Artamène ou
le Grand Cyrus


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Le Règne d'Astrée
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Partie 10, livre 1


Réactions au chantage de Thomiris
Cyrus apprend d'Anacharsis, qui revient du camp de Thomiris, que cette dernière a l'intention de se venger sur Mandane de la mort de son fils. Seule condition à laquelle cette issue peut être évitée : que Cyrus se constitue prisonnier après de la reine dans les trois jours. Sur les conseils de ses amis, Cyrus adopte une stratégie attentiste. Aryante, qu'il a prié secrètement par un messager de veiller sur Mandane, l'invite à la même prudence. De son côté, Thomiris est aux prises avec des sentiments contradictoires. Elle finit par s'avouer qu'elle aime encore Cyrus. Des motivations stratégiques la confortent par ailleurs dans l'idée d'une attitude modérée.
Cyrus apprend les intentions de Thomiris
Anacharsis est fort embarrassé : il ne sait comment informer avec ménagement Cyrus des propos qu'a tenus Thomiris. Or, entre temps un messager de cette dernière, chargé de la même tâche, est parvenu au camp assyrien. Mais Cyrus choisit de recevoir d'abord son ami. Après avoir préparé le terrain, Anacharsis lui révèle donc la volonté de Thomiris de se venger sur Mandane de la mort de son fils, à moins qu'il ne se constitue prisonnier dans les trois jours. Cyrus fait sa réponse directement au messager : il prendra sa décision dans le délai imparti, mais il met en garde contre toute tentative de porter atteinte à Mandane.

   Page 6581 (page 9 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Comme Ortalque n'avoit pas esté avec Anacharsis, lors qu'il avoit parlé à Thomiris, parce qu'il avoit d'abord songé à s'aquiter de toutes les commissions qu'on luy avoit données, ceux qui obligerent ce sage Scythe à partir à l'heure mesme des Tentes Royales, et à s'en retourner vers Cyrus, ne songerent point à luy : si bien qu'Anacharsis s'en alla sans Ortalque, avec les mesmes Gens qui avoient accompagné le Corps de Spargapise Mais lors qu'il fut arrivé

   Page 6582 (page 10 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à la derniere Garde des Massagettes, qui estoit au Défilé du Bois, et qu'il vint à penser à la douleur qu'alloit avoir Cyrus, quelles reflections ne fit-il point sur les malheurs de la vie, et sur toutes les fâcheuses suittes qu'ont pour l'ordinaire toutes les grandes passions ! Combien de fois s'estima-t'il heureux d'avoir entierement assujetty toutes les siennes à sa raison ; et de s'estre dérobé à la puissance de la Fortune, en mesprisant tout ce qu'elle peut donner ; et en ne s'attachant qu'à l'amour de la vertu, et à l'estude de la Philosophie ! Il eut pourtant besoin de toute sa sagesse, pour s'empescher de murmurer contre les Dieux qu'il adoroit, en voyant un aussi Grand Prince que Cyrus, estre exposé à tant de fâcheuses advantures : mais il s'attacha principalement à chercher de quelles paroles il se pourroit servir, pour adoucir une partie de l'aigreur de celles de Thomiris, qu'il estoit obligé de luy raporter. Il est vray qu'il n'en fut pas à la peine : car comme cette vindicative Princesses s'imagina qu'Anacharsis ne diroit pas assez fortement à Cyrus, ce qu'elle l'avoit chargé de luy dire de sa part, elle envoya un des siens vers luy : afin d'estre non seulement assurée qu'il sçauroit ce qu'elle luy mandoit, mais encore pour sçavoir precisément sa responce. Si bien que quoy que cét Envoyé de Thomiris fust party deux heures apres Anacharsis, comme il avoit fait plus de diligence que luy, il le joignit avant qu'il fust arrivé

   Page 6583 (page 11 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au Fort de Sauromates, où Cyrus l'attendoit : ainsi ce sage Scythe ne se vit pas dans la liberté de pouvoir diminuer sa douleur, en luy cachant une partie de la fureur de Thomiris : car il ne douta point que celuy qu'elle envoyoit vers Cyrus n'eust ordre de luy dire les mesmes choses qu'elle luy avoit dittes. Cependant ce Grand et malheureux Prince, ne sçeut pas plustost qu'Anacharsis estoit revenu avec un Envoyé de Thomiris, qu'il sentit une agitation de coeur et desprit qu'il n'avoit jamais sentie. Il chercha diligemment à prevoir ce qu'il luy devoit dire ; et l'esperance et la crainte luy donnerent successivement de doux et de fâcheux momens. Il avoit alors aupres de luy Mazare, Artamas, Atergatis, Intapherne, Hidaspe, Araspe, et Aglatidas : mais quoy qu'il parust de l'inquietude et de l'impatience sur le visage de tous, il estoit pourtant aisé de discerner, que Cyrus et Mazare avoient une curiosité de sçavoir le sujet du voyage de cét Envoyé de Thomiris, qui ne pouvoit venir que d'une mesme passion. En effet, ils avoient tous deux une telle envie d'aprendre comment cette Reine avoit reçeu la nouvelle de la mort du Prince son Fils, et une telle aprehension qu'elle n'eust pris la resolution de s'en vanger sur Mandane, qu'ils exprimoient leur douleur et leur crainte par tous les mouvemens de leur visage. Ils se communiquoient mesme leur tristesse et leur impatience par leurs regards : quoy que Mazare fist pourtant toujours

   Page 6584 (page 12 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout ce qu'il pouvoit pour cacher une partie de ses sentimens, afin de cacher une partie de son amour à ce genereux Rival, à qui il ne pouvoit, ny ne vouloit plus disputer Mandane. Mais à la fin Cyrus ayant commandé avec empressement, qu'on fist entrer Anacharsis, et qu'on fist attendre l'Envoyé de Thomiris dans une Tente prochaine, il se vit en estat d'estre instruit de ce qu'il vouloit sçavoir. Et bien sage Anacharsis (luy dit ce Prince dés qu'il le vit paroistre) comment Thomiris vous a-t'elle reçeu ? helas Seigneur, repliqua-t'il en soûpirant, je voudrois bien que la fidellité que je vous dois me pûst permettre de vous déguiser une partie de la fureur de cette Princesse : mais puis qu'il importe que vous la sçachiez, et que de plus il y a aparence que celuy qu'elle vous envoye, ne vous la déguisera pas, il faut que je vous die que cette injuste Reine m'a reçeu d'une maniere si indigne de vous, et si idigne d'elle, que pour agir equitablement on en doit presques tout craindre, et on n'en doit presques rien esperer. Ha Anacharsis, s'escria Cyrus, pourveû que je ne doive rien craindre pour Mandane, j'abandonne tout le reste au caprice de la Fortune, et je m'abandonne moy mesme à la fureur de Thomiris : mais encore, adjousta-t'il, de quoy se pleint elle, et quelle injuste vangeance veut elle tirer de la mort de Spargapise ; Seigneur, luy dit alors Anacharsis, comme il ne seroit pas impossible qu'elle eust changé de sentimens

   Page 6585 (page 13 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

apres m'avoir congedié, je pense qu'il est à propos que vous entendiez ce que son Envoyé vous dira, autant que je vous die ce qu'elle m'avoit chargé de vous dire de sa part : car apres y avoir bien songé, je ne puis croire qu'elle ait pû demeurer dans des sentimens si injustes, et qu'elle n'ait pas eu horreur de sa propre injustice. En ne me disant pas ce que vous a dit Thomiris, repliqua Cyrus, vous me donnez lieu de croire qu'elle veut la plus effroyable chose du monde, et qu'elle a dessein d'accabler la Princesse Mandane sous la pesanteur de ses Fers. Anacharsis estant bien aise que Cyrus se portast de luy mesme à craindre tout ce qu'il pouvoit y avoir de plus funeste à aprehender, luy fit encore deux ou trois responces peu precises : afin que craignant tout, il vinst à trouver moins à craindre, à ce qu'il avoit à luy dire. De sorte que Cyrus venant enfin à s'imaginer, que peutestre Thomiris avoit elle fait tuer Mandane ; il dit des choses si touchantes, qu'Anacharsis jugeant alors qu'il estoit temps de luy aprendre la verité, luy die en peu de mots que Thomiris l'accusoit d'avoir fait tuer son Fils ; et qu'elle luy avoit ordonné de luy dire que s'il ne se remettoit en sa puissance dans trois jours, elle luy renvoyeroit le Corps de Mandane dans le mesme Cercueil ou il luy avoit renvoyé le Corps de son Fils. J'ay pourtant à vous dire pour vous consoler dans un si grand malheur, poursuivit alors Anacharsis, que le Prince Aryante

   Page 6586 (page 14 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

a fait ce qu'il a pû pour vous justifier aupres de Thomiris : et que dans la disposition où je l'ay veû, vous devez estre assuré qu'il s'opposera autant qu'il pourra à la fureur de cette Reine. Ha Anacharsis (s'escria Cyrus avec un desespoir estrange) rien ne peut s'opposer à la vangeance d'une Princesse de l'humeur de Thomiris : et je me voy en estat d'estre le plus malheureux homme du monde. En mon particulier, (dit Mazare avec beaucoup de douleur) je suis persuadé que Thomiris pour son propre interest, ne perdra pas Mandane : et je le suis fortement, repliqua Cyrus, qu'elle la perdra pour se vanger de moy, si je ne me perds moy mesme : aussi suis-je bien resolu de le faire, plustost que de hazarder la vie de cette admirable Princesse. Cependant, adjousta-t'il, il faut escouter l'Envoyé de cette cruelle Reine : apres cela ayant commandé qu'on le fist entrer, ce Massagette dit à Cyrus que Thomiris aprehendant qu'Anacharsis ne luy dist pus positivement ce qu'elle l'avoit chargé de luy dire ; il venoit l'assurer que si dans trois jours il ne se rendoit aupres d'elle, elle feroit mourir Mandane, et luy en renvoyeroit le Corps. Vous direz à vostre injuste Reine, repliqua brusquement Cyrus, que dans trois jours elle aura ma responce : mais en attendant je luy declare, que si elle fait souffrir quelque violence à la Princesse Mandane, je ne pardonneray à aucun des Prisonniers qui sont entre mes mains : et que perdant le respect que je luy ay toujours

   Page 6587 (page 15 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

porté, toute mon ennemie qu'elle est, je la poursuivray opiniastrément jusques à ce que j'aye vangé la Princesse qu'elle aura outragée. Je veux pourtant esperer (adjousta-t'il en retenant sa fureur, par un sentiment d'amour pour Mandane) que vous trouverez que la Reine des Massagettes aura changé de sentimens, quand vous arriverez aupres d'elle ; et qu'elle se sera repentie d'avoir fait dire une si injuste et si cruelle chose à un Prince qui ne l'a jamais offensée. Mais encore une fois, dittes luy qu'elle songe à faire en sorte que la Princesse Mandane ne souffre aucune injure : et assurez la qu'il y va de la vie de tous les Prisonniers qui sont en ma puissance, et de celle de tous ceux que je feray à l'avenir. Apres cela Cyrus ayant congedié cet Envoyé, il fut quelque temps sans parler : examinant en luy mesme quelle resolution il devoit prendre. D'abord il creût qu'il faloit marcher droit aux Tentes Royales, forcer le Défilé, et aller à la Teste de son Armée deffendre la vie de sa Princesse : mais tout d'un coup venant à penser que plus il presseroit Thomiris, plus il y auroit à craindre pour Mandane : et que plus la Reine des Massagettes se verroit prés de sa perte, plus elle seroit capable d'avancer celle de cette Princesse, il ne sçavoit que resoudre. Mais si son Grand coeur luy conseilloit de combatre, son amour luy persuadoit plus tost que d'exposer sa Princesse, de se mettre effectivement entre les mains de Thomiris, pourveû qu'elle voulust

   Page 6588 (page 16 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

delivrer Mandane. Il est vray que comme il n'y avoit nulle aparence, qu'elle pûst se resoudre à la delivrer de bonne foy, puis qu'elle n'avoit pas dit qu'elle la delivreroit, quand mesme il se remettoit en son pouvoir ; il ne trouvoit pas son conte à cette pensée non plus qu'à l'autre. Cependant veû l'estat où en estoient les choses, il faloit ou se remettre prisonnier, ou exposer la vie de Mandane : si bien que ne sçachant que resoudre en luy mesme, il avoit l'esprit si agité, que ne pouvant plus renfermer toute sa douleur dans son coeur ; eh de grace, dit-il à tous ceux qui l'environnoient, dittes moy tous les uns apres les autres, ce que vous croyez que je doive, ou que je puisse faire, pour n'exposer pas la vie de ma Princesse ? mais au nom des Dieux, ne considerez qu'elle seulement : et ne me considerez point. Conseillez moy donc precisément ce que vous pensez qui la puisse sauver, sans considerer ny la conservation de mon Armée, ny celle de mes conquestes, ny celle de ma vie : car bien loin de considerer toutes ces choses, je vous dis que je ne considere pas mesme la gloire en cette occasion : et qu'encore qu'il soit honteux au vainqueur de Thomiris, de se remettre dans ses Fers, je suis prest de le faire, si vous n'imaginez nulle autre voye d'empescher que la Princesse ne perisse. Je sçay bien, poursuit-il, qu'il n'y a aucun d'entre vous, qui ose me dire qu'il faut que je reçoive des Fers des mains d'une Reine que j'ay vaincuë :

   Page 6589 (page 17 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais je me le diray moy mesme, si vous ne me dittes rien de meilleur. En mon particulier, dit Anacharsis, je suis persuadé que le plus expedient est de tirer les choses en longueur, en faisant une responce qui n'ait rien de precis : afin de donner le temps au Prince Aryante, de remettre la raison dans l'ame de Thomiris, ou de se mettre en estat de pouvoir s'opposer à sa violence. Ha sage Anacharsis, s'escria Cyrus, qu'il paroist bien que vous ignorez quelle est celle de la passion qui me possede ! puis que vous croyez qu'il soit possible que je puisse vivre quelques jours, dans la cruelle incertitude où je suis. Il est vray, adjousta tristement Mazare, que les momens où l'on peut douter de la vie de la Princesse Mandane, semblent bien longs à ceux qui s'y interessent : comme je connois la puissance de l'Amour, reprit Intapherne, je comprends aisément ce que vous dittes : mais à dire les choses comme je les pense, je ne croiray jamais qu'une Reine qui ne fait la guerre que pour se faire aimer, veüille donner un aussi grand sujet de haine, à celuy dont elle veut estre aimée, que seroit celuy de faire mourir une Princesse qu'il adore. Comme on dit que Thomiris est tres violente, reprit Atergatis, je ne mets pas la plus grande seureté de la vie de la Princesse Mandane en ce que vous dites : mais je la mets en l'amour d'Aryante : car enfin puis que sa passion a bien esté assez forte pour luy faire oublier ce qu'il devoit à l'illustre Cyrus ; et qu'elle a esté

   Page 6590 (page 18 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

assez violente pour luy faire entreprendre le hardi dessein de l'enlever presques à ses yeux ; elle sera sans doute et assez forte, et assez ingenieuse, pour luy faire conserver la vie de Mandane : et pour luy faire trouver les moyens de s'opposer à la violence de Thomiris. Quand il ne feroit pas ce que vous dittes, reprit Hidaspe, je ne laisserois pas de croire que la Reine des Massagettes n'attenteroit pas à la vie de la Princesse Mandane. En effet apres avoir esté vaincuë, il y auroit beaucoup d'imprudence d'irriter son Vainqueur par une si cruelle action : et je ne croiray jamais qu'elle s'y puisse resoudre. Comme il luy vient de nouvelles Troupes de divers endroits, reprit Araspe, la consideration de la Bataille qu'elle a perduë, ne l'empescheroit pas de se vanger : mais comme l'a fort judicieusement dit le Prince Atergatis, Aryante s'y opposera, et s'y opposera mesme avec succés et sans beaucoup de peine : car son Parti paroistra si equitable, que je croy que Thomiris trouvera tous ses Sujets rebelles, si elle leur commande de perdre la Princesse Mandane. Pour moy (adjousta Aglatidas, en adressant la parole à Cyrus) qui connois tous les sentimens que l'amour et la fureur peuvent inspirer, je ne croy point que la Reine des Massagettes ait effectivement eu dessein de faire perir la Princesse Mandane : mais elle a seulement pretendu par une si funeste menace, empescher que vous n'avançassiez vers elle ; avant que les nouvelles

   Page 6591 (page 19 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Troupes qu'elle attend fussent jointes au débris de son Armée : et en effet, poursuivit-il, je suis persuadé que si on la pressoit trop, le desespoir pourroit la porter à toutes choses. Je croy mesme que si vous estiez sous sa puissance, la vie de Mandane seroit plus exposée qu'elle n'est : mais je ne croy point qu'en l'estat où sont les choses, elle ose se vanger inutilement sur une Princesse dont la mort luy feroit des ennemis de tout ce qu'il y a d'hommes raisonnables au monde, l'entens bien, repliqua Cyrus, que vous me dittes tous ce que vous croyez que je dois craindre ou esperer, mais je n'entens pas que vous me disiez ce que je dois faire : cependant il faut faire quelque chose. Je me suis engagé à respondre à cette injuste Princesse, poursuivit-il, et il le faut faire d'une maniere qui n'expose pas Mandane. Ce que le sage Anacharsis à proposé, repliqua Artamas, me semble si à propos, que je ne pense pas qu'on puisse rien dire de mieux : car enfin en ne donnant pas une responce decisive, vous donnez loisir à la raison de cette Reine de combatre sa fureur, et vous donnez le temps au Prince Aryante de faire des brigues pour la seureté de Mandane. Eh Dieux, s'escria alors Cyrus, en quel pitoyable estat suis-je reduit ? d'estre contraint d'attendre le falut de ma Princesse, d'un Rival que je voudrois avoir tué ; et qui faut qui perisse si je ne veux la perdre, et estre par consequent perdu moy mesme. Non non

   Page 6592 (page 20 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

(adjousta t'il emporté par son amour) je ne puis me resoudre de demeurer dans un estat si fâcheux : et il faut des remedes plus violens au mal dont je suis tourmenté : car enfin quand j'auray rendu une responce ambiguë à l'injuste Princesse à qui je l'ay promise, il faudra apres cela l'esclaircir, et en revenir tousjours au mesme point où j'en suis. Il est vray Seigneur, reprit Anacharsis : mais j'ay à vous dire pour vous amener dans mon sentiment, que lors qu'il s'agit d'empescher quelqu'un de faire une meschante action, et principalement une action de creauté ; il ne faut bien souvent que retenir le premier mouvement de ceux qui la veulent faire : car je suis fortement persuadé, qu'il y a peu de Gens au monde qui soient assez meschans pour vouloir opiniastrément executer une action d'inhumanité. De plus, il faut considerer que Thomiris n'est pas meschante naturellement ; que la fureur qu'elle a dans l'esprit luy estrangere ; et qu'ainsi il y a aparence que si on luy donne loisir d'examiner ce qu'elle veut faire, elle ne fera pas ce que vous craignez, puis qu'elle ne pourroit rien faire qui fust plus opposé à ses interests. En effet, adjousta de sage Scythe, si Mandane n'estoit plus sous la puissance de Thomiris, quelle seroit sa seureté si elle tomboit sous vostre pouvoir ? au lieu que l'ayant sous le sien, elle tient la Paix en ses mains : et elle est assurée de desarmer les vostres toutes les fois qu'elle voudra vous rendre cette Princesse :

   Page 6593 (page 21 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

c'est pourquoy Seigneur, ne vous inquietez pas avec excés ; faites ce que la prudence veut que vous faciez ; et laissez faire le reste aux Dieux, qui ne souffriront pas qu'une Princesse aussi vertueuse que Mandane, meure d'une mort si tragique. Ha sage Anacharsis, repliqua Cyrus, puis que les Dieux souffrent qu'elle soit si malheureuse, ils pourront bien souffrir sa mort : aussi quelque confiance que j'aye en leur justice, je n'ose m'assurer de la vie de ma Princesse : car enfin leur conduite est presques tousjours impenetrable à tous les hommes : et nous voyons si souvent les innocens miserables, et les criminels heureux, que toute la vertu de Mandane ne m'assure point contre l'injustice de Thomiris : neantmoins, adjousta-t'il, je veux croire vostre conseil ; et je luy respondray comme vous l'entendez, quand le temps en sera venu.

Réflexions stratégiques
Cyrus s'interroge sur la résolution à prendre : combattre, au risque d'exposer la vie de Mandane ? se livrer à Thomiris, sans être sûr que celle-ci tiendra véritablement ses promesses ? Il demande conseil à ses amis. Les avis divergent. Mais on se résout finalement à une position attentiste, à laquelle Cyrus se plie de mauvaise grâce, en reconnaissant l'impénétrabilité des voies divines.

Apres cela Cyrus ayant tesmoigné qu'il vouloit estre seul, tout le monde se retira, et le laissa dans la liberté d'entretenir sa propre douleur : mais à peine furent-ils sortis, que cette terrible menace de Thomiris luy repassant dans l'esprit, y mit un si grand desordre, qu'il ne sçavoit plus ce qu'il devoit resoudre : et il y eut des instans où il ne trouvoit rien à faire que de se remettre effectivement sous la puissance de cette Reine irritée. Car lors qu'il s'imaginoit de voir le Corps de Mandane dans le Cercueil de Spargapise, sa raison n'estoit plus Maistresse de son esprit : et son imagination luy representant

   Page 6594 (page 22 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce funeste objet, comme si la chose eust esté veritable, il en estoit si esmeu, qu'il sentoit presques la mesme douleur qu'il eust sentie, si Mandane eut esté morte. De sorte que son amour ne luy suggerant alors que des pensées tumultueuses, il n'avoit pas plustost pris une resolution qu'il la condamnoit : car comme il n'en pouvoit prendre on il pust voir une seureté infaillible pour la vie de Mandane, il ne pouvoit demeurer dans un mesme sentiment : et la delicatesse de sa passion luy fit mesme imaginer que sa Princesse auroit un jour lieu de faire des reproches, s'il ne se resolvoit pas à se mettre en prison pour la sauver. Mais justes Dieux, disoit-il, la difficulté n'est pas de porter des Fers pour elle : mais la difficulté est de ne pouvoir imaginer sa seureté en prenant des chaisnes : car Thomiris ne voudra pas la delivrer que je ne sois dans ses Fers : et je ne dois pas m'y mettre qu'elle ne soit en liberté. Mais helas (adjousta-t'il en se reprenant) cette injuste Princesse ne m'a pas fait dire qu'elle delivrera Mandane si je me mets sous sa puissance : mais seulement qu'elle ne la fera pas mourir. Quoy cruelle Thomiris, poursuivit-il, vous avez pu faire cette cruelle menace à un Prince qui pouvant vous tuer, baissa la pointe de son Espée par un respect si grand, qu'il fit peut-estre outrage à son amour ? Quoy injuste Princesse, vous avez pû voir Mandane sans l'aimer, et sans advoüer que je n'estois pas coupable

   Page 6595 (page 23 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ne luy estre point infidelle ? Quoy vous avez pû la connoistre, et prendre la resolution de menacer sa vie ? et vous avez pû conçevoir qu'il pûst estre possible, que quelqu'un pûst avoir assez de cruauté pour vous obeïr, si vous luy commandiez de la tuer ? Cependant Anacharsis a entendu de vostre bouche cette terrible menace, et je l'ay entendue moy mesme par celle de vostre Envoyé. Apres cela ce Prince affligé estant comme accablée d'une pensée si funeste, n'eut plus que des images confuses dans l'esprit : qui s'entremeslant les unes dans les autres, ne luy laisserent pas la liberté de faire, un raisonnement distinct durant quelque temps. Mais à la fin les ayant dissipées, et voyant alors les choses comme il les faloit voir, il connut qu'il n'y avoit rien de raisonnable à faire, que ce qu'Anacharsis luy avoit conseillé. Neantmoins comme ce conseil satisfaisoit plus sa raison que son amour, il resolut défaire plus qu'il n'avoit dit qu'il feroit : et d'envoyer secrettement Feraulas vers Aryante, pour luy dire qu'il luy donnoit la vie de Mandane en garde : luy déclarant qu'il luy en respondroit en sa propre personne, si Thomiris la luy faisoit perdre : et pour porter encore l'excès de son amour plus loin, il prit effectivement la resolution, selon ce que Thomiris diroit apres la responce incertaine qu'il luy devoit faire, de se remettre sous la puissance de cette Reine, pourveû qu'elle voulust non

   Page 6596 (page 24 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

seulement sauver la vie de Mandane, mais la delivrer. De sorte que trouvant alors quelque espece de repos, apres avoir pris cette resolution, il se trouva capable d'imaginer ce qu'il manderoit à Thomiris, afin de tirer les choses en longueur. Ainsi apres y avoir bien pensé, il resolut d'envoyer Chrysante le troisiesme jour, dire à cette injuste Princesse, qu'avant que de songer à se remettre entre ses mains, il faloit qu'elle luy fist sçavoir quelle seureté elle pouvoit donner de la vie de Mandane : luy declarant qu'il n'y en avoit point d'autre à chercher, que celle de la remettre en liberté, et de la renvoyer au Roy des Medes. Mais afin de faire plus d'une chose à la fois, il fit aussi dessein d'avancer avec toute son Armée, le mesme jour que Chrysante partiroit : et de s'aller poster à l'entrée des Bois, afin que la responce de Thomiris fust moins fiere. Mais quoy que cette resolution fust la plus raisonnable qu'il pouvoit prendre, il n'en estoit point satisfait : et il luy sembloit qu'il pouvoit mieux faire qu'il ne faisoit, quoy qu'il ne le pûst pourtant imaginer : si bien que recommençant tousjours de se pleindre, il estoit en un malheureux estat. Mazare de son costé, souffroit des maux incroyables : et il les souffroit avec d'autant plus de rigueur, qu'il n'osoit les faire esclatter, de peur qu'en monstrant sa douleur, il ne monstrast son amour. Intapherne et Atergatis, avoient aussi beaucoup de redoublement d'inquietude : car ils concevoient

   Page 6597 (page 25 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

bien que si les affaires se broüilloient davantage, les Princesses qu'ils aimoient ne seroient pas trop seurement entre les mains de Thomiris. Gobrias et Hidaspe, pensoient la mesme chose d'Arpasie : où le premier prenoit interest comme son Pere, et l'autre comme son Amant. Myrsile par la passion qu'il avoit pour Doralise, avoit aussi beaucoup de douleur : car comme il sçavoit que Mandane l'aimoit cherement, son amour luy faisoit craindre que Thomiris ne l'envelopast dans sa vangeance : de sorte que soit par interest, ou par compassion du malheur de Cyrus il y avoit de Gens dans cette grande Armée, que ne souffrissent, et qui n'eussent de la douleur. Mais enfin le terme que Cyrus avoit pris pour rendre sa responce estant arrivé, et Chrysante et Feraulas estant prests de partir, le premier pour aller trouver la Reine des Massagettes, et l'autre pour aller secrettement vers le Frere de cette Princesse ; on dit à Cyrus qu'un homme que des Soldats avoient pris à l'entrée des Bois, demandoit à luy parler de la part d'Aryante. A ce nom, Cyrus sentit une esmotion extraordinaire : non seulement par la haine qu'il avoit pour son Rival, mais encore par la crainte qu'il ne luy mandast quelque chose de funeste de la Princesse Mandane. De sorte qu'ayant une impatience estrange de sçavoir ce que son ennemy luy mandoit, il commanda qu'on fist entrer celuy qu'il luy envoyoit : et il le commanda avec tant de precipitation,

   Page 6598 (page 26 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il estoit aisé de voir qu'il vouloir estre promptement obeï. Aussi le fut il avec tant de diligence, que sa crainte et son amour, n'eurent pas le loisir de luy faire tout le mal qu'elles luy eussent fait, s'il eust eu le temps de chercher à deviner quel estoit lé nouveau malheur qu'il s'imaginoit qui luy alloit arriver : car dans l'assiette où estoit son ame, il ne pouvoit prevoir que des maux. Comme il estoit donc dans cette impatience craintive, qui luy faisoit souhaiter de sçavoir ce qu'il craignoit pourtant d'aprendre ; cét Envoyé d'Aryante s'estant aproché de luy, et luy parlant bas, s'aquita de sa commission avec beaucoup d'exactitude, et beaucoup de respect. Seigneur, dit-il à Cyrus, le Prince Aryante connoissant quelle est la passion que vous avez pour la Princesse Mandane, a eu peur que vous ne vous resolussiez de faire ce que la Reine des Massagettes vous a mandé, et qu'ainsi vous n'exposassiez la vie de cette Princesse : c'est pourquoy poussé par un sentiment de reconnoissance pour les obligations qu'il vous a, et par l'envie qu'il a de conserver la vie de la Princesse qu'il adore, il m'a commandé de vous dire que vous vous gardiez bien de vous remettre sous la puissance de Thomiris : parce que tant que vous n'y serez pas, il vous respond de la vie de la Princesse que vous aimez : ou au contraire si vous vous y mettiez, il ne seroit peutestre plus en pouvoir de la auuer. Mais Seigneur, afin que mon message

   Page 6599 (page 27 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne vous soit pas suspect, ne me renvoyez s'il vous plaist qu'apres qu'un des vostres qui s'apelle Ortalque, qui estoit demeuré aux Tentes Royales sera arrivé, et vous ait apris l'estat des choses, en vous aprenant ce que le Prince Aryante a fait pour la Princesse Mandane. Comme il arrivera ce soir, adjousta-t'il, je ne vous demande pas un grand temps : et je vous assure que quand vous l'aurez veû, vous ne douterez pas de la sincerité de l'advis que le Prince Aryante vous donne, tout vostre Rival, et tout vostre ennemy qu'il est. Comme je puis aveque raison, reprit Cyrus, douter de la probité d'un Prince qui m'a si outrageusement trompé, en enlevant la Princesse Mandane, j'accepte l'offre que vous me faites et puis qu'Ortalque doit revenir ce soir, je remettray à demain au matin à vous renvoyer.

Les manuvres d'Aryante
Cyrus, déplorant le choix auquel il est réduit, lance des imprécations contre Thomiris. Il finit par se raisonner et envoie Feraulas auprès d'Aryante, afin de prier ce dernier de veiller sur Mandane. Un envoyé d'Aryante se présente bientôt : Cyrus est invité à ne pas se mettre sous le pouvoir de Thomiris, ce qui le conforte dans sa résolution de temporiser. De son côté, Aryante a entre temps suborné les gardes de Mandane. Mais la surveillance étroite à laquelle est soumise la princesse n'en est pas moins inquiétante par ce qu'elle laisse entrevoir des intentions de Thomiris.

Apres cela Cyrus ayant donné ce Massagette en garde, à ceux qui le luy avoient amené, resolut d'attendre aussi jusques au jour suivant à envoyer Chrysante et Feraules vers Thomiris : y ayant encore autant de loisir qu'il en faloit pour rendre sa responce dans le temps qu'il l'avoit promise. Cependant au lieu que ce qu'Aryante luy avoit mandé deust le consoler, son inquietude en redoubla : car outre qu'il ne sçavoit s'il le devoit fier à ce que son Rival luy mandoit, il avoit encore une telle impatience qu'Ortalque fust arrivé, qu'il ne pouvoit durer en

   Page 6600 (page 28 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nulle part : et certes ce n'estoit pas sans raison, s'il avoit envie de sçavoir ce qu'il avoit à luy aprendre, car il s'estoit passé des choses aux Tentes Royales, depuis le départ d'Anacharsis, et depuis celuy de l'Envoyé de Thomiris. En effet cette injuste Reine n'eut pas plustost commandé qu'on fist partir Anacharsis sans le laisser parler à personne, et qu'un redoublast les Gardes de Mandane ; qu'Aryante à qui la vie de cette Princesse estoit si chere, qu'il eust mieux aimé la voir posseder par Cyrus, que de la voir mourir, alla diligemment pour s'assurer adroitement de ceux qui devoient redoubler la Garde de la Tente où elle estoit : et il le sit avec tant d'adresse et tant de bonheur, que sans que Thomiris le sçeust, il estoit plus Maistre de ceux qui gardoient Mandane, que cette Reine n'en estoit Maistresse. Ce qui facilita le dessein de ce Prince, fut que celuy qui commandoit les Troupes qui estoient destinées à la garde de Mandane, avoit un Frere prisonnier de Cyrus : si bien que l'interessant à la conservation de la vie de cette Princesse, il luy fit voir clairement que son Frere seroit perdu, si Thomiris perdoit Mandane : de sorte que soit par un sentiment d'honneur, de compassion, d'interest pour son Frere, ou d'amitié pour Aryante, il luy promit de mourir plustost que de souffrir que Thomiris fist perdre la vie à la Princesse Mandane. Apres cela Aryante estant en quelque repos, cabala avec ses Amis : et songeant à s'assurer d'une partie des Capitaines,

   Page 6601 (page 29 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui avoient eschapé de la Bataille ; il leur dit, ou leur fit dire, tout ce qu'il creût capable de leur donner de l'honneur de la funeste resolution que Thomiris sembloit avoir prise : mais afin que la chose reüssist mieux, il jugea qu'il faloit justifier Cyrus autant qu'il pourroit, de la mort de Spargapise, afin que le dessein de la Reine sa Soeur parust plus injuste. D'ailleurs Ortalque qui estoit demeuré caché chez un homme avec qui il avoit fait amitié, du temps qu'il estoit aux Tentes Royales, solicita les Amis d'Anabaris, et ceux d'Adonacris, de s'opposer à Thomiris : si bien que se joignant en cette occasion au Prince Ariante, il y eut un estrange vacarme dans cette Cour. De plus, Ortalque allant voir Gelonide, l'excita encore à servir Mandane : mais elle pût pourtant alors luy faire donner les Lettres qu'il avoit pour cette Princesse : et elle luy promit seulement de dire à Thomiris tout ce qu'elle croiroit capable d'adoucir son esprit. Ortalque dans ce grand desordre, ne pût aussi donner toutes les autres Lettres dont il estoit chargé, à la reserve de celles d'Adonacris et d'Anabris : joint que n'ayant alors que la conservation de la vie de Mandane dans l'esprit ; il ne pensa à autre chose. Cependant cette malheureuse Princesse estoit bien estonnée de voir le redoublement de ses Gardes : et Doralise et Martesie ne l'estoient pas moins qu'elle. Elles furent mesme encore plus affligées : car ayant obligé un de leurs Gardes à leur

   Page 6602 (page 30 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire la cause de cette nouvelle rigueur, il la leur aprit : si bien que s'imaginant de moment en moment, qu'on viendroit poignarder Mandane entre leurs bras, ces deux genereuses Filles souffroient des maux incroyables, et ne se trouvoient pas en estat de la consoler. D'autre part la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, n'ayant plus la liberté de voir Mandane, et aprenant l'estat des choses par ceux qui les servoient, en avoient une douleur extréme. Arpasie en son particulier, se trouvoit tres malheureuse, d'estre dans la Cour d'une Reine capable d'une aussi grande injustice : et Aripite luy mesme, qui estoit cause de tout ce tumulte, estoit au desespoir de connoistre qu'il faloit que Thomiris eust autant d'amour que de fureur, et d'estre obligé de croire que la mesure de l'une, estoit la mesure de l'autre

Les tourments de Thomiris
Thomiris est tourmentée par ses passions. C'est avant tout la fureur qui la domine quand elle pense que Cyrus est responsable de la mort de son fils. Elle en vient ainsi à haïr celui qu'elle a aimé. Son frère Aryante intercède auprès d'elle en faveur de la libération de Mandane. En vain. Gelonide, suivante de Thomiris, essaie à son tour de convaincre sa maîtresse, en prenant la chose du côté des sentiments. La reine confesse qu'elle est encore déchirée entre la haine et l'amour. Gelonide la rend attentive qu'en faisant exécuter Mandane, elle s'interdit à tout jamais des sentiments favorables de la part de Cyrus. Thomiris reconnaît alors qu'elle aime encore ce dernier. Gelonide parvient à la persuader de ne pas attenter à la vie de Mandane.

. Mais quoy que toutes ces diverses Personnes souffrissent beaucoup, ce n'estoit rien en comparaison de ce que souffroit Thomiris : car enfin l'amour, la haine, la vangeance, et la jalousie, déchiroient son coeur avec tant de violence, qu'on peut assurer que jamais qui que ce soit n'a tant souffert que cette Princesse souffroit. En effet, apres les premiers mouvemens de sa fureur, elle connut mesme qu'il n'y avoit pas d'aparence de soubçonner Cyrus d'avoir fait tuer Spargapise : mais elle se garda pourtant bien de tesmoigner qu'elle avoit cette pensée ; car dans le dessein qu'elle

   Page 6603 (page 31 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoit de vanger son amour mesprisée sur Mandane ; elle vouloit garder ce funeste pretexte à sa vangeance, afin d'esbloüir les yeux du Peuple : de sorte que ne voyant pas Cyrus teint du sang de son Fils, elle ne vouloit respandre celuy de Mandane, qu'afin d'oster à ce Prince la cause de son amour. Il y avoit pourtant d'autres instans, où cherchant à le noircir, afin d'excuser son injustice, elle doutoit de son innocence : et le regardant comme le meurtrier de Spargapise, elle eust ce luy sembloit voulu l'immoler luy mesme sur le Cercueil de son Fils. Mais apres que des mouvemens si tumultueux, avoient agité son esprit, il y avoit quelquesfois des momens où croyant que Cyrus seroit capable de se remettre sous sa puissance, une partie de sa fureur l'abandonnant, elle songeoit desja comment elle pourroit faire, et pour justifier Cyrus envers ses Peuples, et pour se justifier elle mesme envers Cyrus. Si bien que suprenant tantost dans des sentimens de vangeance et de haine, et tantost dans des sentimens d'amour, elle avoit quelquesfois honte de sa propre foiblesse, et avoit mesme horreur de sa propre cruauté : mais elle n'estoit pas souvent dans ces bons intervales : et pour l'ordinaire, la fureur estoit Maistresse de sa raison. Pense Thomiris, pense, disoit elle, à te bien servir du grand pretexte que tu as de te vanger de ce er ennemy qui t'a si cruellement outragée : et quand tu sçaurois d'une certitude infaillible

   Page 6604 (page 32 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'a pas fait mourir ton Fils, regarde le pourtant tousjours comme la cause de sa mort : car enfin quand il seroit innocent de ce costé là il est coupable de tant d'autres, qu'il merite toute ta haine. En effet, poursuivoit elle, il est venu troubler ton repos ; il t'a fait perdre toute l'innocence de ta vie ; et il t'a fait faire cent choses contre ta propre gloire. Poursuy le donc opiniastrement jusques à la mort, et vange toy de luy sur la Princesse qui est cause du mespris qu'il a pour toy. Pense que la passion qu'il à fait naistre dans ton coeur, a mis ton Fils dans le Cercueil : et que le feu de ton amour, a allumé une Guerre, qui ne s'esteindra peut-estre que par le sang de tous tes Sujets. Immole donc Mandane pour premiere victime de ta vangeance, en attendant que Cyrus soit luy mesme en estat d'estre immolé à ton ressentiment. Mais que fais-je (disoit elle en se reprenant) et que dis-je dans ma fureur ? je parle d'immoler un Prince qui regne dans mon coeur malgré moy : et qui ne seroit pas plustost sous ma puissance, que je dépendrois absolument de la sienne. Quoy, disoit-elle, je pourrois voir Cyrus se remettre prisonnier, et je pourrois le regarder aveque haine ! Ha ouy, ouy, adjoustoit elle, je le pourrois : car puis qu'il ne se seroit mis dans mes chaines, que par un sentiment d'amour pour Mandane, je le haïrois sans doute plus que je ne l'ay jamais aimé : c'est pourquoy affermissons nous donc dans les sentimens de cruauté où

   Page 6605 (page 33 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nous sommes : et puis que nous ne pouvons plus nous signaler par nostre vertu, signalons nous par nostre vangeance. Apres cela Thomiris semblant s'estre fortement déterminée à n'escouter plus que sa fureur, resolut pour esmouvoir le coeur des Peuples, de faire faire le jour suivant les Funerailles de Spargapise : afin que la veue de ce funeste objet animast les Massagettes à la vangeance de la mort de leur Prince ; et les preparast à celle qu'elle en vouloit prendre. Et en effet cette triste Ceremonie se fit avec beaucoup de larmes : Aripithe en son particulier s'y trouva avec beaucoup de marques de douleur : et Aryante s'y trouva aussi. Mais apres la Ceremonie, il suivit Thomiris à sa Tente : et comme il estoit desja assuré de grand nombre de ses Amis, et particulierement d'Octomasade, et d'Agathyrse ; il luy parla avec beaucoup de hardiesse en faveur de Mandane, afin de l'obliger à renvoyer vers Cyrus. De sorte que cette Princesse s'en irritant, luy respondit fort aigrement : Aryante dans sa fermetè, ne s'emporta pourtant pas : mais il luy dit tout ce qu'il luy devoit dire, et pour sa propre gloire, et pour la conservation de la vie de la Princesse qu'il aimoit : car enfin Madame, luy dit il, je vous declare que comme elle n'est sous vostre puissance, que parce que je l'y ay mise, il n'est rien que je ne face pour l'en tirer, si vous faites quelque chose contre elle. Comme ce que vous pourrez faire, luy dit elle fierement, sera peu

   Page 6606 (page 34 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de chose, je ne m'en mets pas en peine : cependant je vous commande de ne me voir point que je ne vous l'ordonne. Je vous obeïray Madame, repliqua Aryante, mais ne trouvez pas mauvais si je m'oppose à tout ce que vous entreprendrez contre Mandane. Si Cyrus se remet sous ma puissance, repliqua t'elle, vous n'avez rien a craindre pour cette Princesse : mais s'il ne s'y remet pas, je feray ce que je me conseilleray moy mesme, et je ne feray point du tout ce que vous me conseillerez. Apres cela ayant quitté Aryante elle entra dans une Tente qui luy servoit de Cabinet, où elle apella Aripithe, afin de donner divers ordres pour s'opposer à ce qu'Aryante voudroit entreprendre. Mais il n'estoit plus temps : car non seulement ce Prince avoit presques tous les Capitaines, et tous les Soldats pour luy : mais il avoit mesme envoyé au douant des Troupes qui venoient, pour s'en asseurer en cas de besoin. De plus, Aripithe quoy que bien aise de se voir employé par Thomiris, se trouvoit pourtant fort embarrassé, dans la crainte où il estoit que Cyrus ne se remist prisonnier : s'imaginant que si Thomiris le voyoit, toute sa fureur l'abandonneroit : joint qu'estant bien adverty que le Prince Aryante avoit beaucoup d'Amis, et que la resolution que Thomiris sembloit avoir prise de perdre Mandane, irritoit tous les Gens d'honneur, il ne se voyoit Maistre que du Corps qu'il commandoit : encore cette action de cruauté sembloit elle si estrange

   Page 6607 (page 35 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à tout le monde, qu'il ne s'y fioit pas absolument. Cependant la sage Gelonide, qui connoissoit bien qu'il ne faloit jamais s'opposer d'abord à la fureur de Thomiris, creut qu'il estoit temps de commencer de parler, et de tascher de la ramener à la raison : c'est pourquoy cherchant à s'insinuer avec adresse dans l'esprit de cette Reine irritée, elle ne la contredit pas avec vehemence. Au contraire elle excusa sa violence par quelques foibles raisons : afin que sans irriter cette Reine, elle pûst apres luy dire aveque plus de force, ce qu'elle vouloir luy persuader. En effet lors qu'elle se vit seule aupres de Thomiris, elle pleignit cette Princesse, du pitoyable estat où la Fortune la mettoit : et de la cruelle necessité où elle se trouvoit reduite, d'avoir à se vanger d'un aussi Grand Prince que Cyrus. Car encore que Gelonide eust ardemment souhaité que Thomiris n'eust plus eu d'amour pour ce Prince, elle creut pourtant qu'en l'occasion qui se presentoit, rien ne pouvoit empescher cette Reine de tremper ses mains dans le sang de Mandane, que le seul interest de son amour. C'est pourquoy prenant un assez long détour pour arriver à sa fin ; en verité Madame (luy die elle, apres quelques autres choses) je vous trouve bien à pleindre d'avoir à vous vanger d'un Prince si favorisé, de la Fortune, et il estimé de toute la Terre : car enfin quoy qu'on die que la vangeance soit douce, le suis pourtant persuadée qu'une ame veritablement

   Page 6608 (page 36 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

genereuse, ne se vange pas sans repugnance : principalement quand elle ne se peut vanger sans respandre du sang. Mais du moins Madame (adjousta-t'elle avec beaucoup de finesse) ay je la consolation de croire que vostre ame a changé de passion : et que si elle souffre toutes les inquietudes qui suivent la haine, elle est delivrée de celles qui suivent l'amour. Ha Gelonide, luy repliqua-t'elle, je suis bien plus malheureuse que vous ne pensez ! et cette premiere passion, n'a pas chassé l'autre de mon coeur. Mais Madame, reprit Gelonide, quelle aparence y a t'il que vous aimiez encore Cyrus ? car à mon advis si cela estoit, vous ne songeriez pas à vous en faire haïr, en persecutant Mandane : puis qu'il est vray que je suis fortement persuadée, que Cyrus vous haïroit beaucoup moins, si vous le persecutiez luy mesme, que de persecuter la Personne qu'il adore : ainsi Madame, s'il est vray que vous ne haïssiez pas ce Prince, songez bien serieusement à ce que vous faites : et si vous m'en croyez, au lieu de menacer la vie de la Princesse qu'il aime, protegez la : et forcez ce Prince par vostre generosité, à advoüer que vous meritez qu'il vous donne son estime, s'il ne peut vous donner son affection. Car enfin Madame, je suis assurée que si vous respandez le sang de Mandane sans haïr Cyrus, vous vous rendrez la plus malheureuse Personne du monde : c'est pourquoy examinez bien vos sentimens : et si vous le haïssez, je consens

   Page 6609 (page 37 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous contentiez vostre vangeance, par les voyes les plus funestes, et les plus creulles. Mais si vous ne le haïssez pas, retenez toute vostre fureur : et pensez, afin d'en avoir la force, que si vous faites mourir Mandane, Cyrus ne sera jamais en estat de vous voir que pour vous perdre. En effet quand il seroit possible que l'amour de Cyrus pour cette Princesse mourust avec elle, il n'oseroit jamais cesser d'estre vostre ennemy si vous l'aviez perduë : et l'honneur l'engageroit tellement à vous faire la Guerre, qu'il seroit impossible, quand mesme il viendroit à vous aimer, qu'il osast jamais faire la Paix aveque vous. Voyez donc Madame apres cela, quels sont vos veritables sentimens, afin de ne vous tromper pas vous mesme : mais pour le pouvoir faire, fondez vostre coeur jusques au fonds : et prenez garde que ne pensant avoir que de la haine, vous n'ayez peutestre que de l'amour. En effet, adjousta t'elle, j'ay oüy dire que ces deux passions, toutes opposées qu'elles font, se desguisent quelquesfois sous des aparences si trompeuses, qu'on ne les connoist pas : et que telle Personne à creû agir par un pur mouvement de haine, qui n'agissoit toutes fois que par un mouvement d'amour. Ha Gelonide, s'escria Thomiris, je n'esprouve que trop à ma confusion, que ce que vous dittes est veritable ! car enfin, je l'advouë aveque honte, Cyrus n'est pas hors de mon coeur : et si je ne l'aimois plus, je

   Page 6610 (page 38 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ne chercherois pas à m'en vanger sur Mandane. Cependant j'agis comme si je voulois vanger la mort de mon Fils, quoy qu'à dire la verité, mon coeur ne l'en accuse pas comme ma bouche. Ouy Gelonide, puis qu'il faut que je vous descouvre toute ma foiblesse, je le regarde bien plus comme un ingrat envers moy, que comme le meurtrier de Spargapise : ainsi dans le mesme temps que je le noircis en public d'un crime si horrible, je l'en justifie dans mon coeur autant que je le puis. Mais puis que cela est Madame, repliqua Gelonide, il faut donc agir tout autrement que vous n'agissez : et ne vous mettre pas en estat de n'oser estre heureuse, si la Fortune vouloit que vous le pussiez devenir. Car enfin Madame, si vous ne portez pas les choses à la derniere extremité, qui sçait si vous ne pourrez pas un jour voir Cyrus sous vostre puissance ? il peut estre vostre Prisonnier par la guerre : et il peut mesme estre vostre Esclave par l'amour, si vous traitez bien Mandane. Ce Prince du moins vous en estimera davantage : et se trouvera peut-estre à la fin capable de rendre justice à vostre merite, et à vostre affection. Qui sçait mesme si les Troupes qui vous viennent estant jointes aux vostres, ne vous mettront pas en estat d'avoir autant d'avantage sur Cyrus, qu'il en a sur vous ? et si Ciaxare ne se trouvera pas reduit à vous demander la Paix, sans autre condition que de

   Page 6611 (page 39 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy rendre la Princesse sa Fille, en vous abandonnant Cyrus ? et qui sçait mesme encore si par cette heureuse Paix, la passion d'Aryante ne pourroit pas estre satisfaite aussi bien que la vostre ? Tout ce que vous dittes a si peu d'aparence (repliqua Thomiris en soûpirant) qu'il est bien difficile que je m'en laisse flatter : du moins Madame, reprit Gelonide, si ce que je dis n'est vray-semblable, il n'est pas impossible : mais il l'est absolument, si vous perdez Mandane, que Cyrus puisse, ny ose jamais vous aimer, ny faire de Paix aveque vous. Ha Gelonide, quel obstacle venez vous mettre à ma vangeance ? repliqua-t'elle, pourquoy voulez vous m'empescher de jouïr du seul plaisir que je puis jamais esperer ? Cependant je sens malgré moy, que ce que vous dittes fait impression dans mon coeur : et que la crainte que j'ay de la haine de Cyrus, retient celle que j'ay pour Mandane. Plûst aux Dieux Madame, repliqua Gelonide, que je pusse empescher vostre Majesté de souffrir tout ce qu'elle souffre : mais puis que je ne le puis, je voudrois du moins pouvoir luy persuader, si elle aime encore Cyrus, de ne le forcer pas à la haïr eternellement, en sacrifiant Mandane à sa vangeance : car par ce moyen je l'empescherois de détruire sa gloire, et je ferois peut-estre quelque chose pour satisfaire la passion qu'elle a dans l'ame. Pour ma gloire, reprit Thomiris, j'ay peu de chose à mesnager : car puis que je ne

   Page 6612 (page 40 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

m'estime plus moy mesme, je ne me soucie guere que les autres m'estiment, ou ne m'estiment pas.

Thomiris se raisonne
Thomiris apprend qu'en faisant exécuter Mandane elle risque une rébellion. Pour l'éviter, Gelonide lui conseille de montrer sa bonne volonté à son frère Aryante et de faire savoir son changement d'intention. Thomiris le convoque et lui annonce la nouvelle. Aryante n'est toutefois pas dupe des véritables motivations de sa soeur. Il charge néanmoins le dénommé Ortalque d'un message rassurant destiné à Cyrus. Lequel, à son tour, fait répondre favorablement à Aryante et Thomiris.

