandane d'espouser Aryante, elle se mit dans la fantaisie de persuader à Aryante, de souffrir qu'elle fist mourir Mandane. Ce que je vous demande, luy disoit elle, vous me le devriez demander, pour vous vanger d'une Personne qui vous mesprise et qui vous haït ; et quand vous n'auriez autre avantage que celuy de vous imaginer la douleur de vostre Rival, vous y devriez consentir. Si vous pouvez souffrir, luy repliqua brusquement Aryante, que j'aille poignarder Cyrus, je consentiray peut estre que vous empoisonniez Mandane : souvenez vous de la proposition que vous me faites, luy refondit fierement Thomiris, car en tel moment me pourray-je trouver, que je vous sommeray de vostre parole. Ha cruelle Princesse, luy dit alors Aryante, quelle sorte d'amour est la vostre ? non non, adjousta-t'il, ne vous y trompez pas : je suis l'ennemy de Cyrus, mais je ne seray jamais son Bourreau : et je vous declare de plus, que si vous entreprenez quelque chose contre la vie de Mandane, la vostre en respondra infailliblement : car quand je ne pourrois sortir

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de vos Chaines, j'ay des Amis qui me vangeroient de vostre cruauté : et je ne doute nullement que toute la Terre ne s'armast contre vous pour vous perdre. Thomiris voyant de quel air Aryante luy parloit, en eut de la confusion : mais ce fut une confusion accompagnée de colere, qui luy sit dire des choses infiniment fâcheuses à ce Prince. Vous pensez peut estre encore luy dit-elle, estre sur le Thrône que vous vous estiez eslevé : mais je vous aprendray bien que vous estes dans mes Fers comme un Usurpateur vaincu ; et comme un Sujet rebelle. Apres cela cette fiere Princesse le quitta : et le quitta avec des sentimens de haine presque aussi grands pour luy que pour Mandane : et en effet elle ne prit pas de resolution moins violente contre luy que contre elle. Comme elle avoit de l'esprit, elle voyoit bien qu'elle avoit tort : mais cette connoissance au lieu de luy donner du repentir, ne faisoit qu'augmenter sa fureur. Cependant au milieu de tant d'agitations, elle ne laissoit pas d'envoyer ses ordres à tous les Officiers de son Armée : et de faire tout ce qu'elle pouvoit, pour se voir en estat de disposer souverainement du Destin de Cyrus et de Mandane. D'ailleurs dans la violente passion qu'elle avoit dans l'ame, elle eut cent fois envie de revoir ce Prince, et d'essayer de toucher son esprit par mille marques de tendresse et d'affection : mais la fierté de son coeur, et un reste d'honneste honte l'en empescherent : et elle se contenta de luy faire seulement dire qu'elle ne

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demandoit autre chose sinon qu'il ne pretendist plus rien à Mandane : si bien que par ce moyen la, Cyrus se vit delivré de la crainte où il estoit, que Thomiris ne le mist dans la necessité de se tirer d'une conversation de cette nature. Cette Reine ne pût jamais non plus se resoudre de faire dire à Mandane qu'elle luy cedast Cyrus ; mais seulement qu'elle espousast Aryante : ainsi Thomiris par cette voye indirecte, croyoit cacher une partie de sa foiblesse, et conserver quelque reste de modestie. Il y avoit pourtant des instans où elle donnoit des marques si visibles de sa passion, à tous ceux qui estoient à l'entour d'elle, que personne n'en pouvoit douter : car elle demandoit continuellement ce que faisoit Cyrus ; ce qu'il disoit ; s'il ne murmuroit point contre elle, s'il ne parloit point de Mandane ? et mille autres choses semblables : et ce qu'il y avoit de rare, c'est qu'elle le demandoit quelquesfois à des Gens qui n'en sçavoient rien, et qui n'en pouvoient rien sçavoir : car excepté les Gardes de ce Prince, et ceux qui les commandoient, personne ne le voyoit.

La conjuration contre Thomiris
Les amis de Cyrus et ceux d'Aryante décident, sans les consulter, d'agir en faveur de l'un et de l'autre. D'autant que l'arrivée de Meliante leur assure un renfort précieux. A un attentat contre Thomiris ils préfèrent d'abord la solution de l'évasion de Cyrus, puis se décident pour les deux opérations simultanément. Mais un des conjurés éprouve des remords et révèle tout à Thomiris. Cette dernière hésite quelque temps sur la résolution à prendre.

Aussi fut-il impossible à Myrsile, à Hidaspe, a, Mereonte, et à Chrysante, de trouver moyen de donner de leurs nouvelles à Cyrus, ny d'avoir des siennes pour donner son consentement au Traité qu'ils faisoient avec les Amis d'Aryante : qui de leur costé ne purent aussi faire sçavoir leurs intentions à ce Prince. De sorte que s'assemblant tous un soir dans la Tente d'un de ces Capitaines Sauromates, où Myrsile, Hidaspe,

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Mereonte, et Chrysante estoient cachez, ils resolurent, connoissant la generosité des deux Princes de qui ils embrassoient les interests, de ne laisser pas de faire leur Traité, comme s'ils avoient leur contentement ; s'assurant qu'ils ne les dédiroient pas. Mais durant qu'ils estoient, assemblez pour cela, Meliante qui s'estoit eschapé de ses Gardes y arriva : et augmenta leur esperance en voyant leur Parti fortifié par un si vaillant homme, qui avoit plusieurs intelligences que Mereonte n'avoit pas sçeuës de luy. Hidaspe eut pourtant une esmotion extraordinaire en voyant son Rival, qu'il estoit contraint de regarder comme le Protecteur de Cyrus : et Meliante fut aussi extrémement estonné de trouver Hidaspe en ce lieu là. Neantmoins veû les termes où il en estoit demeuré avec Cyrus, et où en estoient alors les choses, il le regarda en cette occasion comme un Amy de ce Prince, plustost que comme un Amant d'Arpasie : si bien que luy disant l'estat des affaires, apres les premiers complimens faits, il fut de leur advis : et conclut qu'il faloit absolument s'unir pour delivrer ces deux Princes. Celuy qui agissoit le plus pour Aryante estoit un Massagette, qui s'apelloit Otryade, qui avoit esté Amy particulier d'Aripithe : et qui eust bien voulu qu'Aryante eust elle Roy. De sorte que ne faisant presques difficulté à rien de ce que les Amis de Cyrus proposerent, pourveu qu'Aryante fust delivré, et que la puissance de Thomiris fust abaissée, ce Traité fut bien tost fait. Ils se

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promirent donc une mutuelle assistance, pour executer un si grand dessein : ils jurerent de combatre conjoinctement contre tout ce qui voudroit s'opposer à la liberté de Cyrus et d'Aryante : et que quand ces deux Princes seroient libres, ils se rangeroient aupres d'eux, pour sçavoir ce qu'ils voudroient faire : chacun ayant alors la liberté de suivre le Parti qu'il auroit embrassé, si ces Princes ne pouvoient demeurer Amis. Il y eut pourtant une difficulté où Otryade s'arresta : car les Amis de Cyrus vouloient que le premier effort qu'on feroit aux Tentes Royales, fust pour delivrer ce Prince : et les autres vouloient que ce fust pour delivrer Aryante. On proposa alors un expedient pour accommoder la chose : qui fut d'aller attaquer les Tentes de Thomiris pour s'assurer de sa personne : car enfin, disoit celuy qui le proposa, en vous assurant de cette Reine, vous delivrerez et Cyrus, et Aryante, et Mandane ; Mais quoy qu'il y eust quelque aparence de raison à cette proposition, les Amis de Cyrus ne voulurent pas l'accepter : parce qu'ils dirent que si on attaquoit d'abord Thomiris, ils s'exposeroient à estre vaincus : n'estant pas possible que le Peuple ne s'armast pour la deffence de cette Princesse : qu'au contraire s'il paroissoit seulement qu'ils n'eussent dessein que de delivrer Cyrus, il ne s'en mesleroit pas : et qu'ainsi trouvant moins de resistance, la chose s'executeroit plus facilement : adjoustant que si une fois ils pouvoient avoir Cyrus à leur Teste, la victoire leur seroit

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certaine. Otryade respondit à cela, qu'il voyoit bien que la liberté de Cyrus estoit plus facile de cette façon que de l'autre : mais qu'il ne voyoit pas celle du Prince Aryante aussi assurée : puis qu'elle dépendroit apres cela de la volonté de son Rival. Si bien que pour trouver un milieu entre ces deux choses, Myrsile proposa de faire deux Attaques à la fois : afin d'embarrasser d'autant plus Thomiris, qui seroit obligée de diviser ses Forces. De sorte qu'il fut donc resolu, que l'advis de Myrsile seroit suivy : qu'on attaqueroit en mesme temps la Tente où l'on gardoit Cyrus, et celle où l'on gardoit Aryante : qu'ils n'iroient point à celle de Mandane, parce qu'ils vouloient laisser à ces deux Princes la gloire de la delivrer : que cependant ils se promettroient, que ceux qui auroient le plustost executé leur dessein, iroient à l'heure mesme aider aux autres à achever le leur : et qu'ils obligeroient le Prince qu'ils auroient delivré, à aller aider à delivrer son Rival. Toutes ces choses estant donc ainsi resoluës, ils arresterent le jour et l'heure de cette Entreprise : et ils envoyerent diligemment advertir Cresus et Mazare, afin qu'ils se preparassent à attaquer le Camp de Thomiris, dans le temps que les Sauromates s'en separeroient pour venir aux Tentes Royales, se joindre à tous les Amis de Cyrus et d'Aryante : et afin aussi qu'ils envoyassent vers Artabatis, pour l'obliger d'attaquer Andramite, et d'envoyer la moitié de ses Troupes se poster entre les Tentes Royales, et le Camp de Thomiris.

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Ainsi il fut resolu que dans quatre jours, et precisément à my-nuit, ce grand dessein s'executeroit. Mais à la fin de cette conference, Mereonte qui sçavoit en quels termes estoient Meliante et Hidaspe, s'aprocha d'eux : et les obligea avec beaucoup d'adresse, de remettre les differens qu'ils avoient, jusques à ce que Cyrus fust delivré : si bien que s'y resolvant avec une esgale generosité, ils agirent conjointement pour les interests de ce Grand Prince, comme s'ils n'eussent point esté Rivaux : ainsi Meliante considera Hidaspe, comme l'Amy de Cyrus seulement : et Hidaspe considera Meliante, comme le Protecteur de ce Heros. Cependant ceux pour qui ce grand dessein estoit fait, n'en estoient pas moins miserables : et ils voyoient si peu d'apparence d'heureux changement en leur fortune, qu'ils souffroient non seulement les maux presens, mais ils enduroient mesme par avance les maux à venir qu'ils pensoient leur devoir arriver infailliblement. Thomiris souffroit pourtant plus que tous ceux qu'elle faisoit souffrir parce quelle avoit encore moins d'esperance qu'eux. Aussi ne faisoit elle plus consister la douceur de sa vie, qu'en la longueur des suplices qu'elle preparoit à ceux qui la rendoient innocemment malheureuse. Mais son principal dessein estoit de tascher de gagner l'Hyver sans combatre, afin que l'Armée de Cyrus fust contrainte de se retirer au de là de l'Araxe : n'estant pas possible qu'elle pûst subsister en Païs ennemy par de continuels Convois, qui luy viendroient

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mesme de fort loin. Comme Thomiris estoit donc dans cette pensée, et qu'elle employoit tous ses soins à la faire reüssir, en envoyant ordre sur ordre, de ne hazarder point de combatre, à moins que ce fust avec avantage : il arriva une chose qui augmenta bien ses inquietudes : car comme il est difficile qu'un grand secret, sçeu de beaucoup de gens, demeure si caché qu'on n'en descouvre rien ; principalement quand il est entre des personnes de Party different, entre lesquelles il ne peut y avoir de veritable et solide liaison ; il y eut un des Amis d'Aryante, Parent d'Otryade, qui voyant que ce grand dessein estoit prest d'esclater ; et que le lendemain, à my-nuit, on l'executeroit, sentit un remords estrange : car comme il ne connoissoit pas jusques où pouvoit aller la generosité de Cyrus, il s'imagina que quand ce Prince seroit delivré, il accableroit cette Princesse des mesmes chaisnes dont elle l'avoit accablé : qu'il perdroit Aryante, qu'il feroit tous les Massagettes ses Tributaires ; ou que mesme il les extermineroit tous, pour se vanger de leur Reine. Si bien que s'estonnant de ce qu'il n'avoit pas pensé plustost ce qu'il pensoit, il se repentit de s'estre engagé avec Otryade : et il s'en repentit d'une telle sorte, qu'il fit dessein de trahir ceux à qui il avoit promis fidellité. Il est vray qu'il le fit dans la pensée qu'en avertissant Thomiris, il pourroit l'obliger à delivrer Aryante : ainsi sans differer davantage, il fut vers le soir trouver cette Reine secrettement, apres luy avoir fait demander

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une audience particuliere. D'abord il la suplia de luy promettre la liberté d'Aryante, en cas qu'il luy aprist des choses qui luy feroient voir qu'il luy rendoit le plus grand service, que personne luy eust jamais rendu. Mais comme cette Princesse ne s'y voulut pas engager, il luy dit qu'il ne luy descouvriroit donc pas ce qu'il avoit à luy descouvrir : de sorte que Thomiris qui avoit l'esprit aisé à irriter, s'emportant alors contre celuy qui luy parloit, luy dit qu'il ne s'agissoit plus de capituler avec elle : et qu'il n'avoit qu'à songer qu'il estoit dans sa Tente ; qu'elle estoit Maistresse de sa liberté, et mesme de sa vie, et qu'ainsi il n'avoit qu'à luy declarer ce qu'il sçavoit sans aucune condition Cét homme effrayé de la maniere dont Thomiris luy parloit, ne luy resista plus : au contraire il luy dit tout ce qu'il sçavoit du dessein qui devoit estre executé la nuit prochaine et il en sçavoit tout ce qu'il y avoit à en sçavoir. Il luy circonstancia mesme si fort les choses, qu'elle ne douta pas un moment de ce qu'il luy disoit : de sorte qu'elle en eut un estonnement fort grand. Mais de qui luy confirma ce que cét homme luy venoit de dire, fut qu'Agathyrse l'envoya advertir qu'il avoit nouvelle qu'une partie des Troupes d'Artabatis aprochoient, sans qu'on pûst penetrer leur dessein : qu'il avoit sçeu aussi par quelques Prisonniers qu'il avoit faits, qu'on se preparoit dans et Camp de Cyrus à quelque grande Entreprise : et qu'il se croyoit de plus obligé de l'advertir, qu'il y avoit peu d'union parmy les Officiers de

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son Armée. Si bien que Thomiris trouvant un raport tout à fait juste, entre les advis qu'elle recevoit d'Agathyrse, et ce que luy disoit ce Parent d'Otryade, en eut l'ame si troublée qu'elle ne sçavoir quelle resolution prendre. D'abord elle eut dessein d'envoyer arrester Myrsile, Meliante, Hidaspe, Mereonte, et Chyrsante dans la Tente où ce Parent d'Otryade luy disoit qu'ils estoient : mais apres y avoir bien pensé, elle. considera que quand ils seroient arrestez, ce n'estoit que cinq hommes : et que cela n'empescheroit pas les Sauromates de se separer de son Armée, et de venir aux Tentes Royales : que cela n'empescheroit : pas non plus Cresus et Mazare d'attaquer son Camp : ny Artabatis d'attaquer Andramite, ny d'envoyer des Troupes entre son Camp et les Tentes Royales. Qu'ainsi elle feroit un grand esclat inutilement : et hasteroit peut-estre l'execution d'un dessein qui la devoit perdre : de sorte que ne sçachant que faire, ny qu'imaginer, elle fut quelque temps dans une irresolution estrange.


L'ultime bataille
Les hostilités reprennent. La défaite se dessine rapidement pour le camp de Thomiris. La reine tente une dernière approche auprès de Cyrus. Rebutée par ce dernier, elle ordonne alors de faire exécuter Mandane. Quand Cyrus apprend la mort de son amante, pris de fureur, il parvient à tuer le soldat venu l'exécuter et à se rendre dans la tente de Thomiris. C'est là qu'il apprend qu'il y a eu méprise sur la victime : Hesionide a été poignardée à la place de Mandane. Thomiris, dans la confusion qui s'ensuit, parvient à s'enfuir. La défaite est bientôt consommée, d'autant qu'Aryante a perdu la vie dans la bataille. Cyrus et Mandane sont à nouveau réunis.
Le lancement des opérations
Thomiris prend ses dispositions pour répliquer à la conjuration qui se prépare. Elle s'assure de Cyrus et de Mandane et prévoit un soldat pour les exécuter si nécessaire. Mais les conjurés, ayant observé le changement dans les dispositions de la reine, adaptent leur stratégie. L'attaque est finalement lancée. Thomiris est prise de cours. Rapidement la bataille prend un tour défavorable pour la reine.

