AU LECTEUR.
Le Heros que vous allez voir, n'est pas un de ces Heros imaginaires, qui ne sont que le beau songe d'un homme esveillé, et qui n'ont jamais esté en l'estre des choses. C'est un Heros effectif : mais un des plus Grands dont l'Histoire conserve le souvenir : et dont elle ait jamais consacré la memoire immortelle, à la Glorieuse Eternité. C'est un Prince que l'on a proposé pour Exemple à tous les Princes : ce qui fait bien connoistre qu'elle estoit la vertu de Cyrus : puis qu'un Grec à pû se resoudre de loüer tant un Persan ; de faire tant d'honneur à une Nation qui estoit ennemie irreconciliable de la sienne ; et contre laquelle Xenophon avoit fait luy mesme de si belles actions. Enfin Lecteur, c'est un homme dont les Oracles avoient parlé comme d'un Dieu, tant ils en avoient promis de merveilles : et dont les Prophetes ont plustost fait des Panegyriques que des Predictions : tant ils en ont avantageusement parlé, et tant ils ont eslevé la gloire de cét invincible Conquerant. Je vous dis tout cecy Lecteur, pour vous faire voir que si j'ay nommé mon Livre LE GRAND CYRUS, la vanité ne m'a pas fait prendre ce superbe Titre : que par ce mot de Grand, je n'ay rien entendu qui me regarde, comme il vous est aisé de le connoistre : puis qu'effectivement ce Prince dont j'ay fait mon Heros, a esté le plus grand Prince du monde : et que l'Histoire l'a nommé Grand comme moy, et pour ses hautes vertus, et pour le distinguer de l'autre Cyrus, qu'elle a appellé le moindre. Au reste Lecteur, je me suis si bien trouvé des regles que j'ay suivies dans mon Illustre Bassa, que je n'ay pas jugé que je les deusse changer, en composant ce second Roman : de force que pour ne redire pas deux fois les mesmes choses, c'est à la Preface de ce premier que je vous renvoyé, si vous voulez voir l'ordre que je suy en travaillant sur ces matieres. Je vous diray donc seulement que j'ay pris et que je prendray tousjours pour mes uniques Modelles, l'immortel HELIODORE, et le Grand URFé, Ce sont les seuls Maistres que j'imite, et les seuls qu'il faut imiter : car quiconque s'écartera de leur route, s'égarera certainement, puis qu'il n'en est point d'autre qui soit bonne : que la leur au contraire est assurée : et qu'elle mene infailliblement où l'on veut aller : je veux dire Lecteur, à la Gloire. Comme Xenophon à fait de Cyrus l'exemple des Rois, j'ay tasché de ne luy faire rien dire ny rien faire qui fust indigne d'un homme si accomply, et d'un Prince si eslevé : que si je luy ay donné beaucoup d'amour, l'Histoire ne luy en à guere moins donné que moy : la luy ayant fait tesmoigner mesme apres la mort de sa femme : puis que pour faire voir combien il en estoit touché, il ordonna un deüil public d'un an par tout son Empire. Et puis, lors que l'amour est innocente, comme la sienne l'estoit, cette noble passion est plustost une vertu qu'une foiblesse : puis qu'elle porte l'ame aux grandes choses, et qu'elle est la source des actions les plus heroïques. J'ay engagé dans mon Ouvrage presque toutes les Personnes illustres, qui vivoient au Siecle de mon Heros : et vous verrez, tant dans ces deux Parties que dans toutes les autres jusques à la Conclusion ; que je suy quasi par tout Herodote, Xenophon, Justin, Zonare, et Diodore Sicilien. Vous pourrez, dis-je, voir qu'encore qu'une Fable ne soit pas une Histoire, et qu'il suffise à celuy qui la compose de s'attacher au vray-semblable, sans s'attacher toujours au vray : neantmoins dans les choses que j'ay inventées, je ne suis pas si esloigné de tous ces Autheurs, qu'ils le sont tous l'un de l'autre. Car par exemple, Herodote décrit la guerre des Scithes, dont Xenophon ne parle point : et Xenophon parle de celle d'Armenie, dont Herodote ne dit pas un mot. Ils renversent de mesme l'ordre des guerres dont ils conviennent ensemble : car celle de Lydie precede celle d'Assirie dans Herodote : et celle d'Assirie precede celle de Lydie dans Xenophon. L'un parle de la Conqueste de l'Egypte, l'autre n'en fait mention aucune : l'un fait exposer Cyrus en naissant, l'autre oublie une circonstance si remarquable : l'un met l'Histoire de Panthée, l'autre n'en parle en façon du monde : l'un le fait mourir encore assez jeune, l'autre fort vieux : l'un dans une Bataille, l'autre dans son lict : toutes choses directement opposées. Ainsi j'ay suivy tantost l'un et tantost l'autre, selon qu'ils ont esté plus ou moins propres à mon dessein : et quelquefois suivant leur exemple, j'ay dit ce qu'ils n'ont dit ny l'un ny l'autre : car apres tout, c'est une Fable que je compose, et non pas une Histoire que j'écris. Que si cette raison ne satisfait pas pleinement les scrupuleux, ils n'ont qu'à s'imaginer pour se mettre l'esprit en repos, que mon Ouvrage est tiré d'un vieux Manuscrit Grec d'Egesippe, qui est dans la Bibliotheque Vaticane : mais si precieux et si rare, qu'il n'a jamais esté imprimé, et ne le sera jamais. Voila Lecteur, tout ce que j'avois à vous dire.