Comme Thomiris disoit cela, un ancien Officier de cette Reine, qui estoit fort affectionné à son service, quoy qu'il blasmast sa violence, vint luy donner advis qu'il sçavoit de certitude qu'Aryante estoit Maistre des Troupes ; qu'il avoit envoyé vers celles qui venoient, que celuy qui gardoit Mandane estoit à sa disposition ; et que le Peuple en general commençant de craindre l'ire des Dieux, si elle faisoit mourir une Princesse innocente, murmuroit fort haut, et se porteroit peut-estre à quelque rebellion, si elle persistoit dans le dessein qu'elle tesmoignoit avoir. Comme cét advis luy fut donné par un homme qu'il sçavoit qui luy estoit tres fidelle, il fit quelque impression dans son esprit : joint que ce que Gelonide luy avoit dit en interessant son amour dans fou discours, avoit preparé son ame à le bien recevoir : de sorte qu'apres avoir remercié celuy qui le luy avoit donné, et l'avoir congedie, elle demeura quelque temps sans parler, et se mit à considerer le malheureux estat où elle se trouvoit : et à examiner principalement, ce que Gelonide luy avoit dit. Si bien que venant à penser que si effectivement elle faisoit mourir Mandane, il seroit absolument impossible que Cyrus la pûst jamais aimer ; elle en eut le coeur si touché, qu'elle s'accusa elle

   Page 6613 (page 41 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme de precipitation dans sa fureur : et se repentit presques de ce qu'elle luy avoit mandé. Neantmoins comme elle ne croyoit pas impossible que ce Prince se remist prisonnier pour delivrer sa Princesse, elle se consola de ce qu'elle luy avoit envoyé dire : mais en mesme temps elle se resolut, s'il ne le faisoit pas, de chercher un pretexte pour moderer sa fureur. Toutesfois, comme elle ne sçavoit pas trop bien comment elle se pourroit desdire, apres avoir porté la chose aussi loin qu'elle estoit ; elle demanda à Gelonide comment elle pourroit faire pour suivre son advis, si Cyrus ne se remettoit pas dans ses Fers ? Eh Madame, luy dit alors Gelonide, il faut des pretextes pour faire une violence, mais il n'en faut point pour faire une action de vertu et de bonté : ainsi si vostre Majesté, par l'interest de la passion qu'elle a dans l'ame, et pour sa propre gloire, peut se resoudre à changer d'advis, elle doit diligemment desabuser le Prince Aryante, avant qu'il ait en loisir de rien faire esclatter contre elle ; car enfin Madame, qui sçait si ce Prince ayant un grand pretexte de vous accuser de cruauté envers la Personne qu'il aime, ne se servira pas de ceux qu'il armera contre vous, pour vous arracher la Couronne, comme il l'a desja voulu faire une autre fois ? Desarmez vous donc, afin de le desarmer : et si vous m'en croyez, dittes luy confidemment que vous n'avez jamais eu dessein de faire ce que vous luy avez dit que vous feriez : et

   Page 6614 (page 42 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous n'avez agi comme vous avez fait, que pour tascher de porter effectivement Cyrus à se remettre sous vostre puissance : afin de finir plus promptement la Guerre, et de luy assurer mieux la possession de Mandane. Vous pourriez mesme Madame, luy faire valoir la resolution que vous prenez de ne vous vanger pas de Cyrus sur cette Princesse : et luy dire que ce n'est que sa seule consideration qui vous en empesche. Non non, luy dit Thomiris, je ne suis pas en pouvoir de luy dire ce que vous dittes, car je luy ay parlé trop fortement : et tout ce que je puis est de luy dire que j'ay changé de sentimens pour l'amour de luy. Mais Gelonide adjousta t'elle, quand j'auray dit cela au Prince mon Frere, que diray-je à Cyrus, et à tous ceux qui sçavent ce que je luy ay mandé ? Vous direz Madame, reprit Gelonide, que vous avez voulu vous servir d'une menace rigoureuse, pour tascher de donner la Paix à vos peuples : mais que n'en ayant pas tiré l'effet que vous en aviez attende, vous ne voulez pas noircir vostre reputation par une action de cruauté : ainsi en ne faisant rien contre l'interest de la passion que vous avez dans l'ame, vous aquerrez beaucoup de gloire. Je ne sçay si j'en aquerray beaucoup, repliqua Thomiris en soûpirant, mais je sçay bien que je n'en meriteray guere : et que je suis la plus criminelle, et la plus malheureuse Personne de la Terre. Cependant apres avoir dit que je croyois que Cyrus avoit fait tuer mon Fils, le

   Page 6615 (page 43 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

moyen de changer d'advis ? comme vous l'avez dit dans les premiers mouvemens de vostre douleur, reprit Gelonide, on n'a pas fait un fondement solide sur vos paroles : et tout le monde est si persuadé que cela n'est point, que personne ne vous accusera quand on croira que vous ne le croyez plus. Apres cela Thomiris ayant encore resvé quelque temps, et consideré fortement le danger où elle s'exposoit, et principalement tout ce que luy avoit dit Gelonide touchant la haine de Cyrus pour elle, si elle faisoit mourir Mandane ; elle se détermina tout d'un coup, et sans tarder d'avantage elle envoya querir Aryante. D'abord ce Prince fut surpris de ce commandement : et quelques uns voulurent le dissuader d'obeïr à cette Princesse, s'imaginant qu'elle le vouloit faire arrester : mais comme Aryante estoit fort assuré de ses Amis, et principalement de celuy qui gardoit Mandane, il fut vers Thomiris avec beaucoup de hardiesse. Comme il fut aupres d'elle, il luy demanda si c'estoit pour luy dire qu'elle avoit changé de sentimens, qu'elle l'avoit mandé ? et elle luy respondit avec tant d'art, que tout autre que luy eust esté abusé par le discours qu'elle luy fit : et auroit creû qu'en retenant sa vangeance, elle n'avoit autre consideration, que celle qu'elle disoit avoir. Aryante comprit pourtant bien qu'il faloit que sa passion fust la principale cause du favorable changement qui estoit dans son esprit : il n'en tesmoigna toutesfois rien à cette

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Princesse : et il voulut bien se charger de toute l'obligation qu'elle vouloit qu'il luy eust, de ce qu'elle n'avoit pas fait dire à Cyrus qu'elle rendroit Mandane, s'il se remettoit prisonnier, mais seulement qu'elle luy sauveroit la vie. Elle adjousta mesme qu'elle n'avoit jamais eu positivement dessein de la faire mourir : mais seulement celuy d'obliger Cyrus à se remettre sous sa puissance. Cependant quoy qu'elle parlast avec beaucoup d'adresse, Aryante connut bien qu'elle avoit une haine estrange contre Mandane : et que si effectivement Cyrus se fust remis sous son pouvoir, elle auroit esté capable de sacrifier la Princesse qu'il aimoit, si on ne l'en eust empeschée par la force. De sorte que craignant alors par un sentiment d'honneur pour Thomiris, et par un sentiment d'amour pour Mandane, que Cyrus, par un transport de sa passion, ne se portast à faire ce que Thomiris luy avoit mandé, il se resolut de l'en empescher par adresse. Cependant il se fit alors une si grande reconciliation entre Thomiris et Aryante, qu'avant que de se quitter, ils resolurent tout ce qu'il faudroit dire au Peuple, quand Cyrus auroit respondu, et tout ce qu'il faudroit faire quand les Troupes qu'ils attendoient seroient jointes : apres quoy Aryante ayant quitté cette Princesse, fut diligemment à sa Tente, afin de depescher un des siens vers Cyrus. Mais comme il l'instruisoit de ce qu'il devoit dire à son Rival, il fut adverty qu'Ortalque demandoit à luy parler : et en effet

   Page 6617 (page 45 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce fidelle Serviteur, conseillé par Gelonide, fut trouver ce Prince pour luy dire de quelle maniere il estoit demeuré aux Fentes Royales : et pour le prier de luy donner moyen de s'en retourner vers son Maistre : le conjurant par sa propre gloire, de vouloir luy faire l'honneur de le charger de quelque asseurance de la vie de la Princesse Mandane. Car enfin Seigneur, luy dit-il, apres avoir sçeu ce que vous avez desja fait pour elle, j'ay lieu d'esperer, que quoy que vous ne le faciez pas pour l'interest du Grand Prince à qui je suis, vous ne laisserez pas de souffrir que je luy puisse donner la joye de sçavoir que vous estes son Protecteur. Aryante estimant fort la hardiesse d'Ortalque, le reçeut fort bien : et luy dit obligeamment qu'il voyoit bien que Cyrus estoit heureux en tout, puis qu'il l'estoit jusques à ses Domestiques : apres quoy il luy dit encore que pour tesmoigner à Cyrus qu'il estoit son Rival et son ennemy, sans estre ny ingrat, ny lasche, il vouloit bien reconnoistre les obligations qu'il luy avoit, du temps qu'il estoit Anaxaris, par l'assurance qu'il luy donnoit de la seureté de la vie de Mandane, tant qu'il ne seroit point sous la puissance de la Reine sa Soeur : et pour luy persuader mieux la chose, il luy dit tout ce que la bien-seance luy permit de luy dire, de ce qui le confirmoit dans l'opinion où il estoit : luy disant en suitte tout ce qu'il avoit fait pour conserver la vie à cette Princesse : apres quoy Aryante luy dit aussi qu'il alloit envoyer vers son Maistre,

   Page 6618 (page 46 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais que de peur d'estre suspect à la Reine des Massagettes, il falloir que celuy qu'il alloit envoyer et luy, allassent separément : et en effet la chose s'executa ainsi. Cependant Ortalque apres avoir sçeu que l'Envoyé de Thomiris estoit revenu, et avoir apris par Gelonide le bon estat où estoit la chose, partit sans s'amuser inutilement à rendre les Lettres dont il estoit chargé : mais il partit avec un Habillement tel que les Massagettes en portoient : et avec un ordre d'Aryante, afin qu'il ne fust pas arresté par les Troupes : de sorte que ce fidelle Serviteur arrivant aupres de Cyrus, justement dans le temps que l'Envoyé d'Aryante avoit dit à ce Prince qu'il arriveroit, il le combla d'une joye infinie, lors qu'il luy aprit tout ce qu'il avoit sçeu de Gelonide, et d'Aryante : et qu'il connut qu'il luy estoit permis d'esperer que la vie de Mandane n'estoit point exposée. De sorte que voulant faire part de sa joye à ses plus chers Amis, et mesme à Mazare tout son Rival qu'il estoit, il l'envoya querir aussi bien qu'Anacharsis, Artamas, Myrsile, Intapherne, et Atergatis. Ces trois derniers furent pourtant bien fâchez de sçavoir que leurs Lettres n'avoient point esté renduës : mais ils eurent du moins la consolation d'aprendre que les Personnes qu'ils aimoient se portoient bien. Cependant Cyrus changea la responce qu'il vouloit faire à Thomiris, il ne la changea pourtant pas sans bien examiner en luy mesme, s'il se devoit fier, et à Aryante, et à Gelonide :

   Page 6619 (page 47 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais apres avoir consideré qu'Aryante estoit amoureux de Mandane, il conclut qu'il faloit de necessité adjouster foy à tout ce qu'on luy disoit de sa part, pour la conservation de la vie de cette Princesse. Si bien que s'estant affermi dans cette resolution, il dit à l'Envoyé d'Aryante en le congediant, et en le chargeant de presens magnifiques, que le procedé de son Maistre estoit si genereux, qu'il luy redonnoit toute son estime : et qu'il ne desesperoit pas qu'il ne le mist un jour en termes de luy redonner aussi toute son amitié, en redonnant la liberté à la Princesse Mandane. Qu'en attendant, il le conjuroit par sa propre gloire, de vouloir continuer d'estre son Protecteur : et de l'advertir de tout ce qui pouvoit assurer la vie de cette Princesse : car enfin (dit-il a l'Envoyé de son Rival) j'ay conçeu une telle estime d'Ayrante, par ce qu'il vient de faire, que je pense que s'il me mandoit que Mandane seroit en danger si je ne me mettois dans les Fers de Thomiris, j'irois les prendre sur sa parole. D'autre part ce grand Prince chargea Chrysante de dire à la Reine des Massagettes, qu'il estoit trop assuré de sa vertu, pour craindre rien pour la vie de Mandane : qu'il estoit persuadé qu'elle estoit en seureté aupres d'elle : et qu'il l'estoit aussi que s'il avoit à se remettre sous sa puissance, il faloit que ce fust lors qu'elle auroit remis Mandane entre les mains du Roy des Medes : adjoustant que comme elle n'en parloit pas, il n'avoit autre chose à luy dire,

   Page 6620 (page 48 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sinon qu'il luy demandoit pardon de ce que lors que son Envoyé luy avoit parlé, il avoit creû, dans les premiers mouvemens de sa douleur, qu'en effet elle avoit quelque mauvaise intention contre la vie de cette Princesse : mais que pour reparer cette faute, il s'engageoit par serment de traiter si bien tous les Prisonniers qui estoient dans son Armée, et tous ceux qui y seroient pendant la suitte de cette Guerre, qu'elle auroit lieu de ne se repentir pas, de ne s'estre pas portée à une action de cruauté, contre une Princesse aussi vertueuse, et aussi innocente que Mandane. Chrysante ayant donc reçeu cette instruction, partit pour aller vers Thomiris : mais quoy que Cyrus eust respondu à Aryante, par celuy qu'il avoit renvoyé, il voulut pourtant que Feraulas accompagnast Chrysante, et qu'il dist encore quelque chose de sa part à son Rival : et en effet ces deux fidelles Serviteurs d'un illustre Maistre, furent s'aquiter de leur commission. Comme la responce de Cyrus à Thomiris, estoit douce et civile, et qu'elle ne sçavoit pas que ce Prince eust este adverti du veritable estat de son ame, ny par Aryante, ny par Gelonide, elle luy donna beaucoup de joye : principalement parce que la passion qu'elle avoit dans l'ame luy fit croire, que Cyrus n'estoit pas aussi amoureux de Mandane qu'elle l'avoit pensé, puis qu'il ne se remettoit pas sous sa puissance. Si bien que cette imagination flattant son esprit, elle reçeut Chrysante assez favorablement : et luy dit qu'elle

   Page 6621 (page 49 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

commençoit de croire que Cyrus n'estoit pas coupable de la mort de son Fils : adjoustant qu'elle feroit tout ce qu'elle pourroit pour l'en justifier entierement : et que si elle l'en trouvoit innocent, il n'avoit rien à craindre pour Mandane. Que cependant elle esperoit le voir bientost sous la puissance malgré luy : et d'estre en peu de jours en estat de remporter sur luy l'avantage qu'il avoit remporté sur elle.


Trêve
Thomiris demande une trêve. Cyrus l'accepte d'autant plus volontiers que l'ingénieur de son armée lui propose de mettre en place un artifice qui devrait permettre la victoire de ses troupes. Une entrevue entre les chefs des deux camps est fixée. Mais l'intérêt des protagonistes s'attache momentanément à Arpasie, qui accepte de raconter son histoire.
La ruse de l'ingénieur
Cyrus apprend que Thomiris demande une trêve. La proposition lui convient, car l'ingénieur de son armée lui a suggéré un artifice qui, une fois mis en place, devrait permettre d'attaquer avantageusement Thomiris : il s'agit de préparer des matières incendiaires qui embraseront, au moment voulu, la forêt qui sépare les deux principaux postes de l'armée ennemie. La ruse n'est pas glorieuse, mais Cyrus y souscrit, dans l'espoir d'abréger la guerre.

Mais comme elle cherchoit à pouvoir gagner quelques jours, afin de donner loisir d'avancer aux Troupes qui luy venoient, elle proposa à Chrysante une petite Tréve, pour traiter, disoit elle, de la liberté de quelques Prisonniers : engageant mesme dans son discours beaucoup de choses, qui luy donnoient lieu depenser que peut-estre cette Reine demandoit elle ce temps là pour achever de se vaincre, et pour redonner la liberté à Mandane. De sorte qu'il s'en separa avec promesse de dire à son Maistre tout ce qu'elle luy avoit dit : Feraulas de son costé vit Aryante, qui respondit à ce que Cyrus luy mandoit avec beaucoup de civilité : mais quelque adroit que fust Feraulas, il luy fut impossible de voir ny Mandane, ny Doralise, ny Martesie. Ce n'est pas qu'il ne vist Gelonide, et qu'elle ne le favorisast autant qu'elle pût : mais comme celuy qui gardoit alors Mandane, estoit plus au Prince Aryante qu'à Thomiris, la Garde de cette Princesse estoit fort exacte. Il sçeut pourtant qu'on la servoit avec beaucoup de respect : et qu'elle n'avoit

   Page 6622 (page 50 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

autre souffrance que la solitude, et les visites d'Aryante qui luy estoient beaucoup plus fâcheuses, quoy qu'il ne la vist qu'avec la mesme soûmission que s'il eust esté son Esclave. Mais si Feraulas ne pût voir Mandane, il eut la permission de voir la Princesse de Bithinie, la Princesse Istrine, et la belle Arpasie : à qui il dit des nouvelles de Gadate, d'Intapherne, d'Atergatis, de Gobrias, et d'Hidaspe, en qui elles prenoient divers interests. Elles n'eurent pourtant pas la liberté d'escrire : mais elles chargerent Feraulas de tant de choses à dire, qu'il eut besoin de toute sa memoire pour les retenir. La Princesse de Bithinie s'informa aussi fort soigneusement, de la Princesse Araminte : ayant beaucoup de joye d'aprendre qu'on attendoit Spitridate de jour en jour au Camp de Cyrus. Mais enfin l'heure du despart de Chrysante prenant Feraulas de les quitter, il s'en separa : apres avoir remarqué qu'il y avoit desja beaucoup d'amitié entre Arpasie et ces deux Princesses avec qui elle estoit alors. Cependant Cyrus, suivant sa premiere resolution, avoit marché jusques à l'entrée des Bois, dés que Chrysante avoit esté party : et s'estoit posté si prés de la premiere Garde des Ennemis, qu'ils estoient en de continuelles escarmouches : de sorte que ce fut en ce lieu là que Chrysante et Feraulas luy rendirent conte de leur voyage. La proposition que Thomiris luy faisoit l'embarrassa : car il jugea bien qu'elle pouvoit ne luy estre faite que pour gagner temps :

   Page 6623 (page 51 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mais d'ailleurs Chrysante qui pensoit avoir bien descouvert les sentimens de Thomiris, assuroit ce Prince qu'infailliblement cette Reine avoit quelque incertitude dans l'esprit, qui pourroit luy estre avantageuse, si on donnoit loisir à sa raison de surmonter sa passion. Cyrus ne se seroit pourtant pas resolu à la Tréve, et il auroit continué d'avancer pour forcer le Défilé que les Sauromates gardoient, sans une chose que luy vint proposer un Ingenieur qui venoit d'arriver à son Armée ; et qui avoit la reputation d'avoir des secrets admirables. En effet, comme ce Défilé estoit long et difficile à forcer, Cyrus se trouvoit assez embarrassé à l'entreprendre : car comme il n'avoit pû gagner une Bataille sans que son Armée en fust affoiblie, il craignoit de perdre beaucoup de Gens en cette occasion, et de se trouver apres trop foible, quand il seroit au delà des Bois pour avancer vers les Tentes Royales, où estoit le rendez-vous des nouvelles Troupes qui venoient de toutes parts à Thomiris. C'est pourquoy il escouta favorablement cét Ingenieur, qui luy fut proposer un expedient pour luy faire passer ce Défilé aveque moins de perte : pourveû qu'il pûst faire une Tréve de quelques jours, pendant laquelle il disposeroit les choses necessaires pour faire reüssir le dessein qu'il avoit : mais comme Cyrus ne vouloit jamais rien hazarder sur la prudence des autres, il voulut que cét homme l'instruisist à fonds de ce qu'il pretendoit faire. Cét Ingenieur luy dit donc, qu'apres

   Page 6624 (page 52 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avoir remarqué qu'il y avoit deux Défilez dans les Bois qui n'estoient qu'à quinze stades l'un de l'autre ; et que c'estoient les seuls endroits par où l'on les pouvoit passer ; il avoit encore sçeu qu'il y en avoit un des deux que les ennemis gardoient plus soigneusement que l'autre : et où ils avoient beaucoup plus de Troupes, parce qu'ils estoient persuadez que ce seroit par celuy là qu'il les attaqueroit. Il luy dit de plus, que sur ce fondement, il avoit resolu que durant une Tréve où les Soldats des deux Partis auroient la liberté d'aller et de venir dans les Camps les uns des autres, avec la permission des Capitaines ; il feroit en sorte que les Soldats de Cyrus commandez pour cela, faisant semblant de se promener dans les distances des Bois qui separoient les deux Défilez, jetteroient en divers endroits contre les Troncs des Arbres, une certaine Composition faite avec un tel artifice, qu'elle s'attachoit à toutes les choses qu'elle touchoit : et qui avoit une telle disposition à s'embraser, et à faire brusler le Corps où elle estoit attachée, qu'une seule estincelle suffiroit pour mettre le feu au premier Arbre dont le Tronc en auroit esté froté, et pour embraser apres toute la Forest ; pourveû que de distance en distance il y eust des Arbres preparez par le moyen de cette Composition à recevoir le feu, et à le communiquer. De sorte Seigneur (dit encore cet Ingenieur à Cyrus) que ce que je pretens est que lors que j'auray preparé ces Arbres, d'une

   Page 6625 (page 53 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

maniere dont on ne se peut aperçevoir, parce que la Composition qu'on y jette, et de la couleur de leur écorce, et de celle de la Mousse qui les couvre ; je pretens, dis-je, que comme en cette saison il se leve presques tous les soirs un vent avez fort, qui dure jusques à ce que le Soleil paroisse, vous choisissiez une nuit où il en face : et que vous avanciez vers le Défilé où la Garde est la moins forte. Mais afin que vous le puissiez passer sans peine, il faut qu'il ne puisse y avoir nulle communication entre les Quartiers des Ennemis : et que l'espouvente se mette parmy eux dans le mesme temps que vous commencerez vostre Attaque. Pour cét effet je feray mettre le feu à douze des Arbres preparez à le recevoir : qui embraseront si subitement toute cette partie du Bois qui est encre les deux Defilez, que les Ennemis surpris par une chose où ils ne se seront pas attendus, ne sçauront qu'elle resolution prendre, et n'oseront aller à travers les flammes, secourir ceux des leurs que vous attaquerez. Ainsi quand ceux que vous aurez en teste, ne s'estonneront pas pour cét accident impreveû, ils ne laisseront pas d'estre assez facilement vaincus : puis qu'ils ne seront point soustenus par ceux de qui ils se seront attendus de l'estre. Mais, luy dit alors Cyrus, ce feu quand nous l'aurons mis à ces Arbres preparez à le recevoir, sera aussi dangereux pour nous que pour les Ennemis. Nullement Seigneur, repiqua cét homme : car outre que le

   Page 6626 (page 54 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vent qui souffle ordinairement en cette saison, le poussera contre les Troupes que vous ne voulez pas qui puissent venir secourir ceux que vous attaquerez ; il faudra encore ne preparer pas des Arabes si prés du costé que vous voudrez aller que de l'autre : ainsi la chose s'executera sans danger pour vos Troupes. Joint que faisant passer le secret de la chose de bouche en bouche, sur le point de l'execution, vos Soldats bien loin d'estre espouventez de cét embrasement comme vos Ennemis le seront, en prendront un nouveau coeur, par l'esperance qu'ils auront que ces flammes combatront pour eux. Cyrus apres cela fit encore diverses questions à cét homme, et voulut voir une experience de cette Composition merveilleuse, dont la matiere principale estoit du Limon d'un Lac, qui est en Comagene assez prés d'une Ville qui s'apelloit Samosate : et qui estant fort gluant, s'attachoit inseparable ment à tout ce qu'il touchoit : et avoit en luy une telle disposition à s'embraser, et à consommer le Corps où il estoit attaché, qu'une simple estincelle pouvoit faire un grand embrasement. Cét embrasement estoit mesme d'autant plus dangereux, que l'eau n'esteignoit pas cette espece de feu : n'y ayant point d'autre invention pour l'esteindre, que de jetter beaucoup de Terre dessus. Aussi cét Ingenieur assuroit-il à Cyrus d'en avoir fait des prodiges : se vantant mesme de sçavoir tirer un certain Extrait du Limon de ce Lac, qui s'apelloit Maltha, qui

   Page 6627 (page 55 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

auoit la mesme force de cette dangereuse Composition dont Medée se servit autrefois pour faire mourir Creuse. Mais comme il sçavoit bien que Cyrus n'estoit pas capable de songer à une vangeance lasche, il n'exagera que l'invention qu'il avoit de pouvoir facilement embraser une Forest : et en effet ce Grand Prince luy dit tout ce qu'il pût pour l'exhorter à ne publier pas qu'il eust un si dangereux secret, de peur qu'on ne mist sa probité à une trop difficile espreuve : en suitte de quoy il luy fit encore plusieurs questions sur l'invention qu'il luy proposoit. Cependant comme Cyrus escoutoit cette proposition clans le mesme temps que Chrysante luy raportoit que Thomiris demandoit une Tréve, il se resolut plus facilement à la luy accorder : puis qu'au lieu de reculer ses desseins, elle les pourroit avancer. Son Grand coeur avoit pourtant de la repugnance à toutes les ruses que la Guerre permet : niais Mazare à qui il en parla, le pressa tellement de se servir d'une invention qui pouvoit accourcir la Guerre ; que craignant que Mandane ne l'accusast un jour d'avoir consideré trop scrupuleusement sa gloire, en une chose d'où despendoit peut-estre sa vie, il s'y resolut. Si bien qu'apres avoir tenu conseil de Guerre sur ce sujet, et avoir conclu qu'il ne faloit pas refuser la Tréve à une Princesse aussi vindicative que Thomiris, et qui tenoit Mandane en sa puissance, Cyrus renvoya Chrysante vers cette Reine : de sorte que la Tréve

   Page 6628 (page 56 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fut concluë pour huit jours, et commencée dans les deux Partis, dés qu'on l'eut publiée dans les deux Camps.

On s'intéresse à Arpasie
Une entrevue entre Cyrus et Thomiris est négociée. Parmi ceux que la reine des Massagettes choisit de garder à l'arrière figure Arpasie, jeune fille d'une grande beauté, généreuse et subtile, comme le révèle son portrait. Elle consent à révéler ses aventures, mais elle préfère que le récit soit pris en charge par Nyside.

Thomiris proposa alors diverses choses, pour retirer les Officiers de son Armée, qui avoient esté faits prisonniers à la Bataille qu'elle avoit perduë : et pour abuser le peuple, et luy faire croire que ce n'estoit pas la passion qu'elle avoit dans l'ame, qui estoit cause de la Guerre qui le ruinoit, elle fit mesme faire quelques Propositions de Paix, qui n'eussent pas esté tout à fait déraisonnables, n'eust esté qu'elle demandoit pour la seureté du Traité, que Mandane demeurast trois ans en Ostage dans sa Cour. Cependant Cyrus qui vouloit tascher de profiter d'une proposition si bizarre, pria Anacharsis d'aller dire à Thomiris, qu'il ne pouvoit luy respondre precisément, si elle ne luy permettoit de voir Mandane, pour sçavoir de sa bouche si elle voudroit consentir à ce qu'elle proposoit : mais elle ne le voulut pas, quoy qu'Anacharsis luy peust dire : si bien que durant ces huit jours, ce ne furent que negociations inutiles. On ne laissoit pourtant pas d'avoir dans tous les deux Partis durant cette Tréve, je ne sçay qu'elle esperance incertaine, que peut-estre produiroit elle quelque changement dans le coeur de Thomiris : et on l'espera d'autant plustost, que cette Reine emportée par sa passion, demanda à traiter elle mesme avec Cyrus, dans la pensée que sa presence pourroit toucher le coeur de ce Prince : qui n'osant refuser cette entre-veuë,

   Page 6629 (page 57 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quoy qu'elle l'embarrassast fort, demanda aussi à son tour de parler du moins à Aryante, puis qu'on ne vouloit pas le faire parler à Mandane. Cyrus eust sans doute bien voulu ne voir pas Thomiris : et Aryante eust bien souhaité aussi de ne voir pas Cyrus : mais leurs interests estoient si bizarrement meslez, qu'ils n'oserent refuser ce qu'on desiroit d'eux. Ainsi on se disposa à ces diverses entre veuës : qu'on resolut de faire au milieu des Bois, justement entre les Gardes avancées des deux Armées. Atergatis, et Intapherne, demanderent à voir la Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine : et Hidaspe aussi bien que Gobrias, demanda à voir la belle Arpasie. Mais quoy que leur demande ne fust-pas moins juste que celle des deux premiers, Thomiris refusa à ceux cy, ce qu'elle accorda aux autres : il est vray que ce fut à la priere de Licandre : de sorte que l'admirable Arpasie eut la douleur de ne pouvoir voir ny son Pere ny son Amant : si bien qu'elle s'affligea avec excés de cette rigueur qui luy estoit particuliere. La Princesse de Bithinie, et la Princesse Istrine, qui l'estimoient desja infiniment, tascherent de la consoler de cette fâcheuse avanture : et luy offrirent de dire aux deux Princes, qu'ils devoient voir dans un jour ou deux, tout ce qu'elle voudroit faire sçavoir à son Pere : et certes ce n'estoit pas sans raison si ces deux Princesses s'interessoient pour Arpasie, qui n'estoit pas sans doute une Personne ordinaire Elle estoit grande et de belle

   Page 6630 (page 58 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

taille, quoy qu'elle ne fust pas de cette grandeur au delà de laquelle une Femme ne plairoit pas : mais elle estoit justement comme il faut estre, pour ne paroistre pas petite aupres des plus grandes, et pour ne paroistre pas aussi excessivement grande aupres des plus petites. De plus, Arpasie avoit les cheveux d'un chastain cendré si admirable, qu'on n'eust pû les souhaiter plus beaux : et ils avoient une telle disposition à se friser, que le vent tout seul en les agitant, y faisoit des Boucles et des Anneaux beaucoup mieux que l'Art ne les eust pû faire. Le tour du visage d'Arpasie estoit ovale : elle avoit les yeux bleux, grands, et passionnez : et elle avoit la bouche si belle et taillée d'un tour si particulier, qu'il suffisoit de voir le bas de son visage pour la connoistre. En effet il y avoit un certain soûrire spirituel aux coins de sa bouche ; et ses levres estoient si unies, et d'un Incarnat si vif, que leur beauté estoit incomparable. Elle avoit de plus les jouës si agreablement arrondies ; et l'on voyoit en son embonpoint une fraicheur si aimable, qu'encore que le teint d'Arpasie n'eust pas le dernier esclat de la blancheur, on pouvoit dire qu'elle avoit pourtant le teint fort beau, parce qu'elle l'avoit fort uni et fort lustré. Arpasie n'avoit sans doute pas le nez aussi regulierement beau que le reste du visage : mais il n'estoit pourtant pas de ceux qui gastent quelquesfois de beaux et de fort beaux traits ; et s'il avoit quelque diffaut, il servoit

   Page 6631 (page 59 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme à donner un air plus relevé à cette Personne : qui ayant outre ce que je viens de dire, de belles dents, une belle gorge, et de fort beaux bras, estoit sans doute une des plus charmantes Fille du Monde. En effet Arpasie avoit la mine si haute, l'air si noble, et le marcher si agreable, qu'on ne pouvoit la voir sans avoir beaucoup de disposition à l'aimer. Elle dançoit mesme d'aussi bonne grace qu'elle marchoit : et il se faisoit : en sa personne un certain meslange d'enjoüement et de serieux, qui plaisoit infiniment. Pour son humeur, elle estoit aussi charmante que sa beauté : car enfin elle estoit tousjours douce, civile, et complaisante. Elle avoit sans doute quelque penchant à railler, ou à aimer du moins ceux qui railloient bien, mais elle retenoit pourtant son inclination : et paroissoit pour l'ordinaire, plustost serieuse qu'enjoüée. Elle aimoit toutesfois tous les plaisirs : principalement la conversation, et la conversation un peu galante. Ce n'est pas qu'elle ne fust capable de passer une apresdisnée seule avec une de ses Amies particulieres sans s'ennuyer : parce qu'elle avoit un certain esprit d'accommodement, ennemy de toute sorte de chagrin, qui la faisoit prendre plaisir a tout ce qu'elle faisoit. Au reste elle estoit née magnifique, liberale, et bonne : et avec une ame si tendre, qu'on estoit presques assuré de n'estre pas haï, quand on luy persuadoit qu'on l'aimoit. Elle n'estoit neantmoins pas capable d'une violente passion : et le plaisir d'estre aimée

   Page 6632 (page 60 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faisoit quelquefois qu'elle souffroit de l'estre, plustost qu'une veritable inclination. Arpasie n'estoit pourtant nullement coquette : et le desir de plaire qui estoit dans son coeur, avoit une cause plus noble. Au reste elle avoit l'esprit si bien tourné, et elle entroit si adroitement dans les sentimens de ceux dont elle vouloit sçavoir les desseins, qu'on peut dire que les coeurs qu'elle ne prenoit pas, elle les ouvroit du moins quand elle en avoit envie, et en penetroit le secret. C'estoit pourtant sans paroistre fine : et en effet Arpasie avoit un temperamment si opposé à la finesse, qu'elle n'avoit point d'Amie qui ne la pûst tromper une premiere fois : tant elle estoit capable de cette espece de confiance genereuse, qu'ont tous ceux qui aiment mieux s'exposer à la tromperie des autres, que de paroistre avec une certaine prudence trop subtile, qui sert bien souvent autant à tromper, qu'à s'empescher d'estre trompé. Enfin Arpasie ayant de la beauté, de l'esprit, et de la bonté, plût tellement à la Princesse de Bithinie, et à la Princesse Istrine, que pour l'obliger à leur donner commission de dire quelque chose pour elle aux deux Princes qu'elles devoient voir, elles la presserent de leur aprendre ses Avantures : car en effet (luy disoit Istrine, apres plusieurs autres choses) il n'est pas possible que nous vous puissions servir, si nous ne sçavons vos malheurs. Ils sont de telle nature, reprit elle, que je ne pourrois attendre autre avantage de vous de les avoir racontez,

   Page 6633 (page 61 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celuy de vous avoir donné de la pitié. Quand cela seroit répliqua la Princesse de Bithinie, il ne faudroit pas laisser de nous les dire : car pour moy je trouve beaucoup de soulagement à estre pleinre. Il y en a sans doute, reprit Arpasie, mais je suis si incapable d'aller raconter moy mesme tous les accidens de ma vie, que si vous les vouliez absolument sçavoir, il faudroit que vous les sçeussiez de la Personne que la Fortune a attachée à ma disgrace : car outre qu'elle les sçait aussi bien que moy, il est encore vray que je ne sçaurois raconter avec nul ordre, des choses qui ont mis tant de desordre dan mon esprit, que je ne sçay presques plus ce que j'ay senti. Je sçay bien qu'on dit que je souvenir des malheurs est doux : mais il faudroit que je fusse heureuse, pour pouvoir me souvenir agreablement de mes infortunes passées : c'est pourquoy comme je ne suis pas en cét estat là, vous me dispenserez s'il vous plaist, de vous dire tout ce qui m'est arrivé. Nous vous en dispenserons facilement, repliqua la Princesse de Bithinie, pourveû que l'aimable Nyside qui est aveque vous nous l'aprenne : j'y consens, respondit Arpasie, et l'y consens d'autant plus volontiers, que je pourray apres cela avoir droit de vous conjurer de souffrir que je sçache toutes vos avantures. Ce n'est pas que comme elles ont este fort esclatantes, la Renommée ne m'en ait apris une grande partie : mais comme elle ne publie presques jamais certaines petites choses, qui sont pour l'ordinaire

   Page 6634 (page 62 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

la veritable cause de tous les grands eve- mens ; je seray bien aise de sçavoir plus precisément, toutes les injustices que la Fortune a faites à vostre verru. En mon particulier, dit la Princesse Bithinie, je m'engage à vous dire tout ce qui est arrivé à la Princesse Istrine : car comme elle n'aime pas à se loüer elle mesme, vous le sçaurez mieux par moy que par elle. Comme cette raison ne me convient pas, repliqua modestement Istrine, il faut que je la place mieux que vous ne la placez : et que je m'engage à dire toutes vos avantures à la belle Arpasie, de peur que vous ne luy dérobassiez, par un sentiment modeste, les plus beaux endroits de vostre vie. Cependant pour ne perdre point de temps, il faut que ce soit s'il vous plaist dés aujourd'huy, dit elle à Arpasie, que Nyside nous aprenne la vostre : car comme nous ne sçavons pas precisément le jour que nous verrons les deux Princes par qui nous pourrons faire dire à Cyrus et à Gobrias, ce que vous jugerez qui vous pourra servir, il est à propos que nous nous instruisions mieux que nous ne le sommes, de l'estat de vostre fortune. Pour vous tesmoigner que je veux bien vous descouvrir tous mes malheurs, respondit elle, je m'en vay vous laisser Nyside, avec ordre de vous dire mesme toutes mes foiblesses : c'est une Fille dont la Fortune n'a pû abaisser le coeur, en abaissant sa Maison : et qui a une telle part au mien, qu'elle en sçait tous les sentimens : c'est pourquoy vous pouvez adjouster

   Page 6635 (page 63 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

foy à tout ce qu'elle vous dira ; excepté aux loüanges qu'elle me donnera sans doute : parce que l'amitié qu'elle a pour moy, la preocupe à mon avantage. Quand nous l'aurons escoutée, repliqua la Princesse de Bithinie, nous vous rendrons justice : et nous croirons assurément de vous, tout ce que nous en devrons croire. Apres cela Arpasie s'estant retirée, et Nyside estant demeurée seule avec les deux Princesses qui la devoient escouter, elle leur demanda pardon par avance, du peu d'art qu'elle aporteroit à faire le recit qu'elles alloient entendre : et elle le leur demanda avec tant d'esprit, qu'elles eurent lieu de croire qu'elle le feroit fort bien, et qu'elle estoit digne de la confiance de la belle Arpasie. De sorte qu'apres luy avoir rendu civilité, pour civilité : elles la presserent de commencer sa narration, ce qu'elle fit en ces termes, en adressant la parole à la Princesse de Bithinie, comme estant Fille de Roy.


Histoire d'Arpasie : Arpasie promise à Astidamas
Le récit de Nyside commence par le rappel des circonstances politiques qui ont amené le brillant séducteur Astidamas à se rendre auprès de Gobrias, père d'Arpasie. Le bruit court bientôt que l'étranger est amoureux de la fille de son hôte. Astidamas profite de cette rumeur pour s'autoriser à faire, lors d'une visite, une déclaration cavalière à Arpasie. Il va même jusqu'à appeler toute l'assemblée présente à se prononcer sur la question. Une conversation générale sur les déclarations amoureuses s'ensuit. Cet incident conforte Arpasie dans son aversion pour Astidamas. Or elle apprend qu'elle doit bientôt l'épouser et se rendre à Alfene, où il réside.
Astidamas le séducteur
Nyside commence par justifier ses connaissances de l'histoire d'Arpasie, puis elle rappelle que Gobrias, père d'Arpasie, avait contesté l'autorité du roi d'Assirie. Celui-ci avait alors mandé Astidamas auprès de son vassal afin de sonder ses sentiments. Lequel Astidamas est un individu brillant, séduisant, mais versatile et volage, qui a rapidement connu un certain succès dans la petite cour.

HISTOIRE D'ARPASIE.

Quoy que je sois persuadée que vous avez assez bonne opinion du jugement de l'admirable Arpasie, pour croire qu'elle ne m'auroit pas fait l'honneur de m'ordonnerde vous raconter ses Avantures, si je ne les sçavois

   Page 6636 (page 64 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

assez bien pour vous dire precisément les choses comme elles se sont passées, je ne laisseray pas Madame, de vous assurer qu'il n'y a personne au monde qui les sçache si parfaitement que moy : et j'oserois presques dire, que je les sçay mieux qu'elle mesme. Car enfin l'accablement de ses propres disgraces, luy a quelquesfois osté le loisir d'observer beaucoup de choses que j'ay veuës avec moins de trouble, quoy que j'aye toûjours pris beaucoup de part à toutes ses douleurs. En effet, la Fortune ayant renversé la Maison dont je suis sortie, qui a autrefois tenu un rang assez considerable, et ayant perdu ceux qui m'avoient donné la vie en un âge fort tendre ; je fus mite aupres d'Arpasie, comme ayant l'honneur d'avoir quelque alliance avec elle du costé de ma Mere : si bien qu'ayant tousjours esté depuis mon enfance aupres de cette admirable Personne ; j'ay non seulement veû de mes propres yeux tout ce qui luy est arrivé, mais j'ay encore eu l'avantage de sçavoir ses plus secrettes pensées. Apres cela Madame, je ne m'amuseray point à vous parler de la naissance d'Arpasie : car vous n'ignorez pas que Gobrias son Pere a un petit Estat qui ne reloue que des Dieux et de luy : et que luy et Gadate estoient les deux plus Grands Seigneurs de tous ceux qui pretendoient autrefois à espouser Nitocris. Je m'arresteray pas non plus, à vous exagerer les premiers malheurs de la belle Arpasie : qui commencerent par la mort d'un Frere aisné

   Page 6637 (page 65 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle avoit, qui mourut d'une maniere si funeste à Babilone, par la violence du feu Roy d'Assirie, qu'il n'est pas possible que vous ne l'ayez sçeu : joint qu'Arpasie estoit si jeune en ce temps là, qu'elle n'estoit pas encore capable d'une longue douleur. Mais Madame, ce qu'il faut que vous sçachiez, est que Gobrias depuis la perte de son Fils, se détacha entierement des interests du Prince d'Assirie. Il cacha pourtant son ressentiment, par le respect qu'il voulu rendre à la Reine Nitocris, qui vivoit encore : mais dés qu'elle fut morte, et que le Prince son Fils eut mené la Princesse Mandane à Babilone, le desir de vangeance qu'il avoit dans le coeur commença d'esclater : et il ne pensa plus à autre chose qu'à imaginer par quelle voye il pourroit nuire au Roy d'Assirie. Pour cét effet, il songea à faire Ligue contre luy, non seulement avec les Princes voisins, mais il pensa encore à s'unir avec tous les mescontens de cette Cour là. Mais Madame, avant que de passer outre, il faut que je vous die que Gobrias ayant perdu sa Femme aussi bien que son Fils, ne faisoit plus consister sa satisfaction qu'en l'aimable Arpasie, qui commençoit alors sa quinziesme année : et il l'aimoit d'autant plus, qu'il la regardoit comme une Personne qui devoit contribuer à la vangeance qu'il vouloit prendre du Roy d'Assirie, comme je le diray dans la suite de mon discours. Cependant il faut que vous sçachiez, qu'il y avoit alors un Gouverneur

   Page 6638 (page 66 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'une Province qui apartenoit à ce Roy : qui sçachant bien qu'il ne l'aimoit pas, et qu'assurément il luy osteroit son Gouvernement, ne cherchoit qu'une occasion de se revolter : si bien que n'ignorant pas que Gobrias avoit de grands sujets de pleinte, il envoya un Neveu qu'il avoit vers luy, afin de sonder ses sentimens : et il l'y envoya aussi tost apres la mort de Nitocris. Mais Madame, comme celuy dont je parle, qui se nommoit Astidamas, a esté la principale cause de tous les malheurs d'Arpasie ; il faut que je vous le dépeigne tel qu'il estoit, lors qu'il vint à la Ville où Gobrias faisoit son plus ordinaire sejour, et où Arpasie se plaisoit extrémement. Et à dire vray, ce n'estoit pas sans sujet : car bien que ce ne soit pas l'ordinaire que les Places sortes soient fort agreables, celle la l'est infiniment, et par sa scituation ; et par le beau Pais qui l'environne ; et par la magnificence du Chasteau qui fait sa principale force. De plus, quoy que cette petite Cour n'eust pas le tumulte des grandes, elle laissoit pas d'estre agreable et divertissante : aussi Astidamas s'y plût il d'abord extrémement lors qu'il y vint. Mais pour vous le dépeindre comme l'en ay eu le dessein, il faut que je vous die qu'il estoit de taille mediocre, mais bien faite : qu'il avoit les cheveux et les yeux noirs : et que sans qu'on pûst dire qu'il fust ny beau ny laid, il estoit infiniment agreable :

   Page 6639 (page 67 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

principalement parce qu'il avoit tout à fait l'air du monde : et qu'il y avoit en son procedé un certain enjoüement plein de liberté qui plaisoit fort. Au reste il estoit propre, et magnifique en Habillemens : et il entendoit si bien ces sortes de choses, qu'on ne luy a jamais veû de couleurs mal assorties. De plus, sa conversation estoit divertissante et commode : et il tournoit les choses d'un certain biais, qu'il n'estoit pas necessaire qu'il en dist de belles pour plaire, parce que le seul air dont il disoit les plus communes, faisoit cét effet là. C'estoit pourtant un homme qu'il faloit plustost voir en conversation generale, qu'en conversation particuliere : car comme il avoit une espece d'enjoüement inquiet dans l'esprit, qui le faisoit eternellement passer d'objet en objet, il ne pouvoit s'assujettir à parler long temps d'une mesme chose, ny à une mesme Personne : ainsi plus la compagnie estoit grande, plus la sienne estoit agreable. Il dançoit de fort bonne grace : et il chantoit mesme passablement bien, pour un homme de qualité. Mais Madame, apres vous avoir dit ce qu'Astidamas avoit de bon, il faut que je vous die ce qu'il avoit de mauvais : et que je vous aprenne que ses moeurs n'estoient pas fort innocentes. Du costé de la valeur, on ne luy pouvoit rien reprocher : mais il avoit une ame si voluptueuse, et il se faisoit des plaisirs de si bizarre maniere, qu'on ne pouvoit pas l'aimer

   Page 6640 (page 68 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dés qu'on le connoissoit bien. Pour ses amours, elles estoient toutes particulieres : car il paroissoit tantost inconstant, et tantost opiniastrément amoureux : je pense toutefois qu'à le bien definir, il aimoit plus à estre aimé, qu'il n'aimoit celles qui l'aimoient : quoy qu'en certaines occasions, il ait pourtant paru avoir effectivement de l'amour. Il est vray que je suis persuadée qu'on a quelquesfois attribué à cette passion, des choses qu'il a faites, qu'on ne luy devoit pas attribuer : car je croy fortement qu'il suffisoit qu'Astidamas eust voulu faire une chose, pour l'engager à la pousser aussi loin qu'il estoit possible : non pas tant pour la chose mesme, que parce qu'il l'avoit entreprise. Cependant il paroissoit civil, complaisant, et tousjours tout prest à dire quelque galanterie à la premiere Dame qu'il trouvoit. Astidamas estant donc tel que je viens de vous le despeindre, vint comme je l'ay desja dit, de la part de son Oncle, pour sonder les sentimens de Gobrias : et pour tascher de le porter à entreprendre quelque chose contre le nouveau Roy d'Assirie : de sorte qu'il fut reçeu de luy avec beaucoup de joye, et beaucoup de magnificence. Il commanda mesme à Arpasie, de luy faire voir toutes les Dames chez elle : il ne s'y fit pourtant point d'Assemblée, à cause de la mort de la Reine Nitocris : mais on se promena souvent ; on fit quelques Parties de Chasse, et la conversation fut le plaisir le plus

   Page 6641 (page 69 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ordinaire.

La déclaration d'Astidamas
Arpasie n'aime pas Astidamas, bien qu'il plaise à toutes les dames. Lui, en revanche, est séduit par la beauté de la jeune fille et laisse courir le bruit qu'il en est amoureux. Il profite de cette rumeur pour faire sa déclaration. Il procède de manière cavalière en affirmant prétendre connaître le sujet des conversations qui les entourent : tout le monde ne parle que de son amour pour elle. Devant la réaction de réprobation d'Arpasie, il dénonce à haute voix l'injustice des dames , qui sont ravies qu'on les informe des curs qu'elles soumettent, mais qui s'offensent des déclarations directes des amants. Tout le monde se mêle du sujet et divers arguments fusent. Arpasie prend position en faisant part de sa désapprobation à l'égard des déclarations amoureuses directes.

D'abord Astidamas plût à toutes les Dames, à la reserve d'Arpasie : car soit qu'elle connust plu. s promptement que les autres tout ce qu'il y avoit à connoistre de mal en Astidamas ; ou soit par une aversion naturelle, elle se contraignit pour le loüer. Cela ne parut pourtant pas alors : parce que comme elle sçavoit les intentions de son Pere, elle eut toute la civilité imaginable pour Astidamas. Pour luy, il parut estre si touché de la beauté de cette admirable Fille, de son esprit, et de son merite, que personne ne douta qu'il n'en fust amoureux : et Arpasie elle mesme le creût comme les autres. Neantmoins quoy qu'elle n'eust aucuns sentimens pour luy qui luy fussent avantageux, elle vit cette passion naissante sans chagrin : car outre qu'elle ne prevoyoit pas que cette amour pûst avoir de suitte qui luy pûst nuire, puis qu'Astidamas devoit s'en retourner dans peu de jours ; il est encore vray qu'elle estoit en un âge, où l'on n'a guere souvent besoin de consolation pour avoir fait une nouvelle conqueste. Ainsi Arpasie sans rebuter Astidamas, et sans faire semblant de s'aperçevoir de sa passion, vescut fort civilement aveque luy : de sorte que comme il estoit d'humeur à esperer aisément, il fut Amant sans estre miserable, quoy qu'il n'eust aucun sujet d'estre heureux. Cependant tout le monde parloit de la passion d'Astidamas à Arpasie : et je

   Page 6642 (page 70 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pense mesme pouvoir dire que les autres luy en parloient plus que luy. En effet on en parla tant, et il sçeut si bien tout ce qu'on disoit de cette pretenduë passion, qu'il se servit du grand bruit qu'elle faisoit dans cette petite Cour, pour la descouvrir à Arpasie : et il le fit assurément d'une maniere assez galante, et assez particuliere, quoy qu'elle fust un peu brusque. Comme il estoit donc un jour chez elle, il arriva que les choses de dispo- serent d'une certaine façon, que la conversation fut tellement partagée entre toutes les Personnes qui s'y trouverent alors, que quoy qu'on fust placé pour pouvoir parler tous ensemble, on parloit pourtant deux à deux : et Astidamas avoit esté si heureux, que c'estoit luy qui parloit à la belle Arpasie. De sorte que voulant profiter d'une occasion si favorable, il se mit à l'entretenir, et à la loüer : sçachant bien qu'il n'y a point de meilleure preparation que les loüanges, pour faire recevoir une declaration d'amour favorablement. Mais comme Arpasie voulut par modestie changer de discours, et destourner cette conversation, de peur qu'elle n'allast plus loin qu'elle ne vouloit ; apres s'estre agreablement deffenduë des choses flateuses qu'il luy avoit dittes, elle luy fit remarquer que le hazard avoit justement amené autant de Gens chez elle, qu'il en faloit pour pouvoir s'entretenir deux à deux : mais ce que j'admire le plus, adjousta-t'elle,

   Page 6643 (page 71 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

est que toutes les Personnes qui sont icy, se soient trouvées avoir toutes à dire chacune un secret à une de celles qui les touchent : et que le hazard les ait si bien placées, qu'elles avent pû s'entretenir en particulier. Plûst aux Dieux Madame (luy dit alors Astidamas, qui avoit oüy que deux Dames qui le touchoient parloient de sa passion pour Arpasie) qu'apres avoir admiré ce que le hazard a fait, vous eussiez en suitte la curiosité de sçavoir ce que toutes ces Personnes se disent, et que vous leur commandassiez ? absolument de vous le dire à l'heure mesme. Je vous assure, repliqua-t'elle, que si elles estoient d'humeur à satisfaire ma curiosité, elles me feroient un grand plaisir : elles m'en feroient peutestre plus qu'à vous, reprit-il : ce n'est pas que je ne croye que vous estes naturellement plus eurieuse que je ne suis curieux : mais c'est que comme je devine assez aisément par les mouvemens du visage, ce que des Gens qui parlent bas disent, je crois sçavoir une partie de ce que vous voudriez qu'on vous dist. Ha sans mentir Astidamas, repliqua-t'elle, vous portez la Science des conjectures trop loin ! et si vous aviez celle de deviner tout ce que disent des Gens qui parlent bas, je pense que je vous prierois de me l'aprendre. Pour vous en donner l'envie, repliqua-t'il, et pour vous monstrer que je ne ments pas, si vous le voulez je vous diray ce que les deux Dames qui me touchent

   Page 6644 (page 72 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

viennent de dire : et puis quand je vous l'auray dit, vous leur demanderez si je m'esloigne de la verité. Je le veux bien, respondit elle, mais ce sera à condition que si vous avez mal deviné, vous ne vous meslerez jamais de deviner : car je n'aimerois pas en mon particulier, que vous m'allassiez faire dire des choses où je n'aurois jamais pensé. Je m'y engage volontiers, repliqua-t'il, parce que je sçay bien que je ne me trompe pas. Dittes moy donc promptement, reprit elle, ce que vous pensez que ces Dames ont dit : elles ont dit Madame (respondit il en la regardant) que je suis esperdûment amoureux de vous : c'est pourquoy vous ne devez pas trouver si estrange, que je devine ce qu'elles disent, puis qu'elles ont bien deviné ce que je ne vous ay encore lamais dit, quoy qu'il n'y ait rien de plus vray que ce qu'elles viennent de dire. Ha Astidamas, reprit Arpasie en rougissant, vous sçavez mal deviner ! et ces Dames devineroient aussi mal que vous, si elles pensoient ce que vous dittes. Vous plaist il Madame, repliqua-t'il, que je leur face advoüer devant vous, qu'elles ont dit ce que je viens de vous dire ; et que je vous face en suitte advoüer à vous mesme, que ce qu'elles pensent est vray ? Ha pour cette derniere chose, reprit elle, il ne vous seroit pas aisé de la faire ! et pour l'autre, il n'est pas à propos de l'entreprendre. Pourveû que vous me veüilliez croire sur ma parole, reprit-il,

   Page 6645 (page 73 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je n'auray que faire du tesmoignage de ces Dames : mais si vous ne les faites pas, je pense que je prieray tous ceux qui parlent de mon amour, de vous en parler comme ils en parlent aux autres : et je vous suplieray Madame, de ne vous offencer non plus de ce que je vous en diray, que vous vous estes offencée lors qu'on vous en a dit quelque chose : car il ne seroit pas juste que vous vissiez tous les jours des Gens que je sçay bien qui vous ont dit que je vous aime, et que vous me bannissiez, parce que je vous aurois dit que je vous adore. Ce que vous dittes est si plaisamment pensé pour une raillerie galante, repliqua-t'elle, que je n'ay garde de le prendre serieusement : pourveû que tout en raillant vous croyez que ce que je dis est vray, respondit-il, vous en userez comme il vous plaira. Il vous seroit si peu avantageux que je le creusse, reprit Arpasie, que vous feriez bien de ne le souhaiter pas : cependant je vous declare que je n'aime pas mesme qu'on me die en raillant ce que vous venez de me dire : et que si je vous pouvois soubçonner d'avoir le dessein de me le dire une autre fois, je ne vous parlerois de ma vie en particulier. Mais Madame, luy dit-il, qu'elle injustice est la vostre ? de vouloir bien souffrir que tout le monde vous die que je suis amoureux de vous, et de ne vouloir pas endurer que je vous le dise moy mesme, quoy que je le sçache bien mieux que ceux qui vous l'ont dit ne le sçavent. Je vous assure, repliqua-t'elle, qu'on ne m'a

   Page 6646 (page 74 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

point dit que vous fussiez amoureux de moy : et que si on me le disoit, on ne me feroit pas plaisir. Je serois donc bien malheureux, repliqua-t'il, car depuis qu'il est des Dames, je suis assuré qu'il n'y en a guere eu qui se soient offencées, quand on leur a dit qu'elles avoient fait une nouvelle conqueste, quoy qu'elles se soient fâchées lors que ceux qui les aimoient, le leur ont voulu dire. C'est pourtant une injustice effroyable, adjousta-t'il, que celle qu'ont toutes les Femmes en cette occasion. Comme je ne suis pas persuadée que vous ayez raison (repliqua-t'elle tout haut, pour rendre la conversation generale) il faut que toute la Compagnie juge si vous estes equitable de condamner toutes les Dames comme vous faites. Tous ceux qui estoient aupres d'Arpasie, avant entendu ce qu'elle disoit, interrompirent leur conversations particulieres, et se mirent en estat d'escouter la proposition qu'elle leur vouloir faire, en luy demandant qu'elle estoit l'injustice d'Astidamas ? Pour vous la faire connoistre, dit elle, je n'ay qu'à vous dire qu'Astidamas avance hardiment, qu'il n'y a point de Femme qui ne trouve bon qu'on luy die qu'elle a fait une nouvelle conqueste : et il trouve en suitte fort estrange, que parce qu'on ne querelle pas tousjours outrageusement ceux qui font la guerre de ces sortes de choses, on n'escoute pas aussi paisiblement ceux dont on est accusé d'avoir assujetti le coeur. Vous estes tousjours si equitable (reprit

   Page 6647 (page 75 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une des Dames à qui elle parloit, qui se nomme Stenobire) qu'on est assuré d'estre du Parti de la raison, dés qu'on est du vostre : et vous estes si forte toute seule, à soustenir mesme une mauvaise cause, adjousta une autre, qu'il n'est pas necessaire de se joindre à vous pour vous faire vaincre Astidamas. Pour moy (dit un homme de qualité appellé Tirimene) j'avouë que la plainte qu'Astidamas fait des Dames me paroist si raisonnable, que j'ay murmuré mille et mille fois contre l'injustice qu'elles ont : en effet, adjousta Astidamas, y a t'il rien de plus injuste, que le procedé de toutes les Femmes ? car enfin, à parler en general, elles souffrent qu'on leur die qu'elles donnent de l'amour, pourveû que ce ne soit pas ceux à qui elles en ont effectivement donné qui leur en parlent. Je suis pourtant persuadé, que si une Dame a quelque droit de trouver mauvais qu'un homme luy die qu'il est amoureux d'elle, elle en a beaucoup d'avantage de ne trouver pas bon que des Gens qui ont l'aiment point, l'entretiennent de ses conquestes. Toutesfois l'usage a presques fait une Loy de cette injustice : et il n'est point de Femme à qui on ne puisse dire qu'elle fait bien des mal heureux ; que ses yeux mettent le feu par tout ; qu'on connoist des Gens qui ont le coeur touché pour elle ; qu'on en sçait d'autres qui en mourront, et mille autres choses semblables. Cependant jamais Femme n'a rompu avec ses Amis,

   Page 6648 (page 76 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ny avec ses Amies, pour luy avoir parlé de la puissance de sa beauté : et ce qu'il y a de terrible, et que si ces mesmes Gens dont toutes les Belles souffrent qu'on leur face la guerre, pensent ouvrir la bouche pour leur dire seulement, je vous aime, elles les veulent bannir ; elles les mal-traitent ; elles leur imposent un silence eternel ; et elles les menacent de leur haine. Cette regle n'est pas si generale que vous le pensez, repliqua Stenobire en soûriant, car je connois des Femmes qui s'offençent peut-estre plus quand leurs Amies leur font la guerre d'avoir donné de l'amour à quelqu'un, que lors que celuy à qui elles en ont donné leur en parle. Il est vray que ce que vous dittes arrive quelquefois, repliqua Tirimene, mais cela n'arrive jamais que ce ne soit lors que la Dame à une amitié liée avec celuy dont on luy parle : ainsi cette colere n'est pas causée par un excés de severité. En effet, dit alors Astidamas, Tirimene a raison : et il n'y eut jamais que celles qui ont une galanterie, qui se fâchent qu'on leur parle de leurs conquestes : car pour les autres, quand elles ont dit negligeamment qu'on se trompe ; qu'on ne s'y connoist pas ; qu'on ne dit pas ce qu'on croit ; ou que du moins elles n'en croyent rien ; elles ne s'en tourmentent pas d'avantage. Mais si le pauvre Amant s'en mesle, la fureur les prend : et elles ont autant de colere de ce qu'il leur dit, que les autres Dames qui escoutent paisiblement leurs Amants en ont, quand d'autres

   Page 6649 (page 77 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

leur en font la guerre. Cependant je ne pardonne ny aux unes, ny aux autres : car je ne trouve point bon qu'une Dame qui escoute volontiers son Amant, trouve si mauvais que les autres s'aperçoivent de l'amour qu'on a pour elle, et luy en disent quelque chose : mais je trouve encore bien plus mauvais, que celles qui souffrent qu'on leur die des années entieres qu'elles ont donné de l'amour à celuy cy, et à celuy-là, ne veüillent pas souffrir que ceux qui les adorent leur disent durant un quart d'heure seulement, tous les maux qu'ils endurent pour elles. S'il y avoit quelque reformation à faire à l'usage, repliqua brusquement Arpasie, ce seroit sans doute celuy de faire qu'il n'y eust jamais de Femmes qui escoutassent leurs Amans : et qu'il n'y en eust point suffi qui souffrissent que leurs Amies leur fissent la guerre d'avoir donné de l'amour. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que la raison pourquoy on le souffre, ne soit assez forte pour excuser celles qui en usent de cette maniere : car enfin ce qui fait qu'on ne querelle pas ceux qui disent de ces choses-là, c'est qu'on sçait qu'ils ne les disent qu'avec l'intention de dire une flatterie : s'imaginant qu'on ne peut dire fortement à une Dame qu'elle est aimable, si on ne luy dit qu'elle est aimée. Ainsi prenant en ces occasions ces sortes de choses là comme une flatterie de ceux qui parlent, plustost que comme une verité, on les escoute sans se fâcher : mais lors qu'un homme perd le respect jusques

   Page 6650 (page 78 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

au point de dire à une Femme ce qu'il sçait bien qu'elle ne doit pas escouter, cette colere est aussi juste que l'autre seroit mal sondée. Vous deffendez une mauvaise cause avec tant d'esprit, reprit Astadamas, que tant que vous avez parlé, peu s'en est falu que je n'aye quitte mon Parti pour estre du vostre : mais Madame, vous n'avez pas plustost eu fermé la bouche, que je suis revenu dans mon premier sentiment : c'est pourquoy que je vous declare que si c'est un crime que de donner de l'amour, il ne faut pas trouver bon que vos Amies vous en accusent : et que si ce n'en est pas un, il ne faut pas trouver mauvais que celuy à qui vous en avez donné vous le dise aussi bien que les autres : car il n'est pas juste que ceux qui ne souffrent ny peine, ny inquietude, de la passion dont ils vous parlent, avent la liberté de vous en entretenir : et que ceux qui la souffrent avec des tourmens incroyables, n'osent seulement dire ce qu'ils endurent. En mon particulier, reprit Arpasie en rougissant, j'ay peu d'interest à cette dispute : car je ne suis point de celles qui escoutent paisiblement leurs Amans, et qui se fâchent contre leurs Amies : et je ne me souviens pas non plus qu'on m'ait jamais dit que personne ait eu de l'amour pour moy. Ha Madame (repliqua Stenobire, qui ne sçavoit pas ce qui venoit de se passer entre Astidamas et Arpasie) vous n'estes pas tout à fait sincere ! car il me semble que je vous ay dit que je connoissois

   Page 6651 (page 79 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

des Gens à qui vostre beauté preparoit bien de suplices. J'ay donc la memoire bien mauvaise, repliqua t'elle froidement ; mais si vous dittes vray, et que je veüille profiter de ce qu'Astidamas a dit, il faut que je me fâche contre vous : et en verité Stenobire, adjousta-t'elle, je me fàcherois aisément, si je vous pouvois croire.