Mais comme elle n'avoit rien de plus pressant dans l'esprit, que d'empescher que Cyrus et Mandane ne fussent hors de sa puissance, et ne se vissent en estat d'estre heureux, elle songea principalement à s'en assurer : et à tascher de faire en sorte qu'elle fust Maistresse de leur vie, en cas qu'elle fust obligée de fuir. Mais afin de pouvoir en disposer absolumment, elle fit diligement transferer Mandane, de la Tente où elle estoit, à une autre qui estoit assez prés de celle où Cyrus estoit

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gardé : afin que si son Party estoit le plus foible, elle pûst les faire mourir devant que d'avoir recours à la fuitte : car elle jugeoit bien que si le dessein de ses Ennemis reüssissoit, elle ne seroit pas en estat de les mener à Issedon, où elle avoit intention de se retirer si elle y estoit forcée. Elle donna aussi ordre qu'on redoublast la Garde d'Aryante : elle commanda des Gens de Guerre pour environner le soir la Tente où Myrsile, Meliante, Hidaspe, Mereonte, et Chrysante estoient cachez : elle commanda que ce qu'elle avoit de Cavalerie aupres d'elle, se tinst preste au premier ordre : et elle envoya aussi advertir les Officiers de son Armée de ce que ce Parent d'Otryade luy avoit dit. Elle voulut encore que tous les Gens de Guerre se tinssent sous les Armes : et elle choisit mesme celuy qu'elle pretendoit devoir estre le Bourreau de Cyrus et de Mandane. Dans ce dessein elle envoya querir ce Capitaine Gelon, qui luy avoit presenté la Teste de Spitridate comme estant celle de Cyrus, afin de luy proposer de faire cette cruelle et injuste action : car comme elle sçavoir que c'estoit un homme qui n'avoit aucune humanité, et qui estoit fort interessé, elle le creût capable de luy obeïr aveuglément : et en effet elle ne se trompa pas : car ce fier Gelon luy promit de poignarder Cyrus et Mandane, quand elle le luy ordonneroit. Mais afin de le pouvoir faire à point nommé, elle luy donna le commandement absolu sur tous ceux qui les gardoient : et elle souffrit mesme qu'il eust aveque luy plusieurs de ses

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Soldats, en qui il se fioit plus qu'à ceux que Thomiris avoit destinez à la Garde de ces deux illustres et malheureuses Personnes : qui connoissoient bien par le changement qu'on aportoit à ceux qui les gardoient, qu'il y avoit quelque chose de considerable qu'on ne leur disoit point : et qu'ils estoient exposez à quelque fâcheuse avanture. Comme ce Capitaine Gelon estoit naturellement cruel, il les traita d'une maniere bien differente de celle dont ils l'avoient esté jusques alors : car Mandane n'osoit mesme parler bas, ny à Doralise, ny à Martesie, ny à Hesionide qui l'avoit suivie : et Cyrus n'avoit pas la liberté de rien demander à ses Gardes. Mais pendant que Thomiris donnoit tant d'ordres differens, et qu'elle hesitoit encore sur ce qu'elle feroit d'Aryante ; la nuit s'avançoit, et tous ceux qui devoient agir pour la liberté de Cyrus, d'Aryante, et de Mandane, se preparoient à executer leur dessein. Myrsile, Meliante, Hidaspe, Mereonte, et Chrysante, estoient pourtant fort surpris d'aprendre au lieu où ils estoient cachez, qu'on avoit fait changer de Tente à Mandane : et d'estre encore advertis qu'il y avoit quelques Gens armez qui environnoient celle où ils estoient. Otryade estoit aussi assez estonné de ne voir point cét homme qui estoit son Parent : et il l'estoit d'autant plus que quel qu'un l'avoit assuré qu'on l'avoit veû entrer dans la Tente de Thomiris où il estoit encore : car cette Reine qui avoit eu tant d'ordres à donner, n'avoit pas songé à le renvoyer.

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Au contraire elle l'avoit retenu, sans penser que s'il ne retournoit pas, cela feroit qu'Otryade craignant d'estre trahy, agiroit avec plus de precaution : et en effet comme c'estoit un homme de probité, il envoya secrettement advertir Myrsile, Meliante, Hidaspe, Mereonte, et Chrysante, de la crainte qu'il avoit : si bien qu'ils songerent à ce qu'ils devoient faire, pour se trouver à un lieu où tous ceux qui devoient combatre se devoient rendre, en attendant que les Sauromates qui devoient quitter le Camp de Thomiris fussent arrivez, et eussent commencé d'attaquer ceux qui gardoient les Tentes Royales. De sorte que ne jugeant pas qu'il fallust attendre à sortir de la Tente où ils estoient, que l'heure de l'execution fust venuë, parce qu'il estoit croyable que si Thomiris estoit advertie de la chose, ce seroit le temps où l'on observeroit de plus prés le lieu où ils estoient cachez ; ils mirent des habits d'Esclaves par dessus les leurs : et sortirent par diverses ouvertures de cette Tente, dés que la nuit fut venuë : pour s'en aller à une autre où Chrysante les mena : et où il avoit esté caché avec Feraulas, lors qu'ils avoient esté déguisez en Massagettes, pour tascher d'aprendre des nouvelles de leur illustre Maistre. Otryade de son costé changea aussi de Tente : et assembla ses Amis si diligemment, qu'il n'eust pas esté aisé de le prendre, quand on l'eust entrepris. Cependant Thomiris fut en une inquiettude estrange, dés que la nuit fut venuë : car veû les advis qu'elle avoit

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reçeus, elle eust voulu estre à la Teste de son Armée : mais ne pouvant se resoudre de s'esloigner de Cyrus, et de Mandane, dans le dessein qu'elle avoit de pouvoir disposer absolument de leur vie ou de leur mort ; elle aima mieux demeurer aux Tentes Royales ; et dans les sentimens violens qui la possedoient, elle trouvoit quelque douceur à penser que quand mesme son Armée seroit deffaite ; que les Tentes Royales seroient forcées ; et qu'elle seroit contrainte de s'enfuir ; elle pourroit tousjours empescher que Cyrus et Mandane ne fussent delivrez : puis qu'elle estoit en pouvoir de les faire mourir, dés qu'elle aprendroit qu'elle n'auroit plus rien à esperer. Pour cét effet elle ne se voulut pas coucher cette nuit là : afin d'estre en estat de donner ses ordres selon les occasions, et de fuïr si elle y estoit obligée. Mais à la fin le moment destiné à troubler le repos de cette paisible nuit arriva : et par un prodige inoüy, des Personnes qui estoient en des lieux si differens, commencerent d'agir si precisément en mesme heure, que presques dans le mesme instant qu'Artabatis attaqua Andramite à l'entrée dés Bois, Cresus et Mazare attaquerent le Camp de Thomiris ; les Sauromates s'en separerent pour aller au Tentes Royales ; la moitié des Troupes d'Artabatis, se posta entre les Tentes et le Camp de la Reyne des Massagettes ; et les Amis de Cyrus et d'Aryante, qui s'estoient joints, se rendirent avec des Armes au milieu d'une Place qu'ils avoient choisie pour cela : afin

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d'attendre la premiere attaque des Sauromates, pour aller eux mesmes attaquer en mesme temps les Tentes de Cyrus et d'Aryante. Et en effet ces Sauromates n'eurent pas plustost commencé leur attaque, que les Amis de Cyrus et d'Aryante se partageant, les uns furent à la Tente de Cyrus, et les autres à celle d'Aryante : chacune de ces courageuses Troupes estant composée d'environ cent Soldats aguerris, dont ils s'estoient assurez secretement. Si bien que Thomiris aprenant en mesme temps par diverses voyes, que son Camp estoit attaqué ; qu'il y avoit des Troupes qui luy en ostoient toute communication ; qu'il y en avoit d'autres qui vouloient forcer la Garde avancée des Tentes Royales ; et qu'il y en avoit aussi qui attaquoient celle de Cyrus, et celle d'Aryante ; elle sentit ce qu'on ne sçauroit s'imaginer. Dans un si grand trouble, elle songea principalement à commander qu'on deffendist la Tente où estoit Cyrus comme la sienne propre : et en effet celle où estoit ce Prince, et celle où estoit Mandane, estoient engagées dans les siennes, et en faisoient une partie. Cependant suivant la coustume des Massagettes en des rumeurs populaires, ou en des surprises de guerre : chacun mit une espece de Flambeau sur le haut de sa Tente, afin de pouvoir discerner les Amis, des Ennemis : si bien que de cette façon, cette multitude de Tentes, qui formoient cette grande Ville portative (s'il est permis de parler ainsi) ayant toutes un Flambeau sur une Pomme dorée, dont

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tous les Massagettes ornoient le haut de leurs Tentes, elles faisoient une objet tout à fait beau : et ce grand nombre de Flambeaux esclairoit d'une telle sorte, qu'on connoissoit aisément les Soldats du Party ennemy, d'avec ceux qui n'en estoient pas. Comme la Tente de Thomiris estoit au lieu le plus eslevé de cette Habitation, elle discernoit de là, le bruit que faisoient les Sauromates à l'attaque des Tentes Royales ; celuy que faisoit Otryade, à attaquer la Tente d'Aryante ; et celuy que faisoient Myrsile, Meliante, Hidaspe, Mereonte, Chrysante, et ceux qui les suivoient, pour forcer ceux qui gardoient une Barriere qui estoit au devant de la premiere ouverture de la Tente où l'on gardoit Cyrus : qui estoit pourtant disposée de telle sorte, qu'il falloit passer trois Tentes, devant que d'estre à celle où il estoit : et par consequent il y avoit trois Corps de Gardes à forcer. Thomiris entendant donc un si grand vacarme de toutes parts, se tint tousjours en estat de fuïr : en effet, il y eut un cheval tout prest derriere ses Tentes : ceux qui la devoient escorter s'y tinrent aussi : et elle se fit mesme donner un Poignard, afin d'estre Maistresse de sa propre vie, comme elle le croyoit estre de celle de Cyrus, et de celle de Mandane : et de ne craindre pas de pouvoir estre Captive de ses ennemis. De moment en moment on la venoit advertir de l'estat des choses : et de moment en moment, elle en aprenoit qui l'affligeoient. En effet Cresus et Mazare, ayant attaqué le Camp de Thomiris,

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dans le mesme temps que les Sauromates l'avoient quitté pour aller attaquer les Tentes Royales, y avoient mis un si grand desordre, que toute la valeur d'Agathyrse, et des autres hauts Officiers de cette Armée, ne put empescher la plus grande partie des leurs de prendre l'espouvente : si bien que jugeant à propos d'advertir Thomiris de l'estat des choses ; Agathyrse le fit d'une maniere si pressante, qu'elle connut bien que puis qu'un si vaillant homme desesperoit de la victoire, elle estoit en estat de devoir craindre d'estre vaincuë. D'autre part, les Sauromates qui attaquoient les Tentes Royales, combatant autant pour vanger leur Prince mort, que pour delivrer Cyrus, le faisoient avec une animosité si grande, que leur valeur en estoit encore plus redoutable. De sorte que Thomiris aprit aussi de ce costé là, que les choses n'alloient pas bien pour elle : mais ce qui l'affligea davantage, fut qu'elle sçeut que ceux qui vouloient forcer la Tente où estoit Cyrus, avoient en effet gagné la premiere Barriere : et qu'ils combatoient alors à l'entré de la premiere Tente. Ce qui l'estonnoit encore, estoit que le Peuple, ne songeoit qu'à aller combatre contre les Sauromates, et ne venoit point à son secours : car comme il trouvoit la Prison de Cyrus injuste, il eust asseurément souhaité que ce Prince et Mandane eussent esté libres, dans la pensée que cela auroit fini la Guerre.

Thomiris donne l'ordre fatal
Thomiris, constatant la défaite proche, opte pour la vengeance. Elle se résout néanmoins à voir une dernière fois Cyrus. Elle le surprend à regretter de ne l'avoir pas tuée auparavant. Dominée par la haine, elle lui déclare alors qu'elle va faire mourir Mandane. Après quelques hésitations, elle ordonne au soldat commis à cette fonction de poignarder Mandane et de le faire savoir à Cyrus, avant de l'exécuter à son tour.

Thomiris se trouvant donc en cette extremité, sentit une agitation dans son coeur, qu'elle n'y avoit encore jamais

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mais sentie : car se voyant sur le point d'estre contrainte de fuïr, et ne voyant nulle possibilité de pouvoir emmener ny Cyrus, ny Mandane, elle ne voyoit en son choix, que de les laisser heureux, en les laissant libres : ou que de les faire mourir. Un sentiment de justice, de generosité, et mesme d'amour, luy donnoit quel que repugnance à prendre une si tragique resolution : mais d'autre part, cette mesme amour accompagnée de la jalousie, du desespoir, et de la fureur, luy persuada que quand on ne pouvoit posseder ce qu'on aimoit, il n'y avoit point d'autre Parti à prendre que celuy de la vangeance. Elle sut pourtant encore quelque temps irresoluë et elle voulut du moins attendre à la derniere extremité, à executer cette funeste resolution. Cette Reine eut mesme le dessein de faire poignarder Mandane, devant que de faire tuër Cyrus : et elle eut aussi intention, durant ce grand tumulte, de voir encore une fois ce Prince, pour tascher de toucher son coeur. Mais comme elle fut pour entrer dans la Tente de cét illustre Prisonnier, par la costé qui estoit engagé dans la sienne, elle entendit qu'il la nommoit : si bien que s'arrestant tout court, pour oüir ce qu'il diroit, elle changea de sentimens. Car comme Cyrus estoit en une inquiettude estrange, de sçavoir ce qui causoit ce grand bruit qu'il entendoit, il l'avoit demandé à ce fier Capitaine des Gelons, que Thomiris avoit destiné à estre son Bourreau : de sorte que luy ayant respondu avec toute la fierté d'un homme qui croyoit luy devoir bien

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tost enfoncer un Poignard dans le coeur, Cyrus ne pût l'endurer sans luy en dire quelque chose. A ce que je voy, luy dit-il, vous estes un digne Ministre des injustices de votre cruelle Reine : qui ne seroit pas aujourd'huy en estat de persecuter Mandane, si je l'eusse tuée comme je le pouvois faire aisément dans les Bois des Sauromates. Pour ne me reprocher pas de t'avoir laissé vivre (luy cria alors la fiere Thomiris) comme tu te reproches de ne m'avoir pas donné la mort, je te feray poignarder dés que Mandane aura rendu le dernier soupir : et toute la grace que tu peux attendre de moy, est que tu mourras de la mesme main, qui l'aura fait mourir : et que le mesme Poignard qui luy aura percé le sein, te percera le coeur. Apres cela, cette cruelle Princesse apella ce Capitaine Gelon, et retourna dans la tente : laissant Cyrus si affligé des menaces qu'elle avoit faites contre Mandane, qu'il ne l'avoit jamais tant esté : car pour celles qui regardoient sa vie, il n'y fit alors nulle reflection. Il ne pût mesme respondre à ce que cette injuste Reine luy avoit di : car il fut si surpris d'entendre sa voix, et d'ouïr bien entendu ; Thomiris n'estoit plus en lieu de le pouvoir entendre. Il ne laissa pourtant pas de parler dans l'excés de sa douleur, comme si elle eut esté presente : et de dire des choses si touchantes, que si ces Gardes les eussent entenduës, ils en

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eussent eu le coeur attendry. Mais comme ils n'entendoient pas la Langue dont il se servit pour se pleindre en cette occasion, ils n'en furent pas touchez : car comme ils estoient alors presques tous Gelons, ils n'entendoient ny la Langue Persienne, ny l'Armenienne, ny la Greque, ny la Capadocienne, ny celle des Medes : et c'estoit en vain que Cyrus se pleignoit devant eux. Cependant le desordre augmentant tousjours, Thomiris sçeut que les Sauromates avoient enfin forcé ceux qui leur resistoient : si bien que prevoyant alors qu'infailliblement Cyrus et Mandane alloient estre delivrez, si elle ne les faisoit mourir ; et qu'elle alloit estre prise, si elle ne fuyoit promptement ; apres une agitation d'esprit fort tumultueuse, elle commanda à ce fier Capitaine Gelon, qu'elle auoit mené dans sa Tente pour y recevoir ses ordres, quand elle verroit qu'il en seroit temps, qu'il allast diligemment poignarder Mandane : et qu'en suite il allast aussi poignarder Cyrus : luy ordonnant de faire sçavoir la mort de cette Princesse à ce malheureux Prince. Et en effet, ce cruel Ministre de la cruelle Thomiris, se mit en devoir de luy obeïr : mais à peine eut il fait un pas, que cette Reine le rapellant, luy dit d'une voix mal assurée, qu'il suffiroit qu'il tuast Mandane, sans tuër aussi Cyrus. Mais comme dans cét instant, un des Gardes de ce Prince vint advertir Thomiris, que veû le grand bruit qu'ils oyoient, il y auoit aparence que la Tente où il estoit seroit bien tost

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forcée ; et que de plus il avoit pensé se faifir des Armes d'un de ceux qui je gardoient ; la fiere Thomiris prenant : la parole, et l'adressant à celuy qu'elle avoit choisi pour estre le Bourreau de cét illustre Heros ; va, luy dit-elle, va executer mes premiers ordres : et n'oublie pas de dire la mort de Mandane à Cyrus : car je ne serois pas assez vangée, s'il ne sentoit que la sienne. Mais apres cela, adjousta cette Princesse desesperée, reviens promptement sur tes pas, pour m'aprendre la fin de la vie de deux Personnes, qui ont troublé tout le repos de la mienne : afin que je voye si je dois avoir recours à la mort, ou à la fuite.