Apres cela Arpasie proposant de s'aller promener, la conversation changea : mais ce qu'il y eut de rare fut que ces deux Dames qui estoient aupres d'Astidamas, et qu'il avoit entendues, lors qu'elles avoient parlé de la passion qu'il avoit pour Arpasie ; ne trouverent pas plustost une occasion d'entretenir cette belle Personne, durant la Promenade, que pensant luy faire plaisir, elles luy dirent tout ce qu'elles avoient dit bas : et l'assurerent tellement qu'Astidamas l'aimoit, et qu'elles n'avoient parlé d'autre chose, qu'elle comprit bien alors qu'il faloit qu'il eust entendu ce qu'elles avoient dit, lors qu'il luy avoit parlé comme il avoit fait. Cependant comme elle avoit naturellement aversion pour luy, elle eut presques autant de chagrin d'estre obligée de croire qu'Astidamas l'aimoit, qu'elle en eust deû avoir si elle eust apris qu'une Personne qu'elle eust aimée l'eust haïe. Mais ce qui la confirma en l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, fut qu'on descouvrit que dans le mesme temps qu'il agissoit comme estant amoureux d'elle, il ne laissoit pas de se dérober pour

   Page 6652 (page 80 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

aller quelquesfois avec assez d'empressement, chez une Femme de qualité qui estoit fort belle : mais qui avoit eu si peu de conduite en sa vie, que celles qui estoient un peu soigneuses de leur reputation ne la voyoient point. De sorte que comme Arpasie avoit une aversion estrange pour ceux qui estoient capables de traiter presques esgallement toutes sortes de Femmes, pourveû qu'elles fussent belles ; elle conçeut une espece d'aversion pour Astidamas, qui ressembloit si fort à la haine, que si elle n'eust eu beaucoup de respect pour son Pere, elle n'eust pû la luy cacher. Toutesfois comme il est certain qu'Astidamas estoit fort agreable quand on ne le connoissoit guere, et qu'on n'avoit pas dans l'esprit une certaine pureté delicate, qui fait qu'on a l'imagination blessée de beaucoup de choses, dont les autres ne l'ont pas, la plus grande partie des Femmes l'estimoit sort. Mais enfin Astidamas, apres avoir esté un mois aupres de Gobrias, s'en retourna vers son Oncle ; qui le consideroit comme son Fils, parce qu'il n'avoit point d'Enfans : et il s'y en retourna sans avoir aucun sujet ny de se loüer ny de se pleindre d'Arpasie : car elle avoit vescu avec tant de prudence, par la peur d'irriter son Pere, que l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, n'avoit para qu'à moy seulement : à qui elle avoit fait la grace de la confier. Quelques jours apres son retour à Alfene, il vint un Envoyé de la part de Protogene Oncle d'Astidamas : et durant

   Page 6653 (page 81 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

quelque temps on entendoit tousjours dire que Gobrias envoyoit vers Protogene, ou que Protogene envoyoit vers Gobrias. On ne s'en estonnoit toutesfois pas : car comme l'enlevement de la Princesse Mandane avoit mis alors toute l'Asie en un esbranlement universel ; et que la mort de la Reine Nitocris avoit aussi aporté beaucoup de changement dans les esprits de ceux qui estoient attachez aux interests du Roy d'Assirie ; on jugeoit bien que chacun songeant à sa seureté, et examinant quel Parti on devoit prendre, en une Guerre qu'on prevoyoit avec certitude devoit bien tost estre, il y avoit lieu de negociation entre Gobrias et Protogene. On ne penetroit pourtant pas tout le secret de cette affaire, mais nous le penetrasmes bien tost : car Madame, il faut que vous sçachiez, que Gobrias ayant traité avec Protogene, afin de se vanger du Roy d'Assirie, ils resolurent qu'ils se rangeroient du Parti de Cyrus : et qu'ils attendroient toutesfois à se declarer, que ce Prince eust une Armée en campagne, et qu'il avançast vers Babilone, comme il y avoit apparence qu'il feroit. Mais pour faire que leurs interests fussent plus unis, et que leur Traité fust plus solidement fait, ils resolurent de faire le Mariage d'Arpasie et d'Astidamas. Si bien qu'un matin que cette belle Personne ne prevoyoit pas le malheur qui luy devoit arriver, Gobrias luy vint dire qu'il faloit qu'elle se disposast à partir dans huit jours pour l'aller

   Page 6654 (page 82 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

espouser à Alfene : qui estoit le lieu où Protugene faisoit son plus ordinaire sejour. De vous dire Madame, qu'elle fut la douleur d'Arpasie, il ne me seroit pas aisé : cependant comme elle craignoit Gobrias, elle n'osa luy tesmoigner l'horrible aversion qu'elle avoit pour ce mariage : n'ignorant pas qu'elle la tesmoigneroit inutilement : car elle jugeoit bien que son Pere ne rompoit pas un Traité de la nature de celuy qu'il avoit fait, quand mesme elle auroit employé toutes ses larmes pour l'y obliger. Si bien que se faisant une violence estrange pour cacher l'excés de sa douleur, elle dit à son Pere qu'elle luy obeïroit : mais elle le luy dit avec une tristesse qui trahit son coeur, et qui luy fit connoistre une partie de ce qu'elle ne vouloit pas monstrer. Neantmoins Gobrias estant trop engagé dans les desseins de vengeance qu'il avoit, ne fit pas semblant de remarquer qu'elle obeïssoit avec peine : et donna tous les ordres necessaires pour faire ce voyage avec beaucoup de magnificence. Car comme il ne vouloir pas qu'on soubçonnast rien de la Ligue qu'il faisoit, il publia le mariage de sa Fille avec Astidamas, afin qu'on ne s'estonnast point de ce qu'il alloit à Alfene : et qu'on ne creût pas que ce fust pour conferer avec Protogene, qui n'estoit pas en estat de le venir trouver, parce qu'il avoit quelques incommoditez qui l'en empeschoient. De sorte que voulant donc pretexter son voyage du mariage de sa Fille, on en fit tous les preparatifs, avec

   Page 6655 (page 83 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

beaucoup d'esclat : et Arpasie fut contrainte de recevoir toutes les visites de ceux qui venoient se réjouir avec elle, de la chose du monde qui luy donnoit le plus de douleur. Ce qui augmentoit encore son affliction, estoit qu'un de ceux que Gobrias avoit envoyé à Alfene, n'avoit dit mille choses d'Astidamas, qui n'estoient pas propres à luy aquerir l'estime d'Arpasie : si bien que ne prevoyant pas alors qu'elle le deust jamais espouser, je les luy avois dittes, pour la loüer d'avoir sçeu si bien connoistre, ce que les autres n'avoient pas connu. De sorte qu'ayant besoin de toute sa patience en cette rencontre, elle estoit quelquesfois contrainte de chercher quelque consolation en se pleignant à moy de la rigueur de sa fortune. Cependant comme les affaires dont il s'agissoit vouloient de la di- gence, toutes les choses necessaires pour ce voyage furent bientost prestes : et nous partismes plustost que nous ne l'avions creû. Presques tout ce qu'il y avoit de jeunes Gens de qualité aupres de Gobrias, luy suivirent pour luy faire honneur : et cette petite Cour errante, s'il est permis de parler ainsi, eust elle fort agreable, si Arpasie n'eust pas eu dans le coeur le chagrin qu'elle y avoit. Elle s'estoit mesme trouvée obligée, par le commandement de son Pere, de respondre à une Lettre qu'Astidamas luy avoit escrite : et d'y respondre avec toute la civilité d'une Personne qui le regardoit comme devant estre son Mary : cependant

   Page 6656 (page 84 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il est certain que la Lettre qu'elle avoit reçeuë qu'Astidamas n'estoit pas trop obligeante : en effet Madame, je ne croy pas qu'on en ait jamais escrit une telle. Car enfin elle estoit pleine d'esprit, et bien escrite : toutes les paroles en estoient civiles et respectueuses : et toutesfois elles estoient disposées de telle sorte, qu'elles n'obligeoient point : car il y avoit je ne sçay quel carractere de tiedeur en toute cette Lettre, qui faisoit qu'elle n'avoit rien de tendre ni de passionné : et l'on eust dit enfin qu'elle estoit escrite par un homme qui n'estoit point amoureux, et qui avoit pourtant voulu escrire une Lettre d'amour, parce qu'il estoit obligé. Vous pouvez donc aisément juger, quels estoient les entretiens particuliers que j'avois avec Arpasie durant ce voyage : aussi vouloit elle bien souvent que je fusse seule dans son Chariot, afin de me pouvoir parler avec liberté : pretextant la chose de l'incommodité du chaud qu'il faisoit : si bien que pour l'ordinaire toutes les Femmes qui la suivoient estoient dans d'autres Chariots, et j'estois seule avec elle. Suivant donc cét ordre, je me trouvay un jour tout entier avec Arpasie, sans parler d'autre chose que de son malheur : car à mesure que nous aprochions d'Alfene, sa melancolie augmentoit : de sorte que comme nous n'en estions plus qu'à deux journées, elle avoit un redoublement de chagrin estrange. Elle eut toutefois quelque consolation, de sçavoir que Gobrias s'arresteroit quelques jours

   Page 6657 (page 85 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à un Bourg où nous allions coucher : afin d'envoyer encore vers Protogene de qui il avoit eu des nouvelles en chemin, qui mettoient quelque legere difficulté au Traité qu'il avoit fait, et qu'il vouloit terminer par negociation, devant que d'avancer d'avantage. Nous ne sçeûmes pourtant par alors, la veritable cause du sejour que nous devions faire à ce Bourg : au contraire Gobrias dit à sa Fille, que c'estoit seulement parce que les choses necessaires pour la recevoir magnifiquement, n'estoient pas encore prestes. Quoy qu'il en soit, Arpasie eut quelque legere consolation, comme je l'ay dit, de ce petit retardement : bien qu'elle eust neantmoins tousjours beaucoup de douleur de s'aprocher d'un lieu où elle croyoit devoir estre tres malheureuse.


Histoire d'Arpasie : Meliante et Arpasie
Sur le chemin d'Alfene, Arpasie fait la rencontre d'un bel inconnu lors de la traversée d'une rivière. Elle n'apprend de lui que son nom, Meliante, mais elle est très impressionnée. Meliante, en proie à des sentiments analogues, lui rend visite le lendemain. Il tombe bientôt amoureux d'elle, sans pour autant le lui révéler. Leur relation ne s'en développe pas moins harmonieusement, jusqu'à l'arrivée à Alfene. Arpasie accueille froidement son futur époux et se livre au rituel de la visite des notables locaux. A cette occasion elle fait la connaissance de Cleonide, soeur de Meliante, qui ignore cependant la présence de son frère à Alfene.
Le bel inconnu
Lors de la traversée d'une rivière qui les oblige à descendre de chariot, Arpasie remarque un homme de fort bonne mine qui l'observe. Elle s'attarde sur le pont pour admirer le paysage, ce qui laisse à l'inconnu tout loisir de l'observer. Il la salue galamment.

Mais Madame il faut que je vous die ce qui nous arriva, ce jour que nous nous entretenions d'une maniere si triste : ce jour, dis-je, que nous estions si proche du Bourg où nous devions nous arrester, qu'il n'y avoit plus qu'une petite Riviere à passer, sur laquelle il y avoit un petit Pont de planches et de Gazon, soustenu sur des Pilotis, qui servoit à passer les Gens de pied, mais qui ne pouvoit servir à passer des Chariots, parce qu'il estoit trop foible et trop estroit. Vous sçaurez donc que quelques Gens du Pais ayant adverti Gobrias, que depuis quelques jours la chutte d'un Torrent dans cette petite Riviere, y avoit aporté tant de Cailloux d'une Montagne voisine, qu'il estoit assez dangereux de la passer dans un

   Page 6658 (page 86 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Chariot, jusques à ce qu'on eust remedié à ce desordre, qui faisoit tant d'inesgalitez au fonds de l'eau ; il falut se resoudre à descendre, et à passer cette Riviere sur ce petit Pont dont je viens de vous parler. Mais comme cette resolution ne fut pas si tost prise, parce que Gobrias vouloit voir luy mesme à travers l'eau, si ces gens luy disoient la verité ; nous fusmes assez longtemps arrestez aupres de ce Pont rustique, au delà duquel nous voiyons un honme d'admirablement bonne mine, qui se promenoit avec un autre au bord de cette petite Riviere, avant que nous fussions là, comme je l'ay sçeu depuis : et qui s'estoit arresté à nous regarder, dés que nous nous estions arrestez. Comme Arpasie n'avoit l'esprit remply que de ce qui causoit son chagrin, elle ne vit pas plustost cét agreable Inconnu, que s'imaginant que c'estoit peut estre quelque Amy d'Astidamas qu'il envoyoit vers son Pere, elle en changea de couleur : et se tournant vers moy ; ha Niside, me dit elle, je seray au desespoir si cét Estranger que je voy, et qui a si bonne mine, est envoyé par Astidamas : car je vous advouë que dans l'aversion que j'ay pour luy, je voudrois qu'il n'eust que de sots Amis, et que je devinsse moy mesme ce que je ne crois pas estre ; afin qu'il eust une Femme digne de luy. Le souhait que vous faites est si injuste, luy dis-je, et l'execution en est si impossible, que vous le faites inutilement : mais pour cét Estranger, adjoustay-je, il n'y a pas aparence qu'il soit là comme Amy d'Astidamas : parce que si

   Page 6659 (page 87 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cela estoit, il se seroit desja avancé : et je suis assurée qu'il ne s'y arreste que pour avoir le plaisir de vous voir de plus prés, quand vous passerez le Pont : car comme vous pouvez voir d'où vous estes qu'il a fort bonne mine, il peut aussi voir d'où il est, que vous estes digne d'arrester ses regards : et peut-estre mesme (luy dis je en riant, pour détourner son esprit de son chagrin ordinaire) que s'il vous regarde encore un quart d'heure, il sera Rival d'Astidamas : du moins a-t'il la mine assez haute, pour estre de condition à le pouvoir devenir. Plûst aux Dieux, repliqua brusquement Arpasie, que ce que vous dittes fust vray : et que cét homme, quel qu'il soit, m'aimast assez pour troubler tous les desseins d'Astidamas : à condition toutesfois, que je ne l'aimasse pas assez moy mesme, pour troubler mon propre repos. Je pensois Madame, luy dis-je, que la haine que vous avez pour Astidamas, fust assez forte pour vous obliger à ne faire nulle exception : et que vous aimeriez mesme mieux aimer cét Inconnu, que d'estre Femme de l'autre. En verité, repliqua-t'elle, si c'estoit une proposition d'une chose possible, on m'embarrasseroit estrangement si on me la faisoit : car il est vray qu'il est peu de choses que je ne fisse, pour n'espouser point Astidamas. Pendant que nous parlions ainsi, je voyois que cét Estranger regardoit Arpasie avec beaucoup d'attachement : et que s'aprochant insensiblement du bout du Pont où il jugeoit bi ? qu'elle passeroit, il agissoit côme un honme qui la trouvoit fort belle de loin

   Page 6660 (page 88 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et qui la vouloit voir de plus prés : de sorte que nous continuasmes de parler de luy jusques à ce que nous descendissions du Chariot où nous estions pour passer le Pont. Mais Madame, comme la veuë est admirable de ce lieu là, principalement quand on est au lieu de ce petit Pont, parce qu'on peut voir de droit fil le courant de l'eau : Arpasie (à qui un de ces hommes de qualité qui acconpagnoient Gobrias donnoit la main) s'y arresta pou jouïr un peu plus longtemps d'un si bel objet : luy semblant mesme qu'elle differoit son malheur de quelques momens, en ne se hastant pas de marcher. Et puis, à dire la verité, cét endroit est tout à fait agreable : car d'un costé la Riviere est aussi droite qu'un Canal, jusques à de superbes ruines d'un beau Chasteau, qui bornent la veuë de ce costé là : et de l'autre, cette mesme Riviere fait tant de tours et de détours dans de grandes Prairies qu'elle arrose, qu'on diroit qu'on voit cinq ou six Rivieres au lieu d'une. Mais ce qui rend encore cét aspect plus agreable, c'est qu'au delà de ces Prairies, on voit un rang de Montagnes, qui s'eslevant les unes sur les autres, semblent aller jusques au Nuës, et enfermer ce Païsage de ce costé là : et au contraire la veuë est si libre de celuy qui est opposé au Bourg, qui est basty assez prés de cette petite Riviere, que les yeux se lasseroient dans une Plaine d'une si vaste estenduë, s'ils n'estoient agreablement arrestez, par diverses petites Touffes de Bois ; par de jolis Hameaux ; par des Cabanes de Bergers ; et par un nonbre infini de

   Page 6661 (page 89 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Troupeaux, dont cette Plaine est couverte. De sorte qu'Arpasie estant au milieu de ce petit Pont d'où l'on descouvre toutes les beautez de ce Païsage, s'y arresta, comme je l'ay desja dit : et elle s'y arresta d'autant plus longtemps, qu'une Nuë ayant caché le Soleil, elle y pouvoit estre sans incommodité : joint qu'estant desja assez bas, il n'avoit plus assez de chaleur pour incommoder considerablement. Si bien que par ce moyen, cét Inconnu, qui estoit au bout du Pont, eut le loisir d'admirer la beauté d'Arpasie : qui ayant son Voile levé, me parût effectivement plus belle, que je ne l'avois jamais veuë. En effet, comme elle avoit un peu chaud, sa beauté en estoit plus esclatante : et la negligence de ses cheveux, que le vent agitoit, servit encore à faire voir à cét Inconnu qui la regardoit, qu'elle avoit de beaux bras, et de belles mains : parce que voulant les empescher de luy couvrir les yeux, elle les remettoit de temps en temps en la scituation où ils devoient estre. Mais enfin apres avoir assez regardé un si bel objet, Arpasie acheva de passer le Pont, sans que cét Inconnu eust détourné ses regards de dessus son visage : car je vous advouë Madame, que je le regarday autant qu'il regarda Arpasie, quoy que par une raison differente : puis que je ne le regardois que parce que j'avois quelque joye de voir l'admiration qu'il avoit pour sa beauté : et qu'il la regardoit sans doute, parce qu'il la trouvoit la plus belle chose qu'il eust veuë. Cependant

   Page 6662 (page 90 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dés qu'Arpasie aprocha de luy, il commença de la salüer avec beaucoup de respect : et il se sit de si bonne grace, qu'il estoit aisé de voir que c'estoit un homme de qualité : et un homme qui avoit veû le monde. Mais apres qu'Arpasie eut passé le Pont, elle s'assit sur une Colomne renversée, que le temps avoit à moitié enfoncée dans terre, depuis qu'elle estoit tombée : et elle s'y assit afin d'attendre plus commodément que ses Chariots, qui estoient allé chercher un Gué plus commode, eussent passé l'eau : et fussent venus à l'endroit où elle estoit. De sorte que toutes les Femmes qui la suivoient, s'estant rangées aupres d'elle, la plus grande partie des hommes ayant passé la Riviere à cheval avec Gobrias, allerent avecque luy vers le Bourg qui estoit assez proche : si bien que n'en estant demeuré que deux ou trois avec Arpasie, elle se mit à parler de diverses choses : pendant quoy cét Inconnu estant tousjours au mesme lieu avec son Amy, continua de la regarder comme un homme qui se fust volontiers aproché d'elle.

Le premier contact d'Arpasie et de Meliante
Arpasie se repose sur une colonne effondrée. Personne ne peut lui expliquer l'origine de cette ruine. Le bel inconnu l'aborde et lui fournit les informations qu'elle désire. Il en profite pour glisser un compliment. La conversation s'engage. L'inconnu se contente de révéler son nom, Meliante, sans donner plus d'informations sur son identité. Chacun reprend son chemin après avoir fait forte impression sur l'autre. Arpasie s'efforce de se renseigner sur l'inconnu ; Meliante fait de même.

Et en effet la Fortune favorisa son envie : car comme Arpasie a naturellement l'esprit curieux ; et qu'elle s'informe tousjours avec autant de jugement que de curiosité, de tout ce qui merite la sienne ; elle s'estonna de voir une aussi belle Colomne que celle sur quoy elle estoit assise, en un lieu où elle ne voyoit point de ruines de Bastimens d'où elle peust estre partie : car ce superbe Chasteau ruiné qui faisoit une des beautez de ce

   Page 6663 (page 91 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Païsage, estoit trop loin pour croire qu'elle en eust aussi esté. De sorte que ne pouvant alors parler que de choses indifferentes, elle donna ordre à un des siens de demander à deux hommes qui estoient assez prés de cét agreable Inconnu, s'ils ne sçavoient point à quoy avoit servy cette magnifique Colomne ? Mais comme ces deux hommes estoient deux Marchands, sans nulle curiosité, ils respondirent qu'ils n'en sçavoient rien : et qu'ils ne l'avoient pas demandé, quoy qu'il y eust deux jours qu'ils fussent au Bourg qui estoit proche de là, pour quelque affaire qu'ils y avoient. La curiosité d'Arpasie ne laissa pourtant pas d'estre satisfaite : car comme ils estoient fort prés de cét Inconnu de bonne mine, il entendit ce qu'on leur avoit demandé, et ce qu'ils avoient respondu. Si bien qu'estant alors fort aise d'avoir une occasion de parler à une Personne dont la beauté luy donnoit tant d'admiration, il dit à cét Officier d'Arpasie qu'il alloit satisfaire sa curiosité : et en effet apres avoir demandé le nom, et la qualité de la Personne à qui il alloit parler, il s'aprocha d'elle fort respectueusement : et prenant la parole en sa mesme Langue ; je m'estime bien heureux Madame, luy dit-il, de m'estre trouvé assez curieux pour m'estre informé dés hier de ce que vous voulez aprendre : afin d'avoir aujourd'huy la gloire de contenter la curiosité de la plus belle Personne du monde. Je merite si peu les loüanges que vous me donnez (repliqua-t'elle en se levant pour le salüer) qu'il faut

   Page 6664 (page 92 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

assurément que vous soyez naturellement flatteur, pour me parler comme vous faites : du moins sçay-je bien, poursuivit elle en soûriant, qu'en me regardant dans la Riviere que je viens de passer, elle ne m'a rien fait voir sur mon visage, qui ne me doive faire rougir des loüanges que vous me donnez. Mais obligeant Inconnu (luy dit elle sans luy donner loisir de luy respondre) puis que vous sçavez à quoy a servy cette magnifique Colomne, dont le destin est si changé, faites moy la grace de me l'aprendre. Je pense pouvoir dire Madame, reprit il, que le destin de cette Colomne est encore plus Grand que vous ne pensez : car enfin c'est une des marques des victoires de ce Grand Sesostris, qui fit autresfois plus de Conquestes que tous les Rois qui l'ont suivi n'en ont fait : et qui avoit cette coustume de faire dresser des Colomnes dans tous les Païs qu'il avoit conquis : et d'y faire graver non seulement son Nom, et celuy de sa Patrie, mais d'y faire mesme mettre des marques de la valeur, ou de la lascheté de ceux qu'il avoit vaincus. Ainsi il eternisoit la honte, ou la gloire de ses Ennemis, avec sa propre gloire, selon qu'ils avoient plus ou moins resisté à sa valeur : en faisant eslever des Colomnes, comme celle sur quoy vous estiez assise. Il fit faire aussi quelques Statues de luy : car l'on en voit encore deux qui sont faites d'une Pierre admirable ; dont il y en a une dans un grand chemin par ou l'on va d'Ephese à Phocée : et l'autre est sur celuy

   Page 6665 (page 93 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

par où l'on va de Sardis à Smyrne : mais comme le temps détruit toutes choses successivement, cette Colomne a moins duré que ces Statuës dont je parle, qui sont encore debout. Cependant Madame, adjousta-t'il galamment, l'heureux destin de cette Colomne ne l'a pas abandonnée dans sa chutte : car puis qu'elle a eu le bonheur de servir à vous reposer, elle meriteroit qu'on la revelast : afin que nul autre ne la prophenast en s'y reposant apres vous : et je ne sçay, poursuivit-il en soûriant, si on y faisoit graver vos conquestes, si elles ne seroient pas aussi grandes que celles de Sesostris. Si vous ne m'eussiez pas dit cette derniere flatterie, repliqua-t'elle, j'allois vous dire que j'estois bien marrie d'avoir trouvé un aussi honneste homme que vous, puis qu'il m'en faut separer si tost : mais je pense que je vous dois dire que je suis bienheu- se de ne vous voir pas plus longtemps, de peur de perdre l'equitable opinion que j'ay de moy : cependant je ne laisseray pas de vous rendre grace de m'avoir apris ce que je voulois sçavoir. En suitte de cela, Arpasie considerant davantage cette Colomne, y vit encore quelque reste d'Inscription, que cét Inconnu dechiffra : et il agit enfin de telle sorte, qu'il fut aisé de connoistre que c'estoit un homme de beaucoup d'esprit : aussi Arpasie, qui voulut luy tesmoigner la bonne opinion qu'elle en avoit conçeuë, luy demanda qui il estoit, d'une maniere fort oblegeante. Il me semble, luy dit elle, qu'on auroit

   Page 6666 (page 94 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

grand sujet de trouver estrange, que j'eusse eu une si forte curiosité de sçavoir à quoy a servy la Colomne dont vous m'avez si bien instruite, si ayant trouvé un aussi honneste homme que vous, je n'en avois pas de sçavoir aussi quel Païs est le sien, et quel nom il porte : c'est pourquoy je vous conjure de me dire quelle est vostre Patrie, et quel est vostre nom. Je fais si peu d'honneur au lieu qui m'a donné la naissance, repliqua-t'il modestement, que je veux attendre que je me sois rendu digne de quelque loüange, à vous le faire sçavoir : ainsi Madame, il me suffira de vous dire qu'on m'apelle Meliante ? sans vous aprendre d'où je suis. S'il ne faut qu'estre digne d'estre loüé, pour me dire vostre Païs, reprit elle, vous n'avez qu'à me l'aprendre : car encore que je ne vous connoisse que depuis un quart d'heure seulement, je sens bien que je ne pourray parler de vous sans vous loüer. Comme Arpasie disoit cela, son Chariot estant arrivé, et Meliante ayant respondu comme un homme qui avoit quelque sujet de ne dire pas d'où il estoit, elle ne l'en pressa pas davantage. Il est vray que Meliante luy ayant dit que puis qu'elle devoit tarder au Bourg où elle alloit, il auroit l'honneur de l'y voir, elle remit à tascher de satisfaire sa curiosité, quand elle le reverroit : de sorte que se separant de Meliante tres civilement, elle remonta dans son Chariot, où j'entray avec elle. Mais Madame, tant que dura le chemin

   Page 6667 (page 95 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que nous avions encore à farie pour arriver au Bourg où nous allions coucher, nous ne parlasmes que de Meliante : et nous ne fismes autre chose que loüer sa bonne mine, son air, et son esprit. J'ay sçeu depuis que de son costé, il n'avoit parlé le reste du jour, que de la beauté d'Arpasie, à celuy qui estoit aveque luy : et qu'apres s'en estre encore entretenu assez long temps en se promenant au bord de l'eau, il estoit retourné au Bourg avec son Amy ; et qu'il y estoit retourné avec intention de s'informer plus particulierement de la cause du voyage de Gobrias : et en effet il en trouva l'occasion, comme je le diray bien tost. D'autre costé, Arpasie avoit esté si satisfaite de Meliante, qu'elle en parla à son Pere dés qu'elle l'eut rejoint : luy racontant ce qu'il luy avoit apris de cette Colomne de Sesostris. Elle demanda mesme à celuy chez qui elle estoit logée, s'il ne sçavoit point qui estoit un Estranger qu'elle luy dépeignit ; et qu'elle luy dit avoir veû au bord de la petite Riviere qu'elle avoit passée ? mais il luy dit qu'il ne le connoissoit pas ; qu'il y avoit trois jours qu'il estoit dans le Bourg où elle estoit alors ; et qu'apparemment c'estoit un homme de qualité : adjoustant qu'il n'en sçavoit autre chose, sinon que le lendemain qu'il y estoit arrivé avec un autre, il avoit envoyé en quelque part un Escuyer qui se disoit estre à luy : et que depuis cela il n'avoit fait que se promener continuellement

   Page 6668 (page 96 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

avec son Amy, et que s'informer des singularitez du Païs. Mais Madame, pendant qu'Arpasie s'informoit de Meliante, Meliante s'informoit encore plus soigneusement d'Arpasie, à un Escuyer de Gobrias qu'il rencontra dans une grande Place qui est devant le Temple de ce lieu là : car comme tous les Estrangers ont un droit particulier de s'aborder, quand ils se rencontrent en un Païs qui leur est esgallement inconnu, il fut aisé à Meliante de s'entretenir avec cét Escuyer : qui aimant naturellement à parler, luy en dit plus qu'il ne luy en demandoit : car non seulement il luy aprit que Gobrias alloit à Alfene, mais il luy dit qu'il y alloit marier sa Fille à Astidamas : et il luy fit mesme entendre qu'Arpasie ne l'aimoit point, et qu'elle n'estoit pas contente de ce Mariage : adjoustant en suitte, par un excés de zele pour Arpasie : tout ce qu'il avoit sçeu du déreglement des moeurs d'Astidamas, afin de justifier son aversion.

La séduction de Meliante
Le lendemain, Meliante rend visite à Gobrias, à qui il plaît fort en raison de ses nombreuses qualités : sa mine est agréable, il est à la fois galant et mesuré, il a le coeur tendre et l'âme passionnée. Il se rend ensuite auprès d'Arpasie et engage une conversation agréable sur le rôle du hasard. Meliante révèle qu'il fait un long voyage à travers l'Asie, accompagné de Phormion et qu'il a prévu de s'arrêter à Alfene.

Ainsi Meliante sçeut presque aussi parfaitement tout ce qui regardoit la fortune d'Arpasie, que s'il l'eust veuë dés le Berçeau : si bien qu'estant confirmé par ce mesme Escuyer, que Gobrias devoit tarder quelques jours en ce lieu là, parce qu'il avoit envoyé à Alfene, il fit dessein de le visiter de lendemain au matin : et en effet il n'y manqua pas, car il y fut avec son Amy, qui se nommoit Phormion. De sorte que comme Arpasie avoit parlé avantageusement de Meliante à son Pere, il le reçeut fort civilement :

   Page 6669 (page 97 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

joint que sa personne plaist si fort, et a quelque chose de si noble, qu'il est aisé de conçevoir bonne opinion de luy dés qu'on le voit : car enfin il est grand, de belle taille, et de bonne mine : mais j'entens de cette taille aisée, qui persuade facilement qu'il faut qu'un homme soit adroit à toutes choses quand il l'a ainsi. De plus Meliante a les cheveux chastains, le visage un peu long, les yeux bruns, les dents belles, la bouche agreable et la phisionomie si sine, qu'elle monstre presque tout son esprit sans qu'il ait la peine de parler. Cependant il parle galamment et juste tout ensemble : bien qu'il ait quelque accent different du nostre : et quoy que Meliante sçeust desja tant de choses differentes, qu'on ne pouvoit comprendre en quel temps il les avoit aprises, veû l'âge qu'il avoit, sa conversation estoit pourtant naturelle et aisée, et il parloit avec une telle facilité, qu'on connoissoit bien qu'il ne parloit jamais que de ce qu'il sçavoit, quoy qu'il parlast de toutes choses : du moins suis-je assurée que je ne luy ay jamais rien entendu dire, que j'eusse voulu qu'il n'eust pas dit : il fait mesme de fort agreables Vers, et il escrit de fort belles Lettres. De plus, Meliante a l'imagination vive, l'esprit brillant, l'humeur enjoüée, le coeur tout à fait noble, et les inclinations si genereuses, qu'on ne les peut avoir davantage : en effet il cherche avec un soint estrange à connoistre toutes les Personnes qui ont un merite extraordinaire, et à s'en faire aimer : et il sçait s'insinuer

   Page 6670 (page 98 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si adroitement dans leur esprit, qu'il n'a pas plustost aquis leur connoissance, qu'il aquiert leur estime et leur affection. Ce qui contribuë encore infiniment à le rendre agreable, c'est que pour peu qu'on le connoisse, on connoist qu'il a le coeur tendre, et l'ame passionnée : et il y a effectivement je ne sçay quoy de si affectueux dans ses expressions, qu'on peut presques dire qu'il parle d'amour en parlant d'amitié, tant il est vray qu'il s'exprime obligeamment, quand il veut obliger quelqu'un. Meliante estant donc aussi aimable que je vous le represente, plût extrêmement à Gobrias, qui le pria de le voir pendant qu'il seroient en mesme lieu. Il le retint mesme à disner aveque luy aussi bien que Phormion, qui a sans doute beaucoup d'esprit : et pour achever son bonheur, Gobrias ayant à escrire à Alfene, luy dit apres le repas, qu'il allast faire une visite à Arpasie, qui avoit mangé en particulier. De sorte que Meliante luy obeïssant volontiers, fut où son inclination l'apelloit : et vint en effet dans la Chambre d'Arpasie, qui fut fort aise de le voir. Comme ils avoient desja assez d'estime l'un pour l'autre, pour souhaiter de s'estimer encore davantage, il parut en leur conversation qu'ils n'avoient pas dessein de se cacher leur esprit. Ils se le montrerent pourtant sans aucune affectation : et leur entretien fut si agreable, et si divertissant, que tous ceux qui s'y trouverent, eurent leur part de la joye qu'ils se donnerent,

   Page 6671 (page 99 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en se confirmant dans l'estime qu'ils avoient : desja l'un pour l'autre. Ce qui fut le principal sujet de leur conversation, fut cét enchainement universel de toutes les choses du monde, qui fait que si on changeoit quelquesfois l'ordre d'une seule, il y en auroit cent mille qui changeroient, où qui ne seroient mesme point du tout. En effet, disoit agreablement Arpasie à Meliante, si Sesostris n'eust jamais passé d'Affrique en Asie, je ne vous aurois peut-estre jamais parlé : car il n'eust point fait eslever la Colomne sur laquelle j'estois assise, qui a fait le commencement de nostre connoissance : et si le Temps ne l'eust point destruite, je ne vous aurois pas non plus connu : puis que si elle eust esté debout, son Inscription eust pû estre entenduë par mon Pere : si bien que je n'aurois pas eu besoin de vous. Ainsi on peut dire que je dois le plaisir que j'ay de vous entretenir, à deux choses bien differentes : puis que je le dois à cét illustre Conquerant, qui fit eslever cette Colomne : et que je le dois aussi au Temps qui l'a ruinée, et qui l'a mise en estat d'avoir besoin de vous pour satisfaire ma curiosité. De grace Madame, luy dit Meliante en soûriant, souvenez vous bien de ce que vous venez de dire : afin que si dans la suitte du temps, ma connoissance vous donne quelque importunité, vous en accusiez tousjours Sesostris, sans m'en accuser : car je seray fort aise que vous soyez persuadée qu'il y a une certaine necessité

   Page 6672 (page 100 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

inevitable à toutes les choses du Monde : afin que vous vous plaigniez toujours du Destin, si mes visites vous incommodent. Je ne sçay pas si je me pleindray de celuy qui a fait nostre connoissance, repliqua t'elle, mais je sçay bien que je me pleindray de vous, si vous ne voulez pas que je sçache un peu plus precisément qui vous estes. Je vous ay desja dit Madame repliqua-t'il, une des raisons qui m'em empeschent : et je ne desespere pas de vous dire peut-estre un jour les autres, si je ne vous dis pas ce que vous voulez sçavoir. Mais vous parlez, respondit elle, comme si nous devions demeurer toute nostre-vie ensemble : et cependant, veû la maniere dont nous nous sommes recontrez, il y a aparence que nous nous separerons bientost. Comme vous ne sçavez ny qui je suis, ny quels sont mes desseins, reprit-il en soûriant, qui vous a dit Madame, que mes affaires ne sont pas au lieu où vous allez ? Ce que je souhaite a si peu accoustumé d'arriver, repliqua-t'elle, que je n'ay garde de croire que cela soit : et je suis persuadée que bien loin d'attirer un aussi honneste homme que vous au lieu où je vay, je banniray plustost tous ceux qui y sont. Ce que vous me dittes est obligeant, reprit Meliante, que quand je n'aurois point eu dessein d'aller à Alfene, j'y devrois aller pour me rendre digne de l'honneur que vous me faites. Mais Madame, pour vous dire quelque chose de ma fortune, il faut

   Page 6673 (page 101 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous sçachiez qu'ayant eu la fantaisie des voyages, j'ay esté voir toute la Grece : et qu'ayant fait amitié particuliere avec Phormion que vous voyez, et à qui j'ay l'obligation de tout le plaisir que j'ay eu en son Païs, je viens luy faire voir toute l'Asie, comme il m'a fait voir toute la Grece : c'est pourquoy Madame : n'ayant autre dessein que celuy de luy montrer ce que l'Asie a de plus beau et de plus rare, je pense que je ne puis mieux faire que de vous suivre, puis qu'il n'y a rien de si beau que vous. Mais Madame, adjousta t'il, comme je me suis desja aperçeu que vous estes aussi modeste que belle ; et que vos propres loüanges vous font rougir ; je vous diray, si vous le voulez, que nous irons à Alfene pour voir ce merveilleux Lac d'Arethuse, que le Tigre traverse sans mesler ses eaux avec les siennes. Ce dessein là estant plus raisonnable que l'autre, repliqua-t'elle, je seray bien aise que vous le preniez : et que je puisse esperer de ne perdre pas si tost une si agreable conversation. Comme Phormion n'avoit pas encore la facilité de la Langue qu'Arpasie parloit, il ne dit que peu de chose à cette premiere visite : mais le peu qu'il dit ne laissa pas de faire voir qu'il estoit digne d'estre Amy de Meliante.

Meliante amoureux
Arpasie, se confiant à Nyside, déplore le paradoxe qui veut qu'elle épouse un homme qu'elle n'aime pas et qu'elle en estime un autre qu'elle ne pourra fréquenter durablement. Meliante, de son côté, tombe follement amoureux d'elle. Il n'en est pas moins embarrassé par la situation : venu à Alfene pour retrouver une soeur qu'il ne connaît pas, il a eu en chemin une relation amoureuse avec la soeur d'Astidamas. Il s'étonne avec Phormion de la rapidité de son amour et de la haine qu'il éprouve déjà pour son rival, sans l'avoir rencontré. Il fonde toutefois des espérances sur le fait qu'Arpasie n'aime visiblement pas son futur mari. Après avoir refusé toutes les invitations de Phormion à se raisonner, il persévère dans l'intention de se rendre à Alfene.

Cependant lors que le soir aprocha, Arpasie fut se promener dans un assez beau Jardin, et Meliante luy donna la main : de sorte qu'il la vit et luy parla l'apresdisnée toute entiere. Il retourna mesme le

   Page 6674 (page 102 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

le soir chez Gobrias, et le lendemain chez Arpasie, de qui il estoit charmé, et à qui il estoit fort agreable : aussi m'en parloit elle avec beaucoup de marques d'estime. Il avoit mesme cét avantage, que dans l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, il luy sembloit qu'elle trouvoit quelque douceur à estimer les autres plus que luy : et qu'elle luy ostoit ce qu'elle leur donnoit. Mais Nyside (me disoit elle un soir que Meliante avoit passé le jour tout entier aupres d'elle) que dittes vous de cét Inconnu ? et ne suis-je pas bien malheureuse, de voir que la Fortune qui me fait rencontrer de si honestes Gens pour mes Amis, et des Gens qui me plaisent si fort, m'ait choisi un Mary, pour qui j'ay tant d'aversion ? Mais helas, adjousta Arpasie, que n'a-t'elle renversé l'ordre des choses, et que ne m'a t'elle fait rencontrer Astidamas, au lieu où j'ay trouvé Meliante ! En effet je n'aurois veû de luy que ce qu'il a d'agreable : et quand mesme il ne l'auroit pas esté, je n'en aurois esté guere importunée. Mais de vouloir que je passe toute ma vie avec un homme dont l'ame est beaucoup au dessous de son esprit, et pour qui j'ay une antipathie invincible ; c'est une rigueur que je ne puis suporter. Aussi me semble-t'il, poursuivit elle, que je me vange de cette injustice, en donnant mon estime à Meliante : et dans les bizarres sentimens où je suis, je voudrois trouver de moment en moment des Gens que je pusse estimer et aimer :

   Page 6675 (page 103 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

afin que quand j'arriveray à Alfene, j'eusse tellement donné toute mon estime, et toute mon amitié, que je ne pusse plus estre capable ny d'aimer, ny d'estimer rien, de tout ce que j'y trouveray. Pour l'amitié Madame, repliquay-je, je conçoy bien qu'elle peut avoir des bornes, et qu'au delà d'un certain nombre de Personnes, on ne peut plus aimer fortement : mais pour l'estime, je vous assure que comme vous estes fort equitable, vous estimerez malgré vous, tout ce que vous croirez digne d'estre estimé : et que vous estimerez mesme en Astidamas, ce qu'il a d'estimable. En verité Nyside, me dit elle, les sentimens que j'ay pour luy, sont bien esloignez de pouvoir rendre justice à ce qu'il a de bon : ce n'est pas que je ne me condamne moy mesme, mais je n'y sçaurois que faire : et je suis si peu Maistresse des mouvemens de mon coeur, que je pense que Meliante a raison de me dire, qu'il faut tout attribuer au Destin : car je suis en effet persuadée, qu'il y a beaucoup de choses que nous pensons faire par choix, que nous faisons par necessité. Voila donc Madame, en quelle assiete Arpasie avoit l'esprit, pendant le petit sejour que nous fismes au lieu où nous avions trouvé Meliante. Ce sejour fut mesme plus long que nous ne l'anions pensé : car il y eut plusieurs Envoyez de Protogene, qui vinrent vers Gobrias : et plusieurs Envoyez de Gobrias, qui surent vers Protogene, pour des choses que je n'ay jamais

   Page 6676 (page 104 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

tout à fait bien sçeuës : et qui ne regardoient que la Ligue qu'ils vouloient faire contre le Roy d'Assirie, sans laquelle le Mariage d'Arpasie n'eust point esté resolu. De sorte que Meliante vit plus Arpasie en douze jours que nous fusmes là, qu'on n'a pour l'ordinaire accoustumé de se voir en trois mois dans les grandes Villes, principalement quand on se connoist depuis peu. Aussi peut on dire qu'il la connut si bien, qu'il la connut trop pour son repos : car il en devint si amoureux, qu'on ne pouvoit pas l'estre davantage. Il n'en dit pourtant rien alors, excepté à Phormion, à qui il fut contraint d'advoüer son amour naissante : afin qu'il ne s'opposast point au dessein qu'il avoit de tarder plus long temps à Alfene qu'il n'en avoit eu l'intention. Joint que comme nous l'avons sçeu depuis, il se trouvoit en un embarras estrange : car enfin Madame, il faut que vous sçachiez que Meliante s'apelle effectivement Clidaris ; qu'il est d'une Maison tres illustre d'une Province d'Assirie, et qu'estant party fort jeune de la Maison de son Pere, il avoit tousjours voyagé jusques alors. Mais pour achever de vous bien esclaircir l'avanture que j'ay à vous raconter, il faut que je vous die encore que lors qu'il partit, il avoit une Soeur nommée Cleonide, qui dés l'âge de trois ans avoit esté envoyée à Alfene par son Pere qui avoit perdu sa Femme : et qui l'y avoit envoyée, afin qu'elle fust eslevée aupres

   Page 6677 (page 105 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'une Soeur qu'il avoit qui y estoit mariée. De sorte que Meliante avoit une Soeur et une Tante au lieu où nous allions : mais une Soeur et une Tante dont il n'estoit pas connu : car sa Tante avoit esté mariée à Alfene devant qu'il fust né ; et sa Soeur estoit si jeune quand elle estoit partie, qu'il ne pouvoit ny en estre connu, ny la connoistre. Mais ce qui faisoit son plus grand embarras, estoit qu'en faisant voir l'Asie à Phormion, il avoit esté à Samosate, où son Amy estoit tombé malade : et le mal estoit qu'il y avoit demeuré assez long temps pour avoir aquis l'affection d'une Soeur d'Astidamas apellée Argelyse : car comme la Mere d'Astidamas s'estoit remariée, elle demeuroit en ce lieu là avec sa Fille. Si bien que Meliante ayant fait plus de progrés dans son esprit qu'il ne l'avoit esperé, lors qu'il s'estoit attaché à la voir, se trouvoit dans une inquietude estrange, veû la passion qu'il avoit dans l'ame. Aussi Phormion fut il fort surpris, lors qu'il s'aperçeut de l'amour de son Amy, et qu'il luy proposa de demeurer à Alfene le plus qu'ils pourroient. De grace, luy disoit il, considerez bien l'estat des choses ; les suites fâcheuses de cette passion ; et le peu d'esperance que vous pouvez avoir : car enfin vous aimez une Personne qui va peur estre se marier dans huit jours à un homme dont la Soeur croit que vous l'aimerez eternellement : et en effet Madame, il est certain qu'Argelyse estoit dans cette opinion. Il faut pourtant dire, à la deffence de Meliante, qu'elle avoit plus contribué à son erreur

   Page 6678 (page 106 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que luy : car j'ay sçeu depuis assez precisément, que d'abord qu'il la vit à Samosate, il n'eut pour elle qu'une certaine civilité particuliere, que beaucoup d'autres n'auroient pas appellée amour, et qu'elle expliqua de cette sorte. Mais ce qui fait que cette Fille croit si aisément qu'on l'aime, est qu'elle sçait si bien qu'elle est aimable, et qu'elle est si persuadée que les hommes ne sont capables que d'amour, et qu'ils ne le sont point d'amitié ; que des qu'on aporte quelque assiduité à la voir elle croit qu'on est amoureux d'elle. Si bien que comme elle plaisoit à Meliante, il la vit assez souvent à Samosate pour luy persuader sans le luy dire, qu'il avoit de l'amour pour elle. De sorte que se trouvant avoir une puissante inclination pour luy, elle le reçeut comme un homme dont elle croyoit estre aimée, et dont elle n'estoit pas marrie d'avoir assujetty le coeur. Mais comme elle ne pouvoit pas agir ainsi, sans que Meliante connust ses sentimens, il ne voulut pas luy dire qu'il n'avoit pas dans l'ame toute la passion dont il connoissoit qu'elle le croyoit capable : joint qu'il pensa luy mesme que ce qu'il sentoit estoit amour : car il la trouvoit belle ; elle luy plaisoit ; et il n'aimoit alors rien plus qu'elle Neantmoins, veû comme il a depuis examiné ses sentimens, la sorte d'affection qu'il avoit pour Argelyse, estoit plustost une amitié galante, qu'une forte amour. Il a pourtant advoüé, que lors qu'il s'estoit separé d'elle, il croyoit en estre amoureux : et qu'il ne s'estoit desabusé de cette opinion, que lors qu'il l'estoit

   Page 6679 (page 107 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

devenu d'Arpasie. Cependant il estoit certain qu'en quitant Argelyse, il luy avoit dit beaucoup de choses obligeantes : et je suis persuadée, que s'il n'eust jamais veû Arpasie, il eust continué d'aimer Argelyse. En effet lors qu'il avoit pris la resolution d'aller à Alfene pour faire voir le Lac d'Arethuse à Phormion, il avoit eu dessein de se faire aimer d'Astidamas, quoy qu'il n'eust pas eu l'intention de s'en faire connoistre alors : ne luy semblant pas qu'il deust paroistre en ce lieu là où sa Soeur demeuroit, qu'il n'eust un autre equipage. Aussi avoit il quité son veritable nom, pour prendre celuy de Meliante qu'il portoit en ce temps là, afin de se desguiser à Cleonide, jusques à ce qu'il eust un Train proportionné à sa condition : car pour son visage, elle ne pouvoit pas le connoistre, comme je l'ay desja dit. Mais comme Phormion avoit estropié son cheval en sautât par dessus un Torrent, le pretendu Meliante avoit envoyé son Escuyer à une Ville prochaine pour en avoir un autre : et c'estoit le retour de cét Escuyer qu'ils attendoient lors que la rencontre d'Arpasie fit un si estrange renversement dans le coeur et dans les desseins de Meliante, que Phormion ne pouvoit assez s'estonner de voir qu'il ne sembloit pas mesme penser à resister à la passion qu'il avoit dans l'ame : de sorte qu'il n'est rien de fort et de persuasif, qu'il ne luy dist pour luy persuader de s'opposer à cette amour naissante. J'aime mieux, disoit Phormion à Méliante, ne voir jamais le Lac d'Arethuse, que d'aller à

   Page 6680 (page 108 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Alfene pour vous voir le plus malheureux de tous les hommes : et l'aime mieux, reprenoit Meliante, estre le plus miserable Amant de la Terre, que de me separer d'Arpasie. Au reste, adjoustoit il, ne pensez pas que je me sois rendu sans combatre, et que je ne voye pas les malheurs dont je suis menacé : car je puis vous assurer qu'il n'est rien que je n'aye fait pour n'estre point amoureux d'Arpasie, et pour estre fidelle à Argelyse. De plus, je voy bien qu'il n'y a jamais rien eu de si bizarre, que le dessein que je prens : et que le changement qui est arrivé en mon coeur pour Astidamas, est la plus sur prenante chose du monde. Car enfin j'ay bien oüy dire qu'on aime, ou qu'on haït des Gens qu'on connoist, et qu'on peut changer de sentimens pour tous ceux qu'on voit : mais je ne pense pas qu'il soit jamais arrivé, qu'on ait aimé et haï un homme sans l'avoir veû. Cependant il est certain que si je n'aimois Astidamas, lors que je suis venu icy, j'avois du moins dessein d'en estre aimé, et de faire tout ce que je pourrois pour cela quand il me connoistroit. J'ay pourtant bien changé de sentimens sans l'avoir connu : car j'ay presentement une telle disposition à la haïr, que je suis assuré que je le haïray. Il est vray, adjousta-t'il, qu'il est arrivé un grand changement pour luy dans le rang où je le considerois : puis qu'un moment avant que d'avoir veû la belle et charmante Arpasie, je le regardois comme le Frere de ma Maistresse, et que je le regarde aujourd'huy comme

   Page 6681 (page 109 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mon Rival. Mais, luy disoit Phormion, sans m'amuser à vous parier d'Argelyse pour vous guerir de vostre nouvelle passion ; je ne veux seulement que vous demander sur quoy vous fondez vostre esperance ? Je la fonde, repliqua-t'il, sur ce qu'Arpasie haït Astidamas : et cette pensée a quelque chose de si doux pour moy, que je ne vous le puis exprimer. Mais quoy qu'elle le haïsse, reprit Phormion, elle consent pourtant à l'espouser : il est vray, repondit il, mais elle y consent avec repugnance : et si vous voulez que je vous die, combien ma passion est ingenieuse à se former une esperance chimerique, qui n'a de fondement qu'en la seule grandeur de mon amour ; je vous diray, mon cher Phormion, que comme je suis assuré qu'Arpasie haït Astidamas malgré elle, et qu'elle a fait tout ce qu'elle a pû pour l'aimer, sans le pouvoir faire ; je le suis de mesme, qu'il ne seroit pas impossible qu'elle aimast malgré qu'elle en eust, et qu'il pourroit aussi arriver, que je serois ce bien heureux qu'elle voudroit inutilement pouvoir haïr. Ha Meliante, s'escria Phormion, qu'il faut avoir l'esprit puissamment touché d'amour, pour se faire une esperance aussi mal fondée que celle-là ! Je l'advouë, repliqua-t'il, et ma folie n'est pas encore si grande, que je ne la connoisse bien. Cependant mon mal n'a point de remede : et il faut que j'aime Arpasie, et que je la suive à Alfene. Mais en l'y suivant, reprit Phormion, vous vous trouverez à ses Nopces : et

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vous y verrez peut-estre Argelyse, qui apparamment y viendra, Eh cruel Amy, dit alors Meliante, ne m'accablez point de fâcheuses predictions ! et laissez moy raisonner à ma mode. Mais comment pouvez vous raisonner à vostre avantage ? reprit-il. Ceux qui ne sçavent point aimer (repliqua brusquement Meliante, comme Phormion me le dit depuis) ne sont pas capables de trouver de la raison à ce que pense un homme amoureux : et je suis fortement persuadé, qu'il seroit plus aisé à un Egiptien, d'entendre le langage d'un Persan sans l'avoir apris, qu'à un homme qui n'a point aimé, d'entrer dans les sentimens d'un Amant. Quoy qu'il en soit, adjousta-t'il, je veux du moins aimer Arpasie, jusques à ce que je sçache qu'elle aime Astidamas. Mais quand elle haïra toute sa vie son Mary, luy dit Phormion, vous n'en serez pas plus heureux : je ne sçay ce que je seray, repliqua-t'il, mais je sçay bien que je ne puis faire que ce que je fais : et que quand Argdise seroit icy, je ne changerois pas de sentimens. Ce n'est pas encore une fois, pour suivit-il, que je ne connoisse bien que jamais passion naissante, n'a esté si mal fondée que la mienne : mais quand ce ne seroit que pour faire voir que l'amour peut naistre et subsister sans esperance, il saut que j'aime la belle Arpasie : du moins auray-je la consolation de sçavoir que sa grande beauté servira d'excuse à ma foiblesse, si elle ne la peut justifier : joint qu'à parler raisonnablement, c'est estre fort injuste que

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de vouloir obliger quelqu'un de faire plus qu'il ne peut : et la sagesse, cesseroit d'estre sagesse, si elle exigeoit des choses impossibles. C'est pourquoy mon cher Phormion, puis que je ne puis me vaincre moy mesme, flattez ma passion au lieu de la combatre : et aidez moy à me tromper, pour me rendre moins miserable. Voila donc Madame, en quelle assiette estoit l'ame de Meliante : Phormion jugeant donc qu'il s'opposeroit inutilement à l'amour de son Amy, et qu'il n'estoit pas temps de vouloir guerir un mal, qui augmentoit de moment en moment, ceda quelque chose à Meliante : et se resolut d'aller à Alfene, suivant son premier dessein.

L'accueil d'Astidamas
L'harmonie dans laquelle vivent Meliante et Arpasie est bientôt rompue par le départ du convoi pour Alfene. Nyside ne parvient pas à consoler son amie. Une troupe en marche apparaît à l'horizon : c'est Astidamas qui vient à leur rencontre. Meliante est prompt à saisir des signes de désespoir dans les yeux d'Arpasie. Celle-ci réserve un accueil froid à son futur époux, au point de négliger de faire arrêter le chariot dans lequel elle se trouve. Astidamas en est décontenancé.

Cependant comme Meliante avoit une complaisance extréme pour Gobrias, il en fut bientost aimé : de sorte que profitant de cette amitié, et voulant se rendre autant qu'il pourroit inseparable d'Arpasie, il le suplia de souffrir qu'il l'accompagnast à Alfene, et qu'ils passassent Phormion et luy, pour estre du nombre de ceux qui l'avoient suivy en ce voyage, où pour l'honnorer, ou pour contenter leur curiosité. Vous pouvez juger Madame, que Meliante ne fut pas refusé : car comme ce qu'il demandoit estoit agreable à Gobrias, et luy faisoit honneur, il le luy accorda aveque joye. Meliante agit mesme si adroitement, que personne ne soubçonna qu'il eust nul sentiment caché dans l'ame : et Arpasie elle mesme pensa qu'il n'avoit demandé à suivre son Pere, qu'afin d'estre mieux reçeu dans cette

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petite Cour, dont elle alloit faire la plus belle partie. Cependant, comme elle estimoit fort Meliante, elle se réjouit du dessein qu'il prenoit : et le regardant alors comme un Amy qu'elle ne devoit pas si tost perdre, elle vescut encore plus obligeamment aveque luy : et il vescut de son costé si respectueusement avec elle, qu'il eust esté difficile qu'elle n'en eust pas esté tres satisfaite. aussi commença t'elle de luy parler avec plus de sincerité : si bien que se contraignant moins qu'à l'ordinaire, elle soûpiroit quelquesfois devant luy : et sans luy en dire la cause, elle ne laissoit pas de luy montrer une partie de sa tristesse. Mais Madame, que cette tristesse luy donnoit de joye, par la pensée que c'estoit un effet de la haine qu'Arpasie avoit pour son Rival ! Il arrivoit mesme souvent, que cette belle Personne, me disoit beaucoup de choses en sa presence, touchant son aversion pour Astidamas, dans la pensée qu'il ne les entendoit point : mais comme il estoit mieux instruit qu'elle ne le croyoit, il les entendoit aussi bien que moy : et il en avoit tant de joye, qu'on peut dire que la haine d'Arpasie pour Astidamas, fit une partie de l'amour de Meliante pour Arpasie. Mais à la fin toute la negociation d'entre Protogene et Gobrias estant terminée : ce dernier dit un soir à sa Fille qu'il falloir partir le lendemain : et qu'Astidamas viendroit au devant d'elle jusques à une demie journée d'Alfene. Vous pouvez juger Madame, que cette nouvelle ne fut pas fort

   Page 6685 (page 113 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

agreable à Arpasie : car elle avoit esperé, quoy qu'il n'y eust pas grande aparance, que peut-estre Protogene et Gobrias se broüilleroient tout à fait pendant une si longue negociation : et que son Mariage avec Astidamas seroit rompu. Meliante de son costé, en eut une douleur extréme : mais il en cacha si bien le sujet, qu'Arpasie la remarquant, s'imagina qu'elle estoit causée par la sienne, sans qu'il eust d'autre interest que la douleur qu'il voyoit sur son visage, dont elle pensa bien alors qu'il pouvoit deviner la cause. Neantmoins par vertu et par prudence, elle fit ce qu'elle pût pour se contraindre : il est vray que quand j'estois seule aupres d'elle, elle soulageoit ses desplaisirs par ses pleintes : et Meliante en son particulier en faisoit autant, lors qu'il estoit seul avec Phormion. Cependant l'Escuyer de Meliante estant revenu fort à propos avec un tres beau Cheval qu'il avoit achepté pour l'Amy de son Maistre, il se disposa à suivre Gobrias et Arpasie, et à aller vers son Rival. D'entreprendre de vous dire Madame, quels furent tous les sentimens de Meliante et d'Arpasie en cette occasion, il y auroit de la temerité : car je ne pense pas qu'à moins que d'avoir souffert ce qu'ils souffrirent, il fut possible de les bien exprimer. En effet, comme le malheur qu'Arpasie aprehendoit estoit plus proche, elle eut un si grand redoublement de douleur le jour que nous devions rencontre Astidamas, et arriver à Alfene, que voulant du moins avoir la consolation de se pouvoir pleindre, elle voulut que le

   Page 6686 (page 114 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fusse seule avec elle dans son Chariot. Je l'irritay pourtant plustost que je ne la consolay : parce que comme je croyois qu'il faloit de necessité qu'elle espousast Astidamas, je voulus luy persuader que les qualitez agreables qu'il avoit, devoient luy faire excuser les mauvaises : car enfin, luy disois-je, Madame, il est sans doute assez bien fait, il a de l'esprit, et du coeur ; sa conversation est enjoüée ; et si on ne sçavoit rien du déreglement de ses moeurs, on ne trouveroit rien à y desirer. Et puis Madame, adjoustoy-je, ce n'est guere la coustume que les Personnes de vostre condition ayent la liberté de se choisir des Maris : et pour l'ordinaire la Fortune les donne plus tost, que la raison ne les choisoit. Ha Nyside, me dit elle, que ce que vous me dittes est foible pour me consoler ! car enfin je sçay bien qu'Astidamas a quelques qualitez agreables : et s'il n'en avoit que quelques-unes un peu incommodes, les premieres me feroient excuser les secondes : mais comme tout ce qu'il a d'agrément est en la personne, et son esprit : et que tout ce qu'il a de mauvais est dans ses inclinations, et dans le fonds de son ame, je ne puis me consoler des unes par les autres : et il y a enfin quelque chose de si opposé entre Astidamas et moy, que je ne sçay encore si l'interest de ma propre gloire, sera assez puissant pour m'obliger à luy sacrifier tout le repos de ma vie. Voila donc Madame, de quelle maniere s'entrenoit Arpasie, pendant le chemin que nous avions à

   Page 6687 (page 115 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

faire. Pour Meliante, il estoit encore plus malheureux : car Gobrias ce jour là luy par la tousjours ; et pensant luy faire grand plaisir, il luy dit qu'il vouloit le presenter le premier à Astidamas, quand ils le trouveroient. Mais enfin Madame, sans vous faire attendre trop long temps une si cruelle entreveuë, comme nous entrasmes dans une Plaine d'une assez vaste entenduë, nous vismes sortir d'un Bois qui la borne, un gros de Cavalerie qui venoit à nous : si bien qu'Arpasie ne pouvant douter que ce ne fust Astidamas qui venoit au devant d'elle, cette veuë pensa luy faire perdre toute la resolution qu'elle avoit prise de se contraindre : et si la Plaine eust esté moins longue, elle n'eust sans doute pû avoir le temps de se remettre. D'autre part Meliante sentit dans son coeur une agitation estrange, se voyant sur le point de voir celuy qu'il croyoit devoir posseder la Personne qu'il aimoit. Il fit pourtant un dernier effort contre luy mesme, pour tascher de considerer plustost Astidamas, comme le frere d'Argelyse, que comme l'Amant d'Arpasie : mais il n'y eut pas moyen. Aussi n'eut il pas plustost aperçeu ce gros de Cavalerie qui paroissoit, que comme il n'estoit pas fort esloigné du Chariot d'Arpasie, il tourna la teste pour voir si elle le voyoit : et pour tascher de remarquer quels sentimens elle en avoit : de sorte que ne voyant sur son visage qu'une esmotion pleine de chagrin, il en eut une satisfaction extréme. Cependant Gobrias sans prendre garde ny à la tristesse d'Arpasie, ny à l'inquietude de Meliante, luy dit

   Page 6688 (page 116 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il falloit un peu haster le pas de leurs chevaux, afin d'aller aut devant de celuy qui venoit au devant d'eux : et en effet il commença de marcher un peu plus viste, si bien qu'il falut que Meliante le suivist comme les autres : et qu'il se hastast d'aller voir un homme, qu'il eust voulu ne voir jamais. L'entreveuë de Gobrias, et d'Astidamas, eut toutes les civilitez, et toutes les ceremonies, que l'usage a establies en de pareilles rencontres. Astidamas s'arresta le premier pour descendre de cheval ; Gobrias fit la mesme chose dés qu'il vit que l'autre descendoit ; et marchant en mesme temps l'un vers l'autre, ils s'embrasserent avec beaucoup de marques de satisfaction : apres quoy Gobrias se tourna pour presenter Meliante à Astidamas, croyant qu'il estoit encore aupres de luy. Mais comme cét Amant caché, pensoit que c'estoit toujours quelque chose de differer d'un moment à embrasser son Rival, il s'estoit meslé parmy ceux qui suivoient Gobrias : de sorte que par ce moyen, il sut contraint de les presenter tous les uns apres les autres, selon qu'ils s'avançoient. Mais quand ce fut à Meliante, Gobrias fit un Eloge plus particulier qu'aux autres, pour rendre son merite recommandable à Astidamas, qui le reçeut en effet tres civilement : si bien que ce malheureux Amant, se vit contraint de rendre à son Rival civilité pour civilité. Phormion fut aussi bien reçeu d'Astidamas : et cette entreveuë se passa mieux que celle d'Arpasie et de luy. Mais pour vous la dire telle qu'elle fut, il faut que vous sçachiez

   Page 6689 (page 117 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que pendant que Gobrias presentoit tous ceux qui le suivoient à Astidamas, nostre Chariot et les autres qui nous suivoient avançoient tousjours : si bien que nous arrivasmes aupres du lieu où ces complimens se faisoient, justement comme Astidamas les achevoit. De sorte que venant alors droit à Arpasie, il faloit sans doute qu'elle commandast à celuy qui conduisoit son Chariot d'arrester : mais comme elle avoit l'esprit estrangement troublé, elle ne luy dit pas : si bien que cét homme qui ne sçavoit pas ce qu'il faloit faire, attendoit ce commandement, et marchoit tous jours : et je pense que si Gobrias ne luy eust crié qu'il s'arrestast, Arpasie l'eust laissé aller sans luy rien dire, quoy qu'elle vist bien qu'Astidamas avançoit vers elle. D'autre part il parut tant de desordre sur le visage de cét Amant, que de ma vie je n'ay rien veû de pareil : pour moy je creu alors que c'estoit un effet dû despit qu'il avoit de ce qu'Arpasie n'avoit pas fait arrester son Chariot dés qu'elle l'avoit veû : et de ce qu'il voyoit une si grande froideur sur le visage de cette belle Personne. Cependant comme je voulois descendre de ce Chariot, pour luy laisser la liberté de parler plus commodément à Arpasie, il ne le voulut pas : et il dit à Gobrias, qui l'avoit presenté à sa Fille, que Protogene les attendoit avec tant d'impatience, qu'il ne vouloit pas luy retarder un bien qu'il souhaitoit si fort, pour en recevoir un qu'il ne meritoit pas. Mais enfin Madame, Astidamas dit cela avec une civilité qui avoit quelque chose

   Page 6690 (page 118 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de si contraint, quoy qu'il eust naturellement l'air fort libre, qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit quelque inquietude dans l'esprit. Plusieurs de ceux qui remarquerent l'agitation de son ame, creurent que c'estoit un effet de la grandeur de sa passion : mais pour moy je creus tousjours que c'en estoit un de son despit. Cependant Meliante, qui s'estoit reculé autant qu'il avoit pû, lors que Gobrias l'avoit voulu presenter à Astidamas, s'aprocha le plus qu'il luy fut possible, pour voir l'entreveue d'Arpasie et de luy : et en effet il en fut si proche, qu'il pouvoit observer tous les mouvemens de leur visage : principalemêt de celuy d'Arpasie, qu'il regardoit avec bien plus de soin que celuy d'Astidamas : car presuposant qu'il estoit fort amoureux d'elle, il n'avoit rien à chercher dans ses yeux : mais esperant de voir dans ceux d'Arpasie quelques marques d'aversion pour Astidamas, il les regardoit avec tant d'attention, qu'il eust aisé de voir, si on l'eust observé, qu'il prenoit un grand interest à ce qui se passoit. Du moins Phormion me l'a t'il dit depuis : car pour moy je ne regardois presques qu'Astidamas : et j'avois un tel estonnement de voir que le despit que je pensois qu'il avoit estoit si grand, qu'il l'empeschoit de faire paroistre une joye excessive sur son visage, se voyant si prés d'estre heureux, que je ne sçavois qu'en penser.

Première journée à Alfene
Nyside reproche à Arpasie son comportement déplaisant à l'égard d'Alcidamas. La future épouse se justifie en disant que la haine est sa seule consolation. Après un accueil triomphal dans la ville, la journée du lendemain est consacrée aux visites des notables locaux. Astidamas, retenu auprès de Gobrias, n'y assiste pas ; Arpasie assume donc cette formalité avec Meliante à ses côtés. Ce dernier reconnaît bientôt sa soeur et sa tante parmi les visiteurs, mais il ne se dévoile pas. Cette soeur dénommée Cleonide se révèle d'une grande beauté, mais d'une sincérité et d'une confiance qui confinent à la naïveté. Quand Arpasie relève la splendeur de la jeune fille, Meliante surenchérit sur la sienne, ce qui vexe Cleonide. Entre temps, Astidamas les a rejoint. Arpasie, dans un entretien avec Nyside, déplore son peu d'empressement.

Cependant apres quelque complimens assez courts, et assez peu liez, le Chariot marcha : et Gobrias, Astidamas, et tous les autres, remontant à cheval, le devancerent : de sorte que demeurant

   Page 6691 (page 119 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dans la liberté de faire sçavoir ce que je pensois à Arpasie, je pris celle de luy dire, qu'il me sembloit qu'elle avoit eu tort de ne commander pas que son Chariot s'arrestast Ha Nyside, me dit elle, je n'avois garde de faire ce commandement ! et si j'eusse suivy mon inclination, j'en aurois fait une tout contraire : mais, adjousta-t'elle, je trouve fort estrange qu'au lieu d'insulter sur la froideur avec la quelle Astidamas m'a abordée, vous m'acusiez sans l'accuser. Comme vostre incivilité à precedé sa froideur, (luy dis-je, avec la liberté qu'elle me donnoit aupres d'elle) j'ay creû qu'il en falloit parler, devant que de m'estonner du procedé d'Astidamas : et qu'il le falloit d'autant plus, que je suis persuadée que le despit qu'il a eu de ce que vous luy avez fait, a causé l'embarras où je l'ay veû. Quoy qu'il en soit, dit elle, il m'a fait un plaisir extréme, de ne me recevoir pas mieux : bien que j'en aye pourtant de la colere. Il n'est toutesfois pas aisé, repris je, qu'on puisse avoir ces deux sentimens là pour une mesme chose : il est pourtant vray, que je les ay tous deux, repliqua-t'elle, car la joye que j'ay de ce qu'Astidamas a fait, vient principalement de ce qu'il m'a irritée. En verité Madame, luy dis-je, vous me faites une estrange pitié : de voir que vous aportiez tant de soin à haïr un homme, avec qui vous devez passer toute vostre vie. comme je suis bien assurée, respondit elle, qu'il est absolument impossible que je l'aime jamais, il faut bien que je cherche quelque bizarre consolation, dans la haine

   Page 6692 (page 120 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que j'ay pour luy : et que je me persuade du moins qu'elle est juste, afin de n'avoir pas la douleur d'estre contrainte de m'accuser moy mesme. Cependant estant arrivez le long du Tigre, Astidamas, par les ordres de Protogene, nous fit prendre un chemin plus à gauche, afin que nous ne vissions pas ce soir là en arrivant, le Lac d'Arethuse, dans le dessein de le faire voir à Arpasie avec plus de plaisir : si bien que tournoyant la Ville, nous y entrasmes par une Porte du costé de la Plaine, où Gobrias et Arpasie furent complimentez de la part de Protogene. Je ne m'amuseray point à vous dire, que presques tous les Habitans de cette belle Ville estoient en Armes ; que toutes les Ruës estoient pleines de monde ; que les fenestres estoient remplies de Dames de qualité ; et que Protogene, qui n'estoit point marié, estoit à la Porte de son Palais où il nous attendoit : n'ayant pû aller plus loin, à cause des incommoditez qu'il avoit alors. Comme cette entreveuë n'eut rien de remarquable, je ne m'y arresteray pas : je vous diray toutesfois, qu'Astidamas ayant eu loisir de se remettre de l'agitation d'esprit qu'il avoit euë, dont nous ne sçavions pas la cause, aida à Arpasie à descendre de son Chariot : et que ce fut luy qui la conduisit à son Apartement, apres que Protogene l'eut salüée : de sorte que ce fut alors que le suplice de Meliante redoubla, et que celuy d'Arpasie augmenta aussi. Astidamas ne l'importuna pourtant guere ce soir là : car comme elle feignit d'estre extrémement lasse,

   Page 6693 (page 121 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il la laissa dans la liberté de se reposer : mais il falut le lendemain qu'elle se resolust à reçevoir les visites de tout ce qu'il y avoit de Personnes de qualité à Alfene, de l'un et de l'autre Sexe. Il est vray qu'elle eut la consolation de n'avoir pas Astidamas tout le jour aupres d'elle : car comme Protogene ne marchoit pas alors aisément, et ne pouvoit aller à cheval à cause de ses incommoditez, ce fut Astidamas qui fut avec Gobrias pour luy faire voir toute la Ville. Mais en eschange, Meliante passa la journée toute entiere chez Arpasie : ainsi il fut tesmoin de toutes les visites qu'elle reçeut : si bien que comme il sçavoit le nom de sa Tante, et celuy de sa Soeur, qui demeuroient à Alfene, quoy qu'il ne les connust pas, et qu'il n'en fust pas connu ; il demanda soigneusement comment s'appeloient les Dames qui entroient dans la Chambre d'Arpasie : et il le demanda durant long temps inutilement. Mais à la fin vers le soir, il vint une Dame assez avancée en âge, qui estoit suivie d'une jeune Personne admirablement belle, de qui il demanda diligemment le nom : et à peine l'eut il demandé, qu'on luy dit que la premiere se nommoit Ferinte, et l'autre Cleonide : si bien qu'il connut par là, que l'une estoit sa Tante, et l'autre sa Soeur. Il ne voulut pourtant pas se faire connoistre à elles, ny se confier à deux Personnes dont il ne connoissoit pas l'esprit : et il ne voulut pas mesme dire à Phormion, lesquelles de toutes ces Dames estoient celles qui

   Page 6694 (page 122 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy estoient proches : car comme il n'estoit pas de son Païs, et que le hazard avoit fait qu'il s'estoit contenté de luy dire qu'il avoit une Tante et une Soeur à Alfene, sans luy en dire les noms, il ne pouvoit sçavoir qui elles estoient, si Meliante ne les y montroit. Cependant comme Cleonide estoit plus belle, et plus aimable que tout ce qu'Arpasie avoit veû à Alfene, elle la reçeut avec une civilite aussi particuliere, que si elle eust sçeu qu'elle estoit Soeur de Meliante : de sorte que cét Amant cherchant à flatter sa passion, s'imagina en remarquant les caresses qu'Arpasie faisoit à Cleonide, que c'estoit plustost un effet d'une grande inclination, que de sa beauté : si bien que faisant en suite cette aplication à son avantage, il voulut esperer qu'elle en auroit peut-estre pour le Frere comme pour la Soeur. Mais à dire la verité, Arpasie rendoit simplement justice au merite de Cleonide : en effet Madame, on ne peut guere estre plus aimable que l'est cette Personne : car non seulement elle a tous les traits du visage fort beaux, mais elle à encore l'air de la grande beauté : et tous les charmes que la douceur peut mettre dans de beaux yeux, sont sans doute dans les siens. Elle y a mesme je ne sçay quelle langueur passionnée, qui fait croire dés qu'on la voit, qu'on seroit fort heureux d'estre aimée d'elle : de plus elle parle juste, et agreablement : et elle est fort ennemie de toute sorte de medisance, qu'elle dit

   Page 6695 (page 123 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

mesme du bien de ses ennemies, quand elles ont du merite : et si l'on peut trouver un deffaut en Cleonide, c'est celuy d'avoir l'ame capable d'un trop grand attachement, et de se confier trop tost à ceux qui luy promettent amitié : car comme elle ne voudrait tromper personne, elle pense aussi que personne ne la voudroit tromper. Cependant cette espece de deffaut, sert mesme à la faire paroistre plus aimable, parce qu'elle a la sincerité peinte sur le visage : et la confiance qu'elle prend en ceux qui la voyent, la leur rend assurément plus charmante. Elle estoit pourtant un peu triste, le premier jour qu'Arpasie la vit, et la loüa tant : mais comme elle la loüoit ainsi, Astidamas apres avoir remené Gobrias à la Chambre de Protogene, entra dans celle d'Arpasie : qui redoubla encore ses loüanges quand elle le vit : luy disant qu'elle trouvoit fort estrange, qu'il ne luy eust point parlé de la beauté de Cleonide, du temps que Protogene l'avoit envoyé vers Gobrias. Cette civilité obligeante d'Arpasie, fit non seulement rougir celle à qui elle s'adressoit, mais elle fit mesme quelque changement sur le visage d'Astidamas : qui respondit à ce que luy avoit dit Arpasie, d'une maniere assez embarrassée. Neantmoins ceux qui y prirent garde, creurent qu'il avoit respondu ainsi, parce qu'il est tousjours assez difficile de loüer une Belle, devant une autre Belle. Pour Meliante, il sentoit bien, à ce qu'il a dit depuis, que s'il eust esté à la place

   Page 6696 (page 124 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Astidamas, il eust respondu autrement qu'il ne respondit : et en effet il pût si peu souffrir la responce qu'il avoit faite, que dés qu'il eut cessé de parler, il prit diligemment la parole. Pour moy (dit-il en parlant à Arpasie) je suis persuadé Madame, qu'une beauté comme la vostre occupe si fort ceux qui la regardent, qu'elle ne laisse pas la liberté de se souvenir de nulle autre chose. Vous avez raison de parler comme vous faites (reprit Cleonide avec quelque esmotion dans les yeux) et je puis dire que j'aurois beaucoup d'obligation à une Personne qui se souviendroit de moy aupres d'Arpasie. Comme Meliante sçavoit que Cleonide estoit sa Soeur, et qu'on le sçauroit quelque jour, il ne se soucia pas d'apaiser le despit qu'il voyoit qu'elle avoit de ce qu'il avoit si mal mesnagé l'interest de sa beauté, pour donner toutes ses loüanges à Arpasie : s'imaginant bien que dés qu'elle sçauroit qu'il ; estoit son Frere, elle luy pardonneroit. Cependant comme elle ne le sçavoit pas, il est certain qu'elle ne pût s'empescher d'avoir en suite quelque disposition à contredire Meliante, durant le reste de la conversation. Pour Astidamas, il dit si peu ce qu'il faloit dire d'obligeant à Arpasie en cette occasion, qu'il n'y eut personne qui n'y prist garde : aussi s'en aperçeut elle comme les autres, et encore mieux : de sorte qu'apres que la Compagnie fut hors de sa Chambre, elle m'en parla avec tant de colere qu'elle m'en fit pitié. N'eust on pas dit tantost

   Page 6697 (page 125 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en oyant parler Astidamas, me dit elle, qu'il estoit desja mon Mary ? et qu'estant persuadé qu'il ne faut jamais loüer la beauté de sa Femme, il n'osoit me rien dire davantageux ? jugez donc ce qu'il pourra faire, si les Dieux veulent que je l'espouse. En verité (adjousta-t'elle avec un chagrin estrange) il a agy si bizarrement, que s'il y eust eu quelqu'un dans la conversation qui n'eust point sçeu les noms de ceux qui la composoient, et qu'on luy eust dit que j'avois un Amant dans la Compagnie qui me devoit bien tost espouser, il n'auroit pas deviné que ç'eust este Astidamas : et il auroit bien plus tost creû que ç'auroit esté Meliante. Et à parler veritablement de cette avanture, poursuivit-elle. Astidamas a agy comme un Mary descontenancé des loüanges qu'on donne à sa Femme : et Meliante comme un Galant adroit, et civil, quoy qu'il ne soit pas le mien. Pour moy (luy dis-je, bien que je ne creusse pas) je pense que c'est qu'Astidamas est si amoureux de vous, qu'il en a perdu la raison : car je ne le trouve point tel qu'il estoit, la premiere fois que je l'ay veû. Ha Nyside, me dit elle, si Astidamas m'aimoit jusques à perdre la raison ; s'il faisoit des incivilitez, elle, ne seroient pas de cette nature : et il auroit bien plustost desobligé toutes les Belles d'Alfene, que de me desobliger comme il a fait, en me loüant aussi froidement qu'il m'a loüée. Comme Arpasie parloit ainsi, elle reçeut une agreable nouvelle par un Officier de

   Page 6698 (page 126 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Gobrias, qui avoit assez de part à son secret ; car il vint luy dire que Protogene et luy avoient resolu de ne faire point le Mariage d'Astidamas et d'elle sans en envoyer demander la permission an nouveau Roy d'Assirie : pour ne rompre pas ouvertement aveque luy, que Cyrus n'eust des Troupes en Corps d'Armée : et qu'il ne fust desja assez pres d'eux pour se pouvoir declarer : sans danger : adjoustant que durant cela ils donneroient ordre secretement à s'assurer de Gens de Guerre, afin que quand ils se declareroient, ils fussent plus considerables au Prince de qui ils devoient prendre le Parti : de sorte qu'Arpasie aprenant que du moins son malheur estoit differé, eut une joye incroyable. D'autre part, comme Meliante avoit une passion qui luy aprenoit à connoistre celle des autres ; il luy sembla qu'Astidamas n'estoit point fort amoureux d'Arpasie : si bien que voulant tascher de descouvrir les sentimens, pour pouvoir le mettre encore plus mal avec elle qu'il n'y estoit, il l'observa aveques soin : s'imaginant bien qu'il falloit qu'il y eust quelque chose dans son coeur qu'on ne connoissoit pas. En effet il est certain que lors mesme qu'Astidamas se contraignoit le plus pour dire quelque chose de doux à Arpasie, en voyoit que son esprit n'avoit pas sa liberté ordinaire : et qu'il estoit en une contrainte continuelle. De plus, la presence d'Arpasie ne l'empeschoit pas de donner la plus grande partie de son temps

   Page 6699 (page 127 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à tous les divertissemens qui touchoient son inclination, quoy qu'elle n'en pûst pas estre : car il joüoit et le jour et la nuit, à tous les jeux que les Lydiens ont inventez. Il faisoit mesme plusieurs petites visites obscures : et l'on ne sçavoit la moitié du temps, ny où estoit Astidamas, ny ce qu'il faisoit, ny ce qu'il avoit fait. Mais si Astidamas estoit peu assidu, Meliante l'estoit d'une telle sorte, qu'excepté les heures où il s'attachoit aveques luy malgré qu'il en eust pour descouvrir ses sentimens, il estoit toujours aupres d'Arpasie : de qui il aquit l'amitié et la confiance toute entiere.


Histoire d'Arpasie : la fête sur le lac
Une fête est organisée sur le lac : promenades en barque, chasse, pêche, collation et enfin bal. A cette occasion Meliante fait la connaissance de la médisante Alcianipe qui, après lui avoir fait le portrait satirique de toutes les personnes présentes, lui promet de fournir des révélations sur Astidamas. Lors du retour nocturne sur le lac, Alcianipe elle-même fait l'objet, en son absence, de la conversation. Arpasie avoue que le personnage lui déplaît. Elle lui reconnaît toutefois une utilité quand Meliante lui révèle que, grâce à sa curiosité médisante, elle détiendra bientôt des informations compromettantes sur son futur mari.
La promenade sur le lac
On organise une fête qui met à profit la singularité du lac d'Arethuse, dont les eaux ne se mélangent pas avec celles du Tigre qui les traverse. Des barques décorées prennent en charge les participants, les promènent sur le lac et leur font observer le spectacle curieux de ces flots qui ne se mêlent point.

Cependant comme Protogene estoit magnifique, ce ne furent que Festes continuelles : et comme il se porta mieux, il en fit une pour faire bien voir toutes les raretez du Lac d'Arethuse, qui fut extrémement galante : car il est vray que je ne pense pas qu'il y ait rien eu de plus beau que le lieu où elle se passa. Mais Madame, pour vous la bien despeindre, il faut que je vous die quelque chose de la Source et du cours du fameux Fleuve qui passe à Alfene, et qui traverse le Lac d'Arethuse. En effet Madame, le Tigre a cela de particulier, qu'une seule Fontaine qui sort du Mont Niphate, suffit d'abord à le former en Fleuve : il est vray qu'il ne porte pas tousjours le mesme nom : car comme il est fort lent en sa premiere course, les Habitans du Païs l'apellent Diglito, qui veut dire tardif et paresseux : et il ne prend le

   Page 6700 (page 128 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

nom de Tigre, qui veut dire Fleche, que lors que par le penchant des Terres qu'il arrose, il a en effet la rapidité d'un Trait : et pour vous le tesmoigner, je n'ay qu'à vous dire que lors qu'il arrive aupres d'Alfene, où est le grand et fameux Lac d'Arethuse, il le traverse avec tant d'impetuosité, que ses eaux ne se meslent point avec les siennes : et que ses Poissons mesme, estans emportez par la violence de son cours, ne se meslent point avec ceux du Lac, non plus que ceux du Lac, avec ceux du Fleuve. Au contraire cette eau turbulente, est si opposée au naturel des Poissons que le Lac nourrit, qu'on n'en voit jamais bondir aupres de l'endroit où il l'agite en le traversant : ainsi on peut dire, que le Lac et le Fleuve sont continuellement ensemble, et sont pourtant tousjours separez, puis qu'ils ne se meslent jamais. Ce Fleuve a encore beaucoup d'autres singularitez dans sa course, qui sont dignes de curiosité : mais comme je ne vous ay parlé de ce Lac, qu'à cause de la Feste qui s'y fit, je ne dois pas m'arrester à vous les dire : et je dois seulement vous faire sçavoir que Protogene ayant voulu faire voir que tout ce qu'on disoit des merveilles de ce Lac estoit veritable, fit le dessein d'une Feste fort galante : puisque tous les divertissemens qu'on peut avoir en divers jours, se trouverent en un seul. Il est vray que pour cette Feste, Astidamas s'en mesla, et en prit grand soin : et s'il eust agy avec Arpasie comme il devoit, lors qu'il luy parloit,

   Page 6701 (page 129 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle eust eu lieu d'estre satisfaite de cette magnificence. Il faut pourtant rendre justice à Meliante en cette occasion : car il est certain qu'il contribua beaucoup à donner l'invention d'une Feste où tous les plaisirs se trouverent. Mais Madame, pour vous la descrire, il faut que vous sçachiez que toutes les Dames qui en devoient estre, suivies de tous les hommes qui les devoient accompagner, se rendirent aussi tost apres disner au bord du Lac : les Dames dans des Chariots, et les hommes à cheval. Cependant avant que de vous dire ce que nous y trouvasmes, et ce que nous y vismes, il faut que je vous represente le Grand et bel objet, que ce lieu offre à la veuë. Imaginez vous donc un Lac d'une si vaste estenduë, qu'il semble presques une petite Mer, mais une Mer pacifique, qui n'a ny vagues, ny agitation : et où le vent tout seul forme de petites Ondes frisées, qui ne menaçent jamais de naufrage : et imaginez vous en suite de voir en esloignement un grand et beau Païsage, arrosé du Tigre : qui venant avec impetuosité se jetter dans ce Lac, le traverse, comme je l'ay desja dit, en conservant toute sa fierté naturelle. De sorte qu'au milieu de cette eau paisible et dormante, on voit boüillonner et bondir ce Fleuve, dont les Ondes roulant les unes sur les autres avec precipitation, vont ressortir du Lac dans une Prairie proche de l'endroit où la Ville d'Alfene est bastie. On voit mesme la

   Page 6702 (page 130 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

couleur de ces deux eaux si differente, qu'on connoist clairement qu'elles ne se meslent point : mais ce qui rend cét objet plus beau, est qu'aux deux endroits par où le Fleuve entre et sort du Lac, on a basty deux Pavillons magnifiques, afin de voir plus commodément le passage merveilleux de ce Fleuve : et de voir plus agreablement un si bel obier. Mais Madame, pour en revenir où j'en estois, je vous diray que lors que la Compagnies ut arrivée au bord du Lac du costé d'Alfene, elle trouva trente petites Barques peintes et dorées, avec des Tentes magnifiques, pour garentir les Dames du Soleil : et des Tapis et des Quarreaux pour les asseoir. Si bien que comme chaque Barque pouvoit contenir sept ou huit Personnes sans ceux qui la conduisoient ; il pouvoit y avoit en chacune assez bonne compagnie pour ne s'ennuyer pas : car comme d'ordinaire ceux qui ne s'ennuyent point ensemble cherchent à s'y mettre, il y avoit lieu de croire que tout le monde se divertiroit bien ce jour là. En effet on ne craignoit personne, et chacun se pouvoit martre où il vouloit, sans ceremonie, et sans considerer aucun rang. La chose n'alla pourtant pas ainsi : car comme on se contraint bien souvent soy mesme par prudence, il y en eut plusieurs qui ne furent pas où ils vouloient estre, Comme Cleonide plaisoit fort à Ardasie, elle la retint avec deux autres pour estre dans sa Barque : où elle voulut aussi que je

   Page 6703 (page 131 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

fusse. Elle pria mesme Meliante de s'y mettre : et pour Astidamas, il s'y mit par plus d'une raison. Pour Protogene et pour Gobrias, ils estoient dans une autre avec des Gens proportionnez à leur âge. Mais enfin Madame, apres que ces trente petites Barques furent remplies, et que cette belle et agreable Flotte eut commencé de voguer sur ce beau Lac, qui n'avoit presque point d'autre agitation que celle que les Rames luy donnoient, cela fit un objet le plus agreable du monde. Mais outre ces trente petites Barques qui estoient destinées à estre remplies de tous ceux qui formoient la Compagnie, il y en avoir d'autres où il n'y avoit que des Musiciens : qui par une harmonie moitié Champestre, et moitié Maritime, bannissoient le silence de dessus ce paisible Lac : en meslant leurs voix à l'agreable murmure qui faisoient les Rames en battant l'eau : et à celuy d'un petit vent frais qui temperoit la chaleur, et qui agitoit les Tentes dont les Barques estoient couvertes. Outre celles là, il y en avoit d'autres destinées à la Pesche du Fleuve, et d'autres aussi destinées à la Pesche du Lac, afin de faire voir effectivement que les Poissons que l'on peschoit en l'un ne se peschoient point en l'autre, quoy que le Fleuve passast dans le Lac. Et en effet Madame, nous observasmes cette merveille sans en pouvoit douter : car nostre petite Flotte voguant tantost sut le Lac, et tantost sur le Tigre, nous vismes

   Page 6704 (page 132 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

plus de vingt fois les Filets pleins de Poissons differens, sans qu'on trouvast jamais un de ceux du Lac, dans les Filets qu'on avoit jettez dans le Fleuve, ny un de ceux du Fleuve dans les Filets qu'on avoit jettez dans le Lac : quoy que cela se fist dans une distance si peu considerable, qu'il n'estoit presques pas croyable que la chose fust comme nous la voiyons. Mais ce qu'il y avoit d'agreable, estoit que nous estions quand nous voulions, tantost dans le calme, et tantost dans l'orage : car lors que nous voguions sur je Lac, c'estoit si imperceptiblement, que c'estoit plustost glisser, que voguer : mais lors que nous passions du Lac dans le courant du Fleuve, nous sentions la mesme agitation que si, nous eussions esté sur la Mer : aussi tour le monde n'y fut il pas si long temps que sur le Lac, où la Promenaste estoit plus seure, et plus agreable. Neantmoins il n'y eut personne qui n'eust la curiosité d'aller sur tous les deux : et qui ne voulust esprouver le calme de l'un, et l'agitation de l'autre.

Alcianipe la médisante
Une partie de chasse est ensuite organisée, en même temps qu'une partie de pêche, puis une collation. Enfin, on appelle les convives pour le bal. Parmi les invités figure Alcianipe, dont le caractère est remarquable par la médisance qu'elle applique universellement. Elle n'en est pas moins assidûment fréquentée, tant par crainte que par goût.

Mais enfin apres que toutes les Barques eurent bien passé, et repassé les unes devant les autres ; qu'elles se furent croisées de cent et cent façons, et qu'on eut fait conversation de Barque à Barque ; on commença de voguer vers le magnifique Pavillon, qui est basty à l'endroit où le Tigre se jette dans le Lac d'Arethuse. Apres y estre abordez, toutes les Dames furent conduites dans

   Page 6705 (page 133 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

une grande et magnifique Chambre ouverte des quatre faces, afin de jouir mieux de la belle veuë : mais pour les hommes, ils monterent presques tous sur de beaux chevaux qui les attendoient au bord du Fleuve, apres avoir conduit les Dames dans cette belle et agreable Chambre : en suite de quoy ils furent joindre un grand esquipage de Chasse qui les attendoit à cinq cens pas de là : car Protogene avoit donné ordre qu'on enfermast dans des Toiles diverses Bestes sauvages, afin de les lascher quand les Dames seroient en lieu pour pouvoir avoir le plaisir de la Chasse. Et en effet dés que tous les hommes de qualité eurent joint ces Chasseurs qui les attendoient, et que les Dames furent aux Fenestres, les Bestes qui estoient enfermées dans les Toiles furent lancées : et la Chasse commença, sans qu'elles peussent s'esloigner de la veuë des Dames : car outre que le Lac et le Fleuve les en fermoient de divers costez, Protogene par des Toiles, et par grand nombre de Gens armez, avoit fait fermer les passages par où les Bestes qu'on chassoit, eussent pû s'esloigner : de sorte que cette Chasse se faisant, pour ainsi dire, en Champ clos, elle passa vingt fois tout contre le Pavillon où estoient les Dames. Si bien que comme tous les hommes avoient de fort beaux chevaux ; que leurs Habillemens estoient magnifiques ; et qu'ils estoient fort adoits, cette Chasse donnoit grand plaisir.

   Page 6706 (page 134 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cependant afin qu'on en pûst avoir plus d'un à la fois, la Pesche continuoit aussi bien que la Chasse. En effet lors qu'on regardoit du costé du Fleuve et du Lac, on les voyoit tous couverts de Barques de Pescheurs, qui par mille actions differents, occupoient les yeux agreablement : et lors qu'on regardoit vers la Campagne, la veuë de la Chasse et son harmonie rustique et guerriere, divertissoient encore beaucoup. Mais apres que la Chasse et la Pesche furent finies ; et que les Chasseurs et les Pescheurs eurent offert et leur Pesche, et leur Chasse à Arpasie, on fit monter toutes les Dames à l'Estage qui est au dessus de celuy où elles estoient : car comme ce Pavillon est ouvert des quatre faces, il ne peut pas y avoir de plein pied. Mais Madame, comme cela ne se fit qu'apres quelque conversation, nous fusmes bien surprises de voir que tous les hommes avoient esté insensiblement les uns apres les autres quiter leurs habillemens de Chasse, dans diverses Chambres qui estoient en bas, car il n'y a que le premier, et le second Estage qui n'en ont qu'une : et pour achever nostre estonnement, nous trouvasmes au lieu où l'on nous mena une Colation si belle, et une Colation si meslée, qu'il y avoit de tout ce qu'on a accoustumé de servir aux Repas les plus magnifiques. Cependant ce ne fut pas encore la fin du divertissement : car apres qu'on fut hors

   Page 6707 (page 135 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de Table, on redescendit au mesme lieu d'ou l'on avoit veû la Chasse, que nous trouvasmes admirablement, esclairé : et où le Bal commença. Je ne vous diray point precisément Madame, ce qui s'y passa, ny combien Astidamas y parut inquiet : mais je vous diray seulement qu'Arpasie y parut admirablement belle, et que Cleonide ne laissa pourtant pas de paroistre aussi ce qu'elle est : car encore qu'il soit assez difficile de trouver deux grandes Beautez qui ne se destruisent point, il est pourtant vray que comme celles de ces deux Personnes sont tres differentes, elles conserverent leur esclat l'une aupres de l'autre. Mais pour toutes les autres Dames d'Alfene, quoy que belles, il falut qu'elles cedassent entierement, et à Arpasie, et à Cleonide. Parmy celles qui faisoient l'Assemblée, il y en avoit une dont il faut que je vous parle, qui n'avoit sans doute aucun droit à la beauté, mais qui s'en establissoit un sur tout ce qui tomboit sous sa connoissance. Car Madame je ne pense pas que depuis qu'on à commencé de mesdire, il y ait jamais eu personne qui s'en soit si bien aquitée que celle-là : et veû la haine universelle qu'elle a pour tout ce qu'elle connoist, on diroit qu'elle se veut vanger sur tout ce qu'il y a de Gens au monde, de ce que les Dieux ne l'ont pas faire plus belle qu'elle est. Cependant elle parle aussi hardiment des deffauts d'autruy, que si elle n'en

   Page 6708 (page 136 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

auoit point : il est pourtant certain quelle a à peu prés tout ce qu'il faut pour estre laide et desagreable : neantmoins elle a une certaine hardiesse qui fait qu'on n'oseroit presques penser d'elle ce qu'elle merite qu'on en pense. Il se trouve mesme des Gens, et des Gens qui paroissent raisonnables en toute autre chose, qui la voyent, et qui la cherchent : bien est-il vray que je suis persuadée qu'il faut qu'ils ayent quelque secrette malignité dans l'esprit, qui leur fait prendre plaisir aux médisances continuelles qu'elle fait. Au reste tout ce qu'il y a de Gens malicieux dans Alfene, s'empressent tellement à luy aller conter toutes les nouvelles qui peuvent estre une matiere de médisance, que personne n'est est si bien adverty qu'elle. En effet, comme il y a beaucoup de Gens qui pour leur propre honneur, ne voudroient pas parler aussi mal d'autruy qu'elle en parle, et qui ne sont pourtant pas marris que l'on n'en dise point de bien, parce qu'ils n'ont qu'une vertu apparente ; ils arrivent à leur fin en allant faire confidence à cette Personne qui s'appelle Alcianipe, de ce qu'ils veulent publier : ainsi et espargnant la peine et la honte de médire, ils ne laissent pas de faire autant de mal que s'ils médisoient eux mesmes. Ils le font mesme plus grand : estant certain que comme Alcianipe ne fait autre chose que médire, elle s'y est renduë merveilleusement ingenieuse : et pour moy je ne sçay comment

   Page 6709 (page 137 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle peut avoir mis dans sa memoire toutes les choses qu'elle y a. Car enfin Madame, s'il y a une Maison dans Alfene qui pretende passer pour ancienne, elle en fait une Genealogie à sa mode, qui vous fait croire que ceux qui en sont ne sont pas ce qu'ils se disent. De plus, s'il y a eu quelqu'un dans une Race il y a deux ou trois Siecles, qui ait fait une mauvaise action, elle en noircit le sang de tous les Successeurs de celuy qui l'a faite : et elle va mesme chercher dans les Familles, des maux, et des vices, qu'elle assure qui sont hereditaires. Pour la beauté des Femmes, elle ne la louë jamais, que lors que cela peut servir à faire croire plus facilement qu'elles font galanterie, ou que leurs Maris en sont jaloux. Si on l'en croit, il n'y a personne riche à Alfene ; il n'y a personne noble ; il n'y a pas un homme qui n'ait trahy son Amy, ou qui n'ait fait quelque lascheté ; et il n'y a pas une Femme qui n'ait eu quelque commerce criminel, ou du moins quelque intelligence un peu trop particuliere. Au reste elle ne neglige pas mesme les petites médisances : car je suis assurée qu'il n'y a pas une belle Femme de vingt-cinq ans à Alfene, à qui elle n'en donne liberalement cinq ou six plus qu'elle n'en a : cependant il est certain qu'elle a l'esprit si propre à dire toutes ces sortes de choses, qu'à moins que d'estre né avec des inclinations tout à fait opposées à la médisance, on a peine à n'adjouster pas foy

   Page 6710 (page 138 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à tout ce qu'elle assure : car elle circonstancie tellement ses mensonges, qu'on ne peut s'imaginer qu'elle ait pû se donner la peine d'inventer tout ce qu'elle dit. Aussi quoy qu'elle soit connuë de tout le monde pour faire profession ouverte de ne dire jamais bien de qui ce soit, sans exception, il ne laisse pas d'y avoir des Gens qui croyent du moins une partie de ce qu'elle conte. De plus, comme elle se fait craindre, les Femmes ne laissent pas de la voir, quoy qu'elles sçachent bien que dés qu'elles seront hors de chez elle, elle les deschirera devant celles qui y seront demeurées. Neantmoins comme elles s'imaginent qu'elle diroit encore pis si elle ne la voyoient pas, elles la visitent sans l'estimer et sans l'aimer : joint que comme il y a cent Femmes qui ont presques plus de joye d'ouïr dire du mal de celles qu'elles n'aiment pas, qu'elles n'ont de douleur qu'os en die d'elles mesmes, elles vont se donner cette satisfaction chez Alcianipe, au hazard de s'exposer à son humeur satirique : de sorte que par ce moyen, elle est aussi visitée que si elle estoit la meilleure personne de la Terre. Pour moy j'advouë que j'en ay mille et mille fois grondé toutes les Amies que j'ay faites en ce lieu là : et que je ne trouve point qu'il soit beau, d'aller visiter souvent une Personne qu'on n'estime pas : aussi n'ay-je jamais esté chez elle si on ne m'y a menée par force ; car il est vray que je ne puis souffrir ces sortes de Personnes

   Page 6711 (page 139 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qui font du venin de toutes choses, et qui ne disent jamais vray, si ce n'est qu'elles sçachent quelque verité fâcheuse. Mais encore une fois ; ce qu'il y a de cruel à Alcianipe, c'est qu'elle a un Talent si particulier pour mesdire, qu'elle conserve la vray-semblance dans toutes ses médisances : et elle les dit mesme avec des circonstances si adroitement inventées, qu'elle donne lieu de croire à ceux qui ne la connoissent pas bien, qu'ils devinent mesme par où elle peut avoir sçeu ce qu'elle raconte. De plus, elle parle facilement et juste : et choisit si admirablement tous les termes les plus forts, lors qu'il s'agit d'insulter sur quelque malheureux, qu'elle ne s'y trompe jamais.

Médisances
Meliante se trouve, durant le bal, aux côtés d'Alcianipe, qui passe en revue toute la société présente et brosse une série de portraits satiriques : maris bénins, prudes, coquettes, mariages mal assortis. Surtout, elle dit le plus grand mal d'Astidamas et prétend bientôt parvenir à dévoiler ses intrigues. Elle s'engage à tenir Meliante au courant du développement de son enquête.