L'uvre du bourreau
Le soldat commis à l'exécution de Mandane accomplit son office, puis se rend dans la tente de Cyrus pour le tuer à son tour. Lequel, mû par le désespoir, parvient à retourner la situation : il poignarde son bourreau, puis se précipite dans la tente de Thomiris. La reine, menacée, est prête à se suicider. Au moment où Cyrus renonce à accomplir sa vengeance , il apprend que le bourreau s'est mépris sur la victime : c'est Hesionide qui a été exécutée au lieu de Mandane. Thomiris, désespérée, parvient à s'enfuir.

L'inhumaine Thomiris ayant achevé de faire cét injuste commandement, celuy qui le reçeut se mit en devoir de luy obeïr, et fut effectivement à la Tente de Mandane. Mais des qu'il y fut entré, on y entendit des cris espouventables, de toutes les Femmes qui y estoient : et un instant apres ce cruel executeur des volontez de Thomiris, en sortit un Poignard sanglant à la main : et r'entrant dans la Tente de Cyrus en ce funeste equipage, il fut droit à cét illustre Prince, pour le luy enfoncer dans le coeur ; et il y fut dans la pensée que ses Compagnons luy aideroient à l'assassiner, si le premier coup qu'il pretendoit luy donner manquoit. Cependant comme il voulut obeïr exactement aux ordres de l'injuste Thomiris, il luy dit en l'abordant, en mauvais Assirien, que le Poignard qu'il tenoit fumoit encore du sang de Mandane : et à peine eut il prononcé des terribles

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paroles, qu'il leva le bras pour poignarder le plus Grand Prince du monde. Mais dans le mesme instant qu'il alloit luy enfoncer ce Poignard dans le coeur ; Cyrus à qui la nouvelle de la mort de sa Princesse, donna un desir de vangeance, qui redoubla encore sa force, et sa valeur ordinaire, le luy arracha de la main : et sans perdre un moment de temps, il luy en traversa le coeur, et le fit tomber mort à ses pieds. Cette heroïque action fut faite si subitement, et le desespoir mis quelque chose de si redoutable sur le visage de Cyrus, que ses Gardes en furent espouvantez : et furent quelques momens sans sçavoir quelle resolution ils devoient prendre. Mais à la fin quelques uns se jettans sur luy, et montrant l'exemple aux autres, il fut au plus grand peril où il se fust jamais trouvé : mais il est vray aussi, que quoy qu'il ne combatist pas pour deffendre sa vie, mais seulement pour vanger la monde Mandane, il eut plus de valeur qu'il n'en avoit jamais eu. En effet il arracha l'Espée d'un de ses Gardes, comme il avoit arraché le Poignard de celuy qui l'avoit voulu tuër : et il fit apres cela des choses si prodigieuses, qu'elles paroistroient incroyables si on les racontoit en détail. Car non seulement il tua trois ou quatre de ses Gardes : en blessa plusieurs ; et fit fuir tous les autres ; mais il sortit mesme de sa Tente, et fut hardiment à celle de Thomiris, pour chercher quelque plus noble victime à immoler à son ressentiment, que celles qu'il avoit immolées aux Manes de Mandane. Si bien que comme tout faisoit

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jour à un ennemy si redoutable ; il fut effectivement jusques à l'ouverture de la Tente de cette Reine : qui attendoit le retour de celuy à qui elle avoit commandé de poignarder Mandane, et de poignarder Cyrus aussi bien qu'elle. De sorte que son estonnement ne fut pas petit, lors qu'au lieu de voir le Bourreau de Cyrus, elle vit Cyrus luy mesme, qui tenoit un Poignard d'une main, et une Espée de l'autre : et qui par une action menaçante, vouloir obliger ceux qui gardoient cette Tente, de le laisser entrer. Thomiris voyant l'action de ce Prince, creût qu'il alloit la chercher avec intention de la tuër : si bien que prenant le Poignard qu'elle s'estoit fait donner : non non Cyrus (luy dit elle en le luy monstrant) tu ne seras pas Maistre de mon Destin, puis que je n'ay pû estre Maistresse du tien : et si tu aproches davantage, je te feray voir en mesprisant la mort, que je n'estois pas digne de tes mespris. Thomiris prononça ces paroles d'une voix si ferme, que la grandeur de son courage, esgalant celle de sa cruauté, suspendit pour un moment tous les desseins de ceux qui les entendirent : car Cyrus n'avança point ; les Gardes de cette Reine n'attaquerent pas ce Prince ; et il y eut un silence de quelques momens, qui marquoit assez combien cette avanture estoit surprenante. Mais à la fin la Grande ame de Cyrus, ne pouvant luy permettre de tremper ses mains dans le sang d'une Reine, toute cruelle qu'elle estoit ; comme je ne te pourrois tuër, dit il à Thomiris, sans prophaner la main

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qui doit vanger Mandane ; sacrifie toy mesme l'injuste Reine qui luy a fait donner la mort : durant que j'iray la donner à mon Rival. A ces paroles Cyrus voulant se faire jour à travers ceux qui vouloient s'opposer à son passage (car il ne sçavoit pas qu'Aryante fuir Prisonnier) il entendit que cette mesme Reine qui avoit commandé qu'on l'allast tuër, deffendoit alors aux siens de l'attaquer ; et il vit mesme qu'elle venoit en personne pour le deffendre. Mais comme les choses en estoient là, on entendit un redoublement de bruit estrange qui arresta Thomiris, et qui fit croire à Cyrus, qu'il alloit bien tost rejoindre Mandane, et qu'il mourroit sans avoir vangé sa mort, par celle de son Rival. Mais il fut bien surpris de voir, que ceux qui faisoient ce grand bruit, estoient Myrsile, Meliante, Hidaspe, Mereonte, Chrysante, et ceux qui les avoient suivis : qui apres avoir forcé tous les obstacles qu'ils avoient rencontrez, et avoir passé dans la Tente de Cyrus qu'ils avoient trouvée vuide, avoient en suite trouvé celle de Mandane ; où ils avoient veû la malheureuse Hesionide morte, que ce Capitaine Gelon avoit tuée au lieu de cette Princesse : parce qu'estant de mesme taille que Mandane, elle en avoit pris les habillemens, dans la pensée de tascher de faire sauver cette illustre Personne pendant ce grand desordre dont elles oyoient le bruit. De sorte que Myrsile et les autres n'ayant pas voulu laisser Mandane dans cette Tente, la menoient avec Doralise, et Martesie,

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lors qu'ils trouverent Cyrus à l'entrée de celle de Thomiris : si bien que ce Grand Prince voyant sa Princesse entre les mains de ses Amis, en eut une joye qui changeant toute l'assiette de son ame, fit qu'il songea encore moins à perdre la cruelle Reine, qui l'avoir voulu perdre luy mesme. Au contraire son premier transport de joye estant passé, comme il vit que Thomiris (apres avoir veû Mandane) levoit le bras pour se tuër ; il cria à ceux qui estoient à l'entour de cette Reine, qu'ils l'en empeschassent : car ne comprenant pas alors que si Mandane n'estoit pas morte, ce n'estoit pourtant pas que Thomiris n'eust donné ses ordres pour cela ; il luy pardonna genereusement la mort qu'elle luy avoit voulu faire donner ; puis qu'il ne la croyoit plus coupable de celle de sa Princesse. Mais dans cét instant tumultueux, où les Amis et les Ennemis estoient si prés les uns des autres sans combatre, on entendit encore un redoublement de bruit estrange : si bien que Cyrus ne songeant alors qu'à conserver Mandane, ne songea plus à Thomiris : qui ayant esté empeschée par les siens de se tuër, profita de cét instant pour sortir de sa Tente par une ouverture dégagée. De sorte que montant alors à cheval, suivie de ceux qui la devoient escorter, elle abandonna les Tentes Royales ; et s'abandonna elle mesme à la plus horrible douleur que personne ait jamais sentie. Mais pendant qu'elle fuyoit, il trouva que ceux qui faisoient ce grand bruit estoient le Prince Intapherne, Atergatis, et Feraulas :

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dont les Gardes s'estant espouvantez d'un si grand desordre, les avoient abandonnez : si bien qu'estant sortis ils s'estoient mis à la Tente de ces Sauromates qui combatoient pour Cyrus, et estoient venus à la Tente de Thomiris où ils le trouverent.

Mort d'Aryante et reddition des Massagettes
Cyrus apprend qu'Aryante est mort, tué par Agathyrse en combat singulier. Ses dernières paroles ont été pour Mandane et pour Cyrus dont il a souligné la valeur. Cette perte, ajoutée à la fuite de Thomiris et à l'approche des armées de Cresus et Mazare, amène les Massagettes à déposer rapidement les armes. Cyrus, après avoir veillé à ce que la reddition se déroule en bon ordre, se rend auprès de Mandane qui lui réserve un accueil révélateur de ses sentiments. L'entretien bref des deux amants se nourrit de l'espoir que leurs tribulations touchent désormais à leur fin.

Mais apres que ce premier moment de joye fut passé ; Chrysante ne voyant plus Thomiris dans sa Tente, demanda à Cyrus s'il ne vouloit pas qu'on la suivist, et qu'on la luy amenast Captive ? mais ce genereux Prince, qui aprit en deux mots par le Prince Myrsile, et par Mereonte, les conditions du Traité qu'ils avoient fait avec les Amis de son Rival ; dit à Chrysante qu'il valoit mieux aller dégager la parole de ses Amis, en delivrant Aryante, que de poursuivre une malheureuse Reine que la Fortune avoit abandonnée, et que les Dieux puniroient sans qu'il s'en meslast. En effet Cyrus apres avoir donné tous les ordres necessaires à la seureté de Mandane, fut luy mesme pour aider aux Amis d'Aryante et aux siens à delivrer ce Prince : mais il n'en fut pas à la peine : car en y allant il rencontra Otryade : qui aprenant par Mereonte le dessein qu'il avoit, luy dit qu'Aryante estoit mort. Quoy, reprit alors Cyrus, Aryante a esté tué ? ouy Seigneur, repliqua Otryade, et tué par son ancien Rival : il est vray que ce malheureux Prince l'y a forcé. Mais encore, dit alors Cyrus, dittes nous en deux mots comment il peut estre qu'Agathyrse ait tué Aryante ? Seigneur, reprit Otryade, comme vostre Armée a entierement

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deffait celle de Thomiris, malgré toute la valeur des Massagettes, Agathyrse a creû qu'il devoit alors avec le peu de Cavalerie qui luy restoit, venir diligemment se rendre aupres de Thomiris. De sorte que prenant un assez grand tour pour aborder aux Tentes Royales, par l'endroit opposé à celuy où les Sauromates faisoient leur attaque, il y est effectivement venu. Mais Seigneur, en y venant, tous ceux qui se suivoient l'ont abandonné, à la reserve de cinq ou six seulement. Cependant son Grand coeur n'a pas laissé de l'obliger à vouloir se rendre aupres de la Reine : mais comme pour aller à sa Tente, il falloit passer devant celle d'Aryante, il est malheureusement arrivé en cét endroit, comme nous venions de delivrer ce Prince, à qui nous avions donné des Armes, afin d'aller apres tous ensemble tenir la parole que nous avions donnée, en aidant à vos Amis à vous delivrer. Si bien qu'Aryante ayant veû Agathyrse (qu'il n'a jamais pû aimer depuis leurs derniers differens, ) et ayant l'esprit irrité de sa mauvaise fortune, il luy a dit quelque chose d'un ton assez fier, comme s'il luy eust reproché tous les malheurs de sa vie. De sorte que comme Agathyrse a le coeur haut et sensible, il luy a respondu de mesme ; apres quoy Aryante sans luy respondre, s'est avancé vers luy l'Espée à la main : et l'a attaqué si brusquement, qu'Agathyrse qui par respect estoit descendu de cheval, a esté contraint de se deffendre : et en effet il s'est deffendu d'une telle maniere, que devant que nous ayons pû

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songer à separer ces deux fiers ennemis, Aryante a esté blessé à mort : et Agathyrse s'est desgagé de tous ceux qui l'environnoient, et s'est sauvé facilement. Joint que comme c'estoit Aryante qui l'avoit attaqué le premier, l'honneur ne permettoit pas de le faire suivre. Cependant dés qu'Aryante a esté tombé, il a bien jugé qu'il aloit mourir : c'est pourquoy prenant la parole en me regardant ; s'en est fait Otryade, m'a-t'il dit, je n'ay plus de part à la vie : et il ne me reste qu'à vous prier de dire à Mandane, que personne ne luy a jamais donné une si grande marque d'amour, que celle que je luy ay donnée, en estant ingrat pour Cyrus. Apres cela ce malheureux Prince s'est affoibly tout d'un coup, et est expiré : si bien qu'ayant mis son corps dans une Tente prochaine, sous la garde de quelques uns de ses Amis, je suis venu avec les autres pour tenir au Prince Myrsile, à Meliante, à Hidaspe, à Mereonte, et à Chrysante, ce que je leur avois promis. Otryade ayant cessé de parler, Cyrus suivant sa coustume, agit avec toute la generosité imaginable : car il parla dignement de la valeur d'Aryante, et tesmoigna mesme avoir quelque regret de sa mort, puis qu'elle luy avoit osté là gloire de le bien traiter. En suite de quoy ce Grand Prince reçeut nouvelle que Cresus et Mazare apres leur victoire, aprochoient des Tentes Royales, et avoient joint les Troupes qui s'estoient postées entre ces Tentes et le Camp de Thomiris : qu'Artabatis avec celles qu'il avoit,

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avoit deffait Andramite, qui estoit mort en cette Occasion : et qu'en mesme temps il avoit repris le Fort des Sauromates : et par consequent delivré le Roy d'Hircanie et Anacharsis. Si bien que ne voyant plus d'ennemis à combatre, il ne songea qu'à apaiser ce grand tumuilte, qui estoit dans toute l'estenduë des Tentes Royales : et qu'a en empescher le pillage. De sorte que faisant diligemment publier par tout que Thomiris estoit en fuitte ; qu'Aryante estoit mort ; et qu'il pardonnoit à tous les Massagettes, pourveû qu'ils posassent les Armes en une heure il restablit l'ordre par tour ; tous les Massagettes mirent : les armes bas, et se tinrent dans leurs Tentes ; les Sauromates cesserent de piller, et se rangerent sous leurs Enseignes, à toutes les avenues des Tentes Royales ; aux Places publiques ; et devant la Tente ou estoit Mandane : apres quoy Cyrus permit à Intapherne, à Atergatis, à Meliante, et à Hidaspe, d'aller querir la Princesse Onesile, la Princesse de Bithinie, Istrine, Arpasie, et Telagene, pour les mener aupres de Mandane. Mais bien qu'il eust alors l'esprit remply de mille choses agreables, il ne laissa pas de songer en donnant cette permission, que Meliante, et Hidaspe, estoient Rivaux : c'est pourquoy en leur permettant d'aller querir Arpasie, ce fut à condition qu'ils agiroient en cette occasion, comme ses Amis, et non pas comme ses Amans. Et en effet ils obeïrent a Cyrus : qui apres avoir donné tous les ordres necessaires aux choses qui regardoient les