Alcianipe estant donc de l'humeur que je viens de vous la despeindre, fut de cette belle Feste que je vous ay representée : mais elle en fut pour faire de faux Portraits de tous ceux qui s'y trouverent à Meliante, que le hazard mit aupres d'elle, durant qu'Astidamas menoit dancer Arpasie. En effet Madame, il m'a dit depuis, qu'il n'y eut personne à l'Assemblée de qui il ne luy entendist dire quelque chose de fâcheux, sans en excepter Arpasie : qu'elle disoit estre mal habillée ce jour là, quoy qu'elle le fust admirablement bien. Cependant, comme tous ces jeunes Gens de qualité qui avoient suivy Gobrias, estoient bient aises de sçavoir un peu plus precisément, qui estoient ceux qu'ils voyoient dans cette petite Cour, il y en eut un

   Page 6712 (page 140 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

appellé Pelinthe, qui à mesure que quelque homme prenoit une Dame à dancer, luy en demandoit ou le nom, ou la condition : de sorte que comme elle respondoit tousjours selon son humeur, Meliante estant d'un costé, et luy de l'autre, ils se mirent apres s'estre fait un signe d'intelligence, à luy faire questions sur questions. De grace (luy dit alors Pelinthe, voyant une femme d'assez bonne condition, qui avoit la mine fort haute) dittes moy qui est cette Personne ? si vous en jugez par l'air de Grandeur qu'elle a sur le visage, repliqua-t'elle, vous la croirez du Sang des Dieux : et à dire vray (adjousta Alcianipe pour médire plus finement) cette Personne est admirable : car il est vray qu'elle a tellement le procedé d'une femme de la plus Grande condition, qu'elle ne fait pas une action, ny ne dit pas une parole, qui ne persuade qu'il y a eu des Rois dans sa Race. Cependant il est certain que son Ayeul estoit un pauvre Estranger sans aucu ne naissance : et il y en a mesme qui disent que ceux qui la connoissent fort particulierement, remarquent quelque chose dans ses inclinations, qui sent la bassesse de sa premiere origine : mais pour tout ce qu'on voit de cette Personne, il faut advoüer qu'il sent plus la Reine que la Sujette. Il n'en est pas de mesme, adjousta-t'elle, d'une femme de la plus grande qualité d'Alfene, que vous voyez aupres de Gobrias : car imaginez vous qu'elle parle comme si elle estoit née parmy le

   Page 6713 (page 141 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peuple le plus bas, et le plus grossier : mais si elle parle mal, elle agit de mesme : et elle a une certaine civilité contrainte, qui fait que toutes ses actions desplaisent. Elle ne fait pas seulement la reverence comme les autres ; elle s'habile autrement ; et elle a mesme une sorte de marcher, que les personnes du monde n'ont pas : mais à cela prés c'est une assez bonne Femme. Eh de grace (interrompit Meliante, en luy montrant un homme qui estoit en un coin de la Sale, et qui paroissoit assez resveur) dittes moy qui est cét homme si triste, et pourquoy il vient à une Feste de joye, puis qu'il est si melancolique ? En verité, luy dit elle, il ne faut pas s'estonner si celuy que vous me montrez est triste : puis qu'à n'en mentir pas, il ne se trouve guere d'hommes qui aiment que leurs Femmes aiment tant le monde : et tout galant que vous estes, je suis assurée que si vous estiez à la place de celuy dont vous parlez, vous feriez aussi embarrassé que luy : car enfin cette jeune Personne guaye et enjoüée que vous voyez à l'autre costé de la Sale, et que tant de Gens environnent est sa Femme le croy bien qu'elle est vertueuse, adjousta t'elle, mais elle vit presques comme si elle ne l'estoit pas. En effet elle ne se soucie point de son Mary, et se soucie trop des autres : elle est eternellement hors de chez elle, où si elle y est c'est pour y estre accablée de tant de Gens, que le pauvre Mary pour son propre honneur, ne s'y oseroit montrer : et bien souvent encore apres avoir esté les

   Page 6714 (page 142 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

journées entieres sans la voir, il la trouve le soir si accablée des divertissemens du jour, ou si occupée des soins de sa parure du lendemain, qu'elle n'a pas le loisir de luy dire un mot : si bien qu'il est contraint de la laisser dormir, sans pouvoir avoir un quart d'heure de conversation : et sans qu'il puisse mesme esperer qu'il aura quelque part à ses songes : car comme ils ne sont faits pour l'ordinaire que des pensées des choses qu'on a veuës pendant le jour, il auroit tort d'y pretendre. Cependant, poursuivit Alcianipe, c'est luy qui faut qui donne les Ameublemens magnifiques, et qui paye les Sieges, sur quoy les Galans sont assis : c'est luy, dis-je, qui donne les Habillemens qui parent sa femme pour plaire à autruy : et je ne sçay si ce n'est point luy encore qui paye les Peintres, qui font les Portraits qu'elle donne à ses Adorateurs. C'est toutesfois fort grand donmage que cela soit ainsi, adjousta cette malicieuse personne, car c'est la plus jolie femme qu'il est possible de voir, pour ceux qui ne sont que la visiter, sans prendre interest à sa conduite, et au malheur de son Mary. Je m'assure (repliqua Pelinthe, en luy montrant une autre Dame, qui paroissoit assez chagrine) que celle que je voy ne donne pas tant de peine à son Mary que celle que vous dittes : du moins n'a t'elle pas la mine d'aimer la galanterie. Il est vray, dit elle, qu'elle ne luy donne point de jalousie ; mais elle le tourmente d'une autre maniere : car parce qu'elle est honneste femme, elle croit qu'il doit luy en avoir la plus grande obligation du

   Page 6715 (page 143 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

monde : si bien qu'il n'est sorte de persecution qu'elle ne luy face souffrir : car elle est jalouse jusques à haïr toutes les Femmes qu'il voit, et à leur faire mille incivilitez : cependant je ne pense pas qu'il luy doive estre si obligé de ce qu'elle ne fait pas galanterie : puis qu'à mon advis on n'a pas mis sa vertu à une bien difficile espreuve. J'en voy une autre aupres de celle dont vous parlez, reprit Meliante, qui a assez la mine de mespriser son Mary si elle en a un : vous ne vous trompez pas, dit elle, car comme cette Personne est de beaucoup meilleure Maison que celuy qu'elle a espousé, elle le traite tellement de haut en bas, qu'il vaudroit mieux qu'il fust son Esclave que son Mary : et ce qu'il y a de cruel, c'est que durant qu'elle le mal traite parce qu'il n'est pas de si bonne condition qu'elle, elle souffre des Galans qui sont de plus mauvaise naissance que luy. Cette injustice est si grande, repliqua Pelinthe, que je ne veux plus regarder celle qui en est capable : et l'aime mieux vous demander qui est cét homme si magnifique que je voy derriere elle ? Ne diroit-on pas, adjousta-t'elle alors, qu'il doit avoir tous les Thresors de Cresus ? il est pourtant certain qu'il n'a point de Bi ? que celuy que le hazard luy donne, sans qu'on puisse mesme dire d'où cela vient : il est vray que chacun en parle à sa fantaisie : et il y en a mesme qui croyent que cette despence qu'il fait appauvrit des Gens qui n'y pensent pas : et je ne sçay, poursuivit-elle, si un homme qui n'est pas trop loin d'Arpasie n'a point plus de part à sa magnificence

   Page 6716 (page 144 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'y en croit avoir. Quoy qu'il en soit, adjousta t'elle, il y a bien du déreglement dans le Monde : et je ne connois quasi personne qui face ce qu'il doit. En effet, poursuivit Alcianipe, celuy que vous voyez aupres de Protogene, est un homme fort riche, effroyablement avare : cét autre qui le touche, est prodigue jusqu'à la folie, quoy qu'il soit pauvre : cette jeune Fille qui n'en est pas loin, est Coquette plus qu'on ne se le peut imaginer : cette autre habillée de bleu, est artificieuse jusques à estre meschante : et cette autre qui a des Rubans incarnats, est la plus envieuse Femme du monde : car elle ne peut rien voir de beau aux autres sans despit. En suite de cela, Alcianipe se mettant d'elle mesme à regarder tous ceux qui estoient dans la Compagnie, sans que Meliante et Pelinthe luy demandassent plus rien, elle leur fit une Histoire si Satirique, et si fausse, de tout ce qu'il y avoit là de Gens, que s'ils eussent creû tout ce qu'elle leur en disoit, ils fussent sortis de l'Assemblée à l'heure mesme, afin de s'oster d'un lieu où il y avoit un si grand nombre d'estranges Personnes. De sorte que Meliante voyant qu'elle disoit du mal de tous ceux dont elle parloir, resolut de luy parler de son Rival : afin d'avoir quelque consolation de n'entendre pas loüer un homme qu'il n'aimoit pas. Mais Madame, ce qu'il y avoit de particulier dans la haine que Meliante avoit pour Astidamas, c'est qu'encore qu'il n'eust pas voulu qu'il eust esté plus assidu qu'il estoit aupres

   Page 6717 (page 145 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Arpasie, il ne laissoit pas de luy vouloir un mal estrange, de ce qu'il n'estoit pas assez sensible à la bonne fortune qu'il avoit de se voir en estat de pouvoir esperer de posseder Arpasie. Si bien qu'estant poussé par cette premiere adversion avoit pour luy, il obligea adroitement Alcianipe à parler de son pretendu Rival : et ce qu'il y eut de rare, fut que pour parler plus mal d'Astidamas, elle parla peut-estre mieux d'Arpasie qu'elle n'en eust parlé sans cela. Car apres avoir seulement dit en passant, que c'estoit dommage qu'elle n'estoit pas mieux habillée ce jour là, elle se mit à la loüer, afin d'avoir plus de sujet de blasmer Astidamas : car enfin, disoit elle à Meliante, on diroit qu'il ne sçait pas qu'elle est belle. veû comme il agit : il est vray, adjousta t'elle, qu'il ne s'en faut trop estonner : car il n'y a pas un homme au monde qui ait un plus grand desreglement dans l'esprit que celuy-là : et si j'avois connu Gobrias, je l'aurois bien empesché de donner sa Fille à un homme de cette humeur. En suitte de cela, Alcianipe raconta à Meliante, tout ce qu'Astidamas avoit jamais fait de mal à propos : y adjoustant mesme cent choses qu'il n'avoit pas faites. Cependant poursuivit-elle, ce qui m'espouvante dans le procédé qu'il tient avec Arpasie c'est que presentement il n'y a pas tant de desreglement en sa vie qu'il y en a eu autrefois : il n'y a pourtant pas apparence

   Page 6718 (page 146 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que ce soit l'amour qu'il a pour Arpasie qui l'en empesche, veû la tiedeur qu'il paroist avoit pour elle en cent rencontres : et je suis la plus trompée du monde, s'il ne faut qu'il ait quelque passion secrette : car enfin je sçay par deux ou trois de ces hommes d'avantures, qui ne se couchent que quand le Soleil se leve, qu'on le voit souvent se retirer assez tard, sans qu'on puisse descouvrir d'où il vient : et qu'on sçait mesme qu'il va quelquefois à un Temple escarté, où un Esclave Inconnu luy porte des Lettres : mais il a beau faire, adjousta Alcianipe, car devant qu'il soit huit jours, je sçauray quel est cét intrigue, quelque caché qu'il puisse estre : et je luy ay donné tant d'Espions, que ce secret ne m'eschapera pas. Eh de grace (luy dit alors Meliante avec beaucoup d'empressement) donnez moy quelque part à cette confidence : je le veux, luy dit elle, à condition que de vostre costé vous observerez Astidamas) et que vous me direz tout ce que vous en aurez descouvert. Vous pouvez juger Madame, que Meliante promit facilement à Alcianipe qu'elle vouloit : de sorte que leur Traité estant fait justement comme la Compagnie se retira, ils se separerent.

Le retour nocturne
Lors du retour nocturne sur le lac, la navigation en différentes eaux est prétexte à une conversation sur la nécessité de séparer les individus humains en catégories et de les regrouper selon leurs affinités. Les avis divergent : la diversité des caractères est-elle une contrainte ou une chance pour les honnêtes gens ? On en profite pour essayer en imagination de répartir en groupes distincts les participants de la fête. Arpasie souhaiterait ne pas se trouver associée à Alcianipe, considérant que la médisance est le pire des défauts pour une femme. Or, quand cette dernière survient, Arpasie doit constater qu'elle jouit d'un rapport privilégié avec Meliante. Lequel est d'ailleurs invité par Astidamas à révéler le secret qu'il partage avec la médisante. Il refuse en se tirant d'affaire par une formule sibylline.

Cependant les mesmes Barques qui nous avoient amenez, servirent à nous remener : car comme la Lune estoit alors en son plain, et que nous estions en une saison où le Ciel n'est pas souvent couvert, Protogene avoit bien preveû qu'on s'en retourneroit

   Page 6719 (page 147 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

commodément et agreablement, à la seule clarté de la Lune : et en effet Madame, je ne pense pas qu'il y ait jamais eu une nuit si belle que celle-là, ny rien de plus divertissant que d'estre sur le Lac d'Arethuse en une pareille heure. Car Madame, si je pouvois vous representer cette belle nuit, vous advoüeriez que le jour ne peut rien faire voir de si agreable : en effet le silence qui regnoit alors, et qui n'estoit interrompu que par le seul bruit des Rames qui retomboient dans l'eau, avoit un charme inexprimable. De plus, on sentoit un petit vent, qui sans estre ny trop frais, ny trop chaud, faisoit qu'on respiroit un parfum qui exhaloit des Prairies prochaines : joint que la Lune, et les Estoiles, qu'on voyoit differamment, selon qu'on les regardoit, ou dans le Fleuve, ou dans le Lac, faisoient le plus bel objet du monde : car comme l'eau du Fleuve estoit la plus tumultueuse, chaque Estoile par cette agitation sembloit briller de mille feux : ou au contraire comme celle du Lac estoit plus tranquile, tous les Astres qu'on y voyoit, la penetroient par de longs filets d'argent, qui n'estoient point agitez par le tumulte des Ondes : ainsi on les voyoit dans la profondeur de ce beau Lac, avec la mesme tranquillité qu'on les voit au Ciellors qu'il est fort serein. De plus, l'ombre de ce magnifique Pavillon dont nous partions ; et celle des Arbres du Rivage, qui les representoit dans l'eau, adjoustoit encore quelque chose à la beauté de cette nuit. Mais ce

   Page 6720 (page 148 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle eut pourtant de plus agreable, fut sans doute la conversation d'Arpasie, de Cleonide, de Meliante, et d'Astidamas : car comme on c'en retourna dans le mesme ordre qu'on estoit venu, ces deux Rivaux estoient en mesme Barque, et j'y estois aussi avec les autres Dames qui y avoient esté en allant. De sorte que comme on eut un peu abandonné le Rivage, et que durant quelque temps on eut parlé de la beauté de la nuit, Arpasie qui avoit desja fort entendu parler de l'humeur d'Aleianipe, et qui avoit pris garde que Meliante l'avoit entretenuë assez long temps, se mit à luy en faire la guerre : et à luy dire qu'elle avoit quelque peine à luy pardonner le choix qu'il avoit fait : car enfin (dit elle en parlant à Cleonide) pour me servir d'une comparaison que le lieu où je suis me fournit, j'advouë que comme les Poissons du Tigre que nous voyons, ne se meslent point avec ceux du Lac sur qui nous sommes ; non plus que ceux du Lac ne se meslent point aussi avec ceux du Fleuve qui le traverse ; je voudrois de mesme, qu'encore que dans le Monde les bons et les meschans semblent estre meslez confusément ; je voudrois, dis-je, qu'ils ne se meslassent pourtant jamais : et qu'à l'exemple de ces ingenieux Poissons dont je parle, ils sçeussent l'art de se separer les uns d'avec les autres : et qu'ainsi les Personnes qui auroient de vertu, n'eussent jamais nul commerce avec celles qui n'en auroient pas. Je voudrois donc que

   Page 6721 (page 149 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les bons, fussent avec les bons ; les meschans, avec les meschans ; les fâcheux, avec les fâcheux ; les agreables, avec les agreables, les stupides, avec les stupides ; et les Gens d'esprit, avec les Gens d'esprit : car de cette sorte, et les uns, et les autres, en seroient mieux : et Meliante qui est le moins medisant de tous les hommes, n'auroit pas si long temps entretenu la plus médisante Femme de la Terre. Je vous suis bien obligé Madame, repliqua Meliante, de la justice que vous me rendez : mais peut-estre Madame (dit alors Gleonide, qui se souvenoit tousjours du premier jour que l'avoit veué) n'estes vous pas si equitable que vous pensez l'estre : car pour moy je ne mers guere de difference entre celuy qui escoute le médisant avec plaisir, et celuy qui fait la médisance : c'est pourquoy il me semble que comme Meliante a choisi Alcianipe pour l'entretenir tout le soir, c'est luy faire grace que de dire qu'il est le moins médisant de tous les hommes : puis qu'à mon advis s'il haïssoit autant la médisance que vous le pensez, il auroit changé de place, en un lieu où il en pouvoit trouver cent plus agreables que celle qu'il occupoit. Peut-estre (repliqua froidement Meliante en soûriant) que la belle Gleonide se repentira de l'injure qu'elle me fait, quand elle me connoistra mieux : mais cependant pour me justifier, je diray que le hazard m'a mis à la place où je me suis rencontré : et que la curiosité de sçavoir si ce qu'on disoit

   Page 6722 (page 150 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Alcianipe estoit vray m'y a retenu. Dittes nous du moins, repliqua Astidamas, ce que vous en avez trouvé : quoy que ce ne fust peut-estre pas passer pour médisant, reprit Meliante, que de dire qu'Alcianipe dit un peu trop franchement ses sentimens sur toutes choses, je ne veux pourtant en rien dire : et j'aime beaucoup mieux loüer ce que la belle Arpasie a dit, que de blasmer ce que j'ay entendu dire à Alcianipe : car enfin il est vray que le souhait qu'elle a sait est tout à fait juste : et que la plus grande injustice de la Fortune, est pour l'ordinaire d'enchainer indissolublement les interests de tant de Personnes d'humeur opposée, qui faut qui vivent ensemble : et qui en pourroient trouver d'autres qui seroient plus conformes à leur humeur. En effet, adjousta Arpasie, je suis assurée qu'il n'y a point de Ville au Monde, où l'on ne pûst faire un partage si equitable, que chacun se plairoit à son Quartier, sans aller aux autres : où au contraire de la façon dont les choses sont disposées, il y a peu de Gens qui ne s'ennuyent de ce qu'ils sons obligez de faire, et des Personnes qu'ils sont obligez de voir : ainsi il vaudroit bien mieux que chacun fust où il se plairoit. Il est vray, reprit Astidamas, que ce que vous dittes seroit agreable : mais s'il estoit possible que cela arrivast, poursuivit-il, je pense que peu de Gens demeureroient à la place où ils sont : et je ne sçay mesme (adjousta une des Dames qui estoient de cette conversation)

   Page 6723 (page 151 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il y auroit une des Barques qui sont presentement sur le Lac, où il n'arrivast quelque changement. Je suis si peu digne d'estre en celle où je suis (repliqua modestement Meliante, en regardant Arpasie) que je devrois craindre d'en estre chassé. Vous avez tant entretenu Alcianipe, repliqua cette belle Personne en soûriant, que vous meriteriez presques qu'on vous en bannist : mais comme je croy que vous ne luy avez parlé que pour luy persuader de ne parler plus mal d'autruy, je vous assure que de mon consentement vous ne changeriez point de place. Pour moy (adjousta Astidamas sans regarder Arpasie) je me trouve si bien en celle où je suis, que plustost que de passer en une autre, je pense que je me jetterois dans le Lac. Cette preuve d'affection que vous rendriez à la Compagnie où vous estes (repliqua Cleonide en soûriant, et en rougissant) ne seroit pas si grande que la belle Arpasie peut se l'imaginer : car comme le Fer mesme ne peut aller au fonds de ce Lac, vous ne seriez pas en danger d'estre noyé quand vous vous y jetteriez : c'est pourquoy pour rendre cette marque d'estime plus esclatante, il falloit dire que vous vous jetteriez dans ce Fleuve, qui n'a pas cette vertu merveilleuse qui rend ce Lac si celebre. Ce Lac est si prés du Fleuve, reprit Astidamas en riant, que vous ne deviez pas me faire une querelle pour si peu de chose : si ce n'est que vous me veüilliez faire

   Page 6724 (page 152 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entendre par là, qu'il ne tiendroit pas à vous que je ne sortisse de la Barque, si le souhait d'Arpasie pouvoit arriver. Cependant, adjousta-t'il, apres y avoir bien pense, je suis persuadé que si tous les bons, estoient avec les bons ; tous les meschans, avec les meschans ; tous les stupides, avec les stupides ; et tous les Gens d'esprit, avec ceux qui en ont ; le Monde seroit moins agreable qu'il n'est : estant certain que ce meslange universel de tant d'humeurs differentes, fait une partie de sa beauté. Je vous assure, repliqua Arpasie, que si la diversité des Gens qu'on voit, fait une partie de la beauté du Monde, elle fait aussi bien souvent le suplice des honnestes Gens. Car enfin il n'y a rien plus insuportable, que de voir eternellement des Personnes qu'on n'estime point : cependant de la maniere dont les choses sont ordonnées, on passe la moitié de sa vie avec des gens qu'on ne voudrait jamais voir. J'avouë, repliqua Astidamas, qu'on n'est pas tousjours où l'on voudroit estre : et de l'heure que je parle, s'il estoit permis de faire le changement de toutes les Barques qui sont sur ce Lac, on verroit que ce qui a desja esté dit seroit vray. Mais encore, reprit Cleonide, qui croyez vous qui changeast de place ? apres cela Astidamas luy ayant respondu que pour pouvoir satisfaire sa curiosité, il faloit aller de Barque en Barque, pour voir qui y estoit ; Arpasie commanda à celuy qui conduisoit la sienne, d'aller croiser toutes les autres :

   Page 6725 (page 153 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si bien que les visitant toutes, cette petite Troupe se divertissoit à partager selon sa fantaisie, les Personnes qui les remplissoient. Mais comme Astidamas, Cleonide, et les autres Dames qui estoient d'Alfene, sçavoient mieux l'Histoire de leur Ville, qu'Arpasie ny Meliante, ce furent eux qui dirent que celuy-cy iroit aupres de celle-là ; et que celle-là, iroit aupres de celuy-cy : de sorte que changeant tout l'ordre de la Compagnie en general, il n'y avoit presques plus qu'Alcianipe à qui ils n'eussent point assigné de place. Si bien qu'Arpasie faisant agreablement cette remarque, se mit à prier instamment Cleonide, de ne la mettre pas dans leur Barque : car enfin, luy dit elle, j'ay une telle horreur pour toutes les Personnes médisantes, que si vous l'y mettiez, je pense que comme vous m'avez assuré qu'on ne peut aller au fonds de ce Lac, je m'y jetterois plus tost que d'estre exposée à souffrir long temps la conversation d'une Femme qui déchire tous ceux qu'elle connoist. Il vaudroit bien mieux la jetter dans le Fleuve, repliqua Meliante, que de vous exposer à vous jetter dans le Lac : en verité, adjousta-t'elle, il n'y a point de suplice dont ceux qui médisent ne soient dignes : et pour dire les choses comme je les pense, je trouve encore bien plus terrible de voir une Femme médisante, que de voir un homme médisant : et si je pouvois souffrir la médisance, je l'endurerois moins impatiemment en la bouche d'un homme, qu'en

   Page 6726 (page 154 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celle d'une femme. En effet, adjousta-t'elle, comme il y a des vertus qui semblent estre encore plus necessaires aux femmes qu'aux hommes, il y aussi des vices moins horribles aux hommes qu'aux femmes : car comme on ne peut médire sans mentir, et qu'on ne peut bien mentir sans insolence, qui est une qualité qui ne se devroit jamais trouver en une femme, je trouve que les hommes à qui la hardiesse est permise, sont du moins plus propres à médire que les femmes : qui ne doivent pas mesme faire une action de vertu avec trop de hardiesse, si elles veulent demeurer dans les justes bornes de la modestie de leur Sexe : ainsi je conclus qu'une femme médisante est un Monstre : et qu'une Personne qui aime à noircir la reputation d'autruy, ne se soucie guere de la sienne : et qu'elle pourroit aisé ment estre soubçonnée de tous les crimes qu'elle suppose aux autres. Apres cela, dit Astidamas, je voy bien que nous ne sçaurons que faire de la pauvre Alcianipe : et qu'il faudra la laisser seule dans quelque Barque. Si on faisoit bien, respondit Arpasie, on la laisseroit du moins seule chez elle : car si on ne se divertissoit point à escouter ses médisances, elle s'en corrigeroit : mais le mal est que presques tout le monde prend plus de plaisir à entendre médire, qu'à entendre loüer. Comme Arpasie disoit cela, elle vit non seulement que la Barque où estoit Alcianipe estoit preste de joindre la sienne, mais elle entendit

   Page 6727 (page 155 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que cette Dame la conjuroit de luy permettre de dire un mot à Meliante : de sorte que quelque haine qu'elle eust pour la médisance, comme elle n'estoit pas incivile, elle n'osa devant tant le monde, luy refuser ce qu'elle luy demandoit. Elle le luy accorda pourtant si froidement, qu'il fut aisé de connoistre qu'elle luy desplaisoit fort. Cependant Meliante se trouvoit bien embarrassé : neantmoins comme il ne pouvoit se deffendre de parler à une Personne de cette condition ; et que de plus la promesse qu'elle luy avoit faite l'engageoit à la souffrir, il se pancha vers la Barque où estoit Alcianipe, qui se panchant aussi vers celle où il estoit, luy dit pas à l'oreille que depuis qu'il l'avoit quitée, elle avoit appris des choses qui l'obligeoient à luy promettre hardiment une seconde fois, de luy démesler dans huit jours tout l'intrigue dont elle luy avoit dit qu'elle avoit quelque soupçon. De sorte que Meliante ne pouvant s'empescher de la remercier, et de la conjurer de ne manquer pas à sa parole, il le fit si haut, qu'Arpasie luy en fit une guerre estrange, apres que la Barque d'Alcianipe se fut separé de la sienne. D'autre part, Astidamas qui entendoit plus clair que personne n'entendra jamais, ayant oüy qu'Alcianipe avoit promis à Meliante de luy démesler un intrigue, le dit à Arpasie sans penser y avoir interest : si bien qu'apres cela ils se mirent tous ensemble à le presser de

   Page 6728 (page 156 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dire du moins ce qu'Alcianipe luy avoit promis. Il faudroit que ce qu'Alcianipe me doit dire, reprit il en souriant, ne fust pas un secret de grande importance, si je le pouvois dire à sept ou huit personnes à la fois. Choisissez en du moins une de la compagnie, repliqua Arpasie, à qui vous puissiez dire ce que vous avez à démesler avec Alcianipe, afin de justifier le commerce que vous avez avec une si dangereuse personne. Si elle me tient sa parole, respondit il, et que vous veüilliez encore sçavoir ce qu'elle m'aura dit, je pense que j'auray bien de la peine à ne vous le dire pas : et peut-estre mesme, adjousta t'il, que j'auray plus d'envie de vous le dire, que vous n'en aurez de le sçavoir. Si la belle Arpasie, reprit Cleonide, avoir moins de merite qu'elle n'en a, toute la Compagnie auroit lieu de s'offencer de ce que vous n'y trouvez personne que vous estimiez assez pour luy confier un secret, qui ne peut mesme estre fort secret, puis qu'Alcianipe le partage aveque vous : si ce n'est adjousta-t'elle, que quelqu'un luy ait dit beaucoup de bien d'un autre : mais si cela est, je ne pense pas qu'elle vous le die, car elle ne dit jamais bien de personne. Comma la Barque où nous estions aborda justement comme Cleonide parloit ainsi, Meliante luy respondit civilement en deux mots, et luy donna la main pour luy aider à en sortir, et pour la conduire à son Chariot : car Astidamas

   Page 6729 (page 157 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ayant esté obligé de la donner à Arpasie, la raison voulut qu'il la luy cedast, et qu'il aidast à marcher à Cleonide, qui ne sçavoit pas qu'elle estoit sa Soeur.

Astidamas aime ailleurs
Meliante devient le confident d'Arpasie, qui n'hésite pas à lui révéler son aversion pour son futur mari. Il apprend d'Alcianipe qu'Astidamas est lié à une autre dame de qualité et ne désire pas épouser Arpasie. Quand celle-ci vient à se plaindre encore de l'absence d'amour de son futur mari, Meliante lui suggère d'en parler à son père, d'autant qu'il prétend être bientôt en mesure de donner le nom d'une femme qu'Astidamas aime à Alfene. Arpasie l'invite à tout faire pour découvrir l'identité de cette personne.

Mais Madame, pour ne m'amuser pas à tant de petites choses qui se passerent, je diray que Meliante fut si bien avec Arpasie, qu'insensiblement elle vint à luy faire confidence de l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, et à se pleindre aveque luy de la maniere dont il vivoit avec elle. Elle m'a pourtant dit qu'elle ne s'y seroit pas resoluë, n'eust esté qu'elle n'avoit bien remarqué que Meliante s'aperçevoit des sentimens qu'elle avoit dans l'ame : si bien que jugeant qu'il valloit mieux l'obliger au secret par la confiance qu'elle prendroit en luy, elle ne luy cacha point ce qu'elle pensoit. Joint que le hazard aussi contribua encore à cette confidence : car Meliante s'estant trouvé une apresdisnée toute entiere à l'entretenir ; leur conversation se tourna d'un certain biais, qu'ils se dirent cent choses qu'ils n'eussent pas creû se pouvoir dire en la commençant. Meliante ne dit pourtant rien à Arpasie, qui luy pûst faire soubçonner qu'il fust amoureux d'elle, mais il luy dit tout ce qu'il falloir pour luy donner beaucoup d'estime, et beaucoup d'amitié pour luy : car il entra si adroitement dans tous ses sentimens ; il trouva les pleintes qu'elle faisoit d'Astidamas si justes ; et il la pleignit d'une maniere si obligeante ; que depuis cela

   Page 6730 (page 158 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle ne luy cacha plus aucune chose, de tout ce qu'elle avoit dans l'esprit. Cependant Phormion qui voyoit l'amour de Meliante augmenter de moment en moment, faisoit tousjours tout ce qu'il pouvoit pour tascher de remettre le souvenir d'Argelyse dans son coeur, afin d'affoiblir le pouvoir qu'Arpasie y avoit, mais il le faisoit inutilement : car comme l'aversion qu'Arpasie avoit pour Astidamas, et la confiance qu'elle prenoit en luy, flattoient l'a passion ; l'amour de Meliante estoit si forte. qu'encore qu'il n'eust nulle esperance raisonnable, il ne laissoit pas de croire qu'il n'avoit pas tout à fait tort, de ne combatre point son amour. D'autre part la promesse qu'Alcianipe luy avoit faite, n'estant pas hors de sa memoire, il la fut voir precisément au bout des huit jours qu'elle luy avoit demandez : il ne sçeut pourtant pas encore tout ce qu'il avoit envie de sçavoir : mais il en sçeut tousjours allez pour luy faire esperer d'avoir de quoy augmenter la haine qu'Arpasie avoit pour Astidamas : car elle luy dit qu'elle sçavoit d'une certitude infaillible, qu'Astidamas avoit une affection liée avec une Fille de qualité depuis tres long temps : et qu'elle sçavoit de plus qu'il luy promettoit tous les jours de n'espouser point Arpasie : l'assurant en suite que dans quatre jours au plus tard, elle luy en pourroit dire le nom. Vous pouvez juger Madame, que cette nouvelle fut infiniment

   Page 6731 (page 159 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

agreable Meliante : neantmoins comme il connoissoit Alcianipe pour estre effroyablement médisante, il craignoit estrangement que tout ce qu'elle luy disoit ne fust pas vray : toutesfois comme on croit aisément ce qui flatte une violente passion, il creut qu'il falloit qu'en effet Astidamas fust amoureux de quel- une autre que d'Arpasie : et il le creut d'autant plus facilement, qu'il ne voyoit pas que nulle autre raison l'eust pû faire vivre comme il vivoir, avec cette admirable Fille : de sorte que conjurant instamment Alcianipe de tascher de sçavoir le nom de celle avec qui Astidamas avoit un commerce si particulier, elle le luy promit tout de nouveau. Cependant Meliante estant venu au sortir de chez elle, chez Arpasie, il sçeut qu'Astidamas n'y avoit point elle de tout le jour, ny le soir auparavant : de sorte qu'estant bien aise d'insulter sur luy, il se mit à l'accuser d'une injustice effroyable, d'avoir si peu d'assiduité aupres d'elle. Pour moy, repliqua Arpasie, sa presence m'est si peu agreable, que si je n'estois pas condamnée à passer le reste de ma vie aveque luy, je serois bien aise de ne le voir guere : mais il est certain que devant espouser Astidamas, c'est une cruelle chose que de voir la maniere dont il vit aveques moy. C'est tousjours un grand malheur, poursuivit elle, de n'aimer pas celuy qu'on espouse : mais ç'en est un encore plus grand, d'estre mesprisée de celuy qu'on doit espouser. En effet si

   Page 6732 (page 160 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Astidamas m'aimoit sans que je l'aimasse, je pourrois esperer que mon aversion passeroit aveque le temps, et que ma raison la surmontant, me feroit voir à la fin que j'aurois tort : mais le haïssant et en estant mesprisée, quelle aparence y a-t'il que je puisse jamais vaincre la haine que j'ay pour luy ? car y a-t'il rien de si naturel, que de n'aimer pas qui ne nous aime point ? principalement quand il ne nous paroist pas aimable. Meliante la voyant dans ces sentimens là, voulut luy persuader de se resoudre de dire à Gobrias l'aversion qu'elle avoit pour Astidamas, et de le conjurer de ne l'obliger point à l'espouser : mais elle luy dit qu'il estoit hors d'aparence que son Pere qui ne la marioit que pour affermir le Traitée qu'il faisoit avec Protogene, afin de se vanger du Roy d'Assirie, l'allast rompre pour une simple aversion, sans avoir rien à luy dire, sinon qu'Astidamas ne luy tesmoignoit pas avoir assez d'affection pour elle : et il faudroit, adjousta-t'elle, que je sçeusse d'autres choses de luy que ce que j'en sçay. Mais si vous sçaviez qu'Astidamas fust fort amoureux d'une autre Personne (luy dit il emporté par sa passion) et qu'il luy promist tous les jours de ne vous espouser lamais, ne prendriez vous pas la resolution de le faire sçavoir à Gobrias ? Je la prendrois sans doute, repliqua Arpasie, mais qu'elle apparence y a-t'il, adjousta-t'elle, qu'Astidamas souffrist que son Oncle envoyast vers le Roy d'Assirie, s'il n'avoit pas dessein que nostre mariage s'achevast ?

   Page 6733 (page 161 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Comme on n'envoye vers ce Prince, repliqua Meliante, que pour l'amuser, plustost que pour luy demander sa permission, Astidamas ne se soucie peut-estre pas de cela : joint que s'il est assez injuste pour ne vous aimer pas, et pour en aimer une autre, il n'est pas estrange que sa prudence ait quelque irregularité. Mais encore, luy dit alors Arpasie, quelle raison vous oblige à dire ce que vous dittes ? et ne seroit-ce point, adjousta-t'elle, cét intrigue qu'Alcianipe vous avoit promis de vous descouvrir ? de grace Meliante, luy dit elle encore, ne me cachez rien de ce qui peut nuire à Astidamas, je vous en conjure par nostre amitié. Cette conjuration est si forte Madame, reprit il, que je ne vous puis rien refuser : et en effet il se mit alors à luy dire ingenûment ce qu'Alcianipe luy avoit apris, et ce qu'elle luy avoit promis de luy aprendre. Ha Meliante, luy dit elle, tant qu'Alcianipe ne vous particularisera pas davantage les choses, et qu'elle ne vous dira pas le nom de celle à qui elle dit qu'Astidamas promet tous les jours de ne m'espouser jamais, je ne sçaurois luy nuire aupres de mon Pere : joint qu'Alcianipe est si suspecte de mensonge, que cela ne suffiroit pas pour persuader Gobrias de ce que je luy dirois. Ce n'est pas, adjousta-t'elle, que je ne croye qu'il faut en effet qu'Astidamas ait une passion dans l'ame, et que celle qui la luy donne, soit à Alfene : car quand je le vy la premiere fois, il ne vivoit pas aveque moy comme il y vit : ainsi je conclus que la presence

   Page 6734 (page 162 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de cette Personne, l'oblige d'en user comme il fait : soit qu'il l'aimast dés que je le connus, ou qu'il soit devenu amoureux icy depuis qu'il m'eut quitée. Quoy qu'il en soit, adjousta-t'elle, il faut tascher d'en sçavoir davantage : c'est pourquoy encore que je haïsse Alcianipe, ne laissez pas de la voir, et de tascher de l'obliger à vous dire le nom de cette pretenduë Maistresse d'Astidamas : car peut-estre quand nous le sçaurons, viendrons nous à bout de descouvrir le reste de la chose sans Alcianipe. Meliante charmé d'ouïr parler Arpasie de cette sorte, luy promit facilement ce qu'elle desiroit de luy : et attendit avec une impatience incroyable, le jour qu'Alcianipe luy avoit assigné, pour luy dire le nom de cette Personne qu'Astidamas aimoit. Comme je sçavois toutes les pensées d'Arpasie, je n'ignorois pas la confiance qu'elle avoit en Meliante : et il sçavoit aussi celle qu'Arpasie avoit en moy : si bien que lors que nous estions ensemble, nous ne parlions que de ce qui regardoit cette admirable Fille. Nous cherchasmes mesme à deviner qui pouvoit estre celle qu'Astidamas luy preferoit : mais toutes nos conjectures nous sembloient si mal fondées, que nous n'en pouvions former un raisonnable soubçon. Cependant comme Meliante ne s'observoit pas si soigneusement en parlant à moy, que lors qu'il parloit à Arpasie, il me sembla un jour que le zele qu'il avoit pour elle, estoit un peu trop ardent pour un Amy : et peu s'en falut que je ne le soubçonnasse

   Page 6735 (page 163 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'estre son Amant. Neantmoins veû le temps et la maniere dont Arpasie l'avoit connu, je me condamnay moy mesme : et je ne pûs comprendre qu'il n'eust pas resisté aux charmes d'une personne qu'il avoit sçeu qu'on alloit marier, des qu'il avoit sçeu son nom.


Histoire de Pisistrate : Histoire d'Arpasie : motif de la froideur d'Astidamas
Astidamas entretient en secret une relation amoureuse avec Cleonide, soeur de Meliante. Il joue donc double jeu à l'égard d'Arpasie. Mais Meliante ne sait comment tirer parti de cette nouvelle, d'autant que lui aussi a été amoureux d'Argelyse, soeur d'Astidamas, en lui laissant de grands espoirs. Il décide néanmoins de révéler la trahison d'Astidamas à Arpasie. La jeune fille, scandalisée, s'engage à rompre le mariage. Mais, de son côté, Astidamas se voit contraint, pour des raisons politiques, d'épouser Arpasie La situation aboutit à l'impasse.
La révélation de l'amour d'Astidamas et de Cleonide
Meliante apprend d'Alcianipe qu'Astidamas aime en secret sa soeur Cleonide et, de surcroît, ne lui est pas fidèle. Alcianipe est certaine de ses informations (elle les tient d'une suivante de Cleonide) et s'avère même en mesure d'expliquer comment les amoureux se rencontrent à l'insu de tout le monde.

Mais enfin le jour qu'Alcianipe luy avoit marqué estant arrivé, il fut chez elle pour la sommer de sa parole, mais il y fut sans l'y rencontrer : il est vray qu'on luy dit qu'elle avoit donné ordre en sortant, de luy dire qu'elle s'en alloit chez la Tante de Cleonide : et qu'elle luy donnoit le choix de l'y aller trouver, ou de l'attendre chez elle, où elle reviendroit bien tost. Quoy que Meliante ne pûst craindre d'estre reconnu par sa Tante, ny par sa Soeur, chez qui estoit alors Alcianipe, il ne voulut pourtant pas y aller ce jour là, quoy qu'il y eust esté plusieurs autres fois, et il aima mieux attendre qu'elle revinst : luy semblant que s'il alloit faire cette visite, il seroit plus long temps sans sçavoir ce qu'il mouroit d'envie d'aprendre : parce qu'il eust falu qu'Alcianipe la luy eust laissé faire de longueur raisonnable. Si bien qu'entrant dans un Jardin qui est à la Maison de cette Dame, il se mit à s'y promener en l'attendant : il est vray qu'il n'eut pas loisir de s'y ennuyer : car à peine en eut il fait le tour qu'il vit entrer Alcianipe, mais avec un visage si guay, qu'il ne douta point du tout qu'elle n'eust descouvert tout ce qui pouvoit satisfaire sa curiosité, et qu'elle ne sçeust enfin tout ce qu'il faloit sçavoir pour nuire

   Page 6736 (page 164 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à Astidamas. Et bien Madame, luy dit il dés qu'il la vit, sçavez vous le nom de cette Belle qui fait qu'Astidamas est injuste pour l'admirable Arpasie ? je le sçay si bien, repliqua-t'elle, qu'on ne peut le mieux sçavoir : mais à dire vray (adjousta-t'elle, en le menant dans un Cabinet de verdure où elle le fit asseoir) je m'estonne que nous ne nous sommes aperçeus plus tost de cét intrigue : car on ne m'a pas plustost eu dit le nom de Cleonide, qu'il m'est souvenu de cent choses que j'avois veuës, qui me devoient faire connoistre qu'il y avoit une intelligence tres estroite entre Astidamas et elle. Quoy (s'escria Meliante fort surpris d'ouïr le nom de sa Soeur) c'est Cleonide avec qui Astidamas a un commerce de galanterie ? oüy, repliqua-t'elle, et à peine m'a-t'on eu dit que c'estoit elle qu'il aimoit, que je suis sortie pour aller chez elle, afin d'observer exactement son visage, en luy parlant d'Astidamas. Si bien que comme sa Tante n'y estoit point, j'ay eu une conversation avec elle, qui ne me permet pas de douter de tout ce qu'on m'a dit. Car enfin je l'ay fait rougir cent fois, en luy parlant d'Arpasie, ou d'Astidamas : et je suis assurée non seulement qu'elle a de l'amour, mais qu'elle a mesme de la jalousie : et qu'elle ne s'assure pas tant aux promesses qu'Astidamas luy fait, qu'elle ne craigne que la beauté d'Arpasie ne le face inconstant : ou que le respect qu'il a pour Protogene ne l'oblige à luy obeïr, quand mesme il ne seroit pas infidelle. Mais Alcianipe, reprit Meliante, sçavez vous bien que c'est avec

   Page 6737 (page 165 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Cleonide qu'Astidamas a une intelligence ? car j'ay oüy dire qu'elle est assez solitaire, et je m'aperçoy bien qu'elle fuit plustost le monde qu'elle ne le cherche. Il est vray qu'elle le fuit, repliqua-t'elle, mais c'est principalement pour oster tout sujet de jalousie à Astidamas, et pour avoir plus de temps à luy donner. Au reste ce n'est pas une affection liée depuis peu : car il estoit amoureux de Cleonide, devant que de voir Arpasie : neantmoins il ne laissa pas d'avoir le coeur assez fortement touché de sa beauté quand il la vit : mais dés qu'il ne la vit plus, et qu'il revit Cleonide, cette amour passagere finit, et l'autre devint plus forte que jamais. Ce n'est pas qu'elle ne soit souvent exposée à luy voir de ces sortes de passions qui l'occupent durant quelques jours, mais qui ne le détachent pourtant pas de Cleonide : qui souffre ces frequentes inconstances avec tant de patience, et tant d'adresse, que je suis espouventée de tout ce qu'on m'en a raconte : car dans le commencement elle fait semblant de ne s'en aperçevoir pas ; et puis dés qu'elle sçait qu'il a quelque leger despit, ou quelque desgoust de sa nouvelle passion, elle le querelle si flatteusement, s'il est permis de parler ainsi, qu'elle le ramene. Aussi luy dit-il (à ce qu'on m'a assuré, lors qu'il veut se justifier, ou s'excuser) qu'il n'y a que ses yeux qui soient infidelles, et que son coeur n'est jamais inconstant : car enfin, luy dit-il, je puis quelquesfois trouver qu'il est d'autres Belles au Monde que vous : et quand, je ne vous voy

   Page 6738 (page 166 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

pas, je puis aussi prendre quelque plaisir à voir certaines Beautez surprenantes, que le hazard me fait rencontrer : mais ce qui plaist à mes yeux, ne charme jamais tellement mon coeur, que vous n'en puissiez rompre l'enchantement par un regard favorable. Eh comment est il possible, reprit Meliante, que vous puissiez sçavoir toutes ces particularitez ? j'en sçay bien encore d'autres, adjousta-t'elle, car enfin je sçay que c'est chez une de ses Amies qu'elle voit Astidamas, et qu'elle le voit à des heures où ils ne peuvent estre interrompus parce que c'est ordinairement le soir. Mais Cleonide, repliqua brusquement Meliante, passe pourtant dans le monde pour une Personne qui a de la vertu, et de la conduite : pour de la vertu, reprit Alcianipe, je veux croire qu'elle en a : et puis (poursuivit-elle suivant son humeur) quand elle n'en auroit pas naturellement, elle en auroit par prudence : car elle connoist assez Astidamas, pour sçavoir que pour en estre aimée long temps, il luy faut estre rigoureuse. Pour moy, reprit Meliante, qui veux donner un plus noble motif à la vertu de Cleonide, je croy que quand Astidamas ne seroit pas de cette humeur, elle vivroit comme elle vit aveque luy. Quoy qu'il en soit, dit Alcianipe, on ne peut pas accuser Cleonide de ne conduire pas bien son affection avec Astidamas : car comme je l'ay desja dit, elle le voit presques tous les tours chez une de ses Amies, et elle l'y voit le soir. J'advouë que je ne comprends pas trop bien, repliqua

   Page 6739 (page 167 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Meliante, comment cela peut estre : vous le comprendrez, respondit Alcianipe, quand je vous auray dit que le Jardin de la Tante de Cleonide, et celuy de son Amie se touchent : qu'il y a une Porte de communication de l'un à l'autre : que cette Amie est veusve : et que la Tante de Cleonide qui ne soubçonne rien de l'intelligence d'Astidamas et de sa Niece, luy permet d'aller se promener le soir dans le Jardin de son Amie : ne trouvant mesme pas mauvais qu'elle n'en revienne que long temps apres qu'elle est retirée : ainsi Astidamas la voit tant qu'il veut. Mais afin de la voir sans qu'on le sçache, il passe par la Maison d'un de ses Amis, qui est dans une autre Ruë : et qui a une Porte de derriere, qui donne justement vis à vis de la Porte du Jardin de cette Amie de Cleonide, qui bien souvent la luy ouvre elle mesme. Si bien que les Gens d'Astidamas l'attendent à la Porte de devant de son Amy, avec qui ils croyent qu'il est : et de cette sorte, il n'y a presques que le Confident, et la Confidente de cette amour, qui en sçachent quelque chose. Mais il faut donc, reprit Meliante, que cette Confidente ou ce Confident, ayent trahy le secret de ceux qui se confient en leur discretion, puis que vous sçavez tout ce que vous me dittes : nullement, dit elle, mais c'est que cette Amie de Cleonide a chassé une Fille qui la servoit (qui est Soeur d'une Femme qui est à moy) qui sçait toute cette avanture : non seulement parce qu'elle en a veû, mais encore par une Fille qui est à Cleonide,

   Page 6740 (page 168 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de, qui luy en a conté toutes les circonstances que j'en sçay. Cependant je puis vous assurer que Cleonide a fait tout ce qu'elle a pû pour empescher son Amie de se deffaire de cette Fille, de peur qu'elle ne dist à quelqu'un qu'Astidamas la voit dans ce Jardin : et qu'elle n'a rien oublié pour persuader à son Amie, qu'il faloit qu'elle endurast autant de cette Personne à sa consideration, qu'elle endure de celle qui est à elle, mais elle ne l'a pas voulu. Et certes elle n'a pas grand tort, adjousta Alcianipe, car je ne pense pas qu'il y ait un plus grand suplice qu'est celuy des Femmes qui ont une galanterie, que quelques Filles qui sont a elles sçavent : estant certain que dés que ces sortes de personnes sçavent un secret de cette nature, leurs Maistresses sont leurs Esclaves : et je sçay en effet que Cleonide endure des choses si estranges de la Fille qui est à elle, parce qu'elle sçait son affection ; qu'il faut conclurre qu'elle aime bien la gloire, ou Astidamas, puis que le service qu'elle en tire, ou la crainte de l'obliger à dire ce qu'elle sçait, l'empeschent de s'en deffaire. Cependant comme son Amie n'a pas esté si patiente qu'elle, parce qu'elle n'y a pas un si grand interest, elle a congedié cette Fille de la bouche de qui je sçay tout ce que je viens de vous dire. Peut-estre, reprit Meliante, adjouste-t'elle quelque chose à la verité : au contraire (repliqua Alcianipe suivant son humeur médisante) je connois bien qu'elle ne me dit pas tout, et qu'il y en a encore plus qu'elle ne m'en a conté. Elle m'a pourtant

   Page 6741 (page 169 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

encore dit, qu'elle est persuadée qu'Astidamas, quoy qu'il aime Cleonide, et qu'il n'aime point Arpasie, ne laissera pas de tromper la premiere, et d'espouser la seconde, parce qu'il n'ose desobeïr à Protogene, de qui il attend toutes choses : ainsi on peut dire qu'il les tronpe toutes deux, et qu'il se trompe luy mesme. Apres cela Meliante voyant qu'il n'y avoit plus rien à aprendre, et qu'il en sçavoit mesme plus qu'il n'en avoit voulu sçavoir, quita Alcianipe apres l'avoir priée pour plus d'une raison, de ne publier pas ce quelle sçavoit : pretextant la chose du dessein qu'il avoit de ne nuire pas à Astidamas : et de la crainte où il estoit de ne pouvoir pas sçavoir la suite de cette galanterie, si on pouvoit soubçonner par où elle auroit esté descouverte : mais c'estoit en effet afin que la reputation de sa Soeur ne fust pas exposée.

Les embarras de Meliante
Meliante est fort embarrassé de cette nouvelle, qui le contraint de mettre en balance l'intérêt de son amour et l'honneur de sa soeur. Phormion lui fait observer qu'il se trouve dans une situation similaire à l'égard d'Argelyse, soeur d'Astidamas, qu'il a aimée, puis oubliée après avoir rencontré Arpasie. Meliante récuse l'interprétation en prétendant n'avoir jamais aimé cette dernière, mais reconnaît que les apparences sont contre lui. Sur le conseil de son ami, il se résout à ne révéler à Arpasie que la trahison de son amant, sans évoquer ni son propre amour ni sa parenté avec Cleonide. Mais quand il se rend auprès d'Arpasie, la présence d'Astidamas empêche que le sujet ne soit abordé. Au contraire, il est question du frère inconnu de Cleonide, dont on dit le plus grand bien. Meliante doit feindre de ne rien en savoir.

Cependant dés qu'il fut hors d'avec Alcianipe, il rencontra Phormion qui le trouva si triste, et si inquiet, qu'il ne douta pas qu'il n'eust quelque chose de tres fâcheux dans l'esprit. Meliante se trouva alors dans un embarras estrange : car d'un costé il avoit beaucoup de joye de voir qu'il pouvoit nuire à Astidamas : mais de l'autre il estoit au desespoir de sçavoir l'intelligence qu'il avoit avec sa Soeur : et un sentiment d'amour, et un sentiment d'honneur, partagerent de telle sorte son ame, que ne pouvant apaiser un si grand different tout seul, il se resolut de confier son inquietude à son Amy, qui sçavoit desja tout le secret de sa vie. De sorte qu'apres que Phormion luy eut demandé ce qu'il

   Page 6742 (page 170 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et qu'ils furent en lieu commode pour s'entretenir, il luy conta ce qu'il venoit d'aprendre : et luy dit en suite que ne prevoyant pas que cette Fille avec qui Alcianipe luy avoit dit qu'Astidamas avoit une galanterie deust estre la Soeur, il s'estoit engagé à Arpasie de luy en dire le nom, dés qu'Alcianipe le luy auroit dit. Voyez donc, poursuivit il, en quel embarras je me trouve : car pour nuire à mon Rival, il faut que je die à Arpasie qu'il promet tous les jours à Cleonide, qu'il ne l'espousera jamais, et qu'il luy jure qu'il ne l'aime point : et pour n'exposer pas la reputation de ma Soeur, il faut que je cache la galanterie d'Astidamas avec elle. Toutesfois, adjousta-t'il, je pense qu'à bien raisonner, l'honneur ne veut pas moins que l'amour, que je rompe le Mariage d'Astidamas avec Arpasie : et quand je ne serois que le Frere de l'une, sans estre l'Amant de l'autre, je devrois sans doute advertir Arpasie de ce qui se passe, afin de l'obliger à n'espouser point Astidamas : et afin de forcer Astidamas, à espouser Cleonide. Mais par quel droit, reprit Phormion, pourriez vous vouloir forcer Astidamas à espouser Cleonide, vous qui avez une intelligence aussi particuliere avec sa Soeur, que celle qu'il a avec la vostre ? Ha Phormion, s'escria Meliante, il y a bien de la difference entre Astidamas et moy ! car il a de l'amour pour Cleonide, et je n'ay que de l'estime et de l'amitié pour Argelyse : ainsi il luy est bien plus aisé qu'à moy de luy tenir sa parole : à moy, dis-je, qui ay une

   Page 6743 (page 171 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

passion si démesurée pour Arpasie, qu'il n'est plus en mon pouvoir de respondre à l'affection d'Argelyse. Cependant, adjousta-t'il, je me trouve en de pitoyables termes : car je connois bien, à parler veritablement, que si Astidamas sçavoit ce qui s'est passé à Samosate, il auroit presques autant de droit de se pleindre de l'intelligence que j'ay euë avec sa Soeur, que je pretends en avoir de celle qu'il a avec la mienne : je connois bien encore qu'il est tres fâcheux d'aller publier moy mesme la galanterie d'une personne qui m'est si proche : mais je connois encore mieux qu'aimant Arpasie au point que je l'aime, il faut que je ne considere que ce qui peut satisfaire mon amour : et qu'ainsi sans considerer ny la justice, ny la gloire, ny l'interest de ma Soeur, ny celuy d'Argelyse, je me resolve seulement à faire ce que l'amour veut que je face : ainsi mon cher Phormion, il faut que je die à Arpasie l'amour d'Astidamas pour Cleonide, et que je luy die mesme qu'elle est ma Soeur, afin de luy donner une plus grande marque d'affection, et de l'obliger à user discretement du secret que je luy reveleray. Vous estes donc resolu, luy dit Phormion, de luy aprendre vostre condition ? je suis bien resolu à davantage, repliqua-t'il brusquement, car je suis déterminé de luy descouvrir mon amour. Il est vray, adjousta-t'il, que je ne sçay pas trop bien si je le pourray : car j'ay une telle crainte de me mettre mal avec elle, et de l'obliger à changer sa façon d'agir aveque moy,

   Page 6744 (page 172 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que je ne sçay si j'auray la force de luy dire que je l'aime. Pour moy, reprit Phormion, j'aimerois mieux attendre que son mariage fust entierement rompu avec Astidamas : mais si je suy vostre conseil, reprit Meliante, elle croira que je ne traverseray les desseins d'Astidamas, que comme Frere de Cleonide, et non pas pour ses interests. Si j'estois à vostre place, repliqua Phormion, je ne dirois point encore à Arpasie ce que vous voulez luy dire : et je luy cacherois esgallement que je suis son Amant, et que je serois Frere de Cleonide : ainsi ne vous croyant que son Amy, elle adjousteroit plus de foy à vos paroles : et ne vous croyant pas Frere de Cleonide, elle ne vous accuseroit pas d'avoir d'autre interest que le sien en cette affaire. Meliante trouvant de la raison à ce que luy disoit Phormion, se resolut de suivre ce conseil : il est pourtant vray que Phormion ne le luy donnoit que dans l'esperance que peut-estre gueriroit-il de sa passion, s'il ne s'engageoit pas à la descouvrir : de sorte que cela estant resolu ainsi, Meliante fut chez Arpasie, avec dessein de luy dire tout ce qu'il sçavoit de l'affection d'Astidamas pour Cleonide : se resoluant pourtant de luy en cacher ce qui pouvoit luy estre desavantageux : et de luy parler plus fortement de l'amour d'Astidamas pour Cleonide, que de l'affection de Cleonide pour Astidamas. Il ne pût toutesfois luy parler aussi tost en particulier qu'il l'avoit esperé, parce qu'il trouva cét Amant infidelle qui entroit chez Arpasie comme luy : joint aussi qu'il y trouva sa Soeur. Mais à peine

   Page 6745 (page 173 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

furent ils assis, qu'Astidamas dit à demy bas à Cleonide, qu'il venoit de recevoir une Lettre d'un de ses Amis, qui estoit à Samosate, qui luy aprenoit qu'elle connoistroit bien tost ce cher Frere qu'elle avoit tant d'envie de connoistre. comme Arpasie entendit ce que disoit Astidamas, elle prit la parole, et l'adressant à Cleonide ; quoy qu'il semble qu'Astidamas, luy dit elle, ne vous parle que pour estre entendu de vous seulement, je ne laisse pas de me mesler dans vostre conversation : et de vous demander comment il peut estre que vous ayez un Frere que vous ne connoissiez pas ? Comme je n'estois que dans ma troisiesme année, repliqua Cleonide, lors qu'on me fit partir de la Province où je suis née pour venir demeurer à Alfene avec ma Tante ; et que je n'ay point veû mon Frere depuis ce temps là, je pourrois aisément le voir sans le connoistre : car il doit estre arrivé un grand changement en luy depuis que je ne l'ay veû : et je m'en souviens mesme si confusément, que quand il seroit possible que Clidaris fust tel qu'il estoit, je pense mesme que je ne le connoistrois point. Pour son escriture, adsta-t'elle, je la connois bien, car il m'a escrit souvent ; et je luy ay respondu fort regulierement : mais pour luy, je le verrois sans doute sans le connoistre, si je le rencontrois en quelque part sans l'entendre nommer. S'il est tel que mon Amy me le represente, repliqua Astidamas, vous aurez bien de la joye de le voir : car il me dit par sa Lettre que c'est un des honmes du monde le mieux fait, et qui a le plus d'esprit. Il m'aprend mesme,

   Page 6746 (page 174 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

adjousta-t'il, qu'il a fait grande amitié avec ma Soeur qui demeure en ce lieu là : et il me dit enfin tant de choses avantageuses de luy, que je suis desja son Amy sans l'avoir veû. Vous pouvez juger Madame, en quel embarras estoit alors Meliante, qui entendoit parler de luy en sa presence. Cependant comme il eut peur de se rendre suspect en ne disant mot, il demanda hardiment à Astidamas quand ce Frere de Cleonide devoit venir ? Je ne vous le puis dire, repliqua-t'il, car malheureusement celuy qui m'escrit n'a point datté sa Lettre : de sorte que comme elle m'est venuë par une voye détournée que je n'ay encore pû démesler, je ne sçay s'il y a long temps, ou s'il n'y a guere qu'elle est escrite : ainsi je ne puis connoistre quand cét aimable Frere de Cleonide doit venir. Pour moy, reprit Cleonide, je voudrois qu'on ne vous eust pas escrit si avantageusement de mon Frere : car pour l'ordinaire on a bien de la peine à se rendre digne de ces grandes loüanges qui precedent la connoissance des Personnes a qui on les donne. Il est si vray semblable, reprit obligeamment Arpasie, que la belle Cleonide ait un Frere fort honneste homme, que je suis desja toute disposée à l'estimer quand il arrivera. Ce que vous dittes est bien obligeant, repliqua-t'elle, mais pour sçavoir un peu mieux si je puis raisonnablement croire ce qu'on escrit à Astidamas, il faut que je luy demande si celuy qui fait ce Portrait de mon Frere est Juge competent du veritable merite ? et si ce

   Page 6747 (page 175 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'est point un de ces grands faiseurs d'Eloges, qui ne mettent nulle difference entre les Personnes mediocres, et les Personnes extraordinaires ? Nullement, reprit Astidamas, et je vous responds qu'il faut que Clidaris soit un des hommes du monde le plus accomply, puis que celuy qui m'escrit le louë comme il fait : car si mon Amy a un deffaut, c'est celuy d'estre un peu trop difficile en Gens, et de donner son estime à trop peu de personnes : ainsi je vous dis encore une fois, qu'il faut que Clidaris soit un homme admirable, et qu'il ait mille bonnes et agreables qualitez, puis que mon Amy le louë. En effet, adjousta-t'il, celuy qui m'escrit est si difficile à satisfaire, qu'à peine trouve-t'il quatre honnestes Gens en la Province où il est né : et pour vous le définir en peu de mots, c'est un de ces hommes delicats, qui font l'anatomie du coeur des autres, et de leur esprit, devant que de s'exposer à les loüer ; qui examinent toutes les paroles, et toutes les actions de ceux qu'ils voyent ; et qui veulent mesme deviner toutes leurs pensées, devant que de se hazarder à en dire ny bien ny mal : jugez donc apres cela si j'ay tort de soustenir qu'il faut que le Frere de la belle Cleonide soit digne de l'estre. Apres cela Astidamas suivant sa coustume, fit changer d'objet à la conversation, dont Meliante fut bien aise : et il la diversifia tellement, qu'il n'est presques rien dont on ne dist quelque chose : mais quoy qu'il dist, il ne dit rien d'assez obligeant pour Arpasie.