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Troupes, s'en retourna aupres de Mandane, où toutes ces Princesses captives estoient desja arrivées. Mais elle le reçeut avec tant de marques de joye sur le visage, qu'il se tint dignement recompensé de toutes les peines qu'il avoit souffertes depuis qu'il avoit commencé de l'aimer. Et pour rendre son bonheur plus accompli, Feraulas luy avoit fait comprendre en peu de mots, en retournant à cette Tente, le tort qu'il avoit eu de soubçonner la fidellité de Mandane, en luy aprenant la cause de cette joye qu'il luy avoit tant reprochée : de sorte qu'ayant l'ame tout à fait tranquile, il l'aborda avec un plaisir qu'on ne sçauroit exprimer. Enfin Madame (luy dit-il, apres l'avoir salüée, et avoir fait un compliment à toues les Princesses qui estoient aupres d'elle) je commence d'esperer que la Fortune est lasse de vous persecuter, et que les Dieux vont rendre justice à vostre vertu : puis que Cresus et Mazare ont vaincu ; qu'Artabatis a fait la mesme chose ; et que le Fort des Sauromates est repris. Ce qui me le fait principalement esperer (repliqua obligeamment Mandane, à qui Feraulas avoit aussi dit tout ce qui pouvoit justifier Cyrus des reproches qu'il luy avoit faits) est que vous meritez si bien d'estre heureux, que je ne dois ce me semble plus craindre d'estre infortunée : puis que vous m'avez persuadé que vous ne le croiriez pas si j'estois malheureuse. Mais apres tout, à vous dire la verité j'ay veû de si grands et de si subits changemens en ma fortune, qu'il y a encore des instans, où je ne

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joüis pas de toute la douceur de l'esperance : parce que la crainte donne encore quelque legere agitation à mon esprit. Cependant quand je songe que le Roy d'Assirie, le Roy de Pont, et le Prince Aryante sont morts ; que Thomiris est en fuite ; que je suis libre dans le mesme lieu où j'estois Captive ; que vous estes Maistre des Tentes Royales ; que vostre Armée est victorieuse ; que le Fort des Sauromates est repris, que le passage de l'Araxe est libre ; et que Mazare a encore plus de vertu que d'amour ; il me semble que j'ay tort de craindre : et que j'ay raison d'esperer que la fin de ma vie sera plus heureuse, que le commencement ne l'a esté. Vous avez sans doute sujet de le croire, repliqua Cyrus, mais pour moy Madame, adjousta-t'il, de qui le Destin est plus en vos mains, qu'en celles de la Fortune, j'ay tousjours autant de crainte que d'esperance : et je ne sçay mesme si je ne crains point plus que je n'espere. Tant que vous me croirez equitable, respondit obligeamment Mandane, vous espererez sans doute, plus que vous ne craindrez : c'est pourquoy comme je ne doute pas que vous ne me rendiez justice, je ne croy pas aussi qu'il soit necessaire de vous donner de nouvelles marques de ma reconnoissance. Ha Madame, s'escria Cyrus, que le mot de reconnoissance, convient peu à ce qui me regarde ! s'il est vray que vous me faciez l'honneur d'avoir quelque affection pour moy : je la considere comme une chose si precieuse, que quand j'aurois fait mille fois plus de choses

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pour vous que je n'ay eu occasion d'en faire, je me croirois encore ingrat, si je n'avois du moins la volonté de faire beaucoup davantage, et d'employer tous les momens de ma vie à vous rendre de nouveaux services, ou à vous donner du moins de nouvelles marques d'amour. Apres cela comme la nuit estoit desja si avancée que le jour estoit prest à paroistre, Cyrus creût qu'il falloit laisser ces Dames en liberté de se reposer durant quelques heures : et en effet il les laissa dans les Tentes de Thomiris, et passa dans une autre, avec tous ces Princes qui avoient eu part à ses malheurs, et qui en avoient alors à sa bonne fortune. Cependant comme Mandane au milieu de la satisfaction qu'elle avoit de se voir en liberté, ne laissoit pas d'avoir de la douleur de la mort d'Hesionide, et d'ordonner qu'on luy rendist les honneurs de la Sepulture ; elle fit que Martesie donna la commission à Feraulas d'avoir soin du Corps de cette vertueuse Personne. D'autre part Cyrus qui songeoit à tout, en prit un particulier, que toutes les Femmes de Thomiris qui ne l'avoient pû suivre, ne reçeussent aucun outrage : car pour Gelonide, quoy qu'elle desaprouvast tout ce que la passion de cette Reine luy faisoit faire, elle n'avoit pas laissé de la suivre pour la consoler dans sa fuite.


Triomphe de Cyrus et mariages
Les combattants et les prisonnières délivrées rejoignent bientôt le reste de l'armée. C'est l'occasion pour Cyrus et Mandane de parfaire leur réconciliation et de se jurer un amour éternel. Mais avant que le mariage puisse être célébré, Cyrus juge nécessaire de favoriser l'union des couples qui l'entourent. Toutes les histoires amoureuses trouvent leur conclusion, y compris celle d'Arpasie qui épouse Hidaspe : Meliante, en effet, qui vient de se découvrir fils du roi d'Hircanie, renonce à ses prétentions sur la jeune fille. Lors de l'entrée triomphale à Ecbatane, un prodige vient révéler la volonté divine : Cyrus doit régner en maître sur l'Asie. On procède donc à son couronnement avant de célébrer son mariage avec Mandane.
Les couples sont réunis
Cyrus propose aux dames de quitter le camp des Massagettes pour rejoindre le reste de l'armée. Avant le départ, on procède à un sacrifice aux dieux, on veille à la sépulture d'Aryante et on fait transmettre à Thomiris qu'elle peut désormais remonter sur son trône, puisque Mandane est délivrée. Cyrus et Mandane sont reçus par Cresus avec tous les honneurs. Mazare, maîtrisant sa jalousie à l'égard de son rival vainqueur, fait lui aussi bonne figure. Les divers couples sont à nouveau réunis. Tous se rassemblent le soir dans une tente, ce qui donne l'occasion à Cyrus de s'entretenir plus longuement avec Mandane. La jeune fille lui révèle tout ce qu'elle a ressenti à la fausse nouvelle de sa mort et lui avoue ses sentiments. Atergatis et Istrine, Myrsile et Doralise éprouvent le même bonheur. Meliante, loué par Cyrus, prend, quant à lui, un avantage décisif sur son rival Hidaspe.

Cependant, comme il n'estoit pas possible de songer à dormir le reste de la nuit, et que Cyrus estoit accoustumé à veiller sans incommodité, quand il le vouloir, il employa le peu de temps

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qu'il y eut depuis qu'il eut quitté Mandane, jusques à la pointe du jour, à songer à partir dés le lendemain, et à s'esloigner d'un lieu où sa Princesse et luy avoient tant souffert : car comme la Bataille que Cresus et Mazare avoient donnée, n'avoit pas esté fort sanglante ; parce que la Desertion des Sauromates avoit mis l'Armée de Thomiris en desordre ; il ne creût pas la chose impossible : et il le creût d'autant moins, qu'il sçeut dés que le Soleil fut levé, que son Armée s'estoit campée à douze Stades des Tentes Royales : et que Cresus et Mazare envoyoient luy demander ce qu'il vouloir qu'ils fissent. De sorte que ne voyant nul obstacle à son dessein, puis que ses Troupes estoient r'assemblées, et estoient Campées si proches ; dés qu'il crût que les Dames avoient eu assez de temps pour se reposer, et pour se remettre de tant de frayeurs, il fut demander a Mandane si elle n'aimeroit pas mieux estre au Camp qu'aux Tentes Royales ? et faire mesme une demie journée en s'en esloignant, que d'y demeurer davantage. Si bien que comme ses sentimens furent les siens, il commença de donner ses derniers ordres : il est vray que la pitié de Mandane, voulut commencer par un Sacrifice, pour remercier les Dieux : ainsi quoy que les Massagettes n'eussent point de Temples, non plus que les Perses, elle ne laissa pas d'en faire offrir un par un Sacrificateur d'Ecbatane, qui estoit dans l'Armée de Cyrus : et qui estoit venu aux Tentes Royales, pour voir luy mesme s'il estoit

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vray que la Fille de son Roy fust en liberté. Mais apres cela, Cyrus dit à Otryade, qu'il fist rendre les derniers honneurs au Prince Aryante : il luy laissa aussi de quoy faire bastir un superbe Tombeau au Prince Spitridate, et à Araminte : et il voulut que la fidelle Hesionide en eust un autre aupres du leur. Il l'obligea en suite d'aller trouver Thomiris, pour luy dire de sa part, que quoy que tout le Païs des Massagettes pûst estre à luy, comme ses autres Conquestes ; il le luy rendoit genereusement, sans vouloir la poursuivre : luy declarant que comme il ne luy avoit fait la Guerre, que pour la liberté de Mandane, il n'avoit plus rien à luy demander : et qu'il s'en alloit repasser l'Araxe, sans vouloir rien garder de tout ce qui estoit à elle. Apres quoy prenant divers Chariots de Thomiris, parce qu'il n'estoit pas possible d'en avoir alors d'autres, toutes ces Princesses et celles qui les accompagnoient s'y mirent : et Cyrus montant â cheval, suivy de Myrsile, d'Intapherne, d'Atergatis, de Meliante, d'Hidaspe, de Mereonte, de Chrysante, de Feraulas, et de quelques-uns de ces Capitaines Sauromates qui avoient embrasse son Party, leur servit d'Escorte, et les mena au Camp : faisant sortir toutes les Troupes des Tentes Royales, qui marcherent en Bataille derriere Mandane. Mais pendant qu'elle avançoit vers le Camp de Cyrus, Cresus et Mazare se preparoient à l'y recevoir, avec tous les honneurs que le peu de temps qu'ils avoient leur pouvoit permettre de luy rendre.

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Pour cét effet ils firent mettre toutes les Troupes sous les Armes ; et ils furent eux mesmes au devant d'elle jusques à six stades du Camp : suivis du Prince Tigrane, d'Artamas, de Gadate d'Indathyrse, du Prince de Paphlagonie, de Gobrias, de Silamis, d'Araspe, d'Aglatidas, de Ligdamis, d'Adonacris, d'Adusius, d'Anabaris, de Leontidas, de Mnesiphile, de Chersias, de Diocles, et de beaucoup d'autres. Il est vray que Mazare n'y fut pas sans sentir une nouvelle agitation dans son ame : car enfin dans le temps qu'il avoit creû que Cyrus estoit mort, l'esperance avoit repris quelque place dans son coeur, et y avoit renouvellé l'amour ; de sorte que sa vertu eut un nouveau combat à rendre. Elle fut pourtant à la fin plus forte que sa passion : et il eut un si grand pouvoir sur luy mesme, qu'il ne parut sur son visage qu'une joye tranquile, lors qu'il vit Cyrus et Mandane, et qu'il les vit en estat de pouvoir raisonnablement esperer d'estre heureux : aussi le reçeurent ils l'un et l'autre avec beaucoup de marques d'estime et d'amitié : car apres que Cresus les eut salüez, et qu'ils luy eurent tesmoigné la satisfaction qu'ils avoient de luy, ils donnerent mille loüanges à Mazare ; et en suite à tant de braves Gens qui les accompagnoient. Cependant Gadate fut bien aise de revoir Istrine ; Gobrias eut une joye extréme de voir Arpasie ; et il ne put mesme s'empescher d'en avoir aussi de voir Meliante, quoy qu'il se trouvast assez embarrassé à resoudre comment il devoit agir entre luy et Hidaspe.

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Indathyrse eut en son particulier beaucoup de satisfaction de revoir Telagene, pour qui il avoit une forte inclination : et Tigrane fit si bien qu'il trouva moyen d'entretenir l'admirable Onesile : car encore qu'il fust son Mary, il n'en estoit pas moins son Amant. Pour Intapherne il parloit à la Princesse de Bithinie qui estoit plus triste que les autres, parce qu'elle regretoit la mort du Roy son Pere, et celle de Spitridate : et pour Atergatis, il se méloit à la conversation de Gadate et d'Istrine. Myrsile en son particulier, entretenoit Doralise : qui suivant son humeur se pleignoit malicieusement de ce qu'il ne la consoloit pas de la mort d'Andramite, dont elle estoit bien aise : mais pour Meliante, et Hidaspe, ils parloient esgallement à Arpasie, et à Gobrias : demeurant exactement dans les termes que Cyrus leur avoit prescrits. Il n'y avoit pas mesme jusques à Feraulas, qui n'eust trouvé lieu de suivre son inclination, et de parler à Martesie : mais comme le lieu n'estoit pas propre à un long entretien, celuy de tant d admirables Personnes finit bien tost : de sorte que cette belle et illustre Troupe, recommençant de marcher, fut reçeue au Camp avec des acclamations de joye si grandes, qu'on n'a jamais entendu parler d'une réjouïssance plus universelle. Cependant quelque impatience qu'eust Cyrus de s'esloigner d'un lieu où sa Princesse avoit esté Captive, et où il avoit esté Prisonnier, il falut necessairement coucher au Camp : car avant que tous les Officiers de son Armé luy eussent tesmoigné leur joye, il fut si tard, qu'il ne

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falut plus songer à partir. Si bien que Mandane et les autres Princesses furent logées dans les Tentes de Cresus et de Mazare : Cyrus le fut dans celle d'Artamas ; Cresus et Mazare le surent dans celles de Gobrias et de Gadate ; et tous les autres Princes le furent dans les leurs ; qu'on dressa diligemment. Cependant Cyrus ne fut pas plustost desgagé de ce grand nombre de Gens qui vouloient luy tesmoigner leur joye, qu'il fut à la Tente des Princesses : où il passa le soir avec un plaisir si grand, qu'il en oublia tous ses malheurs passez : car comme il n'y avoit point de Dame en ce lieu là qui n'eust quelqu'un qui eust un interest particulier de l'entretenir, excepté Onesile, qui parloit au Prince Mazare, il entretint tousjours Mandane. Mais il l'entretint d'une maniere si agreable, et si adroite, qu'il l'obligea à se justifier, sans qu'il l'accusast : car encore que Feraulas luy eust dit, qu'il devoit luy estre obligé de ce petit commencement de joye qu'il avoit veû dans ses yeux lors qu'elle avoit passé devant la Tente où il estoit caché ; il fut pourtant bien aise d'ouïr de la princesse, qu'elle l'avoit pleuré, et qu'elle ne se seroit pas consolée de sa mort Aussi luy exagera t'elle si obligeamment la douleur qu'elle avoit euë le jour de cette cruelle et funeste Ceremonie de Thomiris, qu'il en eut une joye incroyable. En effet, quand il regardoit les beaux yeux de Mandane, et qu'il consideroit qu'ils avoient pleuré pour luy, toute l'amour de son coeur paroissoit dans les siens : et il luy rendoit grace de la douleur qu'elle avoit euë

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d'une maniere si passionnée, que Mandane connoissoit bien qu'il estoit digne de toutes les larmes qu'elle avoit respanduës lors qu'elle l'avoit creû mort, et qu'il meritoit toute son affection. De sorte que cette connoissance luy faisant relascher quelque chose de cette exacte et severe retenuë, qui l'avoit tousjours obligée à cacher les plus tendres de ses sentimens à Cyrus ; elle luy fit la grace ce soir là, de luy en descouvrir une partie, et de luy permettre de deviner l'autre. Mais pendant que ces deux illustres Personnes faisoient un si doux eschange de tesmoignages d'amour, Intapherne faisoit ce qu'il pouvoit pour consoler sa Princesse de la douleur qu'elle avoit : Atergatis de son costé entretenoit Istrine avec une satisfaction incroyable : car comme le Roy d'Assirie estoit mort, il jugeoit bien que Gadate ne feroit plus d'obstacle à son bonheur. Pour Myrsile, quoy qu'il fust bien aise de parler à Doralise, il estoit moins heureux que les autres : parce que de l'humeur dont elle estoit, quand elle eust autant aimé ce Prince qu'il l'aimoit, il n'eust pas laissé de trouver quelquesfois une douceur inesgale en cette Personne : et d'avoir tres souvent sujet de se pleindre de sa severité, lors mesme qu'elle auroit eu dessein de luy donner sujet de se loüer d'elle. Car encore qu'elle fust tousjours esgallement genereuse pour ses Amis, cela n'empeschoit pas qu'elle ne fust inesgalle pour ses Amans : parce qu'il ne luy estoit pas possible de se resoudre à recevoir leurs services sans leur dire quelqu'une de ces ingenieuses et severes

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malices, qui tenant esgallement de la fierté de son ame, de l'agréement de son esprit, et de la modestie de son coeur, fâchoient, et divertissoient tout à la fois, ceux à qui elle les disoit : ainsi Myrsile, quoy que tres aise d'estre aupres de cette admirable Fille, ne laissoit pas d'avoir de fâcheux momens. Mais pour Meliante, et pour Hidaspe, ils estoient les moins contens de tous ; car en l'assiette où Arpasie avoit alors l'esprit, elle les vouloit tellement mesnager tous deux, qu'elle n'en obligeoit aucun. Meliante estoit pourtant plus heureux qu'Hidaspe : parce qu'il connoissoit bien que son Rival s'aperçevoit qu'il estoit mieux avec Arpasie qu'il n'y avoit esté : de sorte que si Meliante n'estoit pas tout à fait content de sa Maistresse, il estoit tousjours fort aise de voir le chagrin de son Rival, quoy qu'il fust pourtant tres affligé de connoistre qu'il ne possedoit encore que la moitié du coeur de la Personne qu'il aimoit. Mais pour Hidaspe, comme il avoit creû l'avoir tout entier, et qu'il le voioit partagé, il en avoit une douleur plus Grande qu'il ne le tesmoignoit : car par un sentiment de glorie, il vouloit cacher son dépit à son Rival. Meliante de son costé par un semblable motif, faisoit paroistre encore plus de joye qu'il n'en avoit : et pour achever de luy donner quelque avantage sur Hidaspe ; il arriva, lors que la conversation fut devenue generale, et que Cyrus fut prest de se retirer ; qu'il parla si avantageusement de luy à Mandane, qu'il la pria obligeamment de luy donner quelque part en son amitié : aussi Meliante

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se tint il tres dignement recompensé du service qu'il avoit rendu à ce Prince, veû la maniere dont il parla de luy. Car enfin Madame, dit Cyrus à Mandane, je puis vous assurer que Meliante a encore plus esté mon vainqueur par sa vertu, que par sa valeur, quoy que j'aye esté son Prisonnier : et sa generosité merite sans doute que vous vous donniez la peine de le connoistre par vous mesme. Ha Seigneur, s'escria Meliante, je ne puis souffrir que vous disiez que vous avez esté mon Prisonnier : car enfin, adjousta-t'il, je n'ay fait que vous obeïr depuis que j'ay l'honneur d'estre aupres de vous. Il est vray, repliqua Cyrus, mais cela n'empesche pas que les Loix de la Guerre, ne vous eussent mis en estat de me pouvoir commander : aussi vous puis-je assurer, qu'en ne le faisant pas, vous n'y avez rien perdu : car ma reconnoissance vous donne plus de pouvoir sur moy, que le droit des vainqueurs n'en peut donner sur les vaincus.

Règlement du différend entre Meliante et Hidaspe
La retraite des troupes se poursuit. Sur le chemin du retour, Cyrus remercie Anacharsis, puis rencontre le roi d'Hircanie qui lui demande un service qu'il sera bientôt en mesure de lui rendre : on vient de lui annoncer qu'il possède un fils parmi les membres de l'armée assyrienne. Lors du déplacement, Cyrus est encore appelé à arbitrer le différend qui oppose Hidaspe et Meliante pour l'amour d'Arpasie. Il demande au premier de laisser la place au second. Hidaspe accepte à condition qu'Arpasie se prononce clairement. Mandane consulte donc la jeune fille qui, après avoir voulu renvoyer la responsabilité de la décision à Gobrias, avoue l'impasse dans laquelle elle se trouve : elle est engagée et reconnaissante envers les deux rivaux. Mandane convoque alors ces derniers et leur révèle la vérité. Au moment où Meliante est près de céder Arpasie à Hidaspe, on vient lui apprendre qu'il est fils du roi d'Hircanie et que ce nouveau statut lui interdit d'épouser une princesse étrangère. Son père lui confirme aussitôt la véracité de cette révélation et raconte comment un oracle l'a invité à cacher ce fils né d'un mariage secret. Meliante semble s'accommoder de cette nouvelle situation qui satisfait son ambition, mais fait obstacle à son amour. Il rend toutefois une dernière visite à Arpasie, laquelle prétend ne pas vouloir entraver son bonheur. Meliante se résout alors à la délaisser. Il en fait la déclaration à Hidaspe qui survient.

Apres cela Cyrus s'estant mis en disposition de s'en aller, Meliante ne pût luy respondre : et toute cette agreable Compagnie se separa. Mandane ne se coucha pourtant pas encore : car comme Cyrus luy avoit dit qu'il envoyeroit le lendemain des Courriers à Ecbatane, et à Persepolis, cette Princesse escrivit à Ciaxare ; et elle escrivit aussi à la Reine de Perse : et en effet Cyrus dépescha dés la pointe du jour Araspe vers Cambise, et Aglatidas vers Ciaxare : choisissant obligeamment ce dernier pour porter une si Grande nouvelle au Roy des Medes, afin qu'il pûst voir sa chere Amestris. Cependant pour ne perdre

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point des momens qui luy estoient si chers, dés que toutes ce Princesses furent habillées, elles partirent, et toute l'Armée marcha : car encore qu'il n'y eust plus de Troupes ennemies en Corps d'Armée, Cyrus voulut pourtant que la sienne marchast en Bataille, jusques au delà de l'Araxe. Mais lors qu'ils furent à cét endroit des Bois qui avoit esté embrasé, Artabatis vint au devant de Cyrus : qui le reçeut comme un homme qui avoit contribué à sa liberté, par la victoire qu'il avoit emportée sur Andramite, et par les Troupes qu'il avoit envoyées aupres des Tentes Royales. Ce fut aussi jusques en ce mesme endroit que le sage Anacharsis vint au devant de Cyrus, qu'il loüa infiniment de la moderation qu'il avoit euë pour Thomiris : mais comme Cyrus voulut rendre justice à la vertu de cét illustre Schyte, il le presenta à Mandane d'une maniere fort obligeante : puis qu'il luy fit connoistre en peu de mots, tout le merite de cét excellent homme. Aussi cette Princesse luy fit elle tous les honneurs imaginables : car de l'humeur dont elle estoit, elle en rendoit plus à la vertu d'Anacharsis, qu'à sa condition, quoy qu'il fust de fort Grande qualité. Comme le Fort des Sauromates se trouva sur leur Route, et justemeut à la fin d'une journée ; toutes ces Princesses y coucherent, et y furent reçeuës par le Roy d'Hircanie : qui se portant beaucoup mieux de ses blessures, se trouva en estat de recevoir Cyrus et Mandane, à l'entrée de ce Fort : leur faisant beaucoup d'excuses, de ce qu'il n'avoit pû les aller recevoir

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plus loin à cheval : en suite de quoy apres les premiers Complimens faits, et rendus, il dit à Cyrus qu'il attendoit de luy un si grand office, qu'il luy donneroit plus que s'il luy donnoit un Royaume, s'il luy rendoit ce qu'il avoit perdu : et ce que peu de Personnes sçavoient qu'il eust possedé. Ce discours est si obscur pour moy, reprit Cyrus en marchant tousjours, que je ne puis y respondre à propos, que vous ne m'ayez apris ce que vous avez perdu, et ce que je vous puis rendre. Quand vous serez en un lieu plus commode, repliqua le Roy d'Hircanie, je vous diray plus precisément qu'on m'a assuré ce matin, que l'ay un Fils dans vostre Armée, quoy que personne ne croye que j'aye un Successeur, ny que j'aye esté marié : c'est pourquoy quand je me seray esclaircy de quelques circonstances que je veux sçavoir aujourd'huy, je vous prieray de me le rendre. Vous pouvez penser, reprit alors Cyrus, si je n'auray pas bien de la joye si je puis contribuer quelque chose à vostre satisfaction : vous, dis-je, qui avez esté le premier à vous jetter dans mon Parti, et à qui je dois aussi ma premiere reconnoissance. Apres cela le Roy d'Hircanie ayant respondu civilement sans rien particulariser de son avanture, ils se trouverent alors si proches de la Tente où Mandane alloit descendre, que Cyrus le quitta pour luy aller donner la main. Tous ces Princes qui le suivoient, rendirent la mesme civilité aux Princesses qu'ils aimoient : mais comme Arpasie avoit deux Amans au lieu, d'un qui voulurent esgallement luy rendre

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ce devoir, il pensa y avoir quelque démeslé entre eux : et si Arpasie n'eust bien mesnagé les choses, ils se fussent querellez infailliblement. Cependant comme Cyrus fut adverty à l'heure mesme de ce qui s'estoit passé, et qu'il sçeut qu'Hidaspe avoit plus de tort que Meliante, il le tira à part ; et apres luy avoir tesmoigné qu'il ne trouvoit pas bon qu'il ne vescust pas bien avec un homme à qui il devoit toutes choses, et à qui il pouvoit veritablement donner le nom de son Protecteur ; il s'aquita de la promesse qu'il avoit faite à Meliante : en priant Hidaspe, avec toute l'affection possible, de ne songer plus à Arpasie, et de la ceder à son Rival. Seigneur, reprit alors Hidaspe, tout ce que je puis en cette occasion, est de vous suplier de ne me le conmander pas absolument, de peur de me mettre en estat de me reprocher toute ma vie de vous avoir desobeï. Mais Seigneur, pour vous tesmoigner que je respecte un Amy de l'illustre Cyrus, en la personne de mon Rival ; je vous diray que si Arpasie le choisit à mon prejudice, j'endurerai qu'il la possede sans m'y opposer : et je me resoudray à la mort plustost que de troubler le repos d'un honme qui a eu la gloire de vous rendre un service considerable, et d'aquerir vostre amitié. comme vous croyez qu'Arpasie vous prefere à Meliante, reprit Cyrus, vous ne faites rien dont je vous doive estre fort obligé : ha Seigneur, repliqua Hidaspe, je suis bien moins heureux que vous ne pensez : car depuis que mon Rival a delivré Arpasie des mains de Licandre, il a aquis tant de part à son coeur, que je ne sçay qui de nous deux y en a

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le plus. Puis que cela est, dit Cyrus, il me semble que vous devriez ceder à vostre Rival la moitié qui vous reste : car je ne trouve pas qu'il y ait grande satisfaction à posseder un coeur partagé. Quoy qu'il en soit Seigneur, reprit Hidaspe, il faut qu'on m'oste ce que j'en possede : car je ne le puis ceder volontairement. Puis que cela est, dit Cyrus, il faut que la Princesse Mandane se donne la peine de faire expliquer la belle Arpasie dés ce soir : car je serois au desespoir s'il arrivoit quelque malheur à deux honmes qui me sont si chers. Apres cela Cyrus fut effectivement prier Mandane, de parler à Arpasie : afin de terminer promptement cette affaire, de peur que durant une si longue marche, ces deux Rivaux ne se querellassent. Il voulut pourtant auparavant en parler à Gobrias : qui ayant remis à Cyrus tout le pouvoir qu'il avoit sur sa Fille, mit ce Prince en estat de faire une action de justice entre deux hommes qu'il aimoit sort. Cependant Mandane pour ne perdre point de temps, entretint Arpasie en particulier : et luy ayant dit l'estat des choses, et qu'elle estoit Maistresse de son propre Destin, elle l'embarrassa estrangement. D'abord elle dit que c'estoit au Prince son Pere à disposer d'elle : mais comme Mandane l'eut enfin fort pressée, et qu'elle luy eut fait connoistre qu'il falloit qu'elle s'expliquast, et qu'elle s'expliquast nettement, elle fut encore plus en peine : car enfin Madame (luy dit elle, apres s'estre déterminée à parler sincerement) je ne sçay moy mesme ce que je vous dois respondre ; et tout ce que je puis est de vous dire en deux

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mots mon ame : afin que vous me conseilliez ce que je dois faire. Je vous dirai donc Madame, quoy que je ne vous le puisse dire sans rougir, que Meliante a esté ma premiere inclination : et que j'ay eu pour luy toute l'estime imaginable, et toute la tendresse dont on peut estre capable. J'avouë de plus que je luy ay d'infinies obligations ; que sans luy j'eusse espousé un homme que je haïssois horriblement, et qu'ainsi il m'a empeschée d'estre la plus malheureuse Personne de la Terre. Je confesse encore que je n'estois pas marrie à Alfene qu'il m'aimast : et que si je n'eusse jamais sçeu qu'il avoit fait une infidellité à une Personne nonmée Argelise, je l'aurois aimé de la maniere dont il le vouloit estre. Mais apres cela Madame, il faut encore que je vous die que m'estant alors resoluë de n'avoir que de l'amitié pour Meliante, je vins en suite à connoistre Hidaspe ; en l'humeur de qui je trouvay tant de raport avec la mienne, que je creûs d'abord que le Destin vouloit que nous eussions de l'affection l'un pour l'autre : et si je puis dire aujourd'huy ce que je n'ay jamais dit, je vous avoüeray que le dessein d'achever de desgager mon coeur de l'attachement qu'il avoit pour Meliante, me fit reçevoir l'amour d'Hidaspe plus promptement que je n'eusse fait. De sorte que pour ne vous desguiser rien, je luy permis d'esperer d'estre aimé, et je luy promis mesme quelque temps apres de l'aimer tousjours. Depuis cela Madame, il est arrivé beaucoup de choses : mais pour ne m'arrester qu'à la derniere, j'ay à vous dire que Meliante malgré ma froideur pour luy, est venu desguisé aux Tentes

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Royales : et qu'il a eu la generosité de hazarder sa vie, pour donner la mort à mon dernier Ravisseur : ainsi Madame, je pense pouvoir dire qu'en tuant Licandre, il a ressuscité une partie de l'affection que j'avois euë pour luy. De sorte que je suis presentement au plus pitoiable estat du monde. car je connois bi ? qu'on ne peut pas estre plus parfaitement aimée que je le suis, et de Meliante, et d'Hidaspe : le premier a pourtant cét avantage qu'il m'a rendu des marques d'amour plus esclatantes : mais le second a celuy de l'engagement de ma parole. Cependant je suis en termes de ne la luy pouvoir tenir sans estre ingrate envers Meliante : et sans en avoir mesme beaucoup de douleur : et je ne puis aussi me donner à Meliante, sans estre infidelle à Hidaspe : et sans avoir de la confusion et du regret. Ainsi je ne puis estre à aucun des deux, sans regretter celuy à qui je ne seray pas : et je suis presentement si peu resoluë sur ce que je veux, que je ne doute point que je ne me repente, quelque choix que je puisse faire. En effet, je n'ai pas plustost eu une pensée à l'avantage d'Hidaspe, que j'en ay une autre qui détruit la premiere : c'est pourquoy Madame, a dire les choses comme elles sont, je ne suis point propre ny à rendre heureux celui que je choisiray, ny à estre heureuse moy mesme. Apres cela Mandane dit à Arpasie, tout ce qu'elle creût propre à descouvrir si effectivement son esprit estoit en l'estat qu'elle le disoit : et elle onnut en effet si parfaitement que la chose estoit ainsi, qu'elle en eut beaucoup d'estonnement. Mais la difficulté fut de faire consentir Arpasie, que ses sentimens fussent sçeus de Meliante et

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d'Hidaspe ; il falut pourtant qu'elle s'y resolust ; car apres que Mandane eut rendu conte de sa conversation à Cyrus, et à Gobrias, ils trouverent qu'il n'y avoit autre voye à prendre, que de dire ingenûment l'estat de sa chose, et à Hidaspe, et à Meliante. De sorte que les ayant fait appeller l'un et l'autre, Mandane avec une adresse admirable, démesla si bien les sentimens qu'Arpasie avoit pour eux, et sçeut conduire la chose avec tant d'art, qu'elle leur pensa donner à tous deux l'envie de se la ceder mutuellement ; par l'impossibilité qu'elle leur faisoit voir de pouvoir la rendre heureuse, et de pouvoir estre heureux. Ils ne purent pourtant se resoudre sur le champ : et ils demanderent deux choses ; l'une qu'Arpasie confirmeroit en leur presence, tout ce que la Princesse Mandane leur avoit dit, pour voir si elle n'auroit point encore changé de sentimens : et l'autre qu'on ne les obligeroit à respondre que le lendemain. Et en effet on leur accorda ce qu'ils demandoient : car on leur donna le temps qu'ils desiroient ; et on leur fit voir Arpasie, quoy qu'elle ne le voulust pas. Mais en la voyant, ils connurent si bien que tout ce que Mandane leur avoit dit estoit positivement vray, qu'ils en furent presques esgallement malheureux. Meliante l'estoit pourtant moins qu'Hidaspe : car apres s'estre veû entierement desesperé, il trouvoit quelque douceur, à voir qu'il avoit fait quelque progrés dans le coeur d'Arpasie : puis qu'il en avoit osté la moitié à son Rival. Ce partage l'affligeoit pourtant tres fort, aussi bien qu'Hidaspe : et ils furent