Arpasie apprend la vérité
Arpasie vient à se douter de la vraie identité de Meliante. Mais elle commence par écouter le rapport de ce dernier. Elle est abasourdie quand elle apprend qui est la femme aimée par son futur mari, puis effarée quand elle comprend qu'Astidamas, malgré cette relation parallèle, persiste dans l'intention de l'épouser. Elle demande à Meliante de lui fournir des preuves permettant de rompre le mariage. Elle l'interroge ensuite à nouveau sur son identité. Meliante, après avoir éludé la question, lui fait une déclaration à mots couverts.

Cependant comme Cleonide

   Page 6748 (page 176 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'en fut allée, Astidamas s'en alla : de sorte que Meliante estant demeuré seul avec Arpasie, elle se mit à le regarder en resvant : parce que faisant reflection sur ce qu'Astidamas avoit dit du Frere de Cleonide, elle s'imagina, veû l'endroit où elle l'avoit rencontré, et veû le soin qu'il aportoit à cacher le lieu de sa naissance, que ce pouvoit estre luy : et elle se l'imagina d'autant plustost, que toutes les loüanges qu'on donnoit à ce Frere de Cleonide luy convenoient. Neantmoins ne voulant pas luy faire paroistre le soubçon qu'elle avoit, jusques à ce qu'elle eust plus de certitude de la chose, elle revint de sa resverie, justement comme Meliante l'alloit interrompre, pour luy dire ce qu'il avoit sçeu d'Alcianipe : et en effet prenant la parole ; veû l'estat où sont les choses, je suis bien marry Madame, luy dit-il, de ne pouvoir vous dire autant de bien d'Astidamas, qu'on luy en escrit du Frere de Cleonide : mais Madame, la fidellité que je vous ay promise, et le zele que j'ay pour vostre service, font qu'il faut que je vous die que je sçay le nom de la personne qu'Astidamas aime depuis long temps, et à qui il promet de ne vous espouser jamais. Je souhaite de tout mon coeur, repliqua-t'elle brusquement, qu'il luy tienne sa parole : mais encore Meliante, adjousta-t'elle, qui est celle qui tient le coeur d'Astidamas ? C'est Cleonide Madame, reprit il, et je sçay des circonstances de son affection pour elle, qui me font dire qu'il est le plus criminel de tous les hommes, de s'estre engage au point

   Page 6749 (page 177 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il l'est aveque vous, sans se dégager du moins d'avec elle. Quoy, s'escria Arpasie en le regardant, c'est Cleonide avec qui Astidamas a une intelligence ? oüy Madame, c'est Cleonide, respondit il, et Alcianipe m'en a dit des choses si particulieres, que je n'en sçaurois douter. Mais Alcianipe est si méditante, repliqua-t'elle, qu'il n'y a pas grand fondement à faire sur ce qu'elle dit : comme je sçay assez bien discerner la verité du mensonge, reprit il, je vous assure Madame, qu'Astidamas aime Cleonide. Apres cela Arpasie se teut durant quelque temps : et faisant alors reflection sur le soubçon qu'elle avoit eu, elle le perdit : et elle ne pensa plus que Meliante pûst estre Frere de Cleonide, puis qu'il luy disoit l'intelligence qu'elle avoit avec Astidamas. En suite le souvenant de cent choses où elle n'avoit pas pris garde, elle trouva en effet qu'il y avoit lieu de croire qu'Alcidamas aimoit Cleonide : mais malgré l'aversion qu'elle avoit pour luy, elle ne laissa pas d'avoir je ne sçay quelle espece de despit, d'aprendre qu'il estoit amoureux de cette belle Fille. Ce leger sentiment passa pourtant si viste, qu'un moment apres elle eut beaucoup de joye, de pouvoir esperer que cette amour d'Alcidamas pourroit rompre son mariage : et elle en donna tant de marques à Meliante, qu'il en eut beaucoup de satisfaction. Neantmoins comme elle sembloit estre resoluë d'attendre qu'Astidamas rompist la chose, parce qu'elle craignoit d'irriter son Pere, Meliante se vit

   Page 6750 (page 178 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

contraint de luy dire, qu'encore qu'Astidamas aimast cherement Cleonide, et qu'il luy promist de rompre son Mariage à sa consideration, il sçavoit que par un sentiment d'interest, il estoit pourtant resolu, de peur de perdre tout le Bien qu'il attendoit de Protogene, de ne laisser pas de l'espouser, et de tromper Cleonide. Quoy, dit alors Arpasie, Astidamas pretendroit m'espouser sans m'aimer, et n'espouser pas Cleonide qu'il aime ! ha Meliante, je ne puis souffrir cette double perfidie : et comme je serois encore plus malheureuse d'espouser un homme qui ne m'aime pas, et que je n'aime point, que Cleonide ne le seroit de n'espouser pas un homme qui l'aime, et qu'elle ne haït pas, c'est à moy à faire tout ce que je pourray, pour empescher que ce malheur ne m'arrive. Car enfin quand je n'aurois point d'aversion pour Astidamas, la seule infidellité dont il est capable pour Cleonide, m'empescheroit de l'espouser : c'est pourquoy Meliante il faut s'il vous plaist que vous m'aidiez à me tirer de l'embarras où je me trouve : et que vous taschiez de me faire avoir des preuves si convainquantes des promesses que ce trompeur fait à Cleonide, que je puisse les faire voir à mon Pere : et luy declarer en suite que je n'espouseray jamais Astidamas. Meliante oyant ce qu'Arpasie luy disoit, se mit à resver pour tascher d'imaginer comment il la pourroit satisfaire : apres quoy il luy demanda quelques jours : la conjurant cependant de ne dire rien de ce qu'il luy avoit dit, de

   Page 6751 (page 179 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

peur, disoit il, que si Protogene aprenoit l'amour d'Astidamas, il ne precipitast son mariage avec elle. Ainsi Meliante mettant la reputation de sa Soeur à couvert avec un pretexte assez plausible, dit en suite mille choses flatteuses, tendres, et obligeantes à Arpasie : qui croyant luy avoir une obligation infinie, se mit alors à le presser de luy dire un peu plus precisément qui il estoit. De grace (disoit elle, pour l'obliger à se faire connoistre) dittes moy qu'elle justice il y a que vous sçachiez jusques à mes plus secrettes pensées, et que je ne sçache pas seulement quel Païs vous a donné la naissance ? Quand je vous auray rendu quelque service considerable, reprit-il, je vous promets Madame de vous dire qui je suis : et pour donner un terme limité à ce que vous voulez aprendre, je vous promets de vous dire ce que vous voulez sçavoir de moy, le jour que vostre Mariage avec Astidamas sera rompu : mais en attendant Madame (adjousta-t'il, emporté par sa passion) faites moy seulement l'honneur de croire, que j'ay autant de naissance qu'il en faut avoir, pour n'estre pas indigne d'estre au nombre de vos Amis : et que si Astidamas avoit dans le coeur les sentimens que j'y ay, il n'auroit point d'amour pour Cleonide. Quoy que ce que disoit Meliante, fust en effet une espece de declaration d'amour, Arpasie ne l'escouta pourtant point ainsi : et elle creut qu'il n'avoit parlé de cette sorte, que pour luy faire comprendre qu'il l'estimoit tant, que si Alcidamas l'eust autant estimée,

   Page 6752 (page 180 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il n'eust pû avoir le coeur sensible pour Cleonide : de sorte qu'elle luy respondit fort civilement. D'abord il fut fâché qu'elle ne l'eust pas entendu : mais un moment apres il en fut fort aise : connoissant bien qu'il auroit pû luy rendre suspect tout ce qu'il luy avoit dit, si elle eust sçeu qu'il eust esté amoureux d'elle : si bien qu'apres s'estre dit encore de part et d'autre plusieurs choses obligeantes, ils se separerent.

Mais Madame, pendant que ces choses se passoient, Protogene ayant remarqué qu'Astidamas ne vivoit pas comme il devoit avec Arpasie, luy en parla fort aigrement : et luy dit qu'il se preparast à y vivre mieux, et à l'espouser bien tost : car enfin, luy dit il, soit que le Roy d'Assirie y consente, ou n'y consente pas, vous l'espouserez. Astidamas qui avoit infiniment de l'esprit, et qui en effet avoit resolu de trahir Cleonide, et d'espouser Arpasie, se démesla admirablement de cette pressante conversation : disant hardiment à Protogene, que pour luy il n'avoit jamais creû, qu'il fallust vivre avec une Personne dont on devoit estre le Mary, avec la mesme sorte de galanterie, qu'avec celles dont on est amoureux sans sçavoir si on les espousera : et en effet, luy dit-il, si vous vous informez de la maniere dont je vivois avec Arpasie, lors que vous m'envoyastes vers Gobrias, vous sçaurez qu'elle estoit toute differente de celle dont je me serts : et vous connoistrez que si j'ay changé, c'a esté parce que je ne croy pas qu'il faille faire

   Page 6753 (page 181 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

en cette occasion, toutes ces petites choses, que la galanterie veut qu'on face en d'autres sortes d'amours : cependant soyez assuré que j'obeïray quand il vous plaira. Mais Madame, il faut que vous sçachiez, qu'un Officier de Protogene, qui connoissoit Alcianipe, ayant entendu cette conversation, la luy redit : si bien que cette Personne l'ayant fait sçavoir à Meliante, il se trouva fort embarrassé. Qui vit jamais (disoit-il à Phormion qui me l'a redit depuis) un malheur esgal au mien ? car enfin tous les autres Amants ne sont ordinairement malheureux, que parce qu'ils sont haïs, ou que parce qu'ils ont des Rivaux, et mesme des Rivaux aimez. Cependant il est certain qu'Arpasie m'estime ; que je n'ay point de Rival ; que celuy qui pretend l'espouser sans amour, en est haï ; et que malgré tout cela, je suis pourtant le plus malheureux de tous les hommes, puis que je me voy en estat de voir un homme que je haïs posseder la Personne que j'aime : et de le voir trahir, et abandonner ma Soeur : de sorte que par ce moyen, il détruira en mesme temps mon amour, et mon honneur, si je ne destruits tous ses desseins. Il n'est pourtant pas aisé de le faire : car Alcidamas obeïra à Protogene ; Protogene voudra qu'il espouse Arpasie ; et Gobrias le voudra autant que luy ; si je ne luy fais voir la perfidie d'Alcidamas, pour Cleonide et pour Arpasie. Mais iray-je aussi publier moy mesme l'intelligence

   Page 6754 (page 182 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il a avec ma Soeur, sans estre assure de pouvoir venir à bout de l'obliger à l'espouser ? et puis, à parler sincerement, puis-je me souvenir de mon avanture avec la sienne, et avoir la hardiesse de le quereller de ce qu'il n'est pas plus fidelle à Cleonide, que je le suis à Argelyse ? Il est vray que je suis moins inconstant que luy, parce que je l'ay moins aimée : mais cette excuse n'est pas assez bonne pour me justifier. Que feray-je donc mon cher Phormion ? luy dit il ; en verité, repliqua son Amy, je suis bien embarrassé à vous conseiller : et je pense que pour vous conseiller bien, il faudroit vous persuader de vaincre vostre passion, comme Alcidamas surmonte la sienne. Car enfin il est amoureux de Cleonide, mais il ne laisse pourtant pas de se refondre à en espouser une autre : ainsi je conclurrois que vous rapellassiez le souvenir d'Argelyse dans vostre coeur, et que vous quitassiez le dessein de continuer d'aimer Arpasie : car pour l'interest de Cleonide, je vous advouë que hors d'estre assuré de forcer Astidamas à l'espouser, il est bien plus à propos d'estouffer le bruit de l'intelligence qu'il a avec elle, que de la publier. Mais vous ne songez pas, repliqua Meliante, que la chose n'est pas en cét estat là : puis que je ne sçay cette intelligence que par Alcianipe qui ne sçait jamais rien qui puisse nuire à quelqu'un qu'elle ne le die à cent personnes. En effet, poursuivit il, on m'a assuré que quand elle sçait quelque chose de fâcheux, s'il ne vient pas de monde assez tost chez

   Page 6755 (page 183 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

elle, à qui elle le puisse dire, elle en sort diligement pour en aller chercher : et on assure mesme que quand elle est malade, rien ne la guerit si tost, et ne luy fait plus promptement quiter le Lit, que d'avoir quelque médisance à aller faire chez quelqu'un, à qui elle croit qu'elle donnera quelque plaisir, ou à qui elle pense qu'elle fera despit : car elle agit par divers motifs, bien qu'ils soient presques esgallement mauvais : et vous pretendriez apres cela, qu'Alcianipe ne dist pas à tout ce qu'elle connoist de Gens, ce qu'elle m'a dit ! Ha non non Phormion, adjousta-t'il, ne vous y abusez point, Alcianipe ne sçait taire que des loüanges : ainsi il faut tenir pour assuré, que dans peu de jours toute la Ville sçaura qu'Astidamas a trompé Cleonide : et comme Alcianipe entasse tousjours malice sur malice, peut-estre que d'une intelligence innocente, elle en fera une tour à fait criminelle, Joint qu'à parler sincerement, quand Astidamas ne trahiroit point ma Soeur, je ne le haïrois pas moins que je le haï : et il suffit qu'il soit en estat de pouvoir espouser Arpasie, pour me porter à le perdre si je le puis. Mais Arpasie, reprit Phormion, ne sçait pas seulement que vous l'aimez : elle sçait que je la voy, et que je l'admire, reprit il, et je veux esperer qu'elle sçaura bien tost que je l'aime, sans que je le luy die : car ma passion est trop force, pour qu'elle ne la connoisse pas. Ainsi tout ce que j'ay à faire, est de me mettre en estat de pouvoir destruire Astidamas dans l'esprit du Pere

   Page 6756 (page 184 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Arpasie, en luy aprenant l'amour qu'il a pour Cleonide, et en la luy aprenant avec des circonstances qui facent paroistre Astidamas ce qu'il est, c'est à dire fourbe et perfide. Je voy bien par l'air de vostre visage, adjousta-t'il, que vous trouvez estrange que je donne des noms si terribles à Astidamas, dans l'opinion où vous estes que je les merite aussi bien que luy ; mais Phormion ne vous y trompez par : car s'il y a quelque espece d'esgalité en nostre crime, il n'y en a pas en nostre procedé : et en effet lors que j'ay creû estre amoureux d'Argelyse, ç'a esté parce que je ne connoissois pas encore l'amour : mais je connois bien aujourd'huy, que je n'avois que de l'estime, et de l'amitié pour elle : et si je la quite, je la quite parce qu'une violente passion me force à la quiter : et elle m'a mesme l'obligation d'avoir fait tout ce que j'ay pû pour luy conserver mon coeur. Mais pour Astidamas, il n'en est pas de mesme : car il est fort amoureux de Cleonide, et malgré cette amour, il l'abandonne par un sentiment d'interest. De plus il a l'injustice non seulement de l'abandonner, mais de la trahir, en luy déguilant son inconstance : de peur qu'elle ne nuise au dessein qu'il a d'espouser Arpasie. Mais pour moy, je n'en userois pas de cette sorte : estant certain que si Argelyse estoit icy, je luy aprendrois moy mesme son malheur et le mien. Ha Meliante, interrompit Phormion, vous parlez comme vous faites, parce qu'Argelyse n'est pas

   Page 6757 (page 185 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à Alfene ! car je vous assure qu'il est plus difficile que vous ne pensez à un honneste homme, d'aller dire à une femme pour qui il a tesmoigné avoir de l'amour, qu'il ne l'aime plus : et si vous voiyez Argelyse, vous vous trouveriez sans doute fort embarrassé. Je ne doute pas, reprit il, que je n'eusse une confusion estrange de la voir : mais apres tout, plustost que de la trahir, comme Astidamas trahit ma Soeur, je luy descouvrois ma foiblesse : et je luy en demanderois pardon, sans m'en pouvoir repentir. Cependant, adjousta-t'il, comme je voy bien que vous ne me conseilleriez pas comme je veux l'estre, je suivray mon propre sentiment : et en effet Meliante apres avoir resvé quelque temps, sortit, et sut faire une visite à Cleonide, à qui il en avoit desja fait plusieurs, comme à toutes les autres Dames de qualité d'Alfene. Il ne pût pourtant l'entretenir aussi tost qu'il eust voulu, parce qu'il y avoit du monde avec sa Tante, et avec elle : mais la Compagnie estant partie, à la reserve d'un homme qui avoit à parler d'affaires avec cette Dame chez qui Cleonide demeuroit, il eut tout le loisir qu'il eust pû souhaiter : et il l'eut d'autant plus grand, que cette Dame mena celuy qui luy parloit dans son Cabinet.


Histoire d'Arpasie : aveux de Meliante à Cleonide
Meliante révèle à Cleonide qu'il est sa soeur et qu'il a appris qu'Astidamas joue double jeu. Il parvient ainsi à la convaincre de lui confier des lettres de ce dernier. Aussitôt il les transmet à Arpasie, qui les montre à son père. Gobrias, feignant de vouloir les utiliser pour rompre le mariage, les conserve, puis les confie à Meliante, en lui demandant de se servir de leur caractère compromettant pour inviter Astidamas à s'attacher sérieusement au mariage prévu. Meliante, bien évidemment, les restitue à Arpasie, après avoir attendu, pour l'aborder, la fin d'une longue conversation sur la médisance. Il saisit l'occasion de cette entrevue pour faire sa déclaration amoureuse à la jeune fille.
Meliante révèle tout à Cleonide
Meliante décide finalement de se rendre auprès de Cleonide, de lui dévoiler sa véritable identité et de lui révéler qu'il n'ignore rien de ses amours. Après s'être fait connaître par une lettre adressée au frère de Cleonide, il demande à sa soeur le secret sur ce qu'il a l'intention de lui dire. Il évoque ensuite les rapports qu'elle entretient avec Astidamas pour la convaincre de l'écouter. Une fois retirés dans le jardin, il lui révèle qu'elle est sa soeur et qu'Astidamas la trahit. Après lui avoir prouvé son identité par son écriture, il lui donne tous les détails de la relation qu'elle a développée avec son amant secret. Enfin, il lui confie son propre amour pour Arpasie et lui avoue qu'il est prêt à en venir aux dernières extrémités. Il la conjure donc de coopérer.

Mais à peine fut il seul avec Cleonide, que tirant une des Lettres qu'elle luy avoit autrefois escrites, et dont je vous ay dit qu'elle avoit parlé un jour chez Arpasie, il la pria de la voir, et de luy dire si elle en connoissoit l'escriture.

   Page 6758 (page 186 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

De sorte que Cleonide la prenant avec impatience, se mit à la lire sans penser que ce fust une Lettre qu'elle eust escrite : mais dés qu'elle eut jetté les yeux dessus, elle reconnut son escriture, et connut en suite un moment apres, que c'estoit une Lettre qu'elle avoit escrite à son Frere. D'abord elle le regarda attentivement : mais il avoit si peu l'air de tous ceux qu'elle avoit veûs de sa Famille, et elle luy ressembloit si peu, que ne conçevant pas pourquoy son Frere se seroit caché à elle, elle ne creût pas encore qu'elle estoit sa Soeur : et elle s'imagina seulement qu'il estoit Amy de son Frere. Eh de grace, luy dit elle, en quel lieu avez vous connu celuy a qui j'ay escrit cette Lettre ? en quel lieu vous l'a-t'il donnée ? et pourquoy l'a-t'il mise entre vos mains ? Je vous diray tout ce que vous me demandez, luy repliqua Meliante, et mesme plus que vous ne me pouvez demander ; pourveû que vous me promettiez de ne dire rien de ce que je vous diray, non pas mesme à Astidamas, adjousta-t'il, en la regardant sixement. A ces mots Cleonide rougit : et prenant la parole (en racommodant quelque chose à sa coiffure, pour tascher de cacher sa rougeur) je ne m'estonne pas, luy dit elle, que vous me priyez de ne dire à qui que ce soit ce que vous me direz : car comme je ne sçay pas ce que vous me devez dire, il peut estre que vous avez des raisons qui vous obligent à me faire cette priere : mais je pense que je me dois offencer, que vous me particularisiez Astidamas :

   Page 6759 (page 187 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que vous me parliez de luy, comme si je ne pouvois rien sçavoir sans le luy dire. Tout ce que je puis faire presentement pour vendre satisfaction, reprit Meliante, est de vous assurer que dés que je vous auray dit ce que je ne vous puis dire si vous ne me promettez ce que je veux, vous connoistrez si clairement que je ne puis avoir dessein de vous offencer, que vous vous repentirez de m'en avoir soubçonné. Mais injuste Cleonide, poursuivit il, pour pouvoir faire un esclaircissement de cette nature, il faudroit estre assuré qu'il ne vinst personne nous interrompre : et pour vous obliger à me donner une Audience particuliere, je vous jureray par tout ce qui m'est de plus sacré, que vous serez la plus malheureuse Personne de vostre condition, et de vostre Sexe, si vous ne m'escoutez, et si vous ne faites positivement tout ce que je vous diray, quand vous m'aurez escouté. Vous me dittes des choses si surprenantes, repliqua-t'elle, que bien qu'il semble que vous ne me deviez parler que pour m'en dire de fâcheuses, j'advouë que je ne puis resister à la curiosité que j'ay de les sçavoir : c'est pourquoy si vous le voulez, nous passerons dans ce Jardin où il n'y a que deux Filles qui sont à moy qui se promenent : et où nous ne serons point interrompus, parce que j'ordonneray que s'il vient quelqu'un, on le mene à l'Apartement de ma Tante. Je le veux bien, reprit Meliante, mais il faut me promettre de ne dire rien de ce que je vous diray à Astidamas : et me le promettre

   Page 6760 (page 188 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

solemnellement. En vous promettant de ne le dire à personne, respondit Cleonide en rougissant encore, c'est vous promettre tacitement de ne le dire point à Astidamas : c'est pourquoy ne vous amusez pas à une ceremonie inutile, et qui selon moy m'est outrageuse. Ne vous amusez point vous mesme, reprit-il, à une delicatesse mal fondée : et ne detruisez pas vostre repos, pour une bien-seance imaginaire. Cleonide oyant parler Meliante si fortement, pensa se fâcher tout de bon, et ne luy donner point d'audience : mais comme la mesme chose qui la fâchoit, estoit ce qui luy donnoit la curiosité de sçavoir ce qu'il avoit à luy dire, elle surmonta, son ressentiment : et dit à Meliante que pour luy tesmoigner qu'elle n'avoit pas une telle liaison avec Astidamas, qu'elle ne pûst s'engager à ne luy dire jamais ce qu'il luy diroit, quoy qu'il ne fust pas de ses Amis particuliers ; elle vouloit bien le luy promettre, encore que ce fust en quelque sorte choquer la bien-seance. Apres cela, Meliante ayant pris toutes les seuretez qu'il pouvoit prendre, luy donna la main : et sortant par un Perron qui donne dans le Jardin, il la conduisit dans l'Allée la plus esloignée de ces Femmes de Cleonide qui s'y promenoient. Mais ils n'y furent pas plustost, que Cleonide prenant la parole ; et bien Meliante, luy dit elle, me direz vous qui vous a donné cette Lettre que vous m'avez montrée, et si vous la tenez de la propre main de mon Frere ? Avant que de vous

   Page 6761 (page 189 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

respondre precisément, repliqua-t'il, il faut que je vous proteste que tout ce que je m'en vay vous dire est si constamment vray, qu'il n'est pas plus veritable que vous estes ma Soeur, qu'il est vray qu'Astidamas vous trahit. A ces mots, Cleonide demeura si surprise, qu'elle changea plus d'une fois de couleur : d'abord elle regarda Meliante : puis un moment apres, elle baissa les yeux avec beaucoup de confusion. Il y eut mesme des instans où elle souhaita que Meliante dist vray : et il y en eut d'autres, où elle desira qu'il ne dist pas la verité : n'imaginant rien de plus fâcheux, que de commencer de connoistre son Frere par une si cruelle avanture. Mais à la fin faisant quelque effort sur elle mesme, pour s'esclaicir du doute où elle estoit ; le nom de Meliante que vous portez, repliqua-t'elle, ressemble si peu à celuy de Clidaris que porte mon Frere, que je ne vous puis prendre l'un pour l'autre. Comme les noms, repondit il, ne sont pas si essentiellement attachez à ceux qui les portent, qu'on ne les desguise quand on en a besoin, et qu'on ne les change enfin selon l'occasion ; la raison que vous dittes n'est pas convainquante. Mais pour vous dire quelque chose de plus fort que tout ce que je vous ay dit, je veux non seulement m'engager à vous montrer toutes les Lettres que vous m'avez escrites, mais encore à vous dire une grande partie de ce que je vous ay escrit : et pour porter la chose plus loin, j'escriray en vostre presence tout ce

   Page 6762 (page 190 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il vous plaira : afin que confrontant mon escriture, avec les Lettres que vous avez de Clidaris, vous puissiez connoistre sans en pouvoir douter, que Meliante et luy ne sont qu'une mesme personne. Et en effet sans differer davantage, il tira des Tablettes de sa poche, et se mit à escrire quelques lignes dedans, qu'il donna à lire à Cleonide. Mais elle ne fut guere moins surprise, de voir qu'il avoit mis dans ces Tablettes, que si elle ne suivoit son conseil, elle n'espouseroit jamais Astidamas ; que de voir qu'en effet l'escriture qu'elle voyoit, estoit si semblable à celle de toutes les Lettres qu'elle avoit reçeuës de son Frere, qu'elle ne pouvoit douter que la main qui les avoit escrites, ne fust la mesme qui venoit d'escrire en sa presence, une chose qui luy estoit si fâcheuse. Mais avant qu'elle fust revenuë de l'estonnement où elle estoit, Meliante prenant la parole, luy dit tant de choses particulieres de sa Famille, et tant de choses qu'un autre n'eust pu luy dire, qu'enfin ne pouvant plus douter qu'il ne fust son Frere, elle fit ce qu'elle pût pour luy tesmoigner qu'elle avoit beaucoup de joye d'estre Soeur d'un homme fait comme luy : mais pour achever de s'esclaircir entierement, elle luy demanda comment il pouvoit estre que cét Amy d'Astidamas, eust escrit de luy comme l'ayant veû à Samosate ? De sorte que Meliante luy raconta alors le voyage qu'il avoit fait en ce lieu là ; et la rencontre qu'il avoit aussi faite de Gobrias et d'Arpasie. Mais de grace,

   Page 6763 (page 191 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dit alors Cleonide, aprenez moy pourquoy vous avez changé de nom ; et pourquoy vous n'avez pas voulu que je vous connusse ? Ce que vous me demandez ma chere Soeur, repliqua Meliante, est de telle importance, que je ne devrois vous le dire, qu'apres que vous m'auriez advoüé qu'Astidamas a de l'amour pour vous ; que vous ne le haïssez pas ; qu'il vous promet de n'espouser jamais Arpasie ; et que vous le croyez ainsi. Ha mon Frere, s'escria Cleonide en rougissant, je ne puis vous advoüer des choses de cette nature ! pour vous empescher, reprit Meliante, de vous amuser à me vouloir desguiser la verité, sçachez que je n'ignore presques rien de tout ce qui s'est passé entre vous : et pour vous en dire une partie, je sçay que c'est dans le Jardin d'une de vos Amies qui touche celuy où nous sommes, où vous voyez Astidamas : principalement depuis qu'Arpasie est icy, et que c'est là qu'il vous fait mille faux sermens : en effet je sçay d'une certitude infaillible, que si vous ne croyez mon conseil, il espousera Arpasie. Au reste pour vous obliger à vous confier absolument en moy, je m'en vay vous confier tout le secret de ma vie, en vous aprenant que j'ay autant d'interest que vous à empescher ce Mariage : car enfin pour vous aprendre à me dire la verité, et pour vous obliger à celer tout ce que je vous dis à Astidamas, il faut que je vous aprenne que je suis amoureux d'Arpasie : mais amoureux jusques au point que si la vie d'Astidamas vous est chere, il faut

   Page 6764 (page 192 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous m'aidiez à faire qu'il vous soit fidelle, et que vous faciez tout ce que je vous diray, pour empescher qu'il n'espouse la Personne que j'aime : car je vous declare, que si vous ne le faites, vous vous exposerez à voir vostre Frere tuer vostre Amant, ou à voir vostre Amant tuer vostre Frere. Pensez donc bien serieusement, adjousta-t'il, à ce que je vous dis : et soyez fortement persuadée, que vous avez autant d'interest que moy à suivre le conseil que je vous donneray. Vous me dittes tant de choses surprenantes, repliqua Cleonide, que je ne sçay, qu'y respondre : je vous en dis de si importantes, reprit il, qu'il y faut respondre precisément : au reste, adjousta Meliante (que je n'ay jamais pû m'accoustumer à nommer Clidaris) pour vous obliger à vous resoudre à me parler avec sincerité, vous n'avez qu'à considerer que je ne me mesle pas de vous faire des reprimandes d'avoir lié affection avec Astidamas : car comme je suis persuadé de vostre vertu, et que je connois par mon experience, que l'amour n'est pas une chose volontaire, je serois injuste si je voulois que vous eussiez plus de force que je n'en ay. Mais apres avoir excusé vostre foiblesse, comme je pretends que vous excusiez la mienne, il faut me dire sincerement tout ce qui s'est passé entre Astidamas et vous, et tout ce qui s'y passe encore : afin de le forcer apres à vous estre fidelle, et de l'empescher de me rendre malheureux : car si vous ne le faites, je vous declare que devant

   Page 6765 (page 193 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous puissiez revoir Astidamas, pour luy dire ce que je vous ay dit, je le verray : et luy diray des choses qui nous porteront à la derniere extrémité : c'est pourquoy ma chere Soeur, je vous conjure par vostre propre gloire ; et par l'affection que vous avez pour Astidamas ; de vouloir m'empescher d'estre malheureux, et de ne vous obstiner pas à me nier une chose que je sçay avec autant de certitude que vous mesme. Vous me parlez d'une maniere si embarrassante, repliqua Cleonide, que je n'ay pas la force, ny de vous nier, ny de vous advoüer, ce que vous me demandez : il faut pourtant faire le dernier, repliqua Meliante, si vous voulez conserver vostre gloire et vostre Amant : et ne détruire pas toute la fecilité d'un Frere, qui vous devra tout son repos, si vous songez seulement à establir le vostre.

Arpasie apprend la vérité sur Astidamas
Cleonide finit par tout reconnaître et donne à lire à son frère des lettres qu'elle a reçues d'Astidamas, dans lesquelles celui-ci déclare sa passion et affirme son refus absolu du mariage avec Arpasie. Meliante, ayant convaincu sa soeur de lui confier ces pièces à conviction, s'empresse d'aller les montrer à Arpasie, en lui laissant entendre qu'il les détient de la médisante Alcianipe. Arpasie est sous le choc. Elle décide de montrer les lettres à son père. Lorsqu'elle lui pose une nouvelle fois des questions sur son identité, Meliante profite de la situation pour lui faire une déclaration à mots couverts, en évoquant une faiblesse amoureuse à laquelle il est sujet.

Apres cela joignant encore mille conjurations tendres et obligeantes, à tout ce qu'il luy avoit desja dit ; Cleonide apres toutes les precautions que sa modestie luy pût faire prendre, afin que son Frere pust croire son affection pour Astidamas aussi innocente qu'elle l'estoit, luy advoüa d'abord qu'il y avoit long temps qu'il l'aimoit : et en suite qu'il luy disoit tous les jours qu'il l'aimoit encore. De sorte qu'apres avoir franchi la premiere difficulté d'advoüer une semblable chose, elle dit à Meliante tout ce qu'il vouloit sçavoir. Mais comme elle estoit persuadée que c'estoit se justifier, que d'exagerer les soins

   Page 6766 (page 194 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'Astidamas avoit aportez à gagner son coeur, elle n'en oublia aucun : et elle aprit mesme à son Frere, qu'il n'y avoit point de jour qu'il ne luy escrivist. Si bien que Meliante entrant avec beaucoup d'adresse dans ses sentimens, la pressa de vouloir luy montrer les Lettres d'Astidamas : et il l'en pressa si instamment, que cette Fille qui craignoit si elle luy refusoit de les luy faire voir, qu'il ne creûst qu'elles estoient de nature à ne pouvoir estre montrées sans luy faire tort, eut impatience qu'il les eust veuës : car comme Astidamas sçavoit admirablement comment il falloit escrire des Lettres passionnées, toutes les siennes n'estoient que des pleintes continuelles, de n'estre pas assez bien traité, quoy qu'il sçeust qu'il n'estoit pas haï. De sorte que Cleonide sçachant que toutes les Lettres d'Astidamas la justifioient plustost que de l'accuser ; elle tira de sa Poche les deux dernieres qu'elle avoit reçeuës : dont l'une estoit escrite du soir, et l'autre du matin, et les donna à Meliante : qui les ayant ouvertes, y trouva tout ce qu'il eust pu desirer qui y eust esté. Mais Madame, comme ces deux Lettres ont beaucoup servy au desnouëment de cette avanture, et que je les ay euës si long temps entre mes mains, qu'elles sont demeurées dans ma memoire, il faut que je vous die que la premiere que vit Meliante estoit telle.

   Page 6767 (page 195 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

A L'INCREDULLE CLEONIDE.

Vous estes donc resoluë de ne me croire jamais, lors que je vous assure que je n'aime point Arpasie, et que je n'aime que vous ? et il semble que vous ayez dessein d'estre aussi injuste, que vous avez tousjours esté rigoureuse, en doutant de la sincerité de mes paroles comme vous faites. Ne vous laissez donc plus abuser aux apparences : et soyez fortement persuadée, que je ne seray jamais mary d'Arpasie, et que je seray tousjours Amant de la belle Cleonide.

ASTIDAMAS.

Vous pouvez juger Madame, que Meliante fut bien aise de tenir cette Lettre en son pouvoir : c'est pourquoy dans l'esperance qu'il eut de trouver l'autre aussi favorable au dessein qu'il avoit, il l'ouvrit diligemment, et y trouva ces paroles.

A L'INJUSTE CLEONIDE.

Je ne sçay pourquoy vous ne me croyez pas, mais je sçay bien que vous me devez croire, lors que je vous

   Page 6768 (page 196 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

proteste que Protogene avec toute l'authorité quil a sur moy, ne me fera point faire d'infidellité à ma chere Cleonide. Croyez donc que soit par le Roy d'Assirie, ou par ma Mere, qui arrivera bi ? tost icy, je rompray mon Mariage avec Arpasie : et que si vous estes aussi constate que je suis fidelle, nous aimerons eternellement.

ASTIDAMAS.

Quoy que cette seconde Lettre fust aussi propre que l'autre à nuire à Astidamas, elle ne donna pourtant pas à Meliante une joye aussi tranquille que la premiere : parce qu'il aprit par elle, que la Mere de son Rival devoit venir : et qu'il ne douta point qu'elle n'amenast Argelyse avec elle. De sorte que cette nouvelle precipitant encore le dessein qu'il avoit de nuire à Astidamas, fit qu'il se resolut de ne rendre point ces deux Lettres à sa Soeur, et de s'en servir pour les faire voir à Arpasie, afin qu'elle les montrast à Gobrias : et qu'elle s'en pûst servir aussi, à rompre son Mariage. Ce n'est pas que comme il sçavoit que les autres choses qu'Astidamas disoit par ses Lettres estoient fausses, il eust eu tout à fait lieu de croire celle la, n'eust esté qu'il y avoit en effet apparence que sa Mere viendroit à ses Nopces, et qu'il ne parloit de son voyage à Cleonide, que pour la mieux tromper. Mais enfin apres avoir fait toutes ces reflections en tumulte, au lieu de rendre ces deux Lettres à sa Soeur il les mit dans sa Poche : et luy dit que c'estoit d'elles d'où despendoit tout son bonheur, et tout le sien.

   Page 6769 (page 197 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

D'abord Cleonide voulut s'opposer à son dessein : mais Meliante prenant la parole : non non ma Soeur, luy dit il, je ne vous les rendray pas : et elles sont si necessaires à vous conserver Astidamas, et à me faire aquerir Arpasie, que je vous servirois mal, si je me resoluois à vous les rendre : car enfin je vous l'ay desja dit, Astidamas vous trompe : et il promit hier positivement à Protogene d'espouser Arpasie quand il luy plaira : ainsi il ne continuë d'agir aveque vous comme il fait, que de peur que vous ne faciez quelque esclat qui rompe son Mariage. Apres cela Meliante luy ayant raconté encore plus exactement qu'il n'avoit fait, et son amour pour Arpasie, et tout ce qu'il sçavoit de la perfidie d'Astidamas, luy dit pour l'amener entierement dans ses sentimens, que la chose n'avoit point de milieu : et qu'il falloit absolument qu'il se batist contre Astidamas, ou qu'il rompist son Mariage avec Arpasie, en se servant de ces deux Lettres. De sorte que Cleonide aimant mieux la derniere voye que la premiere, consentit qu'il les emportait : apres luy avoir promis qu'il n'y auroit que Gobrias et Arpasie qui les verroient : joint que quand elle n'y eust pas consenty, elle n'eust pû l'en empescher. Cependant il luy fit promettre de son costé, qu'elle ne descouvriroit pas à son Amant qui il estoit, jusques à ce que son Mariage fust rompu avec Arpasie : et il luy fit voir si clairement qu'elle se destruiroit elle mesme, si elle ne luy estoit pas fidelle, et

   Page 6770 (page 198 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'elle exposeroit la vie d'Astidamas, qu'il ne craignit pas qu'elle luy manquast de parole. De sorte que s'estant separez, apres s'estre promis une esgalle fidellité, Cleonide demeura seule dans le Jardin où elle estoit à s'entretenir sur l'avanture qui luy venoit d'arriver : et Meliante s'en alla chez Arpasie, avec intention de luy montrer les Lettres d'Astidamas. Et en effet dés qu'il luy pût parler en particulier, elle luy donna occasion de les luy faire voir : car comme elle n'avoit rien de si pressant dans l'esprit que ce qui regardoit son Mariage, elle luy demanda si Alcianipe ne luy avoit rien apris ? Si bien que ne voulant pas luy dire encore que Cleonide estoit sa Soeur, de peur qu'elle ne creûst qu'il nuisoit autant à Astidamas par un interest d'honneur, que pour le sien, il la laissa dans l'opinion qu'il ne sçavoit rien de l'amour d'Astidamas que par cette Femme : et il le fit d'autant plustost, que cela ne pouvoit rendre suspect de mensonge, ce qu'il avoit à luy aprendre, parce qu'Arpasie connoissoit fort bien l'escriture d'Astidamas. De sorte qu'apres luy avoir preparé l'esprit à la lecture des deux Lettres qu'il avoit, il les luy donna à lire : mais Madame, Arpasie les leût avec des sentimens bien meslez : car elle eut de la joye, et de la colere : et la haine qu'elle avoit desja pour Astidamas, augmenta d'une telle sorte en cét instant, que Meliante eust esté bien heureux s'il eust esté autant aimé qu'Astidamas estoit haï. Je vous proteste (dit elle à Meliante, apres avoir leû ces deux

   Page 6771 (page 199 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lettres) que la perfidie d'Astidamas pour Cleonide, me donne encore plus d'aversion pour luy, que son insensibilité pour moy : et je luy pardonnerois plus volontiers de ne m'aimer pas, que de la trahir. En mon particulier Madame, repliqua Meliante, je ne suis pas de vostre sentiment : car je fais consister le plus grand crime d'Astidamas à ne vous aimer point : et le second à estre infidelle à Cleonide, sans estre amoureux de vous. Car enfin s'il avoit à luy dire que vostre beauté auroit effacé la sienne dans son coeur, il seroit fort excusable : mais de la trahir sans vous aimer, et de vous voir sans estre vostre Amant, ce sont des crimes incroyables. En effet, poursuivit il, on ne peut comprendre qu'un Amant de Cleonide, veüille estre Mary d'Arpasie : et moins encore qu'un homme qui pretend estre Mary d'Arpasie, ne soit pas son Amant : et je comprends si peu qu'on puisse vous voir sans vous aimer, que si Astidamas n'avoit signé de sa propre main son insensibilité pour vous, dans les deux Lettres que vous venez de voir, j'aurois bien de la peine à la croire. Je trouve bien moins estrange qu'il soit insensible pour moy, reprit elle, que je ne le trouve qu'il soit infidelle à Cleonide : et comme vous l'avez fort bien remarqué, qu'il soit infidelle sans estre inconstant, quoy que cela paroisse impossible. Mais enfin Madame, luy dit Meliante, quelle resolution prenez vous ? je prends celle de montrer ces deux Lettres à mon Pere, repliqua-t'elle : et de luy dire que je n'espouseray

   Page 6772 (page 200 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

jamais Astidamas. Et pour vous descouvrir tout ce que je pense, comme à l'homme du monde en qui je me confie le plus, et pour qui j'ay le plus d'amitie ; je vous assure que quand l'interest de sa vangeance le voudroit porter à me forcer d'espouser Astidamas, je ne luy obeïrois qu'à l'extremité : j'espere pourtant, poursuivit elle, que comme il est fort sensible à l'honneur, il aura des sentimens plus equitables : et qu'il aimera mesme mieux ne se vanger pas du Roy d'Assirie, que de s'en vanger par une lasche voye. Il sçait bien sans doute que je n'aime pas Astidamas, mais il ne sçait pas la raison que j'en ay : et il a tousjours creû que mon aversion estoit une simple aversion naturelle, que le temps et la raison surmonteroient : mais je suis assurée qu'il n'aura pas plustost veû les deux Lettres que vous me venez de donner, qu'il changera de sentimens. Je pense Madame, reprit Meliante, qu'il sera à propos de ne dire pas à Gobrias, que vous sçavez qu'encore qu'Astidamas ne vous aime point, et qu'il aime Cleonide, il ne laisse pas de vouloir vous espouser : car il pourroit estre que l'interest d'Estat, l'emporteroit sur toute autre consideration. Au contraïre, repliqua-t'elle, je pretends luy persuader par ces deux Lettres, qu'Astidamas a dessein de ne m'espouser point, et de luy faire reçevoir un affront en me refusant ouvertement, quand Protogene l'en pressera trop : et je pretens luy persuader en suite, qu'il faut devancer Astidamas, et rompre aveque luy sans luy donner le temps

   Page 6773 (page 201 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ronpre aveque nous. Enfin Meliante, si je ne me trompe, j'agiray de façon qu'il ne tiendra pas à moy, que la belle Cleonide n'espouse Astidamas : et que je ne parte bien tost d'Alfene pour n'y r'entrer jamais. Il est vray, adjousta-t'elle, obligeamment, que je n'en partiray pas sans douleur, puis que je n'en pourray partir sans vous perdre : mais du moins pretens-je bien ne nous separer pas sans vous connoistre un peu plus precisément que je ne fais. Comme je n'ay tardé à Alfene que pour l'amour de vous, repliqua Meliante, j'en partiray quand vous en partirez : et si la Fortune ne traverse point mon dessein, je pense Madame, que j'iray où vous irez : car vous avez aquis un tel pouvoir sur moy, que je ne croy pas que je pusse vivre esloigné de vous. Si j'avois autant de pouvoir sur vous, repliqua-t'elle, que vous voulez que je croye que j'y en ay, vous me diriez qui vous estes : et vous m'aprendriez tout le secret de vostre coeur, comme je vous ay apris tout le secret du mien. Plûst aux Dieux Madame, luy dit-il en la regardant, que vous pussiez le deviner sans que je vous le disse : car il est vray que je n'ay rien dans l'ame que je ne voulusse que vous sçeussiez : mais il est vray en mesme temps, que je ne vous diray pas sans peine tout ce que j'ay dans le coeur. Car enfin Madame, le moyen de vous oser descouvrir toutes mes foiblesses ? le moyen, disie, de vous oser dire que je n'ay pû me deffendre d'aimer une Personne admirable, et de l'aimer mesme sans esperance ? quelle apparence y auroit

   Page 6774 (page 202 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il de vous exagerer toutes les peines que cette passion me fait souffrir ? à vous, dis-je, qui ne la connoissez pas : et qui ne vous laissez conduire que par la raison toute seule. Ce n'est pas que la Personne que j'adore, n'ait tout ce qui peut faire excuser ma foiblesse : car elle est belle de la derniere beauté ; elle a de l'esprit plus que nulle autre n'en sçauroit avoir ; elle a de la vertu et de la bonté ; et elle a mesme quelque estime, et quelque amitié pour moy : mais apres tout Madame, je ne suis point assez hardy, pour vous entretenir de ma passion. Ce qui m'en fâcheroit sans doute (luy repliqua Arpasie sans soubçonner encore rien de son amour pour elle) c'est que j'ay oüy dire qu'on ne peut estre amoureux sans estre miserable : joint que si je considerois mon interest en cette rencontre, je m'en devrois affliger : puis qu'il n'y a pas d'apparence que nous pussions plus estre guere long temps en mesme lieu. Cependant (adjousta-t'elle, sans luy donner loisir de luy respondre) puis que la Personne que vous aimez a de la beauté, de l'esprit, de la vertu, de la bonté, et de l'amitie pour vous, je ne voy pas que vous soyez tant à pleindre. Je ne serois sans doute pas trop malheureux, reprit-il, si elle aprenoit sans s'en fâcher, que j'ay de l'amour pour elle : mais comme je ne le luy ay jamais dit, je suis dans une crainte continuelle qu'elle ne descouvre ma passion : et je suis en mesme temps dans un desespoir estrange de ce qu'elle ne la devine point. Il faudra pourtant qu'elle la devine si elle la doit

   Page 6775 (page 203 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

sçavoir, adjousta-t'il, car je sens bien que je n'oseray jamais luy dire ouvertement que je l'aime. Meliante dit ces paroles d'un certain au passionné, qui fit qu'Arpasie en rougit : et qu'elle fut contrainte de se faire l'aplication de ce qu'elle venoit d'entendre : mais comme elle ne pût avoir cette pensée sans avoir une agitation qui parut dans ses yeux, aussi bien que sur son visage, Meliante la remarqua, et vit bien qu'il estoit entendu : de sorte que craignant d'en dire trop, et croyant en avoir assez dit pour taire soubçonner sa passion à celle qui la causoit, il changea de discours : et reparlant d'Astidamas, de Cleonide, et de Gobrias, il tira Arpasie d'un estrange embarras, et s'en tira aussi luy mesme. Mais ce qu'il y eut d'admirable, fut qu'Arpasie luy sçeut si bon gré, de la peur qu'elle voyoit qu'il avoit euë de luy en avoir trop dit, que cela fit qu'elle ne s'offença pas de cette demie declaration d'amour qu'il luy avoit faite.

La duplicité de Gobrias
Une nouvelle fois, Arpasie pressent la véritable identité de Meliante, dont le comportement témoigne de la haute naissance. Elle se rend chez son père qui, au vu des lettres d'Astidamas, semble convaincu de la nécessité de rompre le mariage. En fait, Gobrias joue double jeu et tient absolument à cette alliance. Ignorant tout des rapports de Meliante avec sa fille, il prend l'initiative de convoquer ce dernier, et, après lui avoir détaillé les circonstances, lui demande de faire pression auprès d'Astidamas pour qu'il s'applique à faire la cour à Arpasie. Il lui confie même les deux lettres, qui reviennent ainsi dans les mains de Meliante. Celui-ci tente en vain de convaincre Gobrias de ne pas rendre malheureuse sa fille qui s'oppose à ce mariage.

Cependant elle ne fut pas plustost retirée, qu'elle me fit l'honneur de m'aprendre ce qui luy estoit arrivé, et de me dire l'opinion qu'elle avoit : mais à peine m'eut elle raconté ce qui la luy faisoit avoir, qu'entrant tout a fait dans son sens, je luy dis que j'avois remarqué cent choses en Meliante, qui me faisoient croire ce qu'elle croyoit : car enfin, luy disois-je, il haït trop Astidamas, pour ne le haïr que pour l'amour de vous seulement : et il le haït mesme d'une certaine maniere, qui me persuade qu'il faut qu'il soit de condition à pouvoir estre son Rival.

   Page 6776 (page 204 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Pour sa condition, repliqua Arpasie, j'en doute beaucoup moins que de son amour : car il est vray qu'il a tous les sentimens de l'ame si nobles, et qu'il y a quelque chose de si Grand dans son procedé, qu'il faut assurément qu'il soit de Grande qualité. Mais apres tout Niside, me dit elle, je ne dois le considerer que comme un agreable Amy que la Fortune m'a donné, et qu'elle m'ostera bien tost : et je devray estre satisfaire d'elle, si elle fait seulement que je n'espouse point Astidamas. Apres cela Arpasie ayant changé de discours, nous ne parlasmes plus que de ce qu'elle diroit le lendemain au matin à Gobrias : et en effet à peine fut elle esveillée, que se faisant habiller en diligence, elle fut en suite trouver son Pere : a qui elle parla avec tant d'adresse, tant de respect, et tant de prudence, qu'apres luy avoir montré les Lettres d'Astidamas, dont il connoissoit parfaitement l'escriture, il sembla se porter de luy mesme à consentir qu'elle ne l'espousast point. Il luy dit pourtant que pour rompre avec une raison specieuse, il falloit attendre le retour de celuy que Protogene et luy avoient envoyé à Babilone : parce qu'aparamment le Roy d'Assirie n'aprouveroit pas cette alliance, et leur fourniroit un pretexte à Protogene et à luy de n'achever pas ce qu'ils avoient commencé, bien qu'ils eussent resolu de ne laisser pas de conclurre ce Mariage, quoy que le Roy d'Assirie n'y consentist pas. En effet ma Fille, luy dit il, je suis assuré que Protogene ne verra pas plustost les deux

   Page 6777 (page 205 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Lettres que vous me monstrez, qu'il advoüera que vous avez raison de ne vouloir pas espouser Astidamas : de sorte que comme les autres interests que nous avons ensemble, nous unissent assez, sans que cette alliance soit d'une absoluë necessité, puis qu'elle ne se peut faire sans vous rendre malheureuse ; je n'hesiteray pas un moment à la rompre quand il en sera temps, si ce n'estoit qu'Astidamas rompist avec Cleonide. Cependant il faut dissimuler comme il dissimule, jusques à ce que je juge à propos de tesmoigner mon ressentiment : car enfin Protogene est Maistre d'Alfene, et il pourroit peut estre faire sa paix à mes despens avec le Roy d'Assirie, si j'agissois imprudemment. Comme ce que Gobrias disoit à Arpasie, paroissoit raisonnable, elle l'en remercia : et luy dit mille choses tendres pour le confirmer dans les sentimens où il tesmoignoit estre. Si bien que n'osant le presser de luy rendre les Lettres qu'elle luy avoit baillées, parce qu'il disoit les garder pour les faire voir à Protogene quand il le jugeroit à propos ; elle les laissa entre ses mains, et s'en alla à sa Chambre avec beaucoup de satisfaction. Elle n'avoit pourtant pas grand sujet d'en avoir : car vous sçaurez Madame, que Gobrias n'avoit parlé comme il avoit fait à Arpasie, que pour l'amuser : et que pour l'empescher de faire esclatter son ressentiment en mal traitant Astidamas. Et en effet nous sçeusmes bien tost la chose d'une maniere assez surprenante, puis que ce fut par

   Page 6778 (page 206 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Meliante, qui la sçeut d'une façon encore plus extraordinaire. Car imaginez vous Madame, que dans l'opiniastre dessein que Gobrias avoit alors de se vanger du Roy d'Assirie, il ne consideroit que cela seulement : et ne consideroit point du tout la satisfaction d'Arpasie. De sorte que ne songeant qu'à faire que ce Mariage s'accomplist, il envoya prier Meliante qu'il luy pûst parler : si bien que l'estant allée trouver en diligence, il le trouva seul dans son Cabinet : et il l'y trouva tenant à la main les deux Lettres d'Astidamas qu'Arpasie luy avoit baillées, et que Meliante avoit baillées à Arpasie. Mais à peine fut il aupres de luy, que Gobrias prenant la parole ; pour vous tesmoigner, luy dit-il, quelle est l'estime que je fais de vostre esprit, et de vostre amitié, je veux bien vous confier tout le secret de ma Famille : et essayer s'il est possible de vous mettre dans le Party que je tasche de former contre le Roy d'Assirie. Apres cela Gobrias se mit à luy exagerer tous les sujets de pleinte qu'il avoit autrefois eus de ce Prince ; à luy dire en suite le Traité qu'il avoit fait avec Protogene ; à luy aprendre que le Mariage d'Arpasie n'estoit fait que pour cela ; et à luy dire tout ce que cette admirable Fille luy avoit dit, et tout ce qu'il luy avoit respondu : en suitte de quoy il continua de parler. Comme vous avez infiniment de l'esprit, luy dit-il, je m'assure que vous jugez bien que je n'ay pas respondu à ma Fille comme j'ay fait, avec intention de faire ce que je luy ay dit que je

   Page 6779 (page 207 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ferois, mais seulement de gagner temps. Car enfin ce seroit une estrange chose, si j'estois capable de rompre avec Protogene, parce qu'Astidamas est amoureux de Cleonide, et qu'il n'est pas amoureux de ma Fille : car les Mariages des Personnes de ma condition, ne se font presques jamais que par des interests solides, sans s'amuser à ces sortes de choses qui ne servent de rien à l'establissement des Maisons. Joint que quand il seroit possible qu'Astidamas n'aimast point Cleonide, et qu'il aimast Arpasie, les choses ne seroient pas long temps en cét estat : et il arriveroit sans doute bien tost quelque changement en l'assiette de son ame : puis que selon l'ordre estably par la Nature, et par la coustume, peu de Maris sont Amans de leurs Femmes. C'est pourquoy comme Astidamas a du coeur, et de l'esprit, et qu'il peut servir à ma vangeance, il faut qu'Arpasie se resolve à l'espouser. Neantmoins comme je voudrois bien que la façon d'agir d'Astidamas l'obligeast à s'y porter, plustost que mon authorité absoluë : je vous ay choisi pour luy persuader d'aporter un peu plus de soin à gagner son esprit : et pour faire qu'il s'y resolve plustost, et qu'il m'ait quelque obligation de la discretion avec laquelle j'use de la connoissance que j'ay de son amour avec Cleonide, montrez luy les deux Lettres que je remets entre vos mains. En disant cela Gobrias bailla effectivement à Meliante, les mesmes Lettres qu'il avoit baillées à Arpasie, et qu'Arpasie avoit mises entre

   Page 6780 (page 208 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

les mains de son Pere : de sorte que les prenant, et faisant semblant de les lire, comme s'il ne les eust pas veuës, il dit en suite à Gobrias qu'il luy sembloit qu'Astidamas promettant aussi fortement qu'il faisoit à Cleonide, de n'espouser jamais Arpasie, il n'y avoit pas lieu de croire qu'il luy pûst persuader de vivre mieux avec elle. Non non, reprit Gobrias, ne vous y trompez point : Astidamas qui promet à Cleonide de n'espouser jamais Arpasie, promet encore plus affirmativement à Protogene de l'espouser quand il luy plaira : et en effet pour vous descouvrir le secret de cette affaire, je vous advoüeray que celuy qu'on avoit envoyé vers le Roy d'Assirie est revenu, quoy qu'on ne le publie pas encore, parce qu'on veut concerter une responce supposée qu'on fera faire à ce Prince, comme s'il consentoit à ce Mariage, quoy qu'il n'y consente pas : et je vous diray en suite que dés que la Mere et la Soeur d'Astidamas seront arrivées les Nopces de ma Fille se feront. C'est pourquoy je voudrois bien que pendant cét intervale qui ne sera pas long, vous dissiez à Astidamas que non seulement je sçay son amour pour Cleonide, mais aussi que ma Fille ne l'ignore pas : car comme je sçay d'une certitude infaillible, qu'encore qu'il aime Cleonide, il ne laissera pas d'espouser Arpasie, je suis persuadé que pour esviter la persecution qu'elle luy pourroit faire apres son Mariage, il se contraindra, et rompra plustost avec Cleonide qu'il ne feroit,

   Page 6781 (page 209 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

s'il pensoit que cette galanterie ne fust sçeuë ny de moy, ny de ma Fille : dittes luy donc que je la cacheray soigneusement à Protogene, pourveû qu'il se contraigne autant qu'il faut pour appaiser Arpasie, et que je la luy descouvriray, s'il ne fait ce qu'il doit faire. Vous pouvez juger Madame, si cette commission pouvoit estre agreable à Meliante : soit qu'il se considerast comme Amant d'Arpasie, ou comme Frere de Cleonide. Il se contraignit pourtant autant qu'il pût : et il se vit mesme contraint d'accepter un si fâcheux employ, de peur que Gobrias ne le donnast à quelque autre ; qui s'en aquitast mieux qu'il n'eust voulu. Il promit donc à Gobrias de faire ce qu'il vouloit : mais il ne le luy promit qu'apres avoir fait tout ce qu'il pût, pour luy persuader qu'il exposeroit Arpasie à estre tres malheureuse s'il la forçoit à espouser Astidamas : puis qu'il estoit vray qu'elle avoit aversion pour luy.