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et cent fois tentez, de ne songer plus à une personne qui ne pouvoit se déterminer à rien : ainsi ils passerent la nuit avec beaucop d'inquiettude. Cependant comme Meliante avoit autant de generosité que d'amour, la pensée qu'il eut qu'Hidaspe seroit encore dans le coeur d'Arpasie, quand mesme il l'auroit espousée, pensa le guerir de sa passion : mais la mesme generosité luy faisant voir aussi quelque chose de tres fâcheux à la ceder à son Rival, il sembloit estre resolu à ne la ceder point, lors qu'on luy vint dire que Cyrus le demandoit avec beaucoup d'empressement, et qu'il l'attendoit dans la Chanbre de Mandane. comme il sçavoit qu'il avoit promis de rendre sa response, il creût que c'estoit pour la sçavoir qu'on se venoit querir : mais il fut bien surpris lors qu'entrant dans la Chambre de cette Princesse, où il n'y avoit que Cyrus, et le Roy d'Hircanie, il entendit que Mandane luy dit qu'elle avoit une si agreable nouvelle à luy dire, qu'elle n'avoit pas voulu que nul autre qu'elle la luy aprist : car enfin Meliante, lui dit cette Princesse, vous estes Fils de Roy : et fils d'un Roy qui a esté un des premiers Amis de Cyrus, lors qu'il a commencé la Guerre. Mais le mal est qu'en gagnant une Couronne, il faut que vous perdiez une Maistresse : car le Roy vostre Pere devant qui je vous parle, m'a apris que selon les Loix de son Estat, il n'est pas permis au Successeur du Royaume, d'espouser une Princesse Estrangere. Madame, repliqua Meliante fort surpris, tout ce que vous me dittes est si esloigné de toute vray-semblance, que n'osant douter de vos

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vos paroles, il faut que je croye que j'ay mal entendu : non, non, repliqua le Roy d'Hircanie, l'illustre Mandane ne vous a point trompé : car vous estes veritablement mon Fils, quoy que vous ne le croiyez pas estre : et pour vous tesmoigner que je sçay tout ce que vous avez fait jusques à ce que vous ayez quitté le nom de Clidaris, pour prendre celuy de Meliante ; j'ay à vous dire que vous avez esté eslevé en une Province d'Assirié ; que vous avez creû estre Fils d'un homme de qualité de ce lieu là ; que vous avez pensé que Cleonide estoit vostre Soeur ; et que vous avez esté voyager en Grece. Cependant ceux dont vous avez creû avoir pris naissance, n'ont esté que les Confidens de mon Mariage, avec une Personne que j'espousay secrettement du vivant du Roy mon Pere, et qui mourut peu de jours apres que vous fustes né. Mais Seigneur, interrompit alors Cyrus, d'où vient que depuis la mort du feu Roy d'Hircanie, vous n'avez point declaré vostre Mariage, et que vous n'avez point rapellé le Prince vostre Fils ? La raison d'une chose si extraordinaire, reprit-il, fut qu'ayant fait consulter l'Oracle de Jupiter Belus à Babilone, sur la naissance de mort Fils, il me respondit que si on ne cachoit sa condition, jusques à ce qu'il eust eu pour Prisonnier le plus Grand Prince du Monde, il seroit le plus malheureux de tous les hommes : et que si au contraire on attendoit à publier sa qualité, qu'il eust esté Maistre du Destin d'un Prince, qui feroit celuy de toute l'Asie, il gueriroit d'une passion qui

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le rendroit alors miserable, qu'il seroit tres heureux le reste de ses jours. De sorte que respectant les Dieux, j'ordonnay qu'on envoyast mon Fils voyager en Grece, et attendant qu'il leur plust de faire reüssir ce qu'ils m'avoient promis : comme en effet ils ont accomply leur promesse, puis que mon Fils a eu la gloire de voir l'illustre Cyrus son Prisonnier : si bien que celuy qui l'a eslevé, et qu'il croyoit estre son Pere estant arrivé icy, pour me dire qu'il sçavoit que mon Fils sous le nom de Meliante estoit dans le Parti de Thomiris, et qu'il croyoit à propos de l'advertir qu'il n'en devoit pas estre, puis que je n'en estois pas, j'ay sçeu avec certitude que Meliante est mon Fils. Mais comme c'est sous ce nom là qu'il a eu la gloire de rendre quelque service à un si Grand Prince, je pretens qu'il luy demeure, et qu'il n'en porte jamais d'autre. Tant que le Roy d'Hircanie parla, Meliante eut des sentimens bien differens : car il eut beaucoup de joye d'aprendre que sa naissance estoit aussi Grande que son coeur estoit Grand : mais il eut aussi beaucoup de douleur, de voir que sa condition mettoit un nouvel obstacle aux pretentions qu'il avoit pour Arpasie : et un nouvel obstacle qui paroissoit invincible : ainsi l'amour et l'ambition se combatant dans son coeur tant que le Roi d'Hircanie parla, il ne sçavoit pas lui mesme s'il devoit s'affliger ou se réjouïr. Mais dés que ce Prince eut cessé de parler, les sentimens de la Nature estant alors les plus forts dans son ame, il donna au Roy son Pere tous les tesmoignages de tendresse que le respect qu'il vouloit rendre à Mandane,

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et à Cyrus, devant qu'il luy parloit, luy permirent de luy rendre. En suite de quoy le Roy d'Hircanie, avec la permission de Cyrus, ayant fait entrer cét homme de qualité que Meliante avoit creû estre son Pere, il luy confirma ce qu'on luy avoit desja dit. Si bien que n'y ayant plus rien à douter, le Roy d'Hircanie dit à Meliante qu'il estoit bien marry que les Loix de son Estat, se trouvassent contraires à son amour : mais qu'apres tout il croyoit qu'une Couronne devoit le consoler de la perte d'Arpasie : ainsi sans luy demander de response precise sur cela, presuposant qu'il n'y en avoit point d'autre à faire que celle de se conformer à la Loy ; il dit tout bas à Cyrus, qu'il avoit impatience que Meliante fust connu de tout le monde pour ce qu'il estoit : esperant que les complimens qu'on luy feroit sur le changement avantageux de sa condition, détacheroient son esprit de son objet ordinaire : et l'empescheroient de s'affliger avec excés de la perte d'Arpasie. De sorte que Cyrus obligeant alors Mandane à. laisser entrer tout le monde dans sa Chambre, l'heureuse avanture de Meliante fut bien tost sçeuë : car le Prince Mazare, Artamas, Intapherne, Atergatis, et beaucoup d'autres y vinrent : et sçeurent ce qui venoit d'arriver. Meliante se desgagea pourtant le plustost qu'il pût de cette Compagnie : et poussé par sa passion, il fut à la Tente où estoit Arpasie, qui avoit desja sçeu ce qu'il estoit : parce que Martesie l'avoit envoyé dire à Nyside, qui le luy avoit dit : c'est pourquoy elle le reçeut comme estant

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Fils du Roy d'Hircanie, c'est à dire avec plus de ceremonie, plus de respect. Mais Meliante s'en aperçevant d'abord ; non non Madame, luy dit-il, ne changez point vostre façon d'agir aveque moy : car si vous le voulez, Meliante ne sera que ce qu'il estoit hier, puis qu'il plaist à la Fortune qu'il ne puisse estre en mesme temps Fils du Roy d'Hircanie, et Mary de la belle Arpasie. Apres cela, Meliante luy disant le veritable estat de la chose, luy protesta que si elle vouloit luy donner son coeur tout entier, il renonceroit aveque joye à toutes les pretentions de la Couronne d'Hircanie : et qu'il s'estimeroit plus heureux de regner dans son ame, que de regner dans un grand Royaume. Mais Madame (luy dit-il avec une tendresse extréme) il faut avoit de la sincerité, et de la justice : et considerer qu'Hidaspe ne quitteroit peut-estre pas une Couronne pour vous posseder, s'il ne le pouvoit sans la perdre. Arpasie fut alors fort touchée de ce que Meliante luy disoit : mais comme elle avoit de la generosité, et qu'elle estoit sincere, elle creût qu'elle ne devoit pas déguiser ses sentimens à un Prince si genereux, ny luy faire perdre une Couronne : puis qu'elle sentoit bien qu'elle ne pourroit non plus se détacher entierement d'Hidaspe que de luy. Mais quoi que cette Personne lui dist mille choses obligeantes, pour luy en dire une fâcheuse ; il se sentit si outragé de voir que cette grande preuve d'amour qu'il luy donnoit, ne l'obligeoit pas à lui donner son coeur tout entier, qu'il luy protesta qu'il n'i pretendroit jamais rien : et qu'il s'en alloit faire toutes

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choses possibles, afin de faire que l'ambition succedast à l'amour dans son ame : et pour n'aimer jamais que la glorie, puis qu'il n'avoit pû estre aime d'elle, comme il avoit souhaité de l'estre : et comme il l'avoit merité, et par sa respectueuse passion, et par les services qu'il luy avoit rendus. En effet il sortit de sa Tente dans ce sentiment là : si bien qu'ayant rencontré Hidaspe qui s'y en alloit, il fut droit à luy dire qu'il cedoit Arpasie à fa, bonne fortune : et qu'il l'assuroit que s'il ne pouvoit si tost cesser d'estre son Rival, il cesseroit du moins de pretendre rien à la possession de sa Maistresse. Hidaspe reçeut cette declaration avec tant de joye, que Meliante pensa se repentir de la luy avoir faite : mais le dépit qu'il avoit dans l'ame venant à son secours en cette occasion, il ne changea point d'avis : au contraire il s'y affermit, et il espera mesme qu'il pourroit avec le temps guerir de sa passion, et oster son coeur tout entier à une Personne qui ne luy avoit voulu donner que la moitié du sien. Cependant Cyrus eut sa part de l'inquietude de Meliante, sans en rien tesmoigner : car la Loy du Royaume d'Hircanie, qui deffendoit aux Fils de Roy d'espouser des Princesses Estrangeres, estoit aussi au Royaume de Capadoce : si bien que Mandane comme Reine de ce Royaume là, ne pouvoit espouser Cyrus. Ce Prince cacha pourtant la douleur que cette pensée luy donna : et il voulut croire que si Ciaxare luy pouvoit refuser la Princesse sa Fille comme Reine de Capadoce, il la luy pouvoit aussi donner comme Princesse

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de Medie seulement. Ce n'est pas que cét obstacle fust nouveau à ce Prince : mais il en avoit tant eu d'autres plus pressans, qu'il n'avoit point songé à celuy là, jusques à ce que le Roy d'Hircanie luy avoit parlé des Loix de son Estat, et que Mandane avoit dit si precisément à Meliante, qu'en gagnant une Couronne, il falloit qu'il perdist une Maistresse. Il dissimula pourtant cette inquietude : et cela ne l'empescha pas le lendemain de paroistre de la plus agreable humeur du monde.

Suite du voyage de retour
Une fois passé l'Araxe, Cyrus prend congé de certains de ses amis ou alliés : Anacharsis, Indathyrse, puis le roi d'Hircanie et Meliante. Les adieux de ce dernier et d'Arpasie sont, du reste, particulièrement émouvants. Harpage et Pactias, de retour d'un voyage qui les a amenés jusqu'à Marseille, rejoignent bientôt les troupes en marche et obtiennent le pardon de Cyrus et Cresus. Le convoi se dirige finalement vers Ecbatane, où se trouve désormais également Cambise.

Cependant comme Mandane avoit une impatience estrange d'avoir repassé l'Araxe, elle obligea toutes les Princesses qui l'accompagnoient d'estre diligentes, et de se lever matin durant quelques jours : de sorte qu'elles firent effectivement ce chemin là si promptement, que les Troupes ne les pouvoient suivre. Mais enfin apres avoir passé l'Araxe, et toute l'Armée aussi, le sage Anacharsis qui avoit voulu conduire Cyrus jusques là, s'en separa, et emmena Indathyrse aveque luy. Mnesiphile, Chersias, et Diocles, ne l'abandonnerent point aussi, ce continuerent leur voyage comme ils l'avoient commence. Mais ce sage Scythe en se separant de Cyrus et de Mandane, leur donna de si grands Eloges, et leur dit de si belles choses, qu'ils eurent sujet d'estre aussi satisfaits de luy qu'il l'estoit d'eux. Pour Indathyrse, il quita Cyrus avec beaucoup de repugnance, aussi bien que la belle Telagene : et s'il eust creû qu'elle eust pû quitter l'Armenie, pour aller au Païs des Thauroscytes, il ne s'en seroit pas separé : mais il aima mieux tascher de guerir

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d'une passion naissante, par l'absence, que de la laisser augmenter davantage inutilement. Cependant Cyrus et Mandane, continuerent leur chemin : mais par prudence, il ne voulut pas que le Roy d'Hircanie allast à Ecbatane : car il estoit aisé de connoistre, que Meliante avoit besoin d'estre esloigné d'Arpasie pour ne l'aimer plus. De sorte que Cyrus pretextant la chose de cette raison, obligea le Roy d'Hircanie à prendre la Route qui pouvoit le conduire à son Royaume, avec les Troupes qu'il luy avoit amenées : mais en se separant de Meliante, il luy donna de si grandes loüanges, et de si tendres marques d'amitié, que dans le dessein qu'il avoit fait de n'aimer plus que la gloire, il avoit sujet d'estre content. Mandane luy donna aussi tant de tesmoignages d'estime, qu'il eut lieu d'en estre infiniment satisfait, aussi bien que de toutes les Princesses qui l'accompagnoient, et de tous les Princes qui suivoient Cyrus. Mais apres tout, son plus grand plaiser fut de voir qu'Arpasie parut si triste en luy disant adieu, qu'Hidaspe en eut de la colere : ainsi il partit couvert de toute la gloire qu'il meritoit : et avec toute la satisfaction dont il pouvoit estre capable, en l'estat où estoit son esprit : car encore qu'Arpasie fust infiniment aimable, il n'y avoit personne qui ne murmurast contre elle, et qui ne trouvast qu'elle avoit tort de n'avoir pas donné son coeur tout entier à Meliante, quoy qu'Hidaspe fust un des hommes du monde le plus accomply. Cependant dés que Mandane aprocha

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de Medie, Cyrus envoya ordre à Arianite, et à ces autres Femmes qu'il avoit laissées avec Licaste, de se rendre à Ecbatane : et le jour qu'ils entrerent sur les Frontieres de Medie, Harpage et Pactias qui estoient allez à Mytilene, apres le Siege de Cumes, parce que le premier n'osoit paroistre devant Cyrus, et que l'autre n'osoit voir le Roy de Lydie, revinrent : et s'estant adressez à Hidaspe, ils luy aprirent que dans le dessein qu'ils avoient eu de voyager, ils s'estoient embarquez dans un Vaisseau que la Tempeste avoit obligé de relascher à Mytilene : et qu'ils estoient allez en suite à l'Isle de Crete, si fameuse par ce merveilleux Labirinthe qu'on y voyoit : et qu'estant là, le Vaisseau dans quoy estoient ceux que le Prince de Phocée, et Bomilcar, avoient envoyez vers Cyrus, y aborda. Si bien qu'aprenant qu'ils portoient des Lettres de ce Prince, et qu'ils alloient en un Païs dont ils leur loüoient fort la beauté, ils les avoient suivis, et estoient allez à Marseille : où ils avoient veû l'admirable Cleonisbe, et avoient esté presens à ses Nopces avec le Prince de Phocée, dont ils disoient tous les biens imaginables : adjoustant que n'ayant pû vivre plus long temps esloignez de leur Païs, ils avoient imploré l'assistance de Cleonisbe, et celle de ce Prince : qui ayant esté bien aises de trouver une occasion de remercier Cyrus du bonheur dont ils joussoient, luy avoient escrit pour luy en rendre grace : et pour luy demander celle de vouloir pardonner à Harpage, et de faire que Cresus

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pardonnast aussi à Pactias. De sorte qu'Hidaspe se chargeant de cette affaire, en parla à Cyrus : qui ne pouvant rien refuser, en un temps où la Fortune luy avoit accordé des choses qu'il n'avoit mesme osé esperer, consentit qu'Hidaspe luy presentast Harpage, et obligea Cresus à pardonner à Pactias : ce Prince ayant beaucoup de joye d'aprendre par eux que l'admirable Cleonisbe, et le vaillant Prince de Phocée, estoient heureux, quoy qu'il fust marry que le genereux Bomilcar ne le fust pas. Il est vray que la secrette inquietude qu'il avoit ne le laissoit pas en estat d'avoir grande sensibilité dans l'ame, pour tout ce qui ne regardoit pas son amour. Elle ne l'empescha pourtant pas de donner tous les ordres necessaires pour faire que Mandane arrivast : à Ecbatane en un Equipage proportionné à sa condition. Pour cét effet, elle se reposa à la premiere Ville d'une Province de Medie, qui s'appelle la Province des Saspires : mais pendant qu'elle y fut, tout ce que l'amour peut faire dire et penser, de tendre, de doux, et de galant, sut dit et pensé par Cyrus, par Mandane, par Intapherne, par la Princesse de Bithinie, par Istrine, et par Myrsile : car pour Doralise, elle ne sçavoit dire que des choses spirituelles, et malicieuses : estant certain que pour les tendres et les passionnées, elles n'estoient pas à son usage : et tout ce qu'elle pouvoit faire, estoit de souffrir que le Prince Myrsile luy en dist. Mais enfin apres que toutes choses furent prestes, et pour le Train de Mandane, et pour l'Equipage du Vainqueur de

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de l'Asie, et pour celuy de tous les Princes qui suivoient Cyrus ; ce Heros laissant toutes les Troupes sur la Frontiere, à la reserve de cinq cens chevaux seulement, avança vers Ecbatane : où Ciaxare l'attendoit avec une impatience proportionnée à la joye qu'il esperoit recevoir, en revoyant la Princesse sa Fille. Mais ce qui surprit bien agreablement Cyrus et Mandane, fut qu'ils sçeurent que Cambise et la Reine sa Femme, estoient arrivez à Ecbatane : sans qu'ils sçeussent la cause de leur voyage.