Une conversation sur la médisance
Meliante se rend chez Cleonide, qui entre temps a pris la mesure de l'hypocrisie d'Astidamas. Mais il y apprend, à son grand dam, que la mère et la soeur de ce dernier sont annoncées pour le lendemain. Il se présente ensuite chez Arpasie, qu'il trouve en compagnie d'Alcianipe et d'un autre visiteur réputé lui aussi médisant. Le sujet de la conversation étant précisément la médisance, Alcianipe y défend brillamment ses pratiques. Après avoir, en matière de propos sur autrui, assumé le risque de la conjecture et refusé le principe de la charité, elle en profite pour faire un tableau satirique des travers de ses contemporains. Elle termine en invoquant le courage de discernement dont témoigne la médisance.

Mais enfin ne pouvant rien gagner sur son esprit, Meliante le quita, et s'en alla avec plus de douleur qu'il n'estoit capable d'en suporter. En effet ayant sçeu qu'il y avoit beaucoup de monde avec Arpasie, il ne se sentit pas en estat d'entrer chez elle : et il fut chercher Cleonide qu'il trouva seule, pour luy demander si elle avoit veû Astidamas le soir auparavant au lieu où elle avoit accoustumé de le voir ? Helas mon Frere, luy dit elle, je ne l'ay que trop veû ! car depuis que vous m'avez

   Page 6782 (page 210 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ouvert les yeux, je voy son infidellité si claire dans les siens, que je n'en sçaurois plus douter. Ce n'est pas qu'il ne me promist encore hier, de n'espouser jamais Arpasie : mais il me le promit plus foiblement qu'à l'ordinaire : et il m'exagera tellement l'humeur imperieuse de Protogene, que je connus bien qu'il vouloit preparer mon esprit à l'obeïssance qu'il luy veut rendre. Enfin mon cher Frere, Astidamas est un infidelle, qui vous desrobera Arpasie, et qui m'ostera son coeur, si vous ne trouvez les moyens d'empescher vostre malheur et le mien. Il me dit hier, adjousta-t'elle, que sa Mere et sa Soeur arriveroient peut-estre demain : mais qu'il craignoit estrangement que Protogene ne les gagnast toutes deux, et que sa Mere n'eust pas la force de s'oposer à son Mariage comme il l'avoit esperé, et comme il le souhaitoit. Quoy, s'escria Meliante, Argelyse Soeur d'Astidamas sera demain à Alfene ? ha si cela est, il faut que j'aye recours aux remedes les plus extremés. Cleonide surprise du discours de son Frere, luy demanda pourquoy il parloit ainsi ? mais Meliante ne voulant pas luy dire le sujet qu'il en avoit, luy dit que sa douleur estoit si forte, qu'il ne faloit pas prendre garde de si prés à ce qu'il disoit : de sorte qu'apres avoir esté encore un quart d'heure avec elle, il retourna chez Arpasie, pour voir si ce grand monde qui avoit esté chez elle en estoit party : si bien qu'ayant sçeu qu'il n'y avoit plus qu'Alcianipe,

   Page 6783 (page 211 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

deux autres Dames, et un homme de qualité d'Alfene nommé Merose, il creût qu'ils s'en iroient bien tost, et ne laissa pas d'entrer. Son esperance se trouva pourtant mal fondée : car Alcianipe estoit tellement en humeur de parler ce jour là, et en humeur de médire, qu'elle ne pensa jamais s'en aller. Ce n'est pas qu'Arpasie ne luy tesmoignast civilement qu'elle ne prenoit pas plaisir à la médisance : mais comme elle croyoit que c'estoit par elle seulement, que Meliante sçavoit toute la galanterie d'Astidamas avec Cleonide, elle l'endura un peu moins impatiemment ce jour là, qu'elle n'eust : fait, si elle n'eust pas creû que c'estoit par son moyen, que son Mariage avec Astidamas seroit rompu. De plus, comme ce que Gobrias luy avoit dit, luy donnoit de la joye, Meliante la trouva aussi guaye qu'il estoit triste : en effet elle faisoit alors agreablement la guerre à Merose, qui parloit aussi fort legerement d'autruy, afin qu'en le corrigeant, elle corrigeast indirectement Alcianipe. Mais ce qu'il y avoit de rare, estoit que ces deux Personnes médisantes, pour suivre chacune leur heumeur, s'accuserent l'une l'autre tour à tour d'aimer trop à médire. Pour moy, disoit Merose, comme je ne dis jamais de mal de personne si je ne le sçay bien, je ne pense pas pouvoir raisonnablement passer pour médisant : mais pour Alcianipe, elle ne dit pas seulement ce qu'elle sçait, ny ce qu'elle a ouy dire, mais elle dit encore

   Page 6784 (page 212 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ce qu'elle s'imagine qui doit estre, ou qui peut estre. J'advouë, repliqua-t'elle, que je dis beaucoup de choses que je n'ay point veuës : mais si on ne parloit que de ce qu'on à veû, on parleroit peu : et si on bannissoit la Science des conjectures, il n'y auroit plus de nouvelles par le monde : cependant il est certain qu'elle ne me trompe guere plus souvent que mes yeux. En effet, adjousta-t'elle, quand on sçait qu'une Femme qui est jeune et belle, a un Mary qu'elle n'aime point, et qu'elle a un Amant qu'elle ne haït pas, il est aisé de s'imaginer de quoy ces deux Personnes parlent, quand elles sont cinq ou six heures ensemble à quelque assignation particuliere : et l'on ne doit pas estre nommée médisante, quand on dira que ces Gens là ont une intelligence de galanterie. Il est sans doute permis de raisonner sur des conjectures, reprit Arpasie, pourveû qu'on les explique le plus favorablement qu'on peut : mais si on ne les peut bien expliquer, repliqua Merose, que faut il faire, et que faut il dire ? Il faut alors, reprit Arpasie, se contenter de penser le mal sans le publier : car je suis persuadée ; qu'il n'est mesme pas permis de dire celuy qu'on sçait avec certitude : si ce n'est que ce soit une chose si generalement sçeuë, qu'on ne puisse raisonnablement presuposer, qu'on puisse l'aprendre à quelqu'un en la disant. Quoy Madame, s'escria Alcianipe, vous voudriez que je ne disse ny ce que je pense, ny ce que je croy, ny ce que

   Page 6785 (page 213 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je sçay ? je voudrois, repliqua Arpasie, qu'on ne dist jamais d'autruy, que ce qu'on voudroit qu'on dist de soy mesme. Je suis donc dans les termes où vous voulez qu'on soit, repliqua Alcianipe en riant : car si j'estois belle ; que j'eusse tousjours cent Galans qui me suivissent aux Temples, aux Promenades, et aux visites ; et que je fusse comme il y en a cent qui sont, je voudrois bien qu'on dist que je serois Coquette : c'est pourquoy comme je ne dis jamais que ce que je souffrirois qu'on dist de moy, si je faisois ce que font ceux dont je parle, je ne dois pas passer pour medisante. Pour vous tesmoigner que vous ne feriez pas ce que vous dittes, dit alors Merose, n'est-il pas vray qu'encore que vous parliez plus d'autruy, que personne n'en parla jamais, vous ne voulez pourtant pas qu'on die que vous estes médisante ? et je suis assuré, poursuivit-il, que la raison pourquoy vous ne le voulez pas, c'est parce que vous craignez que cela n'empesche que l'on ne croye tout le mal que vous dittes de ceux dont vous parlez. Il y a grande aparence, repliqua-t'elle, que vous jugez d'autruy par vous mesme : car pour moy je ne dis jamais rien qui ne soit tellement vray, et tellement vray semblable tout ensemble, qu'on n'en sçauroit douter : ainsi ce ne peut estre par le motif que vous dittes, que je ne veux pas qu'on m'apelle médisante, mais seulement parce que je dis tousjours la verité.

   Page 6786 (page 214 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Car enfin (adjousta-t'elle, en repassant presques toute la Ville, et en designant precisément les Gens dont elle entendoit parler, quoy qu'elle ne les nommast point) est-ce médire, que de trouver qu'un homme qui devient Amy particulier du Galant de sa Femme, est trop bon Mary ? qu'un Mary qui a une Femme jeune et belle, qui ne voit personne, est jaloux ? que des Gens qui ont despensé tout leur Bien mal à propos sont des fous ? qu'un homme qui n'a point de naissance, et qui veut contrefaire l'homme de haute qualité est ridicule ? qu'il y a de la temerité aux Gens de la Ville, de se mesler trop avec les Gens de la Cour ? qu'un vieil homme, qui espouse une jeune Fille, s'expose à tous les malheurs du Mariage ? qu'une vieille Femme, qui espouse un jeune homme, merite tous les mespris qu'elle en doit attendre ? qu'un Mary avare, hazarde sa Femme si elle est belle, pour peu qu'elle aime a estre parée, et qu'elle n'aime pas trop la gloire ? et qu'une Femme qui passe toutes les journées aux Temples, et qui ne laisse pas de donner des assignations, ne se sert de la pieté que pour couvrir sa galanterie ? Comme vous avez bien de l'esprit, reprit Arpasie, vous dittes quelques fois les choses d'une façon qu'on diroit que vous n'avez pas trop de tort : mais apres tout Alcianipe, si vous emploiyez le mesme esprit que vous avez à dire du bien de tout le monde, vous auriez mille Amis que vous n'avez pas : et vous avez peut-estre cent ennemis que vous n'auriez

   Page 6787 (page 215 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'auriez point. Pour des Amis Madame, repliqua-t'elle en soûriant, il en est si peu, que bien loin d'en pouvoir avoir mille comme vous le dittes, je suis persuadée que quand j'aurois toute la lasche complaisance de ces sortes de Gens qui loüent indifferamment toutes choses, et qui bien qu'ils trouvent à redire à tout, font comme s'ils ne trouvoint à redire à rien, j'aurois bien de la peine à en pouvoir aquerir un fidelle : c'est pourquoy je trouve bien plus seur de se rendre un peu redoutable aux autres, que d'estre en estat de les craindre. Et puis à quoy bon d'avoir l'esprit de discernement, si je ne m'en serts à faire la distinction des Gens que je voy, et des Gens dont je parle.

La déclaration de Meliante
Meliante ne parvient que difficilement à parler à Arpasie, à qui il révèle le comportement de son père. La jeune fille est scandalisée et suggère de révéler ces informations à Cleonide. Meliante avoue que alors cette dernière, dont il révèle qu'elle est sa soeur, est déjà au courant. Il en profite pour faire sa déclaration amoureuse. Arpasie réagit de manière mesurée en invoquant leur amitié. Il accepte cette réserve en insistant sur le fait que son amour est irrépressible.

Pendant qu'Alcianipe raisonnoit ainsi, Meliante qui estoit entré il y avoit desja quelque temps, ne disoit mot : et paroissoit si resveur qu'Arpasie y prenant garde, s'imagina que le soubçon qu'elle avoit que Meliante estoit amoureux d'elle n'estoit pas mal fondé : de sorte qu'apres qu'Alcianipe et les autres Dames qui estoient chez Arpasie en furent parties, et que Merose fut aussi sorty, elle esvita autant qu'elle pût de luy parler en particulier. Pour cét effet elle apella ses Femmes les unes apres les autres, pour leur donner quelque commission : mais comme Meliante avoit des choses trop importantes à luy dire, pour ne luy demander pas audience, il la suplia de la luy donner à l'heure mesme : car enfin Madame, luy dit-il en soûpirant, il vous

   Page 6788 (page 216 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

importe de tout vostre bonheur, que vous m'escoutiez, et que vous m'escoutiez promptement. Arpasie connoissant bien alors qu'il falloit que Meliante eust quelque chose de fâcheux à luy dire ; changea de couleur : et sans pouvoir deviner quel changement il pouvoit y avoir en sa fortune, elle le pressa de luy aprendre quel nouveau malheur la menaçoit. Si bien que se hastant de luy raconter toutes les choses que Gobrias luy avoit dittes, de peur qu'il ne vinst quelqu'un les interrompre ; il luy aprit en peu de mots, toute la conversation qu'il avoit euë avec son Pere : mais il la luy aprit avec tant de marques de douleur sur le visage, qu'il estoit aisé de voir qu'il avoit un interest caché à celle d'Arpasie. Quoy Meliante (s'escria cette admirable Fille, apres avoir entendu tout ce qu'il luy avoit dit) mon Pere a l'inhumanité de me vouloir sacrifier à sa vangeance, en me rendant la plus malheureuse Personne du monde ? et il peut vouloir que j'espouse un homme qui trahit une des plus aimables Filles de la Terre, pour satisfaire son ambition ? quoy Astidamas se resoudra de quitter Cleonide qu'il aime, pour obeïr à Protogene ? et j'espouseray Astidamas que je n'aime point, pour obeïr à mon Pere ? Cependant, poursuivit-elle, la bien-seance que l'usage a establie veut que je ne luy desobeïsse pas, si mes larmes et mes prieres ne le peuvent flechir. Quoy Madame, reprit brusquement Meliante, vous pourriez vous resoudre d'espouser Astidamas ?

   Page 6789 (page 217 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

je me resoudrois sans doute plus facilement à la mort, repliqua-t'elle, mais je pense que je m'y resoudray pourtant, plustost que de me couvrir de la honte qu'il y auroit de desobeïr à un Pere tel que Gobrias. Il faut pourtant, adjousta-t'elle, essayer toutes choses avant que de se rendre : et je ne sçay s'il ne seroit point à propos d'avertir Cleonide de l'infidelité de son Amant : afin que songeant à l'empescher de la trahir, elle m'empeschast d'estre malheureuse. Ha Madame, reprit Meliante, ce que vous dittes qu'il faut faire est desja fait inutilement : quoy, repliqua Arpasie, vous avez fait parler Alcianipe à Cleonide ? nullement Madame, respondit-il, mais je luy ay parlé moy mesme : et puis qu'il vous importe aussi bien qu'à moy, que vous n'ignoriez plus qui je suis ; sçachez Madame ; que je suis Frere de Cleonide. Vous estes Frere de Cleonide ! reprit Arpasie avec beaucoup d'estonnement ; et vous estes celuy de qui un Amy d'Astidamas, luy escrivoit de Samosate si avantageusement ? Ouy Madame, reprit-il, je suis le malheureux Clidaris sous le nom de Meliante, que Cleonide mesme ne connoist que depuis deux jours. Je suis fort aise, reprit elle, de sçavoir que je ne me suis point trompée, lors que j'ay creû que vous estiez d'une Naissance proportionnée à vostre merite : et j'en ay d'autant plus de joye, adjousta-t'elle, qu'en aprenant que vous estes Frere de Cleonide, j'aprens que vous avez presques autant d'interest que moy, à faire que je n'espouse point Astidamas. Quand

   Page 6790 (page 218 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

vous me connoistrez bien Madame, reprit-il, vous verrez peut-estre que j'y en ay plus que vous : et que quand Cleonide ne seroit point ma Soeur, j'y en prendrois autant que j'y en prens. Car enfin Madame, pour ne vous desguiser plus rien, je devins vostre conqueste, en vous parlant des conquestes de Sesostris, des le premier jour que j'eus l'honneur de vous voir. Ouy Madame, poursuivit-il, le premier moment de vostre veuë, fut le premier moment de ma passion : et je vous aime d'une maniere si respectueuse, que vous ne devez pas vous offencer si j'ay la hardiesse de vous le dire, dans un temps où je ne pretens nullement que vous attribuyez tout ce que je feray contre Astidamas à l'interest de ma Soeur. Je suis en un estat si malheureux, repliqua Arpasie, que vous ne devriez pas me parler comme vous me parlez, et me priver de la consolation que j'avois de vous pouvoir ouvrir mon coeur. Quoy Madame, s'escria-t'il, vous croyez qu'il faille me fermer vostre coeur, parce que je vous ay donné le mien ! et que vous ne soyez plus obligée d'avoir de l'amitié pour moy, parce que j'ay de l'amour pour vous ! ha Madame, si vous le croyez ainsi, vous estes injuste, et vous estes mesme rigoureuse. Au reste la passion que j'ay pour vous, n'est point incompatible avec vostre vertu : puis que je ne vous demande rien presentement que de souffrir que je vous aime, et que je m'oppose au dessein d'Astidamas. J'en ay un pretexte où vous ne paroistrez point avoir

   Page 6791 (page 219 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de part : et je suis le plus trompé de tous les hommes, si je ne vous mets en estat de ne l'espouser point, sans vous mettre dans la necessité de desobeïr à Gobrias. Quoy que ce que vous dittes me fust fort avantageux, repliqua-t'elle, je ne voudrois pas que vous prissiez une voye qui vous pourroit estre funeste, bien que vous m'ayez offencée : et j'aimerois encore mieux estre Femme d'Astidamas, que d'estre cause de la mort de quelqu'un, non pas mesme de celle d'Astidamas : voyez donc si je voudrois m'exposer à causer la vostre. Au reste, adjousta-t'elle, pour vous tesmoigner que l'amitié que j'ay pour vous est assez forte, puis qu'elle peut subsister apres une declaration d'amour, je veux bien vous pardonner la hardiesse que vous venez d'avoir : à condition que vous ne me parlerez plus que comme estant de mes Amis, et comme estant tousjours Meliante. Laissez du moins à Clidaris, repliqua-t'il, l'esperance de n'estre pas mal traité, si les choses sont jamais en estat qu'il puisse faire connoistre à Gobrias le sentiment qu'il a pour vous. Je luy permets d'esperer, respondit-elle, que s'il peut obliger mon Pere à luy estre aussi favorable qu'il l'est à Astidamas, que je ne luy seray pas aussi contraire, que je le suis à cét Amant infidelle. Mais apres cela Meliante, ne m'en demandez pas davantage, si vous ne voulez que je rompe aveque vous. Quoy que vous refacicz presques rien pour moy, repliqua-t'il, je ne laisseray pas d'estre satisfait de vostre bonté : pourveû

   Page 6792 (page 220 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

que vous me permettiez encore de vous dire que personne n'a jamais aimé avec plus d'ardeur que je vous aime ; que nul autre Amant n'a jamais souffert plus que je souffre ; ny n'a eu une amour plus violente, ny plus solide tout ensemble, que celle que j'ay pour vous. Car enfin Madame, je vous aime avec la certitude de ne pouvoir jamais cesser de vous aimer : et je vous aime sans que l'esperance ait rien contribué à faire croistre mon amour, et sans que vous ayez serré les chaines qui m'attachent à vous par nulle complaisance pour ma passion naissante, puis que vous n'avez pas mesme soubçonné que je fusse amoureux de vous. L'amour que j'ay dans l'ame estant sans doute une de ces amours de constellation que la raison ne peut jamais vaincre, et qui vont au delà du Tombeau ; resolvez vous à la souffrir, et à recevoir favorablement tout ce qu'elle me fera faire contre Astidamas.


Histoire d'Arpasie : Arpasie rompt avec Meliante
Meliante, après avoir été interrompu dans sa déclaration amoureuse par l'irruption d'Astidamas et par la conversation qui s'ensuit, décide d'adopter les grands remèdes. Il aborde son rival lors de sa promenade matinale et lui demande, en tant que frère de Cleonide, puis d'amant d'Arpasie, de renoncer au mariage. Les deux hommes se battent en un duel interrompu par l'arrivée opportune d'Argelyse, soeur d'Astidamas. Les combattants sont arrêtés et bientôt tout le monde est au courant de leurs motivations. Leurs amantes se détournent d'eux. Arpasie, en particulier, refuse désormais à Meliante toute autre relation qu'un rapport d'amitié. Après un nouveau duel des deux rivaux, Meliante, exilé, parvient à obtenir une dernière entrevue avec Arpasie. Elle lui confirme la fin de leur relation amoureuse.
L'aveu interrompu
Astidamas interrompt l'entretien de Meliante et Arpasie pour se livrer à une série de considérations disparates. Cette versatilité devient elle-même le sujet de la conversation: on discute pour savoir s'il est préférable de s'en tenir à une même matière ou d'en changer régulièrement. Après le départ des visites, Arpasie confie ses états d'âme à Nyside. Elle voit d'un bon oeil la parenté de Meliante et de Cleonide, mais craint les risques entraînés par une telle situation.

Comme Meliante disoit cela, Astidamas avec trois autres entra dans la Chambre d'Arpasie : si bien qu'estant forcé de se taire, et Arpasie aussi, il falut un moment apres changer de conversation. En effet comme Astidamas estoit ce jour là en un de ses jours d'enjoüement ; et que de plus dans le dessein qu'il avoit d'espouser Arpasie ; il avoit pris la resolution de changer sa forme de vie avec elle, et de tascher de gagner son esprit, il parla avec tout l'agrément qu'il avoit pour tous ceux qui ne le connoissoient guere : mais comme je pense

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vous avoir dit qu'il passoit continuellement d'un sujet à un autre sans aprofondir jamais rien, je pense aussi pouvoir dire qu'en une heure de temps seulement, il parla de toutes les choses dont on pouvoit parler alors. Car non seulement il raconta des nouvelles de ce qui se passoit à Babilone, mais il en dit de tout ce qui se passoit à Alfene : en suite il parla de tout ce qu'il avoit fait ce jour là : il raconta mesme ce qu'on avoit dit aux lieux où il avoit esté ; et il demanda à Arpasie ce qu'elle avoit fait. Apres il fit la guerre à Meliante de son silence : en suite il parla de Musique et de Peinture : il proposa diverses Parties de Promenades : et il dit tant de choses differentes, qu'un homme de la Compagnie prenant garde à cette grande diversité, y fit en suite prendre garde aux autres, avec intention de loüer Astidamas : car enfin (dit-il apres l'avoir fait remarquer) il n'y a rien de plus ennuyeux, que de se trouver en conversation avec ces sortes de Gens qui s'attachent à la premiere chose dont on parle, et qui l'aprofondissent tellement, qu'en toute une apresdisnée on ne change jamais de discours. Car comme la conversation doit estre libre et naturelle, et que tous ceux qui forment la Compagnie, ont esgallement droit de la changer comme bon leur semble ; c'est une importune chose que de trouver de ces Gens opiniastres, qui ne laissent rien à dire sur un sujet, et qui y reviennent tousjours quelque

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soin qu'on aporte à les interrompre. Pour moy, reprit froidement Meliante, je ne croy pas qu'il faille faire une regle generale de ce que vous dittes : car en mon particulier, je sçay des Personnes avec qui je me divertirois bien mieux à ne leur parler jamais que d'une mesme chose, que je ne ferois à entendre raconter toutes les nouvelles du Monde. Si vous parliez d'amour à quelque belle Personne, reprit Astidamas, je pense que vous auriez raison de ne vouloir pas changer de discours : mais encore faudroit il diversifier la maniere dont vous luy diriez vostre passion, si vous ne vouliez pas l'ennuyer, et vous ennuyer vous mesme. Ceux qui sçavent bien aimer, repliqua Meliante, ne s'ennuyent pas si aisément que les autres qui ne le sçavent pas : et cette passion a cela de particulier, qu'elle occupe si doucement l'esprit de ceux qu'elle possede, que bien souvent le silence mesme divertit : et deux Personnes qui s'aiment, pourveû qu'elles soient ensemble, ne seroient pas exposées à s'ennuyer, quand mesme elles ne se parleroient pas. Quoy qu'il en soit, dit Astidamas, j'aime la diversité en tout : je la trouve belle aux Fleurs d'une Prairie (dit Arpasie avec une voix assez languissante) mais je ne l'aime pas trop en beaucoup d'autres choses : et soit par paresse, ou par sterilité d'esprit, je parle volontiers long temps de ce qui me plaist. Apres cela Meliante poussant la chose encore plus loin, obligea Astidamas à luy respondre un peu brusquement : de sorte que si Arpasie

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n'eust agy avec beaucoup d'adresse, ils se fussent querellez en sa presence. Ils se separerent pourtant assez civilement : et chacun s'en alla chez soy, avec des sentimens bien differens. Arpasie de son costé, demeura avec beaucoup d'inquietude : car comme elle n'avoit rien conclu avec Meliante, elle craignoit qu'il ne se portast à quelque resolution violente : et elle le craignoit d'autant plus, qu'elle connoissoit bien qu'il n'y avoit nulle autre voye de rompre son Mariage, et qu'elle avoit connu parfaitement que Meliante estoit fort amoureux d'elle. Si bien que m'apellant dans son Cabinet, dés qu'elle fut en liberté de le pouvoir faire, elle me dit la cause du redoublement de sa douleur : en m'aprenant tout ce que Gobrias avoit dit à Meliante, et tout ce que Meliante luy avoit apris, et de sa naissance, et de sa passion : apres quoy continuant de parler en soûpirant, elle exagera son infortune avec des paroles si touchantes, qu'elle m'inspira toute sa douleur. Mais Madame, luy dis-je alors pour la consoler, encore est-ce un avantage pour vous, que Meliante soit Frere de Cleonide, et soit vostre Amant. C'en est un sans doute, reprit-elle, pour faire qu'Astidamas ne m'espouse point : mais Nyside c'est un avantage, qui me donne de l'inquietude : car enfin j'estime assez Meliante, pour ne vouloir pas qu'il perisse pour me sauver : et je l'estime mesme assez, pour n'estre pas bien aise que cette estime soit secondée d'une grande obligation. Meliante estant de la condition

   Page 6796 (page 224 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

dont il est, repris-je, il ne me semble pas que vous deviez craindre de luy estre obligée : et si en rompant le Mariage d'Astidamas, il pouvoit vous espouser, je ne voy pas que vous eussiez lieu d'accuser la Fortune. N'allons pas si viste Nyside, me dit-elle, et ne conçevons pas des esperances mal fondées. Meliante est sans doute un des hommes du monde qui a le plus de charmes dans l'esprit, et de qui la Personne plaist davantage : mais apres tout, quoy que je le connusse assez pour en avoir voulu faire mon Amy, je ne le connois pas autant qu'il faut pour souhaiter si precisément qu'il soit mon Mary, quoy que je connoisse bien qu'il est mon Amant, et quoy que j'aye sans doute pour luy une estime tres particuliere : joint que comme je me connois tres malheureuse, je n'ose rien souhaiter, de peur de souhaiter mesme quelque chose à mon desavantage.

Le duel de Meliante et Astidamas
Meliante, acculé dans l'impasse, décide d'un remède violent. Il se rend tôt le matin au lieu où Astidamas fait sa promenade. Après quelques hésitations, il affermit sa décision et aborde son rival en se présentant comme le frère de Cleonide. Il l'enjoint d'épouser cette dernière. Confronté au refus d'Astidamas, il le provoque en duel après s'être déclaré amant d'Arpasie. Le combat est interrompu par l'arrivée d'un chariot transportant Argelyse, soeur d'Astidamas. Les deux combattants sont arrêtés et gardés sous surveillance.

Cependant durant qu'Arpasie raisonnoit ainsi, Meliante n'avoit pas l'ame en repos : car apres avoir sçeu qu'Astidamas estoit resolu d'espouser Arpasie ; que Gobrias forceroit sa Fille à luy obeïr ; et qu'elle estoit elle mesme en disposition de le faire, quelque repugnance qu'elle y eust ; il voyoit bien qu'il n'y avoit point de remedes à son mal qui ne fussent tres violens. De plus, sçachant encore avec certitude qu'Argelyse devoit arriver, il voyoit embarras sur embarras, sans sçavoir par où une avanture si meslée se pourroit desmesler. De sorte qu'apres avoir passé la nuit sans dormir, et sans dire son inquietude

   Page 6797 (page 225 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

à Phormion, parce qu'il le trouvoit trop sage pour luy donner un conseil aussi violent que celuy qu'il s'estoit donné luy mesme, il se leva diligemment ; et sans estre suivy que de son Escuyer, il fut en un lieu où il sçavoit qu'Astidamas avoit accoustumé de se promener le matin : car com- il logeoit d'un costé de la Ville ou il y avoit une Porte qui donnoit à trente pas du Lac, Astidamas y alloit souvent jouïr de la pureté de l'air, à une de ces heures où les Gens de son âge ne trouvent rien à faire, parce que ce n'est pas encore l'heure des visites, ny celle où les Dames vont aux Temples. Mais comme Meliante y fut tres matin, Astidamas n'y estoit pas encore : si bien qu'il eut loisir d'examiner plus d'une fois ce qu'il alloit faire : mais plus il examina l'estat present de son ame, plus il trouva, qu'il ne pouvoit faire autre chose que ce qu'il avoit resolu. Pense (disoit- il en luy mesme, comme il l'a redit depuis) pense Meliante à ce que tu vas faire : Astidamas est Frere d'Argelyse, à qui tu as de l'obligation ; pour qui tu as de l'estime ; et pour qui tu as eu une espece d'amitié, que tu croyois estre amour ; et que cette malheureuse et aimable Fille croit estre encore dans ton coeur : contente toy donc de luy estre infidelle, sans quereller une Personne qui luy est si chere. Mais helas (adjoustoit il en se reprenant) le moyen de ne considerer Astidamas que comme Frere d'Argelise, puis que je sçay, avec certitude qu'il veut espouser Arpasie,

   Page 6798 (page 226 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et trahir Cleonide ? Encore pour ce dernier crime, je serois assez equitable pour ne l'en accuser pas, puis qu'il m'en pourroit accuser luy mesme : mais pour l'autre, il n'y a pas moyen de souffrir qu'il en soit capable. Non non, poursuivoit-il, je n'endureray point qu'Astidamas espouse Arpasie : et puis que je ne le puis empescher qu'en prenant une resolution violente ; il la faut prendre, et il la faut executer avec hardiesse et avec fermeté. Comme il estoit dans ce sentiment là, Astidamas parut avec un des siens seulement : de sorte que s'avançant vers luy, comme si le hazard tout seul les eust fait rencontrer, il le salüa afin que leurs Gens ne prissent pas garde à eux : apres quoy Astidamas prenant la parole le premier ; d'où vient donc Meliante, luy dit-il, que je vous trouve à une Promenade que je pensois m'estre particuliere ? Vous m'y trouvez (reprit-il, voyant qu'il ne pouvoit estre entendu que de luy) parce que je suis venu vous y chercher, pour vous aprendre une chose qu'il importe que vous sçachiez, et que je veux croire qui vous sera agreable : car dans les sentimens que je sçay que vous avez pour Cleonide, je ne veux pas douter que vous n'apreniez aveque joye que je suis son Frere : et que vous ne vous serviez des expediens que je vous donneray pour n'espouser pas Arpasie que vous n'aimez point, et pour espouser Cleonide que je sçay que vous aimez. Quoy (reprit Astidamas fort surpris, et fort estonné) vous estes Clidaris qu'on m'a mandé avoir passé à Samosate ?

   Page 6799 (page 227 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ouy, repliqua-t'il, je suis le mesme Clidaris dont on vous a escrit trop avantageusement, qui viens vous sommer de tenir la parole que vous avez donnée à ma Soeur. Ce n'est pas qu'elle ne s'y assure absolument : mais comme le bruit general de la Ville est que vous allez espouser Arpasie, j'ay esté bien aise pour l'interest de mon honneur, qui est engagé avec le sien en cette occasion, d'aprendre de vostre bouche quel est vostre veritable dessein. Mais afin que vous ne croiyez pas que je prens un nom qui ne m'apartient point, voyez (luy dit-il en luy montrant les deux Lettres qu'il avoit escrites à Cleonide) que je ne puis avoir ce que je vous montre que de la main de ma Soeur, et respondez apres cela precisément à ce que je vous demande. Quand j'ay escrit ces deux Lettres à Cleonide, repliqua brusquement Astidamas, j'avois dessein de faire ce que je luy mandois : mais aujourd'huy que je voy qu'elle doute de mes promesses ; qu'elle m'envoye faire un esclaircissement ; et qu'elle m'a caché que vous estiez son Frere ; son infidellité me dispense de luy estre fidelle : aussi bien n'ay-je pas un engagement si grand avec Cleonide, que sa reputation y soit engagée : je l'ay aimée, et elle m'a souffert favorablement, mais il ne s'en est espandu nul bruit dans le monde : et quand on sçauroit mesme que j'en aurois esté amoureux, et que je n'en aurois pas esté haï, elle n'en seroit pas deshonnorée. Quand on ne le devroit jamais sçavoir, reprit Meliante, puis que je le sçay

   Page 6800 (page 228 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

cela suffit pour faire que je face toutes choses possibles pour vous obliger à luy tenir ce que vous luy avez promis. Je le luy aurois tenu ; reprit artificieusement Astidamas, si elle s'estoit fié à ma parole : mais je ne croy pas que je doive irriter Protogene ; perdre toute ma fortune ; et faire recevoir un affront à Gobrias et à Arpasie, pour une Personne qui m'en fait un. Vous ne voulez donc pas espouser Cleonide ? reprit froidement Meliante, et vous pretendez espouser Arpasie ? Comme la raison le veut, je le veux aussi, repliqua Astidamas, et je ne pense pas que rien m'en puisse empescher. Si je suivois mon inclination, repliqua Meliante, je mettrois tout à l'heure l'Espée à la main pour vous obliger de faire par la force, ce que vous ne voulez pas faire par la seule consideration de la justice : mais une puissante raison que je ne vous puis dire, ne voulant pas que je me porte à cette extremité, que je n'y sois forcé ; j'ay encore à vous aprendre, pour vous obliger à faire ce que je veux, que non seulement je suis Frere de Cleonide, mais que je suis encore Amant d'Arpasie : si bien que quand je pourrois consentir que vous abandonnassiez ma Soeur, je ne souffrirois pas que vous espousassiez ma Maistresse. C'est pourquoy ayant un double interest en cette affaire, examinez la bien, et resolvez vous de bonne grace à faire ce que vous devez, puis qu'à mon advis il n'est pas bien difficile : car puis que vous

   Page 6801 (page 229 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'aimez pas Arpasie, et que vous aimez Cleonide, il vous doit estre aisé de me satisfaire. Comme l'aime mon honneur plus que toutes choses, repliqua brusquement Astidamas, je ne suis plus en termes de deliberer : et apres ce que vous venez de me dire, il ne me reste rien à faire qu'à terminer nostre different par un combat : et qu'à vous faire voir que ce n'est pas l'Espée à la main qu'on me fait tenir ma parole : c'est pourquoy esloignons nous insensiblement de ceux qui nous suivent : car enfin je n'aime point Arpasie, et j'aimois encore tendrement Cleonide quand vous avez commencé de me parler : mais il n'est rien presentement qui puisse m'empescher d'espouser celle que je n'aime pas, et de quitter celle que j'aime. Nous le verrons bien tost, reprit Meliante avec precipitation, puis que vous ne voulez point vous laisser vaincre à la raison : et en effet Madame, ces deux ennemis s'estant esloignez de leurs Gens, et s'estant mesme dit plusieurs choses fâcheuses, mirent l'Espée à la main, et commencerent de se battre avec autant d'animosité que de courage. Mais comme ils songeoient chacun à se vaincre, et qu'ils estoient prests de s'entretuer, un Chariot plein de Dames, suivy de quelques hommes à cheval parut assez prés d'eux, pour faire que ceux qui accompagnoient ces Dames, peussent separer ces combatans : et ils arriverent si heureusement, que ny l'un ny l'autre n'estoit encore blessé lors

   Page 6802 (page 230 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'ils les forcerent de finir leur combat. Mais ce qu'il y eut de surprenant en cette rencontre, fut que ce Chariot estoit celuy de la Mere d'Astidamas, dans lequel estoit Argelyse : si bien que le premier objet qu'eut cette belle Personne, fut de voir son Frere l'Espée à la main conrte son pretendu Amant, dont elle ne sçavoit pas l'infidellité. Aussi ne les vit elle pas plustost, qu'elle fit un grand cry, pour tesmoigner son estonnement et sa douleur : de sorte que comme dans ce temps-là on acheva de separer ces deux Ennemis, ils reconnurent sa voix malgré le trouble où ils estoient, et tournerent tous deux la teste du costé qu'ils l'avoient entenduë. Si bien que les yeux de Meliante ayant rencontré ceux d'Argelyse, il eut une telle confusion de penser qu'elle sçauroit bien tost sa nouvelle amour qu'à peine pût il souffrir ses regards. Il la salüa pourtant aussi bien que sa Mere fort civilement : et luy demandant pardon de l'estat où elle l'avoit trouvé avec son Frere, il luy dit en deux mots que c'estoit un effet de son malheur, dont il meritoit d'estre pleint. Cependant Astidamas et Meliante voyant encore venir du monde, et leurs Escuyers paroissant, virent bien qu'ils ne pouvoient pas empescher qu'ils ne fussent conduits à la Ville, dont ils n'estoient qu'à deux cens pas : et où ils ne furent pas plustost que Protogene leur donna des Gardes, en attendant qu'on sçeust le sujet de leur querelle, et qu'il eust veû Gobrias : car comme Meliante estoit venu aveque luy, il

   Page 6803 (page 231 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

luy sembla que c'estoit un respect qu'il luy devoit rendre, que de ne rien ordonner de cette affaire sans sa participation.

La révélation de l'amour de Meliante pour Argelyse
Le duel suscite la désapprobation de Cleonide et d'Arpasie. Mais Astidamas et Meliante sont également embarrassés par les révélations qui découlent de cet affrontement et de l'arrivée d'Argelyse. En effet, cette dernière apprend de son frère que son amant Meliante est amoureux d'Arpasie. Et, par la même occasion, Astidamas, informé de l'amour de son ancien rival, prévoit d'en tirer vengeance. Il écrit à Meliante un billet, dans lequel il l'invite, en tant que frère d'Argelyse, à un nouveau duel. Mais le billet est intercepté, avec la conséquence que tout le monde est au courant des moindres détails de l'affaire.

Vous pouvez juger Madame, quel bruit fit ce combat dans Alfene, et en quel estat estoient toutes les Personnes qui y prenoient interest. Lors qu'Arpasie en eut la nouvelle, et qu'elle pensa au peril où Meliante s'estoit exposé, et quel esclat cette querelle alloit faire, elle en eut beaucoup d'inquietude. Elle aprehenda mesme qu'on ne la soubçonnast d'avoir contribué quelque chose à ce combat : et elle craignit qu'au lieu de rompre son Mariage, cette querelle ne le fist achever plus promptement. Cependant elle ne sçavoit comment s'esclaircir de la verité de la chose : et il falut qu'elle eust patience, et qu'elle attendist que le temps satisfist sa curiosité. D'autre part Cleonide estoit esgallement irritée, et contre son Frere, et contre son Amant : elle croyoit que le premier n'avoit pas assez d'amitié pour elle, de s'estre mis en estat de tuer un homme pour qui elle luy avoit advoüé avoir beaucoup de tendresse : et elle pensoit en mesme temps, qu'il falloit qu'Astidamas n'eust plus d'amour pour elle, et qu'il fust effectivement un fourbe, et un perfide, puis qu'il avoit pû se resoudre à se batre contre son Frere. Si bien qu'ayant tantost de la colere contre l'un, et tantost contre l'autre, elle estoit dans une impatience estrange de sçavoir positivement comment ce combat s'estoit fait. Astidamas de son costé, n'estoit pas dans un petit embarras : car

   Page 6804 (page 232 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme il craignoit fort Protogene, parce que son establissement despendoit de luy, il aprehendoit estrangement qu'il ne fust irrité lors qu'il aprendroit son engagement avec Cleonide. L'amour qu'il avoit aussi pour cette Personne, luy donnoit de la peine et de la confusion : et l'estime qu'il avoit pour Arpasie, faisoit encore qu'il n'estoit pas bien aise qu'elle sçeust son inconstance, et sa double trahison. Meliante en son particulier, estoit en une inquietude inconcevable, par la crainte où il estoit qu'Arpasie ne s'offençast de l'esclat qu'il avoit fait, et de ce qu'il avoit dit à Astidamas qu'il estoit amoureux d'elle. La presence d'Argelyse luy donnoit aussi de la douleur, et de la confusion, quoy qu'il sentist pourtant quelque soulagement de pouvoir esperer qu'il romproit le Mariage d'Astidamas avec Arpasie : mais pour Argelyse, elle ne sçavoit pas elle mesme ce qu'elle devoit penser du combat de son Frere et de Meliante. Aussi chercha-t'elle diligemment à s'en esclaircir avec adresse : car bien qu'Astidamas eust des Gardes ils ne l'empeschoient pas de luy parler, parce qu'elle ne pouvoit leur estre suspecte. Argelise, tirant donc son Frere à part, durant que sa Mere estoit avec Protogene pour le soliciter d'accommoder cette affaire, elle se mit à le presser de luy dire la cause de sa querelle avec Meliante : si bien qu'Astidamas luy accordant ce qu'elle luy demandoit, se mit à luy raconter son amour pour Cleonide ; son voyage aupres de Gobrias ; la passion qu'il avoit euë alors pour

   Page 6805 (page 233 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Arpasie ; son renouëment avec Cleonide apres son retour ; l'embarras où il s'estoit trouvé par la crainte de desplaire à Protogene, s'il luy advoüoit cette passion ; et le dessein qu'il avoit pris, par un sentiment d'ambition, d'abandonner Cleonide, et d'espouser Arpasie. De sorte (luy dit alors l'impatiente Argelyse en l'interrompant) que c'est comme Frere de Cleonide que Meliante s'est batu contre vous ? c'est sans doute comme Frere de Cleonide, repliqua-t'il, mais c'est bien plus encore comme Amant d'Arpasie : ha pour Amant d'Arpasie (reprit Argelyse, avec precipitation et en rougissant) je n'y voy guere d'apparence. Comme je le sçay de sa propre bouche repliqua Astidamas, il ne m'est pas permis d'en douter : quoy mon Frere (reprit Argelyse avec estonnement, et sans pouvoir cacher la douleur qu'elle avoit dans l'ame) il seroit possible que Meliante aimast Arpasie, et qu'il vous eust querellé par un sentiment d'amour pour elle, plustost que par un sentiment d'honneur pour Cleonide ? J'en suis si persuadé, repliqua-t'il, que je n'en sçaurois douter : mais ma Soeur, adjousta Astidamas en la regardant fixement, pourquoy trouvez vous tant de difficulté à croire que Meliante soit amoureux d'Arpasie, qui est une des plus belles Personnes du monde ? seroit-ce que pendant son sejour à Samosate, il vous auroit persuadé qu'il vous aimoit ? et. aurois-je un interest d'honneur à vanger sur luy, comme il pretend en avoir un sur moy ? De grace, pour

   Page 6806 (page 234 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

suivit-il, ne me desguisez pas une verité qui me seroit avantageuse, en la conjoncture où je me trouve : et qu'il vous importe que je sçache, si la chose est comme l'agitation de vostre esprit, et le changement de vostre visage me le persuadent. Parlez donc ma chere Soeur, luy dit-il encore, mais de grace parlez avec sincerité. Helas mon Frere, luy respondit elle, que voulez vous que je vous die ? je veux que vous me disiez la verité, repliqua-t'il : je vous diray donc, reprit Argelyse en portant la main sur ses yeux, que Meliante est un infidelle ; qui m'avoit persuadé qu'il m'aimoit ; et qui m'avoit juré que le principal dessein qui l'amenoit à Alfene, n'estoit que pour tascher d'estre aimé de vous : mais à ce que je voy, il a bien changé de sentimens. Cependant, adjousta-t'elle en soûpirant, je ne voy pas quel avantage je puis tirer de la connoissance que je vous donne de son infidelité, et de ma foiblesse : car enfin mon Frere, tant que vous serez resolu d'abandonner Cleonide pour Arpasie, vous n'aurez aucun droit de trouver estrange qu'il me veüille aussi abandonner pour elle. Il est vray, reprit Astidamas, mais il n'en aura pas aussi de pretendre qu'il luy soit permis d'estre Amant d'Arpasie, non plus qu'à moy d'estre son Mary. Et quand je n'aurois autre avantage de la tromperie qu'il vous a faite, que celuy que je trouveray à l'empescher de continuer de faire l'Amant d'Arpasie, je le trouverois encore assez grand : et vous devez mesme vous estimer heureuse d'estre

   Page 6807 (page 235 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

arrivée assez à temps pour vous vanger de luy Ha mon Frere, s'escria Argelyse, vous vous vangerez plus sur moy, que sur luy, si vous publiez l'innocente affection que j'ay euë pour cét infidelle. Mais si je ne la publie pas, repliqua-t'il, je ne doute point du tout que par un accommodement on ne trouve que je dois espouser Cleonide, et qu'il n'ait droit apres cela d'espouser Arpasie : c'est pourquoy pour empescher ce Mariage, et pour embroüiller les choses, il faut qu'il paroisse aussi coupable envers vous, que je parois coupable envers Cleonide. Aussi est-ce pour cette raison, que je vous conjure de me dire toutes les marques d'affection qu'il vous a données : helas, dit-elle en soûpirant encore, puis que je suis en estat de n'en recevoir plus, je ne m'en veux plus souvenir. Comme ils en estoient là, ils furent interrompus par diverses Personnes de qualité qui venoient faire compliment à Astidamas sur son combat. Si bien qu'Argelyse estant contrainte de se retirer pour cacher sa douleur, Astidamas demeura avec ceux qui le visitoient. Mais dés qu'ils furent partis, il employa tous ses soins à gagner un de ses Gardes pour l'obliger à faire en sorte que Meliante reçeust un Billet qu'il trouva invention d'escrire : par lequel il luy mandoit que comme il l'avoit querellé comme estant Frere de Cleonide, et Amant d'Arpasie, il pretendoit avoir droit de l'exhorter à son tour, comme Frere d'Argelyse, et comme devant estre Mary d'Arpasie, de se

   Page 6808 (page 236 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

deffaire de ses Gardes la nuit prochaine, comme il esperoit se deffaire des siens, afin d'aller apres achever leur combat à un lieu qu'il luy marquoit : si ce n'estoit qu'il se resolust de luy ceder Arpasie, et d'espouser Argelyse : Mais Madame, ce Billet ne fut pas rendu à Meliante : car comme Protogene le faisoit encore garder plus exactement qu'Astidamas, celuy qui le devoit faire recevoir à Meliante, s'estant un peu trop empressé, fut arresté et visité par ceux qui le gardoient : si bien que ce Billet ayant esté trouvé sur luy, il fut porté à Protogene durant que Gobrias, la Mere d'Argelyse et luy estoient ensemble. Vous pouvez juger Madame, quel desordre ce Billet causa : car par luy Protogene connut qu'Astidamas faisoit une infidellité à la Soeur de Meliante : et que Meliante en faisoit aussi une à la Soeur d'Astidamas. Gobrias de son costé vit mieux qu'il n'avoit fait jusques alors, que sa Fille avoit raison d'avoir aversion pour un homme qui ne l'aimoit pas : et la Mere d'Argelyse aprit que le coeur de sa Fille estoit plus engagé qu'elle ne le pensoit. Cependant il n'y avoit pas moyen de faire un secret de cette bizarre avanture : car ce Billet avoit esté leû tout haut per ceux qui l'avoient pris à celuy qui le vouloit rendre à Meliante : de sorte que ne s'agissant plus que de voir par où cette grande affaire seroit terminée, ils s'y trouverent s'y embarrassez qu'il falut deux jours à l'examiner, devant que de rien resoudre : si bien qu'il s'en espandit un bruit si grand et si

   Page 6809 (page 237 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

general dans Alfene, qu'on ne parloit d'autre chose. Vous pouvez juger qu'Alcianipe ne fut pas des moins empressées à en dire son advis : et que joignant l'imposture à la verité, elle fit une estrange Historie de celle de toutes ces Personnes.

Les conséquences des révélations
Arpasie est affectée de ce qu'elle a appris du passé de Meliante. Ce dernier mande auprès d'elle Phormion, avec mission de lui faire savoir que ce premier amour n'avait pas l'intensité de celui qu'il éprouve pour elle. Arpasie accepte ces justifications avec bienveillance, mais affirme que désormais Meliante n'a droit de prétendre qu'à son amitié. Quant à Cleonide et Argelyse, elles renoncent définitivement à leurs amants infidèles. On pense régler l'affaire par un accommodement, mais, à peine sortis, Meliante et Astidamas se battent à nouveau. Meliante, ayant blessé Astidamas, doit s'enfuir, et fait parvenir un billet à Arpasie, dans lequel il lui jure fidélité.

Mais Madame pour vous aprendre quelque chose de bien particulier, il faut que je vous aprenne la douleur qu'eut la belle Arpasie, de sçavoir que Meliante estoit accusé d'infidellité pour Argelyse, quoy qu'il ne fust infidelle que parce qu'il l'aimoit. Cependant elle m'a tousjours soustenu que ce n'avoit esté que par un pur sentiment d'estime et d'amitié, qu'elle avoit eu cette douleur. Mais Madame, luy disois-je, puis que Meliante n'est infidelle qu'à vostre avantage, il me semble qu'il merite d'estre excusé, et que vous ne devez pas en estre affligée : principalement en un temps où il vous est permis d'esperer de n'espouser point Astidamas : et où il pourroit arriver que vous espouseriez Meliante, qui est un des hommes du monde le plus accomply. Meliante, reprit-elle, est assurément infiniment agreable : mais puis qu'il est infidelle, il ne peut jamais estre mon Amant avec nulle esperance d'estre aimé. Il peut sans doute estre encore mon Amy, et en cette qualité je le puis pleindre, et l'excuser : mais il faut qu'il n'en pretende pas davantage. D'autre part, Meliante sçachant qu'Arpasie sçavoit toute son Avanture avec Argelyse, et qu'Argelyse sçavoit aussi son amour pour Arpasie, pria

   Page 6810 (page 238 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Phormion de deux choses bien differentes ; car il le conjura d'aller l'excuser aupres de celle pour qui il estoit infidelle ; et aupres de celle qui luy avoit fait faire l'infidellité. Comme ceux qui le gardoient, avoient ordre de laisser parler Phormion à luy ; parce qu'on sçavoit qu'il portoit les choses à la douceur autant qu'il pouvoit, il eut la liberté de luy dire tout ce que les divers sentimens qu'il avoit dans l'ame luy inspirerent. Si bien que luy adressant la parole ; de grace mon cher Amy, luy disoit-il, dittes à Argelyse tout ce que vous croirez capable d'adoucir l'aigreur de son esprit : pourveû que vous ne luy disiez pourtant rien qui offence l'amour que j'ay pour Arpasie. Mais quand vous parlerez à l'admirable Personne qui regne dans mon coeur, employez tout vostre esprit à faire en sorte qu'elle ne m'oste pas son estime. Si Arpasie estoit une personne ordinaire, je devrois esperer qu'elle me sçauroit gré de mon infidellité : mais la connoissant comme je fais, j'aprehende qu'elle ne luy rende ma passion suspecte. Dittes luy donc, vous qui connoissez mon coeur, que je suis moins infidelle qu'on ne me le croit : puis qu'il est vray que je ne fus jamais amoureux d'Argelyse, au point qu'Argelyse l'a creû. N'insultez pourtant pas sur cette malheureuse Personne : mais protestez à Arpasie, qu'encore qu'Argelyse ait esté ma premiere affection, elle est pourtant ma premiere amour. Dittes luy donc que mon coeur m'avoit trompé, lors que je croyois estre amoureux

   Page 6811 (page 239 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Argelyse : et que le peu d'experience que j'avois de cette passion, faisoit que je disois des mensonges innocemment, lors que j'assurois Argelyse que j'avois de l'amour pour elle : puis qu'il est constamment vray que la puissance des charmes d'Arpasie, m'a bien apris que je n'ay effectivement eu de l'amour, que depuis que j'ay commencé de la voir : de sorte que cela estant ainsi, je ne dois point estre regardé comme un infidelle, dont l'amour doit estre suspecte. Phormion voulut alors tascher de porter son esprit à ne s'opiniastrer pas à l'amour d'Arpasie, mais il n'y eut pas moyen : cependant cét adroit et fidelle Amy qui en fort peu de temps avoit aquis à Alfene beaucoup de facilité à s'expliquer en une Langue qui ne luy estoit pas naturelle, s'aquita exactement de la commission que Meliante luy avoit donnée : mais il trouva Argelyse si en colere, qu'il ne pût adoucir son esprit, quelque soin qu'il y aportast. Pour Arpasie, il la trouva fort douce, et fort civile : elle luy dit mesme qu'elle se tenoit fort obligée à Meliante, de ce qu'il avoit hazardé sa vie pour ses interests, quoy qu'elle eust souhaité qu'il n'eust pas cherché un remede si violent : mais elle luy dit qu'elle le prioit de le conjurer de sa part, de ne s'opiniastrer point à vouloir avoir de l'amour pour elle, puis qu'il s'y opiniastreroit inutilement. Phormion luy dit pourtant alors toutes les raisons que son Amy luy avoit dittes : mais elle luy dit tousjours si fortement, qu'elle ne vouloit point

   Page 6812 (page 240 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

d'Amant qu'on pûst soubçonner d'inconstance, qu'il connut bien que Meliante n'avoit rien à esperer. D'autre part Cleonide qui voyoit alors avec une certitude infaillible, qu'Astidamas avoit esté capable de l'abandonner par un sentiment d'interest, en eut l'esprit si irrité, qu'elle declara hautement que quand il voudroit revenir à elle, il y reviendroit inutilement : et qu'elle n'espouseroit jamais un homme qui avoit eu plus d'ambition que d'amour. Cét exemple de generosité toucha le coeur d'Argelyse : qui n'esperant pas que Meliante revinst dans ses Fers, dit la mesme chose que Cleonide : si bien que les sentimens de ces trois Personnes estant bien tost sçeus par Protogene, et par Gobrias, ils ne trouverent plus l'accommodement si difficile à faire. Ils estoient pourtant bien maris de voir qu'ils ne pouvoient achever le Mariage d'Arpasie et d'Astidamas : mais comme ils ne laisserent pas de s'unir d'interests contre le Roy d'Assirie, ils se consolerent de cette avanture : si bien que voyant alors que Meliante et Astidamas estoient presques esgallement coupables envers eux mesmes ; et envers leurs Soeurs ; et que Cleonide, et Argelyse, ne pretendoient plus rien à leurs Amants, non plus qu'Arpasie à Meliante ; ils jugerent qu'il n'y avoit autre chose à faire qu'à empescher qu'il n'arrivast un second combat encre ceux qui s'estoient desja battus : si bien qu'ayant employé tous leurs Amis pour les persuader, ces deux ennemis firent semblant

   Page 6813 (page 241 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de ceder à leurs prieres pour se deffaire de leurs Gardes, et ils consentirent de s'embrasser : promettant mesme de ne se quereller plus, sans qu'on meslast les noms des Dames dans cét accommodement. Mais ces deux ennemis qui se haïssoient comme deux hommes qui s'estoient destruits l'un autre, se firent, en s'embrassant, un Appel reciproque pour le lendemain : et ils se le firent si adroitement, que personne ne s'en aperçeut. En effet estant tous deux partis d'Alfene la nuit suivante, ils se battirent à la pointe du jour, sans qu'on les pûst separer. Meliante blessa dangereusement Astidamas, et le desarma : de sorte que n'y ayant pas d'aparence qu'il r'entrast dans Alfene apres ce combat, veû l'estat où il avoit mis son ennemy, il se retira apres l'avoir laissé entre les mains de l'Escuyer qui l'avoit suivy : et il envoya le sien à Phormion, pour l'advertir du lieu où il l'alloit attendre : le chargeant d'un Billet pour Arpasie, qu'il escrivit dans des Tablettes qu'il avoit sur luy. Ainsi Madame, un moment apres que cette belle Personne eut sçeu qu'on avoit raporté Astidamas fort blessé, cét Escuyer trouva lieu de luy donner le Billet de son Maistre, où il n'y avoit que ces paroles, si ma memoire ne me trompe.