Entrée à Ecbatane et miracle lors de la cérémonie
Arrivés à Ecbatane, Cyrus et Mandane ont droit à une magnifique entrée. Mandane adopte une tenue dont la splendeur est proportionnée à l'événement ; en la voyant se vêtir ainsi, Mazare lui rappelle que son amour est né dans des circonstances semblables. Mandane répond obligeamment en insistant sur la différence des situations. Mazare en convient et s'engage à adopter un comportement adéquat. Le cortège est magnifique ; on propose même à Cyrus de passer sous un arc de triomphe. Au cours de la cérémonie se déroulant au temple, un miracle a lieu, le même qui s'était déjà produit du temps d'Astiage : les lampes s'éteignent, à l'exception de celle qui se trouve au-dessus de la tête de Cyrus. Les mages hésitent dans l'interprétation de ce prodige. Mandane, quant à elle, y voit un mauvais augure.

Cependant le jour de cette magnifique Entrée estant arrivé, on vit ce qu'on ne sçauroit s'imaginer, et ce qu'on ne sçauroit descrire : car encore que le Roy d'Assirie eust autresfois fait une espece de petit Triomphe tres magnifique, pour faire recevoir Mandane à Babilone, lors que le Prince Mazare par les ordres de ce Roy, luy en offrit les Clefs ; ce n'avoit rien esté en comparaison de cette magnifique Entrée. Il est vray que le Prince Mazare n'y eut pas tant de part qu'à l'autre, car il ne se para point : parce qu'il se souvint que ç'avoit esté à une pareille Ceremonie, qu'il avoit perdu sa liberté : de sorte que comme il regardoit le matin Mandane qui achevoit deshabiller, il ne pût s'empescher de luy en dire quelque chose. Prenez garde Madame, luy dit-il, de ne faire pas encore aujourd'hui quelque autre malheureux comme moy : car il vous souviendra s'il vous plaist, que ce fut en une pareille Feste, que j'eus le malheur de commencer de vous aimer. J'estois si triste et si malheureuse ce jour-là, repliqua

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Mandane en soûriant, qu'il ne faut pas s'estonner si la compassion que vous eustes de mes malheurs, attendrit un peu vostre coeur : mais comme on n'a assurément pas tant de disposition à aimer les Gens heureux, que les miserables, je ne dois pas craindre aujourd'hui qu'une pareille avanture m'arrive : et si j'avois quelque chose à aprehender, ce seroit de perdre vostre amitié. Ha Madame, interrompit Mazare en soûpirant, si vous sçaviez ce qui se passe dans mon coeur, je serois bien plus exposé à perdre la vostre, que vous ne l'estes à perdre la mienne : je vous assure toutesfois, adjousta-t'il, que vous ne pourriez me l'oster sons injustice. Je ne vous l'osteray donc jamais, reprit Mandane, car je n'ay pas accostumé d'estre injuste : ainsi tant que vous serez ce que vous estes, je seray ce que je suis : et je ne changeray jamais pour vous, tant que vous ne changerez pas pour moy. Je devrois Madame, repliqua Mazare, recevoir ce que vous me dittes avec un grand transport de joye : mais quoy qu'elle ne paroisse pas dans mes yeux, elle ne laisse pas d'estre tres sensible à mon coeur : pardonnez moy donc Madame, une melancolie involontaire qui paroist, et qui paroistra peut estre bien souvent malgré que j'en aye sur mon visage, puis que c'est la seule chose que vous aurez jamais à me reprocher. Cela estant ainsi, repliqua-t'elle, je vous pleindray sans vous accuser : mais en vostre particulier, ne trouvez pas estrange si ne je vous demande jamais la cause de vostre tristesse. Comme Mandane disoit cela, on la vint advertir que toutes

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choses estoient prestes pour son départ : et un moment apres, Onesile, la Princesse de Bithinie, Istrine, Arpasie, et Telagene, entrerent dans sa Chambre : mais si parées, et si belles, qu'on voyoit bien que la joye est un merveilleux avantage à la beauté. La Princesse de Bithinie estoit pourtant en deüil : mais c'estoit un deüil si propre, et sa beauté la paroit si fort, qu'elle n'avoit aucun desavantage à estre moins parée que les autres. Pour Mandane, elle n'avoit jamais esté si belle que ce jour là : aussi lors que Cyrus entra dans sa Chambre pour luy donner la main, afin de la conduire à son Chariot, il fut surpris de la mesme beauté qu'il y avoit si long temps qu'il adoroit : car comme il n'avoit point veû cette Princesse, ny si parée, ny si guaye, depuis son départ de Cumes, il la trouvoit plus charmante qu'il ne l'avoit jamais trouvée : et il avoit aussi plus d'amour qu'il n'en avoit jamais eu : et par consequent l'inquiettude qu'il avoit dans l'ame, en estoit plus forte, quoy qu'il ne laissast pas de se flatter, et de croire quelquesfois qu'elle estoit mal fondée. Mais enfin toute cette belle et magnifique Troupe partit : les Dames eurent toutes des Chariots si magnifiques, que c'estoient de veritables Chars de Triomphe : tous les Princes monterent des Chevaux admirables : et il n'y avoit pas mesme jusques aux moindres Esclaves, qui n'eussent quelques marques de la magnificence de leurs Maistres. Cependant ils trouverent à deux cens stades d'Ecbatane, que Ciaxare et Cambise à la Teste de tout ce qu'ils avoient de

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les attendoient prés d'un grand Arc de Triomphe, qu'ils avoient fait eslever à la gloire du Vainqueur de l'Asie, et du Liberateur de Mandane : où par des Inscriptions, et des Peintures fort ingenieuses, toutes les Victores de ce Prince estoient loüées, et representées. Mais comme il estoit aussi modeste que vaillant, il ne voulut point passer sous cét Arc, qu'on avoit eslevé à sa gloire : et il deffera cét honneur à Mandane, comme à la veritable cause de toutes ses Conquestes. Cette entre veuë eut toutes les circonstances qui la pouvoient rendre agreable : car il parut tant de joye sur le visage de Ciaxare et de Cambise, lors qu'ils virent Cyrus et Mandane, et Mandane et Cyrus en eurent aussi tant de les revoir, qu'elle se conmuniqua à tous ceux qui les virent : de sorte que jamais il ne s'est fait tant d'acclamations qu'il s'en fit alors. Mais comme ils avoient impatience d'estre en lieu où ils se pussent entretenir, ils prirent le chemin d'Ecbatane : et tant qu'il dura, ils trouverent tousjours quelque nouvelle marque de magnificence : soit par les Troupes qui estoient rangées à droit et à gauche ; soit par d autres Arcs eslevez à la gloire de Cyrus et de Mandane ; soit par un nombre infiny de Gens de toutes conditions, qui ne pouvant attendre à les voir, qu'ils arrivassent dans la Ville, venoient au devant d'eux avec des Couronnes de Fleurs qu'ils leur offroient, ou qu'ils jettoient à leurs pieds, comme pour leur rendre hommage. A la Porte de la Ville, ils trouverent les Magistrats, qui les haranguerent : et à celle du Temple

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où ils furent descendre, ils trouverent tous les Mages d'Ecbatane, qui les y attendoient pour offrir en leur nom un Sacrifice de remerciment aux Dieux. Mais à peine tous ces Rois, tous ces Princes, toutes ces Princesses, et tous les Gens de qualité qui les suivoient, eurent-ils pris les places qui leur estoient assignées, que le mesme accident qui estoit arrivé du temps d'Astiage arriva : car le temple trembla, toutes les Lampes s'esteignirent, à la reserve d'une seule qui estoit droit sur la Teste de Cyrus, et qui sembla avoir reüny toutes ces diverses lumieres, tant elle parut claire et brillante. Mais en mesme temps, durant un quart d'heure, l'on entendit raisonner dans les Voûtes du Temple, un certain bruit qui tenant esgallement du Tonnerre, et du mugissement de la Mer, imprima la frayeur dans l'ame de tous ceux qui l'entendirent. Ce Prodige estonna sans doute fort toute l'Assemblée : les Mages mesme, à la reserve d'un, en parurent effrayez : et il n'y eut presques que Cyrus sur le visage de qui on ne vit aucun mouvement de crainte. Cependant on voulut commencer le Sacrifice, mais il n'y eut pas moyen de l'achever : car toutes les Victimes eschaperent à ceux qui les tenoient : et les Sacrificateurs assurerent à Ciaxare, et à Cambise, qu'il falloit de necessité le remettre à. une autre fois, et apaiser les Dieux avant que de leur sacrifier. Pour Cambise, il s'imaginoit, suivant l'opinion de son Païs, que c'estoit qu'ils s'irritoient, de ce que les hommes avoient la hardiesse de les adorer dans des Temples bastis par

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les mains prophanes : mais pour tous les Mages, ils estoient persuadez qu'ils avoient quelque chose d'important à leur faire sçavoir. Le premier d'entre eux, qui estoit celuy qui avoit parû le moins estonné, se souvenoit bien de l'expliquation qui avoit autrefois esté donnée à ces Lampes dont les lumieres s'estoient reünies sur la Teste de la Reine de Perse : de sorte que s'imaginant que c'estoit que les Dieux demandoient l'accomplissement de cette prediction, il dit à Ciaxare qu'il faloit qu'il se retirast à son Palais, et qu'il luy donnast le temps d'observer les Astres, et ses Liures ; afin de tascher de penetrer le secret des Dieux. Et en effet toute cette grande Compagnie sortit du Temple, et fut au Palais : mais elle y fut reçeuë par la Reine de Perse, avec beaucoup de melancolie, à cause de cét accident : chacun parlant selon sa fantaisie du Prodige qui estoit arrivé. Pour Ciaxare, qui en estoit le plus trouble, il luy vint alors dans la pensée que la raison pourquoi les Dieux estoient irritez, estoit qu'il pretendoit marier sa Fille contre les Loix du Royaume de Capadoce, qui luy apartenoit : et qui ne vouloient pas qu'elle pûst espouser un Prince Estranger. Si bien que ne pouvant renfermer sa crainte dans son coeur, il en parla à plusieurs personnes : et la chose devint si publique, qu'on ne parloit que de cela. Elle fit une si sorte impression dans l'ame de Ciaxare, qu'il envoya Aglatidas à Babilone, pour consulter en son nom l'Oracle de Jupiter Belus : mais pendant ce voyage, et pendant que ces Mages consultoient et les Astres,

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et leurs Liures, Cyrus estoit dans une inquietude estrange : et Mandane malgré toute sa prudence, ne pouvoit aussi s'empescher d'estre melancolique. Quoy, disoit-elle à Martesie, il est donc bien vray que le Destin de Cyrus est encore douteux ? et qu'apres s'estre arresté à Sinope pour l'amour de moy ; y estre demeuré desguisé en s'exposant à perdre la vie s'il estoit reconnu ; il est donc, dis-je, bien vray, qu'apres l'avoir sauvée au Roy mon Pere, pendant la Guerre qu'il avoit contre le feu Roy de Pont ; qu'apres avoir gagné en Bithinie deux Batailles en un jour ; qu'apres avoir terminé cette Guerre glorieusement, en mettant le Prince qui la faisoit dans les Fers de Ciaxare ; qu'apres avoir battu le Roy d'Assirie ; pris Babilone ; fait fuïr ce Prince ; surpris Sinope ; soumis l'Armenie ; gagne la Bataille de Thybarra contre Cresus ; pris Sardis ; fait fuïr le Roy de Pont ; m'avoir delivrée, en prenant Cumes ; avoir vaincu Thomiris et Aryante ; et m'avoir ramenée glorieusement à Ecbatane ; Cyrus peut encore douter si je seray la recompense de ses Conquestes, et de ses travaux ! luy, dis-je, qui outre tout ce que viens de dire, à esté creû mort plus d'une fois ; qui s'est veû tout couvert de blessures, apres le combat des trois cens ; qui en a reçeu de tres dangereuses, en plusieurs autres rencontres ; qui à esté Prisonnier et de Guerre, et d'Estat pour l'amour de moy ; et qui m'a donné mille et mille marques d'amour, en mille occasions differentes.

Le couronnement de Cyrus
Un oracle vient orienter l'interprétation du prodige en déclarant que le vainqueur de l'Asie n'est pas un étranger. Les mages traduisent la volonté des dieux : Ciaxare et Cambise doivent abdiquer et Cyrus doit régner en seul maître sur l'Asie. Les deux souverains âgés obtempèrent volontiers à l'ordre des dieux et Cyrus est couronné.

Cependant durant que Mandane se pleignoit, et que

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Martesie la consoloit, toute la Ville estoit en prieres pour appaiser les Dieux : mais à la fin le jour mesme que le premier des Mages d'Ecbatane avoit choisi pour rendre sa response à Ciaxare, Aglatidas revint de Babilone : qui raporta qu'apres avoir demande à l'Oracle de la part de Ciaxare, s'il luy estoit permis de donner la Princesse sa Fille à Cyrus, puis qu'il estoit Persan, et que les Loix du Royaume de Capadoce qui apartenoit à cette Princesse, luy deffendoient d'espouser un Estranger ? il luy avoit respondu en ces termes.

ORACLE.

Ostez de vostre fantaisie,

Toute la crainte du danger ;

Le Vainqueur de toute l'Asie,

En aucun lieu n'est Estranger.

Cette favorable responce donna une si grande joye à Ciaxare, à Cambise, à la Reine de Perse, à Cyrus, à Mandane, et à tous ceux qui la sçeurent, qu'on peut dire que ce fut une joye publique : principalement parce que ce fut un prejugé de celle que les Mages feroient. On ne devinoit pourtant pas ce qu'il s dirent à Ciaxare, et à Cambise : à qui ils rendirent conte des observations qu'ils avoient faites, devant tout ce qu'il y avoit alors de Princes en cette Cour là ; car le premier de ces Mages portant la parole à ces deux Rois, leur dit une chose qui leur sembla d'autant plus merveilleuse, qu'elle s'accordoit aux sentimens cachez qu'ils

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avoient dans l'ame, quoy qu'ils n'en eussent encore rien dit à personne. Seigneur, leur dit-il, apres avoir rapellé la memoire des choses passées, et m'estre bien souvenu de ce Prodige qui arriva lors que les lumieres de ces diverses Lampes se reünirent à celle qui estoit sur la Teste de la Reine de Perse : apres, dis-je, l'avoir comparé à celuy qui nous a fait voir la mesme chose, en la Personne de l'illustre Cyrus : j'ay examiné l'interpretation qui en fut faite alors ; j'ai consulté les liures les plus sçavans que nous ayons ; j'ay observé les Astres aveque soin ; et j'ay leû si clairement en ces Carracteres d'or et de lumiere, la volonté des Dieux, que je n'en sçaurois douter. Car enfin Seigneur (poursuivit-il, en regardant Ciaxare et cambise) ce que les Dieux demandent de vous, est ; que vous vous deschargiez entierement du soin de vos Estats, sur la conduite de l'invincible Cyrus : et que vous demettant de l'authorité Souveraine, il soit seul Souverain en toute l'Asie. Tant de Rois que sa valeur luy a soûmis, nous aprenent que les Dieux veulent que tout luy obeïsse : et c'est ainsi qu'il faut expliquer toutes ces lumieres reünies, en une seule lumiere, sur la Teste de Cyrus : comme elles le furent autrefois sur celle de la Reine sa Mere. Ouy Seigneurs, j'ose vous assurer que si vous faites ce que je dis, vous satisferez à la volonté des Dieux : que vos Sacrifices leur seront agreables : et que vous ne verrez plus de Prodiges qui vous estonnent. Au contraire vous jouïrez paisiblement de toutes les douceurs de la vie, à l'ombre des Palmes

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de Cyrus : vous regnerez en sa Personne : et sans estre ses Sujet, il sera pourtant l'unique Souverain de l'Asie. Conformez vous donc à la volonté du Ciel : et pour regner tous deux conjointement en la Personne de ce Grand Prince, faites promptement le Mariage de Mandane et de luy. A peine ce Mage eut-il achevé de parler, que Ciaxare et Cambise qui avoient eu intention de se démettre de la Souveraine puissance qu'ils possedoient, dés que le Mariage de Cyrus seroit fait, declarerent leur volonté à ce Mage : et luy dirent qu'ils estoient prests de se conformer à celle des Dieux. La modestie de Cyrus fit qu'il aporta quelque resistance à accepter cette puissance Souveraine, que ces Rois luy vouloient ceder : mais ils s'y opiniastrerent de telle sorte ; et le Mage dit si fortement, que les Dieux le vouloient ainsi, qu'il fallut qu'il obeïst. Si bien que sans differer davantage, Ciaxare et Cambise, firent des le lendemain une Declaration publique, par laquelle ils faisoient sçavoir qu'ils se démettoient volontairement de leur authorité entre les mains de Cyrus : et en effet le premier Mage d'Ecbatane, à la veuë de tout ce qu'il y avoit de Gens de qualité en cette Cour là, et de tout ce que le Temple pouvoit contenir de Peuple, luy donna toutes les marques de la Souveraine puissance ; c'est à dire la Thiare, le Bandeau Royal, et toutes les autres choses qui distinguoient les Rois de Perse ; et les Rois des Medes, des autres Princes. Ciaxare voulut qu'on mist à ses pieds, autant de Couronnes qu'il avoit conquis de Royaumes, et qu'il

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avoit rendu de Rois Tributaires, quoy que Cyrus ne le voulust pas : non seulement par modestie, mais encore à la consideration de Cresus et de Myrsile, pour qui il avoit de l'estime et de l'amitié. Ce qu'il y eut de remarquable, fut que le Sacrifice qui fut offert apres que Cyrus fut declare Roy, fut si agreablement reçeu, que les Mages assurerent à Ciaxare, et à Cambise, qu'ils n'en avoient jamais offert qui l'eust esté si favorablement reçeu des Dieux qu'ils adoroient.

Le mariage de Cyrus et de Mandane
Avant de se marier, Cyrus songe encore à rendre heureux tous ses amis : il veille à ce que la princesse de Bithinie épouse Intapherne, et Istrine Atergatis. Arpasie, elle aussi, accorde sa main à Hidaspe, mais non sans regretter quelque peu Meliante. Doralise, enfin, accepte de se marier avec Myrsile, après quelques tergiversations. Les quatre mariages sont célébrés quatre jours de suite et précèdent celui de Cyrus et Mandane. Pour cette dernière cérémonie, le décor est somptueux, les mariés sont magnifiques. Seule ombre au tableau : l'absence de Mazare, qui a préféré ne pas assister au triomphe de son rival. La fête qui suit le mariage est grandiose ; puis les ambassadeurs de toute l'Asie défilent. Cyrus, au sommet de la puissance politique et militaire, époux de la plus belle princesse de l'Asie est le plus heureux des hommes.

Mais apres que cette magnifique Ceremonie fut achevée, Cyrus eut une impatience estrange de voir Mandane en particulier, pour luy pouvoir offrir toutes les Courones qu'il venoit d'accepter. Aussi se desgagea-t'il les plus tost qu'il pût, pour luy rendre cét hommage : et pour luy assurer qu'il s'estimoit bien plus glorieux d'estre son Esclave, que d'estre Maistre de tant de Royaumes. Cependant tout le monde ne pouvoit assez admirer le bonheur de Cyrus, qui avoit voulu que Cambise et la Reine de Perse, eussent pris la resolution de venir à Ecbatane pour conferer avec Ciaxare des moyens de terminer plustost : la Guerre des Massagettes : car par là Cyrus en estoit beaucoup plustost heureux. En effet le jour de son Mariage estant pris, on ne songea qu'à preparer toutes les choses necessaires pour une si belle Feste : mais comme Cyrus aimoit cherement ses Amis, il songea aussi à leur satisfaction. Ainsi il persuada à la Princesse de Bithinie, qui pouvoit alors disposer d'elle, de rendre le Prince Intapherne heureux : car pour Gadate, il consentit

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volontiers à ce Mariage : et Cyrus persuada en suite à ce Prince de donner Istrine à Atergatis. Pour Arpasie, elle se trouva en un assez estrange estat : car il est certain qu'elle sentit l'absence de Meliante d'une telle sorte qu'elle connut alors qu'Hidaspe auroit bien de la peine à l'en consoler : et si un sentiment de gloire et d'honneste honte ne l'en eust empeschée, elle eust cherché les moiens de rapeller Meliante, quand mesme elle eust deû bannir Hidaspe. Elle ne laissa pourtant pas de se resoudre à l'espouser, parce que Gobrias son Pere le luy conmanda : ainsi on peut asseurer que cette Personne, toute spirituelle et toute aimable qu'elle estoit, avoit sçeu mal mesnager son amour et son amitié : puis qu'elle n'avoit pû ny s'en rendre heureuse ny en rendre les autres heureux : car il est certain qu'Hidaspe mesme en l'espousant ne se trouva pas tout à fait content. Mais lors que Cyrus voulut satisfaire l'amour du Prince Myrsile, il s'y trouva aussi fort embarrassé : ce n'est pas que Cresus s'opposast à la passion du Prince son Fils : car encore que Doralise ne fust pas d'une condition proportionnée à celle de ce Prince, quoy qu'elle fust de bonne Maison ; il ne s'arrestoit pas à cela, veû l'estat où estoient alors les choses. Mais la difficulté venoit de ce que Myrsile vouloit estre assuré d'estre aimé de cette Personne, avant que de l'espouser : et de ce que Doralise ne pouvoit se resoudre de l'avoüer, quoy que ceux qui se mesloient de la bien connoistre, creussent qu'elle ne haïssoit pas Myrsile. Cependant elle parloit de cela si peu serieusement, ou si brusquement, ou si negligeamment,

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qu'on ne sçavoit quelquesfois qu'en penser : et ce qu'il y eut de rare, fut que Cyrus luy persuada plustost d'espouser Myrsile, qu'il ne luy persuada de luy avoüer qu'elle l'aimoit. Mais lors qu'elle s'y fut resoluë, elle rit encore cette faveur à ce Prince d'une plaisante maniere : car enfin, luy dit-elle, je ne sçay de quoy vous vous pleignez : puis qu'il est vray que si je ne vous dis pas que j'ay de l'amitié pour vous, ce n'est pas que je n'en aye : mais c'est qu'effectivement je ne trouve point de mots qui ne soient ou trop forts, ou trop foibles, pour exprimer ce que je sens dans mon coeur : et que ne pouvant jamais convenir des paroles dont je me dois servir, l'aime mieux qu'on devine mes sentimens, que de les desguiser en ne les disant pas precisément tels qu'ils sont. Mais à la fin apres que la modestie et l'humeur de Doralise tout ensemble, luy eurent fait dire ouy, et non, de toutes les manieres dont on peut dire ces deux paroles, lors qu'il s'agit de se resoudre à se marier, ou à ne se marier pas ; elle fit entendre qu'elle consentoit à espouser le Prince Myrsile : et en effet ces quatre Mariages estant resolus, il fut resolu aussi que trois jours apres celuy de Cyrus, on en feroit la Ceremonie en quatre jours de suite : afin de faire davantage durer la joye dans cette grande Cour, qui estoit sans doute alors la plus belle qu'on vit jamais : car il n'y avoit pas un homme ny une femme de qualité en Medie, qui n'y fust. Aussi l'aimable Amestris avoit elle quité la solitude où elle avoit vescu pendant l'absence de son cher Aglatidas, pour venir à Ecbatane :

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dont elle estoit tousjours un des plus grands ornemens. Mais enfin le jour destiné à l'entiere felicité de Cyrus estant arrivé, le Temple où la Ceremonie de son Mariage se devoit faire fut esclairé de mille Lampes magnifiques ; toutes les Rues d'Ecbatane furent tendues de riches Tapis de Sidon ; on esleva encore de Arcs et des Obelisques à la gloire de Cyrus et de Mandane, depuis le Palais jusques à ce Temple : dont les Inscriptions meslant l'Amour à la Guerre, ne parloient pas moins de la grandeur de la passion de Cyrus, que de celle de ses Conquestes. Une harmonie admirable fit retentir toutes les Voutes du Temples, pendant toute la Ceremonie : qui eut toute la magnificence que meritoient ceux pour qui elle estoit faite. Jamais on n'avoit tant veû de Rois, et de Princes en mesme lieu, qu'il s'en trouva en celuy-là : et jamais le Bandeau Royal n'avoit esté porté de meilleure grace que Cyrus le portoit. Pour Mandane elle avoit sur le visage toute la Majesté qu'il falloit pour occuper dignement le premier Thrône du Monde : et sa beauté parut si esclattante le jour de cette celebre Feste, qu'elle surpassa d'autant toute celle de autres Dames, que la bonne mine, l'esprit, la valeur, et la vertu de Cyrus, surpassoient le merite de tous les autres hommes. Aussi furent ils l'un et l'autre l'objet de l'admiration de tous ceux qui les virent sur un superbe Throsne qu'on avoit eslevé au milieu du Temple : et ils le surent encore davantage, lors qu'estant retournez au Palais apres la Ceremonie

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de leur Mariage, ils y reçeurent les Complimens de tout ce qu'il y avoit de plus Grand et de plus illustre au Monde. Cette Feste ne fut pourtant pas honnorée de la presence du Prince Mazare : car ne se tentant pas l'ame assez ferme, pour voir avec tranquilité la felicité de son Rival, tout son amy qu'il estoit devenu, il partit pour s'en retourner en son Pais, la nuit qui preceda le Mariage de Cyrus : et ne se trouva point ny au magnifique Festin que Ciaxare fit dans son Palais, ny au Bal qui le suivit. Mais en partant, il laissa une Lettre pour Cyrus, et une pour Mandane : et il leur escrivit d'une maniere qui redoubla si fort l'estime et l'amitié qu'ils avoient pour ce Prince, que s'il eust pû deviner leurs sentimens, il en eust eu beaucoup de consolation. Aussi meritoit il qu'ils les eussent : car il leur demandoit pardon de sa foiblesse ; il assuroit à Mandane qu'il ne se marieroit jamais ; et il disoit à Cyrus que comme il n'avoit point d'Heritiers, il pretendoit que ceux qui devoient estre ses Sujets fussent un jour les tiens : afin que Mandane peust regner sur les Saces, comme elle regnoit dans son coeur. La douleur qu'ils eurent du départ de Mazare, ne les empescha pourtant pas de s'estimer infiniment heureux, de voir que les Dieux avoient rendu leurs fortunes inseparables : et de voir qu'ils estoient unis d'un lien si indissoluble, qu'il n'y avoit plus que la mort qui les pûst separer. Les trois jours qui suivirent cette grande Ceremonie, furent encore des jouis de Feste, et de réjouissance : les quatre qui suivirent furent destinez au Mariage de Myrsile,

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d'Intapherne, d'Atergaris, et d'Hidaspe : et durant un Mois ce ne furent que divertissemens publics dans cette grande Cour, où tous les plaisirs se trouvoient alors. Cyrus sçeut en ce temps là, que Thomiris estoit retournée aux Tentes Royales : et qu'Agathyrse s'estant jetté dans Issedon, s'en estoit fait declarer Roy, sans que la Reine des Massagettes se preparast à le renverser du Thrône, tant elle estoit accablée par la douleur qui la possedoit : et qu'ainsi Elybesis estoit devenuë Sujete de celuy à qui elle avoit fait une infidellité, dans l'esperance d'estre Reine. Apres cela il reçeut des Deputations de tous les Royaumes qu'il avoit conquis ; de toutes les Villes principales, qui estoient sous son obeïssance, et de tous les Princes qui estoient ses Tributaires. Ainsi il en eut de Babilone, de Suse, de Sardis, d'Ephese, de Cumes, de Sinope, de Themiscire, d'Artaxate, d'Apamée, de Gnide, et de beaucoup d'autres. Ceux qui s'estoient soûlevez contre Arsamone, luy envoyerent aussi des Deputez, pour luy offrir la Couronne de Pont et de Bithinie : et il en eut en particulier d'Heraclée, et de Chrysopolis. Le Roy de Phrigie luy envoya des Ambassadeurs, avec des presens magnifiques : la Reine Tarine, Mere du Prince Mazare, fit la mesme chose : le Prince de Cilicie en fit autant : le Roy d'Armenie de mesme : le Prince Phyloxipe envoya aussi se réjouir avec Cyrus de ce que l'Oracle que la Princesse de Salamis avoit reçeu, avoit esté heureusement accomply en sa personne. Amasis Roy d'Egypte, le Prince Sesostris son Fils, et la belle Thimarete y envoyerent aussi. Le Prince Thrasibule renvoya encore vers Cyrus : le Roy d'Hicanie, et le Prince Meliante firent la mesme chose : Pittacus enfit autant : et tous les autres Sages qu'il avoit presque tous connus en Grece luy escrivirent : pour luy tesmoigner la joye qu'ils avoient de voir que la Fortune avoit rendu justice a sa vertu. Apres quoy Cambise et la Reine sa Femme retournerent à Persepolis, où ils ne firent plus que prier les Dieux : quoy que Cyrus ordonnait à Adusius qu'il envoya pour commander en Pense, de prendre

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leurs conseils en toutes choses. Tigrane Se Onesile s'en retournerent à Artaxate, charmez de la vertu de Cyrus, et de celle de Mandane : où Silamis leur Parent les suivit. Intapherne avec la Princesse de Bithinie, s'en alla à Chrysopolis, avec la qualité de Roy Tributaire que Cyrus luy donna. Atergatis, et Istrine, suivirent Gadate : Hidaspe, et Arpasie, s'en allerent avec Gobrias : le Prince Artamas, retourna vers sa chere Palmis : Cresus, Myrsile et Doralise, demeurerent à la Cour de Cyrus, le Prince de Paphlagonie espousa Telagene, et s'en retourna en son Païs : Chrysante eut le Gouvernement de la Lydie : Aglatidas eut celuy de Babilone : Ligdamis eut celuy d'Ephese, et s'en retourna trouver sa chere Cleonice : Araspe eut celuy de Capadoce, quand il fut revenu de Persepolis : Thrasimede eut celuy de Carie, car les Cariens se soûmirent volontairement à Cyrus : Feraulas demeura attaché a la Personne de ce Prince, et espousa mesme Martesie quelque temps apres : Megabise fut envoyé en une partie de l'Arabie, qui se donna a Cyrus : et ce Grand Prince eut enfin tant de recompenses a donner par la grandeur de ses Conquestes, qu'il n'y eut aucun de tous ceux qui l'avoient servy, qui ne fust satisfait de sa liberalité. Ciaxare le fut mesme tousjours de s'estre démis de la Souveraine puissance : quoy que ce ne soit pas la coustume de faire une semblable action sans s'en repentir. Ainsi le plus Grand Prince du Monde, apres avoir esté le plus malheureux de tous les Amans, se vit le plus heureux de tous les hommes : car il se vit possesseur de la plus grande Beauté de l'Asie, de la plus vertueuse Personne de la Terre ; et d'une Personne encore de qui le grand esprit sur passoit la grande beauté : et qui respondit si tendrement à sa passion, dés que la vertu le luy permit, qu'il eut lieu de croire qu'il estoit autant aimé qu'il aimoit. De plus, comme Cyrus fit encore d'autres Conquestes, il vit son Estat borné du costé de l'Orient, parla Mer Rouge : de celuy de l'Occident par l'Isle de Chypre et par l'Egypte : du Septentrion, par le Pont Euxin : et du Midy par l'Ethiopie.

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Il eut encore l'avantage de se voir Maistre de tous les Thresors de David, de Salomon, et de Cresus : et il se vit plus couvert de gloire, que jamais nul autre Prince n'en avoit esté couvert. Il sçeut mesme si bien l'art de jouïr de tous les plaisirs innocens, qu'en demeurant durant l'Automne, et durant l'Hiver à Babilone ; durant le Printemps à Suse : et durant l'Esté à Ecbatane ; il estoit presques dans un Printemps eternel, sans sentir jamais ny la grande incommodité du froid, ny celle du chaud. De plus, ce Grand Prince eut encore la gloire d'avoir mis un si bel ordre dans son Estat, et d'avoir estably de si belles Loix, et pour la Guerre, et pour la Paix ; qu'il a merité d'estre proposé pour Modelle à tous les Princes qui l'ont suivy : et pour achever sa felicité, le Ciel voulut qu'elle ne fust plus troublée d'aucune sorte de malheur, pendant le reste de sa vie. Ainsi on peut assurer, que depuis que la Fortune et l'Amour ont fait des hommes heureux, ils n'en ont jamais fait de plus heureux que Cyrus le fut, depuis le jour qu'il monta sur un Thrône si eslevé, qu'il n'y en avoit point d'autre en toute la Terre qui ne fust beaucoup au dessous.




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