   Page 6814 (page 242 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

A LA BELLE ARPASIE.

J'avois bien oüy dire qu'on pouvoit mal traiter un Amant infidelle, mais je ne pensois pas qu'il fust juste de mal traiter un fidelle Amant : et je croyois enfin Madame, qu'Argelyse me pouvoit haïr sans injustice, et que vous ne me pouviez haïr sans cruauté. cependant quoy que vous ne le croiyez pas ainsi, je laisse pas de vous conjurer de vous souvenir que sans la passion que j'ay pour vous, vous eussiez esté Femme d'Astidamas : et de croire qu'en quelque lieu de la Terre que je sois, je seray tousjours vostre Amant : et que je seray plus fidelle sous le nom de Meliante, que je ne l'ay esté sous celuy de Clidaris.

Comme j'estois aupres d'Arpasie, lors qu'elle reçeut ce Billet, je vy qu'elle ne le pût lire sans quelque esmotion : elle ne voulut pourtant pas y respondre : et elle se contenta de prier Phormion, quand il luy vint dire adieu, de dire à son Amy que comme elle estoit fort equitable, elle ne perdroit jamais le souvenir de l'obligation qu'elle luy avoit : le conjurant toutesfois de ne se souvenir d'elle que comme d'une personne qui ne pouvoit jamais estre que son Amie.

La dernière entrevue d'Arpasie et de Meliante
L'affaire du duel a brouillé Gobrias et l'oncle d'Alcidamas. Arpasie ajoute encore à la confusion par les bruits qu'elle répand. Les anciens alliés se quittent. Arpasie suit dès lors Gobrias sur le chemin du retour. Mais Meliante parvient, lors d'une étape, à la rencontrer dans un jardin avec la complicité de Nyside. Arpasie lui réaffirme qu'il ne peut compter que sur son amitié et qu'il n'a plus aucune chance d'accéder à son amour.

Mais Madame ; apres que Phormion eut rejoint Meliante, comme il luy fut aisé de prevoir que Gobrias s'en retourneroit bien tost, il ne voulut pas s'esloigner extrémement d'Alfene, afin de sçavoir ce qui s'y passeroit joint que s'estant resolu de

   Page 6815 (page 243 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

parler à Arpasie, il voulut, quoy que Phormion pûst luy dire, attendre Arpasie sur sa route. Cependant nous estions à Alfene, où Gobrias se trouva assez embarrassé : car comme Meliante estoit venu aveque luy, et qu'il l'avoit presenté à Protogene, cét homme affligé de voir son Neveu en danger de mourir, pretendit que Gobrias deust sçavoir le lieu où il s'estoit retiré, et qu'il devoit le luy dire. Gobrias de son costé estant persuadé que puis que ce combat s'estoit fait sans aucune supercherie, et avec un égal avantage, c'estoit choquer les Loix de l'honneur, que de vouloir poursuivre Meliante, dit assez fortement à Protogene, qu'il ne sçavoit point où il estoit : mais que quand il le sçauroit il ne le luy diroit pas, dans les sentimens où il le voyoit. Si bien que s'aigrissant insensiblement, quoy que leurs interests les deussent unir, ils se separerent assez mal, et avec beaucoup de deffiance de part et d'autre. Il est vray que je croy que la médisante Alcianipe servit fort à les broüiller : car elle fit courir le bruit que Protogene pour s'accommoder avec le Roy d'Assirie, avoit dessein de luy descouvrir celuy qu'avoit Gobrias, de se jetter dans le Party de Ciaxare : et qu'il avoit mesme intention de l'arrester, et Arpasie aussi, afin de les envoyer à Babilone. Mais en mesme temps elle disoit à d'autres, que Gobrias de son costé songeant à trahir Protogene, faisoit entrer des Soldats secrettement dans Alfene, et qu'Arpasie avoit commandé à Meliante de se battre contre

   Page 6816 (page 244 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Astidamas : et ce qu'il y avoit de rare, estoit que pensant dire un mensonge, elle disoit en suitte une verité : car elle assuroit que Meliante estoit allé attendre Arpasie sur le chemin qu'elle devoit prendre. Elle disoit de plus qu'elle sçavoit qu'il y avoit une grande affection entr'eux : elle vouloit mesme que ce combat n'eust pas esté tout à fait franc : et elle disoit des choses si fâcheuses de Cleonide et d'Argelyse, qu'enfin sa médisance lassant la patience de ceux qui s'interessoient à ces deux belles Filles, et celle de tous ceux qui avoient de la vertu, et de la bonté, elle se vit exposée à de tres fâcheuses avantures : et elle se descria tellement, que lors que nous partismes d'Alfene, toutes les Femmes avoient dessein de ne la voir plus, et de la fuir comme la plus dangereuse et la plus detestable Personne du monde. Cependant apres que nostre départ fut resolu, et que Gobrias et Protogene en se deffiant l'un de l'autre, eurent pourtant agy entre eux comme s'ils eussent esté fort unis, toutes les Dames vinrent dire adieu à Arpasie : et luy tesmoigner la douleur qu'elles avoient de la perdre : il en faut pourtant excepter Argelyse, qui feignit d'estre malade : ne pouvant se resoudre de faire une civilité à une Personne qui luy avoit osté le coeur de son Amant, et qu'elle croyoit estre cause de l'estat où estoit son Frere. Mais pour Cleonide, elle y vint, et eut une grande conversation avec Arpasie, où elles se dirent beaucoup de choses obligeantes. Cependant

   Page 6817 (page 245 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

comme Arpasie luy dit qu'elle croyoit qu'Astidamas reviendroit à elle, quand il seroit guery ; Cleonide luy respondit que graces aux Dieux, sa guerison avoit precedé la sienne : car enfin Madame, luy dit elle, si Astidamas avoit rompu aveque moy par un sentiment d'amour pour vous, j'aurois excusé son inconstance par vostre rare beauté, et par vostre extréme merite : et j'aurois esté capable de luy pardonner. Mais de voir qu'il m'ait quittée par un sentiment d'interest, est une chose qui me donne un si grand mespris pour luy, que je me console de la cruauté de mon avanture, par la joye que j'ay d'avoir pû chasser Astidamas de mon coeur. Et en effet, Madame, cette belle Personne voulant s'oster d'un lieu où elle avoit reçeu un desplaisir si sensible, obligea sa Tante de la remener à son Pere : aupres de qui elle fut bientost mariée tres avantageusement. Cependant nous sçeusmes devant que de partir, qu'Astidamas ne mourroit point de ses blessures : et nous sceusmes encore qu'il estoit en un desespoir si grand, de voir qu'il ne satisfaisoit ny son ambition, ny son amour, qu'il en avoit conçeu une haine horrible contre son vainqueur : car Protogene estoit fort irrité contre luy ; Cleonide s'en alloit ; et il voyoit bien qu'il n'estoit pas en estat de pretendre d'espouser Arpasie. Mais enfin Madame, nous partismes : et sans sçavoir que nous deussions trouver Meliante sur nostre route, nous l'y trouvasmes. Il est vray qu'il ne vit pas Gobrias : et il est vray aussi

   Page 6818 (page 246 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

qu'il n'eust pas veû Arpasie sans moy : car enfin il faut que vous sçachiez, que comme nous arrivasmes au mesme Bourg où il l'avoit veuë la premiere fois au bord de cette petite Riviere, où il luy aprit que la Colomne qu'elle y voyoit avoit esté eslevée par Sesostris ; un homme que je ne connoissois point, me donna une Lettre de Meliante, qui me conjuroit si tendrement de luy donner occasion de dire adieu à Arpasie ; que croyant que puis qu'elle luy avoit l'obligation d'avoir rompu son Mariage, elle ne luy devoit pas refuser cette grace ; je creus que je devois ne refuser point à Meliante ce qu'il me demandoit : car connoissant Arpasie comme je la connoissois, je pensay qu'elle ne seroit pas marrie de voir Meliante. Mais je ne creûs toutesfois pas que je deusse luy demander cette permission : y ayant certaines petites choses de bien-seance qu'on veut bien faire par force, et qu'on ne veut pas faire volontairement, par une vertu scrupuleuse. De sorte que respondant à Meliante, qui estoit caché dans ce Bourg où nous couchions, je luy manday que je ferois ce que je pourrois pour obliger Arpasie à aller se promener dans un Jardin qui est à la Maison où nous logions : qui estoit la mesme où nous avions desja logé en allant à Alfene : et que s'il vouloit se trouver à une Porte de ce Jardin qui est au bord d'un petit Ruisseau, je la luy ouvrirois quand Arpasie y seroit. Et en effet la chose se fit ainsi : car comme il est tousjours aisé de persuader à Arpasie de se

   Page 6819 (page 247 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

promener quand il fait beau, parce qu'elle l'aime extrémement ; il ne me fut pas difficile de l'obliger d'aller à ce Jardin dés qu'elle fut hors de Table, et d'y aller mesme peu accompagne. Arpasie fut donc où je voulois qu'elle allast : et Meliante la vit et luy parla dans une Allée où j'estois seule avec elle, sans qu'il fust besoin qu'elle donnast d'ordre pour cela : car comme elle estoit fort accoustumée à me parler en particulier, dés qu'elle m'apelloit, toutes ses Femmes se retiroient. Je ne m'arreste point Madame, à vous dire la surprise qu'elle eut de voir Meliante : mais je vous diray qu'il ne fut pas plustost aupres d'elle, que prenant la parole ; souffrez du moins Madame, luy dit-il, que j'aye la satisfaction d'entendre de vostre bouche, les raisons qui font ma condamnation : et de sçavoir par quel motif la meilleure et la plus douce Personne de la Terre, est devenue la plus rigoureuse. Car enfin Madame, tant que j'ay esté l'inconnu Meliante, vous avez eu pour moy de l'estime et de l'amitié : mais dés que vous avez sçeu qui j'estois, et que vous avez connu que je vous aimois autant qu'on peut aimer, vous avez commencé d'estre injuste. Pour vous tesmoigner que je ne le suis point, repliqua Arpasie, je vous assure que je me souviendray tousjours des obligations que je vous ay : et que je ne perdray jamais le souvenir du service important que vous m'avez rendu, en m'empeschant d'espouser Astidamas : mais pour porter ma sincerité au delà de ce que peut estre elle

   Page 6820 (page 248 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

devroit aller, je vous diray encore ingenûment, que si vous n'aviez aimé Argelyse, ou que du moins vous ne luy eussiez pas promis une affection eternelle, je vous aurois peut-estre permis de m'aimer de la maniere dont vous le desirez : puis qu'à l'infidellité pres, je trouve en vous toutes les choses que je pourrois souhaiter en un homme digne d'estre choisi par mon Pere. En effet vous avez de la naissance, de l'esprit, du coeur, de la bonté, de la generosité, et mille qualitez à plaire : mais apres tout vous avez esté infidelle à Argelyse, qui est infiniment aimable : et vous le seriez peut-estre à Arpasie, si elle s'engageoit à souffrir d'estre aimé de vous. Ha Madame, luy dit-il, je n'ay jamais eu qu'une amitié tendre pour Argelyse : en vous excusant d'un costé, repliqua-t'elle, vous vous accusez de l'autre : car si vous avez eu de l'amour pour Argelyse, vous n'estes qu'inconstant : et si vous n'en avez point eu, vous estes quelque chose de pis de le luy avoit dit si serieusement : et d'avoir engagé son coeur, sans que le vostre fust engagé. Si Phormion vous a dit à Alfene, repliqua Meliante, ce que je l'avois prié de vous dire, il vous aura apris que je croyois avoir de l'amour, lors que je n'avois que de l'amitié : et qu'ainsi conservant encore beaucoup d'amitié pour Argelyse, quoy que j'aye de l'amour pour vous, je ne dois pas passer pour infidelle dans vostre esprit, bien que je doive passer pour inconstant dans celuy d'Argelyse. Quoy qu'il en

   Page 6821 (page 249 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

soit, dit Arpasie, vous ne pouvez jamais estre qu'au rang de mes Amis ; c'est pourquoy reglez vostre esprit sur ce que je vous dis : et croyez qu'il m'est tellement impossible de m'assurer en vostre affection, que vous seriez le plus malheureux de tous les hommes, fi je souffrois que vous m'aimassiez : car enfin Argelyse est belle et charmante ; et puis qu'elle n'a pû retenir vostre coeur, il me pourroit bien eschaper. Et puis, à parler raisonnablement, en l'estat où sont les choses, je ne dois pas songer à disposer de moy : en effet puis que mon Pere m'auoit bien voulu sacrifier à fa vangeance, il m'y sacrifiera bien encore une autrefois : et selon toutes les apparences, je suis destinée à celuy qui traitera avec le plus d'avantage aveque luy : et je me regarde comme un Ostage, sans que je sçache sous la puissance de qui je tomberay. Si je voulois Madame, repliqua Meliante, vous obliger à beaucoup de choses, vous auriez sujet de m'oposer une partie des raisons dont vous vous servez : mais je ne veux rien, sinon que vous enduriez que je vous aime, et que vous remettiez la connoissance de ma fidellité au Temps : qui est seul Juge legitime des affections fidelles, ou des affections inconstantes. Je vous demande mesme cette permission, à la veille d'une rigoureuse absence : et mon amour sera exposée d'abord à la plus dangereuse espreuve de toutes : de sorte que fi je suis un inconstant, je ne vous importuneray guere, puis que je ne vous reverray jamais : et

   Page 6822 (page 250 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

si je ne le suis point, vous seriez injuste de ne vouloir pas que j'eusse l'honneur de vous revoir. Accordez moy donc Madame, la permission de vous aimer : et considerez je vous prie, combien peu de chose est ce que je vous demande : car enfin quand vous ne me le permettrez pas, je ne laisseray pas de vous adorer : et quand mesme vous me le deffendriez, je vous desobeïrois sans scrupule. Mais apres tout, quoy que je vous puisse aimer malgré vous, je ne laisse pas d'imaginer une grande douceur à en obtenir la permission : ne me la refusez donc pas, je vous en conjure, puis que je vous la demande sans condition. Je consens, luy dit-elle, que vous ayez encore de l'amitié pour moy : mais pour de l'amour, n'attendez pas que je vous permette d'en avoir. Si vous me desesperez Madame, luy dit-il, vous me forcerez à vous suivre : et à ne me separer point de vous, que vous ne m'ayez accordé ce que je vous demande. Ha Meliante, reprit Arpasie, je vous croy trop genereux, pour vouloir exposer ma gloire : cependant vous sçavez bien qu'apres que la médisante Alcianipe a dit que je vous avois obligé à quereller Astidamas, il y auroit lieu de le croire, si vous faisiez ce que vous dittes : c'est pourquoy je vous conjure de tout mon coeur, de n'en avoir pas la pensée : et de ne vous obstiner pas inutilement, à vouloir des choses qui choquent mon inclination. Separons nous donc, puis que la raison le veut : et laissez vous conduire à vostre destinée, sans vouloir estre nous mesme l'Arbitre de vostre fortune.

   Page 6823 (page 251 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Si les Dieux ont resolu que vous m'aimiez, et que je change de sentimens, ils le feront par des voyes qui nous sont inconnuës : et s'ils ne le veulent pas, vous vous tourmenteriez inutilement. Faites donc, je vous en prie, ce que la prudence veut que vous faciez : et sans vous pleindre de ma rigueur, soyez assuré que vous avez eu plus de part en mon estime, et en ma confiance, que je n'en ay jamais donné à personne. Helas Madame, s'escria alors Meliante, qu'il s'en faut peu que je ne sois heureux ! car enfin vous n'aviez qu'à adjouster quatre ou cinq paroles à celles que vous venez de dire, pour me combler de gloire et de felicité. Apres cela il luy dit encore mille choses touchantes, qui attendrirent effectivement le coeur d'Arpasie, mais qui n'esbranlerent pourtant pas sa resolution : de sorte qu'elle se separa de luy sans qu'elle luy eust permis ny de l'aimer, ny de la suivre : et la crainte de l'irriter fit qu'il se resolut à la laisser partir le lendemain sans l'accompagner. Ainsi il s'en retourna chez luy, avec une violente passion, et peu d'esperance : et Arpasie s'en retourna aussi avec son Pere, avec beaucoup d'estime et d'amitié pour Meliante.


Histoire d'Arpasie : rencontre d'Arpasie et d'Hidaspe
Arpasie fait la connaissance d'Hidaspe, Persan séduisant qui se targue de fidélité. Un amour réciproque prend naissance et fait rapidement des progrès, malgré diverses péripéties : Hidaspe découvre bientôt que Meliante essaie de faire parvenir des lettres à Arpasie ; puis ce rival parvient même à s'introduire dans le château. Quand Hidaspe part à la guerre, Arpasie est courtisée par un nouveau soupirant dénommé lui aussi Astidamas. Ce second Astidamas fomente une mutinerie pour mettre Arpasie en son pouvoir. Mais il lance son opération au moment même où le premier Astidamas attaque le château. Lequel parvient à enlever Arpasie, tue son homonyme qui l'avait rattrapé, mais perd à son tour Arpasie, qui s'échappe en profitant de la confusion. Le récit s'achève sur les retrouvailles d'Arpasie et d'Hidaspe et le rappel des événements connus qui s'ensuivent.
Arpasie fait la connaissance d'Hidaspe
Arpasie est momentanément débarrassée de ses soupirants : Astidamas est blessé et Meliante retenu dans son pays. Gobrias, son père, décide de prendre le parti de Cyrus, pour lequel il nourrit la plus grande admiration. C'est à cette occasion qu'Arpasie fait la connaissance d'Hidaspe, un Persan de fort bonne mine. Lors de leur première conversation, il est question de la fidélité amoureuse des Persans, qui est absolue. Et Hidaspe prétend lui-même plus que tout autre à cette qualité.

Cependant comme ceux qui ne sont attachez que par des interests qui peuvent changer, ne sont pas fort unis, dés que la raison qui les unissoit cesse ; Protogene ayant trouvé qu'il feroit mieux de demeurer en repos, que de s'engager dans une Guerre dont l'evenement seroit douteux, se détacha de Gobrias : de sorte qu'il se vit

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alors seul qui eust donné de justes soubçons de défiance au Roy d'Assirie. Si bien que la prudence voulant qu'il fist ce que le seul desir de se vanger luy avoit inspiré, il munit sa Place, et en augmenta la Garnison : et il se disposa enfin à se jetter dans le Party de Cyrus, dés que ce Prince qui portoit alors le nom d'Artamene, aprocheroit du lieu où nous estions. Cependant nous sçeusmes qu'Astidamas estoit tousjours mal de ses blessures, qui le tinrent tres long temps au Lit : et nous aprismes aussi que Meliante n'estoit pas guery de la passion qu'il avoit dans l'ame, car il escrivit tres souvent à Arpasie ; quoy qu'elle ne luy respondist pas. Il est vray qu'elle souffroit que je luy écrivisse quelquefois, mais c'estoit tousjours en m'ordonnant de luy deffendre de continuer de luy escrire, s'il ne pouvoit regler son esprit. Il y avoit pourtant des jours où il me sembloit que j'avois lieu de croire que si Meliante eust esté aupres d'Arpasie, et qu'il se fust attaché à la voir, et à la servir, elle eust pû se resoudre à oublier l'infidellité qu'il avoit faite à Argelyse : mais le Destin voulut que tant de choses arresterent Meliante en son Païs, qu'il luy fut impossible d'en partir. Car outre que son Pere l'y retint, il se trouva encore engagé dans une longue et fâcheuse querelle qu'avoit un de ses Parents : qui le mit en estat de ne pouvoir s'esloigner avec honneur d'un lieu il ou avoit des ennemis qui eussent tiré avantage de son absence. Cependant toute l'Asie estant en Armes, ou pour l'illustre Artamene, ou pour le Roy d'Assirie,

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on ne parloit d'autre chose : et le nom d'Artamene estoit si celebre, qu'il estoit en la bouche des Amis, et des Ennemis, avec une esgalle admiration. comme Gobrias avoit resolu de se jetter dans son Party, il aprenoit avec beaucoup de douleur, que son Armée n'estoit pas si forte que celle du Roy d'Assirie : mais il aprit aussi bien-tost avec beaucoup de joye, l'heureux presage qu'il avoit eu : lors qu'en commençant de marcher, il vit voller une grande Aigle à sa droite, qui sembloit par la route de Babilone qu'elle tenoit, luy montrer le chemin qu'il devoit prendre : et il aprit encore avec plus de plaisir, qu'il avoit poussé les premieres Troupes qu'il avoit rencontrées, et qu'il les avoit forcées de repasser le Fleuve du Ginde. Mais Madame, nous aprismes peu de jours apres, avec un estonnement estrange, l'invention dont l'illustre Artamene, comme vous le sçavez, s'estoit servy pour faire passer ce Fleuve à son Armée, en le divisant en cent soixante Canaux : et nous aprismes en suite avec beaucoup de satisfaction, le desordre où il avoit mis les Troupes Assiriennes, apres avoir passé ce Fleuve : et conbien grande estoit la frayeur qu'elles avoient porté dans le Corps de leur Armée : si bien que Gobrias ne voyant plus de Riviere entre luy et Artamene, dont il cherchoit la protection, il se disposa à la luy aller demander en personne. Il se mit donc à la Teste de trois cens chevaux seulement, et fut au devant de ce Heros, pour luy offrir tout ce qui estoit en sa puissance. Je ne vous diray point Madame, comment l'illustre

   Page 6826 (page 254 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Artamene reçeut Gobrias : car je suppose que comme la vie d'un si Grand Prince est sçeuë de toute la Terre, jusques aux moindres circonstances, vous ne pouvez ignorer avec combien de bonté il reçeut ce Prince, ny avec quelle magnificence Gobrias le reçeut dans sa Place : il s'y passa pourtant des choses qui sont si essentiellement de l'Histoire d'Arpasie, que je ne puis les obmettre. Je vous diray donc Madame, que le premier jour qu'Artamene vit la belle Arpasie, un illustre Persan apellé Hidaspe, estoit aveque luy : de sorte qu'apres les premieres civilitez, Artamene s'estant trouvé obligé d'entretenir Gobrias, qui avoit à luy parler d'une negociation qu'il avoit faite avec le Prince Gadate, pour l'engager dans les interests de Ciaxare, ce fut Hidaspe qui parla le plus à la belle Arpasie : mais ce qui la surprit fort, fut d'entendre qu'il luy parla en sa Langue, avec une justesse admirable. Pour moy qui regardé tout ce qui se passa en cette entreveuë, j'advouë que je trouvay Hidaspe infiniment aimable : il n'est pourtant pas d'une taille fort haute, mais sans estre ny grand ny petit, il l'a admirablement bien faite. De plus, il a tous les traits du visage agreables, et l'air infiniment noble : car encore qu'Hidaspe soit tres brave, il n'a nulle ferocité ny dans l'humeur, ny dans la mine : et il a au contraire une douceur infiniment charmante en sa phisionomie. Hidaspe a aussi l'esprit adroit et flatteur : et la Fortune enfin ne pouvoit pas donner un plus dangereux Rival a

   Page 6827 (page 255 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Meliante que celuy-là. Ce n'est pas que je veüille mettre le merite de l'un, au dessus de l'autre : car j'advouë que je me trouverois fort embarrassé si je devois juger du merite de deux hommes qui en ont tant : mais c'est qu'en effet je suis persuadée qu'il n'y avoit qu'Hidaspe qui pûst entrer en concurrence aveque luy dans le coeur d Arpasie. Le hazard fit mesme que leur premiere conversation eut quelque chose de desavantageux à Meliante, parce qu'il fut avantageux à Hidaspe : car enfin comme la conference d'Artamene, et de Gobrias fut assez longue, celle d'Hidaspe et d'Arpasie ne fut pas courte : ainsi ils eurent loisir de parler de beaucoup de choses differentes. De sorte qu'apres qu'Hidaspe eut adroitement loüé la beauté d'Arpasie, et qu'elle eut rejetté ses loüanges avec beaucoup d'esprit, et beaucoup de modestie ; ils vinrent à parler des changemens que la Guerre aportoit en toutes choses, quand elle duroit long temps. En effet, dit alors Hidaspe, il arrive bien souvent que la Guerre fait d'estranges reversemens, mesme dans l'Empire de l'Amour : car enfin, dit il fort galamment, comme elle separe beaucoup d'Amans des Personnes qu'ils aiment, il y en a tousjours quelqu'un ou qui se guerit de sa passion, ou qui change de Maistresse, en changeant de lieu. Il est vray, adjousta-t'il, que pour cette derniere chose, elle n'arrive guere à des Persans : et l'infidellité en amour est un crime qu'on ne leur peut presques jamais reprocher avec justice. Comme

   Page 6828 (page 256 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

il est naturel, reprit Arpasie, d'aimer à loüer sa Patrie, je ne trouve pas fort estrange de vous entendre loüer la vostre : mais apres tout je croy qu'il est des infidelles de cette nature par toute la Terre. En verité Madame, luy dit-il, je n'en connois point à Persepolis : et toute la Cour de Cambise ne vous donneroit pas un exemple pour me convaincre de mensonge, quand vous la connoistriez comme je la connois. Il s'y trouve sans doute des Gens, poursuivit-il, qui cessent quelquesfois d'aimer par raison, parce que leurs Maistresses sont trop severes, ou pour quelque autre sujet : mais il ne s'en trouve point qui change d'affection par inconstance naturelle : ou parce qu'ils trouvent d'autres Dames plus belles que celles qu'ils aiment : et nous sommes si fortement persuadez que le changement sans sujet, est une perfidie, que nous mettons une partie de nostre honneur, à ne changer pas de passion par caprice : et à resister mesme à nostre propre inclination, si elle vouloit nous faire changer d'affection sans une cause legitime. Comme Hidaspe disoit cela, le souvenir de Meliante fit rougir Arpasie, du moins me l'a-t'elle dit depuis : si bien que pour cacher ce petit desordre, dont elle sçavoit la veritable raison, elle prit la parole ; et dit à Hidaspe (qu'elle vit qui prenoit garde à sa rougeur) que pour luy donner bonne opinion d'elle, il falloit qu'elle luy aprist la cause du changement de son visage. Car enfin, luy dit elle, je n'ay pû vous entendre blasmer l'infidellité,

   Page 6829 (page 257 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

lité, sans avoir quelque douleur de ce que j'ay un Amy que j'accuse d'en avoir eu. En mon particulier, dit Hidaspe, j'advouë que si j'estois femme, je ne donnerois jamais mon affection à un homme qui auroit osté la sienne à une autre : parce que quiconque est infidelle une fois, le peut estre deux. J'ay sans doute tousjours esté de cette opinion, repliqua Arpasie : mais apres tout, poursuivit elle, je pense que pour agir raisonnablement, il ne se faut fier ny à ceux qui ont esté infidelles, ny à ceux qui ne l'ont pas encore esté : puis que s'ils ne le sont, ils le peuvent devenir. Ha Madame, s'escria-t'il, il en faut excepter les Persans ; et entre les Persans il faut mettre Hidaspe au premier rang de ceux qui sont le plus incapables de nul changement en leurs affections. En effet Madame, adjousta-t'il, j'aime si opimastrément ce que j'aime, que rien ne m'en sçauroit détacher : ce que je trouve beau une fois : je le trouve beau toute ma vie : et je suis si jaloux de mes propres sentimens que je ne les puis jamais changer. Ainsi je puis vous assurer que puis que j'ay commencé de vous estimer aujourd'huy, je vous estimeray jusques à la mort : car je ne pense pas, adjousta-t'il obligeamment, que je descouvre rien dans vostre ame, qui ne soit aussi beau que vostre visage : et je ne doute nullement que vous n'ayez autant de generosité que d'esprit. Apres cela ils dirent encore plusieurs autres choses, dont il ne me souvient pas : mais je me souviens positivement, qu'Arpasie ne me parla que d'Hidaspe le reste

   Page 6830 (page 258 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

du jour : et j'ay sçeu depuis qu'Hidaspe ne parla aussi que d'Arpasie à tous ceux avec qui il se trouva apres l'avoir quittée.

Les lettres de Meliante
Apasie et Hidaspe se fréquentent assidûment et s'apprécient fort. Un jour, des lettres de Meliante sont interceptées par un soldat d'Hidaspe. Ce dernier se rend auprès d'Arpasie, qui feint de ne pas savoir ce dont il s'agit. Elle finit par accepter de les lire, en tentant de dissimuler son trouble. Après en avoir pris connaissance, elle prétend les garder pour des raisons de confidentialité envers la personne à qui elles sont destinées. S'engage ainsi une conversation à mots couverts, qui s'achève par une déclaration assez explicite d'Hidaspe.

Le jour suivant il la vit encore, et la loüa plus que le premier jour : et pour achever de se mieux connoistre, Gobrias ayant voulu remettre sa Place entre les mains d'Artamene, afin de ne luy estre pas suspect, et d'aquerir sa confiance toute entiere, Artamene y laissa Hidaspe : qui n'y demeura toutesfois qu'à condition qu'il l'iroit rejoindre dés que Gobrias auroit achevé le Traité de Gadate : et qu'il le rapelleroit enfin aupres de luy, avant que de donner la Bataille. Ce n'est pas qu'Hidaspe n'eust de la joye de demeurer en un lieu où on laissoit Arpasie sous sa puissance : car enfin Madame, il se trouva entre ces Personnes une si puissante simpathie, que je pense pouvoir dire, que depuis qu'on a commencé d'aimer, il ne s'est jamais trouvé d'affection dont le progrés ait esté plus grand en peu de temps. Cependant Gobrias laissa sa Fille aupres d'une belle Soeur qu'il a, qu'il fit venir de la Campagne où elle demeure d'ordinaire, pour estre aupres d'elle durant son absence : car il suivit Cyrus deux jours apres, et ne l'a point quite depuis. D'abord quelque inclination qu'Arpasie eust pour Hidaspe, elle eut quelque inquietude de le voir Maistre de la Place où elle estoit : mais il usa si bien du pouvoir qu'il y avoit, qu'elle eut tous les sujets du monde de se loüer de luy, et du respect qu'il avoit pour elle. En effet Madame, comme il est impossible d'estre

   Page 6831 (page 259 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

Amant sas estre respectueux, il ne faut pas s'estonner de la déference qu'avoit Hidaspe pour Arpasie, puis qu'il avoit eu de l'amour pour elle, dés qu'il l'avoit veuë. Il n'osoit pourtant le luy tesmoigner, de peur qu'elle ne s'imaginast que la hardiesse qu'il auroit ne fust un effet de l'authorité qu'on luy avoit laissée : ainsi il soupiroit sans oser le dire, lors que le hazard luy fit naistre l'occasion de parler de son amour. Ce n'est pas qu'il ne vist Arpasie à toutes les heures où la bien-seance le luy permettoit : car comme il avoit peu d'occupation en ce lieu là, et qu'il prenoit un fort grand plaisir à la voir, et à luy parler, il en estoit inseparable : mais c'est, comme je l'ay desja dit, que la crainte de l'irriter luy fermoit la bouche. Cependant pour vous apprendre ce qui luy facilita les voyes de descouvrir sa passion, vous sçaurez que comme Hidaspe songeoit soigneusement à conserver cette Place, qui estoit d'une fort grande consequence, la garde en estoit fort exacte : si bien qu'un de ceux qui avoient accoustumé de venir aporter des Lettres de Meliante estant arrivé à la Porte, y fut arresté. Mais comme il ne rendit pas un conte bien exact de la cause de son voyage à ceux qui la luy demanderent, on le visita : et on le trouva chargé d'un Paquet sans subscription, qu'Hidaspe ouvrit des qu'on le luy eut porté. Mais au lieu de trouver qu'il y eust un dessein formé sur la Place où il commandoit alors, il vit qu'il ne s'agissoit que de la possession du coeur de quelque belle Personne :

   Page 6832 (page 260 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

et que bien loin de parler de guerre, les Lettres qu'il y trouva, ne parloient que d'amour : et d'une amour encore peu satisfaite ; et mal recompensée. Comme il y en avoit une fort respectueuse, Hidaspe s'imagina qu'elle devoit estre escrite à Arpasie : si bien que la passion naissante qu'il avoit dans l'ame, luy donnant beaucoup de curiosité de s'en esclaircir, il voulut voir celuy qui avoit aporté ce Paquet : à qui il dit tant de choses, qu'enfin il l'obligea à luy advoüer qui avoit escrit les Lettres qu'il avoit aportées (car il y en avoit aussi une pour moy) et à qui elles estoient escrites. Mais Madame, ce qu'il y eut de rare, fut qu'Hidaspe eut une telle joye de connoistre par la Lettre de Meliante qu'il estoit mal traité, et de pouvoir esperer qu'Arpasie n'aimoit encore rien, qu'il en devint plus amoureux qu'il n'estoit avant que de l'avoir veuë. Il se trouva pourtant un peu embarrassé à resoudre ce qu'il feroit de cette Lettre : car il jugeoit bien qu'il falloit necessairement qu'Arpasie sçeust un jour qu'elle estoit tonbée en ses mains : de sorte que pour se servir de cette occasion a plus d'un usage, il dit à celuy qui luy avoit avoüé de qui estoient ces Lettres, et à qui elles s'adressoient, qu'il se gardast bien de dire jamais qu'il eust trahy le secret de son Maistre : en suitte de quoy il vint voir Arpasie ayant ces Lettres dans sa Poche. Mais apres avoir parlé quelque temps avec elle de diverses choses, elle luy demanda s'il n'avoit point de nouvelles de Ciaxare, ou d'Artamene ? non Madame, luy dit-il, mais j'ay reçeu aujourd'huy

   Page 6833 (page 261 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

un Paquet qui ne s'adresse pourtant pas à moy, dont je vous veux faire confidence : en disant cela il tira de sa Poche les deux Lettres de Meliante : et luy racontant comment les Gardes de la Porte avoient arresté celuy qui les portoit, il luy dit en suite que n'ayant pas voulu dire à qui s'adressoient ces Lettres, il seroit bien aise devant que de les luy rendre, de pouvoir sçavoir qui estoit cette Belle rigoureuse, pour qui elles estoient escrites : car enfin Madame, luy dit il en les luy donnant, je suis assuré que ce doit estre une Personne de qualité. Arpasie se trouva alors fort embarrassée : parce qu'elle ne vit pas plustost ces Lettres, qu'elle connut qu'elles estoient de Meliante, et qu'elles estoient pour elle. Si bien que pour se tirer adroitement d'un embarras si fâcheux, elle dit à Hidaspe qu'elle estoit si scrupuleuse en matiere de Lettres, qu'elle n'en vouloit jamais voir qui ne fussent à elle : et qu'elle ne trouvoit pas que l'exacte probité permist seulement de tascher de deviner les secrets d'autruy. Arpasie dit pourtant cela d'une maniere qui fit bien connoistre à Hidaspe, qu'elle connoissoit l'escriture de Meliante : mais il eut tant de joye de voir le peu d'empressement qu'elle avoit de voir ces Lettres, qu'il ne pût s'empescher de la faire paroistre dans ses yeux. Neantmoins comme Arpasie ne croyoit pas qu'il sçeust quelle estoit la part qu'elle y avoit, et qu'elle eust esté bien aise que ces Lettres ne fussent pas demeurées entre les mains d'Hidaspe, elle l'affligea un moment apres : car elle

   Page 6834 (page 262 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

entreprit de luy persuader de les rendre à celuy à qui on les avoit prises, afin qu'il en fist ce qu'il voudroit ; ou de les rompre. Comme vous donnez vostre advis sans sçavoir ce que ces Lettres contiennent, reliqua Hidaspe, je pense que quelque respect que je vous porte, je puis ne le suivre pas. S'il ne faut que les lire pour vous obliger à les brusler : dit elle en les prenant, j'aime mieux les voir : et en effet Arpasie qui avoit effectivement envie de sçavoir ce qu'il y avoit dans ces Lettres, les prit, et se tournant vers le jour pour les lire, comme si elle n'eust pas veû assez clair, elle tascha de cacher la rougeur de son visage. Elle ne le pût pourtant faire : car Hidaspe se tourna comme elle, et la regarda tousjours attentivement, tant qu'elle leût ces deux Lettres que je puis vous montrer : parce que le hazard ayant fait que je les avois sur moy, le jour de l'enlevement d'Arpasie, je les ay encore aujourd'huy : c'est pourquoy pour ne me fier point à ma memoire, je m'en vay vous les lire toutes deux, afin que vous entriez mieux dans les sentimens d'Hidaspe, et Arpasie : voicy donc celle qui s'adressoit à moy, où il n'y avoit point de suscription qui me pûst faire connoistre, comme vous l'allez entendre.

   Page 6835 (page 263 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

A LA CRUELLE CONFIDENTE DE MA PASSION.

Je ne m'estonne pas tant de la cruauté de l'admirable Personne que j'adore, que de vostre : et je ne m'estonne pas tant encore de ce qu'elle ne me respond point, que on l'inhumanité que vous avez de m'escrire pour m'assurer qu'elle ne m'escrira jamais : car enfin puis que je ne puis cesser de l'adorer, il faudroit me tromper pour me faire vivre moins miserable : et ne me desesperer pas comme vous faites. aussi suis-je resolu d'aller bien tost voir si vos paroles ne me seront point plus favorables que vos Lettres : cependant ayez la bonté de faire voir celle que je vous envoye à la belle Personne qui regne dans mon coeur : et dittes luy tousjours qu'il m'est si absolument impossible que je puisse n'avoir que de l'amitié pour elle, que je luy desobeïray toute ma vie, si elle s'opiniastre à me faire un si injuste commandement.

Tant que la lecture de cette Lettre dura, Hidaspe regarda tousjours Arpasie : qui voyant qu'il n'y avoit rien qui pûst estre mal expliqué, se remit si bien de l'esmotion qu'elle avoit euë, qu'elle leût celle que je m'en vay vous lire sans aucune agitation, quoy qu'elle s'adressast à elle par ces paroles.

   Page 6836 (page 264 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

A LA PLUS BELLE, ET A LA PLUS INHUMAINE PERSONNE DU MONDE.

Vous estes si injuste Madame, qu'il n'est point de patience qui puisse souffrir vostre injustice sans s'en pleindre : car enfin vous ne vous contentez pas de ne me respondre point, et de me faire escrire que vous ne voulez plus que je vous escrive ; mais vous me faites tousjours dire que vous voulez, que mon amour devienne amitié : et que si je ne le fais, vostre amitié deviendra haine. Je ne sçay Madame, si vous estes capable de faire quand il vous plaist des changemens si prodigieux dans vostre ame : mais pour moy je sçay bien que mon amour ne sçauroit devenir amitié : et ces deux sentimens sont si distincts, et si separez dans mon coeur, qu'ils ne peuvent jamais s'y confondre. Croyez donc s'il vous plaist Madame, que quelque merite que vous ayez, vous ne pouvez m inspirer aucune amitié : et croyez au contraire que j'auray tousjours de l'amour pour vous, quelque rigueur que vous ayez pour moy.

Apres qu'Arpasie eut leû cette Lettre, elle dit à Hidaspe, que comme il paroissoit qu'elle estoit escrite à une Personne qui avoit de la vertu, elle ne pouvoit souffrir qu'il l'exposast à recevoir le desplaisir que cette Lettre fust publique : et qu'ainsi pour l'en empescher, elle vouloit la retenir : car aussi bien, luy dit elle en soûriant, puis que celle à qui elle est escrite, ne respond pas à

   Page 6837 (page 265 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

celuy qui luy escrit, je change de sentimens : et je trouve qu'il ne faut pas la rendre à celuy qui l'a aportée, de peur que la luy rendant ouverte, il n'en usast pas bien. C'est pourquoy, adjousta-t'elle, il vaut mieux qu'elle demeure en mes mains, que de retourner dans les vostres : car comme il faut assurément que la Personne à qui on escrit ait de la vertu, et de la retenuë, veû comme on luy parle, j'entre si fort dans ses sentimens, que je veux luy espargner la douleur de voir qu'on sçeust seulement qu'elle eust donné de l'amour. Je m'imagine Madame, repliqua Hidaspe, qu'il faut que vous connoissiez cette belle Personne, veû comme vous en parlez : mais si c'est celle que je m'imagine, adjousta-t'il en la regardant, je veux bien vous laisser ces deux Lettres : à condition que vous me promettrez qu'elle n'y respondra jamais : ou que du moins elle n'y respondra jamais favorablement. Sans mentir Hidaspe, dit Arpasie en riant, vous estes admirable de parler comme vous parlez : car enfin vous ne sçavez qui escrit ces Lettres ; vous ignorez mesme à qui elles sont escrites ; et vous vous interessez pourtant à cét innocent intrigue. Je m'y interesse en effet de telle sorte, reprit il, que je ne me suis jamais tant interessé à nulle autre chose : c'est pourquoy je vous conjure de me faire l'honneur de me promettre que celle à qui cét Amant caché escrit, ne luy respondra point. Tout ce que je puis, repliqua-t'elle, est de vous promettre que si je

   Page 6838 (page 266 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

viens à la connoistre, elle n'y respondra point de mon consentement : cela suffit Madame, reprit-il, car si cela est, elle ne luy respondra jamais. Mais Madame (adjousta-t'il, sans luy donner loisir de luy respondre) je voudrois bien encore vous suplier de sçavoir d'elle, si tous ceux qui pourroient entreprendre de l'aimer, seroient aussi malheureux que cét Amant, et si elle ne respond non plus quand on luy parle d'amour, que quand on luy en escrit ? Ce que vous me dittes est si peu raisonnable, repliqua-t'elle, que je ne sçay qu'y respondre : en effet, poursuivit Arpasie, vous ne sçavez pas si je connoistray jamais celle à qui cette Lettre s'adresse, et je ne le sçay pas moy mesme : et cependant vous voulez que je puisse descouvrir le secret de son coeur ; que je luy persuade vos sentimens ; et que je croye presques que vous avez de l'amour pour elle. Ha pour cette derniere chose Madame, repliqua-t'il avec precipitation, je vous conjure de n'en douter pas : et d'estre fortement persuadée que je suis bien plus amoureux de la Personne à qui cette Lettre est escrite, que celuy qui l'escrit ne le sçauroit estre : car je le suis assurément plus que qui ce soit ne le fut jamais. Comme Arpasie alloit luy respondre, sa Tante entra : de sorte que cette conversation estant rompuë, les Lettres demeurerent à Arpasie, qui me les bailla devant Hidaspe, pour luy tesmoigner qu'elle ne s'en soucioit guere : car elle avoit bien connu par ces dernieres paroles, qu'il sçavoit ou qu'il

   Page 6839 (page 267 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

soubçonnoit que c'estoit elle qui y devoit prendre le principal interest.

L'incursion de Meliante
Arpasie accepte l'amour d'Hidaspe. Mais Meliante, de son côté, persévère : il se rend sous un déguisement dans le château où se trouve le couple. Arrêté, il obtient néanmoins une entrevue avec Arpasie. Hidaspe en est jaloux, mais Arpasie le tranquillise. Lors de l'entrevue, Meliante se plaint de l'amour de son rival qu'il a su déceler. Il n'obtient rien de plus qu'une nouvelle confirmation que leur relation ne dépassera plus le stade de l'amitié. Meliante, amené ensuite auprès d'Hidaspe, est libéré.

Mais Madame, pour ne m'amuser pas à des choses inutiles, apres un si long recit, Hidaspe agit si adroitement, et si respectueusement aupres d'Arpasie ; et il luy persuada si bien qu'il n'avoit jamais esté infidelle, et qu'il ne le pouvoit jamais estre ; qu'il fut plus heureux que Meliante, puis que la belle Arpasie luy permit d'avoir de l'amour pour elle. Ainsi cette belle Personne divisant toute la tendresse de son coeur, conserva toute son amitié pour Meliante : et donna toute son amour à Hidaspe, qui luy rendit tant de soins pendant qu'il fut aupres d'elle, que jamais aucun autre Amant n'en a tant rendu que luy. Mais Madame, il arriva une chose fort surprenante : car vous sçaurez qu'Hidaspe ayant renvoyé celuy qui avoit aporté les Lettres de Meliante ; cét Amant fut si affligé de cette avanture, que precipitant son voyage, il vint desguisé dans la Place : mais comme on n'y laissoit entrer personne sans une fort exacte perquisition, et qu'il avoit la mine si Haute qu'il ne pouvoit se bien desguiser, il fut arresté et reconnu pour ce qu'il estoit, par des Gens qui avoient suivy Gobrias à Alfene : et qui le croyant dans les interests du Roy d'Assirie, en advertirent Hidaspe : qui au lieu d'estre bien aise de voir son Rival en sa puissance, en fut bien fâché dés qu'il le vit : car il le trouva si bien fait, et si aimable, qu'il craignit qu'il n'en fust moins aimé. Cependant Arpasie ayant sçeu aussi tost que Meliante estoit arresté

   Page 6840 (page 268 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

resté par Hidaspe, creût que l'obligation qu'elle luy avoit d'avoir rompu son Mariage avec Astidamas, et l'amitié qu'elle avoit effectivement pour luy, vouloient qu'elle priast Hidaspe de le bien traiter : mais pour le pouvoir faire sans luy donner de la jalousie, elle le conjura de le vouloir mettre en liberté, en le renvoyant avec Escorte, de peur qu'il ne tombast entre les mains d'Artamene, qui l'eust pû traiter d'ennemy, quoy qu'il ne se fust pas encore declaré. D'autre part, Meliante qui avoit infiniment de l'esprit, connut aisément par le procedé d'Hidaspe, qu'il estoit Amant d'Arpasie : car lors qu'il fut arresté, comme ayant dessein sur la Place, Meliante le pria de le vouloir faire conduire devant Arpasie, afin qu'elle pûst respondre de son innocence : s'assurant qu'elle ne le verroit pas plustost, qu'elle luy diroit qu'il ne pouvoit jamais avoir un semblable dessein. De sorte qu'Hidaspe respondant à cela d'une maniere peu precise, donna sujet à Meliante de soubçonner son amour, et de croire mesme qu'il sçavoit la sienne. Si bien qu'il fut plus malheureux qu'auparavant : et il le fut d'autant plus, qu'il sçeut la chose avec certitude, par un homme de sa connoissance, qui estoit à Arpasie : mais il le fut encore davantage, lors qu'Hidaspe à la priere de cette belle Personne luy dit qu'il pouvoit s'en aller où il luy plairoit : et qu'il luy donneroit Escorte pour le conduire où il voudroit, mais il ne voulut pourtant pas partir sans voir Arpasie : et il s'y

   Page 6841 (page 269 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

opiniastra si fort, qu'Arpasie sçachant la chose, et craignant que Meliante ne s'obstinast jusques à la faire trop esclatter, pria Hidaspe de souffrir qu'elle le vist. Jusques alors Hidaspe avoit eu ce respect pour elle, de ne luy tesmoigner rien de ce qu'il sçavoit de la passion de Meliante : mais lors qu'elle voulut l'obliger à le luy laisser voir, il ne pût s'empescher de luy en parler. Il est vray qu'il le fit si respectueusement, que bien loin de l'offencer, il l'obligea à luy advoüer toute son avanture avec Meliante : et à ne luy desguiser pas qu'elle avoit beaucoup d'estime, et beaucoup d'amitié pour luy. Mais Madame, luy dit Hidaspe, quelle seureté puis-je avoir contre un Rival aussi honneste homme que celuy là, si vous luy accordez l'honneur de vous revoir ? vous, dis-je, qui ne faites rien pour moy, que l'amitié ne veüille que vous faciez pour luy ? De grace Hidaspe, luy dit elle en rougissant, ne m'obligez point à vous dire quelle est la distinction que je fais entre Meliante et vous : et contentez vous de sçavoir que je vous prie de luy accorder un bien dont il ne peut jouïr sans me perdre, puis que vous ne pouvez luy donner la liberté que je vous demande pour luy sans l'esloigner de moy. Enfin Madame, cette conversation se passa de sorte, qu'Hidaspe commanda luy mesme qu'on menast Meliante à l'Apartement d'Arpasie, devant que de le conduire hors de la Ville. Mais comme elle ne pensoit pas que Meliante pûst avoir nul soubçon de l'amour d'Hidaspe, elle

   Page 6842 (page 270 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

n'aprehenda pas trop de le voir : au contraire elle le desira, dans l'esperance de luy persuader de ne songer plus à elle. Mais lors qu'apres le premier compliment, elle voulut luy dire qu'il devoit se tenir obligé à Hidaspe, de ce qu'il n'advertissoit pas Artamene, avant que de le delivrer ; ha Madame, luy dit-il, quand je n'auray nulle reconnoissance pour luy, de la liberté qu'il me donne, je ne seray pas ingrat : et je pense qu'à parler raisonnablement de mon avanture, je pourrois avec plus de justice me pleindre de ce qu'il me bannit, que le remercier de ce qu'il me delivre. Car enfin Madame, Hidaspe vous aime : et si je ne suis le plus trompé de tous les hommes, Hidaspe est plus heureux que Meliante. Tout ce que je vous puis dire, reprit Arpasie, est que je vous faits justice à tous deux : et que quelle que soit la place que vous tenez dans mon coeur, vous l'y tiendrez tant que je vivray. Cependant, adjousta-t'elle flatteusement, elle n'est pas si mauvaise que vous pensez : car enfin j'ay de l'estime, de la reconnoissance, et de l'amitié. Quelque glorieuse que soit cette place, repliqua-t'il, je la donnerois à Hidaspe, s'il me vouloit ceder la sienne, qu'il ne merite peut estre pas mieux que moy : du moins sçay-je bien, qu'il ne vous peut pas aimer avec une esgalle ardeur. Quoy qu'il en soit, dit Arpasie, comme je ne vous puis jamais, regarder que comme mon Amy, il vous importe peu qu'Hidaspe soit mon Amant

   Page 6843 (page 271 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

ou ne le soit pas : mais si vous voulez conserver mon amitié, il vous importe extrémement de ne me dire rien qui m'offence : c'est pourquoy je vous conjure pour vostre propre interest, de regler vostre esprit sur les sentimens du mien : et d'estre esgalement persuadé de deux choses : la premiere, que vostre amitié peut vous conserver la mienne, jusques à la fin de ma vie : et la seconde, que vostre amour pourroit vous aquerir ma haine : car enfin Meliante, je ne vous ay point trompé : et dés que j'ay sçeu vostre infidellité pour Argelyse, je vous ay dit que je ne pouvois jamais me confier à vostre affection. Mais Madame, repliqua Meliante, qui vous a dit qu'Hidaspe qui est Persan, n'a pas fait mille infidellitez à Persepolis, et mille infidellitez qu'il n'a pas faites pour vous, comme celle que vous me reprochez aussi cruellement, que si je vous avois esté infidelle ? Meliante eut toutesfois beau parler et beau se plaindre, il ne changea point le coeur d'Arpasie : elle luy dit pourtant tout ce que l'amitié la plus tendre peut inspirer de plus doux : mais elle luy dit aussi tout ce qui luy pouvoit persuader que son amour ne seroit jamais recompensée, ny soufferte : et il fut contraint de se separer d'avec elle, sans avoir pû seulement obtenir la permission de l'aimer sans esperance, quoy qu'elle luy promist de luy conserver son amitié durant toute sa vie. Comme Hidaspe avoit quelque curiosité

   Page 6844 (page 272 dans l'édition de 1656)       Imprimer cette page       Citer cette page

de sçavoir comment sa conversation avec Arpasie se seroit passée, il voulut s'en esclaircir en le voyant, et tascher de deviner dans ses yeux s'il avoit esté bien où mal reçeu : et en effet il luy fut aisé de connoistre par la tristesse de Meliante, qu'il avoit sujet de se resjoüir. L'entre-veuë de ces deux Rivaux fut assez froide : et jamais Prisonnier n'a reçeu la liberté avec moins de marques de reconnoissance.

Le second Astidamas
Hidaspe reçoit bientôt l'ordre de partir à la guerre, où il s'illustre. Pour des raisons sanitaires, Arpasie se déplace dans un autre château ; elle y fait la connaissance d'un lointain parent dénommé, lui aussi, Astidamas. Ce second Astidamas tombe à son tour amoureux d'elle : il lui fait une déclaration cavalière et, à la suite de son échec, décide de recourir à la force.

Voila donc Madame, de quelle sorte l'aimable et malheureux Meliante sortit malgré luy, d'un lieu où il laissoit sa Maistresse en la puissance de son Rival. Il est vray qu'elle n'y fut pas longtemps : car nous sçeusmes bientost apres que